The Project Gutenberg EBook of Les conteurs  la ronde, by Charles Dickens

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Title: Les conteurs  la ronde

Author: Charles Dickens

Translator: Amde Pichot

Release Date: June 7, 2005 [EBook #16022]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LES CONTEURS  LA RONDE ***




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Charles Dickens



LES CONTEURS  LA RONDE



Publication en franais en 1886
Traducteur Amde Pichot





Table des matires

I -- L'HISTOIRE DU PARENT PAUVRE.
II -- L'HISTOIRE DE L'ENFANT.
III -- L'HISTOIRE DE QUELQU'UN  ou  LA LGENDE DES DEUX RIVIRES.
IV -- L'HISTOIRE DE LA VIEILLE MARIE  BONNE D'ENFANT.
V -- L'HISTOIRE DE L'HTE.
VI -- L'HISTOIRE DU GRAND-PRE.
VII -- L'HISTOIRE DE LA FEMME DE JOURNE.
VIII -- L'HISTOIRE DE L'COLIER SOURD.
IX -- HISTOIRE DE L'INVIT.
X -- L'HISTOIRE DE LA MRE.
XI -- LE RETOUR DE L'MIGRANT  ou  NOL APRS QUINZE ANS
D'ABSENCE.


I -- L'HISTOIRE DU PARENT PAUVRE.

Il lui rpugnait beaucoup d'avoir la prsance sur tant de membres
honorables de la famille, en commenant la premire des histoires
qu'ils allaient raconter chacun  leur tour, assis en demi-cercle
auprs du feu de Nol, et, modestement, il suggra qu'il serait
plus convenable que ce ft d'abord John, notre estimable hte,
dont il demandait  porter la sant. Quant  lui, dit-il, il
tait si peu fait  se mettre, en avant, qu'en vrit... Mais ici
tous s'crirent d'une voix unanime qu'il devait commencer, et ils
furent d'accord pour rpter qu'il le pouvait, qu'il le devait,
qu'il le ferait. Il discontinua donc de se frotter les mains,
retira ses jambes de dessous son fauteuil et commena:

Je ne doute point, dit le parent pauvre, que par la confession que
je vais vous faire, je surprendrai les membres runis de notre
famille, et particulirement John, notre estimable hte,  qui
nous avons une si grande obligation pour l'hospitalit magnifique
avec laquelle il nous a traits aujourd'hui. Mais si vous me
faites l'honneur d'tre surpris de n'importe ce qui vient d'un
membre de la famille aussi insignifiant que moi, tout ce que je
peux vous dire, c'est que je serai d'une scrupuleuse exactitude
dans tout ce que je vous raconterai.

Je ne suis, point ce qu'on me suppose tre. Je suis tout autre.
Peut-tre avant d'aller plus loin, serait-ce mieux d'indiquer
d'abord ce que l'on suppose que je suis.

On suppose, ou je me trompe fort, -- les membres runis de notre
famille me relveront si je commets une erreur, ce qui est bien
probable (ici, le parent pauvre promena autour de lui un regard
plein de douceur pour encourager la contradiction), -- on suppose
que je ne suis l'ennemi de personne que de moi-mme et que je n'ai
jamais russi en rien. Si j'ai fait de mauvaises affaires, c'est,
dit-on, parce que j'tais impropre aux affaires et trop crdule
pour pntrer les desseins intresss de mon associ; -- si
j'chouai dans mes projets de mariage, c'est parce que, dans ma
confiance ridicule, je regardais comme impossible que Christiana
consentt  me tromper; -- si mon oncle Chill, dont j'attendais
une belle fortune, me donna mon cong, c'est parce qu'il ne me
trouva pas l'intelligence commerciale dont il m'aurait voulu voir
dou. Enfin, je passe pour avoir t toute ma vie continuellement
dupe et dsappoint,  quoi on ajoute que je suis  prsent un
vieux garon g de cinquante-neuf ans et bien prs de soixante,
qui vit d'un revenu limit sous la forme de pension paye par
quartier, -- chose  laquelle je vois que notre estimable hte
John ne veut pas que je fasse davantage allusion. Voil pour le
pass. Voici ce qu'on suppose encore de mes habitudes et de mon
genre de vie actuel:

J'occupe un logement garni  Clapham-Road, -- petite chambre trs
propre, sur le derrire, dans une maison respectable, -- o on ne
s'attend pas  me trouver pendant la journe,  moins que je ne
sois indispos, car je sors tous les matins  neuf heures, sous
prtexte d'aller  mes affaires. Je prends mon djeuner, une tasse
de caf au lait avec un petit pain et du beurre, --  l'antique
caf situ prs du pont de Westminster; je vais ensuite dans la
Cit, -- je ne sais trop pourquoi; -- je m'assois au caf de
Garraway, puis sur les bancs de la Bourse; et de l, poursuivant
ma promenade, j'entre dans quelques bureaux et quelques comptoirs,
o quelques parents et quelques vieilles connaissances ont la
bont de me tolrer, et o je me tiens debout contre la chemine
si la saison est froide. Je remplis ainsi ma journe jusqu' cinq
heures: je dne alors, dpensant pour le repas, la moyenne d'un
shelling trois pences. Ayant toujours quelque argent de poche pour
mes soires, je m'arrte, avant de rentrer chez moi,  l'antique
caf du pont de Westminster o je prends ma tasse de th et peut-
tre ma tartine de pain rti. Enfin, quand l'aiguille de l'horloge
se rapproche de minuit, je me dirige vers Clapham-Road et,  peine
rentr dans ma chambre, je me mets au lit, -- le feu tant chose
coteuse et mes propritaires ne se souciant pas que j'en fasse
parce qu'il faudrait qu'on et la peine de me l'allumer et que
cela salit une chambre.

Quelquefois, un de mes parents ou une de mes connaissances
m'invite  dner. Ces invitations sont mes jours de fte, et ces
jours-l, je vais gnralement me promener dans Hyde-Park. Je suis
un homme solitaire, et il est rare que je me promne avec un
compagnon; non pas qu'on m'vite parce que je suis mal vtu, --
car j'ai toujours une mise dcente, toujours vtu de noir (ou
plutt de cette nuance connue sous le nom de drap d'Oxford qui
fait l'effet d'tre noir et qui est de meilleur usage); mais j'ai
contract l'habitude de parler bas, je garde volontiers le
silence, et n'tant pas d'un caractre trs gai, je sens que je ne
suis pas d'une socit trs sduisante.

La seule exception  cette rgle gnrale est l'enfant de mon
cousin germain, le petit Frank. J'ai une affection particulire
pour cet enfant et il est trs bon pour moi. C'est un enfant
naturellement timide, qui s'efface bientt dans une runion
nombreuse et y est oubli. Lui et moi cependant nous sommes
parfaitement ensemble. Je crois deviner que, dans l'avenir, le
pauvre enfant succdera  ma position dans la famille. Nous
causons peu, et cependant nous nous comprenons. Nous faisons notre
promenade en nous tenant par la main et sans beaucoup parler; il
sait ce que je veux dire comme je sais ce qu'il veut dire.
Lorsqu'il tait plus petit enfant, je le conduisais aux talages
des boutiques et lui montrais les joujoux. C'est extraordinaire
comme il eut bientt devin que je lui aurais fait beaucoup de
cadeaux, si j'avais t dans une situation de fortune  pouvoir
les lui faire.

Le petit Frank et moi nous allons faire le tour de la colonne
monumentale de la Cit, -- il aime beaucoup cette colonne  -- nous
allons sur les ponts, nous allons partout o l'on peut aller sans
payer.

Deux fois, au jour anniversaire de ma naissance, nous avons fait
un petit dner avec du boeuf  la mode, pour aller ensuite au
spectacle  moiti prix, et cette partie nous a vivement
intresss.

Je me promenais un jour avec Frank dans Lombard-Street, que nous
visitons souvent parce que je lui ai racont que c'est une rue qui
contient de grandes richesses, -- et il aime beaucoup Lombard-
Street. Un passant m'arrte et me dit: Monsieur, votre jeune fils
a laiss tomber son gant. Excusez-moi de vous faire part d'une
circonstance si triviale...; je sentis mon coeur vivement mu en
entendant ainsi, par hasard, appeler l'enfant mon fils; et les
larmes m'en vinrent aux yeux.

Lorsque l'on enverra Frank en pension  quelques lieues de
Londres, je ne saurai trop que devenir; mais je me propose d'aller
l'y voir une fois tous les mois et de passer avec lui un demi-
cong. Ces jours-l, les coliers jouent sur la bruyre; si on
m'objectait que mes visites drangent les tudes de l'enfant je
pourrai toujours le regarder de loin, pendant la rcration, sans
qu'il m'aperoive, et je retournerai le soir ici. Sa mre est
d'une famille qui a un certain rang aristocratique et elle
n'approuve pas, on m'en a prvenu, que nous soyons trop souvent
ensemble. Je sais que je ne suis point d'une humeur  rendre le
caractre de Frank moins timide et plus gai; mais je me persuade
qu'il me regretterait quelquefois si nous tions tout--fait
spars.

Lorsque je mourrai dans ma chambre de Clapham-Road, je ne
laisserai pas grand'chose en ce monde, d'o je n'emporterai pas
grand'chose non plus; cependant je me trouve possder la miniature
d'un enfant  l'air radieux, aux cheveux friss, avec chemise 
collerette ouverte, que ma mre disait tre mon portrait, mais que
j'ai peine  croire avoir t jamais ressemblant. Cette miniature
ne se vendrait pas cher et je prierai qu'elle soit donne  Frank.
J'ai crit d'avance une petite lettre  mon enfant chri pour lui
tre remise en mme temps: je lui exprime l combien cela me fait
de peine de le quitter, quoique forc d'avouer que je ne sais trop
pourquoi je resterais en ce bas monde. Je lui donne quelques
courts avis afin de le mettre en garde contre les consquences
d'un caractre, qui fait qu'on n'est l'ennemi de personne que de
soi-mme, et je m'efforce de le consoler d'une sparation... qui
l'affligera, j'en suis sr... en lui prouvant que j'tais ici de
trop pour tous, except pour lui, et que, n'ayant pas su comment
trouver ma place dans cette grande foule, mieux vaut pour moi en
tre dehors: telle est l'impression gnrale relativement  moi,
dit le parent pauvre en levant un peu plus la parole, aprs avoir
touss pour s'claircir la voix. -- Eh bien, cette impression
n'est pas exacte, et c'est afin de vous la dmontrer que je vais
vous raconter ma vritable histoire et les habitudes de ma vie
qu'on croit connatre et qu'on ne connat pas. Ainsi d'abord, on
suppose que je demeure dans une chambre  Clapham-Road.
Comparativement parlant, j'y suis trs rarement. La plupart du
temps je rside, -- j'prouve quelque pudeur  prononcer le mot,
tant ce mot semble prtentieux... je rside dans un chteau. Je ne
veux pas dire que ce soit un chteau baronnial, mais ce n'en est
pas moins un difice, connu de tous sous le nom de CHTEAU. L, je
conserve le texte de la vritable histoire de ma vie et la voici:

J'avais vingt-cinq ans. Je venais de prendre pour associ John
Spatter, qui avait t mon commis, et j'habitais encore dans la
maison de mon oncle Chill, dont j'attendais une grande fortune,
lorsque je demandai Christiana en mariage. J'aimais Christiana
depuis longtemps; elle tait d'une rare beaut attrayante sous
tous les rapports. Je me dfiais bien un peu de la veuve, sa mre,
qui tait d'un caractre intrigant et trs intress; mais je
tachais d'avoir d'elle la meilleure opinion possible  cause de
Christiana. Je n'avais jamais aim que Christiana et, ds
l'enfance, elle avait t pour moi l'univers tout entier, que dis-
je? plus encore.

Christiana m'accepta pour son prtendu avec le consentement de sa
mre, et je me crus le plus heureux des mortels. Je vivais assez
durement chez mon oncle Chill, fort  l'troit et fort triste dans
une chambre nue, espce de grenier sous les combles; aussi froide
qu'aucune chambre de donjon dans les vieilles forteresses du Nord.
Mais, possdant l'amour de Christiana, je n'avais plus besoin de
rien sur la terre. Je n'aurais pas chang mon sort contre celui
d'aucun tre humain.

L'avarice tait malheureusement le vice dominant de mon oncle
Chill. Tout riche qu'il tait, il vivait misrablement et semblait
avoir toujours peur de mourir de faim. Comme Christiana n'avait
pas de dot; j'hsitai longtemps  lui avouer notre engagement
mutuel;  la fin, je me dcidai  lui crire pour lui: apprendre
toute la vrit. Je lui remis moi-mme, ma lettre un soir, en
allant me coucher.

Le lendemain, je descendis, par une matine de dcembre: le froid
se faisait sentir plus svrement encore dans la maison jamais
chauffe de mon oncle  que dans la rue o brillait quelquefois du
moins le soleil d'hiver; et qui,  tout vnement s'abmait des
visages souriants et de la voix des passants. Ce fut avec un poids
de glace sur le coeur que je me dirigeai vers la salle basse o
mon oncle prenait ses repas, large pice avec une troite chemine
une fentre cintre, sur les vitres de laquelle les gouttes de la
pluie, tombe pendant la nuit, ressemblaient aux larmes des
pauvres sans asile. Cette fentre s'clairait du jour d'une cour
solitaire aux dalles crevasses; et qu'une grille, aux barreaux
rouills, sparait d'un vieux corps de logis ayant servi de salle
de dissection au grand chirurgien qui avait vendu la maison  mon
oncle.

Nous nous levions toujours de si bonne heure, qu' cette saison de
l'anne nous djeunions  la lumire. Au moment o j'entrai, mon
oncle tait si crisp par le froid, si ramass sur lui-mme dans
son fauteuil derrire la chandelle, que je ne l'aperus qu'en
touchant la table.

Je lui tendis la main... mais, lui, il saisit sa canne (tant
infirme il allait toujours avec une canne dans la maison), fit
comme s'il allait m'en frapper et me dit: Imbcile!

-- Mon oncle, rpondis-je, je ne m'attendais pas  vous trouver si
irrit... En effet, je ne m'y attendais pas, quoi que je connusse
son humeur irascible et sa duret naturelle.

--Vous ne vous y attendiez pas! rpliqua-t-il. Quand vous tes-
vous donc attendu  quelque chose? Quand avez-vous jamais su
calculer ou songer au lendemain, mprisable idiot!

-- Ce sont l de dures paroles, mon oncle.

-- De dures paroles! Ce sont des douceurs quand elles s'adressent
 un niais de votre espce, dit-il. Venez, venez ici, Betsy Snap,
regardez-le donc?

Betsy Snap tait une vieille femme au teint jauntre, aux traits
rids, notre unique servante, dont l'invariable occupation, 
cette heure du jour, consistait  frictionner les jambes de mon
oncle. En lui criant de me regarder, mon oncle lui appuya sa
maigre main sur le crne, et elle, toujours agenouille, tourna
les yeux de mon ct. Au milieu de mon anxit, l'aspect de ce
groupe me rappela la salle de dissection telle qu'elle devait tre
du temps du chirurgien anatomiste, notre prdcesseur dans la
maison.

-- Regardez ce niais, cet innocent, continua mon oncle. Voil
celui dont les gens vous disent qu'il n'est l'ennemi de personne
que de lui-mme. Voil le sot qui ne sait pas dire non. Voil
l'imbcile qui fait de si gros bnfices dans son commerce, qu'il
a t forc de prendre un associ l'autre jour. Voil le beau
neveu qui va pouser une femme sans le sou, et qui tombe entre les
mains de deux Jzabel spculant sur ma mort.

Je vis alors jusqu'o allait la rage de mon oncle; car il fallait
qu'il ft rellement hors de lui pour se servir de ce dernier mot,
qui lui causait une telle rpugnance, que nulle personne au monde
n'aurait os s'en servir ou y faire allusion devant lui.

-- Sur ma mort! rpta-t-il comme s'il me bravait moi ou bravant
son horreur du mot... Sur ma mort... mort... mort! mais je ferai
avorter la spculation. Faites votre dernier repas sous ce toit,
nigaud que vous tes, et puisse-t-il vous touffer!

Vous devez bien penser que je n'apportai pas un grand apptit pour
le djeuner auquel j'tais convi en ces termes; mais je pris 
table ma place accoutume. C'en tait fait, je vis bien que
dsormais mon oncle me reniait pour son neveu... Je pouvais
supporter tout cela et pire encore ... je possdais le coeur de
Christiana.

Il vida, comme d'habitude, sa jatte de lait, vitant toujours de
la poser sur la table et la tenant sur ses genoux, comme pour me
montrer son aversion pour moi. Quand il eut fini, il teignit la
chandelle, et nous fmes clairs par la terne lueur de cette
froide matine de dcembre.

-- Maintenant, monsieur Michel, dit-il, avant de nous sparer, je
voudrais dire un mot, devant vous,  ces dames.

-- Comme vous voudrez, monsieur, repris je; mais vous vous trompez
vous-mme et nous faites une cruelle injure, si vous supposez
qu'il y ait dans cet engagement rciproque d'autre sentiment que
l'amour le plus dsintress et le plus fidle.

-- Mensonge! rpliqua-t-il, et ce mot fut sa seule rponse.

Il tombait une neige  moiti fondue et une pluie  moiti gele.
Nous nous rendmes  la maison o demeurait Christiana et sa mre.
Mon oncle les connaissait. Elles taient assises  la table du
djeuner et elles furent surprises de nous voir  cette heure.

-- Votre serviteur, madame, dit mon oncle  la mre. Vous devinez
le motif de ma visite, je prsume, madame. J'apprends qu'il y a
dans cette maison tout un monde d'amour pur, dsintress et
fidle. Je suis heureux de vous amener ce qu'il y manque pour
complter le reste. Je vous amne votre gendre, madame... et 
vous votre mari, miss. Le fianc est un tranger pour moi; mais je
lui fais mon compliment de son excellente affaire.

Il me lana, en partant, un ricanement cynique, et je ne le revis
plus.

C'est une complte erreur (poursuivit le parent pauvre) de
supposer de ma chre Christiana, cdant  l'influence persuasive
de sa mre, pousa un homme riche qui passe souvent devant moi en
voiture et m'clabousse... non, non... c'est moi qu'elle a pous.

Voici comment il se fit que nous nous marimes beaucoup plus tt
que nous n'en avions le projet. J'avais pris un logement modeste,
je faisais des conomies et je spculais dans l'avenir pour lui
offrir une honnte et heureuse aisance, lorsqu'un jour elle me dit
avec un grand srieux:

-- Michel, je vous ai donn mon coeur. J'ai dclar que je vous
aimais et je me suis engage  tre votre femme. J'ai toujours t
 vous  travers les bonnes et les mauvaises chances, aussi
vritablement  vous que si nous nous tions pouss le jour o
nous changemes nos promesses. Je vous connais bien... Je sais
bien que si nous tions spars, si notre union tait rompue tout-
-coup, votre vie serait  jamais assombrie, et il vous resterait
 peine l'ombre de cette force que Dieu vous a donne pour
soutenir la lutte avec ce monde.

-- Que Dieu me vienne en aide, Christiana, rpondis-je. Vous dites
la vrit.

-- Michel, dit-elle en mettant sa main dans la mienne avec la
candeur de son dvouement virginal, ne vivons plus chacun de notre
ct. Je vous assure que je puis trs bien me contenter du peu que
vous avez, comme vous vous en contentez vous-mme. Vous tes
heureux, je veux tre heureuse avec vous. Je vous parle du fond de
mon coeur. Ne travaillez plus seul, runissons nos efforts dans la
lutte. Mon cher Michel, ce n'est pas bien  moi de vous cacher ce
dont vous n'avez aucun soupon, ce qui fait le malheur de ma vie.
Ma mre... sans considrer que ce que vous avez perdu vous l'avez
perdu pour moi et parce que vous avez cru  mon affection... ma
mre veut que je fasse un riche mariage et elle ne craint pas de
m'en proposer un qui me rendrait misrable. Je ne puis souffrir
cela, car le souffrir ce serait manquer  la foi que je vous ai
donne. Je prfre partager votre travail de tous les jours,
plutt que d'aspirer  une brillante fortune. Je n'ai pas besoin
d'une meilleure maison que celle que vous pouvez m'offrir. Je sais
que vous travaillerez avec un double courage et une plus douce
esprance, si je suis tout entire  vous... que ce soit donc
quand vous voudrez.

Je fus, en effet, dans le ravissement ce jour-l; nous nous
marimes peu de temps aprs, et je conduisis ma femme sous mon
heureux toit. Ce fut le commencement de la belle rsidence dont je
vous ai parl; le chteau o nous avons, depuis lors, toujours
vcu ensemble, date de cette poque. Tous nos enfants y sont ns.
Notre premier enfant fut une petite fille, aujourd'hui marie, et
que nous nommmes Christiana comme sa mre. Son fils ressemble
tellement au petit Franck, que j'ai peine  les distinguer l'un de
l'autre.

C'est encore une ide errone que celle qu'on s'est faite de la
conduite de mon associ  mon gard. Il ne commena pas  me
traiter froidement, comme un pauvre imbcile, lorsque mon oncle et
moi nous emes cette querelle si fatale. Il n'est pas vrai, non
plus, que, par la suite, il parvint graduellement  s'emparer de
notre maison de commerce et  m'liminer; au contraire, il fut un
modle d'honneur et de probit.

Voici comment les choses se passrent: Le jour o mon oncle me
donna mon cong, et mme avant l'arrive de mes malles (qu'il
renvoya, port non pay), je descendis au bureau que nous avions au
bord de la Tamise, et, l, je racontai  John Spatter ce qui
venait d'avoir lieu. John ne me fit pas cette rponse que les
riches parents taient des faits palpables, tandis que l'amour et
le sentiment n'taient que clair de lune et fiction; non, il
m'adressa ces paroles:

-- Michel, nous avons t  l'cole ensemble, j'avais le tact
d'obtenir de meilleures places que vous dans la classe, et de me
faire une rputation de bon colier.

-- Cela est vrai, John, rpondis-je.

-- Quoique j'empruntasse vos livres et les perdisse, dit John;
quoique j'empruntasse l'argent de vos menus plaisirs et ne le
rendisse jamais; quoique je vous revendisse mes couteaux et mes
canifs brchs plus cher qu'ils ne m'avaient cot neufs; quoique
je vous fisse payer les carreaux de vitres que j'avais briss...

-- Tout cela ne vaut pas la peine qu'on en parle, John Spatter,
remarquai-je, mais tout cela est vrai.

-- Quand vous vous ftes tabli dans cette maison de commerce, qui
promet si bien de prosprer, poursuivit John, je vins me prsenter
 vous aprs avoir vainement parcouru toute la Cit pour trouver
un emploi, et vous me ftes votre commis.

-- Tout cela ne vaut pas la peine qu'on en parle, mon cher John
Spatter, rptai-je; mais tout cela est encore vrai.

John Spatter reprit sans tre arrt par mon interruption: --
Puis, quand vous reconntes que j'avais une bonne tte pour les
affaires et que j'tais vraiment utile  votre maison, vous ne
voultes pas me laisser simplement votre commis, et bientt vous
penstes n'tre que juste en me faisant votre associ.

--  quoi bon rappeler encore ces circonstances, John Spatter?
m'criai-je. J'apprciais, j'apprcie toujours votre capacit,
suprieure  la mienne.

John,  ces mots, passa son bras sous le mien, comme il avait
coutume de le faire  l'cole, et, les yeux tourns vers le
fleuve, nous pmes,  travers les croises de notre comptoir en
forme de proue; remarquer deux navires qui voguaient de conserve
avec la mare,  peu prs comme nous descendions nous-mmes
amicalement le fleuve de la vie. Nous fmes mentalement, tous les
deux, la mme comparaison en souriant, et John ajouta:

-- Mon ami, nous avons commenc sous ces heureux auspices; qu'ils
nous accompagnent pendant tout la reste: du voyage, jusqu', ce
que le but commun soit atteint; marchons toujours d'accord, soyons
toujours francs l'un pour l'autre, et que cette explication
prvienne tout malentendu. Michel, vous tes, trop facile. Vous,
n'tes l'ennemi de personne que de vous mme. Si j'allais-vous
faire cette rputation fcheuse parmi ceux avec qui nous
entretenons des relations d'affaires, en haussant les paules, en
hochant la tte avec un soupir, et si j'abusais de votre confiance
avec moi...

-- Mais vous n'en abuserez jamais, John jamais...

-- Jamais, sans doute, Michel, mon ami; mais je fais une
supposition... Si j'abusais de votre confiance en cachant ceci, en
mettant cela au grand jour, et puis en plaant ceci dans un jour
douteux, je fortifierais ma position et j'affaiblirais la vtre,
jusqu' ce qu'enfin je me trouverais seul lanc sur la voie de la
fortune et vous laisserais perdu sur quelque rive dserte, loin,
bien loin derrire moi.

-- C'est ce qui arriverait, en effet, John!

-- Afin de prvenir cela, Michel, dit John Spatter, pour rendre la
chose  peu prs impossible, il doit y avoir une entire franchise
entre nous; nous ne devons rien nous dissimuler l'un  l'autre,
nous ne devons avoir qu'un seul et mme intrt.

-- Mon cher John Spatter, je vous assure que c'est l prcisment
comme je l'entends.

-- Et quand vous serez trop facile, poursuivit John, dont les yeux
s'animrent de la divine flamme de l'amiti, il faut que vous
m'autorisiez  faire en sorte que personne ne prenne avantage de
ce dfaut de votre caractre; vous ne devez pas exiger que je le
flatte et le favorise, n'est-ce pas?...

-- Mon cher John Spatter, interrompis-je, je suis loin d'exiger
cela. Je veux, au contraire, que vous m'aidiez  le corriger.

-- C'est bien l mon intention.

-- Nous sommes d'accord, m'criai-je, nous avons tous les deux le
mme but devant nous, nous y marchons ensemble, nous cherchons 
l'atteindre honorablement; mmes vues, un seul et mme intrt;
nous sommes deux amis confiants l'un dans l'autre, notre
association ne peut donc qu'tre heureuse.

-- J'en suis assur, reprit John Spatter, et nous nous secoumes
la main trs affectueusement.

J'emmenai John  mon chteau, et nous y passmes une journe de
bonheur. Notre association prospra. Mon ami suppla  tout ce qui
me manquait, comme je l'avais bien prvu; il m'aida  me corriger
en m'aidant  faire fortune, et montra ainsi largement sa
reconnaissance de ce que j'avais moi-mme fait pour lui en
l'associant  moi au lieu de le laisser mon commis.

Je ne suis pas cependant trs riche, car je n'ai jamais eu
l'ambition de le devenir, dit le parent pauvre en jetant un coup
d'oeil sur le feu et se frottant les mains; mais j'en ai assez. Je
suis au-dessus de tous les besoins et de tous les soucis, grce 
ma modration. Mon chteau n'est pas un magnifique chteau; mais
il est trs confortable: l'air y est doux, on y gote tous les
charmes du bien-tre domestique.

Notre fille ane, qui ressemble beaucoup  sa mre, a pous le
fils an de John Spatter. Nos deux familles sont doublement unies
par les liens de l'amiti et de la parent. Quelles soires
agrables que celles o, tant rassembls devant le mme feu,
comme cela nous arrive souvent, nous nous entretenons, John et
moi, de notre jeunesse et du mme intrt qui nous a toujours
attachs l'un  l'autre!

Je ne sais pas rellement, dans mon chteau, ce que c'est que la
solitude. J'y vois toujours arriver quelques-uns de nos enfants et
de nos petits-enfants. Dlicieuses sont ces voix enfantines, et
elles rveillent un dlicieux cho dans mon coeur. Ma trs chre
femme, toujours dvoue, toujours fidle, toujours tendre,
toujours attentive et empresse, est la principale bndiction de
ma maison, celle  qui je dois la source de toutes les autres.
Nous sommes une famille musicienne, et lorsque Christiana me voit
parfois un peu fatigu ou prt  devenir triste, elle se glisse au
piano et me chante un air qui me charmait jadis,  l'poque de nos
fianailles. J'ai la faiblesse de ne pouvoir entendre chanter cet
air par tout autre qu'elle. On le joua un soir au thtre o
j'avais conduit le petit Franck, et l'enfant me dit, tout surpris:
Cousin Michel, de quels yeux ces larmes brlantes sont elles
tombes sur ma main?

Tel est mon chteau et telles sont les particularits relles de
ma vie. J'y amne quelquefois le petit Franck. Il est le bienvenu
de mes petits-enfants et ils jouent ensemble.  cette poque de
l'anne, --  Nol et au jour de l'An, -- je suis rarement hors de
mon chteau. Car les coutumes et les souvenirs de cette saison
semblent m'y retenir; les prceptes de ces ftes chrtiennes
semblent me rappeler qu'il est bon d'tre dans mon chteau.

Et ce, chteau est? -- observa une grande et bienveillante voix de
la famille. -- Oui, je vais vous le dire, rpondit le parent
pauvre secouant la tte et regardant le feu, -- mon Chteau est un
chteau en l'air[1]. John, notre estimable hte, l'a devin. Mon
chteau est dans l'air. J'ai fini, soyez indulgents pour mon
histoire.


II -- L'HISTOIRE DE L'ENFANT.

Il y avait une fois un voyageur, il y a de cela bien des annes,
et le voyageur partit pour un voyage. C'tait un voyage magique,
qui devait sembler trs long lorsqu'il le commena et trs court
lorsqu'il eut fait la moiti du chemin.

Pendant quelque temps il voyagea le long d'un sentier assez
sombre, sans rien rencontrer, jusqu' ce qu'enfin il apert un
joli petit enfant; le voyageur demanda  l'enfant: Que fais-tu
ici? Et l'enfant rpondit: Je suis toujours  jouer, viens jouer
avec moi.

Le voyageur joua avec cet enfant toute la journe, et ils menrent
joyeuse vie tous les deux. Le ciel tait si bleu, le soleil tait
si brillant, l'eau tait si tincelante, les feuilles taient si
vertes, les fleurs taient si fraches, ils entendirent chanter
tant d'oiseaux et virent tant de papillons, que tout leur
paraissait superbe. C'tait la saison du printemps. Quand il
pleuvait, ils aimaient  regarder tomber les gouttes de la pluie
et  respirer les odeurs des plantes. Quand il ventait, c'tait
charmant d'couter le vent et d'imaginer qu'il se parlait  lui-
mme ou  ceux qui pouvaient le comprendre. D'o vient-il ainsi?
se demandaient le voyageur et l'enfant, tandis qu'il sifflait,
hurlait, poussait les nuages  devant lui, courbait les arbres,
tourbillonnait dans les chemines, branlait la maison et
soulevait les vagues d'une mer furieuse. Mais neigeait-il? encore
mieux, car ils n'aimaient rien tant que de regarder descendre les
flocons de neige semblables au duvet qui se dtacherait de la
poitrine d'une myriade d'oiseaux blancs, et quel plaisir de voir
cette belle neige s'paissir sur la terre, puis d'couter le
silence sur les routes et les sentiers de la campagne!

Ils avaient en abondance les plus beaux joujoux du monde et les
plus admirables livres d'images, des livres qui taient remplis de
cimeterres, de babouches et de turbans, de nains, de gnies et de
fes, de Barbes-Bleues, de fves merveilleuses, de trsors, de
cavernes et de forts, de Valentins et d'Orsons... toutes choses
nouvelles et bien vraies!

Mais un jour, tout--coup, le voyageur perdit l'enfant. Il
l'appela, l'appela encore, et il n'obtint aucune rponse. Alors il
reprit sa route et chemina quelque temps sans rien rencontrer,
jusqu' ce qu'enfin il apert un beau jeune garon;  ce jeune
garon le voyageur demanda: Que fais-tu l? Et le jeune garon
lui rpondit: Je suis toujours  apprendre. Viens apprendre avec
moi.

Le voyageur apprit, avec ce jeune garon, ce qu'taient Jupiter et
Junon, les Grecs et les Romains, d'autres choses encore et plus
que je n'en pourrais dire, ni lui non plus, car il en eut bientt
oubli beaucoup. Mais ils n'apprenaient pas toujours, ils avaient
les jeux les plus amusants qu'on ait jamais jous, ils ramaient
sur la rivire en t, ils patinaient sur la glace en hiver. Ils
se promenaient  pied et ils se promenaient  cheval; ils jouaient
 la paume et  tous les jeux de balle, aux barres, au cheval
fondu,  saute-mouton,  plus de jeux que je n'en puis dire, et
personne n'tait plus fort qu'eux  ces jeux-l; ils avaient aussi
des congs et des vacances, des gteaux du jour des Rois, des bals
o ils dansaient jusqu' minuit, et de vrais thtres o ils
voyaient de vrais palais en vrai or et en vrai argent sortir de la
terre; bref ils y voyaient tous les prodiges du monde en quelques
heures. Quant  des amis, ils avaient de si tendres amis et un si
grand nombre de ces amis que le temps me manque pour les compter.
Ils taient tous jeunes comme le jeune garon et se promettaient
de ne jamais rester trangers l'un  l'autre pendant tout le reste
de la vie.

Cependant, un jour, au milieu de tous ces plaisirs, le voyageur
perdit le jeune garon, comme il avait perdu l'enfant, et aprs
l'avoir appel en vain, il poursuivit son voyage. Il chemina
pendant un peu de temps sans rien rencontrer, jusqu' ce qu'enfin
il vt un jeune homme. Il demanda donc au jeune homme: Que
faites-vous ici? Et le jeune homme rpondit: Je suis toujours 
faire l'amour. Viens faire l'amour avec moi.

