The Project Gutenberg EBook of Colomba, by Prosper Mrime

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Title: Colomba

Author: Prosper Mrime

Release Date: July 7, 2005 [EBook #16239]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

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Prosper Mrime
COLOMBA
(1840)



Table des matires

I
II
III
IV
V
VI
VII
VIII
IX
X
XI
XII
VIII
XIV
XV
XVI
XVII
XVIII
XIX
XX
XXI



I

P far la to vandetta,
Sta sigur', vasta anche ella.

VOCERO DU NIOLO.

Dans les premiers jours du mois d'octobre 181., le colonel Sir
Thomas Nevil, Irlandais, officier distingu de l'arme anglaise,
descendit avec sa fille  l'htel Beauvau,  Marseille, au retour
d'un voyage en Italie. L'admiration continue des voyageurs
enthousiastes a produit une raction, et, pour se singulariser,
beaucoup de touristes aujourd'hui prennent pour devise le nil
admirari d'Horace. C'est  cette classe de voyageurs mcontents
qu'appartenait miss Lydia, fille unique du colonel. La
Transfiguration lui avait paru mdiocre, le Vsuve en ruption 
peine suprieur aux chemines des usines de Birmingham. En somme,
sa grande objection contre l'Italie tait que ce pays manquait de
couleur locale, de caractre. Explique qui pourra le sens de ces
mots, que je comprenais fort bien il y a quelques annes, et que
je n'entends plus aujourd'hui. D'abord, miss Lydia s'tait flatte
de trouver au-del des Alpes des choses que personne n'aurait vues
avant elle, et dont elle pourrait parler avec les honntes gens,
comme dit M. Jourdain. Mais bientt, partout devance par ses
compatriotes et dsesprant de rencontrer rien d'inconnu, elle se
jeta dans le parti de l'opposition. Il est bien dsagrable, en
effet, de ne pouvoir parler des merveilles de l'Italie sans que
quelqu'un ne vous dise: Vous connaissez sans doute ce Raphal du
palais ***,  ***? C'est ce qu'il y a de plus beau en Italie. --
Et c'est justement ce qu'on a nglig de voir. Comme il est trop
long de tout voir, le plus simple c'est de tout condamner de parti
pris.

 l'htel Beauvau, miss Lydia eut un amer dsappointement. Elle
rapportait un joli croquis de la porte plasgique ou cyclopenne
de Segni, qu'elle croyait oublie par les dessinateurs. Or, lady
Frances Fenwich, la rencontrant  Marseille, lui montra son album,
o, entre un sonnet et une fleur dessche, figurait la porte en
question, enlumine  grand renfort de terre de Sienne. Miss Lydia
donna la porte de Segni  sa femme de chambre, et perdit toute
estime pour les constructions plasgiques.

Ces tristes dispositions taient partages par le colonel Nevil,
qui, depuis la mort de sa femme, ne voyait les choses que par les
yeux de miss Lydia. Pour lui, l'Italie avait le tort immense
d'avoir ennuy sa fille, et par consquent c'tait le plus
ennuyeux pays du monde. Il n'avait rien  dire, il est vrai,
contre les tableaux et les statues; mais ce qu'il pouvait assurer,
c'est que la chasse tait misrable dans ce pays-l, et qu'il
fallait faire dix lieues au grand soleil dans la campagne de Rome
pour tuer quelques mchantes perdrix rouges.

Le lendemain de son arrive  Marseille, il invita  dner le
capitaine Ellis, son ancien adjudant, qui venait de passer six
semaines en Corse. Le capitaine raconta fort bien  miss Lydia une
histoire de bandits qui avait le mrite de ne ressembler nullement
aux histoires de voleurs dont on l'avait si souvent entretenue sur
la route de Rome  Naples. Au dessert, les deux hommes, rests
seuls avec des bouteilles de vin de Bordeaux, parlrent chasse, et
le colonel apprit qu'il n'y a pas de pays o elle soit plus belle
qu'en Corse, plus varie, plus abondante. On y voit force
sangliers, disait le capitaine Ellis, et il faut apprendre  les
distinguer des cochons domestiques, qui leur ressemblent d'une
manire tonnante; car, en tuant des cochons, l'on se fait une
mauvaise affaire avec leurs gardiens. Ils sortent d'un taillis
qu'ils nomment maquis, arms jusqu'aux dents, se font payer leurs
btes et se moquent de vous. Vous avez encore le mouflon, fort
trange animal qu'on ne trouve pas ailleurs, fameux gibier, mais
difficile. Cerfs, daims, faisans, perdreaux, jamais on ne pourrait
nombrer toutes les espces de gibier qui fourmillent en Corse. Si
vous aimez  tirer, allez en Corse, colonel; l, comme disait un
de mes htes, vous pourrez tirer sur tous les gibiers possibles,
depuis la grive jusqu' l'homme.

Au th, le capitaine charma de nouveau miss Lydia par une histoire
de vendetta transversale[1], encore plus bizarre que la premire,
et il acheva de l'enthousiasmer pour la Corse en lui dcrivant
l'aspect trange, sauvage du pays, le caractre original de ses
habitants, leur hospitalit et leurs moeurs primitives. Enfin, il
mit  ses pieds un joli petit stylet, moins remarquable par sa
forme et sa monture en cuivre que par son origine. Un fameux
bandit l'avait cd au capitaine Ellis, garanti pour s'tre
enfonc dans quatre corps humains. Miss Lydia le passa dans sa
ceinture, le mit sur sa table de nuit, et le tira deux fois de son
fourreau avant de s'endormir. De son ct, le colonel rva qu'il
tuait un mouflon et que le propritaire lui en faisait payer le
prix,  quoi il consentait volontiers, car c'tait un animal trs
curieux, qui ressemblait  un sanglier, avec des cornes de cerf et
une queue de faisan.

Ellis conte qu'il y a une chasse admirable en Corse, dit le
colonel, djeunant tte  tte avec sa fille; si ce n'tait pas si
loin, j'aimerais  y passer une quinzaine.

-- Eh bien, rpondit miss Lydia, pourquoi n'irions-nous pas en
Corse? Pendant que vous chasseriez, je dessinerais; je serais
charme d'avoir dans mon album la grotte dont parlait le capitaine
Ellis, o Bonaparte allait tudier quand il tait enfant.

C'tait peut-tre la premire fois qu'un dsir manifest par le
colonel et obtenu l'approbation de sa fille. Enchant de cette
rencontre inattendue, il eut pourtant le bon sens de faire
quelques objections pour irriter l'heureux caprice de miss Lydia.
En vain il parla de la sauvagerie du pays et de la difficult pour
une femme d'y voyager: elle ne craignait rien; elle aimait par-
dessus tout  voyager  cheval; elle se faisait une fte de
coucher au bivouac; elle menaait d'aller en Asie Mineure. Bref,
elle avait rponse  tout, car jamais Anglaise n'avait t en
Corse; donc elle devait y aller. Et quel bonheur, de retour dans
Saint-Jame's Place, de montrer son album! Pourquoi donc, ma
chre, passez-vous ce charmant dessin? -- Oh! ce n'est rien. C'est
un croquis que j'ai fait d'aprs un fameux bandit corse qui nous a
servi de guide. -- Comment! vous avez t en Corse?...

Les bateaux  vapeur n'existant point encore entre la France et la
Corse, on s'enquit d'un navire en partance pour l'le que miss
Lydia se proposait de dcouvrir. Ds le jour mme, le colonel
crivait  Paris pour dcommander l'appartement qui devait le
recevoir, et fit march avec le patron d'une golette corse qui
allait faire voile pour Ajaccio. Il y avait deux chambres telles
quelles. On embarqua des provisions; le patron jura qu'un vieux
sien matelot tait un cuisinier estimable et n'avait pas son
pareil pour la bouillabaisse; il promit que mademoiselle serait
convenablement, qu'elle aurait bon vent, belle mer.

En outre, d'aprs les volonts de sa fille, le colonel stipula que
le capitaine ne prendrait aucun passager, et qu'il s'arrangerait
pour raser les ctes de l'le de faon qu'on pt jouir de la vue
des montagnes.



II

Au jour fix pour le dpart, tout tait emball, embarqu ds le
matin: la golette devait partir avec la brise du soir. En
attendant, le colonel se promenait avec sa fille sur la Canebire,
lorsque le patron l'aborda pour lui demander la permission de
prendre  son bord un de ses parents, c'est--dire le petit-cousin
du parrain de son fils an, lequel retournant en Corse, son pays
natal, pour affaires pressantes, ne pouvait trouver de navire pour
le passer.

C'est un charmant garon, ajouta le capitaine Matei, militaire,
officier aux chasseurs  pied de la garde, et qui serait dj
colonel, si l'Autre tait encore empereur.

-- Puisque c'est un militaire, dit le colonel..., il allait
ajouter: Je consens volontiers  ce qu'il vienne avec nous...
mais miss Lydia s'cria en anglais:

Un officier d'infanterie!... (son pre ayant servi dans la
cavalerie, elle avait du mpris pour toute autre arme) un homme
sans ducation peut-tre, qui aura le mal de mer, et qui nous
gtera tout le plaisir de la traverse!

Le patron n'entendait pas un mot d'anglais, mais il parut
comprendre ce que disait miss Lydia  la petite moue de sa jolie
bouche, et il commena un loge en trois points de son parent,
qu'il termina en assurant que c'tait un homme trs comme il faut,
d'une famille de caporaux, et qu'il ne gnerait en rien monsieur
le colonel, car lui, patron, se chargeait de le loger dans un coin
o l'on ne s'apercevrait pas de sa prsence.

Le colonel et miss Nevil trouvrent singulier qu'il y et en Corse
des familles o l'on ft ainsi caporal de pre en fils; mais,
comme ils pensaient pieusement qu'il s'agissait d'un caporal
d'infanterie, ils conclurent que c'tait quelque pauvre diable que
le patron voulait emmener par charit. S'il se ft agi d'un
officier, on et t oblig de lui parler, de vivre avec lui;
mais, avec un caporal, il n'y a pas  se gner, et c'est un tre
sans consquence, lorsque son escouade n'est pas l, baonnette au
bout du fusil, pour vous mener o vous n'avez pas envie d'aller.

Votre parent a-t-il le mal de mer? demanda miss Nevil d'un ton
sec.

-- Jamais, mademoiselle; le coeur ferme comme un roc, sur mer
comme sur terre.

-- Eh bien, vous pouvez l'emmener, dit-elle.

-- Vous pouvez l'emmener, rpta le colonel, et ils continurent
leur promenade.

Vers cinq heures du soir, le capitaine Matei vint les chercher
pour monter  bord de la golette. Sur le port, prs de la yole du
capitaine, ils trouvrent un grand jeune homme vtu d'une
redingote bleue boutonne jusqu'au menton, le teint basan, les
yeux noirs, vifs, bien fendus, l'air franc et spirituel.  la
manire dont il effaait les paules,  sa petite moustache
frise, on reconnaissait facilement un militaire; car,  cette
poque, les moustaches ne couraient pas les rues, et la garde
nationale n'avait pas encore introduit dans toutes les familles la
tenue avec les habitudes de corps de garde.

Le jeune homme ta sa casquette en voyant le colonel, et le
remercia sans embarras et en bons termes du service qu'il lui
rendait.

Charm de vous tre utile, mon garon, dit le colonel en lui
faisant un signe de tte amical.

Et il entra dans la yole.

Il est sans gne, votre Anglais, dit tout bas en italien le
jeune homme au patron.

Celui-ci plaa son index sous son oeil gauche et abaissa les deux
coins de la bouche. Pour qui comprend le langage des signes, cela
voulait dire que l'Anglais entendait l'italien et que c'tait un
homme bizarre. Le jeune homme sourit lgrement, toucha son front
en rponse au signe de Matei, comme pour lui dire que tous les
Anglais avaient quelque chose de travers dans la tte, puis il
s'assit auprs du patron, et considra avec beaucoup d'attention,
mais sans impertinence, sa jolie compagne de voyage.

Ils ont bonne tournure, ces soldats franais, dit le colonel  sa
fille en anglais; aussi en fait-on facilement des officiers.

Puis, s'adressant en franais au jeune homme:

Dites-moi, mon brave, dans quel rgiment avez-vous servi?

Celui-ci donna un lger coup de coude au pre du filleul de son
petit-cousin, et, comprimant un sourire ironique, rpondit qu'il
avait t dans les chasseurs  pied de la garde, et que
prsentement il sortait du 7e lger.

Est-ce que vous avez t  Waterloo? Vous tes bien jeune.

-- Pardon, mon colonel; c'est ma seule campagne.

-- Elle compte double, dit le colonel. Le jeune Corse se mordit
les lvres.

Papa, dit miss Lydia en anglais, demandez-lui donc si les Corses
aiment beaucoup leur Bonaparte?

Avant que le colonel et traduit la question en franais, le jeune
homme rpondit en assez bon anglais, quoique avec un accent
prononc:

Vous savez, mademoiselle, que nul n'est prophte en son pays.
Nous autres, compatriotes de Napolon, nous l'aimons peut-tre
moins que les Franais. Quant  moi, bien que ma famille ait t
autrefois l'ennemie de la sienne, je l'aime et l'admire.

-- Vous parlez anglais! s'cria le colonel.

-- Fort mal, comme vous pouvez vous en apercevoir.

Bien qu'un peu choque de son ton dgag, miss Lydia ne put
s'empcher de rire en pensant  une inimiti personnelle entre un
caporal et un empereur. Ce lui fut comme un avant got des
singularits de la Corse, et elle se promit de noter le trait sur
son journal.

Peut-tre avez-vous t prisonnier en Angleterre? demanda le
colonel.

-- Non, mon colonel, j'ai appris l'anglais en France, tout jeune,
d'un prisonnier de votre nation.

Puis, s'adressant  miss Nevil:

Matei m'a dit que vous reveniez d'Italie. Vous parlez sans doute
le pur toscan, mademoiselle; vous serez un peu embarrasse, je le
crains, pour comprendre notre patois.

-- Ma fille entend tous les patois italiens, rpondit le colonel;
elle a le don des langues. Ce n'est pas comme moi.

-- Mademoiselle comprendrait-elle, par exemple, ces vers d'une de
nos chansons corses? C'est un berger qui dit  une bergre:

S'entrassi 'ndru Paradisu santu, santu,
E nun truvassi a tia, mi n'esciria.[2]

Miss Lydia comprit, et trouvant la citation audacieuse et plus
encore le regard qui l'accompagnait, elle rpondit en rougissant:
Capisco.

Et vous retournez dans votre pays en semestre? demanda le
colonel.

-- Non, mon colonel. Ils m'ont mis en demi-solde probablement
parce que j'ai t  Waterloo et que je suis compatriote de
Napolon. Je retourne chez moi, lger d'espoir, lger d'argent,
comme dit la chanson.

Et il soupira en regardant le ciel.

Le colonel mit la main  sa poche, et retournant entre ses doigts
une pice d'or, il cherchait une phrase pour la glisser poliment
dans la main de son ennemi malheureux.

Et moi aussi, dit-il, d'un ton de bonne humeur, on m'a mis en
demi-solde; mais... avec votre demi-solde vous n'avez pas de quoi
vous acheter du tabac. Tenez, caporal.

Et il essaya de faire entrer la pice d'or dans la main ferme que
le jeune homme appuyait sur le rebord de la yole.

Le jeune Corse rougit, se redressa, se mordit les lvres, et
paraissait dispos  rpondre avec emportement, quand tout  coup,
changeant d'expression, il clata de rire. Le colonel, sa pice 
la main, demeurait tout bahi.

Colonel, dit le jeune homme reprenant son srieux, permettez-moi
de vous donner deux avis: le premier, c'est de ne jamais offrir de
l'argent  un Corse, car il y a de mes compatriotes assez impolis
pour vous le jeter  la tte; le second, c'est de ne pas donner
aux gens des titres qu'ils ne rclament point. Vous m'appelez
caporal et je suis lieutenant. Sans doute, la diffrence n'est pas
bien grande, mais...

-- Lieutenant! s'cria sir Thomas, lieutenant! mais le patron m'a
dit que vous tiez caporal, ainsi que votre pre et tous les
hommes de votre famille.

 ces mots le jeune homme, se laissant aller  la renverse, se mit
 rire de plus belle et de si bonne grce, que le patron et ses
deux matelots clatrent en choeur.

Pardon, colonel, dit enfin le jeune homme; mais le quiproquo est
admirable, je ne l'ai compris qu' l'instant. En effet, ma famille
se glorifie de compter des caporaux parmi ses anctres; mais nos
caporaux corses n'ont jamais eu de galons sur leurs habits. Vers
l'an de grce 1100, quelques communes, s'tant rvoltes contre la
tyrannie des seigneurs montagnards, se choisirent des chefs
qu'elles nommrent caporaux. Dans notre le, nous tenons 
l'honneur de descendre de ces espces de tribuns.

-- Pardon, monsieur! s'cria le colonel, mille fois pardon.
Puisque vous comprenez la cause de ma mprise, j'espre que vous
voudrez bien l'excuser.

Et il lui tendit la main.

C'est la juste punition de mon petit orgueil, colonel, dit le
jeune homme riant toujours et serrant cordialement la main de
l'Anglais; je ne vous en veux pas le moins du monde. Puisque mon
ami Matei m'a si mal prsent, permettez-moi de me prsenter moi-
mme: je m'appelle Orso della Rebbia, lieutenant en demi-solde,
et, si, comme je le prsume en voyant ces deux beaux chiens, vous
venez en Corse pour chasser, je serai trs flatt de vous faire
les honneurs de nos maquis et de nos montagnes... si toutefois je
ne les ai pas oublis, ajouta-t-il en soupirant.

En ce moment la yole touchait la golette. Le lieutenant offrit la
main  miss Lydia, puis aida le colonel  se guinder sur le pont.
L, sir Thomas, toujours fort penaud de sa mprise, et ne sachant
comment faire oublier son impertinence  un homme qui datait de
l'an 1100, sans attendre l'assentiment de sa fille, le pria 
souper en lui renouvelant ses excuses et ses poignes de main.
Miss Lydia fronait bien un peu le sourcil, mais, aprs tout, elle
n'tait pas fche de savoir ce que c'tait qu'un caporal; son
hte ne lui avait pas dplu, elle commenait mme  lui trouver un
certain je ne sais quoi aristocratique; seulement il avait l'air
trop franc et trop gai pour un hros de roman.

Lieutenant della Rebbia, dit le colonel en le saluant  la
manire anglaise, un verre de vin de Madre  la main, j'ai vu en
Espagne beaucoup de vos compatriotes: c'tait de la fameuse
infanterie en tirailleurs.

-- Oui, beaucoup sont rests en Espagne, dit le jeune lieutenant
d'un air srieux.

-- Je n'oublierai jamais la conduite d'un bataillon corse  la
bataille de Vittoria, poursuivit le colonel. Il doit m'en
souvenir, ajouta-t-il, en se frottant la poitrine. Toute la
journe ils avaient t en tirailleurs dans les jardins, derrire
les haies, et nous avaient tu je ne sais combien d'hommes et de
chevaux. La retraite dcide, ils se rallirent et se mirent 
filer grand train. En plaine, nous esprions prendre notre
revanche, mais mes drles... excusez, lieutenant, -- ces braves
gens, dis-je, s'taient forms en carr, et il n'y avait pas moyen
de les rompre. Au milieu du carr, je crois le voir encore, il y
avait un officier mont sur un petit cheval noir; il se tenait 
ct de l'aigle, fumant son cigare comme s'il et t au caf.
Parfois, comme pour nous braver, leur musique nous jouait des
fanfares... Je lance sur eux mes deux premiers escadrons... Bah!
au lieu de mordre sur le front du carr, voil mes dragons qui
passent  ct, puis font demi-tour, et reviennent fort en
dsordre et plus d'un cheval sans matre... et toujours la diable
de musique! Quand la fume qui enveloppait le bataillon se
dissipa, je revis l'officier  ct de l'aigle, fumant encore son
cigare. Enrag, je me mis moi-mme  la tte d'une dernire
charge. Leurs fusils, crasss  force de tirer, ne partaient plus,
mais les soldats taient forms sur six rangs, la baonnette au
nez des chevaux, on et dit un mur. Je criais, j'exhortais mes
dragons, je serrais la botte pour faire avancer mon cheval quand
l'officier dont je vous parlais, tant enfin son cigare, me montra
de la main  un de ses hommes. J'entendis quelque chose comme: Al
capello bianco! J'avais un plumet blanc. Je n'en entendis pas
davantage, car une balle me traversa la poitrine. -- C'tait un
beau bataillon, monsieur della Rebbia, le premier du 18e lger,
tous Corses,  ce qu'on me dit depuis.

-- Oui, dit Orso dont les yeux brillaient pendant ce rcit, ils
soutinrent la retraite et rapportrent leur aigle; mais les deux
tiers de ces braves gens dorment aujourd'hui dans la plaine de
Vittoria.

-- Et par hasard! sauriez-vous le nom de l'officier qui les
commandait?

-- C'tait mon pre. Il tait alors major au 18e, et fut fait
colonel pour sa conduite dans cette triste journe.

-- Votre pre! Par ma foi, c'tait un brave! J'aurais du plaisir 
le revoir, et je le reconnatrais, j'en suis sr. Vit-il encore?

-- Non, colonel, dit le jeune homme plissant lgrement.

-- tait-il  Waterloo?

-- Oui, colonel, mais il n'a pas eu le bonheur de tomber sur un
champ de bataille... Il est mort en Corse... il y a deux ans...
Mon Dieu! que cette mer est belle! il y a dix ans que je n'ai vu
la Mditerrane. -- Ne trouvez-vous pas la Mditerrane plus belle
que l'Ocan, mademoiselle?

-- Je la trouve trop bleue... et les vagues manquent de grandeur.

-- Vous aimez la beaut sauvage, mademoiselle?  ce compte, je
crois que la Corse vous plaira.

-- Ma fille, dit le colonel, aime tout ce qui est extraordinaire;
c'est pourquoi l'Italie ne lui a gure plu.

-- Je ne connais de l'Italie, dit Orso, que Pise, o j'ai pass
quelque temps au collge; mais je ne puis penser sans admiration
au Campo-Santo, au Dme,  la Tour penche... au Campo-Santo
surtout. Vous vous rappelez la Mort, d'Orcagna... Je crois que je
pourrais la dessiner, tant elle est reste grave dans ma
mmoire.

Miss Lydia craignit que monsieur le lieutenant ne s'engaget dans
une tirade d'enthousiasme.

C'est trs joli, dit-elle en billant. Pardon, mon pre, j'ai un
peu mal  la tte, je vais descendre dans ma chambre.

Elle baisa son pre sur le front, fit un signe de tte majestueux
 Orso et disparut. Les deux hommes causrent alors chasse et
guerre.

Ils apprirent qu' Waterloo ils taient en face l'un de l'autre,
et qu'ils avaient d changer bien des balles. Leur bonne
intelligence en redoubla. Tour  tour ils critiqurent Napolon,
Wellington et Blcher, puis ils chassrent ensemble le daim, le
sanglier et le mouflon. Enfin, la nuit tant dj trs avance, et
la dernire bouteille de bordeaux finie, le colonel serra de
nouveau la main au lieutenant et lui souhaita le bonsoir, en
exprimant l'espoir de cultiver une connaissance commence d'une
faon si ridicule. Ils se sparrent, et chacun fut se coucher.



III

La nuit tait belle, la lune se jouait sur les flots, le navire
voguait doucement au gr d'une brise lgre, miss Lydia n'avait
point envie de dormir, et ce n'tait que la prsence d'un profane
qui l'avait empche de goter ces motions qu'en mer et par un
clair de lune tout tre humain prouve quand il a deux grains de
posie dans le coeur. Lorsqu'elle jugea que le jeune lieutenant
dormait sur les deux oreilles, comme un tre prosaque qu'il
tait, elle se leva, prit une pelisse, veilla sa femme de chambre
et monta sur le pont. Il n'y avait personne qu'un matelot au
gouvernail, lequel chantait une espce de complainte dans le
dialecte corse, sur un air sauvage et monotone. Dans le calme de
la nuit, cette musique trange avait son charme. Malheureusement
miss Lydia ne comprenait pas parfaitement ce que chantait le
matelot. Au milieu de beaucoup de lieux communs, un vers nergique
excitait vivement sa curiosit, mais bientt, au plus beau moment,
arrivaient quelques mots de patois dont le sens lui chappait.
Elle comprit pourtant qu'il tait question d'un meurtre. Des
imprcations contre les assassins, des menaces de vengeance,
l'loge du mort, tout cela tait confondu ple-mle. Elle retint
quelques vers; je vais essayer de les traduire:

-- Ni les canons, ni les baonnettes -- n'ont fait plir son
front, -- serein sur un champ de bataille -- comme un ciel d't.
-- Il tait le faucon ami de l'aigle, -- miel des sables pour ses
amis, -- pour ses ennemis la mer en courroux. -- Plus haut que le
soleil, -- plus doux que la lune. -- Lui que les ennemis de la
France -- n'atteignirent jamais, -- des assassins de son pays --
l'ont frapp par-derrire, -- comme Vittolo tua Sampiero Corso[3].
-- Jamais ils n'eussent os le regarder en face. -- ... Placez sur
la muraille, devant mon lit, -- ma croix d'honneur bien gagne. --
Rouge en est le ruban, -- Plus rouge ma chemise. --  mon fils,
mon fils en lointain pays, -- gardez ma croix et ma chemise
sanglante. -- Il y verra deux trous. -- Pour chaque trou, un trou
dans une autre chemise. -- Mais la vengeance sera-t-elle faite
alors? -- Il me faut la main qui a tir -- l'oeil qui a vis, --
le coeur qui a pens...

Le matelot s'arrta tout  coup.

Pourquoi ne continuez-vous pas, mon ami? demanda miss Nevil.

Le matelot, d'un mouvement de tte, lui montra une figure qui
sortait du grand panneau de la golette: c'tait Orso qui venait
jouir du clair de lune.

Achevez donc votre complainte, dit miss Lydia, elle me faisait
grand plaisir.

Le matelot se pencha vers elle et dit fort bas:

Je ne donne le rimbecco  personne.

-- Comment? le...?

Le matelot, sans rpondre, se mit  siffler.

Je vous prends  admirer notre Mditerrane, miss Nevil, dit Orso
s'avanant vers elle. Convenez qu'on ne voit point ailleurs cette
lune-ci.

-- Je ne la regardais pas. J'tais tout occupe  tudier le
corse. Ce matelot, qui chantait une complainte des plus tragiques,
s'est arrt au plus beau moment.

Le matelot se baissa comme pour mieux lire sur la boussole, et
tira rudement la pelisse de miss Nevil. Il tait vident que sa
complainte ne pouvait tre chante devant le lieutenant Orso.

Que chantais-tu l, Paolo Franc? dit Orso; est-ce une ballata?
un vocero[4]? Mademoiselle te comprend et voudrait entendre la fin.

-- Je l'ai oublie, Ors' Anton', dit le matelot.

Et sur-le-champ il se mit  entonner  tue-tte un cantique  la
Vierge. Miss Lydia couta le cantique avec distraction et ne
pressa pas davantage le chanteur, se promettant bien toutefois de
savoir plus tard le mot de l'nigme. Mais sa femme de chambre,
qui, tant de Florence, ne comprenait pas mieux que sa matresse
le dialecte corse, tait aussi curieuse de s'instruire; et
s'adressant  Orso avant que celle-ci pt l'avertir par un coup de
coude:

Monsieur le capitaine, dit-elle, que veut dire donner le
rimbecco[5]?

-- Le rimbecco! dit Orso; mais c'est faire la plus mortelle injure
 un Corse: c'est lui reprocher de ne pas s'tre veng. Qui vous a
parl de rimbecco?

-- C'est hier  Marseille, rpondit miss Lydia avec empressement,
que le patron de la golette s'est servi de ce mot.

-- Et de qui parlait-il? demanda Orso avec vivacit.

-- Oh! il nous contait une vieille histoire... du temps de...,
oui, je crois que c'tait  propos de Vannina d'Ornano?

-- La mort de Vannina, je le suppose, mademoiselle, ne vous a pas
fait beaucoup aimer notre hros, le brave Sampiero?

-- Mais trouvez-vous que ce soit bien hroque?

-- Son crime a pour excuse les moeurs sauvages du temps; et puis
Sampiero faisait une guerre  mort aux Gnois: quelle confiance
auraient pu avoir en lui ses compatriotes, s'il n'avait pas puni
celle qui cherchait  traiter avec Gnes?

-- Vannina, dit le matelot, tait partie sans la permission de son
mari; Sampiero a bien fait de lui tordre le cou.

-- Mais, dit miss Lydia, c'tait pour sauver son mari, c'est par
amour pour lui, qu'elle allait demander sa grce aux Gnois.

-- Demander sa grce, c'tait l'avilir! s'cria Orso.

-- Et la tuer lui-mme! poursuivit miss Nevil. Quel monstre ce
devait tre!

-- Vous savez qu'elle lui demanda comme une faveur de prir de sa
main. Othello, mademoiselle, le regardez-vous aussi comme un
monstre?

-- Quelle diffrence! il tait jaloux; Sampiero n'avait que de la
vanit.

-- Et la jalousie, n'est-ce pas aussi de la vanit? C'est la
vanit de l'amour, et vous l'excuserez peut-tre en faveur du
motif?

Miss Lydia lui jeta un regard plein de dignit, et, s'adressant au
matelot, lui demanda quand la golette arriverait au port.

Aprs-demain, dit-il, si le vent continue.

-- Je voudrais dj voir Ajaccio, car ce navire m'excde.

Elle se leva, prit le bras de sa femme de chambre et fit quelques
pas sur le tillac. Orso demeura immobile auprs du gouvernail, ne
sachant s'il devait se promener avec elle ou bien cesser une
conversation qui paraissait l'importuner.

Belle fille, par le sang de la Madone! dit le matelot; si toutes
les puces de mon lit lui ressemblaient, je ne me plaindrais pas
d'en tre mordu!

Miss Lydia entendit peut-tre cet loge naf de sa beaut et s'en
effaroucha, car elle descendit presque aussitt dans sa chambre.
Bientt aprs Orso se retira de son ct. Ds qu'il eut quitt le
tillac, la femme de chambre remonta, et, aprs avoir fait subir un
interrogatoire au matelot, rapporta les renseignements suivants 
sa matresse: la ballata interrompue par la prsence d'Orso avait
t compose  l'occasion de la mort du colonel della Rebbia, pre
du susdit, assassin il y avait deux ans. Le matelot ne doutait
pas qu'Orso ne revnt en Corse pour faire la vengeance, c'tait
son expression, et affirmait qu'avant peu on verrait de la viande
frache dans le village de Pietranera. Traduction faite de ce
terme national, il rsultait que le seigneur Orso se proposait
d'assassiner deux ou trois personnes souponnes d'avoir assassin
son pre, lesquelles,  la vrit, avaient t recherches en
justice pour ce fait, mais s'taient trouves blanches comme neige
attendu qu'elles avaient dans leur manche juges, avocats, prfets
et gendarmes.

Il n'y a pas de justice en Corse, ajoutait le matelot, et je fais
plus de cas d'un bon fusil que d'un conseiller  la cour royale.
Quand on a un ennemi, il faut choisir entre les trois S.[6]

Ces renseignements intressants changrent d'une faon notable les
manires et les dispositions de miss Lydia  l'gard du lieutenant
della Rebbia. Ds ce moment il tait devenu un personnage aux yeux
de la romanesque Anglaise. Maintenant cet air d'insouciance, ce
ton de franchise et de bonne humeur, qui d'abord l'avaient
prvenue dfavorablement, devenaient pour elle un mrite de plus,
car c'tait la profonde dissimulation d'une me nergique, qui ne
laisse percer  l'extrieur aucun des sentiments qu'elle renferme.
Orso lui parut une espce de Fiesque, cachant de vastes desseins
sous une apparence de lgret; et, quoiqu'il soit moins beau de
tuer quelques coquins que de dlivrer sa patrie, cependant une
belle vengeance est belle; et d'ailleurs les femmes aiment assez
qu'un hros ne soit pas homme politique. Alors seulement miss
Nevil remarqua que le jeune lieutenant avait de fort grands yeux,
des dents blanches, une taille lgante, de l'ducation et quelque
usage du monde. Elle lui parla souvent dans la journe suivante,
et sa conversation l'intressa. Il fut longuement questionn sur
son pays, et il en parlait bien. La Corse, qu'il avait quitte
fort jeune, d'abord pour aller au collge, puis  l'cole
militaire, tait reste dans son esprit pare de couleurs
potiques. Il s'animait en parlant de ses montagnes, de ses
forts, des coutumes originales de ses habitants. Comme on peut le
penser, le mot de vengeance se prsenta plus d'une fois dans ses
rcits, car il est impossible de parler des Corses sans attaquer
ou sans justifier leur passion proverbiale. Orso surprit un peu
miss Nevil en condamnant d'une manire gnrale les haines
interminables de ses compatriotes. Chez les paysans, toutefois, il
cherchait  les excuser, et prtendait que la vendette est le duel
des pauvres. Cela est si vrai, disait-il, qu'on ne s'assassine
qu'aprs un dfi en rgle. Garde-toi, je me garde, telles sont les
paroles sacramentelles qu'changent des ennemis avant de se tendre
des embuscades l'un  l'autre. Il y a plus d'assassinats chez
nous, ajoutait-il, que partout ailleurs; mais jamais vous ne
trouverez une cause ignoble  ces crimes. Nous avons, il est vrai,
beaucoup de meurtriers, mais pas un voleur.

Lorsqu'il prononait les mots de vengeance et de meurtre, miss
Lydia le regardait attentivement, mais sans dcouvrir sur ses
traits la moindre trace d'motion. Comme elle avait dcid qu'il
avait la force d'me ncessaire pour se rendre impntrable  tous
les yeux, les siens excepts, bien entendu, elle continua de
croire fermement que les mnes du colonel della Rebbia
n'attendraient pas longtemps la satisfaction qu'ils rclamaient.

Dj la golette tait en vue de la Corse. Le patron nommait les
points principaux de la cte, et, bien qu'ils fussent tous
parfaitement inconnus  miss Lydia, elle trouvait quelque plaisir
 savoir leurs noms. Rien de plus ennuyeux qu'un paysage anonyme.
Parfois la longue-vue du colonel faisait apercevoir quelque
insulaire, vtu de drap brun, arm d'un long fusil, mont sur un
petit cheval, et galopant sur des pentes rapides. Miss Lydia, dans
chacun, croyait voir un bandit, ou bien un fils allant venger la
mort de son pre; mais Orso assurait que c'tait quelque paisible
habitant du bourg voisin voyageant pour ses affaires; qu'il
portait un fusil moins par ncessit que par galanterie, par mode,
de mme qu'un dandy ne sort qu'avec une canne lgante. Bien qu'un
fusil soit une arme moins noble et moins potique qu'un stylet,
miss Lydia trouvait que, pour un homme, cela tait plus lgant
qu'une canne, et elle se rappelait que tous les hros de lord
Byron meurent d'une balle et non d'un classique poignard.

Aprs trois jours de navigation, on se trouva devant les
Sanguinaires, et le magnifique panorama du golfe d'Ajaccio se
dveloppa aux yeux de nos voyageurs. C'est avec raison qu'on le
compare  la baie de Naples; et au moment o la golette entrait
dans le port, un maquis en feu, couvrant de fume la Punta di
Girato, rappelait le Vsuve et ajoutait  la ressemblance. Pour
qu'elle ft complte, il faudrait qu'une arme d'Attila vnt
s'abattre sur les environs de Naples; car tout est mort et dsert
autour d'Ajaccio. Au lieu de ces lgantes fabriques qu'on
dcouvre de tous cts depuis Castellamare jusqu'au cap Misne, on
ne voit, autour du golfe d'Ajaccio, que de sombres maquis, et
derrire, des montagnes peles. Pas une villa, pas une habitation.
Seulement,  et l, sur les hauteurs autour de la ville, quelques
constructions blanches se dtachent isoles sur un fond de
verdure; ce sont des chapelles funraires, des tombeaux de
famille. Tout, dans ce paysage, est d'une beaut grave et triste.

