The Project Gutenberg EBook of Cantique de Nol, by Charles Dickens

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Title: Cantique de Nol

Author: Charles Dickens

Release Date: June 7, 2005 [EBook #16021]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

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Charles Dickens



CANTIQUE DE NOL

EN PROSE



Table des matires

Premier couplet  Le spectre de Marley
Deuxime couplet  Le premier des trois esprits
Troisime couplet  Le second des trois esprits
Quatrime couplet  Le dernier esprit
Cinquime couplet  La conclusion



Premier couplet

Le spectre de Marley

Marley tait mort, pour commencer. L-dessus, pas l'ombre d'un
doute. Le registre mortuaire tait sign par le ministre, le
clerc, l'entrepreneur des pompes funbres et celui qui avait men
le deuil. Scrooge l'avait sign, et le nom de Scrooge tait bon 
la bourse, quel que ft le papier sur lequel il lui plt d'apposer
sa signature.

Le vieux Marley tait aussi mort qu'un clou de porte.[1]

Attention! je ne veux pas dire que je sache par moi-mme ce qu'il
y a de particulirement mort dans un clou de porte. J'aurais pu,
quant  moi, me sentir port plutt  regarder un clou de cercueil
comme le morceau de fer le plus mort qui soit dans le commerce;
mais la sagesse de nos anctres clate dans les similitudes, et
mes mains profanes n'iront pas toucher  l'arche sainte; autrement
le pays est perdu. Vous me permettrez donc de rpter avec nergie
que Marley tait aussi mort qu'un clou de porte.

Scrooge savait-il qu'il ft mort? Sans contredit. Comment aurait-
il pu en tre autrement? Scrooge et lui taient associs depuis je
ne sais combien d'annes. Scrooge tait son seul excuteur
testamentaire, le seul administrateur de son bien, son seul
lgataire universel, son unique ami, le seul qui et suivi son
convoi. Quoiqu' dire vrai, il ne ft pas si terriblement
boulevers par ce triste vnement, qu'il ne se montrt un habile
homme d'affaires le jour mme des funrailles et qu'il ne l'et
solennis par un march des plus avantageux.

La mention des funrailles de Marley me ramne  mon point de
dpart. Il n'y a pas de doute que Marley tait mort: ceci doit
tre parfaitement compris, autrement l'histoire que je vais
raconter ne pourrait rien avoir de merveilleux. Si nous n'tions
bien convaincus que le pre d'Hamlet est mort, avant que la pice
commence, il n'y aurait rien de plus remarquable  le voir rder
la nuit, par un vent d'est, sur les remparts de sa ville, qu'
voir tout autre monsieur d'un ge mr se promener mal  propos au
milieu des tnbres, dans un lieu rafrachi par la brise, comme
serait, par exemple, le cimetire de Saint-Paul, simplement pour
frapper d'tonnement l'esprit faible de son fils.

Scrooge n'effaa jamais le nom du vieux Marley. Il tait encore
inscrit, plusieurs annes aprs, au-dessus de la porte du magasin:
_Scrooge et Marley_. La maison de commerce tait connue sous la
raison Scrooge et Marley. Quelquefois des gens peu au courant des
affaires l'appelaient Scrooge-Scrooge, quelquefois Marley tout
court; mais il rpondait galement  l'un et  l'autre nom; pour
lui c'tait tout un.

Oh! il tenait bien le poing ferm sur la meule, le bonhomme
Scrooge! Le vieux pcheur tait un avare qui savait saisir
fortement, arracher, tordre, pressurer, gratter, ne point lcher
surtout! Dur et tranchant comme une pierre  fusil dont jamais
l'acier n'a fait jaillir une tincelle gnreuse, secret, renferm
en lui-mme et solitaire comme une hutre. Le froid qui tait au
dedans de lui gelait son vieux visage, pinait son nez pointu,
ridait sa joue, rendait sa dmarche roide et ses yeux rouges,
bleuissait ses lvres minces et se manifestait au dehors par le
son aigre de sa voix. Une gele blanche recouvrait constamment sa
tte, ses sourcils et son menton fin et nerveux. Il portait
toujours et partout avec lui sa temprature au-dessous de zro; il
glaait son bureau aux jours caniculaires et ne le dgelait pas
d'un degr  Nol.

La chaleur et le froid extrieurs avaient peu d'influence sur
Scrooge. Les ardeurs de l't ne pouvaient le rchauffer, et
l'hiver le plus rigoureux ne parvenait pas  le refroidir. Aucun
souffle de vent n'tait plus pre que lui. Jamais neige en tombant
n'alla plus droit  son but, jamais pluie battante ne fut plus
inexorable. Le mauvais temps ne savait par o trouver prise sur
lui; les plus fortes averses, la neige, la grle, les giboules ne
pouvaient se vanter d'avoir sur lui qu'un avantage: elles
tombaient souvent _avec profusion_. Scrooge ne connut jamais ce
mot.

Personne ne l'arrta jamais dans la rue pour lui dire d'un air
satisfait: Mon cher Scrooge, comment vous portez-vous? quand
viendrez-vous me voir? Aucun mendiant n'implorait de lui le plus
lger secours, aucun enfant ne lui demandait l'heure. On ne vit
jamais personne, soit homme, soit femme, prier Scrooge, une seule
fois dans toute sa vie, de lui indiquer le chemin de tel ou tel
endroit. Les chiens d'aveugles eux-mmes semblaient le connatre,
et, quand ils le voyaient venir, ils entranaient leurs matres
sous les portes cochres et dans les ruelles, puis remuaient la
queue comme pour dire: Mon pauvre matre aveugle, mieux vaut pas
d'oeil du tout qu'un mauvais oeil!

Mais qu'importait  Scrooge? C'tait l prcisment ce qu'il
voulait. Se faire un chemin solitaire le long des grands chemins
de la vie frquents par la foule, en avertissant les passants par
un criteau qu'ils eussent  se tenir  distance, c'tait pour
Scrooge du vrai _nanan_, comme disent les petits gourmands.

Un jour, le meilleur de tous les bons jours de l'anne, la veille
de Nol, le vieux Scrooge tait assis, fort occup, dans son
comptoir. Il faisait un froid vif et perant, le temps tait
brumeux; Scrooge pouvait entendre les gens aller et venir dehors,
dans la ruelle, soufflant dans leurs doigts, respirant avec bruit,
se frappant la poitrine avec les mains et tapant des pieds sur le
trottoir pour les rchauffer. Trois heures seulement venaient de
sonner aux horloges de la Cit, et cependant il tait dj presque
nuit. Il n'avait pas fait clair de tout le jour, et les lumires
qui paraissaient derrire les fentres des comptoirs voisins
ressemblaient  des taches de graisse rougetres qui s'talaient
sur le fond noirtre d'un air pais et en quelque sorte palpable.
Le brouillard pntrait dans l'intrieur des maisons par toutes
les fentes et les trous de serrure; au dehors il tait si dense,
que, quoique la rue ft des plus troites, les maisons en face ne
paraissaient plus que comme des fantmes.  voir les nuages
sombres s'abaisser de plus en plus et rpandre sur tous les objets
une obscurit profonde, on aurait pu croire que la nature tait
venue s'tablir tout prs de l pour y exploiter une brasserie
monte sur une vaste chelle.

La porte du comptoir de Scrooge demeurait ouverte, afin qu'il pt
avoir l'oeil sur son commis qui se tenait un peu plus loin, dans
une petite cellule triste, sorte de citerne sombre, occup 
copier des lettres. Scrooge avait un trs petit feu, mais celui du
commis tait beaucoup plus petit encore: on aurait dit qu'il n'y
avait qu'un seul morceau de charbon. Il ne pouvait l'augmenter,
car Scrooge gardait la bote  charbon dans sa chambre, et toutes
les fois que le malheureux entrait avec la pelle, son patron ne
manquait pas de lui dclarer qu'il serait forc de le quitter.
C'est pourquoi le commis mettait son cache-nez blanc et essayait
de se rchauffer  la chandelle; mais comme ce n'tait pas un
homme de grande imaginative, ses efforts demeurrent superflus.

Je vous souhaite un gai Nol, mon oncle, et que Dieu vous
garde!, cria une voix joyeuse. C'tait la voix du neveu de
Scrooge, qui tait venu le surprendre si vivement qu'il n'avait
pas eu le temps de le voir.

Bah! dit Scrooge, sottise!

Il s'tait tellement chauff dans sa marche rapide par ce temps
de brouillard et de gele, le neveu de Scrooge, qu'il en tait
tout en feu; son visage tait rouge comme une cerise, ses yeux
tincelaient, et la vapeur de son haleine tait encore toute
fumante.

Nol, une sottise, mon oncle! dit le neveu de Scrooge; ce n'est
pas l ce que vous voulez dire sans doute?

-- Si fait, rpondit Scrooge. Un gai Nol! Quel droit avez-vous
d'tre gai? Quelle raison auriez-vous de vous livrer  des gaiets
ruineuses? Vous tes dj bien assez pauvre!

-- Allons, allons! reprit gaiement le neveu, quel droit avez-vous
d'tre triste? Quelle raison avez-vous de vous livrer  vos
chiffres moroses? Vous tes dj bien assez riche!

-- Bah! dit encore Scrooge, qui, pour le moment, n'avait pas une
meilleure rponse prte; et son bah! fut suivi de l'autre mot:
sottise!

Ne soyez pas de mauvaise humeur, mon oncle, fit le neveu.

-- Et comment ne pas l'tre, repartit l'oncle, lorsqu'on vit dans
un monde de fous tel que celui-ci? Un gai Nol! Au diable vos gais
Nols! Qu'est-ce que Nol, si ce n'est une poque pour payer
l'chance de vos billets, souvent sans avoir d'argent? un jour o
vous vous trouvez plus vieux d'une anne et pas plus riche d'une
heure? un jour o, la balance de vos livres tablie, vous
reconnaissez, aprs douze mois couls, que chacun des articles
qui s'y trouvent mentionns vous a laiss sans le moindre profit?
Si je pouvais en faire  ma tte, continua Scrooge d'un ton
indign, tout imbcile qui court les rues avec un gai Nol sur les
lvres serait mis  bouillir dans la marmite avec son propre
pouding et enterr avec une branche de houx au travers du coeur.
C'est comme a.

-- Mon oncle! dit le neveu, voulant se faire l'avocat de Nol.

-- Mon neveu! reprit l'oncle svrement, ftez Nol  votre faon,
et laissez-moi le fter  la mienne.

-- Fter Nol! rpta le neveu de Scrooge; mais vous ne le ftez
pas, mon oncle.

-- Alors laissez-moi ne pas le fter. Grand bien puisse-t-il vous
faire! Avec cela qu'il vous a toujours fait grand bien!

-- Il y a quantit de choses, je l'avoue, dont j'aurais pu retirer
quelque bien, sans en avoir profit nanmoins, rpondit le neveu;
Nol entre autres. Mais au moins ai-je toujours regard le jour de
Nol quand il est revenu (mettant de ct le respect d  son nom
sacr et  sa divine origine, si on peut les mettre de ct en
songeant  Nol), comme un beau jour, un jour de bienveillance, de
pardon, de charit, de plaisir, le seul, dans le long calendrier
de l'anne, o je sache que tous, hommes et femmes, semblent, par
un consentement unanime, ouvrir librement les secrets de leurs
coeurs et voir dans les gens au-dessous d'eux de vrais compagnons
de voyage sur le chemin du tombeau, et non pas une autre race de
cratures marchant vers un autre but. C'est pourquoi, mon oncle,
quoiqu'il n'ait jamais mis dans ma poche la moindre pice d'or ou
d'argent, je crois que Nol m'a fait vraiment du bien et qu'il
m'en fera encore; aussi je rpte: Vive Nol!

Le commis dans sa citerne applaudit involontairement; mais,
s'apercevant  l'instant mme qu'il venait de commettre une
inconvenance, il voulut attiser le feu et ne fit qu'en teindre
pour toujours la dernire apparence d'tincelle.

Que j'entende encore le moindre bruit de votre ct, dit Scrooge,
et vous fterez votre Nol en perdant votre place. Quant  vous,
monsieur, ajouta-t-il en se tournant vers son neveu, vous tes en
vrit un orateur distingu. Je m'tonne que vous n'entriez pas au
parlement.

-- Ne vous fchez pas, mon oncle. Allons, venez dner demain chez
nous.

Scrooge dit qu'il voudrait le voir au... oui, en vrit, il le
dit. Il pronona le mot tout entier, et dit qu'il aimerait mieux
le voir au d... (Le lecteur finira le mot si cela lui plat.)

Mais pourquoi? s'cria son neveu... Pourquoi?

-- Pourquoi vous tes-vous mari? demanda Scrooge.

-- Parce que j'tais amoureux.

-- Parce que vous tiez amoureux! grommela Scrooge, comme si
c'tait la plus grosse sottise du monde aprs le gai Nol.
Bonsoir!

-- Mais, mon oncle, vous ne veniez jamais me voir avant mon
mariage. Pourquoi vous en faire un prtexte pour ne pas venir
maintenant?

-- Bonsoir, dit Scrooge.

-- Je ne dsire rien de vous; je ne vous demande rien. Pourquoi ne
serions-nous pas amis?

-- Bonsoir, dit Scrooge.

-- Je suis pein, bien sincrement pein de vous voir si rsolu.
Nous n'avons jamais eu rien l'un contre l'autre, au moins de mon
ct. Mais j'ai fait cette tentative pour honorer Nol, et je
garderai ma bonne humeur de Nol jusqu'au bout. Ainsi, un gai
Nol, mon oncle!

-- Bonsoir, dit Scrooge.

-- Et je vous souhaite aussi la bonne anne!

-- Bonsoir, rpta Scrooge.

Son neveu quitta la chambre sans dire seulement un mot de
mcontentement. Il s'arrta  la porte d'entre pour faire ses
souhaits de bonne anne au commis, qui, bien que gel, tait
nanmoins plus chaud que Scrooge, car il les lui rendit
cordialement.

Voil un autre fou, murmura Scrooge, qui l'entendit de sa place:
mon commis, avec quinze schellings par semaine, une femme et des
enfants, parlant d'un gai Nol. Il y a de quoi se retirer aux
petites maisons.

Ce fou fieff donc, en allant reconduire le neveu le Scrooge,
avait introduit deux autres personnes. C'taient deux messieurs de
bonne mine, d'une figure avenante, qui se tenaient en ce moment,
chapeau bas, dans le bureau de Scrooge. Ils avaient  la main des
registres et des papiers, et le salurent.

Scrooge et Marley, je crois? dit l'un d'eux en consultant sa
liste. Est-ce  M. Scrooge ou  M. Marley que j'ai le plaisir de
parler?

-- M. Marley est mort depuis sept ans, rpondit Scrooge. Il y a
juste sept ans qu'il est mort, cette nuit mme.

-- Nous ne doutons pas que sa gnrosit ne soit bien reprsente
par son associ survivant, dit l'tranger en prsentant ses
pouvoirs pour quter.

Elle l'tait certainement; car les deux associs se ressemblaient
comme deux gouttes d'eau. Au mot fcheux de gnrosit, Scrooge
frona le sourcil, hocha la tte et rendit au visiteur ses
certificats.

 cette poque joyeuse de l'anne, monsieur Scrooge, dit celui-ci
en prenant une plume, il est plus dsirable encore que d'habitude
que nous puissions recueillir un lger secours pour les pauvres et
les indigents qui souffrent normment dans la saison o nous
sommes. Il y en a des milliers qui manquent du plus strict
ncessaire, et des centaines de mille qui n'ont pas  se donner le
plus lger bien-tre.

-- N'y a-t-il pas des prisons? demanda Scrooge.

-- Oh! en trs grand nombre, dit l'tranger laissant retomber sa
plume.

-- Et les maisons de refuge, continua Scrooge, ne sont-elles plus
en activit?

-- Pardon, monsieur, rpondit l'autre; et plt  Dieu qu'elles ne
le fussent pas!

-- Le moulin de discipline et la loi des pauvres sont toujours en
pleine vigueur, alors? dit Scrooge.

-- Toujours; et ils ont fort  faire tous les deux.

-- Oh! j'avais craint, d'aprs ce que vous me disiez d'abord, que
quelque circonstance imprvue ne ft venue entraver la marche de
ces utiles institutions. Je suis vraiment ravi d'apprendre le
contraire, dit Scrooge.

-- Persuads qu'elles ne peuvent gure fournir une satisfaction
chrtienne du corps et de l'me  la multitude, quelques-uns
d'entre nous s'efforcent de runir une petite somme pour acheter
aux pauvres un peu de viande et de bire, avec du charbon pour se
chauffer. Nous choisissons cette poque, parce que c'est, de toute
l'anne, le temps o le besoin se fait le plus vivement sentir, et
o l'abondance fait le plus de plaisir. Pour combien vous
inscrirai-je?

-- Pour rien! rpondit Scrooge.

-- Vous dsirez garder l'anonyme.

-- Je dsire qu'on me laisse en repos. Puisque vous me demandez ce
que je dsire, messieurs, voil ma rponse. Je ne me rjouis pas
moi-mme  Nol, et je ne puis fournir aux paresseux les moyens de
se rjouir. J'aide  soutenir les tablissements dont je vous
parlais tout  l'heure; ils cotent assez cher: ceux qui ne se
trouvent pas bien ailleurs n'ont qu' y aller.

-- Il y en a beaucoup qui ne le peuvent pas, et beaucoup d'autres
qui aimeraient mieux mourir.

-- S'ils aiment mieux mourir, reprit Scrooge, ils feraient trs
bien de suivre cette ide et de diminuer l'excdent de la
population. Au reste, excusez-moi; je ne connais pas tout a.

-- Mais il vous serait facile de le connatre, observa l'tranger.

-- Ce n'est pas ma besogne, rpliqua Scrooge. Un homme a bien
assez de faire ses propres affaires, sans se mler de celles des
autres. Les miennes prennent tout mon temps. Bonsoir, messieurs.

Voyant clairement qu'il serait inutile de poursuivre leur requte,
les deux trangers se retirrent. Scrooge se remit au travail, de
plus en plus content de lui, et d'une humeur plus enjoue qu' son
ordinaire.

Cependant le brouillard et l'obscurit s'paississaient tellement,
que l'on voyait des gens courir  et l par les rues avec des
torches allumes, offrant leurs services aux cochers pour marcher
devant les chevaux et les guider dans leur chemin. L'antique tour
d'une glise, dont la vieille cloche renfrogne avait toujours
l'air de regarder Scrooge curieusement  son bureau par une
fentre gothique pratique dans le mur, devint invisible et sonna
les heures, les demies et les quarts dans les nuages avec des
vibrations tremblantes et prolonges, comme si ses dents eussent
claqu l-haut dans sa tte gele. Le froid devint intense dans la
rue mme. Au coin de la cour, quelques ouvriers, occups  rparer
les conduits du gaz, avaient allum un norme brasier, autour
duquel se pressait une foule d'hommes et d'enfants dguenills, se
chauffant les mains et clignant les yeux devant la flamme avec un
air de ravissement. Le robinet de la fontaine tait dlaiss et
les eaux refoules qui s'taient congeles tout autour de lui
formaient comme un cadre de glace misanthropique, qui faisait
horreur  voir.

Les lumires brillantes des magasins, o les branches et les baies
de houx ptillaient  la chaleur des becs de gaz placs derrire
les fentres, jetaient sur les visages ples des passants un
reflet rougetre. Les boutiques de marchands de volailles et
d'piciers taient devenues comme un dcor splendide, un glorieux
spectacle, qui ne permettait pas de croire que la vulgaire pense
de ngoce et de trafic et rien  dmler avec ce luxe inusit. Le
lord-maire, dans sa puissante forteresse de Mansion-House, donnait
ses ordres  ses cinquante cuisiniers et  ses cinquante
sommeliers pour fter Nol, comme doit le faire la maison d'un
lord-maire; et mme le petit tailleur qu'il avait condamn, le
lundi prcdent,  une amende de cinq schellings pour s'tre
laiss arrter dans les rues ivre et faisant un tapage infernal,
prparait tout dans son galetas pour le pouding du lendemain,
tandis que sa maigre moiti sortait, avec son maigre nourrisson
dans les bras, pour aller acheter  la boucherie le morceau de
boeuf indispensable.

Cependant le brouillard redouble, le froid redouble! un froid vif,
pre, pntrant. Si le bon saint Dunstan avait seulement pinc le
nez du diable avec un temps pareil, au lieu de se servir de ses
armes familires, c'est pour le coup que le malin esprit n'aurait
pas manqu de pousser des hurlements. Le propritaire d'un jeune
nez, petit, rong, mch par le froid affam, comme les os sont
rongs par les chiens, se baissa devant le trou de la serrure de
Scrooge pour le rgaler d'un chant de Nol; mais au premier mot de

_Dieu vous aide, mon gai monsieur!_
_Que rien ne trouble votre coeur!_

Scrooge saisit sa rgle avec un geste si nergique que le chanteur
s'enfuit pouvant, abandonnant le trou de la serrure au
brouillard et aux frimas qui semblrent s'y prcipiter vers
Scrooge par sympathie.

Enfin l'heure de fermer le comptoir arriva. Scrooge descendit de
son tabouret d'un air bourru, paraissant donner ainsi le signal
tacite du dpart au commis qui attendait dans la citerne et qui,
teignant aussitt sa chandelle, mit son chapeau sur sa tte.

Vous voudriez avoir toute la journe de demain, je suppose? dit
Scrooge.

-- Si cela vous convenait, monsieur.

-- Cela ne me convient nullement, et ce n'est point juste. Si je
vous retenais une demi-couronne pour ce jour-l, vous vous
croiriez ls, j'en suis sr.

Le commis sourit lgrement.

Et cependant, dit Scrooge, vous ne me regardez pas comme ls,
moi, si je vous paye une journe pour ne rien faire.

Le commis observa que cela n'arrivait qu'une fois l'an.

Pauvre excuse pour mettre la main dans la poche d'un homme tous
les 25 dcembre, dit Scrooge en boutonnant sa redingote jusqu'au
menton. Mais je suppose qu'il vous faut la journe tout entire;
tchez au moins de m'en ddommager en venant de bonne heure aprs-
demain matin.

Le commis le promit et Scrooge sortit en grommelant. Le comptoir
fut ferm en un clin d'oeil, et le commis, les deux bouts de son
cache-nez blanc pendant jusqu'au bas de sa veste (car il n'levait
pas ses prtentions jusqu' porter une redingote), se mit 
glisser une vingtaine de fois sur le trottoir de Cornhill,  la
suite d'une bande de gamins, en l'honneur de la veille de Nol,
et, se dirigeant ensuite vers sa demeure  Camden-Town, il y
arriva toujours courant de toutes ses forces pour jouer  colin-
maillard.

Scrooge prit son triste dner dans la triste taverne o il
mangeait d'ordinaire. Ayant lu tous les journaux et charm le
reste de la soire en parcourant son livre de comptes, il alla
chez lui pour se coucher. Il habitait un appartement occup
autrefois par feu son associ. C'tait une enfilade de chambres
obscures qui faisaient partie d'un vieux btiment sombre, situ 
l'extrmit d'une ruelle o il avait si peu de raison d'tre,
qu'on ne pouvait s'empcher de croire qu'il tait venu se blottir
l, un jour que, dans sa jeunesse, il jouait  cache-cache avec
d'autres maisons et ne s'tait plus ensuite souvenu de son chemin.
Il tait alors assez vieux et assez triste, car personne n'y
habitait, except Scrooge, tous les autres appartements tant
lous pour servir de comptoirs ou de bureaux. La cour tait si
obscure, que Scrooge lui-mme, quoiqu'il en connt parfaitement
chaque pav, fut oblig de ttonner avec les mains. Le brouillard
et les frimas enveloppaient tellement la vieille porte sombre de
la maison, qu'il semblait que le gnie de l'hiver se tnt assis
sur le seuil, absorb dans ses tristes mditations.

Le fait est qu'il n'y avait absolument rien de particulier dans le
marteau de la porte, sinon qu'il tait trop gros: le fait est
encore que Scrooge l'avait vu soir et matin, chaque jour, depuis
qu'il demeurait en ce lieu; qu'en outre Scrooge possdait aussi
peu de ce qu'on appelle imagination qu'aucun habitant de la Cit
de Londres, y compris mme, je crains d'tre un peu tmraire, la
corporation, les aldermen et les notables. Il faut bien aussi se
mettre dans l'esprit que Scrooge n'avait pas pens une seule fois
 Marley, depuis qu'il avait, cette aprs-midi mme, fait mention
de la mort de son ancien associ, laquelle remontait  sept ans.
Qu'on m'explique alors, si on le peut, comment il se fit que
Scrooge, au moment o il mit la clef dans la serrure, vit dans le
marteau, sans avoir prononc de paroles magiques pour le
transformer, non plus un marteau, mais la figure de Marley.

Oui, vraiment, la figure de Marley! Ce n'tait pas une ombre
impntrable comme les autres objets de la cour, elle paraissait
au contraire entoure d'une lueur sinistre, semblable  un homard
avari dans une cave obscure. Son expression n'avait rien qui
rappelt la colre ou la frocit, mais elle regardait Scrooge
comme Marley avait coutume de le faire, avec des lunettes de
spectre releves sur son front de revenant. La chevelure tait
curieusement souleve comme par un souffle ou une vapeur chaude,
et, quoique les yeux fussent tout grands ouverts, ils demeuraient
parfaitement immobiles. Cette circonstance et sa couleur livide la
rendaient horrible; mais l'horreur qu'prouvait Scrooge  sa vue
ne semblait pas du fait de la figure, elle venait plutt de lui-
mme et ne tenait pas  l'expression de la physionomie du dfunt.
Lorsqu'il eut considr fixement ce phnomne, il n'y trouva plus
qu'un marteau.

Dire qu'il ne tressaillit pas ou que son sang ne ressentit point
une impression terrible  laquelle il avait t tranger depuis
son enfance, serait un mensonge. Mais il mit la main sur la clef,
qu'il avait lche d'abord, la tourna brusquement, entra et alluma
sa chandelle.

