The Project Gutenberg EBook of Oliver Twist, by Charles Dickens

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Title: Oliver Twist

Author: Charles Dickens

Release Date: June 7, 2005 [EBook #16023]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

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Charles Dickens



OLIVIER TWIST



(1837)



Table des matires

CHAPITRE PREMIER. Du lieu o naquit Olivier Twist, et des
circonstances qui accompagnrent sa naissance.
CHAPITRE II Comment Olivier Twist grandit, et comment il fut
lev.
CHAPITRE III Comment Olivier Twist fut sur la point d'attraper une
place qui n'et pas t une sincure.
CHAPITRE IV. Olivier trouve une place et fait son entre dans le
monde.
CHAPITRE V.  Olivier fait de nouvelles connaissances, et, la
premire fois qu'il assiste  un enterrement, il prend une ide
dfavorable du mtier de son matre.
CHAPITRE VI. Olivier, pouss  bout par les sarcasmes de No,
engage une lutte et dconcerte son ennemi.
CHAPITRE VII. Olivier persiste dans sa rbellion.
CHAPITRE VIII. Olivier va  Londres, et rencontre en route un
singulier jeune homme.
CHAPITRE IX. O l'on trouvera de nouveaux dtails sur l'agrable
vieillard et sur ses lves, jeunes gens de haute esprance.
CHAPITRE X. Olivier fait plus ample connaissance avec ses nouveaux
compagnons, et acquiert de l'exprience  ses dpens. La brivet
de ce chapitre n'empche pas que ce ne soit un chapitre important
de l'histoire de notre hros.
CHAPITRE XI. O il est question de M. Fang, commissaire de police,
et o l'on trouvera un petit chantillon de sa manire de rendre
la justice.
CHAPITRE XII. Olivier est mieux soign qu'il ne l'a jamais t. -
Nouveaux dtails sur l'aimable vieux juif et ses jeunes lves.
CHAPITRE XIII. Prsentation faite au lecteur intelligent de
quelques nouvelles connaissances qui ne sont pas trangres 
certaines particularits intressantes de cette histoire.
CHAPITRE XIV. Dtails sur le sjour d'Olivier chez M. Brownlow, -
Prdiction remarquable d'un certain M. Grimwig sur le petit
garon, quand il partit en commission.
CHAPITRE XV. O l'on verra combien le factieux juif et miss Nancy
taient attachs  Olivier.
CHAPITRE XVI. Ce que devint Olivier Twist, aprs qu'il eut t
rclam par Nancy.
CHAPITRE XVII Olivier a toujours  souffrir de sa mauvaise
fortune, qui amne tout exprs  Londres un grand personnage pour
ternir sa rputation.
CHAPITRE XVIII Comment Olivier passait son temps dans la socit
de ses respectables amis.
CHAPITRE XIX. Discussion et adoption d'un plan de campagne.
CHAPITRE XX. Olivier est remis entre les mains de M. Guillaume
Sikes.
CHAPITRE XXI. L'expdition.
CHAPITRE XXII Vol avec effraction.
CHAPITRE XXIII. O l'on verra qu'un bedeau peut avoir des
sentiments. - Curieuse conversation de M. Bumble et d'une dame.
CHAPITRE XXIV. Dtails pnibles, mais courts, dont la connaissance
est ncessaire pour l'intelligence de cette histoire.
CHAPITRE XXV. O l'on retrouve M. Fagin et sa bande.
CHAPITRE XXVI. Un personnage mystrieux parat sur la scne. -
Dtails importants troitement lis  la suite de cette histoire.
CHAPITRE XXVII. Pour rparer une impolitesse criante du premier
chapitre, qui avait plant l une dame, sans crmonie.
CHAPITRE XXVIII. Olivier revient sur l'eau... Suite de ses
aventures.
CHAPITRE XXIX. Dtails d'introduction sur les habitants de la
maison o se trouve Olivier.
CHAPITRE XXX. Ce que pensent d'Olivier ses nouveaux visiteurs.
CHAPITRE XXXI. La situation devient critique.
CHAPITRE XXXII. Heureuse existence que mne Olivier chez ses
nouveaux amis.
CHAPITRE XXXIII. O le bonheur d'Olivier et de ses amis prouve
une atteinte soudaine.
CHAPITRE XXXIV. Dtails prliminaires sur un jeune personnage qui
va paratre sur la scne.- Aventure d'Olivier.
CHAPITRE XXXV. Rsultat dsagrable de l'aventure d'Olivier, et
entretien intressant de Henry Maylie avec Rose.
CHAPITRE XXXVI. Qui sera trs court, et pourra paratre de peu
d'importance ici, mais qu'il faut lire nanmoins, parce qu'il
complte le prcdent, et sert  l'intelligence d'un chapitre
qu'on trouvera en son lieu.
CHAPITRE XXXVII O le lecteur, s'il se reporte au chapitre XXIII,
trouvera une contre-partie qui n'est pas rare dans l'histoire des
mnages.
CHAPITRE XXXVIII Rcit de l'entrevue nocturne de M. et Mme Bumble
avec Monks.
CHAPITRE XXXIX. O le lecteur retrouvera quelques honntes
personnages avec lesquels il a dj fait connaissance, et verra le
digne complot concert entre Monks et le juif.
CHAPITRE XL. trange entrevue, qui fait suite au chapitre
prcdent.
CHAPITRE XLI. Qui montre que les surprises sont comme les
malheurs; elles ne viennent jamais seules.
CHAPITRE XLII. Une vieille connaissance d'Olivier donne des
preuves surprenantes de gnie et devient un personnage public dans
la capitale.
CHAPITRE XLIII. O l'on voit le fin Matois dans une mauvaise
passe.
CHAPITRE XLIV. Le moment vient pour Nancy de tenir la promesse
qu'elle a faite  Rose Maylie. - Elle y manque.
CHAPITRE XLV. Fagin confie  No Claypole une mission secrte.
CHAPITRE XLVI. Le rendez-vous.
CHAPITRE XLVII. Consquences fatales.
CHAPITRE XLVIII. Fuite de Sikes.
CHAPITRE XLIX Monks et M. Brownlow se rencontrent enfin. - Leur
conversation. - Ils sont interrompus par M. Losberne, qui leur
apporte des nouvelles importantes.
CHAPITRE L. Poursuite et vasion.
CHAPITRE LI. Plus d'un mystre s'claircit. - Proposition de
mariage o il n'est question ni de dot ni d'pingles.
CHAPITRE LII La dernire nuit que le juif a encore  vivre.
CHAPITRE LIII. Et dernier.



CHAPITRE PREMIER.
Du lieu o naquit Olivier Twist, et des circonstances qui
accompagnrent sa naissance.


Parmi les divers monuments publics qui font l'orgueil d'une ville
dont, par prudence, je tairai le nom, et  laquelle je ne veux pas
donner un nom imaginaire, il en est un commun  la plupart des
villes grandes ou petites: c'est le dpt de mendicit. Un jour,
dont il n'est pas ncessaire de prciser la date, d'autant plus
qu'elle n'est d'aucune importance pour le lecteur, naquit dans ce
dpt de mendicit le petit mortel dont on a vu le nom en tte de
ce chapitre.

Longtemps aprs que le chirurgien des pauvres de la paroisse l'eut
introduit dans ce monde de douleur, on doutait encore si le pauvre
enfant vivrait assez pour porter un nom quelconque: s'il et
succomb, il est plus que probable que ces mmoires n'eussent
jamais paru, ou bien, ne contenant que quelques pages, ils
auraient eu l'inestimable mrite d'tre le modle de biographie le
plus concis et le plus exact qu'aucune poque ou aucun pays ait
jamais produit.

Quoique je sois peu dispos  soutenir que ce soit pour un homme
une faveur extraordinaire de la fortune, que de natre dans un
dpt de mendicit, je dois pourtant dire que, dans la
circonstance actuelle, c'tait ce qui pouvait arriver de plus
heureux  Olivier Twist: le fait est qu'on eut beaucoup de peine 
dcider Olivier  remplir ses fonctions respiratoires, exercice
fatigant, mais que l'habitude a rendu ncessaire au bien-tre de
notre existence; pendant quelque temps il resta tendu sur un
petit matelas de laine grossire, faisant des efforts pour
respirer, balana pour ainsi dire entre la vie et la mort, et
penchant davantage vers cette dernire. Si pendant ce court espace
de temps Olivier et t entour d'aeules empresses, de tantes
inquites, de nourrices exprimentes et de mdecins d'une
profonde sagesse, il et infailliblement pri en un instant; mais
comme il n'y avait l personne, sauf une pauvre vieille femme, qui
n'y voyait gure par suite d'une double ration de bire, et un
chirurgien pay  l'anne pour cette besogne, Olivier et la nature
luttrent seul  seul. Le rsultat fut qu'aprs quelques efforts,
Olivier respira, ternua, et donna avis aux habitants du dpt, de
la nouvelle charge qui allait peser sur la paroisse, en poussant
un cri aussi perant qu'on pouvait l'attendre d'un enfant mle qui
n'tait en possession que depuis trois minutes et demie de ce don
utile qu'on appelle la voix.

Au moment o Olivier donnait cette premire preuve de la force et
de la libert de ses poumons, la petite couverture rapice jete
ngligemment sur le lit de fer s'agita doucement. La figure ple
d'une jeune femme se souleva pniblement sur l'oreiller, et une
voix faible articula avec difficult ces mots: Que je vois mon
enfant avant de mourir!

Le chirurgien tait assis devant le feu, se chauffant et se
frottant les mains tour  tour.  la voix de la jeune femme il se
leva, et s'approchant du lit, il dit avec plus de douceur qu'on
n'en et pu attendre de son ministre:

Oh! il ne faut pas encore parler de mourir.

- Oh! non, que Dieu la bnisse, la pauvre chre femme, dit la
garde en remettant bien vite dans sa poche une bouteille dont elle
venait de dguster le contenu avec une vidente satisfaction;
quand elle aura vcu aussi longtemps que moi, monsieur, qu'elle
aura eu treize enfants et en aura perdu onze, puisque je n'en ai
plus que deux qui sont avec moi au dpt, elle pensera autrement.
Voyons, songez au bonheur d'tre mre, avec ce cher petit agneau.

Il est probable que cette perspective consolante de bonheur
maternel ne produisit pas beaucoup d'effet. La malade secoua
tristement la tte et tendit les mains vers l'enfant.

Le chirurgien le lui mit dans les bras; elle appliqua avec
tendresse sur le front de l'enfant ses lvres ples et froides;
puis elle passa ses mains sur son propre visage, elle jeta autour
d'elle un regard gar, frissonna, retomba sur son lit, et mourut;
on lui frotta la poitrine, les mains, les tempes; mais le sang
tait glac pour toujours: on lui parlait d'espoir et de secours;
mais elle en avait t si longtemps prive, qu'il n'en tait plus
question.

C'est fini, madame Thingummy, dit enfin le chirurgien.

- Ah! pauvre femme, c'est bien vrai, dit la garde en ramassant la
bouchon de la bouteille verte, qui tait tomb sur le lit tandis
qu'elle se baissait pour prendre l'enfant. Pauvre femme!

- Il est inutile de m'envoyer chercher si l'enfant crie, dit le
chirurgien d'un air dlibr; il est probable qu'il ne sera pas
bien tranquille. Dans ce cas donnez--lui un peu de gruau. Il mit
son chapeau, et en gagnant la porte il s'arrta prs du lit et
ajouta: C'tait une jolie fille, ma foi; d'o venait-elle?

- On l'a amene ici hier soir, rpondit la vieille femme, par
ordre de l'inspecteur; on l'a trouve gisant dans la rue; elle
avait fait un assez long trajet, car ses chaussures taient en
lambeaux; mais d'o venait-elle, o allait-elle? nul ne le sait.

Le chirurgien se pencha sur le corps, et soulevant la main gauche
de la dfunte: Toujours la vieille histoire, dit-il en hochant la
tte; elle n'a pas d'alliance... Allons! bonsoir.

Le docteur s'en alla dner, et la garde, ayant encore une fois
port la bouteille  ses lvres, s'assit sur une chaise basse
devant le feu, et se mit  habiller l'enfant.

Quel exemple frappant de l'influence du vtement offrit alors le
petit Olivier Twist! Envelopp dans la couverture qui jusqu'alors
tait son seul vtement, il pouvait tre fils d'un grand seigneur
ou d'un mendiant: Il et t difficile pour l'tranger le plus
prsomptueux de lui assigner un rang dans la socit; mais quand
il fut envelopp dans la vieille robe de calicot, jaunie  cet
usage, il fut marqu et tiquet, et se trouva, tout d'un coup 
sa place: l'enfant de la paroisse, l'orphelin de l'hospice, le
souffre-douleur affam, destin aux coups et aux mauvais
traitements, au mpris de tout le monde,  la piti de personne.

Olivier criait de toute sa force. S'il et pu savoir qu'il tait
orphelin, abandonn  la tendre compassion des marguilliers et des
inspecteurs, peut-tre et-il cri encore plus fort.


CHAPITRE II
Comment Olivier Twist grandit, et comment il fut lev.


Pendant les huit ou dix mois qui suivirent, Olivier Twist fut
victime d'un systme continuel de tromperies et de dceptions; il
fut lev au biberon: les autorits de l'hospice informrent
soigneusement les autorits de la paroisse de l tat chtif du
pauvre orphelin affam. Les autorits de la paroisse s'enquirent
avec dignit prs des autorits de l'hospice, s'il n'y aurait pas
une femme, demeurant actuellement dans l'tablissement, qui ft en
tat de procurer  Olivier Twist la consolation et la nourriture
dont il avait besoin; les autorits de l'hospice rpondirent
humblement qu'il n'y en avait pas: sur quoi les autorits de la
paroisse eurent l'humanit et la magnanimit de dcider qu'Olivier
serait _afferm_, ou, en d'autres mots, qu'il serait envoy dans
une succursale  trois milles de l, o vingt  trente petits
contrevenants  la loi des pauvres passaient la journe  se
rouler sur le plancher sans avoir  craindre de trop manger ou
d'tre trop vtus, sous la surveillance maternelle d'une vieille
femme qui recevait les dlinquants  raison de sept pence[1] par
tte et par semaine. Sept pence font une somme assez ronde pour
l'entretien d'un enfant; on peut avoir bien des choses pour sept
pence; assez, en vrit, pour lui charger l'estomac et altrer sa
sant. La vieille femme tait pleine de sagesse et d'exprience;
elle savait ce qui convenait aux enfants, et se rendait
parfaitement compte de ce qui lui convenait  elle-mme: en
consquence, elle fit servir  son propre usage la plus grande
partie du secours hebdomadaire, et rduisit la petite gnration
de la paroisse  un rgime encore plus maigre que celui qu'on lui
allouait dans la maison de refuge o Olivier tait n. Car la
bonne dame reculait prudemment les limites extrmes de l'conomie,
et se montrait philosophe consomme dans la pratique exprimentale
de la vie.

Tout le monde connat l'histoire de cet autre philosophe
exprimental qui avait imagin une belle thorie pour faire vivre
un cheval sans manger, et qui l'appliqua si bien, qu'il rduisit
peu  peu la ration de son cheval  un brin de paille; sans aucun
doute, cette bte fut devenue singulirement agile et fringante si
elle n'tait pas morte, prcisment vingt-quatre heures avant de
recevoir pour la premire fois une forte ration d'air pur.
Malheureusement pour la philosophie exprimentale de la vieille
femme charge d'avoir soin d'Olivier Twist, ce rsultat tait le
plus souvent la consquence naturelle de son systme. Juste au
moment o un enfant tait venu  bout d'exister avec la plus mince
portion de la plus chtive nourriture, il arrivait, huit ou neuf
fois sur dix, qu'il avait la mchancet de tomber malade de froid
et de faim, ou de se laisser choir dans le feu par ngligence, ou
d'touffer par accident; alors le malheureux petit tre partait
pour l'autre monde, o il allait retrouver des parents qu'il
n'avait pas connus dans celui-ci. Il y avait parfois une enqute
plus intressante que de coutume, au sujet d'un enfant qu'on
aurait touff en retournant un lit, ou qui serait tomb dans
l'eau bouillante un jour de blanchissage, bien que ce dernier
accident ft trs rare, car  la ferme il n'tait presque jamais
question de blanchissage. Alors le jury se mettait en tte de
faire quelques questions embarrassantes, ou bien les habitants de
la paroisse avaient l'audace de signer une rclamation; mais ces
impertinences taient vite rprimes par le rapport du chirurgien
et le tmoignage du bedeau: le premier dclarait qu'il avait
ouvert le corps, et qu'il n'y avait rien trouv, ce qui tait en
effet trs probable, et le second jurait toujours dans le sens des
autorits de la paroisse; ce qui tait d'un beau dvouement. De
plus, la commission administrative faisait des excursions
priodiques  la ferme, en ayant soin d'y envoyer toujours le
bedeau la veille pour annoncer la visite; les enfants taient
propres et soigns quand ces messieurs venaient: pouvait-on faire
davantage? On peut croire que ce systme d'ducation n'tait pas
fait pour donner aux enfants beaucoup de force ni d'embonpoint. Le
jour o il eut neuf ans, Olivier Twist tait un enfant ple et
chtif, de petite taille et singulirement fluet.

Mais il devait  la nature ou  ses parents un esprit vif et
droit, qui n'avait pas eu de peine  se dvelopper sans tre gn
par la matire, grce au rgime de privations de l'tablissement,
et c'est peut-tre  cela qu'il tait mme redevable d'avoir pu
atteindre le neuvime anniversaire de sa naissance; quoi qu'il en
soit, ce jour-l il avait neuf ans, et il tait dans la cave au
charbon avec deux de ses petits compagnons, qui, aprs avoir
partag avec lui une vole de coups, avaient t enferms pour
avoir eu l'audace de se plaindre de ce qu'ils avaient faim. Tout 
coup Mme Mann, l'excellente directrice de la maison, fut surprise
par l'apparition imprvue du bedeau M. Bumble, qui tchait
d'ouvrir la porte du jardin.

Bont divine! est-ce vous, monsieur Bumble? dit Mme Mann, mettant
la tte  la fentre, en simulant une grande joie. Suzanne, faites
monter Olivier et les deux petits garnements, et dbarbouillez-les
bien vite. Mon Dieu, que je suis heureuse de vous voir, monsieur
Bumble!

M. Bumble tait gros et irritable; aussi, au lieu de rpondre
poliment  cet accueil affectueux, se mit-il  secouer de toute sa
force le petit loquet, et  donner dans la porte un coup de pied,
mais un vrai coup de pied de bedeau.

L! est-il possible? dit Mme Mann courant ouvrir la porte;
pendant ce temps on avait rendu la libert aux enfants. Comment
ai-je pu oublier que la porte tait ferme en dedans,  cause de
ces chers enfants? Veuillez entrer, monsieur, veuillez entrer, je
vous prie, monsieur Bumble.

Quoique cette invitation ft faite avec une courtoisie qui aurait
adouci le coeur d'un marguillier, elle ne toucha nullement le
bedeau.

Est-ce que vous trouvez respectueux et convenable, madame Mann,
demanda M. Bumble en serrant fortement sa canne, de faire attendre
les fonctionnaires de la paroisse  la porte de votre jardin,
quand ils viennent remplir leurs fonctions paroissiales et visiter
les enfants de la paroisse? Est-ce que vous oubliez, madame Mann,
que vous tes pour ainsi dire dlgue de la paroisse et
stipendie par elle?

- Oh non! monsieur Bumble, rpondit Mme Mann bien humblement; mais
j'tais alle dire  un ou deux de ces chers enfants qui vous
aiment tant, que c'tait vous qui veniez, monsieur Bumble.

M. Bumble avait une haute ide de son talent oratoire et de son
importance; il avait fait parade de l'un et sauvegard l'autre: il
se calma.

C'est bon, c'est bon, madame Mann, rpondit-il d'un ton plus
calme; c'est possible, c'est possible; entrons, madame Mann; je
viens pour affaires; j'ai  vous parler.

Madame Mann introduisit le bedeau dans une petite pice, pave en
briques, approcha de lui un sige, et s'empressa de le dbarrasser
de son tricorne et de sa canne qu'elle posa devant lui sur la
table; M. Bumble essuya son front couvert de sueur, jeta un regard
de complaisance sur son tricorne et sourit. Oui, il sourit; aprs
tout, un bedeau est un homme, et M. Bumble sourit.

N'allez pas vous fcher de ce que je vais vous dire, observa
Mme Mann avec une douceur engageante. Vous venez de faire une
longue course, sans quoi je n'en parlerais pas; prendriez-vous une
petite goutte de quelque chose, monsieur Bumble?

- Rien, absolument rien, dit M, Bumble en refusant de la main avec
dignit, mais avec douceur.

- Vous ne me refuserez pas, dit Mme Mann, qui avait observ le ton
et le geste du bedeau; rien qu'une petite goutte, avec un peu
d'eau frache et un morceau de sucre.

M. Bumble toussa.

Si peu que rien, dit Mme Mann, de sa voix la plus engageante.

- Que voulez-vous me donner? demanda le bedeau.

- Faut bien que j'en aie un peu  la maison, pour mettre dans la
bouillie de ces chers enfants, quand ils sont malades, rpondit
Mme Mann en ouvrant un petit buffet, d'o elle tira une bouteille
et un verre; c'est du gin.

- Est-ce que vous donnez de la bouillie aux enfants, madame Mann?
demanda Bumble, en suivant de l'oeil l'intressante opration du
mlange.

- Ah! oui, que je leur en donne, dit-elle, quoique _l'arrow-root_
cote bien cher; mais je ne puis les voir souffrir, c'est plus
fort que moi, voyez-vous, monsieur.

- C'est bien, dit M. Bumble, c'est trs bien, vous tes une femme
compatissante, madame Mann. (Elle pose le verre sur la table.) Je
saisirai la premire occasion de dire cela au comit, madame Mann.
(Il approche le verre.) Ces enfants ont en vous une mre, madame
Mann. (Il agite le gin et l'eau.) Je bois de tout mon coeur 
votre sant, madame Mann. (Il en avale la moiti.) Maintenant,
causons d'affaires, dit le bedeau, en tirant de sa poche un petit
portefeuille de cuir: l'enfant qui a t ondoy sous le nom
d'Olivier Twist a aujourd'hui neuf ans...

- Le cher enfant! dit Mme Mann en se frottant l'oeil gauche avec
le coin de son tablier.

- Et, malgr l'offre d'une rcompense de dix livres sterling,
qu'on a leve successivement jusqu' douze; malgr des efforts
incroyables et, si j'ose dire, surnaturels, de la part de la
paroisse, dit Bumble, il a t impossible de dcouvrir qui est le
pre, pas plus que le nom ou la condition de la mre.

Mme Mann leva les mains en signe d'tonnement, puis dit aprs un
moment de rflexion: Mais alors, comment se fait-il qu'il ait un
nom?

Le bedeau se redressa firement: C'est moi qui l'ai invent, dit-
il.

- Vous! monsieur Bumble?

- Moi-mme, madame Mann: nous nommons nos enfants trouvs par
ordre alphabtique; le dernier tait  la lettre S, je le nommai
Swubble; celui-ci tait  la lettre T, je le nommai Twist; le
suivant s'appellera Unwin, un autre Vilkent. J'ai des noms tout
prts d'un bout  l'autre de l'alphabet; et arriv au Z, on
recommence.

- Vous tes joliment lettr, monsieur, dit Mme Mann.

- Mais oui, c'est possible, c'est bien possible, madame Mann, dit
le bedeau, videmment satisfait du compliment. Il finit d'avaler
son genivre et ajouta: Comme Olivier est maintenant trop grand
pour rester ici, le conseil a rsolu de le faire revenir au dpt,
et je suis venu moi-mme le chercher. Amenez-le-moi tout de suite.

- Vous allez le voir  l'instant, dit Mme Mann, en quittant la
salle.

Olivier, qui, pendant ce temps, avait t dbarrass, autant du
moins qu'il tait possible de le faire en une fois, de la crasse
qui couvrait sa figure et ses mains, fut bientt introduit par sa
bienveillante protectrice.

Olivier, saluez monsieur, dit Mme Mann.

Olivier salua  la fois le bedeau sur sa chaise, et le tricorne
sur la table.

Voulez-vous venir avec moi, Olivier? dit le bedeau avec majest?

Olivier tait sur le point de dire qu'il ne demandait pas mieux
que de s'en aller avec n'importe qui, lorsque, levant les yeux, il
saisit un coup d'oeil de Mme Mann, qui s'tait place derrire la
chaise du bedeau, lui montrant le poing avec fureur; il comprit
tout de suite ce que cela voulait dire, car ce poing avait t
trop souvent imprim sur son dos pour n'tre pas grav
profondment dans sa mmoire.

Est-ce que Mme Mann ne viendra pas avec moi? demanda le pauvre
Olivier.

- Non, c'est impossible, rpondit M. Bumble; mais elle viendra
vous voir de temps en temps.

Ce n'tait pas trs consolant pour l'enfant; mais, tout jeune
qu'il tait, il eut assez de sens pour feindre un grand chagrin de
s'en aller: il n'tait pas difficile au pauvre enfant de verser
des larmes; la faim et les coups frachement reus sont trs
utiles quand on a besoin de pleurer; et Olivier se mit  pleurer
de la manire la plus naturelle.

Mme Mann lui donna mille baisers et, ce qui valait mieux, une
tartine de pain et de beurre, pour qu'il n'et pas l'air trop
affam en arrivant au dpt. Un morceau de pain  la main, et
coiff de la petite casquette de drap brun des enfants de la
paroisse, Olivier fut emmen par M. Bumble hors de cet affreux
sjour, o jamais une parole ni un regard d'affection n'avait
embelli ses tristes annes d'enfance. Et pourtant il clata en
sanglots quand la porte se referma derrire lui; quelque
misrables que fussent les petits compagnons d'infortune qu'il
quittait, c'taient les seuls amis qu'il et jamais connus, et le
sentiment de son isolement dans ce vaste univers se fit jour pour
la premire fois dans le coeur de l'enfant.

M. Bumble marchait  grand pas, et le petit Olivier, serrant bien
fort le parement galonn du bedeau, trottait  ct de lui, et
demandait  chaque instant s'ils n'allaient pas bientt arriver.
M. Bumble rpondait  ses questions d'une manire brve et dure:
il n'prouvait plus l'influence bienfaisante qu'exerce le genivre
sur certains coeurs, et il tait redevenu bedeau.

Il n'y avait pas un quart d'heure qu'Olivier avait franchi le
seuil du dpt de mendicit, et il avait  peine fini de faire
disparatre un second morceau de pain, quand M. Bumble, qui
l'avait confi aux soins d'une vieille femme, revint lui dire que
c'tait jour de conseil et que le conseil le mandait.

Olivier, qui n'avait pas une ide prcise de ce que c'tait qu'un
conseil, fut fort tonn . cette nouvelle, ne sachant pas trop
s'il devait rire ou pleurer; du reste, il n'eut pas le temps de
faire de longues rflexions: M. Bumble lui donna un petit coup de
canne sur la tte pour le rendre attentif, un autre sur le dos
pour le rendre alerte, lui ordonna de le suivre, et le conduisit
dans une grande pice badigeonne de blanc, o huit ou dix gros
messieurs sigeaient autour d'une table, au bout de laquelle un
monsieur d'une belle corpulence, au visage rond et rouge, tait
assis dans un fauteuil plus lev que les autres.

Saluez le conseil, dit Bumble.

Olivier essuya deux ou trois larmes qui roulaient dans ses yeux,
et salua la table du conseil.

- Votre nom, petit? dit le monsieur qui occupait le fauteuil.

Olivier eut peur  la vue de tant de messieurs, et resta interdit.
Le bedeau lui appliqua sur le dos un nouveau coup qui le fit
pleurer; aussi rpondit-il bien bas et d'une voix tremblante; sur
quoi un monsieur  gilet blanc dit qu'il tait un idiot, moyen
excellent pour donner un peu d'assurance  l'enfant et le mettre 
son aise.

coutez-moi, petit, dit le prsident; vous savez que vous tes
orphelin, je suppose?

- Qu'est-ce que c'est que a? demanda le pauvre Olivier.

- Cet enfant est idiot, j'en tais sr, dit le monsieur au gilet
blanc, d'un ton premptoire.

- Chut! dit le monsieur qui avait parl le premier; vous savez que
vous n'avez ni pre ni mre, et que vous tes lev aux frais de
la paroisse, n'est-ce pas?

- Oui, monsieur, rpondit Olivier en pleurant amrement.

- Pourquoi donc pleurez-vous? demanda le monsieur au gilet blanc.
(C'tait en effet bien extraordinaire; qu'avait donc cet enfant 
pleurer ainsi?)

- J'espre que vous faites vos prires tous les soirs, dit un
autre monsieur d'un ton rechign, et que vous priez en bon
chrtien pour ceux qui vous nourrissent et qui ont soin de vous?

- Oui, monsieur, balbutia l'enfant.

Le monsieur qui venait de parler avait raison: il et fallu en
effet qu'Olivier ft un bon chrtien et mme un chrtien modle,
s'il eut pri pour ceux qui le nourrissaient et qui avaient soin
de lui; mais il ne le faisait pas, parce qu'on ne le lui avait pas
enseign.

C'est bien, dit le prsident  mine rubiconde; vous tes ici pour
votre ducation et pour apprendre un mtier utile.

- Aussi, demain matin  six heures vous commencerez  plucher de
l'toupe, dit le bourru au gilet blanc.

Faire plucher de l'toupe  Olivier, c'tait combiner ensemble
d'une manire trs simple les deux bienfaits qu'on lui accordait;
il reconnut l'un et l'autre par un profond salut  l'instigation
du bedeau, puis on l'emmena dans une grande salle de l'hospice,
o, sur un lit bien dur, il s'endormit en sanglotant: preuve
clatante de la douceur des lois de notre heureux pays, qui
n'empchent pas les pauvres de dormir!

Pauvre Olivier! Endormi dans l'heureuse ignorance de ce qui se
passait autour de lui, il ne songeait gure que ce jour-l mme le
conseil venait de prendre une dcision qui devait exercer sur sa
destine ultrieure une influence irrsistible: mais la dcision
tait prise; et voici quelle elle tait.

Les membres du conseil d'administration taient des hommes pleins
de sagesse et d'une philosophie profonde: en fixant leur attention
sur le dpt de mendicit, ils avaient dcouvert tout  coup ce
que des esprits vulgaires n'eussent jamais aperu, que les pauvres
s'y plaisaient! C'tait pour les classes pauvres un sjour plein
d'agrment, une taverne o l'on n'avait rien  payer, o l'on
avait toute l'anne le djeuner, le dner, le th et le souper;
c'tait un vritable lyse de briques et de mortier, o l'on
n'avait qu' jouir sans travailler.

Oh! oh! se dit le conseil d'un air malin; nous sommes gens 
remettre les choses en ordre; nous allons faire cesser cela tout
de suite. Sur ce ils posrent en principe que les pauvres
auraient le choix (car on ne forait personne, bien entendu) de
mourir de faim lentement s'ils restaient au dpt, ou tout d'un
coup s'ils en sortaient.  cet effet, ils passrent un march avec
l'administration des eaux pour en obtenir une quantit illimite,
et avec un marchand de bl pour avoir  des priodes dtermines
une petite quantit de farine d'avoine: ils accordrent trois
lgres rations de gruau clair par jour, un oignon deux fois par
semaine, et la moiti d'un petit pain le dimanche. Ils prirent,
relativement aux femmes, beaucoup d'autres dispositions sages et
humaines, qu'il est inutile de rapporter: ils entreprirent, par
pure bont, de sparer par une espce de divorce les pauvres gens
maris, ce qui leur pargnait les frais normes d'un procs devant
la cour ecclsiastique; et, au lieu d'obliger le mari  soutenir
sa famille par son travail, ils lui arrachrent sa famille et le
rendirent clibataire. On ne saurait dire combien de gens dans
toutes les classes de la socit eussent voulu profiter de ces
deux bienfaits; mais les administrateurs taient des hommes
prvoyants et avaient obvi  cette difficult: pour jouir de ces
bienfaits il fallait vivre au dpt, et y vivre de gruau; cela
effrayait les gens.

Six mois aprs l'arrive d'Olivier Twist, le nouveau systme tait
en pleine vigueur. Dans le dbut, il fut un peu coteux; il fallut
payer davantage  l'entrepreneur des pompes funbres, et rtrcir
les vtements de tous les pauvres, amaigris et rduits  rien
aprs une semaine ou deux de gruau; mais le nombre des habitants
du dpt de mendicit diminua beaucoup, et les administrateurs
taient dans le ravissement.

L'endroit o mangeaient les enfants tait une grande salle pave,
au bout de laquelle tait une chaudire d'o le chef du dpt,
couvert d'un tablier et aid d'une ou deux femmes, tirait le gruau
aux heures des repas. Chaque enfant en recevait plein une petite
cuelle et jamais davantage, sauf les jours de fte, o il avait
en plus deux onces un quart de pain; les bols n'avaient jamais
besoin d'tre lavs: les enfants les polissaient avec leurs
cuillers jusqu' ce qu'ils redevinssent luisants; et, quand ils
avaient termin cette opration, qui n'tait jamais longue, car
les cuillers taient presque aussi grandes que les bols, ils
restaient en contemplation devant la chaudire avec des yeux si
avides qu'ils semblaient la dvorer de leurs regards, et ils se
lchaient les doigts pour ne pas perdre quelques petites gouttes
de gruau qui avaient pu s'y attacher. Les enfants ont en gnral
un excellent apptit; Olivier Twist et ses compagnons souffrirent
pendant trois mois les tortures d'une lente consomption, et la
faim finit par les garer  ce point qu'un enfant, grand pour son
ge et peu habitu  une telle existence (car son pre avait tenu
une petite choppe de traiteur), donna  entendre  ses camarades
que, s'il n'avait pas une portion de plus de gruau par jour, il
craignait de dvorer une nuit l'enfant qui partageait son lit, et
qui tait jeune et faible: il avait, en parlant ainsi, l'oeil
gar et affam, et ses compagnons le crurent; on dlibra. On
tira au sort pour savoir qui irait le soir mme au souper demander
au chef une autre portion; le sort tomba sur Olivier Twist.

Le soir venu, les enfants prirent leurs places; le chef de
l'tablissement, affubl de son costume de cuisinier, tait en
personne devant la chaudire; on servit le gruau; on dit un long
_benedictus_ sur ce chtif ordinaire. Le gruau disparut; les
enfants se parlaient  l'oreille, faisaient des signes  Olivier,
et ses voisins le poussaient du coude. Tout enfant qu'il tait, la
faim l'avait exaspr, et l'excs de la misre l'avait rendu
insouciant; il quitta sa place, et, s'avanant l'cuelle et la
cuiller  la main, il dit, tout effray de sa tmrit:

J'en voudrais encore, monsieur, s'il vous plat.

Le chef, homme gras et rebondi, devint ple; stupfait de
surprise, il regarda plusieurs fois le petit rebelle; puis il
s'appuya sur la chaudire pour se soutenir; les vieilles femmes
qui l'aidaient taient saisies d'tonnement, et les enfants de
terreur.

Comment! dit enfin le chef d'une voix altre.

- J'en voudrais encore, monsieur, s'il vous plat, rpondit
Olivier.

Le chef dirigea vers la tte d'Olivier un coup de sa cuiller 
pot, l'treignit dans ses bras, et appela  grands cris le bedeau.

Le conseil sigeait en sance solennelle quand M. Bumble tout hors
de lui, se prcipita dans la salle, et s'adressant au prsident,
lui dit:

Monsieur Limbkins, je vous demande pardon, monsieur, Olivier
Twist en a redemand.

Ce fut une stupfaction gnrale; l'horreur tait peinte sur tous
les visages.

Il en a redemand, dit M. Limbkins? calmez-vous, Bumble, et
rpondez-moi clairement. Dois-je comprendre qu'il a redemand de
la nourriture, aprs avoir mang le souper allou par le
rglement?

- Oui, monsieur, rpondit Bumble.

- Cet enfant-l se fera pendre, dit le monsieur au gilet blanc;
oui, cet enfant-l se fera pendre.

Personne ne contredit cette prdiction. Une discussion trs vive
eut lieu; Olivier fut mis au cachot, et le lendemain matin, un
avis affich  la porte offrait une rcompense de cinq livres
sterling[2]  quiconque voudrait dbarrasser la paroisse d'Olivier
Twist; en d'autres termes, on offrait cinq livres sterling et
Olivier Twist  quiconque, homme ou femme, aurait besoin d'un
apprenti pour n'importe quel commerce ou quelle besogne.

De ma vie vivante, je n'ai jamais t plus certain d'une chose,
disait le monsieur au gilet blanc en frappant  la porte le
lendemain matin et en lisant l'affiche; de ma vie vivante, je n'ai
jamais t plus certain d'une chose! c'est que cet enfant-l se
fera pendre.

Comme je me propose, dans la suite de ce rcit, de montrer si le
monsieur au gilet blanc eut raison ou non, je nuirais peut-tre 
l'intrt de ma narration (si toutefois elle en a), en faisant
pressentir si la vie d'Olivier Twist eut ou non ce terrible
dnoment.


CHAPITRE III
Comment Olivier Twist fut sur la point d'attraper une place qui
n'et pas t une sincure.


Aprs avoir commis le crime impardonnable de redemander du gruau,
Olivier resta pendant huit jours troitement enferm dans le
cachot o l'avaient envoy la misricorde et la sagesse du conseil
d'administration. On pouvait supposer, au premier abord, que, s'il
et accueilli avec respect la prdiction du monsieur au gilet
blanc, il aurait pu tablir, une fois pour toutes, la rputation
prophtique de ce sage administrateur, en accrochant un bout de
son mouchoir  un clou dans la muraille, et en se suspendant 
l'autre. Il n'y avait qu'un obstacle  l'excution de cet acte:
c'est que, par ordre exprs du conseil, sign, paraph et scell
de tous les membres, les mouchoirs, tant considrs comme objets
de luxe, avaient t,  toujours, interdits aux pauvres du dpt;
l'ge si tendre d'Olivier tait un second obstacle aussi srieux;
il se contenta de pleurer amrement pendant des journes entires;
et, quand venaient les longues et tristes heures de la nuit, il
mettait ses petites mains devant ses yeux pour ne pas voir
l'obscurit, et se blottissait dans un coin pour tcher de dormir;
parfois il s'veillait en sursaut et tout tremblant; il se collait
contre le mur, comme s'il trouvait,  toucher cette surface dure
et froide, une protection contre les tnbres et la solitude qui
l'environnaient.

Il ne faut pas que les ennemis du _Systme_ s'imaginent que,
pendant la dure de son emprisonnement, Olivier fut priv du
bienfait de l'exercice, du plaisir de la socit, ou des
consolations de la religion. Quant  l'exercice, comme le temps
tait beau et froid, il avait la permission de se laver tous les
matins sous la pompe, dans une cour pave, en prsence de
M. Bumble, qui, pour l'empcher de s'enrhumer, activait chez lui
la circulation du sang au moyen de frquents coups de canne. Quant
 la socit, on l'amenait tous les deux jours dans le rfectoire
des enfants, et on lui administrait une verte correction, pour le
bon exemple et l'dification des autres. Bien loin de lui refuser
les avantages des consolations religieuses, on le faisait entrer,
 coups de pieds, dans la salle, tous les soirs,  l'heure de la
prire, et il avait la permission d'couter, pour sa plus grande
consolation, la prire de ses camarades, revue et augmente par le
conseil, dans laquelle ils demandaient d'tre bons, vertueux,
contents et obissants, et d'tre prservs des fautes et des
vices d'Olivier Twist, qu'on prsentait ainsi comme exclusivement
plac sous le patronage et la protection de Satan, comme un
chantillon direct des produits de la manufacture du diable.

Tandis que les affaires d'Olivier prenaient cette tournure
favorable et avantageuse, il advint un matin que M. Gamfield,
ramoneur de son mtier, descendait la grande rue en se creusant la
tte pour savoir comment il payerait plusieurs termes de loyer,
pour lesquels son propritaire devenait fort exigeant. Il avait
beau supputer et calculer, il ne pouvait arriver au chiffre de
cinq livres sterling dont il avait besoin. Dans son dsespoir de
ne pouvoir parfaire cette somme, il se frappait le front, puis
frappait son baudet alternativement, lorsque, en passant devant le
dpt, il jeta les yeux sur l'affiche colle sur la porte.

Oh, oh! dit M. Gamfield  son baudet.

Le baudet tait en ce moment tout  fait distrait: il se demandait
probablement s'il n'aurait pas  son djeuner un ou deux trognons
de choux pour se rgaler, quand il serait dbarrass des deux sacs
de suie qu'il tranait sur une petite charrette; il ne prit pas
garde  l'ordre de son matre et continua son chemin.

M. Gamfield adressa au baudet un gros juron, courut aprs lui, et
lui appliqua sur la tte un coup qui et bris tout autre crne
que celui d'un baudet; puis, saisissant la bride, il lui secoua
rudement la mchoire pour le rappeler  l'obissance; il lui fit
ainsi faire volte-face et lui donna un autre coup sur la tte, de
manire  l'tourdir jusqu' son retour; ensuite il monta sur le
perron pour lire l'affiche.

Le monsieur au gilet blanc tait debout devant la porte, les mains
derrire le dos, aprs avoir opin avec profondeur dans la salle
du conseil; il avait assist  la petite dispute entre M. Gamfield
et le baudet; il sourit avec satisfaction en voyant le ramoneur
s'approcher de l'affiche, car il vit tout de suite que M. Gamfield
tait bien le matre qui convenait  Olivier. M. Gamfield sourit
aussi, en parcourant l'affiche, car c'tait justement cinq livres
sterling qu'il lui fallait; et, quant  l'enfant dont il devait se
charger, il pensa, d'aprs le rgime du dpt, qu'il devait tre
de taille  grimper dans un tuyau de pole; il relut l'avis d'un
bout  l'autre, syllabe par syllabe; puis, portant
respectueusement la main  sa casquette fourre, il aborda le
monsieur au gilet blanc.

Il y a ici un enfant que la paroisse veut mettre en
apprentissage? dit M. Gamfield.

- Oui, mon bon homme, dit le monsieur au gilet blanc avec un
sourire bienveillant. Que lui voulez-vous?

- Si la paroisse veut qu'il apprenne un tat bien agrable, comme
de ramoner les chemines par exemple, dit M. Gamfield, j'ai besoin
d'un apprenti, et je suis dispos  m'en charger.

- Entrez, dit le monsieur au gilet blanc.

M. Gamfield alla d'abord donner  son ne un coup sur la tte et
une rude secousse  la mchoire, par manire de prcaution, pour
qu'il ne lui prt pas fantaisie de s'en aller, puis suivit le
monsieur au gilet blanc dans la salle o Olivier Twist avait vu le
gentleman pour la premire fois.

C'est un tat bien sale, dit M. Limbkins, quand Gamfield eut
ritr sa demande.

- On a vu des enfants qui ont t touffs dans les chemines, dit
un autre monsieur.

- C'est  cause qu'on mouillait la paille avant de l'allumer pour
les faire redescendre, dit Gamfield; il n'y a que de la fume, pas
de flamme. D'ailleurs, la fume n'est bonne  rien pour faire
descendre un enfant; elle ne fait que l'endormir, et c'est
justement ce qu'il veut; les enfants sont trs entts, voyez-
vous, trs paresseux; il n'y a rien de si bon qu'une belle flamme
ptillante pour les faire descendre quatre  quatre; a vaut mieux
pour eux, voyez-vous,  cause que, s'ils sont pris dans la
chemine, ils se trmoussent mieux pour se tirer d'affaire, quand
ils se sentent rtir la plante des pieds.

Cet claircissement parut amuser beaucoup le monsieur au gilet
blanc, mais un coup d'oeil plus grave de M. Limbkins mit fin  sa
gaiet. Le conseil se mit  dlibrer pendant quelques minutes,
mais  voix si basse, qu'on n'entendait que ces mots:

Diminution de dpenses; soyons conomes; l'occasion de publier un
bon rapport. Encore n'entendait-on ces expressions que parce
qu'elles taient rptes souvent avec nergie.

Enfin cette conversation  voix basse eut un terme, et les membres
du conseil ayant repris leurs siges et leur attitude majestueuse,
M. Limbkins dit:

Nous avons examin votre demande, et nous ne pouvons
l'accueillir.

- Nous la repoussons compltement, dit le monsieur au gilet blanc.

- Sans hsitation, ajoutrent les autres membres.

M. Gamfield se trouvait sous le coup de l'accusation frivole
d'avoir dj fait prir trois ou quatre enfants sous le bton; il
lui vint  l'esprit que le conseil, par un singulier caprice,
faisait peut-tre entrer en ligne de compte dans sa dcision cette
circonstance accessoire. S'il en tait ainsi, les administrateurs
sortaient videmment de leur manire de faire habituelle;
pourtant, comme Gamfield ne se souciait nullement de raviver ce
souvenir, il se mit  tourner sa casquette dans ses doigts, et
s'loigna lentement de la table:

Ainsi, messieurs, vous ne voulez pas me le donner? dit-il en
s'arrtant sur la seuil de la porte.

- Non, rpondit M. Limbkins; ou du moins, comme c'est un mtier
malpropre, nous sommes d'avis que la rcompense offerte devrait
tre diminue.

La physionomie de M. Gamfield devint radieuse; il se rapprocha
bien vite de la table et dit:

Combien voulez-vous me donner, messieurs? Voyons, ne soyez pas
trop durs pour un pauvre homme; combien me donneriez-vous?

- Il me semble, que ce serait bien assez de trois livres dix
schellings, dit M. Limbkins.

- C'est encore dix schellings de trop, dit le monsieur au gilet
blanc.

- Allons, dit Gamfield, mettons quatre livres, messieurs, mettez
quatre livres, et vous en tes  tout jamais dbarrasss! Est-ce
dit?

- Trois livres dix schellings, rpta M. Limbkins avec fermet.

- Tenez, messieurs, partageons le diffrend, dit Gamfield avec
insistance; trois livres quinze schellings.

- Pas une obole de plus, rpondit M. Limbkins avec la mme
fermet.

- Vous tes pour moi d'une duret dsolante, dit Gamfield avec
hsitation.

- Bah! bah! sottise! dit le monsieur au gilet blanc; ce serait
encore une bonne affaire que de le prendre pour rien; prenez-le,
niais que vous tes; c'est un enfant comme il vous en faut, il a
souvent besoin de correction; cela lui fera du bien; et son
entretien ne sera gure coteux, car depuis sa naissance il n'a
jamais eu d'indigestion. Ah! ah! ah!

M. Gamfield jeta un coup d'oeil sournois sur les membres du
conseil, et, voyant le sourire sur toutes les figures, il se
laissa aller  rire aussi lui-mme.

L'affaire fut conclue, et M. Bumble reut l'ordre de mener le jour
mme Olivier Twist devant le magistrat qui devait signer et
approuver le contrat d'apprentissage.

En consquence de cette dtermination, le petit Olivier fut,  sa
grande surprise, tir de sa prison, et on lui fit mettre une
chemise blanche.  peine avait-il termin cette toilette
inaccoutume que M. Bumble lui apporta un bol de gruau, et, comme
aux jours de fte, deux onces un quart de pain.

 cette vue, Olivier se mit  pleurer  chaudes larmes, pensant
avec assez de vraisemblance que, si on l'engraissait de la sorte,
c'est que le conseil avait l'arrire-pense dcide de le tuer
dans quelque vue d'utilit humanitaire.

N'allez pas vous rendre les yeux rouges, Olivier, mais mangez
bien et soyez content, dit M. Bumble d'un air magistral; vous
allez entrer en apprentissage, Olivier.

- En apprentissage, monsieur! dit l'enfant tout tremblant.

- Oui, Olivier, dit M. Bumble; les hommes bienfaisants et gnreux
qui vous tiennent lieu de pre, Olivier, puisque vous n'en avez
pas, vont vous mettre en apprentissage, vous lancer dans la vie,
faire de vous un homme, bien qu'il en cote  la paroisse trois
livres dix schellings. Trois livres dix schellings, Olivier!
soixante-dix schellings! Cent quarante pices de six pence! Et
tout cela pour un misrable orphelin, qui n'est aim de personne!

M. Bumble s'arrta pour reprendre haleine, aprs avoir prononc
cette allocution d'un ton doctoral; les larmes inondaient le
visage du pauvre enfant et il sanglotait amrement.

Allons, dit M. Bumble avec moins d'emphase, car son amour-propre
tait flatt de l'impression que causait son loquence; allons,
Olivier, essuyez vos yeux avec les manches de votre veste, et ne
pleurez pas dans votre gruau; c'est agir comme un sot, Olivier.
Sans aucun doute, car il y avait dj assez d'eau dans le gruau
sans cela.

En se rendant chez le magistrat, M. Bumble apprit  Olivier que
tout ce qu'il avait  faire, c'tait de paratre bien content, et,
quand on lui demanderait s'il voulait entrer en apprentissage, de
dire qu'il ne demandait pas mieux. Olivier promit d'obtemprer 
ces deux injonctions, d'autant plus que M. Bumble lui donna
doucement  entendre que, s'il y manquait, on ne pouvait rpondre
de ce qui lui en adviendrait. Arriv au bureau du magistrat, il
fut enferm seul dans un petit cabinet, o M. Bumble lui ordonna
de l'attendre.

L'enfant y resta une demi-heure, palpitant de crainte, et au bout
de ce temps M. Bumble entr'ouvrit la porte, montra sa tte sans
tricorne et dit  haute voix:

Olivier, mon ami, venez trouver le magistrat. En mme temps,
lanant  l'enfant un regard menaant, il ajouta tout bas:
Attention  ce que je t'ai dit, petit vaurien.

En entendant ces deux manires de parler un peu contradictoires,
Olivier regarda ingnument M. Bumble avec de grands yeux; mais
celui-ci prvint toute observation de la part de l'enfant, en
l'introduisant tout de suite dans une pice voisine, dont la porte
tait ouverte. C'tait une grande salle avec une grande fentre.
Derrire un bureau lev, sigeaient deux vieux messieurs  tte
poudre, dont l'un lisait un journal, tandis que l'autre,  l'aide
d'une paire de lunettes d'caille, parcourait un petit parchemin
tal devant lui. Devant le bureau, M. Limbkins tait debout d'un
ct, et de l'autre M. Gamfield, avec sa figure noire de suie,
tandis que deux ou trois gros gaillards  bottes  revers
paradaient dans la salle.

Le vieux monsieur  lunettes s'assoupit peu  peu sur le petit
morceau de parchemin, et il y eut une courte pause, aprs
qu'Olivier eut t plac par M. Bumble en face du bureau.

Voici l'enfant, Votre Honneur, dit M. Bumble.

Le vieux monsieur qui lisait le journal leva un instant la tte,
et veilla son voisin en le tirant par la manche.

Ah! voici l'enfant? dit le vieux monsieur.

- Oui, monsieur, rpondit M. Bumble. Saluez le magistrat, mon ami.

Olivier s'arma de courage et salua de son mieux. Les yeux fixs
sur la perruque poudre des magistrats, il se demandait s'ils
venaient tous au monde avec cette toupe blanche sur la tte, et
si c'tait  cela qu'ils taient redevables d'tre magistrats.

Eh bien! dit le vieux monsieur, je suppose qu'il a du got pour
l'tat de ramoneur?

- Il en raffole, Votre Honneur, rpondit Bumble en pinant
sournoisement Olivier, pour lui faire comprendre qu'il ne devait
pas dire le contraire.

- Il veut tre ramoneur, n'est-ce pas? demanda le vieux monsieur.

- Si demain on voulait lui faire embrasser un autre tat, il se
sauverait immdiatement, rpondit Bumble.

- Et voici l'homme qui doit tre son matre? Vous, monsieur? Vous
le traiterez bien, n'est-ce pas? Vous le nourrirez, enfin vous en
aurez bien soin? dit le vieux monsieur.

- Quand je dis oui, c'est oui, rpondit M. Gamfield d'un air
rbarbatif.

- Vous avez le ton brusque, mon ami, mais vous avez l'air d'un
honnte homme plein de franchise, dit le vieux monsieur en
tournant ses lunettes vers le candidat  la prime de cinq livres
sterling, dont l'extrieur hideux respirait la cruaut; mais le
magistrat tait presque aveugle et moiti en enfance: aussi ne
pouvait-on s'attendre qu'il vit aussi clair que tout le monde.

- Je m'en flatte, monsieur, dit M. Gamfield avec un affreux
sourire.

- Je n'en doute pas, mon ami, rpondit le vieux monsieur en
affermissant ses lunettes sur son nez et en cherchant des yeux
l'encrier.

C'tait le moment critique de la destine d'Olivier. Si l'encrier
s'tait trouv  la place o le vieux monsieur le cherchait, il y
et tremp sa plume, il et sign l'acte d'apprentissage, et
Olivier et t emmen sur l'heure. Mais le hasard voulut que
l'encrier ft prcisment sous son nez, et qu'il le chercht des
yeux de tous cts sans l'apercevoir. Pendant cette recherche, il
jeta les yeux en face de lui, et son regard rencontra la figure
ple et bouleverse d'Olivier Twist, qui, en dpit des coups
d'oeil significatifs et des pinons de Bumble, considrait
l'extrieur affreux de son futur matre avec une expression
d'horreur et de crainte, trop visible pour chapper mme  un
magistrat  demi aveugle.

Le vieux monsieur s'arrta, posa sa plume et regarda M. Limbkins
qui prit une prise de tabac, en affectant un air de gaiet et
d'indiffrence.

Mon enfant, dit le vieux monsieur en se penchant sur le bureau.

Olivier tressaillit  cette parole, et on peut excuser son
trouble, car ces mots taient dits d'un ton bienveillant, et un
bruit inconnu effraye toujours; il trembla de tout son corps et
fondit en larmes.

Mon enfant, dit le vieux monsieur, vous avez l'air ple et
pouvant; pourquoi cela?

- loignez-vous un peu de lui, bedeau, dit l'autre magistrat en
posant son journal et en se penchant vers Olivier d'un air
d'intrt. Voyons, mon enfant, qu'avez-vous? n'ayez pas peur.

Olivier tomba  genoux, et, joignant les mains, supplia les
magistrats d'ordonner qu'on le rament au cachot, disant qu'il
aimait mieux mourir de faim, tre battu, tre tu mme, si on
voulait, plutt que d'tre remis  cet homme qui le faisait
trembler.

Bien! dit M. Bumble levant les yeux et les mains de l'air le plus
majestueux. Bien, Olivier! De tous les orphelins russ et
trompeurs que j'aie jamais vus, tu es bien un des plus effronts.

- Taisez-vous, bedeau, dit le second magistrat, quand M. Bumble
et achev ce superlatif.

- Je demande pardon  Votre Honneur, dit M. Bumble, qui ne pouvait
en croire ses oreilles; est-ce  moi que s'adresse Votre Honneur?

- Oui, taisez-vous.

Bumble demeura stupfait: ordonner  un bedeau de se taire!
c'tait le monde renvers!

Le vieux monsieur  lunettes d'caille regarda son collgue, et
lui fit un mouvement de tte qui tmoignait de son approbation.

Nous refusons notre sanction  cet acte d'apprentissage, dit le
magistrat, et en mme temps il jeta de ct la feuille de
parchemin.

- J'espre, balbutia M. Limbkins, j'espre que, sur le tmoignage
sans valeur d'un enfant, les magistrats ne suspecteront pas la
conduite des autorits.

- Les magistrats ne sont pas appels  se prononcer sur ce sujet,
dit d'un ton bref le vieux monsieur; reconduisez cet enfant au
dpt et traitez-le bien, il parat en avoir besoin.

Le soir mme, le monsieur au gilet blanc affirma de la manire la
plus nette et la plus formelle qu'Olivier, non seulement se ferait
pendre, mais carteler par-dessus le march. M. Bumble hocha la
tte d'un air sombre et mystrieux et dit qu'il souhaitait que
l'enfant tournt bien;  quoi M. Gamfield rpondit qu'il aurait
souhait que l'enfant lui ft confi. Ce souhait semblait en
contradiction directe avec celui du bedeau, bien que Bumble et
Gamfield fussent d'accord sur beaucoup de points.

Le lendemain matin, le public fut inform de nouveau qu'Olivier
Twist tait encore  louer, et que quiconque voudrait s'en charger
recevrait cinq livres sterling.


CHAPITRE IV.
Olivier trouve une place et fait son entre dans le monde.


Dans les grandes familles, quand un jeune homme prend des annes
et qu'on ne peut lui obtenir une place avantageuse par achat,
succession, rversibilit ou survivance, on a coutume de l'envoyer
sur mer. Le conseil d'administration, pour suivre un exemple si
sage et si salutaire, dlibra sur l'opportunit d'embarquer
Olivier Twist  bord de quelque btiment marchand en destination
d'un bon petit port bien malsain. Ce parti semblait aux
administrateurs le meilleur que l'on pt suivre; il tait probable
en effet que le patron s'amuserait un jour aprs son dner 
fouetter l'enfant jusqu' ce que mort s'ensuivit, ou  lui faire
sauter la cervelle avec une barre de fer; on sait que pour les
gens de cette classe ce sont l deux passe-temps ordinaires qui ne
manquent pas d'agrment. Plus le conseil envisageait la chose  ce
point de vue plus il y trouvait d'avantage. La conclusion fut que
le seul moyen d'assurer l'avenir d'Olivier tait de l'embarquer
sans dlai.

M. Bumble avait t dpch pour faire quelques recherches
prliminaires, afin de dcouvrir un capitaine ou autre qui voult
d'un mousse auquel me qui vive ne s'intressait; il revenait au
dpt de mendicit pour rendre compte du rsultat de sa mission,
quand il rencontra  la porte l'entrepreneur des pompes funbres
da la paroisse, M. Sowerberry en personne.

M. Sowerberry tait un homme grand, maigre, fortement charpent,
vtu d'un habit noir rp, avec des bas de coton rapics de mme
couleur et des souliers  l'avenant. La nature n'avait pas donn 
sa physionomie une expression souriante; mais, comme il trouvait
dans son mtier ample matire  plaisanterie, sa dmarche tait
pour ainsi dire lastique et sa figure enjoue, quand il aborda
M. Bumble et lui donna une cordiale poigne de main.

Je viens de prendre la mesure des deux femmes qui sont mortes la
nuit dernire, monsieur Bumble, dit l'entrepreneur.

- Vous ferez fortune, monsieur Sowerberry, dit le bedeau en
introduisant le pouce et l'index dans la tabatire que lui
prsentait l'entrepreneur, laquelle offrait ingnieusement l'image
d'un petit cercueil brevet, sans garantie du gouvernement. Je
vous dis que vous ferez fortune, monsieur Sowerberry, rpte
M. Bumble en lui donnant amicalement sur l'paule un lger coup de
canne.

- Vous croyez? dit l'entrepreneur d'un ton qui ne voulait dire ni
oui ni non; les prix fixs par l'administration sont bien minces,
monsieur Bumble.

- Et vos cercueils aussi, rpondit le bedeau d'un air qui
approchait de la plaisanterie, autant qu'il convenait  un
fonctionnaire important.

M. Sowerberry fut ravi, comme il devait l'tre, de la finesse de
ce mot, et partit d'un long clat de rire. C'est vrai, monsieur
Bumble, dit-il enfin. Il faut l'avouer, depuis la mise en vigueur
du nouveau systme de nourriture, les cercueils sont un peu plus
troits et moins profonds que par le pass; mais il faut bien
gagner quelque chose, monsieur Bumble; le bois sec cote fort
cher, monsieur, et les attaches de fer viennent de Birmingham par
le canal.

-- Bah! dit M. Bumble, chaque mtier a ses avantages et ses
inconvnients, et un beau profit est bien aussi quelque chose.

- Sans doute, rpondit l'entrepreneur; si je ne gagne rien sur
chaque article en particulier, je me rattrape sur l'ensemble,
voyez-vous. Eh! eh! eh!

- Justement, dit-il, Bumble.

- Il faut pourtant dire, continua M. Sowerberry en reprenant le
fil de son discours que le bedeau avait interrompu; il faut
pourtant dire, monsieur Bumble, que j'ai contre moi un grand
dsavantage: c'est que les gens robustes s'en vont les premiers.
Je veux dire que les gens qui ont vcu  leur aise, qui ont pay
leurs contributions pendant longtemps, sont les premiers 
succomber quand ils entrent au dpt; et, voyez-vous, monsieur
Bumble, trois ou quatre pouces de plus qu'on n'avait calcul font
une grande brche dans les profits, surtout quand on a une famille
 soutenir, monsieur.

Comme Sowerberry disait cela du ton indign d'un homme qui a lieu
de se plaindre, et que M. Bumble sentait que cela pourrait amener
quelques rflexions dfavorables aux intrts de la paroisse, ce
dernier crut prudent de parler d'autre chose; et Olivier Twist lui
fournit un sujet de conversation.

Vous ne connatriez pas par hasard, dit M. Bumble, quelqu'un qui
aurait besoin d'un apprenti? C'est un enfant de la paroisse qui
est en ce moment une grosse charge, une meule de moulin, pour
ainsi dire, pendue au cou de la paroisse! Offres avantageuses,
monsieur Sowerberry, offres avantageuses.

Et en parlant M. Bumble dirigeait sa canne vers l'affiche en
question et frappait trois petits coups sur les mots: _cinq livres
sterling_, qui taient imprims en majuscules de la plus grande
dimension.

- Ma foi! dit l'entrepreneur en prenant M. Bumble par le pan 
garniture dore de son habit; voici prcisment ce dont je voulais
vous parler. Vous savez... Quel joli bouton vous avez l, mon cher
monsieur Bumble! je ne l'avais jamais remarqu.

- Oui, il est assez bien, dit le bedeau en regardant avec orgueil
les gros boutons de cuivre qui ornaient son habit; le sujet est le
mme que celui du sceau paroissial: le bon Samaritain pansant le
voyageur bless. Le conseil me l'a donn pour mes trennes,
monsieur Sowerberry. La premire fois que je l'ai mis, c'tait
pour assister  l'enqute relative  ce marchand sans ressources,
qui mourut la nuit sous une porte cochre.

- Je m'en souviens, dit l'entrepreneur; le jury dclara qu'il
tait mort de froid et de faim, n'est-ce pas?

Et le verdict ajoutait, je crois, d'une manire spciale, dit
l'entrepreneur, que si l'officier de secours...

- Bast! sottise que cela! dit le bedeau avec humeur; si le Conseil
faisait attention  toutes les niaiseries que dbitent ces
ignorants de jurs, il aurait fort  faire.

- C'est bien vrai, dit l'entrepreneur.

- Les jurs, dit M. Bumble en serrant fortement sa canne, ce qui
tait chez lui signe de colre, les jurs sont des tres sans
ducation, des tres vils et rampants.

- C'est encore vrai, dit l'entrepreneur.

- Ils n'ont pas plus de philosophie et d'conomie politique  eux
tous que a, dit le bedeau en faisant claquer ses doigts avec
ddain.

- Non, sans doute, reprit Sowerberry.

- Je les mprise, dit le bedeau, dont la figure se colorait de
plus en plus.

- Et moi aussi, rpondit l'entrepreneur.

- Et je voudrais seulement tenir ces jurs, si indpendants, au
dpt pendant une semaine ou deux; les rglements de
l'administration leur rabattraient bien vite leur caquet.

- Enfin, laissons-les pour ce qu'ils sont, reprit l'entrepreneur;
et en mme temps il souriait d'un air approbateur, pour calmer la
colre croissante du bedeau courrouc.

M. Bumble ta son tricorne, en tira un mouchoir, essuya la sueur
que la colre faisait ruisseler sur son front, remit son tricorne;
puis, se tournant vers l'entrepreneur, il dit d'un ton plus calme:

Eh bien! et cet enfant?

- Oh! vous savez, monsieur Bumble, rpondit le fabricant de
cercueils; je paye une forte taxe pour les pauvres.

- Hem! fit M. Bumble; eh bien?

- Eh bien! reprit M. Sowerberry, je songeais que, si je paye
beaucoup pour les pauvres, j'ai le droit de les exploiter aussi de
mon mieux, monsieur Bumble; ainsi... ainsi je crois que cet enfant
fera mon affaire.

M. Bumble saisit le bras de l'entrepreneur et le fit entrer au
dpt. M. Sowerberry resta en confrence avec les administrateurs
pendant cinq minutes, et il fut convenu qu'Olivier entrerait chez
lui le soir venu  l'essai, c'est--dire que si, au bout de
quelque temps, il trouvait que l'enfant lui rapportait plus par
son travail qu'il ne lui cotait pour sa nourriture, il le
prendrait pour un nombre d'annes dtermin, avec le droit de
l'employer  sa fantaisie.

Le petit Olivier fut amen le soir devant les administrateurs et
inform qu'il allait entrer immdiatement en qualit d'apprenti
chez un fabricant de cercueils, et que, s'il se plaignait de sa
position, s'il retombait encore  la charge de la paroisse, on
l'embarquerait pour tre noy ou assomm. Il ne manifesta aucune
motion. Ces messieurs dclarrent tous que c'tait un petit
garnement sans coeur, et ordonnrent  M. Bumble de l'emmener sur
le champ.

Quoiqu'il soit naturel de penser que les administrateurs plus que
qui que ce soit au monde, devaient prouver un lgitime sentiment
d'horreur  la moindre marque d'insensibilit, ils se trompaient
cependant compltement dans la circonstance actuelle. Le fait est
qu'Olivier, loin de manquer de sensibilit, en avait au contraire
une trop forte dose et n'tait en train d'arriver  un tat de
stupidit et d'abrutissement pour le reste de sa vie, que par
suite des mauvais traitements qu'il avait endurs. Il apprit sa
nouvelle destination sans dire un mot; mit sous son bras son petit
bagage, qui n'tait pas lourd  porter, car il tenait dans un
morceau de papier d'un demi-pied carr sur trois pouces
d'paisseur, enfona sa casquette sur ses yeux, et s'accrochant
encore une fois au parement de M. Bumble, il fut conduit par ce
fonctionnaire  un nouveau lieu de souffrances.

Pendant quelque temps M. Bumble trana ainsi Olivier aprs lui
sans faire attention  l'enfant: car le bedeau marchait la tte
haute, comme il sied  un bedeau. Il faisait du vent; le petit
Olivier tait compltement cach par les basques de l'habit, qui
en s'entr'ouvrant laissaient voir avec avantage le gilet  revers
et la culotte courte du bedeau. Au moment d'arriver, M. Bumble
jugea convenable de jeter un coup d'oeil sur l'enfant pour voir
s'il tait prsentable, et il le fit de l'air capable et entendu
qui convient  un protecteur bienveillant.

Olivier! dit M. Bumble.

- Oui, monsieur, rpondit l'enfant d'une voix faible et
tremblante.

- Ne mettez pas votre casquette sur vos yeux et levez la tte,
monsieur.

Olivier obit tout de suite, en passant bien vite la main sur ses
yeux; mais une larme y roulait encore quand il regarda son guide,
et elle coula sur ses joues tandis que M. Bumble le considrait
d'un oeil svre; cette larme fut suivie d'une autre, et d'une
autre encore. L'enfant eut beau vouloir prendre sur lui, ses
efforts furent vains; il lcha la manche du bedeau, mit ses deux
mains sur sa figure, et un torrent de larmes coula  travers ses
doigts dcharns.

Bien! s'cria M. Bumble s'arrtant court, et lanant  son petit
protg un regard plein de mchancet. C'est bien; de tous les
enfants les plus ingrats, les plus vicieux que j'aie jamais vus,
vous tes...

- Non, non, monsieur, s'cria Olivier en sanglotant et en se
cramponnant  la main qui tenait la fameuse canne; non, non,
monsieur; je veux tre bon; oui, je serai bien sage, monsieur! je
suis si jeune, monsieur, et je suis si... si...

- Si quoi? demanda M. Bumble tonn.

- Si abandonn, monsieur, si compltement abandonn, s'cria
l'enfant. Tout le monde me dteste; oh! monsieur, je vous en prie,
ne soyez plus fch contre moi.

L'enfant en mme temps se frappait la poitrine, sanglotait et
regardait le bedeau avec angoisse.

Pendant quelques instants, M. Bumble contempla avec tonnement la
mine piteuse et dsole d'Olivier; il toussa trois ou quatre fois,
comme un homme enrou, en se plaignant entre ses dents de cette
toux importune, et dit  Olivier de s'essuyer les yeux et d'tre
sage. Puis lui prenant la main, il continua  marcher en silence.

Le fabricant de cercueils venait de fermer les volets de sa
boutique, et tait en train d'inscrire quelques entres sur son
livre de compte,  la lueur d'une mauvaise chandelle, quand
M. Bumble entra.

Ah! dit-il en levant les jeux et arrtant sa plume au milieu d'un
mot; c'est vous, monsieur Bumble?

- En personne, monsieur Sowerberry, rpondit le bedeau, tenez, je
vous amne l'enfant.

Olivier fit un salut.

Ah! voici l'enfant en question, dit l'entrepreneur des pompes
funbres en levant la chandelle pour voir  fond Olivier. Madame
Sowerberry, voulez-vous venir un instant, ma chre?

Mme Sowerberry sortit d'une petite pice derrire la boutique;
c'tait une femme petite, maigre, pince, une vraie mgre.

Ma chre, dit M. Sowerberry avec dfrence; voici l'enfant du
dpt, dont je vous ai parl.

Olivier salua de nouveau.

Dieu! dit la femme, qu'il est maigre!

- En effet, il n'est pas fort, rpondit M. Bumble en regardant
Olivier svrement, comme si c'tait sa faute; Il n'est pas fort,
il faut l'avouer; mais il poussera, madame Sowerberry, il
poussera.

- Oui, dit la femme avec humeur, grce  notre boire et  notre
manger. Qu'y a-t-il  gagner avec ces enfants de la paroisse? Ils
cotent toujours plus qu'ils ne valent. Mais les hommes veulent
n'en faire qu' leur tte; allons, descends, petit squelette. 
ces mots elle ouvrit une porte, poussa Olivier vers un escalier
fort roide qui conduisait  une petite cave, sombre et humide,
attenante au bcher, qu'on nommait la _cuisine_, et o se trouvait
une fille malpropre, avec des souliers culs, et de gros bas
bleus en lambeaux. Charlotte, dit Mme Sowerberry qui avait suivi
Olivier, donnez  cet enfant quelques-uns des restes qu'on a mis
de ct pour Trip; il n'est pas revenu  la maison de toute la
journe, ainsi il s'en passera. Je suppose que tu ne feras pas le
dgot, hein, petit?

Olivier, dont les yeux s'allumaient  l'ide de manger de la
viande et qui mourait d'envie de la dvorer, rpondit que non, et
un plat de restes grossiers fut plac devant lui.

Je voudrais que quelque philosophe bien nourri, chez qui la bonne
chre n'engendre que de la bile, de ces philanthropes au sang
glac, au coeur de fer, et pu voir Olivier Twist se jeter sur ces
restes dont le chien n'avait pas voulu, et contempler l'affreuse
avidit avec laquelle il dchirait et avalait les morceaux. Il n'y
a qu'une chose que je prfrerais  cela; ce serait de voir ce
philosophe faire le mme repas, et avec le mme plaisir.

Eh bien! dit la femme, quand Olivier eut fini son souper, auquel
elle avait assist avec une horreur silencieuse, pouvante de
l'apptit futur de l'enfant; as-tu fini?

Comme il n'y avait plus rien  avaler, Olivier rpondit que oui.

Alors, viens avec moi, dit-elle. Elle prit une lampe sale et
fumeuse et le conduisit au haut de l'escalier. Ton lit est sous
le comptoir. Tu n'as pas peur de coucher au milieu des cercueils,
je suppose? D'ailleurs, qu'importe que cela te convienne ou non?
Tu ne coucheras pas ailleurs. Arrive. Ne vas-tu pas me tenir l
toute la nuit?

Olivier, sans perdre de temps, suivit docilement sa nouvelle
matresse.


CHAPITRE V.
Olivier fait de nouvelles connaissances, et, la premire fois
qu'il assiste  un enterrement, il prend une ide dfavorable du
mtier de son matre.


Laiss seul dans la boutique du fabricant de cercueils, Olivier
posa la lampe sur un banc et jeta un regard timide autour de lui,
avec un sentiment de terreur dont bien des gens plus gs que lui
peuvent facilement se rendre compte. Un cercueil inachev, pos
sur des trteaux noirs, occupait le milieu de la boutique et avait
une apparence si lugubre, que l'enfant tait pris de frisson
chaque fois que ses yeux se portaient de ce ct; il s'attendait
presque  voir se dresser lentement la tte d'un horrible fantme
dont l'aspect le ferait mourir de frayeur. Le long de la muraille
tait dispose une longue range de planches de sapin coupes
uniformment, qui avaient l'air dans le demi-jour d'autant de
spectres  larges paules, avec les mains dans leurs poches; des
plaques de mtal, des copeaux, des clous  tte luisante, des
morceaux de drap noir jonchaient le plancher. Derrire le comptoir
on voyait figurs en manire d'enjolivement, sur le mur, deux
croque-morts,  cravate empese, debout devant la porte d'une
maison, et dans le lointain un corbillard tran par quatre
chevaux noirs. La boutique tait ferme et chaude; l'atmosphre
semblait charge d'une odeur de cercueil; sous le comptoir, le
trou o tait jet le matelas d'Olivier avait l'air d'une fosse.

Il n'y avait pas que ce spectacle lugubre qui impressionnt
l'enfant; il tait seul dans ce lieu trange; et nous savons tous
combien les plus vaillants d'entre nous se trouveraient parfois
affects dans une telle situation. L'enfant n'avait point d'ami
auquel il s'intresst ou qui s'intresst  lui; il n'avait pas 
pleurer la mort rcente d'une personne aime; son coeur n'avait
pas  gmir de l'absence d'un visage chri: et pourtant il tait
profondment triste; en se glissant dans sa couche troite, il eut
souhait d'tre dans son cercueil, et de pouvoir dormir pour
toujours dans le cimetire, tandis que l'herbe haute se
balancerait doucement sur sa tte, et que les tristes sons de la
vieille cloche charmeraient son sommeil.

Il fut rveill le matin par le bruit d'un grand coup de pied
lanc du dehors dans la porte de la boutique, et qu'on ritra
vingt-cinq fois avec colre pendant qu'il s'habillait  la hte;
quand il commena  tirer les verrous, les pieds cessrent de
frapper, et une voix se fit entendre.

Vas-tu ouvrir la porte? criait-on.

- Oui, monsieur, tout de suite, rpondit Olivier tirant le verrou
et faisant tourner la clef dans la serrure.

- Tu es le nouvel apprenti, n'est-ce pas? dit la voix  travers le
trou de la serrure.

- Oui, monsieur, rpondit Olivier.

- Quel ge as-tu?

- Dix ans, monsieur, dit Olivier.

- Alors je vais te secouer, dit la voix; tu vas voir, mchant
btard que tu es!

Aprs cette promesse gracieuse, la voix se mit  siffler.

Olivier avait trop souvent prouv les effets de semblables
promesses pour douter que celui qui parlait, quel qu'il ft,
manqut  sa parole. Il tira les verrous d'une main tremblante et
ouvrit la porte.

Il regarda un instant dans la rue,  droite,  gauche, pensant que
l'inconnu qui lui avait adress la parole par le trou de la
serrure avait fait quelques pas pour se rchauffer; car il ne
voyait personne qu'un gros garon de l'cole de charit, assis sur
une borne en face de la maison, occup  manger une tartine de
beurre, qu'il coupait en morceaux de la grandeur de sa bouche, et
qu'il avalait avec avidit.

Pardon, monsieur, dit enfin Olivier, ne voyant aucun autre
visiteur; est-ce vous qui avez frapp?

- J'ai donn des coups de pied, rpondit l'autre.

- Auriez-vous besoin d'un cercueil? demanda navement Olivier.

Le garon parut furieux et dit que c'tait Olivier qui aurait
besoin de s'en procurer un avant peu, s'il se permettait de
pareilles plaisanteries avec ses suprieurs.

Tu ne sais sans doute pas qui je suis, mchant orphelin? dit-il
en descendant de sa borne avec une difiante gravit.

- Non, monsieur, rpondit Olivier.

- Je suis monsieur No Claypole, reprit l'autre, et tu es mon
subordonn. Allons, te les volets, petit gredin.

En mme temps M. Claypole gratifia Olivier d'un coup de pied, et
entra dans la boutique d'un air de dignit, qui lui donna beaucoup
d'importance, quoiqu'il soit difficile  un garon, avec une
grosse tte, de petits yeux et une physionomie stupide, de
paratre majestueux dans n'importe quelle situation;  plus forte
raison quand il joint  ces avantages extrieurs un nez rouge et
des tches de rousseur. Olivier enleva les volets, et, lorsqu'il
voulut en porter un dans une petite cour  ct de la maison, o
on les mettait pendant le jour, il chancela sous le poids et cassa
un carreau; No vint gracieusement  son aide, le consola en
l'assurant qu'il le payerait, et daigna lui donner un coup de
main. M. Sowerberry descendit bientt, et presque aussitt
Mme Sowerberry parut; Olivier paya le carreau, suivant la
prdiction de No, et suivit celui-ci  la cuisine pour djeuner.

Venez prs du feu, No, dit Charlotte; j'ai retir pour vous du
djeuner de monsieur un bon petit morceau de lard. Olivier, ferme
la porte derrire M. No; prends les morceaux de pain que j'ai mis
sur le couvercle du coffre; voici ton th; va-t'en l'avaler dans
un coin et dpche-toi, car il faut aller garder la boutique,
entends-tu?

- Entends-tu, enfant trouv? dit No Claypole.

- Quel drle de corps vous faites, No! dit Charlotte; ne pouvez-
vous laisser cet enfant tranquille?

- Le laisser tranquille! dit No; mais il me semble que tout le
monde le laisse assez tranquille comme a. Il n'a ni pre ni mre
qui se mle de ses affaires; tous ses parents le laissent bien
faire  sa guise; hein, Charlotte? Ah! ah!

- Farceur que vous tes! dit Charlotte en riant aux clats.

No fit comme elle; puis ils jetrent tous deux un coup d'oeil
ddaigneux sur le pauvre Olivier Twist, qui grelottait assis sur
un coffre au fond de la cuisine, et mangeait les restes de pain
dur qu'on lui avait spcialement rservs.

No tait un enfant de charit, mais non du dpt de mendicit; il
n'tait pas enfant trouv, car il pouvait faire remonter sa
gnalogie jusqu' son pre et  sa mre, qui demeuraient prs de
l; sa mre tait blanchisseuse; son pre, ancien soldat, ivrogne
et retir du service avec une jambe de bois et une pension de deux
pence et demi par jour. Les garons de boutique du voisinage
avaient eu longtemps l'habitude d'apostropher No dans les rues
par les surnoms les plus injurieux, et il avait souffert sans mot
dire. Mais maintenant que la fortune avait jet sur son chemin un
pauvre orphelin sans nom, que l'tre le plus vil pouvait montrer
du doigt avec mpris, il se vengeait sur lui avec usure. C'est l
un intressant sujet de rflexion. Nous voyons sous quel beau ct
se montre parfois la nature humaine, et avec quelle similitude les
mmes qualits aimables se dveloppent chez le plus noble
gentilhomme et chez le plus sale enfant de charit.

Il y avait trois semaines ou un mois qu'Olivier demeurait chez
l'entrepreneur de pompes funbres, et M. et Mme Sowerberry, aprs
avoir ferm la boutique, soupaient dans la petite arrire-
boutique, quand M. Sowerberry, aprs avoir considr sa femme 
plusieurs reprises de l'air le plus respectueux, entama la
conversation.

Ma chre amie...

Il allait continuer, mais Mme Sowerberry leva les yeux d'une faon
si revche qu'il s'arrta court.

Eh bien, quoi? dit Mme Sowerberry avec humeur.

- Rien, chre amie, rien du tout, dit M. Sowerberry.

- Hein? niais que vous tes, dit Mme Sowerberry.

- Du tout, ma chre, dit humblement M. Sowerberry; je pensais que
vous ne vouliez pas m'couter; je voulais dire seulement...

- Oh! gardez pour vous ce que vous aviez  dire, interrompit
Mme Sowerberry; je suis compte pour rien; ne me consultez pas,
entendez-vous? Je ne veux pas me mler de vos secrets.

 ces mots, elle poussa un clat de rire affect qui faisait
craindre des suites violentes.

Mais, ma chre, dit Sowerberry, il me faut votre avis.

- Non, non, que vous importe mon avis? rpliqua la femme d'un air
pinc; demandez conseil  d'autres.

Et elle ritra ce rire forc qui faisait trembler M. Sowerberry.
Elle suivait en ceci la politique ordinaire aux femmes, celle qui
leur russit le plus souvent: elle forait son mari  solliciter
comme une faveur la permission de lui dire ce qu'elle tait
curieuse d'apprendre, et, aprs une petite querelle qui ne dura
pas tout  fait trois quarts d'heure, elle accorda gnreusement
cette permission.

C'est seulement au sujet du petit Olivier, dit M. Sowerberry; il
a fort bonne mine, cet enfant.

- Le beau miracle! il mange assez pour a, rpondit la dame.

- Ses traits ont une expression de tristesse qui lui donne l'air
trs intressant, reprit M. Sowerberry. Il ferait un excellent
muet[3], ma chre.

Mme Sowerberry leva la tte en signa d'tonnement; son mari s'en
aperut et, sans laisser le temps  la bonne dame de placer une
observation, il continua:

Non pas un muet pour accompagner le convoi des grandes personnes,
ma chre, mais seulement pour les convois d'enfants; ce serait une
nouveaut d'avoir un muet d'un ge en rapport avec celui du
dfunt. Soyez sre que cela ferait un effet superbe.

Mme Sowerberry, qui montrait un got exquis dans les questions
relatives aux pompes funbres, fut frappe de la nouveaut de
cette ide; mais comme elle et compromis sa dignit en approuvant
son mari, dans la circonstance actuelle, elle se contenta de lui
demander avec beaucoup d'aigreur comment il se faisait que cette
ide ne lui ft pas venue  l'esprit depuis longtemps.
M. Sowerberry en conclut avec raison que sa proposition tait bien
accueillie; il fut dcid sur-le-champ qu'Olivier serait tout
d'abord initi aux mystres de la profession, et que, dans ce but,
il accompagnerait son matre  la premire occasion.

Elle ne se fit pas longtemps attendre. Le lendemain matin, aprs
le djeuner, M. Bumble entra dans la boutique, et, appuyant sa
canne contre le comptoir, tira de sa poche son grand portefeuille
de cuir, et y prit un bout de papier qu'il passa  Sowerberry.

Ah! dit l'entrepreneur, en le parcourant des yeux d'un air
rjoui; c'est une commande pour un cercueil, hein?

- Pour un cercueil d'abord, et un enterrement paroissial ensuite,
dit M. Bumble en fermant son portefeuille qui tait, comme lui,
trs rebondi.

- Bayton? dit l'entrepreneur, cessant de lire et regardant
M. Bumble; voil la premire fois que j'entends ce nom-l.

- Des entts, monsieur Sowerberry, rpondit M. Bumble en hochant
la tte; des entts, et des orgueilleux, je le crains.

- Des orgueilleux? s'cria M. Sowerberry avec un rire moqueur;
pour le coup, c'est trop fort.

- a fait piti, dit le bedeau; a fait suer.

- D'accord, rpondit le fabricant de cercueils d'un air
approbatif.

- Nous n'avons entendu parler d'eux qu'avant-hier soir, dit le
bedeau; et nous n'aurions rien su sur leur compte, si une femme
qui loge dans la mme maison ne s'tait adresse au comit
paroissial pour le prier d'envoyer le chirurgien paroissial
visiter une femme qui tait au plus mal. Il tait sorti pour
dner; mais son aide, qui est un garon fort habile, leur envoya
haut la main une mdecine dans une bouteille  cirage.

- Ah! voila ce qu'on peut appeler de la promptitude, dit
l'entrepreneur.

- Sans doute, reprit le bedeau; mais qu'en est-il rsult? Savez-
vous jusqu'o a t l'ingratitude de ces rebelles, monsieur?
Croiriez-vous que le mari a renvoy dire que la mdecine ne
convenait pas au genre de maladie de sa femme et qu'elle ne la
prendrait pas? Entendez-vous cela? qu'elle ne la prendrait pas!
une mdecine excellente, nergique, salutaire, qu'on avait
administre avec succs, pas plus tard qu'il y a huit jours, 
deux manoeuvres irlandais et  un portefaix; qu'on lui avait
envoye pour rien, avec la bouteille par-dessus le march; et il
fait dire qu'elle ne la prendra pas, monsieur!

Comme l'atrocit de cette conduite se prsentait dans toute sa
force  l'esprit de M. Bumble, il donna, de colre, un grand coup
de canne sur le comptoir, et devint pourpre d'indignation.

Oh! dit Sowerberry, jamais de ma vie...

- Non, jamais! s'cria le bedeau; jamais pareille infamie n'a t
commise; mais maintenant qu'elle est morte, il s'agit de
l'enterrer; voici l'adresse: le plus tt sera le mieux.

Et M. Bumble, dans son accs d'emportement, mit son tricorne 
l'envers, et s'lana hors de la boutique.

Tiens! Olivier, il tait si en colre qu'il a oubli de demander
de tes nouvelles, dit M. Sowerberry en suivant des yeux le bedeau
qui arpentait la rue  grands pas.

- Oui, monsieur, rpondit Olivier, qui s'tait prudemment tenu 
l'cart pendant l'entretien, et qui tremblait de tout son corps au
seul souvenir de la voix de M. Bumble.

Il tait pourtant superflu qu'il chercht  chapper  la vue de
M. Bumble: car ce fonctionnaire, sur lequel la prdiction du
monsieur au gilet blanc avait fait une vive impression, pensait
que, maintenant que l'entrepreneur des pompes funbres avait pris
Olivier  l'essai, il valait mieux viter d'aborder ce sujet,
jusqu' ce que l'enfant ft engag pour une priode de sept ans,
et qu'on fut ainsi dfinitivement rassur sur le danger de le voir
retomber  la charge de la paroisse.

Allons, dit M. Sowerberry en mettant son chapeau, plus tt cette
besogne sera termine et mieux ce sera. No, attention  la
boutique. Olivier, mets ta casquette et suis-moi. Olivier obit
et suivit son matre dans l'exercice de sa profession.

Ils marchrent quelque temps  travers le quartier le plus
populeux de la ville, puis descendirent une ruelle troite plus
sale et plus misrable que les autres, et s'arrtrent pour
chercher de l'oeil la maison en question. Des deux cts de la
rue, les maisons taient hautes et grandes, mais trs vieilles, et
occupes par les gens de la classe la plus pauvre, comme leur
apparence nglige l'aurait suffisamment indiqu, sans qu'il ft
besoin de la prsence d'un petit nombre d'hommes et de femmes qui,
les bras croiss et le corps pli en deux, traversaient de temps 
autre furtivement la rue. La plupart de ces habitations avaient
sur le devant des boutiques hermtiquement fermes et tombant en
ruines: il n'y avait d'habit que les tages suprieurs. D'autres
menaaient de s'crouler et taient tayes par de grosses poutres
appliques aux murailles et solidement fixes dans le sol; mais
ces rduits lzards, semblaient servir de retraite pour la nuit 
quelques vagabonds sans asile: car plusieurs des planches
grossires qui bouchaient la porte et les fentres avaient t
arraches, de manire  laisser une ouverture suffisante pour y
passer le corps. Le ruisseau tait sale et stagnant. Les rats eux-
mmes, qui a et l se vautraient dans cette ordure, taient d'une
maigreur affreuse.

Il n'y avait ni marteau ni cordon de sonnette  la porte o
s'arrtrent Olivier et son matre; celui-ci se glissa  ttons
dans un passage obscur, dit  Olivier de se tenir sur ses talons
et de n'avoir pas peur, monta au premier tage et, trbuchant
contre une porte sur le palier, y frappa doucement.

Une jeune fille de treize  quatorze ans vint ouvrir.
L'entrepreneur vit tout de suite,  l'aspect de la chambre, que
c'tait bien l qu'il avait affaire; il entra, et Olivier le
suivit.

Il n'y avait pas de feu dans la chambre; un homme tait accoud
machinalement sur le pole vide; une vieille femme tait assise
prs de lui sur un tabouret; dans un coin se tenaient plusieurs
enfants dguenills, et dans un petit renfoncement, en face de la
porte, gisait sur le plancher un objet envelopp d'une vieille
couverture. Olivier frissonna en jetant les yeux de ce cot et se
serra involontairement contre son matre; malgr la couverture,
Olivier devina que c'tait un cadavre.

L'homme tait ple et dcharn; il avait les yeux injects, la
barbe et les cheveux grisonnants; la vieille femme tait ride;
elle avait des yeux anims et perants, et les deux dents qui lui
restaient avanaient sur sa lvre infrieure. Olivier avait peur
de les regarder l'un ou l'autre: ils lui rappelaient trop les rats
qu'il avait vus si maigres dans la rue.

Nul ne la touchera, dit l'homme en s'lanant vers l'entrepreneur
qui s'approchait du grabat. Arrire, arrire! vous dis-je, si vous
tenez  la vie.

- Sottise! mon brave homme, dit l'entrepreneur, qui tait habitu
 voir la misre sous toutes ses formes; sottise que cela!

- Je vous rpte, dit l'homme en serrant les poings et en frappant
le plancher avec fureur, je vous rpte que je ne veux pas qu'on
l'enterre; elle ne pourrait dormir l. Les vers la tourmenteraient
sans trouver rien  manger; elle est si dcharne!

L'entrepreneur ne rpondit rien  ce malheureux en dlire, mais
tirant une ficelle de sa poche, il s'agenouilla un instant  ct
du corps.

Ah! dit l'homme fondant en larmes et se jetant  genoux aux pieds
de la pauvre morte, mettez-vous  genoux, mettez-vous tous 
genoux autour d'elle et coutez-moi. C'est de faim qu'elle est
morte; jusqu'au moment o la fivre l'a saisie, je ne savais pas
combien elle tait mal; mais alors les os lui peraient la peau;
nous n'avions ni feu ni chandelle; elle est morte dans les
tnbres, oui dans les tnbres; elle n'a pas mme pu voir la
figure de ses enfants, mais nous l'entendions les appeler dans son
agonie. J'ai t dans la rue mendier pour elle, et on m'a mis en
prison.  mon retour, elle tait mourante; mon coeur s'est
dessch, en voyant qu'ils l'avaient laisse mourir de faim. Je le
jure devant Dieu qui en a t tmoin, elle est morte de faim! Il
s'arracha les cheveux, poussa un cri horrible et se roula sur le
plancher, l'oeil hagard et l'cume sur les lvres.

Les enfants pouvants se mirent  pleurer; mais la vieille femme,
qui tait reste jusqu'alors immobile et comme trangre  ce qui
se passait autour d'elle, les menaa pour les faire taire; puis
ayant dtach la cravate de l'homme qui gisait sur le plancher,
elle s'avana en chancelant vers l'entrepreneur.

C'tait ma fille, dit-elle en faisant un signe de tte du ct du
cadavre et en parlant avec l'air effar d'une idiote, plus hideuse
 voir que la mort mme. Mon Dieu! mon Dieu! dire que je lui ai
donn la vie dans le temps que j'tais femme, et que maintenant je
suis vivante et joyeuse, tandis qu'elle est l tendue, froide et
roide. Mon Dieu! mon Dieu! quand j'y pense! c'est une comdie! une
vraie comdie!

Tandis que la pauvre vieille marmottait ces paroles avec un
affreux ricanement, l'entrepreneur se disposait  sortir.

Attendez! attendez! dit-elle en forant sa voix casse;
l'enterrement est-il pour demain, pour aprs-demain, ou pour ce
soir? Je l'ai ensevelie et je dois l'accompagner, n'est-ce pas?
Envoyez-moi un grand manteau; un manteau bien chaud, car le froid,
est vif; nous devrions avoir aussi un gteau et du vin avant de
partir; mais n'importe; envoyez-nous du pain; rien qu'un morceau
de pain et un verre d'eau. Nous enverrez-vous du pain, mon ami?
dit-elle vivement en s'attachant  l'habit de M. Sowerberry qui
regagnait la porte.

- Oui, oui, sans doute, dit-il, vous aurez quelque chose; tout ce
qu'il vous faudra.

Il se dgagea de l'treinte de la vieille femme et, tranant
Olivier aprs lui, il s'lana au dehors.

Le lendemain, la famille ayant reu dans l'intervalle le secours
d'un pain de deux livres et d'un morceau de fromage, apports par
M. Bumble en personne, Olivier et son matre revinrent  cette
misrable demeure, o M. Bumble les avait prcds, accompagns de
quatre hommes du dpt de mendicit, qui devaient servir de
porteurs. Un vieux manteau noir couvrait les haillons de la
vieille femme et du mari. On vissa le cercueil; les porteurs le
chargrent sur leurs paules et le descendirent dans la rue.

Maintenant, la vieille, tchez d'allonger le pas, dit tout bas
Sowerberry; nous sommes en retard et il ne faut pas faire attendre
le prtre... Avancez, porteurs, aussi vite que vous voudrez.

Ceux-ci prirent une allure rapide avec leur lger fardeau, tandis
que la vieille femme et l'homme les suivaient de leur mieux.
M. Bumble et Sowerberry marchaient en tte d'un pas dgag, et
Olivier, avec ses petites jambes courait  ct du convoi.

Il n'tait pourtant pas aussi urgent de se presser que
M. Sowerberry le prtendait; quand ils eurent atteint le coin
obscur du cimetire o poussent les orties et o sont les fosses
de la paroisse, le prtre n'tait pas encore arriv, et le clerc,
assis au coin du feu dans la sacristie, donna  entendre que
probablement il ne viendrait pas avant une heure. En consquence,
on dposa la bire au bord de la fosse; l'homme et la vieille
femme attendirent patiemment dans la boue, sous une pluie froide
et pntrante, tandis que des enfants dguenills, attirs par la
curiosit, jouaient  cache-cache derrire les tombes, ou
sautaient  pieds joints par-dessus le cercueil; Sowerberry et
Bumble, amis intimes du clerc, se chauffaient avec lui et lisaient
le journal.

Enfin, aprs plus d'une heure d'attente, M. Bumble, Sowerberry et
le clerc se dirigrent en hte vers la fosse, et en mme temps
parut le prtre, qui mettait son surplis en marchant. M. Bumble
gourmanda un ou deux enfants pour sauver les apparences; et le
respectable ecclsiastique, aprs avoir lu l'office des morts
pendant quatre minutes, remit son surplis au clerc et s'en alla.

Maintenant, Bill, remplis, dit Sowerberry au fossoyeur. La tche
tait facile; car la fosse tait si pleine que le dernier cercueil
tait  quelques pieds seulement du niveau du sol. Le fossoyeur
jeta sur la bire quelques pelletes de terre qu'il foula sous ses
pieds, mit sa pelle sur son paule, et s'loigna, suivi des
enfants, qui se plaignaient que leur amusement ft si vite
termin.

Allons, venez, mon brave homme, dit Bumble en frappant doucement
sur l'paule du pauvre malheureux; on va fermer le cimetire.

Celui-ci, qui n'avait pas fait un mouvement depuis qu'il tait
arriv au bord de la fosse, tressaillit, leva la tte, regarda
fixement celui qui lui parlait, fit quelques pas, et tomba
vanoui. La vieille folle tait trop occupe de la perte de son
manteau, que l'entrepreneur lui avait repris, pour faire attention
 autre chose; on fit revenir  lui l'homme vanoui avec une
douche d'eau froide; on le dposa sain et sauf hors du cimetire,
et, aprs avoir ferm  clef la porte, chacun s'en retourna chez
soi.

Eh bien, Olivier, dit Sowerberry en regagnant sa boutique,
comment trouves-tu cela?

- Assez bien, monsieur, je vous remercie, rpondit l'enfant en
hsitant beaucoup; pas trop bien, monsieur.

- Bah! tu t'y feras, Olivier, dit Sowerberry; a ne vous fait plus
rien du tout, une fois qu'on y est fait, mon garon.

Olivier aurait bien voulu savoir s'il avait fallu beaucoup de
temps  son matre pour s'y accoutumer; mais il crut sage de ne
pas hasarder cette question, et s'en retourna  la boutique, la
tte pleine de tout ce qu'il venait de voir et d'entendre.


CHAPITRE VI.
Olivier, pouss  bout par les sarcasmes de No, engage une lutte
et dconcerte son ennemi.


Au bout d'un mois d'essai, Olivier fut dfinitivement apprenti; il
y eut prcisment alors une bonne saison d'pidmies. En style de
commerce, les cercueils taient en hausse; et dans l'espace de
quelques semaines, Olivier acquit beaucoup d'exprience; le succs
de l'ingnieuse spculation de M. Sowerberry dpassait son
esprance. Les plus vieux habitants ne se souvenaient pas d'avoir
jamais vu la rougeole si intense et si meurtrire pour les
enfants; nombreux furent les convois en tte desquels marchait le
petit Olivier avec un chapeau garni d'un crpe qui lui tombait
jusqu'aux genoux,  l'tonnement et  l'admiration de toutes les
mres. Olivier accompagnait aussi son matre  presque tous les
convois d'adultes, afin d'acqurir l'impassibilit de maintien et
l'insensibilit complte qui sont si ncessaires  un croque-mort
accompli, et il eut souvent occasion d'observer la belle
rsignation et la force d'me avec laquelle les gens courageux
savent supporter la perte de leurs proches.

Ainsi, quand on commandait  Sowerberry un convoi pour quelque
personne vieille et riche, possdant un grand nombre de neveux et
de nices, lesquels pendant la dernire maladie s'taient montrs
inconsolables, et dont la douleur n'avait pu se contenir en
public, on les trouvait chez eux aussi heureux que possible,
joyeux et satisfaits, conversant ensemble avec autant de gaiet et
de libert d'esprit que s'ils n'avaient prouv aucune perte.
Certains maris supportaient avec un calme admirable la perte de
leur femme; les femmes, de leur ct, en portant le deuil de leur
mari, avaient soin de le rendre aussi attrayant que possible; il
tait aussi  remarquer que ceux dont la douleur avait le plus
clat au convoi, se calmaient en rentrant chez eux, et taient
tout  fait remis avant l'heure du th. Ce spectacle  la fois
curieux et consolant excitait l'tonnement d'Olivier.

Je ne puis affirmer avec certitude, en ma qualit de biographe,
que l'exemple de ces braves gens ait dispos Olivier  la
rsignation; mais il est certain qu'il continua pendant plusieurs
mois  supporter patiemment la domination et les mauvais
traitements de No Claypole, qui le maltraitait plus que jamais
depuis que sa jalousie tait excite en voyant le nouveau venu
dcor d'un chapeau  crpe et d'un bton noir, tandis que lui,
son ancien, portait toujours le bonnet en forme de marmite, la
culotte de peau, le costume enfin de l'cole de charit; Charlotte
le maltraitait aussi pour imiter No, et Mme Sowerberry tait son
ennemie dclare, parce que son mari tait bien dispos pour lui:
de sorte qu'ayant  lutter  la fois contre cette ligue et contre
le dgot que lui inspiraient les funrailles, Olivier n'tait pas
tout  fait aussi  l'aise que le rat de la fable dans son fromage
de Hollande.

J'arrive maintenant  un fait trs important dans l'histoire
d'Olivier; j'ai  parler d'une action qui peut d'abord paratre
presque indiffrente, mais qui modifia et changea compltement son
avenir.

Olivier et No taient un jour descendus  la cuisine,  l'heure
habituelle du dner, pour se rgaler d'un petit morceau de mouton;
une livre et demie de la viande la plus commune. Mais Charlotte
tait sortie, et, pendant son absence, le sieur No Claypole,
affam et vicieux, crut qu'il ne pouvait mieux passer le temps
qu' tourmenter et molester le petit Olivier Twist.

Pour se donner cette innocente distraction, No mit les pieds sur
la nappe, tira les cheveux d'Olivier, lui pina les oreilles, et
lui dclara qu'il n'tait qu'un capon Il annona le projet
d'aller le voir pendre un jour; enfin il n'y eut pas de malices
qu'il ne se permt, comme un mchant enfant de charit qu'il
tait. Mais, comme rien de tout cela ne faisait pleurer Olivier,
No essaya d'un moyen plus ingnieux; il fit ce que beaucoup de
petits esprits, bien plus clbres que No, font journellement
pour tre spirituels: il eut recours aux personnalits.

Petit btard! dit No; comment se porte ta mre?

- Elle est morte, rpondit Olivier. Ne m'en parlez pas, je vous
prie.

L'enfant rougit en disant ces mots. Sa respiration tait
prcipite, et,  voir la contraction de ses lvres et de ses
narines, M. Claypole crut qu'il allait fondre en larmes; aussi
revint-il  la charge.

De quoi est-elle morte, ta mre? dit No.

- De dsespoir,  ce qu'on m'a dit, rpondit Olivier, comme s'il
se parlait  lui-mme; et je crois que je comprends ce que c'est
que de mourir ainsi!

- Tra dri dra, petit btard! dit No en voyant une larme couler
sur la joue de l'enfant; qu'est-ce qui te fait pleurnicher 
prsent?

- Ce n'est pas vous, rpondit Olivier en essuyant vite la larme
qui mouillait sa joue; ne croyez pas que ce soit vous.

- Ah! vraiment! ce n'est pas moi? dit No en ricanant.

- Non, ce n'est pas vous, reprit Olivier d'un ton sec; tenez, en
voil assez; n'ajoutez plus un mot sur ma mre; c'est ce que vous
avez de mieux  faire.

- Ce que j'ai de mieux  faire! s'cria No; en vrit! ne fais
pas l'impudent, mchant orphelin. Il parat que ta mre tait une
belle femme, hein?

Et ici No secoua la tte d'une manire expressive et frona de
toute sa force son petit nez rouge.

Tu sais bien, orphelin, continua No, encourag par le silence
d'Olivier, et d'un ton de feinte compassion (le plus blessant de
tous), tu sais bien que tu n'y peux rien, que personne n'y peut
rien; j'en suis bien fch pour toi; tu sais sans doute, enfant
trouv, que ta mre tait une vraie coureuse.

- Comment dites-vous? demanda Olivier en levant bien vite la tte.

- Une vraie coureuse, rpondit froidement No; et au fait, il vaut
mieux qu'elle soit morte, car elle se serait fait enfermer, ou
transporter, ou pendre, ce qui est encore plus probable.

Le visage en feu, Olivier s'lana, renversa chaise et table,
saisit No  la gorge, le secoua avec une telle rage que ses dents
claquaient, et, rassemblant toutes ses forces, il lui appliqua un
tel coup qu'il l'tendit  terre.

Un instant auparavant, cet enfant accabl de mauvais traitements
tait la douceur mme; mais son courage s'tait veill enfin;
l'outrage fait  la mmoire de sa mre l'avait mis hors de lui;
son coeur battait violemment; il avait une attitude fire, l'oeil
vif et anim; tout en lui tait chang, maintenant qu'il voyait
son lche perscuteur tendu  ses pieds, et il le dfiait avec
une nergie qu'il ne s'tait jamais connue auparavant.

 l'assassin! criait No; Charlotte, madame! l'apprenti
m'assassine; au secours! au secours! Olivier est enrag!
Char...lotte!

Aux hurlements de No, Charlotte rpondit par un cri perant et
Mme Sowerberry par un cri plus perant encore: la premire
s'lana dans la cuisine par une porte latrale; la seconde
s'arrta sur l'escalier, afin de s'assurer qu'elle n'exposait pas
sa vie en allant plus loin.

Ah! petit misrable! s'cria Charlotte en treignant Olivier de
toute sa force, qui galait bien celle d'un homme robuste et bien
portant; ah! petit ingrat! assassin! monstre!

Et  chaque syllabe Charlotte donnait  Olivier un coup de toute
sa force et l'accompagnait d'un cri perant, pour la plus grande
gloire de la socit, dont elle prenait en main la cause.

Le poing de Charlotte n'tait pas lger; mais, dans la crainte
qu'il ne ft pas suffisant pour calmer la colre d'Olivier,
Mme Sowerberry s'aventura dans la cuisine et d'une main saisit
l'enfant, tandis que de l'autre elle lui gratignait la figure.
Enfin No, profitant des avantages de sa position, se releva et
donna des coups  Olivier par derrire.

Cet exercice tait trop violent pour durer longtemps; quand ils
furent tous trois fatigus de frapper, ils entranrent l'enfant
qui criait et se dbattait, mais n'tait nullement intimid, dans
le cellier, o ils l'enfermrent  clef; puis Mme Sowerberry tomba
puise sur une chaise et fondit en larmes.

Dieu! voil qu'elle se pme! dit Charlotte. No, mon cher, vite
un verre d'eau!

- Oh! Charlotte, dit Mme Sowerberry en parlant de son mieux,
malgr son touffement et la forte dose d'eau froide que No lui
versait sur la tte et les paules; oh! Charlotte; quelle chance
nous avons eue de n'tre pas tous assassine dans notre lit!

- Ah! une grande chance, bien vrai, madame, rpondit Charlotte.
J'espre seulement que ceci apprendra  monsieur  ne plus
recevoir de ces tres terribles, qui sont ns pour le meurtre et
le vol, ds le berceau. Pauvre No! il tait presque tu quand je
suis entre.

- Pauvre garon! dit Mme Sowerberry en jetant un regard de
compassion sur l'apprenti.

No, qui avait la tte et les paules de plus qu'Olivier, se
frottait les yeux avec la paume des mains tandis qu'on s'apitoyait
ainsi sur son sort, et sanglotait de son mieux.

Qu'allons-nous faire? s'cria Mme Sowerberry; mon mari est sorti,
il n'y a point d'homme  la maison; et Olivier va enfoncer la
porte  coups de pied avant dix minutes.

Les violentes secousses que celui-ci imprimait  la porte du
cellier rendaient en effet ce rsultat probable.

Mon Dieu! mon Dieu! je n'en sais rien, madame, dit Charlotte...
Si nous faisions venir la police?

- Ou la garde? ajouta M. Claypole.

- Non, non, dit Mme Sowerberry se souvenant de l'ancien ami
d'Olivier. No, courez chez M. Bumble et dites-lui de venir tout
de suite, de ne pas perdre une minute; ne cherchez pas votre
casquette. Dpchez-vous; vous n'avez en chemin qu' tenir un
couteau appliqu sur votre oeil, cela fera diminuer l'enflure.

No n'en attendit pas davantage et s'lana dehors au plus vite.
Les gens qui taient dans les rues s'tonnrent de voir un garon
de l'cole de charit courir ainsi  perdre haleine, sans
casquette et une lame de couteau sur l'oeil.


CHAPITRE VII.
Olivier persiste dans sa rbellion.


No Claypole courut  toutes jambes et ne s'arrta pour reprendre
haleine qu' la porte du dpt de mendicit. Il attendit une
minute environ, afin de recommencer ses sanglots de plus belle, et
de donner  sa figure une expression de douleur et de terreur
violente; puis il frappa rudement  la porte, et prsenta au vieil
indigent qui vint lui ouvrir une physionomie si piteuse que celui-
ci, bien qu'habitu  ne voir autour de lui que des visages
malheureux, recula d'tonnement.

Que peut-il tre arriv  ce garon? se dit le vieux pauvre.

- Monsieur Bumble! monsieur Bumble! criait No, feignant
l'pouvante, et avec une telle force, que non seulement il se fit
entendre de M. Bumble qui avait l'oreille dure, mais qu'il
l'alarma au point de le faire s'lancer dans la cour sans son
tricorne; circonstance remarquable et vraiment curieuse en ce
qu'elle montre qu'un bedeau lui-mme, sous l'empire d'une motion
soudaine et puissante, peut momentanment perdre la tte et
oublier sa dignit personnelle, Oh! monsieur Bumble, dit No;
c'est Olivier, monsieur, c'est Olivier qui a...

- Comment? comment? interrompit M.  Bumble avec une expression de
joie dans son regard terne. Il ne s'est pas chapp? il ne s'est
pas chapp, n'est-ce pas, No?

- Non, non, monsieur, il ne s'est pas chapp; mais il est devenu
mauvais sujet, rpondit No. Il a voulu m'assassiner, monsieur,
puis il a essay de tuer Charlotte et madame. Oh! que je souffre!
oh! monsieur, quelles tortures!

Et No se tordait en tous sens comme une anguille, pour faire
croire  M. Bumble que, dans l'attaque violente et froce
d'Olivier Twist, il avait prouv quelque grave lsion interne qui
lui faisait souffrir des douleurs atroces.

Quand No vit l'effet que ses paroles produisaient sur M. Bumble,
il voulut l'mouvoir encore davantage en se lamentant sur ses
blessures bien plus fort qu'auparavant; et, quand il vit un
monsieur  gilet blanc traverser la cour, il gmit d'une manire
plus tragique que jamais, parce qu'il crut de la plus grande
importance d'attirer l'attention et d'exciter l'indignation dudit
personnage.

L'attention de celui-ci fut en effet bientt veille: car il
n'avait pas fait trois pas qu'il se retourna brusquement et
demanda pourquoi hurlait ce jeune mtin, et pourquoi M. Bumble ne
lui administrait pas quelques coups pour lui faire mieux articuler
ses plaintes.

C'est un pauvre garon de l'cole de charit, monsieur, rpondit
M. Bumble, qui a t presque assassin par le jeune Twist. Il l'a
chapp belle.

- Parbleu, j'en tais sr, s'cria le monsieur au gilet blanc en
s'arrtant tout court; j'ai eu ds le principe un singulier
pressentiment, c'est que ce jeune sauvage finirait  la potence.

- Il a aussi voulu assassiner la domestique, dit M. Bumble, ple
de frayeur.

- Et sa matresse aussi, ajouta M. Claypole.

- Et puis son matre, n'est-ce pas, No? dit M. Bumble.

- Non, il tait sorti, sans quoi il l'et tu, rpondit No; il
disait qu'il voulait le tuer.

- Ah! il a dit cela, mon garon? rpliqua le monsieur au gilet
blanc.

- Oui, monsieur, rpondit No, et ma matresse demande si
M. Bumble pourrait venir tout de suite fouetter Olivier, parce que
monsieur est sorti.

- Certainement, mon garon, dit le monsieur au gilet blanc, en
souriant avec bont et en passant sa main sur la tte de No qui
avait au moins trois pouces de plus que lui; il ajouta: Tu es un
brave garon, un digne garon; voici un penny pour ta peine.
Bumble, prenez votre canne, et allez chez Sowerberry. Faites pour
le mieux, ne le mnagez pas, Bumble.

- Non, monsieur, certainement non, rpondit le bedeau en ajustant
un fouet au bout de sa canne.

- Dites  Sowerberry de ne pas l'pargner; on n'en fera jamais
rien si on ne le rosse d'importance, dit le monsieur au gilet
blanc.

- J'y veillerai, monsieur, rpondit le bedeau; et aprs avoir
ajust son tricorne et sa canne, M. Bumble prit en toute hte avec
Claypole le chemin de la maison de l'entrepreneur de pompes
funbres.

La situation ne s'tait pas amliore. M. Sowerberry n'tait pas
rentr, et Olivier continuait  donner de vigoureux coups de pied
dans la porte du cellier. Mme Sowerberry et Charlotte firent une
si trange peinture de la frocit de l'enfant, que M. Bumble crut
prudent de parlementer avant d'ouvrir la porte. Il commena par y
donner un coup de pied, en manire d'exorde; puis, appliquant sa
bouche sur la serrure, il dit d'une voix forte et imposante:

Olivier!

- Allons, ouvrez-moi la porte! rpondit l'enfant.

- Reconnais-tu la voix qui te parle, Olivier? dit M. Bumble.

- Oui, rpondit-il.

- Et vous n'tes pas pouvant, monsieur? Vous ne tremblez pas 
ma voix, monsieur? dit M. Bumble.

- Non! rpondit courageusement Olivier.

Une rponse si diffrente de celle qu'il attendait et  laquelle
il tait accoutum fit hsiter M. Bumble, il quitta le trou de la
serrure, se redressa, de toute sa hauteur, et considra l'un aprs
l'autre les trois tmoins de cette scne, sans prononcer une
parole.

Voyez-vous, monsieur Bumble, dit Mme Sowerberry, il faut qu'il
soit devenu fou. Un enfant, ne fut-il qu' demi raisonnable, ne se
hasarderait jamais  vous parler ainsi.

- Ce n'est pas de la folie, rpondit M. Bumble, aprs quelques
instants de profonde rflexion; c'est la viande.

- Comment? s'cria Mme Sowerberry.

- Oui, madame, la viande, la viande, reprit Bumble d'un ton
magistral; vous l'avez nourri outre mesure, madame. Vous avez fait
natre en lui une me et un esprit artificiels, dplacs chez
quelqu'un de sa condition. Messieurs du Conseil d'administration,
qui sont des philosophes pratiques, vous le diront, madame
Sowerberry. Qu'ont  faire les pauvres d'une me et d'un esprit?
C'est bien assez pour nous d'entretenir la vie dans leur corps. Si
vous n'aviez donn que du gruau  ce garon, jamais pareille chose
ne ft advenue.

- Mon Dieu! dit Mme Sowerberry en levant pieusement les yeux vers
le plafond de la cuisine; voil ce que c'est que d'tre gnreux!

La gnrosit de Mme Sowerberry pour Olivier avait consist  lui
prodiguer les restes dont personne n'et voulu. Aussi y avait-il
de sa part une grande abngation  rester sous le coup de
l'accusation porte contre elle par Bumble, et dont elle tait
absolument innocente, de pense, de parole et d'action.

Tenez, dit M. Bumble  la dame qui tenait ses yeux baisss vers
la terre; la seule chose  faire maintenant,  mon sens, c'est de
le laisser dans le cellier pendant un jour ou deux, jusqu' ce que
la faim l'affaiblisse, et ensuite de le mettre en libert et de le
nourrir de gruau pendant tout son apprentissage; il sort d'une
mauvaise famille, de gens irritables, madame Sowerberry; la
nourrice et le mdecin m'ont dit que sa mre tait arrive ici
aprs des difficults et des fatigues qui auraient tu depuis
longtemps une femme bien portante.

M. Bumble en tait l de son discours quand Olivier, qui entendait
assez le dialogue pour comprendre qu'on faisait allusion  sa
mre, recommena  donner des coups de pied dans la porte, de
manire qu'on ne pouvait s'entendre. Sowerberry rentra sur ces
entrefaites; on lui expliqua l'attentat d'Olivier, avec toute
l'exagration que les femmes crurent propre  le mettre en colre;
en un clin d'oeil il ouvrit la porte du cellier il en fit sortir
par la collet l'apprenti rebelle.

Les vtements d'Olivier avaient t dchirs dans la lutte; il
avait la figure gratigne et corche, les cheveux en dsordre
sur le front. Sa colre n'tait pourtant pas teinte, et, en
sortant de sa prison, loin de paratre intimid, il lana  No un
regard menaant.

Vous tes un gentil garon! dit Sowerberry en donnant un soufflet
 Olivier.

- Il a outrag ma mre, rpondit Olivier.

- Eh bien! quand mme... petit misrable, dit Mme Sowerberry; il
n'en a pas dit assez sur elle; elle mritait encore pis.

- Non, dit l'enfant.

- Si vraiment, dit Mme Sowerberry.

- Vous mentez! dit Olivier.

Mme Sowerberry fondit en larmes. Ce torrent de larmes ne laissait
 son mari aucune alternative. S'il et hsit un instant  punir
Olivier plus svrement, il est clair comme le jour que, d'aprs
les usages reus dans les querelles de mnage, il et t une
brute, un mari dnatur, un tre mprisable et n'ayant d'humain
que le visage, sans compter mille autres agrables pithtes trop
nombreuses pour avoir place dans ce chapitre.

Il faut reconnatre qu'autant qu'il dpendait de lui (mais son
autorit tait fort limite), il tait bien dispos pour l'enfant,
soit parce qu'il y allait de son intrt, soit parce que sa femme
le dtestait. Le torrent de larmes de la dame ne lui laissa nulle
ressource. En consquence il administra  Olivier une correction
telle, que Mme Sowerberry elle-mme s'en montra satisfaite, et que
la canne paroissiale de M. Bumble devint inutile. Le reste du
jour, Olivier fut enferm dans l'arrire-cuisine, en compagnie de
la pompe et d'un morceau de pain sec; le soir, Mme Sowerberry,
aprs avoir encore fait plusieurs remarques injurieuses pour la
mmoire de sa mre, lui ouvrit la porte, et, au milieu des
sarcasmes de No et de Charlotte, lui ordonna de gagner son lit.

Abandonn  lui-mme dans la boutique morne et silencieuse du
croque-mort, Olivier se livra aux rflexions que le traitement
qu'il venait d'prouver devait veiller dans son coeur d'enfant.
Il avait cout les sarcasmes avec ddain; il avait support les
coups sans pousser un cri: car il sentait se dvelopper dans son
coeur un sentiment d'orgueil qui l'et empch de profrer une
plainte, quand mme on l'et brl vif: mais, maintenant que
personne ne pouvait le voir ou l'entendre, il tomba  genoux sur
le plancher et, cachant son visage dans ses mains, il versa de
telles larmes qu'il faut souhaiter pour l'honneur de notre nature
que Dieu veuille en faire rarement rpandre de semblables  des
enfants de cet ge!

Olivier resta longtemps immobile dans cette position. La chandelle
allait finir de brler quand il se leva; il regarda prudemment
autour lui, couta attentivement; puis il tira doucement les
verrous de la porte d'entre et regarda dans la rue.

La nuit tait froide et sombre; les toiles paraissaient 
l'enfant plus loignes de la terre qu'il ne les avait jamais
vues; il ne faisait pas de vent; l'ombre que les arbres
projetaient sur le sol tait compltement immobile et avait
quelque chose de sinistre et de spulcral. Il referma doucement la
porte, et, profitant des dernires lueurs de la chandelle pour
runir dans un mouchoir le peu d'effets qu'il possdait, il
s'assit sur un banc et attendit les premires clarts du matin.

Ds qu'un rayon de lumire pntra  travers les fentes des
volets, Olivier se leva et tira de nouveau les verrous. Il jeta
autour de lui un regard timide, hsita quelques instants, puis
tira la porte derrire lui: il tait dans la rue.

Il regarda  droite et  gauche, incertain du ct par o il
fuirait. Il se souvint d'avoir vu les chariots, quand ils
sortaient de la ville, gravir pniblement la colline; il prit la
mme direction, et arriva  un petit sentier  travers champs,
qu'il savait rejoindre bientt la grande route; il s'y engagea et
se mit  marcher rapidement.

Il se rappela trs bien avoir dj suivi ce sentier, lorsqu'il
trottait derrire M. Bumble, pour venir de la _Ferme _au dpt de
mendicit. Le chemin le conduisit tout droit  la chaumire; son
coeur battit violemment  ce souvenir, et il tait presque rsolu
 revenir sur ses pas; mais il avait dj fait bien du chemin, et
un dtour lui ferait perdre beaucoup de temps: d'ailleurs il tait
si matin, qu'il avait peu  craindre d'tre vu; il continua 
avancer.

Il arriva  la ferme; il n'y avait pas d'apparence que ses petits
habitants fussent debout  cette heure matinale: Olivier s'arrta
et jeta  la drobe un coup d'oeil dans le jardin; un enfant
arrachait les mauvaises herbes d'un carr dans un moment o il
leva son visage ple, Olivier reconnut en lui un de ses anciens
compagnons. Olivier se sentit joyeux de le revoir avant de
s'loigner; quoique plus jeune que lui, cet enfant avait t son
petit ami, son compagnon de jeu; ils avaient t tant de fois
affams, battus, enferms ensemble!

Chut, Dick! dit Olivier, comme l'enfant courait  la porte et
passait ses petits bras  travers les barreaux pour lui faire
accueil; est-ce qu'on est lev?

- Non, il n'y a que moi, rpondit l'enfant.

- Il ne faut pas dire que tu m'as vu, Dick, reprit Olivier; je me
sauve; on me bat et on me maltraite, Dick; je vais chercher
fortune, si loin, si loin que je ne sais o. Comme tu es ple!

- J'ai entendu le mdecin dire que j'allais mourir, rpondit
l'enfant avec un lger sourire; je suis bien content de te voir,
mon cher ami; mais ne t'arrte pas, ne t'arrte pas.

- Oui, oui; mais je veux te dire au revoir, reprit Olivier. Je te
reverrai, Dick, j'en suis sr; et alors tu seras bien portant et
heureux.

- Je serai heureux, dit l'enfant, quand je serai mort, et pas
avant, le mdecin a raison, Olivier; car je rve souvent du ciel
et des anges, et de douces figures que je ne vois jamais quand je
suis veill. Embrasse-moi! ajouta l'enfant en grimpant sur la
petite porte et en croisant ses petits bras autour du cou
d'Olivier. Adieu, mon cher ami; que Dieu te bnisse!

Cette bndiction sortait de la bouche d'un enfant, mais c'tait
la premire qu'Olivier et jamais entendu appeler sur sa tte. Au
milieu des preuves, des souffrances, des vicissitudes de sa vie,
il ne l'oublia jamais.


CHAPITRE VIII.
Olivier va  Londres, et rencontre en route un singulier jeune
homme.


Arriv  la barrire, au bout du sentier, Olivier se retrouva sur
la grande route. Il tait huit heures; et, bien qu'il ft  peu
prs  cinq milles de la ville, il courut, et se cacha par moments
derrire les haies, jusqu' midi, dans la crainte d'tre poursuivi
et rattrap; il s'assit alors prs d'une borne pour se reposer, et
se mit  songer pour la premire fois  l'endroit qu'il devait
choisir pour tcher de gagner sa vie.

La borne au pied de laquelle il tait assis indiquait en gros
caractres qu'elle tait pose  soixante-dix milles de Londres;
ce nom fit natre dans l'esprit de l'enfant une nouvelle suite de
penses. S'il allait  Londres, dans l'immense ville, o personne,
pas mme M. Bumble, ne pourrait le dcouvrir! il avait souvent
entendu dire aux vieux indigents du dpt qu'un garon d'esprit
n'tait jamais dans le dnuement  Londres, et qu'il y avait dans
cette grande ville des moyens d'existence dont les gens levs 
la campagne ne se doutaient pas. C'tait bien l'endroit qui
convenait  un garon sans asile, destin  mourir dans la rue, si
on ne venait  son aide. Tout en se laissant aller  ces penses,
il se leva et continua sa route.