L'aspect de la ville, surtout  cette poque, augmentait encore
l'impression cause par la solitude de ses alentours. Nul
mouvement dans les rues, o l'on ne rencontre qu'un petit nombre
de figures oisives, et toujours les mmes. Point de femmes, sinon
quelques paysannes qui viennent vendre leurs denres. On n'entend
point parler haut, rire, chanter, comme dans les villes
italiennes. Quelquefois,  l'ombre d'un arbre de la promenade, une
douzaine de paysans arms jouent aux cartes ou regardent jouer.
Ils ne crient pas, ne se disputent jamais; si le jeu s'anime, on
entend alors des coups de pistolet, qui toujours prcdent la
menace. Le Corse est naturellement grave et silencieux. Le soir,
quelques figures paraissent pour jouir de la fracheur, mais les
promeneurs du Cours sont presque tous des trangers. Les
insulaires restent devant leurs portes; chacun semble aux aguets
comme un faucon sur son nid.



IV

Aprs avoir visit la maison o Napolon est n, aprs s'tre
procur par des moyens plus ou moins catholiques un peu du papier
de la tenture, miss Lydia, deux jours aprs tre dbarque en
Corse, se sentit saisir d'une tristesse profonde, comme il doit
arriver  tout tranger qui se trouve dans un pays dont les
habitudes insociables semblent le condamner  un isolement
complet. Elle regretta son coup de tte; mais partir sur-le-champ,
c'et t compromettre sa rputation de voyageuse intrpide; miss
Lydia se rsigna donc  prendre patience et  tuer le temps de son
mieux. Dans cette gnreuse rsolution, elle prpara crayons et
couleurs, esquissa des vues du golfe, et fit le portrait d'un
paysan basan, qui vendait des melons, comme un maracher du
continent, mais qui avait une barbe blanche et l'air du plus
froce coquin qui se pt voir. Tout cela ne suffisant point 
l'amuser, elle rsolut de faire tourner la tte au descendant des
caporaux, et la chose n'tait pas difficile, car, loin de se
presser pour revoir son village, Orso semblait se plaire fort 
Ajaccio, bien qu'il n'y vt personne. D'ailleurs miss Lydia
s'tait propos une noble tche, celle de civiliser cet ours des
montagnes, et de le faire renoncer aux sinistres desseins qui le
ramenaient dans son le. Depuis qu'elle avait pris la peine de
l'tudier, elle s'tait dit qu'il serait dommage de laisser ce
jeune homme courir  sa perte, et que pour elle il serait glorieux
de convertir un Corse.

Les journes pour nos voyageurs se passaient comme il suit: le
matin, le colonel et Orso allaient  la chasse; miss Lydia
dessinait ou crivait  ses amies, afin de pouvoir dater ses
lettres d'Ajaccio. Vers six heures, les hommes revenaient chargs
de gibier; on dnait, miss Lydia chantait, le colonel s'endormait,
et les jeunes gens demeuraient fort tard  causer.

Je ne sais quelle formalit de passeport avait oblig le colonel
Nevil  faire une visite au prfet; celui-ci, qui s'ennuyait fort,
ainsi que la plupart de ses collgues, avait t ravi d'apprendre
l'arrive d'un Anglais, riche, homme du monde et pre d'une jolie
fille; aussi il l'avait parfaitement reu et accabl d'offres de
services; de plus, fort peu de jours aprs, il vint lui rendre sa
visite. Le colonel, qui venait de sortir de table, tait
confortablement tendu sur le sofa, tout prs de s'endormir; sa
fille chantait devant un piano dlabr; Orso tournait les
feuillets de son cahier de musique, et regardait les paules et
les cheveux blonds de la virtuose. On annona M. le prfet; le
piano se tut, le colonel se leva, se frotta les yeux, et prsenta
le prfet  sa fille:

Je ne vous prsente pas monsieur della Rebbia, dit-il, car vous
le connaissez sans doute?

-- Monsieur est le fils du colonel della Rebbia? demanda le prfet
d'un air lgrement embarrass.

-- Oui, monsieur, rpondit Orso.

-- J'ai eu l'honneur de connatre monsieur votre pre.

Les lieux communs de conversation s'puisrent bientt. Malgr
lui, le colonel billait assez frquemment; en sa qualit de
libral, Orso ne voulait point parler  un satellite du pouvoir;
miss Lydia soutenait seule la conversation. De son ct, le prfet
ne la laissait pas languir, et il tait vident qu'il avait un vif
plaisir  parler de Paris et du monde  une femme qui connaissait
toutes les notabilits de la socit europenne. De temps en
temps, et tout en parlant, il observait Orso avec une curiosit
singulire.

C'est sur le continent que vous avez connu monsieur della
Rebbia? demanda-t-il  miss Lydia.

Miss Lydia rpondit avec quelque embarras qu'elle avait fait sa
connaissance sur le navire qui les avait amens en Corse.

C'est un jeune homme trs comme il faut, dit le prfet  mi-voix.
Et vous a-t-il dit, continua-t-il encore plus bas, dans quelle
intention il revient en Corse?

Miss Lydia prit son air majestueux:

Je ne le lui ai point demand, dit-elle; vous pouvez
l'interroger.

Le prfet garda le silence; mais, un moment aprs, entendant Orso
adresser au colonel quelques mots en anglais:

Vous avez beaucoup voyag, monsieur, dit-il,  ce qu'il parat.
Vous devez avoir oubli la Corse... et ses coutumes.

-- Il est vrai, j'tais bien jeune quand je l'ai quitte.

-- Vous appartenez toujours  l'arme?

-- Je suis en demi-solde, monsieur.

-- Vous avez t trop longtemps dans l'arme franaise, pour ne
pas devenir tout  fait Franais, je n'en doute pas, monsieur.

Il pronona ces derniers mots avec une emphase marque.

Ce n'est pas flatter prodigieusement les Corses, que leur rappeler
qu'ils appartiennent  la grande nation. Ils veulent tre un
peuple  part, et cette prtention, ils la justifient assez bien
pour qu'on la leur accorde. Orso, un peu piqu, rpliqua: Pensez-
vous, monsieur le prfet, qu'un Corse, pour tre homme d'honneur,
ait besoin de servir dans l'arme franaise?

-- Non, certes, dit le prfet, ce n'est nullement ma pense: je
parle seulement de certaines coutumes de ce pays-ci, dont
quelques-unes ne sont pas telles qu'un administrateur voudrait les
voir.

Il appuya sur ce mot coutumes, et prit l'expression la plus grave
que sa figure comportait. Bientt aprs, il se leva et sortit,
emportant la promesse que miss Lydia irait voir sa femme  la
prfecture.

Quand il fut parti: Il fallait, dit miss Lydia, que j'allasse en
Corse pour apprendre ce que c'est qu'un prfet. Celui-ci me parat
assez aimable.

-- Pour moi, dit Orso, je n'en saurais dire autant, et je le
trouve bien singulier avec son air emphatique et mystrieux.

Le colonel tait plus qu'assoupi; miss Lydia jeta un coup d'oeil
de son ct, et baissant la voix: Et moi, je trouve, dit-elle,
qu'il n'est pas si mystrieux que vous le prtendez, car je crois
l'avoir compris.

-- Vous tes, assurment, bien perspicace, miss Nevil; et, si vous
voyez quelque esprit dans ce qu'il vient de dire, il faut
assurment que vous l'y ayez mis.

-- C'est une phrase du marquis de Mascarille, monsieur della
Rebbia, je crois; mais..., voulez-vous que je vous donne une
preuve de ma pntration? Je suis un peu sorcire, et je sais ce
que pensent les gens que j'ai vus deux fois.

-- Mon Dieu, vous m'effrayez. Si vous saviez lire dans ma pense,
je ne sais si je devrais en tre content ou afflig...

-- Monsieur della Rebbia, continua miss Lydia en rougissant, nous
ne nous connaissons que depuis quelques jours; mais en mer, et
dans les pays barbares, -- vous m'excuserez, je l'espre, ... --
dans les pays barbares, on devient ami plus vite que dans le
monde... Ainsi ne vous tonnez pas si je vous parle en amie de
choses un peu bien intimes, et dont peut-tre un tranger ne
devrait pas se mler.

-- Oh! ne dites pas ce mot-l, Miss Nevil; l'autre me plaisait
bien mieux.

-- Eh bien, monsieur, je dois vous dire que, sans avoir cherch 
savoir vos secrets, je me trouve les avoir appris en partie, et il
y en a qui m'affligent. Je sais, monsieur, le malheur qui a frapp
votre famille; on m'a beaucoup parl du caractre vindicatif de
vos compatriotes et de leur manire de se venger... N'est-ce pas 
cela que le prfet faisait allusion?

-- Miss Lydia peut-elle penser!...

Et Orso devint ple comme la mort.

Non, monsieur della Rebbia, dit-elle en l'interrompant; je sais
que vous tes un gentleman plein d'honneur. Vous m'avez dit vous-
mme qu'il n'y avait plus dans votre pays que les gens du peuple
qui connussent la vendette... qu'il vous plat d'appeler une forme
de duel...

-- Me croiriez-vous donc capable de devenir jamais un assassin?

-- Puisque je vous parle de cela, monsieur Orso, vous devez bien
voir que je ne doute pas de vous, et si je vous ai parl,
poursuivit-elle en baissant les yeux, c'est que j'ai compris que
de retour dans votre pays, entour peut-tre de prjugs barbares,
vous seriez bien aise de savoir qu'il y a quelqu'un qui vous
estime pour votre courage  leur rsister. -- Allons, dit-elle en
se levant, ne parlons plus de ces vilaines choses-l: elles me
font mal  la tte et d'ailleurs il est bien tard. Vous ne m'en
voulez pas? Bonsoir,  l'anglaise.

Et elle lui tendit la main. Orso la pressa d'un air grave et
pntr.

Mademoiselle, dit-il, savez-vous qu'il y a des moments o
l'instinct du pays se rveille en moi? Quelquefois, lorsque je
songe  mon pauvre pre, ... alors d'affreuses ides m'obsdent.
Grce  vous, j'en suis  jamais dlivr. Merci, merci!

Il allait poursuivre; mais miss Lydia fit tomber une cuiller 
th, et le bruit rveilla le colonel.

Della Rebbia, demain  cinq heures en chasse! Soyez exact.

-- Oui, mon colonel.



V

Le lendemain, un peu avant le retour des chasseurs, Miss Nevil,
revenant d'une promenade au bord de la mer, regagnait l'auberge
avec sa femme de chambre, lorsqu'elle remarqua une jeune femme
vtue de noir, monte sur un cheval de petite taille, mais
vigoureux, qui entrait dans la ville. Elle tait suivie d'une
espce de paysan,  cheval aussi, en veste de drap brun troue aux
coudes, une gourde en bandoulire, un pistolet pendant  la
ceinture;  la main, un fusil, dont la crosse reposait dans une
poche de cuir attache  l'aron de la selle; bref, en costume
complet de brigand de mlodrame ou de bourgeois corse en voyage.
La beaut remarquable de la femme attira d'abord l'attention de
miss Nevil. Elle paraissait avoir une vingtaine d'annes. Elle
tait grande, blanche, les yeux bleu fonc, la bouche rose, les
dents comme de l'mail. Dans son expression on lisait  la fois
l'orgueil, l'inquitude et la tristesse. Sur la tte, elle portait
ce voile de soie noire nomm mezzaro, que les Gnois ont introduit
en Corse, et qui sied si bien aux femmes. De longues nattes de
cheveux chtains lui formaient comme un turban autour de la tte.
Son costume tait propre, mais de la plus grande simplicit.

Miss Nevil eut tout le temps de la considrer, car la dame au
mezzaro s'tait arrte dans la rue  questionner quelqu'un avec
beaucoup d'intrt, comme il semblait  l'expression de ses yeux;
puis sur la rponse qui lui fut faite, elle donna un coup de
houssine  sa monture, et, prenant le grand trot, ne s'arrta qu'
la porte de l'htel o logeaient sir Thomas Nevil et Orso. L,
aprs avoir chang quelques mots avec l'hte, la jeune femme
sauta lestement  bas de son cheval et s'assit sur un banc de
pierre  ct de la porte d'entre, tandis que son cuyer
conduisait les chevaux  l'curie. Miss Lydia passa avec son
costume parisien devant l'trangre sans qu'elle levt les yeux.
Un quart d'heure aprs, ouvrant sa fentre, elle vit encore la
dame au mezzaro assise  la mme place et dans la mme attitude.
Bientt parurent le colonel et Orso, revenant de la chasse. Alors
l'hte dit quelques mots  la demoiselle en deuil et lui dsigna
du doigt le jeune della Rebbia. Celle-ci rougit, se leva avec
vivacit, fit quelques pas en avant, puis s'arrta immobile et
comme interdite. Orso tait tout prs d'elle, la considrant avec
curiosit.

Vous tes, dit-elle d'une voix mue, Orso Antonio della Rebbia?
Moi, je suis Colomba.

-- Colomba! s'cria Orso.

Et, la prenant dans ses bras, il l'embrassa tendrement, ce qui
tonna un peu le colonel et sa fille; car en Angleterre on ne
s'embrasse pas dans la rue.

Mon frre, dit Colomba, vous me pardonnerez si je suis venue sans
votre ordre; mais j'ai appris par nos amis que vous tiez arriv,
et c'tait pour moi une si grande consolation de vous voir...

Orso l'embrassa encore; puis, se tournant vers le colonel:

C'est ma soeur, dit-il, que je n'aurais jamais reconnue si elle
ne s'tait nomme. -- Colomba, le colonel sir Thomas Nevil. --
Colonel, vous voudrez bien m'excuser, mais je ne pourrai avoir
l'honneur de dner avec vous aujourd'hui... Ma soeur...

-- Eh! o diable voulez-vous dner, mon cher? s'cria le colonel;
vous savez bien qu'il n'y a qu'un dner dans cette maudite
auberge, et il est pour nous. Mademoiselle fera grand plaisir  ma
fille de se joindre  nous.

Colomba regarda son frre, qui ne se fit pas trop prier, et tous
ensemble entrrent dans la plus grande pice de l'auberge, qui
servait au colonel de salon et de salle  manger. Mademoiselle
della Rebbia, prsente  miss Nevil, lui fit une profonde
rvrence, mais ne dit pas une parole. On voyait qu'elle tait
trs effarouche et que, pour la premire fois de sa vie peut-
tre, elle se trouvait en prsence d'trangers gens du monde.
Cependant dans ses manires il n'y avait rien qui sentt la
province. Chez elle l'tranget sauvait la gaucherie. Elle plut 
miss Nevil par cela mme; et comme il n'y avait pas de chambre
disponible dans l'htel que le colonel et sa suite avaient envahi,
miss Lydia poussa la condescendance ou la curiosit jusqu' offrir
 mademoiselle della Rebbia de lui faire dresser un lit dans sa
propre chambre.

Colomba balbutia quelques mots de remerciement et s'empressa de
suivre la femme de chambre de miss Nevil pour faire  sa toilette
les petits arrangements que rend ncessaires un voyage  cheval
par la poussire et le soleil.

En rentrant dans le salon, elle s'arrta devant les fusils du
colonel, que les chasseurs venaient de dposer dans un coin.

Les belles armes! dit-elle; sont-elles  vous, mon frre?

-- Non, ce sont des fusils anglais au colonel. Ils sont aussi bons
qu'ils sont beaux.

-- Je voudrais bien, dit Colomba, que vous en eussiez un
semblable.

-- Il y en a certainement un dans ces trois-l qui appartient 
della Rebbia, s'cria le colonel. Il s'en sert trop bien.
Aujourd'hui quatorze coups de fusil, quatorze pices!

Aussitt s'tablit un combat de gnrosit, dans lequel Orso fut
vaincu,  la grande satisfaction de sa soeur, comme il tait
facile de s'en apercevoir  l'expression de joie enfantine qui
brilla tout d'un coup sur son visage, tout  l'heure si srieux.

Choisissez, mon cher, disait le colonel.

Orso refusait.

Eh bien, mademoiselle votre soeur choisira pour vous.

Colomba ne se le fit pas dire deux fois: elle prit le moins orn
des fusils, mais c'tait un excellent Manton de gros calibre.

Celui-ci, dit-elle, doit bien porter la balle.

Son frre s'embarrassait dans ses remerciements, lorsque le dner
parut fort  propos pour le tirer d'affaire. Miss Lydia fut
charme de voir que Colomba, qui avait fait quelque rsistance
pour se mettre  table, et qui n'avait cd que sur un regard de
son frre, faisait en bonne catholique le signe de la croix avant
de manger.

Bon, se dit-elle, voil qui est primitif.

Et elle se promit de faire plus d'une observation intressante sur
ce jeune reprsentant des vieilles moeurs de la Corse. Pour Orso,
il tait videmment un peu mal  son aise, par la crainte sans
doute que sa soeur ne dt ou ne ft quelque chose qui sentt trop
son village. Mais Colomba l'observait sans cesse et rglait tous
ses mouvements sur ceux de son frre. Quelquefois elle le
considrait fixement avec une trange expression de tristesse; et
alors si les yeux d'Orso rencontraient les siens, il tait le
premier  dtourner ses regards, comme s'il et voulu se
soustraire  une question que sa soeur lui adressait mentalement
et qu'il comprenait trop bien. On parlait franais car le colonel
s'exprimait fort mal en italien. Colomba entendait le franais, et
prononait mme assez bien le peu de mots qu'elle tait force
d'changer avec ses htes.

Aprs le dner, le colonel, qui avait remarqu l'espce de
contrainte qui rgnait entre le frre et la soeur, demanda avec sa
franchise ordinaire  Orso s'il ne dsirait point causer seul avec
Mlle Colomba, offrant dans ce cas de passer avec sa fille dans la
pice voisine. Mais Orso se hta de le remercier et de dire qu'ils
auraient bien le temps de causer  Pietranera. C'tait le nom du
village o il devait faire sa rsidence.

Le colonel prit donc sa place accoutume sur le sofa, et miss
Nevil, aprs avoir essay plusieurs sujets de conversation,
dsesprant de faire parler la belle Colomba, pria Orso de lui
lire un chant du Dante: c'tait son pote favori. Orso choisit le
chant de l'Enfer o se trouve l'pisode de Francesca da Rimini, et
se mit  lire, accentuant de son mieux ces sublimes tercets, qui
expriment si bien le danger de lire  deux un livre d'amour. 
mesure qu'il lisait, Colomba se rapprochait de la table, relevait
la tte, qu'elle avait tenue baisse; ses prunelles dilates
brillaient d'un feu extraordinaire: elle rougissait et plissait
tour  tour, elle s'agitait convulsivement sur sa chaise.
Admirable organisation italienne, qui, pour comprendre la posie,
n'a pas besoin qu'un pdant lui en dmontre les beauts!

Quand la lecture fut termine:

Que cela est beau! s'cria-t-elle. Qui a fait cela mon frre?

Orso fut un peu dconcert, et miss Lydia rpondit en souriant que
c'tait un pote florentin mort depuis plusieurs sicles.

Je te ferai lire le Dante, dit Orso, quand nous serons 
Pietranera.

-- Mon Dieu, que cela est beau! rptait Colomba: et elle dit
trois ou quatre tercets qu'elle avait retenus, d'abord  voix
basse; puis, s'animant, elle les dclama tout haut avec plus
d'expression que son frre n'en avait mis  les lire.

Miss Lydia trs tonne:

Vous paraissez aimer beaucoup la posie, dit-elle. Que je vous
envie le bonheur que vous aurez  lire le Dante comme un livre
nouveau!

-- Vous voyez, miss Nevil, disait Orso, quel pouvoir ont les vers
du Dante, pour mouvoir ainsi une petite sauvagesse qui ne sait
que son Pater... Mais je me trompe; je me rappelle que Colomba est
du mtier. Tout enfant elle s'escrimait  faire des vers, et mon
pre m'crivait qu'elle tait la plus grande voceratrice de
Pietranera et de deux lieues  la ronde.

Colomba jeta un coup d'oeil suppliant  son frre. Miss Nevil
avait ou parler des improvisatrices corses et mourait d'envie
d'en entendre une. Ainsi elle s'empressa de prier Colomba de lui
donner un chantillon de son talent. Orso s'interposa alors, fort
contrari de s'tre si bien rappel les dispositions potiques de
sa soeur. Il eut beau jurer que rien n'tait plus plat qu'une
ballata corse, protester que rciter des vers corses aprs ceux du
Dante, c'tait trahir son pays, il ne fit qu'irriter le caprice de
Miss Nevil, et se vit oblig  la fin de dire  sa soeur:

Eh bien, improvise quelque chose, mais que cela soit court!

Colomba poussa un soupir, regarda attentivement pendant une minute
le tapis de la table, puis les poutres du plafond; enfin, mettant
la main sur ses yeux comme ces oiseaux qui se rassurent et croient
n'tre point vus quand ils ne voient point eux-mmes, chanta, ou
plutt dclama d'une voix mal assure la serenata qu'on va lire:

La jeune fille et la palombe

Dans la valle, bien loin derrire les montagnes, -- le soleil n'y
vient qu'une heure tous les jours; -- il y a dans la valle une
maison sombre, -- et l'herbe y crot sur le seuil. -- Portes,
fentres sont toujours fermes. -- Nulle fume ne s'chappe du
toit. -- Mais  midi, lorsque vient le soleil, -- une fentre
s'ouvre alors, -- et l'orpheline s'assied, filant  son rouet: --
elle file et chante en travaillant -- un chant de tristesse; --
mais nul autre chant ne rpond au sien. -- Un jour, un jour de
printemps, -- une palombe se posa sur un arbre voisin, -- et
entendit le chant de la jeune fille. -- Jeune fille, dit-elle, tu
ne pleures pas seule -- un cruel pervier m'a ravi ma compagne. --
Palombe, montre-moi l'pervier ravisseur; -- ft-il aussi haut que
les nuages, -- je l'aurai bientt abattu en terre. -- Mais moi,
pauvre fille, qui me rendra mon frre, -- mon frre maintenant en
lointain pays? -- Jeune fille, dis-moi o est ton frre, -- et mes
ailes me porteront prs de lui.

Voil une palombe bien leve! s'cria Orso en embrassant sa
soeur avec une motion qui contrastait avec le ton de plaisanterie
qu'il affectait.

-- Votre chanson est charmante, dit miss Lydia. Je veux que vous
me l'criviez dans mon album. Je la traduirai en anglais et je la
ferai mettre en musique.

Le brave colonel, qui n'avait pas compris un mot, joignit ses
compliments  ceux de sa fille. Puis il ajouta:

Cette palombe dont vous parlez, mademoiselle, c'est cet oiseau
que nous avons mang aujourd'hui  la crapaudine?

Miss Nevil apporta son album et ne fut pas peu surprise de voir
l'improvisatrice crire sa chanson en mnageant le papier d'une
faon singulire. Au lieu d'tre en vedette, les vers se suivaient
sur la mme ligne, tant que la largeur de la feuille le
permettait, en sorte qu'ils ne convenaient plus  la dfinition
connue des compositions potiques: De petites lignes, d'ingale
longueur, avec une marge de chaque ct. Il y avait bien encore
quelques observations  faire sur l'orthographe un peu capricieuse
de mademoiselle Colomba, qui, plus d'une fois, fit sourire miss
Nevil, tandis que la vanit fraternelle d'Orso tait au supplice.

L'heure de dormir tant arrive, les deux jeunes filles se
retirrent dans leur chambre. L, tandis que miss Lydia dtachait
collier, boucles, bracelets, elle observa sa compagne qui retirait
de sa robe quelque chose de long comme un busc, mais de forme bien
diffrente pourtant. Colomba mit cela avec soin et presque
furtivement sous son mezzaro dpos sur une table; puis elle
s'agenouilla et fit dvotement sa prire. Deux minutes aprs, elle
tait dans son lit. Trs curieuse de son naturel et lente comme
une Anglaise  se dshabiller, miss Lydia s'approcha de la table,
et, feignant de chercher une pingle, souleva le mezzaro et
aperut un stylet assez long, curieusement mont en nacre et en
argent; le travail en tait remarquable, et c'tait une arme
ancienne et de grand prix pour un amateur.

Est-ce l'usage ici, dit miss Nevil en souriant, que les
demoiselles portent ce petit instrument dans leur corset?

-- Il le faut bien, rpondit Colomba en soupirant. Il y a tant de
mchantes gens!

-- Et auriez-vous vraiment le courage d'en donner un coup comme
cela? Et miss Nevil, le stylet  la main, faisait le geste de
frapper, comme on frappe au thtre, de haut en bas.

Oui, si cela tait ncessaire, dit Colomba de sa voix douce et
musicale, pour me dfendre ou dfendre mes amis... Mais ce n'est
pas comme cela qu'il faut le tenir; vous pourriez vous blesser, si
la personne que vous voulez frapper se retirait. Et se levant sur
son sant: Tenez, c'est ainsi, en remontant le coup. Comme cela
il est mortel, dit-on. Heureux les gens qui n'ont pas besoin de
telles armes!

Elle soupira, abandonna sa tte sur l'oreiller, ferma les yeux. On
n'aurait pu voir une tte plus belle, plus noble, plus virginale.
Phidias, pour sculpter sa Minerve, n'aurait pas dsir un autre
modle.



VI

C'est pour me conformer au prcepte d'Horace que je me suis lanc
d'abord in medias res. Maintenant que tout dort, et la belle
Colomba, et le colonel, et sa fille, je saisirai ce moment pour
instruire mon lecteur de certaines particularits qu'il ne doit
pas ignorer, s'il veut pntrer davantage dans cette vridique
histoire. Il sait dj que le colonel della Rebbia, pre d'Orso,
est mort assassin; or on n'est pas assassin en Corse, comme on
l'est en France, par le premier chapp des galres qui ne trouve
pas de meilleur moyen pour vous voler votre argenterie: on est
assassin par ses ennemis; mais le motif pour lequel on a des
ennemis, il est souvent fort difficile de le dire. Bien des
familles se hassent par vieille habitude, et la tradition de la
cause originelle de leur haine s'est perdue compltement.

La famille  laquelle appartenait le colonel della Rebbia hassait
plusieurs autres familles, mais singulirement celle des
Barricini; quelques-uns disaient que, dans le XVIe sicle, un
della Rebbia avait sduit une Barricini, et avait t poignard
ensuite par un parent de la demoiselle outrage.  la vrit,
d'autres racontaient l'affaire diffremment, prtendant que
c'tait une della Rebbia qui avait t sduite, et un Barricini
poignard. Tant il y a que, pour me servir d'une expression
consacre, il y avait du sang entre les deux maisons. Toutefois,
contre l'usage, ce meurtre n'en avait pas produit d'autres; c'est
que les della Rebbia et les Barricini avaient t galement
perscuts par le gouvernement gnois, et les jeunes gens s'tant
expatris, les deux familles furent prives, pendant plusieurs
gnrations, de leurs reprsentants nergiques.  la fin du sicle
dernier, un della Rebbia, officier au service de Naples, se
trouvant dans un tripot, eut une querelle avec des militaires qui,
entre autres injures, l'appelrent chevrier corse; il mit l'pe 
la main; mais, seul contre trois, il et mal pass son temps, si
un tranger, qui jouait dans le mme lieu, ne se ft cri: Je
suis Corse aussi! et n'et pris sa dfense. Cet tranger tait un
Barricini, qui d'ailleurs ne connaissait pas son compatriote.
Lorsqu'on s'expliqua, de part et d'autre, ce furent de grandes
politesses et des serments d'amiti ternelle; car, sur le
continent, les Corses se lient facilement; c'est tout le contraire
dans leur le. On le vit bien dans cette circonstance: della
Rebbia et Barricini furent amis intimes tant qu'ils demeurrent en
Italie; mais de retour en Corse, ils ne se virent plus que
rarement, bien qu'habitant tous les deux le mme village, et quand
ils moururent, on disait qu'il y avait bien cinq ou six ans qu'ils
ne s'taient parl. Leurs fils vcurent de mme en tiquette,
comme on dit dans l'le. L'un, Ghilfuccio, le pre d'Orso, fut
militaire; l'autre, Giudice Barricini, fut avocat. Devenus l'un et
l'autre chefs de famille, et spars par leur profession, ils
n'eurent presque aucune occasion de se voir ou d'entendre parler
l'un de l'autre.

Cependant, un jour, vers 1809, Giudice lisant  Bastia, dans un
journal, que le capitaine Ghilfuccio venait d'tre dcor, dit,
devant tmoins, qu'il n'en tait pas surpris, attendu que le
gnral *** protgeait sa famille. Ce mot fut rapport 
Ghilfuccio  Vienne, lequel dit  un compatriote qu' son retour
en Corse il trouverait Giudice bien riche, parce qu'il tirait plus
d'argent de ses causes perdues que de celles qu'il gagnait. On n'a
jamais su s'il insinuait par l que l'avocat trahissait ses
clients, ou s'il se bornait  mettre cette vrit triviale,
qu'une mauvaise affaire rapporte plus  un homme de loi qu'une
bonne cause. Quoi qu'il en soit, l'avocat Barricini eut
connaissance de l'pigramme et ne l'oublia pas. En 1812, il
demandait  tre nomm maire de sa commune et avait tout espoir de
le devenir, lorsque le gnral *** crivit au prfet pour lui
recommander un parent de la femme de Ghilfuccio. Le prfet
s'empressa de se conformer aux dsirs du gnral, et Barricini ne
douta point qu'il ne dt sa dconvenue aux intrigues de
Ghilfuccio. Aprs la chute de l'empereur, en 1814, le protg du
gnral fut dnonc comme bonapartiste, et remplac par Barricini.
 son tour, ce dernier fut destitu dans les Cent-Jours; mais,
aprs cette tempte, il reprit en grande pompe possession du
cachet de la mairie et des registres de l'tat civil.

De ce moment son toile devint plus brillante que jamais. Le
colonel della Rebbia, mis en demi-solde et retir  Pietranera,
eut  soutenir contre lui une guerre sourde de chicanes sans cesse
renouveles: tantt il tait assign en rparation de dommages
commis par son cheval dans les cltures de M. le maire; tantt
celui-ci, sous prtexte de restaurer le pav de l'glise, faisait
enlever une dalle brise qui portait les armes des della Rebbia,
et qui couvrait le tombeau d'un membre de cette famille. Si les
chvres mangeaient les jeunes plants du colonel, les propritaires
de ces animaux trouvaient protection auprs du maire;
successivement, l'picier qui tenait le bureau de poste de
Pietranera, et le garde champtre, vieux soldat mutil, tous les
deux clients des della Rebbia, furent destitus et remplacs par
des cratures des Barricini.

La femme du colonel mourut exprimant le dsir d'tre enterre au
milieu d'un petit bois o elle aimait  se promener; aussitt le
maire dclara qu'elle serait inhume dans le cimetire de la
commune, attendu qu'il n'avait pas reu d'autorisation pour
permettre une spulture isole. Le colonel furieux dclara qu'en
attendant cette autorisation, sa femme serait enterre au lieu
qu'elle avait choisi, et il y fit creuser une fosse. De son ct,
le maire en fit faire une dans le cimetire, et manda la
gendarmerie, afin, disait-il, que force restt  la loi. Le jour
de l'enterrement, les deux partis se trouvrent en prsence, et
l'on put craindre un moment qu'un combat ne s'engaget pour la
possession des restes de madame della Rebbia. Une quarantaine de
paysans bien arms, amens par les parents de la dfunte,
obligrent le cur, en sortant de l'glise,  prendre le chemin du
bois; d'autre part, le maire avec ses deux fils, ses clients et
les gendarmes se prsenta pour faire opposition. Lorsqu'il parut,
et somma le convoi de rtrograder, il fut accueilli par des hues
et des menaces; l'avantage du nombre tait pour ses adversaires,
et ils semblaient dtermins.  sa vue plusieurs fusils furent
arms; on dit mme qu'un berger le coucha en joue; mais le colonel
releva le fusil en disant: Que personne ne tire sans mon ordre!
Le maire craignait les coups naturellement, comme Panurge, et,
refusant la bataille, il se retira avec son escorte: alors la
procession funbre se mit en marche, en ayant soin de prendre le
plus long, afin de passer devant la mairie. En dfilant, un idiot,
qui s'tait joint au cortge, s'avisa de crier vive l'Empereur!
Deux ou trois voix lui rpondirent, et les rebbianistes, s'animant
de plus en plus, proposrent de tuer un boeuf du maire, qui,
d'aventure, leur barrait le chemin. Heureusement le colonel
empcha cette violence.

On pense bien qu'un procs-verbal fut dress, et que le maire fit
au prfet un rapport de son style le plus sublime, dans lequel il
peignait les lois divines et humaines foules aux pieds, -- la
majest de lui, maire, celle du cur, mconnues et insultes, --
le colonel della Rebbia se mettant  la tte d'un complot
bonapartiste pour changer l'ordre de successibilit au trne, et
exciter les citoyens  s'armer les uns contre les autres, crimes
prvus par les articles 86 et 91 du Code pnal.

L'exagration de cette plainte nuisit  son effet. Le colonel
crivit au prfet, au procureur du roi: un parent de sa femme
tait alli  un des dputs de l'le, un autre cousin du
prsident de la cour royale. Grce  ces protections, le complot
s'vanouit, madame della Rebbia resta dans le bois, et l'idiot
seul fut condamn  quinze jours de prison.

L'avocat Barricini, mal satisfait du rsultat de cette affaire,
tourna ses batteries d'un autre ct. Il exhuma un vieux titre,
d'aprs lequel il entreprit de contester au colonel la proprit
d'un certain cours d'eau qui faisait tourner un moulin. Un procs
s'engagea qui dura longtemps. Au bout d'une anne, la cour allait
rendre son arrt, et suivant toute apparence en faveur du colonel,
lorsque M. Barricini dposa entre les mains du procureur du roi
une lettre signe par un certain Agostini, bandit clbre, qui le
menaait, lui maire, d'incendie et de mort s'il ne se dsistait de
ses prtentions. On sait qu'en Corse la protection des bandits est
trs recherche, et que pour obliger leurs amis ils interviennent
frquemment dans les querelles particulires. Le maire tirait
parti de cette lettre, lorsqu'un nouvel incident vint compliquer
l'affaire. Le bandit Agostini crivit au procureur du roi pour se
plaindre qu'on et contrefait son criture, et jet des doutes sur
son caractre, en le faisant passer pour un homme qui trafiquait
de son influence: Si je dcouvre le faussaire, disait-il en
terminant sa lettre, je le punirai exemplairement.

Il tait clair qu'Agostini n'avait point crit la lettre menaante
au maire; les della Rebbia en accusaient les Barricini et vice
versa. De part et d'autre on clatait en menaces, et la justice ne
savait de quel ct trouver les coupables.

Sur ces entrefaites, le colonel Ghilfuccio fut assassin. Voici
les faits tels qu'ils furent tablis en justice: le 2 aot 18..,
le jour tombant dj, la femme Madeleine Pietri, qui portait du
pain  Pietranera, entendit deux coups de feu trs rapprochs,
tirs, comme il lui semblait, dans un chemin creux menant au
village,  environ cent cinquante pas de l'endroit o elle se
trouvait. Presque aussitt elle vit un homme qui courait, en se
baissant, dans un sentier des vignes, et se dirigeait vers le
village. Cet homme s'arrta un instant et se retourna; mais la
distance empcha la femme Pietri de distinguer ses traits, et
d'ailleurs il avait  la bouche une feuille de vigne qui lui
cachait presque tout le visage. Il fit de la main un signe  un
camarade que le tmoin ne vit pas, puis disparut dans les vignes.