Le voyageur alla avec ce jeune homme, et ils s'en furent auprs
d'une des plus jolies filles qu'on ait jamais vues, juste comme
Fanny, l dans le coin, -- elle avait les yeux comme Fanny, des
cheveux comme Fanny, des fossettes aux joues comme Fanny, et elle
riait et rougissait juste comme Fanny pendant que je parle d'elle.
Alors le jeune homme devint tout de suite amoureux, -- juste comme
quelqu'un que je ne veux pas nommer, la premire fois qu'il vint
ici, devint amoureux de Fanny. Eh bien! il tait taquin
quelquefois, juste comme quelqu'un tait taquin par Fanny; ils se
querellaient quelquefois, juste comme quelqu'un et Fanny; puis ils
se raccommodaient, allaient chuchoter dans les coins, s'crivaient
des lettres toute la journe, se disaient malheureux quand ils
taient loin l'un de l'autre, se cherchaient sans cesse en
prtendant ne pas se chercher. Nol vint, ils furent fiancs,
s'assirent l'un  ct de l'autre auprs du feu, et ils devaient
bientt se marier... exactement comme quelqu'un que je ne veux pas
nommer et Fanny.

Mais le voyageur les perdit de vue un jour, comme il avait perdu
l'enfant et le jeune garon: il les appela, ils ne revinrent ni ne
rpondirent, et il reprit son chemin. Il voyagea donc pendant un
peu de temps sans rien rencontrer, jusqu' ce qu'il apert un
homme d'un ge mr, et il demanda  cet homme: Que faites-vous
ici! Et la rponse fut: Je suis toujours occup, venez vous
occuper avec moi.

Il alla donc travailler avec cet homme, et, pour cela, ils se
rendirent  la fort. La fort qu'ils parcoururent tait longue;
au commencement, les arbres taient verts comme ceux d'un bois
printanier; puis Ie feuillage s'paissit comme un bois d't;
quelques-uns des petits arbres les plus presss de verdir
brunissaient aussi les premiers. L'homme n'tait pas seul; il
avait une femme du mme ge que lui, qui tait sa femme, et ils
avaient des enfants qui taient aussi avec eux. C'est ainsi qu'ils
s'en allrent tous ensemble  travers le bois, abattant les
arbres, se frayant des sentiers entre les branches et les feuilles
abattues, portant des fagots et travaillant sans cesse.

Quelquefois ils arrivaient  une longue avenue qui aboutissait 
des taillis plus sombres, et alors ils entendaient une petite voix
qui leur criait de loin: Pre, pre, je suis un autre enfant,
attendez-moi. Et, au mme instant, ils apercevaient une petite
crature qui grandissait  mesure qu'ils avanaient et qui courait
pour les rejoindre. Quand le nouveau-venu tait auprs d'eux, ils
s'empressaient tous autour de lui, le baisaient, le caressaient,
et tous se remettaient en marche.

Quelquefois ils s'arrtaient  quelque carrefour de la fort d'o
partaient diffrentes avenues, et l'un des enfants disait: Pre,
je vais  la mer; un autre: Pre, je vais aux Indes; un autre:
Pre, je vais aller chercher fortune o je pourrai; un autre
enfin: Pre, je vais au ciel. C'est ainsi qu'aprs bien des
larmes au moment de la sparation, chacun des ces enfants prenait
une des avenues et il s'loignait solitaire; mais l'enfant qui
avait dit: Je vais au ciel, s'levait dans l'air et y
disparaissait.

Chaque fois qu'avait lieu une de ces sparations, le voyageur
regardait le pre qui levait les yeux au-dessus des arbres o le
jour commenait  dcliner et le soleil  descendre sur l'horizon.
Il remarquait aussi que ses cheveux grisonnaient; mais ils ne
pouvaient s'arrter longtemps, car ils avaient un long voyage
devant eux, et il leur fallait travailler sans cesse.

 la fin, il y avait eu tant de sparations qu'il ne restait plus
un seul des enfants. Le pre, la mre et le voyageur se trouvrent
seuls  continuer leur route. Le bois tait devenu jaune, puis il
avait bruni et dj les feuilles tombaient d'elles-mmes.

Ils arrivaient  une avenue plus sombre que les autres, et ils
pressaient le pas sans y jeter un regard, quand la femme s'arrta.

-- Mon mari, dit-elle, on m'appelle.

Ils coutrent, et entendirent dans la sombre avenue une voix qui
criait de loin: Mre, mre!

C'tait la voix du premier enfant qui avait dit; Je vais au
ciel. Et le pre lui rpondit: Pas encore, je vous prie, pas
encore; le soleil va se coucher, pas encore.

Mais la voix rptait: Mre, mre! sans faire attention  ce
qu'avait dit le pre, quoique ses cheveux fussent alors tout 
fait blancs, et quoiqu'il verst des larmes.

Alors la mre qui, dj enveloppe  moiti des ombres de
l'avenue, tenait encore son mari embrass, lui dit: Mon ami, il
faut que je parte, je suis appele. Et elle partit, et le
voyageur resta seul avec le pre.

Ils reprirent leur chemin ensemble jusqu' ce qu'ils fussent
arrivs presque  la limite de la fort, de manire  apercevoir,
au-del, le soleil qui colorait l'horizon de sa flamme mourante.

L encore, cependant, tandis qu'il s'ouvrait une voie  travers
les branches, le voyageur perdit son compagnon. Il appela, il
appela... point de rponse, et lorsqu'il eut franchi l'extrme
lisire du bois, au moment o du soleil couchant il ne restait
plus que la trace brillante dans un ciel de pourpre, il rencontra
un vieillard assis sur un arbre abattu. Que faites-vous ici?
demanda-t-il  ce vieillard; et le vieillard lui rpondit avec un
sourire paisible: Je suis toujours  me souvenir. Venez-vous
souvenir avec moi.

Le voyageur alors s'assit auprs du vieillard,  la lueur d'un
beau soleil couchant, et tous ses prcdents compagnons de route
vinrent doucement se placer debout devant lui: le joli enfant, le
beau jeune garon, le jeune amoureux, le pre, la mre et tous
leurs enfants; tous taient l et il n'en avait perdu aucun. Donc
il les aima tous, bon et indulgent pour tous, toujours charm de
les revoir, et eux ils l'honoraient et l'aimaient tous. Je crois
que vous devez tre ce voyageur, grand-papa; car c'est ce que vous
faites pour nous, et c'est ce que nous faisons pour vous.


III -- L'HISTOIRE DE QUELQU'UN

ou

LA LGENDE DES DEUX RIVIRES.

On ferait une anne entire des jours de Nol qui se sont succd
depuis qu'un riche tonnelier, nomm Jacob Elsen, fut lu syndic de
la corporation des tonneliers de Stromthal, ville de l'Allemagne
mridionale. Le nom de sa famille ne se retrouve peut-tre nulle
part aujourd'hui; la ville elle-mme n'existe plus.  une poque
postrieure, les habitants accusrent injustement les Juifs
d'avoir gorg de petits enfants chrtiens. Ils les expulsrent de
la ville, et leur firent dfense d'en franchir les portes; mais
les Juifs prirent tranquillement leur revanche, car ils btirent
une seconde ville  une certaine distance de la premire, et ils y
attirrent tout le commerce, en sorte que la ville nouvelle vit
graduellement crotre ses richesses, tandis que l'ancienne se vit
peu  peu rduite  rien.

Toutefois Jacob Elsen ne connut pas cette perscution. De son
temps, les Juifs circulaient dans les rues sombres et tortueuses,
trafiquaient sur la place du march, tenaient des boutiques et
jouissaient, comme tous les autres habitants, des privilges de la
bourgeoisie.

Une rivire coulait  travers la ville de Stromthal, rivire
troite, sinueuse, mais navigable pour les petits bateaux. On
l'appelle encore la Klar. Comme l'eau de la Klar est trs
pure, trs agrable  boire, et que la rivire est fort utile au
commerce, les habitants du pays l'avaient surnomme la grande
amie de Stromthal. Ils lui attribuaient la proprit de gurir
les maux de l'esprit aussi bien que ceux du corps, et de nos jours
encore, bien que beaucoup de personnes, affliges des uns ou des
autres, s'y soient plonges ou aient bu de son onde sans s'en
trouver beaucoup mieux, leur foi reste la mme. Ils lui donnent
aussi des noms fminins, comme si c'tait une femme, une desse.
La Klar est le sujet d'innombrables ballades et histoires qu'ils
savent par coeur, ou plutt qu'ils savaient du temps de Jacob
Elsen, car il y avait alors trs peu de livres et encore moins de
lecteurs  Stromthal. On clbrait aussi une fte annuelle, nomme
la fte de la Klar, pendant laquelle on jetait dans le courant
des fleurs et des rubans qui flottaient  travers les prairies
jusqu' la grande rivire o la Klar se jette.

-- La Klar, disait une de ces ballades populaires, n'est-elle pas
une merveille entre les rivires? Les autres courants sont
aliments, goutte  goutte, par les roses et les pluies; mais la
Klar descend toute grande des montagnes. Et ce n'tait pas une
invention des potes, car personne ne connaissait la source de
cette rivire. En vain le conseil municipal avait offert une
rcompense de cinq cents brins d'or  celui qui la dcouvrirait;
tous ceux qui avaient essay de remonter la Klar taient arrivs
 un certain endroit situ  un grand nombre de lieues au-dessus
de Stromthal, o son onde s'chappait entre des rochers escarps,
et o son courant tait si rapide, que ni voiles ni rames ne
pouvaient lutter contre lui. Au-del de ces rochers se trouvaient
les montagnes nommes Himmel-gebirge, et l'on supposait que la
Klarprenait naissance dans ces rgions inaccessibles.

Si les gens de Stromthal honoraient leur rivire, ils aimaient
encore plus leur commerce. Au lieu de planter des promenades
publiques sur les rives, ils avaient bti la plupart de leurs
maisons tout au bord de l'eau. Quelques habitations dans les
faubourgs avaient bien des jardins, mais, au centre de la ville,
le courant ne refltait d'autres ombres que celles des magasins et
des faades en surplomb des vieilles maisons de bois. La demeure
de Jacob Elsen tait de ce nombre. Elle s'ouvrait sur un petit
embarcadre garni de pieux de bouleau, et ses fondements taient
creuss si prs de l'eau, qu'en ouvrant la porte de l'atelier, on
pouvait remplir une cruche  la rivire.

L'intrieur de Jacob Elsen se composait de trois personnes sans le
compter;  savoir, sa fille Marguerite, son apprenti Carl et une
vieille servante. Il avait des ouvriers, mais qui ne couchaient
pas chez lui. Carl tait un jeune homme de dix-huit ans, et la
fille de son matre tant un peu plus jeune, il s'prit d'elle
comme tous les apprentis dans ce temps-l. L'amour de Carl pour
Marguerite tait pur et profond. Jacob la connaissait, mais il ne
disait rien; il avait foi dans la prudence de sa fille.

Marguerite aimait-elle alors Carl? Elle seule le savait. Tous les
dimanches, il allait avec elle  l'glise; et l, tandis que ses
prires devenaient quelquefois des sons insignifiants pour lui,
parce qu'il pensait  elle et piait tous ses mouvements, il
l'entendait murmurer dvotement les siennes; ou, lorsque le
prdicateur parlait et que la figure de Marguerite restait fixe
sur la chaire, il tait presque jaloux de voir qu'elle coutait si
bien. Assise  table avec lui, jamais elle ne perdait son calme,
tandis qu'il se sentait toujours troubl et maladroit. Souvent
elle semblait trop occupe pour penser  l'apprenti.  la fin, son
apprentissage tant achev, le temps vint pour Carl de quitter la
maison d'Elsen pour voyager, comme tous les ouvriers allemands
sont tenus de le faire par les lois de leur compagnonnage. Il
rsolut de parler de son amour  Marguerite avant de partir.
Pouvait-il, pour cela, choisir un meilleur temps qu'une soire
d't o Marguerite tait venue par hasard dans l'atelier, aprs
la sortie des compagnons? Il appela la jeune fille prs de la
porte qui donnait sur la rivire, pour regarder le coucher du
soleil, et il lui parla longtemps de la Klar et de sa source
mystrieuse. Lorsqu il commena  faire noir et qu'il n'y eut plus
moyen de tarder davantage, son secret lui chappa, et Marguerite
lui rvla  son tour le sien, qui tait qu'elle l'aimait aussi:
Mais, ajouta-t-elle, je dois le dire  mon pre.

Ce soir-l mme, aprs le souper, les deux jeunes gens racontrent
 Jacob Elsen ce qui s'tait pass entre eux. Jacob tait un homme
dans toute la fleur de l'ge; il n'tait pas avare, mais prudent
en toutes choses. Que Carl, dit-il, revienne aprs son temps de
voyage avec cinquante florins d'or, et alors, ma fille, si vous
voulez vous marier avec lui, je le ferai recevoir matre
tonnelier. Carl n'en demandait pas davantage. Il ne doutait pas
de pouvoir rapporter cette somme, et il savait que la loi ne lui
permettait pas de se marier avant son voyage pour se perfectionner
dans son mtier; il lui tardait donc de partir pour revenir
bientt, et le lendemain, de grand matin, il prit cong de
Marguerite avant qu'il y et encore aucun mouvement dans les rues.

Carl tait plein d'esprance, mais Marguerite pleurait tandis
qu'il se tenait sur le seuil. Trois annes, dit-elle, oprent
quelquefois de si grands changements en nous, que nous ne sommes
plus les mmes!

-- Elles me feront vous aimer davantage, rpondit Carl.

--Vous en rencontrerez de plus belles que moi dans les pays o
vous irez; et je penserai encore  vous dans cette maison,
longtemps aprs que vous l'aurez oublie.

-- Maintenant, je suis certain de votre affection, Marguerite, dit
Carl avec joie, mais il ne faut pas douter de moi pendant mon
absence; aussi certainement que je vous aime, je reviendrai, avec
les cinquante florins d'or, rclamer de votre pre
l'accomplissement de sa promesse.

Marguerite resta longtemps sur le seuil, et Carl regarda bien des
fois en arrire avant de tourner l'angle de la rue. Malgr cette
sparation, il se sentait le coeur assez lger, car il avait
toujours envisag ce voyage comme le moyen d'obtenir la main de la
fille de son patron. Il ne faut pas perdre de temps, pensait-il,
et pourtant ce serait une grande chose, si je dcouvrais la source
de notre rivire. Je fais justement route vers le Sud,
j'essaierai!

Le troisime jour, il prit un bateau dans un petit village et
remonta le courant; mais, dans l'aprs-midi, il arriva prs des
rochers, et ce courant devint plus fort. Il continuait pourtant de
ramer. Le double mur de roche gristre grandissait toujours sur
l'une et l'autre rive, et lorsqu'il regardait en l'air, il ne
voyait plus qu'une troite bande du ciel.  la fin, toute la
vigueur de ses bras suffisait  peine pour maintenir le bateau en
place. De temps en temps, et par un effort soudain, il avanait
bien de quelques brasses, mais il ne pouvait conserver l'espace
qu'il avait gagn, et cdant  la lassitude, il fut oblig de se
laisser aller  la drive. Ainsi donc, pensa-t-il, ce qu'on disait
des rochers et de l'imptuosit du courant est vrai, je puis au
moins l'attester.

Carl erra bien des jours avant de trouver de l'ouvrage, et quand
il en trouva, cet ouvrage tait mal pay et suffisait  peine  le
faire vivre; il fut donc oblig de se remettre en route. Dj la
moiti du terme prescrit s'tait coul, et quoiqu'il et fait
bien des centaines de lieues et travaill dans bien des villes, il
avait  peine pargn dix florins d'or. Force lui fut de chercher
encore fortune ailleurs. Aprs plusieurs journes de marche, il
arriva dans une petite ville situe sur le bord d'une rivire,
dont les eaux taient si transparentes qu'elles le firent penser 
celles de la Klar. La ville elle-mme ressemblait tellement 
Stromthal, qu'il pouvait presque s'imaginer tre revenu  son
point de dpart, aprs un long circuit; mais il ne pouvait tre
encore question pour Carl de rentrer dans sa ville natale. Le
terme n'tait qu' moiti expir, et ses dix florins d'or, dont
l'un venait de s'entamer en voyage, feraient, pensait-il, pauvre
figure aprs qu'il s'tait vant d'en rapporter cinquante. Il ne
se sentait plus le coeur aussi lger que le jour o il avait
quitt Marguerite sur Ie seuil de la maison de son pre. Combien
le monde tait diffrent de son attente! La duret des trangers
avait aigri son coeur, et il prouvait plutt de la peine que du
plaisir  se rappeler Stromthal ce jour-l. Sans la fatigue qui
l'accablait, il aurait tourn le dos  la ville, et continu son
chemin sans s'arrter; mais le soir tant venu, il avait besoin de
rparer ses forces. Il entra donc dans des rues tortueuses qui lui
rappelaient de plus en plus Stromthal, et gagna la place du
march, au milieu de laquelle s'levait une grande et blanche
statue, reprsentant une fortune qui tenait une branche d'olivier
 la main; sa tte, tait nue: mais les plis d'une draperie
l'enveloppaient de la ceinture aux pieds...

-- Quelle est cette statue? demanda Carl  un passant.

Le passant rpondit dans un dialecte tranger, qui fut pourtant
compris de Carl:

-- C'est la statue de notre rivire.

-- Et comment nomme-t-on votre rivire?

-- Le Geber (Le Bienfaiteur), parce qu'elle enrichit la ville et
lui permet de trafiquer avec beaucoup de grandes cits.

-- Et pourquoi cette statue a-t-elle la tte nue et les pieds
cachs?

-- Parce que nous savons o la rivire prend sa source; mais tout
le monde ignore o elle aboutit.

-- Ne peut-on savoir o aboutit le courant?

-- C'est une entreprise dangereuse. Le courant devient trs
imptueux; resserr longtemps entre des rochers escarps; il finit
par se prcipiter dans une profonde caverne o il se perd.

-- C'est bien trange, pensa Carl, que cette, ville ressemble sous
tant de rapports  la mienne.

Il n'tait pas au bout de ses surprises.

Un peu plus loin, dans une rue troite, il aperut, une maison de
bois avec un petit tonneau suspendu au-dessus de la porte en guise
d'enseigne. Cette maison ressemblait tellement  celle de Jacob
Elsen, que si les mots Peter Schonfuss, tonnelier du Duc,
n'avaient pas t inscrits au-dessus de la porte, il aurait cru
qu'il y avait de la magie.

Carl frappa, et une jeune femme vint ouvrir. Ici finissait la
ressemblance, car il suffit d'un regard pour voir que Marguerite
tait cent fois plus belle.

-- Je ne sais pas si mon pre a besoin d'ouvriers, dit la jeune
femme, mais si vous tes un voyageur, vous pouvez vous reposer et
vous rafrachir en l'attendant.

Carl la remercia et entra. La cuisine, au plafond trs bas comme
celle de Jacob Elsen, ne l'tonna point, car la plupart des
maisons taient ainsi bties  cette poque. La fille du tonnelier
mit une nappe blanche, lui donna de la viande et du pain, et lui
apporta de l'eau pour se laver; mais tandis qu'il mangeait, elle
lui fit beaucoup de questions sur le lieu d'o il venait et sur
ceux qu'il avait dj parcourus. Jamais elle n'avait entendu
parler de Stromthal, et elle ne savait rien du pays situ au-del
du Himmelgebirge. Quand son pre entra, Carl vit qu'il tait
beaucoup plus vieux que Jacob Elsen.

-- Ainsi donc vous cherchez du travail? demanda le pre.

Carl, qui se tenait debout le bonnet  la main, s'inclina.

En ce cas, suivez-moi. Le vieillard marcha devant lui et le fit
entrer dans un atelier au fond duquel une, porte entr'ouverte
laissait voir la rivire. Il mit les outils dans les mains de
Carl, et lui dit de continuer une tonne  moiti faite. Carl
maniait si habilement ces outils, que Peter Schonfuss le reconnut
tout de suite pour un bon ouvrier, et lui offrit de meilleurs
gages qu'il n'en avait eu jusqu'alors.

Carl resta chez son nouveau matre jusqu' l'expiration des trois
annes; mais un jour il dit  Bertha Schonfuss:

-- Mon temps est fini, Berthe; demain je retournerai dans mon
pays.

--Je prierai Dieu de vous accorder un bon voyage, rpondit Bertha,
et de vous faire trouver la joie au logis.

--Voyez-vous, Bertha, dit Carl, j'ai pargn soixante-dix florins
d'or; sans cette somme, je n'aurais jamais pu retourner au pays et
pouser Marguerite, dont je vous ai tant parl. Sans vous, je
n'aurais pas gagn cela. Ne dois-je pas en tre reconnaissant
toute ma vie?

--Et revenir nous voir un jour, reprit Bertha; cela va sans dire.

--Srement, dit Carl, en nouant son argent dans le coin de son
mouchoir.

--Attendez! S'cria Bertha. Il y a du danger  porter beaucoup
d'argent sur soi dans cette partie du pays; les routes sont
infestes de voleurs.

-- Je fabriquerai une bote pour mettre l'argent, dit Carl.

-- Non, mettez-le plutt dans le manche creux d'un de vos outils.
Il est tout naturel, pour un ouvrier, de porter des outils;
personne ne songera  y regarder.

-- Aucun manche ne serait assez grand pour les contenir, rpliqua
Carl, Je vais fabriquer un maillet creux, et je les mettrai dans
le corps du maillet.

-- C'est une bonne ide, s'cria Bertha.

Carl se mit  l'oeuvre le lendemain et fit un large maillet, dans
lequel il pratiqua un trou, bouch par une cheville, o il enferma
cinquante pices d'or. Le reste de son trsor lui sembla bon 
garder pour les dpenses du voyage et l'achat d'habits et d'autres
objets; car il pouvait maintenant se permettre quelques
prodigalits. Quand tout fut prt, il loua un bateau pour
descendre la rivire et faire ainsi une partie de son voyage. Le
vieillard lui dit adieu affectueusement sur le petit embarcadre
de sa boutique; Carl embrassa Bertha, et Bertha lui recommanda
d'avoir bien soin de son maillet.

Le batelier qui devait le conduire tait bien le plus laid garon
qu'on puisse imaginer. Il avait les jambes trs courtes et une
trs large carrure. On ne lui voyait gure de cou, mais ce cou
portait une tte volumineuse, et sa grande figure ronde tait
perce de deux petits yeux tincelants. Ses cheveux taient noirs
et hrisss; ses bras trs longs, comme ceux d'un singe. Carl
n'aimait pas son air quand il avait fait march avec lui, et il
tait sur le point d'en choisir un autre dans la foule des
bateliers sur le port; mais, rflchissant  l'injustice qu' il y
aurait de refuser du travail au pauvre diable  cause de sa
laideur, il retourna sur ses pas et loua son bateau.

Carl s'tait assis prs du gouvernail; le batelier se mit  ramer.
Tour  tour il se penchait tellement en avant, que son visage
touchait presque ses pieds; et il se rejetait presque  plat sur
son dos, donnant de telles pousses aux rames avec ses longs bras,
que le bateau volait comme un corbeau. Carl ne s'en plaignait pas,
car il lui tardait d'arriver  Stromthal; mais la licence
enhardissait l'trange batelier: Tantt il faisait de si horribles
grimaces en passant prs d'autres bateaux, que ses confrres lui
jetaient toutes sortes de projectiles; tantt il levait ses rames
pour frapper un poisson jouant  la surface, et chaque fois Carl
voyait monter sur l'eau le poisson mort et renvers sur le dos. En
vain ordonnait-il au hideux garon de ramer tranquillement, le
drle lui rpliquait dans un langage bizarre,  peine
comprhensible, et le moment d'aprs il recommenait ses tours.
Une fois, Carl le vit,  son grand tonnement, s'lancer de sa
place et courir le long de l'troit rebord du bateau, comme s'il
avait les pieds palms.

-- Continuez de ramer, vilain singe! s'cria Carl en lui donnant
un lger coup.

L'trange batelier s'assit d'un air sombre, se remit  ramer et ne
fit plus de mauvais tours ce jour l. Carl chanta une des chansons
inspires par la Klar, pendant que le bateau poursuivait sa
route  travers des prairies dont les rives taient bordes de
joncs, et souvent autour de petites les, jusqu' ce que la brume
descendt du ciel. La surface de la rivire brillait d'une faible
lueur blanchtre; les arbres du bord devenaient de plus en plus
sombres, et les toiles se montraient  l'ouest. Carl regardait
les poissons, qui faisaient des cercles dans le courant et,
laissant pendre sa main au-dessus du bord, il sentait avec plaisir
l'eau glisser rapidement entre ses doigts. La fatigue finit par le
gagner; il s'enveloppa dans son manteau, plaa son maillet  ct
de lui, s'tendit sur l'arrire du bateau et s'endormit. La ville
o ils devaient s'arrter cette nuit-l tait plus loin qu'ils ne
l'avaient cru. Carl dormit longtemps et eut un rve; dans son
sommeil, il entendit un bruit tout prs de sa tte, comme le bruit
d'un corps qui fait rejaillir l'eau en tombant, et il s'veilla.
D'abord il crut que c'tait le batelier qui venait de tomber  la
rivire, mais il le vit debout au milieu du bateau.

-- Qu'y a-t-il donc? demanda Carl.

-- J'ai laiss tomber votre maillet dans le courant, rpondit le
batelier.

-- Misrable! s'cria Carl en s'lanant sur lui, qu'as-tu fait
l?

-- pargnez-moi, matre, rpondit le batelier avec une affreuse
grimace; votre maillet s'est chapp de ma main au moment o je
voulais frapper une chauve-souris qui volait autour de ma tte
Carl, furieux, porta plusieurs coups au batelier; mais celui-ci
les vita, et, glissant sous son bras, il se mit de nouveau 
courir sur le rebord du bateau. De plus en plus furieux, Carl
finit par l'atteindre et par se jeter sur lui si violemment, que
le bateau chavira et qu'ils tombrent tous deux dans la rivire.
S'apercevant alors que le batelier ne savait pas nager, Carl
oublia son maillet pour saisir le pauvre diable et gagner la rive
avec lui. Le courant tait si fort, qu'il les entrana bien plus
loin; mais ils finirent par arriver  terre. On pouvait alors
apercevoir les lumires de la ville, qui tait proche. Carl se mit
en marche, le coeur triste, aprs avoir ordonn au batelier de le
suivre. Mais quand, arriv prs des portes, il se retourna, le
batelier avait disparu. Il l'appela  haute voix et revint un peu
sur ses pas pour l'appeler encore, sans recevoir aucune rponse. 
la fin il se dcida  gagner la ville, et il n'entendit plus
jamais parler du batelier.

Comme on le pense bien, Carl ne ferma pas l'oeil cette nuit-l. Au
point du jour, il offrit presque tout l'argent qui lui restait
pour un bateau, et il descendit seul la rivire. Il pensait que
son maillet avait pu flotter sur l'eau, malgr le poids des pices
d'or, et il esprait encore le rattraper. Mais il eut beau
regarder de tous cts et ramer tout le jour sans prendre de
repos, il ne dcouvrit rien. Le Geber baignait maintenant des les
plus nombreuses. Ses deux rives prenaient un aspect tout--fait
solitaire et dsol. Le vent tomba. L'eau devenait aussi noire que
si le ciel tait couvert d'une nue orageuse, et la rivire
courait toujours plus rapide, serpentant, comme la Klar, entre
des rochers. Ces murailles gristres devenaient de plus en plus
hautes, et le bateau allait de plus en plus vite, en sorte que
Carl semblait descendre dans l'intrieur de la terre, quand il
aperut l'entre de la caverne dont l'tranger lui avait parl. Au
mme moment, il vit son maillet flottant  quelques brasses devant
lui. Mais le bateau commenait  tournoyer dans un tourbillon.
Carl sentait sa tte et son coeur tourner aussi. Cependant le
maillet entrait dans la caverne et le bateau approchait de son
embouchure. Alors, l'instinct de sa propre conservation
l'emportant, Carl s'accrocha aux anfractuosits des rochers et
s'arrta. Plongeant les yeux dans les tnbres, il vit plusieurs
petites flammes flotter et reluire dans l'obscurit, mais il ne
voyait rien de plus, et il entendait les eaux se prcipiter, comme
une cascade, avec de grands mugissements. Ce n'tait pas tout de
renoncer  la poursuite de son maillet, il fallait remonter le
courant, et la tche tait difficile, les rames ne pouvant plus
lui tre d'aucun secours pour cela. Il serra cependant la rive o
le courant tait le plus faible, et, se cramponnant aux saillies
des rochers, il parvint  rebrousser chemin. Durant toute la nuit
il avana ainsi lentement, et un peu avant l'aube du jour il se
trouva hors des murailles de pierre. Harass de fatigue, il amarra
son bateau, descendit sur la rive, se coucha sur la terre nue et
s'endormit.  son rveil, il mangea un petit pain dont il s'tait
muni, et il poursuivit son voyage.

Durant bien des jours, Carl erra dans des rgions dsoles; il
parcourut bien des forts, traversa bien des rivires, et ses
souliers taient uss avant qu'il et retrouv le bon chemin de
Stromthal. Un moment il fut tent de retourner travailler huit ans
chez Peter Schonfuss, mais il ne put se dcider  rebrousser
chemin sans avoir vu Marguerite. D'ailleurs; pensait-il, Jacob
Elsen est un brave homme; quand il saura que j'ai travaill et
gagn les cinquante florins d'or, quoique je ne les aie plus, il
me donnera sa fille.

Il rda longtemps dans les rues et rencontra beaucoup de ses
anciennes connaissances, qui l'avaient oubli.  la fin, il entra
hardiment dans la rue o habitait Jacob et frappa  la vieille
maison. Jacob vint lui-mme ouvrir la porte.

-- Le Wanderbusche est revenu! s'cria Jacob en l'embrassant; le
coeur de Marguerite sera joyeux.

Carl suivait le tonnelier en silence et la tte basse, comme s'il
et t coupable d'une mauvaise action.  peine osait-il commencer
l'histoire de son maillet perdu.

-- Comme vous tes ple, et comme vous avez maigri, dit Jacob.
J'espre pourtant que vous avez men une vie honnte? Les beaux
habits! mais ils ne conviennent gure  un jeune ouvrier. Srement
vous avez trouv un trsor?

-- Non, rpondit Carl, j'ai tout perdu, mme les cinquante florins
d'or que j'avais gagns par le travail de mes mains.

Le front du vieillard s'obscurcit. Le regard inquiet et gar de
Carl, ses habits lgants souills par le voyage, sa confusion et
son silence, veillaient les soupons du prudent Jacob Elsen, et
quand le jeune homme raconta son histoire, elle lui parut si
trange et si improbable qu'il hocha la tte.

-- Carl, dit-il, vous avez habit de mauvaises villes. Mieux
vaudrait tre mort lorsque vous appreniez  raboter une douve, que
de vivre pour devenir menteur!

Carl ne rpondit rien; mais il regagna la rue. Sur le seuil, il
trouva Marguerite et, au grand tonnement de la jeune fille, il
passa prs d'elle sans lui parler. Durant toute la nuit, il rda
dans les rues de la ville. L'envie ne lui manquait pas de
retourner dans la maison du vieux Peter Schonfuss et de sa fille
Bertha; mais l'orgueil l'en empchait; Il rsolut donc de partir
et d'aller chercher du travail ailleurs. Cependant, la froideur de
sa conduite avec Marguerite pesait sur sa conscience. Il voulait
la revoir avant de s'loigner. Dans ce dessein, il se tint dans la
rue, aprs le lever du soleil, jusqu' ce qu'elle ouvrt la porte.
Alors il s'avana vers elle.

--  Carl! lui dit Marguerite, est-ce l ce qui m'tait rserv
aprs trois annes d'attente?

-- coutez-moi, chre Marguerite! rpliqua Carl.

-- Je n'ose, dit Marguerite, mon pre me l'a dfendu. Je ne puis
que vous dire adieu et prier le ciel pour que mon pre reconnaisse
un jour qu'il a tort.

-- Je lui ai dit l'exacte vrit, s'cria Carl; mais Marguerite
rentra et le laissa sur le seuil. Carl attendit un moment, et
rsolut de la suivre pour la convaincre au moins de son innocence
avant son dpart. Il leva donc le loquet, entra dans la maison et
passa dans la cour en traversant la cuisine. Marguerite n'y tait
pas. Il entra alors dans l'atelier o il se trouva galement seul,
les compagnons n'tant pas encore venus; Marguerite tait toujours
la premire personne leve dans la maison. Les malheurs de Carl et
l'injustice qu'il avait prouve, lui venaient  l'esprit, et il
lui semblait qu'une voix murmurait  son oreille: Le monde entier
est contre toi. C'est plus que je n'en puis supporter, dit-il,
mieux vaut mourir!

Il leva le loquet de la porte de bois qui donnait sur la rivire,
et ouvrit cette porte toute grande  la clart du jour qui se
rpandit dans l'atelier. C'tait une belle et frache matine; la
Klar, grossie par les pluies de la veille, coulait  pleins bords.
De toutes mes esprances, de ma longue patience, de mon
industrie, de mon ardeur au travail, de tout ce que j'ai souffert
et de mon profond amour pour Marguerite, voil donc la misrable
fin! s'cria Carl en s'avanant vers la rivire.

Mais il s'arrta soudain, son regard venait de saisir un objet
arrt entre les pieux de bouleaux et la rive. Chose trange,
dit-il, c'est un maillet et il ressemble beaucoup  celui que j'ai
perdu! Srement, l'un ou l'autre des compagnons de Jacob Elsen
l'aura laiss tomber l.

Ce maillet tait plus grand qu'un maillet ordinaire, et, bien que
ce ft une folle imagination, il pensa tout--coup qu'une
puissance surnaturelle avait apport l son maillet  temps pour
le dtourner de son fatal dessein. Oui, c'est mon maillet!
s'cria-t-il; car, en se penchant, il venait de voir la marque du
trou qu'il avait for. Sans prendre le temps de le ramasser, en le
voyant solidement arrt l, il courut dans la maison et rencontra
Jacob Elsen qui descendait l'escalier.

-- J'ai retrouv mon maillet! s'cria Carl. O est Marguerite? Le
tonnelier parut d'abord incrdule. Marguerite entendit la voix de
son fianc, et descendit en toute hte les escaliers.