Il s'arrta, un moment irrsolu, avant de fermer la porte, et
commena par regarder avec prcaution derrire elle, comme s'il se
ft presque attendu  tre pouvant par la vue de la queue
effile de Marley s'avanant jusque dans le vestibule. Mais il n'y
avait rien derrire la porte, except les crous et les vis qui y
fixaient le marteau; ce que voyant, il dit: Bah! bah! en la
poussant avec violence.

Le bruit rsonna dans toute la maison comme un tonnerre. Chaque
chambre au-dessus et chaque futaille au-dessous, dans la cave du
marchand de vin, semblait rendre un son particulier pour faire sa
partie dans ce concert d'chos. Scrooge n'tait pas homme  se
laisser effrayer par des chos. Il ferma solidement la porte,
traversa le vestibule et monta l'escalier, prenant le temps
d'ajuster sa chandelle chemin faisant.

Vous parlez des bons vieux escaliers d'autrefois par o l'on
aurait fait monter facilement un carrosse  six chevaux ou le
cortge d'un petit acte du parlement; mais moi, je vous dis que
celui de Scrooge tait bien autre chose; vous auriez pu y faire
monter un corbillard, en le prenant dans sa plus grande largeur,
la barre d'appui contre le mur, et la portire du cte de la
rampe, et c'et t chose facile: il y avait bien assez de place
pour cela et plus encore qu'il n'en fallait. Voil peut-tre
pourquoi Scrooge crut voir marcher devant lui, dans l'obscurit,
un convoi funbre. Une demi-douzaine des becs de gaz de la rue
auraient eu peine  clairer suffisamment le vestibule; vous
pouvez donc supposer qu'il y faisait joliment sombre avec la
chandelle de Scrooge.

Il montait toujours, ne s'en souciant pas plus que de rien du
tout. L'obscurit ne cote pas cher, c'est pour cela que Scrooge
ne la dtestait pas. Mais avant de fermer sa lourde porte, il
parcourut les pices de son appartement pour voir si tout tait en
ordre. C'tait peut-tre un souvenir inquiet de la mystrieuse
figure qui lui trottait dans la tte.

Le salon, la chambre  coucher, la chambre de dbarras, tout se
trouvait en ordre. Personne sous la table, personne sous le sofa;
un petit feu dans la grille; la cuiller et la tasse prtes; et sur
le feu la petite casserole d'eau de gruau (car Scrooge avait un
rhume de cerveau). Personne sous son lit, personne dans le
cabinet, personne dans sa robe de chambre suspendue contre la
muraille dans une attitude suspecte. La chambre de dbarras comme
d'habitude: un vieux garde-feu, de vieilles savates, deux paniers
 poisson, un lavabo sur trois pieds et un fourgon.

Parfaitement rassur, Scrooge tira sa porte et s'enferma  double
tour, ce qui n'tait point son habitude. Ainsi garanti de toute
surprise, il ta sa cravate, mit sa robe de chambre, ses
pantoufles et son bonnet de nuit, et s'assit devant le feu pour
prendre son gruau.

C'tait, en vrit, un trs petit feu, si peu que rien pour une
nuit si froide. Il fut oblig de s'asseoir tout prs et de le
couver en quelque sorte, avant de pouvoir extraire la moindre
sensation de chaleur d'un feu si mesquin qu'il aurait tenu dans la
main. Le foyer ancien avait t construit, il y a longtemps, par
quelque marchand hollandais, et garni tout autour de plaques
flamandes sur lesquelles on avait reprsent des scnes de
l'criture. Il y avait des Can et des Abel, des filles de
Pharaon, des reines de Saba, des messagers angliques descendant
au travers des airs sur des nuages semblables  des lits de plume,
des Abraham, des Balthazar, des aptres s'embarquant dans des
bateaux en forme de saucire, des centaines de figures capables de
distraire sa pense; et cependant, ce visage de Marley, mort
depuis sept ans, venait, comme la baguette de l'ancien prophte,
absorber tout le reste. Si chacune de ces plaques vernies et
commenc par tre un cadre vide avec le pouvoir de reprsenter sur
sa surface unie quelques formes composes des fragments pars des
penses de Scrooge, chaque carreau aurait offert une copie de la
tte du vieux Marley.

Sottise!, dit Scrooge; et il se mit  marcher dans la chambre de
long en large.

Aprs plusieurs tours, il se rassit. Comme il se renversait la
tte dans son fauteuil, son regard s'arrta par hasard sur une
sonnette hors de service suspendue dans la chambre et qui, pour
quelque dessein depuis longtemps oubli, communiquait avec une
pice situe au dernier tage de la maison. Ce fut avec une
extrme surprise, avec une terreur trange, inexplicable, qu'au
moment o il la regardait, il vit cette sonnette commencer  se
mettre en mouvement. Elle s'agita d'abord si doucement, qu' peine
rendit-elle un son; mais bientt elle sonna  double carillon, et
toutes les autres sonnettes de la maison se mirent de la partie.

Cela ne dura peut-tre qu'une demi-minute ou une minute au plus,
mais cette minute pour Scrooge fut aussi longue qu'une heure. Les
sonnettes s'arrtrent comme elles avaient commenc, toutes en
mme temps. Leur bruit fut remplac par un choc de ferrailles
venant de profondeurs souterraines, comme si quelqu'un tranait
une lourde chane sur les tonneaux dans la cave du marchand de
vin. Scrooge se souvint alors d'avoir ou dire que, dans les
maisons hantes par les revenants, ils tranaient toujours des
chanes aprs eux.

La porte de la cave s'ouvrit avec un horrible fracas, et alors il
entendit le bruit devenir beaucoup plus fort au rez-de-chausse,
puis monter l'escalier, et enfin s'avancer directement vers sa
porte.

Sottise encore que tout cela! dit Scrooge; je ne veux pas y
croire.

Il changea cependant de couleur, lorsque, sans le moindre temps
d'arrt, le spectre traversa la porte massive et, pntrant dans
la chambre, passa devant ses yeux. Au moment o il entrait, la
flamme mourante se releva comme pour crier: Je le reconnais!
c'est le spectre de Marley!, puis elle retomba.

Le mme visage, absolument le mme: Marley avec sa queue effile,
son gilet ordinaire, ses pantalons collants et ses bottes dont les
glands de soie se balanaient en mesure avec sa queue, les pans de
son habit et son toupet. La chane qu'il tranait tait passe
autour de sa ceinture; elle tait longue, tournait autour de lui
comme une queue, et tait faite (car Scrooge la considra de prs)
de coffres-forts, de clefs, de cadenas, de grands-livres, de
paperasses et de bourses pesantes en acier. Son corps tait
transparent, si bien que Scrooge, en l'observant et regardant 
travers son gilet, pouvait voir les deux boutons cousus par
derrire  la taille de son habit.

Scrooge avait souvent entendu dire que Marley n'avait pas
d'entrailles, mais il ne l'avait jamais cru jusqu'alors.

Non, et mme il ne le croyait pas encore. Quoique son regard pt
traverser le fantme d'outre en outre, quoiqu'il le vt l debout
devant lui, quoiqu'il sentt l'influence glaciale de ses yeux
glacs par la mort, quoiqu'il remarqut jusqu'au tissu du foulard
pli qui lui couvrait la tte, en passant sous son menton, et
auquel il n'avait point pris garde auparavant, il refusait encore
de croire et luttait contre le tmoignage de ses sens.

Que veut dire ceci? demanda Scrooge caustique et froid comme
toujours. Que dsirez-vous de moi?

-- Beaucoup de choses!

C'est la voix de Marley, plus de doute  cet gard.

Qui tes-vous?

-- Demandez-moi qui j'tais.

-- Qui tiez-vous alors? dit Scrooge, levant la voix. Vous tes
bien puriste... pour une ombre.

-- De mon vivant j'tais votre associ, Jacob Marley.

-- Pouvez-vous... pouvez-vous vous asseoir? demanda Scrooge en le
regardant d'un air de doute.

-- Je le puis.

-- Alors faites-le.

Scrooge fit cette question parce qu'il ne savait pas si un spectre
aussi transparent pouvait se trouver dans la condition voulue pour
prendre un sige, et il sentait que, si par hasard la chose tait
impossible, il le rduirait  la ncessit d'une explication
embarrassante. Mais le fantme s'assit vis--vis de lui, de
l'autre ct de la chemine, comme s'il ne faisait que cela toute
la journe.

Vous ne croyez pas en moi? observa le spectre.

-- Non, dit Scrooge.

-- Quelle preuve de ma ralit voudriez-vous avoir, outre le
tmoignage de vos sens?

-- Je ne sais trop, rpondit Scrooge.

-- Pourquoi doutez-vous de vos sens?

-- Parce que, rpondit Scrooge, la moindre chose suffit pour les
affecter. Il suffit d'un lger drangement dans l'estomac pour les
rendre trompeurs; et vous pourriez bien n'tre au bout du compte
qu'une tranche de boeuf mal digre, une demi-cuillere de
moutarde, un morceau de fromage, un fragment de pomme de terre mal
cuite. Qui que vous soyez, pour un mort vous sentez plus la bierre
que la bire.

Scrooge n'tait pas trop dans l'habitude de faire des calembours,
et il se sentait alors rellement, au fond du coeur, fort peu
dispos  faire le plaisant. La vrit est qu'il essayait ce
badinage comme un moyen de faire diversion  ses penses et de
surmonter son effroi, car la voix du spectre le faisait frissonner
jusque dans la moelle des os.

Demeurer assis, mme pour un moment, ses regards arrts sur ces
yeux fixes, vitreux, c'tait l, Scrooge le sentait bien, une
preuve diabolique. Il y avait aussi quelque chose de vraiment
terrible dans cette atmosphre infernale dont le spectre tait
environn. Scrooge ne pouvait la sentir lui-mme, mais elle
n'tait pas moins relle; car, quoique le spectre restt assis,
parfaitement immobile, ses cheveux, les basques de son habit, les
glands de ses bottes taient encore agits comme par la vapeur
chaude qui s'exhale d'un four.

Voyez-vous ce cure-dent? dit Scrooge, retournant vivement  la
charge, pour donner le change  sa frayeur, et dsirant, ne ft-ce
que pour une seconde, dtourner de lui le regard du spectre, froid
comme un marbre.

-- Oui, rpondit le fantme.

-- Mais vous ne le regardez seulement pas, dit Scrooge.

-- Cela ne m'empche pas de le voir, dit le spectre.

-- Eh bien! reprit Scrooge, je n'ai qu' l'avaler, et le reste de
mes jours je serai perscut par une lgion de lutins, tous de ma
propre cration. Sottise, je vous dis... sottise!

 ce mot le spectre poussa un cri effrayant et secoua sa chane
avec un bruit si lugubre et si pouvantable, que Scrooge se
cramponna  sa chaise pour s'empcher de tomber en dfaillance.
Mais combien redoubla son horreur lorsque le fantme, tant le
bandage qui entourait sa tte, comme s'il tait trop chaud pour le
garder dans l'intrieur de l'appartement, sa mchoire infrieure
retomba sur sa poitrine.

Scrooge tomba  genoux et se cacha le visage dans ses mains.

Misricorde! s'cria-t-il. pouvantable apparition!... pourquoi
venez-vous me tourmenter?

-- me mondaine et terrestre! rpliqua le spectre; croyez-vous en
moi ou n'y croyez-vous pas?

-- J'y crois, dit Scrooge; il le faut bien. Mais pourquoi les
esprits se promnent-ils sur terre, et pourquoi viennent-ils me
trouver?

-- C'est une obligation de chaque homme, rpondit le spectre, que
son me renferme au dedans de lui se mle  ses semblables et
voyage de tous cts; si elle ne le fait pendant la vie, elle est
condamne  le faire aprs la mort. Elle est oblige d'errer par
le monde... (oh! malheureux que je suis!)... et doit tre tmoin
inutile de choses dont il ne lui est plus possible de prendre sa
part, quand elle aurait pu en jouir avec les autres sur la terre
pour les faire servir  son bonheur!

Le spectre poussa encore un cri, secoua sa chane et tordit ses
mains fantastiques.

Vous tes enchan? demanda Scrooge tremblant; dites-moi
pourquoi.

-- Je porte la chane que j'ai forge pendant ma vie, rpondit le
fantme. C'est moi qui l'ai faite anneau par anneau, mtre par
mtre; c'est moi qui l'ai suspendue autour de mon corps, librement
et de ma propre volont, comme je la porterai toujours de mon
plein gr. Est-ce que le modle vous en parat trange?

Scrooge tremblait de plus en plus.

Ou bien voudriez-vous savoir, poursuivit le spectre, le poids et
la longueur du cble norme que vous tranez vous-mme? Il tait
exactement aussi long et aussi pesant que cette chane que vous
voyez, il y a aujourd'hui sept veilles de Nol. Vous y avez
travaill depuis. C'est une bonne chane  prsent!

Scrooge regarda autour de lui sur le plancher, s'attendant  se
trouver lui-mme entour de quelque cinquante ou soixante brasses
de cbles de fer; mais il ne vit rien.

Jacob, dit-il d'un ton suppliant, mon vieux Jacob Marley, parlez-
moi encore. Adressez-moi quelques paroles de consolation, Jacob.

-- Je n'ai pas de consolation  donner, reprit le spectre. Les
consolations viennent d'ailleurs, Ebenezer Scrooge; elles sont
apportes par d'autres ministres  d'autres espces d'hommes que
vous. Je ne puis non plus vous dire tout ce que je voudrais. Je
n'ai plus que trs peu de temps  ma disposition. Je ne puis me
reposer, je ne puis m'arrter, je ne puis sjourner nulle part.
Mon esprit ne s'carta jamais gure au-del de notre comptoir;
vous savez, pendant ma vie, mon esprit ne dpassa jamais les
troites limites de notre bureau de change; et voil pourquoi,
maintenant, il me reste  faire tant de pnibles voyages.

C'tait chez Scrooge une habitude de fourrer les mains dans les
goussets de son pantalon toutes les fois qu'il devenait pensif.
Rflchissant  ce qu'avait dit le fantme, il prit la mme
attitude, mais sans lever les yeux et toujours agenouill.

Il faut donc que vous soyez bien en retard, Jacob, observa
Scrooge en vritable homme d'affaires, quoique avec humilit et
dfrence.

-- En retard! rpta le spectre.

-- Mort depuis sept ans, rumina Scrooge, et en route tout ce
temps-l.

-- Tout ce temps-l, dit le spectre... ni trve ni repos,
l'incessante torture du remords.

-- Vous voyagez vite? demanda Scrooge.

-- Sur les ailes du vent, rpliqua le fantme.

-- Vous devez avoir vu bien du pays en sept ans, reprit Scrooge.

Le spectre, entendant ces paroles, poussa un troisime cri, et
produisit avec sa chane un cliquetis si horrible dans le morne
silence de la nuit, que le guet aurait eu toutes les raisons du
monde de le traduire en justice pour cause de tapage nocturne.

Oh! captif, enchan, charg de fers! s'cria-t-il, pour avoir
oubli que chaque homme doit s'associer, pour sa part, au grand
travail de l'humanit, prescrit par l'tre suprme, et en
perptuer le progrs, car cette terre doit passer dans l'ternit
avant que le bien dont elle est susceptible soit entirement
dvelopp: pour avoir oubli que l'immensit de nos regrets ne
pourra pas compenser les occasions manques dans notre vie! et
cependant c'est ce que j'ai fait: oh! oui, malheureusement, c'est
ce que j'ai fait!

-- Cependant vous ftes toujours un homme exact, habile en
affaires, Jacob, balbutia Scrooge qui commenait en ce moment 
faire un retour sur lui-mme.

-- Les affaires! s'cria le fantme en se tordant de nouveau les
mains. C'est l'humanit qui tait mon affaire; c'est le bien
gnral qui tait mon affaire; c'est la charit, la misricorde,
la tolrance et la bienveillance; c'est tout cela qui tait mon
affaire. Les oprations de mon commerce n'taient qu'une goutte
d'eau dans le vaste ocan de mes affaires.

Il releva sa chane de toute la longueur de son bras, comme pour
montrer la cause de tous ses striles regrets, et la rejeta
lourdement  terre.

C'est  cette poque de l'anne expirante, dit le spectre, que je
souffre le plus. Pourquoi ai-je alors travers la foule de mes
semblables toujours les yeux baisss vers les choses de la terre,
sans les lever jamais vers cette toile bnie qui conduisit les
mages  une pauvre demeure? N'y avait-il donc pas de pauvres
demeures aussi vers lesquelles sa lumire aurait pu me conduire?

Scrooge tait trs effray d'entendre le spectre continuer sur ce
ton, et il commenait  trembler de tous ses membres.

coutez-moi, s'cria le fantme. Mon temps est bientt pass.

-- J'coute, dit Scrooge; mais pargnez-moi, ne faites pas trop de
rhtorique, Jacob, je vous en prie.

-- Comment se fait-il que je paraisse devant vous sous une forme
que vous puissiez voir, je ne saurais le dire. Je me suis assis
mainte et mainte fois  vos cts en restant invisible.

Ce n'tait pas une ide agrable. Scrooge fut saisi de frissons et
essuya la sueur qui dcoulait de son front.

Et ce n'est pas mon moindre supplice, continua le spectre... Je
suis ici ce soir pour vous avertir qu'il vous reste encore une
chance et un espoir d'chapper  ma destine, une chance et un
espoir que vous tiendrez de moi, Ebenezer.

-- Vous ftes toujours pour moi un bon ami, dit Scrooge. Merci.

-- Vous allez tre hant par trois esprits, ajouta le spectre.

La figure de Scrooge devint en un moment aussi ple que celle du
fantme lui-mme.

Est-ce l cette chance et cet espoir dont vous me parliez, Jacob?
demanda-t-il d'une voix dfaillante.

-- Oui.

-- Je... je... crois que j'aimerais mieux qu'il n'en ft rien, dit
Scrooge.

-- Sans leurs visites, reprit le spectre, vous ne pouvez esprer
d'viter mon sort. Attendez-vous  recevoir le premier demain
quand l'horloge sonnera une heure.

-- Ne pourrais-je pas les prendre tous  la fois pour en finir,
Jacob? insinua Scrooge.

-- Attendez le second  la mme heure la nuit d'aprs, et le
troisime la nuit suivante, quand le dernier coup de minuit aura
cess de vibrer. Ne comptez pas me revoir, mais, dans votre propre
intrt, ayez soin de vous rappeler ce qui vient de se passer
entre nous.

Aprs avoir ainsi parl, le spectre prit sa mentonnire sur la
table et l'attacha autour de sa tte comme auparavant. Scrooge le
comprit au bruit sec que firent ses dents lorsque les deux
mchoires furent runies l'une  l'autre par le bandage. Alors il
se hasarda  lever les yeux et aperut son visiteur surnaturel
debout devant lui, portant sa chane roule autour de son bras.

L'apparition s'loigna en marchant  reculons;  chaque pas
qu'elle faisait, la fentre se soulevait un peu, de sorte que,
quand le spectre l'et atteinte, elle tait toute grande ouverte.
Il fit signe  Scrooge d'approcher; celui-ci obit. Lorsqu'ils
furent  deux pas l'un de l'autre, l'ombre de Marley leva la main
et l'avertit de ne pas approcher davantage. Scrooge s'arrta, non
pas tant par obissance que par surprise et par crainte; car, au
moment o le fantme leva la main, il entendit des bruits confus
dans l'air, des sons incohrents de lamentation et de dsespoir,
des plaintes d'une inexprimable tristesse, des voix de regrets et
de remords. Le spectre, ayant un moment prt l'oreille, se
joignit  ce choeur lugubre, et s'vanouit au sein de la nuit ple
et sombre.

Scrooge suivit l'ombre jusqu' la fentre, et, dans sa curiosit
haletante, il regarda par la croise.

L'air tait rempli de fantmes errant  et l, comme des mes en
peine, exhalant,  mesure qu'ils passaient, de profonds
gmissements. Chacun d'eux tranait une chane comme le spectre de
Marley; quelques-uns, en petit nombre (c'taient peut-tre des
cabinets de ministres complices d'une mme politique), taient
enchans ensemble; aucun n'tait libre. Plusieurs avaient t,
pendant leur vie, personnellement connus de Scrooge. Il avait t
intimement li avec un vieux fantme en gilet blanc,  la cheville
duquel tait attach un monstrueux anneau de fer et qui se
lamentait piteusement de ne pouvoir assister une malheureuse femme
avec son enfant qu'il voyait au-dessous de lui sur le seuil d'une
porte. Le supplice de tous ces spectres consistait videmment en
ce qu'ils s'efforaient, mais trop tard, d'intervenir dans les
affaires humaines, pour y faire quelque bien; ils en avaient pour
jamais perdu le pouvoir.

Ces cratures fantastiques se fondirent-elles dans le brouillard
ou le brouillard vint-il les envelopper dans son ombre, Scrooge
n'en put rien savoir, mais et les ombres et leurs voix
s'teignirent ensemble, et la nuit redevint ce qu'elle avait t
lorsqu'il tait rentr chez lui.

Il ferma la fentre: il examina soigneusement la porte par
laquelle tait entr le fantme. Elle tait ferme  double tour,
comme il l'avait ferme de ses propres mains; les verrous
n'taient point drangs. Il essaya de dire: Sottise!, mais il
s'arrta  la premire syllabe. Se sentant un grand besoin de
repos, soit par suite de l'motion qu'il avait prouve, des
fatigues de la journe, de cet aperu du monde invisible, ou de la
triste conversation du spectre, soit  cause de l'heure avance,
il alla droit  son lit, sans mme se dshabiller, et s'endormit
aussitt.



Deuxime couplet

Le premier des trois esprits

Quand Scrooge s'veilla, il faisait si noir, que, regardant de son
lit, il pouvait  peine distinguer la fentre transparente des
murs opaques de sa chambre. Il s'efforait de percer l'obscurit
avec ses yeux de furet, lorsque l'horloge d'une glise voisine
sonna les quatre quarts. Scrooge couta pour savoir l'heure.

 son grand tonnement, la lourde cloche alla de six  sept, puis
de sept  huit, et ainsi rgulirement jusqu' douze; alors elle
s'arrta. Minuit! Il tait deux heures passes quand il s'tait
couch. L'horloge allait donc mal? Un glaon devait s'tre
introduit dans les rouages. Minuit!

Scrooge toucha le ressort de sa montre  rptition, pour corriger
l'erreur de cette horloge qui allait tout de travers. Le petit
pouls rapide de la montre battit douze fois et s'arrta.

Comment! il n'est pas possible, dit Scrooge, que j'aie dormi tout
un jour et une partie d'une seconde nuit. Il n'est pas possible
qu'il soit arriv quelque chose au soleil et qu'il soit minuit 
midi!

Cette ide tant de nature  l'inquiter, il sauta  bas de son
lit et marcha  ttons vers la fentre. Il fut oblig d'essuyer
les vitres geles avec la manche de sa robe de chambre avant de
pouvoir bien voir, et encore il ne put pas voir grand'chose. Tout
ce qu'il put distinguer, c'est que le brouillard tait toujours
trs pais, qu'il faisait extrmement froid, qu'on n'entendait pas
dehors les gens aller et venir et faire grand bruit, comme cela
aurait indubitablement eu lieu si le jour avait chass la nuit et
prit possession du monde. Ce lui fut un grand soulagement; car,
sans cela que seraient devenues ses lettres de change:  trois
jours de vue, payez  M. Ebenezer Scrooge ou  son ordre, et
ainsi de suite? de pures hypothques sur les brouillards de
l'Hudson.

Scrooge reprit le chemin de son lit et se mit  penser, 
repenser,  penser encore  tout cela, toujours et toujours et
toujours, sans rien y comprendre. Plus il pensait, plus il tait
embarrass; et plus il s'efforait de ne pas penser, plus il
pensait. Le spectre de Marley le troublait excessivement. Chaque
fois qu'aprs un mr examen il dcidait, au-dedans de lui-mme,
que tout cela tait un songe, son esprit, comme un ressort qui
cesse d'tre comprim, retournait en hte  sa premire position
et lui prsentait le mme problme  rsoudre: tait-ce ou
n'tait-ce pas un songe?

Scrooge demeura dans cet tat jusqu' ce que le carillon et sonn
trois quarts d'heure de plus; alors il se souvint tout  coup que
le spectre l'avait prvenu d'une visite quand le timbre sonnerait
une heure. Il rsolut de se tenir veill jusqu' ce que l'heure
ft passe, et considrant qu'il ne lui tait pas plus possible de
s'endormir que d'avaler la lune, c'tait peut-tre la rsolution
la plus sage qui ft en son pouvoir.

Ce quart d'heure lui parut si long, qu'il crut plus d'une fois
s'tre assoupi sans s'en apercevoir, et n'avoir pas entendu sonner
l'heure. L'horloge  la fin frappa son oreille attentive.

Ding, dong!

-- Un quart, dit Scrooge comptant.

-- Ding, dong!

-- La demie! dit Scrooge.

-- Ding, dong!

-- Les trois quarts, dit Scrooge.

-- Ding, dong!

-- L'heure, l'heure! s'cria Scrooge triomphant, et rien autre!

Il parlait avant que le timbre de l'horloge et retenti; mais au
moment o celui-ci et fait entendre un coup profond, lugubre,
sourd, mlancolique, une vive lueur brilla aussitt dans la
chambre et les rideaux de son lit furent tirs.

Les rideaux de son lit furent tirs, vous dis-je, de ct, par une
main invisible; non pas les rideaux qui tombaient  ses pieds ou
derrire sa tte, mais ceux vers lesquels son visage tait tourn.
Les rideaux de son lit furent tirs, et Scrooge, se dressant dans
l'attitude d'une personne  demi couche, se trouva face  face
avec le visiteur surnaturel qui les tirait, aussi prs de lui que
je le suis maintenant de vous, et notez que je me tiens debout, en
esprit,  votre coude.