La femme Pietri, ayant laiss son fardeau, monta le sentier en
courant, et trouva le colonel della Rebbia baign dans son sang,
perc de deux coups de feu, mais respirant encore. Prs de lui
tait son fusil charg et arm, comme s'il s'tait mis en dfense
contre une personne qui l'attaquait en face au moment o une autre
le frappait par-derrire. Il rlait et se dbattait contre la
mort, mais ne pouvait prononcer une parole, ce que les mdecins
expliqurent par la nature de ses blessures qui avaient travers
le poumon. Le sang l'touffait; il coulait lentement et comme une
mousse rouge. En vain la femme Pietri le souleva et lui adressa
quelques questions. Elle voyait bien qu'il voulait parler, mais il
ne pouvait se faire comprendre. Ayant remarqu qu'il essayait de
porter la main  sa poche, elle s'empressa d'en retirer un petit
portefeuille qu'elle lui prsenta ouvert. Le bless prit le crayon
du portefeuille et chercha  crire. De fait le tmoin le vit
former avec peine plusieurs caractres; mais, ne sachant pas lire,
elle ne put en comprendre le sens. puis par cet effort, le
colonel laissa le portefeuille dans la main de la femme Pietri,
qu'il serra avec force en la regardant d'un air singulier, comme
s'il voulait lui dire, ce sont les paroles du tmoin: C'est
important, c'est le nom de mon assassin!

La femme Pietri montait au village lorsqu'elle rencontra M. le
maire Barricini avec son fils Vincentello. Alors il tait presque
nuit. Elle conta ce qu'elle avait vu. Le maire prit le
portefeuille, et courut  la mairie ceindre son charpe et appeler
son secrtaire et la gendarmerie. Reste seule avec le jeune
Vincentello, Madeleine Pietri lui proposa d'aller porter secours
au colonel, dans le cas o il serait encore vivant; mais
Vincentello rpondit que, s'il approchait d'un homme qui avait t
l'ennemi acharn de sa famille, on ne manquerait pas de l'accuser
de l'avoir tu. Peu aprs le maire arriva, trouva le colonel mort,
fit enlever le cadavre, et dressa procs-verbal.

Malgr son trouble naturel dans cette occasion, M. Barricini
s'tait empress de mettre sous les scells le portefeuille du
colonel, et de faire toutes les recherches en son pouvoir; mais
aucune n'amena de dcouverte importante.

Lorsque vint le juge d'instruction, on ouvrit le portefeuille, et
sur une page souille de sang on vit quelques lettres traces par
une main dfaillante, bien lisibles pourtant. Il y avait crit:
Agosti..., et le juge ne douta pas que le colonel n'et voulu
dsigner Agostini comme son assassin. Cependant Colomba della
Rebbia, appele par le juge, demanda  examiner le portefeuille.
Aprs l'avoir longtemps feuillet, elle tendit la main vers le
maire et s'cria: Voil l'assassin! Alors, avec une prcision et
une clart surprenantes dans le transport de douleur o elle tait
plonge, elle raconta que son pre, ayant reu peu de jours
auparavant une lettre de son fils, l'avait brle, mais qu'avant
de le faire, il avait crit au crayon, sur son portefeuille,
l'adresse d'Orso, qui venait de changer de garnison. Or, cette
adresse ne se trouvait plus dans le portefeuille, et Colomba
concluait que le maire avait arrach le feuillet o elle tait
crite, qui aurait t celui-l mme sur lequel son pre avait
trac le nom du meurtrier; et  ce nom, le maire, au dire de
Colomba, aurait substitu celui d'Agostini. Le juge vit en effet
qu'un feuillet manquait au cahier de papier sur lequel le nom
tait crit; mais bientt il remarqua que des feuillets manquaient
galement dans les autres cahiers du mme portefeuille, et des
tmoins dclarrent que le colonel avait l'habitude de dchirer
ainsi des pages de son portefeuille lorsqu'il voulait allumer un
cigare; rien de plus probable donc qu'il et brl par mgarde
l'adresse qu'il avait copie. En outre, on constata que le maire,
aprs avoir reu le portefeuille de la femme Pietri, n'aurait pu
lire  cause de l'obscurit; il fut prouv qu'il ne s'tait pas
arrt un instant avant d'entrer  la mairie, que le brigadier de
gendarmerie l'y avait accompagn, l'avait vu allumer une lampe,
mettre le portefeuille dans une enveloppe et la cacheter sous ses
yeux.

Lorsque le brigadier eut termin sa dposition, Colomba, hors
d'elle-mme, se jeta  ses genoux et le supplia, par tout ce qu'il
avait de plus sacr, de dclarer s'il n'avait pas laiss le maire
seul un instant. Le brigadier, aprs quelque hsitation,
visiblement mu par l'exaltation de la jeune fille, avoua qu'il
tait all chercher dans une pice voisine une feuille de grand
papier, mais qu'il n'tait pas rest une minute, et que le maire
lui avait toujours parl tandis qu'il cherchait  ttons ce papier
dans un tiroir. Au reste, il attestait qu' son retour le
portefeuille sanglant tait  la mme place, sur la table o le
maire l'avait jet en entrant.

M. Barricini dposa avec le plus grand calme. Il excusait, disait-
il, l'emportement de mademoiselle della Rebbia, et voulait bien
condescendre  se justifier. Il prouva qu'il tait rest toute la
soire au village; que son fils Vincentello tait avec lui devant
la mairie au moment du crime; enfin que son fils Orlanduccio, pris
de la fivre ce jour-l mme, n'avait pas boug de son lit. Il
produisit tous les fusils de sa maison, dont aucun n'avait fait
feu rcemment. Il ajouta qu' l'gard du portefeuille il en avait
tout de suite compris l'importance; qu'il l'avait mis sous le
scell et l'avait dpos entre les mains de son adjoint, prvoyant
qu'en raison de son inimiti avec le colonel il pourrait tre
souponn. Enfin il rappela qu'Agostini avait menac de mort celui
qui avait crit une lettre en son nom, et insinua que ce
misrable, ayant probablement souponn le colonel, l'avait
assassin. Dans les moeurs des bandits, une pareille vengeance
pour un motif analogue n'est pas sans exemple.

Cinq jours aprs la mort du colonel della Rebbia, Agostini,
surpris par un dtachement de voltigeurs, fut tu, se battant en
dsespr. On trouva sur lui une lettre de Colomba qui l'adjurait
de dclarer s'il tait ou non coupable du meurtre qu'on lui
imputait. Le bandit n'ayant point fait de rponse, on en conclut
assez gnralement qu'il n'avait pas eu le courage de dire  une
fille qu'il avait tu son pre.

Toutefois, les personnes qui prtendaient connatre bien le
caractre d'Agostini, disaient tout bas que, s'il et tu le
colonel, il s'en serait vant. Un autre bandit, connu sous le nom
de Brandolaccio, remit  Colomba une dclaration dans laquelle il
attestait sur l'honneur l'innocence de son camarade; mais la seule
preuve qu'il allguait, c'tait qu'Agostini ne lui avait jamais
dit qu'il souponnait le colonel.

Conclusion, les Barricini ne furent pas inquits; le juge
d'instruction combla le maire d'loges et celui-ci couronna sa
belle conduite en se dsistant de toutes ses prtentions sur le
ruisseau pour lequel il tait en procs avec le colonel della
Rebbia.

Colomba improvisa, suivant l'usage du pays, une ballata devant le
cadavre de son pre, en prsence de ses amis assembls. Elle y
exhala toute sa haine contre les Barricini et les accusa
formellement de l'assassinat, les menaant aussi de la vengeance
de son frre. C'tait cette ballata, devenue trs populaire, que
le matelot chantait devant miss Lydia. En apprenant la mort de son
pre, Orso, alors dans le nord de la France, demanda un cong mais
ne put l'obtenir. D'abord, sur une lettre de sa soeur, il avait
cru les Barricini coupables, mais bientt il reut copie de toutes
les pices de l'instruction, et une lettre particulire du juge
lui donna  peu prs la conviction que le bandit Agostini tait le
seul coupable. Une fois tous les trois mois Colomba lui crivait
pour lui rpter ses soupons qu'elle appelait des preuves. Malgr
lui, ces accusations faisaient bouillonner son sang corse, et
parfois il n'tait pas loign de partager les prjugs de sa
soeur. Cependant, toutes les fois qu'il lui crivait, il lui
rptait que ses allgations n'avaient aucun fondement solide et
ne mritaient aucune crance. Il lui dfendait mme, mais toujours
en vain, de lui en parler davantage. Deux annes se passrent de
la sorte, au bout desquelles il fut mis en demi-solde, et alors il
pensa  revoir son pays, non point pour se venger sur des gens
qu'il croyait innocents, mais pour marier sa soeur et vendre ses
petites proprits, si elles avaient assez de valeur pour lui
permettre de vivre sur le continent.



VII

Soit que l'arrive de sa soeur et rappel  Orso avec plus de
force le souvenir du toit paternel, soit qu'il souffrt un peu
devant ses amis civiliss du costume et des manires sauvages de
Colomba, il annona ds le lendemain le projet de quitter Ajaccio
et de retourner  Pietranera. Mais cependant il fit promettre au
colonel de venir prendre un gte dans son humble manoir, lorsqu'il
se rendrait  Bastia, et en revanche il s'engagea  lui faire
tirer daims, faisans, sangliers et le reste.

La veille de son dpart, au lieu d'aller  la chasse, Orso proposa
une promenade au bord du golfe. Donnant le bras  miss Lydia, il
pouvait causer en toute libert, car Colomba tait reste  la
ville pour faire ses emplettes et le colonel les quittait  chaque
instant pour tirer des golands et des fous,  la grande surprise
des passants qui ne comprenaient pas qu'on perdt sa poudre pour
un pareil gibier.

Ils suivaient le chemin qui mne  la chapelle des Grecs d'o l'on
a la plus belle vue de la baie; mais ils n'y faisaient aucune
attention.

Miss Lydia... dit Orso aprs un silence assez long pour tre
devenu embarrassant; franchement, que pensez-vous de ma soeur?

-- Elle me plat beaucoup, rpondit miss Nevil. Plus que vous,
ajouta-t-elle en souriant, car elle est vraiment Corse, et vous
tes un sauvage trop civilis.

-- Trop civilis!... Eh bien, malgr moi, je me sens redevenir
sauvage depuis que j'ai mis le pied dans cette le. Mille
affreuses penses m'agitent, me tourmentent..., et j'avais besoin
de causer un peu avec vous avant de m'enfoncer dans mon dsert.

-- Il faut avoir du courage, monsieur; voyez la rsignation de
votre soeur, elle vous donne l'exemple.

-- Ah! dtrompez-vous. Ne croyez pas  sa rsignation. Elle ne m'a
pas dit un seul mot encore, mais dans chacun de ses regards j'ai
lu ce qu'elle attend de moi.

-- Que veut-elle de vous enfin?

-- Oh! rien..., seulement que j'essaie si le fusil de monsieur
votre pre est aussi bon pour l'homme que pour la perdrix.

-- Quelle ide! Et vous pouvez supposer cela! quand vous venez
d'avouer qu'elle ne vous a encore rien dit. Mais c'est affreux de
votre part.

-- Si elle ne pensait pas  la vengeance, elle m'aurait tout
d'abord parl de notre pre; elle n'en a rien fait. Elle aurait
prononc le nom de ceux qu'elle regarde...  tort, je le sais,
comme ses meurtriers. Eh bien, non, pas un mot. C'est que, voyez-
vous, nous autres Corses, nous sommes une race ruse. Ma soeur
comprend qu'elle ne me tient pas compltement en sa puissance, et
ne veut pas m'effrayer, lorsque je puis m'chapper encore. Une
fois qu'elle m'aura conduit au bord du prcipice, lorsque la tte
me tournera, elle me poussera dans l'abme.

Alors Orso donna  miss Nevil quelques dtails sur la mort de son
pre, et rapporta les principales preuves qui se runissaient pour
lui faire regarder Agostini comme le meurtrier.

Rien, ajouta-t-il, n'a pu convaincre Colomba. Je l'ai vu par sa
dernire lettre. Elle a jur la mort des Barricini; et... miss
Nevil, voyez quelle confiance j'ai en vous... peut-tre ne
seraient-ils plus de ce monde, si, par un de ces prjugs
qu'excuse son ducation sauvage, elle ne se persuadait que
l'excution de la vengeance m'appartient en ma qualit de chef de
famille, et que mon honneur y est engag.

-- En vrit, monsieur della Rebbia, dit miss Nevil, vous
calomniez votre soeur.

-- Non, vous l'avez dit vous-mme... elle est Corse... elle pense
ce qu'ils pensent tous. Savez-vous pourquoi j'tais si triste
hier?

-- Non, mais depuis quelque temps vous tes sujet  ces accs
d'humeur noire... Vous tiez plus aimable aux premiers jours de
notre connaissance.

-- Hier, au contraire, j'tais plus gai, plus heureux qu'
l'ordinaire. Je vous avais vue si bonne, si indulgente pour ma
soeur!... Nous revenions, le colonel et moi, en bateau. Savez-vous
ce que me dit un des bateliers dans son infernal patois:

Vous avez tu bien du gibier, Ors' Anton', mais vous trouverez
Orlanduccio Barricini plus grand chasseur que vous.

-- Eh bien, quoi de si terrible dans ces paroles? Avez-vous donc
tant de prtentions  tre un adroit chasseur?

-- Mais vous ne voyez pas que ce misrable disait que je n'aurais
pas le courage de tuer Orlanduccio?

-- Savez-vous, monsieur della Rebbia, que vous me faites peur. Il
parat que l'air de votre le ne donne pas seulement la fivre,
mais qu'il rend fou. Heureusement que nous allons bientt la
quitter.

-- Pas avant d'avoir t  Pietranera. Vous l'avez promis  ma
soeur.

-- Et si nous manquions  cette promesse, nous devrions sans doute
nous attendre  quelque vengeance?

-- Vous rappelez-vous ce que nous contait l'autre jour monsieur
votre pre de ces Indiens qui menacent les gouverneurs de la
Compagnie de se laisser mourir de faim s'ils ne font droit  leurs
requtes?

-- C'est--dire que vous vous laisseriez mourir de faim? J'en
doute. Vous resteriez un jour sans manger, et puis mademoiselle
Colomba vous apporterait un bruccio[7] si apptissant que vous
renonceriez  votre projet.

-- Vous tes cruelle dans vos railleries, miss Nevil; vous devriez
me mnager. Voyez, je suis seul ici. Je n'avais que vous pour
m'empcher de devenir fou, comme vous dites; vous tiez mon ange
gardien, et maintenant...

-- Maintenant, dit miss Lydia d'un ton srieux, vous avez, pour
soutenir cette raison si facile  branler, votre honneur d'homme
et de militaire, et..., poursuivit-elle en se dtournant pour
cueillir une fleur, si cela peut quelque chose pour vous, le
souvenir de votre ange gardien.

-- Ah! miss Nevil, si je pouvais penser que vous prenez rellement
quelque intrt...

-- coutez, monsieur della Rebbia, dit miss Nevil un peu mue,
puisque vous tes un enfant, je vous traiterai en enfant. Lorsque
j'tais petite fille, ma mre me donna un beau collier que je
dsirais ardemment; mais elle me dit: Chaque fois que tu mettras
ce collier, souviens-toi que tu ne sais pas encore le franais.
Le collier perdit  mes yeux un peu de son mrite. Il tait devenu
pour moi comme un remords; mais je le portai, et je sus le
franais. Voyez-vous cette bague? c'est un scarabe gyptien
trouv, s'il vous plat, dans une pyramide. Cette figure bizarre,
que vous prenez peut-tre pour une bouteille, cela veut dire la
vie humaine. Il y a dans mon pays des gens qui trouveraient
l'hiroglyphe trs bien appropri. Celui-ci, qui vient aprs,
c'est un bouclier avec un bras tenant une lance: cela veut dire
combat, bataille. Donc la runion des deux caractres forme cette
devise, que je trouve assez belle: La vie est un combat. Ne vous
avisez pas de croire que je traduis les hiroglyphes couramment;
c'est un savant en us qui m'a expliqu ceux-l. Tenez, je vous
donne mon scarabe. Quand vous aurez quelque mauvaise pense
corse, regardez mon talisman et dites-vous qu'il faut sortir
vainqueur de la bataille que nous livrent les mauvaises passions.
-- Mais, en vrit, je ne prche pas mal.

-- Je penserai  vous, miss Nevil, et je me dirai...

-- Dites-vous que vous avez une amie qui serait dsole... de...
vous savoir pendu. Cela ferait d'ailleurs trop de peine 
messieurs les caporaux vos anctres.

 ces mots, elle quitta en riant le bras d'Orso, et, courant vers
son pre: Papa, dit-elle, laissez l ces pauvres oiseaux, et
venez avec nous faire de la posie dans la grotte de Napolon.



VIII

Il y a toujours quelque chose de solennel dans un dpart, mme
quand on se quitte pour peu de temps. Orso devait partir avec sa
soeur de trs bon matin, et la veille au soir il avait pris cong
de miss Lydia, car il n'esprait pas qu'en sa faveur elle fit
exception  ses habitudes de paresse. Leurs adieux avaient t
froids et graves. Depuis leur conversation au bord de la mer, miss
Lydia craignait d'avoir montr  Orso un intrt peut-tre trop
vif, et Orso, de son ct, avait sur le coeur ses railleries et
surtout son ton de lgret. Un moment il avait cru dmler dans
les manires de la jeune Anglaise un sentiment d'affection
naissante; maintenant, dconcert par ses plaisanteries, il se
disait qu'il n'tait  ses yeux qu'une simple connaissance, qui
bientt serait oublie. Grande fut donc sa surprise lorsque le
matin, assis  prendre du caf avec le colonel, il vit entrer miss
Lydia suivie de sa soeur. Elle s'tait leve  cinq heures, et,
pour une Anglaise, pour miss Nevil surtout, l'effort tait assez
grand pour qu'il en tirt quelque vanit.

Je suis dsol que vous vous soyez drange si matin, dit Orso.
C'est ma soeur sans doute qui vous aura rveille malgr mes
recommandations, et vous devez bien nous maudire. Vous me
souhaitez dj pendu peut-tre?

-- Non, dit miss Lydia fort bas et en italien, videmment pour que
son pre ne l'entendt pas. Mais vous m'avez boude hier pour mes
innocentes plaisanteries et je ne voulais pas vous laisser
emporter un souvenir mauvais de votre servante. Quelles terribles
gens vous tes, vous autres Corses! Adieu donc;  bientt,
j'espre.

Elle lui tendit la main. Orso ne trouva qu'un soupir pour rponse.
Colomba s'approcha de lui, le mena dans l'embrasure d'une fentre,
et, en lui montrant quelque chose qu'elle tenait sous son mezzaro,
lui parla un moment  voix basse. Ma soeur, dit Orso  miss
Nevil, veut vous faire un singulier cadeau, mademoiselle; mais
nous autres Corses, nous n'avons pas grand-chose  donner...,
except notre affection..., que le temps n'efface pas. Ma soeur me
dit que vous avez regard avec curiosit ce stylet. C'est une
antiquit dans la famille. Probablement il pendait autrefois  la
ceinture d'un de ces caporaux  qui je dois l'honneur de votre
connaissance. Colomba le croit si prcieux qu'elle m'a demand ma
permission pour vous le donner, et moi je ne sais trop si je dois
l'accorder, car j'ai peur que vous ne vous moquiez de nous.

-- Ce stylet est charmant, dit miss Lydia; mais c'est une arme de
famille; je ne puis l'accepter.

-- Ce n'est pas le stylet de mon pre, s'cria vivement Colomba.
Il a t donn  un des grands-parents de ma mre par le roi
Thodore. Si mademoiselle l'accepte, elle nous fera bien plaisir.

-- Voyez, miss Lydia, dit Orso, ne ddaignez pas le stylet d'un
roi.

Pour un amateur, les reliques du roi Thodore sont infiniment plus
prcieuses que celles du plus puissant monarque. La tentation
tait forte, et miss Lydia voyait dj l'effet que produirait
cette arme pose sur une table en laque dans son appartement de
Saint-James' Place.

Mais, dit-elle en prenant le stylet avec l'hsitation de
quelqu'un qui veut accepter, et adressant le plus aimable de ses
sourires  Colomba, chre mademoiselle Colomba..., je ne puis...,
je n'oserais vous laisser ainsi partir dsarme.

-- Mon frre est avec moi, dit Colomba d'un ton fier, et nous
avons le bon fusil que votre pre nous a donn. Orso, vous l'avez
charg  balles?

Miss Nevil garda le stylet, et Colomba, pour conjurer le danger
qu'on court  donner des armes coupantes ou perantes  ses amis,
exigea un sou en paiement.

Il fallut partir enfin. Orso serra encore une fois la main de miss
Nevil; Colomba l'embrassa, puis aprs vint offrir ses lvres de
rose au colonel, tout merveill de la politesse corse. De la
fentre du salon, miss Lydia vit le frre et la soeur monter 
cheval. Les yeux de Colomba brillaient d'une joie maligne qu'elle
n'y avait point encore remarque. Cette grande et forte femme,
fanatique de ses ides d'honneur barbare, l'orgueil sur le front,
les lvres courbes par un sourire sardonique, emmenant ce jeune
homme arm comme pour une expdition sinistre, lui rappela les
craintes d'Orso, et elle crut voir son mauvais gnie l'entranant
 sa perte.

Orso, dj  cheval, leva la tte et l'aperut. Soit qu'il et
devin sa pense, soit pour lui dire un dernier adieu, il prit
l'anneau gyptien, qu'il avait suspendu  un cordon, et le porta 
ses lvres. Miss Lydia quitta la fentre en rougissant; puis, s'y
remettant presque aussitt, elle vit les deux Corses s'loigner
rapidement au galop de leurs petits poneys, se dirigeant vers les
montagnes. Une demi-heure aprs le colonel, au moyen de sa
lunette, les lui montra longeant le fond du golfe, et elle vit
qu'Orso tournait frquemment la tte vers la ville. Il disparut
enfin derrire les marcages remplacs aujourd'hui par une belle
ppinire.

Miss Lydia, en se regardant dans la glace, se trouva ple.

Que doit penser de moi ce jeune homme? dit-elle, et moi que
pens-je de lui? et pourquoi y pens-je?... Une connaissance de
voyage!... Que suis-je venue faire en Corse?... Oh! je ne l'aime
point... Non, non; d'ailleurs cela est impossible... Et Colomba...
Moi la belle-soeur d'une vocratrice! qui porte un grand stylet!
Et elle s'aperut qu'elle tenait  la main celui du roi Thodore.
Elle le jeta sur sa toilette. Colomba  Londres, dansant 
Almack's!... Quel lion[8], grand Dieu,  montrer!... C'est qu'elle
ferait fureur peut-tre... Il m'aime, j'en suis sre... C'est un
hros de roman dont j'ai interrompu la carrire aventureuse...
Mais avait-il rellement envie de venger son pre  la corse?...
C'tait quelque chose entre un Conrad et un dandy... J'en ai fait
un pur dandy, et un dandy qui a un tailleur corse!...

Elle se jeta sur son lit et voulut dormir, mais cela lui fut
impossible; et je n'entreprendrai pas de continuer son monologue,
dans lequel elle se dit plus de cent fois que M. della Rebbia
n'avait t, n'tait et ne serait jamais rien pour elle.



IX

Cependant Orso cheminait avec sa soeur. Le mouvement rapide de
leurs chevaux les empcha d'abord de se parler; mais, lorsque les
montes trop rudes les obligeaient d'aller au pas, ils
changeaient quelques mots sur les amis qu'ils venaient de
quitter. Colomba parlait avec enthousiasme de la beaut de miss
Nevil, de ses blonds cheveux, de ses gracieuses manires. Puis
elle demandait si le colonel tait aussi riche qu'il le
paraissait, si mademoiselle Lydia tait fille unique.

Ce doit tre un bon parti, disait-elle. Son pre a, comme il
semble, beaucoup d'amiti pour vous...

Et, comme Orso ne rpondait rien, elle continuait:

Notre famille a t riche autrefois, elle est encore des plus
considres de l'le. Tous ces signori[9] sont des btards. Il n'y
a plus de noblesse que dans les familles caporales, et vous savez,
Orso, que vous descendez des premiers caporaux de l'le. Vous
savez que notre famille est originaire d'au-del des monts[10], et
ce sont les guerres civiles qui nous ont obligs  passer de ce
ct-ci. Si j'tais  votre place, Orso, je n'hsiterais pas, je
demanderais miss Nevil  son pre... (Orso levait les paules.) De
sa dot j'achterais les bois de la Falsetta et les vignes en bas
de chez nous; je btirais une belle maison en pierres de taille,
et j'lverais d'un tage la vieille tour o Sambucuccio a tu
tant de Maures au temps du comte Henri le bel Missere.[11]

-- Colomba, tu es folle, rpondait Orso en galopant.

-- Vous tes homme, Ors' Anton', et vous savez sans doute mieux
qu'une femme ce que vous avez  faire. Mais je voudrais bien
savoir ce que cet Anglais pourrait objecter contre notre alliance.
Y a-t-il des caporaux en Angleterre?...

Aprs une assez longue traite, devisant de la sorte, le frre et
la soeur arrivrent  un petit village, non loin de Bocognano, o
ils s'arrtrent pour dner et passer la nuit chez un ami de leur
famille. Ils y furent reus avec cette hospitalit corse qu'on ne
peut apprcier que lorsqu'on l'a connue. Le lendemain leur hte,
qui avait t compre de madame della Rebbia, les accompagna
jusqu' une lieue de sa demeure.

Voyez-vous ces bois et ces maquis, dit-il  Orso au moment de se
sparer: un homme qui aurait fait un malheur y vivrait dix ans en
paix sans que gendarmes ou voltigeurs vinssent le chercher. Ces
bois touchent  la fort de Vizzavona, et, lorsqu'on a des amis 
Bocognano ou aux environs, on n'y manque de rien. Vous avez l un
beau fusil, il doit porter loin. Sang de la Madone! quel calibre!
On peut tuer avec cela mieux que des sangliers.

Orso rpondit froidement que son fusil tait anglais et portait le
plomb trs loin. On s'embrassa, et chacun continua sa route.

Dj nos voyageurs n'taient plus qu' une petite distance de
Pietranera, lorsque,  l'entre d'une gorge qu'il fallait
traverser, ils dcouvrirent sept ou huit hommes arms de fusils,
les uns assis sur des pierres, les autres couchs sur l'herbe,
quelques-uns debout et semblant faire le guet. Leurs chevaux
paissaient  peu de distance. Colomba les examina un instant avec
une lunette d'approche, qu'elle tira d'une des grandes poches de
cuir que tous les Corses portent en voyage.

Ce sont nos gens! s'cria-t-elle d'un air joyeux. Pieruccio a
bien fait sa commission.

-- Quelles gens? demanda Orso.

-- Nos bergers, rpondit-elle. Avant-hier soir, j'ai fait partir
Pieruccio, afin qu'il runt ces braves gens pour vous accompagner
 votre maison. Il ne convient pas que vous entriez  Pietranera
sans escorte, et vous devez savoir d'ailleurs que les Barricini
sont capables de tout.

-- Colomba, dit Orso d'un ton svre, je t'avais prie bien des
fois de ne plus me parler des Barricini ni de tes soupons sans
fondement. Je ne me donnerai certainement pas le ridicule de
rentrer chez moi avec cette troupe de fainants, et je suis trs
mcontent que tu les aies rassembls sans m'en prvenir.

-- Mon frre, vous avez oubli votre pays. C'est  moi qu'il
appartient de vous garder lorsque votre imprudence vous expose.
J'ai d faire ce que j'ai fait.

En ce moment, les bergers, les ayant aperus, coururent  leurs
chevaux et descendirent au galop  leur rencontre.

Evviva Ors' Anton'! s'cria un vieillard robuste  barbe blanche,
couvert, malgr la chaleur, d'une casaque  capuchon, de drap
corse, plus pais que la toison de ses chvres. C'est le vrai
portrait de son pre, seulement plus grand et plus fort. Quel beau
fusil! On en parlera de ce fusil, Ors' Anton'.

-- Evviva Ors' Anton'! rptrent en choeur tous les bergers. Nous
savions bien qu'il reviendrait  la fin!

-- Ah! Ors' Anton', disait un grand gaillard au teint couleur de
brique, que votre pre aurait de joie s'il tait ici pour vous
recevoir! Le cher homme! vous le verriez, s'il avait voulu me
croire, s'il m'avait laiss faire l'affaire de Giudice... Le brave
homme! Il ne m'a pas cru; il sait bien maintenant que j'avais
raison.

-- Bon! reprit le vieillard, Giudice ne perdra rien pour attendre.

-- Evviva Ors' Anton'! Et une douzaine de coups de fusil
accompagnrent cette acclamation. Orso, de trs mauvaise humeur au
centre de ce groupe d'hommes  cheval parlant tous ensemble et se
pressant pour lui donner la main, demeura quelque temps sans
pouvoir se faire entendre. Enfin, prenant l'air qu'il avait en
tte de son peloton lorsqu'il lui distribuait les rprimandes et
les jours de salle de police:

Mes amis, dit-il, je vous remercie de l'affection que vous me
montrez, de celle que vous portiez  mon pre; mais j'entends, je
veux, que personne ne me donne de conseils. Je sais ce que j'ai 
faire.

-- Il a raison, il a raison! s'crirent les bergers. Vous savez
bien que vous pouvez compter sur nous.

-- Oui, j'y compte: mais je n'ai besoin de personne maintenant, et
nul danger ne menace ma maison. Commencez par faire demi-tour, et
allez-vous-en  vos chvres. Je sais le chemin de Pietranera, et
je n'ai pas besoin de guides.

-- N'ayez peur de rien, Ors' Anton', dit le vieillard; ils
n'oseraient se montrer aujourd'hui. La souris rentre dans son trou
lorsque revient le matou.

-- Matou toi-mme, vieille barbe blanche! dit Orso. Comment
t'appelles-tu?

-- Eh quoi! vous ne me connaissez pas, Ors' Anton', moi qui vous
ai port en croupe si souvent sur mon mulet qui mord? Vous ne
connaissez pas Polo Griffo? Brave homme, voyez-vous, qui est aux
della Rebbia corps et me. Dites un mot, et quand votre gros fusil
parlera, ce vieux mousquet, vieux comme son matre, ne se taira
pas. Comptez-y, Ors' Anton'.

-- Bien, bien; mais de par tous les diables! Allez-vous-en et
laissez-nous continuer notre route.

Les bergers s'loignrent enfin, se dirigeant au grand trot vers
le village; mais de temps en temps ils s'arrtaient sur tous les
points levs de la route, comme pour examiner s'il n'y avait
point quelque embuscade cache, et toujours ils se tenaient assez
rapprochs d'Orso et de sa soeur pour tre en mesure de leur
porter secours au besoin. Et le vieux Polo Griffo disait  ses
compagnons:

Je le comprends! Je le comprends! Il ne dit pas ce qu'il veut
faire, mais il le fait. C'est le vrai portrait de son pre. Bien!
dis que tu n'en veux  personne! tu as fait un voeu  sainte
Nega[12]. Bravo! Moi je ne donnerais pas une figue de la peau du
maire. Avant un mois on n'en pourra plus faire une outre.

Ainsi prcd par cette troupe d'claireurs, le descendant des
della Rebbia entra dans son village et gagna le vieux manoir des
caporaux, ses aeux. Les rebbianistes, longtemps privs de chef,
s'taient ports en masse  sa rencontre, et les habitants du
village, qui observaient la neutralit, taient tous sur le pas de
leurs portes pour le voir passer. Les barricinistes se tenaient
dans leurs maisons et regardaient par les fentes de leurs volets.

Le bourg de Pietranera est trs irrgulirement bti, comme tous
les villages de la Corse; car, pour voir une rue, il faut aller 
Cargese, bti par M. de Marbeuf. Les maisons, disperses au hasard
et sans le moindre alignement, occupent le sommet d'un petit
plateau, ou plutt d'un palier de la montagne. Vers le milieu du
bourg s'lve un grand chne vert, et auprs on voit une auge en
granit, o un tuyau en bois apporte l'eau d'une source voisine. Ce
monument d'utilit publique fut construit  frais communs par les
della Rebbia et les Barricini; mais on se tromperait fort si l'on
y cherchait un indice de l'ancienne concorde des deux familles. Au
contraire, c'est une oeuvre de leur jalousie. Autrefois, le
colonel della Rebbia ayant envoy au conseil municipal de sa
commune une petite somme pour contribuer  l'rection d'une
fontaine, l'avocat Barricini se hta d'offrir un don semblable, et
c'est  ce combat de gnrosit que Pietranera doit son eau.
Autour du chne vert et de la fontaine, il y a un espace vide
qu'on appelle la place, et o les oisifs se rassemblent le soir.
Quelquefois on y joue aux cartes, et, une fois l'an dans le
carnaval, on y danse. Aux deux extrmits de la place s'lvent
des btiments plus hauts que larges, construits en granit et en
schiste. Ce sont les tours ennemies des della Rebbia et des
Barricini. Leur architecture est uniforme, leur hauteur est la
mme, et l'on voit que la rivalit des deux familles s'est
toujours maintenue sans que la fortune dcidt entre elles.

Il est peut-tre  propos d'expliquer ce qu'il faut entendre par
ce mot tour. C'est un btiment carr d'environ quarante pieds de
haut, qu'en un autre pays on nommerait tout bonnement un
colombier. La porte, troite, s'ouvre  huit pieds du sol, et l'on
y arrive par un escalier fort roide. Au-dessus de la porte est une
fentre avec une espce de balcon perc en dessous comme un
mchicoulis, qui permet d'assommer sans risque un visiteur
indiscret. Entre la fentre et la porte, on voit deux cussons
grossirement sculpts. L'un portait autrefois la croix de Gnes;
mais, tout martel aujourd'hui, il n'est plus intelligible que
pour les antiquaires. Sur l'autre cusson sont sculptes les
armoiries de la famille qui possde la tour. Ajoutez, pour
complter la dcoration, quelques traces de balles sur les
cussons et les chambranles de la fentre, et vous pouvez vous
faire une ide d'un manoir du Moyen ge en Corse. J'oubliais de
dire que les btiments d'habitation touchent  la tour, et souvent
s'y rattachent par une communication intrieure.

La tour et la maison des della Rebbia occupent le ct nord de la
place de Pietranera; la tour et la maison des Barricini, le ct
sud. De la tour du nord jusqu' la fontaine, c'est la promenade
des della Rebbia, celle des Barricini est du ct oppos. Depuis
l'enterrement de la femme du colonel, on n'avait jamais vu un
membre de l'une de ces deux familles paratre sur un autre ct de
la place que celui qui lui tait assign par une espce de
convention tacite. Pour viter un dtour, Orso allait passer
devant la maison du maire, lorsque sa soeur l'avertit et l'engagea
 prendre une ruelle qui les conduirait  leur maison sans
traverser la place.

Pourquoi se dranger? dit Orso; la place n'est-elle pas  tout le
monde?

Et il poussa son cheval.

Brave coeur! dit tout bas Colomba... Mon pre, tu seras veng!

En arrivant sur la place, Colomba se plaa entre la maison des
Barricini et son frre, et toujours elle eut l'oeil fix sur les
fentres de ses ennemis. Elle remarqua qu'elles taient
barricades depuis peu, et qu'on y avait pratiqu des archere. On
appelle archere d'troites ouvertures en forme de meurtrires,
mnages entre de grosses bches avec lesquelles on bouche la
partie infrieure d'une fentre. Lorsqu'on craint quelque attaque,
on se barricade de la sorte, et l'on peut,  l'abri des bches,
tirer  couvert sur les assaillants.