-- Par ici, dit Carl en les conduisant tous les deux  travers la
boutique. -- Par ici! Regardez!

Alors Marguerite et son pre aperurent le maillet Carl se baissa
pour le ramasser, et, tant la cheville il secoua toutes les
pices d'or sur le plancher. Jacob lui serra la main en le priant
de lui pardonner ses injustes soupons. Marguerite versa des
larmes de joie.

-- Il est arriv  temps pour sauver ma vie, dit Carl. D'heureux
jours reviendront avec lui!

-- Mais comment ce maillet a-t-il pu arriver ici! demanda Jacob
cherchant le mot de l'nigme.

-- Je commence  le deviner, rpondit Carl. J'ai dcouvert
l'origine de la Klar, les deux rivires n'en font qu'une.

Aprs avoir crit l'histoire de ses aventures, Carl en fit prsent
au conseil municipal, qui chargea tous les savants de Stromthal de
dmontrer, par une srie d'expriences, l'identit des deux
rivires. Cela fait, il y eut de grandes rjouissances dans la
ville. Le jour o Carl pousa Marguerite, il reut la rcompense
promise de cinq cents florins d'or, et, depuis cette poque, le
jour o il avait retrouv son maillet fut clbr comme celui
d'une fte par les habitants de toutes les villes situes sur le
Geber et la Klar.



IV -- L'HISTOIRE DE LA VIEILLE MARIE

BONNE D'ENFANT.

Vous savez, mes chers amis, que votre mre tait orpheline et
fille unique. Vous n'ignorez pas non plus, j'en suis bien sre,
que votre grand-pre tait ministre de l'vangile dans le
Westmoreland, d'o je viens moi-mme. J'tais encore une petite
fille  l'cole du village, quand, un jour votre grand'mre entra
pour demander  la matresse si elle pouvait lui recommander une
de ses colires pour bonne d'enfant. Je fus bien fire, je peux
vous le dire, quand la matresse m'appela et parla de moi comme
d'une honnte fille, habile aux travaux d'aiguille, d'un caractre
pos, et dont les parents taient respectables, quoique pauvres.
Je pensai tout de suite que je ne pourrais jamais rien faire de
mieux que de servir cette jeune et jolie dame. Elle rougissait
autant que moi en parlant de l'enfant qui allait venir et dont je
serais la bonne. Mais cette premire partie de mon histoire, je le
sais bien, vous intresse beaucoup moins que celle que vous
attendez. Je vous dirai donc tout de suite que je fus engage et
installe au presbytre avant la naissance de miss Rosemonde:
c'tait l'enfant attendu, et c'est aujourd'hui votre mre.
J'avais, en vrit, bien peu de chose  faire avec elle, quand
elle vint au monde; car elle ne sortait jamais des bras de sa
mre, et dormait toute la nuit prs d'elle. Aussi, tais-je toute
fire quand ma matresse me la confiait quelquefois un moment.
Jamais il n'y eut un pareil enfant, ni avant ce temps-l, ni
depuis, ni quoique vous ayez tous t d'assez beaux poupons chacun
 votre tour; mais pour les manires douces et engageantes, aucun
de vous n'a jamais gal votre mre. Elle tenait cela de sa mre 
elle, qui tait, par sa naissance, une grande dame, une miss
Furnivall, petite-fille de lord Furnivall dans le Northumberland.
Je crois qu'elle n'avait ni frre, ni soeur, et qu'elle avait t
leve dans la famille de milord, jusqu' son mariage avec votre
grand-pre, qui venait d'obtenir une cure. C'tait le fils d'un
marchand de Carlisle, mais un homme savant et accompli, toujours 
l'oeuvre dans sa paroisse trs vaste et toute disperse sur les
_Fells[2]_ du Westmoreland. Votre mre, la petite miss Rosemonde,
avait environ quatre ou cinq ans, lorsque ses pre et mre
moururent dans la mme quinzaine, l'un aprs l'autre. Ah! ce fut
un triste temps. Ma jeune matresse et moi nous attendions un
autre poupon, quand mon matre revint  la maison aprs une de ses
longues courses  cheval. Tremp de pluie, harass, il avait
attrap la fivre dont il mourut. Votre mre, depuis lors, ne
releva plus la tte; elle ne lui survcut que pour voir son second
enfant, qui mourut peu d'instants aprs sa naissance, et qu'elle
tint un instant sur son sein avant de rendre elle mme le dernier
soupir. Ma matresse m'avait prie, sur son lit de mort, de ne
jamais quitter Rosemonde; mais elle ne m'en aurait point dit un
mot, que je n'en aurais pas moins suivi cette chre petite au bout
du monde.

Nous avions  peine eu le temps d'touffer nos sanglots, lorsque
les tuteurs et les excuteurs testamentaires vinrent pour le
rglement de l'hritage. C'taient le propre cousin de ma pauvre
jeune matresse, lord Furnivall, et M. Esthwaite, le frre de mon
matre, marchand de Manchester; il n'tait pas alors dans d'aussi
bonnes conditions qu'aujourd'hui, et il avait une grande famille 
lever. Je ne sais s'ils rglrent les choses ainsi, d'eux-mmes,
ou si ce fut par suite d'une lettre que ma matresse avait crite
de son lit de mort  son cousin, milord Furnivall; mais on dcida
que nous partirions, miss Rosemonde et moi, pour le manoir de
Furnivall dans le Northumberland. D'aprs ce que milord sembla
dire, le dsir de ma matresse tait que l'enfant vct dans sa
famille et il n'avait pas, quand  lui, d'objections  faire 
cela, une ou deux personnes de plus ne signifiant rien dans une si
grande maison. Ce n'tait pas l, certes, la manire dont j'aurais
voulu voir envisager l'arrive de ma belle et charmante petite,
qui ne pouvait manquer d'animer comme un rayon de soleil toutes
les familles, mme les plus grandes; mais je n'en fus pas moins
satisfaite de voir tous les gens de la valle ouvrir de grands
yeux tonns, quand ils apprirent que j'allais tre la bonne de la
petite lady chez lord Furnivall, dans le manoir de Furnivall.

Je me trompais cependant en croyant que nous allions habiter avec
le milord. Il parait que sa famille avait quitt le manoir de
Furnivall depuis cinquante ans et mme plus. Jamais en effet je
n'avais entendu dire que ma pauvre jeune matresse l'et habit,
quoiqu'elle et t leve dans sa famille. Cela me contraria, car
j'aurais voulu que la jeunesse de miss Rosemonde se passt o
s'tait passe celle de sa mre.

Le valet de chambre de milord, auquel j'adressai le plus de
questions que j'osais, me dit que le manoir de Furnivall, tait
situ au pied des _Fells_ du Cumberland et que c'tait un trs
vaste domaine. Une miss Furnivall, grande-tante de milord
l'habitait seule avec un petit nombre de serviteurs. L'air y tait
sain; milord avait pens que miss Rosemonde y serait trs bien
pendant quelques annes, et que sa prsence pourrait aussi amuser
sa vieille tante.

Milord m'ordonna donc de tenir prts pour un certain jour tous les
effets de miss Rosemonde. C'tait un homme fin et imprieux, comme
le sont,  ce qu'on assure, tous les lords Furnivalls[3]; il ne
disait jamais un mot de trop. On prtendait qu'il avait aim ma
pauvre jeune matresse, mais comme elle savait que le pre de
milord ne consentirait pas  ce mariage, elle n'avait jamais voulu
l'couter, et elle avait pous M. Esthwaite. Je ne sais pas ce
qu'il y avait de vrai l-dedans. Milord ne s'occupa jamais
beaucoup de miss Rosemonde, ce qu'il et fait s'il avait gard un
profond souvenir de sa mre morte. Il envoya son valet de chambre
avec nous au manoir, en lui ordonnant de le rejoindre le soir mme
 Newcastle, en sorte qu'il n'eut gure le temps de nous faire
connatre  tant de personnes trangres avant de nous quitter.
Nous voil donc abandonnes, deux, vritables enfants, je n'avais
que dix-huit ans, dans l'immense manoir. Il me semble que c'tait
hier. Nous avions quitt de grand matin notre cher presbytre et
nous avions pleur toutes les deux  coeur fendre. Nous voyagions
pourtant dans le carrosse de milord, dont je m'tais fait
autrefois une si grande ide. L'aprs-dner d'un jour de septembre
tait fort avance lorsque nous nous arrtmes pour changer une
dernire fois de chevaux dans une petite ville enfume, toute
remplie de charbonniers et de mineurs. Miss Rosemonde s'tait
endormie, mais M. Henry me dit de la rveiller pour lui faire voir
le parc et le manoir dont nous approchions. Je pensais que c'tait
grand dommage de rveiller un enfant dormant si bien, mais je fis
ce qu'il m'ordonnait, de peur qu'il ne se plaignt de moi 
milord. Nous avions laiss derrire nous toute trace de villes et
mme des villages, et nous tions maintenant en dedans des portes
d'un grand parc d'un aspect sauvage, ne ressemblant pas du tout
aux parcs du sud de l'Angleterre, mais rempli de rochers, d'eaux
torrentueuses, d'aubpines au tronc noueux et de vieux chnes tout
blancs et dpouills de leur corce par la vieillesse.

Le chemin montait  travers l'immense parc pendant deux milles
environ; on arrivait alors devant un vaste et majestueux difice,
entour de beaucoup d'arbres si rapprochs qu'en certains endroits
leurs branches se heurtaient contre les murs quand le vent
soufflait. Quelques-unes taient brises et pendantes; car
personne ne semblait prendre soin de les monder et d'entretenir
la route couverte de mousse. Seulement devant la faade tout tait
bien entretenu. On ne voyait pas une mauvaise herbe dans le grand
ovale destin autrefois  la circulation des voitures; et on ne
laissait crotre aucun arbre, aucune plante grimpante contre cette
longue faade aux nombreuses croises. De chaque ct se projetait
une aile formant l'extrmit d'autres faades latrales, car cette
demeure dsole tait plus vaste encore que je ne m'y attendais.
Derrire s'levaient les Fells qui semblaient assez nus et sans
clture et  gauche du manoir vu de face, il y existait, comme je
m'en aperus plus tard, un petit parterre  la vieille mode. Une
porte de la faade occidentale ouvrait sur ce parterre, taill
sans doute dans l'paisse et sombre masse de verdure pour quelque
ancienne lady Furnivall; mais les branches des arbres de la fort
taient repousses et lui masquaient de nouveau le soleil en toute
saison; aussi bien peu de fleurs trouvaient-elles moyen d'y vivre.

Cependant le carrosse s'arrta devant la porte de la principale
faade, et on nous fit entrer dans la grande salle. Je crus que
nous tions perdues, tant elle tait vaste et spacieuse. Un lustre
de bronze suspendu au milieu de la vote, fut un objet
d'tonnement et d'admiration pour moi qui n'en avais jamais vu. 
l'extrmit de la suie s'levait une ancienne chemine, aussi
haute que les murs des maisons dans mon pays, avec d'normes
chenets pour tenir le bois; et prs de la chemine, s'tendaient
de larges sophas de forme antique.  l'extrmit oppose de la
salle,  gauche en entrant et du ct de l'ouest, on voyait un
orgue scell dans le mur, et si grand qu'il remplissait la majeure
partie de cette extrmit. Au-del, du mme ct, il y avait une
Porte; et  l'opposite, de chaque ct de la chemine, se
trouvaient d'autres portes conduisant  la faade orientale; mais
comme je ne traversai jamais ces portes durant mon sjour au
manoir de Furnivall, je ne puis dire ce qu'il y avait au-del.

L'aprs-midi touchait  sa fin, et la salle o il n'y avait pas de
feu semblait sombre et lugubre: on ne nous y fit pas rester un
seul instant. Le vieux serviteur qui nous avait ouvert s'inclina
devant M. Henry; puis il nous conduisit par la porte situe 
l'autre extrmit du grand orgue,  travers plusieurs salles plus
petites et plusieurs corridors, dans le salon occidental o se
tenait miss Furnivall. La pauvre petite Rosemonde se serrait
contre moi, comme pouvante et perdue dans un si grand difice.
Je ne me sentais pas beaucoup plus  l'aise. Le salon occidental
avait un aspect beaucoup plus agrable; on y faisait bon feu, et
il tait garni de meubles commodes. Miss Furnivall pouvait tre
ge de quatre-vingts ans environ, mais je ne l'affirmerai pas.
Elle tait grande et maigre, et son visage tait pliss de rides
aussi fines que si on les avait traces avec la pointe d'une
aiguille. Ses yeux semblaient trs vigilants, pour compenser, je
suppose, la surdit profonde qui l'obligeait de se servir d'un
cornet acoustique.  ct d'elle, et travaillant au mme grand
ouvrage de tapisserie, se tenait assise mistress Stark, sa femme
de chambre et sa dame de compagnie, presque aussi vieille.
Mistress Stark vivait avec miss Furnivall depuis leur jeunesse 
toutes les deux, et elle tait plutt considre comme son amie
que comme sa servante. Elle paraissait aussi froide, aussi
impassible qu'une statue de pierre: jamais elle n'avait rien aim.
Je ne pense pas non plus, qu' l'exception de sa matresse, elle
s'inquitt de quelqu'un au monde; mais cette dernire tant
sourde, elle la traitait  peu de chose prs comme un enfant.
Aprs avoir dlivr le message de milord, M. Henry prit cong de
nous tous, en s'inclinant respectueusement, sans prendre garde 
la main mignonne que lui tendait ma chre petite Rosemonde. Il
nous laissa debout au milieu de la salle, o les deux dames nous
regardaient  loisir  travers leurs lunettes.

Ce fut une grande satisfaction pour moi quand, ayant sonn le
vieux valet qui nous avait introduites, elles lui dirent de nous
mener dans nos chambres. Il nous fit donc sortir de ce grand
salon, entrer dans une autre pice, sortir encore de celle-ci,
montrer un grand escalier et suivre une large galerie, qui devait
tre une bibliothque, car tout un ct tait rempli de livres,
l'autre de tables  crire entre les croises. Enfin, nous
arrivmes dans nos chambres. Je ne fus pas fche de savoir
qu'elles taient situes au-dessus des cuisines, car je commenais
 craindre de me perdre dans ce dsert de maison. Il y avait
d'abord la vieille chambre o tous les petits lords et toutes les
petites ladies avaient t levs pendant bien des annes. Un feu
joyeux brlait dans la grille; la bouilloire chantait dj, et
tout ce qui est ncessaire pour prendre le th tait rang sur la
table. De cette chambre, on passait dans le dortoir d'enfants, o
on avait plac un petit lit pour miss Rosemonde, tout prs du
mien. Le vieux James appela sa femme Dorothe pour nous faire les
honneurs de la maison, et tous les deux se montrrent si
hospitaliers, si prvenants, qu'insensiblement, miss Rosemonde et
moi, nous nous trouvmes tout  fait chez nous. Aprs le th, ma
chre petite s'assit sur les genoux de Dorothe, babillant aussi
vite que sa petite langue pouvait aller. Je sus bientt que
Dorothe tait du Westmoreland, ce qui acheva de nous lier.
Souhaiter de rencontrer de meilleures gens que James et sa femme,
ce serait tre bien difficile! James avait pass presque toute sa
vie dans la famille de milord; il ne croyait pas qu'il y et nulle
part d'aussi grands personnages, et il regardait un peu sa femme
du haut de sa grandeur, parce que, avant de se marier avec lui,
elle avait toujours vcu dans une ferme.  cela prs, il l'aimait
beaucoup. Ils avaient sous leurs ordres, pour faire le gros de
l'ouvrage, une servante nomme Agns. Elle et moi, James et
Dorothe, miss Furnivall et mistress Stark, nous composions toute
la maison, sans oublier ma chre petite Rosemonde. Je me demandais
parfois comment on avait pu faire avant son arrive, tant on en
faisait cas maintenant.  la cuisine et au salon, c'tait la mme
chose. La svre, la triste miss Furnivall et la froide mistress
Stark paraissaient galement charmes lorsqu'elles la voyaient
voltiger comme un oiseau, jouant et sautillant, avec son
bourdonnement, continuel et son joyeux babil. Plus d'une fois,
j'en suis certaine, il leur faisait peine de la voir s'en aller
dans la cuisine quoique trop fires pour lui demander de rester
avec elles, et un peu surprises de cette prfrence. Cependant,
comme disait mistress Stark, il n'y avait l rien d'tonnant, si
on se rappelait d'o son pre tait venu. L'antique et spacieux
manoir tait un fameux endroit pour ma petite miss Rosemonde. Elle
y faisait des expditions de tous cts, m'ayant toujours sur ses
talons; de tous cts,  l'exception pourtant de l'aile orientale
qu'on n'ouvrait jamais et o nous n'avions jamais eu l'ide
d'aller. Mais dans la partie occidentale et septentrionale, il y
avait beaucoup de belles chambres pleines de choses qui taient
des curiosits pour nous, sans l'tre peut-tre pour des gens qui
avaient vu plus curieux encore. Les fentres taient obscurcies
par les rameaux agits des arbres et le lierre qui les recouvrait;
mais, dans ce demi-jour vert, nous distinguions trs bien les
vieux vases en porcelaine de Chine, les boites d'ivoire sculpt,
les grands livres et surtout les vieux tableaux!

Un jour, je m'en souviens, ma mignonne fora Dorothe  venir avec
nous pour nous expliquer les portraits. C'taient tous des
portraits de membres de la famille, mais Dorothe ne savait pas
bien les noms. Aprs avoir visit la plupart des chambres, nous
arrivmes dans le vieux salon de rception, au-dessus de la grande
salle. Il y avait l un portrait de miss Furnivall; ou comme on
l'appelait dans ce temps-l, miss Grace, car elle tait la soeur
cadette. a avait d tre une beaut! Mais quel regard fixe et
fier! Quel ddain dans ses beaux yeux! Leurs sourcils mmes
semblaient se relever, comme si elle s'tonnait qu'on et
l'impertinence de la regarder; et sa lvre se plissait. Elle avait
un costume dont je n'avais jamais vu le pareil; mais c'tait la
mode dans ce temps-l, disait Dorothe. Son chapeau, d'une espce
de castor blanc, tait un peu relev au-dessus du front et orn
d'une magnifique plume qui en faisait le tour; sa robe, de satin
blanc, laissait voir un corsage blanc richement brod.

Assurment! me dis-je aprs avoir bien regard ce portrait, la
crature de Dieu se fane comme l'herbe, ainsi qu'il est crit;
mais qui croirait jamais,  voir miss Furnivall, qu'elle a pu tre
une beaut si remarquable?

Oui, dit Dorothe. Les gens changent bien tristement; mais, si ce
que Ie pre de mon matre a l'habitude de dire est vrai, miss
Furnivall, la soeur ane, tait plus belle encore que miss Grace.
Son portrait est ici quelque part; mais, si je vous le montre, il
ne faut jamais dire, mme  James, que vous l'avez vu. Croyez-vous
que la petite fille puisse garder le secret? ajouta-t-elle.

Je n'en tais pas certaine, car jamais il n'y eut d'enfant si
vive, si hardie, si franche! J'aimais mieux lui dire de se cacher,
lui promettant de chercher aprs elle. Alors j'aidai Dorothe 
retourner un grand tableau appuy contre le mur, au lieu d'tre
suspendu comme les autres. Ce portrait l'emportait encore en
beaut sur miss Grace, comme pour l'air altier et ddaigneux;
mais, sous ce dernier rapport, il tait difficile de choisir. Je
l'aurais regard pendant une heure, si Dorothe, tout effraye de
me l'avoir montr, ne se ft hte de le remettre en place, en me
conseillant d'aller tout de suite  la recherche de miss
Rosemonde, car il y avait, disait-elle, dans la maison de
vilaines places o elle ne voudrait pas voir l'enfant aller.
J'tais une fille courageuse: je m'inquitai peu de ce que disait
la vieille femme, car j'aimais  jouer  cache-cache comme pas un
enfant dans la paroisse. Je courus cependant chercher ma, petite.

L'hiver approchait; les jours devenaient de plus en plus courts.
Il me semblait parfois entendre un bruit singulier, comme si
quelqu'un jouait de l'orgue dans la grande salle. J'tais presque
certaine de ne pas tre trompe par mon oreille. Je n'entendais
pas ce bruit tous les soirs; mais trs souvent, et d'ordinaire,
quand, assis prs de miss Rosemonde, aprs l'avoir mise au lit, je
restais tranquille et silencieuse dans la chambre  coucher, c'est
alors que j'entendais les sons de l'orgue rsonner dans la
distance. Le premier soir, quand je descendis pour souper, je
demandai  Dorothe qui avait fait de la musique, et James dit
d'un ton trs bref que j'tais bien simple de prendre pour de la
musique les murmures du vent dans les arbres. Dorothe regarda son
mari d'un air effar, et Bessy, la fille de cuisine, aprs avoir
marmonn quelque chose, s'en alla toute ple. Voyant bien que ma
question ne leur plaisait pas, je pris le parti de me taire, en
attendant d'tre seule avec Dorothe, dont je pourrais tirer bien
des choses. Le lendemain, j'piai donc le moment favorable, et,
aprs l'avoir amadoue, je lui demandai qui jouait de l'orgue;
car, si je m'tais tue devant James, je savais trs bien que je
n'avais pris le bruit du vent pour de la musique. Mais James avait
fait la leon  Dorothe, dont je ne pus arracher un mot.
J'essayai alors de Bessy, que j'avais toujours tenue un peu 
distance, car j'tais sur un pied d'galit avec James et
Dorothe, dont elle n'tait gure que la servante. Elle me fit
bien promettre de n'en jamais rien dire  personne, et si jamais
je le disais, de ne jamais dire que c'tait elle qui me l'avait
dit; mais c'tait un bruit bien trange, et bien des fois elle
l'avait entendu, surtout dans les nuits d'hiver et avant les
temptes. On disait dans le pays que c'tait le vieux lord qui
jouait sur l'orgue de la grande salle, comme il aimait  jouer de
son vivant; mais qui tait le vieux lord? ou pourquoi jouait-il,
et de prfrence dans les soires d'hiver  l'approche des
temptes? c'est ce qu'elle ne pouvait ou ne voulait pas me dire.
Je vous ai dit que j'tais une fille courageuse; eh bien! je
m'amusai assez d'entendre cette grande musique rsonner dans le
manoir quel que ft celui qui jouait. Tantt elle s'levait au-
dessus des bouffes de vent, gmissait ou semblait triompher comme
une crature vivante; tantt elle redevenait d'une complte
douceur; mais c'tait toujours de la musique et des accords... il
tait ridicule d'appeler cela le vent. Je pensai d'abord que miss
Furnivall, jouait peut-tre  l'insu de Bessy; mais un jour que
j'tais seule dans la grande salle, j'ouvris et je l'examinai bien
de tous cts, comme on m'avait fait voir celui de l'glise de
Grosthwaite, et je vis qu'il tait tout bris et dtruit 
l'intrieur, malgr sa belle apparence. Alors, quoiqu'on ft en
plein midi, ma chair commena  se crisper; je me htai de fermer
l'orgue et je regagnai lestement ma chambre d'enfant, o il
faisait toujours si clair.  partir de ce temps, je n'aimai pas
plus la musique que James et Dorothe ne l'aimaient. Dans
l'intervalle, miss Rosemonde se faisait aimer de plus en plus. Les
vieilles dames se faisaient une fte de l'avoir  table  leur
premier dner. James se tenait derrire la chaise de miss
Furnivall, et moi derrire miss Rosemonde, en grande crmonie.
Aprs le repas, elle jouait dans un coin du grand salon, sans
faire plus de bruit qu'une souris, tandis que miss Furnivall
dormait et que je dnais  la cuisine. Cependant elle revenait
volontiers  moi dans la chambre d'enfant: car miss Furnivall
tait si triste, disait-elle, et mistress Stark si ennuyeuse! Nous
tions, au contraire, assez gaies toutes les deux. Peu  peu je ne
m'inquitai plus de cette musique trange; si on ne savait pas
d'o elle venait, du moins elle ne faisait de mal  personne.

L'hiver fut trs froid. Au milieu d'octobre, les geles
commencrent et durrent bien des semaines. Je me rappelle qu'un
jour,  dner, miss Furnivall, levant ses yeux tristes, et
appesantis, dit , mistress Stark: J'ai peur que nous n'ayons un
terrible hiver! Le ton dont elle disait ces paroles semblait leur
donner un sens mystrieux. Mistress Stark fit semblant de ne pas
entendre et parla trs haut de toute autre chose. Ma petite lady
et moi, nous nous inquitions peu de la gele et mme pas du tout.
Pourvu qu'il ft sec, nous grimpions les pentes escarpes,
derrire la maison; nous montions dans les _Fells_ qui taient
assez tristes et assez nus, et l nous faisions assaut de vitesse
dans l'air frais et vif. Un jour nous redescendmes par un nouveau
sentier qui nous mena au-del des deux vieux houx noueux, situs 
moiti environ de la descente, du ct oriental du manoir. Les
jours raccourcissaient  vue d'oeil et le vieux lord, si c'tait
lui, jouait d'une manire de plus en plus lugubre et temptueuse
sur le grand orgue. Un dimanche aprs-midi, ce devait tre vers la
fin de novembre, je priai Dorothe de se charger de ma petite
lady, lorsqu'elle sortirait du salon, aprs le somme habituel de
miss Furnivall; car il faisait trop froid pour la mener avec moi 
l'glise o je devais pourtant aller. Dorothe me promit de grand
coeur ce que je lui demandais. Elle aimait tant l'enfant que je
pouvais tre tranquille. Nous nous mmes donc en chemin sans
tarder, Bessy et moi. Un ciel lourd et noir couvrait la terre
blanchie par la gele, comme si la nuit ne s'tait pas
compltement dissipe ce jour-l, et l'air, quoique calme, tait
trs piquant.

Nous aurons de la neige aujourd'hui, me dit Bessy. En effet, nous
tions encore  l'glise, lorsque la neige commena  tomber par
gros flocons, et si paisse, qu'elle interceptait presque le jour
des croises.  notre sortie de l'glise, il ne neigeait plus,
mais nos pieds enfonaient dans une couche de neige douce et
profonde. Avant notre arrive au manoir, la lune se leva, et je
crois qu'il faisait plus clair alors, avec la lune et la neige
blouissante, que lorsque nous tions partis pour l'glise, entre
deux et trois heures. Je ne vous ai pas encore dit que miss
Furnivall et mistress Stark n'allaient jamais  l'glise; elles
avaient pris l'habitude de lire ensemble leurs prires, comme
elles faisaient tout, tranquillement et tristement. Le dimanche
leur semblait bien long, car il les empchait de travailler  leur
grande tapisserie. Aussi, lorsque j'allai trouver Dorothe dans la
cuisine pour lui redemander Rosemonde et faire monter cette chre
enfant avec moi, je ne m'tonnai pas de lui entendre dire que les
dames avaient d garder la petite, car elle n'tait pas venue  la
cuisine, comme je lui avais recommand de le faire ds qu'elle
s'ennuierait d'tre sage au salon. Je me dbarrassai donc de ma
pelisse et de mon chapeau, et j'entrai dans le salon, o je
trouvai les deux dames tranquillement assises comme  leur
ordinaire, laissant tomber un mot, par-ci, par-l, mais n'ayant
pas du tout l'air d'avoir auprs d'elles un tre aussi vif; aussi
joyeux que miss Rosemonde. Je pensais d'abord que l'enfant se
cachait: c'tait une de ses petites malices. Peut-tre avait-elle
recommand aux deux dames de faire semblant d'ignorer o elle
tait. Je me mis  regarder tout doucement derrire ce sopha,
derrire ce fauteuil, sous ce rideau, me donnant l'air trs
effray de ne pas la trouver.

Qu'y a-t-il donc, Hester? demanda schement mistress Stark. Je ne
sais si miss Furnivall m'avait vue. Comme je vous l'ai dit, elle
tait trs sourde et elle restait tranquillement assise, regardant
le feu d'un air dsoeuvr et plein de dsolation. Je cherche ma
petite Rose, rpondis-je, pensant toujours que l'enfant tait l,
cache, tout prs de moi.

Miss Rosemonde n'est pas ici, rpondit mistress Stark. Elle nous
a quittes, il y a plus d'une heure, selon son habitude, pour
aller retrouver Dorothe. Cela dit, elle me tourna le dos pour
regarder le feu comme sa matresse.

Mon coeur commenait  battre. Combien je regrettais d'avoir
quitt, mme pour un instant mon enfant chrie! Retourne prs de
Dorothe, je lui dis ce qui arrivait. James tait sorti pour toute
la journe; mais elle et moi, suivies de Bessy, nous prmes des
lumires, et, aprs tre montes d'abord dans les chambres
d'enfants, nous parcourmes toute la maison appelant miss
Rosemonde, la suppliant de ne pas nous causer une peur mortelle,
et de sortir de sa cachette. Aucune rponse! aucun son!

Bon Dieu! me dis-je enfin, serait-elle alle se cacher dans
l'aile droite?

Cela est impossible, me rpondit Dorothe; je n'y suis jamais
alle moi-mme; les portes restent constamment fermes;
l'intendant de milord en a les cls,  ce que je crois. Dans tous
les cas, ni moi ni James ne les avons jamais vues.

Il ne me reste donc, m'criai-je, qu' retourner voir si elle ne
s'est pas cache dans le salon de ces dames, sans tre remarque
d'elles. Oh! si je l'y trouve, je la fouetterai bien pour la
frayeur qu'elle m'a donne. Je disais cela, mais je n'avais pas
la moindre intention de le faire. Me voil rentre dans le salon
occidental, o je dis  mistress Stark que, n'ayant pu trouver
nulle part miss Rosemonde, je la priais de me laisser bien
chercher derrire les meubles et les rideaux. Je commenais 
croire que la pauvre petite avait pu se blottir dans quelque coin
bien chaud et s'y laisser gagner par le sommeil. Nous regardmes
de tous cts; miss Furnivall se leva et regarda aussi; elle
tremblait de tous ses membres: miss Rosemonde n'tait bien
certainement dans aucun recoin du salon, Nous voil de nouveau en
campagne, et cette fois tout le monde dans la maison, cherchant
partout o nous avions dj cherch, mais sans rien trouver. Miss
Furnivall tremblait et frissonnait tellement, que mistress Stark
la reconduisit dans le salon toujours bien chauff, aprs m'avoir
fait promettre de leur amener l'enfant ds qu'elle serait
retrouve. Misricorde! Je commenais  croire que nous ne la
retrouverions pas, quand je m'imaginai de regarder dans la cour de
la grande faade, toute couverte de neige. J'tais alors au
premier tage; mais il faisait un si beau clair de lune, que je
distinguai trs bien l'empreinte de deux petits pieds, dont on
pouvait suivre la trace depuis la porte de la grande salle
jusqu'au coin de l'aile orientale. Je descendis comme un clair;
je ne sais comment. J'ouvris, par un violent effort, la roide et
lourde porte de la salle, et, rejetant par-dessus ma tte la jupe
de ma robe en guise de manteau, je me mis  courir. Je tournai le
coin oriental, et l une grande ombre noire couvrait la neige;
mais parvenue de nouveau sous le clair de lune, je retrouvai
l'empreinte des petits pas montant vers les _Fells_. Il faisait un
froid rigoureux, si rigoureux, que l'air enlevait presque la peau
de mon visage tandis que je courais; mais je n'en courais pas
moins, pleurant  la pense de l'pouvante et du pril o devait
tre mon enfant chrie. J'tais en vue des deux houx, quand
j'aperus un berger qui descendait la colline, et portait un objet
envelopp dans son manteau. Ce berger cria aprs moi et me demanda
si je n'avais pas perdu un enfant. Les pleurs et le vent
touffaient ma voix. Il s'approcha de moi, et je vis miss
Rosemonde tendue dans ses bras, immobile, blanche et roide comme
si elle tait morte. Le berger me dit qu'il tait mont aux
_Fells_ pour rassembler son troupeau avant le froid intense de la
nuit, et que dans les houx (grandes marques noires sur le flanc de
la colline, o on ne voyait pas d'autre buisson  plusieurs milles
 la ronde) il avait trouv ma petite lady, mon agneau, ma reine,
dj roide et dans le fatal sommeil que produit la gele. Je
pleurais de joie en la tenant de nouveau dans mes bras, car je ne
voulus pas la laisser porter au berger; je la pris sous mon
manteau et la tins contre mon coeur. Je la rchauffai l
tendrement, et je sentais la vie rentrer avec la chaleur dans ses
petits membres; mais elle tait encore insensible  notre arrive
dans le manoir. Je n'avais pas moi-mme assez d'haleine pour
parler. J'entrai par la porte de la cuisine.

Apportez vite la bassinoire, fut tout ce que je pus dire. Je
montai miss Rosemonde dans notre chambre, o je me mis  la
dshabiller prs du feu, que Bessy avait entretenu. J'appelai mon
petit agneau des plus doux noms et des plus gais que je pouvais
imaginer, et cependant j'tais presque aveugle par les larmes. 
la fin, oh!  la fin, elle ouvrit ses grands yeux bleus. Alors je
la mis dans le lit bien chaud, et j'envoyai Dorothe prvenir miss
Furnivall que nous l'avions retrouve et que tout allait bien. Je
rsolus de passer la nuit entire  ct du lit de ma petite. Elle
tomba dans un profond sommeil aussitt que sa jolie tte eut
touch l'oreiller, et je la veillai jusqu'au matin. Quand elle
s'veilla, son visage tait aussi frais, aussi clair que ses
ides; je le croyais du moins alors, et, mes chers amis, je le
crois encore aujourd'hui.

Elle me raconta qu'elle avait eu le dsir d'aller prs de
Dorothe, parce que les deux vieilles dames s'taient endormies,
et qu'il faisait triste dans le salon. En traversant le corridor
de l'ouest, elle avait aperu,  travers la croise leve, la
neige qui tombait  gros flocons. Cela lui avait donn le dsir de
voir la terre toute blanche, et elle tait entre pour cela dans
la grande salle o, s'approchant des croises, elle avait vu, en
effet, la terrasse couverte d'une neige blouissante. Une petite
fille lui tait apparue, du mme ge  peu prs qu'elle, mais si
jolie, disait ma mignonne, si jolie! Et cette petite fille m'a
fait signe de sortir. Et elle avait l'air d'tre si bonne, que je
ne pouvais lui refuser.