Il diminua encore de quatre bons milles la distance qui le
sparait de Londres, sans songer  tout ce qu'il devrait souffrir
avant d'atteindre le but de son voyage: comme cette rflexion se
faisait jour dans son esprit, il ralentit sa marche, et se mit 
mditer sur les moyens d'arriver  Londres. Il avait dans son
paquet un morceau de pain, une mauvaise chemise, deux paires de
bas, et dans sa poche un penny que lui avait donn Sowerberry
aprs un enterrement o il s'tait distingu encore plus que de
coutume. C'est fort bon d'avoir une chemise blanche, pensait
Olivier, et deux mchantes paires de bas, et un penny; mais c'est
une mince ressource pour faire soixante-cinq milles  pied pendant
l'hiver. Olivier avait comme bien des gens, l'esprit prompt et
ingnieux  dcouvrir les difficults, mais lent et paresseux 
dcouvrir le moyen de les surmonter; de sorte qu'aprs avoir bien
rflchi, sans trouver la solution qu'il cherchait, il mit son
petit paquet sur l'autre paule et doubla le pas.

Il fit vingt milles ce jour-l, sans prendre autre chose que son
morceau de pain sec et quelques verres d'eau qu'il demanda sur la
route,  la porte des chaumires.  la nuit, il entra dans une
prairie, se blottit au pied d'une meule de foin et rsolut d'y
attendre le jour. Il prouva d'abord un sentiment de crainte en
entendant le vent siffler tristement sur la campagne dserte, Il
avait froid et faim, et se trouvait plus seul que jamais; la
fatigue de la marche lui procura pourtant un prompt sommeil, et il
oublia ses peines.

Le matin, en se levant, il se sentit engourdi par le froid, et il
avait si faim qu'il acheta du pain pour un penny au premier
village qu'il traversa, il n'avait pas fait plus de douze milles
quand la nuit le surprit de nouveau; ses pieds taient enfls et
ses jambes si faibles qu'elles tremblaient sous lui; une seconde
nuit passe  la belle toile, par un temps froid et humide,
acheva d'puiser ses forces; et quand il voulut le matin continuer
son voyage, il pouvait  peine se traner, il attendit au pied
d'une cte assez roide qu'une diligence vnt  passer, et il
demanda l'aumne aux voyageurs de l'impriale; il n'y eut presque
personne qui fit attention  lui; ceux qui le remarqurent, lui
dirent d'attendre qu'on ft arriv au haut de la cte, et de leur
montrer ensuite combien de temps il pouvait courir pour un demi-
penny. Le pauvre Olivier essaya de suivre la diligence; mais il ne
le put,  cause de son puisement et de ses pieds tout meurtris;
alors les voyageurs de l'impriale remirent leur demi-penny dans
leur poche, en disant que c'tait un petit fainant, qui ne
mritait rien. La diligence s'loigna, ne laissant derrire elle
qu'un nuage de poussire.

Dans quelques villages, de grands poteaux taient plants sur la
route, et portaient un criteau annonant que quiconque mendierait
serait mis en prison; cet avis effrayait beaucoup Olivier, et il
s'loignait au plus vite. Ailleurs, il s'arrtait devant les cours
d'auberge et regardait piteusement ceux qui allaient et venaient,
jusqu' ce que l'htesse donnt l'ordre  un des postillons qui
flnaient dans la cour de chasser cet trange garon qui restait
l, sans aucun doute, dans l'intention de drober quelque chose.
S'il mendiait  la porte d'une ferme, il arrivait neuf fois sur
dix qu'on le menaait de lcher le chien aprs lui; s'il mettait
le nez dans une boutique, on lui parlait du bedeau de la paroisse,
et,  ce nom, il ne savait o se cacher.

Il est certain que, sans le bon coeur, d'un garde-barrire et la
charit d'une vieille dame, les souffrances d'Olivier eussent t
abrges comme celles de sa mre, c'est--dire qu'il serait mort
sur la grande route. Mais le garde-barrire lui donna du pain et
du fromage, et la vieille dame, dont le petit-fils avait fait
naufrage et errait dans quelque lointaine partie du monde, eut
piti du pauvre orphelin et lui donna le peu qu'elle avait, avec
des paroles si douces et si bonnes, et avec des larmes de
compassion telles, qu'elles firent sur le coeur d'Olivier plus
d'impressions que toutes ses souffrances.

Le matin du septime jour aprs son dpart, il atteignit, clopin-
clopant, la petite ville de Barnet. Les volets taient partout
ferms, les rues dsertes, et personne ne se rendait encore aux
travaux de la journe. Le soleil se levait radieux, mais son clat
ne servait qu' faire voir au pauvre enfant toute l'horreur de sa
misre et de son isolement; il s'assit, couvert de poussire et
les pieds en sang, sur les marches froides d'un perron.

Peu  peu les volets s'ouvrirent, les stores des fentres se
levrent, et les passants commencrent  circuler. Quelques-uns,
en petit nombre, s'arrtaient un instant pour considrer Olivier,
ou se dtournaient seulement en passant rapidement; mais personne
ne le secourut, personne ne prit la peine de lui demander comment
il tait venu l: il n'avait pas le coeur de mendier, et il
restait assis immobile et silencieux.

Il y avait dj quelque temps qu'il tait l; il s'tonnait de
voir tant de tavernes, car la moiti des maisons de Barnet sont
des tavernes grandes ou petites; il regardait avec insouciance les
voitures publiques qui passaient, et trouvait surprenant qu'elles
pussent faire aisment en quelques heures un trajet qu'il avait
mis une longue semaine  parcourir avec un courage et une
rsolution au-dessus de son ge.

Il fut tir de sa rverie en remarquant qu'un jeune garon, qui
tait pass devant lui quelques instants auparavant sans avoir
l'air de le voir, tait revenu sur ses pas et s'tait plac de
l'autre ct de la rue pour l'observer attentivement. Il y fit
d'abord peu d'attention; mais ce garon resta si longtemps devant
lui dans la mme attitude, qu'Olivier leva la tte et le considra
avec le mme intrt. Alors celui-ci traversa la rue, et se
dirigeant vers Olivier lui dit:

Eh bien! camarade, quoi qui se passe?

Le garon qui adressait cette question  notre jeune voyageur
tait  peu prs de mme ge que lui; c'tait l'individu le plus
original qu'Olivier et jamais vu: il avait le nez retrouss, le
front bas, les traits communs, et l'extrieur le plus sale qu'on
pt voir, ce qui ne l'empchait pas de se donner des airs de
monsieur. Il tait de petite taille, avec des jambes arques et de
vilains petits yeux effronts; son chapeau tait pos si
lgrement sur sa tte, qu'il semblait toujours prs de tomber; et
il serait tomb, en effet, sans une brusque secousse que le jeune
homme imprimait de temps  autre  sa tte, pour le ramener  sa
place primitive. Il portait un habit qui lui descendait jusqu'aux
talons; il avait les manches releves presque jusqu'au coude,
probablement dans le but d'enfoncer ses mains, comme il faisait
alors, dans les poches de son pantalon de velours. Enfin, il tait
aussi fringant, avec ses brodequins  la Blucher, que le fut
jamais jeune homme de sa taille, c'est--dire de quatre pieds six
pouces.

Eh bien! camarade, quoi qui se passe? demanda  Olivier cet
trange interlocuteur.

- J'ai bien faim et je suis bien fatigu, rpondit Olivier les
larmes aux yeux. J'ai fait un long trajet. Voil sept jours que je
marche.

- Sept jours de marche! dit le jeune homme; ah! j'entends. C'est
par ordre du _bec_, hein? Mais, ajouta-t-il en voyant l'air tonn
d'Olivier, je suppose que tu ignores ce que c'est qu'un _bec_, mon
camarade?

Olivier rpondit avec candeur qu'il avait toujours cru que ce mot
signifiait la bouche d'un oiseau.

En voil un innocent! s'cria le jeune homme; un _bec_, c'est un
magistrat; marcher par ordre du _bec_, c'est ne pas aller droit
devant soi; c'est toujours grimper sans jamais redescendre. As-tu
t au _moulin_?

- Quel moulin? demanda Olivier.

- Quel moulin! ma foi, au moulin qui va sans eau[4]; viens avec
moi; tu as besoin d'une pitance, et tu l'auras. La bourse est
maigre, mais tant que a durera, a durera. Allons, debout sur tes
quilles! arrive.

Le jeune homme aida Olivier  se lever, le mena dans une petite
boutique de marchand de chandelles, o il acheta un peu de jambon
et un pain de deux livres; il eut l'ingnieuse ide de faire un
trou dans le pain et d'y mettre le jambon, pour qu'il ft  l'abri
de la poussire, et plaant le tout sous son bras, il entra dans
une petite taverne et pntra avec Olivier dans une salle de
derrire. L, le mystrieux jeune homme fit apporter un pot de
bire; sur l'invitation de son nouvel ami, Olivier se jeta sur le
festin et se mit  dvorer  belles dents, tandis que l'tranger
le considrait de temps  autre bien attentivement.

On va donc  Londres? dit l'trange garon quand Olivier eut
fini.

- Oui.

- A-t-on un gte?

- Non.

- De l'argent?

- Non.

L'individu se mit  siffler et enfona ses mains dans ses poches,
autant que le permettaient les larges manches de son habit.

Vous habitez Londres? demanda Olivier.

- Oui, quand je suis chez moi, rpondit le garon. Tu as besoin
d'un gte pour passer la nuit, n'est-ce pas?

- Oui, rpondit Olivier; je n'ai pas dormi sous un toit depuis que
j'ai quitt mon pays.

- Ne te chagrine pas pour si peu, dit le jeune monsieur; je dois
tre  Londres ce soir, et j'y connais un respectable vieillard
qui te logera pour rien,  condition que tu lui sois prsent par
une de ses connaissances; avec a que je n'en suis pas de ses
connaissances! ajouta-t-il en souriant pour montrer que ces
dernires paroles taient dites par ironie; et en mme temps il
vida son verre.

Cette offre inespre d'un gte tait trop sduisante pour tre
refuse, surtout lorsqu'elle fut suivie de l'assurance que le
vieux monsieur procurerait sans aucun doute une bonne place 
Olivier dans un bref dlai. Ceci amena un entretien amical et
confidentiel, dans lequel Olivier dcouvrit que son ami se nommait
Jack Dawkins, et qu'il tait le favori et le protg du vieux
monsieur en question.

L'extrieur de M. Dawkins ne parlait pas beaucoup en faveur des
avantages que le crdit de son patron procurait  ceux qu'il
prenait sous sa protection; mais comme sa conversation tait
lgre et incohrente, et qu'il avouait que ses amis le
connaissaient sons le sobriquet de _rus matois_, Olivier en
conclut que son compagnon tant d'un naturel dissip et tourdi,
les prceptes moraux de son bienfaiteur n'avaient pas eu
d'influence sur lui. Dans cette pense, il rsolut de mriter
aussi vite que possible l'estime du vieux monsieur et de renoncer
 l'honneur de frquenter le _matois_, si celui-ci, comme il avait
lieu de le croire, tait incorrigible.

Jack Dawkins ne voulut pas entrer  Londres avant la nuit, et il
tait prs d'onze heures quand ils arrivrent  la barrire
d'Islington. Ils passrent par la rue Saint-Jean, descendirent la
petite rue qui aboutit au thtre de Sadlerwell, longrent
Exmouth-Street et Coppice-Row, puis la petite cour pris du dpt
de mendicit; ils traversrent ensuite le terrain classique qui se
nommait jadis Hokley in the Hole; ils gagnrent _Little Saffron-
Hill_ et _Saffron-Hill the Great_, que le rus matois franchit
d'un pas rapide, en recommandant  Olivier de le suivre de prs.

Quoique Olivier et assez  faire pour ne pas perdre de vue son
guide, il ne put s'empcher de jeter en passant quelques regards
furtifs des deux cts de la rue: c'tait l'endroit le plus sale
et le plus misrable qu'il et jamais vu. La rue tait troite et
humide, et l'air tait charg de miasmes ftides. Il y avait un
assez grand nombre de petites boutiques, dont tout l'talage
consistait en un tas d'enfants qui criaient  qui mieux mieux,
malgr l'heure avance de la nuit. Les seuls endroits qui
parussent prosprer au milieu de la misre gnrale, taient les
tavernes, o des Irlandais de la lie du peuple, c'est--dire la
lie de l'espce humaine, se querellaient de toutes leurs forces.
De petites ruelles et des passages couverts, qui  et l
aboutissaient  la rue principale, laissaient voir quelques
chtives maisons, devant lesquelles des hommes et des femmes ivres
se vautraient dans la boue; et parfois on voyait sortir avec
prcaution de ces repaires des individus  figure sinistre, dont,
selon toute apparence, les intentions n'taient ni louables ni
rassurantes.

Olivier se demandait s'il ne ferait pas mieux de se sauver, quand
ils atteignirent le bout de la rue. Son guide le prt par le bras,
poussa la porte d'une maison proche de Fieldlane, le fit entrer
dons une alle et referma la porte derrire lui.

Qui va l? cria une voix en rponse  un sifflet du matois.

- Plummy et Slam! fut la rponse. C'tait sans doute un signal ou
un mot d'ordre pour indiquer que tout allait bien.

La faible lueur d'une chandelle claira le mur au fond de l'alle,
et l'on vit paratre une tte au niveau du sol, derrire la rampe
brise d'un escalier qui menait jadis  une cuisine.

Vous tes deux, dit l'homme en haussant la chandelle et en
mettent la main au-dessus de ses yeux pour mieux distinguer les
objets; qui est l'autre?

- Une nouvelle recrue, rpondit Jack Dawkins en faisant avancer
Olivier.

- D'o vient-il?

- Du pays des innocents. Fagin est-il en haut?

- Oui, il assortit les mouchoirs. Montez.

L'homme disparut, et ils restrent dans les tnbres.

Toujours entran par son compagnon qui lui serrait fortement la
main, Olivier cherchait de l'autre sa route  ttons. Il gravit
difficilement, dans l'obscurit, les degrs en ruine que son guide
enjambait avec une prestesse qui montrait qu'il connaissait
parfaitement ce chemin; il poussa la porte d'une chambre de
derrire et y introduisit Olivier. Les murs et le plafond taient
noircis par le temps et la malpropret. Devant le feu, sur une
table de sapin, se trouvaient une chandelle fixe dans le goulot
d'une bouteille de grs, deux ou trois pots d'tain, un pain, du
beurre et une assiette. Des saucisses cuisaient dans une pole
dont la queue tait attache avec une ficelle au manteau de la
chemine, et auprs se tenait un vieux juif, une fourchette  la
main. Son visage tait couvert de rides, et ses traits ignobles et
repoussants taient en partie cachs par une paisse chevelure
rousse; il portait une sale robe de chambre de flanelle, n'avait
pas de cravate, et semblait partager son attention entre la pole
et une corde  laquelle pendaient un grand nombre de foulards.
Plusieurs mchants lits, faits avec de vieux sacs, taient
disposs l'un prs de l'autre sur le plancher. Autour de la table,
quatre ou cinq enfants de l'ge du _Matois_ fumaient leur pipe et
buvaient des liqueurs en se donnant des airs de grands garons;
ils entourrent leur camarade, qui dit au juif quelques mots 
voix basse; puis ils se tournrent en riant vers Olivier, ainsi
que le juif qui tenait toujours sa fourchette.

Je vous prsente mon ami Olivier Twist, dit Jack Dawkins.

Le juif rit en grimaant. Il fit un profond salut  Olivier, le
prit par la main et dit qu'il esprait avoir l'honneur de faire
avec lui plus ample connaissance. Alors les petits fumeurs
l'entourrent, lui donnrent de solides poignes de main, de
manire  faire tomber son petit paquet; l'un d'eux s'empressa de
le dbarrasser de sa casquette; un autre eut l'obligeance de
fouiller ses poches pour lui pargner, vu son tat de fatigue, la
peine de les vider avant de se coucher. Les politesses ne se
seraient sans doute pas bornes l, sans les coups de fourchette
que le juif prodigua gnreusement sur la tte et les paules de
ces complaisants petits drles.

Nous sommes charms de te voir, Olivier, dit le juif. Matois,
tire du feu les saucisses et approche un baquet pour faire asseoir
Olivier. Ah! tu regardes avec tonnement les mouchoirs! en voil
une belle collection, hein, mon ami? Nous venons justement de les
prparer pour la lessive. Voil tout, Olivier, voil tout; ah! ah!
ah!

Les derniers mots du juif furent accueillis avec acclamation par
ses jeunes lves, puis on se mit  souper.

Olivier mangea sa part; ensuite le juif lui versa un verre de grog
au genivre, en lui recommandant de le boire d'un trait, parce
qu'un autre convive avait besoin de son verre. Olivier obit;
bientt il se sentit port doucement sur un des sacs et s'endormit
d'un profond sommeil.


CHAPITRE IX.
O l'on trouvera de nouveaux dtails sur l'agrable vieillard et
sur ses lves, jeunes gens de haute esprance.


Le lendemain, la matine tait dj avance quand Olivier se
rveilla aprs un sommeil profond et prolong. Il n'y avait dans
la chambre que le vieux juif, qui faisait bouillir du caf dans
une casserole pour le djeuner, et sifflait tout bas entre ses
dents, en agitant le liquide avec une cuiller de fer. De temps 
autre il s'arrtait pour couter, ds qu'il entendait en bas le
moindre bruit; et, quand il s'tait assur que tout tait
tranquille, il continuait  siffler et  remuer le caf.

Bien qu'Olivier ne dormt plus, il n'tait pas tout  fait
veill. Il y a un tat d'assoupissement, entre le sommeil et la
veille, o l'on rve plus en cinq minutes, les yeux  demi ouverts
et sans avoir bien conscience de ce qui se passe, que l'on ne
ferait en cinq nuits, les yeux bien ferms et les sens
compltement engourdis par un profond sommeil. Dans ces moments-
l, l'homme se rend juste assez compte de ce qui se passe dans son
esprit pour se faire une faible ide des puissantes facults de
cet esprit, lorsque, affranchi des entraves du corps, il s'lance
loin de la terre et se joue du temps et de l'espace.

Olivier tait prcisment dans un de ces moments. Les yeux  demi
ferms, il voyait le juif, il l'entendait siffler tout bas, il
reconnaissait le bruit de la cuiller frottant contre le bord de la
casserole; et pourtant, son esprit, pendant ce temps, voyageait
dans le pass, et se reportait vers tous ceux qu'il avait connus.

Quand le caf fut fait, le juif posa la casserole  terre, et
resta quelques instants dans une attitude indcise, comme s'il ne
savait  quel parti s'arrter; puis il se retourna, regarda
Olivier et l'appela par son nom; celui-ci ne rpondit pas et parut
compltement endormi. Le juif, rassur  cet gard, se dirigea
sans bruit vers la porte, la ferma, et tira d'une trappe pratique
dans le plancher, autant que put le voir Olivier, une petite bote
qu'il posa soigneusement sur la table; ses yeux brillaient tandis
qu'il soulevait le couvercle et jetait un coup d'oeil 
l'intrieur; il approcha de la table une vieille chaise, s'assit
et tira du coffret une magnifique montre d'or tincelante de
diamants.

Ah! les lurons! dit le juif en haussant les paules, et le visage
contract par un affreux sourire; les braves lurons! fermes
jusqu'au bout! Incapables de dire au vieux prtre o tait la
cachette! Incapables de vendre le vieux Fagin! Au fait, dans quel
intrt? Cela n'et pas desserr le noeud coulant, ni retard la
bascule d'une minute; non, non. Fameux gaillards, fameux
gaillards!

Tout en faisant  voix basse ces rflexions et d'autres
semblables, le vieux juif remit la montre dans la bote; il en
tira encore une demi-douzaine, et les contempla avec le mme
ravissement, puis des bagues, des broches, des bracelets, des
bijoux de toute sorte, si prcieux et d'un travail si exquis,
qu'Olivier ne connaissait pas mme de nom toutes ces belles
choses.

Le juif les remit dans le coffret et en tira un dernier bijou, si
petit qu'il tenait dans le creux de sa main; une inscription trs
fine semblait y tre grave, car le juif le posa sur la table,
l'abrita soigneusement avec sa main, et la considra longtemps et
attentivement; enfin, comme s'il dsesprait de dchiffrer ces
caractres, il remit le bijou dans la bote, et se renversant sur
sa chaise, il continua ses rflexions.

Quelle belle chose que la peine capitale! disait-il  demi-voix,
les morts ne se repentent jamais! les morts ne viennent jamais
rvler de fcheuses histoires! Ah! c'est une grande scurit pour
le commerce! Cinq  la file, accrochs  la mme corde! et pas un
lche, pas un qui ait vendu le vieux Fagin!

En disant ces paroles, le juif promenait au hasard autour de lui
ses yeux noirs et brillants, qui rencontrrent la figure
d'Olivier. L'enfant le considrait avec une curiosit muette; en
un clin d'oeil le vieillard comprit qu'il avait t observ; il
ferma avec bruit le couvercle de la bote, et saisissant un
couteau sur la table, il se leva furieux; mais il tremblait au
point qu'Olivier, malgr sa terreur, pouvait voir vaciller la lame
du couteau.

Qu'est-ce? dit le juif; pourquoi m'observer! Tu ne dormais pas?
Qu'as-tu vu? Parle vite! vite! il y va de ta vie!

- Je n'ai pas pu dormir davantage, monsieur, rpondit Olivier avec
douceur, et je suis bien fch de vous avoir drang.

- tais-tu veill depuis une heure? demanda le juif d'un air
menaant et terrible.

- Non, monsieur, non, bien sr, rpondit Olivier.

- En es-tu bien sr? s'cria le juif en jetant sur l'enfant un
regard sinistre.

- Je dormais, monsieur, rpondit vivement Olivier, je dormais, sur
ma parole.

- C'est bon! c'est bon! mon ami, dit le juif en reprenant
brusquement ses manires ordinaires et en jouant avec le couteau
avant de le remettre sur la table, comme pour faire croire qu'il
ne l'avait pris que par badinage. J'en tais sr, mon ami; je
voulais seulement te faire peur. Tu es brave, oui, ma foi, tu es
brave, Olivier. Et le juif se frottait les mains en riant, mais
jetait nanmoins sur la bote un regard inquiet. As-tu vu
quelqu'une de ces jolies choses, mon ami? dit le juif aprs un
court silence, en posant sa main sur la bote.

- Oui, monsieur, rpondit Olivier.

- Ah! dit le juif en plissant. C'est..., c'est  moi, Olivier...
c'est ma petite fortune... tout ce que j'aurai pour vivre dans mes
vieux jours: on m'appelle avare, mon ami, seulement avare... rien
de plus.

Olivier pensa que le vieux monsieur devait tre en effet d'une
avarice sordide, pour vivre dans un endroit si sale, avec tant de
montres; mais il rflchit que sa tendresse pour le Matois et les
autres garons lui cotait peut-tre beaucoup d'argent; il regarda
le juif d'un air respectueux et lui demanda s'il pouvait se lever.

Certainement, mon ami, certainement, rpondit le vieux monsieur;
tiens, il y a une cruche d'eau dans le coin derrire la porte; va
la chercher et je te donnerai une cuvette pour te laver, mon ami.

Olivier se leva, traversa la chambra et se baissa pour prendre la
cruche; quand il se retourna, la bote avait disparu.

Il avait  peine fini de se laver et de remettre tout en ordre, en
vidant, par ordre du juif, la cuvette par la fentre, lorsque le
matois rentra, escort d'un jeune ami qu'Olivier avait vu la
veille au soir occup  fumer, et qui lui fut prsent sous le nom
de Charlot Bates. Puis on se mit  table; le djeuner se composait
de caf et de petits pains chauds, avec du jambon que le Matois
avait rapport dans le fond de son chapeau.

Eh bien! dit le juif en s'adressant au Matois et en regardant
malicieusement Olivier; j'espre, mes amis, que vous tes alls ce
matin  l'ouvrage?

- Roide, rpondit le matois.

- Oui, une rude besogne, ajoute Charlot Bates.

- Vous tes de braves garons, dit le juif; qu'est-ce que tu as
rapport, Matois?

- Deux portefeuilles, rpondit le jeune homme.

- Garnis? demanda le juif avec anxit.

- Pas mal, rpondit le Matois en exhibant deux portefeuilles, l'un
vert et l'autre rouge.

- Ils pourraient tre plus lourds, dit le juif, aprs en avoir
soigneusement visit l'intrieur, mais ils sont tout neufs et d'un
bon travail; c'est d'un habile ouvrier, n'est-ce pas, Olivier?

- Certainement, monsieur, dit Olivier.

Cette rponse fit rire M. Charlot Bates  se tenir les ctes, au
grand tonnement d'Olivier, qui ne voyait l rien de risible.

Et toi, mon ami, qu'est-ce que tu rapportes? dit Fagin  Charlot
Bates.

- Des mouchoirs, rpondit matre Bates, et il en tira quatre de sa
poche.

- Bien, dit le juif, en les examinant minutieusement, ils sont
bons, trs bons; mais tu ne les as pas bien marqus, Charlot. Il
faudra ter les marques avec une aiguille; nous montrerons 
Olivier comment il faut s'y prendre; n'est-ce pas, Olivier? Ha!
ha!

- Comme vous voudrez, monsieur, dit Olivier.

- Tu aimerais  faire le mouchoir aussi bien que Charlot Bates,
n'est-ce pas, mon ami? demanda le juif.

- De tout mon coeur, monsieur, si vous voulez m'instruire,
rpondit Olivier.

Matre Bates trouva cette rponse si plaisante qu'il poussa un
nouvel clat de rire; mais comme il tait en train d'avaler son
caf, il faillit suffoquer.

Il est si innocent! dit-il, ds qu'il put parler, comme pour
s'excuser auprs de la compagnie de son impolitesse.

Le Matois ne dit rien; mais il passa la main dans les cheveux
d'Olivier, et les lui fit tomber sur les yeux, en ajoutant qu'il
serait bientt au fait. Le vieux monsieur, qui vit le rouge monter
au visage de l'enfant, changea la conversation et demanda si
l'excution qui avait eu lieu le matin avait attir une grande
foule. L'tonnement d'Olivier redoubla: car il tait vident,
d'aprs la rponse des jeunes garons, qu'ils y avaient tous deux
assist, et il tait trange qu'ils eussent trouv le temps de si
bien travailler.

Aprs le djeuner, le plaisant vieillard et les deux jeunes gens
se livrrent  un jeu curieux et bizarre; voici en quoi il
consistait: le juif mit une tabatire dans une des poches de son
pantalon, un carnet dans l'autre, dans son gousset une montre
attache  une chane de sret qu'il passa  son cou; il piqua
une pingle de faux diamant dans sa chemise, boutonna son habit
jusqu'en haut, et mettant dans ses poches son mouchoir et son tui
 lunettes, il se promena de long en large dans la chambre, une
canne  la main, tout comme nos vieux messieurs se promnent dans
la rue; tantt il s'arrtait devant le feu, et tantt  la porte,
comme s'il contemplait attentivement l'talage des boutiques.
Parfois il jetait autour de lui des regards vigilants comme s'il
craignait les voleurs, et ttait toutes ses poches l'une aprs
l'autre, pour voir s'il n'avait rien perdu, et tout cela d'un air
si comique et si naturel qu'Olivier en riait jusqu'aux larmes. Les
deux jeunes garons le suivaient de prs; et, chaque fois qu'il se
retournait, ils se drobaient  sa vue avec tant d'agilit, qu'il
tait impossible de suivre leurs mouvements.  la fin, le Matois
lui marcha sur les pieds, tandis que Charlot le heurtait par
derrire, et en un clin d'oeil, tabatire, portefeuille, montre,
chane de sret, pingle, mouchoir de poche, tout, jusqu' l'tui
 lunettes, disparut avec une rapidit extraordinaire. Si le vieux
monsieur avait senti une main dans une de ses poches, il disait
dans laquelle, et alors c'tait  recommencer.

Quand on eut jou bien des fois  ce jeu, deux jeunes _dames_
vinrent voir les jeunes messieurs; l'une se nommait Betty et
l'autre Nancy; elles avaient une chevelure paisse, mais peu
soigne, et des chaussures en mauvais tat; elles n'taient peut-
tre pas prcisment belles; mais elles taient hautes en couleur,
et avaient le regard rsolu et effront. Comme leurs manires
taient agrables et d'une grande libert, Olivier pensa qu'elles
taient fort aimables, et sans doute il ne se trompait pas.

La visite dura longtemps: une des jeunes dames se plaignant
d'avoir l'estomac glac, on apporta des liqueurs, et la
conversation s'anima de plus en plus.  la fin, Charlot Bates
dclara qu'il tait temps de jouer du jarret, et Olivier crut que
cela voulait dire sortir, en franais; car le Matois, Charlot et
les deux jeunes femmes partirent  l'instant, et le vieux juif eut
la gnrosit de les munir d'argent de poche pour s'amuser dehors.

C'est un genre de vie qui n'est pas dsagrable, n'est-ce pas,
mon ami? dit Fagin. Les voil sortis pour toute la journe.

- Ont-ils achev leur travail, monsieur? demanda Olivier.

- Oui, dit le juif;  moins qu'ils ne trouvent par hasard quelque
chose  faire en route; alors ils n'y manquent pas, crois-le bien.
Prends-les pour modles, mon ami, prends-les pour modles, ajouta
le juif, en donnant un coup de la pelle au feu sur le foyer pour
que ses paroles eussent plus de force; fais tout ce qu'ils te
diront, obis-leur en tout, et surtout au Matois: ce sera un grand
homme, et il te formera si tu prends modle sur lui. Est-ce que
mon mouchoir ne sort pas de ma poche, mon ami? dit-il en
s'arrtant court.

- Si, monsieur, dit Olivier.

- Tche de le prendre sans que je m'en aperoive, comme ils
faisaient quand nous jouions ce matin.

Olivier souleva d'une main le fond de la poche, comme il avait vu
faire au matois, et de l'autre tira lgrement le mouchoir.

Est-ce fait? demanda le juif.

- Le voici, monsieur, dit Olivier en le lui montrant.

- Tu es un charmant garon, mon ami, dit le plaisant vieillard en
passant sa main sur la tte d'Olivier en signe d'approbation. Je
n'ai jamais vu un garon plus habile; tiens, voici un schelling
pour la peine; si tu continues de la sorte, tu deviendras le plus
grand homme de l'poque. Maintenant, viens que je t'apprenne 
dmarquer les mouchoirs.

Olivier se demandait avec tonnement quel rapport il y avait entre
escamoter, par plaisanterie, le mouchoir du vieillard, et la
chance de devenir un grand homme: mais il pensa que le juif, vu
son ge, devait le savoir mieux que lui; il s'approcha de la
table, et se livra avec ardeur  sa nouvelle tude.


CHAPITRE X.
Olivier fait plus ample connaissance avec ses nouveaux compagnons,
et acquiert de l'exprience  ses dpens. La brivet de ce
chapitre n'empche pas que ce ne soit un chapitre important de
l'histoire de notre hros.


Olivier resta plusieurs jours dans la chambre du juif, occup 
dmarquer les mouchoirs qui arrivaient en quantit au logis, et 
prendre part quelquefois au jeu que nous avons dcrit, et qui se
renouvelait rgulirement chaque matin entre le juif et les deux
jeunes garons. Au bout de quelque temps, il commena  soupirer
aprs le grand air, et demanda plusieurs fois avec instance au
vieux monsieur de lui permettre d'aller travailler dehors avec ses
deux compagnons.

Olivier tait d'autant plus dsireux de travailler activement,
qu'il avait pu juger de l'inflexible svrit du vieux juif.
Chaque fois que le Matois ou Charlot Bates rentraient le soir les
mains vides, il leur adressait une longue et nergique mercuriale,
sur les inconvnients de la paresse et de l'oisivet, et, pour
mieux graver dans leur mmoire la ncessit d'tre actifs et
laborieux, il les envoyait coucher sans souper. Il alla mme une
fois jusqu' les prcipiter du haut de l'escalier; mais il tait
rare qu'il pousst jusqu' cette extrmit la ferveur de ses
recommandations vertueuses.

Enfin, un beau matin, Olivier obtint la permission qu'il avait si
vivement sollicite; depuis deux ou trois jours il n'y avait pas
eu de mouchoirs  dmarquer, et les dners avaient t chtifs:
ces motifs influrent peut-tre sur la dcision du vieux juif;
quoi qu'il en soit, il dit  Olivier qu'il pouvait sortir, et il
le plaa sous la garde de Charlot Bates et de son ami le Matois.

Ils partirent tous trois; le Matois, les manches retrousses et le
chapeau sur l'oreille, comme d'habitude; matre Bates flnant les
mains dans les poches, et Olivier entre eux deux, se demandant o
ils allaient, et quelle branche d'industrie il allait d'abord
apprendre.

Ils marchaient d'un pas si nonchalant, et avec une allure de
badauds si dsoeuvrs, qu'Olivier commenait  croire qu'ils
taient sortis pour tromper le vieux monsieur, et point du tout
pour aller  l'ouvrage. Le Matois avait la mauvaise habitude de
s'emparer de la casquette des enfants qu'il rencontrait et de la
lancer dans la premire cour venue; Charlot Bates, de son ct,
semblait n'avoir qu'une notion trs imparfaite du droit de
proprit; il escamotait, aux talages des marchands, des pommes
ou des oignons et les entassait dans ses poches, qui taient d'une
si vaste dimension qu'elles semblaient envahir tous ses vtements.
Olivier trouvait ces procds si coupables qu'il tait sur le
point de dclarer son intention de s'en retourner comme il
pourrait  la maison, quand son attention fut tout  coup attire
d'un autre ct par un changement d'allure trs singulier de la
part du Matois.

Ils venaient de sortir d'un passage troit  peu de distance de
Clarkenwell, qu'on appelle encore, par un trange abus de mots,
_la place Verte_, quand le Matois s'arrta court, mit un doigt sur
ses lvres et fit reculer ses compagnons avec la plus grande
circonspection.

Qu'y a-t-il? demanda Olivier.

- Chut! fit le Matois; vois-tu ce vieux pigeon  l'talage du
libraire?

- Ce vieux monsieur, de l'autre ct de la rue? dit Olivier.
Certainement je le vois.

- On va lui faire son affaire, dit le Matois.

- Fameuse trouvaille! ajouta Charlot Bates.

Olivier les considrait l'un aprs l'autre avec surprise, mais il
n'eut pas le temps de les questionner, car ils traversrent la rue
 pas de loup, et allrent se planter derrire le vieux monsieur
qui faisait l'objet de son attention. Olivier les suivit 
quelques pas de distance, et, ne sachant s'il devait avancer ou
reculer, il resta immobile et ouvrit de grands yeux.

Le vieux monsieur avait l'extrieur le plus respectable, la tte
poudre et des lunettes d'or. Il portait un habit vert bouteille
avec un collet de velours noir, un pantalon blanc, et sous le bras
une canne de bambou. Il avait pris un livre  l'talage et le
parcourait debout avec autant d'attention que s'il et t dans
son cabinet, assis dans un fauteuil. Il est mme probable qu'il
s'imaginait y tre; car il tait vident, tant il tait absorb,
qu'il ne voyait plus ni l'talage du libraire, ni la rue, ni les
jeunes garons, ni quoi que ce ft sauf son livre qu'il lisait en
conscience, tournant le feuillet quand il arrivait au bas d'une
page, recommenant sa lecture  la premire ligne de la page
suivante et continuant ainsi de page en page avec le plus vif
intrt.

Quels ne furent pas l'horreur et l'effroi d'Olivier, plac 
quelques pas en arrire, et regardant de tous ses yeux, quand il
vit le Matois plonger sa main dans la poche du vieux monsieur, en
tirer un mouchoir qu'il passa  Charlot Bates, puis gagner le coin
de la rue avec son camarade en fuyant  toutes jambes!

En un instant, tout le mystre des mouchoirs, des montres, des
bijoux, et de l'existence mme du juif, se dvoila  l'esprit de
l'enfant. Il resta un instant immobile, et la terreur faisait
bouillonner son sang si fort qu'il se crut dans un brasier; puis,
pouvant et confus, il prit ses jambes  son cou, et, ne sachant
plus ce qu'il faisait, il s'enfuit au plus vite.

Tout cela fut l'affaire d'une minute, et, au moment mme o
Olivier prenait sa course, le vieux monsieur, cherchant son
mouchoir dans sa poche, et ne l'y trouvant plus, se retourna
brusquement. Quand il vit l'enfant s'enfuir si vite, il pensa
naturellement qu'il tait le voleur; il se mit  courir aprs
Olivier, sans quitter son livre, et  crier de toutes ses forces:
Au voleur! au voleur!

Le vieux monsieur ne fut pas longtemps seul  crier ainsi. Le
Matois et matre Bates, pour ne pas attirer sur eux l'attention en
courant  toutes jambes, s'taient mis  l'abri dans la premire
alle venue, aprs avoir tourn le coin de la rue. Ds qu'ils
entendirent crier au voleur! et qu'ils virent Olivier s'enfuir,
ils devinrent parfaitement ce qui se passait, sortirent vivement
dans la rue, et, en bons citoyens, se joignirent  la poursuite en
criant au voleur!

Bien qu'Olivier et t lev par des philosophes, il ne
connaissait pas leur admirable axiome, que la conservation de soi-
mme est la premire loi de la nature; s'il l'et connu, peut-tre
et-il t prpar  ce qui arrivait; mais, dans son ignorance, il
fut encore plus effray; aussi courait-il comme le vent, avec le
vieux monsieur et les deux garons  ses trousses.

Au voleur! au voleur! il y a quelque chose de magique dans ce
cri; le marchand quitte son comptoir et le charretier sa
charrette; le boucher laisse l son panier, le boulanger sa
corbeille, le laitier son seau, le commissionnaire ses paquets,
l'colier ses billes, le paveur sa pioche, et l'enfant sa
raquette. Tous s'lancent ple-mle, en dsordre, tout d'un trait,
criant, hurlant, culbutant les passants au dtour des rues,
excitant les chiens et effarouchant les poules. Rues, places,
passages, tout retentit bientt du mme cri: Au voleur! au
voleur! cent voix rptent ce cri, et la foule augmente  chaque
coin de rue. Elle continue sa course, patauge dans la boue ou fait
rsonner les trottoirs du bruit de ses pas; les fentres
s'ouvrent, on sort des maisons, on se prcipite en avant. Tout
l'auditoire abandonne Polichinelle au beau milieu de l'action, et
se joint  la foule en donnant une nouvelle force  ce cri: Au
voleur! au voleur!

Au voleur! au voleur! L'homme a dans le coeur la passion
enracine de poursuivre quelque chose. Un malheureux enfant hors
d'haleine, haletant de fatigue,  demi mort de frayeur, le visage
ruisselant de sueur, redouble d'efforts pour garder l'avance sur
ceux qui le poursuivent; on le suit  la piste, on gagne  chaque
instant du terrain sur lui, et,  mesure que ses forces
dcroissent, les cris redoublent, les hues augmentent; Au
voleur! arrtez-le! s'crie-t-on avec joie; ah! sans doute,
arrtez-le pour l'amour de Dieu, ne ft-ce que par piti!

On l'arrte enfin. Bel exploit, en vrit! Il est tendu sur le
pav et la foule se presse avec ardeur autour de lui, on se
pousse, on lutte les uns contre les autres, pour l'entrevoir:

cartez-vous!

- Donnez-lui un peu d'air!

- Sottise! il n'en vaut pas la peine!

- O est le monsieur?

- Le voici.

- Faites place au monsieur.

- Est-ce l le garon, monsieur?

- Oui.

Olivier tait tendu  terre, couvert de boue et de poussire,
rendant le sang par la bouche, regardant avec des yeux gars la
foule qui l'entourait, quand le vieux monsieur fut introduit au
milieu du cercle, et rpondit aux questions qu'on lui adressait
avec anxit:

Oui, dit-il d'un ton bienveillant, je crains bien que ce ne soit
lui!

- Il le craint! murmura la foule; le brave homme!

- Pauvre garon! dit le monsieur, il s'est bless.

- Non, monsieur, dit un gros lourdaud en s'avanant, c'est moi qui
lui ai appliqu un coup de poing, et je me suis joliment coup la
main contre ses dents; c'est moi qui l'ai arrt, monsieur.

En mme temps il portait la main  son chapeau, et souriait
niaisement, s'attendant  recevoir quelque chose pour sa peine;
mais le vieux monsieur le toisa avec dgot, et jeta autour de lui
des regards inquiets, comme s'il cherchait lui-mme un moyen de
s'vader: il et probablement essay de le faire, et occasionn
par l une nouvelle poursuite, si un officier de police, la
dernire personne d'ordinaire  arriver en pareil cas, n'et fendu
la foule en ce moment et pris Olivier au collet.

Allons, debout, lui dit-il rudement.

- Ce n'est pas moi, monsieur; non, bien vrai, bien vrai, ce sont
deux autres garons, disait Olivier en se tordant les mains avec
dsespoir; ils sont quelque part par ici.

- Oh non, ils sont bien loin, dit l'agent qui, en croyant se
moquer, disait la vrit; car le Matois et Charlot Bates avaient
enfil la premire cour qu'ils avaient rencontre. Allons, debout!

- Ne lui faites pas de mal, dit le vieux monsieur avec compassion.

- Oh non, on ne lui en fait pas, rpondit l'agent; et comme preuve
il dchira jusqu'au milieu du dos le vtement d'Olivier. Arrive,
je te connais; ce n'est pas  moi qu'on en fait accroire; veux-tu
bien te mettre sur tes jambes, petit sclrat!

Olivier, qui pouvait  peine se soutenir, fit un effort pour se
relever, et l'agent, d'un pas rapide, l'entrana par le collet le
long des rues: le monsieur les accompagnait et marchait  ct de
l'officier de police; bien des gens dans la foule tchaient de les
dpasser et se retournaient pour regarder Olivier; les gamins
poussaient des cris de joie, et suivaient le cortge.


CHAPITRE XI.
O il est question de M. Fang, commissaire de police, et o l'on
trouvera un petit chantillon de sa manire de rendre la justice.


Le dlit avait t commis dans la circonscription et mme dans le
voisinage immdiat d'un bureau central de police bien connu. La
foule n'eut donc pas le plaisir d'escorter longtemps Olivier. 
Mutton-Hill, on le fit passer sous une vote basse, et de l dans
une cour malpropre situe derrire le sanctuaire de la justice
sommaire; l ils rencontrrent un homme de haute taille avec une
grosse paire de favoris sur la figure et un trousseau de clefs 
la main.

Quoi de nouveau? demanda celui-ci avec insouciance.

- C'est un jeune filou, rpondit l'agent de police qui conduisait
Olivier.

- C'est vous qu'on a vol, monsieur? demanda l'homme aux clefs.

- Oui, rpondit le vieux monsieur, mais je ne suis pas sr que ce
soit l'enfant que voici qui m'ait pris mon mouchoir. Je...
j'aimerais mieux que l'affaire en restt l.

- Il faut aller devant le magistrat,  cette heure, monsieur,
rpondit l'homme; Son Honneur va tre libre dans un instant. Par
ici, petit gibier de potence.

Il invitait par l Olivier  entrer dans une petite cellule dont
tout en parlant il ouvrait la porte. Olivier fut fouill, et,
aprs qu'on n'eut rien trouv sur lui; on le mit sous les verrous.

Cette cellule ressemblait assez  une cave; elle tait fort
obscure et d'une salet repoussante: car c'tait un lundi matin et
elle avait t occupe par six ivrognes qui y taient rests sous
clef depuis le samedi soir; mais ce n'est l qu'un dtail. Dans
nos postes de police, hommes et femmes sont entasss chaque soir,
sous les prtextes les plus frivoles, dans des cachots auprs
desquels la prison de Newgate, sjour des plus grands criminels,
condamns comme tels et jugs dignes de mort, est un vritable
palais. Si l'on en doute, on n'a qu' s'y faire mettre pour
vrifier la justesse de la comparaison.

Le vieux monsieur parut presque aussi constern qu'Olivier quand
la clef du gelier tourna dans la serrure, et il jeta les yeux en
soupirant sur le livre, cause innocente de tout ce bruit.

Il y a dans la figure de cet enfant quelque chose qui me touche
et m'intresse, se disait le vieux monsieur en faisant quelques
pas  l'cart et en se caressant le menton d'un air pensif avec la
couverture du livre. Serait-il innocent? Il ressemble... voyons
donc, dit-il en s'arrtant brusquement et en regardant en l'air;
mon Dieu! o ai-je vu une figure comme celle-l?

Aprs quelques minutes de rflexion, le vieux monsieur, toujours
pensif, entra dans une petite antichambre qui donnait sur la cour;
il s'assit dans un coin et passa en revue une foule de figures
auxquelles il n'avait pas song depuis bien des annes. Non, se
dit-il en hochant la tte; il faut que ce soit un rve de mon
imagination.

Il se plongea de nouveau dans ses souvenirs. Toutes ces figures
qu'il avait voques; il n'tait pas facile de les congdier si
vite; il revoyait des visages amis et ennemis, d'autres qui lui
taient presque inconnus, des visages de fraches jeunes filles,
maintenant vieilles et fanes; d'autres qui taient devenus la
proie de la mort, mais que le souvenir, qui triomphe de la mort,
lui retraait dans tout l'clat de leur beaut d'autrefois; il les
revoyait avec ces yeux si brillants, ces sourires charmants qui
font pour ainsi dire rayonner l'me hors de son enveloppe
d'argile; souvenirs qui nous font rver  cette beaut qui survit
 la mort, plus clatante que la beaut terrestre; visages
charmants qui nous sont ravis pour aller clairer d'une douce
lumire la route qui mne au ciel.

Mais le vieux monsieur ne put retrouver sur aucune de ces figures
les traits d'Olivier. Les souvenirs qu'il avait voqus lui firent
pousser un profond soupir; mais comme, heureusement pour lui, il
tait fort distrait, il reprit sa lecture et oublia tout le reste.

Il fut tir de sa rverie par le gelier, qui lui donna un petit
coup sur l'paule et le pria de le suivre. Il ferma aussitt son
livre, et fut introduit dans la salle o sigeait l'imposant et
clbre M. Fang.

Cette salle d'audience donnait sur la rue; au fond tait assis
M. Fang derrire une petite balustrade, et prs de la porte, sur
une petite sellette de bois, se trouvait dj le pauvre Olivier,
tout effray de la gravit de cette scne.

M. Fang tait de taille moyenne et presque chauve; le peu de
cheveux qui lui restaient lui couvraient le derrire et les cts
de la tte; l'expression de ses traits tait dure, et son teint
trs color. Si en ralit il ne sortait jamais des bornes de la
sobrit, il et pu intenter  sa figure un procs en diffamation
et obtenir des dommages-intrts considrables.

Le vieux monsieur lui fit un salut respectueux, et, s'avanant
vers le bureau du magistrat, dit en lui remettant sa carte: Voici
mon nom et mon adresse, monsieur; puis il fit deux ou trois pas
en arrire en saluant de nouveau, et attendit qu'on lui adresst
la parole.

Or il advint que M. Fang se trouvait justement occup en ce moment
 lire un journal du matin, o l'on rendait compte d'un jugement
qu'il avait rcemment prononc et o on le recommandait pour la
centime fois  l'attention et  la surveillance particulire du
secrtaire d'tat de l'intrieur. Cette lecture le mit hors de lui
et il leva les yeux avec humeur.

Qui tes-vous? demanda-t-il.

Le vieux monsieur, surpris de cette question, montra du doigt sa
carte.

Officier de police! quel est cet individu? dit M. Fang en jetant
ddaigneusement de ct la carte et le journal.

- Mon nom, dit le vieux monsieur en s'exprimant avec convenance,
mon nom, monsieur, est Brownlow; permettez-moi  mon tour de
demander le nom du magistrat, qui, protg par la loi, insulte
gratuitement et sans aucune provocation un homme respectable.

En mme temps M. Brownlow semblait chercher des yeux dans la salle
quelqu'un qui rpondit  sa question.

Officier de police! dit M. Fang; de quoi cet individu est-il
accus?

- Il n'est pas accus du tout, monsieur le magistrat, rpondit
l'officier; il comparait comme plaignant contre ce garon,
monsieur le magistrat.

Celui-ci le savait parfaitement; mais c'tait un bon moyen de
tracasser les gens impunment.

Il comparat contre ce garon, n'est-ce pas? dit Fang en toisant
ddaigneusement M. Brownlow de la tte aux pieds. Faites-lui
prter serment.

- Avant de prter serment, je demande  dire un mot, dit
M. Brownlow; c'est que, si je n'en tais tmoin, je n'aurais
jamais pu croire...

- Taisez-vous, monsieur, dit M. Fang d'un ton premptoire.

- Non, monsieur, rpondit M. Brownlow.

- Taisez-vous  l'instant, ou je vous fais chasser de l'audience,
dit M. Fang. Vous tes un insolent, un impertinent, d'oser braver
un magistrat.

- Comment! s'cria le vieux monsieur rougissant de colre.

- Faites prter serment  cet homme! dit Fang au greffier. Je
n'entendrai pas un mot de plus. Faites-lui prter serment.

L'indignation de M. Brownlow tait  son comble; mais il rflchit
qu'en s'emportant il pouvait faire du tort  Olivier; il se
contint et consentit  prter serment sur-le-champ.

Maintenant, dit M. Fang, de quoi cet enfant est-il accus?
Qu'avez-vous  dire, monsieur?

- J'tais  l'talage d'un libraire... commena M. Brownlow.

- Taisez-vous, monsieur! dit M. Fang. Agent de police! o est
l'agent de police? voyons, qu'il prte serment. De quoi s'agit-il,
agent?

Celui-ci dclara d'un ton humble et soumis, qu'il avait arrt
l'enfant, qu'il l'avait fouill et n'avait rien trouv sur lui, et
qu'il n'en savait pas davantage.

Y a-t-il des tmoins? demanda M. Fang.

- Non, monsieur le magistrat, rpondit l'agent de police.

M. Fang garda le silence pendant quelques minutes; puis, se
tournant vers M. Brownlow, dit d'une voix courrouce:

Voulez-vous, oui ou non, formuler votre plainte contre ce garon?
Vous avez prt serment; si maintenant vous refusez de donner des
preuves, je vous punirai pour manque de respect  la magistrature;
je vous punirai, nom de...

Nom de qui, ou nom de quoi, on l'ignore: car le greffier et le
gelier toussrent fort en ce moment, et le premier laissa tomber
par terre un gros livre; simple effet de hasard, pour empcher
qu'on n'entendit la fin de la phrase.

Malgr bien des interruptions et des insultes de la part de
M. Fang, M. Brownlow essaya de raconter le fait; il fit observer
que, dans la surprise du moment, il n'avait couru aprs l'enfant
que parce qu'il l'avait vu s'enfuir en courant; il ajouta qu'il
esprait que, dans le cas o le magistrat regarderait Olivier non
comme voleur, mais comme complice de voleurs, il le traiterait
avec autant de douceur que la justice le permettrait.

D'ailleurs cet entant est bless, dit-il en terminant; et je
crains bien, ajouta-t-il avec force en regardant Olivier, je
crains rellement qu'il ne soit tout  fait malade.

- Oh! sans doute; cela va sans dire, dit M. Fang d'un ton
railleur. Allons, petit vagabond, pas de malices avec moi; elles
ne prendraient pas. Ton nom?

Olivier essaya de rpondre, mais la voix lui manqua; il tait ple
comme la mort, et il lui semblait que la salle tournait autour de
lui.

Ton nom, petit vaurien? dit Fang d'une voix de tonnerre.
Officier! quel est son nom?

Ces paroles s'adressaient  un gros bonhomme  gilet ray, qui se
tenait prs de la barre; il se pencha vers Olivier et rpta la
question, mais voyant que l'enfant tait hors d'tat de rpondre
et sentant que ce silence ne ferait qu'exasprer le magistrat et
rendre la sentence plus svre, il rpondit au hasard:

Il dit qu'il s'appelle Tom White, monsieur le magistrat.

- Il refuse de parler, n'est-ce pas? dit Fang; trs bien, trs
bien. O demeure-t-il?

- O il peut, monsieur le magistrat, rpondit encore l'officier de
police, comme s'il transmettait la rponse d'Olivier.

- A-t'il des parents? demanda M. Fang.

- Il dit qu'il les a perdus ds son enfance, monsieur le
magistrat, continua l'officier de la mme manire.

L'interrogatoire en tait l quand Olivier leva la tte et, jetant
autour de lui des regards suppliants, demanda d'une voix teinte
un verre d'eau.

Sottise et grimaces que tout cela, dit M. Fang; n'essaye pas de
me prendre pour dupe.

- Je crois qu'il est srieusement malade, monsieur le magistrat,
objecta l'officier de police.

- Je sais  quoi m'en tenir l-dessus, dit M. Fang.

- Prenez garde, dit le vieux monsieur  l'agent en levant les
mains instinctivement; il va tomber.

- cartez-vous, officier de police, s'cria Fang avec brutalit;
qu'il tombe si cela lui fait plaisir.

Olivier profita de cette obligeante permission et tomba lourdement
sur le plancher. Il tait sans connaissance. Les gens de service
se regardaient l'un l'autre, et pas un n'osa aller au secours de
l'enfant.

Je savais bien qu'il jouait la comdie, dit M. Fang, comme si cet
accident en tait la preuve; laissez-le  terre, il en aura
bientt assez.

- Quelle dcision allez-vous prendre, monsieur? demanda le
greffier  voix basse.

- Le condamner sommairement  trois mois de prison, rpondit
M. Fang; avec travail forc, bien entendu. Faites vacuer la
salle.

On ouvrait dj la porte et deux hommes se prparaient  porter
dans la cellule Olivier vanoui, quand un individu d'un certain
ge, d'un extrieur convenable, quoique pauvre,  voir son habit
noir un peu rp, s'lana dans la salle et s'approcha de la
barre.

Arrtez! arrtez! ne l'emmenez pas, s'cria le nouveau venu tout
hors d'haleine; pour l'amour de Bleu, attendez un instant!

Quoique les hommes de gnie qui prsident aux tribunaux de ce
genre exercent une autorit arbitraire et immdiate sur la
libert, la rputation, le caractre et mme la vie des sujets de
Sa Majest; quoique dans cette enceinte il se passe
quotidiennement des scnes  arracher des larmes aux anges, le
public en est exclu et n'est initi  ces dtails que par les
journaux. M. Fang ne fut pas peu irrit de voir entrer quelqu'un
sans permission et d'une manire si peu respectueuse.

Qu'est-ce? quel est cet homme? mettez-le  la porte, s'cria-t-
il. Faites vacuer la salle.

- Je veux parler, disait le nouveau venu; je ne veux pas sortir.
J'ai tout vu. Je suis le libraire. Je demande  prter serment. On
ne peut pas me renvoyer. Il faut que vous m'coutiez, monsieur
Fang. Vous n'oseriez me refuser.

Cet homme tait dans son droit; il avait l'air rsolu et
dtermin, et la chose devenait trop srieuse pour tre traite
lgrement.

Faites prter serment  cet individu, grommela Fang de mauvaise
grce. Allons, qu'avez-vous  dire?

- Voici, dit le libraire. J'ai vu trois garons, celui qui est
arrt et deux autres, qui flnaient de l'autre ct de la rue
tandis que monsieur lisait. C'est un des deux autres qui a commis
le vol; je l'ai vu de mes yeux et j'ai vu aussi l'tonnement et la
stupfaction de celui qui est devant vous.

Tout en parlant, l'honnte libraire reprenait haleine, et il put
raconter en dtail toutes les circonstances du larcin.

- Pourquoi ne pas tre venu plus tt? demanda M. Fang prs un
moment de silence.

- Je n'avais personne pour garder la boutique, rpondit le
libraire; tout le monde s'tait mis  la poursuite du voleur; il
n'y a que cinq minutes que j'ai trouv quelqu'un, et je suis venu
tout courant.

- La partie civile tait en train de lire, n'est-ce pas? demanda
Fang aprs un autre silence.

- Oui, rpondit le tmoin, le livre qu'il tient encore  la main.

- Ah! ah! ce livre? dit Fang, l'a t'il pay?

- Non, pas encore, rpondit le libraire en souriant.

- Je n'y ai pas song, en effet, mon brave homme! s'cria
ingnument le vieux monsieur distrait.

- Voil un bel accusateur pour venir poursuivre en justice un
pauvre enfant, dit Fang en faisant des efforts comiques pour avoir
l'air compatissant. Je trouve, monsieur, que vous vous tes empar
de ce livre d'une manire blmable, pour ne pas dire plus, et il
est fort heureux pour vous que le libraire ne vous poursuive pas
pour ce fait: que ceci vous serve de leon, monsieur, ou vous
tomberiez sous le coup de la loi. Je lve la condamnation
prononce contre l'enfant. vacuez la salle.

- Morbleu! s'cria le vieux monsieur donnant cours  sa colre
qu'il contenait depuis longtemps. Morbleu! je veux...

- vacuez la salle! cria le magistrat. Officiers de police,
m'entendez-vous? faites vacuer la salle.

L'ordre fut excut et M. Brownlow conduit dehors, tenant son
livre d'une main, sa canne de l'autre, et en proie  une colre
inexprimable.

Il gagna la cour, et se calma tout  coup. Le petit Olivier Twist
tait tendu sur le pav, la chemise ouverte, les tempes baignes
d'eau frache; il tait ple comme la mort, et un tremblement
convulsif agitait tous ses membres.

Pauvre enfant! pauvre enfant! dit M. Brownlow en s'abaissant vers
Olivier; qu'on aille chercher une voiture bien vite!

On fit avancer une voiture; Olivier fut tendu avec soin sur un
des coussins, et le vieux monsieur prit place sur l'autre.

Voulez-vous que je vous accompagne? demanda le libraire.

- Mais certainement, mon ami, dit M. Brownlow. J'allais encore
vous oublier. J'ai toujours  vous ce malheureux livre. Montez.
Pauvre enfant! il n'y a pas une minute  perdre.

Le libraire monta dans la voiture, et on se mit en route.


CHAPITRE XII.
Olivier est mieux soign qu'il ne l'a jamais t. - Nouveaux
dtails sur l'aimable vieux juif et ses jeunes lves.


La voiture descendit Mount-Pleasant et monta Exmouth-Street,
prenant ainsi  peu prs le mme chemin qu'Olivier avait suivi le
jour de son arrive  Londres en compagnie du Matois. Arrive 
Islington devant l'htel de l'Ange, elle prit une autre direction,
et s'arrta enfin devant une jolie maison prs de Pentonville,
dans une rue tranquille et retire. On prpara sur-le-champ un
lit, o M. Brownlow fit coucher son jeune protg; on y installa
Olivier avec une sollicitude et une bont parfaites.

Mais pendant plusieurs jours le pauvre Olivier resta insensible 
tous les soins de ses nouveaux amis; bien des fois le soleil se
leva et se coucha, et l'enfant restait tendu sur son lit de
douleur, en proie  une fivre dvorante, qui le minait comme
l'acide subtil pntre et ronge le fer le plus dur: faible, ple,
amaigri, il sortit enfin de ce rve pnible et prolong. Il se
souleva avec peine sur son lit, appuya sa tte sur son bras
tremblant, et regarda avec inquitude autour de lui.

O suis-je? o m'a-t-on men? dit-il.

puis comme il l'tait par la fivre, il pronona ces mots d'une
voix faible; mais ils furent entendus tout de suite: car le rideau
du lit fut tir aussitt, et une dame ge, d'une mise simple et
dcente, se leva d'un fauteuil dans lequel elle tricotait, prs du
lit.

Ne parlez pas, mon enfant, dit-elle avec douceur  Olivier; il
faut rester bien tranquille, la maladie vous reprendrait; vous
avez t bien mal, aussi mal qu'il est possible; recouchez-vous
comme un bon petit garon.

En mme temps, elle replaa tout doucement la tte d'Olivier sur
l'oreiller, lui releva les cheveux qui tombaient sur son front, et
le regarda d'un air si bienveillant et si tendre, qu'il ne put
s'empcher de placer sa petite main dcharne sur celle de la
vieille dame et de l'attirer autour de son cou.

Mon Dieu! qu'il est reconnaissant, le pauvre petit! dit la
vieille dame les larmes aux yeux. Pauvre enfant! quelle motion
prouverait sa mre si, aprs l'avoir veill comme je l'ai fait,
elle le revoyait maintenant!

- Peut-tre qu'elle me voit, murmura Olivier en joignant les
mains, peut-tre a-t-elle veill prs de moi, madame; il me semble
qu'elle tait l.

- C'est l'effet de la fivre, mon enfant, dit la vieille d'un ton
affectueux.

- C'est probable, rpondit Olivier d'un air pensif; le ciel est si
loin, et on y est trop heureux pour venir ici-bas prs du lit d'un
enfant; mais si elle a su que j'tais malade, elle a bien d me
plaindre: elle a tant souffert avant de mourir! Non, elle ne peut
pas savoir ce qui m'arrive, ajouta Olivier aprs un moment de
silence: car, si elle m'avait vu battre, elle et t triste, et
dans mes rves j'ai toujours vu son visage heureux et riant.

La vieille dame ne rpondit rien, mais elle essuya ses yeux, puis
ses lunettes, qui taient poses sur le couvre-pied, donna 
Olivier une boisson rafrachissante, et lui passa affectueusement
la main sur la joue, en lui recommandant d'tre bien sage et bien
tranquille, sans quoi il retomberait malade.

Olivier ne bougea plus, d'abord parce qu'il avait  coeur d'obir
en toute chose  la bonne vieille dame, et aussi,  dire vrai,
parce que les paroles qu'il venait de prononcer avaient puis ses
forces. Il s'assoupit doucement, et fut rveill par la lumire
d'une bougie, qui, place prs de son lit, lui laissa voir un
monsieur tenant  la main une grosse montre d'or; celui-ci tta le
pouls de l'enfant et dclara qu'il allait beaucoup mieux.

Vous vous trouvez beaucoup mieux, n'est-ce pas, mon ami? dit-il 
Olivier.

- Oui, monsieur, merci, rpondit celui-ci.

- Je savais bien que vous alliez mieux, dit le monsieur. Vous avez
faim, n'est-ce pas?

- Non, monsieur, rpondit Olivier.

- Hem! dit le docteur. Non, je savais bien que vous n'aviez pas
faim. Il n'a pas faim, madame Bedwin, ajouta-t-il d'un ton
sentencieux.

La vieille dame fit un signe de tte respectueux, qui semblait
dire qu'elle regardait le docteur comme trs habile; celui-ci
semblait avoir de lui-mme absolument la mme opinion.

Vous avez sommeil, n'est-ce pas, mon ami? dit le docteur.

- Non, monsieur, rpondit Olivier.

- Vous n'avez pas sommeil? dit le docteur d'un air satisfait; et
vous n'avez pas soif non plus, hein?

- Si monsieur, j'ai bien soif, rpondit Olivier.

- Voil justement  quoi je m'attendais, madame Bedwin, dit le
docteur. Il est naturel qu'il ait soif, cela est tout simple; vous
pouvez lui donner un peu de th, et une tranche de pain grill
sans beurre. Ne le tenez pas trop chaudement, madame. Ayez
pourtant bien soin qu'il ne se refroidisse pas. Voulez-vous avoir
cette bont?

La vieille dame fit une rvrence, et le docteur, aprs avoir
got la tisane et en avoir hautement apprci la qualit, sortit
comme un homme press, et descendit l'escalier en faisant craquer
ses bottes sur les degrs, d'un air d'importance.

Olivier s'assoupit de nouveau, et, quand il s'veilla, il tait
prs de minuit. La vieille dame lui souhaita affectueusement une
bonne nuit, et le confia aux soins d'une grosse bonne femme qui
venait d'entrer, apportant dans son sac un petit livre de prires
et un large bonnet de nuit. Elle plaa l'un sur la table, l'autre
sur sa tte, dit  Olivier qu'elle tait l pour le veiller, et,
s'asseyant prs du feu, elle tomba dans un demi-sommeil souvent
interrompu par des soubresauts,  la suite desquels elle se
frottait le nez et s'endormait de nouveau.

La nuit s'coula ainsi lentement. Olivier resta quelque temps
veill, occup  compter les petits cercles lumineux que la
veilleuse projetait au plafond, ou  suivre d'un oeil languissant
le dessin compliqu du papier qui ornait la muraille.

Ce demi-jour et le profond silence qui rgnait dans la chambre
avaient quelque chose d'imposant, et faisaient songer  l'enfant
que la mort avait plan sur lui, pendant bien des jours et bien
des nuits, et qu'elle pouvait encore revenir sombre et terrible;
il se retourna sur son oreiller, et adressa au ciel une fervente
prire.

Peu  peu il prouva ce sommeil profond et paisible que le
soulagement d'une rcente souffrance peut seul procurer; repos si
calme et si salutaire que l'on regrette d'en sortir. Qui voudrait,
si ce repos tait celui de la mort, se rveiller pour endurer
encore les peines et les luttes de la vie, et se retrouver en
proie aux soucis du prsent, aux inquitudes de l'avenir et
surtout aux pnibles souvenirs du pass?

Il faisait grand jour depuis longtemps quand Olivier ouvrit les
yeux; il prouva un sentiment de joie et de bonheur: la crise
tait passe, et il se retrouvait dfinitivement encore de ce
monde.

Au bout de trois jours il put s'tendre sur une chaise longue,
bien garnie d'oreillers; comme il tait encore trop faible pour
marcher, Mme Bedwin le fit transporter en bas, dans sa propre
chambre, l'installa devant le feu, s'assit prs de lui, et dans le
transport de sa joie, en le voyant hors de danger, se mit 
sangloter trs fort.

Ne faites pas attention, mon petit ami, disait la vieille dame;
c'est plus fort que moi; l, c'est fini; me voici remise.

- Vous tes bien bonne pour moi, madame, dit Olivier.

- Ne parlons plus de a, mon ami, dit la vieille; a n'a rien 
faire avec votre bouillon, et il est grand temps de le prendre; le
docteur a dit que M. Brownlow viendrait peut-tre vous voir ce
matin, et il faut qu'il nous trouve en bonne tenue, parce que
mieux nous serons, plus il sera content.

Tout de suite, la vieille dame fit chauffer dans une petite
casserole un bol de bouillon, qui et t assez fort pour suffire
au dner de trois cent cinquante pauvres au moins, au dpt de
mendicit.

Vous aimez les tableaux, mon enfant? demanda Mme Bedwin, en
voyant Olivier contempler attentivement un portrait accroch  la
muraille juste en face de lui.

- Je n'en sais rien, madame, dit Olivier sans quitter des yeux la
toile; j'en ai vu si peu, que je n'en sais rien. Que la figure de
cette dame est belle et douce!

- Ah! mon enfant, dit la vieille dame, les peintres embellissent
toujours les femmes, sans quoi ils perdraient toutes leurs
pratiques. L'homme qui vient d'inventer un appareil pour saisir la
ressemblance exacte aurait d prvoir qu'il n'aurait pas de
succs; c'est trop sincre, voyez-vous, beaucoup trop, ajouta-t-
elle en riant de sa malice.

- Est-ce que cela ressemble  quelqu'un, madame? demanda Olivier.

- Oui, dit la vieille dame, en cessant un instant de regarder le
bouillon; c'est un portrait.

- De qui, madame? demanda Olivier avec empressement.

- En vrit, je n'en sais rien, rpondit gaiement la vieille dame;
ce n'est pas le portrait de quelqu'un que vous ou moi ayons connu,
je suppose. Il semble vous occuper beaucoup, mon enfant.

- Il est si joli, si beau! rpondit Olivier.

- Il ne vous fait pas peur, j'espre, dit la vieille dame,
observant avec surprise l'air de respect avec lequel l'enfant
contemplait le portrait.

- Oh! non, non, reprit vivement Olivier, mais ses yeux semblent si
tristes, et ils ont l'air fixs sur moi. Le coeur me bat, ajouta
Olivier  voix basse, comme si cette dame voulait me parler et ne
le pouvait pas.

- Mon Dieu! s'cria Mme Bedwin en tressaillant; ne dites pas de
ces choses-l, mon ami; vous tes faible et nerveux; c'est l'effet
de votre maladie. Laissez-moi tourner votre fauteuil de l'autre
ct, que vous ne voyiez plus ce portrait; tenez, dit-elle en
joignant l'action  la parole, vous ne pouvez plus le voir, 
prsent.

Olivier le voyait avec les yeux de l'me aussi distinctement que
s'il n'avait pas chang de position, mais il craignit d'importuner
la bonne vieille dame; il lui sourit gentiment quand elle le
regarda, et Mme Bedwin, heureuse de le voir plus tranquille, sala
son bouillon, dans lequel elle cassa de petits morceaux de pain
grill, avec tout le srieux que comporte une telle opration.
Olivier avala le bouillon avec un empressement remarquable, et il
venait  peine de prendre la dernire cuillere, quand on frappa
doucement  la porte.

Entrez, dit la vieille dame, et M. Brownlow parut.

Il s'avana aussi lestement que possible; mais il n'eut pas plutt
relev ses lunettes sur son front, et crois ses mains derrire
son dos pour contempler longtemps et  son aise Olivier, que son
visage se contracta et changea plusieurs fois d'expression. puis
par la maladie, Olivier, par respect pour son bienfaiteur, fit un
effort inutile pour se lever, et retomba sur son fauteuil; et le
vieux M. Brownlow, qui avait  lui seul plus de coeur que n'en ont
d'ordinaire six vieillards, sentit les larmes jaillir de ses yeux
avec une abondance que nous ne chercherons pas  expliquer, parce
que nous ne sommes pas assez philosophe.

Pauvre enfant! Pauvre enfant! dit-il en tchant de s'claircir la
voix. Je suis enrou ce matin, madame Bedwin; je crains d'avoir
attrap un rhume.

- Esprons que non, dit celle-ci. Tout votre linge tait bien sec,
monsieur.

- Ce n'est pas sr, Bedwin, dit M. Brownlow; je crois que vous
m'avez donn hier  dner une serviette humide, mais n'en parlons
plus. Comment vous trouvez-vous, mon petit ami?

- Bien heureux, monsieur, rpondit Olivier, et bien reconnaissant
de toutes vos bonts.

- Cher enfant! dit M. Brownlow remis de son motion. Lui avez-vous
donn  manger, Bedwin? Un bouillon, hein?

- Il vient de prendre un bol d'excellent consomm, rpondit
Mme Bedwin en se redressant et en appuyant sur le dernier mot,
pour montrer qu'entre un bouillon et un consomm il n'y a pas le
moindre rapport.

- Bah! fit M. Brownlow en haussant les paules, quelques verres de
porto lui auraient fait encore plus de bien; n'est-ce pas, Tom
White?

- Je me nomme Olivier, monsieur, rpondit le petit malade d'un air
tonn.

- Olivier? dit M, Brownlow; Olivier quoi? Olivier White, hein?

- Non, monsieur, Olivier Twist.

- Singulier nom, dit le vieux monsieur. Pourquoi avez-vous dit au
magistrat que vous vous nommiez White?

- Je n'ai jamais dit cela, monsieur, rpondit Olivier tout
interdit.

Ceci avait si bien l'air d'un mensonge, que M. Brownlow jeta sur
l'enfant un coup d'oeil un peu svre; mais il n'tait pas
possible de douter de sa parole: le caractre de la vrit tait
empreint sur tous les traits de son visage.

C'est sans doute une mprise, dit M. Brownlow. Mais, quoiqu'il
n'et plus de motif pour regarder fixement l'enfant, le souvenir
de la ressemblance d'Olivier avec un visage connu lui revint 
l'esprit, et si vivement qu'il ne pouvait dtacher de lui ses
regards.

J'espre que vous n'tes pas mcontent de moi, monsieur? dit
Olivier en levant des yeux suppliants.

- Non, non, rpondit le vieux monsieur. Bont divine! que vois-je?
Bedwin, regardez donc l, et l.

Et en parlant ainsi il montrait du doigt tour  tour le portrait
plac au-dessus de la tte d'Olivier, puis la figure de l'enfant:
c'tait la copie vivante du portrait; mmes yeux, mme bouche,
mmes traits. En ce moment la ressemblance tait tellement
frappante, que toutes les lignes du visage semblaient reproduites
avec une prcision merveilleuse.

Olivier ignorait la cause de cette exclamation soudaine; il
n'tait pas assez fort pour supporter l'motion qu'elle lui causa,
et il s'vanouit.

* * * * *

Quand le Matois et son digne camarade matre Bates, aprs s'tre
appropri d'une manire illgale le mouchoir de M. Brownlow,
s'taient joints  la foule qui poursuivait Olivier, comme nous
l'avons racont prcdemment, ils avaient obi  un sentiment
louable et mritoire, celui de se sauver eux-mmes. Comme le
respect de la libert individuelle est un des privilges dont tout
bon Anglais s'enorgueillit le plus, je n'ai pas besoin de faire
observer que cette fuite de nos jeunes filous doit les relever
dans l'esprit des patriotes sincres. Ce qui montre bien qu'ils
agissaient en vrais philosophes, c'est que, ds que l'attention
gnrale fut fixe sur Olivier, ils cessrent de poursuivre celui-
ci, et regagnrent leur demeure par le plus court chemin; aprs
avoir parcouru de toute la vitesse de leurs jambes un ddale de
passages et de rues troites, ils s'arrtrent d'un commun accord
sous une vote basse et sombre, et, ds qu'il eut repris haleine,
matre Bates poussa un cri de joie et, dans les transports de sa
gaiet, se tordit  force de rire et finit par se rouler  terre.

Qu'as-tu  rire de la sorte? demanda le Matois.

- Ha! ha! ha! hurlait Charlot Bates.

- Pas tant de bruit, observa le Matois en jetant autour de lui un
regard inquiet. Veux-tu te faire coffrer, animal?

- C'est plus fort que moi, dit Charlot, je n'en peux plus. Tu as
vu comme il courait, enfilant une rue aprs l'autre, se heurtant
aux poteaux, et comme s'il tait de fer aussi bien qu'eux,
reprenant sa course de plus belle! et moi, avec le mouchoir dans
la poche,  crier aprs lui: Au voleur! c'est trop fort.

La vive imagination de matre Bates lui reprsenta de nouveau
cette scne sous un jour si comique qu'il ne put continuer, et
retomba  terre, en se tenant les ctes  force de rire.

Que va dire Fagin? demanda le Matois, profitant d'un moment o
Bates reprenait haleine.

- Quoi? dit Charlot.

- Oui, quoi? fit le Matois.

- Eh bien! qu'est-ce qu'il peut dire? demanda Charlot en coupant
court  son accs de gaiet; car le ton du Matois tait srieux.
Qu'est-ce qu'il peut dire?

M. Dawkins, pour toute rponse, se mit  siffler, ta son chapeau
et secoua la tte en se grattant l'oreille.

Qu'est-ce que tu veux dire par l? demanda Charlot.

- Tra dri dra; bah! va-t'en voir s'ils viennent, dit le Matois
en ricanant.

C'tait une explication, mais peu satisfaisante; aussi matre
Bates renouvela t'il sa question:

Qu'est-ce que a signifie?

Le Matois ne rpondit pas, mais remit son chapeau, releva sous ses
bras les longues basques de son habit, se gonfla la joue avec la
langue, se pina le bout du nez  plusieurs reprises, puis
tournant les talons, s'lana dans la cour. Matre Bates le suivit
d'un air pensif. Quelques instants aprs cette conversation, le
factieux vieillard prtait l'oreille en entendant le bruit de
leurs pas dans le vieil escalier. Il tait assis prs du feu en
face d'un pot d'tain, tenant d'une main un cervelas et un petit
pain, de l'autre un couteau. Un affreux sourire passa sur son
visage blme, quand il se retourna pour couter, penchant
l'oreille vers la porte, et roulant ses yeux farouches sous ses
sourcils roux.

Qu'est-ce que c'est? dit-il en changeant de visage. Ils ne sont
que deux! leur serait-il arriv quelque chose? Attention!

Les pas se rapprochrent et se firent bientt entendre sur le
palier. La porte s'ouvrit lentement; le Matois et Charlot Bates
entrrent et la fermrent derrire eux.


CHAPITRE XIII.
Prsentation faite au lecteur intelligent de quelques nouvelles
connaissances qui ne sont pas trangres  certaines
particularits intressantes de cette histoire.


O est Olivier? dit le juif avec fureur, en se levant d'un air
menaant; qu'est-il devenu?

Les jeunes filous regardrent leur matre avec un sentiment de
crainte, puis se regardrent l'un l'autre avec embarras, et ne
rpondirent pas.

Qu'est devenu Olivier? dit le juif en prenant le Matois au collet
et en le menaant avec d'affreuses imprcations. Parle, ou je
t'trangle.

Fagin disait cela d'un ton si srieux, que Charlot Bates, qui en
tout cas jugeait prudent de se mettre  l'abri, et qui ne voyait
rien d'impossible  ce que le juif l'tranglt ensuite  son tour,
tomba  genoux, et poussa un cri perant et prolong qui tenait du
mugissement d'un taureau furieux et des accents d'une trompette
marine.

Parleras-tu? dit le juif d'une voix de tonnerre, en secouant le
Matois d'une telle force, que c'tait merveille que l'habit ne lui
restt pas dans les mains.

- Il est tomb dans la souricire et voil tout, dit le Matois
d'un air maussade. Ah a! allez-vous me laisser tranquille?

Et d'un seul lan se dgageant de son habit, il saisit la
fourchette  rtir et visa, au gilet du factieux vieillard, un
coup qui, s'il et port, lui et fait perdre sa gaiet pour un
mois ou deux, et peut-tre davantage.

Dans cette occurrence, le juif recula avec plus d'agilit qu'on
n'et pu en souponner chez un nomme si dcrpit en apparence, et
saisissant le pot d'tain, il se prparait  le jeter  la tte de
son adversaire; mais Charlot Bates attira en ce moment son
attention par un hurlement affreux, et ce fut sur lui que le juif
jeta le pot plein de bire.

Eh bien! qu'est-ce que tout ce tremblement? murmura tout  coup
une grosse voix, qui est-ce qui m'a jet cela  la figure? C'est
bien heureux que je n'ai reu que la bire, et non pas le pot,
sans quoi j'aurais fait  quelqu'un son affaire. Je n'aurais
jamais cru qu'un vieux coquin de juif pt jeter autre chose que de
l'eau, et encore pour le plaisir de frauder la compagnie des eaux
filtres. Que se passe-t-il donc, Fagin? Morbleu, ma cravate est
pleine de bire... Vas-tu entrer, animal? Qu'est-ce que tu fais l
dehors? As-tu honte de ton matre? Ici!

L'homme qui parlait ainsi, d'un ton bourru, tait un solide
gaillard d'environ trente-cinq ans, portant une redingote noire de
velours grossier, une vieille culotte grise, des brodequins lacs
et des bas de coton bleu, qui cachaient de grosses jambes
massives, de ces jambes auxquelles il sembla toujours manquer
quelque chose, quand elles ne portent pas une bonne chane. Il
avait un chapeau brun, et autour du cou un vieux foulard, avec les
bouts raills duquel il s'essuyait le visage; tout en parlant,
et, quand il eut fini, il laissa voir une grosse figure commune,
avec une barbe qui n'avait pas t rase depuis trois jours, et
des yeux sinistres, dont l'un portait la trace d'un coup rcent.

Ici! entendez-vous? s'cria ce bandit  mine rbarbative.

Un barbet, la tte dchire en vingt endroits, entra en rampant
dans la chambre.

Vous y mettez le temps, dit l'homme. Vous tes trop fier pour me
reconnatre devant le monde, n'est-ce pas? Couchez l!

Cette injonction fut accompagne d'un coup de pied qui envoya
l'animal  l'autre bout de la chambre. Il semblait, du reste,
habitu  ce traitement; car il se blottit tranquillement dans un
coin, sans pousser un cri, fermant et ouvrant ses vilains yeux
vingt fois par minute, et paraissant occup  faire l'inspection
de l'appartement.

Aprs qui en avez-vous donc? dit l'homme en s'asseyant d'un air
rsolu. Vous maltraitez les enfants, vieil avare, vieux ladre,
vieux fesse-mathieu. a m'tonne qu'ils ne vous assassinent pas; 
leur place, je me payerais a; si j'avais t votre apprenti, il y
a longtemps que la farce serait joue, et... Mais non; je ne
pourrais pas seulement vendre votre peau; vous seriez tout au plus
bon  mettre en bouteille pour tre montr comme un prodige de
laideur, mais je crois qu'on n'en souffle pas d'assez grandes.

Chut! chut! monsieur Sikes, dit le juif tout tremblant; ne parlez
pas si haut.

- Ne m'appelez pas monsieur, rpondit le bandit; c'est signe que
vous machinez quelque chose contre moi. Vous savez mon nom, n'est-
ce pas? Je ne le dshonorerai pas quand le moment sera venu.

- C'est bien, c'est bien, Guillaume Sikes, dit le juif avec une
humilit abjecte; vous avez l'air de mauvaise humeur, Guillaume.

- Peut-tre bien; rpondit Sikes; il me semble que vous tes
aussi, vous, passablement hors des gonds, quand vous jetez des
pots de bire  la tte des gens,  moins que vous n'y voyiez pas
plus de mal qu' dnoncer et ...

- tes-vous fou? dit le juif en tirant l'homme par la manche et en
montrant du doigt les jeunes garons.

M. Sikes se contenta de faire le geste d'un homme qui a autour du
cou un noeud coulant, et pencha sa tte sur son paule droite,
pantomime muette que le juif parut comprendre parfaitement.

Puis en termes d'argot dont sa conversation tait sans cesse
maille, mais qu'il est inutile de citer parce qu'ils seraient
inintelligibles pour le lecteur, il demanda un verre de liqueur.

Et surtout ayez soin de n'y pas mettre de poison, ajouta-t-il en
posant son chapeau sur la table.

Il disait cela en plaisantant; mais s'il et pu voir le juif se
mordre les lvres avec un infernal sourire, en se dirigeant vers
le buffet, il et pens que la prcaution, n'tait pas tout  fait
inutile, et que le factieux vieillard pourrait bien cder 
l'envie de perfectionner l'industrie du distillateur.

Aprs avoir aval deux ou trois verres de liqueur, M. Sikes eut la
bont de faire attention aux jeunes apprentis; et cette
gracieuset de sa part amena une conversation dans laquelle la
cause et les circonstances de l'arrestation d'Olivier furent
rapportes tout au long, avec les modifications et les
embellissements que le Matois crut opportun d'y mler.

J'ai peur, dit le juif, qu'il ne parle et ne nous mette tous dans
l'embarras.

- C'est assez probable, rpondit Sikes avec un malicieux sourire.
Vous voil dans de beaux draps, Fagin.

- Et j'ai peur, voyez-vous, ajouta le juif, sans faire attention 
l'interruption, et en regardant son interlocuteur dans le blanc
des yeux, j'ai peur que, si la danse commence pour nous, elle ne
commence aussi pour d'autres; votre affaire pourrait bien tre
encore plus mauvaise que la mienne, mon cher.

L'homme tressaillit et se tourna vers le juif d'un air menaant;
mais celui-ci s'enfona la tte dans les paules, et ses yeux
errrent au hasard sur le mur plac en face de lui.

Il y eut un long silence: chacun des membres de cette respectable
association semblait absorb par ses propres rflexions, sans
excepter le chien, qui se lchait les babines d'un air sournois,
et avait l'air de mditer une attaque contre les jambes de la
premire personne qu'il rencontrerait dans la rue.

Il faudrait que quelqu'un s'informt de ce qui s'est pass au
bureau de police, dit M. Sikes, d'un ton beaucoup plus bas que
celui qu'il avait pris depuis son arrive.

Le juif fit un signe de tte d'assentiment.

S'il n'a pas jas, et s'il est sous clef, il n'y a rien 
craindre jusqu' ce qu'il soit relch, dit M. Sikes, et alors on
en aura soin. Il faut retrouver sa piste d'une faon ou d'une
autre.

Le juif fit un nouveau signe de tte approbatif.

Cette manire d'agir tait videmment la meilleure, mais
malheureusement un grave obstacle s'opposait  ce qu'on l'adoptt;
cet obstacle n'tait autre que l'antipathie violente et
profondment enracine du Matois, de Charlot Bates, de Fagin et de
M. Guillaume Sikes pour le bureau de police, et la rpulsion
qu'ils prouvaient  aller rder aux alentours sous n'importe quel
motif.

Il serait difficile de dire combien de temps ils restrent sans
parler,  se regarder les uns les autres, dans un tat
d'indcision qui n'avait rien d'agrable; au reste, il serait
superflu de faire aucune supposition  cet gard: car l'arrive
soudaine des deux jeunes femmes qu'Olivier avait vues prcdemment
fit reprendre le cours de la conversation.

Voil bien l'affaire! dit le juif. Betty ira: n'est-ce pas, ma
chre?

- O? demanda la jeune dame.

- Rien qu'au bureau de police, ma chre Betty, dit le juif d'une
voix caressante.

Il faut rendre  la jeune dame cette justice qu'elle ne refusa pas
positivement d'y aller, mais qu'elle se borna  dclarer nettement
qu'elle aimerait mieux aller au diable; manire polie et dlicate
d'luder la demande, et qui atteste chez la jeune dame ce
sentiment exquis des convenances qui nous fait viter de
contrarier notre prochain par un refus direct et formel.

La figure du juif s'assombrit; il ne s'adressa plus  Betty, qui
avait une toilette clatante, pour ne pas dire splendide, une robe
rouge, des bottines vertes et des papillotes jaunes, mais  sa
compagne.

Et vous, Nancy? dit-il d'un air engageant; qu'en dites-vous, ma
chre?

- Que a ne prend pas avec moi, rpondit-elle; ainsi, Fagin,
inutile d'insister.

- Qu'est-ce que a veut dire? fit M. Sikes en la regardant d'un
air sombre.

- C'est comme je le dis, Guillaume, rpondit tranquillement la
dame.

- Bah! tu es justement la personne qui convient, reprit Sikes;
personne ne te connat dans le quartier.

- Et comme je ne me soucie pas qu'on m'y connaisse, rpondit Nancy
avec le mme calme, je refuse net, Guillaume.

-- Elle ira, Fagin, dit Sikes.

- Non, Fagin, elle n'ira pas, s'cria Nancy.

- Si fait, Fagin, elle ira, rpta Sikes.

M. Sikes avait raison.  force de menaces, de promesses, de
cajoleries, on obtint enfin de Nancy qu'elle se chargerait de la
commission. Du reste, elle n'tait pas retenue par les mmes
considrations que son aimable compagne: car ayant quitt depuis
peu le faubourg loign mais lgant de Ratcliffe, pour venir
habiter dans les environs de Field-Lane, elle n'avait pas 
craindre, comme Betty, d'tre rencontre par quelqu'une de ses
nombreuses connaissances.

En consquence, aprs avoir nou autour de sa taille un tablier
blanc, et relev ses papillotes sous un chapeau de paille,
articles de toilette tirs de l'inpuisable magasin du juif,
Mlle Nancy se prpara  sortir pour s'acquitter de sa mission.

Un instant, ma chre, dit le juif en lui prsentant un petit
panier couvert; tiens a  la main; a te donnera un air plus
respectable.

- Donnez-lui aussi une grosse clef, Fagin, dit Sikes; a aura
l'air encore plus naturel.

- Oui, oui, vous avez raison, dit le juif en passant au doigt de
la jeune femme un gros passe-partout; l, c'est parfait. C'est 
merveille, ma chre, ajouta-t-il en se frottant les mains.

- Oh! mon frre mon pauvre cher petit frre! s'cria Nancy fondant
en larmes, et tenant d'une main crispe son panier et sa clef
comme une femme au dsespoir, qu'est-il devenu? qu'en a-t'on fait?
Oh! je vous en supplie, messieurs, ayez piti de moi; dites-moi o
est ce cher enfant, messieurs. Je vous en supplie, mes bons
messieurs.

Aprs avoir prononc ces mots d'une voix lamentable et dchirant,
 la grande rjouissance des assistants, Mlle Nancy se tut, cligna
des yeux, salua la compagnie en souriant et disparut.

Ah! voil une fameuse fille, mes amis! dit le juif en s'adressant
aux jeunes filous et en secouant gravement la tte, comme pour les
inviter, par cette nouvelle admonition,  suivre l'illustre
exemple qu'ils venaient d'avoir sous les yeux.

- Elle fait honneur  son sexe, dit M. Sikes en remplissant son
verre et en frappant la table de son norme poignet.  sa sant!
et puissent les autres lui ressembler!

Tandis qu'on se rpandait ainsi en loges sur Nancy, la perle des
femmes, celle-ci se rendait au bureau de police, et elle y
arrivait bientt saine et sauve, non sans avoir prouv ce
sentiment de timidit naturel  une jeune femme qui se trouve dans
les rues seule et sans protection.

Elle entra par derrire, donna un petit coup de clef  la porte
d'une des cellules, et prta l'oreille. Elle n'entendit rien;
alors elle toussa et se remit  couter; comme on ne lui rpondait
pas davantage, elle se dcida  parler. Olivier! murmura-t-elle
doucement; mon petit Olivier!

Il n'y avait dans la cellule qu'un misrable va-nu-pieds qui avait
t arrt pour avoir commis le crime de jouer de la flte sans
patente, et qui, une fois son attentat contre la socit
clairement prouv, avait t bel et bien condamn par M. Fang  un
mois d'emprisonnement dans une maison de correction; M. Fang avait
ajout cette remarque plaisante et pleine d'-propos, que,
puisqu'il avait de si bons poumons, il lui serait bien plus
salutaire de les dpenser  tourner le moulin qu' souffler dans
une flte. Le prisonnier, tout entier aux regrets que lui
inspirait la perte de sa flte, confisque au profit de l'tat, ne
rpondit pas  Nancy; elle passa  la cellule suivante et frappa 
la porte.

Qu'est-ce? demanda une voix faible, et tremblante.

- Y a-t-il l un petit garon? dit Nancy d'un ton larmoyant.

- Non, rpondit la voix; que Dieu l'en prserve!

Celui qui parlait ainsi tait un vagabond de soixante-cinq ans,
qu'on avait mis en prison pour n'avoir pas jou de la flte, ou,
en d'autres termes, pour avoir mendi dans la rue au lieu de faire
quelque chose pour gagner sa vie. Dans la troisime cellule tait
un autre individu, condamn aussi  l'emprisonnement pour avoir
vendu des casseroles sans permis, et pour avoir par consquent
cherch  gagner sa vie au dtriment du timbre.

Comme aucun de ces criminels ne rpondait au nom d'Olivier, ni ne
pouvait en donner des nouvelles, Nancy alla droit  l'agent de
police au gilet ray dont nous avons dj parl, et, avec des
sanglots et des lamentations dont elle augmentait l'effet en
agitant sa clef et son panier, elle rclama son cher petit frre.

Il n'est pas ici, ma chre, dit l'agent.

- O est-il? s'cria Nancy d'un air gar.

- Le monsieur l'a emmen, rpondit l'agent.

- Quel monsieur? Oh! mon Dieu! mon Dieu! Quel monsieur? cria
Nancy.

Pour rpondre  ces questions incohrentes, l'agent informa la
pauvre soeur plore qu'Olivier tait tomb vanoui dans le bureau
de police, qu'il avait t renvoy de la plainte parce qu'un
tmoin avait prouv que le vol avait t commis par un autre, et
qu'il avait t emmen sans connaissance, par le plaignant,  la
maison de ce dernier, qui devait tre du ct de Pentonville; car
ce nom avait t prononc en donnant l'adresse au cocher.

La jeune femme, dans un tat affreux d'anxit, regagna la porte
en chancelant. Puis tout  coup, prenant sa course, elle revint 
la demeure du juif par le chemin le plus dtourn.

M. Guillaume Sikes n'eut pas plutt connu le rsultat de la
dmarche de Nancy, qu'il appela vite son chien, mit son chapeau,
et sortit prcipitamment sans perdre son temps  dire adieu  la
compagnie.

Il faut que nous sachions o il est, mes amis; il faut le
retrouver, dit le juif avec motion; Charlot, tu vas aller partout
 la dcouverte, jusqu' ce que tu en rapportes des nouvelles.
Nancy, ma chre, il faut qu'on me le trouve; je m'en rapporte 
toi,  toi et au Matois, sur la marche  suivre. Attendez,
attendez, ajouta-t-il en ouvrant un tiroir d'une main tremblante;
voici de l'argent, mes amis. Je fermerai boutique ce soir; vous
savez toujours bien o me trouver; ne restez pas ici une minute,
pas un instant, mes amis!

En parlant ainsi, il les conduisit jusque sur l'escalier puis,
fermant soigneusement la porte  double tour et la barricadant
derrire eux, il tira de sa cachette le coffret qu'il avait
involontairement laiss voir  Olivier, et se mit avec
prcipitation  cacher sous ses vtements les montres et les
bijoux qu'il contenait.

Un coup  la porte le fit tressaillir au milieu de cette
occupation:

Qui est l? s'cria-t-il vivement et avec effroi.

- C'est moi! rpondit le Matois  travers le trou de la serrure.

- Eh! bien! qu'y a-t-il? dit le juif avec impatience.

- Nancy demande s'il faut le conduire  l'autre logis, dit le
Matois  voix basse.

- Oui, rpondit le juif; n'importe o on le trouvera. Trouvez-le,
trouvez-le, voil l'important. Je saurai bien ensuite ce que
j'aurai  faire, n'ayez pas peur.

Le Matois marmotta quelques mots, et descendit l'escalier quatre 
quatre pour rejoindre ses compagnons.

Jusqu'ici il n'a pas jas, se dit le juif en reprenant sa
besogne. S'il a l'intention de nous livrer chez ses nouveaux amis,
il est encore temps de lui couper le sifflet.


CHAPITRE XIV.
Dtails sur le sjour d'Olivier chez M. Brownlow, - Prdiction
remarquable d'un certain M. Grimwig sur le petit garon, quand il
partit en commission.


Olivier revint bientt de l'vanouissement que lui avait caus la
brusque exclamation de M. Brownlow: celui-ci et Mme Bedwin
vitrent soigneusement de reparler du tableau, et la conversation
ne roula ni sur l'histoire, ni sur l'avenir d'Olivier, mais
seulement sur des sujets propres  le distraire sans
l'impressionner. Il tait encore trop faible pour se lever pour le
djeuner; mais quand il descendit le lendemain dans la chambre de
la femme de charge, son premier mouvement fut de jeter un regard
avide sur la muraille, dans l'espoir de revoir la figure de la
belle dame; son attente fut trompe: le portrait avait disparu.

Ah! vous voyez, dit la femme de charge en remarquant le coup
d'oeil d'Olivier, il n'est plus l.

- Je le vois, madame, rpondit Olivier en soupirant. Pourquoi l'a-
t-on enlev?

- On l'a dcroch, mon enfant, reprit la vieille dame, parce que
M. Brownlow a dit que la vue de ce portrait paraissait vous faire
mal, et retarderait peut-tre votre gurison.

- Oh! non, madame, elle ne me faisait pas mal, dit Olivier. Je
l'aimais tant!

- Bah! bah! dit la vieille dame avec gaiet; dpchez-vous de vous
bien porter, mon ami, et on le remettra  sa place. Je vous le
promets. Maintenant, parlons d'autre chose.

Olivier ne put obtenir pour le moment d'autres dtails sur le
portrait en question, et la vieille dame avait t si bonne pour
lui pendant sa maladie, qu'il tcha de n'y plus penser; il couta
attentivement une foule d'histoires qu'elle lui conta sur une
belle et bonne soeur qu'elle avait, laquelle avait pous un beau
et brave homme, avec lequel elle habitait la campagne; sur son
fils, commis d'un ngociant dans les Indes, lequel tait aussi un
brave jeune homme et lui crivait quatre fois par an de si belles
lettres, que les larmes lui venaient aux yeux rien que d'en
parler. Quand elle se fut tendue longuement sur les perfections
de ses enfants et sur les qualits de feu son excellent mari, qui
tait mort, le pauvre cher homme, juste depuis vingt-six ans, il
fut temps de prendre le th. Aprs le th, elle se mit  montrer
le _cribbage[5]_  Olivier, qui l'apprit du premier coup. Ils
jourent avec le plus grand srieux, jusqu' ce qu'il ft temps
pour le jeune convalescent de prendre un peu de vin chaud dtremp
d'eau et une tranche de pain grill avant de se mettre au lit.

Ce furent d'heureux jours que ceux de la convalescence d'Olivier;
autour de lui, tout tait si tranquille, si propre, si soign, on
avait pour lui tant de bont et d'attention, qu'aprs la vie
bruyante et agite qu'il avait mene, il se trouvait dans un vrai
paradis. Ds qu'il eut assez de force pour s'habiller, M. Brownlow
lui donna des vtements neufs, une casquette, des souliers. On dit
 Olivier qu'il pouvait disposer  sa fantaisie de ses vieux
habits; il les donna  une servante qui avait eu pour lui beaucoup
de bont; en la priant de les vendre  quelque juif et de garder
l'argent pour elle. Elle ne se le fit pas dire deux fois, et
Olivier, en voyant de la fentre du salon le juif rouler ces
vtements, les mettre dans son sac et s'loigner, prouva un vif
sentiment de joie en songeant qu'il ne les reverrait plus et qu'il
n'avait plus  craindre de les remettre. C'taient, il faut le
dire, d'affreux haillons, et Olivier ne s'tait jamais vu habill
de neuf.

Huit jours environ aprs l'incident du portrait, il tait un soir
en train de causer avec Mme Bedwin, quand M. Brownlow fit dire
que, si Olivier Twist tait assez bien portant, il dsirait le
voir dans son cabinet, pour causer un peu avec lui.

Mon Dieu! lavez-vous les mains et laissez-moi arranger vos
cheveux, dit Mme Bedwin; Seigneur! si j'avais su qu'il vous
demanderait, je vous aurais mis un col blanc, je vous aurais fait
beau comme un astre.

Olivier obit aussitt  la vieille dame, et, bien qu'elle
regrettt beaucoup de n'avoir pas seulement le temps de plisser la
petite collerette d'Olivier, elle lui trouva la mine si charmante
en le contemplant de la tte aux pieds, qu'elle alla jusqu' dire
qu'elle ne croyait pas qu'il et pu gagner beaucoup  faire
toilette.

Olivier alla frapper  la porte du cabinet, et, quand M. Brownlow
lui eut dit d'entrer, il se trouva dans une petite pice garnie de
livres, dont la fentre donnait sur de jolis jardins. Prs de la
fentre tait une table, devant laquelle M. Brownlow tait assis,
occup  lire. En voyant Olivier, il posa son livre, et dit 
l'enfant d'approcher et de s'asseoir prs de la table. Olivier
obit, en s'tonnant qu'on pt trouver des gens pour lire tant de
volumes, crits, selon toute apparence, dans le but de rendre le
monde plus savant; sujet d'tonnement continuel pour des gens plus
expriments qu'Olivier Twist.

Voil bien des livres, n'est-ce pas, mon garon? dit M. Brownlow,
en observant la curiosit avec laquelle Olivier considrait les
rayons qui garnissaient les murs du haut en bas.

- Oui, monsieur, en voil beaucoup, rpondit Olivier; je n'en ai
jamais vu tant.

- Vous les lirez, dit le vieux monsieur avec bont, et vous y
trouverez plus de plaisir qu' en regarder la reliure; pas
toujours cependant, car il y a des livres dont la couverture fait
tout le prix.

- Ce sont peut-tre ces gros-l, monsieur, dit Olivier en montrant
du doigt de forts in-quarto  reliure dore.

- Pas toujours, dit le vieux monsieur en souriant et en donnant
une petite tape  Olivier. Il y en a qui sont bien lourds, quoique
d'un petit format. Aimeriez-vous  devenir savant et  crire des
livres, hein?

- Je crois, monsieur, que j'aimerais  en lire, rpondit Olivier.

- Comment! fit M. Brownlow; vous n'aimeriez pas  tre auteur?

Olivier rflchit un peu et finit par dire qu'il croyait qu'il
valait beaucoup mieux tre libraire. Le vieux monsieur rit de tout
son coeur et dclara la rponse excellente; ce qui rjouit
Olivier, bien qu'il ne se doutt pas lui-mme qu'il et eu tant
d'esprit.

Eh bien, n'ayez pas peur, dit M. Brownlow en reprenant son
srieux; nous ne ferons pas de vous un auteur tant qu'il y aura un
honnte mtier  vous apprendre, ne ft-ce que de gcher du
pltre.

- Merci, monsieur, dit Olivier; et la vivacit de sa rponse fit
encore rire le vieux monsieur, qui marmotta entre ses dents
quelque chose sur la singularit de l'instinct; Olivier n'y fit
pas grande attention, parce qu'il ne comprit pas.

Maintenant, dit M. Brownlow en prenant un ton plus bienveillant
peut-tre que jamais, mais en mme temps beaucoup plus srieux;
maintenant, mon enfant, je vous prie de faire attention  ce que
je vais vous dire. Je vous parlerai sans dtour, parce que je suis
sr que vous tes aussi en tat de me comprendre que pourraient le
faire bien des personnes plus ges.

- Oh! monsieur, je vous en conjure, ne me dites pas que vous allez
me renvoyer! s'cria Olivier inquiet du ton srieux que venait de
prendre son protecteur; ne me mettez pas  la porte pour que
j'aille encore courir les rues. Laissez-moi rester ici pour vous
servir. Ne me renvoyez pas  l'affreux repaire d'o je sors. Ayez
piti d'un pauvre enfant, monsieur, je vous en prie.

- Mon cher enfant, dit M. Brownlow, mu de la chaleur avec
laquelle Olivier implorait son appui, ne craignez pas que je vous
abandonne,  moins que vous ne m'y forciez.

- Jamais, monsieur, jamais, interrompit Olivier.

- Je l'espre, reprit le vieux monsieur; je suis persuad que vous
ne m'y forcerez jamais. Quoique j'aie dj prouv des dceptions
de la part de gens auxquels j'ai voulu faire du bien, je suis
pourtant trs dispos  avoir confiance en vous, et je m'intresse
 vous plus que je ne puis dire. Les personnes qui ont possd mes
plus chres affections sont maintenant dans la tombe; mais,
quoiqu'elles aient emport avec elles le charme et le bonheur de
ma vie, je n'ai pas fait de mon coeur un cercueil, et je ne l'ai
pas ferm pour toujours aux plus douces motions; une affliction
profonde n'a fait au contraire que les rendre plus fortes; et cela
devait tre, car le malheur pure notre coeur.

Le vieux monsieur, aprs avoir dit ces paroles  voix basse et
comme s'il se parlait  lui-mme, garda quelques instants le
silence, tandis qu'Olivier, immobile sur sa chaise, osait  peine
respirer.

Si je vous parle ainsi, reprit enfin M. Brownlow d'un ton plus
gai, c'est parce que votre coeur est jeune, et, sachant que j'ai
prouv de violents chagrins, vous viterez peut-tre avec
d'autant plus de soin de les renouveler. Vous dites que vous tes
orphelin, sans un ami au monde. Les renseignements que j'ai pu
recueillir s'accordent avec votre dire. Racontez-moi votre
histoire; dites-moi d'o vous venez, qui vous a lev comment vous
avez connu les gens avec lesquels je vous ai trouv. Dites-moi
seulement la vrit, et soyez certain que, tant que je vivrai,
vous ne serez pas sans ami.

Pendant quelques instants, les sanglots empchrent Olivier de
parler; il allait raconter comment il avait t lev  la ferme
et conduit au dpt de mendicit par M. Bumble, quand deux coups
de marteau, frapps d'une main impatiente, retentirent  la porte
de la rue. Un domestique entra et annona M. Grimwig.

Monte-t-il? demanda M. Brownlow.

- Oui, monsieur, rpondit le domestique; il a demand s'il y avait
des _muffins[6]_  la maison, et, comme je lui ai dit que oui, il a
rpondu qu'il venait prendre le th.

M. Brownlow sourit, et, se tournant vers Olivier, il lui dit que
M. Grimwig tait un de ses vieux amis et qu'il ne fallait pas
prendre garde  ses manires un peu brusques, car au fond c'tait
un digne homme.

Faut-il que je descende, monsieur? demanda Olivier.

- Non, rpondit M. Brownlow; je prfre que vous restiez ici.

En ce moment entra un vieux monsieur, d'une belle corpulence,
s'appuyant sur une grosse canne; il boitait d'une jambe, portait
un habit bleu, un gilet ray, un pantalon et des gutres de
nankin, et un chapeau  grands bords. De son gilet sortait un
petit jabot pliss; une longue chane d'acier,  l'extrmit de
laquelle il n'y avait qu'une clef, pendait ngligemment de son
gousset. Les deux bouts de sa cravate blanche taient ramasss en
un noeud de la grosseur d'une orange; quant  son maintien, il
tait si mobile qu'il est impossible de le dcrire. Il avait en
parlant une manire de tourner brusquement la tte de ct et de
regarder du coin de l'oeil, qui rappelait  s'y mprendre la pose
d'un perroquet. C'est dans cette attitude qu'il fit son entre
dans la chambre; et, tenant du bout des doigts un petit morceau de
peau d'orange, il s'cria d'un ton de mauvaise humeur:

Tenez! voyez un peu: n'est-ce pas trange et prodigieux que je ne
puisse pas entrer chez quelqu'un sans trouver sur l'escalier un de
ces morceaux d'orange qui font la fortune des chirurgiens? C'est
une peau d'orange qui m'a dj rendu boiteux, et je suis sr que
c'est encore une peau d'orange qui causera ma mort. Oui, monsieur,
je mourrai d'une peau d'orange; j'en mangerais ma tte, monsieur!

C'tait l l'expression favorite de M. Grimwig pour donner plus de
poids  ses assertions; et ce qu'elle avait de bizarre dans sa
bouche, c'est que, mme en admettant que la science se
perfectionne au point de permettre  un individu de manger sa tte
si l'envie lui en prend, la tte de M. Grimwig tait d'une
dimension  faire dsesprer de pouvoir l'avaler en une fois, sans
compter qu'elle tait poudre  l'excs.

Oui, monsieur, j'en mangerais ma tte, rpta M. Grimwig en
frappant de sa canne le plancher. Tiens! qu'est-ce que c'est que
a? ajouta-t-il en apercevant Olivier, et en reculant de deux pas.

- C'est le jeune Olivier Twist, dont je vous ai parl, dit
M. Brownlow.

Olivier fit un salut.

Ce n'est pas au moins le garon qui a eu la fivre, j'espre? dit
M. Grimwig en reculant encore. Un instant! ajouta-t-il
brusquement, oubliant, dans la joie de sa dcouverte, sa crainte
de gagner la fivre: je parie que c'est ce garon qui a pel une
orange et qui a jet la peau sur l'escalier. J'en mangerais ma
tte et la sienne avec.

- Non, ce n'est pas lui, dit M. Brownlow en riant. Il n'a pas eu
d'orange. Voyons, posez l votre chapeau et parlez  mon jeune
ami.

- Cela me donne terriblement  penser, dit l'irascible vieillard
en tant ses gants; il y a toujours plus ou moins de peau d'orange
sur le pav de notre rue, et j'ai la certitude que c'est le garon
du chirurgien du coin qui en met  dessein; pas plus tard qu'hier
soir, un de ces morceaux a fait glisser une jeune femme, qui est
tombe contre la grille de mon jardin. Ds qu'elle se releva, je
la vis qui regardait l'infernale lanterne rouge qui claire
l'enseigne du chirurgien! N'y allez pas! lui criai-je par la
fentre; c'est un assassin! un dresseur d'embches. J'en...

Ici l'irritable vieillard donna un grand coup de canne sur le
plancher; c'tait un geste qui chez lui tait l'quivalent de son
expression favorite. Puis, sans quitter sa canne, il s'assit, et,
ouvrant un lorgnon qu'il portait attach  un large ruban noir, il
se mit  considrer Olivier. Celui-ci, se voyant l'objet d'un
examen en rgle, rougit et salua de nouveau.

C'est l le garon en question? dit enfin M. Grimwig.

- Lui-mme, rpondit M. Brownlow en faisant  Olivier un signe de
tte amical.

- Comment a va-t-il, mon garon? dit M. Grimwig.

- Merci, monsieur, beaucoup mieux, rpondit Olivier;

M. Brownlow, craignant probablement que son fantasque ami
n'ajoutt quelque parole dsagrable, dit  Olivier de descendre
et d'aller prvenir Mme Bedwin de monter le th. Olivier, qui
n'tait pas enchant des manires du nouveau venu, fut heureux
d'avoir une occasion de sortir.

C'est un charmant garon, n'est-ce pas? demanda M. Brownlow.

- Je ne sais pas, rpondit M. Grimwig d'un ton bourru.

- Comment cela?

- Non, je ne sais pas; pour moi tous les enfants se ressemblent.
Je n'en connais que de deux sortes, les fluets et les joufflus.

- Et dans quelle catgorie placez-vous Olivier?

- Dans les fluets, j'ai un ami dont le fils est un gros joufflu;
on appelle a un bel enfant, avec une grosse tte ronde, des joues
rouges et des yeux brillants. C'est horrible plutt; on dirait
toujours qu'il va faire craquer ses vtements sur toutes les
coutures; il a une voix de pilote et un apptit de loup; je le
connais bien, le gredin!

- Allons, dit M. Brownlow, ce n'est pas l le type du jeune
Olivier Twist; ainsi ne vous mettez pas en colre.

- C'est vrai, rpondit M. Grimwig, mais il n'en vaut peut-tre pas
mieux.

M. Brownlow toussa d'un air impatient, ce qui parut causer une
vive satisfaction  M. Grimwig.

Oui, rpta-t-il, il n'en vaut peut-tre pas mieux. D'o vient-
il? Qu'est-il? Il a eu la fivre... eh bien! aprs? il n'y a pas
que les honntes gens qui aient la fivre, n'est-ce pas? Les
filous ont aussi quelquefois la fivre, hein? J'ai connu un
individu qui fut pendu  la Jamaque pour avoir assassin son
matre; il avait eu la fivre plus de six fois: croyez-vous qu'on
lui ait fait grce  cause de a? Bast! sottises que tout a!

Le fait est qu'au fond du coeur M. Grimwig tait parfaitement
dispos  admettre que la mine d'Olivier prvenait beaucoup en sa
faveur; mais il avait au plus haut point la manie de contredire,
et plus que jamais en ce moment, depuis qu'il avait trouv une
peau d'orange sur l'escalier. Rsolu  ne se laisser influencer
par personne pour juger si un enfant avait l'air intressant ou
non, il avait, ds l'entre, pris le parti de contredire son ami.
Quand M. Brownlow lui avoua qu'il ne pouvait rpondre d'une
manire satisfaisante  aucune de ses questions, parce qu'il avait
remis  interroger Olivier sur son histoire jusqu'au moment o il
serait assez bien rtabli pour supporter cet examen, M. Grimwig
prit un air narquois et malin, et demanda avec ironie si la
mnagre avait l'habitude de compter l'argenterie le soir, parce
que, si un beau jour elle ne trouvait pas une ou deux cuillers de
moins, il en mangerait plutt sa... etc.

M. Brownlow, bien que d'un caractre trs vif, supporta tout cela
avec beaucoup de gaiet, car il connaissait  fond les bizarreries
de son ami.

De son cot, M. Grimwig eut la complaisance de trouver les
_muffins_ excellents, et tout se passa doucement. Olivier, qui
prenait le th avec les deux amis, commena  se trouver plus 
l'aise en prsence du terrible vieux monsieur.

Et  quand le rcit complet, dtaill et vridique, de la vie et
des aventures d'Olivier Twist? demanda M. Grimwig  M. Brownlow
aprs le th.

En mme temps il jetait sur Olivier un regard de ct.

Demain matin, rpondit M. Brownlow. je prfre que cela se passe
dans le tte--tte. Vous viendrez dans mon cabinet demain matin 
dix heures, mon ami.

- Oui, monsieur, dit Olivier.

Il rpondit avec un peu d'hsitation, parce qu'il tait intimid
en voyant M. Grimwig le regarder fixement.

Voulez-vous que je vous dise? dit tout bas celui-ci 
M. Brownlow; il ne viendra pas demain matin, je l'ai vu hsiter;
vous tes flou, mon cher ami.

- Je jurerais bien que non, rpondit M. Brownlow avec chaleur.

- Si vous ne l'tes pas, dit M. Grimwig. J'en mangerais...

Et il frappa de sa canne le plancher.

Je jurerais sur ma vie que cet enfant est sincre, dit
M. Brownlow en donnant un coup sur la table.

- Et moi sur ma tte qu'il est un fripon, rpliqua M. Grimwig en
frappant aussi du poing sur la table.

- Nous verrons, dit M. Brownlow en rprimant un mouvement de
colre.

- Oui, nous verrons, repartit M. Grimwig avec un sourire ironique,
nous verrons bien.

Le hasard voulut qu'en ce moment Mme Bedwin entrt, tenant un
petit paquet de livres que M. Brownlow avait achets le matin, 
ce mme libraire qui a dj figur dans cette histoire; elle le
posa sur la table et se prparait  sortir du cabinet.

Faites attendre le commis, madame Bedwin, dit M. Brownlow; il y a
quelque chose  reporter.

- Il est dj parti, monsieur, rpondit Mme Bedwin.

- Rappelez-le, dit M. Brownlow; j'y tiens; ce libraire n'est pas
riche et les livres ne sont pas pays. Il y en a d'ailleurs
quelques-uns  reporter.

On courut  la porte d'entre; Olivier arpenta la rue dans un
sens, la servante dans l'autre, et Mme Bedwin, restant sur le
seuil, appela le commis de toute sa force; mais il tait dj bien
loin, Olivier et la servante revinrent tout essouffls sans avoir
pu le rejoindre.

Cela me contrarie beaucoup, dit M. Brownlow; je tenais
extrmement  ce que ces livres fussent rendus ce soir mme.

- Renvoyez-les par Olivier, dit M. Grimwig d'un ton moqueur; il
les remettra consciencieusement,  coup sr.

- Oui monsieur, laissez-moi les reporter, je vous prie, dit
Olivier; je ne ferai que courir.

Le vieux monsieur allait dire qu'Olivier ne devait sortir sous
aucun prtexte; mais M. Grimwig toussa d'un air si malicieux, que
M. Brownlow rsolut de charger l'enfant de la commission, et de
prouver ainsi  son vieil ami combien ses soupons, sur ce point
du moins, taient mal fonds.

Il faut y aller, mon ami, dit-il  Olivier. Les livres sont sur
une chaise  ct de ma table. Allez les chercher.

Olivier, enchant de se rendre utile, revint bien vite, les livres
sous le bras, et attendit, sa casquette  la main, les ordres de
M. Brownlow.

Vous direz, dit celui-ci en regardant fixement M. Grimwig, que
vous rapportez ces livres de ma part, et que vous venez payer les
quatre guines et demie que je dois. Voici un billet de cinq
guines; vous aurez donc dix shillings  me remettre.

- Il ne me faudra pas dix minutes, monsieur, rpondit Olivier
avec vivacit. Il mit le billet dans sa poche, boutonna sa veste
jusqu'en haut, plaa avec soin les livres sous son bras, fit un
salut respectueux et sortit. Mme Bedwin l'accompagna jusqu' la
porte de la rue, pour lui indiquer bien exactement le chemin le
plus court, le nom du libraire, le nom de la rue, toutes choses
qu'Olivier dclara saisir trs clairement; et, aprs lui avoir
rpt  plusieurs reprises d'avoir bien soin de ne pas
s'enrhumer, la prudente vieille dame le laissa enfin sortir.

Le cher enfant! dit elle en le suivant des yeux; je n'aime pas,
je ne sais pourquoi,  le perdre ainsi de vue.

En ce moment Olivier se retourna et lui fit gaiement un signe
d'adieu avant de tourner le coin de la rue; la vieille dame lui
rendit son salut en souriant, ferma la porte et rentra dans sa
chambre.

Voyons, dit M. Brownlow en tirant sa montre et en la posant sur
la table, il sera de retour dans vingt minutes, au plus; d'ici-l
il fera nuit.

- Est-ce que vous pensez srieusement qu'il reviendra? demanda
M. Grimwig.

- En doutez-vous? dit M. Brownlow en souriant.

L'esprit de contradiction tourmentait beaucoup en ce moment
M. Grimwig, et le sourire confiant de son ami ne fit que
l'affermir dans cette disposition.

Oui, j'en doute, dit-il en donnant un coup de poing sur la table.
L'enfant a sur le dos un vtement neuf, sous le bras des livres de
prix, et dans la poche un billet de cinq livres sterling. Il ira
rejoindre ses anciens amis les voleurs, et se moquera de vous.
S'il remet les pieds ici, je consens  manger ma tte.

En parlant ainsi il rapprocha sa chaise de la table, et les deux
amis restrent dans une attente silencieuse, les yeux fixs sur la
montre. Il est bon de remarquer, parce que cela montre bien
l'importance que nous attachons  nos jugements, que M. Grimwig,
bien qu'il ne ft nullement mchant, et qu'il ft dsol au
contraire au fond de l'me de voir son respectable ami dupe d'une
supercherie, dsirait pourtant de tout son coeur, en ce moment,
qu'Olivier ne revint pas: tant notre pauvre nature est ptrie de
contradictions.

La nuit tomba peu  peu, et l'on pouvait  peine distinguer les
aiguilles sur le cadran. Les deux messieurs restaient pourtant
immobiles et silencieux, les yeux fixs sur la montre.


CHAPITRE XV.
O l'on verra combien le factieux juif et miss Nancy taient
attachs  Olivier.


Dans la salle obscure d'une misrable taverne, situe dans la
partie la plus sale de Little-Saffron-Hill, repaire tnbreux o
pendant l'hiver un bec de gaz brlait tout le jour, et o jamais
pendant l't ne brilla un rayon de soleil, un homme tait assis
devant un pot d'tain et un petit verre, absorb dans ses penses
et imprgn d'une forte odeur de liqueur.  son vtement de
velours commun,  sa calotte de velours,  ses brodequins, un
agent exerc l'et reconnu sur-le-champ, malgr le demi-jour, pour
M. Guillaume Sikes.  ses pieds tait tendu un chien au poil
blanc et aux yeux rouges, occup tour  tour  cligner de l'oeil
en regardant son matre, et  se lcher le museau, o une plaie
large et saignante attestait un combat rcent.

Vas-tu te tenir tranquille, gredin! dit M. Sikes en rompant
brusquement le silence, Il tait peut-tre tellement plong dans
ses rflexions, que le seul mouvement des yeux du chien suffisait
pour les troubler; ou bien l'irritation produite en lui par ces
rflexions mmes avait besoin de se traduire en mauvais
traitements  l'gard d'une bte inoffensive. Quoi qu'il en soit,
Sikes se mit  jurer contre son chien et en mme temps lui
allongea un coup de pied.

En gnral, le chien ne cherche pas  se venger des coups qu'il
reoit de son matre; mais celui de M. Sikes avait, comme son
propritaire, un assez mchant caractre, et, pouss  bout
probablement en ce moment par la conviction de son innocence, il
se jeta sans crmonie sur le pied qui l'avait frapp, enfona ses
dente dans le brodequin, le secoua vivement, puis se sauva en
grondant sous un banc, juste  temps pour viter le pot d'tain
que M. Sikes lui lana  la tte.

Tu voudrais mordre, hein? dit Sikes, en saisissant d'une main les
pincettes et en ouvrant de l'autre, d'un air rsolu, un long
couteau qu'il tira de sa poche. Ici, gredin! ici! m'entends-tu?

Le chien entendait fort bien, car M. Sikes criait comme un sourd;
mais il ne semblait pas du tout rsign  se laisser couper le
cou; il resta o il tait, grondant plus fort qu'auparavant et
saisissant dans ses dents l'extrmit des pincettes, qu'il mordit
avec rage.

Cette rsistance ne fit qu'accrotre la colre de M. Sikes. Il se
mit  genoux et commena  attaquer le chien avec fureur. L'animal
sautait de ct et d'autre, jappant, grondant, aboyant. L'homme
jurait, frappait, blasphmait; la lutte allait devenir critique
pour l'un ou l'autre des combattants, quand la porte s'ouvrit tout
 coup, et le chien ne fit qu'un bond dehors, laissant Guillaume
Sikes avec son couteau et ses pincettes  la main.

Pour se quereller, il faut tre deux, dit un vieux proverbe.
M. Sikes, dsappoint de la fuite du chien, fit tomber sa colre
sur le nouveau venu.

Pourquoi diable venez-vous vous mettre entre mon chien et moi?
demanda-t-il avec un geste menaant.

- Je ne savais pas, mon ami, je ne savais pas, rpondit Fagin
d'une voix humble.

C'tait en effet le juif qui venait d'entrer.

Vous ne saviez pas, vieux brigand! s'cria Sikes. Vous
n'entendiez donc pas le vacarme?

- Pas le moins du monde, aussi vrai que je suis en vie, rpondit
le juif.

- C'est vrai, vous n'entendez rien, rpliqua Sikes avec un rire
menaant. Vous vous faufilez partout, sans qu'on vous entende
entrer ni sortir. J'aurais voulu, Fagin, que vous fussiez  la
place de mon chien, il y a une minute.

- Pourquoi donc? demanda le juif avec un sourire forc.

- Parce que le gouvernement, qui protge la vie d'tres tels que
vous, qui ont moins de coeur qu'un roquet, laisse un homme tuer
son chien  sa fantaisie, rpondit Sikes en fermant son couteau
d'une manire trs expressive. Voil pourquoi.

Le juif se frotta les mains et, s'asseyant devant la table,
affecta de rire de la plaisanterie de son ami; nanmoins, il tait
visiblement mal  son aise.

Allez rire ailleurs, dit Sikes en remettant les pincettes en
place et en toisant le juif avec ddain; allez rire ailleurs, mais
ne vous avisez pas de me rire au nez, voyez-vous, ft-ce derrire
votre bonnet de coton. C'est moi qui vous tiens, Fagin, et du
diable si je vous lche. Tenez, si j'y passe, vous y passerez
aussi. Ainsi mnagez-moi.

- Bien, bien, mon cher, dit le juif. Je sais tout cela.
Nous...nous avons un intrt rciproque, Guillaume, un intrt
rciproque.

- Hum! fit Sikes, comme s'il trouvait que le juif tait bien plus
intress que lui dans la question. Eh bien! qu'avez-vous  me
dire?

- Tout s'est pass le mieux du monde, rpondit Fagin, et voici
votre part; elle est plus forte qu'elle ne devrait tre, mon ami;
mais, comme je sais que vous me revaudrez cela une autre fois,
et...

- Assez de verbiage, interrompit le voleur avec impatience.
Voyons, donnez vite.

- Oui, oui, Guillaume, laissez-moi le temps, laissez-moi le temps,
rpondit le juif d'un ton caressant. Tenez, voici le magot sain et
sauf.

En disant ces mots, il tira de sa poche un vieux mouchoir, dfit
un gros noeud  l'un des coins, et laissa voir un petit paquet
envelopp de papier gris, que Sikes lui arracha des mains; puis il
l'ouvrit et se mit  compter les souverains qu'il renfermait.

Est-ce tout? demanda Sikes.

- Tout, rpondit le juif.

- Vous n'avez pas ouvert le paquet en route et escamot une ou
deux pices? ajouta Sikes d'un air dfiant. Ne prenez pas votre
mine indigne; cela vous est arriv plus d'une fois. Remuez le
grelot.

Ceci voulait dire en bon franais: Tirez la sonnette.Un autre
juif parut, plus jeune que Fagin, mais d'un extrieur presque
aussi ignoble et repoussant.

