The Project Gutenberg EBook of Jane Eyre, by Charlotte Bront

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Title: Jane Eyre
       ou Les mmoires d'une institutrice

Author: Charlotte Bront

Translator: Mme Lesbazeilles Souvestre

Release Date: July 7, 2005 [EBook #16235]
[Date last updated: February 22, 2006]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

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Charlotte Bront


JANE EYRE

ou

Les mmoires d'une institutrice


Traduction Mme Lesbazeilles Souvestre
Premire publication en 1847



Table des matires

Avertissement
CHAPITRE PREMIER
CHAPITRE II
CHAPITRE III
CHAPITRE IV
CHAPITRE V
CHAPITRE VI
CHAPITRE VII
CHAPITRE VIII
CHAPITRE IX
CHAPITRE X
CHAPITRE XI
CHAPITRE XII
CHAPITRE XIII
CHAPITRE XIV
CHAPITRE XV
CHAPITRE XVI
CHAPITRE XVII
CHAPITRE XVIII
CHAPITRE XIX
CHAPITRE XX
CHAPITRE XXI
CHAPITRE XXII
CHAPITRE XXIII
CHAPITRE XXIV
CHAPITRE XXV
CHAPITRE XXVI
CHAPITRE XXVII
CHAPITRE XXVIII
CHAPITRE XXIX
CHAPITRE XXX
CHAPITRE XXXI
CHAPITRE XXXII
CHAPITRE XXXIII
CHAPITRE XXXIV
CHAPITRE XXXV
CHAPITRE XXXVI
CHAPITRE XXXVII
CHAPITRE XXXVIII  CONCLUSION.



Avertissement

On sait le retentissement qu'a eu en Angleterre le premier ouvrage
de Currer Bell: il nous a paru si digne de son renom, que nous
avons eu le dsir d'en faciliter la lecture au public franais.
Faire partager aux autres l'admiration que nous avons nous-mme
ressentie, tel est le motif de notre essai de traduction.

Bien que ce livre soit un roman, il n'y faut pas chercher une
rapide succession d'vnements extraordinaires, de combinaisons
artificiellement dramatiques. C'est dans la peinture de la vie
relle, dans l'tude profonde des caractres, dans l'essor simple
et franc des sentiments vrais, que la fiction a puis ses plus
grandes beauts.

L'auteur cde la parole  son hrone, qui nous raconte les faits
de son enfance et de sa jeunesse, surtout les motions qu'elle en
prouve. C'est l'histoire intime d'une intelligence avide, d'un
coeur ardent, d'une me puissante en un mot, place dans des
conditions troites et subalternes, expose aux luttes de la vie,
et conqurant enfin sa place  force de constance et de courage.

Ce qui nous parat surtout minent dans cet ouvrage, plus minent
encore que le grand talent dont il fait preuve, c'est l'nergie
morale dont ses pages sont empreintes. Certes, la passion n'y fait
pas dfaut; elle y abonde au contraire; mais au-dessus plane
toujours le respect de la dignit humaine, le culte des principes
ternels. L'instinct quelquefois s'exalte et s'emporte mais la
volont est bientt l qui le domine et le dompte. La difficult
de la lutte ne nous est pas voile; mais la possibilit, l'honneur
de la victoire, clate toujours. C'est ainsi que ce livre, en nous
montrant la vie telle qu'elle est, telle qu'elle doit tre,
robuste, militante glorieuse en fin de compte, nous lve et nous
fortifie.

La vigueur des caractres, des tableaux, des penses mme, a fait
d'abord attribuer Jane Eyre  l'inspiration d'un homme, tandis que
la finesse de l'analyse, la vivacit des sensations, semblaient
trahir un esprit plus subtil, un coeur plus impressionnable. De
longs dbats se sont engags  ce sujet entre les curiosits
excites. Aujourd'hui que le pseudonyme de Currer Bell a t
soulev, que l'on sait que cette plume si virile est tenue par la
main d'une jeune fille, l'tonnement vient se mler 
l'admiration.

Quant  la traduction, nous l'avons faite avec bonne foi, avec
simplicit. Souvent le tour d'une phrase pourrait tre plus
conforme au gnie de notre langue, des quivalents auraient
avantageusement remplac certaines expressions un peu tranges
pour notre oreille; mais nous y aurions perdu, d'un autre ct,
une saveur originale, un parfum tranger, qui nous a sembl devoir
tre conserv. Nous voudrions que l'auteur, qui a eu confiance
dans notre tentative, n'et pas lieu de le regretter.



CHAPITRE PREMIER

Il tait impossible de se promener ce jour-l. Le matin, nous
avions err pendant une heure dans le bosquet dpouill de
feuilles; mais, depuis le dner (quand il n'y avait personne,
Mme Reed dnait de bonne heure), le vent glac d'hiver avait amen
avec lui des nuages si sombres et une pluie si pntrante, qu'on
ne pouvait songer  aucune excursion.

J'en tais contente. Je n'ai jamais aim les longues promenades,
surtout par le froid, et c'tait une chose douloureuse pour moi
que de revenir  la nuit, les pieds et les mains gels, le coeur
attrist par les rprimandes de Bessie, la bonne d'enfants, et
l'esprit humili par la conscience de mon infriorit physique
vis--vis d'liza, de John et de Georgiana Reed.

liza, John et Georgiana taient groups dans le salon auprs de
leur mre; celle-ci, tendue sur un sofa au coin du feu, et
entoure de ses prfrs, qui pour le moment ne se disputaient ni
ne pleuraient, semblait parfaitement heureuse. Elle m'avait
dfendu de me joindre  leur groupe, en me disant qu'elle
regrettait la ncessit o elle se trouvait de me tenir ainsi
loigne, mais que, jusqu'au moment o Bessie tmoignerait de mes
efforts pour me donner un caractre plus sociable et plus
enfantin, des manires plus attrayantes, quelque chose de plus
radieux, de plus ouvert et de plus naturel, elle ne pourrait pas
m'accorder les mmes privilges qu'aux petits enfants joyeux et
satisfaits.

Qu'est-ce que Bessie a encore rapport sur moi? demandai-je.

-- Jane, je n'aime pas qu'on me questionne! D'ailleurs, il est mal
 une enfant de traiter ainsi ses suprieurs. Asseyez-vous quelque
part et restez en repos jusqu'au moment o vous pourrez parler
raisonnablement.

Une petite salle  manger ouvrait sur le salon; je m'y glissai. Il
s'y trouvait une bibliothque; j'eus bientt pris possession d'un
livre, faisant attention  le choisir orn de gravures. Je me
plaai dans l'embrasure de la fentre, ramenant mes pieds sous moi
 la manire des Turcs, et, ayant tir le rideau de damas rouge,
je me trouvai enferme dans une double retraite. Les larges plis
de la draperie carlate me cachaient tout ce qui se trouvait  ma
droite;  ma gauche, un panneau en vitres me protgeait, mais ne
me sparait pas d'un triste jour de novembre. De temps  autre, en
retournant les feuillets de mon livre, j'tudiais l'aspect de
cette soire d'hiver. Au loin, on voyait une ple ligne de
brouillards et de nuages, plus prs un feuillage mouill, des
bosquets battus par l'orage, et enfin une pluie incessante que
repoussaient en mugissant de longues et lamentables bouffes de
vent.

Je revenais alors  mon livre. C'tait l'histoire des oiseaux de
l'Angleterre par Berwick. En gnral, je m'inquitais assez peu du
texte; pourtant il y avait l quelques pages servant
d'introduction, que je ne pouvais passer malgr mon jeune ge.
Elles traitaient de ces repaires des oiseaux de mer, de ces
promontoires, de ces rochers solitaires habits par eux seuls, de
ces ctes de Norvge parsemes d'les depuis leur extrmit sud
jusqu'au cap le plus au nord, o l'Ocan septentrional bouillonne
en vastes tourbillons autour de l'le aride et mlancolique de
Thull, et o la mer Atlantique se prcipite au milieu des Hbrides
orageuses.

Je ne pouvais pas non plus passer sans la remarquer la description
de ces ples rivages de la Sibrie, du Spitzberg, de la Nouvelle-
Zemble, de l'Islande, de la verte Finlande! J'tais saisie  la
pense de cette solitude de la zone arctique, de ces immenses
rgions abandonnes, de ces rservoirs de glace, o des champs de
neiges accumules pendant des hivers de bien des sicles entassent
montagnes sur montagnes pour entourer le ple, et y concentrent
toutes les rigueurs du froid le plus intense.

Je m'tais form une ide  moi de ces royaumes blmes comme la
mort, ide vague, ainsi que le sont toutes les choses  moiti
comprises qui flottent confusment dans la tte des enfants; mais
ce que je me figurais m'impressionnait trangement. Dans cette
introduction, le texte, s'accordant avec les gravures, donnait un
sens au rocher isol au milieu d'une mer houleuse, au navire bris
et jet sur une cte dserte, aux ples et froids rayons de la
lune qui, brillant  travers une ligne de nues, venaient
claircir un naufrage.

Chaque gravure me disait une histoire, mystrieuse souvent pour
mon intelligence inculte et pour mes sensations imparfaites, mais
toujours profondment intressante; intressante comme celles que
nous racontait Bessie, les soirs d'hiver, lorsqu'elle tait de
bonne humeur et quand, aprs avoir apport sa table  repasser
dans la chambre des enfants, elle nous permettait de nous asseoir
toutes auprs d'elle. Alors, en tuyautant les jabots de dentelle
et les bonnets de nuit de Mme Reed, elle satisfaisait notre
ardente curiosit par des pisodes romanesques et des aventures
tires de vieux contes de fes et de ballades plus vieilles
encore, ou, ainsi que je le dcouvris plus tard, de Pamla et de
Henri, comte de Moreland.

Ayant ainsi Berwick sur mes genoux, j'tais heureuse, du moins
heureuse  ma manire; je ne craignais qu'une interruption, et
elle ne tarda pas  arriver. La porte de la salle  manger fut
vivement ouverte.

H! madame la boudeuse, cria la voix de John Reed...

Puis il s'arrta, car il lui sembla que la chambre tait vide.

Par le diable, o est-elle? Lizzy, Georgy, continua-t-il en
s'adressant  ses soeurs, dites  maman que la mauvaise bte est
alle courir sous la pluie!

J'ai bien fait de tirer le rideau, pensai-je tout bas; et je
souhaitai vivement qu'on ne dcouvrt pas ma retraite. John ne
l'aurait jamais trouve de lui-mme; il n'avait pas le regard
assez prompt; mais liza ayant pass la tte par la porte s'cria:

Elle est certainement dans l'embrasure de la fentre!

Je sortis immdiatement, car je tremblais  l'ide d'tre retire
de ma cachette par John.

Que voulez-vous? demandai-je avec une respectueuse timidit.

-- Dites: Que voulez-vous, monsieur Reed? me rpondit-on. Je
veux que vous veniez ici! Et, se plaant dans un fauteuil, il me
fit signe d'approcher et de me tenir debout devant lui!

John tait un colier de quatorze ans, et je n'en avais alors que
dix. Il tait grand et vigoureux pour son ge; sa peau tait noire
et malsaine, ses traits pais, son visage large, ses membres
lourds, ses extrmits trs dveloppes. Il avait l'habitude de
manger avec une telle voracit, que son teint tait devenu
bilieux, ses yeux troubles, ses joues pendantes. Il aurait d tre
alors en pension; mais sa mre l'avait repris un mois ou deux, 
cause de sa sant. M. Miles, le matre de pension, affirmait
pourtant que celle-ci serait parfaite si l'on envoyait un peu
moins de gteaux et de plats sucrs; mais la mre s'tait rcrie
contre une aussi dure exigence, et elle prfra se faire  l'ide
plus agrable que la maladie de John venait d'un excs de travail
ou de la tristesse de se voir loin des siens.

John n'avait beaucoup d'affection ni pour sa mre ni pour ses
soeurs. Quant  moi, je lui tais antipathique: il me punissait et
me maltraitait, non pas deux ou trois fois par semaine, non pas
une ou deux fois par jour, mais continuellement. Chacun de mes
nerfs le craignait, et chaque partie de ma chair ou de mes os
tressaillait quand il approchait. Il y avait des moments o je
devenais sauvage par la terreur qu'il m'inspirait; car, lorsqu'il
me menaait ou me chtiait, je ne pouvais en appeler  personne.
Les serviteurs auraient craint d'offenser leur jeune matre en
prenant ma dfense, et Mme Reed tait aveugle et sourde sur ce
sujet! Jamais elle ne le voyait me frapper, jamais elle ne
l'entendait m'insulter, bien qu'il ft l'un et l'autre en sa
prsence.

J'avais l'habitude d'obir  John. En entendant son ordre, je
m'approchai donc de sa chaise. Il passa trois minutes environ  me
tirer la langue; je savais qu'il allait me frapper, et, en
attendant le coup, je regardais vaguement sa figure repoussante.

Je ne sais s'il lut ma pense sur mon visage, mais tout  coup il
se leva sans parler et me frappa rudement. Je chancelai, et, en
reprenant mon quilibre, je m'loignai d'un pas ou deux.

C'est pour l'impudence avec laquelle vous avez rpondu  maman,
me dit-il, et pour vous tre cache derrire le rideau, et pour le
regard que vous m'avez jet il y a quelques instants.

Accoutume aux injures de John, je n'avais jamais eu l'ide de lui
rpondre, et j'en appelais  toute ma fermet pour me prparer 
recevoir courageusement le coup qui devait suivre l'insulte.

Que faisiez-vous derrire le rideau? me demanda-t-il.

-- Je lisais.

-- Montrez le livre.

Je retournai vers la fentre et j'allai le chercher en silence.

Vous n'avez nul besoin de prendre nos livres; maman dit que vous
dpendez de nous; vous n'avez pas d'argent, votre pre ne vous en
a pas laiss; vous devriez mendier, et non pas vivre ici avec les
enfants riches, manger les mmes aliments qu'eux, porter les mmes
vtements, aux dpens de notre mre! Maintenant je vais vous
apprendre  piller ainsi ma bibliothque: car ces livres
m'appartiennent, toute la maison est  moi ou le sera dans
quelques annes; allez dans l'embrasure de la porte, loin de la
glace et de la fentre.

Je le fis sans comprendre d'abord quelle tait son intention; mais
quand je le vis soulever le livre, le tenir en quilibre et faire
un mouvement pour le lancer, je me reculai instinctivement en
jetant un cri. Je ne le fis pourtant point assez promptement. Le
volume vola dans l'air, je me sentis atteinte  la tte et
blesse. La coupure saigna; je souffrais beaucoup; ma terreur
avait cess pour faire place  d'autres sentiments.

Vous tes un mchant, un misrable, m'criai-je; un assassin, un
empereur romain.

Je venais justement de lire l'histoire de Rome par Goldsmith, et
je m'tais fait une opinion sur Nron, Caligula et leurs
successeurs.

Comment, comment! s'cria-t-il, est-ce bien  moi qu'elle a dit
cela? vous l'avez entendue, liza, Georgiana. Je vais le rapporter
 maman, mais avant tout...

En disant ces mots, il se prcipita sur moi; il me saisit par les
cheveux et les paules. Je sentais de petites gouttes de sang
descendre le long de ma tte et tomber dans mon cou, ma crainte
s'tait change en rage; je ne puis dire au juste ce que je fis de
mes mains, mais j'entendis John m'insulter et crier. Du secours
arriva bientt. liza et sa soeur taient alles chercher leur
mre, elle entra pendant la scne; sa bonne, Mlle Abbot et Bessie
l'accompagnaient. On nous spara et j'entendis quelqu'un prononcer
ces mots:

Mon Dieu! quelle fureur! frapper M. John!

-- Emmenez-la, dit Mme Reed aux personnes qui la suivaient.
Emmenez-la dans la chambre rouge et qu'on l'y enferme.

Quatre mains se posrent immdiatement sur moi, et je fus
emporte.



CHAPITRE II

Je rsistai tout le long du chemin, chose nouvelle et qui augmenta
singulirement la mauvaise opinion qu'avaient de moi Bessie et
Abbot. Il est vrai que je n'tais plus moi-mme, ou plutt, comme
les Franais le diraient, j'tais hors de moi; je savais que, pour
un moment de rvolte, d'tranges punitions allaient m'tre
infliges, et, comme tous les esclaves rebelles, j'tais rsolue,
dans mon dsespoir,  pousser ces choses jusqu'au bout.

Mademoiselle Abbot, tenez son bras, dit Bessie; elle est comme un
chat enrag.

-- Quelle honte! quelle honte! continua la femme de chambre, oui,
elle est semblable  un chat enrag! Quelle scandaleuse conduite,
mademoiselle Eyre! Battre un jeune noble, le fils de votre
bienfaitrice, votre matre!

-- Mon matre! Comment est-il mon matre? Suis-je donc une
servante?

-- Vous tes moins qu'une servante, car vous ne gagnez pas de quoi
vous entretenir. Asseyez-vous l et rflchissez  votre faute.

Elles m'avaient emmene dans la chambre indique par Mme Reed et
m'avaient jete sur une chaise.

Mon premier mouvement fut de me lever d'un bond: quatre mains
m'arrtrent.

Si vous ne demeurez pas tranquille, il faudra vous attacher, dit
Bessie. Mademoiselle Abbot, prtez-moi votre jarretire; car elle
aurait bientt bris la mienne.

Mlle Abbot se tourna pour dbarrasser sa vigoureuse jambe de son
lien. Ces prparatifs et la honte qui s'y rattachait calmrent un
peu mon agitation.

Ne la retirez pas, m'criai-je, je ne bougerai plus.

Et pour prouver ce que j'avanais, je cramponnai mes mains  mon
sige.

Et surtout ne remuez pas, dit Bessie.

Quand elle fut certaine que j'tais vraiment dcide  obir, elle
me lcha. Alors elle et Mlle Abbot croisrent leurs bras et me
regardrent d'un air sombre, comme si elles eussent dout de ma
raison.

Elle n'en avait jamais fait autant, dit Bessie en se tournant
vers la prude.

-- Mais tout cela tait en elle, rpondit Mlle Abbot; j'ai souvent
dit mon opinion  madame, et madame est convenue avec moi que
j'avais raison; c'est une enfant dissimule; je n'ai jamais vu de
petite fille aussi dpourvue de franchise.

Bessie ne rpondit pas; mais bientt s'adressant  moi, elle me
dit:

Ne savez-vous pas, mademoiselle, que vous devez beaucoup 
Mme Reed? elle vous garde chez elle, et, si elle vous chassait,
vous seriez oblige de vous en aller dans une maison de pauvres.

Je n'avais rien  rpondre  ces mots; ils n'taient pas nouveaux
pour moi, les souvenirs les plus anciens de ma vie se rattachaient
 des paroles semblables. Ces reproches sur l'tat de dpendance
o je me trouvais taient devenus des sons vagues pour mes
oreilles; sons douloureux et accablants, mais  moiti
inintelligibles. Mlle Abbot ajouta:

Vous n'allez pas vous croire semblable  M. et  Mlles Reed parce
que madame a la bont de vous faire lever avec eux. Ils seront
riches et vous ne le serez pas; vous devez donc vous faire humble
et essayer de leur tre agrable.

-- Ce que nous vous disons est pour votre bien, ajouta Bessie
d'une voix moins dure. Vous devriez tcher d'tre utile et
aimable, on vous garderait ici; mais si vous devenez brutale et
colre, madame vous renverra, soyez-en sre.

-- Et puis, continua Mlle Abbot, Dieu la punira. Il pourra la
frapper de mort au milieu de ses fautes, et alors o ira-t-elle?
Venez, Bessie, laissons-la. Pour rien au monde je ne voudrais
avoir un coeur semblable au sien. Dites vos prires, mademoiselle
Eyre, lorsque vous serez seule: car, si vous ne vous repentez pas,
Dieu pourra bien permettre  quelque mchant esprit de descendre
par la chemine pour vous enlever.

Elles partirent en fermant la porte derrire elles.

La chambre rouge tait une chambre de rserve o l'on couchait
rarement. Je ne l'avais jamais vue habite, except lorsqu'un
grand nombre de visiteurs, en arrivant au chteau, obligeait 
faire occuper toutes les pices; et pourtant c'tait une des plus
grandes et des plus belles chambres de la maison. Au milieu se
trouvait un lit aux quatre coins duquel s'levaient des piliers
d'acajou massif d'o pendaient des rideaux d'un damas rouge fonc;
deux grandes fentres aux jalousies toujours fermes taient 
moiti caches par des festons et des draperies semblables 
celles du lit; le tapis tait rouge, la table place au pied du
lit recouverte d'une draperie cramoisie; les murs tendus en
couleur chamois et mouchets de taches rases; l'armoire, la
toilette, les chaises taient en vieil acajou bien poli. Au milieu
de ce sombre ameublement s'levait sur le lit et se dtachait en
blanc une pile de matelas et d'oreillers, le tout recouvert d'une
courte-pointe de Marseille.  la tte du lit, on voyait un grand
fauteuil galement blanc, et au-dessous se trouvait un petit
tabouret.

Cette chambre tait froide, on y faisait rarement du feu; loigne
de la cuisine et de la salle des domestiques, elle restait
toujours silencieuse, et, comme on y entrait peu, elle avait
quelque chose de solennel. La bonne y venait seule le samedi pour
enlever la poussire amasse pendant toute une semaine sur les
glaces et les meubles. Mme Reed elle-mme la visitait 
intervalles loigns pour examiner certains tiroirs secrets de
l'armoire, o taient renferms des papiers, sa cassette  bijoux
et le portrait de son mari dfunt.

Ces derniers mots renferment en eux le secret de la chambre rouge,
le secret de cet enchantement qui la rendait si dserte malgr sa
beaut.

M. Reed y tait mort il y avait neuf ans; c'tait l qu'il avait
rendu le dernier soupir; c'tait de l que son cercueil avait t
enlev, et, depuis ce jour, une espce de culte imposant avait
maintenu cette chambre dserte.

Le sige sur lequel Bessie et Mlle Abbot m'avaient dpose tait
une petite ottomane place prs de la chemine. Devant moi se
trouvait le lit,  ma droite, la grande armoire sombre;  ma
gauche, deux fentres closes et spares par une glace qui
rflchissait la sombre majest de la chambre et du lit; je ne
savais pas si la porte avait t ferme, et, ds que j'osai
remuer, je me levai pour m'en assurer. Hlas! jamais criminel
n'avait t mieux emprisonn. En m'en retournant, je fus oblige
de passer devant la glace; mon regard fascin y plongea
involontairement. Tout y tait plus froid, plus sombre que dans la
ralit; et l'trange petite crature qui me regardait avec sa
figure ple, ses bras se dtachant dans l'ombre, ses yeux
brillants, et s'agitant avec crainte dans cette chambre
silencieuse, me fit soudain l'effet d'un esprit; elle m'apparut
comme un de ces chtifs fantmes, moiti fes, moiti lutins, dont
Bessie parlait dans les contes raconts le soir auprs du feu, et
qu'elle nous reprsentait sortant des valles abandonnes o
croissent les bruyres, pour s'offrir aux regards des voyageurs
attards.

Je retournai  ma place; la superstition commenait  s'emparer de
moi, mais le moment de sa victoire complte n'tait pas encore
venu; mon sang chauffait encore mes veines; la rage de l'esclave
rvolt me travaillait encore avec force. J'avais  ralentir la
course rapide de mes souvenirs vers le pass, avant de pouvoir me
laisser abattre par l'effroi du prsent.

Les violentes tyrannies de John Reed, l'orgueilleuse indiffrence
de ses soeurs, l'aversion de leur mre, la partialit des
domestiques, obscurcissaient mon esprit, comme l'eussent fait
autant d'impurets jetes dans une source trouble. Pourquoi
devais-je toujours souffrir? Pourquoi tais-je toujours traite
avec mpris, accuse, condamne par avance? Pourquoi ne pouvais-je
jamais plaire? Pourquoi tait-il inutile d'essayer  gagner les
bonnes grces de personne?

liza, bien qu'entte et goste, tait respecte; Georgiana,
gte, envieuse, insolente, querelleuse, tait traite avec
indulgence par tout le monde; sa beaut, ses joues roses, ses
boucles d'or, semblaient ravir tous ceux qui la regardaient et
racheter ses fautes. John n'tait jamais contrari, encore moins
puni, quoiqu'il tordt le cou des pigeons, tut les jeunes paons,
dpouillt de leurs fruits les vignes des serres chaudes et brist
les boutons des plantes rares. Il reprochait quelquefois  sa mre
d'avoir le teint noir comme il l'avait lui-mme, dchirait ou
tachait ses vtements de soie, et pourtant elle le nommait son
cher Benjamin. Quant  moi, je n'osais pas commettre une seule
faute, je m'efforais d'accomplir mes devoirs, et du matin au soir
on me dclarait mchante et intraitable.

Cependant je continuais  souffrir, et ma tte saignait encore du
coup que j'avais reu. Personne n'avait fait un reproche  John
pour m'avoir frappe; et, parce que je m'tais retourne contre
lui, afin d'viter quelque autre violence, tous m'avaient blme.

Injustice! injustice! criait ma raison excite par le douloureux
aiguillon d'une nergie prcoce, mais passagre. Ce qu'il y avait
en moi de rsolution, exalt par tout ce qui se passait, me
faisait rver aux plus tranges moyens pour chapper  une aussi
insupportable oppression; je songeais  fuir, par exemple, ou, si
je ne pouvais m'chapper,  refuser toute espce d'aliments et 
me laisser mourir de faim.

Quel abattement dans mon me pendant cette terrible aprs-midi,
quel dsordre dans mon esprit, quelle exaltation dans mon coeur,
quelle obscurit, quelle ignorance dans cette lutte mentale! Je ne
pouvais rpondre  cette incessante question de mon tre
intrieur: Pourquoi tais-je destine  souffrir ainsi?
Maintenant, aprs bien des annes coules, toutes ces raisons
m'apparaissent clairement.

Au chteau de Gateshead, j'tais une cause de discorde; l, je ne
ressemblais  personne: rien en moi ne pouvait s'harmoniser avec
Mme Reed, ses enfants ou ceux de ses infrieurs qu'elle prfrait.
S'ils ne m'aimaient pas, il est vrai de dire que je ne les aimais
gure davantage. Ils n'taient pas forcs de montrer de
l'affection  un tre qui ne pouvait sympathiser avec aucun
d'entre eux,  un tre extraordinaire qui diffrait d'eux par le
temprament, les capacits et les inclinations,  un tre inutile,
incapable de servir leurs intrts ou d'ajouter  leurs plaisirs,
 un tre nuisible cherchant  entretenir en lui des germes
d'indignation contre leurs traitements, de mpris pour leurs
opinions. Je sens que si j'avais t une enfant brillante, sans
soin, exigeante, belle, foltre, Mme Reed m'et supporte plus
volontiers, bien que je me fusse galement trouve sous sa
dpendance et prive d'amis. Ses enfants m'eussent tmoign un peu
plus de cette cordialit qui existe ordinairement entre compagnons
de jeu, et les domestiques eussent t moins disposs  faire de
moi leur bouc missaire.

La lumire du jour commenait  se retirer de la chambre rouge; il
tait quatre heures passes; les nuages qui couvraient le ciel
devaient amener bientt l'obscurit tant redoute; j'entendais la
pluie battre continuellement contre les vitres de l'escalier; peu
 peu je devins froide comme la pierre et je perdis tout courage.
L'habitude que j'avais contracte d'humilit, de doute de moi-
mme, d'abaissement, vint, comme une froide onde, tomber sur les
cendres encore chaudes de ma colre mourante. Tous disaient que
j'avais de mauvais instincts, c'tait peut-tre vrai. Ne venais-je
pas de concevoir le coupable dsir de mourir volontairement?
c'tait l certainement un crime. Et tais-je en tat de mourir,
ou bien le caveau funraire de la chapelle du chteau tait-il une
demeure attrayante? On m'avait dit que M. Reed y tait enseveli.
Conduite ainsi au souvenir du mort, je me mis  rflchir avec une
terreur croissante, je ne pouvais me souvenir de lui; mais je
savais qu'il tait mon oncle, le frre de ma mre; qu'il m'avait
prise chez lui, alors que j'tais une pauvre enfant orpheline, et
qu' ses derniers moments il avait exig de Mme Reed la promesse
que je serais leve comme ses propres enfants. Mme Reed croyait
sans doute avoir tenu sa parole, et, je puis le dire maintenant,
elle avait fait tout ce que lui permettait sa nature. Comment
pouvait-elle me voir avec satisfaction, moi qui aprs la mort de
son mari ne lui tais plus rien, empiter sur la part de ses
enfants? Il tait pnible pour elle de s'tre engage par un
serment forc  servir de mre  une enfant qu'elle ne pouvait pas
aimer, et de la voir ainsi s'introduire dans sa propre famille.

Une singulire ide s'empara de moi: je ne doutais pas, je n'avais
jamais dout que, si M. Reed et vcu, il ne m'et traite avec
bont; et maintenant, pendant que je regardais le lit recouvert de
blanc, les murailles que l'ombre de la nuit gagnait peu  peu, et
que je dirigeais de temps en temps mon regard fascin vers la
glace qui n'envoyait plus que de sombres reflets, je commenai 
me rappeler ce que j'avais entendu dire sur les morts qui,
troubls dans leurs tombes par la violation de leurs dernires
volonts, reviennent sur la terre pour punir le parjure et venger
l'opprim. Je pensais que l'esprit de M. Reed, fatigu par les
souffrances de l'enfant de sa soeur, quitterait peut-tre sa
demeure, qu'elle ft sous les votes de l'glise ou dans le monde
inconnu des morts, et apparatrait devant moi dans cette chambre.
J'essuyai mes larmes et j'touffai mes sanglots, craignant que les
signes d'une douleur trop violente n'veillassent quelque voix
surnaturelle et consolatrice, ou ne fissent sortir de l'obscurit
quelque figure entoure d'une aurole, et qui se pencherait vers
moi avec une trange piti; car je sentais bien que ces choses si
consolantes en thorie seraient terribles si elles venaient  se
raliser. Je fis tous mes efforts pour loigner cette pense, pour
demeurer ferme; cartant mes cheveux, je levai la tte, et
j'essayai de regarder hardiment tout autour de moi.  ce moment,
une lumire glissa le long de la muraille; je me demandai si ce
n'tait pas un rayon de la lune pntrant  travers les jalousies.
Non, la lune tait immobile, et cette lumire vacillait. Pendant
que je la regardais, elle glissa sur le plafond et vint se poser
au-dessus de ma tte. Je suppose que ce devait tre le reflet
d'une lanterne porte par quelqu'un qui traversait la pelouse;
mais alors mon esprit tait prpar  la crainte; mes nerfs
taient branls par une rcente agitation, et je pris ce timide
rayon pour le hraut d'une vision venant d'un autre monde; mon
coeur battait avec violence, ma tte tait brlante; un son qui
ressemblait  un bruissement d'ailes arriva jusqu' mes oreilles;
j'tais oppresse, suffoque; je ne pus pas me contenir plus
longtemps, je me prcipitai vers la porte, et je secouai la
serrure avec des efforts dsesprs. J'entendis des pas se diriger
de ce ct; la clef tourna; Bessie et Mlle Abbot entrrent.

Mademoiselle Eyre, tes-vous malade? demanda Bessie.

-- Quel bruit pouvantable! J'en ai t toute saisie, s'cria
Mlle Abbot.

-- Emmenez-moi, laissez-moi aller dans la chambre des enfants,
rpondis-je en criant.

-- Pourquoi? tes-vous malade? avez-vous vu quelque chose? demanda
de nouveau Bessie.

-- Oh! j'ai vu une lumire et j'ai cru qu'un fantme allait
venir.

Je m'tais empare de la main de Bessie, et elle ne me la retira
pas.

Elle a cri sans ncessit, dclara Mlle Abbot avec une sorte de
dgot; et quels cris! On aurait pu l'excuser si elle avait
beaucoup souffert, mais elle voulait seulement nous faire venir.
Je connais sa mchancet et sa malice.

-- Que signifie tout ceci? demanda une voix imprieuse; et
Mme Reed arriva par le corridor.

Son bonnet tait soulev par le vent, et sa marche prcipite
agitait violemment sa robe.

Bessie et Abbot, j'avais donn ordre de laisser Jane dans la
chambre jusqu'au moment o je viendrais la chercher moi-mme.

-- Madame, Mlle Jane criait si fort! hasarda Bessie.

-- Laissez-la, rpondit-on. Allons, enfant, lchez la main de
Bessie; soyez certaine que vous ne russirez pas par de tels
moyens. Je dteste l'hypocrisie, particulirement chez les
enfants, et il est de mon devoir de vous prouver que vous
n'obtiendrez pas de votre ruse ce que vous en attendiez; vous
resterez ici une heure de plus, et ce n'est qu' condition d'une
soumission et d'une tranquillit parfaites que vous recouvrerez
votre libert.

-- Oh! ma tante, ayez piti de moi, pardonnez-moi; je ne puis plus
souffrir tout ceci; punissez-moi d'une autre manire; je vais
mourir ici...

-- Taisez-vous, votre violence me fait horreur!

Et sans doute elle le pensait;  ses yeux j'tais une comdienne
prcoce; elle me regardait sincrement comme un tre chez lequel
se trouvaient mlangs des passions emportes, un esprit bas et
une hypocrisie dangereuse.

Bessie et Abbot s'taient retires.

Mme Reed, impatiente de mes terreurs et de mes sanglots, me
repoussa brusquement dans la chambre, et me renferma sans me dire
un seul mot. Je l'entendis partir. Je suppose que j'eus alors une
sorte d'vanouissement, car je n'ai pas conscience de ce qui
suivit.



CHAPITRE III

Ds que la sensation se rveilla en moi, il me sembla que je
sortais d'un effrayant cauchemar, et que je voyais devant mes yeux
une lueur rougetre raye de barres noires et paisses. J'entendis
des voix qui parlaient bas et que couvrait le murmure du vent ou
de l'eau. L'agitation, l'incertitude, et par-dessus tout un
sentiment de terreur, avaient jet la confusion dans mes facults.
Au bout de peu de temps, je sentis quelqu'un s'approcher de moi,
me soulever et me placer dans une position commode. Personne ne
m'avait jamais traite avec autant de sollicitude; ma tte tait
appuye contre un oreiller ou pose sur un bras. Je me trouvais 
mon aise.

Cinq minutes aprs, le nuage tait dissip. Je m'aperus que
j'tais cache dans mon lit et que la lueur rougetre venait du
feu. La nuit tait tombe, une chandelle brlait sur la table;
Bessie, debout au pied du lit, tenait dans sa main un vase plein
d'eau, et un monsieur, assis sur une chaise prs de mon oreiller,
se penchait vers moi.

J'prouvai un inexprimable soulagement, une douce conviction que
j'tais protge, lorsque je m'aperus qu'il y avait un inconnu
dans la chambre, un tranger qui n'habitait pas le chteau de
Gateshead et qui n'appartenait pas  la famille de Mme Reed.
Dtournant mon regard de Bessie (quoique sa prsence ft pour moi
bien moins gnante que ne l'aurait t par exemple celle de
Mlle Abbot), j'examinai la figure de l'tranger; je le reconnus:
c'tait M. Loyd, le pharmacien. Mme Reed l'appelait quelquefois
quand les domestiques se trouvaient indisposs; pour elle et pour
ses enfants, elle avait recours  un mdecin.

Qui suis-je? me demanda M. Loyd.

Je prononai son nom en lui tendant la main. Il la prit et me dit
avec un sourire:

Tout ira bien dans peu de temps.

Puis il m'tendit soigneusement, recommandant  Bessie de veiller
 ce que je ne fusse pas drange pendant la nuit. Aprs avoir
donn quelques indications et dclar qu'il reviendrait le jour
suivant, il partit,  mon grand regret. Je me sentais si protge,
si soigne, pendant qu'il se tenait assis sur cette chaise au
chevet de mon lit! Quand il eut ferm la porte derrire lui, la
chambre s'obscurcit pour moi, et mon coeur s'affaissa de nouveau.
Une inexprimable tristesse pesait sur lui.

Vous sentez-vous besoin de sommeil, mademoiselle? demanda Bessie
presque doucement.

-- Pas beaucoup, hasardai-je, car je craignais de m'attirer une
parole dure; cependant j'essayerai de dormir.

-- Dsirez-vous boire, ou croyez-vous pouvoir manger un peu?

-- Non, Bessie, je vous remercie.

-- Alors je vais aller me coucher, car il est minuit pass; mais
vous pourrez m'appeler si vous avez besoin de quelque chose
pendant la nuit.

Quelle merveilleuse politesse! Aussi je m'enhardis jusqu' faire
une question.

Bessie, demandai-je, qu'ai-je donc? suis-je malade?

-- Je suppose qu' force de pleurer vous vous serez vanouie dans
la chambre rouge.

Bessie passa dans la pice voisine, qui tait destine aux
domestiques, et je l'entendis dire:

-- Sarah, venez dormir avec moi dans la chambre des enfants, je ne
voudrais pour rien au monde rester seule la nuit avec cette pauvre
petite; si elle allait mourir! L'accs qu'elle a eu est si
trange! Elle aura probablement vu quelque chose. Madame est aussi
par trop dure.

Sarah revint avec Bessie. Elles se mirent toutes les deux au lit.
Je les entendis parler bas une demi-heure avant de s'endormir. Je
saisis quelques mots de leur conversation, et j'en pus deviner le
sujet.

Une forme tout habille de blanc passa devant elle et disparut...
Un grand chien noir tait derrire lui... Trois violents coups 
la porte de la chambre... une lumire dans le cimetire, juste au-
dessus de son tombeau...

 la fin toutes les deux s'endormirent. Le feu et la chandelle
continuaient  brler. Je passai la nuit dans une veille
craintive; mes oreilles, mes yeux, mon esprit, taient tendus par
la frayeur, une de ces frayeurs que les enfants seuls peuvent
prouver.

Aucune maladie longue ou srieuse ne suivit cet pisode de la
chambre rouge. Cependant mes nerfs en reurent une secousse dont
je me ressens encore aujourd'hui. Oui, madame Reed, grce  vous
j'ai support les douloureuses angoisses de plus d'une souffrance
mentale; mais je dois vous pardonner, car vous ne saviez pas ce
que vous faisiez: vous croyiez seulement draciner mes mauvais
penchants, alors que vous brisiez les cordes de mon coeur.

Le jour suivant, vers midi, j'tais leve, habille, et, aprs
m'tre enveloppe dans un chle, je m'tais assise prs du foyer.
Je me sentais faible et brise; mais ma plus grande souffrance
provenait d'un inexprimable abattement qui m'arrachait des pleurs
secrets;  peine avais-je essuy une larme de mes yeux qu'une
autre la suivait, et pourtant j'aurais du tre heureuse, car
personne de la famille Reed n'tait l. Tous les enfants taient
sortis dans la voiture avec leur mre; Abbot elle-mme cousait
dans une autre chambre, et Bessie, qui allait et venait pour
mettre des tiroirs en ordre, m'adressait de temps  autre une
parole d'une douceur inaccoutume. J'aurais d me croire en
paradis, habitue comme je l'tais  une vie d'incessants
reproches, d'efforts mconnus; mais mes nerfs avaient t
tellement branls que le calme n'avait plus pouvoir de les
apaiser, et que le plaisir n'excitait plus en eux aucune sensation
agrable.

Bessie descendit dans la cuisine, et m'apporta une petite tarte
sur une assiette de porcelaine de Chine, o l'on voyait des
oiseaux de paradis poss sur une guirlande de boutons de roses.
Cette assiette avait longtemps excit chez moi une admiration
enthousiaste; j'avais souvent demand qu'on me permt de la tenir
dans mes mains et de l'examiner de plus prs; mais jusque-l
j'avais t juge indigne d'une telle faveur; et maintenant cette
prcieuse porcelaine tait place sur mes genoux, et on
m'engageait amicalement  manger la dlicate ptisserie qu'elle
contenait, faveur inutile, venant trop tard, comme presque toutes
les faveurs longtemps dsires et souvent refuses! Je ne pus pas
manger la tarte; le plumage des oiseaux et les teintes des fleurs
me semblrent fltris.

Je mis de ct l'assiette et le gteau. Bessie me demanda si je
voulais un livre; ce mot vint me frapper comme un rapide
aiguillon, Je lui demandai de m'apporter le Voyage de Gulliver. Ce
volume, je l'avais lu et relu toujours avec un nouveau plaisir. Je
prenais ces rcits pour des faits vritables, et j'y trouvais un
intrt plus profond que dans les contes de fes; car, aprs avoir
vainement cherch les elfes parmi les feuilles, les clochettes,
les mousses, les lierres qui recouvraient les vieux murs, mon
esprit s'tait enfin rsign  la triste pense qu'elles avaient
abandonn la terre d'Angleterre, pour se rfugier dans quelque
pays o les bois taient plus incultes, plus pais, et o les
hommes avaient plus besoin d'elles; tandis que le Lilliput et le
Brobdignag tant placs par moi dans quelque coin de la terre, je
ne doutais pas qu'un jour viendrait o, pouvant faire un long
voyage, je verrais de mes propres yeux les petits champs, les
petites maisons, les petite arbres de ce petit peuple; les vaches,
les brebis, les oiseaux de l'un des royaumes, ou les hautes
forts, les normes chiens, les monstrueux chats, les hommes
immenses de l'autre empire.

Cependant, quand ce volume chri fut plac dans mes mains, quand
je me mis  le feuilleter page par page, cherchant dans ses
merveilleuses gravures le charme que j'y avais toujours trouv,
tout m'apparut sombre et nu: les gants n'taient plus que de
grands spectres dcharns; les pygmes, des lutins redoutables et
malfaisants; Gulliver, un voyageur dsespr, errant dans des
rgions terribles et dangereuses. Je fermai le livre que je n'osai
plus continuer, et je le plaai sur la table,  ct de cette
tarte que je n'avais pas gote.

Bessie avait fini de nettoyer et d'arranger la chambre, et aprs
s'tre lav les mains, elle ouvrit un tiroir rempli de brillantes
toffes de soie, et commena un chapeau neuf pour la poupe de
Georgiana. Elle chantait en cousant:

Il y a bien longtemps, alors que notre vie tait semblable 
celle des bohmiens.

Jadis, j'avais souvent entendu ce chant; il me rendait toujours
joyeuse, car Bessie avait une douce voix, du moins elle me
semblait telle; mais en ce moment, bien que sa voix ft toujours
aussi douce, je trouvais  ses accents une indfinissable
tristesse. Quelquefois, proccupe par son travail, elle chantait
le refrain trs bas, et ces mots: Il y a bien longtemps
arrivaient toujours comme la plus triste cadence d'un hymne
funbre. Elle passa  une autre ballade; celle-ci tait vraiment
mlancolique.


Mes pieds sont meurtris; mes membres sont las. Le chemin est
long; la montagne est sauvage; bientt le triste crpuscule que la
lune n'clairera pas de ses rayons rpandra son obscurit sur le
sentier du pauvre orphelin.

Pourquoi m'ont-ils envoy si seul et si loin, l o s'tendent
les marcages, l o sont amoncels les sombres rochers? Le coeur
de l'homme est dur et les bons anges veillent seuls sur les pas du
pauvre orphelin.

Cependant la brise du soir souffle doucement; le ciel est sans
nuages, et les brillantes toiles rpandent leurs purs rayons.
Dieu, dans sa bont, accorde protection, soutien et espoir au
pauvre orphelin.

Quand mme je tomberais en passant sur le pont en ruines, quand
mme je devrais errer, tromp par de fausses lumires, mon pre,
qui est au Ciel, murmurerait  mon oreille des promesses et des
bndictions, et presserait sur son coeur le pauvre orphelin.

Cette pense doit me donner courage, bien que je n'aie ni abri ni
parents. Le ciel est ma demeure, et l le repos ne me manquera
pas. Dieu est l'ami du pauvre orphelin.


Venez, mademoiselle Jane, ne pleurez pas, s'cria Bessie
lorsqu'elle eut fini. Autant valait dire au feu: Ne brle pas;
mais comment aurait-elle pu deviner les souffrances auxquelles
j'tais en proie?

M. Loyd revint dans la matine.

Eh quoi! dj debout? dit-il en entrant. Eh bien, Bessie, comment
est-elle?

Bessie rpondit que j'allais trs bien.

Alors elle devrait tre plus joyeuse... Venez ici, mademoiselle
Jane; vous vous appelez Jane, n'est-ce pas?

-- Oui, monsieur, Jane Eyre.

-- Eh bien! vous avez pleur, mademoiselle Jane Eyre; pourriez-
vous me dire pourquoi? Avez-vous quelque tristesse?

-- Non, monsieur.

-- Elle pleure sans doute parce qu'elle n'a pas pu aller avec
madame dans la voiture, s'cria Bessie.

-- Oh non! elle est trop ge pour un tel enfantillage.

Blesse dans mon amour-propre par une telle accusation, je
rpondis promptement:

Jamais je n'ai pleur pour si peu de chose; je dteste de sortir
dans la voiture; je pleure parce que je suis malheureuse.

-- Oh! fi, mademoiselle, s'cria Bessie.

Le bon pharmacien sembla un peu embarrass. J'tais devant lui. Il
fixa sur moi des yeux scrutateurs. Ils taient gris, petits, et
manquaient d'clat; maintenant, cependant, je crois que je les
trouverais perants; il tait laid, mais sa figure exprimait la
bont. Aprs m'avoir regarde  loisir, il me dit:

Qu'est-ce qui vous a rendue malade hier?

-- Elle est tombe, dit Bessie, prenant de nouveau la parole.

-- Encore comme un petit enfant. Ne sait-elle donc pas marcher 
son ge? Elle doit avoir huit ou neuf ans!

-- On m'a frappe, et voil ce qui m'a fait tomber, m'criai-je
vivement, par un nouvel lan d'orgueil bless; mais ce n'est pas
l ce qui m'a rendue malade, ajoutai-je pendant M. Loyd prenait
une prise de tabac.

Au moment o il remettait sa tabatire dans la poche de son habit,
une cloche se fit entendre pour annoncer le repas des domestiques.

C'est pour vous, Bessie, dit le pharmacien en se tournant vers la
bonne. Vous pouvez descendre, je vais lire quelque chose 
Mlle Jane jusqu'au moment o vous reviendrez.

Bessie et prfr rester; mais elle fut oblige de sortir, parce
qu'elle savait que l'exactitude tait un devoir qu'on ne pouvait
enfreindre au chteau de Gateshead.

Si ce n'est pas la chute qui vous a rendue malade, qu'est-ce
donc? continua M. Loyd, quand Bessie fut partie.

-- On m'a enferme seule dans la chambre rouge, et quand vient la
nuit, elle est hante par un revenant.

Je vis M. Loyd sourire et froncer le sourcil.

Un revenant? dit-il; eh bien, aprs tout, vous n'tes qu'une
enfant, puisque vous avez peur des ombres.

-- Oui, continuai-je; je suis effraye de l'ombre de M. Reed. Ni
Bessie ni personne n'entre le soir dans cette chambre quand on
peut faire autrement, et c'tait cruel de m'enfermer seule, sans
lumire; si cruel, que je ne crois pas pouvoir l'oublier jamais.

-- Quelle folie! et c'est l ce qui vous a rendue si malheureuse?
Avez-vous peur maintenant, au milieu du jour?

-- Non, mais la nuit reviendra avant peu, et d'ailleurs je suis
malheureuse pour d'autres raisons.

-- Quelles autres raisons? Dites-m'en quelques-unes.

Combien j'aurais dsir pouvoir rpondre entirement  cette
question! mais combien c'tait difficile pour moi! Les enfants
sentent, mais n'analysent pas leurs sensations, et, s'ils
parviennent  faire cette analyse dans leur pense, ils ne peuvent
pas la traduire par des paroles. Craignant cependant de perdre
cette premire et peut-tre unique occasion d'adoucir ma tristesse
en l'panchant, je fis, aprs un instant de trouble, cette rponse
courte, mais vraie.

D'abord, je n'ai ni pre, ni mre, ni frre, ni soeur.

-- Mais vous avez une tante et des cousins qui sont bons pour
vous.

Je m'arrtai encore un instant; puis je rpondis simplement:

C'est John Reed qui m'a frappe, et c'est ma tante qui m'a
enferme dans la chambre rouge.

M. Loyd prit sa tabatire une seconde fois.

Ne trouvez-vous pas le chteau de Gateshead bien beau? me
demanda-t-il; n'tes-vous pas bien reconnaissante de pouvoir
demeurer dans une telle habitation?

-- Ce n'est pas ma maison, monsieur, et Mlle Abbot dit que j'ai
moins de droits ici qu'une servante.

-- Bah! vous n'tes pas assez simple pour avoir envie de quitter
une si belle demeure?

-- Si je pouvais aller ailleurs, je serais bien heureuse de la
quitter; mais je ne le puis pas tant que je serai une enfant.

-- Peut-tre, qui sait? Avez-vous d'autres parents que Mme Reed?

-- Je ne pense pas, monsieur.

-- Aucun, du ct de votre pre?

-- Je ne sais pas; je l'ai demand une fois  ma tante Reed; elle
m'a dit que je pouvais avoir quelques pauvres parents du nom
d'Eyre, mais qu'elle n'en savait rien.

-- Si vous en aviez, aimeriez-vous  aller avec eux?

Je rflchis. La pauvret semble douloureuse aux hommes, encore
plus aux enfants. Ils ne se font pas ide de ce qu'est une
pauvret industrieuse, active et honorable; le mot ne leur
rappelle que des vtements en lambeaux, le manque de nourriture,
le foyer sans flammes, les rudes manires et les vices dgradants.

Non, rpondis-je, je ne voudrais pas appartenir  des pauvres.

-- Pas mme s'ils taient bons pour vous?

Je secouai la tte; je ne pouvais pas comprendre comment des
pauvres auraient t bons; et puis apprendre  parler comme eux,
adopter leurs manires, ne point recevoir d'ducation, grandir
comme ces malheureuses femmes que je voyais quelquefois nourrir
leurs enfants ou laver leurs vtements  la porte des fermes du
village, non, je n'tais pas assez hroque pour accepter
l'abjection en change de la libert.

Mais vos parents sont-ils donc si pauvres? Sont-ce des ouvriers?

-- Je ne puis le dire; ma tante prtend que, si j'en ai, ils
doivent appartenir  la race des mendiants, et je ne voudrais pas
aller mendier.

-- Aimeriez-vous  aller en pension?

Je rflchis de nouveau. Je savais  peine ce qu'tait une
pension. Bessie m'en avait parl comme d'une maison o les jeunes
filles taient assises sur des bancs de bois, devant une grande
table, et o l'on exigeait d'elles de la douceur et de
l'exactitude. John Reed dtestait sa pension et raillait ses
matres; mais les gots de John ne pouvaient servir de rgle aux
miens. Si les dtails que m'avait donns Bessie, dtails qui lui
avaient t fournis par les jeunes filles d'une maison o elle
avait servi avant de venir  Gateshead, taient un peu effrayants,
d'un autre ct, je trouvais bien de l'attrait dans les talents
acquis par ces mmes jeunes filles. Bessie me vantait les beaux
paysages, les jolies fleurs excuts par elles; puis elles
savaient chanter des romances, jouer des pices, traduire des
livres franais. En coutant Bessie, mon esprit avait t frapp,
et je sentais l'mulation s'veiller en moi. D'ailleurs, la
pension amnerait un complet changement de vie, remplirait une
longue journe, m'loignerait des habitants du chteau, serait
enfin le commencement d'une nouvelle existence.

Que j'aimerais  aller en pension! rpondis-je sans plus
d'hsitation.

-- Eh bien, eh bien! qui sait ce qui peut arriver? me dit M. Loyd
en se levant. Il faudrait  cette enfant un changement d'air et
d'entourage, ajouta-t-il, comme se parlant  lui-mme, les nerfs
ne sont pas en bon tat.

Bessie rentra. Au mme moment on entendit la voiture de Mme Reed
qui roulait dans la cour.

Est-ce votre matresse, Bessie? demanda M. Loyd. Je voudrais bien
lui parler avant de partir.

Bessie l'invita  passer dans la salle  manger, et elle marcha
devant lui pour lui montrer le chemin.

Dans l'entretien qui eut lieu entre lui et Mme Reed, je suppose,
d'aprs ce qui se passa plus tard, que le pharmacien l'engagea 
m'envoyer en pension. Cet avis fut sans doute adopt tout de
suite; car le soir mme Abbot et Bessie vinrent dans la chambre
des enfants, et, me croyant endormie, se mirent  causer sur ce
sujet.

Madame, disait Abbot, est bien contente de se trouver dbarrasse
de cette ennuyeuse enfant, qui semble toujours vouloir surveiller
tout le monde ou mditer quelque complot.

Je crois qu'Abbot me considrait comme un Guy Faukes enfant.

Alors, pour la premire fois, j'appris par la conversation d'Abbot
et de Bessie que mon pre avait t un pauvre ministre, ma mre
l'avait pous malgr ses amis, qui considraient ce mariage comme
au-dessous d'elle. Mon grand-pre Reed, irrit de cette
dsobissance, avait priv ma mre de sa dot.

Aprs un an de mariage, mon pre fut attaqu du typhus. La
contagion l'avait atteint pendant qu'il visitait les pauvres d'une
grande ville manufacturire, o l'pidmie faisait de rapides
progrs. Ma mre tomba malade en le soignant, et tous deux
moururent  un mois d'intervalle.

Bessie, aprs avoir entendu ce rcit, soupira et dit:

Pauvre demoiselle Jane, elle est bien  plaindre!

-- Oui, rpondit Abbot; si c'tait un bel enfant, on pourrait
avoir piti de son abandon; mais qui ferait attention  un
semblable petit crapaud?

-- C'est vrai, dit Bessie en hsitant; il est certain qu'une
beaut comme Mlle Georgiana vous toucherait plus, si elle tait
dans la mme position.

-- Oui, s'cria l'ardente Mlle Abbot, je suis pour Mlle Georgiana,
petite chrie avec ses yeux bleus, ses longues boucles et ses
couleurs si fines, qu'on les dirait peintes. Bessie, j'ai envie de
prendre un peu de lapin pour le souper.

-- Moi aussi, avec quelques oignons grills; venez descendons.

Et elles partirent.



CHAPITRE IV

Depuis ma conversation avec M. Loyd et la confrence que je viens
de rapporter entre Bessie et Mlle Abbot, j'esprais un prochain
changement dans ma position; aussi combien tais-je impatiente
d'une prompte gurison! Je dsirais et j'attendais en silence;
mais tout demeurait dans le mme tat. Les jours et les semaines
s'coulaient; j'avais recouvr ma sant habituelle; cependant, il
n'tait plus question du sujet qui m'intressait tant. Mme Reed
arrtait quelquefois sur moi son regard svre; mais elle
m'adressait rarement la parole.

Depuis ma maladie, la ligne de sparation qui s'tait faite entre
ses enfants et moi devenait encore plus profonde. Je dormais 
part dans un petit cabinet; je prenais mes repas seule; je passais
tout mon temps dans la chambre des enfants, tandis que mes cousins
se tenaient constamment dans le salon. Ma tante ne parlait jamais
de m'envoyer en pension, et pourtant je sentais instinctivement
qu'elle ne me souffrirait plus longtemps sous le mme toit
qu'elle; car alors, plus que jamais, chaque fois que son regard
tombait sur moi, il exprimait une aversion profondment enracine.

liza et Georgiana, obissant videmment aux ordres qui leur
avaient t donns, me parlaient aussi peu que possible. John me
faisait des grimaces toutes les fois qu'il me rencontrait. Un
jour, il essaya de me battre; mais je me retournai contre lui,
pousse par ce mme sentiment de colre profonde et de rvolte
dsespre qui une fois dj s'tait empar de moi. Il crut
prudent de renoncer  ses projets. Il s'loigna de moi en me
menaant, et en criant que je lui avais cass le nez. J'avais en
effet frapp cette partie prominente de son visage, avec toute la
force de mon poing; quand je le vis dompt, soit par le coup, soit
par mon regard, je me sentis toute dispose  profiter de mes
avantages; mais il avait dj rejoint sa mre, et je l'entendis
raconter, d'un ton pleureur, que cette mchante Jane s'tait
prcipite sur lui comme une chatte furieuse. Sa mre
l'interrompit brusquement.

Ne me parlez plus de cette enfant, John, lui dit-elle; je vous ai
dfendu de l'approcher; elle ne mrite pas qu'on prenne garde 
ses actes; je ne dsire voir ni vous ni vos soeurs jouer avec
elle.

J'tais appuye sur la rampe de l'escalier, tout prs de l. Je
m'criai subitement et sans penser  ce que je disais:

C'est--dire qu'ils ne sont pas dignes de jouer avec moi.

Mme Reed tait une vigoureuse femme. En entendant cette trange et
audacieuse dclaration, elle monta rapidement l'escalier; plus
prompte qu'un vent imptueux, elle m'entrana dans la chambre des
enfants et me poussa prs de mon lit, en me dfendant de quitter
cette place et de prononcer une seule parole pendant le reste du
jour.

Que dirait mon oncle Reed, s'il tait l? demandai-je presque
involontairement.

Je dis presque involontairement; car ces paroles, ma langue les
prononait sans que pour ainsi dire mon esprit y et consenti. Il
y avait en moi une puissance qui parlait avant que je pusse m'y
opposer.

Comment! s'cria Mme Reed, respirant  peine. Ses yeux gris,
ordinairement froids et immobiles, se troublrent et prirent une
expression de terreur; elle lcha mon bras, semblant douter si
j'tais une enfant ou un esprit.

J'avais commenc, je ne pouvais plus m'arrter.

Mon onde Reed est dans le ciel, continuai-je; il voit ce que vous
faites et ce que vous pensez, et mon pre et ma mre aussi; ils
savent que vous m'enfermez tout le jour, et que vous souhaitez ma
mort.

Mme Reed se fut bientt remise; elle me secoua violemment, et,
aprs m'avoir donn un soufflet, elle partit sans ajouter un seul
mot.

Bessie y suppla par un sermon d'une heure; elle me prouva
clairement que j'tais l'enfant la plus mchante et la plus
abandonne qui et habit sous un toit. J'tais tente de le
croire, car je ne sentais que de mauvaises inspirations s'lever
dans mon coeur.

Novembre, dcembre et la moiti de janvier se passrent. Nol et
le nouvel an s'taient clbrs  Gateshead avec la pompe
ordinaire: des prsents avaient t changs, des dners, des
soires donns et reus. J'tais naturellement exclue de ces
plaisirs; toute ma part de joie tait d'assister chaque jour  la
toilette d'liza et de Georgiana, de les voir descendre dans le
salon avec leurs robes de mousseline lgre, leurs ceintures
roses, leurs cheveux soigneusement boucls. Puis j'piais le
passage du sommelier et du cocher; j'coutais le son du piano et
de la harpe, le bruit des verres et des porcelaines, au moment o
l'on apportait les rafrachissements dans le salon. Quelquefois
mme, lorsque la porte s'ouvrait, le murmure interrompu de la
conversation arrivait jusqu' moi.

Quand j'tais fatigue de cette occupation, je quittais l'escalier
pour rentrer dans la chambre solitaire des enfants; quoique cette
pice ft un peu triste, je n'y tais pas malheureuse; je ne
dsirais pas descendre, car personne n'aurait fait attention  ma
prsence. Si Bessie s'tait montre bonne pour moi, j'aurais mieux
aim passer toutes mes soires prs d'elle que de rester des
heures entires sous le regard svre de Mme Reed, dans une pice
remplie de femmes lgantes.

Mais Bessie, aussitt que ses jeunes matresses taient habilles,
avait l'habitude de se rendre dans les rgions bruyantes de la
cuisine ou de l'office, et elle emportait ordinairement la lumire
avec elle; alors, jusqu'au moment o le feu s'teignait, je
m'asseyais prs du foyer avec ma poupe sur mes genoux, jetant de
temps en temps un long regard tout autour de moi, pour m'assurer
qu'aucun fantme n'avait pntr dans cette chambre demi-obscure.
Lorsque les cendres rouges commenaient  plir, je me
dshabillais promptement, tirant de mon mieux sur les noeuds et
sur les cordons, et j'allais chercher dans mon petit lit un abri
contre le froid et l'obscurit. J'emportais ma poupe avec moi. On
a toujours besoin d'aimer quelque chose, et ne trouvant aucun
objet digne de mon affection, je m'efforais de mettre ma joie 
chrir cette image fltrie et aussi dguenille qu'un pouvantail.

C'est  peine si je puis me rappeler maintenant avec quelle
absurde sincrit j'aimais ce morceau de bois qui me paraissait
vivant et capable de sentir; je ne pouvais pas m'endormir sans
avoir envelopp ma poupe dans mon peignoir, et quand elle tait
bien chaudement, je me trouvais plus heureuse, parce que je la
croyais heureuse elle-mme.

Les heures me semblaient bien longues jusqu'au dpart des
convives. J'coutais toujours si je n'entendrais point dans
l'escalier les pas de Bessie; elle venait quelquefois chercher son
d et ses ciseaux, ou m'apporter pour mon souper une talmouse ou
quelque autre gteau. Elle s'asseyait prs de mon lit pendant que
je mangeais, et, quand j'avais fini, elle ramenait mes couvertures
sur moi, et me disait, en m'embrassant deux fois: Bonne nuit,
mademoiselle Jane. Alors Bessie me semblait l'tre le meilleur,
le plus beau, le plus doux de la terre; je souhaitais du fond de
mon coeur la voir toujours aussi bonne et aussi aimable. Je
dsirais qu'elle ne me grondt plus, qu'elle cesst de m'imposer
des tches impossibles.

Bessie devait tre une fille capable. Elle faisait adroitement
tout ce qu'elle entreprenait, et je crois qu'elle racontait d'une
manire remarquable, car les histoires dont elle amusait mon
enfance m'ont laiss une impression profonde. Elle tait jolie, si
mes souvenirs sont exacts; c'tait une jeune femme lance, aux
cheveux noirs, aux yeux foncs. Je me rappelle ses traits
dlicats, son teint blanc et transparent; mais son caractre tait
vif et capricieux. Cependant, bien qu'elle ft indiffrente aux
grands principes de justice, je la prfrais  tous les autres
habitants de Gateshead.

On tait au 15 du mois de janvier, l'horloge avait sonn neuf
heures. Bessie tait descendue djeuner, mes cousines n'avaient
pas encore t appeles par leur mre. liza mettait son chapeau
et sa robe la plus chaude pour aller visiter son poulailler.
C'tait son occupation favorite; mais ce qui lui plaisait plus
encore, c'tait de vendre ses oeufs  la femme de charge et
d'amasser l'argent qu'elle en recevait. Elle avait des
dispositions pour le commerce et une tendance singulire 
thsauriser; car, non contente de trafiquer de ses oeufs et de ses
poulets, elle cherchait  tirer le plus d'argent possible de ses
fleurs, de ses graines et de ses boutures. Le jardinier avait
ordre d'acheter  la jeune fille tous les produits de son jardin
qu'elle dsirait vendre, et liza aurait vendu les cheveux de sa
tte si elle avait pu en tirer bnfice. Quant  son argent, elle
l'avait d'abord cach dans des coins, aprs l'avoir envelopp dans
de vieux morceaux de papier; mais quelques-unes de ces cachettes
ayant t dcouvertes par la servante, liza craignit de perdre un
jour tout son trsor, et elle consentit  le confier  sa mre en
exigeant un intrt de 50 ou 60 pour 100. Cet norme intrt, elle
le touchait  chaque trimestre, et, pleine d'une anxieuse
sollicitude, elle conservait dans un petit livre le compte de son
argent.

Georgiana tait assise devant une glace sur une chaise haute. Elle
entremlait ses cheveux de fleurs artificielles et de plumes
fanes qu'elle avait trouves dans une mansarde. Cependant je
faisais mon lit, ayant reu de Bessie l'ordre exprs de le finir
avant son retour; car Bessie m'employait souvent comme une
servante subalterne, pour nettoyer la chambre et pousseter les
meubles. Aprs avoir tendu la courte-pointe et pli mes vtements
de nuit, j'allai  la fentre; quelques livres d'images et
quelques jeux y avaient t oublis. Je voulus les ranger, mais
Georgiana m'ordonna durement de laisser ses affaires en repos. Me
trouvant inoccupe, j'approchai mes lvres des fleurs de glace qui
obscurcissaient les carreaux, et bientt je pus voir au dehors. Le
sol avait t ptrifi par une rude gele.

De la fentre on apercevait la loge du portier et l'alle par
laquelle entraient les voitures; mon haleine avait, comme je l'ai
dit, fait une place  mon regard sur le feuillage argent qui
revtait les vitres, quand je vis les portes s'ouvrir. Une voiture
entra. Je la regardai avec distraction se diriger vers la maison.
Beaucoup de voitures venaient  Gateshead, mais les visiteurs
qu'elles contenaient n'taient jamais intressants pour moi.

La calche s'arrta devant la porte; la sonnette fut tire, et on
introduisit le nouveau venu. Comme ces dtails m'taient
indiffrents, je reportai toute mon attention sur un petit rouge-
gorge affam, qui tait venu chanter dans les branches dpouilles
d'un cerisier plac devant le mur, au-dessous de la fentre. Il me
restait encore du pain de mon djeuner, j'en miettai un morceau
et je secouai l'espagnolette, voulant rpandre les miettes sur le
bord de la fentre, lorsque Bessie monta prcipitamment l'escalier
et arriva dans la chambre en criant:

Mademoiselle Jane, retirez votre tablier. Que faites-vous l?
avez-vous lav votre figure et vos mains ce matin?

Avant de rpondre, je tirai une fois encore l'espagnolette, car je
tenais  donner moi-mme le pain au petit oiseau. Le chssis cda,
je jetai une partie des miettes par terre et l'autre sur les
branches de l'arbre; puis, refermant la fentre, je rpondis
tranquillement:

Non, Bessie, je finis d'pousseter.

-- Quelle petite fille dsagrable et sans soin! Que faisiez-vous
l? Vous tes toute rouge comme une coupable. Pourquoi avez-vous
ouvert la croise?

Je n'eus pas l'embarras de rpondre, car Bessie semblait trop
occupe pour couter mes explications; elle m'emmena vers la table
de toilette, prit du savon et de l'eau, et m'en frotta sans piti
la figure et les mains. Heureusement pour moi elle y mit peu de
temps; ensuite elle lissa mes cheveux, me retira mon tablier, et
me poussant sur l'escalier, m'ordonna de descendre bien vite dans
la salle  manger, o j'tais attendue.

J'allais demander qui m'attendait et si ma tante se trouvait en
bas; mais Bessie avait dj disparu en fermant la porte de la
chambre derrire elle.

Je descendis lentement. Depuis plus de trois mois je n'avais pas
t appele par Mme Reed. Renferme pendant si longtemps dans la
chambre du premier, le rez-de-chausse tait devenu pour moi une
rgion imposante et dans laquelle il m'tait pnible d'entrer.
J'arrivai dans l'antichambre devant la porte de la salle  manger;
l je m'arrtai intimide et tremblante; redoutant sans cesse des
punitions injustes, j'tais devenue en peu de temps dfiante et
craintive. Je n'osais pas avancer; pendant une dizaine de minutes
je demeurai dans une hsitation agite. Tout  coup la sonnette
retentit violemment: force me fut d'entrer.

Qui donc peut m'attendre? me demandais-je intrieurement, pendant
qu'avec mes deux mains je tournais le dur loquet qui rsista
quelques secondes  mes efforts. Qui vais-je trouver avec ma
tante?

Le loquet cda, la porte s'ouvrit; je m'avanai en saluant bien
bas, et je regardai autour de moi. Quelque chose de sombre et de
long, une sorte de colonne obscure, arrta mes yeux. Je reconnus
enfin une triste figure habille de noir qui se tenait debout
devant moi. La partie suprieure de ce personnage trange
ressemblait  un masque taill, qu'on aurait plant sur une longue
flche en guise de tte.

Mme Reed occupait sa place ordinaire, prs du feu. Elle me fit
signe d'approcher; j'obis, et regardant l'tranger immobile, elle
me prsenta  lui en disant:

Voici la petite fille dont je vous ai parl.

Il tourna lentement la tte de mon ct, et, aprs m'avoir
examine d'un regard inquisiteur qui perait  travers des cils
noirs et pais, il demanda d'un ton solennel et d'une voix trs
basse quel ge j'avais.

Dix ans, rpondit ma tante.

-- Tant que cela? reprit-il d'un air de doute.

Et il prolongea son examen quelques minutes encore; puis,
s'adressant  moi, il me dit:

Quel est votre nom, enfant?

-- Jane Eyre, monsieur.

En prononant ces paroles, je le regardais: il me sembla grand,
mais je me souviens qu'alors j'tais trs petite; ces traits me
parurent grossirement accentus, et je leur trouvais, ainsi qu'
toutes les autres lignes de sa personne, une expression dure et
hypocrite.

Eh bien! Jane Eyre, tes-vous une bonne petite fille?

Impossible de rpondre affirmativement. Ceux qui m'entouraient
pensaient le contraire; je demeurai silencieuse. Mme Reed parla
pour moi, et secouant la tte d'une manire expressive, elle
reprit rapidement:

Moins nous parlerons sur ce sujet, mieux peut-tre cela vaudra,
monsieur Brockelhurst.

-- En vrit, j'en suis fch; il faut que je m'entretienne
quelques instants avec elle.

Et, renonant  sa position perpendiculaire, il s'installa dans un
fauteuil vis--vis Mme Reed.

Venez ici, me dit-il.

Il frappa lgrement du pied le tapis et m'ordonna de me placer
devant lui. Sa figure me produisit un effet trange, quand, me
trouvant sur la mme ligne que lui, je pus voir son grand nez et
sa bouche garnie de dents normes.

Il n'y a rien de si triste que la vue d'un mchant enfant,
reprit-il, surtout d'une mchante petite fille. Savez-vous o vont
les rprouvs aprs leur mort?

Ma rponse fut rapide et orthodoxe.

En enfer, m'criai-je.

-- Et qu'est-ce que l'enfer? pouvez-vous me le dire?

-- C'est un gouffre de flammes.

-- Aimeriez-vous  tre prcipite dans ce gouffre et  y brler
pendant l'ternit?

-- Non, monsieur.

-- Et que devez-vous donc faire pour viter une telle destine?

Je rflchis un moment, et cette fois il fut facile de m'attaquer
sur ce que je rpondis.

Je dois me maintenir en bonne sant et ne pas mourir.

-- Et que ferez-vous pour cela? des enfants plus jeunes que vous
prissent journellement. Il y a encore bien peu de temps, j'ai
enterr un petit enfant de cinq ans; mais il tait bon, et son me
est alle au ciel; on ne pourrait en dire autant de vous, si vous
tiez appele dans un autre monde.

Ne pouvant pas faire cesser ses doutes, je fixai mes yeux sur ses
deux grands pieds, et je soupirai en souhaitant la fin de cet
interrogatoire.

J'espre que ce soupir vient du coeur, reprit M. Brockelhurst, et
que vous vous repentez d'avoir toujours t un sujet de tristesse
pour votre excellente bienfaitrice.

Bienfaitrice! bienfaitrice! ils appellent tous Mme Reed ma
bienfaitrice; s'il en est ainsi, une bienfaitrice est quelque
chose de bien dsagrable.

Dites-vous vos prires matin et soir? continua mon interrogateur.

-- Oui, monsieur.

-- Lisez-vous la Bible?

-- Quelquefois.

-- Le faites-vous avec plaisir? aimez-vous cette lecture?

-- J'aime les Rvlations, le Livre de Daniel, la Gense, Samuel,
quelques passages de l'Exode, des Rois, des Chroniques, et j'aime
aussi Job et Jonas.

-- Et les Psaumes, j'espre que vous les aimez?

-- Non, monsieur.

-- Oh! quelle honte! J'ai un petit garon plus jeune que vous, qui
sait dj six psaumes par coeur; et quand on lui demande ce qu'il
prfre, manger un pain d'pice ou apprendre un verset, il vous
rpond: J'aime mieux apprendre un verset, parce que les anges
chantent les psaumes, et que je veux tre un petit ange sur la
terre; et alors on lui donne deux pains d'pice, en rcompense de
sa pit d'enfant.

-- Les Psaumes ne sont point intressants, observai-je.

-- C'est une preuve que vous avez un mauvais coeur. Il faut
demander  Dieu de le changer, de vous en accorder un autre plus
pur, de vous retirer ce coeur de pierre pour vous donner un coeur
de chair.

J'essayais de comprendre par quelle opration pourrait s'accomplir
ce changement, lorsque Mme Reed m'ordonna de m'asseoir, et prenant
elle-mme le fil de la conversation:

Je crois, monsieur Brockelhurst, dit-elle, vous avoir mentionn
dans ma lettre, il y a trois semaines environ, que cette petite
fille n'a pas le caractre et les dispositions que j'eusse voulu
voir en elle. Si donc vous l'admettez dans l'cole de Lowood, je
demanderai que les chefs et les matresses aient l'oeil sur elle;
je les prierai surtout de se tenir en garde contre son plus grand
dfaut, je veux parler de sa tendance au mensonge. Je dis toutes
ces choses devant vous, Jane, ajouta-t-elle, afin que vous
n'essayiez pas de tromper M. Brockelhurst.

J'tais tout naturellement porte  craindre et  dtester
Mme Reed, elle qui semblait sans cesse destine  me blesser
cruellement. Je n'tais jamais heureuse en sa prsence; quels que
fussent mes soins pour lui obir et lui plaire, mes efforts
taient toujours repousss, et je ne recevais en change que des
reproches semblables  celui que je viens de rapporter. Cette
accusation qui m'tait inflige devant un tranger me fut
profondment douloureuse. Je voyais vaguement qu'elle venait de
briser toutes mes esprances dans cette nouvelle vie o je devais
entrer; je sentais confusment, et sans m'en rendre compte,
qu'elle semait l'aversion et la malveillance sur le chemin que
j'allais parcourir.

Je me voyais transforme aux yeux de M. Brockelhurst en petite
fille dissimule; et que pouvais-je faire pour effacer cette
injustice?

Rien, rien, pensai-je en moi-mme. Je m'efforai de rprimer un
sanglot et j'essuyai rapidement quelques larmes, preuves trop
videntes de mon angoisse.

Le mensonge est un triste dfaut chez un enfant, dit
M. Brockelhurst, et celui qui aura tromp pendant sa vie trouvera
la punition de ses fautes dans un gouffre de flammes et de soufre;
mais elle sera surveille; je parlerai d'elle  Mlle Temple et aux
institutrices.

-- Je voudrais, continua Mme Reed, que son ducation ft en
rapport avec sa position, qu'on la rendt utile et humble. Quant
aux vacances, je vous demanderai la permission de les lui laisser
passer  Lowood.

-- Vos projets sont pleins de sagesse, madame, reprit
M. Brockelhurst; l'humilit est une vertu chrtienne, et elle est
ncessaire surtout aux lves de Lowood. Je demande sans cesse
qu'on apporte un soin tout particulier  la leur inspirer. J'ai
longtemps cherch les meilleurs moyens de mortifier en elles le
sentiment mondain de l'orgueil, et l'autre jour j'ai eu une preuve
de mon succs. Ma seconde fille est alle avec sa mre visiter
l'cole, et  son retour elle s'est crie:  mon pre! combien
tous ces enfants de Lowood semblent tranquilles et simples, avec
leurs cheveux relevs derrire l'oreille, leurs longs tabliers,
leurs petites poches cousues  l'extrieur de leurs robes! Elles
sont vtues presque comme les enfants des pauvres; et, ajouta-t-
elle, elles regardaient ma robe et celle de maman comme si elles
n'eussent jamais vu de soie.

-- Voil une discipline que j'approuve entirement, continua
Mme Reed; j'aurais cherch dans toute l'Angleterre que je n'eusse
rien trouv de mieux pour le caractre de Jane. Mais, mon cher
monsieur Brockelhurst, je demande de l'uniformit sur tous points.

-- Certes, madame, c'est un des premiers devoirs chrtiens, et 
Lowood nous l'avons observe dans tout: une nourriture et des
vtements simples, un bien-tre que nous avons eu soin de ne pas
exagrer, des habitudes dures et laborieuses: telle est la rgle
de cette maison.

-- Trs bien, monsieur: alors je puis compter que cette enfant
sera reue  Lowood, qu'elle y sera leve comme il convient  sa
position, et en vue de ses devoirs  venir.

-- Vous le pouvez, madame; elle sera place dans cet asile de
plantes choisies, et j'espre que l'inestimable privilge de son
admission la rendra reconnaissante.

-- Je l'enverrai aussitt que possible, monsieur Brockelhurst; car
j'ai bien hte, je vous assure, d'tre dbarrasse d'une
responsabilit qui devient aussi lourde.

-- Sans doute, sans doute. Madame, ajouta-t-il, je me vois oblig
de vous faire mes adieux. Je ne retournerai  mon chteau que dans
une semaine ou deux; car mon bon ami, l'archidiacre, ne veut pas
me permettre de le quitter avant ce temps-l; mais je ferai dire 
Mlle Temple qu'elle a une nouvelle lve  attendre, et ainsi la
rception de Mlle Jane n'prouvera aucune difficult. Adieu,
madame.

-- Adieu, monsieur; rappelez-moi au souvenir de Mme et de
Mlle Brockelhurst.

-- Je n'y manquerai pas, madame. Petite, dit-il en se tournant
vers moi, voici un livre intitul le Guide de l'Enfance; vous
lirez les prires qui s'y trouvent; mais lisez surtout cette
partie; vous y verrez raconte la mort soudaine et terrible de
Martha G..., mchante petite fille qui, comme vous, avait pris
l'habitude du mensonge.

En disant ces mots, M. Brockelhurst me mit dans la main une
brochure soigneusement recouverte d'un papier, et, aprs avoir
fait demander sa voiture, il nous quitta.

Je restai seule avec Mme Reed. Quelques minutes se passrent en
silence. Elle cousait et je l'examinais.

Mme Reed pouvait avoir trente-six ou trente-sept ans: c'tait une
femme d'une constitution robuste, aux paules carres, aux membres
vigoureux; elle n'tait point lourde, bien que petite et forte; sa
figure paraissait large,  cause du dveloppement excessif de son
menton. Elle avait le front bas, la bouche et le nez assez
rguliers; ses yeux, sans bont, brillaient sous des cils ples;
sa peau tait noire et ses cheveux blonds. D'un temprament fort
et sain, elle ignorait la maladie; c'tait une mnagre soigneuse
et habile, qui surveillait aussi bien ses fermes que sa maison;
ses enfants seuls se riaient quelquefois de son autorit; elle
s'habillait avec got, et sa tenue faisait toujours ressortir sa
toilette.

Assise sur une chaise basse, non loin de son fauteuil, j'avais pu
l'examiner et tudier tous les traits de son visage. Je tenais
dans ma main ce livre qui racontait la mort subite d'une menteuse;
mon attention s'y reporta, et ce fut comme un avertissement pour
moi.

Ce qui venait de se passer, ce que Mme Reed avait dit 
M. Brockelhurst, toute leur conversation enfin tait encore
rcente et douloureuse dans mon esprit; chaque mot m'avait frappe
comme un dard, et j'tais l, agite par un vif ressentiment.

Mme Reed leva les yeux de son ouvrage, les fixa sur moi, et ses
doigts s'arrtrent.

Sortez d'ici, retournez dans votre chambre, me dit-elle.

Mon regard, ou je ne sais quelle autre chose, l'avait sans doute
blesse; car, bien qu'elle se contnt, son accent tait trs
irrit. Je me levai et je me dirigeai vers la porte; mais je
revins sur mes pas, j'allai du ct de la fentre, puis au milieu
de la chambre; enfin je m'approchai d'elle.

Il fallait parler; j'avais t impitoyablement foule aux pieds,
je sentais le besoin de me venger; mais comment? Quelles taient
mes forces pour lutter contre une telle adversaire? Je fis appel 
tout ce qu'il y avait d'nergie en moi, et je la concentrai dans
ces seuls mots:

Je ne suis pas dissimule; si je l'tais, j'aurais dit que je
vous aimais; mais je dclare que je ne vous aime pas; je vous
dteste plus que personne au monde, except toutefois John Reed.
Cette histoire d'une menteuse, vous pouvez la donner  votre fille
Georgiana, car c'est elle qui vous trompe, et non pas moi.

Les doigts de Mme Reed taient demeurs immobiles, ses yeux de
glace continuaient  me fixer froidement.

Qu'avez-vous encore  me dire? me demanda-t-elle d'un ton qu'on
aurait plutt employ avec une femme qu'avec une enfant.

Ce regard, cette voix, rveillrent toutes mes antipathies. mue,
aiguillonne par une invincible irritation, je continuai:

Je suis heureuse que vous ne soyez pas une de mes parentes, je ne
vous appellerai plus jamais ma tante; je ne viendrai jamais vous
voir lorsque je serai grande, et quand quelqu'un me demandera si
je vous aime et comment vous me traitiez, je lui dirai que votre
souvenir seul me fait mal, et que vous avez t cruelle pour moi.

-- Comment oseriez-vous affirmer de semblables choses, Jane?

-- Comment je l'oserai, madame Reed? Je l'oserai, parce que c'est
la vrit. Vous croyez que je ne sens pas et que je puis vivre
sans que personne m'aime, sans qu'on soit bon pour moi; mais non,
et vous n'avez pas eu piti de moi; je me rappellerai toujours
avec quelle duret vous m'avez repousse dans la chambre rouge,
quel regard vous m'avez jet, alors que j'tais  l'agonie. Et
pourtant, oppresse par la souffrance, je vous avais cri: Ma
tante ayez piti de moi! Et cette punition, vous me l'aviez
inflige parce que j'avais t frappe, jete  terre par votre
misrable fils. Je dirai l'exacte vrit  tous ceux qui me
questionneront. On croit que vous tes bonne; mais votre coeur est
dur et vous tes dissimule.

Quand j'eus cess de parler, le plus trange sentiment de triomphe
que j'aie jamais prouv s'tait empar de mon me. Je crus qu'une
chane invisible s'tait brise et que je venais de conqurir une
libert inespre.

Je pouvais le croire en effet, car Mme Reed semblait effraye; son
ouvrage avait gliss de ses genoux, elle levait les mains,
paraissait agite, et  sa figure contracte on et dit qu'elle
allait pleurer.

Jane, me dit-elle, vous vous trompez. Qu'avez-vous? pourquoi
tremblez-vous si fort Voulez-vous boire un peu d'eau?

-- Non, madame Reed.

-- Souhaitez-vous quelque autre chose, Jane? Je vous assure que je
dsire tre votre amie.

-- Non; vous prtendiez tout  l'heure, devant M. Brockelhurst,
que j'avais un mauvais caractre et que j'tais une menteuse; mais
tout le monde saura votre conduite  Lowood.

-- Jane, ce sont l des choses que vous ne comprenez pas; il faut
bien corriger les enfants de leurs dfauts.

-- Le mensonge n'est pas mon dfaut, m'criai-je d'une voix
sauvage.

-- Avouez, Jane, que vous tes en colre, et maintenant retournez
dans votre chambre, ma chre enfant, et couchez-vous un peu.

-- Je ne suis pas votre chre enfant, et ne puis pas me coucher.
Envoyez-moi en pension aussitt que vous le pourrez, madame Reed,
car je dteste cette maison.

-- Oh! oui, je t'y enverrai aussitt que possible, murmura
Mme Reed en ramassant son ouvrage; puis elle quitta vivement la
chambre.

On m'avait laisse seule, matresse du terrain; c'tait ma plus
rude bataille, ma premire victoire: je restai un moment  la
place o s'tait assis M. Brockelhurst, jouissant de ma solitude
conquise. D'abord je me souris  moi-mme, et je sentis mon tre
se dilater; mais ce farouche plaisir cessa aussi vite que les
battements acclrs de mon pouls: un enfant ne peut pas discuter
avec ses suprieurs ainsi que je l'avais fait, il ne peut pas
donner un libre cours  ses sentiments de rage, sans prouver
ensuite les douleurs du remords et la glace du repentir. Quand
j'avais accus et menac Mme Reed, mon esprit flamboyait comme un
tas de bruyres embrases; mais de mme que celles-ci, aprs avoir
t enflammes, ne laissent plus que cendres, mon me se trouva
anantie, lorsque, aprs une demi-heure de silence et de
rflexion, je reconnus la folie de ma conduite, et la tristesse
d'une position o j'tais hae autant que je hassais.

J'avais got la vengeance pour la premire fois; comme les vins
pics, elle me sembla agrable, chaude et vivifiante; mais
l'arrire-got mtallique et brlant me laissa la sensation d'un
empoisonnement. Alors je serais alle de bon coeur demander pardon
 Mme Reed; mais je savais par l'exprience et par l'instinct que
je l'aurais ainsi rendue plus ennemie et que j'aurais excit les
violents entranements de ma nature.

Le moins que je pusse montrer, c'tait l'emportement dans mes
paroles; le moins que je pusse sentir, c'tait une sombre
indignation. Je pris un volume de contes arabes, en m'efforant de
lire; mais je ne compris rien: ma pense flottante ne pouvait se
fixer sur moi-mme, ni sur ces pages que j'avais trouves jadis si
sduisantes. J'ouvris la porte vitre de la salle  manger: le
bosquet tait silencieux; une gele que n'avait brise ni le
soleil ni le vent, couvrait la terre. Je me servis de ma robe pour
envelopper ma tte et mes bras, et j'allai me promener dans une
partie du parc tout  fait spare du reste.

Mais je ne trouvai plus aucun plaisir sous ces arbres silencieux,
parmi ces pommes de pins, dernires dpouilles de l'automne dont
le sol tait couvert, au milieu de ces feuilles mortes amonceles
par le vent et roidies par les glaces; je m'appuyai contra la
grille, et je regardai un champ vide o les troupeaux ne
paissaient plus, et o l'herbe avait t tondue par l'hiver et
revtue de blanc. C'tait un jour bien sombre, un ciel bien
obscur, tout charg de neige. Par intervalles, des flocons de
glace tombaient sans se fondre sur le sentier durci et dans le
clos couvert de givre. J'tais triste et malheureuse, et je
murmurais tout bas: Que faire, que faire?

J'entendis tout  coup une voix claire me crier:

Mademoiselle Jane, o tes-vous? venez djeuner.

C'tait Bessie, je le savais, et je ne rpondis rien; mais bientt
le bruit lger de ses pas arriva jusqu' moi. Elle traversait le
sentier et se dirigeait de mon ct.

Mchante petite fille, me dit-elle, pourquoi ne venez-vous pas
quand on vous appelle?

La prsence de Bessie me sembla encore plus douce que les penses
dont j'tais accable, bien que, selon son habitude, elle ft un
peu de mauvaise humeur. Le fait est qu'aprs ma lutte avec
Mme Reed et ma victoire sur elle, la colre passagre d'une
servante me touchait peu, et j'tais prte  venir me rchauffer 
la lumire de son jeune coeur.

Je jetai donc mes deux bras autour de son cou, en lui disant:

Venez, Bessie, ne grondez plus.

Je ne m'tais jamais montre si ouverte, si peu craintive; cette
manire d'tre plut  Bessie.

Vous tes une trange enfant, mademoiselle Jane, me dit-elle en
me regardant; une petite crature vagabonde, aimant la solitude.
Vous allez en pension, n'est-ce pas?

Je fis un signe affirmatif.

Et n'tes-vous pas triste de quitter la pauvre Bessie?

-- Que suis-je pour Bessie? elle me gronde toujours.

-- C'est qu'aussi vous vous montrez bizarre, timide, effarouche.
Si vous tiez un peu plus hardie...

-- Oui, pour recevoir encore plus de coups.

-- Sottise! Mais du reste il est certain que vous n'tes pas bien
traite; ma mre, lorsqu'elle vint me voir la semaine dernire, me
dit que pour rien au monde elle ne voudrait voir un de ses enfants
 votre place. Mais venez, j'ai une bonne nouvelle pour vous.

-- Je ne le pense pas, Bessie.

-- Enfant, que voulez-vous dire? Pourquoi fixer sur moi un regard
si triste? Eh bien! vous saurez que monsieur, madame et
mesdemoiselles sont alls prendre le th chez une de leurs
connaissances; quant  vous, vous le prendrez avec moi; je
demanderai  la cuisinire de vous faire un petit gteau, et
ensuite vous m'aiderez  visiter vos tiroirs, parce qu'il faudra
bientt que je fasse votre malle. Madame veut que vous quittiez
Gateshead dans un jour ou deux; vous choisirez ceux de vos
vtements que vous voulez emporter.

-- Bessie, dis-je, promettez-moi de ne plus me gronder jusqu' mon
dpart.

-- Eh bien, oui; mais soyez une bonne fille et n'ayez pas peur de
moi. Ne reculez pas quand je parle un peu haut, car c'est l ce
qui m'irrite le plus.

-- Je ne crois pas avoir jamais peur de vous maintenant, Bessie,
parce que je suis habitue  vos manires; mais j'aurai bientt de
nouvelles personnes  craindre.

-- Si vous les craignez, elles vous dtesteront.

-- Comme vous, Bessie?

-- Je ne vous dteste pas, mademoiselle; je crois vous aimer
encore plus que les autres.

-- Vous ne me le montrez pas.

-- Intraitable petite fille, voil une nouvelle faon de parler;
qui donc vous a rendue si hardie?

-- Bientt je serai loin de vous, Bessie, et d'ailleurs...

J'allais parler de ce qui s'tait pass entre moi et Mme Reed;
mais  la rflexion, je pensai qu'il valait mieux garder le
silence sur ce sujet.

Et alors vous tes contente de me quitter?

-- Non, Bessie, non, en vrit; et mme dans ce moment je commence
 en tre un peu triste.

-- Dans ce moment, et un peu! comme vous dites cela froidement, ma
petite demoiselle! Je suis sre que, si je vous demandais de
m'embrasser, vous me refuseriez.

-- Oh non, je veux vous embrasser, et ce sera un plaisir pour moi;
baissez un peu votre tte.

Bessie s'inclina, et nous nous embrassmes; puis, tant tout 
fait remise, je la suivis  la maison.

L'aprs-midi se passa dans la paix et l'harmonie. Le soir, Bessie
me conta ses histoires les plus attrayantes et me chanta ses
chants les plus doux. Mme pour moi, la vie avait ses rayons de
soleil.



CHAPITRE V

On tait au matin du 19 janvier; cinq heures venaient de sonner au
moment o Bessie entra avec une chandelle dans mon petit cabinet.
J'tais debout et presque entirement habille. Leve depuis une
demi-heure, je m'tais lav la figure, et j'avais mis mes
vtements  la ple lumire de la lune, dont les rayons peraient
l'troite fentre de mon rduit. Je devais quitter Gateshead ce
jour mme et prendre,  six heures, la voiture qui passait devant
la loge du portier.

Bessie seule tait leve; aprs avoir allum le feu, elle commena
 faire chauffer mon djeuner. Les enfants mangent rarement
lorsqu'ils sont excits par la pense d'un voyage.

Quant  moi, je ne pus rien prendre. Ce fut en vain que Bessie me
pria d'avaler une ou deux cuilleres de la soupe au lait qu'elle
avait prpare. Elle chercha alors quelques biscuits et les fourra
dans mon sac; puis, aprs m'avoir attach mon manteau et mon
chapeau, elle s'enveloppa dans un chle, et nous quittmes
ensemble la chambre des enfants. Quand je fus arrive devant la
chambre  coucher de Mme Reed, Bessie me demanda si je voulais
dire adieu  sa matresse.

Non, Bessie, rpondis-je; hier soir, lorsque vous tiez descendue
pour le souper, elle s'est approche de mon lit, et m'a dclar
que le lendemain matin je n'aurais besoin de dranger ni elle ni
mes cousines; elle m'a aussi dit de ne point oublier qu'elle avait
toujours t ma meilleure amie; elle m'a prie de parler d'elle,
et de lui tre reconnaissante pour ce qu'elle avait fait en ma
faveur.

-- Et qu'avez-vous rpondu, mademoiselle?

-- Rien; j'ai cach ma figure sous mes couvertures, et je me suis
tourne du ct de la muraille.

-- C'tait mal, mademoiselle Jane.

-- Non, Bessie, c'tait parfaitement juste. Votre matresse n'a
jamais t mon amie. Bien loin de l, elle m'a toujours traite en
ennemie.

-- Oh! mademoiselle Jane, ne dites pas cela.

-- Adieu au chteau de Gateshead, m'criai-je en passant sous la
grande porte.

La lune avait disparu, et la nuit tait obscure. Bessie portait
une lanterne, dont la lumire venait clairer les marches humides
du perron, ainsi que les alles sables qu'un rcent dgel avait
dtrempes Cette matine d'hiver tait glaciale, mes dents
claquaient. La loge du portier tait claire; en y arrivant, nous
y trouvmes la femme qui allumait son feu. Le soir prcdent, ma
malle avait t descendue, ficele et dpose  la porte. Il tait
six heures moins quelques minutes, et lorsque l'horloge eut sonn,
un bruit de roues annona l'arrive de la voiture; je me dirigeai
vers la porte, et je vis la lumire de la lanterne avancer
rapidement  travers des espaces tnbreux.

Part-elle seule? demanda la femme du portier.

-- Oui.

--  quelle distance va-t-elle?

--  cinquante milles.

-- C'est bien loin; je suis tonne que Mme Reed ose la livrer 
elle-mme pendant une route aussi longue.

Une voiture trane par deux chevaux et dont l'impriale tait
couverte de voyageurs venait d'arriver et de s'arrter devant la
porte. Le postillon et le conducteur demandrent que tout se ft
rapidement; ma malle fut hisse; on m'arracha des bras de Bessie,
tandis que j'tais suspendue  son cou.

Ayez bien soin de l'enfant, cria-t-elle au conducteur, lorsque
celui-ci me plaa dans l'intrieur.

-- Oui, rpondit-il. La portire fut ferme, et j'entendis une
voix qui criait: Enlevez! Alors la voiture continua sa route.

C'est ainsi que je fus spare de Bessie et du chteau de
Gateshead; c'est ainsi que je fus emmene vers des rgions
inconnues et que je croyais loignes et mystrieuses.

Je ne me rappelle que peu de chose de mon voyage: le jour me parut
d'une excessive longueur; il me semblait que nous franchissions
des centaines de lieues. On traversa plusieurs villes, et dans
l'une d'elles la voiture s'arrta. Les chevaux furent changs et
les voyageurs descendirent pour dner. On me mena dans une auberge
o le conducteur voulut me faire manger quelque chose; mais comme
je n'avais pas faim, il me laissa dans une salle immense aux deux
bouts de laquelle se trouvait une chemine; un lustre tait
suspendu au milieu, et on apercevait une grande quantit
d'instruments de musique dans une galerie place au haut de la
pice.

Je me promenai longtemps dans cette salle, accable d'tranges
penses. Je craignais que quelqu'un ne vnt m'enlever; car je
croyais aux ravisseurs, leurs exploits ayant souvent figur dans
les chroniques de Bessie. Enfin mon protecteur revint et me
replaa dans la voiture; aprs tre mont sur le sige, il souffla
dans sa corne, et nous nous mmes  rouler sur la route pierreuse
qui conduit  Lowood.

Le soir arrivait humide et charg de brouillards; quand le jour
eut cess pour faire place au crpuscule, je compris que nous
tions bien loin de Gateshead. Nous ne traversions plus de villes,
le paysage tait chang. De hautes montagnes gristres fermaient
l'horizon; l'obscurit augmentait  mesure que nous descendions
dans la valle; tout autour de nous nous n'avions que des bois
pais. Depuis longtemps la nuit avait entirement voil le
paysage, et j'entendais encore dans les feuilles le murmure du
vent.

Berce par ces sons harmonieux, je m'endormis enfin. Je
sommeillais depuis longtemps, lorsque la voiture s'arrtant tout 
coup, je m'veillai. Devant moi se tenait une trangre que je
pris pour une domestique, car  la lueur de la lanterne je pus
voir sa figure et ses vtements.

Y a-t-il ici une petite fille du nom de Jane Eyre? demanda-t-
elle.

-- Oui. rpondis-je.

Aussitt on me fit descendre. Ma malle fut remise  la servante,
et la diligence repartit. Le bruit et les secousses de la voiture
avaient engourdi mes membres et m'avaient tourdie. Je rassemblai
toutes mes facults pour regarder autour de moi. Le vent, la pluie
et l'obscurit remplissaient l'espace. Je pus nanmoins distinguer
un mur dans lequel tait pratique une porte, ouverte pour le
moment; mon nouveau guide me la fit traverser, puis, aprs l'avoir
soigneusement ferme derrire elle, elle tira le verrou.

J'avais alors devant moi une maison, ou, pour mieux dire, une
srie de maisons qui occupaient un terrain assez considrable;
leurs faades taient perces d'un grand nombre de fentres, dont
quelques-unes seulement taient claires. On me fit passer par un
sentier large, sablonneux et humide, et au bout duquel se trouvait
encore une porte. De l, nous entrmes dans un corridor qui
conduisait  une chambre  feu. La servante m'y laissa seule.

Je demeurai debout devant le foyer, m'efforant de rchauffer mes
doigts glacs; puis je promenai mon regard autour de moi: il n'y
avait pas de lumire, mais la flamme incertaine du foyer me
montrait par intervalles un mur recouvert d'une tenture, des
tapis, des rideaux et des meubles d'un acajou brillant.

J'tais dans un salon, non pas aussi lgant que celui de
Gateshead, mais qui pourtant me parut trs confortable. Je
m'efforais de comprendre le sujet d'une des peintures suspendues
au mur, lorsque quelqu'un entra avec une lumire; derrire, se
tenait une seconde personne.

La premire tait une femme d'une taille leve. Ses cheveux et
ses yeux taient noirs; son front, lev et ple. Bien qu' moiti
cache dans un chle, son port me sembla noble et sa contenance
grave.

Cette enfant est bien jeune pour tre envoye seule, dit-elle,
en posant la bougie sur la table.

Elle m'examina attentivement pendant une minute ou deux, puis elle
ajouta:

Il faudra la coucher tout de suite; elle a l'air fatigue. tes-
vous lasse, mon enfant? me dit-elle en mettant sa main sur mon
paule.

-- Un peu, madame.

-- Et vous avez faim, sans doute? Avant de l'envoyer au lit,
faites-lui donner  manger, mademoiselle Miller. Est-ce la
premire fois que vous quittez vos parents pour venir en pension,
mon enfant?

Je lui rpondis que je n'avais point de parents; elle me demanda
depuis quand ils taient morts, quels taient mon ge et mon nom,
si je savais lire, crire et coudre; ensuite elle me caressa
doucement la joue, en me disant: J'espre que vous serez une
bonne enfant; puis elle me remit entre les mains de Mlle Miller.

La jeune dame que je venais de quitter pouvait avoir vingt-neuf
ans; celle qui m'accompagnait paraissait de quelques annes plus
jeune, la premire m'avait frappe par son aspect, sa voix et son
regard. Mlle Miller se faisait moins remarquer; elle avait un
teint couperos et une figure fatigue; sa dmarche et ses
mouvements prcipits annonaient une personne qui doit faire face
 beaucoup de devoirs; elle avait l'air d'une sous-matresse, et
j'appris qu'en effet c'tait son rle  Lowood. Elle me conduisit
de pice en pice, de corridor en corridor,  travers une maison
grande et irrgulirement btie. Un silence absolu, qui
m'effrayait un peu, rgnait dans cette partie que nous venions de
traverser. Un murmure de voix lui succda bientt. Nous entrmes
dans une salle immense.  chaque bout se dressaient deux tables
claires chacune par deux chandelles. Autour taient assises sur
des bancs des jeunes filles dont l'ge variait depuis dix jusqu'
vingt ans. Elles me semblrent innombrables, quoiqu'en ralit
elles ne fussent pas plus de quatre-vingts. Elles portaient toutes
le mme costume: des robes en toffe brune et d'une forme trange;
et par-dessus la robe de longs tabliers de toile. C'tait l'heure
de l'tude; elles repassaient leurs leons du lendemain, et de l
provenait le murmure que j'avais entendu. Mlle Miller me fit signe
de m'asseoir sur un banc prs de la porte; puis, se dirigeant vers
le bout de cette longue chambre, elle s'cria:

Monitrices, runissez les livres de leons et retirez-les.

Quatre grandes filles se levrent des diffrentes tables, prirent
les livres et les mirent de ct.

Mlle Miller s'cria de nouveau:

Monitrices, allez chercher le souper.

Les quatre jeunes filles sortirent et revinrent au bout de
quelques instants, portant chacune un plateau sur lequel un
gteau, que je ne reconnus pas d'abord, avait t plac et coup
par morceaux Au milieu, je vis un gobelet et un vase plein d'eau.
Les parts furent distribues aux lves, et celles qui avaient
soif prirent un peu d'eau dans le gobelet qui servait  toutes.
Quand arriva mon tour, je bus, car j'tais trs altre, mais je
ne pus rien manger; l'excitation et la fatigue du voyage m'avaient
retir l'apptit. Lorsque le plateau passa devant moi, je pus voir
que le souper se composait d'un gteau d'avoine coup en tranches.

Le repas achev, Mlle Miller lut la prire, et les jeunes filles
montrent l'escalier deux par deux. puise par la fatigue, je fis
peu d'attention au dortoir; cependant il me parut trs long, comme
la salle d'tude.

Cette nuit-l, je devais coucher avec Mlle Miller; elle m'aida 
me dshabiller. Une fois tendue, je jetai un regard sur ces
interminables ranges de lits, dont chacun fut bientt occup par
deux lves. Au bout de dix minutes, l'unique lumire qui nous
clairait fut teinte, et je m'endormis au milieu d'une obscurit
et d'un silence complets.

La nuit se passa rapidement; j'tais trop fatigue mme pour
rver; je ne m'veillai qu'une fois, et j'entendis le vent mugir
en tourbillons furieux et la pluie tomber par torrents. Alors
seulement je m'aperus que Mlle Miller avait pris place  mes
cts. Quand mes yeux se rouvrirent, on sonnait une cloche; toutes
les jeunes filles taient debout et s'habillaient. Le jour n'avait
pas encore commenc  poindre, et une ou deux lumires brillaient
dans la chambre. Je me levai  contre-coeur, car le froid tait
vif, et tout en grelottant je m'habillai de mon mieux. Aussitt
qu'un des bassins fut libre, je me lavai; mais il fallut attendre
longtemps, car chacun d'eux servait  six lves. Une fois la
toilette finie, la cloche retentit de nouveau. Toutes les lves
se placrent en rang, deux par deux, descendirent l'escalier et
entrrent dans une salle d'tude  peine claire.

Les prires furent lues par Mlle Miller, qui, aprs les avoir
acheves, s'cria:

Formez les classes!

Il en rsulta quelques minutes de bruit. Mlle Miller ne cessait de
rpter: Ordre et silence. Quand tout fut redevenu calme, je
m'aperus que les lves s'taient spares en quatre groupes.
Chacun de ces groupes se tenait debout devant une chaise place
prs d'une table. Toutes les lves avaient un volume  la main,
et un grand livre, que je pris pour une Bible, tait plac devant
le sige vacant. Il y eut une pause de quelques secondes, pendant
lesquelles j'entendis le vague murmure qu'occasionne toujours la
runion d'un grand nombre de personnes. Mlle Miller alla de classe
en classe pour touffer ce bruit sourd, qui se prolongeait
indfiniment.

Le son d'une cloche lointaine venait de frapper nos oreilles,
lorsque trois dames entrrent dans la chambre. Chacune d'elles
s'assit devant une des tables. Mlle Miller se plaa  la quatrime
chaise, celle qui tait le plus prs de la porte, et autour de
laquelle on n'apercevait que de trs jeunes enfants. On m'ordonna
de prendre place dans la petite classe, et on me relgua tout au
bout du banc.

Le travail commena; on rcita les leons du jour, ainsi que
quelques textes de l'criture sainte. Vint ensuite une longue
lecture dans la Bible; cette lecture dura environ une heure.
Lorsque tous ces exercices furent termins, il faisait grand jour.
La cloche infatigable sonna pour la quatrime fois. Les lves se
sparrent de nouveau et se dirigrent vers le rfectoire. J'tais
bien aise de pouvoir manger un peu. J'avais pris si peu de chose
la veille, que j'tais  demi vanouie d'inanition.

Le rfectoire tait une grande salle basse et sombre. Sur deux
longues tables fumaient des bassins qui n'taient pas propres
malheureusement  exciter l'apptit. Il y eut un mouvement gnral
de mcontentement lorsque l'odeur de ce plat, destin  leur
djeuner, arriva jusqu'aux jeunes filles. La grande classe, qui
marchait en avant, murmura ces mots:

C'est rpugnant, le potage est encore brl.

-- Silence! cria une voix; ce n'tait pas Mlle Miller qui avait
parl, mais la matresse d'une classe suprieure, petite femme
bien vtue, mais dont l'ensemble avait quelque chose de maussade.

Elle se plaa au bout de la premire table, tandis qu'une autre
dame, dont l'extrieur tait plus aimable, prsidait  la seconde;
Mlle Miller surveillait la table  laquelle j'tais assise; enfin
une femme d'un certain ge, et qui avait l'air d'une trangre,
vint se placer  une quatrime table, vis--vis de Mlle Miller.
J'appris plus tard que c'tait la matresse de franais. On rcita
une longue prire et on chanta un cantique; une bonne apporta du
th pour les matresses, et les prparatifs achevs, le repas
commena.

J'avalai quelques cuilleres de mon bouillon, sans penser au got
qu'il pouvait avoir; mais quand ma faim fut un peu apaise, je
m'aperus que je mangeais une soupe dtestable. Chacune remuait
lentement sa cuiller, gotait sa soupe, essayait de l'avaler, puis
renonait  des efforts reconnus inutiles. Le djeuner finit sans
que personne et mang; on rendit grce de ce qu'on n'avait pas
reu, et l'on chanta un second cantique.

De la salle  manger on passa dans la salle d'tude; je sortis
parmi les dernires, et je vis une matresse goter au bouillon;
elle regarda les autres; toutes semblaient mcontentes; l'une
d'elles murmura tout bas:

L'abominable cuisine! c'est honteux!

On ne se remit au travail qu'au bout d'un quart d'heure. Pendant
ce temps il tait permis de parler haut et librement; toutes
profitaient du privilge. La conversation roula sur le djeuner,
et chacune des lves dclara qu'il n'tait pas mangeable. Pauvres
cratures! c'tait leur seule consolation. Il n'y avait d'autre
matresse dans la chambre que Mlle Miller. De grandes jeunes
filles l'entouraient et parlaient d'un air srieux et triste.
J'entendis prononcer le nom de Mme Brockelhurst. Mlle Miller
secoua la tte, comme si elle dsapprouvait ce qui tait dit, mais
elle ne parut pas faire de grands efforts pour calmer l'irritation
gnrale; elle la partageait sans doute.

L'horloge sonna neuf heures. Mlle Miller se plaa au centre de la
chambre, et s'cria:

Silence!  vos places!

L'ordre se rtablit; au bout de dix minutes la confusion avait
cess, et toutes ces voix bruyantes taient rentres dans le
silence. Les matresses avaient repris leur poste; l'cole entire
semblait dans l'attente.

Les quatre-vingts enfants taient rangs immobiles sur des bancs
tout autour de la chambre. Runion curieuse  voir: toutes avaient
les cheveux lisss sur le front et passs derrire l'oreille; pas
une boucle n'encadrait leurs visages; leurs robes taient brunes
et montantes; le seul ornement qui leur ft permis tait une
collerette. Sur le devant de leurs robes, on avait cousu une poche
qui leur servait de sac  ouvrage, et ressemblait un peu aux
bourses des Highlanders; elles portaient des bas de laine, de gros
souliers de paysannes, dont les cordons taient retenus par une
simple boucle de cuivre. Une vingtaine d'entre elles taient des
jeunes filles arrives  tout leur dveloppement, ou plutt mme
de jeunes femmes; ce costume leur allait mal et leur donnait un
aspect bizarre, quelle que ft d'ailleurs leur beaut. Je les
regardais et j'examinais aussi de temps en temps les matresses.
Aucune d'elles ne me plaisait prcisment: la grande avait l'air
dur, la petite semblait irritable, la Franaise tait brusque et
grotesque. Quant  Mlle Miller, pauvre crature, elle tait d'un
rouge pourpre, et paraissait accable de proccupations; pendant
que mes yeux allaient de l'une  l'autre, toute l'cole se leva
simultanment et comme par une mme impulsion.

De quoi s'agissait-il? je n'avais entendu donner aucun ordre;
quelqu'un pourtant m'avait pouss le bras; mais, avant que j'eusse
eu le temps de comprendre, la classe s'tait rassise.

Tous les yeux s'tant tourns vers un mme point, les miens
suivirent cette direction, et j'aperus dans la salle la personne
qui m'avait reue la veille. Elle tait au fond de la longue
pice, prs du feu; car il y avait un foyer  chaque bout de la
chambre. Elle examina gravement et en silence la double range de
jeunes filles. Mlle Miller s'approcha d'elle, lui fit une
question, et aprs avoir reu la rponse demande, elle retourna 
sa place et dit  haute voix:

Monitrice de la premire classe, apportez les sphres.

Pendant que l'ordre tait excut, l'inconnue se promena lentement
dans la chambre; je ne sais si j'ai en moi un instinct de
vnration, mais je me rappelle encore le respect admirateur avec
lequel mes yeux suivaient ses pas. Vue en plein jour, elle
m'apparut belle, grande et bien faite; dans ses yeux bruns
brillait une vive bienveillance; ses sourcils longs et bien
dessins relevaient la blancheur de son front. Ses cheveux, d'une
teinte fonce, s'tageaient en petites boucles sur chacune de ses
tempes. On ne portait alors ni bandeaux ni longues frisures. Sa
robe tait d'aprs la mode de cette poque, couleur de pourpre et
garnie d'un ornement espagnol en velours noir, et  sa ceinture
brillait une montre d'or, bijou plus rare alors qu'aujourd'hui.
Que le lecteur se reprsente, pour complter ce portrait, des
traits fins, un teint ple, mais clair, un port noble, et il aura,
aussi compltement que peuvent l'exprimer des mots, l'image de
Mlle Temple, de Marie Temple, ainsi que je l'appris plus tard, en
voyant son nom crit sur un livre de prires qu'elle m'avait
confi pour le porter  l'glise.

La directrice de Lowood, car c'tait elle, s'assit devant la table
o avaient t places les sphres; elle runit la premire classe
autour d'elle, et commena une leon de gographie; les classes
infrieures furent appeles par les autres matresses, et pendant
une heure on continua les rptitions de grammaire et d'histoire
puis vinrent l'criture et l'arithmtique.

Le cours de musique fut fait par Mlle Temple  quelques-unes des
plus ges. L'horloge avertissait lorsque l'heure fixe pour
chaque leon s'tait coule. Au moment o elle sonna midi, la
directrice se leva.

J'ai un mot  adresser aux lves de Lowood, dit-elle.

Le murmure qui suivait chaque leon avait dj commenc  se faire
entendre; mais  la voix de Mlle Temple, il cessa immdiatement.
Elle continua:

Vous avez eu ce matin un djeuner que vous n'avez pu manger; vous
devez avoir faim, j'ai donn ordre de vous servir une collation de
pain et de fromage.

Les matresses se regardrent avec surprise.

Je prends sur moi la responsabilit de cet acte, ajouta-t-elle,
comme pour expliquer sa conduite; puis elle quitta la salle
d'tude.

Le pain et le fromage furent apports et distribus, au grand
contentement de toute l'cole; on donna ensuite ordre de se rendre
au jardin. Chacune mit un grossier chapeau de paille, retenu par
des brides de calicot teint, et s'enveloppa d'un manteau de drap
gris; je fus habille comme les autres, et en suivant le flot
j'arrivai en plein air.

Le jardin tait un vaste terrain, entour de murs assez hauts pour
loigner tout regard indiscret; d'un des cts se trouvait une
galerie couverte. Le milieu, entour de larges alles, tait
partag en petits massifs. Toutes les lves recevaient en entrant
un de ces petits massifs pour le cultiver, de sorte que chaque
carr avait son propritaire. En t, lorsque la terre tait
couverte de fleurs, ces petits jardins devaient tre charmants 
voir; mais  la fin de janvier, tout tait gel, ple et triste,
je frissonnai et je regardai autour de moi.

Le jour n'tait pas propice aux exercices du dehors; non pas qu'il
ft prcisment pluvieux, mais il tait assombri par un brouillard
pais, qui commenait  se rsoudre en une pluie fine. Les orages
de la veille avaient maintenu la terre humide. Les plus fortes des
jeunes filles couraient de ct et d'autre et se livraient  des
exercices violents; quelques-unes, ples et maigres, allaient
chercher un abri et de la chaleur sous la galerie; on entendait
souvent une toux creuse sortir de leurs poitrines.

Je n'avais encore parl  personne, et personne ne semblait faire
attention  moi; j'tais seule, mais l'isolement ne me pesait pas;
j'y tais habitue. Je m'appuyai contre une des colonnes de la
galerie, ramenant sur ma poitrine mon manteau de drap; je tchai
d'oublier le froid qui m'assaillait au dehors et la faim qui me
rongeait au dedans. Tout mon temps fut employ  examiner et 
penser; mais mes rflexions taient trop vagues et trop
entrecoupes pour pouvoir tre rapportes. Je savais  peine o
j'tais; Gateshead et ma vie passe flottaient derrire moi  une
distance qui me semblait incommensurable. Le prsent tait confus
et trange, et je ne pouvais former aucune conjecture sur
l'avenir.

Je me mis  regarder le jardin, qui rappelait singulirement celui
d'un clotre; puis mes yeux se reportrent sur la maison, dont une
partie tait grise et vieille, tandis que l'autre paraissait
entirement neuve.

La nouvelle partie, qui contenait la salle d'tude et les
dortoirs, tait claire par des fentres rondes et grilles, ce
qui lui donnait l'aspect d'une glise. Une large pierre, place
au-dessus de l'entre, portait cette inscription:

Institution de Lowood: cette partie a t btie par Naomi
Brockelhurst, du chteau de Brockelhurst, en ce comt.

Que votre lumire brille devant les hommes, afin qu'ils puissent
voir vos bonnes oeuvres et glorifier votre Pre qui est dans le
ciel. (Saint Matth., v. 16.)

Aprs avoir lu et relu ces mots, je compris qu'ils demandaient une
explication, et que seule je ne pourrais pas en saisir entirement
le sens. Je rflchissais  ce que voulait dire institution, et je
m'efforais de trouver le rapport qu'il pouvait y avoir entre la
premire partie de l'inscription et le verset de la Bible, lorsque
le son d'une toux creuse me fit tourner la tte.

J'aperus une jeune fille assise prs de moi sur un banc de
pierre; elle tenait un livre qui semblait l'absorber tout entire;
d'o j'tais, je pus lire le titre: c'tait Rasselas; ce nom me
frappa par son tranget, et d'avance je supposai que le volume
devait tre intressant. En retournant une page, la jeune fille
leva les yeux, j'en profitai pour lui parler.

Votre livre est-il amusant? demandai-je.

J'avais dj form le projet de le lui emprunter un jour  venir.

Je l'aime, me rpondit-elle aprs une courte pause qui lui permit
de m'examiner.

-- De quoi y parle-t-on? continuai-je.

Je ne pouvais comprendre comment j'avais la hardiesse de lier
ainsi conversation avec une trangre; cette avance tait
contraire  ma nature et  mes habitudes. L'occupation dans
laquelle je l'avais trouve plonge avait sans doute touch dans
mon coeur quelque corde sympathique; moi aussi, j'aimais lire des
choses frivoles et enfantines, il est vrai; car je n'tais pas 
mme de comprendre les livres solides et srieux.

Vous pouvez le regarder, me dit l'inconnue en m'offrant le
livre.

Je fus convaincue par un rapide examen que le contenu tait moins
intressant que le titre. Rasselas me sembla un livre ennuyeux, 
moi qui n'aimais que les enfantillages. Je n'y vis ni fes ni
gnies; je le rendis donc  sa propritaire. Elle le reut
tranquillement et sans me rien dire; elle allait mme recommencer
son attentive lecture, lorsque je l'interrompis de nouveau.

Pouvez-vous me dire, demandai-je, ce que signifie l'inscription
grave sur cette pierre? Qu'est-ce que l'institution de Lowood?

-- C'est la maison o vous tes venue demeurer.

-- Pourquoi l'appelle-t-on institution? Est-elle diffrente des
autres coles?

-- C'est en partie une cole de charit; vous et moi et toutes les
autres lves sommes des enfants de charit; vous devez tre
orpheline? Votre pre et votre mre ne sont-ils pas morts?

-- Tous deux sont morts  une poque dont je ne puis me souvenir.

-- Eh bien, toutes les enfants que vous verrez ici ont perdu au
moins un de leurs parents, et voil la raison qui a fait donner 
cette cole le nom d'institution pour l'ducation des orphelines.

-- Payons-nous, ou bien nous lve-t-on gratuitement?

-- Nous ou nos amis payons 15 livres sterling par an.

-- Alors pourquoi nous appelle-t-on des enfants de charit?

-- Parce que la somme de 15 livres sterling n'tant pas suffisante
pour faire face aux dpenses de notre entretien et de notre
ducation, ce qui manque est fourni par une souscription.

-- Quels sont les souscripteurs?

-- Des personnes charitables demeurant dans les environs, ou bien
mme habitant Londres.

-- Et quelle est cette Naomi Brockelhurst?

-- C'est la dame qui a bti la nouvelle partie de cette maison,
ainsi que l'indique l'inscription. Son fils a maintenant la
direction gnrale de l'cole.

-- Pourquoi?

-- Parce qu'il est trsorier et chef de l'tablissement.

-- Alors la maison n'appartient pas  cette dame qui a une montre
d'or, et qui nous a fait donner du pain et du fromage?

--  Mlle Temple? oh non! Je souhaiterais bien qu'elle lui
appartnt, mais elle doit compte  M. Brockelhurst de tous ses
actes. C'est lui qui achte notre nourriture et nos vtements.

-- Demeure-t-il ici?

-- Non; il habite au chteau qui est loign de Lowood d'une demi-
lieue.

-- Est-il bon?

-- C'est un pasteur, et on prtend qu'il fait beaucoup de bien.

-- N'avez-vous pas dit que cette grande dame s'appelait
Mlle Temple?

-- Oui.

-- Et comment s'appellent les autres matresses?

-- Celle que vous voyez l et dont le visage est rouge, c'est
Mlle Smith. Elle taille et surveille notre couture; car nous
faisons nous-mmes nos robes, nos manteaux et tous nos vtements.
La petite, qui a des cheveux noirs, c'est Mlle Scatcherd. Elle
donne les leons d'histoire, de grammaire, et fait les rptitions
de la seconde classe. Enfin, celle qui est enveloppe dans un
chle et porte son mouchoir attach  son ct, avec un ruban
jaune, c'est Mme Pierrot; elle vient de Lille, et enseigne le
franais.

-- Aimez-vous les matresses?

-- Assez

-- Aimez-vous la petite qui a des cheveux noirs, et madame... je
ne puis pas prononcer son nom comme vous.

-- Mlle Scatcherd est vive, il faudra faire bien attention  ne
pas la blesser. Mme Pierrot est une assez bonne personne.

-- Mais Mlle Temple est la meilleure, n'est-ce pas?

-- Oh! Mlle Temple est trs bonne; elle sait beaucoup; elle est
suprieure aux autres matresses, parce qu'elle est plus instruite
qu'elles toutes.

-- Y a-t-il longtemps que vous demeurez  Lowood?

-- Deux ans.

-- tes-vous orpheline?

-- Ma mre est morte.

-- tes-vous heureuse ici?

-- Vous me faites trop de questions; nous avons assez caus pour
aujourd'hui, et je dsirerais lire un peu.

Mais,  ce moment, la cloche ayant sonn pour annoncer le dner,
tout le monde rentra.

Le parfum qui remplissait la salle  manger tait  peine plus
apptissant que celui du djeuner. Le repas fut servi dans deux
grands plats d'tain, d'o sortait une paisse fume, rpandant
l'odeur de graisse rance. Le dner se composait de pommes de terre
sans got et de viande qui en avait trop, le tout cuit ensemble.
Chaque lve reut use portion assez abondante; je mangeai ce que
je pus, tout en me demandant si je ferais tous les jours aussi
maigre chre.

Aprs le dner, nous passmes dans la salle d'tude; les leons
recommencrent et se prolongrent jusqu' cinq heures. Il n'y eut
dans l'aprs-midi qu'un seul vnement de quelque importance. La
jeune fille avec laquelle j'aurais caus sous la galerie ft
renvoye d'une leon d'histoire par Mlle Scatcherd, sans que je
pusse en savoir la cause. On lui ordonna d'aller se placer au
milieu de la salle d'tude. Cette punition me sembla bien
humiliante, surtout  son ge; elle semblait avoir de treize 
quatorze ans; je m'attendais  lui voir donner des signes de
souffrance et de honte; mais,  ma grande surprise, elle ne pleura
ni ne rougit; calme et grave, elle resta l, en butte  tous les
regards. Comment peut-elle supporter ceci avec tant de
tranquillit et de fermet? pensai-je; si j'tais  sa place, je
souhaiterais de voir la terre m'engloutir.

Mais elle semblait porter sa pense au del de son chtiment et de
sa triste position. Elle ne paraissait point proccupe de ce qui
l'entourait. J'avais entendu parler de personnes qui rvaient
veilles; je me demandais s'il n'en tait pas ainsi pour elle:
ses yeux taient fixs sur la terre, mais ils ne la voyaient pas;
son regard semblait plonger dans son propre coeur.

Elle pense au pass, me dis-je, mais certes le prsent n'est rien
pour elle.

Cette jeune fille tait une nigme pour moi; je ne savais si elle
tait bonne ou mauvaise.

Lorsque cinq heures furent sonnes, on nous servit un nouveau
repas, consistant en une tasse de caf et un morceau de pain noir;
je bus mon caf et je dvorai mon pain; mais j'en aurais dsir
davantage, j'avais encore faim. Vint ensuite une demi-heure de
rcration, puis de nouveau l'tude; enfin, le verre d'eau, le
morceau de gteau d'avoine, la prire, et tout le monde alla se
coucher.

C'est ainsi que se passa mon premier jour  Lowood.



CHAPITRE VI

Le jour suivant commena de la mme manire que le premier; on se
leva et on s'habilla  la lumire; mais ce matin-l nous fumes
dispenss de la crmonie du lavage, car l'eau tait gele dans
les bassins. La veille au soir il y avait eu un changement de
temprature; un vent du nord-est, soufflant toute la nuit 
travers les crevasses de nos fentres, nous avait fait frissonner
dans nos lits et avait glac l'eau.

Avant que l'heure et demie destine  la prire et  la lecture de
la Bible ft coule, je me sentis presque morte de froid. Le
djeuner arriva enfin. Ma part me sembla bien petite, et j'en
aurais volontiers accept le double. Ce jour-l, je fus enrle
dans la quatrime classe, et on me donna des devoirs  faire.
Jusque-l je n'avais t que spectatrice  Lowood; j'allais
devenir actrice. Comme j'tais peu habitue  apprendre par coeur,
les leons me semblrent d'abord longues et difficiles; le passage
continuel d'une tude  l'autre m'embrouillait: aussi ce fut une
vraie joie pour moi lorsque, vers trois heures de l'aprs-midi,
Mlle Smith me remit avec une bande de mousseline, longue de deux
mtres, un d et des aiguilles. Elle m'envoya dans un coin de la
chambre, et m'ordonna d'ourler cette bande. Presque tout le monde
cousait  cette heure, except toutefois quelques lves qui
lisaient tout haut, groupes autour de la chaise de
Mlle Scatcherd. La classe tait silencieuse, de sorte qu'il tait
facile d'entendre le sujet de la leon, de remarquer la manire
dont chaque enfant s'en tirait, et d'couter les reproches ou les
louanges adresses par la matresse.

On lisait l'histoire d'Angleterre. Parmi les lectrices se trouvait
la jeune fille que j'avais rencontre sous la galerie. Au
commencement de la leon, elle tait sur les premiers rangs; mais
pour quelque erreur de prononciation, ou pour ne s'tre point
arrte quand elle le devait, elle fut renvoye au fond de la
pice. Mlle Scatcherd continua jusque dans cette place obscure 
la rendre l'objet de ses incessantes observations; elle se
tournait continuellement vers elle pour lui dire:

Burns (car dans ces pensions de charit on appelle les enfants
par leur nom de famille, comme cela se pratique dans les coles de
garons), Burns, vous tenez votre pied de ct; remettez-le droit
immdiatement... Burns, vous plissez votre menton de la manire la
plus dplaisante; cessez tout de suite... Burns, je vous ai dit de
tenir la tte droite; je ne veux pas vous voir devant moi dans une
telle attitude.

Lorsque le chapitre eut t lu deux fois, on ferma les livres et
l'interrogation commena.

La leon comprenait une partie du rgne de Charles Ier; il y avait
plusieurs questions sur le tonnage, l'impt et le droit pay par
les bateaux. La plupart des lves taient incapables de rpondre;
mais toutes les difficults taient immdiatement rsolues, ds
qu'elles arrivaient  Mlle Burns; elle semblait avoir retenu toute
la leon, et elle avait une rponse prte pour chaque question. Je
m'attendais  voir Mlle Scatcherd louer son attention. Je
l'entendis, au contraire, s'crier tout  coup:

Petite malpropre, vous n'avez pas nettoy vos ongles ce matin.

L'enfant ne rpondit rien; je m'tonnai de son silence.

Pourquoi, pensai-je, n'explique-t-elle pas qu'elle n'a pu laver
ni ses ongles ni sa figure, parce que l'eau tait gele?

Mais  ce moment mon attention fut dtourne de ce sujet par
Mlle Smith, qui me pria de lui tenir un cheveau de fil. Pendant
qu'elle le dvidait, elle me parlait de temps en temps, me
demandant si j'avais dj t en pension, si je savais marquer,
coudre, tricoter; jusqu' ce qu'elle et achev, je ne pus donc
pas continuer  examiner la conduite de Mlle Scatcherd. Quand je
retournai  ma place, elle venait de donner un ordre dont je ne
saisis pas bien l'importance; mais je vis Burns quitter
immdiatement la salle, se diriger vers une petite chambre o l'on
serrait les livres, et revenir au bout d'une minute, portant dans
ses mains un paquet de verges lies ensemble.

Elle prsenta avec respect ce fatal instrument  Mlle Scatcherd;
puis alors elle dtacha son sarrau tranquillement et sans en avoir
reu l'ordre. La matresse la frappa rudement sur les paules. Pas
une larme ne s'chappa des yeux de la jeune fille. J'avais cess
de coudre, car  ce spectacle mes doigts s'taient mis  trembler
et une colre impuissante s'tait empare de moi. Quant  Burns,
pas un trait de sa figure pensive ne s'altra, son expression
resta la mme.

Petite endurcie, s'cria Mlle Scatcherd, rien ne peut-il donc
vous corriger de votre dsordre? Reportez ces verges!

Burns obit. Je la regardai furtivement au moment o elle sortit
de la chambre: elle remettait son mouchoir dans sa poche, et une
larme brillait sur ses joues amaigries.

La rcration du soir tait l'heure la plus agrable de toute la
journe. Le pain et le caf donns  cinq heures, sans apaiser la
faim, ranimaient pourtant la vitalit. La longue contrainte
cessait; la salle d'tude tait plus chaude que le matin. On
laissait le feu brler activement pour suppler  la chandelle,
qui n'arrivait qu'un peu plus tard. La ple lueur du foyer, le
tumulte permis, le bruit confus de toutes les voix, tout enfin
veillait en nous une douce sensation de libert.

Le soir de ce jour o j'avais vu Mlle Scatcherd battre son lve,
je me promenais, comme d'ordinaire, au milieu des tables et des
groupes joyeux, sans une seule compagne, et ne me trouvant
pourtant point isole. Quand je passais devant les fentres, je
relevais de temps en temps les rideaux et je regardais au dehors.
La neige tombait paisse; il s'en tait dj amoncel contre le
mur. Approchant mon oreille de la fentre, je pus distinguer,
malgr le bruit intrieur, le triste mugissement du vent. Il est
probable que, si j'avais quitt une maison aime, des parents bons
pour moi,  cette heure j'aurais vivement regrett la sparation.
Le vent aurait navr mon coeur; cet obscur chaos aurait troubl
mon me: mais dans la situation o j'tais, je ne trouvais dans
toutes ces choses qu'une trange excitation. Insouciante et
fivreuse, je souhaitais que le vent mugt plus fort, que la
faible lueur qui m'environnait se changet en obscurit, que le
bruit confus devint une immense clameur.

Sautant par-dessus les bancs, rampant sous les tables, j'arrivai
jusqu'au foyer et je m'agenouillai devant le garde-feu. Ici je
trouvai Burns absorbe et silencieuse. trangre  ce qui se
passait dans la salle, elle reportait toute son attention sur un
livre qu'elle lisait  la clart de la flamme.

Est-ce encore Rasselas? demandai-je en me plaant derrire elle.

-- Oui, me rpondit-elle, je l'ai tout  l'heure fini.

Au bout de cinq minutes, elle ferma en effet le livre; j'en fus
bien aise.

Maintenant, pensai-je, elle voudra peut-tre bien causer un peu
avec moi.

Je m'assis prs d'elle sur le plancher.

Quel est votre autre nom que Burns? demandai-je.

-- Hlne.

-- Venez-vous de loin?

-- Je viens d'un pays tout au nord, prs de l'cosse.

-- Y retournerez-vous?

-- Je l'espre, mais personne n'est sr de l'avenir.

-- Vous devez dsirer de quitter Lowood?

-- Non; pourquoi le dsirerais-je? J'ai t envoye  Lowood pour
mon instruction;  quoi me servirait de m'en aller avant de
l'avoir acheve?

-- Mais Mlle Scatcherd est si cruelle pour vous!

-- Cruelle, pas le moins du monde; elle est svre; elle dteste
mes dfauts.

-- Si j'tais  votre place, je la dtesterais bien elle-mme; je
lui rsisterais; si elle me frappait avec des verges, je les lui
arracherais des mains; je les lui briserais  la figure!

-- Il est probable que non; mais si vous le faisiez,
M. Brockelhurst vous chasserait de l'cole, et ce serait un grand
chagrin pour vos parents. Il vaut bien mieux supporter patiemment
une douleur dont vous souffrez seule que de commettre un acte
irrflchi, dont les fcheuses consquences pseraient sur toute
votre famille; et d'ailleurs, la Bible nous ordonne de rendre le
bien pour le mal.

-- Mais il est dur d'tre frappe, d'tre envoye au milieu d'une
pice remplie de monde, surtout  votre ge; je suis beaucoup plus
jeune que vous, et je ne pourrais jamais le supporter.

-- Et pourtant il serait de votre devoir de vous y rsigner, si
vous ne pouviez pas l'viter; ce serait mal et lche  vous de
dire: Je ne puis pas, lorsque vous sauriez que cela est dans
votre destine.

Je l'coutais avec tonnement, je ne pouvais pas comprendre cette
doctrine de rsignation, et je pouvais encore moins accepter cette
indulgence qu'elle montrait pour ceux qui la chtiaient. Je
sentais qu'Hlne Burns considrait toute chose  la lumire d'une
flamme invisible pour moi; je pensais qu'elle pouvait bien avoir
raison et moi tort; mais je ne me sentais pas dispose 
approfondir cette matire.

Vous dites que vous avez des dfauts, Hlne; quels sont-ils?
Vous me semblez bonne.

-- Alors apprenez de moi  ne pas juger d'aprs l'apparence. Comme
le dit Mlle Scatcherd, je suis trs ngligente; je mets rarement
les choses en ordre et je ne les y laisse jamais; j'oublie les
rgles tablies; je lis quand je devrais apprendre mes leons; je
n'ai aucune mthode; je dis quelquefois, comme vous, que je ne
puis pas supporter d'tre soumise  un rglement. Tout cela est
trs irritant pour Mlle Scatcherd, qui est naturellement propre et
exacte.

-- Et intraitable et cruelle, ajoutai-je.

Mais Hlne ne voulut pas approuver cette addition; elle demeura
silencieuse.

Mlle Temple est-elle aussi svre que Mlle Scatcherd?

En entendant prononcer le nom de Mlle Temple, un doux sourire vint
clairer sa figure srieuse.

Mlle Temple, dit-elle, est remplie de bont; il lui est
douloureux d'tre svre, mme pour les plus mauvaises lves;
elle voit mes fautes et m'en avertit doucement; si je fais quelque
chose digne de louange, elle me rcompense libralement: et une
preuve de ma nature dfectueuse, c'est que ses reproches si doux,
si raisonnables, n'ont pas le pouvoir de me corriger de mes
fautes; ses louanges, qui ont tant de valeur pour moi, ne peuvent
m'exciter au soin et  la persvrance.

-- C'est tonnant, m'criai-je; il est si facile d'tre soigneuse!

-- Pour vous, je n'en doute pas. Le matin, pendant la classe, j'ai
remarqu que vous tiez attentive; votre pense ne semblait jamais
errer pendant que Mlle Miller expliquait la leon et vous
questionnait, tandis que la mienne s'gare continuellement. Alors
que je devrais couter Mlle Scatcherd et recueillir assidment
tout ce qu'elle dit, je n'entends souvent mme plus le son de sa
voix. Je tombe dans une sorte de rve. Je pense quelquefois que je
suis dans le Northumberland; je prends le bruit que j'entends
autour de moi pour le murmure d'un petit ruisseau qui coulait prs
de notre maison. Quand vient mon tour, il faut que je sorte de mon
rve; mais comme, pour mieux entendre le ruisseau de ma vision, je
n'ai point cout ce qu'on disait, je n'ai pas de rponse prte.

-- Et pourtant comme vous avez bien rpondu ce matin!

-- C'est un pur hasard; le sujet de la lecture m'intressait. Au
lieu de rver  mon pays, je m'tonnais de ce qu'un homme qui
aimait le bien pt agir aussi injustement, aussi follement que
Charles Ier. Je pensais qu'il tait triste, avec cette intgrit
et cette conscience, de ne rien admettre en dehors de l'autorit.
S'il et seulement t capable de voir en avant, de comprendre o
tendait l'esprit du sicle! Et pourtant je l'aime, je le respecte,
ce pauvre roi assassin; ses ennemis furent plus coupables que
lui: ils versrent un sang auquel ils n'avaient pas le droit de
toucher. Comment osrent-ils le frapper?

Hlne parlait pour elle; elle avait oubli que je n'tais pas 
mme de la comprendre, que je ne savais rien, ou du moins presque
rien  ce sujet; je la ramenai sur mon terrain.

Et quand Mlle Temple vous donne des leons, votre pense
continue-t-elle  errer?

-- Non certainement; c'est rare du moins. Mlle Temple a presque
toujours  me dire quelque chose de plus nouveau que mes propres
rflexions; son langage me semble doux, et ce qu'elle m'apprend
est justement ce que je dsirais savoir.

-- Alors avec Mlle Temple vous tes bonne?

-- Oui, c'est--dire que je suis bonne passivement; je ne fais
point d'efforts; je vais o me guide mon penchant; il n'y a pas de
mrite dans une telle bont.

-- Un grand, au contraire; vous tes bonne pour ceux qui sont bons
envers vous; c'est tout ce que j'ai jamais dsir. Si l'on
obissait  ceux qui sont cruels et injustes, les mchants
auraient trop de facilit; rien ne les effrayerait plus, et ils ne
changeraient pas; au contraire, ils deviendraient de plus en plus
mauvais. Quand on nous frappe sans raison, nous devrions aussi
frapper rudement, si rudement que la personne qui a t injuste ne
ft jamais tente de recommencer.

-Quand vous serez plus ge, j'espre que vous changerez d'ides;
vous tes encore une enfant, et vous ne savez pas.

-- Mais je sens, Hlne, que je dtesterai toujours ceux qui ne
m'aimeront pas, quoi que je fasse pour leur plaire, et que je
rsisterai  ceux qui me puniront injustement; c'est tout aussi
naturel que de chrir ceux qui me montreront de l'affection, et
d'accepter un chtiment si je le reconnais mrit.

-- Les paens et les tribus sauvages proclament cette doctrine;
mais les chrtiens et les nations civilises la dsavouent.

-- Comment? Je ne comprends pas.

-- Ce n'est pas la violence qui dompte la haine, ni la vengeance
qui gurit l'injure.

-- Qu'est-ce donc alors?

-- Lisez le Nouveau Testament; coutez ce que dit le Christ, et
voyez ce qu'il fait: que sa parole devienne votre rgle, et sa
conduite votre exemple.

-- Et que dit-il?

-- Il dit: Aimez vos ennemis; bnissez ceux qui vous maudissent,
et faites du bien  ceux qui vous hassent et vous traitent avec
mpris.

-- Alors il me faudrait aimer Mme Reed? je ne le puis pas. Il
faudrait bnir son fils John? c'est impossible!

 son tour, Hlne me demanda de m'expliquer: je commenai  ma
manire le rcit de mes souffrances et de mes ressentiments. Quand
j'tais excite, je devenais sauvage et amre; je parlais comme je
sentais, sans rserve, sans piti. Hlne m'couta patiemment
jusqu' la fin; je m'attendais  quelque remarque, mais elle resta
muette.

Ho bien! m'criai-je, Mme Reed n'est-elle pas une femme dure et
sans coeur?

-- Sans doute; elle a manqu de bont envers vous, parce qu'elle
n'aimait pas votre caractre, de mme que Mlle Scatcherd n'aime
pas le mien. Mais comme vous vous rappelez exactement toutes ses
paroles, toutes ses actions! Quelle profonde impression son
injustice sembla avoir faite sur votre coeur! Aucun mauvais
traitement n'a laiss en moi une trace aussi profonde. Ne seriez-
vous pas plus heureuse si vous essayiez d'oublier sa svrit,
ainsi que les motions passionnes qu'elle a excites en vous? La
vie me semble trop courte pour la passer  nourrir la haine ou 
inscrire les torts des autres; ne sommes-nous pas tous chargs de
fautes en ce monde? Le temps viendra, bientt, je l'espre, o
nous nous dpouillerons de nos enveloppes corruptibles; alors
l'avilissement et le pch nous quitteront en mme temps que notre
incommode prison de chair; alors il ne restera plus que
l'tincelle de l'esprit, le principe impalpable de la vie pure,
comme lorsqu'il sortit des mains du Crateur pour animer la
crature. Il retournera d'o il vient. Peut-tre se communiquera-
t-il  quelque esprit plus grand que l'homme; peut-tre
traversera-t-il des degrs de gloire; peut-tre enfin le ple
rayon de l'me humaine se transformera-t-il en la brillante
lumire de l'me des sraphins. Mais ce qui est certain, c'est que
ce principe ne peut pas dgnrer et ne peut tre alli  l'esprit
du mal; non, je ne puis le croire, ma foi est tout autre. Personne
ne me l'a enseigne et j'en parle rarement, mais elle est ma joie
et je m'y attache; je ne fais pas de l'esprance le privilge de
quelques-uns; je l'tends sur tous; je considre l'ternit comme
un repos, comme une demeure lumineuse, non pas comme un abme et
un lieu de terreur; avec cette foi, je ne puis confondre le
criminel et son crime; je pardonne sincrement au premier, et
j'abhorre le second; le dsir de la vengeance ne peut accabler mon
coeur; le vice ne me dgote pas assez pour m'loigner du
coupable, et l'injustice ne me fait pas perdre tout courage; je
vis calme, les yeux tourns vers la fin de mon existence.

La tte d'Hlne s'affaissait de plus en plus,  mesure qu'elle
parlait; je vis par son regard qu'elle ne dsirait plus causer
avec moi, mais plutt s'entretenir avec ses propres penses.

Cependant on ne lui laissa pas beaucoup de temps pour la
mditation; une monitrice, arrive presque au mme moment o nous
finissions notre entretien, s'cria avec un fort accent du
Cumberland:

Hlne Burns, si vous ne mettez pas vos tiroirs en ordre et si
vous ne pliez pas votre ouvrage, je vais dire  Mlle Scatcherd de
venir tout examiner.

Hlne soupira en se voyant contrainte de renoncer  sa rverie,
elle se leva pourtant, et, sans rien rpondre, elle obit
immdiatement.



CHAPITRE VII

Les trois premiers mois passs  Lowood me semblrent un sicle.
Ce fut pour moi une lutte fatigante contre toutes sortes de
difficults. Il fallut s'accoutumer  un rglement nouveau,  des
tches dont je n'avais pas l'habitude. La crainte de manquer 
quelqu'un de mes devoirs m'puisait encore plus que les
souffrances matrielles, bien que celles-ci ne fussent pas peu de
chose. Pendant les mois de janvier, de fvrier et de mars, les
neiges paisses et les dgels avaient rendu les routes
impraticables: aussi ne nous obligeait-on pas  sortir, si ce
n'est pour aller  l'glise; cependant on nous forait  passer
chaque jour une heure en plein air. Nos vtements taient
insuffisants pour nous protger contre un froid aussi rude; au
lieu de brodequins, nous n'avions que des souliers dans lesquels
la neige entrait facilement; nos mains, n'tant pas protges par
des gants, se couvraient d'engelures, ainsi que nos pieds. Je me
rappelle encore combien ceux-ci me faisaient souffrir chaque soir,
lorsque la chaleur les gonflait, et chaque matin, lorsqu'il
fallait me rechausser; en outre, l'insuffisance de nourriture
tait un vrai supplice. Doues de ces grands apptits des enfants
en croissance, nous avions  peine de quoi nous soutenir. Il en
rsultait un abus dont les plus jeunes avaient seules  se
plaindre. Chaque fois qu'elles en trouvaient l'occasion, les
grandes, toujours affames, menaaient les petites pour obtenir
une partie de leur portion; bien des fois j'ai partag entre deux
de ces quteuses le prcieux morceau de pain noir donn avec le
caf; et, aprs avoir vers  une troisime la moiti de ma tasse,
j'avalais le reste en pleurant de faim tout bas.

En hiver, les dimanches taient de tristes jours. Nous avions deux
milles  faire pour arriver  l'glise de Brocklebridge, o
officiait notre chef. Nous partions ayant froid; en arrivant, nous
avions plus froid encore; et avant la fin de l'office du matin nos
membres taient paralyss. Trop loin pour retourner dner, nous
recevions entre les deux services du pain et de la viande froide,
et des parts aussi insuffisantes que dans nos repas ordinaires.

Aprs l'office du soir, nous nous en retournions par une route
escarpe. Le vent du nord soufflait si rudement sur le sommet des
montagnes qu'il nous gerait la peau.

Je me rappellerai toujours Mlle Temple. Elle marchait lgrement
et avec rapidit le long des rangs accabls, ramenant sur sa
poitrine son manteau qu'cartait un vent glacial; et, par ses
prceptes et son exemple, elle encourageait tout le monde 
demeurer ferme et  marcher en avant comme de vieux soldats. Quant
aux autres matresses, pauvres cratures, elles taient trop
abattues elles-mmes pour tenter d'gayer les lves!

Combien toutes nous dsirions la lumire et la chaleur d'un feu
ptillant, lorsque nous arrivions  Lowood! Mais cette douceur
tait refuse aux petites. Chacun des foyers tait immdiatement
occup par un double rang de grandes lves; et les plus jeunes,
se pressant les unes contre les autres, cachaient sous leurs
tabliers leurs bras transis.

Une petite jouissance nous tait pourtant rserve:  cinq heures,
on nous distribuait une double ration de pain et un peu de beurre;
c'tait le festin hebdomadaire auquel nous pensions d'un dimanche
 l'autre. J'essayais, en gnral, de me rserver la moiti de ce
dlicieux repas; quant au reste, je me voyais invariablement
oblige de le partager.

Le dimanche soir se passait  rpter par coeur le catchisme, les
cinquime, sixime et septime chapitres de saint Matthieu, et 
couter un long sermon que nous lisait Mlle Miller, dont les
billements impossibles  rprimer attestaient assez la fatigue.
Cette lecture tait souvent interrompue par une douzaine de
petites filles qui, gagnes par le sommeil, se mettaient  jouer
le rle d'Eutychus et tombaient, non pas d'un troisime grenier,
mais d'un quatrime banc. On les ramassait  demi mortes, et, pour
tout remde, on les forait  se tenir debout au milieu de la
salle, jusqu' la fin du sermon; quelquefois pourtant leurs jambes
flchissaient, et toutes ensemble elles tombaient  terre; leurs
corps taient alors soutenus par les grandes chaises des
monitrices.