C'tait une trange figure... celle d'un enfant; et, nanmoins,
pas aussi semblable  un enfant qu' un vieillard vu au travers de
quelque milieu surnaturel, qui lui donnait l'air de s'tre loign
 distance et d'avoir diminu jusqu'aux proportions d'un enfant.
Ses cheveux, qui flottaient autour de son cou et tombaient sur son
dos, taient blancs comme si c'et t l'effet de l'ge; et,
cependant son visage n'avait pas une ride, sa peau brillait de
l'incarnat le plus dlicat. Les bras taient trs longs et
musculeux; les mains de mme, comme s'il et possd une force peu
commune. Ses jambes et ses pieds, trs dlicatement forms,
taient nus, comme les membres suprieurs. Il portait une tunique
du blanc le plus pur, et autour de sa taille tait serre une
ceinture lumineuse, qui brillait d'un vif clat. Il tenait  la
main une branche verte de houx frachement coupe; et, par un
singulier contraste avec cet emblme de l'hiver, il avait ses
vtements garnis des fleurs de l't. Mais la chose la plus
trange qui ft en lui, c'est que du sommet de sa tte jaillissait
un brillant jet de lumire,  l'aide duquel toutes ces choses
taient visibles, et d'o venait, sans doute, que dans ses moments
de tristesse, il se servait en guise de chapeau d'un grand
teignoir, qu'il tenait prsentement sous son bras.

Ce n'tait point l cependant, en regardant de plus prs, son
attribut le plus trange aux yeux de Scrooge. Car, comme sa
ceinture brillait et reluisait tantt sur un point, tantt sur un
autre, ce qui tait clair un moment devenait obscur l'instant
d'aprs; l'ensemble de sa personne subissait aussi ces
fluctuations et se montrait en consquence sous des aspects
divers. Tantt c'tait un tre avec un seul bras, une seule jambe
ou bien vingt jambes, tantt deux jambes sans tte, tantt une
tte sans corps; les membres qui disparaissaient  la vue ne
laissaient pas apercevoir un seul contour dans l'obscurit paisse
au milieu de laquelle ils s'vanouissaient. Puis, par un prodige
singulier, il redevenait lui-mme, aussi distinct et aussi visible
que jamais.

Monsieur, demanda Scrooge, tes-vous l'esprit dont la venue m'a
t prdite?

-- Je le suis.

La voix tait douce et agrable, singulirement basse, comme si,
au lieu d'tre si prs de lui, il se ft trouv dans
l'loignement.

Qui tes-vous donc? demanda Scrooge.

-- Je suis l'esprit de Nol pass.

-- Pass depuis longtemps? demanda Scrooge, remarquant la stature
du nain.

-- Non, votre dernier Nol.

Peut-tre Scrooge n'aurait pu dire pourquoi, si on le lui avait
demand, mais il prouvait un dsir tout particulier de voir
l'esprit coiff de son chapeau, et il le pria de se couvrir.

Eh quoi! s'cria le spectre, voudriez-vous sitt teindre avec
des mains mondaines la lumire que je donne? N'est-ce pas assez
que vous soyez un de ceux dont les passions gostes m'ont fait ce
chapeau et me forcent  le porter  travers les sicles enfonc
sur mon front!

Scrooge nia respectueusement qu'il et l'intention de l'offenser,
et protesta qu' aucune poque de sa vie il n'avait volontairement
coiff l'esprit. Puis il osa lui demander quelle besogne
l'amenait.

Votre bonheur! dit le fantme.

Scrooge se dclara fort reconnaissant, mais il ne put s'empcher
de penser qu'une nuit de repos non interrompu aurait contribu
davantage  atteindre ce but. Il fallait que l'esprit l'et
entendu penser, car il dit immdiatement:

Votre conversion, alors... Prenez garde!

Tout en parlant, il tendit sa forte main, et le saisit doucement
par le bras.

Levez-vous! et marchez avec moi!

C'et t en vain que Scrooge aurait allgu que le temps et
l'heure n'taient pas propices pour une promenade  pied; que son
lit tait chaud et le thermomtre bien au-dessous de glace; qu'il
tait lgrement vtu, n'ayant que ses pantoufles, sa robe de
chambre et son bonnet de nuit; et qu'en mme temps il avait 
mnager son rhume. Pas moyen de rsister  cette treinte, quoique
aussi douce que celle d'une main de femme. Il se leva; mais,
s'apercevant que l'esprit se dirigeait vers la fentre, il saisit
sa robe dans une attitude suppliante.

Je ne suis qu'un mortel, lui reprsenta Scrooge, et par
consquent je pourrais bien tomber.

-- Permettez seulement que ma main vous touche l, dit l'esprit
mettant sa main sur le coeur de Scrooge, et vous serez soutenu
dans bien d'autres preuves encore.

Comme il prononait ces paroles, ils passrent  travers la
muraille et se trouvrent sur une route en rase campagne, avec des
champs de chaque ct. La ville avait entirement disparu: on ne
pouvait plus en voir de vestige. L'obscurit et le brouillard
s'taient vanouis en mme temps, car c'tait un jour d'hiver,
brillant de clart, et la neige couvrait la terre.

Bon Dieu! dit Scrooge en joignant les mains tandis qu'il
promenait ses regards autour de lui. C'est en ce lieu que j'ai t
lev; c'est ici que j'ai pass mon enfance!

L'esprit le regarda avec bont. Son doux attouchement, quoiqu'il
et t lger et n'et dur qu'un instant, avait rveill la
sensibilit du vieillard. Il avait la conscience d'une foule
d'odeurs flottant dans l'air, dont chacune tait associe avec un
millier de penses, d'esprances, de joies et de proccupations
oublies depuis longtemps, bien longtemps!

Votre lvre tremble, dit le fantme. Et qu'est-ce que vous avez
donc l sur la joue?

-- Rien, dit Scrooge tout bas, d'une voix singulirement mue; ce
n'est pas la peur qui me creuse les joues; ce n'est rien, c'est
seulement une fossette que j'ai l. Menez-moi, je vous prie, o
vous voulez.

-- Vous vous rappelez le chemin? demanda l'esprit.

-- Me le rappeler! s'cria Scrooge avec chaleur... Je pourrais m'y
retrouver les yeux bands.

-- Il est bien trange alors que vous l'ayez oubli depuis tant
d'annes! observa le fantme. Avanons.

Ils marchrent le long de la route, Scrooge reconnaissant chaque
porte; chaque poteau, chaque arbre, jusqu'au moment o un petit
bourg apparut dans le lointain, avec son pont, son glise et sa
rivire au cours sinueux. Quelques poneys aux longs crins se
montrrent en ce moment trottant vers eux, monts par des enfants
qui appelaient d'autres enfants juchs dans des carrioles
rustiques et des charrettes que conduisaient des fermiers. Tous
ces enfants taient trs anims, et changeaient ensemble mille
cris varis, jusqu' ce que les vastes campagnes furent si
remplies de cette musique joyeuse, que l'air mis en vibration
riait de l'entendre.

Ce ne sont l que les ombres des choses qui ont t, dit le
spectre. Elles ne se doutent pas de notre prsence.

Les gais voyageurs avancrent vers eux; et,  mesure qu'ils
venaient, Scrooge les reconnaissait et appelait chacun d'eux par
son nom. Pourquoi tait-il rjoui, plus qu'on ne peut dire, de les
voir? pourquoi son oeil, ordinairement sans expression,
s'illuminait-il? pourquoi son coeur bondissait-il  mesure qu'ils
passaient? Pourquoi fut-il rempli de bonheur quand il les entendit
se souhaiter l'un  l'autre un gai Nol, en se sparant aux
carrefours et aux chemins de traverse qui devaient les ramener
chacun  son logis? Qu'tait un gai Nol pour Scrooge? Foin du gai
Nol! Quel bien lui avait-il jamais fait?

L'cole n'est pas encore tout  fait dserte, dit le fantme. Il
y reste encore un enfant solitaire, oubli par ses amis.

Scrooge dit qu'il le reconnaissait, et il soupira.

Ils quittrent la grand'route pour s'engager dans un chemin creux
parfaitement connu de Scrooge, et s'approchrent bientt d'une
construction en briques d'un rouge sombre, avec un petit dme
surmont d'une girouette; sous le toit une cloche tait suspendue.
C'tait une maison vaste, mais qui tmoignait des vicissitudes de
la fortune; car on se servait peu de ses spacieuses dpendances;
les murs taient humides et couverts de mousse, leurs fentres
brises et les portes dlabres. Des poules gloussaient et se
pavanaient dans les curies; les remises et les hangars taient
envahis par l'herbe.  l'intrieur, elle n'avait pas gard plus de
restes de son ancien tat; car, en entrant dans le sombre
vestibule, et, en jetant un regard  travers les portes ouvertes
de plusieurs pices, ils les trouvrent pauvrement meubles,
froides et solitaires; il y avait dans l'air une odeur de
renferm; tout, en ce lieu, respirait un dnuement glacial qui
donnait  penser que ses habitants se levaient souvent avant le
jour pour travailler, et n'avaient pas trop de quoi manger.

Ils allrent, l'esprit et Scrooge,  travers le vestibule,  une
porte situe sur le derrire de la maison. Elle s'ouvrit devant
eux, et laissa voir une longue salle triste et dserte, que
rendaient plus dserte encore des ranges de bancs et de pupitres
en simple sapin.  l'un de ces pupitres, prs d'un faible feu,
lisait un enfant demeur tout seul; Scrooge s'assit sur un banc et
pleura en se reconnaissant lui-mme, oubli, dlaiss comme il
avait coutume de l'tre alors.

Pas un cho endormi dans la maison, pas un cri des souris se
livrant bataille derrire les boiseries, pas un son produit par le
jet d'eau  demi gel, tombant goutte  goutte dans l'arrire-
cour, pas un soupir du vent parmi les branches sans feuilles d'un
peuplier dcourag, pas un battement sourd d'une porte de magasin
vide, non, non, pas le plus lger ptillement du feu qui ne ft
sentir au coeur de Scrooge sa douce influence, et ne donnt un
plus libre cours  ses larmes.

L'esprit lui toucha le bras et lui montra l'enfant, cet autre lui-
mme, attentif  sa lecture.

Soudain, un homme vtu d'un costume tranger, visible, comme je
vous vois, parut debout derrire la fentre, avec une hache
attache  sa ceinture, et conduisant par le licou un ne charg
de bois.

Mais c'est Ali-Baba! s'cria Scrooge en extase. C'est le bon
vieil Ali-Baba, l'honnte homme! Oui, oui, je le reconnais. C'est
un jour de Nol que cet enfant l-bas avait t laiss ici tout
seul, et que lui il vint, pour la premire fois, prcisment
accoutr comme cela. Pauvre enfant! Et Valentin, dit Scrooge, et
son coquin de frre, Orson; les voil aussi. Et quel est son nom 
celui-l, qui fut dpos tout endormi, presque nu,  la porte de
Damas; ne le voyez-vous pas? Et le palefrenier du sultan renvers
sens dessus dessous par les gnies; le voil la tte en bas! Bon!
traitez-le comme il le mrite; j'en suis bien aise. Qu'avait-il
besoin d'pouser la princesse!

Quelle surprise pour ses confrres de la Cit, s'ils avaient pu
entendre Scrooge dpenser tout ce que sa nature avait d'ardeur et
d'nergie  s'extasier sur de tels souvenirs, moiti riant, moiti
pleurant, avec un son de voix des plus extraordinaires, et voir
l'animation empreinte sur les traits de son visage!

Voil le perroquet! continua-t-il; le corps vert et la queue
jaune, avec une huppe semblable  une laitue sur le haut de la
tte; le voil! Pauvre Robinson Cruso! lui criait-il quand il
revint au logis, aprs avoir fait le tour de l'le en canot.
Pauvre Robinson Cruso, o avez-vous t, Robinson Cruso?
L'homme croyait rver, mais non, il ne rvait pas. C'tait le
perroquet, vous savez. Voil Vendredi courant  la petite baie
pour sauver sa vie! Allons, vite, courage, houp!

Puis, passant d'un sujet  un autre avec une rapidit qui n'tait
point dans son caractre, touch de compassion pour cet autre lui-
mme qui lisait ces contes: Pauvre enfant! rpta-t-il, et il se
mit encore  pleurer.

Je voudrais... murmura Scrooge en mettant la main dans sa poche
et en regardant autour de lui aprs s'tre essuy les yeux avec sa
manche; mais il est trop tard maintenant.

-- Qu'y a-t-il? demanda l'esprit.

-- Rien, dit Scrooge, rien. Je pensais  un enfant qui chantait un
Nol hier soir  ma porte; je voudrais lui avoir donn quelque
chose: voil tout.

Le fantme sourit d'un air pensif, et de la main, lui fit signe de
se taire en disant: Voyons un autre Nol.

 ces mots, Scrooge vit son autre lui-mme dj grandi, et la
salle devint un peu plus sombre et un peu plus sale. Les panneaux
s'taient fendills, les fentres taient crevasses, des
fragments de pltre taient tombs du plafond, et les lattes se
montraient  dcouvert. Mais comment tous ces changements  vue se
faisaient-ils? Scrooge ne le savait pas plus que vous. Il savait
seulement que c'tait exact, que tout s'tait pass comme cela,
qu'il se trouvait l, seul encore, tandis que tous les autres
jeunes garons taient alls passer les joyeux jours de fte dans
leurs familles.

Maintenant il ne lisait plus, mais se promenait de long en large
en proie au dsespoir. Scrooge regarda le spectre; puis, avec un
triste hochement de tte, jeta du ct de la porte un coup d'oeil
plein d'anxit.

Elle s'ouvrit; et une petite fille, beaucoup plus jeune que
l'colier, entra comme un trait; elle passa ses bras autour de son
cou et l'embrassa plusieurs fois en lui disant:

Cher, cher frre! Je suis venue pour vous emmener  la maison,
cher frre, dit-elle en frappant ses petites mains l'une contre
l'autre, et toute courbe en deux  force de rire. Vous emmener 
la maison,  la maison,  la maison!

--  la maison, petite Fanny? rpta l'enfant.

-- Oui, dit-elle radieuse.  la maison, pour tout de bon,  la
maison, pour toujours, toujours. Papa est maintenant si bon, en
comparaison de ce qu'il tait autrefois, que la maison est comme
un paradis! Un de ces soirs, comme j'allais me coucher, il me
parla avec une si grande tendresse, que je n'ai pas eu peur de lui
demander encore une fois si vous ne pourriez pas venir  la
maison; il m'a rpondu que oui, que vous le pouviez, et m'a
envoye avec une voiture pour vous chercher. Vous allez tre un
homme! ajouta-t-elle en ouvrant de grands yeux; vous ne reviendrez
jamais ici; mais d'abord, nous allons demeurer ensemble toutes les
ftes de Nol, et passer notre temps de la manire la plus joyeuse
du monde.

-- Vous tes une vraie femme, petite Fanny!, s'cria le jeune
garon.

Elle battit des mains et se mit  rire; ensuite elle essaya de lui
caresser la tte; mais, comme elle tait trop petite, elle se mit
 rire encore, et se dressa sur la pointe des pieds pour
l'embrasser. Alors, dans son empressement enfantin, elle commena
 l'entraner vers la porte, et lui, il l'accompagnait sans
regret.

Une voix terrible se fit entendre dans le vestibule: Descendez la
malle de master Scrooge, allons! Et en mme temps parut le matre
en personne, qui jeta sur le jeune M. Scrooge un regard de
condescendance farouche, et le plongea dans un trouble affreux en
lui secouant la main en signe d'adieu. Il l'introduisit ensuite,
ainsi que sa soeur, dans la vieille salle basse, la plus froide
qu'on ait jamais vue, vritable cave, o les cartes suspendues aux
murailles, les globes clestes et terrestres dans les embrasures
de fentres, semblaient glacs par le froid. Il leur servit une
carafe d'un vin singulirement lger, et un morceau de gteau
singulirement lourd, rgalant lui-mme de ces friandises le jeune
couple, en mme temps qu'il envoyait un domestique de chtive
apparence pour offrir quelque chose au postillon, qui rpondit
qu'il remerciait bien monsieur, mais que, si c'tait le mme vin
dont il avait dj got auparavant, il aimait mieux ne rien
prendre. Pendant ce temps-l on avait attach la malle de matre
Scrooge sur le haut de la voiture; les enfants dirent adieu de
trs grand coeur au matre, et, montant en voiture, ils
traversrent gaiement l'alle du jardin; les roues rapides
faisaient jaillir, comme des flots d'cume, la neige et le givre
qui recouvraient les sombres feuilles des arbres.

Ce fut toujours une crature dlicate qu'un simple souffle aurait
pu fltrir, dit le spectre... Mais elle avait un grand coeur.

-- Oh! oui, s'cria Scrooge. Vous avez raison. Ce n'est pas moi
qui dirai le contraire, esprit, Dieu m'en garde!

-- Elle est morte marie, dit l'esprit, et a laiss deux enfants,
je crois.

-- Un seul, rpondit Scrooge.

-- C'est vrai, dit le spectre, votre neveu.

Scrooge parut mal  l'aise et rpondit brivement: Oui.

Quoiqu'ils n'eussent fait que quitter la pension en ce moment, ils
se trouvaient dj dans les rues populeuses d'une ville, o
passaient et repassaient des ombres humaines, o des ombres de
charrettes et de voitures se disputaient le pav, o se
rencontraient enfin le bruit et l'agitation d'une vritable ville.
On voyait assez clairement,  l'talage des boutiques, que l
aussi on clbrait le retour de Nol; mais c'tait le soir, et les
rues taient claires.

Le spectre s'arrta  la porte d'un certain magasin, et demanda 
Scrooge s'il le reconnaissait.

Si je le reconnais! dit Scrooge. N'est-ce pas ici que j'ai fait
mon apprentissage?

Ils entrrent.  la vue d'un vieux monsieur en perruque galloise,
assis derrire un pupitre si lev, que, si le gentleman avait eu
deux pouces de plus, il se serait cogn la tte contre le plafond,
Scrooge s'cria en proie  une grande excitation:

Mais c'est le vieux Fezziwig! Dieu le bnisse! C'est Fezziwig
ressuscit!

Le vieux Fezziwig posa sa plume et regarda l'horloge qui marquait
sept heures. Il se frotta les mains, rajusta son vaste gilet, rit
de toutes ses forces, depuis la plante des pieds jusqu' la pointe
des cheveux, et appela d'une voix puissante, sonore, riche, pleine
et joviale:

Hol! oh! Ebenezer! Dick!

L'autre Scrooge, devenu maintenant un jeune homme, entra
lestement, accompagn de son camarade d'apprentissage.

C'est Dick Wilkins, pour sr! dit Scrooge au fantme... Oui,
c'est lui; misricorde! le voil. Il m'tait trs attach, le
pauvre Dick! ce bien cher Dick!

-- Allons, allons, mes enfants! s'cria Fezziwig, on ne travaille
plus ce soir. C'est la veille de Nol, Dick. C'est Nol, Ebenezer!
Vite, mettons les volets, cria le vieux Fezziwig en faisant
gaiement claquer ses mains. Allons tt! comment! ce n'est pas
encore fait?

Vous ne croiriez jamais comment ces deux gaillards se mirent 
l'ouvrage! Ils se prcipitrent dans la rue avec les volets, un,
deux, trois;... les mirent en place, ... quatre, cinq, six;...
posrent les barres et les clavettes;... sept, huit, neuf, ...et
revinrent avant que vous eussiez pu compter jusqu' douze,
haletants comme des chevaux de course.

Oh! oh! s'cria le vieux Fezziwig descendant de son pupitre avec
une merveilleuse agilit. Dbarrassons, mes enfants, et faisons de
la place ici! Hol, Dick! Allons, preste, Ebenezer!

Dbarrasser! ils auraient mme tout dmnag s'il avait fallu,
sous les yeux du vieux Fezziwig. Ce fut fait en une minute. Tout
ce qui tait transportable fut enlev comme pour disparatre 
tout jamais de la vie publique, le plancher balay et arros, les
lampes apprtes, un tas de charbon jet sur le feu, et le magasin
devint une salle de bal aussi commode, aussi chaude, aussi sche,
aussi brillante qu'on pouvait le dsirer pour une soire d'hiver.

Vint alors un mntrier avec son livre de musique. Il monta au
haut du grand pupitre, en fit un orchestre et produisit des
accords rjouissants comme la colique. Puis entra Mme Fezziwig, un
vaste sourire en personne; puis entrrent les trois miss Fezziwig,
radieuses et adorables; puis entrrent les six jeunes poursuivants
dont elles brisaient les coeurs; puis entrrent tous les jeunes
gens et toutes les jeunes filles employs dans le commerce de la
maison; puis entra la servante avec son cousin le boulanger; puis
entra la cuisinire avec l'ami intime de son frre, le marchand de
lait; puis entra le petit apprenti d'en face, souponn de ne pas
avoir assez de quoi manger chez son matre; il se cachait derrire
la servante du numro 15,  laquelle sa matresse, le fait tait
prouv, avait tir les oreilles. Ils entrrent tous, l'un aprs
l'autre, quelques-uns d'un air timide, d'autres plus hardiment,
ceux-ci avec grce, ceux-l avec gaucherie, qui poussant, qui
tirant; enfin tous entrrent de faon ou d'autre et n'importe
comment. Ils partirent tous, vingt couples  la fois, se tenant
par la main et formant une ronde. La moiti se porte en avant,
puis revient en arrire; c'est au tour de ceux-ci  se balancer en
cadence, c'est au tour de ceux-l  entraner le mouvement; puis
ils recommencent tous  tourner en rond plusieurs fois, se
groupant, se serrant, se poursuivant les uns les autres: le vieux
couple n'est jamais  sa place, et les jeunes couples repartent
avec vivacit, quand ils l'ont mis dans l'embarras, puis, enfin,
la chane est rompue et les danseurs se trouvent sans vis--vis.
Aprs ce beau rsultat, le vieux Fezziwig, frappant des mains pour
suspendre la danse, s'cria: C'est bien! et le mntrier plongea
son visage chauff dans un pot de porter, spcialement prpar 
cette intention. Mais, lorsqu'il reparut, ddaignant le repos, il
recommena de plus belle, quoiqu'il n'y et pas encore de
danseurs, comme si l'autre mntrier avait t report chez lui,
puis, sur un volet de fentre, et que ce fut un nouveau musicien
qui fut venu le remplacer, rsolu  vaincre ou  prir.

Il y eut encore des danses, et le jeu des gages touchs; puis
encore des danses, un gteau, du ngus, une norme pice de rti
froid, une autre de bouilli froid, des pts au hachis et de la
bire en abondance. Mais le grand effet de la soire, ce fut aprs
le rti et le bouilli, quand le mntrier (un fin matois,
remarquez bien, un diable d'homme qui connaissait bien son
affaire: ce n'est ni vous ni moi qui aurions pu lui en remontrer!)
commena  jouer Sir Robert de Coverley. Alors s'avana le vieux
Fezziwig pour danser avec Mme Fezziwig. Ils se placrent en tte
de la danse. En voil de la besogne! vingt-trois ou vingt-quatre
couples  conduire, et des gens avec lesquels il n'y avait pas 
badiner, des gens qui voulaient danser et ne savaient ce que
c'tait que d'aller le pas.

Mais quand ils auraient bien t deux ou trois fois aussi
nombreux, quatre fois mme, le vieux Fezziwig aurait t capable
de leur tenir tte, Mme Fezziwig pareillement. Quant  elle,
c'tait sa digne compagne, dans toute l'tendue du mot. Si ce
n'est pas l un assez bel loge, qu'on m'en fournisse un autre, et
j'en ferai mon profit. Les mollets de Fezziwig taient
positivement comme deux astres. C'taient des lunes qui se
multipliaient dans toutes les volutions de la danse. Ils
paraissaient, disparaissaient, reparaissaient de plus belle. Et
quand le vieux Fezziwig et Mme Fezziwig eurent excut toute la
danse: _avancez et reculez, tenez votre danseuse par la main,
balancez, saluez; le tire-bouchon; enfilez l'aiguille et reprenez
vos places;_ Fezziwig faisait des entrechats si lestement, qu'il
semblait jouer du flageolet avec ses jambes, et retombait ensuite
en place sur ses pieds droit comme un I.

Quand l'horloge sonna onze heures, ce bal domestique prit fin.
M. et Mme Fezziwig allrent se placer de chaque ct de la porte,
et secouant amicalement les mains  chaque personne
individuellement, lui aux hommes, elle aux femmes,  mesure que
l'on sortait, ils leur souhaitrent  tous un joyeux Nol.
Lorsqu'il ne resta plus que les deux apprentis, ils leur firent
les mmes adieux, puis les voix joyeuses se turent, et les jeunes
gens regagnrent leurs lits placs sous un comptoir de l'arrire-
boutique.

Pendant tout ce temps, Scrooge s'tait agit comme un homme qui
aurait perdu l'esprit. Son coeur et son me avaient pris part 
cette scne avec son autre lui-mme. Il reconnaissait tout, se
rappelait tout, jouissait de tout et prouvait la plus trange
agitation. Ce ne fut plus que quand ces brillants visages de son
autre lui-mme et de Dick eurent disparu  leurs yeux, qu'il se
souvint du fantme et s'aperut que ce dernier le considrait trs
attentivement, tandis que la lumire dont sa tte tait surmonte
brillait d'une clart de plus en plus vive.

Il faut bien peu de chose, dit le fantme, pour inspirer  ces
sottes gens tant de reconnaissance...

-- Peu de chose! rpta Scrooge.

L'esprit lui fit signe d'couter les deux apprentis qui
rpandaient leurs coeurs en louanges sur Fezziwig, puis ajouta,
lorsqu'il eut obi:

Eh quoi! voil-t-il pas grand'chose? Il a dpens quelques livres
sterling de votre argent mortel; trois ou quatre peut-tre. Cela
vaut-il la peine de lui donner tant d'loges?

-- Ce n'est pas cela, dit Scrooge excit par cette remarque, et
parlant, sans s'en douter, comme son autre lui-mme et non pas
comme le Scrooge d'aujourd'hui. Ce n'est pas cela, esprit.
Fezziwig a le pouvoir de nous rendre heureux ou malheureux; de
faire que notre service devienne lger ou pesant, un plaisir ou
une peine. Que ce pouvoir consiste en paroles et en regards, en
choses si insignifiantes, si fugitives qu'il est impossible de les
additionner et de les aligner en compte, eh bien, qu'est-ce que
cela fait? le bonheur qu'il nous donne est tout aussi grand que
s'il cotait une fortune.