Sikes ne fit que montrer du doigt le pot vide, et le juif,
comprenant parfaitement le geste, sortit pour aller le remplir,
aprs avoir chang un singulier regard avec Fagin, qui leva les
yeux un instant, comme s'il s'y attendait, et rpondit par un
signe de tte presque imperceptible. Sikes ne s'en aperut pas,
occup qu'il tait en ce moment  nouer le cordon de sa chaussure,
que le chien avait arrach. Il est probable que, s'il et observ
ce court change de signes d'intelligence, il n'en et augur rien
de bon.

Y a-t-il quelqu'un ici, Barney? demanda Fagin sans lever les
yeux, maintenant que Sikes le regardait.

- Pas une me, rpondit Barney, dont les paroles, qu'elles
vinssent du coeur ou non, sortaient invariablement par le nez.

- Bersonne? demanda Fagin d'un ton de surprise, qui signifiait
peut-tre que Barney pouvait dire la vrit sans crainte.

- Bersonne que badeboisselle Dadsy, rpondit t'il.

- Nancy! s'cria Sikes; o est-elle? Que la peste m'touffe, si je
n'honore cette fille pour ses dispositions naturelles!

- Elle s'est fait servir une assiette de boeuf bouilli sur le
comptoir, ajouta Barney.

- Faites-la venir, dit Sikes en versant un verre de liqueur;
faites-la venir.

Barney regarda timidement Fagin, comme pour lui demander son
autorisation. Voyant que le juif ne disait mot et ne cessait pas
d'avoir les yeux fixs  terre, il sortit et rentra presque
aussitt en introduisant Nancy, vtue en cuisinire, avec un
bonnet, un tablier, un panier, et une grosse clef  la main.

Tu es sur la trace, n'est-ce pas, Nancy? demanda Sikes en lui
offrant un verre.

- Oui, Guillaume, rpondit la jeune dame en vidant le contenu, j'y
suis, et assez fatigue comme a: le petit drle a t malade et a
gard le lit, et...

- Ah! Nancy, ma chre! dit Fagin en levant les yeux.

Peut-tre le juif, en contractant ses sourcils roux et en fermant
 demi ses yeux profondment encaisss dans leur orbite, donna-t-
il  entendre  miss Nancy qu'elle tait trop en veine de
confidences; ce dtail importe peu. Le fait est qu'elle s'arrta
court dans ses explications, et qu'aprs avoir adress  M. Sikes
plusieurs gracieux sourires, elle changea de conversation. Aprs
dix minutes environ, M. Fagin fut pris d'une quinte de toux; sur
quoi Nancy mit son chle, et dclara qu'il tait temps de s'en
aller. M. Sikes observa qu'il avait  faire un bout de chemin dans
la mme direction qu'elle, et manifesta l'intention de
l'accompagner. Ils s'en allrent ensemble, suivis  peu de
distance par le chien, qui sortit d'une cour voisine sitt que son
matre fut hors de vue.

Le juif passa la tte hors de la porte au moment o Sikes venait
de quitter la salle: il le suivit des yeux tandis qu'il
franchissait l'obscur passage, le menaant du poing, et murmurant
d'horribles imprcations; puis, avec un affreux rire, il revint
prendre place devant la table, o il se plongea dans
l'intressante lecture du _Journal des Tribunaux_.

Pendant ce temps Olivier Twist, qui ne se doutait pas qu'il ft si
prs du factieux vieillard, se dirigeait vers l'talage du
libraire. Arriv  Clerkenwell, il prit, sans y faire attention,
une rue qui n'tait pas comprise dans son itinraire. Il l'avait 
moiti franchie, quand il s'aperut de sa mprise; mais sachant
que cette rue devait aussi aboutir au point vers lequel il se
dirigeait, il jugea inutile de revenir sur ses pas, et continua 
marcher, les livres sous le bras, de toute la vitesse de ses
jambes.

Il songeait, tout en marchant, au bonheur de sa nouvelle
situation, au plaisir qu'il aurait  voir, ne ft-ce qu'un
instant, le pauvre petit Richard, qui peut-tre en ce moment,
battu et affam, pleurait amrement, quand il fut tir de sa
rverie par une jeune femme qui s'cria trs haut:

Oh! mon cher frre! Et  peine avait-il lev les yeux pour voir
ce que cela signifiait, qu'il sentit l'treinte de deux bras
troitement serrs autour de son cou.

Laissez-moi, s'cria Olivier en se dbattant; laissez-moi
tranquille. Qu'est-ce? Pourquoi m'arrtez-vous?

Pour toute rponse, la jeune femme qui le tenait embrass, et qui
avait  la main un petit panier et une grosse clef, se mit 
pousser des cris et des gmissements.

Oh! mon Dieu! disait-elle; je t'ai donc retrouv; Olivier!
Olivier! oh! vilain enfant, de m'avoir jete dans de pareilles
inquitudes  ton sujet! Viens chez nous, mon ami, viens. Dieu
soit lou! je t'ai enfin retrouv!

Aprs ces exclamations incohrentes, la jeune fille recommena ses
gmissements de plus belle, avec un accs nerveux si violent, que
plusieurs femmes qui taient l demandrent  un garon boucher 
la chevelure grasse et luisante, et qui regardait aussi, la scne,
s'il ne croyait pas urgent de courir chercher un mdecin.  quoi
le garon boucher, qui semblait d'une nature assez lente, pour ne
pas dire indolente, rpondit qu'il n'y avait pas d'urgence.

Oh! non, non, ce n'est pas la peine, dit la jeune femme en
serrant la main d'Olivier; je vais dj mieux. Allons tout droit 
la maison, cruel enfant! allons!

- Qu'est-ce qu'il y a donc, madame? demanda une des femmes.

- Oh! madame, rpondit la jeune fille, il s'est sauv il y a prs
d'un mois de chez ses parents, qui sont de bons ouvriers, pour
aller courir avec une bande de filous et de mauvais garnements, et
sa mre en est presque morte de chagrin.

- Petit misrable! dit la femme.

- Rentrez chez vous bien vite, petite brute, dit une autre.

- Ce n'est pas moi, rpondit Olivier trs alarm; je ne la connais
pas; je n'ai ni soeur, ni pre, ni mre, je suis orphelin, je
demeure  Pentonville.

- Oh! voyez donc, est-il effront! dit la jeune femme.

- Comment! c'est vous, Nancy! s'cria Olivier, en voyant la figure
de la jeune femme qui s'tait jusqu'alors tenue derrire lui; il
recula d'tonnement et d'effroi.

- Voyez-vous qu'il me reconnat! dit Nancy en s'adressant aux
assistants. Il ne peut pas faire autrement Quelqu'un aurait-il la
bont de m'aider  l'emmener chez nous? sans quoi il fera mourir
son pre et sa pauvre mre, et me mettra au dsespoir.

- Que diable est ceci? dit un homme en s'lanant hors d'une
taverne, avec un chien blanc derrire les talons. Comment! le
petit Olivier! Veux-tu bien aller retrouver ta pauvre mre,
vaurien que tu es! allons! vite  la maison!

- Je ne leur appartiens pas. Je ne les connais pas. Au secours! au
secours! cria Olivier en se dbattant contre la vigoureuse
treinte de l'homme.

- Au secours! rpta celui-ci; c'est moi qui viens au secours,
petit sclrat! Qu'est-ce que c'est que ces livres-l? Tu les as
vols, n'est-ce pas? donne-moi a.

 ces mots, l'homme arracha les volumes que tenait l'enfant, et le
frappa violemment  la tte.

C'est bien fait! dit du haut d'un grenier un spectateur de cette
scne; voil la vraie manire de mettre ces gamins-l  la raison!

- C'est vrai a, dit un gros lourdaud de charpentier, en regardant
d'un air approbateur celui qui venait de parler.

- a lui fera du bien, dirent les deux femmes.

- Eh! c'est vident, reprit l'homme en frappant de nouveau Olivier
et en le saisissant au collet. En avant, petit vaurien! Ici, Turc!
attention au commandement!

Affaibli par sa rcente maladie, tourdi par les coups et par
cette attaque  l'improviste, pouvant des grondements menaants
du chien et de la brutalit de l'homme, accabl surtout par la
conviction o taient les spectateurs qu'il tait rellement un
vaurien, que pouvait le pauvre enfant? Il faisait nuit close, le
quartier tait dsert; nul secours  attendre. Toute rsistance
tait inutile. En un instant, il fut entran dans un labyrinthe
de rues sombres et troites, et avec une rapidit qui rendait
compltement inintelligibles les quelques cris qu'il osait
pousser. Qu'importait d'ailleurs qu'ils fussent intelligibles,
puisque personne n'tait l pour s'en inquiter?

* * * * *

Les becs de gaz taient partout allums; Mme Badwin attendait avec
anxit  la porte de la maison; vingt fois la servante avait
couru au bout de la rue pour tcher d'apercevoir Olivier, et les
deux vieux messieurs restaient obstinment assis dans le cabinet,
au milieu de l'obscurit, et les yeux fixs sur la montre.


CHAPITRE XVI.
Ce que devint Olivier Twist, aprs qu'il eut t rclam par
Nancy.


Aprs avoir franchi nombre de rues troites et de passages
dtourns, Sikes, Nancy et Olivier arrivrent  un vaste espace
dcouvert, que des claies et des parcs  troupeaux dsignaient
pour un march au btail. L, Sikes ralentit le pas, car la jeune
fille ne pouvait soutenir plus longtemps l'allure rapide qu'ils
avaient prise jusqu'alors; il se tourna vers Olivier, et lui
enjoignit d'un ton brutal de prendre la main de Nancy.

M'entends-tu? gronda-t-il en voyant Olivier hsiter et regarder
aux alentours.

Ils taient dans un endroit sombre, loin de tout passant, et
Olivier ne vit que trop clairement qu'il n'y avait pas de
rsistance possible; il tendit la main  Nancy qui la lui serra
troitement.

Donne-moi l'autre, dit Sikes; ici, Turc!

Le chien leva la tte en grondant.

Tiens, mon brave, ajoute Sikes en mettant la main sur la gorge
d'Olivier et en profrant un affreux jurement, s'il souffle un
mot, jette toi l-dessus! tu comprends?

Le chien grogna de nouveau, se lcha le museau, et regarda Olivier
comme s'il avait envie de lui sauter  la gorge, sans plus tarder.

Il le ferait comme je le lui dis, mille tonnerres! dit Sikes en
regardant son chien d'un oeil froce et satisfait.

- Maintenant, tu sais ce qui t'attend, jeune homme; ainsi crie, si
l'envie t'en prend; le chien se chargera bien de te faire taire;
allons, plus vite que a.

Turc remua la queue pour remercier son matre de ces paroles
caressantes, auxquelles il n'tait pas habitu; puis il poussa un
nouveau grognement  l'adresse d'Olivier, et prit les devants.

C'tait Smithfield qu'ils traversaient; c'et t Grosvenor-
Square, qu'Olivier n'en et pas su davantage. La nuit tait sombre
et brumeuse. L'clairage des boutiques se voyait  peine  travers
l'paisseur du brouillard, qui augmentait  chaque instant et
enveloppait de tnbres les rues et les maisons; l'aspect de ces
lieux n'en tait que plus trange pour Olivier, et son anxit
plus grande.

Ils marchaient d'un pas prcipit, quand l'horloge d'une glise
voisine sonna l'heure; au premier coup, Sikes et Nancy firent
halte, et prtrent l'oreille.

Huit heures, Guillaume, dit Nancy.

-  quoi bon me dire a? je l'entends bien, n'est-ce pas? rpondit
Sikes.

- Et _eux_, je voudrais bien savoir s'ils peuvent l'entendre, dit
Nancy.

- Sans doute qu'ils le peuvent, reprit Sikes. Quand on m'a coffr,
c'tait l'poque de la foire de la Saint-Barthlemy, et il n'y
avait pas dans toute la foire une mchante trompette dont je
n'entendisse le vacarme; quand j'tais sous les verrous le soir,
le tumulte et le tapage du dehors rendaient si affreux le silence
de la damne vieille prison, que j'tais tent de me briser la
tte contre les ferrures de la porte.

- Pauvres garons! dit Nancy, le visage toujours tourn vers le
point o l'horloge s'tait fait entendre; quel dommage, Guillaume,
de si beaux garons!

- Voil bien les femmes, rpondit Sikes, elles ne font attention
qu' a. De si beaux garons! Eh bien! s'ils ne sont pas encore
morts, ils n'en valent pas mieux; ainsi n'en parlons plus.

Il semblait, en mme temps, rprimer un mouvement de jalousie, et
serrant plus fort la main d'Olivier, il lui dit d'avancer.

Une minute, dit la jeune fille; je ne passerais pas si vite par
ici s'il s'agissait pour toi, Guillaume, d'tre pendu le lendemain
 huit heures; il aurait beau y avoir de la neige, et je n'aurais
pas de chle pour me couvrir, que je ferais le tour de cette place
jusqu' extinction.

-  quoi que a m'avancerait? demanda le brutal Sikes;  moins que
tu puisses me passer une lime et vingt aunes de bonne corde, tu
ferais cinquante milles, ou tu ne bougerais pas, que a serait
tout de mme, pour le bien que a me ferait. Allons, en route, et
ne restons pas l une heure  faire des phrases.

La jeune fille clata de rire, rajusta son chle, et ils se
remirent  marcher; mais Olivier sentit trembler la main de Nancy:
il la regarda en passant sous un bec de gaz, et vit qu'elle tait
ple comme la mort.

Ils marchrent, pendant une demi-heure, par des rues sales et peu
frquentes, et les quelques individus qu'ils rencontrrent
avaient tout l'air d'occuper dans la socit une position
semblable  celle de M. Sikes; enfin ils s'engagrent dans une
ruelle encore plus sale que les autres, et pleine de boutiques de
fripiers. Le chien courut en avant, comme s'il comprenait que la
vigilance tait maintenant inutile, et s'arrta  la porte d'une
boutique ferme et en apparence inoccupe; car la maison tombait
en ruines, et un criteau clou sur la porte, et qui semblait fix
l depuis bien des annes, annonait qu'elle tait  louer.

Tout va bien, dit Sikes, aprs avoir jet autour de lui un
regard scrutateur.

Nancy passa la main sous les volets, et Olivier entendit le bruit
d'une sonnette. Ils traversrent la rue et attendirent quelques
instants sous une lanterne; on entendit lever un chssis avec
prcaution, et presque au mme instant la porte s'ouvrit
doucement. Sans plus de crmonie, M. Sikes prit au collet
l'enfant saisi de terreur, et tous trois se trouvrent bientt
dans la maison.

L'alle tait compltement sombre, et ils attendirent que la
personne qui les avait introduits et remis en place la chane et
les barres de fer qui barricadaient la porte.

Il n'y a personne? demanda Sikes.

- Non, rpondit une voix qu'Olivier crut reconnatre.

- Le vieux est-il l? ajouta le brigand.

- Oui, rpondit la voix, et il avait l'oreille basse en vous
attendant. Va-t-il tre content de vous voir! plus que a de
chance!

Le style de cette rponse, aussi bien que la voix de celui qui
parlait, n'taient pas inconnus  Olivier; mais il tait
impossible, dans l'obscurit, de voir quel tait cet
interlocuteur.

claire-nous, dit Sikes; autrement nous allons nous casser le cou
ou marcher sur les pattes du chien, et, alors, gare aux jambes, je
ne vous dis que a.

- Attendez un instant et vous aurez de la lumire, rpondit la
voix. On entendit les pas de quelqu'un qui s'loignait, et au bout
d'une minute on vit paratre le sieur Jack Dawkins, autrement dit
le rus Matois, tenant une chandelle fiche dans un bton fendu.

Le jeune filou ne s'arrta pas  renouer connaissance avec Olivier
autrement que par une grimace, et fit signe aux visiteurs de le
suivre au bas de l'escalier; ils traversrent une cuisine o l'on
ne voyait que les quatre murs, et ouvrant la porte d'une pice
basse et humide, qui donnait sur une petite cour fangeuse. Ils
furent accueillis par de grands clats de rire.

Oh! la bonne tte! s'cria matre Charles Bates, en riant  se
tenir les ctes. Le voil! ah! le voil! regardez-le donc, Fagin:
mais voyez donc la mine qu'il fait! c'est trop fort! En voil une
bonne farce! Je n'en puis plus; il y a de quoi mourir de rire.
Tenez-moi, ou j'touffe!

La gaiet de matre Bates n'eut plus de bornes; il se laissa
tomber tout de son long sur le plancher, agitant convulsivement
ses jambes, et pendant cinq minutes il ne put modrer ses
transports. Enfin il se remit sur pied, saisit la chandelle que
tenait le Matois, et s'approchant d'Olivier, il l'examina des
pieds  la tte, tandis que le juif, tant son bonnet, saluait
respectueusement et  plusieurs reprises l'enfant abasourdi; quant
au Matois, sournois comme il l'tait, et peu enclin  rire ds
qu'il avait l'occasion d'exercer ses talents, il fouillait les
poches d'Olivier avec un soin minutieux.

Voyez donc, Fagin, comme il est attif! dit Charlot en approchant
tellement la lumire du vtement neuf d'Olivier, qu'il faillit
l'enflammer; regardez-moi a. Drap numro un, et quelle coupe de
muscadin! oh! c'est trop drle! Et des livres, encore; mais,
Fagin, c'est un monsieur tout crach.

- Charm de vous voir en si bon tat, mon cher, dit le juif en
saluant ironiquement Olivier jusqu' terre; le Matois vous donnera
un autre vtement, mon cher, de crainte que vous n'abmiez votre
habit des dimanches. Pourquoi ne pas nous avoir crit, mon cher,
pour nous prvenir de votre arrive? nous aurions eu un souper
tout chaud  vous offrir.

 ces mots, matre Bates fut repris d'un fou rire, qui drida
Fagin lui-mme et fit sourire le Matois. Mais comme ce dernier
tirait  l'instant mme, de la poche d'Olivier, le billet de
banque de cinq guines, on ne peut dire si ce fut l'explosion de
joie de Bates ou cette dcouverte qui le fit sourire.

Oh! oh! qu'est-ce que c'est que a? demanda Sikes en s'avanant
vers le juif, qui allait empocher le billet. Cela m'appartient,
Fagin.

- Non, mon ami, non, dit le juif; c'est  moi, Guillaume, c'est 
moi. Vous aurez les livres.

- Si on ose dire que ce n'est pas  moi, reprit Sikes en mettant
son chapeau d'un air rsolu, c'est--dire  moi et  Nancy, je
remmne l'enfant.

Le juif tressaillit, et Olivier aussi, quoique pour un motif bien
diffrent; il esprait que la dispute aurait pour effet de le
remettre en libert.

Voyons, dit Sikes, voulez-vous me donner a, oui ou non?

- Ce n'est pas bien, Guillaume; n'est-ce pas, Nancy, que ce n'est
pas bien? demanda le juif.

- Que ce soit bien ou mal, rpliqua Sikes, donnez-moi a, vous
dis-je! Est-ce que vous vous figurez que Nancy et moi nous n'avons
rien de mieux  faire que de perdre notre temps  donner la chasse
au premier garon qui se fera coffrer,  cause de vous? Donnez-moi
a, vieux ladre, vieille momie, entendez-vous!

Tout en faisant ces amicales remontrances, M. Sikes saisit le
billet que le juif tenait entre le pouce et l'index, puis
regardant froidement Fagin dans le blanc des yeux, il plia le
billet en dix et l'enferma dans un noeud qu'il fit  sa cravate.

Voil pour notre peine, dit Sikes, et ce n'est pas moiti de ce
que a valait: quant  vous, gardez les livres, si vous aimez la
lecture, ou sinon, vendez-les.

- C'est trs intressant, dit Charlot Bates, qui feignait de lire
un des volumes en question, en faisant mille grimaces; beau style!
hein, Olivier? Et, en voyant l'air piteux de celui-ci, matre
Bates, qui avait le don de saisir en toutes choses le ct
comique, s'abandonna  un nouveau transport de gaiet plus bruyant
que le premier.

Ils appartiennent au vieux monsieur, dit Olivier en se tordant
les mains; au bon et gnreux vieux monsieur qui m'a reu chez
lui, qui m'a soign quand j'tais mourant; renvoyez-les-lui, je
vous en conjure; renvoyez-lui les livres et l'argent; gardez-moi
ici toute ma vie; mais je vous en prie, je vous en supplie,
renvoyez-les-lui. Il croira que je l'ai vol! la vieille dame, et
tous ceux qui ont t si bons pour moi, croiront que je suis un
voleur; oh! ayez piti de moi et renvoyez-les-lui!

En parlant ainsi, avec l'nergie que donne une poignante douleur,
Olivier tomba  genoux aux pieds du juif, en joignant les mains
d'un air suppliant et dsespr.

Ce garon a raison, observa Fagin en jetant autour de lui un coup
d'oeil sournois, et en fronant tant qu'il pouvait ses affreux
sourcils. Tu as raison, Olivier, tu as raison. On croira que tu es
un voleur; ah! ah! ajouta-t-il en se frottant les mains; a se
trouve  merveille, et nous ne pouvions rien souhaiter de mieux.

- Sans doute, rpondit Sikes; j'y ai song ds que je l'ai vu
entrer dans Clerkenwell avec ses livres sous le bras. C'est tout
simple, il faut que ce soient des gens confits en dvotion:
autrement ils ne l'auraient pas pris chez eux. Ils ne le
rechercheront pas, de crainte d'tre obligs  des poursuites pour
le faire enfermer; il est en sret comme a.

Pendant ce dialogue, Olivier regardait tour  tour Fagin et Sikes
d'un oeil gar, et comme s'il avait  peine conscience de ce qui
se passait autour de lui; mais aux derniers mots de Guillaume
Sikes il se releva subitement, et s'lana, tout effar, hors de
la chambre, en criant au secours, de manire  rveiller tous les
chos de la vieille maison dlabre.

Ne laisse pas sortir ton chien, Guillaume! s'cria Nancy en se
prcipitant vers la porte et en la fermant sur le juif et ses deux
lves, qui s'taient lancs  la poursuite d'Olivier. Ne laisse
pas sortir ton chien; il mettrait cet enfant en pices.

- Ce serait bien fait! dit Sikes en se dbattant pour se dgager
de l'treinte de la jeune fille. Lche-moi, ou je te brise la tte
contre le mur.

- a m'est gal, Guillaume, a m'est gal, criait la jeune fille
en luttant nergiquement contre cet homme; l'enfant ne sera pas
dchir par le chien, ou tu me tueras la premire.

- Tu vas voir! dit Sikes en grinant des dents. te-toi de l, ou
ce sera l'affaire d'un instant.

Le brigand lana la jeune fille  l'autre bout de la chambre...
juste au moment o le juif et ses deux lves rentraient, ramenant
Olivier aprs eux.

Eh bien! qu'est-ce? dit le juif.

- Je crois que cette fille est devenue folle, rpondit Sikes d'un
air farouche.

Non, je ne suis pas folle, dit Nancy ple et haletante. Je ne
suis pas folle, Fagin, soyez-en sr.

- Eh bien alors, taisez-vous! dit le juif d'un air menaant.

- Non, je ne me tairai pas, reprit Nancy sur un ton trs lev;
voyons, qu'avez-vous  dire  cela?

M. Fagin connaissait assez le caractre et les caprices des femmes
pour sentir qu'il n'tait pas prudent de prolonger l'entretien.
Pour faire diversion, il s'adressa  Olivier:

Vous vouliez donc vous sauver, mon ami? lui dit-il en prenant
dans l'angle de la chemine un gros bton noueux.

Olivier ne rpondit rien: mais il observait les mouvements du
juif, et son coeur battait avec force.

Vous appeliez au secours, vous vouliez faire venir la police,
n'est-ce pas! poursuivit Fagin avec un rire moqueur et en
saisissant l'enfant par le bras; nous vous en ferons passer
l'envie, jeune homme!

Le juif appliqua un vigoureux coup de bton sur les paules
d'Olivier, et il levait le bras pour recommencer, quand la jeune
fille se jeta sur lui et lui arracha le bton, qu'elle jeta au feu
avec tant de force que des charbons roulrent jusqu'au milieu de
la chambre.

Je ne souffrirai pas chose pareille, Fagin, s'cria Nancy. Vous
avez retrouv cet enfant; que voulez-vous de plus? Tchez de le
laisser tranquille, entendez-vous, ou je vous arrangerai de
manire  me faire pendre avant mon tour.

En profrant ces menaces, la jeune fille frappait du pied le
plancher; ple de colre, les lvres serres, les mains crispes,
elle regardait tour  tour le juif et Sikes.

Allons, Nancy! dit le juif d'un ton radouci, aprs un moment de
silence, pendant lequel il changea avec M. Sikes des regards
tonns et inquiets; vous tes... ce soir... plus admirable que
jamais; eh! eh! ma chre, vous jouez la comdie  ravir.

- Vraiment? dit la jeune fille; prenez garde que je ne me
surpasse; ce serait tant pour vous, Fagin; ainsi, marchez droit
avec moi; tenez-vous-le pour dit.

Une femme pousse  bout, surtout une femme aigrie par le malheur
et le dsespoir, peut arriver  un degr d'irritation que peu
d'hommes aiment  provoquer. Le juif comprit qu'il feindrait
inutilement de prendre plus longtemps la colre de Nancy pour un
caprice passager, et reculant involontairement de quelques pas, il
jeta du ct de Sikes un coup d'oeil moiti craintif, moiti
suppliant, comme pour lui dire que c'tait  lui naturellement 
continuer le dialogue.

M. Sikes entendit ce muet appel, et, sentant peut-tre son orgueil
personnel et son influence intresss  ce que Nancy fut
immdiatement rduite  la raison, pronona au moins deux ou trois
douzaines de maldictions et des menaces dont la rapidit et la
varit faisaient beaucoup d'honneur  la fertilit de son esprit
inventif. Comme tout cela ne produisait aucun effet visible sur
l'objet de sa colre, il eut recours  des arguments plus
frappants.

Qu'est-ce que tu veux dire par l? s'cria-t-il en appuyant sa
question d'une des imprcations familires  notre pays contre le
plus beau de tous les traits qui dcorent la figure humaine,
imprcation imprudente qui risquerait, si elle tait entendue l-
haut seulement une fois sur cinquante mille qu'on la rpte ici-
bas, de faire de la ccit une maladie aussi commune que la
rougeole. Qu'est-ce que tu veux dire par l? Le diable me brle!
Ne sais-tu plus qui tu es et ce que tu es?

- Oh! que si, que je le sais bien, rpliqua la jeune fille avec
un rire nerveux, en balanant sa tte de droite  gauche, et
prenant un air d'indiffrence qui dissimulait mal son motion.

- Eh bien alors, tiens-toi tranquille, ajouta Sikes en grondant
comme il avait l'habitude de le faire quand il s'adressait  son
chien; ou je te ferai tenir tranquille pour longtemps.

La jeune fille se remit  rire et avec plus de sans-gne
qu'auparavant; puis, lanant  Sikes un coup d'oeil furtif, elle
dtourna la tte et se mordit la lvre jusqu'au sang.

Comme a te va bien, reprit Sikes en la toisant avec mpris, de
te donner des airs de bont et de gnrosit! La belle occasion
pour cet enfant, comme tu l'appelles, de se faire de toi une amie!

- Oui, je suis son amie! s'cria la jeune fille avec colre, et
maintenant j'aimerais mieux tre morte dans la rue, ou avoir pris
la place de ceux auprs de qui nous avons pass ce soir, que
d'avoir contribu  entraner ici cet enfant.  partir
d'aujourd'hui ce n'est plus qu'un voleur, un fripon, un sclrat;
faut-il pour cela que ce vieux misrable vienne encore le rouer de
coups?

- Allons, allons, Sikes, dit le juif d'un ton de reproche, et en
lui montrant les jeunes filous qui coutaient ce dialogue de
toutes leurs oreilles, soyons calme, Guillaume; il faut faire la
paix.

- Faire la paix! s'cria Nancy exaspre; vieux sclrat. Je
n'avais pas la moiti de l'ge de cet enfant, que dj je volais
pour vous et voil douze ans que je fais ce mtier-l, et toujours
pour vous! Est-ce vrai? dtes; est-ce vrai?

- C'est bon, c'est bon, rpondit le juif en tchant de calmer
Nancy; mais ce mtier-l est aussi ton gagne-pain: c'est lui qui
te fait vivre.

- En effet, reprit-elle avec volubilit; c'est ma vie, comme les
rues sont ma demeure, malgr le froid, la pluie et la boue. Et
c'est vous, misrable! qui m'avez mene l, et qui m'y retiendrez
nuit et jour jusqu' ce que je meure!

- Il t'arrivera pis que cela! interrompit le juif piqu de ces
reproches; pis que cela, entends-tu, si tu dis encore un mot.

Elle se tut; mais dans sa colre elle s'arrachait les cheveux et
dchirait ses vtements. Elle se prcipita sur le juif et lui et
probablement laiss des marques de sa vengeance, si Sikes ne ft
intervenu  temps en la prenant par les mains; elle fit quelques
vains efforts pour se dgager, et tomba vanouie.

J'aime autant cela, dit Sikes en la posant  terre dans un coin
de la chambre. Elle a une force tonnante dans les bras, quand
elle est monte comme a.

Le juif s'essuya le front et sourit: il se sentait soulag en
voyant enfin cette scne termine; mais ni lui, ni Sikes, ni le
chien, ni les jeunes voleurs, ne semblrent y voir autre chose
qu'un incident ordinaire et inhrent au mtier.

C'est le diable que d'avoir affaire aux femmes, dit le juif en
remettant le bton  sa place; mais elles sont bien fines, et nous
n'arriverions  rien sans elles. Charlot, mne coucher Olivier.

- Je suppose qu'il ne mettra pas demain ses beaux habits n'est-ce
pas, Fagin? demanda Charlot Bates en riant.

- N'aie pas peur, rpondit le juif en riant aussi.

Matre Bates, charm probablement de cette commission, prit la
chandelle et conduisit Olivier dans une cuisine voisine, o il y
avait deux ou trois lits semblables  celui o Olivier avait dormi
jadis. L, le sieur Bates, aprs avoir ri de tout son coeur,
rendit  Olivier les affreux haillons dont celui-ci avait t si
heureux d'tre dbarrass chez M. Brownlow. Le hasard avait voulu
que Fagin les reconnt entre les mains du juif qui les avait
achets, et cette circonstance l'avait mis sur la trace d'Olivier.

te tes beaux habits, dit Charlot; je les donnerai  Fagin, qui
en aura soin. Ah! la bonne farce!

Le pauvre Olivier obit, bien  contre-coeur; matre Bates roula
les vtements neufs, les mit sous son bras et sortit; il ferma la
porte  clef, et laissa Olivier dans les tnbres.

Les clats de rire de Charlot et la voix de miss Betsy, qui
survint  propos pour jeter de l'eau froide  la figure de son
amie vanouie et la faire revenir  elle, auraient suffi pour
empcher de dormir bien des gens plus heureux qu'Olivier; mais il
tait souffrant et puis de fatigue, et bientt il s'endormit
profondment.


CHAPITRE XVII
Olivier a toujours  souffrir de sa mauvaise fortune, qui amne
tout exprs  Londres un grand personnage pour ternir sa
rputation.


Il est d'usage au thtre, dans tout bon mlodrame bien sanglant,
de prsenter tour  tour des scnes tragiques et des scnes
comiques entrelardes. On nous montre, gisant sur un grabat, le
hros accabl sous le poids de ses chanes et de ses malheurs;
puis,  la scne suivante, son cuyer fidle, ignorant le sort de
son matre, vient gayer l'auditoire par une chanson bouffonne.
Nous voyons avec motion l'hrone  la merci d'un baron cruel et
superbe, expose  perdre l'honneur ou la vie et tirant son
poignard pour sauver l'un au prix de l'autre; et, au moment o
l'intrt est le plus vivement excit, on entend un coup de
sifflet, et nous voil transports tout d'un coup dans la grande
salle d'un chteau, o un vieux snchal,  la chevelure grise,
chante un air joyeux. Ses vassaux font chorus avec lui; ils n'ont
pas autre chose  faire, et s'en vont tous de compagnie, toujours
joyeux, toujours chantant.

Ces changements de scne nous paraissent ridicules; ils ne sont
pourtant pas aussi invraisemblables que nous pourrions le croire
au premier abord. La vie n'offre-t-elle pas sans cesse des
contrastes de ce genre, ici des ftes et l un lit de mort; tantt
le deuil et la tristesse, et tantt la joie et le plaisir. Mais
alors nous sommes nous-mmes acteurs, au lieu d'tre tmoins
passifs des vnements, et cela fait une grande diffrence. Ces
transitions brusques, ces lans subits de colre ou de douleur,
qui ne nous tonnent point sur la scne du monde, nous semblent
ridicules et dplacs, ds que nous sommes rduits au rle de
simples spectateurs.

Les soudains changements de scne, de temps et de lieu, ne sont
pas seulement sanctionns dans les livres par un long usage; ils
sont encore considrs par beaucoup de gens comme tant le grand
art de la composition. Il y a mme certains critiques qui
n'estiment le talent d'un auteur qu'en raison des difficults
qu'il amoncelle autour de ses personnages  la fin de chaque
chapitre. Ce court prambule paratra peut-tre inutile. En tout
cas, on doit y voir de la part de l'historien une manire dlicate
de prvenir ses lecteurs qu'il va les ramener  la ville natale
d'Olivier, et qu'il a de bonnes raisons de leur faire faire ce
voyage.

Un matin, de trs bonne heure, M. Bumble sortit, la tte haute, du
dpt de mendicit, et se mit  monter la grande rue d'un pas
majestueux. Il tait dans l'clat et la splendeur de sa dignit de
bedeau. Les rayons du soleil levant se jouaient sur son tricorne
et sur son habit, et il tenait sa canne de l'air rsolu que
donnent la sant et la puissance. M. Bumble avait toujours la tte
haute, mais ce jour-l plus haute encore que d'habitude. Il y
avait dans son regard quelque chose de profond, et dans sa
dmarche une fiert qui annonait que de graves rflexions, trop
importantes pour tre communiques  personne, traversaient sa
cervelle de bedeau.

M. Bumble ne s'arrta pas en route  causer avec les petits
marchands ou autres qui lui adressaient respectueusement la
parole,  peine rpondait-il  leurs saluts par un geste rapide.
Il garda cette allure imposante jusqu' ce qu'il et gagn la
Ferme, o Mme Mann veillait, avec un soin paroissial sur son petit
troupeau d'enfants pauvres.

Au diable le bedeau! dit Mme Mann en entendant M. Bumble secouer
avec impatience la porte du jardin. C'est sans doute lui qui nous
arrive si matin!... Ah! monsieur Bumble, j'tais bien sre que
c'tait vous! quel plaisir vous me faites! Entrez donc, monsieur,
je vous prie.

Les premiers mots s'adressaient  Susanne, et les exclamations de
joie  M. Bumble, tandis que la bonne femme ouvrait la porte du
jardin et faisait entrer le bedeau avec empressement et respect.

Madame Mann, dit M. Bumble en se laissant tomber lentement dans
un fauteuil, au lieu de s'asseoir brusquement comme un manant;
bonjour, madame Mann.

- Je vous souhaite le bonjour, monsieur, rpondit Mme Mann d'un
air souriant. J'espre que vous vous portez bien, monsieur?

- Comme a, madame Mann, rpondit M. Bumble. Une vie _paroissiale_
n'est pas un lit de roses.

- Ah! monsieur Bumble,  qui le dites-vous? rpondit celle-ci.

Si les pauvres enfants du dpt l'eussent entendue parler ainsi,
ils eussent tous fait chorus avec elle.

La vie _paroissiale_, madame, continua M. Bumble en donnant un
coup de canne sur la table, est une vie fatigante, agite,
tourmente; mais on sait bien que c'est la destine de tous les
fonctionnaires publics d'tre toujours en butte aux perscutions.

Mme Mann, sans trop comprendre ce que le bedeau voulait dire par
l, leva toujours les mains au ciel d'un air de compassion et
soupira.

Ah! vous avez raison de soupirer, madame Mann! dit le bedeau.

Voyant qu'elle avait bien fait, celle-ci poussa un nouveau soupir,
 la grande satisfaction du fonctionnaire qui, rprimant un
gracieux sourire, regarda son tricorne avec un grand srieux et
dit:

Madame Mann, je pars demain pour Londres.

- Comment, monsieur Bumble! dit celle-ci en reculant de deux pas.

- Oui, madame, pour Londres, reprit l'inflexible bedeau, je prends
la diligence, et j'emmne avec moi deux pauvres du dpt, On est
en instance pour les placer ailleurs, et le conseil
d'administration m'a charg, moi, entendez-vous, madame Mann, de
suivre l'affaire devant les assises de Clerkenwell. Et je me
demande, ajouta-t-il en se redressant, si les assises de
Clerkenwell n'auront pas du fil  retordre avant d'en finir avec
moi.

- Oh! monsieur, ne soyez pas trop svre  leur gard, dit
Mme Mann d'un ton doucereux.

- Ce sera la faute des assises de Clerkenwell, rpondit M. Bumble;
et, si elles ne s'en tirent pas  leur honneur, les assises de
Clerkenwell ne pourront s'en prendre qu' elles-mmes.

M. Bumble pronona ces mots d'un air si rsolu et mme si menaant
que Mme Mann parut effraye.

Et vous prenez la diligence? dit-elle enfin. Je croyais que
d'habitude on expdiait les pauvres en charrette?

- Oui, madame Mann, lorsqu'ils sont malades, dit le bedeau; nous
les mettons en charrette dcouverte, quand il pleut: c'est pour
les empcher de s'enrhumer.

- Oh! dit Mme Mann.

- Quant  ces deux-ci, la concurrence s'en charge et les prend 
bon march, dit M. Bumble. Ils sont dans un piteux tat, et nous
avons calcul que les frais de transport coteraient deux livres
sterling de moins que les frais d'enterrement...  condition
pourtant que nous puissions les colloquer dans une autre paroisse.
J'espre que nous en viendrons  bout,  moins qu'ils n'aillent
s'aviser de mourir en route, pour nous faire enrager. Ha! ha!

M. Bumble se mit  rire; mais ses yeux rencontrrent son tricorne
et il reprit son air grave.

N'oublions pas les affaires, madame, dit le bedeau; voici
l'allocation mensuelle que vous accorde la paroisse.

M. Bumble tira de son portefeuille quelques pices d'argent
roules dans du papier, et demanda un reu que Mme Mann crivit
aussitt.

C'est un vrai griffonnage, dit-elle; mais c'est en rgle tout de
mme. Merci, monsieur Bumble; bien oblige, monsieur.

Celui-ci rpondit par un lger signe de tte aux rvrences de
Mme Mann, et demanda des nouvelles des enfants.

Les chers petits trsors! dit Mme Mann d'une voix mue; ils se
portent  merveille, sauf deux qui sont morts la semaine dernire,
et le petit Richard qui est malade.

- Est-ce qu'il ne va pas mieux? demanda le bedeau.

Mme Mann hocha la tte.

C'est un enfant qui a de mauvaises dispositions, une nature
vicieuse, un caractre rebelle, ajouta M. Bumble d'un air
courrouc. O est-il?

- Je vais vous l'amener  l'instant, monsieur, rpondit Mme Mann.
Richard! Richard! arrivez vite.

Elle trouva bientt l'enfant, lui fit mettre la figure sous la
pompe, et l'essuya avec sa robe; puis il comparut devant
l'imposant M. Bumble.

Il tait ple et maigre; il avait les joues creuses, et de grands
yeux brillants. Le misrable uniforme de la paroisse, cette livre
de la misre, flottait sur son corps dbile, et ses petits membres
taient rabougris comme ceux d'un vieillard.

Tel tait le pauvre enfant qui tremblait sous le regard de
M. Bumble, sans oser lever les yeux, et craignait d'entendre la
voix du bedeau.

Voulez-vous bien regarder monsieur, entt que vous tes? dit
Mme Mann.

L'enfant leva timidement la tte, et ses yeux rencontrrent ceux
de M. Bumble.

Eh! bien, enfant de paroisse, qu'y a-t-il pour votre service?
demanda M. Bumble en prenant, fort  propos, un ton goguenard.

- Rien, monsieur, rpondit celui-ci d'une voix tremblante.

- Je le crois bien, dit Mme Mann aprs avoir ri de tout son coeur
de la saillie du bedeau. Vous n'avez besoin de rien, je pense.

- Je voudrais bien... balbutia l'enfant.

- Comment! interrompit la femme; vous allez dire que vous avez
besoin de quelque chose, petit misrable?

- Un instant, madame Mann, un instant! dit le bedeau en levant la
main d'un air d'autorit. Que demandez-vous, monsieur?

- Je voudrais bien, balbutia l'enfant, que quelqu'un consentit 
m'crire quelques mots sur un morceau de papier,  le plier,  le
cacheter et  le garder quand je serai sous terre.

- Que veut dire par l cet enfant? s'cria M. Bumble sur lequel le
ton suppliant et l'air souffreteux de Richard avaient fait quelque
impression, tout endurci qu'il tait  de tels spectacles.
Qu'entendez-vous par l, monsieur?

- Je voudrais, reprit l'enfant, laisser quelques mots d'amiti au
pauvre Olivier Twist, et lui faire savoir combien j'ai pleur en
songeant qu'il errait  l'aventure, pendant les nuits sombres,
sans personne qui vnt  son aide... Et je voudrais aussi lui
dire, ajouta l'enfant d'un ton suppliant en joignant ses petites
mains, que je suis content de mourir jeune; car peut-tre, si je
vivais longtemps, ma petite soeur, qui est au ciel, m'oublierait
ou ne me reconnatrait plus: il vaut bien mieux que nous nous
retrouvions bientt l-haut.

M. Bumble, trs tonn, considra le petit orateur des pieds  la
tte, et s'adressant  Mme Mann:

Ils sont tous taills sur le mme modle, dit-il; cet effront
d'Olivier les a tous dmoraliss.

- Qui et pu s'en douter, monsieur? dit Mme Mann, en levant les
mains au ciel, et en regardant Richard de travers. Je n'ai jamais
vu un petit misrable si endurci!

- Emmenez-le, madame! dit M. Bumble d'un ton d'autorit; je serai
forc de rendre compte de cela au conseil d'administration, madame
Mann.

- J'espre que ces messieurs comprendront qu'il n'y a pas l de ma
faute? dit Mme Mann en pleurnichant.

- Soyez tranquille, madame, ils seront exactement mis au courant
de l'affaire, dit M. Bumble avec emphase. Tenez, emmenez cet
enfant; sa prsence me fait mal.

Richard fut emmen sur-le-champ et mis sous clef dans la cave au
charbon; quelques instants aprs, M. Bumble sortit pour aller
faire ses prparatifs de voyage.

Le lendemain matin,  six heures, M. Bumble, aprs avoir chang
son tricorne contre un chapeau rond, et s'tre bien envelopp
d'une grande redingote bleue, garnie d'un capuchon, prit place sur
l'impriale de la diligence, en compagnie de deux criminels dont
l'administration voulait se dfaire. Il arriva  Londres sans
autre dsagrment que la dtestable tenue des deux pauvres,
lesquels s'obstinaient  grelotter, et  se plaindre du froid, de
manire  faire dire  M. Bumble qu'ils lui donnaient le frisson,
et qu'il tait gel malgr sa grande redingote.

Aprs s'tre dbarrass pour la nuit de ces tres dsagrables, le
bedeau s'installa  l'htel o s'tait arrte la diligence, et
dna modestement de quelques tranches de boeuf rti,  la sauce
aux hutres, qu'il arrosa d'une bouteille de porter. Puis il
approcha sa chaise du feu, posa sur la chemine un verre de grog,
et, aprs quelques rflexions morales sur la tendance coupable
qu'ont les hommes  murmurer et  se plaindre, il se disposa 
lire le journal tout  son aise.

Le premier article qui lui tomba sous les yeux tait l'avis
suivant:

_Cinq guines de rcompense._

_Un jeune garon, nomm Olivier Twist, a disparu, jeudi soir, de
son domicile  Pentonville, et depuis lors on ne sait ce qu'il est
devenu: la rcompense ci-dessus sera accorde  quiconque fournira
des renseignements qui puissent faire retrouver ledit Olivier
Twist, ou qui jettent quelque lumire sur son histoire, que
l'auteur du prsent avis a le plus grand intrt  connatre._

Venaient ensuite le signalement exact d'Olivier, avec les plus
minutieux dtails sur son costume et sur toute sa personne, et
enfin, le nom et l'adresse de M. Brownlow.

Le bedeau ouvrit de grands yeux, lut et relut trois fois cet avis
lentement et attentivement; cinq minutes aprs, il se dirigeait
vers Pentonville, sans avoir seulement pris le temps d'avaler son
grog.

M. Brownlow est-il chez lui? demanda-t-il  la servante qui vint
lui ouvrir.

 cette question, celle-ci fit la rponse ordinaire et vasive: Je
n'en sais rien; de la part de qui venez-vous?

M. Bumble n'eut pas plutt prononc le nom d'Olivier et expliqu
le motif de sa visite, que Mme Bedwin, qui coutait de la porte de
la salle, se prcipita hors d'haleine dans l'alle.

Entrez, entrez, dit-elle; je savais bien que nous aurions de ses
nouvelles, le pauvre enfant! j'en tais sre! je l'avais bien
dit!

Tout en parlant ainsi, la bonne vieille dame rentra dans la salle
avec prcipitation, se jeta sur un sofa et fondit en larmes;
tandis que la servante, qui n'tait pas aussi impressionnable,
courait prvenir M. Brownlow et revenait prier M. Bumble de la
suivre.

Elle l'introduisit dans le petit cabinet o se trouvaient
M. Brownlow et son ami M. Grimwig, assis  une table avec des
verres devant eux.

Un bedeau! s'cria ce dernier en voyant entrer M. Bumble; c'est
un bedeau de paroisse! j'en mangerais ma tte.

- Ayez la bont de ne pas nous interrompre en ce moment, dit
M. Brownlow. Veuillez vous asseoir, ajouta-t-il en s'adressant 
M. Bumble.

Celui-ci obit, trs tonn des manires originales de M. Grimwig;
M. Brownlow plaa la lampe de manire  voir en plein la figure de
bedeau, et dit avec un peu d'impatience:

Vous avez sans doute l, monsieur, l'avis que j'ai fait insrer
dans les journaux.

- Oui, monsieur, dit M. Bumble.

- Et vous tes bedeau de profession, n'est-ce pas! demanda
M. Grimwig.

- Je suis bedeau de paroisse, messieurs, rpondit M. Bumble avec
orgueil.

- C'est cela, observa M. Grimwig  l'oreille de son ami; j'en
tais sr, sa grande redingote sent la paroisse; c'est un bedeau
tout crach.

M. Brownlow fit un lger signe de tte pour imposer silence  son
ami, et continua:

Savez-vous ce qu'est devenu ce pauvre enfant?

- Pas plus que vous, rpondit M. Bumble.

- Eh bien! que savez-vous sur son compte? demanda le vieux
monsieur. Parlez, mon ami, si vous savez quelque chose; que savez-
vous de lui?

- Vous n'avez probablement rien de bon  en dire? observa
M. Grimwig d'un air moqueur, en considrant attentivement la
contenance du bedeau.

M. Bumble ne se le fit pas dire deux fois et hocha la tte d'un
air profond.

Voyez-vous! dit M. Grimwig en regardant son ami d'un air
triomphant.

M. Brownlow considrait avec apprhension la mine rengorge du
bedeau, et lui demanda d'exposer, aussi brivement que possible,
tout ce qu'il savait sur le compte d'Olivier.

M. Bumble posa son chapeau  terre, dboutonna sa redingote, se
croisa les bras, rejeta sa tte en arrire, et, aprs quelques
moments de rflexion, commena son rcit.

Il serait superflu de rapporter ici les propres paroles du bedeau,
qui mit bien vingt minutes  discourir. En rsum, il dit
qu'Olivier tait un enfant trouv, n de parents obscurs et
pervers; que depuis sa naissance il n'avait montr qu'hypocrisie,
ingratitude et mchancet; qu'il avait termin son court sjour
dans sa ville natale en essayant d'assassiner lchement un garon
inoffensif, et qu'il s'tait sauv la nuit de la maison de son
matre.  l'appui de ses assertions, M. Bumble tala sur la table
les papiers qu'il avait apports avec lui; puis, se croisant les
bras de nouveau, il attendit les observations de M. Brownlow.

Je crains bien que tout cela ne soit que trop vrai, dit le vieux
monsieur avec tristesse, aprs avoir examin les papiers. Voici
cinq guines pour vos renseignements; mais, j'aurais volontiers
donn le triple de cette somme pour qu'ils fussent favorables 
l'enfant.

Il est vraisemblable que, si M. Bumble et su cela plus tt, il
aurait donn  sa petite histoire une tout autre couleur. Mais
maintenant, il tait trop tard; il fit un profond salut, empocha
les cinq guines et sortit.

Pendant quelques minutes M. Brownlow se promena en long et en
large dans la chambre, d'un air si attrist par le rcit du
bedeau, que M. Grimwig renona  le contrarier plus longtemps.
Enfin il s'arrta et agita violemment la sonnette.

Madame Bedwin, dit M. Brownlow en voyant entrer la femme de
charge, cet enfant, cet Olivier, est un imposteur.

- C'est impossible, monsieur, tout  fait impossible, dit la
vieille dame avec nergie.

- Je vous rpte que c'est un imposteur, reprit le vieux monsieur
avec rudesse. Que signifie votre: C'est impossible? Nous venons
d'apprendre toute son histoire depuis sa naissance, et il n'a
jamais t qu'un mchant petit garnement.

- On ne me fera jamais croire cela, monsieur, rpondit la vieille
dame avec fermet.

- Vous autres vieilles femmes, vous ne croyez qu'aux charlatans et
aux contes  dormir debout, murmura M. Grimwig. Il y a longtemps
que je savais  quoi m'en tenir. Pourquoi ne m'avoir pas consult
ds le principe? Vous l'auriez fait, je suppose, s'il n'avait pas
eu la fivre. Mais cela le rendait intressant, n'est-ce pas?
Intressant! quelle piti!

- Monsieur, rpliqua Mme Bedwin indigne, c'tait un enfant
aimant, doux et reconnaissant; je connais bien les enfants peut-
tre, depuis quarante ans que j'en vois, et les gens qui ne
peuvent en dire autant feraient mieux de se taire; c'est mon
opinion.

Ceci allait tout droit  l'adresse de M. Grimwig, qui tait rest
garon; mais il se contenta de rpondre par un sourire, et la
vieille dame allait probablement continuer sa harangue, quand
M. Brownlow lui imposa silence.

Taisez-vous! dit-il, en feignant une irritation qu'il tait loin
de ressentir; que je n'entende jamais le nom de cet enfant! C'est
pour vous dire cela que j'ai sonn. Jamais, entendez-vous, jamais,
sous aucun prtexte. Vous pouvez vous retirer, madame Bedwin,
Souvenez-vous que je veux tre obi.

Il y eut ce soir l des coeurs bien tristes chez M. Brownlow.
Quant  Olivier, il tait en proie  la plus vive douleur, en
pensant  ses bons amis de Pentonville; heureusement pour lui, il
ignorait ce que leur avait cont le bedeau; car il en serait mort
de dsespoir.


CHAPITRE XVIII
Comment Olivier passait son temps dans la socit de ses
respectables amis.


Le lendemain vers midi, aprs que le Matois et matre Bates furent
sortis pour vaquer  leurs occupations ordinaires, M. Fagin saisit
l'occasion de faire  Olivier un long sermon sur l'affreux pch
d'ingratitude, et lui montra clairement qu'il s'en tait rendu
coupable au premier chef, d'abord en s'loignant volontairement de
la socit de ses amis, qu'il avait plongs dans l'inquitude, et
ensuite en essayant de leur chapper de nouveau, aprs qu'ils
avaient pris tant de peine et dpens tant d'argent pour le
retrouver. M. Fagin insista surtout sur l'hospitalit qu'il avait
donne  Olivier, et sur l'amiti qu'il lui avait tmoigne; il
lui fit sentir que, sans cette assistance, il serait probablement
mort de faim; puis il lui raconta l'effrayante histoire d'un jeune
garon qu'il avait secouru par charit, dans des circonstances
semblables, mais qui s'tait montr indigne de sa confiance, avait
manifest le dsir d'entrer en relations avec la police, et avait
malheureusement fini par se faire pendre un beau matin  Old-
Bailey. Le juif ne chercha pas  dissimuler la part qu'il avait
prise  cette catastrophe; mais il dplora, les larmes aux yeux,
la cruelle ncessit  laquelle l'avait rduit le jeune homme en
question, lequel, par sa mauvaise tte et sa conduite perfide,
avait rendu ce fcheux dnoment indispensable  la scurit de
lui Fagin et de ses intimes amis.

Le juif finit sa harangue par la description peu flatteuse des
dsagrments de la potence, et, d'un ton affable et poli, dclara
qu'il avait l'espoir de n'tre jamais forc de soumettre Olivier
Twist  cette fcheuse opration.

En coutant M. Fagin, le petit Olivier tremblait de tous ses
membres, bien qu'il ne comprit qu'imparfaitement les sinistres
menaces contenues dans ces paroles. Il savait par exprience que
la justice pouvait confondre l'innocent avec le coupable, quand
par hasard elle les trouvait de compagnie; en se rappelant la
nature ordinaire des altercations de Fagin avec M. Sikes, il fut
port  croire que dj le juif avait plus d'une fois mis 
excution son plan pour rprimer les indiscrtions et faire
disparatre les personnes trop communicatives. Il avait dj saisi
certaines allusions  quelque ancienne machination de ce genre. Il
leva timidement les yeux, et rencontra le regard scrutateur du
juif; il comprit que sa pleur et son effroi n'avaient pas chapp
au vieux sclrat, qui semblait mme y prendre plaisir.

Un affreux sourire passa sur le visage de Fagin; il donna 
Olivier une petite tape sur la tte, et lui dit que, s'il tait
bien tranquille et se mettait  la besogne, ils deviendraient une
paire d'amis; puis il prit son chapeau, endossa une vieille
redingote rapice, et sortit en fermant derrire lui la porte 
double tour.

Pendant toute cette journe et pendant les jours suivants, Olivier
resta seul, depuis le matin de bonne heure jusqu' minuit.

Abandonn pendant de longues heures  ses penses, il se reportait
sans cesse vers ses bons amis de Pentonville, et songeait avec
amertume  la fcheuse opinion qu'ils devaient avoir de lui. Au
bout d'une semaine, le juif ne ferma plus  clef la porte de la
chambre, et Olivier eut la libert de rder dans la maison.

C'tait un triste sjour. Les pices du haut taient garnies de
grands panneaux de boiserie, avec de larges portes, et des
corniches qui, bien que noircies par le temps et couvertes de
poussire, laissaient apercevoir des sculptures varies. Olivier
en conclut que jadis, longtemps avant la naissance du juif, cette
maison avait appartenu  des gens d'une classe plus leve, et que
peut-tre, tout affreuse et dlabre qu'elle tait maintenant,
elle avait t alors une demeure joyeuse et lgante. Des
araignes avaient tendu leurs toiles  tous les angles des murs et
le long des plafonds; quelquefois, tandis qu'Olivier arpentait
doucement la chambre, une souris se mettait  trotter sur le
plancher, et se sauvait pouvante dans son trou: c'taient l les
seuls tres vivants qu'il put voir ou entendre; souvent, quand la
nuit tombait, et qu'il tait fatigu d'errer de chambre en
chambre, il allait se blottir dans un coin de l'alle qui donnait
sur la rue, pour tre aussi prs que possible de la socit des
vivants, et il restait l, l'oreille tendue,  compter les heures
jusqu'au retour du juif et de ses lves.

Dans toutes les chambres, les volets vermoulus des fentres
taient soigneusement ferms, et les barreaux qui les retenaient
taient fortement visss dans le bois; le jour ne pntrait que
par quelques trous ronds: ce qui donnait aux appartements un
aspect encore plus sinistre, et les peuplait d'ombres bizarres. Il
y avait, il est vrai, dans un grenier du fond, une fentre sans
volets, et garnie de barreaux rouills; souvent Olivier venait s'y
installer pendant des heures entires, et regardait au loin d'un
air pensif; mais il ne pouvait voir qu'une masse confuse de toits
et de chemines noires; quelquefois, pourtant, une vieille tte
grise se montrait aux combles d'une maison loigne; mais elle
disparaissait aussitt D'ailleurs, comme la fentre de
l'observatoire d'Olivier tait condamne, et que les carreaux
taient obscurcis par une paisse couche de poussire et de suie,
il pouvait  peine distinguer au travers les objets extrieurs;
mais, quant  essayer de se faire voir ou entendre, autant et
valu pour lui tre nich dans la boule qui surmonte la cathdrale
de Saint-Paul.

Un jour que le Matois et matre Bates devaient passer la soire
dehors, le premier de ces jeunes filous se mit en tte d'apporter
 sa toilette plus de soin que de coutume; il n'avait pas souvent,
il faut le dire, de faiblesse de ce genre; en consquence, il
daigna ordonner  Olivier de lui venir en aide.

Celui-ci tait trop enchant de se rendre utile, trop heureux
aussi de voir des visages humains quelque dsagrables qu'ils
fussent, et trop dsireux de se concilier l'affection de ceux qui
l'entouraient, quand il pouvait le faire honntement, pour hsiter
un instant  se plier  la volont du Matois; celui-ci s'assit sur
la table, et Olivier, mettant un genou en terre, se mit  cirer
les bottes de M. Dawkins, ce que ce dernier appelait _se faire
vernir les trotteuses_.

Soit que le Matois prouvt ce sentiment de libert et
d'indpendance que ressent tout animal raisonnable, quand il est
assis nonchalamment sur une table, fumant sa pipe, balanant
mollement une jambe, tout en faisant cirer ses bottes qu'il n'a
pas eu la peine d'ter et qu'il n'aura pas l'ennui de remettre;
soit que la bont du tabac veillt sa sensibilit, ou, que la
bonne qualit de la bire influt sur son humeur, il s'abandonna 
un lan d'enthousiasme qui contrastait singulirement avec son
caractre habituel; d'un air pensif il abaissa ses regards sur
Olivier, puis, levant la tte, il dit avec un soupir, moiti 
part et moiti  matre Bates:

Quel dommage qu'il ne soit pas du mtier!

- Ah! oui, dit Charlot Bates; il refuse son bonheur.

Le Matois poussa encore un soupir et reprit sa pipe. Charlot en
fit autant, et tous deux fumrent en silence pendant quelques
instants.

Je parie que tu ne sais seulement pas ce que c'est que le mtier?
dit le Matois d'un air de piti.

- Je crois que si, rpondit Olivier en levant vivement la tte!
cela veut dire vol... C'est ce que vous faites, n'est-ce pas?
demanda-t-il en se reprenant.

- Oui, rpondit le Matois, et j'aurais honte de faire autre
chose. En mme temps il mit son chapeau sur l'oreille d'un air
tapageur, et regarda matre Bates comme pour l'inviter  dire le
contraire, s'il l'osait. Oui, c'est mon mtier; et c'est celui de
Charlot, et de Fagin, et de Sikes, et de Nancy, et de Betty, de
nous tous tant que nous sommes,  commencer par Fagin et  finir
par le chien, qui ferme la marche.

- Et qui est le moins dispos  trahir, ajouta Charlot Bates.

- Ce n'est pas lui, dit le Matois, qui s'aviserait d'aboyer au
banc des tmoins et d'aller se compromettre; on pourrait bien l'y
attacher et le laisser quinze jours sans manger, qu'il ne
bougerait pas.

- Il s'en garderait bien; il n'y a pas de danger, observa Charlot.

- C'est un drle de chien, poursuivit le Matois; quand il est en
socit, comme il regarde d'un air menaant quiconque se met 
rire ou  chanter! Avec a qu'il ne grogne pas quand il entend
jouer du violon, et qu'il ne dteste pas les chiens de toute autre
espce! Non, il se gne!

- C'est, ma foi, un parfait chrtien, dit Charlot.

Matre Bates voulait seulement dire par l que c'tait un chien
dou de toutes les qualits, et ne songeait pas que cette remarque
offrait un autre sens galement juste: car il y a bien des hommes
et des femmes qui se donnent pour de parfaits chrtiens, et qui ne
ressemblent pas mal au chien de M. Sikes.

C'est bon, c'est bon, dit le Matois en revenant au sujet de la
conversation; ceci n'a rien  faire avec le jeune nigaud ici
prsent.

- C'est vrai, dit Charlot. Olivier, pourquoi ne te mets-tu pas au
service de Fagin?

- Ta fortune serait faite, ajouta le Matois en riant.

- Tu vivrais de tes rentes, et tu ferais le monsieur, comme c'est
mon intention,  Pques ou  la Trinit.

- Cela ne me plat pas, rpondit timidement Olivier; je voudrais
bien qu'on me permt de m'en aller. J'aimerais mieux m'en aller.

- Et Fagin aime mieux que tu restes, rpliqua Charlot.

Olivier ne le savait que trop; mais, jugeant dangereux de
s'expliquer plus clairement, il soupira et se remit  cirer les
bottes du Matois.

Allons donc! s'cria celui-ci; tu n'as donc pas de coeur, pas
d'amour-propre? Est-ce que tu voudrais vivre aux dpens de tes
amis?

- Oh! fi donc! dit matre Bates en tirant deux ou trois foulards
de sa poche et en les jetant dans une armoire, ce serait ignoble.

- Quant  moi, je ne pourrais pas vivre comme a, dit le Matois de
l'air du plus profond ddain.

- a n'empche pas que vous abandonnez vos amis, dit Olivier avec
un lger sourire, et que vous les laissez punir  votre place.

- Quant  cela, rpondit le Matois, c'tait par pure considration
pour Fagin, parce que les mouchards savent que nous travaillons
avec lui; et, si nous n'avions pas dguerpi, il aurait pu lui en
cuire. C'tait l le seul motif, n'est-ce pas Charlot?

Matre Bates fit un signe d'assentiment, et allait rpondre, quand
tout  coup le souvenir de la fuite d'Olivier lui revint 
l'esprit et le fit pouffer de rire; il avala la fume de sa pipe,
et resta cinq minutes au moins  tousser et  frapper du pied.

Tiens, regarde-moi a, dit le Matois en tirant de sa poche une
poigne de schillings et de pence, voila ce qui s'appelle mener
une jolie existence! Et  quel jeu gagne-t-on tout cela? Il ne
tient qu' toi de l'apprendre. Le trsor o j'ai pris cet argent
n'est pas encore  sec, va. Et tu ne veux pas en avoir autant,
idiot que tu es!

- C'est bien laid, n'est-ce pas, Olivier? demanda Charlot. Il
finira par se faire accrocher, n'est-ce pas?

- Je ne comprends pas, rpondit Olivier.

-- Voici  peu prs ce que c'est, dit Charlot. En mme temps il
saisit un bout de sa cravate, et, le tenant en l'air, il pencha sa
tte sur son paule, et fit craquer ses dents d'une manire
singulire, montrant, par cette pantomime expressive, que se faire
accrocher ou se faire pendre tait une seule et mme chose. Tu
comprends maintenant, dit Charlot; mais vois donc, Jack, comme il
me regarde d'un air bahi... Je n'ai jamais vu pareille innocence!
il me fera mourir  force de rire, c'est sr.

Et matre Bates, aprs avoir ri aux larmes, reprit sa pipe et se
remit  fumer.

Tu n'as pas t bien duqu, Olivier, dit le Matois en regardant
ses bottes avec satisfaction, quand Olivier les eut rendues bien
luisantes; Fagin fera quelque chose de toi pourtant, ou tu serais
le premier qui ne rpondrait pas par ses progrs  l'habilet de
sa direction; tu ferais mieux de te mettre tout de suite  la
besogne, car tu en viendras toujours l un jour ou l'autre, sans
mme t'en douter, et en attendant tu perds ton temps.

Matre Bates appuya cet avis de force rflexions morales de son
cru; ensuite son ami M. Dawkins et lui entamrent un long dialogue
sur les mille agrments de la vie qu'ils menaient; ils
insinurent,  plusieurs reprises,  Olivier, que le meilleur
parti qu'il et  prendre tait de mriter au plus vite la
bienveillance de Fagin, en s'y prenant comme eux-mmes l'avaient
fait.

Et mets-toi bien dans la cervelle, dit le Matois en entendant le
juif ouvrir la porte, que si tu n'escamotes pas des toquantes...

-  quoi bon lui parler ainsi? remarqua matre Bates; il ne
comprend seulement pas ce que cela veut dire.

- Si tu n'escamotes pas des montres et des foulards, reprit le
Matois en se servant d'expressions  la porte d'Olivier, d'autres
le feront; tant pis pour ceux qui se les laissent prendre, et tant
pis pour toi aussi; il n'en revient pas un sou de plus  personne,
except  celui qui met la main dessus; et tu as autant de droit
que celui-l  t'en emparer.

- Sans doute, sans doute, dit le juif qui tait entr sans
qu'Olivier l'apert; c'est tout simple, mon ami, tu peux en
croire le Matois sur parole; ah! ah! en voil un qui entend 
merveille le catchisme de sa profession!

Tout en donnant ainsi son assentiment aux beaux raisonnements du
Matois, le vieux juif se frottait les mains d'un air de
satisfaction, et s'applaudissait des talents de son lve.

La conversation en resta l, car le Juif tait rentr en compagnie
de miss Betty et d'un monsieur qu'Olivier n'avait pas encore vu,
mais que le Matois salua du nom de Tom Chitling.

M. Chitling tait plus g que le Matois et comptait environ dix-
huit printemps; mais il avait,  l'gard de son jeune confrre, un
ton de dfrence qui semblait indiquer qu'il se reconnaissait un
peu infrieur  lui en gnie et en habilet dans l'exercice de sa
profession. Il avait de petits yeux qu'il clignait sans cesse, et
la figure grave de petite vrole. Une casquette de loutre, une
veste de gros drap brun, un mchant pantalon de futaine et un
tablier, composaient tout son costume;  dire vrai, sa garde-robe
n'tait plus prsentable; mais il s'excusa prs de la compagnie en
disant qu'il avait fini son temps depuis une heure  peine, et
qu'ayant toujours port le costume rglementaire, depuis six
semaines, il n'avait pas eu le loisir de s'occuper de ses effets,
M. Chitling ajouta, d'un ton trs courrouc, qu'on avait adopt
l-bas un nouveau systme de fumigation pour les vtements,
systme infernal et inconstitutionnel, qui les brlait sans qu'on
et aucun recours contre une telle injustice; il s'leva aussi
avec force contre l'usage adopt de couper les cheveux des gens,
et dclara cette mesure absolument illgale; enfin il termina ses
observations en affirmant que, pendant quarante-deux mortelles
journes de travail forc, il n'avait pas aval une goutte de
n'importe quoi, et qu'il consentait  tre empal, s'il n'avait
pas le gosier aussi sec qu'un four  chaux.

Olivier, demanda le juif, tandis que les jeunes filous mettaient
sur la table une bouteille d'eau-de-vie, d'o penses-tu qu'arrive
monsieur?

- Je... ne sais pas, monsieur, rpondit l'enfant.

- Qu'est-ce que c'est que celui-l? demanda Tom Chitling en jetant
sur Olivier un regard de ddain.

- Un de mes jeunes amis, mon cher, rpliqua le juif.

- Eh. bien! il a de la chance, dit le jeune homme en regardant
Fagin d'un air d'intelligence; ne t'inquite pas de savoir d'o je
viens, mon garon. Tu prendras assez vite le mme chemin, j'en
gagerais bien un cu.

Les jeunes voleurs rirent de cette saillie, et, aprs quelques
plaisanteries sur le mme sujet, ils changrent avec Fagin
quelques mots  voix basse, et quittrent la chambre.

Aprs avoir caus un instant tte  tte, le nouveau venu et Fagin
allrent s'asseoir auprs du feu. Le juif dit  Olivier de venir
prendre place prs de lui, et fit tomber la conversation sur les
sujets les plus propres  intresser ses auditeurs. Il s'tendit
sur les grands avantages du mtier, sur l'habilet du Matois, la
bonne humeur de Charlot Bates et la libralit de lui, Fagin.
Quand il eut puis tous ces sujets, comme M. Chitling tombait de
fatigue (effet ordinaire d'un sjour de quelques semaines  la
maison de correction), miss Betty se retira, et la socit se
spara pour aller dormir.

 partir de ce jour, Olivier ne resta presque jamais seul; il fut
continuellement en rapport avec les deux jeunes filous, qui
jouaient chaque matin avec le juif  leur jeu favori; tait-ce
pour les rendre plus adroits, ou pour former peu  peu Olivier? 
cela M. Fagin et pu rpondre mieux que personne. Parfois le vieux
sclrat leur contait des histoires d'escroquerie de sa jeunesse,
d'une manire si plaisante et si originale, qu'Olivier ne pouvait
s'empcher de rire de tout son coeur, et de montrer qu'en dpit de
la dlicatesse de ses sentiments, il prenait plaisir  ces rcits.

En un mot, le vieux misrable tenait l'enfant dans ses filets;
aprs l'avoir amen, par la solitude et la tristesse,  prfrer
une socit quelconque  l'isolement dans cet affreux sjour, sans
autre passe-temps que ses tristes penses, il versait peu  peu
dans son coeur le poison sur lequel il comptait pour le corrompre
et le souiller  tout jamais.


CHAPITRE XIX.
Discussion et adoption d'un plan de campagne.


Par une nuit sombre, pluvieuse et froide, le juif, aprs avoir
boutonn jusqu'au haut sa grande redingote, et relev le collet
sur ses oreilles de manire  cacher le bas de sa figure, sortit
de son affreuse tanire. Il s'arrta un instant sur le seuil,
tandis que, derrire lui, on fermait soigneusement la porte  clef
et qu'on poussait les verrous; il prta l'oreille pour s'assurer
que ses lves s'acquittaient bien de ces mesures de prudence, et,
quand il n'entendit plus le bruit de leurs pas, il s'loigna au
plus vite.

La maison o l'on avait conduit Olivier tait dans le voisinage de
Whitechapel. Arriv au coin de la rue, le juif s'arrta de
nouveau, jeta autour de lui un regard dfiant, puis passa de
l'autre ct, et se dirigea vers Spitalfields.

Une boue paisse couvrait le pav; les rues taient plonges dans
le brouillard; la pluie tombait lentement, l'air tait froid, le
sol glissant: c'tait, en un mot, une nuit faite exprs pour un
promeneur tel que le juif. Tandis qu'il cheminait  pas de loup,
rasant les murailles ou se dissimulant sous l'auvent des
boutiques, l'affreux vieillard ressemblait  un hideux reptile
sorti de la fange et des tnbres, et rampant dans l'ombre,  la
recherche d'une nourriture immonde.

Il parcourut un grand nombre de rues troites et tortueuses,
jusqu' ce qu'il et atteint Bethnal-Green; puis, tournant tout 
coup  gauche, il s'engagea dans un ddale de petites rues sales,
comme on en trouve tant dans ce quartier populeux de Londres.

Le juif semblait du reste trop bien connatre les lieux qu'il
traversait, pour prouver la moindre difficult  s'orienter,
malgr l'obscurit, au milieu de ce labyrinthe; il parcourut 
grands pas nombre de passages et d'alles, et s'engagea enfin dans
une rue mal claire par un unique rverbre, plac  l'autre
bout. Il frappa  la porte d'une maison, et, aprs avoir chang
quelques mots  voix basse avec la personne qui vint lui ouvrir,
il monta l'escalier.

Au moment o il toucha le loquet de la porte, un chien gronda, et
on entendit une voix d'homme demander: Qui va l?

- C'est moi, Guillaume, rien que moi, dit le juif en jetant un
coup d'oeil dans la chambre.

- Entrez, dit Sikes, Couche l, vilaine bte! Tu ne reconnais donc
plus le diable, quand il a sa grande redingote.

L'accoutrement de Fagin avait sans doute induit le chien en
erreur: car, ds que le juif eut dboutonn sa redingote et l'eut
pose sur le dos d'une chaise, l'animal regagna son coin en
remuant la queue, montrant par l qu'il tait aussi satisfait que
possible.

Eh bien! dit Sikes.

- Eh bien, mon ami? rpondit le juif. Ah! bonjour Nancy.

Le juif s'adressa  la jeune fille avec un certain embarras, et
comme s'il doutait de l'accueil qu'elle lui ferait; car c'tait la
premire fois qu'il la voyait depuis qu'elle avait pris parti pour
Olivier. Mais ses doutes, s'il en avait, furent bientt dissips
par la conduite de Nancy  son gard; elle retira ses pieds du
garde-feu, recula sa chaise, et dit  Fagin d'avancer la sienne;
car la nuit tait glaciale.

Il fait bien froid, Nancy, ma bonne, dit le juif en chauffant ses
mains rides; il y a de quoi vous glacer jusqu'aux os, ajouta-t-il
en portant la main  son ct gauche.

- Il faudrait un fameux froid pour vous pntrer jusqu'au coeur,
dit M. Sikes. Nancy, donne-lui quelque chose  boire. Dpche-toi,
mille tonnerres! Il y a de quoi tomber malade, rien qu' voir
grelotter cette vieille carcasse, cet affreux spectre qui a l'air
d'tre sorti tout  l'heure de son tombeau.

Nancy se hta de prendre une bouteille dans une armoire qui en
contenait un grand nombre, de formes diverses et probablement
pleines de toute sorte de liqueurs. Sikes remplit un verre d'eau-
de-vie, et invita le juif  le vider.

Assez comme cela, Guillaume, merci, dit le juif en posant le
verre aprs y avoir seulement touch du bout des lvres.

- Comment! est-ce que vous avez peur que nous ne vous fassions
votre affaire? demanda Sikes en regardant fixement le juif. Fi
donc!

M. Sikes, de l'air le plus mprisant, prit le verre, et jeta dans
les cendres la liqueur qu'il contenait, puis le remplit pour lui-
mme, et le vida d'un trait.

Pendant ce temps, le juif promenait ses regards autour de la
chambre, non par curiosit, car il la connaissait depuis
longtemps, mais avec cette expression inquite et souponneuse qui
lui tait naturelle. Elle tait pauvrement meuble, et les objets
contenus dans l'armoire indiquaient seuls qu'elle n'tait pas
occupe par un ouvrier. Rien ne pouvait veiller de soupons, sauf
deux ou trois gros gourdins placs dans un coin, et un casse-tte
accroch au-dessus de la chemine.

Allons, dit Sikes en faisant claquer ses lvres, maintenant, je
suis  vous.

- Pour causer d'affaires, hein? demanda le juif.

- Oui, pour causer d'affaires, rpondit Sikes. Ainsi, dites ce que
vous avez  dire.

- Au sujet de cette maison  Chertsey, Guillaume, dit le juif en
rapprochant sa chaise et en parlant trs bas.

- Oui; eh bien, quoi? demanda Sikes.

- Ah! vous savez bien ce que je veux dire, mon cher, reprit le
juif. N'est-ce pas, Nancy, qu'il sait bien ce que je veux dire?

- Non, il n'en sait rien, dit ironiquement M. Sikes, ou il ne veut
pas le savoir, ce qui est tout comme; parlez, et appelez les
choses par leur nom. Allez-vous rester longtemps  cligner de
l'oeil,  barguigner et  parler par nigmes, comme si ce n'tait
pas vous qui avez eu la premire pense de ce vol? expliquez-vous,
que diable!

- Paix, paix, Guillaume! dit le juif, qui avait essay inutilement
de modrer l'indignation de M. Sikes; on pourrait nous entendre,
mon cher, on pourrait nous entendre.

- Eh bien! qu'on nous entende! rpliqua Sikes; que m'importe?

Il comprit pourtant que cela importait, car il baissa le ton en
prononant ces mots et redevint plus calme.

Allons, allons, dit le juif d'un air doucereux, c'tait seulement
par prudence... rien de plus. Maintenant, mon cher, parlons de
cette maison de Chertsey; quand fait-on le coup, hein! Guillaume?
Tant d'argenterie, mes amis, tant d'argenterie! ajouta-t-il en se
frottant les mains et en cartant ses sourcils, comme s'il avait
dj le trsor.

- Il n'y a rien  faire, dit froidement Sikes.

- Rien  faire! rpte le juif en se laissant tomber sur le dos de
sa chaise.

- Non, rien, reprit Sikes. Du moins, ce n'est pas une affaire
bcle, comme nous l'esprions.

- Alors, c'est qu'on s'y est mal pris, dit le juif ple de colre.
Ne me dites plus rien.

- Si fait, reprit Sikes. Qui tes-vous donc pour refuser de
m'couter? Je vous dis qu'il y a quinze jours que Tobie Crackit
rde autour de la maison, et il n'a pas pu faire broncher un
domestique.

- Voulez-vous dire par l, Guillaume, interrompit le juif en
s'adoucissant  mesure que son compagnon s'animait, que les deux
valets n'ont pu tre gagns ni l'un ni l'autre?

- Oui, voil la chose, rpondit Sikes. Il y a vingt ans qu'ils
sont au service de la vieille dame, et on leur donnerait cinq
cents livres sterling qu'ils ne voudraient entendre  rien.

- Mais mon cher, observa le juif, et les femmes? Est-ce qu'on n'a
rien pu faire de ce ct?

- Absolument rien, rpondit Sikes.

- Pas mme par le moyen du sduisant Tobie Crackit? dit le juif
d'un air d'incrdulit. Vous savez bien ce que c'est que les
femmes, Guillaume.

- Eh bien non, le sduisant Tobie Crackit en personne en a t
pour ses frais, rpondit Sikes; il dit qu'il a eu beau porter tout
le temps de faux favoris et un gilet jaune serin, c'tait comme
s'il chantait.

- Il aurait d se mettre des moustaches et porter un pantalon
d'uniforme, dit le juif aprs quelques instants de rflexion.

- Il n'y a pas manqu, reprit Sikes, et a n'a pas fait plus
d'effet.

 ces mots, le juif parut dconcert, et, aprs avoir rv
quelques minutes, le menton dans la poitrine, il leva la tte et
dit que, si le rapport du sduisant Tobie Crackit tait exact, il
tait  craindre que l'affaire ne tombt dans l'eau.

Et pourtant, ajoutait le vieillard en posant ses mains sur ses
genoux, c'est une chose dplorable, mon cher, que de perdre tant
de richesses que nous croyions dj tenir.

- C'est vrai, dit M. Sikes, c'est avoir du guignon!

Un long silence s'ensuivit, pendant lequel le juif resta plong
dans une profonde rverie; ses traits contracts avaient une
expression vraiment diabolique. De temps  autre Sikes l'observait
du coin de l'oeil, et Nancy, craignant sans doute d'irriter le
brigand, restait immobile, les yeux fixs au fond de la chemine,
comme si elle n'avait pas entendu un mot de la conversation.

Fagin, dit Sikes, rompant tout  coup le silence, me reviendra-t-
il cinquante souverains hors part, si nous en venons  bout du
dehors?

- Oui, dit le juif, comme s'il sortait subitement d'un rve
prolong.

- Est-ce dit? demanda Sikes.

- Oui, oui, mon cher, reprit le juif en serrant la main de Sikes.

Ses yeux tincelaient, et tous les muscles de son visage
trahissaient l'motion que lui causait cette demande.

Dans ce cas, dit Sikes, en repoussant la main du juif avec
ddain, a se fera quand vous voudrez. L'avant-dernire nuit, nous
avons escalad, Tobie et moi, le mur du jardin, et sond les
volets et les battants de la porte. La maison est barricade la
nuit comme une prison; mais il y a un endroit que nous pouvons
briser sans bruit.

- O donc, Guillaume? demanda le juif avec empressement.

- Vous savez, dit tout bas Sikes, quand on a travers la
pelouse...

- Oui, oui, dit le juif, en avanant la tte et en ouvrant de
grands yeux.

- Hum! fit Sikes, s'arrtant court sur un lger signe de tte de
la jeune fille, qui lui faisait remarquer l'expression de figure
du juif. Que vous importe de savoir o c'est? Vous ne pouvez rien
faire sans moi, je le sais; mais il est bon d'tre toujours sur
ses gardes quand on a affaire  vous.

- Comme vous voudrez, mon cher, comme vous voudrez, rpondit le
juif en se mordant les lvres. Et il n'y a besoin de personne
autre que de vous et de Tobie?

- Non, dit Sikes: il ne faut que nous deux, avec un vilebrequin et
un enfant; le premier, nous l'avons:  vous de nous trouver le
second.

- Un enfant! s'cria le juif; oh! alors, il faut s'introduire par
un panneau, hein?

- Encore une fois, que vous importe? rpliqua Sikes, il me faut un
enfant, et qui ne soit pas gros. Dieu! ajouta-t-il aprs un
instant de rflexion; si j'avais seulement le petit garon de Ned,
le ramoneur!... il l'empchait tout exprs de grandir, et le
louait  l'occasion; mais le pre s'est fait pincer, et alors la
socit des jeunes dlinquants arrive, enlve l'enfant  un mtier
o il gagnait de l'argent, lui fait apprendre  lire et  crire,
et avec le temps en fait un apprenti; et voil comme ils
procdent, dit M. Sikes dont ce souvenir excitait la colre, voil
comme ils se mlent de tout; et, s'ils avalent assez d'argent
(mais Dieu merci ils n'en sont pas encore l), il ne nous
resterait pas six enfants par an pour notre mtier.

- C'est vrai, observa le juif, qui, tandis que Sikes parlait,
tait rest absorb dans ses penses, et n'avait saisi que les
derniers mots; Guillaume!

- Eh bien? demanda Sikes.

Le juif fit un signe de tte en montrant Nancy, qui restait
immobile devant le feu: il donnait ainsi  entendre  Sikes qu'il
devrait loigner la jeune fille: celui-ci haussa les paules avec
impatience, mais se rendit pourtant au dsir du juif, et demanda 
Nancy d'aller lui chercher un pot de bire.

Tu n'en veux pas, dit Nancy en se croisant les bras et en restant
tranquillement  sa place.

- Je te dis que si, rpondit Sikes.

- Allons donc! reprit celle-ci avec sang-froid. Continuez, Fagin.
Je sais ce qu'il va dire, Guillaume; il n'a pas besoin de faire
attention  moi.

Le juif hsitait encore, et Sikes les regarda l'un et l'autre avec
quelque surprise.

En quoi cette fille peut-elle vous gner, Fagin? demanda-t-il
enfin; il y a assez longtemps que vous la connaissez pour vous
fier  elle, ou alors,  tous les diables! Elle n'est pas femme 
jaser; n'est-ce pas, Nancy?

- Je pense bien que non, rpondit la jeune fille en approchant sa
chaise de la table, sur laquelle elle posa ses deux coudes.

- Non, non, ma chre, je n'en doute pas, dit le juif; mais...

Et il s'arrta encore.

Mais quoi? demanda Sikes.

- Je ne savais pas si elle ne serait pas encore peut-tre aussi
mal dispose que l'autre soir, rpondit le juif.

Nancy partit d'un grand clat de rire, et, avalant un verre d'eau-
de-vie, secoua la tte d'un air de dfi, et se mit  pousser des
exclamations incohrentes: Allez toujours votre chemin! Ne parlez
jamais de vous rendre! et autres semblables, ce qui parut
rassurer compltement les deux hommes. Le juif hocha la tte avec
satisfaction et se rassit; M. Sikes en fit autant.

Maintenant, Fagin, dit Nancy en riant, contez  Guillaume vos
projets sur Olivier.

- Ah! ma chre, tu es une fine mouche, tu es bien la fille la plus
maligne que je connaisse! dit le juif en lui donnant une petite
tape sur le cou. C'tait justement d'Olivier que je voulais
parler. Ha! ha!

- Pour quoi faire? demanda Sikes.

- C'est l'enfant qu'il vous faut, mon cher, rpondit le juif 
voix basse, en posant son doigt sur son nez et en faisant une
affreuse grimace.

- Lui? s'cria Sikes.

- Prends-le, Guillaume! dit Nancy.  ta place, je n'hsiterais
pas; il n'est peut-tre pas aussi fut que d'autres; mais qu'est-
ce que a fait, s'il s'agit seulement de t'ouvrir une porte? Sois
sr qu'on peut compter sur lui, Guillaume.

- C'est vrai, reprit Fagin; il est en bon train depuis quelques
semaines, et il est temps qu'il commence  gagner sa vie.
D'ailleurs, les autres sont trop gros.

- Ce n'est pas l'embarras, il est justement de la taille qu'il me
faut, dit M. Sikes aprs rflexion.

- Et il fera tout ce que vous voudrez, mon cher, interrompit le
juif; il ne pourra faire autrement, pourvu toutefois que vous lui
fassiez assez peur.

- Lui faire peur! rpta Sikes; il aura peur pour tout de bon,
sachez-le bien. S'il s'avise de broncher, une fois  la besogne,
s'il fait un faux pas, vous ne le reverrez pas vivant, Fagin,
songez-y avant de me l'envoyer. Tenez-vous-le pour dit, ajoute le
brigand en brandissant une lourde pince qu'il venait de prendre
sous le lit.

- J'ai song  tout cela, dit le juif avec nergie; j'ai l'oeil
sur lui, mes amis; je l'ai observ de prs, de trs prs; qu'il
comprenne une bonne fois qu'il est des ntres; qu'il soit
convaincu qu'il a vol, et il est  nous...  nous pour la vie!
Oh! cela ne pouvait pas se trouver plus  propos!

Le vieillard croisa ses bras sur sa poitrine, enfona sa tte dans
ses paules, et tressaillit de joie.

 nous! dit Sikes.  vous, vous voulez dire.

- Peut-tre, mon cher, dit le juif en poussant un cri de joie. 
moi, si vous voulez, Guillaume.

- Ah ! comment se fait-il, dit Sikes en toisant son agrable ami
d'un air refrogn, comment se fait-il que vous vous inquitiez
tant de ce blanc-bec, quand vous savez qu'il y en a chaque soir
cinquante comme lui qui flnent aux alentours de Common Garden
parmi lesquels vous n'avez qu' choisir?

- Parce qu'ils ne sont bons  rien, mon cher, rpondit le juif un
peu embarrass; ils ne valent pas la peine qu'on les prenne; quand
ils se font pincer, leur physionomie seule dpose contre eux, et
je les perds tous. Au contraire, en tirant bon parti de cet
enfant, je puis faire avec lui, mes amis, plus qu'avec vingt
autres. D'ailleurs, s'il parvenait encore  nous fausser
compagnie, il nous tient: il est donc indispensable qu'il soit des
ntres. Qu'il participe  un seul vol, il n'en faut pas davantage
pour que je le tienne  ma merci, et c'est tout ce que je veux.
Cela vaut bien mieux que d'tre oblig de se dfaire de ce pauvre
petit garnement; d'abord nous y perdrions, et puis nous pourrions
courir quelque danger.

-  quand l'expdition? demanda Nancy au moment o M. Sikes allait
se rcrier avec violence, et exprimer le profond dgot que lui
inspiraient les semblants d'humanit de Fagin.

- Ah! c'est vrai, dit le juif;  quand l'expdition, Guillaume?

- Dans la nuit d'aprs-demain, rpondit Sikes d'une voix sombre;
c'est convenu avec Tobie,  moins que je ne lui donne contre-
ordre.

- Bon, dit le juif; il n'y a pas de lune.

- Non, rpliqua Sikes.

- Et tout est dispos pour emporter le magot? demanda Fagin.

Sikes fit un signe de tte affirmatif.

Et avez-vous song...

- Oh! tout est prvu, repartit Sikes; assez de dtails comme a.
Il vaudra mieux amener l'enfant ici demain soir; je plierai bagage
au point du jour. Ainsi taisez-vous, et prparez le creuset: c'est
tout ce que vous avez  faire.

Aprs une discussion  laquelle les trois personnages prirent
part, il fut dcid que le lendemain,  la nuit close, Nancy irait
chez le juif et ramnerait Olivier. Fagin observa adroitement que,
si l'enfant montrait de la rpugnance pour l'entreprise, il
suivrait plutt Nancy que tout autre, puisqu'elle s'tait
interpose rcemment en sa faveur. On stipula formellement que le
pauvre Olivier serait abandonn, sans rserve, aux soins et  la
garde de M. Guillaume Sikes; et de plus que ledit Sikes en agirait
avec lui comme il l'entendrait, sans tre responsable, auprs du
juif, de ce qui pourrait arriver de fcheux  l'enfant, ni de tout
chtiment qu'il jugerait ncessaire de lui infliger,  condition,
bien entendu, que les assertions de M. Sikes,  son retour,
seraient confirms, dans tous les dtails importants, par le
tmoignage du sduisant Tobie Crackit.

Quand on fut d'accord sur tous les points, M. Sikes se mit  boire
de l'eau-de-vie  plein verre et  brandir sa pince d'une manire
peu rassurante, en chantant  tue-tte, ou en profrant
d'affreuses imprcations. Enfin, dans un accs d'enthousiasme pour
son mtier, il voulut examiner sa boite  outils; il ne l'eut pas
plutt ouverte, pour expliquer l'usage et l'emploi des divers
instruments d'effraction qu'elle contenait, et vanter le mrite de
leur fabrication, qu'il tomba sur le plancher, et s'endormit 
l'endroit o il tait tomb.

Bonsoir, Nancy, dit le juif, en s'affublant de sa grande
redingote.

- Bonsoir.

Leurs yeux se rencontrrent, et Fagin lana  la jeune fille un
regard pntrant et scrutateur. Elle ne broncha pas; le juif
allongea sournoisement en passant un coup de pied  l'ivrogne
tendu sur le plancher, et descendit l'escalier  ttons.

Toujours la mme chose, marmottait le juif entre ses dents en
prenant le chemin de sa demeure. Ce qu'il y a de pis chez ces
femmes, c'est qu'un rien leur rappelle un sentiment oubli depuis
longtemps; mais ce qu'il y a de bon, c'est que cela ne dure pas.
Ha! ha! l'homme contre l'enfant, pour un sac d'or!

Tout en trompant l'ennui de la route par ces agrables rflexions,
M. Fagin regagna son obscure tanire, o le Matois tait encore
sur pied, attendant avec impatience le retour de son matre.

Olivier est-il couch? j'ai  lui parler, fut la premire phrase
du juif en descendant l'escalier.

- Il y a longtemps, rpondit le Matois en ouvrant une porte. Le
voici.

L'enfant, profondment endormi, reposait sur un matelas grossier
tendu sur le plancher. L'inquitude, la tristesse, l'ennui de la
captivit, l'avaient rendu ple comme la mort, non telle qu'elle
se montre  nous sous le linceul et dans le cercueil, mais telle
qu'elle s'offre  nos yeux au moment o la vie vient de
s'teindre; quand une me jeune et pure vient de s'envoler vers le
ciel, et que l'air grossier de ce monde n'a pas encore eu le temps
de souffler sur cette poussire qu'elle animait et qu'elle
sanctifiait.

Pas maintenant, dit le juif en s'loignant sans bruit. Demain,
demain.


CHAPITRE XX.
Olivier est remis entre les mains de M. Guillaume Sikes.


Le matin,  son rveil, Olivier ne fut pas peu surpris de trouver
au pied de son lit, au lieu de ses vieilles chaussures, une paire
de souliers neufs, garnis de bonnes grosses semelles. Cette
dcouverte le rjouit d'abord, dans l'esprance que c'tait peut-
tre le prlude de sa mise en libert; mais cet espoir s'vanouit
bientt. Au moment du djeuner, comme il se trouvait seul avec le
juif, celui-ci lui dit, d'un ton et d'un air qui ne firent
qu'augmenter ses craintes, que le soir mme on viendrait le
prendre pour le mener  la demeure de Guillaume Sikes.

C'est pour... pour y rester, monsieur? demanda Olivier avec
anxit.

- Non, non, mon ami, pas pour y rester, rpondit le juif; nous ne
voudrions pas te perdre. N'aie pas peur, Olivier, tu nous
reviendras. Ha! ha! nous n'aurions pas la cruaut de te renvoyer,
mon cher; oh! que non.

Le vieillard, tout en raillant ainsi Olivier, tait accroupi
devant le feu, occup  faire griller une tranche de pain; il se
mit  rire pour montrer qu'il savait parfaitement que l'enfant
serait charm de s'chapper, s'il le pouvait.

Je suppose, reprit-il en le regardant fixement, je suppose que tu
voudrais savoir pourquoi tu vas chez Guillaume, hein?

Olivier rougit involontairement en voyant que le vieux sclrat
avait lu dans sa pense, mais il rpondit sans hsiter:

C'est vrai; je voudrais le savoir.

- Tu ne te doutes pas de ce que ce peut tre? demanda Fagin en
ludant la question.

- Non, en vrit, monsieur, rpondit Olivier.

- Bah! dit le juif, en se retournant d'un air dsappoint aprs
avoir scrut attentivement la figure de l'enfant. Dans ce cas,
attends que Guillaume te mette au courant.

Le juif parut trs contrari de voir qu'Olivier ne tmoignait pas
plus de curiosit  ce sujet; mais,  vrai dire, celui-ci, bien
qu'il ft dvor d'inquitude, tait si troubl par le regard
scrutateur de Fagin et par ses propres penses, qu'il ne put en
demander davantage en ce moment. L'occasion ne se prsenta plus;
le juif resta morne et silencieux jusqu'au soir, et,  la nuit
close, se prpara  sortir.

Tu peux allumer une chandelle, dit le juif en en posant une sur
la table; et voici un livre pour te distraire jusqu' ce qu'on
vienne te chercher. Bonsoir.

- Bonsoir, monsieur, rpondit doucement Olivier.

Le juif se dirigea vers la porte, en regardant l'enfant du coin de
l'oeil; puis il s'arrta brusquement et l'appela par son nom.

Olivier leva la tte; le juif, lui montrant du doigt la chandelle,
lui fit signe de l'allumer. Il obit; et, comme il posait le
flambeau sur la table, il vit que le juif, les sourcils froncs,
l'examinait attentivement du fond de la chambre.

Prends garde, Olivier! prends garde  toi! dit le vieillard avec
un geste qui en disait plus que des paroles; c'est un butor
capable de tout, pour peu qu'on l'irrite. Quoi qu'il arrive, ne
dis rien, et fais tout ce qu'il voudra. Rflchis bien  ce que je
te dis l!

Il appuya beaucoup sur ces derniers mots; un horrible sourire
passa sur son visage; il fit un signe de tte et sortit.

Olivier, rest seul, mit sa tte dans ses mains, et rflchit avec
angoisse aux paroles qu'il venait d'entendre: plus il pensait  la
recommandation du juif, et plus il se perdait en conjectures sur
le sens et la porte de cet avis. Si l'on avait  son gard des
intentions criminelles, ne pouvait-on pas les mettre  excution
tout aussi bien chez Fagin que chez Sikes? Tout considr, il
s'arrta  l'ide qu'on l'avait choisi pour remplir chez ce
dernier quelques fonctions domestiques, jusqu' ce qu'il se ft
procur un garon qui lui convnt davantage; il tait trop habitu
 souffrir, et il avait trop souffert chez le juif, pour regretter
un changement, quel qu'il ft. Il resta quelques minutes plong
dans ces penses, puis moucha la chandelle en soupirant, et,
ouvrant le livre que Fagin lui avait laiss, se mit  le
parcourir.

D'abord il le feuilleta d'un air distrait; mais il tomba bientt
sur un passage qui attira son attention, et il finit par tre
compltement absorb dans sa lecture. C'tait l'histoire de la vie
et du jugement des grands criminels; le livre avait tant servi que
les pages en taient souilles et noircies. Il y lut le rcit de
crimes horribles,  faire dresser les cheveux sur la tte,
d'assassinats commis secrtement sur des chemins dtourns, des
histoires de cadavres jets dans des fosss ou dans des puits qui,
tout profonds qu'ils taient, n'avaient pu les cacher pour
toujours: au bout de quelques annes on les avait retrouvs, et,
en les voyant, les assassins avaient perdu la tte, confess leur
crime, et demand  grands cris que le gibet mt fin  leurs
tourments. Plus loin, c'tait l'histoire d'hommes qui s'taient
familiariss peu  peu avec l'ide du crime, et avaient fini par
commettre des horreurs  faire frissonner. Ces affreux tableaux
taient tracs avec tant de vrit, que les pages du livre prirent
aux yeux d'Olivier une couleur de sang, et qu'il crut entendre les
gmissements touffs des victimes.

La terreur de l'enfant devint telle qu'il ferma le livre et le
jeta loin de lui; il tomba  genoux, et demanda  Dieu avec
ferveur de le garder pur de tels forfaits, et de lui envoyer
plutt la mort que de permettre qu'il devint criminel. Peu  peu
il se calma, et, d'une voix faible et tremblante, il conjura le
ciel de lui venir en aide au milieu des dangers qui le menaaient,
d'avoir piti d'un pauvre enfant abandonn qui n'avait jamais
connu l'affection d'un parent ni d'un ami, et de le secourir en ce
moment o, dsespr et sans appui, il se trouvait seul au milieu
d'hommes pervers et criminels.

Sa prire termine, il tait encore  genoux, la tte cache dans
ses mains, quand un lger bruit le fit tressaillir.

Qu'est-ce? s'cria-t-il en se relevant et en apercevant quelqu'un
debout prs de la porte, qui est l?

- C'est moi, moi seule, rpondit une voix tremblante.

Olivier leva la chandelle au-dessus de sa tte, et regarda du ct
de la porte: c'tait Nancy.

Baisse cette chandelle, dit la jeune fille en dtournant la tte,
elle me fait mal aux yeux.

Olivier vit qu'elle tait trs ple, et lui demanda
affectueusement si elle tait malade. Elle se laissa tomber sur
une chaise, en lui tournant le dos, et se tordit les mains; mais
elle ne rpondit pas.

Dieu me pardonne! dit-elle aprs un silence; je n'aurais jamais
cru cela.

- Vous est-il arriv quelque chose? demanda Olivier; puis-je vous
tre utile? Je suis prt, parlez.

Elle s'agita sur sa chaise, porta la main  sa gorge, poussa un
sourd gmissement, et fit des efforts pour respirer.

Nancy! s'cria Olivier trs inquiet; qu'avez-vous?

La jeune fille frappa des mains sur ses genoux, et des pieds sur
le plancher, puis s'arrta tout  coup, s'enveloppa dans son chle
et grelotta de froid.

Olivier attisa le feu; elle rapprocha sa chaise du foyer et resta
quelques instants sans parler; enfin elle leva la tte et regarda
autour d'elle.

Je ne sais ce qui me prend de temps  autre, dit-elle, en se
donnant une contenance et en rparant le dsordre de sa toilette;
c'est l'effet de cette chambre sale et humide, je crois.
Maintenant, mon petit Olivier, es-tu prt?

- Est-ce que je m'en vais avec vous? demanda Olivier.

- Oui, rpondit-elle; je viens de la part de Guillaume; il faut
que tu viennes avec moi.

- Pour quoi faire? dit Olivier, en reculant de deux pas.

- Pour quoi faire? rpta la jeune fille en regardant l'enfant;
mais, ds qu'elle rencontra le regard d'Olivier, elle baissa les
yeux. Oh! pour rien de mal.

- J'en doute, dit Olivier, qui l'observait attentivement.

- Comme tu voudras, repartit la jeune fille avec un rire affect.
Pour rien de bien, alors.

Olivier put voir qu'il avait quelque influence sur la sensibilit
de Nancy, et il eut un instant la pense de faire appel  sa
commisration; mais il songea tout  coup qu'il tait  peine onze
heures, qu'il y avait encore du monde dans les rues, et qu'il
trouverait sans doute quelqu'un qui ajouterait foi  ses paroles.
Ds que cette rflexion se fut prsente  son esprit, il s'avana
vers la porte, et dit bien vite qu'il tait prt  partir.

Ni cette rflexion ni le projet de l'enfant n'chapprent  Nancy.
Tandis qu'il parlait, elle le regardait attentivement, et elle lui
lana un coup d'oeil qui indiquait assez qu'elle devinait
parfaitement ce qui se passait en lui.

Chut! dit-elle en se penchant vers Olivier, et en montrant du
doigt la porte, tandis qu'elle regardait autour d'elle avec
prcaution. Tu ne peux pas te sauver. J'ai fait pour toi tout ce
que j'ai pu, mais il n'y a pas eu moyen. Tu es cern de tous
cts, et, si jamais tu dois parvenir  t'chapper, sois sr que
ce n'est pas en ce moment.

Frapp du ton nergique de la jeune fille, Olivier la regarda avec
tonnement. videmment elle parlait srieusement. Elle tait ple
et agite, et tremblait de tous ses membres.

Je t'ai dj fait viter des mauvais traitements, dit-elle, et je
t'en ferai viter encore; c'est pour cela que je suis ici: car, si
d'autres que moi taient venus te chercher, ils t'auraient men
plus durement. J'ai promis que tu serais sage et tranquille; s'il
en est autrement, tu ne feras que te nuire et  moi aussi, et
peut-tre seras-tu cause de ma mort. Tiens! regarde: voil ce que
j'ai dj endur pour toi, aussi vrai que Dieu nous voit.

En mme temps, elle montrait  Olivier son cou et ses bras
couverts de meurtrissures.

Elle continua, en parlant trs vite:

N'oublie pas cela, et ne cherche pas en ce moment  m'attirer de
nouvelles souffrances; je ne demanderais pas mieux que de te venir
en aide, mais c'est au-dessus de mon pouvoir. On n'a pas
l'intention de te faire du mal, et, quoi qu'on exige de toi, tu
n'en es pas responsable. Tais-toi! chaque mot que tu prononces me
fait mal. Donne-moi la main. Vite! vite!

Elle saisit la main qu'Olivier lui tendit machinalement, souffla
la lumire, et entrana l'enfant au haut de l'escalier. La porte
s'ouvrit aussitt, tire par une personne cache dans l'obscurit,
et se referma immdiatement derrire eux. Un fiacre les attendait;
Nancy y fit monter bien vite Olivier, se plaa prs de lui et
baissa les stores. Le cocher ne demanda pas o l'on allait, et en
moins d'une seconde le cheval partit comme un trait.

Nancy serrait toujours la main d'Olivier et lui ritrait  voix
basse ses avis et ses recommandations. Tout cela fut l'affaire
d'un instant; et il avait  peine eu le temps de songer o il
tait, et  ce qui lui tait arriv, que la voiture s'arrta  la
porte de la maison o le juif s'tait rendu la veille au soir.

Olivier jeta un coup d'oeil rapide sur la rue dserte, et fut au
moment de crier au secours! Mais la jeune fille lui parlait 
l'oreille, et le suppliait si instamment de ne pas la
compromettre, qu'il n'eut pas le coeur de crier. Tandis qu'il
hsitait, il n'tait dj plus temps; il tait dans la maison, et
la porte se refermait derrire lui.

Par ici! dit Nancy en lchant la main d'Olivier. Guillaume!

-- On y va! rpondit Sikes en se montrant au haut de l'escalier,
une chandelle  la main. Oh! tout va bien. Montez!

Pour un individu de la trempe de M. Sikes, c'taient l des
paroles de satisfaction, et un accueil singulirement cordial,
Nancy parut y tre trs sensible, et le salua amicalement.

J'ai fait sortir Turc avec Tom, observa Sikes en les clairant;
il nous aurait gns.

- C'est juste, rpliqua Nancy.

- Eh bien! tu as amen le chevreau? dit Sikes en fermant la porte,
ds qu'ils furent entrs dans la chambre.

- Le voici, rpondit Nancy.

- S'est-il tenu tranquille? demanda Sikes.

- Comme un agneau, dit Nancy.

- C'est bon  savoir, dit Sikes en regardant Olivier d'un air
farouche. Tant mieux pour ta petite carcasse; car autrement elle
s'en serait ressentie. Arrive ici, marmot, et coute-moi bien:
autant vaut que je te prche une fois pour toutes.

En s'adressant ainsi  son nouveau protg, M. Sikes lui tait sa
casquette, et la jetait dans un coin; puis, prenant Olivier par
l'paule, il s'assit prs de la table, et fit tenir l'enfant droit
devant lui.

D'abord, connais-tu a? demanda Sikes en prenant sur la table un
pistolet de poche.

Olivier rpondit affirmativement.

Dans ce cas, attention! continua Sikes, Voici de la poudre, voici
une balle, et un lambeau de vieux chapeau pour servir de bourre.

Olivier murmura  voix basse qu'il connaissait l'usage de ces
divers objets, et M. Sikes se mit  charger le pistolet avec
beaucoup de soin.

Maintenant le voici charg, dit-il quand il eut fini.

- Oui, je vois bien, monsieur, dit Olivier tout tremblant.

- Eh bien! dit le brigand, en serrant troitement le poignet
d'Olivier, et en lui appliquant le canon du pistolet si prs de la
tempe que l'enfant ne put rprimer un cri: si tu as le malheur,
quand tu sortiras avec moi, de dire un seul mot avant que je
t'adresse la parole, je te loge une balle dans la tte, sans autre
prambule. Ainsi, si tu veux te passer la fantaisie de parler sans
permission, dis d'abord tes prires.

Pour donner encore plus de force  ses paroles, M, Sikes profra
un affreux jurement et continua:

Autant que je puis le savoir, si on t'expdiait, personne au
monde ne viendrait savoir de tes nouvelles: ainsi je n'aurais pas
besoin de me casser la tte  te donner toutes ces explications,
si ce n'tait pour ton bien. Tu m'entends, hein?

- Cela signifie tout simplement, dit Nancy en appuyant sur chaque
mot pour veiller l'attention d'Olivier, que, s'il te contrecarre
le moins du monde dans l'affaire que tu as en vue, tu le mettras
hors d'tat de jaser en lui brlant la cervelle, et que tu courras
la chance de te faire pendre pour cela, de mme que tu exposes 
chaque instant ta vie pour faire ton mtier.

- C'est cela! observa M. Sikes d'un air d'approbation. Les femmes
savent toujours dire les choses en peu de mots, except quand
elles ont la tte monte... car alors, elles n'en finissent plus.
Maintenant qu'il est au fait, il s'agit de souper, de faire un
somme avant de partir.

Aussitt Nancy mit la nappe, et, aprs s'tre absente quelques
instants, rentra avec un pot de bire et un plat de ttes de
mouton, lequel fournit  M. Sikes l'occasion de faire quelques
plaisanteries. Cet honnte homme, stimul peut-tre par la
perspective d'une expdition immdiate, se laissa aller  un accs
de gaiet et de bonne humeur. Par exemple, il trouva plaisant
d'avaler toute la bire d'un seul trait, et il ne jura gure plus
d'une centaine de fois pendant le repas.

Le souper fini (on comprend aisment qu'Olivier n'avait pas eu
grand apptit), M. Sikes avala deux verres d'eau-de-vie et se jeta
sur son lit, en ordonnant  Nancy avec mille imprcations pour le
cas o elle y manquerait, de l'veiller  cinq heures prcises. Il
enjoignit  Olivier de s'tendre tout habill sur un matelas 
terre. La jeune fille attisa le feu et s'assit devant la chemine,
pour tre prte  les veiller  l'heure dite.

Olivier resta longtemps sans dormir: il pensait que peut-tre
Nancy chercherait l'occasion de lui donner  voix basse quelque
nouvel avis; mais elle resta immobile devant le feu. puis de
fatigue et d'inquitude, l'enfant finit par s'endormir
profondment.

Quand il s'veilla, la thire tait sur la table, et Sikes tait
occup  mettre diffrents objets dans la poche de sa grande
redingote, pose sur le dos d'une chaise, tandis que Nancy se
donnait beaucoup de mouvement pour prparer le djeuner. Il ne
faisait pas jour; la chandelle brlait encore, et tout tait
sombre au dehors: une pluie violente battait contre les vitres, et
le ciel semblait noir et couvert de nuages.

Allons! allons! grommela Sikes, tandis qu'Olivier se levait: cinq
heures et demie! Dpche-toi, ou tu n'auras pas le temps de
djeuner; il faut se mettre en route!

Olivier ne fut pas long  faire sa toilette; il mangea un peu et
dit qu'il tait prt.

Nancy, le regardant  peine, lui jeta un mouchoir pour se garantir
le cou, et Sikes lui donna un grand collet d'toffe grossire pour
se couvrir les paules. Ainsi accoutr, l'enfant donna la main au
brigand, qui s'arrta un instant pour lui montrer, avec un geste
menaant, qu'il avait le pistolet dans la poche de ct de sa
redingote; puis il serra troitement la main d'Olivier dans la
sienne, dit adieu  Nancy, et sortit.

Comme ils franchissaient le seuil, Olivier tourna la tte un
instant dans l'espoir de rencontrer le regard de Nancy; mais elle
avait repris sa place devant le feu, et se tenait compltement
immobile.


CHAPITRE XXI.
L'expdition.


Ce fut par une triste matine qu'ils se mirent en route; le vent
soufflait avec violence, et la pluie tombait  torrents; des
nuages sombres et pais voilaient le ciel; la nuit avait t trs
pluvieuse, car de larges flaques d'eau couvraient a et l les
rues, et les ruisseaux dbordaient. Une faible lueur annonait
l'approche du jour, mais elle ajoutait  la tristesse de la scne
plus qu'elle ne la dissipait; cette ple lumire ne faisait
qu'affaiblir l'clat des rverbres, sans clairer davantage les
toits humides et les rues solitaires; il ne semblait pas que
personne ft encore debout dans ce quartier; toutes les fentres
taient soigneusement fermes, et les rues qu'ils traversaient
taient dsertes et silencieuses.

Tandis qu'ils gagnaient Bethnal-Green, le jour parut tout  fait.
Dj nombre de rverbres taient teints; quelques chariots se
dirigeaient lentement vers Londres: de temps  autre une diligence
couverte de boue brlait le pav, et le postillon, par manire
d'avertissement, donnait, en passant, un coup de fouet au pesant
charretier qui, en ne prenant pas la droite de la chausse,
l'avait expos  arriver une demi-minute trop tard. Les tavernes,
intrieurement claires au gaz, taient dj ouvertes. Peu  peu
d'autres boutiques s'ouvrirent aussi, et on rencontra quelques
passants: des bandes d'ouvriers se rendant  leur travail; des
hommes et des femmes portant sur la tte des paniers de poisson;
de petites charrettes de lgumes tranes par des nes; des
voitures  bras pleines de viande; des laitires avec leurs seaux;
enfin une file continuelle de gens se dirigeant avec des
marchandises de toute sorte vers les faubourgs  l'est de la
capitale.  mesure qu'ils approchaient de la Cit, le bruit et le
mouvement ne firent que s'accrotre, et, quand ils enfilrent les
rues situes entre Shoreditch et Smithfield, ils se trouvrent au
milieu d'un vrai tumulte; il faisait grand jour, autant du moins
qu'il peut faire jour  Londres en hiver, et la moiti de la
population vaquait dj aux affaires de la matine.

Aprs avoir quitt Sun-Street et Crown-Street, et travers
Finsbury-Square, M. Sikes prit par Chiswell-Street, Barbican et
Long-Lane, et atteignit Smithfield, d'o s'levait un vacarme qui
remplit Olivier de surprise.

C'tait jour de march; on avait de la boue jusqu'aux chevilles;
une paisse vapeur se dgageait du corps des bestiaux, et se
confondait avec le brouillard dans lequel disparaissaient les
chemines. Tous les parcs, au milieu de cette vaste enceinte,
taient pleins de moutons; on avait mme ajout un grand nombre de
parcs provisoires, et une multitude de boeufs et de bestiaux de
toute sorte taient attachs, en files interminables,  des
poteaux le long du ruisseau; paysans, bouchers, marchands
ambulants, enfants, voleurs, flneurs, vagabonds de toute sorte,
mls et confondus, formaient une masse confuse.

Le sifflement des bouviers, l'aboiement des chiens, le beuglement
des boeufs, le blement des moutons, le grognement des porcs; les
cris des marchands ambulants, les exclamations, les jurements, les
querelles, le son des cloches et les clats de voix qui partaient
de chaque taverne, le bruit de gens qui vont et viennent, qui se
poussent, se battent, crient et hurlent; le brouhaha du march, le
mouvement de tant d'hommes  la figure sale et repoussante,  la
barbe inculte, se dmenant en tout sens, se coudoyant et se
heurtant, tout contribuait  vous assourdir: il y avait vraiment
de quoi tre ahuri.

M. Sikes, tranant Olivier aprs lui, se frayait violemment
passage au plus pais de la foule, et faisait peu attention  ce
tumulte, qui tait pour l'enfant chose nouvelle et surprenante.
Deux ou trois fois, il fit un signe de tte  des amis qu'il
rencontra; mais chaque fois il refusa de boire avec eux le coup du
matin, et continua  avancer aussi vite que possible, jusqu' ce
qu'il ft sorti du march et qu'il et gagn Hosier-Lane et
Holburn.

Allons, jeune homme! dit-il d'un ton bourru en regardant
l'horloge de l'glise de Saint-Andr; il est prs de sept heures!
il faut tricoter des jambes. Ne va pas rester en arrire au moins,
paresseux!

Disant cela, M. Sikes secoua brusquement le bras d'Olivier, et
celui-ci htant le pas, ou plutt se mettant  trotter, rgla sa
marche de son mieux sur les grandes enjambes du brigand.

Ils gardrent cette allure rapide jusqu'au del de Hyde-Park, sur
la route de Kensington. Sikes ralentit le pas et attendit qu'une
charrette vide qui venait derrire eux les et rejoints; voyant
crit sur la plaque: _Hounslow_, il demanda au charretier, avec
toute la politesse dont il tait capable, s'il voulait bien le
laisser monter jusqu' Isleworth.

Montez, dit l'homme. C'est  vous, ce petit garon?

- Oui, rpondit Sikes, en regardant Olivier de travers et en
portant la main  la poche o tait le pistolet.

- Ton pre marche un peu trop vite pour toi, n'est-ce pas, mon
garon? demanda le charretier en voyant Olivier hors d'haleine.

- Pas le moins du monde, rpondit Sikes, il y est habitu. Allons,
donne-moi la main, douard; monte vite!

En mme temps il fit monter l'enfant dans la charrette; le
charretier lui montra du doigt un tas de sacs, sur lesquels il lui
dit de se coucher pour se reposer.

En voyant se succder sur la route les bornes poses  chaque
mille, Olivier se demandait avec tonnement o son compagnon avait
dessein de le mener. Dj ils avaient laiss derrire eux
Kensington, Hammersmith, Chiswick, Kew-Bridge, Brentfort, et ils
allaient toujours, comme s'ils ne faisaient que de se mettre en
route. Enfin, ils arrivrent  une auberge ayant pour enseigne:
_la diligence  quatre chevaux;_ un peu plus loin, la route tait
coupe par un chemin transversal. La charrette s'arrta.

Sikes descendit avec prcipitation, sans lcher la main d'Olivier;
puis il aida celui-ci  descendre, en lui lanant un regard
furieux, et en portant la main, d'une manire significative, sur
la poche au pistolet.

Au revoir, mon garon! dit l'homme.

- Il est honteux, rpondit Sikes en secouant vivement le bras de
l'enfant; il est honteux, ce petit nigaud! n'y faites pas
attention.

- Non certes, reprit l'autre en montant dans sa charrette. Tenez,
voil le temps qui se met au beau.

Il fouetta son cheval et s'loigna. Sikes attendit qu'il ft hors
de vue; alors il dit  Olivier qu'il pouvait regarder autour de
lui s'il voulait, et ils continurent leur route.

 peu de distance de l'auberge ils tournrent  gauche, puis 
droite, et marchrent longtemps droit devant eux. De beaux
jardins, d'lgantes maisons de campagne, bordaient la route. Ils
ne s'arrtrent que pour prendre un peu de bire, et arrivrent
enfin  une ville o Olivier vit crit en grosses lettres sur un
mur: _Hampton_. Ils rdrent dans les champs pendant quelques
heures; ils revinrent enfin dans la ville, entrrent dans une
vieille auberge dont l'enseigne tait efface, et se firent servir
 dner dans la cuisine, au coin du feu.

C'tait une espce de salle basse, avec une grosse poutre au
milieu du plafond, et devant la chemine des bancs  dossier
lev, sur lesquels taient assis plusieurs hommes en blouse,
occups  boire et  fumer; ils regardrent  peine Sikes, et
nullement Olivier. Sikes de son ct ne fit pas attention  eux,
alla se placer dans un coin avec son jeune compagnon, et ne fut
gure importun par la compagnie.

On leur servit de la viande froide. Aprs le dner, M. Sikes fuma
trois ou quatre pipes, et resta si longtemps  table qu'Olivier
commena  croire qu'ils n'iraient pas plus loin. Fatigu par une
si longue marche, et tourdi par la fume du tabac, il s'assoupit,
et bientt s'endormit profondment.

Il faisait tout  fait nuit quand Sikes le rveilla brusquement.
En ouvrant les yeux, il vit son compagnon en confrence intime
avec un paysan, avec lequel il buvait une pinte d'ale.

Comme cela, vous allez au Bas-Halliford, n'est-ce pas? demanda
Sikes.

- Oui, rpondit l'homme, qui semblait un peu chauff par la
boisson; a ne sera pas long. Mon cheval n'est pas charg pour
retourner, comme il l'tait ce matin pour venir, et il fera la
route en moins de rien, et bien content! C'est une fameuse bte.

- Pourrez-vous me conduire jusque-l, moi et mon garon? demanda
Sikes en versant  boire  son nouvel ami.

- Oui, si vous partez tout de suite, rpondit l'homme. Vous allez
 Halliford?

- Je vais jusqu' Shepperton, dit Sikes.

- Je suis votre homme jusqu' ma destination, reprit l'autre. Tout
est pay, Rebecca?

- Oui, monsieur a pay, rpondit celle-ci.

- Dites donc! fit le paysan du ton srieux d'un homme qui a bu un
coup de trop; a ne peut pas se passer comme a, entendez-vous?

- Pourquoi? dit Sikes; vous nous rendez service; vous m'pargnez
le dsagrment de rester ici en plan; est-ce que cela ne vaut pas
une pinte ou deux?

L'tranger pesa mrement la valeur de cet argument, puis donna une
poigne de main  Sikes en dclarant qu'il tait un digne homme. 
quoi celui-ci rpondit que c'tait une plaisanterie; on et pu le
croire en effet, si le paysan et t de sang-froid.

Aprs avoir encore chang quelques politesses, ils souhaitrent
le bonsoir  la compagnie, et sortirent, tandis que la servante
rangeait les pots et les verres, et venait, les mains pleines, se
planter devant la porte pour les voir partir.

Le cheval,  la sant duquel on avait bu, tait devant la porte,
attel  la charrette. Olivier et Sikes y montrent sans plus de
crmonie, et le paysan, aprs s'tre rpandu de nouveau en loges
sur son cheval, et avoir dfi l'aubergiste d'en trouver un
pareil, monta  son tour. Le garon d'auberge prit le cheval par
la bride, le mena jusqu'au milieu de la route; mais  peine eut-il
lch la bte qu'elle se mit  faire un mauvais usage de sa
libert,  s'lancer de l'autre cot de la route et  se cabrer;
puis elle partit au galop, et disparut comme un trait.

La nuit tait trs sombre; un pais brouillard s'levait de la
rivire et des marais d'alentour, et se rpandait sur les champs.
Le froid tait perant. Tout tait sombre et d'un aspect sinistre;
les voyageurs n'changrent pas une parole, car le conducteur
s'tait assoupi, et Sikes n'avait nulle envie d'engager la
conversation; Olivier, blotti dans un coin, dvor d'inquitude et
de crainte, croyait voir dans les arbres, dont les branches se
balanaient tristement, autant de fantmes grimaant au milieu de
cette nature dsole.

Comme ils passaient devant l'glise de Sunbury, l'horloge sonna
sept heures. Une lumire brillait  la fentre de la maison du
page, et la lueur se projetait sur la route, juste assez pour
laisser entrevoir un if qui ombrageait des tombes.  peu de
distance on entendait le bruit monotone d'une chute d'eau, et le
feuillage du vieil arbre s'agitait doucement sous le souffle du
vent de la nuit. On et dit une musique monotone pour le repos des
morts.

Aprs avoir travers Sunbury, ils se retrouvrent sur la route
solitaire. Deux ou trois milles plus loin, la charrette s'arrta.
Sikes en descendit, prit Olivier par la main, et ils se remirent 
marcher.

 Shepperton, ils ne s'arrtrent nulle part, comme l'et dsir
l'enfant puis de fatigue; mais ils continurent leur route par
de mauvais chemins, au milieu de la boue et des tnbres, jusqu'
ce qu'ils aperurent les lumires d'un bourg voisin. En regardant
attentivement devant lui, Olivier vit que la rivire coulait 
leurs pieds et qu'ils arrivaient prs d'un pont.

Au moment o ils allaient s'engager sur ce pont, Sikes tourna
brusquement  gauche, et descendit au bord de l'eau. La rivire!
pensa Olivier,  demi-mort de frayeur. Il m'a amen dans ce lieu
dsert pour se dfaire de moi!

Il allait se jeter  terre, et tenter un suprme effort pour
sauver sa vie, quand il vit qu'ils s'arrtaient devant une maison
isole et en ruines. Il y avait une fentre de chaque ct de la
porte dlabre, et un seul tage au-dessus; nulle apparence de
lumire: la maison tait sombre, dgrade, et, selon toute
apparence, inhabite.

Sikes, tenant toujours la main d'Olivier, se dirigea doucement
vers la porte, et poussa le loquet; la porte cda, et ils
entrrent tous deux.


CHAPITRE XXII
Vol avec effraction.


Qui va l? dit une grosse voix, ds qu'ils eurent mis le pied
dans la maison.

- Pas tant de bruit, dit Sikes en poussant les verrous de la
porte. De la lumire, Tobie.

- Ah! ah! c'est toi, camarade, reprit la mme voix. De la lumire,
Barney! Montre le chemin  monsieur; et tche d'abord de
t'veiller, si c'est possible.

Celui qui parlait lana probablement un tire-bottes, ou quelque
objet semblable,  la personne  laquelle il s'adressait, pour
l'arracher au sommeil: car on entendit le bruit d'un morceau de
bois tombant avec force, puis le grognement d'un homme  demi
veill.

Est-ce que tu n'entends pas? dit la mme voix. Guillaume Sikes
est dans le couloir, sans personne pour le recevoir; et tu es l 
dormir, comme si tu avais bu du laudanum! As-tu les yeux ouverts,
ou faut-il que je te lance  la tte le chandelier de fer pour
t'veiller tout  fait?

 ces mots, on entendit un bruit de savates sur le plancher; puis
une chandelle,  peine allume, se montra  une porte  droite, et
enfin on vit se dessiner la forme d'un individu que nous avons
dj reprsent comme afflig d'une voix nasillarde, et employ en
qualit de garon  la taverne de Saffron-Hill.

Bonsieur Sikes! s'cria Barney avec une joie relle ou feinte.
Endrez, bonsieur, endrez.

- Allons! en avant, dit Sikes en faisant passer Olivier devant
lui; plus vite! ou je te marche sur les talons.