Les lches! dit Colomba. Voyez, mon frre, dj ils commencent 
se garder: ils se barricadent! mais il faudra bien sortir un
jour!

La prsence d'Orso sur le ct sud de la place produisit une
grande sensation  Pietranera, et fut considre comme une preuve
d'audace approchant de la tmrit. Pour les neutres rassembls le
soir autour du chne vert, ce fut le texte de commentaires sans
fin.

Il est heureux, disait-on, que les fils Barricini ne soient pas
encore revenus, car ils sont moins endurants que l'avocat, et
peut-tre n'eussent-ils point laiss passer leur ennemi sur leur
terrain sans lui faire payer sa bravade.

Souvenez-vous de ce que je vais vous dire, voisin, ajouta un
vieillard qui tait l'oracle du bourg. J'ai observ la figure de
la Colomba aujourd'hui, elle a quelque chose dans la tte. Je sens
de la poudre en l'air. Avant peu, il y aura de la viande de
boucherie  bon march dans Pietranera.



X

Spar fort jeune de son pre, Orso n'avait gure eu le temps de
le connatre. Il avait quitt Pietranera  quinze ans pour tudier
 Pise, et de l tait entr  l'cole militaire pendant que
Ghilfuccio promenait en Europe les aigles impriales. Sur le
continent, Orso l'avait vu  de rares intervalles, et en 1815
seulement il s'tait trouv dans le rgiment que son pre
commandait. Mais le colonel, inflexible sur la discipline,
traitait son fils comme tous les autres jeunes lieutenants, c'est-
-dire avec beaucoup de svrit. Les souvenirs qu'Orso en avait
conservs taient de deux sortes. Il se le rappelait  Pietranera,
lui confiant son sabre, lui laissant dcharger son fusil quand il
revenait de la chasse, ou le faisant asseoir pour la premire
fois, lui bambin,  la table de famille. Puis il se reprsentait
le colonel della Rebbia l'envoyant aux arrts pour quelque
tourderie, et ne l'appelant jamais que lieutenant della Rebbia:

Lieutenant della Rebbia, vous n'tes pas  votre place de
bataille, trois jours d'arrts. -- Vos tirailleurs sont  cinq
mtres trop loin de la rserve, cinq jours d'arrts. -- Vous tes
en bonnet de police  midi cinq minutes, huit jours d'arrts.

Une seule fois, aux Quatre-Bras, il lui avait dit:

Trs bien, Orso; mais de la prudence.

Au reste, ces derniers souvenirs n'taient point ceux que lui
rappelait Pietranera. La vue des lieux familiers  son enfance,
les meubles dont se servait sa mre, qu'il avait tendrement aime,
excitaient en son me une foule d'motions douces et pnibles;
puis, l'avenir sombre qui se prparait pour lui, l'inquitude
vague que sa soeur lui inspirait, et par dessus tout, l'ide que
miss Nevil allait venir dans sa maison, qui lui paraissait
aujourd'hui si petite, si pauvre, si peu convenable, pour une
personne habitue au luxe, le mpris qu'elle en concevrait peut-
tre, toutes ces penses formaient un chaos dans sa tte et lui
inspiraient un profond dcouragement.

Il s'assit, pour souper, dans un grand fauteuil de chne noirci,
o son pre prsidait les repas de famille, et sourit en voyant
Colomba hsiter  se mettre  table avec lui. Il lui sut bon gr
d'ailleurs du silence qu'elle observa pendant le souper et de la
prompte retraite qu'elle fit ensuite, car il se sentait trop mu
pour rsister aux attaques qu'elle lui prparait sans doute; mais
Colomba le mnageait et voulait lui laisser le temps de se
reconnatre. La tte appuye sur sa main, il demeura longtemps
immobile, repassant dans son esprit les scnes des quinze derniers
jours qu'il avait vcus. Il voyait avec effroi cette attente o
chacun semblait tre de sa conduite  l'gard des Barricini. Dj
il s'apercevait que l'opinion de Pietranera commenait  tre pour
lui celle du monde. Il devait se venger sous peine de passer pour
un lche. Mais sur qui se venger? Il ne pouvait croire les
Barricini coupables de meurtre.  la vrit ils taient les
ennemis de sa famille, mais il fallait les prjugs grossiers de
ses compatriotes pour leur attribuer un assassinat. Quelquefois il
considrait le talisman de miss Nevil, et en rptait tout bas la
devise: La vie est un combat! Enfin il se dit d'un ton ferme:
J'en sortirai vainqueur! Sur cette bonne pense il se leva et,
prenant la lampe, il allait monter dans sa chambre, lorsqu'on
frappa  la porte de la maison. L'heure tait indue pour recevoir
une visite. Colomba parut aussitt, suivie de la femme qui les
servait.

Ce n'est rien, dit-elle en courant  la porte.

Cependant, avant d'ouvrir, elle demanda qui frappait. Une voix
douce rpondit:

C'est moi.

Aussitt la barre de bois place en travers de la porte fut
enleve, et Colomba reparut dans la salle  manger suivie d'une
petite fille de dix ans  peu prs, pieds nus, en haillons, la
tte couverte d'un mauvais mouchoir, de dessous lequel
s'chappaient de longues mches de cheveux noirs comme l'aile d'un
corbeau. L'enfant tait maigre, ple, la peau brle par le
soleil; mais dans ses yeux brillait le feu de l'intelligence. En
voyant Orso, elle s'arrta timidement et lui fit une rvrence 
la paysanne; puis elle parla bas  Colomba, et lui mit entre les
mains un faisan nouvellement tu.

Merci, Chili, dit Colomba. Remercie ton oncle. Il se porte bien?

-- Fort bien, mademoiselle,  vous servir. Je n'ai pu venir plus
tt parce qu'il a bien tard. Je suis reste trois heures dans le
maquis  l'attendre.

-- Et tu n'as pas soup?

-- Dame! non, mademoiselle, je n'ai pas eu le temps.

-- On va te donner  souper. Ton oncle a-t-il du pain encore?

-- Peu, mademoiselle; mais c'est de la poudre surtout qui lui
manque. Voil les chtaignes venues, et maintenant il n'a plus
besoin que de poudre.

-- Je vais te donner un pain pour lui et de la poudre. Dis-lui
qu'il la mnage, elle est chre.

-- Colomba, dit Orso, en franais,  qui donc fais-tu ainsi la
charit?

--  un pauvre bandit de ce village, rpondit Colomba dans la mme
langue. Cette petite est sa nice.

-- Il me semble que tu pourrais mieux placer tes dons. Pourquoi
envoyer de la poudre  un coquin qui s'en servira pour commettre
des crimes? Sans cette dplorable faiblesse que tout le monde
parat avoir pour les bandits, il y a longtemps qu'ils auraient
disparu de la Corse.

-- Les plus mchants de notre pays ne sont pas ceux qui sont  la
campagne.[13]

-- Donne-leur du pain si tu veux, on n'en doit refuser  personne;
mais je n'entends pas qu'on leur fournisse des munitions.

-- Mon frre, dit Colomba d'un ton grave, vous tes le matre ici,
et tout vous appartient dans cette maison; mais je vous en
prviens, je donnerai mon mezzaro  cette petite fille pour
qu'elle le vende, plutt que de refuser de la poudre  un bandit.
Lui refuser de la poudre! mais autant vaut le livrer aux
gendarmes. Quelle protection a-t-il contre eux, sinon ses
cartouches?

La petite fille cependant dvorait avec avidit un morceau de
pain, et regardait attentivement tour  tour Colomba et son frre,
cherchant  comprendre dans leurs yeux le sens de ce qu'ils
disaient.

Et qu'a-t-il fait enfin ton bandit? Pour quel crime s'est-il jet
dans le maquis?

-- Brandolaccio n'a point commis de crime, s'cria Colomba. Il a
tu Giovan Opizzo, qui avait assassin son pre pendant que lui
tait  l'arme.

Orso dtourna la tte, prit la lampe, et, sans rpondre, monta
dans sa chambre. Alors Colomba donna poudre et provisions 
l'enfant, et la reconduisit jusqu' la porte en lui rptant:

Surtout que ton oncle veille bien sur Orso!



XI

Orso fut longtemps  s'endormir, et par consquent s'veilla fort
tard, du moins pour un Corse.  peine lev, le premier objet qui
frappa ses yeux, ce fut la maison de ses ennemis et les archere
qu'ils venaient d'y tablir. Il descendit et demanda sa soeur.

Elle est  la cuisine qui fond des balles, lui rpondit la
servante Saveria.

Ainsi, il ne pouvait faire un pas sans tre poursuivi par l'image
de la guerre.

Il trouva Colomba assise sur un escabeau, entoure de balles
nouvellement fondues, coupant les jets de plomb.

Que diable fais-tu l? lui demanda son frre.

-- Vous n'aviez point de balles pour le fusil du colonel,
rpondit-elle de sa voix douce, j'ai trouv un moule de calibre,
et vous aurez aujourd'hui vingt-quatre cartouches, mon frre.

-- Je n'en ai pas besoin, Dieu merci!

-- Il ne faut pas tre pris au dpourvu, Ors' Anton'. Vous avez
oubli votre pays et les gens qui vous entourent.

-- Je l'aurais oubli que tu me le rappellerais bien vite. Dis-
moi, n'est-il pas arriv une grosse malle il y a quelques jours?

-- Oui, mon frre. Voulez-vous que je la monte dans votre chambre?

-- Toi, la monter! mais tu n'aurais jamais la force de la
soulever... N'y a-t-il pas ici quelque homme pour le faire?

-- Je ne suis pas si faible que vous le pensez, dit Colomba, en
retroussant ses manches et dcouvrant un bras blanc et rond,
parfaitement form, mais qui annonait une force peu commune.
Allons, Saveria, dit-elle  la servante, aide-moi.

Dj elle enlevait seule la lourde malle, quand Orso s'empressa de
l'aider.

Il y a dans cette malle, ma chre Colomba, dit-il, quelque chose
pour toi. Tu m'excuseras si je te fais de si pauvres cadeaux, mais
la bourse d'un lieutenant en demi-solde n'est pas trop bien
garnie.

En parlant, il ouvrait la malle et en retirait quelques robes, un
chle et d'autres objets  l'usage d'une jeune personne.

Que de belles choses! s'cria Colomba. Je vais bien vite les
serrer de peur qu'elles ne se gtent. Je les garderai pour ma
noce, ajouta-t-elle avec un sourire triste, car maintenant je suis
en deuil.

Et elle baisa la main de son frre. Il y a de l'affectation, ma
soeur,  garder le deuil si longtemps.

-- Je l'ai jur, dit Colomba d'un ton ferme. Je ne quitterai le
deuil... Et elle regardait par la fentre la maison des
Barricini.

Que le jour o tu te marieras? dit Orso cherchant  viter la fin
de la phrase.

-- Je ne me marierai, dit Colomba, qu' un homme qui aura fait
trois choses...

Et elle contemplait toujours d'un air sinistre la maison ennemie.

Jolie comme tu es, Colomba, je m'tonne que tu ne sois pas dj
marie. Allons, tu me diras qui te fait la cour. D'ailleurs
j'entendrai bien les srnades. Il faut qu'elles soient belles
pour plaire  une grande vocratrice comme toi.

-- Qui voudrait d'une pauvre orpheline?... Et puis l'homme qui me
fera quitter mes habits de deuil fera prendre le deuil aux femmes
de l-bas.

Cela devient de la folie, se dit Orso.

Mais il ne rpondit rien pour viter toute discussion.

Mon frre, dit Colomba d'un ton de clinerie, j'ai aussi quelque
chose  vous offrir. Les habits que vous avez l sont trop beaux
pour ce pays-ci. Votre jolie redingote serait en pices au bout de
deux jours si vous la portiez dans le maquis. Il faut la garder
pour quand viendra miss Nevil.

Puis, ouvrant une armoire, elle en tira un costume complet de
chasseur.

Je vous ai fait une veste de velours, et voici un bonnet comme en
portent nos lgants; je l'ai brod pour vous il y a bien
longtemps. Voulez-vous essayer cela?

Et elle lui faisait endosser une large veste de velours vert ayant
dans le dos une norme poche. Elle lui mettait sur la tte un
bonnet pointu de velours noir brod en jais et en soie de la mme
couleur, et termin par une espce de houppe.

Voici la cartouchire[14] de notre pre, dit-elle, son stylet est
dans la poche de votre veste. Je vais vous chercher le pistolet.

-- J'ai l'air d'un vrai brigand de l'Ambigu-Comique, disait Orso
en se regardant dans un petit miroir que lui prsentait Saveria.

-- C'est que vous avez tout  fait bonne faon comme cela, Ors'
Anton', disait la vieille servante, et le plus beau pointu[15] de
Bocognano ou de Bastelica n'est pas plus brave.

Orso djeuna dans son nouveau costume, et pendant le repas il dit
 sa soeur que sa malle contenait un certain nombre de livres; que
son intention tait d'en faire venir de France et d'Italie, et de
la faire travailler beaucoup.

Car il est honteux, Colomba, ajouta-t-il, qu'une grande fille
comme toi ne sache pas encore des choses que, sur le continent,
les enfants apprennent en sortant de nourrice.

-- Vous avez raison, mon frre, disait Colomba; je sais bien ce
qui me manque, et je ne demande pas mieux que d'tudier, surtout
si vous voulez bien me donner des leons.

Quelques jours se passrent sans que Colomba pronont le nom des
Barricini. Elle tait toujours aux petits soins pour son frre, et
lui parlait souvent de miss Nevil. Orso lui faisait lire des
ouvrages franais et italiens, et il tait surpris tantt de la
justesse et du bon sens de ses observations, tantt de son
ignorance profonde des choses les plus vulgaires.

Un matin, aprs djeuner, Colomba sortit un instant, et, au lieu
de revenir avec un livre et du papier, parut avec son mezzaro sur
la tte. Son air tait plus srieux encore que de coutume.

Mon frre, dit-elle, je vous prierai de sortir avec moi.

-- O veux-tu que je t'accompagne? dit Orso en lui offrant son
bras.

-- Je n'ai pas besoin de votre bras, mon frre, mais prenez votre
fusil et votre bote  cartouches. Un homme ne doit jamais sortir
sans ses armes.

--  la bonne heure! Il faut se conformer  la mode. O allons-
nous?

Colomba, sans rpondre, serra le mezzaro autour de sa tte, appela
le chien de garde, et sortit suivie de son frre. S'loignant 
grands pas du village, elle prit un chemin creux qui serpentait
dans les vignes, aprs avoir envoy devant elle le chien,  qui
elle fit un signe qu'il semblait bien connatre; car aussitt il
se mit  courir en zigzag, passant dans les vignes, tantt d'un
ct, tantt de l'autre, toujours  cinquante pas de sa matresse,
et quelquefois s'arrtant au milieu du chemin pour la regarder en
remuant la queue. Il paraissait s'acquitter parfaitement de ses
fonctions d'claireur.

Si Muschetto aboie, dit Colomba, armez votre fusil, mon frre, et
tenez-vous immobile.

 un demi-mille du village, aprs bien des dtours, Colomba
s'arrta tout  coup dans un endroit o le chemin faisait un
coude. L s'levait une petite pyramide de branchages, les uns
verts, les autres desschs, amoncels  la hauteur de trois pieds
environ. Du sommet on voyait percer l'extrmit d'une croix de
bois peinte en noir. Dans plusieurs cantons de la Corse, surtout
dans les montagnes, un usage extrmement ancien, et qui se
rattache peut-tre  des superstitions du paganisme, oblige les
passants  jeter une pierre ou un rameau d'arbre sur le lieu o un
homme a pri de mort violente. Pendant de longues annes, aussi
longtemps que le souvenir de sa fin tragique demeure dans la
mmoire des hommes, cette offrande singulire s'accumule ainsi de
jour en jour. On appelle cela l'amas, le mucchio d'un tel.

Colomba s'arrta devant ce tas de feuillage, et, arrachant une
branche d'arbousier, l'ajouta  la pyramide.

Orso, dit-elle, c'est ici que notre pre est mort. Prions pour
son me, mon frre!

Et elle se mit  genoux. Orso l'imita aussitt. En ce moment la
cloche du village tinta lentement, car un homme tait mort dans la
nuit. Orso fondit en larmes.

Au bout de quelques minutes, Colomba se leva, l'oeil sec, mais la
figure anime. Elle fit du pouce  la hte le signe de croix
familier  ses compatriotes et qui accompagne d'ordinaire leurs
serments solennels, puis, entranant son frre, elle reprit le
chemin du village. Ils rentrrent en silence dans leur maison.
Orso monta dans sa chambre. Un instant aprs, Colomba l'y suivit,
portant une petite cassette qu'elle posa sur la table. Elle
l'ouvrit et en tira une chemise couverte de larges taches de sang.

Voici la chemise de votre pre, Orso.

Et elle la jeta sur ses genoux.

Voici le plomb qui l'a frapp.

Et elle posa sur la chemise deux balles oxydes.

Orso, mon frre! cria-t-elle en se prcipitant dans ses bras et
l'treignant avec force. Orso! tu le vengeras!

Elle l'embrassa avec une espce de fureur, baisa les balles et la
chemise, et sortit de la chambre, laissant son frre comme
ptrifi sur sa chaise.

Orso resta quelque temps immobile, n'osant loigner de lui ces
pouvantables reliques. Enfin, faisant un effort, il les remit
dans la cassette et courut  l'autre bout de la chambre se jeter
sur son lit, la tte tourne vers la muraille, enfonce dans
l'oreiller, comme s'il et voulu se drober  la vue d'un spectre.
Les dernires paroles de sa soeur retentissaient sans cesse dans
ses oreilles, et il lui semblait entendre un oracle fatal,
invitable, qui lui demandait du sang, et du sang innocent. Je
n'essaierai pas de rendre les sensations du malheureux jeune
homme, aussi confuses que celles qui bouleversent la tte d'un
fou. Longtemps il demeura dans la mme position, sans oser
dtourner la tte. Enfin il se leva, ferma la cassette, et sortit
prcipitamment de sa maison, courant la campagne et marchant
devant lui sans savoir o il allait.

Peu  peu, le grand air le soulagea; il devint plus calme et
examina avec quelque sang-froid sa position et les moyens d'en
sortir. Il ne souponnait point les Barricini de meurtre, on le
sait dj; mais il les accusait d'avoir suppos la lettre du
bandit Agostini; et cette lettre, il le croyait du moins, avait
caus la mort de son pre. Les poursuivre comme faussaires, il
sentait que cela tait impossible. Parfois, si les prjugs ou les
instincts de son pays revenaient l'assaillir et lui montraient une
vengeance facile au dtour d'un sentier, il les cartait avec
horreur en pensant  ses camarades de rgiment, aux salons de
Paris, surtout  miss Nevil. Puis il songeait aux reproches de sa
soeur, et ce qui restait de corse dans son caractre justifiait
ces reproches et les rendait plus poignants. Un seul espoir lui
restait dans ce combat entre sa conscience et ses prjugs,
c'tait d'entamer, sous un prtexte quelconque, une querelle avec
un des fils de l'avocat et de se battre en duel avec lui. Le tuer
d'une balle ou d'un coup d'pe conciliait ses ides corses et ses
ides franaises. L'expdient accept, et mditant les moyens
d'excution, il se sentait dj soulag d'un grand poids, lorsque
d'autres penses plus douces contriburent encore  calmer son
agitation fbrile. Cicron, dsespr de la mort de sa fille
Tullia, oublia sa douleur en repassant dans son esprit toutes les
belles choses qu'il pourrait dire  ce sujet. En discourant de la
sorte sur la vie et la mort, M. Shandy se consola de la perte de
son fils. Orso se rafrachit le sang en pensant qu'il pourrait
faire  miss Nevil un tableau de l'tat de son me, tableau qui ne
pourrait manquer d'intresser puissamment cette belle personne.

Il se rapprochait du village, dont il s'tait fort loign sans
s'en apercevoir, lorsqu'il entendit la voix d'une petite fille qui
chantait, se croyant seule sans doute, dans un sentier au bord du
maquis. C'tait cet air lent et monotone consacr aux lamentations
funbres, et l'enfant chantait:  mon fils, mon fils en lointain
pays -- gardez ma croix et ma chemise sanglante...

Que chantes-tu l, petite? dit Orso d'un ton de colre, en
paraissant tout  coup.

-- C'est vous, Ors' Anton'! s'cria l'enfant un peu effraye...
C'est une chanson de mademoiselle Colomba...

-- Je te dfends de la chanter, dit Orso d'une voix terrible.

L'enfant, tournant la tte  droite et  gauche, semblait chercher
de quel ct elle pourrait se sauver, et sans doute elle se serait
enfuie si elle n'et t retenue par le soin de conserver un gros
paquet qu'on voyait sur l'herbe  ses pieds.

Orso eut honte de sa violence. Que portes-tu l, ma petite? lui
demanda-t-il le plus doucement qu'il put. Et comme Chilina
hsitait  rpondre, il souleva le linge qui enveloppait le
paquet, et vit qu'il contenait un pain et d'autres provisions. 
qui portes-tu ce pain, ma mignonne? lui demanda-t-il.

-- Vous le savez bien, monsieur;  mon oncle.

-- Et ton oncle n'est-il pas bandit?

-- Pour vous servir, monsieur Ors' Anton'.

-- Si les gendarmes te rencontraient, ils te demanderaient o tu
vas...

-- Je leur dirais, rpondit l'enfant sans hsiter, que je porte 
manger aux Lucquois qui coupent le maquis.

-- Et si tu trouvais quelque chasseur affam qui voult dner 
tes dpens et te prendre tes provisions?...

-- On n'oserait. Je dirais que c'est pour mon oncle.

-- En effet, il n'est point homme  se laisser prendre son
dner... Il t'aime bien, ton oncle?

-- Oh! oui, Ors' Anton'. Depuis que mon papa est mort, il a soin
de la famille: de ma mre, de moi et de ma petite soeur. Avant que
maman ft malade, il la recommandait aux riches pour qu'on lui
donnt de l'ouvrage. Le maire me donne une robe tous les ans, et
le cur me montre le catchisme et  lire depuis que mon oncle
leur a parl. Mais c'est votre soeur surtout qui est bonne pour
nous.

En ce moment, un chien parut dans le sentier. La petite fille,
portant deux doigts  sa bouche, fit entendre un sifflement aigu:
aussitt le chien vint  elle et la caressa, puis s'enfona
brusquement dans le maquis. Bientt deux hommes mal vtus, mais
bien arms, se levrent derrire une cpe  quelques pas d'Orso.
On et dit qu'ils s'taient avancs en rampant comme des
couleuvres au milieu du fourr de cistes et de myrtes qui couvrait
le terrain.

Oh! Ors' Anton', soyez le bienvenu, dit le plus g de ces deux
hommes. Eh quoi! vous ne me reconnaissez pas?

-- Non, dit Orso le regardant fixement.

-- C'est drle comme une barbe et un bonnet pointu vous changent
un homme! Allons, mon lieutenant, regardez bien. Avez-vous donc
oubli les anciens de Waterloo? Vous ne vous souvenez plus de
Brando Savelli, qui a dchir plus d'une cartouche  ct de vous
dans ce jour de malheur?

-- Quoi! c'est toi! dit Orso. Et tu as dsert en 1816!

-- Comme vous dites, mon lieutenant. Dame, le service ennuie, et
puis j'avais un compte  rgler dans ce pays-ci. Ha! ha! Chili, tu
es une brave fille. Sers-nous vite car nous avons faim. Vous
n'avez pas d'ide, mon lieutenant, comme on a d'apptit dans le
maquis. Qu'est-ce qui nous envoie cela, mademoiselle Colomba ou le
maire?

-- Non, mon oncle; c'est la meunire qui m'a donn cela pour vous
et une couverture pour maman.

-- Qu'est-ce qu'elle me veut?

-- Elle dit que ses Lucquois, qu'elle a pris pour dfricher, lui
demandent maintenant trente-cinq sous et les chtaignes,  cause
de la fivre qui est dans le bas de Pietranera.

-- Les fainants!... Je verrai. -- Sans faon, mon lieutenant,
voulez-vous partager notre dner? Nous avons fait de plus mauvais
repas ensemble du temps de notre pauvre compatriote qu'on a
rform.

-- Grand merci. -- On m'a rform aussi, moi.

-- Oui, je l'ai entendu dire; mais vous n'en avez pas t bien
fch, je gage. Histoire de rgler votre compte  vous. -- Allons,
cur, dit le bandit  son camarade,  table! Monsieur Orso, je
vous prsente monsieur le cur, c'est--dire, je ne sais pas trop
s'il est cur, mais il en a la science.

-- Un pauvre tudiant en thologie, monsieur, dit le second
bandit, qu'on a empch de suivre sa vocation. Qui sait? J'aurais
pu tre pape, Brandolaccio.

-- Quelle cause a donc priv l'glise de vos lumires? demanda
Orso.

-- Un rien, un compte  rgler, comme dit mon ami Brandolaccio,
une soeur  moi qui avait fait des folies pendant que je dvorais
les bouquins  l'universit de Pise. Il me fallut retourner au
pays pour la marier. Mais le futur, trop press, meurt de la
fivre trois jours avant mon arrive. Je m'adresse alors, comme
vous eussiez fait  ma place, au frre du dfunt. On me dit qu'il
tait mari. Que faire?

-- En effet, cela tait embarrassant. Que ftes-vous?

-- Ce sont de ces cas o il faut en venir  la pierre  fusil.[16]

-- C'est--dire que...

-- Je lui mis une balle dans la tte, dit froidement le bandit.

Orso fit un mouvement d'horreur. Cependant la curiosit, et peut-
tre aussi le dsir de retarder le moment o il faudrait rentrer
chez lui, le firent rester  sa place, et continuer la
conversation avec ces deux hommes, dont chacun avait au moins un
assassinat sur la conscience.

Pendant que son camarade parlait, Brandolaccio mettait devant lui
du pain et de la viande; il se servit lui-mme, puis il fit la
part de son chien, qu'il prsenta  Orso sous le nom de Brusco,
comme dou du merveilleux instinct de reconnatre un voltigeur
sous quelque dguisement que ce ft. Enfin il coupa un morceau de
pain et une tranche de jambon cru qu'il donna  sa nice.

La belle vie que celle de bandit! s'cria l'tudiant en thologie
aprs avoir mang quelques bouches. Vous en tterez peut-tre un
jour, monsieur della Rebbia, et vous verrez combien il est doux de
ne connatre d'autre matre que son caprice.

Jusque-l, le bandit s'tait exprim en italien; il poursuivit en
franais:

La Corse n'est pas un pays bien amusant pour un jeune homme; mais
pour un bandit, quelle diffrence! Les femmes sont folles de nous.
Tel que vous me voyez, j'ai trois matresses dans trois cantons
diffrents. Je suis partout chez moi. Et il y en a une qui est la
femme d'un gendarme.

-- Vous savez bien des langues, monsieur, dit Orso d'un ton grave.

-- Si je parle franais, c'est que, voyez-vous, maxima debetur
pueris reverentia. Nous entendons, Brandolaccio et moi, que la
petite tourne bien et marche droit.

-- Quand viendront ses quinze ans, dit l'oncle de Chilina, je la
marierai bien. J'ai dj un parti en vue.

-- C'est toi qui feras la demande? dit Orso.

-- Sans doute. Croyez-vous que si je dis  un richard du pays:
Moi, Brando Savelli, je verrais avec plaisir que votre fils
poust Michelina Savelli, croyez-vous qu'il se fera tirer les
oreilles?

-- Je ne le lui conseillerais pas, dit l'autre bandit. Le camarade
a la main un peu lourde.

-- Si j'tais un coquin, poursuivit Brandolaccio, une canaille, un
suppos, je n'aurais qu' ouvrir ma besace, les pices de cent
sous y pleuvraient.

-- Il y a donc dans ta besace, dit Orso, quelque chose qui les
attire?

-- Rien; mais si j'crivais, comme il y en a qui l'ont fait,  un
riche: J'ai besoin de cent francs, il se dpcherait de me les
envoyer. Mais je suis un homme d'honneur, mon lieutenant.

-- Savez-vous, monsieur della Rebbia, dit le bandit que son
camarade appelait le cur, savez-vous que, dans ce pays de moeurs
simples, il y a pourtant quelques misrables qui profitent de
l'estime que nous inspirons au moyen de nos passeports (il
montrait son fusil), pour tirer des lettres de change en
contrefaisant notre criture?

-- Je le sais, dit Orso d'un ton brusque. Mais quelles lettres de
change?

-- Il y a six mois, continua le bandit, que je me promenais du
ct d'Orezza, quand vient  moi un manant qui de loin m'te son
bonnet et me dit: Ah! monsieur le cur (ils m'appellent toujours
ainsi), excusez-moi, donnez-moi du temps; je n'ai pu trouver que
cinquante-cinq francs; mais, vrai, c'est tout ce que j'ai pu
amasser. Moi, tout surpris: Qu'est-ce  dire, maroufle!
cinquante-cinq francs? lui dis-je. -- Je veux dire soixante-cinq,
me rpondit-il; mais pour cent que vous me demandez, c'est
impossible. -- Comment, drle! je te demande cent francs! Je ne te
connais pas. -- Alors il me remit une lettre, ou plutt un
chiffon tout sale, par lequel on l'invitait  dposer cent francs
dans un lieu qu'on indiquait, sous peine de voir sa maison brle
et ses vaches tues par Giocanto Castriconi, c'est mon nom. Et
l'on avait eu l'infamie de contrefaire ma signature! Ce qui me
piqua le plus, c'est que la lettre tait crite en patois, pleine
de fautes d'orthographe... Moi faire des fautes d'orthographe! moi
qui avais tous les prix  l'universit! Je commence par donner 
mon vilain un soufflet qui le fait tourner deux fois sur lui-mme.
-- Ah! tu me prends pour un voleur, coquin que tu es! lui dis-
je, et je lui donne un bon coup de pied o vous savez. Un peu
soulag, je lui dis: Quand dois-tu porter cet argent au lieu
dsign? -- Aujourd'hui mme. Bien! va le porter. C'tait au pied
d'un pin, et le lieu tait parfaitement indiqu. Il porte
l'argent, l'enterre au pied de l'arbre et revient me trouver. Je
m'tais embusqu aux environs. Je demeurai l avec mon homme six
mortelles heures. Monsieur della Rebbia, je serais rest trois
jours s'il et fallu. Au bout de six heures parat un
Bastiaccio[17], un infme usurier. Il se baisse pour prendre
l'argent, je fais feu, et je l'avais si bien ajust que sa tte
porta en tombant sur les cus qu'il dterrait. Maintenant, drle!
dis-je au paysan, reprends ton argent, et ne t'avise plus de
souponner d'une bassesse Giocanto Castriconi. Le pauvre diable,
tout tremblant, ramassa ses soixante-cinq francs sans prendre la
peine de les essuyer. Il me dit merci, je lui allonge un bon coup
de pied d'adieu, et il court encore.

-- Ah! cur, dit Brandolaccio, je t'envie ce coup de fusil l. Tu
as d bien rire?

-- J'avais attrap le Bastiaccio  la tempe, continua le bandit,
et cela me rappela ces vers de Virgile:

...Liquefacto tempora plumbo
Diffidit, ac multa porrectum extendit arena.

Liquefacto! Croyez-vous, monsieur Orso, qu'une balle de plomb se
fonde par la rapidit de son trajet dans l'air? Vous qui avez
tudi la balistique, vous devriez bien me dire si c'est une
erreur ou une vrit?

Orso aimait mieux discuter cette question de physique que
d'argumenter avec le licenci sur la moralit de son action.
Brandolaccio, que cette dissertation scientifique n'amusait gure,
l'interrompit pour remarquer que le soleil allait se coucher:

Puisque vous n'avez pas voulu dner avec nous, Ors' Anton', lui
dit-il, je vous conseille de ne pas faire attendre plus longtemps
mademoiselle Colomba. Et puis il ne fait pas toujours bon  courir
les chemins quand le soleil est couch. Pourquoi donc sortez-vous
sans fusil? Il y a de mauvaises gens dans ces environs; prenez-y
garde. Aujourd'hui vous n'avez rien  craindre; les Barricini
amnent le prfet chez eux; ils l'ont rencontr sur la route, et
il s'arrte un jour  Pietranera avant d'aller poser  Corte une
premire pierre, comme on dit..., une btise! Il couche ce soir
chez les Barricini; mais demain ils seront libres. Il y a
Vincentello, qui est un mauvais garnement, et Orlanduccio, qui ne
vaut gure mieux... Tchez de les trouver spars, aujourd'hui
l'un, demain l'autre; mais mfiez-vous, je ne vous dis que cela.

-- Merci du conseil, dit Orso; mais nous n'avons rien  dmler
ensemble; jusqu' ce qu'ils viennent me chercher, je n'ai rien 
leur dire.

Le bandit tira la langue de ct et la fit claquer contre sa joue
d'un air ironique, mais il ne rpondit rien. Orso se levait pour
partir:

 propos, dit Brandolaccio, je ne vous ai pas remerci de votre
poudre; elle m'est venue bien  propos. Maintenant rien ne me
manque..., c'est--dire il me manque encore des souliers..., mais
je m'en ferai de la peau d'un mouflon un de ces jours.

Orso glissa deux pices de cinq francs dans la main du bandit.
C'est Colomba qui t'envoyait la poudre; voici pour t'acheter des
souliers.

-- Pas de btises, mon lieutenant, s'cria Brandolaccio en lui
rendant les deux pices. Est-ce que vous me prenez pour un
mendiant? J'accepte le pain et la poudre, mais je ne veux rien
autre chose.

-- Entre vieux soldats, j'ai cru qu'on pouvait s'aider. Allons,
adieu! Mais, avant de partir, il avait mis de l'argent dans la
besace du bandit, sans qu'il s'en ft aperu.

Adieu, Ors' Anton'! dit le thologien. Nous nous retrouverons
peut-tre au maquis un de ces jours, et nous continuerons nos
tudes sur Virgile.

Orso avait quitt ses honntes compagnons depuis un quart d'heure,
lorsqu'il entendit un homme qui courait derrire lui de toutes ses
forces. C'tait Brandolaccio.

C'est un peu fort, mon lieutenant, s'cria-t-il hors d'haleine,
un peu trop fort! voil vos dix francs. De la part d'un autre, je
ne passerais pas l'espiglerie. Bien des choses de ma part 
mademoiselle Colomba. Vous m'avez tout essouffl! Bonsoir.



XII

Orso trouva Colomba un peu alarme de sa longue absence; mais, en
le voyant, elle reprit cet air de srnit triste qui tait son
expression habituelle. Pendant le repas du soir, ils ne parlrent
que de choses indiffrentes, et Orso, enhardi par l'air calme de
sa soeur, lui raconta sa rencontre avec les bandits et hasarda
mme quelques plaisanteries sur l'ducation morale et religieuse
que recevait la petite Chilina par les soins de son oncle et de
son honorable collgue, le sieur Castriconi.

Brandolaccio est un honnte homme, dit Colomba; mais, pour
Castriconi, j'ai entendu dire que c'tait un homme sans principes.

-- Je crois, dit Orso, qu'il vaut tout autant que Brandolaccio, et
Brandolaccio autant que lui. L'un et l'autre sont en guerre
ouverte avec la socit. Un premier crime les entrane chaque jour
 d'autres crimes; et pourtant ils ne sont peut tre pas aussi
coupables que bien des gens qui n'habitent pas le maquis.

Un clair de joie brilla sur le front de sa soeur.