Alors l'autre petite fille l'avait prise par la main et elles
avaient tourn toutes les deux le coin de l'aile orientale.

Vous tes une mchante petite fille, dis-je  miss Rosemonde, car
vous me contez des histoires. Que dirait votre chre maman qui est
au ciel et qui n'a jamais dit un mensonge de sa vie, si elle
entendait sa petite Rosemonde raconter de pareils contes!

En vrit, Hester, dit en sanglotant ma petite lady; je vous dis
la vrit. Ne me dites pas cela! lui rpondis-je d'un ton svre.
J'ai suivi la trace de vos pas sur la neige. On n'en voyait pas
d'autre; et si vous aviez tenu une petite fille par la main pour
monter sur cette colline, n'aurait-elle pas laiss l'empreinte de
ses pieds  ct des vtres?

Ce n'est pas ma faute, chre Hester, dit-elle en pleurant, si
vous ne les avez pas vus; je n'ai jamais regard  ses pieds; mais
elle tenait ma main serre dans sa petite main, et elle tait
froide, trs froide.

Elle m'a conduite en haut du chemin des _Fells_ jusqu'aux deux
houx. L, j'ai vu une dame qui pleurait et poussait des sanglots;
mais ds qu'elle m'a vue, elle a cess de pleurer; elle m'a souri
d'un air fier et noble; elle m'a prise sur ses genoux et a
commenc  me bercer pour m'endormir. C'est l, tout, Hester, mais
c'est bien la vrit; et ma chre maman le sait, dit-elle en
fondant en larmes. Alors je pensai que l'enfant avait la fivre et
je fis semblant de croire  son histoire, qu'elle me rpta,
mainte et mainte fois, sans y rien changer.

 la fin, Dorothe frappa  la porte avec le djeuner de miss
Rosemonde, et me dit que les vieilles dames taient descendues
dans la salle  manger o elles dsiraient me parler. La veille au
soir toutes les deux taient montes dans notre chambre  coucher,
mais trouvant la petite endormie, elles s'taient contentes de la
regarder, sans me faire de question.

Je ne l'chapperai pas, pensai-je en moi-mme en traversant la
galerie du nord, et pourtant je reprenais courage, car j'avais
confi l'enfant  une garde. Elles seules taient  blmer de
l'avoir laisse courir toute seule. J'entrai donc hardiment et je
racontai toute l'histoire  mistress Stark. Je la racontai aussi 
miss Furnivall en criant de toutes mes forces contre son oreille;
mais quand je parlai de l'autre petite fille qui avait attir miss
Rosemonde dehors dans la neige et l'avait conduite  la grande et
belle dame prs des houx, miss Furnivall jeta les bras en l'air,
ses vieux bras amaigris et s'cria...  ciel! pardonne! ayez
misricorde, Seigneur!

Mistress Stark la retint dans son fauteuil, assez rudement  ce
qu'il me parut; mais mistress Stark n'en tait plus  matresse, et
miss Furnivall me parla d'un ton d'autorit ml d'une trange
anxit.

Hester! gardez-la bien de cet enfant! cet enfant l'entranerait 
la mort! Enfant de malheur! Dites bien  Rosemonde qu'elle s'en
dfie; car c'est un enfant mchant et pervers! Alors, mistress
Stark me fit sortir de la salle  manger et je n'tais pas fche
d'tre dehors, mais miss Furnivall continuait de crier: oh! aie
piti de moi! ne pardonneras-tu jamais! Il y a tant d'annes, tant
d'annes!

Comme vous le pensez bien, mon esprit ne pouvait tre en repos
aprs cet vnement. Je n'osais quitter miss Rosemonde, ni le jour
ni la nuit. Ne pouvait-elle pas s'chapper de nouveau pour courir
aprs quelque imagination? J'avais cru, d'ailleurs, m'apercevoir
d'aprs certaines bizarreries de miss Furnivall, qu'elle avait le
cerveau drang. Je redoutais quelque chose de semblable pour ma
chre petite, car cela, vous le savez, peut tenir de famille.

Il ne cessait de geler  pierre fendre et toutes les fois que la
nuit tait plus orageuse qu'a l'ordinaire, entre les bouffes de
vent nous entendions le vieux lord jouer du grand orgue. Mais
vieux lord ou non, partout o allait miss Rosemonde, je la
suivais; car mon amour pour elle, pauvre petite orpheline, tait
plus fort que ma peur de cette terrible musique. C'tait  moi,
d'ailleurs, de l'amuser et de la tenir en gat, comme il
convenait  son ge. Nous jouions donc ensemble, nous courions
ensemble, par-ci, par-l, partout; car je n'osais jamais la perdre
de vue dans cette grande et solitaire demeure. Un certain aprs-
midi, peu de jours avant la Nol, nous jouions toutes les deux sur
le tapis du billard dans la grande salle. Nous ne savions pas le
jeu bien entendu, mais elle aimait  faire rouler les douces
billes d'ivoire avec ses petites mains, et j'aimais  faire tout
ce qu'elle faisait; peu  peu, sans que nous y prissions garde, il
commena  faire noir dans la salle, quoiqu'il ft clair encore en
plein air. Je songeais  la reconduire dans notre chambre, quand
tout--coup elle s'cria:

Regarde, Hester, regarde! Voil encore ma pauvre petite fille
dehors dans la neige!

Je me tournai vers les longues et troites croises; et l, je
vis, comme je vous vois, une petite fille, moins grande que miss
Rosemonde, habille tout autrement qu'elle aurait dit l'tre pour
sortir par une si rude soire, pleurant et tapant contre les
carreaux de vitre, comme si elle voulait qu'on la laisst entrer.
Elle semblait sangloter et miss Rosemonde n'y pouvant plus tenir,
courait  la porte pour l'ouvrir quand tout--coup et tout prs de
nous le grand orgue retentit comme un tonnerre.

Je tremblai tout de bon, et avec d'autant plus de raison que, dans
le calme d'une si forte gele, je n'avais pas entendu le son des
petites mains tapant sur les vitres, quoique l'enfant fantme
semblt y mettre toute sa force. Je l'avais vue aussi crier et
pleurer sans que le moindre son parvnt  mon oreille. Je ne sais
si je remarquai tout cela dans le moment mme, tant les sons du
grand orgue m'avaient frapp de terreur; mais ce que je sais,
c'est que je saisis ma petite miss Rosemonde dans mes bras au
moment o elle s'avanait vers la porte et que le l'emportai
malgr ses cris et ses efforts pour m'chapper, dans la grande et
claire cuisine, o Dorothe et Agns minaient des viandes pour
faire des pts.

Qu'y a-t-il, ma petite belle? s'cria Dorothe, en voyant miss
Rosemonde sangloter dans mes bras comme si son coeur allait se
briser.

Elle n'a pas voulu, rpondit cette chre enfant, me laisser
ouvrir la porte pour faire entrer ma pauvre petite fille, qui
mourra bien srement si elle reste dehors toute la nuit sur les
_Fells_. Cruelle, mchante Hester! Et en parlant ainsi, elle me
battait de ses petites mains; mais elle aurait pu frapper bien
plus fort, car j'avais vu sur le visage de Dorothe une expression
d'pouvante mortelle qui glaait mon sang dans mes veines.

Fermez la porte de l'arrire-cuisine; mettez bien le verrou,
dit-elle  Agns, et sans en dire davantage, elle me donna des
raisins et des amandes pour apaiser miss Rosemonde; mais ma petite
lady sanglotait toujours en pensant  la petite fille reste dans
la neige et elle ne voulait toucher  aucune friandise. Je
m'estimai bien heureuse quand elle se fut enfin endormie en
pleurant dans son lit. Alors je descendis tout doucement dans la
cuisine, o je dis  Dorothe que ma rsolution tait prise et que
j'emmnerais ma chre petite dans la maison de mon pre 
Applethwaite, o, si nous vivions humblement, nous vivrions au
moins en paix. Je lui dis encore que j'tais dj bien assez
effraye par le vieux lord, quand il jouait de l'orgue. Maintenant
j'avais vu de mes yeux l'trange petite fille, dont les pieds ne
laissaient pas d'empreinte sur la neige; je l'avais vue habille
comme aucun enfant ne pouvait l'tre dans le voisinage, pleurant,
criant et frappant sur les vitres, mais sans faire entendre aucun
bruit, aucun son. J'avais mme aperu sur son paule droite, car
elle avait les paules et les bras nus malgr la rigueur du froid,
une blessure toute noire. Miss Rosemonde avait reconnu en elle
l'enfant fantme qui, comme Dorothe le savait bien, avait failli
l'entraner  sa perte. C'tait plus que je n'en pouvais
supporter.

 ce rcit, je vis Dorothe changer de couleur plusieurs fois. Je
ne crois pas, me dit-elle, qu'on vous laisse emmener miss
Rosemonde, puisqu'elle est la pupille de milord et que vous n'avez
aucun droit sur elle. Dorothe me demanda ensuite si je pourrais
me rsoudre  quitter l'enfant dont j'tais si folle, pour de
vains sons et des visions qui, en dfinitive, ne pouvaient faire
aucun mal, et auxquels ils avaient d s'habituer chacun  leur
tour. J'avais la tte monte; je tremblais presque de colre. Je
lui dis qu'il tait bien ais  elle de parler ainsi;  elle qui
savait ce que signifiaient cette musique et ces prtendues
visions, et qui avait eu peut-tre quelque chose  dmler avec
l'enfant fantme de son vivant. Ainsi provoque, Dorothe finit
par me tout dire, et alors j'aurais voulu qu'elle ne m'et rien
dit, car je fus plus effraye que jamais.

Elle me dit donc qu'elle avait entendu raconter cette lugubre
histoire par des vieillards des environs dans le commencement de
son mariage. Alors on venait encore au chteau qui n'avait pas sa
mauvaise rputation d'aujourd'hui. Aprs tout, elle ne pouvait
dire si c'tait vrai ou faux, mais voici ce qu'on rptait.

Le vieux lord qui jouait de l'orgue tait le pre le miss
Furnivall, ou plutt de miss Grace, comme l'appelait Dorothe, car
miss Maude, tant l'ane, portait de droit le titre de miss
Furnivall. Le vieux lord tait dvor d'orgueil. Jamais on ne vit,
jamais on n'entendit parler d'un homme aussi fier, et ses filles
taient comme lui. Personne ne leur semblait assez bon pour
devenir leur mari. Cependant le choix ne leur manquait pas, car
c'taient les plus grandes beauts de leurs temps, comme j'avais
pu le voir par leurs portraits dans le salon de crmonie. Mais,
dit le vieux proverbe, l'orgueil aura sa chute. Ces deux beauts
hautaines devinrent amoureuses du mme homme, et ce n'tait qu'un
musicien tranger, amen de Londres par leur pre pour faire de la
musique avec lui dans son manoir. Par dessus toutes choses,
l'orgueil de famille except, le vieux lord aimait la musique; il
en tait fou et savait jouer de presque tous les instruments; mais
cela n'avait adouci en rien son caractre farouche. Le fier et dur
vieillard avait fait, dit-on, mourir sa femme de chagrin. Il
appela donc prs de lui un tranger qui faisait de la musique si
harmonieuse que les oiseaux mmes sur les arbres suspendaient
leurs chants pour l'couter. Par degrs, le nouveau venu s'empara
si bien de l'esprit du vieux lord que celui-ci le rappelait chaque
anne  Furnivall. Ce fut lui qui fit venir l'orgue de Hollande et
qui l'installa dans la grande salle o il tait encore de mon
temps. Il apprit au vieux seigneur  en jouer; mais bien des fois,
lorsque lord Furnivall ne pensait qu' son bel orgue et aux
accords qu'il en tirait, l'tranger au teint brun et aux cheveux
noirs se promenait dans les bois avec l'une des jeunes dames;
tantt avec miss Maude, tantt avec miss Grce.

Miss Maude, pour son malheur, finit par emporter le prix. Ils se
marirent secrtement, et avant la prochaine visite annuelle de
l'tranger, elle donna le jour  une petite fille dans une ferme
au milieu des bruyres, tandis que son pre et miss Grce la
croyaient aux courses de Doncastre. Maintenant pouse et mre, son
caractre ne s'adoucit pas le moins du monde; elle resta tout
aussi hautaine, tout aussi passionne que jamais, et peut-tre
davantage, car elle tait jalouse de miss Grce  qui le musicien
tranger faisait une cour assidue, pour dtourner les soupons,
disait-il. Mais miss Grce, triomphant avec affectation de sa
victoire apparente sur miss Maude, celle-ci s'exasprait de plus
en plus contre son mari et contre sa soeur. Il tait facile au
premier de secouer un joug qui lui devenait dsagrable, et de
chercher dans les pays trangers un refuge contre la jalousie des
deux soeurs. Il partit cet t-l un mois avant l'poque
habituelle de son dpart en donnant  entendre qu'il pourrait bien
ne pas revenir. Dans l'intervalle, la petite fille fut laisse 
la ferme, et sa mre avait l'habitude de faire seller son cheval
et de galoper au loin sur les collines, en apparence sans aucun
but, mais en ralit pour voir son enfant une fois au moins par
semaine, car lorsqu'elle aimait, elle aimait bien, comme elle ne
savait pas har  demi. Le vieux lord continuait de jouer de son
orgue; et les serviteurs pensaient que la musique avait fini par
adoucir son redoutable caractre, dont toujours, au dire de
Dorothe, on racontait de bien terribles histoires. Il devint
infirme et fut oblig de se servir d'une bquille pour marcher.
Son fils an, le pre du lord Furnivall actuel, tait alors avec
l'arme en Amrique, et l'autre fils en mer, en sorte que miss
Maude faisait  peu prs  sa mode, et, de jour en jour, il y
avait plus de froideur et d'amertume entre elle et miss Grace.
Elles finirent par se parler  peine, si ce n'est en prsence du
vieux lord. Le musicien tranger revint encore l't suivant, mais
ce fut la dernire fois; car, avec leurs jalousies et leurs
colres, les deux soeurs lui faisaient mener une telle vie qu'il
s'en lassa. Il partit donc, et on n'en entendit plus parler. Miss
Maude, qui avait toujours eu l'intention de faire connatre son
mariage quand son pre serait mort, se voyait maintenant
abandonne avec un enfant qu'elle n'osait avouer, mais dont elle
tait folle, redoutant son pre, hassant sa soeur et force de
vivre avec eux. L't suivant se passe donc sans qu'on vt
reparatre l'tranger. Miss Maude et miss Grace, devenues tristes
et sombres toutes les deux, taient aussi belles que jamais, mais
il y avait quelque chose d'gar dans leur regard. Peu  peu
cependant le front de miss Maude s'claircit. Son pre, dont les
infirmits augmentaient toujours, se laissait de plus en plus
absorber par sa musique. Miss Grace et sa soeur vivaient presque 
part, occupant des appartements spars, miss Grace dans l'aile
occidentale, miss Maude dans l'aile orientale, les chambres mmes
qu'on avait depuis condamnes. Cette dernire crut donc pouvoir
prendre sa fille avec elle, sans que personne en st rien, except
ceux qui n'oseraient en parler et seraient tenus de croire, sur sa
parole, que c'tait l'enfant d'une villageoise, pour lequel elle
avait pris un caprice. Tout cela, disait Dorothe, tait assez
bien connu; mais personne ne savait ce qui tait arriv ensuite,
si ce n'est miss Grace et mistress Stark qui, attache ds ce
temps-l  sa personne, comme femme de chambre, tait beaucoup
plus son amie que sa propre soeur. Mais, d'aprs certains mots
chapps  et l, les domestiques supposaient que miss Maude
s'tait vante  miss Grace de son triomphe et l'avait aisment
convaincue que le musicien tranger s'tait jou d'elle avec son
amour prtendu, puisqu'il en avait pous une autre en secret. 
dater de ce jour, les joues et les lvres de miss Grace perdirent
leur clat; on l'entendit souvent rpter qu'elle se vengerait tt
ou tard. Mistress Stark, de son ct, ne cessait d'pier ce qui se
passait dans les appartements de l'aile orientale.

Par une affreuse nuit, juste aprs le nouvel An, la terre tait
dj, couverte d'une neige paisse et profonde, et les flocons
tombaient encore assez vite pour aveugler ceux qui pouvaient tre
dehors. Tout--coup on entendit un grand bruit, un violent tumulte
et la voix du vieux lord qui dominait tout, se rpondait en
invectives et en maldictions. On entendit aussi les cris d'un
petit enfant, le hautain dfi d'une femme irrite, le son d'un
coup sourd et suivi d'un silence de mort; puis des pleurs et des
gmissements qui finirent par s'teindre sur la colline. Alors le
vieux lord appela tous ses serviteurs. Il leur dit avec de
terribles serments et des menaces plus terribles encore que sa
fille l'ayant dshonor, il l'avait chasse de sa maison, elle et
son enfant, et que si quelqu'un d'entr'eux osait leur prter
secours, leur donner de la nourriture ou un abri, il prierait Dieu
de l'exclure  jamais du paradis. Pendant tout ce temps-l, miss
Grace se tenait  ct de son pre ple et immobile comme la
pierre, et quand il eut fini, elle poussa un grand soupir, comme
si elle se sentait soulage d'une grande crainte, et comme pour
dire que son oeuvre tait faite, son but accompli. Le vieux lord
ne toucha plus  son orgue et mourut dans l'anne. Cela n'a rien
d'tonnant, et sans doute le remords le tua, car le lendemain de
cette sombre, et cruelle, nuit, les bergers descendant les
_Fells_, trouvrent miss Maude assise, avec le rire de la folie,
sous les houx et caressant un enfant mort, qui avait sur l'paule
droite une horrible meurtrissure. Mais ce ne fut pas elle qui tua
l'enfant. D'aprs ce que disait Dorothe; ce furent le froid et la
gele. Toutes les btes sauvages taient renfermes dans leurs
trous et tous les animaux domestiques dans leurs tables, 
l'heure o la mre et l'enfant furent chasss du manoir et rduits
 errer sur les _Fells_! Maintenant vous savez tout, ajouta
Dorothe, et je serais bien tonne si vous tiez moins effraye
que moi?

J'tais plus effraye que jamais; mais je lui dis que je ne
l'tais pas. J'aurais voulu nous voir  jamais dehors miss
Rosemonde et moi, de cette horrible maison. Cependant je ne
voulais pas quitter ma chre enfant et je n'osais l'emmener avec
moi. Oh! comme je la surveillais! Comme je faisais bonne garde
autour d'elle! Nous mettions tous les verrous des portes et nous
fermions les volets une heure au moins avant qu'il fit nuit, de
peur de les laisser ouverts cinq minutes trop tard. Mais ma petite
lady entendait toujours la fatale petite fille pleurant et
gmissant; et tout ce que nous pouvions faire ou dire ne
l'empchait pas de vouloir aller vers l'enfant fantme pour le
mettre  l'abri de la neige et du vent. Durant tout ce temps, je
me tenais le plus loigne possible de miss Furnivall et de
mistress Stark, car elles me faisaient peur aussi. Il n'y avait
rien de bon  gagner prs d'elles avec leurs sombres et durs
visages, leurs yeux distraits et hagards regardant toujours dans
les annes sinistres du pass. Malgr mon effroi, j'avais une
sorte de piti pour miss Furnivall. Les gens descendus dans la
fosse ne peuvent avoir un aspect plus dsol que celui qui tait
toujours empreint sur son visage.  la fin je me sentis mue de
tant de piti pour cette vieille dame qui ne disait jamais un mot
sans qu'il lui ft arrach, que je priai Dieu pour elle. J'appris
 miss Rosemonde  prier aussi pour une personne qui avait fait un
pch mortel; mais au moment o ma chre petite arrivait  ces
mots, elle prtait souvent l'oreille et quittait sa position
agenouille pour me dire: Hester, j'entends ma petite fille qui
pleure et se plaint si tristement! Oh! laisse-la entrer ou elle
mourra!

Une nuit, justement aprs l'arrive tant attendue du nouvel An, et
lorsque le pire d'un long hiver tait pass, je l'esprais du
moins, j'entendis la sonnette du salon occidental sonner trois
fois, ce qui tait le signal particulier pour moi. Je ne voulais
pas laisser miss Rosemonde toute seule, quoiqu'elle ft endormie,
car le vieux lord avait jou avec plus de force que jamais et je
craignais que ma mignonne ne se rveillt pour entendre l'enfant
fantme.

Quant  le voir, c'tait impossible. J'avais trop bien ferm les
fentres pour cela. Je la pris donc hors de son lit, l'enveloppai
dans les premiers vtements qui me tombrent sous la main et je la
portai dans le salon o je trouvai les deux vieilles dames
travaillant selon leur habitude,  leur tapisserie. Elles levrent
les yeux au moment o j'entrai, et mistress Stark me demanda
d'un air fort tonn: Pourquoi j'apportais miss Rosemonde qui
serait beaucoup mieux dans son lit bien chaud? Parce que... parce
que, commenai-je  murmurer, j'avais peur qu'elle ne cdt  la
tentation de sortir pendant mon absence, pour suivre l'enfant dans
la neige,_ _mais miss Stark m'arrta court par un clin-d'oeil
significatif et me dit que miss Furnivall avait besoin de moi pour
dfaire un ouvrage qu'elle avait mal fait, et que ni l'une ni
l'autre ne savaient dpiquer,  cause de leurs mauvais yeux. Je
dposai ma mignonne sur le sopha, et je m'assis prs des deux
vieilles sur un tabouret. Le vent, qui commenait  mugir, rendait
mon coeur plus dur pour elles, en songeant au mal dont elles
avaient t cause.

Cependant miss Rosemonde dormait du meilleur coeur. Miss Furnivall
ne disait mot; elle ne regardait jamais autour d'elle quand les
bouffes du vent branlaient les fentres; mais soudain elle se
dressa de toute sa hauteur, et leva une des mains comme pour nous
faire signe d'couter.
J'entends des voix, dit-elle. J'entends des cris terribles...
J'entends la voix de mon pre!

Dans le mme instant, ma chrie se rveilla comme en sursaut. Ma
petite fille pleure, dit-elle, oh! comme elle pleure! Et elle
essaya de se lever pour aller  elle; mais ses pieds se prirent
dans la couverture, et je l'enlevai dans mes bras, car ma chair
commenait  se crisper, en songeant aux bruits que l'on
entendait, tandis que je ne pourrais saisir aucun son. Mais, au
bout d'une minute ou deux, le bruit se rapprocha, grandit et
remplit nos oreilles. Nous entendmes aussi des voix et des cris,
et le vent d'hiver qui mugissait dehors se tut soudainement.
Mistress Stark me regarda et je la regardai; mais nous n'osions
parler. Tout--coup miss Furnivall s'avana vers la porte du
salon, passa dans l'antichambre, traversa le corridor de l'ouest,
et ouvrit la porte qui donnait dans la grande salle. Mistress
Stark la suivit, et je n'osai rester derrire, quoique l'pouvante
empcht presque mon coeur de battre. J'enveloppai bien ma chre
enfant; je la serrai dans mes bras, et je marchai derrire les
vieilles dames. Dans la salle, les cris taient plus forts que
jamais; ils semblaient venir de l'aile orientale, et
s'approchaient de plus en plus des deux portes qui restaient
constamment fermes. Alors je remarquai que le grand lustre de
bronze tait tout allum, quoique la salle ft pleine d'ombre, et
qu'un grand feu brlt dans la vaste chemine sans rpandre aucune
chaleur. Je frissonnai d'horreur, et je serrai de toutes mes
forces miss Rosemonde contre ma poitrine. En ce moment la porte
orientale semblait branle sur ses gonds, et ma chrie, luttant
pour se dgager de mes bras, s'criait de toutes ses forces:
Hester! laisse-moi aller! Ma pauvre petite est l; je l'entends;
elle vient! Hester, laisse-moi aller!

C'tait le moment de la bien tenir. Je serai plutt morte que de
lcher prise, tant ma rsolution tait forte. Miss Furnivall
coutait et entendait malgr sa surdit habituelle. Ni l'une ni
l'autre des vieilles dames ne prenaient garde  Rosemonde qui
m'avait force de la mettre  terre; mais agenouille devant elle,
je tenais sa ceinture enlace dans mes deux bras, tandis qu'elle
continuait de pleurer et de lutter pour m'chapper.

Tout--coup la porte orientale s'ouvrit avec un bruit de tonnerre,
comme si elle flchissait sous un furieux effort; et l'on vit
apparatre, dans une vague et mystrieuse clart, l'effigie d'un
grand vieillard en cheveux blancs et dont les yeux tincelaient.
Il chassait devant lui, avec des gestes d'implacable haine, une
femme d'une grande beaut et au regard fier, qu'un petit enfant
tenait par sa robe.

Oh! Hester! Hester! criait miss Rosemonde. C'est la dame! la dame
qui tait sous les houx; et ma petite est avec elle! Hester!
Hester! laisse-moi aller. Elles m'attirent prs d'elles. Je le
sens. Je le sens. Laissez-moi aller.

Ses efforts pour m'chapper la faisaient presque tomber en
convulsions; mais je la tenais de plus en plus serre, au point
d'avoir peur de lui faire mal. Mieux valait courir ce risque que
la laisser entraner par ces terribles fantmes. Ils avanaient
toujours vers la porte de la grande salle, o les vents hurlaient
comme des loups qui attendent leur proie. Tout--coup la dame se
retourna, et je vis qu'elle lanait au vieillard un hautain dfi;
mais presque au mme instant, tout son corps frmit d'pouvante.
Elle tendit les bras d'un air gar et suppliant, pour garantir
son enfant, son petit enfant, d'un coup de la bquille que le
vieux lord tenait leve.

Miss Rosemonde, entrane par une puissance surnaturelle,
continuait de se tordre dans mes bras et de sangloter; mais je
sentais ses forces faiblir, et je la laissais crier:

Elles veulent que j'aille avec elles sur les _Fells_. Elles
m'attirent  elles!  ma petite fille! Je viendrais si la
mchante, la cruelle Hester ne me retenait de force.

Enfin, quand elle vit la bquille leve sur l'enfant, elle
s'vanouit, et j'en rendis grces  Dieu.

Au moment o le grand vieillard, dont les cheveux flottaient comme
sous le vent d'une fournaise, allait frapper la pauvre petite
toute tremblante, miss Furnivall, la vieille dame que j'avais 
mes cts, s'criait d'un ton lamentable:  mon pre! mon pre!
pargnez cette pauvre enfant! Mais alors mme, je vis, nous vmes
tous un autre fantme se dtacher de la lumire bleue et vague qui
remplissait la salle. C'tait une autre dame qui se tenait debout
prs du vieillard avec un regard de cruelle rancune et de mpris
triomphant. Sa beaut tait remarquable; ses lvres rouges et
ddaigneuses. Un chapeau de castor blanc, orn d'une longue plume,
couvrait son front altier. Elle portait une robe de satin bleu
ouverte sur la poitrine. J'avais dj vu cette figure. C'tait la
ressemblance de miss Furnivall dans sa jeunesse.

Les fantmes continuaient de se mouvoir vers la porte de la grande
salle, sans prendre garde aux ardentes supplications de la vieille
miss Furnivall; et quand la bquille que brandissait le vieux lord
tomba sur l'paule droite de l'enfant, la srnit de marbre de la
cruelle jeune fille n'en parut pas mme altre. Soudain ces
lumires tranges qui ne dissipaient pas les tnbres, ce feu qui
ne rpandait aucune chaleur, s'teignirent d'eux-mmes; et nous
vmes la vieille miss Furnivall gisante  nos pieds, mortellement
frappe.

On la porta dans son lit, d'o elle ne devait pas se relever.
Durant son agonie, elle tenait son regard tourn vers la muraille,
murmurant tout bas, mais ne cessant de murmurer: Hlas! Hlas! la
vieillesse ne peut rparer le mal qu'a fait la jeunesse. Non,
jamais, on ne peut la rparer!

V -- L'HISTOIRE DE L'HTE.

Il y avait une fois, comme disent les contes d'enfants, un
marchand qui revint des contres lointaines dans son pays natal,
o il rapportait, dans un petit coffret, des diamants qui auraient
suffi pour la ranon d'un roi. Ce marchand avait vieilli dans son
commerce. Tous les instincts gnreux avaient disparu de son coeur
refroidi, et les cendres du feu de la jeunesse couvraient ce coeur
qui ne connaissait plus ni joie, ni piti. En revanche, il tait
toujours habile et dur en affaires, ne calculant que le tant pour
cent. Pour enfler ses bnfices ou sauver un denier, il et vu
d'un oeil sec tous ses enfants descendre au tombeau s'il avait eu
des enfants. Comme un bloc de pierre, il semblait complet en lui-
mme, isol de tout; ni sang ni sve ne couraient dans ses veines;
mais il avait la soif de l'or, comme la terre bante aprs la
maldiction d'une longue scheresse, aspire aprs la pluie; et
lorsqu'il voyait un autre marchand aussi riche que lui, il brlait
du dsir de le dpouiller, par la force ou la ruse.

Le voil descendu sur le rivage sablonneux de la mer, une fois de
plus, il foule le sol natal. Il reconnat tous les rochers de
l'aride plage; il reconnat la rivire qui serpente au loin. Il
revoit  des scnes qui lui sont familires; il entend parler une
langue qui l'est galement pour lui. Il s'arrte. Peut-tre que
les annes ont un instant laiss son cerveau libre, comme le
reflux de la mer dcouvre la grve, et qu'il va se retrouver jeune
un instant? Peut-tre, par une motion trange et toute nouvelle
pour lui, l'amour de la patrie va-t-il rafrachir son coeur comme
une rose? Hlas! non, il ne pense qu'une chose, au moyen de se
coucher cette nuit sans qu'il lui en cote rien.

Il gravit donc le chemin tortueux de la petite ville; l il entend
parler du renom d'un prince marchand qui habite le voisinage, et
dont la libralit gale le luxe royal. On lit ces mots, inscrits
sur la porte toujours ouverte de sa demeure hospitalire:

Ici, tout le monde est bien venu, riche ou pauvre! Notre avare
se hte de tourner ses pas de ce ct. Bientt il aperoit dans un
agrable lieu, entour de masses de feuillages o murmure la
brise, les reflets du marbre blanc au milieu des sombres arbres.
En approchant plus prs, il voit s'lever des murs d'une
architecture splendide, percs de nombreuses croises qui
tincellent comme des yeux, et orns de statues, qui de la hauteur
o elles sont places, ressemblent  des anges faisant halte un
instant dans leur vol vers le ciel. Il admire de longs rangs de
colonnades, des lampes d'or sous des portiques, de vastes
terrasses couronnant l'difice et offrant de paisibles retraites
au milieu des airs: tel tait le palais du prince marchand.

 travers les vastes portes, on entendait retentir sans cesse les
sons des instruments de musique, ces accords qui, ports sur des
ailes lgres, semblent planer autour de nous et murmurer des
choses d'un monde lointain dans une langue divine et inconnue.

Le marchand avare entra dans la salle, et voyant le matre assis 
table, il lui cria:  noble et grand prince, tu vois  tes pieds
un pauvre marchand ruin, qui implore de ta misricorde un peu de
nourriture, pour ne pas mourir de faim sur la grand'route. C'est 
ta gracieuse charit qu'il a recours, et il s'agenouille devant
toi. L'hte se leva, prit le marchand par la main avec un sourire
de bont, lui parla avec chaleur d'me, et lui donna  boire et 
manger de ses mains. Mais l'avare regardait tout ce qui
l'entourait d'un oeil de convoitise, et bientt la splendeur
clatante de cette maison, toute cette prodigalit de richesse,
toutes ces merveilles du luxe, l'or tincelant partout, les
pierres prcieuses dans l'air scintillant comme des toiles,
veillrent en lui une pense infernale de l'enfer, suspendirent
sa respiration, prcipitrent le mouvement de son sang et
souillrent dans son oreille un diabolique conseil. Quand toute
la maison reposera, se dit-il; quand le sommeil aura scell toutes
les oreilles et tous les yeux; quand, fatigus par l'clat et le
bruit du festin, tous les sens seront assoupis, je me lverai, je
saisirai tout ce que je pourrai saisir et je le placerai en sret
dans la cour d'honneur jusqu' l'aube. Puis pour m'chapper sans
veiller les soupons, je mettrai le feu  ce palais; je brlerai
le phnix dans son lit de parfums.

Quand la fte fut finie, tout le monde se retira pour se livrer au
repos, et le vieux marchand, aux lvres perfides, dit  l'hte:
Mon doux seigneur! un esprit bless vient d'tre guri par le
baume de votre amour. Puisse celui qui rgne dans les cieux
augmenter encore vos richesses. Cette nuit mme contribuera peut-
tre  remplir vos coffres-forts. Pourquoi me regarder d'un air
incrdule? Souvent le ciel accomplit son oeuvre dans les tnbres
et durant le sommeil. Oui, j'en ai le pressentiment, ma langue
vient de prophtiser.

L'hte lui rpondit du ton le plus courtois. On conduisit les
convives dans les chambres prpares pour les recevoir. La lumire
et la gat s'vanouirent  la fois de la salle, et le sommeil
appesantit toutes les paupires, hors celles du meurtrier. Le
voyez-vous assis, les yeux fixs sur la large flamme de la lampe,
qui vacille et secoue les ombres comme la main d'un spectre. Il
pense au noir dessein qu'il a form, il coute le silence qui
l'entoure; il entend au dehors souffler la bise, chanter le
grillon et gmir le solitaire oiseau de la bruyre voisine, Enfin
il prend sa lampe et sort furtivement de sa chambre La maison
silencieuse semble sa complice. Les ombres s'agitent le long des
escaliers et ses pas comme des dmons couverts d'un linceul noir.
Les colonnes de marbre, avec leur blancheur de spectre, semblent,
du milieu des tnbres, venir au-devant de la lumire. Un silence
sinistre rgne partout. Personnification de l'avarice ou visage
astucieux, le criminel marchand entre dans la salle du banquet,
maintenant froide et dserte. Il remplit un sac de vaisselle d'or,
de bijoux et de pierreries; il prend tout ce qu'il trouve  sa
fantaisie, et joignant  son butin la caisse qui renferme ses
propres diamants, il cache tout dans un coin de la cour d'honneur.