Tout en jurant contre la lenteur de l'enfant, M. Sikes le poussa
vers la porte, et ils entrrent dans une chambre basse, sombre et
enfume, garnie de deux ou trois chaises casses, d'une table, et
d'un vieux canap vermoulu, sur lequel un individu, les pieds
beaucoup plus haut que la tte, et fumant une longue pipe de
terre, tait tendu tout de son long. Il portait un habit marron,
coup  la dernire mode, et garni de gros boutons brillants, une
cravate orange, un gilet  revers de couleur voyante, et un
pantalon gris; M. Crackit (car c'tait lui) avait peu de cheveux;
mais le peu qu'il en avait tait d'une teinte rousse, et fris en
longs tire-bouchons, dans lesquels il passait de temps  autre ses
doigts malpropres, orns de grosses bagues communes. Sa taille
tait un peu au-dessus de la moyenne, et il semblait avoir les
jambes assez faibles; ce qui ne l'empchait pas d'admirer ses
bottes, qu'il contemplait avec une visible satisfaction.

Guillaume, mon brave, dit-il en tournant la tte vers la porte,
je suis enchant de te voir; je craignais presque que tu n'eusses
renonc  l'expdition, et dans ce cas je me serais risqu seul...
Tiens! qu'est-ce que c'est que a?

Il poussa cette exclamation de surprise en apercevant Olivier; il
se mit sur son sant et demanda ce que cela voulait dire.

C'est l'enfant, rpondit Sikes en approchant sa chaise du feu.

- Un des abrentis de bonsieur Fagid, s'cria Barney en riant.

- De Fagin? dit Tobie, en considrant Olivier; a fera un garon
sans pareil pour dvaliser les poches des vieilles dames 
l'glise; il a une touche  faire fortune.

-- Assez... assez l-dessus, interrompit Sikes avec impatience;
et, se penchant vers son ami, il lui dit  l'oreille quelques mots
qui firent rire M. Crackit de tout son coeur; en mme temps celui-
ci toisait Olivier d'un air trs tonn.

Maintenant, dit Sikes en se rasseyant, si vous pouvez nous donner
 boire et  manger en attendant, a ne nous fera pas de mal; 
moi, du moins, ce qu'il y a de sr. Assieds-toi prs du feu,
petit, et repose-toi: car tu auras encore  sortir avec nous cette
nuit, mais pas pour aller loin.

Olivier regarda timidement Sikes d'un air surpris, mais ne dit
mot: il approcha un sige du feu, mit dans ses mains sa tte
brlante, et resta immobile, sachant  peine o il tait et ce qui
se passait autour de lui.

Allons, dit Tobie, tandis que le jeune juif posait sur la table
une bouteille et quelques provisions, au succs de l'entreprise!

Il se leva pour faire honneur au toast, posa soigneusement sa pipe
dans un coin, s'approcha de la table, remplit un verre d'eau-de-
vie et le vida d'un trait, M. Sikes en fit autant.

Un coup pour l'enfant, dit Tobie en remplissant un verre  demi.
Avale a, ingnu!

- Vraiment, dit Olivier en regardant Tobie d'un air piteux;
vraiment, je ne...

- Avale a, rpta Tobie. Est-ce que tu crois que je ne sais pas
ce qu'il te faut? Dis-lui de boire, Guillaume.

- Il ferait mieux de se dpcher, dit Sikes en portant la main 
sa poche. Morbleu, il est,  lui tout seul, plus difficile  mener
qu'une bande de Matois: bois vite, petit drle!

Effray par les gestes menaants des deux hommes, Olivier avala
d'un trait la liqueur contenue dans le verre, et fut pris aussitt
d'une toux violente, ce qui amusa beaucoup Tobie Crackit et
Barney, et fit sourire jusqu'au farouche M. Sikes.

Cela fait, quand M. Sikes eut assouvi sa faim (Olivier ne put
manger qu'un petit morceau de pain qu'on le fora d'avaler), les
deux hommes se renversrent sur leurs chaises pour sommeiller
quelques instants. Olivier resta assis prs du feu, et Barney,
envelopp dans une couverture, s'tendit sur le plancher, prs du
foyer.

Ils s'endormirent ou firent semblant: nul ne bougea que Barney,
qui se releva une ou deux fois pour jeter du charbon sur le feu.
Olivier tait tomb dans un profond assoupissement, et s'imaginait
qu'il parcourait encore de sombres ruelles, ou qu'il errait la
nuit dans le cimetire; ou bien il se retraait quelqu'une des
scnes de la veille, quand il fut rveill par Tobie Crackit, qui
se leva brusquement en dclarant qu'il tait une heure et demie.

En un instant, les deux autres dormeurs furent sur pied, et tous
s'occuprent activement de faire leurs prparatifs. Sikes et son
compagnon s'envelopprent le cou de grosses cravates et
endossrent leurs redingotes, tandis que Barney, ouvrant une
armoire, en tirait divers objets dont il garnissait leurs poches 
la hte.

Donne-moi les _tapageurs_, Barney, dit Tobie Crackit.

- Les voici, rpondit Barney en lui prsentant une paire de
pistolets. Vous les avez chargs vous-mme.

- Bon! reprit Tobie en les mettant dans sa poche. Et les
_persuadeurs_?

- Je les ai, dit Sikes.

- Et les fausses clefs, les vilebrequins, les lanternes sourdes,
rien n'est oubli? demanda Tobie, en attachant une petite pince 
une bride place sous la doublure de sa redingote.

- Tout est en rgle, reprit son compagnon. Donne-nous les
gourdins, Barney; il ne nous manque plus que a.

 ces mots, il prit des mains de Barney un gros bton; Tobie en
fit autant.

En avant! dit Sikes en tendant la main  Olivier.

Celui-ci, abattu par la fatigue de la marche, tourdi par le grand
air et la liqueur qu'il avait t contraint d'avaler, posa
machinalement sa main dans celle que Sikes lui tendait.

Prends-lui l'autre main, Tobie, dit Sikes. Donne un coup d'oeil
au dehors, Barney.

Celui-ci alla  la porte et revint annoncer que tout tait
tranquille. Les deux voleurs sortirent, avec Olivier entre eux
deux; et Barney, aprs avoir soigneusement ferm la porte derrire
eux, s'enroula de nouveau dans sa couverture, et se remit 
dormir.

L'obscurit tait profonde, le brouillard beaucoup plus pais
qu'au commencement de la nuit, et l'atmosphre si humide que, bien
qu'il ne plt pas, les cheveux et les sourcils d'Olivier se
raidirent en quelques minutes, imprgns qu'ils taient d'une
humidit glaciale. Ils franchirent le pont et se dirigrent vers
les lumires qu'il avait aperues prcdemment; ils n'en taient
pas loin, et, comme ils marchaient d'un pas rapide, ils
atteignirent bientt Chertsey.

Traversons le village, dit Sikes  voix basse; il n'y aura pas un
chat dans la rue pour nous voir.

Tobie ne fit aucune objection, et ils enfilrent prcipitamment la
grand'rue du village, compltement dserte  cette heure avance
de la nuit. Une faible lueur se montrait par intervalles  la
fentre d'une chambre  coucher, et parfois l'aboiement des chiens
venait troubler le silence de la nuit; mais il n'y avait personne
dehors: comme ils sortaient du village, deux heures sonnrent 
l'horloge de l'glise.

Ils htrent le pas et quittrent la route pour prendre un chemin
 gauche. Aprs avoir fait  peu prs un quart de mille, ils
s'arrtrent devant une habitation isole, dont le jardin tait
clos de murs: sans mme reprendre haleine, Tobie Crackit escalada
la muraille en un clin d'oeil.

Passe-moi l'enfant, dit-il  Sikes. Avant qu'Olivier et eu le
temps de faire un mouvement, il se sentit saisir sous les bras,
et, une seconde aprs, il tait avec Tobie sur le gazon, de
l'autre ct du mur. Sikes les rejoignit bientt, et ils se
dirigrent  pas de loup vers la maison.

Ce fut alors que, pour la premire fois, Olivier, perdu de
douleur et d'effroi, comprit que l'effraction, le vol et peut-tre
le meurtre, taient le but de l'expdition: il se tordit les mains
et laissa chapper involontairement un cri d'horreur. Un nuage
passa devant ses yeux, une sueur froide couvrit son visage, ses
jambes se drobrent sous lui, et il tomba  genoux.

Debout! murmura Sikes tremblant de colre et tirant le pistolet
de sa poche; debout! ou je te fais sauter la cervelle.

- Oh! pour l'amour de Dieu, laissez-moi m'en aller! dit Olivier;
laissez-moi me sauver bien loin et mourir au milieu des champs; je
n'approcherai jamais de Londres: jamais! jamais! Oh! je vous en
conjure, ayez piti de moi, et ne faites pas de moi un voleur: par
tous les anges du paradis, ayez piti de moi!

L'homme auquel s'adressait cette instante prire profra un
affreux jurement, et dj il avait arm le pistolet quand Tobie le
lui arracha, mit sa main sur la bouche de l'enfant, et l'entrana
vers la maison.

Silence! dit-il; tout a ne rime  rien. Dis encore un mot, et je
te casse la tte avec mon gourdin; a ne fait pas de bruit, et
l'effet est le mme.

- Tiens, Guillaume, fais sauter le volet: il en a assez comme a,
sois-en sr. J'en ai vu de plus gs que lui, qui, par une nuit si
froide, n'taient pas plus hardis.

Tout en jurant contre Fagin, qui avait eu l'ide d'adjoindre
Olivier  l'expdition, Sikes introduisit un levier sous le volet
et appuya vigoureusement, mais sans faire de bruit; Tobie lui
donna un coup de main, et bientt le volet cda et tourna sur ses
gonds.

C'tait une petite fentre place derrire la maison,  cinq pieds
environ au-dessus du sol, et donnant dans un cellier au fond de
l'alle. L'ouverture tait si troite que les matres de la maison
avaient cru inutile de la garnir de barreaux; un enfant de la
taille d'Olivier pouvait nanmoins y passer. M. Sikes fit sauter
le verrou qui retenait le carreau et l'ouvrit, comme il avait fait
du volet.

Maintenant, petit vaurien, attention  ce que je vais te dire,
murmura-t-il  voix basse, en tirant de sa poche une lanterne
sourde, dont il dirigea la lueur sur le visage d'Olivier; je vais
te faire passer par cette fentre; tu vas prendre la lanterne,
monter doucement les marches qui sont l en face, traverser le
vestibule, et nous ouvrir la porte d'entre.

- Il y a en haut de la porte un verrou auquel tu ne pourras pas
atteindre, observa Tobie; tu monteras sur une chaise: il y en a
trois dans le vestibule, aux armes de la vieille dame, une licorne
bleue et une fourche d'or.

- Tais-toi, si c'est possible, dit Sikes d'un air menaant: la
porte de la chambre est ouverte, n'est-ce pas?

- Toute grande, rpondit Tobie, aprs avoir jet un coup d'oeil
par la lucarne pour s'en assurer: ce qu'il y a de bon, c'est qu'on
la laisse toujours entrouverte pour que le chien, qui a sa niche
quelque part par ici, puisse rder  son aise quand il ne dort
pas. Ah! ah! Barney nous en a bel et bien dbarrass ce soir.

Bien que M. Crackit rt tout bas et pronont ces mots d'une voix
 peine intelligible, Sikes lui ordonna imprieusement de se taire
et de se mettre  l'oeuvre: Tobie obit et posa sa lanterne 
terre; puis il se planta contre le mur, sous la petite fentre,
les mains appuyes sur ses genoux, de manire  ce que son dos
servit d'chelle. Aussitt Sikes grimpa sur lui, fit passer
doucement Olivier par la fentre, et sans le lcher, lui fit
prendre pied  l'intrieur.

Prends cette lanterne, lui dit-il en jetant un coup d'oeil dans
la chambre. Tu vois l'escalier en face?

- Oui, murmura Olivier, plus mort que vif.

Sikes lui dsigna la porte d'entre avec le canon du pistolet, et
l'avertit de songer qu'il serait tout le temps  porte de l'arme,
et que, s'il bronchait, il tomberait mort  l'instant.

C'est l'affaire d'une minute, dit Sikes toujours  voix basse; je
vais te lcher; marche droit: attention!

- Qu'est-ce? chuchota Crackit. Ils coutrent attentivement.

- Rien, dit Sikes en lchant Olivier; allons!  l'oeuvre!

Dans le peu de temps qu'il avait eu pour rassembler ses ides,
l'enfant avait pris la ferme rsolution, dt-il lui en coter la
vie, de gagner l'escalier et de donner l'alarme. Plein de cette
ide, il se dirigea vers les degrs, mais  pas de loup.

Ici! s'cria tout  coup Sikes  haute voix. Ici! ici!

Cette exclamation soudaine, au milieu d'un silence de mort et d'un
cri perant qui la suivit presque aussitt, effrayrent Olivier au
point qu'il laissa tomber sa lanterne et ne sut plus s'il devait
avancer ou reculer.

Un second cri se fit entendre; une lumire brilla au haut de
l'escalier; deux hommes terrifis se montrrent  demi vtus sur
le palier... l'enfant vit une lueur subite... de la fume...
entendit une dtonation... et le bruit d'un craquement dont il ne
se rendit pas compte... puis il chancela et tomba  la renverse.

Sikes avait disparu un instant; mais il s'tait relev, et, avant
que la fume fut dissipe, il avait saisi l'enfant au collet. Il
dchargea son pistolet sur les deux hommes, qui dj battaient en
retraite, et enleva Olivier.

Serre-moi plus fort, lui disait Sikes en lui faisant franchir la
fentre. Donne-moi un chle, Tobie. Ils l'ont atteint. Vite!
Damnation! comme cet enfant saigne!

Le bruit d'une cloche agite vivement vint se mler au fracas des
armes  feu et aux cris des gens de la maison. Olivier sentit
qu'on l'emportait d'un pas rapide par un chemin raboteux. Peu 
peu le bruit se perdit dans le lointain; un froid mortel le
saisit, et il s'vanouit.


CHAPITRE XXIII.
O l'on verra qu'un bedeau peut avoir des sentiments. - Curieuse
conversation de M. Bumble et d'une dame.


La nuit tait glaciale; une paisse couche de neige durcie
couvrait la terre; le vent qui soufflait avec violence en faisait
tourbillonner les monceaux accumuls au coin des rues ou le long
des maisons. C'tait une de ces soires sombres et froides, o les
gens bien logs et bien nourris se pressent autour d'un bon feu et
s'applaudissent de n'tre pas dehors; o les malheureux sans abri
et sans pain s'endorment pour ne plus s'veiller; o plus d'un
paria de nos cits, consum par la faim, ferme l'oeil sur le pav
de nos rues pour ne plus le rouvrir que dans un monde qu'il ne
peut pas trouver pire, quels qu'aient t ses crimes dans celui-
ci.

Telle tait la situation au dehors, quand Mme Corney, la matrone
du dpt de mendicit o nous avons dj fait pntrer le lecteur,
vint s'installer dans sa petite chambre devant un bon feu, et se
mit  considrer avec complaisance une petite table ronde sur
laquelle tait pos un plateau garni de tous les objets
ncessaires  la plus agrable collation que puisse faire une
matrone. En effet, Mme Corney tait sur le point de se rconforter
avec une tasse de th; elle regardait la table, puis le foyer o
l'eau chantait doucement dans une petite bouilloire, et elle
prenait de plus en plus un air satisfait; elle en vint, en vrit,
jusqu' sourire  ce spectacle.

Vraiment, dit-elle en posant son coude sur la table, il n'est
personne ici-bas qui n'ait  bnir la Providence, si on voulait
seulement songer aux dons qu'elle nous fait. Hlas!

Mme Corney hocha la tte d'un air pensif, comme si elle dplorait
l'aveuglement des pauvres qui mconnaissaient ces dons; puis
introduisant une cuiller d'argent (qui lui appartenait en propre)
dans une petite bote  th, elle continua ses prparatifs.

Qu'il faut peu de chose pour troubler la srnit de notre me! La
bouilloire, tant fort petite et bientt remplie, dborda tandis
que Mme Corney se livrait  ses rflexions morales, et quelques
gouttes d'eau chaude tombrent sur la main de la matrone.

Peste soit de la bouilloire! dit-elle en la posant bien vite sur
la chemine. Quelle sotte invention que ces bouilloires qui ne
contiennent qu'une ou deux tasses!  qui peuvent-elles servir,
sinon  une pauvre crature dlaisse comme moi, hlas!

 ces mots, la matrone se laissa tomber dans son fauteuil, remit
son coude sur la table, et songea  son existence solitaire. La
petite bouilloire  une tasse avait rveill en elle le souvenir
de feu M. Corney, qu'elle avait enterr vingt-cinq ans auparavant,
et elle tomba dans une profonde mlancolie.

Je n'en aurai jamais d'autre! dit-elle d'un ton rechign; je n'en
aurai jamais... de semblable.

On ne saurait dire si l'exclamation de Mme Corney s'adressait 
son mari ou  sa bouilloire; peut-tre tait-ce  cette dernire,
car elle la regarda au mme instant et la mit sur la table. Comme
elle approchait la tasse de ses lvres, on frappa doucement  la
porte.

Entrez! dit-elle avec humeur; c'est encore quelque vieille femme
qui meurt, je suppose: elles meurent toujours quand je suis 
table; entrez vite et fermez la porte, que le froid ne pntre pas
dans la chambre. Eh bien, qu'est-ce?

- Rien, madame, rien, rpondit une voix d'homme.

- Bont divine! dit la matrone d'une voix beaucoup plus, douce;
est-ce vous, monsieur Bumble?

-  votre service, madame, dit M. Bumble, qui tait rest dehors 
s'essuyer les pieds sur le paillasson et  secouer la neige qui
couvrait son habit, mais qui maintenant faisait son entre, tenant
d'une main son tricorne et de l'autre un paquet. Dois-je fermer la
porte, madame?

La dame hsita modestement  rpondre, dans la crainte qu'il n'y
et quelque inconvenance  s'entretenir  huis clos avec
M. Bumble. Celui-ci profita de cette hsitation, et, comme il
tait gel, il ferma la porte sans attendre davantage
l'autorisation.

Quel affreux temps, monsieur Bumble! dit la matrone.

- Affreux, en vrit, madame, rpondit le bedeau; c'est un temps
antiparoissial. Croiriez-vous, madame Corney, que nous avons
distribu dans cette journe de bndiction vingt-cinq pains de
quatre livres et un fromage et demi?... Eh bien! ces mendiants-l
ne sont pas contents.

- La belle merveille! est-ce qu'ils sont jamais contents? dit la
matrone en savourant son th.

- Ah! c'est bien, vrai, madame, reprit M. Bumble. Tenez, il y a un
individu auquel, en considration de sa nombreuse famille, on a
octroy un pain de quatre livres et une livre de fromage, bon
poids; croyez-vous qu'il en soit reconnaissant? pas pour deux
liards. Savez-vous ce qu'il a fait, madame? il a demand un peu de
charbon, ne ft ce, disait-il, que plein un mouchoir. Du charbon!
mais pourquoi faire, en vrit? il voulait donc faire griller son
fromage pour venir ensuite en redemander! Ces gueux d'indigents
n'en font pas d'autres: donnez-leur aujourd'hui du charbon plein
un tablier, ils reviendront en demander autant deux jours aprs;
ils sont effronts comme des singes.

La matrone octroya son approbation  cette belle comparaison, et
le bedeau continua:

On ne saurait croire jusqu'o va leur insolence; pas plus tard
qu'avant-hier, un homme... vous avez t marie, madame, je puis
donc entrer avec vous dans ces dtails, un homme,  peine vtu
(Mme Corney baissa les yeux) de quelques haillons en lambeaux, se
prsente  la porte de notre surveillant, qui avait justement du
monde  dner, et dit qu'il faut qu'on lui donne des secours.
Comme il refusait de s'en aller, et que sa tenue scandalisait la
compagnie, notre surveillant lui fit donner une livre de pommes de
terre et une demi-pinte de gruau. Mon Dieu! dit ce monstre
d'ingratitude, qu'est-ce que vous voulez que je fasse de a?
autant me donner des bsicles. - C'est bon, dit notre surveillant
en lui reprenant les provisions, vous n'aurez rien du tout. - Il
me faudra donc mourir sur le pav? dit le vagabond. - Oh! que non,
vous n'en mourrez pas, dit le surveillant.

- Ah! ah! c'est excellent, interrompit la matrone. C'tait, pour
sr, M. Grannet. Et aprs?

- Aprs, madame, reprit le bedeau, il est parti et il est mort
dans la rue. En voil un entt!

- Cela passe toute croyance, observa la matrone avec dignit; mais
ne vous semble-t-il pas, monsieur Bumble, que les secours donns
hors du dpt de mendicit n'ont aucun bon rsultat? Vous tes
homme d'exprience et vous pouvez en juger.

- Madame Corney, dit le bedeau en souriant comme un homme qui a
conscience de sa supriorit, les secours distribus hors du
dpt, s'ils sont donns avec discernement, vous entendez, madame,
avec discernement, sont la sauvegarde des paroisses. Le principe
fondamental de l'assistance en dehors du dpt, c'est de fournir
aux pauvres justement ce dont ils n'ont que faire, et alors, de
guerre lasse, ils cessent leurs importunits.

- Certes, s'cria Mme Corney, voil une ide lumineuse!

- Oui. Entre nous soit dit, c'est l le grand principe de la
chose, reprit M. Bumble; c'est en vertu de ce principe qu'on vient
en aide  des familles malades, en leur faisant une distribution
de fromage, comme le disent les impudents journalistes qui se
mlent de ce qui ne les regarde pas. Ce principe, madame Corney,
est maintenant en vigueur dans le royaume. Cependant, ajouta-t-il
en ouvrant le paquet qu'il tenait  la main, ce sont des secrets
administratifs, et sur lesquels on doit avoir bouche close, sauf
entre fonctionnaires paroissiaux, comme nous, par exemple. Voici
le porto que l'administration destine  l'infirmerie; il est d'une
qualit excellente, naturel, pur de tout mlange, en bouteille
d'aujourd'hui, clair comme de l'eau de roche, et sans aucun
dpt.

Aprs avoir approch une des deux bouteilles de la lumire, et
l'avoir agite pour montrer la bonne qualit du vin, M. Bumble les
porta toutes les deux sur la commode, plia le mouchoir qui les
enveloppait, le mit dans sa poche, et prit son chapeau comme pour
s'en aller.

Vous allez avoir bien froid, monsieur Bumble, dit la matrone.

- Il fait un vent  vous couper la figure, rpondit celui-ci en
relevant le collet de son habit.

Mme Corney regarda la petite bouilloire, puis le bedeau qui se
dirigeait vers la porte; et, comme celui-ci toussait et qu'il
allait lui souhaiter une bonne nuit, elle lui demanda
timidement... s'il voulait accepter une tasse de th.

Aussitt M. Bumble rabattit son collet, posa son chapeau et sa
canne sur une chaise, et approcha une autre chaise de la table; il
s'assit lentement, tout en regardant la dame, qui baissa les yeux:
M. Bumble toussa de nouveau et sourit lgrement.

Mme Corney se leva pour prendre dans l'armoire une tasse et une
soucoupe. Comme elle se rasseyait, ses yeux rencontrrent encore
ceux du galant bedeau; elle rougit et se mit  prparer le th.
M. Bumble toussa encore, et plus fort qu'auparavant.

L'aimez-vous sucr, monsieur Bumble? demanda la matrone en
prenant le sucrier.

- Oui, madame, trs sucr, rpondit M. Bumble, les yeux toujours
braqus sur Mme Corney. Si jamais bedeau eut l'air tendre, ce fut
M. Bumble en ce moment. On versa le th.

M. Bumble mit un mouchoir sur ses genoux, pour que les miettes de
pain n'altrassent pas l'clat de sa culotte courte, et se mit 
boire et  manger; parfois, au milieu de cet exercice, il poussait
un profond soupir qui ne lui faisait pas perdre un coup de dent,
et qui semblait, au contraire, destin  lui faciliter les
fonctions digestives.

Vous avez une chatte, madame,  ce que je vois, dit M. Bumble en
apercevant une grosse chatte entoure de ses petits, qui se
chauffait devant le feu... et des petits aussi, si je ne me
trompe.

- Je les aime tant, monsieur Bumble! rpondit la matrone. Vous ne
pouvez vous en faire une ide. Ils sont si heureux, si agiles, si
divertissants! c'est une vraie socit pour moi.

- Ce sont de charmants animaux, dit M. Bumble d'un ton
approbateur, et qui s'attachent  la maison.

- Oh oui! fit Mme Corney avec enthousiasme; ils aiment leur chez
eux, que c'est un plaisir.

- Madame Corney, dit lentement le bedeau en battant la mesure avec
sa cuiller, j'ose dire, madame, que si un chat, ou tout autre
animal qui pourrait vivre avec vous, ne s'attachait pas  la
maison, il faudrait ncessairement que ce ft un ne.

- Oh! monsieur Bumble! fit la matrone.

- Il est inutile de dguiser la vrit, reprit M. Bumble en
balanant sa cuiller, d'un air  la fois digne et tendre qui
donnait plus de poids  ses paroles; une bte qui se montrerait si
ingrate, je la noierais de ma main avec plaisir.

- Alors, vous tes un cruel, dit vivement la matrone en allongeant
le bras pour prendre la tasse du bedeau. Il faut que vous ayez le
coeur bien dur.

- Le coeur dur, madame, dit M. Bumble, le coeur dur!

Il tendit sa tasse  Mme Corney, et saisit le moment o elle la
prenait pour lui serrer le petit doigt; puis posant sa main sur
son gilet galonn, il poussa un profond soupir et loigna, si peu
que rien, sa chaise du feu.

La table tait ronde, et, comme Mme Corney et M. Bumble taient
assis devant le feu, vis--vis l'un de l'autre et assez
rapprochs, on comprend que M. Bumble, en s'loignant de la
chemine, ajoutait  la distance qui le sparait de Mme Corney.
Cette faon d'agir excitera sans doute l'admiration du lecteur,
qui y verra un acte d'hrosme de la part de M. Bumble; l'heure,
le lieu, l'occasion, auraient pu l'engager  conter fleurettes,
bien que les propos lgers qui conviennent dans la bouche d'un
tourdi semblent fort au-dessous de la dignit d'un magistrat,
d'un membre du Parlement, d'un ministre d'tat, d'un lord-maire,
et,  plus forte raison, indignes de la gravit d'un bedeau, qui
(nul ne l'ignore) doit tre de tous les fonctionnaires le plus
svre et le plus inflexible.

Quelles que fussent les intentions de M. Bumble (et sans nul doute
elles taient excellentes), le malheur voulut que la table fut
ronde, comme nous l'avons observ. Ds lors, M, Bumble, en
loignant peu  peu sa chaise, diminua insensiblement la distance
qui le sparait de la matrone, et,  force de faire voyager sa
chaise autour de la table, il arriva  la placer contre celle de
Mme Corney; les deux chaises finirent par se toucher, et l
M. Bumble s'arrta.

Dans cette situation, si la matrone reculait sa chaise vers la
droite, elle se mettait dans la chemine; si elle faisait un
mouvement vers la gauche, elle tombait dans les bras de M. Bumble.
Cette alternative n'chappa point  sa perspicacit, et, en femme
bien avise, elle ne bougea pas et offrit  M. Bumble une seconde
tasse de th.

Le coeur dur! rpta le bedeau en regardant la matrone: et vous,
madame Corney, avez-vous le coeur dur?

- Dieu! s'cria-t-elle, quelle singulire question de la part d'un
clibataire! Qu'est-ce que cela peut vous faire, monsieur Bumble?

Celui-ci, sans rpondre, vida sa tasse, avala une rtie, s'essuya
les lvres, et... embrassa bravement la matrone.

Monsieur Bumble, dit tout bas la discrte dame, car l'effroi lui
tait presque la parole, Monsieur Bumble, Je vais crier!

Celui-ci ne rpondit pas, et, avec lenteur et dignit, passa son
bras autour de la taille de la matrone.

Comme la dame avait manifest l'intention de crier, elle allait
sans doute,  cette nouvelle hardiesse, excuter sa menace, quand
on frappa vivement  la porte; en un clin d'oeil, M. Bumble
s'lana agilement vers les bouteilles, et se mit  les pousseter
activement, tandis que la matrone demandait schement: Qui est
l? Il est  remarquer, et c'est un exemple curieux de
l'efficacit d'une surprise soudaine pour attnuer les effets
d'une grande frayeur, que sa voix avait repris tout d'un coup sa
rudesse habituelle.

Madame, dit une vieille mendiante dcharne en montrant sa tte 
la porte, la vieille Sally est en train de s'en aller.

- Eh bien, que voulez-vous que j'y fasse? demanda la matrone avec
humeur; est-ce que je peux l'empcher de mourir?

- Non, non, madame, rpondit la vieille, nul ne le peut; il n'y a
plus de remde. J'ai vu mourir bien du monde, des enfants et des
hommes dans la force de l'ge, et je sais bien quand la mort
arrive. Mais elle est agite; quand les accs lui laissent un
moment de repos, et elle n'en a gure, car son agonie est trs
pnible, elle dit qu'elle a quelque chose  vous dire, qu'il faut
absolument que vous sachiez. Elle ne mourra pas tranquille si elle
ne vous voit pas, madame.

La digne Mme Corney marmotta mille invectives contre les vieilles
femmes qui ne pourraient seulement pas mourir sans importuner
leurs suprieurs; de propos dlibr, elle jeta sur ses paules un
grand chle dans lequel elle s'enveloppa soigneusement, pria
M. Bumble d'attendre son retour, et, enjoignant  la vieille
messagre de marcher vite et de ne pas la tenir toute la nuit sur
pied dans les escaliers, elle sortit de trs mauvaise grce, et se
dirigea en grondant vers la chambre de la mourante.

Rest seul, M. Bumble tint une trange conduite. Il ouvrit
l'armoire, compta les cuillers  th, soupesa la pince  sucre,
examina attentivement une grande cuiller d'argent pour s'assurer
de la bont du mtal; aprs avoir satisfait sa curiosit sur tous
ces points, il mit son tricorne sens devant derrire, et fit
plusieurs fois le tour de la table en dansant gravement sur la
pointe des pieds. Aprs s'tre livr  ce bizarre exercice, il ta
son tricorne, et s'tendit devant le feu en tournant le dos  la
chemine, de l'air d'un homme qui serait occup  dresser
exactement l'inventaire du mobilier.


CHAPITRE XXIV.
Dtails pnibles, mais courts, dont la connaissance est ncessaire
pour l'intelligence de cette histoire.


C'tait une vraie messagre de mort qui tait venue jeter le
trouble dans le paisible intrieur de la matrone. Elle tait
courbe par l'ge; un tremblement continuel agitait ses membres,
et sa figure, contracte par des mouvements convulsifs,
ressemblait plutt  une caricature qu' un visage humain.

Hlas! qu'il y a peu de visages dont la beaut conserve son
charme! Les soucis, les chagrins, les souffrances, altrent les
traits en mme temps qu'ils changent le coeur; et ce n'est que
lorsque les passions sommeillent et qu'elles ont perdu leur
puissance pour toujours, que le nuage se dissipe et rend au front
sa srnit cleste. Tel est souvent l'effet de la mort: froid et
glac, le visage retrouve cette expression sereine et paisible
qu'il avait un matin de la vie. L'homme redevient alors si calme,
si paisible, que ceux qui l'ont connu dans son heureuse enfance
s'agenouillent prs du cercueil, pleins de respect pour l'ange
qu'ils croient voir sur la terre.

La vieille femme gravit l'escalier en chancelant, et chemina
clopin-clopant le long des corridors, tout en marmottant quelques
paroles inintelligibles, en rponse aux reproches que lui
adressait sa compagne.  la fin, elle fut force de s'arrter pour
reprendre haleine, et remit la lumire  la matrone, qui se
dirigea rapidement vers la chambre o gisait la mourante.

C'tait un vrai grenier,  peine clair par une mchante lampe.
Une autre vieille femme veillait prs du lit, tandis que
l'apprenti du pharmacien de la paroisse, debout devant la
chemine, se taillait un cure-dents.

Quelle nuit glaciale, madame Corney! dit le jeune homme en voyant
entrer la matrone.

- Glaciale en vrit, monsieur, rpondit la dame de sa voix la
plus bienveillante, et en faisant une rvrence.

- Vous devriez exiger de vos fournisseurs du charbon de meilleure
qualit, dit l'apprenti en attisant le feu avec les pincettes
rouilles; celui-ci ne convient nullement par un temps pareil.

- Il est du choix de l'administration, rpondit la matrone. Elle
devrait bien au moins nous chauffer convenablement; nos fonctions
sont dj bien assez pnibles.

Ici la conversation fut interrompue par un gmissement de la
mourante.

Oh! dit le jeune homme en regardant du ct du lit, comme si ce
cri lui et rappel qu'il y avait l une malade. C'est la fin,
madame Corney.

- Croyez-vous? demanda celle-ci.

- Je serais surpris que cela durt encore quelques heures, dit
l'apprenti en taillant la pointe de son cure-dents. Elle a tout le
systme dtraqu. Dites-moi, la vieille, est-ce qu'elle dort?

La garde se pencha sur le lit pour s'en assurer et fit signe que
oui.

Elle s'en ira peut-tre bien comme cela, si vous ne faites pas de
bruit, dit le jeune homme. Posez la lumire  terre; elle ne la
verra pas.

La vieille obit, en secouant la tte comme pour faire entendre
que la malade ne mourrait pas si tranquillement; puis elle reprit
sa place prs de l'autre vieille qui venait de rentrer. La
matrone, d'un air d'impatience, s'enveloppa dans son chle, et
s'assit au pied du lit.

L'apprenti pharmacien, aprs avoir taill son cure-dents,
s'installa devant le feu; mais au bout de dix minutes l'ennui le
prit, il souhaita bien du plaisir  Mme Corney, et sortit sur la
pointe du pied.

Les deux vieilles femmes, aprs tre restes quelque temps
immobiles, s'loignrent du lit et vinrent s'accroupir devant le
feu,  la chaleur duquel elles exposrent leurs mains dcharnes.
La flamme projetait une lueur sinistre sur leurs visages blmes,
et mettait en lumire leur affreuse laideur; elles se mirent 
causer  voix basse.

-t-elle encore dit quelque chose tandis que j'tais dehors?
demanda la mnagre.

- Pas un mot, rpondit l'autre; elle s'est mise  se tordre les
bras; mais je lui ai tenu les mains, et elle s'est bientt calme;
elle est  bout de forces, et je n'ai pas eu de peine  la faire
tenir tranquille. J'ai encore pas mal de vigueur, voyez-vous,
toute vieille que je suis, malgr le rgime du dpt.

- A-t-elle bu le vin chaud que le mdecin lui avait ordonn?
demanda la vieille.

- J'ai essay de le lui faire avaler, rpondit-elle, mais elle
avait les dents si serres, et elle mordait si fort le verre, que
c'est  peine si j'ai pu lui faire lcher prise. Pour lors, c'est
moi qui l'ai bu, et cela m'a fait du bien.

Aprs avoir regard autour d'elles avec prcaution pour s'assurer
qu'on ne les coutait pas, les deux vieilles se tapirent encore
plus prs du feu et continurent leur bavardage.

Je me souviens d'un temps, dit la premire, o elle n'aurait pas
manqu d'en faire autant, et mme qu'ensuite elle en aurait bien
ri.

- Sans doute, reprit l'autre; elle tait joviale. En a-t-elle
enseveli des cadavres! Et blancs comme de la cire. Que de fois je
l'ai aide dans cette besogne!

Tout en parlant, la vieille tira de sa poche une mchante
tabatire d'tain, offrit une prise  sa compagne, et s'en adjugea
une  elle-mme. En ce moment, la matrone qui avait impatiemment
attendu jusque-l que la mourante sortit de son tat de stupeur,
s'approcha aussi du feu et leur demanda d'une voix aigre combien
de temps il lui faudrait encore rester l  attendre.

Pas longtemps, notre matresse, rpondit la seconda femme en
levant les yeux; il n'y en a pas une de nous que la mort ait envie
de faire attendre longtemps. Patience! patience! Elle arrivera
assez vite pour nous toutes tant que nous sommes.

- Taisez-vous, vieille radoteuse! dit la matrone d'un ton svre.
Dites-moi, Marthe, a-t-elle dj t dans cet tat?

- Souvent, rpondit la femme.

- Mais c'est bien la dernire fois, ajouta l'autre, c'est--dire
qu'elle ne s'veillera plus qu'une seule fois; et soyez sre,
notre matresse, que a ne sera pas long.

- Long ou court, dit la matrone avec mauvaise humeur, elle ne me
trouvera pas l  son rveil, et ayez soin, entendez-vous, de ne
pas venir me dranger une autre fois pour rien. Il n'entre pas
dans mes fonctions de voir mourir toutes les vieilles femmes de la
maison; ainsi, que cela ne vous arrive plus; c'est trop fort, en
vrit. Souvenez-vous de ce que je vous dis l, vieilles
bourriques; si vous vous avisez encore de me faire aller, j'aurai
soin de vous, je vous le jure!

Elle allait s'lancer dehors, quand un cri des deux vieilles fit
qu'elle tourna la tte. La mourante s'tait leve sur son sant et
lui tendait les bras.

Qu'est-ce? s'cria-t-elle d'une voix spulcrale.

- Paix! paix! dit une des femmes en se penchant sur le lit.
Couchez-vous, couchez-vous!

- Je ne me recoucherai que morte! dit la malade en se dbattant.
Il faut que je lui parle! Approchez-vous... plus prs encore, que
je vous parle  l'oreille.

Elle saisit le bras de la matrone et la fit asseoir sur une chaise
prs du lit. Elle allait parler, quand elle aperut les deux
vieilles debout prs d'elle, le corps pench, dans l'attitude de
femmes qui coutent de toutes leurs oreilles.

Renvoyez-les, dit la mourante d'une voix puise. Vite! vite!

Les deux vieilles se mirent  se lamenter  qui mieux mieux, 
dire que la pauvre malade tait si bas qu'elle ne reconnaissait
plus mme ses meilleures amies, et  se rpandre en protestations
qu'elles ne la quitteraient pas; mais la matrone les fit sortir,
ferma la porte et revint prs du lit Une fois dehors, les deux
vieilles changrent de note et crirent par le trou de la serrure
que la vieille Sally tait ivre; ce qui, en effet, n'tait pas
absolument impossible: car, outre une faible dose d'opium ordonne
par le pharmacien, elle avait  lutter contre les effets d'un
grog, que les vieilles femmes, par bont d'me, lui avaient
administr de leur autorit prive.

Maintenant coutez-moi, dit la mourante  haute voix, comme si
elle faisait un grand effort pour retrouver un peu de force...
Dans cette mme chambre... dans ce mme lit... j'ai jadis veill
une belle jeune femme, qui avait t amene au dpt, les pieds
dchirs par les fatigues d'une longue marche, et toute souille
de sang et de poussire. Elle mit au monde un enfant, et mourut.
Laissez-moi rflchir... que je me souvienne en quelle anne
c'tait.

- Peu importe l'anne, dit l'impatiente matrone... o voulez-vous
en venir?

- Ah oui, murmura la malade en retombant dans sa somnolence; o
voulais-je en venir... Je sais! s'cria-t-elle en se redressant
tout  coup convulsivement. Sa figure s'anima, et les yeux lui
sortaient de la tte. Je l'ai vole; oui, je l'ai vole! Elle
n'tait pas encore froide. Je vous dis qu'elle n'tait pas encore
froide quand je l'ai vole.

- Vol quoi? parles, pour l'amour de Dieu! s'cria la matrone en
faisant un geste comme pour appeler du secours.

- La chose! rpondit la mourante en mettant sa main sur la bouche
de la matrone, la seule chose qu'elle possdt. Elle n'avait ni
vtements pour se garantir du froid, ni pain  manger; et elle
avait gard cela sur son coeur: c'tait de l'or, vous dis-je! du
vrai or qui aurait pu servir  lui sauver la vie.

- De l'or! rpta la matrone en se penchant vivement vers la
mourante qui retomba puise sur le lit... Continuez, continuez...
eh bien! et puis? Qui tait cette jeune mre? Quand tait-ce?

- Elle m'avait charg de le garder prcieusement, reprit la
vieille en poussant un cri plaintif. Elle me l'avait confi parce
qu'elle n'avait que moi prs d'elle. Du moment que je l'ai vu 
son cou... je l'avais dj vol d'intention; et la mort de
l'enfant... c'est peut-tre moi qui en suis cause! On l'aurait
mieux trait, si l'on avait tout su!

- Su quoi? demanda l'autre; parlez!

- Cet enfant ressemblait tant  sa mre, reprit la mourante, sans
tenir compte de la question qui lui tait adresse, que je ne
pouvais le regarder sans songer  sa pauvre mre! pauvre femme! si
jeune! si douce! Attendez, je n'ai pas fini. Je n'ai pas tout dit,
n'est-ce pas?

- Non, non, dit la matrone, en prtant l'oreille pour saisir les
paroles que la mourante prononait d'une voix  peine
intelligible. Dpchez-vous, ou il sera trop tard!

- La mre, dit la femme en faisant un effort encore plus violent
que les autres, la mre, quand elle se sentit mourir, me dit 
l'oreille que, si son enfant vivait si on pouvait l'lever, un
jour viendrait peut-tre o il pourrait entendre sans rougir
prononcer le nom de sa pauvre mre. Oh mon Dieu! disait-elle en
joignant ses mains amaigries, que ce soit un garon ou une fille,
suscitez-lui quelques amis dans ce monde de misre, et ayez piti
d'un pauvre enfant abandonn, seul sur terre.

- Le nom de l'enfant? demanda la matrone.

- On l'appelait Olivier, rpondit la femme d'une voix teinte.
L'or que j'ai vol tait...

- Oui, oui, aprs? dit l'autre.

Elle se pencha vivement vers la mourante pour entendre sa rponse,
mais recula bientt instinctivement en la voyant se soulever
encore une fois, lentement et pniblement, serrer la couverture
dans ses mains crispes, murmurer quelques sons inarticuls, et
retomber sans vie sur le lit.

* * * * *

Roide morte! dit une des vieilles femmes en se prcipitant dans
la chambre ds que la porte fut ouverte.

- Et tout a pour ne rien dire, rpondit la matrone en
s'loignant d'un air d'insouciance.

Les deux sorcires taient probablement trop occupes des devoirs
funbres qu'elles avaient  remplir, pour faire aucune rponse, et
elles restrent seules prs du cadavre.


CHAPITRE XXV.
O l'on retrouve M. Fagin et sa bande.


Tandis que ces vnements se passaient au dpt de mendicit,
M. Fagin tait dans son repaire (le mme o la jeune fille tait
venue prendre Olivier). L, pench devant la chemine qui fumait,
il avait sur ses genoux un soufflet dont il venait sans doute de
se servir pour activer le feu; mais il tait tomb dans une
rverie profonde, et, les bras croiss, le menton inclin sur la
poitrine, il considrait d'un air distrait les chenets rouills.

Derrire lui, le rus Matois, matre Charles Bates et M. Chitling
taient assis devant une table et trs attentifs  une partie de
whist; le Matois faisait le mort contre M. Bates et M. Chitling.
Sa physionomie, toujours intelligente, tait encore plus
intressante  contempler que d'habitude,  cause de l'attention
scrupuleuse qu'il portait au jeu, et du soin qu'il mettait 
saisir l'occasion de jeter de temps  autre un rapide coup d'oeil
sur les cartes de M. Chitling, en ayant la sagesse de rgler son
jeu d'aprs les observations qu'il avait pu faire sur celui de son
voisin. Comme il faisait froid, il avait son chapeau sur la tte,
habitude qui, du reste, lui tait familire: il avait entre les
dents une pipe de terre, qu'il n'tait que lorsqu'il voulait se
rafrachir en buvant  mme dans un grand pot plein de gin et
d'eau, et pos sur la table pour l'agrment de la socit.

Monsieur Bates, lui aussi, tait attentif  son jeu; mais, comme
il tait d'une nature plus remuante que son digne ami, il avait
plus souvent recours au pot de gin, et se permettait nombre de
plaisanteries et de remarques dplaces, tout  fait indignes d'un
joueur de whist srieux. Le Matois, se prvalant de l'troite
amiti qui les unissait, se permit plus d'une fois de faire  son
compagnon de graves remontrances  ce sujet; remontrances que
matre Bates recevait le mieux du monde, en se bornant  prier son
ami d'aller se faire lenlaire ou d'aller se fourrer la tte dans
un sac. L'-propos de ces rponses et d'autres semblables, aussi
spirituelles que bien tournes, excitait vivement l'admiration de
M. Chitling. Il est  remarquer que ce dernier et son partner
perdirent toujours invariablement; cette circonstance, loin
d'exciter l'humeur de matre Bates, semblait au contraire l'amuser
au dernier point;  la fin de chaque coup il riait encore plus
fort que de coutume, et dclarait que de sa vie il n'avait pris
tant de plaisir au jeu.

Nous perdons la partie double, dit M. Chitling, en faisant une
longue figure et en tirant une demi-couronne de son gousset; je
n'ai jamais vu une chance comme la vtre, Jack; vous gagnez  tout
coup; nous avons beau avoir de belles cartes, Charlot et moi, nous
ne pouvons rien en faire.

Cette remarque, ou peut-tre le ton bourru dont elle fut faite,
amusa tellement Charlot Bates, que ses clats de rire tirrent le
juif de sa rverie, et qu'il demanda de quoi il s'agissait.

De quoi, Fagin! s'cria Charlot; je voudrais que vous eussiez vu
la partie; Tom Chitling n'a pas fait un point, et j'tais son
partner contre le Matois et le Mort.

- Ah! ah! dit le juif avec un sourire qui montrait assez qu'il en
comprenait sans peine la raison; frottez-vous  eux, Tom, frottez-
vous encore  eux.

- Merci, j'en ai assez comme cela, Fagin, rpondit M. Chitling;
j'en ai mon comptant. Le Matois a une chance contre laquelle il
n'y a rien  faire.

- Ah! ah! mon cher, repartit le juif, il faut se lever bien matin
pour gagner le Matois.

- Matin! dit Charlot Bates; il faut chausser ses bottes la veille,
se mettre un tlescope sur chaque oeil et une lorgnette par
derrire, si l'on veut le gagner.

M. Dawkins reut ces beaux compliments avec beaucoup de modestie
et offrit de tirer la figure qu'on lui demanderait dans les cartes
 point nomm,  un schelling le coup. Comme personne n'accepta le
dfi, et que sa pipe tait finie, il s'amusa  dessiner sur la
table un plan de Newgate avec le morceau de craie dont il s'tait
servi pour marquer les points; tout en dessinant, il sifflait
comme un serpent.

Vous tes ennuyeux comme la pluie, Tom! dit-il aprs un long
silence, en s'adressant  M. Chitling;  quoi pensez-vous qu'il
pense, Fagin!

- Comment le saurais-je? rpondit le juif en posant le soufflet. 
ce qu'il a perdu, peut-tre, ou bien  la maison de campagne qu'il
vient de quitter. Ah! ah! est-ce cela? mon cher.

- Pas le moins du monde, reprit le Matois sans laisser 
M. Chitling le temps de rpondre; qu'en dis-tu, Charlot?

- Je dis, moi, fit matre Bates en riant, qu'il tait
singulirement tendre avec Betsy; tenez! voyez comme il rougit!
Dieu! c'est-il possible! en voil un joyeux luron! Tom Chitling
amoureux! Fagin, Fagin, c'te tte!

M. Bates, suffoquant  force de rire,  l'ide que M. Chitling ft
victime d'une passion tendre, se renversa si vivement sur sa
chaise qu'il perdit l'quilibre et tomba tout de son long sur le
plancher, sans que cet accident diminut en rien ses clats de
rire, qui recommencrent de plus belle quand il se fut remis sur
pied.

Ne faites pas attention  ce qu'ils disent, mon cher, dit le Juif
en lanant un coup d'oeil  M. Dawkins et en donnant  M. Bates
une tape avec le soufflet; Betsy est une jolie fille: attachez-
vous  elle, Tom, attachez-vous  elle.

- Je n'ai qu'une chose  dire, Fagin, rpondit M. Chitling en
rougissant beaucoup; c'est que cela ne regarde personne ici.

- Sans doute, dit le juif; Charlot est un bavard; ne faites pas
attention  ce qu'il dit; Betsy est une jolie fille; faites tout
ce qu'elle vous dira, Tom, et vous ferez fortune.

- La preuve que je fais tout ce qu'elle veut, rpondit
M. Chitling, c'est que c'est en suivant ses conseils que je me
suis fait pincer; mais 'a t pour vous une bonne affaire, n'est-
ce pas Fagin? Et puis, qu'est-ce que six semaines  rester sous
clef, il faut toujours en passer par l un jour o l'autre; mieux
vaut encore que ce soit l'hiver, quand vous avez moins l'occasion
de faire une bonne petite promenade au dehors, hein, Fagin?

- Ah! sans doute, mon cher, dit le juif. Et a vous serait bien
gal d'y retourner, n'est-ce pas, Tom, demanda le Matois en
faisant un signe au juif et  Charlot, pourvu que tout allt bien
avec Betsy?

- Eh bien, oui, a me serait gal, rpondit Tom avec colre; je
voudrais bien savoir qui est-ce qui pourrait en dire autant, hein,
Fagin?

- Personne, mon cher, dit le juif, pas un d'eux, Tom; il n'y a que
vous, soyez-en sr.

- J'aurais pu me tirer d'affaire si j'avais voulu jaser sur elle,
pas vrai, Fagin? continua le pauvre dupe en colre; je n'avais
qu'un mot  dire, hein, Fagin?

- Sans doute, mon cher, rpondit le juif.

- Mais je n'ai pas bavard, hein, Fagin? demanda Tom, qui
accumulait question sur question avec volubilit.

- Non, non, assurment, rpondit le juif; vous avez le coeur trop
bien plac pour faire de ces choses-l: beaucoup trop, mon cher.

- Peut-tre bien, rpondit Tom en regardant autour de lui; et si
j'ai du coeur, il n'y a pas de quoi rire, hein, Fagin?

Le juif, s'apercevant que la moutarde montait au nez de
M. Chitling, s'empressa de lui affirmer que personne ne se moquait
de lui, et, comme preuve de ce qu'il avanait, il en appela au
tmoignage de matre Bates, le principal agresseur mais
malheureusement, au moment o Charlot ouvrait la bouche pour
dclarer qu'il n'avait jamais t moins dispos  rire, il partit
d'un tel clat que M. Chitling, se croyant insult, s'lana sans
plus de crmonie sur le rieur et lui lana un coup de poing que
celui-ci eut l'adresse d'viter, mais qui atteignit le factieux
vieillard en pleine poitrine, le fit chanceler et l'envoya contre
la muraille, o il resta quelques instants  reprendre haleine,
tandis que M. Chitling faisait la plus piteuse mine du monde.

Attention! dit tout  coup le Matois, j'ai entendu le grelot. Il
prit la chandelle et gravit sans bruit l'escalier. La sonnette,
agite par une main impatiente, se fit entendre de nouveau.
Bientt le Matois rentra et, d'un air mystrieux, dit au juif
quelques mots  l'oreille.

Comment! dit Fagin, il est seul? Le Matois fit signe que oui,
et, mettant sa main devant la chandelle, il donna  entendre 
Charlot Bates qu'il tait temps de mettre un terme  ses lans de
gaiet. Aprs avoir rempli ce devoir d'ami, il regarda fixement le
juif et attendit ses ordres.

Le vieillard resta quelques instants  se mordre les doigts d'un
air pensif. L'agitation de son visage annonait qu'il craignait
quelque mauvaise nouvelle. Enfin, il leva la tte.

O est-il? demanda-t-il.

Le Matois montra du doigt le plafond et fit mine de s'loigner.

Oui, dit le juif comme rpondant  une question sous-entendue:
fais-le descendre. Chut! paix, Charlot! doucement, Tom! filez sans
bruit.

Charlot Bates et son rcent antagoniste obirent sur-le-champ 
cette injonction de se retirer. Tout tait silencieux quand le
Matois descendit l'escalier, une chandelle  la main, suivi d'un
homme en blouse, qui, aprs avoir jet un regard effar autour de
la chambre, ta une grosse cravate qui lui cachait le bas du
visage, et laissa voir les traits du flambant Tobie Crackit, mais
ple, dfigur, la barbe longue et la chevelure en dsordre.

Comment a va-t-il, Fagin? dit le beau Tobie, en faisant un signe
de tte au juif. Tiens! Matois, mets ce cache-nez dans mon castor,
que je sache o le trouver en m'en allant. Bien! tu feras un
fameux lapin, toi, et tu enfonceras les anciens.

Tout en parlant, il releva sa blouse, mit les mains dans ses
poches, approcha une chaise du feu et posa ses pieds sur les
chenets.

Voyez, Fagin, dit-il en montrant tristement ses bottes crottes,
pas une goutte de cirage depuis... vous savez quand... Mais ne me
regardez donc pas ainsi! tout viendra, en son temps; je ne peux
pas causer d'affaires avant d'avoir bu et mang; ainsi donnez-moi
de quoi me soutenir, et laissez-moi me faire une bosse tout
tranquillement, pour la premire fois depuis trois jours.

Le juif fit signe au Matois de poser les vivres sur la table; puis
s'asseyant en face du voleur, il attendit qu'il lui plt d'entamer
la conversation.

 en juger d'aprs les apparences, Tobie n'tait pas prs d'en
venir l. Le juif se contenta d'observer patiemment sa
physionomie, dans l'espoir d'y dcouvrir quelle nouvelle il
apportait: ce fut en vain. Il avait l'air fatigu et abattu, mais
son visage tait aussi calme que d'habitude, et, malgr le
dsordre de sa tenue, le flambant Tobie Crackit avait l'air
content de sa personne. Le juif, au comble de l'impatience,
l'piait  chaque bouche, et parcourait la chambre en long et en
large, dans un tat d'agitation dont il n'tait pas matre. Rien
n'y fit. Tobie continua  manger sans faire attention  quoi que
ce ft, jusqu' ce qu'il fut hors d'tat de manger davantage;
alors il fit sortir le Matois, ferma la porte, se versa un grog et
se mit en mesure de commencer son rcit.

Pour commencer par le commencement, Fagin... dit Tobie.

- Oui, oui, interrompit le juif en rapprochant sa chaise.

M. Crackit fit une pause pour avaler son grog, et dclara que le
gin tait excellent; puis posant ses pieds sur le devant de la
chemine, de manire  mettre ses bottes au niveau de ses yeux, il
reprit tranquillement:

Pour commencer par le commencement, comment va Guillaume?

- Comment? s'cria le juif en se levant brusquement.

- Vous n'en avez donc pas de nouvelles? dit Tobie en plissant.

- Des nouvelles! repartit le juif en frappant du pied avec
fureur... O sont-ils! Sikes et l'enfant. O sont-ils? que sont-
ils devenus? o sont-ils cachs? pourquoi ne sont-ils pas ici?

- L'affaire a rat, dit timidement Tobie.

- Je le sais, rpondit le juif en tirant de sa poche un journal.
Et aprs?

- On a fait feu et atteint l'enfant; nous avons battu en retraite
 travers champs, l'enfant entre nous deux...  vol d'oiseau,
franchissant haies et fosss. On nous donnait la chasse.
Misricorde! tout le pays tait sur pied et les chiens  nos
trousses.

- L'enfant? dit le juif d'une voix touffe.

- Guillaume l'avait pris sur son dos et filait comme le vent. Nous
nous arrtmes pour le mettre entre nous deux; il avait la tte
pendante et il tait glac. Ceux qui nous poursuivaient taient
sur nos talons. Chacun pour soi, quand il y va de la potence; nous
leur avons fauss compagnie et laiss le marmot tendu dans un
foss: mort ou vif, je n'en sais rien.

Le juif n'couta pas un mot de plus; il poussa un affreux
hurlement, s'arracha les cheveux et ne fit qu'un bond dans la rue.


CHAPITRE XXVI.
Un personnage mystrieux parat sur la scne. - Dtails importants
troitement lis  la suite de cette histoire.


Le vieillard avait gagn le coin de la rue avant de se remettre de
l'motion que lui avaient cause les nouvelles apportes par Tobie
Crackit. Non seulement il n'avait pas ralenti son allure
ordinaire; mais il htait le pas encore plus que d'habitude, de
l'air d'un homme effar et en proie  une violente agitation; une
voiture lance au galop faillit le renverser, et les cris des
passants,  la vue du danger qu'il courait, lui firent gagner le
trottoir. Aprs avoir vit autant que possible les grandes rues,
et chemin par des ruelles ou des passages obscurs, il atteignit
enfin Snow-Hill. L il se mit  marcher encore plus vite
qu'auparavant, et ne ralentit sa course qu'aprs s'tre engag
dans une cour, o, comme s'il se trouvait enfin dans son lment,
il reprit son pas ordinaire et parut respirer plus  l'aise.

Au point de jonction entre Snow-Hill et Holborn-Hill,  main
droite en sortant de la Cit, se trouve un passage troit et sale
qui mne  Saffron-Hill. L, dans de misrables choppes, vous
pouvez voir d'normes paquets de foulards d'occasion, de toute
grandeur et de toute nuance. C'est l qu'habitent les receleurs
qui les achtent des voleurs. Des centaines de ces foulards, fixs
 des chevilles, pendent aux fentres ou au-dessus des portes; 
l'intrieur il y en a d'empils par centaines sur des tablettes.
Ce passage, ou plutt cette colonie commerciale, a une existence
qui lui est propre, son barbier, son caf, sa taverne, sa boutique
de friture. C'est pour tous les filous de bas tage un vritable
march, visit de grand matin ou le soir, entre chien et loup, par
des marchands silencieux, qui traitent leurs affaires dans
d'obscures arrire-boutiques, et s'en vont  la drobe comme ils
sont venus. L le marchand d'habits, le rapiceur de savates, le
marchand de chiffons, talent leur marchandise comme une enseigne
pour le filou, et des tas d'os et de ferrailles, des lambeaux
d'toffes de laine ou de toile, pourrissent ou se rouillent dans
des caves humides et noires.

C'tait dans ce passage que le juif venait d'entrer; il tait bien
connu des sales habitants du lieu, car tous ceux qui taient en
vedette sur le pas de la porte, vendeurs ou acheteurs, le
saluaient familirement d'un signe de tte quand il passait. Il
rpondit de la mme manire  leur salut, mais ne s'arrta qu'au
bout du passage, pour adresser la parole  un brocanteur de petite
stature, assis, autant du moins qu'il pouvait y entrer, dans un
fauteuil d'enfant, et fumant sa pipe devant sa boutique.

En vrit, monsieur Fagin, rien que de vous voir il y a de quoi
gurir d'une ophtalmie, rpondit le respectable ngociant au juif
qui lui demandait des nouvelles de sa sant.

- Le voisinage tait un peu trop chaud, Lively, dit Fagin en
relevant ses sourcils et en se croisant les bras.

- C'est vrai! j'ai dj entendu des gens s'en plaindre  plusieurs
reprises, rpondit le brocanteur, mais cela se refroidit bien
vite; ne trouvez-vous pas?

Fagin fit un signe de tte affirmatif, et tendant la main dans la
direction de Saffron-Hill:

Y a-t-il quelqu'un l-bas ce soir? demanda-t-il.

- Aux Trois-Boteux? demanda l'homme.

Le juif fit signe que oui.

Attendez, poursuivit le marchand en cherchant dans sa tte; ils
sont bien une demi-douzaine,  ma connaissance; je ne crois pas
que votre ami soit du nombre.

- Sikes n'y est pas, je suppose? demanda le juif d'un air
dsappoint.

- _Non est ventus_, il n'est pas venu, comme disent les gens de
loi, rpondit le petit homme en secouant la tte et en prenant un
air singulirement rus. Avez-vous quelque chose ce soir qui
puisse faire mon affaire?

- Rien ce soir, dit le juif en s'loignant.

- Allez-vous aux Trois-Boteux, Fagin? dit le petit homme en le
rappelant; attendez, j'ai envie d'aller y faire un tour avec
vous!

Le juif tourna la tte et lui fit signe de la main qu'il prfrait
tre seul; et d'ailleurs, comme le petit homme ne pouvait pas
aisment sortir de sa chaise, l'enseigne des Trois-Boteux fut
pour cette fois prive de l'avantage de la prsence de M. Lively;
dans le temps qu'il lui fallut pour se lever, le juif avait
disparu. M. Lively, aprs s'tre dress inutilement sur la pointe
des pieds dans l'espoir de l'apercevoir encore, s'enfona de
nouveau dans sa petite chaise, et aprs avoir chang avec une
dame, dans la boutique en face, un signe de tte qui exprimait le
doute et la dfiance, il reprit sa pipe et se remit gravement 
fumer.

Les Trois-Boteux, ou plutt les Boiteux, enseigne bien connue de
tous les habitus du lieu, tait cette mme taverne o M. Sikes et
son chien ont dj figur. Fagin fit un signe rapide  un homme
assis au comptoir, monta l'escalier, ouvrit une porte, se glissa
doucement dans la salle, et jeta un regard inquiet autour de lui,
en mettant sa main au-dessus de ses yeux, comme s'il cherchait
quelqu'un.

La salle tait claire par deux becs de gaz dont la lueur ne
pouvait tre aperue du dehors, grce aux volets bien ferms et
aux rideaux d'un rouge pass soigneusement tirs devant la
fentre. Le plafond tait noirci, pour que la fume des lampes
n'en altrt pas la couleur.

La salle tait pleine d'un nuage de tabac si pais, qu'en entrant
on ne pouvait presque rien distinguer; par degrs cependant, quand
la porte, en s'ouvrant, laissait chapper un peu de fume, on
dcouvrait un bizarre assemblage de ttes, aussi confus que les
sons qui venaient frapper l'oreille; l'oeil s'accoutumait peu 
peu  ce spectacle, et finissait par distinguer une nombreuse
socit d'hommes et de femmes, entasss autour d'une longue table,
 l'extrmit de laquelle sigeait un prsident, tenant  la main
un marteau, insigne de ses fonctions. Dans un coin, devant un
mchant piano, tait assis une espce d'artiste, au nez violet, et
dont la figure tait soigneusement empaquete  cause d'une
fluxion.

Au moment o Fagin se glissait doucement dans la salle, l'artiste,
promenant ses doigts sur le clavier en manire de prlude,
occasionna une rumeur gnrale. Tout le monde demandait une
chanson; quand le vacarme fut apais, une jeune femme vint
divertir le public en chantant une ballade en quatre couplets,
entre chacun desquels l'accompagnateur reprenait le refrain en
jouant de toute sa force. Quand ce fut fini, le prsident fit un
signe d'approbation; puis des artistes, placs  sa droite et  sa
gauche, entamrent un duo qu'ils chantrent aux grands
applaudissements de la compagnie.

Il tait curieux d'observer quelques-unes des figures qui se
dtachaient de ce groupe. Il y avait d'abord le prsident, qui
n'tait autre que le matre de cans, homme  mine rbarbative et
de formes athltiques, qui, tandis qu'on chantait, roulait ses
yeux en tous sens, et qui, tout en ayant l'air de se laisser aller
au plaisir de la musique, avait l'oeil sur tout ce qu'on faisait,
et prtait l'oreille  tout ce qui se disait, et, en vrit, il
avait l'oeil perant et l'oreille fine. Prs de lui taient les
chanteurs, recevant avec indiffrence les compliments qu'on leur
adressait, et avalant successivement une douzaine de grogs, que
leur passaient leurs plus vhments admirateurs. Dans
l'assistance, les figures portaient l'empreinte des vices les plus
abjects, et attiraient l'attention  force d'tre repoussantes. La
ruse, la frocit, l'ivresse  tous les degrs, s'y montraient
sous l'aspect le plus hideux. Des femmes, des jeunes filles  la
fleur de l'ge, mais fltries par le vice, souilles de dbauches
et de crimes, formaient la partie la plus triste et la plus sombre
de cet affreux tableau.

Fagin, que rien de tout cela ne pouvait mouvoir, passait
rapidement en revue toutes les figures, mais,  ce qu'il parat,
sans rencontrer celle qu'il cherchait. Il parvint enfin  attirer
sur lui l'oeil de l'individu qui prsidait, lui fit de la main un
lger signe, et sortit de la salle  pas de loup comme il y tait
entr.

Qu'est-ce que vous voulez, monsieur Fagin? demanda l'homme, qui
tait sorti sur-le-champ derrire le juif. Ne voulez-vous pas nous
tenir compagnie? Tout le monde en serait ravi, bien sr.

Le juif secoua la tte d'un air d'impatience et dit  voix basse:

Est-il ici?

- Non, rpondit l'homme.

- Et pas de nouvelles de Barney? demanda Fagin.

- Aucune, rpondit le matre du cabaret des Trois-Boteux, car
c'tait lui-mme. Il ne bougera pas jusqu' ce que tout soit
apais. Soyez sr qu'on est sur leur piste, et que, s'il se
montrait, il serait coffr bien vite. Tout va bien pour Barney;
autrement j'aurais entendu parler de lui: je jurerais que Barney
est en train de se tirer d'affaire le mieux du monde. Il n'est pas
gn, allez.

- Viendra-t-il ce soir? demanda le juif en insistant tout
particulirement sur le mot _il_.

- Monks, n'est-ce pas? demanda le cabaretier avec hsitation.

- Chut! fit le juif. Oui.

- Sans doute, rpondit l'homme en tirant une montre d'or de son
gousset. Je croyais mme qu'il viendrait plus tt; si vous voulez
attendre dix minutes, il sera...

- Non, non, se hta de dire le juif, comme si, malgr son dsir de
voir la personne en question, il prouvait quelque soulagement 
ne pas la rencontrer. Dites-lui que je suis venu pour le voir, et
qu'il vienne chez moi ce soir. Non, plutt demain: puisqu'il n'est
pas ici, il sera bien temps demain.

- C'est bien! dit l'homme; il n'y a rien de plus  dire?

- Pas un mot pour l'instant, dit le juif en descendant l'escalier.

-  propos, dit l'autre  voix basse, en se penchant sur la rampe,
quel bon moment ce serait pour faire une vente! Philippe Barker
est l, et tellement ivre qu'un enfant pourrait le mettre dedans.

- Ah! ah! dit le juif en levant la tte, mais ce n'est pas le
moment d'en finir avec Barker; il a encore quelque chose  faire
avant que nous lui rglions son compte; ainsi allez rejoindre la
compagnie, mon cher, et dites-leur de mener joyeuse vie, tandis
qu'ils sont en vie; ha! ha!

Le cabaretier se mit aussi  rire, et alla rejoindre ses htes. Le
juif ne fut pas plus tt seul que sa physionomie reprit son
expression inquite et agite. Aprs un instant de rflexion, il
prit un cabriolet et se fit conduire du ct de Bethnal-Green. Il
descendit  un quart de mille environ de la demeure de M. Sikes,
et fit  pied le reste du trajet.

Maintenant, murmura-t-il en frappant  la porte,  nous deux, ma
fille, et, si l'on trame ici quelque complot tnbreux, je saurai
bien vous faire jaser, toute fute que vous tes.

On dit  Fagin que Nancy tait dans sa chambre; il gravit sans
bruit l'escalier et entra sans frapper; la jeune fille tait
seule, la tte appuye sur la table, les cheveux pars.

Elle a bu, pensa le juif, ou peut-tre a-t-elle du chagrin.

Tout en faisant cette rflexion, le vieux juif se retourna pour
fermer la porte, et le bruit rveilla la jeune fille. Elle le
regarda dans le blanc des yeux, lui demanda s'il y avait du
nouveau, et couta le rcit qu'il lui fit des aventures de Tobie
Crackit; quand il eut fini, elle reprit sa premire attitude, la
tte sur la table, et ne dit pas un mot. Elle poussa le chandelier
avec impatience, et une fois ou deux, en changeant de position
avec un mouvement saccad et nerveux, elle frotta ses pieds sur le
plancher; mais ce fut tout.

Pendant ce silence, le juif promenait autour de la chambre des
regards inquiets, comme pour s'assurer que Sikes n'tait pas
revenu en cachette; satisfait sans doute de son examen, il toussa
deux ou trois fois et essaya  plusieurs reprises d'engager la
conversation; mais la jeune fille ne fit pas plus attention  lui
que s'il n'y tait pas. Il finit par faire une dernire tentative,
et, se frottant les mains, il lui dit du ton le plus caressant:

O penses-tu que Guillaume puisse tre maintenant, ma chre?

La jeune fille murmura d'une voix plaintive et  peine
intelligible qu'elle n'en savait rien; elle avait l'air de
sangloter.

Et l'enfant? dit le juif, fixant les yeux sur elle pour lire dans
l'expression de son visage. Pauvre petit tre! abandonn dans un
foss! Nancy! qu'est-ce que tu dis de a?

- L'enfant! dit-elle en levant vivement la tte, l'enfant est
mieux o il est que parmi nous; et, pourvu qu'il n'en rsulte rien
de fcheux pour Guillaume, je souhaite qu'il soit mort dans le
foss, et que ses pauvres os y blanchissent.

- Comment! s'cria le juif stupfait.

- Oui, c'est comme cela, reprit la jeune fille en le regardant
fixement. Je serais heureuse de ne plus le voir et de savoir que
ses preuves sont termines. Je ne puis supporter de l'avoir
autour de moi; sa vue seule me fait prendre en haine et moi-mme,
et vous tous.

- Fi! dit le juif avec ddain; tu es ivre, ma fille.

- Moi! dit-elle avec amertume; ce n'est pas votre faute si je ne
le suis pas; vous ne demanderiez pas mieux que de me voir toujours
en cet tat, except peut-tre en ce moment. Il parat que
l'humeur o vous me trouvez n'est pas de votre got, n'est-ce pas?

- Non! rpliqua le juif avec colre; elle n'est pas de mon got du
tout.

- Eh bien! que voulez-vous y faire? rpondit la jeune fille en
riant.

- Ce que je veux y faire! s'cria le juif, exaspr de
l'obstination inattendue de son interlocutrice, et des
dsagrments de la soire; tu vas voir ce que je veux y faire;
coute-moi, carogne! coute-moi bien, moi qui n'ai que trois mots
 dire pour trangler Sikes aussi srement que si je tenais en ce
moment son cou de taureau entre mes mains. S'il revient, et qu'il
ne ramne pas l'enfant, s'il l'a laiss chapper, s'il ne me le
rend pas mort ou vif, assassine-le toi-mme si tu veux lui
pargner la potence, et cela ds qu'il aura mis le pied dans cette
chambre, ou, crois-moi, il sera trop tard.

- Qu'est-ce que tout cela veut dire? s'cria involontairement la
jeune fille.

- Ce que tout cela veut dire? continua Fagin en fureur, voici...
Quand cet enfant peut me valoir des centaines de livres sterling,
dois-je perdre une chance si heureuse, un profit assur, par la
faute d'une bande d'ivrognes  qui je pourrais couper le sifflet,
et me mettre  la merci d'un brigand  qui il ne manque que la
volont, mais qui a le pouvoir de... de...

Le vieillard tait hors d'haleine et balbutiait; tout  coup son
accs de colre s'apaisa, et son maintien changea compltement.
Lui, qui, un instant auparavant, tait l se tordant les mains,
respirant  peine, les yeux hagards, le visage ple de fureur, se
laissa tomber sur une chaise et, s'affaissant sur lui-mme,
trembla de crainte de s'tre trahi. Aprs un court silence, il se
hasarda  jeter les yeux sur sa compagne, et parut un peu rassur
en la voyant dans la mme attitude insouciante o il l'avait
trouve en entrant.

Nancy, ma chre! grommela le juif, en reprenant sa voix
ordinaire: as-tu fait attention  ce que je t'ai dit?

- Ne me fatiguez pas, Fagin! rpondit la jeune fille en levant
nonchalamment la tte; si Guillaume n'a pas russi cette fois-ci,
il russira un autre jour; il a fait pour vous plus d'un bon coup,
et il en fera bien d'autres quand il le pourra.  l'impossible nul
n'est tenu; ainsi, n'en parlons plus.

- Et cet enfant, ma chre? dit le juif, se frottant les mains avec
une vivacit nerveuse.

- L'enfant doit courir les mmes chances que les autres,
interrompit Nancy; d'ailleurs, je le rpte, j'espre qu'il est
mort et  l'abri de tous les maux... Pourvu toutefois qu'il
n'arrive rien  Guillaume! Mais puisque Tobie s'en est tir, il
est assez probable qu'il a chapp aussi! car il en vaut bien deux
comme Tobie.

- Et pour ce que je vous disais, ma chre?... demanda le juif, en
fixant sur la jeune fille un oeil scrutateur.

- Il faudra me le rpter, si c'est quelque chose que vous voulez
que je fasse, rpondit Nancy; et encore, dans ce cas, vous feriez
mieux d'attendre  demain: vous m'avez rveille un instant, mais
je sens que je redeviens stupide.

Fagin lui fit encore plusieurs questions pour s'assurer qu'elle
n'avait pas fait son profit de ses imprudentes insinuations; mais
elle y rpondit si naturellement, et resta si impassible sous les
regards investigateurs du juif, que celui-ci fut pleinement
affermi dans l'opinion qu'il avait eue ds l'abord, que la jeune
fille avait abus des spiritueux. En effet, Nancy n'tait pas
exempte d'un dfaut trs commun chez les lves du juif, et
auquel, ds l'enfance, on les poussait plus qu'on ne les en
dtournait. Le dsordre de sa tenue, et une forte odeur de
genivre rpandue dans la chambre, venaient  l'appui de cette
supposition; et quand, aprs un instant d'nergie, elle fut
retombe dans sa torpeur, tantt versant des larmes, tantt
s'criant: Enfin, il ne faut jamais dsesprer! en profrant des
paroles incohrentes, M. Fagin, qui avait beaucoup d'exprience
dans ces matires, vit,  sa grande satisfaction, qu'elle tait 
cent lieues de ce qu'il avait craint.

Rassur par cette dcouverte et ayant atteint le double but qu'il
se proposait, d'informer la jeune fille des nouvelles qu'il venait
d'apprendre et de s'assurer de ses propres yeux que Sikes n'tait
pas de retour, M. Fagin reprit le chemin de sa demeure, laissant
Nancy assoupie, la tte appuye sur la table.

Il tait environ une heure du matin; la nuit tait sombre, le
froid piquant; rien n'invitait le juif  s'amuser en route: la
bise, qui desschait les rues, semblait en avoir balay les
passants aussi bien que la poussire et la boue; il n'y avait
presque personne dehors, et le peu de gens attards dans les rues
regagnaient en hte leur logis; le vent soufflait prcisment dans
la figure du juif, qui s'en allait fendant l'air en tremblant et
grelottant  chaque nouveau coup de vent.

Arriv au coin de la rue qu'il habitait, il fouillait dj dans sa
poche pour en tirer la clef de sa maison, quand un individu sortit
de dessous un auvent obscur, traversa la rue et se glissa jusqu'
lui sans tre aperu.

Fagin! murmura une voix  son oreille.

- Ah! dit le juif en se retournant vivement, est-ce...

- Oui! interrompit brusquement l'tranger. Voil deux heures que
je suis l  me morfondre; o diable tiez-vous donc?

-  vos affaires, mon cher, rpondit le juif en regardant son
compagnon avec embarras, et en ralentissant le pas.  vos
affaires, toute la soire.

- Bah! vraiment! dit l'tranger avec ironie. Eh bien! quel
rsultat?

- Rien de bon, dit le juif.

- Rien de mauvais? j'espre, dit l'tranger en s'arrtant court,
et en jetant sur son compagnon un regard inquiet.

Le juif secoua la tte et allait rpondre, quand l'tranger,
l'interrompant, se dirigea vers la maison devant laquelle ils
taient arrivs tout en causant, et lui fit observer qu'il valait
mieux s'entretenir  couvert; qu'il tait gel d'avoir fait si
longtemps le pied de grue, et que le vent lui coupait la figure.

Fagin semblait assez dispos  s'excuser de recevoir un visiteur 
cette heure indue, et marmotta qu'il n'avait pas de feu; mais son
compagnon ritra sa demande d'une manire si premptoire, que
l'autre ouvrit la porte et pria l'tranger de la fermer doucement,
tandis que lui-mme allumerait une chandelle.

Il fait noir ici comme dans un four, dit l'homme en faisant
quelques pas  ttons; dpchez-vous. Je n'aime pas ces tnbres.

- Fermez la porte, dit Fagin  voix basse du bout de l'alle.
Comme il parlait, elle se ferma avec grand bruit.

Ce n'est pas moi qui l'ai pousse, dit l'inconnu, en cherchant 
se diriger dans l'obscurit; c'est le vent, ou bien elle s'est
ferme toute seule; il n'y a pas de milieu. Dpchez-vous de
m'clairer, ou je me casserai la tte quelque part dans cette
maudite caverne.

Fagin descendit sans bruit l'escalier de la cuisine, et revint
bientt avec une chandelle allume, aprs s'tre assur que Tobie
Crackit dormait profondment dans la salle basse, et les jeunes
filous dans la pice de devant. Il fit signe  l'inconnu de le
suivre, et le prcda en haut de l'escalier.

Nous pouvons nous dire ici le peu que nous avons  nous dire, mon
cher, dit le juif en poussant une porte qui donnait sur le palier;
comme il y a des trous aux volets, et que nous ne laissons jamais
apercevoir de lumire aux voisins, nous laisserons la chandelle
sur l'escalier. Par ici!

Le juif se baissa, posa la chandelle sur la dernire marche, juste
en face de la porte, et entra le premier dans la chambre, o il
n'y avait pas d'autre meuble qu'un fauteuil cass, et derrire la
porte, un vieux canap qui n'tait seulement pas recouvert.
L'tranger s'y jeta de l'air d'un homme puis de fatigue, et le
juif ayant approch son fauteuil, ils se trouvrent assis en face
l'un de l'autre. L'obscurit n'tait pas complte, car la porte
tait entr'ouverte, et la chandelle, pose sur l'escalier,
projetait une faible lueur sur le mur au fond de la chambre.

Ils causrent quelque temps  voix basse; bien qu'on n'et pu
saisir dans leur conversation que quelques mots par-ci par-l, un
tmoin, ce serait facilement aperu que Fagin avait l'air de se
dfendre contre certaines observations de l'tranger, et que
celui-ci tait en proie  une violente irritation. Il y avait 
peu prs un quart d'heure qu'ils causaient ainsi, quand Monks (nom
par lequel le juif avait plusieurs fois dsign l'inconnu durant
l'entretien), dit en levant un peu la voix:

Je vous rpte que cela a t men en dpit du bon sens. Pourquoi
ne pas l'avoir gard ici avec les autres? Pourquoi n'en avoir pas
fait tout de suite un mchant petit filou?

- Mais coutez-moi donc! s'cria le juif en haussant les paules.

- Allez-vous me conter que vous ne l'auriez pas pu, si vous
l'aviez voulu? demanda Monks d'un ton bourru. N'en tes-vous pas
venu  bout vingt fois avec d'autres garons? Si vous aviez eu un
an de patience, tout au plus, n'auriez-vous pas pu le faire
condamner et dporter bel et bien, peut-tre pour la vie?

-  qui cela et-il profit? mon cher, demanda humblement le juif.

-  moi, rpondit Monks.

- Mais pas  moi, dit le juif d'un air soumis; il pouvait me
devenir utile. Quand il y a deux parties intresses dans une
affaire, il est de toute justice que l'on consulte l'intrt de
l'une et de l'autre; n'est-ce pas vrai, mon bon ami?

- Et aprs? demanda Monks d'un air boudeur.

- J'ai vu qu'il n'tait pas facile de le mettre  la besogne,
reprit le Juif; il n'tait pas du tout comme les autres enfants
qui se trouvent dans la mme position.

- Non, maldiction! murmura Monks; autrement il y a longtemps
qu'il serait voleur.

- Je n'avais pas de prise sur lui pour le convertir, continua le
juif en observant avec inquitude la mine de son compagnon, il
n'avait jamais mis la main dans le sac; je n'avais nul moyen de
l'effrayer, comme nous faisons toujours dans les commencements;
autrement nous perdons notre peine. Que pouvais-je faire?
L'envoyer en course avec le Matois et Charlot: nous en avons eu
assez comme cela la premire fois, mon cher; j'en ai assez trembl
pour nous tous.

- Ce n'est pas ma faute, observa Monks.

- Non, non, mon ami, reprit le juif; et je ne m'en plains pas,
parce que, si cela n'tait pas arriv, vous n'auriez jamais eu
occasion de faire attention  cet enfant, et vous n'en seriez pas
venu  dcouvrir que c'tait lui que vous cherchiez. C'est pour
vous que je l'ai rattrap au moyen de Nancy, et maintenant c'est
elle qui commence  prendre parti pour lui.

- Eh bien! tranglez-la, cette fille, dit Monks avec impatience.

- Ce n'est pas le moment, mon cher, rpondit le juif en souriant,
et d'ailleurs ce genre d'affaire n'est pas de notre ressort,
autrement je l'aurais fait un de ces jours avec plaisir; mais je
connais bien ces filles-l, allez, Monks. L'enfant n'aura pas
plutt commenc  prendre coeur au mtier qu'elle ne s'en souciera
pas plus que d'un morceau de bois. Vous voulez qu'il soit voleur;
s'il est vivant, je puis vous promettre de le dresser, et si...
si... dit le juif en s'approchant tout prs de Monks... ce n'est
pas probable; mais enfin, pour mettre les choses au pire... s'il
tait mort...

- Ce ne serait pas ma faute, interrompit Monks d'un air
d'pouvante, en serrant d'une main tremblante le bras du juif.
Songez-y bien, Fagin, je n'y serais pour rien. Tout, sauf la mort,
vous ai-je dit ds le dbut; je ne veux pas verser de sang, a se
dcouvre toujours, et d'ailleurs on a toujours un fantme prs de
soi; s'il a t tu, ce n'est pas ma faute, entendez-vous? Maudit
soit cet infernal repaire! qu'est-ce que c'est que a?

- Quoi donc? s'cria le juif en saisissant  bras-le-corps le
poltron qui venait de se jeter  ses pieds. O? qu'est-ce?

- L bas! rpondit l'autre en indiquant de l'oeil le mur en face.
L'ombre... J'ai vu l'ombre d'une femme, avec un manteau et un
chapeau, passer comme un trait le long de la boiserie.

Le juif lcha Monks, et ils s'lancrent prcipitamment hors de la
chambre. La chandelle, agite par le courant d'air, tait toujours
 l'endroit o on l'avait pose et leur permit de voir l'escalier
vide et leur visage ple d'effroi. Ils coutrent attentivement,
mais un profond silence rgnait dans toute la maison.

Vous l'avez rv! dit le juif en prenant la lumire et en se
tournant vers son compagnon.

- Je jurerais que je l'ai vue! rpondit Monks tremblant de tous
ses membres; elle se penchait en avant quand je l'ai aperue, et
quand j'ai parl elle a disparu.

Le juif regarda avec ddain le visage blme de Monks, en lui
disant de le suivre s'il voulait, et monta l'escalier. Ils
visitrent toutes les chambres; elles taient toutes froides, nues
et vides; ils descendirent dans l'alle, puis dans la cave;
l'humidit suintait le long des murs verdtres; les traces de
limaces et de colimaons brillaient  la lumire; mais partout un
silence de mort.

tes-vous rassur maintenant? dit le juif quand ils eurent
regagn l'alle; sauf nous deux, il n'y a pas une me dans la
maison, except Tobie et les garons, et ils sont en lieu sr;
voyez plutt!

 l'appui de ces paroles, le juif tira deux clefs de sa poche, et
ajouta que, pour prvenir toute alle et venue indiscrte pendant
l'entretien, il avait mis son monde sous clef.

Tant de preuves runies calmrent l'effroi de M. Monks; ses
affirmations taient devenues de moins en moins positives, 
mesure qu'ils avanaient dans leurs recherches sans rien
dcouvrir; il finit par rire de sa terreur, et dclara que c'tait
apparemment une illusion de son imagination; il refusa pourtant de
renouer la conversation, et se souvint tout  coup qu'il tait
deux heures du matin. En consquence, nos deux aimables
personnages prirent cong l'un de l'autre.


CHAPITRE XXVII.
Pour rparer une impolitesse criante du premier chapitre, qui
avait plant l une dame, sans crmonie.


Comme il ne serait nullement convenable  un humble auteur de
faire attendre, selon son bon plaisir, un personnage aussi lev
que l'est un bedeau, le dos au feu et les pans de son habit
relevs sous ses bras, et qu'il serait encore plus malsant et
plus indigne de la galanterie d'un crivain qui sait vivre, de
traiter avec la mme ngligence une dame sur laquelle le bedeau
avait laiss tomber un regard affectueux et tendre, et  l'oreille
de laquelle il avait murmur de ces douces paroles, qui, venant
d'un tel personnage, eussent agrablement mu le coeur d'une jeune
fille ou d'une femme de n'importe quelle condition, l'historien
consciencieux qui crit ses lignes, fidle  ses sentiments de
respect et de vnration pour ceux qui exercent ici-bas une grande
et importante autorit, se hte de faire amende honorable, de leur
rendre le respect que leur position rclame, et de les traiter
avec tous les gards que leur rang lev et par consquent leurs
grandes qualits rclament imprieusement de lui. Dans ce but, il
avait eu l'intention de taire ici une dissertation sur le droit
divin des bedeaux, et de dmontrer qu'un bedeau ne saurait mal
faire, le tout pour le plaisir et l'utilit du lecteur
consciencieux; mais il est malheureusement forc, faute de temps
et de place, d'ajourner ce projet pour une meilleure occasion. Ds
qu'elle s'offrira, il sera en mesure de dmontrer qu'un bedeau,
dans la plnitude de ses fonctions, c'est--dire un bedeau
paroissial, attach  un dpt de mendicit paroissial et  une
glise paroissiale, est, en vertu de ses fonctions, dou de toutes
les qualits, disons mieux, de toutes les perfections de la nature
humaine et que les bedeaux attachs aux administrations, aux cours
de justice ou aux succursales, sont  cent lieues de ces
perfections: les bedeaux des succursales occupent, il est vrai, le
second rang, mais il y a un abme entre le second et le premier.

M. Bumble avait donc compt et recompt les cuillers  th, pes
et repes la pince  sucre, examin scrupuleusement le pot au
lait, et procd  l'inspection minutieuse du mobilier, jusqu'
s'assurer de la manire dont les chaises taient rembourres. Il
avait bien renouvel cet examen cinq ou six fois avant de songer
que Mme Corney allait rentrer. Une ide en amne une autre; et,
comme nul bruit n'indiquait le retour de Mme Corney, M. Bumble
s'imagina qu'il ne pouvait mieux faire pour passer le temps que de
satisfaire compltement sa curiosit, et de jeter un rapide coup
d'oeil dans la commode de Mme Corney.

Il approcha d'abord son oreille du trou de la serrure pour
s'assurer que personne ne venait, puis, commenant par le bas, il
procda  la visite de trois longs tiroirs, bien garnis d'effets
en bon tat, soigneusement recouverts d'une couche de journaux,
parsems de lavande sche.  cette vue, M. Bumble parut enchant;
il arriva, dans le cours de ses recherches, au tiroir du haut, 
main droite, o tait la clef, et aperut une petite bote bien
ferme; il la secoua, et elle fit entendre un son mtallique fort
agrable; cela fait, M. Bumble regagna lentement la chemine,
reprit sa premire attitude, et dit d'un air grave et rsolu: Mon
parti est pris! Aprs cette exclamation remarquable, il se mit 
balancer sa tte comme un homme content de lui, et  contempler
ses jambes, de profil, d'un air satisfait.

Il tait encore en train de s'admirer quand Mme Corney entra
prcipitamment dans la chambre, se jeta, hors d'haleine, sur une
chaise prs du feu, et mit une main sur ses yeux, l'autre sur son
coeur, comme une femme qui touffe.

Madame Corney, dit M. Bumble en se penchant sur la matrone; qu'y
a-t-il, madame? Vous serait-il arriv quelque chose, madame?
Rpondez-moi, je vous en conjure. Je suis sur, sur des...
M. Bumble, dans son trouble, ne trouva pas de suite le mot
charbons; aussi dit-il: Je suis sur des bouteilles casses.

- Oh! monsieur Bumble, dit la dame, j'ai t si bouleverse.

- Bouleverse! madame, s'cria M. Bumble... Qui aurait eu l'audace
de?... Je comprends! ajouta-t-il en reprenant son air majestueux;
ce sont ces horreurs de pauvresses!

- C'est affreux d'y penser! dit la dame en frissonnant.

- Alors n'y pensez plus, madame, rpondit M. Bumble.

- Je n'en puis plus, dit la dame en pleurnichant.

- Alors, prenez quelque chose, madame, dit M. Bumble de sa voix la
plus douce. Un peu de vin?

- Pour rien au monde! rpondit Mme Corney. Impossible... Oh! le
rayon du haut,  droite. Oh!

En mme temps la bonne dame montrait du doigt l'armoire et
retombait dans ses spasmes. M. Bumble s'lana vers l'armoire,
prit une bouteille verte sur le rayon indiqu, remplit une tasse 
th de la liqueur qu'elle contenait, et l'approcha des lvres de
la dame.

Je suis mieux  prsent, dit Mme Corney en retombant dans son
fauteuil, aprs avoir vid la tasse  moiti.

M. Bumble leva pieusement les yeux au plafond en signe d'actions
de grce, puis les reporta sur la tasse et se mit  flairer la
liqueur.

C'est de la menthe poivre, dit Mme Corney d'une voix faible en
souriant agrablement au bedeau. Gotez-la: il y a un peu... un
peu d'autre chose avec.

M. Bumble gota le breuvage d'un air indcis, fit claquer ses
lvres, le gota de nouveau et vida la tasse.

C'est trs rconfortant, dit Mme Corney.

- Trs rconfortant, en effet, madame, dit le bedeau; puis il
approcha sa chaise de celle de la matrone, et lui demanda d'une
voix tendre ce qui lui tait arriv de fcheux.

- Rien, rpondit Mme Corney: c'est que je suis une crature si
impressionnable, si sensible, si faible!

- Oh non! pas faible, madame, rpliqua M. Bumble en rapprochant
encore sa chaise: est-ce que vous tes une faible crature, madame
Corney?

- Nous sommes tous de faibles cratures, dit Mme Corney, mettant
un principe gnral.

- C'est bien vrai, dit le bedeau.

Pendant une ou deux minutes on garda le silence de part et
d'autre, et au bout de ce temps M. Bumble avait donn raison au
principe, en ramenant son bras gauche, du dos de la chaise de la
matrone, o il l'avait d'abord pos, autour de la taille de la
dame, qu'il enlaa peu  peu.

Nous sommes tous de faibles cratures, dit M. Bumble.

Mme Corney soupira.

Ne soupirez pas, madame Corney, dit M. Bumble.

- C'est plus fort que moi, dit Mme Corney, et elle poussa un
nouveau soupir.

- Cette chambre est trs confortable, madame, dit M. Bumble en
promenant ses regards autour de lui, Une autre chambre ajoute 
celle-ci ferait un appartement complet.

- Ce serait trop pour une seule personne, murmura la dame.

- Oui, mais pas trop pour deux, reprit M. Bumble d'une voix
tendre: qu'en dites-vous, madame Corney?

 ces mots au bedeau, Mme Corney baissa la tte, et le bedeau
baissa aussi la sienne pour voir la figure de Mme Corney.

Celle-ci, avec beaucoup de prsence d'esprit, dtourna la tte et
dgagea sa main pour chercher son mouchoir, puis la remit
insensiblement dans celle de M. Bumble.

L'administration vous fournit le charbon, n'est-ce pas? demanda
le bedeau en serrant affectueusement la main de Mme Corney.

- Et la chandelle, rpondit Mme Corney en rendant lgrement la
pression.

- Le charbon, la chandelle et le logement, dit M. Bumble. Oh!
madame Corney, vous tes un ange.

La dame ne put tenir contre cet lan de tendresse. Elle tomba dans
les bras de M. Bumble, et celui-ci, dans son motion, dposa un
baiser passionn sur le chaste nez de la matrone.

Quelle perfection paroissiale! s'cria M. Bumble avec transport.
Vous savez, mon adore, que M. Stout va plus mal ce soir.

- Oui, rpondit timidement Mme Corney.

- Il ne passera pas la semaine,  ce que dit le mdecin,
poursuivit M. Bumble. Il est  la tte de cette maison; sa mort
amnera une vacance, et il faudra pourvoir  la vacance. Oh!
madame Corney! quelle perspective! quelle occasion pour unir deux
coeurs et ne faire qu'un mnage!

Mme Corney sanglota.

Dites le petit mot! continua M. Bumble en se penchant vers cette
beaut timide. Prononcez-le seulement, ce tout petit mot, ma
charmante Corney!

- Ou....i...., soupira la matrone.

-- Un autre encore, continua le bedeau. Surmontez votre motion
pour me rpondre encore un mot seulement...  quand la chose?

Deux fois Mme Corney essaya de parler, et deux fois la voix lui
manqua. Enfin, rappelant tout son courage, elle jeta ses bras
autour du cou de M. Bumble, en lui disant: Aussitt que vous
voudrez, car il est impossible de vous rsister, mon cher petit
canard.

Les affaires tant ainsi rgles  l'amiable et  la satisfaction
des deux parties contractantes, on ratifia solennellement la
convention en vidant une nouvelle tasse de menthe poivre, qui ne
pouvait pas venir plus  propos dans l'tat d'agitation et
d'motion o se trouvait la dame. Tout en versant la liqueur, elle
informa M. Bumble de la mort de la vieille femme.

Trs bien, dit le bedeau en savourant sa menthe poivre; je vais
passer, en m'en allant, chez Sowerberry, pour qu'il envoie le
cercueil demain matin. Est-ce que c'est cela qui vous a fait peur,
mon amour?

- Pas prcisment, mon ami, rpondit vasivement la matrone.

- Il faut pourtant que ce soit quelque chose, mon amour, dit
M. Bumble en insistant; ne voulez-vous pas le dire  votre Bumble?

- Pas maintenant, rpondit-elle; un de ces jours, quand nous
serons maris, mon ami.

- Quand nous serons maris! s'cria M. Bumble. Est-ce que par
hasard un de ces mendiants-l aurait eu l'impudence de...

- Non, non, cher ami, se hta de dire la matrone.

- Si je le croyais, continua M. Bumble, si je pouvais supposer que
l'un de ces misrables et eu l'audace de jeter un regard effront
sur cet aimable visage...

- Ils n'auraient pas os, mon amour, dit la dame.

- Et ils font bien, dit M. Bumble en montrant le poing. Je
voudrais bien voir qu'un individu, paroissial ou extra paroissial,
se permt une pareille libert! j'ose dire qu'il ne la prendrait
pas deux fois.

Si des gestes violents n'avaient pas embelli ces paroles, la dame
aurait pu les trouver mdiocrement flatteuses pour ses charmes;
mais, comme M. Bumble profrait cette menace d'un air belliqueux,
elle fut vivement touche de cette preuve de dvouement, et
dclara avec admiration que c'tait un vrai tourtereau.

Le tourtereau releva le collet de son habit, mit son tricorne,
changea avec sa future moiti un long et tendre baiser, et sortit
pour aller affronter une seconde fois la bise glaciale du soir. 
peine s'arrta-t-il quelques instants dans la salle des indigents
pour les brutaliser un peu, afin de bien s'assurer qu'il avait
toute la rudesse ncessaire pour s'acquitter comme il faut des
fonctions de directeur d'un dpt de mendicit. Sr de possder
cette aptitude, M. Bumble sortit du dpt le coeur lger, et, tout
occup de la brillante perspective d'un avancement prochain, il
n'eut point d'autre pense le long du chemin, jusqu' la boutique
de l'entrepreneur de pompes funbres.

M. et Mme Sowerberry taient alls prendre le th en ville, et,
comme le sieur No Claypole n'tait jamais enclin  se donner plus
de mouvement qu'il n'en fallait pour bien remplir ses fonctions
digestives, la boutique n'tait pas encore ferme, quoique l'heure
ordinaire de clture ft dj passe. M. Bumble frappa  plusieurs
reprises, de sa canne sur le comptoir; mais personne ne vint; il
aperut une lgre lueur derrire la porte vitre de l'arrire-
boutique, et se dcida  aller voir ce qui se passait par l; et,
quand il vit ce qui se passait par l, il ne fut pas peu bahi.

La nappe tait mise pour le souper, et sur la table il y avait du
pain, du beurre, des assiettes, des verres, un cruchon de porter
et une bouteille de vin. Au bout de la table, M. No Claypole se
prlassait mollement dans un fauteuil, les jambes pendantes sur un
des bras de fauteuil, un couteau dans une main, une longue tartine
de beurre dans l'autre.  ct de lui tait Charlotte, occupe 
ouvrir des hutres que M. Claypole lui faisait l'amiti d'avaler
avec un empressement remarquable. Son nez plus rouge qu'
l'ordinaire et un certain clignotement de l'oeil droit annonaient
qu'il tait un peu lanc, et ce qui confirmait ces symptmes,
c'tait l'avidit avec laquelle il faisait disparatre les
hutres, dont il apprciait, sans nul doute, les proprits
rafrachissantes, dans les cas d'inflammation interne.

Tenez, No, dit Charlotte, en voici une belle, bien grasse.
Gotez-moi a... Encore celle-l pour finir.

- Quelle dlicieuse chose qu'une hutre! observa M. Claypole aprs
l'avoir avale; quel dommage qu'on ne puisse en manger beaucoup
sans se faire mal! n'est-ce pas, Charlotte?

- C'est une vraie cruaut, dit Charlotte.

- C'est bien vrai, continua M. Claypole. Est-ce que vous n'aimez
pas les hutres?

- Pas beaucoup, rpondit Charlotte. J'aime mieux vous voir les
manger, cher No, que de les manger moi-mme.

- Tiens! dit No aprs rflexion, c'est vraiment bizarre!

- Encore une, dit Charlotte; en voici une avec une barbe si belle
et si dlicate!

- Pas une seule de plus, dit No; c'est impossible et je le
regrette bien. Venez ici, Charlotte, que je vous embrasse.

-- Comment! dit M. Bumble en s'lanant dans la chambre. Rptez
cela, monsieur.

Charlotte poussa un cri et se cacha la figure dans son tablier,
tandis que M. Claypole, sans bouger autrement que pour mettre ses
pieds  terre, considrait le bedeau de l'air d'un ivrogne
pouvant.

Rptez cela, misrable, effront que vous tes! dit M. Bumble.
Comment osez-vous tenir un pareil propos, monsieur? Et comment
osez-vous l'encourager, coquine? L'embrasser! s'cria M. Bumble au
comble de l'indignation. Fi donc!

- Je n'avais pas l'intention de le faire, dit No, les larmes aux
yeux! c'est elle qui veut toujours m'embrasser bon gr mal gr.

- Oh! No! s'cria Charlotte d'un ton de reproche.

- Si vraiment, vous savez bien que si, rpliqua No: c'est elle
qui vient me prendre le menton, monsieur Bumble, et me fait un tas
de caresses.

- Silence! dit svrement le bedeau; descendez  la cuisine,
mademoiselle! Et vous, No, fermez la boutique, et pas un mot de
plus; quand votre matre rentrera, dites-lui que M. Bumble est
venu le prvenir d'envoyer demain aprs djeuner un cercueil pour
une vieille femme; entendez-vous, monsieur? Un baiser! ajouta-t-il
en levant les mains; la perversit, l'immoralit des basses
classes est affreuse dans cette circonscription paroissiale. Si le
parlement ne prend pas en considration ces abominables
dportements, le pays est perdu, et les anciennes moeurs des
villageois disparatront pour jamais! L-dessus le bedeau sortit
de la boutique d'un air sombre et majestueux.

Et maintenant que nous l'avons suivi presque jusqu' sa porte, et
que nous avons fait tous les prparatifs ncessaires pour les
funrailles de la vieille pauvresse, nous allons nous informer du
sort du jeune Olivier Twist, et savoir s'il est toujours gisant
dans le foss o Tobie Crackit l'a laiss.


CHAPITRE XXVIII.
Olivier revient sur l'eau... Suite de ses aventures.


Que le diable vous trangle! murmura Sikes en grinant des dents;
je voudrais bien vous tenir, les uns ou les autres, je vous ferais
hurler encore plus fort.

En profrant ces imprcations avec toute la fureur que comportait
sa nature froce, il posa sur son genou l'enfant bless, et tourna
un instant la tte pour voir s'il apercevait ceux qui le
poursuivaient.

Il n'y avait pas moyen, au milieu du brouillard et des tnbres;
mais de tous cts retentissaient les cris des hommes, les
aboiements des chiens, les tintements de la cloche d'alarme.

Arrte, poltron! s'cria le brigand en couchant en joue Tobie
Crackit, qui, mettant  profit ses longues jambes, avait dj pris
les devants; arrte!

Tobie s'arrta court; car il n'tait pas sr d'tre hors de la
porte du pistolet, et Sikes n'tait pas en train de plaisanter.

Viens donner la main  l'enfant, cria Sikes en faisant un geste
furieux  son complice; ici, vite!

Tobie fit mine de revenir sur ses pas, mais en grommelant tout
bas, d'une voix essouffle, et de l'air le moins empress.

Plus vite que a, s'cria Sikes en posant l'enfant dans un foss
sans eau qui se trouvait l, et en tirant un pistolet de sa poche.
Ne va pas faire la bte avec moi.

En ce moment le bruit devint de plus en plus fort, et Sikes, en
jetant les yeux autour de lui, put entrevoir que ceux qui lui
donnaient la chasse avaient dj escalad la barrire du champ o
il se trouvait, et lanc deux chiens  ses trousses.

Sauve qui peut, Guillaume, dit Tobie; laisse l l'enfant, et
montre-leur les talons. En mme temps M. Crackit, prfrant la
chance d'tre tu par son ami  la certitude d'tre pris par ses
ennemis, tourna casaque et s'enfuit  toutes jambes.

Sikes, grinant des dents, lana un coup d'oeil rapide autour de
lui, jeta sur Olivier inanim le collet dans lequel il l'avait
envelopp  la hte, s'avana, en courant le long de la haie,
comme pour dtourner l'attention de ceux qui le poursuivaient de
l'endroit o gisait l'enfant, s'arrta une seconde devant une
autre baie qui joignait la premire  angle droit, dchargea son
pistolet en l'air et s'enfuit.

Hol! hol! cria dans le lointain une voix tremblante, Pincher,
Neptune, ici, ici!

Les chiens, qui ne semblaient pas prendre plus de got  ce jeu
que leurs matres, obirent au premier ordre; et trois hommes, qui
s'taient avancs  quelque distance dans le champ en question,
s'arrtrent pour dlibrer.

Mon avis, ou pour mieux dire mon ordre, dit le plus gros des
trois, est que nous retournions tout de suite  la maison.

- Tout ce qui convient  M. Giles me convient aussi, rpondit un
petit homme  la mine rebondie, qui tait trs ple, et aussi trs
poli, comme le sont presque toujours les gens qui ont peur.

- Je ne serais pas assez malhonnte pour vous contredire,
messieurs, dit le troisime, qui avait rappel les chiens;
M. Giles sait ce qu'il fait.

- Sans doute, reprit le petit homme, et ce n'est pas  nous 
aller  l'encontre de ce que dit M. Giles; non, non, je connais ma
position, Dieu merci, je connais ma position.

 dire vrai, le petit homme semblait se rendre trs bien compte de
sa position, et savoir parfaitement qu'elle n'tait nullement
enviable, car la peur lui faisait claquer les dents.

Vous avez peur, Brittles, dit M. Giles.

- Non, dit Brittles.

- Si, dit Giles.

- C'est faux, monsieur Giles, dit Brittles.

- C'est vous qui mentez, Brittles, dit M. Giles.

C'tait l'observation moqueuse de M. Giles qui lui avait attir
ces reparties un peu vives, et, si M. Giles s'tait moqu de
Brittles, c'est qu'il tait indign de ce qu'on rejetait sur lui
seul, sous forme de compliment, la responsabilit de la retraite,
le troisime individu mit fin  la discussion par une observation
trs philosophique:

Tenez! messieurs, si vous voulez que je vous le dise, nous avons
tous peur.

- Parlez pour vous, monsieur, dit M. Giles, qui tait le plus ple
des trois.

- C'est aussi ce que je fais, rpondit-il; rien de plus simple, de
plus naturel, que d'avoir peur dans de telles circonstances; pour
moi, j'ai peur.

- Et moi aussi, dit Brittles; mais on ne vient pas dire cela  un
homme, de but en blanc.

Ces aveux pleins de franchise apaisrent M. Giles, qui reconnut
qu'il avait peur comme les autres. Alors tous trois firent volte-
face et se mirent  fuir, avec une unanimit touchante, jusqu' ce
que M. Giles, qui avait la respiration courte, et qui tait gn
dans sa course par une fourche dont il s'tait arm, demandt
poliment un moment de halte pour s'excuser de ses vivacits de
langage.

C'est une chose tonnante, dit-il, aprs avoir fait agrer ses
explications, que ce qu'un homme est capable de faire quand il est
mont; j'aurais commis un meurtre, j'en suis sr, si nous avions
attrap un de ces gredins.

Comme les deux autres taient du mme avis, et qu'ils taient
maintenant, ainsi que M. Giles, tout  fait calms, ils se mirent
 chercher quelle cause avait pu amener un changement si soudain
dans leur temprament.

Je sais ce que c'est, dit M. Giles, c'est la barrire.

- Cela ne m'tonnerait pas, s'cria Brittles, s'arrtant tout de
suite  cette ide.

- Soyez sr, dit Giles, que c'est la barrire qui a mis un frein 
notre ardeur; j'ai senti la mienne m'abandonner tout  coup au
moment o j'escaladais la barrire.

Par une concidence digne de remarque, les deux autres avaient
prouv la mme sensation dsagrable, juste au mme moment. Il
fut donc vident pour tous trois que c'tait la barrire, d'autant
plus qu'il n'y avait nul doute  avoir sur le moment prcis o ce
changement s'tait produit en eux: car tous trois se souvenaient
que c'tait en escaladant la barrire qu'ils avaient aperu les
voleurs.

Ce dialogue avait lieu entre les deux hommes qui avaient surpris
les brigands, et un chaudronnier ambulant, qui avait couch sous
un hangar, et qu'on avait rveill ainsi que ses deux chiens
barbets pour prendre part  la poursuite. M. Giles remplissait 
la fois les fonctions de sommelier et d'intendant prs de la
vieille dame, propritaire de l'habitation, et Brittles tait pour
tout faire; comme il tait entr tout enfant dans la maison, on le
traitait toujours comme un jeune garon qui promettait, bien qu'il
et quelque chose comme trente ans passs.

Ils causaient donc, comme nous l'avons vu pour se donner du
courage; mais ils marchaient serrs les uns entre les autres, et
jetaient autour d'eux un regard inquiet, pour peu que le vent
agitt les branches; ils se portrent avec prcipitation vers un
arbre au pied duquel ils avaient laiss leur lanterne, qu'ils
enlevrent dans la crainte que la lueur n'indiqut aux voleurs le
point vers lequel il fallait faire feu. Puis ils continurent  se
diriger vers la maison, plutt courant que marchant, et, longtemps
aprs qu'il ne fut plus possible de les distinguer, on entrevoyait
encore leur ombre mobile s'agiter et danser dans le lointain,
assez semblable  une vapeur qui s'lve d'un sol humide et
dtremp.

L'air devint plus froid  mesure que le jour avana lentement, et
le brouillard couvrit la terre comme d'un pais nuage de fume.
L'herbe tait trempe, les sentiers et les bas-fonds n'taient que
boue et que fange, et un vent de pluie malsain faisait entendre
son triste sifflement. Olivier tait toujours immobile et priv de
sentiment,  l'endroit o Sikes l'avait laiss.

Le jour se leva lentement; une ple lueur claira le ciel,
marquant plutt la fin de la nuit que le commencement du jour. Les
objets qui, dans l'obscurit, semblaient effrayants et terribles,
devenaient de plus en plus distincts et reprenaient peu  peu leur
aspect habituel. La pluie tombait fine et serre, et battait les
buissons dgarnis de feuilles; mais Olivier ne la sentait pas, et
restait gisant, sans connaissance et loin de tout secours, sur sa
couche d'argile.

Enfin, un faible cri de douleur rompit ce long silence, et en le
poussant l'enfant s'veilla. Son bras gauche, grossirement
enroul dans un chle, pendait sans force  son ct, et la bande
tait couverte de sang. Il tait si faible qu'il eut de la peine 
se mettre sur son sant, et, quand il en fut venu  bout, il
regarda languissamment autour de lui pour chercher du secours, et
la douleur lui arracha des gmissements. Tremblant de froid et
d'puisement, il fit un effort pour se lever; mais le frisson le
saisit de la tte aux pieds, et il retomba  terre.

Aprs tre revenu quelques instants  l'tat de stupeur dans
lequel il avait t si longtemps plong, Olivier, sentant un
affreux malaise, prsage d'une mort certaine s'il restait o il
tait, se remit sur pied et essaya de marcher. Il avait la tte
embarrasse, et il chancelait comme un homme ivre; il parvint
nanmoins  se tenir sur ses pieds, et, la tte pendante sur la
poitrine, il s'avana d'un pas incertain, sans savoir o il
allait.

Une foule d'ides bizarres et confuses se croisaient dans son
esprit; il lui semblait qu'il marchait encore entre Sikes et
Crackit, qui se disputaient violemment, et que leurs paroles
frappaient son oreille; si, dans son dlire, il faisait un violent
effort pour s'empcher de tomber, il se trouvait tout  coup qu'il
tait en conversation rgle avec eux; puis il tait seul avec
Sikes, arpentant le terrain comme il l'avait fait la veille, et il
croyait sentir encore l'treinte du brigand chaque fois que
quelqu'un passait  ct d'eux. Tout  coup il tressaillait au
bruit d'une dtonation d'arme  feu, et il entendait de grands
cris; des lumires brillaient devant ses yeux; tout tait bruit et
tumulte, et il lui semblait qu'il tait enchan par une main
invisible;  ces visions rapides venait se joindre un sentiment
vague et pnible de souffrance qui le tourmentait sans relche.

Il s'avana ainsi en chancelant, se frayant machinalement passage
entre les barrires et les baies qui se trouvaient sur son chemin,
et enfin il arriva  une route; l, la pluie commena  tomber si
fort qu'il revint  lui.

Il regarda tout  l'entour et vit  peu de distance une maison,
jusqu' laquelle il pourrait peut-tre se traner. En voyant son
tat on aurait sans doute piti de lui, et dans le cas contraire,
mieux valait encore, pensait-il, mourir prs d'un toit habit par
des tres humains, que dans la solitude des champs,  la belle
toile. Il runit tout ce qui lui restait de force pour cette
dernire tentative, et s'avana d'un pas incertain.

En approchant de cette maison, il lui sembla vaguement qu'il
l'avait dj vue; il ne se souvenait d'aucun dtail, mais la forme
et l'aspect de cette maison ne lui taient pas inconnus.

Ce mur de jardin! sur la pelouse, de l'autre ct, il tait tomb
 genoux la nuit dernire, et avait implor la merci des deux
brigands; c'tait bien l la maison qu'ils avaient essay de
dvaliser.

En reconnaissant o il tait, Olivier prouva une telle crainte,
qu'il oublia, un instant les tortures que sa blessure lui faisait
prouver, et ne songea qu' fuir. Fuir! il pouvait  peine se
tenir debout; et quand mme il aurait eu toute l'agilit de la
jeunesse, o pouvait-il fuir? Il poussa la porte du jardin; elle
n'tait pas ferme  clef et roula sur ses gonds; il franchit
pniblement la pelouse, gravit les marches du perron, frappa
doucement  la porte, et les forces lui manquant tout  fait, il
s'affaissa contre un des piliers de la porte d'entre.

En ce moment, M, Giles, Brittles et le chaudronnier taient dans
la cuisine, et se remettaient des fatigues et des terreurs de la
nuit avec du th et des friandises; non qu'il ft dans les
habitudes de M. Giles de laisser prendre trop de familiarit aux
domestiques infrieurs, envers lesquels il tait plutt enclin 
se comporter avec une bienveillance hautaine, de manire  ne pas
leur laisser oublier la supriorit de sa position sociale; mais
devant la mort, les incendies, les attaques  main arme, tous les
hommes sont gaux. M. Giles tait donc assis  la cuisine, les
jambes croises devant le feu, le bras gauche appuy sur la table,
tandis qu'il gesticulait du bras droit et faisait de l'attaque
nocturne un rcit dtaill et minutieux, que tous les auditeurs,
et surtout la cuisinire et la femme de chambre, coutaient
avidement.

Il tait  peu prs deux heures et demie, dit M. Giles, je ne
jurerais pas pourtant qu'il ne ft pas plutt prs de trois heures
quand je m'veillai, et me tournant dans mon lit, comme ceci (ici
M. Giles se retourna sur sa chaise en attirant  lui le bout de la
nappe, pour simuler les draps), il me sembla que j'entendais un
certain bruit.

 cet endroit du rcit, la cuisinire plit et demanda  la femme
de chambre d'aller fermer la porte; la femme de chambre s'adressa
 Brittles, et celui-ci au chaudronnier, qui fit semblant de ne
pas entendre.

Il me sembla que j'entendais un certain bruit, continua M. Giles.
C'est une illusion, que je me dis d'abord, et j'allais me
remettre  dormir quand j'entendis le bruit recommencer, et d'une
manire distincte.

- Quel genre de bruits? demanda la cuisinire.

- Une espce de bruit sourd, rpondit M. Giles en promenant ses
regards sur l'assistance.

- Ou plutt le bruit d'une rpe  muscade sur une barre de fer,
observa Brittles.

- Peut-tre bien, au moment o vous, vous l'avez entendu,
monsieur, reprit M, Giles; mais au moment dont je parle c'tait un
bruit sourd; je rejetai mes couvertures (et en mme temps M. Giles
repoussa la nappe), je m'assis sur mon lit, et j'coutai.

La cuisinire et la femme de chambre s'crirent en mme temps:
Dieu de Dieu! et rapprochrent leurs chaises l'une contre
l'autre.

Alors j'entendis le bruit,  n'en pouvoir douter, reprit
M. Giles. On est en train, que je me dis, de forcer une porte ou
une fentre; que faut-il faire? Je vais aller prvenir ce pauvre
Brittles pour l'empcher de se laisser assassiner dans son lit;
autrement, que je me dis, on lui couperait bel et bien la gorge
d'une oreille  l'autre, sans qu'il s'en aperoive.

Ici tous les yeux se dirigrent sur Brittles, qui avait les siens
fixs sur le narrateur, et le considrait la bouche ouverte, de
l'air le plus pouvant.

Je repousse mes draps, dit Giles, en regardant fixement la
cuisinire et la femme de chambre, je saute doucement  bas du
lit, je mets une paire de...

- Il y a des dames, monsieur Giles, murmura le chaudronnier.

- De souliers, monsieur, dit Giles en se tournant vers lui et en
appuyant sur le mot: je m'empare du pistolet charg qui est
toujours sur l'escalier prs du panier  argenterie, et je me
dirige  pas de loup vers sa chambre. Brittles, que je lui dis
aprs l'avoir veill, n'ayez pas peur!

- C'est tout  fait exact, observa Brittles  demi-voix.

Nous sommes des hommes morts,  ce que je crois, Brittles, que je
lui dis; mais n'ayez aucune inquitude.

- A-t-il eu bien peur? demanda la cuisinire.

- Pas le moins du monde, rpondit M. Giles; il a t aussi
ferme... tenez, presque aussi ferme que moi.

- Moi, je serais morte sur le coup, c'est sr, observa la femme de
chambre.

- C'est que vous n'tes qu'une femme, rpliqua Brittles, qui
reprenait un peu d'assurance.

- Brittles a raison, dit M. Giles en approuvant d'un signe de tte
ce qu'il venait de dire. De la part d'une femme, on ne doit pas
attendre autre chose; mais nous, qui sommes des hommes, nous
prenons une lanterne sourde qui tait sur la chemine de Brittles,
et nous descendons l'escalier  ttons, dans l'obscurit, comme
ceci.

M. Giles s'tait lev et avait fait deux ou trois pas les yeux
ferms pour joindre le geste au rcit, quand tout  coup il
tressaillit vivement, ainsi que toute la compagnie, et regagna
vite sa chaise. La cuisinire et la femme de chambre poussrent un
cri.

On a frapp  la porte, dit M. Giles en affectant une parfaite
srnit. Allez ouvrir, quelqu'un.

Personne ne bougea.

Il est assez singulier qu'on vienne frapper  la porte si matin,
dit M. Giles en considrant les visages ples de ceux qui
l'entouraient et en plissant lui-mme; mais il faut ouvrir la
porte: entendez-vous, quelqu'un?

M. Giles, tout en parlant, regardait Brittles; mais ce jeune
homme, tant naturellement modeste, ne se considra probablement
pas comme quelqu'un, et se persuada que cette injonction ne le
regardait pas; en tout cas, il ne rpondit rien. M. Giles fit
signe au chaudronnier, mais celui-ci s'tait tout  coup endormi.
Quant aux femmes, il ne fallait pas y songer.

Si Brittles prfre ouvrir la porte en prsence de tmoins, dit
M. Giles aprs un court silence, je suis prt  l'accompagner.

- Et moi aussi, dit le chaudronnier, se rveillant aussi vite
qu'il s'tait endormi.

Brittles capitula  ces conditions, et la socit, quelque peu
rassure aprs avoir dcouvert, en ouvrant les volets, qu'il
faisait grand jour, monta l'escalier, les chiens formant l'avant-
garde, et les deux femmes l'arrire-garde, parce qu'elles avaient
peur de rester seules en bas. Sur le conseil de M. Giles, tout le
monde parlait trs haut, afin de montrer qu'on tait en nombre,
s'il y avait  la porte quelque malintentionn; une autre ide
lumineuse traversa l'esprit du rus M. Giles; ce fut de pincer la
queue des chiens dans le vestibule pour les faire aboyer  tue-
tte.

Ces prcautions prises, M. Giles prit le bras du chaudronnier
(pour empcher celui-ci de se sauver, dit-il en plaisantant), et
donna l'ordre d'ouvrir la porte. Brittles obit, et tous, se
serrant les uns contre les autres, ne virent d'autre objet
formidable que le pauvre petit Olivier Twist, puis et sans voix,
qui entrouvrit pniblement les yeux et implora du regard leur
piti.

Un jeune garon! s'cria M. Giles en repoussant nergiquement le
chaudronnier en arrire; qu'est-ce... tiens!... Brittles...
regardez donc... ne le reconnaissez-vous pas?

Brittles qui, en ouvrant la porte, avait eu soin de se tenir
derrire, n'eut pas plus tt vu Olivier qu'il poussa un cri
perant. M. Giles, saisissant l'enfant par une jambe et un bras
(heureusement ce n'tait pas son bras cass), le porta dans le
vestibule et le dposa sur les dalles.

Nous le tenons! cria Giles du bas de l'escalier; voici un des
voleurs, madame! nous tenons un voleur! mademoiselle, ... bless,
mademoiselle. C'est moi qui ai tir sur lui, madame, et Brittles
tenait la chandelle.

- Dans une lanterne, mademoiselle, cria Brittles en mettant une
main prs de sa bouche pour donner plus de porte  sa voix.

Les deux servantes montrent l'escalier en courant, pour porter en
haut la nouvelle que M. Giles avait captur un voleur, et le
chaudronnier tcha de faire revenir Olivier de son vanouissement,
de crainte qu'il ne mourt avant d'tre pendu. Au milieu de ce
bruit et de ce mouvement, on entendit une douce voix de femme, et
tout s'apaisa  l'instant.

Giles! dit la voix du haut de l'escalier.

- Me voici, mademoiselle, rpondit celui-ci. N'ayez pas peur,
mademoiselle, je n'ai pas trop de mal; il n'a pas fait une
rsistance dsespre; il a vu bien vite qu'il avait trouv son
matre.

- Chut! reprit la jeune dame. Vous effrayez ma tante autant et
plus que les voleurs. Est-ce que le pauvre homme est
dangereusement bless?

- Bless mortellement, mademoiselle, rpondit Giles d'un air de
satisfaction.

- Je crois bien qu'il va passer, mademoiselle, cria Brittles; ne
voulez-vous pas venir le voir dans le cas o...

- Chut! je vous prie, reprit la jeune dame. Attendez un instant
que j'aille parler  ma tante.

Avec autant de douceur et de grce dans sa dmarche que dans sa
voix, la jeune demoiselle s'loigna et revint bientt pour
ordonner de transporter avec soin le bless dans la chambre de
M. Giles, et dire  Brittles de seller le poney, et de se rendre
tout de suite  Chertsey, pour faire venir en toute hte un
constable et un mdecin.

Ne voulez-vous pas le voir, mademoiselle? demanda M. Giles avec
autant d'orgueil que, si Olivier tait quelque oiseau d'un plumage
rare, abattu d'un coup de fusil qui faisait honneur  son adresse;
pas seulement un petit coup d'oeil, mademoiselle?

- Non, pas pour tout un monde, rpondit la jeune fille: le pauvre
garon! Oh! traitez-le avec bont, Giles, ne ft-ce que pour
l'amour de moi.

Le vieux domestique la regarda s'loigner avec autant d'orgueil et
d'admiration que si c'et t sa propre fille; puis se penchant
sur Olivier, il aida  le transporter en haut de l'escalier, avec
le soin et la sollicitude d'une femme.


CHAPITRE XXIX.
Dtails d'introduction sur les habitants de la maison o se trouve
Olivier.


Dans une belle salle  manger, meuble  l'ancienne mode et avec
le confort d'autrefois plutt que d'aprs les lois de l'lgance
moderne, deux dames assises  une table bien servie taient en
train de djeuner. M. Giles, en grande tenue et vtu tout de noir,
tait occup  les servir. Il tait debout  gale distance du
buffet et de la table, se redressant de toute sa hauteur, la tte
rejete en arrire et lgrement penche, la jambe gauche en
avant, une main dans son gilet, l'autre pendante et tenant une
assiette. Dans cette attitude, il avait l'air d'un homme bien
pntr du sentiment de son mrite et de son importance.

Des deux dames, l'une tait dj avance en ge, et pourtant aussi
droite que le dossier lev de sa chaise de chne. Sa mise,
extrmement soigne, offrait le mlange des anciennes modes avec
quelques lgres concessions au got moderne, destines  faire
agrablement ressortir le style ancien plutt qu' en attnuer
l'effet. Pleine de dignit dans son maintien, elle avait les mains
jointes et poses sur la table, et fixait attentivement sur sa
jeune compagne des yeux dont les annes n'avaient presque pas
affaibli l'clat.

Celle-ci tait dans la fleur de la jeunesse et de la beaut, et si
jamais les anges, pour excuter les volonts de Dieu, revtent une
forme mortelle, on peut supposer sans impit qu'ils empruntent
des traits semblables aux siens.