Oui, poursuivit Orso, ces misrables ont de l'honneur  leur
manire. C'est un prjug cruel et non une basse cupidit qui les
a jets dans la vie qu'ils mnent.

Il y eut un moment de silence.

Mon frre, dit Colomba en lui versant du caf, vous savez peut-
tre que Charles-Baptiste Pietri est mort la nuit passe? Oui, il
est mort de la fivre des marais.

-- Qui est ce Pietri?

-- C'est un homme de ce bourg, mari de Madeleine qui a reu le
portefeuille de notre pre mourant. Sa veuve est venue me prier de
paratre  sa veille et d'y chanter quelque chose. Il convient
que vous veniez aussi. Ce sont nos voisins, et c'est une politesse
dont on ne peut se dispenser dans un petit endroit comme le ntre.

-- Au diable ta veille, Colomba! Je n'aime point  voir ma soeur
se donner ainsi en spectacle au public.

-- Orso, rpondit Colomba, chacun honore ses morts  sa manire.
La ballata nous vient de nos aeux, et nous devons la respecter
comme un usage antique. Madeleine n'a pas le don, et la vieille
Fiordispina, qui est la meilleure vocratrice du pays, est malade.
Il faut bien quelqu'un pour la ballata.

-- Crois-tu que Charles-Baptiste ne trouvera pas son chemin dans
l'autre monde si l'on ne chante de mauvais vers sur sa bire? Va 
la veille si tu veux, Colomba; j'irai avec toi, si tu crois que
je le doive, mais n'improvise pas, cela est inconvenant  ton ge,
et... je t'en prie, ma soeur.

-- Mon frre, j'ai promis. C'est la coutume ici, vous le savez,
et, je vous le rpte, il n'y a que moi pour improviser.

-- Sotte coutume!

-- Je souffre beaucoup de chanter ainsi. Cela me rappelle tous nos
malheurs. Demain j'en serai malade; mais il le faut. Permettez-le-
moi, mon frre. Souvenez-vous qu' Ajaccio vous m'avez dit
d'improviser pour amuser cette demoiselle anglaise qui se moque de
nos vieux usages. Ne pourrai-je donc improviser aujourd'hui pour
de pauvres gens qui m'en sauront gr, et que cela aidera 
supporter leur chagrin?

-- Allons, fais comme tu voudras. Je gage que tu as dj compos
ta ballata, et tu ne veux pas la perdre.

-- Non, je ne pourrais pas composer cela d'avance, mon frre. Je
me mets devant le mort, et je pense  ceux qui restent. Les larmes
me viennent aux yeux et alors je chante ce qui me vient 
l'esprit.

Tout cela tait dit avec une simplicit telle qu'il tait
impossible de supposer le moindre amour-propre potique chez la
signorina Colomba. Orso se laissa flchir et se rendit avec sa
soeur  la maison de Pietri. Le mort tait couch sur une table,
la figure dcouverte, dans la plus grande pice de la maison.
Portes et fentres taient ouvertes, et plusieurs cierges
brlaient autour de la table.  la tte du mort se tenait sa
veuve, et derrire elle un grand nombre de femmes occupaient tout
un ct de la chambre; de l'autre taient rangs les hommes,
debout, tte nue, l'oeil fix sur le cadavre, observant un profond
silence. Chaque nouveau visiteur s'approchait de la table,
embrassait le mort[18], faisait un signe de tte  sa veuve et 
son fils, puis prenait place dans le cercle sans profrer une
parole. De temps en temps, nanmoins, un des assistants rompait le
silence solennel pour adresser quelques mots au dfunt. Pourquoi
as-tu quitt ta bonne femme? disait une commre. N'avait-elle pas
bien soin de toi? Que te manquait-il? Pourquoi ne pas attendre un
mois encore, ta bru t'aurait donn un fils?

Un grand jeune homme, fils de Pietri, serrant la main froide de
son pre, s'cria: Oh! pourquoi n'es-tu pas mort de la
malemort?[19] Nous t'aurions veng!

Ce furent les premires paroles qu'Orso entendit en entrant.  sa
vue le cercle s'ouvrit, et un faible murmure de curiosit annona
l'attente de l'assemble excite par la prsence de la
vocratrice. Colomba embrassa la veuve, prit une de ses mains et
demeura quelques minutes recueillie et les yeux baisss. Puis elle
rejeta son mezzaro en arrire, regarda fixement le mort, et,
penche sur ce cadavre, presque aussi ple que lui, elle commena
de la sorte:

Charles-Baptiste! le christ reoive ton me! -- Vivre, c'est
souffrir. Tu vas dans un lieu -- o il n'y a ni soleil ni
froidure. -- Tu n'as plus besoin de ta serpe, -- ni de ta lourde
pioche. -- Plus de travail pour toi. -- Dsormais tous tes jours
sont des dimanches. -- Charles Baptiste, le christ ait ton me! --
Ton fils gouverne ta maison. -- J'ai vu tomber le chne --
dessch par le Libeccio. -- J'ai cru qu'il tait mort. -- Je suis
repasse, et sa racine -- avait pouss un rejeton. Le rejeton est
devenu un chne, -- au vaste ombrage. -- Sous ses fortes branches,
Maddel, repose-toi, -- et pense au chne qui n'est plus.

Ici Madeleine commena  sangloter tout haut et deux ou trois
hommes qui, dans l'occasion, auraient tir sur des chrtiens avec
autant de sang-froid que sur des perdrix, se mirent  essuyer de
grosses larmes sur leurs joues basanes.

Colomba continua de la sorte pendant quelque temps, s'adressant
tantt au dfunt, tantt  sa famille, quelquefois, par une
prosopope frquente dans les ballate, faisant parler le mort lui-
mme pour consoler ses amis ou leur donner des conseils.  mesure
qu'elle improvisait, sa figure prenait une expression sublime; son
teint se colorait d'un rose transparent qui faisait ressortir
davantage l'clat de ses dents et le feu de ses prunelles
dilates. C'tait la pythonisse sur son trpied. Sauf quelques
soupirs, quelques sanglots touffs, on n'et pas entendu le plus
lger murmure dans la foule qui se pressait autour d'elle. Bien
que moins accessible qu'un autre  cette posie sauvage, Orso se
sentit bientt atteint par l'motion gnrale. Retir dans un coin
obscur de la salle, il pleura comme pleurait le fils de Pietri.

Tout  coup un lger mouvement se fit dans l'auditoire: le cercle
s'ouvrit, et plusieurs trangers entrrent. Au respect qu'on leur
montra,  l'empressement qu'on mit  leur faire place, il tait
vident que c'taient des gens d'importance dont la visite
honorait singulirement la maison. Cependant, par respect pour la
ballata, personne ne leur adressa la parole. Celui qui tait entr
le premier paraissait avoir une quarantaine d'annes. Son habit
noir, son ruban rouge  rosette, l'air d'autorit et de confiance
qu'il portait sur sa figure, faisaient d'abord deviner le prfet.
Derrire lui venait un vieillard vot, au teint bilieux, cachant
mal sous des lunettes vertes un regard timide et inquiet. Il avait
un habit noir trop large pour lui, et qui, bien que tout neuf
encore, avait t videmment fait plusieurs annes auparavant.
Toujours  ct du prfet, on et dit qu'il voulait se cacher dans
son ombre. Enfin, aprs lui, entrrent deux jeunes gens de haute
taille, le teint brl par le soleil, les joues enterres sous
d'pais favoris, l'oeil fier, arrogant, montrant une impertinente
curiosit. Orso avait eu le temps d'oublier les physionomies des
gens de son village; mais la vue du vieillard en lunettes vertes
rveilla sur-le-champ en son esprit de vieux souvenirs. Sa
prsence  la suite du prfet suffisait pour le faire reconnatre.
C'tait l'avocat Barricini, le maire de Pietranera, qui venait
avec ses deux fils donner au prfet la reprsentation d'une
ballata. Il serait difficile de dfinir ce qui se passa en ce
moment dans l'me d'Orso; mais la prsence de l'ennemi de son pre
lui causa une espce d'horreur, et, plus que jamais, il se sentit
accessible aux soupons qu'il avait longtemps combattus.

Pour Colomba,  la vue de l'homme  qui elle avait vou une haine
mortelle, sa physionomie mobile prit aussitt une expression
sinistre. Elle plit; sa voix devint rauque, le vers commenc
expira sur ses lvres... Mais bientt, reprenant sa ballata, elle
poursuivit avec une nouvelle vhmence:

Quand l'pervier se lamente -- devant son nid vide, -- les
tourneaux voltigent alentour, -- insultant  sa douleur.

Ici on entendit un rire touff; c'taient les deux jeunes gens
nouvellement arrivs qui trouvaient sans doute la mtaphore trop
hardie.

L'pervier se rveillera, il dploiera ses ailes, -- il lavera
son bec dans le sang! -- Et toi, Charles-Baptiste, que tes amis --
t'adressent leur dernier adieu. -- Leurs larmes ont assez coul. -
- La pauvre orpheline seule ne te pleurera pas. -- Pourquoi te
pleurerait-elle? -- Tu t'es endormi plein de jours -- au milieu de
ta famille, -- prpar  comparatre -- devant le Tout-Puissant. -
- L'orpheline pleure son pre, -- surpris par de lches assassins,
-- frapp par-derrire; -- son pre dont le sang est rouge -- sous
l'amas de feuilles vertes. -- Mais elle a recueilli son sang, --
ce sang noble et innocent; -- elle l'a rpandu sur Pietranera, --
pour qu'il devnt un poison mortel. -- Et Pietranera restera
marque, -- jusqu' ce qu'un sang coupable -- ait effac la trace
du sang innocent.

En achevant ces mots Colomba se laissa tomber sur une chaise, elle
rabattit son mezzaro sur sa figure et on l'entendit sangloter. Les
femmes en pleurs s'empressrent autour de l'improvisatrice;
plusieurs hommes jetaient des regards farouches sur le maire et
ses fils; quelques vieillards murmuraient contre le scandale
qu'ils avaient occasionn par leur prsence. Le fils du dfunt
fendit la presse et se disposait  prier le maire de vider la
place au plus vite; mais celui-ci n'avait pas attendu cette
invitation. Il gagnait la porte, et dj ses deux fils taient
dans la rue. Le prfet adressa quelques compliments de
condolances au jeune Pietri, et les suivit presque aussitt. Pour
Orso, il s'approcha de sa soeur, lui prit le bras et l'entrana
hors de la salle.

Accompagnez-les, dit le jeune Pietri  quelques-uns de ses amis.
Ayez soin que rien ne leur arrive!

Deux ou trois jeunes gens mirent prcipitamment leur stylet dans
la manche gauche de leur veste, et escortrent Orso et sa soeur
jusqu' la porte de leur maison.



VIII

Colomba, haletante, puise, tait hors d'tat de prononcer une
parole. Sa tte tait appuye sur l'paule de son frre, et elle
tenait une de ses mains serre entre les siennes. Bien qu'il lui
st intrieurement assez mauvais gr de sa proraison, Orso tait
trop alarm pour lui adresser le moindre reproche. Il attendait en
silence la fin de la crise nerveuse  laquelle elle semblait en
proie, lorsqu'on frappa  la porte, et Saveria entra tout effare
annonant: Monsieur le prfet!  ce nom, Colomba se releva comme
honteuse de sa faiblesse, et se tint debout, s'appuyant sur une
chaise qui tremblait visiblement sous sa main.

Le prfet dbuta par quelques excuses banales sur l'heure indue de
sa visite, plaignit mademoiselle Colomba, parla du danger des
motions fortes, blma la coutume des lamentations funbres que le
talent mme de la vocratrice rendait encore plus pnibles pour
les assistants; il glissa avec adresse un lger reproche sur la
tendance de la dernire improvisation. Puis, changeant de ton:

Monsieur della Rebbia, dit-il, je suis charg de bien des
compliments pour vous par vos amis anglais: miss Nevil fait mille
amitis  mademoiselle votre soeur. J'ai pour vous une lettre
d'elle  vous remettre.

-- Une lettre de miss Nevil? s'cria Orso.

-- Malheureusement je ne l'ai pas sur moi, mais vous l'aurez dans
cinq minutes. Son pre a t souffrant. Nous avons craint un
moment qu'il n'et gagn nos terribles fivres. Heureusement le
voil hors d'affaire, et vous en jugerez par vous-mme, car vous
le verrez bientt, j'imagine.

-- Miss Nevil a d tre bien inquite?

-- Par bonheur, elle n'a connu le danger que lorsqu'il tait dj
loin. Monsieur della Rebbia, miss Nevil m'a beaucoup parl de vous
et de mademoiselle votre soeur.

Orso s'inclina. Elle a beaucoup d'amiti pour vous deux. Sous un
extrieur plein de grce, sous une apparence de lgret, elle
cache une raison parfaite.

-- C'est une charmante personne, dit Orso.

-- C'est presque  sa prire que je viens ici, monsieur. Personne
ne connat mieux que moi une fatale histoire que je voudrais bien
n'tre pas oblig de vous rappeler. Puisque M. Barricini est
encore maire de Pietranera, et moi, prfet de ce dpartement, je
n'ai pas besoin de vous dire le cas que je fais de certains
soupons, dont, si je suis bien inform, quelques personnes
imprudentes vous ont fait part, et que vous avez repousss, je le
sais, avec l'indignation qu'on devait attendre de votre position
et de votre caractre.

-- Colomba, dit Orso s'agitant sur sa chaise, tu es bien fatigue.
Tu devrais aller te coucher.

Colomba fit un signe de tte ngatif. Elle avait repris son calme
habituel et fixait des yeux ardents sur le prfet.

M. Barricini, continua le prfet, dsirerait vivement voir cesser
cette espce d'inimiti..., c'est--dire cet tat d'incertitude o
vous vous trouvez l'un vis--vis de l'autre... Pour ma part, je
serais enchant de vous voir tablir avec lui les rapports que
doivent avoir ensemble des gens faits pour s'estimer...

-- Monsieur, interrompit Orso d'une voix mue, je n'ai jamais
accus l'avocat Barricini d'avoir assassin mon pre, mais il a
fait une action qui m'empchera toujours d'avoir aucune relation
avec lui. Il a suppos une lettre menaante, au nom d'un certain
bandit... du moins il l'a sourdement attribue  mon pre. Cette
lettre enfin, monsieur, a probablement t la cause indirecte de
sa mort.

Le prfet se recueillit un instant. Que monsieur votre pre l'ait
cru, lorsque, emport par la vivacit de son caractre, il
plaidait contre monsieur Barricini, la chose est excusable; mais,
de votre part, un semblable aveuglement n'est plus permis.
Rflchissez donc que Barricini n'avait point intrt  supposer
cette lettre... Je ne vous parle pas de son caractre..., vous ne
le connaissez point, vous tes prvenu contre lui..., mais vous ne
supposez pas qu'un homme connaissant les lois...

-- Mais, monsieur, dit Orso en se levant, veuillez songer que me
dire que cette lettre n'est pas l'ouvrage de M. Barricini, c'est
l'attribuer  mon pre. Son honneur, monsieur, est le mien.

-- Personne plus que moi, monsieur, poursuivit le prfet, n'est
convaincu de l'honneur du colonel della Rebbia... mais... l'auteur
de cette lettre est connu maintenant.

-- Qui? s'cria Colomba s'avanant vers le prfet.

-- Un misrable, coupable de plusieurs crimes..., de ces crimes
que vous ne pardonnez pas, vous autres Corses, un voleur, un
certain Tomaso Bianchi,  prsent dtenu dans les prisons de
Bastia, a rvl qu'il tait l'auteur de cette fatale lettre.

-- Je ne connais pas cet homme, dit Orso. Quel aurait pu tre son
but?

-- C'est un homme de ce pays, dit Colomba, frre d'un ancien
meunier  nous. C'est un mchant et un menteur, indigne qu'on le
croie.

-- Vous allez voir, continua le prfet, l'intrt qu'il avait dans
l'affaire. Le meunier dont parle mademoiselle votre soeur, -- il
se nommait, je crois, Thodore, -- tenait  loyer du colonel un
moulin sur le cours d'eau dont M. Barricini contestait la
possession  monsieur votre pre. Le colonel, gnreux  son
habitude, ne tirait presque aucun profit de son moulin. Or, Tomaso
a cru que, si M. Barricini obtenait le cours d'eau, il aurait un
loyer considrable  lui payer, car on sait que M. Barricini aime
assez l'argent. Bref, pour obliger son frre, Tomaso a contrefait
la lettre du bandit, et voil toute l'histoire. Vous savez que les
liens de famille sont si puissants en Corse, qu'ils entranent
quelquefois au crime...

Veuillez prendre connaissance de cette lettre que m'crit le
procureur gnral, elle vous confirmera ce que je viens de vous
dire.

Orso parcourut la lettre qui relatait en dtail les aveux de
Tomaso, et Colomba lisait en mme temps par-dessus l'paule de son
frre.

Lorsqu'elle eut fini, elle s'cria:

Orlanduccio Barricini est all  Bastia il y a un mois, lorsqu'on
a su que mon frre allait revenir. Il aura vu Tomaso et lui aura
achet ce mensonge.

-- Mademoiselle, dit le prfet avec impatience, vous expliquez
tout par des suppositions odieuses; est-ce le moyen de dcouvrir
la vrit? Vous, monsieur, vous tes de sang-froid; dites-moi, que
pensez-vous maintenant? Croyez-vous, comme mademoiselle, qu'un
homme qui n'a qu'une condamnation assez lgre  redouter se
charge de gaiet de coeur d'un crime de faux pour obliger
quelqu'un qu'il ne connat pas?

Orso relut la lettre du procureur gnral, pesant chaque mot avec
une attention extraordinaire; car, depuis qu'il avait vu l'avocat
Barricini, il se sentait plus difficile  convaincre qu'il ne
l'et t quelques jours auparavant. Enfin il se vit contraint
d'avouer que l'explication lui paraissait satisfaisante. -- Mais
Colomba s'cria avec force:

Tomaso Bianchi est un fourbe. Il ne sera pas condamn, ou il
s'chappera de prison, j'en suis sre.

Le prfet haussa les paules.

Je vous ai fait part, monsieur, dit-il, des renseignements que
j'ai reus. Je me retire, et je vous abandonne  vos rflexions.
J'attendrai que votre raison vous ait clair, et j'espre qu'elle
sera plus puissante que les... suppositions de votre soeur.

Orso, aprs quelques paroles pour excuser Colomba, rpta qu'il
croyait maintenant que Tomaso tait le seul coupable.

Le prfet s'tait lev pour sortir.

S'il n'tait pas si tard, dit-il, je vous proposerais de venir
avec moi prendre la lettre de miss Nevil... Par la mme occasion,
vous pourriez dire  M. Barricini ce que vous venez de me dire, et
tout serait fini.

-- Jamais Orso della Rebbia n'entrera chez un Barricini! s'cria
Colomba avec imptuosit.

-- Mademoiselle est le tintinajo[20] de la famille,  ce qu'il
parat, dit le prfet d'un air de raillerie.

-- Monsieur, dit Colomba d'une voix ferme, on vous trompe. Vous ne
connaissez pas l'avocat. C'est le plus rus, le plus fourbe des
hommes. Je vous en conjure, ne faites pas faire  Orso une action
qui le couvrirait de honte.

-- Colomba! s'cria Orso, la passion te fait draisonner.

-- Orso! Orso! par la cassette que je vous ai remise, je vous en
supplie, coutez-moi. Entre vous et les Barricini il y a du sang;
vous n'irez pas chez eux!

-- Ma soeur!

-- Non, mon frre, vous n'irez point, ou je quitterai cette
maison, et vous ne me reverrez plus... Orso, ayez piti de moi.

Et elle tomba  genoux.

Je suis dsol, dit le prfet, de voir mademoiselle della Rebbia
si peu raisonnable. Vous la convaincrez, j'en suis sr.

Il entrouvrit la porte et s'arrta, paraissant attendre qu'Orso le
suivt.

Je ne puis la quitter maintenant, dit Orso... Demain, si...

-- Je pars de bonne heure, dit le prfet.

-- Au moins, mon frre, s'cria Colomba les mains jointes,
attendez jusqu' demain matin. Laissez-moi revoir les papiers de
mon pre... Vous ne pouvez me refuser cela!

-- Eh bien, tu les verras ce soir, mais au moins tu ne me
tourmenteras plus ensuite avec cette haine extravagante... Mille
pardons, monsieur le prfet... Je me sens moi-mme si mal  mon
aise... Il vaut mieux que ce soit demain.

-- La nuit porte conseil, dit le prfet en se retirant, j'espre
que demain toutes vos irrsolutions auront cess.

-- Saveria, s'cria Colomba, prends la lanterne et accompagne
M. le prfet. Il te remettra une lettre pour mon frre.

Elle ajouta quelques mots que Saveria seule entendit. Colomba,
dit Orso lorsque le prfet fut parti, tu m'as fait beaucoup de
peine. Te refuseras-tu donc toujours  l'vidence?

-- Vous m'avez donn jusqu' demain, rpondit-elle. J'ai bien peu
de temps, mais j'espre encore.

Puis elle prit un trousseau de cls et courut dans une chambre de
l'tage suprieur. L, on l'entendit ouvrir prcipitamment des
tiroirs et fouiller dans un secrtaire o le colonel della Rebbia
enfermait autrefois ses papiers importants.



XIV

Saveria fut longtemps absente, et l'impatience d'Orso tait  son
comble lorsqu'elle reparut enfin, tenant une lettre, et suivie de
la petite Chilina, qui se frottait les yeux, car elle avait t
rveille de son premier somme.

Enfant, dit Orso, que viens-tu faire ici  cette heure?

-- Mademoiselle me demande, rpondit Chilina.

Que diable lui veut-elle? pensa Orso; mais il se hta de
dcacheter la lettre de miss Lydia, et, pendant qu'il lisait,
Chilina montait auprs de sa soeur.

Mon pre a t un peu malade, monsieur, disait miss Nevil, et il
est d'ailleurs si paresseux pour crire, que je suis oblige de
lui servir de secrtaire. L'autre jour, vous savez qu'il s'est
mouill les pieds sur le bord de la mer, au lieu d'admirer le
paysage avec nous, et il n'en faut pas davantage pour donner la
fivre dans votre charmante le. Je vois d'ici la mine que vous
faites; vous cherchez sans doute votre stylet, mais j'espre que
vous n'en avez plus. Donc, mon pre a eu un peu la fivre, et moi
beaucoup de frayeur; le prfet, que je persiste  trouver trs
aimable, nous a donn un mdecin fort aimable aussi, qui en deux
jours, nous a tirs de peine: l'accs n'a pas reparu, et mon pre
veut retourner  la chasse; mais je la lui dfends encore. --
Comment avez-vous trouv votre chteau des montagnes? Votre tour
du nord est elle toujours  la mme place? Y a-t-il bien des
fantmes? Je vous demande tout cela, parce que mon pre se
souvient que vous lui avez promis daims, sangliers, mouflons...
Est-ce bien l le nom de cette bte trange? En allant nous
embarquer  Bastia, nous comptons vous demander l'hospitalit, et
j'espre que le chteau della Rebbia, que vous dites si vieux et
si dlabr, ne s'croulera pas sur nos ttes. Quoique le prfet
soit si aimable qu'avec lui on ne manque jamais de sujet de
conversation, by the by, je me flatte de lui avoir fait tourner la
tte. -- Nous avons parl de votre seigneurie. Les gens de loi de
Bastia lui ont envoy certaines rvlations d'un coquin qu'ils
tiennent sous les verrous, et qui sont de nature  dtruire vos
derniers soupons; votre inimiti, qui parfois m'inquitait, doit
cesser ds lors. Vous n'avez pas d'ide comme cela m'a fait
plaisir. Quand vous tes parti avec la belle vocratrice, le fusil
 la main, le regard sombre, vous m'avez paru plus Corse qu'
l'ordinaire... trop Corse mme. Basta! je vous en cris si long,
parce que je m'ennuie. Le prfet va partir, hlas! Nous vous
enverrons un message lorsque nous nous mettrons en route pour vos
montagnes, et je prendrai la libert d'crire  mademoiselle
Colomba pour lui demander un bruccio, ma solenne. En attendant,
dites-lui mille tendresses. Je fais grand usage de son stylet,
j'en coupe les feuillets d'un roman que j'ai apport; mais ce fer
terrible s'indigne de cet usage et me dchire mon livre d'une
faon pitoyable. Adieu, monsieur; mon pre vous envoie his best
love. coutez le prfet, il est homme de bon conseil, et se
dtourne de sa route, je crois,  cause de vous; il va poser une
premire pierre  Corte; je m'imagine que ce doit tre une
crmonie bien imposante, et je regrette fort de n'y pas assister.
Un monsieur en habit brod, bas de soie, charpe blanche, tenant
une truelle!..., et un discours; la crmonie se terminera par les
cris mille fois rpts de vive le roi! -- Vous allez tre bien
fait de m'avoir fait remplir les quatre pages; mais je m'ennuie,
monsieur, je vous le rpte, et, par cette raison, je vous permets
de m'crire trs longuement.  propos, je trouve extraordinaire
que vous ne m'ayez pas encore mand votre heureuse arrive dans
Pietranera Castle.

LYDIA.

P.-S. Je vous demande d'couter le prfet, et de faire ce qu'il
vous dira. Nous avons arrt ensemble que vous deviez en agir
ainsi, et cela me fera plaisir.

Orso lut trois ou quatre fois cette lettre, accompagnant
mentalement chaque lecture de commentaires sans nombre; puis il
fit une longue rponse, qu'il chargea Saveria de porter  un homme
du village qui partait la nuit mme pour Ajaccio. Dj il ne
pensait gure  discuter avec sa soeur les griefs vrais ou faux
des Barricini, la lettre de miss Lydia lui faisait tout voir en
couleur de rose; il n'avait plus ni soupons, ni haine. Aprs
avoir attendu quelque temps que sa soeur redescendt, et ne la
voyant pas reparatre, il alla se coucher, le coeur plus lger
qu'il ne s'tait senti depuis longtemps. Chilina ayant t
congdie avec des instructions secrtes, Colomba passa la plus
grande partie de la nuit  lire de vieilles paperasses. Un peu
avant le jour, quelques petits cailloux furent lancs contre sa
fentre;  ce signal, elle descendit au jardin, ouvrit une porte
drobe, et introduisit dans sa maison deux hommes de fort
mauvaise mine; son premier soin fut de les mener  la cuisine et
de leur donner  manger. Ce qu'taient ces hommes, on le saura
tout  l'heure.



XV

Le matin, vers six heures, un domestique du prfet frappait  la
maison d'Orso. Reu par Colomba, il lui dit que le prfet allait
partir, et qu'il attendait son frre. Colomba rpondit sans
hsiter que son frre venait de tomber dans l'escalier et de se
fouler le pied; qu'tant hors d'tat de faire un pas, il suppliait
M. le prfet de l'excuser, et serait trs reconnaissant s'il
daignait prendre la peine de passer chez lui. Peu aprs ce
message, Orso descendit et demanda  sa soeur si le prfet ne
l'avait pas envoy chercher.

Il vous prie de l'attendre ici, dit-elle avec la plus grande
assurance.

Une demi-heure s'coula sans qu'on apert le moindre mouvement du
ct de la maison des Barricini; cependant Orso demandait 
Colomba si elle avait fait quelque dcouverte; elle rpondit
qu'elle s'expliquerait devant le prfet. Elle affectait un grand
calme, mais son teint et ses yeux annonaient une agitation
fbrile.

Enfin, on vit s'ouvrir la porte de la maison Barricini; le prfet,
en habit de voyage, sortit le premier, suivi du maire et de ses
deux fils. Quelle fut la stupfaction des habitants de Pietranera,
aux aguets depuis le lever du soleil, pour assister au dpart du
premier magistrat du dpartement, lorsqu'ils le virent, accompagn
des trois Barricini, traverser la place en droite ligne et entrer
dans la maison della Rebbia. Ils font la paix! s'crirent les
politiques du village.

Je vous le disais bien, ajouta un vieillard, Orso Antonio a trop
vcu sur le continent pour faire les choses comme un homme de
coeur.

-- Pourtant, rpondit un rebbianiste, remarquez que ce sont les
Barricini qui viennent le trouver. Ils demandent grce.

-- C'est le prfet qui les a tous embobelins, rpliqua le
vieillard; on n'a plus de courage aujourd'hui, et les jeunes gens
se soucient du sang de leur pre comme s'ils taient tous des
btards.

Le prfet ne fut pas mdiocrement surpris de trouver Orso debout
et marchant sans peine. En deux mots, Colomba s'accusa de son
mensonge et lui en demanda pardon:

Si vous aviez demeur ailleurs, monsieur le prfet, dit-elle, mon
frre serait all hier vous prsenter ses respects.

Orso se confondait en excuses, protestant qu'il n'tait pour rien
dans cette ruse ridicule, dont il tait profondment mortifi. Le
prfet et le vieux Barricini parurent croire  la sincrit de ses
regrets, justifis d'ailleurs par sa confusion et les reproches
qu'il adressait  sa soeur; mais les fils du maire ne parurent pas
satisfaits:

On se moque de nous, dit Orlanduccio, assez haut pour tre
entendu.

-- Si ma soeur me jouait de ces tours, dit Vincentello, je lui
terais bien vite l'envie de recommencer.

Ces paroles, et le ton dont elles furent prononces, dplurent 
Orso et lui firent perdre un peu de sa bonne volont. Il changea
avec les jeunes Barricini des regards o ne se peignait nulle
bienveillance.

Cependant, tout le monde tant assis,  l'exception de Colomba,
qui se tenait debout prs de la porte de la cuisine, le prfet
prit la parole, et, aprs quelques lieux communs sur les prjugs
du pays, rappela que la plupart des inimitis les plus invtres
n'avaient pour cause que des malentendus. Puis, s'adressant au
maire, il lui dit que M. della Rebbia n'avait jamais cru que la
famille Barricini et pris une part directe ou indirecte dans
l'vnement dplorable qui l'avait priv de son pre; qu' la
vrit il avait conserv quelques doutes relatifs  une
particularit du procs qui avait exist entre les deux familles;
que ce doute s'excusait par la longue absence de M. Orso et la
nature des renseignements qu'il avait reus; qu'clair maintenant
par des rvlations rcentes, il se tenait pour compltement
satisfait, et dsirait tablir avec M. Barricini et ses fils des
relations d'amiti et de bon voisinage.

Orso s'inclina d'un air contraint; M. Barricini balbutia quelques
mots que personne n'entendit; ses fils regardrent les poutres du
plafond. Le prfet, continuant sa harangue, allait adresser  Orso
la contrepartie de ce qu'il venait de dbiter  M. Barricini,
lorsque Colomba, tirant de dessous son fichu quelques papiers,
s'avana gravement entre les parties contractantes:

Ce serait avec un bien vif plaisir, dit-elle, que je verrais
finir la guerre entre nos deux familles; mais pour que la
rconciliation soit sincre, il faut s'expliquer et ne rien
laisser dans le doute. -- Monsieur le prfet, la dclaration de
Tomaso Bianchi m'tait  bon droit suspecte, venant d'un homme
aussi mal fam. -- J'ai dit que vos fils peut-tre avaient vu cet
homme dans la prison de Bastia.

-- Cela est faux, interrompit Orlanduccio, je ne l'ai point vu.
Colomba lui jeta un regard de mpris, et poursuivit avec beaucoup
de calme en apparence:

Vous avez expliqu l'intrt que pouvait avoir Tomaso  menacer
M. Barricini au nom d'un bandit redoutable, par le dsir qu'il
avait de conserver  son frre Thodore le moulin que mon pre lui
louait  bas prix?...

-- Cela est vident, dit le prfet.

-- De la part d'un misrable comme parat tre ce Bianchi, tout
s'explique, dit Orso, tromp par l'air de modration de sa soeur.

-- La lettre contrefaite, continua Colomba, dont les yeux
commenaient  briller d'un clat plus vif, est date du 11
juillet. Tomaso tait alors chez son frre au moulin.

-- Oui, dit le maire un peu inquiet.

-- Quel intrt avait donc Tomaso Bianchi? s'cria Colomba d'un
air de triomphe. Le bail de son frre tait expir, mon pre lui
avait donn cong le 1er juillet. Voici le registre de mon pre, la
minute du cong, la lettre d'un homme d'affaires d'Ajaccio qui
nous proposait un nouveau meunier.

En parlant ainsi, elle remit au prfet les papiers qu'elle tenait
 la main. Il y eut un moment d'tonnement gnral. Le maire plit
visiblement; Orso, fronant le sourcil, s'avana pour prendre
connaissance des papiers que le prfet lisait avec beaucoup
d'attention.

On se moque de nous! s'cria de nouveau Orlanduccio en se levant
avec colre. Allons-nous-en, mon pre, nous n'aurions jamais d
venir ici!

Un instant suffit  M. Barricini pour reprendre son sang-froid. Il
demanda  examiner les papiers; le prfet les lui remit sans dire
un mot. Alors, relevant ses lunettes vertes sur son front, il les
parcourut d'un air assez indiffrent, pendant que Colomba
l'observait avec les yeux d'une tigresse qui voit un daim
s'approcher de la tanire de ses petits.

Mais, dit M. Barricini rabaissant ses lunettes et rendant les
papiers au prfet, -- connaissant la bont de feu M. le colonel...
Tomaso a pens... il a d penser... que M. le colonel reviendrait
sur sa rsolution de lui donner cong... De fait, il est rest en
possession du moulin, donc...

-- C'est moi, dit Colomba d'un ton de mpris, qui le lui ai
conserv. Mon pre tait mort, et dans ma position, je devais
mnager les clients de ma famille.

-- Pourtant, dit le prfet, ce Tomaso reconnat qu'il a crit la
lettre..., cela est clair.

-- Ce qui est clair pour moi, interrompit Orso, c'est qu'il y a de
grandes infamies caches dans toute cette affaire.

-- J'ai encore  contredire une assertion de ces messieurs, dit
Colomba.

Elle ouvrit la porte de la cuisine, et aussitt entrrent dans la
salle Brandolaccio, le licenci en thologie, et le chien Brusco.
Les deux bandits taient sans armes, au moins apparentes; ils
avaient la cartouchire  la ceinture, mais point le pistolet qui
en est le complment oblig. En entrant dans la salle, ils trent
respectueusement leurs bonnets.

On peut concevoir l'effet que produisit leur subite apparition. Le
maire pensa tomber  la renverse; ses fils se jetrent bravement
devant lui, la main dans la poche de leur habit, cherchant leurs
stylets. Le prfet fit un mouvement vers la porte, tandis qu'Orso,
saisissant Brandolaccio au collet, lui cria:

Que viens-tu faire ici, misrable?

-- C'est un guet-apens! s'cria le maire essayant d'ouvrir la
porte; mais Saveria l'avait ferme en dehors  double tour,
d'aprs l'ordre des bandits, comme on le sut ensuite.

Bonnes gens! dit Brandolaccio, n'ayez pas peur de moi; je ne suis
pas si diable que je suis noir. Nous n'avons nulle mauvaise
intention. Monsieur le prfet, je suis bien votre serviteur. --
Mon lieutenant, de la douceur, vous m'tranglez.

-- Nous venons ici comme tmoins. Allons, parle, toi, Cur, tu as
la langue bien pendue.

-- Monsieur le prfet, dit le licenci, je n'ai pas l'honneur
d'tre connu de vous. Je m'appelle Giocanto Castriconi, plus connu
sous le nom du Cur... Ah! vous me remettez! Mademoiselle, que je
n'avais pas l'avantage de connatre non plus, m'a fait prier de
lui donner des renseignements sur un nomm Tomaso Bianchi, avec
lequel j'tais dtenu, il y a trois semaines, dans les prisons de
Bastia. Voici ce que j'ai  vous dire...