Scrooge surprit le regard perant de l'esprit et s'arrta.

Qu'est-ce que vous avez? demanda le fantme.

-- Rien de particulier, rpondit Scrooge.

-- Vous avez l'air d'avoir quelque chose, insista le spectre.

-- Non, dit Scrooge, non. Seulement j'aimerais  pouvoir dire en
ce moment un mot ou deux  mon commis. Voil tout.

Son autre lui-mme teignit les lampes au moment o il exprimait
ce dsir; et Scrooge et le fantme se trouvrent de nouveau cte 
cte en plein air.

Mon temps s'coule, observa l'esprit... Vite!

Cette parole n'tait point adresse  Scrooge ou  quelqu'un qu'il
pt voir, mais elle produisit un effet immdiat, car Scrooge se
revit encore. Il tait plus g maintenant, un homme dans la fleur
de l'ge. Son visage n'avait point les traits durs et svres de
sa maturit; mais il avait commenc  porter les marques de
l'inquitude et de l'avarice. Il y avait dans son regard une
mobilit ardente, avide, inquite, qui indiquait la passion qui
avait pris racine en lui: on devinait dj de quel cot allait se
projeter l'ombre de l'arbre qui commenait  grandir. Il n'tait
pas seul, il se trouvait au contraire  ct d'une belle jeune
fille vtue de deuil, dont les yeux pleins de larmes brillaient 
la lumire du spectre de Nol pass.

Peu importe, disait-elle doucement,  vous du moins. Une autre
idole a pris ma place, et, si elle peut vous rjouir et vous
consoler plus tard, comme j'aurais essay de le faire, je n'ai pas
autant de raison de m'affliger.

-- Quelle idole a pris votre place? rpondit-il.

-- Le veau d'or.

-- Voil bien l'impartialit du monde! dit-il. Il n'y a rien qu'il
traite plus durement que la pauvret; et il n'y a rien qu'il fasse
profession de condamner avec autant de svrit que la poursuite
de la richesse!

-- Vous craignez trop l'opinion du monde, rpliquait la jeune
fille avec douceur. Vous avez sacrifi toutes vos esprances 
celle d'chapper un jour  son mpris sordide. J'ai vu vos plus
nobles aspirations disparatre une  une, jusqu' ce que la
passion dominante, le lucre, vous ait absorb. N'ai-je pas raison?

-- Eh bien! quoi? reprit-il. Lors mme que je serais devenu plus
raisonnable en vieillissant, aprs? Je ne suis pas chang  votre
gard.

Elle secoua la tte.

Suis-je chang?

-- Notre engagement est bien ancien. Nous l'avons pris ensemble
quand nous tions tous les deux pauvres et contents de notre tat,
en attendant le jour o nous pourrions amliorer notre fortune en
ce monde par notre patiente industrie. Vous avez bien chang.
Quand cet engagement fut pris, vous tiez un autre homme.

-- J'tais un enfant, s'cria-t-il avec impatience.

-- Votre propre conscience vous dit que vous n'tiez point alors
ce que vous tes aujourd'hui, rpliqua-t-elle. Pour moi, je suis
la mme. Ce qui pouvait nous promettre le bonheur, quand nous
n'avions qu'un coeur, n'est plus qu'une source de peines depuis
que nous en avons deux. Combien de fois et avec quelle amertume
j'y ai pens, je ne veux pas vous le dire. Il suffit que j'y aie
pens, et que je puisse  prsent vous rendre votre parole.

-- Ai-je jamais cherch  la reprendre?

-- De bouche, non, jamais.

-- Comment, alors?

-- En changeant du tout au tout. Votre humeur n'est plus la mme,
ni l'atmosphre au milieu de laquelle vous vivez; ni l'esprance
qui tait le but principal de votre vie. Si cet engagement n'et
jamais exist entre nous, dit la jeune fille, le regardant avec
douceur, mais avec fermet, dites-le-moi, rechercheriez-vous ma
main aujourd'hui? Oh! non.

Il parut prt  cder en dpit de lui-mme  cette supposition
trop vraisemblable. Cependant il ne se rendit pas encore:

Vous ne le pensez pas, dit-il.

-- Je serais bien heureuse de penser autrement si je le pouvais,
rpondit-elle; Dieu le sait! Pour que je me sois rendue moi-mme 
une vrit aussi pnible, il faut bien qu'elle ait une force
irrsistible. Mais, si vous tiez libre aujourd'hui ou demain,
comme hier, puis-je croire que vous choisiriez pour femme une
fille sans dot, vous qui, dans vos plus intimes confidences, alors
que vous lui ouvriez votre coeur avec le plus d'abandon, ne
cessiez de peser toutes choses dans les balances de l'intrt, et
de tout estimer par le profit que vous pouviez en retirer! ou si,
venant  oublier un instant,  cause d'elle, les principes qui
font votre seule rgle de conduite, vous vous arrtiez  ce choix,
ne sais-je donc pas que vous ne tarderiez point  le regretter et
 vous en repentir? j'en suis convaincue; c'est pourquoi je vous
rends votre libert, de grand coeur,  cause mme de l'amour que
je vous portais autrefois, quand vous tiez si diffrent de ce que
vous tes aujourd'hui.

Il allait parler; mais elle continua en dtournant les yeux:

Peut-tre... mais non, disons plutt: sans aucun doute, la
mmoire du pass m'autorise  l'esprer, vous souffrirez de ce
parti. Mais encore un peu, bien peu de temps, et vous bannirez
avec empressement ce souvenir importun comme un rve inutile et
fcheux dont vous vous fliciterez d'tre dlivr. Puisse la
nouvelle existence que vous aurez choisie vous rendre heureux!

Elle le quitta, et ils se sparrent.

Esprit, dit Scrooge, ne me montrez plus rien! Ramenez-moi  la
maison. Pourquoi vous plaisez-vous  me tourmenter?

-- Encore une ombre! cria le spectre.

-- Non, plus d'autres! dit Scrooge; je n'en veux pas voir
davantage. Ne me montrez plus rien!...

Mais le fantme impitoyable l'treignit entre ses deux bras et le
fora  considrer la suite des vnements.

Ils se trouvrent tout  coup transports dans un autre lieu o
une scne d'un autre genre vint frapper leurs regards; c'tait une
chambre, ni grande, ni belle, mais agrable et commode. Prs d'un
bon feu d'hiver tait assise une belle jeune fille, qui
ressemblait tellement  la dernire, que Scrooge la prit pour
elle, jusqu' ce qu'il apert cette dernire devenue maintenant
une grave mre de famille, assise vis--vis de sa fille. Le bruit
qui se faisait dans cette chambre tait assourdissant, car il y
avait l plus d'enfants que Scrooge, dans l'agitation extrme de
son esprit, n'en pouvait compter; et, bien diffrents de la
joyeuse troupe dont parle le pome, au lieu de quarante enfants
silencieux comme s'il n'y en avait eu qu'un seul, chacun d'eux, au
contraire, se montrait bruyant et tapageur comme quarante. La
consquence invitable d'une telle situation tait un vacarme dont
rien ne saurait donner une ide; mais personne ne semblait s'en
inquiter. Bien plus, la mre et la fille en riaient de tout leur
coeur et s'en amusaient beaucoup. Celle-ci, ayant commenc  se
mler  leurs jeux, fut aussitt mise au pillage par ces petits
brigands qui la traitrent sans piti. Que n'aurais-je pas donn
pour tre l'un d'eux! Quoique assurment je ne me fusse jamais
conduit avec tant de rudesse, oh! non! Je n'aurais pas voulu, pour
tout l'or du monde, avoir emml si rudement, ni tir avec tant de
brutalit ces cheveux si bien peigns; et quant au charmant petit
soulier, je me serais bien gard de le lui ter de force, Dieu me
bnisse! quand il se serait agi de sauver ma vie. Pour ce qui est
de mesurer sa taille en jouant comme ils le faisaient sans
scrupule, ces petits audacieux, je ne l'aurais certainement pas
os non plus; j'aurais craint qu'en punition de ce sacrilge, mon
bras ne ft condamn  s'arrondir toujours, sans pouvoir se
redresser jamais. Et pourtant, je l'avoue, j'aurais bien voulu
toucher ses lvres, lui adresser des questions afin qu'elle ft
force de les ouvrir pour me rpondre, fixer mes regards sur les
cils de ses yeux baisss, sans la faire rougir; dnouer sa
chevelure ondoyante dont une seule boucle et t pour moi le plus
prcieux de tous les souvenirs; bref, j'aurais voulu, je le
confesse, qu'il me ft permis de jouir auprs d'elle des
privilges d'un enfant, et, cependant, demeurer assez homme pour
en apprcier toute la valeur.

Mais voil qu'en ce moment on entendit frapper  la porte, et il
s'ensuivit immdiatement un tel tumulte et une telle confusion,
que ce groupe aussi bruyant qu'anim qui l'entourait la porta
violemment, sans qu'elle put s'en dfendre, la figure riante et
les vtements en dsordre, du ct de la porte, au-devant du pre
qui rentrait suivi d'un homme charg de joujoux et de cadeaux de
Nol. Qu'on se figure les cris, les batailles, les assauts livrs
au commissionnaire sans dfense! C'est  qui l'escaladera avec des
chaises en guise d'chelles, pour fouiller dans ses poches, lui
arracher les petits paquets envelopps de papier gris, le saisir
par la cravate, se suspendre  son cou, lui distribuer, en signe
d'une tendresse que rien ne peut rprimer, force coups de poing
dans le dos, force coups de pied dans les os des jambes. Et puis,
quels cris de joie et de bonheur accueillent l'ouverture de chaque
paquet! Quel effet produit la fcheuse nouvelle que le marmot a
t pris sur le fait, mettant dans sa bouche une pole  frire du
petit mnage, et qu'il est plus que suspect d'avoir aval un
dindon en sucre, coll sur un plat de bois! Quel immense
soulagement de reconnatre que c'est une fausse alarme! Leur joie,
leur reconnaissance, leur enthousiasme, tout cela ne saurait se
dcrire. Enfin, l'heure tant arrive, peu  peu les enfants, avec
leurs motions, sortent du salon l'un aprs l'autre, montent
l'escalier quatre  quatre jusqu' leur chambre situe au dernier
tage, o ils se couchent, et le calme renat.

Alors Scrooge redoubla d'attention quand le matre du logis, sur
lequel s'appuyait tendrement sa fille, s'assit entre elle et sa
mre, au coin du feu; et quand il vint  penser qu'une autre
crature semblable, tout aussi gracieuse, tout aussi belle, aurait
pu l'appeler son pre, et faire un printemps du triste hiver de sa
vie, ses yeux se remplirent de larmes.

Bella, dit le mari se tournant vers sa femme avec un sourire,
j'ai vu ce soir un de vos anciens amis.

-- Qui donc?

-- Devinez!

-- Comment le puis-je?... Mais, j'y suis, ajouta-t-elle aussitt
en riant comme lui. C'est M. Scrooge.

-- Lui-mme. Je passais devant la fentre de son comptoir; et,
comme les volets n'taient point ferms et qu'il avait de la
lumire, je n'ai pu m'empcher de le voir. Son associ se meurt,
dit-on; il tait donc l seul comme toujours, je pense, tout seul
au monde.

-- Esprit, dit Scrooge d'une voix saccade, loignez-moi d'ici.

-- Je vous ai prvenu, rpondit le fantme, que je vous montrerais
les ombres de ce qui a t; ne vous en prenez pas  moi si elles
sont ce qu'elles sont, et non autre chose.

-- Emmenez-moi! s'cria Scrooge, je ne puis supporter davantage ce
spectacle!

Il se tourna vers l'esprit, et voyant qu'il le regardait avec un
visage dans lequel, par une singularit trange, se retrouvaient
des traits pars de tous les visages qu'il lui avait montrs, il
se jeta sur lui.

Laissez-moi! s'cria-t-il; ramenez-moi, cessez de m'obsder!

Dans la lutte, si toutefois c'tait une lutte, car le spectre,
sans aucune rsistance apparente, ne pouvait tre branl par
aucun effort de son adversaire, Scrooge observa que la lumire de
sa tte brillait, de plus en plus clatante. Rapprochant alors
dans son esprit cette circonstance de l'influence que le fantme
exerait sur lui, il saisit l'teignoir et, par un mouvement
soudain, le lui enfona vivement sur la tte.

L'esprit s'affaissa tellement sous ce chapeau fantastique, qu'il
disparut presque en entier; mais Scrooge avait beau peser sur lui
de toutes ses forces, il ne pouvait venir  bout de cacher la
lumire qui s'chappait de dessous l'teignoir et rayonnait autour
de lui sur le sol.

Il se sentit puis et domin par un irrsistible besoin de
dormir, puis bientt il se trouva dans sa chambre  coucher. Alors
il fit un dernier effort pour enfoncer encore davantage
l'teignoir, sa main se dtendit, et il n'eut que le temps de
rouler sur son lit avant de tomber dans un profond sommeil.



Troisime couplet

Le second des trois esprits

Rveill au milieu d'un ronflement d'une force prodigieuse, et
s'asseyant sur son lit pour recueillir ses penses, Scrooge n'eut
pas besoin qu'on lui dise que l'horloge allait de nouveau sonner
_une heure_. Il sentit de lui-mme qu'il reprenait connaissance
juste  point nomm pour se mettre en rapport avec le second
messager qui lui serait envoy par l'intervention de Jacob Marley.
Mais trouvant trs dsagrable le frisson qu'il prouvait en
restant l  se demander lequel de ses rideaux tirerait ce nouveau
spectre, il les tira tous les deux de ses propres mains, puis, se
laissant retomber sur son oreiller, il tint l'oeil au guet tout
autour de son lit, car il dsirait affronter bravement l'esprit au
moment de son apparition, et n'avait envie ni d'tre assailli par
surprise, ni de se laisser dominer par une trop vive motion.

Messieurs les esprits forts, habitus  ne douter de rien, qui se
piquent d'tre blass sur tous les genres d'motion, et de se
trouver,  toute heure,  la hauteur des circonstances, expriment
la vaste tendue de leur courage impassible en face des aventures
imprvues, en se dclarant prts  tout, depuis une partie de
croix ou pile, jusqu' une partie d'honneur (c'est ainsi, je
crois, qu'on appelle l'homicide). Entre ces deux extrmes, il se
trouve, sans aucun doute, un champ assez spacieux, et une grande
varit de sujets. Sans vouloir faire de Scrooge un matamore si
farouche, je ne saurais m'empcher de vous prier de croire qu'il
tait prt aussi  dfier un nombre presque infini d'apparitions
tranges et fantastiques, et  ne se laisser tonner par quoi que
ce ft en ce genre, depuis la vue d'un enfant au berceau, jusqu'
celle d'un rhinocros!

Mais, s'il s'attendait presque  tout, il n'tait, par le fait,
nullement prpar  ce qu'il n'y et rien, et c'est pourquoi,
quand l'horloge vint  sonner une heure, et qu'aucun fantme ne
lui apparut, il fut pris d'un frisson violent et se mit  trembler
de tous ses membres. Cinq minutes, dix minutes, un quart d'heure
se passrent, rien ne se montra. Pendant tout ce temps, il demeura
tendu sur son lit, o se runissaient, comme en un point central,
les rayons d'une lumire rougetre qui l'claira tout entier quand
l'horloge annona l'heure. Cette lumire toute seule lui causait
plus d'alarmes qu'une douzaine de spectres, car il ne pouvait en
comprendre ni la signification ni la cause, et parfois il
craignait d'tre en ce moment un cas intressant de combustion
spontane, sans avoir au moins la consolation de le savoir.  la
fin, cependant, il commena  penser, comme vous et moi l'aurions
pens d'abord (car c'est toujours la personne qui ne se trouve
point dans l'embarras, qui sait ce qu'on aurait d faire alors, et
ce qu'elle aurait fait incontestablement);  la fin, dis-je, il
commena  penser que le foyer mystrieux de cette lumire
fantastique pourrait tre dans la chambre voisine, d'o, en la
suivant pour ainsi dire  la trace, on reconnaissait qu'elle
semblait s'chapper. Cette ide s'empara si compltement de son
esprit, qu'il se leva aussitt tout doucement, mit ses pantoufles,
et se glissa sans bruit du ct de la porte.

Au moment o Scrooge mettait la main sur la serrure, une voix
trange l'appela par son nom et lui dit d'entrer. Il obit.

C'tait bien son salon; il n'y avait pas le moindre doute  cet
gard; mais son salon avait subi une transformation surprenante.
Les murs et le plafond taient si richement dcors de guirlandes
de feuillage verdoyant, qu'on et dit un bosquet vritable dont
toutes les branches reluisaient de baies cramoisies. Les feuilles
lustres du houx, du gui et du lierre refltaient la lumire,
comme si on y avait suspendu une infinit de petits miroirs; dans
la chemine flambait un feu magnifique, tel que ce foyer morne et
froid comme la pierre n'en avait jamais connu au temps de Scrooge
ou de Marley, ni depuis bien des hivers. On voyait, entasss sur
le plancher, pour former une sorte de trne, des dindes, des oies,
du gibier de toute espce, des volailles grasses, des viandes
froides, des cochons de lait, des jambons, des aunes de saucisses,
des pts de hachis, des plum-puddings, des barils d'hutres, des
marrons rtis, des pommes vermeilles, des oranges juteuses, des
poires succulentes, d'immenses gteaux des rois et des bols de
punch bouillant qui obscurcissaient la chambre de leur dlicieuse
vapeur. Un joyeux gant, superbe  voir, s'talait  l'aise sur ce
lit de repos; il portait  la main une torche allume, dont la
forme se rapprochait assez d'une corne d'abondance, et il l'leva
au-dessus de sa tte pour que sa lumire vnt frapper Scrooge,
lorsque ce dernier regarda au travers de la porte entrebille.

Entrez! s'cria le fantme. Entrez! N'ayez pas peur de faire plus
ample connaissance avec moi, mon ami!

Scrooge entra timidement, inclinant la tte devant l'esprit. Ce
n'tait plus le Scrooge rechign d'autrefois; et, quoique les yeux
du spectre fussent doux et bienveillants, il baissait les siens
devant lui.

Je suis l'esprit de Nol prsent, dit le fantme. Regardez-moi!

Scrooge obit avec respect. Ce Nol-l tait vtu d'une simple
robe, ou tunique, d'un vert fonc, borde d'une fourrure blanche.
Elle retombait si ngligemment sur son corps, que sa large
poitrine demeurait dcouverte, comme s'il et ddaign de chercher
 se cacher ou  se garantir par aucun artifice. Ses pieds, qu'on
pouvait voir sous les amples plis de cette robe, taient nus
pareillement; et, sur sa tte, il ne portait pas d'autre coiffure
qu'une couronne de houx, seme  et l de petits glaons
brillants. Les longues boucles de sa chevelure brune flottaient en
libert; elles taient aussi libres que sa figure tait franche,
son oeil tincelant, sa main ouverte, sa voix joyeuse, ses
manires dpouilles de toute contrainte et son air riant. Un
antique fourreau tait suspendu  sa ceinture, mais sans pe, et
 demi rong par la rouille.

Vous n'avez encore jamais vu mon semblable! s'cria l'esprit.

-- Jamais, rpondit Scrooge.

-- Est-ce que vous n'avez jamais fait route avec les plus jeunes
membres de ma famille; je veux dire (car je suis trs jeune) mes
frres ans de ces dernires annes? poursuivit le fantme.

-- Je ne le crois pas, dit Scrooge. J'ai peur que non. Est-ce que
vous avez eu beaucoup de frres, esprit?

-- Plus de dix-huit cents, dit le spectre.

-- Une famille terriblement nombreuse, quelle dpense! murmura
Scrooge.

Le fantme de Nol prsent se leva.

Esprit, dit Scrooge avec soumission, conduisez-moi o vous
voudrez. Je suis sorti la nuit dernire malgr moi, et j'ai reu
une leon qui commence  porter son fruit. Ce soir, si vous avez
quelque chose  m'apprendre, je ne demande pas mieux que d'en
faire mon profit.

-- Touchez ma robe!

Scrooge obit et se cramponna  sa robe: houx, gui, baies rouges,
lierre, dindes, oies, gibier, volailles, jambon, viandes, cochons
de lait, saucisses, hutres, pts, puddings, fruits et punch,
tout s'vanouit  l'instant. La chambre, le feu, la lueur
rougetre, la nuit disparurent de mme: ils se trouvrent dans les
rues de la ville, le matin de Nol, o les gens, sous l'impression
d'un froid un peu vif, faisaient partout un genre de musique
quelque peu sauvage, mais avec un entrain dont le bruit n'tait
pas sans charme, en raclant la neige qui couvrait les trottoirs
devant leur maison, ou en la balayant de leurs gouttires, d'o
elle tombait dans la rue  la grande joie des enfants ravis de la
voir ainsi rouler en autant de petites avalanches artificielles.
Les faades des maisons paraissaient bien noires et les fentres
encore davantage, par le contraste qu'elles offraient avec la
nappe de neige unie et blanche qui s'tendait sur les toits, et
celle mme qui recouvrait la terre, quoiqu'elle ft moins
virginale; car la couche suprieure en avait t comme laboure en
sillons profonds par les roues pesantes des charrettes et des
voitures; ces ornires lgres se croisaient et se recroisaient
l'une l'autre des milliers de fois aux carrefours des principales
rues, et formaient un labyrinthe inextricable de rigoles
entremles,  travers la bourbe jauntre durcie sous sa surface,
et l'eau congele par le froid. Le ciel tait sombre; les rues les
plus troites disparaissaient enveloppes dans un pais brouillard
qui tombait en verglas et dont les atomes les plus pesants
descendaient en une averse de suie, comme si toutes les chemines
de la Grande-Bretagne avaient pris feu, de concert, et se
ramonaient elles-mmes  coeur joie. Londres, ni son climat,
n'avaient rien de bien agrable. Cependant on remarquait partout
dehors un air d'allgresse, que le plus beau jour et le plus
brillant soleil d't se seraient en vain efforcs d'y rpandre.

En effet, les hommes qui dblayaient les toits paraissaient joyeux
et de bonne humeur; ils s'appelaient d'une maison  l'autre, et de
temps en temps changeaient en plaisantant une boule de neige
(projectile assurment plus inoffensif que maint sarcasme), riant
de tout leur coeur quand elle atteignait le but, et de grand coeur
aussi quand elle venait  le manquer.

Les boutiques de marchands de volailles taient encore  moiti
ouvertes, celles des fruitiers brillaient de toute leur splendeur.
Ici de gros paniers, ronds, au ventre rebondi, pleins de superbes
marrons, s'talant sur les portes, comme les larges gilets de ces
bons vieux gastronomes s'talent sur leur abdomen, semblaient
prts  tomber dans la rue, victimes de leur corpulence
apoplectique; l, des oignons d'Espagne rougetres, hauts en
couleur, aux larges flancs, rappelant par cet embonpoint heureux
les moines de leur patrie, et lanant du haut de leurs tablettes,
d'agaantes oeillades aux jeunes filles qui passaient en jetant un
coup d'oeil discret sur les branches de gui suspendues en
guirlandes; puis encore, des poires, des pommes amonceles en
pyramides apptissantes; des grappes de raisin, que les marchands
avaient eu l'attention dlicate de suspendre aux endroits les plus
exposs  la vue, afin que les amateurs se sentissent venir l'eau
 la bouche, et pussent se rafrachir gratis en passant; des tas
de noisettes, moussues et brunes, faisant souvenir, par leur bonne
odeur, d'anciennes promenades dans les bois, o l'on avait le
plaisir d'enfoncer jusqu' la cheville au milieu des feuilles
sches; des _biffins_ de Norfolk, dodues et brunes, qui faisaient
ressortir la teinte dore des oranges et des citrons, et
semblaient se recommander avec instance par leur volume et leur
apparence juteuse, pour qu'on les emportt dans des sacs de
papier, afin de les manger au dessert. Les poissons d'or et
d'argent, eux-mmes, exposs dans des bocaux parmi ces fruits de
choix, quoique appartenant  une race triste et apathique,
paraissaient s'apercevoir, tout poissons qu'ils taient, qu'il se
passait quelque chose d'extraordinaire, allaient et venaient,
ouvrant la bouche tout autour de leur petit univers, dans un tat
d'agitation hbte.

Et les piciers donc! oh! les piciers! leurs boutiques taient
presque fermes, moins peut-tre un volet ou deux demeurs
ouverts; mais que de belles choses se laissaient voir  travers
ces troites lacunes! Ce n'tait pas seulement le son joyeux des
balances retombant sur le comptoir, ou le craquement de la ficelle
sous les ciseaux qui la sparent vivement de sa bobine pour
envelopper les paquets, ni le cliquetis incessant des bottes de
fer-blanc pour servir le th ou le moka aux pratiques. Pan, pan,
sur le comptoir; parais, disparais, elles voltigeaient entre les
mains des garons comme les gobelets d'un escamoteur; ce n'taient
pas seulement les parfums mlangs du th et du caf si agrables
 l'odorat, les raisins secs si beaux et si abondants, les amandes
d'une si clatante blancheur, les btons de cannelle si longs et
si droits, les autres pices si dlicieuses, les fruits confits si
bien glacs et tachets de sucre candi, que leur vue seule
bouleversait les spectateurs les plus indiffrents et les faisait
scher d'envie; ni les figues moites et charnues, ou les pruneaux
de Tours et d'Agen,  la rougeur modeste, au got acidul, dans
leurs corbeilles richement dcores, ni enfin toutes ces bonnes
choses ornes de leur parure de fte; mais il fallait voir les
pratiques, si empresses et si avides de raliser les esprances
du jour, qu'elles se bousculaient  la porte, heurtaient
violemment l'un contre l'autre leurs paniers  provisions,
oubliaient leurs emplettes sur le comptoir, revenaient les
chercher en courant, et commettaient mille erreurs semblables de
la meilleure humeur du monde, tandis que l'picier et ses garons
montraient tant de franchise et de rondeur, que les coeurs de
cuivre poli avec lesquels ils tenaient attaches par derrire
leurs serpillires, taient l'image de leurs propres coeurs
exposs au public pour passer une inspection gnrale..., de beaux
coeurs dors, des coeurs  prendre, si vous voulez,
mesdemoiselles!