Je n'ai pas encore parl des visites de M. Brockelhurst: il fut
absent une partie du premier mois; il avait peut-tre prolong son
sjour chez son ami l'archidiacre. Cette absence tait un
soulagement pour moi; je n'ai pas besoin de dire que j'avais des
raisons pour craindre son arrive. Il revint pourtant.

J'habitais Lowood depuis trois semaines environ. Une aprs-midi,
comme j'tais assise, une ardoise sur mes genoux et trs en peine
d'achever une longue addition, mes yeux se levrent avec
distraction et se dirigrent du ct de la fentre.

Il me sembla voir passer une figure; je la reconnus presque
instinctivement, et lorsque, deux minutes aprs, toute l'cole,
les professeurs y compris, se leva en masse, je n'eus pas besoin
de regarder pour savoir qui l'on venait de saluer ainsi: un long
pas retentit en effet dans la salle, et le grand fantme noir qui
avait si dsagrablement fronc le sourcil en m'examinant 
Gateshead apparut  ct de Mlle Temple; elle aussi s'tait leve.
Je regardai de ct cette espce de spectre; je ne m'tais pas
trompe, c'tait M. Brockelhurst, avec son pardessus boutonn, et
l'air plus sombre, plus maigre et plus svre que jamais.

J'avais mes raisons pour craindre cette apparition; je ne me
rappelais que trop bien les dnonciations perfides de Mme Reed, la
promesse faite par M. Brockelhurst d'instruire Mlle Temple et les
autres matresses de ma nature corrompue. Depuis trois semaines je
craignais l'accomplissement de cette promesse; chaque jour je
regardais si cet homme n'arrivait pas, car ce qu'il allait dire de
ma conversation avec lui et de ma vie passe allait me fltrir par
avance; et il tait l,  ct de Mlle Temple, il lui parlait bas.
J'tais convaincue qu'il rvlait mes fautes, et j'examinais avec
une douloureuse anxit les yeux de la directrice, m'attendant
sans cesse  voir leur noire orbite me lancer un regard d'aversion
et de mpris. Je prtai l'oreille, j'tais assez prs d'eux pour
entendre presque tout ce qu'ils disaient. Le sujet de leur
conversation me dlivra momentanment de mes craintes.

Je suppose, mademoiselle Temple, disait M. Brockelhurst, que le
fil achet  Lowood fera l'affaire. Il me parat d'une bonne
grosseur pour les chemises de calicot. Je me suis aussi procur
des aiguilles qui me semblent convenir trs bien au fil. Vous
direz  Mlle Smith que j'ai oubli les aiguilles  repriser, mais
la semaine prochaine elle en recevra quelques paquets, et, sous
aucun prtexte, elle ne doit en donner plus d'une  chaque lve;
elles pourraient les perdre, et ce serait une occasion de
dsordre. Et  propos, madame, je voudrais que les bas de laine
fussent mieux entretenus. Lorsque je vins ici la dernire fois,
j'examinai, en passant dans le jardin de la cuisine, les vtements
qui schaient sur les cordes, et je vis une trs grande quantit
de bas noirs en trs mauvais tat; la grandeur des trous attestait
qu'ils n'avaient point t raccommods  temps.

Il s'arrta.

Vos ordres seront excuts, monsieur, reprit Mlle Temple.

-- Et puis, madame, continua-t-il, la blanchisseuse m'a dit que
quelques-unes des petites filles avaient eu deux collerettes dans
une semaine; c'est trop, la rgle n'en permet qu'une.

-- Je crois pouvoir expliquer ceci, monsieur. Agns et Catherine
Johnstone avaient t invites  prendre le th avec quelques
amies  Lowton, et je leur ai permis, pour cette occasion, de
mettre des collerettes blanches.

M. Brockelhurst secoua la tte.

Eh bien! pour une fois, cela passera; mais que de semblables
faits ne se renouvellent pas trop souvent. Il y a encore une chose
qui m'a surpris. En rglant avec la femme de charge, j'ai vu qu'un
goter de pain et de fromage avait t deux fois servi  ces
enfants pendant la dernire quinzaine; d'o cela vient-il? J'ai
regard sur le rglement, et je n'ai pas vu que le goter y ft
indiqu. Qui a introduit cette innovation, et de quel droit?

-- Je suis responsable de ceci, monsieur, reprit Mlle Temple; le
djeuner tait si mal prpar que les lves n'ont pas pu le
manger, et je n'ai pas voulu leur permettre de rester  jeun
jusqu' l'heure du dner.

-- Un instant, madame! Vous savez qu'en levant ces jeunes filles,
mon but n'est pas de les habituer au luxe, mais de les rendre
patientes et dures  la souffrance, de leur apprendre  se refuser
tout  elles-mmes. S'il leur arrive par hasard un petit accident,
tel qu'un repas gt, on ne doit pas rendre cette leon inutile en
remplaant un bien-tre perdu par un autre plus grand; pour choyer
le corps, vous oubliez le but de cette institution. De tels
vnements devraient tre une cause d'dification pour les lves;
ce serait l le moment de leur prcher la force d'me dans les
privations de la vie; un petit discours serait bon dans de
semblables occasions; l, un matre sage trouverait moyen de
rappeler les souffrances des premiers chrtiens, les tourments des
martyrs, les exhortations de notre divin Matre lui-mme, qui
ordonnait  ses disciples de prendre leur croix et de le suivre.
On pourrait leur rpter ces mots du Christ: L'homme ne vit pas
seulement de pain, mais de toute parole sortant de la bouche de
Dieu. Puis aussi cette consolante sentence: Heureux ceux qui
souffrent la faim et la soif pour l'amour de moi!  madame! vous
mettez dans la bouche de ces enfants du pain et du fromage au lieu
d'une soupe brle; je vous le dis, en vrit, vous nourrissez
ainsi leur vile enveloppe, mais vous tuez leur me immortelle.

M. Brockelhurst s'arrta de nouveau, comme s'il et t suffoqu
par ses penses. Mlle Temple avait baiss les yeux lorsqu'il avait
commenc  parler, mais alors elle regardait droit devant elle, et
sa figure naturellement ple comme le marbre en avait aussi pris
la froideur et la fixit; sa bouche tait si bien ferme que
l'oiseau du sculpteur et sembl seul capable de l'ouvrir; peu 
peu, son front avait contract une expression de svrit
immobile.

M. Brockelhurst tait debout devant le foyer. Les mains derrire
le dos, il surveillait majestueusement toute l'cole. Tout  coup
il fit un mouvement comme si son regard et rencontr quelque
objet choquant; il se retourna, et s'cria plus vivement qu'il ne
l'avait encore fait:

Mademoiselle Temple! mademoiselle Temple! quelle est cette enfant
avec des cheveux friss, des cheveux rouges, madame, friss tout
autour de la tte?

Il tendit sa canne vers l'objet de son horreur; sa main
tremblait.

C'est Julia Severn, rpondit Mlle Temple trs tranquillement.

-- Julia Severn, madame; eh bien, pourquoi, au mpris de tous les
principes de cette maison, suit-elle aussi ouvertement les lois du
monde? Ici, dans un tablissement vanglique, porter une telle
masse de boucles!

-- Les cheveux de Julia frisent naturellement, rpondit
Mlle Temple avec plus de calme encore.

-- Naturellement, oui; mais nous ne nous conformons pas  la
nature; je veux que ces jeunes filles soient les enfants de la
grce! Et pourquoi cette abondance? j'ai dit bien des fois que je
dsirais voir les cheveux modestement aplatis. Mademoiselle
Temple, il faut que les cheveux de cette petite soient entirement
coups. J'enverrai le perruquier demain; mais j'en vois d'autres
qui ont une chevelure beaucoup trop longue et beaucoup trop
abondante. Dites  cette grande fille de se tourner vers moi, ou
plutt dites  tout le premier banc de se lever et de regarder du
ct de la muraille.

Mlle Temple passa son manchon sur ses lvres comme pour rprimer
un sourire involontaire; nanmoins elle donna l'ordre, et, quand
la premire classe eut compris ce qu'on exigeait d'elle, elle
obit. En me penchant sur mon banc, je pus apercevoir les regards
et les grimaces avec lesquels elles excutaient leur manoeuvre. Je
regrettais que M. Brockelhurst ne pt pas les voir aussi. Il et
peut-tre compris alors que, quelques soins qu'il prt pour
l'extrieur, l'intrieur chappait toujours  son influence.

Il examina pendant cinq minutes le revers de ces mdailles
vivantes, puis il pronona la sentence. Elle retentit  mes
oreilles comme le glas d'un arrt mortel.

Tous ces cheveux, dit-il, seront coups

Mlle Temple voulut faire une observation.

Madame, dit-il, j'ai  servir un matre dont le royaume n'est pas
de ce monde; ma mission est de mortifier dans ces jeunes filles
les dsirs de la chair, de leur apprendre  s'habiller modestement
et simplement, et non pas  tresser leurs cheveux et  se parer de
vtements somptueux. Eh bien! chacune des enfants places devant
nous a arrang ses longs cheveux en nattes que la vanit elle-mme
semble avoir tresses. Oui, je le rpte, tout ceci doit tre
coup; pensez au temps que nous avons dj perdu.

Ici M. Brockelhurst fut interrompu. Trois dames entrrent dans la
chambre. Elles auraient d arriver un peu plus tt pour entendre
le sermon sur la parure, car elles taient splendidement vtues de
velours, de soie et de fourrure; deux d'entre elles, belles jeunes
filles de seize  dix-sept ans, portaient des chapeaux de castor
orns de plumes d'autruche, ce qui,  cette poque, tait la
grande mode. Une quantit de boucles lgres et soigneusement
peignes sortaient de ces gracieuses coutures. La plus ge de ces
dames tait enveloppe dans un magnifique chle de velours bord
d'hermine; elle portait un faux tour de boucles  la franaise.

Ces dames, qui n'taient autres que Mme et Mlles Brockelhurst,
furent reues avec respect par Mlle Temple; on les conduisit au
bout de la chambre  des places d'honneur.

Il parat qu'elles taient venues dans la voiture avec
M. Brockelhurst, et qu'elles avaient scrupuleusement examin les
chambres de l'tage suprieur, pendant que M. Brockelhurst faisait
ses comptes avec la femme de charge, questionnait la blanchisseuse
et forait la directrice  couter ses sermons.

Pour le moment, elles adressaient quelques observations et
quelques reproches  Mme Smith, qui tait charge de l'entretien
du linge et de l'inspection des dortoirs; mais je n'eus pas le
temps de les couter, mon attention ayant t bientt dtourne
par autre chose.

Jusque-l, tout en prtant l'oreille  la conversation de
M. Brockelhurst et de Mlle Temple, je n'avais pas nglig les
prcautions ncessaires  ma sret personnelle. Je pensais que
tout irait bien si je pouvais viter d'tre aperue; dans ce but,
je m'tais bien enfonce sur mon banc, et, faisant semblant d'tre
trs occupe de mon addition, je m'tais arrange de manire 
cacher ma figure derrire mon ardoise; j'aurais srement chapp
aux regards, si elle n'eut gliss de mes mains et ne ft tombe 
terre avec grand bruit. Tous les yeux se dirigrent de mon ct.

Je compris que tout tait perdu, et je rassemblai mes forces
contre ce qui allait arriver.

L'orage ne se fit pas attendre.

Une enfant sans soin, dit M. Brockelhurst; puis il ajouta
immdiatement: Il me semble que c'est la nouvelle lve; il ne
faut pas que j'oublie ce que j'ai  dire sur son compte; et il
s'cria, il me sembla du moins qu'il parlait trs haut: Faites
venir l'enfant qui a bris son ardoise.

Seule, je n'aurais pu bouger, j'tais paralyse; mais deux grandes
filles qui taient  ct de moi me forcrent  me lever, et me
poussrent vers le juge redout. Mlle Temple m'aida doucement 
venir jusqu' lui, et murmura  mon oreille:

Ne soyez pas effraye, Jeanne[1]; j'ai vu que c'tait un accident,
et vous ne serez pas punie.

Ces bonnes paroles me frapprent au coeur comme un aiguillon.

Dans une minute elle me mprisera et verra en moi une hypocrite,
pensai-je. Et alors un sentiment de rage contre Mme Reed et
M. Brockelhurst alluma mon sang: je n'tais pas une Hlne Burns.

Avancez cette chaise, dit M. Brockelhurst, en indiquant un sige
trs lev d'o venait de descendre une monitrice.

On l'apporta.

Placez-y l'enfant, continua-t-il.

J'y fus place, par qui? c'est ce que je ne puis dire. Je
m'aperus seulement qu'on m'avait hisse  la hauteur du nez de
M. Brockelhurst. Des pelisses en soie pourpre, un nuage de plumes
argentes s'tendaient et se balanaient au-dessous de mes pieds.

Mesdames, dit M. Brockelhurst en se tournant vers sa famille,
mademoiselle Temple, matresses et lves, vous voyez toutes cette
petite fille.

Sans doute elles me voyaient toutes; leurs regards taient pour
moi comme des miroirs ardents sur ma figure brlante.

Vous voyez qu'elle est jeune encore; son extrieur est celui de
l'enfance. Dieu lui a libralement dparti l'enveloppe qu'il
accorde  tous. Aucune difformit n'indique en elle un tre 
part. Qui croirait que l'esprit du mal a dj trouv en elle un
serviteur et un agent? Et pourtant, chose triste  dire, c'est la
vrit.

Il s'arrta; j'eus le temps de raffermir mes nerfs et de sentir ma
rougeur disparatre. L'preuve ne pouvait plus tre vite;
j'tais dcide  la supporter avec courage.

Mes chres enfants, continua le ministre, c'est une bien
malheureuse et bien triste chose, et il est de mon devoir de vous
en avertir: cette petite fille, qui aurait d tre un des agneaux
de Dieu, est une rprouve; loin de demeurer membre du troupeau
fidle, ce n'est plus qu'une trangre; soyez sur vos gardes,
dfiez-vous de son exemple; s'il est ncessaire, vitez sa
compagnie, loignez-la de vos jeux, ne l'introduisez pas dans vos
conversations. Et vous, matresses, ayez les yeux sur tous ses
mouvements, pesez ses paroles, examinez ses actes, chtiez son
corps afin de sauver son me, si toutefois la chose est possible;
car cette enfant, ma langue hsite  le dire, cette enfant, ne
dans un pays chrtien, est pire que les idoltres qui adressent
leurs prires  Brama ou s'agenouillent devant Jagernau; cette
enfant est une menteuse!

Il s'arrta encore une dizaine de minutes, pendant lesquelles,
tant en parfaite possession de moi-mme, je pus voir sa femme et
ses filles tirer des mouchoirs de leurs poches et les porter 
leurs yeux. La plus ge de ces dames inclinait sa tte  droite
et  gauche; quant aux plus jeunes, elles murmuraient sans cesse:
Quelle honte!

M. Brockelhurst s'cria pour finir:

Toutes ces choses, je les ai apprises de sa bienfaitrice, de
cette pieuse et charitable dame qui l'a adopte alors qu'elle
tait une orpheline, qui l'a leve avec ses propres filles; et
cette malheureuse enfant a pay sa bont et sa gnrosit par une
ingratitude si grande, que l'excellente Mme Reed a t force de
sparer Jeanne de ses enfants, dans la crainte de voir son exemple
entacher leur puret. Elle l'a envoye ici pour la gurir, comme
les Juifs envoyaient leurs malades au lac de Bethsda. Directrice,
matresses, je vous le demande encore, ne laissez pas les eaux
croupir autour d'elle!

Aprs cette sublime conclusion, M. Brockelhurst attacha le dernier
bouton de son pardessus et dit quelque chose tout bas  sa
famille. Celle-ci se leva, salua Mlle Temple et quitta
crmonieusement la salle d'tude. Arriv  la porte, mon juge se
retourna et dit:

Laissez-la encore une demi-heure sur cette chaise, et que
personne ne lui parle pendant le reste du jour.

J'tais donc assise l-haut. Moi qui avais dclar ne jamais
pouvoir supporter la honte d'tre debout au milieu de la salle, je
me trouvais maintenant expose  tous les regards sur ce pidestal
de honte. Aucun langage ne peut exprimer mes sensations; mais au
moment o elles gonflaient ma poitrine, une jeune fille passa 
mes cts; elle leva les yeux sur moi. Quelle flamme trange y
brillait! quelle impression extraordinaire me produisit leur
lumineux regard! Je me sentis plus forte; c'tait un hros, un
martyr, qui, passant devant une victime ou une esclave, lui
communiquait sa force. Je me rendis matresse de la haine qui me
montait au coeur, je levai la tte et je me tins ferme sur ma
chaise.

Hlne Burns fit  Mlle Smith une question sur son travail. Elle
fut gronde pour avoir demand une chose aussi simple, et, en s'en
retournant  sa place, elle me sourit de nouveau. Quel sourire! Je
me le rappelle maintenant; c'tait la marque d'une belle
intelligence et d'un vrai courage; il claira ses traits
accentus, sa figure amaigrie, ses yeux abattus, comme l'aurait
fait le regard d'un ange; et pourtant Hlne Burns portait au bras
un criteau o on lisait ces mots:

Enfant dsordonne

Une heure auparavant, j'avais entendu Mlle Scatcherd la condamner
au pain et  l'eau pour avoir tach un exemple d'criture en le
copiant.



CHAPITRE VIII

Avant que ma demi-heure de pnitence ft coule, j'entendis
sonner cinq heures. On cessa le travail, et tout le monde se
rendit au rfectoire pour prendre le caf. Je me hasardai 
descendre; il faisait nuit close; je me glissai dans un coin et je
m'assis sur le parquet. Le charme qui m'avait soutenue jusqu'alors
tait sur le point de se rompre. La raction commena, et le
chagrin qui s'empara de moi tait si accablant que je m'affaissai
sans force, la figure tourne vers la terre. Je me mis  pleurer.
Hlne Burns n'tait pas l. Rien ne venait  mon secours. Laisse
seule, je m'abandonnai moi-mme, et je versai des larmes
abondantes. En arrivant  Lowood, j'tais dcide  tre si bonne,
 faire tant d'efforts,  me concilier tant d'amis,  obtenir le
respect et  mriter l'affection. J'avais dj fait des progrs
visibles; le matin mme on m'avait place  la tte de ma classe;
Mlle Miller m'avait chaudement complimente; Mlle Temple m'avait
accord un sourire approbateur, et s'tait engage  m'enseigner
le dessin et  me faire apprendre le franais, si mes progrs
continuaient pendant deux mois. J'tais aime de mes compagnes;
celles de mon ge me traitaient en gale; les grandes ne me
tracassaient pas: et maintenant j'allais tre jete  terre de
nouveau, tre foule aux pieds sans savoir si je pourrais jamais
me relever.

Non, je ne le pourrai pas, pensai-je en moi-mme, et je me mis 
dsirer sincrement la mort.

Comme je murmurais ce souhait au milieu de mes sanglots, quelqu'un
s'approcha, je tressaillis; Hlne Burns tait prs de moi, la
flamme du foyer me l'avait montre traversant la longue chambre
dserte. Elle m'apportait mon pain et mon caf.

Mangez quelque chose, me dit-elle.

Mais je repoussai ce qu'elle m'avait offert, sentant que, dans la
situation o je me trouvais, une goutte de caf ou une miette de
pain me ferait mal. Hlne me regarda probablement avec surprise;
quels que fussent mes efforts, je ne pouvais pas faire cesser mon
agitation, je continuais  pleurer tout haut. Elle s'assit prs de
moi, tenant ses genoux entre ses bras et y appuyant sa tte; mais
elle demeurait silencieuse comme une Indienne. Je fus la premire
 parler.

Hlne, dis-je, pourquoi restez-vous avec une enfant que tout le
monde considre comme une menteuse?

-- Tout le monde, Jane?  peine quatre-vingts personnes vous ont
entendu donner ce titre, et le monde en contient des centaines de
millions.

-- Que m'importent ces millions? Les quatre-vingts que je connais
me mprisent.

-- Jane, vous vous trompez; il est probable que pas une des lves
ne vous mprise ni ne vous hait, et beaucoup vous plaignent, j'en
suis sre.

-- Comment peuvent-elles me plaindre, aprs ce qu'a dit
M. Brockelhurst?

-- M. Brockelhurst n'est pas un Dieu; ce n'est pas un homme en qui
l'on ait confiance. Personne ne l'aime ici, car il n'a jamais rien
fait pour gagner notre affection. S'il vous et accord des
faveurs spciales, vous auriez sans doute trouv tout autour de
vous des ennemies, soit dclares, soit secrtes. Mais, aprs tout
ce qui s'est pass, presque toutes voudraient vous tmoigner de la
sympathie, si elles l'osaient. Matresses et lves pourront vous
regarder froidement pendant un jour ou deux; mais des sentiments
amis sont cachs dans leurs coeurs et paratront bientt, d'autant
qu'ils auront t comprims pendant quelque temps. Et d'ailleurs,
Jane...

Elle s'arrta.

Eh bien, Hlne? dis-je en mettant mes mains dans les siennes.

Elle prit doucement mes doigts pour les rchauffer et continua:
Si le monde entier vous hassait et vous croyait coupable, mais
que votre conscience vous approuvt, et qu'en interrogeant votre
coeur il vous part pur de toute faute, Jeanne, vous ne seriez pas
sans amie.

-- Je le sais, mais ce n'est point assez pour moi. Si les autres
ne m'aiment pas, je prfre mourir plutt que de vivre ainsi; je
ne puis pas accepter d'tre seule et dteste. Hlne, voyez, pour
obtenir une vritable affection de vous, de Mlle Temple et de tous
ceux que j'aime sincrement, je consentirais  avoir le bras
bris,  tre roule  terre par un taureau, ou  me tenir debout
derrire un cheval furieux qui m'enverrait son sabot dans la
poitrine.

-- Silence, Jane! Vous placez trop haut l'amour des hommes; vous
tes trop impressionnable, trop ardente. La main souveraine qui a
cr votre corps et y a envoy le souffle de vie, a plac pour
vous des ressources en dehors de vous-mme et des cratures
faibles comme vous. Au del de cette terre il y a un royaume
invisible; au-dessus de ce monde, habit par les hommes, il y en a
un habit par les esprits, et ce monde rayonne autour de nous, il
est partout; et ces esprits veillent sur nous, car ils ont mission
de nous garder; et si nous mourons dans la souffrance et dans la
honte, si nous avons t accabls par le mpris, abattus par la
haine, les anges voient notre torture et nous reconnaissent
innocents, si toutefois nous le sommes; et je sais que vous tes
innocente de ces fautes dont M. Brockelhurst vous a lchement
accuse, d'aprs ce qui lui avait t dit par Mme Reed; car j'ai
reconnu une nature sincre dans vos yeux ardents et sur votre
front pur. Dieu, qui attend la sparation de notre chair et de
notre esprit, nous couronnera aprs la mort; il nous accordera une
pleine rcompense. Pourquoi nous laisserions-nous abattre par le
malheur, puisque la vie est si courte, et que la mort est le
commencement certain de la gloire et du bonheur?

J'tais silencieuse, Hlne m'avait calme; mais dans cette
tranquillit qu'elle m'avait communique, il y avait un mlange
d'inexprimable tristesse; j'prouvais une impression douloureuse 
mesure qu'elle parlait, mais je ne pouvais dire d'o cela venait.
Quand elle eut fini de parler, sa respiration devint plus rapide,
et une petite toux sche sortit de sa poitrine. J'oubliai alors
pour un moment mes chagrins, et je me laissai aller  une vague
inquitude. Inclinant ma tte sur l'paule d'Hlne, je passai mon
bras autour de sa taille; elle m'approcha d'elle, et nous restmes
ainsi en silence.

Une autre personne entra dans la salle; le vent, qui avait cart
quelques nuages pais, avait laiss la lune  dcouvert, et ses
rayons, en frappant directement sur une fentre voisine, nous
clairrent en plein, ainsi que la personne qui s'avanait.
C'tait Mlle Temple.

Je venais vous chercher, Jane, dit-elle; j'ai  vous parler dans
ma chambre, et, puisque Hlne est avec vous, elle peut venir
aussi.

Nous nous levmes pour suivre la directrice; il nous fallut
traverser plusieurs passages et monter un escalier avant d'arriver
 son appartement.

Il me parut gai; il tait clair par un bon feu. Mlle Temple dit
 Hlne de s'asseoir dans un petit fauteuil d'un ct du foyer,
et en ayant pris un autre elle-mme, elle m'engagea  me placer 
ses cts.

tes-vous console? me demanda-t-elle, en me regardant en face;
avez-vous assez pleur vos chagrins?

-- Je crains de ne jamais pouvoir me consoler.

-- Pourquoi?

-- Parce que j'ai t accuse injustement; parce que tout le
monde, et vous-mme, madame, vous me croyez bien coupable.

-- Nous croirons ce que nous verrons, et nous formerons notre
opinion d'aprs vos actes, mon enfant. Continuez  tre bonne, et
vous me contenterez.

-- Est-ce bien vrai, mademoiselle Temple?

-- Oui, me rpondit-elle en passant son bras autour de moi Et
maintenant dites-moi quelle est cette dame que M. Brockelhurst
appelle votre bienfaitrice.

-- C'est Mme Reed, la femme de mon oncle; mon oncle est mort et
m'a laisse  ses soins.

-- Elle ne vous a donc pas librement adopte?

-- Non, Mme Reed en tait fche; mais mon oncle,  ce que m'ont
souvent rpt les domestiques, lui avait fait promettre en
mourant de me garder toujours prs d'elle.

-- Eh bien, Jane, vous savez, ou, si vous ne le savez pas, je vous
apprendrai que lorsqu'un criminel est accus, on lui permet
toujours de prendre la parole pour sa dfense. Vous avez t
charge d'une faute qui n'est pas la vtre; dfendez-vous aussi
bien que vous le pourrez; dites tout ce que vous offrira votre
mmoire; mais n'ajoutez rien, n'exagrez rien.

Je rsolus, au fond de mon coeur, d'tre modre et exacte: et,
aprs avoir rflchi quelques minutes pour mettre de l'ordre dans
ce que j'avais  dire, je me mis  raconter toute l'histoire de ma
triste enfance.

J'tais puise par l'motion; aussi mes paroles furent-elles plus
douces qu'elles ne l'taient d'ordinaire lorsque j'abordais ce
sujet douloureux. Me rappelant ce qu'Hlne m'avait dit sur
l'indulgence, je mis dans mon rcit bien moins de fiel que je n'en
mettais d'habitude; racont ainsi, il tait plus vraisemblable,
et,  mesure que j'avanais, je sentais que Mlle Temple me croyait
entirement.

Dans le courant de mon rcit, j'avais parl de M. Loyd comme tant
venu me voir aprs mon accs, car je n'avais point oubli le
terrible pisode de la chambre rouge. J'avais mme craint qu'en le
racontant, mon irritation ne me ft dpasser en quelque sorte les
justes limites. Rien ne pouvait, en effet, adoucir en moi le
souvenir de cette douloureuse agonie qui s'tait alors empare de
mon coeur, et je me rappelais toujours comment Mme Reed avait
ddaign mes instantes supplications, et m'avait enferme pour la
seconde fois dans cette sombre chambre, que je croyais hante par
un esprit.

J'avais achev; Mlle Temple me regarda en silence pendant quelques
minutes; puis elle me dit:

Je connais M. Loyd, je lui crirai; si sa rponse s'accorde avec
ce que vous avez dit, vous serez publiquement dcharge de toute
accusation; pour moi, Jane, ds  prsent je vous considre comme
innocente.

Elle m'embrassa et me garda prs d'elle. J'en fus heureuse, car je
prenais un plaisir d'enfant  contempler sa figure, ses vtements,
ses bijoux, son front pur, ses cheveux brillants, ses yeux noirs
qui rayonnaient. Se tournant alors vers Hlne, elle lui dit:

Comment tes-vous ce soir, Hlne? avez-vous beaucoup touss
aujourd'hui?

-- Pas tout  fait autant que de coutume, je crois, madame.

-- Et comment vont vos douleurs de poitrine?

-- Un peu mieux.

Mlle Temple se leva, prit la main d'Hlne, et tta son pouls;
puis elle retourna  se place, et je l'entendis soupirer.

Elle demeura pensive pendant quelques minutes; mais, sortant tout
 coup de sa rflexion, elle nous dit gaiement:

Vous tes mes htes ce soir, et je veux vous traiter comme tels.

En disant ces mots, elle sonna.

Barbara, dit-elle  la servante qui entra, je n'ai pas encore eu
mon th; apportez le plateau et donnez des tasses pour ces deux
jeunes filles.

Le plateau fut apport. Combien mes yeux furent charms par ces
tasses de porcelaine, et cette thire, place sur une petite
table ronde prs du feu! Combien me semblrent dlicieux le parfum
du th et l'odeur des tartines, dont  mon grand dsappointement,
car la faim commenait  se faire sentir, je n'aperus qu'une trs
petite quantit. Mlle Temple en fit aussi la remarque.

Barbara, dit-elle, ne pourriez-vous pas nous apporter un peu plus
de pain et de beurre? il n'y en pas assez pour trois.

La servante sortit et revint bientt.

Mademoiselle, dit-elle. Mme Harden dit qu'elle a envoy la
quantit ordinaire.

Mme Harden tait la femme de charge; elle tait taille sur le
mme modle que M. Brockelhurst; elle semblait faite de la mme
chair et des mmes os.

Oh! trs bien, rpondit Mlle Temple; nous nous en passerons
alors.

Au moment o la servante s'en allait, elle ajouta en souriant:

Heureusement que, pour cette fois, j'ai de quoi suppler  ce qui
manque.

Ella invita Hlne et moi  nous approcher de la table, et plaa
devant chacune de nous une tasse de th et une dlicieuse mais
petite tartine de beurre; puis elle se leva, ouvrit un tiroir et
en tira un paquet envelopp de papier: un pain d'pice d'une
majestueuse grandeur s'offrit  nos regards.

J'aurais voulu vous en donner  chacune un morceau pour
l'emporter, dit-elle; mais, puisque nous n'avons pas assez de pain
et de beurre, il faudra bien le manger maintenant.

Et sa main gnreuse nous en coupa de grosses tranches.

Ce soir-l, il nous sembla que nous tions nourries de nectar et
d'ambroisie. Le sourire de satisfaction avec lequel Mlle Temple
nous regardait pendant que nous apaisions nos apptits voraces sur
le mets dlicat qu'elle nous avait libralement rparti, ne fut
pas la moindre de nos joies.

Le th achev et le plateau enlev, elle nous rappela prs du feu;
chacune de nous fut place  ses cts, et une conversation
s'engagea entre elle et Hlne. Ce n'tait pas un petit privilge
que d'tre admise  l'entendre.

Mlle Temple avait toujours quelque chose de serein dans son
apparence, de noble dans son maintien. On trouvait dans son
langage cette exactitude pure qui prvient l'exagration ou la
passion. Ceux qui la regardaient ou l'coutaient, prouvaient non
seulement un vif plaisir, mais aussi un profond respect.

Ce fut ce qui m'arriva. Quant  Hlne, elle me frappa
d'admiration.

Le repas confortable, le foyer rjouissant, la prsence et la
bont de son institutrice aime, ou plutt quelque chose qui se
passa dans cette me privilgie, rveilla toutes les puissances
de son tre; elles s'allumrent et commencrent par animer d'une
teinte brillante ses joues, qui jusque-l avaient toujours t
ples et prives de sang; puis elles vinrent clairer ses yeux,
leur donner un doux rayonnement, et ils acquirent tout  coup une
beaut plus originale que celle de Mlle Temple, une beaut qui
n'tait produite ni par une riche couleur ni par de longs cils ou
des sourcils bien dessins, mais par la force de la pense et la
splendeur de l'me. Cette me tait l sur ses lvres, et les
paroles coulaient de je ne sais quelle source mystrieuse.

Une jeune fille de quatorze ans a-t-elle un coeur assez grand,
assez vigoureux pour renfermer la source sans cesse agite d'une
loquence pure, pleine et fervente? tel fut le sujet de la
conversation d'Hlne pendant toute cette soire, dont je ne
perdrai jamais le souvenir; son esprit semblait vouloir vivre
autant dans un court espace que les autres durant une longue
existence.

Mlle Temple et Hlne parlrent de choses qui m'taient
trangres, des peuples et des temps passs, des contres
loignes, des secrets de la nature dcouverts ou devins. Elles
parlrent de diffrents livres; combien elles en avaient lu! que
de connaissances elles possdaient! les noms des auteurs franais
leur semblaient familiers. Mais mon tonnement fut au comble,
quand Mlle Temple demanda  Hlne si elle trouvait quelquefois un
moment pour repasser le latin que son pre lui avait enseign, et,
prenant un livre dans sa bibliothque, elle lui dit de lire et de
traduire une page de Virgile.

Hlne obit, et mon admiration croissait  chaque ligne. Au
moment o elle finissait, la cloche annona qu'il tait temps de
se coucher. Nous ne pouvions donc plus rester. Mlle Temple nous
embrassa, et nous pressant sur son coeur, elle nous dit:

Dieu vous bnisse, mes enfants!

Elle retint Hlne presse contre elle un peu plus longtemps que
moi. Elle la laissa partir plus difficilement; ce fut Hlne que
son oeil suivit; ce fut pour elle qu'elle soupira tristement une
seconde fois, et qu'elle essuya une larme.

En atteignant le dortoir, nous entendmes la voix de
Mlle Scatcherd; elle examinait les tiroirs, elle tait justement 
celui d'Hlne Burns, et, en entrant, celle-ci fut vivement
rprimande. On lui dclara que le lendemain on lui attacherait 
l'paule une demi-douzaine d'objets dplis.

Il est bien vrai que mes tiroirs taient dans un dsordre
honteux, me dit tout bas Hlne; j'avais l'intention de les
ranger, et je l'ai oubli.

Le lendemain, Mlle Scatcherd crivit en gros caractres, sur un
morceau de carton, ce mot:

Dsordonne

puis elle l'attacha sur le front d'Hlne, sur ce front bon,
lev, doux, intelligent.

Jusqu'au soir, la jeune fille supporta son chtiment avec patience
et sans avoir un seul instant conu de ressentiment; car elle le
considrait comme une punition mrite.

Au moment o Mlle Scatcherd s'en alla, aprs la classe du soir, je
courus  Hlne. Je lui arrachai du front ce papier, et je le
jetai au feu.

Cette rage, dont Hlne tait incapable, avait dvor mon me
pendant tout le jour, et des larmes brlantes avaient coul le
long de mes joues. La vue de cette triste rsignation m'avait mis
au coeur une souffrance intolrable.

Une semaine environ aprs ce que je viens de raconter,
Mlle Temple, qui avait crit  M. Loyd, recevait une rponse; il
parat que son rcit s'accordait avec le mien. Mlle Temple ayant
donc rassembl toute l'cole, dclara qu'elle avait pris des
informations sur les fautes dont Jane Eyre avait t accuse par
M. Brockelhurst, et qu'elle se trouvait heureuse de la dclarer
innocente; les matresses me donnrent des poignes de main et
m'embrassrent; un murmure de plaisir se fit entendre parmi mes
compagnes.

Dlivre d'un poids aussi accablant, je pris ds lors la
rsolution de me mettre  l'oeuvre, et de me frayer un chemin au
milieu de toutes les difficults.

Je travaillai courageusement, et mes succs furent proportionns 
mes efforts: ma mmoire, qui n'tait pas naturellement trs bonne,
s'amliora par la pratique; l'exercice aiguisa mon esprit; au bout
de quelques semaines, je fus place dans une classe suprieure, et
je n'tais pas  Lowood depuis deux mois, lorsqu'on me permit de
commencer le franais et le dessin. Le mme jour, j'appris les
deux premiers temps du verbe tre, et je dessinai ma premire
ferme, dont, par parenthse, les murs taient encore plus inclins
que ceux de la fameuse tour penche  Pise.

Ce soir-l, en allant me coucher, j'oubliai de me servir en
imagination le souper de pommes de terre toutes chaudes, de pain
blanc et de lait nouvellement tir, comme j'avais l'habitude de le
faire pour apaiser mon estomac affam. Je me contentai, pour tout
repas, de regarder mille gravures idales qui se prsentaient 
mes yeux dans l'obscurit. Je me figurais qu'elles taient toutes
mon ouvrage. Je voyais des maisons, des arbres, des rochers et des
ruines pittoresques, des groupes de chteaux, de belles peintures
reprsentant des papillons qui voltigeaient sur des roses en
boutons, des oiseaux becquetant les cerises mres, ou bien un nid
de petits rouges-gorges, recouvert par des branches de lierre. Je
pensais aussi au jour o je serais capable de traduire couramment
un certain petit livre franais que Mme Pierrot m'avait montr. Je
m'endormis avant d'avoir rsolu ce problme d'une manire
satisfaisante.

Salomon a bien raison de dire: Mieux vaut un dner d'herbe et
l'amour, qu'un boeuf  l'curie et la haine.

Je n'aurais pas chang Lowood et toutes ses privations pour
Gateshead et son luxe.



CHAPITRE IX

Les privations, ou plutt les souffrances que nous avions endures
jusque-l, diminuaient; le printemps allait revenir, il tait
presque arriv; les geles avaient cess; les neiges taient
fondues; les vents froids soufflaient moins fort; mes pauvres
pieds, que l'air glacial de janvier avait meurtris et enfls au
point de gner ma marche, commenaient  gurir sous l'influence
des brises d'avril. Les nuits et les matines, renonant  une
temprature digne du Canada, ne glaaient plus le sang dans nos
veines. Les rcrations passes dans le jardin devenaient
supportables; quelquefois mme, lorsque le soleil brillait, elles
taient doues et agrables. La verdure perait sur ces massifs
sombres qui, s'gayant chaque jour, faisaient croire que
l'esprance les traversait la nuit et laissait chaque matin des
traces plus brillantes de son passage. Les fleurs commenaient 
se mlanger aux feuilles; on voyait boutonner les violiers
d'hiver, les crocus, les oreilles d'ours couleur de pourpre, et
les penses aux yeux dors. Les jeudis, comme nous avions demi-
cong, nous allions nous promener, et nous trouvions des fleurs
encore plus belles, closes sous les haies vives.

Je m'aperus aussi,  mon grand contentement, que le hasard nous
avait rserv une jouissance qui n'tait limite que par
l'horizon.

Au del de ces hautes murailles surmontes de pointes de fer qui
gardaient notre demeure, s'tendait un plateau riche en verdure et
en ombrages, et qu'encadrait une chane de sommets levs; au
milieu coulait un ruisseau o se disputaient les pierres noires et
les remous tincelants. Combien cet aspect m'avait paru diffrent
sous un ciel d'hiver, alors que tout tait roidi par la gele ou
enseveli sous la neige, alors que des brouillards aussi froids que
la mort et pousss par des vents d'est venaient errer au-dessus de
ces sommets empourprs, puis se glissaient le long des chnes
verts pour se runir enfin aux brumes glaces qui se balanaient
au-dessus du ruisseau!

Ce ruisseau lui-mme tait dans cette saison un torrent bourbeux
et sans frein; il sparait le bois en deux parties, et faisait
entendre un grondement furieux  travers l'atmosphre souvent
paissie par une pluie violente ou par des tourbillons de grle;
quant  la fort, pendant l'hiver son contour n'offrait aux
regards qu'une range de squelettes.

Le mois d'avril touchait  sa fin, et mai approchait brillant et
serein. Chaque jour c'tait un ciel bleu, de doux rayons de
soleil, des brises lgres qu'envoyaient l'occident et le nord. La
vgtation poussait avec force; tout verdissait, tout tait
couvert de fleurs. La nature rendait la vie et la majest aux
chnes, aux htres, aux ormeaux; les arbres et les plantes
venaient envahir chaque recoin; les fosss taient remplis de
mousses varies, et une pluie de primevres, gayait le sol; je
voyais leur ple clat rpandre une douce lueur sur les lieux
ombrags.

Je sentais pleinement toutes ces choses; j'en jouissais souvent et
librement, mais presque toujours seule. J'avais donc enfin une
raison pour dsirer cette libert toute nouvelle pour moi, et que
je devais obtenir par mes efforts.

N'ai-je pas fait de Lowood une belle habitation, quand je l'ai
dpeinte entoure de bois et de montagnes et place sur le bord
d'une rivire? Sans doute le site tait beau; mais tait-il sain?
C'est l une autre question.

La valle boise o tait situ Lowood tait le berceau de ces
brouillards qui engendrent les pidmies; avec le printemps les
brumes revinrent, s'introduisirent dans l'asile des orphelines, et
leur haleine rpandit le typhus dans les dortoirs et dans les
salles d'tude. Aussi avant le commencement de mai l'cole fut-
elle transforme en hpital.

Une mauvaise nourriture et des refroidissements ngligs avaient
dispos une partie des lves  subir la contagion. Quarante-cinq
sur quatre-vingts furent frappes en mme temps. On interrompit
les classes; la discipline cessa d'tre observe. Celles des
lves qui continuaient  se bien porter obtinrent une libert
entire, parce que le mdecin insistait sur la ncessit d'un
exercice frquent, et que d'ailleurs personne n'avait le temps de
nous surveiller. Mlle Temple tait entirement absorbe par les
malades; elle passait ses jours  l'infirmerie et ne la quittait
que pour prendre quelques heures de repos; les matresses
employaient tout leur temps  emballer et  faire les prparatifs
de dpart pour les lves privilgies qui avaient des parents ou
des amis disposs  leur faire quitter ce centre de contagion.
Plusieurs dj atteintes n'taient arrives chez elles que pour
mourir; d'autres rendirent le dernier soupir  Lowood, et furent
enterres rapidement et en silence, la nature de l'pidmie
rendant tout dlai dangereux.

La maladie semblait avoir tabli sa demeure  Lowood, et la mort y
rptait ses visites assidues. Des chambres et des couloirs
sortaient des manations semblables  celles d'un hpital. On
s'efforait en vain de combattre la contagion par des remdes.

Cependant le joyeux mois de mai brillait sans nuages au-dessus de
ces montagnes  l'aspect pittoresque et de ce beau pays tout
couvert de bois. Les jardins taient resplendissants de fleurs,
les buissons de houx avaient atteint la hauteur des arbres, les
lis taient clos, et les roses venaient de s'panouir; les
plates-bandes de nos petits massifs taient gayes par le trfle
rose et la marguerite double; matin et soir l'glantier
odorifrant rpandait son parfum semblable  celui des pices et
de la pomme.

Mais tous ces trsors s'talaient en vain pour la plupart des
jeunes filles de Lowood; quelquefois seulement on venait cueillir
un petit bouquet d'herbes et de fleurs destines  orner un
cercueil.

Quant  moi et  toutes celles dont la sant s'tait maintenue,
nous jouissions pleinement des beauts du lieu et de la saison.
Depuis le matin jusqu'au soir on nous laissait courir dans les
bois comme des bohmiennes; nous agissions  notre fantaisie, nous
allions o nous poussait le caprice; puis notre rgime tait
meilleur que jadis. M. Brockelhurst et sa famille n'approchaient
plus de Lowood, toute inspection avait cess; effraye de
l'pidmie, l'avare femme de charge tait partie. Celle qui la
remplaait avait t employe au Dispensaire de Lowton, et, ne
connaissant pas les habitudes de sa nouvelle place, elle
distribuait les aliments avec plus de libralit. Il y avait
d'ailleurs moins de monde  nourrir; les malades mangeaient peu,
de sorte que nos plats se trouvaient plus copieux.

Lorsqu'on n'avait pas le temps de prparer le dner, ce qui
arrivait souvent, on nous donnait un gros morceau de pt froid ou
une paisse tartine de pain et de fromage; nous emportions alors
notre repas dans les bois, o nous choisissions l'endroit qui nous
plaisait le mieux, et nous dnions somptueusement sur l'herbe.

Ma place favorite tait une pierre large et unie qui dominait le
ruisseau; on ne pouvait y arriver qu'en traversant l'eau, trajet
que je faisais toujours nu-pieds. Cette pierre tait juste assez
large pour qu'on pt commodment s'y asseoir  deux; je m'y
rendais avec une autre enfant.

 cette poque, ma compagne favorite tait Marianne Wilson, petite
personne fine et observatrice, dont la compagnie me plaisait, tant
 cause de son esprit et de son originalit, qu' cause de ses
manires qui me mettaient  l'aise. Plus ge que moi de quelques
annes, elle connaissait mieux le monde, et pouvait me raconter
les choses que j'aimais  entendre. Prs d'elle ma curiosit tait
satisfaite; elle tait indulgente pour tous mes dfauts, et ne
cherchait jamais  mettre un frein  mes paroles. Elle avait un
penchant pour le rcit, moi pour l'analyse; elle aimait  donner
des dtails, moi  en demander; nous nous convenions donc trs
bien, et nous tirions de nos conversations mutuelles sinon
beaucoup d'utilit, du moins beaucoup de plaisir.

Mais, pendant ce temps, que devenait Hlne Burns? Pourquoi ne
pouvais-je pas passer avec elle ces douces journes de libert?
L'avais-je oublie? ou tais-je assez indigne d'elle pour m'tre
fatigue de sa noble intimit? Certes Marianne Wilson tait
infrieure  ma premire amie: elle pouvait me raconter des
histoires amusantes, contenter ma curiosit par des commrages
piquants que je dsirais savoir; mais le propre d'Hlne tait de
donner  ceux qui avaient le bonheur de causer avec elle
l'aspiration vers les choses leves.

Lecteurs, je savais et je sentais tout cela, et, quoique j'aie
bien des dfauts et peu de qualits pour les racheter, je ne me
suis pourtant jamais fatigue d'Hlne; je n'ai jamais cess
d'avoir pour elle un attachement fort, tendre et respectueux,
autant que le pouvait mon coeur.

Et comment en et-il t autrement, quand Hlne en tout temps,
dans toutes circonstances, m'avait montr une amiti calme et
fidle, que la mauvaise humeur n'avait jamais ternie, que
l'irritation n'avait jamais trouble? Mais Hlne tait malade;
depuis quelques semaines on l'avait spare de nous, et je ne
savais point dans quelle chambre elle avait t transporte.

Elle n'habitait pas dans l'infirmerie avec les lves malades de
l'pidmie; car elle n'tait point attaque du typhus, mais d'une
maladie de poitrine, et dans mon ignorance je regardais cette
maladie comme une souffrance douce et lente que le temps et les
soins devaient srement faire disparatre.

Je fus confirme dans cette ide en la voyant descendre deux ou
trois fois par des journes trs chaudes. Elle tait conduite au
jardin par Mlle Temple, mais on ne me permettait pas d'aller lui
parler; je ne pouvais la voir qu' travers la fentre de la salle
d'tude, et encore trs vaguement, car elle tait enveloppe d'un
chle, et elle allait se placer  distance sous la galerie.

Un soir, au commencement de juin, j'tais reste trs tard dans
les bois avec Marianne; comme de coutume, aprs nous tre spares
des autres, nous nous tions mises  errer au loin, mais si loin,
cette fois, que nous nous tions perdues, et que nous avions t
obliges de demander notre chemin  un homme et  une femme qui
faisaient patre dans la fort un troupeau de porcs  demi
sauvages.

Lorsque nous arrivmes, la lune tait leve; un cheval que nous
reconnmes pour tre celui du mdecin tait attach  la porte du
jardin; Marianne me fit observer qu'il devait y avoir quelqu'un de
trs malade pour qu'on ft all chercher M. Bates  une pareille
heure, et elle retourna  la maison.

Moi, je restai encore quelques minutes pour planter dans mon
jardin une poigne de racines que je rapportais de la fort et que
je craignais de voir se faner en les laissant hors de terre
jusqu'au lendemain.

Ce travail achev, je ne rentrai pas encore; la rose donnait un
doux parfum aux fleurs, la soire tait sereine et chaude;
l'orient empourpr promettait un beau lendemain;  l'occident la
lune se levait majestueuse; je remarquais toutes ces choses, et
j'en jouissais comme un enfant peut en jouir. Mon esprit s'arrta
sur une pense qui jusqu'alors ne l'avait jamais proccup.

Combien il est pnible, me dis-je, d'tre tendue maintenant sur
un lit de douleur, et de se trouver en danger de mort! Ce monde
est beau, et il est triste d'en tre arrach pour aller... qui
sait o?

Alors mon intelligence fit son premier effort srieux pour
comprendre ce qui lui avait t enseign sur le ciel et sur
l'enfer, et pour la premire fois elle recula effraye; et pour la
premire fois, regardant en avant et en arrire, elle se vit
entoure d'un abme sans fond: elle ne sentait et ne comprenait
qu'une chose, le prsent; le reste n'tait qu'un nuage informe, un
gouffre vide, et elle tressaillait  l'ide de se trouver plonge
au milieu de ce chaos.

J'tais abme dans ces rflexions, lorsque j'entendis ouvrir la
grande porte; M. Bates sortit avec la garde-malade.

Lorsque celle-ci se fut assure que le mdecin tait mont sur son
cheval et reparti, elle se prpara  fermer la porte, mais je
courus vers elle.

Comment va Hlne Burns? demandai-je.

-- Trs mal, rpondit-elle.

-- Est-ce elle que M. Bates est venu voir?

-- Oui.

-- Et que dit-il?

-- Il dit qu'elle ne restera plus longtemps ici.

Si j'avais entendu cette mme phrase la veille, j'aurais cru
qu'Hlne allait retourner dans le Northumberland, chez son pre,
et je n'aurais pas suppos une mort prochaine; mais ce jour-l je
compris tout de suite. Je vis clairement qu'Hlne comptait ses
derniers jours, qu'elle allait quitter ce monde pour tre
transporte dans la rgion des esprits, si toutefois cette rgion
existe. Mon premier sentiment fut l'effroi; ensuite mon coeur fut
serr par une violente douleur; enfin j'prouvai le dsir, le
besoin de la voir; je demandai dans quelle chambre elle tait.

Elle est dans la chambre de Mlle Temple, me dit la garde.

-- Puis-je monter lui parler?

-- Oh non, enfant, cela n'est pas probable; et puis il est temps
de rentrer. Vous prendrez la fivre si vous restez dehors quand la
rose tombe.

La garde ferma, et je rentrai par une porte latrale qui
conduisait  la salle d'tude. Il tait juste temps. Neuf heures
venaient de sonner, et Mlle Miller appelait les lves pour se
coucher.

Deux heures se passrent; il devait tre  peu prs onze heures;
je n'avais pu m'endormir. Jugeant d'aprs le silence complet du
dortoir que toutes mes compagnes taient plonges dans un profond
sommeil, je me levai, je passai ma robe et je sortis nu-pieds de
l'appartement. Je me mis  chercher la chambre de Mlle Temple;
elle tait  l'autre bout de la maison; je connaissais le chemin,
et la lumire de la lune entrant par les fentres me le fit
trouver sans peine.

Une odeur de camphre et de vinaigre brl m'avertit que je me
trouvais prs de l'infirmerie; je passai rapidement, dans la
crainte d'tre entendue par la garde qui veillait toute la nuit:
j'avais peur d'tre aperue et renvoye dans mon lit, car il
fallait que je visse Hlne; j'tais dcide  la serrer dans mes
bras avant sa mort,  lui donner un dernier baiser,  changer
avec elle une dernire parole.

Aprs avoir descendu un escalier, travers une portion de la
maison et russi  ouvrir deux portes sans tre entendue,
j'atteignis un autre escalier; je le montai. Juste en face de moi
se trouvait la chambre de Mlle Temple.

On voyait briller la lumire par le trou de la serrure et sous la
porte; tout y tait silencieux. En m'approchant je m'aperus que
la porte tait entr'ouverte, probablement pour permettre  l'air
du dehors d'entrer dans ce refuge de la maladie.

Impatiente et peu dispose  l'hsitation, car une douloureuse
angoisse s'tait empare de mon me et de mes sens, je poussai la
porte et je regardai dans la chambre; mes yeux cherchaient Hlne,
et craignaient de trouver la mort.

Prs de la couche de Mlle Temple et  moiti recouvert par ses
rideaux blancs se trouvait un petit lit; je vis la forme d'un
corps se dessiner sous les couvertures; mais la figure tait
cache par les rideaux. La garde  laquelle j'avais parl dans le
jardin s'tait endormie sur un fauteuil; une chandelle qu'on avait
oublie de moucher brlait sur la table.

Mlle Temple n'y tait pas; je sus plus tard qu'elle avait t
appele prs d'une jeune fille  l'agonie.

Je fis quelques pas et je m'arrtai devant le lit: ma main tait
pose sur le rideau; mais je prfrais parler avant de le tirer,
car j'avais peur de ne trouver qu'un cadavre.

Hlne, murmurai-je doucement, tes-vous veille?

Elle se souleva, carta le rideau, et je vis sa figure ple,
amaigrie, mais parfaitement calme. Elle me parut si peu change
que mes craintes cessrent immdiatement.

Est-ce bien vous, Jane? me demanda-t-elle de sa douce voix.

-- Oh! pensai-je, elle ne va pas mourir; ils se trompent: car,
s'il en tait ainsi, sa parole et son regard ne seraient pas aussi
calmes.

Je m'avanai vers son petit lit, et l'embrassai. Son front, ses
joues, ses mains, tout son corps enfin tait froid; mais elle
souriait comme jadis.

Pourquoi tes-vous venue ici, Jane? il est onze heures passes;
je les ai entendues sonner il y a quelques instants.

-- J'tais venue vous voir, Hlne; on m'avait dit que vous tiez
trs malade, je n'ai pas pu m'endormir avant de vous avoir parl.

-- Vous venez alors pour me dire adieu; vous arrivez bien  temps.

-- Allez-vous quelque part, Hlne? retournez-vous dans votre
demeure?

-- Oui, dans ma dernire, dans mon ternelle demeure.

-- Oh non, Hlne!

Je m'arrtai mue. Pendant que je cherchais  dvorer mes larmes,
Hlne fut prise d'un accs de toux, et pourtant la garde ne
s'veilla pas. L'accs fini, Hlne resta quelques minutes
puise; puis elle murmura:

Jane, vos petits pieds sont nus; venez coucher avec moi, et
cachez-vous sous ma couverture.

J'obis; elle passa son bras autour de moi et m'attira tout prs
d'elle. Aprs un long silence elle me dit, toujours trs bas:

Je suis trs heureuse, Jane. Quand on vous dira que je suis
morte, croyez-le et ne vous affligez pas; il n'y a l rien de
triste: nous devons tous mourir un jour, et la maladie qui
m'enlve  la terre n'est point douloureuse, elle est douce et
lente; mon esprit est en repos; personne ici-bas ne me regrettera
beaucoup. Je n'ai que mon pre; il s'est remari dernirement, et
ma mort ne sera pas un grand vide pour lui. En mourant jeune,
j'chappe  de grandes souffrances; je n'ai pas les qualits et
les talents ncessaires pour me frayer aisment une route dans le
monde, et j'aurais failli sans cesse.

-- Mais o allez-vous, Hlne? Pouvez-vous le voir? le savez-vous?

-- J'ai la foi, et je crois que je vais vers Dieu.

-- O est Dieu? Qu'est-ce que Dieu?

-- Mon crateur et le vtre; il ne dtruira jamais son oeuvre;
j'ai foi en son pouvoir et je me confie en sa bont; je compte les
heures jusqu'au moment solennel qui me rendra  lui et qui le
rvlera  moi.

-- Alors, Hlne, vous tes sre que le ciel existe rellement, et
que nos mes peuvent y arriver aprs la mort?

-- Oui, Jane, je suis sre qu'il y a une vie  venir; je crois que
Dieu est bon et que je puis en toute confiance m'abandonner  lui
pour ma part d'immortalit. Dieu est mon pre, Dieu est mon ami;
je l'aime et je crois qu'il m'aime.

-- Hlne, vous reverrai-je de nouveau aprs ma mort?

-- Oui, vous viendrez vers cette mme rgion de bonheur; vous
serez reue par cette mme famille toute-puissante et universelle,
n'en doutez pas, chre Jane!

Je me demandai quelle tait cette rgion, si elle existait; mais
je ne fis pas part de mes doutes  Hlne. Je pressai mon bras
plus fortement contre elle; elle m'tait plus chre que jamais; il
me semblait que je ne pouvais pas la laisser partir, et je cachai
ma figure contre son cou. Alors elle me dit de l'accent le plus
doux:

Je me sens mieux; mais ce dernier accs de toux m'a un peu
fatigue et j'ai besoin de dormir. Ne m'abandonnez pas, Jane,
j'aime  vous sentir prs de moi.

-- Je resterai avec vous, chre Hlne, et personne ne pourra
m'arracher d'ici.

-- Avez-vous chaud, ma chre?

-- Oui.

-- Bonsoir, Jane.

-- Bonsoir, Hlne.

Elle m'embrassa, je l'embrassai, et toutes deux nous nous
endormmes.

Quand je me rveillai, il faisait jour. Je fus tire de mon
sommeil par un mouvement inaccoutum; je regardai autour de moi,
j'tais dans les bras de quelqu'un, la garde me portait; elle
traversa le passage pour me ramener au dortoir. Je ne fus pas
rprimande pour avoir quitt mon lit, on tait occup de bien
autre chose; on me refusa les dtails que je demandais, quelques
jours aprs j'appris que Mlle Temple, en rentrant dans la chambre,
m'avait trouve couche dans le petit lit, ma figure appuye sur
l'paule d'Hlne, mon bras passa autour de son cou. J'tais
endormie; Hlne Burns tait morte.

Son corps fut dpos dans le cimetire de Brocklebridge. Pendant
quinze ans, il ne fut recouvert que d'un monticule de gazon; mais
maintenant un marbre gris indique la place o elle repose.

On y lit son nom et ce seul mot:

RESURGAM,



CHAPITRE X

Jusqu'ici j'ai racont avec dtail les vnements de mon existence
peu varie; pour les premiers jours de ma vie il m'a fallu presque
autant de chapitres que d'annes; mais je n'ai pas l'intention de
faire une biographie exacte, et je ne me suis engage  interroger
ma mmoire que sur les points o ses rponses peuvent tre
intressantes; je passerai donc huit annes sous silence; quelques
lignes seulement seront ncessaires pour comprendre ce qui va
avoir lieu.

Quand le typhus eut achev sa tche de destruction, il quitta
petit  petit Lowood; mais sa violence et le nombre des victimes
avaient attir l'attention publique sur l'cole; on fit des
recherches pour connatre l'origine du flau; les dtails qui
furent dcouverts excitrent l'indignation au plus haut point. La
position malsaine de l'tablissement, la quantit et la qualit de
la nourriture, l'eau saumtre et ftide employe pour la
prparation des aliments, l'insuffisance des vtements, tout enfin
fut dvoil. Cette dcouverte, mortifiante pour M. Brockelhurst,
fut trs utile pour l'institution.

Plusieurs personnes riches et bienfaisantes runirent une somme
qui permit de rebtir Lowood d'une manire plus convenable et dans
une meilleure position; de nouveaux rglements remplacrent les
anciens. La nourriture et les vtements subirent plusieurs
amliorations: les fonds de l'cole furent confis  un comit.

M. Brockelhurst ne pouvait tre chass  cause de sa richesse et
de la clbrit de sa famille; il resta donc trsorier, mais on
lui associa des hommes d'un esprit plus large et plus sympathique.
Il fut aid dans sa charge d'examinateur par des personnes habiles
 faire marcher de front la raison et la svrit, le confort et
l'conomie, la bont et la justice. L'cole, ainsi amliore,
devint une institution vraiment noble et utile.

Aprs cette rgnration, j'habitai encore huit annes les murs de
Lowood; six  titre d'lve, et deux  titre de matresse. Dans
l'une et l'autre de ces positions, Je pus rendre justice  la
valeur et  l'importance de cet tablissement.

Pendant ces huit annes ma vie fut uniforme; mais, comme elle
tait laborieuse, elle ne me parut pas triste. J'tais  mme
d'acqurir une excellente ducation. Je me sentais excite au
travail, tant par mon amour pour certaines tudes et mon dsir
d'exceller en tout, que par un besoin de plaire  mes matresses,
surtout  celles que j'aimais. Je ne perdis donc aucun des
avantages qui m'taient offerts. J'arrivai  tre l'lve la plus
forte de la premire classe; alors je passai matresse.

Je m'acquittai de ma tche avec zle pendant deux annes; mais au
bout de ce temps mes ides prirent un autre cours.

Au milieu de tous les changements dont je viens de parler,
Mlle Temple tait demeure directrice de l'cole, et c'tait 
elle que je devais la plupart de mes connaissances; j'avais
toujours mis ma joie dans sa prsence et dans son affection. Elle
m'avait tenu lieu de mre, d'institutrice, et, dans les derniers
temps, de compagne. Mais alors elle se maria avec un ministre,
excellent homme et presque digne d'une telle femme. Elle partit
avec son mari pour un pays loign, en sorte qu'elle fut perdue
pour moi.

Du jour o elle me quitta, je ne fus plus la mme; avec elle
s'envolrent les doux sentiments, les associations d'ides qui
m'avaient rendu Lowood si cher. J'avais emprunt quelque chose 
sa nature; j'avais beaucoup pris de ses habitudes. Mes penses
taient plus harmonieuses, des sensations mieux rgles avaient
pris place dans mon esprit; j'tais fidle au devoir et  l'ordre;
je me sentais calme et je me croyais heureuse; aux yeux des autres
et mme aux miens, je semblais discipline et soumise.

Mais la destine, en la personne du rvrend M. Nasmyth, vint se
placer entre Mlle Temple et moi.

Peu de temps aprs son union, je la vis monter en toilette de
voyage dans une chaise de poste. Je vis la voiture disparatre
derrire la colline, aprs l'avoir lentement gravie; puis je
rentrai dans ma chambre, o je passai seule la plus grande partie
du jour de cong accord pour cette occasion.

Je m'y promenai pendant presque tout le temps. Il me semblait que
je venais simplement de faire une perte douloureuse, et que je
devais chercher les moyens de la rparer. Mais quand mes
rflexions furent acheves, aprs l'coulement de l'aprs-midi et
d'une partie de la soire, je dcouvris autre chose. Je m'aperus
qu'une transformation venait de s'oprer chez moi. Mon esprit
s'tait dpouill de tout ce qu'il avait emprunt  Mlle Temple,
ou plutt elle avait emport avec elle cette atmosphre qui
m'environnait alors qu'elle tait prs de moi. Maintenant que
j'tais abandonne  moi-mme, je commenais  ressentir de
nouveau l'aiguillon des mes motions passes. Ce n'tait pas le
soutien qui m'tait arrach, mais plutt la cause de mes efforts
qui m'tait enleve. Ce n'tait pas la force ncessaire pour tre
calme qui me faisait dfaut, mais celle qui avait amen ce calme
n'tait plus prs de moi. Jusque-l, le monde, pour moi, avait t
renferm dans les murs de Lowood. Mon exprience se bornait  la
connaissance de ses rgles et de ses systmes; mais maintenant je
venais de me rappeler que la terre tait grande et que bien des
champs d'espoir, de crainte, d'motion et d'excitation, taient
ouverts  ceux qui avaient assez de courage pour marcher en avant
et chercher au milieu des prils la connaissance de la vie.

Je m'avanai vers ma fentre; je l'ouvris et je regardai devant
moi: ici taient les deux ailes du btiment; l le jardin, puis
les limites de Lowood; enfin, l'horizon de montagnes.

Je jetai un rapide coup d'oeil sur tous ces objets, et mes yeux
s'arrtrent enfin sur les pics bleutres les plus loigns.
C'tait ceux-l que j'avais le dsir de franchir. Ce vaste plateau
qu'entouraient les bruyres et les rochers me semblait une prison,
une terre d'exil. Mon regard parcourait cette grande route qui
tournait au pied de la montagne et disparaissait dans une gorge
entre deux collines. J'aurais dsir la suivre des yeux plus loin
encore; je me mis  penser au temps o j'avais voyag sur cette
mme route, o j'avais descendu ces mmes montagnes  la faible
lueur d'un crpuscule. Un sicle semblait s'tre coul depuis le
jour o j'tais arrive  Lowood, et pourtant depuis je ne l'avais
jamais quitt; j'y avais pass mes vacances. Mme Reed ne m'avait
jamais fait demander  Gateshead; ni elle ni aucun membre de sa
famille n'taient jamais venus me visiter. Je n'avais jamais eu de
communications, soit par lettre, soit par messager, avec le monde
extrieur. Les rgles, les devoirs, les habitudes, les voix, les
figures, les phrases, les coutumes, les prfrences et les
antipathies de la pension, voil tout ce que je savais de
l'existence, et je sentais maintenant que ce n'tait point assez.
En une seule aprs-midi, cette routine de huit annes tait
devenue pesante pour moi; je dsirais la libert; je soupirais
vers elle et je lui adressai une prire. Mais il me sembla qu'une
brise fugitive emportait avec elle chacune de mes paroles. Je
renonai donc  cette esprance, et je fis une plus humble
demande; j'implorai un changement de position; cette demande aussi
sembla se perdre dans l'espace.

Alors,  moiti dsespre, je m'criai: Accordez-moi au moins
une autre servitude!

Ici la cloche du souper se fit entendre, et je descendis. Jusqu'au
moment o les lves furent couches, je ne pus reprendre le fil
de mes rflexions, et alors mme une matresse avec laquelle
j'occupais une chambre commune me dtourna, par un dbordement de
paroles, de mes penses et de mes aspirations.

Je souhaitais que le sommeil vnt lui imposer silence; il me
semblait que, si seulement je pouvais rflchir un peu  ce qui me
proccupait pendant que j'tais accoude  la fentre, je
trouverais une solution  ce problme.

Mlle Gryee se dcida enfin  ronfler; c'tait une lourde femme du
pays de Galles, et jusque-l cette musique habituelle ne m'avait
sembl qu'une gne. Ce jour-l, j'en saluai les premires notes
avec satisfaction; j'tais dsormais  l'abri de toute
interruption, et mes penses  demi effaces se ranimrent
promptement.

Une autre servitude, disais-je tout bas. Ce mot doit avoir un
sens pour moi, parce qu'il ne rsonne pas trop doucement  mon
oreille. Ce n'est pas comme les mots de libert, de bonheur, sons
dlicieux, mais pour moi vains, fugitifs et sans signification.
Vouloir les couter, c'est perdre mon temps; mais la servitude
vaut la peine qu'on y pense. Tout le monde peut servir; je l'ai
fait huit annes ici: tout ce que je demande, c'est de servir
ailleurs; ne puis-je arriver par ma seule volont? Oh non! ce but
ne doit pas tre difficile  atteindre; si j'avais seulement un
cerveau assez actif pour en trouver les moyens!

Je m'assis sur mon lit, esprant ainsi exciter ce pauvre cerveau.
La nuit tait froide; je jetai un chle sur mes paules et je me
remis  penser de toutes mes forces.

Qu'est-ce que je veux? me demandais-je. Un nouveau pays, une
nouvelle maison, des visages, des vnements nouveaux. Je ne veux
que cela, parce qu'il serait inutile de rien vouloir de mieux.
Mais comment doit-on faire pour obtenir une nouvelle place? Avoir
recours  ses amis? Je n'en ai pas. Mais il y en a bien d'autres
qui n'ont pas d'amis, qui doivent se tirer d'affaire elles-mmes
et tre leur propre soutien: quelle est donc leur ressource?

Je ne pouvais le dire; personne ne rpondait  ma question. Alors
j'ordonnai  mon imagination de trouver promptement une solution.

Elle travailla de plus en plus rapidement; je sentais de violentes
pulsations dans mes tempes: mais pendant prs d'une heure elle
s'puisa dans le vide, et aucun rsultat ne suivit ses efforts.

Rendue fivreuse par ce labeur inutile, je me levai et je me mis 
marcher dans ma chambre. J'cartai le rideau pour regarder
quelques toiles; puis, saisie par le froid, je retournai  mon
lit.

Pendant mon absence une bonne fe avait sans doute dpos sur mon
oreiller, la rponse tant cherche; car, au moment o je me
recouchai, elle me vint  l'esprit naturellement et sans efforts.
Ceux qui veulent une place, pensai-je, n'ont qu' en donner avis
au journal le Hraut du comt.

Mais comment? C'est ce que j'ignorais.

La rponse arriva d'elle-mme.

Vous n'avez qu' crire ce que vous dsirez et  mettre la lettre
sous enveloppe ainsi que l'argent ncessaire  l'insertion
demande; puis vous adresserez le tout au directeur du Hraut. Par
la premire occasion qui s'offrira vous enverrez la lettre  la
poste de Lowton. Vous indiquerez dans votre billet que la rponse
doit tre adresse  J. E., poste restante; vous pourrez retourner
la chercher huit jours aprs votre envoi, et s'il y a une rponse,
vous agirez selon ce qu'elle contiendra.

Je me mis  passer et repasser ce projet dans ma tte; j'y pensai
jusqu'au moment o il devint clair et praticable dans mon esprit;
alors, satisfaite de ce que j'avais fait, je m'endormis.

Je me levai  la pointe du jour, et avant l'heure o sonna la
cloche qui devait veiller toute l'cole, ma lettre tait crite,
ferme, et l'adresse mise. Voici comment elle tait conue:

Une jeune fille habitue  l'enseignement (j'avais t matresse
pendant deux annes) dsire se placer dans une famille o les
enfants seraient au-dessous de quatorze ans (je pensais qu'ayant 
peine dix-huit ans je ne pouvais pas prendre la direction d'lves
plus prs de mon ge). Elle peut enseigner les lments ordinaires
d'une bonne ducation anglaise, montrer le franais, le dessin et
la musique ( cette poque, lecteur, ce catalogue restreint tait
regard comme assez tendu.) Adresser  J. E., poste restante,
Lowton, comt de...

Cette missive resta enferme dans mon tiroir pendant tout le jour.
Aprs le th, je demandai  la nouvelle directrice la permission
d'aller  Lowton faire quelques emplettes, tant pour moi que pour
les autres matresses. Elle me fut promptement accorde, et je
partis.

J'avais deux milles  parcourir par une soire humide, mais les
jours taient encore assez longs. J'allai dans une ou deux
boutiques, et, aprs avoir jet ma lettre  la poste, je revins
par une pluie battante. Mes vtements furent inonds, mais je
sentais mon coeur plus lger.

La semaine suivante me sembla longue; elle eut pourtant une fin
comme toute chose terrestre; et, par un beau soir d'automne, je
suivais de nouveau la route qui conduit  la ville.

Le chemin tait pittoresque: il longeait les bords du ruisseau et
serpentait  travers les courbes de la valle; mais, ce jour-l,
la verdure et l'eau m'intressaient peu, et je songeais plutt 
la lettre que j'allais trouver ou ne pas trouver, dans cette
petite ville vers laquelle je dirigeais mes pas.

Le prtexte de ma course ce jour-l tait de me commander une
paire de souliers; ce fut donc la premire chose que je fis. Puis,
quittant la petite rue propre et tranquille du cordonnier, je me
dirigeai vers le bureau de poste.

Il tait tenu par une vieille dame qui portait des lunettes de
corne et des mitaines noires.

Y a-t-il des lettres pour J. E.? demandai-je.

Elle me regarda par-dessus ses lunettes, ouvrit son tiroir et y
chercha pendant longtemps, si longtemps que je commenais  perdre
tout espoir; enfin elle prit un papier qu'elle tint devant ses
yeux cinq minutes environ, puis elle me le prsenta en fixant sur
moi un regard scrutateur et o perait le doute: la lettre portait
pour adresse: J. E.

N'y en a-t-il qu'une? demandai-je.

-- C'est tout, me rpondit-elle.

Je la mis dans ma poche et je retournai  Lowood Je ne pouvais pas
l'ouvrir tout de suite: le rglement m'obligeait  tre de retour
 huit heures, et il en tait presque sept et demie.

Diffrents devoirs m'attendaient  mon arrive: il fallait rester
avec les enfants pendant l'heure de l'tude; c'tait  moi de lire
les prires, d'assister au coucher des lves; ensuite vint le
souper avec les matresses; enfin, lorsque nous nous retirmes,
l'invitable Mlle Gryee partagea encore ma chambre.

Nous n'avions plus qu'un petit bout de chandelle, et je tremblais
 l'ide de le voir finir avant le bavardage de ma compagne.
Heureusement son souper produisit un effet soporifique; je n'avais
pas achev de me dshabiller, que dj elle ronflait. La chandelle
n'tait pas encore entirement consume; je pris ma lettre, dont
le cachet portait l'initiale F.; je l'ouvris.

Elle tait courte et ainsi conue:

Si J. E., qui s'est fait annoncer dans le Hraut de mardi,
possde les connaissances indiques, si elle est en position de
donner des renseignements satisfaisants sur son caractre et sur
son instruction, une place lui est offerte; Il n'y a qu'une lve,
une petite fille au-dessous de dix ans. Les appointements sont de
30 livres, J. E. devra envoyer son nom, son adresse, et tous les
renseignements demands, chez Mme Fairfax,  Thornfield, prs
Millcote, comt de Millcote.

J'examinai longtemps la lettre: l'criture, ancienne et tremble,
trahissait la main d'une dame ge. Je me rjouis de cette
circonstance. J'avais t prise d'une secrte terreur. Je
craignais, en agissant ainsi moi-mme et d'aprs ma propre
inspiration, de tomber dans quelque pige, et, par-dessus tout, je
voulais que le rsultat de mes efforts ft honorable. Je sentais
qu'une vieille dame serait une garantie pour mon entreprise.

Je me la reprsentais vtue d'une robe noire et d'un bonnet de
veuve, froide peut-tre, mais non pas impertinente; enfin je la
taillais sur le modle des vieilles nobles anglaises. Thornfield!
c'tait sans doute le nom de la maison; je me la figurais jolie et
arrange avec ordre. Millcote! Je me mis  repasser dans ma
mmoire la carte de l'Angleterre. Le comt de Millcote tait de
soixante lieues plus prs de Londres que le pays o je demeurais.
Je considrais cela comme un avantage; je dsirais aller vers la
vie et le mouvement. Millcote tait une grande ville
manufacturire sur les bords de l'A... Ce devait tre sans doute
un lieu bruyant; eh bien! tant mieux! le changement serait
complet; non pas que mon imagination ft trs captive par les
longues chemines et les nuages de fume; mais, me disais-je,
Thornfield sera sans doute  une bonne distance de la ville.

Ici la bobche tomba et la mche s'teignit. Le jour suivant, de
nouvelles dmarches taient ncessaires. Je ne pouvais plus garder
mes projets pour moi seule; pour les accomplir, il fallait en
parler  d'autres.

Ayant obtenu une audience de la directrice pendant la rcration
de l'aprs-midi, je lui appris que je cherchais une place o le
salaire serait double de ce que je gagnais  Lowood, car,  cette
poque, je ne recevais que 15 livres par an. Je la priai de parler
pour moi  M. Brockelhurst ou  quelque autre membre du Comit, et
de lui demander de vouloir bien rpondre de moi si l'on venait 
lui pour de renseignements.

Elle consentit obligeamment  se charger de cette affaire, et, le
jour suivant, elle parla  M. Brockelhurst. Celui-ci dclara qu'il
fallait crire  Mme Reed, puisqu'elle tait ma tutrice naturelle.
Une lettre fut donc envoye  ma tante; elle rpondit que je
pouvais agir comme bon me semblait, et que depuis longtemps elle
avait renonc  se mler de ce qui me regardait. Le billet passa
entre les mains de tous les membres du Comit, et, aprs un dlai
qui me parut insupportable, j'obtins la permission formelle
d'amliorer ma condition si je le pouvais. Un certificat
constatant que je m'tais toujours bien conduite  Lowood, tant
comme matresse que comme lve, tmoignant en faveur de mon
caractre et de mes capacits, et sign des inspecteurs, devait
m'tre accord prochainement.

Ce certificat, je l'obtins en effet au bout d'une semaine. J'en
envoyai une copie  Mme Fairfax, et je reus une rponse. Elle
tait satisfaite des dtails que je lui avais donns, et elle
m'accordait un dlai de quinze jours avant de prendre chez elle ma
place d'institutrice. Je m'occupai de faire mes prparatifs; la
quinzaine passa rapidement; je n'avais pas un grand trousseau,
bien qu'il ft proportionn  mes besoins, et le dernier jour me
suffit pour faire ma malle.

C'tait la mme que j'avais apporte huit ans auparavant en
arrivant de Gateshead.

La malle tait ficele, l'adresse mise; le voiturier devait venir
dans une demi-heure la chercher pour la porter  Lowton, o moi-
mme je devais rendre le lendemain de bonne heure pour prendre la
voiture. J'avais bross mon costume de drap noir qui devait me
servir pour le voyage; j'avais prpar mon chapeau, mes gants, mon
manchon; j'avais visit tous mes tiroirs pour m'assurer que je
n'oubliais rien. Ayant achev mes prparatifs, je m'assis et
j'essayai de me reposer.

Mais je ne le pus pas, bien que je fusse demeure debout toute la
journe; j'tais trop excite. Une des phases de ma vie finissait
le soir, une autre allait commencer le lendemain. Impossible de
dormir entre ces deux crises; et, fivreuse, je me voyais oblige
du veiller pendant que s'accomplissait le changement.

Mademoiselle, me dit la servante en me rencontrant dans le
vestibule, o j'errais comme un esprit inquiet, il y a en bas une
personne qui dsire vous parler.

-- Le roulier sans doute, pensai-je en moi-mme; et je descendis
rapidement l'escalier sans en demander plus long.

Pour arriver  la cuisine, je fus oblige de passer devant le
parloir, dont la porte tait  demi ouverte; quelqu'un en sortit
et se prcipita vers moi.

C'est elle! j'en suis sre; je l'aurais reconnue partout,
s'cria en me prenant la main la personne qui avait arrt ma
marche.

Je regardai, et je vis une femme habille comme le serait une
bonne lgante; jeune encore et jolie, elle avait les yeux et les
cheveux noirs, le teint plein d'animation.

En bien! qui suis-je? me demanda-t-elle avec une voix et un
sourire que je reconnus  demi. Je pense que vous ne m'avez point
oublie, mademoiselle Jane?

Une seconde aprs j'tais dans ses bras, la couvrant de baisers et
m'criant: Bessie! Bessie! C'tait tout ce que je pouvais dire
pendant qu'elle restait l, riante  travers ses larmes. Nous
rentrmes toutes deux dans le parloir; prs du feu tait un petit
enfant vtu d'une blouse et d'un pantalon  carreaux.

C'est mon petit garon, me dit Bessie.

-- Alors vous tes marie?

-- Oui, il y a  peu prs cinq ans,  Robert Leaven, le cocher; et
Bobby a une petite soeur que j'ai appele Jane.

-- Et vous n'tes plus  Gateshead?

-- Je suis  la loge maintenant; les vieux portiers l'ont quitte.

-- Et comment va-t-on? dites-moi tout ce qui concerne la famille,
Bessie... D'abord, asseyez-vous; Bobby, venez vous mettre sur mes
genoux.

Mais Bobby prfra aller vers sa mre.

Vous n'tes pas trs grande, mademoiselle Jane, ni trs forte,
continua Mme Leaven; ils n'ont pas pris bien soin de vous ici.
Mlle liza a la tte de plus que vous, et Mlle Georgiana est deux
fois plus forte.

-- Georgiana doit tre belle, Bessie?

-- Oh! trs belle. L'hiver dernier elle a t  Londres avec sa
mre, et tout le monde l'admirait. Un jeune lord est tomb
amoureux d'elle; mais comme les parents ne voulaient pas de ce
mariage, savez-vous ce qu'ils ont fait? Lui et Mlle Georgiana se
sont sauvs! Mais ils ont t retrouvs et arrts. C'est
Mlle liza qui les a dcouverts; je crois qu'elle tait jalouse;
et maintenant les deux soeurs vivent comme chien et chat; elles se
disputent toujours.

-- Et que devient John Reed?

-- Il ne tourne pas aussi bien que sa mre le dsirerait; il est
all au collge, et il est sorti ce qu'ils appellent fruit sec.
Ses oncles voulaient le voir avocat et lui ont fait tudier les
lois: mais c'est un jeune homme dissip, je ne pense pas qu'ils en
fassent grand-chose de bon.

-- Quel extrieur a-t-il?

-- Il est trs grand; quelques personnes le trouvent beau garon,
mais il a des lvres si paisses!

-- Et Mme Reed?

-- Madame a l'air assez bien; mais je crois que son esprit est
troubl. La conduite de M John ne lui plat pas du tout; il
dpense tant d'argent!

-- Est-ce elle qui vous a envoye ici, Bessie!

-- Non, en vrit; mais il y a longtemps que j'avais envie de vous
voir; et quand j'ai entendu dire que vous aviez crit et que vous
alliez quitter le pays, je me suis dcide  partir pour vous
embrasser encore une fois avant que vous soyez tout  fait loin de
moi.

-- Je crains, Bessie, dis-je en riant, que ma vue ne vous ait
dsappointe.

En effet, le regard de Bessie, bien qu'il ft respectueux,
n'exprimait en rien l'admiration.

Non, mademoiselle Jane, vous tes assez gentille; vous avez l'air
d'une dame, et c'est tout ce que j'ai jamais attendu de vous. Vous
n'tiez pas une beaut dans votre enfance.

Je souris  la franche rponse de Bessie; je la sentais juste,
mais je confesse qu'elle ne me fut pas tout  fait indiffrente. 
dix-huit ans, presque tout le monde dsire plaire, et quand on
nous apprend qu'il faut y renoncer, nous prouvons tout autre
chose que de la reconnaissance.

Mais je crois que vous tes savante, continua Bessie comme pour
me consoler; que savez-vous faire? pouvez-vous jouer du piano?

-- Un peu.

Il y en avait un dans la chambre. Bessie l'ouvrit et me demanda de
lui jouer quelques notes. J'excutai une valse ou deux; elle fut
charme.

Les demoiselles Reed ne jouent pas si bien que vous, s'cria-t-
elle avec enthousiasme; j'ai toujours dit que vous les
surpasseriez en science. Et savez-vous dessiner?

-- Voil un de mes tableaux l, au-dessus de la chemine.

C'tait une aquarelle dont j'avais fait prsent  la directrice
pour la remercier de son intercession en ma faveur auprs du
Comit; elle l'avait fait encadrer et recouvrir d'un verre.

C'est magnifique, mademoiselle Jane: c'est aussi beau que ce que
fait le matre de dessin des demoiselles Reed. Livres  elles-
mmes, elles ne pourraient approcher de cela; et avez-vous appris
le franais?

-- Oui, Bessie, je peux le lire et le parler.

-- Savez-vous broder et faire de la tapisserie?

-- Oui, Bessie.

-- Alors vous tes tout  fait une dame, mademoiselle Jane; je
savais bien que cela devait arriver. Vous ferez votre chemin en
dpit de vos parents. Ah! je voulais aussi vous demander quelque
chose: avez-vous jamais entendu parler de la famille de votre,
pre?

-- Jamais.

-- Eh bien! vous savez que madame disait toujours qu'ils taient
pauvres et misrables. Il est possible qu'ils soient pauvres, mais
je certifie qu'ils sont mieux levs que les Reed. Il y a sept ans
environ, un M. Eyre est venu  Gateshead; il a demand  vous
voir; madame a rpondu que vous tiez dans une pension loigne de
cinquante milles. Il a eu l'air trs contrari, car, disait-il, il
n'avait pas le temps de s'y rendre; il partait pour un pays trs
loign, et le bateau devait quitter Londres dans un ou deux
jours. Il avait tout  fait l'air d'un gentleman; je crois qu'il
tait frre de votre pre.

-- Et vers quel pays allait-il, Bessie?

-- Il allait dans une le qui est  plus de trois cents lieues
d'ici et o l'on fait du vin,  ce que m'a dit le sommelier.

-- Madre? demandai-je.

-- Oui, c'est cela; c'est juste ce nom-l.

-- Et alors, il partit?

-- Oui, il n'est pas rest longtemps dans la maison; madame lui a
parl trs imprieusement, et derrire son dos, elle l'a trait de
vil commerant. Mon mari pense que c'est un marchand de vins.

-- Trs probablement, rpondis-je, ou un agent dans quelque
compagnie pour les vins.

Bessie et moi nous causmes du pass pendant une demi-heure
encore. Puis elle fut oblige de me quitter.

Le lendemain matin, je la vis quelques minutes  Lowton pendant
que j'attendais la voiture; nous nous sparmes devant la maison
de M. Brockelhurst.

Chacune de nous se dirigea de son ct; elle alla rejoindre la
diligence qui devait la mener  Gateshead, tandis que je montais
dans celle qui allait me conduire vers une nouvelle vie et des
devoirs nouveaux, dans les environs inconnus de Millcote.



CHAPITRE XI

Un nouveau chapitre dans un roman est comme un nouvel acte dans
une pice. Au moment o le rideau se lve, figurez-vous, lecteurs,
que vous avez devant les yeux une des chambres de l'auberge de
George,  Millcote. Reprsentez-vous des murs recouverts d'un
papier  personnages, un tapis, des meubles et des ornements de
chemine comme en possdent toutes les auberges; enfin, en fait de
tableaux, George III, le prince de Galles et la mort de Wolf. Tout
cela, vous devez le voir  la lueur d'une lampe suspendue au
plafond et d'un excellent feu, prs duquel je me suis assise en
manteau et en chapeau. Mon manchon et mon parapluie sont sur la
table  ct de moi, et je tche de me dlivrer du froid et de
l'humidit dont je me sens saisie aprs seize heures de voyage par
une glaciale journe d'octobre. J'avais quitt Lowton  quatre
heures du matin, et l'horloge de Millcote venait de sonner huit
heures.

Lecteurs, quoique j'aie l'air fort bien installe, je n'ai pas
l'esprit trs tranquille; je pensais que quelqu'un serait l pour
m'attendre  l'arrive de la diligence, et, en descendant le
marchepied de la voiture, je me mis  chercher des yeux la
personne charge de m'attendre. J'esprais entendre prononcer mon
nom et voir quelque vhicule charg de me transporter 
Thornfield; mais je n'aperus rien de semblable, et quand je
demandai au garon si l'on n'tait pas venu chercher Mlle Eyre, il
me rpondit que non. Ma seule ressource fut donc de me faire
prparer une chambre et d'attendre, malgr mes craintes et mes
doutes.

Une jeune fille inexprimente, qui se trouve ainsi seule dans le
monde, prouve une sensation trange. Ne connaissant personne,
incertaine d'atteindre le but de son voyage, empche par bien des
raisons de retourner au lieu qu'elle a quitt, elle trouve
pourtant dans le charme du romanesque un adoucissement  son
effroi, et pour quelque temps l'orgueil ranime son courage. Mais
bientt la crainte vint tout dtruire et domina le reste chez moi,
lorsque, aprs une demi-heure, je ne vis arriver personne. Enfin
je me dcidai  sonner.

Y a-t-il prs d'ici un endroit appel Thornfield? demandai-je au
garon qui rpondit  mon appel.

-- Thornfield? Je ne sais pas, madame, mais je vais m'en
informer.

Il sortit, mais rentra bientt aprs.

tes-vous mademoiselle Eyre? dit-il.

-- Oui.

-- Eh bien, il y a quelqu'un ici qui vous attend.

Je me levai, pris mon manchon et mon parapluie, et me htai de
sortir de la chambre. Je vis un homme devant la porte de
l'auberge, et  la lueur d'un rverbre je pus distinguer dans la
rue une voiture trane par un cheval.

C'est l votre bagage? dit brusquement l'homme qui m'attendait,
en indiquant ma malle.

-- Oui,

Il la plaa dans l'espce de charrette qui devait nous conduire;
je montai ensuite, et, avant qu'il refermt la portire, je lui
demandai  quelle distance nous tions de Thornfield.

 six milles environ.

-- Combien mettrons-nous de temps pour y arriver?

--  peu prs une heure et demie.

Il ferma la portire, monta sur son sige et partit. Notre marche
fut lente, et j'eus le temps de rflchir. J'tais heureuse d'tre
enfin si prs d'atteindre mon but, et, m'adossant dans la voiture,
confortable bien que fort peu lgante, je pus mditer  mon aise.

Il est probable, me dis-je,  en juger par la simplicit du
domestique et de la voiture, que Mme Fairfax n'est pas une
personne aimant  briller; tant mieux. Une seule fois dans ma vie
j'ai vcu chez des gens riches, et j'y ai t malheureuse. Je
voudrais savoir si elle demeure seule avec cette petite fille.
Dans ce cas, et si elle est le moins du monde aimable, je
m'entendrai fort bien avec elle. Je ferai de mon mieux. Pourvu que
je russisse! En entrant  Lowood j'avais pris cette rsolution,
et elle m'a port bonheur; mais, chez Mme Reed, on a toujours
ddaign mes efforts. Je demande  Dieu que Mme Fairfax ne soit
pas une seconde Mme Reed. En tout cas, je ne suis pas force de
rester avec elle. Si les choses vont trop mal, je pourrai chercher
une autre place. Mais o en sommes-nous de notre chemin?

J'ouvris la fentre et je regardai: Millcote tait derrire nous.
 en juger d'aprs le nombre des lumires, ce devait tre une
ville importante, plus importante que Lowton; il me sembla que
nous tions dans une espce de commune; du reste, il y avait des
maisons semes  et l dans tout le district Le pays me parut
bien diffrent de celui de Lowood. Il tait plus populeux, mais
moins pittoresque; plus anim, mais moins romantique.

Le chemin tait difficile et la nuit obscure; le cocher laissait
son cheval aller au pas, de sorte que nous restmes bien deux
heures en route.

Enfin il se tourna sur son sige et me dit:

Nous ne sommes plus bien loin de Thornfield, maintenant.

Je regardai de nouveau; nous passions devant une glise; j'aperus
ses petites tours courtes et larges, et j'entendis l'horloge
sonner un quart. Je vis aussi sur le versant d'une colline une
file de lumires indiquant un village ou un hameau. Dix minutes
aprs, le cocher descendit et ouvrit deux grandes portes qui se
refermrent ds que nous les emes franchies. Nous montmes
lentement une cte, et nous arrivmes devant la maison. On voyait
briller des lumires derrire les rideaux d'une fentre cintre;
tout le reste tait dans l'obscurit. La voiture s'arrta devant
la porte du milieu, qui fut ouverte par la servante; je descendis
et j'entrai dans la maison.

Par ici, madame, me dit la bonne; et elle me fit traverser une
pice carre, tout entoure de portes d'une grande lvation. Elle
m'introduisit ensuite dans une chambre qui, doublement illumine
par le feu et par les bougies, m'blouit un moment  cause de
l'obscurit o j'tais plonge depuis quelques heures. Lorsque je
fus  mme de voir ce qui m'entourait, un agrable tableau se
prsenta  mes yeux.

J'tais dans une petite chambre. Prs du feu se trouvait une table
ronde; sur un fauteuil  dos lev et de forme antique tait
assise la plus propre et la plus mignonne petite dame qu'on puisse
imaginer. Son costume consistait en un bonnet de veuve, une robe
de soie noire et un tablier de mousseline blanche: c'tait bien
ainsi que je m'tais figur Mme Fairfax; seulement je lui avais
donn un regard moins doux. Elle tricotait et avait un norme chat
couch  ses pieds. En un mot, rien ne manquait pour complter le
beau idal du confort domestique. Il est impossible de concevoir
une introduction plus rassurante pour une nouvelle institutrice.
Il n'y avait ni cette grandeur qui vous accable, ni cette pompe
qui vous embarrasse. Au moment o j'entrai, la vieille dame se
leva et vint avec empressement au-devant de moi.

Comment vous portez-vous, ma chre? me dit-elle; j'ai peur que
vous ne vous soyez bien ennuye pendant la route; John conduit si
lentement! Mais vous devez avoir froid? approchez-vous donc du
feu.

-- Madame Fairfax, je suppose? dis-je.

-- Oui, en effet. Asseyez-vous, je vous prie.

Elle me conduisit  sa place, me retira mon chle et me dnoua mon
chapeau; je la priai de ne pas se donner tout cet embarras.

Oh! cela ne me donne aucun embarras, me rpondit-elle; mais vos
mains sont presque geles par le froid, Leah, ajouta-t-elle,
faites un peu de vin chaud et prparez un ou deux sandwichs: voil
les clefs de l'office.

Elle retira de sa poche un vrai trousseau de mnagre et le donna
 la servante.

Approchez-vous plus prs du feu, continua-t-elle. Vous avez
apport votre malle avec vous, n'est-ce pas, ma chre?

-- Oui, madame.

-- Je vais la faire porter dans votre chambre, dit-elle.

Et elle sortit.

Elle me traite comme une visiteuse, pensai-je. Je m'attendais
bien peu  une telle rception, je croyais ne trouver que des gens
froids et roides; mais ne nous flicitons pas trop vite.

Elle revint bientt. Lorsque Leah apporta le plateau, elle
dbarrassa elle-mme la table de son tricot et de quelques livres
qui s'y trouvaient, et m'offrit de quoi me rafrachir. J'tais
confuse en me voyant l'objet des soins les plus attentifs que
j'eusse jamais reus, et ces soins m'taient donns par un
suprieur. Mais comme elle ne semblait pas croire qu'elle ft rien
d'extraordinaire, je pensai qu'il valait mieux recevoir
tranquillement ses politesses.

Aurai-je le plaisir de voir Mlle Fairfax ce soir? demandai-je,
lorsque j'eus pris ce qu'elle m'offrait.

-- Que dites-vous, ma chre? je suis un peu sourde, rpondit la
bonne dame en approchant son oreille de ma bouche.

Je rptai ma question plus distinctement.

Mlle Fairfax? Oh! vous voulez dire Mlle Varens. Varens est le nom
de votre future lve.

-- En vrit? Elle n'est donc point votre fille?

-- Non, je n'ai pas de famille.

J'allais lui demander comment elle se trouvait lie  Mlle Varens;
mais je me rappelai qu'il n'tait pas poli de faire trop de
questions, et d'ailleurs, j'tais sre de l'apprendre tt ou tard.

Je suis si contente, me dit-elle en s'asseyant vis--vis de moi
et en prenant son chat sur ses genoux, je suis si contente que
vous soyez arrive! Ce sera charmant d'avoir une compagne.
Certainement on est toujours bien ici; Thornfield est un vieux
chteau, un peu nglig depuis quelque temps, mais encore
respectable. Cependant, en hiver, on se sentirait triste mme dans
le plus beau quartier d'une ville, quand on est seule. Je dis
seule; Leah est sans doute une gentille petite fille; John et sa
femme sont trs bien aussi, mais ce ne sont que des domestiques,
et on ne peut pas les traiter en gaux; il faut les tenir  une
certaine distance, dans la crainte de perdre son autorit. L'hiver
dernier, qui tait un dur hiver, si vous vous le rappelez, quand
il ne neigeait pas, il faisait de la pluie ou du vent; l'hiver
dernier, il n'est venu personne ici, except le boucher et le
facteur, depuis le mois de novembre jusqu'au mois de fvrier.
J'tais devenue tout  fait triste  force de rester toujours
seule. Leah me lisait quelquefois, mais je crois que cela ne
l'amusait pas beaucoup; elle trouvait cette tche trop
assujettissante. Au printemps et en t tout alla mieux, le soleil
et les longs jours apportent tant de changement; puis, au
commencement de l'automne, la petite Adle Varens est venue avec
sa nourrice; un enfant met de la vie dans une maison, et
maintenant que vous tes ici, je vais devenir tout  fait gaie.

Mon coeur se rchauffa en entendant parler ainsi l'excellente
dame, et je rapprochai ma chaise de la sienne; puis je lui
exprimai mon dsir d'tre pour elle une compagne aussi agrable
qu'elle l'avait espr.

Mais je ne veux pas vous retenir trop tard, dit-elle: il est tout
 l'heure minuit; vous avez voyag tout le jour et vous devez tre
fatigue; si vous avez les pieds bien chauds, je vais vous montrer
votre chambre. J'ai fait prparer pour vous la chambre qui se
trouve  ct de la mienne; elle est petite, mais j'ai pens que
vous vous y trouveriez mieux que dans les grandes pices du
devant. Les meubles y sont certainement plus beaux, mais elles
sont si tristes et si isoles! moi-mme je n'y couche jamais.

Je la remerciai de son choix, et, comme j'tais vraiment fatigue
de mon voyage, je me montrai trs empresse de me retirer. Elle
prit la bougie et m'emmena. Elle alla d'abord voir si la porte de
la salle tait ferme, puis, en ayant retir la clef, elle se
dirigea vers l'escalier. Les marches et la rampe taient en chne,
la fentre haute et grille. Cette fentre, ainsi que le corridor
qui conduisait aux chambres, avait plutt l'air d'appartenir  une
glise qu' une maison. L'escalier et le corridor taient froids
comme une cave, on s'y sentait seul et abandonn; de sorte qu'en
entrant dans ma chambre, je fus bien aise de la trouver petite et
meuble en style moderne.

Lorsque Mme Fairfax m'eut souhait un bonsoir amical, je fermai ma
porte et je regardai tout autour de moi. Bientt l'impression
produite par cette grande salle vide, ce spacieux escalier et ce
long et froid corridor, fut efface devant l'aspect plus vivant de
ma petite chambre. Je me rappelai qu'aprs une journe de fatigues
pour mon corps et d'anxits pour mon esprit, j'tais enfin en
sret. Le coeur gonfl de reconnaissance, je m'agenouillai devant
mon lit et je remerciai Dieu de ce qu'il m'avait donn, puis je
lui demandai de me rendre digne de la bont qu'on me tmoignait si
gnreusement avant mme que je l'eusse mrite. Enfin je le
suppliai de m'accorder son aide pour la tche que j'allais avoir 
accomplir. Cette nuit-l, ma couche n'eut point d'pines et ma
chambre n'veilla aucune frayeur en moi. Fatigue et heureuse, je
m'endormis promptement et profondment. Quand je me rveillai, il
faisait grand jour.

Combien ma chambre me sembla joyeuse, lorsque le soleil brillant 
travers les rideaux de perse bleue de ma fentre me montra un
tapis tendu sur le parquet et un mur recouvert d'un joli papier!
Je ne pus m'empcher de comparer cette chambre  celle de Lowood
avec ses simples planches et ses murs noircis. Les choses
extrieures impressionnent vivement dans la jeunesse. Aussi me
figurai-je qu'une nouvelle vie allait commencer pour moi; une vie
qui, en mme temps que ses tristesses, aurait au moins aussi ses
joies. Toutes mes facults se ranimrent, excites par ce
changement de scne et ce champ nouveau ouvert  l'esprance: je
ne puis pas au juste dire ce que j'attendais; mais c'tait quelque
chose d'heureux qui ne devait peut-tre pas arriver tout de suite
ni dans un mois, mais dans un temps  venir que je ne pouvais
indiquer.

Je me levai et je m'habillai avec soin; oblige d'tre simple, car
je ne possdais rien de luxueux, j'tais porte par ma nature 
aimer une extrme propret. Je n'avais pas l'habitude de ddaigner
l'apparence et de ne pas songer  l'impression que je ferais; au
contraire, j'avais toujours dsir paratre aussi bien que
possible, et plaire autant que me le permettait mon manque de
beaut. Quelquefois j'avais regrett de ne pas tre plus jolie;
quelquefois j'avais souhait des joues roses, un nez droit, une
petite bouche bien frache; j'avais souhait d'tre grande, bien
faite. Je sentais qu'il tait triste d'tre si petite, si ple,
d'avoir des traits si irrguliers et si accentus. Pourquoi ces
aspirations et ces regrets? Il serait difficile de le dire; je ne
pouvais pas moi-mme m'en rendre bien compte et pourtant j'avais
une raison, une raison positive et naturelle.

Cependant, lorsque j'eus bien liss mes cheveux, pris un col
propre et mis ma robe noire, qui, quoique trs simple, avait au
moins le mrite d'tre bien faite, je pensai que j'tais digne de
paratre devant Mme Fairfax, et que ma nouvelle lve ne
s'loignerait pas de moi avec antipathie. Aprs avoir ouvert la
fentre et examin si tout tait en ordre sur la table de
toilette, je sortis de ma chambre.

Je traversai le long corridor recouvert de nattes, et je descendis
le glissant escalier de chne. J'arrivai  la grande salle, o je
m'arrtai quelques instants pour regarder les tableaux qui
ornaient les murs (l'un d'eux reprsentait un affreux vieillard en
cuirasse, et un autre, une dame avec des cheveux poudrs et un
collier de perles), la lampe de bronze suspendue au plafond, et
l'horloge, dont la bote curieusement sculpte tait devenue d'un
noir d'bne par le frottage. Tout cela me semblait imposant, mais
il faut dire que je n'tais pas accoutume  la grandeur. La porte
vitre tait ouverte, j'en profitai pour sortir. C'tait une belle
matine d'automne; le soleil brillait sans nuage sur les bosquets
jaunis et sur les champs encore verts. J'avanai de quelques pas
vers la pelouse et je regardai la maison. Elle avait trois tages.
Sans tre trs vaste, elle tait pourtant assez spacieuse; elle
ressemblait plutt au manoir d'un gentleman qu'au chteau d'un
noble. Ses crneaux et sa faade grise lui donnaient quelque chose
de pittoresque. Non loin de l taient niches de nombreuses
familles de corneilles, qui, pour le moment, prenaient leurs bats
dans les airs. Elles volrent au-dessus de la pelouse et des
champs pour arriver  une grande prairie qui en tait spare par
une clture en ruine, prs de laquelle on apercevait une range de
vieux arbres noueux d'une taille gigantesque; de l venait
probablement le nom de la maison. Plus loin on voyait des
collines, moins leves que celles qui entouraient Lowood, et
moins semblables surtout  des barrires destines  vous sparer
du monde vivant, assez tranquilles pourtant et assez solitaires
pour faire de Thornfield une espce d'ermitage dont on n'aurait
pas souponn l'existence si prs d'une ville telle que Millcote.
Sur le versant d'une des collines tait tag un petit hameau dont
les toits se mlaient aux arbres. L'glise du district tait plus
prs de Thornfield que le hameau; le haut de sa vieille tour
perait entre la maison et les portes, au-dessus d'un monticule.

Je jouissais de cet aspect calme, de cet air frais; j'coutais le
croassement des corneilles, je regardais la large entre de la
salle et je pensais combien cette maison tait grande pour une
seule petite dame telle que Mme Fairfax, lorsque celle-ci apparut
 la porte.

Quoi! dj dehors? dit-elle; Je vois que vous tes matinale.

Je m'avanai vers elle; elle m'embrassa et me tendit la main.

Thornfield vous plat-il? me demanda-t-elle.

Je lui rpondis qu'il me plaisait infiniment.

Oui, dit-elle, c'est un joli endroit; mais il perdra beaucoup si
M. Rochester ne se dcide pas  y demeurer ou  y faire de plus
frquentes visites. Les belles terres et les grandes maisons
exigent la prsence du propritaire.

-- M. Rochester! m'criai-je; qui est-ce?

-- Le propritaire de Thornfield, me rpondit-elle tranquillement;
ne saviez-vous pas qu'il s'appelait Rochester?

-- Certes, non, je ne le savais pas; je n'avais jamais entendu
parler de lui.

Mais la bonne dame semblait croire que l'existence de M. Rochester
tait universellement connue, et que tout le monde devait en avoir
conscience.

Je pensais, continuai-je, que Thornfield vous appartenait.

--  moi! Dieu vous bnisse, mon enfant; quelle ide!  moi! je ne
suis que la femme de charge. Il est vrai que je suis une parente
loigne de M. Rochester par sa mre, ou du moins mon mari tait
un parent. Il tait prtre bnficier de Hay, ce petit village que
vous voyez l sur le versant de la colline, et cette glise tait
la sienne. La mre de M. Rochester tait une Fairfax, cousine au
second degr de mon mari; mais je n'ai jamais cherch  tirer
parti de cette parent, elle est nulle  mes yeux; je me considre
comme une simple femme de charge; mon matre est toujours trs
poli pour moi; je ne demande rien de plus.

-- Et la petite fille, mon lve?

-- Est la pupille de M. Rochester. Il m'a charge de lui trouver
une gouvernante. Il a l'intention, je crois, de la faire lever
dans le comt de... La voil qui vient avec sa bonne, car c'est le
nom qu'elle donne  sa nourrice.

Ainsi l'nigme tait explique. Cette petite veuve affable et
bonne n'tait pas une grande dame, mais une personne dpendante
comme moi. Je ne l'en aimais pas moins; au contraire, j'tais plus
contente que jamais. L'galit entre elle et moi tait relle, et
non pas seulement le rsultat de sa condescendance. Tant mieux, ma
position ne devait s'en trouver que plus libre.

Pendant que je rflchissais sur ma dcouverte, une petite fille
accompagne de sa bonne arriva en courant le long de la pelouse.
Je regardai mon lve, qui d'abord ne sembla pas me remarquer:
c'tait une enfant de sept ou huit ans, dlicate, ple, avec de
petits traits et des cheveux abondants tombant en boucles sur son
cou.

Bonjour, mademoiselle Adle, dit Mme Fairfax. Venez dire bonjour
 la dame qui doit tre votre matresse, et qui fera de vous
quelque jour une femme bien savante.

Elle approcha.

C'est l ma gouvernante? dit-elle en franais  sa nourrice, qui
lui rpondit: Mais oui, certainement.

-- Sont-elles trangres? demandai-je, tonne de les entendre
parler franais.

-- La nourrice est trangre et Adle est ne sur le continent;
elle ne l'avait jamais quitt, je crois, avant de venir ici, il y
a six mois environ. Lorsqu'elle est arrive, elle ne savait pas un
mot d'anglais; maintenant elle commence  le parler un peu; mais
je ne la comprends pas, parce qu'elle confond les deux langues.
Quant  vous, je suis persuade que vous l'entendrez trs bien.

Heureusement que j'avais eu une matresse franaise, et comme
j'avais toujours cherch  parler le plus possible avec
Mme Pierrot, et que pendant les sept dernires annes j'avais
appris tous les jours un peu de franais par coeur, en m'efforant
d'imiter aussi bien que possible la prononciation de ma matresse,
j'tais arrive  parler assez vite et assez correctement pour
tre sre de me tirer d'affaire avec Mlle Adle. Elle s'avana
vers moi, et me donna une poigne de main lorsqu'on lui eut dit
que j'tais sa gouvernante. En la conduisant djeuner, je lui
adressai quelques phrases dans sa langue. Elle rpondit d'abord
brivement; mais lorsque nous fmes  table, et qu'elle eut fix
pendant une dizaine de minutes ses yeux brun clair sur moi, elle
commena tout  coup son bavardage.

Ah! s'cria-t-elle en franais, vous parlez ma langue aussi bien
que M. Rochester. Je puis causer avec vous comme avec lui, et
Sophie aussi le pourra; elle va tre bien contente, personne ne la
comprend ici; Mme Fairfax est Anglaise. Sophie est ma nourrice;
elle a travers la mer avec moi sur un grand bateau o il y avait
une chemine qui fumait, qui fumait! J'tais malade, et Sophie et
M. Rochester aussi. M. Rochester tait tendu sur un sofa dans une
jolie pice qu'on appelait le salon. Sophie et moi nous avions
deux petits lits dans une autre chambre; je suis presque tombe du
mien; il tait comme un banc Ah! mademoiselle, comment vous
appelez-vous?

-- Eyre, Jane Eyre.

-- Aire! Bah! Je ne puis pas le dire. Eh bien, notre bateau
s'arrta le matin, avant que le soleil ft tout  fait lev, dans
une grande ville, une ville immense avec des maisons noires et
toutes couvertes de fume; elle ne ressemblait pas du tout  la
jolie ville bien propre que je venais de quitter. M. Rochester me
prit dans ses bras et traversa une planche qui conduisait  terre;
puis nous sommes monts dans une voiture qui nous a conduits  une
grande et belle maison, plus grande et plus belle que celle-ci, et
qu'on appelle un htel; nous y sommes rests prs d'une semaine.
Sophie et moi nous allions nous promener tous les jours sur une
grande place remplie d'arbres qu'on appelait le Parc. Il y avait
beaucoup d'autres enfants et un grand tang couvert d'oiseaux que
je nourrissais avec des miettes de pain.

-- Pouvez-vous la comprendre quand elle parle si vite? demanda
Mme Fairfax.

Je la comprenais parfaitement, car j'avais t habitue au
bavardage de Mme Pierrot.

Je voudrais bien, continua la bonne dame, que vous lui fissiez
quelques questions sur ses parents; je dsirerais savoir si elle
se les rappelle.

-- Adle, demandai-je, avec qui viviez-vous lorsque vous tiez
dans cette jolie ville dont vous m'avez parl?

-- J'ai longtemps demeur avec maman; mais elle est partie pour la
Virginie. Maman m'apprenait  danser,  chanter et  rpter des
vers; de beaux messieurs et de belles dames venaient la voir, et
alors je dansais devant eux, ou bien maman me mettait sur leurs
genoux et me faisait chanter. J'aimais cela. Voulez-vous
m'entendre chanter?

Comme elle avait fini de djeuner, je lui permis de nous montrer
ses talents. Elle descendit de sa chaise et vint se placer sur mes
genoux; puis elle tendit ses petites mains devant elle, rejeta
ses boucles en arrire, leva les yeux au plafond et commena un
passage d'opra. Il s'agissait d'une femme abandonne, qui, aprs
avoir pleur la perfidie de son amant, appelle l'orgueil  son
aide. Elle dit  ses femmes de la couvrir de ses bijoux les plus
brillants, de ses vtements les plus riches; car elle a pris la
rsolution d'aller cette nuit  un bal o elle doit rencontrer son
amant, afin de lui prouver par sa gaiet combien elle est peu
attriste de son infidlit.

Le sujet semblait trangement choisi pour un enfant; mais je
supposai que l'originalit consistait justement  faire entendre
des accents d'amour et de jalousie sortis des lvres d'un enfant.

C'tait toujours de bien mauvais got, du moins ce fut l ma
pense.

Aprs avoir fini, elle descendit de mes genoux, et me dit:

Maintenant, mademoiselle, je vais vous rpter quelques vers.

Choisissant une attitude, elle commena: La ligue des rats, fable
de La Fontaine. Elle dclama cette fable avec emphase, et en
faisant bien attention  la ponctuation. La flexibilit de sa voix
et ses gestes bien appropris, chose fort rare chez les enfants,
indiquaient qu'elle avait t enseigne avec soin.

Est-ce votre mre qui vous a appris cette fable? demandai-je.

-- Oui, et elle la disait toujours ainsi.  cet endroit: Qu'avez-
vous donc? lui dit un de ces rats, parlez! elle me faisait lever
la main, afin de me rappeler que je devais lever la voix.
Maintenant voulez-vous que je danse devant vous?

-- Non, cela suffit. Mais lorsque votre mre est partie pour la
Virginie, avec qui tes-vous donc reste?

-- Avec Mme Frdric et son mari; elle a pris soin de moi, mais
elle ne m'est pas parente. Je crois qu'elle est pauvre, car, elle
n'a pas une jolie maison comme maman. Du reste, je n'y suis pas
reste longtemps. M. Rochester m'a demand si je voulais venir
demeurer en Angleterre avec lui, et j'ai rpondu que oui, parce
que j'avais connu M. Rochester avant Mme Frdric, et qu'il avait
toujours t bon pour moi, m'avait donn de belles robes et de
beaux joujoux; mais il n'a pas tenu sa promesse, car, aprs
m'avoir amene en Angleterre, il est reparti et je ne le vois
jamais.

Le djeuner achev, Adle et moi nous nous retirmes dans la
bibliothque, qui, d'aprs les ordres de M. Rochester, devait
servir de salle d'tude. La plupart des livres taient sous clef;
une seule bibliothque avait t laisse ouverte. Elle contenait
des ouvrages lmentaires de toutes sortes, des romances et
quelques volumes de littrature, des posies, des biographies et
des voyages. Il avait suppos que c'tait l tout ce que pourrait
dsirer une gouvernante pour son usage particulier; du reste, je
me trouvais amplement satisfaite pour le prsent; et, en
comparaison des quelques livres que je glanais de temps en temps 
Lowood, il me sembla que j'avais l une riche moisson d'amusement
et d'instruction. J'aperus en outre un piano tout neuf et d'une
qualit suprieure, un chevalet et deux sphres.

Je trouvai dans Adle une lve assez docile, mais difficile 
rendre attentive. Elle n'avait pas t habitue  des occupations
rgulires, et je pensai qu'il serait irrflchi de l'enfermer
trop ds le commencement. Aussi, aprs lui avoir beaucoup parl et
lui avoir donn quelques lignes  apprendre, voyant qu'il tait
midi, je lui permis de retourner avec sa nourrice, et je rsolus
de dessiner pour elle quelques esquisses jusqu' l'heure du dner.

Comme je montais chercher mon portefeuille et mes crayons,
Mme Fairfax m'appela.

Votre classe du matin est acheve, je suppose, me dit-elle.

La voix venait d'une chambre dont la porte tait ouverte. J'entrai
en l'entendant s'adresser  moi. J'aperus alors une pice
magnifique, orne d'un tapis turc. Les meubles et les rideaux
taient rouges; les murs recouverts en bois de noyer, le plafond
enrichi de sculptures dignes d'une aristocratique demeure; la
fentre tait vaste, mais la poussire en avait noirci les vitres.
Mme Fairfax tait occupe  nettoyer quelques vases en belle
marcassite rouge placs sur le buffet.

Quelle belle pice! m'criai-je en regardant autour de moi; je
n'en ai jamais vu de moiti si imposante.

-- C'est la salle  manger; je viens d'ouvrir la fentre pour
faire entrer un peu d'air et de soleil; car tout devient si humide
dans les appartements rarement habits! le salon l-bas a l'odeur
d'une cave.

Elle me montra du doigt une grande arche correspondant  la
fentre, tendue d'un rideau semblable, relev pour le moment. Je
montai les deux marches qui se trouvaient devant l'arche, et je
regardai devant moi. J'aperus une chambre qui, pour mes yeux
novices, avait quelque chose de ferique, et pourtant c'tait tout
simplement un trs joli salon,  ct duquel se trouvait un
boudoir; l'un et l'autre taient recouverts de tapis blancs, sur
lesquels on semblait avoir sem de brillantes guirlandes de
fleurs. Les plafonds taient orns de grappes de raisin et de
feuilles de vigne d'un blanc de neige, qui formaient un riche
contraste avec les divans rouges; d'tincelants vases de Bohme,
d'un rouge vermeil, relevaient le marbre ple de la chemine.
Entre les fentres, de grandes glaces refltaient cet assemblage
de neige et de feu.

Comme vous tenez toutes ces chambres en ordre, madame Fairfax!
m'criai-je; pas de housse, et pourtant pas de poussire. Sans ce
froid glacial, on les croirait habites.

-- Dame, mademoiselle Eyre, quoique les visites de M. Rochester
soient rares, elles sont toujours imprvues; quand il arrive, il
n'aime pas  trouver tous les meubles couverts et  entendre le
bruit d'une installation subite, de sorte que je tche de tenir
toujours les chambres prtes.

-- M. Rochester est-il exigeant et tyrannique?

-- Pas prcisment; mais il a les gots et les habitudes d'un
gentleman, et il veut que tout soit arrang en consquence.

-- L'aimez-vous? est-il gnralement aim?

-- Oh! oui; sa famille a toujours t respecte. Presque tout le
pays que vous voyez a appartenu aux Rochester depuis un temps
immmorial.

-- Mais vous personnellement, l'aimez-vous? Est-il aim pour lui-
mme?

-- Je n'ai aucune raison pour ne pas l'aimer, et je crois que ses
fermiers le considrent comme un matre juste et libral; mais il
n'est jamais rest longtemps au milieu d'eux.

-- N'a-t-il rien de remarquable? En un mot, quel est son
caractre?

-- Oh! son caractre est irrprochable,  ce qu'il me semble; il
est peut-tre un peu trange; il a beaucoup voyag et beaucoup vu,
je suis persuade qu'il est fort savant; mais je n'ai jamais caus
longtemps avec lui.

-- En quoi est-il trange?

-- Je ne sais pas; ce n'est pas facile  expliquer; rien de bien
frappant; mais on le sent dans ce qu'il dit; on ne peut jamais
tre sr s'il parle srieusement ou en riant, s'il est content ou
non; enfin, on ne le comprend pas bien, moi du moins; mais
n'importe, c'est un trs bon matre.

Voil tout ce que je tirai de Mme Fairfax au sujet de son matre
et du mien. Il y a des gens qui semblent ne pas se douter qu'on
puisse tudier un caractre, observer les points saillants des
personnes ou des choses. La bonne dame appartenait videmment 
cette classe; mes questions l'embarrassaient, mais ne lui
faisaient rien trouver.  ses yeux, M. Rochester tait
M. Rochester, un gentleman, un propritaire, rien de plus; elle ne
cherchait pas plus avant, et s'tonnait certainement de mon dsir
de le connatre davantage.

Lorsque nous quittmes la salle  manger, elle me proposa de me
montrer le reste de la maison. Je la suivis, et j'admirai
l'lgance et le soin qui rgnaient partout. Les chambres du
devant surtout me parurent grandes et belles; quelques-unes des
pices du troisime, bien que sombres, et basses, taient
intressantes par leur aspect antique.  mesure que les meubles
des premiers tages n'avaient plus t de mode, on les avait
relgus en haut, et la lumire imparfaite d'une petite fentre
permettait de voir des lits sculaires, des coffres en chne ou en
noyer qui, grce  leurs tranges sculptures reprsentant des
branches de palmier ou des ttes de chrubins, ressemblaient assez
 l'arche des Hbreux; des chaises vnrables  dossiers sombres
et levs, d'autres siges plus vieux encore et o l'on retrouvait
cependant les traces  demi effaces d'une broderie faite par des
mains qui, depuis deux gnrations, taient retournes dans la
poussire du cercueil. Tout cela donnait au troisime tage de
Thornfield l'aspect d'une demeure du pass, d'un reliquaire des
vieux souvenirs. Dans le jour, j'aimais le silence et l'obscurit
de ces retraites; mais je n'enviais pas pour le repos de la nuit
ses grands lits ferms par des portes de chne ou envelopps
d'immenses rideaux, dont les broderies reprsentaient des fleurs
et des oiseaux tranges ou des hommes plus tranges encore. Quel
caractre fantastique eussent donn  toutes ces choses les ples
rayons de la lune!

Les domestiques dorment-ils dans ces chambres? demandai-je.

-- Non, ils occupent de plus petits appartements sur le derrire
de la maison; personne ne dort ici. S'il y avait des revenants 
Thornfield, il semble qu'ils choisiraient ces chambres pour les
hanter.

-- Je le crois. Vous n'avez donc pas de revenants?

-- Non, pas que je sache, rpondit Mme Fairfax en souriant.

-- Mme dans vos traditions?

-- Je ne crois pas; et pourtant on dit que les Rochester ont t
plutt violents que tranquilles; c'est peut-tre pour cela que
maintenant ils restent en paix dans leurs tombeaux.

-- Oui; aprs la fivre de la vie, ils dorment bien, murmurai-je.
Mais o donc allez-vous, madame Fairfax? demandai-je.

-- Sur la terrasse. Voulez-vous venir jouir de la vue qu'on a d'en
haut?

Un escalier trs troit conduisait aux mansardes, et de l une
chelle, termine par une trappe, menait sur les toits. J'tais de
niveau avec les corneilles, et je pus voir dans leurs nids.
Appuye sur les crneaux, je me mis  regarder au loin et 
examiner les terrains tendus devant moi. Alors j'aperus la
pelouse verte et unie entourant la base sombre de la maison; le
champ aussi grand qu'un parc; le bois triste et pais spar en
deux par un sentier tellement recouvert de mousse, qu'il tait
plus vert que les arbres avec leur feuillage; l'glise, les
portes, la route, les tranquilles collines; toute la nature
semblait se reposer sous le soleil d'un jour d'automne. 
l'horizon, un beau ciel d'azur marbr de taches blanches comme des
perles. Rien dans cette scne n'tait merveilleux, mais tout vous
charmait. Lorsque la trappe fut de nouveau franchie, j'eus peine 
descendre l'chelle. Les mansardes me semblaient si sombres,
compares  ce ciel bleu,  ces bosquets,  ces pturages,  ces
vertes collines dont le chteau tait le centre,  toute cette
scne enfin claire par les rayons du soleil et que je venais de
contempler avec bonheur!

Mme Fairfax resta en arrire pour fermer la trappe.  force de
tter, je trouvai la porte qui conduisait hors des mansardes, et
je me mis  descendre le sombre petit escalier. J'errai quelque
temps dans le passage qui sparait les chambres de devant des
chambres de derrire du troisime tage. Il tait troit, bas et
obscur, n'ayant qu'une seule fentre pour l'clairer. En voyant
ces deux ranges de petites portes noires et fermes, on et dit
un corridor du chteau de quelque Barbe-Bleue.

Au moment o je passais, un clat de rire vint frapper mes
oreilles; c'tait un rire trange, clair, et n'indiquant nullement
la joie. Je m'arrtai; le bruit cessa quelques instants, puis
recommena plus fort: car le premier clat, bien que distinct,
avait t trs faible; cette fois c'tait un accs bruyant qui
semblait trouver un cho dans chacune des chambres solitaires,
quoiqu'il ne partt certainement que d'une seule, dont j'aurais pu
montrer la porte sans me tromper.

Madame Fairfax, m'criai-je, car  ce moment elle descendait
l'escalier, avez-vous entendu ce bruyant clat de rire? d'o peut-
il venir?

-- C'est probablement une des servantes, rpondit-elle; peut-tre
Grace Poole.

-- L'avez-vous entendue? demandai-je de nouveau.

-- Oui; et je l'entends bien souvent; elle coud dans l'une de ces
chambres. Quelquefois Leah est avec elle; quand elles sont
ensemble, elles font souvent du bruit.

Le rire fut rpt et se termina par un trange murmure.

Grace! s'cria Mme Fairfax.

Je ne m'attendais pas  voir apparatre quelqu'un, car ce rire
tait tragique et surnaturel; jamais je n'en ai entendu de
semblable. Heureusement qu'il tait midi, qu'aucune des
circonstances indispensables  l'apparition des revenants n'avait
accompagn ce bruit, et que si le lieu ni l'heure ne pouvaient
exciter la crainte; sans cela une terreur superstitieuse se serait
empare de moi. Cependant l'vnement me prouva que j'tais folle
d'avoir t mme tonne.

Je vis s'ouvrir la porte la plus proche de moi, et une servante en
sortit. C'tait une femme de trente ou quarante ans. Elle avait
les paules carres, les cheveux rouges et la figure laide et
dure.

Voil trop de bruit, Grace, dit Mme Fairfax; rappelez-vous les
ordres que vous avez reus.

Grace salua silencieusement et rentra.

C'est une personne que nous avons pour coudre et aider Leah,
continua la veuve. Elle n'est certes pas irrprochable, mais enfin
elle fait bien son ouvrage.  propos, qu'avez-vous fait de votre
jeune lve, ce matin?

La conversation ainsi tourne sur Adle, nous continumes, et
bientt nous atteignmes les pices gaies et lumineuses d'en bas.
Adle vint au-devant de nous en nous criant:

Mesdames, vous tes servies. Puis elle ajouta: J'ai bien faim,
moi!

Le dner tait prt et nous attendait dans la chambre de
Mme Fairfax.



CHAPITRE XII

La manire calme et douce dont j'avais t reue  Thornfield
semblait m'annoncer une existence facile, et cette esprance fut
loin d'tre due lorsque je connus mieux le chteau et ses
habitants: Mme Fairfax tait en effet ce qu'elle m'avait paru tout
d'abord, une femme douce, complaisante, suffisamment instruite, et
d'une intelligence ordinaire. Mon lve tait une enfant pleine de
vivacit. Comme on l'avait beaucoup gte, elle tait quelquefois
capricieuse. Heureusement elle tait entirement confie  mes
soins, et personne ne s'opposait  mes plans d'ducation, de sorte
qu'elle renona bientt  ses petits accs d'enttement, et devint
docile. Elle n'avait aucune aptitude particulire, aucun trait de
caractre, aucun dveloppement de sentiment ou de got qui pt
l'lever d'un pouce au-dessus des autres enfants; mais elle
n'avait aucun dfaut qui pt la rendre infrieure  la plupart
d'entre eux; elle faisait des progrs raisonnables et avait pour
moi une affection vive, sinon trs profonde. Ses efforts pour me
plaire, sa simplicit, son gai babillage, m'inspirrent un
attachement suffisant pour nous contenter l'une et l'autre.

Ce langage sera sans doute trouv bien froid par les personnes qui
affichent de solennelles doctrines sur la nature vanglique des
enfants et sur la dvotion idoltre que devraient toujours leur
vouer ceux qui sont chargs de leur ducation. Mais je n'cris pas
pour flatter l'gosme des parents ou pour servir d'cho 
l'hypocrisie; je dis simplement la vrit. J'prouvais une
consciencieuse sollicitude pour les progrs et la conduite
d'Adle, pour sa personne une tranquille affection, de mme que
j'aimais Mme Fairfax en raison de ses bonts, et que je trouvais
dans sa compagnie un plaisir proportionn  la nature de son
esprit et de son caractre.

Me blmera qui voudra, lorsque j'ajouterai que de temps en temps,
quand je me promenais seule, quand je regardais  travers les
grilles de la porte la route se droulant devant moi, ou quand,
voyant Adle jouer avec sa nourrice et Mme Fairfax occupe dans
l'office, je montais les trois tages et j'ouvrais le trappe pour
arriver  la terrasse, quand enfin mes yeux pouvaient suivre les
champs, les montagnes, la ligne sombre du ciel, je dsirais
ardemment un pouvoir qui me fit connatre ce qu'il y avait
derrire ces limites, qui me fit apercevoir ce monde actif, ces
villes animes dont j'avais entendu parler, mais que je n'avais
jamais vues. Alors je souhaitais plus d'exprience, des rapports
plus frquents avec les autres hommes et la possibilit d'tudier
un plus grand nombre de caractres que je ne pouvais le faire 
Thornfield. J'apprciais ce qu'il y avait de bon dans Mme Fairfax
et dans Adle, mais je croyais  l'existence d'autres bonts
diffrentes et plus vives. Ce que je pressentais, j'aurais voulu
le connatre.

Beaucoup me blmeront sans doute; on m'appellera nature
mcontente; mais je ne pouvais faire autrement; il me fallait du
mouvement. Quelquefois j'tais agite jusqu' la souffrance; alors
mon seul soulagement tait de me promener dans le corridor du
troisime, et, au milieu de ce silence et de cette solitude, les
yeux de mon esprit erraient sur toutes les brillantes visions qui
se prsentaient devant eux: et certes elles taient belles et
nombreuses. Ces penses gonflaient mon coeur; mais le trouble qui
le soulevait lui donnait en mme temps la vie. Cependant je
prfrais encore couter un conte qui ne finissait jamais, un
conte qu'avait cr mon imagination, et qu'elle me redisait sans
cesse en la remplissant de vie, de flamme et de sentiment; toutes
choses que j'avais tant dsires, mais que ne me donnait pas mon
existence actuelle.

Il est vain de dire que les hommes doivent tre heureux dans le
repos: il leur faut de l'action, et, s'il n'y en a pas autour
d'eux, ils en creront; des millions sont condamns  une vie plus
tranquille que la mienne, et des millions sont dans une
silencieuse rvolte contre leur sort. Personne ne se doute combien
de rbellions en dehors des rbellions politiques fermentent dans
la masse d'tres vivants qui peuple la terre. On suppose les
femmes gnralement calmes: mais les femmes sentent comme les
hommes; elles ont besoin d'exercer leurs facults, et, comme 
leurs frres, il leur faut un champ pour leurs efforts. De mme
que les hommes, elles souffrent d'une contrainte trop svre,
d'une immobilit trop absolue. C'est de l'aveuglement  leurs
frres plus heureux de dclarer qu'elles doivent se borner  faire
des poudings,  tricoter des bas,  jouer du piano et  broder des
sacs.

Quand j'tais ainsi seule, il m'arrivait souvent d'entendre le
rire de Grace Poole; toujours le mme rire lent et bas qui la
premire fois m'avait fait tressaillir. J'entendais aussi son
trange murmure, plus trange encore que son rire. Il y avait des
jours o elle tait silencieuse, et d'autres o elle faisait
entendre des sons inexplicables. Quelquefois je la voyais sortir
de sa chambre tenant  la main une assiette ou un plateau,
descendre  la cuisine et revenir (oh! romanesque lecteur,
permettez-moi de vous dire la vrit entire), portant un pot de
porter. Son apparence aurait glac la curiosit la plus excite
par ses cris bizarres; elle avait les traits durs, et rien en elle
ne pouvait vous attirer. Je tchai plusieurs fois d'entrer en
conversation avec elle; mais elle n'tait pas causante.
Gnralement une rponse monosyllabique coupait court  tout
entretien.

Les autres domestiques, John et sa femme Leah, charge de
l'entretien de la maison, et Sophie, la nourrice franaise,
taient bien, sans pourtant avoir rien de remarquable. Je parlais
souvent franais avec Sophie, et quelquefois je lui faisais, des
questions sur son pays natal; mais elle n'tait propre ni 
raconter ni  dcrire: d'aprs ses rponses vagues et confuses, on
et dit qu'elle dsirait plutt vous voir cesser que continuer
l'interrogatoire.

Octobre, novembre et dcembre se passrent ainsi. Une aprs-midi
de janvier, Mme Fairfax me demanda un jour de cong pour Adle,
parce qu'elle tait enrhume; Adle appuya cette demande avec une
ardeur qui me rappela combien les jours de cong m'taient
prcieux lorsque j'tais enfant. Je le lui accordai donc, pensant
que je ferais bien de ne pas me montrer exigeante sur ce point.
C'tait une belle journe, calme, bien que trs froide; j'tais
fatigue d'tre reste assise tranquillement dans la bibliothque
pendant une toute longue matine; Mme Fairfax venait d'crire une
lettre; je mis mon chapeau et mon manteau, et je proposai de la
porter  la poste de Hay, distante de deux milles: ce devait tre
une agrable promenade. Lorsque Adle fut confortablement assise
sur sa petite chaise, au coin du feu de Mme Fairfax, je lui donnai
sa belle poupe de cire, que je gardais ordinairement enveloppe
dans un papier d'argent, et un livre d'histoire pour varier ses
plaisirs.

Revenez bientt, ma bonne amie, ma chre demoiselle Jeannette,
me dit-elle. Je l'embrassai et je partis.

Le sol tait dur, l'air tranquille et ma route solitaire; j'allai
vite jusqu' ce que je me fusse rchauffe, et alors je me mis 
marcher plus lentement, pour mieux jouir et pour analyser ma
jouissance. Trois heures avaient sonn  l'glise au moment o je
passais prs du clocher. Ce moment de la journe avait un grand
charme pour moi, parce que l'obscurit commenait dj et que les
ples rayons du soleil descendaient lentement  l'horizon. J'tais
 un mille de Thornfield, dans un sentier connu pour ses roses
sauvages en t, ses noisettes et ses mres en automne, et qui
mme alors possdait encore quelques-uns des fruits rouges de
l'aubpine; mais en hiver son vritable attrait consistait dans sa
complte solitude et dans son calme dpouill. Si une brise venait
 s'lever, on ne l'entendait pas; car il n'y avait pas un houx,
pas un seul de ces arbres dont le feuillage se conserve toujours
vert et fait siffler le vent; l'aubpine fltrie et les buissons
de noisetiers taient aussi muets que les pierres blanches places
au milieu du sentier pour servir de chausse. Au loin, l'oeil ne
dcouvrait que des champs o le btail ne venait plus brouter, et
si de temps en temps on apercevait un petit oiseau brun s'agitant
dans les haies, on croyait voir une dernire feuille morte qui
avait oubli de tomber.

Le sentier allait en montant jusqu' Hay. Arrive au milieu, je
m'assis sur les degrs d'un petit escalier conduisant dans un
champ; je m'enveloppai dans mon manteau, et je cachai mes mains
dans mon manchon de faon  ne pas sentir le froid, bien qu'il ft
trs vif, ainsi que l'attestait la couche de glace recouvrant la
chausse, au milieu de laquelle un petit ruisseau gel pour le
moment avait dbord quelques jours auparavant, aprs un rapide
dgel. De l'endroit o j'tais assise, j'apercevais Thornfield; le
chteau gris et surmont de crneaux tait l'objet le plus
frappant de la valle.  l'est, on voyait s'lever les bois de
Thornfield et les arbres o nichaient les corneilles; je regardai
ce spectacle jusqu' ce que le soleil descendit dans les arbres et
dispart entour de rayons rouges; alors je me tournai vers
l'ouest.

La lune se levait sur le sommet d'une colline, ple encore et
semblable  un nuage, mais devenant de moment en moment plus
brillante. Elle planait sur Hay, qui,  moiti perdu dans les
arbres, envoyait une fume bleue de ses quelques chemines. J'en
tais encore loigne d'un mille, et pourtant, au milieu de ce
silence complet, les bruits de la vie arrivaient jusqu' moi;
j'entendais aussi des murmures de ruisseaux; dans quelle valle, 
quelle profondeur? Je ne pouvais le dire; mais il y avait bien des
collines au del de Hay, et sans doute bien des ruisseaux devaient
y couler. La tranquillit de cette soire trahissait galement les
courants les plus proches et les plus loigns.

Un bruit soudain vint bientt mettre fin  ces murmures, si clairs
bien qu'loigns; un pitinement, un son mtallique effaa le doux
bruissement des eaux, de mme que dans un tableau la masse solide
d'un rocher ou le rude tronc d'un gros chne profondment enracin
au premier plan empche d'apercevoir au loin les collines azures,
le lumineux horizon et les nuages qui mlangent leurs couleurs.

Le bruit tait caus par l'arrive d'un cheval le long de la
chausse. Les sinuosits du sentier me le cachaient encore, mais
je l'entendais approcher. J'allais quitter ma place; mais, comme
le chemin tait trs troit, je restai pour le laisser passer.
J'tais jeune alors, et mon esprit tait rempli de toutes sortes
de crations brillantes ou sombres. Les souvenirs des contes de
nourrice taient ensevelis dans mon cerveau, au milieu d'autres
ruines. Cependant, lorsqu'ils venaient  sortir de leurs
dcombres, ils avaient plus de force et de vivacit chez la jeune
fille qu'ils n'en avaient eu chez l'enfant.

Lorsque je vis le cheval approcher au milieu de l'obscurit, je me
rappelai une certaine histoire de Bessie, o figurait un esprit du
nord de l'Angleterre appel Gytrash. Cet esprit, qui apparaissait
sous la forme d'un cheval, d'un mulet ou d'un gros chien, hantait
les routes solitaires et s'avanait quelquefois vers les voyageurs
attards.

Le cheval tait prs, mais on ne le voyait pas encore, lorsque,
outre le pitinement, j'entendis du bruit sortir de la haie, et je
vis se glisser le long des noisetiers un gros chien qui, grce 
son pelage noir et blanc, ne pouvait tre confondu avec les
arbres. C'tait justement une des formes que prenait le Gytrash de
Bessie; j'avais bien, en effet, devant les yeux un animal
semblable  un lion, avec une longue crinire et une tte norme.
Il passa pourtant assez tranquillement devant moi, sans me
regarder avec des yeux tranges, comme je m'y attendais presque.
Le cheval suivait; il tait grand et portait un cavalier. Cet
homme venait de briser le charme, car jamais tre humain n'avait
mont Gytrash; il tait toujours seul, et, d'aprs mes ides, les
lutins pouvaient bien habiter le corps des animaux, mais ne
devaient jamais prendre la forme vulgaire d'un tre humain. Ce
n'tait donc pas un Gytrash, mais simplement un voyageur suivant
le chemin le plus court pour arriver  Millcote. Il passa, et je
continuai ma route; mais au bout de quelques pas je me retournai,
mon attention ayant t attire par le bruit d'une chute, et par
cette exclamation: Que diable faire maintenant? Monture et
cavalier taient tombs. Le cheval avait gliss sur la glace de la
chausse. Le chien revint sur ses pas; en voyant son matre 
terre et en entendant le cheval souffler, il poussa un aboiement
dont sa taille justifiait la force, et qui fut rpt par l'cho
des montagnes. Il tourna autour du cavalier et courut  moi.
C'tait tout ce qu'il pouvait faire; il n'avait pas moyen
d'appeler d'autre aide.

Je le suivis, et je trouvai le voyageur s'efforant de se
dbarrasser de son cheval. Ses efforts taient si vigoureux, que
je pensai qu'il ne devait pas s'tre fait beaucoup de mal;
nanmoins, m'approchant de lui:

tes-vous bless, monsieur? demandai-je.

Il me sembla l'entendre jurer; pourtant je n'en suis pas bien
certaine; toujours est-il qu'il grommela quelque chose, ce qui
l'empcha de me rpondre tout de suite.

Que puis-je faire pour vous? demandai-je de nouveau.

-- Tenez-vous de ct, me rpondit-il en se plaant d'abord sur
ses genoux, puis sur ses pieds.

Alors commena une opration difficile, bruyante, accompagne de
tels aboiements, que je fus oblige de m'carter un peu; mais je
ne voulus pas partir sans avoir vu la fin de l'aventure. Elle se
termina heureusement. Le chien fut apais par un:  bas, Pilote!
Le voyageur voulut marcher pour voir si sa jambe et son pied
taient en bon tat; mais cet essai lui fit probablement mal, car,
aprs avoir tent de se lever, il se rassit promptement sur une
des marches de l'escalier.

Il parat que ce jour-l j'tais d'humeur  tre utile, ou du
moins complaisante, car je m'approchai de nouveau, et je dis:

Si vous tes bless, monsieur, je puis aller chercher quelqu'un 
Thornfield o a Hay.

-- Merci, cela ira; je n'ai pas d'os bris, c'est seulement une
foulure.

Il voulut de nouveau essayer de marcher; mais il poussa
involontairement un cri.

Le jour n'tait pas compltement fini, et la lune devenait
brillante. Je pus voir l'tranger. Il tait envelopp d'une
redingote  collet de fourrure et  boutons d'acier; je ne pus pas
remarquer les dtails, mais je vis l'ensemble. Il tait de taille
moyenne, et avait la poitrine trs large, la figure sombre, les
traits durs, le front soucieux. Ses yeux et ses sourcils
contracts indiquaient une nature gnralement emporte, et
mcontente pour le moment. Il n'tait plus jeune, et n'avait
pourtant pas encore atteint l'ge mr. Il pouvait avoir trente-
cinq ans; sa prsence ne m'effraya nullement, et m'intimida 
peine. Si l'tranger avait t un beau jeune homme, un hros de
roman, je n'aurais pas os le questionner encore malgr lui, et
lui offrir des services qu'il ne me demandait pas. Je n'avais
jamais parl  un beau jeune homme; je ne sais si j'en avais vu.
Je rendais un hommage thorique  la beaut,  l'lgance,  la
galanterie et aux charmes fascinants; mais si jamais j'eusse
rencontr toutes ces qualits runies chez un homme, un instinct
m'aurait avertie que je ne pouvais pas sympathiser avec lui, et
que lui ne pouvait pas sympathiser avec moi. Je me serais loigne
de lui comme on s'loigne du feu, des clairs, enfin de tout ce
qui est antipathique quoique brillant.

Si mme cet tranger m'et souri, s'il se ft montr aimable  mon
gard, s'il m'et gaiement remercie pour mes offres de service,
j'aurais continu mon chemin sans tre le moins du monde tente de
renouveler mes questions. Mais la rudesse du voyageur me mit  mon
aise, et, lorsqu'il me fit signe de partir, je restai, en lui
disant:

Mais, monsieur, je ne puis pas vous abandonner  cette heure,
dans ce sentier solitaire, avant de vous avoir vu en tat de
remonter sur votre cheval.

Il me regarda, et reprit aussitt:

Il me semble qu' cette heure, vous-mme devriez tre chez vous,
si vous demeurez dans le voisinage. D'o venez-vous?

-- De la valle, et je n'ai nullement peur d'tre tard dehors
quand il y a clair de lune. Je courrais avec plaisir jusqu' Hay
si vous le souhaitiez; du reste, je vais y jeter une lettre  la
poste.

-- Vous dites que vous venez de la valle. Demeurez-vous dans
cette maison surmonte de crneaux? me demanda-t-il, en indiquant
Thornfield, que la lune clairait de ses ples rayons. Le chteau
ressortait en blanc sur la fort, qui, par sa masse sombre,
formait un contraste avec le ciel de l'ouest.

-- Oui, monsieur.

-- . qui appartient cette maison?

--  M. Rochester.

-- Connaissez-vous M. Rochester?

-- Non, je ne l'ai jamais vu.

-- Il ne demeure donc pas l?

-- Non.

-- Pourriez-vous me dire o il est?

-- Non, monsieur.

-- Vous n'tes certainement pas une des servantes du chteau: vous
tes...

Il s'arrta et jeta les yeux sur ma toilette, qui, comme toujours,
tait trs simple: un manteau de mrinos noir et un chapeau de
castor que n'aurait pas voulu porter la femme de chambre d'une
lady; il semblait embarrass de savoir qui j'tais; je vins  son
secours.

Je suis la gouvernante.

-- Ah! la gouvernante, rpta-t-il. Le diable m'emporte si je ne
l'avais pas oublie, la gouvernante!

Et je fus de nouveau oblige de soutenir son examen. Au bout de
deux minutes, il se leva; mais, quand il essaya de marcher, sa
figure exprima la souffrance.

Je ne puis pas vous charger d'aller chercher du secours, me dit-
il; mais si vous voulez avoir la bont de m'aider, vous le
pourrez.

-- Je ne demande pas mieux, monsieur.

-- Avez-vous un parapluie dont je puisse me servir en place de
bton?

-- Non.

-- Alors, tchez de prendre la bride du cheval et de me l'amener.
Vous n'avez pas peur, je pense.

Si j'avais t seule, j'aurais t effraye de toucher  un
cheval; cependant, comme on me le commandait, j'tais toute
dispose  obir. Je laissai mon manchon sur l'escalier, et je
m'avanai vers le cheval; mais c'tait un fougueux animal, et il
ne voulut pas me laisser approcher de sa tte. Je fis effort sur
effort, mais en vain, j'avais mme trs peur en le voyant frapper
la terre de ses pieds de devant. Le voyageur, aprs nous avoir
regards quelque temps, se mit enfin  rire.

Je vois, dit-il, que la montagne ne viendra pas  Mahomet; ainsi,
tout ce que vous pouvez faire, c'est d'aider Mahomet  aller  la
montagne. Venez ici, je vous prie.

Je m'approchai.

Excusez-moi, continua-t-il; la ncessit me force  me servir de
vous.

Il posa une lourde main sur mon paule, et, s'appuyant fortement,
il arriva jusqu' son cheval, dont il se rendit bientt matre;
puis il sauta sur sa selle, en faisant une affreuse grimace, car
cet effort avait raviv sa douleur.

Maintenant, dit-il en soulageant sa lvre infrieure de la rude
morsure qu'il lui infligeait, maintenant donnez-moi ma cravache
qui est l sous la haie.

Je la cherchai et la trouvai.

Je vous remercie.  prsent, portez vite votre lettre  Hay, et
revenez aussi promptement que possible.

Il donna un coup d'peron au cheval, qui rua, puis partit au
galop; le chien le suivit, et tous trois disparurent, comme la
bruyre sauvage que le vent des forts emporte en tourbillons. Je
repris mon manchon, et je continuai ma route. L'aventure tait
termine; ce n'tait pas un roman, elle n'avait mme rien de bien
intressant; mais elle avait chang une des heures de ma vie
monotone: on avait eu besoin de moi, on m'avait demand un secours
que j'avais accord.