Et maintenant, rveillez-vous, imprudents qui dormez; car autour
de vous, le meurtre rde. Un dmon s'est gliss dans la maison
hospitalire, et pendant votre sommeil, il rampe autour des
fondements de l'difice; il amasse les fagots et la paille; il y
met le feu. Bientt les flammes, prenant de la force, feront
clater ces pierres massives; elles les envelopperont d'un pais
manteau de fume, et leur clart sinistre dchirera la nuit. Dj
la Terreur montre sa tte hideuse. Le crime, enfant, grandit et se
fortifie. Adieu la joie! adieu les ftes! Les flammes mordent et
dvorent les poutres, s'lancent  travers les croises et se
tordent comme des serpents. Les normes colonnes sont embrases;
les conduits de plomb se fondent et coulent comme des ruisseaux;
le feu agile s'lance au sommet de l'difice et trace dans le ciel
des arabesques d'un rouge sanglant. Partout bondissant des
flammes, partout clatent des gerbes d'tincelles. La nuit s'est
enfuie!

Aux premires rumeurs de l'incendie, l'hte, ses convives et tous
ses serviteurs se prcipitent ple-mle, en tumulte, hors de la
maison et dans la vaste cour. Alors seulement ils osent regarder
derrire eux; ils voient l'difice hospitalier dvor par des
serpents de feu; ils pleurent et se tordent les mains; ils
invoquent le ciel!

Cependant le marchand criminel, qu'au milieu mme de l'incendie
l'avarice dvore, cherche encore du butin dans les chambres
dsertes par les plus riches convives, et que le feu n'a pas
encore atteintes. Enfin, il songe  fuir et regarde dans la cour,
mais il est trop tard; la cour est pleine de monde, ce qui lui te
l'espoir de parvenir, en ce moment du moins, jusqu'au trsor qu'il
a cach. Je suis perdu! s'crie-t-il, je suis perdu! La maison
n'a pas de porte drobe qu'il connaisse, et quand il essaie de
franchir le seuil hospitalier, un feu vengeur se dresse devant lui
et le tient, pour ainsi dire, en arrt comme un limier. C'est le
feu maintenant qui est le matre du logis, et lui l'esclave. Il
fuit, il court comme un insens; il va et revient sur ses pas; il
implore du secours, mais il sait qu'il ne peut lui en venir; il
grince des dents comme une bte froce en cage. Les flammes
impitoyables rugissent autour de lui et brlent dj ses
vtements. Il hurle  son tour: Je ne puis plus fuir: le feu que
j'ai allum me tient emprisonn. Les dalles sont brlantes; l'air
mme s'embrase et siffle. Pour sauver sa vie, il monte au haut de
la maison; il court  une fentre de derrire et voit au loin le
ciel rouge comme du sang. C'est la seule chance qui lui reste. Il
s'lance par la croise au milieu des arbres; tout meurtri et 
demi-tourdi par sa chute, il se lve de nouveau, profrant
d'tranges paroles et se maudissant lui-mme. La tte lui tourne,
il bronche  chaque pas; mais cependant il poursuit sa course et
finit par disparatre dans l'obscurit lointaine.

Le bruit et les clameurs ont enfin rveill tous les voisins, qui
aperoivent la clart sinistre et la fume. Ils se lvent, ils
accourent; ils jettent de l'eau sur les flammes, et bientt
l'incendie se laisse matriser. La lueur rougetre du ciel se
dissipe et la nuit revient. Les fentres vides, avec leur feu
intrieur, ressemblent encore  des yeux luisants dans les
tnbres. Ces yeux scintillent longtemps et finissent par se
fermer. Alors, avec des cris joyeux, les fugitifs rentrent dans la
maison, dont la plus grande partie est reste intacte, et tous se
rjouissent en leur coeur que les ravages ne soient pas plus
grands. Le matre de ce brillant palais regarde autour de lui, et
voit que tous ses convives, tous ses serviteurs sont sains et
saufs; personne n'a perdu un cheveu. Il ne manque que le vieux
marchand; lui seul ne rpond pas  l'appel; on ne trouve nulle
part ses traces, quoiqu'on cherche dans toutes les salles vides et
sous les ruines fumantes amonceles contre les murs. On aurait
fini par croire qu'il ne s'tait pas rveill  temps pour fuir,
lorsque, sous un monceau de bois calcin, la lanterne est
dcouverte. C'est par l que le fou a commenc; alors ils se
disent entre eux: C'est donc cet homme qui a allum l'incendie o
nous avons failli prir tous. Et, dans le mme instant, d'autres
personnes trouvent dans la cour le butin que le misrable avait
amass. Mais,  surprise trange! ce butin est prodigieusement
augment par un petit coffret o sont enferms les plus beaux
diamants de l'Orient, diamants plus prcieux qu'une couronne!

Une proclamation fut faite dans tout le pays d'alentour, pour
savoir si personne ne rclamait ces riches pierreries; mais
personne ne les rclama. Leur vritable possesseur se gardait bien
de reparatre pour faire valoir ses titres. Ils finirent donc par
appartenir bien lgitimement  celui que leur premier propritaire
avait pay d'une si noire ingratitude; et leur valeur tait
prfrable mille fois aux dommages causs par l'incendie.

Ce fut ainsi qu'une joie nouvelle sortit d'une calamit imprvue;
et l'avare marchand, qui croyait mentir, avait t prophte malgr
lui.


VI -- L'HISTOIRE DU GRAND-PRE.

Lorsque j'occupai pour la premire fois une place de commis dans
notre banque, le pays jouissait de bien moins de scurit
qu'aujourd'hui. Non seulement les routes, attendant la rforme de
Macadam, taient fatales, en beaucoup d'endroits, aux roues et aux
essieux; mais ce qui tait plus alarmant encore il fallait s'y
prmunir contre les insultes et les vols auxquels taient exposs
les voyageurs. Les incidents de la guerre o nous venions d'entrer
agitaient tous les esprits; le commerce tait interrompu, le
crdit ananti et la dtresse commenait  se manifester dans des
classes entires de la population qui avaient jusqu'ici vcu dans
l'abondance. La loi, malgr son application draconienne, semblait
n'avoir pas d'pouvante pour les malfaiteurs, et il est certain
que la cruaut, sans discernement, du Livre des Statuts, allait
contre son but en punissant tous les crimes des mmes peines. Du
reste, un temps de pnurie financire n'est pas une mauvaise
saison pour une banque. La ntre florissait au milieu de la grande
gne du pays, et les normes bnfices raliss  cette poque par
les banquiers, bnfices qui leur permirent d'acheter de vastes
proprits et d'clipser la vieille aristocratie territoriale,
rendaient la profession aussi impopulaire parmi les hautes classes
qu'elle l'tait depuis longtemps parmi les masses irrflchies. Un
banquier leur semblait une sorte de faussaire patent, qui crait
d'normes sommes d'argent en signant des chiffons de papier; et le
vol d'une banque, j'en suis persuad, aurait t considr par
beaucoup de gens comme une action tour aussi mritoire que la
dispersion d'une bande de faux-monnayeurs. Tels n'taient pas,
bien entendu, les sentiments des commis de la banque. Nous
sentions, au contraire, que nous appartenions  une corporation
puissante, du bon vouloir de laquelle dpendait la prosprit de
la moiti des maisons du commerce du pays. Nous nous regardions
comme un vritable gouvernement excutif, et nous remplissions les
devoirs de notre charge avec toute la dignit et tout l'orgueil
que peuvent dployer des secrtaires d'tat. Nous nous promenions
mme dans les rues d'un air de matamore, comme si nos poches
taient remplies d'or; si deux d'entre nous louaient un cabriolet
pour faire une excursion  la campagne, nous affections de
regarder  chaque instant sous la banquette, comme pour voir si
nos trsors taient en sret; puis nous examinions avec attention
nos pistolets pour montrer que nous tions rsolus  les dfendre
jusqu' la mort. Souvent ces prcautions taient rellement
requises; car lorsqu'il y avait disette de numraire chez nos
clients, on expdiait deux des plus courageux commis avec les
fonds ncessaires, dans des sacoches de cuir dposes sous le
sige du cabriolet. En raison de la vigueur physique dont j'tais
dou, ou peut-tre dans l'ide qu'tant peu fanfaron, de mon
naturel, je possdais rellement la dose de hardiesse demande,
j'tais souvent choisi pour l'un des gardes de ces prcieuses
cargaisons; pour preuve de leur impartialit, sans doute, outre le
plus silencieux et le plus bavard de leurs employs, les
directeurs m'adjoignaient d'ordinaire, pour ce service, le plus
grand hbleur, le plus grand rodomont le plus grand crne et le
meilleur coeur que j'aie jamais connu. Vous avez, la plupart,
entendu parler du fameux orateur et meneur d'lections. Tom
Ruddle, qui se prsentait  toutes les vacances pour le comt et
le bourg, et passait sa vie entire entre deux lections, 
solliciter des suffrages pour lui ou pour ses amis. Eh bien, Tom
Ruddle tait prcisment mon collgue  l'poque dont je vous
parle; jeune comme moi et le compagnon habituel de mes excursions,
lorsqu'il s'agissait de convoyer des trsors.

Que feriez-vous, disais je  Tom, si nous tions attaqus?

S'il faut vous le dire? rpondait Tom, dont c'tait l le
prambule favori et la formule, s'il faut vous le dire? je leur
enverrais une balle dans la tte.

Vous pensez donc qu'il y en aurait plus d'un?

S'il faut vous le dire? je le crois, disait Tom; mais s'il n'y en
avait qu'un, je sauterais  bas du cabriolet et lui donnerais une
bonne vole. Ne serait-ce pas le juste chtiment de son
impertinence?

Et si une demi-douzaine s'en mlaient?

Je les tuerais tous.

Jamais les sacoches d'or, on le voit, n'avaient t sous la garde
d'un plus dtermin champion que Tom Ruddle, jeune alors comme
moi.

Par une froide soire de dcembre, on nous fit soudain mettre en
route avec trois sacoches d'or que nous devions dlivrer  des
clients de la banque,  dix ou douze milles de la ville. L'air
clairci par la gele nous portait  la belle humeur; notre
courage tait excit par la rapidit du mouvement, la dignit de
notre charge, l'importance de notre responsabilit et une paire de
pistolets d'aron couchs en travers du tablier.

S'il faut vous le dire? me dit Tom, en prenant un des pistolets
dont il arma la double dtente, comme je m'en aperus plus tard,
je ne serais pas fch de rencontrer quelques voleurs, certain que
je suis de les arranger comme j'ai arrang ces trois soldats
licencis.

Comment cela?

Ah! il vaut autant, dit Tom, affectant de prendre un air
soucieux, ne pas parler de ces malheureux accidents. Le sang vers
est toujours une terrible chose pour la conscience, c'est un
vilain spectacle que celui d'une cervelle qu'on a fait sauter;
mais s'il faut vous le dire? je suis prt  recommencer. C'est une
chance que courent tous les gens qui risquent leur vie, mon
garon.

En parlant ainsi, Tom arma de mme l'autre pistolet, et regardant
d'un air d'audace des deux cts de la route, il semblait porter,
aux bandits qui pouvaient y tre cachs, le dfi de se montrer et
de venir recevoir la rcompense de leurs forfaits. Quant 
l'histoire des trois soldats et aux sanglantes allusions  un acte
de justice sommaire accompli sur l'un d'eux ou sur tous les trois,
c'tait une prodigieuse rodomontade. Tom avait le coeur si tendre,
que le meurtre d'un petit chat l'aurait rendu malheureux toute une
semaine! Cependant,  l'entendre, vous l'auriez pris pour un
Richard III civil, sans amour, piti, ni peur. Ses favoris
n'taient pas moins froces que ses paroles et lui donnaient l'air
d'un homme ne voulant entendre que batailles, meurtre et ruine! Il
continua donc de jouer avec son pistolet et de se poser en
implacable excuteur des vengeances des lois, jusqu' ce que nous
eussions atteint la petite ville o rsidait un de nos clients et
o l'un de nous devait descendre pour porter une des sacoches  sa
destination. Tom entreprit cette tche. Le village ou devaient
tre dlivres les autres sacoches n'tant situ qu' un mille
plus loin, il fut convenu qu'il me rejoindrait  travers champs,
aprs s'tre dbarrass de l'argent. Avant de me quitter, il
visita soigneusement l'amorce de son pistolet, l'enfona d'un air
crne dans la poche extrieure de son par-dessus et s'loigna d'un
pas majestueux, tenant la sacoche  la main.

Rest seul, je fis sentir le fouet au cheval et je trottai gament
vers ma destination, ne songeant pas le moins du monde aux
voleurs, malgr la conversation de Tom Ruddle.

Notre second client habitait  l'entre du village; c'tait un
fermier dont les oprations agricoles exigeaient l'emploi de
beaucoup de numraire. Je m'arrtai au coin de la petite rue
troite et sombre qui conduisait  sa maison, et mon absence ne
pouvant se prolonger au-del de quelques minutes, je quittai le
cabriolet pour porter plus vite une des sacoches  son
destinataire. Cette opration faite, je pris cong de lui, aprs
avoir refus stoquement toutes ses invitations, tant il me
tardait d'tre dans mon cabriolet. Tout--coup, j'aperus  la
clart des toiles, car la nuit tait venue, un homme mont sur le
marche-pied et fouillant sous le sige. Je m'lanai sur lui.
L'homme, alarm par mon approche, se retourna rapidement, et, me
prsentant le canon d'un pistolet, il fit feu si prs de mes yeux
qu'un instant je restai comme aveugl. L'action fut si soudaine et
ma surprise si grande, que, durant quelques minutes aussi, je fus
tout hors de moi, sachant  peine si j'tais vivant ou mort!

Quant au vieux cheval, il ne bronchait jamais lorsqu'il entendait
la dtonation d'une arme  feu. J'appuyai ma main sur la jante de
la roue, tchant de recouvrer mon assiette ordinaire. La premire
chose dont je pus m'assurer, c'est que l'homme avait disparu. Je
me htai alors de regarder sous le sige, et,  mon grand
soulagement, je vis que la troisime et dernire sacoche tait
bien en place; mais il y avait une coupure qui semblait faite avec
un couteau: apparemment le voleur s'tait propos d'emporter l'or
sans l'accompagnement dangereux du sac qui pouvait mettre sur ses
traces.

S'il faut vous le dire? dit une voix tout prs de moi, au moment
o j'achevais ma recherche, je n'aime pas les mauvaises
plaisanteries. Dcharger des pistolets pour faire peur aux gens!
Cela a-t-il le sens commun? Vous aurez jet l'alarme dans tout le
village.

Tom, lui rpondis-je, voici le moment de montrer votre courage.
Un homme a vol l'argent rest dans le cabriolet, ou du moins
tent de le faire; et il a fait feu sur moi presque  bout
portant.

Tom devint visiblement ple  cette nouvelle N'y en avait-il
qu'un? demanda-t-il.

Un seul!

Alors ses complices sont prs d'ici. Que faut-il faire? Si je
rveillais le fermier Malins pour lui dire de venir  notre aide
avec tout son monde!

Non, gardez-vous-en bien, lui rpondis-je. J'aimerais mieux
affronter une douzaine de balles de pistolet que de faire
connatre  la banque mon manque de prvoyance. Cela me ruinerait
pour la vie. Comptons d'abord l'argent de la sacoche: remettons-la
tranquillement, si le compte est juste,  son destinataire qui
habite aussi prs d'ici, cherchons ensuite les traces du voleur.

Ce n'tait qu'une sacoche de cent guines; nous ne les comptmes
pas nanmoins sans un tremblement nerveux. Il y manquait trois
guines, que nous pouvions heureusement suppler de notre poche,
grce  nos appointements trimestriels tout rcemment touchs. Je
laissai Tom un instant seul, je remis la sacoche  sa destination,
sans dire un mot du vol, et rejoignis mon compagnon.

Maintenant il s'agit de savoir par o il s'en est all! dit Tom,
reprenant un peu de son ancien air et brandissant sou pistolet
comme le chef d'un choeur de bandits dans un mlodrame.

Je lui avais dit que, dans ma premire stupfaction, je n'avais
pas remarqu de quel ct le voleur battait en retraite. Tom tait
un braconnier expriment, quoique fils d'un ecclsiastique: il
et pu donner un meilleur exemple.

J'ai entendu un livre bouger  cent pas de distance, me
rpondit-il en collant son oreille contre la terre gele; ft-il 
un quart de mille, j'entendrai notre voleur se mouvoir. Je me
couchai  terre comme lui. Nous fmes longtemps silence; on
n'entendait que notre respiration et celle de notre vieux cheval.

Chut! dit enfin Tom, il sort de son couvert; j'entends les pas
d'un homme, bien loin  gauche. Prenez votre pistolet et venez
avec moi.

Je pris donc le pistolet, dont je trouvai la pierre abaisse sur
le bassinet; le voleur avait tir sur moi avec ma propre arme. Il
n'tait pas tonnant qu'il et tir si vite et si mal, car Tom
avoua qu'il croyait se souvenir d'avoir oubli de dsarmer le
pistolet.

Que cela ne vous inquite pas, dit Tom; s'il faut vous le dire?
mon intention est de lui brler d'abord la cervelle avec mon
pistolet. Vous pouvez ensuite lui briser le crne avec la crosse
du vtre. S'il faut vous le dire? il ne sert  rien d'pargner ces
malfaiteurs. Je fais feu ds que je le vois.

Attendez au moins que je vous dise si c'est le voleur ou non.

Croyez-vous le reconnatre?

 la lueur de l'amorce, j'ai vu deux yeux hagards que je
n'oublierai jamais...

En avant donc! dit Tom, prenant, comme on dit, son courage  deux
mains; nous gagnerons les trois cents livres sterling de
rcompense, et nous aurons de plus la satisfaction de voir prendre
le vaurien.

Nous nous acheminmes donc  pas de loup dans la direction
indique par Tom. De temps en temps, il appliquait son oreille 
terre et murmurait toujours: Nous le tenons! nous le tenons! Il
continuait d'avancer avec les mmes prcautions. Tout--coup Tom
s'arrta et dit: Il nous a donn le change; aprs nous avoir
attirs tout ce temps sur la mauvaise piste, il a rebrouss chemin
vers le village.

Alors notre plan, lui dis-je, doit tre de l'y devancer. De cette
manire il ne saurait chapper, et je suis certain de constater
son identit, si je le vois  la lueur d'une chandelle.

S'il faut vous le dire? c'est l le bon plan, rpliqua mon
compagnon, nous le guetterons  l'entre du village et nous le
happerons ds qu'il y rentrera.

Nous nous glissmes donc par une ouverture de la haie et nous
regagnmes la route directe du village; Il tait maintenant trs
tard et il faisait un froid si intense que tout le monde restait
renferm chez soi; on n'entendait d'autre son dans le village que
celui de l'horloge de l'glise, dont le carillon sonnant les
quarts d'heure au haut des airs, produisait sur nos esprits et nos
sens surexcits l'effet de salves d'artillerie. Tout prs de
l'glise, qui semblait garder l'entre du village, avec ses vieux
contreforts et sa vieille tour, se trouvait un cottage en ruines,
avanant assez loin dans la rue, pour ne laisser entre l'glise et
cette misrable hutte qu'un espace de huit  neuf pieds. Une ide
nous frappa au mme instant, c'est que si nous pouvions nous y
loger, il serait impossible  l'homme en question de se glisser
dans le village sans tre aperu par nous.

Aprs avoir cout un moment aux fentres et aux portes du
cottage, nous conclmes qu'il tait inhabit. Poussant alors
doucement la porte, nous montmes un troit escalier de pierre et
nous nous dirigions  ttons vers une croise perce dans un
pignon que nous avions remarque de la route et qui devait
commander l'approche du village, quand nous entendmes une voix
murmurer ces mots:

Est-ce vous, William? au moment mme o nous entrions dans le
galetas.

Aprs nous tre arrts une minute ou deux, retenant notre haleine
et dsappointant l'attente de la personne qui parlait, nous nous
plames  notre poste d'observation. Plusieurs quarts d'heure
carillonns par l'horloge s'taient vanouis dans les mlodies
ternelles au sommet de la tour, et je commenais  dsesprer de
voir apparatre l'objet de nos recherches, quand Tom m'allongea en
silence un coup de coude.

S'il faut vous le dire? murmura-t-il tout bas, j'entends des pas
autour du coin. Regardez. Il y a derrire la haie un homme qui a
la tte leve vers la fentre voisine. Le voil qui bouge.
Suivons-le. Non, ne bougez pas. Attendons. Il traverse la rue. Il
vient dans cette maison mme!

Je vis en effet une figure d'homme se glisser silencieusement 
travers la route et disparatre sous le porche du vieux cottage.
Notre embarras tait grand. Nous n'avions pas de lumire et nous
ne connaissions aucunement les dispositions des lieux. Un autre
quart d'heure carillonn par l'horloge, nous avertit que la nuit
s'coulait rapidement. Nous avions presque rsolu de retourner sur
nos pas si faire se pouvait, et de regagner l'endroit o nous
avions laiss notre infortun cheval, quand je sentis de nouveau
dans mes ctes les coudes de mon ami Tom.

S'il faut vous le dire? murmura-t-il, il se passe quelque chose
ici; et il me montra une faible lueur rflchie sur les
charpentes intrieures du toit, au-dessus de nos ttes.

Cette lueur sortait de la chambre voisine, le mur de sparation
n'ayant pas t lev plus haut que les solives transversales; en
sorte que la toiture tait commune aux deux chambres. Le mur mme
n'avait gure que sept ou huit pieds de haut. Nous pouvions donc
entendre tout ce qu'on disait; mais on ne disait rien, et notre
oreille piait en vain le moindre son. Cependant la lumire
continuait de brler; on la voyait vaciller au-dessus du mur et se
jouer dans le sombre chaume.

S'il faut vous le dire? dit Tom, il nous serait ais de voir dans
la chambre voisine, en grimpant sur ces vieilles solives. Tenez
mon pistolet tant que j'y sois mont; et, s'il faut vous le dire?
il me sera ais de le tuer de l.

Au nom du ciel, Tom! lui dis-je, prenez garde  ce que vous
faites. Laissez-moi voir d'abord si c'est bien le voleur.

Alors, grimpez aussi, dit Tom, qui, dj  cheval sur une des
solives, me tendit la main pour m'aider  monter. Nous tions tous
deux de niveau avec le mur de sparation, et, en allongeant un peu
la tte, nous pouvions voir tout ce qui se passait dans la chambre
voisine. C'tait une bien misrable chambre. Il y avait une petite
table ronde et une couple de vieilles chaises; mais la plus
profonde misre tait le trait caractristique de ce galetas
dsol, sans feu, malgr le rigoureux hiver.

Une femme, bravant apparemment le froid, tait assise prs de la
table et lisait un livre. La petite lampe, qui avait t allume
sans bruit, projetait  peine sa lueur sur le visage de la
lectrice et sur son livre. Ses traits taient ples et dfaits;
mais elle tait encore jeune et belle, ou du moins le mystre et
l'tranget de cet incident rpandaient un si grand intrt sur sa
personne, que je la trouvai telle. Ses vtements taient pauvres,
et le chle; troitement serr sur ses paules, manifestait plutt
qu'il ne cachait leur exigut. Tout  coup nous vmes  l'autre
extrmit de la chambre une figure sortir de l'obscurit; Tom
serra son pistolet d'une main plus ferme et l'arma, en prvenant
le bruit avec son pouce. L'homme se tenait sur le seuil, comme
s'il ne savait s'il devait entrer. Il regarda longtemps la femme
qui continuait de lire; puis il s'approcha d'elle en silence. Elle
entendit ses pas, leva la tte, et le regarda en face sans dire un
mot. Je n'avais vu de ma vie une figure si ple et si mue.

Nous partirons demain, dit-il; j'ai quelque argent comme je
l'esprais. Et, en disant ces mots, il dposa sur la table,
devant elle, trois guines d'or. Cependant elle continua de se
taire, et elle piait ses traits la bouche  demi-bante.

S'il faut vous le dire? dit Tom,  n'en pas douter, c'est notre
argent. Est-ce bien l l'homme?

Je ne le sais pas encore. Il faut que je voie ses yeux.

Cependant la conversation continuait en dessous de nous.

J'ai emprunt ces trois pices  un ami, continua l'homme, comme
pour rpondre au regard fix sur lui;  un ami, m'entendez-vous?
J'aurais pu en avoir davantage, mais je n'ai voulu en prendre que
trois. Cela suffit pour nous conduire  Liverpool, et une fois l,
nous sommes srs de trouver un passage pour l'Ouest. Une fois dans
l'Ouest, le monde est devant nous. Je puis travailler, Marie. Nous
sommes jeunes. Un homme pauvre n'a pas de chance ici, mais nous
pouvons passer en Amrique avec des esprances toutes fraches.

Et une bonne conscience aussi! dit la femme  voix basse, mais
d'un ton interrogatif et aussi profondment tragique que celui de
lady Macbeth.

L'homme restait silencieux.  la fin, pourtant, il sembla
s'irriter de la fixit de son regard. Pourquoi me regardez-vous
ainsi? lui dit-il. Je vous dis que nous partirons demain.

Et l'argent? dit la femme.

Je le renverrai  celui  qui je l'ai emprunt, sur mes premiers
gains. Je n'ai pris que trois guines, de peur de le gner en
prenant davantage.

Je veux voir cet ami moi-mme, dit Marie, avant de toucher 
l'argent.

S'il faut vous le dire? demanda de nouveau Tom, c'est bien-sr
l, notre homme!

Chut! lui dis-je; coutons.

J'ai reconnu un de mes amis dans l'un des commis de la banque de
Melfield. C'est de lui que je tiens ces guines. Je vous en donne
ma parole.

S'il faut vous le dire? qu'attendons-nous? Il avoue tout, dit
Tom. Tombons sur lui  l'improviste. Je n'ai jamais vu un plus
laid sclrat.

Avec cette somme, continua l'homme, voyez tout ce que nous
pouvons faire. Elle nous tirera de la dtresse o nous sommes
tombs, Marie; vous savez qu'en cela je dis la vrit, sans qu'il
y ait de ma part d'autre faute qu'une excessive confiance dans un
faux ami. Je ne puis vous voir mourir de faim. Je ne puis voir
notre petit enfant, n dans une position confortable, rduit 
coucher sur la paille, au fond d'une grange comme cette maison.
Non, je ne le puis, je ne le veux pas.

Il poursuivit, se passionnant davantage  mesure qu'il parlait. 
tout prix, je veux vous rendre une chance de confort et
d'indpendance.

Et la paix d'esprit? rpliqua Marie. Oh! William! je dois vous
dire les horribles craintes qui ont rempli mon me pendant votre
absence, durant cette terrible nuit. J'ai lu et pri. J'ai demand
des consolations au ciel. Oh! William! rendez l'argent  votre
ami. -- Je ne dis rien de l'emprunt; -- rendez cet argent. Je ne
puis le regarder. Manquons de tout; mourons, s'il le faut, mais
rendez cet argent.

Tom Ruddle dsarma tout doucement son pistolet et passa la manche
de son pardessus sur ses yeux.

Ayons confiance en Dieu, William, poursuivit la femme, et la
dlivrance viendra. Le temps est trs froid, ajouta-t-elle. Il n'y
a plus d'esprance visible, mais je ne puis dsesprer de tout 
cette poque de l'anne. Cette grange, comme vous l'appelez,
William, n'est pas un sjour plus humble que la crche de
Bethlem, dont je viens de lire la touchante histoire.

En ce moment, les cloches de la vieille glise sonnrent  pleine
vole. Nous tions si prs de la tour que leurs vibrations
branlaient les solives sur lesquelles nous nous tenions  cheval
et remplissaient tout le cottage de leur rude harmonie. coutez!
s'cria l'homme tonn, qu'est-ce que c'est que cela? -- C'est le
matin de Nol, rpondit la femme. Ah! William, William! dans quel
esprit nous devrions accueillir ce jour! dans quel esprit
diffrent nous l'avons maintes et maintes fois accueilli dans des
temps plus heureux!

L'homme prta l'oreille aux cloches pendant une minute ou deux;
puis il s'agenouilla et cacha sa tte sur les genoux de sa femme.
Il se fit un profond silence, sauf la musique de Nol. S'il faut
vous le dire? dit Tom, je me rappelle qu' cette heure nous
chantions toujours un hymne dans la maison de mon pre. Allons-
nous-en: je ne voudrais pas pour mille guines troubler ces
pauvres gens.

Nos prparatifs pour descendre firent un peu de bruit. L'homme
regarda en l'air, tandis que la femme restait absorbe dans ses
prires. Comme ma tte dpassait juste le niveau du mur, nos yeux
se rencontrrent. C'taient bien les mmes yeux qui tincelaient
d'un clat sauvage, quand le coup de pistolet tait parti du
cabriolet. Nous continumes notre descente. L'homme se releva
tranquillement de sa position agenouille et mit son doigt sur sa
bouche. En descendant les escaliers, nous le trouvmes qui nous
attendait sur le seuil de la porte. Non pas devant elle, dit-il.
Je veux lui pargner ce triste spectacle, si je puis. Je suis
coupable du vol, mais je ne voulais pas vous faire mal, monsieur.
Le pistolet est parti ds que je l'ai touch. Au nom du ciel,
dites-le-lui avec des mnagements quand vous m'aurez emmen!

S'il faut vous le dire? dit Tom Ruddle, dont les dispositions
belliqueuses s'taient tout--fait vanouies, le pistolet tait
mon erreur, et tout ceci est une erreur aussi. Venez me voir, mon
ami et moi,  la banque, aprs demain, et s'il faut vous le dire?
le diable de vent! il est si piquant qu'il me fait venir les
larmes aux yeux; oui, s'il faut vous le dire, nous nous
arrangerons pour vous en prter davantage.

Les cloches continuaient de sonner dans l'air. Il tait prs de
minuit, et notre retour au logis  travers les chemins durcis par
la gele fut la plus agrable promenade en voiture que nous
eussions faite de notre vie.


VII -- L'HISTOIRE DE LA FEMME DE JOURNE.

Une personne n'est pas sans prouver un certain embarras, quand
elle se voit appele par les matres dans la salle  manger, pour
y porter de joyeux toasts de Nol; et Dieu sait si je souhaite 
toutes les personnes prsentes autant de bonnes ftes qu'elles
peuvent s'en souhaiter  elles-mmes; mais aussi on me demande mon
histoire du Revenant. Vraiment!... ce n'est pas aussi ais qu'on
le croirait de se rappeler tout de suite, comme cela, les
circonstances d'une apparition qu'on a vue et vue de ses propres
yeux! Heureusement je n'ai pas prcisment vu moi-mme la chose,
car ce fut Thomas qui la vit et qui l'entendit. Cependant, puisque
l'histoire du Revenant semble tre arrive aux oreilles des jeunes
ladies par la bonne, et qu'elles veulent en savoir les dtails
exacts, je vais vous les dire.

J'tais cuisinire chez l'alderman Playford, quand il mourut
subitement; et nous emes un bien beau deuil, nous autres, les
domestiques. Je dis nous, quoique je ne sois plus aujourd'hui
qu'une femme de journe, gagnant pniblement ma pauvre vie.

L'alderman tenait deux maisons sa maison de ville  Dewcester,
pour son commerce et sa maison de campagne  Brownham,  cinq ou
six milles de distance. J'tais  Brownham, et je prfrais y
tre, parce que les jeunes ladies le prfreraient aussi;
c'taient de vraies ladies, sur mon me. Tout tait confortable 
Brownham; je puis mme dire dans le grand style: il y avait des
jardins, des tangs pleins de poissons, une brasserie, une
laiterie, sans parler des curies et de tout ce qui suit.

Dans les dernires annes, l'alderman passait aussi la plus grande
partie de son temps  Brownham. Thomas, le cocher, le conduisait
et le ramenait quand il tait oblig d'aller  Dewcester, o il
couchait quelquefois, s'il y avait une affaire importante en train
dans la chambre des aldermen ou une prochaine lection dans le
district; car l'alderman, vous le savez, tait fameux pour les
lections. Mais Thomas revenait toujours  la maison, et son
matre, lors mme qu'il restait  Dewcester, le renvoyait 
Brownham pour nous protger, nous autres femmes, et faire son
service.

Maintenant il faut vous dire que l'alderman avait eu une attaque
de paralysie peu d'annes auparavant, et que depuis lors, malgr
son rtablissement, il avait conserv une manire de marcher trs
curieuse, car un de ses souliers faisait entendre un craquement
singulier, ne ressemblant  aucun autre bruit. Lorsqu'il
descendait l'alle de gravier devant la faade ou qu'il allait
d'un endroit  l'autre dans la maison, son soulier craquait,
craquait si bien, que sans voir l'alderman on savait toujours o
il tait. Il ne marchait ni lourdement, ni vite, et longtemps
avant qu'il ft en vue nous tions avertis qu'il arrivait par le
craquement de son soulier, mme avant d'entendre le bruit de ses
pas. J'ai bien entendu des souliers craquer en ma vie, mais jamais
comme celui-l!