Elle n'avait pas plus de dix-sept ans; sa taille tait si svelte
et si gracieuse, ses traits si beaux et si purs, l'expression de
son visage si doue et si suave, qu'il ne semblait pas que la
terre ft son lment, ni les autres femmes ses semblables.
L'intelligence qui brillait dans ses yeux bleus et clairait sa
noble tte, paraissait au-dessus de son ge et mme de ce monde.
La douceur et la gaiet se refltaient tour  tour sur son visage;
le sourire, le joyeux sourire du bonheur, s'y peignait aussi; et 
tous ces charmes elle joignait un coeur anim des sentiments les
plus purs et les plus affectueux dont notre nature soit capable.

Tandis que la vieille dame la contemplait, elle leva les yeux par
hasard, rejeta gracieusement en arrire ses cheveux tresss sur
son front, et il y avait dans son regard une telle expression
d'affection et de tendresse nave, qu'on ne pouvait la voir sans
l'aimer.

La vieille dame sourit; mais son coeur tait plein, et tout en
souriant elle laissa chapper une larme.

Voil plus d'une heure que Brittles est parti, n'est-ce pas?
demanda-t-elle aprs un moment de silence.

- Une heure douze minutes, madame, rpondit M. Giles en consultant
une montre d'argent suspendue  un ruban noir.

- Il ne se presse jamais, remarqua la vieille dame.

- Brittles a toujours t un garon lent, madame, rpondit le
domestique; ce qui signifiait que, Brittles ne s'tant jamais
press depuis plus de trente ans, il y avait peu d'apparence qu'il
devnt jamais expditif.

- Loin de se corriger, il empire,  ce qu'il me semble, dit la
dame.

- Il est tout  fait inexcusable s'il s'arrte pour jouer avec les
autres petite garons, dit la jeune fille en riant.

M. Giles rflchissait sans doute s'il devait se permettre un
sourire respectueux, quand une voiture s'arrta  la porte du
jardin. Un gros monsieur en descendit prcipitamment, entra sans
se faire annoncer, et s'lana dans la salle  manger, o il
faillit culbuter M. Giles et la table par-dessus le march.

Vit-on jamais chose pareille, s'cria-t-il, ma chre madame
Maylie? Est-il possible!... Et la nuit, encore! Jamais je n'ai
rien vu de pareil!

Tout en faisant ce compliment de condolance, le gros monsieur
tendit la main aux dames, s'assit prs d'elles et s'informa de
leur sant.

Il y avait de quoi mourir, dit-il... oui... mourir de frayeur.
Pourquoi ne pas m'avoir envoy chercher? Mon domestique serait
arriv en un instant, et moi et mon aide... ou n'importe qui...
nous nous serions fait un plaisir, en vrit, dans cette
circonstance... si inattendue... et la nuit, encore!

Le docteur paraissait surtout mu  l'ide que les voleurs taient
venus  l'improviste, et de nuit, comme si ces messieurs avaient
l'habitude de vaquer  leurs affaires en plein jour, et d'annoncer
leur visite en crivant un mot, deux ou trois jours  l'avance.

Et vous, mademoiselle Rose, dit le docteur en s'adressant  la
jeune fille, vous avez d...

- Oh! beaucoup, en vrit, dit Rose en l'interrompant; mais il y a
l-haut un pauvre malheureux que ma tante dsire que vous voyiez.

- Certainement, rpondit le docteur; c'est vous, Giles,  ce qu'il
parat, qui l'avez mis en cet tat.

M. Giles, qui rangeait en ce moment les tasses d'un air agit,
devint trs rouge, et dit qu'en effet c'tait lui qui avait eu cet
honneur.

Cet honneur? dit le mdecin. Au fait, je ne sais pas trop: peut-
tre est-il aussi honorable de tirer  bout portant sur un voleur
dans une cuisine que de toucher son adversaire  quinze pas.
Figurez-vous, Giles, qu'il a tir en l'air et que vous vous tes
battu en duel.

M. Giles, qui voyait dans cette manire lgre de traiter la chose
une injuste atteinte  sa gloire, rpondit respectueusement qu'il
ne lui appartenait pas de juger la question, mais qu'elle n'avait
toujours pas tourn d'une manire plaisante pour son adversaire.

Eh! c'est vrai! dit le docteur. O est-il? montrez-moi le chemin.
J'aurai l'honneur de vous revoir en descendant, madame. Ah! voici
la petite fentre par laquelle il est entr. Je n'aurais jamais
cru qu'on pt passer par l. Tout en continuant ses rflexions,
il monta l'escalier derrire M. Giles.

Il faut savoir que M. Losberne, chirurgien du voisinage, connu
dans tout le pays sous le nom de docteur, devait son embonpoint 
sa bonne humeur plus qu' la bonne chre; c'tait un vieux garon
plein de coeur et d'originalit, et tel qu'on n'et pas trouv son
pareil  vingt lieues  la ronde.

Il resta en haut beaucoup plus longtemps que lui et les dames ne
s'y attendaient. On alla chercher dans sa voiture une grande
bote. La sonnette de la chambre  coucher se fit entendre 
plusieurs reprises; les domestiques montrent et descendirent
vingt fois l'escalier; on put en conclure qu'il se passait quelque
chose de grave. Enfin, il revint; aux questions empresses qu'on
lui adressa au sujet du malade, il prit un air trs mystrieux et
ferma la porte avec soin.

C'est une chose bien extraordinaire, madame Maylie, dit-il en
s'appuyant contre la porte pour la tenir ferme.

- Il n'est pas en danger, j'espre? dit la vieille dame.

- Cela n'aurait rien d'tonnant, rpondit le docteur. J'espre
pourtant que non. Avez-vous vu ce voleur?

- Non, rpondit Mme Maylie. Vous n'avez aucun dtail sur lui?

- Aucun.

- Je vous demande pardon, madame, interrompit M. Giles; mais
j'allais vous en donner quand le docteur Losberne est entr.

Le fait est que M. Giles n'avait pu dans le premier moment se
dcider  avouer qu'il avait tir sur un enfant. Sa bravoure lui
avait valu tant d'loges que rien au monde n'et pu l'empcher de
diffrer un peu l'explication, afin de jouir avec dlices, au
moins pendant quelques instants, de sa rputation de valeur et
d'intrpidit.

Rose voulait voir cet homme, dit Mme Maylie, mais je m'y suis
refuse.

- Hum! fit le docteur. Il n'a rien de bien effrayant. Refuseriez-
vous de le voir en ma prsence?

- Nullement, rpondit la vieille dame, s'il y a ncessit.

- Je pense en effet que c'est ncessaire, dit le docteur, et je
suis sr que vous regretteriez vivement d'avoir tard  le voir;
il est maintenant trs tranquille. Mademoiselle Rose, voulez-vous
me permettre? Il n'y a pas l'ombre d'un danger, je vous le jure.


CHAPITRE XXX.
Ce que pensent d'Olivier ses nouveaux visiteurs.


Aprs avoir ritr  ces dames l'assurance qu'elles seraient
agrablement surprises  la vue de criminel, le docteur prit le
bras de la jeune demoiselle, offrit la main  Mme Maylie, et les
conduisit, avec beaucoup de crmonie, au haut de l'escalier.

Maintenant, dit-il  voix basse en tournant doucement la clef
dans la serrure, vous allez me dire ce que vous en pensez. Quoique
sa barbe ne soit pas frachement rase, il n'en a pas l'air plus
froce. Attendez... laissez-moi voir si vous pouvez entrer.

Le docteur entra le premier, jeta un coup d'oeil dans la chambre
et fit signe aux dames d'avancer: puis il ferma la porte derrire
elles, et carta doucement les rideaux du lit. Sur ce lit, au lieu
du sclrat  mine repoussante qu'elles s'attendaient  voir,
tait tendu un pauvre enfant, puis de fatigue et de souffrance,
et plong dans un profond sommeil. Il avait un bras en charpe,
repli sur la poitrine, et il appuyait sur l'autre sa tte  demi
cache par une longue chevelure qui flottait sur l'oreiller.

L'honnte docteur, tenant le rideau soulev, resta une minute
environ  regarder en silence le pauvre bless. Tandis qu'il
l'examinait, la jeune fille se glissa doucement prs de lui,
s'assit  ct du lit et carta les cheveux qui couvraient la
figure d'Olivier; en se penchant sur lui, elle laissa tomber des
larmes sur son front.

L'enfant tressaillit et sourit dans son sommeil, comme si ces
marques de piti et de compassion l'eussent fait rver d'amour et
d'affection qu'il n'avait jamais connus; de mme que les sons
d'une musique harmonieuse, le murmure de l'eau dans le silence des
bois, le parfum d'une fleur, ou mme l'emploi d'un mot qui nous
est familier, rappellent parfois  notre imagination le vague
souvenir de scnes sans ralit dans notre vie; souvenir qui se
dissipe comme un souffle, et qui semble se rattacher  une
existence plus heureuse et passe depuis longtemps: car l'esprit
humain est impuissant  le reproduire et  le fixer.

Qu'est-ce  dire? s'cria la vieille dame. Il est impossible que
ce pauvre enfant ait t complice des voleurs.

- Le vice, dit le docteur avec un soupir en laissant retomber le
rideau, le vice fait sa demeure dans bien des temples: qui sait
s'il ne se cache pas sous cet extrieur sduisant?

- Mais il est si jeune! se hta de dire Rose.

- Ma chre demoiselle, continua le chirurgien en secouant
tristement la tte, le crime est comme la mort: il n'est pas
seulement le partage de la vieillesse et de la dcrpitude; la
jeunesse et la beaut sont trop souvent les victimes qu'il choisit
de prfrence.

- Mais, monsieur, ce n'est pas possible, dit Rose; vous ne pouvez
pas croire que cet enfant si dlicat se soit associ
volontairement  des sclrats.

Le chirurgien hocha la tte de manire  montrer qu'il ne voyait 
cela rien d'impossible; puis il fit observer que la conversation
pourrait troubler le sommeil du bless, et conduisit les dames
dans une chambre voisine.

Mais quand mme il serait coupable, continua Rose, songez combien
il est jeune; songez que peut-tre il n'a jamais connu l'amour
d'une mre, le bien-tre du foyer domestique; que les mauvais
traitements, les coups, la faim, l'ont peut-tre entran 
s'associer  des hommes qui l'ont forc au crime. Ma tante, ma
bonne tante, je vous en conjure, pensez  tout cela avant de
laisser mener en prison ce pauvre enfant bless, ce serait
d'ailleurs renoncer pour lui  tout espoir de devenir meilleur.
Vous qui m'aimez tant; qui par votre bont et votre affection
m'avez tenu lieu de mre, et prserve de l'abandon o j'aurais pu
tomber comme ce pauvre enfant; je vous en prie, ayez piti de lui
quand il en est temps encore.

- Chre enfant! dit la vieille dame en pressant sur son coeur la
jeune fille qui fondait en larmes; crois-tu que je voudrais faire
tomber un cheveu de sa tte?

- Oh! non, rpondit Rose avec vivacit; pas vous, ma tante!

- Non, dit Mme Maylie d'une voix mue. Mes jours sont sur leur
dclin; puisse Dieu avoir piti de moi comme j'ai piti des
autres! Que puis-je faire pour le sauver, monsieur?

- Laissez-moi rflchir, madame, dit le docteur; laissez-moi
rflchir.

M. Losberne se mit  se promener de long en large dans la chambre,
les mains dans les poches, s'arrtant parfois et fronant le
sourcil. Aprs s'tre cri  plusieurs reprises: J'y suis!
puis: Non! ce n'est pas cela, et avoir recommenc autant de fois
 se promener et  froncer le sourcil, il s'arrta dfinitivement
et parla en ces termes:

Je pense que, si vous m'accordez l'autorisation pleine et entire
de malmener Giles et ce gamin de Brittles, je viendrai  bout
d'arranger l'affaire C'est un vieux serviteur dvou, je le sais;
mais, vous pourrez compenser cela de mille manires et rcompenser
autrement son adresse au pistolet. Vous ne vous y opposez pas?

- Non, rpondit Mme Maylie, s'il n'y a pas d'autre moyen de sauver
l'enfant.

- Il n'y en a pas d'autre, dit le docteur; pas d'autre, croyez-moi
sur parole.

- Ma tante vous remet ses pleins pouvoirs, dit Rose en souriant
malgr ses larmes; mais, je vous en prie, ne traitez durement ces
pauvres gens qu'autant que cela sera rigoureusement ncessaire.

- Vous avez l'air de croire, rpondit le docteur, que tout le
monde, except vous, est port aujourd'hui  la duret; je
souhaite seulement que, lorsqu'un jeune homme digne de votre choix
fera appel  votre compassion, il vous trouve dans ces
dispositions tendres et bienveillantes; je regrette, en vrit, de
n'tre plus jeune et de perdre une si belle occasion de les mettre
 l'preuve.

- Vous tes aussi enfant que Brittles, dit Rose en rougissant.

- Bah! dit le docteur en riant, ce n'est pas difficile; mais
revenons  notre bless: il nous reste  stipuler une importante
condition. Il s'veillera dans une heure environ, je le prvois;
et quoique j'aie dit en bas  cet imbcile de constable que
l'enfant ne peut ni remuer ni parler sans danger pour sa vie, je
pense que nous pourrons causer avec lui sans inconvnient.
Maintenant, je pose une condition; c'est que je l'examinerai en
votre prsence et que si, d'aprs ses rponses, nous jugeons qu'il
est tout  fait perverti (ce qui n'est que trop probable), nous
l'abandonnerons  sa destine, et je ne me mlerai plus de rien,
quoi qu'il arrive.

- Oh! non, ma tante, dit Rose d'un ton suppliant.

- Oh si, ma tante, dit le docteur. Est-ce convenu?

- Il ne peut pas tre endurci dans le vice, dit Rose, c'est
impossible.

- Fort bien, rpliqua le docteur; alors, raison de plus pour
accepter ma proposition.

Finalement, le trait fut conclu, et les parties contractantes
s'assirent en attendant avec quelque impatience le rveil
d'Olivier.

La patience des dames fut mise  une preuve plus longue qu'elles
ne pensaient, d'aprs les prvisions de M. Losberne. Plusieurs
heures s'coulrent, et Olivier dormait toujours profondment. Il
tait dj tard, quand le bon docteur vint leur annoncer que
l'enfant tait assez veill pour qu'on pt lui parler.

Il est trs souffrant, dit-il, et affaibli par la perte de sang,
rsultat de sa blessure; mais il parat si proccup du dsir de
rvler quelque chose, que je prfre condescendre  ce dsir
plutt que d'insister, comme je l'aurais fait sans cela, pour
qu'il se tienne tranquille jusqu' demain matin.

L'entretien fut long: Olivier raconta toute son histoire; son tat
de souffrance et de faiblesse le fora souvent d'interrompre son
rcit. Il y avait quelque chose de solennel  entendre, dans cette
chambre sombre, la faible voix de cet enfant bless, racontant la
longue suite de malheurs et de souffrances que des hommes cruels
lui avaient fait endurer. Oh! si nous songions, quand nous
accablons nos semblables, aux fatales erreurs de la justice
humaine, aux iniquits qui crient vengeance au ciel, et attirent
tt ou tard le chtiment sur nos ttes; si nous pouvions entendre
la voix de tant de victimes, s'levant du fond des tombeaux; voix
plaintive que nulle puissance ne peut forcer au silence, le monde
offrirait-il chaque jour tant d'exemples d'injustice et de
violence, tant de misre et de cruauts?

Ce soir-l, ce fut la main d'une femme qui soigna Olivier. La
beaut et la vertu veillrent sur son sommeil; il se sentit calme
et heureux: il serait mort sans se plaindre.

Ds que ce touchant entretien fut termin et qu'Olivier se disposa
 se rendormir, le docteur s'essaya les yeux et descendit pour
s'attaquer  M. Giles; ne trouvant personne dans l'appartement, il
rflchit qu'il valait peut-tre mieux commencer les hostilits en
pleine cuisine, et que cela ferait plus d'effet: en consquence il
se dirigea vers la cuisine, vritable chambre dlibrante de la
gent domestique. Il y trouva runis les servantes, M. Brittles,
M. Giles, le chaudronnier, qui, en rcompense de ses services,
avait t invit  se rgaler, et le constable. Ce dernier avait
un gros bton, une grosse tte, de gros traits, de grosses bottes,
et paraissait avoir bu une dose de bire en rapport avec sa
grosseur.

Les vnements de la nuit faisaient encore le sujet de la
conversation; M, Giles parlait avec complaisance de la prsence
d'esprit dont il avait fait preuve, et M. Brittles, un pot de
bire  la main, appuyait toutes les paroles de son chef quand le
docteur entra.

Ne vous drangez pas, dit-il en faisant un signe de la main.

- Merci, monsieur, dit M. Giles. Madame m'a ordonn de donner de
la bire, et comme je n'tais nullement dispos  rester seul dans
ma chambre, je suis venu me mler ici  la compagnie.

Brittles et toute l'assistance tmoignrent par un murmure
approbateur du gr que l'on savait  M. Giles de sa
condescendance; et celui-ci, promenant autour de lui un regard
protecteur, avait l'air de dire que, tant que la socit se
conduirait comme il faut, il ne la quitterait pas.

Comment va le bless, ce soir? demanda Giles.

- Pas trop bien, rpondit le docteur. Je crains que vous ne vous
soyez embarqu l dans une fcheuse affaire, monsieur Giles.

- J'espre bien, monsieur, qu'il ne mourra pas, dit Giles tout
tremblant. Si je le croyais, je ne m'en consolerais jamais. Je ne
voudrais pas, pour toute l'argenterie du monde, tre cause de la
mort d'un enfant.

- Ce n'est pas l la question, dit le docteur d'un air mystrieux.
tes-vous protestant, monsieur Giles?

- Sans doute, monsieur, balbutia M. Giles, qui tait devenu trs
ple.

- Et vous? demanda le docteur en s'adressant  Brittles d'un ton
svre.

- Mon Dieu! monsieur, rpondit Brittles en se redressant vivement,
je suis comme M. Giles.

- Eh bien! alors, rpondez-moi tous deux, reprit le docteur d'une
voix courrouce. Pouvez-vous affirmer sous serment que l'enfant
qui est l-haut est bien celui qui a pass la nuit dernire par la
petite fentre? Voyons, rpondez! je vous coute.

Le docteur, dont la douceur de caractre tait universellement
connue, fit cette demande d'un ton si irrit, que Giles et
Brittles, tourdis par la bire et la chaleur de la conversation,
se regardrent l'un l'autre, bahis et stupfaits.

Constable, faites attention  leur rponse, reprit le docteur.
Avant peu on verra ce qui en rsultera.

Le constable se donna l'air le plus magistral qu'il put, et saisit
le bton, insigne de ses fonctions.

Remarquez que c'est une simple question d'identit, dit le
docteur.

- Comme vous dites, monsieur, rpondit le constable en toussant
trs fort: car, dans sa prcipitation  finir de boire sa bire,
il avait failli s'trangler.

- Voici une maison que l'on force, dit le docteur... Troubls par
cette attaque, deux hommes entrevoient un enfant dans l'obscurit,
et  travers la fume de la poudre. Le lendemain un enfant se
prsente dans cette mme maison, et parce qu'il a le bras en
charpe, ces hommes se saisissent de lui avec violence. En
agissant ainsi, ils mettent sa vie en grand danger, et ils jurent
ensuite que c'est le voleur. Maintenant, reste  savoir si les
faits leur donnent raison, et, dans le cas contraire, dans quelle
situation ils se mettent.

- Voil bien la loi, ou je ne m'y connais pas, dit le constable en
faisant un signe de tte respectueux.

- Je vous le demande encore, s'cria le docteur d'une voix de
tonnerre: pouvez-vous affirmer solennellement, par serment,
l'identit de l'enfant?

Brittles et Giles se regardaient d'un air indcis. Le constable
mit la main derrire son oreille pour mieux saisir leur rponse.
Les deux servantes et le chaudronnier se penchrent en avant pour
couter, et le docteur promenait autour de lui un regard
pntrant, quand on entendit sonner  la porte, et en mme temps
le bruit d'une voiture.

Voici la police! s'cria Brittles, soulag par cet incident
imprvu.

- Quelle police? dit le docteur, troubl  son tour.

- Les agents de Bow-Street, ajouta Brittles en prenant une
chandelle. M. Giles et moi nous les avons fait prvenir ce matin.

- Comment! s'cria le docteur.

- Oui, monsieur, dit Brittles, j'ai envoy un mot par la
diligence, et je m'tonnais qu'ils ne fussent pas encore ici.

- Ah! vous avez crit? Au diable les diligences! dit le docteur
en s'en allant.


CHAPITRE XXXI.
La situation devient critique.


Qui est l? demanda Brittles en entr'ouvrant la porte sans ter
la chane, et en mettant la main devant la chandelle pour mieux
voir.

- Ouvrez, rpondit une voix; ce sont les officiers de police de
Bow-Street qu'on a mands ce matin.

Rassur par ces paroles, Brittles ouvrit la porte toute grande, et
se trouva en face d'un homme d'un port majestueux, vtu d'une
longue redingote, lequel entra sans mot dire, et alla s'essuyer
les pieds sur le paillasson avec autant de sans-gne que s'il fut
entr chez lui.

Envoyez tout de suite quelqu'un pour aider mon collgue, n'est-ce
pas, jeune homme? dit l'agent de police. Il garde la voiture:
avez-vous une remise o on puisse la mettre pour quelques minutes?

Brittles rpondit affirmativement et montra du doigt la remise.
L'homme retourna sur ses pas, et aida son camarade  remiser la
voiture, tandis que Brittles les clairait et les contemplait avec
admiration; cela fait, ils se dirigrent vers la maison; on les
introduisit dans une salle o ils se dbarrassrent de leur grande
redingote et de leur chapeau, et se montrrent pour ce qu'ils
taient. Celui qui avait frapp  la porte tait un homme robuste,
de taille moyenne, de cinquante ans environ; il avait les cheveux
noirs et luisants, des favoris, la figure ronde et les yeux
perants L'autre tait roux, trapu, d'un extrieur peu agrable,
avec un nez retrouss et un regard sinistre.

Dites  votre matre que Blathers et Duff sont ici, dit le
premier en se passant la main dans les cheveux et en posant sur la
table une paire de menottes... Ah! bonjour, mon bourgeois. Puis-je
vous dire deux mots en particulier?

Ces paroles s'adressaient  M. Losberne, qui parut en ce moment.
Il fit signe  Brittles de sortir, fit entrer les deux dames, et
ferma la porte.

Voici la matresse de la maison, dit-il en se tournant vers
Mme Maylie.

M. Blathers salua; on le pria de s'asseoir; il prit une chaise,
posa son chapeau sur le plancher, et fit signe  Duff d'en faire
autant. Ce dernier, qui ne paraissait pas aussi habitu 
frquenter la bonne socit, ou qui n'tait pas aussi  son aise
devant elle, s'assit tout d'une pice, et, pour se donner une
contenance, se fourra dans la bouche la pomme de sa canne.

Maintenant parlons du crime, dit Blathers. Quelles en sont les
circonstances?

M. Losberne, qui dsirait gagner du temps, raconta l'affaire tout
au long et dans les plus minutieux dtails, tandis que
MM. Blathers et Duff semblaient parfaitement saisir la chose, et
changeaient parfois un signe d'intelligence.

Je ne puis rien affirmer avant l'inspection des lieux, dit
Blathers; mais j'ai dans l'ide, et en cela je ne crois pas trop
m'avancer, que ce n'est pas un _pgre_ qui a fait le coup. Qu'en
dites-vous, Duff?

- Non, certainement, rpondit Duff.

- Pour faire comprendre  ces dames le mot de _pgre_, je suppose
que vous entendez par l que le voleur n'est pas de la campagne,
dit M. Losberne en souriant.

- Justement, mon bourgeois, rpondit Blathers. Vous n'avez pas
d'autres dtails  nous donner?

- Aucun, dit le docteur.

- Qu'est-ce donc que ce jeune garon dont parlent les domestiques?
demanda Blathers.

- Sottise que cela! dit le docteur. Un domestique effray s'est
mis dans la tte que cet enfant tait pour quelque chose dans la
tentative d'effraction; mais c'est absurde.

- C'est bien facile  dire, remarqua Duff.

- Ce qu'il dit l est plein de sens, observa Blathers, en
approuvant d'un signe de tte le mot de son camarade, et en jouant
ngligemment avec ses menottes comme on ferait avec des
castagnettes. Qui est cet enfant? quels renseignements donne-t-il
sur lui-mme? d'o vient-il? Il n'est pas tomb du ciel, n'est-ce
pas, mon bourgeois?

-- Non, assurment, rpondit le docteur, en lanant aux dames un
coup d'oeil expressif; je connais toute son histoire, mais nous en
reparlerons plus tard; vous tenez, je suppose,  voir d'abord
l'endroit par lequel les voleurs ont tent de pntrer.

- Certainement, rpondit M. Blathers; il nous faut d'abord
examiner les localits, puis interroger les domestiques. C'est la
manire de procder habituelle.

On apporta des lumires, et MM. Blathers et Duff, accompagns du
constable, de Brittles, de Giles, en un mot de toute la maison, se
rendirent au petit cellier, au bout du passage, visitrent la
fentre en dedans, puis faisant le tour par la pelouse, la
visitrent en dehors: ils prirent une chandelle pour examiner le
volet, une lanterne pour suivre les traces des pas, une fourche
pour fouiller les buissons. Cela fait, au milieu du silence
religieux de tous les assistants, ils rentrrent, et MM. Giles et
Brittles furent requis de donner une reprsentation du rle qu'ils
avaient jou dans les vnements de la veille; ils s'en
acquittrent au moins six fois de suite; ils ne furent d'abord en
dsaccord que sur un seul point important, et  la fin sur une
domaine seulement. Ensuite Blathers et Duff firent sortir tout le
monde, et dlibrrent longuement ensemble avec tant de mystre et
de solennit, qu'une consultation de grands mdecins sur un cas
difficile ne serait qu'un jeu d'enfants, compare  cette
dlibration.

Pendant ce colloque, le docteur se promenait de long en large dans
la pice voisine, extrmement agit, tandis que Mme Maylie et Rose
se regardaient avec inquitude.

Sur ma parole, dit M. Losberne, en s'arrtant tout  coup aprs
avoir parcouru la salle  grands pas, je ne sais vraiment que
faire.

- Il me semble, dit Rose, que l'histoire de ce pauvre enfant,
conte fidlement  ces hommes, suffirait pour loigner de lui les
soupons.

- J'en doute, ma chre demoiselle, dit le docteur en secouant la
tte. Je ne crois pas que cela pt suffire pour le rendre innocent
aux yeux de ces hommes, ni mme aux yeux de fonctionnaires d'un
ordre plus lev. Aprs tout, diraient-ils, qu'est-ce que cet
enfant? Un vagabond. D'ailleurs,  ne juger son histoire que
d'aprs les considrations et les probabilits ordinaires, elle
est bien invraisemblable.

- Vous y ajoutez foi, cependant, se hta de dire Rose.

- Moi, je l'accepte, tout trange qu'elle est, continua le
docteur; et peut-tre, en agissant ainsi, fais-je preuve de
sottise: mais je ne crois pas qu'elle et la mme valeur aux yeux
d'un agent de police exerc.

- Pourquoi donc? demanda Rose?

- Pourquoi? ma belle enfant, rpondit le docteur; parce que cette
histoire, examine  leur point de vue, a plus d'un ct louche;
il ne peut prouver que ce qui est contre lui et rien de se qui est
en sa faveur. Or, ces gens-l veulent toujours savoir les si et
les pourquoi, et n'admettent rien sans preuves. De son propre
aveu, vous voyez que, depuis quelque temps, il vit avec des
voleurs; il a t arrt et men devant un commissaire de police,
sous la prvention d'avoir vol un mouchoir dans la poche d'un
monsieur; il a t enlev de force de la demeure de ce monsieur,
et entran dans un lieu qu'il ne peut indiquer et dont il ignore
compltement la situation. Puis, il est amen  Chertsey par des
hommes qui semblent tenir  lui singulirement, et qui, de gr ou
de force, le font passer par une fentre pour dvaliser une
maison; et juste au moment o il veut donner l'alarme, ce qui et
t la seule preuve de son innocence, il reoit un coup de
pistolet, comme si tout conspirait  l'empcher, de faire une
bonne action. Tout cela ne vous frappe-t-il pas?

- C'est assez singulier, j'en conviens, dit Rose en riant de la
vivacit du docteur; mais enfin je ne vois rien l qui prouve la
culpabilit de ce pauvre enfant.

- Non, sans doute, rpondit le docteur. Voil bien les femmes!
leurs beaux yeux ne voient jamais, soit en bien, soit en mal,
qu'un ct de la question, et toujours celui qui s'est prsent le
premier  leur esprit.

Aprs avoir formul cette maxime, le docteur, les mains dans ses
poches, se remit  arpenter la chambre de long en large.

Plus j'y rflchis, dit-il, et plus je suis convaincu que mettre
ces hommes au courant de l'histoire de l'enfant ne ferait
qu'embrouiller tout et aggraver la difficult. Je suis sr qu'ils
n'y croiraient pas, et, mme en admettant que l'enfant ne ft pas
condamn, la publicit donne aux soupons qui pseraient sur lui
serait un obstacle  vos intentions gnreuses  son gard, et 
votre dsir de le tirer de la misre.

- Mon dieu, cher docteur, comment allons nous faire? dit Rose.
Pourquoi faut-il qu'on ait appel ces gens-l?

- C'est bien vrai! s'cria Mme Maylie. Je voudrais pour tout au
monde les voir loin d'ici.

- Il n'y a qu'un moyen, dit enfin M. Losberne en s'asseyant d'un
air dcourag; c'est de payer d'audace. Le but que nous nous
proposons est louable, c'est l notre excuse. L'enfant a beaucoup
de fivre et est hors d'tat de soutenir une conversation, c'est
toujours cela de gagn; faisons de notre mieux, et, si nous ne
russissons pas, du moins ce ne sera pas notre faute... Entrez!

- Eh bien, mon bourgeois, dit Blathers en entrant dans la chambre
avec son collgue et en fermant soigneusement la porte avant
d'ajouter un mot, ce n'tait pas un coup mont.

- Que diable appelez-vous un coup mont? demanda le docteur avec
impatience.

- Nous disons qu'il y a coup mont, mesdames, dit Blathers en se
tournant vers Mme Maylie et Rose, comme s'il avait compassion de
leur ignorance, tandis qu'il mprisait celle du docteur; nous
disons qu'il y a coup mont, quand les domestiques en sont.

- Personne ne les a souponns; dit Mme Maylie.

- C'est possible, madame, rpondit Blathers; mais ils auraient pu
tout de mme y tre pour quelque chose.

- D'autant plus qu'on avait confiance en eux, ajouta Duff.

- Nous pensons, continua Blathers, que le coup part de Londres;
car il tait combin dans le grand genre.

- Oui, pas mal comme a, remarqua Duff  voix basse.

- Ils taient deux, ajouta Blathers, et ils avaient avec eux un
enfant, c'est vident, rien qu' voir la fentre; voil tout ce
qu'on peut dire pour le moment. Maintenant nous allons, s'il vous
plat, visiter tout de suite le garon qui est l-haut.

- Ils prendront bien d'abord quelque, chose, madame Maylie? dit le
docteur d'un air enchant, comme si une inspiration soudaine lui
traversait l'esprit.

- Oh! certainement, dit Rose avec empressement; tout de suite si
vous voulez.

- Volontiers, mademoiselle; dit Blathers en passant sa manche sur
ses lvres; on a soif  faire cette besogne-l. N'importe quoi,
mademoiselle; ne vous drangez pas pour nous.

- Que voulez-vous prendre? demanda le docteur en suivant la jeune
fille au buffet.

- Une goutte de liqueur, mon bourgeois, si a vous est gal,
rpondit Blathers. Il ne faisait pas chaud sur la route, voyez-
vous, madame, et je trouve qu'il n'y a rien comme un petit verre
pour vous rchauffer le temprament.

C'est  Mme Maylie qu'il faisait cette confidence pleine
d'intrt; celle-ci l'accueillit avec grce, et le docteur profita
du moment pour s'esquiver.

Ah! mesdames, dit M. Blathers en prenant son verre  pleine main
et en le portant  sa bouche, j'en ai terriblement vu dans ma vie,
de ces affaires-l.

- Blathers, vous souvenez-vous de ce vol avec effraction, commis 
Edmonton? dit M. Soft, venant en aide  la mmoire de son
collgue.

- Tenez, c'tait un vol dans le genre de celui d'hier, reprit
Blathers; c'est Conkey Chickweed qui avait fait le coup, n'est-ce
pas?

- Vous le mettez toujours sur son compte, rpondit Duff; mais
c'tait la famille Pet, j'en suis sr, et Conkey y tait comme
moi.

- Allons donc! repartit M. Blathers, je le sais bien, peut-tre.
Vous rappelez-vous le temps o Conkey fut vol? Quel vacarme cela
fit! c'tait pis qu'un roman.

- Qu'tait-ce donc? demanda Rose, dsireuse de mettre en belle
humeur ces dsagrables visiteurs.

- C'est un vol comme on n'en avait jamais vu, mademoiselle, dit
Blathers. Ledit Conkey Chickweed...

- Conkey veut dire long nez, madame, interrompit Duff.

- Mais madame le sait bien, n'est-ce pas? demanda M. Blathers.
Vous m'interrompez toujours, Duff. Ce Conkey Chickweed tenait une
taverne sur la route de Battlebridge, o beaucoup de jeunes lords
venaient voir des combats de coqs, etc. Moi qui y allais souvent,
je puis vous assurer qu'il entendait joliment son affaire. Voil
qu'une nuit on lui vola trois cent vingt-sept guines, dans un sac
de toile; elles lui furent drobes dans sa chambre  coucher, 
la fin de la nuit, par un homme de six pieds avec un empltre sur
l'oeil, qui s'tait cach sous son lit et qui, le vol commis,
sauta par la fentre, laquelle tait au premier tage. Il se sauva
au plus vite; mais Conkey tait alerte, il s'veilla au bruit,
sauta en bas de son lit, fit feu sur le voleur et veilla tout le
voisinage. Voil tout le monde debout en un instant; on cherche
partout, et on trouve que Conkey a bless son voleur, car il y
avait des traces de sang jusqu' un mur de clture assez loign,
et puis plus rien. La perte du magot ruina Chickweed, et son nom
figura sur la Gazette parmi ceux des banqueroutiers. On fit une
souscription pour venir en aide  ce pauvre homme, auquel cet
vnement avait fait tourner la tte, et qui pendant trois ou
quatre jours courut les rues en s'arrachant les cheveux, et dans
un dsespoir tel, que bien des gens craignaient qu'il n'en fint
avec la vie. Un jour, il arrive tout effar au bureau de police,
il a un entretien particulier avec le magistrat, lequel, aprs
bien des paroles, sonne, mande Jacques Spyers (ce Spyers tait un
agent actif), et lui dit d'aller aider M. Chickweed  se saisir du
voleur. Croiriez-vous, Spyers, dit Chickweed, que je l'ai vu hier
matin passer devant ma porte? - Et pourquoi ne l'avez-vous pas
pris au collet? dit Spyers. - J'tais si saisi, que je crois qu'on
aurait pu m'assommer avec un cure-dent, rpondit le pauvre homme;
mais, nous le tenons, car je l'ai encore vu passer le soir entre
dix et onze heures.

Sur-le-champ, Spyers se munit d'une chemise blanche et d'un
peigne, pour le cas o il serait absent deux ou trois jours; il
part, il va se poster  une des fentres de la taverne, derrire
un petit rideau rouge, le chapeau sur la tte, et prt  s'lancer
en un clin d'oeil sur le voleur. Il tait l, le soir, sur le
tard,  fumer sa pipe, quand tout  coup Chickweed s'crie: Le
voila! au voleur!  l'assassin! Jacques Spyers se prcipite
dehors et voit Chickweed courir  toutes jambes en criant  tue-
tte. Il le suit, la foule s'amasse, tout le monde crie: Au
voleur! et Chickweed de courir toujours en criant comme un
possd. Spyers le perd de vue un instant au dtour d'une rue; il
le rejoint, voit un groupe, s'y jette en s'criant: O est le
voleur? - Morbleu! dit Chickweed, il m'a encore chapp.

Une chose digne de remarque, c'est qu'on ne put le trouver nulle
part, et on s'en revint  la taverne. Le lendemain matin, Spyers
se remet  son poste, derrire le rideau, guettant au passage
l'homme de six pieds, avec un empltre noir sur l'oeil;  force de
regarder il en eut la vue trouble, et au moment o il se frottait
les yeux, voil Chickweed qui recommence  crier: Au voleur! et
qui part  toutes jambes: Spyers s'lance derrire lui, fait deux
fois plus de chemin que la veille, et du voleur point de
nouvelles. Une fois ou deux encore, pareille scne se renouvela.
Dans le voisinage, les uns disaient que c'tait le diable qui
avait vol Chickweed et qui venait ensuite lui faire des tours;
les autres que le pauvre Chickweed tait devenu fou de chagrin.

- Et Jacques Spyers, que dit-il? demanda le docteur, qui tait
rentr ds le commencement du rcit.

- Pendant longtemps, reprit Blathers, Jacques Spyers ne dit rien
de tout, mais il tait aux coutes sans faire semblant de rien,
preuve qu'il entendait son mtier. Mais un beau matin, il
s'approcha du comptoir et ouvrant sa tabatire: Chickweed, dit-
il, j'ai dcouvert le voleur. - Vous l'avez dcouvert? rpond
Chickweed, oh! mon cher Spyers, que je sois veng et je mourrai
content; o est-il, le brigand? - Tenez, dit Spyers en lui offrant
une prise, assez jou comme a! c'est vous mme qui vous tes
vol.

C'tait vrai, et il s'tait procur de la sorte une grosse somme,
et on n'aurait jamais dcouvert la ruse, s'il avait mis moins
d'empressement  sauver les apparences.

C'est un peu fort, hein? dit M. Blathers en posant son verre et
en agitant les menottes.

- C'est trs drle, en effet, observa le docteur; maintenant, si
vous voulez, montons en haut.

-  vos ordres, monsieur, rpondit M. Blathers. Et les deux
officiers de police, prcds de Giles qui les clairait,
montrent derrire M. Losberne  la chambre d'Olivier.

Olivier avait dormi; mais il paraissait plus mal, et sa fivre
avait redoubl. Aid par le docteur, il parvint  s'asseoir sur
son lit et se mit  regarder les nouveaux venus, sans rien
comprendre  ce qui se faisait autour de lui, et sans avoir l'air
de se souvenir de ce qui s'tait pass, ni de l'endroit o il se
trouvait.

Voici, dit M. Losberne en parlant doucement, quoique avec une
certaine vhmence, voici ce jeune garon, qui ayant t bless
par mgarde d'un coup de fusil en passant sur la proprit de
monsieur... comment s'appelle-t-il dj? l derrire... est venu
ici ce matin demander du secours, et a t sur-le-champ empoign
et maltrait par cet ingnieux personnage qui nous claire, lequel
a mis par l en grand danger la vie de cet enfant, comme je puis
le certifier en vertu de ma profession.

MM. Blathers et Duff regardrent M. Giles, que l'on signalait
ainsi  leur attention Dans son embarras, M. Giles dtourna les
yeux vers Olivier, puis vers M. Losberne, d'un air irrsolu et
effray.

Vous n'ayez pas l'intention de le nier, je suppose? dit le
docteur en recouchant doucement Olivier.

- J'ai fait tout pour... pour le mieux, monsieur, rpondit Giles;
je croyais fermement que c'tait le jeune garon en question:
autrement, je me serais bien gard de le maltraiter; je ne suis
pas d'humeur cruelle, monsieur.

- Quel garon pensiez-vous que c'tait? demanda M. Duff.

- L'enfant d'un des voleurs, rpondit Giles; ils en avaient un
avec eux, cela n'est pas douteux.

- Et quelle est votre opinion  prsent? demanda Blathers.

-  prsent? mon opinion? dit Giles en regardant l'agent de police
d'un air effar.

- Pensez-vous que ce soit l'enfant que voici, imbcile? reprit
M. Blathers avec impatience.

- Je ne sais pas; vrai, je ne sais pas, dit Giles tout
dcontenanc; je n'en jurerais pas.

- Mais enfin quelle est votre opinion? demanda M. Blathers.

- Je ne sais que penser, rpondit le pauvre Giles, je ne crois pas
que ce soit l'enfant; je suis presque certain que ce n'est pas
lui; vous savez bien que ce ne peut pas tre lui.

- Est-ce que cet homme a bu? demanda Blathers en se tournant vers
le docteur.

- Quel imbcile vous faites! dit Duff  Giles avec un profond
ddain.

Pendant ce court dialogue, M. Losberne avait tt le pouls du
malade; puis il quitta la chaise qu'il occupait prs du lit et
observa que, si les agents de police avaient quelque doute  ce
sujet, il leur conviendrait peut-tre de passer dans la pice
voisine et d'interroger Brittles.

Ils acceptrent la proposition, passrent dans une autre chambre,
et firent comparatre devant eux M. Brittles: celui-ci, par ses
rponses, ne fit qu'embrouiller l'affaire; il entassa
contradictions sur contradictions; il dclara qu'il ne pourrait
reconnatre l'enfant, quand mme il l'aurait sous les yeux en ce
moment; qu'il avait cru que c'tait Olivier, parce que M. Giles
l'avait dit; mais que M. Giles, cinq minutes auparavant, avait
avou dans la cuisine qu'il avait bien peur d'avoir t un peu
trop vite en besogne.

Entre autres conjectures ingnieuses, on agite la question de
savoir si M. Giles avait rellement bless quelqu'un: on examina
le second pistolet, et il se trouva qu'il n'tait charg qu'
poudre et bourr de papier gris. Cette dcouverte fit une grande
impression surtout le monde, sauf sur le docteur, qui avait retir
la balle dix minutes auparavant; mais elle ne fit sur personne
autant d'impression que sur M. Giles, qui, aprs avoir t pendant
plusieurs heures tourment de la crainte d'avoir bless un de ses
semblables, s'attacha avec ardeur  l'ide que le pistolet n'tait
pas charg. Enfin, les agents de police, sans s'inquiter beaucoup
d'Olivier, laissrent dans la maison le constable de Chertsey, et
s'en allrent coucher en ville, aprs avoir promis de revenir le
lendemain matin.

Le lendemain matin, le bruit se rpandit que deux hommes et un
enfant, sur lesquels planaient des soupons, avaient t arrts 
Kingston; MM. Blathers et Duff s'y rendirent sur-le-champ. Aprs
examen, on dcouvrit que les soupons ne s'appuyaient que sur un
seul fait, savoir: qu'on avait trouv ces individus endormis au
pied d'une meule de foin; c'est l un crime sans doute, mais qui
n'entrane que l'emprisonnement, et que la loi anglaise, loi
misricordieuse et tutlaire, ne considre pas comme suffisant
pour tablir,  dfaut d'autre preuve, qu'un ou plusieurs dormeurs
 la belle toile aient commis un vol avec effraction, et aient
encouru en consquence la peine de mort. MM. Blathers et Duff,
durent s'en retourner comme ils taient venus.

Enfin, aprs de nouvelles recherches et de longs entretiens, il
fut convenu que Mme Maylie et M. Losberne rpondraient d'Olivier
s'il tait recherch par la justice, et un magistrat du voisinage
reut leur caution. Blathers et Duff, aprs avoir t gratifis de
quelques guines, revinrent  Londres, sans tre du mme avis
relativement  leur expdition. Tout considr, Duff inclina 
croire que la tentative d'effraction avait t commise par la
bande de Pet; Blathers, au contraire, en attribuait le mrite au
clbre Conkey Chickweed.

Peu  peu, Olivier se rtablit: les soins runis de Mme Maylie, de
Rose et de l'excellent M. Losberne, lui rendirent la sant. Si le
ciel coute les ferventes prires que lui adressent les coeurs
pntrs de reconnaissance (et quelles prires mritent mieux
d'tre coutes?) les bndictions que l'orphelin appela sur ses
protecteurs durent descendre dans leur me, et y rpandre la paix
et le bonheur.


CHAPITRE XXXII.
Heureuse existence que mne Olivier chez ses nouveaux amis.


Les souffrances d'Olivier furent longues et cruelles; outre la
douleur que lui causait son bras cass, il avait gagn, par suite
du froid et de l'humidit, une fivre violente qui ne le quitta
pas pendant plusieurs semaines, et qui mina sa frle constitution;
enfin il commena  se rtablir lentement, et il put dire, en
mlant des larmes  ses paroles, combien il tait profondment
touch de la bont des deux excellentes dames, et avec quelle
ardeur il souhaitait, ds qu'il aurait recouvr la sant et les
forces, pouvoir faire quelque chose pour leur tmoigner sa
reconnaissance; quelque chose qui leur fit voir combien l'amour et
la gratitude remplissaient son coeur; quelque chose enfin, si peu
que ce ft, qui leur prouvt que leur gnreuse bont n'avait pas
t perdue, mais que le pauvre enfant que leur charit avait
arrach  la misre,  la mort, souhaitait ardemment les servir de
tout son coeur et de toute son me.

Pauvre petit! disait Rose, un jour qu'Olivier avait essay
d'articuler des paroles de reconnaissance qui s'chappaient de ses
lvres ples; vous aurez bien des occasions de nous servir, si
vous voulez; nous allons  la campagne, et ma tante a l'intention
de vous emmener avec nous. La tranquillit du sjour, la puret de
l'air, le charme et la beaut du printemps, vous rendront la sant
en quelques jours, et nous nous occuperons de cent manires quand
vous serez en tat de supporter la fatigue.

- La fatigue! dit Olivier: oh! chre dame, si je pouvais seulement
travailler pour vous; si je pouvais seulement vous faire plaisir
en arrosant vos fleurs, en soignant vos oiseaux, que ne donnerais-
je pas pour cela?

- Vous ne donnerez rien du tout, dit Mlle Maylie en souriant: car,
je viens de vous le dire, nous vous occuperons de cent manires;
et, si vous prenez pour nous contenter seulement la moiti de la
peine que vous dites, vous me rendrez trs heureuse.

- Heureuse, madame! dit Olivier; que vous tes bonne de me parler
ainsi!

- Vous me rendrez plus heureuse que je ne puis dire, rpondit la
jeune fille. Penser que ma bonne tante a pu arracher quelqu'un 
l'affreuse misre dont vous nous avez parl, c'est dj pour moi
un grand bonheur; mais savoir que l'objet de sa bont et de sa
compassion est sincrement reconnaissant et dvou, cela me
rendrait plus heureuse encore que vous ne pouvez l'imaginer. Me
comprenez-vous? demanda-t-elle en remarquant la mine pensive
d'Olivier.

- Oh! oui, madame, rpondit vivement Olivier; mais je songeais que
je suis ingrat en ce moment.

- Envers qui? demanda la jeune dame.

- Envers le bon monsieur et l'excellente dame qui ont pris si
grand soin de moi, rpondit Olivier: s'ils savaient combien je
suis heureux, cela leur ferait plaisir, j'en suis sr.

- Je n'en doute pas, reprit la bienfaitrice d'Olivier, et
M. Losberne a dj eu la bont de nous promettre que, ds que vous
irez assez bien pour supporter le trajet, il vous mnera les voir.

- Quel bonheur! dit Olivier, dont la figure brillait de joie; que
je serais heureux de revoir leurs bonnes figures!

Au bout de peu de temps, Olivier fut assez bien rtabli pour
supporter la fatigue de ce dplacement, et un matin, M. Losberne
et lui montrent dans une petite voiture qui appartenait 
Mme Maylie. Arriv  Chertsey-Bridge, Olivier devint trs ple et
poussa un cri.

Que peut avoir ce garon? dit le docteur du ton brusque qui lui
tait habituel; voyez-vous quelque chose? entendez-vous quelque
chose, sentez-vous quelque chose, hein?

- Monsieur, dit Olivier en passant la main par la portire, cette
maison!

- Oui; eh bien! qu'y a-t-il? Arrtez, cocher. Qu'est-ce que cette
maison, mon garon.

- Les voleurs... la maison o ils l'ont men, dit tout bas
Olivier.

- C'est donc le diable, dit le docteur; oh! qu'on m'ouvre la
portire. Mais, avant que le cocher et eu le temps de descendre
de son sige, le docteur s'tait prcipit hors de la voiture, et
s'lanant vers la masure abandonne, il se mit  frapper  grands
coups de pied dans la porte comme un furieux.

Oh! dit un affreux petit bossu en ouvrant la porte si
soudainement que, le docteur, encore emport par son lan
imptueux, faillit tomber dans l'alle; qu'est-ce-qu'il y a?

- Ce qu'il y a! s'cria l'autre en le prenant au collet sans
rflchir un instant; il y a bien des choses, et d'abord c'est un
vol qu'il y a.

- Prenez garde qu'il n'y ait encore autre chose, un meurtre par
exemple, rpondit froidement le bossu, si vous ne me lchez pas,
entendez-vous?

- Je vous entends, dit le docteur en secouant vivement son
prisonnier; o est... peste soit du brigand, comment s'appelle-t-
il?... Sikes, ... c'est cela; o est Sikes, votre chef?

Le bossu prit un air stupfait d'tonnement et d'indignation; il
se dgagea adroitement de l'treinte du docteur, profra une srie
d'affreux jurements, et se retira dans la maison. Avant qu'il et
eu le temps de fermer la porte, le docteur tait entr derrire
lui et avait pntr dans une chambre, sans dire un seul mot; il
regarda avec inquitude autour de lui; pas un meuble, pas un
indice, pas un tre anim ou inanim, rien enfin qui se rapportt
 la description faite par Olivier.

Maintenant, dit le bossu, qui ne l'avait pas un instant perdu de
vue, quelle est votre intention en pntrant ainsi de force dans
ma maison? est-ce que vous voulez me voler ou m'assassiner?
qu'est-ce que vous voulez?

- Avez-vous jamais vu quelqu'un venir voler en voiture  deux
chevaux, affreux vampire que vous tes? dit l'irritable docteur.

- Que voulez-vous alors? demanda le bossu d'une voix aigre. Tenez!
vous ferez bien de sortir promptement, et de ne pas m'chauffer la
bile. Le diable soit de vous!

- Je sortirai quand cela me conviendra, dit M. Losberne en
regardant dans l'autre chambre, qui ne ressemblait pas plus que la
premire  la description qu'Olivier en avait faite. Je vous
retrouverai quelque jour, mon ami.

- Quand vous voudrez, dit le bossu d'un ton goguenard; si jamais
vous avez besoin de moi, je suis ici. Je ne suis pas rest ici
tout seul comme un loup pendant vingt-cinq ans, pour que ce soit
vous qui me fassiez peur. Vous me le payerez; vous me le payerez.

Et l-dessus l'affreux petit dmon se mit  pousser des cris
sauvages et  trpigner de rage sur le plancher.

Je joue l un personnage assez ridicule, se dit  lui-mme le
docteur. Il faut que l'enfant se soit tromp... Tenez, mettez ceci
dans votre poche, et renfermez-vous de nouveau chez vous. En mme
temps il donna une pice d'argent au bossu et regagna la voiture.

L'homme le suivit jusqu' la portire, en profrant mille
imprcations; mais au moment o M. Losberne se tournait vers le
cocher pour lui parler, le bossu jeta un coup d'oeil dans la
voiture, et lana  Olivier un regard si froce, si furieux, que
pendant des mois entiers, veill ou endormi, celui-ci ne put
l'oublier. Il continua ses jurements et ses imprcations jusqu'
ce que le cocher ft remont sur son sige; et quand nos voyageurs
furent en route, ils purent encore le voir  quelque distance
derrire eux, frappant la terre du pied et s'arrachant les cheveux
dans un transport de folie furieuse, relle ou simule.

Je suis un ne, dit le docteur aprs un long silence. Saviez-vous
cela, Olivier?

- Non, monsieur.

- Alors ne l'oubliez pas une autre fois... Un ne, rpta le
docteur aprs un nouveau silence de quelques minutes. Quand mme
cette maison et t ce que je pensais, et que ces bandits s'y
fussent trouvs, que pouvais-je faire  moi tout seul? Et si
j'avais eu du secours, je ne vois pas qu'il pt en rsulter pour
moi autre chose que de la confusion, pour avoir si mal men
l'affaire; mais c'est gal, 'aurait t une bonne leon! a
m'aurait appris  me jeter toujours dans quelque difficult, en
suivant mon premier mouvement, et cela aurait d me donner 
rflchir.

Le fait est que l'excellent docteur n'avait jamais manqu de
suivre en tout son premier mouvement, et ce qui prouve en faveur
de la bont de son premier mouvement, c'est que, loin de s'tre
attir par l des difficults et des dsagrments, M. Losberne y
avait gagn le respect et l'estime de tous ceux qui le
connaissaient.  dire vrai, il fut de mauvaise humeur pendant une
minute ou deux en se voyant du dans son espoir d'avoir une
preuve vidente de la vracit du rcit d'Olivier, et cela ds la
premire et unique fois o il avait l'occasion d'en obtenir une;
mais bientt il reprit son assiette ordinaire, et trouvant que les
rponses d'Olivier  ses questions taient toujours aussi nettes
et aussi prcises, et faites d'un air aussi sincre que jamais, il
rsolut de s'y fier compltement dornavant.

Comme Olivier connaissait le nom de la rue o demeurait
M. Brownlow, ils purent diriger le cocher dans ce sens; quand la
voiture eut tourn le coin de la rue, le coeur de l'enfant battit
avec une violence qui le suffoquait.

Maintenant, mon garon, quelle maison est-ce? demanda
M. Losberne.

- Celle-l! celle-l! rpondit Olivier en passant vivement la main
hors de la portire, la maison blanche! oh! dpchez-vous! je vous
en prie; il me semble que je vais mourir, tant je tremble.

- Allons, allons! dit le bon docteur en lui frappant sur l'paule:
vous allez les revoir dans un instant, et ils seront ravis de vous
retrouver sain et sauf.

- Oh! je l'espre bien! dit Olivier; Ils ont t si bons, si
parfaits pour moi, monsieur!

La voiture continua  rouler; elle s'arrta; mais non, ce n'tait
pas l la maison; c'est  l'autre porte: la voiture s'arrta de
nouveau; Olivier regarda aux fentres, et des larmes de joie
coulaient de ses yeux.

Hlas! la maison blanche tait vide, et il y avait un criteau 
la fentre: _ louer_.

Frappez  la porte voisine, dit M. Losberne en mettant le bras
d'Olivier sous le sien: savez-vous ce qu'est devenu M. Brownlow,
qui demeurait  ct?

La servante l'ignorait; mais elle alla s'en informer. Elle revint
et dit que M. Brownlow avait tout vendu et tait parti, il y avait
six semaines, pour les Indes Orientales; Olivier se tordit les
mains et faillit tomber  la renverse.

La gouvernante est-elle partie aussi? demanda M. Losberne aprs
un instant de silence.

- Oui, monsieur, rpondit la servante: le vieux monsieur, la
gouvernante et un autre monsieur, un ami de M. Brownlow, sont tous
partis ensemble.

- Alors retournez  la maison, dit M. Losberne au cocher, et ne
vous amusez pas  faire rafrachir vos chevaux avant que nous
soyons sortis de ce maudit Londres.

- Et le libraire, monsieur! dit Olivier. Je connais le chemin;
voyez-le, monsieur, je vous en prie; allez le voir!

- Mon pauvre garon, dit le docteur, voil assez de
dsappointements pour un jour: assez pour vous et pour moi. Si
nous allons chez le libraire, nous apprendrons sans doute qu'il
est mort, ou qu'il a eu le feu dans sa maison, ou qu'il a pris la
fuite. Non; droit  la maison.

Et conformment au premier mouvement du docteur, on retourna  la
maison.

Cette amre dception causa  Olivier un vif chagrin, mme au
milieu de son bonheur; car bien des fois pendant sa maladie il
s'tait plu  penser  tout ce que M. Brownlow et Mme Bedwin lui
diraient, et au plaisir qu'il aurait  leur raconter combien il
avait pass de longs jours et de longues nuits  se rappeler ce
qu'ils avaient fait pour lui et  dplorer la cruelle sparation
qu'il avait subie. L'espoir d'arriver un jour  s'expliquer avec
eux, et  leur conter comment il avait t enlev, l'avait
fortifi et soutenu dans ses rcentes preuves; et maintenant la
pense qu'ils taient partis si loin, et qu'ils avaient emport de
lui l'opinion qu'il n'tait qu'un imposteur et un filou, sans
qu'il dt avoir peut-tre jamais l'occasion de les dtromper,
cette pense tait pour lui poignante et insupportable.

Cependant cette circonstance n'altra en rien les bons sentiments
de ses bienfaitrices  son gard. Au bout d'une autre quinzaine,
quand le temps fut devenu beau et chaud, que les arbres
commencrent  dployer leurs jeunes feuilles, et les fleurs
l'clat de leurs nuances, elles se prparrent  quitter pour
quelques mois leur rsidence de Chertsey: aprs avoir envoy chez
un banquier l'argenterie qui avait si vivement excit la cupidit
du juif, et laiss Giles et un autre domestique  la garde de la
maison, elles partirent pour la campagne, et emmenrent Olivier
avec elles.

Qui pourrait dcrire le plaisir, le bonheur, la paix de l'me et
la douce tranquillit que l'enfant convalescent prouva au sein de
cet air embaum, au milieu des collines verdoyantes et des bois
touffus de cette rsidence champtre? Qui peut dire combien ces
scnes paisibles et tranquilles se gravent profondment dans l'me
de ceux qui sont accoutums  mener une vie misrable et recluse
au milieu du bruit des villes, et combien la fracheur de ce
spectacle pntre leurs coeurs abattus? Des hommes qui avaient
habit pendant toute une vie de labeur des rues troites et
populeuses, et qui n'avaient jamais souhait d'en sortir; des
hommes pour lesquels l'habitude tait devenue une seconde nature,
et qui en taient presque venus  aimer chaque brique, chaque
pierre qui formait l'troite limite de leurs promenades
journalires; des hommes sur lesquels la mort tendait dj sa
main, se sont enfin trouvs mus, rien qu'en entrevoyant le
radieux spectacle de la nature: entrans loin du thtre de leurs
anciens plaisirs et de leurs anciennes souffrances, ils ont paru
passer tout  coup  une nouvelle existence, et se tranant chaque
jour jusqu' quelque site riant et couvert de verdure, ils ont
senti s'veiller en eux tant de souvenirs, en contemplant
seulement le ciel, les coteaux, la plaine et le cristal des eaux;
qu'un avant-got de ciel a charm leur dclin, et qu'ils sont
descendus dans la tombe aussi paisiblement que le soleil, dont ils
contemplaient le coucher de leur fentre solitaire, quelques
heures auparavant, disparaissait  l'horizon devant leurs yeux
affaiblis.

Les souvenirs que les paisibles scnes champtres veillent dans
l'esprit ne sont pas de ce monde, et n'ont rien de commun avec les
penses ou les esprances terrestres. Leur douce influence peut
nous porter  tresser de fraches guirlandes pour orner la tombe
de ceux que nous avons aims; elle peut purifier nos sentiments et
teindre en nous toute inimiti et toute haine; mais surtout elle
ravive, dans l'me mme la moins mditative, la vague souvenance
qu'on a dj prouv de telles sensations bien loin dans le pass,
et en mme temps elle nous donne l'ide solennelle d'un lointain
avenir, d'o l'orgueil et les passions de monde sont  jamais
exils.

Le lieu de leur rsidence tait ravissant, et Olivier, qui avait
vcu jusqu'alors parmi des tres dgrads, au milieu du bruit et
des querelles, crut entrer l dans une nouvelle existence.

La rose et le chvrefeuille grimpaient le long des murs du
cottage, le lierre s'enroulait autour du tronc des arbres, et les
fleurs embaumaient l'air de parfums dlicieux; tout auprs tait
un petit cimetire, non pas garni de grandes tombes de pierre,
mais de petits tertres couverts de mousse et de gazon, sous
lesquels dormaient en paix les vieillards du village. Olivier
allait souvent s'y promener, et, en songeant  la misrable
spulture o reposait sa mre, il s'asseyait parfois et sanglotait
sans tre vu; mais quand il levait les yeux vers le vaste ciel au-
dessus de sa tte, il ne songeait plus qu'elle gisait sous terre,
et pleurait sur elle tristement, mais sans amertume.

Ce fut un temps heureux; ses jours taient paisibles et sereins,
et les nuits n'amenaient avec elles ni crainte ni souci; il
n'avait plus  languir dans une triste prison, ni  s'associer
avec des misrables; nulle autre pense que des penses riantes.
Chaque matin il se rendait chez un vieux monsieur aux cheveux
blanchis, qui habitait prs de la petite glise et qui le
perfectionnait dans l'criture et la lecture, lui parlant avec
tant de bont et prenant tant de soin de lui, qu'Olivier n'avait
pas de cesse qu'il ne l'et satisfait. Puis il se promenait avec
Mme Maylie et Rose, et les coutait causer de livres, ou
s'asseyait prs d'elles, dans quelque endroit bien ombrag o la
jeune fille faisait la lecture; il restait volontiers 
l'entendre, jusqu' ce que la nuit ne permt plus de distinguer
les lettres.

Il prparait ensuite sa leon du lendemain, et il travaillait avec
ardeur jusqu' la nuit tombante dans une petite chambre qui
donnait sur le jardin; alors les dames faisaient une nouvelle
promenade et il les accompagnait, prtant l'oreille avec plaisir 
tout ce qu'elles disaient, heureux si elles dsiraient une fleur
qu'il pt grimper leur cueillir, ou si elles avaient oubli
quelque chose qu'il pt courir leur chercher; quand il faisait
tout  fait nuit, et qu'on tait rentr, la jeune demoiselle se
mettait au piano, jouait quelque air sentimental, ou chantait
d'une voix doue et pure quelque vieille chanson que sa tante
aimait  entendre. Dans ces moments-l on n'allumait pas les
bougies; Olivier, assis prs d'une fentre, coutait cette
harmonieuse musique, et des larmes de bonheur coulaient sur ses
joues.

Et les dimanches! jamais il n'en avait eu de pareils. Quels
heureux jours! D'ailleurs il n'avait plus que des jours heureux.
On allait le matin  la petite glise, tout entoure d'arbres dont
les branches venaient caresser les fentres de l'difice; les
oiseaux chantaient alentour et l'air embaum rpandait partout ses
parfums. Les pauvres gens du village taient si propres et
s'agenouillaient si pieusement pour prier, qu'il semblait que ce
ft un plaisir et non un devoir ennuyeux qui les runit en ce
lieu; et, quoique le chant fut assez rustique, il semblait plus
harmonieux, au moins aux oreilles d'Olivier, que tous ceux qu'il
avait jusqu'alors entendus  l'glise. On se promenait ensuite
comme d'habitude; on visitait les paysans dans leurs petites
maisons, brillantes de propret. Le soir, Olivier lisait un ou
deux chapitres de la Bible, qu'il avait tudis toute la semaine,
et, en accomplissant ce devoir, il tait plus fier et plus heureux
que s'il et t le ministre lui-mme. Le matin, il tait sur pied
 six heures; il allait courir les champs et longer les haies pour
cueillir des bouquets de fleurs sauvages, dont il revenait charg
 la maison, et qu'il disposait et arrangeait de son mieux pour
orner la table au djeuner; il rapportait aussi du sneon pour
les oiseaux de miss Maylie, et il en dcorait leur cage avec un
got exquis; quand il avait bien soign les oiseaux, il avait
d'ordinaire quelque commission charitable  faire dans le village,
ou, s'il n'y en avait pas, il pouvait toujours s'occuper au jardin
et soigner les fleurs, toutes choses qu'il avait apprises de
l'instituteur du village, qui tait un parfait jardinier; il
s'appliquait de tout coeur  cette besogne, jusqu' ce que miss
Rose descendit au jardin; elle lui adressait mille compliments
pour tout ce qu'il avait fait, et il se trouvait amplement
rcompens par son gracieux sourire.

Trois mois s'coulrent ainsi; trois mois qui, dans la vie des
hommes les plus heureux et les plus favoriss du ciel, eussent t
trois mois d'un bonheur sans mlange, mais qui pour Olivier, aprs
une enfance si agite et si orageuse, taient la flicit suprme:
avec la plus pure, la plus aimable gnrosit d'une part, et la
reconnaissance la plus sincre, la plus vive, la plus dvoue de
l'autre, il n'est pas tonnant qu'au bout de ce court espace de
temps Olivier ft dans l'intimit complte de la vieille dame et
de sa nice, et que l'affection sans bornes que leur avait voue
son coeur jeune et sensible ft pour elles un sujet d'orgueil et
un motif de l'aimer: c'tait sa rcompense.


CHAPITRE XXXIII.
O le bonheur d'Olivier et de ses amis prouve une atteinte
soudaine.


Le printemps passa vite, et l't commena. Si, jusque-l, la
campagne avait t belle, elle tait maintenant dans tout son
clat et talait toutes ses richesses. Les grands arbres, qui
avaient longtemps paru nus et dpouills, avaient retrouv toute
leur vigueur, et dployaient leurs verts rameaux, offrant sous
leur ombre d'agrables retraites, d'o la vue s'tendait sur le
paysage dor par le soleil; la terre avait revtu son manteau de
verdure, et exhalait au loin les plus doux parfums. On tait au
plus beau moment de l'anne rajeunie; tout respirait la joie.

On continuait  mener une existence paisible au petit cottage, et
la mme srnit d'humeur rgnait parmi ses habitants. Depuis
longtemps Olivier avait retrouv la force et la sant; mais, qu'il
ft malade ou bien portant, il n'y avait nulle diffrence dans son
affection dvoue pour ceux qui l'entouraient. (Il y a beaucoup de
gens qui ne pourraient pas en dire autant.) Il tait toujours
aussi doux, aussi attach, aussi affectueux que lorsque les
souffrances avaient min ses forces, et aussi attentif  tout ce
qui pouvait faire plaisir  ses bienfaitrices.

Par une belle soire, ils avaient fait une promenade plus longue
que d'ordinaire; la journe avait t d'une chaleur
exceptionnelle, la lune brillait dans son plein, et une brise
lgre s'tait leve, plus frache que d'habitude. Rose avait t
pleine d'entrain, et ils avaient prolong leur promenade, en
causant joyeusement, beaucoup au-del des limites habituelles.
Mme Maylie tait fatigue; ils revinrent lentement  la maison. La
jeune demoiselle ta son chapeau, et se mit au piano comme 
l'ordinaire; aprs avoir promen d'un air distrait ses doigts sur
le clavier pendant quelques instants, elle entama un air lent et
solennel. Tout en le jouant, on l'entendait soupirer comme si elle
pleurait.

Ma chre Rose! dit la vieille dame.

Rose ne rpondit rien, mais se mit  jouer un peu plus vite, comme
si la voix de sa tante l'et arrache  quelque pense pnible.

Rose, mon amour! dit Mme Maylie en se levant prcipitamment et en
se penchant vers la jeune fille. Qu'est-ce que tu as? ton visage
est baign de larmes, ma chre enfant. Qu'est-ce qui te fait
souffrir?

- Rien, ma tante, rien, rpondit la jeune fille; je ne sais ce que
j'ai, je ne pourrais le dire, mais je me sens mal  l'aise ce
soir, et...

- Serais-tu malade, mon amour? interrompit Mme Maylie.

- Oh! non, je ne suis pas malade! rpondit Rose en tressaillant,
comme si un frisson mortel la saisissait tout  coup. Je vais
aller mieux tout  l'heure. Fermez la fentre, je vous prie.

Olivier s'empressa d'accder  son dsir; et la jeune fille,
faisant effort pour retrouver sa gaiet, se mit  jouer un air
plus gai: mais ses doigts s'arrtrent sans force sur le piano;
elle mit sa figure dans ses mains, se jeta sur un canap, et
laissa un libre cours aux larmes qu'elle ne pouvait plus retenir.

Mon enfant! dit la vieille dame en la serrant dans ses bras; je
ne t'ai jamais vue ainsi.

- J'aurais voulu ne pas vous causer d'inquitude, dit Rose; mais
j'ai eu beau faire, je n'ai pu en venir  bout. Je crains d'tre
malade, ma tante.

Elle l'tait en effet. Ds qu'on eut apport de la lumire, on vit
que, dans le peu de temps qui s'tait coul depuis leur retour 
la maison, l'clat de son teint avait disparu, et qu'elle tait
ple comme un marbre. Sa physionomie n'avait rien perdu de sa
beaut mais elle tait cependant altre, et ses yeux si doux
avaient pris une expression de vague inquitude qu'ils n'avaient
jamais eue. Un instant aprs, elle devint pourpre, et ses beaux
yeux bleus taient gars; puis cette rougeur disparut, comme
l'ombre projete par un nuage qui passe, et elle redevint d'une
pleur mortelle.

Olivier, qui observait la vieille dame avec inquitude, remarqua
qu'elle tait alarme de ces symptmes, et il le fut aussi; mais
voyant qu'elle affectait de les considrer comme lgers, il essaya
de faire de mme; ils y russirent si bien, que, lorsque Rose se
fut laiss persuader par sa tante de se mettre au lit, elle avait
repris confiance et semblait mme aller beaucoup mieux, car elle
les assura qu'elle tait certaine de se rveiller le lendemain
matin en parfaite sant.

J'espre, madame, dit Olivier, quand Mme Maylie revint, qu'il n'y
a rien l de srieux? Mlle Maylie ne semble pas bien ce soir,
mais...

La vieille dame l'engagea  ne rien dire, et, s'asseyant au fond
de la chambre, garda quelque temps le silence; enfin, elle lui dit
d'une voix tremblante:

Je ne l'espre pas, Olivier. J'ai t si heureuse avec elle
pendant plusieurs annes! trop heureuse peut-tre, et il se peut
que le moment soit venu o je dois prouver quelque malheur; mais
j'espre que ce ne sera pas celui-l.

- Quel malheur, madame? demanda Olivier.

- Le coup terrible, dit la vieille dame d'une voix  peine
articule, de perdre la chre enfant qui est depuis si longtemps
toute ma consolation et tout mon bonheur.

- Oh! que Dieu nous en prserve! s'cria vivement Olivier.

- Ainsi soit-il, mon enfant, dit la vieille dame en joignant les
mains.

- Sans doute il n'y a pas  craindre un malheur si terrible! dit
Olivier. Il y a deux heures, elle tait bien portante.

- Elle est trs mal maintenant, rpondit Mme Maylie; et elle n'est
pas encore au pis, j'en suis sre. Oh! Rose, ma chre Rose! que
deviendrais-je sans elle?

La pauvre dame se laissa aller  ces penses dsesprantes, et fut
en proie  une si violente douleur, qu'Olivier, matrisant sa
propre motion, se hasarda  lui faire des remontrances et  la
supplier ardemment, pour l'amour de la chre malade elle-mme, de
se montrer plus calme.

Et considrez, madame, dit Olivier, dont les larmes jaillissaient
en dpit de tous ses efforts pour les retenir; considrez combien,
elle est jeune et bonne, quel plaisir, quelles consolations elle
rpand autour d'elle. Je suis sr... je suis certain...tout  fait
certain... pour vous, qui tes si bonne aussi...pour elle... pour
tous ceux dont elle fait le bonheur, qu'elle ne mourra pas. Dieu
ne permettra pas qu'elle meure si jeune.

- Chut! dit Mme Maylie en posant la main sur la tte d'Olivier;
vous raisonnez comme un enfant, mon pauvre garon; et, quoique ce
que vous dites soit naturel dans votre bouche, vous avez tort.
Mais vous me rappelez mes devoirs; je les avais oublis un
instant, Olivier, et j'espre que cela me sera pardonn: car je
suis vieille et j'ai vu assez de maladies et de morts pour savoir
quelle douleur prouvent ceux qui survivent; j'en ai vu assez pour
savoir que ce ne sont pas toujours les plus jeunes et les
meilleurs qui sont conservs  l'amour de ceux qui les chrissent.
Mais cela mme doit tre pour nous une consolation plutt qu'un
chagrin: car le ciel est juste, et de telles pertes nous montrent,
 n'en pouvoir douter, qu'il y a un monde bien plus beau que
celui-ci, et que la route qui nous y mne est courte. Que la
volont de Dieu soit faite! Mais je l'aime, et Dieu seul sait avec
quelle tendresse!

Olivier fut surpris de voir que Mme Maylie, en prononant ces
mots, triompha tout d'un coup de sa douleur, cessa de pleurer et
reprit son attitude calme et ferme. Il fut encore plus tonn de
voir qu'elle persvra dans cette fermet, et qu'au milieu des
soucis et des soins qui suivirent, Mme Maylie fut toujours prte 
tout et matresse d'elle-mme, remplissant tous les devoirs de sa
position avec empressement, et mme,  en juger par son extrieur,
avec une espce de gaiet. Mais il tait jeune et il ignorait de
quoi sont capables les mes fortes dans de telles circonstances;
comment d'ailleurs aurait-il pu savoir, quand ceux qui possdent
cette force d'me l'ignorent souvent eux-mmes?

La nuit qui suivit ne fit qu'accrotre les inquitudes, et, le
lendemain matin, les pressentiments de Mme Maylie ne furent que
trop justifis. Rose tait dans la premire priode d'une fivre
lente et dangereuse.

Il faut de l'activit, Olivier; nous ne devons pas nous laisser
aller  une douleur strile, dit Mme Maylie en mettant un doigt
sur ses lvres et en regardant fixement l'enfant. J'ai besoin de
faire parvenir en toute hte cette lettre  M. Losberne; il faut
la porter au village, qui n'est pas  plus de quatre mille d'ici,
en prenant la traverse, et de l, l'envoyer, par un exprs 
cheval droit  Chertsey. Vous trouverez  l'auberge des gens qui
se chargeront d'en fournir un, et je sais que je puis compter sur
vous pour vous assurer du dpart du messager.

Olivier ne rpondit rien, mais montra par son empressement qu'il
voudrait dj tre parti.

Voici une autre lettre, dit Mme Maylie en rflchissant un
instant; mais je ne suis pas dcide si je dois l'envoyer
maintenant ou attendre, pour l'envoyer, que nous soyons fixs sur
l'tat de Rose: je ne la ferais partir que si je craignais une
catastrophe.

- C'est aussi pour Chertsey, madame? demanda Olivier, impatient
d'excuter la commission et tendant une main tremblante pour
prendre la lettre.

- Non, rpondit la vieille dame, en la lui donnant machinalement.

Olivier lut l'adresse, et vit qu'elle tait adresse  Henri
Maylie, esquire, au chteau d'un lord; mais il ne put dcouvrir
chez qui.

La porterai-je, madame? demanda Olivier, en regardant Mme Maylie
d'un air d'impatience.

- Non, dit-elle en la lui reprenant; je prfre attendre  demain
matin.

Elle donna sa bourse  Olivier, et il partit  toutes jambes.

Il courut  travers champs, ou le long des petits sentiers qui les
sparaient, tantt cachs par les bls murs qui les bordaient de
chaque ct, et tantt dbouchant dans la plaine, o faucheurs et
moissonneurs taient  l'oeuvre; il ne s'arrta point, sinon pour
reprendre haleine de temps  autre pendant quelques secondes,
jusqu' ce qu'il et atteint, tout en sueur et couvert de
poussire, la place du march du village.

L, il fit une halte et chercha des yeux l'auberge. Il vit une
maison de banque peinte en blanc, une brasserie peinte en rouge,
une maison de ville peinte en jaune, et  un des coins de la place
une grande maison  volets verts, ayant pour enseigne: _Au grand
Saint-Georges_, vers laquelle il se dirigea rapidement ds qu'il
l'eut aperue.

Olivier s'adressa  un postillon qui flnait devant la porte,
lequel, aprs avoir entendu ce dont il s'agissait, le renvoya au
palefrenier, lequel, aprs avoir entendu le mme rcit, le renvoya
 l'aubergiste, qui tait un grand gaillard portant une cravate
bleue, un chapeau blanc, une culotte de gros drap et des bottes 
revers, et qui s'appuyait contre la pompe prs de la porte de
l'curie, avec un cure-dents d'argent dans les dents.

Celui-ci se rendit sans se presser  son comptoir pour crire le
reu, ce qui prit pas mal de temps; et, quand le reu fut prt et
acquitt, il fallut seller le cheval, donner au messager le temps
de s'quiper, ce qui prit encore dix bonnes minutes. Pendant ce
temps Olivier tait si dvor d'impatience et d'inquitude, qu'il
aurait voulu sauter sur le cheval et partir  toute bride jusqu'au
relais suivant. Enfin tout fut prt, et le petit billet ayant t
remis au messager, avec force recommandations de le porter en
toute hte, celui-ci donna de l'peron  son cheval, partit au
galop, et fut en quelques minutes bien loin du village.

C'tait quelque chose que d'tre assur qu'on tait all chercher
du secours, et qu'il n'y avait pas eu de temps perdu: Olivier, le
coeur plus lger, sortait de la cour de l'auberge et allait
franchir la porte, quand il heurta par hasard un homme de haute
taille, envelopp dans un manteau, qui entrait juste au mme
instant dans l'auberge.

Ah! dit l'homme en fixant ses regards sur Olivier et en reculant
brusquement, que diable est ceci?

- Je vous demande pardon, monsieur, dit Olivier; j'tais press de
retourner  la maison, et je ne vous ai pas vu venir.

- Damnation! dit l'homme  voix basse en considrant l'enfant avec
de grands yeux sinistres. Qui l'et cr? on le rduirait en
cendres, qu'il sortirait encore du tombeau pour se trouver sur mon
chemin!

- J'en suis bien fch, monsieur, balbutia Olivier, intimid par
le regard farouche de l'tranger; j'espre que je ne vous ai point
fait de mal?

- Maldiction! murmura l'homme en proie  une horrible fureur et
grinant des dents; si j'avais eu seulement le courage de dire un
mot, j'en aurais t dbarrass en une nuit. Mort et damnation sur
toi, petit misrable! que fais-tu ici?

En prononant ces paroles incohrentes, l'homme se tordait les
poings et grinait des dents; il s'avana vers Olivier comme pour
lui assener un coup violent, mais il tomba lourdement  terre, en
proie  des convulsions et cumant de rage. Olivier contempla un
instant les affreuses contorsions de ce fou (car il le supposait
tel), et s'lana dans la maison pour demander du secours. Quand
il l'eut vu transporter dans l'auberge, il reprit le chemin de la
maison, courant de toute sa force pour rattraper le temps perdu,
et songeant avec un mlange d'tonnement et de crainte, 
l'trange physionomie de l'individu qu'il venait de quitter.

Cet incident n'occupa pourtant pas longtemps son esprit. Quand il
arriva au cottage, il y trouva de quoi absorber entirement ses
penses, et chasser loin de son souvenir toute proccupation
personnelle.

L'tat de Rose Maylie s'tait promptement aggrav, et avant minuit
elle eut le dlire; un mdecin de l'endroit ne la quittait pas. 
la premire inspection de la malade, il avait pris Mme Maylie 
part, pour lui dclarer que la maladie tait d'une nature trs
grave. Il faudrait presque un miracle, avait-il ajout, pour
qu'elle gurt.

Que de fois, pendant cette nuit, Olivier se leva de son lit pour
se glisser sur la pointe des pieds jusqu' l'escalier, et prter
l'oreille au moindre bruit qui partait de la chambre de la malade!
Que de fois il trembla de tous ses membres, et sentit une sueur
froide couler sur son front, quand un soudain bruit de pas venait
lui faire craindre qu'il ne ft arriv un malheur trop affreux
pour qu'il et le courage d'y rflchir! La ferveur de toutes les
prires qu'il avait jamais faites n'tait rien en comparaison des
voeux suppliants qu'il adressait au ciel pour obtenir la vie et la
sant de l'aimable jeune fille prte  s'abmer dans la mort.

L'attente, la cruelle et terrible attente o nous sommes, quand,
immobiles prs d'un lit, nous voyons la vie d'une personne que
nous aimons tendrement, compromise et prte  s'teindre; les
dsolantes penses qui assigent alors notre esprit, qui font
battre violemment notre coeur, et arrtent notre respiration, tant
elles voquent devant nous de terribles images; le dsir fivreux
de faire quelque chose pour soulager des souffrances, pour carter
un danger contre lequel tous nos efforts sont impuissants;
l'abattement, la prostration que produit en nous le triste
sentiment de cette impuissance: il n'y a pas de pareilles
tortures! Et quelles rflexions ou quels efforts peuvent les
allger dans ces moments de fivre et de dsespoir?

Le jour parut, et tout dans le petit cottage tait triste et
silencieux: on se parlait  voix basse; des visages inquiets se
montraient  la porte de temps  autre, et femmes et enfants
s'loignaient tout en pleurs. Pendant cette mortelle journe et
encore aprs la chute du jour, Olivier arpenta lentement le jardin
en long et en large, levant les yeux  chaque instant vers la
chambre de la malade, et frissonnant  la pense de voir
disparatre la lumire qui clairait la fentre, si la mort
s'abattait sur cette maison.  une heure avance de la nuit,
arriva M. Losberne. C'est cruel, dit le bon docteur; si jeune, si
tendrement aime... mais il y a bien peu d'espoir.

Le lendemain matin, le soleil se leva radieux, aussi radieux que
s'il n'clairait ni malheurs ni souffrances; et, tandis qu'autour
d'elle la verdure et les fleurs brillaient de tout leur clat, que
tout respirait la vie, la sant, la joie, la bonheur, la belle
jeune fille dprissait rapidement. Olivier se trana jusqu'au
vieux cimetire, et, s'asseyant sur un des tertres verdoyants, il
pleura sur elle en silence.

La nature tait si belle et si paisible; le paysage dor par le
soleil avait tant d'clat et de charme; il y avait dans le chant
des oiseaux une harmonie si joyeuse tant de libert dans le vol
rapide du ramier; partout enfin tant de vie et de gaiet, que,
lorsque l'enfant leva ses yeux rouges de larmes et regarda autour
de lui, il lui vint instinctivement la pense que ce n'tait pas
l un temps pour mourir; que Rose ne mourrait certainement pas,
quand tout dans la nature tait si gai et si riant; que le tombeau
convenait  l'hiver et  ses frimes, non  l't et  ses parfums.
Il tait presque tent de croire que le linceul n'enveloppait que
les gens vieux et infirmes, et ne cachait jamais sous ses plis
funbres la beaut jeune et gracieuse.

Un tintement de la cloche de l'glise l'interrompit tristement
dans ses naves rflexions; puis, un autre tintement: c'tait le
glas des funrailles. Une troupe d'humbles villageois franchit la
porte du cimetire; ils portaient des rubans blancs, car la morte
tait une jeune fille; ils se dcouvrirent prs d'une fosse, et
parmi ceux qui pleuraient il y avait une mre... une mre qui ne
l'tait plus! Et pourtant le soleil brillait radieux, et les
oiseaux continuaient de chanter.

Olivier revint  la maison en songeant  toutes les bonts que la
jeune malade avait eues pour lui, et en faisant des voeux pour
avoir encore l'occasion de lui montrer,  maintes reprises,
combien il avait pour elle d'attachement et de reconnaissance. Il
n'avait rien  se reprocher en fait de ngligence ou d'oubli  son
gard, car il s'tait dvou  son service; et pourtant mille
petites circonstances lui revenaient  l'esprit, dans lesquelles
il se figurait qu'il aurait pu montrer plus de zle et
d'empressement, et il regrettait de ne l'avoir pas fait. Nous
devrions toujours veiller sur notre conduite  l'gard de ceux qui
nous entourent: car chaque mort rappelle  ceux qui survivent
qu'ils ont omis tant de choses et fait si peu, qu'ils ont commis
tant d'oublis, tant de ngligences, que ce souvenir est un des
plus amers qui puissent nous poursuivre. Il n'y a pas de remords
plus poignant que celui qui est inutile; et, si nous voulons
viter ses atteintes, souvenons-nous de faire le bien quand il en
est temps encore.

Quand il rentra  la maison, Mme Maylie tait assise dans le petit
salon. Olivier frmit en la voyant l, car elle n'avait pas quitt
un instant le chevet de sa nice, et il tremblait en se demandant
quel changement avait pu l'en loigner. Il apprit que Rose tait
plonge dans un profond sommeil dont elle ne se rveillerait que
pour se rtablir et vivre, ou pour leur dire un dernier adieu et
mourir.

Il s'assit, l'oreille aux aguets, et n'osant pas ouvrir la bouche,
pendant plusieurs heures; on servit le dner, auquel ni Mme Maylie
ni lui ne touchrent; d'un oeil distrait et qui montrait que leur
pense tait ailleurs, ils suivaient le soleil qui s'abaissait peu
 peu  l'horizon, et qui finit par projeter sur le ciel et sur la
terre ces teintes clatantes qui annoncent son coucher; leur
oreille attentive au moindre bruit reconnut le pas d'une personne
qui s'approchait, et ils s'lancrent tous deux instinctivement
vers la porte, quand M. Losberne entra.

Quelles nouvelles? dit la vieille dame. Parlez vite! Je ne puis
vivre dans ses transes. Tout plutt que l'incertitude! oh! parlez,
au nom du ciel!

- Calmez-vous, dit le docteur en la soutenant dans ses bras; soyez
calme, chre madame, je vous en prie.

- Laissez-moi y aller, au nom du ciel! dit Mme Maylie d'une voix
mourante; ma chre enfant! elle est morte! elle est perdue!

- Non! dit vivement le docteur; Dieu est bon et misricordieux, et
elle vivra pour faire encore votre bonheur.

Mme Maylie tomba  genoux et essaya de joindre les mains; mais
l'nergie qui l'avait soutenue si longtemps remonta au ciel avec
sa premire action de grces, et elle tomba vanouie dans les bras
amis tendus pour la recevoir.


CHAPITRE XXXIV.
Dtails prliminaires sur un jeune personnage qui va paratre sur
la scne.- Aventure d'Olivier.


C'tait trop de bonheur en un instant. Olivier resta stupfait,
saisi,  cette nouvelle inattendue; il ne pouvait ni parler ni
pleurer; il tait  peine en tat de comprendre ce qui venait de
se passer; il se promena longtemps  l'air pur du soir. Enfin il
put fondre en larmes, se rendre compte de l'heureux changement qui
s'tait produit, et sentir qu'il tait dlivr dsormais de
l'insupportable angoisse dont le poids crasait son coeur.

Il tait presque nuit close quand il reprit le chemin de la
maison, charg de fleurs qu'il avait cueillies avec un soin
particulier pour parer la chambre de la malade. Comme il arpentait
la route d'un pas lger, il entendit derrire lui le bruit d'une
voiture qui s'approchait rapidement: il se retourna et vit une
chaise de poste lance  toute vitesse; comme les chevaux taient
au galop et que le chemin tait troit, il se rangea contre une
porte pour les laisser passer.

Quelque vite que la chaise de poste passt devant lui; Olivier
entrevit un individu en bonnet de coton dont la figure ne lui
sembla pas inconnue, mais qu'il n'eut pas le temps de reconnatre.
Un instant aprs, le bonnet de coton se pencha  la portire, et
une voix de stentor cria au postillon de s'arrter, ce qu'il fit
ds qu'il put retenir ses chevaux, et la mme voix appela Olivier
par son nom.

Ici! cria la voix: matre Olivier, quelles nouvelles? miss
Rose... matre Olivier.

- Est-ce vous, Giles? s'cria Olivier en courant rejoindre la
chaise de poste.

Giles exhiba de nouveau son bonnet de coton, et il allait rpondre
quand il fut brusquement tir en arrire par un jeune homme qui
occupait l'autre coin de la chaise et qui demanda vivement quelles
taient les nouvelles.

En un mot, dit-il, mieux ou plus mal!

- Mieux... beaucoup mieux, s'empressa de rpondre Olivier.

- Le ciel soit lou! s'cria le jeune homme. Vous en tes sr?

- Tout  fait, monsieur, rpondit Olivier. Le mieux s'est dclar
il y a quelques heures  peine, et M. Losberne dit que tout danger
est pass.

Le jeune homme n'ajouta pas un mot, ouvrit la portire, sauta hors
de la voiture et, saisissant Olivier par le bras, l'attira prs de
lui.

C'est tout  fait certain? il n'y a pas d'erreur possible de ta
part, mon garon, n'est-ce pas? demanda-t-il d'une voix
tremblante. Ne me trompe pas en me donnant une esprance qui ne se
raliserait pas.

- Je ne le ferais pas pour tout au monde, monsieur, rpondit
Olivier; vous pouvez m'en croire: M. Losberne a dit en propres
termes qu'elle vivrait encore bien des annes pour notre bonheur 
tous; je l'ai entendu de mes oreilles.

Des larmes roulaient dans les yeux d'Olivier en rappelant la scne
qui avait caus tant de bonheur; le jeune homme dtourna la tte
et garda quelques instants le silence.

Plus d'une fois, Olivier crut l'entendre sangloter; mais il
craignit de l'importuner par de nouvelles paroles (car il devinait
bien ce qu'il prouvait), et il garda le silence en feignant de
s'occuper de son bouquet.

Pendant ce temps, M. Giles, toujours avec son bonnet de coton,
s'tait mis sur le marchepied de la voiture, les coudes sur les
genoux, et s'essuyait les yeux avec un mouchoir de coton bleu 
pois blancs. L'motion de ce digne serviteur n'tait pas feinte, 
en juger d'aprs la rougeur de ses yeux quand il regarda le jeune
homme, qui s'tait tourn vers lui pour lui parler.

Je crois, Giles, qu'il vaut mieux que vous restiez dans la chaise
de poste jusque chez ma mre, dit-il; moi, je prfre marcher un
peu et me remettre avant de la voir. Vous direz que j'arrive.

- Je vous demande pardon, monsieur Henry, dit Giles en
s'poussetant avec son mouchoir; mais, si vous vouliez charger le
postillon de la commission, je vous en serais trs oblig. Il ne
serait pas convenable que les servantes me vissent en cet tat: je
n'aurais plus  l'avenir aucune autorit sur elles.

- Bien, dit Henry Maylie en souriant. Faites comme vous voudrez.
Laissez-le aller devant, si vous aimez mieux venir  pied avec
nous. Seulement, quittez ce bonnet de coton, ou on nous prendrait
pour une mascarade.

M. Giles se souvint de son trange tenue, ta son bonnet de coton,
le mit dans sa poche et se coiffa d'un chapeau qu'il prit dans la
voiture. Cela fait, le postillon partit en avant, et Giles,
M. Maylie et Olivier, suivirent  pied, sans se presser.

Tout en marchant, Olivier jetait de temps  autre un regard
curieux sur le nouveau venu. Il semblait avoir environ vingt-cinq
ans et tait de moyenne taille; sa physionomie tait belle et
ouverte, et sa tenue singulirement aise et prvenante. Malgr la
diffrence qui spare la jeunesse de l'ge mr, il ressemblait
d'une manire si frappante  la vieille dame, qu'Olivier n'aurait
pas eu de peine  deviner leur parent, quand mme le jeune homme
n'aurait pas dj parl d'elle comme de sa mre.

Mme Maylie tait impatiente de voir son fils quand il arriva au
cottage, et l'entrevue n'eut pas lieu sans grande motion de part
et d'autre.

Oh! ma mre! dit tout bas le jeune homme. Pourquoi ne m'avoir pas
crit plus tt?

- J'ai crit, rpondit Mme Maylie; mais, rflexion faite, j'ai
pris le parti de ne pas faire partir la lettre avant de connatre
l'opinion de M. Losberne.

- Mais, dit le jeune homme, pourquoi s'exposer  une telle
alternative? Si Rose tait... Je ne puis achever la phrase. Si
cette maladie s'tait termine autrement, auriez-vous jamais pu
vous pardonner ce retard, et moi, aurais-je jamais eu un instant
de bonheur?

- Si un tel malheur tait arriv, Henry, dit Mme Maylie, je crois
que votre bonheur aurait t dtruit peut-tre, et que votre
arrive ici un jour plus tt ou un jour plus tard aurait t de
bien peu d'importance.

- Pourquoi ce peut-tre, ma mre? reprit le jeune homme; pourquoi
ne pas dire franchement que cela est vrai? car c'est la vrit,
vous le savez, ma mre; vous ne pouvez pas l'ignorer.

- Je sais qu'elle mrite bien l'amour le plus vif et le plus pur
que puisse offrir le coeur d'un homme, dit Mme Maylie; je sais que
sa nature affectueuse et dvoue rclame en retour une affection
peu ordinaire, une affection profonde et durable: si je n'avais
cette conviction, si je ne savais de plus que l'inconstance de
quelqu'un qu'elle aimerait lui briserait le coeur, je ne
trouverais pas ma tche si difficile  accomplir, et il n'y aurait
plus tant de lutte dans mon me pour suivre, dans ma conduite, ce
qui me semble la ligne rigoureuse du devoir.

- Vous me jugez mal, ma mre, dit Henry. Me croyez-vous assez
enfant pour ne pas me connatre moi-mme, et pour me tromper sur
les mouvements de mon coeur?

- Je crois, mon cher enfant, rpondit Mme Maylie en lui mettant la
main sur l'paule, que la jeunesse prouve des mouvements gnreux
qui ne durent pas, et qu'il n'est pas rare de voir des jeunes gens
dont l'ardeur ne rsiste pas  la possession de ce qu'ils avaient
le plus dsir. Et surtout je crois, ajouta-t-elle en regardant
son fils, que si un jeune homme enthousiaste, ardent et ambitieux,
pouse une femme dont le nom porte une tache, non par la faute de
cette femme, mais enfin une tache que le vulgaire grossier peut
reprocher au pre comme  ses enfants, et qu'il lui reprochera
d'autant plus qu'il aura plus de succs dans le monde, pour s'en
venger par des ricanements injurieux, je crois qu'il peut arriver
que cet homme, quelque bon et gnreux qu'il soit naturellement,
se repente un jour des liens qu'il aura forms dans sa jeunesse,
et que sa femme ait le chagrin, le supplice de s'apercevoir qu'il
s'en repent.

- Ma mre, dit le jeune homme avec impatience, cet homme-l ne
serait qu'un goste brutal, indigne du nom d'homme, indigne
surtout de la femme dont vous parlez.

- Vous pensez comme cela maintenant, Henry, rpondit sa mre.

- Et je penserai toujours de mme. Les tortures que j'ai prouves
pendant ces deux derniers jours m'arrachent l'aveu sincre d'une
passion qui, vous le savez bien, n'est pas ne d'hier et n'a pas
t conue lgrement; Rose, cette douce et charmante fille,
possde mon coeur aussi compltement que jamais femme ait possd
le coeur d'un homme. Je n'ai pas une pense, pas un projet, pas
une esprance dont elle ne soit le but; si vous vous opposez  mes
voeux, autant prendre mon bonheur  deux mains pour le dchirer en
morceaux et le jeter au vent ... Ayez meilleure opinion de moi, ma
mre, et ne regardez pas avec indiffrence la flicit de votre
fils, dont vous semblez tenir si peu de compte.

- Henry, dit Mme Maylie, c'est parce que je sais ce que valent les
coeurs ardents et dvous, que je voudrais leur pargner toute
blessure; mais nous avons assez et peut-tre trop caus de tout
cela pour l'instant.

- Que Rose elle-mme dcide de tout, interrompit Henry; vous ne
pousserez pas l'amour de votre opinion jusqu' me susciter des
obstacles prs d'elle?

- Non, dit Mme Maylie; mais je dsire que vous rflchissiez.

- C'est tout rflchi, rpondit-il vivement. Voil bien des
annes, ma mre, que je n'ai pas fait autre chose, depuis que je
suis capable de rflchir srieusement. Mes sentiments sont
inbranlables et le seront toujours; pourquoi en diffrer l'aveu
par des retards dont je souffre et qui ne peuvent servir de rien?
Non! avant mon dpart il faudra que Rose m'entende.

- Elle vous entendra, dit Mme Maylie.

- Il y a, dans le ton dont vous me dites cela, ma mre, quelque
chose qui semblerait faire croire qu'elle m'coutera froidement,
dit le jeune homme d'un air inquiet.

- Non pas froidement, reprit la vieille dame; loin de l.

- Comment! s'cria le jeune homme; aurait-elle une autre
inclination?

- Non certes, dit la mre; car vous avez dj, ou je me trompe
fort, une trop grande part dans son affection. Voici ce que je
voulais dire, reprit la vieille dame en arrtant son fils qui
allait parler: avant de vous attacher tout entier  cette ide;
avant de vous laisser aller  un espoir sans rserve, rflchissez
quelques instants, mon cher enfant,  l'honneur de Rose, et jugez
quelle influence la connaissance de sa naissance mystrieuse peut
exercer sur sa dcision, nous tant dvoue, comme elle l'est, de
toute l'ardeur de son noble coeur, et avec cet esprit d'abngation
complet qui a toujours t, dans les circonstances petites ou
grandes, le fond mme de son caractre.

- Que voulez-vous dire par l?

- Je vous laisse le soin de le deviner, rpondit Mme Maylie. Il
faut que j'aille retrouver Rose. Que Dieu vous protge!

- Je vous reverrai ce soir, dit vivement le jeune homme.

- Par instants, dit la dame; quand je pourrai quitter Rose.

- Vous lui direz que je suis ici? dit Henry.

- Sans doute, rpondit Mme Maylie.

- Et vous lui direz toutes mes angoisses, tout ce que j'ai
souffert, et combien je dsire ardemment de la voir... Vous ne me
refuserez pas cela, ma mre?

- Non, dit la vieille dame; elle le saura. Et, serrant
affectueusement la main de son fils, elle sortit promptement.

M. Losberne et Olivier taient rests  l'autre bout de la chambre
pendant cette rapide conversation. Le docteur tendit la main 
Henry Maylie et ils changrent de cordiales salutations; puis,
pour rpondre aux questions multiplies de son jeune ami,
M. Losberne entra dans des dtails prcis sur la situation de la
malade, et confirma les bonnes nouvelles dj donnes par Olivier,
ce que M. Giles, tout en feignant de s'occuper des bagages,
coutait de toutes ses oreilles.

Avez-vous encore eu quelque beau coup de fusil, Giles? demanda le
docteur quand il eut fini.

- Non, monsieur, rpondit Giles en rougissant jusqu'au blanc des
yeux; rien d'extraordinaire.

- Vous n'avez pas mis la main sur quelques voleurs ni constat
l'identit de quelques brigands? dit malicieusement le docteur.

- Non, monsieur, rpondit trs gravement M. Giles.

- Tant pis, dit le docteur; car vous vous en acquittez 
merveille. Comment va Brittles?

- Le petit va trs bien, monsieur, dit M. Giles en reprenant son
ton habituel de protection pour son subordonn, et il vous fait
ses respectueux compliments.

- Bon dit le docteur; votre prsence me fait souvenir, monsieur
Giles, que, la veille du jour o j'ai t appel ici si
brusquement, je me suis acquitt, sur la demande de votre bonne
matresse, d'une petite commission qui ne vous fera pas de peine.
Venez que je vous dise deux mots.

M. Giles suivit le docteur au bout de la chambre d'un air
important, mais un peu tonn, et eut l'honneur d'un court
entretien  voix basse avec lui; aprs quoi, il fit saluts sur
saluts, et se retira d'un pas encore plus majestueux que
d'ordinaire. Le sujet de cet entretien ne fut pas divulgu au
salon, mais  la cuisine on en fut instruit sur l'heure; M. Giles
y alla tout droit, se fit servir de l'ale et annona, d'un air
superbe et majestueux, que sa matresse avait daign, en
considration de sa vaillante conduite lors de la tentative
d'effraction, dposer  la caisse d'pargne la somme de vingt-cinq
livres sterling  son profit. Les deux servantes levrent les yeux
et les mains au ciel, en disant que M. Giles n'allait pas manquer
maintenant de faire le fier;  quoi M. Giles rpondit en tirant
son jabot: Mais non, mais non, bien au contraire; si vous
remarquiez que je fusse le moins du monde hautain avec mes
infrieurs, je vous serai oblig de m'en prvenir! Il fit encore
beaucoup d'observations non moins honorables pour ses sentiments
d'humilit, et qui furent reues galement avec autant
d'enthousiasme et d'applaudissement, car elles taient aprs tout
aussi originales et aussi intressantes que toutes les
observations communment relates dans la vie des grands hommes.

Chez Mme Maylie, le reste de la soire se passa joyeusement, car
le docteur tait en verve, et, quoique Henry ft d'abord soucieux
et fatigu, il ne put rsister  la bonne humeur du digne
M. Losberne, qui se livra  mille saillies empruntes en partie
aux souvenirs de sa longue pratique; il avait des mots si drles
qu'Olivier, qui ne s'tait jamais vu  pareille fte, ne pouvait
s'empcher d'en rire de tout son coeur,  la grande satisfaction
du docteur qui riait lui-mme aux clats, et la contagion de rire
gagna mme Henry Maylie. Ils passrent donc la soire aussi
gaiement qu'il tait possible dans la circonstance, et il tait
tard quand ils se sparrent, joyeux et sans inquitude, pour se
livrer au repos dont ils avaient grand besoin, aprs les angoisses
rcentes et la cruelle incertitude auxquelles ils venaient d'tre
en proie.

Le lendemain matin, Olivier se leva le coeur lger et vaqua  ses
occupations habituelles avec une satisfaction et un plaisir qu'il
ne connaissait plus depuis plusieurs jours. Les oiseaux chantaient
encore, perchs sur leur nid, et les plus jolies fleurs des champs
qu'on pt voir, cueillies par ses mains empresses, composaient un
nouveau bouquet dont l'clat et le parfum devaient charmer Rose.
La tristesse qui avait sembl s'attacher  chaque objet depuis
plusieurs jours, tant que l'enfant avait t lui-mme triste et
inquiet, s'tait dissipe comme par enchantement. Il lui semblait
maintenant que la rose brillait avec plus d'clat sur les
feuilles, que le vent les agitait avec une harmonie plus douce,
que le ciel lui-mme tait plus bleu et plus pur: telle est
l'influence qu'exercent les penses qui nous occupent sur l'aspect
du monde extrieur; les hommes qui, en contemplant la nature et
leurs semblables, s'crient que tout n'est que tnbres et
tristesse, n'ont pas tout  fait tort; mais ce sombre coloris dont
ils revtent les objets n'est que le reflet de leurs yeux et de
leurs coeurs galement fausss par la jaunisse qui altre leurs
couleurs naturelles: les vritables nuances sont dlicates et
veulent tre vues d'un oeil plus sain et plus net.

Il faut remarquer, et Olivier n'y manqua pas, que ses promenades
matinales ne furent plus solitaires. Henry Maylie, du premier jour
o il vit Olivier rentrer avec son gros bouquet, se prit d'une
telle passion pour les fleurs et les disposa avec tant de got,
qu'il laissa loin derrire lui son jeune compagnon. Mais si,  cet
gard, Olivier ne mritait que le second rang, c'tait lui  son
tour qui savait le mieux o les trouver, et chaque matin ils
couraient les champs tous deux et rapportaient les plus belles
fleurs. La fentre de la chambre de la jeune malade tait
maintenant ouverte, car elle aimait  sentir l'air pur de l't,
dont les bouffes rafrachissantes ranimaient ses forces, et, sur
le rebord de la fentre, il y avait toujours, dans un petit vase
plein d'eau, un bouquet particulier dont les fleurs taient
soigneusement renouveles chaque matin. Olivier ne put s'empcher
d'observer qu'on ne jetait jamais les fleurs fanes, aprs
qu'elles taient exactement remplaces par des fleurs plus
fraches, et que, chaque fois que le docteur entrait dans le
jardin, il dirigeait invariablement ses yeux sur le vase de fleurs
et secouait la tte d'un air expressif avant de commencer sa
promenade du matin. Au milieu de ces observations, le temps allait
son train et Rose revenait rapidement  la sant.

Olivier ne trouvait pas le temps long, bien que la jeune
demoiselle ne quittt pas encore la chambre et qu'il n'y et plus
de promenades du soir, sauf quelques courtes excursions de temps 
autre avec M. Maylie; il profitait avec un redoublement de zle
des leons du bon vieillard qui l'instruisait, et il travaillait
si bien qu'il tait lui-mme surpris de la promptitude de ses
progrs. Ce fut au milieu de ces occupations qu'il fut terrifi
par un incident imprvu.

La petite chambre o il avait l'habitude de se tenir pour tudier
donnait sur le parterre, derrire la maison. C'tait bien une
chambre de cottage, avec une fentre  volets, autour de laquelle
grimpaient des touffes de jasmin et de chvrefeuille d'o
s'exhalaient les plus suaves parfums; elle donnait sur un jardin
qui communiquait lui-mme par un chalier avec un petit clos.

Au del on apercevait une belle prairie, puis un bois; il n'y
avait pas d'autre habitation de ce ct, et la vue s'tendait au
loin.

Par une belle soire, au moment o les premires ombres du
crpuscule descendaient sur la terre, Olivier tait assis  cette
fentre, et plong dans l'tude; il tait rest quelque temps
pench sur son livre, et, comme la journe avait t trs chaude,
on ne sera pas tonn d'apprendre que peu  peu il s'tait
assoupi.

Il y a un certain sommeil qui s'empare quelquefois de nous  la
drobe, et durant lequel, bien que notre corps soit inerte, notre
me ne perd pas le sentiment des objets qui nous environnent, et
conserve la facult de voyager o il lui plat. Si l'on doit
donner le nom de sommeil  cette pesanteur accablante,  cette
prostration des forces,  cette incapacit o nous sommes de
commander  nos penses ou  nos mouvements, c'est bien un sommeil
aussi, sans doute; cependant nous avons conscience alors de ce qui
se passe autour de nous, et, mme quand nous rvons, des paroles
rellement prononces, des bruits rels qui se font entendre
autour de nous, viennent se mler  nos visions avec un -propos
tonnant, et le rel et l'imagination se confondent si bien
ensemble qu'il nous est presque impossible ensuite de faire la
part de l'un et de l'autre. Ce n'est mme pas l le phnomne le
plus frappant de cette torpeur momentane. Il n'est pas douteux
que, bien que les sens de la vue et du toucher soient alors
paralyss, nos rves et les scnes bizarres qui s'offrent  notre
imagination subissent l'influence, l'influence matrielle de la
prsence silencieuse de quelque objet extrieur qui n'tait pas 
nos cts au moment o nous avons ferm les yeux, et que nous
tions loin de croire dans notre voisinage avant de nous endormir.

Olivier savait parfaitement qu'il tait dans sa petite chambre,
que ses livres taient poss devant lui sur la table, et que le
vent du soir soufflait doucement au milieu des plantes grimpantes
autour de sa fentre; et pourtant il tait assoupi. Tout  coup la
scne change, il croit respirer une atmosphre lourde et viole;
il se sent avec terreur enferm de nouveau dans la maison du juif;
il voit l'affreux vieillard accroupi  sa place habituelle, le
montrant du doigt, et causant  voix basse avec un autre individu,
assis  ses cts, et qui tourne le dos  l'enfant.

Il croit entendre le juif dire ces mots: Chut! mon ami; c'est
bien lui, il n'y a pas de doute, allons nous-en.

- Lui! rpondait l'autre; est-ce que je pourrais m'y mprendre?
Mille diables auraient beau prendre sa figure, s'il tait au
milieu d'eux, il y a quelque chose qui me le ferait reconnatre 
l'instant; il serait enterr  cinquante pieds sous terre, sans
aucun signe sur sa tombe, que je saurais bien dire que c'est lui
qui est enterr l. N'ayez pas peur.

Les paroles de cet homme respiraient une si affreuse haine, que la
crainte rveilla Olivier, qui se leva en sursaut.

Dieu! comme tout son sang reflua vers son coeur, et lui ta la
voix et la force de faire un mouvement!... L, l,  la fentre,
tout prs de lui, si prs qu'il aurait presque pu le toucher,
tait le juif explorant la chambre de son oeil de serpent, et
fascinant l'enfant; et  ct de lui, ple de rage ou de crainte,
ou des deux  la fois, tait l'individu aux traits menaants qui
l'avait accost dans la cour de l'auberge.

Il ne les vit qu'un instant, rapide comme la pense, comme
l'clair, et ils disparurent. Mais ils l'avaient reconnu. Et lui
aussi il ne les avait que trop reconnus; leur physionomie tait
aussi profondment grave dans sa mmoire, que si elle et t
sculpte dans le marbre, et mise sous ses yeux depuis sa
naissance. Il resta un instant ptrifi; puis, sautant dans le
jardin, il se mit  crier: Au secours! de toutes ses forces.


CHAPITRE XXXV.
Rsultat dsagrable de l'aventure d'Olivier, et entretien
intressant de Henry Maylie avec Rose.


Quand les gens de la maison, attirs par les cris d'Olivier,
furent accourus  l'endroit d'o ils partaient, ils le trouvrent
ple et boulevers, indiquant du doigt les prairies derrire la
maison, et pouvant  peine articuler ces mots: Le juif! le juif!

M. Giles ne put se rendre compte de ce que ce cri signifiait; mais
Henri Maylie, qui avait l'entendement un peu plus prompt et qui
avait appris de sa mre l'histoire d'Olivier, comprit tout de
suite ce que cela voulait dire.

Quelle direction a-t-il prise? demanda-t-il en s'armant d'un
lourd bton qu'il trouva dans un coin.

- Celle-l, rpondit Olivier, en montrant du doigt le chemin que
ces hommes avaient pris. Je viens de les perdre de vue 
l'instant.

- Alors, ils sont dans le foss! dit Henry; suivez-moi, et tenez-
vous aussi prs de moi que possible.

Tout en parlant, il escalada la haie, et prit sa course avec tant
de rapidit que les autres eurent beaucoup de peine  le suivre.

Giles le suivait de son mieux et Olivier aussi. Au bout d'une ou
deux minutes, M. Losberne, qui rentrait aprs avoir fait un tour
au dehors, escalada la haie derrire eux, et dployant plus
d'agilit qu'on n'et pu en souponner chez lui, se mit  courir
dans la mme direction, avec une vitesse assez remarquable, en
criant  tue-tte pour demander ce qu'il y avait.

Ils prirent donc tous leur course, sans s'arrter une seule fois
pour reprendre haleine, jusqu' ce que Henry, arriv  un angle du
champ indiqu par Olivier, se mit  fouiller soigneusement le
foss et la haie voisine; ce qui laissa le temps aux autres de le
rejoindre et permit  Olivier de faire part  M. Losberne des
circonstances qui avaient occasionn cette poursuite acharne.

Les recherches furent vaines: ils ne trouvrent mme pas de
rcentes empreintes de pas. Ils taient parvenus au sommet d'une
petite colline d'o l'on dominait la plaine en tous sens,  trois
ou quatre milles  la ronde; on apercevait le village sur la
gauche dans un ravin; mais pour l'atteindre, en suivant la
direction indique par Olivier, les fugitifs auraient eu  faire
un trajet en plaine, qu'ils ne pouvaient avoir effectu en si peu
de temps. Un bois pais bordait la prairie de l'autre ct, mais
ils ne pouvaient pas s'y tre mis  couvert pour la mme raison.

Il faut que vous l'ayez rv, Olivier! dit Henry Maylie en le
prenant  part.

- Oh! certes non, monsieur, rpondit Olivier en frissonnant au
souvenir de la mine du vieux misrable; je l'ai trop bien vu pour
en douter, je les ai vus tous deux comme je vous vois l.

- Qui tait l'autre? demandrent  la fois Henry et M. Losberne.

- Le mme homme qui m'a abord si brusquement  l'auberge, dit
Olivier; nous avions les yeux fixs l'un sur l'autre, et je
jurerais bien que c'tait lui.

- Et ils ont pris ce chemin? demanda Henry; en tes-vous certain?

- Comme je le suis qu'ils taient  la fentre, rpondit Olivier,
en montrant du doigt la haie qui sparait le jardin de la prairie;
le grand l'a franchie juste en cet endroit, et le juif a fait
quelques pas  droite en courant et s'est gliss par cette
ouverture.

Les deux messieurs examinaient l'expression de franchise qui se
peignait sur la figure d'Olivier tandis qu'il parlait ainsi; ils
changrent un regard, et parurent satisfaits de la prcision des
dtails qu'il leur donnait; il n'y avait pourtant nulle part la
moindre trace des fugitifs. L'herbe tait haute, elle n'tait
foule nulle part, sauf aux endroits par o avait eu lieu la
poursuite; le bord des fosss tait argileux et dtremp, et nulle
part on n'apercevait d'empreintes de pas ni le plus lger indice
qui pt rvler qu'un pied humain et foul ce sol depuis
plusieurs heures.

Voil qui est trange! dit Henry.

- trange en vrit, rpta le docteur; Blathers et Duff en
personne y perdraient leur latin.

Malgr le rsultat infructueux de leurs recherches, ils les
continurent jusqu' ce que la nuit rendt tout nouvel effort
inutile, et, mme alors, ils n'y renoncrent qu' regret. Giles
avait t dpch dans les divers cabarets du village, muni de
tous les dtails que put donner Olivier sur l'extrieur et la mise
des deux trangers.; le juif surtout tait assez facile 
reconnatre, en supposant qu'on le trouvt  boire ou  flner
quelque part; mais Giles revint sans fournir aucun renseignement
qui pt dissiper ou claircir ce mystre.

Le lendemain, nouvelles recherches, nouvelles informations, mais
sans plus de succs. Le surlendemain Olivier, et M. Maylie se
rendirent au march de la ville voisine, dans l'espoir de voir ou
d'apprendre quelque chose relativement aux deux individus; cette
dmarche fut galement infructueuse. Au bout de quelques jours on
commena  oublier l'affaire, comme il arrive le plus souvent
quand la curiosit, n'tant alimente par aucun incident nouveau,
vient  s'teindre d'elle-mme.

Pendant ce temps Rose se rtablissait rapidement; elle avait
quitt la chambre; elle pouvait sortir, et, en partageant de
nouveau la vie de la famille, elle avait ramen la joie dans tous
les coeurs.

Mais, bien que cet heureux changement et une influence visible
sur le petit cercle qui l'entourait, bien que les conversations
joyeuses et les rires se fissent de nouveau entendre dans le
cottage, il y avait parfois une contrainte singulire chez
quelques-uns de ses htes, chez Rose mme, et qui ne put chapper
 Olivier. Mme Maylie et son fils restaient souvent enferms
pendant des heures entires, et plus d'une fois on put
s'apercevoir que Rose avait pleur. Quand M. Losberne eut fix le
jour de son dpart pour Chertsey, ces symptmes augmentrent, et
il devint vident qu'il se passait quelque chose qui troublait la
tranquillit de la jeune demoiselle et de quelque autre encore.

Enfin, un matin que Rose tait seule dans la salle  manger, Henry
Maylie entra, et lui demanda, avec quelque hsitation, la
permission de l'entretenir quelques instants.

Rose, il suffira de deux ou trois mots, dit le jeune homme en
approchant sa chaise de la sienne: ce que j'ai  vous dire, vous
le savez dj; les plus chres esprances de mon coeur ne vous
sont pas inconnues, quoique vous ne me les ayez pas encore entendu
exprimer.

Rose tait devenue trs ple en le voyant entrer, mais ce pouvait
tre l'effet de sa rcente maladie. Elle se contenta de le saluer;
puis, se penchant vers des fleurs qui se trouvaient  sa porte,
alla attendre en silence qu'il continut:

Je crois... dit Henri, que... je devrais dj tre parti.

- Oui, rpondit Rose; pardonnez-moi de vous parler ainsi, mais je
voudrais que vous fussiez parti.

- J'ai t amen ici par la plus douloureuse, la plus affreuse de
toutes les craintes, dit le jeune homme, la crainte de perdre
l'tre unique sur lequel j'ai concentr tous mes dsirs, toutes
mes esprances; vous tiez mourante, en suspens entre le ciel et
la terre. Et nous savons que, lorsque la maladie s'attaque  des
personnes jeunes, belles et bonnes, leur me sans tache se tourne
d'elle-mme vers le brillant sjour de l'ternel repos; nous ne
savons que trop que ce qu'il y a de plus beau et de meilleur ici-
bas est souvent moissonn dans sa fleur.

Des larmes roulaient dans les yeux de la charmante jeune fille en
entendant ces paroles, et, quand l'une d'elles tomba sur la fleur
sur laquelle elle tait penche, et brilla dans son calice qu'elle
embellissait encore, il sembla qu'il y avait une parent entre ces
larmes, rose d'un coeur jeune et pur, et les plus charmantes
crations de la nature.

Un ange, continua le jeune homme d'un ton passionn, une crature
aussi belle et aussi cleste qu'un des anges du ciel, ballotte
entre la vie et la mort; oh! qui pouvait esprer, quand ce monde
lointain, sa vraie patrie, s'ouvrait dj  ses yeux, qu'elle
reviendrait partager les douleurs et les maux de celui-ci? Savoir,
Rose, que vous alliez passer et disparatre, comme une ombre
vaine, sans aucun espoir de vous conserver  ceux qui souffrent
ici-bas; sentir que vous apparteniez  cette sphre clatante vers
laquelle tant d'tres privilgis ont pris ds l'enfance ou ds la
jeunesse leur vol matinal, et pourtant prier le ciel, au milieu de
ces penses consolantes, de vous rendre  ceux qui vous aiment: ce
sont l des tortures trop cruelles pour les forces humaines; voila
ce que j'ai endur nuit et jour, et avec la crainte inexprimable
et le regret goste que vous ne vinssiez  mourir sans savoir au
moins avec quelle adoration je vous aimais; il y avait l de quoi
perdre la raison. Vous avez chapp  la mort, de jour en jour et
presque d'heure en heure les forces vous sont revenues, et,
ranimant le peu de vie qui vous restait encore, vous ont rendu la
sant. Je vous ai vue passer de la mort  la vie; ne me dites pas
que vous voudriez que je n'eusse pas t l, car cette preuve m'a
rendu meilleur.

- Ce n'est pas cela que je voulais dire, rpondit Rose en
pleurant; je voudrais seulement que maintenant vous fussiez parti,
pour continuer  poursuivre un but grand et noble... un but digne
de vous.

- Il n'y a pas de but plus digne de moi et plus digne de la nature
la plus leve qui existe, que de lutter pour mriter un coeur
comme le votre, dit le jeune homme en lui prenant la main. Rose,
ma chre Rose, il y a des annes, bien des annes que je vous
aime, et que j'espre arriver  la rputation pour revenir tout
fier prs de vous et vous dire que je ne l'ai cherche que pour la
partager avec vous; je me demandais dans mes rves comment je vous
rappellerais  cet heureux moment, les mille gages d'attachement
que je vous ai donns ds l'enfance, et rclamerais ensuite votre
main, comme pour excuter nos conventions muettes ds longtemps
arrtes entre nous. Ce moment n'est pas arriv; mais, sans avoir
encore conquis de rputation, sans avoir ralis les rves
ambitieux de ma jeunesse, je viens vous offrir le coeur qui vous
appartient depuis si longtemps et mettre mon sort entre vos mains.

-- Votre conduite a toujours t noble et gnreuse, dit Rose, en
matrisant l'motion qui l'agitait, et comme vous tes convaincu
que je ne suis ni insensible ni ingrate, coutez ma rponse.

-- Il faut que je tche de vous mriter, voil votre rponse,
n'est-ce-pas, ma chre Rose?

-- Il faut que vous tchiez, rpondit Rose, de m'oublier, non pas
comme votre amie depuis longtemps chrement attache  vous,
Henry, cela me ferait trop cruellement souffrir; mais comme objet
de votre amour. Voyez le monde, songez combien il renferme de
coeurs que vous seriez aussi glorieux de conqurir. Changez
seulement la nature de votre attachement, et je serai la plus
sincre, la plus dvoue, la plus fidle de vos amies.

Il y eut un instant de silence pendant lequel Rose, qui avait mis
une main sur la figure, donna libre cours  ses larmes; Henry lui
tenait toujours l'autre main.

Et vos raisons, Rose, dit-il enfin  voix basse, vos raisons pour
prendre un tel parti? Puis-je vous les demander?

-- Vous avez le droit de les connatre, rpondit Rose, vous ne
pouvez rien dire qui branle ma rsolution. C'est un devoir dont
il faut que je m'acquitte, je le dois aux autres et  moi-mme.

--  vous-mme?

-- Oui, Henry; Je me dois  moi-mme, moi sans fortune et sans
amis, avec une tache sur mon nom, de ne pas donner au monde lieu
de croire que j'ai bassement profit de votre premier
entranement, pour entraver par mon mariage les hautes esprances
de votre destine. Je dois  vous et  vos parents de vous
empcher, dans l'lan de votre gnrosit, de vous crer cet
obstacle  vos succs dans le monde.

- Si vos inclinations sont d'accord avec ce que vous appelez votre
devoir... commena Henry.

- Elles ne le sont pas, rpondit Rose en rougissant.

- Alors vous partagez mon amour? dit Henry. Dites-le moi
seulement, Rose; un seul mot pour adoucir l'amertume de ce cruel
dsappointement.

- Si j'avais pu le faire sans nuire  celui que j'aimais, rpondit
Rose, j'aurais...

- Reu cette dclaration d'une manire toute diffrente, dit
vivement Henry; ne me le cachez pas au moins, Rose.

- Peut-tre, dit Rose. Voyons! ajouta-t-elle en dgageant la main,
pourquoi prolonger ce pnible entretien? bien pnible pour moi
surtout, malgr le bonheur durable dont il me laissera le
souvenir: car ce sera pour moi un bonheur que de savoir la place
honorable que j'ai tenue dans votre coeur, et chacun de vos
triomphes dans la vie ne fera qu'accrotre ma fermet et mon
courage. Adieu, Henry! car nous ne nous rencontrerons plus comme
nous nous sommes rencontrs aujourd'hui; soyons longtemps et
heureusement unis par d'autres liens que ceux que cette
conversation suppose, et puissent les prires ferventes d'un coeur
droit et aimant faire descendre sur vous toutes les bndictions,
les faveurs du ciel!

- Encore un mot, Rose, dit Henry. Dites-moi vous-mme vos raisons;
laissez-moi les entendre de votre propre bouche.

- L'avenir qui vous est ouvert est brillant, rpondit Rose avec
fermet; vous pouvez prtendre  tous les honneurs auxquels on
peut atteindre dans la vie publique, avec de grands talents et de
puissants protecteurs; mais ces protecteurs sont fiers, et je ne
frquenterai jamais ceux qui tiendraient en mpris la mre qui m'a
donn la vie, pas plus que je ne veux attirer de disgrces ou
d'avanies au fils de celle qui m'a si bien tenu lieu de mre. En
un mot, dit la jeune fille en dtournant la tte, car elle sentait
son courage l'abandonner, il y a sur mon nom une de ces taches que
le monde fait rejaillir sur des ttes innocentes; je ne veux la
faire partager  personne; nul autre que moi n'en aura le
reproche.

- Un mot encore, Rose, ma chre Rose! un seul mot dit Henry en se
jetant  ses pieds; si je n'avais pas t dans une position que le
monde appelle heureuse, si une existence paisible et obscure m'et
t rserve, si j'avais t pauvre, faible, sans amis, m'auriez-
vous loign de vous? Est-ce la perspective des richesses et des
honneurs qui m'attendent peut-tre, qui fait natre en vous ces
scrupules sur votre naissance?