-- Ne prenez pas cette peine, dit le prfet; je n'ai rien 
entendre d'un homme comme vous... Monsieur della Rebbia, j'aime 
croire que vous n'tes pour rien dans cet odieux complot. Mais
tes-vous matre chez vous? Faites ouvrir cette porte. Votre soeur
aura peut-tre  rendre compte des tranges relations qu'elle
entretient avec des bandits.

-- Monsieur le prfet, s'cria Colomba, daignez entendre ce que va
dire cet homme. Vous tes ici pour rendre justice  tous, et votre
devoir est de rechercher la vrit. Parlez, Giocanto Castriconi.

-- Ne l'coutez pas! s'crirent en choeur les trois Barricini.

-- Si tout le monde parle  la fois, dit le bandit en souriant, ce
n'est pas le moyen de s'entendre. Dans la prison donc, j'avais
pour compagnon, non pour ami, ce Tomaso en question. Il recevait
de frquentes visites de M. Orlanduccio...

-- C'est faux, s'crirent  la fois les deux frres.

-- Deux ngations valent une affirmation, observa froidement
Castriconi. Tomaso avait de l'argent; il mangeait et buvait du
meilleur. J'ai toujours aim la bonne chre (c'est l mon moindre
dfaut), et, malgr ma rpugnance  frayer avec ce drle, je me
laissai aller  dner plusieurs fois avec lui. Par reconnaissance,
je lui proposai de s'vader avec moi... Une petite..., pour qui
j'avais eu des bonts, m'en avait fourni les moyens... Je ne veux
compromettre personne. Tomaso refusa, me dit qu'il tait sr de
son affaire, que l'avocat Barricini l'avait recommand  tous les
juges, qu'il sortirait de l blanc comme neige et avec de l'argent
en poche. Quant  moi, je crus devoir prendre l'air. Dixi.

-- Tout ce que dit cet homme est un tas de mensonges, rpta
rsolument Orlanduccio. Si nous tions en rase campagne, chacun
avec notre fusil, il ne parlerait pas de la sorte.

-- En voil une de btise! s'cria Brandolaccio. Ne vous brouillez
pas avec le Cur, Orlanduccio.

-- Me laisserez-vous sortir enfin, monsieur della Rebbia? dit le
prfet frappant du pied d'impatience.

-- Saveria! Saveria! criait Orso, ouvrez la porte, de par le
diable!

-- Un instant, dit Brandolaccio. Nous avons d'abord  filer, nous,
de notre ct. Monsieur le prfet, il est d'usage, quand on se
rencontre chez des amis communs, de se donner une demi-heure de
trve en se quittant.

Le prfet lui lana un regard de mpris. Serviteur  toute la
compagnie, dit Brandolaccio. Puis tendant le bras
horizontalement: Allons, Brusco, dit-il  son chien, saute pour
M. le prfet! Le chien sauta, les bandits reprirent  la hte
leurs armes dans la cuisine, s'enfuirent par le jardin, et  un
coup de sifflet aigu la porte de la salle s'ouvrit comme par
enchantement. Monsieur Barricini, dit Orso avec une fureur
concentre, je vous tiens pour un faussaire. Ds aujourd'hui
j'enverrai ma plainte contre vous au procureur du roi, pour faux
et pour complicit avec Bianchi. Peut-tre aurai-je encore une
plainte plus terrible  porter contre vous.

-- Et moi, monsieur della Rebbia, dit le maire, je porterai ma
plainte contre vous pour guet-apens et pour complicit avec des
bandits. En attendant, M. le prfet vous recommandera  la
gendarmerie.

-- Le prfet fera son devoir, dit celui-ci d'un ton svre. Il
veillera  ce que l'ordre ne soit pas troubl  Pietranera, il
prendra soin que justice soit faite. Je parle  vous tous,
messieurs.

Le maire et Vincentello taient dj hors de la salle, et
Orlanduccio les suivait  reculons lorsque Orso lui dit  voix
basse:

Votre pre est un vieillard que j'craserais d'un soufflet: c'est
 vous que j'en destine,  vous et  votre frre.

Pour rponse, Orlanduccio tira son stylet et se jeta sur Orso
comme un furieux; mais, avant qu'il pt faire usage de son arme,
Colomba lui saisit le bras qu'elle tordit avec force pendant
qu'Orso, le frappant du poing au visage, le fit reculer quelques
pas et heurter rudement contre le chambranle de la porte. Le
stylet chappa de la main d'Orlanduccio, mais Vincentello avait le
sien et rentrait dans la chambre, lorsque Colomba, sautant sur un
fusil, lui prouva que la partie n'tait pas gale. En mme temps
le prfet se jeta entre les combattants.

 bientt, Ors' Anton', cria Orlanduccio; et tirant violemment
la porte de la salle, il la ferma  cl pour se donner le temps de
faire retraite.

Orso et le prfet demeurrent un quart d'heure sans parler, chacun
 un bout de la salle. Colomba, l'orgueil du triomphe sur le
front, les considrait tour  tour, appuye sur le fusil qui avait
dcid de la victoire.

Quel pays! quel pays! s'cria enfin le prfet en se levant
imptueusement. Monsieur della Rebbia, vous avez eu tort. Je vous
demande votre parole d'honneur de vous abstenir de toute violence
et d'attendre que la justice dcide dans cette maudite affaire.

-- Oui, monsieur le prfet, j'ai eu tort de frapper ce misrable;
mais enfin j'ai frapp, et je ne puis lui refuser la satisfaction
qu'il m'a demande.

-- Eh! non, il ne veut pas se battre avec vous!... Mais s'il vous
assassine... Vous avez bien fait tout ce qu'il fallait pour cela.

-- Nous nous garderons, dit Colomba.

-- Orlanduccio, dit Orso, me parat un garon de courage et
j'augure mieux de lui, monsieur le prfet. Il a t prompt  tirer
son stylet, mais  sa place, j'en aurais peut-tre agi de mme; et
je suis heureux que ma soeur n'ait pas un poignet de petite-
matresse.

-- Vous ne vous battrez pas! s'cria le prfet; je vous le
dfends!

-- Permettez-moi de vous dire, monsieur, qu'en matire d'honneur
je ne reconnais d'autre autorit que celle de ma conscience.

-- Je vous dis que vous ne vous battrez pas!

-- Vous pouvez me faire arrter, monsieur..., c'est--dire si je
me laisse prendre. Mais, si cela arrivait, vous ne feriez que
diffrer une affaire maintenant invitable. Vous tes homme
d'honneur, monsieur le prfet, et vous savez bien qu'il n'en peut
tre autrement.

-- Si vous faisiez arrter mon frre, ajouta Colomba, la moiti du
village prendrait son parti, et nous verrions une belle fusillade.

-- Je vous prviens, monsieur, dit Orso, et je vous supplie de ne
pas croire que je fais une bravade; je vous prviens que, si
M. Barricini abuse de son autorit de maire pour me faire arrter,
je me dfendrai.

-- Ds aujourd'hui, dit le prfet, M. Barricini est suspendu de
ses fonctions... Il se justifiera, je l'espre... Tenez, monsieur,
vous m'intressez. Ce que je vous demande est bien peu de chose:
restez chez vous tranquille jusqu' mon retour de Corte. Je ne
serai que trois jours absent. Je reviendrai avec le procureur du
roi, et nous dbrouillerons alors compltement cette triste
affaire. Me promettez-vous de vous abstenir jusque-l de toute
hostilit?

-- Je ne puis le promettre, monsieur, si, comme je le pense,
Orlanduccio me demande une rencontre.

-- Comment! monsieur della Rebbia, vous, militaire franais, vous
voulez vous battre avec un homme que vous souponnez d'un faux?

-- Je l'ai frapp, monsieur.

-- Mais, si vous aviez frapp un galrien et qu'il vous en
demandt raison, vous vous battriez donc avec lui? Allons,
monsieur Orso! Eh bien, je vous demande encore moins: ne cherchez
pas Orlanduccio... Je vous permets de vous battre s'il vous
demande un rendez-vous.

-- Il m'en demandera, je n'en doute point, mais je vous promets de
ne pas lui donner d'autres soufflets pour l'engager  se battre.

-- Quel pays! rptait le prfet en se promenant  grands pas.
Quand donc reviendrai-je en France?

-- Monsieur le prfet, dit Colomba de sa voix la plus douce, il se
fait tard, nous feriez-vous l'honneur de djeuner ici?

Le prfet ne put s'empcher de rire.

Je suis demeur dj trop longtemps ici... cela ressemble  de la
partialit... Et cette maudite pierre!... Il faut que je parte...
Mademoiselle della Rebbia..., que de malheurs vous avez prpars
peut-tre aujourd'hui!

-- Au moins, monsieur le prfet, vous rendrez  ma soeur la
justice de croire que ses convictions sont profondes; et, j'en
suis sr maintenant, vous les croyez vous-mme bien tablies.

-- Adieu, monsieur, dit le prfet en lui faisant un signe de la
main. Je vous prviens que je vais donner l'ordre au brigadier de
gendarmerie de suivre toutes vos dmarches.

Lorsque le prfet fut sorti: Orso, dit Colomba, vous n'tes point
ici sur le continent. Orlanduccio n'entend rien  vos duels, et
d'ailleurs ce n'est pas de la mort d'un brave que ce misrable
doit mourir.

-- Colomba, ma bonne, tu es la femme forte. Je t'ai de grandes
obligations pour m'avoir sauv un bon coup de couteau. Donne-moi
ta petite main que je la baise. Mais, vois-tu, laisse-moi faire.
Il y a certaines choses que tu n'entends pas. Donne-moi 
djeuner; et, aussitt que le prfet se sera mis en route, fais-
moi venir la petite Chilina qui parat s'acquitter  merveille des
commissions qu'on lui donne. J'aurai besoin d'elle pour porter une
lettre.

Pendant que Colomba surveillait les apprts du djeuner, Orso
monta dans sa chambre et crivit le billet suivant:

Vous devez tre press de me rencontrer; je ne le suis pas moins.
Demain matin nous pourrons nous trouver  six heures dans la
valle d'Acquaviva. Je suis trs adroit au pistolet, et je ne vous
propose pas cette arme. On dit que vous tirez bien le fusil:
prenons chacun un fusil  deux coups. Je viendrai accompagn d'un
homme de ce village. Si votre frre veut vous accompagner, prenez
un second tmoin et prvenez-moi. Dans ce cas seulement j'aurai
deux tmoins.

ORSO ANTONIO DELLA REBBIA.

Le prfet, aprs tre rest une heure chez l'adjoint du maire,
aprs tre entr pour quelques minutes chez les Barricini, partit
pour Corte, escort d'un seul gendarme. Un quart d'heure aprs,
Chilina porta la lettre qu'on vient de lire et la remit 
Orlanduccio en propres mains.

La rponse se fit attendre et ne vint que dans la soire. Elle
tait signe de M. Barricini pre, et il annonait  Orso qu'il
dfrait au procureur du roi la lettre de menace adresse  son
fils. Fort de ma conscience, ajoutait-il en terminant, j'attends
que la justice ait prononc sur vos calomnies.

Cependant cinq ou six bergers mands par Colomba arrivrent pour
garnisonner la tour des della Rebbia. Malgr les protestations
d'Orso, on pratiqua des archere aux fentres donnant sur la place,
et toute la soire il reut des offres de service de diffrentes
personnes du bourg. Une lettre arriva mme du thologien bandit,
qui promettait, en son nom et en celui de Brandolaccio,
d'intervenir si le maire se faisait assister de la gendarmerie. Il
finissait par ce post-scriptum: Oserai-je vous demander ce que
pense M. le prfet de l'excellente ducation que mon ami donne au
chien Brusco?

Aprs Chilina, je ne connais pas d'lve plus docile et qui montre
de plus heureuses dispositions.



XVI

Le lendemain se passa sans hostilits. De part et d'autre on se
tenait sur la dfensive. Orso ne sortit pas de sa maison, et la
porte des Barricini resta constamment ferme. On voyait les cinq
gendarmes laisss en garnison  Pietranera se promener sur la
place ou aux environs du village, assists du garde champtre,
seul reprsentant de la milice urbaine. L'adjoint ne quittait pas
son charpe; mais, sauf les archere aux fentres des deux maisons
ennemies, rien n'indiquait la guerre. Un Corse seul aurait
remarqu que sur la place, autour du chne vert, on ne voyait que
des femmes.

 l'heure du souper, Colomba montra d'un air joyeux  son frre la
lettre suivante qu'elle venait de recevoir de miss Nevil:

Ma chre mademoiselle Colomba, j'apprends avec bien du plaisir,
par une lettre de votre frre, que vos inimitis sont finies.
Recevez-en mes compliments. Mon pre ne peut plus souffrir Ajaccio
depuis que votre frre n'est plus l pour parler guerre et chasser
avec lui. Nous partons aujourd'hui, et nous irons coucher chez
votre parente, pour laquelle nous avons une lettre. Aprs-demain,
vers onze heures, je viendrai vous demander  goter de ce bruccio
des montagnes, si suprieur, dites-vous,  celui de la ville.

Adieu, chre mademoiselle Colomba.

Votre amie, LYDIA NEVIL.

Elle n'a donc pas reu ma seconde lettre? s'cria Orso.

-- Vous voyez, par la date de la sienne, que mademoiselle Lydia
devait tre en route quand votre lettre est arrive  Ajaccio.

Vous lui disiez donc de ne pas venir?

-- Je lui disais que nous tions en tat de sige. Ce n'est pas,
ce me semble, une situation  recevoir du monde.

-- Bah! ces Anglais sont des gens singuliers. Elle me disait, la
dernire nuit que j'ai passe dans sa chambre, qu'elle serait
fche de quitter la Corse sans avoir vu une belle vendette. Si
vous le vouliez, Orso, on pourrait lui donner le spectacle d'un
assaut contre la maison de nos ennemis?

-- Sais-tu, dit Orso, que la nature a eu tort de faire de toi une
femme, Colomba? Tu aurais t un excellent militaire.

-- Peut-tre. En tout cas je vais faire mon bruccio.

-- C'est inutile. Il faut envoyer quelqu'un pour les prvenir et
les arrter avant qu'ils se mettent en route.

-- Oui? vous voulez envoyer un messager par le temps qu'il fait,
pour qu'un torrent l'emporte avec votre lettre... Que je plains
les pauvres bandits par cet orage! Heureusement, ils ont de bons
piloni[21]... Savez-vous ce qu'il faut faire, Orso? Si l'orage
cesse, partez demain de trs bonne heure, et arrivez chez notre
parente avant que vos amis se soient mis en route. Cela vous sera
facile, miss Lydia se lve toujours tard. Vous leur conterez ce
qui s'est pass chez nous; et s'ils persistent  venir, nous
aurons grand plaisir  les recevoir.

Orso se hta de donner son assentiment  ce projet, et Colomba,
aprs quelques moments de silence:

Vous croyez peut-tre, Orso, reprit-elle, que je plaisantais
lorsque je vous parlais d'un assaut contre la maison Barricini?
Savez-vous que nous sommes en force, deux contre un au moins?
Depuis que le prfet a suspendu le maire, tous les hommes d'ici
sont pour nous. Nous pourrions les hacher. Il serait facile
d'entamer l'affaire. Si vous le vouliez, j'irais  la fontaine, je
me moquerais de leurs femmes; ils sortiraient... Peut-tre... car
ils sont si lches! peut-tre tireraient-ils sur moi par leurs
archere; ils me manqueraient. Tout est dit alors: ce sont eux qui
attaquent. Tant pis pour les vaincus: dans une bagarre, o trouver
ceux qui ont fait un bon coup? Croyez-en votre soeur, Orso; les
robes noires qui vont venir saliront du papier, diront bien des
mots inutiles. Il n'en rsultera rien. Le vieux renard trouverait
moyen de leur faire voir des toiles en plein midi. Ah! si le
prfet ne s'tait pas mis devant Vincentello, il y en avait un de
moins.

Tout cela tait dit avec le mme sang-froid qu'elle mettait
l'instant d'auparavant  parler des prparatifs du bruccio.

Orso, stupfait, regardait sa soeur avec une admiration mle de
crainte.

Ma douce Colomba, dit-il en se levant de table, tu es, je le
crains, le diable en personne; mais sois tranquille. Si je ne
parviens pas  faire pendre les Barricini, je trouverai moyen d'en
venir  bout d'une autre manire. Balle chaude ou fer froid![22] Tu
vois que je n'ai pas oubli le corse.

-- Le plus tt serait le mieux, dit Colomba en soupirant. Quel
cheval monterez-vous demain, Ors' Anton'?

-- Le noir. Pourquoi me demandes-tu cela?

-- Pour lui faire donner de l'orge.

Orso s'tant retir dans sa chambre, Colomba envoya coucher
Saveria et les bergers, et demeura seule dans la cuisine o se
prparait le bruccio. De temps en temps elle prtait l'oreille et
paraissait attendre impatiemment que son frre se ft couch.
Lorsqu'elle le crut enfin endormi, elle prit un couteau, s'assura
qu'il tait tranchant, mit ses petits pieds dans de gros souliers,
et, sans faire le moindre bruit, elle entra dans le jardin.

Le jardin, ferm de murs, touchait  un terrain assez vaste,
enclos de haies, o l'on mettait les chevaux, car les chevaux
corses ne connaissent gure l'curie. En gnral on les lche dans
un champ et l'on s'en rapporte  leur intelligence pour trouver 
se nourrir et  s'abriter contre le froid et la pluie.

Colomba ouvrit la porte du jardin avec la mme prcaution, entra
dans l'enclos, et en sifflant doucement elle attira prs d'elle
les chevaux,  qui elle portait souvent du pain et du sel. Ds que
le cheval noir fut  sa porte, elle le saisit fortement par la
crinire et lui fendit l'oreille avec son couteau. Le cheval fit
un bond terrible et s'enfuit en faisant entendre ce cri aigu
qu'une vive douleur arrache quelquefois aux animaux de son espce.
Satisfaite alors, Colomba rentrait dans le jardin, lorsque Orso
ouvrit sa fentre et cria: Qui va l? En mme temps elle
entendit qu'il armait son fusil. Heureusement pour elle, la porte
du jardin tait dans une obscurit complte, et un grand figuier
la couvrait en partie. Bientt, aux lueurs intermittentes qu'elle
vit briller dans la chambre de son frre, elle conclut qu'il
cherchait  rallumer sa lampe. Elle s'empressa alors de fermer la
porte du jardin, et se glissant le long des murs, de faon que son
costume noir se confondt avec le feuillage sombre des espaliers,
elle parvint  rentrer dans la cuisine quelques moments avant
qu'Orso ne part.

Qu'y a-t-il? lui demanda-t-elle.

-- Il m'a sembl, dit Orso, qu'on ouvrait la porte du jardin.

-- Impossible. Le chien aurait aboy. Au reste, allons voir.

Orso fit le tour du jardin, et aprs avoir constat que la porte
extrieure tait bien ferme, un peu honteux de cette fausse
alerte, il se disposa  regagner sa chambre.

J'aime  voir, mon frre, dit Colomba, que vous devenez prudent,
comme on doit l'tre dans votre position.

-- Tu me formes, rpondit Orso. Bonsoir.

Le matin avec l'aube Orso s'tait lev, prt  partir. Son costume
annonait  la fois la prtention  l'lgance d'un homme qui va
se prsenter devant une femme  qui il veut plaire, et la prudence
d'un Corse en vendette. Par-dessus une redingote bleue bien serre
 la taille, il portait en bandoulire une petite bote de fer-
blanc contenant des cartouches, suspendue  un cordon de soie
verte; son stylet tait plac dans une poche de ct, et il tenait
 la main le beau fusil de Manton charg  balles. Pendant qu'il
prenait  la hte une tasse de caf verse par Colomba, un berger
tait sorti pour seller et brider le cheval. Orso et sa soeur le
suivirent de prs et entrrent dans l'enclos. Le berger s'tait
empar du cheval, mais il avait laiss tomber selle et bride, et
paraissait saisi d'horreur, pendant que le cheval, qui se
souvenait de la blessure de la nuit prcdente et qui craignait
pour son autre oreille, se cabrait, ruait, hennissait, faisait le
diable  quatre.

Allons, dpche-toi, lui cria Orso.

-- Ha! Ors' Anton'! ha! Ors' Anton'! s'criait le berger, sang de
la Madone! etc. C'taient des imprcations sans nombre et sans
fin, dont la plupart ne pourraient se traduire. Qu'est-il donc
arriv? demanda Colomba.

Tout le monde s'approcha du cheval, et, le voyant sanglant et
l'oreille fendue, ce fut une exclamation gnrale de surprise et
d'indignation. Il faut savoir que mutiler le cheval de son ennemi
est, pour les Corses,  la fois une vengeance, un dfi et une
menace de mort. Rien qu'un coup de fusil n'est capable d'expier
ce forfait. Bien qu'Orso, qui avait longtemps vcu sur le
continent, sentt moins qu'un autre l'normit de l'outrage,
cependant, si dans ce moment quelque barriciniste se ft prsent
 lui, il est probable qu'il lui et fait immdiatement expier une
insulte qu'il attribuait  ses ennemis.

Les lches coquins! s'cria-t-il, se venger sur une pauvre bte,
lorsqu'ils n'osent me rencontrer en face!

-- Qu'attendons-nous? s'cria Colomba imptueusement. Ils viennent
nous provoquer, mutiler nos chevaux, et nous ne leur rpondrions
pas! tes-vous hommes?

-- Vengeance! rpondirent les bergers. Promenons le cheval dans le
village et donnons l'assaut  leur maison.

-- Il y a une grange couverte de paille qui touche  leur tour,
dit le vieux Polo Griffo, en un tour de main je la ferai flamber.

Un autre proposait d'aller chercher les chelles du clocher de
l'glise; un troisime, d'enfoncer les portes de la maison
Barricini au moyen d'une poutre dpose sur la place et destine 
quelque btiment en construction. Au milieu de toutes ces voix
furieuses, on entendait celle de Colomba annonant  ses
satellites qu'avant de se mettre  l'oeuvre chacun allait recevoir
d'elle un grand verre d'anisette.

Malheureusement, ou plutt heureusement, l'effet qu'elle s'tait
promis de sa cruaut envers le pauvre cheval tait perdu en grande
partie pour Orso. Il ne doutait pas que cette mutilation sauvage
ne ft l'oeuvre d'un de ses ennemis, et c'tait Orlanduccio qu'il
souponnait particulirement; mais il ne croyait pas que ce jeune
homme, provoqu et frapp par lui, et effac sa honte en fendant
l'oreille  un cheval. Au contraire, cette basse et ridicule
vengeance augmentait son mpris pour ses adversaires, et il
pensait maintenant avec le prfet que de pareilles gens ne
mritaient pas de se mesurer avec lui. Aussitt qu'il put se faire
entendre, il dclara  ses partisans confondus qu'ils eussent 
renoncer  leurs intentions belliqueuses, et que la justice, qui
allait venir, vengerait fort bien l'oreille de son cheval.

Je suis le matre ici, ajouta-t-il d'un ton svre, et j'entends
qu'on m'obisse. Le premier qui s'avisera de parler encore de tuer
ou de brler, je pourrai bien le brler  son tour. Allons! qu'on
me selle le cheval gris.

-- Comment, Orso, dit Colomba en le tirant  l'cart, vous
souffrez qu'on nous insulte! Du vivant de notre pre, jamais les
Barricini n'eussent os mutiler une bte  nous.

-- Je te promets qu'ils auront lieu de s'en repentir; mais c'est
aux gendarmes et aux geliers  punir des misrables qui n'ont de
courage que contre des animaux. Je te l'ai dit, la justice me
vengera d'eux... ou sinon... tu n'auras pas besoin de me rappeler
de qui je suis fils...

-- Patience! dit Colomba en soupirant.

-- Souviens-toi bien, ma soeur, poursuivit Orso, que si  mon
retour, je trouve qu'on a fait quelque dmonstration contre les
Barricini, jamais je ne le pardonnerai. Puis, d'un ton plus doux:
Il est fort possible, fort probable mme, ajouta-t-il, que je
reviendrai ici avec le colonel et sa fille; fais en sorte que
leurs chambres soient en ordre, que le djeuner soit bon, enfin
que nos htes soient le moins mal possible. C'est trs bien,
Colomba, d'avoir du courage, mais il faut encore qu'une femme
sache tenir une maison. Allons, embrasse-moi, sois sage; voil le
cheval gris sell.

-- Orso, dit Colomba, vous ne partirez point seul.

-- Je n'ai besoin de personne, dit Orso, et je te rponds que je
ne me laisserai pas couper l'oreille.

-- Oh! jamais je ne vous laisserai partir seul en temps de guerre.
Ho! Polo Griffo! Gian' Franc! Memmo! prenez vos fusils; vous
allez accompagner mon frre.

Aprs une discussion assez vive, Orso dut se rsigner  se faire
suivre d'une escorte. Il prit parmi ses bergers les plus anims,
ceux qui avaient conseill le plus haut de commencer la guerre;
puis, aprs avoir renouvel ses injonctions  sa soeur et aux
bergers restants, il se mit en route, prenant cette fois un dtour
pour viter la maison Barricini.

Dj ils taient loin de Pietranera, et marchaient de grande hte,
lorsque au passage d'un petit ruisseau qui se perdait dans un
marcage le vieux Polo Griffo aperut plusieurs cochons
confortablement couchs dans la boue, jouissant  la fois du
soleil et de la fracheur de l'eau. Aussitt, ajustant le plus
gros, il lui tira un coup de fusil dans la tte et le tua sur la
place. Les camarades du mort se levrent et s'enfuirent avec une
lgret surprenante; et bien que l'autre berger ft feu  son
tour, ils gagnrent sains et saufs un fourr o ils disparurent.

Imbciles! s'cria Orso; vous prenez des cochons pour des
sangliers.

-- Non pas, Ors' Anton', rpondit Polo Griffo; mais ce troupeau
appartient  l'avocat, et c'est pour lui apprendre  mutiler nos
chevaux.

-- Comment, coquins! s'cria Orso transport de fureur, vous
imitez les infamies de nos ennemis! Quittez-moi, misrables! Je
n'ai pas besoin de vous. Vous n'tes bons qu' vous battre contre
des cochons. Je jure bien que si vous osez me suivre je vous casse
la tte!

Les deux bergers s'entre-regardrent interdits. Orso donna des
perons  son cheval et disparut au galop.

Eh bien, dit Polo Griffo, en voil d'une bonne! Aimez donc les
gens pour qu'ils vous traitent comme cela! Le colonel, son pre,
t'en a voulu parce que tu as une fois couch en joue l'avocat...
Grande bte, de ne pas tirer!... Et le fils... tu vois ce que j'ai
fait pour lui... Il parle de me casser la tte, comme on fait
d'une gourde qui ne tient plus le vin. Voil ce qu'on apprend sur
le continent, Memmo!

-- Oui, et si l'on sait que tu as tu un cochon, on te fera un
procs, et Ors' Anton' ne voudra pas parler aux juges ni payer
l'avocat. Heureusement personne ne t'a vu, et sainte Nega est l
pour te tirer d'affaire.

Aprs une courte dlibration, les deux bergers conclurent que le
plus prudent tait de jeter le porc dans une fondrire, projet
qu'ils mirent  excution, bien entendu aprs avoir pris chacun
quelques grillades sur l'innocente victime de la haine des della
Rebbia et des Barricini.



XVII

Dbarrass de son escorte indiscipline, Orso continuait sa route,
plus proccup du plaisir de revoir miss Nevil que de la crainte
de rencontrer ses ennemis. Le procs que je vais avoir avec ces
misrables Barricini, se disait-il, va m'obliger d'aller  Bastia.
Pourquoi n'accompagnerais-je pas miss Nevil? Pourquoi, de Bastia,
n'irions-nous pas ensemble aux eaux d'Orezza? Tout  coup des
souvenirs d'enfance lui rappelrent nettement ce site pittoresque.
Il se crut transport sur une verte pelouse au pied des
chtaigniers sculaires. Sur un gazon d'une herbe lustre, parsem
de fleurs bleues ressemblant  des yeux qui lui souriaient, il
voyait miss Lydia assise auprs de lui. Elle avait t son
chapeau, et ses cheveux blonds, plus fins et plus doux que la
soie, brillaient comme de l'or au soleil qui pntrait au travers
du feuillage. Ses yeux, d'un bleu si pur, lui paraissaient plus
bleus que le firmament. La joue appuye sur une main, elle
coutait toute pensive les paroles d'amour qu'il lui adressait en
tremblant. Elle avait cette robe de mousseline qu'elle portait le
dernier jour qu'il l'avait vue  Ajaccio. Sous les plis de cette
robe s'chappait un petit pied dans un soulier de satin noir. Orso
se disait qu'il serait bien heureux de baiser ce pied; mais une
des mains de miss Lydia n'tait pas gante, et elle tenait une
pquerette. Orso lui prenait cette pquerette, et la main de Lydia
serrait la sienne; et il baisait la pquerette, et puis la main,
et on ne se fchait pas... Et toutes ces penses l'empchaient de
faire attention  la route qu'il suivait, et cependant il trottait
toujours. Il allait pour la seconde fois baiser en imagination la
main blanche de miss Nevil, quand il pensa baiser en ralit la
tte de son cheval qui s'arrta tout  coup. C'est que la petite
Chilina lui barrait le chemin et lui saisissait la bride.

O allez-vous ainsi, Ors' Anton'? disait-elle. Ne savez-vous pas
que votre ennemi est prs d'ici?

-- Mon ennemi! s'cria Orso furieux de se voir interrompu dans un
moment aussi intressant. O est-il?

-- Orlanduccio est prs d'ici. Il vous attend. Retournez,
retournez.

-- Ah! il m'attend! Tu l'as vu?

-- Oui, Ors' Anton', j'tais couche dans la fougre quand il a
pass. Il regardait de tous les cts avec sa lunette.

-- De quel ct allait-il?

-- Il descendait par l, du ct o vous allez.

-- Merci.

-- Ors' Anton', ne feriez-vous pas bien d'attendre mon oncle? Il
ne peut tarder, et avec lui vous seriez en sret.

-- N'aie pas peur, Chili, je n'ai pas besoin de ton oncle.

-- Si vous vouliez, j'irais devant vous.

-- Merci, merci.

Et Orso, poussant son cheval, se dirigea rapidement du ct que la
petite fille lui avait indiqu.

Son premier mouvement avait t un aveugle transport de fureur, et
il s'tait dit que la fortune lui offrait une excellente occasion
de corriger ce lche qui mutilait un cheval pour se venger d'un
soufflet. Puis, tout en avanant, l'espce de promesse qu'il avait
faite au prfet, et surtout la crainte de manquer la visite de
miss Nevil, changeaient ses dispositions et lui faisaient presque
dsirer de ne pas rencontrer Orlanduccio. Bientt le souvenir de
son pre, l'insulte faite  son cheval, les menaces des Barricini
rallumaient sa colre et l'excitaient  chercher son ennemi pour
le provoquer et l'obliger  se battre. Ainsi agit par des
rsolutions contraires, il continuait de marcher en avant, mais,
maintenant, avec prcaution, examinant les buissons et les haies,
et quelquefois mme s'arrtant pour couter les bruits vagues
qu'on entend dans la campagne. Dix minutes aprs avoir quitt la
petite Chilina (il tait alors environ neuf heures du matin), il
se trouva au bord d'un coteau extrmement rapide. Le chemin, ou
plutt le sentier  peine trac qu'il suivait, traversait un
maquis rcemment brl. En ce lieu la terre tait charge de
cendres blanchtres, et  et l des arbrisseaux et quelques gros
arbres noircis par le feu et entirement dpouills de leurs
feuilles se tenaient debout, bien qu'ils eussent cess de vivre.
En voyant un maquis brl, on se croit transport dans un site du
Nord au milieu de l'hiver, et le contraste de l'aridit des lieux
que la flamme a parcourus avec la vgtation luxuriante d'alentour
les fait paratre encore plus tristes et dsols. Mais dans ce
paysage Orso ne voyait en ce moment qu'une chose, importante il
est vrai, dans sa position: la terre tant nue ne pouvait cacher
une embuscade, et celui qui peut craindre  chaque instant de voir
sortir d'un fourr un canon de fusil dirig contre sa poitrine,
regarde comme une espce d'oasis un terrain uni o rien n'arrte
la vue. Au maquis brl succdaient plusieurs champs en culture,
enclos, selon l'usage du pays, de murs en pierres sches  hauteur
d'appui. Le sentier passait entre ces enclos, o d'normes
chtaigniers, plants confusment, prsentaient de loin
l'apparence d'un bois touffu.

Oblig par la roideur de la pente  mettre pied  terre, Orso, qui
avait laiss la bride sur le cou de son cheval, descendait
rapidement en glissant sur la cendre; et il n'tait gure qu'
vingt-cinq pas d'un de ces enclos en pierre  droite du chemin,
lorsqu'il aperut, prcisment en face de lui, d'abord un canon de
fusil, puis une tte dpassant la crte du mur. Le fusil
s'abaissa, et il reconnut Orlanduccio prt  faire feu. Orso fut
prompt  se mettre en dfense, et tous les deux, se couchant en
joue, se regardrent quelques secondes avec cette motion
poignante que le plus brave prouve au moment de donner ou de
recevoir la mort.

Misrable lche! s'cria Orso...

Il parlait encore quand il vit la flamme du fusil d'Orlanduccio,
et presque en mme temps, un second coup partit  sa gauche, de
l'autre ct du sentier, tir par un homme qu'il n'avait point
aperu, et qui l'ajustait post derrire un autre mur. Les deux
balles l'atteignirent: l'une, celle d'Orlanduccio, lui traversa le
bras gauche, qu'il lui prsentait en le couchant en joue; l'autre
le frappa  la poitrine, dchira son habit, mais, rencontrant
heureusement la lame de son stylet, s'aplatit dessus et ne lui fit
qu'une contusion lgre. Le bras gauche d'Orso tomba immobile le
long de sa cuisse, et le canon de son fusil s'abaissa un instant;
mais il le releva aussitt, et dirigeant son arme de sa seule main
droite, il fit feu sur Orlanduccio. La tte de son ennemi, qu'il
ne dcouvrait que jusqu'aux yeux, disparut derrire le mur. Orso,
se tournant  sa gauche, lcha son second coup sur un homme
entour de fume qu'il apercevait  peine.  son tour, cette
figure disparut. Les quatre coups de fusil s'taient succd avec
une rapidit incroyable, et jamais soldats exercs ne mirent moins
d'intervalle dans un feu de file. Aprs le dernier coup d'Orso,
tout rentra dans le silence. La fume sortie de son arme montait
lentement vers le ciel; aucun mouvement derrire le mur, pas le
plus lger bruit. Sans la douleur qu'il ressentait au bras, il
aurait pu croire que ces hommes sur qui il venait de tirer taient
des fantmes de son imagination.