Nous tions trs bons amis, Thomas et moi. J'ai cru longtemps
qu'il avait des intentions plus srieuses, et je ne peux penser,
mme aujourd'hui, que ce fut uniquement de l'amour  l'office,
comme on dit, mais il y avait quelque chose de cela. Qui peut dire
ce qui ft arriv, s'il n'avait pas pous la veuve Rogers que
tout le monde croyait si bien pourvue aprs la mort de son dfunt,
et qui, pourtant, n'avait rien. Pauvre Thomas! Le lendemain de ses
noces fut un triste jour pour lui; mais il n'y avait plus 
revenir l-dessus. Nous n'en restmes pas moins bons amis 
Brownham, comme il convient aux personnes attaches au mme
service. J'tais matresse absolue dans ma cuisine, et il n'en
faisait pas plus mauvaise chre.

Un soir, il tait revenu de conduire l'alderman  Dewcester, et il
devait aller le chercher le lendemain dans l'aprs-midi. La nuit
tait humide et pluvieuse; il faisait grand vent. Assis dans la
cuisine, nous entendions battre la pluie contre les volets et
l'eau ruisseler des gouttires. Le vent s'poumonait comme un
homme en colre, et tourbillonnait autour de la maison comme s'il
cherchait un endroit pour y pntrer. Thomas avait t ses grandes
gutres et ses autres effets mouills pour mettre ses habits de
service. Rassembls tous autour du feu, nous bavardions un peu
plus tard qu' l'ordinaire. Les jeunes ladies taient dj montes
se coucher et les autres servantes finirent par gagner leur lit,
nous laissant un moment  nous-mmes, Thomas et moi. Alors nous
recommenmes  causer de la famille et des voisins. Je pensai que
Thomas profiterait de l'occasion pour me faire ses confidences;
mais il fut comme tous les jours. Quand l'horloge de la cuisine
marqua minuit moins un quart, je pris ma chandelle et je lui dis:
Bonsoir, Thomas, je vais me coucher. -- Bonne nuit, dit-il,
cuisinire. Aprs avoir dbarrass la table dans la salle 
manger, je gagnerai aussi mon lit, car je suis trs fatigu.

Je n'tais pas monte depuis plus d'un quart d'heure, et je
n'avais pas fini de me dshabiller, lorsque j'entendis tapoter 
ma porte. Qui est l? Demandai-je un peu effraye. -- C'est moi,
cuisinire, rpondit Thomas, j'ai besoin de vous parler. Je ne
pouvais m'imaginer ce qu'il me voulait, car il avait eu tout le
temps de me dire les choses les plus particulires. J'avais
d'ailleurs un peu raison de croire qu'il avait vu la veuve Rogers
cette aprs-midi l mme. Je me rhabillai donc et je sortis dans
le corridor, o se tenait Thomas d'un air plus grave que je ne lui
avais jamais vu, mme  l'glise. Descendez, cuisinire, murmura-
t-il, j'ai quelque chose  vous dire; tout cela d'un air si
solennel que je ne pouvais vraiment deviner ce dont il tait
question.

Nous voil donc descendus dans la cuisine. Je ranimai le feu et je
m'assis tout prs; Thomas prit une chaise et se plaa de l'autre
ct. Il avait l'air d'tre  un enterrement. Cuisinire, dit-il,
je suis certain que vous apprendrez bientt du nouveau. -- Bon
Dieu, Thomas, lui rpondis-je, qu'apprendrai je donc? -- Eh bien!
dit-il, vous apprendrez que l'alderman est mort. -- Mort!
m'criai-je, voil qui est bien trange!

Pas  moiti si trange que ce que je viens d'entendre,
cuisinire, ajouta Thomas d'une vois spulcrale, je viens
d'entendre le spectre de l'alderman et je suis certain que nous ne
le reverrons plus en vie! En entrant dans la salle  manger pour
dbarrasser le souper des jeunes ladies, j'ai trouv un grand
verre de punch au milieu du plateau. Vous savez que c'est la
manire dont elles s'y prennent souvent quand je reviens tremp
aprs avoir conduit l'alderman. (Pour de vritables ladies comme
elles, il et t trop familier de dire: Thomas, voil un verre de
punch pour vous). J'allais donc boire le verre de punch  la sant
de l'alderman, poursuivit Thomas, lorsque j'entends la porte du
vestibule s'ouvrir et crac, crac, crac, le son des pas de
l'alderman qui le traverse. D'abord je ne trouvai rien de bien
extraordinaire  son retour  Brownham, malgr l'heure avance de
la nuit. Je dposai donc mon verre de punch, et prenant une
chandelle, je sortis de la salle  manger pour clairer. Je ne vis
rien du tout; mais les pas de mon matre me devanaient, crac,
crac, crac, et montaient l'escalier. Je les suivis jusqu'au
premier palier; mais l encore, je n'aperus pas d'alderman, rien
absolument. Bon Dieu! monsieur, m'criai-je alors, o tes-vous?
Ne faites pas cela pour me faire peur! Je m'arrtai et j'coutai;
aucune rponse, aucun son que le crac, crac, crac! Les pas
montrent jusqu' la porte de la chambre  coucher de l'alderman;
je l'entendis s'ouvrir et se fermer; puis je n'entendis plus rien.
Mais, cuisinire, toutes les portes extrieures sont fermes et
barres pour la nuit. Comment donc l'alderman aurait-il pu entrer
dans la maison? Aussi sr que vous tes en vie, c'est son spectre
que j'ai entendu!

Je le crus aussi dans le moment, et maintenant j'en suis certaine.
Nous passmes toute la nuit assis au coin du feu, pour tre prts
quand la nouvelle viendrait de Dewcester. Le lendemain, de grand
matin, il arriva un exprs. Thomas le fit entrer, et avant qu'il
nous et expliqu ce qui l'amenait  Brownham, Thomas lui dit:
L'alderman Playford est mort. Le messager fut fort tonn, comme
vous le pensez bien. Misricorde! s'cria-t-il, comment donc le
savez-vous?... -- Il est mort, la nuit dernire, repartit Thomas,
au moment o l'horloge sonnait minuit. J'ai entendu ses pas dans
le vestibule et sur l'escalier. Le pas de l'alderman ne ressemble
 aucun autre, et j'ai su par l qu'il devait tre mort.

Je nous souhaite  tous en attendant l'autre monde, une vie longue
et heureuse en celui-ci.


VIII -- L'HISTOIRE DE L'COLIER SOURD.

Je ne sais comment vous avez fait tous, ni ce que vous avez
racont. Je pensais pendant ce temps-l  ce que je pourrais vous
dire  mon tour d'intressant; mais je ne sais rien de bien
particulier qui me soit arriv, si ce n'est pourtant tout ce qui
concerne Charley Felkin, et comment il m'invita  aller chez lui.
Je vous dirai cette histoire si vous voulez.

Charley, vous le savez, est d'une anne plus jeune que moi.
J'tais depuis douze mois chez le docteur Owen quand il y arriva.
Il devait tre dans ma salle d'tudes et dans mon dortoir; il ne
savait rien des usages des coles, ce qui le mit d'abord fort mal
 son aise, comme la plupart des nouveaux. Ce fut moi qui fus
charg de le mettre au courant, et nous emes beaucoup de rapports
ensemble. Bientt sa tristesse se dissipa; il prit son parti comme
les autres; nous devnmes grands amis. Il prit got  nos jeux, et
il cessa d'tre mlancolique. Nous avions de longues causeries les
jours de pluie et pendant les grandes promenades de l't; mais
nos meilleures conversations avaient toujours lieu quand nous
tions couchs. Je n'tais pas sourd alors. Oh! comme nous aimions
 parler de la maison paternelle,  raconter des histoires de
revenants Et toutes sortes d'autres histoires. Personne, que je
sache, ne nous entendit jamais, sauf une seule fois; encore en
fmes-nous quittes pour un terrible roulement sur la porte, et
l'ordre du docteur de nous endormir  l'instant.

Les choses allrent ainsi assez longtemps, jusqu' l'poque o je
commenai  avoir mon mal d'oreille. D'abord Charley fut trs bon
pour moi. Je me rappelle qu'un jour il me dit de m'appuyer sur son
paule, et me tint la tte chaudement jusqu' ce que la douleur
ft passe: pendant tout ce temps-l il ne bougea pas. Peut-tre
finit-il par se fatiguer de toutes ses complaisances; peut-tre
bien aussi ce fut moi qui eus tort. Je sentais mon caractre
s'altrer; je redoublais mes efforts pour me contenir; mais
quelquefois la douleur tait si vive et durait si longtemps, que
j'aurais voulu tre mort. Je crois bien qu'alors je devais tre
d'une fcheuse humeur ou taciturne, ce que les coliers aiment
encore moins. Charley ne semblait pas croire que j'eusse aucun
motif d'tre ainsi. J'avais pris l'habitude de grimper sur le
pommier et de l sur le mur, o je faisais semblant de dormir,
pour me dbarrasser des autres; mais eux ils accouraient tout
exprs de ce ct, et disaient: Voil encore le boudeur assis sur
son mur, comme Humpty Dumpty. Un jour que j'entendais Charley en
dire autant, je lui criai, d'un ton de reproche, ces deux mots:
Oh! Charley! Et il me rpondit: Pourquoi grimpez-vous toujours
l pour bouder? Il prtendait aussi que je faisais beaucoup
d'embarras pour rien. Je sais qu'il ne le croyait pas rellement,
mais il s'impatientait de me voir comme cela. Je le sais, parce
qu'il tait toujours si bon pour moi, si joyeux quand mon mal
semblait s'apaiser et que je revenais jouer avec les autres.
Alors, j'tais content aussi, et je croyais que j'avais eu tort de
penser ce que j'avais pens. Nous n'avions donc jamais
d'explications; cela nous aurait pourtant pargn bien des choses
arrives plus tard. Plt  Dieu que nous nous fussions franchement
expliqus tous les deux.

Charley,  son arrive chez le docteur Owen, tait fort en arrire
de moi, car il avait une anne de moins, et c'tait sa premire
pension. Je croyais alors pouvoir me maintenir en tte de toute la
classe,  l'exception de trois lves, et je faisais de grands
efforts pour cela; mais, au bout d'un certain temps, je commenai
 descendre. J'apprenais aussi bien mes leons qu'auparavant, mais
les autres coliers taient plus prompts dans leurs rponses, et
il y en eut bientt six qui s'emparrent de ma place habituelle
avant que je susse comment cela se faisait. Le docteur Owen,
m'apercevant un jour au dernier rang de la classe, dit qu'il ne
m'avait jamais vu l. Le sous-matre ajouta que j'tais stupide,
mais le docteur prfra attribuer la chose  ma paresse. Les
autres lves en diront autant et me donnrent des sobriquets. Je
commenais moi-mme  croire comme eux, et j'en ressentis bien de
la peine. Charley entra dans notre classe avant que j'eusse t
moi-mme jug capable d'entrer dans une autre, et le fait est que
je n'en sortis jamais. Je crois que son pre et sa mre m'avaient
d'abord cit  lui comme un exemple, car il avait d lui-mme bien
parler de moi quand il m'aimait.

 la fin, il parut s'appliquer  me repasser dans la classe. Je
fis tout mon possible pour l'en empcher. Il s'en aperut et
redoubla d'application. Je ne pouvais gure l'aimer alors. J'avoue
mme que j'tais de trs mauvaise humeur, et cela l'exasprait 
son tour. J'avais beau me fatiguer jusqu' tomber malade pour bien
apprendre mes leons et bien rpondre aux questions du matre,
Charley l'emportait sur moi et abusait de son triomphe. Je ne
voulais pas me battre avec lui, parce qu'il n'tait pas aussi fort
que moi; et d'ailleurs, je devais convenir qu'il savait mieux ses
leons. Nous allions nous coucher sans nous dire un mot. C'en
tait fait depuis longtemps des histoires que nous nous racontions
la nuit. Un matin, Charley me dit en se levant que j'tais l'tre
le plus morose qu'il ait jamais vu. Je craignais bien depuis
quelque temps de devenir morose, mais je ne voyais aucune raison
pour qu'il me le dt justement ce matin-l. Il y en avait une
pourtant, comme je le sus plus tard. Je lui dis tout ce que je
pensais, c'est--dire qu'il tait devenu trs malveillant pour
moi, et que s'il ne se conduisait pas comme autrefois, je ne
supporterais pas son injustice. Il me rpondit que, lorsqu'il
essayait de le faire, je le boudais. Je ne savais pas alors la
raison qu'il avait pour le dire, ni ce que signifiait tout cela.
La vrit est, qu'prouvant la veille au soir du remords de sa
conduite envers moi en une circonstance, il m'avait parl 
l'oreille pour me demander pardon; mais il faisait noir, il
parlait bas: je n'avais rien vu, rien entendu. Il m'avait pri de
me retourner et de lui parler; mais, naturellement, je n'avais pas
boug, et il avait d croire que je lui gardais rancune. Tout cela
est trs fcheux: je passe  d'autres choses.

Mistress Owen tant un jour dans le verger, et venant  regarder
par-dessus la haie, me vit couch la face contre terre. J'avais
pris l'habitude de me coucher ainsi, car j'tais stupide  tous
les jeux o l'on devait s'appeler, et les autres lves se
moquaient de moi. Mistress Owen avertit le docteur: le docteur dit
que je n'tais certainement pas dans mon tat normal, et que pour
sa satisfaction personnelle, il consulterait M. Prat. M. Prat vint
en effet me voir, et trouva que j'tais sourd, sans pouvoir dire
ce que j'avais aux oreilles. Il conseillait une application de
ventouses, et je ne sais quoi encore; mais le docteur fit observer
que, vu la proximit des vacances, il valait mieux attendre mon
retour chez mes parents. J'y gagnai, toutefois, de n'avoir plus 
disputer les places. Le docteur dit  tous les coliers qu'on
voyait bien maintenant pourquoi j'avais sembl tant reculer. Non
seulement il s'en faisait un reproche  lui-mme, disait-il, mais
il s'tonnait que personne n'et dcouvert plus tt la vritable
raison.

Le premier de la classe tait toujours le plus rapproch du sous-
matre ou du docteur, quand il faisait rciter lui-mme les
leons. Cette place me fut assigne d'une manire permanente. Je
n'eus plus  la disputer contre personne. Aprs cela, tous les
lves, et Charley en particulier, se montrrent de nouveau bons
pour moi; et j'ose dire que, si j'avais eu un meilleur caractre,
tout serait bien all; mais je ne sais pourquoi tout semblait
aller de travers partout o j'tais, et je dsirais toujours tre
ailleurs. Il me tardait maintenant de voir arriver les vacances.
Tous les coliers, sans doute, les dsiraient comme moi, mais moi
plus que tous les autres, parce que tout  la maison me semblait
si gai, si distinct, si brillant, dans mon souvenir au moins,
comparativement  l'cole pendant ce dernier semestre. On et dit
que tout le monde avait appris  parler bas. La plupart des
oiseaux semblaient s'tre exils, ce qui me faisait d'autant plus
dsirer de voir mes tourterelles, dont Peggy m'avait promis de
prendre soin. La cloche mme de l'glise paraissait assourdie; et
quand l'orgue jouait, il y avait dans la musique de grandes
lacunes qui me faisaient penser qu'il vaudrait mieux ne pas
entendre de musique du tout. Mais ces souvenirs-l sont trop
dsagrables. J'en reviens  Charley.

Son pre et sa mre m'invitrent  venir passer la premire
semaine des vacances avec lui. Mon pre me dit d'y aller; j'obis,
et jamais de ma vie je ne fus si mal  mon aise. Je n'entendais
pas ce qu'ils se disaient les uns aux autres,  moins d'tre tout
 fait au milieu d'eux, et je ne pouvais manquer d'avoir l'air
stupide quand ils riaient aux clats et que je ne savais pas mme
ce dont il s'agissait. J'tais sr que les soeurs de Charley se
moquaient de moi, Catherine en particulier. Il me semblait
toujours que tout le monde me regardait et je sais qu'on parlait
quelquefois de moi; je le sais par quelque chose que j'entendis
dire  mistress Felkin, un jour qu'il y avait du bruit dans la
rue, et qu'elle parlait trs haut sans le savoir, on ne nous a
jamais prvenus, disait-elle, que ce pauvre enfant tait sourd.
Je ne sais pourquoi, mais cela me parut insupportable; et  dater
de ce moment, plusieurs personnes prirent l'habitude de me dire
les moindres choses d'un ton si criard que tout le monde se
retournait pour me regarder. Parfois aussi je me trompais sur ce
qu'on me disait; et une de mes bvues fut si ridicule que je vis
Catherine se tourner pour rire et elle ne cessa plus de rire
pendant bien longtemps. C'tait plus que je n'en pouvais
supporter; je m'enfuis. Il y avait sans doute folie  moi d'agir
ainsi. Je sais que j'avais fini par avoir un trs mauvais
caractre, je sais que M. et mistress Felkin durent trouver qu'ils
s'taient bien tromps  mon gard et dans leur choix d'un
camarade pour Charley; mais que me servait-il de rester plus
longtemps pour tre l'objet de la commisration ou du ridicule,
sans faire de bien  personne? Je m'enfuis donc au bout de trois
jours; j'aspirais au moment d'tre de retour  la maison, car l,
je n'en doutais pas, je trouverais tous les conforts runis. Je
savais o passait la diligence,  un mille et demi de l'habitation
de M. Felkin, de trs grand matin. Je sortis donc par la croise
du cabinet d'tude, et je me mis  courir; j'avais tort d'tre si
effray, car personne n'tait encore lev dans la maison; je fus
seulement forc de demander au jardinier la cl de la porte de
derrire, qu'il me jeta par la croise de sa loge. Une fois dehors
je lui criai de recommander  Charley de m'envoyer mes effets chez
mon pre. Au bord de la route, il y avait un tang au pied d'une
grande haie que couvraient des arbres trs sombres; il me vint
subitement l'ide de m'y noyer, de n'tre plus un embarras pour
personne et d'en finir avec mes peines. Ah! quand j'aperus le
clocher de notre glise, je n'en fus pas moins heureux! et quand
je vis la porte de notre maison, je crus  la dure de ce bonheur!

Mon espoir s'vanouit bientt. Je n'entendais pas ce que murmurait
ma mre quand elle m'embrassait. Toutes les voix taient confuses
et tout me semblait devenu plus silencieux et plus triste;
j'aurais d savoir cela d'avance, mais je ne m'y attendais pas.
J'avais t vex d'tre appel sourd par les Felkins, et
maintenant je me sentais bless de la manire dont mes frres et
mes soeurs me trouvaient en faute, parce que je n'entendais pas
toujours. Il n'y a pire sourd que celui qui ne veut pas
entendre; me dit un jour Ned, et ma mre rptait sans cesse que
c'tait pure faute d'attention; que si je n'avais pas l'esprit
distrait j'entendrais aussi bien que personne. Je ne crois pas que
je fusse jamais distrait; je dsirais tellement entendre, je
faisais tant d'efforts pour cela, que souvent les larmes m'en
venaient aux yeux; alors je courais m'enfermer dans ma chambre
pour pleurer tout  mon aise. Srement j'tais  moiti fou alors,
 en juger par ce que je fis  mes tourterelles dans un moment de
fureur. Peggy en avait pris grand soin pendant mon absence; elles
me reconnurent tout de suite et vinrent, selon leur ancienne
habitude, percher sur ma tte et mes paules, comme si je n'avais
jamais quitt la maison; mais leurs roucoulements quand elles
n'taient pas sur moi, ne ressemblaient plus du tout  ce qu'ils
avaient t. Pour les entendre j'tais forc de mettre ma tte
contre leur cage; j'entendais cependant bien d'autres oiseaux. Je
m'imaginai que c'tait la faute des tourterelles et qu'elles ne
voulaient plus roucouler pour moi. Un jour j'en pris une hors de
la cage; je la caressai d'abord et j'employai tous les moyens de
douceur.  la fin je pressai un peu son cou dans mon impatience,
puis saisi d'un accs de frnsie parce qu'elle s'obstinait  ne
pas roucouler, je la tuai... oui, je lui tordis le cou! Vous vous
rappelez tous cette triste histoire-l, comme je fus puni
svrement et justement, et ce qui s'en suivit; mais personne ne
sut combien je me sentais misrable, je me faisais horreur  moi-
mme pour ma cruaut. Je n'en dirai pas davantage, et si j'ai fait
mention de ce malheur, c'est pour expliquer ses consquences.

La premire chose qui en rsulta fut que toute la famille eut plus
ou moins peur de moi. Les servantes s'enfuyaient  ma vue et ne me
laissaient jamais jouer avec la plus jeune enfant, comme si
j'allais l'trangler! J'affectais de ne redouter aucun chtiment
et je me conduisais, je le sais, d'une manire horrible. Une chose
trs dsagrable dont je m'aperus, c'est que mon pre et ma mre
ne savaient pas tout. Jusqu'alors j'avais toujours cru le
contraire, mais maintenant ils me comprenaient, et me conduisant
comme je le faisais, cela n'avait rien d'tonnant. Souvent ils me
conseillaient de faire des choses impossibles, de demander, par
exemple, ce que tout le monde disait; mais nous passions tous les
dimanches prs de la tombe de la vieille miss Chapman; et je me
rappelais bien ce qui avait lieu lorsqu'on la voyait de son vivant
approcher de la porte: Misricorde! criait-on de tous cts,
voil encore miss Chapman! Qu'allons-nous faire? elle va rester
jusqu'au dner et nous serons enrous pour une semaine. Ne faut-il
pas lui dire tout ce qu'elle demande? Jamais elle n'est contente,
quel flau! Et ainsi de suite jusqu' ce qu'elle entrt. Tout
cela parce qu'elle voulait savoir ce que chacun disait. Je ne
pouvais supporter l'ide d'tre comme elle, mais je ne pouvais
comprendre non plus pourquoi on se plaignait tant d'elle, moi tout
le premier. C'tait par une sorte d'instinct que je ne faisais pas
alors ce que mon pre et ma mre me disaient de faire, et je suis
sr qu'ils n'y comprenaient rien. Maintenant je vois bien pourquoi
et eux aussi. Un sourd ne peut savoir ce qui mrite d'tre rpt
et ce qui ne le mrite pas. S'il ne demande rien, quelqu'un prend
toujours la peine de lui dire ce qui vaut la peine d'tre dit;
mais s'il fait sans cesse d'ennuyeuses questions, on est bientt
aussi las de lui que nous l'tions de la pauvre miss Chapman.

Forc de me suffire  moi-mme, j'employais d'ordinaire une grande
partie de la journe  lire dans un coin. Je faisais tout seul de
grandes promenades sur la bruyre, tandis que les autres se
promenaient ensemble dans les prairies ou sur les chemins. Mon
pre m'ordonnait souvent de faire comme les autres, et alors je
changeais le lieu de mes excursions, mais je ne m'en isolais pas
moins. Il y avait sur la bruyre un tang si semblable  celui
dont j'ai parl, que les mmes ides m'taient revenues; je
m'asseyais des heures entires sur les bords de cet tang et j'y
jetais des cailloux. Alors je commenai  m'imaginer que je serai
plus heureux aprs mon retour chez le docteur Owen. C'tait une
ide trs sotte puisque la maison mme avait rellement
dsappoint mes esprances; mais tout le monde, je pense, espre
toujours une chose ou une autre, et je ne voyais rien moi, 
esprer... mais me voil encore dans les tristesses, oubliant de
parler de Charley.

Un jour,  l'heure o les grandes personnes songeaient elles-mmes
 aller se coucher, je descendis avec mes habits de nuit, marchant
dans mon sommeil, les yeux grands ouverts. Les dalles de pierre de
la salle, si froides pour mes pieds nus, me rveillrent; mais
alors mme je ne pouvais tre compltement veill, car j'entrai
dans la cuisine au lieu de retourner dans mon lit, et je me
rappelle fort peu ce qui se passa cette nuit. On dit que pendant
tout le temps j'carquillais les yeux devant les chandelles. Je me
rappelle cependant que le docteur Robinson tait l. Je me
rveillais souvent en sursaut et je rvais toujours; je rvais de
toutes sortes de musique, du vent qui soufflait, de gens qui
parlaient de toutes les peines que j'prouvais  ne pouvoir
entendre personne. Beaucoup de mes rves finissaient par une
querelle avec Charley que je renversais  terre d'un coup de
poing. Ma mre ne savait rien de cela; elle fut aussi effraye de
mon somnambulisme que si j'tais devenu fou. Le docteur Robinson
conseilla de me renvoyer en pension pour un semestre et de voir
comment j'irais aprs l'essai de quelques remdes pour mes
oreilles.

Charley arriva chez le docteur Owen deux heures aprs moi; il ne
parut pas souhaiter de me serrer les mains et s'carta 
l'instant. Voyant bien qu'il n'avait plus l'intention d'tre
amis, je supposai qu'il regardait ma faute comme un affront pour
la maison de son pre; mais je ne sus, ni alors, ni quelque temps
aprs, toutes les raisons qu'il avait de m'en vouloir. Quand plus
tard, nous redevnmes camarades, j'appris que Catherine avait vu
combien ses rires m'avaient offens et que, fort afflige de
m'avoir fait de la peine, elle tait monte plusieurs fois pour
frapper  la porte de ma chambre et pour me prier de lui pardonner
ou du moins de lui parler. Elle avait frapp si fort que j'avais
d certainement l'entendre, disait-elle; mais je ne l'avais pas
entendue du tout. Le second grief tait ma fuite. Naturellement
Charley ne pouvait me la pardonner; je n'avais pas maintenant de
plus grand ennemi que lui. En classe, il me battait, cela va sans
dire; tout le monde pouvait en faire autant, mais il me restait
une chance dans les choses qui ne se faisaient pas en classe et o
l'oreille n'tait pour rien, dans la composition latine, par
exemple, pour un prix que Charley tenait beaucoup  gagner; et il
comptait bien l'avoir, quoique plus jeune, parce qu'il tait bien
avant moi dans la classe. J'obtins pourtant le prix. Alors
quelques-uns des lves crirent  l'injustice; ils attribuaient
mon succs  la faveur, et en apparence ils avaient raison, car
j'tais devenu stupide; ils disaient cela et Charley le disait
aussi. Charley me provoquait de toutes les manires, plutt 
cause de l'injure faite  Catherine, que pour la sienne propre,
comme il me le dit plus tard. Un jour, il m'insulta tellement dans
la cour de rcration, que je le renversai  terre d'un coup de
poing. Je n'avais plus de raison pour ne pas le faire; car il
avait beaucoup grandi; il tait aussi fort que je l'avais jamais
t, tandis que j'tais bien loin de l'tre moi-mme autant
qu'avant cette poque et que je le suis redevenu depuis. Ds qu'il
se fut relev, il s'lana sur moi dans la plus grande rage qu'on
puisse voir. J'tais comme lui, et nous nous fmes du mal tous les
deux, je vous assure, au point que mistress Owen vint nous voir
dans nos chambres, car on nous avait donn des chambres spares
durant ce semestre. Nous n'avions pas besoin de rien dire 
mistress Owen et nous n'aurions pas voulu avoir l'air de chercher
 la mettre dans nos intrts; mais elle s'aperut bien de manire
et d'autre que je me sentais trs isol et que j'tais bien
malheureux. Ce fut, grce  elle, j'en suis certain, que le cher
et prudent docteur me manifesta tant d'amiti quand je retournai
dans la classe, sans cesser d'tre bienveillant pour Charley. Il
me demanda mme, une aprs-dne, de faire une promenade avec lui
dans son cabriolet, me donnant pour prtexte que ses affaires le
conduisaient prs de l'endroit o ils avaient t en classe
ensemble, lui et mon pre; mais c'tait plutt, je le crois, pour
avoir une longue conversation avec moi sans tre drang.

Nous parlmes beaucoup de certains hros de l'antiquit et ensuite
de plusieurs martyrs. Il dit et rien assurment n'est plus vrai,
qu'il est avantageux pour l'homme de voir clairement, du
commencement  la fin, en quoi doit consister son hrosme, afin
qu'il puisse s'armer de courage et de patience, se garantir des
surprises, etc. Je commenai  penser  moi-mme, sans toutefois
supposer qu'il y penst aussi; mais cela vint par degrs.  son
avis, disait-il, la surdit et la ccit taient peut-tre de tous
les fardeaux les plus lourds  porter.

Il les appelait des calamits. Je ne puis vous rapporter tout ce
qu'il me dit, son intention n'tait pas non plus que cela allt
plus loin que nous; mais il me dit les plus tristes choses et il
me les dit  dessein. Il ne me dguisa pas que mon mal tait sans
remde; il numra toutes les privations que me causerait mon
infirmit; mais rien de tout cela, ajouta-t-il, ne pouvait
m'empcher d'tre un hros, et, sous ce rapport, j'avais devant
moi une large et belle carrire, non pour la renomme qui s'y
attache, mais pour la chose en elle-mme. Je m'tonnai de n'avoir
pas plus tt pens  tout cela, mais je ne crois pas que je
l'oublierai jamais.

 notre retour, je vis Charley rdant autour de la porte et nous
attendant, cela tait clair. Il me demanda si je voulais tre
encore son ami; je n'avais plus, certainement, la moindre rancune.
Comme on ne devait souper que dans une heure, nous allmes nous
asseoir sur le mur sous le grand poirier, et nous reparlmes de
tout ce qui s'tait pass. J'entendais tout, bien qu'il ne crit
pas. Il nous fut ais de reconnatre que nous nous tions bien
tromps tous les deux et qu'en ralit nous ne nous tions jamais
has. Depuis lors je l'aime plus que je ne l'avais aim, et ce
n'est pas peu dire. Il ne triomphe plus de moi, et tous les jours
il me dit cinquante choses auxquelles il ne pensait jamais; par
exemple, que j'avais d'habitude, l'air de ne pas vouloir qu'on me
parlt; mais je me suis merveilleusement dfait de cet air-l. Je
sais que bien des fois il a renonc  la satisfaction de son
amour-propre et  son plaisir pour me prter son aide et rester
prs de moi. Il n'aura plus cette peine en classe, car je ne
retournerai pas chez le docteur Owen; mais je sais comment cela
ira cette fois dans la maison de Charley. Je le sais parce qu'il
m'a dit que Catherine ne rirait plus jamais de moi. Du reste, elle
pourrait le faire sans inconvnient. Je crois, du moins, que je
saurais supporter dsormais les rires de tout le monde. Mon pre
et ma mre savent, vous savez tous que tout est bien chang et que
nous ne nous querellerons plus jamais Charley et moi. Je ne
m'enfuirai plus de sa maison, ni d'aucune autre maison. Oh! il
vaut bien mieux regarder les choses en face. Comme vous faites
tous un signe de tte affirmatif comme vous tes tous d'accord
avec moi.


IX -- HISTOIRE DE L'INVIT.

Je fus plac, il y a vingt ans, comme clerc, pour faire mon
noviciat de la profession lgale, dans le petit port de mer de
Muddleborough. Habite en partie par des agriculteurs, en partie
par des pcheurs, cette petite ville a conserv quelques restes
d'une contrebande autrefois lucrative et certaines rminiscences
des courses heureuses de ses corsaires, auxquels la principale rue
et plusieurs auberges doivent leur fondation. Le recteur, le
banquier, le procureur, mon patron, qui tenait enfermes dans des
botes en fer blanc les affaires litigieuses de la moiti du
comt, et  qui une salle  manger poudreuse servait d'tude, le
docteur et le propritaire des deux bricks et du schooner, dont se
composait la marine marchande du port, taient sans conteste les
sommits de l'endroit.

Du banquier ou de mon matre, le procureur, Lequel tait le plus
haut personnage entre tous? grande question reste obscure. Le
banquier Isaac Scrawby passait pour immensment riche. Les banques
provinciales par actions n'existaient pas encore, et il n'tait
pas un fermier ou un pcheur qui ne prfrt les bons dchirs et
crasseux de Scrawby aux billets les plus neufs de la banque
d'Angleterre; son papier garnissait donc les petits sacs de toile
 voile des pcheurs, et les vieilles femmes le thsaurisaient
dans leurs bas de laine, comme on le vit bien lorsque, forc de
suspendre ses paiements dans la premire crise aprs le bill de
Peel, il donna  ses cranciers trois shellings pour livre. Mais,
d'un autre ct, le procureur Closeleigh, mon patron, outre qu'il
pouvait faire prter de l'argent  tout le monde, connaissait tous
les secrets du comt et avait la main en toute chose, sauf
pourtant les naissances, spcialit qu'il laissait au docteur.

Trois ou quatre clercs, sans me compter, faisaient cahin-caha la
besogne de l'tude. Le vieux Closeleigh portait gnralement un
habit vert garni de boutons d'or  coquille, des culottes courtes
et des bottes  retroussis. Rarement il s'asseyait ou prenait une
plume, si ce n'est pour crire une lettre  un client du premier
ordre; mais il tenait audience les jours de march, et dans les
saisons des chasses il instrumentait aussi en plein air, dans les
rendez-vous des chasseurs.

La forte prime paye pour mon apprentissage me donnait
naturellement le droit de ne rien faire. Un effort fut bien tent,
quand j'tais tout  fait novice, par le vieux Foumart, le clerc
plus spcialement charg de la procdure, pour me dcider  porter
des assignations; mais, cette tentative ayant chou, on me laissa
prendre soin d'une des deux chambres de la maison dserte o nous
avions notre office, et causer avec les clients tandis qu'ils
attendaient leur tour.

La monotonie et la respectabilit taient les traits
caractristiques de notre ville. Nous avions peu de pauvres, ou du
moins nous n'en entendions gure parler. Les mmes gens se
livraient aux mmes occupations, et se permettaient les mmes
amusements plus ou moins graves tout le long de l'anne. Le
commencement de la saison des pches et la foire annuelle taient
nos seuls vnements. Personne ne faisait fortune, et nul ne
perdait celle qu'il pouvait avoir. La contrebande, sous l'empire
des nouveaux rglements, tait devenue trop hasardeuse et trop peu
lucrative pour que des gens respectables voulussent s'y aventurer.
On racontait pourtant de singulires histoires au sujet des
risques courus en ce genre par les pres de la gnration
actuelle.