- Ne me forcez pas de rpondre  cela, rpliqua Rose; l n'est pas
la question; ce serait mal  vous d'insister.

- Si votre rponse est telle que j'ose presque l'esprer, rpondit
Henry, elle fera luire sur ma vie un rayon de bonheur. Est-ce donc
si peu de chose que de faire tant de bien, avec quelques mots
seulement,  quelqu'un qui vous aime par-dessus tout? Oh Rose! au
nom de mon ardente et durable affection, par tout ce que j'ai
souffert pour vous, par tout ce que vous me condamnez  souffrir,
je vous en conjure, rpondez seulement  cette question.

-- Eh bien! si votre destine et t diffrente, dit Rose; si
vous aviez t mme un peu, mais non pas tant, au-dessus de moi;
si j'avais pu me flatter d'tre pour vous un soutien, un appui
dans une position paisible et retire, mais non au milieu des
pompes et des splendeurs du monde, je ne me serais pas condamne 
cette preuve. J'ai tout lieu d'tre heureuse, trs heureuse,
maintenant; mais alors, Henry, j'avoue que j'aurais t plus
heureuse encore.

Les souvenirs, les esprances d'autrefois qu'elle avait si
longtemps caresses, se pressaient dans l'esprit de Rose en
faisant cet aveu; elle fondit en larmes, comme il arrive toujours
quand on voit s'vanouir une vieille esprance, et les larmes la
soulagrent.

Je ne puis triompher de cette faiblesse, et elle ne fait que
m'affermir dans ma rsolution, dit Rose en lui tendant la main.
Maintenant, il faut dcidment nous quitter.

- Je vous demande une promesse, dit Henri. Une fois, une seule
fois encore, dans un an ou peut-tre beaucoup plus tt, laissez-
moi traiter encore avec vous ce sujet; ce sera pour la dernire
fois.

- Vous n'insisterez pas pour me faire changer de rsolution,
rpondit Rose avec un mlancolique sourire; ce serait peine
perdue.

- Non, dit Henry; vous me la rpterez si vous voulez, vous me la
rpterez d'une manire dfinitive. Je mettrai  vos pieds ma
position et ma fortune, et, si vous persvrez dans votre
rsolution prsente, je ne chercherai ni par paroles, ni par
actions,  vous faire changer.

- Soit, rpondit Rose; ce ne sera qu'une douloureuse preuve de
plus, et d'ici l je tcherai de me prparer  la supporter
mieux.

Elle lui tendit encore la main; mais le jeune homme la serra dans
ses bras; dposa un baiser sur son beau front, et sortit vivement.


CHAPITRE XXXVI.
Qui sera trs court, et pourra paratre de peu d'importance ici,
mais qu'il faut lire nanmoins, parce qu'il complte le prcdent,
et sert  l'intelligence d'un chapitre qu'on trouvera en son lieu.


Ainsi, vous tes dcid  tre mon compagnon de voyage ce matin?
dit le docteur quand Henry Maylie entra dans la salle  manger;
d'ailleurs, vous n'avez jamais la mme ide une heure de suite.

- Vous ne me direz pas cela un de ces jours, dit Henry, qui rougit
sans raison apparente.

- J'espre que j'aurai de bons motifs pour ne plus vous en faire
le reproche, rpondit M. Losberne, mais j'avoue que je ne m'y
attends gure. Pas plus tard qu'hier matin, vous aviez form le
projet de rester ici, et d'accompagner, en bon fils, votre mre
aux bains de mer.  midi, vous m'annoncez que vous allez me faire
l'honneur de m'accompagner jusqu' Chertsey, en vous rendant 
Londres, et le soir vous me pressez mystrieusement de partir
avant que les dames soient leves; il en est rsult que le petit
Olivier est l, clou  son djeuner, au lieu de courir les
prairies  la recherche de toutes les merveilles botaniques
auxquelles il fait une cour assidue. Cela n'est pas bien, n'est-ce
pas, Olivier?

- J'aurais t bien fch, monsieur, de ne pas tre ici au moment
de votre dpart et de celui de M. Maylie, rpondit Olivier.

- Voil un gentil garon, dit le docteur Vous viendrez me voir 
votre retour, nous parlerons srieusement, Henry. Est-ce que vous
avez eu quelque communication avec les gros bonnets qui vous ait
dtermin tout  coup  partir?

- Les gros bonnets, rpliqua Henri, et sans doute vous n'oubliez
pas dans cette dnomination mon oncle, le plus important de tous,
n'ont eu aucune communication avec moi depuis que je suis venu
ici, et nous sommes,  une poque de l'anne o il n'est pas
vraisemblable que rien au monde ait pu leur faire dsirer mon
retour immdiat auprs d'eux.

- Pourquoi donc? dit le docteur; vous tes un drle de corps, mais
cela n'empche pas qu'ils doivent dsirer de vous faire entrer au
Parlement aux lections d'avant Nol, et cette mobilit d'humeur,
ces brusques revirements qui vous distinguent, ne sont pas une
mauvaise prparation  la vie politique. Il y a du bon l dedans,
et il est toujours utile d'tre bien prpar, que le prix de la
course soit une place, une coupe ou une grosse somme.

Henri Maylie aurait pu ajouter  ce court dialogue une ou deux
remarques qui n'auraient pas peu chang la manire de voir du
docteur; mais il se contenta de dire: Nous verrons, et n'insista
pas. La chaise de poste fut bientt amene devant la porte; Giles
vint s'occuper des bagages, et le bon docteur sortit
prcipitamment pour aller veiller aux prparatifs du dpart.

Olivier, dit Henry Maylie  voix basse, j'ai un mot  vous dire.

Olivier s'approcha de l'embrasure de la fentre o M. Maylie lui
faisait signe de venir, et fut trs surpris de la tristesse mle
d'agitation qui rgnait dans tout son air.

Vous tes maintenant en tat de bien crire, dit Henry en lui
mettant la main sur le bras.

- Je l'espre, monsieur, rpondit Olivier.

- Je ne reviendrai pas ici de quelque temps peut-tre. Je dsire
que vous m'criviez, une fois tous les quinze jours, le lundi, 
la direction des postes,  Londres. Le ferez-vous? dit M. Maylie.

- Oh! certainement, monsieur, je le ferai et j'en serai fier,
s'cria Olivier, charm de la commission.

- Je dsire avoir des nouvelles de ma mre et de miss Maylie, dit
le jeune homme, et vous pouvez remplir vos pages de dtails sur
les promenades que vous faites, sur vos conversations, et me dire
si elle... si ces dames semblent heureuses et en bonne sant. Vous
me comprenez?

- Parfaitement, monsieur, rpondit Olivier.

- Je prfre que vous ne leur en parliez pas, dit Henry en
appuyant sur ses paroles, parce que ma mre voudrait peut-tre
prendre la peine de m'crire plus souvent, ce qui est pour elle
une fatigue; que ce soit donc un secret entre vous et moi, et
souvenez-vous de ne me laissez rien ignorer. Je compte sur vous.

Olivier, tout fier de l'importance de son rle, promit d'tre
discret et explicite dans ses communications, et M. Maylie lui dit
adieu en l'assurant chaudement de son intrt et de sa protection.

Le docteur tait dans la chaise de poste; Giles, qui devait rester
 la campagne, avait la main  la portire pour la tenir ouverte;
les servantes, regardaient du jardin. Henry lana un rapide regard
vers la fentre qui l'intressait, et sauta dans la voiture.

En route! dit-il; vite, au triple galop; brlez le pav: il me
faut a.

- Hol! dit le docteur en baissant prcipitamment la glace de
devant et en criant au postillon: Moi, je ne tiens pas tout 
fait  brler le pav; entendez-vous? Il ne faut pas a.

La voiture partit bruyamment et disparut bientt sur la route dans
un nuage de poussire; tantt on la perdait compltement de vue,
et tantt on l'apercevait encore, selon les accidents de terrain
ou les obstacles rencontrs sur la route. Ce ne fut que lorsque le
nuage de poussire fut compltement hors de vue, que ceux qui la
suivaient des yeux se dispersrent.

Mais il y avait quelqu'un qui regardait encore et restait les yeux
fixs sur le point o la voiture avait disparu. Derrire le rideau
blanc qui l'avait drobe  la vue d'Henry quand il avait lev les
yeux vers la fentre, Rose tait assise immobile.

Il semble heureux, dit-elle enfin; j'ai craint quelque temps
qu'il n'en ft autrement. Je m'tais trompe. Je suis contente,
trs contente.

La joie fait couler les larmes aussi bien que la douleur, mais
celles qui baignaient la figure de Rose, tandis qu'elle tait
assise pensive  sa fentre, les yeux toujours fixs dans la mme
direction, semblaient des larmes de douleur plutt que de joie.


CHAPITRE XXXVII
O le lecteur, s'il se reporte au chapitre XXIII, trouvera une
contre-partie qui n'est pas rare dans l'histoire des mnages.


M. Bumble tait assis dans le cabinet du dpt de mendicit, les
yeux fixs sur le foyer vide, qui ne rendait, vu la saison,
d'autre clart que celle qui tait produite par quelques ples
rayons de soleil, rflchis  la surface froide et luisante de la
chemine d'acier poli. Une cage  mouches en papier pendait au
plafond, vers lequel M. Bumble lanait de temps  autre un regard
proccup; en voyant les insectes voltiger avec insouciance autour
du brillant rseau, il poussa un profond soupir et son visage
s'assombrit. Il tait en train de rflchir, et peut-tre la vue
des mouches prises au pige lui rappelait-elle quelque pnible
circonstance de sa vie.

L'air sombre de M. Bumble n'tait pas la seule chose qui et
contribu  faire natre une douce tristesse dans le coeur du
spectateur. Il y avait encore d'autres indices tirs de
l'extrieur mme du personnage, qui annonaient qu'un grand
changement s'tait opr dans sa position. Qu'taient devenus
l'habit galonn et le fameux tricorne? Il portait encore, il est
vrai, une culotte courte et des bas de coton noir, mais ce n'tait
plus a; son habit avait de grandes basques, c'est vrai, et
ressemblait  cet gard  l'ancien habit: mais, sauf cela, quelle
diffrence! L'imposant tricorne tait remplac par un modeste
chapeau rond; M. Bumble n'tait plus bedeau.

Il y a des positions sociales qui, indpendamment des avantages
plus solides qu'elles offrent, tirent encore une valeur
particulire du costume qui leur est affecte Un marchal a son
uniforme, un vque son tablier de soie, un conseiller sa robe de
taffetas, un bedeau son tricorne. tez  l'vque son tablier, ou
au bedeau son tricorne et son habit galonn, qu'est-ce qu'ils
deviennent? Des hommes, rien que des hommes. La dignit, et mme
parfois la saintet, sont des questions de costume, bien plus que
certaines gens ne se l'imaginent.

M. Bumble avait pous Mme Corney et tait directeur du dpt de
mendicit; un autre bedeau tait entr en fonction et avait hrit
du tricorne, de l'habit galonn et de la canne, tous trois
ensemble.

Dire qu'il y aura demain deux mois de cela! dit M. Bumble avec un
soupir. Il me semble qu'il y a un sicle.

Ces paroles de M. Bumble auraient pu signifier qu'il avait
parcouru, dans le court espace de huit semaines, toute une
existence de flicit; mais ce soupir... ce soupir voulait dire
bien des choses.

Je me suis vendu, dit M. Bumble en suivant le cours de ses
rflexions, pour six cuillers  th, une pince  sucre, un pot au
lait, quelques meubles d'occasion, et vingt livres sterling en
monnaie sonnante. C'est, en vrit, bien bon march, affreusement
bon march!

- Bon march! s'cria une voix aigre  l'oreille de M. Bumble;
c'est encore plus que vous ne valez, et je vous ai pay assez
cher, Dieu le sait!

M. Bumble tourna la tte et rencontra le visage de son
intressante moiti, laquelle, n'ayant entendu que les derniers
mots de M. Bumble, avait  tout hasard risqu la repartie, qui ne
manquait pas d'-propos.

Madame Bumble? dit M. Bumble d'un ton  la fois sentimental et
svre.

- Eh bien? dit la dame.

- Ayez la bont de me regarder, dit M. Bumble en la toisant de la
tte aux pieds. Si elle soutient un regard comme celui-l, se
disait M. Bumble, elle peut soutenir n'importe quoi; c'est un
regard que je n'ai jamais vu manquer son effet sur les pauvres, et
s'il le manque sur elle, c'en est fait de mon autorit.

Peut-tre un regard ordinaire suffit-il pour intimider les pauvres
qui, vu la lgret de leur nourriture, ne sont jamais bien
vaillants; peut-tre aussi l'ex-madame Corney tait-elle
particulirement  l'preuve des regards d'aigle. Je n'ai pas
d'avis l-dessus; mais ce qui est certain, c'est que la matrone ne
fut nullement dmonte par le sourcil fronc de M. Bumble; qu'au
contraire elle le vit de l'air le plus ddaigneux, et partit mme
d'un clat de rire qui avait l'air franc et naturel.

 ce rire inattendu, M. Bumble n'en crut d'abord pas ses oreilles,
puis il en resta stupfait. Il retomba dans sa rverie, et il n'en
sortit que lorsqu'il en fut tir de nouveau par la voix de sa
moiti.

Est-ce que vous allez rester l  ronfler toute la journe?
demanda Mme Bumble.

- Je resterai l, madame, aussi longtemps que je le jugerai
convenable, rpliqua M. Bumble; Je ne ronflais pas, mais je
ronflerai, je billerai, j'ternuerai, je rirai, je parlerai comme
il me plaira, parce que telle est ma prrogative.

- Votre prrogative! dit Mme Bumble avec un ddain inexprimable.

- J'ai dit le mot, madame. La prrogative de l'homme est de
commander.

- Quelle est, au nom du ciel, la prrogative de la femme? s'cria
la veuve Corney.

- C'est d'obir, madame, dit M. Bumble de sa voix de tonnerre. Feu
votre malheureux poux aurait d vous l'apprendre; il serait peut-
tre encore de ce monde; je le voudrais bien, pour ma part, le
pauvre homme!

Mme Bumble, jugeant rapidement que l'instant dcisif tait venu,
et qu'un coup frapp en ce moment pour assurer la domination 
l'un ou  l'autre serait ncessairement concluant et dfinitif,
n'eut pas plutt entendu cette allusion  feu son premier mari,
qu'elle se laissa tomber sur une chaise, en s'criant que
M. Bumble tait un brutal, un sans coeur, et versa un torrent de
larmes.

Mais les larmes n'taient pas choses  aller au coeur de
M. Bumble; ce coeur tait impermable. Comme les chapeaux de
castor  l'preuve de l'eau, que la pluie ne fait qu'embellir, il
tait  l'preuve des larmes, et elles ne faisaient qu'accrotre
sa vigueur, et son nergie; il n'y voyait qu'un signe de
faiblesse, et la reconnaissance de sa propre supriorit, ce qui
faisait un sensible plaisir.

Il regarda sa chre moiti d'un air trs satisfait, et la pria,
d'une faon engageante, de pleurer tout son sol, cet exercice
tant considr par la facult comme infiniment salutaire.

Cela vous ouvre les poumons, vous lave la figure, vous exerce les
yeux, vous adoucit mme le caractre, dit M. Bumble; ainsi,
pleurez  votre aise.

En se livrant  cette plaisanterie, M. Bumble dcrochait son
chapeau, le plantait de ct sur la tte d'un air tapageur, comme
un homme fier d'avoir assur sa domination d'une manire
convenable, mettait ses mains dans ses poches et se dandinait vers
la porte d'un air fanfaron.

L'ex-madame Corney avait eu recours aux larmes, parce qu'elles
sont d'un usage plus commode que les voies de fait; mais elle
tait tout  fait rsolue  recourir  ce dernier mode de
procder, et M. Bumble ne tarda pas  en faire l'exprience.

Le premier indice qu'il en eut fut un bruit sourd, suivi aussitt
de la chute de son chapeau, qui vola  l'autre bout de la chambre;
l'habile matrone, lui ayant ainsi dcouvert la tte, le prit d'une
main  la gorge, et de l'autre fit pleuvoir sur lui une grle de
coups ports avec une vigueur et une adresse remarquables; cela
fait, elle varia un peu ses distractions en lui gratignant la
figure et en lui arrachant les cheveux; enfin, aprs l'avoir
chti autant qu'elle crut que le mritait l'offense, elle le
poussa sur une chaise qui se trouvait l fort  propos, et le mit
au dfi d'oser encore parler de sa prrogative.

Debout! dit-elle bientt d'un ton d'autorit; filez vite, si vous
ne voulez pas que je ne parte  des extrmits.

M. Bumble se leva d'un air piteux, en se demandant ce que sa femme
entendait par se porter  des extrmits; il ramassa son chapeau
et se dirigea vers la porte.

Vous en allez-vous? demanda Mme Bumble.

- Certainement, ma chre, certainement, rpondit M. Bumble en
htant le pas vers la porte. Je n'avais pas l'intention de... je
m'en vais, ma chre... vous tes si violente que vraiment je ...

En ce moment, Mme Bumble avana vivement de quelques pas pour
remettre  sa place le tapis qui avait t drang dans la lutte;
aussitt M. Bumble s'lana hors de la chambre sans finir sa
phrase, et laissa l'ex-veuve Corney matresse du champ de
bataille.

M. Bumble tait bien tonn et bien battu. Il avait une tendance
naturelle  faire le matamore, prenait grand plaisir  exercer
mille petites cruauts, et, par consquent, est-il ncessaire de
le dire? il tait lche. Cette observation n'est point faite pour
jeter un blme sur son caractre: bien des personnages officiels,
que l'on entoure de respect et d'admiration, sont sujet  des
faiblesses de ce genre. Si nous faisons cette remarque, c'est donc
plutt en sa faveur qu'autrement, et dans le but de mieux faire
comprendre au lecteur combien il avait d'aptitude pour ses
fonctions.

Mais il n'tait pas au bout de ses humiliations: aprs avoir fait
un tour dans le dpt de mendicit et avoir song, pour la
premire fois de sa vie, que les lois des pauvres taient trop
rigoureuses, et que les hommes qui abandonnent leurs femmes et les
laissent  la charge de la paroisse ne devraient tre, en bonne
justice, exposs  aucune pnalit, mais plutt rcompenss comme
des tres mritoires, qui n'avaient que trop longtemps souffert,
M. Bumble se dirigea vers une salle o quelques pauvresses taient
d'ordinaire occupes  laver le linge du dpt, et d'o partait le
bruit d'une conversation anime.

Hum! fit M. Bumble en reprenant son air imposant, ces femmes du
moins continueront  respecter la prrogative, hol! hol! qu'est-
ce que ce vacarme, coquines?

 ces mots, M. Bumble ouvrit la porte et entra d'un air menaant
et courrouc, qui se changea bientt en un maintien humble et
rampant, quand il reconnut,  sa grande surprise, madame son
pouse au milieu du groupe.

Ma chre, dit-il, je ne savais pas que vous tiez l.

- Vous ne saviez pas que j'tais l? rpta Mme Bumble. Que venez-
vous faire ici?

- Je trouvais qu'on causait un peu trop pour travailler
convenablement, ma chre, rpondit M. Bumble en jetant un regard
distrait sur quelques vieilles femmes occupes  la lessive, et
qui se communiquaient leur tonnement en voyant l'air humble du
directeur du dpt.

- Vous trouviez qu'on causait trop? dit Mme Bumble. Est-ce que
cela vous regarde?

- Mais, ma chre... dit M. Bumble d'un ton soumis.

- Est-ce que cela vous regarde? demanda de nouveau Mme Bumble.

- C'est vrai, ma chre; vous tes ici la matresse, dit M. Bumble;
mais je pensais que vous n'tiez peut-tre pas l.

- Tenez, M. Bumble, rpondit la dame, nous n'avons que faire de
vous; vous aimez beaucoup trop  mettre votre nez dans ce qui ne
vous regarde pas; tout le monde ici se moque de vous ds que vous
avez le dos tourn, et vous vous faites traiter d'imbcile  toute
heure du jour. Allons, sortez!

M. Bumble, voyant avec un chagrin cuisant les pauvresses ricaner 
qui mieux mieux, hsita un instant. Mme Bumble, dont l'impatience
n'admettait aucun dlai, saisit une tasse pleine d'eau de savon,
et, lui montrant la porte, lui enjoignit de sortir  l'instant,
sous peine de recevoir le liquide sur sa majestueuse personne.

Que pouvait faire M. Bumble? Il jeta autour de lui un regard
abattu et sortit; comme il franchissait la porte, les rires
contenus des pauvresses clatrent bruyamment: il ne lui manquait
plus que cela! il tait dshonor  leurs yeux; il avait perdu son
rang aux yeux mme des pauvres; il tait tomb du sommet des
sublimes fonctions de bedeau jusqu'au fond de l'abme humiliant du
rle de poule mouille.

Tout cela en deux mois! se dit M. Bumble plein de penses
lugubres; deux mois!... Il n'y a que deux mois, j'tais non
seulement mon matre, mais celui de quiconque touchait de prs ou
de loin au dpt paroissial; et maintenant...!

C'tait trop. M. Bumble donna un soufflet  l'enfant qui lui
ouvrit la porte (car, tout en rvant, il tait arriv  la porte
d'entre), et s'achemina vers la rue d'un air distrait.

Il suivit une rue, puis une autre, jusqu' ce que l'exercice et
calm la premire explosion de son chagrin; l'motion l'avait
altr. Il passa devant nombre de cabarets, et s'arrta enfin
devant un dont la salle, comme il s'en assura par un rapide coup
d'oeil jet  l'intrieur, tait dserte, ou du moins n'tait
occupe que par un consommateur solitaire. La pluie commenait 
tomber  verse; il se dcida  entrer, demanda, en passant devant
le comptoir, qu'on lui servit  boire, et pntra dans la salle
qu'il avait vue de la rue.

L'individu qui s'y trouvait tait brun, de haute taille et
envelopp dans un grand manteau; il avait l'air d'un tranger, et,
 en juger d'aprs son air fatigu et la poussire qui couvrait
ses vtements, il venait de faire un assez long trajet. Il regarda
entrer M. Bumble, mais daigna  peine rpondre  son salut par un
lger signe de tte.

En supposant que l'tranger se ft montr encore plus sans gne,
M. Bumble avait de la dignit pour deux; il avala son grog en
silence et se mit  lire le journal d'un air srieux et imposant.

Il arriva pourtant... comme il arrive souvent quand on trouve un
compagnon dans de telles circonstances, que M. Bumble se sentait
pouss, de moment en moment,  jeter un coup d'oeil  la drobe
sur l'tranger; mais chaque fois qu'il le faisait, il dtournait
les yeux avec une certaine confusion en trouvant ceux de
l'tranger braqus sur lui. Ce qui ajoutait encore  la gauche
timidit de M. Bumble, c'tait l'expression remarquable du regard
de cet individu; il avait l'oeil vif et perant, mais souponneux
et dfiant, et on ne pouvait le regarder sans une certaine
rpulsion.

Aprs que leurs yeux se furent rencontrs plusieurs fois de cette
manire, l'tranger, d'une voix brve et dure, rompit le silence:

Cherchiez-vous aprs moi, dit-il, quand vous tes venu regarder
par la fentre?

- Pas que je sache;  moins que vous ne soyez M...

Ici, M. Bumble s'arrta court, car il tait curieux de connatre
le nom de son interlocuteur, et il crut, dans son impatience, que
celui-ci allait achever la phrase.

Je vois que non, dit l'tranger avec un peu d'ironie; autrement,
vous auriez su mon nom; vous ne le savez pas, et je vous engage 
ne pas chercher  le savoir.

- Je ne vous voulais pas de mal, jeune homme, observa M. Bumble de
son ton majestueux.

- Et vous ne m'en avez fait aucun, dit l'tranger.

Un autre silence succda  ce court dialogue, et ce fut encore
l'tranger qui reprit la parole.

Je crois vous avoir dj vu, dit-il; vous aviez alors un autre
costume, et je n'ai fait que vous croiser dans la rue, mais je
pourrais vous reconnatre; vous tiez bedeau, n'est-ce-pas?

- Oui, dit M. Bumble un peu surpris; bedeau paroissial.

- C'est cela, reprit l'autre en secouant la tte; c'est dans ces
fonctions que je vous ai vu. Que faites-vous  prsent?

- Je suis directeur du dpt de mendicit, rpondit M. Bumble avec
lenteur et en appuyant sur ses paroles, pour rprimer le ton de
familiarit que semblait vouloir prendre l'inconnu. Directeur du
dpt de mendicit, jeune homme.

- Vous tes aussi soigneux de vos intrts que vous l'avez
toujours t, je n'en doute pas? reprit l'tranger en regardant
M. Bumble dans le blanc des yeux. Ne vous gnez pas pour rpondre
librement, mon brave homme. Je vous connais assez bien, comme vous
voyez.

- Je suppose, rpondit M. Bumble en mettent sa main au-dessus de
ses yeux et en considrant l'tranger de la tte aux pieds avec
une inquitude visible, je suppose qu'un homme mari n'est pas
plus fch qu'un clibataire de gagner honntement un penny quand
il le peut. Les fonctionnaires paroissiaux ne sont pas tellement
bien pays qu'ils soient en tat de refuser un petit gain
supplmentaire quand ils peuvent le faire d'une manire civile et
convenable.

L'tranger sourit et fit un nouveau signe de tte comme pour dire:
Vous voyez bien que je ne me trompais pas. Il sonna.

Remplissez ce verre, dit-il au garon en lui tendant le verre
vide de M. Bumble. Quelque chose de fort et de chaud, c'est votre
got, je suppose?

- Pas trop fort, rpondit M. Bumble avec une petite toux dlicate.

- Vous comprenez ce que cela veut dire, garon? dit schement
l'tranger.

Le garon sourit, disparut et revint bientt avec un verre plein
et fumant;  la premire gorge, la force de la liqueur fit venir
les larmes aux yeux de M. Bumble.

Maintenant, coutez-moi, dit l'tranger aprs avoir ferm la
porte et la fentre. Je suis venu ici aujourd'hui dans l'espoir de
vous dcouvrir, et, par une de ces chances que le diable envoie
parfois  ceux qu'il aime, vous tes venu dans cette salle juste
au moment o je pensais  vous. J'ai besoin d'obtenir de vous un
renseignement, et je ne vous demande pas de me le fournir pour
rien, quelque peu important qu'il soit. Prenez cela pour
commencer.

En mme temps, il passa deux souverains  son compagnon, de
l'autre ct de la table, en ayant soin que le son de l'or ne fut
pas entendu du dehors; et, quand M. Bumble les eut scrupuleusement
examins pour s'assurer qu'ils taient de bon aloi, et les et mis
d'un air trs satisfait dans la poche de son gilet il continua:

Rappelez vos souvenirs... Voyons..., il y a eu douze ans l'hiver
dernier...

- C'est un long espace de temps, dit M. Bumble. Bon!... J'y suis.

- Le lieu de la scne est le dpt de mendicit.

- Bon!

- C'tait la nuit.

- Oui.

- Quant au lieu de la scne, c'tait l'affreux trou o de
misrables filles venaient donner la vie et la sant qui leur
taient souvent refuses  elles-mmes... donner naissance enfin 
des enfants criards, destins  tre  la charge de la paroisse,
et, le plus souvent, cacher leur honte dans le tombeau!

- Vous voulez parler, je suppose, de la salle d'accouchement? dit
M. Bumble, qui ne suivait pas bien la description anime de
l'tranger.

- Oui, dit celui-ci. Un garon y naquit.

- Bien des garons, observa M. Bumble en hochant la tte, comme
trouvant le renseignement bien vague.

- Au diable tous ces petits drles! dit l'tranger avec
impatience. Je parle d'un enfant dlicat et ple, qui a t
apprenti prs d'ici, chez un fabricant de cercueils (je voudrais
qu'il y et fait son propre cercueil et qu'il s'y ft blotti 
tout jamais), et qui s'est enfui ensuite  Londres,  ce qu'on
suppose.

- Eh! vous parlez d'Olivier... du petit Twist? dit M. Bumble. Je
m'en souviens; il n'y avait pas un petit gredin plus entt...

- Ce n'est pas de lui que je veux que vous me parliez. J'en ai
assez entendu parler, dit l'tranger en coupant la parole 
M. Bumble au beau milieu de sa tirade sur les vices du pauvre
Olivier. C'est d'une femme, de la vieille sorcire qui a soign la
mre. Qu'est-elle devenue?

- Ce qu'elle est devenue? dit M. Bumble que le grog avait rendu
factieux. Ce serait difficile  dire, ami. Les sages-femmes n'ont
rien  faire l o elle est alle. Je suppose qu'elle est hors de
service.

- Que voulez-vous dire? demanda l'tranger d'un air sombre.

- Qu'elle est morte l'hiver dernier, rpliqua M. Bumble.

L'individu le regarda fixement quand il eut reu de lui ce
renseignement, et, bien que ses yeux ne changeassent pas de
direction, son regard semblait peu  peu s'garer et il parut
absorb dans ses rflexions. Pendant quelques instants, il aurait
t difficile de dire s'il tait soulag ou dsappoint  cette
nouvelle; mais enfin il respira plus librement et, dtournant les
yeux, il finit par dire que cela n'avait pas au fond grande
importance, et il se leva comme pour sortir.

M. Bumble tait assez malin et vit tout de suite que l'occasion
s'offrait de tirer un parti lucratif d'un secret que possdait sa
chre moiti; il se rappela la soire o tait morte la vieille
Sally; il avait de bonnes raisons pour se souvenir de ce jour,
puisque c'tait  cette occasion qu'il avait offert sa main 
Mme Corney; et, bien que la dame ne lui et jamais confi ce dont
elle avait t l'unique tmoin, il en savait assez pour comprendre
que cela avait trait  quelque circonstance qui s'tait passe
dans le service de la vieille femme, comme garde-malade du dpt,
auprs de la jeune mre d'Olivier Twist. Il runit promptement ses
souvenirs et informa l'tranger, d'un air de mystre, qu'il y
avait une femme qui tait reste enferme avec la vieille mgre
quelques instants avant sa mort, et qu'il avait lieu de croire
qu'elle pourrait jeter quelque lumire sur l'objet de ses
recherches.

Comment pourrai-je la trouver? dit l'tranger pris 
l'improviste, et montrant clairement que ses craintes, quelles
qu'elles fussent, s'taient tout  coup rveilles  ces paroles.

- Seulement par mon entremise, reprit M. Bumble.

- Quand? dit vivement l'tranger.

- Demain, rpondit M. Bumble.

-  neuf heures du soir, dit l'inconnu, en tirant de sa poche un
chiffon de papier sur lequel il crivit l'adresse d'une maison
obscure, situe au bord de l'eau, en caractres qui trahissaient
son agitation.  neuf heures du soir, amenez-la moi; je n'ai pas
besoin de vous recommander le secret, car il y va de votre
intrt.

 ces mots, il se dirigea vers la porte aprs avoir pay les
grogs; il prit cong de M. Bumble, lui disant en quelques mots
qu'ils ne suivaient pas le mme chemin, et s'loigna sans
crmonie, aprs avoir insist de nouveau sur l'heure du rendez-
vous pour le lendemain soir.

En jetant les yeux sur l'adresse, le fonctionnaire paroissial
remarqua qu'elle n'indiquait aucun nom... L'tranger n'tait pas
loin; il courut aprs lui pour le lui demander.

Qu'est-ce? dit l'individu en se retournant vivement quand Bumble
lui toucha le bras. Vous me suivez!

- Un mot seulement, dit celui-ci en montrant le chiffon de papier;
quel nom demanderai-je?

-- Monks rpondit l'tranger, et il se dpcha de s'loigner 
grands pas.


CHAPITRE XXXVIII
Rcit de l'entrevue nocturne de M. et Mme Bumble avec Monks.


Par une lourde et touffante soire d't, quand les nuages, qui
avaient t menaants toute la journe, laissaient dj tomber de
grosses gouttes de pluie et semblaient prsager un violent orage,
M. et Mme Bumble quittaient la grande rue de la ville et se
dirigeaient vers un petit massif de maisons en ruine, situes  un
mille et demi environ et bties sur un sol marcageux et malsain,
au bord de la rivire.

Ils taient l'un et l'autre affubls de vieux vtements uss,
peut-tre dans le double but de se garantir de la pluie et
d'viter d'attirer l'attention; le mari portait une lanterne qui
n'tait pas encore allume, il est vrai, et marchait le premier,
pour procurer sans doute  sa femme, vu la boue qui couvrait le
chemin, l'avantage de poser le pied dans les larges empreintes de
ses pas. Ils marchaient dans un profond silence; de temps  autre,
M. Bumble ralentissait sa marche et tournait la tte comme pour
s'assurer que sa moiti le suivait; puis, en voyant qu'elle tait
sur ses talons, il reprenait son pas allong et s'avanait
rapidement vers le but de leur expdition.

Ce quartier tait loin d'avoir une rputation douteuse; sa
rputation tait faite, au contraire, depuis longtemps. On savait
 merveille qu'il n'tait habit que par des bandits dangereux,
qui, tout en faisant semblant de vivre de leur travail, avaient
pour principale ressource le vol et le crime; c'tait un
assemblage de mchantes baraques, bties grossirement les unes en
brique, les autres avec de vieux bois de bateau rong des vers, et
places pour la plupart  quelques pieds du bord de la rivire.
Ses bateaux avaris taient amarrs  un petit mur qui sparait la
rivire du marais;  et l, une rame ou un bout de cble
semblaient annoncer au premier abord que les habitants de ces
misrables huttes se livraient  quelque occupation sur la
rivire; mais, en voyant que ces divers objets, ainsi exposs aux
regards, taient uss et hors de service, le passant n'avait pas
de peine  supposer qu'ils n'taient l que pour sauver les
apparences, et non pour tre employs  un service actif.

Au coeur de cet amas de huttes, et tout au bord de la rivire, au-
dessus de laquelle surplombaient les tages suprieurs, s'levait
un vaste btiment, autrefois occup par une manufacture, o
probablement les habitants des demeures environnantes trouvaient
jadis du travail; mais depuis longtemps ce btiment tait en
ruine. Les rats, les vers, l'humidit en avaient rong et dgrad
les fondations, et une notable partie de l'difice s'tait dj
croule dans l'eau, tandis que l'autre, chancelante et penche
sur la rivire, semblait n'attendre qu'une occasion favorable pour
s'crouler de mme et aller rejoindre sa camarade au fond de
l'eau.

Ce fut devant ce btiment en ruine que le digne couple s'arrta,
au moment o le tonnerre commenait  gronder dans le lointain, et
la pluie  tomber avec force.

Ce doit tre quelque part par ici, dit Bumble en consultant un
chiffon de papier qu'il tenait  la main.

- Hol! fit une voix en l'air.

Bumble leva la tte dans la direction du bruit, et aperut au
second tage le buste d'un individu  une lucarne.

Attendez un moment, dit la voix; je suis  vous  l'instant.

La tte disparut et la lucarne se referma.

Est-ce l l'homme en question? demanda Mme Bumble.

M. Bumble fit un signe de tte affirmatif.

Alors, dit la matrone, attention  ce que je vous ai dit, ayez
soin de parler le moins que vous pourrez, sans quoi vous vous
trahirez tout de suite.

M. Bumble, qui avait considr la masure d'un air pouvant,
allait peut-tre exprimer quelque doute sur la scurit qu'il
pouvait y avoir  s'aventurer plus loin dans cette affaire, quand
Monks parut, ouvrit une petite porte prs de l'endroit o ils
taient, et leur fit signe d'entrer.

Ah a, dit-il avec impatience en frappant du pied... Allez-vous
me faire rester l?

La femme, qui avait d'abord hsit, entra hardiment sans se faire
prier davantage, et M. Bumble, soit de honte, soit de peur de
rester seul en arrire, la suivit, mais de l'air d'un homme fort
mal  l'aise, et sans rien conserver de cette dignit majestueuse
qu'il portait partout avec lui.

Pourquoi diable restiez-vous ainsi  pitiner l dans la boue?
dit Monk en tournant la tte et en s'adressant  Bumble, aprs
avoir ferm la porte  clef derrire eux.

- Nous... nous prenions le frais, balbutia Bumble en regardant
d'un air d'effroi.

- Vous preniez le frais! repartit Monks. Allez! allez! toute la
pluie qui est jamais tombe, ou qui tombera jamais, serait
impuissante  rafrachir la flamme d'enfer qu'un homme seul peut
porter avec soi: prendre le frais! ce n'est pas a qui vous
rafrachira, n'ayez pas peur.

Aprs cette agrable apostrophe, Monks se tourna vers la matrone,
et fixa sur elle un regard si menaant que celle-ci, qui n'tait
pas facile  intimider, finit par ne pouvoir la soutenir et baissa
les yeux.

C'est l la femme en question, n'est-ce pas? demanda Monks.

-- Oui, c'est la femme dont je vous ai parl, rpondit M. Bumble,
attentif aux recommandations de son pouse.

- Vous croyez peut-tre que les femmes ne peuvent jamais garder un
secret, dit la matrone, interrompant son mari et renvoyant  Monks
son regard scrutateur.

- Je sais qu'il en est un qu'elles garderont toujours jusqu' ce
qu'on le dcouvre, dit Monks avec ddain.

- Et quel est-il? demanda la matrone sur le mme ton.

- Celui de la perte de leur rputation, rpondit Monks; par la
mme raison, si une femme possde un secret qui puisse la faire
pendre ou dporter, n'ayez pas peur qu'elle en parle  qui que ce
soit: me comprenez-vous, madame?

- Non, rpondit la matrone en rougissant lgrement.

- Oh! sans doute, dit Monks avec ironie; comment pourriez-vous
comprendre?

Il regarda ses deux visiteurs d'un air moiti menaant, moiti
sardonique, leur fit de nouveau signe de le suivre, et traversa
d'un pas rapide une salle longue et basse; il allait gravir un
escalier fort roide ou plutt une chelle qui menait  l'tage
suprieur, quand la lueur blouissante d'un clair brilla tout 
coup, et fut suivie d'un violent coup de tonnerre qui branla
toute la masure sur sa base.

Entendez-vous? dit-il en reculant; entendez-vous ces roulements
et ces clats qui semblent rpts par l'chec de mille cavernes,
o les dmons se cachent de peur? Au diable ce bruit de tonnerre!
je l'ai en horreur.

Il garda quelques instants le silence; puis cartant tout  coup
ses mains dont il s'tait cach la figure, il se montra,  la
grande stupfaction de M. Bumble, ple comme la mort, et les
traits tout bouleverss.

Ces accs-l me prennent de temps  autre, dit Monks remarquant
l'air alarm de Bumble, et quelquefois c'est le tonnerre qui en
est cause; ne faites pas attention  moi, c'est fini pour cette
fois.

Tout en parlant, il monta le premier  l'chelle, s'empressa de
fermer le volet de la fentre de la chambre o il venait d'entrer,
et abaissa une lanterne suspendue  une poulie, dont la corde
passait dans une des lourdes poutres du plafond, et qui jetait une
lumire douteuse sur une vieille table et trois chaises places
au-dessous.

Maintenant, dit Monks quand ils se furent assis tous trois, plus
tt nous en viendrons  notre affaire et mieux cela vaudra; la
femme sait de quoi il s'agit, n'est-ce pas?

La question tait adresse  Bumble; mais sa femme prvint sa
rponse en dclarant qu'elle tait parfaitement au courant de
l'affaire.

Il m'a dit que vous tiez avec cette vieille sorcire la nuit
qu'elle est morte, et qu'elle vous a dit quelque chose...

- Sur la mre de l'enfant que vous avez nomm? rpondit la matrone
en l'interrompant; c'est vrai.

- Voici ma premire question: de quelle nature tait cette
communication? dit Monks.

- Ce n'est que la seconde, rpliqua la femme d'un ton dcid; il
s'agit d'abord de savoir combien vaut cette communication.

- Qui diable pourrait dire ce qu'elle vaut, sans savoir de quel
genre elle est? demanda Monks.

- Nul mieux que vous, j'en suis convaincue, rpondit Mme Bumble,
qui ne manquait pas de vivacit, comme son conjoint et pu
l'attester avec les preuves  l'appui.

- Hum! fit Monks d'un air significatif et curieux! il y a peut-
tre l de l'argent  gagner, hein?

- Peut-tre, rpondit-il avec rserve.

- Quelque chose qu'on lui a pris, dit vivement Monks, quelque
chose qu'elle portait... quelque chose...

- Assez, interrompit Mme Bumble; cela sufft pour que je sois sre
que vous tes bien l'homme  qui je devais m'adresser.

M. Bumble, avec qui sa digne moiti n'tait jamais entre dans
aucun dtail sur ce secret, coutait ce dialogue, le cou tendu, en
ouvrant de grands yeux, qu'il fixait tour  tour sur sa femme et
sur Monks, sans chercher  dissimuler son tonnement qui s'accrut
encore, s'il est possible, quand ce dernier demanda quelle somme
elle exigeait pour rvler ce secret.

Combien vaut-il pour vous? demanda la femme, toujours matresse
d'elle-mme.

- Peut-tre rien, peut tre vingt livres sterling, rpondit Monks;
parlez si vous voulez que je le sache.

- Ajoutez cinq livres sterling de plus; donnez-moi vingt-cinq
guines, dit la femme, et je vous dirai tout ce que je sais...
mais pas auparavant.

- Vingt-cinq livres sterling! s'cria Monks en se reculant.

Je vous ai parl clair et net, rpondit Mme Bumble; ce n'est pas
une si grosse somme.

- Pas une si grosse somme! dit Monks avec impatience; pour un
mchant secret qui ne me servira peut-tre de rien quand je le
saurai, et qui est rest enseveli dans l'oubli pendant plus de
douze ans.

- Ce sont choses qui sont de garde, et, comme le bon vin, elles
doublent souvent de valeur avec le temps, rpandit la matrone, du
mme ton indiffrent et rsolu qu'elle avait dj pris.

- Et si je paye pour rien? demanda Monks avec hsitation.

- Vous pourrez aisment reprendre votre argent, dit la matrone; je
ne suis qu'une femme, seule ici, et sans protection.

- Vous n'tes ni seule, ma chre, ni sans protection, observa
M. Bumble d'une voix que la peur rendait tremblante. Je suis l,
moi, ma chre. Et d'ailleurs, ajouta M. Bumble, dont les dents
claquaient en parlant, M. Monks est un homme trop comme il faut
pour se porter  aucune violence sur des personnes paroissiales.
M. Monks sait que je ne suis plus un jeune homme, ma chre, et que
je suis un peu mont en graine, pour ainsi dire; mais il sait...
je ne doute pas que M. Monks ne le sache... que je suis un
fonctionnaire trs rsolu, et d'une force peu commune, quand une
fois je suis mont. Il faut seulement que je me monte, voil
tout.

M. Bumble, en parlant ainsi, fit le geste de brandir sa lanterne
d'un air dtermin, et montra bien,  l'expression bouleverse de
son visage, qu'il s'en fallait, et de beaucoup, qu'il ft mont de
manire  faire une dmonstration belliqueuse,  moins que ce ne
ft contre les pauvres ou autres gens sans dfense.

Vous n'tes qu'un sot, dit Mme Bumble, et vous feriez mieux de
tenir votre langue.

- Il aurait mieux fait de se la couper avant de venir, s'il ne
sait pas parler plus bas, dit Monks. Comme cela, c'est votre mari?

- Lui, mon mari! balbutia la matrone en ludant la question.

- Je m'en doutais quand vous tes entre, rpondit Monks en
remarquant le regard de travers que la dame lanait  son poux.
Tant mieux; j'hsite moins  traiter avec deux personnes, quand je
sais qu'elles n'ont qu'une seule volont; et pour vous montrer que
je ne plaisante pas... tenez.

Il fouilla dans sa poche, en tira un sac de toile grossire, tala
vingt-cinq souverains sur la table, et les poussa du ct de la
femme.

Maintenant, dit-il, serrez-les; et, quand ce maudit coup de
tonnerre, que je sens prt  clater sur la maison, sera pass,
contez-moi votre histoire.

Le tonnerre se fit entendre, en effet, de beaucoup plus prs, et
presque sur leurs ttes; quand ses roulements eurent cess, Monks
releva le front, et se pencha en avant pour couter ce que la
femme allait dire. Leurs trois figures se touchaient presque, les
deux hommes se courbant sur la table pour mieux entendre, et la
femme se penchant aussi pour pouvoir parler plus bas. La lueur
blafarde de la lanterne suspendue au plafond les clairait en
plein, et faisait ressortir la pleur et l'inquitude de leur
physionomie. Tout autour d'eux tait plong dans l'obscurit; on
les et pris pour trois fantmes.

Quand cette femme, que nous appelions la, vieille Sally, mourut,
dit la matrone, j'tais seule avec elle.

- N'y avait-il personne avec vous? demanda Monks d'une voix
sourde; il n'y avait pas quelque vieille malade ou quelque idiote
dans un autre lit? personne enfin qui pt entendre ou comprendre
quelque chose?

- Pas une me, rpondit la femme; nous tions seules; il n'y avait
que moi toute seule prs d'elle au moment o la mort est venue la
prendre.

- Bon, dit Monks en la regardant attentivement, continuez.

- Elle me parla, reprit la matrone, d'une jeune femme qui tait
accouche d'un fils, quelques annes auparavant, non seulement
dans la mme chambre, mais dans le mme lit o elle allait elle-
mme mourir.

- Ah! dit Monks, dont les lvres tremblrent; damnation! comme
tout se dcouvre  la fin!

- L'enfant tait celui dont vous lui avez dit le nom hier soir,
ajouta la matrone en dsignant ngligemment son mari; cette garde
avait vol la mre.

- De son vivant? demanda Monks.

- Aprs sa mort, rpondit la femme avec une sorte de frisson; elle
prit sur son cadavre ce que la mre l'avait supplie,  son
dernier soupir, de garder pour son enfant.

- Elle l'a vendu! s'cria Monks d'un air dsespr; l'a-t-elle
vendu? o? quand?  qui? combien y a-t-il de temps?

- Au moment o elle me disait  grand'peine qu'elle avait commis
ce vol, dit la matrone, elle retomba sur son lit et expira.

- Sans rien ajouter? dit Monks d'une voix touffe par la fureur;
c'est un mensonge, je n'en serai pas dupe; elle a dit autre chose;
je vous tuerai tous deux s'il le faut, mais je le saurai.

- Elle n'a pas prononc un mot de plus, dit la femme, qui ne
semblait pas s'mouvoir de la violence de l'tranger, tandis que
M. Bumble tait loin de se montrer rassur; mais sa main
s'accrocha vivement  ma robe et, quand je vis qu'elle tait morte
et que je me dbarrassai de cette main, je m'aperus qu'elle
tenait serr un chiffon de papier.

- Qui contenait...? interrompit Monks.

- Il ne contenait rien du tout, rpondit la femme; c'tait une
reconnaissance du mont-de-pit!

- De quoi? demanda Monks.

- Je vous le dirai plus tard, dit la femme. Je suppose qu'elle
avait gard quelque temps ce bijou, dans l'espoir d'en tirer
meilleur parti, puis qu'elle l'avait engag, et qu'elle avait
renouvel la reconnaissance d'anne en anne pour empcher la
dchance et le retirer s'il en tait besoin. Mais l'occasion ne
se prsenta pas comme je vous le dis, elle mourut tenant  la main
ce morceau de papier sale et us; le renouvellement devait avoir
lieu deux jours aprs; je pensai que ce bijou aurait peut-tre un
jour une certaine importance et je le dgageai.

- O est-il maintenant? demanda aussitt Monks.

- Le voici, rpondit la femme. Et, comme si elle tait heureuse de
s'en dbarrasser, elle jeta vivement sur la table un petit sac de
peau,  peine assez grand pour contenir une montre; Monks s'en
saisit, et l'ouvrit d'une main tremblante. Il contenait un petit
mdaillon d'or avec deux mches de cheveux, et un anneau de
mariage.

Il y a le mot Agns grav en dedans, dit la femme; le nom de
famille manque; puis il y a une date, qui se rapporte  un an
environ avant la naissance de l'enfant.

- Est-ce tout? dit Monks aprs avoir attentivement examin le
contenu du petit sac.

- Tout, rpondit la femme.

M. Bumble respira, heureux de voir que l'histoire touchait  sa
fin, et qu'il n'tait pas question de rendre les vingt-cinq livres
sterling.

Voil tout ce que je sais de cette histoire, dit sa femme en
s'adressant  Monks aprs un court silence, et je ne veux rien en
savoir de plus, c'est plus sr. Mais puis-je vous faire deux
questions?

-- Faites, dit Monks un peu surpris; reste  savoir si j'y
rpondrai ou non, c'est une autre question.

-- Cela fait par consquent trois questions, hasarda M. Bumble
essayant de faire le plaisant.

-- Est-ce l ce que vous vous attendiez  obtenir de moi? demanda
la matrone.

-- Oui, rpondit Monks, et l'autre question?

- Que comptez-vous en faire? Pourriez-vous vous en servir contre
moi?

-- Jamais, rpondit Monks, ni contre moi non plus, tenez.
Regardez, mais ne faites pas un pas, ou c'en serait fait de vous.

 ces mots, il roula la table dans un coin de la chambre, et
poussant un anneau de fer fix au plancher, il ouvrit une large
trappe juste aux pieds de M. Bumble, qui recula de quelques pas
avec prcipitation.

Regardez au fond, dit Monks, en faisant descendre la lanterne
dans le gouffre; n'ayez pas peur; j'aurais pu vous y prcipiter 
mon aise, quand vous tiez assis dessus, si cela m'et convenu.

La matrone, ainsi encourage, s'approcha du bord, et M. Bumble
lui-mme, pouss par la curiosit, se hasarda  en faire autant.
Le courant rapide, grossi par la pluie, bouillonnait au fond du
gouffre, et tout autre bruit s'effaait  ct du fracas de l'eau
se brisant contre les fondations verdtres et couvertes de limon.
Il y avait eu l jadis un moulin, et le courant cumant autour des
dbris de la vieille roue semblait s'lancer avec une nouvelle
force, dbarrass maintenant des obstacles qui avaient vainement
essay de ralentir sa course imptueuse.

Si l'on jetait l au fond le corps d'un homme, o serait-il
demain matin? dit Monks en promenant la lanterne en tout sens au
fond du sombre puits.

-  deux milles d'ici, et hach en morceaux, rpondit Bumble,
reculant d'effroi  cette pense.

Monks tira de son soin le petit paquet qu'il y avait cach
prcipitamment, l'attacha solidement  un morceau de plomb qui
avait appartenu  une poulie et qui tranait sur le plancher, et
le jeta dans le gouffre: il y tomba tout droit, fit entendre un
lger bruit dans l'eau, et fut entran.

Tous trois se regardrent et semblrent respirer plus librement.

Tenez! dit Monks en fermant la trappe, si jamais la mer rend les
morts qui sont dans son sein, comme les livres le disent, elle
gardera du moins l'or et l'argent, et, par consquent, cette
bagatelle avec. Nous n'avons rien de plus  nous dire, et nous
pouvons rompre cet agrable entretien.

- De tout mon coeur, observa M. Bumble avec beaucoup
d'empressement.

- Vous n'irez pas jaser, n'est-ce pas? dit Monks d'un air
menaant. Quant  votre femme, je suis sr d'elle.

- Comptez sur moi, jeune homme, rpondit M. Bumble avec une
extrme politesse, en se dirigeant, avec force rvrences, du ct
de l'chelle; dans l'intrt de tout le monde, jeune homme; dans
le mien aussi, vous sentez, monsieur Monks.

- Je suis heureux pour vous de vous entendre parler ainsi, observa
Monks. Allumez votre lanterne et dtalez au plus vite.

Heureusement que la conversation finit l, sans quoi M. Bumble,
qui s'tait baiss en saluant jusqu' six pouces de l'chelle,
serait infailliblement tomb la tte la premire  l'tage
infrieur. Il alluma sa lanterne  celle de Monks, et, sans
chercher  prolonger le moins du monde la conversation, il
descendit en silence, suivi de sa femme: Monks se mit en route le
dernier, aprs s'tre arrt sur les degrs pour s'assurer qu'il
n'entendait pas d'autre bruit que celui de la pluie qui tombait 
torrents, et de l'eau qui se brisait contre les pierres des
fondations.

Ils traversrent le rez-de-chausse lentement et avec prcaution,
car Monks tressaillait rien qu' voir son ombre, et M. Bumble,
tenant sa lanterne  un pied du sol, marchait non seulement avec
une prudence remarquable, mais encore d'un pas singulirement
lger pour un homme de sa corpulence. Il croyait voir partout
quelque trappe secrte. Monks ouvrit doucement la porte par
laquelle ils taient entrs, changea avec eux un lger signe de
tte, et le digne couple se mit en route au milieu de la boue et
des tnbres.

Ils ne furent pas plutt sortis que Monks, qui semblait avoir une
invincible rpugnance pour la solitude, appela un jeune garon qui
tait rest cach quelque part en bas, le fit passer devant lui,
la lanterne  la main, et regagna la chambre qu'il venait de
quitter.


CHAPITRE XXXIX.
O le lecteur retrouvera quelques honntes personnages avec
lesquels il a dj fait connaissance, et verra le digne complot
concert entre Monks et le juif.


Deux heures environ avant l'entrevue raconte dans le chapitre
prcdent, M. Williams Sikes, qui venait de faire un somme,
s'veillait et demandait quelle heure il tait.

La chambre de M. Sikes n'tait plus une de celles qu'il avait
occupes avant l'expdition de Chertsey, bien qu'elle fut dans le
mme quartier, et  peu de distance de son ancien logement.
C'tait une petite chambre mal meuble, o le jour ne pntrait
que par une lucarne pratique dans la toiture, et qui donnait sur
une ruelle troite et sale. Tout annonait que depuis peu ce digne
homme avait eu des revers. Peu ou point de meubles, absence totale
de confort, disparition du linge et d'autres menus objets; tout
annonait une situation extrmement misrable, et la mine amaigrie
et dcharne de M. Sikes lui-mme aurait pleinement confirm ces
symptmes au besoin.

Le brigand tait tendu sur le lit, envelopp de sa grande
redingote blanche en guise de robe de chambre; sa pleur
cadavreuse, son bonnet de nuit souill, sa barbe de huit jours,
ne contribuaient pas  l'embellir. Le chien s'tait plant prs du
lit, tantt regardant son matre d'un air pensif, tantt dressant
les oreilles et poussant un grondement sourd au moindre bruit dans
la rue ou dans la maison. Prs de la lucarne tait assise une
femme activement occupe  raccommoder un vieux gilet qui faisait
partie du costume ordinaire du brigand; elle tait si ple et si
extnue par les veilles et les privations, qu'il tait difficile
de la reconnatre pour cette mme Nancy qui a dj figur dans
cette histoire, autrement qu' la voix quand elle rpondit  la
question de M. Sikes.

Sept heures viennent de sonner, dit-elle. Comment te trouves-tu
ce soir, Guillaume?

- Faible comme un enfant, rpondit M, Sikes en jurant; viens ici;
donne-moi la main, que je sorte de ce maudit lit, n'importe
comment.

La maladie n'avait pas adouci le caractre de M. Sikes: car,
lorsque la jeune fille l'eut aid  se lever et  gagner une
chaise, il marmotta quelques imprcations sur sa maladresse, et la
frappa.

Tu pleurniches? dit-il; allons, ne reste pas l  larmoyer; si tu
n'as rien de mieux  faire, finis-en vite; entends-tu?

- Je t'entends, rpondit la jeune fille en dtournant la tte et
en s'efforant de rire; quelle fantaisie t'es-tu donc mis en tte?

- Oh! tu changes de gamme, dit Sikes en voyant une larme s'arrter
tremblante dans l'oeil de Nancy, et tu fais bien.

- Est-ce que tu veux dire par l que tu as envie de me maltraiter
ce soir, Guillaume? dit-elle en lui posant la main sur l'paule.

- Pourquoi pas? dit M. Bikes.

- Il y a tant de nuits, dit-elle d'un ton de tendresse fminine
qui donnait mme  la voix une certaine douceur; il y a tant de
nuits que je te veille, que je te soigne comme un enfant, et voici
la premire fois que je te vois revenir  toi; tu ne m'aurais pas
traite comme tu viens de le faire, si tu y avais song, n'est-ce
pas? Allons, allons, avoue que tu ne l'aurais pas fait.

- Eh bien, non, rpondit M. Sikes, je ne l'aurais pas fait. Bon!
le diable m'emporte! Voil cette fille qui pleurniche encore!

- Ce n'est rien, dit-elle en se jetant sur une chaise; n'aie pas
l'air d'y faire attention, et ce sera bientt pass.

- Qu'est-ce qui sera bientt pass? demanda M. Sikes de son ton
bourru; quelle sottise te passe encore par la tte? Allons,
debout, donne-toi du mouvement, et ne m'impatiente plus avec tes
btises de femme.

En toute autre circonstance, cette apostrophe et le ton dont elle
tait prononce auraient atteint leur but; mais la jeune fille,
qui tait rellement extnue et  bout de forces, renversa sa
tte sur le dos de la chaise et s'vanouit avant que M. Sikes et
eu le temps de profrer les jurements dont il avait coutume, en
pareille occasion, d'appuyer ses menaces. Ne sachant pas que faire
en une telle occurrence, il eut d'abord recours  quelques
blasphmes, et, voyant ce mode de traitement absolument sans
influence, il appela au secours.

- Que se passe-t-il donc, mon ami? dit le juif en ouvrant la
porte.

- Occupez-vous un peu de cette fille dit Sikes avec impatience, au
lieu de rester l  bavarder et  faire des mines.

Fagin poussa un cri de surprise et s'empressa de secourir Nancy,
tandis que John Dawkins (autrement dit le fin Matois), qui tait
entr derrire son respectable ami, dposait  terre un paquet
dont il tait charg, et, saisissant une bouteille des mains de
matre Charles Bates qui tait sur ses talons, la dbouchait en un
clin d'oeil avec ses dents, pour verser une partie du contenu dans
la bouche de la pauvre fille vanouie, aprs avoir toutefois,
crainte d'erreur, got lui-mme la liqueur.

Donne-lui de l'air avec le soufflet, Charlot, dit M. Dawkins; et
vous, Fagin, frappez-lui dans les mains, tandis que Guillaume va
desserrer ses jupons.

Ces divers secours, administrs avec une grande nergie,
particulirement l'exercice du soufflet, que matre Bates, charg
de l'excution, semblait considrer comme une farce trs amusante
ne tardrent pas  produire l'effet qu'on en attendait. La jeune
fille revint  elle peu  peu, se trana vers une chaise place
prs du lit, et se cacha la figure sur l'oreiller, laissant
M. Sikes interpeller les nouveaux venus, surpris qu'il tait de
leur arrive inattendue.

Eh bien! quel mauvais vent vous a pouss ici? demanda-t-il 
Fagin.

- Ce n'est pas un mauvais vent, mon cher, rpondit le juif: car
les mauvais vents n'amnent rien de bon, et moi, je vous ai
apport quelque chose qui vous rjouira la vue. Matois, mon ami,
ouvrez le paquet et donnez  Guillaume ces bagatelles pour
lesquelles nous avons dpens tout notre argent ce matin.

Le Matois obit aussitt; il ouvrit le paquet qui tait assez
gros, et envelopp d'une vieille nappe; puis il passa un  un les
objets qu'il contenait  Charles Bates, qui les posait sur la
table, en vantant  mesure leur raret et leur excellence.

En voil un pt de lapin, Guillaume! s'cria-t-il en dcouvrant
un norme pt; des btes si dlicates avec des membres si
tendres, que les os mmes fondent dans la bouche et qu'il n'y a
que faire de les ter; une demi-livre de th vert, si bon et si
fort que, rien que de le jeter dans l'eau bouillante, il y a de
quoi faire sauter le couvercle de la thire; une livre et demie
de cassonade qui n'a pas cot de peine aux moricauds des les
pour le faire si bon que a, non, c'est le chat; deux petits pains
de mnage si apptissants; un fromage de Glocester premier choix,
et, pour couronner le tout, quelque chose de si succulent, que
vous n'avez jamais rien got de pareil.

En mme temps,  la fin de son pangyrique, Bates tirait d'une de
ses larges poches une grande bouteille de vin soigneusement
bouche, tandis que M.  Dawkins remplissait un verre de la liqueur
qu'il avait apporte, et que le convalescent Sikes le vidait d'un
trait sans la moindre hsitation.

Ah! dit le juif en se frottant les mains avec satisfaction; a va
bien aller  prsent, Guillaume, a va bien aller.

- a va bien aller! s'cria M. Sikes; j'aurais eu le temps
d'aller, en attendant, vingt fois dans l'autre monde, avant que
vous fissiez rien pour me venir en aide. Qu'est-ce que cela
signifie, vieux fourbe que vous tes, de laisser un homme dans cet
tat pendant trois semaines et plus?

- L'entendez-vous? dit le juif  ses lves en haussant les
paules; et nous qui lui apportons toutes ces belles choses!

- Ce n'est pas de cela que je me plains, reprit M. Sikes un peu
radouci en jetant les yeux sur la table; mais quelle excuse
pouvez-vous invoquer pour m'avoir laiss ainsi malade et manquant
de tout, et n'avoir pas fait plus attention  moi qu' ce chien
que voil? loigne-le, Charlot.

- Je n'ai jamais vu un chien aussi malin que celui-l, dit matre
Bates en excutant l'ordre de Sikes; il vous flaire les vivres
comme une vieille femme au march. Il aurait fait fortune sur la
scne, ce chien-l, et ressuscit le mlodrame par-dessus le
march.

- Pas tant de bruit, dit Sikes, comme le chien se retirait sous le
lit en grondant avec colre: eh bien! vieux misrable, qu'avez-
vous  dire pour vous excuser?

- J'ai t absent de Londres pendant plus d'une semaine, mon cher,
rpondit le juif.

- Et pendant l'autre quinzaine? demanda Sikes; pourquoi pendant
quinze grands jours m'avez-vous abandonn sur mon grabat, comme un
rat malade dans son trou?

- Je n'ai pas pu faire autrement, Guillaume, rpondit le juif; je
ne veux pas entrer dans de plus longs dtails devant tmoins; mais
je n'ai pas pu faire autrement, sur mon honneur.

- Sur votre quoi? gronda Sikes d'un air de profond dgot; tenez,
jeunes gens, coupez-moi une tranche de pt, pour m'ter ce got-
l de la bouche; je sens que a m'toufferait.

- Ne vous faites pas de bile, mon cher, dit le juif d'un ton de
soumission, je ne vous ai jamais oubli, Guillaume; pas un
instant, entendez-vous?

- Oh! sans doute, vous avez pens a moi, rpondit Sikes avec un
sourire amer; pendant que j'tais l sur mon lit avec le frisson
et la fivre, vous n'avez pas cess de combiner des plans; et
Guillaume devait faire ceci, et cela, et encore autre chose, ds
qu'il serait sur pied, et tout cela pour rien; sans cette fille,
je serais trpass.

- Eh bien! Guillaume, dit le juif en saisissant vivement cette
phrase au passage; sans cette fille, dites-vous? Mais qui vous a
fourni les moyens de l'avoir ainsi sous la main? n'est-ce pas moi?

- Pour ce qui est de cela, c'est bien la vrit! dit Nancy en se
rapprochant vivement. Allons! en voil assez! finissons l!

L'intervention de Nancy fit prendre un autre tour  la
conversation. Les jeunes gens, sur un lger signe du juif, se
mirent  la faire boire, mais elle n'usa que modrment des
liquides. Fagin, se laissant aller  une gaiet peu ordinaire,
remit M. Sikes de meilleure humeur, en affectant de regarder ses
menaces comme d'amusantes plaisanteries, et en riant de tout son
coeur d'une ou deux grosses bouffonneries que celui-ci, aprs tre
retourn souvent  la bouteille, voulut bien faire par
complaisance.

Tout ceci est bel et bon, dit M. Sikes; mais il faut que vous me
donniez de l'argent ce soir.

- Je n'ai pas un sou sur moi, rpondit le Juif.

- Alors vous avez le magot chez vous, rpliqua Sikes, et il me
faut ma part.

- Le magot! dit le juif en levant les mains; il n'y a pas tant que
vous...

- Je ne sais pas combien vous avez, dit M. Sikes, et peut-tre que
vous ne le savez pas vous-mme, car il vous faudrait pas mal de
temps pour tout compter; mais il me faut de l'argent ce soir, et
une somme ronde.

- Bon, bon, dit le juif en soupirant; je vais envoyer tout de
suite le Matois.

- Pas du tout, rpondit M. Sikes; le Matois est beaucoup trop
matois: il oublierait de venir, il se perdrait en route, il
tomberait dans quelque trappe tout exprs pour ne pas avoir
seulement besoin d'inventer une excuse, si vous le chargiez de la
commission. C'est Nancy qui va aller chercher l'argent dans votre
tanire, pour plus de sret, et je ferai un somme en attendant.

Aprs bien des discussions et des pourparlers, le juif rduisit la
somme demande de cinq livres sterling  trois livres quatre
schellings six pence, en jurant ses grands dieux qu'il ne lui
resterait plus que dix-huit pence. M. Sikes fit la remarque que,
s'il tait impossible d'obtenir davantage, il fallait bien se
contenter du chiffre accord, et Nancy se prpara  accompagner le
juif jusque chez lui, tandis que le Matois et matre Bates
serraient les vivres dans l'armoire. Le juif prit cong de son ami
dvou, et revint au logis avec Nancy et les jeunes gens, tandis
que M. Sikes s'tendait sur son lit et se disposait  faire un
somme en attendant le retour de la jeune femme.

En arrivant  la demeure du juif, on trouva Tobie Crackit et
M. Chitling en train de faire leur quinzime partie de cartes, que
M. Chitling perdit, comme on peut le penser, avec sa quinzime et
dernire pice de six pence, au grand amusement de ses jeunes
amis. M. Crackit, probablement un peu honteux d'tre surpris 
s'humaniser avec un individu si au-dessous de lui pour la position
et les facults intellectuelles, billa, demanda des nouvelles de
M. Sikes, et mit son chapeau pour s'en aller.

Il n'est venu personne, Tobie? demanda le juif.

- Pas une me, rpondit M. Crackit en relevant son collet; il y
avait de quoi s'ennuyer  prir. Vous devriez me faire un beau
cadeau, Fagin, pour me rcompenser de garder la maison si
longtemps. Je suis gros comme un jur, et j'aurais t dormir sur
les deux oreilles, si je n'avais pas eu la bont de rester pour
distraire ce jeune novice. Je crve d'ennui, ma parole d'honneur.

En mme temps, M. Tobie Crackit, aprs toutes ces jrmiades,
ramassa les enjeux, mit son gain dans la poche de son gilet d'un
air ddaigneux, comme si cette menue monnaie tait indigne d'un
homme de son rang, et sortit avec une dmarche si lgante et si
distingue, que M. Chitling, aprs avoir contempl avec admiration
ses jambes et ses bottes, jusqu' ce qu'il les et perdues de vue,
dclara  la compagnie qu'il trouvait que ce n'tait pas cher de
faire sa connaissance  raison de quinze pices de six pence
l'entrevue, et qu'il ne se souciait pas plus de ce qu'il avait
perdu que d'une chiquenaude.

Quel drle de corps vous faites, Tom! dit matre Bates, que cette
dclaration amusait beaucoup.

- Pas du tout, rpondit M. Chitling; n'est-ce pas, Fagin?

- Vous tes un charmant garon, mon cher, dit le juif en lui
frappant doucement sur l'paule et en clignant de l'oeil  ses
autres lves.

- Et M. Crackit est une fameuse lame, n'est-ce pas, Fagin? demanda
Tom.

- Sans doute, mon cher, rpondit le juif.

- Et c'est une belle affaire que d'avoir fait sa connaissance,
n'est-ce pas, Fagin? poursuivit Tom.

- C'est vident, rpondit le juif; laissez-les dire. Ne voyez-vous
pas qu'ils sont jaloux de ce qu'il ne se familiarise pas avec eux
comme avec vous?

- Ah! dit Tom d'un air triomphant, voil ce que c'est. Il m'a
nettoy, par exemple; mais je puis aller rparer mes pertes quand
je voudrai, n'est-ce pas, Fagin?

- Sans doute, dit le juif, et le plus tt sera le mieux, Tom.

Je vous conseille d'y aller tout de suite et vivement. Matois,
Charlot, vous devriez dj tre en campagne; il est prs de dix
heures, et vous n'avez encore rien fait.

Les jeunes garons obirent aussitt, firent un signe de tte 
Nancy, mirent leurs chapeaux et sortirent, non sans dpenser en
route beaucoup d'esprit aux dpens de M. Chitling. Il n'y avait
pourtant rien d'extraordinaire dans sa conduite. Combien de jeunes
messieurs du bon ton payent plus cher que M. Chitling pour se
faire voir en bonne socit, et combien d'lgants, qui forment
cette bonne socit, tablissent leur rputation tout  fait sur
le mme pied que le fringant Tobie Crackit!

- Maintenant, Nancy, dit le juif ds qu'ils furent sortis, je vais
vous compter la somme. Voici la clef d'un petit coffre o je serre
le peu que me rapportent les jeunes gens; je ne mets jamais mon
argent sous clef, car je n'en ai pas, ma chre; ah! ah! je
voudrais bien en avoir  mettre sous clef. C'est un pauvre mtier,
Nancy, et bien ingrat; mais j'aime  voir cette jeunesse autour de
moi, et je passe par-dessus tout a... Chut! dit-il en cachant
vivement la clef dans son sein; qu'est-ce? coutez!

La jeune fille, qui tait assise devant la table, les bras
croiss, ne parut nullement s'occuper de l'arrive d'un nouveau
venu, ni s'inquiter de savoir qui ce pouvait tre, jusqu' ce que
le son d'une voix d'homme frappt ses oreilles.  l'instant elle
ta son chapeau et son chle avec la rapidit de l'clair, et les
jeta sur la table. Quand le juif se retourna, elle se plaignit de
la chaleur, d'un air de nonchalance qui contrastait singulirement
avec l'extrme promptitude du geste qu'elle venait de faire, et
qui avait chapp  Fagin.

Bah! dit tout bas le juif, comme s'il tait contrari d'tre
drang, c'est l'homme que j'attendais plus tt... Il descend
l'escalier; pas un mot de l'argent tant qu'il sera l, Nancy. Il
ne restera pas longtemps: pas plus de dix minutes, ma chre.

Le juif mit son doigt dcharn sur ses lvres et s'en alla vers la
porte, la chandelle  la main, tandis qu'on entendait les pas d'un
homme sur l'escalier; le visiteur entra rapidement dans la
chambre, et se trouva prs de la jeune fille avant d'avoir
remarqu sa prsence.

C'tait Monks.

C'est une de mes lves, dit le juif en voyant que Monks reculait
 la vue d'une figure trangre. Ne bougez pas, Nancy.

Celle-ci se rapprocha de la table, regarda Monks d'un air
insouciant et dtourna les yeux; mais quand il se tourna vers le
juif, elle lui lana un autre regard si perant, si rsolu, que,
si un tmoin et pu voir ce changement de physionomie, il et eu
de la peine  croire que les deux regards vinssent de la mme
personne.

Vous avez des nouvelles? demanda le juif.

- Importantes, rpondit Monks.

- Et... et bonnes? demanda le juif en hsitant, comme s'il
craignait de contrarier son interlocuteur par trop de vivacit.

- Pas mauvaises, rpondit Monks en souriant; j'ai bien manoeuvr,
cette fois... Je voudrais vous dire deux mots.

La jeune fille se tenait contre la table et n'avait pas du tout
l'air de vouloir quitter la chambre, quoiqu'elle vit bien que
Monks la montrait du doigt au juif. Celui-ci, craignant peut-tre
qu'elle ne vnt  rclamer son argent, s'il cherchait  se
dbarrasser d'elle, fit signe  Monks de monter l'escalier et
sortit avec lui. Nancy put entendre l'homme dire en montant les
degrs:

N'allons pas au moins dans cet infernal trou o vous m'avez dj
men.

Le juif se mit  rire, rpondit quelques mots que la jeune fille
ne put entendre, et, au craquement des marches dans l'escalier,
elle comprit qu'il conduisait son compagnon au second tage.

Avant que le bruit de leurs pas et cess de se faire entendre, la
jeune fille avait t ses souliers, ramen sa robe sur sa tte et,
s'y cachant les bras, se tenait derrire la porte, coutant avec
une curiosit qui ne lui permettait pas mme de respirer. Au
moment o le bruit cessa, elle se glissa hors de la chambre,
gravit l'escalier sans bruit, avec une incroyable lgret, et
disparut dans l'obscurit.

La chambre resta dserte pendant un quart d'heure environ; la
jeune fille redescendit du mme pas arien, et presque au mme
instant, on entendit descendre aussi les deux hommes; Monks
regagna aussitt la rue, et le juif remonta pour chercher
l'argent. Quand il rentra, Nancy mettait son chle et son chapeau
et se prparait  sortir.

Dieu! Nancy, s'cria le juif en reculant d'un pas aprs avoir
pos la chandelle sur la table, que vous tes ple!

- Ple? rpta-t-elle en mettant ses mains au-dessus de ses yeux
comme pour regarder fixement le juif.

- Affreusement ple, dit Fagin. Qu'est-ce que vous avez donc fait
l, toute seule?

- Rien, que je sache, rpondit-elle ngligemment; c'est peut-tre
d'tre reste immobile  cette place pendant si longtemps. Allons,
voyons! que je m'en aille: a n'est pas dommage.

Le juif lui compta la somme, en poussant un soupir  chaque pice
d'argent qu'il lui mettait dans la main, et ils se sparrent
aprs avoir chang le bonsoir.

Quand Nancy fut dans la rue, elle s'assit sur le pas d'une porte
et parut pendant quelques instants compltement gare et
incapable de poursuivre sa route. Tout  coup elle se leva, et,
s'lanant dans une direction tout oppose  celle du logement de
Sikes, elle hta le pas et finit par courir  toutes jambes;
puise de fatigue, elle s'arrta pour reprendre haleine; puis,
comme si elle rentrait tout  coup en elle-mme et dplorait
l'impuissance o elle tait de faire quelque chose qui la
proccupait, elle se tordit les mains et fondit en larmes.

Les larmes la soulagrent peut-tre, ou bien elle se rsigna en
sentant combien sa situation tait dsespre; elle revint sur ses
pas, se mit  courir presque aussi vite dans la direction oppose,
soit pour rattraper le temps perdu, soit pour faire trve aux
penses qui l'obsdaient, et atteignit bientt la demeure o le
brigand l'attendait.

Si son extrieur trahissait quelque agitation, M. Sikes n'en fit
pas la remarque en la voyant; il lui demanda seulement si elle
avait rapport l'argent, et, sur sa rponse affirmative, il poussa
un certain grognement de satisfaction, laissa tomber sa tte sur
l'oreiller et continua son somme, que l'arrive de Nancy avait
interrompu.

Heureusement pour elle, Sikes, une fois en possession de l'argent,
employa toute la journe du lendemain  boire et  manger, ce qui
contribua singulirement  lui adoucir le caractre; aussi n'eut-
il ni le temps ni l'envie de faire la moindre remarque sur le
trouble et la distraction de sa compagne. Nancy, pourtant, avait
l'air inquiet et agit d'une personne qui va risquer un de ces
coups hardis et prilleux auxquels on ne se rsout qu'aprs une
lutte violente. Le juif, avec son oeil de lynx, aurait facilement
reconnu ces symptmes et s'en serait alarm; mais Sikes n'tait
pas un finaud comme lui, et il ne montra d'autres soupons que
ceux qui tenaient  sa rude et grossire mfiance avec tout le
monde. Il tait d'ailleurs, contre son ordinaire, de bonne humeur
ce jour-l, comme nous l'avons dit; il ne vit donc rien de
singulier dans ses manires et s'occupa si peu de Nancy, que le
trouble de celle-ci et pu tre mille fois plus visible sans
veiller son attention.

 mesure que le jour baissait, l'agitation de Nancy augmentait;
quand la nuit fut venue, elle s'assit, attendant que le brigand
avin se ft endormi; ses joues taient si ples, son oeil si
ardent, que Sikes lui-mme s'en tonna.

Sikes, affaibli par la fivre, tait tendu dans son lit et buvait
son grog pour se calmer; c'tait la troisime ou quatrime fois
qu'il tendait son verre  Nancy, quand il fut frapp du changement
qui s'tait opr en elle.

Le diable m'emporte, dit-il en se soulevant sur son bras pour
regarder en face la jeune fille, on dirait un revenant. Qu'as-tu?

- Ce que j'ai? rpondit-elle. Rien. Pourquoi me regardes-tu comme
a?

- Qu'est-ce que c'est que ces btises-l? fit Sikes en la secouant
rudement par le bras. Hein? qu'est-ce que a veut dire?  quoi
penses-tu? Allons! Allons!

-  bien des choses, Guillaume, rpondit la jeune fille toute
frissonnante et se cachant le visage dans ses mains. Mais bah!
qu'est-ce que a fait?

Ces mots furent prononcs d'un ton de gaiet feinte qui produisit
sur Sikes une impression plus profonde que ne l'avaient fait les
traits dcomposs de la jeune fille.

coute un peu, dit Sikes; si tu n'as pas la fivre, il se passe
quelque chose de drle dans l'air; oui, quelque chose de mauvais.
Tu n'irais pas par hasard...? Ah bien oui! n'y a pas de danger que
tu fasses a.

- Que je fasse quoi?

- Non, non, dit Sikes en la regardant fixement et en se partant 
lui-mme. N'y a pas de fille qui ait le coeur plus solide, ou il y
a dj trois mois que je lui aurais coup le sifflet. C'est la
fivre qui la tient! voil la chose.

Cette ide qu'elle avait la fivre le rassura, et il avala d'un
seul trait son verre; puis, avec force jurons, il demanda sa
mdecine. La jeune fille s'lana avec promptitude et versa, en se
dtournant, la potion dans une tasse dont elle lui fit vider elle-
mme le contenu.

Maintenant, dit le voleur, viens t'asseoir l,  ct de moi, et
fais-moi une autre mine que a, ou je t'arrangerai de faon que tu
auras de la peine  te reconnatre dans la glace.

Nancy obit. Sikes lui serra la main dans la sienne et retomba sur
son oreiller, les yeux fixs sur elle. Il les ferma, les rouvrit,
les referma et les rouvrit de nouveau. Le brigand se retournait
mal  l'aise; Il sommeillait deux ou trois minutes et s'veillait
avec un regard de terreur; puis il resta les yeux fixes, et,
encore sur son sant, il tomba tout  coup dans un lourd et
profond sommeil. Sa main lcha celle de Nancy, son bras retomba
languissamment; il avait l'air d'un homme tomb dans une profonde
catalepsie.

Le laudanum a enfin produit son effet, murmura la jeune fille en
quittant le chevet du lit. Peut-tre est-il dj trop tard.

Elle mit en toute hte son chapeau et son chle, non sans jeter de
temps en temps un regard de crainte autour d'elle. En dpit de la
liqueur soporifique, elle semblait s'attendre  tous moments 
sentir sur son paule la lourde main de Sikes. Enfin, elle se
baissa doucement sur le lit, embrassa le voleur et, ouvrant sans
bruit la porte de la chambre qu'elle referma avec la mme
prcaution, elle sortit de la maison en courant.

Un veilleur de nuit criait neuf heures et demie au bout d'un
sombre passage qu'elle avait  traverser pour gagner la grand'rue.

La demie est-elle sonne depuis longtemps? demanda la jeune
fille.

- L'heure va sonner dans un quart d'heure, dit l'homme en levant
sa lanterne sur le visage de Nancy.

- Et il me faut au moins une heure pour y arriver, murmura Nancy
en disparaissant avec la rapidit de l'clair.

On fermait dj les boutiques dans les petites rues qu'elle
suivait pour se rendre de Spitalfields dans le West-End.
L'horloge, en sonnant dix heures, accrut son impatience. Elle
glissait sur le trottoir, coudoyant les passants de droite et de
gauche, se heurtant contre la tte des chevaux, et traversait,
sans s'inquiter, des rues encombres o une foule de gens
attendaient avec impatience le moment de traverser comme elle.

C'est une folle! disait-on en se retournant pour la regarder
courir sur la chausse.

Quand elle fut arrive dans le beau quartier de la ville, les rues
taient en comparaison plus dsertes, et sa course rapide sembla
exciter plus de curiosit parmi les flneurs au milieu desquels
elle passait. Quelques-uns htaient le pas pour voir o elle se
rendait si vite; d'autres, qui avaient pris l'avance sur elle, se
retournaient pour la regarder, tonns de la voir marcher toujours
aussi vite; mais ils s'loignaient l'un aprs l'autre. Quand elle
eut atteint le lieu de sa destination, elle se trouvait tout 
fait seule.

Elle s'arrta devant un htel situ dans une de ces rues paisibles
et bien habites qui avoisinent Hyde-Park. Au moment o la
brillante clart du gaz qui clairait la porte lui fit reconnatre
la maison, onze heures sonnaient. Elle avait ralenti son pas un
peu auparavant, d'un air irrsolu et ne sachant trop si elle
devait avancer; mais l'heure la dcida et elle s'arrta dans le
vestibule. La loge du concierge tait vide; elle regarda autour
d'elle avec incertitude et se dirigea du ct de l'escalier.

Eh bien! jeune fille, dit une femme de chambre  la mise
coquette, ouvrant une porte derrire elle et la regardant, qui
demandez-vous?

- Une dame qui reste dans la maison.

- Une dame! rpliqua l'autre d'un air ddaigneux. Quelle dame,
s'il vous plat?

- Mlle Maylie, dit Nancy.

La domestique qui, pendant ce temps, l'avait toise des pieds  la
tte, ne rpondit que par un regard de vertueux ddain; elle
appela un laquais pour lui rpondre. Nancy fit  celui-ci la mme
question.

Qui dois-je annoncer? demanda le laquais.

- Mon nom est inutile.

- Ni le motif qui vous amne?

- Non plus. Il faut que je voie cette dame.

- Allons, dit le domestique en la poussant vers la porte,
finissons-en; dcampez, s'il vous plat.

- En ce cas, il faudra que vous me portiez dehors, dit la jeune
fille avec colre, et ce sera une besogne dont deux d'entre vous
ne viendraient pas  bout, je vous en rponds. N'y a-t-il personne
ici, dit-elle en regardant autour d'elle, qui veuille consentir 
faire cette commission pour une pauvre malheureuse comme moi?

Cet appel produisit de l'effet sur un bon gros cuisinier qui, au
milieu de quelques autres domestiques, regardait ce qui se
passait; il s'avana pour s'interposer.

Faites sa commission, Joseph, voyons, dit-il.

-  quoi bon? rpliqua l'autre. Ne croyez-vous pas que
mademoiselle va recevoir une crature comme a, hein?

Cette allusion  la moralit douteuse de Nancy fit pousser 
quatre servantes, tmoins de la scne, des exclamations de pudeur
rvolte.

Une crature comme a, disaient-elles, mais c'est la honte de
notre sexe; a n'est bon qu' tre jet sans piti au chenil.

- Faites de moi ce que vous voudrez, dit la jeune fille en se
retournant vers les domestiques, mais rendez-moi d'abord le
service que je vous demande. Pour l'amour de Dieu, faites-le!

Le sensible cuisinier joignit ses instances  celles de Nancy, et
le laquais qui avait paru le premier consentit  faire la
commission.

Que dirai-je? fit-il, un pied sur la premire marche de
l'escalier.

- Vous direz qu'une jeune fille demande instamment  parler 
Mlle Maylie en particulier, dit Nancy; que si mademoiselle consent
 entendre seulement un seul mot de ce qu'on a  lui dire, elle
pourra aprs couter le reste ou faire jeter la jeune fille  la
porte comme une menteuse.

- Diable! dit le laquais, comme vous y allez!

- Montez toujours, dit la jeune fille avec fermet, que je sache
la rponse.

Le domestique monta rapidement l'escalier, et Nancy attendit,
toute ple et respirant  peine. Elle couta, les lvres
tremblantes et d'un air de profond mpris, les propos outrageants
des chastes servantes qui ne se gnaient pas dans leurs discours,
surtout quand le domestique revint annoncer qu'elle pouvait
monter.

Ce n'est pas la peine d'tre une honnte femme en ce monde, dit
la premire servante.

- Il parait que le cuivre vaut mieux que l'or qui a pass au feu.
dit la seconde.

La troisime se contenta de dire: Ce que c'est que les grandes
dames! Et la quatrime fit entendre un fi donc! rpt 
l'unisson par le choeur des chastes Dianes, qui gardrent ensuite
le silence.

Sans s'occuper de tout cela, Nancy, le coeur plein de choses plus
srieuses, suivit toute tremblante le domestique, qui
l'introduisit dans une petite antichambre claire par une lampe
suspendue au plafond; et l, s'tant retir, il la laissa seule.


CHAPITRE XL.
trange entrevue, qui fait suite au chapitre prcdent.


La jeune fille avait tran son existence dans les rues, dans les
bouges et les repaires les plus dgotants de Londres; mais il lui
restait encore cependant quelque chose des sentiments de la femme.
Quand elle entendit un pas lger s'approcher de la porte oppose 
celle par laquelle elle tait entre, quand elle pensa au
contraste frappant dont la petite chambre allait tre tmoin, elle
se sentit accable sous le poids de sa propre honte et recula;
elle semblait ne pouvoir supporter la prsence de la personne
qu'elle avait dsir voir.

Mais l'orgueil entra en lutte avec ces bons sentiments! l'orgueil,
vice inhrent aux tres les plus bas et les plus dgrads aussi
bien qu'aux natures les plus nobles et les plus leves. L'infme
compagne des brigands et des sclrats, le rebut de leurs cloaques
impurs, la complice de tous ces habitus des prisons et des
bagnes, cette femme qui vivait  l'ombre du gibet, cette crature
avilie avait encore trop de fiert pour laisser percer un
sentiment d'motion qu'elle regardait comme une faiblesse. Et
pourtant, ce sentiment tait le seul lien qui la rattacht encore
 son sexe, dont sa vie de dbauche avait effac le caractre ds
sa plus tendre enfance.

Elle releva assez les yeux pour s'apercevoir que la figure qui
tait devant elle tait celle d'une gracieuse et belle jeune
fille; puis elle les baissa aussitt, et secouant la tte en
affectant la plus grande insouciance, elle dit:

Il est bien difficile de pntrer jusqu' vous, mademoiselle. Si
je m'tais fche, si j'tais partie comme beaucoup d'autres
l'auraient fait, vous en auriez eu du regret un jour et pour
cause.

- Je suis dsole qu'on vous ait mal reue, rpliqua Rose. N'y
pensez plus. Mais dites-moi ce qui vous amne; c'est bien  moi
que vous vouliez parler?

Le ton bienveillant qui accompagna cette rponse, la voix douce et
les manires affables de la jeune fille, qui ne trahissaient ni
fiert ni mcontentement, frapprent Nancy de surprise, et elle
fondit en larmes.

Oh! mademoiselle, mademoiselle, dit-elle en se cachant avec
dsespoir la figure dans les mains, s'il y en avait plus comme
vous, il y en aurait moins comme moi. Oh! oui, bien sr!

- Asseyez-vous, dit Rose avec empressement, vous me faites de la
peine. Si vous tes pauvre et malheureuse, ce sera pour moi un
vritable bonheur que de venir  votre aide de tout mon pouvoir,
croyez-le bien, et asseyez-vous, je vous en prie.

- Non, laissez-moi debout, mademoiselle, dit-elle en pleurant
encore, et ne me parlez pas avec tant de bont avant de me
connatre... Il se fait tard... Cette porte... est-elle ferme?

- Oui, dit Rose, qui recula de quelques pas, comme pour tre plus
 porte de demander du secours  l'occasion. Pourquoi cette
question?

- Parce que, dit la jeune fille, je vais mettre ma vie et celle de
bien d'autres entre vos mains. C'est moi qui ai reconduit de force
le petit Olivier chez le vieux Fagin, le juif, le soir que
l'enfant a quitt Pentonville.

- Vous? dit Rose Maylie.

- Moi-mme. Je suis la misrable crature dont vous avez entendu
parler. C'est moi qui vis au milieu des brigands; jamais, aussi
loin que vont mes souvenirs, je n'ai eu d'autre existence! Jamais
je n'ai entendu de plus douces paroles que celles qu'ils m'ont
adresses! Que Dieu ait piti de moi! Ne cherchez pas  cacher
l'horreur que je vous inspire, mademoiselle. Je suis plus jeune
que je ne le parais, mais ce n'est pas la premire fois que je
fais peur! Les pauvresses mmes reculent quand je passe prs
d'elles dans la rue.

- Quelles affreuses choses me dites-vous l! dit Rose, en
s'loignant involontairement de cette trange femme.

-  chre demoiselle! s'cria la jeune fille, remerciez le ciel 
genoux de ce qu'il vous a donn des amis pour surveiller et
soigner votre enfance! Remerciez-le bien de ne vous avoir pas
expose au froid,  la faim,  une vie de dsordre et de dbauche,
et  quelque, chose de pire encore, comme cela m'est arriv  moi,
depuis le berceau. Oui, depuis le berceau, je peux bien le dire.
Le ruisseau d'une alle, voil mon berceau, et probablement ce
sera aussi mon lit de mort.

- Vous m'affligez dit Rose d'une voix mue et saccade; mon coeur
se serre, rien qu' vous entendre.

- Soyez bnie pour votre bont; si vous saviez ce que je suis
parfois, vous me plaindriez bien davantage. Mais je me suis
chappe d'entre les mains de ceux qui ne manqueraient pas de me
tuer, s'ils me savaient ici; je me suis chappe pour vous rvler
ce que je leur ai entendu dire. Connaissez-vous un homme appel
Monks?

- Non, dit Rose.

- Il vous connat, lui; il savait que vous tiez ici, car c'est en
lui entendant donner votre adresse que j'ai pu arriver jusqu'
vous.

- Jamais je n'ai entendu prononcer ce nom-l.

- C'est qu'alors il a chang de nom chez nous, reprit la jeune
fille; je m'en tais dj plus que doute. Il y a quelque temps
(peu de jours aprs qu'on eut introduit Olivier dans votre maison
cette fameuse nuit du vol) j'ai entendu une convocation entre cet
homme, dont je me mfiais dj, et Fagin; un soir qu'ils taient
ensemble, j'ai dcouvert que Monks... donc, comme nous l'appelons,
mais que vous...

- Oui, oui, dit Rose, je sais... aprs...

- Que Monks l'avait vu par hasard le jour o nous l'avons perdu
pour la premire fois, et qu'il l'avait aussitt reconnu pour
l'enfant qu'il cherchait. Pourquoi le cherchait-il, c'est ce que
je ne me suis pas expliqu. Il a conclu avec Fagin un march, par
suite duquel celui-ci avait droit  une certaine somme dans le cas
o il rattraperait Olivier; et la somme devait tre plus forte,
s'il en faisait un voleur. Monks en demandant cela avait un
dessein  lui.

- Et quelle tait son intention? demanda Rose.

- C'est ce que j'esprais savoir, dit la jeune fille, lorsqu'il
aperut mon ombre sur la muraille, et,  ma place, je vous jure
qu'il n'y en aurait pas en beaucoup qui auraient pu se sauver
comme je l'ai fait. Enfin, j'ai pu m'chapper; mais je ne l'ai
plus revu qu'hier soir.

- Et qu'arriva-t-il alors?

- Eh bien, voil, mademoiselle. Hier soir donc, il est revenu,
comme l'autre jour; ils sont encore monts tous les deux dans la
chambre d'en haut. Par exemple, je me suis bien arrange de
manire  n'tre pas trahie par mon ombre, et j'ai cout  la
porte. Voici les premiers mots que j'ai entendu dire  vue: Ainsi
les seuls tmoignages qui prouvent l'identit de l'enfant sont au
fond de la rivire, et la vieille sorcire qui les a reus des
mains de la mre est, Dieu merci, en train de pourrir dans son
cercueil. Et l-dessus, ils se sont mis  rire et  dire qu'ils
avaient fait un fameux coup. Monks en parlant de l'enfant avait un
air furieux; il disait que, bien qu'il ft parvenu sans risque 
se rendre matre de l'argent du petit diable, il aurait t encore
plus tranquille, s'il l'avait eu autrement.  la bonne
plaisanterie, dit-il, si nous pouvions donner un dmenti aux
esprances orgueilleuses qui ont dict le testament du pre, en
promenant le petit drle dans toutes les prisons de Londres, en le
faisant pendre mme pour quelque crime capital! a ne vous serait
pourtant pas difficile, Fagin, et vous en retirerez un bon profit
encore.

- Qu'est-ce que tout cela? dit Rose.

- La vrit, mademoiselle, quoiqu'elle sorte de ma bouche,
rpliqua la jeune fille. Puis, il ajouta, en profrant des jurons
qui auraient bien surpris vos oreilles, mais auxquels les miennes
ne sont que trop accoutumes, que, s'il pouvait assouvir sa haine
par la mort de l'enfant sans risquer sa peau, il n'hsiterait pas;
mais que, puisque la chose tait impossible, il le surveillerait
de prs, et que s'il avait le malheur de vouloir tirer avantage de
sa naissance et de son histoire, il saurait bien lui mettre des
btons dans les roues. Bref, Fagin, dit-il, tout juif que vous
tes, vous n'avez pas encore de votre vie tendu de pige comme
celui dans lequel je vais prendre mon jeune frre Olivier.

- Son frre! s'cria Rose.

- Voil ses propres paroles, dit Nancy, qui promenait autour
d'elle des regards inquiets, depuis le commencement de la
conversation, car elle croyait toujours voir Sikes  cot d'elle.
Ce n'est pas tout, quand il s'est mis  parler de vous et de
l'autre dame, il a ajout qu'on dirait que le ciel ou plutt le
diable conspirait contre lui, puisque Olivier tait tomb entre
vos mains; ensuite il est parti d'un clat de rire en disant qu'
quelque chose malheur est bon: car, pour savoir qui est ce petit
pagneul  deux pattes qu'elle a avec elle, elle donnerait (c'est
de vous qu'il parlait) je ne sais combien de mille livres sterling
si elle les avait.

- Vous ne croyez pas qu'il ait parl srieusement, n'est-ce pas?
dit Rose en plissant.

- Jamais on n'a parl plus srieusement qu'il ne le fit, rpliqua
la jeune fille en secouant la tte. Il parle trs srieusement
quand il dteste. J'en connais qui font pis que lui, et cependant
je prfrerais les entendre douze fois plutt que lui une. Il
commence  se faire tard, et je veux revenir  la maison avant
qu'on se doute de mon escapade. Il faut que je m'en aille au plus
vite.

- Mais que puis-je faire? dit Rose. Sans vous, comment profiter de
l'avis que vous venez de me donner? Vous en aller! mais vous
voulez donc retourner au milieu de ces bandits que vous m'avez
dpeints sous des couleurs si terribles? Attendez.  ct, dans la
chambre voisine, il y a un monsieur que je puis faire venir 
l'instant mme: rptez-lui ce que vous venez de me dire, et,
avant une demi-heure, on vous conduira dans un endroit o vous
serez en sret.

- Non, dit la jeune fille, je veux partir. Il faut que je m'en
retourne, parce que... Mais comment dire de semblables choses 
une demoiselle vertueuse comme vous? Parce que, au nombre de ces
hommes dont je vous ai parl, il y en a un... le plus terrible de
tous, que je ne puis quitter; je ne l'abandonnerais jamais, dt-on
me promettre de m'arracher  l'existence que je mne maintenant.

- Votre intervention en faveur de ce cher enfant, dit Rose; votre
dmarche dans cette maison o vous vous tes risque pour me dire
ce que vous avez entendu; votre attitude qui me fait croire  la
sincrit de vos paroles; votre repentir; enfin le sentiment que
vous avez de votre honte, tout me porte  esprer qu'il y a encore
de la ressource chez vous. Oh! je vous en supplie, dit avec force
la jeune fille en joignant les mains, tandis que ses larmes
arrosaient son visage, ne soyez pas sourde aux supplications d'une
personne de votre sexe, la premire, oui..., la premire, je
pense, qui ait jusqu'ici fait rsonner  vos oreilles des paroles
de sympathie et de commisration. coutez ma voix, et laissez-moi
vous sauver pour un meilleur avenir.

- Mademoiselle, s'cria Nancy en tombant  genoux, vous tes un
ange de douceur; c'est la premire fois que j'entends d'aussi
bonnes paroles. Hlas! que ne les ai-je entendues il y a quelques
annes! elles m'auraient dtourne du vice et du malheur; mais
maintenant il est trop tard, il est trop tard!

- Il n'est jamais trop tard, dit Rose, pour le repentir et
l'expiation.

- Oh! si, s'cria la jeune fille en proie aux tortures de sa
conscience, il est trop tard! Je ne puis le quitter maintenant! Je
ne veux point causer sa mort!

- Comment pourriez-vous la causer? demanda Rose.

- Rien ne pourrait le sauver, dit Nancy, si je disais  d'autres
ce que je vous ai racont; si je les faisais prendre, sa mort
serait certaine! C'est le plus dtermin... et il a commis de
telles atrocits!

- Est-il possible, s'cria Rose, que pour un tel homme vous
renonciez  l'esprance d'une vie meilleure et  la certitude
d'une dlivrance immdiate? C'est de la folie!

- Je ne sais ce que c'est, rpondit la jeune fille; mais ce qu'il
y a de sr, c'est qu'il en est ainsi, et je ne suis pas la seule
comme cela, il y en a des centaines aussi misrables, aussi
dgrades que moi. Il faut que je m'en retourne. Je ne sais si
Dieu veut me punir du mal que j'ai fait... mais quelque chose
m'attire vers cet homme, malgr les souffrances et les mauvais
traitements qu'il me fait endurer; et, quand mme je devrais
mourir de sa main, j'irais encore le rejoindre.

- Que faire? dit Rose. Je ne dois pourtant pas vous laisser partir
ainsi.

- Si, mademoiselle; vous le devez et vous me laisserez partir,
rpondit la jeune fille en se relevant. Vous ne me retiendrez pas,
car je me suis fie  votre bont sans exiger de serment, comme
j'aurais pu le faire.

- Quel usage voulez-vous que je fasse alors de vos rvlations?
dit Rose. Il faut pntrer ce mystre; autrement, comment le
secret que vous m'avez confi pourrait-il tre utile  Olivier,
que vous voulez servir?

- Vous devez avoir quelqu'un  mettre dans la confidence, un ami
qui pourra vous conseiller?

- Mais o pourrai-je vous revoir au besoin? demanda Rose. Je ne
veux pas savoir o demeurent ces affreuses gens... mais dites-moi
quand et o je pourrai vous revoir.

- Eh bien, fit la jeune fille, voulez-vous me promettre de garder
fidlement mon secret et de venir seule ou accompagne de votre
confident  la condition qu'on ne me surveillera pas, qu'on ne me
suivra pas?

- Je vous le jure, rpondit Rose.

- Tous les dimanches soir, dit la jeune fille sans hsiter, de
onze heures  minuit, je me promnerai sur le pont de Londres, si
je vis encore!

- Attendez encore un instant, interrompit Rose en voyant la jeune
fille se hter de gagner la porte. Songez encore une fois  votre
position et  l'occasion qui se prsente  vous d'en sortir. Vous
avez droit  toutes mes sympathies, non seulement parce que vous
tes venue de vous-mme me faire cette confidence, mais encore
parce que vous tes une femme presque irrvocablement perdue.
Voulez-vous rejoindre cette bande de voleurs, et surtout cet
homme, quand un mot, un seul mot peut vous sauver? Quel est donc
le charme irrsistible qui vous attire dans cette socit-l pour
vous attacher  une vie d'opprobre et de misre? Quoi! je ne
trouverai pas dans votre coeur la moindre fibre sensible! Je ne
trouverai rien qui puisse vous arracher  cette terrible
fascination!

- Quand de jeunes demoiselles aussi belles, aussi bonnes que vous,
donnent leur coeur, reprit avec fermet Nancy, l'amour peut les
entraner loin. Oui, il peut vous entraner vous-mme, qui avez
une demeure, des amis, des admirateurs, tout ce qui peut sduire.
Quand des femmes comme moi, qui n'ont d'autre asile assur qu'un
cercueil, d'autre ami dans la maladie ou la mort que les servantes
d'un hospice; quand ces femmes-l ont livr leur coeur impur  un
homme; que cet homme leur tient lieu de parents, de demeure,
d'amis; que cet amour a jet une lueur sur leur misrable
existence, qui peut esprer les gurir? Plaignez-nous,
mademoiselle... plaignez-nous d'tre encore femmes par ce
sentiment; plaignez-nous, car un arrt terrible a chang en
tourments et en souffrances ce qui devait faire notre consolation
et notre orgueil.

- Voyons, dit Rose aprs un moment de silence, vous accepterez
toujours bien quelque peu d'argent qui puisse vous permettre de
vivre honntement... au moins jusqu' ce que nous nous revoyions?

- Non, pas un penny, rpliqua la jeune fille en lui disant adieu
de la main.

- Ne repoussez pas ce que je veux faire pour vous secourir, dit
Rose avec un geste bienveillant. Je voudrais vous tre utile.

- La meilleure manire de m'tre utile, dit Nancy en se tordant
les mains, serait de m'arracher la vie d'un seul coup. J'ai, ce
soir, senti plus cruellement que jamais toute mon infamie, et ce
serait dj quelque chose que de ne pas mourir dans le mme enfer
o j'ai pass ma vie. Que le ciel vous bnisse, bonne demoiselle,
et vous envoie autant de bonheur que je me suis attir de honte!

En disant ces mots, la malheureuse sanglotait. Elle sortit,
laissant Rose accable par cette trange entrevue; elle se croyait
le jouet d'un rve; elle retomba sur une chaise et chercha 
rassembler ses penses confuses.


CHAPITRE XLI.
Qui montre que les surprises sont comme les malheurs; elles ne
viennent jamais seules.


Rose, il faut l'avouer, tait dans une situation singulirement
difficile. En mme temps qu'elle prouvait le plus vif dsir de
percer le voile qui enveloppait l'histoire d'Olivier, elle ne
pouvait s'empcher de tenir religieusement cache la confidence
que cette misrable femme avec laquelle elle venait de
s'entretenir, avait remise  sa foi de jeune fille candide et
innocente. Les paroles de cette femme, ses manires, avaient
d'ailleurs touch le coeur de Rose Maylie; le dsir qu'elle avait
de ramener au repentir et  l'esprance cette malheureuse
crature, se confondait dans son coeur avec l'amour qu'elle avait
vou au jeune Olivier, et ce dsir n'tait ni moins ardent ni
moins sincre.

On avait rsolu de ne rester que trois jours  Londres avant de se
mettre en route pour aller passer quelques semaines dans un port
de mer loign. On tait encore au premier jour: minuit allait
sonner. Quelle dtermination prendre dans un dlai de vingt-quatre
heures? D'un autre ct, comment ajourner le voyage sans veiller
le soupon?

M. Losberne tait avec Rose et sa tante, et devait rester encore
les deux jours suivants; mais Rose connaissait trop bien le
caractre emport de cet excellent ami; elle ne pouvait se
dissimuler avec quelle colre il apprendrait les dtails de
l'enlvement d'Olivier; et puis, comment lui confier ce secret,
sans avoir personne pour la seconder dans ses prires en faveur de
la pauvre femme? c'taient autant de raisons pour prendre aussi
les prcautions les plus minutieuses avant de rien confier 
Mme Maylie, qui n'aurait pas manqu d'en confrer aussitt avec le
bon docteur. Quant  consulter un homme de loi, lors mme qu'elle
aurait su la marche  suivre, c'tait un moyen auquel il ne
fallait pas songer, pour les mmes raisons. Un moment, l'ide lui
vint de s'en ouvrir  Henry; mais cette pense rveilla le
souvenir de leur dernire entrevue; elle ne crut pas de sa dignit
de le rappeler, puisque (et  cette pense ses yeux se mouillrent
de larmes) il pouvait avoir appris  l'oublier et  vivre plus
heureux sans elle.

Agite par toutes ces rflexions et rejetant chaque expdient 
mesure qu'il s'offrait  son esprit. Rose passa la nuit sans
dormir, en proie  mille inquitudes. Le lendemain, aprs avoir
bien rflchi, et ne sachant plus que faire, elle se dtermina 
consulter Henry.

S'il lui est pnible de revenir ici, pensait-elle, ce sera encore
bien plus pnible pour moi de l'y voir. Mais reviendra-t-il? peut-
tre que non. Qui sait s'il ne se contentera pas d'crire? ou
bien, en supposant qu'il vienne lui-mme, s'il n'vitera pas de me
rencontrer, comme il l'a fait quand il est parti? Je ne l'aurais
jamais cru, mais cela a peut-tre mieux valu pour tous les deux.

En ce moment, Rose laissa tomber sa plume et se dtourna, comme si
elle et craint de laisser voir ses larmes  la feuille mme qui
allait se faire le messager fidle de son secret.

Dj plusieurs fois elle avait pris et dpos sa plume, fait et
refait dans sa tte la premire ligne de sa lettre sans en crire
un seul mot, quand Olivier, qui s'tait promen dans les rues,
escort de M. Giles, entra en courant dans la chambre et tout
essouffl. Son agitation semblait prsager un nouveau sujet
d'alarme.

Mon Dieu! qu'y a-t-il? pourquoi cet air boulevers? demanda Rose
en s'avanant  sa rencontre.

- Je ne sais; mais il me semble que j'touffe, rpliqua Olivier.
Bon Dieu! quand je pense que je vais enfin le revoir et que vous
aurez la preuve certaine que tout ce que je vous ai dit tait la
vrit!

- Je n'ai jamais cru que vous m'ayez dit autre chose que la
vrit, dit Rose, cherchant  le calmer. Mais encore qu'y a-t-il?
de qui voulez-vous parler?

- Ah! le monsieur! vous savez... dit Olivier, articulant  peine
les mots; vous savez bien le monsieur qui a t si bon pour moi,
M. Brownlow, dont nous avons si souvent parl...

- O l'avez-vous vu?

- Il descendait de voiture, reprit Olivier en rpandant des larmes
de bonheur, et il entrait dans une maison. Je n'ai pas pu lui
parler... je n'ai pas pu lui parler, parce qu'il ne me voyait pas,
et que je tremblais si fort, si fort que je ne me sentais pas la
force d'aller jusqu' lui. Mais Giles a demand pour moi si
c'tait bien l qu'il restait; on a rpondu que oui. Tenez, dit
Olivier en ouvrant un chiffon de papier, voici son adresse... J'y
cours tout de suite.  mon Dieu! mon Dieu quand je vais tre
devant lui, et que j'entendrai encore sa voix, qu'est-ce que je
vais devenir?

Rose, tout abasourdie de ces paroles et de ces exclamations de
joie incohrentes, lut sur l'adresse, _Craven-Street_ dans le
_Strand_, et se promit aussitt de mettre cette dcouverte 
profit.

Allons, vite, dit-elle, qu'on aille chercher un fiacre, et
prparez-vous  m'accompagner; je suis  vous dans une minute.

Je vais seulement avertir ma tante que nous sortons pour une
heure, et soyez prt le plus vite possible.

Olivier ne se le fit pas dire deux fois, et en moins de cinq
minutes, Rose et lui taient sur le chemin de Craven-Street. Quand
ils furent arrivs, Rose laissa Olivier dans la voiture, sous
prtexte de prparer le vieillard  le recevoir; puis envoyant sa
carte par le domestique, elle demanda  voir M. Brownlow pour
affaires urgentes. Le domestique revint bientt lui dire de
monter. Rose le suivit  l'tage suprieur, o elle fut prsente
 un monsieur g, d'un abord agrable, et portant un habit vert-
bouteille.  une petite distance, tait assis un autre vieillard
portant gutres et culotte de nankin. Il n'avait pas l'abord trs
agrable, celui-l; ses deux mains taient appuyes sur une grosse
canne, et son menton sur ses deux mains.

- Ah! mon Dieu! je vous demande pardon, mademoiselle, dit le
monsieur en habit vert-bouteille, qui se leva promptement en la
saluant avec la plus grande politesse... je croyais avoir affaire
 quelque importun qui... je vous en prie, excusez-moi. Asseyez-
vous donc, s'il vous plat.

- M. Brownlow, je prsume, monsieur, dit Rose en promenant son
regard du pantalon de nankin  l'habit vert-bouteille.

- C'est en effet mon nom; monsieur est mon ami. M. Grimwig.
Grimwig, voulez-vous avoir la bont de nous laisser quelques
minutes?

- Je crois, interrompit miss Maylie, que, dans l'tat actuel des
choses, monsieur peut sans inconvnient assister  notre entrevue.
Si je suis bien informe, il connat l'affaire dont je dsire vous
entretenir.

M. Brownlow inclina la tte. Quant  M. Grimwig, il se leva roide
comme sa canne, fit un salut, et retomba non moins roide sur sa
chaise.

Je vais certainement vous surprendre, dit Rose, naturellement
embarrasse; mais vous avez dj montr beaucoup de bienveillance
et de bont pour un jeune enfant que j'affectionne, et je suis
certaine d'exciter votre intrt en vous donnant de ses nouvelles.

-- Ah bah! dit M. Brownlow.

- Je veux parler d'Olivier Twist, rpliqua Rose. Vous avez su
comment...

 peine Rose eut-elle laiss chapper de ses lvres le nom
d'Olivier Twist, que M. Grimwig, qui avait fait semblant de se
plonger dans la lecture d'un in-folio, plac sur la table, le
referma avec grand bruit et retomba sur le dos de sa chaise, ne
laissant voir sur son visage d'autre expression que celle de la
plus grande stupfaction. Pendant longtemps, il demeura l'oeil
fixe; puis, comme s'il et rougi de trahir une si grande motion,
il fit un effort pour ainsi dire convulsif pour se renfoncer dans
sa premire attitude; alors il regarda fixement devant lui, et fit
entendre un long et sourd sifflement qui, au lieu de se rpandre
dans l'espace, alla mourir dans les profondeurs les plus secrtes
de son estomac.

M. Brownlow ne fut pas moins surpris, mais son tonnement ne se
trahit pas d'une manire aussi excentrique. Il rapprocha sa chaise
de miss Maylie et lui dit:

Je vous en prie, ma chre demoiselle, laissez de ct cette
bont, cette bienveillance dont vous parlez, et que toute autre
personne ignore. Si vous avez  donner des preuves qui puissent
modifier l'opinion dfavorable que j'ai eue du pauvre enfant, au
nom du ciel! donnez-les-moi bien vite.

- C'est un mauvais drle, j'en mangerais ma tte que c'est un
mauvais drle, grommela entre ses dents M. Grimwig, impassible
comme un ventriloque.

- C'est une me noble et gnreuse dit Rose en rougissant, et
Celui qui a jug  propos de lui envoyer des preuves au-dessus de
son ge a mis dans son coeur des sentiments qui feraient honneur 
bien des gens qui ont six fois son ge.

- Je n'ai que soixante et un ans, s'il vous plat, dit M. Grimwig,
toujours impassible. Et comme,  moins que le diable ne s'en mle,
votre Olivier n'a pas moins de douze ans, je ne vois pas  qui
peut s'appliquer votre observation.

- Ne faites pas attention  mon ami, miss Maylie, dit M. Brownlow;
il ne pense pas ce qu'il dit.

- Si vraiment, grogna M. Grimwig.

- Non, il ne le pense pas, dit M. Brownlow en se levant avec
impatience.

- J'en mangerais ma tte qu'il le pense, grommela encore
M. Grimwig.

- Il mriterait bien, alors, qu'on la lui casst, sa tte, dit
M. Brownlow.

- Ah! pour le coup, il serait bien curieux de voir a, rpondit
M. Grimwig en frappant le plancher de sa canne.

Arrivs  ce point, les deux vieux amis prirent chacun de leur
ct une prise de tabac; aprs quoi ils se donnrent une poigne
de main, suivant leur coutume invariable.

Maintenant, miss Maylie, dit M. Brownlow, revenons au sujet qui
intresse si fort votre bon coeur. Veuillez me raconter ce que
vous savez du pauvre enfant. Permettez-moi, toutefois, de vous
dire auparavant que j'avais puis tous les moyens de le
dcouvrir, et que, depuis mon absence de ce pays, l'ide qu'il
m'en avait impos et qu'il avait t pouss par ses complices  me
voler, s'est considrablement modifie.

Rose, qui avait eu le temps de rassembler ses penses, raconta
simplement et en quelques mots tout ce qui tait arriv  Olivier,
depuis qu'il avait quitt la maison de M. Brownlow. Elle se
rserva toutefois en particulier  ce gentleman les rvlations de
Nancy, et elle termina en l'assurant que le seul chagrin de
l'enfant, depuis plusieurs mois, avait t de ne pouvoir
rencontrer son ancien bienfaiteur et ami.

Dieu soit lou! dit le vieux gentleman; c'est un grand bonheur
pour moi, vraiment un grand bonheur. Mais vous ne m'avez pas
encore dit o il est maintenant, miss Maylie. Pardonnez-moi ce
reproche; mais pourquoi ne l'avoir pas amen?

- Il attend  la porte, dans une voiture, rpondit Rose.

-  ma porte! s'cria le vieux gentleman. Et le voil s'lanant
hors de la chambre, dgringolant l'escalier; en un instant, il
tait sur le marchepied, et bientt dans la voiture.

Quand la porte de la chambre se fut referme derrire lui,
M. Grimwig releva la tte et, se renversant sur le dos de sa
chaise, fit avec l'un des pieds trois tours sur lui-mme, aid de
la table et de sa canne. Aprs avoir excut cette volution il se
leva, fit clopin-clopant une douzaine de fois la tour de la
chambre et, s'arrtant tout d'un coup devant Rose, il l'embrassa
sans plus de faon.

Chut! dit-il en voyant la demoiselle se lever toute alarme de
cet trange procd, n'ayez donc pas peur, petite. Je suis assez
vieux pour tre votre grand-pre. Vous tes une gentille
demoiselle. Je vous aime. Mais les voici.

En effet, juste au moment o, par une habile conversion de gauche
 droite, il se replantait sur sa chaise, M. Brownlow revint
accompagn d'Olivier, auquel M. Grimwig fit un gracieux accueil.
Quand Rose Maylie n'aurait pas eu d'autre rcompense de ses soins
et de sa sollicitude pour le jeune Olivier que le bonheur qu'elle
prouva en ce moment, elle se serait crue bien paye de ses
peines.

Mais, au fait, il y a encore quelqu'un qui ne doit pas tre
oubli, fit M. Brownlow qui tira la sonnette. Envoyez dire 
Mme Bedwin de venir, s'il vous plat.

La vieille femme de charge se rendit en toute hte  cet appel,
et, ayant fait une rvrence,  la porte, elle attendit des
ordres.

Eh bien! vous devenez donc tous les jours de plus en plus
aveugle, Bedwin? dit M. Brownlow d'un ton brusque.

- Oui, monsieur, rpondit la vieille.  mon ge, la vue ne
s'amliore pas.

- Ce n'est pas nouveau, ce que vous nous dites l, rpliqua
M. Brownlow. Et bien! mettez vos lunettes; je veux voir si vous
devinerez pourquoi je vous ai fait venir.

La vieille se mit  fouiller quelque temps dans sa poche pour
trouver ses lunettes; mais Olivier, dans son impatience, ne put
attendre la fin de cette nouvelle preuve, et, obissant  sa
premire impulsion, il s'lana dans ses bras.

Dieu me pardonne! s'cria la vieille en l'embrassant, c'est mon
bon petit enfant!

- Ma bonne et vieille amie! s'cria Olivier.

- Je savais bien qu'il reviendrait, dit la vieille en le tenant
dans ses bras. Comme il a bonne mine! Ne dirait-on pas,  le voir
si bien vtu, que c'est un petit monsieur? O donc tes-vous all
pendant tout ce temps-l? C'est toujours la mme douceur de
physionomie, mais moins ple! la mme bont dans les yeux, mais
moins tristes! Je ne les ai jamais oublis, ses yeux, ni sa bonne
figure, ni son aimable sourire: tous les jours je me le figurais,
ce cher petit,  ct de mes autres enfants qui sont morts!
J'tais encore jeune alors!

Pendant ce temps-l, tantt elle s'loignait d'Olivier pour
mesurer de combien il avait grandi, tantt elle le serrait contre
son sein, lui passant avec amour les mains dans les cheveux, riant
et pleurant tour  tour, penche sur son paule.

M. Brownlow, laissant Mme Bedwin et Olivier causer  loisir, passa
dans une autre pice, et l il apprit de Rose tous les dtails
relatifs  son entrevue avec Nancy, dtails qui lui causrent une
grande surprise en mme temps qu'une grande inquitude. Rose
expliqua pourquoi, au premier abord, elle n'avait pas voulu
confier le secret  M. Losberne; M. Brownlow jugea qu'elle avait
agi avec prudence, et rsolut sur-le-champ d'avoir un entretien
srieux avec le digne docteur  ce sujet. Voulant mettre ce
dessein  excution le plus tt possible, il dcida qu'il se
rendrait  l'htel pendant la matine et que Mme Maylie serait
informe avec prcaution de tout ce qui se serait pass. Ces
prliminaires arrangs, Rose et Olivier retournrent  la maison.

Rose ne s'tait nullement exagr la colre probable du bon
docteur; car l'histoire de Nancy venait  peine de lui tre
expose, qu'il profra des menaces terribles et des imprcations.
Il jura qu'elle ne risquait rien et qu'il l'abandonnerait aux
recherches combines de MM. Blathers et Duff; puis il mit son
chapeau pour aller chercher immdiatement l'assistance de ces
dignes personnages. Il est probable que, dans sa premire
explosion, il aurait mis son projet  excution, sans rflchir un
seul instant aux consquences, s'il n'avait pas t retenu,
d'abord par le poignet de M. Brownlow, aussi fort et aussi
irascible que lui, et, en second lieu, par une srie d'arguments
et de raisonnements destins  lut faire abandonner une pareille
folie.

Alors, que diable voulez-vous que nous fassions? dit l'imptueux
docteur quand ils eurent rejoint les deux dames.  moins que nous
n'employions notre temps  voter des remerciements  cette bande
de voleurs et de voleuses et  les prier de vouloir bien accepter
chacun cent livres sterling ou tout ce que vous voudrez, comme une
petite marque de notre estime et une trs faible preuve de notre
reconnaissance pour leur bienveillance  l'gard d'Olivier!

- Non, non, je ne dis pas cela, rpliqua M. Brownlow en riant;
mais il nous faut agir avec douceur et prudence.

- Avec douceur et prudence! s'cria le docteur. Moi, je vous
enverrais tous ces gens-l ...

- Envoyez-les o vous voudrez, interrompit M. Brownlow; il n'en
est pas moins vrai qu'il faut se demander si, en les envoyant o
vous dites, nous atteindrons notre but.

- Quel but? demanda le docteur.

- Connatrons-nous les parents d'Olivier? Pourra-t-il recouvrer
l'hritage dont il a t frustr, en admettant que cette histoire
soit authentique?

- Ah! c'est juste! dit M. Losberne en se rafrachissant le front
avec son mouchoir de poche. Je n'y pensais dj plus.

- Vous voyez! continua M. Brownlow. Mettons cette pauvre fille
compltement de ct, si vous voulez, et supposons qu'il nous soit
possible, sans la compromettre, de traduire tous ces sclrats en
justice; eh bien! aprs,  quoi cela nous servira-t-il?

-  en faire pendre toujours quelques-uns, selon toute
probabilit, dit le docteur, et  faire dporter les autres.

- Trs bien! rpliqua M. Brownlow en souriant; mais avec le temps
ils y russiront bien sans nous, et, en attendant, si nous les
prvenons, il me semble que nous ferons l les don Quichotte, en
opposition directe avec nos intrts, ou, ce qui revient au mme,
avec ceux d'Olivier.

- Comment cela? demanda le docteur.

- Il est certain que nous aurons toutes les peines du monde 
approfondir ce mystre tant que nous n'aurons pas dmasqu ce
Monks. Or, nous n'y pouvons parvenir que par stratagme, et en
l'attrapant un beau jour, lorsqu'il ne sera pas au milieu de ces
gens-l. Car, supposons qu'on l'arrte, nous n'avons pas de
preuves contre lui; il n'a mme pas particip (du moins  notre
connaissance et d'aprs l'examen des faits) au moindre brigandage
commis par cette bande. S'il n'est pas acquitt, il est probable
qu'il sera puni tout au plus de l'emprisonnement comme vagabond,
et que, plus tard, il persistera dans son silence; de manire
qu'il vaudrait autant pour nous qu'il ft sourd, muet, aveugle, et
mme idiot.

- Eh bien! dit vivement le docteur, j'en reviens alors  vous
demander si vous croyez raisonnablement qu'on soit li par la
promesse faite  la jeune fille. Cette promesse, je l'avoue, a t
faite dans les meilleures et les plus loyales intentions; mais en
ralit...

- Je vous en prie, ma chre demoiselle, dit M. Brownlow en voyant
que Rose s'apprtait  rpondre, ne discutons point l-dessus;
votre promesse sera tenue. Je ne crois pas que cela puisse en rien
dranger nos combinaisons. Mais, avant de rgler nos dmarches, il
sera ncessaire de voir la jeune fille, pour savoir d'elle si elle
veut nous faire connatre ce Monks,  la condition, bien entendu,
que nous traiterons directement avec lui sans l'entremise de la
police. Dans le cas o elle ne voudrait pas ou ne pourrait pas
nous donner ces renseignements, nous lui demanderons de nous dire
quels endroits il frquente, quel est son signalement, de faon
que nous puissions le reconnatre; or, nous ne pourrons la voir
avant dimanche soir, et c'est aujourd'hui mardi. Je suis d'avis
que, jusque-l, nous restions compltement tranquilles, et que
nous gardions le silence l-dessus, mme devant Olivier.

Quoique ce dlai de cinq grands jours ft faire la grimace 
M. Losberne, il fut forc d'admettre qu'il n'y avait pas de
meilleur parti  prendre, et, comme Rose et Mme Maylie taient
compltement de l'avis de M. Brownlow, la proposition de ce
dernier fut adopte  l'unanimit.

Je voudrais bien, dit M. Brownlow, prendre conseil de mon ami
Grimwig. C'est un homme bizarre, mais singulirement retors, qui
pourrait nous tre trs utile. Je dois dire qu'il a tudi le
droit et que, s'il a quitt le barreau, c'est seulement parce
qu'il s'est dgot de n'avoir eu en vingt ans qu'un client et un
procs. Si c'est un titre ou non  votre recommandation, je vous
en laisse juge.

- Je n'ai pas d'objection  faire, dit le docteur, pourvu que vous
me permettiez de consulter aussi mon ami.

- Eh bien, rpliqua M. Brownlow, il faut aller aux voix. Quel est-
il cet ami?