Mais bientt les cloches appelrent les bonnes gens  l'glise ou
 la chapelle; ils sortirent par troupes pour s'y rendre,
remplissant les rues, dans leurs plus beaux habits et avec leurs
plus joyeux visages. Au mme moment, d'une quantit de petites
rues latrales, de passages et de cours sans nom, s'lancrent une
multitude innombrable de personnes, portant leur dner chez le
boulanger pour le mettre au four. La vue de ces pauvres gens
chargs de leurs galas, parut beaucoup intresser l'esprit, car il
se tint, avec Scrooge  ses cts, sur le seuil d'une boulangerie,
et, soulevant le couvercle des plats  mesure qu'ils passaient, il
arrosait d'encens leur dner avec sa torche. C'tait, en vrit,
une torche fort extraordinaire que la sienne, car, une fois ou
deux, quelques porteurs de dners s'tant adress des paroles de
colre pour s'tre heurts un peu rudement dans leur empressement,
il en fit tomber sur eux quelques gouttes d'eau; et aussitt ces
hommes reprirent toute leur bonne humeur, s'criant que c'tait
une honte de se quereller un jour de Nol. Et rien de plus vrai!
mon Dieu! rien de plus vrai!

Peu  peu les cloches se turent, les boutiques de boulangers se
fermrent, mais il y avait comme un avant-got rjouissant de tous
ces dners et des progrs de leur cuisson dans la vapeur humide
qui dgelait en l'air au-dessus de chaque four, dont le carreau
fumait comme s'il cuisait avec les plats.

Y a-t-il donc une saveur particulire dans ces gouttes que vous
faites tomber de votre torche en la secouant? demanda Scrooge.

-- Certainement, il y a ma saveur,  moi.

-- Est-ce qu'elle peut se communiquer  toute espce de dner
aujourd'hui? demanda Scrooge.

--  tout dner offert cordialement, et surtout aux plus pauvres.

-- Pourquoi aux plus pauvres?

-- Parce que ce sont ceux qui en ont le plus besoin.

-- Esprit, dit Scrooge aprs un instant de rflexion, je m'tonne
alors que, parmi tous les tres qui remplissent les mondes situs
autour de nous, des esprits comme vous se soient chargs d'une
commission aussi peu charitable: celle de priver ces pauvres gens
des occasions qui s'offrent  eux de prendre un plaisir innocent.

-- Moi! s'cria l'esprit.

-- Oui, puisque vous les privez du moyen de dner tous les huit
jours, et cela le seul jour souvent o l'on puisse dire qu'ils
dnent, continua Scrooge. N'est-ce pas vrai?

-- Moi! s'cria l'esprit.

-- Certainement; n'est-ce pas vous qui cherchez  faire fermer ces
fours le jour du sabbat? dit Scrooge. Et cela ne revient-il pas au
mme?

-- Moi! je cherche cela! s'cria l'esprit.

-- Pardonnez-moi, si je me trompe. Cela se fait en votre nom ou,
du moins, au nom de votre famille, dit Scrooge.

-- Il y a, rpondit l'esprit, sur cette terre o vous habitez, des
hommes qui ont la prtention de nous connatre, et qui, sous notre
nom, ne font que servir leurs passions coupables, l'orgueil, la
mchancet, la haine, l'envie, la bigoterie et l'gosme; mais ils
sont aussi trangers  nous et  toute notre famille que s'ils
n'avaient jamais vu le jour. Rappelez-vous cela, et une autre fois
rendez-les responsables de leurs actes, mais non pas nous.

Scrooge le lui promit; alors ils se transportrent, invisibles
comme ils l'avaient t jusque-l, dans les faubourgs de la ville.
Une facult remarquable du spectre (Scrooge l'avait observ dj
chez le boulanger) tait de pouvoir, nonobstant sa taille
gigantesque, s'arranger de toute place, sans tre gn, en sorte
que, sous le toit le plus bas, il conservait la mme grce, la
mme majest surnaturelle qu'il et pu le faire sous la vote la
plus leve d'un palais.

Peut-tre tait-ce le plaisir qu'prouvait le bon esprit  faire
montre de cette facult singulire, ou bien encore la tendance de
sa nature bienveillante, gnreuse, cordiale et sa sympathie pour
les pauvres qui le conduisit tout droit chez le commis de Scrooge;
c'est l, en effet, qu'il porta ses pas, emmenant avec lui
Scrooge, toujours cramponn  sa robe. Sur le seuil de la porte,
l'esprit sourit et s'arrta pour bnir, en l'aspergeant de sa
torche, la demeure de Bob Cratchit. Voyez! Bob n'avait lui-mme
que quinze _Bob[2]_ par semaine; chaque samedi il n'empochait que
quinze exemplaires de son nom de baptme, et pourtant le fantme
de Nol prsent n'en bnit pas moins sa petite maison compose de
quatre chambres!

Alors se leva mistress Cratchit, la femme de Cratchit, pauvrement
vtue d'une robe retourne, mais, en revanche, toute pare de
rubans  bon march, de ces rubans qui produisent, ma foi, un joli
effet, pour la bagatelle de douze sous. Elle mettait le couvert,
aide de Belinda Cratchit, la seconde de ses filles, tout aussi
enrubanne que sa mre, tandis que matre Pierre Cratchit
plongeait une fourchette dans la marmite remplie de pommes de
terre et ramenait jusque dans sa bouche les coins de son
monstrueux col de chemise, pas prcisment _son_ col de chemise,
car c'tait celle de son pre; mais Bob l'avait prte ce jour-l,
en l'honneur de Nol,  son hritier prsomptif, lequel, heureux
de se voir si bien attif, brlait d'aller montrer son linge dans
les parcs fashionables. Et puis deux autres petits Cratchit,
garon et fille, se prcipitrent dans la chambre en s'criant
qu'ils venaient de flairer l'oie, devant la boutique du boulanger,
et qu'ils l'avaient bien reconnue pour la leur. Ivres d'avance 
la pense d'une bonne sauce  la sauge et  l'oignon, les petits
gourmands se mirent  danser de joie autour de la table, et
portrent aux nues matre Pierre Cratchit, le cuisinier du jour,
tandis que ce dernier (pas du tout fier, quoique son col de
chemise ft si copieux qu'il menaait de l'touffer) soufflait le
feu, tant et si bien que les pommes de terre en retard
rattraprent le temps perdu et vinrent taper, en bouillant, au
couvercle de la casserole, pour avertir qu'elles taient bonnes 
retirer et  peler.

Qu'est-ce qui peut donc retenir votre excellent pre? dit
mistress Cratchit. Et votre frre Tiny Tim? et Martha? Au dernier
Nol, elle tait dj arrive depuis une demi-heure!

-- La voici, Martha, mre! s'cria une jeune fille qui parut en
mme temps.

-- Voici Martha, mre! rptrent les deux petits Cratchit.
Hourra! si vous saviez comme il y a une belle oie, Martha!

-- Ah! chre enfant, que le bon Dieu vous bnisse! Comme vous
venez tard! dit mistress Cratchit l'embrassant une douzaine de
fois et la dbarrassant de son chle et de son chapeau avec une
tendresse empresse.

-- C'est que nous avions beaucoup d'ouvrage  terminer hier soir,
ma mre, rpondit la jeune fille, et, ce matin, il a fallu le
livrer!

-- Bien! bien! n'y pensons plus, puisque vous voil, dit mistress
Cratchit. Allons! asseyez-vous prs du feu et chauffez-vous, ma
chre enfant!

-- Non, non! voici papa qui vient, crirent les deux petits
Cratchit qu'on voyait partout en mme temps. Cache-toi, Martha,
cache-toi!

Et Martha se cacha; puis entra le petit Bob, le pre Bob avec son
cache-nez pendant de trois pieds au moins devant lui, sans compter
la frange; ses habits uss jusqu' la corde taient raccommods et
brosss soigneusement, pour leur donner un air de fte; Bob
portait Tiny Tim sur son paule. Hlas! le pauvre Tiny Tim! il
avait une petite bquille et une mcanique en fer pour soutenir
ses jambes.

Eh bien! o est notre Martha? s'cria Bob Cratchit en jetant les
yeux tout autour de lui.

-- Elle ne vient pas, rpondit mistress Cratchit.

-- Elle ne vient pas? dit Bob frapp d'un abattement soudain, et
perdant, en un clin d'oeil, tout cet lan de gaiet avec lequel il
avait port Tiny Tim depuis l'glise, toujours courant comme son
dada, un vrai cheval de course. Elle ne vient pas! un jour de
Nol!

Martha ne put supporter de le voir ainsi contrari, mme pour
rire; aussi n'attendit-elle pas plus longtemps pour sortir de sa
cachette, derrire la porte du cabinet, et courut-elle se jeter
dans ses bras, tandis que les deux petits Cratchit s'emparrent de
Tiny Tim et le portrent dans la buanderie, afin qu'il pt
entendre le pudding chanter dans la casserole.

Et comment s'est comport le petit Tiny Tim? demanda mistress
Cratchit aprs qu'elle et raill Bob de sa crdulit et que Bob
et embrass sa fille tout  son aise.

-- Comme un vrai bijou, dit Bob, et mieux encore. Oblig qu'il est
de demeurer si longtemps assis tout seul, il devient rflchi, et
on ne saurait croire toutes les ides qui lui passent par la tte.
Il me disait, en revenant, qu'il esprait avoir t remarqu dans
l'glise par les fidles, parce qu'il est estropi, et que les
chrtiens doivent aimer, surtout un jour de Nol,  se rappeler
celui qui a fait marcher les boiteux et voir les aveugles.

La voix de Bob tremblait en rptant ces mots; elle trembla plus
encore quand il ajouta que Tiny Tim devenait chaque jour plus fort
et plus vigoureux.

On entendit retentir sur le plancher son active petite bquille,
et,  l'instant, Tiny Tim rentra, escort par le petit frre et la
petite soeur jusqu' son tabouret, prs du feu. Alors Bob,
retroussant ses manches par conomie, comme si, le pauvre garon!
elles pouvaient s'user davantage, prit du genivre et des citrons
et en composa dans un bol une sorte de boisson chaude, qu'il fit
mijoter sur la plaque aprs l'avoir agite dans tous les sens;
pendant ce temps, matre Pierre et les deux petits Cratchit, qu'on
tait sr de trouver partout, allrent chercher l'oie, qu'ils
rapportrent bientt en procession triomphale.

 voir le tumulte caus par cette apparition, on aurait dit qu'une
oie est le plus rare de tous les volatiles, un phnomne emplum,
auprs duquel un cygne noir serait un lieu commun; et, en vrit,
une oie tait bien en effet une des sept merveilles dans cette
pauvre maison. Mistress Cratchit fit bouillir le jus, prpar
d'avance, dans une petite casserole; matre Pierre crasa les
pommes de terre avec une vigueur incroyable; miss Belinda sucra la
sauce aux pommes; Martha essuya les assiettes chaudes; Bob fit
asseoir Tiny Tim prs de lui  l'un des coins de la table; les
deux petits Cratchit placrent des chaises pour tout le monde,
sans s'oublier eux-mmes, et, une fois en faction  leur poste,
fourrrent leurs cuillers dans leur bouche pour ne point cder 
la tentation de demander de l'oie avant que vnt leur tour d'tre
servis.

Enfin, les plats furent mis sur la table, et l'on dit le
_Benedicite_, suivi d'un moment de silence gnral, lorsque
mistress Cratchit, promenant lentement son regard le long du
couteau  dcouper, se prpara  le plonger dans les flancs de la
bte; mais  peine l'et-elle fait,  peine la farce si longtemps
attendue se ft-elle prcipite par cette ouverture, qu'un murmure
de bonheur clata tout autour de la table, et Tiny Tim lui-mme,
excit par les deux petits Cratchit, frappa sur la table avec le
manche de son couteau, et cria d'une voix faible: Hourra!

Jamais on ne vit oie pareille! Bob dit qu'il ne croyait pas qu'on
en et jamais fait cuire une semblable. Sa tendret, sa saveur, sa
grosseur, son bon march, furent le texte comment par
l'admiration universelle; avec la sauce aux pommes et la pure de
pommes de terre, elle suffit amplement pour le dner de toute la
famille. En vrit, dit mistress Cratchit, apercevant un petit
atome d'os rest sur un plat, on n'a pas seulement pu manger
tout, et pourtant tout le monde en avait eu  bouche que veux-tu;
et les deux petits Cratchit, en particulier, taient barbouills
jusqu'aux yeux de sauce  la sauge et  l'oignon. Mais alors, les
assiettes ayant t changes par miss Belinda, mistress Cratchit
sortit seule, trop mue pour supporter la prsence de tmoins,
afin d'aller chercher le pudding et de l'apporter sur la table.

Supposez qu'il soit manqu! supposez qu'il se brise quand on le
retournera! supposez que quelqu'un ait saut par-dessus le mur de
l'arrire-cour et l'ait vol pendant qu'on se rgalait de l'oie; 
cette supposition, les deux petits Cratchit devinrent blmes! Il
n'y avait pas d'horreurs dont on ne ft la supposition.

Oh! oh! quelle vapeur paisse! Le pudding tait tir du chaudron.
Quelle bonne odeur de lessive! (c'tait le linge qui
l'enveloppait). Quel mlange d'odeurs apptissantes, qui
rappellent le restaurateur, le ptissier de la maison d' ct et
la blanchisseuse sa voisine! C'tait le pudding. Aprs une demi-
minute  peine d'absence, mistress Cratchit rentrait, le visage
anim, mais souriante et toute glorieuse, avec le pudding,
semblable  un boulet de canon tachet, si dur, si ferme, nageant
au milieu d'un quart de pinte d'eau-de-vie enflamme et surmont
de la branche de houx consacre  Nol.

Oh! quel merveilleux pudding! Bob Cratchit dclara, et cela d'un
ton calme et srieux, qu'il le regardait comme le chef-d'oeuvre de
mistress Cratchit depuis leur mariage. Mistress Cratchit rpondit
qu' prsent qu'elle n'avait plus ce poids sur le coeur, elle
avouerait qu'elle avait eu quelques doutes sur la quantit de
farine. Chacun eut quelque chose  en dire, mais personne ne
s'avisa de dire, s'il le pensa, que c'tait un bien petit pudding
pour une aussi nombreuse famille. Franchement, c'et t bien
vilain de le penser ou de le dire. Il n'y a pas de Cratchit qui
n'en et rougi de honte.

Enfin, le dner achev, on enleva la nappe, un coup de balai fut
donn au foyer et le feu raviv. Le grog fabriqu par Bob ayant
t got et trouv parfait, on mit des pommes et des oranges sur
la table et une grosse poigne de marrons sous les cendres. Alors
toute la famille se rangea autour du foyer en cercle, comme disait
Bob Cratchit, il voulait dire en demi-cercle: on mit prs de Bob
tous les cristaux de la famille, savoir: deux verres  boire et un
petit verre  servir la crme dont l'anse tait casse. Qu'est-ce
que cela fait? Ils n'en contenaient pas moins la liqueur
bouillante puise dans le bol tout aussi bien que des gobelets
d'or auraient pu le faire, et Bob la servit avec des yeux
rayonnants de joie, tandis que les marrons se fendaient avec
fracas et ptillaient sous la cendre. Alors Bob proposa ce toast:

Un joyeux Nol pour nous tous, mes amis! Que Dieu nous bnisse!

La famille entire fit cho.

Que Dieu bnisse chacun de nous!, dit Tiny Tim, le dernier de
tous.

Il tait assis trs prs de son pre sur son tabouret. Bob tenait
sa petite main fltrie dans la sienne, comme s'il et voulu lui
donner une marque plus particulire de sa tendresse et le garder 
ses cts de peur qu'on ne vnt le lui enlever.

Esprit, dit Scrooge avec un intrt qu'il n'avait jamais prouv
auparavant, dites-moi si Tiny Tim vivra.

-- Je vois une place vacante au coin du pauvre foyer, rpondit le
spectre, et une bquille sans propritaire qu'on garde
soigneusement. Si mon successeur ne change rien  ces images,
l'enfant mourra.

-- Non, non, dit Scrooge. Oh! non, bon esprit! dites qu'il sera
pargn.

-- Si mon successeur ne change rien  ces images, qui sont
l'avenir, reprit le fantme, aucun autre de ma race ne le trouvera
ici. Eh bien! aprs! s'il meurt, il diminuera le superflu de la
population.

Scrooge baissa la tte lorsqu'il entendit l'esprit rpter ses
propres paroles, et il se sentit pntr de douleur et de
repentir.

Homme, dit le spectre, si vous avez un coeur d'homme et non de
pierre, cessez d'employer ce jargon odieux jusqu' ce que vous
ayez appris ce que c'est que ce superflu et o il se trouve.
Voulez-vous donc dcider quels hommes doivent vivre, quels hommes
doivent mourir? Il se peut qu'aux yeux de Dieu vous soyez moins
digne de vivre que des millions de cratures semblables  l'enfant
de ce pauvre homme. Grand Dieu! entendre l'insecte sur la feuille
dclarer qu'il y a trop d'insectes vivants parmi ses frres
affams dans la poussire!

Scrooge s'humilia devant la rprimande de l'esprit, et, tout
tremblant, abaissa ses regards vers la terre. Mais il les releva
bientt en entendant prononcer son nom.

 M. Scrooge! disait Bob; je veux vous proposer la sant de
M. Scrooge, le patron de notre petit gala.

-- Un beau patron, ma foi! s'cria mistress Cratchit, rouge
d'motion; je voudrais le tenir ici, je lui en servirais un gala
de ma faon, et il faudrait qu'il et bon apptit pour s'en
rgaler!

-- Ma chre, reprit Bob...; les enfants!... le jour de Nol!

-- Il faut, en effet, que ce soit le jour de Nol, continua-t-
elle, pour qu'on boive  la sant d'un homme aussi odieux, aussi
avare, aussi dur et aussi insensible que M. Scrooge. Vous savez
s'il est tout cela, Robert! Personne ne le sait mieux que vous,
pauvre ami!

-- Ma chre, rpondit Bob doucement... le jour de Nol.

-- Je boirai  sa sant pour l'amour de vous et en l'honneur de ce
jour, dit mistress Cratchit, mais non pour lui. Je lui souhaite
donc une longue vie, joyeux Nol et heureuse anne! Voil-t-il pas
de quoi le rendre bien heureux et bien joyeux! J'en doute.

Les enfants burent  la sant de M. Scrooge aprs leur mre;
c'tait la premire chose qu'ils ne fissent pas ce jour-l de bon
coeur; Tiny Tim but le dernier, mais il aurait bien donn son
toast pour deux sous. Scrooge tait l'ogre de la famille; la
mention de son nom jeta sur cette petite fte un sombre nuage qui
ne se dissipa compltement qu'aprs cinq grandes minutes.

Ce temps coul, ils furent dix fois plus gais qu'avant, ds qu'on
en eut entirement fini avec cet pouvantail de Scrooge. Bob
Cratchit leur apprit qu'il avait en vue pour Master Pierre une
place qui lui rapporterait, en cas de russite, cinq schellings
six pence par semaine. Les deux petits Cratchit rirent comme des
fous en pensant que Pierre allait entrer dans les affaires, et
Pierre lui-mme regarda le feu d'un air pensif entre les deux
pointes de son col, comme s'il se consultait dj pour savoir
quelle sorte de placement il honorerait de son choix quand il
serait en possession de ce revenu embarrassant.

Martha, pauvre apprentie chez une marchande de modes, raconta
alors quelle espce d'ouvrage elle avait  faire, combien d'heures
elle travaillait sans s'arrter, et se rjouit d'avance  la
pense qu'elle pourrait demeurer fort tard au lit le lendemain
matin, jour de repos pass  la maison. Elle ajouta qu'elle avait
vu, peu de jours auparavant, une comtesse et un lord, et que le
lord tait bien  peu prs de la taille de Pierre; sur quoi Pierre
tira si haut son col de chemise, que vous n'auriez pu apercevoir
sa tte si vous aviez t l. Pendant tout ce temps, les marrons
et le pot au grog circulaient  la ronde, puis Tiny Tim se mit 
chanter une ballade sur un enfant gar au milieu des neiges; Tiny
Tim avait une petite voix plaintive et chanta sa romance 
merveille, ma foi!

Il n'y avait rien dans tout cela de bien aristocratique. Ce
n'tait pas une belle famille; ils n'taient bien vtus ni les uns
ni les autres; leurs souliers taient loin d'tre impermables;
leurs habits n'taient pas cossus; Pierre pouvait bien mme avoir
fait la connaissance, j'en mettrais ma main au feu, avec la
boutique de quelque fripier. Cependant ils taient heureux,
reconnaissants, charms les uns des autres et contents de leur
sort; et au moment o Scrooge les quitta, ils semblaient de plus
en plus heureux encore  la lueur des tincelles que la torche de
l'esprit rpandait sur eux; aussi les suivit-il du regard, et en
particulier Tiny Tim, sur lequel il tint l'oeil fix jusqu'au
bout.

Cependant la nuit tait venue, sombre et noire; la neige tombait 
gros flocons, et, tandis que Scrooge parcourait les rues avec
l'esprit, l'clat des feux ptillait dans les cuisines, dans les
salons, partout, avec un effet merveilleux. Ici, la flamme
vacillante laissait voir les prparatifs d'un bon petit dner de
famille, avec les assiettes qui chauffaient devant le feu, et des
rideaux pais d'un rouge fonc, qu'on allait tirer bientt pour
empcher le froid et l'obscurit de la rue. L, tous les enfants
de la maison s'lanaient dehors dans la neige au-devant de leurs
soeurs maries, de leurs frres, de leurs cousins, de leurs
oncles, de leurs tantes, pour tre les premiers  leur dire
bonjour. Ailleurs, les silhouettes des convives se dessinaient sur
les stores. Un groupe de belles jeunes filles, encapuchonnes,
chausses de souliers fourrs, et causant toutes  la fois, se
rendaient d'un pied lger chez quelque voisin; malheur alors au
clibataire (les ruses magiciennes, elles le savaient bien!) qui
les y verrait faire leur entre avec leur teint vermeil, anim par
le froid!

 en juger par le nombre de ceux qu'ils rencontraient sur leur
route se rendant  d'amicales runions, vous auriez pu croire
qu'il ne restait plus personne dans les maisons pour leur donner
la bienvenue  leur arrive, quoique ce fut tout le contraire; pas
une maison o l'on n'attendt compagnie, pas une chemine o l'on
n'et empil le charbon jusqu' la gorge. Aussi, Dieu du ciel!
comme l'esprit tait ravi d'aise! comme il dcouvrait sa large
poitrine! comme il ouvrait sa vaste main! comme il planait au-
dessus de cette foule, dversant avec gnrosit sa joie vive et
innocente sur tout ce qui se trouvait  sa porte! Il n'y eut pas
jusqu' l'allumeur de rverbres qui, dans sa course devant lui,
marquant de points lumineux les rues tnbreuses, tout habill
dj pour aller passer sa soire quelque part, se mit  rire aux
clats lorsque l'esprit passa prs de lui, bien qu'il ne st pas,
le brave homme, qu'il et en ce moment pour compagnie Nol en
personne.

Tout  coup, sans que le spectre et dit un seul mot pour prparer
son compagnon  ce brusque changement, ils se trouvrent au milieu
d'un marais triste, dsert, parsem de monstrueux tas de pierres
brutes, comme si c'et t un cimetire de gants; l'eau s'y
rpandait partout o elle voulait, elle n'avait pas d'autre
obstacle que la gele qui la retenait prisonnire; il ne venait
rien en ce triste lieu, si ce n'est de la mousse, des gents et
une herbe chtive et rude.  l'horizon, du ct de l'ouest, le
soleil couchant avait laiss une trane de feu d'un rouge ardent
qui illumina un instant ce paysage dsol, comme le regard
tincelant d'un oeil sombre, dont les paupires s'abaissant peu 
peu, jusqu' ce qu'elles se ferment tout  fait, finirent par se
perdre compltement dans l'obscurit d'une nuit paisse.

O sommes-nous? demanda Scrooge.

-- Nous sommes o vivent les mineurs, ceux qui travaillent dans
les entrailles de la terre, rpondit l'esprit; mais ils me
reconnaissent. Regardez!

Une lumire brilla  la fentre d'une pauvre hutte, et ils se
dirigrent rapidement de ce ct. Passant  travers le mur de
pierres et de boue, ils trouvrent une joyeuse compagnie assemble
autour d'un feu splendide. Un vieux, vieux bonhomme et sa femme,
leurs enfants, leurs petits-enfants, et une autre gnration
encore, taient tous l runis, vtus de leurs habits de fte. Le
vieillard, d'une voix qui s'levait rarement au-dessus des
sifflements aigus du vent sur la lande dserte, leur chantait un
Nol (dj fort ancien lorsqu'il n'tait lui-mme qu'un tout petit
enfant); de temps en temps ils reprenaient tous ensemble le
refrain. Chaque fois qu'ils chantaient, le vieillard sentait
redoubler sa vigueur et sa verve; mais chaque fois, ds qu'ils se
taisaient, il retombait dans sa premire faiblesse.

L'esprit ne s'arrta pas en cet endroit, mais ordonna  Scrooge de
saisir fortement sa robe et le transporta, en passant au-dessus du
marais, o? Pas  la mer, sans doute? Si, vraiment,  la mer.
Scrooge, tournant la tte, vit avec horreur, bien loin derrire
eux, la dernire langue de terre, une range de rochers affreux;
ses oreilles furent assourdies par le bruit des flots qui
tourbillonnaient, mugissaient avec le fracas du tonnerre et
venaient se briser au sein des pouvantables cavernes qu'ils
avaient creuses, comme si, dans les accs de sa rage, la mer et
essay de miner la terre.