J'tais contente, j'avais fait quelque chose; bien que cet acte
puisse paratre trivial et indiffrent, j'avais pourtant agi, et
avant tout j'tais fatigue d'une existence passive. Et puis une
nouvelle figure tait comme un nouveau portrait dans ma galerie;
elle diffrait de toutes les autres, d'abord parce que c'tait
celle d'un homme, ensuite parce qu'elle tait sombre et forte. Je
l'avais devant les yeux lorsque j'entrai  Hay et que je jetai ma
lettre  la poste, et je la voyais encore en descendant la colline
qui devait me ramener  Thornfield. Arrive devant l'escalier, je
m'arrtai; je regardai tout autour de moi et j'coutai, me
figurant que j'allais entendre le pas d'un cheval sur la chausse,
et voir un cavalier envelopp d'un manteau, suivi d'un chien de
Terre-Neuve semblable  un Gytrash: je ne vis qu'une haie et un
saule mond par le haut, qui se tenait droit comme pour recevoir
les rayons de la lune; je n'entendis qu'un vent qui sifflait au
loin dans les arbres de Thornfield, et, jetant un regard vers
l'endroit d'o partait le murmure, j'aperus une lumire  l'une
des fentres du chteau. Je me rappelai alors qu'il tait tard, et
je htai le pas.

Je n'aimais pas le moment o il fallait rentrer  Thornfield.
Franchir les portes du chteau, c'tait reprendre mon immobilit;
traverser la salle silencieuse, monter le sombre escalier, entrer
dans ma petite chambre isole, et passer une longue soire d'hiver
avec la tranquille Mme Fairfax, avec elle seule, n'y avait-il pas
l de quoi dtruire la faible excitation cause par ma promenade?
n'tait-ce pas jeter sur mes facults les chanes invisibles d'une
existence trop monotone, d'une existence dont je ne pouvais mme
pas apprcier les avantages? Il m'aurait fallu les orages d'une
vie incertaine et pleine de luttes, une exprience rude et amre,
pour me faire aimer le milieu paisible dans lequel je vivais. Je
dsirais le combat, comme l'homme fatigu d'tre rest trop
longtemps assis sur un sige commode, dsire une longue promenade,
et mon besoin d'agir tait tout aussi naturel que le sien.

Je flnai devant la porte; je flnai devant la prairie; je me
promenai sur le pav. Les contrevents de la porte vitre taient
ferms; je ne pouvais pas voir l'intrieur de la maison; mes yeux
et mon esprit semblaient, du reste, vouloir s'loigner de cette
caverne grise aux sombres votes, pour se tourner vers le beau
ciel sans nuages qui planait au-dessus de ma tte. La lune montait
majestueusement  l'horizon; laissant bien loin derrire elle le
sommet des collines qu'elle avait d'abord claires, elle semblait
aspirer au sombre znith, perdu dans les distances infinies. Les
tremblantes toiles qui suivaient sa course agitaient mon coeur et
brlaient mes veines; mais il ne faut pas beaucoup pour nous
ramener  la ralit; l'horloge sonna, cela suffit. Je dtournai
mes regards de la lune et des toiles, j'ouvris une porte de ct
et j'entrai.

La grande salle n'tait pas sombre, bien que la lampe de bronze ne
ft pas encore allume; elle tait claire, ainsi que les
premires marches de l'escalier, par une lueur provenant de la
salle  manger, dont la porte ouverte  deux battants laissait
voir une grille o brlait un bon feu. La lumire du feu
permettait d'apercevoir des tentures rouges, des meubles bien
brillants, et un groupe runi autour de la chemine.  peine
l'avais-je entrevu, et  peine avais-je entendu un mlange de
voix, parmi lesquelles je distinguais celle d'Adle, que la porte
se referma.

Je me dirigeai promptement vers la chambre de Mme Fairfax. Il y
avait du feu, mais ni lumire ni dame Fairfax.  sa place, un gros
chien noir et blanc, tout semblable au Gytrash, tait assis sur le
tapis, et regardait le feu avec gravit. Je fus tellement frappe
de cette ressemblance, que je m'avanai vers lui en disant:
Pilote! L'animal se leva et vint me flairer; je le caressai, il
remua sa grande queue; il avait l'air d'un chien abandonn, et je
me demandai d'o il pouvait venir; je sonnai, car j'avais besoin
de lumire, et je dsirais savoir galement quel tait ce
visiteur. Leah entra.

Quel est ce chien? demandai-je.

-- Il est venu avec le matre.

-- Avec qui?

-- Avec le matre, M. Rochester, qui vient d'arriver.

-- En vrit, et Mme Fairfax est avec lui?

-- Oui, ainsi que Mlle Adle; et John est all chercher un
mdecin, car il est arriv un accident  notre matre; son cheval
est tomb, et M. Rochester a eu le pied foul.

-- Est-ce que son cheval n'est pas tomb dans le sentier de Hay?

-- Oui, il a gliss en descendant la colline.

-- Ah! Apportez-moi une lumire, Leah.

Leah revint bientt, suivie de Mme Fairfax, qui me rpta la
nouvelle, ajoutant que M. Carter, le mdecin, tait arriv, et
qu'il tait avec M. Rochester; puis elle alla donner des ordres
pour le th, et moi, je montai dans ma chambre pour me
dshabiller.



CHAPITRE XIII

D'aprs les ordres du mdecin, M. Rochester se coucha de bonne
heure et se leva tard le lendemain. Il ne descendit que pour ses
affaires; son agent et quelques-uns de ses fermiers taient
arrivs et attendaient le moment de lui parler.

Adle et moi nous fmes obliges de quitter la bibliothque, parce
qu'elle devait servir pour les rceptions d'affaires. On fit du
feu dans une autre chambre; j'y portai nos livres et je
l'arrangeai en salle d'tude.  partir de ce jour, le chteau
changea d'aspect: il ne fut plus silencieux comme une glise;
toutes les heures on entendait frapper  la porte, tirer la
sonnette ou traverser la salle. Des voix nouvelles rsonnaient au-
dessous de nous; depuis que Thornfield avait un matre, il n'tait
plus si tranger au monde extrieur. Quant  moi, j'en tais
contente.

Ce jour-l, il fut difficile de donner des leons  Adle; elle ne
pouvait pas s'appliquer. Elle sortait continuellement de la
chambre pour regarder par-dessus la rampe si elle ne pouvait pas
apercevoir M. Rochester. Elle trouvait toujours des prtextes pour
descendre; elle dsirait probablement entrer dans la bibliothque,
o l'on n'avait nul besoin d'elle; lorsque je me fchais et que je
la forais  rester tranquille, elle se mettait  me parler de son
ami, M. douard Fairfax de Rochester, ainsi qu'elle l'appelait
(c'tait la premire fois que j'entendais tous ses prnoms); elle
se demandait quel cadeau il pouvait lui avoir apport. Il parait
que, le soir prcdent, M. Rochester lui avait annonc une petite
bote dont le contenu l'intresserait beaucoup et qui devait
arriver de Millcote en mme temps que les bagages.

Et cela doit signifier, dit-elle, qu'il y aura dedans un cadeau
pour moi, et peut-tre pour vous aussi, mademoiselle. M. Rochester
m'a parl de vous; il m'a demand le nom de ma gouvernante et si
elle n'tait pas une personne assez mince et un peu ple. J'ai dit
que oui, car c'est vrai; n'est-ce pas, mademoiselle?

Moi et mon lve nous dnmes comme toujours dans la chambre de
Mme Fairfax. Comme il neigeait, nous restmes l'aprs-midi dans la
salle d'tude.  la nuit, je permis  Adle de laisser ses livres
et son ouvrage et de descendre; car, d'aprs le silence qui
rgnait en bas, et n'entendant plus sonner  la porte, je jugeai
que M. Rochester devait tre libre. Reste seule, je me dirigeai
vers la fentre; mais il n'y avait rien  voir. Le crpuscule et
les flocons de neige obscurcissaient l'air et cachaient mme les
arbustes de la pelouse. Je baissai le rideau et je retournai au
coin du feu.

Je me mis  tracer sur les cendres rouges quelque chose de
semblable  un tableau que j'avais vu autrefois, et qui
reprsentait le chteau de Heidelberg, sur les bords du Rhin.
Mme Fairfax, arrivant tout  coup, interrompit ma mosaque
enflamme, et empcha mon esprit de se laisser aller aux
accablantes penses qui commenaient dj  s'emparer de lui dans
la solitude.

M. Rochester serait heureux, dit-elle, que vous et votre lve
voulussiez bien prendre le th avec lui ce soir. Il a t si
occup tout le jour, qu'il n'a pas encore pu demander  vous voir.

--  quelle heure prend-il le th? demandai-je.

-- Oh!...  six heures. Il avance l'heure de ses repas  la
campagne; mais vous feriez mieux de changer de robe maintenant; je
vais aller vous aider. Tenez, prenez cette lumire.

-- Est-il ncessaire de changer de robe?

-- Oui, cela vaut mieux; je m'habille toujours le soir quand
M. Rochester est l.

Cette formalit me semblait quelque peu crmonieuse; nanmoins je
regagnai ma chambre, et, aide par Mme Fairfax, je changeai ma
robe de laine noire contre une robe de soie de la mme couleur, ma
plus belle, et du reste la seule de rechange que j'eusse, except
une robe gris clair, que, dans mes ides de toilette prise 
Lowood, je regardais comme trop belle pour tre porte, si ce
n'est dans les grandes occasions.

Il vous faut une broche, me dit Mme Fairfax.

Je n'avais pour tout ornement qu'une petite perle, dernier
souvenir de Mlle Temple. Je la mis et nous descendmes.

Avec le peu d'habitude que j'avais de voir des trangers, c'tait
une preuve pour moi que d'tre ainsi appele en prsence de
M. Rochester. Je laissai Mme Fairfax s'avancer la premire, et je
marchai dans son ombre, lorsque nous traversmes la salle 
manger. Aprs avoir pass devant l'arche, dont le rideau tait
baiss pour le moment nous arrivmes dans un lgant boudoir.

Deux bougies taient allumes sur la table et deux sur la
chemine. Pilote se chauffait,  demi tendu,  la flamme d'un feu
superbe; Adle tait agenouille  ct de lui. Sur un lit de
repos, et le pied appuy sur un coussin, paraissait M. Rochester;
il regardait Adle et le chien; le feu lui arrivait en plein
visage. Je reconnus mon voyageur avec ses grands sourcils de jais,
son front carr, rendu plus carr encore par la coupe horizontale
de ses cheveux. Je reconnus son nez plutt caractris que beau;
ses narines ouvertes, qui me semblaient annoncer une nature
emporte; sa bouche et son menton taient durs. Maintenant qu'il
n'tait plus envelopp d'un manteau, je pus voir que la carrure de
son corps s'harmonisait avec celle de son visage. C'tait un beau
corps d'athlte,  la large poitrine, aux flancs troits, mais
dpourvu de grandeur et de grce.

M. Rochester devait s'tre aperu de mon entre et de celle de
Mme Fairfax; mais il parat qu'il n'tait pas d'humeur  la
remarquer, car notre approche ne lui fit mme pas lever la tte.

Voil Mlle Eyre, dit tranquillement Mme Fairfax.

Il s'inclina, mais sans cesser de regarder le chien et l'enfant.

Que Mlle Eyre s'asseye, dit-il. Son salut roide et contraint,
son ton impatient, bien que crmonieux, semblaient ajouter: Que
diable cela me fait-il, que Mlle Eyre soit ici ou ailleurs? pour
le moment, je ne suis pas dispos  causer avec elle.

Je m'assis sans embarras. Une rception d'une exquise politesse
m'aurait sans doute rendue trs confuse. Je n'aurais pas pu y
rpondre avec la moindre lgance ou la moindre grce, mais cette
brutalit fantasque ne m'imposait aucune obligation, au contraire,
en acceptant cette boutade, j'avais l'avantage. D'ailleurs,
l'excentricit du procd tait piquante, et je dsirais en
connatre la suite.

M. Rochester continua de ressembler  une statue, c'est--dire
qu'il ne parla ni ne bougea. Mme Fairfax pensa qu'il fallait au
moins que quelqu'un ft aimable; elle commena  parler avec
douceur comme toujours, mais comme toujours aussi avec vulgarit:
elle le plaignit de la masse d'affaires qu'il avait eues tout le
jour et de la douleur que devait lui avoir occasionne sa foulure;
puis elle lui recommanda la patience et la persvrance tant que
le mal durerait.

Madame, je voudrais avoir du th, fut la seule rponse qu'elle
obtint.

Elle se hta de sonner, et, quand le plateau arriva, elle se mit 
arranger les tasses et les cuillers avec une attentive clrit.
Adle et moi, nous nous approchmes de la table, mais le matre ne
quitta pas son lit de repos.

Voulez-vous passer cette tasse  M. Rochester? me dit
Mme Fairfax. Adle pourrait la renverser.

Je fis ce qu'elle me demandait. Lorsqu'il prit la tasse de mes
mains, Adle, pensant le moment favorable pour faire une demande
en ma faveur, s'cria:

N'est-ce pas, monsieur, qu'il y a un cadeau pour Mlle Eyre dans
votre petit coffre?

-- Qui parle de cadeau? dit-il d'un air refrogn; vous attendiez-
vous  un prsent, mademoiselle Eyre? Aimez-vous les prsents?

Et il examinait mon visage avec des yeux qui me parurent sombres,
irrits et perants.

Je ne sais, monsieur, je ne puis gure en parler par exprience;
un cadeau passe gnralement pour une chose agrable.

-- Gnralement; mais vous, qu'en pensez-vous?

-- Je serais oblige d'y rflchir quelque temps, monsieur, avant
de vous donner une rponse satisfaisante. Un prsent a bien des
aspects, et il faut les considrer tous avant d'avoir une opinion.

-- Mademoiselle Eyre, vous n'tes pas aussi nave qu'Adle; ds
qu'elle me voit, elle demande un cadeau  grands cris; vous, vous
battez les buissons.

-- C'est que j'ai moins confiance qu'Adle dans mes droits; elle
peut invoquer le privilge d'une vieille connaissance et de
l'habitude, car elle m'a dit que de tout temps vous lui aviez
donn des jouets; quant  moi, je serais bien embarrasse de me
trouver un titre, puisque je suis trangre et que je n'ai rien
fait qui mrite une marque de reconnaissance.

-- Oh ne faites pas la modeste; j'ai examin Adle, et j'ai vu que
vous vous tes donn beaucoup de peine avec elle; elle n'a pas de
grandes dispositions, et en peu de temps vous l'avez
singulirement amliore.

-- Monsieur, vous m'avez donn mon cadeau, et je vous en remercie.
La rcompense la plus envie de l'instituteur, c'est de voir louer
les progrs de son lve.

-- Oh! oh! fit M. Rochester; et il but son th en silence, Venez
prs du feu, dit-il lorsque le plateau fut enlev et que
Mme Fairfax se fut assise dans un coin avec son tricot.

Adle tait occupe  me faire faire le tour de la chambre pour me
montrer les beaux livres et les ornements placs sur les consoles
et les chiffonnires; ds que nous entendmes la voix de
M. Rochester, nous nous htmes d'obir. Adle voulut s'asseoir
sur mes genoux, mais il lui ordonna de jouer avec Pilote.

Il y a trois mois que vous tes ici? me demanda-t-il.

-- Oui, monsieur.

-- D'o veniez-vous?

-- De Lowood, dans le comt de...

-- Ah! une cole de charit. Combien de temps y tes-vous reste?

-- Huit ans.

-- Huit ans! alors vous avez la vie dure; je croyais que la moiti
de ce temps serait venu  bout de la plus forte constitution. Je
ne m'tonne plus que vous ayez l'air de venir de l'autre monde; je
me suis dj demand o vous aviez pu attraper cette espce de
figure. Hier, lorsque vous tes venue au-devant de moi dans le
sentier de Hay, j'ai pens aux contes de fes, et j'ai t sur le
point de croire que vous aviez ensorcel mon cheval; je n'en suis
pas encore bien sr. Quels sont vos parents?

-- Je n'en ai pas.

-- Et vous n'en avez jamais eu, je suppose. Vous les rappelez-
vous?

-- Non.

-- Je le pensais, en effet. Et lorsque je vous ai trouve assise
sur cet escalier, vous attendiez votre peuple.

-- De qui parlez-vous, monsieur?

-- Eh! mais des hommes verts. Il y avait un clair de lune qui
devait leur tre propice; ai-je bris un de vos cercles, pour que
vous ayez jet sur mon passage ce maudit morceau de glace?

Je secouai la tte.

Il y a plus d'un sicle, dis-je, aussi srieusement que lui, que
tous les hommes verts ont abandonn l'Angleterre. Ni dans le
sentier de Hay, ni dans les champs environnants, vous ne trouverez
des traces de leur passage. Dsormais le soleil de l't
n'clairera pas plus leurs bacchanales que la lune de l'hiver.

Mme Fairfax avait laiss tomber son tricot, et semblait ne rien
comprendre  notre conversation.

Eh bien! dit M. Rochester, si vous n'avez ni pre ni mre, vous
devez au moins avoir des oncles ou des tantes?

-- Non, aucun que je connaisse.

-- Quelle est votre demeure?

-- Je n'en ai pas.

-- O demeurent vos frres et vos soeurs?

-- Je n'ai ni frres ni soeurs.

-- Qui vous a fait venir ici?

-- J'ai fait mettre mon nom dans un journal, et Mme Fairfax m'a
crit.

-- Oui, dit la bonne dame qui savait maintenant sur quel terrain
elle tait; et chaque jour je remercie la Providence du choix
qu'elle m'a fait faire. Mlle Eyre a t une compagne parfaite pour
moi, et une institutrice douce et attentive pour Adle.

-- Ne vous donnez pas la peine d'analyser son caractre, rpondit
M. Rochester. Les loges n'influent en rien sur mon opinion; je
jugerai par moi-mme. Elle a commenc par faire tomber mon cheval.

-- Monsieur! dit Mme Fairfax.

-- C'est  elle que je dois cette foulure.

La veuve regarda avec tonnement et sans comprendre.

Mademoiselle Eyre, avez-vous jamais demeur dans une ville?
reprit M. Rochester.

-- Non, monsieur.

-- Avez-vous vu beaucoup de monde?

-- Rien que les lves et les matres de Lowood et les habitants
de Thornfield.

-- Avez-vous beaucoup lu?

-- Je n'ai jamais eu qu'un trs petit nombre de livres  ma
disposition, et encore ce n'taient pas des ouvrages bien
remarquables.

-- Vous avez men la vie d'une nonne, et sans doute vous avez t
leve dans des ides religieuses. Brockelhurst, qui, je crois,
dirige Lowood, est un ministre.

-- Oui, monsieur.

-- Et probablement que, vous autres jeunes filles, vous le
vnriez comme un couvent de religieuses vnre son directeur.

-- Oh non!

-- Vous tes bien froide; comment! Une novice qui ne vnre pas un
prtre! Voil quelque chose de scandaleux.

-- Je dtestais M. Brockelhurst, et je n'tais pas la seule; c'est
un homme dur et intrigant. Il nous a fait couper les cheveux, et,
par conomie, il nous achetait des aiguilles et du fil tels que
nous pouvions  peine coudre.

-- C'tait une trs mauvaise conomie, dit Mme Fairfax, qui de
nouveau put prendre part  la conversation.

-- Et tait-ce son plus grand crime? demanda M. Rochester.

-- Avant l'tablissement du Comit, et tant qu'il fut seul matre
dans l'cole, il ne nous donnait mme pas une nourriture
suffisante. Une fois chaque semaine il nous ennuyait par ses
longues lectures, et tous les soirs il exigeait que nous lussions
des livres qu'il avait faits sur la mort subite et le jugement.
Ces livres nous effrayaient tellement que nous n'osions plus aller
nous coucher.

--  quel ge tes-vous entre  Lowood?

--  dix ans.

-- Et vous y tes reste huit ans: alors vous avez dix-huit ans!

Je rpondis affirmativement.

Vous voyez que l'arithmtique est utile; sans elle je n'aurais
jamais pu deviner votre ge; car ce n'est pas facile  trouver,
quand les traits et l'air sont si peu en rapport avec l'ge.
Qu'avez-vous appris  Lowood? jouez-vous du piano?

-- Un peu.

-- C'est juste, c'est la rponse convenue. Entrez dans la
bibliothque!... s'il vous plat, veux-je dire. Excusez mon ton de
commandement, je suis habitu  dire: Faites cela, et on le
fait. Je ne puis changer cette habitude pour une nouvelle venue.
Entrez donc dans la bibliothque; prenez une lumire, laissez la
porte ouverte, asseyez-vous au piano, et jouez un air.

Je partis et je suivis ses indications.

Assez! me cria-t-il au bout de quelques minutes; je vois que vous
jouez un peu, comme une pensionnaire anglaise, peut-tre un peu
mieux que quelques-unes, mais pas bien.

Je fermai le piano et je revins. M. Rochester continua:

Ce matin, Adle m'a montr quelques esquisses qu'elle dit tre de
vous; je ne sais si elles sont entirement faites par vous: un
matre vous a probablement aide?

-- Non, en vrit! m'criai-je.

-- Oh! ceci pique votre orgueil; eh bien, allez chercher votre
portefeuille, si vous pouvez affirmer que tout ce qu'il contient
est de vous; mais n'assurez rien sans tre certaine, car je m'y
connais.

-- Alors, monsieur, je me tairai et vous jugerez vous-mme.

J'apportai mon portefeuille.

Approchez la table, dit-il.

Je la roulai jusqu' lui. Adle et Mme Fairfax s'avancrent pour
voir les dessins.

Ne vous pressez pas ainsi, dit M. Rochester; vous prendrez les
dessins  mesure que j'aurai fini de les regarder; mais ne placez
pas vos figures si prs de la mienne.

Il examina les peintures et les esquisses; il en mit trois de
ct; aprs avoir regard les autres, il les jeta loin de lui.

Emportez-les sur l'autre table, madame Fairfax, dit-il, et
regardez-les avec Adle. Quant  vous, ajouta-t-il en me
regardant, asseyez-vous et rpondez  mes questions. Je vois bien
que ces trois peintures ont t faites par l mme main; cette
main est-elle la vtre?

-- Oui.

-- Quand avez-vous trouv le temps de les faire? car elles ont d
demander beaucoup de temps et un peu de rflexion.

-- Je les ai faites dans les deux dernires vacances que j'ai
passes  Lowood, quand je n'avais pas autre chose  faire.

-- O avez-vous trouv les originaux de ces copies?

-- Dans ma tte.

-- Dans cette tte que je vois sur vos paules?

-- Oui, monsieur.

-- A-t-elle encore d'autres sujets du mme genre?

-- J'espre que oui, et j'espre mme qu'ils seraient meilleurs.

Il tendit les peintures devant lui et les regarda de nouveau.

Pendant que M Rochester est ainsi occup, lecteurs, j'ai le temps
de vous les dcrire. D'abord, je dois vous avertir qu'elles n'ont
rien de merveilleux. Les sujets s'taient prsents avec force 
mon esprit; ils taient frappants, tels que je les avais conus
avant d'essayer de les reproduire; mais ma main ne put pas obir 
mon imagination, ou du moins ne reproduisit qu'une ple copie de
ce que voyait mon esprit.

C'taient des aquarelles. La premire reprsentait des nuages
livides sur une mer agite. L'horizon et mme les vagues du
premier plan taient dans l'ombre; un rayon de lumire faisait
ressortir un mt  moiti submerg, et au-dessus duquel un noir
cormoran tendait ses ailes tachetes d'cume; il portait  son
bec un bracelet d'or orn de pierres prcieuses, auxquelles je
m'tais efforce de donner les teintes les plus nettes et les plus
brillantes. Au-dessous du mt et de l'oiseau de mer flottait un
cadavre qu'on n'apercevait que confusment  travers les vagues
vertes. Le seul membre qu'on pt voir distinctement tait le bras
qui venait d'tre dpouill de son ornement.

Le second tableau avait pour premier plan une montagne couverte de
gazon et de feuilles souleves par la brise. Au del et au-dessus
s'tendait le ciel bleu fonce d'un crpuscule. Une femme, dont on
ne voyait que le buste, apparaissait dans ce ciel; j'avais
combin, pour la reprsenter, les teintes les plus sombres et les
plus douces. Son front tait surmont d'une toile; le bas de sa
figure tait voil par des brouillards; ses yeux taient sauvages
et sombres; ses cheveux flottaient autour d'elle comme des nuages
obscurs dchirs par l'lectricit ou l'orage; sur son cou
brillait une ple lueur semblable  un rayon de la lune. Cette
lueur se rpandait aussi sur les nuages lgers qui entouraient cet
emblme de l'toile du soir.

Le dernier tableau, enfin, reprsentait le pic d'un glacier
s'lanant vers un ciel d'hiver. Les rayons du nord envoyaient 
l'horizon leurs lgions de dards. Sur le premier plan, on
apercevait une tte colossale appuye sur le glacier. Deux mains
dlicates croises au-dessous du front couvraient d'un voile noir
le bas de la figure. On ne voyait qu'un front ple, des yeux
fixes, creux et dsesprs. Au-dessus des tempes, au milieu d'un
turban dchir et de draperies noires vaguement indiques,
brillait un cercle de flammes blanches parsemes de pierres
prcieuses d'une teinte plus vive que le reste du tableau. Cette
ple aurole tait l'emblme d'un diadme royal, et elle
couronnait un tre qui n'avait pas de corps.

tiez-vous heureuse, quand vous avez fait ces dessins? me demanda
M. Rochester.

-- J'tais absorbe, monsieur; oui, j'tais heureuse; peindre est
une des jouissances les plus vives que j'aie connues!

-- Ce n'est pas beaucoup dire. Vous avouez vous-mme que vos
plaisirs n'taient pas nombreux. Vous deviez tre plonge dans une
sorte de rve d'artiste, quand vous avez mlang ces teintes
tranges. Y passiez-vous longtemps chaque jour?

-- C'tait pendant les vacances; je n'avais rien  faire; je m'y
mettais le matin et j'y restais jusqu' la nuit; la longueur des
jours d't favorisait mon inclination.

-- Et tiez-vous satisfaite du rsultat de vos ardents travaux?

-- Loin de l, je souffrais du contraste qu'il y avait entre mon
idal et mon oeuvre; je me sentais compltement impuissante 
raliser ce que j'avais imagin.

-- Pas tout  fait; vous avez fix l'ombre de vos penses, mais
pas plus, probablement. Vous n'aviez pas assez de science et
d'habilet technique pour les rendre compltement; cependant ces
esquisses sont remarquables pour une colire. La pense qu'elles
veulent reprsenter est fantastique; ces yeux de l'toile du soir,
vous avez d les voir dans un de vos rves. Comment avez-vous pu
les faire si clairs et pourtant si peu brillants? Que vouliez-vous
dire en les faisant si profonds et si solennels? Qui vous a appris
 peindre le vent? Voil une tempte sur le ciel et sur cette
hauteur. O avez-vous vu Latmos? car c'est Latmos. Retirez ces
dessins.

J'avais  peine nou les cordons du portefeuille, que, regardant
sa montre, il dit brusquement:

Il est neuf heures;  quoi pensez-vous, mademoiselle Eyre, de
laisser Adle veiller si tard? Allez la coucher.

Adle embrassa son tuteur avant de quitter la chambre; il accepta
ses caresses, mais ne sembla pas les goter plus que ne l'aurait
fait Pilote, moins peut-tre.

Maintenant, je vous souhaite le bonsoir  tous, dit-il en
montrant la porte; ce qui signifiait qu'il tait fatigu de notre
compagnie et qu'il dsirait nous renvoyer.

Mme Fairfax roula son tricot. Je pris mon portefeuille; nous lui
fmes un salut auquel il rpondit froidement, et nous nous
retirmes.

Vous prtendiez que M. Rochester n'tait pas trs original,
madame Fairfax? lui dis-je lorsque, aprs avoir couch Adle, je
la rejoignis dans sa chambre.

-- Vous le trouvez donc bizarre?

-- Je le trouve trs mobile et trs brusque.

-- C'est vrai; il peut bien faire cet effet-l  un tranger mais
moi, je suis tellement habitue  ses manires, que je n'y pense
jamais: et puis, si son caractre est singulier, il faut se
montrer indulgent.

-- Pourquoi?

-- D'abord, parce que c'est sa nature, et que personne ne peut
changer sa nature; ensuite, parce qu'il est sans doute accabl de
douloureuses penses, et que c'est l ce qui lui donne un
caractre ingal.

-- Quelles penses donc?

-- Des luttes de famille.

-- Il n'a pas de famille.

-- Mais il en a eu; il a perdu son frre an, il y a quelques
annes.

-- Son frre an?

-- Oui, il n'y a que neuf ans  peu prs que M. Rochester possde
cette proprit.

-- Neuf ans, c'est dj passable; aimait-il donc son frre au
point d'tre rest inconsolable tout ce temps?

-- Oh non! je crois qu'il y a eu des disputes entre eux.
M. Rowland Rochester n'tait pas trs juste  l'gard de
M. douard, et mme il a excit son pre contre lui. Le vieillard
ne pouvait pas sparer en deux les biens de la famille, et il
dsirait pourtant que M. douard ft riche aussi, pour l'honneur
du nom; il en rsulta des dmarches trs fcheuses. Le vieux
M. Rochester et M. Rowland s'entendirent, et, afin d'enrichir
M. douard, ils l'entranrent dans une position douloureuse. Je
ne sais pas au juste ce qu'ils firent; mais toujours est-il que
M. douard ne put pas supporter tout ce qu'il eut  souffrir. Il
n'est pas indulgent; aussi rompit-il avec sa famille, et depuis
longtemps il mne une vie errante. Je ne crois pas qu'il soit
rest quinze jours de suite ici depuis que la mort de son frre
l'a laiss matre du chteau. Du reste, je ne m'tonne pas qu'il
vite ce lieu.

-- Et pourquoi?

-- Il le trouve triste peut-tre.

La rponse tait vague. J'aurais dsir quelque chose de plus
clair; mais Mme Fairfax ne pouvait ou ne voulait pas donner des
dtails plus circonstancis sur l'origine et la nature des
preuves de M. Rochester. Elle avouait que c'tait un mystre pour
elle et qu'elle ne pouvait que faire des conjectures; il tait
vident qu'elle ne dsirait plus parler de cela: je le compris et
j'agis en consquence.



CHAPITRE XIV

Les jours suivants, je ne vis que peu M. Rochester. Le matin, il
tait occup par ses affaires, et dans l'aprs-midi, des messieurs
de Millcote et du voisinage venaient le voir et restaient
quelquefois  dner avec lui. Quand son pied alla assez bien pour
lui permettre l'exercice du cheval, il resta dehors une partie de
la journe, probablement pour rendre les visites qu'on lui avait
faites, et il ne revenait gnralement que fort tard.

Pendant ce temps, il demanda rarement Adle; quant  moi, je ne le
vis que lorsque je le rencontrais par hasard dans la grande salle
ou dans le corridor. Quelquefois il passait devant moi avec
hauteur, daignant  peine me saluer lgrement et me jeter un
regard froid; d'autres fois, au contraire, il s'inclinait et me
souriait avec affabilit. Ce changement d'humeur ne m'offensait
nullement, parce que je voyais que je n'y tais pour rien; le flux
et le reflux provenaient de causes tout  fait indpendantes de ma
volont.

Un jour qu'il avait eu du monde  dner, il avait envoy chercher
mon portefeuille, sans doute pour en montrer le contenu. Les
invits partirent tt pour se rendre  une assemble publique 
Millcote; comme le temps tait humide, M. Rochester ne les
accompagna pas. Aprs leur dpart, il sonna, et on vint m'avertir
que j'eusse  descendre avec Adle. J'habillai Adle, et, aprs
m'tre assure que j'tais bien moi-mme dans mon costume de
quakeresse, o rien ne pouvait tre retouch, car tout tait trop
simple et trop plat, y compris ma coiffure, pour que la plus
petite chose pt se dranger, nous descendmes. Adle se demandait
si son petit coffre tait enfin arriv; car grce  quelque
erreur, on ne l'avait point encore reu. Elle ne s'tait pas
trompe; en entrant dans la salle  manger, nous apermes sur la
table un petit carton qu'elle sembla reconnatre instinctivement.

Ma bote! ma bote! s'cria-t-elle.

-- Oui, voil enfin votre bote. Emportez-la dans un coin, vraie
fille de Paris, et amusez-vous  la dballer, dit la voix profonde
et railleuse de M. Rochester, qui tait assis dans un fauteuil au
coin du feu; mais surtout ne m'ennuyez pas avec les dtails de
votre procd anatomique. Que votre opration se fasse en silence.
Tiens-toi tranquille, enfant, comprends-tu?

Adle semblait ne point avoir besoin de l'avertissement; elle se
retira sur un sofa avec son trsor, et se mit  dfaire les cordes
qui entouraient la bote. Aprs avoir soulev le couvercle et
retir un certain papier d'argent, elle s'cria:

Oh! ciel, que c'est beau! et elle demeura absorbe dans sa
contemplation.

-- Mademoiselle Eyre est-elle ici? demanda le matre en se levant
 demi et en regardant de mon ct. Ah! bon; venez et asseyez-vous
ici, ajouta-t-il en approchant une chaise de la sienne; je n'aime
pas le babillage des enfants. Le murmure de leurs lvres ne peut
rien rappeler d'agrable  un vieux clibataire comme moi; ce
serait une chose intolrable pour moi que de passer toute une
soire en tte--tte avec un marmot. N'loignez pas votre chaise,
mademoiselle Eyre; asseyez-vous juste o je l'ai place, comme
cela, s'il vous plat. Je ne veux point de ces politesses; moi je
les oublie sans cesse, je ne les aime pas plus que les vieilles
dames dont l'intelligence est trop borne. Pourtant il faut que je
fasse venir la mienne; elle est une Fairfax, ou du moins a pous
un Fairfax; je ne dois pas la ngliger. On dit que le sang est
plus pais que l'eau.

Il sonna et demanda Mme Fairfax, qui arriva bientt avec son
tricot.

Bonsoir, madame, dit-il. Je vous demanderai de me rendre un
service. J'ai dfendu  Adle de me parler du cadeau que je lui ai
fait; je vois qu'elle en a bien envie: ayez la bont de lui servir
d'interlocutrice; vous n'aurez jamais accompli un acte de
bienveillance plus rel.

En effet,  peine Adle eut-elle aperu Mme Fairfax, qu'elle
l'appela, et jeta sur elle la porcelaine, l'ivoire et tout ce que
contenait sa bote, en manifestant son enthousiasme par des
phrases entrecoupes, car elle ne possdait l'anglais que trs
imparfaitement.

Maintenant, dit M. Rochester, j'ai accompli mes devoirs de matre
de maison; j'ai mis mes invits  mme de s'amuser rciproquement,
et je puis songer  mon propre plaisir. Mademoiselle Eyre, avancez
un peu votre chaise; vous tes trop en arrire, je ne puis pas
vous voir sans me dranger, ce que je n'ai nullement l'intention
de faire.

Je fis ce qu'il me disait, bien que j'eusse infiniment prfr
rester un peu en arrire; mais M. Rochester avait une manire si
directe de donner un ordre, qu'il semblait impossible de ne pas
lui obir promptement.

Nous tions dans la salle  manger, comme je l'ai dj dit le
lustre qu'on avait allum pour le dner clairait toute la pice.
Le feu tait rouge et brillant; les rideaux pourpres retombaient
avec ampleur devant la grande fentre et l'arche plus grande
encore; tout tait tranquille; on n'entendait que le babillage
voil d'Adle, car elle n'osait pas parler haut, et la pluie
d'hiver qui battait les vitres.

M. Rochester, ainsi tendu dans son fauteuil de damas, me sembla
diffrent de ce que je l'avais vu auparavant. Il n'avait pas l'air
tout  fait aussi sombre et aussi triste. J'aperus un sourire sur
ses lvres; le vin lui avait probablement procur cette gaiet
relative, mais je ne puis pourtant pas l'affirmer; son caractre
de l'aprs-dne tait plus expansif que celui du matin. Cependant
il avait encore quelque chose d'effrayant lorsqu'il appuyait sa
tte massive contre le dossier rembourr du fauteuil, et que la
lumire du feu, arrivant en plein sur ses traits de granit,
clairait ses grands yeux noirs; car il avait de fort beaux yeux
noirs qui, changeant quelquefois tout  coup de caractre,
exprimaient, sinon la douceur, du moins un sentiment qui s'en
rapprochait beaucoup. Pendant deux minutes environ il contempla le
feu, et, lorsqu'il se retourna, il aperut mon regard fix sur
lui.

Vous m'examinez, mademoiselle Eyre, me dit-il; me trouveriez-vous
beau?

Si j'avais eu le temps de rflchir, j'aurais fait une de ces
rponses conventionnelles, vagues et polies; mais les paroles
sortirent de mes lvres presque  mon insu.

Non, monsieur, rpondis-je.

-- Savez-vous qu'il y a quelque chose d'trange en vous? me dit-
il. Vous avez l'air d'une petite nonne, avec vos manires
tranquilles, graves et simples, vos yeux gnralement baisss,
except lorsqu'ils sont fixs sur moi, comme maintenant, par
exemple; et quand on vous questionne ou quand on fait devant vous
une remarque qui vous force  parler, votre rponse est sinon
impertinente, du moins brusque.

-- Pardon, monsieur, j'ai t trop franche; j'aurais d vous dire
qu'il n'tait pas facile d'improviser une rponse sur les
apparences, que les gots diffrent, que la beaut est de peu
d'importance, ou quelque chose de semblable.

-- Non, vous n'auriez pas d rpondre cela. Comment! la beaut de
peu d'importance! Ainsi, sous prtexte d'adoucir le coup, vous
enfoncez la lame plus avant! Continuez; quel dfaut me trouvez-
vous, je vous prie? Il me semble que mes membres et mes traits
sont faits comme ceux des autres hommes.

-- Veuillez oublier, monsieur, ma rponse; je n'ai nullement eu
l'intention de vous blesser, c'est pure tourderie de ma part.

-- Justement, c'est ce que je pense aussi; mais vous tes
responsable de cette tourderie; critiquez-moi. Mon front vous
dplat-il?

Il souleva ses cheveux noirs qui descendaient sur ses yeux, et
laissa voir un front large et intelligent, mais o rien
n'indiquait la bienveillance.

Eh bien! madame, suis-je un idiot? me demanda-t-il.

-- Loin de l, monsieur; mais vous me trouverez peut-tre trop
brusque lorsque je vous demanderai si vous tes un philanthrope.

-- Encore une pointe, et cela parce que j'ai dclar ne pas aimer
la socit des enfants et des vieilles femmes... a, parlons plus
bas... Non, jeune fille, je ne suis gnralement pas un
philanthrope; mais j'ai une conscience, ajouta-t-il en posant son
doigt sur la bosse qui,  ce qu'on prtend, indique cette facult,
et qui chez lui tait assez volumineuse, et donnait une grande
largeur  la partie suprieure de la tte; mme autrefois j'ai eu
une sorte de tendresse dans le coeur.  votre ge, je sentais,
j'avais piti des faibles et de ceux qui souffrent; mais la
fortune m'a frapp de ses mains vigoureuses, et maintenant je puis
me flatter d'tre aussi dur qu'une balle de caoutchouc, pntrable
peut-tre par deux ou trois endroits, mais n'ayant plus qu'un seul
point sensible. Croyez-vous qu'on puisse encore esprer pour moi?

-- Esprer quoi, monsieur?

-- Mais que le caoutchouc redeviendra chair.

-- Dcidment, il a bu trop de vin, pensai-je, et je ne savais
quelle rponse faire  sa question. Comment pouvais-je dire s'il
tait capable d'tre transform?

Vous avez l'air embarrass, me dit-il, et, quoique vous ne soyez
pas plus jolie que je ne suis beau, cependant un air embarrass
vous va bien: d'ailleurs cela me convient, c'est un moyen
d'loigner de ma figure vos yeux scrutateurs et de les reporter
sur les fleurs du tapis. Ainsi donc je vais continuer  vous
embarrasser, jeune fille; je suis dispos  tre communicatif
aujourd'hui.

En disant ces mots, il se leva et appuya son bras sur le marbre de
la chemin, je pus voir distinctement son corps, sa figure et sa
poitrine, dont le dveloppement n'tait pas en proportion avec la
longueur de ses membres. Presque tout le monde l'aurait trouv
laid; mais il avait dans son port tant d'orgueil involontaire,
tant d'aisance dans ses manires; il semblait s'inquiter si peu
de son manque de beaut et tre si intimement persuad que ses
qualits personnelles taient bien assez puissantes pour remplacer
un charme extrieur, qu'en le regardant on partageait son
indiffrence, et qu'on tait presque tent de partager aussi sa
confiance en lui-mme.

Je suis dispos  tre communicatif, rpta-t-il, et c'est
pourquoi je vous ai envoy chercher; le feu et le chandelier
n'taient pas des compagnons suffisants, Pilote non plus, car il
ne parle pas; Adle me convenait un peu mieux, mais ce n'tait pas
encore l ce qu'il me fallait, pas plus que Mme Fairfax. Quant 
vous, je suis persuad que vous tes justement ce que je voulais;
vous m'avez intrigu le premier soir o je vous ai vue; depuis, je
vous avais presque oublie; d'autres ides vous avaient chasse de
mon souvenir; mais, aujourd'hui, je veux loigner de moi ce qui me
dplat et prendre ce qui m'amuse. Eh bien, cela m'amuse d'en
savoir plus long sur votre compte; ainsi donc, parlez.

Au lieu de parler, je souris; et mon sourire n'tait ni aimable ni
soumis.

Parlez, rpta-t-il.

-- Sur quoi, monsieur?

-- Sur ce que vous voudrez; je vous laisse le choix du sujet, et
vous pourrez mme le traiter comme il vous plaira.

En consquence de ses ordres, je m'assis et ne dis rien. Il
s'imagine que je vais parler pour le plaisir de parler; mais je
lui prouverai que ce n'est pas  moi qu'il devait s'adresser pour
cela. pensai-je.

tes-vous muette, mademoiselle Eyre?

Je persistai dans mon silence; il pencha sa tte vers moi et
plongea un regard rapide dans mes yeux.

Opinitre et ennuye, dit-il; elle persiste; mais aussi j'ai fait
ma demande sous une forme absurde et presque impertinente.
Mademoiselle Eyre, je vous demande pardon; sachez, une fois pour
toutes, que mon intention n'est pas de vous traiter en infrieure,
c'est--dire, reprit-il, je ne veux que la supriorit que doivent
donner vingt ans de plus et une exprience d'un sicle. Celle-l
est lgitime et j'y tiens, comme dirait Adle, et c'est en vertu
de cette supriorit, de celle-l seule, que je vous prie d'avoir
la bont de me parler un peu et de distraire mes penses qui
souffrent de se reporter toujours sur un mme point o elles se
rongent comme un clou rouill.

Il avait daign me donner une explication, presque faire des
excuses; je n'y fus pas insensible, et je voulus le lui prouver.

Je ne demande pas mieux que de vous amuser, monsieur, si je le
puis. Mais comment voulez-vous que je sache ce qui vous intresse?
Interrogez-moi, et je vous rpondrai de mon mieux.

-- D'abord acceptez-vous que j'aie le droit d'tre un peu le
matre? Acceptez-vous que j'aie le droit d'tre quelquefois
brusque et exigeant  cause des raisons que je vous ai donnes:
d'abord parce que je suis assez g pour tre votre pre; ensuite
parce que j'ai l'exprience que donne la lutte; que j'ai vu de
prs bien des hommes et bien des nations; qu'enfin, j'ai parcouru
la moiti du globe, pendant que vous tes toujours reste
tranquillement chez les mmes individus et dans la mme maison?

-- Faites comme il vous plaira, monsieur.

-- Ce n'est pas une rponse, ou du moins c'en est une trs
irritante, parce qu'elle est vasive; rpondez clairement.

-- Eh bien, monsieur, je ne pense pas que vous ayez le droit de me
donner des ordres, simplement parce que vous tes plus vieux et
que vous connaissez mieux le monde que moi; votre supriorit
dpend de l'usage que vous avez fait de votre temps et de votre
exprience.

-- Voil qui est promptement rpondu. Mais je n'admets pas votre
principe; il me serait trop dfavorable, car j'ai fait un usage
nul, pour ne pas dire mauvais, de ces deux avantages. Mettons de
ct toute supriorit; je vous demande simplement d'accepter de
temps en temps mes ordres sans vous blesser de mon ton de
commandement: dites, le voulez-vous?

Je souris. M. Rochester est trange, pensai-je en moi-mme; il
semble oublier qu'il me paye trente livres sterling par an pour
recevoir ses ordres.

-- Voil un sourire qui me plat, dit-il, mais cela ne suffit pas;
parlez.

-- Je pensais tout  l'heure, monsieur, rpondis-je, que bien peu
de matres s'inquitent de savoir si les gens qu'ils payent sont
ou non contents de recevoir leurs ordres.

-- Les gens qu'ils payent! est-ce que je vous paye? Ah! oui, je
l'avais oubli; eh bien, alors, pour cette raison mercenaire,
voulez-vous me permettre d'tre un peu le matre?

-- Pour cette raison, non, monsieur; mais parce que vous avez
oubli que je dpendais de vous. Oui, je consens du fond du coeur
 ce que vous me demandez, parce que vous cherchez  savoir si le
serviteur est heureux dans sa servitude.

-- Et vous consentez  me dispenser des formes conventionnelles,
sans prendre cette omission pour une impertinence?

-- Je suis sre, monsieur, de ne jamais confondre le manque de
forme avec l'impertinence: j'aime la premire de ces choses; quant
 l'autre, aucune crature libre ne peut la supporter, mme pour
de l'argent.

-- Erreur! La plupart des cratures libres acceptent tout pour de
l'argent. Je vous conseille donc de ne pas proclamer des
gnralits dont vous tes incapable de juger l'exactitude.
Nanmoins, je vous sais gr de votre rponse, tant pour elle-mme
que pour la manire dont vous l'avez faite: car vous avez parl
avec sincrit, ce qui n'est pas commun; l'affectation, la
froideur, ou une manire stupide de comprendre votre pense, voil
ce qui, en gnral, rpond  votre franchise. Sur cent sous-
matresses, pas une peut-tre ne m'et rpondu comme vous. Mais ne
croyez pas que je veuille vous flatter. Si vous avez t faite
dans un moule diffrent des autres, vous n'en tes nullement
cause; c'est l'oeuvre de la nature. Et, d'ailleurs, je ne puis pas
conclure encore; peut-tre n'tes-vous pas meilleure que les
autres; peut-tre avez-vous des dfauts intolrables pour balancer
vos quelques bonnes qualits.

-- Peut-tre en avez-vous vous-mme, pensai-je. Et  ce moment
mon regard rencontra le sien; il lut ma pense, et y rpondit
comme si je l'avais exprime par des paroles.

Oui, oui, vous avez raison, dit-il; j'ai bon nombre de dfauts
moi-mme, je le sais, et je ne cherche pas  m'excuser. Je n'ai
pas le droit d'tre trop svre pour les autres; mes actes et la
nature de ma vie passe devraient arrter le sourire sur mes
lvres; je devrais ne pas critiquer trop svrement mon voisin, et
reporter mes regards sur mon propre coeur. J'entrai, ou plutt,
car les pcheurs aiment  jeter le blme sur la fortune ou les
circonstances, je fus prcipit  l'ge de vingt ans dans une
route dangereuse, et depuis je n'ai jamais repris le droit chemin;
mais j'aurais pu tre diffrent de ce que je suis; j'aurais pu
tre aussi bon que vous, plus expriment, peut-tre presque aussi
pur; j'envie la paix de votre esprit, la puret de votre
conscience et votre pass sans tache. Enfant, un pass sans tache
doit tre un trsor exquis, une source inpuisable de bonheur,
n'est-ce pas?

-- Quel tait votre pass  dix-huit ans, monsieur?

-- Il tait beau et limpide; aucune eau impure ne l'avait
transform en mare ftide! J'tais votre gal  dix-huit ans; la
nature m'avait fait pour tre bon, mademoiselle Eyre, et vous
voyez que je ne le suis pas; vos yeux me disent que vous ne le
voyez pas (car,  propos, prenez garde  l'expression de votre
regard; je suis rapide  l'interprter). Croyez ce que je vais
vous dire: je ne suis pas mchant; n'allez pas voir en moi un de
ces princes du mal. Non; grce aux circonstances plutt qu' ma
nature, je suis un pcheur vulgaire, plong dans toutes les
misrables dissipations que recherchent les riches pour gayer
leur vie. Ne vous tonnez pas si je vous avoue toutes ces choses;
sachez que, dans le cours de notre vie  venir, vous vous
trouverez souvent choisie pour tre la confidente involontaire de
bien des secrets. Beaucoup sentiront instinctivement comme moi que
vous n'tes pas faite pour parler de vous, mais pour couter les
autres parler d'eux; ils comprendront aussi que vous ne les
coutez pas avec un mpris malveillant, mais avec une sympathie
naturelle qui console et encourage, bien qu'elle ne se manifeste
pas trs vivement.

-- Comment pouvez-vous savoir, comment avez-vous pu deviner tout
cela, monsieur?

-- Je le sais, et c'est pourquoi je continue aussi librement que
si j'crivais mes penses sur mon journal. Vous me direz que
j'aurais d dominer les circonstances, c'est vrai, mais, vous le
voyez, je ne l'ai pas pu; quand la fortune m'a frapp, j'aurais d
demeurer froid, et je suis tomb dans le dsespoir. Alors a
commenc mon abaissement; et maintenant, quand un imbcile vicieux
excite mon dgot par ses honteuses dbauches, je ne puis pas me
vanter d'tre meilleur que lui. Je suis oblig de confesser que
lui et moi nous sommes sur le mme niveau. Que ne suis-je rest
ferme! Dieu sait si je le dsire. Craignez le remords, quand vous
serez tente de succomber, mademoiselle Eyre; le remords est le
poison de la vie.

-- On dit que le repentir en est le remde, monsieur.

-- Non; le seul remde possible, c'est une conduite meilleure, et
je pourrais y arriver; j'ai encore assez de force si... Mais
pourquoi y penser, accabl et maudit comme je le suis? et
d'ailleurs, puisque le bonheur m'est refus, j'ai droit de
chercher le plaisir dans la vie, et je le trouverai  n'importe
quel prix.

-- Alors, monsieur, vous tomberez encore plus bas.

-- C'est possible; et pourtant non, si je trouve un plaisir frais
et doux; et j'en trouverai un aussi frais et aussi doux que le
miel sauvage recueilli par l'abeille sur les marais.

-- Prenez garde, monsieur, qu'il ne vous semble bien amer.

-- Qu'en savez-vous? vous ne l'avez jamais got. Comme votre
regard est srieux et solennel! et vous tes aussi ignorante de
tout ceci que cette tte de porcelaine, dit-il en en prenant une
sur la chemine. Vous n'avez pas le droit de me prcher, nophyte
qui n'avez pas pass le seuil de la vie, et qui ne connaissez
aucun de ses mystres.

-- Je ne fais que vous rappeler vos propres paroles, monsieur;
vous avez dit que la faute conduisait au remords, et que le
remords tait le poison de la vie.

-- Eh! qui parle de faute? je ne pense pas que l'ide que je viens
de concevoir soit une faute; c'est plutt une inspiration qu'une
tentation; oh! elle tait douce et calmante! la voil qui revient
encore. Ce n'est pas l'esprit du mal qui me l'a inspire, ou bien
alors il a revtu la robe d'un ange; il me semble que je dois
admettre un tel hte lorsqu'il me demande l'entre de mon coeur.

-- Dfiez-vous de lui, monsieur, ce n'est pas un ange vritable.

-- Encore une fois, qu'en savez-vous? Par quel instinct prtendez-
vous distinguer le sraphin dchu du messager de l'ternel; le
guide, du sducteur?

-- J'ai jug d'aprs votre apparence, qui tait trouble au moment
o vous avez dit que la mme pense vous revenait, et je suis
persuade que, si vous agissez selon votre dsir, vous deviendrez
plus malheureux encore.

-- Pas du tout; cet ange m'a apport le plus gracieux message du
monde. Du reste, vous n'tes pas charge de ma conscience, ainsi
donc ne vous troublez pas. Entre, joyeux voyageur!

Il semblait parler  une vision aperue de lui seul; puis il
croisa ses bras sur sa poitrine comme pour embrasser l'tre
invisible.

Maintenant, continua-t-il en s'adressant  moi, j'ai reu le
plerin; je crois que c'est une divinit dguise; il m'a dj
fait du bien: mon coeur tait tout charnel, le voil devenu un
reliquaire.

--  dire vrai, monsieur, je ne vous comprends pas du tout; je ne
puis pas continuer cette conversation, elle n'est plus  ma
porte. Je ne sais qu'une chose: c'est que vous n'tes pas aussi
bon que vous le dsirez et que vous regrettez votre imperfection;
je n'ai compris qu'une chose: c'est que les souillures de votre
pass taient une torture pour vous. Il me semble que, si vous le
vouliez, vous seriez bientt digne d'tre approuv par vous-mme
et que si,  partir de ce jour, vous preniez la rsolution de
modifier vos actes et vos penses, au bout de quelques annes vous
auriez un pass pur et que vous pourriez contempler avec joie.

-- Bien pens et bien dit, mademoiselle Eyre, et dans ce moment je
pave l'enfer de bonnes intentions.

-- Monsieur?

-- Oui, je prends de bonnes rsolutions que je crois aussi
durables que le bronze. Mes actes seront diffrents de ce qu'ils
ont t jusqu'ici.

-- Et meilleurs?

-- Oui, meilleurs. Vous semblez douter de moi, et pourtant moi, je
ne doute pas; je connais mon but et mes motifs; et, ds ce moment,
je fais une loi inaltrable comme celle des Mdes et des Perses,
pour dclarer que l'un et les autres sont droits.

-- Ils ne le sont pas, monsieur, puisque vous avez besoin pour eux
de lois nouvelles.

-- Vous vous trompez, mademoiselle Eyre; des combinaisons et des
circonstances inoues demandent des lois inoues.

-- C'est une maxime dangereuse, monsieur; car il est facile d'en
abuser.

-- Vous avez raison, philosophe sentencieux; mais je jure sur tout
ce qui m'appartient que je n'en abuserai pas.

-- Vous tes homme et faillible.

-- Oui, de mme que vous; eh bien! aprs?

-- Les hommes faillibles ne devraient pas s'arroger un pouvoir qui
ne peut tre srement confi qu'aux tres parfaits et divins.

-- Quel pouvoir?

-- Celui de dire de toute action, quelque trange qu'elle soit: Ce
sera bien.

-- Oui, repartit M. Rochester, vous l'avez dit, je dclare que ce
sera bien.

-- Dieu fasse que ce soit bien! rpondis-je en me levant, car je
trouvais inutile de continuer une conversation si obscure pour
moi.

Je comprenais d'ailleurs que je ne pouvais arriver  pntrer le
caractre de mon interlocuteur, du moins pour le moment, et je
sentais enfin cette incertitude, ce vague sentiment de malaise
qu'entrane toujours la conviction de son ignorance.

O allez-vous? me demanda M. Rochester.

-- Coucher Adle, rpondis-je; il est plus que temps.

-- Vous avez peur de moi, parce que mes paroles ressemblent 
celles du Sphinx.

-- Vous parlez en effet par nigmes; mais, bien que je sois
tonne, je n'ai pas peur.

-- Si, vous avez peur; votre amour-propre craint une mprise.

-- Dans ce sens-l, oui, j'ai peur; je dsire ne pas dire de
sottises.

-- Si vous en disiez, ce serait d'une manire si tranquille et si
grave, que je ne m'en apercevrais pas. Est-ce que vous ne riez
jamais, mademoiselle Eyre? Ne vous donnez pas la peine de
rpondre; je vois que vous riez rarement, mais que nanmoins vous
pouvez le faire, et mme avec beaucoup de gaiet. Croyez-moi, la
nature ne vous a pas plus faite austre qu'elle ne m'a fait
vicieux; vous vous ressentez encore de la contrainte de Lowood,
vous composez votre visage, vous voilez votre voix, vous serrez
vos membres contre vous, et vous craignez devant un homme qui est
votre frre, votre pre, votre matre, ou ce que vous voudrez
enfin, vous craignez que votre sourire ne soit trop joyeux, votre
parole trop libre, vos mouvements trop prompts. Mais bientt, je
l'espre, vous apprendrez  tre naturelle avec moi, parce qu'il
m'est impossible de ne pas l'tre avec vous; alors vos mouvements
et vos regards seront plus vifs et plus varis. Quelquefois, vous
jetez autour de vous un coup d'oeil curieux comme celui de
l'oiseau qui regarde  travers les barreaux de sa cage; vous
ressemblez  un captif remuant, rsolu, qui, s'il tait libre,
volerait jusqu'aux nuages; mais vous tes encore courbe sur votre
route.

-- Monsieur, neuf heures ont sonn.

-- N'importe, attendez une minute. Adle n'est pas prte  aller
se coucher. Je viens d'examiner ce qui se passait ici; pendant que
je vous parlais, j'ai regard Adle de temps en temps (j'ai mes
raisons pour la croire curieuse  tudier, et ces raisons je vous
les dirai un jour). Il y a dix minutes environ, elle a tir de sa
boite une petite robe de soie rose; aussitt ses traits se sont
illumins. La coquetterie coule dans son sang, remplit son cerveau
et nourrit la moelle de ses os. Il faut que je l'essaye, s'est-
elle crie, et,  l'instant mme, elle est sortie de la chambre
pour aller se faire habiller par Sophie; dans quelques minutes
elle rentrera. Je le sais, je vais voir une miniature de Cline
Varens dans le costume qu'elle portait sur le thtre au
commencement de... Mais n'y pensons plus, et pourtant ce qu'il y a
de plus tendre en moi va recevoir un choc, je le pressens; restez
ici pour voir si j'ai raison.

Au bout de quelques minutes, on entendit les pas d'Adle dans la
grande salle. Elle entra transforme comme me l'avait annonc son
tuteur: une robe  satin rose trs courte et trs orne dans le
bas avait remplac sa robe brune; une couronne de boutons de roses
entourait son front; elle tait chausse de bas de soie et de
souliers de satin blanc.

Est-ce que ma robe va bien? s'cria-t-elle en bondissant, et mes
souliers, et mes bas? tenez, je crois que je vais danser.

Et, talant sa robe, elle se mit  sauter dans la chambre. Arrive
prs de M. Rochester, elle fit une pirouette sur la pointe des
pieds, puis se mit  genoux devant lui.

Monsieur, je vous remercie mille fois de votre bont, s'cria-t-
elle; puis, se relevant, elle ajouta: C'est comme cela que maman
faisait, n'est-ce pas, monsieur?

-- Ex-ac-te-ment! rpondit-il, et c'est ainsi qu'elle a charm mes
guines et les a fait sortir de mes culottes britanniques. J'ai
t jeune, mademoiselle Eyre; certes mon visage a eu autant de
fracheur que le vtre. Mon printemps n'est plus, mais il m'a
laiss cette petite fleur franaise. Il y a des jours o je
voudrais en tre dbarrass; car je n'attache plus aucune valeur
au tronc qui l'a produite, parce que j'ai vu qu'une poussire d'or
pouvait seule lui servir d'engrais. Non, je n'aime pas cette
enfant, surtout quand elle est aussi prtentieuse que maintenant.
Je la garde peut-tre conformment au principe des catholiques,
qui croient expier par une seule bonne oeuvre de nombreux pchs;
mais je vous expliquerai tout ceci plus tard. Bonsoir.



CHAPITRE XV

M. Rochester me l'expliqua en effet.

Une aprs-midi que je me promenais dans les champs avec Adle, je
le rencontrai et il me pria de le suivre dans une avenue de htres
qui tait devant nous, tandis que mon lve jouerait avec Pilote
et ses volants.

Il me raconta alors qu'Adle tait la fille d'une danseuse de
l'Opra franais, Cline Varens, pour laquelle il avait eu ce
qu'il appelait une grande passion. Cline avait feint d'y rpondre
par un amour plus ardent encore. Il se croyait idoltr, quelque
laid qu'il ft; il se figurait, me dit-il, qu'elle prfrait sa
taille d'athlte  l'lgance de l'Apollon du Belvdre.

Et je fus si flatt, mademoiselle Eyre, de la prfrence de la
sylphide franaise pour son gnome anglais, que je l'installai dans
un htel et lui donnai un tablissement complet, domestiques,
voiture, cachemires, diamants, dentelles, etc. En un mot, j'tais
en train de me ruiner, dans le style adopt, comme le premier
venu. Je n'avais mme pas l'originalit de chercher une route
nouvelle pour me conduire  la bont et  la ruine; mais je
suivais la vieille ornire avec une stupide exactitude, et je ne
m'cartais pas d'un pouce du sentier battu. J'eus, comme je le
mritais, le sort de tous les dissipateurs; je vins un soir o
Cline ne m'attendait pas; elle tait sortie. La nuit tait
chaude; fatigu d'avoir couru dans tout Paris, je m'assis dans son
boudoir, heureux de respirer l'air consacr par sa prsence.
J'exagre; je n'ai jamais cru qu'il y et autour de sa personne
quelque vertu sanctifiante; non, elle n'avait laiss derrire elle
que l'odeur du musc et de l'ambre. Le parfum des fleurs, ml aux
manations des essences, commenait  me monter  la tte, lorsque
j'eus l'ide d'ouvrir la fentre et de m'avancer sur le balcon. Il
faisait clair de lune, et le gaz tait allum; la nuit tait calme
et sereine; quelques chaises se trouvaient sur le balcon, je
m'assis et je pris un cigare. Je vais en prendre un, si vous
voulez bien me le permettre.

Il fit une pause, tira un cigare de sa poche, l'alluma, le plaa
entre ses lvres, jeta une bouffe d'encens havanais dans l'air
glac, et reprit:

J'aimais aussi les bonbons  cette poque, mademoiselle Eyre; je
croquais des pastilles de chocolat et je fumais alternativement,
regardant dfiler les quipages le long de cette rue  la mode,
voisine de l'Opra, lorsque j'aperus une lgante voiture ferme,
trane par deux beaux chevaux anglais, et qu'clairaient en plein
les brillantes lumires de la ville. Je reconnus la voiture que
j'avais donne  Cline. Elle rentrait; mon coeur bondit
naturellement d'impatience sur la rampe de fer o je m'appuyais.
La voiture s'arrta  la porte de l'htel; ma flamme (c'est le mot
propre pour une inamorata d'Opra) s'alluma. Quoique Cline ft
enveloppe d'un manteau, embarras bien inutile pour une si chaude
soire de juin, je reconnus immdiatement son petit pied, qui
sortit de dessous sa robe au moment o elle sauta de voiture;
pench sur le balcon, j'allais murmurer: Mon ange, mais d'une
voix que l'amour seul et pu entendre, lorsqu'une autre personne
enveloppe galement d'un manteau sortit aprs elle; mais cette
fois ce fut un talon peronn qui frappa le pav, et ce fut un
chapeau d'homme qui passa sous la porte cochre de l'htel.

Vous n'avez jamais senti la jalousie, n'est-ce-pas, mademoiselle
Eyre? Belle demande! puisque vous ne connaissez pas l'amour. Vous
avez  prouver ces deux sentiments; votre me dort, vous n'avez
pas encore reu le choc qui doit la rveiller. Vous croyez que
toute l'existence coule sur un flot aussi paisible que celui o a
gliss jusqu'ici votre jeunesse; les yeux ferms, les oreilles
bouches, vous vous laissez bercer au courant sans voir les
rochers qui montent sous l'eau et les brisants qui bouillonnent.
Mais, je vous le dis et vous pouvez me croire, un jour vous
arriverez aux cueils, un jour votre vie se brisera dans un
tourbillon tumultueux en une bruyante cume; alors vous volerez
sur les pics des rochers comme une poussire liquide, ou bien,
souleve par une vague puissante, vous serez jete dans un courant
plus calme.

J'aime cette journe, j'aime ce ciel d'acier, j'aime l'immobilit
et la duret de ce paysage sous cette gele; j'aime Thornfield,
son antiquit, son isolement, ses vieux arbres, ses buissons
pineux, sa faade grise et les lignes de ses fentres sombres qui
rflchissent ce ciel mtallique; et cependant j'en ai longtemps
abhorr la seule pense, je l'ai vit comme une maison maudite et
que je dteste encore!...

Il serra les dents et se tut; il s'arrta et frappa du pied le sol
durci; une pense fatale semblait l'treindre si fortement qu'il
ne pouvait faire un pas.

Nous montions l'avenue lorsqu'il s'arrta ainsi. Le chteau tait
devant nous; il jeta sur les crneaux un regard comme je n'en ai
jamais vu de ma vie: la douleur, la honte, la colre,
l'impatience, le dgot, la haine, semblrent lutter un moment
dans sa large prunelle dilate sous son sourcil d'bne. Le combat
fut terrible; mais un autre sentiment s'leva et triompha: c'tait
quelque chose de dur, de cynique, de rsolu et d'inflexible. Il
dompta son motion, ptrifia son attitude et poursuivit:

Pendant que je gardais le silence, mademoiselle Eyre, je rglais
un compte avec ma destine; elle tait l, prs de ce tronc de
htre, comme une des sorcires qui apparurent  Macbeth sur la
bruyre des Forres. Vous aimez Thornfield, me disait-elle, en
levant le doigt; et elle crivait dans l'air un souvenir qui
courait s'imprimer en hiroglyphes lugubres sur la faade du
chteau; aimez-le si vous le pouvez! aimez-le si vous l'osez! --
Oui, je l'aimerai, rpondis-je, j'ose l'aimer!

Et il ajouta avec emportement: Je tiendrai ma parole, je briserai
les obstacles qui m'empchent d'tre heureux et bon; oui, bon; je
voudrais tre meilleur que je n'ai t jusqu'ici, que je ne suis.
De mme que la baleine de Job brisa la lance et le dard, de mme
ce que les autres regarderaient comme des barrires de fer tombera
sous ma main comme de la paille ou du bois pourri.

 ce moment, Adle vint se jeter dans ses jambes avec son volant.

loigne-toi d'ici, enfant, s'cria-t-il durement, ou va jouer
avec Sophie!

Puis il continua  marcher en silence. Je hasardai de le rappeler
au sujet dont il s'tait cart.

Avez-vous quitt le balcon lorsque Mlle Varens entra?lui
demandai-je.

Je m'attendais presque  une rebuffade pour cette question
intempestive; mais, au contraire, sortant de sa rverie, il tourna
les yeux vers moi, et son front sembla s'claircir.

Oh! j'avais oubli Cline, me dit-il. Eh bien, lorsque je vis ma
magicienne escorte d'un cavalier, le vieux serpent de la jalousie
se glissa en sifflant sous mon gilet et en un instant m'eut perc
le coeur. Il est trange, s'cria-t-il en s'interrompant de
nouveau, il est trange que je vous choisisse pour confidente de
tout ceci, jeune fille; il est plus trange encore que vous
m'coutiez tranquillement, comme si c'tait la chose la plus
naturelle du monde qu'un homme tel que moi racontt l'histoire de
ses matresses  une jeune fille simple et inexprimente comme
vous; mais cette dernire singularit explique la premire: avec
cet air grave, prudent et sage, vous avez bien la tournure d'une
confidente; d'ailleurs je sais avec quel esprit mon esprit est
entr en communion; c'est un esprit  part et sur lequel la
contagion du mal ne peut rien. Heureusement je ne veux pas lui
nuire, car, si je le voulais, je ne le pourrais pas; nos
conversations sont bonnes; je ne puis pas vous souiller, et vous
me purifiez.

Aprs cette digression, il continua:

Je restai sur le balcon. Ils viendront sans doute dans le
boudoir, pensai-je; prparons une embuscade. Passant ma main 
travers la fentre ouverte, je tirai le rideau; je laissai
seulement une petite ouverture pour faire mes observations, je
refermai aussi la persienne en mnageant une fente par laquelle
pouvaient m'arriver les paroles touffes des amoureux, puis je me
rassis au moment o le couple entrait. Mon oeil tait fix sur
l'ouverture; la femme de chambre de Cline alluma une lampe et se
retira; je vis alors les amants. Ils dposrent leurs manteaux;
Cline m'apparut brillante de satin et de bijoux, mes dons sans
doute; son compagnon portait l'uniforme d'officier, je le
reconnus: c'tait le vicomte ***, jeune homme vicieux et sans
cervelle que j'avais quelquefois rencontr dans le monde; je
n'avais jamais song  le har, tant il me semblait mprisable. En
le reconnaissant, ma jalousie cessa; mais aussi mon amour pour
Cline s'teignit; une femme qui pouvait me trahir pour un tel
rival n'tait pas digne de moi, elle ne mritait que le ddain,
moins que moi pourtant qui avais t sa dupe.

Ils commencrent  causer; leur conversation me mit compltement
 mon aise: frivole, mercenaire, sans coeur et sans esprit, elle
semblait faite plutt pour ennuyer que pour irriter. Ma carte
tait sur la table; ds qu'ils la virent, ils se mirent  parler
de moi, mais ni l'un ni l'autre ne possdait assez d'nergie ou
d'esprit pour me travailler d'importance; ils m'outrageaient de
toutes leurs forces. Cline surtout brillait sur le chapitre de
mes dfauts et de mes laideurs, elle qui avait tmoign une si
fervente admiration pour ce qu'elle appelait ma beaut mle, en
quoi elle diffrait bien de vous, qui m'avez dit  bout portant,
ds notre premire entrevue, que vous ne me trouviez pas beau; ce
contraste m'a frapp alors, et...

 ce moment, Adle accourut encore vers nous: Monsieur, dit-elle,
John vient de dire que votre intendant est arriv et vous demande.

-- Ah! dans ce cas, il faut que j'abrge. J'ouvris la fentre et
je m'avanai vers eux. Je librai Cline de ma protection, je la
priai de quitter l'htel et lui offris ma bourse pour faire face
aux exigences du moment, sans me soucier de ses cris, de ses
protestations, de ses convulsions, de ses prires. Je pris un
rendez-vous au bois de Boulogne avec le vicomte.

J'eus le plaisir de me battre avec lui le lendemain; je logeai
une balle dans l'un de ses pauvres bras tiols et faibles comme
l'aile d'un poulet tique, et alors je crus en avoir fini avec
toute la clique; mais malheureusement, six mois avant, Cline
m'avait donn cette fillette qu'elle affirmait tre ma fille:
c'est possible, bien que je ne retrouve chez elle aucune preuve de
ma laide paternit; Pilote me ressemble davantage. Quelques annes
aprs notre rupture, sa mre l'abandonna et s'enfuit en Italie
avec un musicien ou un chanteur. Je n'admets pas que je doive rien
 Adle, et je ne lui demande rien, car je ne suis pas son pre;
mais, ayant appris son abandon, j'enlevai ce pauvre petit tre aux
boues de Paris et je le transportai ici, pour l'lever sainement
sur le sol salubre de la campagne anglaise. Mme Fairfax a eu
recours  vous pour son ducation; mais maintenant que vous savez
qu'Adle est la fille illgitime d'une danseuse de l'Opra, vous
n'envisagerez peut-tre plus de la mme manire votre tche et
votre lve; vous viendrez peut-tre quelque jour  moi en me
disant que vous avez trouv une place, et que vous me priez de
chercher une autre gouvernante.

-- Non, monsieur; Adle n'est pas responsable des fautes de sa
mre et des vtres; puisqu'elle n'a pas de parents, que sa mre
l'a abandonne, et que vous, monsieur, vous la reniez, eh bien! je
m'attacherai  elle plus que jamais. Comment pourrais-je prfrer
l'hritier gt d'une famille riche, qui dtesterait sa
gouvernante,  la pauvre orpheline qui chercha une amie dans son
institutrice?

-- Oh! si c'est l votre manire de voir... Mais il faut que je
rentre maintenant, et vous aussi, car voici la nuit.

Je restai encore quelques minutes avec Adle et Pilote; je courus
un peu avec elle, et je jouai une partie de volant. Lorsque nous
fmes rentres et que je lui eus retir son chapeau et son
manteau, je la pris sur mes genoux et je la laissai babiller une
heure environ; je lui permis mme quelques petites liberts
qu'elle aimait tant  prendre pour se faire remarquer; car l se
trahissait en elle le caractre lger que lui avait lgu sa mre,
et qui est si diffrent de l'esprit anglais. Cependant elle avait
ses qualits, et j'tais dispose  apprcier au plus haut point
tout ce qu'il y avait de bon en elle. Je cherchai dans ses traits
et son maintien une ressemblance avec M. Rochester, mais je ne pus
pas en trouver; rien en elle n'annonait cette parent: j'en tais
fche. Si seulement elle lui avait ressembl un peu, il aurait eu
meilleure opinion d'elle.

Ce ne fut qu'au moment de me coucher que je me mis  repasser dans
ma mmoire l'histoire de M. Rochester. Il n'y avait rien
d'extraordinaire dans le rcit lui-mme: la passion d'un riche
gentleman pour une danseuse franaise, la trahison de celle-ci,
taient des faits qui devaient arriver chaque jour; mais il y
avait quelque chose d'trange dans son motion au moment o il
s'tait dit heureux d'tre revenu dans son vieux chteau. Je
rflchis sur cet incident, mais j'y renonai bientt, le trouvant
inexplicable, et je me mis alors  songer aux manires de
M. Rochester. Le secret qu'il avait jug  propos de me rvler
semblait un dpt confi  ma discrtion; du moins je le regardais
comme tel et je l'acceptai. Depuis quelques semaines, sa conduite
envers moi tait plus gale qu'autrefois, je ne paraissais plus le
gner jamais. Il avait renonc  ses accs de froid ddain. Quand
il me rencontrait, il me souriait et avait toujours un mot
agrable  me dire; quand il m'invitait  paratre devant lui, il
me recevait cordialement, ce qui me prouvait que j'avais vraiment
le pouvoir de l'amuser, et qu'il recherchait ces conversations du
soir autant pour son plaisir que pour le mien.

Je parlais peu, mais j'avais plaisir  l'entendre; il tait
communicatif; il aimait  montrer quelques scnes du monde  un
esprit qui ne connaissait rien de la vie, il ne me mettait pas
sous les yeux des actes mauvais et corrompus; mais il me parlait
de choses pleines d'intrt pour moi, parce qu'elles avaient lieu
sur une chelle immense et qu'elles taient racontes avec une
singulire originalit. J'tais heureuse lorsqu'il m'initiait 
tant d'ides neuves, qu'il faisait voir de nouvelles peintures 
mon imagination, et qu'il rvlait  mon esprit des rgions
inconnues; il ne me troublait plus jamais par de dsagrables
allusions.

Ses manires aises me dlivrrent bientt de toute espace de
contrainte; je fus attire  lui par la franchise amicale avec
laquelle il me traita. Il y avait des moments o je le considrais
plutt comme un ami que comme un matre; cependant quelquefois
encore il tait imprieux, mais je voyais bien que c'tait sans
intention. Ce nouvel intrt ajout  ma vie me rendit si
heureuse, si reconnaissante, que je cessai de dsirer une famille;
ma destine sembla s'largir; les vides de mon existence se
remplirent; ma sant s'en ressentit, mes forces augmentrent.

Et M. Rochester tait-il encore laid  mes yeux? Non. La
reconnaissance et de douces et agrables associations d'ides
faisaient que je n'aimais rien tant que de voir sa figure. Sa
prsence dans une chambre tait plus rjouissante pour moi que le
feu le plus brillant; cependant je n'avais pas oubli ses dfauts;
je ne le pouvais pas, car ils apparaissaient sans cesse: il tait
orgueilleux, sardonique, dur pour toute espce d'infriorit. Dans
le fond de mon me, je savais bien que sa grande bont pour moi
tait balance par une injuste svrit pour les autres; il tait
capricieux, bizarre. Plus d'une fois, lorsqu'on m'envoya pour lui
faire la lecture, je le trouvai assis seul dans la bibliothque,
la tte incline sur ses bras croiss, et, lorsqu'il levait les
yeux, j'apercevais sur ses traits une expression morose et presque
mchante; mais je crois que sa duret, sa bizarrerie et ses fautes
passes (je dis passes, car il semblait y avoir renonc),
provenaient de quelque grand malheur. Je crois que la nature lui
avait donn des tendances meilleures, des principes plus levs,
des gots plus purs que ceux qui furent dvelopps chez lui par
les circonstances et que la destine encouragea. Je crois qu'il y
avait de bons matriaux en lui, quoiqu'ils fussent souills pour
le moment; je dois dire que j'tais afflige de son chagrin, et
que j'aurais beaucoup donn pour l'adoucir.

J'avais teint ma chandelle et je m'tais couche; nanmoins, je
ne pouvais pas dormir, et je pensais toujours  l'expression de sa
figure au moment o il s'tait arrt dans l'avenue et o, disait-
il, sa destine l'avait dfi d'tre heureux  Thornfield.

Et pourquoi ne le serait-il pas? me demandai-je. Qu'est-ce qui
l'loigne de cette maison? La quittera-t-il encore bientt,
Mme Fairfax m'a dit qu'il y restait rarement plus de quinze jours;
et voil huit semaines qu'il demeure ici. S'il part, quel triste
changement! S'il s'absente pendant le printemps, l't et
l'automne, le soleil et les beaux jours ne pourront apporter
aucune gaiet au chteau.

Je ne sais si je m'endormis ou non; mais tout  coup j'entendis
au-dessus de ma tte un murmure vague, trange et lugubre qui me
fit tressaillir. J'aurais dsir une lumire, car la nuit tait
obscure, et je me sentais oppresse; je me levai, je m'assis sur
mon lit et j'coutai; le bruit avait cess.

J'essayai de me rendormir; mais mon coeur battait violemment: ma
tranquillit intrieure tait brise. L'horloge de la grande salle
sonna deux heures.  ce moment, il me sembla qu'une main glissait
sur ma porte comme pour tter son chemin le long du sombre
corridor, Qui est l? demandai-je. Personne ne rpondit; j'tais
glace de peur.

Je me dis que ce pouvait bien tre Pilote qui, lorsque la cuisine
se trouvait ouverte, venait souvent se coucher  la porte de
M. Rochester. Moi-mme je l'y avais quelquefois trouv le matin en
me levant. Cette pense me tranquillisa un peu; je me recouchai.
Le silence calme les nerfs, et, comme je n'entendis plus aucun
bruit dans la maison, je me sentis de nouveau besoin de sommeil;
mais il tait crit que je ne dormirais pas cette nuit. Au moment
o un rve allait s'approcher de moi, il s'enfuit pouvant par un
bruit assez effrayant en effet.

Je veux parler d'un rire diabolique et profond qui semblait avoir
clat  la porte mme de ma chambre. La tte de mon lit tait
prs de la porte, et je crus un instant que le dmon qui venait de
manifester sa prsence tait couch sur mon traversin je me levai,
je regardai autour de moi; mais je ne pus rien voir. Le son
trange retentit de nouveau, et je compris qu'il venait du
corridor. Mon premier mouvement fut d'aller fermer le verrou; mon
second, de crier: Qui est l?

Quelque chose grogna; an bout d'un instant j'entendis des pas se
diriger du corridor vers l'escalier du troisime, dont la porte
fut bientt ouverte et referme; puis tout rentra dans le silence.

Est-ce Grace Poole? Est-elle possde? me demandai-je. Impossible
de rester seule plus longtemps, il faut que j'aille trouver
Mme Fairfax.

Je mis une robe et un chle, je tirai le verrou et j'ouvris la
porte en tremblant.

Il y avait une chandelle allume dans le corridor. Je fus tonne,
mais ma surprise augmenta bien davantage lorsque je m'aperus que
l'air tait lourd et rempli de fume; je regardais autour de moi
pour comprendre d'o cela pouvait venir, quand je sentis une odeur
de brl.

J'entendis craquer une porte; c'tait celle de M. Rochester, et
c'tait de l que sortait un nuage de fume. Je ne pensais plus 
Mme Fairfax, ni  Grace Poole, ni au rire trange. En un instant
je fus dans la chambre de M. Rochester; les rideaux taient en
feu, et M. Rochester profondment endormi au milieu de la flamme
et de la fume.

Rveillez-vous! lui criai-je en le secouant.

Il marmotta quelque chose et se retourna; la fume l'avait 
moiti suffoqu, il n'y avait pas un moment  perdre; le feu
venait de se communiquer aux draps. Je courus  son pot  l'eau et
 son aiguire; heureusement que l'une tait large, l'autre
profond, et que tous deux taient pleins d'eau; j'inondai le lit
et celui qui l'occupait, puis j'allai dans ma chambre chercher
d'autre eau; enfin je parvins  teindre le feu.

Le sifflement des flammes mourantes, le bruit que fit mon pot 
l'eau en s'chappant de mes mains et en tombant  terre, et
surtout la fracheur de l'eau que j'avais si libralement
rpandue, finirent par rveiller M. Rochester; bien qu'il ft trs
sombre, je m'en aperus en l'entendant fulminer de terribles
anathmes lorsqu'il se trouva couch dans une mare.

Y a-t-il une inondation? s'cria-t-il.

-- Non, monsieur, rpondis-je; mais il y a eu un incendie. Levez-
vous; vous tes sauv; maintenant je vais aller vous chercher une
lumire.

-- Au nom de toutes les fes de la chrtient, est-ce vous, Jane
Eyre? demanda-t-il; que m'avez-vous donc fait, petite sorcire?
qui est venu dans cette chambre avec vous? avez-vous jur de me
noyer?

-- Je vais aller vous chercher une lumire, monsieur; mais, au nom
du ciel, levez-vous; quelqu'un en veut  votre vie, vous ne pouvez
pas trop vous hter de dcouvrir qui.

-- Me voil lev; attendez une minute que je trouve des vtements
secs, si toutefois il y en a encore. Ah! voil ma robe de chambre;
maintenant courez chercher une lumire.

Je partis, et je rapportai la chandelle qui tait reste dans le
corridor; il me la prit des mains et examina le lit noirci par la
flamme, ainsi que les draps et le tapis couvert d'eau.

Qui a fait cela? demanda-t-il.

Je lui racontai brivement ce que je savais; je lui parlai du rire
trange, des pas que j'avais entendus se diriger vers le
troisime, de la fume et de l'odeur qui m'avaient conduite  sa
chambre, de l'tat dans lequel je l'avais trouv; enfin, je lui
dis que pour teindre le feu j'avais jet sur lui toute l'eau que
j'avais pu trouver.

Il m'couta srieusement; sa figure exprimait plus de tristesse
que d'tonnement; il resta quelque temps sans parler.

Voulez-vous que j'avertisse Mme Fairfax? demandai-je.

-- Mme Fairfax? Non, pourquoi diable l'appeler? Que ferait-elle?
Laissez-la dormir tranquille.

-- Alors je vais aller veiller Leah, John et sa femme.

-- Non, restez ici; vous avez un chle. Si vous n'avez pas assez
chaud, enveloppez-vous dans mon manteau et asseyez-vous sur ce
fauteuil; maintenant mettez vos pieds sur ce tabouret, afin de ne
pas les mouiller; je vais prendre la chandelle et vous laisser
quelques instants. Restez ici jusqu' mon retour; soyez aussi
tranquille qu'une souris; il faut que j'aille visiter le
troisime; mais surtout ne bougez pas et n'appelez personne.

Il partit, et je suivis quelque temps la lumire; il traversa le
corridor, ouvrit la porte de l'escalier aussi doucement que
possible, la referma, et tout rentra dans l'obscurit. J'coutai,
mais je n'entendis rien Il y avait dj longtemps qu'il tait
parti; j'tais fatigue et j'avais froid, malgr le manteau qui me
couvrait; je ne voyais pas la ncessit de rester, puisqu'il tait
inutile d'aller rveiller personne. J'allais risquer d'encourir le
mcontentement de M. Rochester en dsobissant  ses ordres,
lorsque j'aperus la lumire et que j'entendis ses pas le long du
corridor. J'espre que c'est lui, pensai-je.

Il entra ple et sombre.

J'ai tout dcouvert, dit-il, en posant sa lumire sur la table de
toilette; c'tait bien ce que je pensais.

-- Comment, monsieur?

Il ne rpondit pas; mais, croisant les bras, il regarda quelque
temps  terre; enfin, au bout de plusieurs minutes, il me dit d'un
ton trange:

Avez-vous vu quelque chose au moment o vous avez ouvert la porte
de votre chambre?

-- Non, monsieur, rien que le chandelier.

-- Mais vous avez entendu un rire singulier; ne l'aviez-vous pas
dj entendu, ou du moins quelque chose qui y ressemble?

-- Oui, monsieur, il y a ici une femme appele Grace Poole, qui
rit de cette manire; c'est une trange crature.

-- Oui, Grace Poole; vous avez devin; elle est trange, comme
vous le dites. Je rflchirai sur ce qui vient de se passer; en
attendant, je suis content que vous et moi soyons seuls 
connatre les dtails de cette affaire. N'en parlez jamais;
j'expliquerai tout ceci, ajouta-t-il en indiquant le lit.
Retournez dans votre chambre; quant  moi, le divan de la
bibliothque me suffira pour le reste de la nuit. Il est quatre
heures; dans deux heures les domestiques seront levs.

-- Alors, bonsoir, monsieur, dis-je en me levant.

Il sembla surpris, bien que lui-mme m'et dit de partir.

Quoi! s'cria-t-il, vous me quittez dj, et de cette manire?

-- Vous m'avez dit que je le pouvais, monsieur.

-- Mais pas ainsi, sans prendre cong, sans me dire un seul mot,
et de cette manire sche et brve. Vous m'avez sauv la vie; vous
m'avez arrach  une mort horrible, et vous me quittez comme si
nous tions trangers l'un  l'autre; donnez-moi au moins une
poigne de main.

Il me tendit sa main; je lui donnai la mienne, qu'il prit d'abord
dans une de ses mains, puis dans toutes les deux.

Vous m'avez sauv la vie, et je suis heureux d'avoir contract
envers vous cette dette immense; je ne puis rien dire de plus.
J'aurais souffert d'avoir une telle obligation envers toute autre
crature vivante; mais envers vous, c'est diffrent. Ce que vous
avez fait pour moi ne me pse pas, Jane.

Il s'arrta et me regarda; les paroles tremblaient sur ses lvres,
et sa voix tait mue.

Encore une fois, bonsoir, monsieur; mais il n'y a ici ni dette,
ni obligation, ni fardeau.

-- Je savais, continua-t-il, qu'un jour ou l'autre vous me feriez
du bien; je l'ai vu dans vos yeux la premire fois que je vous ai
regarde. Ce n'est pas sans cause que leur expression et leur
sourire... Il s'arrta, puis continua rapidement: me firent du
bien jusqu'au plus profond de mon coeur. Le peuple parle de
sympathies naturelles et de bons gnies; il y a du vrai dans les
fables les plus bizarres. Ma protectrice chrie, bonsoir!

Sa voix avait une trange nergie, et ses yeux brillaient d'une
flamme singulire.

Je suis heureuse de m'tre trouve veille, dis-je en me
retirant.

-- Comment! vous partez!

-- J'ai froid, monsieur.

-- C'est vrai, et vous tes l dans l'eau; allez, Jane, allez!

Mais il tenait toujours ma main, et je ne pouvais partir. Je pris
un expdient.

Il me semble, monsieur, dis-je, que j'entends remuer Mme Fairfax.

-- Alors, quittez-moi. Il lcha ma main et je partis.

Je regagnai mon lit, mais sans songer  dormir. Le matin arriva au
moment o je me sentais emporte sur une mer houleuse dont les
vagues troubles se mlangeaient aux ondes joyeuses; il me
semblait voir au del de ces eaux furieuses un rivage doux comme
les montagnes de Beulah. De temps en temps une brise
rafrachissante veille par l'espoir me soutenait et me menait
triomphalement au but; mais je ne pouvais pas l'atteindre, mme en
imagination. Un vent contraire m'cartait de la terre et me
repoussait au milieu des vagues. En vain mon bon sens voulait
rsister  mon dlire, ma sagesse  ma passion; trop fivreuse
pour m'endormir, je me levai aussitt que je vis poindre le jour.



CHAPITRE XVI

Le jour qui suivit cette terrible nuit, j'avais  la fois crainte
et dsir de voir M. Rochester; j'avais besoin d'entendre sa voix,
et je craignais son regard. Au commencement de la matine,
j'attendais de moment en moment son arrive. Il n'entrait pas
souvent dans la salle d'tude, mais il y venait pourtant
quelquefois, et je pressentais qu'il y ferait une visite ce jour-
l.

Mais la matine se passa comme de coutume; rien ne vint
interrompre les tranquilles tudes d'Adle. Aprs le djeuner,
j'entendis du bruit du ct de la chambre de M. Rochester; on
distinguait les voix de Mme Fairfax, de Leah, de la cuisinire, et
l'accent brusque de John. Quelle bndiction, criait-on, que
notre matre n'ait pas t brl dans son lit! C'est toujours
dangereux de garder une chandelle allume pendant la nuit Quel
bonheur qu'il ait pens  son pot  l'eau! Pourquoi n'a-t-il
veill personne? Pourvu qu'il n'ait pas pris froid en dormant
dans la bibliothque!

Aprs ces exclamations, on remit tout en tat. Lorsque je
descendis pour dner, la porte de la chambre tait ouverte et je
vis que le dgt avait t rpar; le lit seul restait encore
dpouill de ses rideaux; Leah tait occupe  laver le bord des
fentres noirci par la fume; je m'avanai pour lui parler, car je
dsirais connatre l'explication donne par M. Rochester; mais en
approchant j'aperus une seconde personne: elle tait assise prs
du lit, et occupe  coudre des anneaux  des rideaux. Je reconnus
Grace Poole.

Elle tait l taciturne comme toujours, habille d'une robe de
stoff brun, d'un tablier  cordons, d'un mouchoir blanc et d'un
bonnet. Elle semblait compltement absorbe par son ouvrage; ses
traits durs et communs n'taient nullement empreints de cette
pleur dsespre qu'on se serait attendu  trouver chez une femme
qui avait tent un meurtre, et dont la victime avait t sauve et
lui avait dclar connatre le crime qu'elle croyait cach  tous;
j'tais tonne, confondue. Elle leva les yeux pendant que je la
regardais: ni tressaillement, ni pleur, rien, en un mot, ne vint
annoncer l'motion, la conscience d'une faute ou la crainte d'tre
trahie. Elle me dit: Bonjour, mademoiselle, d'un ton bref et
flegmatique comme toujours, et, prenant un autre anneau, elle
continua son travail.

Je vais la mettre  l'preuve, pensai-je, car je ne puis
comprendre comment elle est aussi impntrable... Bonjour, Grace,
dis-je. Est-il arriv quelque chose ici? il me semble que je viens
d'entendre les domestiques parler tous  la fois.

-- C'est simplement notre matre qui a voulu lire la nuit
dernire. Il s'est endormi avec sa bougie allume, et le feu a
pris aux rideaux. Heureusement il s'est rveill avant que les
draps et les couvertures fussent enflamms, et il a pu teindre le
feu.

-- C'est trange, dis-je plus bas et en la regardant fixement.
Mais M. Rochester n'a-t-il veill personne? personne ne l'a-t-il
entendu remuer?

Elle leva les yeux sur moi, et cette fois leur expression ne fut
plus la mme; elle m'examina attentivement, puis rpondit:

Les domestiques dorment loin de l, mademoiselle, et ils n'ont
pas pu entendre. Votre chambre et celle de Mme Fairfax sont les
plus voisines; Mme Fairfax dit qu'elle n'a rien entendu; quand on
vieillit, on a le sommeil dur.

Elle s'arrta, puis elle ajouta avec une indiffrence feinte et un
ton tout particulier:

Mais vous, mademoiselle, vous tes jeune, vous avez le sommeil
lger; peut-tre avez-vous entendu du bruit?

-- Oui, rpondis-je en baissant la voix afin de ne pas tre
entendue de Leah, qui lavait toujours les carreaux: j'ai d'abord
cru que c'tait Pilote; mais Pilote ne rit pas, et je suis
certaine d'avoir entendu un rire fort bizarre.

Elle prit une nouvelle aiguille de fil, la passa sur un morceau
de cire, enfila son aiguille d'une main assure, et m'examina avec
un calme parfait.

Je ne crois pas, mademoiselle, dit-elle, que notre matre se soit
mis  rire dans un tel danger; vous l'aurez rv.

-- Non! repris-je vivement; car j'tais indigne par la froideur
de cette femme.

Elle fixa de nouveau sur moi un regard scrutateur. Avez-vous dit
 notre matre que vous aviez entendu rire? demanda-t-elle.

-- Je n'ai pas encore eu occasion de lui parler ce matin.

-- Vous n'avez pas song  ouvrir votre porte et  regarder dans
le corridor?

Elle semblait me questionner pour m'arracher des dtails malgr
moi. Je pensai que, du jour o elle viendrait  savoir que je
connaissais ou que je souponnais son crime, elle chercherait  se
venger; je crus prudent de me tenir sur mes gardes.

Au contraire, rpondis-je, je poussai le verrou.

-- Vous n'avez donc pas l'habitude de mettre le verrou avant de
vous coucher?

-- Dmon! pensai-je; elle veut connatre mes habitudes, afin de
tracer son plan.

L'indignation fut de nouveau plus forte que la prudence. Je
rpondis avec aigreur:

Jusqu'ici j'ai souvent oubli cette prcaution, parce que je la
croyais inutile. Je ne pensais pas qu' Thornfield on pt craindre
aucun danger. Mais  l'avenir, ajoutai-je en appuyant sur chaque
mot, je veillerai  ma sret.

-- Et vous avez raison, rpondit-elle. Les environs sont aussi
tranquilles que possible, et je n'ai jamais entendu parler de
voleurs depuis que le chteau est bti; et pourtant on sait qu'il
y a ici pour des sommes normes de vaisselle d'argent; et pour une
aussi grande maison vous voyez qu'il y a bien peu de domestiques,
parce que notre matre y demeure rarement et qu'il n'est point
mari. Mais je crois qu'il vaut toujours mieux tre prudent; une
porte est bien vite ferme, et il est bon d'avoir un verrou entre
soi et un crime possible. Beaucoup de gens pensent qu'il faut se
fier entirement  la Providence; mais moi je crois que c'est 
nous de pourvoir  notre sret, et que la Providence bnit ceux
qui agissent avec sagesse.

Ici elle termina cette harangue longue pour elle et prononce avec
la lenteur d'une quakeresse.

J'tais muette d'tonnement devant ce qui me semblait une
merveilleuse domination sur elle-mme et une incroyable
hypocrisie, lorsque la cuisinire entra.

Madame Poole, dit-elle en s'adressant  Grace, le repas des
domestiques sera bientt prt: voulez-vous descendre?

-- Non; mettez-moi seulement une chopine de porter et un morceau
de pouding sur un plateau et montez-le.

-- Voulez-vous un peu de viande?

-- Oui, un morceau, et un peu de fromage, voil tout.

-- Et le sagou?

-- Je n'en ai pas besoin maintenant; je descendrai avant l'heure
du th et je le ferai moi-mme.

La cuisinire se tourna vers moi en me disant que Mme Fairfax
m'attendait. Je sortis alors de la chambre.

J'tais tellement intrigue par le caractre de Grace Poole, que
ce fut  peine si j'entendis le rcit que me fit Mme Fairfax
pendant le djeuner de l'vnement de la nuit dernire; je tchais
de comprendre ce que pouvait tre Grace dans le chteau, et je me
demandais pourquoi M. Rochester ne l'avait pas fait emprisonner,
ou du moins chasser loin de lui. La nuit prcdente, il m'avait
presque dit qu'elle tait coupable de l'incendie: quelle cause
mystrieuse pouvait l'empcher de le dclarer? Pourquoi m'avait-il
recommand le secret? N'tait-ce pas singulier? Un gentleman
hautain, tmraire et vindicatif, tomb au pouvoir de la dernire
de ses servantes! et lorsqu'elle attentait  sa vie, il n'osait
pas l'accuser publiquement et lui infliger un chtiment! Si Grace
avait t jeune et belle, j'aurais pu croire que M. Rochester
tait pouss par des sentiments plus tendres que la prudence ou la
crainte. Mais cette supposition devenait impossible ds qu'on
regardait Grace. Et pourtant je me mis  rflchir. Elle avait t
jeune, et sa jeunesse avait d correspondre  celle de
M. Rochester; Mme Farfaix disait qu'elle demeurait depuis
longtemps dans le chteau; elle n'avait jamais d tre jolie, mais
peut-tre avait-elle eu un caractre vigoureux et original.
M. Rochester tait amateur des excentricits, et certainement
Grace tait excentrique. Peut-tre autrefois un caprice (dont une
nature aussi prompte que la sienne tait bien capable) l'avait
livr entre les mains de cette femme; peut-tre  cause de son
imprudence exerait-elle maintenant sur ses actions une influence
secrte dont il ne pouvait pas se dbarrasser et qu'il n'osait pas
ddaigner. Mais  ce moment la figure carre, grosse, laide et
dure de Grace se prsenta  mes yeux, et je me dis: Non, ma
supposition est impossible! Et pourtant, ajoutait en moi une voix
secrte, toi non plus tu n'es pas belle, et pourtant tu plais
peut-tre  M. Rochester; du moins tu l'as souvent cru; la
dernire nuit encore, rappelle-toi ses paroles, ses regards, sa
voix.

Je me rappelais tout; le langage, le regard, l'accent me revinrent
 la mmoire. Nous tions dans la salle d'tude; Adle dessinait;
je me penchai vers elle pour diriger son crayon; elle leva tout 
coup les yeux sur moi.

Qu'avez-vous, mademoiselle? dit-elle; vos doigts tremblent comme
la feuille et vos joues sont rouges, mais rouges comme des
cerises.

-- J'ai chaud, Adle, parce que je viens de me baisser.

Elle continua  travailler et moi  mditer.

Je me htai de chasser de mon esprit la pense que j'avais conue
sur Grace Poole; elle me dgotait. Je me comparai  elle et je
vis que nous tions diffrentes. Bessie m'avait dit que j'avais
tout  fait l'air d'une lady, et c'tait vrai. J'tais mieux que
lorsque Bessie m'avait vue; j'tais plus grasse, plus frache,
plus anime, parce que mes esprances taient plus grandes et mes
jouissances plus vives.

Voici la nuit qui vient, me dis-je en regardant du ct de la
fentre; je n'ai entendu ni les pas ni la voix de M. Rochester
aujourd'hui; mais certainement je le verrai ce soir.

Le matin je craignais cette entrevue, mais maintenant je la
dsirais. Mon attente avait t vaine pendant si longtemps que
j'tais arrive  l'impatience.

Lorsqu'il fit nuit close et qu'Adle m'eut quitte pour aller
jouer avec Sophie, mon dsir tait au comble; j'esprais toujours
entendre la sonnette retentir et voir Leah entrer pour me dire de
descendre. Plusieurs fois je crus entendre les pas de M. Rochester
et mes yeux se tournrent vers la porte; je me figurais qu'elle
allait s'ouvrir pour livrer passage  M. Rochester; mais la porte
resta ferme. Il n'tait pas encore bien tard; souvent il
m'envoyait chercher  sept ou huit heures, et l'aiguille n'tait
pas encore sur six; serais-je donc dsappointe justement ce jour-
l o j'avais tant de choses  lui dire? Je voulais parler de
Grace Poole, afin de voir ce qu'il me rpondrait. Je voulais lui
demander s'il la croyait vritablement coupable de cet odieux
attentat, et pourquoi il dsirait que le crime demeurt secret. Je
m'inquitais assez peu de savoir si ma curiosit l'irriterait; je
savais le contrarier et l'adoucir tour  tour; c'tait un vrai
plaisir pour moi, et un instinct sr m'empchait toujours d'aller
trop loin; je ne me hasardais jamais jusqu' la provocation, mais
je poussais aussi loin que me le permettait mon adresse.
Conservant toujours les formes respectueuses qu'exigeait ma
position, je pouvais nanmoins opposer mes arguments aux siens
sans crainte ni rserve; cette manire d'agir nous plaisait  tous
deux.

Un craquement se fit entendre dans l'escalier, et Leah parut
enfin, mais c'tait seulement pour m'avertir que le th tait
servi dans la chambre de Mme Fairfax; je m'y rendis, contente de
descendre, car il me semblait que j'tais ainsi plus prs de
M. Rochester.

Vous devez avoir besoin de prendre votre th, me dit la bonne
dame au moment o j'entrai; vous avez si peu mang  dner! J'ai
peur, continua-t-elle, que vous ne soyez pas bien aujourd'hui:
vous avez l'air fivreux.

-- Oh si! je vais trs bien, je ne me suis jamais mieux porte.

-- Eh bien, alors, prouvez-le par un bon apptit; voulez-vous
remplir la thire pendant que j'achve ces mailles?

Lorsqu'elle eut fini sa tche, elle se leva et ferma les volets,
qu'elle avait probablement laisss ouverts pour jouir le plus
longtemps possible du jour, quoique l'obscurit ft dj presque
complte.

Bien qu'il n'y ait pas d'toiles, il fait beau, dit-elle en
regardant  travers les carreaux; M. Rochester n'aura pas eu  se
plaindre de son voyage.

-- M. Rochester est donc parti? Je n'en savais rien!

-- Il est parti tout de suite aprs son djeuner pour aller au
chteau de M. Eshton,  dix milles de l'autre ct de Millcote. Je
crois que lord Ingram, sir George Lynn, le colonel Dent et
plusieurs autres encore doivent s'y trouver runis.

-- L'attendez-vous aujourd'hui?

-- Oh non! ni mme demain; je pense qu'il y restera au moins une
semaine. Quand les nobles se runissent, ils sont entours de tant
de gaiet, d'lgance et de sujets de plaisir, qu'ils ne sont
nullement presss de se sparer; on recherche surtout les
messieurs dans ces runions, et M. Rochester est si charmant dans
le monde qu'il y est gnralement fort aim. Il est le favori des
dames, bien qu'il n'ait pas l'air fait pour leur plaire; mais je
crois que ses talents, sa fortune et son rang, font oublier son
extrieur.

-- Et y a-t-il des dames au chteau?

-- Oui, il y a Mme Eshton avec ses trois filles, des jeunes filles
vraiment charmantes, Mlles Blanche et Mary Ingram, qui, je crois,
sont bien belles. J'ai vu Mlle Blanche il y a six ou sept ans;
elle avait dix-huit ans, et tait venue  un bal de Nol donn par
M. Rochester. Ah! ce jour-l, la salle  manger tait richement
dcore et illumine. Je crois qu'il y avait cinquante ladies et
gentlemen des premires familles; Mlle Ingram tait la reine de la
fte.

-- Vous dites que vous l'avez vue, madame Fairfax. Comment tait-
elle?

-- Oui, je l'ai vue; les portes de la salle  manger taient
ouvertes, et, comme c'tait le jour de Nol, les domestiques
avaient le droit de se runir dans la grande salle pour entendre
chanter les dames. M. Rochester me fit entrer, je m'assis
tranquillement dans un coin et je regardai autour de moi; je n'ai
jamais vu un spectacle plus splendide! Les dames taient en grande
toilette. La plupart d'entre elles, ou du moins les plus jeunes,
me semblrent fort belles; mais Mlle Ingram tait certainement la
reine de la fte.

-- Et comment tait-elle?

-- Grande, une taille fine, des paules tombantes, un cou long et
gracieux, un teint mat, des traits nobles, des yeux un peu
semblables  ceux de M. Rochester, grands, noirs et brillants
comme ses diamants. Ses beaux cheveux noirs taient arrangs avec
art; par derrire, une couronne de nattes paisses, et par devant,
les boucles les plus longues et les plus lisses que j'aie jamais
vues. Elle portait une robe blanche; une charpe couleur d'ambre,
jete sur une de ses paules et sur sa poitrine, venait se
rattacher sur le ct et prolongeait ses longues franges jusqu'au
dessous du genou. Ses cheveux taient orns de fleurs galement
couleur d'ambre, et qui contrastaient bien avec sa chevelure
d'bne.

-- Elle devait tre bien admire?

-- Oh oui! et non seulement pour sa beaut, mais encore pour ses
talents, car elle chanta un duo avec M. Rochester.

-- M. Rochester! Je ne savais pas qu'il chantt.

-- Ah! il a une trs belle voix de basse et beaucoup de got pour
la musique.

-- Et quelle espce de voix a Mlle Ingram?

-- Une voix trs pleine et trs puissante; elle chantait
admirablement, et c'tait un plaisir de l'entendre. Ensuite elle
joua du piano; je ne m'y connais pas, mais j'ai entendu dire 
M. Rochester qu'elle excutait d'une manire trs remarquable.

-- Et cette jeune fille, si belle et si accomplie, n'est pas
encore marie?

-- Il parat que non; je crois que ni elle ni sa soeur n'ont
beaucoup de fortune; le fils an a hrit de la plus grande
partie des biens de son pre.

-- Mais je m'tonne qu'aucun noble ne soit tomb amoureux d'elle,
M. Rochester, par exemple; il est riche, n'est-ce pas?

-- Oh! oui; mais vous voyez qu'il y a une norme diffrence d'ge.
M. Rochester a prs de quarante ans, et elle n'en a que vingt-
cinq.

-- Qu'importe? il se fait tous les jours des mariages o l'on voit
une diffrence d'ge plus grande encore entre les deux poux.

-- C'est vrai; je ne crois cependant pas que M. Rochester ait
jamais eu une semblable ide. Mais vous ne mangez rien, vous avez
 peine got  votre tartine depuis que vous avez commenc votre
th.

-- J'ai trop soif pour manger; voulez-vous, s'il vous plat, me
donner une autre tasse de th?

J'allais recommencer  parler de la probabilit d'un mariage entre
M. Rochester et la belle Blanche, lorsque Adle entra, ce qui nous
fora  changer le sujet de notre conversation.

Ds que je fus seule, je me mis  repasser dans ma mmoire ce que
m'avait dit Mme Fairfax; je regardai dans mon coeur, j'examinai
mes penses et mes sentiments, et d'une main ferme, je m'efforai
de ramener dans le sentier du bon sens ceux que mon imagination
avait laisss s'garer dans des routes impraticables.

Appel devant mon tribunal, le souvenir produisit les causes qui
avaient veill en moi des esprances, des dsirs, des sensations
depuis la nuit dernire; il expliqua la raison de l'tat gnral
de l'esprit depuis une quinzaine environ; mais le bon sens vint
tranquillement me prsenter les choses telles qu'elles taient et
me montrer que j'avais rejet la vrit pour me nourrir de
l'idal. Alors je prononai mon jugement, et je dclarai:

Que jamais plus grande folle que Jeanne Eyre n'avait march sur la
terre, que jamais idiote plus fantasque ne s'tait berce de doux
mensonges et n'avait mieux aval un poison comme si c'et t du
nectar.

Toi, me dis-je, devenir la prfre de M. Rochester, avoir le
pouvoir de lui plaire, tre de quelque importance pour lui? Va, ta
folie me fait mal! Tu as t joyeuse de quelques marques
d'attention, marques quivoques accordes par un noble, un homme
du monde,  une servante,  une enfant; pauvre dupe! Comment as-tu
os ... Ton propre intrt n'aurait-il pas d te rendre plus sage?
Ce matin, tu as repass dans ta mmoire la scne de la nuit
dernire; voile ta face et rougis de honte! Il a brivement lou
tes yeux, n'est-ce pas? Poupe aveugle! ouvre tes paupires
troubles et regarde ta dmence. Il est fcheux pour une femme
d'tre flatte par un suprieur qui ne peut pas avoir l'intention
de l'pouser. C'est folie chez une femme de laisser s'allumer en
elle un amour secret qui doit dvorer sa vie, s'il n'est ni connu
ni partag, et qui, s'il est connu et partag, doit la lancer dans
de misrables difficults dont il lui sera impossible de sortir.

Jane Eyre, coute donc ta sentence: demain tu prendras une glace
et tu feras fidlement ton portrait, sans omettre un seul dfaut,
sans adoucir une seule ligne trop dure, sans effacer une seule
irrgularit dplaisante; tu criras en dessous: Portrait d'une
gouvernante laide, pauvre et sans famille.

Ensuite tu prendras une feuille d'ivoire, tu en as une toute
prte dans ta bote  dessiner, tu mlangeras sur ta palette les
couleurs les plus fraches et les plus fines, tu dessineras la
plus charmante figure que pourra te retracer ton imagination; tu
la coloreras des teintes les plus douces, d'aprs ce que t'a dit
Mme Fairfax sur Blanche Ingram; n'oublie pas les boucles noires et
l'oeil oriental. Quoi, tu songes  prendre M. Rochester pour
modle! non, pas de dsespoir, pas de sentiment; je demande du bon
sens et de la rsolution. Rappelle-toi les traits nobles et
harmonieux, le cou et la taille grecs; laisse voir un beau bras
rond et une main dlicate; n'oublie ni l'anneau de diamant ni le
bracelet d'or; copie exactement les dentelles et le satin,
l'charpe gracieuse et les roses d'or; puis au-dessous tu criras:
Blanche, jeune fille accomplie, appartenant  une famille d'un
haut rang.

Et si jamais,  l'avenir, tu t'imaginais que M. Rochester pense 
toi, prends ces deux portraits, compare-les et dis-toi: Il est
probable que M. Rochester pourrait gagner l'amour de cette jeune
fille noble, s'il voulait s'en donner la peine; est-il possible
qu'il songe srieusement  cette pauvre et insignifiante
institutrice?

Eh bien oui, me dis-je, je ferai ces deux portraits.

Et, aprs avoir pris cette rsolution, je devins plus calme et je
m'endormis.

Je tins ma parole; une heure ou deux me suffirent pour esquisser
mon portrait au crayon, et en moins de quinze jours j'eus achev
une miniature d'une Blanche Ingram imaginaire: c'tait une assez
jolie figure, et, lorsque je la comparais  la mienne, le
contraste tait aussi frappant que je pouvais le dsirer. Ce
travail me fit du bien: d'abord il occupa pendant quelque temps ma
tte et mes mains; puis il donna de la force et de la fixit 
l'impression que je dsirais maintenir dans mon coeur.

Je fus bientt rcompense de cette discipline que j'avais impose
 mes sentiments. Grce  elle, je pus supporter avec calme les
vnements qui vont suivre; et si je n'y avais pas t prpare,
je n'aurais probablement pas pu conserver une tranquillit mme
apparente.



CHAPITRE XVII

Une semaine se passa sans qu'on ret aucune nouvelle de
M. Rochester; au bout de dix jours il n'tait pas encore revenu.
Mme Fairfax me dit qu'elle ne serait pas tonne qu'en quittant le
chteau de M. Eshton il se rendit  Londres, puis que de l il
passt sur le continent, pour ne pas revenir  Thornfield de toute
l'anne; bien souvent, disait-elle, il avait quitt le chteau
d'une manire aussi prompte et aussi inattendue. En l'entendant
parler ainsi, j'prouvai un trange frisson et je sentis mon coeur
dfaillir. Je venais de subir un douloureux dsappointement.

Mais, ralliant mes esprits et rappelant mes principes, je
m'efforai de remettre de l'ordre dans mes sensations. Bientt je
me rendis matresse de mon erreur passagre, et je chassai l'ide
que les actes de M. Rochester pussent avoir tant d'intrt pour
moi. Et pourtant je ne cherchais pas  m'humilier en me persuadant
que je lui tais trop infrieure; mais je me disais que je n'avais
rien  faire avec le matre de Thornfield, si ce n'est  recevoir
les gages qu'il me devait pour les leons que je donnais  sa
protge,  me montrer reconnaissante de la bont et du respect
qu'il me tmoignait; bont et respect auxquels j'avais droit du
reste, si j'accomplissais mon devoir. Je m'efforais de me
convaincre que M. Rochester ne pouvait admettre entre lui et moi
que ce seul lien; ainsi donc c'tait folie  moi de vouloir en
faire l'objet de mes sentiments les plus doux, de mes extases, de
mes dchirements, et ainsi de suite, puisqu'il n'tait pas dans la
mme position que moi. Avant tout, je ne devais pas chercher 
sortir de ma classe; je devais me respecter et ne pas nourrir avec
toute la force de mon coeur et de mon me un amour qu'on ne me
demandait pas, et qu'on mpriserait mme.

Je continuais tranquillement ma tche, mais de temps en temps
d'excellentes raisons s'offraient  mon esprit pour m'engager 
quitter Thornfield. Involontairement je me mettais  penser aux
moyens de changer de place; je crus inutile de chasser ces
penses. Eh bien! me dis-je, laissons-les germer, et, si elles le
peuvent, qu'elles portent des fruits!

Il y avait  peu prs quinze jours que M. Rochester tait absent,
lorsque Mme Fairfax reut une lettre.

C'est de M. Rochester, dit-elle en regardant le timbre; nous
allons savoir s'il doit ou non revenir parmi nous.

Pendant qu'elle brisait le cachet et qu'elle lisait le contenu, je
continuai  boire mon caf (nous tions  djeuner); il tait trs
chaud, et ce fut un moyen pour moi d'expliquer la rougeur qui
couvrit ma figure  la rception de la lettre; mais je ne me
donnai pas la peine de chercher la raison qui agitait ma main et
qui me fit renverser la moiti de mon caf dans ma soucoupe.

Quelquefois je me plains que nous sommes trop tranquilles ici,
dit Mme Fairfax en continuant de tenir la lettre devant ses
lunettes; mais maintenant nous allons tre passablement occupes,
pour quelque temps au moins.

Ici je me permis de demander une explication; aprs avoir rattach
le cordon du tablier d'Adle qui venait de se dnouer, lui avoir
vers une autre tasse de lait et lui avoir donn une talmouse, je
dis nonchalamment:

M. Rochester ne doit probablement pas revenir de sitt?

-- Au contraire, il sera ici dans trois jours, c'est--dire jeudi
prochain; et il ne vient pas seul: il amne avec lui toute une
socit. Il dit de prparer les plus belles chambres du chteau;
la bibliothque et le salon doivent tre aussi mis en tat. Il me
dit galement d'envoyer chercher des gens pour aider  la cuisine,
soit  Millcote, soit dans tout autre endroit; les dames amneront
leurs femmes de chambre et les messieurs leurs valets; la maison
sera pleine.

Aprs avoir parl, Mme Fairfax avala son djeuner et partit pour
donner ses ordres.

Il y eut en effet beaucoup  faire pendant les trois jours
suivants. Toutes les chambres de Thornfield m'avaient sembl trs
propres et trs bien arranges; mais il parat que je m'tais
trompe. Trois servantes nouvelles arrivrent pour aider les
autres; tout fut frott et bross; les peintures furent laves,
les tapis battus, les miroirs et les lustres polis, les feux
allums dans les chambres, les matelas de plume mis  l'air, les
draps schs devant le foyer; jamais je n'ai rien vu de semblable.
Adle courait au milieu de ce dsordre; les prparatifs de
rception et la pense de tous les gens qu'elle allait voir la
rendaient folle de joie. Elle voulut que Sophie vrifit ses
toilettes, ainsi qu'elle appelait ses robes, afin de rafrachir
celles qui taient passes et d'arranger les autres; quant  elle,
elle ne faisait que bondir dans les chambres, sauter sur les lits,
se coucher sur les matelas, entasser les oreillers et les
traversins devant d'normes feux. Elle tait libre de ses
leons; Mme Fairfax m'avait demand mes services, et je passais
toute ma journe dans l'office  l'aider tant bien que mal, elle
et la cuisinire. J'apprenais  faire du flan, des talmouses, de
la ptisserie franaise,  prparer le gibier et  arranger les
desserts.

On attendait toute la compagnie le jeudi  l'heure du dner,
c'est--dire  six heures; je n'eus pas le temps d'entretenir mes
chimres, et je fus aussi active et aussi gaie que qui que ce ft,
except Adle. Cependant quelquefois ma gaiet se refroidissait,
et, en dpit de moi-mme, je me laissais de nouveau aller au doute
et aux sombres conjectures, et cela surtout lorsque je voyais la
porte de l'escalier du troisime, qui depuis quelque temps tait
toujours reste ferme, s'ouvrir lentement et donner passage 
Grace Poole, qui glissait alors tranquillement le long du corridor
pour entrer dans les chambres  coucher et dire un mot  l'une des
servantes, peut-tre sur la meilleure manire de polir une grille,
de nettoyer un marbre de chemine ou d'enlever les taches d'une
tenture; elle descendait  la cuisine une fois par jour pour
dner, fumait un instant prs du foyer, et retournait dans sa
chambre, triste, sombre et solitaire, emportant avec elle un pot
de porter. Sur vingt-quatre heures elle n'en passait qu'une avec
les autres domestiques. Le reste du temps, elle restait seule dans
une chambre basse du second tage, o elle cousait et riait
probablement de son rire terrible. Elle tait aussi seule qu'un
prisonnier dans son cachot.

Mais ce qui m'tonna, c'est que personne dans la maison, except
moi, ne semblait s'inquiter des habitudes de Grace. Personne ne
se demandait ce qu'elle faisait l; personne ne la plaignait de
son isolement.

Un jour, je saisis un fragment de conversation entre Leah et une
femme de journe; elles s'entretenaient de Grace. Leah dit quelque
chose que je n'entendis pas, et la femme de journe rpondit:

Elle a sans doute de bons gages?

-- Oui, dit Leah. Je souhaiterais bien que les miens fussent aussi
forts; non pas que je me plaigne. On paye bien  Thornfield; mais
Mme Poole reoit cinq fois autant que moi et elle met de ct;
tous les trimestres elle va porter de l'argent  la banque de
Millcote; je ne serais pas tonne qu'elle et assez pour mener
une vie indpendante. Mais je crois qu'elle est habitue 
Thornfield; et puis elle n'a pas encore quarante ans; elle est
forte et capable de faire bien des choses: il est trop tt pour
cesser de travailler.

-- C'est une bonne domestique? reprit la femme de journe.

-- Oh! elle comprend mieux que personne ce qu'elle a  faire,
rpondit Leah d'un ton significatif; tout le monde ne pourrait pas
chausser ses souliers, mme pour de l'argent.

-- Oh! pour cela non, ajouta la femme de journe. Je m'tonne que
le matre...

Elle allait continuer, mais Leah m'aperut et fit un signe  sa
compagne. Alors celle-ci ajouta tout bas:

Est-ce qu'elle ne sait pas?

Leah secoua la tte et la conversation cessa; tout ce que je
venais d'apprendre, c'est qu'il y avait un mystre  Thornfield,
mystre que je ne devais pas connatre.

Le jeudi arriva: les prparatifs avaient t achevs le soir
prcdent; on avait tout mis en place: tapis, rideaux festonns,
couvre-pieds blancs; les tables de jeu avaient t disposes, les
meubles frotts, les vases remplis de fleurs. Tout tait frais et
brillant; la grande salle avait t nettoye. La vieille horloge,
l'escalier, la rampe, resplendissaient comme du verre; dans la
salle  manger, les tagres taient garnies de brillantes
porcelaines; des fleurs exotiques rpandaient leur parfum dans le
salon et le boudoir.

L'aprs-midi arriva; Mme Fairfax mit sa plus belle robe de satin
noir, ses gants et sa montre d'or: car c'tait elle qui devait
recevoir la socit, conduire les dames dans leur chambre, etc.
Adle aussi voulut s'habiller, bien que je ne crusse pas qu'on la
demanderait ce jour-l pour la prsenter aux dames. Nanmoins, ne
dsirant pas la contrarier, je permis  Sophie de lui mettre une
robe de mousseline blanche; quant  moi, je ne changeai rien  ma
toilette: j'tais bien persuade qu'on ne me ferait pas sortir de
la salle d'tude, vrai sanctuaire pour moi et agrable refuge dans
les temps de trouble.

Nous avions eu une journe douce et sereine, une de ces journes
de fin de mars ou de commencement d'avril, qui semblent annoncer
l't; je dessinais, et, comme la soire mme tait chaude,
j'avais ouvert les fentres de la salle d'tude.

Il commence  tre tard, dit Mme Fairfax en entrant bruyamment;
je suis bien aise d'avoir command le dner pour une heure plus
tard que ne l'avait demand M. Rochester, car il est dj six
heures passes. J'ai envoy John regarder s'il n'apercevrait rien
sur la route; des portes du parc on voit une partie du chemin de
Millcote.

Elle s'avana vers la fentre:

Le voil qui vient, dit-elle. Puis elle s'cria: Eh bien, John,
quelles nouvelles?

-- Ils viennent, madame; ils seront ici dans dix minutes!
rpondit John.

Je la suivis, faisant attention  me mettre de ct, de manire 
tre cache par le rideau et  voir sans tre vue.

Les dix minutes de John me semblrent trs longues; mais enfin on
entendit le bruit des roues. Quatre cavaliers galopaient en avant;
derrire eux venaient deux voitures dcouvertes o j'aperus des
voiles flottants et des plumes ondoyantes. Deux des cavaliers
taient jeunes et beaux; dans le troisime je reconnus
M. Rochester, mont sur son cheval noir Mesrour et accompagn de
Pilote, qui bondissait devant lui;  ct de lui j'aperus une
jeune femme; tous deux marchaient en avant de la troupe; son habit
de cheval, d'un rouge pourpre, touchait presque  terre; son long
voile soulev par la brise effleurait les plis de sa robe, et 
travers on pouvait voir de riches boucles d'un noir d'bne.

Mlle Ingram! s'cria Mme Fairfax, et elle descendit rapidement.

La cavalcade tourna bientt l'angle de la maison, et je la perdis
de vue. Adle demanda  descendre; mais je la pris sur mes genoux
et je lui fis comprendre que ni maintenant, ni jamais, elle ne
devrait aller voir les dames  moins que son tuteur ne la fit
demander, et que, si M. Rochester la voyait prendre une semblable
libert, il serait certainement fort mcontent. Elle pleura un
peu; je pris aussitt une figure grave, et elle finit par essuyer
ses yeux.

On entendait un joyeux murmure dans la grande salle; les voix
graves des messieurs et les accents argentins des dames se
mlaient harmonieusement. Mais, bien qu'il ne parlt pas haut, la
voix sonore du matre de Thornfield souhaitant la bienvenue  ses
aimables htes retentissait au-dessus de toutes les autres, puis
des pas lgers montrent l'escalier; on entendit dans le corridor
des rires doux et joyeux; les portes s'ouvrirent et se
refermrent, et au bout de quelque temps tout rentra dans le
silence.

Elles changent de toilette, dit Adle qui coutait attentivement
et qui suivait chaque mouvement, et elle soupira. Chez maman,
reprit-elle, quand il y avait du monde, j'allais partout, au
salon, dans les chambres; souvent je regardais les femmes de
chambre coiffer et habiller les dames, et c'tait si amusant!
Comme cela, au moins, on apprend.

-- Avez-vous faim, Adle?

-- Mais oui, mademoiselle; voil cinq ou six heures que nous
n'avons pas mang.

-- Eh bien, pendant que les dames sont dans leurs chambres, je
vais me hasarder  descendre, et je tcherai d'avoir quelque
chose.

Sortant avec prcaution de mon asile, je descendis l'escalier de
service qui conduisait directement  la cuisine. Tout y tait en
moi; la soupe et le poisson taient arrivs  leur dernier degr
de cuisson, et le cuisinier se penchait sur les casseroles, qui
toutes menaaient de prendre feu d'un moment  l'autre; dans la
salle des domestiques, deux cochers et trois valets se tenaient
autour du feu; les femmes de chambre taient sans doute occupes
avec leurs matresses; les gens qu'on avait fait venir de Millcote
taient galement fort affairs. Je traversai ce chaos et
j'arrivai au garde-manger, o je pris un poulet froid, quelques
tartes, un pain, plusieurs assiettes, des fourchettes et des
couteaux: je me dirigeai alors promptement vers ma retraite.
J'avais dj gagn le corridor et ferm la porte de l'escalier,
quand un murmure gnral m'apprit que les dames allaient sortir de
leurs chambres; je ne pouvais pas arriver  la salle d'tude sans
passer devant quelques-unes de leurs chambres, et je courais le
risque d'tre surprise avec mes provisions; alors je restai
tranquillement  l'un des bouts du corridor, comptant sur
l'obscurit qui y tait complte depuis le coucher du soleil.

Les chambres furent bientt prives de leurs belles habitantes;
toutes sortirent gaiement, et leurs vtements brillaient dans
l'obscurit; elles restrent un moment groupes  une des
extrmits du corridor pendant que moi je me tenais  l'autre;
elles parlrent avec une douce vivacit; elles descendirent
l'escalier presque aussi silencieuses qu'un brouillard qui glisse
le long d'une colline: cette apparition m'avait frappe par son
lgance distingue.

Adle avait entr'ouvert la porte de la salle d'tude et s'tait
mise  regarder:

Oh! les belles dames! s'cria-t-elle en anglais; comme je serais
contente d'aller avec elles! Pensez-vous, me dit-elle, que
M. Rochester nous envoie chercher aprs dner?

-- Non, en vrit; M. Rochester a bien autre chose  faire; ne
pensez plus aux dames aujourd'hui; peut-tre les verrez-vous
demain. En attendant, voil votre dner.

Comme elle avait trs faim, elle fut un moment distraite par le
poulet et les tartes. J'avais t bien inspire d'aller chercher
ces quelques provisions  l'office; car sans cela Adle, moi et
Sophie, que j'invitai  partager notre repas, nous aurions couru
risque de ne pas dner du tout. En bas, on tait trop occup pour
penser  nous. Il tait neuf heures passes lorsqu'on retira le
dessert, et  dix heures on entendait encore les domestiques
emporter les plateaux et les tasses o l'on avait pris le caf. Je
permis  Adle de rester debout beaucoup plus tard
qu'ordinairement, parce qu'elle prtendit qu'elle ne pourrait
dormir tant qu'on ne cesserait pas d'ouvrir et de fermer les
portes en bas. Et puis, ajoutait-elle, M. Rochester pourrait nous
envoyer chercher lorsque je serais dshabille; et alors quel
dommage!

Je lui racontai des histoires aussi longtemps qu'elle voulut;
ensuite, pour la distraire, je l'emmenai dans le corridor: la
lampe de la grande salle tait allume, et, en se penchant sur la
rampe, elle pouvait voir passer et repasser les domestiques.
Lorsque la soire fut avance, on entendit tout  coup des accords
retentir dans le salon; on y avait transport le piano; nous nous
assmes toutes deux sur les marches de l'escalier pour couter.
Une voix se mla bientt aux puissantes vibrations de
l'instrument. C'tait une femme qui chantait, et sa voix tait
pleine de douceur. Le solo fut suivi d'un duo et d'un choeur; dans
les intervalles, le murmure d'une joyeuse conversation arrivait
jusqu' nous. J'coutai longtemps, tudiant toutes les voix et
cherchant  distinguer au milieu de ce bruit confus les accents de
M. Rochester, ce qui me fut facile; puis je m'efforai de
comprendre ces sons que la distance rendait vagues.

Onze heures sonnrent; je regardai Adle qui appuyait sa tte
contre mon paule; ses yeux s'appesantissaient. Je la pris dans
mes bras et je la couchai. Lorsque les invits regagnrent leurs
chambres, il tait prs d'une heure.

Le jour suivant brilla aussi radieux. Il fut consacr  une
excursion dans le voisinage; on partit de bonne heure, quelques-
uns  cheval, d'autres en voiture. Je vis le dpart et le retour.

De toutes les dames, Mlle Ingram seule montait  cheval, et, comme
le jour prcdent, M. Rochester galopait  ses cts; tous deux
taient spars du reste de la compagnie. Je fis remarquer cette
circonstance  Mme Fairfax, qui tait  la fentre avec moi.

Vous prtendiez l'autre jour, dis-je, qu'il n'y avait aucune
probabilit de les voir maris; mais regardez vous-mme si
M. Rochester ne la prfre pas  toutes les autres.

-- Oui, il l'admire sans doute.

-- Et elle l'admire aussi, ajoutai-je; voyez, elle se penche comme
pour lui parler confidentiellement; je voudrais voir sa figure, je
ne l'ai pas pu encore jusqu'ici.

-- Vous la verrez ce soir, rpondit Mme Fairfax. J'ai dit 
M. Rochester combien Adle dsirait voir les dames; il m'a
rpondu: Eh bien, qu'elle vienne dans le salon aprs dner, et
demandez  Mlle Eyre de l'accompagner.

-- Oui, il a dit cela par pure politesse; mais je n'irai
certainement pas, rpondis-je.

-- Je lui ai dit que vous n'tiez pas habitue au monde, et qu'il
vous serait probablement pnible de paratre devant tous ces
trangers; mais il m'a rpondu de son ton bref: Niaiseries! Si
elle fait des objections, dites-lui que je le dsire vivement, et
si elle rsiste encore, ajoutez que j'irai moi-mme la chercher.

-- Je ne lui donnerai pas cette peine, rpondis-je; j'irai puisque
je ne puis pas faire autrement; mais j'en suis fche. Serez-vous
l, madame Fairfax?

-- Non. J'ai plaid et j'ai gagn mon procs. Voici comment il
faut faire pour viter une entre crmonieuse, ce qui est le plus
dsagrable de tout. Vous irez dans le salon pendant qu'il est
vide, avant que les dames aient quitt la table; vous vous
assoirez tranquillement dans un petit coin; vous n'aurez pas
besoin de rester longtemps aprs l'arrive des messieurs,  moins
que vous ne vous amusiez. Il suffit que M. Rochester vous ait vue;
aprs cela vous pourrez vous retirer, personne ne fera attention 
vous.

-- Pensez-vous que tout ce monde restera longtemps au chteau?

-- Une ou deux semaines, certainement pas davantage. Aprs le
dpart des invits, sir John Lynn, qui vient d'tre nomm membre
de Millcote, se rendra  la ville. Je pense que M. Rochester
l'accompagnera, car je suis tonne qu'il ait fait un si long
sjour  Thornfield.

C'est avec crainte que je vis s'approcher le moment o je devais
entrer dans le salon avec mon lve. Adle avait pass tout le
jour dans une perptuelle extase,  partir du montent o on lui
avait appris qu'elle allait tre prsente aux dames, et elle ne
se calma un peu que lorsque Sophie commena  l'habiller.

Quand ses cheveux furent arrangs en longues boucles bien
brillantes, quand elle eut mis sa robe de satin rose, ses mitaines
de dentelle noire, et qu'elle eut attach autour d'elle sa longue
ceinture, elle demeura grave comme un juge. Il n'y eut pas besoin
de lui recommander de ne rien dranger dans sa toilette,
lorsqu'elle fut habille, elle s'assit soigneusement dans sa
petite chaise, faisant bien attention  relever sa robe de satin
de peur d'en salir le bas; elle promit de ne pas remuer jusqu'au
moment o je serais prte. Ce ne fut pas long; j'eus bientt mis
ma robe de soie grise achete  l'occasion du mariage de
Mlle Temple et que je n'avais jamais porte depuis; je lissai mes
cheveux; je mis mon pingle de perle et nous descendmes.

Heureusement il n'tait pas ncessaire de passer par la salle 
manger pour entrer dans le salon, que nous trouvmes vide; un beau
feu brlait silencieusement sur le foyer de marbre, et les bougies
brillaient au milieu des fleurs exquises qui ornaient les tables.
L'arche qui donnait du salon dans la salle  manger tait ferme
par un rideau rouge; quelque mince que ft cette sparation, les
invits parlaient si bas qu'on ne pouvait rien entendre de leur
conversation.

Adle semblait toujours sous l'influence d'une impression
solennelle. Elle s'assit sans dire un mot sur le petit tabouret
que je lui indiquai. Je me retirai prs de la fentre, et prenant
un livre sur une des tables, je m'efforai de lire. Adle apporta
son tabouret  mes pieds; au bout de quelque temps elle me toucha
le genou.

Qu'est-ce, Adle? demandai-je.

-- Est-ce que je ne puis pas prendre une de ces belles fleurs,
mademoiselle? seulement pour complter ma toilette.

-- Vous pensez beaucoup trop  votre toilette, Adle! dis-je en
prenant une rose que j'attachai  sa ceinture.

Elle soupira de satisfaction, comme si cette dernire joie et mis
le comble  son bonheur. Je me retournai pour cacher un sourire
que je ne pus rprimer; il y avait quelque chose de comique et de
triste dans la dvotion inne et srieuse de cette petite
Parisienne pour tout ce qui se rapportait  la toilette.

Tout  coup j'entendis plusieurs personnes se lever dans la
chambre voisine. Le rideau de l'arche fut tir et j'aperus la
salle  manger, dont le lustre rpandait une vive lumire sur le
service de cristal et d'argent qui couvrait une longue table Un
groupe de dames tait sous l'arche; elles entrrent, et le rideau
retomba derrire elles.

Elles taient huit; mais quand elles entrrent elles me parurent
beaucoup plus nombreuses. Quelques-unes taient grandes, plusieurs
d'entre elles habilles de blanc et toutes couvertes de vtements
amples et ondoyants qui les rendaient plus imposantes, comme les
nuages qui entourent la lune l'agrandissent  nos yeux. Je me
levai et les saluai. Une ou deux me rpondirent par un mouvement
de tte; les autres se contentrent de me regarder.

Elles se dispersrent dans la chambre; la lgret de leurs
mouvements les faisait ressembler  un troupeau d'oiseaux blancs;
quelques-unes s'tendirent  demi sur le sofa et les ottomanes,
d'autres se penchrent sur les tables pour regarder les fleurs et
les livres; plusieurs, enfin, formrent un groupe autour du feu et
se mirent  parler d'une voix basse, mais claire, qui semblait
leur tre habituelle. J'appris plus tard comment elles se
nommaient, et je puis ds  prsent les dsigner par leurs noms.
Je vis d'abord Mme Eshton et ses deux filles. Elle avait d tre
jolie et tait encore bien conserve. Amy, l'ane de ses filles,
tait petite; sa figure et ses manires taient piquantes, bien
que naves et enfantines; sa robe de mousseline blanche et sa
ceinture bleue s'harmonisaient bien avec sa personne. Sa soeur
Louisa, plus grande et plus lgante, tait fort jolie. Elle avait
une de ces figures que les Franais appellent minois chiffonn. Du
reste, les deux soeurs taient belles comme des lis.

Lady Lynn tait une femme de quarante ans, grande et forte,  la
taille droite, au regard hautain. Elle tait richement drape dans
une robe de satin changeant; une plume bleu azur et un bandeau de
pierres prcieuses faisaient ressortir le brillant de ses cheveux
noirs.

Mme Dent tait moins splendide, mais elle tait plus femme. Elle
avait la taille mince, la figure douce et ple, et les cheveux
blonds. Je prfrais sa robe de satin noir, son charpe en
dentelle et ses quelques ornements de perles au splendide clat de
la noble lady.

Mais trois personnes surtout se faisaient remarquer, en partie 
cause de leur haute taille. C'taient la douairire lady Ingram,
et ses deux filles Blanche et Marie; toutes trois taient
prodigieusement grandes. La douairire avait de quarante 
cinquante ans; sa taille tait encore belle et ses cheveux encore
noirs, du moins aux lumires. Ses dents me semblrent avoir
conserv toute leur blancheur. Eu gard  son ge, elle devait
passer aux yeux de presque tout le monde pour trs belle, et elle
l'tait en effet; mais il y avait dans toute sa tenue et dans
toute son expression une insupportable fiert. Elle avait des
traits romains et un double menton qui se fondait dans son norme
cou. Ses traits me parurent gonfls, assombris et mme sillonns
par l'orgueil, orgueil qui lui faisait tenir la tte tellement
droite qu'on et facilement cru la position surnaturelle; ses yeux
taient sauvages et durs: ils me rappelaient ceux de Mme Reed.
Elle mchait chacune de ses paroles. Sa voix tait profonde,
pompeuse, dogmatique, insupportable en un mot. Grce  une robe en
velours cramoisi et  un chle des Indes, qu'elle portait en
turban, elle croyait avoir la dignit d'une impratrice.

Blanche et Marie taient de sa taille, droites et grandes comme
des peupliers; Marie tait trop mince, mais Blanche tait faite
comme une Diane. Je la regardai avec un intrt tout particulier:
d'abord je dsirais savoir si son extrieur s'accordait avec ce
que m'en avait dit Mme Fairfax; ensuite si elle ressemblait  la
miniature que j'en avais faite; enfin, il faut bien le dire, s'il
y avait en elle de quoi plaire  M. Rochester.

Elle tait bien telle que me l'avait dpeinte Mme Fairfax et telle
que je l'avais reproduite; je reconnaissais cette taille noble,
ces paules tombantes, ces yeux et ces boucles noires dont m'avait
parl Mme Fairfax; mais sa figure tait semblable  celle de sa
mre: c'tait lady Ingram, plus jeune et moins sillonne; toujours
le mme front bas, les mmes traits hautains, le mme orgueil,
moins sombre pourtant; elle riait continuellement; son rire tait
satirique, de mme que l'expression habituelle de sa lvre arque.

On dit que le gnie apprcie sa valeur; je ne sais si Mlle Ingram
avait du gnie, mais bien certainement elle apprciait sa valeur.
Aussi commena-t-elle  parler botanique avec la douce Mme Dent,
qui,  ce qu'il parat, n'avait pas tudi cette science, bien
qu'elle aimt beaucoup les fleurs, surtout les fleurs sauvages,
disait-elle; Mlle Ingram l'avait tudie, et elle dbita tout son
vocabulaire avec emphase.

Je m'aperus qu'elle se riait de l'ignorance de Mme Dent: sa
raillerie pouvait tre habile; en tout cas, elle n'indiquait pas
une bonne nature. Elle joua du piano; son excution tait
brillante; elle chanta, sa voix tait belle; elle parla franais
avec sa mre, et je pus m'apercevoir qu'elle s'exprimait
facilement et que sa prononciation tait bonne.

Marie avait une figure plus ouverte que Blanche, des traits plus
doux et un teint plus clair. Mlle Ingram avait un vrai teint
d'Espagnole, mais Marie n'tait pas assez anime. Sa figure
manquait d'expression, ses yeux de lumire. Elle ne parlait pas,
et, aprs avoir choisi une place, elle y resta immobile comme une
statue. Les deux soeurs taient vtues de blanc.

Mlle Ingram me semblait-elle propre  plaire  M. Rochester? Je ne
sais. Je ne connaissais pas son got. S'il aimait les beauts
majestueuses, Blanche tait l'idal; elle devait tre gnralement
admire, et j'avais dj eu une preuve presque certaine qu'elle
plaisait  M. Rochester; pour effacer mon dernier doute, il ne me
restait qu' les voir ensemble.

Vous ne supposez pas, lecteur, qu'Adle tait reste tout ce temps
immobile  mes pieds; au moment o les dames entrrent, elle se
leva, s'avana vers elles, les salua crmonieusement et leur dit
avec gravit:

Bonjour, mesdames.

Mlle Ingram la regarda d'un air moqueur et s'cria:

Oh! quelle petite poupe!

-- Je crois, dit lady Lynn, que c'est la pupille de M. Rochester,
la petite fille franaise dont il nous a parle.

Mme Dent la prit doucement par la main et l'embrassa. Amy et
Louisa Eshton s'crirent ensemble:

Oh! l'amour d'enfant!

Elles l'emmenrent sur le sofa, et elle se mit  parler soit en
franais, soit en mauvais anglais, accaparant non seulement les
deux jeunes filles, mais encore Mme Eshton et lady Lynn; elle fut
gte autant qu'elle pouvait le dsirer.

Enfin, on apporta le caf et on appela les messieurs. J'tais
assise dans l'ombre, si toutefois il y avait un seul coin obscur
dans un salon si bien clair; le rideau de la fentre me cachait
 moiti. Le reste de la socit arriva. L'apparition des
messieurs me parut imposante comme celle des dames. Ils taient
tous habills de noir; la plupart grands, et quelques-uns jeunes.
Henry et Frdric Lynn taient ce qu'on appelle de brillants
jeunes gens. Le colonel Dent me parut un beau militaire.
M. Eshton, magistrat du district, avait des manires de
gentilhomme; ses cheveux parfaitement blancs, ses sourcils et ses
moustaches noires, lui donnaient l'air d'un pre noble. De mme
que ses soeurs, lord Ingram tait trs grand, et comme elles il
tait beau; mais il partageait l'apathie de Marie. Il semblait
avoir plus de longueur dans les membres que de vivacit dans le
sang et de vigueur dans le cerveau.

O tait M. Rochester?

Il arriva enfin. Je ne regardais pas du ct de la porte, et
pourtant je le vis entrer. Je m'efforai de concentrer toute mon
attention sur les mailles de la bourse  laquelle je travaillais;
j'aurais voulu ne penser qu' l'ouvrage que j'avais dans les
mains, aux perles d'argent et aux fils de soie poss sur mes
genoux: et pourtant je ne pus m'empcher de regarder sa figure et
de me rappeler le jour o je l'avais vu pour la dernire fois, le
moment o, aprs lui avoir rendu ce qu'il appelait un immense
service, il prit mes mains et me regarda avec des yeux qui
rvlaient un coeur plein et prt  dborder. Et j'avais t pour
quelque chose dans cette motion; j'avais t bien prs de lui 
cette poque! Qui est-ce qui avait pu changer ainsi nos positions
relatives? car dsormais nous tions trangers l'un pour l'autre,
si trangers que je ne comptais mme pas l'entendre m'adresser
quelques mots; et je ne fus pas tonne lorsque, sans m'avoir mme
regarde, il alla s'asseoir de l'autre ct de la chambre pour
causer avec l'une des dames.

Lorsque je le vis absorb par la conversation et que je fus
convaincue que je pouvais examiner sans tre observe moi-mme, je
ne tentai plus de me contenir; je dtournai mes yeux de mon
ouvrage et je les fixai sur M. Rochester; je trouvais dans cette
contemplation un plaisir  la fois vif et poignant; aiguillon de
l'or le plus pur, mais aiguillon de souffrance; ma joie
ressemblait  l'ardente jouissance de l'homme qui, mourant de
soif, se trane vers une fontaine qu'il sait empoisonne, et en
boit l'eau nanmoins comme un divin breuvage.

Il est vrai que ce que certains trouvent laid peut sembler beau 
d'autres. La figure olivtre et dcolore de M. Rochester, son
front carr et massif, ses sourcils de jais, ses yeux profonds,
ses traits fermes, sa bouche dure, en un mot, l'expression
nergique et dcide de sa figure, ne rentraient en rien dans les
rgles de la beaut; mais pour moi son visage tait plus que beau,
Il m'intressait et me dominait. M. Rochester s'tait empar de
mes sentiments et les avait lis aux siens. Je n'avais pas voulu
l'aimer; j'avais fait tout ce qui tait en mon pouvoir pour
repousser de mon me ces premires atteintes de l'amour, et, ds
que je le revoyais, toutes ces impressions se rveillaient en moi
avec une force nouvelle. Il me contraignait  l'aimer sans mme
faire attention  moi.

Je le comparais  ses htes. Qu'taient la grce galante des
MM. Lynn, l'lgance langoureuse de lord Ingram, et mme la
distinction militaire du colonel Dent, devant son regard plein
d'une force native et d'une puissance naturelle? Leur extrieur,
leur expression, n'veillaient aucune sympathie en moi; et
pourtant tout le monde les dclarait beaux et attrayants, tandis
qu'on trouvait les traits de M. Rochester durs et son regard
triste. Je les entendis rire. La bougie avait autant d'me dans sa
lumire qu'eux dans leur sourire. Je vis aussi M. Rochester
sourire; ses traits s'adoucirent; ses yeux devinrent aimables,
brillants et chercheurs. Il parlait dans ce moment  Louise et 
Amy Eshton: je m'tonnai de les voir rester calmes devant ce
regard qui m'avait sembl si pntrant; je croyais que leurs yeux
allaient se baisser, leurs joues se colorer, et je fus heureuse de
ce qu'elles n'taient nullement mues, Il n'est pas pour elles ce
qu'il est pour moi, pensai-je. Il n'est pas de leur nature et je
crois qu'il est de la mienne; j'en suis mme sre: je sens comme
lui; je comprends le langage de ses mouvements et de sa tenue;
quoique le rang et la fortune nous sparent, j'ai quelque chose
dans ma tte, dans mon coeur, dans mon sang et dans mes nerfs, qui
forme entre nous une union spirituelle. Si, il y a quelques jours,
j'ai dit que je n'avais rien  faire avec lui, si ce n'est 
recevoir mon salaire; si je me suis dfendue de penser  lui
autrement que comme  un matre qui me paye, j'ai profr un
blasphme contre la nature. Tout ce qu'il y a en moi de bon, de
fort, de sincre, va vers lui. Je sais qu'il faut cacher mes
sentiments, touffer toute esprance, me rappeler qu'il ne peut
pas faire grande attention  moi; car, lorsque je prtends que je
suis de la mme nature que lui, je ne veux pas dire que j'ai sa
force et son attrait, mais simplement que j'ai certains gots et
certaines sensations en commun avec lui. Il faut donc me rpter
sans cesse que nous sommes spars pour toujours, et que nanmoins
je dois l'aimer tant que je vivrai.