- Le fils de madame et le vieil ami de mademoiselle, dit le
docteur en montrant Mme Maylie et en jetant  la nice un regard
expressif.

Rose devint pourpre, mais elle ne fit entendre aucune objection;
peut-tre avait-elle le sentiment de son impuissante minorit.
Henry Maylie et M. Grimwig furent dclars membres du comit.

Bien entendu, dit Mme Maylie, que nous ne bougerons pas de
Londres tant qu'il restera quelque esprance de russir dans nos
recherches. Je n'pargnerai ni la peine ni l'argent pour atteindre
le but que nous nous proposons, et, dussions-nous rester ici un
an, je ne le regretterai pas, tant que vous m'assurerez que tout
espoir n'est pas perdu.

- Bien! reprit M. Brownlow. Maintenant que je vois sur tous les
visages qui m'entourent l'envie de me demander d'abord pourquoi il
m'a t impossible d'claircir le mystre, et ensuite pourquoi
j'ai quitt si subitement le royaume, je demande  poser comme
condition qu'on ne m'adressera aucune question jusqu'au moment o
je jugerai convenable de m'expliquer en racontant ma propre
histoire. Croyez-moi, j'ai de bonnes raisons pour agir ainsi,
autrement je pourrais veiller des esprances impossibles 
raliser, ou augmenter les difficults et les dsappointements
dj si nombreux. Allons! on vient d'annoncer que le souper est
servi, et Olivier, qui est tout seul dans la chambre voisine, va
s'imaginer que nous nous sommes ennuys de sa socit et que nous
tramons quelque noir complot pour l'abandonner encore.

En disant ces mots, le vieillard offrit son bras  Mme Maylie et
la conduisit dans la salle  manger. M. Losberne les suivit avec
Rose, et la sance fut leve.


CHAPITRE XLII.
Une vieille connaissance d'Olivier donne des preuves surprenantes
de gnie et devient un personnage public dans la capitale.


Le soir mme o, obissant  la voix de son coeur, Nancy, aprs
avoir endormi Sikes, se rendait chez Rose Maylie, deux personnes
s'avanaient vers Londres par la grande route du Nord. La suite de
notre histoire exige que nous leur accordions quelque attention.

C'taient un homme et une femme, ou plutt le mle et la femelle;
car le premier tait un de ces tres longs, efflanqus, maigres et
osseux, auxquels il est difficile de donner un ge. Quand ils sont
enfants, on les prendrait pour des hommes faits qui n'ont pas pu
prendre leur croissance, et, quand ils sont hommes, on dirait des
enfants un peu grands pour leur ge. La femme tait jeune, mais
solide et robuste,  en juger par l'norme paquet attach sur son
dos. Son compagnon n'en avait pas si lourd  porter; son bagage
consistait en un petit paquet envelopp dans un mauvais mouchoir
et suspendu sur son paule au bout d'un bton. Grce  ce lger
fardeau, et aussi  la longueur dmesure de ses jambes, il
prenait facilement sur sa compagne une avance de plusieurs pas,
et, se retournant de temps  autre avec un mouvement d'impatience,
il semblait lui reprocher sa lenteur et l'inviter  hter sa
marche.

Ils suivaient ainsi la route poudreuse, sans s'occuper des objets
qui se prsentaient  leur vue, et ne se drangeaient que pour
faire place aux chaises de poste venant de la ville. Quand ils
eurent pris Highgate, le voyageur s'arrta et cria d'un ton
brusque  sa compagne:

Eh bien! allons donc! a ne va pas? Quelle fainante tu fais,
Charlotte!

- C'est que j'ai une fire charge, aussi! dit la femme en avanant
puise de fatigue.

- Une fire charge! qu'est-ce que tu nous chantes? tu n'es donc
bonne  rien? rpondit le voyageur en changeant d'paule son petit
paquet. Quoi! te voil encore arrte... Dites-moi un peu s'il n'y
a pas de quoi perdre patience.

- Est-ce encore loin? demanda la femme en s'appuyant contre un
banc, la figure ruisselante de sueur.

- Encore loin? tiens! voil o tu en es, dit le grand efflanqu en
lui montrant du doigt une masse tendue devant lui, vois-tu l,
cette illumination? Eh bien, c'est l'clairage de Londres!

- Il y a encore deux bons milles au moins, dit la femme d'un air
accabl.

- Qu'il y en ait deux ou vingt, qu'est-ce que a fait? dit No
Claypole (car c'tait lui). Allons! avance, ou je t'avertis que tu
recevras un bon coup de pied.

Comme la colre rendait encore plus rouge le nez de No, et que,
tout en parlant, il avait travers la rue, prt  excuter sa
menace, la femme se leva sans rien dire et le suivit pniblement.

O penses-tu passer la nuit, No? demanda-t-elle aprs avoir fait
une centaine de pas.

- Est-ce que je sais, rpliqua l'autre, que la marche avait rendu
irascible.

- Prs d'ici, j'espre, dit Charlotte.

- Non, saperlote! non, a n'est pas prs d'ici, rpondit Claypole.
Ne te mets pas a dans la tte.

- Pourquoi a?

- Parce que si je dis que je ne le veux pas, a doit suffire; et
je n'entends pas qu'on vienne m'ennuyer de _pourquoi_ et de _parce
que_, dit M. Claypole en se redressant.

- N'y a pas besoin de se fcher! dit sa compagne.

- C'est a qui serait du propre, vraiment, d'aller s'arrter  la
premire auberge en dehors de la ville! a fait que M. Sowerberry,
s'il nous poursuit, n'aurait qu' mettre son vieux nez  la porte
pour nous voir fourrer dans une charrette et ramener chez lui avec
des menottes, dit No Claypole d'un ton goguenard. Non pas, non
pas!... je vais m'enfoncer dans les rues les plus sombres, et je
ne m'arrterai qu'aprs avoir mis la main sur le trou le plus
cach que je puisse rencontrer. Quelle chance pour toi, ma chre,
que j'aie de la tte! Si nous n'avions pas pris d'abord une autre
route pour rejoindre ensuite celle-ci  travers champs, il y a
dj huit jours que tu serais coffre; je ne te dis que a,
imbcile.

- Je sais bien que je ne suis pas aussi fine que toi, rpliqua
Charlotte; mais c'est pas une raison pour me mettre tout sur le
dos, et me dire que c'est moi qu'on aurait coffre. Si on m'avait
coffre, on t'aurait coffr aussi, toi, c'est sr.

- C'est toi qui as pris l'argent de la cassette, tu le sais bien?
fit M. Claypole.

- Je l'ai pris pour toi, No, rpondit Charlotte.

- Est-ce que je l'ai gard? demanda Claypole.

- Non, tu t'es fi  moi, et tu me l'as donn  porter, comme un
bon garon que tu es, dit la femme en lui caressant le menton et
passant son bras sous le sien.

Claypole, en effet, avait laiss l'argent  Charlotte; mais comme
il n'avait pas l'habitude de se fier follement et  l'aveuglette
en qui que ce ft, il faut ajouter, pour lui rendre justice, qu'en
confiant cet argent  Charlotte, il avait eu un but: il voulait,
en cas d'arrestation, qu'on trouvt sur elle le larcin, afin de
pouvoir prouver son innocence et de se mnager une porte de
derrire. Il se garda bien, comme on le pense, d'expliquer ses
intentions  ce sujet, et ils continurent ensemble leur chemin en
trs bons termes.

Conformment  son systme de prudence, Claypole alla tout d'une
traite jusqu' Islington,  l'auberge de l'Ange. Il jugea avec
raison, en voyant cet encombrement de passants et de voitures,
qu'il commenait  tre dans le vrai Londres. Ne s'arrtant que
juste le temps qu'il fallait pour voir quelles taient les rues
les plus populeuses, et par consquent celles qu'il devait le plus
viter, il traversa Saint-John's Road et s'enfona bientt entre
Gray's Inn Lane et Smithfield dans les rues tortueuses et sales,
qui font de ce quartier le plus hideux repaire qui ait jusqu'ici
dfi les progrs de la civilisation dans la ville de Londres.

No Claypole enfila ces ruelles, tranant Charlotte derrire lui:
tantt il s'arrtait, les pieds dans le ruisseau, pour embrasser
d'un seul coup d'oeil la physionomie de quelque mauvais bouchon;
tantt il se glissait le long de la muraille, comme si la maison
lui paraissait encore trop frquente pour lui. Enfin, il s'arrta
devant une taverne de plus chtive apparence et beaucoup plus
dgotante que toutes celles qu'il avait vues jusqu'alors. Il
traversa la rue pour bien l'examiner du ct oppos, et annona
gracieusement  sa compagne son intention d'y passer la nuit.

Allons! donne-moi le paquet, dit No dfaisant les bretelles, et
le repassant des paules de Charlotte sur les siennes, et surtout
ne parle pas que je ne te le dise. Voyons, quel est le nom de
cette maison-l? Aux t-r-oi-s, aux trois quoi?

- Aux Trois Boiteux, dit Charlotte.

- Aux Trois Boiteux, rpta No; trs jolie enseigne, ma foi!
Allons, maintenant, suis mes talons de prs, et entrons.

Aprs avoir donn ces ordres, il poussa de son paule la porte
criarde, et entra suivi de Charlotte.

Il n'y avait au comptoir qu'un petit juif, qui, appuy sur ses
deux coudes, tait en train de lire un sale journal. Il regarda
No fixement; celui-ci en fit autant.

Si No avait port son vtement de garon de charit, les grands
yeux que lui faisait le juif auraient eu un motif; mais non: il
avait laiss de ct l'habit et la plaque; il portait une blouse:
il n'y avait donc pas de raison apparente pour veiller ainsi
l'attention dans une taverne.

Est-ce ici les Trois Boiteux? demanda No.

- Oui, c'est l'enseigne de la maison, rpliqua le juif.

- Nous avons rencontr sur le chemin en venant de la campagne
quelqu'un qui nous a recommand cet endroit-ci, dit No, et il
fit signe de l'oeil  Charlotte, peut-tre autant pour lui faire
remarquer la ruse adroite dont il tait inventeur, que pour
l'avertir d'couter tout a sans montrer de surprise. Nous
dsirons passer la nuit ici.

- Je ne suis pas bien sr que a se buisse, dit Barney, qui tait
garon dans cette maison. Je vais le debander.

- Eh bien! en attendant, dites-nous toujours o est la salle, et
servez-nous un morceau de viande froide avec un verre de bire,
hein!

Barney les introduisit dans une petite salle sur le derrire, et
leur servit la viande demande; puis, tant venu leur dire qu'on
pouvait les loger cette nuit, il laissa djeuner l'aimable couple
en tte--tte.

Cette salle se trouvait derrire le comptoir et quelques pas plus
bas. Un petit rideau cachait un judas vitr pratiqu dans le mur,
 cinq pieds environ du plancher; de manire que les gens de la
maison pouvaient, en tirant un peu le rideau, regarder ce qu'on
faisait dans la salle, sans courir le risque d'tre vus, car la
lucarne se trouvait dans un angle obscur et tout prs d'une grosse
poutre, derrire laquelle l'observateur se cachait facilement. Non
seulement on pouvait voir, mais encore on pouvait, en appliquant
l'oreille  la cloison, entendre fort distinctement le sujet des
conversations. Le matre de la maison tenait son oeil braqu au
carreau depuis cinq minutes, et Barney venait de rendre rponse
aux voyageurs, quand Fagin, en tourne d'affaires, entra dans la
boutique pour demander des nouvelles de quelques-uns de ses jeunes
lves.

Chut, dit Barney, il y a deux drangers dans la betide chambre 
ct.

- Des trangers? rpta le vieillard  voix basse.

- Et fameusement gogasses, allez! ajouta Barney. Ils arribent de
la gambagne, mais ils sont dans votre genre, ou je me drombe
bien!

Fagin parut recevoir ces dtails avec grand intrt. Il monta sur
un tabouret, appliqua avec prcaution son oeil  la lucarne, et de
ce poste cach, il put voir M. Claypole, se servant un morceau de
boeuf froid et un verre de bire; il mangeait et buvait  son
aise, ne donnant  Charlotte, qui les recevait sans se plaindre,
que des doses infinitsimales, suivant le systme homopathique.

- Ah! ah! dit tout bas le juif en regardant Barney, l'air de ce
gaillard-l me revient. Il pourrait nous tre utile; il s'entend
dj joliment  vous mener la fille. Motus! sois muet comme une
carpe, mon vieux, que j'entende ce qu'ils disent.

Le juif appliqua de nouveau son oeil  la lucarne et collant son
oreille  la cloison, couta attentivement: ses traits exprimaient
une curiosit maligne; on l'et pris pour un vieux sorcier.

Aussi, dsormais je veux faire le monsieur, dit Claypole en
allongeant ses jambes et en continuant une phrase dont Fagin
n'avait pas entendu le commencement. Non, au diable les cercueils,
Charlotte! je veux faire le monsieur, et, si tu veux, toi, tu
feras la dame.

- a me plairait assez, No, rpliqua Charlotte; mais on ne trouve
pas des cassettes  vider tous les jours ni des matres  planter
l.

- Laissons les cassettes, dit Claypole; il y a bien d'autres
choses  vider que des cassettes!

- Et quoi donc? demanda sa compagne.

- Parbleu! dit Claypole que la bire chauffait, et les poches
donc! et les ridicules! et les maisons! et les malles-poste! et
les banques!

- Mais c'est trop d'ouvrage pour toi seul, mon petit, dit
Charlotte.

- Ah! je verrai  faire connaissance avec les amateurs, rpliqua
No. Ils sauront bien nous employer de faon ou d'autre.  toi
seule, tu vaux cinquante femmes. Je n'ai jamais vu une crature
plus maligne et plus ruse que toi quand je te laisse faire.

- Oh! que c'est gentil de t'entendre parler comme a! s'cria
Charlotte en dposant un baiser sur la laide figure de son
compagnon.

- Allons! a suffit! Sois pas trop tendre, de peur de me fcher,
dit No en se dgageant de son treinte avec dignit. Je voudrais
tre le chef de quelque bande, la mener un peu tambour battant et
vous surveiller a sans qu'ils s'en doutent. a me conviendrait
assez, s'il y avait quelque chose  gagner. Si nous pouvions
seulement faire la connaissance de quelques messieurs de ce genre
a vaudrait bien ce billet de vingt livres que tu as chip,
d'autant que nous ne savons pas trop comment nous en dfaire.

Aprs cette dclaration de son opinion, Claypole regarda dans le
pot  bire d'un air malin, secoua le contenu, fit un petit signe
d'amiti  Charlotte et avala une gorge du liquide qui parut le
rafrachir beaucoup. Il songeait  en avaler une autre, quand la
porte s'ouvrit subitement: un tranger entra.

Cet tranger tait Fagin. Sa mine tait souriante, et, en entrant,
il fit le plus gracieux salut. S'tant assis  une table voisine
des deux voyageurs, il demanda  Barney de lui servir  boire.

Une belle soire, monsieur! mais un peu froide pour la saison,
dit Fagin en se frottant les mains. Vous arrivez de la campagne, 
ce que je vois, monsieur?

-  quoi le voyez-vous? dit No.

- Nous n'avons pas  Londres tant de poussire que cela, rpliqua
le juif en montrant du doigt les souliers de No, puis ceux de sa
compagne et ensuite les deux paquets.

- Vous tes diablement malin! dit No. Ah! ah! entends-tu a,
Charlotte?

- Il faut bien l'tre ici, mon cher! dit le juif en baissant la
voix. C'est comme je vous le dis, da!

Le juif, en faisant cette remarque, se donna avec l'index de la
main droite une petite tape sur le nez; No essaya d'imiter le
mme geste; mais, vu l'insuffisance de son nez, il ne russit pas
compltement. Toutefois, Fagin vit dans cette tentative
l'intention d'exprimer qu'il tait tout  fait de son avis, et fit
circuler trs poliment la liqueur que Barney venait de lui servir.

C'est un peu soign, a, dit Claypole en faisant claquer ses
lvres.

- Mais c'est cher! fit le juif. Celui qui veut en boire tous les
jours doit vider, sans se fatiguer, des cassettes, des poches, des
ridicules, des maisons, des malles-poste et mme des banques.

 ces mots, videmment extraits de ses propres remarques,
Claypole, les traits bouleverss et couverts d'une pleur
mortelle, regarda avec effroi le juif et Charlotte.

Ne craignez rien, l'ami, dit Fagin en rapprochant sa chaise de la
sienne. Ah! ah! c'est de la chance que ce soit moi seul qui vous
aie entendu. Oui, c'est vraiment de la chance!

- Ce n'est pas moi qui l'ai pris, balbutia No; et cette fois il
n'allongeait plus ses jambes comme un gentleman indpendant, mais
il les rentrait sous sa chaise le plus possible. C'est elle qui a
pris le billet. Tu l'as encore, hein, Charlotte?... Tu sais bien
que tu l'as.

- Peu importe qui a pris l'argent ou qui l'a gard, l'ami!
rpliqua Fagin lanant toutefois un oeil de lynx sur la jeune
fille et sur les deux paquets. Je travaille l dedans aussi et je
ne vous en aime que mieux.

- Vous travaillez dans quoi? demanda Claypole qui reprenait un peu
d'assurance.

- Je travaille dans ce genre d'affaires, et les gens de la maison
aussi, dit Fagin. Vous avez mis le doigt sur ce qu'il vous
fallait, et vous tes ici aussi en sret que possible. Il n'y a
pas d'endroit plus sr  Londres que les Trois Boiteux,... surtout
quand je prends mes mesures pour a... Vous me revenez, vous et la
jeune personne; aussi, vous n'avez rien  craindre, c'est entendu;
soyez sans inquitude.

Si l'esprit de Claypole fut plus  l'aise aprs ces paroles, son
corps ne le fut certainement pas. Le pauvre garon se tournait, se
retournait, prenait les positions les plus tranges et regardait
tout le temps son nouvel ami d'un air de dfiance et de crainte.

J'ajouterai de plus, dit le juif aprs avoir rassur Charlotte en
lui faisant de petits signes d'amiti et d'encouragement, que j'ai
un ami qui pourra, je le pense, satisfaire votre dsir et vous
lancer dans le bon chemin. Vous choisirez naturellement le genre
qui vous ira le mieux pour commencer, et mon ami vous mettra au
courant des autres.

- On dirait que vous parlez srieusement? fit No.

- Pourquoi plaisanterais-je? dit le juif en haussant les paules.
Allons! venez un moment dehors, que je vous parle en particulier.

- Ce n'est pas la peine de nous dranger, dit No en allongeant
tout doucement ses jambes. Pendant que nous causerons, elle
portera les paquets l haut. Charlotte, occupe-toi de ces
paquets.

Cet ordre, donn avec la plus grande dignit, fut excut sans le
moindre murmure, et Charlotte emporta, comme elle put, les paquets
pendant que No tenait la porte ouverte et la regardait
s'loigner.

Je l'ai pas mal forme comme a; qu'en dites-vous, monsieur?
demanda-t-il en reprenant sa place du ton d'un homme qui a
apprivois quelque bte sauvage.

- C'est parfait! dit Fagin en lui donnant un petit coup sur
l'paule. Vous tes un gnie, mon cher.

- Sans a, je ne serais pas ici, dit No. Mais voyons, si nous
perdons notre temps, elle va revenir.

- Eh bien! dit le juif, qu'en pensez-vous? Si mon ami vous plat,
pourriez-vous mieux faire que de vous associer  lui?

- Sa partie est-elle bonne?... Voil le point important, dit No
en clignant de l'oeil.

- C'est tout  fait le haut de l'chelle... Il a des associs
nombreux et occupe des employs extrmement distingus dans le
genre.

- Des employs citadins? demanda Claypole.

- Pas un seul campagnard. Et je ne pense pas que, mme sur ma
recommandation, il consentit  vous prendre s'il ne manquait de
collaborateurs pour l'instant, rpondit le juif.

- Faudra-t-il dbourser? dit No en frappant sur son gousset.

- Cela ne se peut gure autrement, rpliqua Fagin d'un ton bref.

- C'est que vingt livres sterling... c'est une somme!...

- Pas quand c'est un billet dont vous ne pourriez vous dfaire,
reprit Fagin. Le numro et la date sont pris, je suppose... Le
payement aura t arrt  la banque. Ah! il n'en donnera pas
grand' chose. Il faudra qu'il le passe  l'tranger, car il n'en
tirerait pas pour la peine sur la place.

- Quand pourrais-je le voir? demanda No d'un ton irrsolu.

- Demain matin, dit le juif.

-- O?

- Ici.

- Hum! fit No. Quels sont les gages!

- Vie de gentleman, ... la table et le logement, le tabac et
l'eau-de-vie sans frais;... moiti de vos gains et moiti de ceux
de la jeune fille, rpondit Fagin.

Il est douteux que No Claypole, dont la rapacit n'tait pas
petite, et accd  ces offres, quelque avantageuses qu'elles
fussent, s'il avait t tout  fait libre; mais il rflchit que,
s'il refusait, son nouvel ami pourrait fort bien le dnoncer  la
justice sur-le-champ (des choses plus surprenantes s'taient dj
vues); aussi ses traits se dtendirent-ils peu  peu et il dit au
juif que l'affaire lui convenait.

Mais, voyez-vous, ajouta-t-il, comme Charlotte abattra de la
besogne, j'aimerais assez  en avoir personnellement une un peu
facile.

- Un petit travail de fantaisie? dit Fagin.

- Oui, quelque chose comme a, rpliqua No. Qu'est-ce que vous
croyez qui pourrait me convenir pour le moment? Voyons! quelque
chose qui ne soit pas trop fatigant ni trop dangereux: voil ce
qu'il me faudrait.

- Je vous ai entendu dire que vous espionneriez bien les autres,
hein? dit le juif. Mon ami a besoin d'un homme habile dans cette
partie-l.

- Oui, j'ai parl de cela, et a me serait gal de temps en temps,
rpondit Claypole avec hsitation. Mais a ne rapporterait rien,
a.

- C'est vrai, dit le juif en rflchissant ou en feignant de
rflchir, a ne rapporte rien.

- Que pourrais-je faire alors? dit No le regardant avec
inquitude. Des petits coups en dessous o la besogne serait
assure et o on serait  peu prs aussi tranquille que chez soi.

- Que dites-vous des vieilles dames? demanda le juif. Il y a 
gagner avec elles, on leur arrache leurs sacs et leurs petits
paquets, on tourne le coin de la rue, et on file.

- Oui, mais a crie joliment, et a vous gratigne, j'en ai peur,
rpliqua No, en secouant la tte. Il me semble que a ne me
conviendrait pas encore. Est-ce qu'il n'y aurait pas autre chose 
faire?

- Attendez, dit le juif, en posant sa main sur le genou de No. Il
y a encore les crapauds.

- Qu'est-ce que c'est que a? demanda Claypole.

- Les crapauds, mon ami, dit le juif, c'est les petits enfants qui
vont faire les commissions de leur mre qui leur donne pour a un
schelling, ou un sixpence, et l'affaire c'est de leur enlever
l'argent. Ils le tiennent toujours  la main; on les fait tomber
dans le ruisseau et on s'en va tranquillement, comme s'il ne
s'agissait que d'un enfant qui s'est fait mal en tombant.

- Ha! ha! cria Claypole, en levant ses jambes en l'air pour
tmoigner sa jubilation. Dieu de Dieu! voil justement mon
affaire.

- Certainement, voil votre affaire! tenez, un endroit o on peut
faire son beurre, c'est  Camden-town,  Battle-Bridge et dans ces
environs-l; les enfants sont toujours en commission par l; et
vous pourrez en flanquer dans le ruisseau tant que vous voudrez,
ah! ah! ah!

Et l-dessus Fagin donna un bon coup de poing  Claypole et ils se
mirent  rire tous les deux de bon coeur.

Eh! bien, a va, dit No un peu calm, quand Charlotte fut
rentre.  quelle heure demain?

-  dix heures, cela vous convient-il? et comme Claypole faisait
un signe de tte affirmatif, le juif ajouta: qui annoncerai-je 
mon ami?

- M. Bolter, rpliqua No, qui s'tait attendu  cette question;
M. Maurice Bolter; voici Mme Bolter.

- Madame Bolter, votre humble serviteur, dit Fagin, en lui faisant
un salut grotesque. J'espre avoir l'honneur de vous connatre
mieux avant peu.

- Entends-tu ce que dit monsieur, Charlotte, dit Claypole, d'une
voix vibrante.

- Oui, mon cher No, reprit Mme Bolter, en lui tendant la main.

- Elle m'appelle No, voyez-vous, c'est un mot d'amiti, dit
M. Maurice Bolter, ci-devant Claypole, en se tournant vers le
juif. Vous comprenez la chose?

- Oh! oui, je comprends... parfaitement, rpondit Fagin, et cette
fois il disait vrai, bonsoir, bonsoir.

Lorsqu'ils eurent chang une foule de bonsoirs et de compliments,
M. Fagin s'en alla. No Claypole, rclamant l'attention de sa
femme, lui expliqua les arrangements qu'il avait pris, d'un air de
hauteur et de supriorit qui convenait non seulement au sexe
fort, mais encore au gentleman fier du rle important que lui
attribuait sa nouvelle dignit, en lui donnant pour fonctions
spciales de flanquer les crapauds par terre dans la ville de
Londres et la banlieue.


CHAPITRE XLIII.
O l'on voit le fin Matois dans une mauvaise passe.


Ainsi, c'tait vous qui tiez votre ami, n'est-ce pas? dit
Claypole, autrement Bolter, quand en vertu du trait pass entre
eux, il se fut rendu le lendemain  la maison du juif. Par Dieu!
je m'en tais bien dout hier soir!

- Tout homme est son propre ami, mon cher, dit Fagin, de son
regard le plus insinuant. On n'en a jamais de meilleur que soi-
mme!

- Except quelquefois pourtant, rpliqua Maurice Bolter, prenant
des airs d'homme du monde, il y a des gens qui n'ont pas de plus
grands ennemis qu'eux-mmes, vous savez.

- Ne croyez pas a, dit le juif. Quand un homme est son ennemi,
c'est parce qu'il est beaucoup trop son ami. Ce n'est pas parce
qu'il s'occupe plus des autres que de lui-mme. Plus souvent! a
ne se voit pas dans ce monde!

- Si a est, a ne devrait pas tre, toujours, dit Bolter.

- Cela tombe sous le sens, reprit le juif. Quelques sorciers
prtendent que _trois_ est le nombre cabalistique, d'autres
opinent pour le nombre _sept_. Ce n'est ni l'un, ni l'autre, mon
cher, c'est le nombre _un_.

- Ah! ah! cria Bolter, vive le numro un!

- Dans une petite rpublique comme la ntre, mon cher, dit le juif
qui jugeait ncessaire de lui donner les explications au
pralable, nous avons un numro un qui s'applique  tout le monde,
c'est--dire que vous ne pouvez vous regarder comme numro un,
sans me regarder de mme et sans en faire autant pour le reste de
notre jeunesse.

- Ah diable! fit Bolter.

- Vous comprenez, continua le juif sans prendre garde 
l'interruption, que nous sommes tellement lis, tellement unis par
nos intrts, qu'il n'en peut tre autrement. Par exemple vous,
numro un, c'est votre intrt de prendre garde  vous.

- Sans doute, fit Bolter, sur ce point vous avez raison.

- Eh! bien, vous ne pouvez prendre garde  vous, numro un, sans
prendre aussi garde  moi, numro un.

- Numro deux, vous voulez dire, reprit Bolter qui tait un
goste fini.

- Non pas, rpliqua le juif, je suis autant pour vous, que vous
tes pour vous-mme.

- Vraiment, dit Bolter, vous tes un brave homme et je vous aime
beaucoup, je ne dis pas non; mais nous ne sommes pas si lis que
a ensemble.

- Donnez-vous seulement la peine de rflchir, dit le juif, en
haussant les paules et en tendant les mains. Vous avez fait une
petite chose fort gentille et qui vous a acquis mon estime; mais
cette petite chose-l pourrait trs bien vous faire mettre autour
du cou certaine cravate facile  serrer et fort difficile 
dnouer... la corde en un mot.

Bolter porta involontairement la main  sa cravate, comme s'il la
sentait trop serre et il fit entendre du geste plutt que de la
parole qu'il comprenait parfaitement.

Le gibet, mon cher, le gibet, continua Fagin, est un affreux
poteau, au bout duquel se trouve un petit piton qui a mis fin  la
carrire de plus d'un brave camarade qui travaillait sur le pav
du roi. Or, vous tenir dans la bonne route  une distance
respectueuse de cet objet-l, c'est votre numro un.

- Sans doute, fit Bolter; mais pourquoi parler de tout cela?

- Seulement pour vous faire bien comprendre ce que je veux vous
dire, dit le juif en fronant le sourcil. Si vous vivez sans
danger, c'est  moi que vous le devrez, comme moi, pour mener 
bien nos petites affaires, c'est sur vous que je compterai. Le
premier point est votre numro un; le second est le mien. Plus
vous estimerez votre numro un, plus vous soignerez le mien; voil
justement ce que je vous disais en commenant: c'est le numro un
qui nous a sauv tous, et sans lui nous prissons ensemble.

- C'est vrai, tout de mme, dit Bolter d'un air pensif. Quel vieux
renard vous faites!

M. Fagin vit, avec plaisir, que cet hommage rendu  ses moyens,
n'tait pas un compliment banal, mais l'expression de l'effet
magique que son esprit artificieux avait produit sur le nouveau
conscrit. Il sentit qu'il tait de la plus haute importance de
l'entretenir dans cet tat de respectueuse admiration.

Pour atteindre ce but dsirable, il lui fit mousser la grandeur et
l'tendue de ses oprations commerciales, mlant la vrit au
mensonge suivant son intrt; il arrangea tout cela avec tant
d'art, que le respect de M. Bolter s'accrut  vue d'oeil, respect
il faut le dire, tempr par une crainte salutaire qui ne pouvait
manquer de servir les projets de son patron.

C'est cette confiance mutuelle que nous avons l'un dans l'autre,
voyez-vous, qui me console des grosses pertes que je fais. Mon
bras droit, par exemple, m'a t enlev hier matin.

- Il n'est pas mort, peut-tre! s'cria M. Bolter.

- Oh! non, non, rpliqua Fagin, a ne va pas jusque-l, Dieu
merci!

- Je supposais que... que...

- On l'avait rclam. En effet, c'est ce qui est arriv, on l'a
rclam.

- Est-ce qu'on en tait press? demanda M. Bolter.

- Oh! press, n'est pas le mot, mais il tait accus d'avoir mis
la main dans une poche, et on a trouv sur lui une tabatire
d'argent, et figurez-vous, mon cher, que c'tait sa tabatire, sa
propre tabatire, car il prise beaucoup, c'est sa passion. On l'a
assign pour aujourd'hui, car on croit connatre le possesseur de
cette tabatire. Ah! celui-l, voyez-vous il valait cinquante
tabatires en or, et j'en donnerais bien ce prix-l pour le
ravoir. Je voudrais que vous l'eussiez connu!

Ah! mais, j'espre bien le connatre aussi! n'est-ce pas?

- J'en doute fort, rpliqua le juif, en poussant un soupir. Si on
n'a pas de nouvelles preuves, on ne sera qu'une prvention simple,
et il nous reviendra dans six semaines ou  peu prs; sinon, ils
l'enverront au pr. Ils connaissent son talent, voyez-vous; ils en
feront un pensionnaire  vie ni plus ni moins.

- Qu'est-ce que vous voulez dire? au pr, pensionnaire, qu'est-ce
que c'est que tout cela?  quoi a vous sert-il de dire des choses
que je ne peux pas comprendre?

Fagin allait lui traduire ces expressions mystrieuses en langue
vulgaire, et lui apprendre que cet assemblage de mots voulait
dire: dportation  perptuit. Mais tout  coup la conversation
fut interrompue par l'entre de Bates qui avait les mains dont les
poches de son pantalon et une figure dconfite, qui aurait presque
donn envie de rire.

- C'est fini, Fagin, dit Charlot, aprs une prsentation
rciproque avec Bolter.

- Que veux-tu dire? demanda le juif, dont les lvres tremblaient.

- On a trouv le monsieur de la tabatire: deux ou trois tmoins
de plus sont venus dposer pour lui et le matois a t enregistr
pour la traverse. Vous n'avez plus qu' me commander des habits
de deuil et un crpe  mon chapeau pour aller le voir avant qu'il
s'embarque. Dire que Jack Dawkins, le fin Jack, le malin des
malins, l... n'y a pas  dire... pour une mauvaise tabatire de
deux sous et demi... Je n'aurais jamais cru qu'on lui fit faire ce
voyage  moins d'une montre avec sa chane et ses breloques, et
encore! oh! pourquoi n'a-t-il pas vol la fortune d'un vieux
grippe-sou, il serait parti comme un monsieur, et non pas comme un
filou vulgaire, sans honneur et sans gloire.

Aprs cette oraison funbre si douloureuse et si pathtique sur le
sort de son ami infortun, Bates alla s'asseoir sur une chaise, de
l'air le plus triste et le plus abattu du monde.

- Qu'est-ce que tu veux dire, toi, par sans honneur et sans
gloire, s'cria Fagin en lanant un regard de colre  son lve.
Est-ce qu'il n'tait pas toujours le _preux_ chez nous? Est-ce
qu'il y en a parmi nous qui lui aille seulement  la hauteur de la
cheville? hein?

- Oh! non! a, pas un! rpondit Bates, dont le ton de voix
tmoignait de son regret, bien sr qu'il n'y en a pas un!

- Eh bien! alors, qu'est-ce que tu veux dire? rpondit le juif en
colre; qu'est-ce que tu viens nous pleurnicher?

- C'est  cause qu'il n'est pas sur le journal, dit Bates en
s'chauffant, en dpit de son vnrable ami, et  cause que a ne
sera pas connu, et que personne ne saura seulement la moiti de ce
qu'il vaut. Comment figurera-t-il sur le calendrier de Newgate?
Peut-tre qu'il n'y sera pas du tout, seulement! Oh! mon Dieu! mon
Dieu! en voil un coup de battoir!

- Ha! ha! s'cria le juif, tendant la main et se tournant du ct
de M. Bolter avec un clat de rire qui branla tout son tre;
hein! voyez-vous comme ils sont fiers de leur profession? Hein!
que c'est beau, a!

M. Bolter, d'un signe de tte, sembla partager son enthousiasme,
et le juif, aprs avoir contempl pendant quelques instants le
chagrin de Charlot Bates avec une satisfaction visible, s'approcha
de lui, et, lui tapant sur l'paule:

- Ne te fais pas de bile comme a, Charlot, dit-il d'un ton
consolateur; a se saura, va, bien sr que a se saura! Tout le
monde saura que c'tait un fameux drille! Il le fera bien voir
lui-mme, et ne dshonorera pas ses vieux matres! et puis,  cet
ge-l! quel honneur! Charlot! si jeune encore, aller dj au pr!

- a, c'est vrai; c'est un honneur, dit Charlot un peu consol.

- Il ne manquera de rien, continua le juif; il sera l dans son
bocal, comme un petit monsieur; il aura sa bire tous les jours,
et son argent dans sa poche pour jouer  pile ou face, s'il ne
peut pas le dpenser.

- Vraiment, il ne manquera de rien? s'cria Bates.

- Oh! cela va sans dire! je veux qu'il ait tout ce qu'il lui faut:
rpliqua le juif, et d'abord nous lui aurons un avocat, Charlot;
un qui aura de la blague, et il pourra aussi, s'il veut faire lui-
mme son speech, que nous verrons avec son nom dans tous les
journaux. Le fin Matois: clats de rire dans l'auditoire; et
puis les jurs ont de la peine  se tenir les ctes. Eh! eh!
Charlot!

- Ah! ah! a sera drle tout de mme! Comme il va vous les
mystifier tous! Hein?

- S'il les mystifiera! je le crois un peu, mon neveu!

- Ah ! a ne manquera pas. Ils peuvent compter l-dessus, rpta
Charlot en se frottant les mains.

- Il me semble que je le vois dj, s'cria le juif en fixant ses
yeux sur son lve.

- Et moi, donc! Ha! ha! ha! Moi aussi, je le vois d'ici, dit
Charlot Bates. C'est pourtant, ma parole d'honneur, vrai, que je
vois tout a comme si j'y tais. Ah! la bonne farce! Toutes ses
vieilles perruques qui essayent d'avoir un air grave, et Jack
Dawkins qui leur parle, ma foi, tout  son aise et sans se gner,
comme si c'tait le fils du prsident qui fit un speech aprs
dner. Ha! ha! ha!

Le fait est que le juif avait si bien chauff l'imagination
excentrique de son jeune ami, que celui-ci, aprs avoir plaint
d'abord le fin Matois comme une victime du sort, le regardait
maintenant comme l'acteur principal de la pice la plus amusante
et la plus comique, impatient de voir arriver le moment o son
vieux camarade pourrait dployer toutes ses capacits.

Il faudrait tcher d'avoir de ses nouvelles aujourd'hui, de faon
ou d'autre, dit Fagin. Comment faire?

- Si j'y allais? demanda Bates.

- Non pas; pour tout au monde, il ne faut pas que tu y ailles!
Est-ce que tu es fou, voyons! tu irais, grosse bte que tu es, te
fourrer juste  l'endroit o... Non, Charlot, non. C'est bien
assez d'en perdre un  la fois.

- Vous n'avez sans doute pas l'ide d'y aller, vous? dit Charlot
en lui lanant un coup d'oeil malin.

- a ne ferait pas du tout l'affaire! rpondit Fagin en secouant
la tte.

- Eh bien! alors, pourquoi n'envoyez-vous pas ce conscrit? demanda
Bates en mettant la main sur l'paule de No. Personne ne le
connat, lui.

- Au fait, s'il le veut bien..., dit le juif.

- S'il le veut bien? interrompit Charlot. Pourquoi ne le voudrait-
il pas?

- Je ne sais pas, dit Fagin en se tournant vers Bolter; je ne sais
rellement pas...

- Ah! c'est--dire que vous le savez bien, rpliqua No en
reculant vers la porte et remuant la tte d'un air inquiet. Non,
non, pas de a! ce n'est pas de mon dpartement, a; vous le savez
bien!

- Quel dpartement qu'il a donc pris, Fagin? demanda Bates en
toisant le corps efflanqu de No des pieds  la tte d'un air de
profond ddain. Il est charg, sans doute, de filer, quand les
choses tournent mal, et de gober sa bonne part des rgalades,
quand a va bien. C'est-y a sa partie?

- a ne vous regarde pas, rpliqua Bolter. Ne prenez pas de ces
liberts-l avec vos suprieurs, moutard, ou il pourrait vous en
cuire!

Matre Bates partit d'un tel clat de rire  cette terrible
menace, que Fagin fut oblig d'attendre quelque temps avant de
pouvoir s'interposer et reprsenter  Bolter qu'il n'y avait pas
le moindre danger  visiter le bureau de police, d'autant plus que
sa petite affaire n'tait pas connue, et qu'on n'avait pas encore
son signalement. Du diable si on irait s'imaginer qu'il ft all
l chercher un asile! En prenant un dguisement convenable, il
serait aussi en sret dans le bureau de police que partout
ailleurs, puisque, de tous les endroits de la ville, celui-ci
serait le dernier o on pt supposer qu'il allt de son plein gr.

Ces reprsentations, et surtout la crainte que lui inspirait le
juif, persuadrent Bolter, qui consentit  la fin d'assez mauvaise
grce  se charger de cette expdition. D'aprs les conseils de
Fagin, il changea son costume pour celui d'un charretier, c'est--
dire qu'il prit une blouse, une culotte de velours et des gutres
de peau, car le juif avait boutique monte. On lui donna aussi un
chapeau de feutre bien garni de bulletins des barrires de page,
et on lui mit le fouet en main. Ainsi quip, il devait entrer
dans le bureau de police comme un paysan venant du march de
Covent-Garden, qui voulait satisfaire sa curiosit. Comme il tait
gauche, embarrass et maigre, Fagin n'avait pas peur qu'il ne
jout pas son rle dans la perfection.

Ces arrangements termins, on lui donna tous les renseignements
qui pouvaient lui faire reconnatre le Matois; puis matre Bates
le conduisit  travers des passages sombres et tortueux, tout prs
de Bowstreet. Il lui dpeignit le lieu o se trouvait le bureau de
police et n'pargna pas les explications; il lui dit d'aller tout
droit dans le passage, que, dans la cour, il entrerait par la
porte qui se trouvait  droite au haut des marches, et, qu'arriv
l, il terait son chapeau. Aprs quoi, Charlot lui recommanda de
s'en aller seul et de faire vite, lui promettant de l'attendre en
cet endroit.

No Claypole ou Maurice Bolter, comme il plaira au lecteur, suivit
en tous points les instructions qu'il avait reues. Grce  Bates,
qui connaissait  fond la localit, elles taient si exactes,
qu'il se trouva dans la salle d'audience sans avoir fait une seule
question, ni rencontr le moindre obstacle. Il se sentit bientt
bouscul au milieu d'une foule de personnes compose
principalement de femmes; tout ce monde-l tait entass dans une
chambre sale et dgotante, au fond de laquelle s'levait une
estrade, entoure d'une grille; l se trouvait sur la gauche et
contre le mur le banc des prvenus; au milieu une tribune pour les
tmoins, et  droite, le bureau des magistrats. Ceux-ci taient
spars du public par une cloison qui les drobait aux regards;
laissant au vulgaire le soin de deviner, s'il est possible, la
majest cache de la cour sur son lit de justice.

Sur le banc des accuss, il n'y avait, pour le moment, que deux
femmes: elles faisaient des signes de tte  leurs amis, qui y
rpondaient d'un air aimable. Le greffier lisait une dposition 
deux officiers de police et  un homme assez simplement mis qui
avait les deux coudes sur la table. Le gelier tait debout prs
de la balustrade, se tapant le nez nonchalamment avec une grosse
clef qu'il avait  la main, et ne s'arrtant dans cet exercice que
pour rtablir le silence parmi les spectateurs, qui parlaient trop
haut, ou pour dire svrement  une femme: Emportez donc votre
enfant, lorsque la gravit des juges pouvait tre compromise par
les cris d'un marmot chtif que sa mre tenait  moiti suffoqu
dans son chle. La pice sentait le renferm  faire mal au coeur;
les murailles taient sales et le plafond tout noir. Il y avait
sur le manteau de la chemine un vieux buste enfum, et au-dessus
du banc des prvenus, une pendule couverte de poussire: c'tait
la seule chose qui part marcher comme il faut; car la dpravation
ou la pauvret, ou peut-tre les deux ensemble avaient ptrifi
les tres anims renferms dans cette enceinte, leur donnant la
mme teinte de momie et le mme ton d'cume graisseuse qu'aux
objets inanims ensevelis sous cette couche d'ordure antique.

No chercha de tous cts le Matois; mais, quoiqu'il y et l
plusieurs femmes qui auraient trs bien pu passer pour la mre ou
la femme de ce charmant jeune homme, ou des hommes qui auraient pu
passer pour son pre  s'y tromper, il n'y avait personne qui
rpondit au signalement de M. Dawkins. Il attendit quelques
instants dans un grand embarras et dans une grande incertitude
jusqu'au moment o les femmes qui venaient d'tre condamnes
quittrent la salle en faisant leurs grands airs. Elles furent
aussitt remplaces par un autre prvenu, qu'il reconnut du
premier coup pour tre l'objet de sa visite.

C'tait, en effet, Dawkins qui venait de faire tranquillement son
entre dans la salle, ses manches d'habit retrousses comme 
l'ordinaire, sa main gauche dans son gousset et son chapeau  la
main droite. Il marchait devant le gelier avec une tournure
impayable. Lorsqu'il eut pris place au banc des prvenus, il
demanda  haute et intelligible voix pourquoi on s'tait permis de
le placer dans cette situation humiliante.

Voulez-vous vous taire? dit le gelier.

- Je suis citoyen anglais, n'est-ce pas? rpondit le Matois. O
sont mes privilges?

- N'ayez pas peur, vous les aurez bientt, vos privilges, et bien
assaisonns encore.

- Nous verrons un peu ce que le ministre de l'intrieur rpondra 
Cadet Bonbec si a ne me les rend pas, mes privilges. Eh bien!
voyons, de quoi qu'y s'agit? Je vous serais bien oblig, messieurs
les juges, de dpcher cette petite affaire et de ne pas me tenir
comme a le bec dans l'eau,  lire votre journal. J'ai un rendez-
vous avec un monsieur dans la Cit, et comme je suis homme de
parole et trs exact quand il s'agit d'affaire, il s'en ira, c'est
sr, si je ne suis pas arriv  l'heure; et puis je ne vous
demanderai pas des dommages et intrts pour le tort que vous
m'aurez fait; non, c'est le chat!

En ce moment, le Matois demanda le nom des deux vieux grigous
assis sur le banc, l-bas. Ces paroles firent rire l'auditoire
d'aussi bon coeur qu'aurait pu le faire matre Bates, s'il avait
entendu la question.

Silence donc, l! cria le gelier.

- De quoi s'agit-il? demanda l'un des juges.

- D'un vol, monsieur le prsident.

- Ce garon a-t-il dj comparu devant le tribunal?

- Il aurait d comparatre bien des fois, reprit le gelier. On
l'a vu dans bien d'autres endroits, si on ne l'a pas vu ici. Pour
moi, je le connais bien, allez, monsieur le prsident.

- Ah! vous me connaissez, vous? s'cria le Matois prenant note de
la parole du gelier. C'est bon! C'est de la calomnie, rien que
a.

Et l'auditoire de rire et le gelier de crier toujours: Silence
donc, l!

Eh bien! maintenant, o sont les tmoins? demanda le greffier.

- Ah! c'est juste! o sont-ils donc les tmoins, que je les voie?

Sa curiosit fut bientt satisfaite: en ce moment s'avana un
policeman qui avait vu le prisonnier mettre sa main dans la poche
d'un individu au milieu de la foule et en retirer un mouchoir;
l'ayant trouv trop vieux, il l'avait remis dans la poche du
lgitime possesseur, aprs s'en tre servi pour son usage. En
consquence de ce fait, il avait arrt le Matois aussitt qu'il
s'tait trouv prs de lui. En le fouillant, on le trouva nanti
d'une tabatire en argent portant sur le couvercle le nom de son
propritaire; celui-ci, dcouvert grce  l'Almanach des vingt-
cinq mille adresses, jura  l'audience que la tabatire lui
appartenait et qu'il l'avait perdue la veille, dans la foule. Il
avait remarqu un jeune homme qui cherchait  s'chapper, et ce
jeune homme tait le prisonnier qu'il avait devant lui.

Prvenu, avez-vous quelques questions  adresser au tmoin?
demanda le prsident.

- Plus souvent que je m'abaisserai  engager une conversation avec
lui! rpondit le fin Matois.

- Avez-vous quelque chose  dire pour votre dfense?

- Le prsident vous demande si vous avez quelque chose  dire pour
votre dfense, dit le gelier en poussant du coude le Matois, qui
gardait le silence.

- Ah! pardon! dit le Matois semblant se rveiller; c'est-il  moi
que vous parlez, mon garon?

- Je n'ai jamais vu un vagabond pareil, monsieur le prsident, dit
le gelier en ricanant. N'avez-vous rien  dire, encore une fois,
blanc-bec?

- Non, je n'ai rien  dire ici, car nous ne sommes pas dans la
boutique  la justice; sans compter que mon avocat est en train de
djeuner avec le vice-prsident de la Chambre des communes; mais
autre part, c'est diffrent! j'aurai quelque chose  dire, et lui
aussi, et nous aurons l nos amis, qui sont nombreux et trs
respectables. Nous leur ferons voir,  ces bavards-l, qu'ils
auraient mieux fait de ne pas venir au monde. Pourquoi leurs
domestiques ne les ont-ils pas pendus  leurs porte-manteaux, au
lieu de les laisser venir ici pour m'ennuyer. Je...

- Reconduisez cet nomme en prison, dit le greffier; le tribunal le
dclare en tat d'arrestation.

- Allons, marchons! dit le gelier.

- C'est bon! c'est bon! on y va, reprit le fin Matois en brossant
son chapeau avec la paume de sa main. Ah! dit-il en s'adressant
aux magistrats, a ne vous servira de rien de faire les effrays
comme a... Je ne vous ferai pas grce d'un ftu. Pas de a! Ah!
mes petits bijoux, je vous le ferai payer cher; je ne voudrais pas
tre  votre place pour quelque chose; vous auriez beau tomber 
mes genoux pour me demander de m'en aller en libert que je
refuserais. Allons! vous, emmenez-moi en prison, et dpchez-
vous!

En disant ces mots, le fin Matois se laissa apprhender au collet,
rptant avec menaces, jusqu' ce qu'il ft entr dans la cour,
qu'il en ferait une affaire parlementaire; il accompagna ces
paroles d'une grimace  l'adresse du gelier, en riant aux clats
et en se rengorgeant.

Lorsqu'il eut vu mettre le prisonnier en cellule, No revint au
galop  l'endroit o il avait quitt matre Bates. Aprs avoir
attendu quelque temps au lieu du rendez-vous, il l'aperut au fond
d'une petite cachette o il s'tait retir, pour s'assurer de l
que personne de suspect ne suivait son nouvel ami.

Ils se htrent de revenir tous les deux pour rapporter  Fagin
l'mouvante nouvelle que le Matois faisait honneur  son ducation
et qu'il tait en train de fonder glorieusement sa rputation.


CHAPITRE XLIV.
Le moment vient pour Nancy de tenir la promesse qu'elle a faite 
Rose Maylie. - Elle y manque.


Quelque habitue qu'elle ft  la ruse et  la dissimulation,
Nancy ne put cacher entirement l'effet que produisait sur son
esprit la pense de la dmarche qu'elle avait faite. Elle se
souvenait que le perfide juif et le brutal Sikes lui avaient
confi des projets qu'ils avaient cachs  tout autre, persuads
qu'elle mritait toute leur confiance et qu'elle tait  l'abri de
tout soupon; sans doute ces projets taient mprisables, ceux qui
les formaient taient des tres infmes, et Nancy n'avait dans le
coeur que de la haine contre le juif, qui l'avait entrane peu 
peu dans un abme sans issue de crimes et de misres; et pourtant,
il y avait des instants o elle se sentait branle dans sa
rsolution par la crainte que ses rvlations ne fissent tomber le
juif comme il le mritait dans le prcipice qu'il avait si
longtemps vit, et qu'elle ne ft la cause de sa perte.

Cependant ce n'tait l que l'indcision d'un esprit incapable, il
est vrai, de se dtacher entirement d'anciens compagnons,
d'anciens associs, mais capable pourtant de se fixer
attentivement sur un objet, et rsolu  ne s'en laisser distraire
par aucune considration. Ses craintes pour Sikes auraient t
pour elle un motif bien plus puissant de reculer quand il en tait
temps encore; mais elle avait stipul que son secret serait
religieusement gard; elle n'avait pas dit un mot qui pt
permettre de faire dcouvrir le brigand; elle avait refus, pour
l'amour de lui, d'accepter un refuge o elle et t  l'abri du
vice et de la misre; que pouvait-elle faire de plus? son parti
tait pris.

Bien que ses combats intrieurs aboutissent toujours  cette
conclusion, ils troublaient son esprit de plus en plus, et mme
ils se trahissaient au dehors. En quelques jours elle devint ple
et maigre; parfois elle semblait trangre  ce qui se passait
autour d'elle, et ne prenait aucune part aux conversations o elle
et t auparavant la plus bruyante. Il lui arrivait de rire sans
motif, de s'agiter sans cause apparente; puis, quelques instants
aprs, elle restait assise, silencieuse et abattue, la tte dans
ses mains, et l'effort qu'elle faisait pour sortir de cet tat
d'abattement, indiquait mieux encore que tous les autres signes,
combien elle tait mal  l'aise et combien ses penses taient
loin des sujets discuts par ceux qui l'entouraient.

On tait arriv au dimanche soir, et l'horloge de l'glise voisine
sonnait l'heure. Sikes et le juif taient en train de causer, mais
ils s'arrtrent pour couter. La jeune fille, accroupie sur une
chaise basse, leva la tte et couta aussi attentivement; onze
heures sonnaient.

Il sera minuit dans une heure, dit Sikes en levant le rideau pour
regarder dans la rue; il fait noir comme dans un four; voil une
nuit qui serait bonne pour les affaires.

- Ah! rpondit le juif; quel dommage, Guillaume mon ami, que nous
n'ayons rien  excuter pour le moment!

- Vous avez raison une fois dans votre vie, dit brusquement Sikes,
c'est dommage, car je suis en bonnes dispositions.

Le juif soupira et hocha la tte d'un air dcourag.

Il faudra rparer le temps perdu, dit Sikes, ds que nous aurons
mis en train quelque bonne opration.

- Voil ce qui s'appelle parler, mon cher, rpondit le juif, en se
hasardant  lui poser la main sur l'paule; cela me fait du bien
de vous entendre parler ainsi.

- Cela vous fait du bien! s'cria Sikes; tant mieux, en vrit.

- Ha! ha! ha! fit le juif en riant, comme s'il tait encourag par
cette concession de Sikes; je vous reconnais ce soir, Guillaume,
vous voil tout  fait dans votre assiette.

- Je ne suis pas dans mon assiette quand je sens votre vieille
griffe sur mon paule; ainsi,  bas les pattes, dit Sikes, en
repoussant la main du juif.

- Cela vous agace les nerfs, Guillaume, il vous semble qu'on vous
pince, n'est-ce pas? dit le juif, rsolu  ne se fcher de rien.

- Cela me fait l'effet comme si j'tais pinc par le diable,
rpliqua Sikes Il n'y a jamais eu d'homme avec une mine comme la
vtre, sauf peut-tre votre pre, et encore je suppose que sa
barbe rousse est grille depuis longtemps;  moins que vous ne
veniez tout droit du diable, sans aucune gnration intermdiaire,
ce qui ne m'tonnerait pas le moins du monde.

Fagin ne rpondit rien  ce compliment; mais il tira Sikes par la
manche, et lui montra du doigt Nancy qui avait profit de la
conversation pour mettre son chapeau, et qui se dirigeait vers la
porte.

Hola! Nancy, dit Sikes, o diable vas-tu si tard?

- Pas loin d'ici.

- Qu'est-ce que c'est que cette rponse l? dit Sikes, o vas-tu?

- Pas loin d'ici, vous dis-je.

- Et je demande o? reprit Sikes avec sa grosse voix; m'entends-
tu?

- Je ne sais o, rpondit la jeune fille.

- Eh! bien, moi, je le sais, dit Sikes, plus irrit de
l'obstination de Nancy que de son projet de sortir. Tu ne vas
nulle part, assieds-toi.

- Je ne suis pas bien, je vous l'ai dj dit, rpondit la jeune
fille. J'ai besoin de prendre l'air.

- Mets la tte  la fentre et prends l'air  ton aise, dit Sikes.

- Ce n'est pas assez, reprit Nancy; il faut que j'aille respirer
dans la rue.

- Alors tu t'en passeras, rpondit Sikes; et en mme temps il se
leva, ferma la porte  double tour, retira la clef de la serrure,
et, enlevant le chapeau de Nancy, il le lana au haut d'une
vieille armoire. Voil, dit le brigand; maintenant, tiens-toi
tranquille  ta place, hein?

- Ce n'est pas un chapeau qui m'empchera de sortir, dit la jeune
fille en devenant trs ple. Qu'as-tu, Guillaume? sais-tu ce que
tu fais?

- Si je sais ce que... Oh! cria Sikes en se tournant vers Fagin,
elle n'a pas la tte  elle, voyez-vous; autrement elle n'oserait
pas me parler ainsi.

- Vous me ferez prendre un parti extrme, murmura la jeune fille
en posant ses deux mains sur sa poitrine comme pour l'empcher de
se soulever violemment; laissez-moi sortir... tout de suite... 
l'instant mme...

- Non! hurla Sikes.

- Dites-lui de me laisser sortir, Fagin: il fera bien, dans son
intrt; m'entendez-vous? s'cria Nancy en frappant du pied sur le
plancher.

- T'entendre! rpta Sikes en se tournant sur sa chaise pour la
regarder en face; si je t'entends encore une minute, je te fais
trangler par le chien; qu'est-ce qui te prend donc, pendarde!

- Laissez-moi sortir, dit la jeune fille avec la plus vive
insistance; puis s'asseyant sur le plancher, elle reprit:
Guillaume, laisse-moi sortir; tu ne sais pas ce que tu fais, tu
ne le sais pas, en vrit; seulement une heure, voyons!

- Que je sois hach en mille pices, si cette fille n'a pas la
tte saute, dit Sikes en la prenant brusquement par le bras.
Allons, debout.

- Non, jusqu' ce que tu me laisses sortir.

- Jamais... jamais...

- Laisse-moi sortir! criait la jeune fille. Sikes attendit un
moment favorable pour lui saisir tout  coup les mains, et
l'entrana luttant et se dbattant dans une petite pice voisine,
o il s'assit sur un banc, et la fit asseoir de force sur une
chaise; elle continua  se dbattre et  implorer le brigand,
jusqu' ce qu'elle et entendu sonner minuit; alors, puise et 
bout de forces, elle cessa d'insister plus longtemps.

Aprs l'avoir engage, avec force jurements,  ne plus faire aucun
effort pour sortir ce soir-l, Sikes la laissa se remettre 
loisir et vint retrouver le juif.

Morbleu! dit le brigand en essuyant la sueur qui ruisselait sur
sa figure; voil une trange fille!

- Vous ne vous trompez pas, Guillaume, rpondit le juif d'un air
soucieux; vous ne vous trompez pas.

- Pourquoi diable s'est-elle fourr dans la tte de sortir ce
soir? demanda Sikes; qu'en pensez-vous? Voyons, vous devez la
connatre mieux que moi: qu'est-ce que cela signifie?

- Enttement, je suppose, enttement de femme, mon cher, rpondit
le juif en haussant les paules.

- C'est cela, je suppose, gronda Sikes Je croyais l'avoir dompte,
mais elle est aussi mauvaise que jamais.

- Elle est pire, dit le juif avec son air soucieux. Je ne l'ai
jamais vue dans un tel tat, pour si peu de chose.

- Ni moi non plus, dit Sikes; je crois que c'est cette maudite
fivre qu'elle aura gagne aussi, et qui ne veut pas sortir. a se
pourrait bien, n'est-ce pas?

- C'est assez probable, rpondit le juif.

- Si cela lui reprend, dit Sikes, je lui ferai une petite saigne,
sans dranger le mdecin.

Le juif fit un signe de tte qui voulait dire qu'il approuvait ce
mode de traitement.

Quand j'tais la, tendu sur le dos, elle tait nuit et jour 
mon chevet; et vous, vieux loup que vous tes, vous ne vous tes
pas montr une fois, dit Sikes. Nous avons t bien pauvres
pendant tout ce temps-l, et je pense que c'est l ce qui lui a
mis la tte  l'envers; elle est reste si longtemps enferme,
qu'il n'est pas tonnant qu'elle veuille prendre l'air, hein?

- Sans doute, mon cher, rpondit le juif  voix basse. Chut!

Comme il disait ces mots, la jeune fille reparut et alla s'asseoir
 la mme place qu'auparavant; ses yeux taient rouges et gonfls.
Elle se mit  se balancer,  secouer la tte, et, un instant
aprs, elle partit d'un clat de rire.

Allons, la voil qui passe d'un extrme  l'autre! s'cria Sikes
en regardant son compagnon d'un air extrmement surpris.

Le juif lui fit signe de ne pas insister davantage, et au bout de
quelques minutes, la jeune fille reprit sa contenance habituelle:
aprs avoir dit tout bas  Sikes qu'il n'y avait pas pour elle de
rechute  craindre, Fagin lui souhaita le bonsoir et prit son
chapeau; il s'arrta sur le seuil de la porte, et regardant autour
de lui, il demanda si personne ne voulait l'clairer jusqu'au bas
de l'escalier.

claire-le, dit Sikes en bourrant sa pipe. Ce serait dommage
qu'il se casst le cou lui-mme au lieu de donner aux amateurs de
curiosits le plaisir de le voir pendre.

Nancy suivit le vieillard jusqu'au bas de l'escalier, une
chandelle  la main. Arrivs dans le passage, celui-ci mit un
doigt sur ses lvres, se rapprocha de la jeune fille et lui dit
tout bas:

Qu'y a-t-il donc, Nancy, ma chre?

- Que voulez-vous dire? rpondit-elle sur le mme ton.

- La raison de tout ceci? reprit Fagin; s'il est si dur pour toi
(en mme temps il montrait de son doigt rid le haut de
l'escalier), car c'est une brute, Nancy, une bte brute...
pourquoi ne pas...

- Eh bien! dit-elle comme Fagin se taisait, la bouche contre son
oreille et les yeux fixs sur les siens.

- Rien de plus pour le moment, dit le juif; nous en reparlerons.
Tu as en moi un ami, Nancy, un ami  toute preuve; j'ai un moyen
tout prt, un moyen sr et sans danger; si tu sens le besoin de te
venger de ceux qui te traitent comme un chien... Comme un
chien!... plus mal que son chien, car il est quelquefois de bonne
humeur avec le sien;... adresse-toi  moi... Je te le rpte,
adresse-toi  moi: il n'est pour toi qu'une connaissance d'hier,
mais tu me connais de longue date, Nancy.

- Je vous connais bien, rpondit la jeune fille sans manifester la
moindre motion. Bonsoir.

Fagin reprit le chemin de sa demeure, tout absorb par les penses
qui s'agitaient dans son cerveau. Il avait conu l'ide, non plus
seulement d'aprs ce qui venait de se passer, bien que cela n'et
fait que l'y affermir, mais lentement et par degrs, que Nancy,
fatigue de la brutalit du brigand, s'tait prise d'affection
pour quelque nouvel ami; le changement qui s'tait produit dans
son humeur, ses absences rptes, son indiffrence pour les
intrts de la bande, pour lesquels elle montrait jadis tant de
zle, et de plus, son impatient dsir de sortir ce soir-l  une
heure dtermine, tout favorisait cette supposition, et mme, aux
yeux du juif du moins, la changeait en certitude. Ce n'tait pas
un de ses lves qui tait l'objet de ce nouveau caprice: quel
qu'il ft, ce devait tre une prcieuse acquisition, surtout avec
un auxiliaire de la trempe de Nancy, et il fallait absolument,
pensait Fagin, se l'attacher sur-le-champ.

Mais il y avait  rsoudre une autre question plus ardue. Sikes en
savait trop long, et ses sarcasmes grossiers avaient fait au juif
des blessures qui, pour tre caches, n'en taient pas moins
profondes. Nancy doit bien savoir, se disait Fagin, que si elle le
quitte, elle ne sera jamais  l'abri de sa fureur; son nouvel
amant y passera, c'est chose sre; il sera estropi, peut-tre
tu: qu'y aurait-il d'tonnant, pour peu qu'on l'y pousst,  ce
qu'elle consentit  empoisonner Sikes? Il y a des femmes qui en
ont fait autant, et qui ont mme fait pis, en pareille occurrence.
J'en aurais fini avec ce dangereux gredin, cet homme que je hais;
un autre serait l pour le remplacer, et mon influence sur Nancy,
avec la connaissance que j'aurais de son crime, serait
irrsistible.

Ces rflexions s'taient fait jour dans l'esprit du juif pendant
le peu de temps qu'il tait rest seul dans la chambre du brigand;
tout plein de ces penses, il avait saisi la premire occasion de
sonder les intentions de la jeune fille, et en la quittant, il lui
avait gliss, comme nous l'avons vu, quelques mots  l'oreille.
Elle n'en avait paru nullement surprise, et il tait impossible
qu'elle n'en et pas saisi la porte. videmment elle avait
parfaitement compris de quoi il s'agissait: le coup d'oeil qu'elle
avait lanc  Fagin en le quittant en tait la preuve.

Mais peut-tre hsiterait-elle  s'entendre avec lui pour faire
prir Sikes, et c'tait pourtant l le principal but  atteindre.
Comment pourrai-je accrotre mon influence sur elle? se disait le
juif en regagnant sa demeure  pas de loup; comment acqurir
encore plus d'empire sur elle?

Un esprit comme celui de Fagin tait fcond en expdients: s'il
pouvait, sans arracher directement un aveu  la jeune fille, la
faire surveiller, et dcouvrir la cause de son changement, puis la
menacer de tout rvler  Sikes dont elle avait si grand'peur, 
moins qu'elle ne consentit  entrer dans ses vues, ne pourrait-il
pas alors compter sur son obissance?

C'est sr, dit Fagin, presque  haute voix. Elle n'oserait plus
alors me refuser; non, pour rien au monde; l'affaire est bonne, le
moyen est tout trouv et sera mis en oeuvre. Je te tiens, ma
mignonne.

Il jeta derrire lui un regard affreux, et fit un geste menaant
dans la direction de l'endroit o il avait laiss le brigand, puis
continua son chemin, agitant ses mains osseuses dans les poches de
sa vieille redingote, o il semblait  chaque mouvement de ses
doigts crisps, qu'il crasait un ennemi dtest.


CHAPITRE XLV.
Fagin confie  No Claypole une mission secrte.


Fagin se leva de bonne heure le lendemain matin, et attendit avec
impatience l'arrive de son nouvel associ. Celui-ci, aprs un
dlai que le juif trouva interminable, se prsenta enfin et
attaqua le djeuner avec voracit.

Bolter, dit le juif en avanant sa chaise et en s'asseyant en
face de Maurice Bolter.

- Eh bien! me voici, rpondit No; qu'y a-t-il? ne me demandez pas
de rien faire avant d'avoir fini de manger, il n'y a pas moyen; il
parat qu'ici on n'a pas seulement le temps d'avaler.

- Vous pouvez causer tout en mangeant, n'est-ce pas? dit Fagin en
maudissant du fond du coeur la voracit de son jeune ami.

- Oh! oui, je peux causer, je n'en fonctionnerai que mieux, dit
No en coupant un norme morceau de pain. O est Charlotte?

- Elle est sortie, dit Fagin; je l'ai envoye dehors ce matin avec
l'autre jeune fille, parce que je voulais tre seul avec vous.

- Eh bien! dit No, vous auriez d d'abord lui faire faire des
rties. Continuez: cela ne me gne pas.

No semblait, en effet, ne craindre aucune interruption, et il
s'tait videmment mis  table avec la ferme rsolution de ne pas
perdre un coup de dent.

Vous vous en tes joliment tir hier, mon cher, dit le juif;
c'est superbe, six shillings dix pence pour le premier jour; vous
ferez fortune dans le commerce.

- N'oubliez pas de compter les trois pots d'tain et la boite 
lait, dit M. Bolter.

- Non, non, mon cher, rpondit le juif, c'tait un trait de gnie
que de prendre les pots d'tain, mais c'est un vritable coup de
matre que d'avoir escamot la bote  lait.

- Ce n'est pas mal, je pense, pour un commenant, remarqua
M. Bolter avec complaisance. J'ai pris les pots  la devanture
d'un sous-sol; la bote  lait pendait  la porte d'un cabaret,
j'ai pens qu'elle pourrait se rouiller  la pluie ou attraper un
rhume, ha! ha! ha!

Le juif feignit de rire de tout son coeur, et M. Bolter, aprs
avoir bien ri de son ct, finit d'avaler gloutonnement sa tartine
de beurre, et se mit  en faire une seconde.

J'ai besoin de vous, Bolter, dit Fagin en s'accoudant sur la
table, j'ai besoin de vous pour une besogne qui exige beaucoup de
soin et de prcaution.

- Ah ! rpondit Bolter, n'allez pas me faire courir des risques
ni m'envoyer encore au bureau de police; a ne me va pas, pas du
tout; je ne vous dis que a.

- Il n'y a aucun danger  courir, dit le juif, pas l'ombre d'un
danger. Il s'agit seulement de guetter une femme.

- Une vieille femme? demanda M. Bolter.

- Une jeune femme, rpondit Fagin.

- Je puis m'en acquitter fort bien, dit Bolter;  l'cole j'tais
un fameux rapporteur. Et pourquoi faut-il la guetter? Pas pour...

- Pour rien du tout, interrompit le juif; seulement pour me dire
o elle va, qui elle voit, et autant que possible ce qu'elle dit.
Il faudra se souvenir de la rue, si c'est une rue, ou de la
maison, si c'est une maison, et me procurer tous les
renseignements possibles.

- Combien me donnerez-vous pour la peine? demanda No en posant
son verre et en regardant le juif dans le blanc des yeux.

- Si vous vous en acquittez bien, vous aurez une livre sterling,
mon cher, une grosse livre sterling, dit Fagin qui voulait
allcher No le plus possible. Et je n'ai jamais donn autant pour
n'importe quelle besogne o il n'y avait pas gros  gagner.

- Quelle est cette femme? demanda No.

- Une de nous.

- Oh! oh! dit No en se frottant le bout du nez, vous vous dfiez
d'elle,  ce qu'il parat?

- Elle a fait quelques nouvelles connaissances, mon cher, et il
faut que je sois au courant, rpondit le juif.

- Compris, dit No; c'est tout bonnement pour avoir le plaisir de
faire aussi leur connaissance, si ce sont des gens respectables,
hein? Ha! ha! ha! Je suis votre homme.

- J'en tais sr, dit Fagin enhardi par le succs de sa
proposition.

- Sans doute, sans doute, reprit No. O est-elle? o faut-il
l'attendre? quand faut-il me mettre en campagne?

- Quant  cela, mon cher, je vous tiendrai au courant; je vous la
ferai voir quand il en sera temps, dit Fagin. Tenez-vous prt et
laissez-moi faire.

Ce soir-l et le lendemain et le surlendemain, l'espion resta
bott et accoutr de son costume de charretier, prt  sortir au
premier mot de Fagin. Six soires se passrent ainsi, six longues
et mortelles soires, et chaque soir Fagin rentra avec un air
dsappoint, et dclara schement que le moment n'tait pas venu.
Le septime jour, il rentra plus tt qu' l'ordinaire, et si
content qu'il ne put dissimuler sa satisfaction; c'tait le
dimanche.

Elle sort ce soir, dit Fagin, et pour l'affaire en question j'en
suis sr, car elle est reste seule toute la journe, et l'homme
dont elle a peur ne rentrera gure avant le jour. Venez avec moi;
vite.

No fut debout en un clin d'oeil sans dire un mot, car l'activit
du juif l'avait gagn. Ils sortirent sans bruit de la maison,
franchirent rapidement un ddale de rues et arrivrent enfin  la
porte d'une taverne que No reconnut pour tre celle o il avait
couch le soir de son arrive  Londres.

Il tait onze heures passes et la porte tait ferme; le juif
siffla lgrement et elle roula doucement sur ses gonds; ils
entrrent sans bruit et la porte se referma derrire eux.

Fagin et le jeune juif qui leur avait ouvert, osant  peine
murmurer une parole, montrrent du doigt  No une petite lucarne
et lui firent signe de grimper jusque-l et d'observer la personne
qui se trouvait dans la pice voisine.

Est-ce l la femme en question? demanda-t-il d'une voix si basse
qu'on pouvait  peine l'entendre.

Le juif fit signe que oui.

Je ne vois pas bien sa figure, dit tout bas No; elle a les yeux
fixs  terre et la chandelle est derrire elle.

- Ne bougez pas, murmura Fagin; il fit un signe  Barney qui
disparut et se montra bientt dans la pice voisine. Sous prtexte
de moucher la chandelle, il la posa devant la jeune fille 
laquelle il adressa quelques mots pour lui faire lever la tte.

Je la vois maintenant, dit l'espion.

- La voyez-vous bien? demanda le juif.

- Je la reconnatrais entre mille.

No quitta la lucarne, la porte s'ouvrit et la jeune fille sortit.
Fagin fit retirer No derrire un vitrage garni de rideaux, et ils
retinrent leur respiration au moment o Nancy passa  quelques
pieds de leur cachette, et sortit par la porte par laquelle ils
taient entrs.

Psit! fit Barney qui tenait la porte; voici le moment.

No changea un regard avec Fagin et s'lana dehors.

 gauche, lui dit tout bas Barney. Prenez le trottoir de l'autre
ct de la rue, et attention! No obit, et,  la lueur du gaz,
il aperut la jeune fille en marche  quelque distance devant lui;
il n'avana qu'autant qu'il jugea prudent de le faire, et se tint
de l'autre ct de la rue pour mieux observer les mouvements de
Nancy.  plusieurs reprises elle regarda autour d'elle avec
inquitude; une fois mme elle s'arrta pour laisser passer deux
hommes qui la suivaient de prs.  mesure qu'elle avanait, elle
semblait reprendre courage et marchait d'un pas plus ferme et plus
rsolu. L'espion se tint toujours derrire elle,  la mme
distance, et la suivit sans la quitter des yeux.


CHAPITRE XLVI.
Le rendez-vous.


Les horloges sonnaient onze heures trois quarts quand deux
personnes se montrrent sur le pont de Londres. L'une marchait
d'un pas lger et rapide: c'tait une femme qui regardait autour
d'elle d'un air empress, comme pour dcouvrir quelqu'un qu'elle
attendait; l'autre tait un homme qui se glissait dans l'ombre,
rglant son pas sur celui de la femme, s'arrtant quand elle
s'arrtait, et s'avanant rapidement ds qu'elle reprenait sa
marche, mais sans jamais la gagner de vitesse dans l'ardeur de sa
poursuite. Ils traversrent ainsi le pont de la rive de Middlesex
 celle de Surrey; puis la femme revint sur ses pas d'un air
dsappoint, comme si l'examen rapide qu'elle faisait des passants
et t sans rsultat: ce mouvement fut brusque, mais ne trompa
pas la vigilance de celui qui la guettait. Il se posta dans un des
petite rduits qui surmontent les piles du pont, se pencha sur le
parapet pour mieux cacher son visage, et la laissa passer sur le
trottoir oppos; quand il se trouva  la mme distance d'elle
qu'auparavant, il reprit tranquillement son allure de promeneur et
se remit  la suivre. Arrive au milieu du pont, elle s'arrta.
L'homme s'arrta aussi.

La nuit tait trs noire. La journe avait t pluvieuse, et 
cette heure, et dans ce lieu, il y avait peu de passants: ceux qui
regagnaient en hte leur demeure, traversaient vite sans faire
attention  cette femme ni  l'homme qui la suivait, et peut-tre
mme sans les voir; il n'y avait rien l qui dt attirer
l'attention des pauvres gens de ce quartier de Londres, qui
passaient le pont par hasard pour aller chercher un gte pour la
nuit sous une porte ou dans quelque masure abandonne. Ils
restaient donc tous deux silencieux, sans changer une parole avec
aucun passant.

La rivire tait couverte d'un pais brouillard au travers duquel
on apercevait  peine la lueur rougetre des feux allums sur les
bateaux amarrs sous le pont; il tait difficile de distinguer
dans l'obscurit les btiments noircis qui bordaient la Tamise. De
chaque ct, de vieux magasins entams s'levaient d'une masse
confuse de toits et de pignons, et semblaient se pencher sur l'eau
trop sombre pour que leur forme indcise pt s'y reflter. On
apercevait dans l'ombre la tour antique de l'glise Saint-Sauveur
et la flche de Saint-Magnus, ces sculaires gardiens du vieux
pont; mais la fort de mts des navires arrts en aval et les
flches des autres glises taient presque entirement caches 
la vue.

La jeune fille, toujours surveille par son espion cach, avait
arpent le pont  plusieurs reprises quand la grosse cloche de
Saint-Paul annona le dcs d'un jour de plus.

Minuit sonnait sur la populeuse cit, pour les palais comme pour
la mansarde, pour la prison, pour l'hpital; pour tous enfin il
tait minuit, pour ceux qui naissent et pour ceux qui meurent,
pour le cadavre glac comme pour l'enfant tranquillement endormi
dans son berceau.

Au moment o l'heure finissait de sonner, une jeune demoiselle et
un vieux monsieur  cheveux gris descendirent d'un fiacre,  peu
de distance; ils renvoyrent la voiture et vinrent droit au pont.
 peine avaient-ils mis le pied sur le trottoir que la jeune fille
tressaillit et se dirigea aussitt vers eux.

Ils s'avanaient en regardant autour d'eux de l'air de gens qui
attendent quelque chose sans avoir grande esprance de trouver ce
qu'ils attendent, quand ils furent tout  coup rejoints par la
jeune fille; ils s'arrtrent en poussant un cri de surprise
qu'ils rprimrent aussitt, car, au mme instant, un individu en
costume de paysan passa tout prs d'eux et les frla mme en
passant.

Pas ici, dit Nancy d'un air effar; j'ai peur de vous parler ici;
venez l-bas, au pied de l'escalier.

Comme elle disait ces mots et montrait du doigt la direction
qu'elle voulait prendre, le paysan tourna la tte, leur demanda
brusquement de quel droit ils occupaient tout le trottoir, et
continua son chemin.

L'escalier que dsignait la jeune fille tait celui qui, du ct
de la rive de Surrey et de l'glise Saint-Sauveur, descend du pont
 la rivire. L'homme vtu en paysan se dirigea vers ce lieu sans
tre remarqu, et, aprs avoir un instant examin les alentours,
se mit  descendre les degrs.

Cet escalier est attenant au pont et se compose de trois parties;
juste  l'endroit o finit la seconde, le mur de gauche se termine
par un pilastre faisant face  la Tamise. En cet endroit les
marches s'largissent, de sorte qu'une personne tournant l'angle
du mur ne peut tre vue de celles qui se trouvent au dessus, n'en
ft-elle spare que par une seule marche. Arriv en cet endroit,
le paysan jeta un regard rapide autour de lui, et, voyant qu'il
n'y avait pas de meilleure cachette et qu'il y avait beaucoup de
place, grce  la mare basse, il se blottit de ct, le dos
appuy contre le pilastre, et attendit, presque certain que les
trois interlocuteurs ne descendraient pas plus bas, et que, s'il
ne pouvait entendre leur conversation, il serait toujours  mme
de les suivre en toute sret.

Le temps lui parut si long dans cet endroit solitaire, et il tait
si avide de connatre la cause d'une entrevue si diffrente de ce
qu'il attendait, que plus d'une fois il fut sur le point
d'abandonner la partie, et de croire que les trois personnages
s'taient arrts beaucoup plus haut, ou qu'ils s'taient dirigs
vers un endroit tout diffrent, pour s'y livrer  leur mystrieux
entretien. Il allait sortir de sa cachette et remonter sur le
pont, quand il entendit un bruit de pas, et presque au mme
instant la voix de personnes causant tout prs de lui.

Il se colla contre le mur, et respirant  peine, il couta
attentivement.

C'est assez comme cela, dit une voix qui tait videmment celle
du monsieur, je ne souffrirai pas que cette jeune demoiselle aille
plus loin. Bien des gens n'auraient pas eu assez de confiance en
vous pour vous suivre jusqu'ici; mais vous voyez que je veux vous
faire plaisir.

- Me faire plaisir! dit la jeune fille qui les conduisait; vous
tes bien obligeant, monsieur, en vrit! me faire plaisir! Bah!
ne parlons pas de cela.

- Eh bien! dit le monsieur d'un ton plus bienveillant, dans quelle
intention pouvez-vous nous avoir amens en un lieu si trange?
Pourquoi ne pas nous avoir laisss causer avec vous sur le pont,
o il fait clair, o il passe un peu de monde, au lieu de nous
amener dans cet affreux trou?

- Je vous ai dj dit, rpondit Nancy, que j'avais peur de vous
parler l-haut. Je ne sais pas pourquoi, ajouta-t-elle en
frissonnant, mais je suis en proie ce soir  une telle terreur,
que je puis  peine me tenir debout.

- Et de quoi avez-vous peur? demanda le monsieur, qui semblait
compatir  son tat.

- Je ne saurais trop dire de quoi, rpondit-elle; je voudrais le
savoir. J'ai t toute la journe proccupe d'horribles penses
de mort et de linceuls sanglants; j'avais ouvert un livre ce soir
pour passer le temps, et j'avais toujours les mmes objets devant
les yeux.

- Effet de l'imagination, dit le monsieur en tchant de la calmer.

- Ce n'est pas de l'imagination, rpondit la jeune fille d'une
voix sourde; je jurerais que j'ai vu le mot cercueil crit 
chaque page du livre, en gros caractres noirs, et qu'on en
portait un prs de moi ce soir dans la rue.

- Il n'y a rien d'tonnant  cela, dit le monsieur; j'en ai
rencontr souvent.

- _De vrais cercueils_, rpliqua-t-elle, mais pas comme celui que
j'ai vu.

Il y avait quelque chose de si trange dans le ton de la jeune
fille, que l'espion cach frissonna et sentit son sang se glacer
dans ses veines. Il se remit en entendant la douce voix de la
jeune demoiselle qui demandait  Nancy de se calmer, et de ne pas
laisser aller  ces affreuses penses.

Parlez-lui avec bont, dit-elle au monsieur qui l'accompagnait.
La pauvre crature! elle semble en avoir besoin.

- Vos pasteurs orgueilleux m'auraient regard avec ddain dans
l'tat o je suis ce soir, et m'auraient prch flammes et
vengeance, dit Nancy. Oh! chre demoiselle, pourquoi ceux qui
s'arrogent le titre d'hommes de Dieu, ne sont-ils pas, pour nous
autres malheureuses, aussi bons et aussi bienveillants que vous
l'tes, vous qui ayant la beaut et tant de qualits qui leur
manquent, pourriez tre un peu fire, au lieu de les surpasser en
humilit?

- Ah! oui, dit le monsieur; le Turc, aprs avoir fait ses
ablutions, se tourne vers l'Orient pour dire ses prires; de mme,
ces bonnes gens, aprs avoir pris un maintien de circonstance,
lvent les yeux au ciel pour l'implorer: entre le Musulman et le
Pharisien, mon choix est fait.

Ces paroles semblaient s'adresser  la jeune demoiselle, et
taient peut-tre destines  laisser  Nancy le temps de se
remettre. Le vieux monsieur s'adressa bientt  cette dernire:

Vous n'tes pas venue ici dimanche dernier? lui dit-il.

- Je n'ai pas pu venir, rpondit Nancy: on m'a retenue de force.

- Qui donc?

- Guillaume... celui dont j'ai dj parl  mademoiselle.

- Vous n'avez pas t souponne, j'espre, d'tre en
communication avec qui que ce soit,  propos de l'affaire qui nous
amne ici ce soir! demanda le monsieur d'un air inquiet.

- Non, rpondit la jeune fille en hochant la tte; il ne m'est pas
trs facile de sortir,  moins de dire o je vais; je n'aurais pu
aller voir mademoiselle, si je n'avais fait prendre  Guillaume
une dose de laudanum avant de sortir.

- S'est-il rveill avant votre retour? demanda le monsieur.

- Non; et ni lui, ni personne ne me souponne.

- Tant mieux, dit le monsieur. Maintenant, coutez-moi.

Je suis prte, rpondit Nancy.

- Cette jeune demoiselle, dit le monsieur, m'a communiqu, ainsi
qu' quelques amis en qui on peut avoir toute confiance, ce que
vous lui avez dit, il y a environ quinze jours. Je vous avoue que
j'ai d'abord hsit  croire que vous mritassiez confiance; mais
maintenant je crois fermement que vous en tes digne.

- Oui, dit vivement la jeune fille.

- J'en suis convaincu, je vous le rpte. Pour vous prouver que je
suis dispos  me fier  vous, je vous avouerai, sans dtour, que
nous nous proposons d'arracher par la terreur, le secret, quel
qu'il soit, de cet individu qu'on appelle Monks; mais, ajouta le
monsieur, si nous ne pouvons mettre la main sur lui, ou si nous ne
pouvons tirer de lui ce que nous voulons, il faudra nous livrer le
juif.

- Fagin! dit la jeune fille, en reculant d'un pas.

- Il faudra nous livrer cet homme, rpta le monsieur.

- Je ne ferai pas cela, jamais, rpondit Nancy. C'est un dmon!
c'est pis qu'un dmon; mais je ne ferai pas cela.

- Vous ne voulez pas? dit le monsieur qui semblait s'attendre 
cette rponse.

- Jamais! rpartit Nancy.

- Pourquoi?

- Pour une raison, rpondit la jeune fille avec fermet, pour une
raison que mademoiselle connat et qu'elle admettra, je le sais,
car elle me l'a promis; et pour une autre raison encore, c'est
que, s'il a men une vie criminelle, la mienne ne vaut pas mieux;
beaucoup d'entre nous ont eu la mme existence, et je ne me
tournerai pas contre ceux, qui auraient pu... quelques-uns du
moins... se tourner contre moi, et qui ne l'ont pas fait, tout
pervers qu'ils sont.

- Eh bien! se hta de dire le monsieur, comme si c'tait l o il
voulait en venir; livrez-moi Monks, et laissez-moi en faire mon
affaire.

- Et s'il vient  dnoncer les autres?

- Je vous promets que dans ce cas, si l'on obtient de lui la
vrit, l'affaire en restera l. Il doit y avoir dans l'histoire
du petit Olivier des circonstances qu'il serait pnible d'exposer
aux yeux du public. Pourvu que nous sachions la vrit, nous n'en
demandons pas davantage, et la libert de personne ne sera
menace.

- Et s'il ne veut rien dire? observa la jeune fille.

- Alors, continua le monsieur, ce juif ne sera pas tran en
justice sans votre consentement. Mais, dans une telle
circonstance, je pourrai faire valoir  vos yeux des raisons qui,
je pense, vous dcideront  le donner.

- Mademoiselle me donne-t-elle sa parole qu'il en sera ainsi?
demanda vivement la jeune fille.

- Oui, rpondit Rose; j'en prends l'engagement formel.

- Monks ne saura jamais comment vous avez appris tout cela? ajouta
Nancy, aprs un court silence.

- Jamais, rpondit le monsieur; on s'y prendra de manire qu'il ne
puisse se douter de rien.

- J'ai souvent menti, et j'ai vcu depuis mon enfance avec des
menteurs, dit Nancy aprs un nouveau silence; mais je compte sur
votre parole.

Aprs avoir reu encore une fois l'assurance qu'elle pouvait y
compter en toute scurit, elle commena  dcrire en dtail le
cabaret d'o on l'avait suivie ce soir-l mme; mais elle parlait
si bas, qu'il tait souvent difficile  l'espion de saisir, mme
en gros, le fil de son rcit; elle s'arrtait de temps en temps,
comme si le monsieur prenait  la hte quelques notes sur les
renseignements qu'elle lui fournissait. Aprs qu'elle eut dcrit
minutieusement la localit, indiqu l'endroit d'o l'on pouvait le
mieux voir sans tre vu, et dit quel jour et  quelle heure Monks
avait l'habitude de s'y rendre, elle parut rflchir quelques
instants comme pour mieux se rappeler les traits et l'extrieur de
l'homme dont elle donnait le signalement.

Il est grand, dit-elle, assez fort, mais pas trs gros; quand il
marche, il a toujours l'air d'tre aux aguets, et il regarde sans
cesse par-dessus son paule, d'abord d'un ct, puis de l'autre.
N'oubliez pas cela, car personne n'a les yeux aussi enfoncs que
lui, et vous pourriez presque le reconnatre  ce seul signe; il a
le teint brun, les cheveux et les yeux noirs, mais, bien qu'il
n'ait pas plus de vingt-six ou vingt-huit ans, il a l'air vieux et
cass: ses livres portent souvent l'empreinte de ses dents, car il
a des accs furieux, et il lui arrive mme de se mordre les mains
jusqu'au sang...

- Pourquoi tressaillez-vous? dit la jeune fille, en s'arrtant
tout court.

Le monsieur se hta de rpondre que c'tait un mouvement
involontaire et la pria de continuer.

Presque tous ces dtails, dit la jeune fille, je les ai appris au
cabaret dont je vous ai parl; car je ne l'ai vu que deux fois, et
chaque fois il tait envelopp dans un grand manteau. Voil, je
crois, tous les dtails que je puis vous donner pour vous aider 
le reconnatre. Attendez, ajouta-t-elle, sur le cou, et assez haut
pour qu'on puisse la voir sous sa cravate, quand il tourne la
tte, il a...

- Une large marque rouge, comme une brlure, s'cria le monsieur.

- Quoi! dit Nancy, vous le connaissez?

La jeune demoiselle pousse un cri de surprise, et pendant quelques
instants ils gardrent un tel silence que l'espion pouvait les
entendre respirer.

Je crois que oui, dit le monsieur, d'aprs le signalement que
vous me donnez; nous verrons... il y a parfois de singulires
ressemblances; mais ce n'est peut-tre pas lui.

Il dit ces mots d'un air d'indiffrence, fit un pas du ct de
l'espion cach, et celui-ci put l'entendre distinctement murmurer
ces mots: Ce doit tre lui.

Maintenant, jeune fille, dit-il en se rapprochant de Nancy, vous
nous avez rendu un service signal, et je voudrais qu'il en
rsultt quelque bien pour vous. En quoi puis-je vous tre utile?

- En rien, rpondit Nancy.

- Ne parlez pas ainsi, dit le monsieur d'un ton de bont qui
aurait touch un coeur plus endurci. Rflchissez; dites-moi ce
que je puis faire pour vous?

- Rien, monsieur, rpta la jeune fille en pleurant; vous ne
pouvez rien pour moi; Il n'y a plus pour moi d'esprance.

- Vous allez trop loin, dit le monsieur; votre pass a t
coupable; vous avez mal employ cette nergie de la jeunesse, ces
trsors inestimables que le Crateur ne nous prodigue qu'une fois;
mais vous pouvez esprer dans l'avenir. Je ne veux pas dire qu'il
soit en notre pouvoir de vous donner la paix du coeur et de l'me:
vous ne l'aurez que par vos propres efforts; mais nous pouvons
vous offrir un asile paisible en Angleterre, ou, si vous craignez
d'y rester, dans quelque pays tranger; cela, nous pouvons le
faire, et nous avons le plus vif dsir de vous mettre  l'abri de
tout danger. Avant la fin de la nuit, avant que cette rivire
s'claire des premires lueurs du jour, vous pouvez vous trouver
bien loin de vos anciens compagnons, sans qu'il reste de vous plus
de traces que si vous n'tiez plus au monde. Voyons, n'changez
plus un mot avec aucun de vos anciens associs, ne rentrez pas
dans votre taudis, ne respirez plus cet air qui vous corrompt et
qui vous tue, quittez-les tous quand il en est temps encore et que
l'occasion vous est favorable.

- Elle se laissera convaincre, dit la jeune demoiselle; elle
hsite, j'en suis sre.

- Je crains que non, ma chre, dit le monsieur.

- Non, monsieur, je n'hsite pas, rpondit Nancy aprs un instant
de lutte intrieure; je suis enchane  mon ancienne vie; je la
maudis, je la hais maintenant, mais je ne puis la quitter. J'ai
t trop loin pour revenir en arrire; et pourtant je n'en sais
rien, car si vous m'aviez tenu ce langage il n'y a pas longtemps,
je vous aurais ri au nez. Mais, ajouta-t-elle en regardant avec
inquitude autour d'elle, voici mes terreurs qui me reprennent, il
faut que je retourne chez moi.

- Chez vous! s'cria la jeune demoiselle avec tristesse.

- Chez moi, mademoiselle, rpta Nancy, il faut que je continue 
mener l'existence que je me suis faite. Quittons-nous. Peut-tre
ai-je t espionne et vue. Laissez-moi: partez. Si je vous ai
rendu service, tout ce que je vous demande, c'est de me quitter et
de me laisser m'en aller seule.

- Je vois bien que tout est inutile, dit le monsieur avec un
soupir. Peut-tre compromettons-nous sa sret en restant ici;
nous l'avons retenue plus longtemps qu'elle ne s'y attendait.

- Oui, oui, dit vivement Nancy, je devrais tre bien loin.

- Comment cette pauvre fille finira-t-elle? s'cria Rose.

- Comment? rpta Nancy; regardez devant vous, mademoiselle;
regardez ces flots sombres: n'avez-vous pas souvent entendu dire
que des malheureuses comme nous se jettent  l'eau sans que me
qui vive s'en inquite ou les regrette? Ce sera peut-tre dans des
annes, peut-tre dans quelques mois, mais c'est comme cela que je
finirai.

- Ne parlez pas ainsi, je vous en prie, dit la jeune demoiselle en
sanglotant.

- Vous n'en saurez rien, chre demoiselle, rpondit Nancy, et Dieu
veuille que de telles horreurs n'arrivent jamais  vos oreilles!
Adieu! adieu!...

Le monsieur fit un pas pour s'loigner.

Prenez cette bourse, dit Rose; prenez-la pour l'amour de moi,
afin d'avoir quelques ressources dans un moment de besoin ou
d'inquitude?

- Non, non, rpondit Nancy; je n'ai pas fait cela pour de
l'argent; laissez-moi la satisfaction de penser que je n'ai pas
agi par intrt, et pourtant donnez-moi quelque objet que vous
ayez port: je voudrais avoir quelque chose... Non, non, pas une
bague... Vos gants ou votre mouchoir, quelque chose que je puisse
garder comme vous ayant appartenu, ma bonne demoiselle... C'est
cela; merci! Que Dieu vous bnisse! Bonsoir!

Nancy tait en proie  une si violente agitation et semblait
tellement craindre d'tre dcouverte que le monsieur se dcida 
la quitter comme elle le demandait; on entendit le bruit des pas
qui s'loignaient, et tout redevint silencieux.

La jeune demoiselle et son compagnon arrivrent bientt sur le
pont; ils s'arrtrent au haut de l'escalier.

coutez, dit Rose en prtant l'oreille, n'a-t-elle pas appel?
J'ai cru entendre sa voix.

- Non, ma chre, rpondit M. Brownlow en regardant tristement en
arrire; elle n'a pas boug; elle attend que nous soyons
loigns.

Rose Maylie tait navre; mais le vieux monsieur lui prit le bras,
le mit sous le sien et l'entrana doucement.

Ds qu'ils eurent disparu, Nancy se laissa tomber tout de son long
sur l'une des marches de pierre, et dans son angoisse versa des
larmes amres.

Bientt elle se releva, et d'un pas faible et chancelant gravit
les degrs pour regagner la rue. L'espion tonn resta immobile 
son poste pendant quelques minutes, et, quand il eut acquis la
certitude qu'il tait tout  fait seul, il sortit de sa cachette
et remonta sur le pont en rasant la muraille comme il l'avait fait
en descendant.

Arriv auprs de l'escalier, No Claypole regarda autour de lui 
plusieurs reprises pour tre bien sr qu'il n'tait pas observ,
puis il partit  toutes jambes pour regagner la maison du juif.


CHAPITRE XLVII.
Consquences fatales.


C'tait environ deux heures avant l'aube du jour,  cette heure
qu'en automne on peut bien appeler le fort de la nuit, quand les
rues sont dsertes et silencieuses, que le bruit mme parait
sommeiller et que l'ivrogne et le dbauch ont regagn leur maison
d'un pas chancelant.  cette heure de calme et de silence, le juif
veillait dans son repaire, le visage si ple et si contract, les
yeux si rouges et si injects de sang qu'il ressemblait moins  un
homme qu' un hideux fantme chapp du tombeau et poursuivi par
un esprit malfaisant.

Il tait accroupi devant son feu teint, envelopp dans une
vieille couverture dchire et le visage tourn vers la chandelle
qui tait pose sur la table,  ct de lui. Il portait sa main
droite  ses lvres et, absorb dans ses rflexions, il se mordait
les ongles et laissait voir ses gencives dgarnies de dents et
armes seulement de quelques crocs comme en aurait un chien ou un
rat.

No Claypole dormait profondment sur un matelas tendu sur le
plancher. Parfois le vieillard tournait un instant ses regards
vers lui, puis les ramenait vers la chandelle dont la longue mche
brle attestait, ainsi que les gouttes de suif qui tombaient sur
la table, que les penses du juif taient occupes ailleurs.

Elles l'taient en effet.

Mortification de voir ses plans renverss, haine contre la jeune
fille qui avait os entrer en relation avec des trangers,
dfiance profonde de sa sincrit quand elle avait refus de le
trahir, amer dsappointement de perdre l'occasion de se venger de
Sikes, crainte d'tre dcouvert, ruin, peut-tre pendu; tout cela
lui donnait un accs terrible de rage furieuse; toutes ces
rflexions se croisaient rapidement et se heurtaient dans l'esprit
de Fagin, et mille projets criminels plus noirs les uns que les
autres s'agitaient dans son coeur.

Il resta ainsi compltement immobile et sans avoir l'air de faire
la moindre attention au temps qui s'coulait, jusqu' ce qu'un
bruit de pas dans la rue vint frapper son oreille exerce et
attirer son attention.

Enfin! murmura-t-il en essuyant ses lvres sches et agites par
la fivre; enfin!

Au mme instant un lger coup de sonnette se fit entendre. Il
grimpa l'escalier pour aller ouvrir et revint presque aussitt
accompagn d'un individu envelopp jusqu'au menton et qui portait
un papier sous le bras. Celui-ci s'assit, se dpouilla de son
manteau et laissa voir les formes athltiques du brigand Sikes.

Tenez, dit-il en posant le paquet sur la table; serrez cela et
tchez d'en tirer le meilleur parti possible. J'ai eu assez de mal
 me le procurer. Il y a trois heures que je devrais tre ici.

Fagin mit la main sur le paquet, l'enferma dans l'armoire et se
rassit sans dire un mot. Mais il ne perdit pas de vue le brigand
un seul instant, et, quand ils furent assis de nouveau face  face
et tout prs l'un de l'autre, il le regarda fixement. Ses lvres
tremblaient si fort et ses traits taient si altrs par l'motion
 laquelle il tait en proie, que le brigand recula
involontairement sa chaise et examina Fagin d'un air effray.

Eh bien! quoi? dit Sikes; qu'avez-vous  me regarder ainsi?
Allons, parlez!

Le juif leva la main droite et agita un doigt tremblant, puis sa
fureur tait telle qu'il fut hors d'tat d'articuler un seul mot.

Morbleu! dit Sikes qui n'avait pas l'air trop rassur, il est
devenu fou; il faut que je prenne garde  moi.

- Non, non, dit Fagin en retrouvant la voix, ce n'est pas... ce
n'est pas vous, Guillaume; je n'ai rien... rien du tout  vous
reprocher.

- Oh! vraiment! dit Sikes en le regardant d'un air sombre et en
mettant ostensiblement un pistolet dans une poche plus  sa
porte. C'est heureux, pour l'un de nous du moins. Lequel est-ce,
peu importe.

- Ce que j'ai  vous dire, Guillaume, dit le juif en rapprochant
sa chaise de celle du brigand, vous rendra encore plus furieux que
moi.

- En vrit? rpondit Sikes d'un air d'incrdulit; parlez et
dpchez-vous, ou Nancy me croira perdu.

- Perdu! dit Fagin, elle s'est arrange pour a, n'ayez pas peur.

Sikes regarda le juif d'un air trs inquiet, et ne lisant sur ses
traits aucune explication satisfaisante, il lui mit sa grosse main
sur le collet et le secoua rudement.

Voulez-vous parler, dit-il, ou je vous trangle. Desserrez les
dents et dites clairement ce que vous avez  dire. Assez de
grimaces, vieux mtin que vous tes, finissons-en.

- Supposons, commena Fagin, que ce garon qui est l couch...

Sikes se tourna vers l'endroit o No tait endormi, comme s'il ne
l'avait pas remarqu tout  l'heure. Aprs? dit-il en reprenant
sa premire position.

- Supposons, continua Fagin, que ce garon ait jas pour nous
perdre tous; qu'il ait cherch d'abord les gens propres  raliser
ses vues, et qu'il ait eu avec eux un rendez-vous dans la rue pour
donner notre signalement, pour indiquer tous les signes auxquels
on pourrait nous reconnatre et les souricires o l'on pourrait
le mieux nous prendre. Supposons qu'il ait voulu faire tout cela
de son plein gr sans tre arrt, interrog, espionn ou mis au
pain et  l'eau pour faire des aveux: mais, de son plein gr! pour
sa propre satisfaction! allant rder la nuit pour rencontrer nos
ennemis dclars et jasant avec eux! m'entendez-vous, s'cria le
juif, dont les yeux lanaient des flammes. Supposons qu'il ait
fait tout cela, qu'arriverait-il?

- Ce qui arriverait! rpondit Sikes avec un affreux jurement. S'il
avait vcu jusqu' mon arrive, je lui broierais le crne sous les
talons ferrs de mes bottes en autant de morceaux qu'il a de
cheveux sur la tte.

- Et si _moi_ j'avais fait cela, hurla le juif, _moi_ qui en sais
si long et qui pourrais faire pendre tant de gens, sans me
compter?

- Je ne sais, dit Sikes en grinant des dents et en plissant rien
qu' l'ide d'une telle trahison: je ferais dans la prison quelque
chose qui me ferait mettre aux fers; et si on me mettait en
jugement en mme temps que vous, je tomberais sur vous en plein
tribunal et je vous briserais le crne devant tout le monde.
J'aurais assez de force, murmura le brigand en brandissant son
bras nerveux, j'aurais assez de force pour vous craser la tte
comme si une lourde charrette et pass dessus.

- Vous!

- Moi! dit le brigand. Essayez. Et si c'tait Charlot, ou le
Matois, ou Betsy, ou...

- Peu importe qui, interrompit Sikes avec colre. Celui-l, quel
qu'il soit, peut tre sr de son affaire.

Fagin se remit  considrer fixement le brigand; puis, lui faisant
signe de garder le silence, il se pencha vers le matelas o
dormait No et secoua le dormeur pour l'veiller: Sikes, pench
aussi sur sa chaise et les mains appuyes sur les genoux,
regardait de tous ses yeux, comme s'il se demandait avec surprise
 quoi allaient aboutir ce mange et toutes ces questions.

Bolter! Bolter! dit Fagin en levant la tte avec une expression
diabolique et en appuyant sur chaque parole. Le pauvre garon! il
est fatigu... fatigu d'avoir pi si longtemps les dmarches de
cette fille... les dmarches de cette fille, entendez-vous,
Guillaume?

- Que voulez-vous dire? demanda Sikes en se redressant de toute
sa hauteur.

Le juif ne rpondit rien, mais se pencha de nouveau vers le
dormeur et le fit asseoir sur le matelas. Aprs s'tre fait
rpter plusieurs fois son nom d'emprunt, No se frotta les yeux
et regarda autour de lui en billant.

Redites-moi encore tout cela, encore une fois, pour qu'il
l'entende, dit le juif en montrant du doigt le brigand.

- Redire quoi? demanda No  demi endormi.

- Ce qui concerne... Nancy, dit le juif en saisissant le poignet
de Sikes, comme pour l'empcher de s'en aller avant d'avoir tout
entendu. Vous l'avez suivie?

- Oui.

- Jusqu'au pont de Londres?

- Oui.

- O elle a rencontr deux personnes?

- En effet.

- Un monsieur et une demoiselle qu'elle avait t trouver
prcdemment, de son propre mouvement: ils lui ont demand de
livrer tous ses complices,  commencer par Monks... ce qu'elle a
fait... de donner leur signalement... elle l'a donn... de dire o
nous nous runissions... elle l'a dit... et d'o l'on pouvait le
mieux nous guetter... elle l'a dit encore... et  quel moment nous
avions l'habitude de nous y rendre... elle l'a indiqu. Voil ce
qu'elle a fait; elle a cont tout cela d'un bout  l'autre, sans
qu'on lui ft une menace, sans la moindre hsitation. Est-ce vrai?
s'cria le juif presque fou de colre.

- Parfaitement vrai, rpondit No en se grattant la tte; c'est
exactement comme cela que tout s'est pass.

- Et qu'ont-ils dit relativement  dimanche dernier? demanda le
juif.

- Relativement  dimanche dernier! rpondit No en rflchissant;
je vous l'ai dj dit.

- Redites-le! redites-le! s'cria Fagin cumant de rage en
treignant d'une main le bras de Sikes, et en brandissant l'autre
en l'air comme un furieux.

- Ils lui ont demand, dit No qui, mieux veill, semblait
commencer  comprendre qui tait Sikes, ils lui ont demand
pourquoi elle n'tait pas venue le dimanche prcdent comme elle
l'avait promis; elle a rpondu qu'elle n'avait pas pu...

- Et la cause, la cause? interrompit le juif d'un air triomphant;
contez-lui cela!

- Parce qu'elle avait t retenue de force chez elle par
Guillaume, cet homme dont elle leur avait dj parl prcdemment,
rpondit No.

- Et puis encore? s'cria le juif; qu'a-t-elle dit encore de cet
homme dont elle leur avait dj parl prcdemment? Contez-lui
cela! contez-lui cela!

- Eh bien, reprit No, elle a dit qu'il ne lui tait pas facile de
sortir  moins que cet homme ne st o elle allait; et que la
premire fois qu'elle tait sortie pour aller trouver la
demoiselle, elle... ha! ha! ha! j'ai bien ri en entendant cela...
elle avait donn  cet homme une dose de laudanum.

- Mort et damnation! s'cria Sikes en se dgageant brusquement de
l'treinte du juif. Laissez-moi m'en aller!

Il repoussa loin de lui le vieillard, s'lana hors de la chambre
et escalada les degrs comme un furieux.

Guillaume! Guillaume! cria le juif en courant aprs lui. Un mot,
un mot seulement!

Il n'aurait pas eu le temps d'changer un seul mot avec le
brigand, si celui-ci ne s'tait trouv dans l'impossibilit
d'ouvrir la porte; il tait l, jurant et blasphmant quand le
juif le rejoignit tout essouffl.

Laissez-moi sortir, dit Sikes. Ne me parlez pas, si vous tenez 
la vie. Laissez-moi sortir, vous dis-je.

- Un mot seulement, reprit Fagin en posant sa main sur la
serrure... Ne soyez pas...

- Quoi? dit l'autre.

- Ne soyez pas... trop violent, Guillaume, dit le juif avec des
larmes dans la voix.

Le jour commenait  poindre, et il faisait assez clair pour que
les deux hommes pussent se voir; ils changrent un rapide coup
d'oeil; leurs yeux brillaient d'un clat sinistre; il n'y avait
pas  se mprendre sur leur pense.

J'entends par l, dit Fagin, jugeant inutile de dguiser plus
longtemps sa pense, que vous ne devez pas tre trop violent...
par prudence: de la ruse, Guillaume, et pas d'esclandre.

Sikes ne rpondit rien, mais poussant vivement la porte ds que le
juif eut tourn la clef dans la serrure, il s'lana dans la rue
dserte.

Sans s'arrter, sans rflchir un instant, sans tourner une seule
fois la tte  droite ou  gauche, sans lever les yeux vers le
ciel ni les baisser vers la terre, le brigand prit sa course,
l'oeil hagard et les dents si serres qu'il en avait la mchoire
saillante; il ne murmura pas une parole, pas un de ses muscles ne
se dtendit, jusqu' ce qu'il eut gagn la porte de sa demeure. Il
fit tourner doucement la clef dans la serrure, monta rapidement
l'escalier, entra dans sa chambre, ferma la porte  double tour,
appuya une lourde table contre la porte et tira le rideau du lit.

La jeune fille tait couche,  demi vtue. L'entre de Sikes
l'avait rveille en sursaut.

Debout, dit l'homme.

- Est-ce toi, Guillaume? dit-elle avec une expression de plaisir
en le voyant de retour.

- Oui, rpondit-il. Debout.

Une chandelle brlait prs du lit; l'homme l'ta vivement du
chandelier et la jeta dans la chemine; la jeune fille voyant que
le jour commenait  poindre, se leva pour tirer le rideau de la
fentre.

Laisse-le, dit Sikes, en lui barrant le passage. Il fait assez
clair pour ce que j'ai  faire.

- Guillaume, dit Nancy d'une voix touffe par la terreur,
pourquoi me regardes-tu ainsi?

Les narines gonfles, la poitrine haletante, le brigand la
considra quelques instants; puis, la saisissant par la tte et
par le cou, il la trana jusqu'au milieu de la chambre, et, jetant
un coup d'oeil vers la porte, il lui mit sa grosse main sur la
bouche.

Guillaume, Guillaume!... dit la jeune fille d'une voix touffe,
en se dbattant avec l'nergie que donne la crainte de la mort, je
ne crierai pas..., coute-moi..., parle-moi..., dis-moi ce que
j'ai fait?

- Tu le sais bien misrable! rpliqua le brigand. Tu as t
guette cette nuit... Tout ce que tu as dit a t entendu.

- Alors pargne ma vie comme j'ai pargn la tienne, dit Nancy en
se cramponnant aprs lui. Guillaume, cher Guillaume, tu n'auras
pas le coeur de me tuer. Oh! songe  tout ce que j'ai refus cette
nuit  cause de toi! pargne-toi ce crime; je ne te lcherai pas;
tu ne pourras pas me faire lcher prise. Guillaume, pour l'amour
de Dieu, pour toi, pour moi, arrte, avant de verser mon sang. Sur
mon me, je ne t'ai pas trahi.

L'homme fit un violent effort pour dgager son bras; mais la jeune
fille l'treignait convulsivement, et il eut beau faire, il ne put
lui faire lcher prise.

Guillaume, criait-elle en s'efforant d'appuyer sa tte sur la
poitrine du brigand, ce monsieur et cette bonne demoiselle m'ont
propos cette nuit d'aller vivre  l'tranger et d'y finir mes
jours dans la solitude et la tranquillit. Laisse-moi les revoir
et les supplier  genoux d'avoir pour toi la mme bont; nous
quitterons cet affreux sjour; nous irons bien loin, chacun de
notre ct, mener une vie meilleure, et oublier, sauf dans nos
prires, la vie que nous avons mene jusqu'ici: aprs cela, nous
ne nous reverrons jamais. Il n'est jamais trop tard pour se
repentir; ils me l'ont dit... Je sais bien maintenant qu'ils
disaient vrai; mais il nous faut du temps, un peu de temps!

Le brigand dgagea un de ses bras et saisit son pistolet. La
pense qu'il serait immdiatement dcouvert s'il faisait feu, lui
traversa l'esprit malgr l'accs de rage auquel il tait en proie.
Il frappa deux fois de toute sa force, avec la crosse du pistolet,
la tte de la jeune fille qui touchait presque la sienne.

Elle chancela et tomba, aveugle par les flots de sang qui
jaillissaient de son front; puis, parvenant avec peine  se
soulever sur les genoux, elle tira de son sein un mouchoir blanc,
- celui que lui avait donn Rose Maylie, - et l'levant  mains
jointes vers le ciel, aussi haut que ses forces dfaillantes le
lui permettaient, elle murmura une prire pour implorer la piti
du Crateur.

C'tait un affreux spectacle. L'assassin gagna la muraille d'un
pas chancelant; puis, mettant sa main sur ses yeux, il se saisit
d'un lourd gourdin et acheva sa victime.


CHAPITRE XLVIII.
Fuite de Sikes.


De toutes les actions coupables qui,  la faveur des tnbres,
avaient t commises dans la vaste enceinte de Londres, depuis que
la nuit l'avait jamais enveloppe, celle-ci tait la plus
criminelle. De toutes les horreurs qui allaient empester de leur
odeur infecte l'air pur du matin, celle-ci tait la plus lche et
la plus odieuse.

Le soleil brillant qui ne ramne pas seulement avec lui la
lumire, mais qui rend l'homme  la vie et  l'esprance, le
soleil se levait radieux sur la populeuse cit; ses rayons
tombaient galement sur les vitraux richement colors et sur les
misrables vitres de la mansarde, sur le dme des cathdrales et
sur les masures en ruines. Il clairait la chambre o gisait la
femme assassine; il l'clairait en dpit des efforts du brigand
pour empcher ses rayons d'y pntrer: ils y pntraient 
torrent. Si ce spectacle tait affreux dans le crpuscule du
matin, qu'tait-ce maintenant au milieu de cette clatante
lumire!

Sikes n'avait pas chang de place: il avait eu peur de se sauver;
sa victime avait pouss un gmissement plaintif et remu la main.
Alors, avec une rage que la terreur augmentait encore. Il avait
frapp  coups redoubls. Un instant il avait jet une couverture
sur le cadavre; mais se reprsenter les yeux de la victime,
s'imaginer qu'ils se tournaient vers lui, tait encore plus
insupportable que de les voir fixs, immobiles, pour regarder la
mare de sang qui tremblait et dansait au soleil, sur le plancher,
et il avait retir la couverture. Le corps tait l gisant; un
corps, rien de plus, de la chair et du sang: mais quelle chair et
que de sang!

Il battit le briquet, alluma du feu et y jeta le gourdin. Des
cheveux de femme taient rests colls  l'extrmit; ils
s'enflammrent en ptillant et produisirent quelques lgres
tincelles que le courant d'air entrana rapidement dans la
chemine. Cela seul le remplit d'effroi, tout barbare qu'il tait.
Il continua pourtant  tenir le gourdin, jusqu' ce que le feu
l'et rduit en plusieurs morceaux; il les runit sur les charbons
pour les consumer entirement et les rduire en cendres. Il se
lava les mains et frotta ses vtements; il y avait des taches
qu'il ne put faire disparatre; il coupa les endroits tachs et
les jeta au feu. Toute la chambre tait teinte de sang: les pattes
mme du chien en taient pleines.

Pendant tout ce temps, il n'avait pas un instant tourn le dos au
cadavre. Aprs avoir termin ses prparatifs, il gagna la porte 
reculons, tirant le chien aprs lui. Il la ferma doucement, tourna
deux fois la clef dans la serrure, la retira et sortit de la
maison.

Il traversa la rue et jeta un regard vers la fentre, pour
s'assurer qu'on ne pouvait rien voir du dehors. Le rideau tait
toujours baiss, le rideau que Nancy avait voulu tirer pour
laisser pntrer ce jour qu'elle ne devait plus revoir. Elle tait
gisante tout prs de la fentre: l'assassin le savait. Dieu! comme
le soleil dardait ses rayons dans cet endroit!

Sikes ne jeta sur la fentre qu'un coup d'oeil rapide; il se
sentit soulag en pensant qu'il avait pu sortir sans tre vu. Il
siffla son chien et s'loigna rapidement.

Il traversa Islington et gravit la colline de Highgate, o se
trouve le monument en l'honneur de Whittington; mais il marchait 
l'aventure et sans savoir o il irait. Il prit  droite, suivit un
sentier  travers champs, longea Caen-Wood, arriva  la bruyre de
Hampstead, franchit la valle au Val-de-Sant, puis gravit la
pente oppose, et, traversant la route qui unit les villages de
Hampstead et de Highgate, il gagna les champs de North-End, et se
coucha le long d'une haie.

Il s'endormit; mais bientt il fut debout de nouveau et se remit 
marcher, non plus du ct de la campagne, mais dans la direction
de Londres, en suivant la grande route; puis il revint encore sur
ses pas, refit le mme trajet qu'il venait de faire, et arpenta
les champs en tout sens, tantt se couchant au bord des fosss
pour se reposer, tantt se remettant  errer  l'aventure.

O trouver un endroit assez rapproch et pas trop frquent pour
s'y procurer quelque nourriture? S'il allait  Hendon? L'endroit
semblait propice, tant  peu de distance et assez  l'cart. Il
se dirigea de ce ct, tantt courant, tantt, par une trange
contradiction, marchant comme une tortue, o s'arrtant tout 
fait, et battant ngligemment les buissons avec sa canne. Mais 
Hendon, il lui sembla que tous les gens qu'il rencontrait, et
jusqu'aux enfants qui se tenaient sur les portes, le regardaient
d'un air de soupon; il revint sur ses pas, sans avoir le courage
de demander une goutte d'eau ou un morceau de pain, quoiqu'il ft
 jeun depuis la veille; il reprit la route de Hampstead sans
savoir o se diriger.

Il erra ainsi sans s'arrter, et revint  son point de dpart. La
matine, l'aprs-midi, s'taient coules; le jour allait dcliner
et il tait toujours l, allant  droite,  gauche, en avant, en
arrire, et revenant toujours au mme endroit. Enfin il s'loigna
et se dirigea vers Hatfield.

 neuf heures du soir, il tait  bout de forces, et son chien,
harass d'une course si extraordinaire, cheminait derrire lui en
boitant. Sikes descendit la colline, prs de l'glise du village
silencieux, et, se tranant le long d'une rue troite, se glissa
dans un petit cabaret o il apercevait un peu de lumire. Quelques
paysans en train de boire taient assis autour du foyer; ils
firent place au nouveau venu: mais il alla s'asseoir au fond de la
salle pour y boire et manger seul, ou plutt avec son chien,
auquel il jetait de temps  autre quelques bouches de pain.

Les paysans runis en ce lieu s'entretenaient des terres et des
fermiers des environs. Quand ce sujet fut puis, ils se mirent 
parler de l'ge auquel tait parvenu un vieillard qu'on avait
enterr le dimanche prcdent. Les jeunes gens trouvaient qu'il
tait mort trs vieux, tandis que les vieillards prsents
soutenaient qu'il tait encore bien jeune. Il n'tait pas plus
g que moi, dit un vieux grand-pre  la tte blanchie, et il
avait encore dix ou quinze ans au moins  vivre... s'il avait pris
des prcautions...

Il n'y avait rien dans tout cela qui pt attirer l'attention ou
veiller les craintes de Sikes. Il paya son cot et resta
silencieux et inaperu dans son coin; il allait s'endormir
profondment, quand il fut tir de son demi-sommeil par l'arrive
d'un nouveau venu.

C'tait un vieux routier,  la fois colporteur et charlatan, qui
parcourait  pied les campagnes pour vendre des pierres 
repasser, des cuirs  rasoir, des rasoirs, des savonnettes, du
cirage pour les harnais, des drogues pour les chiens et les
chevaux, de la parfumerie commune, du cosmtique et autres
articles semblables, contenus dans une balle qu'il portait sur son
dos. Son entre fut salue par les paysans de mille plaisanteries
qui ne tarirent pas jusqu' ce qu'il et fini de souper. Alors il
eut l'ide ingnieuse d'unir l'utile  l'agrable, et dballa sa
pacotille pour tenter les chalands.

Qu'est-ce que c'est que a, Henry? est-ce bon  manger? demanda
un plaisant de village en montrant du doigt des tablettes de savon
poses dans un coin.

- a? dit le colporteur, en en prenant une qu'il montra  toute
l'assistance, c'est une composition infaillible et inapprciable
pour enlever toutes les taches; taches de rouille, taches de boue,
taches d'humidit, taches de toute sorte, petites ou grandes, sur
la soie, le satin, la batiste, la toile, le drap, le crpe, les
tapis, le mrinos, la mousseline, et tous les tissus possibles;
taches de vin, taches de fruits, taches de bire, taches d'eau,
taches de peinture, taches de poix, taches quelconques,
disparaissent  l'instant  l'aide de cette infaillible et
inapprciable composition. Une dame a-t-elle une tache  son
honneur? elle n'a qu' avaler une de ces tablettes, et elle est
gurie pour toujours... car c'est du poison. Un monsieur, a-t-il
besoin de fournir une preuve du sien, il n'a qu' en prendre une
tablette, et son honneur est pour toujours hors de question... Le
rsultat est tout aussi satisfaisant qu'avec une balle de
pistolet, et, comme la saveur en est bien plus dsagrable, il y a
d'autant plus d'honneur  s'en servir... Un penny la tablette!...
Tout a pour la bagatelle d'un penny!

Deux acheteurs se prsentrent aussitt; le reste de l'auditoire
hsitait; ce que voyant, le vendeur redoubla de loquacit.

On ne peut suffire  en fabriquer assez, dit-il; c'est enlev 
l'instant. Quatorze moulins, six machines  vapeur et une pile
lectrique, marchent sans s'arrter, et a ne suffit pas. Les
ouvriers travaillent si fort qu'ils en crvent, et leurs veuves
reoivent une pension annuelle de vingt livres sterling par
enfant, avec une prime de cinquante livres pour deux jumeaux. Un
penny la tablette!... ou un penny, si vous voulez...c'est tout
comme; ou quatre pices de deux liards, a m'est gal. Un penny la
tablette! Taches de vin, taches de fruits, taches de bire, taches
d'eau, taches de peinture, taches de poix, taches de boue, taches
de sang... Voici une tache au chapeau de quelqu'un de la socit;
je vais la faire disparatre avant qu'il ait eu le temps de me
faire servir une pinte de bire.

- Hol! s'cria Sikes en tressaillant. Rendez-moi mon chapeau...

- Je vais vous le nettoyer, monsieur, rpondit le colporteur en
faisant signe de l'oeil  la socit, avant que vous ayez le temps
de traverser la salle pour le reprendre. Observez bien, messieurs,
cette tache noire sur le chapeau de monsieur: que ce soit une
tache de vin, une tache de fruit, une tache de bire, une tache
d'eau, une tache de peinture, une tache de poix, une tache de
houe, ou une tache de sang...

Il ne put continuer: car Sikes, en profrant d'affreuses
imprcations, renversa la table, lui arracha le chapeau des mains,
et s'lana hors du cabaret.

De nouveau en proie  l'irrsolution qui l'avait tourment, malgr
lui, toute la journe, le meurtrier, voyant qu'il n'tait pas
suivi et que probablement on l'avait pris pour un ivrogne de
mauvaise humeur, reprit le chemin de Londres; il vita la lueur
des lanternes d'une diligence arrte dans la rue, et il
poursuivait sa route, quand il s'aperut que c'tait la malle
venant de Londres et qu'elle tait arrte  la porte du bureau de
poste. Il tait presque sr de ce qui allait se passer, mais il
s'arrta pour couter.

Le courrier tait devant la porte, attendait le sac aux dpches;
survint un individu en costume de garde-chasse, auquel il remit un
panier dpos sur le trottoir.

Voici pour chez vous, dit le courrier. Ah a! avez-vous bientt
fini, l dedans? Dj, avant-hier, vos maudites dpches n'taient
pas prtes; a ne peut pas aller comme a, entendez-vous?

- Quoi de nouveau en ville, Benjamin? demanda le garde-chasse en
regardant les chevaux avec admiration.

- Rien que je sache, rpondit l'autre en mettant ses gants. Le bl
est un peu en hausse. J'ai aussi entendu parler d'un assassinat du
cot de Spitalflelds, mais je n'y crois gure.

- Oh! ce n'est que trop vrai, dit un voyageur en mettant la tte 
la portire; c'est un affreux assassinat.

- En vrit, monsieur? reprit le courrier en mettant la main  son
chapeau. Est-ce un homme ou une femme?

- C'est une femme, rpondit le voyageur; on suppose que...

- Allons, allons, Benjamin! s'cria le postillon avec impatience.

- Les maudites dpches! dit le courrier. Ah a! dormez-vous, l
dedans?

- On y va, dit le directeur du bureau en apportant les lettres.

- On y va, on y va! grommela le courrier... c'est comme la jeune
millionnaire qui doit un jour avoir un caprice pour moi; mais
quand? je n'en sais rien. Allons, donnez vite!... En route!

Il sonna du cor et la voiture partit.