Bti sur le triste rcif d'un rocher  fleur d'eau,  quelques
lieues du rivage, et battu par les eaux tout le long de l'anne
avec un acharnement furieux, se dressait un phare solitaire.
D'normes tas de plantes marines s'accumulaient  sa base, et les
oiseaux des temptes, engendrs par les vents, peut-tre comme les
algues par les eaux, voltigeaient alentour, s'levant et
s'abaissant tour  tour, comme les vagues qu'ils effleuraient dans
leur vol.

Mais, mme en ce lieu, deux hommes chargs de la garde du phare
avaient allum un feu qui jetait un rayon de clart sur
l'pouvantable mer,  travers l'ouverture pratique dans l'paisse
muraille. Joignant leurs mains calleuses par-dessus la table
grossire devant laquelle ils taient assis, ils se souhaitaient
l'un  l'autre un joyeux Nol en buvant leur grog, et le plus g
des deux dont le visage tait racorni et coutur par les
intempries de l'air, comme une de ces figures sculptes  la
proue d'un vieux btiment, entonna de sa voix rauque un chant
sauvage qu'on aurait pu prendre lui-mme pour un coup de vent
pendant l'orage.

Le spectre allait toujours au-dessus de la mer sombre et houleuse,
toujours, toujours, jusqu' ce que dans son vol rapide, bien loin
de la terre et de tout rivage, comme il l'apprit  Scrooge, ils
s'abattirent sur un vaisseau et se placrent tantt prs du
timonier  la roue du gouvernail, tantt  la vigie sur l'avant,
ou  ct des officiers de quart, visitant ces sombres et
fantastiques figures dans les diffrents postes o ils montaient
leur faction. Mais chacun de ces hommes fredonnait un chant de
Nol, ou pensait  Nol, ou rappelait  voix basse  son compagnon
quelque Nol pass, avec les esprances qui s'y rattachent d'un
retour heureux au sein de la famille. Tous,  bord, veills ou
endormis, bons ou mchants, avaient chang les uns avec les
autres, ce matin-l, une parole plus bienveillante qu'en aucun
autre jour de l'anne; tous avaient pris une part plus ou moins
grande  ses joies; ils s'taient tous souvenus de leurs parents
ou de leurs amis absents, comme ils avaient espr tous qu' leur
tour ceux qui leur taient chers prouvaient dans le mme moment
le mme plaisir  penser  eux.

Ce fut une grande surprise pour Scrooge, tandis qu'il prtait
l'oreille aux gmissements plaintifs du vent, et qu'il songeait 
ce qu'avait de solennel un semblable voyage au milieu des
tnbres, par-dessus des abmes inconnus dont les profondeurs
taient des secrets aussi impntrables que la mort; ce fut une
grande surprise pour Scrooge, ainsi plong dans ses ralisations,
d'entendre un rire joyeux. Mais sa surprise devint bien plus
grande encore quand il reconnut que cet clat de rire avait t
pouss par son neveu, et se vit lui-mme dans une chambre
parfaitement claire, chaude, brillante de propret, avec
l'esprit  ses cts, souriant et jetant sur ce mme neveu des
regards pleins de douceur et de complaisance.

Ah! ah! ah! faisait le neveu de Scrooge. Ah! ah! ah!

S'il vous arrivait, par un hasard peu probable, de rencontrer un
homme qui st rire de meilleur coeur que le neveu de Scrooge, tout
ce que je puis vous dire, c'est que j'aimerais  faire aussi sa
connaissance. Faites-moi le plaisir de me le prsenter, et je
cultiverai sa socit.

Par une heureuse, juste et noble compensation des choses d'ici-
bas, si la maladie et le chagrin sont contagieux, il n'y a rien
qui le soit plus irrsistiblement aussi que le rire et la bonne
humeur. Pendant que le neveu de Scrooge riait de cette manire, se
tenant les ctes, et faisant faire  son visage les contorsions
les plus extravagantes, la nice de Scrooge, sa nice par
alliance, riait d'aussi bon coeur que lui; leurs amis runis chez
eux n'taient pas le moins du monde en arrire et riaient
galement  gorge dploye. Ah! ah! ah! ah! ah! ah!

Oui, ma parole d'honneur, il m'a dit, s'cria le neveu de
Scrooge, que Nol tait une sottise. Et il le pensait!

-- Ce n'en est que plus honteux pour lui, Fred! dit la nice de
Scrooge avec indignation. Car parlez-moi des femmes, elles ne font
jamais rien  demi; elles prennent tout au srieux.

La nice de Scrooge tait jolie, excessivement jolie, avec un
charmant visage, un air naf, candide: une ravissante petite
bouche qui semblait faite pour tre baise, et elle l'tait, sans
aucun doute; sur le menton, quantit de petites fossettes qui se
fondaient l'une dans l'autre lorsqu'elle riait, et les deux yeux
les plus vifs, les plus ptillants que vous ayez jamais vus
illuminer la tte d'une jeune fille; en un mot, sa beaut avait
quelque chose de provoquant peut-tre, mais on voyait bien aussi
qu'elle tait prte  donner satisfaction. Oh! mais, satisfaction
complte.

C'est un drle de corps, le vieux bonhomme! dit le neveu de
Scrooge; c'est vrai, et il pourrait tre plus agrable, mais ses
dfauts portent avec eux leur propre chtiment, et je n'ai rien 
dire contre lui.

-- Je crois qu'il est trs riche, Fred? poursuivit la nice de
Scrooge; au moins, vous me l'avez toujours dit.

-- Qu'importe sa richesse, ma chre amie, reprit son mari; elle ne
lui est d'aucune utilit; il ne s'en sert pour faire du bien 
personne, pas mme  lui. Il n'a pas seulement la satisfaction de
penser... ah! ah! ah!... que c'est nous qu'il en fera profiter
bientt.

-- Tenez! je ne peux pas le souffrir, continua la nice.

Les soeurs de la nice de Scrooge et toutes les autres dames
prsentes exprimrent la mme opinion.

Oh! bien, moi, dit le neveu, je suis plus tolrant que vous; j'en
suis seulement pein pour lui, et jamais je ne pourrais lui en
vouloir quand mme j'en aurais envie, car enfin, qui souffre de
ses boutades et de sa mauvaise humeur? Lui, lui seul. Ce que j'en
dis, ce n'est pas parce qu'il s'est mis en tte de ne pas nous
aimer assez pour venir dner avec nous; car, aprs tout, il n'a
perdu qu'un mchant dner...

-- Vraiment! eh bien! je pense, moi, qu'il perd un fort bon
dner, dit sa petite femme, l'interrompant.

Tous les convives furent du mme avis, et on doit reconnatre
qu'ils taient juges comptents en cette matire, puisqu'ils
venaient justement de le manger; dans ce moment, le dessert tait
encore sur la table, et ils se pressaient autour du feu  la lueur
de la lampe.

Ma foi! je suis enchant de l'apprendre, reprit le neveu de
Scrooge, parce que je n'ai pas grande confiance dans le talent de
ces jeunes mnagres. Qu'en dites-vous, Topper?

Topper avait videmment jet les yeux sur une des soeurs de la
nice de Scrooge, car il rpondit qu'un clibataire tait un
misrable paria qui n'avait pas le droit d'exprimer une opinion
sur ce sujet; et l-dessus, la soeur de la nice de Scrooge, la
petite femme rondelette que vous voyez l-bas avec un fichu de
dentelles, pas celle qui porte  la main un bouquet de roses, se
mit  rougir.

Continuez donc ce que vous alliez nous dire, Fred, dit la petite
femme en frappant des mains. Il n'achve jamais ce qu'il a
commenc! Que c'est donc ridicule!

Le neveu de Scrooge s'abandonna bruyamment  un nouvel accs
d'hilarit, et, comme il tait impossible de se prserver de la
contagion, quoique la petite soeur potele essayt apparemment de
le faire en respirant force vinaigre aromatique, tout le monde
sans exception suivit son exemple.

J'allais ajouter seulement, dit le neveu de Scrooge, qu'en nous
faisant mauvais visage et en refusant de venir se rjouir avec
nous, il perd quelques moments de plaisir qui ne lui auraient pas
fait de mal.  coup sr, il se prive d'une compagnie plus agrable
qu'il ne saurait en trouver dans ses propres penses, dans son
vieux comptoir humide ou au milieu de ses chambres poudreuses.
Cela n'empche pas que je compte bien lui offrir chaque anne la
mme chance, que cela lui plaise ou non, car j'ai piti de lui.
Libre  lui de se moquer de Nol jusqu' sa mort, mais il ne
pourra s'empcher d'en avoir meilleure opinion, j'en suis sr,
lorsqu'il me verra venir tous les ans, toujours de bonne humeur,
lui dire: Oncle Scrooge, comment vous portez-vous? Si cela
pouvait seulement lui donner l'ide de laisser douze cents francs
 son pauvre commis, ce serait dj quelque chose. Je ne sais pas,
mais pourtant je crois bien l'avoir branl hier.

Ce fut  leur tour de rire maintenant  l'ide prsomptueuse qu'il
et pu branler Scrooge. Mais comme il avait un excellent
caractre, et qu'il ne s'inquitait gure de savoir pourquoi on
riait, pourvu que l'on rt, il les encouragea dans leur gaiet en
faisant circuler joyeusement la bouteille.

Aprs le th, on fit un peu de musique; car c'tait une famille de
musiciens qui s'entendaient  merveille, je vous assure,  chanter
des ariettes et des ritournelles, surtout Topper, qui savait faire
gronder sa basse comme un artiste consomm, sans avoir besoin de
gonfler les larges veines de son front, ni de devenir rouge comme
une crevisse. La nice de Scrooge pinait trs bien de la harpe:
entre autres morceaux, elle joua un simple petit air (un rien que
vous auriez pu apprendre  siffler en deux minutes), justement
l'air favori de la jeune fille qui allait autrefois chercher
Scrooge  sa pension, comme le fantme de Nol pass le lui avait
rappel.  ces sons bien connus, tout ce que le spectre lui avait
montr alors se prsenta de nouveau  son souvenir; de plus en
plus attendri, il songea que, s'il avait pu souvent entendre cet
air, depuis de longues annes, il aurait sans doute cultiv de ses
propres mains, pour son bonheur, les douces affections de la vie,
ce qui valait mieux que d'aiguiser la bche impatiente du
fossoyeur qui avait enseveli Jacob Marley.

Mais la soire ne fut pas consacre tout entire  la musique. Au
bout de quelques instants, on joua aux gages touchs, car il faut
bien redevenir enfants quelquefois, surtout  Nol, un jour de
fte fond par un Dieu enfant. Attention! voil qu'on commence
d'abord par une partie de colin-maillard. Oh! le tricheur de
Topper! Il fait semblant de ne pas voir avec son bandeau, mais,
n'ayez pas peur, il n'a pas ses yeux dans sa poche. Je suis sr
qu'il s'est entendu avec le neveu de Scrooge, et que l'esprit de
Nol prsent ne s'y est pas laiss prendre. La manire dont le
soi-disant aveugle poursuit la petite soeur rondelette au fichu de
dentelle est une vritable insulte  la crdulit de la nature
humaine. Qu'elle renverse le garde-feu, qu'elle roule par-dessus
les chaises, qu'elle aille se cogner contre le piano, ou bien
qu'elle s'touffe dans les rideaux, partout o elle va, il y va;
il sait toujours reconnatre o est la petite soeur rondelette; il
ne veut attraper personne autre; vous avez beau le heurter en
courant, comme tant d'autres l'ont fait exprs, il fera bien
semblant de chercher  vous saisir, avec une maladresse qui fait
injure  votre intelligence, mais  l'instant il ira se jeter de
ct dans la direction de la petite soeur rondelette. Ce n'est
pas de franc jeu, dit-elle souvent en fuyant, et elle a raison;
mais lorsqu'il l'attrape  la fin, quand, en dpit de ses
mouvements rapides pour lui chapper, et de tous les frmissements
de sa robe de soie froisse  chaque meuble, il est parvenu 
l'acculer dans un coin, d'o elle ne peut plus sortir, sa conduite
alors devient vraiment abominable. Car, sous prtexte qu'il ne
sait pas qui c'est, il faut qu'il touche sa coiffure; sous
prtexte de s'assurer de son identit, il se permet de toucher
certaine bague qu'elle porte au doigt, de manier certaine chane
passe autour de son cou. Le vilain monstre! aussi nul doute
qu'elle ne lui en dise sa faon de penser, maintenant que le
mouchoir ayant pass sur les yeux d'une autre personne, ils ont
ensemble un entretien si confidentiel, derrire les rideaux, dans
l'embrasure de la fentre!

La nice de Scrooge n'tait pas de la partie de colin-maillard;
elle tait demeure dans un bon petit coin de la salle, assise 
son aise sur un fauteuil avec un tabouret sous les pieds; le
fantme et Scrooge se tenaient debout derrire elle; mais, par
exemple, elle prenait part aux gages touchs et fut
particulirement admirable  _Comment l'aimez-vous_? avec toutes
les lettres de l'alphabet. De mme au jeu de _O, quand et
comment? _elle tait fort habile, et,  la joie secrte du neveu
de Scrooge, elle battait  plates coutures toutes ses soeurs,
quoiqu'elles ne fussent pas sottes, non; demandez plutt  Topper.
Il se trouvait bien l environ une vingtaine d'invits, tant
jeunes que vieux, mais tout le monde jouait, jusqu' Scrooge lui-
mme, qui, oubliant tout  fait, tant il s'intressait  cette
scne, qu'on ne pouvait entendre sa voix, criait tout haut les
mots qu'on donnait  deviner; et il rencontrait juste fort souvent
je dois l'avouer, car l'aiguille la plus pointue, la meilleure
_Whitechapel_, garantie pour ne pas couper le fil, n'est pas plus
fine ni plus dlie que l'esprit de Scrooge, avec l'air bent
qu'il se donnait exprs pour attraper le monde.

Le spectre prenait plaisir  le voir dans ces dispositions et il
le regardait d'un air si rempli de bienveillance, que Scrooge lui
demanda en grce, comme l'et fait un enfant, de rester
jusqu'aprs le dpart des convis. Mais pour ce qui est de cela,
l'esprit lui dit que c'tait une chose impossible.

Voici un nouveau jeu, dit Scrooge. Une demi-heure, esprit,
seulement une demi-heure!

C'tait le jeu appel _Oui et non;_ le neveu de Scrooge devait
penser  quelque chose et les autres chercher  deviner ce  quoi
il pensait; il ne rpondait  toutes leurs questions que par _oui_
et par _non_, suivant le cas. Le feu roulant d'interrogations
auxquelles il se vit expos lui arracha successivement une foule
d'aveux: qu'il pensait  un animal, que c'tait un animal vivant,
un animal dsagrable, un animal sauvage, un animal qui grondait
et grognait quelquefois, qui d'autres fois parlait, qui habitait
Londres, qui se promenait dans les rues, qu'on ne montrait pas
pour de l'argent, qui n'tait men en laisse par personne, qui, ne
vivait pas dans une mnagerie, qu'on ne tuait jamais  l'abattoir,
et qui n'tait ni un cheval, ni un ne, ni une vache, ni un
taureau, ni un tigre, ni un chien, ni un cochon, ni un chat, ni un
ours.  chaque nouvelle question qui lui tait adresse, ce gueux
de neveu partait d'un nouvel clat de rire, et il lui en prenait
de telles envies, qu'il tait oblig de se lever du sofa pour
trpigner sur le parquet.  la fin, la soeur rondelette, prise 
son tour d'un fou rire, s'cria:

Je l'ai trouv! Je le tiens, Fred! Je sais ce que c'est.

-- Qu'est-ce donc? demanda Fred.

-- C'est votre oncle Scro-o-o-o-oge!

C'tait cela mme. L'admiration fut le sentiment gnral, quoique
quelques personnes fissent remarquer que la rponse  cette
question Est-ce un ours? aurait d tre Oui; d'autant qu'il
avait suffi dans ce cas d'une rponse ngative pour dtourner
leurs penses de M. Scrooge, en supposant qu'elles se fussent
portes sur lui d'abord.

Eh bien! il a singulirement contribu  nous divertir, dit Fred,
et nous serions de vritables ingrats si nous ne buvions  sa
sant. Voici justement que nous tenons  la main chacun un verre
de punch au vin; ainsi donc:  l'oncle Scrooge!

-- Soit!  l'oncle Scrooge! s'crirent-ils tous.

-- Un joyeux Nol et une bonne anne au vieillard, n'importe ce
qu'il est! dit le neveu de Scrooge. Il n'accepterait pas ce
souhait de ma bouche, mais il l'aura nanmoins.  l'oncle
Scrooge!

L'oncle Scrooge s'tait laiss peu  peu si bien gagner par
l'hilarit gnrale, il se sentait le coeur si lger, qu'il aurait
fait raison  la compagnie, quoiqu'elle ne s'apert pas de sa
prsence, et prononc un discours de remerciement que personne
n'et entendu, si le spectre lui en avait donn le temps. Mais la
scne entire disparut comme le neveu prononait la dernire
parole de son toast; et dj Scrooge et l'esprit avaient repris le
cours de leurs voyages.

Ils virent beaucoup de pays, allrent fort loin et visitrent un
grand nombre de demeures, et toujours avec d'heureux rsultats
pour ceux que Nol approchait. L'esprit se tenait auprs du lit
des malades, et ils oubliaient leurs maux sur la terre trangre,
et l'exil se croyait pour un moment transport au sein de la
patrie. Il visitait une me en lutte avec le sort et aussitt elle
s'ouvrait  des sentiments de rsignation et  l'espoir d'un
meilleur avenir. Il abordait les pauvres, et aussitt ils se
croyaient riches. Dans les maisons de charit, les hpitaux, les
prisons, dans tous ces refuges de la misre, o l'homme vain et
orgueilleux n'avait pu abuser de sa petite autorit si passagre
pour en interdire l'entre et en barrer la porte  l'esprit, il
laissait sa bndiction et enseignait  Scrooge ses prceptes
charitables.

Ce fut l une longue nuit, si toutes ces choses s'accomplirent
seulement en une nuit; mais Scrooge en douta, parce qu'il lui
semblait que plusieurs ftes de Nol avaient t condenses dans
l'espace de temps qu'ils passrent ensemble. Une chose trange
aussi, c'est que, tandis que Scrooge n'prouvait aucune
modification dans sa forme extrieure, le fantme devenait plus
vieux, visiblement plus vieux. Scrooge avait remarqu ce
changement, mais il n'en dit pas un mot, jusqu' ce que, au sortir
d'un lieu o une runion d'enfants clbrait les Rois, jetant les
yeux sur l'esprit quand ils furent seuls, il s'aperut que ses
cheveux avaient blanchi.

La vie des esprits est-elle donc si courte? demanda-t-il.

-- Ma vie sur ce globe est trs courte, en effet, rpondit le
spectre. Elle finit cette nuit.

-- Cette nuit! s'cria Scrooge.

-- Ce soir,  minuit. coutez! L'heure approche.

En ce moment, l'horloge sonnait les trois quarts de onze heures.

Pardonnez-moi l'indiscrtion de ma demande, dit Scrooge, qui
regardait attentivement la robe de l'esprit, mais je vois quelque
chose d'trange et qui ne vous appartient pas, sortir de dessous
votre robe. Est-ce un pied ou une griffe?

-- Ce pourrait tre une griffe,  en juger par la chair qui est
au-dessus, rpondit l'esprit avec tristesse. Regardez.

Des plis de sa robe, il dgagea deux enfants, deux cratures
misrables, abjectes, effrayantes, hideuses, repoussantes, qui
s'agenouillrent  ses pieds et se cramponnrent  son vtement.

Oh! homme! regarde, regarde  tes pieds! s'cria le fantme.

C'taient un garon et une fille, jaunes, maigres, couverts de
haillons, au visage renfrogn, froces, quoique rampants dans leur
abjection. Une jeunesse gracieuse aurait d remplir leurs joues et
rpandre sur leur teint ses plus fraches couleurs; au lieu de
cela, une main fltrie et dessche, comme celle du temps, les
avait rids, amaigris, dcolors; ces traits o les anges auraient
d trner, les dmons s'y cachaient plutt pour lancer de l des
regards menaants. Nul changement, nulle dgradation, nulle
dcomposition de l'espce humaine,  aucun degr, dans tous les
mystres les plus merveilleux de la cration, n'ont produit des
monstres  beaucoup prs aussi horribles et aussi effrayants.

Scrooge recula, ple de terreur; ne voulant pas blesser l'esprit,
leur pre peut-tre, il essaya de dire que c'taient de beaux
enfants, mais les mots s'arrtrent d'eux-mmes dans sa gorge,
pour ne pas se rendre complices d'un mensonge si norme.

Esprit! est-ce que ce sont vos enfants?

Scrooge n'en put dire davantage.

Ce sont les enfants des hommes, dit l'esprit, laissant tomber sur
eux un regard, et ils s'attachent  moi pour me porter plainte
contre leurs pres. Celui-l est l'ignorance; celle-ci la misre.
Gardez-vous de l'un et de l'autre et de toute leur descendance,
mais surtout du premier, car sur son front je vois crit:
Condamnation. Hte-toi, Babylone, dit-il en tendant sa main vers
la Cit; hte-toi d'effacer ce mot, qui te condamne plus que lui;
toi  ta ruine, comme lui au malheur. Ose dire que tu n'en es pas
coupable; calomnie mme ceux qui t'accusent: Cela peut servir au
succs de tes desseins abominables. Mais gare la fin!

-- N'ont-ils donc aucun refuge, aucune ressource? s'cria Scrooge.

-- N'y a-t-il pas des prisons? dit l'esprit, lui renvoyant avec
ironie pour la dernire fois ses propres paroles. N'y a-t-il pas
des maisons de force?

L'horloge sonnait minuit. Scrooge chercha du regard le spectre et
ne le vit plus. Quand le dernier son cessa de vibrer, il se
rappela la prdiction du vieux Jacob Marley, et, levant les yeux,
il aperut un fantme  l'aspect solennel, drap dans une robe 
capuchon et qui venait  lui glissant sur la terre comme une
vapeur.



Quatrime couplet

Le dernier esprit

Le fantme approchait d'un pas lent, grave et silencieux. Quand il
fut arriv prs de Scrooge, celui-ci flchit le genou, car cet
esprit semblait rpandre autour de lui, dans l'air qu'il
traversait, une terreur sombre et mystrieuse.

Une longue robe noire l'enveloppait tout entier et cachait sa
tte, son visage, sa forme, ne laissant rien voir qu'une de ses
mains tendues, sans quoi il eut t trs difficile de dtacher
cette figure des ombres de la nuit, et de la distinguer de
l'obscurit complte dont elle tait environne.

Quand Scrooge vint se placer  ses cots, il reconnut que le
spectre tait d'une taille leve et majestueuse, et que sa
mystrieuse prsence le remplissait d'une crainte solennelle. Mais
il n'en sut pas davantage, car l'esprit ne prononait pas une
parole et ne faisait aucun mouvement.

Suis-je en la prsence du spectre de Nol  venir?, dit Scrooge.

L'esprit ne rpondit rien, mais continua de tenir la main tendue
en avant.

Vous allez me montrer les ombres des choses qui ne sont pas
arrives encore et qui arriveront dans la suite des temps,
poursuivit Scrooge. N'est-ce pas, esprit?

La partie suprieure de la robe du fantme se contracta un instant
par le rapprochement de ses plis, comme si le spectre avait
inclin la tte. Ce fut la seule rponse qu'il en obtint.

Quoique habitu dj au commerce des esprits, Scrooge prouvait
une telle frayeur en prsence de ce spectre silencieux, que ses
jambes tremblaient sous lui et qu'il se sentit  peine la force de
se tenir debout, quand il se prpara  le suivre. L'esprit
s'arrta un moment, comme s'il et remarqu son trouble et qu'il
et voulu lui donner le temps de se remettre.

Mais Scrooge n'en fut que plus agit; un frisson de terreur vague
parcourait tous ses membres, quand il venait  songer que derrire
ce sombre linceul, des yeux de fantme taient attentivement fixs
sur lui, et que, malgr tous ses efforts, il ne pouvait voir
qu'une main de spectre et une grande masse noirtre.

Esprit de l'avenir! s'cria-t-il; je vous redoute plus qu'aucun
des spectres que j'aie encore vus! Mais, parce que je sais que
vous vous proposez mon bien, et parce que j'espre vivre de
manire  tre un tout autre homme que je n'tais, je suis prt 
vous accompagner avec un coeur reconnaissant. Ne me parlerez-vous
pas?

Point de rponse. La main seule tait toujours tendue droit devant
eux.

Guidez-moi! dit Scrooge, guidez-moi! La nuit avance rapidement;
c'est un temps prcieux pour moi, je le sais. Esprit, guidez-moi.

Le fantme s'loigna de la mme manire qu'il tait venu. Scrooge
le suivit dans l'ombre de sa robe, et il lui sembla que cette
ombre la soulevait et l'emportait avec elle.

On ne pourrait pas dire prcisment qu'ils entrrent dans la
ville, ce fut plutt la ville qui sembla surgir autour d'eux et
les entourer de son propre mouvement. Toutefois ils taient au
coeur mme de la Cit,  la Bourse, parmi les ngociants qui
allaient de  et de l en toute hte, faisant sonner l'argent
dans leurs poches, se groupant pour causer affaires, regardant 
leurs montres et jouant d'un air pensif avec leurs grandes
breloques, etc., etc., comme Scrooge les avait vus si souvent.

L'esprit s'arrta prs d'un petit groupe de ces capitalistes.
Scrooge, remarquant la direction de sa main tendue de leur ct,
s'approcha pour entendre la conversation.

Non..., disait un grand et gros homme avec un menton monstrueux,
je n'en sais pas davantage; je sais seulement qu'il est mort.

-- Quand est-il mort? demanda un autre.

-- La nuit dernire, je crois.

-- Comment, et de quoi est-il mort? dit un troisime personnage en
prenant une norme prise de tabac dans une vaste tabatire. Je
croyais qu'il ne mourrait jamais...

-- Il n'y a que Dieu qui le sache, reprit le premier avec un
billement.