Chaque anne, les jeunes hommes les plus remuants et les plus
ambitieux de toutes les classes partaient comme un essaim pour des
rgions o l'industrie tait plus active. En un mot, notre ville
tait bien la plus tranquille, la plus somnolente runion
imaginable de gens routiniers, conomes, ennemis de toute
spculation. Leurs plus grands efforts collectifs aboutissaient 
peine  entretenir la fontaine publique et la toiture de l'htel-
de-ville; mais jamais on ne put les dcider  faire les fonds
ncessaires pour construire une jete, bien qu'on en sentit
l'imprieux besoin, ni  faire remise des droits d'octroi  un
bateau  vapeur d'invention rcente, qui passait devant notre
port, pour le dcider  s'y arrter et  entrer en concurrence
avec les lents caboteurs dont dpendent nos communications avec la
ville voisine.

Dans ce recoin des domaines du Sommeil... arriva un jour par terre
ou par mer, dans un bateau de pcheur ou sur ses jambes nerveuses,
on n'en sut jamais rien, un homme grand, maigre, ple, bronz,
semblant tre un ancien soldat, g de quarante  cinquante ans,
n'ayant qu'une seule main, et pour remplacer l'autre un crochet de
fer viss dans un bloc de bois; pauvrement, salement vtu, du
reste, et dont l'accoutrement ne ressemblait pas mal  celui d'un
garde-chasse.

Une compagnie compose du recteur, du docteur et de mon patron,
matre Closeleigh, partait prcisment pour aller chasser dans une
rserve abondante de coqs de bruyre, et dplorait amrement
l'absence du vieux Phil Snare, le meilleur batteur du comt, quand
le manchot offrit ses services d'une manire si convenable, si
polie, si respectueuse, qu'ils furent accepts malgr leur lger
assaisonnement d'accent irlandais, mauvaise recommandation dans
notre comt, o les fils de l'Irlande n'taient pas en grande
faveur. Une longue baguette de noisetier fut bientt dans les
mains du nouveau venu, et avant la fin de la journe, le manchot
Peter tait universellement reconnu pour le meilleur batteur et le
drle le plus amusant qu'aucun des chasseurs et jamais connu.
D'aprs son histoire, il jouissait d'une pension de retraite, et
s'en allait rendre visite  un parent qu'il esprait trouver bien
tabli dans une autre ville,  cent milles au nord de
Muddleborough. Un verre de grog achevant de dlier sa langue, il
raconta avec beaucoup de verve et de tact quelques-unes de ses
aventures.

 dater de ce jour, Peter devint le factotum de la ville, et
chacun de s'tonner qu'on et pu se passer si longtemps d'un
personnage si indispensable. Il portait les lettres; il nettoyait
les fusils et fabriquait des mouches pour la pche; il gurissait
les chiens malades; il portait, dans une singulire enveloppe de
son invention, les messages des femmes aux maris qui s'attardaient
aux dners du club; il supplait au besoin l'aide du docteur et
portait les assignations du procureur. En un mot, Peter tait
toujours  la disposition de tout le monde, avec son visage
srieux et ses rparties comiques. Jamais il ne semblait fatigu;
rarement il avait l'air press. Il allait et venait dans toutes
les maisons comme un chat familier, et il faisait d'opulentes
affaires, comme tous les gens qui savent se rendre indispensables
pour la solution de mille petites difficults que chaque jour
amne. En trs peu de temps Peter sortit ainsi, comme un vritable
papillon, de son cocon ou de sa chrysalide. La jaquette de chasse
dguenille fut mise  la rforme et remplace par un habit vert
d'ample dimension, garni d'une infinit de poches et assez pimpant
pour tre port par le premier garde-chasse de milord Browse. Son
gilet ouvert laissait voir un linge d'une blancheur irrprochable.
De la tte aux pieds, il tait un exemple de ce que l'on gagnait 
tre en crdit prs des principaux marchands, et cependant il ne
s'tait pas donn de matre. Il commena mme  ne plus se charger
de simples commissions, except pour les gens de qualit. Un tat-
major de jeunes garons manoeuvrait sous ses ordres; et lorsqu'il
accompagnait une partie de chasse, pourvu lui-mme d'un excellent
fusil que lui prtait un aubergiste chasseur, il avait tout l'air
d'tre l pour sa sant, pour prendre de l'exercice et se livrer
au plaisir du sport. Rien ne rappelait en lui le pauvre diable
dpenaill et mourant de faim qui s'estimait trop heureux de
coucher dans une grange et d'accepter une assiette de dbris de
viande.

La faveur dont jouissait Peter n'tait pas limite  nos amateurs
de sport. Il semblait galement dans la confiance de personnes qui
n'avaient jamais mani un fusil, ni jet une mouche  une truite.
S'il commena par les petits marchands, bientt il devint
indispensable aux boutiquiers les plus hupps. M. Tammy, le
marchand de nouveauts de la place du March, M. Tammy qui portait
toujours une cravate blanche et des escarpins, se promena un soir
dans son jardin, pendant plus d'une heure, avec Peter; miss Spark
le regardait par un trou de la porte; elle ne le perdit pas un
seul instant de vue, et elle dclara  qui voulait l'entendre que
Peter avait donn une petite tape sur l'paule de Tammy en la
quittant...  Tammy, lu marguillier pour l'anne courante! Cette
histoire trouva d'abord des incrdules; mais on ne put s'empcher
de remarquer que les progrs de la toilette de Peter, en fait de
linge, dataient de cette promenade. Peu de temps aprs, Kinine,
notre principal pharmacien et droguiste, grand orateur dans les
meetings de la paroisse et premire autorit scientifique de
l'endroit, fut observ  son tour. Son garon de pharmacie le vit
tudier la gographie avec une vaste carte sous les yeux. Peter
tait souvent avec lui, et le crochet de fer voyageait rapidement
sur la carte.  dater de ce moment, la ville entire sembla saisie
d'une vritable rage, celle de rafrachir ses tudes
gographiques. L'Espagne et le Portugal taient les localits
spcialement en faveur. Tout le monde demandait au cabinet de
lecture des livres sur la guerre de la Pninsule; et le libraire
de la place du March reut en une seule semaine l'ordre de faire
venir plus de trois dictionnaires portugais.

Quant  Peter, il devint le lion de l'endroit. Il djeunait avec
Smoker, l'aubergiste, amateur de chasse, dnait avec Tiles, le
cordonnier, prenait le th avec Jolly, le boucher, soupait avec
Kinine, le droguiste, et se livrait  de longues causeries avec le
barbier et avec M. Closeleigh lui-mme. On le priait de raconter
l'histoire de ses campagnes, tche dont il s'acquittait avec une
grande onction. Chose assez trange! les gens ne semblaient jamais
se fatiguer d'entendre les marches et les contre-marches de Peter,
les batailles livres par Peter, et comment Peter avait perdu sa
main. Seulement les curieux faisaient remarquer qu' la fin de ces
rcits, Peter tait toujours conduit avec mystre dans quelque
arrire-salle ou dans le jardin, et que l il chuchotait une heure
ou deux avec le matre de la maison en fumant une pipe et en
buvant quelques verres de grog; jamais on n'avait vu Peter s'en
trouver plus mal, ni s'en tenir moins d'aplomb. Il semblait au
contraire s'imprgner de silence en sablant les liqueurs fortes.

Cependant, malgr les plus rigoureux efforts pour garder le
mystre, on ne put l'empcher de s'bruiter; et on commenait  se
dire  l'oreille que Peter possdait un inapprciable secret,
concernant un trsor enterr durant les guerres. Les personnes qui
n'taient pas encore dans sa confidence affectaient un doute
railleur; mais le nombre des amis de Peter croissait tous les
jours.

Pour ma part, je n'tais pas encore arriv  l'ge o l'on court
aprs l'argent. Mon coeur appartenait tout entier aux chevaux, aux
chiens, aux gilets brods, aux toilettes de fantaisie, tout cela
ml  des songes de Gulnares, de Medoras et de la jolie Anne
Blondie, la fille du recteur. Un trsor cach m'et fait bien
moins dsirer le patronage de Peter, que son habilet  fabriquer
une mouche de mai; et ce fut, en effet,  ma passion pour la pche
que je dus d'tre  mon tour initi au grand secret, qui depuis
longtemps dj courait les principales rues de la ville.

Par une belle soire d't, j'avais puis en pure perte toute ma
science pour capturer une grande truite de quatre livres au moins,
qui s'amusait  monter et  descendre nonchalamment  l'extrmit
d'un tang profond, sous les racines d'un saule noueux  demi
dterr; lorsque Peter se glissant sans bruit, avec ses grandes
enjambes,  travers la prairie, fit soudain son apparition
derrire mon coude:

Voulez-vous me laisser essayer, master Charles, si je serais plus
heureux que vous avec cette grosse friponne?

Je ne demandais pas mieux: Peter jeta ou plutt laissa tomber la
mouche, une mouche de son invention, aussi lgre que le duvet du
chardon, juste derrire la grosse truite, qui la goba en un clin
d'oeil; ce ne fut qu'un bond et un plongeon; mais dix minutes
aprs, captive sous mon filet de dbarquement, elle exhalait sa
vie en palpitant dans l'herbe.

Il faut toujours jeter la mouche derrire ces grosses truites,
master Charles, si vous voulez qu'elles mordent. Jamais elles ne
se donnent la peine de regarder une mouche place devant leur
museau.

C'est comme les gens riches! ajouta Peter avec un gros clat de
rire.

La capture de la truite devint l'occasion d'une causerie sur
l'herbe, et, petit  petit, nous arrivmes aux campagnes de Peter
en Espagne et en Portugal. Je ne saurais rendre la flatterie
onctueuse du personnage, la sympathie qu'il exprimait pour un
vritable gentleman et un vritable amateur de sport, comme moi,
ne ressemblant en rien  ces mendiants de colporteurs et de
boutiquiers. Il me fit aisment comprendre que j'tais homme 
dpenser de l'argent dans le grand style, si j'avais cet argent;
et, aprs m'avoir donn  entendre qu'une belle jeune dame du
voisinage avait confi  Peter (tout le monde faisait des
confidences  Peter) sa prfrence pour master Charles, il me
confia, non sans beaucoup de circonlocutions artificieuses,
l'histoire suivante, cl de la faveur qu'il avait acquise dans les
rangs de l'honnte population de Muddleborough.

Durant la retraite sur Torres-Vedras on lui avait confi, ainsi
qu' deux de ses camarades, un fourgon charg de caisses pleines
de doublons d'or; mais  la suite d'une vive escarmouche, ils
avaient d se replier sur un couvent dans le puits profond duquel
il avait fallu jeter pour le soustraire  l'ennemi le chargement
du fourgon, sauf une seule caisse. Le mme jour tous les
compagnons de Peter avaient t tus; Peter lui-mme bless et
port  l'hpital. En cet endroit de son histoire, il me montra
une terrible cicatrice dans son ct.

Le contenu de la dernire caisse avait t en partie divis entre
eux, en partie enterr. Aprs sa lente gurison, Peter tait all
rejoindre son rgiment, alors en marche sur les Pyrnes. C'est 
Toulouse qu'il avait perdu sa main.  son arrive en Angleterre,
on lui avait donn son cong et une pension. Ici il produisit ses
papiers. Aprs bien des preuves, il tait enfin parvenu 
retourner en Portugal, o il avait trouv le couvent dsert et le
puits  demi combl de dcombres. Il avait dcouvert aussi les
quelques rouleaux de doublons enterrs, mais il s'tait bien
convaincu que, sans l'influence et le concours de quelque
vritable gentleman, il ne parviendrait jamais  sortir le trsor
du puits et du pays. Arriv  ce dernier chapitre de l'histoire,
Peter tira d'une des profondeurs de ses vtements, un vritable
doublon d'or, envelopp dans une infinit de chiffons.

Comment ne pas ajouter foi  une histoire aussi circonstancie,
avec de pareilles pices  l'appui! Il poursuivit en me disant que
l'aubergiste, le droguiste, le cordonnier, l'armurier et beaucoup
d'autres notables habitants taient dsireux de s'associer avec
lui et de partir pour le Portugal. Tammy, le marguillier, ne se
montrait pas moins dispos  mettre une somme ronde dans une aussi
bonne spculation; mais lui, Peter, prfrait avoir affaire  un
jeune gentleman intelligent et entreprenant; et si je pouvais
dcider ma riche tante  avancer l'argent ncessaire au voyage,
une bagatelle de deux cents livres sterlings, il tait prt 
renoncer aux plus belles offres de Tammy, de Kinine, de Tiles, de
Smoker et de tout la monde enfin pour partir avec moi tout seul et
dvaliser cette nouvelle caverne d'Aladin,. Tous les plans taient
faits d'avance: nous devions louer un vignoble, dpendant des
anciens domaines du couvent, et aprs avoir retir le trsor du
puits, le bien empaqueter dans des barriques de vin de Porto, 
double fond, et revenir en Angleterre partager le butin.
J'pouserais alors une belle lady; j'entretiendrais une meute et
je serais  la tte des gentilshommes du comt; quant  Peter, il
tait plus modeste et il se contenterait d'avoir un cheval, un
couple de chiens d'arrt et de mener la vie d'un squire de
campagne.

Le roman n'tait pas mal agenc et Peter le racontait de la
manire la plus insinuante; mais j'tais trop gai et trop plein de
petits projets  moi, pour mordre  l'hameon. Il tait fort
douteux d'ailleurs que ma tante Rebecca consentt  me donner deux
cents livres sterlings, pour suivre en Portugal un Irlandais venu
on ne savait d'o. L'ide d'abandonner Anne Blondie, ma favorite,
aux soins exclusifs de mon rival, le jeune vicaire anglican, ne
pouvait non plus me sourire. En consquence, aprs avoir donn 
Peter ma parole d'honneur de ne parler  me qui vive d'un secret
si important, je me sparai de lui  la Taverne du Pcheur, o je
lui payai quelques verres de grog et o je lui donnai pour le
rcompenser d'avoir contribu  la prise de la truite, l'unique
demi-souverain dont j'aurais sans doute  disposer pendant toute
la semaine.

Dans le cours du mois, Peter disparut. On observa que tous ceux
qui l'avaient pris sous leur patronage, Smoker et Tiles, Jolly,
Kinine, et Tammy, semblaient particulirement charms et prenaient
un air mystrieux, quand ils entendaient le reste du public
s'tonner de cette disparition sans tambour ni trompette.

Une semaine environ aprs le dpart de Peter, mistress Jolly s'en
vint trouver mistress Smoker pour lui demander si elle avait
entendu parler de son mari. Mistress Smoker n'avait aucune
nouvelle  donner, mais elle demanda  son tour  mistress Jolly
si elle savait ce que pouvait tre devenue cette brute de Smoker?
Les deux femmes vrifirent alors leur situation financire. Les
deux maris avaient fait des ventes  leur insu et lev de
l'argent. Smoker avait mis en loterie sa jument favorite Slap
Bang, et Jolly non-content d'encaisser les plus grosses factures
de la Saint-Jean avait encore enlev le pot d'argent du grand-pre
de mistress Jolly. Tous les deux avaient emport leurs habits des
dimanches, leurs selles et leurs pistolets. Ce fut un terrible
scandale et un cri de haro gnral que ne purent apaiser les
lettres crites par les deux maris disparus. L'une tait date de
Londres, l'autre de Liverpool. Tous les deux disaient qu'ils
avaient trouv un moyen unique de faire fortune, sans courir de
risque, et qu'ils seraient de retour dans trois mois. Les soupons
s'taient un instant ports sur Peter: mais chose singulire! tous
les deux demandaient prcisment de ses nouvelles et priaient,
l'un qu'on ne lui ft pas payer son verre d'ale quand il viendrait
trinquer avec les buveurs, l'autre qu'on donnt un morceau de
boeuf ou de mouton  son chien toutes les fois que cela lui serait
agrable.

Au milieu du toll gnral, Peter descendit un beau matin de
l'impriale de la diligence de la ville voisine de Muddleborough,
et se glissa  l'improviste dans le cercle des commres de la
taverne du Cheval et du Jockey. Son histoire tait courte cette
fois et positive. Il ne s'tait absent que pour aller toucher sa
pension. Il avait aperu au Thtre royal de Covent-Garden, Jolly
dans un tat complet d'ivresse, mais il s'tait abstenu de lui
parler. Moins d'une heure aprs son arrive, Peter tait enferm
avec Kinine dans le laboratoire du pharmacien et il passa la
soire entire avec Tammy, le marguillier.

La semaine d'ensuite on annona que M. Kinine vendait sa pharmacie
et quittait la ville pour n'y plus revenir. Les uns disaient qu'il
allait tudier pour se faire recevoir mdecin; d'autres qu'il
avait fait un hritage; d'autres enfin qu'il tait ruin. Le fait
est qu'il partit et qu'on ne le revit plus  Muddleborough. La
dernire fois que j'entendis parler de lui, il faisait un cours
public sur l'lectro-biologie, ou sur toute autre chose, -- entre
deux pence par personne.

Par une concidence assez bizarre, dans la mme semaine o Kinine
cda la place  son successeur Bluster, qui tient encore sa
pharmacie, Tammy, le marguillier, partit pour Manchester, sous
prtexte d'acheter des marchandises, mais ce n'tait pas l'poque
de ses achats annuels. Il laissa la direction du magasin au jeune
Binks, qui devait plus tard pouser mistress Tammy. M. Tammy fut
absent six mois. Durant ce temps, la pauvre mistress Tammy disait
 qui voulait l'entendre qu'elle en avait perdu la tte; et quand
il revint, il tait aussi maigre qu'une belette, aussi chauve
qu'un vautour et aussi jaune qu'une guine. Ainsi le dclarait
miss Spark; mais trs peu de gens le virent, car il se mit au lit
et mourut, ne parlant dans son dlire que de fourgons, de trsor,
de doublons d'Espagne et du tratre Peter. Le jour de son
enterrement, tout fut connu. Tammy tait all en Portugal avec
Peter, qui, aprs l'avoir conduit au milieu du pays, l'avait
dnonc  la police comme un espion hrtique et tait dcamp
avec les mules, le bagage et tout l'argent destin  l'achat de la
vigne, des barriques  double fond, des voitures et de tous les
complments de l'entreprise.

Le pauvre Tammy, aprs sa mise en libert, s'tait vu forc de
regagner Oporto  pied et presque en mendiant. Arriv dans cette
ville, la premire personne dont il avait fait rencontre, au
bureau de la police, tait son compatriote Kinine en train de
demander des renseignements sur ce coquin de Peter, qui, aprs une
bombance  Londres, avait disparu avec ses malles et ses billets
de banque, produits de la vente de son fond de commerce, pour
rejoindre Tammy en Portugal.

Quand la pauvre mistress Tammy raconta cette triste histoire au
djeuner des funrailles, la bombe clata. Peter avait pris pour
dupe la ville tout entire; chacun, depuis le savetier jusqu'au
recteur, avait plac des fonds sur le trsor portugais cach dans
un puits. Smoker tomba en faillite; Jolly fui forc de congdier
son garon boucher et de tuer ses btes lui-mme. Tout le monde
avait pay plus ou moins cher le plaisir d'couter les histoires
de Peter. Il avait escamot les pargnes enfouies dans les bas des
vieilles femmes, l'argent conomis par les jeunes servantes pour
s'acheter des rubans; il avait reu cinquante livres sterlings et
plusieurs traits bibliques du recteur et deux fois autant, plus
un fusil tout neuf, de M. Closeleigh, mon patron. Le banquier lui
avait donn cent livres sterlings, en ses propres bons d'une livre
chaque. Enfin le matre d'cole du village voisin lui avait prt
ses seules et uniques cinq livres. Somme toute, Peter avait trouv
dans notre ville une vritable banque de crdulit et il l'avait
mise  sec.

Cependant Peter n'avait commis aucun dlit tombant sous le coup de
la loi anglaise. Il s'tait born  dire des mensonges et 
emprunter de l'argent. J'avais continu d'entendre parler de lui
de temps en temps, et toujours comme d'un homme  qui tout
russissait, lorsqu'il y a quelques annes, il fit la bvue de
conduire  Oporto un Amricain avide de trsors, mais difficile 
jouer, dont il avait fait rencontre dans un wagon de chemin de
fer. En cette occasion, l'Amricain revint, et ce fut Peter qui ne
revint pas, Quand on demanda  l'Amricain des nouvelles de son
compagnon de voyage, il rpondit avec le plus grand sang-froid,
qu'ayant eu des difficults avec Peter, il avait d lui brler la
cervelle.


X -- L'HISTOIRE DE LA MRE.

Le voyageur... c'tait un vieillard  l'aspect vnrable, qui ds
sa premire jeunesse avait t errant sur la face du globe. Hte
des dserts, hte des forts, maintes fois il avait chapp aux
prils de l'incendie, de l'inondation, des tremblements de terre.
Mais aux tranges aventures de ce long plerinage, aux motions de
cette vie agite avait succd enfin le repos d'une belle
vieillesse, comme aprs les ardeurs et les temptes d'un jour
d't viennent la srnit du soir et la paisible lumire de
l'astre des nuits. Dans ces courses incessantes le voyageur avait
conquis tout un monde de souvenirs, au milieu desquels sa mmoire,
sympathique et bienveillante, aimait de prfrence  retrouver un
de ces crits qui parlent au coeur et le charment comme la source
que le plerin rencontre aprs une marche pnible  travers les
sables. Il aurait pu faire trembler et plir ceux qui l'coutaient
par quelque histoire terrible aux incidentes dramatiques; mais ce
vieillard, simple comme un enfant, assis  notre foyer, aima mieux
faire couler nos larmes par l'histoire touchante des douleurs et
des consolations d'une mre.

Le hasard, nous dit-il, me fit rencontrer dans les forts du far-
west amricain un homme avec lequel je contractai une chre et
fidle amiti. Souvent parmi les vastes dserts on trouve plus tt
un ami que dans notre vieux monde. Le mien tait un homme de noble
race, qui, conduit par une humeur romanesque, avait fix sa
demeure sous la hutte du chasseur. Jeune, beau, dou des plus
heureux dons,  la dmarche libre et fire, au regard vif,  la
physionomie pleine de loyaut, il s'appelait Claude d'Estrelle. Il
avait choisi parmi les Indiennes une compagne qui embellit pour
lui ces solitudes; c'tait la fille d'un chasseur, comme lui
laisse orpheline dans la tribu de sa mre. Cette jeune fille
l'avait rencontr mourant dans la prairie dserte; elle avait
relev sa tte dlirante pour l'appuyer sur son sein; elle avait
rafrachi son front brlant au contact de ses mains. Revenu  la
conscience de lui-mme, Claude d'Estrelle l'avait aperue penche
sur lui comme le bon gnie de la solitude; dans ses yeux noirs il
avait vu luire le premier regard de l'esprance, ce regard o le
sourire brille  travers une larme, double expression de la joie
et de la crainte. Cette apparition avait fait natre en lui le
premier sentiment de sa passion pour celle dont la piti
secourable l'arrachait  la mort, et il avait dj prononc tout
bas le serment de lui consacrer le reste de sa vie si ses soins
parvenaient  la prolonger. Aussi avant que l't se ft coul,
le noble Claude d'Estrelle avait pris pour femme l'Indienne Lna.

Par une des soires empourpres de l'automne amricain, quand les
forts sont dans toute leur magnificence, au milieu de la riche
varit du feuillage, je vis pour la premire fois la jeune femme
de mon ami. Nous nous rencontrmes dans une clairire, o de
longues perspectives de feuillages aux teintes varies allaient se
perdre dans le ciel; et tandis que nous regardions, une obscure
arcade de verdure s'illuminait soudain des rayons du couchant; des
bosquets d'orangers semblaient lutter d'clat avec les nuages; a
et l, le feuillage de certains arbres, d'un rouge carlate,
prenait des teintes plus fonces dans l'air couleur d'ambre; une
pluie d'or tombait sur d'autres arbres toujours verts; la cascade
rejaillissait en riches pierreries, et le lac tincelait comme un
grand rubis sur le sein verdoyant de la fort. Toute cette
splendeur du dsert avait le calme d'un songe. On entendait le
frlement mme d'une feuille qui tombait, tant la fort entire
restait silencieuse! La figure de Lna se dtachait flexible,
lance, sur ce fond lumineux. Claude avait bien raison de
demander si, de toutes les dames qui foulent les somptueuses
salles des cours, une seule pouvait rivaliser avec cette fille de
la fort, portant pour toute couronne ses riches bandeaux de jais,
aux reflets ondoyants. L'oeil de Lna tait aussi doux que celui
du faon; son teint, d'un brun clair, ressemblait aux dernires
teintes rougetres du soleil couchant sur le ciel envahi par le
crpuscule. Que de longues et dlicieuses soires je passai prs
de Claude, dans sa butte solitaire,  ct d'un bon feu de pin,
tandis que la gracieuse Lna l'entourait de ses caresses, comme
une vigne sauvage pare de ses lianes le chne de sa fort natale.
L'trange magie de l'amour mtamorphosait en palais cette retraite
agreste. Nous interrompions nos causeries pour couter le bruit
des daims bondissant  travers le feuillage, ou le son de la
cascade lointaine; et Lna, heureuse comme un enfant, nous
prodiguait les richesses de son coeur, les fleurs du dsert, les
mlodieuses effusions d'une pense nave, la profonde posie
qu'avait dveloppe dans son me un long isolement. Claude
souriait avec amour  sa chre enthousiaste. Il savourait le
parfum de ces fleurs sauvages, sans songer  quelle rude preuve
le monde pourrait mettre un jour cette me vierge et primitive. Il
suffisait d'observer le regard de Lna pour sentir qu'elle tait
destine  de grandes souffrances, car la fatale puissance
d'aimer, hlas! semble n'tre donne par la Providence qu'aux lus
de la douleur, qui sont aussi les lus de Dieu.

Ce temps d'preuve arriva enfin: cinq annes de dlices s'taient
coules pour Claude et Lna; j'errais alors loin de leur demeure.
Pour la seconde fois, Claude appuya sa tte fivreuse sur ce sein
fidle, mais il ne la releva plus... Pour obir aux volonts du
mourant, Lna alla trouver le frre an de Claude d'Estrelle avec
ses deux enfants, prsent qui devait tre bien accueilli d'une
orgueilleuse famille prive d'hritiers. Le frre prit les
enfants, mais il n'eut que des regards ddaigneux pour la mre,
dont le visage portait l'empreinte de la souffrance. Il lui
ordonna durement de s'loigner, si elle voulait que ces mmes
enfants oubliassent un jour la tache de leur naissance; car
l'union d'un blanc avec une Indienne ne pouvait tre plus
lgitime,  ses yeux, que celle d'un blanc avec une ngresse;
cette union ne rpugnait pas moins  l'orgueil du mauvais frre.
Quoi! les abandonner! abandonner le prcieux legs de Claude! Non,
rien ne saurait touffer l'amour maternel! Cependant, d'un regard
rsign, car le dsespoir lui enseignait tout  coup la feinte,
Lna demanda  rester quelques instants encore. La nuit venue,
elle vola ses enfants et les cacha dans la fort. Pendant sept
jours et sept nuits, elle endura bien des souffrances, force
d'aller chercher leur nourriture en secret; mais un soir, elle
trouva son nid vide. Les cris de la mre, redemandant ses enfants,
ne purent flchir la volont de fer du frre de Claude; mais pour
n'en plus tre importun, il donna Lna au chef d'une tribu
indienne, qui, pour un peu d'or, se chargea de la tenir dans un
humiliant esclavage, car, parmi les siens, le sang blanc de son
pre faisait sa honte; mais le coeur de la femme, de quelque nom
qu'on la nomme, Indienne ou Anglaise, est toujours le mme. Une
mre comprit les douleurs de Lna et lui rendit la libert.

La pauvre Indienne se mit alors  la recherche de ses enfants, 
travers des rgions sauvages, et hrisses de prils! Parvenue
dans l'tat lointain de l'Union, o habitait le tyran de sa
destine, elle le pria de l'admettre au nombre de ses esclaves, et
de lui laisser respirer au moins le mme air que ses enfants bien-
aims. Comme elle se rsignait  ne plus porter le nom de mre, il
consentit d'abord  lui laisser prendre sa part du travail sur le
sol arros des sueurs et des larmes des autres esclaves. Mais il
savait si peu ce que c'est que le coeur d'une mre, qu'il crut le
dompter par le travail. Plus fort que la volont du matre,
l'instinct des enfants ne les trompait pas. Pour effacer dans leur
esprit jusqu' la mmoire de leur mre, il fit secrtement
transporter Lna dans une plantation lointaine, sous le ciel
brlant et meurtrier de l'Afrique, horrible lieu, tout plein de
misre et de larme. Comment put-elle y vivre vingt annes? Dieu
seul le sait, Dieu, qui pour adoucir son cruel exil, lui envoyait
toutes les nuits un songe o elle revoyait Claude et ses petits
enfants (car dans son coeur, ils ne grandissaient jamais). Oh!
dans quelle amertume s'coulrent son printemps et son ge mr!
Que le temps lui parut long et qu'il exera sur elle de ravages!
Ses cheveux noirs blanchirent. Le feu de ses yeux s'teignit dans
les larmes; mais son opinitre et robuste esprance grandissait 
mesure que les annes dtachaient les plus frles rameaux de la
tige. La fuite du temps ne pouvait rien contre son amour;
l'absence ne faisait que le nourrir; ses larmes mmes
l'entouraient d'une espce d'aurole. Les fatigues, les douleurs,
la cruaut ne l'prouvaient que pour montrer que cet amour ne
pouvait prir. La vie de Lna se rsumait dans une seule pense:
revoir ses enfants! Durant vingt annes, elle lutta donc contre le
dsespoir, et le dsespoir fut vaincu. Enfin, elle atteignit le
rivage de l'Amrique. Le ciel mit dans le coeur d'un pauvre marin
plus de gnrosit que dans celui d'un des puissants du monde; il
prit Lna  son bord sans lui demander le prix du passage.

Lna atteignit le sol natal au dclin de l'anne. taient-ils
morts ces chers enfants? L'avaient-ils oublie?... oublier leur
mre! Oh! non, cela est impossible! Elle allait, demandant son
chemin; l'ardeur du but la rendait forte. Des trangers
insouciants lui donnaient des nouvelles qui la faisaient tour--
tour brler et frissonner. Ils lui disaient qu'au bout d'un
certain nombre d'annes, son cruel perscuteur tait mort; qu'un
autre frre de Claude d'Estrelle, galement clibataire, avait
voulu alors prendre chez lui les deux enfants; mais que le fils
avait prfr, comme son pre, la fort sauvage  une chane
dore, et qu'il tait devenu habile chasseur. D'autres le disaient
mort en bas ge. Quant  sa fille, elle, tait l'orgueil de
l'opulente maison de son oncle, et partout on citait sa rare
beaut. Lna n'a pas besoin d'en savoir davantage. Ce n'est donc
pas en vain qu'elle sera revenue. Ses yeux se remplissent de
larmes. L'un, au moins, de ses enfants vit encore.

Bientt Lna debout devant une belle jeune femme dans un splendide
salon, admire les longues boucles de sa chevelure. Cependant elle
rprime  peine un soupir en pensant combien elle tait folle de
croire qu'un petit enfant accourrait  sa rencontre sur le seuil
de la porte, se laisserait couvrir de caresses et retrouverait son
nid sur le sein de sa mre comme aux jours d'autrefois. Ce n'en
est pas moins avec un joyeux tressaillement d'orgueil qu'elle
voyait sa fille si grande et si belle. Lna! c'est le nom de sa
mre et le sien, mais la jeune femme ne se retourne pas  ce nom;
ni au son de cette voix. Pauvre mre! Cette froide surprise! Ce
doute! Quoi! si peu mue! Elle a pourtant les yeux de son pre.
Comment avec ces yeux-l, peut-elle regarder d'un air si trange
le visage que Claude aimait tant? Pauvre mre! Lna a perdu le
petit enfant de ses songes et peut-tre ne trouvera-t-elle pas une
nouvelle fille. Non, c'est impossible!

Elle a tant de souvenirs  voquer pour rveiller son instinct
filial. Srement il lui suffira de lui apprendre qui elle est.

Elle ne lui avait pas encore dit son nom. Elle embrasse ses genoux
et cherche  attendrir son orgueil en la pressant des plus
touchantes questions de l'amour maternel;  chacune, elle s'arrte
pour pier quelque motion dans ce regard si froid! n'a-t-elle
donc pas vu, l'oublieuse jeune fille, ces mmes yeux la contempler
lorsque dans son enfance elle trouvait  son rveil une femme
penche sur son berceau. Ces mmes mains n'ont-elles pas orn
souvent sa tte enfantine d'une guirlande des fleurs de la fort,
et cet air, cet air que son pre aimait, combien de fois elle
s'est endormie en l'coutant!

Une inspiration soudaine venait de faire jaillir cet air de la
poitrine de Lna. Ce n'tait qu'un chant pour faire dormir les
enfants; mais elle voulait essayer de son influence. La douce et
vieille mlodie rveillerait peut-tre les sympathies assoupies de
la nature. Imagination bizarre en apparence et ne de la crdulit
de l'amour! Cet air! oh, comme la voix de Lna tremblait en le
chantant! on et dit un long et douloureux soupir, le dernier
adieu de l'Esprance  la Joie et  l'Amour. Ce ne pouvait tre un
air banal, que cette mlodie  laquelle Claude d'Estrelle lui-mme
avait adapt de naves paroles. Ces paroles et cette mlodie, ce
visage si rveur et si doux, cet oeil plein de tendresse, ces
joues qui changeaient de couleur exeraient un charme bien
puissant. La main de Lna s'tait pose avec amour sur la tte
hautaine de sa fille mue et sa fille ne la repoussait pas. Oui,
les souvenirs de son enfance semblaient  la fin se rveiller.
Mais silence! on entend des pas sur l'escalier, ce sont les pas de
l'homme que la fille de Lna aime et qui fier de son sang ne
voudrait jamais s'allier au sang indien. Il y a lutte entre
l'orgueil de la jeune femme et le charme dont elle sent dj
l'influence: c'est son orgueil qui l'emporte enfin et son orgueil
l'gare jusqu' lui faire dire  sa mre: Nous ne devons jamais
nous revoir! Aprs cet adieu cruel elle offrit d'acheter le
secret avec de l'or.