On passa le caf. Depuis l'arrive des messieurs, les dames sont
devenues vives comme des alouettes. La conversation commence,
joyeuse et anime. Le colonel Dent et M. Eshton parlent politique;
leurs femmes coutent. Les deux orgueilleuses douairires lady
Lynn et lady Ingram causent ensemble. Sir George, gentilhomme de
campagne, gras et frais, se tient debout devant le sofa, sa tasse
de caf  la main, et place de temps en temps son mot. M. Frdric
Lynn est assis  ct de Marie Ingram et lui montre les gravures
d'un beau livre; elle regarde et sourit de temps en temps, mais
parle peu. Le grand et flegmatique lord Ingram se penche sur le
dos de la chaise de la vivante petite Amy Eshton; elle lui jette
par moments un coup d'oeil, et gazouille comme un roitelet, car
elle prfre lord Ingram  M. Rochester. Henry prend possession
d'une ottomane aux pieds de Louise; Adle est assise  ct de
lui; il tche de parler franais avec elle, et Louise rit de ses
fautes. Avec qui ira Blanche Ingram? Elle est seule devant une
table, gracieusement penche sur un album; elle semble attendre
qu'on vienne la chercher; mais, comme l'attente la fatigue, elle
se dcide  choisir elle-mme son interlocuteur.

M. Rochester, aprs avoir quitt les demoiselles Eshton, se place
devant le feu aussi solitairement que Blanche l'est devant la
table; mais Mlle Ingram va s'asseoir de l'autre ct de la
chemine, vis--vis de lui.

Monsieur Rochester, dit-elle, je croyais que vous n'aimiez pas
les enfants?

-- Et vous aviez raison.

-- Alors qui est-ce qui vous a dcid  vous charger de cette
petite poupe-l? reprit-elle en montrant Adle; o avez-vous t
la chercher?

-- Je n'ai pas t la chercher; on me l'a laisse sur les bras.

-- Vous auriez d l'envoyer en pension.

-- Je ne le pouvais pas; les pensions sont si chres!

-- Mais il me semble que vous avez une gouvernante; j'ai tout 
l'heure vu quelqu'un avec votre pupille; serait-elle partie? Oh
non, elle est l derrire le rideau. Vous la payez sans doute. Je
crois que c'est aussi cher que de la mettre en pension, et mme
plus, car vous avez  les entretenir toutes les deux.

Je craignais, ou, pour mieux dire, j'esprais que cette allusion 
ma prsence forcerait M. Rochester  regarder de mon ct, et
involontairement je m'enfonai encore davantage dans l'ombre; mais
il ne tourna pas les yeux.

Je n'y ai pas pens, dit-il avec indiffrence et regardant droit
devant lui.

-- Non, vous ne pensez jamais  ce qui est d'conomie ou de bon
sens. Si vous entendiez maman parler des gouvernantes, Mary et moi
nous en avons eu au moins une douzaine, la moiti dtestables, les
autres ridicules, toutes insupportables; n'est-ce pas, maman?

-- Avez-vous parl, ma chrie?

La jeune fille ritra sa question.

Ma bien-aime, ne me parlez pas des gouvernantes; ce mot me fait
mal. J'ai souffert le martyre avec leur inhabilet et leurs
expressions. Je remercie le ciel de ne plus avoir affaire 
elles.

Mme Dent se pencha alors vers lady Ingram, et lui dit quelque
chose tout bas. Je suppose, d'aprs la rponse, que Mme Dent lui
faisait remarquer la prsence d'un des membres de cette race sur
laquelle elle venait de lancer un anathme.

Tant pis, reprit la noble dame, j'espre que cela lui profitera!
Puis elle ajouta plus bas, mais assez haut pourtant pour que les
sons arrivassent jusqu' moi: Je l'ai dj examine; je suis bon
juge des physionomies, et dans la sienne je lis tous les dfauts
qui caractrisent sa classe.

-- Et quels sont-ils? madame, demanda tout haut M. Rochester.

-- Je vous les dirai dans un tte--tte, reprit-elle en secouant
trois fois son turban d'une manire significative.

-- Mais ma curiosit sera passe alors, et c'est maintenant
qu'elle voudrait tre satisfaite.

-- Demandez-le donc  Blanche. Elle est plus prs de vous que moi.

-- Oh! ne me chargez pas de cette tche, maman. Je n'ai du reste
qu'un mot  dire sur toute cette espce, c'est qu'elle ne peut que
nuire. Non pas que les institutrices m'aient jamais fait beaucoup
souffrir: Thodore et moi, nous n'avons pargn aucune taquinerie
 nos gouvernantes; Marie tait trop endormie pour prendre une
part active  nos complots. C'est surtout  Mme Joubert que nous
avons jou de bons tours. Mlle Wilson tait une pauvre crature
triste et malade; elle ne valait mme pas la peine qu'on se serait
donne pour la vaincre. Mme Grey tait dure et insensible; rien
n'avait effet sur elle; mais Mme Joubert! je vois encore sa colre
lorsque nous la poussions  bout; quand, aprs avoir renvers
notre th, miett nos tartines, jet nos livres au plafond, nous
nous mettions  faire un charivari gnral avec les pupitres, les
rgles, le cendrier et le feu. Thodore, vous rappelez-vous ces
jours de gaiet?

-- Oui certainement, rpondit lentement lord Ingram; et la pauvre
vieille avait l'habitude de nous appeler mchants enfants; alors
nous lui faisions des sermons o nous lui prouvions que c'tait de
la prsomption  elle, ignorante comme elle l'tait, de vouloir
instruire des jeunes gens aussi habiles que nous.

-- Oui, et vous savez, Thodore, je vous aidais aussi  perscuter
votre prcepteur, ce M. Vinning,  la figure couleur de petit-
lait; nous l'avions surnomm le ministre malade de la ppie. Lui
et Mlle Wilson prirent la libert de tomber amoureux l'un de
l'autre, ou du moins Thodore et moi nous le supposmes; nous
avions surpris de tendres regards, des soupirs que nous avions
interprts comme des marques certaines de cette belle passion; et
je vous assure que bientt le public fut au courant de notre
dcouverte. Ce fut un moyen de se dbarrasser de ce boulet que
nous tranions  nos pieds; ds que maman sut ce qui se passait,
elle dclara que c'tait immoral; n'est-ce pas, maman?

-- Oui, ma chrie, et ce n'tait pas  tort. Il y a mille raisons
qui font que, dans une maison bien dirige, on ne doit jamais
laisser natre d'affection entre une gouvernante et un prcepteur.
D'abord...

-- Oh! ma gracieuse mre, pargnez-nous cette numration; au
reste, nous la connaissons tous: mauvais exemple pour l'innocence
des enfants; ngligence continuelle dans les devoirs de la
gouvernante et du prcepteur; alliance et confiance mutuelles;
confidences qui en rsultent; insolence invitable  l'gard des
matres; rvolte et insurrection gnrale. Ai-je raison, baronne
Ingram de Ingram-Park?

-- Oui, mon beau lis, vous avez raison comme toujours.

-- Alors, il est inutile d'en parler plus longtemps; changeons de
conversation.

Amy Eshton n'entendit pas cette phrase ou ne voulut pas y faire
attention, car elle s'cria de sa voix douce et enfantine:

Louisa et moi, nous avions aussi l'habitude de tourmenter notre
gouvernante; mais elle tait si bonne qu'elle supportait tout;
rien ne l'irritait; jamais elle ne se fchait, n'est-ce pas,
Louisa?

-- Oh! non! nous avions beau renverser son pupitre, sa bote 
ouvrage, mettre ses tiroirs en dsordre, elle ne nous en voulait
jamais; elle tait si bonne qu'elle nous donnait tout ce que nous
lui demandions.

-- Est-ce que par hasard, dit Mlle Ingram en mordant sa lvre
ironique, nous allons tre obligs d'entendre le rsum de toutes
les vertus des gouvernantes? Pour viter cet ennui, je demande de
nouveau qu'on change de conversation. Monsieur Rochester,
approuvez-vous ma ptition?

-- Oui, madame, je vous approuve en ceci, comme en tous points.

-- Alors, c'est  moi de la faire excuter. Signor Eduardo, tes-
vous en voix aujourd'hui?

-- Oui, si vous me le commandez, donna Bianca.

-- Alors, signor, mon altesse vous ordonne de prparer vos
poumons, car on va vous les demander pour mon royal service.

-- Qui ne voudrait tre le Rizzio d'une semblable Marie?

-- Je me soucie bien de Rizzio, s'cria-t-elle en secouant ses
boucles abondantes et en se dirigeant vers le piano;  mon avis,
le mntrier David tait un imbcile; je prfre le noir Bothwell;
je trouve qu'un homme doit avoir en lui quelque chose de
satanique, et, malgr tout ce que raconte l'histoire sur James
Hepburn, il me semble que ce bandit devait tre un de ces hros
fiers et sauvages que j'aurais aim  prendre pour poux.

-- Messieurs, vous l'entendez; eh bien, quel est celui d'entre
vous qui ressemble le plus  Bothwell?

-- C'est sur vous que doit tomber notre choix, rpondit le colonel
Dent.

-- Sur mon honneur, je vous en remercie. reprit M. Rochester.

Mlle Ingram s'tait assise devant le piano avec une grce
orgueilleuse. Aprs avoir royalement tendu sa robe blanche, elle
excuta un prlude brillant, sans cesser nanmoins de parler. Ce
soir-l, elle tait enivre; ses paroles et son attitude
semblaient vouloir exciter non seulement l'admiration, mais aussi
l'tonnement de ses auditeurs: elle dsirait les frapper par son
clat. Quant  moi, elle me sembla trs hardie.

Oh! reprit-elle en continuant  promener ses doigts sur
l'instrument sonore, je suis fatigue des jeunes gens de nos
jours, pauvres misrables cratures, qui craindraient de dpasser
la grille du parc de leur pre, et mme d'y aller sans la
permission de leur mre ou de leur gouverneur; qui ne songent qu'
leur belle figure,  leurs mains blanches et  leurs petits pieds:
comme si les hommes avaient rien  faire avec la beaut! comme si
le charme extrieur n'tait pas l'hritage lgitime et le
privilge exclusif de la femme! Je vous accorde qu'une femme laide
est une tache dans la cration, o tout est beau; mais, quant aux
hommes, ils ne doivent chercher que la force et le courage; leur
occupation, c'est la chasse et le combat; le reste ne vaut pas
qu'on y pense. Voil quelle serait ma devise, si j'tais homme!

Quand je me marierai, continua-t-elle aprs une pause que
personne n'interrompit, je ne veux pas trouver un rival dans mon
mari; je ne veux voir aucun prtendant prs de mon trne.
J'exigerai de lui un hommage complet; je ne veux pas que son
admiration soit partage entre moi et la figure qu'il verra dans
sa glace. Maintenant, chantez, monsieur Rochester, et je vais vous
accompagner.

-- Je ne demande qu' vous obir, rpondit-il.

-- Tenez, voil un chant de corsaire; sachez que j'aime les
corsaires; ainsi donc, je vous prie de chanter con spirito.

-- Un ordre sorti des lvres de Mlle Ingram animerait un marbre.

-- Eh bien, alors, prenez garde; car si la manire dont vous allez
chanter ne me plat pas, pour vous faire honte, je vous montrerai
moi-mme comment cette romance doit tre comprise.

-- C'est offrir une prime  l'incapacit, et dsormais je vais
faire mes efforts pour me tromper.

-- Gardez-vous-en bien; si vous vous trompez volontairement, la
punition sera proportionne  la faute.

-- Mlle Ingram devrait tre indulgente, car il lui est facile
d'infliger un chtiment plus grand que ne pourrait le supporter un
homme.

-- Oh! expliquez-vous! s'cria la jeune fille.

-- Pardon, madame; toute explication serait inutile; votre
instinct a d vous apprendre qu'un regard svre lanc par vos
yeux est une peine capitale.

-- Chantez, dit-elle en recommenant l'accompagnement.

-- Voil le moment de m'chapper, pensai-je; mais les notes qui
frapprent mes oreilles me forcrent  rester.

Mme Fairfax m'avait annonc que M. Rochester avait une belle voix;
elle tait puissante en effet et rvlait la force de son me;
elle tait pntrante et veillait en vous d'tranges sensations.
J'coutai jusqu' la dernire vibration de ces notes pleines et
sonores; j'attendis que le mouvement caus par les compliments
d'usage se ft un peu calm: alors je quittai mon coin, et je
sortis par la porte de ct, qui heureusement tait tout prs de
moi. Un corridor troit conduisait dans la grande salle: je
m'aperus, en le traversant, que mon soulier tait dnou; je
m'agenouillai sur le paillasson de l'escalier pour le rattacher;
j'entendis tout  coup la porte de la salle  manger s'ouvrir et
des pas d'homme se diriger de mon ct; je me relevai
prcipitamment, et je me trouvai face  face avec M. Rochester.

Comment vous portez-vous? me demanda-t-il.

-- Trs bien, monsieur.

-- Pourquoi n'tes-vous pas venue me parler dans le salon?

Je pensai que j'aurais bien pu lui retourner sa question; mais
n'osant pas prendre cette libert, je lui rpondis:

Vous aviez l'air occup, et je n'aurais pas os vous dranger,
monsieur.

-- Et qu'avez-vous fait pendant mon absence?

-- Rien de particulier; j'ai continu  donner des leons  Adle.

-- Et vous tes devenue beaucoup plus ple que vous n'tiez. Je
l'ai remarqu tout de suite; dites-moi ce que vous avez.

-- Je n'ai rien, monsieur.

-- Avez-vous attrap froid la nuit o vous m'avez  moiti noy?

-- Pas le moins du monde.

-- Retournez au salon, vous tes partie trop tt.

-- Je suis fatigue, monsieur.

Il me regarda un instant.

Et un peu triste, ajouta-t-il; qu'avez-vous? dites-le-moi, je
vous en prie.

-- Rien, rien, monsieur; je ne suis pas triste.

-- Je suis bien sr du contraire; vous tes si triste que le
moindre mot amnerait des larmes dans vos yeux; tenez, en voil
une qui brille et se balance sur vos cils. Si j'avais le temps et
si je ne craignais pas de voir apparatre quelque servante
curieuse, je saurais ce que signifie tout cela; allons, pour ce
soir je vous excuse; mais sachez qu'aussi longtemps que mes htes
seront ici, je vous demande de venir tous les soirs dans le salon;
je le dsire vivement; faites-le, je vous en prie. Maintenant
partez, et envoyez Sophie chercher Adle. Bonsoir, ma...

Il s'arrta, mordit ses lvres et me quitta brusquement.



CHAPITRE XVIII

Les jours se passaient joyeusement  Thornfield, et l'activit
rgnait dsormais dans le chteau; quelle diffrence entre cette
quinzaine et les trois mois de tranquillit, de monotonie et de
solitude que j'avais passs dans ces murs! On avait chass les
sombres penses et oubli les tristes souvenirs; partout et
toujours il y avait de la vie et du mouvement; on ne pouvait pas
traverser le corridor, silencieux autrefois, ni entrer dans une
des chambres du devant, jadis inhabites, sans y rencontrer une
piquante femme de chambre ou un mirliflore de valet.

La cuisine, la salle des domestiques, la grande salle du chteau,
taient galement animes; et le salon ne restait silencieux et
vide que lorsqu'un ciel bleu et un beau soleil de printemps
invitaient les htes du chteau  faire une petite promenade sur
les terres de M. Rochester. Tout  coup le beau temps cessa et fut
remplac par des pluies continuelles; mais rien ne put dtruire la
gaiet qui rgnait  Thornfield, et quand il fut impossible de
chercher des distractions au dehors, les plaisirs qu'offrait le
chteau devinrent plus anims et plus varis.

Lorsque les htes de M. Rochester dclarrent qu'il fallait
chercher des amusements nouveaux, je me demandai ce qu'ils
pourraient inventer. On avait parl de charades; mais, dans mon
ignorance, je ne comprenais pas ce que cela voulait dire. On
appela les domestiques pour retirer les tables de la salle 
manger; les lumires furent disposes diffremment, et les chaises
places en cercle vis--vis de l'arche. Pendant que M. Rochester
et ses htes examinaient les prparatifs, les dames montaient et
descendaient les escaliers en appelant leurs femmes de chambre. On
demanda Mme Fairfax pour savoir ce qu'il y avait dans le chteau
en fait de chles, de robes, de draperies de toute espce; les
jupes de brocart, les robes de satin, les coiffures de dentelle
renfermes dans les armoires du troisime furent descendues par
les femmes de chambre; on choisit ceux des vtements qui pouvaient
servir, et on les porta dans le boudoir attenant au salon.

M. Rochester appela les dames autour de lui, afin de choisir
celles qui feraient partie de sa charade.

Mlle Ingram est certainement pour moi, dit-il, aprs avoir nomm
les deux demoiselles Eshton et Mme Dent.

Il se tourna vers moi; je me trouvais prs de lui au moment o il
rattachait le bracelet de Mme Dent. Voulez-vous jouer? me
demanda-t-il. Je secouai la tte; je craignais qu'il n'insistt,
mais il n'en fit rien, et me permit de retourner tranquillement 
ma place ordinaire.

Il se retira derrire le rideau avec ceux qui faisaient partie de
la mme charade que lui; le reste de la compagnie, prsid par le
colonel Dent, s'assit sur les chaises devant l'arche. M. Eshton
m'ayant remarque, demanda tout bas si l'on ne pourrait pas me
faire une place; mais lady Ingram rpondit aussitt:

Non, elle a l'air trop stupide pour comprendre ce jeu.

Au bout de quelque temps, on sonna une cloche, et le rideau fut
tir. Sous l'arche apparaissait sir George Lynn, envelopp d'un
long vtement blanc; un livre tait ouvert sur une table place
devant lui; Amy Eshton, assise  ses cts, tait enveloppe dans
le manteau de M. Rochester, et tenait un livre  la main.
Quelqu'un d'invisible fit retentir joyeusement la cloche; Adle,
qui avait demanda  tre avec son tuteur, bondit sur le thtre et
rpandit autour d'elle le contenu d'une corbeille de fleurs
qu'elle portait dans ses bras; alors apparut la belle Mlle Ingram,
vtue de blanc, enveloppe d'un long voile et le front orn d'une
couronne de roses. M. Rochester marchait  ct d'elle, et tous
deux s'approchrent de la table; ils s'agenouillrent; Mme Dent et
Louisa Eshton, galement habilles de blanc, se placrent derrire
eux. Alors commena une crmonie dans laquelle il tait facile de
reconnatre la pantomime d'un mariage. Lorsque tout fut fini, le
colonel Dent, aprs avoir un instant consult ses voisins,
s'cria:

Bride (marie)!

M. Rochester s'inclina, et le rideau tomba. Un temps assez long
s'coula avant qu'on recomment, et lorsque le rideau fut tir de
nouveau, je m'aperus que le thtre avait t prpar avec plus
de soin que prcdemment. Le salon, comme je l'ai dj dit, tait
de deux marches plus lev que la salle  manger; on avait plac
sur la plus haute de ces marches un grand bassin de marbre que je
reconnus pour l'avoir vu dans la serre, o il tait ordinairement
entour de plantes rares et rempli de poissons rouges; vu sa
taille et son poids, on devait avoir eu beaucoup de peine  le
transporter. M. Rochester, envelopp dans des chles et portant un
turban sur la tte, tait assis  ct du bassin; ses yeux noirs
et son teint basan s'harmonisaient bien avec son costume; on et
dit un mir de l'Orient; puis je vis s'avancer Mlle Ingram; elle
aussi portait un costume oriental: une charpe rouge tait noue
autour de sa taille; un mouchoir brod retombait sur ses tempes;
ses bras bien models semblaient supporter un vase gracieusement
pos sur sa tte; son attitude, son teint, ses traits, toute sa
personne enfin, rappelaient quelque belle princesse isralite du
temps des patriarches; et c'tait bien l en effet ce qu'elle
voulait reprsenter.

Elle se pencha vers le bassin comme pour remplir la cruche qu'elle
portait, et allait la poser de nouveau sur sa tte, lorsque
l'homme couch se leva et s'approcha d'elle; il sembla lui faire
une demande. Aussitt elle souleva sa cruche pour lui donner 
boire; alors l'tranger prit une cassette cache sous ses
vtements, l'ouvrit et montra  la jeune fille des bracelets et
des boucles d'oreilles magnifiques. Celle-ci manifesta son
tonnement et son admiration; l'tranger s'agenouilla prs d'elle
et mit la cassette  ses pieds; mais les regards et les gestes de
la belle isralite exprimrent l'incrdulit et le ravissement;
cependant l'inconnu, s'avanant vers elle, attacha les bracelets 
ses bras et les boucles  ses oreilles: C'taient Elizer et
Rebecca; les chameaux seuls manquaient au tableau.

M. Dent et ses compagnons se consultrent de nouveau; mais il
parat qu'ils ne purent pas s'entendre sur le mot, car le colonel
demanda  voir le dernier tableau avant de se dcider. On baissa
de nouveau le rideau.

Lorsqu'il fut tir pour la troisime fois, on ne vit qu'une partie
du salon; le reste tait cach par des tentures sombres et
grossires; le bassin de marbre avait t enlev, et  la place on
apercevait une table et une chaise de cuisine; ces objets taient
clairs par une faible lueur provenant d'une lanterne; toutes les
bougies avaient t teintes.

Au milieu de cette triste scne tait assis un homme; ses mains
jointes retombaient sur ses genoux et ses yeux se fixaient 
terre; je reconnus M. Rochester, malgr sa figure grime, ses
vtements en dsordre (une des manches de son habit pendait,
spare de son bras, comme si elle et t dchire dans une
lutte), sa contenance dsespre, ses cheveux rudes et hrisss;
il remua, et on entendit un bruit de fer, car ses mains taient
enchanes.

Bridewelll! s'cria aussitt le colonel Dent. Et ce fut pour moi
le signal que la charade tait finie.

Lorsque les acteurs eurent repris leur costume ordinaire, ils
rentrrent dans la salle  manger; M. Rochester conduisait
Mlle Ingram; elle le complimentait sur la manire dont il avait
jou.

Savez-vous, dit-elle, que c'est dans votre dernier rle que je
vous prfre? si vous tiez n quelques annes plus tt, vous
auriez fait un galant bandit.

-- Ai-je bien fait disparatre le fard de mon visage? demanda-t-il
en se tournant vers elle.

-- Oui, malheureusement, car il vous allait bien.

-- Alors, vous aimeriez un hros de grands chemins?

-- Oui, c'est ce que je prfrerais aprs un bandit italien; et ce
dernier ne pourrait tre surpass que par un pirate d'Orient.

-- Eh bien, qui que je sois, rappelez-vous que vous tes ma femme;
nous avons t maris il y a une heure, en la prsence de tous ces
tmoins.

Elle rougit et se mit  rire.

Maintenant, colonel Dent, dit M. Rochester, c'est  votre tour.

Et au moment o le colonel se retira avec sa bande, lui et ses
compagnons s'assirent sur les siges vides; Mlle Ingram se mit 
sa droite, et chacun choisit sa place. Je ne fis pas attention aux
acteurs; dsormais le lever du rideau n'avait plus aucun intrt
pour moi; les spectateurs absorbaient toute mon attention, mes
yeux, fixs de temps en temps sur l'arne, taient toujours
attirs malgr moi par le groupe des spectateurs. Je ne me
rappelle plus le mot choisi par le colonel Dent, ni la manire
dont les acteurs s'acquittrent de leurs rles; mais j'entends
encore la conversation qui suivait chaque tableau; je vois
M. Rochester se tourner du ct de Mlle Ingram; je la vois
incliner sa tte vers lui, et laisser ses boucles noires toucher
son paule et se balancer prs de ses joues; j'entends encore
leurs murmures; je me rappelle les regards qu'ils changeaient, et
je me souviens mme de l'impression que produisit sur moi ce
spectacle.

J'ai dit que j'aimais le matre de Thornfield. Je ne pouvais pas
faire taire ce sentiment, uniquement parce que M. Rochester ne
prenait plus garde  moi, parce qu'il pouvait passer des heures
prs de moi sans tourner une seule fois les yeux de mon ct,
parce que je voyais toute son attention reporte sur une grande
dame qui aurait craint de laisser le bas de sa robe m'effleurer en
passant, qui, lorsque son oeil noir et imprieux s'arrtait par
hasard de mon ct, dtournait bien vite son regard d'un objet si
indigne de sa contemplation. Je ne pouvais pas cesser de l'aimer
parce que je sentais qu'il pouserait bientt cette jeune fille,
parce que je lisais chaque jour dans la tenue de Mlle Ingram son
orgueilleuse scurit, parce qu'enfin,  chaque heure, je
dcouvrais chez M. Rochester une sorte de courtoisie qui, bien
qu'elle se fit rechercher plutt qu'elle ne recherchait elle-mme,
tait captivante dans son insouciance et irrsistible mme dans
son orgueil.

Toutes ces choses ne pouvaient ni bannir, ni mme refroidir
l'amour; mais elles pouvaient crer le dsespoir et engendrer la
jalousie, si toutefois ce sentiment tait possible entre une femme
dans ma position et une jeune fille dans la position de
Mlle Ingram. Non, je n'tais pas jalouse, ou du moins c'tait trs
rare; ce mal ne saurait exprimer ma souffrance: Mlle Ingram tait
au-dessous de ma jalousie; elle tait trop infrieure pour
l'exciter. Pardonnez-moi cette apparente absurdit; je veux dire
ce que je dis: elle tait brillante, mais non pas remarquable;
elle tait belle, possdait certains talents, mais son esprit
tait pauvre et son coeur sec. Aucune fleur sauvage ne s'tait
panouie sur ce sol; aucun fruit naturel n'y avait mri; elle
n'tait ni bonne ni originale; elle rptait de belles phrases
apprises dans des livres, mais elle n'avait jamais une opinion
personnelle. Elle affectait le sentiment, et ne connaissait ni la
sympathie ni la piti; il n'y avait en elle ni tendresse ni
franchise; sa nature se manifestait quelquefois par la manire
dont elle laissait percer son antipathie contre la petite Adle.
Lorsque l'enfant s'approchait d'elle, elle la repoussait en lui
donnant quelque nom injurieux; d'autres fois, elle lui ordonnait
de sortir de la chambre, et la traitait toujours avec aigreur et
duret. Je n'tais pas seule  tudier ses manifestations de son
caractre: M. Rochester, l'poux futur, exerait une incessante
surveillance; cette conscience claire et parfaite des dfauts de
sa bien-aime, cette complte absence de passion  son gard,
taient pour moi une torture sans cesse renaissante.

Je voyais qu'il allait l'pouser pour des raisons de famille, ou
peut-tre pour des raisons politiques, parce que son rang et ses
relations lui convenaient. Je sentais qu'il ne lui avait pas donn
son amour, et qu'elle n'tait pas propre  gagner jamais ce
prcieux trsor; l tait ma plus vive souffrance; c'tait l ce
qui nourrissait constamment ma fivre: elle ne pouvait pas lui
plaire.

Si elle et gagn la victoire, si M. Rochester et t sincrement
pris d'elle, j'aurais voil mon visage; je me serais tourne du
ct de la muraille et je serais morte pour eux, au figur
s'entend. Si Mlle Ingram avait t une femme bonne et noble, doue
de force, de ferveur et d'amour, j'aurais eu  un moment une lutte
douloureuse contre la jalousie et le dsespoir, et alors brise un
instant, mais victorieuse enfin, je l'aurais admire; j'aurais
reconnu sa perfection et j'aurais t calme pour le reste de ma
vie; plus sa supriorit et t absolue, plus mon admiration et
t profonde. Mais voir les efforts de Mlle Ingram pour fasciner
M. Rochester, la voir chouer toujours et ne pas mme s'en douter,
puisqu'elle croyait au contraire que chaque coup portait;
m'apercevoir qu'elle s'enorgueillissait de son succs, alors que
cet orgueil la faisait tomber plus bas encore aux yeux de celui
qu'elle voulait sduire; tre tmoin de toutes ces choses,
incessamment irrite et toujours force de me contraindre, voil
ce que je ne pouvais supporter.

Chaque fois qu'elle manquait son but, je voyais si bien par quel
moyen elle aurait pu russir! Chacune de ces flches lances
contre M. Rochester et qui retombaient impuissantes  ses pieds,
je savais que, diriges par une main plus sre, elles auraient pu
percer jusqu'au plus profond de ce coeur orgueilleux; elles
auraient pu amener l'amour dans ces sombres yeux, et adoucir cette
figure sardonique; et, mme sans aucune arme. Mlle Ingram et pu
remporter une silencieuse victoire.

Pourquoi n'a-t-elle aucune influence sur lui, pensais-je, elle
qui peut l'approcher sans cesse? Non, elle ne l'aime pas d'une
vritable affection; sans cela elle n'aurait pas besoin de ces
continuels sourires, de ces incessants coups d'oeil, de ces
manires tudies, de ces grces multiplies: il me semble qu'il
lui suffirait de s'asseoir tranquillement prs de lui, de parler
peu et de regarder moins encore, et elle arriverait plus
directement  son coeur. J'ai vu sur les traits de M. Rochester
une expression bien plus douce que celle qu'excitent chez lui les
avances de Mlle Ingram, mais alors cette expression lui venait
naturellement et n'tait pas provoque par des manoeuvres
calcules: il suffisait d'accepter ses questions, d'y rpondre
sans prtention, de lui parler sans grimace: alors il devenait
plus doux et plus aimable, et vous chauffait de sa propre
chaleur; comment fera-t-elle pour lui plaire lorsqu'ils seront
maris? Je ne crois pas qu'elle le puisse; et pourtant ce ne
serait pas difficile, et une femme pourrait tre bien heureuse
avec lui.

Rien de ce que j'ai dit jusqu'ici ne peut faire supposer que je
blmais M. Rochester de se marier par intrt et pour des
convenances. Je fus tonne lorsque je dcouvris son intention; je
ne croyais pas qu'il pt tre influenc par de tels motifs dans le
choix d'une femme: mais plus je considrais l'ducation, la
position des deux poux futurs, moins je me sentais porte  les
blmer d'agir d'aprs des ides qui devaient leur avoir t
inspires ds leur enfance; dans leur classe, tous avaient les
mmes principes, et je comprenais qu'ils ne pussent pas voir les
choses sous le mme aspect que moi. Il me semblait qu' sa place
je n'aurais voulu prendre pour femme qu'une jeune fille aime.
Mais les avantages d'une telle union, pensais-je, sont si
vidents que tout le monde les verrait comme moi, s'il n'y avait
pas quelque autre raison que je ne puis pas bien comprendre.

L, comme toujours, j'tais indulgente pour M. Rochester;
j'oubliais ses dfauts que j'avais jadis tudis avec tant de
soin. Autrefois, je m'tais efforce de voir tous les cts de son
caractre, d'examiner ce qu'il y avait en lui de bon et de
mauvais, afin que mon jugement ft quitable; mais je n'apercevais
plus que le bon.

Le ton de sarcasme qui, quelques semaines auparavant, m'avait
repousse, la duret qui m'avait rvolte, m'impressionnaient tout
diffremment: j'y trouvais une sorte d'cret savoureuse, un sel
piquant qui semblait prfrable  la fadeur; cette expression
sinistre, douloureuse, fine ou dsespre, qu'un observateur
attentif et pu voir briller de temps en temps dans ses yeux, mais
qui disparaissait avant qu'on et pu en mesurer l'trange
profondeur; cette vague expression qui me faisait trembler comme
si, marchant sur des montagnes volcaniques, le sol avait tout 
coup frmi sous mes pas; cette expression que je contemplais
quelquefois tranquille et le coeur gonfl, mais sans jamais sentir
mes nerfs se paralyser, au lieu de dsirer la fuir, j'aspirais 
la deviner. Je trouvais Mlle Ingram heureuse, parce que je me
disais qu'un jour elle pourrait regarder dans l'abme, en explorer
les secrets, en analyser la nature.

Pendant que je ne pensais qu' mon matre et  sa future pouse,
que je ne voyais qu'eux, que je n'entendais que leurs discours,
que je ne faisais attention qu' leurs mouvements, les autres
invits de M. Rochester taient galement occups de leur intrt
et de leur plaisir. Lady Lynn et lady Ingram continuaient leurs
solennelles confrences, baissaient leurs deux turbans l'un vers
l'autre et agitaient leurs quatre mains avec surprise, mystre ou
horreur, selon le sujet de leur commrage; la douce Mme Dent
causait avec la bonne Mme Eshton, et toutes deux me souriaient de
temps en temps, ou m'adressaient une parole aimable. Sir George
Lynn, le colonel Dent et Mme Eshton discutaient sur la politique,
la justice ou les affaires du comt; lord Ingram babillait avec
Amy Eshton; Louisa jouait ou chantait avec un des messieurs Lynn,
et Mary Ingram coutait avec indolence les galants propos de
l'autre. Quelquefois tous, comme par un consentement mutuel,
suspendaient leur conversation pour observer les principaux
acteurs: car aprs tout, M. Rochester et Mlle Ingram, puisqu'elle
tait intimement lie  lui, taient la vie et l'me de toute la
socit; si M. Rochester s'absentait une heure seulement,
l'engourdissement s'emparait aussitt de ses htes; et lorsqu'il
rentrait, un nouvel lan tait donn  la conversation, qui
reprenait sa vivacit.

Le besoin de sa prsence se fit particulirement sentir un jour o
il fut appel  Millcote pour ses affaires; il ne devait revenir
que tard.

Le temps tait humide; on s'tait propos d'aller voir un camp de
Bohmiens arrivs dernirement dans une commune au del de Hay;
mais la pluie fora d'abandonner ce projet; plusieurs messieurs
partirent visiter les tables, les plus jeunes allrent jouer au
billard avec quelques dames. Lady Ingram et Lady Lynn se mirent
tranquillement aux cartes; Blanche Ingram, aprs avoir fatigu par
son silence ddaigneux Mme Dent et Mme Eshton, qui voulaient
l'associer  leur conversation, se mit  fredonner une romance
sentimentale en s'accompagnant du piano; puis elle alla chercher
un roman, se jeta d'un air indiffrent sur le sofa, et se prpara
 charmer par une amusante fiction les heures de l'absence. Toute
la maison tait silencieuse; de temps en temps seulement on
entendait de joyeux clats de rire dans la salle de billard.

La nuit approchait; on avait dj sonn la cloche pour avertir que
l'heure de s'habiller tait venue, quand la petite Adle,
agenouille  mes pieds devant la fentre du salon, s'cria:

Voil M. Rochester qui revient.

Je me retournai; Mlle Ingram se leva, et tout le monde regarda
vers la fentre, car au mme instant on entendit des pitinements
et un bruit de roues dans l'alle du chteau; on vit avancer une
chaise de poste.

Pourquoi revient-il en voiture? dit Mlle Ingram; il est parti sur
son cheval Mesrour, et Pilote l'accompagnait; qu'a-t-il pu faire
du chien?

En disant ces mots, elle approcha sa grande taille et ses amples
vtements si prs de la fentre, que je fus oblige de me jeter
brusquement en arrire: dans son empressement, elle ne m'avait pas
remarque; mais lorsqu'elle me vit, elle releva ddaigneusement sa
lvre orgueilleuse et alla vers une autre fentre. La chaise de
poste s'arrta. Le conducteur sonna et un monsieur descendit en
habit de voyage. Au lieu de M. Rochester, j'aperus un tranger,
grand et aux manires lgantes.

Mon Dieu, que c'est irritant! s'cria Mlle Ingram; et vous,
insupportable petit singe, ajouta-t-elle en s'adressant  Adle,
qui vous a perche sur cette fentre pour donner de faux
renseignements?

Elle jeta un regard mcontent sur moi, comme si j'tais cause de
cette mprise.

On entendit parler dans la grande salle, et le nouveau venu fut
introduit; il salua lady Ingram, parce qu'elle lui parut la dame
la plus ge de la socit.

Il parat que j'ai mal choisi mon moment, madame, dit-il; mon ami
M. Rochester est absent; mais je viens d'un long voyage, et je
compte assez sur notre ancienne amiti pour m'installer ici
jusqu' son retour.

Ses manires taient polies; son accent avait quelque chose de
tout particulier; il ne me semblait ni tranger ni Anglais; il
pouvait avoir le mme ge que M. Rochester, de trente  quarante
ans. Si son teint n'avait pas t si jaune, le nouveau venu aurait
t beau, surtout au premier coup d'oeil; en regardant de plus
prs, on trouvait dans sa figure quelque chose qui dplaisait; ou
plutt il lui manquait ce qu'il faut pour plaire; ses traits
taient rguliers, mais mous; ses yeux grands et bien fendus, mais
inanims. Telle fut du moins l'impression qu'il me produisit.

La cloche dispersa les invits, et ce ne fut qu'aprs le dner que
je revis l'tranger; ses manires n'taient plus gnes, mais sa
figure me plut moins encore qu'avant; ses traits taient  la fois
immobiles et dsordonns; ses yeux erraient sur tous les objets,
sans mme en avoir conscience; son regard tait trange. Bien que
sa figure ft assez belle et assez aimable, elle me repoussait; ce
visage ovale manquait de puissance; cette petite bouche vermeille,
de fermet; il n'y avait rien de pensif dans ce front bas; ces
yeux bruns et troubles n'exprimaient jamais le commandement.

Assise  ma place ordinaire, je pouvais le voir facilement, car il
tait clair en plein par les candlabres de la chemine; il
s'tait plac dans le fauteuil le plus prs du feu, et s'avanait
de plus en plus vers la flamme, comme s'il avait froid. Je le
comparai  M. Rochester; il me semble qu'entre un jars bien lisse
et un faucon sauvage, entre une douce brebis et son gardien, le
dogue  la peau rude et  l'oeil aiguis, la diffrence ne doit
pas tre beaucoup plus grande.

Il avait parl de M. Rochester comme d'un ancien ami; curieuse
amiti! Preuve vidente de la vrit de l'ancien dicton: les
extrmes se touchent.

Deux ou trois messieurs l'entouraient, et j'entendais de temps en
temps des fragments de leur conversation; d'abord je ne pus pas
bien comprendre. Louisa Eshton et Mary Ingram, qui taient assises
prs de moi, m'empchaient de tout entendre; elles aussi parlaient
de l'tranger; toutes les deux le trouvaient trs beau; Louisa
prtendait que c'tait une charmante crature et qu'elle
l'adorait; Marie faisait remarquer son nez dlicat et sa petite
bouche, qui lui semblaient d'une beaut idale.

Comme son front est doux! s'cria Louisa; son visage n'a aucune
de ces irrgularits que je dteste tant; quelle tranquillit dans
son oeil et dans son sourire!

 mon grand contentement, M. Henry Lynn les appela  l'autre bout
de la chambre pour leur parler de l'excursion projete  la
commune de Hay.

Je pus alors concentrer toute mon attention sur le groupe plac
prs du feu; j'appris que le nouveau venu s'appelait M. Mason,
qu'il venait de dbarquer en Angleterre, et qu'il arrivait d'un
pays chaud; je m'expliquai alors la couleur de sa figure, son
empressement  s'approcher du feu, et je compris pourquoi il
portait un manteau mme  la maison. Les mots Jamaque, Kingston,
villes espagnoles, m'indiqurent qu'il avait rsid aux Indes
Occidentales. Je ne fus pas peu tonne lorsque j'appris que
c'tait l qu'il avait vu M. Rochester pour la premire fois, et
il dit que son ami n'aimait pas les brlantes chaleurs, les
ouragans et les saisons pluvieuses de ces pays. Je savais par
Mme Fairfax que M. Rochester avait voyag, mais je croyais qu'il
s'tait born  visiter l'Europe. Jusque-l, pas un mot n'avait pu
me faire supposer qu'il et err sur des rives loignes.

Je rflchissais, lorsqu'un incident tout  fait inattendu vint
rompre ma rverie. M. Mason, qui grelottait chaque fois qu'on
ouvrait une porte, demanda d'autre charbon pour mettre dans le
feu, qui avait cess de flamber, bien qu'un amas de cendres rouges
rpandit encore une grande chaleur. Le domestique, aprs avoir
apport le charbon, s'arrta prs de Mme Eshton, et lui dit
quelque chose  voix basse; je n'entendis que ces mots: Une
vieille femme trs ennuyeuse.

Dites-lui qu'on la mettra en prison si elle ne veut pas partir,
rpondit le magistrat.

-- Non, arrtez, interrompit le colonel Dent, ne la renvoyez pas,
Eshton; nous pouvons nous en servir; consultons d'abord les
dames. Et il continua  haute voix: Mesdames, vous vouliez aller
visiter le camp des Bohmiens  la commune de Hay; Sam vient de
nous dire qu'une de ces vieilles sorcires est dans la salle des
domestiques et demande  tre prsente  la socit pour dire la
bonne aventure; dsirez-vous la voir?

-- Certainement, colonel, s'cria lady Ingram, vous n'encouragerez
pas une si grossire imposture; renvoyez cette femme d'une faon
ou d'une autre.

-- Mais je ne puis la faire partir, madame, dit Sam, ni les autres
domestiques non plus; dans ce moment-ci Mme Fairfax l'engage  se
retirer, mais elle s'est assise au coin de la chemine, et dit que
rien ne l'en fera sortir jusqu'au moment o on l'aura prsente
ici.

-- Et que veut-elle? demanda Mme Eshton.

-- Dire la bonne aventure, madame, et elle a jur qu'elle y
russirait.

-- Comment est-elle? demandrent les demoiselles Eshton.

-- Oh! horriblement laide, mesdemoiselles; presque aussi noire que
la suie.

-- C'est une vraie sorcire alors, s'cria Frdric Lynn; qu'on la
fasse entrer!

-- Certainement, rpondit son frre, ce serait dommage de perdre
ce plaisir.

-- Mes chers enfants, y pensez-vous? s'cria lady Lynn.

-- Je ne supporterai pas une semblable chose, ajouta lady Ingram.

-- En vrit, ma mre? et pourtant il le faudra, s'cria la voix
imprieuse de Blanche, en se tournant sur le tabouret du piano, o
jusque-l elle tait demeure silencieuse  examiner de la
musique; je suis curieuse d'entendre ma bonne aventure. Sam,
faites entrer cette femme.

-- Ma Blanche chrie! songez...

-- Je sais tout ce que vous pourrez me dire, mais je veux qu'on
m'obisse. Allons, dpchez-vous, Sam.

-- Oui, oui, oui, s'crirent tous les jeunes gens et toutes les
jeunes filles; faites-la entrer, cela nous amusera.

Le domestique hsita encore un instant.

Elle a l'air d'une femme si grossire! dit-il.

-- Allez, s'cria Mlle Ingram; et Sam partit.

Aussitt l'animation se rpandit dans le salon; un feu roulant de
railleries et de plaisanteries avait dj commenc lorsque Sam
rentra.

Elle ne veut pas venir maintenant, dit-il; elle prtend que ce
n'est pas sa mission de paratre ainsi devant un vil troupeau (ce
sont ses expressions). Il faut, dit-elle, que je la mne dans une
chambre o ceux qui voudront la consulter viendront l'un aprs
l'autre.

-- Vous voyez, ma royale Blanche, elle devient de plus en plus
exigeante; soyez raisonnable, mon bel ange.

-- Menez-la dans la bibliothque, s'cria imprieusement le bel
ange. Ce n'est pas ma mission non plus de l'entendre devant un vil
troupeau. Je veux l'avoir pour moi seule. Y a-t-il du feu dans la
bibliothque?

-- Oui, madame; mais elle a l'air si intraitable!

-- Cessez votre bavardage, lourdaud, et obissez-moi.

Sam sortit, et le mystre, l'animation, l'attente, s'emparrent de
nouveau des esprits.

Elle est prte maintenant, dit le domestique en entrant, et
dsire savoir quelle est la premire personne qu'elle va voir.

-- Je crois bien que je ferais mieux de jeter un coup d'oeil sur
cette sorcire avant de laisser les dames s'entretenir avec elle,
s'cria le colonel Dent; dites-lui, Sam, que c'est un monsieur qui
va venir.

Sam sortit et rentra bientt.

Elle ne veut pas, dit-elle, recevoir de messieurs; ils n'ont que
faire de se dranger. Puis il ajouta en rprimant avec peine un
sourire: Elle ne veut s'entretenir qu'avec les femmes jeunes et
pas maries.

-- Par Dieu, elle a du got, s'cria Henri Lynn.

Mlle Ingram se leva avec solennit.

J'irai la premire, dit-elle d'un ton tragique.

-- Oh! ma chrie, rflchissez! s'cria sa mre.

Mais Blanche passa silencieusement devant lady Ingram, franchit la
porte que le colonel Dent tenait ouverte, et nous l'entendmes
entrer dans la bibliothque.

Il s'ensuivit un silence relatif; lady Ingram pensa que c'tait le
cas de joindre les mains, et elle le fit en consquence; Marie
dclara que, quant  elle, elle n'oserait jamais s'aventurer; Amy
et Louisa riaient tout bas et semblaient un peu effrayes.

Le temps parut long; un quart d'heure s'coula sans qu'on entendt
ouvrir la porte de la bibliothque; enfin, Mlle Ingram revint par
la salle  manger.

Allait-elle rire et prendre tout cela en plaisanterie? Tous les
yeux se fixrent sur elle avec curiosit. Elle rpondit  ces
regards par un coup d'oeil froid; elle n'tait ni gaie ni agite;
elle s'avana majestueusement vers sa place, et s'assit en
silence.

Eh bien! Blanche? dit lord Ingram.

-- Que vous a-t-elle dit, ma soeur? demanda Marie.

-- Que pensez-vous d'elle? Est-elle une vraie diseuse de bonne
aventure? s'crirent les demoiselles Eshton.

-- Mes bons amis, rpondit Mlle Ingram, ne m'accablez pas ainsi de
questions! Vraiment votre curiosit et votre crdulit sont
facilement excites: par l'importance que vous attachez tous, ma
mre mme,  tout ceci, on croirait que nous avons dans la maison
quelque savant gnie, ami du diable. J'ai simplement vu une
Bohmienne vagabonde qui a tudi la science de la chiromancie;
elle m'a dit ce que disent toujours ces gens-l; mais ma fantaisie
est satisfaite, et je pense que M. Eshton fera bien de la jeter en
prison demain, comme il l'en a menace.

Mlle Ingram prit un livre, se pencha sur sa chaise, et de cette
manire coupa court  toute conversation. Je l'examinai une demi-
heure environ; pendant ce temps elle ne tourna pas une seule page
de son livre; son visage s'obscurcissait, devenait de plus en plus
mcontent, et indiquait un vident dsappointement. Certainement
elle n'avait pas t charme de ce qu'on lui avait dit; son
silence et sa mauvaise humeur prolonge me prouvaient, malgr son
indiffrence affecte, qu'elle attachait une grande importance aux
rvlations qui venaient de lui tre faites.

Marie Ingram, Amy et Louisa Eshton dclarrent qu'elles
n'oseraient point aller seules, et pourtant elles dsiraient voir
la sorcire; une ngociation fut ouverte par le moyen de
l'ambassadeur Sam. Il y eut tant d'alles et venues que le
malheureux Sam devait avoir les jambes brises. Pourtant, aprs
avoir fait bien des difficults, la rigoureuse sibylle permit
enfin aux trois jeunes filles de venir ensemble.

Leur visite ne fut pas aussi tranquille que celle de Mlle Ingram:
on entendait de temps en temps des ricanements et des petits cris;
au bout de vingt minutes, elles ouvrirent prcipitamment la porte,
traversrent la grande salle en courant et arrivrent tout
agites.

Ce n'est pas grand-chose de bon, s'crirent-elles toutes
ensemble; elle nous a dit tant de choses! elle sait tout ce qui
nous concerne!

En prononant ces mots, elles tombrent essouffles sur les siges
que les jeunes gens s'taient empresss de leur apporter.

On leur demanda de s'expliquer plus clairement; elles dclarrent
que la sorcire leur avait rpt ce qu'elles avaient fait et dit
lorsqu'elles taient enfants, qu'elle leur avait parl des livres
et des ornements qui se trouvaient dans leurs boudoirs, des
souvenirs que leur avaient donns leurs amis; elles affirmrent
aussi que la sorcire connaissait mme leurs penses, et qu'elle
avait murmur  l'oreille de chacune la chose qu'elle dsirait le
plus et le nom de la personne qu'elle aimait le mieux au monde.

Ici les jeunes gens demandrent de plus amples explications sur
les deux derniers points: mais les jeunes filles ne purent que
rougir, balbutier et sourire; les mres prsentrent des ventails
 leurs filles, et rptrent encore qu'on avait eu tort de ne pas
suivre leurs conseils; les vieux messieurs riaient, et les jeunes
gens offraient leurs services aux jeunes filles agites.

Au milieu de ce tumulte et pendant que j'tais absorbe par la
scne qui se passait devant moi, quelqu'un me toucha le coude; je
me retournai et je vis Sam.

La sorcire dit qu'il y a dans la chambre une jeune fille 
laquelle elle n'a pas encore parl, et elle a jur de ne pas
partir avant de l'avoir vue. J'ai pens que ce devait tre vous,
car il n'y a personne autre; que dois-je lui dire?

-- Oh! j'irai! rpondis-je.

J'tais contente de pouvoir satisfaire ainsi ma curiosit, qui
venait d'tre si vivement excite. Je sortis de la chambre sans
que personne me vt, car tout le monde tait occup des trois
tremblantes jeunes filles.

Si vous dsirez, mademoiselle, me dit Sam, je vous attendrai dans
la salle, dans le cas o elle vous ferait peur; vous n'auriez qu'
m'appeler et je viendrais tout de suite.

-- Non, Sam, retournez  la cuisine; je n'ai pas peur le moins du
monde.

C'tait vrai, je n'avais pas peur; mais tout cela m'intressait et
excitait ma curiosit.



CHAPITRE XIX

La bibliothque tait tranquille; la sibylle, assise sur un
fauteuil au coin de la chemine, portait un manteau rouge, un
chapeau noir, ou plutt une coiffure  larges bords attache au-
dessous du menton  l'aide d'un mouchoir de toile; sur la table se
trouvait une chandelle teinte; la Bohmienne tait penche vers
le foyer et lisait  la lueur des flammes un petit livre semblable
 un livre de prires; en lisant elle marmottait tout haut, comme
le font souvent les vieilles femmes. Elle n'interrompit pas sa
lecture en me voyant entrer: il parat qu'elle dsirait finir un
paragraphe.

Je m'avanai vers le feu, et je rchauffai mes mains qui s'taient
refroidies dans le salon, car je n'osais pas m'approcher de la
chemine. Je n'avais jamais t plus calme; du reste, rien dans
l'extrieur de la Bohmienne n'tait propre  troubler. Elle ferma
son livre et me regarda lentement; le bord de son chapeau cachait
en partie son visage; cependant, lorsqu'elle leva la tte, je pus
remarquer que sa figure tait singulire: elle tait d'un brun
fonc; on voyait passer sous le mouchoir blanc qui retenait son
chapeau quelques boucles de cheveux qui venaient effleurer ses
joues ou plutt sa bouche. Elle fixa sur moi son regard direct et
hardi.

Eh bien! vous voulez savoir votre bonne aventure? dit-elle, d'une
voix aussi dcide que son regard, aussi dure que ses traits.

-- Je n'y tiens pas beaucoup, ma mre; vous pouvez me la dire si
cela vous plat, mais je dois vous avrer que je ne crois pas 
votre science.

-- Voil une impudence qui ne m'tonne pas de vous; je m'y
attendais; vos pas me l'avaient annonc, lorsque vous avez franchi
le seuil de la porte.

-- Vous avez l'oreille fine?

-- Oui, et l'oeil prompt et le cerveau actif.

-- Ce sont trois choses bien ncessaires dans votre tat.

-- Surtout lorsque j'ai affaire  des gens comme vous; pourquoi ne
tremblez-vous pas?

-- Je n'ai pas froid.

-- Pourquoi ne plissez-vous pas?

-- Je ne suis pas malade.

-- Pourquoi n'interrogez-vous pas mon art?

-- Je ne suis pas niaise.

La vieille femme cacha un sourire, puis prenant une pipe courte et
noire, elle l'alluma et se mit  fumer; aprs avoir aspir
quelques bouffes de ce parfum calmant, elle redressa son corps
courb, retira la pipe de ses lvres, et regardant le feu, elle
dit d'un ton dlibr:

Vous avez froid, vous tes malade et niaise.

-- Prouvez-le, dis-je.

-- Je vais le faire, et en peu de mots: vous avez froid, parce que
vous tes seule; aucun contact n'a encore fait jaillir la flamme
du feu qui brle en vous: vous tes malade, parce que vous ne
connaissez pas le meilleur, le plus noble et le plus doux des
sentiments que le ciel ait accords aux hommes: vous tes niaise,
parce que vous auriez beau souffrir, vous n'inviteriez pas ce
sentiment  s'approcher de vous; vous ne feriez mme pas un effort
pour aller le trouver l o il vous attend.

Elle plaa de nouveau sa pipe noire entre ses lvres, et
recommena  fumer avec force.

Vous pourriez dire cela  presque tous ceux qui vivent solitaires
et dpendants dans une grande maison.

-- Oui, je pourrais le dire; mais serait-ce vrai pour presque
tous?

-- Pour presque tous ceux qui sont dans ma position.

-- Oui, dans votre position; mais trouvez-moi une seule personne
place exactement dans votre position.

-- Il serait facile d'en trouver mille.

-- Je vous dis que vous auriez peine  en trouver une. Si vous
saviez quelle est votre situation! bien prs du bonheur, au moment
de l'atteindre; les lments en sont prts; il ne faut qu'un seul
mouvement pour les runir: le hasard les a loigns les uns des
autres; qu'ils soient rapprochs, et le rsultat sera beau.

-- Je ne comprends pas les nigmes; Je n'ai jamais su les deviner.

-- Vous voulez que je parle plus clairement? Montrez-moi la paume
de votre main.

-- Je suppose qu'il faut la croiser avec de l'argent?

-- Certainement.

Je lui donnai un schelling; elle le mit dans un vieux bas qu'elle
retira de sa poche, et aprs l'avoir attach, elle me dit d'ouvrir
la main. J'obis; elle l'approcha de sa figure et la regarda sans
la toucher.

Elle est trop fine, dit-elle, je ne puis rien faire d'une
semblable main; elle n'a presque pas de lignes, et puis, que peut-
on voir dans une paume? ce n'est pas l que la destine est
crite.

-- Je vous crois, rpondis-je.

-- Non, continua-t-elle, c'est sur la figure, sur le front, dans
les yeux, dans les lignes de la bouche; agenouillez-vous et
regardez-moi.

-- Ah! vous approchez de la vrit, rpondis-je en obissant; je
serai bientt force de vous croire.

Je m'agenouillai  un demi-mtre d'elle; elle remua le feu, et le
charbon jeta une vive clart. Mais elle s'assit de manire  tre
encore plus dans l'ombre; moi seule j'tais claire.

Je voudrais savoir avec quel sentiment vous tes venue vers moi,
me dit-elle aprs m'avoir examine un instant; je voudrais savoir
quelles penses occupent votre esprit pendant les longues heures
que vous passez dans ce salon, prs de ces gens lgants qui
s'agitent devant vous comme les ombres d'une lanterne magique: car
entre vous et eux il n'y a pas plus de communication et de
sympathie qu'entre des hommes et des ombres.

-- Je suis souvent fatigue, quelquefois ennuye, rarement triste.

-- Alors quelque esprance secrte vous soutient et murmure 
votre oreille de belles promesses pour l'avenir.

-- Non; tout ce que j'espre, c'est de gagner assez d'argent pour
pouvoir un jour tablir une cole dans une petite maison que je
louerai.

-- Ces ides ne sont propres qu' distraire votre imagination
pendant que vous tes assise dans le coin de la fentre; vous
voyez que je connais vos habitudes.

-- Vous les aurez apprises par les domestiques.

-- Ah! vous croyez montrer de la pntration; eh bien!  parler
franchement, je connais ici quelqu'un, Mme Poole.

Je tressaillis en entendant ce nom.

Ah! ah! pensai-je, il y a bien vraiment quelle chose d'infernal
dans tout ceci.

-- N'ayez pas peur, continua l'trange Bohmienne, Mme Poole est
une femme sre, discrte et tranquille; on peut avoir confiance en
elle. Mais pendant que vous tes assise au coin de votre fentre,
ne pensez-vous qu' votre future cole! Parmi tous ceux qui
occupent les chaises ou les divans du salon, n'y en a-t-il aucun
qui ait pour vous un intrt actuel? n'tudiez-vous aucune figure?
N'y en a-t-il pas une dont vous suivez les mouvements, au moins
avec curiosit?

-- J'aime  observer toutes les figures et toutes les personnes.

-- Mais n'en remarquez-vous pas une plus particulirement, ou mme
deux?

-- Oh! si, et bien souvent; lorsque les regards ou les gestes de
deux personnes semblent raconter une histoire, j'aime  les
regarder.

-- Quel est le genre d'histoire que vous prfrez!

-- Oh! je n'ai pas beaucoup de choix; elles roulent presque toutes
sur le mme thme: l'amour, et promettent le mme dnoment: le
mariage.

-- Et aimez-vous ce thme monotone?

-- Peu m'importe; cela m'est assez indiffrent.

-- Cela vous est indiffrent? Quand une femme jeune, belle, pleine
de vie et de sant, charmante de beaut, doue de tous les
avantages du rang et de la fortune, sourit  un homme, vous...

-- Eh bien!

-- Vous pensez peut-tre...

-- Je ne connais aucun des messieurs ici; c'est  peine si j'ai
chang une parole avec l'un d'eux, et quant  ce que j'en pense,
c'est facile  dire: quelques-uns me semblent dignes, respectables
et d'un ge mur; d'autres jeunes, brillants, beaux et pleins de
vie; mais certainement tous sont bien libres de recevoir les
sourires de qui leur plat, sans que pour cela je dsire un seul
instant tre  la place des jeunes filles courtises.

-- Vous ne connaissez pas les messieurs qui demeurent au chteau?
Vous n'avez pas chang un seul mot avec eux, dites-vous? Oserez-
vous me soutenir que vous n'avez jamais parl au matre de la
maison?

-- Il n'est pas ici.

-- Remarque profonde, ingnieux jeu de mots! il est parti pour
Millcote ce matin, et sera de retour ce soir ou demain; est-ce que
cette circonstance vous empcherait de le connatre?

-- Non, mais je ne vois pas le rapport qu'il y a entre
M. Rochester et ce dont vous me parliez tout  l'heure.

-- Je vous parlais des dames qui souriaient aux messieurs, et
dernirement tant de sourires ont t verss dans les yeux de
M. Rochester, que ceux-ci dbordent comme des coupes trop pleines.
Ne l'avez-vous pas remarqu?

-- M. Rochester a le droit de jouir de la socit de ses htes.

-- Je ne vous questionne pas sur ses droits; mais n'avez-vous pas
remarqu que, de tous ces petits drames qui se jouaient sous vos
yeux, celui de M. Rochester tait le plus anim?

-- L'avidit du spectateur excite la flamme de l'acteur.

En disant ces mots, c'tait plutt  moi que je parlais qu' la
Bohmienne; mais la voix trange, les manires, les discours de
cette femme, m'avaient jete dans une sorte de rve; elle me
lanait des sentences inattendues l'une aprs l'autre, jusqu' ce
qu'elle m'et compltement droute. Je me demandais quel tait
cet esprit invisible qui, pendant des semaines, tait rest prs
de mon coeur pour en tudier le travail et en couter les
pulsations.

L'avidit du spectateur? rpta-t-elle; oui, M. Rochester est
rest des heures prtant l'oreille aux lvres fascinantes qui
semblaient si heureuses de ce qu'elles avaient  communiquer, et
M. Rochester paraissait satisfait de cet hommage, et reconnaissant
de la distraction qu'on lui accordait. Ah! vous avez remarqu
cela?

-- Reconnaissant! je ne me rappelle pas avoir jamais vu sa figure
exprimer la gratitude.

-- Vous l'avez donc analyse? qu'exprimait-elle alors?

Je ne rpondis pas.

Vous y avez vu l'amour, n'est-ce pas? et, regardant dans
l'avenir, vous avez vu M. Rochester mari et sa femme heureuse?

-- Non pas prcisment; votre science vous fait quelquefois
dfaut.

-- Alors, que diable avez-vous vu?

-- N'importe; je venais vous interroger et non pas me confesser;
c'est une chose connue que M. Rochester va se marier.

-- Oui, avec la belle Mlle Ingram.

-- Enfin!

-- Les apparences, en effet, semblent toutes annoncer ce mariage,
et ce sera un couple parfaitement heureux, bien que, avec une
audace qui mriterait un chtiment, vous sembliez en douter; il
aimera cette femme noble, belle, spirituelle, accomplie en un mot.
Quant  elle, il est probable qu'elle aime M. Rochester, ou du
moins son argent; je sais qu'elle considre les domaines de
M. Rochester comme dignes d'envie, quoique, Dieu me le pardonne,
je lui ai dit tout  l'heure sur ce sujet quelque chose qui l'a
rendue singulirement grave; les coins de sa bouche se sont
abaisss d'un demi pouce. Je conseillerai  son triste adorateur
de faire attention; car si un autre vient se prsenter avec une
fortune plus brillante et moins embrouille, c'en est fait de lui.

-- Je ne suis pas venue pour entendre parler de la fortune de
M. Rochester, mais pour connatre ma destine, et vous ne m'en
avez encore rien dit.

-- Votre destine est douteuse; quand j'examine votre figure, un
trait en contredit un autre. La fortune a mis en rserve pour vous
une riche moisson de bonheur; je le sais, je le savais avant de
venir ici: car je l'ai moi-mme vue faire votre part et la mettre
de ct. Il dpend de vous d'tendre la main et de la prendre; et
j'tudie votre visage pour savoir si vous le ferez. Agenouillez-
vous encore sur le tapis.

-- Ne me gardez pas trop longtemps ainsi; le feu me brle.

Je m'agenouillai. Elle ne s'avana pas vers moi, mais elle se
contenta de me regarder, en s'appuyant le dos sur sa chaise; puis
elle se mit  murmurer:

Voil des yeux remplis de flamme et qui scintillent comme la
rose; ils sont doux et pleins de sentiment: mon jargon les fait
sourire; ainsi donc ils sont susceptibles: les impressions se
suivent rapidement dans leur transparent orbite; quand ils cessent
de sourire, ils deviennent tristes: une lassitude, dont ils n'ont
mme pas conscience, appesantit leurs paupires; cela indique la
mlancolie rsultant de l'isolement: ils se dtournent de moi, ils
ne veulent pas tre examins plus longtemps; ils semblent nier,
par leur regard moqueur, la vrit de mes dcouvertes, nier leur
sensibilit et leur tristesse; mais cet orgueil et cette rserve
me confirment dans mon opinion. Les yeux sont favorables.

Quant  la bouche, elle se plat quelquefois  rire; elle est
dispose  raconter tout ce qu'a conu le cerveau, mais elle reste
silencieuse sur ce qu'a prouv le coeur; elle est mobile et
flexible, et n'a jamais t destine  l'ternel silence de la
solitude; c'est une bouche faite pour parler beaucoup, sourire
souvent, et avoir pour interlocuteur un tre aim. Elle aussi est
propice.

Dans le front seulement, je vois un ennemi de l'heureuse destine
que j'ai prdite. Ce front a l'air de dire: Je peux vivre seule,
si ma dignit et les circonstances l'exigent; je n'ai pas besoin
de vendre mon me pour acheter le bonheur; j'ai un trsor
intrieur, n avec moi, qui saura me faire vivre si les autres
joies me sont refuses, ou s'il faut les acheter  un prix que je
ne puis donner; ma raison est ferme et tient les rnes; elle ne
laissera pas mes sentiments se prcipiter dans le vide; la passion
pourra crier avec fureur, en vraie paenne qu'elle est; les dsirs
pourront inventer une infinit de choses vaines, mais le jugement
aura toujours le dernier mot, et sera charg de voter toute
dcision. L'ouragan, les tremblements de terre et le feu pourront
passer prs de moi; mais j'couterai toujours la douce voix qui
interprte les volonts de la conscience.

Le front a raison, continua la Bohmienne, et sa dclaration sera
respecte; oui, j'ai fait mon plan et je le crois bon: car, en le
formant, j'ai cout le cri de la conscience et les conseils de la
raison. Je sais combien vite la jeunesse se fanerait et la fleur
prirait, si dans la coupe de joie se trouvait mlange une seule
goutte de honte ou de remords!

Je ne veux ni sacrifice, ni ruine, ni tristesse; je dsire lever
et non dtruire; mriter la reconnaissance, et non pas faire
couler le sang et les larmes. Ma moisson sera doue, et se fera au
milieu de la joie et des sourires! Mais je m'gare dans un
ravissant dlire. Oh! je voudrais prolonger cet instant
indfiniment, mais je n'ose pas; jusqu'ici, je me suis entirement
domin; j'ai agi comme j'avais dessein d'agir; mais, si je
continuais, l'preuve pourrait tre au-dessus de mes forces.
Debout, mademoiselle Eyre, et laissez-moi; la comdie est joue!

tais-je endormie ou veille? Avais-je rv, et mon rve
continuait-il encore? La voix de la vieille femme tait change;
son accent, ses gestes, m'taient aussi familiers que ma propre
figure; je connaissais son langage aussi bien que le mien; je me
levai, mais je ne partis pas. Je la regardais; j'attisai le feu
pour la mieux voir, mais elle ramena son chapeau et son mouchoir
plus prs de son visage et me fit signe de m'loigner; la flamme
clairait la main qu'elle tendait; mes soupons taient veills;
j'examinai cette main: ce n'tait pas le membre fltri d'une
vieille femme, mais une main potele, souple, et des doigts ronds
et doux; un large anneau brillait au petit doigt. Je m'avanai
pour la regarder, et j'aperus une pierre que j'avais vue cent
fois dj; je contemplai de nouveau la figure, qui ne se dtourna
plus de moi; au contraire, le chapeau avait t jet en arrire,
ainsi que le mouchoir, et la tte tait dirige de mon ct.

Eh bien, Jane, me reconnaissez-vous? demanda la voix familire.

-- Retirez ce manteau rouge, monsieur, et alors...

-- Il y a un noeud, aidez-moi.

-- Cassez le cordon, monsieur.

-- Eh bien donc! loin de moi, vtements d'emprunt! et M. Rochester
s'avana, dbarrass de son dguisement.

-- Mais, monsieur, quelle trange ide avez-vous eue l?

-- J'ai bien jou mon rle; qu'en pensez-vous?

-- Il est probable que vous vous en tes fort bien acquitt avec
les dames.

-- Et pas avec vous?

-- Avec moi, vous n'avez pas jou le rle d'une Bohmienne.

-- Quel rle ai-je donc jou? suis-je rest moi-mme?

-- Non, vous avez jou un rle trange; vous avez cherch  me
drouter; voua avez dit des choses qui n'ont pas de sens, pour
m'en faire dire galement; c'est tout au plus bien de votre part,
monsieur.

-- Me pardonnez-vous? Jane.

-- Je ne puis pas vous le dire avant d'y avoir pens; si, aprs
mre rflexion, je vois que vous ne m'avez pas fait tomber dans de
trop grandes absurdits, j'essayerai d'oublier: mais ce n'tait
pas bien  vous de faire cela.

-- Oh! vous avez t trs sage, trs prudente et trs sensible.

Je rflchis  tout ce qui s'tait pass et je me rassurai; car
j'avais t sur mes gardes depuis le commencement de l'entretien:
je souponnais quelque chose; je savais que les Bohmiennes et les
diseuses de bonne aventure ne s'exprimaient pas comme cette
prtendue vieille femme; j'avais remarqu sa voix feinte, son soin
 cacher ses traits; j'avais aussitt pens  Grace Poole, cette
nigme vivante, ce mystre des mystres; mais je n'avais pas un
instant song  M. Rochester.

Eh bien! me dit-il,  quoi rvez-vous? Que signifie ce grave
sourire?

-- Je m'tonne de ce qui s'est pass, et je me flicite de la
conduite que j'ai tenue, monsieur; mais il me semble que vous
m'avez permis de me retirer.

-- Non, restez un moment, et dites-moi ce qu'on fait dans le
salon.

-- Je pense qu'on parle de la Bohmienne.

-- Asseyez-vous et racontez-moi ce qu'on en disait.

-- Je ferais mieux de ne pas rester longtemps, monsieur, il est
prs de onze heures; savez-vous qu'un tranger est arriv ici ce
matin?

-- Un tranger! qui cela peut-il tre? je n'attendais personne.
Est-il parti?

-- Non; il dit qu'il vous connat depuis longtemps et qu'il peut
prendre la libert de s'installer au chteau jusqu' votre retour.

-- Diable! a-t-il donn son nom?

-- Il s'appelle Mason, monsieur; il vient des Indes Occidentales,
de la Jamaque, je crois.

M. Rochester tait debout prs de moi; il m'avait pris la main,
comme pour me conduire  une chaise: lorsque j'eus fini de parler,
il me serra convulsivement le poignet; ses lvres cessrent de
sourire; on et dit qu'il avait t subitement pris d'un spasme.

Mason, les Indes Occidentales! dit-il du ton d'un automate qui ne
saurait prononcer qu'une seule phrase; Mason, les Indes
Occidentales! rpta-t-il trois fois. Il murmura ces mmes mots,
devenant de moment en moment plus ple; il semblait savoir  peine
ce qu'il faisait.

tes-vous malade, monsieur? demandai-je.

-- Jane! Jane! j'ai reu un coup, j'ai reu un coup! et il
chancela.

-- Oh! appuyez-vous sur moi, monsieur.

-- Jane, une fois dj vous m'avez offert votre paule; donnez-la-
moi aujourd'hui encore.

-- Oui, monsieur, et mon bras aussi.

Il s'assit et me fit asseoir  ct de lui; il prit ma main dans
les siennes et la caressa en me regardant; son regard tait triste
et troubl.

Ma petite amie, dit-il, je voudrais tre seul avec vous dans une
le bien tranquille, o il n'y aurait plus ni trouble, ni danger,
ni souvenirs hideux.

-- Puis-je vous aider, monsieur? je donnerais ma vie pour vous
servir.

-- Jane, si j'ai besoin de vous, ce sera vers vous que j'irai. Je
vous le promets.

-- Merci, monsieur; dites-moi ce qu'il y a  faire, et j'essayerai
du moins.

-- Eh bien, Jane, allez me chercher un verre de vin dans la salle
 manger. On doit tre  souper; vous me direz si Mason est avec
les autres et ce qu'il fait.

J'y allai et je trouvai tout le monde runi dans la salle  manger
pour le souper, ainsi que me l'avait annonc M. Rochester. Mais
personne ne s'tait mis  table; le souper avait t arrang sur
le buffet, les invits avaient pris ce qu'ils voulaient et
s'taient runis en groupe, portant leurs assiettes et leurs
verres dans leurs mains. Tout le monde riait; la conversation
tait gnrale et anime. M. Mason, assis prs du feu, causait
avec le colonel et Mme Dent; il semblait aussi gai que les autres.
Je remplis un verre de vin; Mlle Ingram me regarda d'un air
svre; elle pensait probablement que j'tais bien audacieuse de
prendre cette libert; je retournai ensuite dans la bibliothque.

L'extrme pleur de M. Rochester avait disparu; il avait l'air
triste, mais ferme; il prit le verre de mes mains et s'cria:

 votre sant, esprit bienfaisant!

Aprs avoir bu le vin, il me rendit le verre et me dit:

Eh bien, Jane, que font-ils?

-- Ils rient et ils causent, monsieur.

-- Ils n'ont pas l'air grave et mystrieux, comme s'ils avaient
entendu quelque chose d'trange?

-- Pas le moins du monde; ils sont au contraire pleins de gaiet.

-- Et Mason?

-- Rit comme les autres.

-- Et si, au moment o j'entrerai dans le salon, tous se
prcipitaient vers moi pour m'insulter, que feriez-vous, Jane?

-- Je les renverrais de la chambre, si je pouvais, monsieur.

Il sourit  demi.

Mais, continua-t-il, si, quand je m'avancerai vers mes convives
pour les saluer, ils me regardent froidement, se mettent  parler
bas et d'un ton railleur; si enfin ils me quittent tous l'un aprs
l'autre, les suivrez-vous, Jane?

-- Je ne pense pas, monsieur; je trouverai plus de plaisir 
rester avec vous.

-- Pour me consoler?

-- Oui, monsieur; pour vous consoler autant qu'il serait en mon
pouvoir.

-- Et s'ils lanaient sur vous l'anathme, pour m'tre reste
fidle?

-- Il est probable que je ne comprendrais rien  leur anathme, et
en tout cas je n'y ferais point attention.

-- Alors vous pourriez braver l'opinion pour moi?

-- Oui, pour vous, ainsi que pour tous ceux de mes amis qui, comme
vous, sont dignes de mon attachement.

-- Eh bien, retournez dans le salon; allez tranquillement vers
M. Mason et dites-lui tout bas que M. Rochester est arriv et
dsire le voir; puis vous le conduirez ici et vous nous laisserez
seuls.

-- Oui, monsieur.

Je fis ce qu'il m'avait demand; tout le monde me regarda en me
voyant passer ainsi au milieu du salon; je m'acquittai de mon
message envers M. Mason, et, aprs l'avoir conduit  M. Rochester,
je remontai dans ma chambre.

Il tait tard et il y avait dj quelque temps que j'tais couche
lorsque j'entendis les habitants du chteau rentrer dans leurs
chambres; je distinguai la voix de M. Rochester qui disait:

Par ici, Mason; voil votre chambre.

Il parlait gaiement, ce qui me rassura tout  fait, et je
m'endormis bientt.



CHAPITRE XX

J'avais oubli de fermer mon rideau et de baisser ma jalousie; la
nuit tait belle, la lune pleine et brillante, et, lorsque ses
rayons vinrent frapper sur ma fentre, leur clat, que rien ne
voilait, me rveilla. J'ouvris les yeux et je regardai cette belle
lune d'un blanc d'argent et claire comme le cristal: c'tait
magnifique, mais trop solennel; je me levai  demi et j'tendis le
bras pour fermer le rideau.

Mais, grand Dieu! quel cri j'entendis tout  coup!

Un son aigu, sauvage, perant, qui retentit d'un bout  l'autre de
Thornfield, venait de briser le silence et le repos de la nuit.

Mon pouls s'arrta; mon coeur cessa de battre; mon bras tendu se
paralysa. Mais le cri ne fut pas renouvel; du reste, aucune
crature humaine n'aurait pu rpter deux fois de suite un
semblable cri; non, le plus grand condor des Andes n'aurait pas
pu, deux fois de suite, envoyer un pareil hurlement vers le ciel:
il fallait bien se reposer, avant de renouveler un tel effort.

Le cri tait parti du troisime; il sortait de la chambre place
au-dessus de la mienne. Je prtai l'oreille, et j'entendis une
lutte, une lutte qui devait tre terrible,  en juger d'aprs le
bruit; une voix  demi touffe cria trois fois de suite:

Au secours! au secours! Personne ne viendra-t-il? continuait la
voix; et pendant que le bruit des pas et de la lutte continuait 
se faire entendre, je distinguai ces mots: Rochester, Rochester,
venez, pour l'amour de Dieu!

Une porte s'ouvrit; quelqu'un se prcipita dans le corridor;
j'entendis les pas d'une nouvelle personne dans la chambre o se
passait la lutte; quelque chose tomba  terre, et tout rentra dans
le silence.

Je m'tais habille, bien que mes membres tremblassent d'effroi.
Je sortis de ma chambre; tout le monde s'tait lev, on entendait
dans les chambres des exclamations et des murmures de terreur; les
portes s'ouvrirent l'une aprs l'autre, et le corridor fut bientt
plein; les dames et les messieurs avaient quitt leurs lits.

Eh! qu'y a-t-il? disait-on. Qui est-ce qui est bless? Qu'est-il
arriv? Allez chercher une lumire. Est-ce le fou, ou sont-ce des
voleurs? O faut-il courir?

Sans le clair de lune on aurait t dans une complte obscurit;
tous couraient  et l et se pressaient l'un contre l'autre,
quelques-uns sanglotaient, d'autres tremblaient; la confusion
tait gnrale.

O diable est Rochester? s'cria le colonel Dent; je ne puis pas
le trouver dans son lit.

-- Me voici, rpondit une voix; rassurez-vous tous, je viens.

La porte du corridor s'ouvrit et M. Rochester s'avana avec une
chandelle; il descendait de l'tage suprieur; quelqu'un courut 
lui et lui saisit le bras: c'tait Mlle Ingram.

Quel est le terrible vnement qui vient de se passer? dit-elle;
parlez et ne nous cachez rien.

-- Ne me jetez pas par terre et ne m'tranglez pas! rpondit-il;
car les demoiselles Eshton se pressaient contre lui, et les deux
douairires, avec leurs amples vtements blancs, s'avanaient 
pleines voiles. Il n'y a rien! s'cria-t-il; c'est bien du bruit
pour peu de chose; mesdames, retirez-vous, ou vous allez me rendre
terrible.

Et, en effet, son regard tait terrible; ses yeux noirs
tincelaient; faisant un effort pour se calmer, il ajouta:

Une des domestiques a eu le cauchemar, voil tout; elle est
irritable et nerveuse; elle a pris son rve pour une apparition ou
quelque chose de semblable, et a eu peur. Mais, maintenant,
retournez dans vos chambres; je ne puis pas aller voir ce qu'elle
devient, avant que tout soit rentr dans l'ordre et le silence.
Messieurs, ayez la bont de donner l'exemple aux dames;
mademoiselle Ingram, je suis persuad que vous triompherez
facilement de vos craintes; Amy et Louisa, retournez dans vos nids
comme deux petites tourterelles; mesdames, dit-il, en s'adressant
aux douairires, si vous restez plus longtemps dans ce froid
corridor, vous attraperez un terrible rhume.

Et ainsi, tantt flattant et tantt ordonnant, il s'effora de
renvoyer chacun dans sa chambre. Je n'attendis pas son ordre pour
me retirer; j'tais sortie sans que personne me remarqut, je
rentrai de mme.

Mais je ne me recouchai pas; au contraire, j'achevai de
m'habiller. Le bruit et les paroles qui avaient suivi le cri
n'avaient probablement t entendus que par moi; car ils venaient
de la chambre au-dessus de la mienne, et je savais bien que ce
n'tait pas le cauchemar d'une servante qui avait jet l'effroi
dans toute la maison: je savais que l'explication donne par
M. Rochester n'avait pour but que de tranquilliser ses htes. Je
m'habillai pour tre prte en tout cas; je restai longtemps assise
devant la fentre, regardant les champs silencieux, argents par
la lune, et attendant je ne sais trop quoi. Il me semblait que
quelque chose devait suivre ce cri trange et cette lutte.

Pourtant le calme revint; tous les murmures s'teignirent
graduellement, et, au bout d'une heure, Thornfield tait redevenu
silencieux comme un dsert; la nuit et le sommeil avaient repris
leur empire.

La lune tait au moment de disparatre; ne dsirant pas rester
plus longtemps assise au froid et dans l'obscurit, je quittai la
fentre, et, marchant aussi doucement que possible sur le tapis,
je me dirigeai vers mon lit pour m'y coucher tout habille; au
moment o j'allais retirer mes souliers, une main frappa
lgrement  ma porte.

A-t-on besoin de moi? demandai-je.

-- tes-vous leve? me rpondit la voix que je m'attendais bien 
entendre, celle de M. Rochester.

-- Oui, monsieur.

-- Et habille?

-- Oui.

-- Alors, venez vite.

J'obis. M. Rochester tait dans le corridor, tenant une lumire 
la main.

J'ai besoin de vous, dit-il, venez par ici; prenez votre temps et
ne faites pas de bruit.

Mes pantoufles taient fines, et sur le tapis on n'entendait pas
plus mes pas que ceux d'une chatte. M. Rochester traversa le
corridor du second, monta l'escalier, et s'arrta sur le palier du
troisime tage, si lugubre  mes yeux; je l'avais suivi et je me
tenais  ct de lui.

Avez-vous une ponge dans votre chambre? me demanda-t-il trs
bas.

-- Oui, monsieur.

-- Avez-vous des sels volatiles?

-- Oui.

-- Retournez chercher ces deux choses.

Je retournai dans ma chambre; je pris l'ponge et les sels, et je
remontai l'escalier; il m'attendait et tenait une clef  la main.
S'approchant de l'une des petites portes, il y plaa la clef;
puis, s'arrtant, il s'adressa de nouveau  moi, et me dit:

Pourrez-vous supporter la vue du sang?

-- Je le pense, rpondis-je; mais je n'en ai pas encore fait
l'preuve.

Lorsque je lui rpondis, je sentis en moi un tressaillement, mais
ni froid ni faiblesse.

Donnez-moi votre main, dit-il; car je ne peux pas courir la
chance de vous voir vous vanouir.

Je mis mes doigts dans les siens.

Ils sont chauds et fermes. dit-il; puis, tournant la clef, il
ouvrit la porte.

Je me rappelai avoir vu la chambre o me fit entrer M. Rochester,
lorsque Mme Fairfax m'avait montr la maison. Elle tait tendue de
tapisserie; mais cette tapisserie tait alors releve dans un
endroit et mettait  dcouvert une porte qui, autrefois, tait
cache; la porte tait ouverte et menait dans une chambre
claire, d'o j'entendis sortir des sons ressemblant  des cris
de chiens qui se disputent. M. Rochester, aprs avoir pos la
chandelle  ct de moi, me dit d'attendre une minute, et il entra
dans la chambre; son entre fut salue par un rire bruyant qui se
termina par l'trange ah! ah! de Grace Poole. Elle tait donc
l, et M. Rochester faisait quelque arrangement avec elle;
j'entendis aussi une voix faible qui parlait  mon matre. Il
sortit et ferma la porte derrire lui.

C'est ici. Jane, me dit-il.

Et il me fit passer de l'autre ct d'un grand lit dont les
rideaux ferms cachaient une partie de la chambre; un homme tait
tendu sur un fauteuil plac prs du lit. Il paraissait tranquille
et avait la tte appuye; ses yeux taient ferms. M Rochester
approcha la chandelle, et, dans cette figure ple et inanime, je
reconnus M. Mason; je vis galement que le linge qui recouvrait un
de ses bras et un de ses cts tait souill de sang.

Prenez la chandelle! me dit M. Rochester, et je le fis; il alla
chercher un vase plein d'eau, et me pria de le tenir; j'obis.

Il prit alors l'ponge, la trempa dans l'eau, et inonda ce visage
semblable  celui d'un cadavre. Il me demanda mes sels et les fit
respirer  M. Mason, qui, au bout de peu de temps, ouvrant les
yeux, fit entendre une espce de grognement; M. Rochester carta
la chemise du bless, dont le bras et l'paule taient envelopps
de bandages, et il tancha le sang qui continuait  couler.

Y a-t-il un danger immdiat? murmura M. Mason.

-- Bah! une simple gratignure! ne soyez pas si abattu, montrez
que vous tes un homme. Je vais aller chercher moi-mme un
chirurgien, et j'espre que vous pourrez partir demain matin.
Jane! continua-t-il.

-- Monsieur?

-- Je suis forc de vous laisser ici une heure ou deux; vous
tancherez le sang comme vous me l'avez vu faire, quand il
recommencera  couler; s'il s'vanouit, vous porterez  ses lvres
ce verre d'eau que vous voyez l, et vous lui ferez respirer vos
sels; vous ne lui parlerez sous aucun prtexte, et vous, Richard,
si vous prononcez une parole, vous risquez votre vie; si vous
ouvrez les lvres, si vous remuez un peu, je ne rponds plus de
rien.

Le pauvre homme fit de nouveau entendre sa plainte; il n'osait pas
remuer. La crainte de la mort, ou peut-tre de quelque autre
chose, semblait le paralyser. M. Rochester plaa l'ponge entre
mes mains, et je me mis  tancher le sang comme lui; il me
regarda faire une minute et me dit:

Rappelez-vous bien: ne dites pas un mot!

Puis il quitta la chambre.

J'prouvai une trange sensation lorsque la clef cria dans la
serrure et que je n'entendis plus le bruit de ses pas.

J'tais donc au troisime, enferme dans une chambre mystrieuse,
pendant la nuit, et ayant devant les yeux le spectacle d'un homme
ple et ensanglant; et l'assassin tait spar de moi par une
simple porte; voil ce qu'il y avait de plus terrible: le reste,
je pouvais le supporter; mais je tremblais  la pense de voir
Grace Poole se prcipiter sur moi.

Et pourtant il fallait rester  mon poste, regarder ce fantme,
ces lvres bleutres auxquelles il tait dfendu de s'ouvrir; ces
yeux tantt ferms, tantt errant autour de la chambre, tantt se
fixant sur moi, mais toujours sombres et vitreux; il fallait sans
cesse plonger et replonger ma main dans cette eau mle de sang et
laver une blessure qui coulait toujours. Il fallait voir la
chandelle, que personne ne pouvait moucher, rpandre sur mon
travail sa lueur lugubre. Les ombres s'obscurcissaient sur la
vieille tapisserie, sur les rideaux du lit, et flottaient
trangement au-dessus des portes de la grande armoire que j'avais
en face de moi; cette armoire tait divise en douze panneaux,
dans chacun desquels se trouvait une tte d'aptre enferme comme
dans une chsse; au-dessus de ces douze ttes on apercevait un
crucifix d'bne et un Christ mourant.

Selon les mouvements de la flamme vacillante, c'tait tantt saint
Luc  la longue barbe qui penchait son front, tantt saint Jean
dont les cheveux paraissaient flotter, soulevs par le vent;
quelquefois la figure infernale de Judas semblait s'animer pour
prendre la forme de Satan lui-mme.

Et, au milieu de ces lugubres tableaux, j'coutais toujours si je
n'entendrais pas remuer cette femme enferme dans la chambre
voisine; mais on et dit que, depuis la visite de M. Rochester, un
charme l'avait rendue immobile; pendant toute la nuit, je
n'entendis que trois sons  de longs intervalles: un bruit de pas,
un grognement semblable  celui d'un chien hargneux, et un profond
gmissement.

Mais j'tais accable par mes propres penses: quel tait ce
criminel enferm dans cette maison, et que le matre du chteau ne
pouvait ni chasser ni soumettre? quel tait ce mystre qui se
manifestait tantt par le feu, tantt par le sang, aux heures les
plus terribles de la nuit? Quelle tait cette crature qui, sous
la forme d'une femme, prenait la voix d'un dmon railleur, ou
faisait entendre le cri d'un oiseau de proie  la recherche d'un
cadavre?

Et cet homme sur lequel j'tais penche, ce tranquille tranger,
comment se trouvait-il envelopp dans ce tissu d'horreurs?
Pourquoi la furie s'tait-elle prcipite sur lui? Pourquoi, 
cette heure o il aurait d tre couch, tait-il venu dans cette
partie de la maison? J'avais entendu M. Rochester lui assigner une
chambre en bas; pourquoi tait-il mont? Qui l'avait amen ici et
pourquoi supportait-il avec tant de calme une violence ou une
trahison? Pourquoi acceptait-il si facilement le silence que lui
imposait M. Rochester, et pourquoi M. Rochester le lui imposait-
il? Son hte venait d'tre outrag; quelque temps auparavant on
avait complot contre sa propre vie, et il voulait que ces deux
attaques restassent dans le secret. Je venais de voir M. Mason se
soumettre  M. Rochester; grce  sa volont imptueuse, mon
matre avait su s'emparer du crole inerte; les quelques mots
qu'ils avaient changs me l'avaient prouv: il tait vident que
dans leurs relations prcdentes les dispositions passives de l'un
avaient subi l'influence de l'active nergie de l'autre D'o
venait donc le trouble de M. Rochester, lorsqu'il apprit l'arrive
de M. Mason? Pourquoi le seul nom de cet homme sans volont, qu'un
seul mot faisait plier comme un enfant, pourquoi ce nom avait-il
produit sur M. Rochester l'effet d'un coup de tonnerre sur un
chne?

Je ne pouvais point oublier son regard et sa pleur lorsqu'il
murmura: Jane, j'ai reu un coup! Je ne pouvais pas oublier le
tremblement de son bras, lorsqu'il l'appuya sur mon paule, et ce
n'tait pas peu de chose qui pouvait affaisser ainsi l'me rsolue
et le corps vigoureux de M. Rochester.

Quand reviendra-t-il donc? me demandai-je; car la nuit avanait,
et mon malade continuait  perdre du sang,  se plaindre et 
s'affaiblir; aucun secours n'arrivait, et le jour tardait  venir.
Bien des fois j'avais port le verre aux lvres ples de Mason et
je lui avais fait respirer les sels; mes efforts semblaient vains:
la souffrance physique, la souffrance morale, la perte du sang, ou
plutt ces trois choses runies, amoindrissaient ses forces
d'instant en instant; ses gmissements, son regard  la fois
faible et gar, me faisaient craindre de le voir expirer, et je
ne devais mme pas lui parler. Enfin, la chandelle mourut; au
moment o elle s'teignit, j'aperus sur la fentre les lignes
d'une lumire gristre: c'tait le matin qui approchait. Au mme
instant, j'entendis Pilote aboyer dans la cour. Je me sentis
renatre, et mon esprance ne fut pas trompe; cinq minutes aprs,
le bruit d'une clef dans la serrure m'avertit que j'allais tre
releve de garde; du reste, je n'aurais pas pu continuer plus de
deux heures; bien des semaines semblent courtes auprs de cette
seule nuit.

M. Rochester entra avec le chirurgien.

Maintenant, Carter, dpchez-vous, dit M. Rochester au mdecin;
vous n'avez qu'une demi-heure pour panser la blessure, mettre les
bandages et descendre le malade.

-- Mais est-il en tat de partir?

-- Sans doute, ce n'est rien de srieux; il est nerveux, il faudra
exciter son courage. Venez et mettez-vous  l'oeuvre.

M. Rochester tira le rideau et releva la jalousie, afin de laisser
entrer le plus de jour possible; je fus tonne et charme de voir
que l'aurore tait si avance. Des rayons roses commenaient 
clairer l'orient; M. Rochester s'approcha de M. Mason, qui tait
dj entre les mains du chirurgien.

Comment vous trouvez-vous maintenant, mon ami? demanda-t-il.

-- Je crois qu'elle m'a tu, rpondit-il faiblement.

-- Pas le moins du monde; allons, du courage! c'est  peine si
vous vous en ressentirez dans quinze jours; vous avez perdu un peu
de sang et voil tout. Carter, affirmez-lui qu'il n'y a aucun
danger.

-- Oh! je puis le faire en toute sret de conscience, dit Carter,
qui venait de dtacher les bandages; seulement, si j'avais t ici
un peu plus tt, il n'aurait pas perdu tant de sang. Mais qu'est-
ce que ceci? La chair de l'paule est dchire, et non pas
seulement coupe; cette blessure n'a pas t faite avec un
couteau: il y a eu des dents l.

-- Oui, elle m'a mordu, murmura-t-il; elle me dchirait comme une
tigresse, lorsque Rochester lui a arrach le couteau des mains.

-- Vous n'auriez pas d cder, dit M. Rochester, vous auriez d
lutter avec elle tout de suite.

-- Mais que faire dans de semblables circonstances? rpondit
Mason. Oh! c'tait horrible, ajouta-t-il en frmissant, et je ne
m'y attendais pas; elle avait l'air si calme au commencement!

-- Je vous avais averti, lui rpondit son ami; je vous avais dit
de vous tenir sur vos gardes lorsque vous approcheriez d'elle;
d'ailleurs vous auriez bien pu attendre jusqu'au lendemain, et
alors j'aurais t avec vous: c'tait folie que de tenter une
entrevue la nuit et seul.

-- J'esprais faire du bien.

-- Vous espriez, vous espriez! cela m'impatiente de vous
entendre parler ainsi. Du reste, vous avez assez souffert et vous
souffrirez encore assez pour avoir nglig de suivre mon conseil;
aussi je ne dirai plus rien. Carter, dpchez-vous, le soleil sera
bientt lev, et il faut qu'il parte.

-- Tout de suite, monsieur. J'ai fini avec l'paule; mais il faut
que je regarde la blessure du bras; l aussi je vois la trace de
ses dents.

-- Elle a suc le sang, rpondit Mason; elle prtendait qu'elle
voulait retirer tout le sang de mon coeur.

Je vis M. Rochester frissonner; une forte expression de dgot,
d'horreur et de haine, contracta son visage, mais il se contenta
de dire:

Taisez-vous, Richard; oubliez ce qu'elle a fait et n'en parlez
jamais.

-- Je voudrais pouvoir oublier, rpondit-il.

-- Vous oublierez quand vous aurez quitt ce pays, quand vous
serez de retour aux Indes Occidentales; vous supposerez qu'elle
est morte, ou plutt vous ferez mieux de ne pas penser du tout 
elle.

-- Impossible d'oublier cette nuit!

-- Non, ce n'est point impossible. Ayez un peu d'nergie; il y a
deux heures vous vous croyiez mort, et maintenant vous tes vivant
et vous parlez. Carter a fini avec vous, ou du moins  peu prs,
et dans un instant vous allez tre habill. Jane, me dit-il en se
tournant vers moi pour la premire fois depuis son arrive, prenez
cette clef, allez dans ma chambre, ouvrez le tiroir du haut de ma
commode, prenez-y une chemise propre et une cravate; apportez-les
et dpchez-vous.

Je partis; je cherchai le meuble qu'il m'avait indiqu; j'y
trouvai ce qu'il me demandait et je l'apportai.

Maintenant, allez de l'autre ct du lit pendant que je vais
l'habiller, me dit M. Rochester; mais ne quittez pas la chambre
nous pourrons avoir encore besoin de vous.

J'obis.

Avez-vous entendu du bruit lorsque vous tes descendue, Jane?
demanda M. Rochester.

-- Non, monsieur; tout tait tranquille.

-- Il faudra bientt partir, Dick; cela vaudra mieux, tant pour
votre sret que pour celle de cette pauvre crature qui est
enferme l. J'ai lutt longtemps pour que rien ne ft connu, et
je ne voudrais pas voir tous mes efforts rendus vains. Carter,
aidez-le  mettre son gilet. O avez-vous laiss votre manteau
doubl de fourrure? je sais que vous ne pouvez pas faire un mille
sans l'avoir dans notre froid climat. Il est dans votre chambre.
Jane, descendez dans la chambre de M. Mason, celle qui est  ct
de la mienne, et apportez le manteau que vous y trouverez.

Je courus de nouveau, et je revins bientt, portant un norme
manteau garni de fourrure.

Maintenant j'ai encore une commission  vous faire faire, me dit
mon infatigable matre. Quel bonheur, Jane, que vous ayez des
souliers de velours! un messager moins lger ne me servirait 
rien; en bien donc, allez dans ma chambre, ouvrez le tiroir du
milieu de ma toilette, et vous y trouverez une petite fiole et un
verre que vous m'apporterez.

Je partis et je rapportai ce qu'on m'avait demand.

C'est bien. Maintenant, docteur, je vais administrer  notre
malade une potion dont je prends toute la responsabilit sur moi.
J'ai eu ce cordial  Rome, d'un charlatan italien que vous auriez
rou de coups, Carter; c'est une chose qu'il ne faut pas employer
lgrement, mais qui est bonne dans des occasions comme celle-ci.
Jane, un peu d'eau.

Je remplis la moiti du petit verre.

Cela suffit; maintenant mouillez le bord de la fiole.

Je le fis, et il versa douze gouttes de la liqueur rouge dans le
verre qu'il prsenta  Mason.

Buvez, Richard, dit-il; cela vous donnera du courage pour une
heure au moins.

-- Mais cela me fera mal; c'est une liqueur irritante.

-- Buvez, buvez.

M. Mason obit, parce qu'il tait impossible de rsister. Il tait
habill; il me parut bien ple encore; mais il n'tait plus
souill de sang. M. Rochester le fit asseoir quelques minutes
lorsqu'il eut aval le cordial, puis il le prit par le bras.

Maintenant, dit-il, je suis persuad que vous pourrez vous tenir
debout; essayez.

Le malade se leva.

Carter, soutenez-le sous l'autre bras. Voyons, Richard, soyez
courageux; tchez de marcher. Voil qui va bien.

-- Je me sens mieux, dit Mason.

-- J'en tais sr. Maintenant, Jane, descendez avant nous; ouvrez
la porte de ct; dites au postillon que vous trouverez dans la
cour ou bien dehors, car je lui ai recommand de ne pas faire
rouler sa voiture sur le pav, dites-lui de se tenir prt, que
nous arrivons; si quelqu'un est dj debout, revenez au bas de
l'escalier et toussez un peu.

Il tait cinq heures et demie et le soleil allait se lever;
nanmoins la cuisine tait encore sombre et silencieuse; la porte
de ct tait ferme; je l'ouvris aussi doucement que possible, et
j'entrai dans la cour que je trouvai galement tranquille: mais
les portes taient toutes grandes ouvertes, et dehors je vis une
chaise de poste attele et le cocher assis sur son sige. Je
m'approchai de lui et je lui dis que les messieurs allaient venir;
puis je regardai et j'coutai attentivement. L'aurore rpandait
son calme partout; les rideaux des fentres taient encore ferms
dans les chambres des domestiques; les petits oiseaux commenaient
 sautiller sur les arbres du verger tout couverts de fleurs, et
dont les branches retombaient en blanches guirlandes sur les murs
de la cour; de temps en temps, les chevaux frappaient du pied dans
les curies; tout le reste tait tranquille. Je vis alors
apparatre les trois messieurs. Mason, soutenu par M. Rochester et
le mdecin, semblait marcher assez facilement; ils l'aidrent 
monter dans la voiture, et Carter y entra galement.

Prenez soin de lui, dit M. Rochester au chirurgien; gardez-le
chez vous jusqu' ce qu'il soit tout  fait bien; j'irai dans un
ou deux jours savoir de ses nouvelles. Comment vous trouvez-vous
maintenant, Richard?

-- L'air frais me ranime, Fairfax.

-- Laissez la fentre ouverte de son ct, Carter; il n'y a pas de
vent. Adieu, Dick.

-- Fairfax!

-- Que voulez-vous?

-- Prenez bien soin d'elle; traitez-la aussi tendrement que
possible; faites...

Il s'arrta et fondit en larmes.

Jusqu'ici j'ai fait tout ce que j'ai pu et je continuerai,
rpondit-il; puis il ferma la portire et la voiture partit. Et
pourtant, plt  Dieu que tout ceci ft finit ajouta
M. Rochester, en fermant les portes de la cour.

Puis il se dirigea lentement et d'un air distrait vers une porte
donnant dans le verger; supposant qu'il n'avait plus besoin de
moi, j'allais rentrer, lorsque je l'entendis m'appeler: il avait
ouvert la porte et m'attendait.

Venez respirer l'air frais pendant quelques instants, dit-il. Ce
chteau est une vraie prison; ne le trouvez-vous pas?

-- Il me semble trs beau, monsieur.

-- Le voile de l'inexprience recouvre vos yeux, rpondit-il, vous
voyez tout  travers un miroir enchant; vous ne remarquez pas que
les dorures sont misrables, les draperies de soie semblables 
des toiles d'araigne, les marbres mesquins, les boiseries faites
avec des copeaux de rebut et de grossires corces d'arbres. Ici,
dit-il en montrant l'enclos o nous venions d'entrer, ici, tout
est frais, doux et pur.

Il marchait dans une avenue borde de buis; d'un ct, se voyaient
des poiriers, des pommiers et des cerisiers; de l'autre, des
oeillets de pote, des primeroses, des penses des aurones, des
aubpines et des herbes odorifrantes; elles taient aussi belles
qu'avaient pu les rendre le soleil et les ondes d'avril suivis
d'un beau matin de printemps; le soleil perait  l'orient,
faisait briller la rose sur les arbres du verger, et dardait ses
rayons dans l'alle solitaire o nous nous promenions.

Jane, voulez-vous une fleur? me demanda M. Rochester.

Et il cueillit une rose  demi panouie, la premire du buisson et
me l'offrit.

Merci, monsieur, rpondis-je.

-- Aimez-vous le lever du soleil, Jane? ce ciel couvert de nuages
lgers qui disparatront avec le jour? aimez-vous cet air embaum?

-- Oh! oui, monsieur, j'aime tout cela.

-- Vous avez pass une nuit trange, Jane.

-- Trs trange, monsieur.

-- Cela vous a rendue ple; avez-vous eu peur quand je vous ai
laisse seule avec Mason?

-- Oui, j'avais peur de voir sortir quelqu'un de la chambre du
fond.

-- Mais j'avais ferm la porte, et j'avais la clef dans ma poche;
j'aurais t un berger bien ngligent, si j'avais laiss ma
brebis, ma brebis favorite,  la porte du loup; vous tiez en
sret.

-- Grace Poole continuera-t-elle  demeurer ici, monsieur?

-- Oh! oui; ne vous creusez pas la tte sur son compte, oubliez
tout cela.

-- Mais il me semble que votre vie n'est pas en sret tant
qu'elle demeure ici.

-- Ne craignez rien, j'y veillerai moi-mme.

-- Et le danger que vous craigniez la nuit dernire est-il pass
maintenant, monsieur?

-- Je ne puis pas en tre certain tant que Mason sera en
Angleterre, ni mme lorsqu'il sera parti; vivre, pour moi, c'est
me tenir debout sur le cratre d'un volcan qui d'un jour  l'autre
peut faire ruption.

-- Mais M. Mason semble facile  mener: vous avez tout pouvoir sur
lui; jamais il ne vous bravera ni ne vous nuira volontairement.

-- Oh non! Mason ne me bravera ni ne me nuira volontairement;
mais, sans le vouloir, il peut, par un mot dit trop lgrement, me
priver sinon de la vie, du moins du bonheur.

-- Recommandez-lui d'tre attentif, monsieur, dites-lui ce que
vous craignez, et montrez-lui comment il doit viter le danger.

Je vis sur ses lvres un sourire sardonique; il prit ma main, puis
la rejeta vivement loin de lui.

Si c'tait possible, reprit-il, il n'y aurait aucun danger;
depuis que je connais Mason, je n'ai eu qu' lui dire: Faites
cela, et il l'a fait. Mais dans ce cas je ne puis lui donner
aucun ordre; je ne peux pas lui dire: Gardez-vous de me faire du
mal, Richard! car il ne doit pas savoir qu'il est possible de me
faire du mal. Vous avez l'air intrigue; eh bien, je vais vous
intriguer encore davantage. Vous tes ma petite amie, n'est-ce
pas?

-- Monsieur, je dsire vous tre utile et vous obir dans tout ce
qui est bien.

-- Prcisment, et je m'en suis aperu; j'ai remarqu une
expression de joie dans votre visage, dans vos yeux et dans votre
tenue, lorsque vous pouviez m'aider, me faire plaisir, travailler
pour moi et avec moi: mais, comme vous venez de le dire, vous ne
voulez faire que ce qui est bien. Si, au contraire, je vous
ordonnais quelque chose de mal, il ne faudrait plus compter sur
vos pieds agiles et vos mains adroites; je ne verrais plus vos
yeux briller et votre teint s'animer; vous vous tourneriez vers
moi, calme et ple, et vous me diriez: Non, monsieur, cela est
impossible, je ne puis pas le faire, parce que cela est mal; et
vous resteriez aussi ferme que les toiles fixes. Vous aussi vous
avez le pouvoir de me faire du mal; mais je ne vous montrerai pas
l'endroit vulnrable, de crainte que vous ne me perciez aussitt,
malgr votre coeur fidle et aimant.

-- Si vous n'avez pas plus  craindre de M. Mason que de moi,
monsieur, vous tes en sret.

-- Dieu le veuille! Jane, voici une grotte; venez vous asseoir.

La grotte tait creuse dans le mur et toute garnie de lierre; il
s'y trouvait un banc rustique. M. Rochester s'y assit, laissant
nanmoins assez de place pour moi; mais je me tins debout devant
lui.

Asseyez-vous, me dit-il; le banc est assez long pour nous deux.
Je pense que vous n'hsitez pas  prendre place  mes cts; cela
serait-il mal?

Je rpondis en m'asseyant, car je voyais que j'aurais tort de
refuser plus longtemps.

Ma petite amie, continua M. Rochester, voyez, le soleil boit la
rose, les fleurs du jardin s'veillent et s'panouissent, les
oiseaux vont chercher la nourriture de leurs, petits, et les
abeilles laborieuses font leur premire rcolte: et moi, je vais
vous poser une question, en vous priant de vous figurer que le cas
dont je vais vous parler est le votre. D'abord, dites-moi si vous
vous sentez  votre aise ici, si vous ne craignez pas de me voir
commettre une faute en vous retenant, et si vous-mme n'avez pas
peur de mal agir en restant avec moi.

-- Non, monsieur, je suis contente.

-- Eh bien! Jane, appelez votre imagination  votre aide: supposez
qu'au lieu d'tre une jeune fille forte et bien leve, vous tes
un jeune homme gt depuis son enfance; supposez que vous tes
dans un pays loign, et que l vous tombez dans une faute
capitale, peu importe laquelle et par quels motifs, mais une faute
dont les consquences doivent peser sur vous pendant toute votre
vie et attrister toute votre existence. Faites attention que je
n'ai pas dit un crime: je ne parle pas de sang rpandu ou de ces
choses qui amnent le coupable devant un tribunal; j'ai dit une
faute dont les consquences vous deviennent plus tard
insupportables. Pour obtenir du soulagement, vous avez recours 
des mesures qu'on n'emploie pas ordinairement, mais qui ne sont ni
coupables ni illgales; et pourtant vous continuez  tre
malheureux, parce que l'esprance vous a abandonn au commencement
de la vie;  midi, votre soleil est obscurci par une clipse qui
doit durer jusqu' son coucher; votre mmoire ne peut se nourrir
que de souvenirs tristes et amers; vous errez  et l, cherchant
le repos dans l'exil, le bonheur dans le plaisir: je veux parler
des plaisirs sensuels et bas, de ces plaisirs qui obscurcissent
l'intelligence et souillent le sentiment. Le coeur fatigu, l'me
fltrie, vous revenez dans votre patrie aprs des annes d'exil
volontaire; vous y rencontrez quelqu'un, comment et o, peu
importe; vous trouvez chez cette personne les belles et brillantes
qualits que vous avez vainement cherches pendant vingt ans,
nature saine et frache que rien n'a encore fltrie; prs d'elle
vous renaissez  la vie, vous vous rappelez des jours meilleurs,
vous prouvez des dsirs plus levs, des sentiments plus purs;
vous souhaitez commencer une vie nouvelle, et pendant le reste de
vos jours vous rendre digne de votre titre d'homme. Pour atteindre
ce but, avez-vous le droit de surmonter l'obstacle de l'habitude,
obstacle conventionnel, que la raison ne peut approuver, ni la
conscience sanctifier?

M. Rochester s'arrta et attendit une rponse. Que pouvais-je
dire? Oh! si quelque bon gnie tait venu me dicter une rponse
juste et satisfaisante! Vain dsir! le vent soufflait dans le
lierre autour de moi, mais aucune divinit n'emprunta son souffle
pour me parler; les oiseaux chantaient dans les arbres, mais leurs
chants ne me disaient rien.

M. Rochester posa de nouveau sa question:

Est-ce mal, dit-il,  un homme repentant et qui cherche le repos,
de braver l'opinion du monde, pour s'attacher  tout jamais cet
tre bon, doux et gracieux, et d'assurer ainsi la paix de son
esprit et la rgnration de son me?

-- Monsieur, rpondis-je, le repos du voyageur et la rgnration
du coupable ne peuvent dpendre d'un de ses semblables; les hommes
et les femmes meurent, les philosophes manquent de sagesse et les
chrtiens de bont. Si quelqu'un que vous connaissez a souffert et
a failli, que ce ne soit pas parmi ses gaux, mais au del, qu'il
aille chercher la force et la consolation.

-- Mais l'instrument, l'instrument! Dieu lui-mme qui a fait
l'oeuvre a prescrit l'instrument. Je vous dirai sans plus de
dtours que j'ai t un homme mondain et dissip; je crois avoir
trouv l'instrument de ma rgnration dans...

Il s'arrta. Les oiseaux continuaient  chanter et les feuilles 
murmurer; je m'attendais presque  entendre tous ces bruits
s'arrter pour couter la rvlation: mais ils eussent t obligs
d'attendre longtemps. Le silence de M. Rochester se prolongeait;
je levai les yeux sur lui, il me regardait avidement.

Ma petite amie, me dit-il d'un ton tout diffrent, et sa figure
changea galement: de douce et grave, elle devint dure et
sardonique; vous avez remarqu mon tendre penchant pour
Mlle Ingram; pensez-vous que, si je l'pousais, elle pourrait me
rgnrer?

Il se leva, se dirigea vers l'autre bout de l'alle et revint en
chantonnant.

Jane, Jane, dit-il en s'arrtant devant moi, votre veille vous a
rendue ple; ne m'en voulez-vous pas de troubler ainsi votre
repos?

-- Vous en vouloir? oh! non, monsieur.

-- Donnez-moi une poigne de main pour me le prouver. Comme vos
doigts sont froids! ils taient plus chauds que cela la nuit
dernire, lorsque je les ai touchs  la porte de la chambre
mystrieuse. Jane, quand veillerez-vous encore avec moi?

-- Quand je pourrai vous tre utile, monsieur.

-- Par exemple, la nuit qui prcdera mon mariage, je suis sr que
je ne pourrai pas dormir; voulez-vous me promettre de rester avec
moi et de me tenir compagnie?  vous, je pourrai parler de celle
que j'aime, car maintenant vous l'avez vue et vous la connaissez.

-- Oui, monsieur.

-- Il n'y en a pas beaucoup qui lui ressemblent, n'est-ce pas,
Jane?

-- C'est vrai, monsieur.

-- Elle est belle, forte, brune et souple; les femmes de Carthage
devaient avoir des cheveux comme les siens. Mais voil Dent et
Lynn dans les curies; tenez, rentrez par cette porte.

J'allai d'un ct et lui de l'autre; je l'entendis parler gaiement
dans la cour.

Mason, disait-il, a t plus matinal que vous tous; il est parti
avant le lever du soleil; j'tais debout  quatre heures pour lui
dire adieu.


CHAPITRE XXI

Les pressentiments, les sympathies et les signes sont trois choses
tranges qui, ensemble, forment un mystre dont l'humanit n'a pas
encore trouv la clef; je n'ai jamais ri des pressentiments, parce
que j'en ai eu d'tranges; il y a des sympathies qui produisent
des effets incomprhensibles, comme celles, par exemple, qui
existent entre des parents loigns et inconnus, sympathies qui se
continuent, malgr la distance,  cause de l'origine qui est
commune; et les signes pourraient bien n'tre que la sympathie
entre l'homme et la nature.

Un jour,  l'ge de six ans, j'entendis Bessie raconter  Abbot
qu'elle avait rv d'un petit enfant, et que c'tait un signe de
malheur pour soi ou pour ses parents; cette croyance populaire se
serait probablement efface de mon souvenir, sans une circonstance
qui l'y fixa  jamais: le jour suivant, Bessie fut demande au lit
de mort de sa petite soeur.

Depuis quelques jours, je pensais souvent  cet vnement, parce,
que, pendant une semaine entire, j'avais toutes les nuits rv
d'un enfant: tantt je l'endormais dans mes bras, tantt je le
berais sur mes genoux, tantt je le regardais jouer avec les
marguerites de la prairie ou se mouiller les mains dans une eau
courante. Une nuit l'enfant pleurait; la nuit suivante, au
contraire, il riait; quelquefois il se tenait attach  mes
vtements, d'autres fois il courait loin de moi: mais, sous
n'importe quelle forme, cette apparition me poursuivit pendant
sept nuits successives.

Je n'aimais pas cette persistance de la mme ide, ce retour
continuel de la mme image; je devenais nerveuse au moment o je
voyais approcher l'heure de me coucher, l'heure de la vision.
J'tais encore dans la compagnie de ce fantme d'enfant la nuit o
j'entendis le terrible cri, et l'aprs-midi du lendemain on vint
m'avertir que quelqu'un m'attendait dans la chambre de
Mme Fairfax; je m'y rendis et j'y trouvai un homme qui me parut un
domestique de bonne maison; il tait en grand deuil, et le drapeau
qu'il tenait  la main tait entour d'un crpe.

Je pense que vous avez de la peine  me remettre, mademoiselle,
dit-il en se levant; je m'appelle Leaven; j'tais cocher chez
Mme Reed lorsque vous habitiez Gateshead, et je demeure toujours
au chteau.

-- Oh! Robert, comment vous portez-vous? je ne vous ai pas oubli
du tout; je me rappelle que vous me faisiez quelquefois monter 
cheval sur le poney de Mlle Georgiana. Et comment va Bessie? car
vous avez pous Bessie.

-- Oui, mademoiselle. Ma femme se porte trs bien, je vous
remercie; il y a  peu prs deux mois, elle m'a encore donn un
enfant, nous en avons trois maintenant; la mre et les enfants
prosprent.

-- Et comment va-t-on au chteau, Robert?

-- Je suis fch de ne pas pouvoir vous donner de meilleures
nouvelles, mademoiselle; cela ne va pas bien, et la famille vient
d'prouver un grand malheur.

-- J'espre que personne n'est mort? dis-je en jetant un coup
d'oeil sur ses vtements.

Il regarda le crpe qui entourait son chapeau et rpondit: Il y a
eu hier huit jours, M. John est mort dans son appartement de
Londres.

-- M. John?

-- Oui.

-- Et comment sa mre a-t-elle support ce coup?

-- Dame, mademoiselle Eyre, ce n'est pas un petit malheur: sa vie
a t dsordonne; les trois dernires annes, il s'est conduit
d'une manire singulire, et sa mort a t choquante.

-- Bessie m'a dit qu'il ne se conduisait pas bien.

-- Il ne pouvait pas se conduire plus mal, il a perdu sa sant et
gaspill sa fortune avec ce qu'il y avait de plus mauvais en
hommes et en femmes; il a fait des dettes, il a t mis en prison.
Deux fois sa mre est venue  son aide; mais, aussitt qu'il tait
libre, il retournait  ses anciennes habitudes, Sa tte n'tait
pas forte; les bandits avec lesquels il a vcu l'ont compltement
dup. Il y a environ trois semaines, il est venu  Gateshead et a
demand qu'on lui remit la fortune de toute la famille entre les
mains; Mme Reed a refus, car sa fortune tait dj bien rduite
par les extravagances de son fils; celui-ci partit donc, et
bientt on apprit qu'il tait mort; comment, Dieu le sait! On
prtend qu'il s'est tu.

Je demeurai silencieuse, tant cette nouvelle tait terrible.
Robert continua:

Madame elle-mme a t bien malade; elle n'a pas eu la force de
supporter cela: la perte de sa fortune et la crainte de la
pauvret l'avaient brise. La nouvelle de la mort subite de
M. John fut le dernier coup; elle est reste trois jours sans
parler. Mardi dernier, elle tait un peu mieux, elle semblait
vouloir dire quelque chose et faisait des signes continuels  ma
femme; mais ce n'est qu'hier matin que Bessie l'a entendue
balbutier votre nom, car elle a enfin pu prononcer ces mots:
Amenez Jane, allez chercher Jane Eyre, je veux lui parler.
Bessie n'est pas sre qu'elle ait sa raison et qu'elle dsire
srieusement vous voir; mais elle a racont ce qui s'tait pass 
Mlle Reed et  Mlle Georgiana, et leur a conseill de vous envoyer
chercher. Les jeunes filles ont d'abord refus; mais, comme leur
mre devenait de plus en plus agite, et qu'elle continuait 
dire: Jane, Jane, elles ont enfin consenti. J'ai quitt
Gateshead hier, et si vous pouviez tre prte, mademoiselle, je
voudrais vous emmener demain matin de bonne heure.

-- Oui, Robert, je serai prte; il me semble que je dois y aller.

-- Je le crois aussi, mademoiselle; Bessie m'a dit qu'elle tait
sre que vous ne refuseriez pas. Mais je pense qu'avant de partir
il vous faut demander la permission.

-- Oui, et je vais le faire tout de suite.

Aprs l'avoir men  la salle des domestiques et l'avoir
recommand  John et  sa femme, j'allai  la recherche de
M. Rochester.

Il n'tait ni dans les chambres d'en bas, ni dans la cour, ni dans
l'curie, ni dans les champs; je demandai  Mme Fairfax si elle ne
l'avait pas vu, elle me rpondit qu'il jouait au billard avec
Mlle Ingram. Je me dirigeai vers la salle de billard, o
j'entendis le bruit des billes et le son des voix. M. Rochester,
Mlle Ingram, les deux demoiselles Eshton et leurs admirateurs
taient occups  jouer; il me fallut un peu de courage pour les
dranger, mais je ne pouvais plus retarder ma demande; aussi,
m'approchai-je de mon matre, qui tait  ct du Mlle Ingram.
Elle se retourna et me regarda ddaigneusement; ses yeux
semblaient demander ce que pouvait vouloir cette vile crature, et
lorsque je murmurai tout bas: Monsieur Rochester! elle fit un
mouvement comme pour m'ordonner de me retirer. Je me la rappelle 
ce moment; elle tait pleine de grce et frappante de beaut: elle
portait une robe de chambre en crpe bleu de ciel; une charpe de
gaze galement bleue tait enlace dans ses cheveux; le jeu
l'avait anime, et son orgueil irrit ne nuisait en rien 
l'expression de ses grandes lignes:

Cette personne a-t-elle besoin de vous? demanda Mlle Ingram 
M. Rochester, et M. Rochester se retourna pour voir quelle tait
cette personne.

Il fit une curieuse grimace, trange et quivoque; il jeta  terre
la queue qu'il tenait et sortit de la chambre avec moi.

Eh bien, Jane? dit-il en s'appuyant le dos contre la porte de la
chambre d'tude qu'il venait de fermer.

Je vous demanderai, monsieur, d'avoir la bont de m'accorder une
ou deux semaines de cong.

-- Pour quoi faire? Pour aller o?

-- Pour aller voir une dame malade qui m'a envoy chercher.

-- Quelle dame malade? O demeure-t-elle?

--  Gateshead, dans le comt de...

-- Mais c'est  cent milles d'ici; quelle peut tre cette dame qui
envoie chercher les gens pour les voir  une pareille distance?

-- Elle s'appelle Mme Reed, monsieur.

-- Reed, de Gateshead? Il y avait un M, Reed, de Gateshead; il
tait magistrat.

-- C'est sa veuve, monsieur.

-- Et qu'avez-vous  faire avec elle? comment la connaissez-vous?

-- M. Reed tait mon oncle, le frre de ma mre.

-- Vous ne m'avez jamais dit cela auparavant; vous avez toujours
prtendu, au contraire, que vous n'aviez pas de parents.

-- Je n'en ai pas, en effet, monsieur, qui veuillent bien me
reconnatre; M. Reed est mort, et sa femme m'a chasse loin
d'elle.

-- Pourquoi?

-- Parce qu'tant pauvre, je lui tais  charge, et qu'elle me
dtestait.

-- Mais M. Reed a laiss des enfants; vous devez avoir des
cousins. Sir George Lynn me parlait hier d'un Reed de Gateshead,
qui, dit-il, est un des plus grands coquins de la ville, et Ingram
me parlait galement d'une Georgiana Reed qui, il y un hiver ou
deux, tait trs admire,  Londres, pour sa beaut.

-- John Reed est mort, monsieur; il s'est ruin et a  moiti
ruin sa famille; on croit qu'il s'est tu; cette nouvelle a
tellement afflig sa mre, qu'elle a eu une attaque d'apoplexie.

-- Et quel bien pourrez-vous lui faire, Jane? Vous ne prtendez
pas parcourir cent milles pour voir une vieille femme qui sera
peut-tre morte avant votre arrive; d'ailleurs, vous dites
qu'elle vous a chasse.

-- Oui, monsieur; mais il y a bien longtemps, et sa position tait
diffrente alors; je serais mcontente de moi si je ne cdais pas
 son dsir.

-- Combien de temps resterez-vous?

-- Aussi peu de temps que possible, monsieur.

-- Promettez-moi de ne rester qu'une semaine.

-- Il vaut mieux que je ne promette pas, parce que je ne pourrai
peut-tre pas tenir ma parole.

-- Mais en tout cas vous reviendrez? rien ne pourra vous faire
rester toujours avec votre tante?

-- Oh! certainement, je reviendrai ds que tout ira bien.

-- Et qui est-ce qui vous accompagne? vous n'allez pas faire ce
long voyage seule?

-- Non, monsieur, elle a envoy son cocher.

-- Est-ce un homme de confiance?

-- Oui, monsieur; il est dans la famille depuis dix ans.

M. Rochester rflchit.

Quand dsirez-vous partir? demanda-t-il.

-- Demain matin de bonne heure.

-- Mais il vous faut de l'argent, vous ne pouvez pas partir sans
rien, et je pense que vous n'avez pas grand-chose; je ne vous ai
pas encore paye depuis que vous tes ici. Jane, me demanda-t-il
en souriant, combien avez-vous d'argent en tout?

Je tirai ma bourse; elle n'tait pas bien lourde.

Cinq schillings, monsieur rpondis-je.

Il prit ma bourse, la retourna, la secoua dans sa main, et parut
content de la voir aussi peu garnie; il tira son portefeuille.

Prenez. dit-il, en m'offrant un billet. Il tait de cinquante
livres, et il ne m'en devait que quinze.

Je lui dis que je n'avais pas de monnaie.

Je n'ai pas besoin de monnaie; prenez ce sont vos gages

Je refusai d'accepter plus qu'il ne m'tait d. Il voulut d'abord
m'y forcer; puis tout  coup, comme se rappelant quelque chose, il
me dit:

Vous avez raison: il vaut mieux que je ne vous donne pas tout
maintenant. Si vous aviez cinquante livres; vous pourriez bien
rester six mois; mais en voil dix. Est-ce assez?

-- Oui, monsieur, mais vous m'en devez encore cinq.

-- Alors, revenez les chercher; je suis votre banquier pour
quarante livres.

-- Monsieur Rochester, je voudrais vous parler encore d'une autre
chose importante, puisque je le puis maintenant.

-- Et quelle est cette chose? je suis curieux de l'apprendre.

-- Vous m'avez presque dit, monsieur, que vous alliez bientt vous
marier.

-- Oui. Eh bien! aprs?

-- Dans ce cas, monsieur, il faudra qu'Adle aille en pension; je
suis convaincue que vous en sentirez vous-mme la ncessit.

-- Pour l'loigner du chemin de ma femme, qui, sans cela, pourrait
marcher trop imprieusement sur elle. Sans doute, vous avez
raison, il faudra mettre Adle en pension, et vous, vous irez tout
droit... au diable!

-- J'espre que non, monsieur; mais il faudra que je cherche une
autre place.

-- Oui! s'cria-t-il d'une voix sifflante et en contorsionnant.
les traits de son visage d'une manire  la fois fantastique et
comique. Il me regarda quelques minutes. Et vous demanderez  la
vieille Mme Reed ou  ses filles de vous chercher une place, je
suppose?

-- Non, monsieur; mes rapports avec ma tante et mes cousines ne
sont pas tels que je puisse leur demander un service. Je me ferai
annoncer dans un journal.

-- Oui, oui; vous monterez au haut d'une pyramide; vous vous ferez
annoncer, sans vous inquiter du danger que vous courez en
agissant ainsi, murmura-t-il. Je voudrais ne vous avoir donn
qu'un louis au lieu de dix livres. Rendez-moi neuf livres, Jane,
j'en ai besoin.

-- Et moi aussi, monsieur, rpondis-je en cachant ma bourse, je ne
pourrais pas un instant me passer de cet argent.

-- Petite avare, dit-il, qui refusez de me rien prter! Eh bien,
rendez-moi cinq livres seulement, Jane.

-- Pas cinq schellings, monsieur, pas mme cinq sous.

-- Donnez-moi seulement votre bourse un instant, que je la
regarde.

-- Non, monsieur, je ne puis pas me fier  vous.

-- Jane?

-- Monsieur.

-- Voulez-vous me promettre ce que je vais vous demander?

-- Oui, monsieur, je veux bien vous promettre tout ce que je
pourrai tenir.

-- Eh bien, promettez-moi de ne pas vous faire annoncer et de vous
en rapporter  moi pour votre position; je vous en trouverai une
avec le temps.

-- Je le ferai avec plaisir, monsieur, si  votre tour vous me
promettez qu'Adle et moi nous serons hors de la maison et en
sret avant que votre femme y entre.

-- Trs bien, trs bien, je vous le promets; vous partez demain,
n'est-ce-pas?

-- Oui, monsieur, demain matin.

-- Viendrez-vous au salon ce soir aprs dner?

-- Non, monsieur; j'ai des prparatifs de voyage  faire.

-- Alors il faut que je vous dise adieu pour quelque temps.

-- Je le pense, monsieur.

-- Et comment se pratique cette crmonie de la sparation? Jane,
apprenez-le-moi, je ne le sais pas bien.

-- On se dit adieu, ou bien autre chose si l'on prfre.

-- Eh bien! dites-le.

-- Adieu, monsieur Rochester, adieu pour maintenant.

-- Et moi, que dois-je dire?

-- La mme chose si vous voulez, monsieur.

-- Adieu, mademoiselle Eyre, adieu pour maintenant. Est-ce tout?

-- Oui.

-- Cela me semble bien sec et bien peu amical; je prfrerais
autre chose, rien qu'une petite addition au rite ordinaire; par
exemple, si l'on se donnait une poigne de main. Mais non, cela ne
me suffirait pas; ainsi donc, je me contenterai de dire: Adieu,
Jane!

-- C'est assez, monsieur; beaucoup de bonne volont peut tre
renferme dans un mot dit avec coeur.

-- C'est vrai; mais ce mot adieu est si froid!

Combien de temps va t'il rester ainsi le dos appuy contre la
porte? me demandai-je; car le moment de commencer mes paquets
tait venu.

La cloche du dner sonna et il sortit tout  coup sans prononcer
une syllabe; je ne le vis pas pendant le reste de la journe, et
le lendemain je partis avant qu'il ft lev.

J'arrivai  Gateshead  peu prs  cinq heures du soir, le premier
du mois de mai.

Je m'arrtai d'abord devant la loge: elle me parut trs propre et
trs gentille; les fentres taient ornes de petits rideaux
blancs; le parquet bien cir; la grille, la pelle et les pincettes
reluisaient, et le feu brillait dans la chemine; Bessie, assise
devant le foyer, nourrissait son dernier-n; Robert et sa soeur
jouaient tranquillement dans un coin.

Dieu vous bnisse, je savais bien que vous viendriez! s'cria
Mme Leaven en me voyant entrer.

-- Oui, Bessie, rpondis-je aprs l'avoir embrasse. J'espre que
je ne suis pas arrive trop tard. Comment va Mme Reed? elle vit
encore, n'est-ce pas?

-- Oui, elle vit, et mme elle a plus qu'hier le sentiment de ce
qui se passe autour d'elle; le mdecin dit qu'elle pourra traner
une semaine ou deux; mais il ne pense pas qu'elle gurisse.

-- A-t-elle parl de moi dernirement!

-- Elle parlait de vous ce matin, et dsirait vous voir arriver;
mais elle dort maintenant, ou du moins elle dormait il y a dix
minutes. Elle est ordinairement plonge dans une sorte de
lthargie pendant toute l'aprs-midi et ne se rveille que vers
six ou sept heures: voulez-vous vous reposer ici une heure,
mademoiselle? et alors je monterai avec vous.

Robert entra  ce moment; Bessie posa son enfant endormi dans un
berceau, afin d'aller souhaiter la bienvenue  son mari; ensuite
elle me pria de retirer mon chapeau et de prendre un peu de th,
car, disait-elle, j'tais ple et j'avais l'air fatigue. Je fus
heureuse d'accepter son hospitalit, et quand elle me dbarrassa
de mes vtements de voyage, je restai aussi tranquille que
lorsqu'elle me dshabillait dans mon enfance.

Le souvenir du pass me revint lorsque je la vis s'agiter autour
de moi, apporter son plus beau plateau et ses plus belles
porcelaines, couper des tartines, griller des gteaux pour le th,
et de temps en temps donner une petite tape  Robert ou  sa
soeur, comme elle le faisait autrefois pour moi; Bessie avait
conserv son caractre vif, de mme que son pas lger et son joli
regard.

Quand le th fut pris, je voulus m'approcher de la table; mais
elle m'ordonna de rester tranquille avec le ton absolu que je
connaissais bien; elle voulut me servir au coin du feu; elle plaa
devant moi un petit guridon avec une tasse et une assiette de
pain rti: c'est ainsi qu'elle m'installait autrefois sur une
chaise et m'apportait quelques friandises drobes pour moi. Je
souris et je lui obis comme jadis.

Elle me demanda si j'tais heureuse  Thornfield et quel genre de
caractre avait ma matresse. Quand je lui dis que je n'avais
qu'un matre, elle me demanda s'il tait beau et si je l'aimais;
je lui rpondis qu'il tait plutt laid, mais que c'tait un vrai
gentleman, qu'il me traitait avec bont et que j'tais satisfaite;
puis je lui dcrivis la joyeuse socit qui venait d'arriver au
chteau. Bessie coutait tous ces dtails avec intrt: c'tait
justement le genre qui lui plaisait.

Une heure fut bientt coule. Bessie me rendit mon chapeau, et je
sortis avec elle de la loge pour me rendre au chteau; il y avait
neuf ans, elle m'avait galement accompagne pour descendre cette
alle que maintenant je remontais.

Par une matine sombre et pluvieuse du mois de janvier, j'avais
quitt cette maison ennemie, le coeur aigri et dsespr, me
sentant rprouve et proscrite, pour me rendre dans la froide
retraite de Lowood, si loigne et si inconnue; ce mme toit
ennemi reparaissait  mes yeux; mon avenir tait encore douteux et
mon coeur encore souffrant; j'tais toujours une voyageuse sur la
terre: mais j'avais plus de confiance dans mes forces et moins
peur de l'oppression; mes anciennes blessures taient compltement
guries et mon ressentiment teint.

Vous irez d'abord dans la salle  manger, me dit Bessie en
marchant devant moi; les jeunes dames doivent y tre.

Une minute aprs, j'tais entre. Depuis le jour o j'avais t
introduite pour la premire fois devant M. Brockelhurst, rien
n'avait t chang dans cette salle  manger: j'aperus encore
devant le foyer le tapis sur lequel je m'tais tenue; jetant un
regard vers la bibliothque, je crus distinguer les deux volumes
de Berwick  leur place ordinaire, sur le troisime rayon, et au-
dessus le Voyage de Gulliver et les Contes arabes; les objets
inanims n'taient pas changs, mais il et t difficile de
reconnatre les tres vivants.

Je vis devant moi deux jeunes dames: l'une, presque aussi grande
que Mlle Ingram, trs mince,  la figure jaune et svre, avait
quelque chose d'asctique qu'augmentait encore l'extrme
simplicit de son troite robe de laine noire, de son col empes,
de ses cheveux lisss sur les tempes; enfin elle portait pour tout
ornement un chapelet d'bne, au bout duquel pendait un crucifix.
Je compris que c'tait liza, quoique ce visage allong et
dcolor ressemblt bien peu  celui que j'avais connu.

L'autre tait bien certainement Georgiana; mais non pas la petite
fe de onze ans que je me rappelais svelte et mince: c'tait une
jeune fille trs grasse et dans tout l'clat de sa beaut; jolie
poupe de cire aux traits beaux et rguliers, aux yeux bleus et
languissants, aux boucles blondes. Sa robe tait noire comme celle
de sa soeur, mais elle en diffrait singulirement par la forme;
elle tait ample et lgante: autant l'une affichait le
puritanisme, autant l'autre annonait le caprice.

Dans chacune des soeurs il y avait un des traits de la mre, mais
un seul: l'ane, maigre et ple, avait les yeux de Mme Reed; la
plus jeune, nature riche et blouissante, avait le contour des
joues et du menton de sa mre. Chez Georgiana, ces contours
taient plus doux que chez Mme Reed; nanmoins ils donnaient une
expression de duret  toute sa personne, qui,  part cela, tait
si souple et si voluptueuse.

Lorsque j'entrai, les deux jeunes filles se levrent pour me
saluer; elles m'appelrent Mlle Eyre. Le bonjour d'liza fut court
et sec; elle ne me sourit mme pas; elle se rassit, et, fixant les
yeux sur le feu, sembla m'oublier. Georgiana, aprs m'avoir
demand comment je me portais, me fit quelques questions sur mon
voyage, sur le temps, et d'autres lieux communs semblables; sa
voix tait tranante; elle me jetait de temps en temps un regard
de ct pour m'examiner des pieds  la tte, passant des plis de
mon manteau noir  mon chapeau, que ne relevait aucun ornement.
Les jeunes filles ont un remarquable talent pour vous montrer
qu'elles vous trouvent dpourvue de charme; le ddain du regard,
la froideur des manires, la nonchalance de la voix, expriment
assez leurs sentiments, sans qu'il leur soit ncessaire de se
compromettre par une positive impertinence.

Mais un sourire de ddain, soit franc, soit cach, ne me faisait
plus la mme impression qu'autrefois; lorsque je me trouvai entre
mes deux cousines, je fus tonne de voir combien je supportais
facilement la complte indiffrence de l'une et l'attention demi-
railleuse de l'autre; liza ne pouvait me mortifier ni Georgiana
me dconcerter. Le fait est que j'avais  penser  autre chose;
les sensations qu'elles pouvaient veiller en moi n'taient rien
auprs des puissantes motions qui, depuis quelque temps, avaient
remu mon me; j'avais prouv des douleurs et des joies bien
vives auprs de celles qu'auraient excites les demoiselles Reed.
Aussi restai-je parfaitement insensible  leurs grands airs.

Comment va Mme Reed? demandai-je bientt en regardant
tranquillement Georgiana, qui jugea convenable de relever la tte,
comme si j'avais pris une libert  laquelle elle ne s'attendait
pas.

-- Mme Reed? ah! vous voulez parler de maman; elle va mal; je ne
pense pas que vous puissiez la voir aujourd'hui.

-- Je vous serais bien oblige si vous vouliez monter lui dire que
je suis arrive.

Georgiana tressaillit, et ouvrit ses grands yeux bleus.

Je sais qu'elle dsire beaucoup me voir, ajoutai-je, et je ne
voudrais pas la faire attendre plus qu'il n'est absolument
ncessaire.

-- Maman n'aime pas  tre drange le soir, rpondit liza.

Au bout de quelques minutes, je me levai, je retirai mon chapeau
et mes gants tranquillement et sans y tre invite, puis je dis
aux deux jeunes filles que j'allais chercher Bessie qui devait
tre dans la cuisine, et la prier de s'informer si Mme Reed
pouvait me recevoir. Je partis, et ayant trouv Bessie, je lui dis
ce que je dsirais; ensuite je me mis  prendre des mesures pour
mon installation. Jusque-l l'arrogance m'avait toujours rendue
craintive; un an auparavant, si j'avais t reue de cette faon,
j'aurais pris la rsolution de quitter Gateshead le lendemain
mme: mais maintenant je voyais bien que c'et t agir follement;
j'avais fait un voyage de cent milles pour voir ma tante, et je
devais rester avec elle jusqu' son rtablissement ou sa mort.
Quant  l'orgueil et  la folie de ses filles, je devais ne pas y
penser et conserver mon indpendance. Je m'adressai  la femme de
charge; je lui demandai de me prparer une chambre, et je lui dis
que je resterais probablement une semaine ou deux; je me rendis
dans ma chambre, aprs y avoir fait porter ma malle, et je
rencontrai Bessie sur le palier.

Madame est rveille, me dit-elle; je l'ai informe de votre
arrive; suivez-moi, et nous verrons si elle vous reconnatra.

Je n'avais pas besoin qu'on me montrt le chemin de cette chambre
o jadis j'avais t si souvent appele, soit pour tre chtie,
soit pour tre rprimande; je passai devant Bessie et j'ouvris
doucement la porte. Comme la nuit approchait, on avait plac sur
la table une lumire voile par un abat-jour; je vis le grand lit
 quatre colonnes, les rideaux couleur d'ambre, comme autrefois,
la table de toilette, le fauteuil, le marchepied sur lequel on
m'avait tant de fois force  m'agenouiller pour demander pardon
de fautes que je n'avais pas commises. Je jetai les yeux sur un
certain coin, comptant presque y voir se dessiner le mince contour
d'une verge, jadis redoute, qui, pendue au mur, semblait guetter
le moment o elle pourrait s'agiter comme un petit lutin et
frapper mes mains tremblantes ou mon cou contract; je tirai les
rideaux du lit, et je me penchai sur les oreillers entasss.

Je me rappelais la figure de Mme Reed, et je me mis  chercher
dans le lit l'image qui m'tait familire. Heureusement que le
temps tarit les dsirs de vengeance et assoupit la colre et la
haine; lorsque j'avais quitt cette femme, mon coeur tait plein
d'aversion et d'amertume, et maintenant que je revenais vers elle,
je ne sentais en moi que de la piti pour ses grandes souffrances,
le dsir de pardonner toutes les injures, de me rconcilier avec
elle et de presser amicalement ses mains.

Mme Reed avait toujours le mme visage sombre et impitoyable; je
revis ces yeux que rien ne pouvait adoucir, ces sourcils arqus,
imprieux et despotiques. Que de fois, en me regardant, ils
avaient exprim la menace et la haine! et, en la contemplant, je
me rappelai les terreurs et les tristesses de mon enfance;
pourtant, me baissant vers elle, je l'embrassai; elle me regarda
Est-ce Jane Eyre? demanda-t-elle.

-- Oui, ma tante; comment tes-vous, chre tante?

Autrefois j'avais jur de ne jamais l'appeler ma tante; mais je
pensais maintenant qu'il n'y avait rien de mal  enfreindre ce
serment. J'avais pris sa main qui pendait hors du lit, et si  ce
moment elle et affectueusement press la mienne, j'en aurais t
heureuse; mais les natures froides ne sont pas si facilement
adoucies, ni les antipathies naturelles si vite dtruites:
Mme Reed retira sa main, et, loignant son visage de moi, elle dit
que la nuit tait bien chaude. Elle me regarda froidement:  ce
regard, je compris aussitt que son opinion sur moi et ses
sentiments  mon gard n'taient pas changs et ne changeraient
jamais. Je vis dans ses yeux de pierre, inaccessibles  la
tendresse et aux larmes, qu'elle tait dcide  me considrer
toujours comme ce qu'il y avait de plus mauvais; elle n'aurait
prouv aucun gnreux plaisir  me croire bonne; elle en et mme
t profondment mortifie.

Je sentis d'abord de la tristesse, puis de la colre; enfin, je
rsolus de la dominer en dpit de sa nature et de sa volont. Les
larmes m'taient venues aux yeux, comme dans mon enfance; je
m'efforai de les retenir; j'approchai une chaise du lit; je
m'assis et je me penchai vers le traversin.

Vous m'avez envoy chercher, dis-je; je suis venue, et j'ai
l'intention de rester ici jusqu' ce que vous soyez mieux.

-- Oh! sans doute. Vous avez vu mes filles, n'est-ce pas?

-- Oui.

-- Eh bien, dites-leur que je dsire vous voir rester jusqu' ce
que je vous aie dit quelque chose qui me pse; aujourd'hui il est
trop tard; d'ailleurs, je ne me rappelle plus bien ce que
c'est...

Elle tait trs agite; elle voulut ramener les couvertures sur
elle; mais elle ne le put pas, parce que mon bras tait appuy sur
un des coins du couvre-pieds; aussitt elle se fcha:

Levez-vous! dit-elle; vous m'ennuyez  tenir ainsi les
couvertures. tes-vous Jane Eyre? J'ai eu avec cette enfant plus
d'ennuis qu'on ne pourrait le croire. Quel fardeau! Que de
troubles elle m'a causs chaque jour avec son caractre
incomprhensible, ses colres subites, son continuel examen de
tous vos mouvements! Un jour elle m'a parl comme une folle ou
plutt comme un dmon; jamais enfant n'a parl ni regard comme
elle; j'ai t bien heureuse lorsqu'elle a quitt la maison.
Qu'ont-ils fait d'elle  Lowood? La fivre y a clat; beaucoup
d'lves sont mortes, mais pas elle, et pourtant j'ai dit qu'elle
tait morte; je le souhaitais tant!

-- trange dsir, madame Reed! Pourquoi la hassiez-vous?

-- J'ai toujours dtest sa mre; elle tait la soeur unique de
mon mari qui l'aimait tendrement; il se mit en opposition avec sa
famille quand celle-ci voulut renier la mre de Jane  cause de
son mariage, et lorsqu'il apprit sa mort, il pleura amrement. Il
envoya chercher l'enfant, bien que je lui conseillasse de la
mettre plutt en nourrice et de payer pour son entretien; ds le
premier jour o j'aperus cette petite crature chtive et
pleureuse, je la dtestai; elle se plaignait toute la nuit dans
son berceau; au lieu de crier franchement comme les autres
enfants, on ne l'entendait jamais que sangloter et gmir. M. Reed
avait piti d'elle; il la soignait et la berait comme ses propres
enfants, et mme jamais il ne s'tait autant occup d'eux dans
leur premire enfance; il essaya de rendre mes enfants affectueux
envers la petite mendiante; les pauvres petits ne purent pas la
supporter. M. Reed se fchait contre eux lorsqu'ils montraient
leur peu de sympathie pour Jane; dans sa dernire maladie, il
voulut avoir l'enfant constamment prs de lui, et, une heure avant
sa mort, il me fit jurer de la garder avec moi. J'aurais autant
aim tre charge de la fille d'un ouvrier des manufactures. Mais
M. Reed tait faible, trs faible; John ne ressemble pas  son
pre, et j'en suis heureuse; il me ressemble, et  mes frres
aussi; c'est un vrai Gibson. Oh! je voudrais qu'il cesst de me
tourmenter avec ses demandes d'argent; je n'ai plus rien  lui
donner; nous devenons pauvres. Il faudra renvoyer la moiti des
domestiques et fermer une partie de la maison ou la quitter; je ne
m'y dciderai jamais; cependant, comment faire? Les deux tiers de
mon revenu sont employs  payer des intrts d'hypothques; John
joue beaucoup et perd toujours, pauvre garon! il est entour
d'escrocs; il est abattu, son regard est effrayant; quand je le
vois ainsi, j'ai honte pour lui.

Mme Reed s'exaltait de plus en plus.

Je pense que nous ferions mieux de la quitter, dis-je  Bessie,
qui se tenait de l'autre ct du lit.

-- Je le crois, mademoiselle; il lui arriva souvent de parler
ainsi quand la nuit approche; le matin elle est plus calme.

Je me levai.

Attendez, s'cria Mme Reed; je voulais encore vous dire autre
chose; il me menace continuellement de me tuer ou de se tuer lui-
mme; quelquefois, dans mes rves, je le vois tendu  terre, avec
une large blessure au cou ou la figure noire ou enfle; je suis
dans un singulier tat; je me sens bien trouble. Que faire?
Comment me procurer de l'argent?

Bessie s'effora de lui faire prendre un calmant; elle y parvint
difficilement. Bientt aprs, Mme Reed devint plus calme, et tomba
dans une sorte d'assoupissement; je la quittai.