-- Qu'a-t-il fait de son argent? demanda un monsieur  la face
rubiconde dont le bout du nez tait orn d'une excroissance de
chair qui pendillait sans cesse comme les caroncules d'un dindon.

-- Je n'en sais trop rien, fit l'homme au double menton en
billant de nouveau. Peut-tre l'a-t-il laiss  sa socit; en
tout cas, ce n'est pas  moi qu'il l'a laiss: voil tout ce que
je sais.

Cette plaisanterie fut accueillie par un rire gnral.

Il est probable, dit le mme interlocuteur, que les chaises ne
lui coteront pas cher  l'glise, non plus que les voitures; car,
sur mon me, je ne connais personne qui soit dispos  aller  son
enterrement. Si nous faisions la partie d'y aller sans invitation!

-- Cela m'est gal, s'il y a une collation, observa le monsieur 
la loupe; mais je veux tre nourri pour la peine.

-- Eh bien! aprs tout, dit celui qui avait parl le premier, je
vois que je suis encore le plus dsintress de vous tous, car je
n'y allais pas pour qu'on me donnt des gants noirs, je n'en porte
pas; ni pour sa collation, je ne gote jamais; et pourtant je
m'offre  y aller, si quelqu'un veut venir avec moi. C'est que,
voyez-vous, en y rflchissant je ne suis pas sr le moins du
monde de n'avoir pas t son plus intime ami, car nous avions
l'habitude de nous arrter pour changer quelques mots toutes les
fois que nous nous rencontrions. Adieu, messieurs; au revoir!

Le groupe se dispersa et alla se mler  d'autres. Scrooge
reconnaissait tous ces personnages: il regarda l'esprit comme pour
lui demander l'explication de ce qu'il venait d'entendre.

Le fantme se glissa dans une rue et montra du doigt deux
individus qui s'abordaient. Scrooge couta encore, croyant trouver
l le mot de l'nigme.

Il les reconnaissait galement trs bien; c'taient deux
ngociants, riches et considrs. Il s'tait toujours piqu d'tre
bien plac dans leur estime, au point de vue des affaires,
s'entend, purement et simplement au point de vue des affaires.

Comment vous portez-vous? dit l'un.

-- Et vous? rpondit l'autre.

-- Bien! fit le premier. Le vieux _Gobseck_ a donc enfin son
compte, hein?

-- On me l'a dit...; il fait froid, n'est-ce pas?

-- Peuh! Un temps de la saison! temps de Nol. Vous ne patinez
pas, je suppose?

-- Non, non; j'ai bien autre chose  faire. Bonjour.

Pas un mot de plus. Telles furent leur rencontre, leur
conversation et leur sparation. Scrooge eut d'abord la pense de
s'tonner que l'esprit attacht une telle importance  des
conversations en apparence si triviales; mais intimement convaincu
qu'elles devaient avoir un sens cach, il se mit  considrer, 
part lui, quel il pouvait tre selon toutes les probabilits. Il
tait difficile qu'elles se rapportassent  la mort de Jacob, son
vieil associ; du moins, la chose ne paraissait pas vraisemblable,
car cette mort appartenait au pass, et le spectre avait pour
dpartement l'avenir: il ne voyait non plus personne de ses
connaissances  qui il put les appliquer. Toutefois, ne doutant
pas que, quelle que ft celle  qui il convenait d'en faire
l'application, elles ne renfermassent une leon secrte  son
adresse, et pour son bien, il rsolut de recueillir avec soin
chacune des paroles qu'il entendrait et chacune des choses qu'il
verrait, mais surtout d'observer attentivement sa propre image
lorsqu'elle lui apparatrait, persuad que la conduite de son
futur lui-mme lui donnerait la clef de cette nigme et en
rendrait la solution facile. Il se chercha donc en ce lieu; mais
un autre occupait sa place accoutume, dans le coin qu'il
affectionnait particulirement, et, quoique l'horloge indiqut
l'heure o il venait d'ordinaire  la Bourse, il ne vit personne
qui lui ressemblt, parmi cette multitude qui se pressait sous le
porche pour y entrer. Cela le surprit peu, nanmoins, car depuis
ses premires visions il avait mdit dans son esprit un
changement de vie; il pensait, il esprait que son absence tait
une preuve qu'il avait mis ses nouvelles rsolutions en pratique.

Le fantme se tenait  ses cts, immobile, sombre, toujours le
bras tendu. Quand Scrooge sortit de sa rverie, il s'imagina, au
mouvement de la main et d'aprs la position du spectre vis--vis
de lui, que ses yeux invisibles le regardaient fixement. Cette
pense le fit frissonner de la tte aux pieds.

Quittant le thtre bruyant des affaires, ils allrent dans un
quartier obscur de la ville, o Scrooge n'avait pas encore
pntr, quoiqu'il en connt parfaitement les tres et la mauvaise
renomme. Les rues taient sales et troites, les boutiques et les
maisons misrables, les habitants  demi nus, ivres, mal chausss,
hideux. Des alles et des passages sombres, comme autant d'gouts,
vomissaient leurs odeurs repoussantes, leurs immondices et leurs
ignobles habitants dans ce labyrinthe de rues; tout le quartier
respirait le crime, l'ordure, la misre.

Au fond de ce repaire infme on voyait une boutique basse,
s'avanant en saillie sous le toit d'un auvent, dans laquelle on
achetait le fer, les vieux chiffons, les vieilles bouteilles, les
os, les restes des assiettes du dner d'hier au soir. Sur le
plancher,  l'intrieur, taient entasss des clefs rouilles, des
clous, des chanes, des gonds, des limes, des plateaux de
balances, des poids et toute espce de ferraille. Des mystres que
peu de personnes eussent t curieuses d'approfondir s'agitaient
peut-tre sous ces monceaux de guenilles repoussantes, sous ces
masses de graisse corrompue et ces spulcres d'ossements. Assis au
milieu des marchandises dont il trafiquait, prs d'un rchaud de
vieilles briques, un sale coquin, aux cheveux blanchis par l'ge
(il avait prs de soixante-dix ans), s'abritait contre l'air froid
du dehors, au moyen d'un rideau crasseux, compos de lambeaux
dpareills suspendus  une ficelle, et fumait sa pipe en
savourant avec dlices la volupt de sa paisible solitude.

Scrooge et le fantme se trouvrent en prsence de cet homme, au
moment prcis o une femme, charge d'un lourd paquet, se glissa
dans la boutique.  peine y eut-elle mis les pieds, qu'une autre
femme, charge de la mme manire, entra pareillement; cette
dernire fut suivie de prs par un homme vtu d'un habit noir
rp, qui ne parut pas moins surpris de la vue des deux femmes
qu'elles ne l'avaient t elles-mmes en se reconnaissant l'une
l'autre. Aprs quelques instants de stupfaction muette partage
par l'homme  la pipe, ils se mirent  clater de rire tous les
trois.

Que la femme de journe passe la premire, s'cria celle qui
tait entre d'abord. La blanchisseuse viendra aprs elle, puis,
en troisime lieu, l'homme des pompes funbres. Eh bien! vieux
Joe, dites donc, en voil un hasard! Ne dirait-on pas que nous
nous sommes donn ici rendez-vous tous les trois?

-- Vous ne pouviez toujours pas mieux choisir la place, dit le
vieux Joe tant sa pipe de sa bouche. Entrez au salon. Depuis
longtemps vous y avez vos libres entres, et les deux autres ne
sont pas non plus des trangers. Attendez que j'aie ferm la porte
de la boutique. Ah! comme elle crie! je ne crois pas qu'il y ait
ici de ferraille plus rouille que ses gonds, comme il n'y a pas
non plus, j'en suis bien sr, d'os aussi vieux que les miens dans
tout mon magasin. Ah! ah! nous sommes tous en harmonie avec notre
condition, nous sommes bien assortis. Entrez au salon. Entrez.

Le salon tait l'espace spar de la boutique par le rideau de
loques. Le vieux marchand remua le feu avec un barreau bris
provenant d'une rampe d'escalier, et, aprs avoir raviv sa lampe
fumeuse (car il faisait nuit) avec le tuyau de sa pipe, il le
retint dans sa bouche.

Pendant qu'il faisait ainsi les honneurs de son hospitalit, la
femme qui avait dj parl jeta son paquet  terre, et s'assit,
dans une pose nonchalante, sur un tabouret, croisant ses coudes
sur ses genoux, et lanant aux deux autres comme un dfi hardi.

Eh bien! quoi? Qu'y a-t-il donc? Qu'est-ce qu'il y a, mistress
Dilber? dit-elle. Chacun a bien le droit de songer  soi, je
pense. Est-ce qu'il a fait autre chose toute sa vie, _lui?_

-- C'est vrai, par ma foi! fit la blanchisseuse. Personne plus que
lui.

-- Eh bien! alors, vous n'avez pas besoin de rester l  vous
carquiller les yeux comme si vous aviez peur, bonne femme: les
loups ne se mangent pas, je suppose.

-- Bien sr! dirent en mme temps mistress Dilber et le croque-
mort. Nous l'esprons bien.

-- En ce cas, s'cria la femme, tout est pour le mieux. Il n'y a
pas besoin de chercher midi  quatorze heures. Et d'ailleurs,
voyez le grand mal.  qui est-ce qu'on fait tort avec ces
bagatelles? Ce n'est pas au mort, je suppose?

-- Ma foi, non, dit mistress Dilber en riant.

-- S'il voulait les conserver aprs sa mort, le vieux grigou,
poursuivit la femme, pourquoi n'a-t-il pas fait comme tout le
monde? Il n'avait qu' prendre une garde pour le veiller quand la
mort est venue le frapper, au lieu de rester l  rendre le
dernier soupir dans son coin, tout seul comme un chien.

-- C'est bien la pure vrit, dit Mme Dilber. Il n'a que ce qu'il
mrite.

-- Je voudrais bien qu'il n'en ft pas quitte  si bon march,
reprit la femme; et il en serait autrement, vous pouvez vous en
rapporter  moi, si j'avais pu mettre les mains sur quelque autre
chose. Ouvrez ce paquet, vieux Joe, et voyons ce que cela vaut.
Parlez franchement. Je n'ai pas peur de passer la premire; je ne
crains pas qu'ils le voient. Nous savions trs bien, je crois,
avant de nous rencontrer ici, que nous faisions nos petites
affaires. Il n'y a pas de mal  cela. Ouvrez le paquet, Joe.

Mais il y eut assaut de politesse. Ses amis, par dlicatesse, ne
voulurent pas le permettre, et l'homme  l'habit noir rp,
montant le premier sur la brche, produisit son butin. Il n'tait
pas considrable: un cachet ou deux, un porte-crayon, deux boutons
de manche et une pingle de peu de valeur, voil tout. Chacun de
ces objets fut examin en particulier et pris par le vieux Joe,
qui marqua sur le mur avec de la craie les sommes qu'il tait
dispos  en donner, et additionna le total quand il vit qu'il n'y
avait plus d'autre article.

Voil votre compte, dit-il, et je ne donnerais pas six pence de
plus quand on devrait me faire rtir  petit feu. Qui vient
aprs?

C'tait le tour de mistress Dilber. Elle dploya des draps, des
serviettes, un habit, deux cuillers  th en argent, forme
antique, une pince  sucre et quelques bottes. Son compte lui fut
fait sur le mur de la mme manire.

Je donne toujours trop aux dames. C'est une de mes faiblesses, et
c'est ainsi que je me ruine, dit le vieux Joe. Voil votre compte.
Si vous me demandez un penny de plus et que vous marchandiez l-
dessus, je pourrai bien me raviser et rabattre un cu sur la
gnrosit de mon premier instinct.

-- Et maintenant, Joe, dfaites mon paquet, dit la premire
femme.

Joe se mit  genoux pour plus de facilit, et, aprs avoir dfait
une grande quantit de noeuds, il tira du paquet une grosse et
lourde pice d'toffe sombre.

Quel nom donnez-vous  cela? dit-il. Des rideaux de lit?

-- Oui! rpondit la femme en riant et en se penchant sur ses bras
croiss. Des rideaux de lit!

-- Il n'est pas Dieu possible que vous les ayez enlevs, anneaux
et tout, pendant qu'il tait encore l sur son lit? demanda Joe.

-- Que si, reprit la femme, et pourquoi pas?

-- Allons, vous tiez ne pour faire fortune, dit Joe, et fortune
vous ferez.

-- Certainement je ne retirerai pas la main quand je pourrai la
mettre sur quelque chose, par gard pour un homme pareil, je vous
en rponds, Joe, dit la femme avec le plus grand sang-froid. Ne
laissez pas tomber de l'huile sur les couvertures, maintenant.

-- Ses couvertures,  lui? demanda Joe.

-- Et  qui donc? rpondit la femme. N'avez-vous pas peur qu'il
s'enrhume pour n'en pas avoir?

-- Ah ! j'espre toujours qu'il n'est pas mort de quelque
maladie contagieuse, hein? dit le vieux Joe, s'arrtant dans son
examen et levant la tte.

-- N'ayez pas peur, Joe, je n'tais pas tellement folle de sa
socit, que je fusse reste auprs de lui pour de semblables
misres, s'il y avait eu le moindre danger... Oh! vous pouvez
examiner cette chemise jusqu' ce que les yeux vous en crvent,
vous n'y trouverez pas le plus petit trou; elle n'est pas mme
lime: c'tait bien sa meilleure, et de fait elle n'est pas
mauvaise. C'est bien heureux que je me sois trouve l; sans moi,
on l'aurait perdue.

-- Qu'appelez-vous perdue? demanda le vieux Joe.

-- On l'aurait enseveli avec, pour sr, reprit-elle en riant.
Croiriez-vous qu'il y avait dj eu quelqu'un d'assez sot pour le
faire; mais je la lui ai te bien vite. Si le calicot n'est pas
assez bon pour cette besogne, je ne vois gure  quoi il peut
servir. C'est trs bon pour couvrir un corps; et, quant 
l'lgance, le bonhomme ne sera pas plus laid dans une chemise de
calicot qu'il ne l'tait avec sa chemise de toile, c'est
impossible.

Scrooge coutait ce dialogue avec horreur. Tous ces gens-l, assis
ou plutt accroupis autour de leur proie, serrs les uns contre
les autres,  la faible lueur de la lampe du vieillard, lui
causaient un sentiment de haine et de dgot aussi prononc que
s'il et vu d'obscnes dmons occups  marchander le cadavre lui-
mme.

Ah! ah! continua en riant la mme femme lorsque le vieux Joe,
tirant un sac de flanelle rempli d'argent, compta  chacun, sur le
plancher, la somme qui lui revenait pour sa part. Voil bien le
meilleur, voyez-vous! Il n'a, de son vivant, effray tout le
monde, et tenu chacun loin de lui que pour nous assurer des
profits aprs sa mort. Ah! ah! ah!

-- Esprit! dit Scrooge frissonnant de la tte aux pieds. Je
comprends, je comprends. Le sort de cet infortun pourrait tre le
mien. C'est l que mne une vie comme la mienne... Seigneur
misricordieux, qu'est-ce que je vois?

Il recula de terreur, car la scne avait chang, et il touchait
presque un lit, un lit nu, sans rideaux, sur lequel, recouvert
d'un drap dchir, reposait quelque chose dont le silence mme
rvlait la nature en un terrible langage.

La chambre tait trs sombre, trop sombre pour qu'on pt remarquer
avec exactitude ce qui s'y trouvait, bien que Scrooge, obissant 
une impulsion secrte, proment ses regards curieux, inquiet de
savoir ce que c'tait que cette chambre. Une ple lumire, venant
du dehors, tombait directement sur le lit o gisait le cadavre de
cet homme dpouill, vol, abandonn de tout le monde, auprs
duquel personne ne pleurait, personne ne veillait.

Scrooge jeta les yeux sur le fantme, dont la main fatale lui
montrait la tte du mort. Le linceul avait t jet avec tant de
ngligence, qu'il aurait suffi du plus lger mouvement de son
doigt pour mettre  nu ce visage. Scrooge y songea; il voyait
combien c'tait facile, il prouvait le dsir de le faire, mais il
n'avait pas plus la force d'carter ce voile que de renvoyer le
spectre, qui se tenait debout  ses cts.

Oh! froide, froide, affreuse, pouvantable mort! Tu peux dresser
ici ton autel et l'entourer de toutes les terreurs dont tu
disposes; car tu es bien l dans ton domaine! Mais, quand c'est
une tte aime, respecte et honore, tu ne peux faire servir un
seul de ses cheveux  tes terribles desseins, ni rendre odieux un
de ses traits. Ce n'est pas qu'alors la main ne devienne pesante
aussi, et ne retombe si je l'abandonne; ce n'est pas que le coeur
et le pouls ne soient silencieux; mais cette main, elle fut
autrefois ouverte, gnreuse, loyale; ce coeur fut brave, chaud,
honnte et tendre: c'tait un vrai coeur d'homme qui battait l
dans sa poitrine. Frappe, frappe, mort impitoyable! tes coups sont
vains. Tu vas voir jaillir de sa blessure ses bonnes actions,
l'honneur de sa vie phmre, la semence de sa vie immortelle!

Aucune voix ne pronona ces paroles aux oreilles de Scrooge, il
les entendit cependant lorsqu'il regarda le lit. Si cet homme
pouvait revivre, pensait-il, que dirait-il  prsent de ses
penses d'autrefois? L'avarice, la duret de coeur, l'pret au
gain, ces penses-l, vraiment, l'ont conduit  une belle fin! Il
est l, gisant dans cette maison dserte et sombre, o il n'y a ni
homme, ni femme, ni enfant, qui puisse dire: Il fut bon pour moi
dans telle ou telle circonstance, et je serai bon pour lui,  mon
tour, en souvenir d'une parole bienveillante. Seulement un chat
grattait  la porte, et, sous la pierre du foyer, on entendait un
bruit de rats qui rongeaient quelque chose. Que venaient-ils
chercher dans cette chambre mortuaire? Pourquoi taient-ils si
avides, si turbulents? Scrooge n'osa y penser.

Esprit, dit-il, ce lieu est affreux. En le quittant, je
n'oublierai pas la leon qu'il me donne, croyez-moi. Partons!

Le spectre, de son doigt immobile, lui montrait toujours la tte
du cadavre.

Je vous comprends, rpondit Scrooge, et je le ferais si je
pouvais. Mais je n'en ai pas la force; esprit, je n'en ai pas la
force.

Le fantme parut encore le regarder avec une attention plus
marque.

S'il y a quelqu'un dans la ville qui ressente une motion pnible
par suite de la mort de cet homme, dit Scrooge en proie aux
angoisses de l'agonie, montrez-moi cette personne, esprit, je vous
en conjure.

Le fantme tendit un moment sa sombre robe devant lui comme une
aile, puis, la repliant, lui fit voir une chambre claire par la
lumire du jour, o se trouvaient une mre et ses enfants.

Elle attendait quelqu'un avec une impatience inquite; car elle
allait et venait dans sa chambre, tressaillait au moindre bruit,
regardait par la fentre, jetait les yeux sur la pendule,
essayait, mais en vain, de recourir  son aiguille, et pouvait 
peine supporter les voix des enfants dans leurs jeux.

Enfin retentit  la porte le coup de marteau si longtemps attendu.
Elle courut ouvrir: c'tait son mari, homme jeune encore, au
visage abattu, fltri par le chagrin; on y voyait pourtant en ce
moment une expression remarquable, une sorte de plaisir triste
dont il avait honte et qu'il s'efforait de rprimer.

Il s'assit pour manger le dner que sa femme avait tenu chaud prs
du feu, et quand elle lui demanda d'une voix faible: Quelles
nouvelles? (ce qu'elle ne fit qu'aprs un long silence), il parut
embarrass de rpondre.

Sont-elles bonnes ou mauvaises? dit-elle pour l'aider.

-- Mauvaises, rpondit-il.

-- Sommes-nous tout  fait ruins?

-- Non, Caroline. Il y a encore de l'espoir.

-- S'_il_ se laisse toucher, dit-elle toute surprise; aprs un tel
miracle, on pourrait tout esprer, sans doute.

-- Il ne peut plus se laisser toucher, dit le mari; il est mort.

C'tait une crature douce et patiente que cette femme. On le
voyait rien qu' sa figure, et cependant elle ne put s'empcher de
bnir Dieu au fond de son me  cette annonce imprvue, ni de le
dire en joignant les mains. L'instant d'aprs, elle demanda pardon
au ciel, car elle en avait regret; mais le premier mouvement
partait du coeur.

Ce que cette femme  moiti ivre, dont je vous ai parl hier
soir, m'a dit, quand j'ai essay de le voir pour obtenir de lui
une semaine de dlai, et ce que je regardais comme une dfaite
pour m'viter est la vrit pure; non seulement il tait dj fort
malade, mais il tait mourant.

--  qui sera transfre notre dette?

-- Je l'ignore. Mais, avant ce temps, nous aurons la somme, et,
lors mme que nous ne serions pas prts, ce serait jouer de
malheur si nous trouvions dans son successeur un crancier aussi
impitoyable. Nous pouvons dormir cette nuit plus tranquilles,
Caroline!

Oui, malgr eux, leurs coeurs taient dbarrasss d'un poids bien
lourd. Les visages des enfants groups autour d'eux, afin
d'couter une conversation qu'ils comprenaient si peu, taient
plus ouverts et anims d'une joie plus vive; la mort de cet homme
rendait un peu de bonheur  une famille! La seule motion cause
par cet vnement, dont le spectre venait de rendre Scrooge
tmoin, tait une motion de plaisir.

Esprit, dit Scrooge, faites-moi voir quelque scne de tendresse
troitement lie avec l'ide de la mort; sinon cette chambre
sombre, que nous avons quitte tout  l'heure, sera toujours
prsente  mon souvenir.

Le fantme le conduisit au travers de plusieurs rues qui lui
taient familires;  mesure qu'ils marchaient, Scrooge regardait
de ct et d'autre dans l'espoir de retrouver son image, mais
nulle part il ne pouvait la voir. Ils entrrent dans la maison du
pauvre Bob Cratchit, cette mme maison que Scrooge avait visite
prcdemment, et trouvrent la mre et les enfants assis autour du
feu.

Ils taient calmes, trs calmes. Les bruyants petits Cratchit se
tenaient dans un coin aussi tranquilles que des statues, et
demeuraient assis, les yeux fixs sur Pierre, qui avait un livre
ouvert devant lui. La mre et ses filles s'occupaient  coudre.
Toute la famille tait bien tranquille assurment!

_Et il prit un enfant, et il le mit au milieu d'eux._

O Scrooge avait-il entendu ces paroles? Il ne les avait pas
rves. Il fallait bien que ce fut l'enfant qui les avait lues 
haute voix, quand Scrooge et l'esprit franchissaient le seuil de
la porte. Pourquoi interrompait-il sa lecture?

La mre posa son ouvrage sur la table et se couvrit le visage de
ses mains.

La couleur de cette toffe me fait mal aux yeux, dit-elle.

-- La couleur? Ah! pauvre Tiny Tim!

-- Ils sont mieux maintenant, dit la femme de Cratchit. C'est sans
doute de travailler  la lumire qui les fatigue, mais je ne
voudrais pour rien au monde laisser voir  votre pre, quand il
rentrera, que mes yeux sont fatigus. Il ne doit pas tarder, c'est
bientt l'heure.

-- L'heure est passe, rpondit Pierre en fermant le livre. Mais
je trouve qu'il va un peu moins vite depuis quelques soirs, ma
mre.

La famille retomba dans son silence et son immobilit. Enfin, la
mre reprit d'une voix ferme, dont le ton de gaiet ne faiblit
qu'une fois:

J'ai vu un temps o il allait vite, trs vite mme, avec... avec
Tiny Tim sur son paule.

-- Et moi aussi, s'cria Pierre; souvent.

-- Et moi aussi, s'cria un autre.

Tous rptrent:

Et moi aussi.

-- Mais Tiny Tim tait trs lger  porter, reprit la mre en
retournant  son ouvrage; et puis son pre l'aimait tant que ce
n'tait pas pour lui une peine... oh! non. Mais j'entends votre
pre  la porte!

Elle courut au-devant de lui. Le petit Bob entra avec son cache-
nez; il en avait bien besoin, le pauvre pre. Son th tait tout
prt contre le feu, c'tait  qui s'empresserait pour le servir.
Alors les deux petits Cratchit grimprent sur ses genoux, et
chacun d'eux posa sa petite joue contre les siennes, comme pour
lui dire: N'y pensez plus, mon pre; ne vous chagrinez pas!

Bob fut trs gai avec eux, il eut pour tout le monde une bonne
parole: il regarda l'ouvrage tal sur la table et donna des
loges  l'adresse et  l'habilet de mistress Cratchit et de ses
filles. Ce sera fini longtemps avant dimanche, dit-il.

-- Dimanche! Vous y tes donc all aujourd'hui, Robert? demanda sa
femme.

-- Oui, ma chre, rpondit Bob. J'aurais voulu que vous eussiez pu
y venir: cela vous aurait fait du bien de voir comme l'emplacement
est vert. Mais vous irez le voir souvent. Je lui avais promis que
j'irais m'y promener un dimanche... Mon petit, mon petit enfant!
s'cria Bob! Mon cher petit enfant!

Il clata tout  coup, sans pouvoir s'en empcher. Pour qu'il pt
s'en empcher, il n'aurait pas fallu qu'il se sentit encore si
prs de son enfant.

Il quitta la chambre et monta dans celle de l'tage suprieur,
joyeusement claire et pare de guirlandes comme  Nol. Il y
avait une chaise place tout contre le lit de l'enfant, et l'on
voyait  des signes certains que quelqu'un tait venu rcemment
l'occuper. Le pauvre Bob s'y assit  son tour; et, quand il se fut
un peu recueilli, un peu calm, il dposa un baiser sur ce cher
petit visage. Alors il se montra plus rsign  ce cruel
vnement, et redescendit presque heureux... en apparence.