S'attendant  une seconde dcharge, Orso fit quelques pas pour se
placer derrire un de ces arbres brls rests debout dans le
maquis. Derrire cet abri, il plaa son fusil entre ses genoux et
le rechargea  la hte. Cependant son bras gauche le faisait
cruellement souffrir, et il lui semblait qu'il soutenait un poids
norme. Qu'taient devenus ses adversaires? Il ne pouvait le
comprendre. S'ils s'taient enfuis, s'ils avaient t blesss, il
aurait assurment entendu quelque bruit, quelque mouvement dans le
feuillage. taient-ils donc morts, ou bien plutt n'attendaient-
ils pas,  l'abri de leur mur, l'occasion de tirer de nouveau sur
lui? Dans cette incertitude, et sentant ses forces diminuer, il
mit en terre le genou droit, appuya sur l'autre son bras bless et
se servit d'une branche qui partait du tronc de l'arbre brl pour
soutenir son fusil. Le doigt sur la dtente, l'oeil fix sur le
mur, l'oreille attentive au moindre bruit, il demeura immobile
pendant quelques minutes, qui lui parurent un sicle. Enfin, bien
loin derrire lui, un cri loign se fit entendre, et bientt un
chien, descendant le coteau avec la rapidit d'une flche,
s'arrta auprs de lui en remuant la queue. C'tait Brusco, le
disciple et le compagnon des bandits, annonant sans doute
l'arrive de son matre; et jamais honnte homme ne fut plus
impatiemment attendu. Le chien, le museau en l'air, tourn du ct
de l'enclos le plus proche, flairait avec inquitude. Tout  coup
il fit entendre un grognement sourd, franchit le mur d'un bond, et
presque aussitt remonta sur la crte, d'o il regarda fixement
Orso, exprimant dans ses yeux la surprise aussi clairement que
chien le peut faire; puis il se remit le nez au vent, cette fois
dans la direction de l'autre enclos, dont il sauta encore le mur.
Au bout d'une seconde, il reparaissait sur la crte, montrant le
mme air d'tonnement et d'inquitude; puis il sauta dans le
maquis, la queue entre les jambes, regardant toujours Orso et
s'loignant de lui  pas lents, par une marche de ct, jusqu' ce
qu'il s'en trouvt  quelque distance. Alors, reprenant sa course,
il remonta le coteau presque aussi vite qu'il l'avait descendu, 
la rencontre d'un homme qui s'avanait rapidement malgr la
roideur de la pente.

 moi, Brando! s'cria Orso ds qu'il le crut  porte de voix.

-- Ho! Ors' Anton'! vous tes bless? lui demanda Brandolaccio
accourant tout essouffl. Dans le corps ou dans les membres?...

-- Au bras.

-- Au bras! ce n'est rien. Et l'autre?

-- Je crois l'avoir touch. Brandolaccio, suivant son chien,
courut  l'enclos le plus proche et se pencha pour regarder de
l'autre ct du mur. L, tant son bonnet: Salut au seigneur
Orlanduccio, dit-il. Puis, se tournant du ct d'Orso, il le
salua  son tour d'un air grave:

Voil, dit-il, ce que j'appelle un homme proprement accommod.

-- Vit-il encore? demanda Orso respirant avec peine.

-- Oh! il s'en garderait; il a trop de chagrin de la balle que
vous lui avez mise dans l'oeil. Sang de la Madone, quel trou! Bon
fusil, ma foi! Quel calibre! a vous crabouille une cervelle!
Dites donc, Ors' Anton', quand j'ai entendu d'abord pif! pif! je
me suis dit: Sacrebleu! ils escoffient mon lieutenant. Puis
j'entends boum! boum! Ah! je dis, voil le fusil anglais qui
parle: il riposte... Mais Brusco, qu'est-ce que tu me veux donc?

Le chien le mena  l'autre enclos. Excusez! s'cria Brandolaccio
stupfait. Coup double! rien que cela! Peste! on voit bien que la
poudre est chre, car vous l'conomisez.

-- Qu'y a-t-il, au nom de Dieu? demanda Orso.

-- Allons! ne faites donc pas le farceur, mon lieutenant! vous
jetez le gibier par terre, et vous voulez qu'on vous le ramasse...
En voil un qui va en avoir un drle de dessert aujourd'hui! c'est
l'avocat Barricini. De la viande de boucherie, en veux-tu, en
voil! Maintenant qui diable hritera?

-- Quoi! Vincentello mort aussi?

-- Trs mort. Bonne sant  nous autres![23] Ce qu'il y a de bon
avec vous, c'est que vous ne les faites pas souffrir. Venez donc
voir Vincentello: il est encore  genoux, la tte appuye contre
le mur. Il a l'air de dormir. C'est l le cas de dire: Sommeil de
plomb. Pauvre diable!

Orso dtourna la tte avec horreur. Es-tu sr qu'il soit mort?

-- Vous tes comme Sampiero Corso, qui ne donnait jamais qu'un
coup. Voyez-vous, l..., dans la poitrine,  gauche? tenez, comme
Vincileone fut attrap  Waterloo. Je parierais bien que la balle
n'est pas loin du coeur. Coup double! Ah! je ne me mle plus de
tirer. Deux en deux coups!...  balle!... Les deux frres!... S'il
avait eu un troisime coup, il aurait tu le papa... On fera mieux
une autre fois... Quel coup, Ors' Anton'!... Et dire que cela
n'arrivera jamais  un brave garon comme moi de faire coup double
sur des gendarmes!

Tout en parlant, le bandit examinait le bras d'Orso et fendait sa
manche avec son stylet.

Ce n'est rien, dit-il. Voil une redingote qui donnera de
l'ouvrage  mademoiselle Colomba... Hein! qu'est-ce que je vois?
cet accroc sur la poitrine?... Rien n'est entr par l?

Non, vous ne seriez pas si gaillard. Voyons, essayez de remuer les
doigts... Sentez-vous mes dents quand je vous mords le petit
doigt?... Pas trop?... C'est gal, ce ne sera rien. Laissez-moi
prendre votre mouchoir et votre cravate... Voil votre redingote
perdue... Pourquoi diable vous faire si beau? Alliez-vous  la
noce?... L, buvez une goutte de vin... Pourquoi donc ne portez-
vous pas de gourde? Est-ce qu'un Corse sort jamais sans gourde?

Puis, au milieu du pansement, il s'interrompait pour s'crier:

Coup double! tous les deux roides morts!... C'est le cur qui va
rire... Coup double! Ah! voici enfin cette petite tortue de
Chilina.

Orso ne rpondait pas. Il tait ple comme un mort et tremblait de
tous ses membres.

Chili, cria Brandolaccio, va regarder derrire ce mur. Hein?

L'enfant, s'aidant des pieds et des mains, grimpa sur le mur, et
aussitt qu'elle eut aperu le cadavre d'Orlanduccio, elle fit le
signe de la croix.

Ce n'est rien, continua le bandit; va voir plus loin, lbas.

L'enfant fit un nouveau signe de croix.

Est-ce vous, mon oncle? demanda-t-elle timidement.

-- Moi! est-ce que je ne suis pas devenu un vieux bon  rien?
Chili, c'est de l'ouvrage de monsieur. Fais-lui ton compliment.

-- Mademoiselle en aura bien de la joie, dit Chilina, et elle sera
bien fche de vous savoir bless, Ors' Anton'.

-- Allons, Ors' Anton', dit le bandit aprs avoir achev le
pansement, voil Chilina qui a rattrap votre cheval. Montez et
venez avec moi au maquis de la Stazzona. Bien avis qui vous y
trouverait. Nous vous y traiterons de notre mieux. Quand nous
serons  la croix de Sainte-Christine, il faudra mettre pied 
terre. Vous donnerez votre cheval  Chilina, qui s'en ira prvenir
mademoiselle, et, chemin faisant, vous la chargerez de vos
commissions. Vous pouvez tout dire  la petite, Ors' Anton': elle
se ferait plutt hacher que de trahir ses amis. Et d'un ton de
tendresse: Va, coquine, disait-il, sois excommunie, sois
maudite, friponne! Brandolaccio, superstitieux, comme beaucoup de
bandits, craignait de fasciner les enfants en leur adressant des
bndictions ou des loges, car on sait que les puissances
mystrieuses qui prsident  l'Annocchiatura[24] ont la mauvaise
habitude d'excuter le contraire de nos souhaits.

O veux-tu que j'aille, Brando? dit Orso d'une voix teinte.

-- Parbleu! vous avez  choisir: en prison ou bien au maquis. Mais
un della Rebbia ne connat pas le chemin de la prison. Au maquis,
Ors' Anton'!

-- Adieu donc toutes mes esprances! s'cria douloureusement le
bless.

-- Vos esprances? Diantre! espriez-vous faire mieux avec un
fusil  deux coups?... Ah ! comment diable vous ont-ils touch?
Il faut que ces gaillards-l aient la vie plus dure que les chats.

-- Ils ont tir les premiers, dit Orso.

-- C'est vrai, j'oubliais... Pif! pif! boum! boum!... coup double
d'une main[25]... Quand on fera mieux, je m'irai pendre! Allons,
vous voil mont... avant de partir, regardez donc un peu votre
ouvrage. Il n'est pas poli de quitter ainsi la compagnie sans lui
dire adieu.

Orso donna des perons  son cheval; pour rien au monde il n'et
voulu voir les malheureux  qui il venait de donner la mort.

Tenez, Ors' Anton', dit le bandit s'emparant de la bride du
cheval, voulez-vous que je vous parle franchement? Eh bien, sans
vous offenser, ces deux pauvres jeunes gens me font de la peine.
Je vous prie de m'excuser... Si beaux... si forts... si jeunes!...
Orlanduccio avec qui j'ai chass tant de fois... Il m'a donn, il
y a quatre jours, un paquet de cigares... Vincentello, qui tait
toujours de si belle humeur!... C'est vrai que vous avez fait ce
que vous deviez faire... et d'ailleurs le coup est trop beau pour
qu'on le regrette... Mais moi, je n'tais pas dans votre
vengeance... Je sais que vous avez raison; quand on a un ennemi,
il faut s'en dfaire. Mais les Barricini, c'est une vieille
famille... En voil encore une qui fausse compagnie!... et par un
coup double! c'est piquant.

Faisant ainsi l'oraison funbre des Barricini, Brandolaccio
conduisait en hte Orso, Chilina, et le chien Brusco vers le
maquis de la Stazzona.



XVIII

Cependant Colomba, peu aprs le dpart d'Orso, avait appris par
ses espions que les Barricini tenaient la campagne, et, ds ce
moment, elle fut en proie  une vive inquitude. On la voyait
parcourir la maison en tous sens, allant de la cuisine aux
chambres prpares pour ses htes, ne faisant rien et toujours
occupe, s'arrtant sans cesse pour regarder si elle n'apercevait
pas dans le village un mouvement inusit. Vers onze heures une
cavalcade assez nombreuse entra dans Pietranera; c'taient le
colonel, sa fille, leurs domestiques et leur guide. En les
recevant, le premier mot de Colomba fut: Avez-vous vu mon frre?
Puis elle demanda au guide quel chemin ils avaient pris,  quelle
heure ils taient partis; et, sur ses rponses, elle ne pouvait
comprendre qu'ils ne se fussent pas rencontrs.

Peut-tre que votre frre aura pris par le haut, dit le guide;
nous, nous sommes venus par le bas.

Mais Colomba secoua la tte et renouvela ses questions. Malgr sa
fermet naturelle, augmente encore par l'orgueil de cacher toute
faiblesse  des trangers, il lui tait impossible de dissimuler
ses inquitudes, et bientt elle les fit partager au colonel et
surtout  miss Lydia, lorsqu'elle les eut mis au fait de la
tentative de rconciliation qui avait eu une si malheureuse issue.
Miss Nevil s'agitait, voulait qu'on envoyt des messagers dans
toutes les directions, et son pre offrait de remonter  cheval et
d'aller avec le guide  la recherche d'Orso. Les craintes de ses
htes rappelrent  Colomba ses devoirs de matresse de maison.
Elle s'effora de sourire, pressa le colonel de se mettre  table,
et trouva pour expliquer le retard de son frre vingt motifs
plausibles qu'au bout d'un instant elle dtruisait elle-mme.
Croyant qu'il tait de son devoir d'homme de chercher  rassurer
des femmes, le colonel proposa son explication aussi.

Je gage, dit-il, que della Rebbia aura rencontr du gibier; il
n'a pu rsister  la tentation, et nous allons le voir revenir la
carnassire toute pleine. Parbleu! ajouta-t-il, nous avons entendu
sur la route quatre coups de fusil. Il y en avait deux plus forts
que les autres, et j'ai dit  ma fille: "Je parie que c'est della
Rebbia qui chasse. Ce ne peut tre que mon fusil qui a fait tant
de bruit."

Colomba plit, et Lydia, qui l'observait avec attention, devina
sans peine quels soupons la conjecture du colonel venait de lui
suggrer. Aprs un silence de quelques minutes, Colomba demanda
vivement si les deux fortes dtonations avaient prcd ou suivi
les autres. Mais ni le colonel, ni sa fille, ni le guide,
n'avaient fait grande attention  ce point capital.

Vers une heure, aucun des messagers envoys par Colomba n'tant
encore revenu, elle rassembla tout son courage et fora ses htes
 se mettre  table; mais, sauf le colonel, personne ne put
manger. Au moindre bruit sur la place, Colomba courait  la
fentre, puis revenait s'asseoir tristement, et, plus tristement
encore, s'efforait de continuer avec ses amis une conversation
insignifiante  laquelle personne ne prtait la moindre attention
et qu'interrompaient de longs intervalles de silence.

Tout d'un coup on entendit le galop d'un cheval.

Ah! cette fois, c'est mon frre, dit Colomba en se levant.

Mais  la vue de Chilina monte  califourchon sur le cheval
d'Orso:

Mon frre est mort! s'cria-t-elle d'une voix dchirante.

Le colonel laissa tomber son verre, miss Nevil poussa un cri, tous
coururent  la porte de la maison. Avant que Chilina pt sauter 
bas de sa monture, elle tait enleve comme une plume par Colomba
qui la serrait  l'touffer. L'enfant comprit son terrible regard,
et sa premire parole fut celle du choeur d'Otello: Il vit!
Colomba cessa de l'treindre, et Chilina tomba  terre aussi
lestement qu'une jeune chatte.

Les autres? demanda Colomba d'une voix rauque.

Chilina fit le signe de la croix avec l'index et le doigt du
milieu. Aussitt une vive rougeur succda, sur la figure de
Colomba,  sa pleur mortelle. Elle jeta un regard ardent sur la
maison des Barricini, et dit en souriant  ses htes:

Rentrons prendre le caf.

L'Iris des bandits en avait long  raconter. Son patois, traduit
par Colomba en italien tel quel, puis en anglais par miss Nevil,
arracha plus d'une imprcation au colonel, plus d'un soupir  miss
Lydia; mais Colomba coutait d'un air impassible; seulement elle
tordait sa serviette damasse de faon  la mettre en pices. Elle
interrompit l'enfant cinq ou six fois pour se faire rpter que
Brandolaccio disait que la blessure n'tait pas dangereuse et
qu'il en avait vu bien d'autres. En terminant Chilina rapporta
qu'Orso demandait avec insistance du papier pour crire, et qu'il
chargeait sa soeur de supplier une dame qui peut-tre se
trouverait dans sa maison, de n'en point partir avant d'avoir reu
une lettre de lui. C'est, ajouta l'enfant, ce qui le tourmentait
le plus; et j'tais dj en route quand il m'a rappele pour me
recommander cette commission. C'tait la troisime fois qu'il me
la rptait.  cette injonction de son frre, Colomba sourit
lgrement et serra fortement la main de l'Anglaise, qui fondit en
larmes et ne jugea pas  propos de traduire  son pre cette
partie de la narration.

Oui, vous resterez avec moi, ma chre amie, s'cria Colomba, en
embrassant miss Nevil, et vous nous aiderez.

Puis, tirant d'une armoire quantit de vieux linge, elle se mit 
le couper, pour faire des bandes et de la charpie. En voyant ses
yeux tincelants, son teint anim, cette alternative de
proccupation et de sang-froid, il et t difficile de dire si
elle tait plus touche de la blessure de son frre qu'enchante
de la mort de ses ennemis. Tantt elle versait du caf au colonel
et lui vantait son talent  le prparer; tantt, distribuant de
l'ouvrage  miss Nevil et  Chilina, elle les exhortait  coudre
les bandes et  les rouler; elle demandait pour la vingtime fois
si la blessure d'Orso le faisait beaucoup souffrir.
Continuellement elle s'interrompait au milieu de son travail pour
dire au colonel:

Deux hommes si adroits! si terribles!... Lui seul, bless,
n'ayant qu'un bras... il les a abattus tous les deux. Quel
courage, colonel! N'est-ce pas un hros? Ah! miss Nevil, qu'on est
heureux de vivre dans un pays tranquille comme le vtre!... Je
suis sre que vous ne connaissiez pas encore mon frre!... Je
l'avais dit: l'pervier dploiera ses ailes!... Vous vous trompiez
 son air doux... C'est qu'auprs de vous, miss Nevil... Ah! s'il
vous voyait travailler pour lui... Pauvre Orso!

Miss Lydia ne travaillait gure et ne trouvait pas une parole. Son
pre demandait pourquoi l'on ne se htait pas de porter plainte
devant un magistrat. Il parlait de l'enqute du coroner et de bien
d'autres choses galement inconnues en Corse. Enfin il voulait
savoir si la maison de campagne de ce bon M. Brandolaccio, qui
avait donn des secours au bless, tait fort loigne de
Pietranera, et s'il ne pourrait pas aller lui-mme voir son ami.

Et Colomba rpondait avec son calme accoutum qu'Orso tait dans
le maquis; qu'il avait un bandit pour le soigner; qu'il courrait
grand risque s'il se montrait avant qu'on se ft assur des
dispositions du prfet et des juges; enfin qu'elle ferait en sorte
qu'un chirurgien habile se rendt en secret auprs de lui.

Surtout, monsieur le colonel, souvenez-vous bien, disait-elle,
que vous avez entendu les quatre coups de fusil, et que vous
m'avez dit qu'Orso avait tir le second.

Le colonel ne comprenait rien  l'affaire, et sa fille ne faisait
que soupirer et s'essuyer les yeux.

Le jour tait dj fort avanc lorsqu'une triste procession entra
dans le village. On rapportait  l'avocat Barricini les cadavres
de ses enfants, chacun couch en travers d'une mule que conduisait
un paysan. Une foule de clients et d'oisifs suivait le lugubre
cortge. Avec eux on voyait les gendarmes qui arrivent toujours
trop tard, et l'adjoint, qui levait les bras au ciel, rptant
sans cesse: Que dira monsieur le prfet! Quelques femmes, entre
autres une nourrice d'Orlanduccio, s'arrachaient les cheveux et
poussaient des hurlements sauvages. Mais leur douleur bruyante
produisait moins d'impression que le dsespoir muet d'un
personnage qui attirait tous les regards. C'tait le malheureux
pre, qui, allant d'un cadavre  l'autre, soulevait leurs ttes
souilles de terre, baisait leurs lvres violettes, soutenait
leurs membres dj roidis, comme pour leur viter les cahots de la
route. Parfois on le voyait ouvrir la bouche pour parler, mais il
n'en sortait pas un cri, pas une parole. Toujours les yeux fixs
sur les cadavres, il se heurtait contre les pierres, contre les
arbres, contre tous les obstacles qu'il rencontrait.

Les lamentations des femmes, les imprcations des hommes
redoublrent lorsqu'on se trouva en vue de la maison d'Orso.
Quelques bergers rebbianistes ayant os faire entendre une
acclamation de triomphe, l'indignation de leurs adversaires ne put
se contenir. Vengeance! vengeance! crirent quelques voix. On
lana des pierres, et deux coups de fusil dirigs contre les
fentres de la salle o se trouvaient Colomba et ses htes
percrent les contrevents et firent voler des clats de bois
jusque sur la table prs de laquelle les deux femmes taient
assises. Miss Lydia poussa des cris affreux, le colonel saisit un
fusil, et Colomba, avant qu'il pt la retenir, s'lana vers la
porte de la maison et l'ouvrit avec imptuosit. L, debout sur le
seuil lev, les deux mains tendues pour maudire ses ennemis:

Lches! s'cria-t-elle, vous tirez sur des femmes, sur des
trangers! tes-vous Corses? tes-vous hommes? Misrables qui ne
savez qu'assassiner par-derrire, avancez! je vous dfie. Je suis
seule; mon frre est loin. Tuez-moi, tuez mes htes; cela est
digne de vous... Vous n'osez, lches que vous tes! vous savez que
nous nous vengeons. Allez, allez pleurer comme des femmes, et
remerciez-nous de ne pas vous demander plus de sang!

Il y avait dans la voix et dans l'attitude de Colomba quelque
chose d'imposant et de terrible;  sa vue, la foule recula
pouvante, comme  l'apparition de ces malfaisantes dont on
raconte en Corse plus d'une histoire effrayante dans les veilles
d'hiver. L'adjoint, les gendarmes et un certain nombre de femmes
profitrent de ce mouvement pour se jeter entre les deux partis;
car les bergers rebbianistes prparaient dj leurs armes, et l'on
put craindre un moment qu'une lutte gnrale ne s'engaget sur la
place. Mais les deux factions taient prives de leurs chefs, et
les Corses, disciplins dans leurs fureurs, en viennent rarement
aux mains dans l'absence des principaux auteurs de leurs guerres
intestines. D'ailleurs, Colomba, rendue prudente par le succs,
contint sa petite garnison:

Laissez pleurer ces pauvres gens, disait-elle; laissez ce
vieillard emporter sa chair.  quoi bon tuer ce vieux renard qui
n'a plus de dents pour mordre? -- Giudice Barricini! souviens-toi
du deux aot! Souviens-toi du portefeuille sanglant o tu as crit
de ta main de faussaire! Mon pre y avait inscrit ta dette; tes
fils l'ont paye. Je te donne quittance, vieux Barricini!.

Colomba, les bras croiss, le sourire du mpris sur les lvres,
vit porter les cadavres dans la maison de ses ennemis, puis la
foule se dissiper lentement. Elle referma sa porte, et rentrant
dans la salle  manger dit au colonel:

Je vous demande bien pardon pour mes compatriotes, monsieur. Je
n'aurais jamais cru que des Corses tirassent sur une maison o il
y a des trangers, et je suis honteuse pour mon pays.

Le soir, miss Lydia s'tant retire dans sa chambre, le colonel
l'y suivit, et lui demanda s'ils ne feraient pas bien de quitter
ds le lendemain un village o l'on tait expos  chaque instant
 recevoir une balle dans la tte, et le plus tt possible un pays
o l'on ne voyait que meurtres et trahisons.

Miss Nevil fut quelque temps sans rpondre, et il tait vident
que la proposition de son pre ne lui causait pas un mdiocre
embarras. Enfin elle dit:

Comment pourrions-nous quitter cette malheureuse jeune personne
dans un moment o elle a tant besoin de consolation? Ne trouvez-
vous pas, mon pre, que cela serait cruel  nous?

-- C'est pour vous que je parle, ma fille, dit le colonel; et si
je vous savais en sret dans l'htel d'Ajaccio, je vous assure
que je serais fch de quitter cette le maudite sans avoir serr
la main  ce brave della Rebbia.

-- Eh bien, mon pre, attendons encore et, avant de partir,
assurons-nous bien que nous ne pouvons leur rendre aucun service!

-- Bon coeur! dit le colonel en baisant sa fille au front. J'aime
 te voir ainsi te sacrifier pour adoucir le malheur des autres.
Restons; on ne se repent jamais d'avoir fait une bonne action.

Miss Lydia s'agitait dans son lit sans pouvoir dormir. Tantt les
bruits vagues qu'elle entendait lui paraissaient les prparatifs
d'une attaque contre la maison; tantt, rassure pour elle-mme,
elle pensait au pauvre bless, tendu probablement  cette heure
sur la terre froide, sans autre secours que ceux qu'il pouvait
attendre de la charit d'un bandit. Elle se le reprsentait
couvert de sang, se dbattant dans des souffrances horribles; et
ce qu'il y a de singulier, c'est que, toutes les fois que l'image
d'Orso se prsentait  son esprit, il lui apparaissait toujours
tel qu'elle l'avait vu au moment de son dpart, pressant sur ses
lvres le talisman qu'elle lui avait donn... Puis elle songeait 
sa bravoure. Elle se disait que le danger terrible auquel il
venait d'chapper, c'tait  cause d'elle, pour la voir un peu
plus tt, qu'il s'y tait expos. Peu s'en fallait qu'elle ne se
persuadt que c'tait pour la dfendre qu'Orso s'tait fait casser
le bras. Elle se reprochait sa blessure, mais elle l'en admirait
davantage; et si le fameux coup double n'avait pas,  ses yeux,
autant de mrite qu' ceux de Brandolaccio et de Colomba, elle
trouvait cependant que peu de hros de roman auraient montr
autant d'intrpidit, autant de sang-froid dans un aussi grand
pril.

La chambre qu'elle occupait tait celle de Colomba. Au-dessus
d'une espce de prie-Dieu en chne,  ct d'une palme bnite,
tait suspendu  la muraille un portrait en miniature d'Orso en
uniforme de sous-lieutenant. Miss Nevil dtacha ce portrait, le
considra longtemps et le posa enfin auprs de son lit, au lieu de
le remettre  sa place. Elle ne s'endormit qu' la pointe du jour,
et le soleil tait dj fort lev au-dessus de l'horizon
lorsqu'elle s'veilla. Devant son lit elle aperut Colomba, qui
attendait immobile le moment o elle ouvrirait les yeux.

Eh bien, mademoiselle, n'tes-vous pas bien mal dans notre pauvre
maison? lui dit Colomba. Je crains que vous n'ayez gure dormi.

-- Avez-vous de ses nouvelles, ma chre amie? dit miss Nevil en
se levant sur son sant. Elle aperut le portrait d'Orso, et se
hta de jeter un mouchoir pour le cacher. Oui, j'ai des
nouvelles, dit Colomba en souriant.

Et, prenant le portrait: Le trouvez-vous ressemblant? Il est
mieux que cela.

-- Mon Dieu!... dit miss Nevil toute honteuse, j'ai dtach... par
distraction... ce portrait... J'ai le dfaut de toucher  tout...
et de ne ranger rien... Comment est votre frre?

-- Assez bien. Giocanto est venu ici ce matin avant quatre heures.
Il m'apportait une lettre... pour vous, miss Lydia; Orso ne m'a
pas crit,  moi. Il y a bien sur l'adresse:  Colomba; mais plus
bas: Pour miss N... Les soeurs ne sont point jalouses. Giocanto
dit qu'il a bien souffert pour crire. Giocanto, qui a une main
superbe, lui avait offert d'crire sous sa dicte. Il n'a pas
voulu. Il crivait avec un crayon, couch sur le dos. Brandolaccio
tenait le papier.  chaque instant mon frre voulait se lever, et
alors, au moindre mouvement, c'taient dans son bras des douleurs
atroces, c'tait piti, disait Giocanto. Voici sa lettre.

Miss Nevil lut la lettre, qui tait crite en anglais, sans doute
par surcrot de prcaution. Voici ce qu'elle contenait:

Mademoiselle,

Une malheureuse fatalit m'a pouss; j'ignore ce que diront mes
ennemis, quelles calomnies ils inventeront. Peu m'importe, si
vous, mademoiselle, vous n'y donnez point crance. Depuis que je
vous ai vue, je m'tais berc de rves insenss. Il a fallu cette
catastrophe pour me montrer ma folie; je suis raisonnable
maintenant. Je sais quel est l'avenir qui m'attend, et il me
trouvera rsign. Cette bague que vous m'avez donne et que je
croyais un talisman de bonheur, je n'ose la garder. Je crains,
miss Nevil, que vous n'ayez du regret d'avoir si mal plac vos
dons, ou plutt, je crains qu'elle ne me rappelle le temps o
j'tais fou. Colomba vous la remettra... Adieu, mademoiselle, vous
allez quitter la Corse, et je ne vous verrai plus: mais dites  ma
soeur que j'ai encore votre estime, et, je le dis avec assurance,
je la mrite toujours.

O. D. R.

Miss Lydia s'tait dtourne pour lire cette lettre, et Colomba,
qui l'observait attentivement, lui remit la bague gyptienne en
lui demandant du regard ce que cela signifiait. Mais miss Lydia
n'osait lever la tte, et elle considrait tristement la bague,
qu'elle mettait  son doigt et qu'elle retirait alternativement.

Chre miss Nevil, dit Colomba, ne puis-je savoir ce que vous dit
mon frre? Vous parle-t-il de son tat?

-- Mais... dit miss Lydia en rougissant, il n'en parle pas... Sa
lettre est en anglais... Il me charge de dire  mon pre... Il
espre que le prfet pourra arranger...

Colomba, souriant avec malice, s'assit sur le lit, prit les deux
mains de miss Nevil, et la regardant avec ses yeux pntrants:

Serez-vous bonne? lui dit-elle. N'est-ce pas que vous rpondrez 
mon frre? Vous lui ferez tant de bien! Un moment l'ide m'est
venue de vous rveiller lorsque sa lettre est arrive, et puis je
n'ai pas os.

-- Vous avez eu bien tort, dit miss Nevil, si un mot de moi
pouvait le...

-- Maintenant je ne puis lui envoyer de lettres. Le prfet est
arriv, et Pietranera est pleine de ses estafiers. Plus tard nous
verrons. Ah! si vous connaissiez mon frre, miss Nevil, vous
l'aimeriez comme je l'aime... Il est si bon! si brave! songez donc
 ce qu'il a fait! Seul contre deux et bless!

Le prfet tait de retour. Instruit par un exprs de l'adjoint, il
tait venu accompagn de gendarmes et de voltigeurs, amenant de
plus procureur du roi, greffier et le reste pour instruire sur la
nouvelle et terrible catastrophe qui compliquait, ou si l'on veut
qui terminait les inimitis des familles de Pietranera. Peu aprs
son arrive, il vit le colonel Nevil et sa fille, et ne leur cacha
pas qu'il craignait que l'affaire ne prt une mauvaise tournure.

Vous savez, dit-il, que le combat n'a pas eu de tmoins; et la
rputation d'adresse et de courage de ces deux malheureux jeunes
gens tait si bien tablie, que tout le monde se refuse  croire
que M. della Rebbia ait pu les tuer sans l'assistance des bandits
auprs desquels on le dit rfugi.

-- C'est impossible, s'cria le colonel; Orso della Rebbia est un
garon plein d'honneur; je rponds de lui.

-- Je le crois, dit le prfet, mais le procureur du roi (ces
messieurs souponnent toujours) ne me parat pas trs
favorablement dispos. Il a entre les mains une pice fcheuse
pour votre ami. C'est une lettre menaante adresse  Orlanduccio,
dans laquelle il lui donne un rendez-vous... et ce rendez-vous lui
parat une embuscade.

-- Cet Orlanduccio, dit le colonel, a refus de se battre comme un
galant homme.

-- Ce n'est pas l'usage ici. On s'embusque, on se tue par
derrire, c'est la faon du pays. Il y a bien une dposition
favorable; c'est celle d'une enfant qui affirme avoir entendu
quatre dtonations, dont les deux dernires, plus fortes que les
autres, provenaient d'une arme de gros calibre comme le fusil de
M. della Rebbia. Malheureusement cette enfant est la nice de l'un
des bandits que l'on souponne de complicit et elle a sa leon
faite.

-- Monsieur, interrompit miss Lydia, rougissant jusqu'au blanc des
yeux, nous tions sur la route quand les coups de fusil ont t
tirs, et nous avons entendu la mme chose.

-- En vrit? Voil qui est important. Et vous, colonel, vous avez
sans doute fait la mme remarque?

-- Oui, reprit vivement miss Nevil; c'est mon pre, qui a
l'habitude des armes, qui a dit: Voil M. della Rebbia qui tire
avec mon fusil.

-- Et ces coups de fusil que vous avez reconnus, c'taient bien
les derniers?

-- Les deux derniers, n'est-ce pas, mon pre? Le colonel n'avait
pas trs bonne mmoire; mais en toute occasion il n'avait garde de
contredire sa fille. Il faut sur-le-champ parler de cela au
procureur du roi, colonel. Au reste, nous attendons ce soir un
chirurgien qui examinera les cadavres et vrifiera si les
blessures ont t faites avec l'arme en question.

-- C'est moi qui l'ai donne  Orso, dit le colonel, et je
voudrais la savoir au fond de la mer... C'est--dire... le brave
garon, je suis bien aise qu'il l'ait eue entre les mains; car,
sans mon Manton, je ne sais trop comment il s'en serait tir.



XIX

Le chirurgien arriva un peu tard. Il avait eu son aventure sur la
route. Rencontr par Giocanto Castriconi, il avait t somm avec
la plus grande politesse de venir donner ses soins  un homme
bless. On l'avait conduit auprs d'Orso, et il avait mis le
premier appareil  sa blessure. Ensuite le bandit l'avait
reconduit assez loin, et l'avait fort difi en lui parlant des
plus fameux professeurs de Pise, qui, disait-il, taient ses
intimes amis.

Docteur, dit le thologien en le quittant, vous m'avez inspir
trop d'estime pour que je croie ncessaire de vous rappeler qu'un
mdecin doit tre aussi discret qu'un confesseur. Et il faisait
jouer la batterie de son fusil. Vous avez oubli le lieu o nous
avons eu l'honneur de vous voir. Adieu, enchant d'avoir fait
votre connaissance.

Colomba supplia le colonel d'assister  l'autopsie des cadavres.

Vous connaissez mieux que personne le fusil de mon frre, dit-
elle, et votre prsence sera fort utile. D'ailleurs il y a tant de
mchantes gens ici que nous courrions de grands risques si nous
n'avions personne pour dfendre nos intrts.

Reste seule avec miss Lydia, elle se plaignit d'un grand mal de
tte, et lui proposa une promenade  quelques pas du village.

Le grand air me fera du bien, disait-elle. Il y a si longtemps
que je ne l'ai respir.

Tout en marchant elle parlait de son frre: et miss Lydia, que ce
sujet intressait assez vivement, ne s'apercevait pas qu'elle
s'loignait beaucoup de Pietranera. Le soleil se couchait quand
elle en fit l'observation et engagea Colomba  rentrer. Colomba
connaissait une traverse qui, disait-elle, abrgeait beaucoup le
retour: et, quittant le sentier qu'elle suivait, elle en prit un
autre en apparence beaucoup moins frquent. Bientt elle se mit 
gravir un coteau tellement escarp qu'elle tait oblige
continuellement pour se soutenir de s'accrocher d'une main  des
branches d'arbres, pendant que de l'autre elle tirait sa compagne
aprs elle. Au bout d'un grand quart d'heure de cette pnible
ascension elles se trouvrent sur un petit plateau couvert de
myrtes et d'arbousiers, au milieu de grandes masses de granit qui
peraient le sol de tous cts. Miss Lydia tait trs fatigue, le
village ne paraissait pas, et il faisait presque nuit.

Savez-vous, ma chre Colomba, dit-elle, que je crains que nous ne
soyons gares?

-- N'ayez pas peur, rpondit Colomba. Marchons toujours, suivez-
moi.

-- Mais je vous assure que vous vous trompez; le village ne peut
pas tre de ce ct-l. Je parierais que nous lui tournons le dos.
Tenez, ces lumires que nous voyons si loin, certainement, c'est
l qu'est Pietranera.

-- Ma chre amie, dit Colomba d'un air agit, vous avez raison;
mais  deux cents pas d'ici... dans ce maquis...

-- Eh bien?

-- Mon frre y est; je pourrais le voir et l'embrasser si vous
vouliez. Miss Nevil fit un mouvement de surprise.

Je suis sortie de Pietranera, poursuivit Colomba, sans tre
remarque, parce que j'tais avec vous... autrement on m'aurait
suivie... tre si prs de lui et ne pas le voir!... Pourquoi ne
viendriez-vous pas avec moi voir mon pauvre frre? Vous lui feriez
tant de plaisir!

-- Mais, Colomba... ce ne serait pas convenable de ma part.

-- Je comprends. Vous autres femmes des villes, vous vous
inquitez toujours de ce qui est convenable; nous autres femmes de
village, nous ne pensons qu' ce qui est bien.

-- Mais il est tard!... Et votre frre, que pensera-t-il de moi?

-- Il pensera qu'il n'est point abandonn par ses amis, et cela
lui donnera du courage pour souffrir.

-- Et mon pre, il sera inquiet...