Plus de dix jours s'coulrent sans que j'eusse de nouvelles
conversations avec elle; elle tait toujours, soit dans le dlire,
soit dans un sommeil lthargique, et le mdecin dfendait tout ce
qui pouvait lui produire une impression douloureuse. Pendant ce
temps, j'essayai de vivre en aussi bonne intelligence que possible
avec liza et Georgiana. Dans le commencement, elles furent trs
froides; liza passait la moiti de la journe  lire,  crire et
 coudre, et c'est  peine si elle adressait une seule parole 
moi ou  sa soeur. Georgiana murmurait des phrases sans
signification  son serin pendant des heures entires, et ne
faisait pas attention  moi; mais j'tais rsolue  m'occuper et 
m'amuser; j'y parvins facilement, car j'avais apport de quoi
peindre.

Munie de mes crayons et de mon papier, j'allais m'asseoir seule
prs de la fentre, et je me mettais  reproduire les scnes qui
passaient sans cesse dans mon imagination: un bras de mer entre
deux rochers, le lever de la lune clairant un bateau, des roseaux
et des glaeuls d'o sort la tte d'une naade couronne de lotus,
ou, enfin, un elfe assis dans le nid d'un moineau sous une
aubpine en fleurs.

Un jour je me mis  dessiner une figure, quelle figure? peu
m'importait; je pris un crayon noir trs doux et je commenai mon
travail, j'eus bientt trac sur le papier un front large et
prominent, une figure carre par le bas; je me htai d'y placer
les traits; ce front demandait des sourcils bien dessins, puis
mon crayon indiqua naturellement les contours d'un nez droit et
aux larges narines, d'une bouche flexible et qui n'avait rien de
bas, d'un menton form et spar au milieu par une ligne fortement
indique; il manquait encore des moustaches noires et quelques
touffes de cheveux flottant sur les tempes et sur le front.
Maintenant aux yeux! Je les avais gards pour la fin, parce que
c'taient eux qui demandaient le plus de soin. Je les fis beaux et
bien fendus, les paupires longues et sombres, les prunelles
grandes et lumineuses. C'est bien, me dis-je en regardant
l'ensemble, mais ce n'est pas encore tout  fait cela; il faut
plus de force et plus de flamme dans le regard. Je rendis les
ombres plus noires encore, afin que la lumire brillt avec plus
de vivacit; un ou deux coups de crayon achevrent mon oeuvre.
J'avais sous les yeux le visage d'un ami: peu m'importait si ces
jeunes filles me tournaient le dos; je regardais le portrait, et
je souriais devant cette frappante ressemblance. J'tais absorbe
et heureuse.

Est-ce le portrait de quelqu'un que vous connaissez? demanda
liza, qui s'tait approche de moi sans que je m'en fusse
aperue.

Je rpondis que c'tait une tte de fantaisie, et je me htai de
la placer avec mes autres dessins. Sans doute je mentais, car
c'tait le portrait frappant de M. Rochester; mais que lui
importait,  elle ou  tout autre? En ce moment, Georgiana
s'avana galement pour regarder; mes autres dessins lui plurent
beaucoup; mais, quant  la tte, elle la dclara laide. Toutes
deux semblaient tonnes de ce que je savais en dessin. Je leur
offris de faire leurs portraits, et chacune posa  son tour pour
une esquisse au crayon. Georgiana m'apporta son album, o je
promis de mettre une petite aquarelle. Je la vis reprendre
aussitt sa bonne humeur; elle me proposa une promenade dans les
champs. Nous tions sorties depuis deux heures  peine que dj
nous tions plonges dans une conversation confidentielle; elle
m'avait fait l'honneur de me parler du brillant hiver pass 
Londres deux ans auparavant, de l'admiration excite par elle, des
soins dont elle tait l'objet; elle me laissa mme entrevoir la
grande conqute qu'elle avait faite. Dans l'aprs-midi et la
soire j'en appris encore davantage: elle me rapporta quelques
douces conversations, quelques scnes sentimentales; enfin elle
improvisa pour moi en ce jour tout un roman de la vie lgante.
Ses communications se renouvelaient et roulaient toujours sur le
mme thme: elle, ses amours et ses chagrins; pas une seule fois
elle ne parla de la maladie de sa mre, de la mort de son frre ou
du triste avenir de la famille; elle semblait tout absorbe par le
souvenir de son joyeux pass et par ses aspirations vers de
nouveaux plaisirs: c'est tout au plus si elle passait cinq minutes
chaque jour dans la chambre de sa mre malade.

liza continuait  peu parler; videmment elle n'avait pas le
temps de causer; je n'ai jamais vu personne aussi occup qu'elle
semblait l'tre, et pourtant il tait difficile de dire ce qu'elle
faisait, ou du moins de voir les rsultats de son activit. Elle
se levait toujours trs tt, et je ne sais  quoi elle employait
son temps avant le djeuner; mais aprs, elle le divisait en
portions rgulires, et chaque heure diffrente amenait un travail
diffrent. Trois fois par jour elle tudiait un petit volume: en
l'examinant, je reconnus que c'tait un livre de prires
catholiques. Un jour, je lui demandai quel attrait elle pouvait
trouver dans ce livre; elle me rpondit ces seuls mots: La
rubrique. Elle passait trois heures par jour  broder avec un fil
d'or un morceau de drap rouge presque de la grandeur d'un tapis;
en rponse  mes questions sur ce sujet, elle m'apprit que cet
ouvrage tait destin  recouvrir l'autel d'une glise
nouvellement btie prs de Gateshead. Elle consacrait deux heures
 son journal, deux autres  travailler seule dans le jardin de la
cuisine, et une  rgler ses comptes. Elle paraissait n'avoir
besoin ni de conversation ni de socit; je crois qu'elle tait
heureuse  sa manire; la routine lui suffisait, et elle tait
vivement contrarie lorsqu'un accident quelconque la forait 
rompre son invariable rgularit.

Un soir, plus communicative qu' l'ordinaire, elle me dit avoir
t profondment afflige par la conduite de John et la ruine qui
menaait sa famille; mais elle ajouta que maintenant sa rsolution
tait prise, qu'elle avait mis sa fortune  l'abri; aprs la mort
de sa mre (et elle remarquait en passant que la malade ne pouvait
pas recouvrer la sant, ni mme traner longtemps), aprs la mort
de sa mre donc, elle devait mettre  excution un projet ds
longtemps chri: elle devait chercher un refuge o rien ne
troublerait la ponctualit de ses habitudes, une retraite qui
servirait de barrire entre elle et le monde frivole. Je lui
demandai si Georgiana l'accompagnerait.

Certainement non. Georgiana et elle n'avaient jamais eu et
n'avaient encore rien de commun; pour aucune raison, elle n'aurait
voulu supporter l'ennui de sa compagnie; Georgiana devait suivre
sa route et liza la sienne.

Le temps que Georgiana ne passait pas  m'ouvrir son coeur, elle
restait tendue sur un sofa,  dplorer la tristesse qui rgnait
dans la maison et  dsirer que sa tante Gibson lui envoyt une
invitation pour aller  la ville. Il vaudrait bien mieux pour
moi, disait-elle, passer un ou deux mois hors d'ici jusqu' ce que
tout ft fini. Je ne lui demandai pas ce qu'elle voulait dire par
ces mots; mais je pense qu'elle faisait allusion  la mort
prochaine de sa mre et au service funbre. liza ne s'inquitait
gnralement pas plus des plaintes et de l'indolence de sa soeur
que si elle n'et pas exist. Un jour cependant, aprs avoir
achev ses comptes et pris sa broderie elle interpella sa soeur de
la manire suivante:

Georgiana, certainement jamais animal plus vain et plus absurde
que vous n'a eu permission d'embarrasser la terre; vous n'aviez
aucune raison pour natre, car vous ne vous servez pas de la vie.
Au lieu de vivre pour vous, en vous et avec vous, comme devrait le
faire toute crature raisonnable, vous ne cherchez qu' appuyer
votre faiblesse sur la force de quelque autre; si personne ne veut
se charger d'une crature lourde, impuissante et inutile, vous
criez que vous tes maltraite, nglige et misrable; l'existence
pour vous doit tre sans cesse varie et remplie de plaisirs, sans
cela vous trouvez que le monde est une prison; il faut que vous
soyez admire, courtise, flatte; vous avez besoin de musique, de
danse et de monde, ou bien vous devenez languissante! N'tes-vous
pas capable d'adopter un systme qui rendrait impuissants les
efforts de la volont des autres? Prenez une journe, divisez-la
en plusieurs parties, appropriez un travail quelconque  chacune
de ces parties, n'ayez pas un quart d'heure, dix minutes, cinq
minutes mme qui ne soient employes; que chaque chose soit faite
 son tour, avec mthode et rgularit, et vous arriverez  la fin
de la journe sans vous en apercevoir; vous ne serez redevable 
personne de vous avoir aide  passer le temps, vous n'aurez
demand  personne sa compagnie, sa conversation ou sa sympathie;
en un mot, vous aurez vcu comme devrait vivre tout tre
indpendant! coutez ce conseil, le premier et le dernier que vous
recevrez jamais de moi, et alors, quoi qu'il arrive, vous n'aurez
pas plus besoin de moi que d'aucun autre. Si vous le ngligez, eh
bien! vous continuerez  vous plaindre,  traner partout votre
indolence et  subir les rsultats de votre stupidit, quelque
tristes et insupportables qu'ils puissent tre. Je vais vous
parler franchement; ce que j'ai  vous dire, je ne le rpterai
plus, mais j'agirai en consquence: aprs la mort de ma mre, je
ne m'inquite plus de vous; du jour o son cercueil aura t
transport dans les caveaux de Gateshead, vous et moi serons aussi
spares que si nous ne nous tions jamais connues. N'allez pas
croire que, parce que le hasard nous a fait natre des mmes
parents, je vous laisserai m'enchaner, mme par le lien le plus
faible! Voici ce que je vous dis: si toute l'humanit venait 
disparatre de la surface du globe, except nous, si nous restions
seules sur la terre, je vous abandonnerais dans le vieux monde, et
je m'en irais vers la terre nouvelle.

liza cessa de parler.

Vous auriez pu vous pargner la peine de dbiter cette tirade,
rpondit Georgiana; tout le monde sait que vous tes la crature
la plus goste et la plus dpourvue de coeur qui existe. Vous me
hassez, j'en ai eu une preuve dans le tour que vous m'avez jou 
propos de lord Edwin Vire; vous ne pouviez pas vous habituer 
l'ide que je serais au-dessus de vous, que j'aurais un titre, que
je serais reue dans des salons o vous n'oseriez pas seulement
vous montrer: aussi vous avez agi en espion et en tratre, et vous
avez dtruit mes projets pour jamais.

Georgiana prit son mouchoir et se moucha pendant une heure
environ; liza demeura froide, impassible et assidue.

Il y a des gens qui font peu de cas d'une tendresse vritable et
gnreuse. J'avais sous les yeux deux natures chez lesquelles ce
sentiment n'existait pas: l'une avait une intolrable amertume,
l'autre manquait de saveur. La tendresse sans la raison constitue
un caractre faible et impuissant, mais la raison sans la
tendresse rend l'me aigre et rude.

Le temps tait humide et le vent sifflait. Georgiana s'tait
endormie sur le sofa en lisant un roman; liza tait alle
entendre un service  la nouvelle glise, car elle tait svre
pour ce qui concernait la religion; aucun temps ne pouvait
empcher le ponctuel accomplissement de ce qu'elle regardait comme
ses devoirs religieux; par la pluie ou le soleil, elle se rendait
trois fois  l'glise le dimanche, et, dans la semaine, toutes les
fois qu'il y avait des prires.

J'eus alors l'ide d'aller voir l'tat de la pauvre femme, qui
tait  peine soigne: les domestiques s'inquitaient peu d'elle;
la garde, n'tant pas surveille, s'chappait de la chambre ds
qu'elle le pouvait; Bessie tait fidle, mais elle avait 
s'occuper de sa famille, et ne montait au chteau que de temps en
temps. Au moment o j'entrai dans la chambre, je n'y vis personne;
la garde n'y tait pas. La malade tait couche tranquillement et
semblait toujours plonge dans sa lthargie; sa figure livide
tait enfonce dans ses oreillers; le feu s'teignait, je le
ranimai, j'arrangeai les draps, je regardai un instant celle qui
ne pouvait plus me voir, puis je me dirigeai vers la fentre.

La pluie battait contre les vitres, et le vent soufflait
imptueusement; je pensai en moi-mme: Sur ce lit est couch
quelqu'un qui bientt ne sera plus au milieu de la guerre des
lments; cet esprit qui maintenant lutte contre la matire, o
ira-t-il, lorsqu'il sera enfin dlivr?

En sondant ce grand mystre, le souvenir d'Hlne Burns me revint;
je me rappelai ses dernires paroles, sa foi, sa doctrine sur
l'galit des mes une fois dlivres du corps; ma pense coutait
cette voix dont je me souvenais si bien; je voyais encore cette
figure ple, mourante et divine, ce regard sublime, lorsque,
couche sur son lit de mort, elle aspirait  retourner dans le
sein de son pre cleste. Tout  coup une voix faible, partie du
lit, murmura:

Qui est l?

Je savais que Mme Reed n'avait pas parl depuis plusieurs jours.
Allait-elle revenir  la sant? Je m'approchai d'elle.

C'est moi, ma tante, dis-je.

-- Qui, moi? rpondit-elle; qui tes-vous? Puis elle fixa sur moi
un regard surpris, alarm, mais pas compltement gar. Je ne
vous connais pas; o est Bessie?

-- Elle est  la loge, ma tante.

-- Ma tante, rpta-t-elle; qui m'appelle tante? Vous n'tes pas
une Gibson, et pourtant je vous connais; cette figure, ces yeux,
ce front me sont familiers; vous ressemblez... mais vous
ressemblez  Jane Eyre!

Je ne rpondis rien; j'avais peur de lui faire mal en lui disant
qui j'tais.

Oui, dit-elle, je crains que ce ne soit une erreur; je me trompe;
je dsirais voir Jane Eyre, et je me figure une ressemblance l o
il n'en existe pas; d'ailleurs, en huit annes, elle doit avoir
chang.

Je l'assurai doucement que j'tais bien celle qu'elle avait cru
reconnatre et qu'elle dsirait voir; m'apercevant qu'elle me
comprenait et qu'elle avait entire connaissance, je lui expliquai
comment le mari de Bessie tait venu me chercher  Thornfield.

Oui, je sais que je suis trs malade, reprit-elle au bout de peu
de temps. Il y a quelques instants, j'ai voulu me tourner, et je
n'ai pas pu remuer un seul membre; il vaut mieux que je dlivre
mon esprit avant de mourir; dans l'tat o je suis on trouve lourd
ce qui semble lger lorsqu'on se porte bien... La garde est-elle
ici? ou bien tes-vous seule dans la chambre?

Je l'assurai que j'tais seule.

Eh bien! dit-elle, je vous ai nui deux fois et je le regrette
maintenant: la premire, en n'accomplissant pas la promesse que
j'avais faite  mon mari de vous lever comme mes enfants;
l'autre... Elle s'arrta. Aprs tout, cela n'a peut-tre pas
beaucoup d'importance, murmura-t-elle, et puis je peux gurir; il
est si pnible de m'humilier ainsi devant elle!

Elle fit un effort pour changer de position, mais ne put pas; sa
figure s'altra et sembla exprimer une douleur intrieure, peut-
tre quelque trouble prcurseur de l'agonie.

Allons, il le faut bien, dit-elle, l'ternit est devant moi; je
ferai mieux de le lui dire. Ouvrez ma toilette, ajouta-t-elle, et
apportez la lettre que vous y verrez.

Je lui obis.

Lisez-la maintenant. dit-elle.

Elle tait courte et ainsi conue:

Madame, voudriez-vous avoir la bont de m'envoyer l'adresse de ma
nice Jane Eyre, et de me dire comment elle se porte. Mon
intention est d'crire brivement et mon dsir de la faire venir 
Madre. La Providence a bni mes efforts, j'ai pu amasser quelque
chose; je n'ai ni femme ni enfant; je veux l'adopter pendant ma
vie et lui laisser  ma mort tout ce que je possde.

Je suis, madame, etc.

John Eyre. Madre.

La lettre tait date de trois ans auparavant.

Pourquoi n'ai-je jamais entendu parler de cela? demandai-je.

-- Parce que je vous dtestais trop profondment pour prter la
main  votre lvation et  votre prosprit; je ne pouvais pas
oublier votre conduite  mon gard, Jane, la fureur avec laquelle
vous vous tes une fois tourne contre moi, le ton avec lequel
vous m'aviez dclar que vous me dtestiez plus que personne au
monde, votre regard qui n'avait rien d'un enfant, votre voix
lorsque vous avez assur que ma pense seule vous rendait malade,
et que je vous ai traite avec cruaut; je ne pouvais pas oublier
mes propres sensations, lorsque vous vous tiez leve et que vous
aviez jet sur moi le venin de votre esprit; j'tais aussi
effraye alors que si un animal pouss ou frapp par moi se ft
mis  me regarder avec les yeux d'un homme, et m'eut maudite avec
une voix humaine. Apportez-moi de l'eau, oh! dpchez-vous!

-- Chre madame Reed, lui dis-je en lui offrant ce qu'elle me
demandait, ne pensez plus  toutes ces choses, effacez-les de
votre souvenir; pardonnez-moi mon langage passionn; j'tais une
enfant alors, huit, neuf annes se sont coules depuis ce jour.

Elle ne fit pas attention  ce que je disais; mais lorsqu'elle eut
bu et repris haleine, elle continua ainsi:

Je vous dis que je ne pouvais pas oublier, et je me vengeai; je
ne pouvais pas accepter de vous voir adopte par votre oncle et
vivant dans l'aisance. Je lui crivis, je lui dis que j'tais
dsole que ses projets ne pussent pas s'accomplir, mais que Jane
Eyre tait morte du typhus  Lowood! Maintenant faites ce que vous
voudrez, crivez pour contredire mon assertion, exposez mon
mensonge, dites tout ce qu'il vous plaira. Je crois que vous tes
ne pour tre mon tourment; ma dernire heure est empoisonne par
le souvenir d'une faute que sans vous je n'aurais jamais t
tente de commettre.

-- Si vous pouviez ne plus y penser, ma tante, et me regarder avec
tendresse et indulgence!

-- Vous avez une mauvaise nature, me dit-elle, une nature qu'il
m'a t impossible de comprendre jusqu' ce jour. Comment, pendant
neuf ans, avez-vous pu tre patiente, et accepter tous les
traitements, et pourquoi, la dixime anne, avez-vous laiss
clater votre violence? voil ce que je n'ai jamais compris.

-- Je ne pense pas que ma nature soit mauvaise, repris-je; je suis
peut-tre violente, mais non pas vindicative; bien des fois, dans
mon enfance, j'aurais t heureuse de vous aimer, si vous l'aviez
voulu, et maintenant je dsire vivement me rconcilier avec vous.
Embrassez-moi, ma tante.

J'approchai ma joue de ses lvres, mais elle ne la toucha pas:
elle me dit que je l'oppressais en me penchant sur son lit, et me
redemanda de l'eau; lorsque je la recouchai, car je l'avais
souleve avec mon bras pendant qu'elle buvait, je pris dans mes
mains ses mains froides; mais ses faibles doigts essayrent de
m'chapper, ses yeux vitreux vitrent les miens.

Eh bien! dis-je enfin, aimez-moi ou hassez-moi, en tout cas vous
avez mon plein et libre pardon; demandez celui de Dieu et soyez en
paix.

Pauvre femme malade! il tait trop tard dsormais pour changer son
me: vivante, elle m'avait hae; mourante, elle devait me har
encore.

La garde entra, suivie de Bessie; je restai encore une demi-heure,
esprant dcouvrir chez Mme Reed quelque marque d'affection; mais
elle n'en donna aucune, elle tait retombe dans son
engourdissement; elle ne recouvra pas ses esprits, elle mourut la
nuit mme,  minuit; je n'tais pas l pour lui fermer les yeux,
et ses filles non plus. Le lendemain, on vint nous avertir que
tout tait fini. liza et moi nous allmes pour la voir.
Georgiana, en apprenant cette nouvelle, se mit  sangloter tout
haut, et dit qu'elle n'osait pas venir avec nous. Sarah Reed,
jadis robuste, active, rigide et calme, tait tendue sur son lit
de mort; ses yeux de bronze taient recouverts par leurs froides
paupires; son front et ses traits vigoureux portaient encore
l'empreinte de son me inexorable. Ce cadavre tait pour moi un
objet trange et solennel; j'y jetai un regard sombre et triste;
il n'inspirait aucun doux sentiment d'esprance, de piti ou de
rsignation. Je sentis une poignante angoisse,  cause de ses
douleurs, non pas de ma perte, et une sombre terreur devant la
mort contemple sous cette forme effrayante.

liza regarda sa mre avec calme, puis elle dit, aprs un silence
de quelques minutes:

Avec sa constitution elle aurait d vivre longtemps; les chagrins
l'ont tue.

La bouche d'liza fut un instant contracte par un spasme lger;
puis elle quitta la chambre, et je la suivis. Personne n'avait
vers une larme.



CHAPITRE XXII

M. Rochester ne m'avait accord qu'une semaine, et pourtant je ne
quittai Gateshead qu'au bout d'un mois. Je voulais partir
immdiatement aprs les funrailles; mais Georgiana me pria de
rester jusqu' son dpart pour Londres: car elle venait enfin
d'tre invite par son oncle, M. Gibson, qui tait venu assister 
l'enterrement de Mme Reed et rgler les affaires de famille.
Georgiana disait qu'elle craignait de rester seule avec sa soeur,
car elle ne pouvait trouver prs d'elle ni sympathie pour ses
tristesses ni soutien pour ses terreurs; elle ne voudrait mme pas
l'aider dans ses prparatifs. Je fus donc oblige de supporter
aussi bien que possible les plaintes et les lamentations de cet
esprit faible, et je fis de mon mieux pour coudre et emballer ses
toilettes. Il est vrai que, pendant que je travaillais, elle se
reposait, et je pensais en moi-mme: Si nous tions destines 
vivre ensemble, ma cousine, nous commencerions les choses
diffremment; je ne m'accommoderais pas de tout supporter ainsi;
je vous laisserais votre part de travail, et si vous ne la faisiez
pas, eh bien, personne n'y toucherait; je vous demanderais aussi
de garder pour vous quelques-unes de ces plaintes  moiti
sincres; mais comme nos rapports doivent tre trs courts et ont
commenc sous de tristes auspices, je consens  tre facile et
patiente.

Enfin Georgiana partit; ce fut alors liza qui me pria de rester
encore une semaine; ses plans, disait-elle, demandaient tout son
temps et toute son attention; elle devait se rendre dans un pays
inconnu. Elle s'enfermait dans sa chambre, et y restait toute la
journe  remplir des malles,  vider des tiroirs et  brler des
papiers; elle n'avait de communication avec personne; elle me
demanda de surveiller la maison, de recevoir les visites et de
rpondre aux lettres de condolance.

Un matin, elle me dit que j'tais libre, et elle ajouta:

Je vous remercie de vos services et de votre conduite discrte;
il y a une grande diffrence entre vivre avec quelqu'un comme vous
ou avec Georgiana; vous accomplissez votre tche dans la vie et
vous n'tes  charge  personne. Demain, continua-t-elle, je pars
pour le continent; j'irai m'installer dans une maison religieuse,
prs de Lille; un couvent, comme vous diriez. L, je serai
tranquille; pendant quelque temps, j'tudierai le dogme catholique
et j'examinerai soigneusement ce systme religieux; si, comme je
le crois, il est combin pour que toute chose soit faite dcemment
et en ordre, j'accepterai les lois de Rome et je prendrai
probablement le voile.

Je n'exprimai aucune surprise, lorsqu'elle m'apprit sa rsolution,
et je n'essayai nullement de la dissuader. Voil qui vous
convient parfaitement, pensai-je au contraire; Dieu veuille que
cela vous fasse du bien!

Quand nous nous sparmes, elle me dit:

Adieu, cousine Jane; je vous souhaite du bonheur; vous avez
passablement de bon sens.

-- Vous n'en manquez pas non plus, liza, lui rpondis-je, mais je
pense qu'avant une anne votre bon sens sera enferm dans les murs
d'un couvent franais... Du reste, ces choses ne me regardent pas,
et, si cela vous convient, peu m'importe.

-- Vous avez raison, reprit-elle; et chacune de nous prit une
route diffrente.

Comme je n'aurai plus occasion de parler ni d'elle ni de sa soeur,
j'avertirai tout de suite le lecteur que Georgiana pousa un vieux
noble trs riche et qu'liza prit le voile; elle est maintenant au
prieur du couvent o eut lieu son noviciat, et qu'elle dota de sa
fortune.

Je ne connaissais pas encore les sensations qu'on prouve en
retournant chez soi aprs une absence. Je savais ce que j'avais
prouv dans mon enfance quand je rentrais  Gateshead aprs une
longue promenade, pour y tre gronde,  cause de ma mine froide
et triste; plus tard, lorsque je revenais de l'glise,  Lowood,
je dsirais un repas nourrissant et un bon feu, et je ne pouvais
avoir ni l'un ni l'autre; les retours n'avaient rien de trs
agrable; je n'tais pas attire vers ma demeure par un de ces
aimants dont la force attractive augmente  mesure que l'objet
approche; je ne savais pas encore l'effet que devait me produire
le retour  Thornfield.

Mon voyage me sembla trs ennuyeux: il fallait faire cinquante
milles le premier jour, autant le second, et passer une nuit 
l'htel. Pendant les douze premires heures, je pensai aux
derniers moments de Mme Reed; je voyais sa figure ple et
dcompose; j'entendais sa voix altre; je me rappelais le jour
des funrailles, le cercueil, le corbillard, la longue file des
fermiers et des serviteurs, le petit nombre de parents, les
caveaux lugubres, l'glise silencieuse, le service solennel. Puis,
je songeai  liza et  Georgiana; je voyais l'une s'talant dans
un bal, l'autre enferme dans la cellule d'un couvent, et je
mditais en moi-mme les particularits de leurs personnes et de
leurs caractres. Le soir, j'arrivai  la ville de... Mes penses
s'vanouirent, et, pendant la nuit, mon imagination se reporta sur
tout autre chose; tendue sur mon lit de voyage, j'oubliai le
pass pour songer  l'avenir.

Je retournais  Thornfield, mais pour combien de temps? j'tais
persuade que mon sjour n'y serait pas long. J'avais reu une
lettre de Mme Fairfax. Elle m'apprenait que les invits de
M. Rochester venaient de quitter le chteau; M. Rochester tait 
Londres depuis trois semaines, mais il devait revenir dans une
quinzaine de jours; Mme Fairfax me disait qu'il tait all faire
des prparatifs pour son mariage, et qu'il avait parl d'acheter
une voiture neuve. Elle ajoutait que ce mariage avec Mlle Ingram
lui paraissait toujours bien trange; mais que, d'aprs ce qu'elle
entendait dire et ce qu'elle voyait elle-mme, elle ne pouvait
plus douter que la crmonie ne dt tre prochaine.

Ce serait bien de l'incrdulit que de ne pas croire encore, me
disais-je tout bas; non, je suis persuade maintenant.

Et alors je me demandais o j'irais; je rvai  Mlle Ingram toute
la nuit; dans un de mes rves, je la vis me fermer les portes de
Thornfield et me montrer la grande route; M. Rochester la
regardait les bras croiss, et promenait sur nous deux son sourire
sardonique.

Je n'avais pas crit  Mme Fairfax le jour de mon arrive, parce
que je ne dsirais pas qu'on envoyt une voiture pour moi 
Millcote; j'avais l'intention de faire tranquillement ce petit
trajet, et, aprs avoir laiss ma malle aux soins de l'htelier,
je quittai l'auberge de George  six heures du soir, et je pris le
chemin qui conduisait  Thornfield. La route se faisait en partie
au milieu des champs et tait peu frquente.

C'tait par une soire d't douce et belle, mais non pas
brillante et splendide. Les faucheurs travaillaient encore, et le
ciel, bien que charg de quelques nuages, promettait un beau
temps; le bleu du ciel tait doux et pur dans les endroits o il
se laissait voir; les nuages taient lgers et hauts; l'occident,
d'une teinte chaude, n'tait travers par aucune lueur humide; on
et dit un foyer allum, un autel embras derrire ces vapeurs
marbres, et,  travers les fentes, on apercevait des rayons d'un
rouge dor.

Je me sentais heureuse de voir le chemin s'abrger devant moi, si
heureuse que je m'arrtai pour me demander ce que signifiait cette
joie, et pour me rpter que je ne retournais pas chez moi, ni
dans un endroit o je dusse toujours rester, ni dans un lieu o je
serais attendue par d'affectueux amis. Mme Fairfax, me disais-je,
me souhaitera tranquillement la bienvenue, la petite Adle battra
des mains et sautera de joie en me voyant; mais je pense  un
autre qui ne pense pas  moi. Cependant rien n'est plus entt
que la jeunesse, plus aveugle que l'inexprience, et toutes deux
affirmaient qu'avoir le privilge de regarder M. Rochester, quand
mme il ne ferait pas attention  moi, c'tait dj un bonheur
assez grand; puis elles ajoutaient: Dpchez-vous, dpchez-vous;
tchez d'tre avec lui pendant que vous le pouvez; encore quelques
jours, ou tout au plus quelques semaines, et vous serez spare de
lui pour jamais! Alors j'touffais une nouvelle agonie, une
pense que je ne pouvais ni avouer ni entretenir en moi.

On faisait aussi les foins dans les prairies de Thornfield, ou
plutt les paysans retournaient chez eux, le rteau sur l'paule,
au moment o j'arrivais; il ne me restait plus qu'un ou deux
champs et la route  traverser avant d'atteindre les portes du
chteau; les buissons taient pleins de roses, mais je n'avais pas
le temps d'en cueillir, je dsirais tre arrive. Je passai devant
un grand glantier qui avanait ses branches fleuries jusqu'au
milieu du sentier; j'aperus la barrire troite et les marches de
pierre. M. Rochester tait assis l, un livre et un crayon  la
main; il crivait.

Ce n'tait pas un fantme, et pourtant je me sentis faiblir un
instant; pendant une minute, je ne fus pas matresse de moi.
Qu'est-ce que cela signifiait? Je ne pensais pas trembler ainsi en
le voyant, et je ne croyais pas que sa prsence me ferait perdre
la facult de remuer ou de parler. Ds que je pourrai marcher, me
dis-je, je retournerai sur mes pas, je ne veux pas devenir
compltement idiote; je connais un autre chemin qui me conduira au
chteau...

Mais quand mme j'en aurais connu vingt, cela ne m'aurait servi 
rien, car il m'avait vue.

Hol! s'cria-t-il en dposant son livre et son crayon; vous
voil donc! Venez ici, s'il vous plat.

Je pense que je m'avanai vers lui, quoique je ne puisse pas dire
de quelle manire; j'avais  peine conscience de ce que je
faisais, et tout ce que je dsirais c'tait paratre calme, et
surtout dominer les muscles de ma figure, qui, rebelles  ma
volont, s'efforaient d'exprimer ce que j'avais rsolu de cacher.
Mais heureusement j'avais un voile, je le baissai, Maintenant
mme, me dis-je, j'aurai peut-tre encore de la peine  faire
bonne contenance.

Eh! c'est l Jane Eyre, reprit M. Rochester; vous tes venue 
pied de Millcote? que voil encore un tour digne de vous! Pourquoi
ne pas avoir envoy chercher une voiture au chteau, et vous tre
fait traner sur la route, comme tout le monde, plutt que d'errer
seule  la nuit tombante prs de votre demeure, comme une ombre ou
un songe? Que diable avez-vous fait pendant le mois dernier?

-- J'ai t avec ma tante qui est morte, monsieur.

-- Cette rponse est bien de vous; bons anges, venez  mon
secours! Elle arrive de l'autre monde, de la demeure de ceux qui
sont morts, et ne craint pas de me le dire, lorsqu'elle me
rencontre seul dans l'obscurit. Si j'osais, je vous toucherais
pour m'assurer que vous tes un corps et non pas une ombre, petite
elfe! mais autant essayer  prendre un feu follet dans un marais.
Petite paresseuse, ajouta-t-il aprs s'tre arrt un instant,
vous avez t loin de moi pendant tout un mois, et sans doute vous
m'avez oubli.

Je savais que j'aurais du plaisir  voir mon matre, mais que ce
plaisir serait mlang de tristesse  la pense que bientt il
cesserait d'tre mon matre, et que je n'tais rien pour lui;
cependant il y avait chez M Rochester, du moins je le pensais, une
telle puissance pour communiquer le bonheur, que mme goter aux
miettes qu'il parpillait aux oiseaux trangers comme moi, c'tait
prendre part  un splendide festin. Ses dernires paroles avaient
t un baume: elles semblaient signifier qu'il ne lui tait pas
indiffrent de se voir oubli par moi; puis il avait appel
Thornfield ma demeure. Hlas! je l'aurais bien dsir!

Il ne semblait pas dispos  quitter l'escalier, et j'osais 
peine le prier de me faire place. Au bout de quelque temps, je lui
demandai enfin s'il n'avait pas t  Londres.

Oui, me rpondit-il; vous l'avez devin, je suppose.

-- Mme Fairfax me l'a crit.

-- Et vous a-t-elle dit pourquoi?

-- Oh! oui, monsieur, tout le monde le savait.

-- Eh bien! Jane, il faudra que je vous montre la voiture, et vous
me direz si elle convient bien  la femme de M. Rochester, et si,
tendue sur ces coussins rouges, elle n'aura pas l'air de la reine
Boadicea. Voyez-vous, Jane, je voudrais que mon extrieur
s'accordt un peu mieux avec le sien; dites-moi, petite fe, ne
pourriez-vous pas me donner quelque fiole merveilleuse qui me
rendit beau?

-- Cela dpasse le pouvoir de la magie, monsieur. Et j'ajoutai en
moi-mme: Un oeil aimant est le plus grand charme; ce charme-l
vous l'avez, et l'expression dure de votre visage a plus de
pouvoir que la beaut mme.

Souvent M. Rochester avait lu mes penses avec une justesse que je
ne pouvais comprendre; pour le moment, il sembla ne point couter
ma rponse brve; il me sourit d'un de ces sourires que lui seul
possdait et dont il n'usait que dans de rares occasions; il le
trouvait sans doute trop beau pour en abuser; c'tait la flamme
brillante du sentiment, et, en me regardant, il jeta sur moi cet
clatant rayon.

Passez, Jane, me dit-il en me faisant place sur l'escalier;
retournez au chteau, et arrtez votre petit pied errant et
fatigu sur le seuil d'un ami.

Ce que j'avais de mieux  faire, c'tait de lui obir en silence,
car je n'avais plus de raison pour causer avec lui. Je montai les
marches sans dire un mot et rsolue  le quitter avec calme; mais
quelque chose me retenait, une force irrsistible me contraignt 
me retourner; je m'criai, ou plutt un sentiment que je ne
pouvais matriser s'cria, en dpit de ma ferme volont:

Merci, monsieur Rochester, merci de votre grande bont; je suis
bien heureuse d'tre revenue prs de vous, et o vous tes, l est
ma demeure, ma seule demeure!

Alors je me mis  marcher si vite que, s'il et voulu me
rattraper, il aurait eu de la peine. La petite Adle devint
presque folle de joie quand elle me revit; Mme Fairfax me reut
avec sa bont ordinaire, Leah me sourit, et Sophie elle-mme me
dit bonsoir d'un air joyeux; tout cela me parut trs agrable. Il
n'y a pas de bonheur plus grand que d'tre aim par ses
semblables, et de sentir que votre prsence est une joie pour eux.

Ce soir-l, je fermai rsolument les yeux pour ne pas voir
l'avenir; je me bouchai les oreilles pour ne pas entendre la voix
qui m'annonait une prochaine sparation et des tristesses
prochaines. Le th achev, Mme Fairfax prit son tricot, je m'assis
sur une petite chaise prs d'elle, et Adle, agenouille sur le
tapis, se pressa contre moi; un sentiment de mutuelle affection
semblait nous avoir entoures d'un cercle de paix; alors, dans le
silence de mon me, je priai Dieu de ne pas nous sparer trop tt.
Nous tions ainsi groupes, lorsque M. Rochester entra sans s'tre
fait annoncer; il sembla satisfait en nous voyant si unies.

Madame Fairfax, dit-il, doit tre bien contente d'avoir retrouv
sa fille d'adoption, et je vois qu'Adle est toute prte  croquer
sa petite maman anglaise.

En l'entendant ainsi parler, j'esprai presque que, mme aprs son
mariage, il pourrait peut-tre nous laisser toutes ensemble, nous
placer dans quelque abri protg par lui et que sa prsence
viendrait de temps en temps rjouir.

Thornfield resta quinze jours dans un calme complet. On ne parlait
plus du mariage de M. Rochester, et aucun prparatif ne se
faisait. Presque tous les jours, je demandais  Mme Fairfax si
elle avait entendu dire quelque chose de dfinitif; sa rponse
tait toujours ngative. Une fois, elle me dit avoir demand 
M. Rochester quand il amnerait sa femme au chteau: il ne lui
avait rpondu que par une plaisanterie et un regard trange, et
elle ne savait qu'en conclure.

Il y avait encore une chose qui m'tonnait beaucoup: c'est que
personne de la famille Ingram ne venait au chteau, et que
M. Rochester ne se rendait jamais  Ingram-Park. Il est vrai que
Blanche ne demeurait pas dans le mme pays que M. Rochester, et
que pour y arriver il fallait traverser vingt milles. Mais
qu'taient vingt milles pour un amoureux passionn? pour un
cavalier aussi habile et aussi infatigable que M. Rochester, ce
n'tait qu'une promenade. Je commenai  me bercer de l'esprance
que le mariage tait bris, que la rumeur publique s'tait
trompe, que l'un des partis ou tous deux avaient chang
d'opinion. Ordinairement j'tudiais la figure de mon matre pour
savoir s'il tait irrit ou triste; mais jamais je ne l'avais vue
aussi dgage de nuages et de mauvais sentiments qu'alors. Si,
dans les instants que mon lve et moi passions avec lui, il me
voyait manquer de courage et tomber dans l'abattement, il
s'efforait d'tre gai; jamais il ne m'avait fait venir si souvent
en sa prsence, jamais il n'avait t aussi bon pour moi: hlas!
jamais je ne l'avais tant aim.



CHAPITRE XXIII

Un splendide t brillait sur l'Angleterre; un ciel pur et un
soleil radieux gayent rarement la Grande-Bretagne, mme pendant
un seul jour, et pourtant depuis longtemps dj nous jouissions de
cette faveur: on et dit que les belles journes d'Italie venaient
de quitter le Midi, comme de brillants oiseaux de passage, pour
s'arrter quelque temps sur les rochers d'Albion. On avait rentr
les foins; les champs verts qui entouraient Thornfield venaient
d'tre fauchs; la route poudreuse tait durcie par la chaleur;
les arbres se montraient dans tout leur clat: les teintes fonces
des haies et des bois touffus contrastaient bien avec la nuance
tendre des prairies nouvellement fauches.

Un soir, Adle, fatigue d'avoir ramass des baies la moiti de la
journe, s'tait couche avec le soleil; quand je la vis endormie,
je la quittai pour me rendre dans le jardin.

C'tait alors l'heure la plus agrable de la journe; la grande
chaleur avait cess et une frache rose tombait dans les plaines
altres et sur les montagnes dessches; pendant le jour, le
soleil avait brill sans nuage;  ce moment, tout le ciel tait
empourpr. Les rayons du soleil couchant s'taient concentrs sur
un seul pic et brillaient avec l'clat d'une fournaise ardente ou
d'une pierre prcieuse; ces lueurs se refltaient sur la moiti du
ciel, mais devenaient de plus en plus douces  mesure qu'elles
s'loignaient de leur centre de lumire. L'orient avait aussi son
charme avec son beau ciel d'un bleu fonc, et son toile solitaire
qui venait de se lever pour lui servir de modeste joyau; la lune,
encore cache  l'horizon, devait bientt l'clairer de ses doux
rayons.

Je me promenai quelques instants sur le pav; mais tout  coup une
odeur lgre et bien connue, celle d'un cigare, arriva jusqu'
moi: je regardai, et je m'aperus que la fentre de la
bibliothque tait entr'ouverte. Je savais que de l on pouvait
suivre tous mes mouvements; aussi je me dirigeai vers le verger.
C'tait un lieu abrit et semblable  un Eden, plein d'arbres et
de fleurs; un mur trs lev le sparait de la cour, et une avenue
de htres de la pelouse;  un des bouts, une barrire dtruite le
sparait seule des champs dserts; une alle tortueuse, borde de
lauriers et termine par un gigantesque marronnier d'Inde entour
d'un banc, conduisait  la barrire. mue par la douce rose, par
le silence et l'obscurit croissante, il me sembla que j'aimerais
 passer ma vie en cet endroit. Je me promenai au milieu des
fleurs et des arbres fruitiers dans le haut du verger, qui pour le
moment tait plus clair que le reste par les rayons de la lune
naissante; je fus arrte tout  coup, non pas que j'eusse aperu
ou entendu quelque chose mais je venais de sentir encore une fois
la mme odeur.

L'aubpine, les aurones, le jasmin, les oeillets et les roses
avaient cess de rpandre leur parfum: cette odeur n'tait
produite ni par les arbres ni par les fleurs; je savais bien
qu'elle venait du cigare de M. Rochester; je regardai autour de
moi en coutant. Je vis des arbres chargs de fruits mrs,
j'entendis le rossignol chanter dans le bois, mais je n'aperus
aucune forme humaine et je ne distinguai aucun bruit de pas;
cependant, comme l'odeur augmentait, je rsolus de me retirer. Au
moment o je mettais la main sur la porte, M. Rochester entra; je
reculai dans la niche tapisse de lierre: Il ne restera pas
longtemps, pensai-je; il retournera bientt au chteau, et ainsi
du moins il ne m'aura pas vue.

Mais je m'tais trompe; le soir lui parut aussi agrable et le
vieux jardin aussi attrayant qu' moi. Il se promenait, tantt
soulevant les branches des groseilliers  maquereau pour en
contempler les fruits aussi gros que des prunes, tantt cueillant
une cerise mre, tantt se penchant sur des fleurs, soit pour en
respirer le parfum, soit pour examiner les gouttes de rose
renfermes dans leurs ptales. Un gros scarabe passa en
bourdonnant prs de moi et alla se poser sur une plante aux pieds
de M. Rochester; il le vit et s'inclina pour le regarder.

Maintenant, pensai-je, il me tourne le dos et il est occup,
peut-tre pourrai-je sortir sans tre remarque.

Je marchai sur le gazon, afin que ma prsence ne ft pas rvle
par le craquement du sable; M. Rochester se tenait  un ou deux
mtres de l'endroit devant lequel j'tais oblige de passer; il
semblait absorb dans la contemplation de l'insecte. Je pourrai
trs bien me retirer sans tre vue.me dis-je. Au moment o je
passai prs de son ombre, projete sur le jardin par la lune qui
n'tait pas encore compltement leve, il me dit tranquillement et
sans se retourner:

Jane, venez un peu ici voir cet insecte.

Je n'avais fait aucun bruit; il n'avait pas d'yeux derrire le
dos, son ombre m'avait donc sentie; je tressaillis d'abord, puis
je m'approchai.

Regardez ces ailes, me dit-il; cet animal me rappelle les
insectes de l'Inde. Il est rare de voir en Angleterre un rdeur de
nuit aussi grand et aussi gai; ah! le voil envol.

L'insecte partit. J'allais l'imiter, mais M. Rochester me suivit,
et, au moment o j'atteignis la porte, il me dit:

Revenez; par une nuit si belle, il serait honteux de rester
enferme, et personne ne peut dsirer dormir au moment o le
soleil couchant fait place  la lune qui se lve.

Bien que souvent ma langue soit prompte  rpondre, il y a des cas
o je ne puis trouver une phrase pour m'excuser, et cela arrive
presque toujours dans des circonstances o un simple mot et un
prtexte plausible seraient bien ncessaires pour me tirer d'un
embarras pnible. Je ne dsirais pas me promener  cette heure
avec M. Rochester dans le verger obscur, mais je ne pouvais
trouver aucune raison pour le quitter. Je le suivis lentement,
tout en cherchant un moyen de dlivrance; mais il tait lui-mme
si calme et si grave que j'eus honte de mon trouble: la pense que
ce que je faisais l n'tait pas bien ne proccupait que moi; la
conscience de M. Rochester semblait parfaitement calme.

Jane, me dit-il, lorsque, aprs tre entrs dans l'alle borde
de lauriers, nous nous dirigemes du ct de la barrire et du
marronnier d'Inde, Thornfield est une rsidence agrable en t,
n'est-ce pas?

-- Oui, monsieur.

-- Vous devez aimer cette maison, vous qui remarquez les beauts
de la nature et qui vous attachez aux choses?

-- En effet, je me suis attache  Thornfield.

-- Et, bien que je ne puisse comprendre comment, je me suis aperu
que vous aviez une certaine affection pour cette petite folle
d'Adle, et mme pour la simple Mme Fairfax.

-- Oui, monsieur, je les aime toutes deux, d'une manire
diffrente, il est vrai.

-- Et vous seriez fche de les quitter?

-- Oui.

-- C'est malheureux! dit-il; puis il soupira et s'arrta. Il en
est toujours ainsi dans la vie, continua-t-il;  peine tes-vous
install dans un lieu agrable qu'une voix vous ordonne de vous
lever et de partir, car l'heure du repos est expire.

-- Dois-je partir, monsieur?'demandai-je; dois-je quitter
Thornfield?

-- Je crois que oui, Jane; j'en suis fch, mais je crois qu'il le
faudra.

C'tait un rude coup; mais je ne me laissai pas abattre.

Eh bien, monsieur, je serai prte quand viendra l'ordre de
marcher.

-- Il est venu maintenant; je suis forc de le donner ce soir.

-- Alors, vous allez vous marier, monsieur?

-- Prcisment, exactement; avec votre pntration ordinaire, vous
avez devin juste.

-- Et sera-ce bientt, monsieur?

-- Oh! oui, ma... c'est--dire mademoiselle Eyre; vous vous
rappelez bien, Jane, la premire fois o, grce soit  moi, soit 
la rumeur publique, vous avez compris que j'avais l'intention,
moi, vieux clibataire, d'accepter des liens sacrs, d'entrer dans
le saint tat de mariage, en un mot, de presser Mlle Ingram sur
mon coeur (mes deux bras y suffiront  peine; mais, aprs tout,
d'une si belle crature on ne saurait trop prendre); eh bien,
comme je le disais... Mais coutez-moi donc, Jane; ne tournez pas
la tte; ne cherchez pas d'autres scarabes: celui que vous avez
vu tait quelque enfant qui venait de dserter sa demeure. Je
voulais seulement vous rappeler que vous avez t la premire  me
dire, avec cette discrtion que je respecte en vous, cette
prvoyance, cette prudence et cette humilit qui conviennent 
votre position, que, dans le cas o j'pouserais Mlle Ingram, vous
et la petite Adle feriez mieux de vous retirer. Je ne parle pas
du blme implicite jet sur ma bien-aime par cet avis, et mme je
tcherai de l'oublier lorsque vous serez loin d'ici, Jane; je ne
me souviendrai que de la sagesse d'un conseil que j'ai voulu
suivre: il faut qu'Adle aille en pension, et vous, mademoiselle
Eyre, il faut changer de place.

-- Oui, monsieur, je vais faire insrer ma demande tout de suite
dans les journaux. En attendant, je suppose...

J'avais l'intention d'ajouter: Je suppose que je puis rester ici
jusqu' ce que j'aie trouv un nouvel abri. Mais je m'arrtai,
sentant qu'il serait imprudent d'entreprendre une longue phrase,
car je n'tais plus matresse de ma voix.

Dans un mois environ j'espre tre mari, continua M. Rochester;
dans l'intervalle je m'occuperai de vous chercher de l'occupation
et un asile.

-- Je vous remercie, monsieur; je suis fche de vous donner...

-- Oh! pas de remercments; lorsqu'on a rempli ses devoirs aussi
bien que vous, on a le droit de demander  celui au service duquel
on a t, de faire pour vous tout ce qui est en son pouvoir. J'ai
dj entendu parler  ma future belle-mre d'une place qui, je le
crois, vous conviendrait: il s'agit d'entreprendre l'ducation des
cinq filles de Mme Dionysius O'Gall, de Betternut-Lodge, en
Irlande; je crois que vous aimerez l'Irlande; on dit que les
habitants y sont pleins de coeur.

-- C'est bien loin, monsieur.

-- Qu'importe? une jeune fille aussi raisonnable que vous ne doit
pas regarder  faire un long voyage.

-- Ce n'est pas le voyage qui m'inquite; mais la mer et une
barrire entre...

-- Entre quoi, Jane?

-- Entre l'Irlande, et l'Angleterre, et Thornfield, et...

-- Eh bien!

-- Et vous, monsieur!

Je prononai cette dernire phrase presque involontairement, et
involontairement aussi mes larmes se mirent  couler; nanmoins,
je ne pleurais pas assez haut pour tre entendue; je rprimai mes
sanglots. La pense de Mme O'Gall me glaait le coeur, mais moins
encore que la pense des vagues destines  murmurer ternellement
entre moi et le matre auprs duquel je me promenais; cependant,
ce qui tait plus douloureux encore pour mon me, c'tait l'ide
que la richesse, le rang et l'habitude taient venus se placer
entre moi et celui que j'aimais.

C'est bien loin, repris-je de nouveau.

-- Certainement; et lorsque vous serez en Irlande, je ne vous
reverrai plus, Jane, c'est bien certain: car je n'irai jamais en
Irlande; je n'aime pas beaucoup ce pays. Nous avons t amis,
Jane, n'est-ce pas?

-- Oui, monsieur.

-- Eh bien, lorsque des amis sont  la veille de se sparer, ils
aiment  passer l'un prs de l'autre le peu de temps qui leur
reste; venez, nous allons parler de ce voyage et de cette
sparation, pendant que les toiles commencent leur course
brillante dans le ciel. Tenez, voici un marronnier d'Inde entour
d'un banc; nous allons nous y asseoir tranquillement, bien que
nous ne soyons plus destins  nous placer ainsi l'un  ct de
l'autre.

Il me fit asseoir, et il s'approcha de moi.

Il y a bien loin d'ici en Irlande, Jane, et je suis fch de voir
ma petite amie entreprendre un voyage si fatigant; mais si je ne
puis rien trouver de mieux, que faire?... Jane, m'tes-vous
attache?

Je ne pus pas hasarder une rponse, mon coeur tait trop plein.

C'est que, dit-il, j'prouve quelquefois pour vous un trange
sentiment, surtout lorsque vous tes prs de moi, comme
maintenant: il me semble que j'ai dans le coeur une corde
invisible, fortement attache  une corde toute semblable et
place dans votre coeur; si un bras de mer et soixante lieues de
terre doivent nous sparer, j'ai peur que cette corde sympathique
ne se brise et que la blessure ne saigne intrieurement. Quant 
vous, vous m'oublieriez.

-- Jamais, monsieur! vous savez... Il me fut impossible de
continuer.

Jane, entendez-vous le rossignol chanter dans les bois? coutez!

En coutant, je sanglotais convulsivement, car je ne pouvais plus
rprimer mes sentiments; je fus oblige de cder, et j'prouvai
dans tout mon tre une souffrance aigu. Quand je parlai, ce ne
fut que pour exprimer un dsir imptueux de n'tre jamais ne ou
de n'tre jamais venue  Thornfield.

Est-ce parce que vous tes fche de le quitter? me demanda
M. Rochester.

La souffrance et l'amour avaient excit chez moi une violente
motion, qui s'efforait de devenir matresse absolue, de dominer,
de rgner et de parler.

Oui, je suis triste de quitter Thornfield, m'criai-je; j'aime
Thornfield; je l'aime, parce que, pendant quelque temps, j'y ai
vcu d'une vie dlicieuse; je n'ai pas t foule aux pieds et
humilie; je n'ai pas t ensevelie avec des esprits infrieurs;
on ne m'a pas loigne de ce qui est beau, fort et lev; j'ai
vcu face  face avec ce que je rvre et ce qui me rjouit; j'ai
caus avec un esprit original, vigoureux et tendu; je vous ai
connu, monsieur Rochester; et je suis frappe de terreur et
d'angoisse en pensant qu'il faut m'loigner de vous pour toujours;
je vois la ncessit du dpart, et c'est comme si je me voyais
force de mourir.

-- O voyez-vous la ncessit de partir? demanda-t-il tout  coup.

-- O? ne me l'avez-vous pas vous-mme montre, monsieur?

-- Et sous quelle forme?

-- Sous la forme de Mlle Ingram, une jeune fille belle et noble,
votre fiance.

-- Ma fiance! Quelle fiance? Je n'ai pas de fiance.

-- Mais vous en aurez une.

-- Oui, j'en aurai une, dit-il en serrant les dents.

-- Alors, il faut que je parte; vous l'avez dit vous-mme.

-- Non, il faut que vous restiez; je le jure, et je garderai mon
serment!

-- Je vous dis qu'il me faut partir, rpondis-je, excite par
quelque chose qui ressemblait  la passion. Croyez-vous que je
puisse rester en n'tant rien pour vous? croyez-vous que je sois
une automate, une machine qui ne sent rien? croyez-vous que je
souffrirais de me voir mon morceau de pain arrach de mes lvres
et ma goutte d'eau vive jete de ma coupe? croyez-vous que, parce
que je suis pauvre, obscure, laide et petite, je n'aie ni me ni
coeur? Et si Dieu m'avait faite belle et riche, j'aurais rendu la
sparation aussi rude pour vous qu'elle l'est aujourd'hui pour
moi! Ce n'est plus la convention, la coutume, ni mme la chair
mortelle qui vous parle; c'est mon esprit qui s'adresse  votre
esprit, comme si tous deux, aprs avoir pass par la tombe, nous
tions aux pieds de Dieu dans notre vritable galit!

-- Oui, dans notre vritable galit , rpta M. Rochester; puis
il ajouta, en me serrant dans ses bras et en pressant ses lvres
contre les miennes: Et, puisque nous sommes gaux, c'est ainsi
que nous serons aux pieds de Dieu.

-- Oui, monsieur, rpondis-je. Et pourtant non; non, car vous tes
mari, ou du moins sur le point de l'tre, et  une femme qui vous
est infrieure, pour laquelle vous n'avez pas de sympathie, que
vous n'aimez pas rellement, car je vous ai entendu rire d'elle!
Moi, je mpriserais une pareille union ainsi, je suis meilleure
que vous. Laissez-moi partir.

-- O, Jane pour l'Irlande?

-- Oui, pour l'Irlande; je me suis rendue matresse de moi,
maintenant je puis aller n'importe o.

-- Jane, restez tranquille; ne vous dbattez pas comme un oiseau
sauvage pris au pige et qui arracherait ses plumes dans son
dsespoir.

-- Je ne suis pas un oiseau, et aucun filet ne m'enveloppe; je
suis libre; j'ai une volont indpendante, et je m'en sers pour
vous quitter.

Un nouvel effort me dgagea de ses bras, et je me tins debout
devant lui.

Vous-mme allez prendre une dcision sur votre avenir, me dit-il;
je vous offre ma main, mon coeur et la moiti de ce que je
possde.

-- Vous jouez une comdie dont je ne puis que rire.

-- Je vous demande de passer votre vie prs de moi, d'tre une
partie de moi et ma meilleure compagne sur la terre.

-- Vous avez dj fait votre choix et vous devez vous y tenir.

-- Jane, calmez-vous; vous tes trop exalte. Moi aussi, je vais
rester quelques instants tranquille.

Le vent siffla dans l'alle et vint trembler entre les branches du
marronnier, puis il alla se perdre au loin. La voix du rossignol
tait le seul bruit qu'on entendt  cette heure; en l'coutant,
je me remis  pleurer.

M. Rochester tait tranquillement assis et me regardait avec une
srieuse douceur; il demeura muet quelque temps; enfin il me dit:

Venez  ct de moi, Jane; tchons de nous expliquer et de nous
comprendre.

-- Je ne reviendrai jamais prs de vous; j'ai pu m'chapper et je
ne reviendrai pas.

-- Mais, Jane, je vous le demande comme  ma femme; c'est vous
seule que je veux pouser.

Je demeurai silencieuse; je croyais qu'il se moquait de moi.

Venez, Jane, venez ici.

-- Votre fiance est entre nous.

Il se leva et m'atteignit.

Ma fiance est ici, dit-il en me pressant de nouveau contre lui;
ma fiance est ici, parce qu'ici est mon gale et ma semblable.
Jane, voulez-vous m'pouser?

Je ne lui rpondis pas et je m'efforai de nouveau de lui
chapper, car je n'avais pas foi en lui.

Vous doutez de moi. Jane?

-- Entirement.

-- Vous n'avez pas foi en moi?

-- Pas le moins du monde.

-- Suis-je un menteur  vos yeux? demanda-t-il avec passion;
petite incrdule, vous allez tre convaincue. Ai-je de l'amour
pour Mlle Ingram? non, et vous le savez. A-t-elle de l'amour pour
moi? non; j'en ai la preuve. J'ai rpandu le bruit que ma fortune
n'tait pas le tiers de ce qu'on la supposait, et je me suis
arrang de manire  ce que ce bruit arrivt jusqu' elle;
ensuite, je me suis prsent  son chteau pour voir le rsultat
de mes efforts: elle et sa mre m'ont reu trs froidement; je ne
veux pas, je ne puis pas pouser Mlle Ingram. Vous, crature
trange, qui n'tes presque pas de la terre, je vous aime comme ma
chair; vous, pauvre, petite, obscure et laide, je vous supplie de
m'accepter comme mari.

-- Moi! m'criai-je; car, en voyant son srieux et en entendant
son impertinence, je commenais  croire  sa sincrit; moi qui
n'ai point d'amis dans le monde, except vous, si toutefois vous
tes mon ami, moi qui ne possde rien que ce que vous m'avez
donn?

-- Vous, Jane; il faut que vous soyez tout entire  moi; le
voulez-vous? rpondez vite.

-- Monsieur Rochester, tournez-vous du ct de la lune et laissez-
moi regarder votre visage.

-- Pourquoi?

-- Parce que je veux y lire votre pense; tournez-vous!

-- Vous ne pourrez pas lire sur mon visage plus que sur une page
souille et dchire; lisez; mais dpchez-vous, car je souffre.

Sa figure tait gonfle et agite; ses traits taient contracts
et ses yeux anims d'un brillant regard.

Oh! Jane, s'cria-t-il, vous me torturez avec votre regard
scrutateur, bien qu'il soit gnreux et droit; vous me torturez!

-- Et pourquoi, si ce que vous dites est vrai, si votre offre est
vritable? vous savez bien que je ne puis prouver pour vous que
des sentiments de reconnaissance et de dvouement; qu'y a-t-il de
douloureux l dedans?

-- De la reconnaissance! s'cria-t-il; et il ajouta d'un ton
irrit: Jane, acceptez-moi vite; appelez-moi par mon nom; dites
douard, je veux bien vous pouser.

-- Parlez-vous srieusement? m'aimez-vous vritablement et
dsirez-vous sincrement que je sois votre femme?

-- Oui, et si un serment est ncessaire pour vous satisfaire, eh
bien, je le jure!

-- Alors, monsieur, je vous pouserai.

-- Appelez-moi douard, ma petite femme.

-- Cher douard!

-- Venez  moi; venez tout entire  moi, dit-il; puis il ajouta
tout bas, me parlant  l'oreille, pendant que sa joue touchait la
mienne: Faites mon bonheur, et je ferai le vtre. Dieu me
pardonne, ajouta-t-il au bout de peu de temps, et que les hommes
ne viennent pas se mler de tout ceci; je l'ai et je la garderai.

-- Les hommes n'auront pas besoin de s'en mler, monsieur je n'ai
pas de parents qui puissent s'opposer  vos projets.

-- Et c'est ce qu'il y a de mieux. dit-il.

Si je l'avais moins aim, j'aurais remarqu dans son regard et
dans sa voix une sauvage exaltation. Mais, assise prs de lui,
sortie de ce douloureux rve de la sparation, appele  une
heureuse union, je ne pouvais penser qu'au bonheur qui venait de
m'tre si libralement donn; bien des fois il me demanda: tes-
vous heureuse, Jane? et bien des fois je lui rpondis: Oui;
puis il murmurait tout bas:

Oui, nous nous aimerons. Je l'ai trouve sans ami, sans joie et
le coeur glac; je la garderai prs de moi pour la caresser et la
consoler; n'y a-t-il pas de l'amour dans mon coeur et de la
constance dans mes rsolutions? Et cela seul pourra racheter tout
le reste devant le tribunal de Dieu. Je sais que mon Crateur
m'approuve; peu m'importent les jugements du monde; quant 
l'opinion des hommes, je la dfie!

La nuit venait de tomber; la lune n'tait pas encore leve, et
nous tions tous deux dans l'obscurit; quelque prs que je fusse
de mon matre, j'avais peine  voir son visage; le vent murmurait
dans l'alle des lauriers, sifflait entre les branches du
marronnier et envoyait son souffle jusqu' nous.

Il faut rentrer, me dit M. Rochester, le temps va changer; je
serais rest avec toi jusqu'au matin, Jane.

-- Moi aussi, pensai-je; et je l'aurais peut-tre dit, si un
clair ne ft venu dchirer la portion du ciel que je regardais;
l'clair fut suivi d'un craquement et d'un violent coup de
tonnerre qui me sembla avoir clat tout prs de nous. Je ne
songeais qu' cacher mes yeux blouis contre l'paule de
M. Rochester; la pluie tombait  flots; nous traversmes
rapidement l'alle, les champs, et nous entrmes dans la maison;
mais, lorsque nous atteignmes le perron, l'eau ruisselait sur nos
vtements. M. Rochester me retirait mon chle et secouait l'eau
qui coulait de mes cheveux dnous, lorsque Mme Fairfax sortit de
sa chambre; ni moi ni M. Rochester ne l'apermes au premier
moment; la lampe tait allume; l'horloge marquait minuit.

Dpchez-vous de changer de vtements, me dit-il, et maintenant
bonsoir; bonsoir ma bien-aime!

Il m'embrassa  plusieurs reprises. Lorsqu'en le quittant je
regardai autour de moi, je vis la veuve ple, grave et tonne; je
me contentai de sourire et de gagner l'escalier. Tout
s'expliquera bientt, pensai-je. Cependant, lorsque je fus
arrive  ma chambre, je fus attriste de la pense qu'un seul
moment mme elle avait pu se mprendre sur ce qu'elle avait vu;
mais, au bout de peu de temps, la joie effaa tout autre
sentiment; malgr le vent qui soufflait avec violence, le tonnerre
qui retentissait avec force tout prs de moi, les clairs qui
scintillaient vifs et rapprochs, la pluie qui, pendant deux
heures, tomba avec la violence d'une cataracte, je n'prouvai
aucun effroi, et peu de cette crainte respectueuse qu'veillait
ordinairement chez moi la vue d'un orage. Trois fois M. Rochester
vint frapper  ma porte pour voir si j'tais tranquille; c'tait
assez pour me rendre forte et calme contre tout.

Le lendemain matin, avant que je fusse leve, la petite Adle
accourut dans ma chambre pour me dire que le grand marronnier au
bout du verger avait t frapp par le tonnerre et  moiti
dtruit.



CHAPITRE XXIV

Tout en m'habillant, je repassai dans ma mmoire les vnements de
la veille, et je me demandai si ce n'tait point un rve; je n'en
fus bien convaincue que lorsque, ayant revu M. Rochester, je
l'entendis me rpter ses promesses et me reparler de son amour.

En me peignant, je me regardai dans la glace, et je m'aperus que
je n'tais plus laide; mon visage tait plein de vie et
d'esprance, mes yeux semblaient avoir contempl une fontaine de
joie et emprunt l'clat  ses ondes transparentes. Souvent je
m'tais efforce de ne pas regarder mon matre, craignant que ma
figure ne lui dplt: aujourd'hui je pouvais lever mon regard
jusqu' lui sans avoir peur de refroidir son amour par
l'expression de mon visage. Je mis une robe d't, lgre et d'une
couleur claire; il me sembla que jamais vtement ne m'avait mieux
pare, parce que jamais aucun n'avait t port avec tant de joie.

Quand je descendis dans la grande salle, je ne fus pas surprise de
voir qu'une belle matine de juin avait succd  l'orage de la
veille, et de sentir,  travers la porte ouverte, le souffle d'une
brise frache et parfume; la nature devait avoir quelque chose de
joyeux; j'tais si heureuse! Une pauvre femme et un petit enfant
ple et en haillons s'arrtrent devant la porte; je courus vers
eux pour leur donner tout l'argent que j'avais dans ma bourse,
trois ou quatre schellings; bons ou mauvais, je voulais les voir
heureux. Aussi les corneilles faisaient entendre leurs cris et les
oiseaux chantaient; mais rien n'tait aussi joyeux ni aussi
musical que mon coeur!

Mme Fairfax apparut  la fentre avec un visage triste, et me dit
gravement:

Mademoiselle Eyre, voulez-vous venir djeuner?

Pendant le repas, elle fut calme et froide; mais je ne pouvais pas
la dtromper. Il fallait attendre que mon matre voult bien
expliquer tout ceci. Je mangeai ce que je pus, puis je me htai de
remonter dans ma chambre; je rencontrai Adle qui sortait de la
salle d'tude.

O allez-vous? lui demandai-je, c'est l'heure du travail.

-- M. Rochester m'a dit d'aller dans la chambre des enfants.

-- O est-il?

-- L, me rpondit-elle, en indiquant la pice qu'elle venait de
quitter.

J'entrai et je l'y trouvai en effet.

Venez me dire bonjour, me cria-t-il.

J'avanai joyeusement. Cette fois ce n'tait pas un simple mot ou
une poigne de main qui m'attendait, mais un baiser; je le trouvai
tout naturel, et il me sembla doux d'tre ainsi aime et caresse
par lui.

Jane, vous tes frache, souriante et jolie, dit-il, oui,
vraiment jolie. Est-ce l la ple petite fe que je connaissais?
Quelle joyeuse figure, quelles joues fraches et quelles lvres
roses! comme ces cheveux et ces yeux sont d'un brun brillant!

J'avais des yeux verts, mais il faut excuser cette mprise: il
parat qu'ils avaient chang de couleur pour lui.

Oui, monsieur, c'est Jane Eyre.

-- Qui sera bientt Jane Rochester, ajouta-t-il; dans quatre
semaines, Jane, pas un jour de plus, entendez-vous?

Je ne pouvais pas bien comprendre encore, j'tais tout tourdie;
en entendant parler M. Rochester, je n'prouvai pas une joie
intime, je ressentis comme un choc violent; je fus tonne,
presque effraye.

Vous avez rougi, et maintenant vous tes bien ple, Jane,
pourquoi?

-- Parce que vous m'avez appele Jane Rochester, et cela me semble
trange.

-- Oui, la jeune Mme Rochester, la fiance de Fairfax Rochester.

-- Cela ne se pourra pas, monsieur; le nom de Jane Rochester sonne
trangement; les hommes ne jouissent jamais d'un bonheur complet
sur la terre; je ne suis pas destine  avoir un sort plus heureux
que les autres jeunes filles dans ma position; me figurer un tel
bonheur, c'est croire  un conte de fe.

-- Eh bien, celui-l, j'en ferai une ralit; je commencerai ds
demain. Ce matin, j'ai crit  mon banquier de Londres, pour qu'il
m'envoyt certains bijoux qu'il a en sa possession; ils ont
toujours appartenu aux dames de Thornfield; dans un jour ou deux,
j'espre pouvoir les remettre entre vos mains: car je veux vous
entourer des mmes soins et des mmes attentions que si vous tiez
la fille d'un lord.

-- Oh! monsieur, ne pensez pas aux bijoux, je n'aime pas  en
entendre parler; des bijoux pour Jane Eyre! Cela aussi me semble
trange et peu naturel; je prfrerais n'en point avoir.

-- Je veux mettre moi-mme la chane de diamants autour de votre
cou et placer le cercle d'or sur votre front: car sur ce front du
moins la nature a pos son cachet de noblesse. Je veux attacher
des bracelets sur ces poignets dlicats, et charger d'anneaux ces
doigts de fe.

-- Non, non, monsieur, pensez  autre chose; ne me parlez pas de
cela, et surtout de cette manire; ne vous adressez pas  moi
comme si j'tais belle; je suis une institutrice laide et
semblable  une quakeresse.

-- Vous tes belle  mes yeux; vous avez la beaut que j'aime,
vous tes dlicate et arienne.

-- Vous voulez dire chtive et nulle. Vous rvez, monsieur ou vous
raillez; pour l'amour de Dieu, ne soyez pas ironique.

-- Je forcerai le monde  vous dclarer belle. ajouta-t-il.

Mon embarras croissait  l'entendre parler ainsi; il me semblait
qu'il voulait soit se tromper, soit essayer de me tromper moi-
mme.

Je vtirai ma Jane de satin et de dentelle, continua-t-il, je
mettrai des roses dans ses cheveux, et je couvrirai sa tte bien-
aime d'un voile sans prix.

-- Et alors vous ne me reconnatrez pas, monsieur; je ne serai
plus votre Jane Eyre, mais un singe dguis en arlequin, un geai
recouvert de plumes d'emprunt. Je ne serais pas plus tonne de
vous voir habill en acteur que moi revtue d'une robe de cour; et
pourtant je ne vous trouve pas beau, bien que je vous aime
tendrement, trop tendrement pour vous flatter; ainsi donc ne me
flattez pas non plus.

Il continua  parler sur le mme ton, malgr ma prire.

Aujourd'hui mme, reprit-il, je vous mnerai dans la voiture 
Millcote pour que vous y choisissiez, quelques vtements. Je vous
ai dit que nous serions maris dans quatre semaines; le mariage
aura lieu tranquillement dans la chapelle du chteau; ensuite nous
partirons pour la ville. Aprs un court sjour j'emmnerai mon
trsor dans des rgions plus rapproches du soleil que
l'Angleterre, dans les vignes franaises, et les plaines d'Italie;
elle verra tout ce qui est fameux dans l'histoire ancienne et dans
les temps modernes; elle gotera  l'existence des villes; elle
apprendra sa valeur par une juste comparaison avec les autres
femmes.

-- Je voyagerai, monsieur, et avec vous?

-- Vous passerez quelque temps  Paris,  Rome,  Naples, 
Florence,  Venise,  Vienne; tous les pays que j'ai parcourus
seront traverss par vous; partout o mon peron a frapp, vous
poserez votre pied de sylphide. Il y a dix ans, j'ai parcouru
l'Europe  moiti fou de dgot, de haine, de rage, et un peu
semblable  ceux qui m'accompagnaient; cette fois, guri et
purifi, je la visiterai avec l'ange qui est mon soutien.

Je souris en l'entendant parler ainsi.

Je ne suis pas un ange, dis-je, et je n'en serai pas un tant que
je vivrai; je ne serai que moi-mme. Il ne faut pas vous attendre
 trouver rien de cleste en moi; vous seriez aussi tromp que moi
si je voulais trouver quelque chose de divin en vous.

-- Que vous attendez-vous  trouver chez moi?

-- Pendant quelque temps peut-tre, vous serez comme maintenant,
mais cela durera peu; ensuite vous deviendrez froid, capricieux,
sombre, et j'aurai beaucoup de peine  vous plaire; puis, quand
vous serez habitu  moi, vous m'aimerez de nouveau, je ne dis pas
d'amour, mais d'affection. Je pense que votre amour s'teindra au
bout de six mois ou mme de moins; j'ai vu dans les livres crits
par les hommes que c'tait le temps le plus long accord 
l'ardeur d'un mari; mais je pense aprs tout que, comme amie et
comme compagne, je ne serai jamais tout  fait dplaisante aux
yeux de mon cher matre.

-- Ne plus vous aimer, puis vous aimer encore! moi je sais que je
vous aimerai toujours, et je vous forcerai  confesser que ce
n'est pas seulement de l'affection, mais de l'amour, et un amour
vritable, fervent et sr.

-- Vous tes capricieux.

-- Pour les femmes qui ne me plaisent que par leur visage je suis
pire que le diable, quand je dcouvre qu'elles n'ont ni me ni
coeur, quand je les vois basses, triviales, peut-tre imbciles,
dures et mchantes; mais pour un oeil pur, une langue loquente,
une me de feu, un caractre qui peut se plier sans se briser, 
la fois souple et fort, maniable et rsistant, je suis toujours
fidle et aimant.

-- Avez-vous jamais rencontr une telle nature, monsieur? avez-
vous jamais aim une telle femme?

-- Je l'aime maintenant.

-- Quant  moi, je n'atteindrai jamais  cet idal, mme sur un
seul point.

-- Je n'ai point rencontr de femmes qui vous ressemblassent,
Jane; vous me plaisez et vous me dominez; vous semblez vous
soumettre, et j'aime votre manire de plier. Quand je retourne
sous mes doigts un cheveau de soie, je sens dans mes bras un
tressaillement qui continue jusque dans mon coeur; eh bien, de
mme je me sens gagn par vous, et votre influence est plus douce
que je ne puis le dire; cette dfaite me donne plus de joie que
n'importe quel triomphe! Pourquoi souriez-vous, Jane? que signifie
cet air inexplicable?

-- Je pensais, monsieur (excusez-moi, mon ide tait
involontaire), je pensais  Hercule et  Samson, prs de celles
qui les avaient charms.

-- Et vous, petite fe, vous tiez...

-- Silence, monsieur! Il n'y a pas plus de sagesse dans vos
paroles que de raison dans les actes de ceux dont je vous parlais
tout  l'heure; mais il est probable que, s'ils avaient t
maris, la svrit du mari aurait expi la douceur de l'amant, et
c'est ce que je crains en vous; je voudrais savoir ce que vous me
rpondrez dans un an, si je vous demande une faveur qu'il ne vous
plaira pas de m'accorder.

-- Demandez-moi quelque chose maintenant, Jane, la moindre chose;
je dsire tre pri.

-- Je le veux bien, monsieur; ma ptition est toute prte.

-- Parlez; mais si vous me regardez, et si vous me regardez de
cette manire, je me verrai forc de vous promettre d'avance, ce
qui serait une folie  moi.

-- Pas du tout, monsieur; voici simplement ce que je voulais vous
demander: n'envoyez pas chercher vos bijoux, et ne me mettez pas
une couronne de roses; autant vaudrait entourer d'une dentelle
d'or ce grossier mouchoir de poche que vous tenez  la main.

-- C'est--dire qu'autant vaudrait dorer l'or le plus pur, je le
sais; aussi serez-vous satisfaite, pour le moment du moins; je
vais crire  mon banquier. Mais vous ne m'avez encore rien
demand; priez-moi de vous donner quelque chose.

-- Eh bien, monsieur, ayez la bont de satisfaire ma curiosit sur
un point.

Il se troubla.

Comment, comment? dit-il vivement; la curiosit est dangereuse;
heureusement je n'ai pas jur de vous rpondre.

-- Il n'y a aucun danger  me rpondre, monsieur.

-- Parlez donc, Jane; mais plutt que cette simple question, 
laquelle est peut-tre li un secret, je prfrerais que vous
m'eussiez demand la moiti de ce que je possde.

-- Eh bien, roi Assurus, que ferais-je de la moiti de vos
richesses? me prenez-vous pour un usurier juif, dsirant
s'approprier des terres? J'aimerais bien mieux avoir votre
confiance; vous me donnerez bien votre confiance, n'est-ce pas,
puisque vous me donnez votre amour?

-- Vous tes la bienvenue, Jane,  connatre tous ceux de mes
secrets qui sont dignes de vous; mais pour l'amour de Dieu, ne
demandez pas un fardeau inutile; ne tendez pas vos lvres vers une
coupe empoisonne, et ne me soumettez pas  un examen trop dur.

-- Pourquoi pas, monsieur? vous venez de me dire que vous aimiez 
tre vaincu, et qu'il vous tait doux de vous sentir persuad. Ne
pensez-vous pas que je ferais bien de vous arracher une
confession, de prier, de supplier, de pleurer mme, si c'est
ncessaire, rien que pour essayer mon pouvoir?

-- Je vous dfie dans un tel essai; cherchez  deviner, et le jeu
cessera aussitt.

-- Alors, monsieur, vous renoncez facilement. Mais, comme votre
regard est sombre! vos paupires sont devenues aussi paisses que
mon doigt, et votre front ressemble  celui d'un Jupiter tonnant.
C'est l l'air que vous aurez lorsque vous serez mari, monsieur,
je suppose?

-- Et vous, reprit M. Rochester si c'est l l'air que vous aurez
lorsque vous serez marie, il faudra bien vite rompre: car en ma
qualit de chrtien, je ne puis pas vivre avec un lutin. Mais que
vouliez-vous me demander, petite crature? dpchez-vous.

-- Voyez, vous n'tes mme plus poli. Du reste, j'aime mieux la
rudesse que la flatterie; j'aime mieux tre une petite crature
qu'un ange. Voici ce que j'avais  vous demander: pourquoi avez-
vous pris tant de peine  me persuader que vous vouliez pouser
Mlle Ingram?

-- Est-ce tout? Dieu soit lou! Son front se drida; il me
regarda en souriant, lissa mes cheveux et sembla heureux comme
s'il venait d'viter un danger. Je puis vous faire ma confession,
Jane, dit-il, bien que je risque un peu de vous indigner, et je
sais tout ce qu'il y a de flamme en vous lorsque vous tes
irrite; vous tiez pleine d'ardeur, hier soir, quand vous vous
rvoltiez contre la destine et que vous vous dclariez mon gale:
car c'est vous, Jane, qui l'avez dit!

-- Sans doute; mais rpondez, monsieur, je vous prie,  la
question que je vous ai faite sur Mlle Ingram.

-- Eh bien! j'ai fait la cour  Mlle Ingram pour vous rendre aussi
follement amoureuse de moi que je l'tais de vous; je savais que
le meilleur moyen d'arriver  mon but tait d'exciter votre
jalousie.

-- Trs bien; comme cela vous rapetisse! vous n'tes pas plus
grand que le bout de mon petit doigt. C'tait une honte et un
scandale d'agir ainsi; les sentiments de Mlle Ingram n'taient
donc rien  vos yeux?

-- Tous ses sentiments se rduisent  un seul: l'orgueil; il est
bon qu'elle soit humilie. tiez-vous jalouse, Jane?

-- Peu importe, monsieur; il n'est point intressant pour vous de
le savoir. Rpondez-moi encore une fois franchement: croyez-vous
que Mlle Ingram ne souffrira pas de votre galanterie dloyale? Ne
se sentira-t-elle pas bien abandonne?

-- C'est impossible, puisque je vous ai dit, au contraire, que
c'tait elle qui m'avait abandonn; la pense que je n'tais pas
riche a refroidi ou plutt a teint sa flamme en un moment.

-- Vous formez de curieux projets, monsieur Rochester; je crains
que vos principes ne soient quelquefois bizarres.

-- Jamais personne ne leur a donn une bonne direction, Jane et
ils ont bien pu s'garer souvent.

-- Eh bien! srieusement, dites-moi si je puis accepter le grand
bonheur que vous me proposez, sans crainte de voir une autre
souffrir les douleurs amres que j'endurais il y a quelque temps.

-- Oui, vous le pouvez, ma chre et bonne enfant; personne au
monde n'a pour moi un amour pur comme le vtre; la croyance 
votre affection, Jane, est un baume bien doux pour mon me.

Je pressai mes lvres contre la main qu'il avait laisse sur mon
paule. Je l'aimais beaucoup, plus que je ne voulais me l'avouer,
plus que ne peuvent l'exprimer des mots.

Demandez-moi encore quelque chose, me dit-il; c'est mon bonheur
d'tre pri et de cder.

-- J'avais une autre ptition toute prte. Communiquez vos
intentions  Mme Fairfax, monsieur, dis-je; elle m'a vue hier soir
dans la grande salle avec vous, et elle a t tonne; donnez-lui
quelques explications avant que je la revoie: cela me fait de la
peine d'tre mal juge par une femme aussi excellente.

-- Montez dans votre chambre, et mettez votre chapeau, me
rpondit-il; je voudrais vous emmener ce matin  Millcote. Pendant
que vous vous habillerez, je vais clairer l'intelligence de la
vieille dame. Vous croit-elle perdue, parce que vous m'avez donn
votre amour?

-- Elle pense que j'ai oubli ma place, et vous la vtre,
monsieur.

-- Votre place est dans mon coeur; et malheur  ceux qui
voudraient vous insulter, maintenant ou plus tard! Allez-vous
habiller.

Ce fut bientt fait, et lorsque j'entendis M. Rochester quitter la
chambre de Mme Fairfax, je me htai de descendre. La vieille dame
tait  lire sa Bible comme tous les matins; elle avait pos ses
lunettes sur le livre; pour le moment, elle semblait avoir oubli
l'occupation suspendue par l'entre de M. Rochester; ses yeux,
fixs sur la muraille, indiquaient la surprise d'un esprit
tranquille qui vient d'apprendre une nouvelle extraordinaire. En
me voyant, elle se leva, fit un effort pour sourire, et murmura
quelques mots de flicitation; mais le sourire expira sur ses
lvres et la phrase fut laisse inacheve; elle mit ses lunettes,
ferma sa Bible, et loigna sa chaise de la table.

Je suis si tonne, mademoiselle Eyre, dit-elle, que je ne sais
ce que je dois vous dire. Certainement je n'ai pas rv...
Quelquefois, lorsque je suis assise seule, je m'endors et je me
figure des choses qui ne sont jamais arrives; bien souvent j'ai
cru voir mon mari, qui est mort il y a quinze ans, s'asseoir 
ct de moi, et je l'ai mme entendu m'appeler Alice, comme il
avait coutume de le faire. Pouvez-vous me dire si M. Rochester
vous a vraiment demand de l'pouser? Ne vous moquez pas de moi;
mais il me semble bien qu'il est entr ici, il y a cinq minutes,
pour me dire que dans un mois vous seriez sa femme.

-- Il m'a dit la mme chose, rpondis-je.

-- Vraiment! Et croyez-vous ce qu'il vous a dit? Avez-vous
accept?

-- Oui.

Elle me regarda avec tonnement.

Je ne l'aurais jamais cru. C'est un homme orgueilleux, tous les
Rochester l'taient; son pre aimait l'argent, et lui-mme a
toujours pass pour conome. Il a l'intention de vous pouser?

-- Il me l'a dit.

Elle me regarda, et je lus dans ses yeux qu'elle ne trouvait en
moi aucun charme assez puissant pour rsoudre l'nigme.

Je ne comprends pas cela, continua-t-elle; mais sans doute c'est
vrai, puisque vous le dites. Comment tout cela s'expliquera-t-il?
je ne le sais pas. On conseille souvent l'galit de fortune et de
position; puis il y a vingt ans de diffrence entre vous, il
pourrait presque tre votre pre.

-- Non, en vrit, madame Fairfax, m'criai-je; il n'a pas l'air
de mon pre le moins du monde, et ceux qui nous verront ensemble
ne pourront pas le supposer un instant; M. Rochester semble aussi
jeune et est aussi jeune que certains hommes de vingt-cinq ans.

-- Et c'est vraiment par amour qu'il veut vous pouser? me
demanda-t-elle.

Je fus si blesse par sa froideur et son scepticisme, que mes yeux
se remplirent de larmes.

Je suis fche de vous faire de la peine, continua la veuve; mais
vous tes si jeune et vous connaissez si peu les hommes! je
voudrais vous mettre sur vos gardes. Il y a un vieux dicton qui
dit que tout ce qui brille n'est pas or, et je crains qu'il n'y
ait l-dessous quelque chose que ni vous ni moi ne pouvons
deviner.

-- Comment! suis-je donc un monstre? m'criai-je. Est-il
impossible que M. Rochester ait une affection sincre pour moi?

-- Non, vous tes trs bien et vous avez mme gagn depuis quelque
temps; je crois que M. Rochester vous aime; j'ai toujours remarqu
que vous tiez sa favorite; souvent j'ai souffert pour vous de
cette prfrence si marque, et j'aurais dsir pouvoir vous
mettre sur vos gardes: mais j'hsitais  placer sous vos yeux mme
la possibilit du mal. Je savais qu'une semblable pense vous
choquerait, vous offenserait peut-tre; je vous savais
profondment modeste et sensible; je pensais qu'on pouvait vous
livrer  vous-mme. Je ne puis pas vous dire ce que j'ai souffert
la nuit dernire, lorsqu'aprs vous avoir cherche dans toute la
maison, je n'ai pas pu vous trouver, ni M. Rochester non plus, et
quand je vous ai vus revenir ensemble  minuit...

-- Eh bien! peu importe cela maintenant, interrompis-je avec
impatience. Il suffit que tout se soit bien pass.

-- Et j'espre que tout ira bien jusqu' la fin, dit-elle. Mais,
croyez-moi, vous ne pouvez pas prendre trop de prcautions; gardez
M. Rochester  distance; dfiez-vous de vous-mme autant que de
lui; des hommes dans sa position n'ont pas l'habitude d'pouser
leurs institutrices.

L'impatience me gagnait; heureusement Adle entra en courant:

Laissez-moi aller  Millcote avec vous, s'cria-t-elle;
M. Rochester ne le veut pas, et pourtant il y a bien de la place
dans la voiture neuve; demandez-lui de me laisser aller,
mademoiselle.

-- Certainement, Adle.

Et je me htai de sortir, heureuse d'chapper  une si rude
conseillre. La voiture tait prte, on l'amenait devant la
maison; mon matre s'avanait vers elle, et Pilote l'accompagnait.

Adle peut venir avec nous, n'est-ce pas, monsieur? demandai-je.

-- Je lui ai dit que non; je ne veux pas avoir de marmot; je
dsire tre seul avec vous.

-- Laissez-la venir, monsieur Rochester, je vous en prie; cela
vaudra mieux.

-- Non, ce serait une entrave.

Son regard et sa voix taient absolus: les avertissements et les
doutes de Mme Fairfax m'avaient glace; je n'avais plus aucune
certitude dans mes esprances; je ne cherchais plus  exercer mon
pouvoir sur M. Rochester. J'allais obir machinalement et sans
dire un mot de plus; mais, en m'aidant  monter dans la voiture,
il me regarda.

Qu'y a-t-il donc? me demanda-t-il; toute la joie est disparue de
votre visage. Dsirez-vous vraiment que la petite vienne? et cela
vous contrariera-t-il si je la laisse ici?

-- Je prfrerais qu'elle vnt, monsieur.

-- Eh bien! allez chercher votre chapeau, et revenez aussi vite
que l'clair. cria-t-il  Adle.

Elle lui obit avec promptitude.

Aprs tout, qu'importe une petite contrainte d'une matine? dit-
il; bientt je vous demanderai vos conversations, vos penses, et
votre socit pour toujours.

Lorsque Adle fut dans la voiture, elle se mit  m'embrasser pour
m'exprimer sa reconnaissance, mais elle fut immdiatement relgue
dans un coin  ct de M. Rochester. Elle jeta un coup d'oeil de
mon ct; un voisin si sombre la gnait; elle n'osait lui faire
part d'aucune de ses observations, ni lui rien demander.

Laissez-la venir prs de moi, m'criai-je; elle vous gnera peut-
tre, monsieur; il y a bien assez de place de ce ct.

Il me la passa, comme il et fait d'un petit chien.

Je l'enverrai prochainement en pension. me dit-il en souriant.

Adle l'entendit et lui demanda si elle irait en pension sans
mademoiselle.

Oui, rpondit-il, tout  fait sans elle, car je l'emmnerai avec
moi dans la lune; l, je chercherai une caverne dans une valle
entoure de montagnes volcaniques, et elle y demeurera avec moi,
avec moi seul.

-- Elle n'aura rien  manger; vous la ferez mourir de faim, fit
observer Adle.

-- J'irai ramasser de bonnes choses pour son djeuner et son
dner; dans la lune, les plaines et les collines en sont remplies,
Adle.

-- Elle aura froid; comment fera-t-elle du feu?

-- Dans la lune, le feu sort des montagnes; quand elle aura froid,
je la porterai sur le sommet d'un volcan et je l'assoirai sur le
bord du cratre.

-- Oh! qu'elle y sera mal et peu confortablement! Ses vtements
s'useront; comment lui en donnerez-vous de nouveaux?

M. Rochester fit semblant d'tre embarrass.

Hem! dit-il, que feriez-vous, Adle? Creusez-vous la tte pour
trouver un expdient. Que pensez-vous d'un nuage bleu ou rose pour
une robe, et ne ferait-on pas une bien jolie charpe avec un
morceau d'arc-en-ciel?

-- Elle est bien mieux ici, dclara Adle aprs avoir rflchi;
d'ailleurs, elle se fatiguerait de vivre toute seule avec vous
dans la lune.  la place de mademoiselle, je ne consentirais
jamais  aller avec vous.

-- Elle y a consenti; elle me l'a promis.

-- Mais vous ne pourrez pas l'emmener l-haut, il n'y a pas de
chemin pour aller dans la lune; il n'y a que l'air, et ni elle ni
vous ne savez voler.

-- Adle, regardez ce champ.

Nous avions dpass les postes de Thornfield et nous roulions
lgrement sur la belle route de Millcote; la poussire avait t
abattue par l'orage; les baies vives et les grands arbres,
rafrachis par la pluie, verdissaient de chaque ct.

Il y a  peu prs quinze jours, Adle, dit M. Rochester, je me
promenais dans ce champ, le soir du jour o vous m'aviez aid 
faire du foin dans les prairies du verger. Comme j'tais fatigu
d'avoir ramass de l'herbe, je m'assis sur les marches que vous
voyez l; je pris un crayon et un petit cahier, puis je me mis 
crire un malheur qui m'tait arriv il y a longtemps, et 
dsirer des jours meilleurs. J'crivais rapidement, malgr
l'obscurit croissante, quand je vis quelque chose s'avancer dans
le sentier et s'arrter  deux mtres de moi. Je levai les yeux,
et j'aperus une petite crature, portant sur la tte un voile
fait avec les fils de la vierge. Je lui fis signe d'approcher;
elle fut bientt tout prs de moi; je ne lui parlai pas, et elle
ne me parla pas, mais elle lut dans mes yeux, et moi dans les
siens. Voici le rsultat de notre entretien muet.

C'tait une fe venue du pays des Elfes, et son voyage avait pour
but de me rendre heureux; je devais quitter le monde et me retirer
avec elle dans un lieu solitaire, comme la lune, par exemple, et
avec sa tte elle m'indiquait le croissant argent qui se levait
au-dessus des montagnes; elle m'apprit que l-haut il y avait des
cavernes d'albtre et des valles d'argent o nous pourrions
demeurer. Je lui dis que j'aimerais bien  y aller, mais je lui
fis remarquer que je n'avais pas d'ailes pour voler. Oh! rpondit
la fe, peu importe; voil un talisman qui lvera toutes les
difficults. Et elle me montra un bel anneau d'or. Mettez-le, me
dit-elle, sur le quatrime doigt de votre main gauche, et je serai
 vous et vous serez  moi; nous quitterons la terre ensemble, et
nous ferons notre ciel l-haut. Et elle indiqua de nouveau la
lune. Adle, l'anneau est dans ma poche, dguis en une pice
d'or; mais bientt je lui rendrai sa vritable forme.

-- Mais qu'est-ce que mademoiselle a  faire avec cette histoire?
Peu m'importe la fe; vous m'avez dit que vous vouliez emmener
mademoiselle dans la lune.

-- Mademoiselle est une fe, ajouta-t-il mystrieusement.

Je dis alors  Adle de ne point s'inquiter de ces plaisanteries.
Elle, de son ct, fit provision d'esprit et dclara avec son
scepticisme franais que M. Rochester tait un vrai menteur,
qu'elle ne faisait aucune attention  ses contes de fes; que, du
reste, il n'y avait pas de fes, et que, quand mme il y en
aurait, elles ne lui apparatraient certainement pas pour lui
donner un anneau et lui offrir d'aller vivre dans la lune.

L'heure qu'on passa  Millcote fut un peu ennuyeuse pour moi.
M. Rochester me fora  aller dans un magasin de soieries, et
voulut me faire choisir une demi-douzaine de robes; je n'en avais
nullement envie, et lui demandai de remettre tout cela  plus
tard: mais non, il fallut bien obir. Tout ce que purent faire mes
supplications fut de rduire  deux robes seulement les six que
voulait me donner M. Rochester; mais il jura que ces deux-l
seraient choisies par lui. Je vis avec anxit ses yeux se
promener sur les toffes claires; enfin il se dcida pour une soie
d'une riche couleur d'amthyste et pour un satin rose. Je
recommenai  lui parler tout bas et je lui dis qu'autant vaudrait
m'acheter une robe d'or et un chapeau d'argent; que certainement
je ne porterais jamais les toffes qu'il avait choisies. Aprs
bien des difficults, car il tait inflexible comme la pierre, il
se dcida  prendre une robe de satin noir et une autre de soie
gris perle: Cela ira pour maintenant. dit-il; mais il ajouta
qu'un jour  venir, il voulait me voir briller comme un parterre.

Je me sentis soulage quand nous fmes sortis du magasin de
soieries et de la boutique du bijoutier. Plus M. Rochester me
donnait, plus mes joues devenaient brlantes et plus j'tais
saisie d'ennui et de dgot. Lorsque, fivreuse et fatigue, je
m'assis de nouveau dans la voiture, je me rappelai que les
derniers vnements tristes et joyeux m'avaient compltement fait
oublier la lettre de mon oncle John Eyre  Mme Reed, ainsi que son
intention de m'adopter et de me lguer ses biens. Ce serait un
soulagement pour moi d'avoir quelque chose qui m'appartnt, me
disais-je; je ne puis pas supporter d'tre habille comme une
poupe par M. Rochester, ou, seconde Dana, de voir tomber tous
les jours autour de moi une pluie d'or. Ds que je serai rentre,
j'crirai  Madre,  mon oncle John, et je lui dirai avec qui je
vais me marier; si je savais qu'un jour je pourrais augmenter la
fortune de M. Rochester, je supporterais plus facilement les
dpenses qu'il fait maintenant pour moi. Un peu soulage par ce
projet, que je mis  excution le jour mme, je me hasardai encore
une fois  rencontrer le regard de mon matre qui me cherchait
toujours, bien que je dtournasse sans cesse les yeux de son
visage; il sourit, et il me sembla que ce sourire tait celui
qu'un sultan accorderait dans un jour d'amour et de bonheur  une
esclave enrichie par son or et ses bijoux. Je repoussai sa main
qui cherchait toujours la mienne, et je la retirai toute rouge de
ses treintes passionnes.

Vous n'avez pas besoin de me regarder ainsi, dis-je, et si vous
continuez, je ne porterai plus jusqu'au dernier moment que ma
vieille robe de Lowood, et je me marierai avec cette robe de
guingan lilas; vous pourrez vous faire un habit de noce avec la
soie gris perle et une collection de gilets avec le satin noir.

Il me caressa et frotta ses mains.

Oh! quel bonheur de la voir et de l'entendre! s'cria-t-il; comme
elle est originale et piquante! je ne changerais pas cette petite
Anglaise contre tout le srail du Grand Turc, contre les yeux de
gazelles et les tailles de houris.

Cette allusion orientale me dplut.

Je ne veux pas du tout remplacer un srail pour vous, dis-je; si
ces choses-l vous plaisent, monsieur, allez sans retard dans les
bazars de Stamboul et dpensez en esclaves un peu de cet argent
que vous ne savez comment employer ici.

-- Et que ferez-vous, Jane, pendant que j'achterai toutes ces
livres de chair et toute cette collection d'yeux noirs?

-- Je me prparerai  partir comme missionnaire pour prcher la
libert aux esclaves, ceux de votre harem y compris; je m'y
introduirai et j'exciterai la rvolte; et vous, pacha, en un
instant vous serez enchan, et je ne briserai vos liens que
lorsque vous aurez sign la charte la plus librale qui ait jamais
t impose  un despote.

-- Je consentirai bien  tre  votre merci, Jane.

-- Oh! je serais sans misricorde, monsieur Rochester, surtout si
vos yeux avaient la mme expression que maintenant; en voyant
votre regard, je serais certaine que vous ne signez la charte que
parce que vous y tes forc, et que votre premier acte serait de
la violer.

-- Eh bien, Jane, que voudriez-vous donc? Je crains qu'outre le
mariage  l'autel, vous ne me forciez  accepter toutes les
crmonies d'un mariage du monde. Je vois que vous ferez vos
conditions: quelles seront-elles?

-- Je ne vous demande qu'un esprit facile, monsieur, et qui sache
se dgager des obligations du monde. Vous rappelez-vous ce que
vous m'avez dit de Cline Varens, des diamants et des cachemires
que vous lui avez donns? Je ne veux pas tre une autre Cline
Varens; je continuerai  tre la gouvernante d'Adle; je gagnerai
ainsi ma nourriture, mon logement et trente livres par an; je
subviendrai moi-mme aux dpenses de ma toilette, et vous ne me
donnerez rien, si ce n'est...

-- Si ce n'est quoi?

-- Votre affection; et si je vous donne la mienne en retour, nous
serons quittes.

-- Eh bien, dit-il, vous n'avez pas votre gale en froide
impudence et en orgueil sauvage! Mais voil que nous approchons de
Thornfield. Vous plaira-t-il de dner avec moi? me demanda-t-il,
lorsque nous franchmes les portes du parc.

-- Non, monsieur, je vous remercie.

-- Et pourrai-je connatre la raison de votre refus?

-- Je n'ai jamais dn avec vous, monsieur, et je ne vois aucune
raison pour le faire jusqu'...

-- Jusqu' quand? vous aimez les moitis de phrase.

-- Jusqu' ce que je ne puisse pas faire autrement.

-- Croyez-vous que je mange en ogre ou en goule, que vous craignez
de m'avoir comme compagnon de vos repas?

-- Je n'ai jamais pens cela, monsieur; mais je dsire continuer
mes anciennes habitudes pendant un mois encore.

-- Vous voulez renoncer d'un seul coup  votre esclavage.

-- Je vous demande pardon, monsieur; je continuerai comme
autrefois. Je resterai loin de vous tout le jour, comme je l'ai
fait jusqu'ici; vous pourrez m'envoyer chercher le soir quand vous
dsirerez me voir, et alors je viendrai, mais  aucun autre
moment.

-- Je voudrais fumer, Jane, ou avoir une pince de tabac pour
m'aider  supporter tout cela, pour me donner une contenance,
comme dirait Adle; malheureusement je n'ai ni ma bote  cigares
ni ma tabatire. coutez; c'est maintenant votre tour, petit
tyran, mais ce sera bientt le mien, et quand je me serai empar
de vous, je vous attacherai (au figur)  une chane comme celle-
ci, dit-il en montrant la chane de sa montre; oui, chre enfant,
je vous porterai bien prs de mon coeur, de peur de perdre mon
plus prcieux bijou.

Il dit cela en m'aidant  descendre de la voiture, et, pendant
qu'il prenait Adle, j'entrai dans la maison et je me htai de
monter l'escalier.

Il me fit venir prs de lui tous les soirs. Je lui avais prpar
une occupation, car j'tais dcide  ne pas passer ce long tte-
-tte en conversation; je me rappelais sa belle voix et je savais
qu'il aimait  chanter comme presque tous les bons chanteurs. Je
ne chantais pas bien, et, ainsi qu'il l'avait lui-mme dclar, je
n'tais pas bonne musicienne; mais je me plaisais beaucoup 
entendre une musique bien excute.  peine le crpuscule, cette
heure des romances, eut-il assombri son bleu et dploy sa
bannire d'toiles, que j'ouvris le piano et que je le priai pour
l'amour de Dieu de me chanter quelque chose. Il me dit qu'il tait
capricieux et qu'il prfrerait chanter une autre fois; mais je
lui rpondis que le moment ne pouvait tre plus favorable. Il me
demanda si sa voix me plaisait.

Beaucoup, rpondis-je.

Je n'aimais pas  flatter sa vanit; mais cette fois je dsirais
l'exciter pour arriver plus vite  mon but.

Alors, Jane, il faut jouer l'accompagnement.

-- Trs bien, monsieur; je vais essayer.

J'essayai en effet, mais bientt je fus chasse du tabouret et
appele petite maladroite; il me poussa de ct sans crmonie:
c'tait justement ce que je dsirais. Il prit ma place et
s'accompagna lui-mme; car il jouait aussi bien qu'il chantait. Il
me relgua dans l'embrasure de la fentre, et, pendant que je
regardais les arbres et les prairies, il chanta les paroles
suivantes, sur un air suave et doux:


L'amour le plus vritable qui ait jamais enflamm un coeur
rpandait par de rapides tressaillements la vie dans chacune de
mes veines.

Chaque jour, son arrive tait mon espoir, son dpart ma
tristesse: tout ce qui pouvait retarder ses pas glaait le sang
dans mes veines.

Je m'tais dit qu'tre aim comme j'aimais serait pour moi un
bonheur infini, et je fis d'ardents efforts pour y arriver.

Mais l'espace qui nous sparait tait aussi large, aussi
dangereux  franchir et aussi difficile  frayer que les vagues
cumeuses de l'Ocan vert.

Il n'tait pas mieux hant que les sentiers favoris des brigands
dans les bois et les lieux solitaires; car le pouvoir et la
justice, le malheur et la haine taient entre nous.

Je bravai le danger; je mprisai les obstacles; je dfiai les
mauvais prsages; je passai imptueusement au-dessus de tout ce
qui me fatiguait, m'avertissait et me menaait.

Et mon arc-en-ciel s'tendit rapide comme la lumire, il
s'tendit comme dans un rve; cet enfant de la pluie et du soleil
s'leva glorieusement devant mon regard.

Mais ce signe solennel de la joie brille doucement sur des nuages
d'une triste teinte; cependant peu m'importe pour le moment de
savoir si des malheurs pesants et douloureux sont proches.

Je n'y pense pas dans ce doux instant, et pourtant tout ce que
j'ai renvers peut arriver sur des ailes fortes et agiles pour
demander vengeance.

La haine orgueilleuse peut me frapper et me faire tomber; la
justice, m'opposer d'invincibles obstacles; le pouvoir oppresseur
peut, d'un regard irrit, me jurer une inimiti ternelle.

Mais avec une noble fidlit, celle que j'aime a plac sa petite
main dans les miennes, et a jur que les liens sacrs du mariage
nous uniraient tous deux.

Mon amour m'a promis de vivre et de mourir avec moi; son serment
a t scell par un baiser; j'ai donc enfin le bonheur infini que
j'avais rv: je suis aim comme j'aime.


Il se leva et s'avana vers moi; sa figure tait brlante, ses
yeux de faucon brillaient; chacun de ses traits annonait la
tendresse et la passion. Je fus embarrasse un moment, puis je me
remis; je ne voulais pas de scnes sentimentales ni d'audacieuses
dclarations: j'en tais menace; il fallait prparer une arme
dfensive. Lorsqu'il s'approcha de moi, je lui demandai avec
aigreur qui il comptait pouser.

C'est une trange question dans la bouche de ma Jane chrie. me
dit-il.

Je dclarai que je la trouvais trs naturelle et mme trs
ncessaire. Il avait dit que sa femme mourrait avec lui: qu'est-ce
que cela signifiait? je n'avais nullement l'intention de mourir
avec lui, il pouvait bien y compter.

Il me rpondit que tout ce qu'il dsirait, tout ce qu'il
demandait, c'tait de me voir vivre prs de lui, que la mort
n'tait pas faite pour moi.

Si, en vrit, repris-je: j'ai tout aussi bien le droit de mourir
que vous, lorsque mon temps sera venu; mais j'attendrai le moment
et je ne le devancerai pas.

Il me demanda si je voulais lui pardonner sa pense goste, et
sceller mon pardon d'un baiser.

Je le priai de m'excuser; car je n'avais nulle envie de
l'embrasser.

Alors il s'cria que j'tais une petite crature bien dure; et il
ajouta que toute autre femme aurait fondu en larmes, en entendant
de semblables strophes  sa louange.

Je lui dclarai que j'tais naturellement dure et inflexible,
qu'il aurait de nombreuses occasions de le voir, et que, du reste,
j'tais dcide  lui montrer bien des cts bizarres de ma
nature, pendant les quatre semaines qui allaient venir, afin qu'il
st  quoi il s'engageait, alors qu'il tait encore temps de se
rtracter.

Il me demanda de rester tranquille et de parler raisonnablement.

Je lui rpondis que je voulais bien rester tranquille, mais que je
me flattais de parler raisonnablement.

Il s'agita sur sa chaise et laissa chapper des mouvements
d'impatience. Trs bien, pensai-je; vous pouvez vous remuer et
vous mettre en colre, si cela vous plat; mais je suis persuade
que c'est l la meilleure conduite  tenir avec vous. Je vous aime
plus que je ne puis le dire; mais je ne veux pas tomber dans une
exagration de sentiment; je veux, par l'aigreur de mes rponses,
vous loigner du prcipice, et maintenir entre vous et moi une
distance qui sera favorable  tous deux.

Peu  peu il arriva  une grande irritation; lorsqu'il se fut
retir dans un coin obscur, tout au bout de la chambre, je me
levai, et je dis de ma voix ordinaire et avec mon respect
accoutum:

Je vous souhaite une bonne nuit, monsieur! Puis je gagnai la
porte de ct et je sortis.

Je continuai le mme systme pendant les quatre semaines
d'preuve, et j'eus un succs complet. Il tait souvent rude et de
mauvaise humeur; nanmoins je voyais bien qu'il se maintenait dans
d'excellentes dispositions: la soumission d'un agneau, la
sensibilit d'une tourterelle auraient mieux nourri son
despotisme; mais cette conduite plaisait  son jugement,
satisfaisait sa raison, et mme tait plus en harmonie avec ses
gots.

Devant les trangers, j'tais comme autrefois calme et
respectueuse: une conduite diffrente et t dplace; c'tait
seulement dans les conversations du soir que je l'irritais et
l'affligeais ainsi. Il continuait  m'envoyer chercher au moment
o l'horloge sonnait sept heures; mais, quand j'apparaissais, il
n'avait plus sur les lvres ces doux mots: Mon amour, et Ma
chrie; les meilleures expressions qu'il et  mon service,
taient: Poupe provoquante, fe malicieuse, esprit mobile; les
grimaces avaient pris la place des caresses. Au lieu de me donner
une poigne de main, il me pinait le bras; au lieu de m'embrasser
le cou, il me tirait l'oreille: j'en tais contente; je prfrais
ces rudes faveurs  des avances trop tendres. Je voyais que
Mme Fairfax m'approuvait; son inquitude sur mon compte
disparaissait; j'tais sre que ma conduite tait bonne.
M. Rochester dclarait qu'il en tait fatigu, mais que, du reste,
il se vengerait prochainement. Je riais tout bas de ses menaces:
Je puis vous forcer  tre raisonnable maintenant, pensais-je, et
je le pourrai bien aussi plus tard; si un moyen perd sa vertu,
nous en chercherons un autre.

Cependant ma tche n'tait pas facile; bien souvent j'aurais
prfr lui plaire que de l'irriter. Il tait devenu pour moi plus
que tout au monde, plus que les esprances divines elles-mmes; il
tait venu se placer entre moi et toute pense religieuse, comme
une clipse entre l'homme et le soleil. La crature ne me ramenait
pas au crateur, car de l'homme j'avais fait un Dieu.



CHAPITRE XXV

Le mois accord par M. Rochester tait coul; on pouvait compter
les heures qui restaient: il n'y avait plus moyen de reculer le
jour du mariage, tout tait prt. Moi, du moins, je n'avais plus
rien  faire; mes malles taient fermes, ficeles et ranges le
long du mur de ma petite chambre; le lendemain elles devaient
rouler sur la route de Londres avec moi, ou plutt avec une Jane
Rochester que je ne connaissais pas. Il n'y avait plus qu' clouer
les adresses sur les malles.

M. Rochester lui-mme avait crit sur plusieurs morceaux de
carton: Mme Rochester, htel de...  Londres; mais je n'avais
pas pu me dcider  les placer sur les caisses. Mme Rochester!
elle n'existait pas et elle ne natrait pas d'ici au lendemain
matin. Je voulais la voir avant de dclarer que toutes ces choses
lui appartenaient. C'tait bien assez que, dans le petit cabinet
toilette, des vtements qu'on disait tre  elle eussent remplac
ma robe de Lowood et mon chapeau de paille; car certainement cette
robe gris perle, ce voile lger suspendus au portemanteau,
n'taient point  moi. Je fermai la porte pour ne pas apercevoir
ces vtements, qui, grce  leur couleur claire, formaient comme
une lueur fantastique dans l'obscurit de ma chambre. Restez
seuls, dis-je, vous qui veillez des songes tranges! Je suis
fivreuse! j'entends le vent siffler, et je vais descendre pour me
rafrachir  son souffle.

Je n'tais pas agite seulement par l'activit des prparatifs et
par la pense de la vie nouvelle qui demain allait commencer pour
moi. Ces deux choses concouraient sans doute  me donner cette
agitation, qui me poussa  errer dans les champs  une heure aussi
avance; mais il y avait une troisime cause plus forte que les
autres.

Mon coeur tait tourment par une ide trange et douloureuse; il
m'tait arriv une chose que je ne pouvais comprendre; seule, j'en
avais connaissance. L'vnement avait eu lieu la nuit prcdente.
Ce jour-l, M. Rochester s'tait absent de la maison et n'tait
point encore revenu; des affaires l'avaient appel dans une de ses
terres, loigne d'une trentaine de milles, et il fallait qu'il
s'en occupt lui-mme avant de quitter l'Angleterre. J'attendais
son retour pour soulager mon esprit et chercher avec lui la
solution de cette nigme qui m'inquitait. Lecteurs, attendez avec
moi, et vous aurez part  ma confidence, quand je lui rvlerai
mon secret.

Je me dirigeai du ct du verger, afin d'y trouver un abri contre
le vent qui, pendant toute la journe, avait souffl du sud sans
pourtant amener une goutte de pluie. Au lieu de cesser, il
semblait augmenter ses mugissements; les arbres pliaient tous du
mme ct, sans jamais se tordre en diffrents sens; ils
relevaient leurs branches  peine une fois dans une heure, tant
tait violent et continuel le vent qui inclinait leurs ttes vers
le nord. Les nuages couraient rapides et pais d'un ple 
l'autre; et, dans cette journe de juillet, on n'avait pas vu un
coin de ciel bleu.

J'prouvais un plaisir sauvage  courir sous le vent, et 
tourdir mon esprit troubl, au sein de ce torrent d'air qui
mugissait dans l'espace. Aprs avoir descendu l'alle de lauriers,
je regardai le marronnier frapp par la foudre. Il tait noir et
fltri; le tronc fendu billait comme un fantme; les deux cts
de l'arbre n'taient pas compltement spars l'un de l'autre, la
base vigoureuse et les fortes racines les unissaient encore; mais
la vie tait dtruite, la sve ne pouvait plus couler. De chaque
ct, les grandes branches retombaient fltries et mortes, et le
prochain orage ne devait pas laisser l'arbre debout; mais, pour le
moment, ces deux morceaux semblaient encore former un tout:
c'tait une ruine, mais une ruine entire.

Vous faites bien de vous tenir serrs l'un contre l'autre, dis-
je, comme si le fantme et pu m'entendre; vous tes briss et
dchirs, et pourtant il doit y avoir encore un peu de vie en
vous,  cause de l'union de vos fidles racines. Vos feuilles ne
reverdiront plus; les oiseaux ne viendront plus sur vos branches
pour chanter et faire leurs nids; le temps de l'amour et du
plaisir est pass; mais vous ne tomberez pas dans le dsespoir,
car chacun de vous a un compagnon pour sympathiser avec lui, au
jour de sa ruine.

 ce moment, la lune clairait la fente qui les sparait; son
disque tait d'un rouge sang et  moiti voil par les nuages;
elle sembla me jeter un regard sauvage et terrible, puis se cacha
rapidement derrire les nuages. Le vent cessa un instant de mugir
dans Thornfield; mais, dans les bois et les ruisseaux lointains,
on entendit des gmissements mlancoliques: c'tait si triste que
je m'loignai en courant.

J'errai quelque temps dans le verger, ramassant les pommes dont le
gazon tait couvert; je m'amusai  sparer celles qui taient
mres, et je les portai dans l'office, puis je remontai dans la
bibliothque pour m'assurer si le feu tait allum: car, bien
qu'on ft en t, je savais que, par cette triste soire,
M. Rochester aimerait  trouver un foyer rjouissant. Le feu tait
allum depuis quelque temps, et brlait activement; je plaai le
fauteuil de M. Rochester au coin de la chemine, et je roulai la
table  ct; je baissai les rideaux, et je fis apporter des
bougies toutes prtes  tre allumes. Lorsque j'eus achev ces
prparatifs, j'tais plus agite que jamais; je ne pouvais ni
rester assise ni demeurer  la maison. Une petite pendule dans la
chambre et l'horloge de la grande salle sonnrent dix heures en
mme temps.

Comme il est tard! me dis-je; je m'en vais aller devant les
portes du parc; la lune brille par moments; on voit assez loin sur
la route; peut-tre arrive-t-il maintenant; en allant  sa
rencontre, j'viterai quelques moments d'attente.

Le vent soufflait dans les grands arbres qui encadraient la porte;
mais, aussi loin que je pus voir sur la route, tout y tait
tranquille et solitaire; except lorsqu'un nuage venait obscurcir
la lune, le chemin n'offrait aux regards qu'une ligne longue, ple
et sans animation.

Une larme vint obscurcir mes yeux, larme de dsappointement et
d'impatience; honteuse, je l'essuyai rapidement. J'errai encore
quelque temps: la lune avait entirement disparu derrire des
nuages pais; la nuit devenait de plus en plus sombre, et la pluie
augmentait.

Je voudrais le voir venir! je voudrais le voir venir! m'criai-
je, saisie d'un accs de mlancolie. J'esprais qu'il arriverait
avant le th; voil la nuit. Qu'est-ce qui peut le retarder? Lui
est-il arriv quelque accident?

L'vnement de la nuit prcdente se prsenta de nouveau  mon
esprit; j'y vis l'annonce d'un malheur. J'avais peur que mes
esprances ne fussent trop belles pour se raliser; j'avais t si
heureuse ces derniers temps, que je craignais que mon bonheur ne
ft arriv au faite et ne dt commencer son dclin.

Eh bien! pensai-je, je ne puis pas retourner  la maison; je ne
pourrai pas rester assise au coin du feu, pendant que je le sais
dehors par ce mauvais temps. J'aime mieux avoir les membres
fatigus que le coeur triste; je m'en vais aller  sa rencontre.

Je sortis; j'allai vite, mais pas loin. Je n'avais pas fait un
quart de mille que j'entendis le pas d'un cheval; un cavalier
arriva au grand galop; un chien courait  ses cts. Plus de
tristes pressentiments; c'tait lui! il arrivait mont sur Mesrour
et suivi de Pilote. Il me vit, car la lune s'tait dgage des
nuages et brillait dans le ciel; il prit son chapeau et le remua
au-dessus de sa tte; je courus  sa rencontre.

Ah! s'cria-t-il en me tendant la main et en se baissant vers
moi, vous ne pouvez pas vous passer de moi, c'est vident; mettez
le pied sur mon peron, donnez-moi vos deux mains et montez.

J'obis, la joie me rendit agile; je sautai devant lui; je reus
un baiser, et je supportai mon triomphe le mieux possible. Dans
son exaltation, il s'cria:

Y a-t-il quelque chose, Jane, que vous venez au-devant de moi 
une heure semblable? Y a-t-il quelque mauvaise nouvelle?

-- Non; mais je croyais que vous ne viendriez jamais, et je ne
pouvais pas vous attendre tranquillement  la maison, surtout par
cette pluie et ce vent.

-- Du vent et de la pluie, en vrit? Vous tes mouille comme une
nymphe des eaux; enveloppez-vous dans mon manteau. Mais il me
semble que vous avez la fivre, Jane, vos joues et vos mains sont
brlantes. Je vous le demande encore, n'y a-t-il rien?

-- Non, monsieur, rien maintenant; je ne suis plus ni effraye ni
malheureuse.

-- Alors vous l'avez t?

-- Un peu; je vous raconterais cela plus tard, monsieur; mais je
suis persuade que vous rirez de mon inquitude.

-- Je rirai de bon coeur, lorsque la matine de demain sera
passe; jusque-l je n'ose pas, je ne suis pas encore bien sr de
ma proie. Depuis un mois, vous tes devenue aussi difficile 
prendre qu'une anguille, aussi pineuse qu'un buisson de roses;
partout o je posais mes doigts, je sentais une pointe aigu; et
maintenant il me semble que je tiens entre mes bras un agneau
plein de douceur. Vous vous tes loigne du troupeau pour
chercher votre berger, n'est-ce pas, Jane?

-- J'avais besoin de vous; mais ne vous flicitez pas trop tt.
Nous voici arrivs  Thornfield; laissez-moi descendre.

Il me dposa  terre; John vint prendre le cheval, et M. Rochester
me suivit dans la grande salle pour me dire de changer de
vtements et de venir le retrouver dans la bibliothque. Au moment
o j'allais monter l'escalier, il m'arrta et me fit promettre de
ne pas tre lente: je ne le fus pas non plus, et au bout de cinq
minutes je le rejoignis; il tait  souper.

Prenez un sige et tenez-moi compagnie, Jane. S'il plat  Dieu,
aprs ce repas vous n'en prendrez plus qu'un  Thornfield, d'ici 
longtemps du moins.

Je m'assis prs de lui, mais je lui dis que je ne pouvais pas
manger.

C'est  cause de votre voyage de demain, Jane; la pense que vous
allez voir Londres vous te l'apptit.

-- Ce projet n'est pas bien clair pour moi, monsieur, et je ne
puis pas trop dire quelles sont les ides qui me proccupent ce
soir; tout dans la vie me semble manquer de ralit.

-- Except moi; je suis bien chair et os, touchez-moi.

-- Vous surtout, monsieur, me semblez un fantme; vous tes un
vritable rve.

Il tendit sa main en riant.

Cela est-il un rve? dit-il en la posant sur mes yeux.

Il avait une main ronde, forte, musculeuse, et un bras long et
vigoureux.

Oui, lorsque je la touche, c'est un rve, dis-je en l'loignant
de mon visage. Monsieur, avez-vous fini de souper?

-- Oui, Jane.

Je sonnai et je fis retirer le plateau. Lorsque nous fmes seuls
de nouveau, j'attisai le feu et je m'assis sur une chaise basse
aux pieds de mon matre.

Il est prs de minuit, dis-je.

-- Oui; mais rappelez-vous, Jane, que vous m'avez promis de
veiller avec moi la nuit qui prcderait mon mariage.

-- Oui, et je tiendrai ma promesse, au moins pour une heure ou
deux; je n'ai point envie d'aller me coucher.

-- Tous vos prparatifs sont-ils finis?

-- Tous, monsieur.

-- Les miens aussi; j'ai tout arrang. Nous quitterons Thornfield
demain matin, une demi-heure aprs notre retour de l'glise.

-- Trs bien, monsieur.

-- En prononant ce mot-l, vous avez souri trangement, Jane;
comme vos joues se sont colores et comme vos yeux brillent! tes-
vous bien portante?

-- Je le crois.

-- Vous le croyez! Mais qu'y a-t-il donc? dites-moi ce que vous
prouvez.

-- Je ne le puis pas, monsieur, aucune parole ne peut exprimer ce
que j'prouve. Je voudrais que cette heure durt toujours; qui
sait ce qu'amnera la prochaine?

-- C'est de la mlancolie, Jane; vous avez t trop excite ou
trop fatigue.

-- Monsieur, vous sentez-vous calme et heureux?

-- Calme, non, mais heureux jusqu'au fond du coeur.

Je regardai et je cherchai  lire la joie sur son visage; je
remarquai sur sa figure une expression ardente.

Confiez-vous  moi, Jane, me dit-il; soulagez votre esprit du
poids qui l'opprime en le partageant avec moi; que craignez-vous?
Avez-vous peur de ne pas trouver en moi un bon mari?

-- Aucune pense n'est plus loigne de mon esprit.

-- Craignez-vous le monde nouveau dans lequel vous allez entrer,
la vie qui va commencer pour vous?

-- Non.

-- Jane, vous m'intriguez; votre regard et votre voix annoncent
une douloureuse audace qui m'tonne et m'attriste; j'ai besoin
d'une explication.

-- Alors, monsieur, coutez-moi. La nuit dernire vous n'tiez pas
 la maison.

-- Non, je le sais; et il y a quelques instants vous avez parl
d'une chose qui avait eu lieu en mon absence. Sans doute ce n'est
rien d'important, mais enfin cela vous a trouble; racontez-le
moi. Peut-tre Mme Fairfax vous a-t-elle dit quelque chose, ou
peut-tre avez-vous entendu une conversation des domestiques; et
votre dignit trop dlicate aura t blesse.

-- Non, monsieur.

Minuit sonnait; j'attendis que le timbre et cess son bruit
argentin et l'horloge ses sonores vibrations, puis je continuai:

Hier, toute la journe, j'ai t trs occupe et trs heureuse au
milieu de cette incessante activit; car je n'ai aucune crainte en
entrant dans cette vie nouvelle, comme vous semblez le croire:
c'est au contraire une grande joie pour moi d'avoir l'esprance de
vivre avec vous, parce que je vous aime. Non, monsieur, ne me
faites aucune caresse maintenant, laissez-moi parler sans
m'interrompre. Hier j'avais foi en la Providence et je croyais que
tout travaillait  notre bonheur; la journe avait t belle, si
vous vous le rappelez, l'air tait si doux que je ne pouvais rien
craindre pour vous. Le soir je me promenai quelques instants
devant la maison en pensant  vous; je vous voyais en imagination
tout prs de moi, et votre prsence me manquait  peine. Je
pensais  l'existence qui allait commencer pour moi, je pensais 
la vtre aussi, plus vaste et plus agite que la mienne, de mme
que la mer profonde qui reoit dans son sein tous les petits
ruisseaux est aussi plus vaste et plus agite que l'eau basse d'un
dtroit resserr entre les terres. Je me demandais pourquoi les
philosophes appelaient ce monde un triste dsert; pour moi, il me
semblait rempli de fleurs. Lorsque le soleil se coucha, l'air
devint froid et le ciel se couvrit de nuages; je rentrai. Sophie
m'appela pour regarder ma robe de marie qu'on venait d'apporter,
et au fond de la bote je trouvai votre prsent, le voile, que
dans votre extravagance princire vous aviez fait venir de
Londres; je suppose que, comme j'avais refus les bijoux, vous
aviez voulu me forcer  accepter quelque chose d'aussi prcieux.
Je souris en le dpliant, et je me demandai comment je vous
taquinerais sur votre got aristocratique et vos efforts 
dguiser votre fiance plbienne sous les vtements de la fille
d'un pair; je cherchais comment je m'y prendrais pour venir vous
montrer le voile de blonde brode que j'avais moi-mme prpar
pour recouvrir ma tte. Je vous aurais demand si ce n'tait pas
suffisant pour une femme qui ne pouvait apporter  son mari ni
fortune, ni beaut, ni relations; je voyais d'avance votre regard,
j'entendais votre imptueuse rponse rpublicaine; je vous
entendais dclarer avec ddain que vous ne dsiriez pas augmenter
vos richesses ou obtenir un rang plus lev en pousant soit une
bourse, soit un nom.

-- Comme vous lisez bien en moi, petite sorcire! s'cria
M. Rochester. Mais qu'avez-vous trouv dans le voile, sinon des
broderies? Recouvrait-il une pe ou du poison, que votre regard
devient si lugubre?

-- Non, non, monsieur, la dlicatesse et la richesse du tissu ne
recouvraient rien, sinon l'orgueil des Rochester; mais je suis
habitue  ce dmon, et il ne m'effraye plus. Cependant,  mesure
que l'obscurit approchait, le vent augmentait; hier soir il ne
soufflait pas avec violence comme aujourd'hui, mais il faisait
entendre un gmissement triste et bien plus lugubre: j'aurais
voulu que vous fussiez  la maison. J'entrai ici, la vue de cette
chaise vide et de ce foyer sans flamme me glaa. Quelque temps
aprs, j'allai me coucher, mais je ne pus pas dormir: j'tais
agite par une anxit que je ne pouvais comprendre; le vent qui
s'levait toujours semblait chercher  voiler quelque son
douloureux. D'abord je ne pus pas me rendre compte si ces sons
venaient de la maison ou du dehors; ils se renouvelaient sans
cesse, aussi douloureux et aussi vagues; enfin je pensai que ce
devait tre quelque chien hurlant dans le lointain. Je fus
heureuse lorsque le bruit cessa; mais cette nuit sombre et triste
me poursuivit dans mes rves; tout en dormant, je continuais 
dsirer votre prsence, et j'prouvais vaguement le sentiment
pnible qu'une barrire nous sparait. Pendant le commencement de
mon sommeil, je croyais suivre les sinuosits d'un chemin inconnu;
une obscurit complte m'environnait; la pluie mouillait mes
vtements. Je portais un tout petit enfant, trop jeune et trop
faible pour marcher; il frissonnait dans mes bras glacs et
pleurait amrement. Je croyais, monsieur, que vous tiez sur la
route beaucoup en avant, et je m'efforais de vous rejoindre; je
faisais efforts sur efforts pour prononcer votre nom et vous prier
de vous arrter: mais mes jambes taient enchanes, mes paroles
expiraient sur mes lvres, et, pendant ce temps, je sentais que
vous vous loigniez de plus en plus.

-- Et ces rves psent encore sur votre esprit, Jane, maintenant
que je suis prs de vous, nerveuse enfant! Oubliez des malheurs
fictifs, pour ne penser qu'au bonheur vritable. Vous dites que
vous m'aimez, Jane, je ne l'oublierai pas, et vous ne pouvez plus
le nier; ces mots-l n'ont pas expir sur vos lvres, je les ai
bien entendus; ils taient clairs et doux, peut-tre trop
solennels, mais doux comme une musique Vous m'avez dit: Il est
beau pour moi d'avoir l'esprance de vivre avec vous, douard,
parce que je vous aime. M'aimez-vous, Jane? rptez-le encore.

-- Oh! oui, monsieur, je vous aime de tout mon coeur.

-- Eh bien, dit-il, aprs quelques minutes de silence, c'est
trange, ce que vous venez de dire m'a fait mal. Je pense que
c'est parce que vous l'avez dit avec une nergie si profonde et si
religieuse, parce que dans le regard que vous avez fix sur moi il
y avait une foi, une fidlit et un dvouement si sublimes, que
j'ai cru voir un esprit prs de moi et que j'en ai t bloui.
Jane, regardez-moi comme vous savez si bien regarder; lancez-moi
un de vos sourires malins et provoquants; dites-moi que vous me
dtestez, taquinez-moi, faites tout ce que vous voudrez, mais ne
m'agitez pas; j'aime mieux tre irrit qu'attrist.

-- Je vous taquinerai tant que vous voudrez quand j'aurai achev
mon rcit; mais coutez-moi jusqu'au bout.

-- Je croyais, Jane, que vous m'aviez tout dit, et que votre
tristesse avait t cause par un rve.

Je secouai la tte.

Quoi! s'cria-t-il, y a-t-il encore quelque chose? mais je ne
veux pas croire que ce soit rien d'important; je vous avertis
d'avance de mon incrdulit. Continuez.

Son air inquiet, l'impatience craintive que je remarquais dans ses
manires, me surprirent; nanmoins, je poursuivis.

Je fis un autre rve, monsieur; Thornfield n'tait plus qu'une
ruine dserte, et servait de retraite aux chauves-souris et aux
hiboux; de toute la belle faade, il ne restait qu'un mur trs
lev, mais mince et qui semblait fragile; par un clair de lune,
je me promenais sur l'herbe qui avait pouss  la place du chteau
dtruit; je heurtais tantt le marbre d'une chemine, tantt un
fragment de corniche. Enveloppe dans un chle, je portais
toujours le petit enfant inconnu; je ne pouvais le dposer nulle
part, malgr la fatigue que je ressentais dans les bras; bien que
son poids empcht ma marche, il fallait le garder. J'entendais
sur la route le galop d'un cheval; j'tais persuade que c'tait
vous, et que vous vous en alliez dans une contre lointaine pour
bien des annes. Je montai sur le mur avec une rapidit fivreuse
et imprudente, dsirant vous apercevoir une dernire fois: les
pierres roulrent sous mes pieds; les branches de lierre
auxquelles je m'tais accroche se brisrent; l'enfant effray me
prit par le cou et faillit m'trangler. Enfin, j'arrivai au haut
du mur; je vous aperus comme une tache sur une ligne blanche; 
chaque instant vous paraissiez plus petit le vent soufflait si
fort que je ne pouvais pas me tenir. Je m'assis sur le mur et
j'apaisai l'enfant sur mon sein. Je vous vis tourner un angle de
la route, je me penchai pour vous voir encore; le mur boula un
peu; je fus effraye, l'enfant glissa de mes genoux, je perdis
l'quilibre, je tombai et je m'veillai.

-- Maintenant, Jane, est-ce tout?

-- C'est toute la prface, monsieur; l'histoire va venir. Lorsque
je m'veillai, un rayon passa devant mes yeux. Oh! voil le jour
qui commence, pensai-je; mais je m'tais trompe: c'tait la
lumire d'une chandelle. Je supposai que Sophie tait entre; il y
avait une bougie sur la table de toilette, et la porte du petit
cabinet o, avant de me coucher, j'avais suspendu ma robe de
marie et mon voile, tait ouverte. J'entendis du bruit; je
demandai aussitt: Sophie, que faites-vous l? Personne ne
rpondit; mais quelqu'un sortit du cabinet, prit la chandelle et
examina les vtements suspendus au portemanteau. Sophie, Sophie
m'criai-je de nouveau, et tout demeura silencieux. Je m'tais
leve sur mon lit, et je me penchais en avant; je fus d'abord
tonne, puis tout  fait gare. Mon sang se glaa dans mes
veines. Monsieur Rochester, ce n'tait ni Sophie, ni Leah, ni
Mme Fairfax; ce n'tait mme pas, j'en suis bien sre, cette
trange femme que vous avez ici, Grace Poole.

-- Il fallait bien que ce ft l'une d'elles, interrompit mon
matre.

-- Non, monsieur, je vous assure que non; jamais je n'avais vu
dans l'enceinte de Thornfield celle qui tait devant moi. La
taille, les contours, tout tait nouveau pour moi.

-- Faites-moi son portrait, Jane.

-- Elle m'a paru grande et forte; ses cheveux noirs et pais
pendaient sur son dos. Je ne sais quel vtement elle portait: il
tait blanc et droit; mais je ne puis vous dire si c'tait une
robe, un drap, ou un linceul.

-- Avez-vous vu sa figure?

-- Pas dans le premier moment; mais bientt elle dcrocha mon
voile, le souleva, le regarda longtemps et, le jetant sur sa tte,
se tourna vers une glace; alors je vis parfaitement son visage et
ses traits dans le miroir.

-- Et comment taient-ils?

-- Ils me parurent effrayants; oh! monsieur, jamais je n'ai vu une
figure semblable: son visage tait sauvage et fltri; je voudrais
pouvoir oublier ces yeux injects qui roulaient dans leur orbite
et ces traits noirs et gonfls.

-- Les fantmes sont gnralement ples, Jane.

-- Celui-l, monsieur, tait d'une couleur pourpre; il avait les
lvres noires et enfles, le front sillonn, les sourcils foncs
et placs beaucoup au-dessus de ses yeux rouge sang. Voulez-vous
que je vous dise qui ce fantme m'a rappel?

-- Oui, Jane.

-- Eh bien! il m'a rappel le spectre allemand qu'on nomme
vampire.

-- Eh bien! que fit-il?

-- Monsieur, il retira mon voile de dessus sa tte, le dchira en
deux, le jeta  terre et le foula aux pieds.

-- Aprs?

-- Il souleva le rideau de la fentre et regarda dehors; peut-tre
vit-il le jour poindre, car il prit la chandelle et se dirigea
vers la porte; mais le fantme s'arrta devant mon lit, ses yeux
flamboyants se fixrent sur moi. Il approcha sa lumire tout prs
de ma figure et l'teignit sous mes yeux; je sentis que son
terrible visage tait tout prs du mien, et je perdis
connaissance; pour la seconde fois de ma vie seulement, je
m'vanouis de peur.

-- Qui tait avec vous, lorsque vous recouvrtes vos sens?

-- Personne, monsieur, il faisait grand jour. Je me levai; je me
baignai la tte dans l'eau; je bus; je me sentais faible, mais
nullement malade, et je rsolus de ne raconter mon aventure qu'
vous seul. Maintenant, monsieur, dites-moi quelle tait cette
femme.

-- Une cration de votre cerveau exalt, c'est certain; il faut
que je prenne grand soin de vous, mon trsor: des nerfs comme les
vtres demandent des mnagements.

-- Monsieur, soyez sr que mes nerfs n'ont rien  faire l dedans;
la vision est relle, tout ce que je vous ai racont a eu lieu.

-- Et vos rves prcdents taient-ils rels aussi? Le chteau de
Thornfield est-il en ruine? Suis-je spar de vous par
d'insurmontables obstacles? Est-ce que je vous quitte sans une
larme, sans un baiser, sans une parole?

-- Pas encore.

-- Suis-je sur le point de le faire? Le jour qui doit nous lier 
jamais est dj commenc, et, quand nous serons unis, je vous
assure que vous n'aurez plus de ces terreurs d'esprit.

-- Des terreurs d'esprit, monsieur! Je voudrais pouvoir croire
qu'il en est ainsi; je le souhaite plus que jamais, puisque vous-
mme ne pouvez pas m'expliquer ce mystre.

-- Et puisque je ne le puis pas, Jane, c'est que la vision n'a pas
t relle.

-- Mais, monsieur, lorsque ce matin, en me levant, je me suis dit
la mme chose, et que, pour raffermir mon courage, j'ai regard
tous les objets qui me sont familiers et dont l'aspect tait si
joyeux  la lumire du jour, j'aperus la preuve vidente de ce
qui s'tait pass: mon voile tait jet  terre et dchir en deux
morceaux.

Je sentis M. Rochester tressaillir; il m'entoura rapidement de ses
bras.

Dieu soit lou, s'cria-t-il, que le voile seul ait t touch,
puisqu'un tre malfaisant est venu prs de vous la nuit dernire!
Oh! quand je pense  ce qui aurait pu arriver!...

Il tait tout haletant et il me pressait si fort contre lui que je
pouvais  peine respirer. Aprs quelques minutes de silence, il
continua gaiement:

Maintenant, Jane, je vais vous expliquer tout ceci: cette vision
est moiti rve, moiti ralit; je ne doute pas qu'une femme ne
soit entre dans votre chambre, et cette femme tait, devait tre
Grace Poole; vous-mme l'appeliez autrefois une crature trange,
et, d'aprs tout ce que vous savez, vous avez raison de la nommer
ainsi. Que m'a-t-elle fait? qu'a-t-elle fait  Mason? Plonge dans
un demi-sommeil, vous l'avez vue entrer et vous avez remarqu ce
qu'elle faisait: mais, fivreuse et presque dans le dlire, vous
l'avez vue telle qu'elle n'est pas. La figure enfle, les cheveux
dnous, la taille d'une prodigieuse grandeur, tout cela n'est
qu'une invention de votre imagination, une suite de vos
cauchemars: le voile dchir, voil ce qui est vrai et bien digne
d'elle. Vous allez me demander pourquoi je garde cette femme dans
ma maison. Lorsqu'il y aura un an et un jour que nous serons
maris, je vous le dirai, mais pas maintenant. Eh bien! Jane,
tes-vous satisfaite? Acceptez-vous mon explication?

Je rflchis, et elle me parut en effet la seule possible. Je
n'tais pas satisfaite; mais, pour plaire  M. Rochester, je
m'efforai de le paratre: certainement j'tais soulage. Je lui
rpondis par un joyeux sourire, et comme une heure tait sonne
depuis longtemps, je me prparai  le quitter.

Est-ce que Sophie ne couche pas avec Adle dans la chambre des
enfants? me demanda-t-il en allumant sa bougie.

-- Oui, monsieur, rpondis-je.

-- Il y a assez de place pour vous dans le petit lit d'Adle;
couchez avec elle cette nuit, Jane. Il n'y aurait rien d'tonnant
 ce que l'vnement que vous m'avez racont et excit vos nerfs.
Je prfre que vous ne couchiez pas seule; promettez-moi d'aller
dans la chambre d'Adle.

-- J'en serai mme trs contente, monsieur.

-- Fermez bien votre porte en dedans. Quand vous monterez, dites 
Sophie de vous veiller de bonne heure; car il faut que vous soyez
habille et que vous ayez djeun avant huit heures. Et
maintenant, plus de sombres penses; chassez les tristes
souvenirs, Jane. Entendez-vous comme le vent est tomb? ce n'est
plus qu'un petit murmure; la pluie a cess de battre contre les
fentres. Regardez, dit-il en soulevant le rideau, voil une belle
nuit.

Il disait vrai: la moiti du ciel tait entirement pure; le vent
d'ouest soufflait, et les nuages fuyaient vers l'est en longues
colonnes argentes; la lune brillait paisiblement.

Eh bien! me dit M. Rochester en interrogeant mes yeux, comment se
porte ma petite Jane, maintenant?

-- La nuit est sereine, monsieur, et je le suis galement.

-- Et cette nuit vous ne rverez pas sparation et chagrin, mais
vos songes vous montreront un amour heureux et une union bnie.

La prdiction ne fut qu' moiti accomplie: je ne fis pas de rves
douloureux, mais je n'eus pas non plus de songes joyeux; car je ne
dormis pas du tout. La petite Adle dans mes bras, je contemplai
le sommeil de l'enfance, si tranquille, si innocent, si peu
troubl par les passions, et j'attendis ainsi le jour; tout ce que
j'avais de vie s'agitait en moi. Aussitt que le soleil se leva,
je sortis de mon lit. Je me rappelle qu'Adle se serra contre moi
au moment o je la quittai; je l'embrassai et je dgageai mon cou
de sa petite main; je me mis  pleurer, mue par une trange
motion, et je quittai Adle, de crainte de troubler par mes
sanglots son repos doux et profond. Elle semblait tre l'emblme
de ma vie passe, et celui au-devant duquel j'allais bientt me
rendre, le type redout, mais ador, de ma vie future et inconnue.



CHAPITRE XXVI

 sept heures, Sophie entra dans ma chambre pour m'habiller; ma
toilette dura longtemps, si longtemps, que M. Rochester,
impatient de mon retard, envoya demander pourquoi je ne
descendais pas. Sophie tait occupe  attacher mon voile (le
simple voile de blonde)  mes cheveux; je m'chappai de ses mains
aussitt que je le pus.

Arrtez, me cria-t-elle en franais; regardez-vous dans la glace;
vous n'y avez pas encore jet un seul coup d'oeil.

Je revins vers la glace et j'aperus une femme voile qui me
ressemblait si peu, que je crus presque voir une trangre.

Jane! cria une voix, et je me htai de descendre.

Je fus reue au bas de l'escalier par M. Rochester.

Petite flneuse, me dit-il, mon cerveau est tout en feu
d'impatience, et vous me faites attendre si longtemps!

Il me fit entrer dans la salle  manger et m'examina
attentivement; il me dclara belle comme un lis, et prtendit que
je n'tais pas seulement l'orgueil de sa vie, mais aussi celle que
dsiraient ses yeux; puis il me dit qu'il ne m'accordait que dix
minutes pour manger. Il sonna. Un domestique, nouvellement entr
dans la maison comme valet de pied, rpondit  l'appel.

John prpare-t-il la voiture? demanda M. Rochester.

-- Oui, monsieur.

-- Les bagages sont-ils descendus?

-- On s'en occupe, monsieur.

-- Allez  la chapelle, et voyez si M. Wood (c'tait le nom du
ministre) et son clerc sont arrivs; vous reviendrez me le dire.

L'glise tait juste au del des portes. Le domestique fut bientt
de retour.

M. Wood, dit-il, est arriv; il s'habille.

-- Et la voiture?

-- Les chevaux sont attels.

-- Nous n'en aurons pas besoin pour aller  l'glise; mais il faut
qu'elle soit prte  notre retour, les bagages arrangs et le
cocher sur son sige.

-- Oui, monsieur.

-- Jane, tes-vous prte?

Je me levai. Il n'y avait ni garon ni fille d'honneur, ni parents
pour nous servir d'escorte, personne enfin que M. Rochester et
moi. Mme Fairfax tait dans la grande salle lorsque nous y
passmes; je lui aurais volontiers parl, mais ma main tait tenue
par une main d'airain, et je fus entrane avec une telle rapidit
que j'avais peine  suivre mon matre: mais il suffisait de
regarder sa figure pour comprendre qu'il ne tolrerait pas une
seconde de retard. Je me demandais si jamais fianc,  un tel
moment, avait eu, comme M. Rochester, un visage dont l'expression
indiquait la ferme volont d'accomplir un projet  tout prix, ou
si jamais fianc avait eu des yeux aussi brillants et aussi pleins
d'ardeur sous un front d'acier.

Je ne sais pas si la journe tait radieuse ou non; en descendant
vers l'glise, je ne regardai ni le ciel ni la terre; mon coeur
tait avec mes yeux, et tous deux n'taient occups que de
M. Rochester. J'aurais voulu voir la chose invisible sur laquelle
il paraissait attacher un regard ardent, pendant que nous
avancions; j'aurais voulu connatre la pense qui semblait vouloir
s'emparer de lui avec force, et contre laquelle il avait l'air de
lutter.

Il s'arrta devant la porte du cimetire et s'aperut que j'tais
hors d'haleine.

Je suis cruel dans mon amour, me dit-il; reposez-vous un instant;
appuyez-vous sur moi, Jane.

Je me rappelle encore la maison de Dieu, vieille et grise, et
s'levant avec calme devant nous; une corneille volait autour du
clocher et se dtachait sur un rude ciel du matin. Je me rappelle
aussi les tombes recouvertes de verdure, et je n'ai point oubli
deux trangers qui se promenaient dans le cimetire et qui
lisaient les inscriptions graves sur les tombeaux. Je les
remarquai, parce que, lorsqu'ils nous aperurent, ils passrent
derrire l'glise; je pensai qu'ils allaient entrer par la porte
de ct et assister  la crmonie. M. Rochester ne les remarqua
pas. Il tait trop occup  me regarder, car le sang avait un
moment quitt mon visage; je sentais mon front humide et mes
lvres froides. Au bout de peu de temps, je fus remise, et alors
il s'avana doucement avec moi vers la porte de l'glise.

Nous entrmes dans l'humble temple. Le prtre tait habill et
nous attendait devant l'autel; le clerc se tenait  ct de lui.
Tout tait tranquille. Deux ombres seulement s'agitaient dans un
coin loign. Je ne m'tais pas trompe: ils taient entrs avant
nous et s'taient placs tout prs du caveau des Rochester; ils
nous tournaient le dos et pouvaient apercevoir  travers la
barrire le marbre d'une tombe terni par le temps, o un ange
agenouill gardait les restes de Damer de Rochester, tu dans les
marais de Marston,  l'poque de la guerre civile, et de sa femme
Elisabeth.

Nous prmes nos places devant la barrire de communion. Ayant
entendu un pas lger derrire moi, je regardai par-dessus mon
paule: un monsieur, l'un des trangers, s'avanait vers nous. Le
service commena; on lut l'explication du mariage qui allait avoir
lieu; le ministre s'avana, et, s'inclinant lgrement devant
M. Rochester, continua:

Je vous demande et vous adjure tous deux (comme vous le ferez le
jour redoutable du jugement, o tous les secrets du coeur seront
dcouverts), si vous connaissez aucun empchement  tre unis
lgitimement par le mariage, de le confesser ici; car soyez
certains que tous ceux qui ne sont pas unis dans les conditions
exiges de Dieu ne sont pas unis par lui, et leur mariage n'est
pas lgitime.

Il s'arrta, selon la coutume; ce silence n'est peut-tre pas
interrompu une fois par sicle. Le prtre, qui n'avait pas lev
les yeux de dessus son livre et n'avait retenu son souffle que
pour un instant, allait continuer; sa main tait dj tendue vers
M. Rochester, et ses lvres s'entr'ouvraient pour demander:
Dclarez-vous prendre cette jeune fille pour femme lgitime?
quand une voix claire et distincte s'cria:

Le mariage ne peut pas avoir lieu, il y a un empchement.