La famille se rapprocha du feu en causant; les jeunes filles et
leur mre travaillaient toujours. Bob leur parla de la
bienveillance extraordinaire que lui avait tmoigne le neveu de
M. Scrooge, qu'il avait vu une fois  peine, et qui, le
rencontrant ce jour-l dans la rue et le voyant un peu... un peu
abattu, vous savez, dit Bob, s'tait inform avec intrt de ce
qui lui arrivait de fcheux. Sur quoi, poursuivit Bob, car c'est
bien le monsieur le plus affable qu'il soit possible de voir, je
lui ai tout racont. -- Je suis sincrement afflig de ce que vous
m'apprenez, monsieur Cratchit, dit-il, pour vous et pour votre
excellente femme.  propos, comment a-t-il pu savoir cela, je
l'ignore absolument.

-- Savoir quoi, mon ami?

-- Que vous tiez une excellente femme.

-- Mais tout le monde ne le sait-il pas? dit Pierre.

-- Trs bien rpliqu, mon garon! s'cria Bob. J'espre que tout
le monde le sait. Sincrement afflig, disait-il, pour votre
excellente femme; si je puis vous tre utile en quelque chose,
ajouta-t-il en me remettant sa carte, voici mon adresse. Je vous
en prie, venez me voir. Eh bien! j'en ai t charm, non pas tant
pour ce qu'il serait en tat de faire en notre faveur, que pour
ses manires pleines de bienveillance. On aurait dit qu'il avait
rellement connu notre Tiny Tim, et qu'il le regrettait comme
nous.

-- Je suis sre qu'il a un bon coeur, dit mistress Cratchit.

-- Vous en seriez bien plus sre, ma chre amie, reprit Bob, si
vous l'aviez vu et que vous lui eussiez parl. Je ne serais pas du
tout surpris, remarquez ceci, qu'il trouvt une meilleure place 
Pierre.

-- Entendez-vous, Pierre? dit mistress Cratchit.

-- Et alors, s'cria une des jeunes filles, Pierre se mariera et
s'tablira pour son compte.

-- Allez vous promener, repartit Pierre en faisant une grimace.

-- Dame! cela peut tre ou ne pas tre, l'un n'est pas plus sr
que l'autre, dit Bob. La chose peut arriver un de ces jours,
quoique nous ayons, mon enfant, tout le temps d'y penser. Mais, de
quelque manire et dans quelque temps que nous nous sparions les
uns des autres, je suis sr que pas un de nous n'oubliera le
pauvre Tiny Tim; n'est-ce pas, nous n'oublierons jamais cette
premire sparation?

-- Jamais, mon pre, s'crirent-ils tous ensemble.

-- Et je sais, dit Bob, je sais, mes amis, que, quand nous nous
rappellerons combien il fut doux et patient, quoique ce ne ft
qu'un tout petit, tout petit enfant, nous n'aurons pas de
querelles les uns avec les autres, car ce serait oublier le pauvre
Tiny Tim.

-- Non, jamais, mon pre! rptrent-ils tous.

-- Vous me rendez bien heureux, dit le petit Bob, oui, bien
heureux!

Mistress Cratchit l'embrassa, ses filles l'embrassrent, les deux
petits Cratchit l'embrassrent, Pierre et lui se serrrent
tendrement la main. me de Tiny Tim, dans ton essence enfantine tu
tais une manation de la divinit!

Spectre, dit Scrooge, quelque chose me dit que l'heure de notre
sparation approche. Je le sais, sans savoir comment elle aura
lieu. Dites-moi quel tait donc cet homme que nous avons vu gisant
sur son lit de mort?

Le fantme de Nol futur le transporta, comme auparavant (quoique
 une poque diffrente, pensait-il, car ces dernires visions se
brouillaient un peu dans son esprit; ce qu'il y voyait de plus
clair, c'est qu'elles se rapportaient  l'avenir), dans les lieux
o se runissent les gens d'affaires et les ngociants, mais sans
lui montrer son autre lui-mme.  la vrit, l'esprit ne s'arrta
nulle part, mais continua sa course directement, comme pour
atteindre plus vite au but, jusqu' ce que Scrooge le supplia de
s'arrter un instant.

Cette cour, dit-il, que nous traversons si vite, est depuis
longtemps le lieu o j'ai tabli le centre de mes occupations.

Je reconnais la maison; laissez-moi voir ce que je serai un jour.

L'esprit s'arrta; sa main dsignait un autre point.

Voici la maison l-bas, s'cria Scrooge. Pourquoi me faites-vous
signe d'aller plus loin?

L'inexorable doigt ne changeait pas de direction. Scrooge courut 
la hte vers la fentre de son comptoir et regarda dans
l'intrieur. C'tait encore un comptoir, mais non plus le sien.
L'ameublement n'tait pas le mme, la personne assise dans le
fauteuil n'tait pas lui. Le fantme faisait toujours le geste
indicateur.

Scrooge le rejoignit, et, tout en se demandant pourquoi il ne se
voyait pas l et ce qu'il pouvait tre devenu, il suivit son guide
jusqu' une grille de fer. Avant d'entrer, il s'arrta pour
regarder autour de lui.

Un cimetire. Ici, sans doute, gt sous quelques pieds de terre le
malheureux dont il allait apprendre le nom. C'tait un bien bel
endroit, ma foi! environn de longues murailles, de maisons
voisines, envahi par le gazon et les herbes sauvages, plutt la
mort de la vgtation que la vie, encombr du trop-plein des
spultures, engraiss jusqu'au dgot. Oh! le bel endroit!

L'esprit, debout au milieu des tombeaux, en dsigna un. Scrooge
s'en approcha en tremblant. Le fantme tait toujours exactement
le mme, mais Scrooge crut reconnatre dans sa forme solennelle
quelque augure nouveau dont il eut peur.

Avant que je fasse un pas de plus vers cette pierre que vous me
montrez, lui dit-il, rpondez  cette seule question:

Tout ceci, est-ce l'image de ce qui doit tre, ou seulement de ce
qui peut tre?

L'esprit, pour toute rponse, abaissa sa main du ct de la tombe
prs de laquelle il se tenait.

Quand les hommes s'engagent dans quelques rsolutions, elles leur
annoncent certain but qui peut tre invitable, s'ils persvrent
dans leur voie. Mais, s'ils la quittent, le but change; en est-il
de mme des tableaux que vous faites passer sous mes yeux?

Et l'esprit demeura immobile comme toujours. Scrooge se trana
vers le tombeau, tremblant de frayeur, et, suivant la direction du
doigt, lut sur la pierre d'une spulture abandonne son propre
nom:

EBENEZER SCROOGE

C'est donc moi qui suis l'homme que j'ai vu gisant sur son lit de
mort? s'cria-t-il, tombant  genoux.

Le doigt du fantme se dirigea alternativement de la tombe  lui
et de lui  la tombe.

Non, esprit! oh! non, non!

Le doigt tait toujours l.

Esprit, s'cria-t-il en se cramponnant  sa robe, coutez-moi! je
ne suis plus l'homme que j'tais; je ne serai plus l'homme que
j'aurais t si je n'avais pas eu le bonheur de vous connatre.
Pourquoi me montrer toutes ces choses, s'il n'y a plus aucun
espoir pour moi?

Pour la premire fois, la main parut faire un mouvement.

Bon esprit, poursuivit Scrooge toujours prostern  ses pieds, la
face contre terre, vous intercderez pour moi, vous aurez piti de
moi. Assurez-moi que je puis encore changer ces images que vous
m'avez montres, en changeant de vie!

La main s'agita avec un geste bienveillant.

J'honorerai Nol au fond de mon coeur, et je m'efforcerai d'en
conserver le culte toute l'anne. Je vivrai dans le pass, le
prsent et l'avenir; les trois esprits ne me quitteront plus, car
je ne veux pas oublier leurs leons. Oh! dites-moi que je puis
faire disparatre l'inscription de cette pierre!

Dans son angoisse, il saisit la main du spectre. Elle voulut se
dgager, mais il la retint par une puissante treinte. Toutefois
l'esprit, plus fort, encore cette fois, le repoussa.

Levant les mains dans une dernire prire, afin d'obtenir du
spectre qu'il changet sa destine, Scrooge aperut une altration
dans la robe  capuchon de l'esprit qui diminua de taille,
s'affaissa sur lui-mme et se transforma en colonne de lit.




Cinquime couplet

La conclusion

C'tait une colonne de lit.

Oui; et de son lit encore et dans sa chambre, bien mieux. Le
lendemain lui appartenait pour s'amender et rformer sa vie!

Je veux vivre dans le pass, le prsent et l'avenir! rpta
Scrooge en sautant  bas du lit. Les leons des trois esprits
demeureront graves dans ma mmoire.  Jacob Marley! que le ciel
et la fte de Nol soient bnis de leurs bienfaits! Je le dis 
genoux, vieux Jacob, oui,  genoux.

Il tait si anim, si chauff par de bonnes rsolutions, que sa
voix brise rpondait  peine au sentiment qui l'inspirait. Il
avait sanglot violemment dans sa lutte avec l'esprit, et son
visage tait inond de larmes.

Ils ne sont pas arrachs, s'cria Scrooge embrassant un des
rideaux de son lit, ils ne sont pas arrachs, ni les anneaux non
plus. Ils sont ici, je suis ici; les images des choses qui
auraient pu se raliser peuvent s'vanouir; elles s'vanouiront,
je le sais!

Cependant ses mains taient occupes  brouiller ses vtements; il
les mettait  l'envers, les retournait sens dessus dessous, le bas
en haut et le haut en bas; dans son trouble, il les dchirait, les
laissait tomber  terre, les rendait enfin complices de toutes
sortes d'extravagances.

Je ne sais pas ce que fais! s'cria-t-il riant et pleurant  la
fois, et se posant avec ses bas en copie parfaite du Laocoon
antique et de ses serpents. Je suis lger comme une plume; je suis
heureux comme un ange, gai comme un colier, tourdi comme un
homme ivre. Un joyeux Nol  tout le monde! une bonne, une
heureuse anne  tous! Hol! h! ho! hol!

Il avait pass en gambadant de sa chambre dans le salon, et se
trouvait l maintenant, tout hors d'haleine.

Voil bien la casserole o tait l'eau de gruau! s'cria-t-il en
s'lanant de nouveau et recommenant ses cabrioles devant la
chemine. Voil la porte par laquelle est entr le spectre de
Marley! voil le coin o tait assis l'esprit de Nol prsent!
voil la fentre o j'ai vu les mes en peine: tout est  sa
place, tout est vrai, tout est arriv... Ah! ah! ah!

Rellement, pour un homme qui n'avait pas pratiqu depuis tant
d'annes, c'tait un rire splendide, un des rires les plus
magnifiques, le pre d'une longue, longue ligne de rires
clatants!

Je ne sais quel jour du mois nous sommes aujourd'hui! continua
Scrooge. Je ne sais combien de temps je suis demeur parmi les
esprits. Je ne sais rien: je suis comme un petit enfant. Cela
m'est bien gal. Je voudrais bien l'tre, un petit enfant. H!
hol! houp! hol! h!

Il fut interrompu dans ses transports par les cloches des glises
qui sonnaient le carillon le plus folichon qu'il et jamais
entendu.

Ding, din, dong, boum! boum, ding, din, dong! Boum! boum! boum!
dong! ding, din, dong! boum!

Oh! superbe, superbe!

Courant  la fentre, il l'ouvrit et regarda dehors. Pas de brume,
pas de brouillard; un froid clair, clatant, un de ces froids qui
vous gayent et vous ravigotent, un de ces froids qui sifflent 
faire danser le sang dans vos veines; un soleil d'or; un ciel
divin; un air frais et agrable; des cloches en gaiet. Oh!
superbe, superbe!

Quel jour sommes-nous aujourd'hui? cria Scrooge de sa fentre 
un petit garon endimanch, qui s'tait arrt peut-tre pour le
regarder.

-- Hein? rpondit l'enfant bahi.

-- Quel jour sommes-nous aujourd'hui, mon beau garon? dit
Scrooge.

-- Aujourd'hui! repartit l'enfant; mais c'est le jour de Nol.

-- Le jour de Nol! se dit Scrooge. Je ne l'ai donc pas manqu!
Les esprits ont tout fait en une nuit. Ils peuvent faire tout ce
qu'ils veulent; qui en doute? certainement qu'ils le peuvent.
Hol! h! mon beau petit garon!

-- Hol! rpondit l'enfant.

-- Connais-tu la boutique du marchand de volailles, au coin de la
seconde rue?

-- Je crois bien!

-- Un enfant plein d'intelligence! dit Scrooge. Un enfant
remarquable! Sais-tu si l'on a vendu la belle dinde qui tait hier
en montre? pas la petite; la grosse?

-- Ah! celle qui est aussi grosse que moi?

-- Quel enfant dlicieux! dit Scrooge. Il y a plaisir  causer
avec lui. Oui, mon chat!

-- Elle y est encore, dit l'enfant.

-- Vraiment! continua Scrooge. Eh bien, va l'acheter!

-- Farceur! s'cria l'enfant.

-- Non, dit Scrooge, je parle srieusement. Va acheter et dis
qu'on me l'apporte; je leur donnerai ici l'adresse o il faut la
porter. Reviens avec le garon et je te donnerai un schelling.
Tiens! si tu reviens avec lui en moins de cinq minutes, je te
donnerai un cu.

L'enfant partit comme un trait. Il aurait fallu que l'archer et
une main bien ferme sur la dtente pour lancer sa flche moiti
seulement aussi vite.

Je l'enverrai chez Bob Cratchit, murmura Scrooge se frottant les
mains et clatant de rire. Il ne saura pas d'o cela lui vient.
Elle est deux fois grosse comme Tiny Tim. Je suis sr que Bob
gotera la plaisanterie; jamais Joe Miller n'en a fait une
pareille.

Il crivit l'adresse d'une main qui n'tait pas trs ferme, mais
il l'crivit pourtant, tant bien que mal, et descendit ouvrir la
porte de la rue pour recevoir le commis du marchand de volailles.
Comme il restait l debout  l'attendre, le marteau frappa ses
regards.

Je l'aimerai toute ma vie! s'cria-t-il en le caressant de la
main. Et moi qui, jusqu' prsent, ne le regardais jamais, je
crois. Quelle honnte expression dans sa figure! Ah! le bon,
l'excellent marteau! Mais voici la dinde! Hol! h! Houp, houp!
comment vous va? Un joyeux Nol!

C'tait une dinde, celle-l! Non, il n'est pas possible qu'il se
soit jamais tenu sur ses jambes, ce volatile; il les aurait
brises en moins d'une minute, comme des btons de cire 
cacheter. Mais j'y pense, vous ne pourrez pas porter cela jusqu'
Camden-Town, mon ami, dit Scrooge; il faut prendre un cab.

Le rire avec lequel il dit cela, le rire avec lequel il paya la
dinde, le rire avec lequel il paya le cab, et le rire avec lequel
il rcompensa le petit garon ne fut surpass que par le fou rire
avec lequel il se rassit dans son fauteuil, essouffl, hors
d'haleine, et il continua de rire jusqu'aux larmes.

Ce ne lui fut pas chose facile que de se raser, car sa main
continuait  trembler beaucoup; et cette opration exige une
grande attention, mme quand vous ne dansez pas en vous faisant la
barbe. Mais il se serait coup le bout du nez, qu'il aurait mis
tout tranquillement sur l'entaille un morceau de taffetas
d'Angleterre sans rien perdre de sa bonne humeur.

Il s'habilla, mit tout ce qu'il avait de mieux, et, sa toilette
faite, sortit pour se promener dans les rues. La foule s'y
prcipitait en ce moment, telle qu'il l'avait vue en compagnie du
spectre de Nol prsent. Marchant les mains croises derrire le
dos, Scrooge regardait tout le monde avec un sourire de
satisfaction. Il avait l'air si parfaitement gracieux, en un mot,
que trois ou quatre joyeux gaillards ne purent s'empcher de
l'interpeller. Bonjour, monsieur! Un joyeux Nol, monsieur! Et
Scrooge affirma souvent plus tard que, de tous les sons agrables
qu'il avait jamais entendus, ceux-l avaient t, sans contredit,
les plus doux  son oreille.

Il n'avait pas fait beaucoup de chemin, lorsqu'il reconnut, se
dirigeant de son ct, le monsieur  la tournure distingue qui
tait venu le trouver la veille dans son comptoir, et lui disant:
Scrooge et Marley, je crois? Il sentit une douleur poignante lui
traverser le coeur  la pense du regard qu'allait jeter sur lui
le vieux monsieur au moment o ils se rencontreraient; mais il
comprit aussitt ce qu'il avait  faire, et prit bien vite son
parti.

Mon cher monsieur, dit-il en pressant le pas pour lui prendre les
deux mains, comment vous portez-vous? J'espre que votre journe
d'hier a t bonne. C'est une dmarche qui vous fait honneur! Un
joyeux Nol, monsieur!

-- Monsieur Scrooge?

-- Oui, c'est mon nom; je crains qu'il ne vous soit pas des plus
agrables. Permettez que je vous fasse mes excuses. Voudriez-vous
avoir la bont... (Ici Scrooge lui murmura quelques mots 
l'oreille.)

-- Est-il Dieu possible! s'cria ce dernier, comme suffoqu. Mon
cher monsieur Scrooge, parlez-vous srieusement?

-- S'il vous plat, dit Scrooge; pas un liard de moins. Je ne fais
que solder l'arrir, je vous assure. Me ferez-vous cette grce?

-- Mon cher monsieur, reprit l'autre en lui secouant la main
cordialement, je ne sais comment louer tant de munifi...

-- Pas un mot, je vous prie, interrompit Scrooge. Venez me voir;
voulez-vous venir me voir?

-- Oui! sans doute, s'cria le vieux monsieur. videmment,
c'tait son intention; on ne pouvait s'y mprendre,  son air.

Merci dit Scrooge. Je vous suis infiniment reconnaissant, je vous
remercie mille fois. Adieu!

Il entra  l'glise; il parcourut les rues, il examina les gens
qui allaient et venaient en grande hte, donna aux enfants de
petites tapes caressantes sur la tte, interrogea les mendiants
sur leurs besoins, laissa tomber des regards curieux dans les
cuisines des maisons, les reporta ensuite aux fentres; tout ce
qu'il voyait lui faisait plaisir. Il ne s'tait jamais imagin
qu'une promenade, que rien au monde pt lui donner tant de
bonheur. L'aprs-midi, il dirigea ses pas du ct de la maison de
son neveu.

Il passa et repassa une douzaine de fois devant la porte, avant
d'avoir le courage de monter le perron et de frapper. Mais enfin
il s'enhardit et laissa retomber le marteau.

Votre matre est-il chez lui, ma chre enfant? dit Scrooge  la
servante... Beau brin de fille, ma foi!

-- Oui, monsieur.

-- O est-il, mignonne?

-- Dans la salle  manger, monsieur, avec madame. Je vais vous
conduire au salon, s'il vous plat.

-- Merci; il me connat, reprit Scrooge, la main dj pose sur le
bouton de la porte de la salle  manger; je vais entrer ici, mon
enfant.

Il tourna le bouton tout doucement, et passa la tte de ct par
la porte entrebille. Le jeune couple examinait alors la table
(dresse comme pour un gala), car ces nouveaux maris sont
toujours excessivement pointilleux sur l'lgance du service: ils
aiment  s'assurer que tout est comme il faut.

Fred! dit Scrooge.

Dieu du ciel! comme sa nice par alliance tressaillit! Scrooge
avait oubli, pour le moment, comment il l'avait vue assise dans
son coin avec un tabouret sous les pieds, sans quoi il ne serait
point entr de la sorte; il n'aurait pas os.

Dieu me pardonne! s'cria Fred, qui est donc l?

-- C'est moi, votre oncle Scrooge; je viens dner. Voulez-vous que
j'entre, Fred?

S'il voulait qu'il entrt! Peu s'en fallut qu'il ne lui disloqut
le bras pour le faire entrer. Au bout de cinq minutes, Scrooge fut
 son aise comme dans sa propre maison. Rien ne pouvait tre plus
cordial que la rception du neveu; la nice imita son mari; Topper
en fit autant, lorsqu'il arriva, et aussi la petite soeur
rondelette, quand elle vint, et tous les autres convives,  mesure
qu'ils entrrent. Quelle admirable partie, quels admirables petits
jeux, quelle admirable unanimit, quel ad-mi-ra-ble bonheur!

Mais le lendemain, Scrooge se rendit de bonne heure au comptoir,
oh! de trs bonne heure. S'il pouvait seulement y arriver le
premier et surprendre Bob Cratchit en flagrant dlit de retard!
C'tait en ce moment sa proccupation la plus chre.

Il y russit; oui, il eut ce plaisir! L'horloge sonna neuf heures,
point de Bob; neuf heures un quart, point de Bob. Bob se trouva en
retard de dix-huit minutes et demie. Scrooge tait assis, la porte
toute grande ouverte, afin qu'il le pt voir se glisser dans sa
citerne.

Avant d'ouvrir la porte, Bob avait t son chapeau, puis son
cache-nez: en un clin d'oeil, il fut install sur son tabouret et
se mit  faire courir sa plume, comme pour essayer de rattraper
neuf heures.

Hol! grommela Scrooge, imitant le mieux qu'il pouvait son ton
d'autrefois; qu'est-ce que cela veut dire de venir si tard?

-- Je suis bien fch, monsieur, dit Bob. Je suis en retard.

-- En retard! reprit Scrooge. En effet, il me semble que vous tes
en retard. Venez un peu par ici, s'il vous plat.

-- Ce n'est qu'une fois tous les ans, monsieur, fit Bob timidement
en sortant de sa citerne; cela ne m'arrivera plus. Je me suis un
peu amus hier, monsieur.

-- Fort bien; mais je vous dirai, mon ami, ajouta Scrooge, que je
ne puis laisser plus longtemps aller les choses comme cela. Par
consquent, poursuivit-il, en sautant  bas de son tabouret et en
portant  Bob une telle botte dans le flanc qu'il le fit trbucher
jusque dans sa citerne; par consquent, je vais augmenter vos
appointements!

Bob trembla et se rapprocha de la rgle de son bureau. Il eut un
moment la pense d'en assener un coup  Scrooge, de le saisir au
collet et d'appeler  l'aide les gens qui passaient dans la ruelle
pour lui faire mettre la camisole de force.

Un joyeux Nol, Bob! dit Scrooge avec un air trop srieux pour
qu'on pt s'y mprendre et en lui frappant amicalement sur
l'paule. Un plus joyeux Nol, Bob, mon brave garon, que je ne
vous l'ai souhait depuis longues annes! Je vais augmenter vos
appointements et je m'efforcerai de venir en aide  votre
laborieuse famille; ensuite cette aprs-midi nous discuterons nos
affaires sur un bol de Nol rempli d'un bischoff fumant, Bob!
Allumez les deux feux; mais avant de mettre un point sur un _i_,
Bob Cratchit, allez vite acheter un seau neuf pour le charbon.

Scrooge fit encore plus qu'il n'avait promis; non seulement il
tint sa parole, mais il fit mieux, beaucoup mieux. Quant  Tiny
Tim, qui ne mourut pas, Scrooge fut pour lui un second pre.

Il devint un aussi bon ami, un aussi bon matre, un aussi bon
homme que le bourgeois de la bonne vieille Cit, ou de toute autre
bonne vieille cit, ville ou bourg, dans le bon vieux monde.
Quelques personnes rirent de son changement; mais il les laissa
rire et ne s'en soucia gure; car il en savait assez pour ne pas
ignorer que, sur notre globe, il n'est jamais rien arriv de bon
qui n'ait eu la chance de commencer par faire rire certaines gens.
Puisqu'il faut que ces gens-l soient aveugles, il pensait
qu'aprs tout il vaut tout autant que leur maladie se manifeste
par les grimaces, qui leur rident les yeux  force de rire, au
lieu de se produire sous une forme moins attrayante. Il riait lui-
mme au fond du coeur; c'tait toute sa vengeance.

Il n'eut plus de commerce avec les esprits; mais il en eut
beaucoup plus avec les hommes, cultivant ses amis et sa famille
tout le long de l'anne pour bien se prparer  fter Nol, et
personne ne s'y entendait mieux que lui: tout le monde lui rendait
cette justice.

Puisse-t-on en dire autant de vous, de moi, de nous tous, et alors
comme disait Tiny Tim:

Que Dieu nous bnisse, tous tant que nous sommes!



     [1] Locution proverbiale en Angleterre.
     [2] Bob, nom populaire pour exprimer un schelling.





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THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE
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paragraph 1.C below.  There are a lot of things you can do with Project
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works.  See paragraph 1.E below.

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Gutenberg-tm electronic works.  Nearly all the individual works in the
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1.F.

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If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the
law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be
interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by
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provision of this agreement shall not void the remaining provisions.

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trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in accordance
with this agreement, and any volunteers associated with the production,
promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works,
harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
that arise directly or indirectly from any of the following which you do
or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.


Section  2.  Information about the Mission of Project Gutenberg-tm

Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
electronic works in formats readable by the widest variety of computers
including obsolete, old, middle-aged and new computers.  It exists
because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
people in all walks of life.

Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
remain freely available for generations to come.  In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
and the Foundation web page at https://www.pglaf.org.


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service.  The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541.  Its 501(c)(3) letter is posted at
https://pglaf.org/fundraising.  Contributions to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
permitted by U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
throughout numerous locations.  Its business office is located at
809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
business@pglaf.org.  Email contact links and up to date contact
information can be found at the Foundation's web site and official
page at https://pglaf.org

For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org

Section 4.  Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment.  Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States.  Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements.  We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance.  To
SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
particular state visit https://pglaf.org

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
any statements concerning tax treatment of donations received from
outside the United States.  U.S. laws alone swamp our small staff.

Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
methods and addresses.  Donations are accepted in a number of other
ways including including checks, online payments and credit card
donations.  To donate, please visit: https://pglaf.org/donate


Section 5.  General Information About Project Gutenberg-tm electronic
works.

Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
concept of a library of electronic works that could be freely shared
with anyone.  For thirty years, he produced and distributed Project
Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.

Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
unless a copyright notice is included.  Thus, we do not necessarily
keep eBooks in compliance with any particular paper edition.

Most people start at our Web site which has the main PG search facility:

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This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
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*** END: FULL LICENSE ***