La pauvre mre s'enfuit comme pouvante. Durant deux jours et
deux nuits, elle poursuit sa route. Ses pieds brlants ne
s'arrtent plus. On tait  l'poque de la nativit du Sauveur;
les portes et les coeurs taient ouverts partout; les amis
resserraient les liens de leur amiti et les ennemis se
rconciliaient. Partout les lumires et les foyers tincelaient
autour de Lna; mais son sentier n'en tait pas moins glac,
triste emblme de sa destine! Cependant l'oeil qui jamais ne se
ferme et qui guide les oiseaux dans le ciel, observait aussi ses
pas.

Lna tomba enfin de lassitude, dans la troisime nuit, sous un
vieux chne nu et dpouill, ignorant o elle tait. Pour son
imagination souffrante et malade, la neige semblait tre la seule
chose qui n'et pas chang en ce monde; et ce fut sur la neige
qu'elle posa sa tte pour mourir.

Encore un peu plus loin, pauvre amie dsole! soutiens seulement
tes pas qui chancellent jusqu'au premier coude du chemin. Mourir
ici serait une trop dure destine. Tu n'es plus qu' une porte de
flche du bonheur. coute! Quelle mlodie s'lve dans l'air glac
de la nuit. C'est un hymne de Nol dont les doux sons parviennent
sous le vieux chne et excitent dans Lna au milieu de l'isolement
de la mort le vague sentiment qu'un peu plus loin quelqu'un pourra
recevoir son dernier soupir; peut-tre son corps puis fut-il un
instant ranim par la puissante et mystrieuse impulsion de celui
qui l'avait conduit l. Ses pieds la tranrent encore jusqu'
l'entre d'un grand village cart,  la porte d'une maison de
prires. D'abord elle ne put voir, car l'clat soudain des
lumires aveuglait ses yeux appesantis; elle ne put voir la foule
compose de Peaux-Rouges et de Ples-Visages, s'agiter, sous le
souffle puissant d'un jeune et loquent ministre de l'vangile,
comme les pis de bl sous le vent.

 la fin, son oreille saisit ces paroles consolantes:

Une mre mme peut oublier, mais moi, je n'oublierai point, dit
le Seigneur. Et la grande et potique langue indienne sortant 
flots harmonieux de la bouche du jeune prdicateur, tandis que son
imagination essayait de peindre cet amour auquel le Sauveur divin
comparait celui qu'il prouvait pour ses lus, le plus dvou des
amours terrestres, l'amour d'une mre.

Il racontait une histoire grave dans sa mmoire et si semblable 
celle de Lna, que Lna ferma les yeux de peur de dissiper en le
regardant un bienheureux songe. Car tandis que son oreille
savourait les sons de cette voix, une folle esprance s'levait ou
s'abaissait avec elle dans son coeur: Et moi aussi j'avais une
mre, dit-il en finissant. Plt au ciel que je connusse sa
destine! J'ignore si elle vit  l'heure o je parle, mais ce que
je sais bien c'est que, souffrante encore en cette valle de
larmes ou en paix dans le ciel, elle n'a point oubli Claude
d'Estrelle! En entendant ce nom, Lna ne poussa aucun cri, mais
sa tte s'affaissa un peu plus sur sa poitrine. Son existence fut
un instant suspendue et c'tait une grce de Dieu, car l'motion
l'et tue: ni les paroles du ministre, ni les prires, ni les
hymnes, ni le bruit des pas ne purent la tirer de sa longue extase
et quand elle reprit ses sens, elle se trouva appuye sur le bras
de son fils; elle vit son grand oeil noir fix sur elle et
rayonnant de tendresse; elle tait sous le charme de ce regard,
elle et voulu toujours rester ainsi. Son coeur se trouvait sans
force contre l'excs du bonheur. Tout ce qu'elle put dire fut de
rpter les dernires paroles du jeune ministre: Non, elle n'a
pas oubli Claude d'Estrelle! Alors, ses mains tremblantes
cherchrent  carter les cheveux du front de son fils, pour mieux
contempler son visage. Tout en lui rappelait celui qui n'tait
plus. La vie du jeune homme, consacre  la nature et  Dieu, lui
avait donn de vives perceptions. Son coeur tait trop plein pour
qu'il pt parler; mais il serrait sa mre dans ses bras en versant
de dlicieuses larmes. Les femmes sanglotaient  ce spectacle et
les hommes d'une corce plus rude ne se sentaient pas moins
attendris; les Indiens mmes des forts voisines pleuraient comme
des enfants, quand un vieillard, plein de sagesse et de
reconnaissance pour l'auteur de tous ces biens, calma toute cette
foule mue par un seul mot: Prions!

Quelle douce soire aprs tant d'infortunes! Claude et sa femme,
jeune et belle, s'empressaient autour de Lna avec une joie fire.
Le rcit de ses malheurs passs faisait couler leurs larmes; ils
pansaient ses pieds meurtris; ils la faisaient asseoir entre eux
deux, et la jeune femme pressait ce front hal, empreint de tant
de souffrances contre ses cheveux blonds soyeux ou ses joues
clatantes de fracheur; Claude ne pouvait non plus se lasser de
baiser ce pauvre front. Jamais foyer domestique ne vit une plus
brillante, une plus heureuse nuit de Nol!

J'appris la fin de cette histoire,  mon retour dans le pays, en
partie par le fils de Claude et de Lna, en partie par une femme
qui ne pouvait prononcer le nom de sa mre sans une profonde
amertume, sans une rougeur plus brlante que la fivre, alors que
tous les faux amis et tous les gens  gages avaient fui loin
d'elle, et que l'homme qui l'avait pouse pour l'or de son oncle,
n'osait approcher d'un lit contagieux. Oh! combien elle regrettait
alors ce visage aimant qu'elle avait si durement repouss! Cette
mlodie si triste et si touchante, qui avait autrefois charm le
sommeil dans son berceau, hantait son souvenir au milieu de ses
douleurs. J'allai chercher Lna, et Lna vint. Son amour tait
l'amour vritable qui souffre en silence et n'oublie que le mal.
Lna pressait de ses lvres cette bouche brlante, la disputant
aux baisers de la mort. Elle rpandit sur cet esprit en proie au
remords, la rose du pardon; la colombe cleste finit par se poser
sur la couche fatale avec un rameau d'olivier. Il restait un
dernier dsir  la mourante, celui d'entendre l'air qui l'avait
berce. Lna ne voulut pas lui refuser cette consolation. Elle
chanta donc au milieu de la chambre lugubre o commenait 
s'tendre l'ombre de la mort; elle chanta son air favori; mais si
sa voix s'efforait d'tre calme, son coeur saignait, car elle
savait que celle qui l'coutait, mourrait avec les derniers
accords. Quand le chant qui berait l'enfance de la malade eut
cess de rsonner, nous la trouvmes endormie du dernier sommeil.

Nous devions encore nous rencontrer souvent, Lna et moi. Sa
vieillesse ressemblait  une belle soire aprs une journe de
pluie et d'orage. Elle lisait d'un oeil serein le Livre de la Vie
arriv pour elle  ses dernires pages. Entoure de ses petits
enfants et de tous les petits enfants comme le divin matre, cette
femme simple et nave, mais grande par l'amour et la foi, semblait
dj appartenir au ciel.


XI -- LE RETOUR DE L'MIGRANT

ou

NOL APRS QUINZE ANS D'ABSENCE.

Seize ans sont couls depuis le jour o, turbulent et mcontent
jeune homme, je quittai l'Angleterre pour l'Australie. Pour la
premire fois j'tudiai srieusement la gographie, quand je fis
pivoter un grand globe terrestre, afin d'y chercher l'Australie
mridionale, la colonie alors  la mode. Mes tuteurs, j'tais
orphelin, furent charms de se dbarrasser d'un personnage si
tracassier; je me trouvai donc bientt le fier possesseur d'un lot
de terre urbaine et d'un lot de terre rurale dans la colonie
modle de l'Australie mridionale.

Mon voyage fut assez agrable sur un excellent navire, avec la
meilleure table tous les jours, et personne pour me dire:
Charles, c'est assez de vin comme cela! C'tait dans des
circonstances bien diffrentes que se trouvaient beaucoup de mes
compagnons d'migration. Parmi eux des pres et des mres de
famille, avec leur enfants, avaient quitt de confortables
demeures, de bons petits revenus, de jolies proprits ou des
professions respectables, sduits par les orateurs des meetings
publics ou par ces blouissants prospectus qui dcrivent les
charmes de la vie coloniale dans une colonie modle.

J'appris  fumer,  boire du grog et  briser d'une balle de fusil
ou de pistolet une bouteille suspendue  un bout de vergue. Nous
avions  bord de trs aimables vauriens, des ex-cornettes, des ex-
lieutenants, des anciens employs du gouvernement, des avocats
sans cause, des mdecins sans malades, des fruits-secs d'Oxford,
la bourse aussi vide que la tte pour la plupart, mais de bonne
mine et bien mis. Bon nombre avaient fum dans de magnifiques
pipes d'cume de mer, sabl le champagne, le bourgogne et le vin
du Rhin, chang des coups d'pe ou de pistolet, galop dans les
courses au clocher, et contract des dettes dans toutes les
capitales de l'Europe. Ces fils de famille fumrent mes cigares,
me permirent de leur payer du champagne, et m'enseignrent,
moyennant quelques menus frais, l'art de jouer au whist, 
l'cart et  la mouche dans le style fashionable; ils m'apprirent
aussi  recevoir avec la hauteur convenable les avances des
passagers du second ordre.

 la fin des cent jours de notre traverse, j'tais
remarquablement chang, mais valais-je mieux? L tait la
question: car mes nouveaux amis m'avaient inculqu leurs grands
principes: regarder tout travail comme dgradant, et les dettes
comme sant  merveille  un gentleman. Les ides que je m'tais
faites d'une colonie modle, avec tous les lments de la
civilisation, telle qu'on nous la promettait  Londres, furent un
peu renverses quand j'aperus en dbarquant, dans l'espace mme
que devait envahir la mare haute et sur la plage sablonneuse, des
monceaux de meubles, un ou deux pianos, un grand nombre d'armoires
et de commodes, et, -- je m'en souviens surtout, -- un grand
coffre en chne bard de fer,  moiti plein de sable, et vide du
reste. La cause de cet abandon de mobilier me fut clairement
explique par la demande qu'on me fit de dix livres sterlings pour
transporter mes bagages , la ville d'Adlade, distante de sept
milles du port, sur un chariot attel de boeufs. Notez que lesdits
bagages ne formaient pas la moiti du chargement. La ville mme
d'Adlade, si magnifique en aquarelle dans les salons de la
Socit d'migration  Londres, n'tait  cette poque qu'un amas
pittoresque, si l'on veut, mais  coup sr trs peu confortable,
de tentes en toile, de huttes en boue, et de cottages en bois, un
peu plus grands que le chenil d'un chien de Terre-neuve, mais dont
la location cotait aussi cher que celle d'un manoir rural dans
n'importe quel comt d'Angleterre.

Mon intention n'est pas de raconter ici la rapide dcadence de la
colonie modle et des colons de l'Australie mridionale, ni
l'lvation et le progrs des mines de cuivre. Je ne restai pas
assez longtemps  Adlade pour tre tmoin de ces doux
vnements. Dans le premier sauve-qui-peut gnral, j'acceptai
l'offre d'un homme qui, sous une rude enveloppe, avait de grandes
qualits, une espce de diamant brut, un colon de la vieille
colonie, qui avait travers tout le pays pour venir vendre aux
Adladiens un lot de btes  cornes et de chevaux. Je fus
redevable de sa faveur  l'habilet que j'avais dploye en
saignant un poulain de prix dans un moment critique. C'tait l'une
des rares choses utiles que j'eusse apprises en Angleterre. Tandis
que mes fashionables compagnons, cruellement dsappoints
s'enivraient jusqu' se donner le delirium tremens, s'enrlaient
dans la police, acceptaient des emplois de bergers, piquaient
l'assiette de gens de rien, suppliaient les capitaines en partance
de les laisser regagner l'Angleterre sur le gaillard d'avant, il
m'offrit de m'emmener avec lui sur sa terre dans l'intrieur, et
de faire de moi un homme. Tournant le dos  l'Australie
mridionale, j'abandonnai  la nature mon lot rural, situ sur une
hauteur inaccessible, et je vendis mon lot urbain pour cinq
livres. Le travail, je commenai  m'en apercevoir, tait le seul
moyen de se tirer d'affaire dans une colonie, plus encore
qu'ailleurs.

Me voil donc parti pour le Bush lointain et les plaines
solitaires d'un district o la colonisation en tait  ses dbuts;
constamment expos aux attaques des sauvages Indiens, constamment
occup  surveiller les bergers presque aussi sauvages du gros et
du petit btail de mon nouveau patron, tantt passant des jours
entiers  cheval, tantt forc de donner toute mon attention aux
dtails d'un vaste tablissement agricole, j'eus bientt fait
peau neuve.

Mes prtentions fashionables se trouvaient mises  nant; ma vie
devint une ralit qui dpendait de mes propres efforts. Ce fut
alors que mon coeur changea  son tour; ce fut alors que je
commenai  penser tendrement aux frres et aux soeurs que j'avais
laisss derrire moi et tant ngligs aux jours de mon gosme.
Rarement l'occasion de leur faire parvenir mes lettres s'offrait
plus de deux fois l'an; mais la plume, qui me rpugnait tant
jadis, devint ma grande ressource aux heures de loisir. Combien de
fois, assis dans ma hutte, j'ai pass une partie de la nuit 
confier au papier mes penses, mes sentiments, mes regrets!
Cependant le feu allum devant cette hutte et autour duquel
taient tendus mes hommes endormis, me faisait souvenir que je
n'tais pas seul dans le grand dsert pastoral qui se droulait 
plusieurs centaines de milles autour de moi. Puis soudain des sons
tranges parlaient  mon esprit comme la voix de ces contres
tranges o j'tais transplant. C'taient le hurlement du dingo,
espce de chien-loup, rdant autour de nos bergeries; l'aboiement
de dfi des chiens vigilants; le cri des oiseaux nocturnes; les
chants sauvages des indignes excutant sur les hauteurs
montagneuses leurs danses fantastiques, et jouant des drames o
ils reprsentaient le meurtre de l'homme blanc et le pillage de
ses troupeaux. Quand ces bruits parvenaient  mon oreille, mes
yeux se portaient instinctivement sur le rtelier auquel taient
suspendues mes armes charges, et hors de la hutte,  l'endroit o
le rebelle irlandais O'Donohue et l'ancien braconnier Giles Brown,
transforms en sentinelles fidles, se promenaient en long et en
large, le fusil sur l'paule, prts  mourir plutt que de se
rendre. Dans ce vaste dsert, tous les petits soucis de la vie des
cits, toutes les petites roueries de la spculation, tous les
petits moyens de garder les apparences, devenaient inutiles et
s'oubliaient bientt. Non seulement je lus et relus le peu de
livres que je possdais, mais je les appris par coeur. Si, dans la
matine, je fatiguais les chevaux pour faire mes rondes, si je
maintenais la paix entre mes hommes par de rudes paroles et mme
par des coups; assis  l'cart, dans la soire, j'ouvrais la Bible
et je me laissais absorber tout entier dans les prgrinations
d'Abraham, les preuves de Job ou les Psaumes de David; puis,
passant de la loi ancienne  la loi nouvelle, je suivais saint
Jean dans un dsert qui n'tait pas sans ressemblance avec celui
que j'avais sous les yeux; ou j'coutais, loin des villes, le
Sermon sur la montagne. D'autres fois, lorsque je traversais 
pied les forts, j'y rptais le dialogue des personnages de
Shakespeare ou,  l'aide d'une traduction de Pope, les discours
des hros d'Homre, que je pouvais souvent m'appliquer  moi-mme;
car, dans ces rgions solitaires, comme ces hros, j'tais chef
guerrier et presque prtre. En effet, survenait-il une mort, je
lisais le service funbre. Ce fut ainsi que je refis mon
ducation.

Aux heures o je me rappelais mes amis ngligs, les occasions
perdues et les scnes riantes de mon comt natal, j'aimais surtout
 me figurer que j'assistais encore aux ftes de Nol dans ma
vieille Angleterre bien-aime.

Pendant notre t brlant du mois de dcembre, en Australie, quand
la grande rivire qui arrosait et bornait nos pturages n'tait
plus qu'une suite d'tangs, en grande partie desschs, quand nos
troupeaux pantelaient autour de moi,  l'heure tranquille du soir;
quand les toiles, brillant d'un clat inconnu aux climats
septentrionaux, ralisaient l'ide de la nuit bienheureuse o
l'toile de Bethlem apparut et guida les rois d'Orient dans leur
pieux plerinage, mes penses voyageaient  travers la mer. Je ne
sentais plus la chaleur touffante; je n'entendais plus le cri des
oiseaux de nuit ni les hurlements du dingo. J'tais au-del des
mers, au milieu de ceux qui clbraient la Nol; je voyais les
joyeux visages de mes proches et de mes amis rayonner autour de la
table de Nol; on disait les grces; on proposait un toast... un
toast aux absents; lorsqu'on prononait mon nom, les plus gais
visages devenaient tristes. Alors je me rveillais de mon rve; je
me retrouvais seul et je pleurais. Mais une vie d'action ne laisse
pas de temps pour les chagrins inutiles, bien qu'elle en laisse
assez pour les rflexions et les projets d'avenir. Je rsolus
donc, aprs beaucoup de visions semblables, qu'un temps viendrait
o par une belle soire de Nol, l'Australien lui-mme rpondrait
au toast port: aux amis absents!

Ce temps est, en effet, venu, l'anne mme qui a termin le
dernier demi-sicle. Un travail srieux, une sage conomie
m'avaient fait prosprer. Le riche district, dont j'avais t l'un
des premiers pionniers, s'tait colonis et pacifi sur toute
l'tendue qu'embrasse la rivire. Les sauvages Myals s'taient
laiss apprivoiser, avaient renonc  leur indpendance et
s'offraient eux-mmes pour garder nos troupeaux. Des milliers de
btes  laine sur les collines et de btes  cornes dans les
riches prairies m'appartenaient; la hutte d'corce s'tait change
en un cottage entour de balcons comme les chalets suisses.
Intrieurement les livres et les tableaux ne formaient pas une
insignifiante part du mobilier. J'avais des voisins  la distance
d'une promenade  cheval; et de douces voix d'enfants rveillaient
souvent l'cho du rivage.

Alors je me dis  moi-mme: maintenant je puis retourner... non
pour ne plus revenir, car la terre que j'ai conquise sur le dsert
sera ma demeure pour le reste de ma vie; mais je retournerai pour
serrer les mains qui depuis tant d'annes dsirent serrer les
miennes; pour scher les larmes que des soeurs chries rpandent,
quand elles pensent  moi, le banni volontaire; pour prendre sur
mes genoux ces pauvres petites  qui l'on apprend  prier pour
leur oncle dans un lointain pays au-del de la vaste et profonde
mer. Peut-tre avais-je aussi l'arrire-pense de dcider quelque
visage de la vieille Angleterre, quelque vrai coeur anglais, 
partager ma demeure pastorale.

Je retournai donc, et je foulai de nouveau le sol de la mre-
patrie. La, folle attente du jeune homme avait t due; mais
j'avais ralis de meilleures esprances. Si je ne revenais pas
charg de trsors; pour rivaliser avec les objets de ma juvnile
et jalouse vanit, je revenais reconnaissant, satisfait de moi-
mme, indpendant, pour revoir une fois encore mon pays natal et
retourner me fixer sur la terre de mon adoption.

On tait au milieu de l'hiver, quand je dbarquai  un petit port
de l'extrmit occidentale de l'Angleterre, car mon impatience me
fit profiter, durant un calme dans le canal d'Irlande, du premier
bateau de pcheur qui nous accosta.

Plus nous approchions, plus croissait mon impatience d'tre 
terre. Je voulus absolument me mettre  l'une des rames, et, 
peine le bateau eut-il touch le fond, que me jetant dans l'eau,
je gagnai  gu le rivage. Oh! gens du grand monde  qui la vie
est si facile! il y a des plaisirs que vous ne goterez jamais, et
parmi ces plaisirs-l, l'enthousiasme, l'admiration profondment
sentie de l'habitant des plaines pastorales, quand il se retrouve
sur le sol paternel, au milieu des jardins de l'Angleterre.

Oui, jardin est le seul mot qui exprime bien l'aspect de notre
Angleterre, surtout dans l'ouest o le myrte conserve sa feuille
verte et lustre, tout l'hiver, et o les routes, prs de toutes
les villes, sont bordes de charmants cottages. Je trouvais, 
chaque mille, un nouvel objet d'admiration; j'admirais surtout le
coloris frais et sain des gens du peuple. Les robustes jeunes
filles, au teint pourtant si dlicat, revenant en grand nombre du
march le panier  la main, n'taient pas la moins attrayante des
surprises, pour un homme habitu, depuis longtemps,  vivre dans
une contre o l'arrive d'un joli visage blanc et rose tait un
vnement.

L'approche de la premire grande ville me fut signale par des
indices moins agrables, et mme trs pnibles. Des mendiants,
couverts de haillons, se tenaient sur mon passage et invoquaient
la charit du voyageur; d'autres personnes d'un extrieur non
moins digne de piti, ne mendiaient pas, mais semblaient si
extnues, si souffreteuses que mon coeur saignait. Il n'y eut
aucune des mains tendues vers moi qui ne ret mon aumne. Je
donnais galement  celles qui n'osaient la rclamer, au grand
tonnement du cocher, qui s'tonna bien davantage quand je lui dis
que je venais d'un pays o il n'y avait d'autres pauvres que les
ivrognes et les fainants.

 mon entre dans une grande ville, le tumulte, le tourbillon des
passants  pied,  cheval, en vhicules de toutes sortes,
m'tourdit. J'eus une espce de cauchemar. Les signes extrieurs
de la richesse, les conforts de la civilisation, allant au-devant
de tous les besoins imaginables, avaient un air tout  fait
trange pour moi qui sortais d'un pays o le travail valide tait
constamment requis; o on n'hsitait pas  entreprendre le plus
long voyage,  travers des dserts non frays, avec une couverture
et un pot d'tain, pour tout quipement et tout appareil
culinaire.

Je consultai le matre de l'auberge pour lui demander si je
pourrais gagner en deux jours le Yorkshire, car il me tardait
d'tre avec mes amis. Si vous couchez ici ce soir, me rpondit-
il, vous pourrez arriver  temps demain, par le chemin de fer,
pour prendre votre part de la fte de Nol... Jamais je ne me
serais imagin cela, et je ne me faisais qu'une ide bien vague de
ce que pouvait tre un chemin de fer.

Arriv, le lendemain matin, au dbarcadre, juste  temps pour
prendre place dans le train de dpart, je fus un peu dconcert
quand, au bruit strident d'un sifflet, la locomotive se mit en
mouvement et nous nous sentmes emports comme dans un tourbillon.
J'avais honte de ma peur, et pourtant bien des gens dans ce convoi
auraient recul durant un voyage de mer comme celui que je venais
de faire et trouv peut-tre plus effrayant encore un des
solitaires voyages  cheval dans le Bush de l'Australie, qui me
semblaient  moi tout naturels. J'atteignis sans accident la
station voisine d'York. L je devais prendre un moyen de transport
particulier pour atteindre, par une route de traverse, la maison
o l'un de mes frres faisait valoir une ferme de quelques
centaines d'acres de ses propres terres, et runissait, je le
savais,  l'poque de la Nol, le plus grand nombre possible des
membres de la famille.

La petite auberge, dans laquelle j'tais descendu, me fournit un
cabriolet conduit par un postillon, visiblement tomb en
dcadence. Quand je voulus le questionner, je retrouvai dans mon
nouveau compagnon une ancienne connaissance. Cependant je ne lui
rvlai pas tout d'abord qui j'tais. Mon an de quelques annes
seulement, mais aigri par la perte de son mtier, menac de la
misre, n'ayant plus qu'une sant ruine, le pauvre postillon
envisageait la vie d'un tout autre point de vue que tous ceux avec
qui j'avais li conversation. Sur toute ma route  travers
l'Angleterre, l'tat de prosprit visible des voyageurs de
premire classe m'avait frapp. Pour lui, au contraire, il avait
tout perdu, son emploi et sa gloire; il tait oblig de faire
tout, de porter tout, au lieu de son ancien costume si pimpant,
de son ancien mtier si agrable! Adieu la veste carlate, adieu
le joyeux galop, les gnreux pourboires des voyageurs, les bons
dners des htels o s'arrtaient les chaises de poste! Dans son
humour noir, l'infortun avait  raconter vingt histoires plus
tristes que la sienne et dont les hros taient d'anciens matres
de postes rduits  entrer au dpt de mendicit, des cochers
mendiant leur pain avec la main qui conduisait nagure quatre
chevaux  longues guides, des fermiers descendus au mtier de
laboureurs salaris: ces rcits se terminaient par une lamentation
sur la destine de ceux qui n'taient pas assez forts pour suivre
la course du progrs en Angleterre. Je commenai alors 
reconnatre moi-mme qu'il pouvait y avoir deux faces  ce
sduisant tableau qu'on admire  travers les glaces d'un wagon de
premire classe.

Les jouissances du luxe, les douceurs de la vie que procurent les
taxes et les droits pays pour les barrires, valent bien ce
qu'elles cotent pour ceux qui peuvent les payer. Mais ceux qui ne
le peuvent pas, feront mieux de chercher fortune aux colonies.
Pensant et parlant ainsi,  mesure que j'approchais de l'endroit
o je devais apparatre  l'improviste devant une runion de mes
parents, je sentais mon premier enthousiasme s'vanouir. Mon coeur
avait d'abord t rempli d'une joie expansive par la fire
conscience d'avoir t l'artisan de ma fortune, et par la beaut
des scnes de l'hiver, car l'hiver couvrant de ses blanches
stalactites les arbres et le feuillage, avait une blouissante
beaut pour des yeux accoutums, comme les miens,  la perptuelle
et brune verdure de l'Australie semi-tropicale. Je rpondais
gaiement au bonsoir, monsieur, des paysans qui passaient  ct
de nous, et les vigoureuses bouffes de ma pipe favorite mlaient
leurs nuages  ceux qu'exhalait notre hte en sueur. Mais les
tristes histoires que le postillon se plaisait  raconter avaient
refroidi beaucoup ma bonne humeur. Je laissai ma pipe s'puiser et
s'teindre; mon menton retomba tristement sur ma poitrine. Puis
tout--coup je lui demandai s'il connaissait les Barnards? Oh!
oui, il les connaissait tous. M. John avait eu une chance toute
particulire, car le chemin de fer passait  travers une de ses
fermes. Il avait men un monsieur et sa dame aux noces de miss
Marguerite et conduit une voiture de deuil  l'enterrement de miss
Marie. La jument du cabriolet avait appartenu  M. John; et a
avait t autrefois un fameux cheval de chasse. M. Robert l'avait
trait lui-mme pour des rhumatismes. Je lui demandai s'il ne
connaissait pas d'autres membres de la famille. Oh! si fait, je
connais, c'est--dire, je connaissais aussi M. Charles; mais
celui-l, est parti pour les pays trangers. Les uns disent qu'il
y est mort, qu'il s'est fait tuer, pendre... ou quelque chose
d'approchant; d'autres assurent qu'il a fait fortune. C'tait un
fameux gaillard, celui-l. Bien des fois il s'est mis en campagne
avec quelqu'un de ma connaissance toute particulire pour tendre
des piges aux livres ou enfumer des faisans. Je porte encore au
front la marque d'un coup que je reus en tombant le jour o celui
que je veux dire mit un bouchon de gents pineux dans la queue
d'un cheval que je dressais. C'tait un drle de corps, sur mon
me! Il ne restait gure de bon sentiment dans le coeur du pauvre
diable de postillon. La perte de son emploi, la misre, la
boisson, avaient terriblement chang le beau et vigoureux gaillard
qui paraissait avoir  peine dix ans de plus que moi,  l'poque
de mon dpart d'Angleterre. Eh quoi! Joe, lui dis-je en me
tournant tout  fait vers lui, vous ne semblez pas vous souvenir
de moi. Je suis Charles Barnard. Bon Dieu, monsieur! me
rpondit-il d'un ton pleureur et servile: Je vous en demande bien
pardon, Vous tes devenu un homme si important! J'tais toujours
sr que vous iriez loin. Ainsi donc vous allez dner avec M. John!
Ah , monsieur, j'espre qu'en faveur de la vieille connaissance,
vous n'oublierez pas ma tirelire de Nol? Je me sentis repouss
par ces paroles; j'aurais voulu tre dj de retour eu Australie.
Mon esprit commenait  concevoir des craintes sur la sagesse de
ma visite imprvue  ma famille.

Il faisait un beau clair de lune quand notre cabriolet entra dans
le village. J'avais encore un mille  faire  pied, car je voulais
me dbarrasser du bavardage peu rcratif de Joe. Laissant donc
l'ex-postillon se rgaler d'un souper chaud et noyer ses soucis
dans des flots d'ale, je marchai rapidement jusqu' proximit de
la vieille maison, autrefois le manoir patrimonial; mais les
terres en avaient t depuis longtemps divises. Je m'arrtai. Mon
courage faiblit au moment o je traversai la grille, dont le bruit
fit aboyer violemment les chiens. J'tais un tranger pour eux,
Les chiens qui me connaissaient taient morts depuis longtemps.
Deux fois je fis le tour de la maison, rprimant avec peine mon
motion, avant de trouver le courage d'approcher de la porte. Les
clats de rire, la joyeuse musique qui rsonnait de temps en
temps, les lumires qui voltigeaient d'une croise  l'autre dans
les chambres d'en haut, me remplissaient d'motions  la fois
douces et pnibles qui depuis longtemps m'taient inconnues. Il y
avait du roman dans ma mystrieuse arrive; mais le roman a
toujours sa part dans une vie de solitude. Trs draisonnablement,
j'prouvai d'abord une certaine vexation de voir qu'on tait si
joyeux en mon absence; mais, l'instant d'aprs, de meilleurs
sentiments prvalurent. Je m'approchai de la porte que je
reconnaissais si bien, et je frappai un grand coup. La servante
ouvrit sans me faire de question, car on attendait beaucoup de
convives. Au moment o je me baissais pour me dbarrasser de mon
manteau et de mon chapeau, une jolie enfant en robe blanche
descendit l'escalier en courant, jeta ses bras autour de mon cou,
m'appliqua un gros baiser et s'cria: Je vous ai attrap sous le
gui, cousin Alfred. Puis, presque aussitt, en me regardant avec
ses grands yeux bruns timides: Qui tes-vous donc? tes-vous
encore un nouvel oncle? Oh! combien mon coeur se sentit soulag!
L'enfant avait saisi une ressemblance; je ne serais donc pas
mconnu par les miens! Tous mes plans, tous mes prparatifs furent
oublis; j'tais au milieu d'eux; et je voyais, aprs quinze ans,
le foyer de Nol, la table de Nol, les visages de Nol dont
j'avais si souvent rv.

Dcrire cette nuit-l me serait impossible. Longtemps aprs
minuit, nous tions encore assis tous ensemble. Les enfants ne
voulaient pas quitter mes genoux pour aller au lit; mes frres ne
se lassaient pas de me regarder; mes soeurs taient groupes
autour de moi, baisaient mes joues barbues et brunies, et
pressaient mes mains brles du soleil. Je verrai peut-tre encore
bien de nouvelles et riantes scnes de Nol, mais jamais une Nol
semblable  celle qui accueillit le banni volontaire  son retour.

Cependant, quoique l'Angleterre ait ses bienheureuses saisons et
ses joyeuses ftes, en tte desquelles figure la Nol, et quoique
cette Nol-l doive bien des fois encore revivre dans ma mmoire,
je ne puis rester en Angleterre. Ma vie a pris le moule de mon
pays adoptif. L o j'ai fait ma fortune, l je dois en jouir. Les
entraves, les conventions, les liens crs par les divisions
infinies de la socit, sont plus que je ne puis supporter. Le
souci semble siger sur tous les fronts, et, sur un trop grand
nombre, le ddaigneux orgueil d'une supriorit sociale
imaginaire.

J'ai trouv le visage au teint de rose et le loyal coeur de
l'inconnue dont j'avais souvent rv dans mes nuits solitaires.
Une jeune personne coutait d'une oreille attentive, mue, durant
la semaine de Nol, les rcits de l'Australien, que mes amis ne se
lassaient pas d'entendre; elle est prte  tout quitter pour me
suivre dans ma demeure pastorale. Je fais actuellement mes
prparatifs de dpart, et ni la socit, ni les livres, ni la
musique ne manqueront dans ce qui n'tait, quand j'y arrivai pour
la premire fois, qu'une fort et un dsert d'herbages, peupl
d'oiseaux sauvages et de kangourous. Prs de vingt parents
m'accompagnent, dont plusieurs passablement pauvres; mais l-bas
peu importe. Dans quelques annes, vous verrez figurer
l'tablissement de Barnard-Town sur toutes les cartes d'Australie;
et l, au temps de la Nol, comme en tout temps, les hommes au
coeur franc, les femmes au bon coeur, trouveront toujours aide et
sympathique accueil, car je n'oublierai jamais comment j'ai dbut
moi-mme dans ce monde lointain, berger perdu dans la solitude,
regardant luire les toiles dans un ciel sans nuages.



     [1] L'quivalent franais du Chteau en l'air, a Castle
in the air, est le Chteau en Espagne; mais le
traducteur a cru devoir conserver le sens littral de
l'expression anglaise.
     [2] Hauteurs dboises couvertes de bruyres et
servant gnralement de pturages.
     [3] Sic





End of Project Gutenberg's Les conteurs  la ronde, by Charles Dickens

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