Le ministre regarda celui qui venait de parler, et se tut, ainsi
que le clerc.

M. Rochester tressaillit lgrement, comme si un tremblement de
terre et agit le sol sous ses pieds; mais bientt il dit, en se
raffermissant et sans tourner les yeux:

Monsieur le ministre, continuez la crmonie.

Ces mots, prononcs d'une voix profonde, mais basse, furent suivis
d'un grand silence. M. Wood reprit:

Je ne puis pas continuer avant d'avoir examin ce qui vient
d'tre dit. Il faut que la vrit ou le mensonge me soit
clairement dmontr.

-- La crmonie ne peut tre poursuivie, ajouta la voix derrire
nous, car je suis  mme de prouver ce que j'avance; il y a un
obstacle insurmontable.

M. Rochester entendit, mais ne sembla pas remarquer ces paroles;
il se tenait debout, immobile et froid; il ne fit qu'un seul
mouvement, et ce fut pour s'emparer de ma main. Oh! combien son
treinte me parut forte et ardente! Son front ferme, ple et
massif, tait semblable au marbre des carrires; ses yeux
brillaient incisifs et farouches.

M. Wood semblait embarrass.

Et quel est cet empchement? continua-t-il: on pourra peut-tre
vaincre l'obstacle; expliquez-vous.

-- Ce sera difficile; j'ai dit qu'il tait insurmontable, et je ne
parle pas au hasard.

Celui qui avait parl s'avana et s'appuya sur la barrire; il
continua, en articulant d'une voix ferme, calme, distincte, mais
basse:

L'empchement consiste simplement en un premier mariage;
M. Rochester a une femme qui vit encore.

Ces mots, prononcs  voix basse, branlrent mes nerfs comme ne
l'aurait pas fait un coup de tonnerre; ces douloureuses paroles
agirent plus puissamment sur mon sang que le feu ou la glace; mais
j'tais matresse de moi, et je ne craignis pas de m'vanouir. Je
regardai M. Rochester et je le forai  me regarder; sa figure
tait aussi dcolore qu'un rocher, ses yeux seuls brillaient
comme l'clair; il ne nia rien, il sembla dfier tout. Il serrait
son bras autour de ma taille, et me tenait prs de lui, mais sans
parler, sans sourire, sans paratre mme reconnatre en moi une
crature humaine.

Qui tes-vous? demanda-t-il  l'inconnu.

-- Je m'appelle Briggs, et je suis un procureur de la rue... 
Londres, rpondit-il.

-- Et vous m'accusez d'avoir une femme?

-- Oui, monsieur; je suis venu vous rappeler l'existence de votre
femme, que la loi reconnat, si vous ne la reconnaissez pas.

-- Parlez-moi d'elle, s'il vous plat; dites-moi son nom, celui de
ses parents, et le lieu o elle demeure.

-- Certainement.

M. Briggs tira tranquillement un papier de sa poche et lut d'un
ton officiel ce qui suit:

J'affirme et je puis prouver que le vingt novembre (puis venait
une date qui remontait  quinze ans), douard Fairfax Rochester,
du chteau de Thornfield, dans le comt de..., et du manoir de
Ferndear, dans le comt de..., en Angleterre, a pous ma soeur
Berthe Antoinette Mason, fille de Jonas Mason, commerant et
d'Antoinette, sa femme, crole,  l'glise de..., ville espagnole,
Jamaque; l'acte de mariage sera trouv dans les registres de
l'glise. J'en ai une copie en ma possession.

Sign Richard Mason.

Si ce papier est authentique, il peut prouver que j'ai t mari;
mais il ne prouve pas que la femme qui y est mentionne vit
encore.

-- Elle vivait il y a trois mois, rpandit l'homme de loi.

-- Comment le savez-vous?

-- J'ai un tmoin, monsieur, et vous-mme aurez peine  le
contredire.

-- Amenez-le, ou allez au diable!

-- Je vais d'abord l'amener, il est ici. Monsieur Mason, ayez la
bont d'avancer.

En entendant prononcer ce nom, M. Rochester serra les dents, un
tremblement convulsif s'empara de lui; comme j'tais tout prs de
lui, je sentis ses mouvements de rage ou de dsespoir. Le second
tranger, qui jusque-l tait rest cach dans le fond, s'avana;
une figure ple vint se placer au-dessus de l'paule du procureur;
oui, c'tait bien M. Mason lui-mme. M. Rochester se retourna et
le regarda. J'ai dit plusieurs fois dj que ses yeux taient
noirs; pour le moment, ils lanaient une lumire fauve et comme
sanglante; son visage s'anima, on et dit que le feu qui brlait
dans son coeur s'tait rpandu jusque sur ses joues et sur son
front dcolors. Il leva son bras vigoureux; peut-tre allait-il
frapper Mason, le jeter sur les dalles de l'glise, et d'un seul
coup retirer la vie  ce faible corps; mais Mason, effray de ce
geste, se recula et cria faiblement: Grand Dieu! Alors le mpris
s'empara de M. Rochester; sa haine vint se fondre en un froid
ddain; il se contenta de demander:

Qu'avez-vous  dire?

Une rponse inintelligible sortit des lvres ples de Mason.

Le diable s'en mle si vous ne pouvez pas rpondre distinctement!
Je vous demande de nouveau: Qu'avez-vous  dire?

-- Monsieur, monsieur, interrompit le ministre, n'oubliez pas que
vous tes dans un lieu saint.

Puis, s'adressant  Mason, il lui demanda doucement:

Pouvez-vous nous dire, monsieur, si la femme de M. Rochester vit
encore?

-- Courage! continua l'homme de loi, parlez haut.

-- Elle vit et demeure au chteau de Thornfield, dit Mason d'une
voix, un peu plus claire; je l'y ai vue au mois d'avril dernier,
je suis son frre.

-- Au chteau de Thornfield? s'cria le ministre; c'est
impossible; il y a longtemps que je demeure dans le voisinage,
monsieur, et je n'ai jamais entendu parler d'aucune dame Rochester
au chteau de Thornfield.

Un sourire amer effleura les lvres de M. Rochester, et il
murmura:

Non, j'ai pris soin que personne n'entendit parler d'elle, sous
son nom du moins. Il s'arrta pendant une dizaine de minutes,
sembla se consulter, prit enfin son parti et dit: En voil assez;
la vrit va paratre au jour comme le boulet qui sort du canon.
Wood, fermez votre livre et retirez vos vtements de prtre; John
Green (c'tait le nom du clerc), quittez l'glise, le mariage
n'aura pas lieu aujourd'hui.

Le clerc obit.

M. Rochester continua rapidement: Le mot bigamie sonne mal  vos
oreilles, et pourtant je voulais tre bigame; mais le destin ne
m'a pas t favorable, ou plutt la Providence s'est oppose  mes
projets. Dans ce moment-ci, je ne vaux gure mieux que le dmon,
et, comme me le dirait sans doute mon pasteur, je mrite les plus
svres jugements de Dieu, je mrite d'tre livr  l'immortel ver
rongeur, d'tre jet dans les flammes qui ne s'teignent jamais.
Messieurs, je ne puis plus excuter mon plan; cet homme de loi et
son client ont dit la vrit: j'ai t mari, et ma femme vit
encore. Wood, vous dites que vous n'avez jamais entendu parler de
Mme Rochester au chteau; mais sans doute vous avez souvent prt
l'oreille  ce qu'on racontait sur cette folle mystrieuse garde
avec soin; plusieurs vous auront dit que c'tait une soeur
btarde, d'autres que c'tait une ancienne matresse. Je vous
dclare, maintenant, que c'est ma femme, celle que j'ai pouse il
y a quinze ans; elle s'appelle Berthe Mason, et est soeur de cet
homme rsolu que vous voyez l, ple et tremblant, et qui vous
montre ce que peut supporter un coeur fort. Rjouissez-vous, Dick,
ne me craignez jamais  l'avenir; je ne vous frapperai pas plus
que je ne frapperais une femme. Berthe Mason est folle; elle est
issue d'une famille dans laquelle presque tous sont fous ou idiots
depuis trois gnrations; sa mre tait ivrogne et folle, je le
dcouvris aprs mon mariage, car on avait gard le silence sur les
secrets de famille; Berthe, en fille obissante, copia sa mre en
tout. Oh! j'avais une compagne charmante, pure, sage et modeste;
vous pouvez facilement supposer que j'tais heureux; j'ai eu sous
les yeux de beaux spectacles! Oh! certes, je suis bien tomb. Si
vous saviez tout... Mais je ne vous dois pas de plus amples
explications. Briggs, Wood, Mason, je vous invite tous  venir 
la maison et  visiter la malade de Mme Poole, ma femme; vous
verrez quelle crature j'ai pouse, et vous jugerez si je n'ai
pas le droit de briser cette union et de chercher  m'associer un
tre humain. Cette jeune fille, ajouta-t-il en me regardant, ne
connaissait pas plus que vous l'pouvantable secret; elle croyait
que tout tait beau et lgitime; elle n'a jamais pens qu'elle
allait tre lie par une union feinte  un misrable dj uni 
une compagne folle et abrutie. Venez tous, suivez-moi!

Il quitta l'glise en me tenant toujours fortement; les trois
messieurs suivaient; nous trouvmes la voiture devant la grande
porte du chteau.

Ramenez-la  l'curie, John, dit froidement M. Rochester; nous
n'en aurons pas besoin aujourd'hui.

Lorsque nous entrmes, Mme Fairfax, Adle, Sophie, Leah,
s'avancrent au-devant de nous pour nous saluer.

Arrire, vous tous! s'cria le matre, nous n'avons pas besoin de
vos flicitations; elles arrivent quinze ans trop tard.

Il passa, me tenant toujours par la main et faisant signe aux
messieurs de le suivre. Nous montmes le premier escalier, nous
traversmes le corridor, enfin nous arrivmes au troisime. Une
petite porte basse fut ouverte par M. Rochester, et nous entrmes
dans la chambre garnie de tapisserie, o je reconnus le grand lit
et l'armoire que j'avais dj vus une fois.

Vous connaissez cette chambre, Mason, dit notre guide; c'est ici
qu'elle vous a frapp et mordu.

Il souleva les tentures de la seconde porte, et l'ouvrit
galement. Nous apermes une chambre sans fentre; devant la
chemine se trouvait un garde-feu fort lev, une lampe suspendue
au plafond clairait seule la chambre; Grace Poole, penche sur le
feu, semblait faire cuire quelque chose. Une forme s'agitait dans
le coin le plus obscur de la pice; au premier abord, on ne
pouvait pas dire si c'tait une crature humaine ou un animal;
elle paraissait marcher  quatre pattes et elle faisait entendre
un rugissement de bte sauvage; mais elle portait des vtements,
et une masse de cheveux noirs et gris retombaient sur sa tte
comme une paisse crinire.

Bonjour, madame Poole, dit M. Rochester; comment allez-vous
aujourd'hui et comment se porte votre malade?

-- Nous allons assez bien, monsieur, je vous remercie, dit Grace
en soulevant soigneusement sa casserole qui bouillait; on est un
peu exalte, mais pas furieuse.

Un cri effrayant sembla contredire ce rapport favorable; la hyne
se leva et parut toute droite sur ses pieds.

Oh! monsieur, elle vous voit; vous feriez mieux de vous en aller,
s'cria Grace.

-- Quelques instants seulement, Grace; il faut que vous nous
permettiez de rester quelques instants.

-- Eh bien alors, monsieur, prenez garde! pour l'amour de Dieu,
prenez garde!

La folle hurla; elle carta les cheveux de son visage et regarda
les visiteurs.

Je reconnus cette figure rouge et ces traits enfls.

Retirez-vous, dit M. Rochester en me repoussant de ct; elle n'a
pas de couteau aujourd'hui, je suppose, et je suis sur mes gardes.

-- On ne sait jamais ce qu'elle a, monsieur; elle est si ruse, et
il n'est pas possible  un homme de mesurer sa force.

-- Nous ferions mieux de la quitter, murmura Mason.

-- Allez au diable! lui rpondit son beau-frre.

-- Gare! cria Grace.

Les trois messieurs se retirrent ensemble; M. Rochester me jeta
derrire lui; la folle sauta sur lui, le prit  la gorge et voulut
lui mordre les joues. Ils luttrent; c'tait une forte femme,
presque aussi grande que son mari et plus grosse; elle dploya une
force virile; plus d'une fois elle fut au moment de l'trangler.
Il serait bien vite venu  bout d'elle par un coup vigoureux; mais
il ne voulait pas frapper, il voulait seulement lutter. Enfin il
s'empara des bras de la folle, il les lui attacha derrire le dos
avec une corde que lui donna Grace; avec une autre corde, il la
lia  une chaise. Cette opration s'accomplit au milieu des cris
les plus sauvages et des convulsions les plus horribles; alors
M. Rochester se tourna vers les spectateurs, il les regarda avec
un sourire amer et triste.

Voil ma femme! dit-il; voil les seuls embrassements que je
doive jamais connatre, voil les caresses qui doivent adoucir mes
heures de repos; et voil ce que je dsirais avoir (il posa sa
main sur mon paule), cette jeune fille qui a su rester grave et
calme devant la porte de l'enfer et les gambades du dmon; je
l'aimais  cause de ce contraste si grand entre elle et celle que
je dteste. Wood et Briggs, regardez la diffrence; comparez ces
yeux limpides avec les boules rouges que vous voyez rouler l-bas;
comparez cette figure  ce masque, cette taille  ce corps
grossier, et maintenant jugez-moi, ministre de l'vangile et homme
de la loi: seulement, rappelez-vous que vous serez jugs comme
vous aurez jug.  prsent, hors d'ici, il faut que j'enferme ma
proie.

Tout le monde se retira, M. Rochester resta un moment derrire
nous pour donner quelques ordres  Grace Poole; lorsque nous
descendmes l'escalier, l'homme de loi s'adressa  moi.

Quant  vous, madame, me dit-il, vous tes innocente, et votre
oncle sera bien heureux de l'apprendre, si toutefois il vit encore
quand M. Mason retournera  Madre.

-- Mon oncle! Que savez-vous de lui? le connaissez-vous?

-- M. Mason le connat; M. Eyre a t le correspondant de sa
maison pendant quelques annes. Quand votre oncle reut la lettre
o vous lui faisiez part de votre union avec M. Rochester,
M. Mason se trouvait  Madre, o il s'tait arrt pour le
rtablissement de sa sant, avant de retourner  la Jamaque.
M. Eyre lui communiqua votre lettre, parce qu'il savait que
M. Mason connaissait un gentleman du nom de Rochester; M. Mason,
tonn et pouvant, comme vous pouvez le supposer, rvla la
vrit. Votre oncle, je suis fch de vous le dire, est maintenant
couch sur un lit de douleur; vu la nature de sa maladie (il est
attaqu d'une consomption) et l'tat dans lequel il se trouve, il
est probable qu'il ne se relvera jamais. Il n'a donc pas pu aller
lui-mme en Angleterre pour vous arracher au sort qui vous
menaait; mais il a suppli M. Mason de ne pas perdre de temps et
de faire tous ses efforts pour empcher ce mariage. Il l'a adress
 moi; j'y ai mis le plus d'empressement possible, et, Dieu merci,
je ne suis pas arriv trop tard; vous aussi, vous devez remercier
le Seigneur. Si je n'tais pas bien certain que votre oncle sera
mort avant que vous ayez le temps d'arriver  Madre, je vous
conseillerais de partir avec M. Mason; mais, dans l'tat actuel
des choses, je pense que vous ferez mieux de demeurer en
Angleterre, jusqu' ce que vous entendiez parler de M. Eyre. Avez-
vous encore quelque chose qui vous force  rester? demanda le
procureur  M. Mason.

-- Non, non, partons! rpondit celui-ci avec anxit; et ils
s'loignrent sans prendre cong de M. Rochester. Le ministre
resta pour adresser quelques paroles de conseil ou de reproche 
son orgueilleux paroissien; son devoir accompli, il partit
galement.

Je m'tais retire dans ma chambre et j'tais debout devant ma
porte entr'ouverte, lorsque je l'entendis s'loigner. La maison
s'tait vide; je m'enfermai dans ma chambre, je tirai le verrou
pour que personne ne pt entrer, et je me mis non pas  pleurer et
 me dsoler, j'tais encore trop calme pour cela, mais  retirer
machinalement mes vtements de marie et  les remplacer par la
robe de stoff que je croyais avoir porte la veille pour la
dernire fois; alors je m'assis. J'tais faible et je cachai ma
tte dans mes deux bras croiss sur la table; je me mis  penser;
jusque-l je n'avais qu'entendu, vu et suivi celui qui m'avait
conduite ou plutt trane; j'avais vu les vnements succder aux
vnements, les rvlations aux rvlations; maintenant l'heure de
la mditation tait venue.

La matine avait t assez tranquille,  l'exception de la scne
avec la folle.  l'glise tout s'tait pass avec calme; il n'y
avait eu ni explosions de passions, ni vives altercations, ni
disputes, ni dfis, ni larmes, ni sanglots; on avait seulement
prononc quelques mots: un homme tait venu dclarer avec sang-
froid qu'il existait un empchement au mariage; M. Rochester avait
fait plusieurs questions dures et brves; les rponses avaient t
claires et videntes; mon matre s'tait dcid  avouer la vrit
tout entire, et nous avait montr la preuve vivante de son crime;
les trangers s'taient loigns, et tout tait fini.

J'tais l, dans ma chambre, comme ordinairement; je n'avais t
ni blesse ni frappe; et pourtant o tait la Jane d'autrefois?
o tait sa vie? o taient ses esprances?

Jane Eyre, si ardente dans son espoir; Jane Eyre, qui avait t
presque femme, n'tait plus qu'une jeune fille triste et seule: sa
vie tait dcolore et ses rves dtruits! Il tait survenu une
gele de Nol aux plus beaux jours de l't, une tempte de
dcembre au milieu de juin; la glace avait saisi les pommes mres
et dtruit les roses en fleur; le givre avait recouvert les foins
et les bls. Hier, dans les sentiers, on respirait le parfum des
fleurs, et aujourd'hui des monceaux de neige que n'a foule aucun
pied les ont rendus impraticables; les bois qui, il y a douze
heures, se balanaient odorifrants et touffus, ainsi que des
bosquets panouis aux tropiques, s'tendent maintenant dvasts,
sauvages et blancs comme les forts de la Norvge. Mes esprances
taient mortes, frappes par un destin amer, de mme qu'en une
nuit prirent tous les premiers-ns d'gypte. Je pensais  mes
rves si beaux hier encore, et qui aujourd'hui n'taient plus que
des cadavres froids et livides, que rien ne pouvait ressusciter.
Je pensais  mon amour, ce sentiment qui appartenait  mon matre,
que lui seul avait cr; il tremblait dans mon coeur comme un
enfant malade dans un froid berceau; la souffrance et l'angoisse
s'taient empares de lui, et il ne pouvait pas aller chercher les
bras de M. Rochester; il ne pouvait pas se rchauffer sur la
poitrine du matre de Thornfield. Oh! maintenant je ne pourrais
plus jamais me tourner vers lui; je n'avais plus foi en lui; ma
confiance tait dtruite. M. Rochester n'tait plus  mes yeux ce
qu'il avait t; car il n'tait pas tel que je l'avais cru. Je ne
voulais pas le dclarer vicieux, je ne voulais pas dire qu'il
m'avait trompe; cependant il n'tait plus pour moi cet homme
d'une irrprochable sincrit que j'avais connu jadis. Il fallait
le quitter, je le voyais bien; mais quand? comment? et pour aller
o? Je ne le savais pas encore; et pourtant j'tais certaine que
lui-mme me chasserait de Thornfield; il me semblait qu'il ne
pouvait pas m'aimer d'une vritable affection; il n'avait eu
qu'une passion passagre, et il n'avait plus besoin de moi,
puisqu'il ne pouvait pas la satisfaire: je craignais mme de le
rencontrer, car je croyais qu'il devait me dtester. Oh! combien
j'avais t aveugle et faible dans ma conduite!

Ma vue se voila; je crus que l'obscurit se rpandait autour de
moi; mes penses devenaient confuses. Il me sembla qu'impuissante
et abandonne, je m'tais couche sur le lit dessch d'une
rivire; j'entendais le bruit de l'eau qui se prcipitait des
montagnes lointaines; je sentais le torrent avancer; je n'avais
pas la volont de me lever ni la force de me sauver; j'tais
tendue, faible et dsirant la mort. Une seule ide s'agitait
encore en moi: la pense de Dieu. Elle me fit concevoir une
prire; les mots suivants erraient dans mon esprit obscurci, mais
je n'avais pas la force de les prononcer: Mon Dieu! ne vous
loignez pas de moi, car le danger est proche et personne ne peut
venir  mon secours.

En effet, le danger tait proche, et comme je n'avais rien demand
au ciel pour l'loigner, comme je n'avais ni pli les genoux, ni
joint les mains, ni remu les lvres, il arriva. Le torrent monta
sur moi en vagues lourdes et pleines. On et dit que ma vie
abandonne, mon amour perdu, mes esprances brises, ma foi
dtruite, toutes mes douleurs enfin, s'taient runis dans ce flot
puissant. Je ne puis pas dcrire cette heure amre; mon me tait
inonde, j'enfonais de plus en plus dans une eau bourbeuse; je ne
pouvais pas me tenir debout, le flot m'envahissait.



CHAPITRE XXVII

Dans le courant de l'aprs-midi, je relevai la tte, et, regardant
autour de moi, je vis sur la muraille le reflet du soleil
couchant. Je me demandai: Que dois-je faire?

Une voix intrieure me rpondit: Il faut quitter Thornfield.

La rponse fut si prompte, si terrible, que je me bouchai les
oreilles; je dis que je ne pouvais pas supporter ces paroles...
Ne pas tre la femme d'douard Rochester, ajoutai-je, voil le
comble de mes maux; m'veiller des plus doux songes pour ne
trouver autour de moi que le vide et la tristesse, voil ce qu'il
m'est encore possible de supporter: mais le quitter immdiatement
et pour toujours, non, je ne le puis pas.

Mais alors la voix intrieure me rpondit que je le pouvais et me
prdit que je le ferais. Je luttai contre ma propre rsolution;
J'aurais voulu tre faible pour viter les nouvelles souffrances
que je prvoyais; ma conscience devenait tyrannique, tenait ma
passion  la gorge et lui disait avec hauteur qu'elle avait 
peine tremp son pied dlicat dans la fange, mais que bientt un
bras d'airain la prcipiterait dans des gouffres d'agonie.

Eh bien! alors, m'criai-je, que je sois mise en pices, mais que
quelqu'un vienne  mon secours!

-- Non, ce sera toi-mme qui te dchireras, et personne ne viendra
 ton aide; tu arracheras toi-mme ton oeil droit; tu arracheras
toi-mme ta main droite; ton coeur sera la victime, et toi le
sacrificateur.

Je me levai, frappe d'effroi devant cette solitude hante par un
juge si inexorable, devant ce silence o se faisait entendre une
voix si terrible; mais je m'aperus que j'tais tout tourdie. Je
me sentais sur le point de m'vanouir d'inanition et de faiblesse;
je n'avais ni mang ni bu de toute la journe; je n'avais mme pas
djeun le matin. Je rflchis avec une douloureuse angoisse que,
depuis le moment o je m'tais enferme dans ma chambre, personne
n'tait venu me demander comment je me portais ou m'inviter 
descendre; Mme Fairfax ne m'avait pas cherche; la petite Adle
elle-mme n'avait pas frapp  ma porte. Les amis vous oublient
toujours dans la mauvaise fortune, murmurai-je en tirant le
verrou et en sortant de ma chambre. J'allai me frapper contre un
obstacle; ma tte tait encore tourdie, ma vue trouble et mes
membres faibles; je fus quelque temps avant de me remettre; je ne
tombai pas  terre; un bras me reut; je regardai, et je vis
M. Rochester assis sur une chaise devant la porte de ma chambre.

Vous vous tes donc enfin dcide  sortir! me dit-il; j'ai
cout et j'ai attendu bien longtemps; mais je n'ai pas entendu un
seul mouvement, pas mme un sanglot. Si ce silence de mort avait
dur encore cinq minutes, j'aurais enfonc la porte comme un
voleur de nuit. Ainsi, vous m'vitez; vous vous enfermez et vous
pleurez seule: j'aurais prfr vous voir venir  moi dans un
accs de violence; vous tes passionne; je m'attendais  une
scne; je m'tais prpar  voir vos larmes, mais j'avais besoin
qu'elles fussent verses dans mon sein. Un sol insensible les a
reues, ou vous les avez bien vite essuyes. Non, je me trompe;
vous n'avez pas pleur du tout; vos joues sont ples, vos yeux
fatigus, mais je ne vois aucune trace de larmes. Alors votre
coeur a rpandu des larmes de sang.

Eh bien! Jane, pas un mot de reproche? Rien d'amer, rien de
poignant? Rien qui attriste le coeur ou excite la passion? Vous
restez tranquillement assise o je vous ai place, et vous me
regardez de vos yeux fatigus et calmes... Jane, je n'ai point eu
l'intention de vous blesser ainsi; si l'homme possdant une seule
petite brebis qui lui est chre comme sa fille, qui mange son
pain, boit dans sa coupe et dort sur son sein, la conduit par
mgarde  la boucherie et la tue, il ne se repentira pas plus
devant la blessure sanglante que moi devant ce que j'ai fait. Me
pardonnerez-vous jamais?

Je lui pardonnai  l'instant mme. Ses yeux exprimaient un remords
si profond, sa voix une piti si sincre, ses manires une nergie
si mle, il y avait encore tant d'amour en moi et en lui, que je
lui pardonnai tout, non pas de vive voix, mais au fond de mon
coeur.

Vous me trouvez bien misrable, Jane? reprit-il en me regardant
attentivement.

Il s'tonnait, sans doute, de mon silence et de ma douceur,
rsultant plutt de ma faiblesse que de ma volont.

Oui, monsieur, rpondis-je.

-- Alors dites-le moi sans craindre d'tre trop amre, reprit-il;
ne m'pargnez pas.

-- Je ne puis pas; je suis fatigue et malade; je voudrais un peu
d'eau.

Il frmit et poussa un profond soupir; puis, me prenant dans ses
bras, il me descendit. Je ne me rendis pas compte d'abord dans
quelle pice il m'avait porte; tout tait obscur devant mes yeux;
bientt je sentis la chaleur vivifiante du feu: car, bien qu'on
ft en t, j'tais froide comme la glace. M. Rochester approcha
du vin de mes lvres; j'y gotai et je me sentis ranime; puis je
mangeai quelque chose qu'il m'offrit, et bientt je redevins moi-
mme. J'tais dans la bibliothque, assise dans le fauteuil de mon
matre; M. Rochester se tenait tout prs de moi. Si je pouvais
mourir maintenant sans avoir des souffrances trop aigus 
supporter, pensai-je, j'en serais bien heureuse; alors je ne
serais pas oblige de faire le douloureux effort qui brisera mon
coeur lorsqu'il faudra me sparer de M. Rochester. Il parat qu'il
faut le quitter, et pourtant je n'en sens pas le besoin, je ne le
puis pas.

-- Comment tes-vous maintenant, Jane? me demanda M. Rochester.

-- Beaucoup mieux, monsieur; je serai bientt tout  fait remise.

-- Gotez encore au vin, Jane.

J'obis; puis il posa le verre sur la table, se plaa devant moi
et me regarda attentivement; tout  coup il se retourna et jeta un
cri plein d'une motion passionne. Il marcha rapidement dans la
chambre et revint; il s'arrta prs de moi comme pour m'embrasser;
mais je me rappelai que ses caresses taient interdites: je
dtournai mon visage et je repoussai le sien.

Comment! qu'est-ce que cela? s'cria-t-il rapidement; oh! je
comprends; vous ne voulez pas embrasser le mari de Berthe Mason;
vous trouvez que mes bras ne sont plus vides et que je ne dispose
plus de mes baisers.

-- En tout cas, monsieur, il n'y a pas de place pour moi prs de
vous, et je n'ai aucun droit  vos embrassements.

-- Pourquoi, Jane? Je veux vous pargner la peine de parler, et je
vais rpondre pour vous: Parce que j'ai dj une femme, me
direz-vous. Ai-je devin juste?

-- Oui.

-- Si vous pensez ainsi, il faut que vous ayez de moi une trange
opinion; il faut que vous me considriez comme un indigne
libertin, comme un vil sclrat qui a cherch  exciter votre
amour dsintress pour vous conduire dans un pige hardiment
prpar, pour vous dpouiller de votre dignit et de votre
honneur. Qu'avez-vous  rpondre  cela? Je vois que vous ne
pouvez rien dire: d'abord, vous tes encore faible et vous avez
dj assez de peine  respirer; puis, vous ne pouvez pas vous
habituer  l'ide de m'accuser et de m'avilir; enfin, les portes
sont ouvertes  vos larmes, et si vous parliez trop, elles
couleraient abondamment, et vous ne voulez pas vous irriter ni
faire de scne. Vous vous demandez comment vous allez agir, mais
vous trouvez inutile de parler; je vous connais, et je suis sur
mes gardes.

-- Monsieur, dis-je, je ne dsire pas vous faire de mal.

Ma voix tremblante m'avertit qu'il fallait interrompre ici ma
phrase.

Vous cherchez  me dtruire, non pas dans le sens que vous donnez
 ce mot, mais dans celui que je lui donne. Vous venez presque de
me dire que j'tais un homme mari, et, comme tel, vous
m'viterez, vous vous loignerez de moi; tout  l'heure vous avez
refus de m'embrasser. Vous avez rsolu de devenir une trangre
pour moi, de vivre sous ce toit simplement comme l'institutrice
d'Adle; si jamais je vous adresse une parole affectueuse, si
jamais un doux sentiment vous porte vers moi, vous vous direz:
Cet homme a t au moment de faire de moi sa matresse; il faut
que je sois de la glace et du roc pour lui; et en effet vous
serez de la glace et du roc.

Aprs avoir clairci et raffermi ma voix, je rpondis:

Tout est chang pour moi, monsieur, et moi aussi il faut que je
change. Je n'en doute pas: il n'y a qu'un moyen d'viter la lutte
contre les sentiments, le combat contre les souvenirs; il faut
qu'Adle ait une autre gouvernante, monsieur.

-- Oh! Adle ira en pension, c'est dcid depuis longtemps. Je ne
veux pas vous voir tourmente par les hideux souvenirs que vous
rappellerait Thornfield, cette place maudite, cette tente d'Achan,
ce spulcre insolent qui montre  la lumire du ciel le fantme
d'une morte vivante, cet enfer de pierre, habit par un seul
dmon, plus redoutable  lui seul que toutes les lgions
sataniques. Jane, vous ne resterez pas l, je ne le veux pas; j'ai
eu tort de vous amener  Thornfield, car je savais comment il
tait hant. Avant mme de vous voir, j'avais ordonn de vous
cacher tout ce qu'on racontait sur ce lieu maudit, parce que je
craignais qu'aucune gouvernante ne voult rester avec Adle, si
elle avait su par qui le chteau tait habit, et mes plans ne me
permettaient pas d'emmener ailleurs ma folle, bien que je possde
une vieille maison, le manoir de Ferndear, plus retire et plus
cache que celle-ci, et o j'aurais pu l'enfermer en sret; mais
je craignais l'humidit de ce chteau, plac au milieu des bois,
et ma conscience scrupuleuse s'est refuse  cet arrangement. Il
est probable que les froides murailles m'auraient bientt
dbarrass d'elle; mais  chacun son vice, et moi je n'ai pas
celui d'assassiner, indirectement mme, ceux que je hais le plus.

Cependant, vous cacher la prsence de la folle, c'tait comme
recouvrir un enfant d'un manteau et le placer prs d'un arbre
lev; le voisinage de ce dmon est empoisonn et le fut toujours.
Mais je fermerai le chteau de Thornfield; je mettrai des pointes
aigus au-dessus de la grande porte, des barres de fer devant les
fentres du rez-de-chausse. Je donnerai  Mme Poole deux cents
livres sterling par an pour qu'elle demeure ici avec ma femme,
ainsi que vous appelez cette terrible furie; Grace fait beaucoup
pour de l'argent. Je ferai venir aussi son fils, le gardien de
Grimsby-Retreat, pour lui tenir compagnie et l'aider lorsque ma
femme sera excite par ses esprits familiers  brler les gens
dans leur lit,  les frapper,  leur arracher la chair du dessus
les os, et ainsi de suite.

-- Monsieur, interrompis-je, vous tes inexorable pour cette
malheureuse femme; vous parlez d'elle avec une antipathie
vindicative et une haine furieuse: c'est cruel  vous; elle n'est
pas responsable de sa folie.

-- Ma chre petite Jane (laissez-moi vous appeler ainsi, car vous
tes ma bien-aime), vous ne savez pas de qui vous parlez, et
voil que vous me jugez encore mal. Ce n'est pas parce qu'elle est
folle que je la hais; si vous tiez folle, croyez-vous que je vous
harais?

-- Je le crois, en vrit, monsieur.

-- Alors, vous vous trompez; vous ne me connaissez pas, et vous
ignorez de quel amour je suis capable; chaque partie de votre
chair m'est aussi prcieuse que la mienne; dans la souffrance et
la maladie, je l'aimerais encore; votre esprit est mon trsor, et
mme bris, il serait toujours mon trsor. Si vous tiez folle,
vous trouveriez pour vous retenir mes bras, au lieu d'une camisole
de forces; quand mme vos treintes seraient furieuses, elles
auraient encore du charme pour moi; si vous vous jetiez sur moi,
comme cette femme l'a fait hier, tout en cherchant  vous dominer,
je vous recevrais dans un embrassement plein de tendresse. Lorsque
vous seriez calme, vous n'auriez pas d'autre garde que moi; je
saurais vous veiller avec une infatigable tendresse, bien que vous
ne pussiez me rcompenser par aucun sourire; je ne me lasserais
pas de regarder vos yeux, quand mme ils ne me reconnatraient
plus. Mais pourquoi songer  cela? Je parlais de quitter
Thornfleld; vous le savez, tout est prt pour le dpart; demain
vous partirez. Je ne vous demande que de passer encore une nuit
sous ce toit, Jane, et alors, adieu pour toujours  ses misres et
 ses terreurs; j'ai un endroit qui sera un sanctuaire sr contre
les douloureux souvenirs, les indiscrets malencontreux, et mme le
mensonge et la calomnie.

-- Prenez Adle avec vous, monsieur, interrompis-je; elle vous
tiendra compagnie.

-- Que voulez-vous dire, Jane? Ne vous ai-je pas dclar qu'Adle
irait en pension? et qu'ai-je besoin d'un enfant pour me tenir
compagnie, d'un enfant qui n'est pas le mien, mais bien le btard
d'une danseuse franaise? Pourquoi m'importuner d'elle? pourquoi,
je vous le demande, voulez-vous me donner Adle pour compagne?

-- Vous parlez d'une retraite, monsieur; la retraite et la
solitude sont trop tristes pour vous.

-- La solitude, la solitude! rpta-t-il avec irritation. Je vois
qu'il faut en venir au fait; je ne puis pas deviner l'expression
problmatique de votre visage. Vous partagerez ma solitude;
comprenez-vous?

Je secouai la tte; il me fallut un certain courage pour risquer
mme cette ngation muette, lorsque je voyais M. Rochester si
excit. Il se promenait rapidement dans la chambre, et, en
m'entendant, il s'arrta, comme s'il et tout  coup pris racine,
il me regarda longtemps, et durement. Je dtournai mes yeux de son
visage; je les fixai sur le feu, et je m'efforai de feindre le
calme.

Vu la nature remuante de Jane, dit-il enfin, avec plus de
tranquillit que je n'avais lieu d'en attendre d'aprs son regard,
l'cheveau de soie s'est assez bien dvid jusqu'ici; mais je
savais bien qu'il arriverait un noeud et que la soie se
brouillerait; le voil venu; maintenant il faudra passer par
toutes sortes de vexations, d'impatiences et d'ennuis. Par le
ciel! j'ai besoin d'exercer un peu ma force de Samson, et ma main
brisera l'obstacle aussi facilement qu'un fil dli.

Il recommena  se promener; mais bientt il s'arrta de nouveau
devant moi.

Jane, me dit-il, voulez-vous entendre raison? Puis, approchant
ses lvres de mon oreille, il ajouta: Parce que, si vous ne le
voulez pas, j'emploierai la violence.

Sa voix tait dure, son regard celui d'un homme qui se prpare 
une tentative imprudente, et va se lancer tte baisse, dans une
licence effrne. Je vis bien qu'il suffisait d'un moment, d'un
nouvel accs de rage pour que je ne fusse plus matresse de lui;
je n'avais pour le dominer que l'instant prsent; un mouvement de
rpulsion, la fuite ou la peur, auraient dcid de mon sort et du
sien; mais je n'tais pas effraye le moins du monde; je sentais
une force intrieure; je comprenais que j'aurais de l'influence
sur lui, et cette pense me soutenait. La crise tait dangereuse,
mais elle avait son charme; j'prouvais une sensation semblable 
celle qui doit remplir le coeur de l'Indien au moment o il lance
son canot sur le rapide d'un fleuve. Je m'emparai des mains
crispes de M. Rochester; je desserrai ses doigts, et je lui dis
doucement:

Asseyez-vous; je parlerai aussi longtemps que vous voudrez, et
j'couterai tout ce que vous aurez  me dire, que ce soit
raisonnable ou non.

Il s'assit, mais resta muet. Depuis quelque temps je luttais
contre les larmes, j'avais fait de grands efforts pour les
retenir, parce que je savais que M. Rochester n'aimerait pas  me
voir pleurer; mais je pensais que maintenant je pouvais les
laisser couler aussi longtemps et aussi librement que je le
dsirais; si cela l'ennuyait, eh bien, tant mieux. Je donnai donc
un libre cours  mes larmes, et je me mis  pleurer du fond du
coeur.

Bientt il me supplia ardemment de me calmer; je lui rpondis que
je ne le pouvais pas, tant que je le voyais irrit.

Mais je ne suis pas fch, Jane, me dit-il; seulement je vous
aime trop, et tout  l'heure votre petite figure avait une
expression si froide et si rsolue, que je n'ai pas pu la
supporter. Taisez-vous maintenant, et essuyez vos yeux.

Sa voix radoucie me prouva qu'il tait calm, et moi,  mon tour,
je redevins plus tranquille. Il fit un effort pour appuyer sa tte
sur mon paule, mais je ne le voulus pas. Il essaya de m'attirer 
lui; je m'y refusai galement.

Jane, Jane, me dit-il avec un accent de tristesse si profonde que
tous mes nerfs tressaillirent, vous ne m'aimez donc pas? Vous
n'tiez tente que par ma position; tout ce que vous dsiriez,
c'tait d'tre appele ma femme; et maintenant que vous me croyez
incapable de devenir votre mari, vous me fuyez comme si j'tais un
reptile immonde ou un monstre malfaisant.

Ces mots me firent mal; mais que dire, que faire? J'aurais
probablement d ne rien dire et ne rien faire; mais j'tais
tellement repentante de l'avoir ainsi attrist, que je ne pus pas
m'empcher de dsirer rpandre quelques gouttes de baume sur la
blessure que je venais de faire.

Je vous aime, m'criai-je, et plus que jamais; mais je ne dois ni
montrer ni nourrir ce sentiment, et je l'exprime ici pour la
dernire fois.

-- La dernire fois, Jane? Comment! croyez-vous que vous pourrez
vivre avec moi, me voir tous les jours, et, tout en continuant 
m'aimer, rester sans cesse froide  mon gard?

-- Non, monsieur; je suis sre que je ne le pourrai pas; aussi, je
ne vois qu'une chose possible; mais vous allez vous irriter si je
vous dis ce que c'est.

-- Oh! dites toujours; si je me mets en colre, vous avez la
ressource des larmes.

-- Monsieur Rochester, il faut que je vous quitte.

-- Pour combien de temps? Jane, pour quelques minutes? afin de
lisser vos cheveux qui sont un peu en dsordre et de baigner votre
visage qui est fivreux?

-- Il faut que je quitte Adle et Thornfield, que je me spare de
vous pour toujours, que je commence une existence nouvelle au
milieu de visages trangers et de scnes inconnues.

-- Certainement, et je vous l'ai dj dit. Je passe sous silence
votre folle ide de vous sparer de moi; non, vous allez, au
contraire, devenir une partie de moi-mme. Quant  la nouvelle
existence dont vous parlez, vous avez raison; oui, vous serez ma
femme, je ne suis pas mari; vous serez Mme Rochester, de fait et
de nom. Je vous serai fidle tant que je vivrai; je vous emmnerai
dans une de mes proprits, au sud de la France; une villa aux
blanches murailles, btie sur les bords de la Mditerrane; l,
votre vie sera heureuse, abrite et innocente. Ne craignez pas que
je vous trompe jamais et que je fasse de vous ma matresse.
Pourquoi secouez-vous la tte, Jane? Soyez raisonnable, vous allez
encore me rendre fou.

Sa voix et ses mains tremblrent; ses larges narines se
dilatrent, ses yeux devinrent ardents, et pourtant j'osai parler.

Monsieur, dis-je, votre femme existe; vous-mme l'avez dclar ce
matin; si je vivais avec vous comme vous le dsirez, je serais
votre matresse; le nier serait un sophisme, un mensonge.

-- Jane, vous oubliez que je ne suis pas un homme doux; je ne suis
ni patient, ni froid, ni  l'abri de la passion; par piti pour
moi et pour vous, mettez votre doigt sur mon pouls, coutez-en les
battements et prenez garde.

Il dgagea son poignet et me le tendit; ses joues et ses lvres,
que le sang avait abandonnes, devinrent livides. J'tais dans une
grande agitation; je trouvais cruel de le torturer ainsi par une
rsistance qui lui tait insupportable. Cder tait impossible. Je
fis ce que font instinctivement toutes les cratures humaines
lorsqu'elles se trouvent dans un grand danger; je demandai du
secours  un tre plus grand que l'homme, et les mots: Mon Dieu,
aidez-moi! s'chapprent involontairement de mes lvres.

Je suis un fou, s'cria tout  coup M. Rochester, de lui dire
ainsi que je ne suis pas mari, sans lui expliquer pourquoi;
j'oublie qu'elle ne connat rien du caractre de cette femme et
des circonstances qui ont dcid notre union infernale; oh! je
suis sr que Jane sera de mon opinion lorsqu'elle saura tout ce
que je sais. Mettez votre main dans la mienne, Jane, afin que je
sois certain, par la vue et le toucher, que vous tes prs de moi;
je veux vous exposer ma situation en quelques mots; pouvez-vous
m'couter?

-- Oui, monsieur; pendant des heures, si vous voulez.

-- Je ne vous demande que quelques minutes Jane, avez-vous jamais
entendu dire que je n'tais pas l'an de ma famille, que j'avais
un frre plus g que moi?

-- Oui, monsieur; Mme Fairfax me l'a dit.

-- Avez-vous entendu dire que mon frre tait avare?

-- Oui, monsieur.

-- Eh bien! Jane, mon pre ne voulait pas partager ses biens; il
ne pouvait pas se faire  l'ide de diviser ses proprits et de
m'en donner une portion. Il avait dcid qu'elles appartiendraient
en entier  mon frre; et cependant il ne pouvait pas supporter la
pense que son fils serait pauvre; il voulut m'enrichir par un
mariage, et il se mit  me chercher une compagne. M. Mason,
planteur et commerant dans les Indes, tait une de ses anciennes
connaissances. Mon pre savait que la fortune de M. Mason tait
vritablement grande; il prit des informations et apprit que son
ancien ami avait un fils et une fille, et qu'il donnerait  cette
dernire une dot de trente mille livres sterling; c'tait
suffisant. Lorsque je sortis du collge, on m'envoya  la Jamaque
pouser cette fiance qu'on avait retenue pour moi. Mon pre ne me
parla pas de la fortune; mais il me dit que Mlle Mason tait
l'orgueil de la ville espagnole,  cause de sa beaut: c'tait
vrai. Elle tait belle comme Blanche Ingram; grande, brune et
majestueuse. Elle et sa famille me dsiraient  cause de ma
naissance; on me montra ma fiance au bal et splendidement vtue;
je la vis rarement seule, et j'eus trs peu de conversations
intimes. Elle me flattait et dployait pour moi ses charmes et ses
talents. Tous les hommes semblaient l'admirer et m'envier; je fus
bloui; mes sens furent excits; comme j'tais ignorant et
inexpriment, je crus que je l'aimais. Les stupides rivalits de
la socit, les fivreux dsirs et l'aveuglement des jeunes gens,
entranent un homme dans les plus grandes folies; les parents de
Berthe m'encourageaient; ses poursuivants piquaient mon amour-
propre; elle-mme m'attirait, et ainsi le mariage fut conclu avant
que j'eusse encore eu le temps de me reconnatre. Oui je ne peux
plus me respecter quand je pense  cet acte; un mpris qui me
torture s'empare de moi. Je ne l'ai jamais ni aime, ni estime,
ni connue, je n'tais pas sr qu'elle et une seule vertu; je
n'avais remarqu ni modestie, ni bienveillance, ni candeur, ni
dlicatesse dans son esprit et ses manires: et je l'ai pouse,
tant j'tais imbcile, aveugle, vil et grossier; j'aurais t
moins coupable si... mais rappelons-nous  qui nous parlons.

Je n'avais jamais vu la mre de ma fiance, je la croyais morte.
La lune de miel passe, j'appris mon erreur; elle n'tait que
folle et enferme dans une maison de sant. Il y avait aussi un
jeune frre, un idiot. L'an, que vous avez vu (et que je ne puis
pas har, bien que je dteste toute sa famille, parce que cet
esprit faible a montr, par son continuel intrt pour sa
malheureuse soeur, qu'il y avait en lui quelque peu d'affection,
et parce qu'autrefois il a eu pour moi un attachement de chien),
aura probablement, un jour  venir, le mme sort que les autres;
mon pre et mon frre savaient tout cela; mais ils ne pensrent
qu'aux trente mille livres, et se joignirent au complot tram
contre moi.

C'taient d'odieuses dcouvertes: j'tais mcontent de voir qu'on
m'avait tratreusement cach ce secret; mais, sans la part que ma
femme y avait prise, je n'aurais jamais song  lui faire un
reproche du malheur de sa famille, mme lorsque je m'aperus que
sa nature tait diffrente de la mienne et que ses gots ne
pouvaient me convenir. Son esprit tait commun, bas, troit, et
incapable de comprendre rien de noble et d'lev. Quand je vis que
je ne pouvais pas passer agrablement avec elle une seule soire,
ni mme une seule heure, que toute conversation tait impossible,
parce que, quel que ft le sujet que je choisissais, je recevais
immdiatement une rponse dure, grossire, perverse ou stupide;
lorsque je m'aperus que je ne pouvais mme pas avoir une maison
tranquille et bien installe, parce qu'aucun domestique ne pouvait
supporter ses accs de violence, son mauvais caractre, ses ordres
absurdes, tyranniques et contradictoires; eh bien, mme alors, je
me contins; j'vitai les reproches; j'essayai de dvorer en secret
mon dpit, et mon dgot; je rprimai ma profonde antipathie.

Jane, je ne veux pas vous troubler par d'horribles dtails,
quelques mots suffiront pour ce que j'ai  dire. J'ai vcu quatre
ans avec cette femme que vous avez vue l-haut, et je vous assure
qu'elle m'a bien prouv. Ses instincts se dveloppaient avec une
rapidit effrayante, ses vices grandissaient  chaque instant; ils
taient si forts, que la cruaut seule pouvait les dominer, et je
ne voulais pas tre cruel. Quelle intelligence de pygme, quelles
gigantesques tendances au mal, et combien ces tendances me furent
funestes! Berthe Mason, digne fille d'une mre infme, me trana 
travers toutes les agonies dgradantes et hideuses qui attendent
un homme li  une femme sans temprance ni chastet.

Mon frre mourut, et mon pre le suivit bientt. Il y avait
quatre ans que nous tions maris; j'tais riche, et pourtant
j'tais bien misrable. La nature la plus impure et la plus
dprave que j'aie jamais connue tait unie  moi; la loi et la
socit la dclaraient une portion de moi-mme, et je ne pouvais
me dbarrasser d'elle par aucun moyen lgal: car les mdecins
dcouvrirent alors que ma femme tait folle; ses excs avaient
dvelopp prmaturment les germes de la maladie. Jane, mon rcit
vous dplat, vous avez l'air souffrante; voulez-vous que je
remette la fin  un autre jour?

-- Non, monsieur, finissez-le; je vous plains, je vous plains
sincrement.

-- Jane, chez quelques-uns la piti est une chose si dangereuse et
si insultante, qu'on fait bien de prier ceux qui vous l'offrent de
la garder pour eux; mais c'est la piti qui sort des coeurs durs
et personnels. C'est un sentiment  double face,  la fois
souffrance goste d'entendre raconter les douleurs des autres, et
mpris ignorant pour ceux qui les ont endures; mais telle n'est
pas votre piti  vous, Jane, ce n'est pas l le sentiment que je
lis dans ce moment sur votre visage, qui anime vos yeux, soulve
votre coeur et fait trembler votre main dans la mienne: votre
piti, ma bien-aime, est la mre souffrante de l'amour, ses
angoisses sont les douleurs naturelles de la divine passion; je
l'accepte, Jane. Que la fille s'avance librement; mes bras sont
ouverts pour la recevoir.

-- Maintenant, monsieur, continuez. Que ftes-vous lorsque vous
vous apertes que votre femme tait folle?

-- Jane, je fus bien prs du dsespoir; entre moi et l'abme il
n'y avait plus qu'un petit reste de dignit humaine. Aux yeux du
monde, j'tais honteusement dshonor; mais je rsolus d'tre pur
 mes yeux. Jusqu'au dernier moment je m'loignai d'elle pour ne
pas sentir la souillure de ses crimes; je repoussai toute union
avec cet esprit vicieux, et pourtant la socit continuait  unir
nos noms et nos personnes; je la voyais et je l'entendais tous les
jours; un peu de son haleine tait ml  l'air que je respirais.

Et, d'ailleurs, je me rappelais que j'avais t son mari; alors,
comme maintenant, ce souvenir tait odieux pour moi; je savais
que, tant qu'elle vivrait, je ne pourrais pas pouser une autre
femme meilleure qu'elle. Bien qu'elle ft plus ge que moi de
cinq ans (sa famille et mon pre m'avaient tromp, mme sur son
ge), il tait probable qu'elle vivrait autant que moi, car son
corps tait aussi robuste que son esprit tait infirme. Ainsi, 
l'ge de vingt-six ans, toutes mes esprances taient brises.

Une nuit, je fus rveill par les cris de Berthe Mason; depuis
que les mdecins l'avaient dclare folle, elle tait enferme.
C'tait par une de ces brlantes nuits des Indes qui souvent
prcdent un ouragan; ne pouvant m'endormir, je me levai et
j'ouvris la fentre; l'air tait transform en un torrent de
soufre, je ne pus trouver de fracheur nulle part, les moustiques
entraient par les fentres et bourdonnaient dans la chambre.
J'entendais la mer, et le tumulte des flots tait semblable au
bruit qu'aurait occasionn un tremblement de terre; de sombres
nuages envahissaient le ciel; la lune brillait au-dessus des
vagues, large et rouge comme la gueule d'un canon; elle jetait une
dernire flamme sur ce sol tremblant  l'approche d'un orage.
Physiquement, j'tais mu par cette lourde atmosphre et cette
scne terrible; les cris de la folle continuaient  retentir  mes
oreilles; elle mlait mon nom  toutes ses maldictions, avec un
accent de haine digne d'un dmon; jamais crature humaine n'a eu
un vocabulaire plus vil que le sien. Bien que je fusse spar
d'elle par deux chambres, j'entendais chaque mot; dans l'Inde,
toutes les maisons ont des murs trs minces, de sorte que ses
hurlements, comparables  ceux du loup, arrivaient jusqu' moi.

Cette vie, m'criai-je enfin, est semblable  l'enfer; dans
l'abme sans fond rserv aux damns, on doit respirer le mme air
et entendre les mmes bruits. J'ai le droit de jeter loin de moi
ce fardeau si je le puis; j'chapperai aux souffrances de cette
vie mortelle en dlivrant mon me de la chane pesante qui
l'touffe. Oh! ternit douloureuse, invente par les fanatiques,
je ne te crains pas; rien ne peut tre plus horrible que les
souffrances qui m'accablent; brisons cette existence et retournons
vers Dieu dans notre patrie!

En disant ces mots, je m'agenouillai pour ouvrir une bote qui
contenait une paire de pistolets chargs. Je voulais me tuer; mais
ce dsir ne dura qu'un instant, car je n'tais pas fou, et cette
crise de dsespoir infini, qui excita en moi le dsir et le projet
de la destruction, ne dura qu'un instant.

Un vent frais venu d'Europe souffla sur l'Ocan et entra par la
fentre ouverte; l'orage clata, et, aprs la pluie, le tonnerre
et les clairs, le ciel redevint pur. Alors je pris une
rsolution, tout en me promenant dans mon jardin humide, sous les
orangers, les grenadiers et les ananas mouills par l'orage; et,
pendant que la frache rose des tropiques tombait autour de moi,
je raisonnai ainsi. coutez-moi, Jane; car c'tait une vritable
sagesse qui m'avait montr le chemin que je devais suivre.

Le doux vent d'Europe continuait  murmurer dans les feuilles
rafrachies, et l'Atlantique roulait ses vagues glorieuses de leur
libert. Mon coeur, longtemps bris et fltri, se ranima en
entendant les accords de l'Oman; il me sembla qu'un sang vivifiant
coulait en moi; mon tre tout entier demandait une vie nouvelle;
mon me aspirait  une goutte d'eau pure. Je sentis l'esprance
renatre, je compris que la rgnration tait possible; d'un des
berceaux fleuris de mon jardin, j'aperus la mer plus bleue que le
ciel; l'ancien monde tait au del.

Va, me disait l'esprance, retourne en Europe! L, on ne sait pas
que tu portes un nom souill et que tu tranes aprs toi un impur
fardeau; tu pourras emmener la folle en Angleterre, l'enfermer 
Thornfield avec les prcautions et les soins ncessaires; puis tu
iras voyager o tu voudras et tu formeras les liens qui te
plairont. Cette femme qui t'a si longtemps fait souffrir, qui a
souill ton nom, outrag ton honneur, fltri ta jeunesse, elle
n'est pas ta femme et tu n'es pas son mari. Veille  ce qu'on
prenne soin d'elle, ainsi que cela doit tre, et tu auras fait
tout ce qu'exigent Dieu et l'humanit. Garde le silence sur ce
qu'elle est, tu ne dois le dire  personne; place-la dans un lieu
sr et commode; cache bien sa honte, et quitte-la.

J'agis ainsi; mon pre et mon frre n'avaient pas parl de mon
mariage  leurs connaissances, parce que, dans la premire lettre
o je leur appris mon union, je commenais dj  en tre dgot;
d'aprs tout ce que j'avais su de la famille de Berthe Mason, je
voyais un affreux avenir devant moi, et je suppliai mon pre et
mon frre de garder le secret. Bientt la conduite de celle que
mon pre m'avait choisie pour femme devint telle, que lui-mme et
rougi de la reconnatre pour sa belle-fille; loin de dsirer de
publier ce mariage, il mit autant de soin que moi  le cacher.

Je la conduisis donc en Angleterre. Il fut bien terrible pour moi
d'avoir un monstre semblable dans un vaisseau; ce fut un grand
soulagement lorsque je la vis installe dans la chambre du
troisime, dont le cabinet secret est devenu, depuis dix ans, le
repaire d'une vritable bte sauvage. J'eus de la peine  lui
trouver une garde: il fallait une personne en qui l'on pt avoir
pleine confiance; sans cela les extravagances de la folle
rvleraient invitablement mon secret; puis elle avait des jours
et mme des semaines de lucidit dont elle se servait pour me
tromper. Enfin j'ai trouv Grace Poole,  Grimsby-Retreat. Elle et
Carter, qui a pans Mason le jour o la folle s'est jete sur lui,
sont les seules personnes qui aient jamais eu connaissance de mon
secret; Mme Fairfax a peut-tre souponn quelque chose, mais elle
n'a jamais pu savoir rien de prcis. Aprs tout, Grace a t
discrte; mais, malheureusement, plusieurs fois sa vigilance a
fait dfaut,  cause d'un vice dont rien ne peut la corriger et
qui rsulte probablement de son rude mtier. La folle est  la
fois malfaisante et ruse; elle n'a jamais manqu de profiter des
fautes de sa gardienne, une fois pour se saisir du couteau avec
lequel elle a frapp son frre, deux fois pour prendre la clef de
sa chambre: la premire, elle a essay de me brler dans mon lit;
la seconde, elle est venue vous visiter. Je remercie Dieu d'avoir
veill sur vous et d'avoir permis que la rage de Berthe s'assouvit
sur votre voile, qui probablement lui rappelait vaguement le
souvenir de son mariage. Je frmis en pensant  ce qui aurait pu
arriver; mon sang se glace dans mes veines quand je songe que
cette crature, qui s'est jete sur moi ce matin, aurait pu se
cramponner au cou de ma bien-aime.

-- Et qu'avez-vous fait, monsieur, demandai-je en le voyant
s'interrompre, qu'avez-vous fait, aprs avoir install votre femme
ici? O tes-vous all?

-- Ce que j'ai fait, Jane? je me suis transform en un feu follet.
O je suis all? j'ai entrepris des voyages semblables  ceux du
Juif Errant. Je visitai tout le continent; mon dsir et mon but
taient de trouver une femme bonne, intelligente, digne d'tre
aime, et qui ft oppose  celle que je laissais  Thornfield.

-- Mais vous ne pouviez pas vous marier, monsieur.

-- J'tais dcid  le faire; j'tais convaincu que je le pouvais
et que je le devais. Mon intention n'tait pas de tromper comme je
l'ai fait; je voulais raconter mon pass et faire mes propositions
ouvertement. Il me semblait vident que tout le monde me
considrerait comme libre d'aimer et d'tre aim, et je n'ai pas
dout un seul instant que je trouverais une femme capable de me
comprendre et de m'accepter, malgr la maldiction qui pesait sur
moi.

-- Eh bien, monsieur?

-- Quand vous questionnez, Jane, vous me faites toujours sourire;
vous ouvrez vos yeux comme un oiseau inquiet, et, de temps en
temps, vous vous agitez brusquement; on dirait que les rponses
n'arrivent pas assez promptement pour vous et que vous voudriez
lire dans le coeur mme. Mais, avant que je continue, apprenez-moi
ce que vous voulez dire par votre: Eh bien, monsieur? Vous
rptez souvent cette petite phrase, et, je ne sais trop pourquoi,
elle m'entrane dans des discours sans fin.

-- Je veux dire: Qu'y a-t-il aprs? Qu'avez-vous fait? qu'est-ce
qui rsulte de cela?

-- Prcisment; et que dsirez-vous savoir maintenant?

-- Si vous avez trouv une personne qui vous plt, si vous lui
avez demand de vous pouser, et ce qu'elle a rpondu.

-- Je puis vous dire si j'ai trouv une personne qui me plt et si
je lui ai demand de m'pouser; mais ce qu'elle m'a rpondu est
encore  inscrire dans le livre de la destine. Pendant dix
longues annes, j'errai partout, demeurant tantt dans une
capitale, tantt dans une autre, quelquefois  Saint-Ptersbourg,
le plus souvent  Paris; de temps en temps  Rome, Naples ou
Florence. La Providence m'avait donn beaucoup d'argent et le
passeport d'un vieux nom, je pouvais choisir ma socit; aucun
cercle ne m'tait ferm; je cherchai ma femme idale parmi les
ladies anglaises, les comtesses franaises, les signoras
italiennes et les grafinnen allemandes: je ne pus pas la trouver.
Il y a des moments o j'ai cru voir une forme et entendre une voix
qui devaient raliser mon rve, mais j'tais bientt du. Ne
supposez pas pour cela que je demandais la perfection du corps ou
de l'esprit; je demandais quelqu'un qui me plt, qui ft le
contraire de la crole: je cherchai en vain. Je ne trouvai pas
dans le monde une seule fille que j'eusse voulue pour femme, car
je connaissais les dangers et les souffrances d'un mauvais
mariage. Le dsappointement me rendit nonchalant; j'essayai de la
dissipation, jamais de la dbauche, je la dtestais et je la
dteste: c'tait l le vice de ma Messaline indienne. Le dgot
que me faisait prouver la dbauche restreignait souvent mes
plaisirs. Je m'loignai de toutes les jouissances qui pouvaient y
ressembler, parce que je croyais ainsi me rapprocher de Berthe et
de ses vices.

Pourtant je ne pouvais pas vivre seul; j'eus des matresses. La
premire fut Cline Varans, encore une de ces fautes qui font
qu'un homme se mprise quand il se les rappelle; vous savez dj
quelle tait cette femme, et comment notre liaison se termina.
Deux autres lui succdrent: une Italienne, nomme Giacinta, et
une Allemande, appele Clara. Toutes deux passaient pour trs
belles; mais que m'importa leur beaut, lorsque j'y fus habitu?
Giacinta tait violente et immorale; au bout de trois mois je fus
fatigu d'elle. Clara tait honnte et douce, mais lourde, froide
et sans intelligence; elle n'tait pas le moins du monde de mon
got: je fus bien aise de lui donner une somme suffisante pour lui
assurer un tat honnte et ainsi me dbarrasser convenablement
d'elle. Mais, Jane, je lis dans ce moment-ci, sur votre visage,
que vous n'avez pas bonne opinion de moi; vous voyez en moi un
misrable, dpourvu de principes et de sentiments, n'est-ce pas?

-- En effet, monsieur, je ne vous aime pas autant que certains
jours, je trouve trs mal de vivre ainsi, tantt avec une
matresse, tantt avec une autre, et vous en parlez comme d'une
chose toute simple.

-- Je me suis laiss aller  ce genre de vie, et pourtant je
n'aimais pas cette existence vagabonde; jamais je ne dsirerai y
revenir. Louer une matresse est ce qu'il y a de pire aprs
acheter un esclave; tous deux sont infrieurs  vous, souvent par
la nature, toujours par la position, et il est dgradant de vivre
intimement avec des infrieurs. Maintenant je ne puis supporter le
souvenir des moments que j'ai passs avec Cline, Giacinta et
Clara.

Je sentis la vrit des paroles de M. Rochester, et j'en conclus
que si jamais je m'tais oublie, si jamais j'avais nglig les
principes appris dans mon enfance, si, pousse par la tentation,
sous un prtexte quelconque et mme avec toutes les excuses
possibles, je m'tais dcide  succder  ces malheureuses
femmes, un jour ma mmoire exciterait chez M. Rochester le mme
sentiment que le souvenir de ses matresses. Je ne dis rien de ma
conviction, il suffisait de l'avoir; je l'enfermai dans mon coeur,
afin qu'elle pt me servir au jour de l'preuve.

Jane, pourquoi ne dites-vous pas: Eh bien, monsieur? car je n'ai
pas fini. Vous paraissez grave, je vois bien que vous me
dsapprouvez encore; mais revenons  notre sujet. Au mois de
janvier dernier, dbarrass de toutes mes matresses, l'esprit
aigri et endurci par une vie errante, inutile et solitaire,
dsillusionn, mal dispos  l'gard des hommes et surtout des
femmes (car je commenais  croire que les femmes fidles,
intelligentes et aimantes, n'existaient que dans les rves), je
revins en Angleterre, o m'appelaient des affaires.

Je me dirigeais vers Thornfield par une froide soire d'hiver,
Thornfield, chteau dtest. Je ne m'attendais  y trouver ni
calme ni bonheur; tout  coup j'aperus une petite ombre
tranquillement assise sur des marches dans le sentier de Hay; je
passai devant elle avec autant d'indiffrence que devant l'arbre
qui lui faisait face: je n'avais aucun pressentiment de ce qu'elle
serait pour moi; rien en moi ne m'avait averti que l'arbitre de
mon existence, le gnie de ma bonne ou de ma mauvaise conduite,
attendait l sous un humble dguisement; je ne m'en doutai mme
pas lorsque, aprs l'accident arriv  Mesrour, l'ombre vint vers
moi et m'offrit gravement ses services. C'tait une petite
crature lance et enfantine; on et dit une linotte qui,
voletant  mes pieds, m'et propos de me porter sur ses ailes
dlicates. Je fus maussade, mais elle ne voulut pas s'loigner;
elle resta prs de moi avec une trange persvrance, me regarda
et me parla avec une sorte d'autorit; je devais tre aid par sa
main, et je le fus en effet.

Lorsque j'eus press cette paule dlicate, une sve nouvelle
sembla se rpandre dans mon corps. Il tait heureux pour moi de
savoir que cette petite elfe reviendrait, qu'elle appartenait  ma
maison; sans cela je n'aurais pas pu, sans regret, la voir
s'chapper et disparatre derrire les buissons. Ce soir-l, je
vous coutai revenir, Jane; vous ne vous doutiez probablement pas
que je pensais  vous et que j'tudiais vos actions. Le jour
suivant, je vous observai environ une demi-heure, pendant que vous
amusiez Adle. Je me rappelle que c'tait un jour o la neige
tombait, et que vous ne pouviez pas sortir; j'tais dans ma
chambre, dont j'avais laiss la porte entr'ouverte: je pouvais
voir et entendre. Adle s'emparait de toute votre attention, mais
je voyais bien que vos penses taient ailleurs; cependant vous
tiez patiente avec elle, ma petite Jane; pendant longtemps vous
lui avez parl et vous l'avez amuse. Quand elle vous eut enfin
quitte, vous tes tombe dans une profonde rverie, vous vous
tes mise  vous promener lentement le long du corridor; de temps
en temps, en passant devant une fentre, vous regardiez la neige
paisse qui tombait, vous coutiez les sanglots du vent, puis vous
repreniez doucement votre marche et votre rve. Je pense que vos
visions n'taient pas sombres; la douce lumire de vos yeux
annonait que vos penses n'taient ni tristes ni amres; votre
regard rvlait plutt les beaux songes de la jeunesse, lorsque
celle-ci suit, sur des ailes complaisantes, le vol de l'esprance
jusqu'au ciel idal. La voix de Mme Fairfax vous ayant rveille,
vous avez souri de vous-mme d'une singulire manire; il y avait
beaucoup de bon sens et de finesse dans votre sourire, Jane; il
semblait dire: Mes visions sont belles, mais il ne faut pas
oublier que ce ne sont que des visions; mon cerveau a invent un
ciel rose, un Eden vert et fleuri, mais je sais bien qu'il faut me
frayer ma route dans un rude sentier et lutter contre la tempte.
Alors vous tes descendue et vous avez demand  Mme Fairfax de
vous donner quelque chose  faire, les comptes de la semaine 
rgler, je crois, ou quelque autre occupation de ce genre; j'tais
fch de vous perdre de vue.

J'attendis le soir avec impatience, qu'alors au moins je pouvais
vous appeler prs de moi; je souponnais en vous un caractre tout
 fait neuf pour moi, je dsirais le sonder plus profondment et
le connatre mieux. Vous entrtes dans la chambre avec un air  la
fois timide et indpendant; vous tiez simplement habille, dans
le mme genre qu'aujourd'hui. Je vous fis parler; au bout du peu
de temps, je vous trouvai remplie de contrastes tranges: vos
vtements, vos manires, se ressentaient d'une discipline svre;
votre aspect tait diffrent et annonait une nature raffine,
mais qui ne connaissait pas du tout le monde et qui avait peur de
donner une opinion dfavorable d'elle en faisant quelque solcisme
ou en disant une sottise. Mais, lorsqu'on s'adressait directement
 vous, vous leviez sur votre interlocuteur un oeil perant, hardi
et plein d'ardeur. Il y avait dans votre regard de la puissance et
de la pntration. Quand je vous faisais quelque question
positive, vous trouviez toujours une rponse facile et prompte.
Bientt vous ftes habitue  moi; je crois, Jane, que vous
sentiez une sympathie entre vous et votre matre triste et
maussade, car je fus tonn de voir avec quelle rapidit un
certain bien-tre charmant s'empara de vous. Quelque maussade que
je fusse, vous ne tmoigniez ni surprise, ni crainte, ni ennui, ni
dplaisir de ma morosit; vous vous contentiez de m'examiner, et
de temps en temps je vous voyais sourire avec une grce si simple
et si sage que je ne puis la dcrire. Ce que j'apercevais me
rendait heureux et excitait ma curiosit; j'aimais ce que je
voyais, et je dsirais voir davantage. Pourtant, je vous tins
longtemps  distance et je ne cherchai que rarement votre
compagnie. J'tais intelligent dans mon picurisme, et je dsirais
prolonger le plaisir des dcouvertes; puis je craignais, en
maniant trop librement la fleur, de voir son clat se faner, de
voir disparatre le doux charme de sa fracheur; je ne savais pas
alors que ce n'tait point une floraison passagre et qu'elle
devait toujours garder son brillant clat, comme si elle et t
taille dans un diamant indestructible. Je dsirais aussi savoir
si, le jour o je vous viterais, vous me rechercheriez; mais vous
ne l'avez pas fait, vous tes reste dans la salle d'tude aussi
tranquille que votre pupitre et votre chevalet; si par hasard je
vous rencontrais, vous passiez devant moi, me faisant simplement
un lger salut comme marque de respect. Pendant tout ce temps-l,
votre expression ordinaire tait pensive; vous n'tiez pas triste,
car vous ne souffriez pas, mais votre coeur n'tait pas lger,
parce que le prsent ne vous offrait nulle joie, et l'avenir bien
peu d'esprances. Je me demandais ce que vous pensiez de moi ou si
mme vous pensiez  moi; je vous examinai pour le savoir. Quand
nous causions ensemble, il y avait quelque chose d'heureux dans
votre regard et de satisfait dans vos manires; je vis que vous
aviez un coeur sociable; le silence de la chambre d'tude et la
monotonie de votre vie vous avaient rendue triste. Je me laissai
aller au plaisir d'tre bon  votre gard; la bont veilla
bientt votre motion, votre figure devint doue et votre voix
caressante. J'aimais  entendre prononcer mon nom par vos lvres
et avec votre accent heureux et reconnaissant; j'tais content
lorsque, par une circonstance quelconque, nous nous rencontrions.
Il y avait dans vos manires une curieuse incertitude lorsque vous
me regardiez: vos yeux exprimaient un peu de doute et un trouble
lger; vous ne saviez pas o me porterait mon caprice, et vous
vous demandiez si j'allais jouer le rle d'un matre svre ou
d'un ami doux et bienveillant. Je vous aimais trop, Jane, pour me
poser en matre; quand je vous tendais cordialement la main, votre
jeune visage exprimait tant de lumire et de bonheur, que j'avais
bien de la peine  ne pas vous presser contre mon coeur.

-- Ne me parlez plus de ces jours-l, monsieur, interrompis-je en
essuyant furtivement une larme.

Ses paroles me torturaient, car je savais ce qu'il me restait 
faire, et prochainement. Tous ces souvenirs et toutes ces
rvlations de ce qu'prouvait M. Rochester rendaient ma tche
plus difficile.

Vous avez raison, Jane, reprit-il; pourquoi s'arrter sur le
pass, quand le prsent est plus sr et l'avenir plus beau?

Je frissonnai en entendant cette orgueilleuse assertion.

Vous comprenez bien la situation, n'est-ce pas? continua-t-il.
Aprs une jeunesse et une virilit passes soit dans une
inexprimable souffrance, soit dans une douloureuse solitude, j'ai
enfin trouv ce que je puis aimer sincrement; je vous ai trouve.
Vous sympathisez avec moi, vous tes la meilleure partie de moi-
mme, mon bon ange. Je suis li  vous par un fort attachement; je
vous crois bonne, gnreuse et aimante; j'ai conu dans mon coeur
une passion fervente et solennelle; elle me conduit  vous, vous
attire  moi, enlace votre existence  la mienne: flamme pure et
puissante, elle fait un seul tre de nous deux.

C'est parce que je sentais et que je savais cela que j'ai rsolu
de vous pouser: me dire que j'ai dj une femme, c'est une
raillerie inutile; vous savez maintenant que je n'ai qu'un affreux
dmon. J'ai eu tort de chercher  vous tromper; mais je craignais
votre enttement et les prjugs qu'on vous avait donns dans
votre enfance. Je voulais vous bien possder avant de me hasarder
 une confidence: c'tait lche  moi; j'aurais d tant d'abord en
appeler  votre noblesse,  votre gnrosit, comme je le fais
maintenant; vous raconter ma vie d'agonie, vous dire que j'avais
faim et soif d'une existence plus noble et plus leve, vous
montrer non pas ma rsolution (ce mot est trop faible), mais mon
penchant irrsistible  aimer bien et fidlement, puisque j'tais
aim fidlement et bien. Alors je vous aurais demand d'accepter
ma promesse de fidlit et de me donner la vtre; Jane, faites-le
maintenant.

Il y eut un moment de silence.

Pourquoi vous taisez-vous, Jane? me demanda-t-il.

Je subissais une rude preuve; une main de fer pesait sur moi.
Moment terrible, plein de luttes, d'horreur et de souffrance!
Aucun tre humain ne pouvait dsirer d'tre aim plus que je ne
l'tais; celui qui m'aimait ainsi, je l'adorais, et il fallait
renoncer  cette idole; mon douloureux devoir tait enferm tout
entier dans ce seul mot: se sparer!

Jane, reprit M. Rochester, vous comprenez ce que je vous demande;
dites-moi seulement: Je serai  vous!

-- Monsieur Rochester, je ne serai pas  vous.

Il y eut encore un long silence.

Jane, reprit-il avec une douceur qui me brisa et me rendit froide
comme la pierre, car sous cette voix tranquille je sentais les
palpitations du lion; Jane, avez-vous l'intention de me laisser
prendre une route et de choisir l'autre?

-- Oui, monsieur.

-- Jane, reprit-il en se penchant vers moi et en m'embrassant, le
voulez-vous encore?

-- Oui, monsieur.

-- Et maintenant? continua-t-il en baisant doucement mon front et
mes joues.

-- Oui, monsieur! m'criai-je en me dgageant rapidement de son
treinte.

-- Oh! Jane, c'est cruel! c'est mal! Ce ne serait pas mal de
m'aimer.

-- Ce serait mal, monsieur, de vous obir.

Un regard sauvage souleva ses sourcils et sillonna son visage; il
se leva, mais se retint encore. J'appuyai ma main sur le dossier
d'une chaise, pour me soutenir; j'avais peur, mais ma rsolution
tait prise.

Un instant, Jane. Quand vous serez partie, jetez un regard sur ma
triste vie; tout le bonheur s'en ira avec vous. Que me restera-t-
il? Je n'ai qu'une folle pour femme; autant vaudrait me prsenter
un des cadavres du cimetire. Que faire, Jane? o aller pour
trouver une compagne? o chercher l'esprance?

-- Faites comme moi; ayez confiance en Dieu et en vous: croyez au
ciel, et esprez que nous nous y retrouverons.

-- Ainsi vous ne voulez pas cder?

-- Non.

-- Alors vous me condamnez  vivre misrable,  mourir maudit?

Sa voix s'leva.

Je vous conseille de vivre pur, et je dsire vous voir mourir
tranquille.

-- Vous m'arrachez l'amour et l'innocence;  la place de l'amour,
vous m'offrez la dbauche; et, pour toute occultation, vous me
proposez le vice.

-- Non, monsieur, je ne vous condamne pas plus  cette destine
que je ne m'y condamne moi-mme. Nous sommes ns pour souffrir et
lutter, vous aussi bien que moi; rsignez-vous; vous m'oublierez
avant que je vous aie oubli.

-- Vous me considrez comme un imposteur, vous ne croyez pas  ma
loyaut. Je vous ai dit que je ne pourrais jamais changer, et vous
me dites en face que je changerai bientt; votre conduite prouve
combien vous jugez mal, et combien vos ides sont fausses. Est-il
mieux de jeter dans le dsespoir un de ses semblables que de
violer une loi humaine, lorsque personne ne doit en souffrir? car
vous n'avez ni parents ni amis que vous craigniez d'offenser en
demeurant avec moi.

C'tait vrai; et, pendant qu'il parlait, ma raison et ma
conscience se tournaient tratreusement contre moi; elles criaient
presque aussi haut que mon coeur, et tous ensemble me disaient:
Oh! cde, cde! pense  sa souffrance, pense au danger o tu le
laisses; regarde dans quel abattement il tombe lorsqu'il se voit
abandonn. Souviens-toi que sa nature est imptueuse; songe aux
suites du dsespoir; console-le, sauve-le, aime-le! dis-lui que tu
l'aimes et que tu seras  lui. Qui est-ce qui s'inquite de toi
dans le monde? qui est-ce qui sera offens ou attrist par ce que
tu feras?

Et, malgr tout, je continuais  me dire: Je me dois  moi-mme;
plus je suis isole, moins j'ai d'amis et de soutiens, plus je
dois me respecter. Je garderai les lois donnes par Dieu et
sanctionnes par l'homme; je serai fidle aux principes que j'ai
accepts lorsque j'tais raisonnable et non pas folle comme
maintenant. Les lois et les principes ne nous ont pas t donns
pour les jours sans preuves; ils ont t faits pour des moments,
comme celui-ci, alors que le coeur et l'me se rvoltent contre
leur svrit. Ils sont durs, mais ils ne seront pas viols; si je
pouvais les briser  ma volont, de quel prix seraient-ils? Ils
ont une grande valeur, je l'ai toujours cru; et si je ne puis plus
le croire maintenant, c'est parce que je suis insense, que du feu
coule dans mes veines, et que mon coeur bat trop pour que je
puisse en compter les palpitations.  cette heure je dois m'en
tenir aux opinions prconues, et c'est sur ce terrain solide que
je poserai mes doux pieds!

Je le fis en effet; M. Rochester me regarda, et devina aussitt
mon intention. Sa rage fut excite au plus haut point, et, sans
s'inquiter des suites de sa colre, il y cda un instant. Il
traversa la chambre, me prit le bras et me saisit par la taille;
Il semblait me dvorer de son regard passionn; physiquement, je
me sentais expose  l'ardeur d'une fournaise enflamme, moi aussi
impuissante que le chaume; mais je possdais encore mon me, et
j'prouvais un sentiment de grande scurit. Heureusement, l'me a
un interprte, interprte qui souvent n'a pas conscience de ce
qu'il fait, mais qui est toujours fidle: je veux parler des yeux.
Les miens se dirigrent vers la figure ardente de M. Rochester, et
je poussai un soupir involontaire; son treinte tait douloureuse,
et mes forces presque puises.

Jamais, dit-il en serrant les dents, jamais je n'ai vu une
crature aussi frle et aussi indomptable. Elle est entre mes
mains comme un fragile roseau, continua-t-il en me secouant de
toute la force de son poignet; je pourrais la plier avec un de mes
doigts: et quel bien cela ferait-il, si je la pliais, si je la
domptais, si je la jetais  terre? Regardez ces yeux, regardez
cette enfant rsolue, sauvage et indpendante, qui semble me
dfier avec plus que le courage, avec la certitude du triomphe!
Quand mme je me rendrais matre de la cage, je ne pourrais pas
m'emparer du bel oiseau sauvage; si je brise la fragile prison,
mon outrage ne fera que donner la libert au captif. Je pourrais
conqurir la maison; mais celle qui l'occupe s'envolerait vers le
ciel, avant que je pusse me dclarer possesseur de sa demeure
d'argile! et c'est cette me d'nergie, de vertu et de puret que
je veux, ce n'est pas seulement votre frle enveloppe. Si vous le
vouliez, vous pourriez voler librement vers moi, et venir vous
abriter prs de mon coeur; mais, saisie malgr vous, semblable 
un pur esprit, vous chapperiez  mes embrassements; vous
disparatriez avant que j'aie pu respirer votre parfum. Oui venez,
Jane, venez!

En disant ces mots, il me lcha et se contenta de me regarder. Il
tait plus difficile de rsister  ce regard qu' son treinte
passionne; mais je ne voulais pas succomber: j'avais dfi sa
colre, il fallait maintenant supporter sa douleur. Je me dirigeai
vers la porte.

Vous partez, Jane? me dit-il.

-- Oui, monsieur.

-- Vous allez me quitter?

-- Oui.

-- Vous ne reviendrez pas? vous ne voulez pas tre mon soutien,
mon sauveur? Mon amour profond, ma grande douleur, mes
supplications, tout cela n'est rien pour vous?

Quelle inexprimable douleur dans sa voix! combien il me fut dur de
rpter avec fermet:

Je pars.

-- Jane! reprit-il.

-- Monsieur Rochester?

-- Eh bien, partez, j'y consens; mais rappelez-vous que vous me
laissez ici dans l'angoisse. Montez dans votre chambre; rappelez-
vous tout ce que je vous ai dit, Jane; jetez un regard sur mes
souffrances, et pensez  moi.

Il se retourna et alla se cacher le visage contre le sofa.

Oh! Jane! s'cria-t-il avec un ton de douloureuse angoisse, oh!
Jane, mon esprance, mon amour, ma vie!

Et alors j'entendis sortir de sa poitrine un profond sanglot.

J'avais dj gagn la porte, mais je revins sur mes pas, aussi
rsolue que lorsque je m'tais retire. Je m'agenouillai prs de
lui; je soulevai son visage et le dirigeai de mon ct,
j'embrassai sa joue et je lissai ses cheveux avec ma main.

-- Dieu vous bnisse, mon cher matre! m'criai-je; Dieu vous
garde de la souffrance et du mal! puisse-t-il vous diriger, vous
consoler, et vous rcompenser de vos bonts passes pour moi!

-- L'amour de ma petite Jane aurait t ma meilleure rcompense,
rpondit-il; si je ne l'obtiens pas, mon coeur est  jamais bris;
mais Jane me donnera son amour; elle me le donne noblement,
gnreusement.

Le sang lui monta au visage, ses yeux brillrent; il se leva et
tendit les bras: mais j'chappai  son treinte et je quittai
subitement la chambre.

Adieu! cria mon coeur, lorsque je m'loignai. -- Adieu, pour
toujours! ajouta le dsespoir.

.....................

Cette nuit-l, je ne pensais pas dormir; cependant,  peine fus-je
tendue, qu'un lourd sommeil s'appesantit sur moi. Je fus
transporte en songe aux scnes de mon enfance; je rvai que
j'tais dans la chambre rouge de Gateshead, que la nuit tait
sombre et mon esprit en proie  une trange terreur; il me sembla
que la petite lumire qui, il y avait bien des annes, m'avait
fait vanouir de peur, aprs avoir gliss le long de la muraille,
venait trembloter au milieu du sombre plafond. Je levai la tte
pour regarder; le plafond se changea en des nuages noirs et
levs, la petite lumire en une de ces vapeurs rougetres qui
entourent la lune. J'attendis le lever de la lune avec une
singulire impatience, comme si ma destine et t crite sur son
disque rouge; elle se prcipita hors des nuages comme elle ne l'a
jamais fait. J'aperus d'abord une main qui sortait des noirs plis
du ciel et qui cartait les nues; puis je vis, au lieu de la
lune, une ombre blanche se dessinant sur un fond d'azur, et
inclinant son noble front vers la terre. L'ombre ne pouvait se
lasser de me regarder; enfin elle parla  mon esprit; malgr la
distance immense, les sons m'arrivaient clairs et distincts, et
j'entendis l'ombre murmurer  mon coeur:

Ma fille, fuis la tentation.

-- Oui, ma mre, rpondis-je.

Je me fis la mme rponse lorsque je m'veillai. Il faisait encore
sombre; mais en juillet les nuits sont courtes, l'aurore commence
 poindre presque aussitt aprs minuit. Il ne peut pas tre trop
tt pour entreprendre la tche que j'ai  accomplir, pensai-je.
Je me levai; j'tais habille, car, pour me coucher, je n'avais
retir que mes souliers; je pris dans mes tiroirs un peu de linge,
un bracelet et un anneau. En cherchant ces objets, mes doigts
rencontrrent les perles d'un collier que M. Rochester m'avait
force d'accepter quelques jours auparavant; je le laissai: il ne
m'appartenait pas; il appartenait  la fiance imaginaire qui
s'tait envole. Je fis un paquet des autres choses, je mis dans
ma poche ma bourse, qui contenait vingt schellings (c'tait tout
ce que je possdais), j'attachai mon chle et mon chapeau; je pris
mon paquet et mes souliers, que je ne voulais pas mettre encore,
puis je sortis de ma chambre.

Adieu, ma bonne madame Fairfax, murmurai-je en glissant prs de
sa porte. Adieu, ma chre petite Adle, dis-je en jetant un
regard vers la chambre de l'enfant; je ne pouvais pas entrer pour
l'embrasser, car il fallait tromper la surveillance d'une oreille
bien fine qui veillait peut-tre.

J'aurais voulu passer devant la chambre de M. Rochester sans
m'arrter; mais, lorsque je me trouvai devant sa porte, je sentis
que les battements de mon coeur venaient de s'arrter, et je fus
oblige d'attendre un instant; l non plus on ne dormait pas.
M. Rochester marchait avec agitation d'un bout de la pice 
l'autre, et il soupirait sans cesse. Si je le voulais, il y avait
dans cette chambre tout un paradis pour moi, du moins un paradis
d'un moment; je n'avais qu' entrer et  dire: Monsieur
Rochester, je vous aimerai; je demeurerai avec vous jusqu' la
mort; et alors mes lvres se seraient rafrachies  une source de
dlices. J'y pensai un instant.

Ce matre plein de bont, et qui ne peut pas dormir, attend le
jour avec impatience, me dis-je; demain matin il m'enverra
demander, et je serai partie; il me fera chercher, et en vain; il
se sentira abandonn, il verra que je repousse son amour, il
souffrira et tombera peut-tre dans le dsespoir.

Je pensai  tout cela, ma main se dirigea vers le loquet; mais je
la retirai vivement et je m'enfuis.

Je descendis tristement l'escalier; je savais ce que j'avais 
faire et je le faisais machinalement. Je cherchai dans la cuisine
la clef de la porte de ct, un peu d'huile et une plume afin de
graisser la clef et la serrure; je pris du pain et de l'eau, car
j'allais peut-tre avoir une longue course  faire, et je ne
voulais pas voir mes forces, dj si puises, me manquer tout 
coup; je fis tout cela dans le plus grand silence. J'ouvris la
porte, je passai et je la refermai doucement. Le matin commenait
 poindre dans la cour; les grandes portes taient fermes  clef;
heureusement, le guichet de l'une d'elles n'tait ferm qu'au
loquet: j'en profitai pour sortir, puis je la poussai derrire
moi: J'tais maintenant hors de Thornfield.

 une distance d'un mille, au del des champs, s'tendait une
route qui allait dans la direction contraire  Millcote; je
n'avais jamais parcouru cette route, mais souvent je l'avais
remarque et je m'tais demand o elle conduisait: ce fut de ce
ct-l que je dirigeai mes pas. Je ne devais plus me permettre
aucune rflexion; je ne devais plus jeter de regards ni en arrire
ni en avant. Je ne devais plus enfin accorder une seule pense,
soit au prsent, soit  l'avenir: le premier tait  la fois si
doux et si profondment triste, que d'y songer seulement me
retirerait tout courage et toute nergie; le dernier tait confus
et terrible comme le monde aprs le dluge.

Je longeai les champs, les haies et les sentiers jusqu'au lever du
soleil; je crois que c'tait par une belle matine d't. Mes
souliers, que j'avais mis en quittant la maison, furent bientt
mouills par la rose; mais je ne regardais ni le soleil levant,
ni les cieux qui souriaient, ni la nature qui s'veillait. Celui
qui traverse une belle scne pour arriver  l'chafaud ne pense
pas aux fleurs qui s'panouissent sur la route, mais bien plutt
au billot,  la hache,  la sparation de ses os et de ses veines,
et au grand dchirement qui devra tout terminer; et moi je pensais
 ma triste fuite,  mes courses errantes. Je ne pouvais
m'empcher de songer avec agonie  ce que j'avais laiss,  celui
qui piait dans sa chambre le lever du soleil, esprant me voir
bientt arriver pour lui dire que je voulais bien lui appartenir
et rester prs de lui. J'aspirais  tre  lui, j'tais avide de
retour; il n'tait point trop tard, je pouvais encore lui pargner
une angoisse bien douloureuse; j'tais sre que ma fuite n'tait
pas dcouverte; je pouvais revenir, tre sa consolation et son
orgueil, l'arracher  la souffrance, peut-tre empcher sa perte.
Oh! combien j'tais aiguillonne par la crainte de le voir
s'abandonner lui-mme! ce qui m'tait bien plus douloureux que
s'il m'et abandonne. C'tait comme un dard recourb dans mon
sein: si je voulais l'arracher, il me dchirait; si je l'enfonais
plus avant, il me torturait. Les oiseaux commencrent  chanter
dans les buissons et les taillis; ils taient fidles  leurs
compagnons, eux emblmes de l'amour. Et moi, qu'tais-je? Au
milieu des souffrances de mon coeur, de mes efforts dsesprs
pour accomplir mon devoir, je me dtestais. Je n'avais pas la
consolation de me sentir approuve par moi-mme; je n'prouvais
aucune, joie d'avoir su me respecter; j'avais injuri, bless,
abandonn mon matre. J'tais hassable  mes yeux. Pourtant je ne
pouvais pas revenir vers lui. Dieu me conduisait sans doute, car
la douleur avait foul aux pieds ma volont et touff ma
conscience; je pleurais amrement en continuant ma route
solitaire; je marchais rapidement comme quelqu'un dans le dlire.
Tout  coup je fus prise d'une faiblesse qui, commenant dans
l'intrieur du corps, s'tendit aux membres; je tombai  terre. Je
restai quelque temps ainsi, pressant ma figure contre le gazon
humide. Je craignais, ou plutt j'esprais mourir l; mais bientt
je pus me remuer; je rampai d'abord sur mes genoux et sur mes
mains, enfin je me relevai, aussi rsolue que jamais  gagner la
route.

Quand je l'eus atteinte, je fus oblige de m'asseoir sous un
buisson pour me reposer; j'entendis un bruit de roues et je vis
une voiture arriver. Je me levai et fis un signe de la main; elle
s'arrta. Je demandai au conducteur o il allait; il me nomma un
endroit loign, et o j'tais sre que M. Rochester n'avait
aucune connaissance. Je lui demandai quel prix il prenait pour y
conduire; il me rpondit trente schillings. Je lui dis que je n'en
avais que vingt; il reprit qu'il tcherait de s'en contenter.
Comme la voiture tait vide, il me permit d'entrer dans
l'intrieur; la portire fut ferme et nous nous mmes en route.

Vous tous qui lirez ce livre, puissiez-vous ne jamais prouver ce
que j'ai prouv! Puissent vos yeux ne jamais verser un torrent de
larmes aussi amres et aussi dchirantes que les miennes! Puissent
vos prires ne jamais s'lever aussi douloureuses et aussi
dsespres vers le ciel! Puissiez-vous ne jamais craindre de
devenir l'instrument du mal entre les mains de celui que vous
aimez plus que tout!



CHAPITRE XXVIII

Deux jours sont passs. C'est un soir d't; le cocher m'a
descendue dans un endroit appel Whitcross; il ne pouvait pas me
conduire plus loin pour la somme que je lui avais donne, et je ne
possdais plus un schelling dans le monde; je suis seule, la
voiture est dj loigne d'un mille.  ce moment, je m'aperois
que j'ai oubli mon petit paquet dans la poche de la voiture o je
l'avais plac pour plus de sret; il faut maintenant qu'il y
reste, et moi je n'ai plus aucune ressource.

Whitcross n'est pas une ville ni mme un hameau; c'est un pilier
de pierre plac  la runion de quatre routes; il est peint en
blanc, probablement pour qu'on puisse le voir de loin dans
l'obscurit. Au sommet de ce pilier on aperoit quatre bras qui
indiquent  quelle distance on est des diffrentes villes; d'aprs
les indications, la ville la plus proche tait distante de dix
milles, et la plus loigne, de vingt. Les noms bien connus de ces
villes m'apprirent dans quel pays j'tais: c'tait un des comts
du centre, couvert de marcages et entour de montagnes;  droite
et  gauche on apercevait de grands marais; une srie de montagnes
s'tendaient bien loin au del de la valle que j'avais  mes
pieds. La population ne devait pas tre nombreuse. Je n'apercevais
personne sur les routes qui se droulaient aux quatre points
cardinaux, larges, blanches et solitaires; elles avaient toutes
t traces au milieu mme des marais, et la bruyre poussait
paisse et sauvage jusque sur le bord. Cependant le hasard pouvait
amener un voyageur par l, et je dsirais ne point tre vue; des
trangers se demanderaient naturellement ce que je faisais l, et
pourquoi j'tais devant ce poteau, errant sans but et comme si je
m'tais gare. On me questionnerait peut-tre, et je ne pourrais
faire que des rponses peu vraisemblables, qui exciteraient le
soupon.

Aucun lien ne m'attachait alors  la socit; aucun charme, aucune
esprance ne m'attiraient vers les hommes; pas un de ceux qui me
verraient ne se sentirait pris de sympathie pour moi. Je n'avais
pour tout parent que la nature, notre mre  tous; aussi ce fut
sur son sein que j'allai chercher le repos.

J'entrai dans la bruyre, je me dirigeai vers un creux que j'avais
aperu sur le bord du marais; j'enfonais dans les paisses
bruyres jusqu'aux genoux. Enfin, dans un coin recul, je trouvai
un rocher de granit recouvert de mousse; je m'assis dans
l'enfoncement; ma tte tait protge par les larges pierres du
rocher; au-dessus il n'y avait que le ciel.

Mme dans cette retraite, il me fallut quelque temps avant d'tre
dlivre de toute inquitude: j'avais une crainte vague que
quelque chat sauvage ne s'lant sur moi ou qu'un chasseur ne
vint  me dcouvrir. Si le vent mugissait un peu fort, je
regardais autour de moi et j'avais peur d'apercevoir tout  coup
un taureau sauvage; si un pluvier sifflait, je le prenais pour un
homme; mais voyant que mes apprhensions n'taient pas fondes, et
calme d'ailleurs par le profond silence du soir, je pris
confiance. Jusque-l je n'avais pas encore pens; je n'avais
qu'cout, regard et craint: mais maintenant je pouvais rflchir
de nouveau.

Que devais-je faire? O devais-je aller? Oh! questions
intolrables pour moi, qui ne pouvais rien faire ni aller nulle
part. Il fallait que mes membres fatigus et tremblants
parcourussent un long chemin avant d'atteindre  une habitation
humaine; il me fallait implorer la froide charit pour obtenir un
abri et forcer la sympathie mcontente des indiffrents. Il me
fallait subir un refus presque certain, sans que mon histoire ft
mme coute, sans que mes besoins fussent satisfaits.

Je touchai la bruyre; elle tait humide, bien que rchauffe par
un soleil d't. Je regardai le ciel; il tait pur; une toile se
levait juste au-dessus de l'endroit o j'tais couche; la rose
tombait doucement; on n'entendait mme pas le murmure de la brise;
la nature semblait douce et bonne pour moi. Je me dis qu'elle
m'aimait, moi, pauvre dlaisse; et ne pouvant esprer des hommes
que les insultes et la mfiance, je me cramponnai  elle avec une
tendresse filiale. Cette nuit-l, du moins, me dis-je serai son
hte comme je suis son enfant; ma mre me logera sans me demander
le prix de son bienfait. Il me restait encore un morceau de pain
que j'avais achet avec mon dernier argent, dans une ville o nous
passions  la nuit tombante; je vis a et l des mres noires et
brillantes comme des perles de jais; j'en cueillis une poigne que
je mangeai avec mon pain. Ma faim fut sinon satisfaite, du moins
apaise par ce repas d'ermite; je dis ma prire du soir et je
choisis un lieu pour m'tendre.

 ct du rocher, la bruyre tait trs paisse; lorsque je fus
tendue, mes pieds taient tout  fait couverts, et elle s'levait
 droite et  gauche, assez haut pour ne laisser qu'un troit
passage  l'air de la nuit. Je pliai mon chle double et je
l'tendis sur moi en place de couverture; une petite minence
recouverte de mousse me servit d'oreiller; ainsi installe je
n'eus pas le moindre froid, du moins au commencement de la nuit.

Mon repos aurait t doux sans la tristesse qui m'accablait; mais
mon coeur s'affaissait sous sa blessure dchirante; je le sentais
saigner intrieurement: toutes ses fibres taient brises. Je
tremblais pour M. Rochester, et une amre piti s'tait empare de
moi, mes incessantes aspirations criaient vers lui. Mutile comme
un oiseau dont les ailes sont brises, je continuais  faire de
vains efforts pour voler vers mon matre.

Torture par ces penses, je me levai et je m'agenouillai; la nuit
tait venue avec ses brillantes toiles; c'tait une nuit
tranquille et sre, trop sereine pour que la peur pt s'emparer de
moi. Nous savons que Dieu est partout, mais certainement nous
sentons encore mieux sa prsence quand ses oeuvres s'tendent
devant nous sur une plus grande chelle. Lorsque, dans un ciel
sans nuages, nous voyons chaque monde continuer sa course
silencieuse, nous comprenons plus que jamais sa grandeur infinie,
sa toute-puissance et sa prsence en tous lieux. Je m'tais
agenouille afin de prier pour M. Rochester: levant vers le ciel
mes yeux obscurcis de larmes, j'aperus la voie lacte; en
songeant  ces mondes innombrables qui s'agitent dans le firmament
et ne nous laissent apercevoir qu'une douce trane de lumire, je
sentis la puissance et la force de Dieu. J'tais sre qu'il
pourrait sauver ce qu'il avait cr; j'tais convaincue qu'il ne
laisserait prir ni le monde ni les mes que la terre garde comme
un prcieux trsor; ma prire fut donc une action de grces. La
source de la vie est aussi le sauveur des esprits, pensai-je. Je
me dis que M. Rochester tait en sret; il appartenait  Dieu, et
Dieu le garderait. Je me blottis de nouveau sur le sein de la
montagne, et au bout de quelque temps le sommeil me fit oublier ma
douleur.

Mais le jour suivant, le besoin m'apparut ple et nu; depuis
longtemps les petits oiseaux avaient quitt leurs nids; depuis
longtemps les abeilles, profitant des belles heures du matin,
recueillaient le suc des fleurs avant que la rose fut sche.
Lorsque les longues ombres de l'aurore eurent disparu, lorsque le
soleil brilla dans le ciel et sur la terre, je me levai et je
regardai autour de moi.

Combien la journe tait calme, belle et chaude! les marais
s'tendaient devant moi comme un dsert dor; partout le soleil
brillait: j'aurais voulu pouvoir vivre l. Je vis un lzard courir
le long du rocher, et une abeille occupe  sucer les baies:  ce
moment, j'aurais voulu devenir abeille ou lzard, afin de trouver
dans ces forts une nourriture suffisante et un abri constant;
mais j'tais un tre humain, et il me fallait la vie des hommes;
je ne pouvais pas rester dans un lieu o elle n'tait pas
possible. Je me levai; je regardai le lit que je venais de
quitter; je n'avais aucune esprance dans l'avenir, et je me mis 
regretter que pendant mon sommeil mon crateur n'et pas emport
mon me vers lui, afin que mon corps fatigu, dlivr par la mort
de toute lutte nouvelle contre la destine, n'et plus qu'
reposer en paix sur ce sol dsert. Mais ma vie m'appartenait
encore avec toutes ses souffrances, ses besoins, ses
responsabilits. Il fallait supporter le fardeau, satisfaire les
besoins, endurer les souffrances, accepter la responsabilit. Je
me mis donc en marche.

Lorsque j'eus regagn Whitcross, je suivis une route  l'abri du
soleil, qui alors tait dans toute son ardeur; mon choix ne fut
dtermin que par cette seule circonstance. Je marchai longtemps;
enfin, je pensais que j'avais assez fait et que je pouvais, sans
remords de conscience, cder  la fatigue qui m'accablait, cesser
un moment cette marche force, m'asseoir sur une pierre voisine et
me laisser aller  l'apathie qui s'tait empare de mon coeur et
de mes membres, lorsque j'entendis tout  coup le son d'une
cloche: ce devait tre la cloche d'une glise.

Je me dirigeai du ct du son, et au milieu de ces montagnes
romanesques, dont je ne remarquais plus l'aspect depuis quelque
temps, j'aperus un village et un clocher.  ma droite, la valle
tait remplie de pturages, de bois et de champs de grains; un
ruisseau tortueux coulait au milieu du feuillage aux teintes
varies, des champs mrs, de sombres forts et des prairies
claires par le soleil. Je fus tire de ma rverie par un bruit
de roues, et je vis une charrette trs charge qui montait
pniblement le long de la colline; un peu plus loin, j'aperus
deux vaches et leur gardien. J'tais prs du travail et de la vie:
il fallait lutter encore, m'efforcer de vivre et me plier  la
fatigue comme tant d'autres.

J'arrivai dans le village vers deux heures. Au bout de la seule
rue du hameau, j'aperus des pains  travers la fentre d'une
petite boutique; j'en aurais voulu un. Ce lger soutien me rendra
un peu d'nergie, me dis-je; sans cela il me sera bien difficile
de continuer. Le dsir de retrouver la force me revint ds que je
me vis au milieu de mes semblables; je sentais que je serais bien
humilie s'il me fallait m'vanouir de faim dans la rue d'un
hameau. N'avais-je rien sur moi que je pusse offrir en change de
ce pain? Je cherchai. J'avais un petit fichu de soie autour de mon
cou; j'avais mes gants. Je ne savais pas comment on devait s'y
prendre quand on tait rduit  la dernire extrmit; je ne
savais pas si l'une de ces deux choses serait accepte; il tait
probable que non; en tous cas, il fallait essayer.

J'entrai dans la boutique; elle tait tenue par une femme. Voyant
une personne qui lui semblait habille comme une dame, elle
s'avana vers moi avec politesse et me demanda ce qu'il y avait
pour mon service. Je fus prise de honte; ma langue se refusa 
prononcer la phrase que j'avais prpare; je n'osai pas lui offrir
les gants  demi uss ni le fichu chiffonn; d'ailleurs je sentais
que ce serait absurde. Je la priai seulement de me laisser
m'asseoir un instant, parce que j'tais fatigue. Trompe dans son
attente, elle m'accorda froidement ce que je lui demandais; elle
m'indiqua un sige, j'y tombai aussitt. J'avais envie de pleurer;
mais, comprenant combien le moment tait peu favorable pour me
laisser aller  mon motion, je me contins. Je lui demandai
bientt s'il y avait dans le village des tailleuses ou des
couturires en linge.

Oui, me rpondit-elle, trois ou quatre; bien assez pour ce qu'il
y a d'ouvrage.

Je rflchis. J'tais arrive au moment terrible; je me trouvais
face  face avec la ncessit; j'tais dans la position de toute
personne sans ressource, sans amis, sans argent. Il fallait faire
quelque chose; mais quoi? Il fallait m'adresser quelque part; mais
o?

Je demandai  la boulangre si elle connaissait, dans le
voisinage, quelqu'un qui et besoin d'une domestique.

Elle me rpondit qu'elle n'en savait rien.

Quelle est la principale occupation dans ce pays? repris-je, que
fait-on en gnral?

-- Quelques-uns sont fermiers; beaucoup travaillent  la fonderie
et  la manufacture d'aiguilles de M. Oliver, me rpondit-elle.

-- M. Oliver emploie-t-il des femmes?

-- Mais non; c'est un travail fait pour les hommes.

-- Et que font les femmes?

-- Je ne sais pas; les unes font une chose et les autres une
autre; il faut bien que les pauvres gens se tirent d'affaire comme
ils peuvent.

Elle semblait fatigue de mes questions, et, en effet, quel droit
avais-je de l'importuner ainsi? Un ou deux voisins arrivrent; on
avait videmment besoin de ma chaise: je pris cong et je me
retirai.

Je continuai  longer la rue, regardant toutes les maisons 
droite et  gauche; mais je ne pus trouver aucune raison ni mme
aucun prtexte pour entrer dans l'une d'elles. Pendant une heure
j'errai autour du village, m'loignant quelquefois un peu, puis
revenant sur mes pas. Trs fatigue et souffrant beaucoup du
manque de nourriture, j'entrai dans un petit sentier et je m'assis
sous une haie; mais je me remis bientt en route, esprant trouver
quelque ressource ou du moins obtenir quelque renseignement. Au
bout du sentier, j'aperus une jolie petite maison devant laquelle
tait un petit jardin bien soign et tout brillant de fleurs; je
m'arrtai. Pourquoi m'approcher de la porte blanche et toucher au
bouton luisant? pourquoi les habitants de cette demeure auraient-
ils dsir m'tre utiles? Nanmoins je m'approchai et je frappai.
Une jeune femme au regard doux et proprement habille vint
m'ouvrir la porte; je demandai d'une voix basse et tremblante, car
mon coeur tait sans espoir et mon corps puis, si l'on avait
besoin d'une servante.

Non, me rpondit-elle, nous ne prenons pas de domestique.

-- Pouvez-vous me dire, continuai-je, o je trouverais un travail
quelconque? Je suis trangre et ne connais personne ici; je
voudrais travailler  n'importe quoi.

Mais ce n'tait pas l'affaire de cette jeune femme de penser  moi
ou de me chercher une place; d'ailleurs, que de doutes devaient
veiller  ses yeux ma position et mon histoire! Elle secoua la
tte et me dit qu'elle tait fche de ne pouvoir me donner aucun
renseignement, et la porte blanche se referma doucement et
poliment, mais elle se referma en me laissant dehors; si elle
l'et laisse ouverte un peu plus de temps, je crois que je lui
aurais mendi un morceau de pain, car j'tais tombe bien bas.

Je ne pouvais pas me dcider  retourner au village, o d'ailleurs
je n'entrevoyais aucune chance de secours. Je me sentais plutt
dispose  me diriger vers un bois peu distant, et dont l'pais
ombrage semblait inviter au repos; mais j'tais si malade, si
faible, si tourmente par la faim, que l'instinct me fit errer
autour des demeures humaines, parce que l il y avait plus de
chance de trouver de la nourriture; la solitude ne serait plus ce
qu'elle tait autrefois pour moi, et le repos ne me soulagerait
pas, car la faim me poursuivait et me rongeait comme un vautour.

Je m'approchai des maisons; je les quittai; je revins, puis je
m'loignai de nouveau, repousse sans cesse par la pense que je
n'y trouverais rien, que je n'avais pas le droit de rclamer de la
sympathie pour mes souffrances. Le jour s'avanait pendant que
j'errais ainsi comme un chien affam et perdu. En traversant un
champ, j'aperus le clocher de l'glise devant moi; je marchai
dans cette direction. Prs du cimetire, au milieu d'un jardin, je
vis une petite maison bien btie, que je pensai tre le
presbytre. Je me rappelai que les trangers qui arrivent dans un
lieu o ils ne connaissent personne et qui cherchent un emploi
s'adressent quelquefois au ministre; c'est la tche des ministres
d'aider, du moins de leurs avis, ceux qui veulent s'aider eux-
mmes. Il me semblait que j'avais quelque droit d'aller l
chercher un conseil. Reprenant courage et rassemblant le peu de
forces qui me restaient, j'atteignis la maison; je frappai  la
porte de la cuisine; une vieille femme vint m'ouvrir. Je lui
demandai si c'tait bien l le presbytre.

Oui, me rpondit-elle.

-- Le ministre y est-il?

-- Non.

-- Reviendra-t-il bientt?

-- Non, il n'est pas dans le pays.

-- Est-il all loin?

-- Pas trs loin,  peu prs  trois milles; il a t appel par
la mort subite de son pre. Il est  Marsh-End, et ne reviendra
probablement que dans une quinzaine de jours.

-- Y a-t-il des dames dans la maison?

Elle me rpondit qu'elle tait seule et qu'elle tait femme de
charge. Je ne pouvais pas lui demander du secours  elle; je ne
pouvais pas encore mendier: je partis donc.

Je repris mon fichu de soie et je me remis  penser au pain de la
petite boutique. Oh! si j'avais seulement eu une crote, une
bouche de pain pour apaiser mes angoisses! Instinctivement je
retournai vers le village; je revis la boutique et j'entrai. Bien
que la femme ne ft pas seule, je me hasardai  lui demander si
elle voulait me donner un petit pain en change du fichu de soie.

Elle me regarda d'un air de soupon et me rpondit qu'elle n'avait
jamais fait de march semblable.

Presque dsespre, je lui demandai la moiti du petit pain; elle
me refusa; de nouveau en me disant qu'elle ne pouvait pas savoir
d'o me venait ce fichu.

Je lui demandai si elle voulait prendre mes gants.

Elle me rpondit qu'elle ne pourrait rien en faire.

Mais il n'est point agrable de traner sur ces dtails. Il y a
des gens qui trouvent de la joie  songer  leurs douleurs
passes: quant  moi, il m'est douloureux de penser  ces jours
d'preuve; je n'aime point  me rappeler ces moments d'abattement
moral et de souffrance physique. Je ne blmais aucun de ceux qui
me repoussaient; je sentais que c'tait l ce  quoi je devais
m'attendre et que je ne pouvais pas l'empcher. Un mendiant
ordinaire est souvent souponn; un mendiant bien vtu l'est
toujours. Il est vrai que je demandais du travail; mais qui tait
charg de m'en procurer? Ce n'taient certainement pas les
personnes qui me voyaient pour la premire fois et ne savaient pas
 qui elles avaient affaire. Quant  la femme qui ne voulait pas
prendre mon fichu en change de son pain, elle avait raison, si
l'offre lui semblait trange ou l'change peu profitable. Mais
arrtons-nous maintenant; je suis fatigue de parler de cela.

Un peu avant la nuit, je passai prs d'une ferme. Le fermier tait
assis sur le seuil de la porte et mangeait du pain et du fromage
pour son souper; je m'arrtai et je lui dis:

Voulez-vous me donner un morceau de pain? j'ai bien faim.

Il me regarda avec surprise; mais, sans rien rpondre, il coupa
une grosse tartine et me la donna. Il ne m'avait pas prise pour
une mendiante, mais pour une dame trs originale que son pain noir
aurait tente; ds que j'eus perdu sa maison de vue, je m'assis et
je me mis  manger.

N'esprant trouver aucun abri dans les maisons, j'allai chercher
un refuge dans le bois dont j'ai dj parl; mais ma nuit fut
mauvaise et mon repos sans cesse interrompu. La terre tait
humide, et l'air froid; plusieurs fois je fus drange par des
bruits de pas et oblige de changer de place; je ne me sentais ni
tranquille ni en sret. Il plut vers le matin, et tout le jour
suivant fut humide. Ne me demandez pas, lecteurs, de vous donner
un compte rendu exact de cette journe; comme la veille, je
demandai de l'ouvrage et je fus repousse; comme la veille, j'eus
faim. Je ne mangeai qu'une seule fois dans tout le jour; passant
devant la porte d'une ferme, je vis une petite fille qui allait
jeter un reste de soupe dans l'auge  cochon; je la priai de me le
donner. Elle me regarda d'un air tonn.

Maman, cria-t-elle, voil une femme qui me demande la soupe.

-- Eh bien! donne-la lui, si c'est une mendiante, rpondit une
voix dans la maison; le cochon n'en a pas besoin.

L'enfant versa dans mes mains la soupe qui, en refroidissant,
tait devenue presque ferme; je la dvorai avidement.

Voyant la nuit venir, je m'arrtai dans un sentier solitaire, o
je me promenais depuis plus d'une heure.

Mes forces m'abandonnent, me dis-je; je sens bien que je ne
pourrai pas aller beaucoup plus loin: vais-je encore passer cette
nuit comme une vagabonde? faudra-t-il, maintenant que la pluie
commence  tomber, poser ma tte sur le sol froid et humide? Je
crains de ne pas pouvoir faire autrement; car qui voudra me
recevoir? Mais ce sera horrible avec cette faim, ce froid, cette
faiblesse, cette tristesse et ce complet dsespoir! Il est
probable que je mourrai avant demain matin. Et pourquoi ne puis-je
pas accepter la pense de la mort? Pourquoi chercher  conserver
une vie sans saveur? Parce que je sais que M. Rochester vit
encore, ou du moins je le crois; puis, la nature se rvolte 
l'ide de mourir de faim et de froid. Oh! Providence, soutiens-moi
encore un peu, aide moi, dirige moi!

Mes yeux voils errrent sur le paysage obscurci et brumeux: je
vis que je m'tais loigne du village. Il tait tout  fait hors
de vue; les champs qui l'entouraient avaient mme disparu; par des
chemins de traverse j'tais revenue du ct des rochers de granit;
et, entre moi et les montagnes, il n'y avait plus que quelques
champs presque aussi sauvages et aussi incultes que les bruyres.

Eh bien! me dis-je, j'aime mieux mourir ici que dans une rue ou
sur une route frquente, et, s'il y a des corbeaux dans ce pays,
j'aime mieux que les corbeaux et les corneilles rongent ma chair
sur mes os que de voir mon corps emprisonn dans un atelier ou
jet dans une fosse commune.

Je me dirigeai du ct de la montagne et je l'atteignis. Il ne
s'agissait plus que de trouver un enfoncement o je me sentirais,
sinon en sret, du moins cache; mais je n'aperus qu'une surface
unie, sans variations de terrain, verte dans les endroits o
croissaient la mousse et le jonc, noire dans les lieux o le sol
ne portait que des bruyres. La nuit venait et je ne pouvais dj
plus distinguer ces teintes diffrentes que grce aux taches
sombres ou lumineuses qu'elles formaient. Il m'eut t impossible
de remarquer la diffrence des couleurs depuis la chute du jour.

Mes yeux continuaient  errer sur les montagnes et sur les rochers
dont l'extrmit disparaissait au milieu de ce triste paysage,
quand tout  coup, sur le sommet d'une montagne loigne,
j'aperus une lumire. Je pensai d'abord que ce devait tre un feu
follet qui allait bientt s'teindre; mais la lumire continuait 
briller sans reculer ni avancer. C'est un feu de joie qu'on
allume, pensai-je, m'attendant  le voir bientt s'agrandir; mais
ne le voyant ni grandir ni diminuer, j'en conclus que ce devait
tre la lumire d'une maison. Mais elle est trop loigne, me
dis-je, pour l'atteindre; et quand mme elle serait tout prs, 
quoi cela me servirait-il? Je n'irais pas frapper  une porte pour
me la voir fermer  la figure.

Je me couchai dans le lieu o je me trouvais, et je cachai mon
visage contre terre. Je restai tranquille un instant; le vent de
nuit soufflait sur la montagne et sur moi, et allait mourir au
loin en mugissant; la pluie tombait paisse et me mouillait
jusqu'aux os. Si mes membres s'taient engourdis, si de cet tat
j'avais pass au doux froid de la mort, la gele aurait pu tomber
sur moi, je ne l'aurais pas sentie; mais ma chair, vivante encore,
tressaillait sous cette atmosphre humide. Au bout de peu de temps
je me levai.

La lumire tait encore l; on la voyait mal  travers la pluie,
mais on la voyait toujours. Je m'efforai de marcher de nouveau;
je tranai lentement mes membres puiss dans cette direction.
J'arrivai au del de la montagne en traversant un marcage qui
aurait t impraticable en hiver, et qui mme alors, au milieu des
plus grandes chaleurs, tait mou et vacillant. Je tombai deux
fois, mais je me relevai et je pris courage; cette lumire tait
tout mon espoir, il fallait l'atteindre.

Aprs avoir dpass la montagne, j'aperus une ligne blanche au
milieu des rochers de granit, je m'approchai. C'tait une route
conduisant dans la direction de la lumire, qui brillait alors sur
une petite colline entoure d'arbres; ceux-ci me parurent tre des
sapins, autant que l'obscurit me permit de distinguer leur forme
et leur feuillage. Au moment o j'allais l'atteindre, mon toile
conductrice disparut; quelque obstacle se trouvait entre elle et
moi. J'tendis la main pour sentir ce que c'tait: je distinguai
les pierres d'un petit mur; au-dessus il y avait quelque chose
comme une palissade, et en dedans une haie haute et pineuse. Je
continuai  marcher en ttant; tout  coup un objet blanchtre
frappa mes yeux; c'tait une porte avec un loquet: au moment o je
la touchai, elle glissa sur ses gonds; de chaque ct se trouvait
un buisson noir. Ce devait tre un houx ou un if.

Je franchis le seuil et j'aperus la silhouette d'une maison
noire, basse et longue; mais je ne vis plus la lumire, tout tait
sombre. Les habitants de la maison s'taient-ils retirs pour le
repos du soir? je le craignais. En cherchant la porte, je
rencontrai un angle; je tournai, et alors le doux rayon m'apparut
de nouveau  travers les vitres en losanges d'une petite fentre
grille. Celle-ci tait place  un demi-pied au-dessus du sol, et
rendue plus petite encore par un lierre ou une autre plante
grimpante, dont les feuilles touffues recouvraient toute cette
partie de la maison. L'ouverture tait si troite qu'on avait
regard comme inutile d'avoir des volets ou des rideaux. Je
m'arrtai. cartant un peu le feuillage, je pus voir tout ce qui
se passait  l'intrieur. J'aperus une pice propre et sable, un
dressoir de noyer sur lequel taient ranges des assiettes d'tain
qui refltaient l'clat d'un brillant feu de tourbe, une horloge,
une grande table blanche et quelques chaises. La lumire qui
m'avait guide brillait sur la table, et,  sa lueur, une vieille
femme, au visage un peu rude, mais d'une propret scrupuleuse,
comme tout ce qui l'entourait, tricotait un bas.

Je remarquai tous ces dtails  la hte, car ils n'avaient rien
d'extraordinaire. Prs du foyer, j'aperus un groupe plus
intressant, assis dans une douce union au sein de la chaleur qui
l'entretient. Deux gracieuses jeunes femmes, de vritables ladies,
taient assises, l'une sur une chaise, l'autre sur un sige plus
bas; toutes deux taient en grand deuil, et leurs sombres
vtements faisaient ressortir la blancheur de leur cou et de leur
visage. Un vieux chien couchant reposait sa lourde tte sur les
genoux d'une des jeunes filles; l'autre berait sur son sein un
chat noir.

Il me sembla trange de voir de telles jeunes filles dans une
aussi humble cuisine: je me demandai qui elles taient. Elles ne
pouvaient pas tre les enfants de la femme qui travaillait devant
la table, car celle-ci avait l'air d'une paysanne, et les jeunes
filles, au contraire, me parurent dlicates et distingues. Jamais
je n'avais vu de figures semblables aux leurs et pourtant, lorsque
je les regardais, leurs traits me semblaient familiers. Je ne peux
pas dire qu'elles fussent jolies: elles taient trop ples et trop
srieuses pour que ce mot pt leur convenir. Lorsqu'elles taient
penches sur leur livre, leur expression pensive allait presque
jusqu' la svrit. Sur un guridon plac entre elles deux,
j'aperus une chandelle et deux grands volumes qu'elles
consultaient souvent; elles les comparaient au petit livre
qu'elles tenaient  la main, comme quelqu'un qui s'aide d'un
dictionnaire pour une traduction. La scne tait aussi silencieuse
que si tous les personnages eussent t des ombres, et cette
pice, claire par le feu, ressemblait  un tableau. Le silence
tait si grand que j'entendais les cendres tomber sous la grille
et l'horloge tinter dans son petit coin obscur; il me sembla mme
que je distinguais le bruit des aiguilles  tricoter de la vieille
femme. Aussi, lorsqu'une voix rompit enfin cet trange silence,
les paroles arrivrent clairement jusqu' moi.

coutez, Diana, s'cria tout  coup une des studieuses colires;
Franz et le vieux Daniel sont ensemble pendant la nuit, et Franz
raconte un rve qui l'a effray. coutez!

Et, d'une voix basse, elle se mit  lire quelque chose de tout 
fait inintelligible pour moi; c'tait une langue trangre, mais
ni le franais ni le latin. Je ne savais pas si c'tait du grec ou
de l'allemand.

C'est fort, dit-elle, lorsqu'elle eut fini; j'aime cela.

L'autre jeune fille, qui avait lev la tte pour couter sa soeur,
rpta, en regardant le feu, la ligne qu'on venait de lui lire.
Plus tard, j'appris la langue et j'eus le livre entre les mains;
aussi vais-je citer la ligne tout de suite, quoiqu'elle n'eut
aucune signification pour moi le jour o je l'entendis pour la
premire fois. La voici: Da trat herfor einer anzusehen wie die
sternen nacht. (L'un d'eux s'avana pour voir les toiles pendant
la nuit...)

Bon, bon! s'cria l'une des soeurs; et je vis briller son oeil
noir et profond. Voyez ici, maintenant; vous avez sous les yeux un
archange dur et puissant; voici ce qu'il dit. Ces lignes valent
cent pages de style ampoul: Ich wage die gedanken in der schale
meines zornes und die werke mit dem gevichte meines grimms. (Je
pse les penses dans la balance de ma colre et les oeuvres avec
les poids de mon courroux.) J'aime aussi cela.

Toutes deux se turent de nouveau.

Y a-t-il un pays o l'on parle ainsi? demanda la vieille femme en
levant les yeux de dessus son tricot.

-- Oui, Anna; il y a un pays beaucoup plus grand que l'Angleterre
o l'on ne parle pas autrement.

-- Ce qui est sr, c'est que je ne sais pas comment ils se
comprennent; et si l'une de vous y allait, je parie qu'elle
devinerait tout ce qu'ils disent.

-- Il est probable, en effet, que nous comprendrions quelque
chose, mais pas tout: car nous ne sommes pas aussi savantes que
vous le croyez, Anna; nous ne parlons pas l'allemand, et nous ne
la comprenons qu' l'aide d'un dictionnaire.

-- Et quel bien cela vous fera-t-il quand vous le comprendrez tout
 fait?

-- Nous avons l'intention de l'enseigner plus tard, ou du moins
les lments, et alors nous gagnerons plus d'argent que
maintenant.

-- C'est probable. Mais  prsent, cessez d'tudier, en voil
assez pour ce soir.

-- Je le crois en effet, car je suis fatigue; et vous, Marie?

-- Horriblement. Aprs tout, c'est un rude travail que d'tudier
une langue sans autre matre qu'un dictionnaire.

-- Oh! oui; surtout une langue aussi difficile que l'allemand.
Mais quand Saint-John arrivera-t-il donc?

-- Il ne tardera certainement pas beaucoup maintenant. Il est
juste dix heures, dit-elle en retirant une petite montre d'or de
sa ceinture; il pleut trs fort. Anna, voulez-vous avoir la bont
d'aller voir si le feu du parloir ne s'teint pas?

La femme se leva, ouvrit une porte  travers laquelle j'aperus
vaguement un passage, et je l'entendis remuer le feu dans une
chambre. Elle revint bientt.

Ah! enfants, s'cria-t-elle, cela me fait mal d'aller dans cette
chambre; elle est si triste maintenant, avec ce grand fauteuil
vide, repouss dans un coin!

Elle essuya ses yeux avec son tablier, et l'expression des jeunes
filles, de grave qu'elle tait, devint triste.

Mais il est maintenant dans une place meilleure, continua Anna,
nous ne devrions pas dsirer qu'il ft ici; et puis on ne peut pas
avoir une mort plus tranquille que ne l'a t la sienne.

-- Vous dites qu'il n'a pas une seule fois parl de nous? demanda
une des jeunes filles.

-- Il n'en a pas eu le temps; il est parti en une minute, votre
pauvre pre. Il avait t un peu souffrant le jour prcdent, mais
ce n'tait presque rien; et lorsque M. John lui demanda s'il
voulait qu'on envoyt chercher l'une de vous, il se mit  rire. Le
jour suivant, il y a de cela une quinzaine, il avait encore la
tte un peu lourde; il alla se coucher, mais il ne s'est pas
rveill; il tait presque tout  fait mal lorsque votre frre
entra dans la chambre. Oh! enfants, c'tait le dernier de la
vieille race; car vous et M. John, vous tes d'une espce toute
diffrente; vous avez beaucoup de rapport avec votre mre; elle
tait presque aussi savante que vous. Comme figure, elle
ressemblait  Marie; Diana rappelle plutt son pre.

Je trouvais que les deux soeurs se ressemblaient tellement, que je
ne pouvais pas comprendre la diffrence faite entre elles deux par
la servante, car je vis alors que c'tait une servante. Toutes
deux taient blondes et sveltes; toutes deux avaient des figures
intelligentes et distingues. Il est vrai que les cheveux de l'une
taient un peu plus foncs que ceux de l'autre, et qu'elles ne se
coiffaient pas toutes deux de la mme manire: les cheveux blonds
cendrs de Marie taient spars sur le milieu de la tte et
retombaient en boucles bien lisses sur les tempes; les boucles
plus brunes de Diana recouvraient tout son cou. L'horloge sonna
dix heures.

Je suis sre que vous voudriez votre souper, observa Anna; et
M. John aussi le dsirera lorsqu'il reviendra.

Et elle se mit  prparer le repas. Les deux jeunes filles se
levrent et semblrent vouloir se diriger vers le parloir. Jusque-
l j'avais t si occupe  les regarder, leur tenue et leur
conversation avaient si vivement excit mon intrt, que j'avais
presque oubli ma triste position; mais maintenant, je me la
rappelais, et, par le contraste, elle me parut encore plus
douloureuse et plus dsespre; et combien il me semblait
difficile d'attendrir sur mon sort les habitants de cette maison,
de leur persuader mme que mes besoins et mes souffrances
n'taient pas un mensonge, d'obtenir d'elles un abri! Lorsque je
m'avanai vers la porte, et que je frappai en tremblant, je
compris que cette dernire ide tait une vritable chimre. Anna
vint m'ouvrir.

Que voulez-vous? me demanda-t-elle avec tonnement, en
m'examinant  la lueur de sa chandelle.

-- Puis-je parler  vos matresses? demandai-je.

-- Vous feriez mieux de me dire ce que vous leur voulez. D'o
venez-vous?

-- Je suis trangre.

-- Que venez-vous faire ici  cette heure?

-- Je voudrais un abri pour cette nuit dans un hangar, ou
ailleurs, et un morceau de pain pour apaiser ma faim.

Ce que je craignais arriva: la figure d'Anna exprima la dfiance.

Je vous donnerai un morceau de pain, dit-elle aprs une pause;
mais il n'est pas probable que nous puissions loger une vagabonde.

-- Laissez-moi parler  vos matresses.

-- Non. Que pourraient-elles faire pour vous? Vous ne devriez pas
errer par les chemins  cette heure; ce n'est pas bien.

-- Mais o irai-je, si vous me chassez? Que ferai-je?

-- Oh! je suis bien sre que vous savez o aller et quoi faire.
Tout ce que je vous conseille, c'est de ne rien faire de mal.
Voil deux sous; maintenant, partez.

-- De l'argent ne pourra pas me nourrir, et je n'ai pas la force
d'aller plus loin. Ne me fermez pas la porte, je vous en supplie,
pour l'amour de Dieu!

-- Il le faut, la pluie entre dans la maison.

-- Dites seulement aux jeunes dames, que je voudrais leur parler;
laissez-moi les voir.

-- Non certainement; vous n'tes pas ce que vous devriez tre, ou
vous ne feriez pas un tel bruit. Partez.

-- Mais je mourrai, si vous me chassez!

-- Je suis bien sre que non. Je crains que quelque mauvaise
pense ne vous pousse  errer  cette heure autour des maisons. Si
vous tes suivie par des voleurs ou des gens de cette espce, vous
n'avez qu' leur dire que nous ne sommes pas seules  la maison;
que nous avons un homme, des chiens et des fusils.

Et alors la servante, honnte mais inflexible, ferma la porte, et
la verrouilla en dedans.

C'tait le comble de mes maux. Une douleur infime brisa mon coeur;
un sanglot de profond dsespoir le souleva. J'tais puise; je ne
pouvais plus faire un pas; je tombai en gmissant sur les marches
mouilles. Je joignis mes mains, et je me mis  pleurer amrement.
Oh! le spectre de la mort! Oh! mon heure dernire qui approche au
milieu de tant d'horreurs! Hlas! quelle solitude! quel
bannissement loin de mes semblables! Ce n'tait pas seulement
l'esprance qui s'tait envole, mais aussi le courage qui m'avait
abandonne, pour un moment du moins; mais bientt je m'efforai de
redevenir ferme.

Je ne puis que mourir, me dis-je; mais je crois en Dieu, et
j'essayerai d'attendre en silence l'accomplissement de sa
volont.

Ces mots, je ne les avais pas seulement penss, mais je les avais
murmurs  demi-voix; refoulant ma souffrance au fond de mon
coeur, je la forai  y rester tranquille et silencieuse.

Tous les hommes doivent mourir, dit une voix tout prs de moi;
mais tous ne sont pas condamns  une mort prmature et
douloureuse comme serait la vtre, s'il vous fallait prir de
besoin devant cette porte.

-- Qui est-ce qui a parl? demandai-je pouvante par cette voix
inattendue, et incapable d'esprer aucun secours.

J'aperus quelque chose prs de moi, mais quoi? L'obscurit de la
nuit et la faiblesse de mes yeux m'empchaient de rien distinguer.
Le nouveau venu frappa un coup long et vigoureux  la porte.

Est-ce vous, monsieur John? cria Anna.

-- Oui, oui, ouvrez vite.

-- Comme vous devez tre mouill et avoir froid par une semblable
nuit! Entrez, vos soeurs sont inquites de vous. Je crois qu'il y
a des gens suspects dans les environs; il y avait tout  l'heure
ici une mendiante, et elle est encore couche l; voyez. Allons,
levez-vous donc, vous dis-je, et partez.

-- Silence, Anna! il faut que je parle  cette femme; vous avez
fait votre devoir en la chassant, laissez-moi accomplir le mien en
la faisant entrer. J'tais tout prs. J'ai entendu votre
conversation avec elle; je crois que c'est un cas tout particulier
et qui demande au moins  tre examin. Jeune femme, levez-vous et
marchez devant moi.

J'obis avec peine. Je fus bientt devant le foyer de la cuisine
brillante et propre que j'avais dj vue. J'tais faible,
tremblante, et j'avais conscience de mon aspect effrayant et
dsordonn; j'tais inonde. Les deux jeunes filles, M. Saint-
John, leur frre, et la vieille servante avaient les yeux fixs
sur moi.

J'entendis quelqu'un demander:

Saint-John, qui est-ce?

-- Je ne puis pas vous le dire; je l'ai trouve  la porte,
rpondit-on.

-- Elle est ple, dit Anna.

-- Aussi ple que la mort ou que l'argile, rpondit quelqu'un;
faites-la asseoir ou elle tombera.

En effet, j'avais le vertige; je me sentais dfaillir; mais une
chaise me reut. J'avais encore conscience de ce qui se passait
autour de moi; seulement je ne pouvais pas parler.

Peut-tre qu'un peu d'eau lui ferait du bien; Anna, allez en
chercher. Voyez, son corps est rduit  rien; comme elle est ple
et maigre!

-- Un vrai spectre!

-- Est-elle malade, ou a-t-elle seulement faim!

-- Elle a faim, je crois. Anna, est-ce du lait que je vois l?
Donnez-le-moi avec un morceau de pain.

Diana (je la reconnaissais  cause de ses longues boucles que je
vis flotter entre moi et le feu au moment o elle se pencha de mon
ct), Diana rompit un peu de pain, le trempa dans le lait et
l'approcha de mes lvres; sa figure tait prs de la mienne; ses
traits exprimaient de la piti et sa respiration haletante
annonait de la sympathie. Lorsqu'elle me dit: Essayez de
manger, je sentis dans ces simples paroles une motion qui fut
pour moi comme un baume salutaire.

Oui, essayez, rpta doucement Marie.

Et, aprs m'avoir retir mon chapeau, elle me souleva la tte. Je
mangeai ce qu'elles m'offraient, faiblement d'abord, puis avec
ardeur.

Pas trop  la fois; contenez-la, dit le frre. Elle en a assez.

Et il retira le lait et le pain.

Encore un peu, Saint-John; regardez comme ses yeux expriment
l'avidit.

-- Pas  prsent, ma soeur; voyez si elle peut parler maintenant;
demandez-lui son nom.

Je sentis que je pouvais parler et je rpondis:

Je m'appelle Jane Elliot.

Craignant, comme toujours, d'tre dcouverte, j'avais rsolu de
prendre ce nom.

Et o demeurez-vous? o sont vos amis?

Je restai silencieuse.

Pouvons-nous envoyer chercher quelqu'un que vous connaissiez?

Je secouai la tte.

Quels dtails avez-vous  donner sur votre position?

Maintenant que j'avais franchi le seuil de cette maison, que je me
trouvais face  face avec ses habitants, je ne me sentais plus
repousse, errante et dsavoue par le monde entier; aussi osai-je
me dpouiller de mon apparence de mendiante et reprendre  la fois
mon caractre et les manires qui m'taient naturelles. Je
commenais  me reconnatre, et lorsque M. Saint-John me demanda
des dtails, que j'tais trop faible pour lui donner, je rpondis,
aprs une courte pause:

Monsieur, je ne puis pas vous donner de dtails ce soir.

-- Mais alors, reprit-il, qu'esprez-vous donc que je ferai pour
vous?

-- Rien. rpondis-je.

Mes forces ne me permettaient de faire que de courtes rponses.

Diana prit la parole.

Voulez-vous dire, demanda-t-elle, que nous vous ayons donn tout
ce dont vous avez besoin et que nous puissions vous renvoyer par
cette nuit pluvieuse?

Je la regardai; son expression tait remarquable et indiquait  la
fois la force et la bont. Je pris courage; rpondant par un
sourire  son regard plein de compassion, je lui dis:

Je me confierai  vous; quand mme je serais un chien errant et
sans matre, je sais que vous ne me chasseriez pas loin de votre
foyer cette nuit; et, les choses tant ce qu'elles sont, je n'ai
aucune crainte. Faites de moi ce que vous voudrez; mais excusez-
moi si je ne vous parle pas longuement aujourd'hui; mon haleine
est courte, et chaque fois que je parle je sens un spasme.

Tous les trois me regardrent et demeurrent silencieux.

Anna, dit enfin M. Saint-John, laissez-la assise ici et ne lui
faites aucune question pour le moment. Dans une dizaine de minutes
donnez-lui le reste du lait et du pain. Marie et Diana, suivez-moi
dans le parloir, et nous causerons de tout ceci.

Ils se retirrent; bientt une des dames rentra, je ne puis pas
dire laquelle; pendant que j'tais assise devant la flamme
vivifiante du foyer, un engourdissement agrable s'tait empar de
moi. La jeune fille donna tout bas quelques ordres  Anna, et, peu
de temps aprs, je m'efforai, avec l'aide de la servante, de
monter l'escalier. On me retira mes vtements mouills, et bientt
un lit chaud et sec reut mes membres engourdis. Je remerciai Dieu
et, au milieu d'un inexprimable puisement, j'prouvai une joyeuse
gratitude.

Je m'endormis bien vite.


CHAPITRE XXIX

Je ne me rappelle que trs confusment les trois jours et les
trois nuits qui suivirent mon arrive dans cette maison; je
pensais peu; je ne faisais rien. Je sais que j'tais dans une
petite chambre et dans un lit troit. Il me semblait que j'tais
attache  ce lit, car j'y restais aussi immobile qu'une pierre,
et m'en arracher eut presque t me tuer. Je ne faisais point
attention au temps; je ne m'apercevais pas de l'arrive du soir ou
du matin. Je voyais quand quelqu'un entrait dans la chambre ou la
quittait; je pouvais mme dire qui c'tait; je comprenais ce qui
se disait, lorsque celui qui parlait tait prs de moi; mais je ne
pouvais pas rpondre: il m'tait aussi impossible d'ouvrir mes
lvres que de remuer mes membres. Anna tait celle qui me visitait
le plus souvent; je n'aimais pas  la voir, parce que je sentais
qu'elle m'aurait voulue loin de l, qu'elle ne comprenait pas ma
position et qu'elle tait mal dispose  mon gard. Diana et Marie
entraient dans la chambre une ou deux fois par jour, et je les
entendais murmurer  ct de moi des phrases semblables  celles-
ci:

--C'est bien heureux que nous l'ayons fait entrer.

-- Oh oui! car on l'aurait certainement trouve morte le
lendemain, si elle ft reste dehors toute la nuit. Je me demande
ce qui a pu lui arriver.

-- Elle a support de grandes souffrances, je crois, la pauvre
voyageuse ple et amaigrie!

--  en juger d'aprs sa manire de parler, ce n'est pas une
personne sans ducation; son accent est trs pur, et les vtements
qu'on lui a retirs, bien que souills et mouills, taient beaux
et presque neufs.

-- Elle a une figure singulire, maigre et hagarde, et qui me
plat pourtant; quand elle est anime et en bonne sant, je parie
que sa physionomie doit tre agrable.

Pas une seule fois je ne les entendis regretter l'hospitalit
qu'ils m'avaient accorde; pas une seule fois je ne les vis
tmoigner,  mon gard, de dfiance ou d'aversion. Je me sentais
bien.

M. Saint-John ne vint me voir qu'une seule fois; il me regarda, et
dit que mon tat lthargique tait la raction invitable qui
devait suivre toute fatigue excessive. Il dclara inutile
d'envoyer chercher un mdecin; il tait sr, disait-il, que,
livre  elle-mme, la nature n'en agirait que mieux. Il ajouta
que chacun de mes nerfs avait t violemment excit et qu'il
fallait un profond sommeil  tout le systme; que je n'avais pas
de maladie et que ma convalescence, une fois commence, serait
rapide. Il dit toutes ces choses en peu de mots et  voix basse.
Aprs une pause, il ajouta, du ton d'un homme peu accoutum 
l'expansion:

Une physionomie extraordinaire, et qui certainement n'indique ni
la vulgarit ni la dgradation.

-- Loin de l, rpondit Diana;  dire vrai, Saint-John, je
m'attache  cette pauvre petite crature; je voudrais pouvoir la
garder toujours.

-- Il est probable que ce sera impossible, rpondit M. Saint-John;
vous verrez qu'elle se trouvera tre quelque jeune lady qui, ayant
eu un malentendu avec ses amis, les aura quitts dans un moment
d'irrflexion. Nous russirons peut-tre  la leur rendre, si elle
n'est pas trop entte; mais je vois sur son visage des lignes qui
indiquent une telle force de volont que je doute un peu du
succs. Il me regarda quelques minutes, puis ajouta: Sa figure
exprime la sensibilit, mais elle n'est pas jolie.

-- Elle est si malade, Saint-John!

-- Malade ou non, elle ne peut tre jolie; la grce et l'harmonie
manquent dans ses traits.

Le troisime jour, je fus mieux; le quatrime, je pus parler,
remuer, me lever sur mon lit et me tourner. Anna m'apporta un peu
de gruau et une rtie sans beurre; je pense que ce devait tre
vers l'heure du dner. Je mangeai avec plaisir; cette nourriture
me sembla bonne, et je ne lui trouvai pas cette saveur fivreuse
qui, jusque-l, avait empoisonn tout ce que j'avais mang. Quand
Anna me quitta, je me sentais forte et anime, comparativement du
moins  ce que j'tais auparavant. Au bout de quelque temps, je
fus rassasie de repos et tourmente par le besoin de l'action. Je
dsirais me lever; mais quels vtements mettre? je n'avais que mes
habits mouills et tachs de boue, avec lesquels j'tais tombe
dans la mare et je m'tais couche  terre. J'eus honte de
paratre ainsi vtue devant mes bienfaiteurs; mais cette
humiliation me fut pargne. Sur une chaise, au pied du lit,
j'aperus tous mes habits propres et schs. Ma robe de soie noire
tait pendue au mur; toutes les traces de boue avaient t
enleves; les plis forms par la pluie avaient disparu; en un mot,
elle tait propre et en tat d'tre porte. Mes bas et mes
souliers, bien nettoys, taient redevenus prsentables. Il y
avait dans la chambre de quoi me laver et une brosse et un peigne
pour arranger mes cheveux. Aprs bien des efforts qui m'obligrent
 me reposer toutes les cinq minutes, je parvins enfin 
m'habiller. Mes vtements pendaient le long de mon corps, car
j'avais beaucoup maigri; mais je m'enveloppai dans un chle pour
cacher l'tat o j'tais. Enfin, j'tais propre; je n'avais plus
sur moi ni taches de boue ni traces de dsordre, deux choses que
je dtestais tant et qui m'avilissaient  mes propres yeux. Je
descendis l'escalier de pierre en m'aidant de la balustrade;
j'arrivai  un passage bas si troit qui me conduisit bientt  la
cuisine.

En y entrant, je sentis l'odeur du pain nouvellement cuit, et la
chaleur d'un feu gnreux arriva jusqu' moi. On sait combien il
est difficile d'arracher les prjugs d'un coeur qui n'a pas subi
la bonne influence de l'ducation, car ils y sont aussi fortement
enracins que les mauvaises herbes dans les pierres. Aussi Anna
avait-elle t d'abord froide et roide  mon gard; dernirement
elle s'tait un peu radoucie, et lorsqu'elle me vit propre et bien
habille, elle alla mme jusqu' sourire.

Comment! vous vous tes leve! dit-elle; alors vous tes mieux;
vous pouvez vous asseoir dans ma chaise, sur la pierre du foyer,
si vous le dsirez.

Elle m'indiqua le sige; je le pris. Elle continua son ouvrage, me
regardant de temps en temps du coin de l'oeil; puis se tournant de
mon ct aprs avoir retir quelques pains du four, elle me dit
tout  coup:

Avez-vous jamais mendi avant de venir ici?

Un instant je fus indigne; mais, me rappelant que la colre
serait hors de propos, et qu'en effet elle avait d me prendre
pour une mendiante, je lui rpondis tranquillement, mais avec une
certaine fermet:

Vous vous trompez lorsque vous supposez que je suis une
mendiante; je ne suis pas plus une mendiante que vous ou que vos
jeunes matresses.

Aprs une pause, elle reprit:

Je ne comprends pas cela; et pourtant vous n'avez pas de maison
ni de magot, je parie.

-- On peut n'avoir ni maison ni argent (car je suppose que c'est
l ce que vous voulez dire), sans tre pour cela une mendiante
dans le sens o vous l'entendez.

-- tes-vous savante? me demanda-t-elle au bout de quelque temps.

-- Oui.

-- Mais vous n'avez jamais t en pension?

-- Si, pendant huit ans.

Ella ouvrit ses yeux tout grands.

Alors pourquoi ne pouvez-vous pas vous suffire! reprit-elle.

-- Jusqu'ici je me suis suffi  moi-mme, et j'espre que je me
suffirai plus tard encore. Qu'allez-vous faire de ces groseilles?
demandai-je en la voyant apporter une corbeille de fruits.

-- Des tartes.

-- Donnez-les-moi, je vais les plucher.

-- Je ne vous demande pas de m'aider.

-- Mais il faut que je fasse quelque chose; donnez-les-moi.

-- Vous n'avez pas t habitue aux gros ouvrages; je le vois 
vos mains, dit-elle; vous avez peut-tre t couturire?

-- Non, vous vous trompez; mais peu importe ce que j'ai t: ne
vous en tourmentez pas plus; mais dites-moi le nom de la maison o
vous demeurez?

-- Il y en a qui l'appellent Marsh-End, d'autres Moor-House.

-- Et le matre de la maison s'appelle M. Saint-John.

-- Il ne demeure pas ici; il n'y est que depuis peu de temps; sa
maison est dans sa paroisse,  Morton.

-- Le village qui est  quelques milles d'ici?

-- Oui.

-- Et qu'est-il?

-- Il est pasteur.

Je me rappelai la rponse que m'avait faite la vieille femme de
charge du presbytre quand je lui avais demand  voir le pasteur.

Alors, repris-je, c'tait ici la maison de son pre?

-- Oui, le vieux M. Rivers demeurait ici; et son pre, son grand-
pre et son arrire-grand-pre y avaient demeur avant lui.

-- Alors, le monsieur que j'ai vu s'appelle M. Saint-John Rivers?

-- Oui, Saint-John est comme son nom de baptme.

-- Et ses soeurs s'appellent Diana et Marie Rivers?

-- Oui.