Sikes resta immobile dans la rue, indiffrent, en apparence,  ce
qu'il venait d'entendre, et sans autre proccupation que celle de
savoir o aller.  la fin il revint encore une fois sur ses pas,
et prit la route qui mne de Hatfield  Saint-Albans. Il marchait
d'un pas rsolu; mais quand il eut laiss Londres derrire lui et
qu'il se fut enfonc de plus en plus dans la solitude et les
tnbres de la route, il se sentit gagn par un sentiment de
terreur et d'pouvante qui l'branla jusqu'au fond du coeur.
Autour de lui tous les objets, rels ou imaginaires, immobiles ou
agits, prenaient une apparence formidable; mais ces craintes
n'taient rien au prix de ce que lui faisait prouver le souvenir
incessant de cet affreux cadavre du matin qu'il croyait sentir sur
ses talons. Il pouvait distinguer, jusque dans les moindres
dtails, ses formes au milieu de l'ombre; il le voyait s'avancer
d'un air sinistre et solennel; il entendait le frlement des
vtements de sa victime contre les buissons, et chaque souffle du
vent apportait  son oreille le son de ce cri, suprme et touff;
s'il s'arrtait, le fantme s'arrtait aussi; s'il courait, le
fantme le suivait, non pas en courant: 'aurait t une
consolation; mais non, c'tait comme un cadavre encore dou du
simple mcanisme de la vie, emport tout droit sur quelque vent
funbre qui rasait le sol.

Parfois il se retournait avec l'nergie du dsespoir, rsolu 
loigner de force le fantme, qu'il savait pourtant bien tre
priv de vie; mais alors ses cheveux se dressaient sur sa tte et
son sang se glaait dans ses veines; le fantme avait suivi son
mouvement et se tenait toujours derrire lui; ce cadavre qu'il
n'avait pas perdu de vue un instant, le matin, il l'avait
maintenant  ses trousses, et sans relche. Il s'adossa  un
talus, le long de la route; le fantme se posta au-dessus de lui,
et il le voyait parfaitement, malgr les tnbres; il se jeta 
terre, se coucha sur le dos; le fantme se tint prs de sa tte,
tout droit, silencieux et immobile, semblable  une pierre
spulcrale avec l'pitaphe trace en lettres de sang.

Qu'on ose parler aprs cela des assassins qui chappent  la
justice! Qu'on vienne nous dire qu'il faut que la Providence
sommeille! Une seule longue minute passe dans ce paroxysme de
terreur ne valait-elle pas mille morts violentes?

Dans un champ, prs de la route, il y avait un hangar qui lui
offrit un abri pour la nuit. Devant la porte taient plants trois
grands peupliers dont le vent agitait les branches avec un
sifflement sinistre. Le brigand tait hors d'tat de continuer sa
route avant le retour du jour; il se blottit contre le mur... Mais
l de nouvelles tortures l'attendaient.

Il eut une vision aussi obstine et plus terrible que celle 
laquelle il venait de se soustraire: ces yeux hagards et ternes,
que le matin il avait prfr regarder plutt que de se les
figurer cachs sous la couverture, ses deux yeux lui apparurent au
milieu des tnbres; ils brillaient, mais ne rpandaient autour
d'eux aucune clart; il n'y en avait que deux, et ils taient
partout. Si lui-mme fermait les yeux, il voyait par la pense la
chambre de la victime avec les moindres objets qu'elle renfermait,
et chacun d'eux  sa place accoutume. Le cadavre aussi tait  sa
place, et les yeux taient tels qu'il les avait vus en quittant la
chambre. Il se leva et s'lana dans les champs: l'apparition l'y
suivit; il revint sous le hangar et se tapit de nouveau contre le
mur: avant qu'il et eu le temps de s'tendre  terre, les deux
yeux taient dj l devant lui.

Il resta ainsi en proie  une terreur inexprimable, tremblant de
tous ses membres, une sueur froide s'chappant de tous ses pores.
Tout  coup un tumulte lointain domina le bruit du vent et l'on
entendit des cris de dsespoir et des exclamations de surprise; il
trouva quelque soulagement  entendre des voix humaines dans ce
lieu solitaire, bien que ce fut pour lui une cause srieuse
d'alarme. Il retrouva ses forces et son nergie en prsence d'un
danger personnel, et, se levant prcipitamment, il s'lana hors
du hangar.

Tout le ciel paraissait en feu; des tourbillons de flammes
s'levaient dans l'air et, lanant une pluie d'tincelles,
clairaient l'atmosphre  plusieurs milles  la ronde, et
chassaient des nuages de fume dans la direction du lieu o il se
trouvait. Les cris devinrent plus perants  mesure qu'ils taient
pousss par plus de bouches, et il put entendre celui de: Au
feu! ml aux tintements du tocsin,  la chute bruyante des
poutres et des toitures, au craquement des flammes quand elles
s'enroulaient autour de quelque obstacle, et qu'elles s'lanaient
ensuite avec une nouvelle force pour continuer leurs ravages. Le
bruit augmentait de plus en plus; il y avait foule autour de
l'incendie, des hommes, des femmes, tous en mouvement. Ce fut pour
lui comme une nouvelle vie. Il s'lana tte baisse dans la
direction du feu, se frayant un passage au milieu des ronces et
des pines, et escaladant comme un fou les haies et les cltures,
tandis que son chien courait devant lui en aboyant de toutes ses
forces.

Il arriva bientt sur le thtre du sinistre, au milieu de gens 
demi vtus, courant  et l, les uns s'efforant de tirer hors
des curies les chevaux terrifis, d'autres faisant sortir les
bestiaux des cours et des tables, d'autres enfin arrivant chargs
d'objets qu'ils avaient arrachs  l'incendie en bravant une pluie
d'tincelles et la chute des poutres enflammes. Par toutes les
ouvertures qui, une heure auparavant, taient des portes et des
fentres, s'chappaient des torrents de flammes; les murs
s'croulaient au milieu de la fournaise; le plomb et le fer se
fondaient et coulaient en longs ruisseaux. Les femmes et les
enfants poussaient des cris affreux; les hommes s'encourageaient
les uns les autres par de bruyantes exclamations; le bruit des
pompes et le sifflement de l'eau tombant sur le bois embras se
joignaient  ces sons discordants. L'assassin cria au feu, comme
les autres, de toute la force de ses poumons, et, oubliant un
instant sa position, se jeta au plus fort du tumulte.

Il passa la nuit, tantt travaillant aux pompes, tantt s'lanant
au travers des flammes et de la fume, se montrant toujours l o
il y avait le plus de bruit et le plus de monde. On le voyait en
haut et en bas des chelles, sur les toits, sur des planchers qui
menaaient ruine et tremblaient sous son poids, expos  la chute
des briques et des pierres; il tait partout, mais toujours
invulnrable; il n'eut ni une contusion ni une gratignure; enfin
l'aube du jour parut, et il ne resta plus que de la fume et des
ruines noircies.

Aprs ces moments d'agitation fivreuse, l'affreuse pense de son
crime lui revint  l'esprit avec encore plus de force. Il
regardait autour de lui avec inquitude: car il voyait des hommes
causer en groupe, et il craignait d'tre le sujet de leur
entretien. Le chien obit  un signe nergique qu'il lui fit, et
ils s'loignrent  la drobe. Quelques hommes assis prs d'une
pompe l'appelrent et l'invitrent  se rafrachir avec eux; il
mangea un peu de pain et de viande, et, comme il vidait un verre
de bire, il entendit les pompiers qui venaient de Londres parler
de l'assassinat. Il parat, dit l'un d'eux, qu'il s'est sauv 
Birmingham; mais on l'attrapera bientt; la police est  ses
trousses, et avant demain soir il sera traqu dans tout le
royaume.

Sikes s'loigna prcipitamment et marcha jusqu' ce qu'il fut prt
 tomber de fatigue; alors il se coucha au bord d'un sentier et
dormit longtemps, mais d'un sommeil agit et pnible. Il se remit
ensuite  errer, toujours indcis et irrsolu, et saisi de terreur
 la pense de passer la nuit tout seul.

Tout  coup il prit un parti dsespr: celui de retourner 
Londres.

L du moins, pensa-t-il, j'aurai quelqu'un  qui parler, quoi
qu'il arrive; c'est un bon endroit pour se cacher, et on ne
s'avisera peut-tre pas de m'y chercher, aprs s'tre mis sur mes
traces dans la campagne. Ne puis-je pas y rester une semaine ou
deux, et forcer Fagin  me donner de quoi gagner la France? Ma
foi! je risque cette chance.

Il se mit sur-le-champ en devoir s'excuter son projet, et il se
rapprocha de Londres par les chemins les moins frquents; il
tait dcid  se cacher  peu de distance de la capitale, pour y
rentrer  la brune par une route dtourne et aller droit au but
qu'il s'tait propos.

Mais le chien... on n'avait pas d oublier, en dressant son
signalement, de mentionner que son chien avait disparu et l'avait
probablement suivi. Cela pourrait contribuer  le faire arrter
dans la rue. Il rsolut de noyer son chien, et continua sa route
en cherchant des yeux un tang; tout en marchant, il ramassa une
grosse pierre et l'attacha  son mouchoir. L'animal regardait son
matre faire ces prparatifs, et, soit que son instinct l'avertt
du danger qu'il courait, soit que le brigand le regardt d'un air
plus sinistre qu' l'ordinaire, il se tint prudemment un peu en
arrire: quand son matre s'arrta au bord d'une mare et l'appela,
il s'arrta court.

Ici! m'entends-tu? cria Sikes en sifflant son chien.

L'animal revint  ce signal par la force de l'habitude; mais quand
Sikes se baissa pour lui nouer le mouchoir autour du cou, il
poussa un grognement sourd et recula.

Ici! dit le brigand en frappant du pied contre terre.

Le chien remua la queue, mais ne bougea pas; Sikes fit un noeud
coulant et l'appela de nouveau.

Le chien avana, recula, s'arrta un instant, puis se sauva au
plus vite.

Sikes le siffla plusieurs fois, s'assit et attendit, pensant qu'il
reviendrait; mais du chien point de nouvelles. Le brigand finit
par se mettre en route.


CHAPITRE XLIX
Monks et M. Brownlow se rencontrent enfin. - Leur conversation. -
Ils sont interrompus par M. Losberne, qui leur apporte des
nouvelles importantes.


Le jour commenait  baisser quand M. Brownlow descendit d'un
fiacre devant la porte de sa maison et frappa doucement; la porte
s'ouvrit, un homme robuste sortit de la voiture et se planta d'un
ct du perron, tandis qu'un autre homme assis sur le sige en
descendait et se plaait de l'autre ct. Sur un signe de
M. Brownlow, ils tirrent de la voiture un troisime individu, le
mirent entre eux deux et le firent entrer de force dans la maison:
cet homme tait Monks.

Ils montrent de mme l'escalier sans dire un mot, ayant devant
eux M. Brownlow, qui les introduisit dans une chambre de derrire.
Arriv  la porte de cette chambre, Monks, qui n'avanait qu' son
corps dfendant, s'arrta tout  coup; les deux hommes regardrent
M. Brownlow, comme pour lui demander ce qu'il fallait faire.

Il sait  quelle alternative il est expos, dit M. Brownlow; s'il
rsiste, s'il remue seulement le petit doigt sans votre ordre,
tranez-le dans la rue, appelez la police  votre aide, et faites-
le arrter en mon nom comme faussaire.

- Comment osez-vous me nommer ainsi? demanda Monks.

- Et vous, jeune homme, comment osez-vous me pousser  une telle
extrmit? rpondit M. Brownlow en le regardant fixement. Seriez-
vous assez fou pour vouloir sortir de cette maison? Lchez-le.
Tenez, monsieur, vous tes libre de vous en aller, et nous de vous
suivre; mais je vous dclare, au nom de tout ce qu'il y a de plus
sacr, qu' l'instant mme o vous mettrez le pied dans la rue, je
vous ferai arrter pour fraude et escroquerie; ma rsolution est
inbranlable. Si vous persistez dans votre rsistance, que votre
sang retombe sur votre tte!

- De quelle autorit m'avez-vous fait empoigner dans la rue et
amener ici par ces gredins-l? demanda Monks en regardant l'un
aprs l'autre les deux hommes qui se tenaient  ses cts.

- De ma propre autorit, rpondit M. Brownlow Je prends sur moi
toute la responsabilit de cet acte; si vous vous plaignez d'tre
priv de votre libert, adressez-vous, je vous le rpte,  la loi
pour vous protger (vous auriez dj pu vous chapper durant le
trajet, mais vous avez jug plus prudent de vous tenir
tranquille); moi aussi, j'aurai recours  la loi; mais, si vous me
mettez dans l'impossibilit de reculer, ne comptez plus sur mon
intervention indulgente, quand vous serez entre les mains de la
justice, et ne dites pas alors que je vous ai prcipit dans le
gouffre o vous vous serez jet vous-mme.

Monks avait l'air dconcert et inquiet; il hsitait...

Dpchez-vous de prendre un parti, dit M. Brownlow d'un ton ferme
et calme; si vous aimez mieux que je vous poursuive en justice et
que j'attire sur vous un chtiment dont la pense seule me fait
frmir, mais auquel je ne pourrais vous soustraire, encore une
fois, je vous le rpte, vous savez ce que vous avez  faire; si,
au contraire, vous faites appel  mon indulgence et  la piti de
ceux envers lesquels vous avez tenu une conduite si criminelle,
asseyez-vous, sans mot dire, dans ce fauteuil. Il y a deux jours
qu'il vous attend.

Monks murmura quelques paroles inintelligibles et resta indcis.

Dpchez-vous, dit M. Brownlow; je n'ai qu'un mot  dire, et il
sera trop tard pour vous dcider.

Monks hsitait encore...

Je n'ai pas l'intention de parlementer plus longtemps, dit
M. Brownlow, et mme, comme dfenseur d'intrts sacrs qui ne
sont pas les miens, je n'en ai pas le droit.

- N'y a-t-il pas... demanda Monks d'une voix tremblante, n'y a-t-
il pas... d'autre alternative?

- Aucune, absolument aucune.

Monks regarda le vieux monsieur d'un oeil inquiet; mais, en voyant
son attitude svre et rsolue, il entra dans la chambre et
s'assit en haussant les paules.

Fermez la porte  clef en dehors, dit M. Brownlow aux
domestiques, et venez ds que je sonnerai.

Ils obirent, et les deux interlocuteurs restrent seuls en
prsence.

Pour un vieil ami de mon pre, dit Monks en tant son chapeau et
son manteau, vous me traitez l, monsieur, d'une jolie manire.

- Jeune homme, c'est prcisment parce que j'tais un vieil ami de
votre pre, rpondit M. Brownlow, c'est parce que les esprances
des heureuses annes de ma jeunesse reposaient sur lui et sur sa
soeur, cette charmante crature que Dieu a rappele  lui dans son
printemps, et qui m'a laiss ici-bas seul et isol; c'est parce
qu'il s'est agenouill avec moi prs du lit de mort de cette soeur
chrie le jour mme o elle devait s'unir  moi... mais le ciel en
a dispos autrement... c'est parce que, depuis cette poque, mon
coeur bris s'est attach  lui jusqu' sa mort, malgr ses fautes
et ses erreurs; c'est parce que tous ces vieux souvenirs
remplissent encore mon me et que votre vue seule les ravive en
moi; c'est pour tous ces motifs que je suis port  vous mnager
maintenant, oui, douard Leeford, mme maintenant, et  rougir de
vous voir dshonorer son nom.

- Le nom ne fait rien  l'affaire, dit l'autre, aprs avoir
considr en silence et avec surprise l'motion de son
interlocuteur. Qu'est-ce que cela me fait, le nom?

- Rien, je le sais, rpondit M. Brownlow, il ne vous fait rien 
vous; mais c'tait la nom de sa soeur, et, malgr un intervalle de
tant d'annes, je n'oublierai jamais l'motion que j'prouvais
jadis  l'entendre prononcer, mme par un tranger. Je suis
enchant que vous en ayez pris un autre, croyez-le bien.

- Tout cela est bel et bon, dit Monks ( qui nous laissons encore
son nom d'emprunt), aprs un long silence durant lequel il faisait
des gestes de dfi furieux, pendant que M. Brownlow s'tait
couvert le visage de ses mains.  quoi voulez-vous en venir?

- Vous avez un frre, dit M. Brownlow en matrisant son motion,
un frre dont je vous ai dit tout bas le nom  l'oreille, quand je
vous suivais dans la rue, et que ce nom seul a suffi pour vous
dcider  m'accompagner ici, plein de surprise et de crainte.

- Je n'ai point de frre, rpondit Monks: vous savez bien que
j'tais fils unique. Que venez-vous me parler d'un frre? vous
savez tout cela aussi bien que moi.

- coutez ce que j'ai  vous dire, reprit M. Brownlow vous y
prendrez de l'intrt. Je sais parfaitement que vous tes le seul
et misrable fruit d'une union fatale, que, par orgueil de famille
et par la plus mprisable ambition, on fora votre pre 
contracter ds sa premire jeunesse...

- Peu m'importent vos pithtes, interrompit Monks, avec un rire
effront; vous reconnaissez le fait, et cela me suffit.

- Oui; mais je sais aussi, continua le vieux monsieur, quels
malheurs, quelles suites de tortures, quelles angoisses
rsultrent de cette union mal assortie; je sais combien cette
chane fut lourde pour tous deux, et combien le bonheur de leur
vie fut empoisonn pour toujours. Je sais comment  la froide
politesse succdrent les disputes violentes; comment
l'indiffrence fit place au dgot, le dgot  la haine, et la
haine au dsespoir, jusqu' ce qu'enfin ils se sparrent et, ne
pouvant rompre entirement des liens que la mort seule devait
briser, ils les cachrent du moins aux yeux d'une socit nouvelle
sous les dehors les plus gais qu'ils purent prendre. Votre mre
russit bientt  tout oublier; mais pendant bien des annes votre
pre resta le coeur ulcr.

- Enfin, ils se sparrent, dit Monks; eh bien! aprs?

- Quelque temps aprs leur sparation, reprit M. Brownlow, votre
mre trouva sur le continent des distractions frivoles qui lui
firent oublier entirement son mari, plus jeune qu'elle de dix ans
au moins, tandis que celui-ci, dont l'avenir tait fltri, resta
en Angleterre et se fit de nouveaux amis. J'espre que ce dtail
du moins ne vous est pas inconnu.

- Si, vraiment, rpondit Monks en dtournant la tte et en
frappant du pied contre le plancher, comme un homme rsolu a tout
nier; je l'ignore compltement.

- Votre ton aussi bien que vos actions, dit M. Brownlow, me
donnent la certitude que vous ne l'avez jamais oubli et que vous
n'avez jamais cess d'y penser avec amertume. Je vous parle l de
faits passs depuis quinze annes, quand vous n'aviez pas plus de
onze ans et que votre pre n'en avait que trente et un: car, je le
rpte, c'tait presque encore un enfant quand son pre le fora
de se marier. Faut-il que je remonte  des faits qui imprimeront
une tache  la mmoire de votre pre, ou voulez-vous m'pargner
ces dtails en me dvoilant la vrit?

- Je n'ai rien  dvoiler, rpondit Monks d'un air confus; vous
n'avez qu' continuer si cela vous fait plaisir.

- Ces nouveaux amis de votre pre taient un officier de marine en
retraite, dont la femme tait morte six mois auparavant, et ses
deux enfants; il en avait eu davantage, mais, de toute la famille,
il n'en restait heureusement que deux; c'taient deux filles:
l'une, ge de dix-neuf ans et belle comme le jour; l'autre, ge
seulement de deux ou trois ans.

- Qu'est-ce que tout cela me fait? demanda Monks.

- Ils habitaient, continua M. Brownlow, sans avoir l'air de
remarquer cette interruption,  peu de distance de l'endroit o
votre pre tait venu se fixer; ils firent bientt connaissance et
se lirent intimement. Votre pre tait dou comme peu d'hommes le
sont: il avait l'esprit et la grce de sa soeur. Plus le vieil
officier le connut, plus il l'aima. Plt  Dieu qu'il et t le
seul! mais sa fille en fit autant.

Le vieux monsieur s'arrta; Monks se mordait les lvres et tenait
ses yeux fixs sur le plancher.

M. Brownlow,  cette vue, continua en ces termes:

Au bout d'un an, il avait contract des engagements solennels
envers cette jeune fille pure et nave, dont il tait la premire,
la seule et ardente passion.

- Votre histoire n'en finit pas, observa Monks en s'agitant sur sa
chaise.

- C'est une histoire triste et douloureuse, jeune homme, dit
M. Brownlow, et d'ordinaire ces histoires sont longues. Si j'avais
 vous faire le rcit d'un bonheur sans mlange, ce serait trs
court. Enfin, un de ces riches parents dont on avait voulu
s'assurer la bienveillance et la protection en sacrifiant votre
pre (ces choses-l se voient souvent), vint  mourir, et, pour
rparer le mal dont il avait t la cause indirecte, il lui laissa
ce qu'il croyait une panace contre tous les chagrins... de
l'argent. Il fallut que votre pre allt sur-le-champ  Rome, o
ce parent tait all lui-mme pour rtablir sa sant et o il
tait mort, laissant des affaires fort embrouilles. Votre pre
partit, fut atteint  Rome d'une maladie mortelle, et, ds que
votre mre l'apprit  Paris, elle le suivit et vous emmena avec
elle. Le lendemain de votre arrive, votre pre mourut, ne
laissant pas de testament; pas de testament, vous m'entendez, en
sorte que toute la fortune revint  votre mre et  vous.

En cet endroit du rcit, Monks ne soufflait plus et coutait d'un
air singulirement attentif, bien que ses yeux ne fussent pas
tourns vers le narrateur. Quand M. Brownlow s'arrta, il changea
de position comme un homme qui prouve un soulagement inattendu,
et passa les mains sur son visage brlant.

Avant de se mettre en route, votre pre avait pass par Londres,
dit M. Brownlow avec lenteur en regardant fixement son
interlocuteur; il vint me voir.

- Je n'ai jamais entendu parler de cela, interrompit Monks d'un
air d'incrdulit affecte, mais en prouvant la plus dsagrable
surprise.

- Il vint me voir et me laissa entre autres choses un portrait, un
portrait peint par lui-mme, de cette pauvre jeune fille; il ne
pouvait l'emporter avec lui et regrettait de le quitter. Il tait
min par les soucis et par les remords; il me dit en termes vagues
et incohrents qu'il avait perdu et dshonor une famille; il me
confia l'intention qu'il avait de convertir  tout prix sa fortune
en espces, d'assurer  sa femme et  vous une partie de sa
nouvelle fortune et de s'expatrier pour toujours. Je ne devinai
que trop qu'il ne s'expatrierait pas seul. Mme  moi, son ami
d'enfance, dont l'attachement pour lui avait pris racine sur la
tombe de sa soeur chrie, mme  moi, il ne fit aucun aveu plus
complet. Il me promit de m'crire, de tout me dire, et de venir
ensuite me voir encore une dernire fois avant de s'loigner pour
toujours. Hlas! c'tait ce jour-l mme que je le voyais pour la
dernire fois. Je n'ai reu de lui aucune lettre, et je ne l'ai
plus revu.

Je me rendis, ajoute M. Brownlow, aprs un instant de silence, je
me rendis sur le thtre de son... (je puis parler ici le langage
du monde, car l'indulgence et la rigueur du monde ne lui font plus
rien  prsent)... sur le thtre de son coupable amour, dcid,
si mes craintes se ralisaient,  offrir  cette pauvre enfant
abandonne un foyer pour l'abriter et un coeur pour la plaindre.
Sa famille avait quitt le pays huit jours auparavant; ils avaient
acquitt quelques petites dettes courantes et taient partis
pendant la nuit: nul ne put me dire le motif ni le but de leur
voyage.

Monks respira plus librement et regarda autour de lui avec un
sourire de triomphe.

Quand votre frre, dit M. Brownlow, en rapprochant sa chaise de
Monks, quand votre frre, pauvre enfant abandonn, chtif et
couvert de haillons, fut jet sur mon chemin, non par le hasard,
mais par la Providence, et sauv par moi du vice et de
l'infamie...

- Quoi! s'cria Monks en tressaillant.

- Par moi, dit M. Brownlow. Je vous disais bien que mon rcit
finirait par vous intresser. Je vois que le juif, votre rus
complice, ne vous a pas dit mon nom, quoique du reste il dt
croire qu'il vous tait tout  fait inconnu. Quand cet enfant eut
t sauv par moi et qu'il se rtablit chez moi de sa maladie, sa
ressemblance surprenante avec le portrait dont je vous parlais
tout  l'heure me frappa d'tonnement. Ds la premire fois que je
le vis, malgr sa misre et ses haillons, je remarquai sur son
visage une expression de langueur qui me rappela tout  coup,
comme dans un rve, les traits de celle qui m'avait t si chre.
Je n'ai pas besoin de vous raconter comment il fut enlev dans la
rue avant que je connusse son histoire.

- Pourquoi? demanda vivement Monks.

- Parce que vous connaissez tous ces dtails aussi bien que moi.

- Moi!

- Il serait inutile de chercher  le nier, rpondit M. Brownlow;
je vous montrerai que je sais encore bien d'autres choses.

- Vous n'avez aucune preuve  produire contre moi, balbutia Monks;
je vous dfie d'en produire une!

- Nous verrons, rpondit le vieux monsieur en jetant sur Monks un
regard scrutateur. Je perdis cet enfant, et tous mes efforts pour
le retrouver furent inutiles; comme votre mre tait morte, je
savais que, si quelqu'un pouvait claircir ce mystre, c'tait
vous seul. J'appris que vous tiez parti pour vos proprits des
Indes occidentales, o vous vous tes rendu, ai-je besoin de le
dire? aprs la mort de votre mre, pour viter ici de fcheuses
poursuites; je fis le voyage. Vous aviez quitt les Indes depuis
quelques mois, et on supposait que vous tiez revenu  Londres;
mais personne ne pouvait m'indiquer votre adresse. Je revins en
Angleterre; vos correspondants n'avaient aucune donne sur le lieu
de votre rsidence; vous alliez et veniez, me dirent-ils, d'une
manire aussi irrgulire que vous l'aviez toujours fait;
quelquefois vous restiez plusieurs jours de suite, quelquefois
vous disparaissiez pendant des mois entiers. Vous hantiez, selon
toute apparence, les mmes lieux et les mmes compagnies,
compagnies infmes dont vous aviez fait votre socit quand vous
tiez jeune et indomptable. Je les fatiguai de mes questions; je
battis les rues nuit et jour; mais, il n'y a pas plus de deux
heures, tous mes efforts taient rests inutiles, et je ne vous
avais pas aperu une seule fois.

- Et maintenant vous me voyez tout  votre aise, dit Monks en se
levant d'un air rsolu. Eh bien! aprs? Vous parlez de fraude et
d'escroquerie; ce sont l de grands mots, justifis,  ce que vous
paraissez croire, par je ne sais quelle ressemblance avec un petit
misrable; vous dites que c'est mon frre! mais vous ne savez
seulement pas si un enfant est rsult de ce beau couple; vous
n'en avez aucune preuve.

- Je ne le savais pas, repartit M. Brownlow en se levant aussi;
mais depuis quinze jours j'ai tout appris. Vous avez un frre,
vous le savez; bien plus, vous le connaissez. Il y avait un
testament; votre mre l'a dtruit et vous a confi ce secret en
mourant. Il tait question dans ce testament d'un enfant qui tait
videmment le fruit de cette malheureuse liaison; cet enfant, vous
l'avez rencontr, et sa ressemblance avec son pre a veill vos
soupons. Vous vous tes rendu au lieu de sa naissance; il y avait
des preuves (preuves longtemps caches) de son origine et de sa
parent avec vous; ces preuves, vous les avez dtruites, et voici
les propres paroles que vous avez dites au juif, votre infme
complice: Les seules preuves de l'identit de l'enfant sont au
fond de la rivire, et la vieille sorcire qui les tenait de la
mre pourrit dans son cercueil. Fils dnatur, lche, menteur que
vous tes, vous qui tenez des conciliabules la nuit, dans de
sombres bouges, avec des voleurs et des assassins; vous dont les
infmes complots ont caus la mort violente de quelqu'un qui
valait mille fois mieux que vous; vous qui ds le berceau avez t
une cause de chagrin et de dsespoir pour votre pre, et qui
portez sur votre visage, vrai miroir de votre me, les traces des
maladies honteuses que vous devez aux plus viles passions, au vice
et  la dbauche... douard Leeford, me bravez-vous encore?

- Non, non, non! rpondit le lche, accabl sous ces charges
multiplies.

- Il n'y a pas un mot, s'cria le vieux monsieur, pas un seul mot
qui ne me soit connu. Ces ombres que vous avez vues sur le mur ont
recueilli vos secrets et me les ont rapports  l'oreille. La vue
de cet enfant perscut a mu le vice lui-mme, et lui a donn le
courage, sinon les attributs de la vertu. Un assassinat a t
commis, dont vous tes moralement, sinon rellement le complice.

- Non, non, interrompit Monks; je ne sais rien de ce qui s'est
pass; j'allais m'enqurir de la vrit du fait quand vous m'avez
surpris dans la rue; je ne connaissais pas la cause du meurtre; je
pensais que c'tait le rsultat d'une querelle.

- Cette femme a t assassine pour avoir rvl une partie de vos
secrets, rpondit M. Brownlow. Voulez-vous me les rvler tous?

- Oui.

- Voulez-vous me dresser de votre main une reconnaissance sincre
des faits et les attester devant tmoins?

- Oui, je le promets.

- Voulez-vous rester ici tranquille jusqu' ce que ce document
soit rdig, et m'accompagner en tel lieu que je jugerai
convenable, pour y faire cet aveu?

- Si vous y tenez, j'y consens aussi, rpondit Monks.

- Vous devez faire plus encore, dit M. Brownlow: restituer  un
enfant innocent la fortune qui lui tait destine. Vous n'avez pas
oubli les clauses du testament. Mettez-les  excution en ce qui
concerne votre frre, et allez ensuite o vous voudrez: nous
n'aurons plus besoin de nous revoir en ce monde.

Monks, combattu entre la crainte et la haine, se promenait en long
et en large, en rflchissant d'un air sombre  la proposition qui
lui tait faite et  la possibilit de l'luder, quand la porte
s'ouvrit brusquement, et M. Losberne entra dans la chambre, en
proie  une violente agitation.

L'homme sera pris, s'cria-t-il. Il sera pris ce soir.

- L'assassin? demanda M. Brownlow.

- Oui, oui, rpondit l'autre; on a vu son chien errer aux environs
d'une vieille masure, et sans nul doute son matre y est dj
cach ou viendra s'y cacher  la faveur de la nuit. La police
veille de tous cts: j'ai caus avec les hommes chargs de le
prendre, et ils m'ont dit qu'il est impossible qu'il s'chappe; ce
soir, le gouvernement promet une rcompense de cent livres
sterling  qui le prendra.

- J'en offre cinquante de plus, et je vais le publier moi-mme sur
les lieux, si j'arrive  temps. O est M. Maylie?

- Henry? rpondit le docteur. Ds qu'il a vu votre ami ici prsent
monter sain et sauf en voiture avec vous, il est parti au galop
pour se rendre  l'endroit on l'on traque l'assassin et se joindre
 ceux qui le poursuivent.

- Et le juif? dit M. Brownlow; quelles nouvelles?

- Il n'tait pas encore pris, mais il le sera, sans nul doute; il
l'est peut-tre dj: on est sr de l'avoir.

- Avez-vous pris votre parti? demanda M. Brownlow  voix basse 
M. Monks.

- Oui, rpondit celui-ci; vous... vous me garderez le secret?

- Oui; restez ici jusqu' mon retour; c'est votre unique chance de
salut.

M. Brownlow et le docteur sortirent et refermrent la porte 
clef.

Eh bien! o en tes-vous? Qu'avez-vous fait? demanda tout bas le
docteur.

- Tout ce que j'esprais, et mme davantage: en runissant les
renseignements fournis par la jeune fille avec ceux que je
possdais dj, je ne lui ai laiss aucune chappatoire, et je lui
ai montr clair comme le jour l'horreur de sa conduite. Veuillez
crire, je vous prie, et fixer le rendez-vous  aprs-demain soir,
 sept heures; nous serons l quelques heures d'avance, mais il
faudra se reposer, et surtout Mlle Rose, qui aura peut-tre besoin
de plus de courage que ni vous ni moi ne pouvons en ce moment le
prvoir. Mais mon sang bout dans mes veines  la pense de venger
cette pauvre fille assassine; quelle route ont-ils prise?

- Allez droit au bureau de police, et vous arriverez encore assez
 temps, rpondit M. Losberne. Moi, je reste ici.

Les deux amis se sparrent aussitt, en proie l'un et l'autre 
une agitation violente.


CHAPITRE L.
Poursuite et vasion.


Au bord de la Tamise, prs de l'glise de Rotherhithe,  l'endroit
o le fleuve est bord des masures les plus dlabres et o les
vaisseaux sont le plus noircis par la poussire de la houille et
par la fume qui s'chappe des toits abaisss des maisons, se
trouve  l'heure qu'il est la plus sale, la plus trange, la plus
extraordinaire des nombreuses localits que recle la ville de
Londres, compltement inconnue, mme de nom, au plus grand nombre
des habitants de la capitale.

Pour arriver dans cet endroit, le visiteur est oblig de parcourir
un ddale de rues troites et fangeuses, o est entasse la
population la plus misrable et la plus grossire des bords du
fleuve, et o l'on ne vend que les objets ncessaires  la classe
indigente.

Les vivres les moins chers et les plus grossiers sont entasss
dans les boutiques; les vtements les plus communs sont suspendus
 la porte du brocanteur ou accrochs aux fentres. Coudoy par
des ouvriers sans ouvrage du plus bas tage, des porteurs de lest
et de charbon, des femmes effrontes, des enfants en guenilles,
enfin par le rebut de la population voisine du fleuve, le visiteur
ne se fraye un chemin qu'avec peine, rebut par le spectacle
hideux et l'odeur infecte des alles troites qui se dtachent 
droite et  gauche de la rue principale, et assourdi par le bruit
des chariots lourdement chargs. Arriv enfin dans des rues plus
recules et moins frquentes que celles qu'il a traverses
jusqu'ici, il s'avance entre des ranges de maisons dont les
faades chancelantes surplombent sur le trottoir, des murs
lzards qui semblent prts  s'crouler, des chemines en ruines
qui hsitent  tomber tout  fait, des fentres garnies de barres
de fer ronges par la rouille et par le temps, enfin tout ce qu'on
peut imaginer de plus triste et de plus dgrad.

C'est dans cet affreux quartier, au del de _Dockhead_, dans le
faubourg de _Southtwark_, que se trouve l'le de Jacob, entoure
d'un foss fangeux, profond de six ou huit pieds, et large de
quinze ou vingt  la mare haute, qu'on appelait jadis _Mill-Pond
_et qui est connu maintenant sous le nom de _Folly-Ditch_. Ce
foss aboutit  la Tamise et peut toujours tre rempli d'eau en
ouvrant les cluses de _Lead-Mills_, d'o lui venait son ancien
nom. Alors un tranger plac sur un des ponts de bois qui sont
jets sur le foss  _Mill-Lane_, pourrait voir les habitants des
maisons qui le bordent de chaque ct puiser l'eau dans des
baquets, des seaux, des ustensiles de tout genre, qui descendent
des portes ou des fentres; et, s'il porte ses regards sur les
maisons elles-mmes, son tonnement redoublera  la vue du
spectacle tal devant lui; des galeries de bois vermoulus
s'tendant derrire une demi-douzaine de maisons et perces de
trous  travers desquels on peut voir l'eau bourbeuse qui coule
au-dessous; des fentres faites de pices et de morceaux, laissant
passer des perches  scher le linge (comme s'il y avait du linge
dans ces parages); des chambres si troites, si resserres et si
sales, que l'air s'y corrompt en y entrant; des constructions en
bois qui penchent sur le foss et qui menacent d'y tomber pour
imiter les autres, qui ont dj pris ce parti; des murs noircis,
des fondations dgrades; enfin tout ce que la pauvret a de plus
repoussant: tels sont les objets qui ornent les bords de _Folly-
Ditch_.

Dans l'le de Jacob, les magasins sont vides et n'ont plus de
toits; les murs s'croulent de toute part, les fentres ne sont
plus des fentres, les chemines sont noires, mais il n'en sort
plus de fume. Il y a trente ou quarante ans, c'tait un quartier
assez commerant, maintenant ce n'est plus qu'un dsert; les
maisons n'appartiennent  personne et servent de retraite  ceux
qui ont le courage d'y vivre et d'y mourir. Pour chercher un
refuge dans l'le de Jacob, il faut avoir de puissantes raisons de
se cacher ou tre rduit au plus affreux dnment.

Dans une de ces maisons en ruine, dont les portes et les fentres
taient solidement barricades, et qui donnait par derrire sur le
foss, comme nous venons de le dcrire, taient runis trois
hommes qui tantt changeaient entre eux des regards inquiets,
comme s'ils taient dans l'attente de quelque grave vnement, et
tantt restaient immobiles et silencieux: c'taient Tobie Crackit,
M. Chitling et un voleur g de cinquante ans au moins, qui avait
eu le nez bris dans quelque ancienne rixe, et dont le visage
tait dfigur par une grande balafre, reue probablement dans les
mmes circonstances: cet individu tait un dport en rupture de
banc et se nommait Kags.

Quand vous avez dguerpi de nos anciens domiciles, parce que a
chauffait, vous auriez bien d chercher quelque autre tanire, dit
Tobie en s'adressant  M. Chitling, au lieu de venir ici, mon bel
ami.

- Et qui est-ce qui vous en empchait, nigaud que vous tes? dit
Kags.

- Je m'attendais  tre mieux reu, rpondit M. Chitling d'un air
pensif.

- Voyez-vous, jeune homme, dit Tobie, quand on se donne la peine
de vivre  l'cart comme je le fais, et d'avoir un chez-soi o
personne ne met le nez, il est peu rcratif de recevoir la visite
d'un jeune monsieur dans votre position, quelque agrment qu'on
puisse avoir  faire avec vous une partie de cartes.

- Surtout, ajouta M. Kags, quand celui qui vit ainsi loin du
monde, a avec lui un ami, arriv de l'tranger  l'improviste, et
trop modeste pour mettre sa carte chez les magistrats  son
retour.

Il y eut un court moment de silence, aprs quoi Tobie Crackit,
sentant l'impossibilit de soutenir la conversation sur le ton
plaisant, se tourna vers Chitling et dit:

Quand Fagin a-t-il t pris?

- Juste au moment du dner,  deux heures de l'aprs-midi: Charlot
et moi, nous avons eu la chance de nous chapper par une chemine;
quant  Bolter, il avait retourn le cuvier et s'tait blotti
dessous; mais ses longues chasses l'ont fait dcouvrir, et il a
t pinc comme le juif.

- Et Betsy?

- Pauvre Betsy! dit Chitling qui perdait de plus en plus
contenance; elle est alle voir le cadavre et est sortie comme une
folle en criant et en se frappant la tte contre les murailles, de
sorte qu'on lui a mis la camisole de force, et qu'on l'a conduite
 l'hpital, o elle est  l'heure qu'il est.

- Qu'est devenu le jeune Charlot Bates? demanda Kags.

- Il est  rder quelque part aux environs, en attendant qu'il
fasse nuit noire, mais il sera bientt ici, rpondit Chitling. Il
n'y a pas moyen d'aller ailleurs, car aux Trois Boiteux on a
arrt tout le monde; c'est une souricire; il y a des mouchards
au comptoir; je les ai vus de mes yeux, quand j'y suis all.

- Voil qui est diabolique, observa Tobie en se mordant les
lvres; il y en aura plus d'un qui y passera cette fois-ci.

- On tient les assises en ce moment, dit Kags; si on instruit
l'affaire  la vapeur, si Bolter charge Fagin, comme il le fera
sans doute, d'aprs ce qu'il a dj dit, on peut avoir la preuve
de la complicit du juif, et rendre la sentence vendredi; et, dans
six jours d'ici, il dansera, morbleu!

- Si vous aviez entendu la foule crier aprs lui! dit Chitling;
les agents de police ont t obligs de lutter comme des diables
pour empcher qu'on ne le mt en pices; il y eut un moment o on
le renversa, mais ils formrent un cercle autour de lui et
parvinrent  se frayer un passage, Si vous l'aviez vu, couvert de
boue et de sang, jeter autour de lui des regards effars et se
cramponner aux agents de police comme si c'taient ses meilleurs
amis! je les vois encore, serrs de tous cts par la foule, et
l'entranant au milieu d'eux. Il y avait l des gens qui
n'auraient pas mieux demand que de le dchirer  belles dents; je
le vois encore la barbe et les cheveux pleins de sang; j'entends
les cris affreux que poussaient les femmes, en jurant qu'elles lui
arracheraient le coeur.

Chitling, frapp d'horreur au souvenir de cette scne, mit ses
mains sur ses oreilles, et, les yeux ferms, arpenta la chambre en
long et en large, comme un homme qui a perdu le sens.

Tandis qu'il se livrait  cet exercice et que les deux autres
restaient silencieux, les yeux fixs sur le plancher, un bruit
trange se fit entendre dans l'escalier, et le chien de Sikes
s'lana dans la chambre.

Ils coururent  la fentre, descendirent l'escalier, regardrent
dans la rue; le chien avait pntr dans la maison par une fentre
ouverte, il ne fit aucun mouvement pour les suivre: son matre
n'tait pas avec lui.

Qu'est-ce que a signifie? dit Tobie, quand ils furent rentrs
dans la chambre; il n'est pas possible qu'il vienne ici, je... je
compte bien qu'il ne viendra pas.

- S'il avait d venir, il serait venu avec le chien, dit Kags en
se penchant pour examiner l'animal, qui tait couch haletant sur
le plancher. Tenez, donnez-lui un peu d'eau, il est tout fatigu
d'avoir couru.

- Voyez! il n'en a pas laiss une goutte, ajouta Kags, aprs avoir
regard le chien un instant sans rien dire; il est couvert de
boue, il boite; il faut qu'il ait fait une grande trotte.

- D'o peut-il venir ainsi? s'cria Tobie; il aura t sans doute
aux autres gtes, et, n'y trouvant que des inconnus, il sera venu
ici comme il l'a dj fait si souvent. Mais o a-t-il quitt son
matre et pourquoi arrive-t-il seul?

- Il n'est pas possible qu'il se soit tu, dit Chitling, sans oser
prononcer le nom de l'assassin. Qu'en pensez-vous?

Tobie hocha la tte.

S'il s'tait tu, dit Kags, le chien aurait essay de nous
conduire prs du corps de son matre. Non, je crois plutt qu'il a
trouv le moyen de quitter le pays et qu'il aura abandonn son
chien; il faut qu'il l'ait plant l de manire ou d'autre: sans
cela, l'animal n'aurait pas l'air si tranquille.

Cette supposition paraissant la plus probable fut adopte sans
contestation: le chien, se glissant sous une chaise, s'y tablit
commodment pour dormir, et personne ne fit plus attention  lui.

La nuit tait venue; on ferma les volets et l'on alluma une
chandelle que l'on mit sur la table. Les terribles vnements qui
s'taient succd depuis deux jours avaient fait sur nos trois
individus une profonde impression, accrue encore par le danger et
l'incertitude de leur propre position. Ils s'assirent tout prs
les uns des autres, tressaillant au moindre bruit; ils parlaient
peu et  voix basse, et,  les voir ainsi muets et terrifis, on
et cru que le cadavre de la femme assassine gisait dans la pice
voisine.

Ils taient depuis quelque temps dans cette attitude, quand tout 
coup on frappa  la porte de la rue  coups prcipits.

C'est le jeune Charlot, dit Kags en regardant avec colre autour
de lui pour se donner du courage.

On frappa de nouveau... Ce n'tait pas Charlot... il ne frappait
jamais ainsi.

Crackit alla  la fentre, se pencha pour regarder et fit un bond
en arrire; il n'y avait plus besoin de demander qui tait l: le
visage ple de Crackit le disait assez. Au mme instant, le chien
se remit sur ses pattes et courut vers la porte en grondant.

Il faut lui ouvrir, dit Tobie en prenant la chandelle.

- Le faut-il absolument? demanda l'autre d'une voix touffe.

- Oui, il faut le faire entrer.

- Ne nous laissez pas dans l'obscurit, dit Kags en prenant une
chandelle sur la chemine et en l'allumant d'une main si
tremblante que l'on frappa encore deux fois avant qu'il et fini.

Crackit descendit ouvrir et rentra bientt, suivi d'un homme dont
la figure tait presque entirement cache par un mouchoir. Il le
dnoua lestement et laissa voir un visage livide, des yeux
enfoncs, des joues caves, une barbe de trois jours: ce n'tait
plus que l'ombre de Sikes.

Il posa la main sur le dos d'une chaise qui se trouvait au milieu
de la chambre, mais il tressaillit au moment de s'asseoir; il eut
l'air de regarder par-dessus son paule et tira la chaise prs du
mur... aussi prs que possible... puis s'assit.

Pas une parole n'avait t change; il promenait silencieusement
ses regards sur les trois autres, qui se dtournaient avec effroi
chaque fois qu'ils rencontraient son oeil. Lorsque d'une voix
sourde il rompit le silence, tous trois tressaillirent: ils
n'avaient jamais entendu une voix pareille.

Comment ce chien est-il venu ici? demanda-t-il.

- Seul, il y a trois heures.

- Le journal de soir dit que Fagin est arrt; est-ce vrai ou
faux?

- Parfaitement vrai.

Nouveau silence.

Que le diable vous emporte tous! dit Sikes en passant sa main sur
son front. N'avez-vous rien  me dire?

Ils se regardrent avec embarras, et personne ne rpondit.

Vous qui tes ici chez vous, dit Sikes en s'adressant  Crackit,
avez-vous l'intention de me livrer ou de me donner un asile pour
laisser passer l'orage?

- Vous pouvez rester ici si vous vous y trouvez en sret,
rpondit Crackit aprs quelque hsitation.

Sikes dirigea lentement ses regards vers le mur auquel il tait
adoss.

Essayant plutt de tourner la tte qu'il ne la tournait
rellement, il dit: Le corps... est-il... enterr...?

Ils firent signe que non.

Pourquoi ne l'a-t-on pas enterr? dit l'homme en regardant de
nouveau derrire lui. Pourquoi garder de ces vilaines choses-l en
vue?... Qui est-ce qui frappe ainsi?

Crackit sortit en faisant un geste qui indiquait qu'il n'y avait
rien  craindre; il rentra presque aussitt suivit de Charlot
Bates. Sikes tait assis en face de la porte, de sorte que sa
figure fut la premire qui frappa les yeux du nouveau venu.

Tobie! dit Charlot en reculant d'horreur, pourquoi ne m'avoir pas
dit cela en bas?

Il y avait eu quelque chose de si sinistre dans l'accueil que lui
avaient fait les trois premiers interlocuteurs, que l'assassin
voulut se rendre favorable le nouveau venu, et fit mine de lui
tendre la main.

Laissez-moi passer dans une autre chambre, dit le jeune garon en
reculant encore.

- Ah a! Charlot, dit Sikes en se rapprochant de lui, est-ce
que... tu ne me reconnais pas?

- N'avancez pas, rpondit le jeune homme en regardant l'assassin
avec horreur. N'avancez pas, monstre que vous tes.

L'homme s'arrta, et leurs yeux se rencontrrent; mais bientt
l'assassin ne put soutenir ce regard et baissa les yeux.

Soyez tmoins tous trois, s'cria Charlot en brandissant son
poing serr, et en s'animant de plus en plus, soyez tmoins tous
trois... que je n'ai pas peur de lui... Si l'on vient le chercher
ici, je le dnoncerai; oui, je le dnoncerai. Faites bien
attention  ce que je dis l: il peut me tuer, s'il le veut ou
s'il l'ose; mais, si je suis l quand la police viendra, je le
livrerai... Je le livrerai, quand il devrait tre brl  petit
feu. Au meurtre! au secours! S'il y a parmi nous quelqu'un qui ait
du coeur, qu'il me seconde.  l'assassin! au secours! mort 
l'assassin!

En poussant ces cris et en les accompagnant de gestes violents,
Charlot se jeta,  lui tout seul, sur le robuste Sikes, d'une
manire si imprvue et en mme temps si nergique, qu'il le fit
tomber lourdement  terre.

Les trois spectateurs furent stupfaits. Ils n'intervinrent pas
dans la lutte. Charlot et Sikes roulrent ensemble sur le
plancher, sans que le premier se laisst mouvoir des coups qui
pleuvaient sur lui; il se cramponnait de plus en plus aux
vtements du meurtrier, tchait de le prendre  la gorge, et ne
cessait de crier au secours de toute la force de ses poumons.

La lutte tait cependant trop ingale pour se prolonger longtemps.
Sikes avait terrass son jeune adversaire et allait l'craser sous
ses pieds, quand Crackit vint le tirer par le bras d'un air
pouvant et lui montra du doigt la fentre. Des lumires
brillaient dans la rue; on entendait des cris confus, des
conversations animes, le bruit des pas prcipits de la foule,
qui se pressait sur le pont de bois le plus proche. Il y avait
sans doute un cavalier, car on entendait les sabots d'un cheval
rsonner sur le pav. L'clat des lumires s'accrut, le bruit des
pas se rapprocha de plus en plus, puis on frappa vivement  la
porte, et toute la multitude se mit  pousser des cris de fureur
qui auraient fait trembler l'homme le plus intrpide.

Au secours! hurlait le jeune garon de toute sa force. Il est
ici! il est ici! enfoncez la porte!

- Ouvrez, au nom du roi! disaient des voix du dehors; et les
murmures et les cris de recommencer de plus belle.

- Enfoncez la porte! criait Charlot. Je vous dis qu'on ne
l'ouvrira pas; courez droit  la chambre o vous voyez de la
lumire. Enfoncez la porte!

Des coups violents et rpts branlrent en effet la porte et les
volets des fentres du rez-de-chausse. Toute la foule poussa un
hourra nergique, d'aprs lequel on put se faire une ide de la
masse compacte qui entourait la maison.

Ouvrez-moi une porte derrire laquelle je puisse enfermer  clef
ce maudit braillard, dit Sikes furieux, courant  et l et tirant
le jeune garon aprs lui aussi aisment qu'il et fait d'un sac
vide. Ouvrez-moi cette porte, vite... Il y poussa Charlot, tira
le verrou et tourna la clef dans la serrure. La porte d'entre
est-elle bien ferme?

-  double tour et  la chane, rpondit Crackit, qui, ainsi que
ses deux compagnons, ne savait plus o donner de la tte.

- Les panneaux sont-ils solides?

- Doubls de tle.

- Et les fentres?

- Les fentres aussi.

- Que la foudre vous crase! s'cria le brigand en levant le
chssis et en menaant la foule; faites, faites, vous ne me tenez
pas encore.

Jamais oreilles mortelles n'entendirent un sabbat pareil  celui
que fit alors cette multitude furieuse: les uns criaient  ceux
qui taient le plus prs de mettre le feu  la maison; d'autres
demandaient en trpignant aux agents de police de faire feu sur
l'assassin. Nul ne montrait plus de fureur que l'individu 
cheval; il mit pied  terre et, fendant la foule, il se fraya un
passage jusque sous la fentre, et s'cria d'une voix qui dominait
toutes les autres:

Vingt guines  qui apportera une chelle...

Ceux qui l'entouraient rpteront ce cri, qui fut bientt dans
toutes les bouches; les uns demandaient des chelles; les autres
des marteaux de forge; d'autres couraient  et l avec des
torches comme pour chercher ce que l'on demandait, puis revenaient
sur leurs pas et se remettaient  crier. Ceux-ci s'puisaient en
maldictions, ceux-l se prcipitaient en avant comme des furieux,
et gnaient ainsi les efforts des travailleurs. Les plus hardis
tchaient de grimper le long du tuyau de dcharge ou  l'aide des
crevasses du mur. Cette foule ondulait dans l'obscurit, comme les
bls agits par un vent violent, et de temps  autre, tous
ensemble poussaient un cri de fureur.

La mare, dit l'assassin, la mare tait haute quand je suis
venu; donnez-moi une corde, une longue corde; ils sont tous devant
la maison; je puis me laisser glisser dans le foss et m'vader
par l... Donnez-moi une corde, ou je commettrai encore trois
meurtres, et je me tuerai ensuite moi-mme.

Crackit et ses deux compagnons, saisis de terreur, lui indiqurent
l'endroit o il en trouverait une. Il saisit vivement la plus
longue et la plus forte, et monta en courant au haut de la maison.

Toutes les fentres sur le derrire taient mures depuis
longtemps, sauf une petite lucarne dans la chambre o Charlot
tait enferm, lucarne trop petite pour qu'il pt y passer la
tte; mais, par cette ouverture, il n'avait pas cess de crier 
ceux du dehors de garder les derrires de la maison: de sorte que,
lorsque l'assassin parut sur le toit, de grands cris annoncrent
sa prsence  ceux qui se trouvaient par devant, et ils se mirent
aussitt  faire le tour, s'avanant  flots presss.

L'assassin barricada la porte qui lui avait donn accs sur le
toit, de manire qu'on ne pt l'ouvrir qu' grand'peine, glissa
jusqu'au bord de toit et regarda par-dessus la gouttire.

La mare s'tait retire et le foss n'offrait plus qu'un lit
fangeux.

La foule tait reste silencieuse pendant quelques instants,
piant ses mouvements et se demandant ce qu'il voulait faire. Mais
ds qu'elle entrevit son projet et comprit qu'il tait
impraticable, elle poussa un cri de haine et de triomphe bien plus
fort que toutes les clameurs prcdentes. Ceux qui taient trop
loin pour comprendre ce dont il s'agissait, rptaient pourtant
ces cris, qui trouvaient sans cesse un nouvel cho. On et dit que
toute la population de Londres tait venue maudire l'assassin.

Des milliers d'hommes venaient de la faade, tous enflamms de
colre, et,  la lueur de quelques torches qui brillaient  et
l, on pouvait lire sur leurs visages la haine et la fureur. Les
maisons situes de l'autre ct du foss avaient t envahies par
la foule, qui aussitt levait ou brisait les chssis: on
s'entassait  chaque fentre, tous les toits taient encombrs de
monde; les trois ponts de bois jets sur le foss pliaient sous le
poids de la foule; chacun voulait voir l'assassin.

On le tient maintenant, s'cria un homme sur le pont le plus
rapproch; hourra!

Les cris redoublrent.

Cinquante livres sterling! s'cria un vieux monsieur,  qui le
prendra vivant; j'attendrai ici qu'on vienne rclamer la
rcompense.

Nouveaux cris dans la foule...

En ce moment, le bruit se rpandit qu'on tait enfin parvenu 
enfoncer la porte, et que celui qui, le premier, avait demand une
chelle, tait mont dans la chambre.

Ds que cette nouvelle courut de bouche en bouche, la foule se
dirigea vers la porte; les gens qui taient aux fentres, voyant
les autres rebrousser chemin, s'lancrent dans la rue, et tous se
rurent ple-mle devant la maison pour voir passer le meurtrier,
quand il serait emmen par les agents de police. On se serrait 
s'touffer; les rues troites taient compltement obstrues. En
ce moment, l'ardeur des uns  revenir en courant sur le devant de
la maison, les efforts inutiles des autres pour se dgager de la
foule, firent perdre de vue l'assassin, quoique chacun ft plus
avide que jamais de voir oprer cette capture.

Intimid par les cris furieux de la multitude, Sikes, qui ne
voyait plus aucun moyen de s'vader, s'tait accroupi sur le toit.
Quand il s'aperut de la nouvelle direction que prenait la foule,
il se dcida  profiter vite de l'occasion qui s'offrait, et se
releva, rsolu  faire un dernier effort pour sauver sa vie, en se
jetant dans le foss et en tchant, au risque de se noyer dans la
vase, de s'chapper  la faveur du dsordre et de l'obscurit.

Stimul par le bruit qu'il entendit dans la maison et qui
annonait qu'on en avait forc l'entre, il mit le pied contre une
chemine pour se donner plus de force, afin d'attacher solidement
un des hauts de la corde au tuyau, et fit  l'autre bout un noeud
coulant,  l'aide de ses dents et de ses mains. Ce fut l'affaire
d'une seconde. Il allait pouvoir descendre jusqu' quelques pieds
du sol, et il tenait  sa main son couteau ouvert, pour couper la
corde ds qu'il serait en bas.

Au moment o il passait sa tte dans la noeud coulant pour la
fixer sous ses aisselles, et o le vieux monsieur, qui s'tait
cramponn  la balustrade du pont pour rsister  la foule et
garder sa position, levait la voix pour dnoncer  ceux qui
l'entouraient cette tentative d'vasion; en ce moment, disons-
nous, l'assassin, regardant derrire lui, leva ses bras au-dessus
de sa tte avec terreur et poussa un cri qui n'tait pas de ce
monde.

Encore ces yeux! s'cria-t-il, il chancela, comme s'il tait
frapp de la foudre, perdit l'quilibre, et tomba pardessus le
parapet; le noeud coulant tait autour de son cou; la corde se
tendit sous son poids comme celle d'un arc; avec la rapidit de la
flche qu'il dcoche, le brigand fit une chute de trente-cinq
pieds de haut. Il y eut une brusque secousse, un mouvement
convulsif de tous les membres, et l'assassin resta pendu, tenant
encore son couteau ouvert dans sa main crispe.

La vieille chemine trembla du coup, mais rsista bravement au
choc. Le cadavre de Sikes se balanait devant la lucarne de la
chambre o tait enferm Charlot, et celui-ci, cartant de la main
ce corps qui gnait sa vue, criait au secours et demandait en
grce qu'on vnt le dlivrer.

Un chien, qui ne s'tait pas montr jusqu'alors, se mit  courir
sur le bord du toit en poussant des cris plaintifs, et, prenant
son lan, sauta sur les paules du pendu; il manqua son coup,
tomba dans le foss, sur le dos, et se brisa la tte contre une
pierre qui fit jaillir sa cervelle.


CHAPITRE LI.
Plus d'un mystre s'claircit. - Proposition de mariage o il
n'est question ni de dot ni d'pingles.


Deux jours aprs les vnements raconts dans le prcdent
chapitre, Olivier se trouvait,  trois heures de l'aprs-midi,
dans une berline de voyage et roulait rapidement vers sa ville
natale. Avec lui se trouvaient Mme Maylie, Rose, Mme Bedwin et le
bon docteur. M. Brownlow suivait dans une chaise de poste, en
compagnie d'un personnage dont il n'avait pas dit le nom.

La conversation avait langui pendant le trajet, car Olivier tait
dans un tat d'agitation qui l'empchait de runir ses ides et
lui enlevait presque l'usage de la parole. Ceux qui
l'accompagnaient taient en proie  la mme anxit et ne
parlaient pas davantage.

Il avait t, ainsi que les deux dames, mis au courant par
M. Brownlow de la nature des aveux arrachs  Monks, et, bien
qu'ils sussent que le but de leur voyage tait d'achever l'oeuvre
si bien commence, il y avait encore dans toute cette affaire
assez de mystre et d'obscurit pour les laisser dans une grande
perplexit.

Leur ami dvou avait soigneusement empch, avec l'aide de
M. Losberne, qu'ils n'apprissent rien des fatals vnements qui
venaient de s'accomplir. Il n'y a pas de doute, disait
M. Brownlow, qu'ils les connatront avant peu, mais le moment sera
peut-tre plus favorable qu' prsent: il ne saurait tre pire.
Ils voyageaient donc en silence, l'esprit tout occup du but
qu'ils poursuivaient en commun, sans tre disposs le moins du
monde  s'entretenir du sujet qui absorbait leurs penses.

Mais si Olivier tait rest silencieux et plong dans ses
rflexions tant qu'il avait suivi une route qui lui tait inconnue
pour arriver  sa ville natale, avec quelle vivacit se
rveillrent en lui les souvenirs d'autrefois, et combien
d'motions lui firent battre le coeur, quand il se retrouva sur le
chemin qu'il avait parcouru  pied dans son enfance, pauvre
orphelin abandonn, sans un ami pour lui tendre la main, sans un
toit pour abriter sa tte!

Voyez, voyez, s'cria-t-il en serrant vivement la main de Rose et
en mettant la tte  la portire; voici la barrire que j'ai
escalade, voici les haies le long desquelles je me glissai en
rampant pour viter d'tre surpris et ramen de force chez le
fabricant de cercueils; voici l-bas le sentier,  travers champs,
qui mne  la vieille maison o j'ai pass mon enfance! Oh!
Richard, Richard, mon cher ami d'autrefois, si seulement je
pouvais te voir maintenant!...

- Vous le verrez bientt, dit Rose en prenant les mains d'Olivier;
vous lui direz que vous tes heureux, que vous tes devenu riche,
et que votre plus grand bonheur est de venir le retrouver pour le
rendre heureux aussi!...

- Oui, oui, dit Olivier; et puis nous l'emmnerons avec nous, nous
le ferons habiller et instruire, et nous l'enverrons dans une
paisible campagne o il deviendra grand et fort, n'est-ce pas?

Rose fit signe que oui, car elle ne pouvait parler en voyant
l'enfant sourire de bonheur  travers ses larmes.

Vous serez douce et bonne pour lui comme vous l'tes pour tout le
monde, dit Olivier; les rcits qu'il vous fera vous serreront le
coeur, je le sais; mais qu'importe? tout cela sera bien loin et
vous sourirez de plaisir, j'en suis sr aussi, en songeant que
vous avez chang son sort, comme vous l'avez dj fait pour moi.
Le pauvre Richard! il m'a si bien dit: Dieu te bnisse! alors
que je me sauvais; moi aussi, ajouta Olivier, en clatant en
sanglots, je lui dirai: Dieu te bnisse maintenant! et je lui
montrerai combien ses paroles d'adieu m'ont t au coeur!...

Quand ils approchrent de la ville et qu'ils se furent engags
dans ses rues troites, ce ne fut pas chose facile que de modrer
les transports de l'enfant; il revoyait la boutique de Sowerberry,
l'entrepreneur de pompes funbres, telle qu'elle tait jadis, mais
plus petite et moins imposante qu'elle ne l'tait dans ses
souvenirs; il retrouvait les magasins, les maisons qu'il avait si
bien connus, et qui lui rappelaient  chaque instant quelque petit
incident de sa vie d'enfant: la charrette de Gamfield, le
ramoneur, toujours la mme, arrte  la porte du cabaret; le
dpt de mendicit, cette affreuse prison de son enfance, avec ses
troites fentres donnant sur la rue; sur le seuil de la porte, le
portier d'autrefois avec sa mine dcharne. En le voyant, Olivier
ne put rprimer un sentiment de terreur, puis se mit  rire de sa
sottise, puis  pleurer pour rire encore aprs; il revoyait cent
figures de connaissance, tout enfin, comme s'il avait quitt ces
lieux la veille, et que son bonheur rcent ne fut qu'un songe
dlicieux.

Mais ce bonheur n'tait point un songe; ils s'arrtrent  la
porte du meilleur htel, devant lequel Olivier s'extasiait jadis,
le prenant pour un somptueux palais, mais qui lui parut maintenant
un peu dchu de sa grandeur et de son air imposant. M. Grimwig
tait l, prt  recevoir nos voyageurs; il embrassa la jeune
demoiselle et aussi la vieille dame,  leur descente de voiture,
comme s'il tait le grand-pre de toute la socit. Aimable et
souriant, il n'offrit pas une seule fois de manger sa tte, pas
mme quand il soutint  un vieux postillon qu'il connaissait mieux
que lui le plus court chemin pour aller  Londres, bien qu'il
n'et fait ce trajet qu'une seule fois, et encore en dormant tout
le temps. Le dner tait servi, les chambres taient prpares,
tout avait t dispos comme par enchantement pour les recevoir.

Nanmoins, ds que la premire agitation fut passe, chacun
redevint silencieux et proccup comme pendant le voyage.
M. Brownlow ne vint pas les retrouver et se fit servir  dner
dans une chambre  part. Les deux autres messieurs allaient et
venaient d'un air inquiet ou se parlaient  l'oreille. On vint
avertir Mme Maylie, qui sortit de la chambre et revint au bout
d'une heure avec les yeux rouges et gonfls. Toutes ces
circonstances troublaient et alarmaient Rose et Olivier, qui
n'taient point dans le secret de ces nouvelles inquitudes. Ils
restaient silencieux et tonns, ou, s'ils changeaient quelques
mots, c'tait  voix basse, comme s'ils avaient peur d'entendre
mme le son de leur voix.

Enfin,  neuf heures, quand ils commenaient  croire qu'ils ne
sauraient rien de plus ce jour-l, ils virent entrer M. Losberne
et M. Grimwig, suivis de M. Brownlow et d'un individu dont la vue
arracha presque  Olivier un cri de surprise, car on lui dit que
c'tait son frre, et c'tait ce mme homme qu'il avait rencontr
un jour de march  la porte d'une auberge, et qu'il avait aperu
avec Fagin regardant  travers la fentre de sa petite chambre.
Cet homme lana  l'enfant tonn un regard plein de haine et
s'assit prs de la porte. M. Brownlow, tenant des papiers  la
main, se dirigea vers la table prs de laquelle taient assis Rose
et Olivier.

J'ai  remplir une pnible tche, dit-il; mais il faut que ces
dclarations, qui ont t signes  Londres, en prsence de
tmoins, soient reproduites ici en substance; j'aurais voulu vous
pargner cette ignominie, mais il faut que nous les entendions de
votre propre bouche: vous savez pourquoi.

- Continuer, dit en se dtournant l'individu auquel M. Brownlow
s'adressait. Dpchons-nous; j'en ai dj assez fait, ce me
semble; n'allez pas me garder longtemps ici.

- Cet enfant, dit M. Brownlow en posant la main sur la tte
d'Olivier, cet enfant est votre frre; c'est le fils illgitime de
votre pre, Edwin Leeford, auquel j'tais si attach, et de la
pauvre Agns Fleming, qui mourut en lui donnant le jour.

- Oui, dit Monks en regardant de travers Olivier qui tremblait de
tous ses membres, et dont on aurait pu entendre battre le coeur,
voil leur btard.

- Le mot dont vous vous servez, dit svrement M. Brownlow, est un
reproche adress  deux tres que depuis longtemps la vaine
censure du monde ne peut plus atteindre; c'est une insulte qui ne
peut plus dshonorer me qui vive, sinon vous qui vous en rendez
coupable. Cet enfant est n dans cette ville?

- Au dpt de mendicit, rpondit Monks; du reste, vous avez l
son histoire, ajouta-t-il avec impatience en montrant du doigt les
papiers.

- Il faut que nous l'entendions de votre bouche, dit M. Brownlow
en promenant ses regards sur les tmoins de cette scne.

- Alors, coutez-moi, rpondit Monks; mon pre tant tomb malade
 Rome, comme vous le savez, ma mre, dont il tait depuis
longtemps spar, partit de Paris pour aller le rejoindre et
m'emmena avec elle: c'tait sans doute pour s'assurer la fortune
de mon pre, car elle n'avait pas grande affection pour lui, ni
lui pour elle; il ne nous reconnut pas, il avait dj perdu
connaissance et resta assoupi jusqu'au lendemain, jour de sa mort.
Parmi ses papiers, il y en avait deux dats du jour o il tait
tomb malade et renferms dans une lettre  votre adresse. Il
avait crit sur l'enveloppe qu'il ne fallait vous envoyer ces
papiers qu'aprs sa mort. L'un tait une lettre  cette fille, 
Agns, et l'autre un testament.

- Que disait-il dans cette lettre? demanda M. Brownlow.

- La lettre?... c'tait une feuille de papier crite dans tous les
sens, une espce de confession gnrale des torts qu'il se
reprochait, et des prires au bon Dieu pour qu'il la prt sous sa
protection; il l'avait trompe,  ce qu'il parat, en lui disant
que certaines circonstances mystrieuses, qu'il lui expliquerait
plus tard, s'opposaient  son mariage immdiat avec elle; et alors
elle avait t bon train, s'tait fie  lui, et beaucoup trop,
car elle y avait perdu l'honneur, que personne ne pouvait plus lui
rendre. Elle n'avait plus que quelques mois pour accoucher. Il lui
disait tout ce qu'il avait l'intention de faire pour cacher sa
honte s'il avait vcu; et il la conjurait, s'il venait  mourir,
de ne pas maudire sa mmoire et de ne pas croire que les
consquences fatales de cette faute retomberaient sur elle ou sur
son enfant, parce qu'il n'y avait que lui de coupable. Il lui
rappelait le jour ou il lui avait donn un mdaillon et une bague
sur laquelle il avait fait graver le nom de baptme, laissant en
blanc la place o il esprait un jour faire ajouter le nom de
famille... Il la priait de garder cette bague, de la porter
toujours sur son coeur, comme elle avait fait jusque-l, et il
rptait plusieurs fois les mmes mots, comme un homme qui a perdu
la tte, et je crois bien que c'tait vrai.

- Quant au testament..., dit M. Brownlow en voyant Olivier
pleurer  chaudes larmes.

Monks restait silencieux.

Quant au testament, continua M. Brownlow  sa place, il tait
conu dans le mme esprit que la lettre. Il y parlait des chagrins
que lui avait causs sa femme, des penchants coupables, des
dispositions vicieuses qu'il avait reconnus en vous, son fils
unique, qui aviez t nourri dans la haine de votre pre. Il vous
laissait, ainsi qu' votre mre, une rente de huit cents livres
sterling. Il faisait de sa fortune deux parts gales, l'une pour
Agns Fleming, et l'autre pour l'enfant auquel elle donnerait le
jour. Si c'tait une fille, la fortune lui revenait sans
conditions; mais si c'tait un fils, il tait stipul qu'
l'poque de sa majorit il ne devait avoir souill son nom d'aucun
acte public de dshonneur, de bassesse, de lchet ou de
mchancet; il voulait par l, disait-il, montrer  la mre la
confiance qu'il avait en elle et la conviction profonde o il
tait que son enfant tiendrait d'elle un coeur noble et une nature
leve. S'il tait tromp dans son attente, alors il voulait que
la fortune vous revnt: car, dans le cas, mais dans le cas
seulement o ses deux fils seraient galement pervers, il vous
reconnaissait un droit de priorit sur sa fortune, quoique vous
n'en eussiez aucun sur son coeur, puisque ds votre enfance vous
ne lui aviez jamais montr que de la froideur et de l'aversion.

- Ma mre, dit Monks en levant la voix, fit ce que toute femme
et fait  sa place: elle brla le testament; la lettre ne parvint
pas  son adresse; ma mre la garda, ainsi que d'autres preuves,
pour le cas o l'on essayerait de nier la faute de la jeune fille;
elle instruisit de tout le pre d'Agns, avec toutes les
circonstances aggravantes que lui dictait la haine violente dont
elle tait anime et dont je la remercie. Le pre, au dsespoir,
se retira avec ses enfants au fond du pays de Galles, et changea
de nom pour que ses amis ne pussent jamais connatre le lieu de sa
retraite. Quelque temps aprs on le trouva mort dans son lit. Sa
fille s'tait enfuie secrtement quelques semaines auparavant; il
avait parcouru  pied les villes et les villages d'alentour, la
cherchant partout, et, persuad qu'elle avait mis fin  ses jours
pour cacher son dshonneur, il tait revenu chez lui et tait mort
de chagrin le soir mme.

Il y eut ici un court moment de silence, jusqu' ce que
M. Brownlow reprit le fil de la narration.

Quelques annes plus tard, dit-il, je reus la visite de la mre
d'douard Leeford, de cette homme ici prsent...  dix-huit ans,
il l'avait quitte, lui avait vol ses bijoux et son argent,
s'tait fait joueur, escroc, faussaire, et s'tait sauv  Londres
o, depuis deux ans, il ne frquentait que les tres les plus
dgrads. Elle tait atteinte d'une incurable et douloureuse
maladie, et dsirait le revoir avant de mourir. Aprs de longues
et inutiles recherches, on parvint enfin  le dcouvrir, et il
partit avec elle pour la France.

- Elle y mourut, dit Monks, aprs de cruelles souffrances;  son
lit de mort elle me rvla ses secrets et me lgua la haine
mortelle qu'elle avait voue  Agns et  son enfant. C'tait une
recommandation bien inutile, car il y avait dj longtemps que
j'avais hrit de cette haine. Elle ne croyait pas au suicide de
la jeune fille; elle tait persuade qu'Agns avait eu un fils et
que ce fils tait vivant. Je lui jurai que, si jamais je le
rencontrais sur mon chemin, je le poursuivrais, je ne lui
laisserais ni paix ni trve, je m'acharnerais aprs lui avec une
infatigable animosit, j'assouvirais sur lui ma haine et je
foulerais aux pieds ce testament insultant, en tranant le fils de
l'adultre dans la boue de l'infamie, duss-je le conduire
jusqu'au pied de la potence. Il s'est enfin trouv sur mon chemin;
j'avais bien commenc, et, sans les bavardages d'une coquine, je
serais arriv  mon but.

Tandis que le sclrat exhalait sa rage impuissante en murmurant
d'affreuses imprcations, M. Brownlow, s'adressant aux tmoins
pouvants de cette scne, leur expliqua comment le juif avait t
le complice et le confident de cet homme; comment il avait reu,
pour faire tomber Olivier dans ses embches, une somme
considrable dont il devait restituer une partie dans le cas o
l'enfant s'chapperait; comme enfin,  la suite d'une discussion 
ce sujet, ils en taient venus  s'assurer que c'tait bien
Olivier qui tait  la campagne chez Mme Maylie.

Que sont devenus la bague et le mdaillon? dit M. Brownlow en
s'adressant  Monks.

- Ils m'ont t vendus par l'homme et la femme dont je vous ai
parl. Ils les avaient vols  une vieille infirmire du dpt qui
les avait pris sur le cadavre d'Agns, rpondit Monks sans lever
les yeux. Vous savez ce que j'en ai fait.

M. Brownlow fit un signe  M. Grimwig, qui sortit aussitt et
rentra bientt poussant, devant lui Mme Bumble et tirant aprs lui
son infortun mari.

En croirai-je mes yeux? s'cria M. Bumble jouant sottement
l'enthousiasme. N'est-ce point le petit Olivier?... Oh! Olivier,
si vous saviez comme j'ai t en peine de vous!...

- Taisez-vous, imbcile! murmura Mme Bumble.

- C'est plus fort que moi, c'est plus fort que moi, madame Bumble,
rpliqua le chef du dpt de mendicit; je ne puis pas m'empcher,
moi qui l'ai lev paroissialement, de sentir quelque chose en le
voyant ici, au milieu de dames et de messieurs d'une tournure si
distingue; j'ai toujours aim cet enfant-l comme s'il tait
mon... mon... mon grand-pre, dit M. Bumble en s'arrtant pour
chercher une comparaison exacte. Matre Olivier, mon ami, vous
souvenez-vous de ce brave monsieur en gilet blanc? Ah!... il est
en paradis depuis huit jours... Nous l'avons port en terre dans
un cercueil de chne  poignes d'argent.

- Allons, monsieur, dit svrement M. Grimwig, trve de sentiment!

- Je tcherai de me modrer, monsieur, rpondit M. Bumble. Comment
vous portez-vous, monsieur? J'espre que vous tes toujours en
parfaite sant?

Ce compliment s'adressait  M. Brownlow, qui, s'approchant du
respectable couple, demanda en dsignant Monks:

Connaissez-vous cet individu?

- Non, rpondit nettement Mme Bumble.

- Vous ne le connaissez probablement pas non plus? dit M. Brownlow
en s'adressant au mari.

- Je ne l'ai jamais vu du ma vie, dit M. Bumble.

- Et vous ne lui avez rien vendu sans doute?

- Non, rpondit Mme Bumble.

- Vous n'avez sans doute jamais eu non plus en votre possession
certain mdaillon d'or avec une bague? dit M. Brownlow.

- Non certainement, rpondit la matrone. Nous avez-vous fait venir
pour nous adresser de si sottes questions?

M. Brownlow fit un nouveau signe  M. Grimwig, qui sortit
aussitt, comme prcdemment: mais cette fois il ne ramena pas
avec lui un couple si vigoureux; il tait suivi de deux vieilles
paralytiques qui chancelaient et trbuchaient  chaque pas.

Vous avez eu soin de fermer la porte la nuit o mourut la vieille
Sally, dit la premire des deux infirmes en levant sa main
tremblante, mais vous n'avez pas pu boucher les fentes de la porte
et nous empcher d'entendre ce qui se disait.

- Non, non, dit l'autre en regardant autour d'elle et en remuant
ses mchoires veuves de leurs dents, vous n'avez pas bien pris vos
prcautions.

- Nous l'avons bien entendue, reprit la premire, essayer de vous
dire ce qu'elle avait fait; nous vous avons vue prendre un papier
qu'elle tenait  la main, et le lendemain nous vous avons guette
quand vous avez t au mont-de-pit.

- Oui, ajouta la seconde, et on vous a remis un mdaillon et une
bague d'or; nous tions sur vos talons, oui, nous tions sur vos
talons.

- Et nous en savons plus long encore, dit la premire; la vieille
Sally nous avait dit, longtemps auparavant, ce que cette jeune
femme lui avait cont,  savoir: qu'elle tait en route pour aller
mourir prs de la tombe du pre de son enfant, car elle sentait
bien qu'elle ne survivrait pas  son malheur, et c'est alors
qu'elle est accouche au dpt de mendicit.

- Voulez-vous que l'on fasse venir le commissionnaire au mont-de-
pit? demanda M. Grimwig en faisant un pas vers la porte.

- Non, rpondit Mme Bumble. Puisque cet homme, dit-elle en
dsignant Monks, a eu la lchet de tout avouer, comme je n'en
doute pas, et que vous avez su tirer les vers du nez de ses
vieilles gueuses-l, je n'ai plus rien  dire. Eh bien! oui, j'ai
vendu ces objets, et ils sont quelque part o vous ne pourrez
jamais les retrouver; et puis aprs?

- Rien, rpondit M. Brownlow, sinon qu' prsent c'est notre
affaire de veiller  ce que vous n'occupiez, plus jamais, vous ou
votre mari, un poste de confiance. Vous pouvez vous retirer.

- J'espre, dit M. Bumble d'un air piteux, tandis que M. Grimwig
sortait avec les deux vieilles femmes, j'espre que cette
malheureuse petite circonstance ne me privera pas de mes fonctions
paroissiales?

- Si vraiment, rpondit M. Brownlow; mettez-vous bien cela dans la
tte, et estimez-vous heureux qu'il n'en soit que cela.

- C'est Mme Bumble qui a tout fait, dit l'ex-bedeau aprs s'tre
prudemment assur que sa femme tait dj sortie; c'est elle qui
l'a voulu absolument.

- Ce n'est pas une excuse, rpliqua M. Brownlow. Vous tiez
prsent quand ces objets ont t jets dans la rivire; et
d'ailleurs, aux yeux de la loi, c'est vous qui tes le plus
coupable. La loi suppose que votre femme n'agit que d'aprs vos
conseils.

- Si la loi suppose cela, dit M. Bumble en serrant son chapeau
entre ses mains, la loi n'est qu'une... une idiote. S'il en est
ainsi aux yeux de la loi, c'est qu'elle s'est pas marie, et ce
que je puis lui souhaiter de pis, c'est d'en faire l'exprience;
cela lui ouvrirait les yeux.

Cela dit en appuyant sur les mots, M. Bumble enfona son chapeau
sur sa tte, mit ses mains dans ses poches et descendit retrouver
sa femme.

Mademoiselle, dit M. Brownlow en s'adressant  Rose, donnez-moi
la main; n'ayez pas peur; les quelques mots que j'ai encore  vous
dire ne sont pas faits pour vous effrayer.

- S'ils me concernent personnellement, dit Rose, bien que j'ignore
comment, laissez-moi, je vous prie, les entendre une autre fois;
je n'ai plus ni force ni courage.

- Vous avez plus d'nergie que cela, j'en suis sr, rpondit le
vieux monsieur en lui prenant le bras et en le passant sous le
sien. Connaissez-vous cette jeune demoiselle, monsieur?

- Oui, rpondit Monks.

- Je ne vous ai jamais vu, dit Rose d'une voix faible.

- Je vous ai vue souvent, rpliqua Monks.

- Le pre de la malheureuse Agns avait deux jeunes filles, dit
M. Brownlow; qu'est devenue la seconde, celle qui tait encore
enfant,  la mort de son pre?

- Cette enfant, rpondit Monks, aprs avoir perdu son pre, dans
un pays o elle n'tait connue de personne, n'ayant pas une
lettre, pas un livre, pas un chiffon de papier qui pt la mettre
sur la trace de sa famille ou de ses amis, fut recueillie par de
pauvres paysans qui en prirent soin comme de leur propre fille.

- Continuez, dit M. Brownlow en faisant signe  Mme Maylie
d'approcher. Continuez!

- Il vous fut impossible de dcouvrir sa retraite, dit Monks; mais
l o l'amiti choue, parfois la haine russit; aprs une anne
de recherches, ma mre parvint  dcouvrir cette enfant.

- Elle la prit avec elle, n'est-ce pas?

- Non. Ces braves gens taient pauvres et commenaient, du moins
le mari,  se lasser de leur humanit; aussi leur laissa-t-elle
l'enfant, en leur donnant une petite somme d'argent avec laquelle
ils ne pouvaient pas aller loin, en leur promettant de leur en
envoyer davantage, mais bien dcide  n'en rien faire. Comme leur
mcontentement et leur misre n'taient pas pour elle une garantie
suffisante du malheur de cette petite fille, elle leur conta
l'histoire du dshonneur de la soeur, en y ajoutant les dtails
les plus odieux, et les engagea  surveiller l'enfant de prs car
elle tait le fruit d'une union illgitime, et tournerait mal tt
ou tard. Ces pauvres gens crurent  ce rcit, et l'enfant trana
une existence assez misrable pour nous satisfaire, jusqu' ce
qu'une dame veuve, qui habitait alors Chester, la vit par hasard,
en eut piti, et la prit avec elle. En dpit de tous nos efforts,
l'enfant resta prs de cette dame et fut heureuse; je la perdis de
vue il y a deux ou trois ans, et je n'ai retrouv ses traces que
depuis quelques mois.

- La voyez-vous maintenant?

- Oui; elle est appuye sur votre bras.

- Mais elle n'en est pas moins ma nice, s'cria Mme Maylie en
serrant Rose sur son coeur; elle n'en est pas moins mon enfant
bien-aime; je ne voudrais pas la perdre maintenant, pour tous les
trsors du monde. Ma douce compagne, ma chre fille...

- Vous avez t ma seule amie, dit Rose, la plus affectueuse, la
meilleure des amies; mon coeur est suffoqu par l'motion, je ne
puis supporter tout cela.

- Et vous, lui dit Mme Maylie en l'embrassant tendrement, vous
avez toujours t pour moi la meilleure et la plus charmante
fille, et vous avez toujours fait le bonheur de tous ceux qui vous
ont connue. Allons, mon amour, pensez aussi  ce pauvre enfant,
qui veut vous serrer dans ses bras. Tenez! tenez! voyez-le.

- Elle n'est pas pour moi une tante, dit Olivier en lui passant
ses bras autour du cou, mais une soeur, une soeur chrie; oh!
Rose, ds que je vous ai connue, mon coeur me disait que je devais
vous aimer ainsi.

Respectons les larmes que versrent ces deux orphelins, et les
paroles entrecoupes qu'ils changrent en tombant dans les bras
l'un de l'autre: ils retrouvaient et perdaient au mme instant un
pre, une mre, une soeur; leur joie tait mle de douleur, et
pourtant leurs larmes n'taient pas amres: car la douleur mme
qui s'levait dans leur me tait si bien adoucie par les doux et
tendres souvenirs qui l'accompagnaient, qu'elle dpouillait toute
sensation de peine, pour devenir seulement un plaisir solennel.

Ils restrent longtemps seuls; enfin on frappa doucement  la
porte; Olivier l'ouvrit, et, s'loignant rapidement, cda la place
 Henry Maylie.

Je sais tout, dit celui-ci, en s'asseyant prs de l'aimable jeune
fille. Chre Rose, je sais tout. Je ne suis pas ici par hasard,
ajouta-t-il aprs un long silence; ce n'est pas aujourd'hui que
j'ai tout appris, mais hier, seulement hier. Devinez-vous que je
suis venu pour vous faire souvenir de votre promesse?

- Arrtez, dit Rose; vous savez tout, dites-vous?

- Tout. Vous m'avez permis de vous entretenir encore une fois du
sujet de notre dernire entrevue.

- Oui.

- Je me suis engag  ne pas insister pour modifier votre
dtermination et  vous demander seulement de me la faire
connatre encore une fois; j'ai promis de mettre  vos pieds ma
position et ma fortune, et de ne rien dire ni rien faire pour vous
branler, si vous persistiez dans votre premire rsolution.

- Les mmes motifs qui me dcidrent alors me dcident encore
maintenant, dit Rose avec fermet; je comprends ce soir, mieux que
jamais, quels sont mes devoirs envers celle dont la bont m'a
arrache aux souffrances et  la misre. C'est une lutte, dit
Rose, mais c'est une lutte dont je suis fire; c'est un coup
cruel, mais mon coeur saura le supporter.

- La dcouverte de ce soir... commena Henry.

- La dcouverte de ce soir, reprit doucement Rose, me laisse, en
ce qui vous concerne, dans la mme position qu'auparavant.

- Vous voulez endurcir votre coeur contre moi, Rose, dit le jeune
homme.

- Oh! Henry, Henry, dit la jeune fille en fondant en larmes, je
voudrais le pouvoir, je ne souffrirais pas tant.

- Alors, pourquoi vous infliger cette peine? dit Henry en lui
prenant la main; songez, chre Rose, songez  ce que vous avez
entendu ce soir.

- Et qu'ai-je entendu? s'cria Rose; que le sentiment du
dshonneur de sa famille troubla tellement mon pre, qu'il
s'enfuit loin de tous ceux qu'il avait connus... Tenez, nous en
avons dit assez, Henry; laissons l cet entretien.

- Pas encore, dit le jeune homme en la retenant au moment o elle
se levait; esprances, dsirs, projets, tout a chang pour moi,
except l'amour que je vous ai vou; je ne vous offre plus un rang
lev au milieu des agitations du monde, de ce monde mchant et
envieux o l'on a  rougir d'autre chose que de ce qui est
vraiment honteux. Mais je vous offre un foyer et un coeur; oui,
chre Rose, voil tout ce que j'ai maintenant  vous offrir.

- Que signifie ce langage? balbutia la jeune fille.

- Il signifie... que la dernire fois que je vous ai vue, je vous
ai quitte avec la ferme rsolution d'aplanir tous les obstacles
imaginaires qui s'levaient entre vous et moi, bien dcid, si le
monde dans lequel je vivais ne pouvait devenir le votre,  le
quitter pour tre  vous, et  tourner le dos  quiconque
mpriserait votre naissance: c'est ce que j'ai fait; ceux qui se
sont loigns de moi pour ce motif, se sont loigns de vous, et
m'ont ainsi prouv que jusque-l vous aviez raison. Tel protecteur
puissant, tel parent influent qui me souriait alors, me regarde
maintenant avec froideur; mais il y a en Angleterre de riantes
campagnes et de beaux ombrages, et  ct d'une glise de village,
de l'glise dont je suis le pasteur, s'lve une habitation
rustique, o je serais plus fier de vivre avec vous, chre Rose,
qu'au milieu de toutes les splendeurs du monde; voil mon rang,
voil ma position actuelle que je mets en ce moment  vos pieds.

* * * * *

- C'est bien dsagrable pour un souper d'attendre aprs des
amoureux, dit M. Grimwig, qui venait de faire un somme, avec son
mouchoir de poche sur la tte.

 dire vrai, le souper attendait depuis un temps draisonnable; ni
Mme Maylie, ni Henry, ni Rose, qui entrrent tous au mme moment,
n'avaient la moindre excuse  allguer.

- Je songeais srieusement  manger ma tte ce soir, dit
M. Grimwig: car je commenais  croire que je n'aurais pas autre
chose. Je prendrai la libert, avec votre permission, de faire mon
compliment  la jeune fiance.

M. Grimwig, sans plus de crmonie, embrassa Rose, qui se mit 
rougir; l'exemple devint contagieux, et fut suivi par le docteur
et par M. Brownlow. Quelques personnes assurent qu'Henry Maylie en
avait dj fait autant dans la pice voisine; mais les meilleures
autorits s'accordent  dire que c'est une mchancet pure; il
tait si jeune, et un pasteur encore!

Olivier, mon enfant, dit Mme Maylie, d'o venez-vous, et pourquoi
avez-vous l'air si afflig? Vous avez encore des larmes dans les
yeux; qu'est-ce que vous avez donc?

Que de dceptions dans ce monde! Hlas! nos plus chres
esprances, celles qui font le plus d'honneur  notre nature, sont
souvent celles qui sont brises les premires. Le pauvre Richard
tait mort!


CHAPITRE LII
La dernire nuit que le juif a encore  vivre.


La cour d'assises, du plancher jusqu'au plafond, tait pave de
figures humaines; il n'y avait pas un pouce de terrain qui ne
prsentt une paire d'yeux tout grands ouverts. Depuis la barre
place devant le tribunal, jusqu'aux coins les plus reculs des
galeries, tous les regards taient fixs sur un seul homme... le
juif, devant lui, derrire lui,  droite,  gauche, en tout sens.
Il tait l, debout, encadr dans un firmament maill d'yeux
tincelants.

Il tait l, au milieu de cette gloire de lumire vivante, une
main appuye sur la balustrade de bois place devant lui, l'autre
pose derrire son oreille, la tte penche en avant pour saisir
plus distinctement chaque mot prononc par le prsident, qui
faisait le rsum de l'affaire; parfois il dirigeait ses regards
vers les jurs, pour observer l'effet que produisait sur eux la
circonstance la plus lgre en sa faveur, et, quand les charges
qui pesaient sur lui taient prouves avec une clart terrible, il
regardait son avocat comme pour lui adresser un appel muet et le
supplier de tenter encore un effort pour le sauver. C'tait sa
seule manire de trahir son anxit, car il ne faisait pas un
mouvement; il n'avait presque pas boug depuis le commencement du
procs, et, quand le prsident cessa de parler, il garda la mme
attitude et resta immobile et attentif, les yeux toujours fixs
sur lui, comme s'il l'coutait encore.

Un lger mouvement dans la cour le rappela au sentiment de sa
position; il regarda autour de lui. Les jurs taient runis pour
dlibrer. Il promena ses regards sur la galerie et put voir que
les gens montaient les uns sur les autres pour apercevoir sa
figure: ceux-ci braquaient sur lui leurs lorgnettes, tandis que
ceux-l, sur le visage desquels se peignaient l'horreur et le
dgot, s'entretenaient  voix basse avec leurs voisins. Quelques-
uns, c'tait le petit nombre, semblaient ne pas faire attention 
lui et attendre avec impatience le verdict du jury, en s'tonnant
de la lenteur de la dlibration. Mais il n'y avait pas dans
l'auditoire, mme parmi les femmes qui se trouvaient l en grand
nombre, une seule figure sur laquelle il pt lire la moindre
sympathie pour lui, ou dont l'expression trahit autre chose que le
vif dsir de le voir condamner.

Tandis qu'il considrait tout cela d'un oeil gar, un profond
silence se fit tout  coup; il regarda derrire lui et vit que les
jurs s'taient retourns du ct du prsident. C'tait seulement
pour demander la permission de se retirer.

Il les considra attentivement, un  un,  mesure qu'ils
sortaient, pour tcher de deviner de quel ct pencherait la
majorit; ce fut en vain. Le gelier lui toucha l'paule; il le
suivit machinalement jusqu'au prtoire et s'assit. Si on ne lui
avait montr le sige plac devant lui, il ne l'et pas aperu.

Il regarda encore du ct de la galerie. Parmi les spectateurs,
les uns taient en train de manger, les autres s'ventaient avec
leurs mouchoirs, car il faisait trs chaud dans la salle. Un jeune
homme tait occup  crayonner sur un album les traits de
l'accus; curieux de savoir si le croquis tait ressemblant, et,
profitant d'un moment o l'artiste tait occup  tailler son
crayon, il se pencha pour regarder l'esquisse, comme et pu le
faire un spectateur indiffrent.

De mme, quand il dirigeait ses regards vers le juge, il tait
tout occup d'examiner son costume en dtail, de rechercher ce que
a pouvait coter, comment a se mettait, etc.

Il avisa un vieux monsieur qui rentrait aprs une demi-heure
d'absence; il se demanda si cet homme tait sorti pour aller
dner, o il avait t, ce qu'il s'tait fait servir, et continua
de se livrer  ce genre de rflexions insouciantes, jusqu' ce
qu'un nouvel objet attirt son attention, pour faire natre en lui
d'autres penses tout aussi saugrenues.

Ce n'tait pas que, pendant tout ce temps, il et pu se soustraire
un instant  l'effroyable ide que sa fosse tait ouverte  ses
pieds; cette pense tait toujours prsente  son esprit, mais
d'une manire vague et gnrale, et il ne pouvait y arrter son
esprit. Ainsi, tandis qu'il frissonnait de terreur et devenait
rouge comme le fer en songeant qu'il allait bientt mourir, il se
mettait involontairement  compter les barreaux de la grille du
tribunal, s'tonnait d'en voir un cass et se demandait si on le
raccommoderait ou si on le laisserait comme a. Il songeait avec
horreur  l'chafaud,  la potence, puis s'arrtait pour regarder
un homme qui arrosait les dalles afin de les rafrachir, et
revenait ensuite  ses sinistres penses.

Enfin on entendit crier: Silence! et chacun retint sa
respiration en portant ses regards vers la porte. Les jurs
rentrrent et passrent tout prs de lui; il ne put rien lire sur
leurs visages: ils taient impassibles comme le marbre. Un profond
silence s'tablit... pas un mouvement... pas un souffle...
L'accus est coupable.

Des cris frntiques clatrent dans tout l'auditoire, cris
rpts bientt par la foule qui encombrait les abords du
tribunal, par la populace enchante d'apprendre que le juif serait
pendu le lundi suivant.

Le tumulte s'apaisa, et on demanda au criminel s'il avait quelque
observation  faire sur l'application de la peine. Il avait repris
son attitude attentive et regardait de tous ses yeux celui qui lui
adressait cette question; il fallut pourtant la lui rpter deux
fois avant qu'il et l'air de l'entendre, et alors il murmura 
voix basse qu'il tait... un vieillard... un vieillard... Il ne
put dire autre chose et redevint silencieux.

Le juge se couvrit du bonnet noir; le juif ne bougea pas; il avait
conserv la mme indiffrence apparente. Cette sinistre formalit
arracha un cri  une femme de la galerie. Le juif regarda vivement
de ce ct, comme s'il tait fch de cette interruption, et se
pencha en avant d'un air encore plus attentif. Les paroles qu'on
lui adressait taient solennelles et mouvantes, la sentence
horrible  entendre; mais il restait immobile comme une statue,
sans qu'un seul muscle de son visage se mt en jeu. L'oeil hagard,
il restait pench en avant, la mchoire pendante, quand le gelier
lui toucha le bras et lui fit signe de le suivre. Il regarda un
instant autour de lui d'un air hbt, et obit.

On lui fit traverser une salle basse o quelques prisonniers
attendaient leur tour de passer en jugement, tandis que d'autres
causaient avec leurs amis,  travers la grille qui donnait sur la
cour. Il n'y avait l personne pour lui parler,  lui, et quand il
passa, les prisonniers se reculrent, pour que les gens qui
s'taient accrochs  la grille pussent mieux le voir. Ils
l'accablrent d'injures, se mirent  crier,  siffler; il leur
montrait le poing et leur aurait crach au visage, si ses gardiens
ne l'eussent entran par un sombre couloir,  peine clair de
quelques quinquets, jusqu' l'intrieur de la prison.

L, on le fouilla pour s'assurer qu'il n'avait rien sur lui qui
lui permt de devancer son supplice; puis on le mena dans une des
cellules des condamns  mort, et on l'y laissa... seul.

Il s'assit sur un banc de pierre plac en face de la porte et qui
servait  la fois de sige et de lit; puis, fixant  terre ses
yeux injects de sang, il essaya de rappeler ses souvenirs. Au
bout de quelque temps, il parvint  recueillir quelques lambeaux
de phrases de l'allocution que lui avait adresse le juge, phrases
dont il avait cru, sur le moment, n'avoir pas entendu un mot. Peu
 peu ses souvenirs se compltrent, se coordonnrent dans sa
tte: Condamn  tre pendu par le cou jusqu' ce que mort
s'ensuive. C'taient bien l les derniers mots qu'on lui avait
adresss: condamn  tre pendu par le cou jusqu' ce que mort
s'ensuive. Comme il commenait  faire nuit, il se mit  penser 
tous les gens qu'il avait connus qui taient morts sur
l'chafaud... quelques-uns par sa faute... Ils lui revenaient en
mmoire avec une telle rapidit, qu'il pouvait  peine les
compter. Il y en avait qu'il avait vus mourir et dont il s'tait
moqu, parce qu'ils taient morts avec une prire sur les lvres.
Quel drle de bruit leurs pieds avaient fait en ratissant les
planches, quand ils avaient t lancs dans l'espace! Quel
changement soudain, quand un instant avait fait de ces hommes
forts et vigoureux une masse de chiffons, pendillant au bout d'une
corde!

Quelques-uns d'entre eux avaient probablement occup cette
cellule... s'taient assis sur ce banc de pierre. Comme il fait
sombre! pourquoi n'apporte-t'on pas de lumire? Il y a des sicles
que cette cellule est construite... combien d'hommes ont d y
passer leurs dernires heures! On se croirait couch dans une cave
jonche de cadavres... N'est-ce pas l le bonnet, le noeud
coulant, les bras garrotts, ces figures qu'il reconnat jusque
sous le voile hideux qui les cache?... De la lumire! de la
lumire!

 la fin, quand il se fut bien meurtri les mains  force de
frapper contre la porte massive ou contre les murs, deux hommes
parurent, l'un tenant une chandelle qu'il fourra dans un
chandelier de fer fix  la muraille, l'autre tranant un matelas
sur lequel il passerait la nuit: car le prisonnier ne devait plus
tre perdu de vue un seul instant.

La nuit vint... sombre, sinistre, silencieuse; ceux qui veillent
aiment  entendre sonner les horloges des glises, car elles leur
annoncent le rveil de la vie et l'approche du jour; mais pour le
juif, elles n'annonaient que dsespoir. Tout son de cloche tait
un tintement d'agonie; chaque coup apportait  son oreille ce son
monotone, profond et sourd... _mort!_  quoi lui servaient le
bruit et le mouvement du joyeux rveil du jour, qui pntrait mme
l, jusqu' lui? ce n'tait qu'une autre forme de glas funbre qui
lui rappelait sa fin, avec un carillon moqueur par-dessus le
march.

Le jour passe... un jour? Il n'est pas possible que ce soit un
jour. Il est  peine venu que le voil dj parti. La nuit vint 
son tour, nuit  la fois si longue par son affreux silence, et si
courte par la rapidit avec laquelle fuyaient les heures! Tantt,
dans son dlire, il s'emportait en blasphmes; tantt il hurlait
et s'arrachait les cheveux. Des hommes respectables, de sa
religion, taient venus prier prs de lui; il les avait chasss
avec des imprcations; ils renouvelrent leurs efforts
charitables, et il les chassa cette fois en les battant.

Vint le samedi soir; il n'avait plus qu'une nuit  vivre aprs;
comme il y songeait, le jour parut; on tait au dimanche. Ce ne
fut que le soir de ce dernier et terrible jour que la pense de sa
situation dsespre, et de l'effroyable dnoment auquel il
touchait, s'offrit  son esprit dans toute son horreur: non qu'il
et eu un seul instant l'espoir d'tre graci; mais il n'avait
jusqu'alors entrevu que d'une manire vague la possibilit de
mourir sitt.

Il n'avait presque jamais adress la parole aux deux gardiens qui
se relevaient tour  tour pour le surveiller, et qui, de leur
ct, ne faisaient rien pour attirer son attention. Il s'tait
tenu immobile sur son banc, rvant tout veill. Maintenant il se
levait  chaque instant, la peau brlante et l'cume  la bouche,
et parcourait convulsivement son troite cellule dans un tel
paroxysme de terreur et de colre, que ses gardiens eux-mmes,
bien que familiariss avec de tels spectacles, reculaient
d'horreur et d'pouvante. Enfin, il devint si effrayant qu'un seul
homme ne sufft plus pour le surveiller, et que les deux geliers
restrent ensemble prs de lui.

Il s'tendit sur sa couche de pierre et pensa au pass; il avait
t bless, le jour de sa capture, par quelques-uns des
projectiles que lui avait lancs la foule; sa tte tait
enveloppe de bandes; ses cheveux roux retombaient sur son visage
livide, et sa barbe inculte tait hideuse  voir; ses yeux
brillaient d'un feu terrible; sa peau rugueuse et sale tait toute
craquele par la fivre qui le consumait. Huit, neuf, dix heures:
si ce n'tait pas une farce qu'on lui faisait pour l'effrayer, si
c'taient bien de vraies heures qui sonnaient ainsi l'une aprs
l'autre, o serait-il quand les aiguilles auraient fait le tour du
cadran? Onze heures. Le son de l'heure prcdente vibrait encore 
son oreille. Le lendemain,  huit heures, il marcherait  la mort,
sans autre ami pour suivre ses funrailles que lui-mme. Et  onze
heures, ...

Ces murs redoutables de Newgate, qui ont drob tant de
souffrances, tant d'inexprimables angoisses, non seulement aux
yeux, mais encore et trop longtemps  la pense des hommes,
n'avaient jamais t tmoins d'une scne pareille... Les gens qui
passaient le long de la prison, et qui se demandaient peut-tre ce
que faisait en ce moment le criminel qui devait tre pendu le
lendemain, n'en auraient pas ferm l'oeil de la nuit, s'ils
avaient pu seulement le voir tel qu'il tait alors au fond de sa
cellule.

Pendant toute la soire, de petits groupes de deux ou trois
personnes vinrent  chaque instant,  la porte de la prison,
demander d'un air inquiet si l'on avait reu avis d'une
commutation de peine; on leur rpondait que non, et ils se
htaient d'aller faire part de cette bonne nouvelle aux gens qui
stationnaient en foule dans la rue; on se montrait la porte par o
sortirait le condamn, l'endroit o s'lverait la potence. Vers
minuit, la foule s'coula comme  regret, et peu  peu la rue
redevint dserte et silencieuse.

On avait fait vacuer les abords de Newgate, et dispos quelques
solides barrires peintes en noir, pour contenir la foule sur
laquelle on comptait, quand M. Brownlow, accompagn d'Olivier, se
prsenta au guichet de la prison, et exhiba un permis de pntrer
jusqu'au condamn, sign d'un des shriffs: on le fit entrer sur-
le-champ.

Est-ce que ce jeune monsieur vient avec vous? demanda 
M. Brownlow l'homme charg de les conduire  la cellule du juif;
ce n'est pas un spectacle  montrer  un enfant, monsieur.

- Aussi ne venons-nous pas par curiosit, mon ami, rpondit
M. Brownlow; si je tiens  tre introduit prs du criminel, c'est
 cause de cet enfant, qui l'a connu dans le temps qu'il
poursuivait avec succs la carrire de ses forfaits. J'ai cru
qu'il tait bon de le lui faire voir en ce moment, dt-il en
prouver quelque peine et quelque frayeur.

M. Brownlow avait dit ces quelques mots assez bas pour qu'Olivier
ne pt les entendre. L'homme porta la main  son chapeau, et,
regardant les deux visiteurs avec une certaine curiosit, ouvrit
une porte en face de celle par laquelle ils taient entrs, et les
conduisit jusqu'aux cellules par des couloirs sombres et tortueux.

C'est par ici, dit-il en s'arrtant dans un endroit obscur o
deux ouvriers taient en train de faire en silence quelques
prparatifs; c'est par ici. qu'il doit passer. Vous pouvez voir
d'ici la porte par laquelle il doit sortir.

Il leur fit traverser une cuisine pave, garnie de la batterie de
cuivre ncessaire pour prparer la nourriture des prisonniers, et
leur montra du doigt une porte. Prs de l tait, en haut, une
grille ouverte o l'on entendait des voix et des coups de
marteaux: on tait en train de monter l'chafaud. De l, ils
passrent dans une cour, aprs avoir franchi plusieurs lourdes
portes  chacune desquelles se trouvait un gelier; ils montrent
quelques marches et arrivrent dans un corridor le long duquel on
voyait une range de portes massives. Le gelier leur fit signe de
s'arrter, et frappa  une des cellules avec son trousseau de
clefs; les deux gardiens du juif, aprs un court entretien  voix
basse, sortirent dans le corridor en s'tirant les membres,
satisfaits d'avoir un moment de rpit, et firent signe aux
visiteurs de suivre le gelier dans la cellule.

Le condamn tait assis sur son lit et se balanait  droite et 
gauche, moins semblable  un homme qu' une bte froce; il tait
videmment absorb par le souvenir de sa vie passe, car il
continua  marmotter des paroles incohrentes, sans paratre
s'apercevoir de la prsence des nouveaux venus, qu'il prenait
sans doute pour des personnages imaginaires qui jouaient un rle
dans sa vision.

Bravo! Charlot, disait-il... c'est un coup de matre... et
Olivier donc... ah! ah! ah!... et Olivier donc... le voil devenu
un monsieur... Menez coucher cet enfant.

Le gelier prit la main d'Olivier, lui dit tout bas de n'avoir pas
peur, et continua  regarder sans parler.

Menez-le coucher, dit le juif, m'entendez-vous? il a t... la
cause indirecte de tout ceci...a me vaudra de l'argent d'en faire
un voleur... Guillaume, coupe la gorge  Bolter... ne t'inquite
pas de la jeune fille... coupe la gorge  Bolter... enfonce tant
que tu pourras... scie-lui la tte.

- Fagin! dit le gelier.

- Me voici, dit le juif, en reprenant aussitt l'air attentif
qu'il avait gard pendant son procs; je suis un vieillard,
milord, un pauvre vieillard.

- Voici, dit le gelier en lui posant la main sur la poitrine pour
le faire asseoir, voici quelqu'un qui veut vous voir et vous faire
quelques questions, je suppose. Fagin! Fagin! tes-vous un homme?

- Je ne le serai plus longtemps, dit le juif en levant la tte
avec une expression de rage et de terreur. Maldiction sur eux
tous! Quel droit ont-ils de m'envoyer  la boucherie?

Comme il disait ces mots, il aperut Olivier et M. Brownlow, et se
reculant jusqu'au bout du banc, il demanda ce qu'ils faisaient l.

Du calme, Fagin, dit le gelier en le maintenant sur le banc,
Dites ce que vous voulez dire, monsieur; mais dpchez-vous, s'il
vous plat, car il devient de plus en plus furieux.

- Vous avez des papiers, dit M. Brownlow en s'approchant, qui vous
ont t confis pour plus de sret par un individu appel Monks.

- C'est un mensonge tout du long, rpondit le juif; je n'en ai
pas, je n'en ai jamais eu.

- Pour l'amour de Dieu, dit M. Brownlow d'un ton solennel, ne
parlez pas ainsi  cette heure suprme, mais dites-moi o ils
sont. Vous savez que Sikes est mort, que Monks a tout avou, que
vous n'avez aucun intrt  rien cacher. O sont ces papiers?

- Olivier, dit le juif, en faisant signe  l'enfant, venez prs de
moi, que je vous parle  l'oreille.

- Je n'ai pas peur, dit Olivier  voix basse, en quittant la main
de M. Brownlow.

- Les papiers, lui dit le juif en l'attirant prs de lui, sont
dans un sac de toile, cach dans un trou, au-dessus de la chemine
de la chambre du premier tage. J'ai  vous parler, mon ami; je
veux vous dire un mot.

- Oui, oui, rpondit Olivier; laissez-moi faire une prire;
faites-en seulement une  genoux avec moi, et nous causerons
ensuite jusqu'au matin.

- Sortez, sortez, dit le juif en poussant l'enfant vers la porte
et en jetant autour de lui des regards effars, dites que j'ai t
me coucher pour dormir; ils vous croiront. Vous...vous pouvez me
tirer d'ici... Vite, vite.

- Oh! que Dieu pardonne  ce malheureux! dit l'enfant en fondant
en larmes.

- C'est bien, nous y voil, dit le juif. Sortons d'abord par cette
porte... Si je frissonne et si je tremble en passant devant la
potence, n'y faites pas attention... Mais htez le pas. Allons,
allons... dpchons-nous...

- Avez-vous quelque autre question  lui faire? demanda le
gelier.

- Aucune, rpondit M. Brownlow. Si j'avais l'espoir de le rappeler
au sentiment de sa situation...

- N'y comptez pas, monsieur, rpondit le gelier en secouant la
tte; ce que vous avez de mieux  faire, c'est de vous retirer.

Il ouvrit la porte de la cellule, et les gardiens rentrrent.

Dpchons-nous, dpchons-nous! s'cria le juif; plus vite, plus
vite.

Les deux gardiens se saisirent de lui, lui firent lcher Olivier
et le repoussrent vers le fond de la cellule. Il se mit  se
dbattre et  lutter avec l'nergie du dsespoir, en poussant des
cris si perants, que, malgr l'paisseur des murs, M. Brownlow et
Olivier les entendirent jusque dans la rue.

Ils ne purent quitter la prison sur-le-champ, car Olivier tait
presque sans connaissance aprs cette horrible scne, et si faible
que, pendant plus d'une heure, il ne put se soutenir.

Il commenait  faire jour quand ils sortirent; il y avait dj
foule sur la place; les fentres taient encombres de gens
occups  fumer ou  jouer aux cartes pour tuer le temps; on se
bousculait dans la foule, on se querellait, on plaisantait: tout
tait vie et mouvement, sauf un amas d'objets sinistres qu'on
apercevait au centre de la place: la potence, la trappe fatale, la
corde, enfin tous les hideux apprts de la mort.


CHAPITRE LIII.
Et dernier.


Le sort de chacun des personnages qui ont figur dans ce rcit est
maintenant fix, et quelques lignes suffiront  leur historien
pour achever de faire connatre ce qui les concerne.

Moins de trois mois aprs, Rose Fleming et Henry Maylie furent
maris  l'glise du village, thtre futur du zle pieux du jeune
pasteur; le mme jour ils prirent possession de leur nouvelle et
heureuse demeure.

Mme Maylie vint se fixer prs de son fils et de sa belle-fille,
pour jouir paisiblement, pendant ses dernires annes, de la plus
grande flicit qui soit rserve  la vieillesse et  la vertu:
celle de contempler le bonheur de ceux auxquels, pendant une vie
bien remplie, on a vou l'affection la plus vive, et auxquels on a
prodigu sans relche les plus tendres soins.

Il parat, d'aprs les renseignements les plus exacts, qu'en
partageant galement entre Olivier et Monks les dbris de la
fortune dont ce dernier s'tait empar, et qui n'avait jamais
prospr dans ses mains, ni dans celles de sa mre, il devait leur
revenir  chacun trois mille livres sterling. En vertu des
dispositions du testament de son pre, Olivier aurait eu le droit
de garder le tout; mais M. Brownlow, pour ne pas enlever au fils
an la seule chance qui lui restt de s'arracher  sa vie de
dsordres et de vivre honntement, proposa le partage gal de la
fortune, et son jeune pupille y consentit avec joie.

Monks garda son nom d'emprunt, partit pour l'Amrique, o il
dissipa bientt ses ressources, retomba dans ses anciens
dportements, et, aprs avoir subi une longue dtention pour
quelques nouvelles escroqueries, fut repris d'un accs de sa
maladie d'autrefois, et mourut en prison.

Les principaux membres de la bande de Fagin moururent aussi
misrablement, loin de leur patrie.

M. Brownlow adopta Olivier pour son fils et vint s'tablir avec
lui et sa vieille mnagre  moins d'un mille du presbytre o
demeuraient ses bons amis; il combla ainsi le seul voeu que pt
former encore le coeur dvou et reconnaissant d'Olivier, et ils
formrent une petite socit troitement unie et aussi heureuse
qu'il est possible de l'tre ici-bas.

Peu aprs le mariage du jeune couple, le bon docteur retourna 
Chertsey, o, loin de ses vieux amis, il serait devenu chagrin et
maussade, si son temprament et son humeur n'avaient pas rsist 
cette preuve. Pendant deux ou trois mois il se contenta de donner
 entendre qu'il craignait fort que l'air de Chertsey ne convnt
pas  sa sant; puis, trouvant en effet que le pays n'avait plus
pour lui d'attrait, il cda sa clientle  un confrre, loua une
petite maison  l'entre du village o son jeune ami tait
pasteur, et retrouva comme par enchantement sa belle humeur et sa
sant. Il se mit  jardiner,  planter,  pcher,  faire de la
menuiserie avec cette imptuosit qui faisait le fonds de son
caractre, et, dans chacun de ces exercices, il se fit une telle
rputation  dix lieues  la ronde, qu'on venait le consulter
comme une autorit incontestable.

Avant de quitter Chertsey, il s'tait pris pour M. Grimwig d'une
sincre amiti que celui-ci lui rendit cordialement: aussi le bon
Grimwig vient-il le voir trs souvent, et, dans chacune de ces
occasions, plante, pche et fait de la menuiserie avec grande
ardeur, mais toujours d'une manire originale et qui n'appartient
qu' lui, et il soutient toujours, en offrant de manger sa tte,
que sa mthode est la seule qui soit bonne. Les dimanches, il ne
manque pas de critiquer le sermon,  la barbe du jeune pasteur,
bien qu'il avoue en confidence  M. Losberne qu'il a trouv le
sermon excellent, mais qu'il aime autant ne pas le dire.
M. Brownlow s'amuse souvent  le plaisanter sur l'horoscope qu'il
avait tir d'Olivier, et  lui rappeler cette soire o ils
taient assis devant une table, la montre entre eux deux, en
attendant le retour de l'enfant; mais M. Grimwig soutient qu'il ne
s'tait pas tromp,  preuve qu'au bout du compte Olivier ne
revint pas; et l-dessus il part d'un grand clat de rire qui ne
fait qu'ajouter  sa bonne humeur.

M. No Claypole, aprs avoir t graci pour avoir dnonc le
juif, s'aperut que le mtier qu'il faisait n'tait pas tout 
fait aussi sr qu'il aurait pu le dsirer, et songea aux moyens de
gagner sa vie sans pourtant se donner trop de peine; tout
considr, il se mit dans la police secrte, et il se fait l
dedans une jolie petite existence. Voici comment il s'arrange: il
sort le dimanche,  l'heure de l'office, en compagnie de Charlotte
dcemment vtue; celle-ci tomba en faiblesse  la porte d'un
cabaret; No, pour la faire revenir  elle, demande pour dix sous
d'eau-de-vie, que le cabaretier sert par bont d'me; il verbalise
et assigne pour le lendemain le cabaretier philanthrope; le sieur
No fait son rapport et empoche la moiti de l'amende. D'autres
fois, c'est lui qui s'vanouit, mais le rsultat est le mme.

M. et Mme Bumble, aprs leur destitution, tombrent peu  peu dans
la dernire misre et finirent par se faire admettre comme pauvres
dans ce mme dpt de mendicit o ils avaient jadis rgn en
matres. On a surpris M. Bumble  dire que son malheur et sa
dgradation ne lui laissaient pas mme la force de se rjouir
d'tre spar de sa femme.

Quant  M. Giles et  Brittles, ils sont toujours  leur poste,
bien que le premier soit chauve et que le second ait blanchi. Ils
couchent au presbytre; mais ils partagent si galement leurs
soins entre Mme Maylie et ses enfants, Olivier, M. Brownlow et
M. Losberne, que les habitants du village n'ont pas encore pu
dcouvrir au service de quel mnage ils sont particulirement
attachs.

Matre Charlot Bates, terrifi du crime de Sikes, se demanda si
aprs tout il ne valait pas mieux mener une vie honnte; il rompit
avec son pass et rsolut de l'effacer par une existence
laborieuse; Il lutta et souffrit beaucoup dans les commencements!
mais, comme il savait se contenter de peu et qu'il avait de la
bonne volont, il finit par russir, et, aprs avoir t garon de
ferme et charretier, il est aujourd'hui le plus joyeux leveur du
Northamptonshire.

Et maintenant celui qui crit ces lignes regrette de toucher au
terme de sa tche et voudrait poursuivre encore le fil de cette
histoire.

J'aimerais  m'arrter prs de quelques-uns de ces personnages au
milieu desquels j'ai vcu si longtemps, et  partager leur bonheur
en tchant de le dpeindre. Je voudrais montrer au lecteur Rose
Maylie, dans toute la fleur et la grce d'une jeune mnagre,
rpandant au milieu du cercle qui l'entoure le bonheur et la joie,
animant de sa gaiet le coin du feu pendant l'hiver et les
causeries sous les arbres pendant l't. Je voudrais la suivre au
milieu des champs et entendre sa douce voix pendant les promenades
du soir, au clair de la lune. Je voudrais la suivre, bonne et
charitable au dehors et s'acquittant chez elle, douce et
souriante, de ses devoirs domestiques; je voudrais retracer
l'affection qu'elle portait  l'enfant de sa pauvre soeur,
affection qu'Olivier lui rendait si bien pendant les longues
heures qu'ils passaient ensemble  s'entretenir des amis qu'ils
avaient si tristement perdus; je voudrais, une fois encore,
rappeler sous mes yeux ces bonnes et joyeuses petites figures
d'enfants groupes autour de ses genoux, et couter leur joyeux
babil; je voudrais voquer les clats de leur rire franc et pur,
avec, la larme de bonheur et d'motion qui brille dans les yeux
bleus de leur mre. Oh! oui, toutes ces scnes dlicieuses, tous
ces regards, tous ces sourires, toutes ces penses et ces paroles
innocentes... je voudrais les repasser encore sous ma plume l'une
aprs l'autre.

M. Brownlow s'attacha de plus en plus  son fils adoptif, en
voyant tout ce que promettait sa bonne et gnreuse nature; il
retrouvait en lui les traits de l'amie de sa jeunesse, et cette
ressemblance ravivait dans son coeur de vieux souvenirs, doux et
tristes  la fois. Les deux orphelins, qui avaient connu
l'adversit, gardrent des rudes preuves de leur jeunesse un
sentiment de compassion pour les malheurs des autres, et de
fervente reconnaissance envers Dieu qui les avait protgs et
sauvs, mais  quoi bon ces dtails, puisque j'ai dit qu'ils
taient vraiment heureux? Le bonheur est-il possible sans une
affection vive, sans ces sentiments d'humanit et de bont pour
nos semblables, et de reconnaissance envers l'tre dont la
misricorde et la bont s'tendent sur tout ce qui respire?

Prs de l'autel da la vieille glise du village se trouve une
table de marbre blanc sur laquelle on ne lit encore qu'un seul
nom: Agns. Il n'y a point de cercueil sous cette tombe, et
puisse-t-il s'couler bien des annes avant qu'on y inscrive
d'autres noms! Mais si les mes des morts redescendent sur la
terre pour visiter les lieux consacrs par l'affection...
l'affection qui survit  la mort, l'affection de ceux qu'ils ont
connus ici-bas, j'aime  croire que l'ombre de cette pauvre jeune
fille vient souvent planer au-dessus de ce petit coin solennel;
j'aime  croire qu'il n'en est pas moins bni parce qu'il est l,
prs d'une glise austre, et que la pauvre femme n'a t qu'une
brebis gare.

FIN.



    [1] Environ 75 centimes.
    [2] Cent vingt cinq francs.
    [3] On donne le nom de muets (mates)  des hommes
qui se tiennent  la porte d'une maison mortuaire, et qui
accompagnent les convois.
    [4] Allusion au moulin que font tourner les
condamns.
    [5] Sorte de jeu de cartes fort usit en Angleterre.
    [6] Gateau particulier pour prendre le th.





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     of receipt of the work.

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electronic work or group of works on different terms than are set
forth in this agreement, you must obtain permission in writing from
both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael
Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark.  Contact the
Foundation as set forth in Section 3 below.

1.F.

1.F.1.  Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable
effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread
public domain works in creating the Project Gutenberg-tm
collection.  Despite these efforts, Project Gutenberg-tm electronic
works, and the medium on which they may be stored, may contain
"Defects," such as, but not limited to, incomplete, inaccurate or
corrupt data, transcription errors, a copyright or other intellectual
property infringement, a defective or damaged disk or other medium, a
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1.F.2.  LIMITED WARRANTY, DISCLAIMER OF DAMAGES - Except for the "Right
of Replacement or Refund" described in paragraph 1.F.3, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation, the owner of the Project
Gutenberg-tm trademark, and any other party distributing a Project
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LIABILITY, BREACH OF WARRANTY OR BREACH OF CONTRACT EXCEPT THOSE
PROVIDED IN PARAGRAPH F3.  YOU AGREE THAT THE FOUNDATION, THE
TRADEMARK OWNER, AND ANY DISTRIBUTOR UNDER THIS AGREEMENT WILL NOT BE
LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR
INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH
DAMAGE.

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written explanation to the person you received the work from.  If you
received the work on a physical medium, you must return the medium with
your written explanation.  The person or entity that provided you with
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1.F.4.  Except for the limited right of replacement or refund set forth
in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS', WITH NO OTHER
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WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.

1.F.5.  Some states do not allow disclaimers of certain implied
warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages.
If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the
law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be
interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by
the applicable state law.  The invalidity or unenforceability of any
provision of this agreement shall not void the remaining provisions.

1.F.6.  INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the
trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in accordance
with this agreement, and any volunteers associated with the production,
promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works,
harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
that arise directly or indirectly from any of the following which you do
or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.


Section  2.  Information about the Mission of Project Gutenberg-tm

Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
electronic works in formats readable by the widest variety of computers
including obsolete, old, middle-aged and new computers.  It exists
because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
people in all walks of life.

Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
remain freely available for generations to come.  In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
and the Foundation web page at https://www.pglaf.org.


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service.  The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541.  Its 501(c)(3) letter is posted at
https://pglaf.org/fundraising.  Contributions to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
permitted by U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
throughout numerous locations.  Its business office is located at
809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
business@pglaf.org.  Email contact links and up to date contact
information can be found at the Foundation's web site and official
page at https://pglaf.org

For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org

Section 4.  Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment.  Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States.  Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements.  We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance.  To
SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
particular state visit https://pglaf.org

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
any statements concerning tax treatment of donations received from
outside the United States.  U.S. laws alone swamp our small staff.

Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
methods and addresses.  Donations are accepted in a number of other
ways including including checks, online payments and credit card
donations.  To donate, please visit: https://pglaf.org/donate


Section 5.  General Information About Project Gutenberg-tm electronic
works.

Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
concept of a library of electronic works that could be freely shared
with anyone.  For thirty years, he produced and distributed Project
Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.

Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
unless a copyright notice is included.  Thus, we do not necessarily
keep eBooks in compliance with any particular paper edition.

Most people start at our Web site which has the main PG search facility:

     https://www.gutenberg.org

This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
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*** END: FULL LICENSE ***