-- Leur pre est mort?

-- Il y a trois semaines. Il est mort subitement.

-- Ils n'ont pas de mre?

-- Elle est morte il y a plusieurs annes.

-- Demeurez-vous depuis longtemps dans la famille?

-- Depuis trente ans. Je les ai levs tous les trois.

-- Cela prouve que vous avez t une servante honnte et fidle.
Je le dclarerai hautement, bien que vous ayez eu l'impolitesse de
m'appeler une mendiante.

Elle me regarda de nouveau avec surprise.

Je crois, dit-elle, que je me suis tout  fait trompe sur votre
compte; mais il y a tant de fripons dans le pays qu'il ne faut pas
m'en vouloir.

-- Et bien que vous ayez voulu me chasser, continuai-je un peu
svrement,  un moment o l'on n'aurait pas mis un chien  la
porte.

-- Oui, c'tait dur. Mais que faire? Je pensais plus aux enfants
qu' moi; elles n'ont que moi pour prendre soin d'elles et je suis
quelquefois oblige d'tre un peu vive.

Je gardai le silence pendant quelques minutes.

Il ne faut pas me juger trop svrement, reprit-elle de nouveau.

-- Je vous juge svrement, repris-je, et je vais vous dire
pourquoi. Ce n'est pas tant parce que vous m'avez refus un abri,
et que vous m'avez traite de menteuse, que parce que vous venez
de me reprocher de n'avoir ni maison ni argent. On a vu les gens
les plus vertueux du monde rduits  un dnment aussi grand que
le mien; et si vous tiez chrtienne, vous ne regarderiez pas la
pauvret comme un crime.

-- C'est vrai, rpondit-elle; M. Saint-John me le dit aussi. Je
vois que je m'tais trompe, mais maintenant j'ai une tout autre
opinion de vous, car vous avez l'air d'une jeune fille propre et
convenable.

-- Cela suffit, je vous pardonne  prsent; donnez-moi une poigne
de main.

Elle mit sa main rude et enfarine dans la mienne; un sourire
bienveillant illumina son visage, et,  partir de ce moment, nous
fmes amies.

Anna aimait videmment  parler. Pendant que j'pluchais les
fruits et qu'elle-mme faisait la pte de la tourte, elle se mit 
me donner une infinit de dtails sur son ancien matre, sa
matresse et les enfants; c'est ainsi qu'elle appelait les jeunes
gens.

Le vieux M. Rivers, me dit-elle, tait un homme simple, et
pourtant aucune famille ne remonte plus haut que la sienne; Marsh-
End a toujours appartenu aux Rivers (et elle affirmait qu'il y
avait au moins deux cents ans que la maison tait btie). Elle
doit paratre bien humble et bien triste, continua la servante,
compare au grand chteau de M. Olivier, dans la valle de Morton.
Mais je me rappelle le pre de M. Olivier, ouvrier et travaillant
dans la fabrique d'aiguilles, tandis que la famille de M. Rivers
est de vieille noblesse. Elle remonte jusqu'au temps des Henri,
comme on peut bien le voir dans les registres de l'glise; et
pourtant, mon matre tait comme les autres, rien ne le
distinguait des paysans: il tait chauss de gros souliers,
s'occupait de ses fermes, et ainsi de suite. Quant  ma matresse,
c'tait diffrent: elle aimait  lire et  tudier, et ses enfants
ont suivi son exemple. Il n'y a jamais eu, et il n'y a encore
personne comme eux dans ce pays. Tous trois ont aim l'tude
presque du moment o ils ont su parler, et ils ont toujours t
d'une pte  part. Quand M. John fut grand, on l'envoya au collge
pour en faire un ministre. Les jeunes filles, aussitt qu'elles
eurent quitt la pension, cherchrent  se placer comme
gouvernantes, car on leur avait dit que leur pre avait perdu
beaucoup d'argent par suite d'une banqueroute, qu'il n'tait pas
assez riche pour leur donner de la fortune, qu'il leur faudrait se
tirer d'affaire elles-mmes. Pendant longtemps elles ne sont
restes que trs peu  la maison. Ces temps-ci, elles sont venues
y passer quelques semaines  cause de la mort de leur pre. Elles
aiment beaucoup Marsh-End, Morton, les rochers de granit et les
montagnes environnantes. Bien qu'elles aient habit Londres, et
plusieurs autres grandes villes, elles disent toujours qu'il n'y a
rien de tel que le pays o l'on est n. Et puis, elles sont si
bien ensemble! elles ne se disputent jamais; c'est la famille la
plus unie que je connaisse.

Ayant achev d'plucher mes groseilles, je demandai o taient les
deux jeunes filles et leur frre.

Ils ont t faire une promenade  Morton, me rpondit-elle, mais
ils seront de retour dans une demi-heure pour prendre le th..

Ils revinrent, en effet,  l'heure indique par Anna; ils
entrrent par la cuisine. Lorsque M. Saint-John me vit, il me
salua simplement, et continua son chemin. Les deux jeunes filles
s'arrtrent: Marie m'exprima, en quelques mots pleins de bont et
de calme, le plaisir qu'elle avait  me voir en tat de descendre;
Diana me prit la main et pencha sa tte vers moi.

Avant de vous lever, vous auriez d me demander permission, me
dit-elle; vous tes encore bien ple et bien faible. Pauvre
enfant! pauvre jeune fille!

La voix de Diana me rappela le roucoulement de la tourterelle; son
regard me charmait, et j'aimais  le rencontrer. Tout son visage
tait rempli d'attrait pour moi. La figure de Marie tait aussi
intelligente, ses traits aussi jolis; mais son expression tait
plus rserve; ses manires, quoique douces, taient moins
familires. Il y avait une certaine autorit dans le regard et
dans la parole de Diana; videmment, elle avait une volont. Il
tait dans ma nature de me soumettre avec plaisir  une autorit
semblable  la sienne; lorsque ma conscience et ma dignit me le
permettaient, j'aimais  plier sous une volont active.

Et que faites-vous ici? Continua-t-elle; ce n'est pas votre
place. Marie et moi nous nous tenons quelquefois dans la cuisine,
parce que chez nous nous aimons  tre libres jusqu' la licence;
mais vous, vous tes notre hte. Entrez dans le salon.

-- Je suis trs bien ici.

-- Pas du tout; Anna fait du bruit autour de vous, et vous couvre
de farine.

-- Et puis le feu est trop chaud pour vous, ajouta Marie.

-- Certainement, reprit Diana; venez, il faut obir.

Et, me tenant toujours la main, elle me fit lever et me conduisit
dans une chambre intrieure.

Asseyez-vous l, me dit-elle, en me plaant sur le sofa, pendant
que nous nous dshabillerons et que nous prparerons le th; car
c'est encore un de nos privilges dans notre petite maison des
montagnes, nous prparons nous-mmes nos repas quand nous y sommes
disposes, et qu'Anna est occupe  ptrir,  cuire,  laver ou 
repasser.

Elle ferma la porte et me laissa seule avec M. Saint-John, qui
tait assis en face de moi, un livre ou un journal  la main.
J'examinai d'abord le salon, ensuite celui qui l'occupait.

Le salon tait une petite pice simplement meuble, mais propre et
confortable. Les chaises, de forme antique, taient brillantes 
force d'avoir t frottes, et la table de noyer et pu servir de
miroir. Quelques vieux portraits d'hommes et de femmes dcoraient
le papier fan du mur; un buffet vitr renfermait des livres et un
ancien service de porcelaine. Il n'y avait aucun ornement inutile
dans la chambre; pas un meuble moderne, except pourtant deux
boites  ouvrage et un pupitre en bois de rose, placs sur une
table de ct. Tout enfin, y compris le tapis et les rideaux,
tait  la fois vieux et bien conserv.

M. Saint-John, aussi immobile que les tableaux suspendus au mur,
les yeux fixs sur son livre et les lvres compltement fermes,
tait facile  examiner, et mme l'examen n'aurait pas t plus
ais si, au lieu d'tre un homme, il et t une statue. Il
pouvait avoir de vingt-huit  trente ans; il tait grand et
lanc; son visage attirait le regard. Il avait une figure
grecque, des lignes trs pures, un nez droit et classique, une
bouche et un menton athniens. Il est rare qu'une tte anglaise
s'approche autant des modles antiques. Il avait bien pu tre un
peu choqu de l'irrgularit de mes traits, les siens taient si
harmonieux! Ses grands yeux bleus taient voils par des cils
noirs; quelques mches de cheveux blonds tombaient ngligemment
sur son front lev et ple comme l'ivoire.

Quels traits charmants! direz-vous. Et pourtant, en regardant
M. Saint-John, il ne me vint pas une seule fois  l'ide qu'il dt
avoir une nature charmante, souple, sensitive, ni mme douce. Bien
qu'il ft immobile en ce moment, il y avait dans sa bouche, son
nez et son front, quelque chose qui semblait indiquer
l'inquitude, la duret ou la passion. Il ne me dit pas un mot, ne
me regarda pas une seule fois, jusqu' ce que ses soeurs fussent
de retour. Diana, qui allait et venait pour prparer le th,
m'apporta un petit gteau cuit dans le four.

Mangez cela maintenant, me dit-elle; vous devez avoir faim; Anna
m'a dit que depuis le djeuner vous n'aviez mang qu'un peu de
gruau.

J'acceptai, car mon apptit tait aiguis. M. Rivers ferma alors
son livre, s'approcha de la table, et, au moment o il s'assit,
fixa sur moi ses yeux bleus, semblables  ceux d'un tableau. Son
regard tait si direct, si scrutateur, et indiquait tant de
rsolution, qu'il fut bien vident pour moi que, si M. Rivers ne
m'avait pas encore examine, c'tait avec intention et non pas par
timidit.

Vous avez trs faim? me dit-il.

-- Oui, monsieur, rpondis-je.

Il tait dans ma nature de rpondre brivement  une question
brve, et simplement  une question directe.

Il est heureux, reprit-il, que la fivre vous ait force  vous
abstenir ces trois derniers jours: il y aurait eu du danger 
cder ds le commencement  votre apptit vorace. Maintenant vous
pouvez manger, mais il faut pourtant de la modration.

Ma rponse fut  la fois impolie et maladroite.

J'espre, monsieur, dis-je, que je ne me nourrirai pas longtemps
 vos dpens.

-- Non, rpondit-il froidement; quand vous nous aurez indiqu la
demeure de vos amis, nous leur crirons et vous leur serez rendue.

-- Je vous dirai franchement qu'il n'est pas en mon pouvoir de le
faire, car je n'ai ni demeure ni amis.

Tous trois me regardrent, mais sans dfiance; leurs regards
n'exprimaient pas le soupon, mais plutt la curiosit. Je parle
surtout des deux jeunes filles: car, bien que les yeux de Saint-
John fussent limpides dans le sens propre du mot, au figur il
tait presque impossible d'en mesurer la profondeur; c'taient
plutt des instruments destins  sonder les penses des autres
que des agents propres  rvler les siennes. Sa rserve et sa
perspicacit taient plutt faites pour embarrasser que pour
encourager.

Voulez-vous dire, reprit-il, que vous n'avez aucun parent?

-- Oui, monsieur; aucun lien ne m'attache  un tre vivant. Je
n'ai le droit de rclamer d'abri sous aucun toit d'Angleterre.

-- C'est une position bien singulire  votre ge.

Je vis son regard se diriger vers mes mains, qui taient croises
sur la table. Je me demandais ce qu'il cherchait; je le compris
bientt par la question qu'il me fit.

Vous n'avez jamais t marie? me demanda-t-il.

Diana se mit  rire.

Comment, Saint-John! s'cria-t-elle; elle a tout au plus dix-sept
ou dix-huit ans.

-- J'ai prs de dix-neuf ans, dis-je, mais je ne suis pas marie.

Je sentis le rouge me monter au visage, car ce mot de mariage
avait rveill chez moi des souvenirs amers et cuisants. Tous
virent mon embarras et mon motion; mais le frre, plus sombre et
plus froid, continua  me regarder jusqu' ce que le trouble m'et
amen des larmes dans les yeux.

O avez-vous demeur en dernier lieu? demanda-t-il de nouveau.

-- Vous tes trop curieux, Saint-John, murmura Marie  voix
basse.

Mais, appuy sur la table, M. Rivers demandait une rponse par son
regard ferme et perant.

Le nom du lieu o j'ai demeur et de la personne avec laquelle
j'ai vcu est mon secret, rpondis-je.

-- Et, dans mon opinion, vous avez le droit de le garder et de ne
rpondre ni  Saint-John ni aux autres questionneurs indiscrets,
remarqua Diana.

-- Et pourtant, si je ne sais rien sur vous ni sur votre histoire,
je ne puis pas venir  votre aide, dit-il; et vous avez besoin de
secours, n'est-ce pas?

-- J'en ai besoin et j'en cherche; je dsire que quelque vritable
philanthrope me procure un travail dont le salaire suffise pour
faire face aux premires ncessits de la vie.

-- Je ne sais si je suis un vritable philanthrope, mais je dsire
vous aider autant qu'il est en mon pouvoir pour atteindre un but
aussi honnte. Mais dites-moi d'abord ce que vous avez t
accoutume  faire, puis ce que vous pouvez faire.

J'avais aval mon th; ce breuvage m'avait restaure comme du vin
aurait restitu un gant; il avait donn du ton  mes nerfs sans
force, et je pus m'adresser avec fermet  ce juge jeune et
pntrant.

Monsieur Rivers, dis-je en me tournant vers lui, et en le
regardant comme il me regardait, c'est--dire ouvertement et sans
timidit, vous et vos soeurs m'avez rendu un grand service, le
plus grand qu'un homme puisse rendre  son semblable: vous m'avez
arrache  la mort par votre noble hospitalit; ce bienfait vous
donne un droit illimit  ma reconnaissance, et un certain droit 
ma confiance. Je vous dirai sur la voyageuse que vous avez
recueillie tout ce que je puis dire sans compromettre la paix de
mon esprit, ma propre scurit morale et physique, et surtout
celle des autres. Je suis orpheline, fille d'un ministre; mes
parents sont morts avant que j'aie pu les connatre. Je me trouvai
dans une position dpendante. Je fus leve  une cole de
charit; je vous dirai mme le nom de l'tablissement o j'ai
pass six annes comme lve et deux comme matresse: c'tait 
Lowood, Institution des Orphelins, comt de... Vous aurez entendu
parler de cela, monsieur Rivers; le rvrend Robert Brockelhurst
tait trsorier.

-- J'ai entendu parler de M. Brockelhurst, et j'ai vu l'cole.

-- J'ai quitt Lowood il y a  peu prs un an pour devenir
institutrice dans une maison. J'avais une bonne place et j'tais
heureuse; cette place, j'ai t oblige de la quitter quatre jours
avant le moment o je suis arrive ici; je ne puis pas, je ne dois
pas dire la raison de mon dpart: ce serait inutile, dangereux, et
paratrait incroyable. Je ne suis pas  blmer; je suis aussi pure
qu'aucun de vous; je suis malheureuse et je le serai pendant
quelque temps, car la cause qui m'a fait fuir cette maison o
j'avais trouv un paradis est  la fois trange et vile. Lorsque
je partis, deux choses seulement me paraissaient importantes, la
promptitude et le secret: aussi, pour atteindre mon but, ai-je
laiss derrire moi tout ce que je possdais, except un petit
paquet; mais, dans ma hte et mon trouble, je l'ai oubli dans la
voiture qui m'a amene  Whitcross. Je suis donc arrive ici sans
rien; j'ai dormi deux nuits en plein air; j'ai march deux jours
sans franchir le seuil d'une porte; pendant ce temps, je n'ai
mang que deux fois; et alors, puise par la faim, la fatigue et
le dsespoir, j'allais voir commencer mon agonie: mais vous,
monsieur Rivers, vous n'avez pas voulu me laisser mourir de faim
devant votre porte, et vous m'avez recueillie sous votre toit. Je
sais tout ce que vos soeurs ont fait pour moi depuis; car, pendant
ma torpeur apparente, je voyais ce qui se passait autour de moi,
et j'ai vu que je devais  leur compassion naturelle, spontane et
gnreuse, autant qu' votre charit vanglique.

-- Ne la faites plus parler maintenant, Saint-John, dit Diana en
me voyant m'arrter; elle n'est pas en tat d'tre excite; venez
vous asseoir sur le sofa, mademoiselle Elliot.

Je tressaillis involontairement; j'avais oubli mon nouveau nom.
M. Rivers,  qui rien ne semblait chapper, l'eut bientt
remarqu.

Vous dites que votre nom est Jane Elliot? me demanda-t-il.

-- Je l'ai dit, et c'est en effet le nom par lequel je dsire tre
appele pour le moment; mais ce n'est pas mon vritable nom, et,
quand je l'entends, il sonne trangement  mes oreilles.

-- Vous ne voulez pas dire votre vritable nom?

-- Non; je crains par-dessus tout qu'on ne dcouvre qui je suis,
et j'vite tout ce qui pourrait trahir mon secret.

-- Et vous avez bien raison, dit Diana. Maintenant, mon frre,
laissez-la tranquille un moment!

Mais Saint-John, aprs avoir rflchi quelque temps, reprit avec
son ton imperturbable et sa pntration ordinaire:

Vous ne voudriez pas accepter longtemps notre hospitalit; vous
voudriez vous dbarrasser, aussitt que possible, de la compassion
de mes soeurs, et surtout de ma charit (car j'ai bien remarqu la
distinction que vous faisiez entre nous: je ne vous en blme pas,
elle est juste); vous dsirez tre indpendante.

-- Oui, je vous l'ai dj dit; montrez-moi ce que je dois faire ou
comment je dois me procurer de l'ouvrage: c'est tout ce que je
vous demande. Envoyez-moi, s'il le faut, dans la plus humble
ferme; mais, jusque-l, permettez-moi de rester ici; car j'aurais
bien peur s'il fallait recommencer  lutter contre les souffrances
d'une vie vagabonde.

-- Certainement vous resterez ici, me dit Diana en posant sa main
blanche sur ma tte.

-- Oh! oui rpta Marie avec la sincrit peu expansive qui lui
tait naturelle.

-- Vous le voyez, me dit Saint-John; mes soeurs ont du plaisir 
vous garder, comme elles auraient du plaisir  garder et  soigner
un oiseau  demi gel, qu'un vent d'hiver aurait pouss vers leur
demeure. Quant  moi, je me sens plutt dispos  vous mettre en
tat de vous suffire  vous-mme. Je ferai mes efforts pour
atteindre ce but; mais ma sphre est troite: je ne suis qu'un
pauvre pasteur de campagne; mon secours sera des plus humbles, et
si vous ddaignez les petites choses, cherchez un protecteur plus
puissant que moi.

-- Elle vous a dj dit qu'elle voulait bien faire tout ce qui
tait honnte et en son pouvoir, rpondit Diana; et vous savez,
Saint-John, qu'elle ne peut pas choisir son protecteur; elle est
bien force de vous accepter, malgr votre esprit pointilleux.

-- Je serai couturire, lingre, domestique, bonne d'enfants mme,
si je ne puis rien trouver de mieux, rpondis-je.

-- C'est bien, dit Saint-John. Si telles sont vos dispositions, je
vous promets de vous aider dans mon temps et  ma manire.

Il reprit alors le livre qu'il lisait avant le th; je me retirai
bientt, car j'tais reste debout, et j'avais parl autant que
mes forces me le permettaient.



CHAPITRE XXX

Plus je connus les habitants de Moor-House, plus je les aimai. Au
bout de peu de temps, je fus assez bien pour rester leve toute la
journe et me promener quelquefois; je pouvais prendre part aux
occupations de Diana et de Marie, causer avec elles autant
qu'elles le dsiraient, et les aider quand elles me le
permettaient. Il y avait pour moi dans ce genre de relations une
grande jouissance que je gotais pour la premire fois, jouissance
provenant d'une parfaite similitude dans les gots, les sentiments
et les principes.

J'aimais  lire les mmes choses qu'elles; ce dont elles
jouissaient m'enchantait; j'admirais ce qu'elles approuvaient.
Elles aimaient leur maison isole, et moi aussi je trouvais un
charme puissant et continuel dans cette petite demeure si triste
et si vieille, dans ce toit bas, ces fentres grilles, ces murs
couverts de mousse, cette avenue de vieux sapins, courbs par la
violence du vent des montagnes, ce jardin assombri par les houx et
les ifs, et o ne voulaient crotre que les fleurs les plus rudes.
Elles aimaient les rochers de granit qui entouraient leur demeure,
la valle  laquelle conduisait un petit sentier pierreux partant
de la porte de leur jardin. Elles aimaient aussi ce petit sentier
trac d'abord entre des fougres, et, plus loin, au milieu des
pturages les plus arides qui aient jamais bord un champ de
bruyres; ces pturages servaient  nourrir un troupeau de brebis
grises, suivies de leurs petits agneaux dont la tte retenait
toujours quelques brins de mousse. Cette scne excitait chez elles
un grand enthousiasme et une profonde admiration. Je comprenais ce
sentiment, je l'prouvais avec la mme force et la mme sincrit
qu'elles. Je voyais tout ce qu'il y avait de fascinant dans ces
lieux; je sentais toute la saintet de cet isolement. Mes yeux se
plaisaient  contempler les collines et les valles, les teintes
sauvages communiques au sommet et  la base des montagnes par la
mousse, la bruyre, le gazon fleuri, la paille brillante et les
crevasses des rochers de granit; ces choses taient pour moi ce
qu'elles taient pour Diana et Marie: la source d'une jouissance
douce et pure. Le vent imptueux et la brise lgre, le ciel
sombre et les jours radieux, le lever et le coucher du soleil, le
clair de lune et les nuits nuageuses, avaient pour moi le mme
attrait que pour elles, et moi aussi je sentais l'influence de ce
charme qui les dominait.

 l'intrieur, l'union tait aussi grande; toutes deux taient
plus accomplies et plus instruites que moi, mais je suivis leurs
traces avec ardeur; je dvorai les livres qu'elles me prtrent,
et c'tait une grande jouissance pour moi de discuter avec elles,
le soir, ce que j'avais lu pendant le jour; nos penses et nos
opinions se rencontraient: en un mot, l'accord tait parfait.

Si l'une de nous trois dominait les autres, c'tait certainement
Diana; physiquement, elle m'tait de beaucoup suprieure; elle
tait belle et avait une nature forte. Il y avait en elle une
affluence de vie et une scurit dans sa conduite qui excitaient
toujours mon tonnement et que je ne pouvais comprendre. Je
pouvais parler un instant au commencement de la soire; mais une
fois le premier lan de vivacit puis, je me voyais force de
m'asseoir aux pieds de Diana, de reposer ma tte sur ses genoux et
de l'couter, elle ou sa soeur; et alors elles sondaient ensemble
ce que j'avais  peine os toucher.

Diana m'offrit de m'enseigner l'allemand. J'aimais  apprendre
d'elle; je vis que la tche de matresse lui plaisait, celle
d'lve ne me convenait pas moins: il en rsulta une grande
affection mutuelle. Elles dcouvrirent que je savais dessiner;
aussitt leurs crayons et leurs botes  couleurs furent  mon
service; ma science, qui, sur ce point, tait plus grande que la
leur, les surprit et les charma. Marie s'asseyait  ct de moi et
me regardait pendant des heures; ensuite elle prit des leons:
c'tait une lve docile, intelligente et assidue. Ainsi occupes
et nous amusant mutuellement, les jours passaient comme des
heures, et les semaines comme des jours.

L'intimit qui s'tait si rapidement tablie entre moi et Mlles
Rivers ne s'tait pas tendue jusqu' M. Saint-John: une des
causes de la distance qui nous sparait encore, c'est qu'il tait
rarement  la maison; une grande partie de son temps semblait
consacre  visiter les pauvres et les malades dissmins au loin
dans sa paroisse.

Aucun temps ne l'arrtait dans ses excursions. Aprs avoir
consacr quelques heures de la matine  l'tude, il prenait son
chapeau et partait par la pluie ou le soleil, suivi de Carlo,
vieux chien couchant qui avait appartenu  son pre, et allait
accomplir sa mission d'amour ou de devoir, car je ne sais pas au
juste comment il la considrait. Quand le temps tait trs
mauvais, ses soeurs cherchaient  le retenir; il rpondait alors
avec un sourire tout particulier, plutt solennel que joyeux:

Si un rayon de soleil ou une goutte de pluie me dtourne d'une
tche aussi facile, comment serai-je propre  entreprendre
l'oeuvre que j'ai conue?

Diana et Marie rpondaient, en gnral, par un soupir, et pendant
quelques minutes restaient plonges dans une triste mditation.

Mais, outre ces absences frquentes, il y avait encore une autre
barrire entre nous: il me semblait tre d'une nature rserve,
impntrable et renfermant tout en elle-mme. Zl dans
l'accomplissement de ses devoirs, irrprochable dans sa vie, il ne
paraissait pourtant pas jouir de cette srnit d'esprit et de
cette satisfaction intrieure qui devraient tre la rcompense de
tout chrtien sincre et de tout philanthrope pratiquant le bien.
Souvent, le soir, lorsqu'il tait assis  la fentre, son pupitre
et ses papiers devant lui, il cessait de lire ou d'crire, posait
son menton sur ses mains et se laissait aller  je ne sais quelles
penses; mais il tait facile de voir,  la flamme et  la
dilatation frquente de ses yeux, que ces penses le troublaient.

Je crois aussi que la nature n'avait pas pour lui les mmes
trsors de dlices que pour ses soeurs; une fois, une seule fois,
il parla en ma prsence du charme rude des montagnes, et de son
affection inne pour le sombre toit et les murs mousseux qu'il
appelait sa maison; mais dans son ton et dans ses paroles il y
avait plus de tristesse que de plaisir. Jamais il ne vantait les
rochers de granit,  cause du doux silence qui les environnait;
jamais il ne s'tendait sur les dlices de paix qu'on pouvait y
goter.

Il tait si peu communicatif que je fus quelque temps avant de
pouvoir juger de son intelligence. Je commenai  comprendre ce
qu'elle devait tre dans un sermon que je l'entendis faire  sa
propre paroisse de Morton: il n'est pas en mon pouvoir de raconter
ce sermon; je ne puis mme pas rendre l'effet qu'il me produisit.
Il fut commenc avec calme, et, malgr la facilit et l'loquence
de l'orateur, il fut achev avec calme. Un zle vivement senti,
mais svrement rprim, se remarquait dans les accents du prtre
et excitait sa parole nerveuse, dont il comprimait et surveillait
sans cesse la force. Le coeur tait perc comme par un dard;
l'esprit tait tonn de la puissance du prdicateur; mais ni l'un
ni l'autre n'tait adouci. Il y avait dans toutes les paroles du
prtre une trange amertume; jamais de douceur consolante; sans
cesse de sombres allusions aux doctrines calvinistes, aux
lections, aux prdestinations, aux rprobations, et, chaque fois
qu'il parlait de ces choses, on croyait entendre une sentence
prononce par le destin. Quand il eut fini, au lieu de me sentir
mieux, plus calme, plus claire, j'prouvai une inexprimable
tristesse; car il me semblait (je ne sais s'il en fut de mme pour
tous) que cette loquence sortait d'une source empoisonne par
d'amres dsillusions, et o s'agitaient des dsirs non satisfaits
et des aspirations pleines de trouble. J'tais sre que Saint-John
Rivers, malgr sa vie pure, son zle consciencieux, n'avait pas
encore trouv cette paix de Dieu qui passe tout entendement; il ne
l'avait pas plus trouve que moi avec mes regrets cachs pour mon
idole brise et mon temple perdu, regrets dont j'ai vit de
parler dernirement, mais qui me tyrannisaient avec force.

Pendant ce temps, un mois s'tait coul. Diana et Marie devaient
bientt quitter Moor-House pour retourner dans des contres
loignes et recommencer la vie qui les attendait comme
gouvernantes dans une grande ville  la mode du midi de
l'Angleterre; chacune d'elles tait place dans une famille dont
les membres, riches et orgueilleux, les regardaient comme
d'humbles dpendantes, s'inquitant assez peu de leurs qualits
intimes, et n'apprciant que leurs talents acquis, comme ils
apprciaient l'habilet de leur cuisinire ou le bon got de leur
femme de chambre. M. Saint-John ne m'avait pas encore parl de la
place qu'il m'avait promis d'obtenir pour moi; pourtant, il
devenait important que j'eusse une occupation quelconque. Un matin
que j'tais reste seule avec lui quelques minutes dans le
parloir, je me hasardai  m'approcher de la fentre qui, grce 
sa table et  sa chaise, tait devenue une sorte de cabinet
d'tude; je me prparai  lui parler, bien que je fusse trs
embarrasse sur la manire de lui adresser ma question, car il est
toujours difficile de briser la rserve glaciale de ces sortes de
natures; mais il me tira d'embarras en commenant lui mme la
conversation. En me voyant approcher, il leva les yeux:

Vous avez une demande  me faire? me dit-il.

-- Oui, monsieur, je voudrais savoir si vous avez entendu parler
d'une place, pour moi.

-- J'ai pens  quelque chose pour vous, il y a trois semaines
environ; mais comme vous sembliez  la fois utile et heureuse ici,
comme mes soeurs s'taient videmment attaches  vous, que votre
prsence leur procurait un plaisir inaccoutum, je trouvai inutile
de briser votre bonheur mutuel jusqu' ce que leur dpart de
Marsh-End rendt le vtre ncessaire.

-- Elles partent dans trois jours, dis-je.

-- Oui, et quand elles s'en iront je retournerai au presbytre de
Morton; Anna m'accompagnera et on fermera cette vieille maison.

J'attendis un instant, pensant qu'il allait continuer  me parler
sur le sujet qu'il avait dj entam; mais ses penses semblaient
avoir pris un autre cours; je vis par son regard qu'il ne pensait
plus  moi. Je fus oblige de lui rappeler le but de notre
conversation, car il s'agissait d'une chose indispensable pour
moi, et j'attendais avec un intrt anxieux.

Quelle occupation aviez-vous en vue, monsieur Rivers? demandai-
je; j'espre que ce retard n'aura pas rendu plus difficile de
l'obtenir.

-- Oh! non, car il suffit que je veuille vous la procurer et que
vous vouliez l'accepter.

Il s'arrta de nouveau et sembla peu dispos  continuer; je
commenais  m'impatienter. Quelques mouvements inquiets, un
regard avide et questionneur fix sur son visage lui firent
comprendre ce que j'prouvais aussi clairement que l'auraient fait
des paroles, et mme mon trouble en fut moins grand.

Oh! allez, me dit-il, n'ayez pas si grande hte de savoir ce dont
il s'agit. Laissez-moi vous dire franchement que je n'ai rien
trouv d'agrable ou d'avantageux pour vous. Mais avant que je
m'explique, rappelez-vous, je vous prie, ce que je vous ai dj
dit clairement. Si je vous aide, ce sera comme l'aveugle aide le
boiteux. Je suis pauvre; car lorsque j'aurai pay toutes les
dettes de mon pre, il ne me restera plus que cette ferme en
ruine, cette alle de sapins et ce petit morceau de terre
pierreuse avec ses ifs et son houx. Je suis obscur. Rivers est un
vieux nom; mais des trois seuls descendants de la race, deux
mangent le pain des serviteurs chez les autres, et le troisime se
considre comme tranger dans son pays natal, non seulement pour
la vie, mais pour la mort aussi, et il accepte son sort comme un
honneur, et il aspire au jour o l'on posera sur son paule la
croix qui le sparera de tous les liens charnels, au jour o le
chef de cette glise militante, dont il est le plus humble membre,
lui dira: Debout, et suis-moi!

Saint-John avait dit ces mots comme il prononait ses sermons,
d'une voix calme et profonde. Sa joue ne s'tait pas anime, mais
dans son regard brillait une vive lumire. Il continua:

Et tant moi-mme pauvre et obscur, je ne puis vous procurer que
le travail du pauvre et de l'obscur. Peut-tre mme le trouverez-
vous dgradant: car, je le vois maintenant, vos habitudes ont t
ce que le monde appelle raffines; vos gots tendent  l'idal, ou
du moins vous avez toujours vcu parmi des gens bien levs. Quant
 moi, je considre qu'un travail n'est jamais dgradant lorsqu'il
peut amliorer les hommes. Je crois que plus le sol o le chrtien
doit labourer est aride, moins son travail lui rapporte de fruit,
plus l'honneur est grand. Sa destine est celle de pionnier, et
les premiers pionniers de l'vangile furent les aptres, et leur
chef, Jsus, le Sauveur lui-mme.

-- Eh bien! dis-je en le voyant s'arrter de nouveau, continuez.

Il me regarda avant de continuer; il semblait lire sur mon visage
aussi facilement que si chacun de mes traits et t l'un des mots
d'une phrase. Je compris ce qu'il en avait conclu, d'aprs ce qui
suit:

Vous accepterez la place que je vais vous offrir, dit-il, je le
crois; vous y resterez quelque temps, mais pas toujours, de mme
que moi je ne pourrai pas toujours me contenter des devoirs
troits, obscurs et tranquilles, d'un ministre de campagne: car
votre nature est aussi ennemie du repos que la mienne, mais nos
activits ne sont pas du mme genre.

-- Expliquez-vous, demandai-je avec insistance, en le voyant
s'arrter de nouveau.

-- Oui, vous allez voir combien l'offre est misrable, ordinaire
et petite. Je ne resterai pas longtemps  Morton, maintenant que
mon pre est mort et que je suis matre de mes actions. Je
quitterai ce lieu probablement dans le courant de l'anne; mais
tant que j'y resterai, je ferai tous mes efforts pour l'amliorer.
Quand je suis venu ici, il y a deux ans, Morton n'avait pas
d'cole; les enfants des pauvres ne pouvaient avoir aucune
esprance de progrs. J'en ai tabli une pour les garons; je
voudrais en ouvrir une seconde pour les filles. J'ai lou un
btiment  cette intention, avec une petite ferme compose de deux
chambres pour la matresse; celle-ci sera paye trente livres
sterling par an. La maison est dj meuble simplement, mais
suffisamment, par Mlle Oliver, propritaire de la fonderie et de
la manufacture d'aiguilles de la valle. La mme jeune fille
payera pour l'ducation et l'habillement d'une orpheline de la
manufacture,  condition que celle-ci aidera dans le service de la
maison et de l'cole la matresse, dont une grande partie du temps
sera pris par l'enseignement. Voulez-vous tre cette matresse?

Il me fit cette question rapidement, et semblait s'attendre  me
voir rejeter son offre avec indignation ou du moins avec ddain.
Bien qu'il devint quelquefois mes penses et mes sentiments, il
ne les connaissait pas tous; il ne pouvait pas savoir de quel oeil
je verrais cette place. Elle tait humble,  la vrit, mais elle
tait cache, et, avant tout, il me fallait un asile sr. C'tait
une position fatigante, mais qui tait indpendante, compare 
celle d'une institutrice dans une famille riche, et mon coeur se
serrait  la pense d'une servitude chez des trangers. La place
qu'on m'offrait n'tait ni vile, ni indigne, ni dgradante. Je fus
bientt dcide.

Je vous remercie de votre offre, monsieur Rivers, dis-je, et je
l'accepte de tout mon coeur.

-- Mais vous me comprenez bien, reprit-il: c'est une cole de
village; vos colires seront des petites filles pauvres, des
enfants de paysans, tout au plus des filles de fermiers; vous
n'aurez  leur apprendre qu' tricoter,  coudre,  lire et 
compter. Que ferez-vous de vos talents? Que ferez-vous de ce qu'il
y a de plus dvelopp en vous, les sentiments, les gots?

-- Je les renfermerai en moi jusqu' ce qu'ils me soient
ncessaires; ils se garderont bien.

-- Alors vous savez  quoi vous vous engagez?

-- Oui.

Il sourit; son sourire n'tait ni triste ni amer, mais plutt
heureux et profondment satisfait.

Et quand voudrez-vous entrer en fonctions?

-- J'irai voir la maison demain, et, si vous le permettez,
j'ouvrirai l'cole la semaine prochaine.

-- Trs bien, je ne demande pas mieux.

Il se leva et se promena dans la chambre; puis, s'arrtant, il me
regarda et secoua la tte.

Que dsapprouvez-vous, monsieur? demandai-je.

-- Vous ne resterez pas longtemps  Morton; non, non!

-- Pourquoi? Quelle raison avez-vous de le penser?

-- Je le lis dans vos yeux; ils annoncent une nature qui ne pourra
pas accepter longtemps la mme vie monotone.

-- Je ne suis pas ambitieuse.

Il tressaillit.

Ambitieuse, rpta-t-il, non. Qui vous a fait penser 
l'ambition? Qui est ambitieux? Je sais que je le suis; mais
comment l'avez-vous devin?

-- Je parlais de moi.

-- Eh bien! si vous n'tes pas ambitieuse, vous tes...

Il s'arrta.

Quoi?

-- J'allais dire passionne; mais peut-tre que, ne comprenant pas
bien ce mot, vous ne l'aimerez pas. Je veux dire que les
affections et les sympathies humaines ont un grand pouvoir sur
tous. Je suis sr que bientt vous ne voudrez plus passer vos jours
dans la solitude et vous dvouer  un travail monotone, sans avoir
jamais aucun stimulant. De mme que moi, ajouta-t-il avec emphase,
je ne voudrais pas m'ensevelir dans ces marais, m'enterrer dans
ces montagnes; ma nature, qui m'a t donne par Dieu, s'y oppose.
Ici mes facults, qui me viennent du ciel, sont paralyses et
rendues inutiles. Vous voyez comme je suis en contradiction avec
moi-mme. Je prche le contentement dans les positions les plus
humbles; je proclame belle la vocation de ceux qui, dans le
service de Dieu, coupent le bois ou puisent l'eau. Moi, ministre
de l'vangile, mon esprit inquiet me mne presque  la folie; eh
bien! il faudra trouver un moyen de rconcilier les principes et
les tendances.

Il quitta la chambre. En une heure, je venais d'en apprendre plus
sur lui que dans tout le mois prcdent, et pourtant j'tais
toujours intrigue.

Marie et Diana devenaient plus tristes et plus silencieuses 
mesure qu'approchait le jour o elles devaient quitter leur maison
et leur frre. Toutes deux s'efforaient de paratre comme
toujours; mais la tristesse contre laquelle elles avaient  lutter
est une de celles qu'on ne peut pas vaincre ou cacher entirement.
Diana disait que ce serait un dpart bien diffrent des
prcdents; elles allaient se sparer de Saint-John pour des
annes, peut-tre pour la vie.

Il sacrifiera tout au projet qu'il a conu depuis longtemps,
disait-elle, mme les affections et les sentiments naturels les
plus puissants. Saint-John a l'air calme, Jane, mais il est
consum par une fivre ardente. Vous le croyez doux, et dans
certaines choses il est inexorable comme la mort; et ce qu'il y a
de plus dur, c'est que ma conscience ne me permet pas de le
dtourner de cette svre rsolution. Je ne puis pas l'en blmer,
c'est beau, noble et chrtien; mais cela me brise le coeur! Les
larmes coulrent de ses yeux.

Marie pencha sa tte sur son ouvrage.

Nous n'avons plus de pre, et bientt nous n'aurons plus ni
maison ni frre, murmura-t-elle.

 ce moment il arriva un petit accident qui semblait fait exprs
pour prouver la vrit de ce dicton qu'un malheur n'arrive jamais
seul, et pour ajouter  leur tristesse la contrarit que
causerait une branche place entre la coupe et les lvres. Saint-
John passait devant la fentre en lisant une lettre; il entra.

Notre oncle John est mort. dit-il.

Les deux soeurs semblrent frappes, mais ni tonnes ni
attristes; elles paraissaient regarder cette nouvelle plutt
comme importante que comme affligeante.

Mort? rpta Diana.

-- Oui.

Elle fixa un oeil inquisiteur sur son frre.

Eh bien! murmura-t-elle  voix basse.

-- Eh bien! Diana, reprit-il en conservant la mme immobilit de
marbre, eh bien! rien. Lisez.

Il lui jeta une lettre qu'elle tendit  Marie aprs l'avoir
parcourue. Marie la lut et la rendit  son frre; tous les trois
se regardrent et sourirent d'un sourire triste et pensif.

Amen! dit Diana; nous pourrons encore vivre nanmoins.

-- En tout cas, notre situation n'est pas pire qu'avant, remarqua
Marie.

-- Seulement, dit M. Rivers, la peinture de ce qui aurait pu tre
contraste bien vivement avec ce qui est.

Il plia la lettre, la mit dans son pupitre et sortit.

Pendant quelques minutes personne ne parla; enfin, Diana se tourna
vers moi.

Jane, dit-elle, vous devez vous tonner de nos mystres et nous
trouver bien durs en nous voyant si peu attrists par la mort d'un
parent aussi proche qu'un oncle; mais nous ne le connaissions pas,
nous ne l'avions jamais vu. C'tait le frre de ma mre; mon pre
et lui s'taient fchs il y a longtemps. C'est d'aprs son avis
que mon pre a lanc presque tout ce qu'il possdait dans la
spculation qui l'a ruin. Il en tait rsult des reproches
mutuels; tous deux s'taient spars irrits l'un contre l'autre
et ne s'taient jamais rconcilis. Plus tard, mon oncle fit des
affaires heureuses. Il parat qu'il a ralis une fortune de vingt
mille livres sterling; il ne s'est jamais mari et n'avait de
parents que nous et une autre personne qui lui tait allie au
mme degr. Mon pre avait toujours espr que mon oncle
rparerait sa faute en nous laissant ce qu'il possdait. Cette
lettre nous informe qu'il a tout lgu  son autre parente, 
l'exception de trente guines, qui doivent tre partages entre
Saint-John, Diana et Marie Rivers, pour l'achat de trois anneaux
de deuil. Il avait certainement le droit d'agir  sa volont, et
cependant cette nouvelle nous a donn une tristesse momentane.
Marie et moi nous nous serions estimes riches avec mille livres
sterling chacune, et Saint-John aurait aim  possder une
semblable somme,  cause de tout le bien qu'il et alors pu faire.

Une fois cette explication donne, on laissa le sujet de ct, et
ni M. Rivers ni ses soeurs n'y firent d'allusions. Le lendemain,
je quittai Marsh-End pour aller  Morton. Le jour d'aprs, Diana
et Marie se rendirent dans la ville loigne o elles taient
places. La semaine suivante, M. Rivers et Anna retournrent au
presbytre, et la vieille ferme fut abandonne.



CHAPITRE XXXI

Enfin, j'avais trouv une demeure, et cette demeure tait une
ferme; elle se composait d'une petite chambre dont les murs
taient blanchis  la chaux et le sol recouvert de sable;
l'ameublement se composait de quatre chaises en bois peint, d'une
table, d'une horloge, d'un buffet o taient rangs deux ou trois
assiettes, quelques plats et un th en faence. Au-dessus se
trouvait une autre pice de la mme grandeur que la cuisine, et o
se voyaient un lit de sapin et une commode bien petite, et
cependant trop grande encore pour ma chtive garde-robe, quoique
la bont de mes gnreuses amies et grossi mon modeste trousseau
des choses les plus ncessaires.

Nous sommes au soir; j'ai renvoy la petite orpheline qui me tient
lieu de servante, aprs l'avoir rgale d'une orange. Je suis
assise toute seule sur le foyer. Ce matin, j'ai ouvert l'cole du
village; j'ai eu vingt lves: trois d'entre elles savent lire,
aucune ne sait ni crire, ni compter; plusieurs tricotent et
quelques-unes cousent un peu. Elles ont l'accent le plus dur de
tout le comt. Jusqu'ici, nous avons eu de la peine  nous
comprendre mutuellement. Quelques-unes ont de mauvaises manires,
sont rudes et intraitables autant qu'ignorantes; d'autres, au
contraire, sont dociles, ont le dsir d'apprendre et annoncent des
dispositions qui me plaisent. Je ne dois pas oublier que ces
petites paysannes, grossirement vtues, sont de chair et de sang
aussi bien que les descendants des familles les plus nobles, et
que les armes de la perfection, de la puret, de l'intelligence,
des bons sentiments, existent dans leurs coeurs comme dans le
coeur des autres. Mon devoir est de dvelopper ces germes;
certainement je trouverai un peu de bonheur dans cette tche. Je
n'esprais pas beaucoup de jouissance dans l'existence qui allait
commencer pour moi, et pourtant je me disais qu'en y accoutumant
mon esprit, en exerant mes forces comme je le devais, cette vie
deviendrait acceptable.

Avais-je t bien gaie, bien joyeuse, bien calme pendant la
matine et l'aprs-midi passes dans cette cole humble et nue?
Pour ne pas me tromper moi-mme, je suis oblige de rpondre non.
Je me sentais dsespre; folle que j'tais, je me trouvais
humilie; je me demandais si, en acceptant cette position, je ne
m'tais pas abaisse dans la balance de l'existence sociale, au
lieu de m'lever. J'tais lchement dgote par l'ignorance, la
pauvret et la rudesse de tout ce que je voyais et de tout ce qui
m'entourait. Mais je ne dois pas non plus me har et me mpriser
trop pour avoir prouv ce sentiment. Je sais que j'ai eu tort:
c'est dj un grand pas de fait; je ferai des efforts pour me
vaincre moi-mme; j'espre y parvenir en partie demain. Dans
quelques semaines, j'aurai peut-tre atteint compltement mon but,
et, dans quelques mois, il est possible que le bonheur de voir mes
lves progresser vers le bien change mes dgots en joie.

Du reste, me dis-je, serait-il donc mieux d'avoir succomb  la
tentation, cout la passion, de m'tre laiss prendre dans un
filet de soie, au lieu de lutter douloureusement, de m'tre
tendue sur les fleurs qui recouvraient le pige pour me rveiller
dans un pays du Sud, au milieu du luxe et des plaisirs d'une
villa; de vivre maintenant en France, matresse de M. Rochester,
enivre de son amour, car il m'aurait bien aime pendant quelque
temps? Oh! oui, il m'aimait! Personne ne m'aimera plus jamais
comme lui; je ne connatrai plus jamais les doux hommages tendus 
la beaut,  la jeunesse et  la grce; car jamais aux yeux de
personne je ne semblerai possder ces charmes. Il m'aimait, et il
tait orgueilleux de moi; et jamais aucun autre homme ne pourra
l'tre. Mais que dis-je? Pourquoi laisser mon esprit s'garer
ainsi? Pourquoi m'abandonner  ces sentiments.? Je me demandai
s'il valait mieux tre esclave dans un paradis impur, emporte un
instant dans un tourbillon de plaisirs trompeurs, et touffe
l'instant d'aprs par les larmes amres du repentir et de la
honte, ou tre la matresse libre et honore d'une cole de
village, sur une frache montagne, au milieu de la sainte
Angleterre.

Oui, je sentais maintenant que j'avais eu raison de me rattacher
aux principes et aux lois, et de mpriser les conseils malsains
d'une exaltation momentane. Dieu m'avait dirige dans mon choix,
et je remerciai sa providence conductrice.

Aprs tre arrive  cette conclusion, je me levai, je me dirigeai
vers la porte et je regardai le coucher du soleil et les champs
tendus devant ma ferme, qui, ainsi que l'cole, tait loigne du
village d'un demi-mille. Les oiseaux faisaient entendre leurs
derniers accords.

L'air tait doux et la rose embaume.

Pendant que je regardais ce paysage, je me croyais presque
heureuse; aussi, au bout de peu de temps, je fus tout tonne de
m'apercevoir que je pleurais. Et pourquoi?  cause du sort qui
m'avait arrache  mon matre; parce qu'il ne devait plus jamais
me voir et que je craignais un trop grand dsespoir et un
emportement funeste par suite de mon dpart; parce que je
craignais qu'il ne s'cartt trop du droit chemin pour y revenir
jamais.  cette pense, je dtournai mon visage du beau ciel que
je contemplais et de la valle solitaire de Morton. Je dis
solitaire; car, dans la partie que je pouvais apercevoir, il n'y
avait aucune maison, si ce n'est l'glise et le presbytre, qui
taient  moiti masqus par les arbres, et tout au loin, le toit
de Vale-Hall, o demeuraient M. Oliver et sa fille. Je cachai mes
yeux dans mes mains et j'appuyai ma tte contre la pierre de ma
porte; mais bientt un lger bruit prs de la grille qui sparait
mon petit jardin des prairies me fit lever la tte. Un chien, que
je reconnus pour le vieux Carlo de M. Rivers, poussait la grille
avec son museau, et j'aperus bientt Saint-John lui-mme, appuy
sur la porte, les deux bras croiss. Son front tait rid, et il
fixait sur moi son regard srieux et presque mcontent. Je le
priai d'entrer.

Non. je ne puis pas rester, me dit-il. Je venais seulement vous
apporter un petit paquet que mes soeurs ont laiss pour vous. Je
crois qu'il contient une bote  couleurs, des crayons et du
papier.

Je m'approchai pour le prendre; ce prsent m'tait doux. Il me
sembla qu'au moment o j'avanai, Saint-John examina mon visage
avec austrit; probablement que les traces de mes larmes y
taient encore visibles.

Avez-vous trouv votre tche plus rude que vous ne pensiez? me
demanda-t-il.

-- Oh! non, au contraire. Je crois qu'avec le temps mes colires
et moi nous nous entendrons trs bien.

-- Mais peut-tre avez-vous t dsappointe par l'installation de
votre ferme et par son ameublement; il est vrai que tout y est
simple, mais...

Je l'interrompis.

Ma ferme, dis-je, est propre et  l'abri de la tempte; mes
meubles sont suffisants et commodes; tout ce que je vois me rend
reconnaissante et non pas triste. Je ne suis pas assez sotte ni
assez sensualiste pour regretter un tapis, un sofa ou un plat
d'argent. D'ailleurs, il y a cinq semaines, je n'avais rien;
j'tais une mendiante, une vagabonde repousse de tous; maintenant
je connais quelqu'un, j'ai une maison et une occupation; je
m'tonne de la bont de Dieu, de la gnrosit de mes amis, du
bonheur de ma position, et je ne me plains pas.

-- Mais vous vous sentez seule et oppresse; cette petite maison
est bien sombre et bien vide.

-- Jusqu'ici, j'ai  peine eu le temps de jouir de ma
tranquillit, encore moins d'tre fatigue par mon isolement.

-- Trs bien; j'espre que vous prouvez vritablement la
satisfaction que vous tmoignez; en tous cas, votre bon sens vous
apprendra qu'il est trop tt pour vous abandonner aux mmes
craintes que la femme de Loth. Je ne sais pas ce que vous avez
laiss derrire vous, mais je vous conseille de rsister fermement
 la tentation et de ne pas regarder en arrire; poursuivez votre
tche avec courage, pendant quelques mois du moins.

-- C'est ce que j'ai l'intention de faire, rpondis-je.

Saint-John continua.

Il est dur d'agir contre son inclination et de lutter contre les
penchants naturels; mais c'est possible, je le sais par
exprience. Dieu nous a donn, dans de certaines mesures, le
pouvoir de faire notre propre destine; et quand notre vertu
demande un soutien qu'elle ne peut pas obtenir, quand notre
volont aspire  une route que nous ne pouvons pas suivre, nous
n'avons pas besoin de mourir de faim ni de nous laisser aller 
notre dsespoir; nous n'avons qu' chercher pour notre esprit une
autre nourriture, aussi forte que le fruit dfendu auquel il
voulait goter, et peut-tre plus pure; mous n'avons qu' creuser
pour notre pied aventureux une route qui, si elle est plus rude,
n'est ni moins directe ni moins large que le chemin ferm par la
fortune.

Il y a un an, moi aussi j'tais bien malheureux, parce que je
croyais m'tre tromp en entrant dans les ordres; l'uniforme du
prtre et ses devoirs me pesaient; j'aurais voulu une vie plus
active, les travaux excitants d'une carrire littraire, la
destine de l'artiste, de l'crivain ou de l'orateur; tout,
except le mtier de prtre. Oui, sous mes vtements de ministre
bat un coeur de guerrier ou d'homme d'tat; je suis amoureux de la
gloire, du renom, du pouvoir; je trouvais mon existence si
malheureuse que je voulais en changer ou mourir. Aprs quelque
temps d'obscurit et de lutte, la lumire brilla, et avec elle
vint le soulagement; ma carrire rampante prit tout  coup
l'aspect d'une tche sans bornes. Tout  coup une voix venue du
ciel m'ordonna de rassembler mes forces, d'tendre mes ailes et de
voler au del des champs qu'embrassait mon regard. Dieu avait une
mission  me donner, et, pour la bien accomplir, il fallait de
l'adresse et de la force, du courage et de l'loquence, toutes les
qualits de l'homme d'tat, du soldat et de l'orateur, car tout
cela est ncessaire  un bon missionnaire.

Je rsolus donc de me faire missionnaire;  partir de ce moment,
mon esprit changea: toutes mes facults furent dlivres de leurs
chanes, et les liens ne laissrent aprs eux que l'inflammation
qui suit toute blessure; le temps seul pourra la gurir. Mon pre
s'opposa  cette rsolution; mais depuis sa mort, il n'y a plus
aucun obstacle lgitime; lorsque mes affaires seront arranges,
que j'aurai trouv un successeur, que j'aurai subi encore quelques
luttes contre des sentiments violemment briss et contre la
faiblesse humaine, luttes dans lesquelles je suis sr d'tre
victorieux, parce que je l'ai jur, alors je quitterai l'Europe
pour aller en Orient.

Il dit ces mots de sa voix trange, calme et cependant emphatique;
lorsqu'il eut achev, il regarda non pas moi, mais le soleil
couchant, sur lequel mes yeux taient galement fixs; lui et moi,
nous tournions le dos au sentier qui conduisait des champs  la
porte du jardin; nous n'avions entendu aucun bruit de pas sur le
gazon du chemin; le murmure de l'eau dans la valle tait le seul
bruit qu'on pt distinguer  cette heure: aussi nous
tressaillmes, lorsqu'une voix gaie et douce comme une clochette
d'argent s'cria:

Bonsoir, monsieur Rivers; bonsoir, vieux Carlo! Votre chien
connat ses amis plus vite que vous, monsieur. Il a dress les
oreilles et remu la queue quand je n'tais qu'au bout des champs,
et vous, vous me tournez le dos maintenant encore.

C'tait vrai. Bien que M. Rivers et tressailli ds les premires
notes de ces accents harmonieux, comme si un coup de tonnerre et
dchir un nuage au-dessus de sa tte, la nouvelle arrive avait
fini de parler sans qu'il et song  changer d'attitude; il tait
toujours debout, le bras appuy sur la porte et le visage dirig
vers l'occident. Enfin il se tourna lentement; il me sembla qu'une
vision venait d'apparatre  ses cts.  trois pieds de lui tait
une forme vtue de blanc: c'tait une cration jeune et gracieuse,
aux contours arrondis, mais fins, et quand, aprs s'tre penche
pour caresser Carlo, elle releva la tte et jeta en arrire un
long voile, j'aperus une figure d'une beaut parfaite. Une beaut
parfaite, voil une expression bien forte; mais je ne la rtracte
pas, car elle tait justifie par les traits les plus doux qu'ait
jamais enfants le climat d'Albion, par les couleurs les plus
pures qu'aient jamais cres ses vents humides et son ciel
vaporeux; cette beaut n'avait aucun dfaut, et aucun charme ne
lui manquait. La jeune fille avait des traits rguliers et
dlicats, de grands yeux foncs et voils comme dans les plus
belles peintures; ses longues paupires, termines par des cils
pais, encadraient son bel oeil et lui donnaient une douce
fascination; ses sourcils, bien dessins, augmentaient la srnit
de son visage; son front blanc et uni respirait le calme et
faisait ressortir l'clat de ses couleurs. Ses joues taient
fraches, ovales et pures; ses lvres dlicates et pleines de
sant, ses dents belles et brillantes, son menton petit et bien
arrondi, ses cheveux tresss en nattes paisses, tout enfin
semblait combin pour raliser une beaut idale. J'tais
merveille en regardant cette belle crature, je l'admirais de
tout mon coeur; la nature n'avait pas voulu la former comme les
autres; et, oubliant son rle de martre, elle avait dou son
enfant chri avec la libralit d'une mre.

Et que pensait M. Saint-John de cet ange terrestre? Je me fis
naturellement cette question lorsque je le vis se tourner vers
elle et la regarder, et je cherchai la rponse dans sa contenance;
mais ses yeux s'taient dj dtourns de la pri, et il regardait
une humble touffe de marguerites qui croissait prs de la porte.

Une belle soire! mais il est un peu tard pour tre seule dehors,
dit-il en crasant sous ses pieds la tte neigeuse des marguerites
fermes.

-- Oh! dit-elle, je suis arrive de S*** (et elle nomma une grande
ville loigne de vingt milles environ) cette aprs-midi. Mon pre
m'a dit que vous aviez ouvert votre cole, et que la nouvelle
matresse tait arrive. Alors, aprs le th, je me suis habille
et je suis descendue dans la valle pour la voir, la voil?
demanda-t-elle en m'indiquant.

-- Oui, rpondit Saint-John.

-- Pensez-vous vous habituer  Morton? me demanda-t-elle d'un ton
simple, naf et direct, qui, bien qu'enfantin, me plaisait.

-- J'espre que oui, rpondis-je; j'ai plusieurs raisons pour le
croire.

-- Avez-vous trouv vos colires aussi attentives que vous
l'espriez?

-- Oui.

-- Votre maison vous plat-elle?

-- Beaucoup.

-- L'ai-je gentiment meuble?

-- Trs gentiment.

-- Ai-je fait un bon choix en prenant Alice Wood pour vous aider?

-- Oui, certainement; elle est adroite et apprend bien.

Je pensais que cette jeune fille devait tre Mlle Oliver,
l'hritire favorise galement par la fortune et par la nature.
Je me demandais quelle heureuse combinaison de plantes avait
prsid  sa naissance.

Je viendrai de temps en temps vous aider, ajouta-t-elle; ce sera
une distraction pour moi de vous visiter quelquefois; j'aime les
distractions. Monsieur Rivers, si vous saviez comme j'ai t gaie
pendant mon sjour  S***. Hier, j'ai dans jusqu' deux heures du
matin. Le rgiment de... est stationn  S*** depuis les meutes;
les officiers sont les hommes les plus agrables du monde; comme
ils font honte  nos aiguiseurs de couteaux et  nos marchands de
ciseaux!

Il me sembla voir M. Rivers avancer sa lvre infrieure et relever
sa lvre suprieure. Il est certain que sa bouche se comprima et
que le bas de son visage prit une expression plus sombre et plus
triste que jamais, lorsque la joyeuse jeune fille lui parla du
bal. Il cessa de regarder les marguerites et leva sur elle un
regard svre, scrutateur et significatif. Elle y rpondit par un
second sourire qui allait bien  sa jeunesse,  sa fracheur et 
ses yeux brillants.

La jeune fille, voyant Saint-John redevenu muet et froid, se remit
 caresser Carlo.

Ce pauvre Carlo m'aime, dit-elle; il ne s'loigne pas de ses
amis, lui; il n'est pas sombre, prs d'eux, et s'il pouvait
parler, il ne garderait pas le silence.

Pendant qu'elle caressait la tte du chien, en se penchant avec
une grce naturelle devant le matre jeune et austre de l'animal,
je vis la figure de M. Rivers s'enflammer, je vis ses yeux svres
s'adoucir tout  coup, et briller comme domins par une force
irrsistible. Ainsi anim, il tait presque aussi beau qu'elle; sa
poitrine se souleva une fois; son grand coeur, fatigu d'une
contrainte despotique, sembla vouloir s'pandre en dpit de toute
volont, et fit un vigoureux effort pour obtenir sa libert: mais
Saint-John le dompta, comme un cavalier rsolu dompte un cheval
fougueux; il ne rpondit ni par une parole ni par un mouvement 
la gentille avance faite par la jeune fille.

Mon pre se plaint de ce que vous ne venez plus jamais nous voir,
dit Mlle Oliver en levant les yeux; vous tes comme tranger 
Vale-Hall. Le soir, mon pre est seul; il ne se porte pas trs
bien; voulez-vous venir avec moi pour le voir?

-- L'heure n'est pas favorable pour dranger M. Oliver, rpondit
Saint-John.

-- Pas favorable mais si, au contraire; c'est l'heure o papa a le
plus besoin de compagnie; les travaux sont termins et il n'a plus
rien qui l'occupe. Venez, monsieur Rivers; pourquoi tes-vous si
sauvage et si triste? Et, voyant que Saint-John persistait dans
son silence, elle reprit: Oh! j'avais oubli, dit-elle en
secouant sa belle tte boucle et en paraissant fche contre
elle; je suis si folle et si lgre! Excusez-moi. J'avais tout 
fait oubli que vous avez une bien bonne raison pour ne pas
dsirer rpondre  mon bavardage; Diana et Marie vous ont quitt
aujourd'hui, Moor-House est ferm et vous tes seul. Je vous
assure que je vous plains; venez voir papa.

-- Pas ce soir, mademoiselle Rosamonde, pas ce soir.

M. Saint-John partait comme un automate; lui seul savait combien
ce refus lui cotait d'efforts.

Eh bien, puisque vous tes si entt, je vais vous quitter; car
je n'ose pas rester plus longtemps; la rose commence  tomber.
Bonsoir.

Elle lui tendit la main; il la toucha  peine.

Bonsoir, rpta-t-il d'une voix basse et sourde comme un cho.

Elle partit, mais revint au bout d'un instant.

tes-vous bien portant?demanda-t-elle.

Elle pouvait bien faire cette question; car la figure de Saint-
John tait aussi blanche que la robe de la jeune fille.

Trs bien, rpondit-il, et, aprs s'tre inclin, il s'loigna.

Elle prit un chemin, lui un autre; deux fois elle se retourna pour
le regarder, et, lgre comme une fe, continua sa route  travers
les champs. Quant  lui, il marchait avec fermet et ne se
retourna pas.

Ce spectacle de la souffrance et du sacrifice d'un autre loigna
mes penses de mes douleurs personnelles. Diana Rivers avait
dclar que son frre tait inexorable comme la mort; elle n'avait
pas exagr.



CHAPITRE XXXII

Je continuai  m'occuper de mon cole avec autant d'activit et de
zle que possible. Dans le commencement, ce fut une tche rude;
malgr tous mes efforts, il me fallut quelque temps avant de
pouvoir comprendre la nature de mes colires. En les voyant si
incultes et si engourdies, je croyais qu'il n'y avait plus rien 
esprer, pas plus chez les unes que chez les autres; mais bientt
je vis que je m'tais trompe: il y avait des diffrences entre
elles, comme entre les enfants bien levs, et, quand nous nous
connmes rciproquement, la diffrence se dveloppa avec rapidit.
Lorsque l'tonnement que leur causaient mon langage et mes
manires eut cess, je m'aperus que quelques-unes taient
lourdes, endormies, grossires et agressives. Beaucoup, au
contraire, se montraient obligeantes et aimables, et je dcouvris
parmi elles d'assez nombreux exemples de politesse naturelle, de
dignit et d'excellentes dispositions, qui me remplirent de bonne
volont et d'admiration. Bientt elles prirent plaisir  bien
faire leurs devoirs,  se tenir propres,  apprendre rgulirement
leurs leons,  acqurir des manires calmes et convenables. La
rapidit de leurs progrs fut en quelque sorte surprenante, et
j'en ressentis un orgueil lgitime et heureux; d'ailleurs je
m'tais dj attache aux meilleures de mes lves, et elles aussi
m'aimaient. Parmi mes colires, j'avais quelques filles de ferme,
qui taient dj presque des jeunes filles. Elles savaient lire,
crire et coudre. Je leur apprenais les lments de la grammaire,
de la gographie, de l'histoire, et les travaux de couture les
plus dlicats; je trouvai parmi elles des natures estimables,
dsireuses d'apprendre, et toutes disposes  s'amliorer.
Souvent, le soir, j'allais passer quelques heures agrables chez
elles; leurs parents (le fermier et sa femme) me comblaient
d'attentions. C'tait une joie pour moi d'accepter leur simple
hospitalit et de la payer par une considration et un respect
scrupuleux pour leurs sentiments, respect auquel on ne les avait
peut-tre pas toujours accoutums, et qui les charmait et leur
faisait du bien, parce qu'tant ainsi levs  leurs propres yeux,
ils voulaient se rendre dignes de la dfrence qu'on leur
tmoignait.

Je me sentais aime dans le pays. Toutes les fois que je sortais,
c'taient de cordiales salutations et des sourires affectueux.
tre gnralement respect, mme par des ouvriers, c'est vivre
calme et heureux sous un rayon de soleil, qui dveloppe et fait
clore la srnit de vos sentiments intrieurs.  cette poque de
ma vie, mon coeur fut plus souvent gonfl par la reconnaissance
qu'abattu par la tristesse; et pourtant, au milieu de cette
existence calme et utile, aprs avoir pass ma journe dans un
travail honorable au milieu de mon cole, et ma soire  dessiner
ou  lire, des songes tranges me poursuivaient pendant la nuit,
des songes varis, agits, orageux. Au milieu de scnes bizarres,
d'aventures extraordinaires et romanesques, je rencontrais
toujours M. Rochester au moment le plus terrible de la crise.
Alors il me semblait tre dans ses bras, entendre sa voix,
rencontrer son regard, toucher ses mains et ses joues; je croyais
l'aimer et tre aime de lui; l'esprance de passer mes jours prs
de lui se ranimait avec toute sa force d'autrefois. Puis, je
m'veillais, je me rappelais o j'tais et dans quelle position;
tremblante et agite, je m'asseyais sur mon lit sans rideaux; la
nuit tranquille et sombre tait tmoin des convulsions de mon
dsespoir et entendait les sanglots de ma passion. Le lendemain
matin,  neuf heures, j'ouvrais l'cole, et, tranquille, remise,
je me prparais aux devoirs de la journe.

Rosamonde Oliver tint sa promesse de visiter l'cole. Elle venait
gnralement en faisant sa promenade du matin; elle arrivait
jusqu' la porte sur son poney, et suivie d'un domestique en
livre. On ne peut rien imaginer de plus charmant que cette jeune
amazone, avec son habit pourpre, sa toque de velours noir,
gracieusement pose sur ses longues boucles qui venaient caresser
ses joues et flotter sur ses paules; c'est ainsi qu'elle entrait
dans l'cole rustique et passait au milieu des petites
villageoises tonnes. Elle venait ordinairement  l'heure o
M. Rivers faisait le catchisme; je crois que le regard de la
jeune visiteuse perait profondment le coeur du pasteur. Une
sorte d'instinct semblait l'avertir lorsqu'elle entrait, mme
quand il ne la voyait pas, mme quand il regardait dans une
direction tout oppose  la porte. Ds qu'elle apparaissait, ses
joues se coloraient, ses traits de marbre changeaient presque
insensiblement, malgr leurs efforts pour rester immobiles; leur
calme mme exprimait une ardeur contenue plus fortement que
n'auraient pu le faire des muscles agits ou un regard passionn.

Certainement elle connaissait son pouvoir, et M. Rivers ne le lui
cachait pas, parce qu'il ne le pouvait pas. En dpit de son
stocisme chrtien, quand elle s'adressait  lui, il lui envoyait
un sourire gai, encourageant et mme tendre; sa main tremblait et
ses yeux brlaient; si ses lvres restaient muettes, il semblait
dire par son regard triste et rsolu: Je vous aime et je sais que
vous avez une prfrence pour moi; si je me tais, ce n'est pas
parce que je doute du succs; si je vous offrais mon coeur, je
crois que vous l'accepteriez. Mais ce coeur a dj t dpos sur
un autel sacr; les flammes du sacrifice l'entourent, et bientt
ce ne sera plus qu'une victime consume.

Alors elle boudait comme un enfant dsappoint; un nuage pensif
venait adoucir sa vivacit radieuse; elle retirait promptement sa
main de celle de M. Rivers, et s'loignait de lui avec une
rapidit hroque, qui ressemblait un peu  celle d'un martyr.
Saint-John aurait sans doute donn le monde entier pour la suivre,
la rappeler, la retenir quand elle s'enfuyait ainsi, mais il ne
voulait pas perdre une seule chance d'obtenir le ciel, ni
abandonner pour son amour l'esprance d'un paradis vrai et
ternel; et d'ailleurs une seule passion ne pouvait pas suffire 
sa nature de pirate, de pote et de prtre. Il ne pouvait, il ne
voulait pas renoncer au rude combat du missionnaire pour les
salons et la paix de Vale-Hall. J'appris tout ceci dans une
conversation o, en dpit de sa rserve, j'eus l'audace de lui
arracher cette confidence.

Souvent dj Mlle Oliver m'avait fait l'honneur de venir me
visiter dans ma ferme. Bientt je la connus tout entire, car il
n'y avait en elle ni dguisement ni mystre; elle tait coquette,
mais bonne; exigeante, mais pas goste; on l'avait toujours
traite avec beaucoup trop d'indulgence, et pourtant on n'avait
pas russi  la gter entirement. Elle tait vive, mais avait un
bon naturel; pouvait-elle ne pas tre vaine? chaque regard qu'elle
dirigeait du ct de sa glace lui montrait un ensemble si
charmant! mais elle n'tait pas affecte. Elle n'avait aucun
orgueil de ses richesses; elle tait gnreuse, nave,
suffisamment intelligente, gaie, vive, mais lgre; elle tait
charmante enfin, mme aux yeux d'une froide observatrice comme
moi; mais elle n'tait pas profondment intressante, et ne vous
laissait pas une vive impression. Elle tait bien loin de
ressembler aux soeurs de Saint-John, par exemple. Cependant je
l'aimais presque autant qu'Adle, si ce n'est pourtant qu'on
accorde  l'enfant surveill et instruit par soi une affection
plus intime qu' la jeune fille trangre doue des mmes charmes.

Elle s'tait prise pour moi d'un aimable caprice; elle prtendait
que je ressemblais  M. Rivers: Seulement, disait-elle, vous
n'tes pas si jolie, bien que vous soyez une gentille et mignonne
petite crature; mais lui, c'est un ange. Cependant vous tes
bonne, savante, calme et ferme comme lui; faire de vous une
matresse d'cole dans un village, c'est un lusus naturae; je suis
sre que, si l'on connaissait votre histoire, on en ferait un
dlicieux roman.

Un soir qu'avec son activit enfantine et sa curiosit
irrflchie, mais nullement offensante, elle fouillait dans le
buffet et dans la table de ma petite cuisine, elle aperut d'abord
deux livres franais, un volume de Schiller, une grammaire
allemande et un dictionnaire, puis ensuite tout ce qui m'tait
ncessaire pour dessiner, quelques esquisses, entre autres, un
petit portrait au crayon d'une de mes lves qui avait une
vritable tte d'ange, quelques vues d'aprs nature, prises dans
la valle de Morton et dans les environs; elle fut d'abord
tonne, puis ravie.

Est-ce vous qui avez fait ces dessins? me demanda-t-elle, savez-
vous le franais et l'allemand? Quel amour vous faites! quelle
petite merveille! Vous dessinez mieux que mon matre de la
premire pension de S***. Voulez-vous esquisser mon portrait, pour
que je le montre  papa?

-- Certainement! rpondis-je.

Je sentais un plaisir d'artiste  l'ide de copier un modle si
parfait et si blouissant. Elle avait une robe de soie bleu fonc;
son cou et ses bras taient nus; elle n'avait pour tout ornement
que ses beaux cheveux chtains, qui flottaient sur son cou avec
toute la grce des boucles naturelles. Je pris une feuille de beau
carton, et je dessinai soigneusement les contours de son charmant
visage. Je me promis de colorier ce dessin; mais, comme il tait
dj tard, je lui demandai de revenir poser un autre jour.

Elle parla de moi  son pre avec tant d'loges, que celui-ci
l'accompagna le soir suivant. C'tait un homme grand, aux traits
massifs, d'ge mr, et dont les cheveux grisonnaient. Sa fille,
debout  ses cts, avait l'air d'une brillante fleur prs d'une
tourelle moussue. Il paraissait taciturne, peut-tre orgueilleux;
mais il fut trs bon pour moi. L'esquisse du portrait de Rosamonde
lui plut beaucoup; il me demanda d'en faire une peinture aussi
perfectionne que possible; il me pria aussi de venir le lendemain
passer la soire  Vale-Hall.

J'y allai. Je vis une maison grande, belle, et qui prouvait la
richesse de son propritaire. Rosamonde fut joyeuse et anime tout
le temps que je restai l; son pre fut trs affable; et
lorsqu'aprs le th il se mit  causer avec moi, il m'exprima trs
chaleureusement son approbation pour ce que j'avais fait dans
l'cole de Morton.

Mais, ajouta-t-il, d'aprs tout ce que je vois et tout ce que
j'entends, j'ai peur que vous ne soyez trop suprieure pour une
semblable place et que vous ne la quittiez bientt pour une qui
vous plaira mieux.

-- Oh! oui, certainement, papa, s'cria Rosamonde, elle est bien
assez instruite pour tre gouvernante dans une grande famille.

-- J'aime bien mieux tre ici que dans une grande famille,
pensai-je.

M. Oliver me parla de M. Rivers et de toute sa famille avec
beaucoup de respect; il dit que c'tait un vieux nom, que ses
anctres avaient t riches, que jadis tout Morton leur avait
appartenu, et que maintenant mme le dernier descendant de cette
famille pouvait, s'il le voulait, s'allier aux plus grandes
maisons. Il trouvait triste qu'un jeune homme si beau et si rempli
de talents et form le projet de partir comme missionnaire;
c'tait perdre une vie bien prcieuse. Ainsi, il tait vident que
M. Oliver ne voyait aucun obstacle  une union entre Saint-John et
Rosamonde. Il regardait la naissance du jeune ministre, sa
profession sacre, son ancien nom, comme des compensations bien
suffisantes au manque de fortune.

On tait au 5 de novembre, jour de cong; ma petite servante tait
partie aprs m'avoir aide  nettoyer ma maison, et bien contente
de deux sous que je lui avais donns pour rcompenser son zle.
Tout tait propre et brillait autour de moi; le sol bien sabl, la
grille bien luisante et les chaises frottes avec soin. Je m'tais
habille proprement, et j'tais libre de passer mon aprs-midi
comme bon me semblerait.

Pendant une heure, je m'occupai  traduire quelques pages
d'allemand; ensuite je pris ma palette et mes crayons, et je me
mis  un travail plus agrable et plus facile. J'entrepris
d'achever la miniature de Rosamonde Oliver. La tte tait presque
finie; il n'y avait plus qu' peindre le fond,  nuancer les
draperies,  ajouter une couche de carmin aux lvres, un mouvement
plus gracieux  certaines boucles, une teinte plus sombre 
l'ombre projete par les cils au-dessous des paupires azures.
J'tais occupe  ces charmants dtails, quand quelqu'un frappa
rapidement  ma porte, qui s'ouvrit aussitt. Saint-John entra.

Je viens voir comment vous passez votre jour de cong, dit-il;
pas  penser, j'espre. Mais je vois que non; voil qui est bien;
pendant que vous dessinez, vous vous sentez moins seule. Vous
voyez que je me dfie encore de vous, bien que vous vous soyez
parfaitement soutenue jusqu'ici. Je vous ai apport un livre pour
vous distraire ce soir. Et il posa sur la table un pome
nouvellement paru, une de ces productions du gnie dont le public
de ces temps-l tait si souvent favoris.

C'tait l'ge d'or de la littrature moderne. Hlas! les lecteurs
de nos jours sont moins heureux. Mais, courage! je ne veux ni
accuser ni dsesprer. Je sais que la posie n'est pas morte ni le
gnie perdu. La richesse n'a pas le pouvoir de les enchaner ou de
les tuer; un jour tous deux prouveront qu'ils existent, qu'ils
sont l libres et forts. Anges puissants rfugis dans le ciel,
ils sourient quand les mes sordides se rjouissent de leur mort
et que les mes faibles pleurent leur destruction. La posie
dtruite, le gnie banni! Non, mdiocrit, non, que l'envie ne
vous suggre pas cette pense. Non seulement ils vivent, mais ils
rgnent et rachtent; et, sans leur influence divine qui s'tend
partout, vous seriez dans l'enfer de votre propre pauvret.

Pendant que je regardais avidement les pages de Marmion (car
c'tait un volume de Marmion), Saint-John s'arrta pour examiner
mon dessin; mais il se redressa en tressaillant et ne dit rien. Je
levai les yeux sur lui, il vita mon regard; je connaissais ses
penses et je pouvais lire clairement dans son coeur. J'tais
alors plus calme et plus froide que lui; j'avais un avantage
momentan; je conus le projet de lui faire un peu de bien, si je
le pouvais.

Avec toute sa fermet et toute sa domination sur lui-mme,
pensai-je, il s'impose une tche trop rude. Il enferme en lui tous
ses sentiments et toutes ses angoisses; il ne confesse rien; il ne
s'panche jamais. Je suis sre que cela lui ferait du bien de
parler un peu de cette belle Rosamonde qu'il ne pense pas devoir
pouser; je vais tcher de le faire causer.

Je lui dis d'abord de prendre une chaise; mais il me rpondit,
comme toujours, qu'il n'avait pas le temps de rester. Trs bien,
me dis-je tout bas, restez debout si vous voulez; mais vous ne
partirez pas maintenant, j'y suis bien rsolue. La solitude vous
est au moins aussi funeste qu' moi; je vais essayer d'obtenir
votre confiance, et de trouver dans cette poitrine de marbre une
ouverture par laquelle je pourrai vous verser quelques gouttes du
baume de la sympathie... Ce portrait est-il ressemblant? demandai-
je tout  coup.

-- Ressemblant  qui? Je ne l'ai pas regard attentivement.

-- Pardon, monsieur Rivers, vous l'avez regard.

Il tressaillit de ma franchise soudaine et trange; il me regarda
avec tonnement. Oh! ce n'est encore rien, pensai-je; je ne me
laisserai pas intimider par un peu de roideur de votre part; je
suis dcide  pousser trs loin.

Je continuai:

Vous l'avez regard de prs et attentivement; mais je ne m'oppose
pas  ce que vous le regardiez encore.

Je me levai et je plaai le dessin dans sa main.

C'est une peinture bien excute, dit-il; les couleurs sont
douces et claires, le dessin correct et gracieux.

-- Oui, oui, je le sais; mais que dites-vous de la ressemblance? 
qui ce portrait ressemble-t-il?

Dominant son hsitation, il rpondit:  Mlle Oliver, je pense.

-- Certainement. Et maintenant, monsieur, pour vous rcompenser
d'avoir si bien devin, je vous ferai une seconde copie aussi
fidle et aussi soigne que celle-ci, pourvu que vous me
promettiez de l'accepter. Je ne voudrais pas passer mon temps  un
travail que vous regarderiez comme indigne de vous.

Il continuait  regarder le portrait; plus il le contemplait, plus
il le tenait fortement, plus il semblait le couver des yeux.

C'est ressemblant, murmura-t-il; les yeux sont bien; la couleur,
la lumire, l'expression, tout est parfait; ce portrait sourit.

-- Aimeriez-vous  en avoir un semblable, ou bien cela vous
blesserait-il? Dites-le-moi. Quand vous serez  Madagascar, au Cap
ou aux Indes, serait-ce une consolation pour vous de possder ce
souvenir? ou bien cette vue vous rappellerait-elle des penses
tristes et nervantes?

Il leva furtivement les yeux, me regarda d'un air irrsolu et
troubl, puis contempla de nouveau le portrait.

Il est certain que j'aimerais  l'avoir, dit-il; mais serait-ce
sage? C'est une autre question.

Depuis que j'tais persuade que Rosamonde avait une prfrence
pour lui et que M. Oliver ne s'opposerait pas au mariage, comme
j'tais moins exalte dans mes opinions que Saint-John, j'avais
rsolu de faire tous mes efforts pour que cette union s'accomplt.
Il me semblait que si M. Rivers devenait possesseur de la belle
fortune de M. Oliver, il ferait autant de bien qu'en allant
fltrir son gnie et perdre sa force sous le soleil des tropiques.
Dans la persuasion o j'tais, je rpondis:

Autant que je puis en juger, je trouve qu'il serait plus sage 
vous de prendre l'original que le portrait.

Pendant ce temps, il s'tait assis; il avait pos le portrait
devant lui sur la table, et, le front appuy dans ses deux mains,
le regardait tendrement. Je vis qu'il n'tait ni fch ni choqu
de mon audace; je vis mme qu'en lui parlant ainsi franchement
d'un sujet qu'il regardait comme inabordable, en s'adressant
librement  lui, on lui faisait prouver un plaisir nouveau, un
soulagement inattendu. Les gens rservs ont souvent plus besoin
que les gens expansifs d'entendre parler ouvertement de leurs
sentiments et de leurs douleurs. Le plus stoque est homme, aprs
tout; et se prcipiter avec hardiesse et bonne volont dans son
me solitaire, c'est souvent lui rendre le plus grand des
services.

Elle vous aime, j'en suis sre, dis-je en me plaant derrire sa
chaise; et son pre vous respecte. Puis c'est une charmante
enfant; un peu irrflchie, il est vrai, mais vous avez assez de
raison pour tous deux. Vous devriez l'pouser.

-- M'aime-t-elle? demanda-t-il.

-- Certainement, plus qu'aucun autre; elle parle toujours de vous;
nul sujet ne la rjouit tant, et c'est  cela qu'elle revient le
plus souvent.

-- J'aime  vous entendre, dit-il; parlez encore un quart
d'heure.

Il retira sa montre et la posa sur la table pour mesurer le temps.

Mais pourquoi continuer, demandai-je, si pendant ce temps vous
prparez quelque raisonnement puissant pour me contredire, ou si
vous forgez un lien nouveau pour enchaner votre coeur?

-- Ne vous imaginez pas cela; croyez plutt que je cde et que mon
coeur s'amollit. L'amour humain s'lve en moi comme une frache
fontaine qu'on vient d'ouvrir, et inonde de ses flots si doux le
champ que j'avais prpar avec tant de soins et tant de labeurs,
que j'avais assidment ensemenc de bonnes intentions et de
renoncement  moi-mme; et maintenant il est englouti sous une
onde dlicieuse, les germes nouveaux sont rongs par un poison
enivrant. Je me vois tendu sur une ottomane du salon de Vale-
Hall, aux pieds de ma fiance Rosamonde Oliver; elle me parle avec
sa douce voix, me regarde avec ses yeux que votre main habile a si
bien su reproduire, me sourit avec ses lvres si vermeilles. Elle
est  moi, je suis  elle; cette vie prsente, ce monde d'un jour
me suffit. Taisez-vous; ne dites rien; mon coeur est rempli
d'extase, mes sens de dlices. Laissez passer en paix le temps que
j'ai marqu!

La montre continuait  marcher; il respirait vite et bas; je
restais muette. Le quart d'heure s'coula au milieu de ce silence.
M. Saint-John reprit sa montre, reposa le portrait, se leva et se
tint debout devant le foyer.

Maintenant, dit-il, j'ai voulu accorder ce court instant au
dlire et  l'illusion; j'ai repos mes tempes sur le sein de la
tentation; j'ai volontairement plac mon cou sous son joug de
fleurs; j'ai got  sa coupe. L'oreiller est brlant; un serpent
est cach dans la guirlande; le vin est amer; ses promesses sont
vides et ses offres fausses; je le vois et je le sais.

Je le regardai avec tonnement.

Il est trange, poursuivit-il, qu'au moment o j'aime si
ardemment Rosamonde Oliver, o je l'aime avec toute la violence
d'une premire passion dont l'objet est parfaitement beau,
gracieux et fascinant, j'prouve aussi une certitude complte
qu'elle ne serait pas une bonne femme pour moi, qu'elle n'est pas
la compagne qui me convient, et qu'aprs un an de mariage je m'en
apercevrais bien, et qu' douze mois d'enivrement succderait une
vie de regret, je le sais.

Je ne pus m'empcher de m'crier:

C'est trange, en effet!

Il continua:

Si je suis sensible  ses charmes, je suis aussi vivement frapp
par ses dfauts; ils sont de telle nature qu'elle ne pourrait
sympathiser en rien avec moi; elle ne comprendrait pas mes
aspirations; elle ne pourrait pas m'aider dans mes entreprises.
Rosamonde souffrir, travailler, tre aptre! Rosamonde devenir la
femme d'un missionnaire; non, c'est impossible!

-- Mais vous n'avez pas besoin d'tre un missionnaire; vous pouvez
renoncer  ce projet.

-- Y renoncer? Ne savez-vous donc pas que c'est ma vocation, ma
grande oeuvre, les fondements que je pose sur la terre pour ma
demeure cleste, mon esprance d'tre compt parmi ceux qui ont
touff toute ambition pour le dsir glorieux d'amliorer leurs
frres, de remplacer la guerre par la paix, l'esclavage par la
libert, la superstition par la religion, la crainte de l'enfer
par l'esprance du ciel? Renoncer  ce projet qui m'est plus cher
que le sang de mes veines! C'est de ce ct-l que je dois diriger
mes regards, c'est dans ce but que je dois vivre.

Aprs une longue pause, je repris:

Et Mlle Oliver, vous est-il indiffrent de la voir malheureuse?

-- Mlle Oliver est entoure de courtisans et de flatteurs. Dans
moins d'un mois mon image sera efface de son coeur; elle
m'oubliera et se mariera probablement  quelqu'un qui la rendra
plus heureuse que je n'aurais pu le faire.

-- Vous parlez froidement; mais cette lutte vous fait souffrir;
vous changez.

-- Non; si je change un peu, c'est l'inquitude que me causent mes
projets dont l'excution est encore mal assure; ce matin mme
j'ai appris que mon successeur, dont j'attends depuis si longtemps
l'arrive, ne sera pas prt  me remplacer avant trois mois, peut-
tre six.

-- Vous tremblez et vous rougissez quand Mlle Oliver entre dans
l'cole.

Sa figure prit de nouveau une expression de surprise; il ne
pensait pas qu'une femme oserait parler ainsi  un homme. Quant 
moi, je me sentais sur mon terrain; je ne pouvais pas entrer en
communication avec les esprits forts, discrets et raffins, soit
d'hommes, soit de femmes, avant d'avoir dpass les limites d'une
rserve conventionnelle, avant d'avoir franchi le seuil de leurs
confidences et pris ma place prs du foyer de leurs coeurs.

Vous tes originale, me dit-il, et nullement timide. Votre esprit
est brave autant que votre oeil est pntrant; mais laissez-moi
vous assurer que vous interprtez mal mes motions; vous les
croyez plus fortes et plus puissantes qu'elles ne le sont; vous
m'accordez plus de sympathie que je n'ai le droit d'en rclamer.
Quand mes joues se colorent et quand je tremble devant
Mlle Oliver, je ne me plains pas; je mprise ma faiblesse; je sais
qu'elle est vile: c'est une fivre de la chair; mais, je vous le
dis en vrit, ce n'est pas une convulsion de l'me; non mon me
est aussi ferme que le rocher fix sous les profondeurs de la mer
agite. Connaissez-moi pour ce que je suis, c'est--dire pour un
homme froid et dur.

Je souris d'un air incrdule.

Vous vous tes empare de ma confiance par force, continua-t-il;
maintenant elle est toute  votre service; si l'on pouvait me
dpouiller de ce vtement de chair dont le chrtien recouvre les
difformits humaines, vous verriez que je suis simplement un homme
dur, froid et ambitieux. De tous les sentiments, l'affection
naturelle a seule conserv un pouvoir constant sur moi; la raison
est mon guide, et non pas le sentiment; mon ambition est
illimite, mon dsir de m'lever plus haut, de faire plus que les
autres, est insatiable. J'honore la patience, la persvrance,
l'industrie et le talent, parce que ce sont des moyens pour
l'homme d'accomplir de grandes choses et de s'lever. Je vous
examine avec intrt, parce que je vois en vous une femme active,
sage et nergique, et non pas parce que je vous plains
profondment de ce que vous avez dj souffert, et de ce que vous
souffrez encore.

-- Mais alors, dis-je, vous ne seriez qu'un philosophe paen?

-- Non; il y a une diffrence entre moi et les distes; je crois,
et je crois  l'vangile. Vous vous tes trompe de nom; je ne
suis pas un philosophe paen, mais un philosophe chrtien de la
secte de Jsus; comme son disciple, j'accepte ses doctrines
gnreuses, pures et misricordieuses; je suis dcid  les
prcher. lev jeune dans la religion, coutez ce qu'elle a su
faire de mes qualits innes. Avec ce petit germe d'affection
naturelle que j'avais en moi, elle a su dvelopper l'arbre
puissant de la philanthropie; je possdais les racines sauvages et
incultes de la droiture humaine, elle m'a fait comprendre la
justice de Dieu; j'tais ambitieux d'acqurir du pouvoir et du
renom pour moi-mme, elle m'a inspir la noble ambition de prcher
le royaume de mon matre, de remporter des victoires sous
l'tendard de la croix. Voil ce qu'a fait la religion, voil
comment elle a su purifier ce qu'elle a trouv en moi, tailler et
dresser ma nature; mais elle n'a pas pu la dtruire, rien ne la
dtruira jusqu'au jour o ce corps mortel passera dans
l'ternit...

Aprs avoir dit ces mots, il prit son chapeau, qui tait pos sur
la table  ct de ma palette; il regarda encore une fois le
portrait.

Elle est belle, murmura-t-il; c'est bien en vrit la rose au
monde.

-- Vous ne voulez pas que je vous fasse son portrait?

--  quoi bon? non.

Il recouvrit le portrait de la feuille de papier fin sur laquelle
j'avais l'habitude de m'appuyer le bras quand je peignais, afin de
ne pas tacher mon carton. Je ne sais ce qu'il aperut tout  coup
sur cette feuille; mais quelque chose attira ses yeux; il la prit
brusquement, contempla le bord, me jeta un regard singulier et
incomprhensible, un regard qui semblait vouloir m'examiner moi et
ma toilette, car il le promena sur toute ma personne avec la
rapidit de l'clair; ses lvres s'ouvriront comme s'il allait
parler, mais il s'arrta.

Qu'y a-t-il? demandai-je.

-- Rien. me rpondit-il; et remettant le papier  sa place, je le
vis dchirer rapidement un petit morceau du bord de la feuille. Ce
papier disparut dans son gant; puis il me salua rapidement, me dit
adieu et disparut.

 mon tour j'examinai le papier, mais je n'y vis rien, sinon
quelques traits que j'avais faits pour essayer mon crayon. Je
pensai  cet vnement pendant une minute ou deux; mais ne pouvant
pas dcouvrir ce mystre, et persuade d'ailleurs qu'il ne devait
pas avoir une grande importance, je n'y pensai bientt plus.



CHAPITRE XXXIII

Quand M. Saint-John partit, la neige commenait  tomber, la
tempte continua toute la nuit. Le jour suivant, un vent aigu
amena des tourbillons de neige froids et pais; vers le soir, la
valle tait presque impraticable. J'avais ferm mes persiennes et
mis une natte devant la porte pour empcher la neige d'entrer par-
dessous. J'avais arrang mon feu, et, aprs tre reste une heure
assise sur le foyer pour couter la tempte, j'allumai une
chandelle, je pris Marmion, et je me mis  lire la strophe
suivante:

Le soleil se couchait derrire les montagnes de Norham, couvertes
de chteaux, derrire les belles rives de la Tweed large et
profonde, et les Cheviots solitaires. Les tours massives, le
donjon qui les garde et les murailles qui les entourent, brillent
d'une lueur jauntre.

L'harmonie des vers me fit bientt oublier l'orage. J'entendis du
bruit; je pensai que c'tait le vent qui frappait contre la porte.
Mais non; c'tait Saint-John Rivers qui tournait le loquet. Il
tait venu  travers ce froid ouragan et cette obscurit bruyante.
Il se tenait debout devant moi; le manteau qui le recouvrait tait
aussi blanc qu'un glacier. Je demeurai stupfaite, car je ne
m'attendais pas  avoir un hte ce soir-l.

-- Y a-t-il quelque mauvaise nouvelle? demandai-je, est-il arriv
quelque chose?

-- Non. Comme vous vous inquitez facilement! me rpondit-il en
suspendant son manteau  la porte, vers laquelle il repoussa
froidement la natte que son entre avait drange. Il secoua la
neige de ses souliers. Je vais salir votre chambre, dit-il; mais
il faut m'excuser pour une fois. Alors il s'approcha du feu. Je
vous assure que j'ai eu bien de la peine  arriver ici, dit-il en
rchauffant ses mains  la flamme du foyer. Un moment j'ai enfonc
jusqu' la ceinture; heureusement la neige est encore molle.

Je ne pus pas m'empcher de dire: Mais pourquoi tes-vous venu?

-- C'est une question peu hospitalire  faire  un visiteur;
mais, puisque vous me le demandez, je vous rpondrai que c'est
simplement pour causer avec vous. J'tais fatigu de mes livres
muets et de ma chambre vide. D'ailleurs, depuis hier, je suis dans
l'tat d'une personne  qui l'on a dit la moiti d'une histoire et
qui est impatiente d'en connatre la fin.

Il s'assit. Je me rappelai sa conduite singulire de la veille, et
je commenai  craindre pour sa tte; en tout cas, s'il tait fou,
sa folie tait bien froide et bien recueillie. Je n'avais jamais
vu ses beaux traits aussi semblables  du marbre, qu'au moment o,
jetant de ct ses cheveux mouills par la neige, il laissa la
lumire du foyer briller librement sur son front et ses joues si
ples. Je fus attriste en remarquant les traces videntes du
souci et du chagrin. J'attendais, esprant qu'il allait dire
quelque chose que je pourrais au moins comprendre. Mais sa main
tait pose sur son menton, ses doigts sur ses lvres; il pensait.
Je fus frappe en voyant que sa main tait aussi dvaste que sa
figure. Une piti involontaire s'empara de moi et je m'criai:

Je voudrais que Diana et Marie pussent demeurer avec vous; il est
mauvais pour vous de vivre seul, et vous tes trop indiffrent sur
votre sant.

-- Pas du tout, dit-il, je prends soin de moi quand c'est
ncessaire; je me porte trs bien. Que me manque-t-il donc?

Il dit ces mots avec indiffrence et d'un air absorb, ce qui me
prouva qu' ses yeux ma sollicitude tait au moins superflue. Je
me tus.

Il continuait  remuer lentement son doigt sur sa lvre
suprieure, et son oeil se promenait sur la grille ardente.
Trouvant indispensable de dire quelque chose, je lui demandai si
la porte qu'il avait derrire lui ne lui donnait pas trop de
froid.

Non, non, me rpondit-il brivement et presque brusquement.

-- Eh bien, pensai-je, taisez-vous si vous le dsirez. Je vais
vous laisser  vos rflexions et reprendre mon livre.

Je mouchai la chandelle, et je me remis  lire Marmion. Bientt il
se redressa; ce mouvement me fit lever les yeux. Il tira
simplement de sa poche un portefeuille en maroquin, y prit une
lettre qu'il lut en silence, la replia, la remit  sa place, et
tomba dans une profonde mditation. Je ne pouvais pas lire en
ayant sous les yeux un visage aussi impossible  sonder; dans mon
impatience je ne pouvais pas me taire; peut-tre allait-il me mal
recevoir, mais tant pis, il me fallait parler.

Avez-vous reu dernirement des nouvelles de Marie et de Diana?
demandai-je.

-- Non, pas depuis la lettre que je vous ai montre il y a huit
jours.

-- Il n'y a rien de chang pour vous? Vous ne quitterez pas
l'Angleterre avant l'poque que vous m'avez indique?

-- Je le crains; ce serait un trop grand bonheur pour que je
puisse y compter.

Arrive l, je changeai le sujet de ma conversation. Je me mis 
parler de mon cole et de mes lves.

La mre de Marie Garrett est mieux, dis-je. Marie est revenue 
l'cole ce matin, et la semaine prochaine j'aurai quatre lves
nouvelles de Foundry-Close; sans la neige, elles seraient venues
aujourd'hui.

-- En vrit?

-- M. Oliver paye la pension de deux d'entre elles.

-- Ah!

-- Il rgalera toute l'cole  Nol.

-- Je le sais.

-- Est-ce vous qui le lui avez conseill?

-- Non.

-- Qui est-ce donc?

-- Sa fille, je crois.

-- C'est bien d'elle; elle est si bonne!

-- Oui.

Une nouvelle pause. L'horloge sonna huit heures; ce bruit le tira
de sa mditation. Il dcroisa ses jambes, se redressa et se tourna
de mon ct.

Laissez votre livre un instant, dit-il, et approchez-vous un peu
du feu.

J'tais de plus en plus tonne.

Il y a une demi-heure, dit-il, je vous ai parl de mon impatience
de connatre la suite d'une histoire; j'ai rflchi depuis qu'il
valait mieux que je fusse le narrateur et vous l'auditeur. Avant
de commencer, il est bon de vous avertir que l'histoire vous
semblera un peu ancienne; mais de vieux dtails reprennent
quelquefois de la fracheur en passant par des lvres nouvelles.
Du reste, use ou non, elle est courte.

Il y a vingt ans, un pauvre ministre (peu importe son nom
maintenant) tomba amoureux d'une jeune fille riche; la jeune fille
aussi l'aimait, et elle l'pousa, malgr les conseils de ses amis,
qui la renirent aussitt aprs son mariage; au bout de deux ans,
ce couple tmraire avait cess d'exister, et tous deux taient
tranquillement couchs sous une mme pierre. J'ai vu leur tombeau
dans le grand cimetire qui entoure la sombre et triste glise
d'une immense ville manufacturire, dans le comt de ***. Ils
laissrent une fille qui, ds sa naissance, fut reue par une
charit froide comme les amas de neige dans lesquels j'ai enfonc
ce soir. L'enfant abandonne fut porte dans la demeure d'un riche
parent de sa mre; elle fut leve par une tante appele
(maintenant j'arrive aux noms) Mme Reed, de Gateshead. Vous
tressaillez; avez-vous entendu du bruit? C'est probablement un rat
qui gratte le mur de l'cole; avant que je la fisse rparer,
c'tait une grange, et les granges sont gnralement hantes par
les rats. Mais continuons notre rcit. Mme Reed garda l'orpheline
pendant dix annes; je ne sais si elle fut heureuse ou non:
personne ne me l'a dit. Au bout de ce temps, l'enfant fut envoye
dans un endroit que vous connaissez,  l'cole de Lowood, o vous-
mme avez demeur. Il parait que sa conduite fut honorable;
d'lve, elle devint matresse comme vous. Je suis frapp du
rapport qu'il y a entre son histoire et la vtre. Elle quitta
Lowood pour se faire gouvernante; voyez, ici encore vos deux
destines sont semblables; elle entreprit l'ducation de la
pupille d'un certain M. Rochester.

-- Monsieur Rivers! m'criai-je.

-- Je devine vos sentiments, dit-il, mais rprimez-les un instant;
j'ai presque fini, coutez-moi jusqu'au bout. Je ne sais rien sur
M. Rochester, si ce n'est qu'il offrit un mariage honorable 
cette jeune fille, et que, devant l'autel, on dcouvrit qu'il
avait une femme vivante, mais folle; je ne connais ni ses desseins
ni sa conduite aprs cette dcouverte. Il arriva un vnement qui
rendit ncessaire de rechercher la gouvernante; on apprit qu'elle
tait partie; personne ne put savoir quand, comment, ni pour aller
o; elle avait quitt le chteau de Thornfield pendant la nuit.
Toutes les recherches sont restes infructueuses; on a parcouru
tout le pays sans avoir pu rien apprendre sur elle, et pourtant il
est indispensable qu'on la trouve; on a crit dans tous les
journaux; moi-mme j'ai reu une lettre d'un M. Briggs, procureur,
o l'on me communiquait les dtails que je viens de vous
rapporter; n'est-ce pas une histoire trange?

-- Rpondez-moi seulement  ce que je vais vous demander, dis-je;
vous le pourrez certainement. Qu'avez-vous appris sur
M. Rochester? O est-il? que fait-il? Se porte-t-il bien?

-- Je ne sais rien sur M. Rochester; la lettre n'en parle que pour
mentionner son dessein illgal. Vous devriez plutt me demander le
nom de la gouvernante et l'vnement qui rend sa prsence
indispensable.

-- Personne n'est donc all au chteau de Thornfield? personne n'a
donc vu M. Rochester?

-- Je ne pense pas.

-- Lui a-t-on crit?

-- Certainement.

-- Et qu'a-t-il rpondu? Qui a sa lettre?

-- M. Briggs me dit que la rponse  sa demande n'a pas t faite
par M. Rochester, mais par une dame qui signe Alice Fairfax.

Je me sentis froide et consterne. Ainsi mes craintes taient
fondes: il avait probablement quitt l'Angleterre et, dans son
dsespoir, tait retourn vers un de ses anciens repaires du
continent; et quels adoucissements avait-il cherchs  ses
cruelles souffrances, quels objets pour satisfaire ses fortes
passions? Je n'osais pas rpondre  cette question. Oh mon pauvre
matre! lui qui avait presque t mon mari! lui que j'avais si
souvent appel mon cher douard!

Cet homme devait tre mauvais, observa M. Rivers.

-- Vous ne le connaissez pas, ne le jugez pas ainsi! m'criai-je
avec chaleur.

-- Trs bien, me dit-il tranquillement; du reste je suis occup
d'autre chose que de lui, j'ai mon histoire  finir. Puisque vous
ne voulez pas me demander le nom de la gouvernante, je vais vous
le dire moi-mme; attendez, je l'ai ici: il vaut toujours mieux
avoir les choses importantes soigneusement crites sur le papier.

Il prit de nouveau son portefeuille, l'ouvrit, et y chercha
quelque chose; de l'un des compartiments il tira un vieux morceau
de papier qui semblait avoir t dchir brusquement. Je reconnus
la forme et les traits de pinceau de diffrentes couleurs du
morceau enlev au papier qui recouvrait le portrait de
Mlle Oliver. Saint-John se leva, le tint devant mes yeux, et je
lus, tracs en encre de Chine et par ma propre main, les mots:
Jane Eyre. J'avais probablement crit cela dans un moment d'oubli.

Briggs, continua-t-il, me parlait d'une Jane Eyre, et c'tait
galement ce nom qui se trouvait dans les journaux; je connaissais
une Jane Elliot; je confesse que j'avais des soupons, mais je ne
fus certain qu'hier dans l'aprs-midi. Avouez-vous votre nom et
renoncez-vous au pseudonyme?

-- Oui, oui; mais o est M. Briggs? Il en sait peut-tre plus long
que vous sur M. Rochester.

-- Briggs est  Londres; je doute qu'il sache rien sur
M. Rochester; ce n'est pas M. Rochester qui l'intresse. Vous
oubliez le point essentiel pour vous occuper de dtails
insignifiants; vous ne me demandez pas pourquoi M. Briggs vous
cherche, et pourquoi il a besoin de vous.

-- Eh bien! pourquoi?

-- Simplement pour vous dire que votre oncle, M. Eyre, de Madre,
est mort; qu'il vous a laiss toute sa fortune, et que maintenant
vous tes riche; simplement pour cela, rien de plus.

-- Moi, riche?

-- Oui, vous, une riche hritire.

Il y eut un moment de silence.

Il faudra prouver votre identit, continua Saint-John, mais cela
n'offrira aucune difficult, et alors vous pourrez entrer tout de
suite en possession. Votre fortune est place dans les fonds
anglais. Briggs a le testament et tous les papiers ncessaires.

C'tait une phase nouvelle dans ma vie. Il est beau de sortir de
l'indigence pour devenir riche subitement, c'est mme trs beau;
mais ce n'est pas une chose que l'on comprenne tout d'un coup et
dont on puisse se rjouir entirement dans le moment mme. Il y a
des joies bien plus enivrantes. Une fortune est un bonheur solide,
tout terrestre, mais il n'a rien d'idal; tout ce qui s'y rattache
est calme, et la joie qu'on ressent ne peut pas se manifester avec
enthousiasme; on ne saute pas, on ne chante pas. En apprenant
qu'on est riche, on commence par songer aux responsabilits, par
penser aux affaires: dans le fond, on est satisfait, mais il y a
de graves soucis; on se contient, on reoit la nouvelle de son
bonheur avec un visage srieux.

D'ailleurs, les mots testament, legs, marchent cte  cte avec
les mots mort et funrailles. Mon oncle tait mort: c'tait mon
seul parent. Depuis que je savais qu'il existait, j'avais nourri
l'esprance de le voir un jour; maintenant je ne le pourrai plus.
Puis cet argent ne venait qu' moi seule, et non pas  moi et 
une famille qui s'en serait rjouie;  moi toute seule.
Certainement c'tait un bonheur: je serai si heureuse d'tre
indpendante! Cela, du moins, je le sentais bien, et cette pense
gonflait mon coeur.

Enfin, vous levez la tte, me dit M. Rivers; je croyais que
Mduse vous avait lanc un de ses regards et que vous tiez
change en statue de pierre. Probablement vous allez me demander
maintenant  combien monte votre fortune.

-- Eh bien, oui;  combien monte-t-elle?

-- Oh! cela ne vaut mme pas la peine d'en parler; on dit vingt
mille livres sterling, je crois; mais qu'est-ce que cela?

-- Vingt mille livres sterling!

Mon tonnement fut grand; j'avais compt sur quatre ou cinq mille;
cette nouvelle me coupa la respiration pour un instant. M. Saint-
John, que je n'avais jamais entendu rire auparavant, se mit alors
 rire.

Eh bien! dit-il, si vous aviez commis un meurtre et si je venais
vous apprendre que votre crime est dcouvert, vous auriez l'air
moins pouvante.

-- C'est une forte somme; ne pensez-vous pas qu'il y a erreur?

-- Pas le moins du monde.

-- Peut-tre avez-vous mal lu les chiffres, et n'y a-t-il que
2000?

-- C'est crit en lettres et non pas en chiffres: vingt mille.

Je me faisais l'effet d'un individu dont les facults
gastronomiques qui sont trs grandes, et tout  coup se trouve
assis seul levant une table prpare pour cent. M. Rivers se leva
et mit son manteau.

Si la nuit n'tait pas si mauvaise, dit-il, j'enverrais Anna vous
tenir compagnie; vous avez l'air si malheureuse qu'il n'est pas
trs prudent de vous laisser seule; mais la pauvre Anna ne
pourrait pas se tirer de la neige aussi bien que moi; ses jambes
ne sont pas aussi longues; ainsi donc je me vois oblig de vous
laisser  votre tristesse. Bonsoir.

Il toucha le loquet de la porte, une pense subite me vint.

Arrtez une minute! m'criai-je.

-- Eh bien?

-- Je voudrais savoir pourquoi M. Briggs vous a crit pour
apprendre des dtails sur moi; comment il vous connat, et ce qui
a pu lui faire penser que, dans un pays cart comme celui-ci,
vous pourriez l'aider  me dcouvrir...

-- Oh! me dit-il, c'est que je suis ministre, et les ministres
sont souvent consults dans les cas embarrassants.

Il tourna de nouveau le loquet.

Non, cela ne me satisfait pas! m'criai-je.

En effet, sa rponse tait  la fois si vague et si prompte, que
ma curiosit, au lieu d'tre satisfaite, n'en fut que pique
davantage.

Il y a quelque chose d'trange l dedans, ajoutai-je, et je veux
tout savoir.

-- Une autre fois.

-- Non, ce soir, ce soir mme!

Et comme il s'loigna un peu de la porte, je me plaai entre elle
et lui. Il semblait embarrass.

Certainement, repris-je, vous ne partirez pas avant de m'avoir
tout dit.

-- Je prfrerais que ce ft une autre fois.

-- Non, il le faut!

-- J'aimerais mieux que vous apprissiez tout cela par Diana ou par
Marie.

Ces objections ne faisaient qu'accrotre mon ardeur; je voulais
tre satisfaite, et tout de suite; je le lui dis.

Mais, reprit-il, je vous ai dit que je suis un homme dur et
difficile  persuader.

-- Et moi, je suis une femme dure, dont il est impossible de se
dbarrasser.

-- Je suis froid, continua-t-il, la fivre ne saurait me gagner.

-- Je suis ardente, et le feu fond la glace. La flamme du foyer a
fait sortir toute la neige de votre manteau; l'eau en a profit
pour couler sur le sol, qui maintenant ressemble  une rue
inonde... Monsieur Rivers, si vous voulez que je vous pardonne
jamais le crime d'avoir souill le sable de ma cuisine, dites-moi
ce que je dsire savoir...

-- Eh bien! dit-il, je cde, non pas  cause de votre ardeur, mais
 cause de votre persvrance, de mme que la pierre cde sous le
poids de la goutte d'eau qui tombe sans cesse; d'ailleurs il
faudra toujours que vous le sachiez: autant maintenant que plus
tard. Vous vous appelez Jane Eyre?

-- Certainement! nous l'avons dj dit.

-- Peut-tre ne savez-vous pas que je porte le mme nom que vous?
J'ai t baptis John Eyre Rivers.

-- Non, en vrit, je ne le savais pas; je me rappelle avoir vu la
lettre E dans les initiales graves sur les livres que vous m'avez
prts; je ne me suis jamais demand quel pouvait tre votre nom;
mais alors certainement...

Je m'arrtai; je ne voulais pas entretenir, encore moins exprimer
la pense qui m'tait venue; mais bientt elle se changea pour moi
en une grande probabilit; toutes les circonstances s'accordaient
si bien! la chane, qui jusque-l n'avait t qu'une srie
d'anneaux spars et sans forme, commenait  s'tendre droite
devant moi; chaque anneau tait parfait et l'union complte. Avant
que Saint-John et parl, un instinct m'avait avertie de tout.
Mais comme je ne dois pas m'attendre  trouver le mme instinct
chez le lecteur, je rpterai l'explication donne par M. Rivers.

Ma mre s'appelait Eyre, me dit-il; elle avait deux frres: l'un,
ministre, avait pous Mlle Jane Reed, de Gateshead; l'autre. John
Eyre, tait commerant  Madre. M. Briggs, procureur de M. Eyre,
nous crivit, au mois d'aot dernier, pour nous apprendre la mort
de notre oncle et pour nous dire qu'il avait laiss sa fortune 
la fille de son frre le ministre, nous rejetant  cause d'une
querelle qui avait eu lieu entre lui et mon pre et qu'il n'avait
jamais voulu pardonner. Il y a quelques semaines, il nous crivit
de nouveau pour nous apprendre qu'on ne pouvait pas retrouver
l'hritire, et pour nous demander si nous savions quelque chose
sur elle; un nom crit par hasard sur un morceau de papier me l'a
fait dcouvrir. Vous savez le reste...

Il voulut de nouveau partir; mais je m'appuyai le dos contre la
porte.

Laissez-moi parler, dis-je; donnez-moi le temps de respirer.

Je m'arrtai; il se tenait debout devant moi, le chapeau  la
main, et paraissait assez calme. Je continuai:

Votre mre tait la soeur de mon pre?

-- Oui.

-- Par consquent elle tait ma tante?

Il fit un signe affirmatif.

Mon oncle John tait votre oncle? Vous, Diana et Marie, vous tes
les enfants de sa soeur, et moi je suis la fille de son frre?

-- Sans doute.

-- Alors vous tes mes cousins; la moiti de notre sang coule de
la mme source?

-- Oui, nous sommes cousins.

Je le regardai; il me sembla que j'avais trouv un frre, un frre
dont je pouvais tre orgueilleuse et que je pouvais aimer; deux
soeurs dont les qualits taient telles, qu'elles m'avaient
inspir une profonde amiti et une grande admiration, mme lorsque
je ne voyais en elles que des trangres. Ces deux jeunes filles,
que j'avais contemples avec un mlange amer d'intrt et de
dsespoir, lorsque, agenouille sur la terre humide, j'avais
regard  travers l'troite fentre de Moor-House, ces deux jeunes
filles taient mes parentes; cet homme jeune et grand, qui m'avait
ramasse mourante sur le seuil de sa maison, m'tait alli par le
sang: bienheureuse dcouverte pour une pauvre abandonne! C'tait
l une vritable richesse, une richesse du coeur! une mine
d'affections pures et naturelles! C'tait un bonheur vif, immense
et enivrant, qui ne ressemblait pas  celui que j'avais prouv en
apprenant que j'tais riche; car, quoique cette nouvelle et t
la bienvenue, je n'en avais ressenti qu'une joie modre. Dans
l'exaltation de ce bonheur soudain, je joignis les mains; mon
pouls bondissait, mes veines battaient avec force.

Oh! je suis heureuse! je suis heureuse! m'criai-je.

Saint-John sourit.

N'avais-je pas raison de vous dire que vous ngligiez les points
essentiels pour vous occuper de niaiseries? reprit-il. Vous tes
reste srieuse quand je vous ai appris que vous tiez riche; et
maintenant, voyez votre exaltation pour une chose sans importance.

-- Que voulez-vous dire? Peut-tre est-ce de peu d'importance pour
vous. Vous avez des soeurs, vous n'avez pas besoin d'une cousine;
mais moi, je n'avais personne. Trois parents, ou deux, si vous ne
voulez pas que je vous compte, viennent de natre pour moi. Oui,
je le rpte, je suis heureuse!

Je me promenai rapidement dans ma chambre; puis je m'arrtai,
suffoque par les penses qui s'levaient en moi, trop rapides
pour que je pusse les recevoir, les comprendre et les mettre en
ordre. Je songeais  tout ce qui pourrait avoir lieu et aurait
lieu avant longtemps; je regardais les murailles blanches, et je
crus voir un ciel couvert d'toiles, dont chacune me conduisait
vers un but dlicieux. Enfin, je pouvais faire quelque chose pour
ceux qui m'avaient sauv la vie, et que jusque-l j'avais aims
d'un amour inutile. Ils taient sous un joug, et je pouvais leur
rendre la libert; ils taient loigns les uns des autres, et je
pouvais les runir; l'indpendance et la richesse qui
m'appartenaient pouvaient leur appartenir aussi. N'tions-nous pas
quatre? Vingt mille livres, partages en quatre, donnaient cinq
mille livres  chacun; c'tait bien assez. Justice serait faite et
notre bonheur mutuel assur. La richesse ne m'accablait plus, ce
n'tait plus un legs de pices d'or, mais un hritage de vie,
d'esprances et de joies.

Je ne sais quel air j'avais pendant que je songeais  toutes ces
choses; mais je m'aperus bientt que M. Rivers avait plac une
chaise derrire moi, et s'efforait doucement de me faire asseoir.
Il me conseillait d'tre calme; je lui dclarai que mon esprit
n'tait nullement troubl; je repoussai sa main, et je me mis de
nouveau  me promener dans la chambre.

Vous crirez demain  Marie et  Diana, dis-je, et vous les
prierez de venir tout de suite ici. Diana m'a dit qu'elle et sa
soeur se trouveraient riches avec mille livres sterling chacune;
aussi je pense qu'avec cinq mille elles seront tout  fait
satisfaites.

-- Dites-moi o je pourrai trouver un verre d'eau, me rpondit
Saint-John; en vrit, vous devriez faire un effort pour vous
calmer.

-- C'est inutile. Rpondez-moi: quel effet produira sur vous cette
fortune? Resterez-vous en Angleterre, pouserez-vous Mlle Oliver
et vous dciderez-vous  vivre comme tous les hommes?

-- Vous vous garez; votre tte se trouble. Je vous ai appris
cette nouvelle trop brusquement; votre exaltation dpasse vos
forces.

Monsieur Rivers vous me ferez perdre patience; je suis calme;
c'est vous qui ne me comprenez pas, ou plutt qui affectez de ne
pas me comprendre.

-- Peut-tre que, si vous vous expliquiez plus clairement, je vous
comprendrais mieux.

-- M'expliquer! mais il n'y a pas d'explication  donner. Il est
bien facile de comprendre qu'en partageant vingt mille livres
sterling entre le neveu et les trois nices de notre oncle, il
revient cinq mille livres  chacun; tout ce que je vous demande,
c'est d'crire  vos soeurs pour leur apprendre l'hritage
qu'elles viennent de faire.

-- C'est--dire que vous venez de faire.

-- Je vous ai dj dit comment je considrais cela, et je ne puis
pas changer ma manire de voir. Je ne suis pas grossirement
goste, aveuglment injuste et lchement ingrate. D'ailleurs je
veux avoir une demeure et des parents: j'aime Moor-House et j'y
resterai; j'aime Diana et Marie, et je m'attacherai  elles pour
toute la vie. Je serai heureuse d'avoir cinq mille livres; mais
vingt mille ne feraient que me tourmenter; et puis, si cet argent
m'appartient aux yeux de la loi, il ne m'appartient pas aux yeux
de la justice. Je ne vous abandonne que ce qui me serait tout 
fait inutile; je ne veux ni discussion ni opposition; entendons-
nous entre nous et dcidons cela tout de suite.

-- Vous agissez d'aprs votre premier mouvement; il faut que vous
y rflchissiez pendant plusieurs jours, avant qu'on puisse
regarder vos paroles comme valables.

-- Oh! si vous ne doutez que de ma sincrit, je ne crains rien.
Vous reconnaissez la justice de ce que je dis?

-- J'y vois en effet une certaine justice; mais elle est contraire
aux coutumes. La fortune entire vous appartient; mon oncle l'a
gagne par son propre travail, il tait libre de la laisser  qui
il voulait; il vous l'a donne. Aprs tout, la justice vous permet
de la garder, et vous pouvez sans remords de conscience la
considrer comme votre proprit.

-- Pour moi, rpondis-je, c'est autant une affaire de sentiment
que de conscience; je puis bien une fois me laisser aller  mes
sentiments: j'en ai si rarement l'occasion! Quand mme pendant une
anne vous ne cesseriez de discuter et de me tourmenter, je ne
pourrais pas renoncer au plaisir infini que j'ai rv, au plaisir
d'acquitter en partie une dette immense et de m'attacher des amis
pour toute ma vie.

-- Vous parlez ainsi maintenant, reprit Saint-John, parce que vous
ne savez pas ce que c'est de possder de la fortune et d'en jouir;
vous ne savez pas l'importance que vous donneront vingt mille
livres sterling, la place que vous pourrez occuper dans la
socit, l'avenir qui sera ouvert devant vous; vous ne le savez
pas.

-- Et vous, m'criai-je, vous ne pouvez pas vous imaginer avec
quelle ardeur j'aspire vers un amour fraternel. Je n'ai jamais eu
de demeure; je n'ai jamais eu ni frres ni soeurs; je veux en
avoir maintenant. Vous ne vous refusez pas  me reconnatre et 
m'admettre parmi vous, n'est-ce pas?

-- Jane, je serai votre frre, et mes soeurs seront vos soeurs,
sans que nous vous demandions ce sacrifice de vos justes droits.

-- Mon frre loign de mille lieues, mes soeurs asservies chez
des trangers, et moi riche, gorge d'or, sans l'avoir jamais ni
gagn ni mrit! Est-ce l une galit fraternelle, une union
ultime, un profond attachement?

-- Mais, Jane, vos aspirations  une famille et  un bonheur
domestique peuvent tre satisfaites par d'autres moyens que ceux
dont vous parlez; vous pouvez vous marier.

-- Non, je ne veux pas me marier. Je ne me marierai jamais.

-- C'est trop dire; des paroles aussi irrflchies sont une preuve
de l'exaltation o vous tes.

-- Non, ce n'est pas trop dire; je sais ce que j'prouve, et
combien tout mon tre repousse la simple pense du mariage.
Personne ne m'pouserait par amour, et je ne veux pas qu'en me
prenant on cherche simplement  faire une bonne spculation. Je ne
veux pas d'un tranger qui serait diffrent de moi, et avec lequel
je ne pourrais pas sympathiser. J'ai besoin de mes parents, c'est
 dire de ceux qui sentent comme moi. Dites encore que vous serez
mon frre; quand vous avez prononc ces mots, j'ai t heureuse.
Si vous le pouvez, rptez-les avec sincrit.

-- Je crois que je le puis; je sais que j'ai toujours aim mes
soeurs; mon affection pour elles est base sur le respect que j'ai
pour leur valeur et sur mon admiration pour leur capacit. Vous
aussi vous avez une intelligence et des principes. Vous ressemblez
 mes soeurs par vos habitudes et vos gots; votre prsence m'est
toujours agrable, j'ai dj trouv dans votre conversation un
soulagement salutaire; je sens que je pourrai facilement vous
faire une place dans mon coeur et vous considrer comme ma plus
jeune soeur.

-- Merci, je me contente de cela pour ce soir. Maintenant vous
feriez mieux de partir; car si vous restiez plus longtemps, vous
pourriez bien m'irriter encore par vos scrupules injurieux.

-- Et l'cole, mademoiselle Eyre? il faudra la fermer  prsent,
je pense?

-- Non, je resterai  mon poste jusqu' ce que vous ayez trouv
une autre matresse.

Il sourit d'un air approbateur, me donna une poigne de main et
prit cong de moi.

Je n'ai pas besoin de raconter en dtail les luttes que j'eus 
soutenir et les arguments que je dus employer pour que le partage
du legs et lieu comme je le dsirais. Ma tche tait rude; mais
comme j'tais bien rsolue, et que mon cousin et mes cousines
virent enfin que j'tais irrvocablement dcide  partager
galement, comme au fond de leurs coeurs ils sentaient toute la
justice de mon intention, et savaient bien qu' ma place ils
auraient fait ce que je dsirais faire, ils se dcidrent enfin 
s'en rapporter  des arbitres. Les juges furent M. Oliver et un
homme de loi capable; tous deux se mirent de mon ct, et je fus
victorieuse. Les affaires furent rgles. Saint-John, Marie, Diana
et moi, nous entrmes en possession de notre fortune.



CHAPITRE XXXIV

Quand tout fut achev, on approchait de Nol; c'tait le moment
des vacances; je fermai l'cole de Morton, aprs avoir pris mes
mesures pour que la sparation ne ft pas strile, du moins, de
mon ct. La bonne fortune ouvre la main aussi bien que le coeur;
donner un peu quand on a beaucoup reu, c'est simplement ouvrir un
passage  l'bullition inaccoutume des sensations. Depuis
longtemps je m'tais aperue avec joie que beaucoup de mes
colires m'aimaient, et, quand nous nous sparmes, je le vis
plus clairement encore; elles me manifestrent leur affection avec
force et simplicit. Ma reconnaissance fut grande en voyant que
j'avais vraiment une place dans ces coeurs d'enfants; je leur
promis que chaque semaine j'irais les visiter et leur donner une
heure de leon.

M. Rivers arriva au moment o, aprs avoir examin l'cole, compt
les lves dont le nombre se montait  soixante, les avoir fait
dfiler devant moi et avoir ferm la porte, j'tais debout, la
clef  la main, occupe  faire des adieux particuliers  une
demi-douzaine de mes meilleures lves. Il aurait t impossible
de trouver chez aucun fermier anglais des jeunes filles plus
dcentes, plus respectables, plus modestes et mieux leves; et
c'est beaucoup dire: car, aprs tout, les paysans anglais sont les
mieux levs, les plus polis et les plus dignes de toute l'Europe.
J'ai vu depuis des paysannes franaises et allemandes; les
meilleures m'ont paru ignorantes, grossires et stupides,
compares  mes enfants de Morton.

Trouvez-vous que votre rcompense soit assez grande pour toute
une saison de travail? me demanda M. Rivers quand les enfants
furent partis; n'tes-vous pas heureuse de vous dire que vous avez
fait un bien vritable  vos frres?

-- Sans doute.

-- Et vous n'avez travaill que quelques mois. Ne trouvez-vous pas
qu'une vie dvoue  la rgnration des hommes serait bien
employe?

-- Oui, rpondis-je; mais quant  moi, je ne pourrais pas
continuer toujours cette existence: j'ai besoin de jouir de mes
propres facults aussi bien que de cultiver celles des autres, et
il faut que j'en jouisse maintenant. Ne rappelez ni mon corps ni
mon esprit vers l'cole; j'en suis sortie, et je suis dispose 
profiter pleinement des vacances.

Le visage de Saint-John devint srieux.

Eh bien! dit-il; quelle ardeur soudaine! que voulez-vous donc
faire?

-- Je veux tre aussi active que possible; d'abord je vous prierai
de donner la libert  Anna et de chercher quelque autre personne
pour vous servir.

-- Avez-vous besoin d'elle?

-- Oui; je voudrais qu'elle vnt avec moi  Moor-House. Diana et
Marie arriveront dans une semaine, et je veux qu'elles trouvent
tout en ordre.

-- Je comprends. Je croyais que vous vouliez partir pour faire
quelque excursion; j'aime mieux qu'il en soit ainsi. Anna ira avec
vous.

-- Alors dites-lui de se tenir prte pour demain; voil la clef de
l'cole, je vous remettrai bientt celle de ma ferme.

Il la prit.

Vous avez l'air bien joyeuse, me dit-il; je ne comprends pas
compltement votre gaiet, parce que je ne sais pas quelle tche
va remplacer pour vous celle que vous quittez. Quelles intentions,
quelles ambitions avez-vous? Enfin, quel est le but de votre vie?

-- Ma premire intention est de nettoyer (comprenez-vous toute la
force de ce mot?) de nettoyer Moor-House du haut en bas; ma
seconde est de frotter tout avec de la cire, de l'huile et un
nombre infini de torchons, jusqu' ce que chaque objet redevienne
bien brillant; ma troisime, d'arranger les chaises et les tables,
les lits et les tapis, avec une prcision mathmatique; ensuite,
je vous ruinerai en tourbe et en charbon pour faire de bon feu
dans toutes les chambres; enfin, les deux jours qui prcderont
l'arrive de vos soeurs seront employs par Anna et moi  battre
des oeufs,  mlanger des raisins,  rper des pices,  ptrir
des gteaux de Nol,  hacher des rissoles et  clbrer tous les
rites culinaires qu'on ne peut expliquer qu'imparfaitement  ceux
qui, comme vous, ne sont pas parmi les initis. En un mot, mon
intention est de tenir toute chose prte et en parfait tat pour
l'arrive de Marie et de Diana; mon ambition est de leur montrer
le beau idal d'une rception affectueuse.

Saint-John sourit lgrement; cependant il paraissait mcontent.

Tout cela est trs bien pour le moment, dit-il; mais
srieusement, j'espre que quand le premier flot de vivacit sera
pass, vous regarderez un peu plus haut que les charmes
domestiques et les joies de la famille.

-- C'est ce qu'il y a de meilleur dans le monde, m'criai-je.

-- Non, Jane, non. Ce monde n'est pas un lieu de jouissance, ne
cherchez pas  en faire un paradis; ce n'est pas un lieu de repos:
ne devenez pas indolente.

-- Au contraire, je veux tre active.

-- Jane, je vous pardonne pour le moment; je vous accorde deux
mois pour jouir pleinement de votre nouvelle position et du
bonheur d'avoir trouv des parents; mais alors j'espre que vous
regarderez au del de Moor-House, de Morton, des affections
fraternelles, du calme goste et du bien-tre sensuel que procure
la civilisation; j'espre qu'alors vous serez de nouveau trouble
par la force de votre nergie.

Je le regardai avec surprise.

Saint-John, dis-je, je trouve mal  vous de parler ainsi; je suis
dispose  tre heureuse et vous voulez me pousser  l'agitation.
Dans quel but?

-- Dans le but de vous exciter  mettre  profit les talents que
Dieu vous a confis et dont un jour il vous demandera certainement
un compte rigoureux. Jane, je vous examinerai de prs et avec
anxit. Je vous en avertis, j'essayerai de dominer cette fivre
ardente qui vous prcipite vers les joies du foyer. Ne vous
attachez pas avec tant de force  des liens charnels; gardez votre
fermet et votre enthousiasme pour une cause qui en soit digne; ne
les perdez pas pour des objets vulgaires et passagers. Me
comprenez-vous, Jane?

-- Oui, comme si vous parliez grec. Je sens que j'ai de bonnes
raisons pour tre heureuse, et je veux l'tre. Adieu!

En effet, je fus heureuse  Moor-House. Anna et moi, nous nous
donnmes beaucoup de peine; elle tait charme de voir qu'au
milieu de tout l'embarras d'un arrangement, je savais tre gaie,
brosser, pousseter, nettoyer et faire la cuisine. Du reste, aprs
un ou deux jours de confusion, nous emes le plaisir de voir
l'ordre se rtablir petit  petit au milieu de ce chaos que nous-
mmes avions caus. J'avais t passer une journe  S *** pour
acheter quelques meubles neufs. Mes cousines m'avaient assign une
somme pour cela et m'avaient donn carte blanche pour toutes les
modifications que je dsirerais faire. J'en fis peu dans la
chambre  coucher et dans la pice o on se tenait ordinairement,
parce que je savais que Diana et Marie trouveraient plus de
plaisir  revoir les tables, les chaises et les lits de leur
vieille maison, qu' regarder un ameublement neuf, quelque lgant
qu'il ft; cependant quelques changements taient ncessaires pour
donner un peu de piquant  leur retour, ainsi que je le dsirais.
J'achetai donc de jolis tapis et des rideaux de couleur fonce,
quelques ornements antiques en porcelaine ou en bronze,
soigneusement choisis, des miroirs et des ncessaires de toilette:
tout cela, sans tre trs beau, tait trs frais. Il restait
encore le parloir et une chambre de rserve; j'y mis des meubles
de vieil acajou, recouverts en velours rouge; des toiles furent
tendues dans les corridors et des tapis dans les escaliers. Quand
tout fut fini, il me sembla qu' l'intrieur Moor-House tait un
vritable modle de confort modeste, tandis qu' l'extrieur,
surtout  cette poque de l'anne, on et dit un grand btiment
vaste, froid et dsert.

Le jour tant dsir vint enfin; elles devaient arriver le soir, et
longtemps d'avance les feux furent allums en haut et en bas, la
cuisine se faisait. Anna et moi nous tions habilles; tout tait
prt.

Saint-John arriva le premier. Je l'avais pri de ne pas venir tant
que tout ne serait pas en ordre; du reste, la seule ide du
travail mesquin et trivial qui se faisait  Moor-House l'aurait
loign. Il me trouva dans la cuisine, surveillant des gteaux que
j'avais fait cuire pour le th. S'approchant du foyer, il me
demanda si j'tais enfin fatigue de mon mtier de servante; je
lui rpondis en l'invitant  m'accompagner pour visiter le
rsultat de mes travaux. Aprs quelques difficults, je le dcidai
 faire le tour de la maison. Il se contenta de jeter un coup
d'oeil sur les chambres que je lui montrais et n'y entra mme pas;
puis il me dit que j'avais d avoir beaucoup de peine et de
fatigue pour effectuer un si grand changement en si peu de temps,
mais pas une seule fois il n'exprima de satisfaction de voir sa
maison bien arrange.

Ce silence me glaa; je pensai que mes changements avaient peut-
tre dtruit quelque vieil arrangement auquel il tenait; je le lui
demandai, et probablement d'un ton un peu dcourag:

Pas le moins du monde, me rpondit-il; au contraire, j'ai
remarqu que vous avez scrupuleusement respect l'ancienne
organisation; mais je crains que vous ne vous soyez occupe de ces
choses plus qu'il ne l'aurait fallu. Par exemple, combien de temps
avez-vous consacr  cette chambre?

Puis il me demanda o se trouvait un livre qu'il me nomma.

Je le lui montrai dans la bibliothque; il le prit, et, se
retirant dans sa retraite ordinaire prs de la fentre, il se mit
 lire.

Cela ne me plut pas. Saint-John tait bon, mais je commenais 
sentir qu'il avait dit vrai en se dclarant dur et froid. La
douceur et la tendresse n'avaient pas d'attrait pour lui; il ne
sentait pas le charme des joies paisibles. Il vivait uniquement
pour aspirer aux choses grandes et belles, il est vrai; mais il ne
voulait jamais se reposer, et il n'approuvait pas le repos chez
ceux qui l'entouraient.

En contemplant son front lev, calme et ple comme la pierre, sa
belle figure absorbe par l'tude, je compris qu'il ne pourrait
pas faire un bon mari, qu'tre sa femme serait une grande preuve.
Je devinai la nature de son amour pour Mlle Oliver, et, comme lui,
je pensai que ce n'tait qu'un amour des sens; je compris qu'il
mprist l'influence fivreuse que cet amour exerait sur lui,
qu'il souhaitt l'touffer et le dtruire; enfin je vis qu'il
avait raison en pensant que ce mariage ne pourrait assurer un
bonheur constant ni  l'un ni  l'autre. C'est dans des hommes
semblables que la nature taille ses hros, chrtiens ou paens,
ses lgislateurs, ses hommes d'tat, ses conqurants; rempart
vigoureux et o peuvent s'appuyer les plus grands intrts, mais
pilier froid, triste et gnant, prs du foyer domestique.

Ce salon n'est pas sa place, me dis-je; les montagnes de
l'Himalaya, les forts de la Cafrerie ou les ctes humides et
empestes de la Guine, lui conviendraient mieux. Il fait bien de
fuir le calme de la vie de famille; ce n'est pas l ce qu'il lui
faut; ses facults s'endorment et ne peuvent pas se dvelopper
pour briller avec clat. C'est dans une vie de lutte et de danger,
o le courage, l'nergie et la force d'me sont ncessaires, qu'il
parlera et agira, qu'il sera le chef et le suprieur, tandis que
devant ce foyer un joyeux enfant l'emporterait sur lui; je le vois
maintenant, il a raison de vouloir tre missionnaire.

-- Les voil qui arrivent. s'cria Anna en ouvrant la porte du
salon.

Au mme moment, le vieux Carlo se mit  aboyer joyeusement. Je
sortis; il faisait nuit; mais j'entendis un bruit de roue. Anna
eut bientt allum sa lanterne. La voiture s'tait arrte devant
la grille; le cocher ouvrit la portire, et deux formes bien
connues sortirent l'une aprs l'autre. Avant une minute, ma figure
tait entre sous leurs chapeaux, et avait caress d'abord les
joues de Marie, puis les boucles flottantes de Diana; elles
riaient et m'embrassaient; puis ce fut au tour d'Anna; enfin Carlo
qui tait presque fou de joie, eut aussi sa part. Elles me
demandrent si tout allait bien, et, quand je leur eus rpondu
affirmativement, elles se htrent d'entrer.

Elles taient engourdies par les cahots de la voiture et glaces
par l'air froid de la nuit, mais elles s'panouiront devant la
lumire du feu. Pendant que le cocher et Anna apportaient les
paquets, elles demandaient o tait Saint-John.  ce moment celui-
ci sortait du salon. Toutes deux lui jetrent les bras autour du
cou. Quant  lui, il leur donna  chacune un baiser calme, murmura
 voix basse quelques mots pour leur souhaiter la bienvenue, resta
quelque temps  couter ce qu'on lui disait; puis, prtextant que
ses soeurs allaient bientt le rejoindre au salon, il retourna
dans sa retraite.

Je leur avais prpar des lumires pour monter dans leurs
chambres; mais Diana voulut d'abord donner quelques ordres
hospitaliers  l'gard du cocher; aprs cela toutes deux me
suivirent. Elles furent enchantes des changements que j'avais
faits; elles ne cessaient d'admirer les nouvelles tentures, les
tapis tout frais, les vases de belle porcelaine; elles
m'exprimrent leur reconnaissance chaleureusement. J'eus le
plaisir de sentir que tout ce que j'avais fait rpondait
parfaitement  leurs dsirs et ajoutait un grand charme  leur
joyeux retour.

Cette soire fut bien douce. Mes heureuses cousines furent si
loquentes et eurent tant de choses  raconter, que je ne
m'aperus pas beaucoup du silence de Saint-John. Celui-ci tait
sincrement content de voir ses soeurs; mais il ne pouvait pas
prendre part  leur enthousiasme et  leurs flots de joie: le
retour de Diana et de Marie lui faisait plaisir; mais le tumulte
joyeux et la rception brillante l'irritaient; je vis qu'il
dsirait tre au lendemain, esprant plus de calme. Vers le milieu
de la soire,  peu prs une heure aprs le th, on entendit un
coup  la porte; Anna entra nous dire qu'un pauvre garon venait
chercher M. Rivers pour sa mre mourante. O demeure-t-il, Anna?
demanda Saint-John.

-- Tout au haut de Whitcross-Brow; c'est presque  quatre milles
d'ici, et tout le long du chemin il y a des marcages et de la
mousse.

-- Dites-lui que je vais y aller.

-- Vous feriez mieux de ne pas y aller, monsieur; il n'y a pas de
route plus mauvaise la nuit;  travers les marais, le chemin n'est
pas trac du tout. Et puis la nuit est si froide? Vous n'avez
jamais vu un vent plus vif. Vous feriez mieux, monsieur, de lui
dire que vous irez demain matin.

Mais Saint-John tait dj dans le corridor, occup  mettre son
manteau; il partit sans une objection, sans un murmure, Il tait
neuf heures; il ne revint qu' minuit, fatigu et affam, mais
avec une figure plus heureuse que quand il tait parti: il avait
accompli un devoir, fait un effort; il se sentait assez fort pour
agir et se vaincre; il tait plus satisfait de lui-mme.

Je crois bien que pendant toute la semaine suivante sa patience
fut souvent  l'preuve. C'tait la semaine de Nol; elle fut
employe  aucun travail rgulier et se passa dans une joyeuse
dissipation domestique. L'air des marais, la libert dont on jouit
chez soi, et l'heureux vnement qui venait d'arriver, tout enfin
agissait sur Diana et Marie comme un lixir enivrant; elles
taient gaies du matin au soir, elles parlaient toute la journe,
et ce qu'elles disaient tait spirituel, original, et avait tant
de charme pour moi, que rien ne me faisait plus de plaisir que de
les couter et de prendre part  leur conversation. Saint-John ne
cherchait pas  rprimer notre vivacit; mais il nous vitait; il
tait rarement  la maison; sa paroisse tait grande et les
habitants loigns les uns des autres; toute la journe il
visitait les pauvres et les malades.

Un matin  djeuner, Diana, aprs tre demeure pensive pendant
quelque temps, lui demanda s'il n'avait pas renonc  ses projets.

Non, rpondit-il, et rien ne m'y fera renoncer.

Il nous apprit alors que son dpart tait dfinitivement fix pour
l'anne suivante.

Et Rosamonde Oliver? dit Marie.

Ces mots semblaient lui tre chapps involontairement; car, 
peine les eut-elle prononcs, qu'elle fit un geste comme si elle
et voulu les rtracter.

Saint-John tenait un livre  la main: il avait l'habitude peu
aimable de lire  table; il le ferma et nous regarda.

Rosamonde Oliver, dit-il, va se marier  M. Granby, un des plus
estimables habitants de S***. C'est le petit-fils et l'hritier de
sir Frdric Granby; M. Oliver m'a appris cette nouvelle hier.

Ses soeurs se regardrent; puis leurs yeux se fixrent sur moi;
alors, toutes les trois, nous nous mmes  contempler Saint-John:
il tait aussi serein et aussi froid que le cristal.

Ce mariage a t arrang bien vite, dit Diana; ils ne peuvent pas
se connatre depuis longtemps.

-- Depuis deux mois seulement; ils se sont rencontrs en octobre
au bal de S***. Mais quand il n'y a aucun obstacle  une union,
quand elle est dsirable sous tous les rapports, les retards sont
inutiles; ils se marieront lorsque le chteau de ***, que sir
Frdric leur donne, sera en tat de les recevoir.

Ds que je me trouvai seule avec Saint-John, je fus tente de lui
demander s'il ne souffrait pas de cette union; mais il semblait
avoir si peu besoin de sympathie, qu'au lieu de me hasarder  le
consoler, je fus un peu honteuse en me rappelant ce que je lui
avais dj dit. D'ailleurs j'avais perdu l'habitude de lui parler;
il avait repris sa rserve, et je sentais que tout panchement se
glaait en moi. Il n'avait pas tenu sa promesse: il ne me traitait
pas comme ses soeurs; il mettait toujours entre elles et moi une
diffrence qui empchait la cordialit. En un mot, maintenant que
j'tais sa parente et que je vivais sous le mme toit que lui, la
distance entre nous me semblait bien plus grande que lorsque
j'tais simplement la matresse d'cole d'un village; en me
rappelant tout ce qu'il m'avait dit un jour, j'avais peine 
comprendre sa froideur actuelle.

Les choses tant dans cet tat, je ne fus pas peu tonne de le
voir relever tout  coup la tte, qu'il tenait penche sur son
pupitre, pour me dire:

Vous le voyez, Jane, j'ai combattu et j'ai remport la victoire.

Je tressaillis en l'entendant s'adresser ainsi  moi, et je ne
rpondis pas tout de suite. Enfin, aprs un moment d'hsitation,
je lui dis:

Mais tes-vous sr que vous n'tes pas parmi ces conqurants
auxquels leur triomphe a cot trop cher? une autre victoire
semblable ne vous abattrait-elle pas entirement?

-- Je ne le pense pas; mais quand mme, qu'importe? Je n'aurai
plus jamais  combattre pour cette mme cause; la victoire est
dfinitive. Maintenant ma route est facile  suivre: j'en remercie
Dieu.

En disant ces mots, il se remit  son travail et retomba dans le
silence.

Bientt notre bonheur,  Diana,  Marie et  moi, devint plus
calme; nous reprmes nos habitudes ordinaires et nous
recommenmes des tudes rgulires. Alors Saint-John s'loigna
moins de la maison. Quelquefois il restait des heures entires
dans la mme chambre que nous. Pendant que Marie dessinait, que
Diana continuait sa lecture de l'Encyclopdie, qu'elle avait
entreprise  mon grand merveillement, et que moi j'tudiais
l'allemand, Saint-John poursuivait silencieusement l'tude d'une
langue orientale, tude qu'il croyait ncessaire 
l'accomplissement de son projet.

Ainsi occup, il restait dans son coin, tranquille et absorb;
mais ses yeux bleus quittaient souvent la grammaire trangre qui
tait devant eux, et errant tout autour de la chambre, se fixaient
de temps en temps sur ses compagnons d'tude avec une curieuse
intensit d'observation. Si on le remarquait, il dtournait
immdiatement son regard, et pourtant ses yeux scrutateurs
revenaient sans cesse se diriger vers notre table. Je me demandais
toujours ce que cela signifiait. Je m'tonnais galement de la
satisfaction qu'il tmoignait rgulirement dans une circonstance
qui me semblait de peu d'importance, c'est--dire lorsque, chaque
semaine, je me rendais  mon cole de Morton. Et ce qui m'tonnait
encore plus, c'est que, lorsqu'il faisait de la neige, de la pluie
ou du vent, si ses soeurs m'engageaient  ne point aller  Morton,
lui, au contraire, mprisant leur sollicitude, m'encourageait 
accomplir ce devoir en dpit des lments.

Jane n'est pas aussi faible que vous le prtendez, disait-il;
elle peut supporter le vent de la montagne, la pluie ou la neige
aussi bien que nous; sa constitution saine et lastique luttera
mieux contre les variations du climat que d'autres plus fortes.

Quand je revenais fatigue et trempe par la pluie, je n'osais pas
me plaindre, parce que je voyais que mes plaintes le
contrariaient; la fermet lui plaisait toujours, le contraire
l'ennuyait.

Un jour pourtant j'obtins la permission de demeurer  la maison,
parce que j'tais vraiment enrhume; ses soeurs allrent  Morton
 ma place. Je restai  lire Schiller; quant  lui, il dchiffrait
des caractres orientaux. Ayant achev ma traduction, je voulus me
mettre  un thme; pendant que je changeais mes cahiers, je
regardai de son ct, et je m'aperus que je subissais l'examen de
son oeil bleu et perant. Je ne sais pas depuis combien de temps
il me scrutait ainsi. Son regard tait froid et inquisiteur. Je
sentis la superstition s'emparer de moi, comme si j'avais eu  mes
cts quelque divinit fantastique.

Jane, me dit-il, que faites-vous?

-- J'apprends l'allemand.

-- Je voudrais que vous quittassiez l'allemand pour tudier
l'hindoustani.

-- Parlez-vous srieusement?

-- Si srieusement que je le veux, et je vais vous dire pourquoi.

Alors il m'expliqua que lui-mme tudiait l'hindoustani; qu'
mesure qu'il avanait, il oubliait le commencement; que ce serait
d'un grand secours pour lui d'avoir une lve avec laquelle il
pourrait repasser sans cesse les premiers lments et, par ce
moyen, les bien fixer dans son esprit. Il ajouta qu'il avait
longtemps hsit entre moi et ses soeurs, et qu'enfin il m'avait
choisie, parce qu'il avait vu que c'tait moi qui tais capable de
rester le plus longtemps applique. Il me demanda de lui rendre ce
service, en ajoutant que du reste le sacrifice ne serait pas long,
puisqu'il comptait partir avant trois mois.

Il n'tait pas facile de refuser une chose  Saint-John; on
sentait que chez lui toutes les impressions, soit tristes, soit
heureuses, restaient profondment graves et duraient toujours. Je
consentis. Quand mes cousines revinrent, Diana trouva son frre
qui s'tait empar de son lve; elle se mit  rire, et toutes
deux dclarrent que Saint-John n'aurait jamais pu les dcider 
une semblable chose. Il rpondit tranquillement:

Je le savais.

Je trouvai en lui un matre patient, indulgent, mais exigeant; il
me donnait beaucoup  faire, et, quand j'avais rempli son attente,
il me tmoignait son approbation  sa manire. Petit  petit, il
acquit sur moi une certaine influence qui me retira toute libert
d'esprit. Ses louanges et ses observations taient plus
entravantes pour moi que son indiffrence; quand il tait l, je
ne pouvais ni parler ni rire librement; un instinct importun
m'avertissait sans cesse que la vivacit lui dplaisait
profondment, chez moi du moins. Je sentais bien qu'il n'aimait
que les occupations srieuses, et, malgr mes efforts, je ne
pouvais pas me livrer  des travaux d'un autre genre en sa
prsence. J'tais domine par un charme puissant. Quand il me
disait: Allez, j'allais; Venez, je venais; Faites cela, je
le faisais; mais je n'aimais pas ma servitude, et j'aurais prfr
son indiffrence d'autrefois.

Un soir,  l'heure de se coucher, ses soeurs l'entouraient pour
lui dire adieu; selon son habitude, il les embrassa toutes deux et
me donna une poigne de main. Diana tait, ce soir-l, d'une
humeur joyeuse (elle n'tait jamais douloureusement opprime comme
moi par la volont de son frre; car la sienne tait aussi forte
dans un sens oppos); aussi elle s'cria:

Saint-John, vous dites que Jane est votre troisime soeur, et
vous ne la traitez pas comme nous; vous devriez l'embrasser
aussi.

En disant ces mots, elle me poussa vers lui. Je trouvai Diana un
peu hardie, et je me sentais confuse. Cependant Saint-John pencha
sa tte, et sa belle figure grecque se trouva  la hauteur de la
mienne; ses yeux perants interrogeaient les miens. Il m'embrassa.
Il n'y a pas de baiser de marbre ou de glace, sans cela j'aurais
rang dans une de ces clauses le froid embrasement de mon cousin
le ministre; mais peut-tre y a-t-il des baisers destins 
prouver ceux qu'on embrasse: le sien tait de ce nombre. Aprs
m'avoir donn ce baiser, il me regarda, comme pour apprendre
l'effet qu'il avait produit sur moi; mais c'tait difficile 
voir: je ne rougis pas; je plis peut-tre un peu, parce qu'il me
sembla que son baiser tait un sceau pos sur mes chanes. Depuis
ce jour, il n'oublia jamais de m'embrasser; mon calme et ma
gravit, dans cette circonstance, semblaient avoir un certain
charme pour lui.

Quant  moi, je dsirais chaque jour davantage lui plaire; mais
chaque jour je sentais que, pour y arriver, il fallait renoncer de
plus en plus  ma nature, enchaner mes facults, donner une pente
nouvelle  mes gots, me forcer  poursuive un but vers lequel je
n'tais pas naturellement attire. Il me poussait vers des
hauteurs que je ne pouvais pas atteindre; il voulait me voir
soumise  l'tendard qu'il dployait: mais c'tait aussi
impossible que de mouler mes traits irrguliers sur sa figure pure
et classique, que de donner  mes yeux verts et changeants la
teinte azure et le brillant clat des siens.

Ce n'tait pas lui seul qui empchait l'panchement de ma joie.
Depuis quelque temps il m'tait facile de paratre triste; une
grande souffrance me rongeait le coeur et tarissait toute source
de bonheur. Cette douleur tait l'attente.

Vous croyez peut-tre que j'avais oubli M. Rochester dans tous
ces changements de lieux et de fortune. Oh! non, pas un instant.
Sa pense me poursuivait toujours; ce n'tait pas une de ces
vapeurs lgres que peut dissiper un rayon de soleil, un de ces
souvenirs tracs sur le sable, qu'efface le premier orage: c'tait
un nom profondment grav et qui devait durer aussi longtemps que
le marbre sur lequel il tait inscrit. J'tais sans cesse
poursuivie par le dsir de connatre sa destine; chaque soir,
quand j'tais  Morton, je m'enfermais dans ma petite ferme pour y
songer, et maintenant,  Moor-House, chaque nuit j'allais me
rfugier dans ma chambre pour rver  lui.

Dans le cours de ma correspondance avec M. Briggs,  l'occasion du
testament, je lui avais demand s'il connaissait la rsidence
actuelle de M. Rochester et l'tat de sa sant. Mais, ainsi que le
pensait Saint-John, il ne savait rien. Alors j'crivis 
Mme Fairfax, pour lui demander des dtails; j'tais sre d'obtenir
des renseignements par ce moyen; j'tais convaincue que la rponse
serait prompte. Je fus tonne de voir quinze jours se passer sans
qu'elle arrivt; mais lorsque, aprs deux mois d'attente, la poste
ne m'eut encore rien apport, je sentis une douloureuse anxit
s'emparer de moi.

J'crivis de nouveau; je pensais que ma premire lettre avait
peut-tre t perdue. Ce nouvel essai ranima mes esprances; cet
espoir dura quelques semaines, comme le prcdent, puis, comme
lui, fut dtruit; je ne reus pas une ligne, pas un mot. Aprs
avoir vainement attendu six mois, mon esprance s'teignait tout 
fait, et je devins vraiment triste.

Le printemps tait beau, mais je n'en jouissais pas. L't
approchait. Diana essayait de m'gayer; elle me dit que j'avais
l'air malade et voulut m'accompagner aux bains de mer. Saint-John
s'y opposa: il dclara que je n'avais pas besoin de distraction,
mais plutt de travail; que ma vie n'avait pas de but et qu'il
m'en fallait un; et, probablement pour suppler  ce qui me
manquait, il prolongea encore mes leons d'hindoustani et devint
de plus en plus exigeant. Je ne cherchai pas  lui rsister, je ne
le pouvais pas.

Un jour, je commenai mes tudes plus triste encore qu'
l'ordinaire. Voici ce qui avait occasionn ce surcrot de
souffrance. Dans la matine, Anna m'avait dit qu'il y avait une
lettre pour moi, et, lorsque je descendis pour la prendre, presque
certaine de trouver les nouvelles que je dsirais tant, je vis
tout simplement une lettre d'affaires de M. Briggs. Cet amer
dsappointement m'arracha quelques larmes, et, au moment o je me
mis  tudier les caractres embrouills et le style fleuri des
crivains indiens, mes yeux se remplirent de nouveau.

Saint-John m'appela pour me faire lire; mais la voix me manqua,
les paroles furent touffes par les sanglots. Lui et moi tions
seuls dans le parloir; Diana tudiait son piano dans le salon, et
Marie jardinait. C'tait un beau jour de mai, la brise tait
frache et le soleil brillant; Saint-John ne sembla nullement
tonn de mon motion. Il ne m'en demanda pas la cause et se
contenta de me dire:

Jane, nous attendrons quelques minutes, jusqu' ce que vous soyez
plus calme.

Et, pendant que je m'efforais de rprimer rapidement ma douleur,
il demeura tranquille et patient, appuy sur son pupitre me
regardant comme un mdecin qui examine avec les yeux de la science
une crise attendue et facile  comprendre pour lui. Aprs avoir
touff mes sanglots, essuy mes larmes et murmur tout bas
quelque chose sur ma sant, j'achevai de prendre ma leon. Saint-
John serrai ses livres et les miens, ferma son pupitre et me dit:
Maintenant Jane, vous allez venir promener avec moi.

-- Je vais appeler Diane. et Marie.

-- Non, aujourd'hui je ne veux qu'une seule compagne, et cette
compagne sera vous. Habillez-vous; sortez par la porte de la
cuisine; prenez la route qui conduit dans le haut de Marsh-Glen;
je vous rejoindrai dans un instant.

Je ne voyais aucun expdient: toutes les fois que j'ai eu affaire
 des caractres durs, positifs et contraires au mien, je n'ai
jamais su rester entre l'obissance absolue ou la rvolte
complte; jusqu'au moment d'clater je suis demeure entirement
soumise, mais alors je me suis insurge avec toute la vhmence
d'un volcan. Dans les circonstances prsentes j'tais peu dispose
 la rvolte; j'obis donc aux ordres de Saint-John, et, au bout
de dix minutes, nous nous promenions ensemble sur la route de la
valle.

Le vent soufflait de l'ouest; il nous arrivait charg du doux
parfum de la bruyre et du jonc. Le ciel tait d'un bleu
irrprochable; le torrent qui descendait le long du ravin avait
t grossi par les pluies et se prcipitait abondant et clair,
refltant les rayons dors du soleil et les teintes azures du
firmament. Lorsque nous avanmes, nous quittmes les sentiers
pour marcher sur un gazon doux et fin, d'un vert meraude, parsem
de dlicates fleurs blanches et de petites toiles d'un jaune
d'or. Nous tions entours de montagnes, car la valle tait
place au centre de la chane.

Asseyons-nous ici, dit Saint-John au moment o nous atteignions
les premiers rochers qui gardent l'entre d'une gorge o le
torrent se prcipite en cascade.

Un peu au del, la montagne n'avait plus ni fleurs ni gazon, la
mousse lui servait de tapis, le roc de pierre prcieuse. Le pays,
d'abord inculte, devenait sauvage; la fracheur se changeait en
froid. Ce lieu semblait destin  servir de dernier refuge.

Je m'assis; Saint-John se tint prs de moi; il regarda la gorge et
le gouffre; ses yeux suivirent le torrent, puis se dirigrent vers
le ciel sans nuage qui le colorait. Il retira son chapeau et
laissa la brise soulever ses cheveux et caresser son front. Il
semblait tre entr en communion avec le gnie de ce prcipice et
ses yeux paraissaient dire adieu  quelque chose.

Oui, je te reverrai, dit-il tout haut, je te reverrai dans mes
rves quand je dormirai sur les bords du Gange, et plus tard
encore, quand un autre sommeil s'appesantira sur moi, prs des
bords d'un fleuve plus sombre.

trange manifestation d'un trange amour! Passion austre d'un
patriote pour son pays! Il s'assit. Pendant une demi-heure nous
demeurmes silencieux tous les deux; au bout de ce temps, il me
dit:

Jane, je pars dans six semaines; j'ai arrt ma place sur un
bateau qui mettra  la voile le 20 du mois de juin.

-- Dieu vous protgera, rpondis-je, car c'est pour lui que vous
travaillez.

-- Oui, reprit-il, c'est l ma gloire et ma joie. Je suis le
serviteur d'un matre infaillible. Je ne marche pas sous une
direction humaine; je ne serai pas soumis aux lois dfectueuses, 
l'examen incertain de mes faibles frres: mon roi, mon lgiste,
mon chef, est la perfection mme. Il me semble trange que tous
ceux qui m'entourent ne brlent pas de se ranger sous la mme
bannire, de prendre part  la mme oeuvre.

-- Tous n'ont pas votre nergie, et ce serait folie aux faibles
que de dsirer marcher avec les forts.

-- Je ne parle pas des faibles, je n'y pense mme pas; je parle de
ceux qui sont dignes de cette tche et capables de l'accomplir.

-- Ceux-l sont peu nombreux et difficiles  trouver.

-- Vous dites vrai; mais, quand on les a trouvs, on doit les
exciter, les exhorter  faire un effort, leur montrer les dons
qu'ils ont reus et leur dire pourquoi, leur parler au nom du
ciel, leur offrir, de la part de Dieu, une place parmi les lus.

-- S'ils sont ns pour cette oeuvre, leur coeur le leur dira
bien.

Il me semblait qu'un charme terrible s'oprait autour de moi, et
je craignais d'entendre prononcer le mot fatal qui achverait
l'enchantement.

Et que vous dit votre coeur? demanda Saint-John.

-- Mon coeur est muet, mon coeur est muet, rpondis-je en
tremblant.

-- Alors, je parlerai pour lui, reprit la mme voix profonde et
infatigable. Jane, venez avec moi aux Indes, venez comme ma femme,
comme la compagne de mes travaux.

Il me sembla que la valle et le ciel s'affaissaient; les
montagnes s'levaient. C'tait comme si je venais d'entendre un
ordre du ciel, comme si un messager invisible, semblable  celui
de la Macdoine, m'et cri: Venez, aidez-nous. Mais je n'tais
pas un aptre; je ne pouvais pas voir le hraut, je ne pouvais pas
recevoir son ordre.

Oh! Saint-John, m'criai-je, ayez piti de moi!

J'implorais quelqu'un qui ne connaissait ni piti ni remords,
quand il s'agissait d'accomplir ce qu'il regardait comme son
devoir. Il continua:

Dieu et la nature vous ont cre pour tre la femme d'un
missionnaire; vous avez reu les dons de l'esprit et non pas les
charmes du corps; vous tes faite pour le travail et non pas pour
l'amour. Il faut que vous soyez la femme d'un missionnaire, et
vous le serez; vous serez  moi; je vous rclame, non pas pour mon
plaisir, mais pour le service de mon matre.

-- Je n'en suis pas digne; ce n'est pas l ma vocation. rpondis-
je.

Il avait compt sur ces premires objections et il n'en fut point
irrit. Il tait appuy contre la montagne, avait les bras croiss
sur la poitrine et paraissait parfaitement calme. Je vis qu'il
tait prpar  une longue et douloureuse opposition, et qu'il
s'tait arm de patience pour continuer jusqu'au bout, mais qu'il
tait dcid  sortir victorieux de la lutte.

Jane, reprit-il, l'humilit est la base de toutes les vertus
chrtiennes. Vous avez raison de dire que vous n'tes pas digne de
cette oeuvre; mais qui en est digne? Et ceux qui ont t
vritablement appels par Dieu se sont-ils jamais crus dignes de
cette vocation? Moi, par exemple, je ne suis que poussire et
cendre, et, avec saint Paul, je reconnais en moi le plus grand des
pcheurs; mais je ne veux pas tre entrav par ce sentiment de mon
indignit. Je connais mon chef; il est aussi juste que puissant,
et, puisqu'il a choisi un faible instrument pour accomplir une
grande oeuvre, il supplera  mon insuffisance par les richesses
infinies de sa providence. Pensez comme moi, Jane, et, comme moi,
ayez confiance. Je vous donne le rocher des sicles pour appui; ne
doutez pas qu'il pourra supporter le poids de votre faiblesse
humaine.

-- Je ne comprends pas la vie des missionnaires, repris-je, je
n'ai jamais tudi leurs travaux.

-- Eh bien, moi, quelque humble que je sois, je puis vous donner
le secours dont vous avez besoin. Je puis vous tracer votre tche
heure par heure, tre toujours prs de vous, vous aider  chaque
instant. Je ferai tout cela dans le commencement; mais je sais que
vous pouvez, et bientt vous serez aussi forte et aussi capable
que moi, et vous n'aurez plus besoin de mon secours.

-- Mais o trouverai-je la force ncessaire pour accomplir cette
tche? je ne la sens pas en moi. Je ne suis ni mue ni excite
pendant que vous me parlez; aucune flamme ne s'allume en moi,
aucune voix ne me conseille et ne m'encourage; je ne me sens point
anime par une vie nouvelle. Je voudrais pouvoir vous montrer
qu'en ce moment mon esprit est un cachot que n'claire aucun
rayon; dans ce cachot est enchane une me craintive, qui a peur
d'tre entrane par vous  tenter ce qu'elle ne pourra pas
accomplir.

-- J'ai une rponse  vous faire; coutez-moi. Depuis que je vous
connais, je vous ai toujours examine. Pendant dix mois, vous avez
t le sujet de mes tudes; je vous ai soumise  d'tranges
preuves: qu'ai-je vu, qu'ai-je conclu? Quand vous tiez matresse
d'cole dans un village, vous avez su accomplir avec exactitude et
droiture une tche qui ne convenait ni  vos habitudes ni  vos
gots; j'ai vu que vous l'accomplissiez avec tact et capacit:
vous avez su vous vaincre. En voyant le calme avec lequel vous
avez reu la nouvelle de votre fortune subite, j'ai reconnu que
vous n'tiez pas avide de richesse, que l'argent n'avait aucune
puissance sur vous. Quand, avec un lan rsolu, vous avez partag
votre fortune en quatre parts, n'en gardant qu'une pour vous et
abandonnant les trois autres pour satisfaire une justice douteuse,
j'ai vu que votre me aimait le sacrifice. Quand, pour contenter
mon dsir, vous avez abandonn une tude qui vous intressait et
que vous en avez entrepris une qui m'intressait, quand j'ai vu
l'assiduit infatigable avec laquelle vous avez persvr, votre
nergie inbranlable contre les difficults, j'ai compris que vous
aviez toutes les qualits que je cherchais. Jane, vous tes
docile, active, dsintresse, fidle, constante et courageuse,
trs douce et trs hroque: cessez de vous dfier de vous-mme;
moi, j'ai en vous une confiance illimite; votre secours me sera
d'un prix inapprciable; vous me servirez de directrice des coles
de l'Inde, et vous serez ma compagne et mon aide parmi les femmes
indiennes.

Je me sentais comme presse dans un vtement de fer; la persuasion
avanait vers moi  pas lents, mais assurs. J'avais beau fermer
les yeux, les derniers mots prononcs par Saint-John venaient
d'claircir pour moi le sentier qui m'avait d'abord paru
impraticable; l'oeuvre qui m'avait sembl si vague et si confuse
devenait moins impossible  mesure qu'il parlait, et prenait une
forme positive sous sa main cratrice. Il attendait ma rponse; je
lui demandai un quart d'heure pour rflchir.

Trs volontiers, me rpondit-il.

Et se levant, il s'loigna un peu, se jeta sur une touffe de
bruyre et attendit en silence.

Je puis faire ce qu'il me demande, me dis-je, je suis bien force
de le voir et de le reconnatre. Je le puis, si toutefois ma vie
est pargne; mais je sens bien que mon existence ne pourra pas
tre longue sous ce soleil de l'Inde. Eh bien! aprs? peu lui
importe  lui; quand l'heure de mourir sera venue, il me rendra
avec un visage serein au Dieu qui m'aura donne  lui. Je vois
tout cela bien clairement. En quittant l'Angleterre,
j'abandonnerai un pays aim, mais vide pour moi. M. Rochester n'y
demeure pas; et quand mme il y serait, qu'est-ce que cela pour
moi? Je dois vivre sans lui; rien n'est plus absurde et plus
faible que d'attendre chaque jour un changement impossible qui
nous runisse; comme Saint-John me l'a dit un jour, je dois
chercher un autre intrt dans la vie pour remplacer celui que
j'ai perdu. La tche qu'il me propose n'est-elle pas la plus
glorieuse que Dieu puisse assigner et l'homme accepter? Ces nobles
labeurs, ces sublimes rsultats, ne sont-ils pas bien faits pour
remplir le vide des affections dtruites, des esprances perdues?
Je crois qu'il faut dire oui; et cependant je frmis. Hlas! si je
suis Saint-John, je renonce  la moiti de moi-mme; si je pars
pour l'Inde, je vais au-devant d'une mort prmature; et
l'intervalle o je quitterai l'Angleterre pour l'Inde et celui o
je quitterai l'Inde pour la tombe, comment sera-t-il rempli par
moi? Cela aussi, je le vois bien clairement; je lutterai pour
satisfaire Saint-John jusqu' ce que chacun de mes nerfs en
souffre, et je le satisferai; j'accomplirai tout ce qu'il a pu
concevoir. Si je vais avec lui, si je fais le sacrifice qu'il me
demande, je le ferai entirement. Je dposerai tout sur l'autel,
mon coeur, ma vie, la victime entire enfin. Il ne m'aimera
jamais, mais il m'approuvera. Je lui montrerai une nergie qu'il
n'a pas encore vue, des ressources qu'il ne souponne pas. Oui, je
peux travailler  une tche aussi rude que lui, et sans me
plaindre davantage.

Oui, il m'est possible de consentir  ce qu'il me demande; il n'y
a qu'une chose que je ne peux pas accepter, qui m'pouvante trop:
il m'a prie d'tre sa femme, et il n'a pas plus le coeur d'un
mari pour moi que ce rocher gigantesque et sauvage, au bas duquel
bouillonne le torrent. Il tient  moi, comme un soldat  une bonne
arme, et voil tout. Si je ne suis pas marie  lui, je ne m'en
affligerai pas; mais puis-je accepter cela? puis-je le voir
excuter froidement son plan, supporter la crmonie du mariage,
recevoir de lui l'anneau d'alliance, souffrir toutes les formes de
l'amour (car, je n'en doute pas, il les observera
scrupuleusement), et savoir que son esprit est loin de moi?
Pourrai-je endurer la pense que chaque jouissance qu'il
m'accordera sera un sacrifice fait  ses principes? Non, un tel
martyre serait horrible; je ne veux pas avoir  le supporter; je
vais lui dire que je l'accompagnerai comme sa soeur, et non pas
comme sa femme.

Je regardai de son ct: il tait toujours l tranquillement
tendu, son visage tourn vers moi; ses yeux perants
m'examinaient attentivement; il se leva promptement et s'approcha
de moi.

Je suis prte  aller aux Indes, dis-je, si je suis libre.

-- Votre rponse demande une explication; elle n'est pas claire.

-- Jusqu'ici, repris-je, vous avez t mon frre d'adoption, moi
votre soeur d'adoption; continuons  vivre ainsi, car nous ferons
mieux de ne pas nous marier.

Il secoua la tte.

Une fraternit d'adoption ne suffit pas dans ce cas. Si vous
tiez ma vritable soeur, ce serait diffrent; je vous emmnerais
et je ne chercherais pas de femme. Mais les choses tant ce
qu'elles sont, il faut que notre union soit consacre par le
mariage, sans cela elle est impossible; des obstacles matriels
s'y opposent. Ne les voyez-vous pas, Jane? Rflchissez un
instant, et votre bon sens vous guidera.

Je rflchis quelque temps; mais j'en revenais toujours l: c'est
que nous ne nous aimions pas comme doivent s'aimer un mari et une
femme, et j'en concluais que nous ne devions pas nous marier.

Saint-John, dis-je, je vous regarde comme un frre; vous, vous me
regardez comme une soeur: continuons  vivre ainsi.

-- Nous ne le pouvons pas, nous ne le pouvons pas, me rpondit-il
d'un ton bref et rsolu; c'est impossible. Vous avez dit que vous
iriez avec moi aux Indes; rappelez-vous que vous l'avez dit.

--  une condition.

-- Oui, oui. Mais le point important c'est de quitter
l'Angleterre, de m'aider dans mes travaux futurs, et vous
l'acceptez. Vous avez dj presque mis la main  l'oeuvre; vous
tes trop constante pour la retirer. Vous ne devez vous inquiter
que d'une chose: de connatre le meilleur moyen pour accomplir
l'oeuvre que vous entreprenez. Simplifiez vos intrts, vos
sentiments, vos penses, vos dsirs et vos aspirations si
compliqus. Runissez toutes ces considrations en un seul but:
celui de bien remplir la mission que vous a assigne votre
puissant matre; et pour cela il faut que vous ayez un aide; non
pas un frre, c'est un lien trop faible, mais un poux. Moi non
plus je n'ai pas besoin d'une soeur, car elle pourrait m'tre
enleve un jour. Il me faut une femme; c'est la seule compagne que
je puisse srement influencer pendant la vie et conserver jusqu'
la mort.

Ses paroles me faisaient frmir; mes membres, et jusqu' la moelle
de mes os, subissaient sa domination.

Eh bien, Saint-John, cherchez une autre que moi, dis-je, une
autre qui vous conviendra mieux.

-- Qui conviendra mieux  mon projet,  ma vocation, voulez-vous
dire? Je vous le rpte encore, ce n'est pas au corps
insignifiant,  l'tre lui-mme, aux sens gostes de l'homme
enfin que je dsire m'unir, c'est au missionnaire.

-- Eh bien! je donnerai mon nergie au missionnaire, c'est tout ce
dont il a besoin. Mais je ne me donnerai pas moi-mme; ce ne
serait qu'ajouter le bois et la peau  l'amande. Il n'en a pas
besoin, je les garde.

-- Vous ne le pouvez pas, vous ne le devez pas. Pensez-vous que
Dieu sera satisfait de cette demi-oblation? qu'il acceptera ce
sacrifice mutil? C'est la cause de Dieu que je plaide; c'est sous
son tendard que je vous enrle; et en son nom je ne puis pas
accepter une fidlit partage: il faut qu'elle soit entire.

-- Oh! dis-je, je donnerai mon coeur  Dieu; mais vous, vous n'en
avez pas besoin.

Je crois qu'il y avait un peu de sarcasme rprim dans le ton avec
lequel je prononai ces mots, et dans le sentiment qui les
accompagnait. Jusque-l j'avais craint Saint-John silencieusement,
parce que je ne l'avais pas compris. Il m'avait tenue en respect,
parce que je doutais. Jusque-l je ne savais pas ce qu'il y avait
en lui du saint et ce qu'il y avait de l'homme mortel. Mais bien
des choses venaient de m'tre rvles par cette conversation; je
commenais  pouvoir analyser sa nature. Je voyais ses faiblesses,
je les comprenais. Cette belle forme assise  mes cts sur un
banc de bruyre, c'tait un homme faible comme moi. Le voile qui
couvrait sa duret et son despotisme venait de tomber; je vis son
imperfection, et je pris courage. J'tais auprs d'un gal avec
lequel je pouvais discuter, et auquel je pouvais rsister si bon
me semblait.

Il tait demeur silencieux aprs m'avoir entendue parler; je me
hasardai  le regarder: ses yeux penchs sur moi exprimaient  la
fois une grande surprise et un profond examen.

Il semblait se demander si je le raillais et ce que signifiait ma
conduite.

N'oublions pas, me dit-il au bout de peu de temps, qu'il s'agit
d'une chose sainte, d'une chose dont nous ne pouvons pas parler
lgalement sans commettre une faute. J'espre, Jane, que vous
tiez srieuse quand vous avez dit que vous donneriez votre coeur
 Dieu. C'est tout ce que je vous demande; dtachez votre coeur
des hommes pour le donner  votre Crateur, et alors la venue du
royaume de Dieu sur la terre sera le but de vos efforts les plus
srieux, l'objet de vos dlices. Vous serez prte  faire tout ce
qui sera ncessaire pour cela. Vous verrez combien vos efforts et
les miens deviendraient plus vigoureux, si nous tions unis, de
corps et d'esprit par le mariage; c'est l la seule union qui
puisse donner la persvrance et la continuit aux desseins et aux
destines des hommes, et alors, passant sur tous les caprices
insignifiants, les difficults triviales, les dlicatesses de
sentiment, oubliant les scrupules sur le degr, l'espce, la force
ou la tendresse des inclinations personnelles, vous vous hterez
d'accepter cette union.

-- Croyez-vous? dis-je brivement.

Et alors je regardai ses traits beaux dans leur harmonie, mais
trangement terribles dans leur tranquille svrit; son front, o
on lisait le commandement, mais qui manquait d'ouverture; ses yeux
brillants, profonds, scrutateurs, mais jamais doux; sa taille
grande et imposante. J'essayai de me figurer que j'tais sa femme;
mais en voyant ce tableau, cette union me semblait de plus en plus
impossible. Je pouvais tre son vicaire, son camarade.  ce titre
je pourrais traverser l'Ocan avec lui, travailler sous le soleil
de l'Orient, dans les dserts de l'Asie; admirer et exciter son
courage, sa pit et sa force; accepter tranquillement sa
domination; sourire avec calme devant son invincible ambition;
sparer le chrtien de l'homme; admirer profondment l'un et
pardonner librement  l'autre. Il est certain qu'attache  lui
par ce seul lien, je souffrirais souvent, mon corps aurait 
supporter un joug bien pesant; mais mon coeur et mon esprit
seraient libres; il me resterait toujours une me indpendante;
et, dans mes moments d'isolement, je pourrais m'entretenir avec
mes sentiments naturels, que rien n'aurait enchans. Mon esprit
reclerait des recoins qui ne seraient qu' moi, et que Saint-John
n'aurait jamais le droit de sonder; des sentiments qui s'y
dvelopperaient, frais et abrits, sans que son austrit pt les
fltrir, ni ses pas de guerrier les anantir. Mais je ne pouvais
pas accepter le rle de femme; je ne pouvais pas tre sans cesse
retenue, dompte; je ne pouvais pas touffer le feu de ma nature,
le forcer  brler intrieurement, ne jamais jeter un cri, et
laisser la flamme captive consumer ma vie.

Saint-John! m'criai-je aprs avoir pens  toutes ces choses.

-- Eh bien? me rpondit-il froidement.

-- Je vous le rpte, je consens  partir avec vous comme votre
compagnon, non pas comme votre femme. Je ne puis pas vous pouser
et devenir une portion de vous.

-- Il faut que vous deveniez une portion de moi, rpondit-il
fermement; sans cela le reste est impossible. Comment moi, qui
n'ai pas encore trente ans, pourrais-je emmener aux Indes une
jeune fille de dix-neuf ans, si elle n'est pas ma femme? Si nous
ne sommes pas unis par le mariage, comment pourrons-nous vivre
toujours ensemble, quelquefois dans la solitude, quelquefois au
milieu des tribus sauvages?

-- C'est trs possible, rpondis-je brivement; c'est aussi facile
que si j'tais votre vritable soeur, ou un homme, un prtre comme
vous.

-- On sait que vous n'tes pas ma soeur, et je ne puis pas vous
faire passer pour telle; le tenter serait attirer sur tous deux
des soupons injurieux. Du reste, quoique vous ayez le cerveau
vigoureux de l'homme, vous avez aussi le coeur de la femme, et ce
serait impossible.

-- Ce serait possible, affirmai-je avec quelque ddain,
parfaitement possible. J'ai un coeur de femme, c'est vrai, mais
non pas par rapport  vous. Je n'ai pour vous que la constance du
camarade, la franchise, la fidlit et l'affection d'un compagnon
de lutte, le respect et la soumission d'un nophyte; rien de plus,
n'ayez pas peur.

-- C'est ce dont j'ai besoin, dit-il, comme se parlant  lui-mme;
c'est bien l ce dont j'ai besoin. Il y a des obstacles, il faudra
les franchir... Jane, dit-il tout haut, vous ne vous repentirez
pas de m'avoir pous, soyez-en certaine. Il faut nous marier; je
vous le rpte, c'est le seul moyen, et notre mariage sera
srement suivi d'assez d'amour pour rendre cette union juste, mme
 vos yeux.

Je ne pus pas m'empcher de m'crier en me levant et en m'appuyant
contre le rocher:

Je mprise ce faux sentiment que vous m'offrez; oui, Saint-John,
et quand vous me l'offrez, je vous mprise vous-mme.

Il me regarda fixement en comprimant sa lvre bien dessine; il
serait difficile de dire s'il fut surpris ou irrit, car il sut se
dominer entirement.

Je ne m'attendais pas  entendre ces mots sortir de votre bouche,
me dit-il; je crois n'avoir rien fait ni rien dit qui mritt le
mpris.

Je fus touche par sa douceur et gagne par son maintien noble et
calme.

Pardonnez-moi, Saint-John, m'criai-je; mais c'est votre faute si
j'ai t excite  parler ainsi: vous avez entrepris un sujet sur
lequel nous diffrons d'opinion et que nous ne devrions jamais
discuter. Le seul nom de l'amour est une pomme de discorde entre
nous; que serait donc l'amour mme? Que ferions-nous?
qu'prouverions-nous? Mon cher cousin, abandonnez votre projet de
mariage, oubliez-le.

-- Non, dit-il; c'est un projet longtemps chri, le seul qui
puisse me faire atteindre mon grand but; mais je ne veux plus vous
prier maintenant. Demain je pars pour Cambridge. J'ai l plusieurs
amis auxquels je voudrais dire adieu. Je serai absent une
quinzaine de jours. Pendant ce temps, vous songerez  mon offre,
et n'oubliez pas que, si vous la rejetez, ce n'est pas moi, mais
Dieu, que vous refusez. Il se sert de moi pour vous ouvrir une
noble carrire; si vous voulez tre ma femme, vous pourrez y
entrer; sinon vous condamnez votre vie  tre une existence de
bien-tre goste et complte obscurit. Prenez garde d'tre
compte au nombre de ceux qui ont refus la foi et qui sont pires
que les infidles.

Il s'arrta et, se retournant une fois encore, il regarda les
rivires et les montagnes. Mais il refoula ses sentiments au fond
de son coeur, parce que je n'tais pas digne de les lui entendre
exprimer. Quand nous retournmes  la maison, son silence me fit
comprendre tout ce qu'il prouvait pour moi. Je lus sur son visage
le dsappointement d'une nature austre et despotique qui avait
t en butte  la rsistance l o elle comptait sur la
soumission; la dsapprobation d'un juge froid et inflexible qui
avait trouv chez un autre des sentiments et des manires de voir
qu'il ne pouvait point admettre. En un mot, l'homme aurait voulu
me forcer  l'obissance, et ce n'tait que le chrtien sincre
qui supportait ma perversit avec tant de patience et laissait un
temps si long  ma rflexion et  mon repentir.

Ce soir-l, aprs avoir embrass ses soeurs, il jugea convenable
de ne pas mme me donner une poigne de main, et il quitta la
chambre en silence. Comme, sans avoir d'amour, j'avais beaucoup
d'affection pour lui, je fus attriste par cet oubli volontaire,
si attriste que mes yeux se remplirent de larmes.

Je vois, me dit Diana, que pendant votre promenade vous et Saint-
John vous vous tes disputs; mais suivez-le: il vous attend et se
promne dans le corridor; il se rconciliera facilement.

Dans ces choses-l, j'ai peu d'orgueil; j'aime mieux tre heureuse
que digne. Je courus aprs lui; il tait au bas de l'escalier.

Bonsoir, Saint-John, dis-je.

-- Bonsoir, Jane, me rpondit-il tranquillement.

-- Donnez-moi une poigne de main, ajoutai-je.

Quelle pression lgre et froide il fit sentir  mes doigts! Ce
qui tait arriv dans la journe lui avait profondment dplu. La
cordialit ne pouvait pas l'chauffer, ni les larmes l'mouvoir.
Ainsi, avec lui, il n'y aurait jamais d'heureuse rconciliation,
de joyeux sourires, de gnreuses paroles; cependant le chrtien
tait patient et doux.

Quand je lui demandai s'il m'avait pardonn, il me rpondit qu'il
n'avait pas l'habitude de se souvenir des injures, qu'il n'avait
rien  pardonner puisqu'il n'avait pas t offens.

Aprs m'avoir fait cette rponse, il me quitta; j'aurais prfr
qu'il m'et jete  terre.



CHAPITRE XXXV

Il ne partit pas pour Cambridge le jour suivant, ainsi qu'il
l'avait dit; il resta une semaine entire, et, pendant ce temps,
il me fit sentir quelle dure punition pouvait infliger un homme
bon mais svre, consciencieux mais implacable quand on l'avait
offens. Sans un seul acte d'hostilit ouverte, sans un seul mot
de reproche, il s'effora de me montrer qu'il me blmait.

Non pas que Saint-John nourrit dans son esprit une haine
antichrtienne; non pas qu'il et voulu nuire  un seul cheveu de
ma tte, s'il l'avait pu; par nature et par principe, il
ddaignait une basse vengeance. Il m'avait pardonn de lui avoir
dit que je le mprisais et que je mprisais son amour, mais il
n'avait point oubli, et je savais qu'il n'oublierait jamais. Je
voyais par la manire dont il me regardait que ces paroles taient
toujours crites dans l'air entre lui et moi; toutes les fois que
je lui parlais, elles rsonnaient  son oreille, et je le voyais
par ses rponses.

Il n'vitait pas de causer avec moi; chaque matin, au contraire,
il m'appelait prs de lui. Je crois que l'homme corrompu prenait
un plaisir que ne partageait pas le pur chrtien  montrer avec
quelle habilet il pouvait, tout en parlant et en agissant comme
ordinairement, retirer  chaque phrase et  chaque acte ce charme
et cet intrt qui jadis donnaient un attrait austre  son
langage et  ses manires. Pour moi, il n'tait plus un homme de
chair, mais un homme de marbre. Ses yeux ressemblaient  une
pierre bleue, brillante et froide; sa langue,  un instrument,
rien de plus.

Tout cela tait pour moi une torture douloureuse et raffine; elle
entretenait en moi une indignation brlante et secrte, une
douleur intrieure qui m'accablait et m'tait la force. Je sentais
que, si je devenais sa femme, cet homme bon et pur comme la source
souterraine m'aurait bientt tue sans retirer une seule goutte de
sang  mes veines et sans souiller sa conscience sans tache; je
sentais surtout cela lorsque je cherchais  me rapprocher de lui;
je le trouvais sans piti. Il ne souffrait pas de notre
loignement, il ne dsirait pas la rconciliation, et, quoique
bien des fois mes larmes abondantes eussent mouill la page sur
laquelle nous tions penchs tous deux, elles ne
l'impressionnaient pas plus que si son coeur et t de pierre ou
de mtal. Quelquefois aussi, il tait plus affectueux que jadis 
l'gard de ses soeurs; on et dit qu'il craignait que sa simple
froideur ne ft pas assez forte pour me convaincre qu'il m'avait
bannie, et qu'il voulait encore y ajouter la force du contraste;
et je suis persuade qu'il le faisait non par mchancet, mais par
principe.

Le soir qui prcda son dpart pour Cambridge, je le vis se
promener seul dans le jardin; en le regardant, je me rappelai que
cet homme, quelque loign de moi qu'il ft maintenant, m'avait
autrefois sauv la vie, que nous tions parents, et je voulus
faire un dernier effort pour regagner son affection. Je sortis et
je m'approchai de lui au moment o il tait appuy sur la petite
grille du jardin. J'en vins tout de suite au sujet qui
m'intressait.

Saint-John, dis-je, je suis malheureuse parce que vous tes
encore fch contre moi; soyons amis.

-- J'espre que nous sommes amis, dit-il tranquillement, en
continuant  regarder le lever de la lune qu'il contemplait dj
lorsque je m'tais approche.

-- Non, Saint-John, repris-je; nous ne sommes pas amis comme
autrefois, vous le savez.

-- Le croyez-vous? alors c'est un tort. Quant  moi, je ne vous
souhaite aucun mal et je vous veux du bien.

-- Je vous crois, Saint-John, parce que je vous sais incapable de
souhaiter du mal  qui que ce soit; mais, comme je suis votre
parente, je dsire une autre affection que cette philanthropie
gnrale que vous tendez mme jusqu'aux trangers.

-- Certainement, dit-il, votre dsir est raisonnable, et je suis
loin de vous regarder comme une trangre.

Ces mots, dits d'un ton tranquille et froid, taient mortifiants
et irritants. Si j'avais cout ma colre et mon orgueil, je
l'aurais immdiatement quitt; mais il y avait en moi quelque
chose de plus fort que ces sentiments. Je vnrais les talents et
les principes de mon cousin; j'apprciais son affection, et la
perdre tait une douloureuse preuve pour moi; je ne voulais pas
renoncer si vite  la reconqurir.

Faut-il nous sparer ainsi, Saint-John, et, quand vous partirez
pour l'Inde, me quitterez-vous sans m'avoir dit une seule parole
douce?

Il cessa de contempler la lune et me regarda en face.

Quand j'irai aux Indes, Jane, je vous quitterai? Comment? ne
venez-vous pas avec moi?

-- Vous m'avez dit que je ne le pouvais pas,  moins de vous
pouser.

-- Et vous ne le voulez pas, vous persistez dans votre
rsolution?

On ne se figure pas combien les gens froids peuvent effrayer par
la glace de leurs questions. Leur colre ressemble  la chute
d'une avalanche, leur mcontentement  une mer glace qui vient de
se briser.

Non, Saint-John, dis-je pourtant, je ne vous pouserai pas; je
persiste dans ma rsolution.

L'avalanche se remua et avana un peu, mais elle ne tomba pas
encore.

Je vous demanderai de nouveau pourquoi ce refus, poursuivit
Saint-John.

-- Autrefois, dis-je, c'tait parce que vous ne m'aimiez pas;
maintenant, c'est parce que vous me dtestez presque. Si je vous
pousais, vous me tueriez, et vous me tuez dj.

Ses joues et ses lvres se dcolorrent entirement.

Je vous tuerais, je vous tue dj! Vos paroles sont de celles
qu'on ne devrait pas prononcer. Elles sont violentes, indignes
d'une femme et fausses. Elles trahissent le malheureux tat de
votre esprit; elles mriteraient des reproches svres; elles
semblent inexcusables: mais c'est le devoir d'un chrtien de
pardonner  son frre jusqu' soixante-dix-sept fois.

Le mal n'tait que commenc; je venais de l'achever. Je dsirais
effacer de son esprit la trace de ma premire offense, et je
venais de l'imprimer d'une manire plus profonde et plus funeste
dans ce coeur qui se souvenait de tout.

Maintenant, dis-je, vous allez me har tout  fait; il est
inutile de tenter une rconciliation; je vois que j'ai fait de
vous mon ternel ennemi.

Ces mots furent d'autant plus funestes qu'ils touchaient juste. Sa
lvre ple se contracta un moment; je vis quelle colre inflexible
je venais d'exciter en lui, et j'en eus le coeur serr.

Vous interprtez mal mes paroles, m'criai-je en saisissant sa
main. Je vous assure que je n'ai eu l'intention ni de vous
affliger ni de vous blesser.

Il sourit amrement et retira vivement sa main de la mienne.

Maintenant, dit-il aprs une pause, il est probable que vous
allez rtracter votre parole et que vous refuserez d'aller aux
Indes?

-- Pardon, rpondis-je, je veux bien y aller comme votre
compagnon.

Il y eut un long silence; je ne sais quelle lutte se passa en lui
entre la nature et la grce; mais ses yeux brillaient d'un clat
singulier, et des ombres tranges passaient sur sa figure. Il dit
enfin:

Je vous ai dj prouv qu'il tait impossible  une femme de
votre ge de suivre un homme du mien, sans que tous deux soient
unis par le mariage. Je vous l'ai prouv d'une telle manire, que
je ne pensais pas vous entendre jamais faire de nouveau allusion 
ce projet, et je regrette de vous voir parler ainsi.

Je l'interrompis; tout ce qui ressemblait  un reproche me donnait
courage.

Saint-John, dis-je, soyez raisonnable; car dans ce moment-ci vous
draisonnez. Vous prtendez tre choqu par ce que je vous ai dit;
mais vous ne l'tes pas rellement: car, avec votre esprit
suprieur, vous ne pouvez pas vous mprendre sur mon intention. Je
le rpte, je serai votre vicaire, si vous le dsirez, jamais
votre femme.

Il devint de nouveau mortellement ple; mais il rprima encore sa
colre et me rpondit emphatiquement, mais avec calme:

Je ne puis pas accepter qu'une femme qui n'est pas  moi m'aider
dans ma mission. Il parat que vous ne pouvez pas vous accorder
avec moi; mais si vous tes sincre dans votre offre, pendant que
je serai  la ville, je parlerai  un missionnaire mari, dont la
femme a besoin de quelqu'un pour l'aider. Votre fortune
personnelle vous rendra inutiles les secours de la socit, et
ainsi vous n'aurez pas la honte de manquer  votre parole et de
dserter l'arme dans laquelle vous vous tiez engage  vous
enrler.

Je n'avais jamais fait aucune promesse formelle; je n'avais jamais
pris aucun engagement; aussi ce langage me parut-il trop dur et
trop despotique. Je rpondis:

Il n'y a ici ni honte, ni promesse brise, ni dsertion; je ne
suis nullement force d'aller aux Indes, surtout avec des
trangers. Avec vous j'aurais beaucoup tent, parce que je vous
admire, que j'ai confiance en vous et que je vous aime comme une
soeur; mais je suis convaincue que n'importe avec qui j'aille dans
ce pays, je ne pourrai pas y vivre longtemps.

-- Ah! vous avez peur pour vous, dit-il en relevant sa lvre.

-- C'est vrai. Dieu ne m'a pas donn la vie pour que je la perde;
je commence  croire que ce que vous me demandez quivaut  un
suicide; d'ailleurs, avant de quitter l'Angleterre pour toujours,
je veux m'assurer que je ne serai pas plus utile en y restant
qu'en partant.

-- Que voulez-vous dire?

-- Il n'est pas ncessaire que je m'explique; mais il y a une
chose sur laquelle j'ai depuis longtemps des doutes douloureux, et
je ne puis aller nulle part avant d'avoir clairci ces doutes.

-- Je sais vers quel objet se tournent vos yeux et  quoi
s'attache votre coeur. La chose qui vous proccupe est illgale et
impie; il y a longtemps que vous auriez d rprimer ce sentiment,
et maintenant vous devriez rougir d'y faire allusion. Vous pensez
 M. Rochester.

C'tait vrai, et je le confessai par mon silence.

Eh bien! continua Saint-John, allez-vous donc vous mettre  la
recherche de M. Rochester?

-- Il faut que je sache ce qu'il est devenu.

-- Alors, reprit-il, il ne me reste qu' me souvenir de vous dans
mes prires et  supplier Dieu du fond de mon coeur qu'il ne fasse
pas de vous une rprouve. J'avais cru reconnatre en vous une
lue; mais Dieu ne voit pas comme les hommes: que sa volont soit
faite.

Il ouvrit la porte, sortit et descendit dans la valle. Je ne le
vis bientt plus.

En rentrant dans le salon, je trouvai Diana debout devant la
fentre; elle semblait pensive. Diana, qui tait bien plus grande
que moi, posa sa main sur mon paule et examina mon visage.

Jane, me dit-elle, vous tes toujours ple et agite maintenant;
je suis sre que vous avez quelque chose. Dites-moi ce qui se
passe entre vous et Saint-John; je viens de vous regarder par la
fentre pendant une demi-heure environ. Pardonnez-moi ce rle
d'espion, mais depuis longtemps dj je ne sais ce que je me suis
imagin; Saint-John est si extraordinaire! Elle s'arrta; je ne
dis rien; elle reprit bientt: Je suis sre que mon frre a
quelque intention par rapport  vous; pendant longtemps il vous a
tmoign un intrt dont il n'avait jamais favoris personne. Dans
quel but? Je voudrais qu'il vous aimt. Vous aime-t-il, Jane?
Dites-le-moi.

Elle posa sa main froide sur ma tte brlante.

Non, Diana, rpondis-je, pas le moins du monde.

-- Alors pourquoi vous suit-il toujours des yeux? Pourquoi reste-
t-il si souvent seul avec vous? Pourquoi vous garde-t-il sans
cesse prs de lui? Marie et moi nous pensions qu'il dsirait vous
pouser.

-- Il le dsire, en effet; il m'a demand d'tre sa femme.

Diana frappa des mains.

C'est justement ce que nous pensions et ce que nous esprions!
s'cria-t-elle. Vous l'pouserez, Jane, n'est-ce pas? et il
restera en Angleterre.

-- Bien loin de l, Diana; son seul dsir, en m'pousant, est
d'avoir une compagne qui puisse l'aider  accomplir sa mission
dans l'Inde.

-- Comment! il dsire que vous alliez aux Indes?

-- Oui.

-- Quelle folie! s'cria-t-elle; je suis bien sre que vous ne
pourriez pas y vivre trois mois. Vous n'irez pas; vous n'avez pas
consenti, n'est-ce pas, Jane?

-- J'ai refus de l'pouser.

-- Et, par consquent, vous lui avez dplu, ajouta-t-elle.

-- Profondment; je crains qu'il ne me pardonne jamais, et
pourtant je lui ai offert de l'accompagner  titre de soeur.

-- C'tait de la folie  vous, Jane. Pensez quelle tche vous
acceptiez; quels incessants labeurs dans un pays o la fatigue tue
les plus forts, et vous tes faible! Vous connaissez Saint-John;
il vous demanderait l'impossible: avec lui, il ne faudrait mme
pas se reposer pendant les heures les plus chaudes; et j'ai
remarqu que malheureusement vous vous efforciez de faire tout ce
qu'il vous demandait. Je suis tonne que vous ayez eu le courage
de refuser sa main. Vous ne l'aimez donc pas, Jane?

-- Non, pas comme mari.

-- Cependant il est beau.

-- Et moi, Diana, je suis si laide; nous ne pouvions pas nous
convenir.

-- Laide! vous? pas le moins du monde. Vous tes bien trop jolie
et bien trop bonne pour tre brle vivante  Calcutta!

Et de nouveau elle me supplia vivement de renoncer  mon projet
d'accompagner son frre.

Il faut bien que j'y renonce, rpondis-je; car tout  l'heure,
lorsque je lui ai rpt que j'tais prte  lui servir d'aide, il
a t choqu de mon manque de modestie. Il semblait considrer
comme trs trange ma proposition de l'accompagner sans tre
marie  lui, comme si je n'avais pas toujours t habitue  voir
en lui un frre.

-- Jane, pourquoi dites-vous qu'il ne vous aime pas?

-- Je voudrais que vous pussiez l'entendre vous-mme sur ce sujet.
Il m'a rpt bien des fois que ce n'tait pas pour lui qu'il se
mariait, mais pour l'accomplissement de sa tche; que j'tais
faite pour le travail, non pour l'amour. C'est probablement vrai;
mais, dans mon opinion, puisque je ne suis pas faite pour l'amour,
il s'ensuit que je ne suis pas faite pour le mariage. Diana, ne
serait-il pas cruel d'tre enchane pour toute la vie  un homme
qui ne verrait en vous qu'un instrument utile?

-- Oh oui! ce ne serait ni naturel ni supportable. Qu'il n'en soit
plus question.

-- Et puis, continuai-je, quoique je n'aie pour lui qu'une
affection de soeur, si j'tais force de devenir sa femme, peut-
tre ses talents me feraient-ils concevoir pour lui un amour
trange, invitable et torturant; car il y a quelquefois une
grandeur hroque dans son regard, ses manires, sa conversation.
Oh! alors je serais bien malheureuse! Il ne dsire pas mon amour,
et, si je le lui tmoignais, il me ferait sentir que cet amour est
un sentiment superflu qu'il ne m'a jamais demand et qui ne me
convient pas; je sais qu'il en serait ainsi.

-- Et pourtant Saint-John est bon, reprit Diana.

-- Oui, il est bon et grand; mais en poursuivant ses desseins
magnifiques, il oublie avec trop de ddain les besoins et les
sentiments de ceux qui aspirent moins haut que lui: aussi ceux-l
feront mieux de ne pas suivre la mme route que lui, de peur que,
dans sa course rapide, il ne les foule aux pieds. Le voil qui
vient; je vais vous quitter, Diana.

Le voyant ouvrir la porte du jardin, je montai rapidement dans ma
chambre.

Mais je fus force de me trouver avec lui  l'heure du souper.
Pendant le repas, il fut aussi calme qu' l'ordinaire. Je croyais
qu'il me parlerait  peine, et j'tais persuade qu'il avait
renonc  ses projets de mariage; je vis bientt que je m'tais
trompe dans mes deux suppositions. Il me parla comme
ordinairement, ou du moins comme il me parlait depuis quelque
temps, c'est--dire avec une politesse scrupuleuse. Sans doute il
avait invoqu l'aide de l'Esprit saint pour dompter sa colre, et
il croyait m'avoir pardonn encore une fois.

Quand l'heure de la lecture du soir fut venue, il choisit le vingt
et unime chapitre de l'Apocalypse. De tout temps, j'avais aim 
lui entendre prononcer les paroles de la Bible; mais jamais sa
belle voix ne me paraissait si douce et si sonore, ni ses manires
si imposantes dans leur noble simplicit, que lorsqu'il nous
lisait les prophties de Dieu. Ce soir-l, sa voix prit un timbre
encore plus solennel et ses manires une intention plus
pntrante. Il tait assis au milieu de nous; la lune de mai
brillait  travers les fentres dpouilles de leurs rideaux, et
rendait presque inutile la lumire pose sur la table. Saint-John
tait pench sur sa vieille Bible, et lisait les pages o saint
Jean raconte qu'il a vu un nouveau ciel et une nouvelle terre,
que Dieu viendra habiter parmi les hommes, qu'il essuiera toute
larme de leurs yeux, qu'il n'y aura plus ni mort, ni deuil, ni
cri, ni travail, car ce qui tait auparavant sera pass.

Au moment o il lut le verset suivant, je fus douloureusement
frappe; car je sentis, par une lgre altration dans sa voix,
que ses yeux s'taient tourns de mon ct. Voici ce qu'il
contenait:

Celui qui vaincra hritera toutes choses; je serai son Dieu et il
sera mon fils. Puis Saint-John continua d'une voix lente et
claire Les timides, les incrdules, etc., leur part sera dans
l'tang ardent de feu et de soufre, ce qui est la seconde mort.

Plus tard, je sus laquelle de ces deux destines Saint-John
craignait pour moi.

Il lut ces derniers mots avec un accent de triomphe ml d'une
ardente inspiration. Il croyait voir dj son nom crit dans le
livre de vie, et il aspirait vers l'heure qui lui ouvrirait cette
cit o les rois de la terre apportent ce qu'ils ont de plus
magnifique et de plus prcieux, et qui n'a besoin ni de soleil ni
de lune pour l'clairer; car la gloire de Dieu l'claire, et
l'agneau est son flambeau.

Il dploya toute son nergie dans la prire qui suivit la lecture
de la Bible; son zle s'veilla. Il mditait profondment,
s'entretenait avec Dieu et semblait se prparer  une victoire. Il
demanda la force pour les coeurs faibles, la lumire pour ceux qui
s'cartent du troupeau, le retour mme  la onzime heure du jour
pour ceux que les tentations du monde ou de la chair ont entrans
loin du droit chemin; il supplia l'ternel d'arracher un tison 
la fournaise ardente. Il y a toujours quelque chose d'imposant
dans une semblable vhmence. Je fus d'abord tonne de sa prire;
mais, lorsque je le vis continuer et s'animer, je fus touche et
enfin saisie de respect. Il sentait si bien ce qu'il y avait de
grand et de bon dans son dessein, que ceux qui l'entendaient ne
pouvaient pas sentir autrement que lui.

La prire acheve, nous prmes cong de lui. Il devait partir le
lendemain de trs bonne heure. Aprs l'avoir embrass, Diana et
Marie quittrent la chambre: il me sembla qu'il le leur avait
demand tout bas. Je lui tendis la main et je lui souhaitai un bon
voyage.

Merci, Jane, me dit-il; je reviendrai dans une quinzaine de
jours; je vous laisse encore ce temps-l pour rflchir. Si
j'coutais l'orgueil humain, je ne vous parlerais plus de mariage;
mais je n'coute que mon devoir, et je n'ai en vue que la gloire
de Dieu. Mon matre a t patient, je le serai aussi. Je ne veux
pas vous laisser  votre perdition comme un vase de colre;
repentez-vous pendant qu'il en est encore temps. Rappelez-vous
qu'il nous est command de travailler tant que le jour dure; car
la nuit approche, o aucun homme ne pourra plus travailler.
Souvenez-vous du sort de ceux qui veulent avoir toutes leurs joies
sur la terre. Dieu vous donne la force de choisir cette richesse
que personne ne pourra vous enlever!

Il posa sa main sur ma tte en prononant ces derniers mots. Il
avait parl avec vhmence et douceur. Son regard n'tait
certainement pas celui d'un amant qui contemple sa matresse, mais
celui d'un pasteur qui rappelle sa brebis errante, ou plutt celui
d'un ange gardien surveillant l'me qui lui a t confie. Tous
les hommes de talent, que ce soient des hommes de sentiment ou
non, des prtres zls ou des despotes, pourvu toutefois qu'ils
soient sincres, ont leurs moments sublimes lorsqu'ils rgnent et
soumettent. Je sentis pour Saint-John une vnration si forte que
je me trouvai tout  coup arrive au point que j'vitais depuis si
longtemps. Je fus tente de cesser toute lutte, de me laisser
entraner par le torrent de sa volont, de m'engloutir dans le
gouffre de son existence et d'y sacrifier ma vie. Il me dominait
presque autant que m'avait autrefois domine M. Rochester, pour
une cause diffrente; dans les deux cas, j'tais folle. Cder
autrefois et t manquer aux grands principes; cder maintenant
et t une erreur de jugement. Je vois tout cela clairement, 
prsent que la crise douloureuse est passe. Alors je n'avais pas
conscience de ma folie.

Je me sentais impuissante sous le contact de ce prtre; j'oubliai
mes refus. Mes craintes se dissiprent; mes efforts furent
paralyss. Cette union que j'avais jadis repousse devenait
possible  mes yeux: tout changeait subitement. La religion
m'appelait, les anges me faisaient signe de venir, Dieu
commandait; la vie se droulait rapidement devant moi; les portes
de la mort s'ouvraient, et au del me laissaient voir l'ternit.
Il me semblait que, pour y tre heureuse, je pourrais tout
sacrifier en ce monde; cette sombre chambre me paraissait pleine
de visions.

Pourriez-vous vous dcider maintenant? me demanda le
missionnaire.

Son accent tait doux, et il m'attira amicalement vers lui. Oh!
combien cette douceur tait plus puissante que la force! Je
pouvais rsister  la colre de Saint-John; sa bont me faisait
plier comme un roseau: et pourtant, j'eus toujours conscience que,
si je cdais, je m'en repentirais un jour. Une heure de prire
solennelle n'avait pas pu changer sa nature; elle n'avait pu que
l'lever.

Je pourrais me dcider si j'tais certaine, rpondis-je; je
pourrais jurer de devenir votre femme si j'tais convaincue que
telle est la volont de Dieu; et plus tard advienne que pourra!

-- Mes prires sont exauces! s'cria Saint-John.

Il pressa plus fortement sa main sur ma tte, comme s'il se ft
empar de moi; il m'entoura de ses bras presque comme s'il m'et
aime: je dis presque; je pouvais apprcier la diffrence, car je
savais ce que c'est que d'tre aim; mais comme lui j'avais mis
l'amour hors de question, et je ne pensais qu'au devoir. Des
nuages flottaient encore devant mes yeux, et je luttais pour les
carter. Je dsirais sincrement et avec ardeur faire ce qui tait
bien, et je ne demandais au ciel que de me montrer le sentier 
suivre. Jamais je n'avais t si excite. Le lecteur jugera si ce
qui se passa alors fut le rsultat de mon exaltation.

La maison tait tranquille; car je crois que, sauf Saint-John et
moi, tout le monde reposait. La seule lumire qui nous clairt
s'teignait; la lune brillait dans la chambre. Mon coeur battait
rapidement; j'entendais ses pulsations. Tout  coup, ses
battements furent arrts par une sensation inexprimable, qui
bientt se communiqua  ma tte et  mes membres. Cette sensation
ne ressemblait pas  un choc lectrique; mais elle tait aussi
aigu, aussi trange, aussi mouvante. On et dit que, jusque-l,
ma plus grande activit n'avait t qu'une torpeur d'o l'on me
commandait de sortir. Mes sens s'veillaient haletants; mes yeux
et mes oreilles attendaient; ma chair frmissait sur mes os.

Qu'avez-vous entendu? qu'avez-vous vu? me demanda Saint-John.

Je n'avais rien vu; mais j'avais entendu une voix me crier:

Jane! Jane! Jane! et rien de plus.

Oh Dieu! qui pouvait-ce tre? J'aspirai l'air avec force.

J'aurais pu dire: O est-ce? car cette voix ne sortait ni de la
chambre, ni de la maison, ni du jardin, ni de l'air, ni des abmes
de la terre, ni du ciel. Je l'avais entendue; mais o, et comment?
il m'et t impossible de le dire. C'tait la voix d'un tre
humain, une voix bien connue et bien aime, celle douard
Rochester. Elle tait triste, douloureuse, sauvage, arienne, et
semblait prier.

Je viens, m'criai-je; attendez-moi. Oh! je vais venir.

Je courus ouvrir la porte, et je regardai dans le corridor: il
tait sombre. Je courus dans le jardin: il tait vide.

O tes-vous? m'criai-je.

Les montagnes derrire Marsh-Glen rptrent faiblement: O tes-
vous? J'coutai. Le vent soupirait doucement dans les sapins;
tout autour de moi je ne vis que la solitude des marais et la
solitude de la nuit.

Va-t'en, superstition! m'criai-je en voyant un spectre noir se
dessiner prs des ifs dj si obscurs. Ce n'est pas l une de tes
dceptions; ce n'est pas l un effet de ta puissance; c'est
l'oeuvre de la nature. Elle s'est veille et a fait tous ses
efforts.

Je m'loignai violemment de Saint-John, qui m'avait suivie et
voulait me retenir. Mon tour tait venu; ma puissance tait en
jeu, et je me sentais pleine de force. Je lui demandai de ne me
faire ni questions ni remarques. Je le priai de me quitter: il me
fallait tre seule, je le voulais. Il cda aussitt. Quand on a
une nergie assez forte pour bien commander, il est facile de se
faire obir. Je montai dans ma chambre; je m'enfermai; je tombai 
genoux, et je priai  ma manire: manire bien diffrente de celle
de Saint-John, mais efficace aussi. Il me semblait que j'tais
tout prs d'un puissant esprit, et, pleine de gratitude, mon me
se prcipitait  ses pieds. Je me relevai aprs cette action de
grces, je pris une rsolution, et je me couchai claire et
dcide. J'attendis le jour avec impatience.



CHAPITRE XXXVI

Le jour arriva enfin. Je me levai  l'aurore. Pendant une heure ou
deux je m'occupai  ranger mes tiroirs, ma garde-robe et tout ce
que contenait ma chambre, afin de les laisser dans l'tat
qu'exigeait une courte absence. Pendant ce temps, j'entendis
Saint-John quitter sa chambre. Il s'arrta devant la mienne. Je
craignais qu'il ne frappt; mais non: il se contenta de glisser
une feuille de papier sous ma porte. Je la pris et je lus ces
mots:

Vous m'avez quitt trop subitement hier au soir. Si seulement
vous tiez reste un peu plus de temps, vous auriez pos votre
main sur la croix du chrtien, sur la couronne des anges. Je
reviendrai dans quinze jours, et alors je m'attends  vous trouver
tout  fait dcide. Pendant ce temps, priez et veillez, afin de
n'tre pas tente; je crois que l'esprit a bonne volont, mais la
chair est faible. Je prierai pour vous  toute heure.

Tout  vous, Saint-John.

Mon esprit, me dis-je, veut faire ce qui est bien, et j'espre
que ma chair est assez forte pour accomplir la volont du ciel,
lorsque cette volont me sera clairement dmontre. En tous cas,
elle sera assez forte pour chercher, sortir des nuages et du
doute, et trouver la lumire et la certitude.

Bien qu'on ft au 1er du mois de juin, la matine tait froide et
sombre, la pluie fouettait les vitres. J'entendis Saint-John
ouvrir la porte de devant, et, regardant  travers la fentre, je
le vis traverser le jardin; il prit un chemin au-dessus des marais
brumeux, et qui allait dans la direction de Whitcross. C'tait l
qu'il devait rencontrer la voiture.

Dans quelques heures je suivrai la mme route que vous, pensai-
je; moi aussi j'irai chercher une voiture  Whitcross; moi aussi
j'ai en Angleterre quelqu'un dont je voudrais savoir des nouvelles
avant de partir pour toujours.

Il me restait encore deux heures avant le djeuner; je me mis  me
promener doucement dans ma chambre, et  songer  l'vnement qui
m'avait fait prendre cette rsolution subite.

Je me rappelais la sensation que j'avais prouve, car elle me
revenait toujours aussi trange. Je me rappelais la voix que
j'avais entendue. De nouveau je me demandai d'o elle pouvait
venir, mais aussi vainement qu'auparavant; il me semblait que ce
n'tait pas du monde extrieur. Je me disais que c'tait peut-tre
une simple impression nerveuse, une illusion, et pourtant je ne
pouvais pas le croire; cela ressemblait plutt  une inspiration.
Ce choc tait venu comme le tremblement de terre qui remua les
fondements de la prison de saint Paul et de Silas; il avait ouvert
la porte de mon me, l'avait dlivre de ses chanes, sortie de
son sommeil, et elle s'tait veille tremblante, attentive et
tonne. Alors trois fois un cri rsonna  mes oreilles
pouvantes, dans mon coeur haletant et dans mon esprit inquiet et
ce cri n'avait rien de surprenant ni de terrible, mais il semblait
bien plutt joyeux de cet effort qu'il avait pu faire sans le
secours du corps.

Dans peu de jours, me dis-je en achevant ma rverie, je saurai
quelque chose sur celui dont la voix m'a appele la nuit dernire.
Les lettres ont t inutiles; je tenterai des recherches
personnelles.

Au djeuner, j'annonai  Marie et  Diana que j'allais partir
pour un voyage et que je serais absente au moins quatre jours.

Vous allez partir seule? me dirent-elles.

-- Oui, rpondis-je; je pars pour savoir des nouvelles d'un ami
dont je suis inquite depuis quelque temps.

Elles auraient pu m'objecter qu'elles taient mes seules amies,
car je le leur avais souvent dit, et je suis mme persuade
qu'elles y pensrent dans le moment; mais avec leur dlicatesse
naturelle, elles s'abstinrent de toute observation. Diana seule me
demanda si j'tais sre d'tre assez bien portante pour voyager;
elle me dit que j'tais trs ple. Je rpondis que l'inquitude
seule me faisait souffrir, et que j'esprais en tre bientt
dlivre.

Il me fut facile de faire mes prparatifs, car je ne fus trouble
ni par les questions ni par les soupons. Lorsque je leur eus dit
que je ne pouvais pas m'expliquer, elles acceptrent gracieusement
mon silence, et moi je ne fus pas tente de le rompre; elles me
laissrent agir librement, comme moi-mme je l'aurais fait  leur
gard dans de semblables circonstances.

Je quittai Moor-House vers trois heures, et, un peu aprs quatre
heures, j'tais devant le poteau de Whitcross, attendant la
voiture qui devait me mener  Thornfield. Je l'entendis de loin,
grce au silence de ces montagnes solitaires et de ces routes
dsertes. Il y avait un an, j'tais descendue de cette mme
voiture, dans ce mme endroit, dsole, sans espoir et sans but Je
fis signe et la voiture s'arrta; j'entrai, sans tre force cette
fois de me dfaire de tout ce que je possdais pour obtenir une
place. J'tais de nouveau sur la route de Thornfield, et je
ressemblais  un pigeon voyageur qui retourne chez lui.

Le voyage tait de trente-six heures; j'tais partie de Whitcross
un mardi dans l'aprs-midi, et le jeudi, de bonne heure, le cocher
s'arrta pour donner  boire aux chevaux, dans une auberge situe
au milieu d'un pays dont les buissons verts, les grands champs et
les montagnes basses et pastorales me frapprent comme les traits
d'un visage connu. Combien ces aspects me semblrent gracieux!
combien cette verdure me parut avoir de douces teintes, quand je
songeai aux sombres marais de Morton! Oui, je connaissais ce
paysage et je savais que j'approchais de mon but.

 quelle distance est le chteau de Thornfield? demandai-je au
garon d'curie.

--  deux milles  travers champs, madame.

-- Voil mon voyage fini, pensai-je.

Je descendis de voiture; je chargeai le garon de garder ma malle
jusqu' ce que je la fisse demander. Je payai ma place, je donnai
un pourboire au cocher, et je partis. Le soleil brillait sur
l'enseigne de l'auberge, et je lus ces mots en lettres d'or: Aux
Armes des Rochester. Mon coeur se soulevait; j'tais dj sur les
terres de mon matre; je me mis  penser, et je me dis tout 
coup: M. Rochester a peut-tre quitt la terre anglaise, et quand
mme il serait au chteau de Thornfield, qui y trouveras-tu avec
lui? sa femme folle. Tu ne peux rien faire ici; tu n'oseras pas
lui parler, ni mme rechercher sa prsence; tu te donnes une peine
inutile, tu ferais mieux de ne pas aller plus loin. Demande des
dtails aux gens de l'auberge; ils te diront tout ce que tu
dsires savoir, ils clairciront tes doutes. Va demander  cet
homme si M. Rochester est chez lui.

Cette pense tait raisonnable, et pourtant je ne pus pas
l'accepter; je craignais une rponse dsesprante. Prolonger le
doute, c'tait prolonger l'espoir. Je pouvais encore voir le
chteau sous un bel aspect; devant moi taient la barrire et les
champs que j'avais franchis le matin o j'avais quitt Thornfield,
sourde, aveugle, incertaine, poursuivie par une furie vengeresse
qui me chtiait sans cesse. Avant d'tre encore dcide, je me
trouvai dj au milieu des champs. Comme je marchais vite! je
courais mme quelquefois. Comme je regardais en avant pour
apercevoir les bois bien connus! comme je saluais les arbres, les
prairies et les collines que j'avais parcourues!

Enfin, j'aperus les sombres bois o nichaient les corneilles; un
croassement vint rompre la tranquillit du matin. Une joie trange
me remplissait, j'avanais rapidement. Je traversai encore un
champ, je longeai encore un sentier; on apercevait les murs de la
cour et les dpendances de derrire: la maison tait encore cache
par le bois des corneilles.

Je veux la voir d'abord en face, me dis-je; au moins j'apercevrai
ses crneaux hardis qui frappent le regard, et je distinguerai la
fentre de mon matre; peut-tre y sera-t-il. Il se lve tt,
peut-tre qu'il se promne maintenant dans le verger ou sur le
devant de la maison. Si seulement je pouvais le voir, rien qu'un
moment! Je ne serais certainement pas assez folle pour courir vers
lui; et pourtant je ne puis pas l'affirmer, je n'en suis pas sre.
Et alors qu'arriverait-il? Dieu veille sur lui! Si je gotais
encore une fois au bonheur que son regard sait me donner, qui en
souffrirait? Mais je suis dans le dlire; peut-tre, en ce moment,
contemple-t-il un lever de soleil sur les Pyrnes ou sur les mers
agites du Sud.

J'avais long le petit mur au verger et je venais de tourner
l'angle. Entre deux piliers de pierre surmonts de boules
galement en pierre, se trouvait une porte qui conduisait aux
prairies. Place derrire l'un de ces piliers, je pouvais
contempler toute la faade de la maison; j'avanai ma tte avec
prcaution pour voir si aucun des volets des chambres  coucher
n'tait ouvert: crneaux, fentres, faade, je devais tout
apercevoir de l.

Les corneilles qui volaient au-dessus de ma tte m'examinaient
peut-tre pendant ce temps. Je ne sais ce qu'elles pensaient;
elles durent me trouver d'abord trs attentive et trs timide;
puis, petit  petit, trs hardie et trs inquite. Je jetai
d'abord un coup d'oeil, puis un long regard; ensuite je sortis de
ma retraite et j'avanai dans la prairie. Je m'arrtai tout  coup
devant la faade, et je la regardai d'un air  la fois hardi et
abattu; elles purent se demander ce que signifiait cette timidit
affecte du commencement et ces yeux stupides et sans regard de la
fin.

Lecteurs, coutez une comparaison:

Un amant trouve sa matresse endormie sur un banc de mousse, il
voudrait contempler son beau visage sans l'veiller. Il marche
doucement sur le gazon pour ne pas faire de bruit; il s'arrte,
croyant qu'elle a remu; il recule; pour rien au monde il ne
voudrait tre vu. Tout est tranquille; il avance de nouveau; il se
penche sur elle; un voile lger recouvre ses traits; il le soulve
et se baisse vers elle; son oeil va apercevoir une beaut
florissante, adorable dans son sommeil. Comme son premier regard
est ardent, comme il la contemple! Mais tout  coup il tressaille;
il presse violemment entre ses bras ce corps que tout  l'heure il
n'osait pas toucher avec ses doigts. Il crie un nom, dpose son
fardeau  terre et le regarde avec garement; et il continue  la
presser,  l'appeler,  la regarder, car il ne craint plus de
l'veiller par aucun cri ni par aucun mouvement! Il croyait
trouver celle qu'il aimait doucement endormie, et il a trouv un
cadavre.

Et moi, je dirigeais mes regards joyeux vers une belle maison, et
je n'aperus qu'une ruine noircie par la fume.

Il n'y avait pas besoin de me cacher derrire un poteau, de
regarder les volets des chambres, dans la crainte de rveiller
ceux qui y dormaient; il n'y avait pas besoin d'couter les portes
s'ouvrir ou de croire entendre des pas sur le pav ou le long de
la promenade. La pelouse, les champs, taient fouls aux pieds et
dvasts; le portail tait dpouill de ses portes; la faade
tait telle que je l'avais vue dans un de mes rves: un mur haut
et fragile, perc de fentres sans chssis, ni toit, ni crneaux,
ni chemines; tout avait t dtruit.

Alentour rgnaient le silence de la mort et la solitude du dsert.
Je ne m'tonnai plus que mes lettres fussent restes sans rponse;
autant les envoyer dans le caveau d'une glise. En regardant les
pierres noircies, il tait facile de comprendre que le chteau
avait t dtruit par le feu; mais qui l'avait allum? Comment ce
malheur tait-il arriv? La perte du marbre, du pltre et du bois,
avait-elle t le seul malheur? Ou bien des existences avaient-
elles t dtruites comme la maison? Lesquelles? Effrayante
question,  laquelle personne ne pouvait me rpondre. Il ne
m'tait mme pas possible d'avoir recours  des signes ou  des
preuves muettes.

En me promenant autour des murs en ruine et en parcourant le
chteau dvast, je reconnus que l'incendie devait tre dj un
peu ancien. La neige s'tait fray un chemin sous cette arche
vide, et les pluies d'hiver taient entres dans ces trous qui
jadis servaient de fentres; le printemps avait jet ses semences
dans ces amas de dcombres; le gazon recouvrait les pierres et les
solives; mais, pendant ce temps, o tait le malheureux
propritaire de ces ruines? Dans quel pays demeurait-il? qui
veillait sur lui? mes yeux se dirigrent involontairement du ct
de la tour de la vieille glise et je me dis: Est-il all
chercher un abri dans l'troite maison de marbre des Rochester?

Il me fallait des renseignements, et je ne pouvais les obtenir
qu' l'auberge; j'y retournai promptement. L'hte m'apporta lui-
mme mon djeuner dans le parloir. Je le priai de fermer la porte
et de s'asseoir, parce que j'avais quelques questions  lui faire;
mais je ne savais par o commencer, tant je craignais sa rponse!
et pourtant le spectacle que je venais d'avoir sous les yeux
m'avait un peu prpare  un rcit douloureux. L'hte tait un
homme d'ge mr et d'apparence respectable.

Vous connaissez sans doute le chteau de Thornfield? hasardai-je
enfin.

-- Oui, madame, j'y ai demeur autrefois.

-- Vous! Pas de mon temps, pensai-je; car votre visage m'est
tranger.

-- J'ai t le sommelier du dfunt M. Rochester, ajouta-t-il.

Dfunt! Il me sembla que je venais de recevoir en pleine poitrine
le coup que je cherchais  viter.

Dfunt! murmurai-je; est-il donc mort?

-- Je parle du pre de M. douard, le matre actuel, dit-il.

Je respirai de nouveau et mon sang coula librement; ces mots
m'avertissaient que M. douard, mon M. Rochester  moi (Dieu
veille sur lui!) tait vivant. Le matre actuel! mots doux 
entendre! il me semblait que maintenant je pouvais tout apprendre,
avec un calme relatif du moins; puisqu'il n'tait pas dans le
tombeau, je croyais pouvoir apprendre avec tranquillit qu'il se
ft rfugi mme aux antipodes.

M. Rochester est-il au chteau de Thornfield? demandai-je.

Je savais bien quelle rponse je recevrais, mais je dsirais
loigner le plus possible toute question positive sur le lieu de
sa rsidence.

Oh! non, madame, me rpondit-il; personne n'y demeure. Vous
n'tes pas du pays; sans cela vous sauriez ce qui est arriv
l'automne dernier. Le chteau n'est plus qu'une ruine; il a t
brl vers l'poque des moissons. C'est un horrible malheur; des
valeurs normes ont t dtruites; c'est  peine si l'on a pu
sauver quelques meubles. Le feu s'est dclar dans la nuit, et,
avant que la nouvelle fut connue  Millcote, le chteau tait dj
un amas de flammes; c'tait un affreux spectacle; j'en ai t
tmoin.

-- Au milieu de la nuit, murmurai-je; oui, c'tait l l'heure
fatale  Thornfield... Connat-on la cause de l'incendie?
demandai-je.

-- On l'a devine, madame, ou plutt je devrais dire qu'on en
tait sr. Vous ne savez peut-tre pas, continua-t-il en
approchant sa chaise de la table et en parlant plus bas, qu'il y
avait une folle enferme dans la maison.

-- J'en ai entendu parler.

-- Eh bien! madame, elle tait bien garde; pendant plusieurs
annes, personne n'tait sr qu'elle existait, car on ne la voyait
jamais; la rumeur publique disait seulement que quelqu'un tait
cach au chteau; mais il tait difficile de savoir qui. On disait
que M. douard avait amen cette femme avec lui, et quelques-uns
prtendaient que c'tait une ancienne matresse; mais une chose
trange arriva l'anne dernire.

Je craignis de l'entendre raconter ma propre histoire, et je
m'efforai de le ramener au fait.

Et cette folle? dis-je.

-- Cette folle, madame, se trouva tre femme de M. Rochester;
cette dcouverte se fit de la plus trange manire. Il y avait au
chteau une jeune institutrice dont M. Rochester...

-- Mais l'histoire de l'incendie, interrompis-je.

-- J'y arrive, madame; dont M. Rochester tomba amoureux. Les
domestiques disent qu'ils n'ont jamais vu personne aussi
perdument amoureux que lui; il la suivait partout; les
domestiques l'piaient, car vous savez, madame, que c'est leur
habitude. M. Rochester l'admirait au del de tout ce qu'on peut
s'imaginer, et pourtant personne autre ne la trouvait trs jolie.
Elle tait, dit-on, petite, mince, et semblable  une enfant. Je
ne l'ai jamais vue, mais j'ai entendu Lah, la bonne, parler
d'elle; Lah l'aimait assez. M. Rochester avait quarante ans et
l'institutrice n'en avait pas vingt; vous savez que quand les
hommes de cet ge tombent amoureux de jeunes filles, ils sont
comme ensorcels. Eh bien! M. Rochester voulait l'pouser.

-- Vous me raconterez cela plus tard, dis-je; j'ai des raisons
pour dsirer connatre le rcit de l'incendie. A-t-on souponn la
folle d'y avoir pris part?

-- Vous l'avez dit, madame; il est certain que c'est elle et aucun
autre qui a mis le feu. Il y avait une personne charge de la
garder; elle s'appelait Mme Poole. C'tait une femme capable pour
ce qu'elle avait  faire, et vraiment digne de confiance: elle
n'avait qu'un dfaut, dfaut commun chez ces gens-l: elle gardait
toujours prs d'elle une bouteille de genivre, et de temps en
temps elle buvait une goutte de trop. C'tait pardonnable; elle
avait une vie si rude! mais c'tait dangereux: car, lorsqu'aprs
avoir bu, Mme Poole s'endormait profondment, la folle, qui tait
aussi maligne qu'une sorcire, prenait les clefs dans sa poche,
sortait de la chambre et allait rder dans la maison pour y faire
tout le mal qui lui venait en tte. On dit qu'une fois elle a
tent de brler M. Rochester dans son lit; mais je ne connais pas
bien cette histoire. La nuit de l'incendie, elle a d'abord mis le
feu aux rideaux de la chambre qui touche  la sienne; puis elle
est descendue et est arrive dans la chambre o avait demeur
l'institutrice (on et dit qu'elle savait quelque chose de tout ce
qui s'tait pass et qu'elle avait de la rancune contre elle);
elle mit le feu au lit: mais heureusement personne n'y tait
couch. L'institutrice s'tait enfuie deux mois auparavant, et,
bien que M. Rochester l'ait fait chercher comme si elle et t
tout ce qu'il avait de plus prcieux au monde, il n'en entendit
jamais parler. Sa souffrance le jeta dans une sorte d'garement;
il n'tait pas fou, mais nanmoins, il tait devenu dangereux. Il
voulait tre seul; il renvoya Mme Fairfax, la femme de charge,
chez ses amis, qui demeuraient loin de l; mais il eut des gards,
car il lui fit une rente viagre; Elle le mritait bien, c'tait
une trs bonne femme. Mlle Adle, sa pupille, fut mise en pension;
il rompit avec toutes ses connaissances et s'enferma au chteau
comme un ermite.

-- Comment! est-ce qu'il ne quitta pas l'Angleterre?

-- Quitter l'Angleterre, lui? oh non! Il n'aurait seulement pas
franchi le seuil de sa maison, except la nuit, o il se promenait
comme un fantme dans les champs et le verger. On aurait dit qu'il
avait perdu la raison; et je crois qu'il l'a perdue en effet, car
avant cela c'tait l'homme le plus vif, le plus hardi et le plus
fin qu'on ait jamais vu. Ce n'tait pas un homme adonn au vin,
aux cartes et aux chevaux, comme beaucoup; d'ailleurs il n'tait
pas trs beau, mais il tait courageux et avait une volont ferme.
Je l'ai connu tout enfant et, quant  moi, j'ai souhait bien des
fois que Mlle Eyre se ft noye avant d'arriver  Thornfield.

-- Alors M. Rochester tait au chteau quand le feu clata?

-- Oui certainement, et il est mont dans les mansardes pendant
que tout tait en feu; il a rveill les domestiques et les a lui-
mme aids  descendre, puis il est retourn pour sauver la folle.
Alors on vint l'avertir qu'elle tait sur le toit, qu'elle agitait
ses bras au-dessus des crneaux et qu'elle jetait de tels cris
qu'on et pu l'entendre  un mille de distance. Je l'ai vue et
entendue: c'tait une forte femme avec de longs cheveux noirs qui
flottaient dans la direction oppose aux flammes. J'ai vu, ainsi
que plusieurs autres, j'ai vu M. Rochester monter sur le toit  la
lumire des toiles. Je l'ai entendu appeler: Berthe! Puis il
s'approcha d'elle; aussitt la folle jeta un cri, sauta et tomba
morte sur le pav.

-- Morte!

-- Oui, aussi inanime que les pierres qui reurent sa chair et
son sang.

-- Grand Dieu!

-- Vous avez raison, madame, c'tait effrayant.

Il frissonna.

Et aprs? dis-je.

-- Eh bien aprs, la maison fut brle jusqu'aux fondements; il ne
resta debout que quelques pans de muraille.

-- Y eut-il d'autres personnes de tues?

-- Non, et pourtant cela aurait mieux valu peut-tre.

-- Que voulez-vous dire?

-- Pauvre M. douard! s'cria-t-il. Je ne croyais pas voir jamais
cela. Quelques-uns disent que c'est une juste punition pour avoir
cach son premier mariage et avoir voulu prendre une autre femme
pendant que la sienne vivait encore; mais, quant  moi, je le
plains.

-- Vous dites qu'il est vivant! m'criai-je.

-- Oui, oui; mais beaucoup pensent qu'il vaudrait mieux qu'il ft
mort.

-- Pourquoi? comment?

Et mon sang se glaa de nouveau.

O est-il? demandai-je; est-il en Angleterre?

-- Oui, il est en Angleterre; il ne peut pas en sortir maintenant,
il y est pour toujours.

Combien mon agonie tait douloureuse! et cet homme semblait
vouloir la prolonger.

Il est aveugle comme les pierres, dit-il enfin, pauvre
M. douard!

Je craignais pis; je craignais qu'il ne ft fou. Je rassemblai mes
forces pour demander ce qui avait caus ce malheur.

Son courage et sa bont, madame. Il n'a pas voulu quitter la
maison avant que tout le monde en ft sorti. Lorsque Mme Rochester
se fut jete du toit, il descendit le grand escalier de pierre;
mais,  ce moment, il y eut un boulement. Il fut retir de
dessous les ruines vivant, mais grivement bless; une poutre
tait tombe de manire  le protger en partie; mais un de ses
yeux tait sorti de sa tte, et une de ses mains tait tellement
abme, que M. Carter, le chirurgien, a t oblig de la couper
immdiatement; son autre oeil a t brl, de sorte qu'il a
compltement perdu la vue, et qu'il est maintenant sans secours,
aveugle et estropi.

-- O est-il? o demeure-t-il maintenant?

-- Au manoir de Ferndean, une proprit qu'il possde  trente
milles d'ici  peu prs; c'est un endroit tout  fait dsert.

-- Qui est avec lui?

-- Le vieux John et sa femme; il n'a voulu personne autre; on dit
qu'il est tout  fait bas.

-- Avez-vous une voiture quelconque ici?

-- Nous avons un cabriolet, madame, un trs joli cabriolet.

-- Faites-le prparer tout de suite, et dites  votre garon que,
s'il peut me mener  Ferndean avant la nuit, je le payerai, lui et
vous, le double de ce qu'on donne ordinairement.



CHAPITRE XXXVII

Le manoir de Ferndean tait une vieille construction de taille
moyenne, sans prtentions architecturales, et situe au milieu des
bois. J'en avais dj entendu parler. M. Rochester le nommait
souvent, et il y allait quelquefois. Son pre avait achet cette
proprit  cause de ses belles chasses; il l'aurait loue s'il
avait pu trouver des fermiers; mais personne n'en voulait, parce
qu'elle tait dans un lieu malsain. Ferndean n'tait donc ni
habit ni meubl,  l'exception de deux ou trois chambres qu'on
avait prpares pour l'poque des chasses, poque  laquelle le
propritaire venait toujours passer quelque temps au chteau.

J'arrivai un peu avant la nuit: le ciel tait triste, le vent
froid, et j'tais mouille par une pluie continuelle et
pntrante; je fis le dernier mille  pied, aprs avoir renvoy le
cabriolet et pay au cocher la double rtribution que je lui avais
promise. On n'apercevait pas le chteau, bien qu'on en ft dj
tout prs, tant le bois qui l'entourait tait sombre et pais; des
portes de fer, places entre des piliers de granit, indiquaient
l'entre. Aprs les avoir franchies, je me trouvai dans une demi-
obscurit provenant de deux ranges d'arbres. Entre des troncs
noueux et blancs, et sous des arches de branches, se trouvait un
chemin couvert de gazon et qui longeait la fort. Je le suivis,
esprant atteindre bientt le chteau; mais il continuait toujours
et semblait s'enfoncer de plus en plus. On ne voyait ni champs ni
habitations.

Je pensai que je m'tais trompe de direction et que je m'tais
perdue. L'obscurit du soir et l'obscurit des bois
m'environnaient. Je regardai tout autour de moi pour chercher une
autre route; il n'y en avait pas: les troncs normes et les
feuillages pais de l't s'entrelaaient troitement; nulle part
il n'y avait d'ouverture.

J'avanai; enfin le chemin s'claircit; les arbres devinrent moins
touffus. Bientt j'aperus une barrire, puis une maison;
l'obscurit rendait difficile de la distinguer des arbres, tant
ses murs,  moiti dtruits, taient humides et verdtres. Aprs
avoir franchi une porte ferme simplement par un verrou, je me
trouvai au milieu de champs clos et tout entours d'arbres; il n'y
avait ni fleurs ni plates-bandes, mais simplement une grande alle
sable qui bordait une pelouse et conduisait au centre de la
fort. La maison, vue de face, offrait deux pignons pointus; les
fentres taient troites et grilles. La porte de devant tait
galement troite, et on y arrivait par une marche. C'tait bien,
comme me l'avait dit mon hte, un lieu dsol, aussi tranquille
qu'une glise pendant la semaine. La pluie tombant sur les
feuilles de la fort tait le seul bruit qu'on entendit.

Peut-il y avoir de la vie ici? me demandai-je.

Oui, il y avait une sorte de vie, car j'entendis un mouvement,
l'troite porte s'ouvrit, et une ombre fut sur le point de sortir
de la grange.

La porte s'tait ouverte lentement, quelqu'un s'avana  la lueur
du crpuscule et s'arrta sur la marche: c'tait un homme; il
avait la tte nue. Il tendit la main, comme pour sentir s'il
pleuvait. Malgr l'obscurit, je le reconnus: c'tait mon matre,
douard Rochester.

Je m'arrtai, je retins mon haleine, et je me mis  l'examiner
sans tre vue, hlas! sans pouvoir l'tre. Soudaine rencontre o
l'enivrement tait bien comprim par l'amre souffrance! Je n'eus
pas de peine  retenir ma voix et  ne point avancer rapidement.

Ses contours taient toujours aussi vigoureux que jadis, un port
aussi droit, ses cheveux aussi noirs; ses traits n'taient ni
altrs ni abattus; une anne de douleur n'avait pas pu puiser sa
force athltique ou fltrir sa vigoureuse jeunesse; mais quel
changement dans son expression! Son visage dsespr et inquiet me
fit penser  ces btes sauvages ou  ces oiseaux de proie qui,
blesss et enchans, sont dangereux  approcher dans leurs
souffrances. L'aigle emprisonn, qu'une main cruelle priva de ses
yeux entours d'or, devait ressembler  ce Samson aveugle. Croyez-
vous que je craignais sa frocit? Si vous le pensez, vous me
connaissez peu. Je berais ma douleur de la douce esprance que je
pourrais bientt dposer un baiser sur ce rude front et sur ces
paupires fermes; mais le moment n'tait pas venu, je ne voulais
pas encore m'approcher de lui.

Il descendit la marche, et avana lentement et en hsitant du ct
de la pelouse. Qu'tait devenue sa dmarche hardie? Il s'arrta,
comme s'il n'et pas su de quel ct tourner. Il tendit la main,
ouvrit ses paupires, regarda autour de lui, et, faisant un grand
effort, dirigea ses yeux vers le ciel et les arbres: je vis bien
que tout pour lui tait obscurit. Il leva sa main droite, car il
tenait toujours cach dans sa poitrine le bras qui avait t
mutil; il semblait vouloir, par le toucher, comprendre ce qui
l'entourait; mais il ne trouva que le vide: les arbres taient
loigns de quelques mtres. Il renona  ses efforts, croisa ses
bras, et resta tranquille et muet sous la pluie qui tombait avec
violence sur sa tte nue.  ce moment, John s'approcha de lui.

Voulez-vous prendre mon bras, monsieur? dit-il. Voil une forte
onde qui commence: ne feriez-vous pas mieux de rentrer?

-- Laissez-moi, rpondit-il.

John se retira sans m'avoir remarque. M. Rochester essaya de se
promener, mais en vain: tout tait trop incertain pour lui. Il se
dirigea vers la maison, et, aprs tre entr, referma la porte.

Alors je m'approchai et je frappai. La femme de John m'ouvrit.

Bonjour, Marie, dis-je; comment vous portez-vous?

Elle tressaillit comme si elle et vu un fantme; je la
tranquillisai, lorsqu'elle me demanda rapidement: Est-ce bien
vous, mademoiselle, qui venez  cette heure dans ce lieu
solitaire? Je lui rpondis en lui prenant la main; puis je la
suivis dans la cuisine, o John tait assis prs d'un bon feu. Je
leur expliquai en peu de mots que j'avais appris tout ce qui tait
arriv  Thornfield, et que je venais voir M. Rochester. Je priai
John de descendre  l'octroi, o j'avais quitt mon cabriolet, et
d'y prendre ma malle que j'y avais laisse. Lorsque j'eus retir
mon chle et mon chapeau, je demandai  Marie si je ne pourrais
pas coucher une nuit au manoir. Voyant que c'tait possible, bien
que difficile, je lui dis que je resterais.  ce moment, une
sonnette se fit entendre dans le salon.

Quand vous entrerez au salon, dites  votre matre que quelqu'un
dsire lui parler; mais ne me nommez pas, dis-je  Marie.

-- Je ne pense pas qu'il veuille vous recevoir, dit-elle; il ferme
sa porte  tout le monde.

Quand elle revint, je lui demandai ce qu'avait rpondu
M. Rochester.

Il dsire savoir quel est votre nom, et ce que vous voulez,
rpondit-elle; puis elle remplit un verre d'eau et le posa sur un
plateau avec deux lumires.

-- Est-ce pour cela qu'il a sonn? demandai-je.

-- Oui; bien qu'il soit aveugle, il veut toujours avoir des
lumires le soir.

-- Donnez-moi le plateau, je le porterai moi-mme.

Je le lui pris des mains; elle m'indiqua la porte du salon. Le
plateau tremblait dans mes bras, une partie de l'eau tomba du
verre; mon coeur battait avec force. Marie m'ouvrit la porte et la
referma.

Le salon tait triste; un feu nglig brlait dans la grille, et
l'aveugle, qui occupait cette chambre, se penchait vers le foyer
en appuyant sa tte contre la chemine antique. Son vieux chien
Pilote tait couch en face de lui. L'animal s'tait loign du
chemin de l'aveugle, comme s'il et craint d'tre involontairement
foul aux pieds. Au moment o j'entrai, Pilote dressa les
oreilles, se leva en aboyant et bondit autour de moi. Il me fit
presque jeter le plateau. Je le posai sur la table, puis je
m'approchai du chien, je le caressai et je lui dis doucement: 
bas, Pilote! M. Rochester se dtourna machinalement pour savoir
ce qui avait occasionn ce bruit; mais, ne pouvant rien voir, il
se retourna en soupirant.

Donnez-moi l'eau, Marie, dit-il.

Je m'approchai avec le verre  moiti plein; Pilote me suivait,
toujours aussi excit.

Qu'y a-t-il donc? demanda M. Rochester.

--  bas, Pilote! dis-je de nouveau.

M. Rochester s'arrta au moment o il allait porter le verre  ses
lvres, et sembla couter. Cependant il but et posa son verre sur
la table.

C'est bien vous, Marie, dit-il, n'est-ce pas?

-- Marie est dans la cuisine. rpondis-je.

Il avana rapidement la main; mais, ne me voyant pas, il ne put
pas me toucher.

Qui est-ce? qui est-ce? demanda-t-il en s'efforant de voir.
Effort vain et douloureux! Rpondez-moi, parlez-moi encore!
s'cria-t-il d'un ton haut et imprieux.

-- Voulez-vous encore un peu d'eau, monsieur? dis-je; car j'en ai
rpandu la moiti.

-- Qui est-ce? qui est-ce qui parle?

-- Pilote m'a reconnue, rpondis-je. John et Marie savent que je
suis ici. Je suis arrive ce soir.

-- Grand Dieu! quel prestige, quelle douce folie s'empare de moi?

-- Il n'y a ni prestige ni folie. Votre esprit, monsieur, est trop
fort pour se laisser aller au prestige, votre sant trop
vigoureuse pour craindre la folie.

-- O est celle qui parle? Mais non, ce n'est qu'une voix! Oh! je
ne puis pas la voir! mais il faut que je la sente, ou mon coeur
cessera de battre, et ma tte se brisera. Qui que vous soyez,
laissez-moi vous toucher, ou je mourrai!

Il se mit  ttonner. J'arrtai sa main errante et je
l'emprisonnai dans les deux miennes.

Ce sont bien ses doigts! s'cria-t-il; ses petits doigts
dlicats! Alors elle est ici tout entire.

Sa main vigoureuse s'chappa des miennes; il saisit mon bras, mon
paule, mon cou, ma taille; bientt je me sentis enlace par lui.

Est-ce Jane? est-ce bien elle? Voil ses formes, sa taille.

-- Et c'est sa voix, ajoutai-je. C'est elle tout entire, c'est
toujours son mme coeur pour vous. Dieu vous bnisse, monsieur! je
suis heureuse d'tre prs de vous.

-- Jane Eyre! Jane Eyre! fut tout ce qu'il put dire.

-- Oui, mon cher matre, rpondis-je; je suis Jane Eyre. Je vous
ai retrouv et je reviens vers vous.

-- Est-ce bien vous en chair et en os? tes-vous bien ma Jane
vivante?

-- Vous me touchez, monsieur, et vous me tenez assez ferme. Je ne
suis pas froide comme un cadavre, et je ne m'chappe pas comme un
esprit.

-- Ma bien-aime vivante! Ce sont certainement ses membres, ses
traits; mais je ne puis pas tre si heureux aprs toutes mes
souffrances. C'est un rve. Souvent la nuit j'ai rv que je la
tenais presse contre mon coeur, comme maintenant, et je
l'embrassais, et je sentais qu'elle m'aimait et qu'elle ne me
quitterait pas.

-- Non, monsieur, je ne vous quitterai plus jamais.

-- C'tait ce que me disait mon rve; mais je m'veillais
toujours, et je me voyais cruellement tromp. Je me retrouvais
seul et abandonn; ma vie continuait  tre sombre, isole et sans
espoir. L'eau tait interdite  mon me altre, le pain  mon
coeur affam. Douce vision que je presse dans mes bras, toi aussi
tu t'envoleras; comme tes soeurs tu disparatras. Mais embrassez-
moi avant de partir, Jane, embrassez-moi encore une fois.

-- Oh! oui, monsieur.

Je pressai mes lvres sur ses yeux brillants jadis, et teints
maintenant. Je soulevai ses cheveux et je baisai son front. Il
sembla se rveiller tout  coup et se convaincre qu'il n'tait pas
le jouet d'un songe.

C'est vous, Jane, n'est-ce pas? dit-il; et vous tes revenue vers
moi?

-- Oui monsieur.

-- Alors vous n'tes pas tendue sans vie dans quelque foss ou
dans quelque torrent? Vous n'tes pas mprise chez des trangers?

-- Non, monsieur; je suis indpendante maintenant.

-- Indpendante! que voulez-vous dire, Jane?

-- Mon oncle de Madre est mort et m'a laiss cinq mille livres
sterling.

-- Ah! s'cria-t-il, voil qui est vrai. Je n'aurais jamais rv
cela. Et puis, c'est bien sa voix si anime, si piquante et
pourtant si douce; elle rjouit mon me fltrie et y ramne la
vie. Comment, Jane, vous tes indpendante, vous tes riche?

-- Oui, monsieur; et, si vous ne voulez pas me laisser demeurer
avec vous, je pourrai faire btir une maison tout prs de la
vtre. Le soir, quand vous aurez besoin de compagnie; vous
viendrez vous asseoir dans mon salon.

-- Mais maintenant que vous tes riche, Jane, vous avez sans doute
des amis qui veilleront sur vous, et ne vous laisseront pas
dvouer votre vie  un pauvre aveugle?

-- Je vous ai dit, monsieur, que j'tais aussi indpendante que
riche. Je suis ma matresse.

-- Et voulez-vous rester avec moi?

-- Certainement,  moins que vous ne le vouliez pas; je serai
votre voisine, votre garde-malade, votre femme de charge. Je vous
ai trouv seul, je serai votre compagne; je lirai pour vous; je me
promnerai avec vous; je m'assirai prs de vous; je vous
servirai; je serai vos mains et vos yeux. Cessez de paratre
triste, mon cher matre; tant que je vivrai, vous ne serez pas
seul.

Il ne rpondit pas; il semblait srieux et absorb; il soupira; il
entr'ouvrit ses lvres pour parler et les referma de nouveau. Je
me sentis embarrasse; j'avais peut-tre mis trop d'empressement
dans mes offres; peut-tre j'avais trop brusquement saut par-
dessus les convenances; et lui, comme Saint-John, avait t choqu
de mon tourderie. C'est qu'en faisant ma proposition, j'avais la
pense qu'il dsirait et voulait faire de moi sa femme. Bien qu'il
ne l'et pas dit, j'tais persuade qu'il me rclamerait comme sa
proprit; mais, voyant qu'il ne disait rien sur ce sujet et que
sa contenance devenait de plus en plus sombre, je rflchis que je
m'tais peut-tre trompe et que j'avais agi trop lgrement.
Alors j'essayai de me retirer doucement de ses bras; mais il me
pressa avec force contre lui.

Non, non, Jane, s'cria-t-il; ne partez pas. Je vous ai touche,
entendue; j'ai senti tout le bonheur de vous avoir prs de moi,
toute la douceur d'tre consol par vous; je ne puis pas renoncer
 ces joies. J'ai peu de chose  moi; il faut du moins que je vous
possde. Le monde pourra rire; il pourra m'appeler absurde et
goste, n'importe mon me a besoin de vous: elle veut tre
satisfaite, ou bien elle se vengera cruellement sur le corps qui
l'enchane.

-- Eh bien, monsieur, je resterai avec vous; je vous l'ai promis.

-- Oui; mais en disant que vous resterez avec moi, vous comprenez
une chose et moi une autre. Vous pourriez peut-tre vous dcider 
tre toujours prs de moi,  me servir comme une complaisante
petite garde-malade; car vous avez un coeur affectueux, un esprit
gnreux, et vous tes prte  faire de grands sacrifices pour
ceux que vous plaignez. Cela devrait me suffire, sans doute. Je ne
devrais avoir pour vous que des sentiments paternels; est-ce l
votre pense, dites-moi?

-- Je penserai ce que vous voudrez, monsieur. Je me contenterai
d'tre votre garde-malade, si vous croyez que cela vaut mieux.

-- Mais vous ne pourrez pas toujours tre ma garde-malade, Jane;
vous tes jeune et vous vous marierez un jour.

-- Je ne dsire pas me marier.

-- Il faut le dsirer, Jane. Si j'tais comme jadis, je
m'efforcerais de vous le faire dsirer, mais un malheureux
aveugle!...

Aprs avoir dit ces mots, il retomba dans son accablement; moi, au
contraire, je devins plus gaie et je repris courage; ces dernires
paroles me montraient o tait l'obstacle, et comme ce n'tait pas
un obstacle  mes yeux, je me sentis de nouveau  l'aise; je
repris la conversation avec plus de vivacit.

Il est temps que quelqu'un vous humanise, dis-je en sparant ses
cheveux longs et pais; car je vois que vous avez t chang en
lion ou en quelque autre animal de cette espce. Vous avez un faux
air de Nabuchodonosor; vos cheveux me rappellent les plumes de
l'aigle; mais je n'ai pas encore remarqu si vous avez laiss
pousser vos ongles comme des griffes d'oiseau.

-- Au bout de ce bras, il n'y a ni main ni ongles, dit-il en
tirant de sa poitrine ce membre mutil et en me le montrant;
spectacle horrible! n'est-ce pas, Jane?

-- Oui, il est douloureux de le voir; il est douloureux  voir vos
yeux teints et la cicatrice de votre front; et ce qu'il y a de
pis, c'est qu'on court le danger de vous aimer trop  cause de
tout cela et de vous mettre au-dessus de ce que vous valez.

-- Je croyais, Jane, qu'envoyant mon bras et les cicatrices de mon
visage, vous seriez rvolte.

-- Comment, vous pensiez cela! Ne me le dites pas du moins; car
alors j'aurais mauvaise opinion de votre jugement. Mais maintenant
laissez-moi vous quitter un instant pour faire un bon feu et
nettoyer le foyer. Pouvez-vous distinguer un feu brillant?

-- Oui; de l'oeil droit j'aperois une lueur.

-- Et vous voyez aussi les bougies!

-- Chacune d'elles est pour moi un nuage lumineux.

-- Pouvez-vous m'entrevoir?

-- Non, ma bien-aime; mais je suis infiniment reconnaissant de
vous entendre et de vous sentir.

-- Quand soupez-vous?

-- Je ne soupe jamais.

-- Mais vous souperez ce soir. J'ai faim et vous aussi, j'en suis
sre; seulement vous n'y pensez pas.

J'appelai Marie, et la chambre eut bientt un aspect plus gai et
plus ordonn. Je prparai un repas confortable. J'tais excite,
et ce fut avec aisance et plaisir que je lui parlai pendant le
souper et longtemps aprs encore. L, du moins, il n'y avait pas
de dure contrainte; on n'tait pas oblig de faire taire toute
vivacit; je me sentais parfaitement  mon aise, parce que je
savais que je lui plaisais. Tout ce que je disais semblait le
consoler ou le ranimer. Dlicieuse certitude qui donnait la vie et
la lumire  tout mon tre! Je vivais en lui et lui en moi. Bien
qu'il ft aveugle, le sourire animait son visage, la joie brillait
sur son front, et ses traits prenaient une expression plus chaude
et plus douce.

Aprs le souper, il me fit beaucoup de questions pour savoir o
j'avais t, ce que j'avais fait et comment je l'avais trouv;
mais je ne lui rpondis qu' moiti: il tait trop tard pour
entrer dans ces dtails. D'ailleurs j'aurais voulu ne toucher
aucune corde trop vibrante, n'ouvrir aucune nouvelle source
d'motion dans son coeur. Mon seul dsir pour le moment tait de
l'gayer; j'avais russi en partie; mais nanmoins sa gaiet ne
venait que par instants. Si la conversation se ralentissait un
peu, il devenait inquiet, me touchait et me disait:

Jane, Jane, vous tes pourtant bien une crature humaine; vous en
tes sre, n'est-ce pas?

-- Je le crois, sans doute, monsieur.

-- Mais comment se fait-il que, dans cette soire triste et
sombre, vous vous tes tout  coup trouve prs de mon foyer
solitaire? J'ai tendu la main pour prendre un verre d'eau, et
c'est vous qui me l'avez donn; j'ai fait une question, pensant
que la femme de John allait me rpondre, et c'est votre voix qui a
retenti  mes oreilles.

-- Parce que c'tait moi qui avais apport le plateau, et non pas
Marie.

-- Les heures que je passe avec vous sont comme enchantes.
Personne ne peut savoir quelle vie triste, sombre et sans espoir,
j'ai mene pendant de longs mois. Je ne faisais rien, je
n'esprais rien. Je confondais le jour et la nuit. Je ne sentais
que le froid quand je laissais le feu s'teindre, la faim quand
j'oubliais de manger, et une tristesse incessante, quelquefois
mme un vritable dlire en ne voyant plus ma Jane chrie; oui, je
dsirais bien plus ardemment la sentir prs de moi que de
recouvrer ma vue perdue. Comment se peut-il que Jane soit avec moi
et me dise qu'elle m'aime? Ne partira-t-elle pas aussi subitement
qu'elle est venue? J'ai peur de ne plus la retrouver demain.

Une rponse ordinaire et pratique, sortant des proccupations de
son esprit troubl, tait le meilleur moyen de le rassurer dans
l'tat o il se trouvait. Je passai mes doigts sur ses sourcils;
je lui fis remarquer qu'ils taient brls, et je lui dis que je
me chargeais de les lui faire repousser aussi pais et aussi noirs
qu'auparavant.

Pourquoi me faire du bien, esprit bienfaisant, puisqu'il arrivera
un moment fatal o vous me quitterez encore? Vous disparatrez
comme une ombre, et je ne saurai pas o vous irez, et je ne
pourrai plus vous retrouver.

-- Avez-vous un petit peigne sur vous, monsieur? demandai-je.

-- Pourquoi, Jane?

-- Pour peigner un peu votre crinire noire. Je vous trouve
effrayant quand je vous examine de prs. Vous dites que je suis
une fe; mais vous, vous ressemblez encore plus  un lutin.

-- Suis-je bien laid, Jane?

-- Oui, monsieur, vous l'avez toujours t.

-- Hein?... Ceux avec lesquels vous avez demeur ne vous ont pas
corrige de votre malice.

-- Et pourtant ils taient bons, cent fois meilleurs que vous; ils
se nourrissaient d'ides dont vous ne vous tes jamais inquit.
Leurs penses taient bien plus raffines et bien plus leves que
les vtres.

-- Avec qui diable avez-vous t?

-- Si vous remuez ainsi, je vous arracherai tous les cheveux, et
alors au moins vous cesserez de douter de mon existence.

-- Avec qui avez-vous demeur, Jane?

-- Je ne vous le dirai pas ce soir, monsieur; il faudra que vous
attendiez jusqu' demain. Laisser mon histoire inacheve sera pour
moi une garantie que je serai appele  votre table pour la finir.
Ah! il faut me souvenir que je ne dois point apparatre  votre
foyer simplement avec un verre d'eau; il faudra apporter au moins
un oeuf, sans parler du jambon frit.

-- Petite railleuse! Enfant des fes et des gnomes, j'prouve prs
de vous ce que je n'ai pas prouv depuis un an. Si Sal vous
avait eue en place de David, l'esprit malin aurait t exorcis
sans l'aide de la harpe.

-- Maintenant, monsieur, vous voil bien peign, et je vais vous
quitter; car j'ai voyag trois jours, et je suis fatigue.
Bonsoir.

-- Encore un mot, Jane. N'y avait-il que des dames dans la maison
o vous avez demeur?

Je m'enfuis en riant, et je riais encore en montant l'escalier.

Une bonne ide, pensai-je; j'ai l un moyen pour le tirer de sa
tristesse, pendant quelque temps du moins.

Le lendemain de trs bonne heure je l'entendis se remuer et se
promener d'une chambre dans l'autre. Aussitt que Marie descendit,
il lui dit: Mlle Eyre est-elle ici? Puis il ajouta: Quelle
chambre lui avez-vous donne? N'est-elle point humide? Mlle Eyre
est-elle leve? Allez lui demander si elle a besoin de quelque
chose, et quand elle descendra.

Je descendis lorsque je pensai qu'il tait l'heure de djeuner.
J'entrai trs doucement dans la chambre o se trouvait.
M. Rochester, et je pus le regarder avant qu'il me st l. Je fus
attriste en voyant cet esprit vigoureux subjugu par un corps
infirme. Il tait assis sur sa chaise; bien qu'il ft tranquille,
il ne dormait pas. videmment, il attendait. Ses traits accentus
taient empreints de cette douleur qui leur tait devenue
habituelle. On et dit une lampe teinte qui attend qu'on la
rallume. Mais, hlas! ce n'tait plus lui qui pouvait rallumer la
flamme de son expression; il avait besoin d'un autre pour cela. Je
voulais tre gaie et joyeuse; mais l'impuissance de cet homme
jadis si fort me toucha jusqu'au fond du coeur. Cependant je
m'approchai de lui avec autant de vivacit que possible.

Voil une belle journe, monsieur, dis-je; la pluie a cess et a
t remplace par un brillant soleil. Vous allez bientt venir
vous promener.

J'avais rveill la flamme de son visage; ses traits rayonnrent.

Ah! vous voil, ma joyeuse alouette, s'cria-t-il. Venez  moi;
vous n'tes pas partie; vous n'avez pas disparu. Il y a une heure,
j'ai entendu une de vos soeurs chanter dans les bois. Mais pour
moi, son chant n'avait pas d'harmonie, de mme que le soleil
levant n'a pas de rayon pour moi; mon oreille est insensible 
toutes les mlodies de la terre, et n'aime que la voix de ma Jane.
Heureusement qu'elle se fait souvent entendre. Sa prsence est le
seul rayon qui puisse me rchauffer.

Les larmes me vinrent aux yeux en entendant cet aveu de son
impuissance: on et dit un aigle royal enchan et qui se voit
forc de demander  un moineau de lui apporter sa nourriture. Mais
je ne voulais pas pleurer. Je m'essuyai rapidement les yeux, et je
me mis  prparer le djeuner.

La plus grande partie de la matine fut passe en plein air. Je
conduisis M. Rochester hors du bois triste et humide, dans des
champs gais  voir. Je lui dcrivis le feuillage d'un beau vert
brillant, les fleurs et les haies rafrachies, le ciel bleu et
blouissant. Je cherchai une place dans un joli endroit bien
ombrag; il se mit sur un tronc d'arbre, et je ne refusai pas de
m'asseoir sur ses genoux. Pourquoi l'aurais-je refus, puisque
tous deux nous tions plus heureux prs l'un de l'autre que
spars? Pilote se coucha  ct de nous. Tout tait tranquille.
M'entourant de ses bras, il rompit subitement le silence.

Dserteur cruel! s'cria-t-il. Oh! Jane, vous ne pouvez pas vous
figurer ce que j'ai prouv lorsque je me suis aperu que vous
aviez fui Thornfield, et que je ne pouvais vous trouver nulle
part; et lorsque aprs avoir examin votre chambre, je vis que
vous n'aviez pris ni argent ni objets qui pussent vous en tenir
lieu. Vous aviez laiss le collier de perles que je vous avais
donn, et votre malle tait encore l, telle que vous l'aviez
prpare pour votre voyage. Que fera ma bien-aime, me demandais-
je, maintenant qu'elle est pauvre et abandonne? Qu'avez-vous
fait, Jane? dites-moi.

Je commenai alors le rcit de tout ce qui s'tait pass pendant
cette anne, adoucissant beaucoup ce qui avait rapport aux trois
jours o j'avais err mourante de faim: c'et t lui imposer une
souffrance inutile. Le peu que je racontai lui fit une peine plus
grande que je n'aurais voulu.

Il me dit que je n'aurais pas d le quitter ainsi, sans m'assurer
quelques ressources pour mon voyage. J'aurais d lui faire part de
mon intention, me confier  lui; il ne m'aurait jamais force 
tre sa matresse. Quelque violent qu'il part dans son dsespoir,
il m'aimait trop bien et trop tendrement pour agir en tyran. Il
m'aurait donn la moiti de sa fortune sans me demander un baiser
en retour, plutt que de me voir lance sans amis dans le monde.
Il tait persuad, ajoutait-il, que j'avais souffert plus que je
ne voulais le dire.

Eh bien! rpondis-je, quelles qu'aient t mes souffrances, elles
n'ont pas dur longtemps.

Alors je me mis  lui raconter comment j'avais t reue  Moor-
House, et comment j'avais obtenu une place de matresse d'cole;
puis je lui parlai de mon hritage, et de la manire dont j'avais
dcouvert mes parents. Le nom de Saint-John revint frquemment
dans mon rcit. Aussi, quand j'eus achev, ce nom devint
immdiatement le sujet de la conversation de M. Rochester.

Alors ce Saint-John est votre cousin? me dit-il.

-- Oui.

-- Vous en avez parl souvent; l'aimiez-vous?

-- Il tait trs bon, monsieur; je ne pouvais pas ne pas l'aimer.

-- Bon, cela signifie-t-il un homme de cinquante ans, respectable
et se conduisant bien? Que voulez-vous dire? expliquez-vous.

-- Saint-John n'a que vingt-neuf ans, monsieur.

-- Il est jeune encore, comme diraient les Franais. Est-ce un
homme petit, froid et laid? Est-ce un de ces hommes dont la bont
consiste plutt  ne pas avoir de vices qu' possder des vertus?

-- Il est d'une infatigable activit; le but de sa vie est
d'accomplir des actes grands et nobles.

-- Mais sa tte est probablement faible. Il veut le bien, mais on
ne peut s'empcher de hausser les paules en l'entendant parler.

-- Il parle peu, monsieur, mais ce qu'il dit en vaut toujours la
peine. Sa tte est trs forte; son esprit inflexible, mais
vigoureux.

-- Alors c'est un homme remarquable?

-- Oui, vraiment remarquable.

-- Instruit?

-- Saint-John est accompli et profondment instruit.

-- Ne m'avez-vous pas dit que ses manires ne vous plaisaient pas?
Il est probablement sermonneur et suffisant?

-- Je n'ai jamais parl de ses manires; mais si elles ne me
plaisent pas, c'est que j'ai trs mauvais got: car elles sont
polies, calmes et douces.

-- J'ai oubli ce que vous m'avez dit de son extrieur. C'est
probablement quelque rude ministre  moiti trangl dans sa
cravate blanche et perch sur les paisses semelles de ses
souliers; n'est-ce pas?

-- Saint-John s'habille bien; il est grand et beau; ses yeux sont
bleus et son profil grec.

-- Le diable l'emporte! dit-il  part. Puis, s'adressant  moi,
il ajouta: L'aimiez-vous, Jane?

-- Oui, monsieur Rochester, je l'aimais; mais vous me l'avez dj
demand.

Je vis bien ce qu'prouvait M. Rochester; la jalousie s'tait
empare de lui et le mordait cruellement; mais la morsure tait
salutaire: elle l'arrachait  sa douloureuse mlancolie. Aussi, je
ne voulus pas loigner immdiatement le serpent.

Peut-tre ne dsirez-vous pas rester plus longtemps sur mes
genoux, mademoiselle Eyre? me dit M. Rochester.

Je ne m'attendais pas  cette observation.

Pourquoi pas, monsieur Rochester? rpondis-je.

-- Aprs le tableau que vous venez de me faire, vous trouvez
probablement le contraste bien grand. Vous m'avez dpeint un
gracieux Apollon. Il est prsent  votre imagination, grand, beau,
avec ses yeux bleus et son profil grec. Votre regard repose sur un
Vulcain, un vritable forgeron, brun, aux larges paules, aveugle
et estropi pardessus le march.

-- Je n'y avais jamais pens, monsieur; mais il est certain que
vous ressemblez  un Vulcain.

-- Eh bien! vous pouvez, me quitter; mais avant de partir (et il
me retint par une treinte plus forte que jamais) vous me ferez le
plaisir de rpondre  une ou deux questions.

Il s'arrta.

Quelles questions, monsieur?

Et alors commena un rude examen.

Saint-John, dit-il, vous avait fait obtenir cette place de
matresse d'cole avant de voir une cousine en vous?

-- Oui.

-- Vous le voyiez souvent? Il visitait l'cole de temps en temps?

-- Tous les jours.

-- Et il approuvait vos plans? car vous tes savante et habile,
Jane.

-- Oui, il les approuvait.

-- Il dcouvrit en vous bien des choses qu'il n'avait pas espr y
trouver; vous avez des talents peu ordinaires.

-- Je ne puis pas vous rpondre l-dessus.

-- Vous dites que vous aviez une petite ferme prs de l'cole; y
venait-il jamais vous voir?

-- De temps en temps.

-- Le soir?

-- Une ou deux fois.

M. Rochester s'arrta un instant.

Combien de temps tes-vous reste avec lui et ses soeurs, lorsque
vous etes dcouvert votre parent?

-- Cinq mois.

-- Rivers passait-il beaucoup de temps auprs de vous et de ses
soeurs?

-- Oui. Le parloir nous servait de salle d'tude  tous; il
s'asseyait prs de la fentre, et nous prs de la table.

-- tudiait-il beaucoup?

-- Oui, beaucoup.

-- Et quoi?

-- L'hindoustani.

-- Et que faisiez-vous pendant ce temps?

-- Au commencement, j'apprenais l'allemand.

-- tait-ce lui qui vous l'enseignait?

-- Non, il ne comprenait pas cette langue.

-- Ne vous enseignait-il rien?

-- Un peu d'hindoustani.

-- Rivers vous enseignait l'hindoustani?

-- Oui, monsieur.

-- Et  ses soeurs aussi?

-- Non.

-- Seulement  vous?

-- Seulement  moi.

-- Le lui aviez-vous demand?

-- Non.

-- C'tait lui qui le dsirait?

-- Oui.

M. Rochester s'arrta de nouveau.

Pourquoi le dsirait-il?  quoi pouvait vous servir
l'hindoustani?

-- Il voulait m'emmener avec lui aux Indes.

-- Ah! je devine, maintenant; il voulait vous pouser.

-- Il m'a demand, en effet, de devenir sa femme.

-- Ce n'est pas vrai; c'est un conte impudent que vous inventez
pour me contrarier.

-- Je vous demande pardon, c'est la vrit; il me l'a demand plus
d'une fois, et vous-mme vous n'auriez jamais pu y mettre plus de
persvrance que lui.

-- Mademoiselle Eyre, je vous ai dit que vous pouviez me quitter.
Combien de fois faudra-t-il rpter la mme chose? Pourquoi cet
enttement  rester perche sur mes genoux, quand je vous dis de
vous en aller?

-- Parce que j'y suis bien.

-- Non, Jane, vous n'tes pas bien ici, car votre coeur n'est pas
avec moi. Il est prs de votre cousin Saint-John. Oh! jusqu' ce
moment je croyais que ma petite Jane tait toute  moi. Mme
lorsqu'elle m'abandonna, je croyais qu'elle m'aimait encore.
C'tait ma seule joie au milieu de mes grandes douleurs. Quoique
nous ayons t longtemps loin l'un de l'autre, quoique j'aie vers
d'abondantes larmes sur notre sparation, en pleurant ma Jane, je
n'ai jamais eu la pense qu'elle pt en aimer un autre. Mais il
est inutile de s'affliger. Jane, laissez-moi; pousez Rivers.

-- Alors, monsieur, repoussez-moi loin de vous, car je ne vous
quitterai pas librement.

-- Jane, j'aime toujours votre voix; elle ranime mon espoir, car
elle semble annoncer la fidlit. Quand je l'entends, elle me
reporte au pass, et j'oublie que vous avez form des liens
nouveaux; mais je ne suis pas un fou. Partez, Jane.

-- Pour aller o, monsieur?

-- Pour aller retrouver le mari que vous avez choisi.

-- Quel est-il?

-- Vous le savez bien, Saint-John Rivers.

-- Il n'est pas mon mari et il ne le sera jamais. Je ne l'aime pas
et il ne m'aime pas. Il aime (comme il peut aimer, et ce n'est pas
ainsi que vous) une belle jeune fille, appele Rosamonde; il veut
m'pouser parce qu'il pense trouver en moi une bonne femme de
missionnaire, ce qu'il n'aurait pas trouv en elle. Il est grand
et bon, mais svre et froid comme de la glace  mon gard. Il ne
vous ressemble pas, monsieur. Je ne suis pas heureuse prs de lui;
il n'a pour moi ni indulgence ni tendresse; il ne voit en moi rien
d'attrayant, pas mme la jeunesse; il me considre seulement comme
utile. Eh bien! monsieur, dois-je vous quitter pour aller avec
lui?

Je frissonnai involontairement, et par un instinct secret je me
rapprochai de mon matre aveugle, mais aim. Il sourit.

Comment, Jane! est-ce vrai? me dit-il; les choses en sont-elles
rellement l entre vous et Rivers?

-- Oui, monsieur. Oh! vous n'avez pas besoin d'tre jaloux. Je
voulais vous irriter un peu pour vous rendre moins triste. Je
pensais que la colre vaudrait mieux que la douleur. Vous dsirez
mon amour; eh bien! si vous pouviez voir combien je vous aime,
vous seriez fier et heureux. Tout mon coeur vous appartient,
monsieur, et il continuerait  vous appartenir, quand mme le
destin devrait nous loigner pour toujours.

Il m'embrassa de nouveau et semblait accabl par de tristes
penses.

Oh! ma vue teinte, mes forces perdues! murmura-t-il d'un accent
douloureux.

Je le caressai pour le sortir de sa rverie. Je savais  quoi il
pensait; j'aurais voulu parler pour lui, mais je n'osais pas. Il
se dtourna un instant; je vis une larme glisser sous ses
paupires closes et le long de ses joues mles. Mon coeur se
gonfla.

Je ne vaux pas mieux que le vieux marronnier frapp par l'orage
dans le verger de Thornfield, dit-il au bout de peu de temps.
Cette ruine aurait-elle le droit de demander  un chvrefeuille en
boutons de la recouvrir de ses fraches fleurs?

-- Vous n'tes pas une ruine, monsieur; vous n'tes pas un arbre
frapp par l'orage: vous tes jeune et vigoureux. Des plantes
pousseront autour de vos racines, sans mme que vous le demandiez,
car elles se rjouiront de votre riche ombrage; elles s'appuieront
sur vous et vous enlaceront, parce que votre force leur sera un
soutien sr.

Il sourit de nouveau: je venais de le consoler un peu.

Parlez-vous des amis, Jane? me demanda-t-il.

-- Oui, rpondis-je en hsitant.

Je pensais  quelque chose de plus, mais je ne savais quel autre
mot employer. Il vint  mon secours.

Mais, Jane, me dit-il, j'ai besoin d'une femme.

-- Vous, monsieur?

-- Oui, Est-ce donc nouveau pour vous?

-- Vous n'en aviez pas encore parl.

-- Et cette nouvelle n'est pas la bienvenue, n'est-ce pas?

-- Cela dpend des circonstances, monsieur; cela dpend de votre
choix.

-- Vous le ferez pour moi, Jane; j'accepterai votre choix.

-- Eh bien monsieur, choisissez celle qui vous aime le plus.

-- Je choisirai du moins celle que j'aime le plus. Jane, voulez-
vous m'pouser?

-- Oui, monsieur.

-- Un homme estropi, de vingt ans plus vieux que vous, et qu'il
faudra soigner?

-- Oui, monsieur.

-- Est-ce bien vrai, Jane?

-- Trs vrai, monsieur.

-- Oh! ma bien-aime, Dieu vous bnisse et vous rcompense!

-- Monsieur Rochester, si jamais j'ai fait une bonne action dans
ma vie, si jamais j'ai eu une bonne pense, si jamais j'ai
prononc une prire sincre et pure, si jamais j'ai eu un dsir
noble, je suis rcompense maintenant. Devenir votre femme, c'est
pour moi tre aussi heureuse que possible sur la terre.

-- Parce que vous aimez  vous sacrifier.

--  me sacrifier? Qu'est-ce que je sacrifie? la faim pour la
nourriture, l'attente pour la joie. Avoir le droit d'entourer de
mes bras celui que j'estime, de presser mes lvres sur celui que
j'aime, de me reposer sur celui en qui j'ai confiance, est-ce lui
faire un sacrifice? S'il en est ainsi, certainement j'aime  me
sacrifier.

-- Mais, Jane, il faudra supporter mes infirmits, voir sans cesse
ce qui me manque.

-- Tout cela n'est rien pour moi, monsieur. Je vous aime, et plus
encore maintenant que je puis vous tre utile qu'aux jours de
votre orgueil, o vous ne vouliez que donner et protger.

-- Jusqu'ici je n'ai voulu tre ni secouru ni conduit; maintenant
je n'en souffrirai plus. Je n'aimais pas  mettre ma main dans
celle d'une servante, mais il me sera doux de la sentir presse
par les petits doigts de Jane. Je prfrais l'entire solitude 
la constante surveillance des domestiques; mais le doux ministre
de Jane sera une joie perptuelle. Jane me plat; est-ce que je
lui plais?

-- Oh! oui, monsieur, entirement.

-- Eh bien alors, rien au monde ne nous force  attendre; il
faudra nous marier immdiatement.

Son regard et sa parole taient ardents; il retrouvait son
ancienne imptuosit.

Il faut que nous devenions une seule chair, et sans tarder. Une
fois la permission obtenue, nous nous marierons.

-- Monsieur Rochester, je viens de m'apercevoir que le soleil se
couchait. Pilote est dj parti dner; laissez-moi regarder
l'heure  votre montre.

-- Attachez-la  votre ceinture, Jane, et gardez-la. Je n'en ai
plus besoin.

-- Il est prs de quatre heures, monsieur; n'avez-vous pas faim?

-- Dans trois jours, Jane, il faudra nous marier. Peu importent
les bijoux et les beaux vtements; tout cela ne vaut pas une
chiquenaude.

-- Le soleil a sch toutes les gouttes de pluie, monsieur. La
bise ne souffle plus, et il fait bien chaud.

-- Savez-vous, Jane, que votre petit collier de perles est dans ce
moment-ci attach sous ma cravate, autour de mon cou bronz?
Depuis le jour o je perdis mon seul trsor, je le porte comme un
souvenir.

-- Nous retournerons  travers le bois, repris-je, nous y serons
plus  l'ombre.

Mais il ne m'coutait pas et poursuivait toujours sa pense.

Jane, continua-t-il, vous me prenez pour un chien de paen, et
pourtant mon coeur est gonfl de reconnaissance envers le Dieu
bienfaisant. Lui voit plus clairement que les hommes, il juge plus
sagement qu'eux. Grce  lui, je ne vous ai pas fait de mal. Je
voulais fltrir une fleur innocente et souiller sa puret; le
Tout-Puissant me l'a arrache des mains; je l'ai presque maudit
dans ma rvolte orgueilleuse. Au lieu de plier le front sous sa
volont, je l'ai dfi. La justice divine a poursuivi son cours;
les malheurs m'ont accabl; j'ai pass bien prs de la mort. Les
chtiments du Tout-Puissant sont grands; il m'envoya une preuve
qui me rendit humble pour toujours. Vous savez que j'tais
orgueilleux de ma force; mais que suis-je maintenant qu'il faut me
laisser guider par un autre, comme un enfant dans sa faiblesse? Il
y a peu de temps, Jane, que j'ai reconnu la main de Dieu dans mon
destin. Alors je commenai  sentir du remords et du repentir, 
dsirer de me rconcilier avec mon Crateur; je me mis  prier
quelquefois; mes prires taient courtes, mais sincres.

Il y a quelque temps, quatre jours, du reste, car c'tait lundi
soir, je me trouvais dans une singulire disposition: l'garement
avait fait place  la douleur, l'obstination  la tristesse;
depuis longtemps je me disais que, puisque je ne pouvais pas vous
trouver, vous deviez tre morte. Ce soir-l, entre onze heures et
minuit, avant de me laisser aller  mon triste sommeil, je
suppliai Dieu de me retirer de ce monde et de m'admettre dans
cette ternit o j'avais encore espoir de rejoindre Jane.

J'tais dans ma chambre, assis prs de la fentre ouverte:
j'aimais  sentir l'air embaum de la nuit, bien que je ne pusse
voir aucune toile, et que la prsence de la lune ne se rvlt
pour moi que par une vague lueur. J'aspirais vers toi, Jane;
j'aspirais par mon corps et par mon me. Je demandais  Dieu, avec
un coeur humili et angoiss, si je n'avais pas t assez
longtemps dsol, afflig et tourment, et si je ne pourrais pas
une fois encore goter au bonheur et  la paix. J'avouais que tout
ce que j'endurais tait bien mrit, mais je disais aussi que
j'aurais peine  supporter plus longtemps cette torture. Malgr
moi, mes lvres exprimrent les dsirs de mon coeur, et je
m'criai: Jane! Jane! Jane!

-- Avez-vous prononc ces paroles tout haut?

-- Oui, Jane; et si quelqu'un m'avait entendu, il m'aurait cru
fou, car je les prononai avec une nergie gare.

-- Vous dites que c'tait lundi dernier, vers minuit?

-- Oui; mais peu importe le jour. coutez, voil le plus trange:
vous allez me croire superstitieux. Il est certain que j'ai
toujours eu un peu de superstition dans le sang. N'importe, ce que
je vais vous dire est vrai; du moins il est vrai que j'ai cru
entendre ce que je vais vous raconter. Au moment o je m'criai:
Jane! Jane! Jane! une voix, je ne puis dire d'o elle venait,
mais je sais bien  qui elle appartenait, me rpondit: Je viens;
attendez-moi. Et, un moment aprs, j'entendis murmurer dans
l'air: O tes-vous?

Je vais vous dire, si je le puis, l'effet que me produisirent ces
mots; mais c'est difficile  exprimer. Vous voyez que Ferndean est
enseveli dans un bois pais o viennent s'teindre tous les bruits
sans qu'aucun rsonne jamais. O tes-vous? semblait avoir t
prononc sur une montagne, car ces mots furent rpts par un
cho.  ce moment, une brise plus frache vint effleurer mon
front. J'aurais pu croire que Jane et moi nous venions de nous
rencontrer dans quelque lieu sauvage; et je crois vraiment que
nous avons d nous rencontrer en esprit. Sans doute, Jane, qu'
cette heure vous tiez, plonge dans un sommeil dont vous n'aviez
pas conscience; peut-tre votre me quittait son enveloppe
terrestre pour venir consoler la mienne car c'tait votre voix; je
suis bien certain que c'tait elle.

C'tait aussi le lundi, vers minuit, que moi j'avais reu un
avertissement mystrieux; c'tait bien l ce que j'avais rpondu,
J'coutai le rcit de M. Rochester, mais sans lui parler de ce qui
m'tait arriv. Cette concidence me sembla trop inexplicable et
trop solennelle pour la communiquer ou la discuter. Si j'en avais
parl  M. Rochester, je l'aurais profondment impressionn, et
son esprit, dj si assombri par ses souffrances passes, n'avait
pas besoin d'tre encore obscurci par un rcit surnaturel. Je
gardai donc ces choses ensevelies dans mon coeur et je les
mditai.

Vous ne vous tonnerez plus, continua mon matre, qu'hier soir,
lorsque je vous ai vue apparatre si subitement, j'aie eu peine 
croire que vous n'tiez pas une vision, une voix qui s'teindrait
comme quelques jours auparavant le murmure de la nuit et l'cho de
la montagne; maintenant, je vois que vous n'tes pas une vision,
et je remercie Dieu du fond de mon coeur.

Aprs m'avoir fait retirer de ses genoux, il se leva, dcouvrit
respectueusement son front, inclina vers la terre ses yeux sans
regard et demeura dans une muette adoration. Je n'entendis que les
derniers mots de sa prire:

Je remercie mon Crateur, dit-il, de s'tre souvenu de sa
misricorde  l'heure du chtiment, et je supplie humblement mon
Sauveur de me donner les forces ncessaires pour mener  l'avenir
une vie plus pure que par le pass.

Il tendit la main pour me demander de le conduire; je pris cette
main chrie et je la tins un moment presse contre mes lvres;
puis je la passai autour de mon paule: tant beaucoup plus petite
que lui, je pouvais lui servir d'appui et de guide. Nous entrmes
dans le bois et nous retournmes  la maison.



CHAPITRE XXXVIII

CONCLUSION.


J'ai enfin pous M. Rochester. Notre mariage se fit sans bruit;
lui, moi, le ministre et le clerc, tions seuls prsents. Quand
nous revnmes de l'glise, j'entrai dans la cuisine, o Marie
prparait le dner, tandis que John nettoyait les couteaux.

Marie, dis-je, j'ai t marie ce matin  M. Rochester.

La femme de charge et son mari appartenaient  cette classe de
gens discrets et rservs auxquels on peut toujours communiquer
une nouvelle importante sans crainte d'avoir les oreilles perces
par des exclamations aigus, ni d'avoir  supporter un torrent de
surprises. Marie leva les yeux et me regarda. Pendant quelques
minutes elle tint suspendue en l'air la cuiller dont elle se
servait pour arroser deux poulets qui cuisaient devant le feu, et
John cessa de polir ses couteaux. Enfin Marie, se penchant vers
son rti, me dit simplement:

En vrit, mademoiselle? Eh bien, tant mieux, certainement. Au
bout de quelque temps elle ajouta: Je vous ai bien vue sortir
avec mon matre; mais je ne savais pas que vous alliez  l'glise
pour vous marier.

Et elle continua d'arroser son rti.

Quand je me tournai vers John, je vis qu'il ouvrait la bouche si
grande qu'elle menaait d'aller rejoindre ses oreilles.

J'avais bien averti Marie que cela arriverait, dit-il. Je savais
que M. douard (John tait un vieux serviteur et avait connu son
matre alors qu'il tait encore cadet de famille; c'est pourquoi
il l'appelait souvent par son nom de baptme), je savais que
M. douard le ferait, et j'tais persuad qu'il n'attendrait pas
longtemps; je suis sr qu'il a bien fait.

En disant ces mots, John tira poliment ses cheveux de devant.

Merci, John, rpondis-je. Tenez, M. Rochester m'a dit de vous
donner ceci,  vous et  Marie. Et je lui remis un billet de cinq
livres.

Sans plus attendre je quittai la cuisine. Quelque temps aprs, en
repassant devant la porte, j'entendis les mots suivants: Elle lui
conviendra mieux qu'une grande dame. Puis: Il y en a de plus
jolies, mais elle est bonne et n'a pas de dfauts. Du reste, il
est facile de voir qu'elle lui semble bien belle.

J'crivis immdiatement  Moor-House, pour annoncer ce que j'avais
fait. Je donnai toutes les explications ncessaires dans ma
lettre. Diana et Marie m'approuvrent entirement. Diana m'annona
qu'elle viendrait me voir aprs la lune de miel.

Elle ferait mieux de ne pas attendre jusque-l, Jane, me dit
M. Rochester, lorsque je lui lus la lettre; car la lune de miel
brillera sur toute notre vie, et ses rayons ne s'teindront que
sur votre tombe ou sur la mienne.

Je ne sais pas comment Saint-John vcut cette nouvelle; il ne
rpondit jamais  la lettre que je lui crivis  cette occasion.
Six mois aprs il m'crivit, mais sans nommer M. Rochester et sans
faire allusion  mon mariage. Sa lettre tait calme et mme
amicale, bien que trs srieuse. Depuis ce temps notre
correspondance, sans tre trs frquente, fut rgulire. Il espre
que je suis heureuse, me dit-il, et que le Seigneur ne pourra pas
me compter au nombre de ceux qui vivent sans Dieu dans le monde et
ne s'inquitent que des choses de la terre.

Sans doute vous n'avez pas compltement oubli la petite Adle;
quant  moi, je me souviens toujours d'elle. J'obtins bientt de
M. Rochester la permission d'aller la voir  sa pension. Je fus
mue par la joie qu'elle tmoigna en me revoyant. Elle me parut
ple et maigre, et elle me dit qu'elle n'tait point heureuse. Je
trouvai le rglement de la maison trop dur et les tudes trop
svres pour un enfant de son ge. Je l'emmenai avec moi. Je
voulais redevenir son institutrice; mais je vis bientt que
c'tait impossible: un autre demandait mon temps et mes soins; mon
mari en avait absolument besoin. Je cherchai une pension plus
douce, et assez voisine pour que je pusse aller la voir souvent et
la ramener quelquefois  la maison. Je pris soin qu'elle ne
manqut jamais de ce qui pouvait contribuer  son bien-tre. Elle
s'habitua bientt  sa nouvelle demeure, redevint heureuse et fit
de rapides progrs dans ses tudes. En grandissant, l'ducation
anglaise corrigea en grande partie les dfauts de sa nature trop
franaise. Quand elle quitta sa pension, je trouvai en elle une
compagne agrable et complaisante; elle tait docile, d'un bon
naturel, et avait d'excellents principes. Par ses soins
reconnaissants pour moi et les miens, elle m'a bien rcompense
des petites bonts que j'ai jamais pu avoir pour elle.

Mon rcit approche de sa fin. Encore quelques mots sur ma vie de
femme et sur le sort de ceux dont les noms ont t si souvent
mentionns ici, et alors j'aurai fini.

Il y a maintenant dix ans que je suis marie, et je sais ce que
c'est que de vivre entirement avec et pour l'tre que j'aime le
plus au monde. Je me trouve bien heureuse, plus heureuse que ne
peuvent l'exprimer des mots, parce que je suis la vie de mon mari
autant qu'il est la mienne; jamais aucune femme n'a t plus lie
 son mari que moi; jamais aucune n'a t plus la chair de sa
chair, le sang de son sang. Nous ne sommes pas plus fatigus de la
prsence l'un de l'autre que nous ne sommes las des battements de
nos coeurs; nous sommes toujours ensemble, et c'est pour nous le
moyen d'tre aussi libres que dans la solitude et aussi gais qu'en
socit. Nous causons tout le jour, et c'est comme si nous
mditions d'une manire plus claire et plus anime. Il a toute ma
confiance et j'ai toute la sienne. Nos caractres se conviennent;
il en rsulte un accord parfait.

M. Rochester resta aveugle pendant les deux premires annes de
notre mariage: c'est peut-tre l ce qui nous a tant rapprochs,
ce qui a rendu notre union si intime; car j'tais sa vue comme je
suis encore sa main droite. J'tais littralement, ainsi qu'il me
le disait souvent, la prunelle de ses yeux; c'tait par moi qu'il
lisait la nature et les livres. Je n'tais jamais fatigue de
regarder pour lui et de dpeindre les champs, les rivires, les
villes, les arbres, les nuages et les rayons de soleil des
paysages qui nous environnaient, et de remplacer par mes paroles
ce que lui refusaient ses yeux. Je n'tais jamais fatigue de lire
pour lui, de le conduire o il dsirait aller, de faire ce qu'il
dsirait faire; et j'prouvais une joie infinie  lui rendre ces
tristes services parce qu'il me les demandait sans prouver ni
honte douloureuse ni poignante humiliation. Il m'aimait si
sincrement qu'il n'hsitait pas  avoir recours  moi. Je
l'aimais si tendrement qu'en le servant je satisfaisais mon dsir
le plus doux.

Il y avait deux ans que nous tions maris; un matin que
j'crivais une lettre sous sa dicte; il s'approcha, se pencha
vers moi et me dit:

Jane, avez-vous quelque chose de brillant autour de votre cou?

J'avais une chane d'or; je lui rpondis que oui.

Et avez-vous une robe d'un bleu ple?

J'en avais une. Il m'apprit alors que depuis quelque temps il lui
avait sembl voir s'claircir les tnbres qui recouvraient l'un
de ses yeux, et que maintenant il en tait sr.

Nous nous rendmes  Londres. Il consulta un oculiste minent et
recouvra enfin la vue d'un de ses yeux. Il ne voit pas trs bien:
il ne peut ni lire ni crire longtemps; mais il peut se conduire.
La terre n'est plus un chaos pour lui; et quand son premier-n fut
plac entre ses bras, il put voir que son fils avait hrit de ses
yeux, de ses yeux d'autrefois, si grands, si brillants et si
noirs.  cette occasion, il reconnut de nouveau, le coeur rempli
d'motion, que Dieu avait t misricordieux jusque dans le
chtiment.

Mon douard et moi nous sommes heureux, et d'autant plus que ceux
que nous aimons le sont aussi. Diana et Marie Rivers sont toutes
deux maries; chaque anne elles viennent nous voir ou nous allons
les voir. Le mari de Diana est un capitaine de marine; c'est un
galant officier et un excellent homme. Marie a pous un ministre,
ami de collge de son frre et digne de cette union par ses vertus
et ses talents. Le capitaine Fritzjames et M. Warthon aiment
sincrement leurs femmes et en sont aims.

Quant  Saint-John, il quitta l'Angleterre pour aller aux Indes.
Il entreprit la tche qu'il s'tait impose et il la poursuit
encore: jamais pionnier plus infatigable et plus rsolu ne se
lana au milieu des rochers et des prils; il demeure ferme,
fidle et dvou. Il travaille pour ses frres avec nergie, zle
et foi; il leur trace le chemin douloureux du perfectionnement.
Comme un gant, il abat les prjugs religieux et sociaux qui
encombrent la route du Seigneur. Il est peut-tre austre,
exigeant, ambitieux mme; mais son austrit est celle du
guerrier. me noble, plerin gnreux qui se tient en garde contre
les tentations des impies, son exigence est celle de l'aptre qui
ne parle qu'au nom du Christ quand il dit: Que celui qui veut
tre  moi renonce  lui-mme, prenne sa croix et me suive. Son
ambition est l'aspiration d'une me qui veut une place dans les
premiers rangs de ceux qui se sont rachets de leurs fautes, qui
se tiennent purs de toute souillure devant le trne de Dieu,
partagent la dernire victoire avec l'Agneau sans tache, et sont
appels les lus et les fidles.

Saint-John ne s'est pas mari; il ne se mariera jamais. Jusqu'ici
il a pu accomplir sa tche  lui seul, et elle approche de sa fin.
Son glorieux soleil est prs du dclin. La dernire lettre que
j'ai reue de lui m'a arrach des larmes humaines, mais a rempli
mon coeur d'une joie divine: il pressentait sa rcompense et
apercevait dj sa couronne incorruptible. Je sais que la
prochaine fois ce sera une main trangre qui m'crira pour
m'apprendre que le bon et fidle serviteur a enfin t appel dans
la joie du seigneur. Et pourquoi pleurer?

La dernire heure de Saint-John ne sera pas obscurcie par la
crainte de la mort. Aucun nuage ne s'appesantira sur son esprit;
son coeur sera intrpide, son esprance sre, sa foi ferme; ses
propres paroles en sont un tmoignage.

Mon matre, dit-il, m'a averti; chaque jour il m'annonce plus
clairement ma dlivrance. J'avance rapidement, et  chaque heure
qui s'coule, je rponds avec plus d'ardeur; Amen; venez,
Seigneur Jsus!

FIN



    [1]  quatre reprises, dans le prsent volume, la
traductrice emploie le prnom francis Jeanne au lieu de
Jane. [Note du correcteur]





End of the Project Gutenberg EBook of Jane Eyre, by Charlotte Bront

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