-- Il vous sait avec moi... Eh bien, dcidez-vous... Vous
regardiez son portrait ce matin, ajouta-t-elle avec un sourire de
malice.

-- Non... vraiment, Colomba, je n'ose... ces bandits qui sont
l...

-- Eh bien, ces bandits ne vous connaissent pas, qu'importe? Vous
dsiriez en voir!...

-- Mon Dieu!

-- Voyez, mademoiselle, prenez un parti. Vous laisser seule ici,
je ne le puis pas; on ne sait pas ce qui pourrait arriver. Allons
voir Orso, ou bien retournons ensemble au village... Je verrai mon
frre... Dieu sait quand... peut-tre jamais...

-- Que dites-vous, Colomba?... Eh bien, allons! mais pour une
minute seulement, et nous reviendrons aussitt.

Colomba lui serra la main et, sans rpondre, elle se mit  marcher
avec une telle rapidit, que miss Lydia avait peine  la suivre.
Heureusement Colomba s'arrta bientt en disant  sa compagne:

N'avanons pas davantage avant de les avoir prvenus; nous
pourrions peut-tre attraper un coup de fusil.

Elle se mit  siffler entre ses doigts; bientt aprs on entendit
un chien aboyer, et la sentinelle avance des bandits ne tarda pas
 paratre. C'tait notre vieille connaissance, le chien Brusco,
qui reconnut aussitt Colomba, et se chargea de lui servir de
guide. Aprs maints dtours dans les sentiers troits du maquis,
deux hommes arms jusqu'aux dents se prsentrent  leur
rencontre.

Est-ce vous, Brandolaccio? demanda Colomba. O est mon frre?

-- L-bas! rpondit le bandit. Mais avancez doucement; il dort, et
c'est la premire fois que cela lui arrive depuis son accident.
Vive Dieu! on voit bien que par o passe le diable une femme passe
bien aussi.

Les deux femmes s'approchrent avec prcaution, et auprs d'un feu
dont on avait prudemment masqu l'clat en construisant autour un
petit mur en pierres sches, elles aperurent Orso couch sur un
tas de fougres et couvert d'un pilone. Il tait fort ple et l'on
entendait sa respiration oppresse. Colomba s'assit auprs de lui,
et le contemplait en silence, les mains jointes, comme si elle
priait mentalement. Miss Lydia, se couvrant le visage de son
mouchoir, se serra contre elle; mais de temps en temps elle levait
la tte pour voir le bless par-dessus l'paule de Colomba. Un
quart d'heure se passa sans que personne ouvrt la bouche. Sur un
signe du thologien, Brandolaccio s'tait enfonc avec lui dans le
maquis, au grand contentement de miss Lydia, qui, pour la premire
fois, trouvait que les grandes barbes et l'quipement des bandits
avaient trop de couleur locale.

Enfin Orso fit un mouvement. Aussitt Colomba se pencha sur lui et
l'embrassa  plusieurs reprises, l'accablant de questions sur sa
blessure, ses souffrances, ses besoins. Aprs avoir rpondu qu'il
tait aussi bien que possible, Orso lui demanda  son tour si miss
Nevil tait encore  Pietranera, et si elle lui avait crit.
Colomba, courbe sur son frre, lui cachait compltement sa
compagne, que l'obscurit, d'ailleurs, lui aurait difficilement
permis de reconnatre. Elle tenait une main de miss Nevil, et de
l'autre elle soulevait lgrement la tte du bless.

Non, mon frre, elle ne m'a pas donn de lettre pour vous...;
mais vous pensez toujours  miss Nevil, vous l'aimez donc bien?

-- Si je l'aime, Colomba!... Mais elle, elle me mprise peut-tre
 prsent!

En ce moment, miss Nevil fit un effort pour retirer sa main; mais
il n'tait pas facile de faire lcher prise  Colomba; et, quoique
petite et bien forme, sa main possdait une force dont on a vu
quelques preuves.

Vous mpriser! s'cria Colomba, aprs ce que vous avez fait... Au
contraire, elle dit du bien de vous... Ah! Orso, j'aurais bien des
choses d'elle  vous conter.

La main voulait toujours s'chapper mais Colomba l'attirait
toujours plus prs d'Orso.

Mais enfin, dit le bless, pourquoi ne pas me rpondre?... Une
seule ligne, et j'aurais t content.

 force de tirer la main de miss Nevil, Colomba finit par la
mettre dans celle de son frre. Alors, s'cartant tout  coup en
clatant de rire:

Orso, s'cria-t-elle, prenez garde de dire du mal de miss Lydia,
car elle entend trs bien le corse.

Miss Lydia retira aussitt sa main et balbutia quelques mots
inintelligibles. Orso croyait rver.

Vous ici, miss Nevil! Mon Dieu! comment avez-vous os? Ah! que
vous me rendez heureux!

Et, se soulevant avec peine, il essaya de se rapprocher d'elle.

J'ai accompagn votre soeur, dit miss Lydia... pour qu'on ne pt
souponner o elle allait... et puis, je voulais aussi...
m'assurer... Hlas! que vous tes mal ici!

Colomba s'tait assise derrire Orso. Elle le souleva avec
prcaution et de manire  lui soutenir la tte sur ses genoux.
Elle lui passa les bras autour du cou, et fit signe  miss Lydia
de s'approcher.

Plus prs! plus prs! disait-elle: il ne faut pas qu'un malade
lve trop la voix.

Et comme miss Lydia hsitait, elle lui prit la main et la fora de
s'asseoir tellement prs, que sa robe touchait Orso, et que sa
main, qu'elle tenait toujours, reposait sur l'paule du bless.

Il est trs bien comme cela, dit Colomba d'un air gai. N'est-ce
pas, Orso, qu'on est bien dans le maquis, au bivouac, par une
belle nuit comme celle-ci?

-- Oh oui! la belle nuit! dit Orso. Je ne l'oublierai jamais!

-- Que vous devez souffrir! dit miss Nevil.

-- Je ne souffre plus, dit Orso, et je voudrais mourir ici. Et sa
main droite se rapprochait de celle de miss Lydia, que Colomba
tenait toujours emprisonne. Il faut absolument qu'on vous
transporte quelque part o l'on pourra vous donner des soins,
monsieur della Rebbia, dit miss Nevil. Je ne pourrai plus dormir,
maintenant que je vous ai vu si mal couch... en plein air...

-- Si je n'eusse craint de vous rencontrer, miss Nevil, j'aurais
essay de retourner  Pietranera, et je me serais constitu
prisonnier.

-- Et pourquoi craigniez-vous de la rencontrer, Orso? demanda
Colomba.

-- Je vous avais dsobi, miss Nevil... et je n'aurais pas os
vous voir en ce moment.

-- Savez-vous, miss Lydia, que vous faites faire  mon frre tout
ce que vous voulez? dit Colomba en riant. Je vous empcherai de le
voir.

-- J'espre, dit miss Nevil, que cette malheureuse affaire va
s'claircir, et que bientt vous n'aurez plus rien  craindre...
Je serai bien contente si, lorsque nous partirons, je sais qu'on
vous a rendu justice et qu'on a reconnu votre loyaut comme votre
bravoure.

-- Vous partez, miss Nevil! Ne dites pas encore ce mot-l.

-- Que voulez-vous... mon pre ne peut pas chasser toujours... Il
veut partir. Orso laissa retomber sa main qui touchait celle de
miss Lydia, et il y eut un moment de silence.

Bah! reprit Colomba, nous ne vous laisserons pas partir si vite.
Nous avons encore bien des choses  vous montrer  Pietranera...
D'ailleurs, vous m'avez promis de faire mon portrait, et vous
n'avez pas encore commenc... Et puis je vous ai promis de vous
faire une serenata en soixante et quinze couplets... Et puis...
Mais qu'a donc Brusco  grogner?... Voil Brandolaccio qui court
aprs lui... Voyons ce que c'est.

Aussitt elle se leva, et posant sans crmonie la tte d'Orso sur
les genoux de miss Nevil, elle courut auprs des bandits.

Un peu tonne de se trouver ainsi soutenant un beau jeune homme,
en tte  tte avec lui au milieu d'un maquis, miss Nevil ne
savait trop que faire, car, en se retirant brusquement, elle
craignait de faire mal au bless. Mais Orso quitta lui-mme le
doux appui que sa soeur venait de lui donner, et, se soulevant sur
son bras droit:

Ainsi, vous partez bientt, miss Lydia? Je n'avais jamais pens
que vous dussiez prolonger votre sjour dans ce malheureux
pays..., et pourtant..., depuis que vous tes venue ici, je
souffre cent fois plus en songeant qu'il faut vous dire adieu...
Je suis un pauvre lieutenant... sans avenir..., proscrit
maintenant... Quel moment, miss Lydia, pour vous dire que je vous
aime... mais c'est sans doute la seule fois que je pourrai vous le
dire, et il me semble que je suis moins malheureux, maintenant que
j'ai soulag mon coeur.

Miss Lydia dtourna la tte, comme si l'obscurit ne suffisait pas
pour cacher sa rougeur:

Monsieur della Rebbia, dit-elle d'une voix tremblante, serais-je
venue en ce lieu si...

Et, tout en parlant, elle mettait dans la main d'Orso le talisman
gyptien. Puis, faisant un effort violent pour reprendre le ton de
plaisanterie qui lui tait habituel:

C'est bien mal  vous, monsieur Orso, de parler ainsi... Au
milieu du maquis, entoure de vos bandits, vous savez bien que je
n'oserais jamais me fcher contre vous.

Orso fit un mouvement pour baiser la main qui lui rendait le
talisman; et comme miss Lydia la retirait un peu vite, il perdit
l'quilibre et tomba sur son bras bless. Il ne put retenir un
gmissement douloureux.

Vous vous tes fait mal, mon ami? s'cria-t-elle, en le
soulevant; c'est ma faute! pardonnez-moi...

Ils se parlrent encore quelque temps  voix basse, et fort
rapprochs l'un de l'autre. Colomba, qui accourait prcipitamment,
les trouva prcisment dans la position o elle les avait laisss.

Les voltigeurs! s'cria-t-elle. Orso, essayez de vous lever et de
marcher, je vous aiderai.

-- Laissez-moi, dit Orso. Dis aux bandits de se sauver...; qu'on
me prenne, peu m'importe; mais emmne miss Lydia: au nom de Dieu,
qu'on ne la voie pas ici!

-- Je ne vous laisserai pas, dit Brandolaccio qui suivait Colomba.
Le sergent des voltigeurs est un filleul de l'avocat; au lieu de
vous arrter, il vous tuera, et puis il dira qu'il ne l'a pas fait
exprs.

Orso essaya de se lever, il fit mme quelques pas; mais s'arrtant
bientt:

Je ne puis marcher, dit-il. Fuyez, vous autres. Adieu, miss
Nevil; donnez-moi la main, et adieu!

-- Nous ne vous quitterons pas! s'crirent les deux femmes.

-- Si vous ne pouvez marcher, dit Brandolaccio, il faudra que je
vous porte. Allons, mon lieutenant, un peu de courage; nous aurons
le temps de dcamper par le ravin, l-derrire.

M. le cur va leur donner de l'occupation.

-- Non, laissez-moi, dit Orso en se couchant  terre. Au nom de
Dieu, Colomba, emmne miss Nevil!

-- Vous tes forte, mademoiselle Colomba, dit Brandolaccio;
empoignez-le par les paules, moi je tiens les pieds; bon! en
avant, marche!

Ils commencrent  le porter rapidement, malgr ses protestations;
miss Lydia les suivait, horriblement effraye, lorsqu'un coup de
fusil se fit entendre, auquel cinq ou six autres rpondirent
aussitt. Miss Lydia poussa un cri, Brandolaccio une imprcation,
mais il redoubla de vitesse, et Colomba,  son exemple, courait au
travers du maquis, sans faire attention aux branches qui lui
fouettaient la figure ou qui dchiraient sa robe.

Baissez-vous, baissez-vous, ma chre, disait-elle  sa compagne,
une balle peut vous attraper. On marcha ou plutt on courut
environ cinq cents pas de la sorte, lorsque Brandolaccio dclara
qu'il n'en pouvait plus, et se laissa tomber  terre, malgr les
exhortations et les reproches de Colomba.

O est miss Nevil? demandait Orso.

Miss Nevil, effraye par les coups de fusil, arrte  chaque
instant par l'paisseur du maquis, avait bientt perdu la trace
des fugitifs, et tait demeure seule en proie aux plus vives
angoisses.

Elle est reste en arrire, dit Brandolaccio, mais elle n'est pas
perdue, les femmes se retrouvent toujours. coutez donc, Ors'
Anton', comme le cur fait du tapage avec votre fusil.
Malheureusement on n'y voit goutte, et l'on ne se fait pas grand
mal  se tirailler de nuit.

-- Chut! s'cria Colomba; j'entends un cheval, nous sommes
sauvs. En effet, un cheval qui paissait dans le maquis, effray
par le bruit de la fusillade, s'approchait de leur ct. Nous
sommes sauvs! rpta Brandolaccio.

Courir au cheval, le saisir par les crins, lui passer dans la
bouche un noeud de corde en guise de bride, fut pour le bandit,
aid de Colomba, l'affaire d'un moment.

Prvenons maintenant le cur, dit-il. Il siffla deux fois; un
sifflet loign rpondit  ce signal, et le fusil de Manton cessa
de faire entendre sa grosse voix. Alors Brandolaccio sauta sur le
cheval. Colomba plaa son frre devant le bandit, qui d'une main
le serra fortement, tandis que de l'autre, il dirigeait sa
monture. Malgr sa double charge, le cheval, excit par deux bons
coups de pied dans le ventre, partit lestement et descendit au
galop un coteau escarp o tout autre qu'un cheval corse se serait
tu cent fois.

Colomba revint alors sur ses pas, appelant miss Nevil de toutes
ses forces, mais aucune voix ne rpondait  la sienne... Aprs
avoir march quelque temps  l'aventure, cherchant  retrouver le
chemin qu'elle avait suivi, elle rencontra dans un sentier deux
voltigeurs qui lui crirent: Qui vive?

Eh bien, messieurs, dit Colomba d'un ton railleur, voil bien du
tapage. Combien de morts?

-- Vous tiez avec les bandits, dit un des soldats, vous allez
venir avec nous.

-- Trs volontiers, rpondit-elle; mais j'ai une amie ici, et il
faut que nous la trouvions d'abord.

-- Votre amie est dj prise, et vous irez avec elle coucher en
prison.

-- En prison? c'est ce qu'il faudra voir; mais, en attendant,
menez-moi auprs d'elle.

Les voltigeurs la conduisirent alors dans le campement des
bandits, o ils rassemblaient les trophes de leur expdition,
c'est--dire le pilone qui couvrait Orso, une vieille marmite et
une cruche pleine d'eau. Dans le mme lieu se trouvait miss Nevil,
qui, rencontre par les soldats  demi morte de peur, rpondait
par des larmes  toutes leurs questions sur le nombre des bandits
et la direction qu'ils avaient prise.

Colomba se jeta dans ses bras et lui dit  l'oreille: Ils sont
sauvs. Puis, s'adressant au sergent des voltigeurs:

Monsieur, lui dit-elle, vous voyez bien que mademoiselle ne sait
rien de ce que vous lui demandez. Laissez-nous revenir au village,
o l'on nous attend avec impatience.

-- On vous y mnera, et plus tt que vous ne le dsirez, ma
mignonne, dit le sergent, et vous aurez  expliquer ce que vous
faisiez dans le maquis  cette heure avec les brigands qui
viennent de s'enfuir. Je ne sais quel sortilge emploient ces
coquins, mais ils fascinent srement les filles, car partout o il
y a des bandits on est sr d'en trouver de jolies.

-- Vous tes galant, monsieur le sergent, dit Colomba, mais vous
ne ferez pas mal de faire attention  vos paroles. Cette
demoiselle est une parente du prfet, et il ne faut pas badiner
avec elle.

-- Parente du prfet! murmura un voltigeur  son chef; en effet,
elle a un chapeau.

-- Le chapeau n'y fait rien, dit le sergent. Elles taient toutes
les deux avec le cur, qui est le plus grand enjleur du pays, et
mon devoir est de les emmener. Aussi bien, n'avons-nous plus rien
 faire ici. Sans ce maudit caporal Taupin..., l'ivrogne de
Franais s'est montr avant que je n'eusse cern le maquis... sans
lui nous les prenions comme dans un filet.

-- Vous tes sept? demanda Colomba. Savez-vous, messieurs, que si
par hasard les trois frres Gambini, Sarocchi et Thodore Poli se
trouvaient  la croix de Sainte-Christine avec Brandolaccio et le
cur, ils pourraient vous donner bien des affaires. Si vous devez
avoir une conversation avec le Commandant de la campagne, [26] je ne
me soucierais pas de m'y trouver. Les balles ne connaissent
personne la nuit.

La possibilit d'une rencontre avec les redoutables bandits que
Colomba venait de nommer parut faire impression sur les
voltigeurs. Toujours pestant contre le caporal Taupin, le chien de
Franais, le sergent donna l'ordre de la retraite, et sa petite
troupe prit le chemin de Pietranera, emportant le pilone et la
marmite. Quant  la cruche, un coup de pied en fit justice. Un
voltigeur voulut prendre le bras de miss Lydia; mais Colomba, le
repoussant aussitt:

Que personne ne la touche! dit-elle. Croyez-vous que nous ayons
envie de nous enfuir! Allons, Lydia, ma chre, appuyez-vous sur
moi, et ne pleurez pas comme un enfant. Voil une aventure, mais
elle ne finira pas mal; dans une demi-heure nous serons  souper.
Pour ma part, j'en meurs d'envie.

-- Que pensera-t-on de moi? disait tout bas miss Nevil.

-- On pensera que vous vous tes engage dans le maquis, voil
tout.

-- Que dira le prfet?... que dira mon pre surtout?

-- Le prfet?... vous lui rpondrez qu'il se mle de sa
prfecture. Votre pre?...  la manire dont vous causiez avec
Orso, j'aurais cru que vous aviez quelque chose  dire  votre
pre.

Miss Nevil lui serra le bras sans rpondre. N'est-ce pas, murmura
Colomba dans son oreille, que mon frre mrite qu'on l'aime? Ne
l'aimez-vous pas un peu?

-- Ah! Colomba, rpondit miss Nevil souriant malgr sa confusion,
vous m'avez trahie, moi qui avais tant de confiance en vous!

Colomba lui passa un bras autour de la taille, et l'embrassant sur
le front: Ma petite soeur, dit-elle bien bas, me pardonnez-vous?

-- Il le faut bien, ma terrible soeur, rpondit Lydia en lui
rendant son baiser.

Le prfet et le procureur du roi logeaient chez l'adjoint de
Pietranera, et le colonel, fort inquiet de sa fille, venait pour
la vingtime fois leur en demander des nouvelles, lorsqu'un
voltigeur, dtach en courrier par le sergent, leur fit le rcit
du terrible combat livr contre les brigands, combat dans lequel
il n'y avait eu, il est vrai, ni morts ni blesss, mais o l'on
avait pris une marmite, un pilone et deux filles qui taient,
disait-il, les matresses ou les espionnes des bandits. Ainsi
annonces comparurent les deux prisonnires au milieu de leur
escorte arme. On devine la contenance radieuse de Colomba, la
honte de sa compagne, la surprise du prfet, la joie et
l'tonnement du colonel. Le procureur du roi se donna le malin
plaisir de faire subir  la pauvre Lydia une espce
d'interrogatoire qui ne se termina que lorsqu'il lui eut fait
perdre toute contenance.

Il me semble, dit le prfet, que nous pouvons bien mettre tout le
monde en libert. Ces demoiselles ont t se promener, rien de
plus naturel par un beau temps; elles ont rencontr par hasard un
aimable jeune homme bless, rien de plus naturel encore.

Puis, prenant  part Colomba:

Mademoiselle, dit-il, vous pouvez mander  votre frre que son
affaire tourne mieux que je ne l'esprais. L'examen des cadavres,
la dposition du colonel, dmontrent qu'il n'a fait que riposter,
et qu'il tait seul au moment du combat. Tout s'arrangera, mais il
faut qu'il quitte le maquis au plus vite, et qu'il se constitue
prisonnier.

Il tait prs de onze heures lorsque le colonel, sa fille et
Colomba se mirent  table devant un souper refroidi. Colomba
mangeait de bon apptit, se moquant du prfet, du procureur du roi
et des voltigeurs. Le colonel mangeait mais ne disait mot,
regardant toujours sa fille qui ne levait pas les yeux de dessus
son assiette. Enfin, d'une voix douce, mais grave:

Lydia, lui dit-il en anglais, vous tes donc engage avec della
Rebbia?

-- Oui, mon pre, depuis aujourd'hui, rpondit-elle en
rougissant, mais d'une voix ferme.

Puis elle leva les yeux, et, n'apercevant sur la physionomie de
son pre aucun signe de courroux, elle se jeta dans ses bras et
l'embrassa, comme les demoiselles bien leves font en pareille
occasion.

 la bonne heure, dit le colonel, c'est un brave garon; mais,
par Dieu! nous ne demeurerons pas dans son pays! ou je refuse mon
consentement.

-- Je ne sais pas l'anglais, dit Colomba, qui les regardait avec
une extrme curiosit; mais je parie que j'ai devin ce que vous
dites.

-- Nous disons, rpondit le colonel, que nous vous mnerons faire
un voyage en Irlande.

-- Oui, volontiers, et je serai la surella Colomba. Est-ce fait,
colonel? Nous frappons-nous dans la main?

-- On s'embrasse dans ce cas-l, dit le colonel.



XX

Quelques mois aprs le coup double qui plongea la commune de
Pietranera dans la consternation (comme dirent les journaux), un
jeune homme, le bras gauche en charpe, sortit  cheval de Bastia
dans l'aprs-midi, et se dirigea vers le village de Cardo, clbre
par sa fontaine, qui, en t, fournit aux gens dlicats de la
ville une eau dlicieuse. Une jeune femme, d'une taille leve et
d'une beaut remarquable, l'accompagnait monte sur un petit
cheval noir dont un connaisseur et admir la force et l'lgance,
mais qui malheureusement avait une oreille dchiquete par un
accident bizarre. Dans le village, la jeune femme sauta lestement
 terre, et, aprs avoir aid son compagnon  descendre de sa
monture, dtacha d'assez lourdes sacoches attaches  l'aron de
sa selle. Les chevaux furent remis  la garde d'un paysan, et la
femme charge des sacoches qu'elle cachait sous son mezzaro, le
jeune homme portant un fusil double, prirent le chemin de la
montagne en suivant un sentier fort raide et qui ne semblait
conduire  aucune habitation. Arrivs  un des gradins levs du
mont Quercio, ils s'arrtrent, et tous les deux s'assirent sur
l'herbe. Ils paraissaient attendre quelqu'un, car ils tournaient
sans cesse les yeux vers la montagne, et la jeune femme consultait
souvent une jolie montre d'or, peut-tre autant pour contempler un
bijou qu'elle semblait possder depuis peu de temps que pour
savoir si l'heure d'un rendez-vous tait arrive. Leur attente ne
fut pas longue. Un chien sortit du maquis, et, au nom de Brusco
prononc par la jeune femme, il s'empressa de venir les caresser.
Peu aprs parurent deux hommes barbus, le fusil sous le bras, la
cartouchire  la ceinture, le pistolet au ct. Leurs habits
dchirs et couverts de pices contrastaient avec leurs armes
brillantes et d'une fabrique renomme du continent. Malgr
l'ingalit apparente de leur position, les quatre personnages de
cette scne s'abordrent familirement et comme de vieux amis.

Eh bien, Ors' Anton', dit le plus g des bandits au jeune homme,
voil votre affaire finie. Ordonnance de non-lieu. Mes
compliments. Je suis fch que l'avocat ne soit plus dans l'le
pour le voir enrager. Et votre bras?

-- Dans quinze jours, rpondit le jeune homme, on me dit que je
pourrai quitter mon charpe. -- Brando, mon brave, je vais partir
demain pour l'Italie, et j'ai voulu te dire adieu, ainsi qu'
M. le cur. C'est pourquoi je vous ai pris de venir.

-- Vous tes bien press, dit Brandolaccio: vous tes acquitt
d'hier et vous partez demain?

-- On a des affaires, dit gaiement la jeune femme. Messieurs, je
vous ai apport  souper: mangez, et n'oubliez pas mon ami Brusco.

-- Vous gtez Brusco, mademoiselle Colomba, mais il est
reconnaissant. Vous allez voir. Allons, Brusco, dit-il, tendant
son fusil horizontalement, saute pour les Barricini.

Le chien demeura immobile, se lchant le museau et regardant son
matre. Saute pour les della Rebbia! Et il sauta deux pieds plus
haut qu'il n'tait ncessaire.

coutez, mes amis, dit Orso, vous faites un vilain mtier; et
s'il ne vous arrive pas de terminer votre carrire sur cette place
que nous voyons l-bas[27], le mieux qui vous puisse advenir, c'est
de tomber dans un maquis sous la balle d'un gendarme.

-- Eh bien, dit Castriconi, c'est une mort comme une autre, et qui
vaut mieux que la fivre qui vous tue dans un lit, au milieu des
larmoiements plus ou moins sincres de vos hritiers. Quand on a,
comme nous, l'habitude du grand air, il n'y a rien de tel que de
mourir dans ses souliers, comme disent nos gens de village.

-- Je voudrais, poursuivit Orso, vous voir quitter ce pays... et
mener une vie plus tranquille. Par exemple, pourquoi n'iriez-vous
pas vous tablir en Sardaigne, ainsi qu'ont fait plusieurs de vos
camarades? Je pourrais vous en faciliter les moyens.

-- En Sardaigne! s'cria Brandolaccio. Istos Sardos! que le diable
les emporte avec leur patois. C'est trop mauvaise compagnie pour
nous.

-- Il n'y a pas de ressource en Sardaigne, ajouta le thologien.
Pour moi, je mprise les Sardes. Pour donner la chasse aux
bandits, ils ont une milice  cheval; cela fait la critique  la
fois des bandits et du pays[28]. Fi de la Sardaigne! C'est une
chose qui m'tonne, monsieur della Rebbia, que vous, qui tes un
homme de got et de savoir, vous n'ayez pas adopt notre vie du
maquis, en ayant got comme vous avez fait.

-- Mais, dit Orso en souriant, lorsque j'avais l'avantage d'tre
votre commensal, je n'tais pas trop en tat d'apprcier les
charmes de votre position, et les ctes me font mal encore quand
je me rappelle la course que je fis une belle nuit, mis en travers
comme un paquet sur un cheval sans selle que conduisait mon ami
Brandolaccio.

-- Et le plaisir d'chapper  la poursuite, reprit Castriconi, le
comptez-vous pour rien? Comment pouvez-vous tre insensible au
charme d'une libert absolue sous un beau climat comme le ntre?
Avec ce porte-respect (il montrait son fusil), on est roi partout,
aussi loin qu'il peut porter la balle. On commande, on redresse
les torts... C'est un divertissement trs moral, monsieur, et trs
agrable, que nous ne nous refusons point. Quelle plus belle vie
que celle de chevalier errant, quand on est mieux arm et plus
sens que don Quichotte? Tenez, l'autre jour, j'ai su que l'oncle
de la petite Lilla Luigi, le vieux ladre qu'il est, ne voulait pas
lui donner une dot, je lui ai crit, sans menaces, ce n'est pas ma
manire; eh bien, voil un homme  l'instant convaincu; il l'a
marie. J'ai fait le bonheur de deux personnes. Croyez-moi,
monsieur Orso, rien n'est comparable  la vie de bandit. Bah! vous
deviendriez peut-tre des ntres sans une certaine Anglaise que je
n'ai fait qu'entrevoir, mais dont ils parlent tous,  Bastia, avec
admiration.

-- Ma belle-soeur future n'aime pas le maquis, dit Colomba en
riant, elle y a eu trop peur.

-- Enfin, dit Orso, voulez-vous rester ici? Soit. Dites-moi si je
puis faire quelque chose pour vous.

-- Rien, dit Brandolaccio, que de nous conserver un petit
souvenir. Vous nous avez combls. Voil Chilina qui a une dot, et
qui, pour bien s'tablir, n'aura pas besoin que mon ami le cur
crive des lettres de menace. Nous savons que votre fermier nous
donnera du pain et de la poudre en nos ncessits; ainsi, adieu.
J'espre vous revoir en Corse un de ces jours.

-- Dans un moment pressant, dit Orso, quelques pices d'or font
grand bien. Maintenant que nous sommes de vieilles connaissances,
vous ne me refuserez pas cette petite cartouche qui peut vous
servir  vous en procurer d'autres.

-- Pas d'argent entre nous, lieutenant, dit Brandolaccio d'un ton
rsolu.

-- L'argent fait tout dans le monde, dit Castriconi; mais dans le
maquis on ne fait cas que d'un coeur brave et d'un fusil qui ne
rate pas.

-- Je ne voudrais pas vous quitter, reprit Orso, sans vous laisser
quelque souvenir. Voyons, que puis-je te laisser, Brando?

Le bandit se gratta la tte, et, jetant sur le fusil d'Orso un
regard oblique: Dame, mon lieutenant... si j'osais... mais non,
vous y tenez trop.

-- Qu'est-ce que tu veux?

-- Rien... la chose n'est rien... Il faut encore la manire de
s'en servir. Je pense toujours  ce diable de coup double et d'une
seule main... Oh! cela ne se fait pas deux fois.

-- C'est ce fusil que tu veux?... Je te l'apportais; mais sers
t'en le moins que tu pourras.

-- Oh! je ne vous promets pas de m'en servir comme vous; mais,
soyez tranquille, quand un autre l'aura, vous pourrez bien dire
que Brando Savelli a pass l'arme  gauche.

-- Et vous, Castriconi, que vous donnerai-je?

-- Puisque vous voulez absolument me laisser un souvenir matriel
de vous, je vous demanderai sans faon de m'envoyer un Horace du
plus petit format possible. Cela me distraira et m'empchera
d'oublier mon latin. Il y a une petite qui vend des cigares, 
Bastia, sur le port; donnez-le-lui, et elle me le remettra.

-- Vous aurez un Elzvir, monsieur le savant; il y en a
prcisment un parmi les livres que je voulais emporter. -- Eh
bien! mes amis, il faut nous sparer. Une poigne de main. Si vous
pensez un jour  la Sardaigne, crivez-moi; l'avocat N. vous
donnera mon adresse sur le continent.

-- Mon lieutenant, dit Brando, demain, quand vous serez hors du
port, regardez sur la montagne,  cette place; nous y serons, et
nous vous ferons signe avec nos mouchoirs.

Ils se sparrent alors: Orso et sa soeur prirent le chemin de
Cardo, et les bandits, celui de la montagne.



XXI

Par une belle matine d'avril, le colonel sir Thomas Nevil, sa
fille, marie depuis peu de jours, Orso et Colomba sortirent de
Pise en calche pour aller visiter un hypoge trusque,
nouvellement dcouvert, que tous les trangers allaient voir.
Descendus dans l'intrieur du monument, Orso et sa femme tirrent
des crayons et se mirent en devoir d'en dessiner les peintures;
mais le colonel et Colomba, l'un et l'autre assez indiffrents
pour l'archologie, les laissrent seuls et se promenrent aux
environs.

Ma chre Colomba, dit le colonel, nous ne reviendrons jamais 
Pise  temps pour notre luncheon. Est-ce que vous n'avez pas faim?
Voil Orso et sa femme dans les antiquits; quand ils se mettent 
dessiner ensemble, ils n'en finissent pas.

-- Oui, dit Colomba, et pourtant ils ne rapportent pas un bout de
dessin.

-- Mon avis serait, continua le colonel, que nous allassions 
cette petite ferme l-bas. Nous y trouverons du pain, et peut-tre
de l'aleatico, qui sait? mme de la crme et des fraises, et nous
attendrons patiemment nos dessinateurs.

-- Vous avez raison, colonel. Vous et moi, qui sommes les gens
raisonnables de la maison, nous aurions bien tort de nous faire
les martyrs de ces amoureux, qui ne vivent que de posie. Donnez-
moi le bras. N'est-ce pas que je me forme? Je prends le bras, je
mets des chapeaux, des robes  la mode; j'ai des bijoux;
j'apprends je ne sais combien de belles choses; je ne suis plus du
tout une sauvagesse. Voyez un peu la grce que j'ai  porter ce
chle... Ce blondin, cet officier de votre rgiment, qui tait au
mariage... mon Dieu! je ne puis pas retenir son nom; un grand
fris, que je jetterais par terre d'un coup de poing...

-- Chatworth? dit le colonel.

--  la bonne heure! mais je ne le prononcerai jamais. Eh bien, il
est amoureux fou de moi.

-- Ah! Colomba, vous devenez bien coquette. Nous aurons dans peu
un autre mariage.

-- Moi! me marier? Et qui donc lverait mon neveu... quand Orso
m'en aura donn un? qui donc lui apprendrait  parler corse?...
Oui, il parlera corse, et je lui ferai un bonnet pointu pour vous
faire enrager.

-- Attendons d'abord que vous ayez un neveu; et puis vous lui
apprendrez  jouer du stylet, si bon vous semble.

-- Adieu les stylets, dit gaiement Colomba; maintenant j'ai un
ventail, pour vous en donner sur les doigts quand vous direz du
mal de mon pays.

Causant ainsi, ils entrrent dans la ferme o ils trouvrent vin,
fraises et crme. Colomba aida la fermire  cueillir des fraises
pendant que le colonel buvait de l'aleatico. Au dtour d'une
alle, Colomba aperut un vieillard assis au soleil sur une chaise
de paille, malade, comme il semblait; car il avait les joues
creuses, les yeux enfoncs; il tait d'une maigreur extrme, et
son immobilit, sa pleur, son regard fixe, le faisaient
ressembler  un cadavre plutt qu' un tre vivant. Pendant
plusieurs minutes, Colomba le contempla avec tant de curiosit
qu'elle attira l'attention de la fermire.

Ce pauvre vieillard, dit-elle, c'est un de vos compatriotes, car
je connais bien  votre parler que vous tes de la Corse,
mademoiselle. Il a eu des malheurs dans son pays; ses enfants sont
morts d'une faon terrible. On dit, je vous demande pardon,
mademoiselle, que vos compatriotes ne sont pas tendres dans leurs
inimitis. Pour lors, ce pauvre monsieur, rest seul, s'en est
venu  Pise, chez une parente loigne, qui est la propritaire de
cette ferme. Le brave homme est un peu timbr; c'est le malheur et
le chagrin... C'est gnant pour madame, qui reoit beaucoup de
monde; elle l'a donc envoy ici. Il est bien doux, pas gnant; il
ne dit pas trois paroles dans un jour. Par exemple, la tte a
dmnag. Le mdecin vient toutes les semaines, et il dit qu'il
n'en a pas pour longtemps.

-- Ah! il est condamn? dit Colomba. Dans sa position, c'est un
bonheur d'en finir.

-- Vous devriez, mademoiselle, lui parler un peu corse; cela le
ragaillardirait peut-tre d'entendre le langage de son pays.

-- Il faut voir, dit Colomba avec un sourire ironique. Et elle
s'approcha du vieillard jusqu' ce que son ombre vnt lui ter le
soleil. Alors le pauvre idiot leva la tte et regarda fixement
Colomba, qui le regardait de mme, souriant toujours. Au bout d'un
instant, le vieillard passa la main sur son front, et ferma les
yeux comme pour chapper au regard de Colomba. Puis il les
rouvrit, mais dmesurment; ses lvres tremblaient; il voulait
tendre les mains; mais, fascin par Colomba, il demeurait clou
sur sa chaise, hors d'tat de parler ou de se mouvoir. Enfin de
grosses larmes coulrent de ses yeux, et quelques sanglots
s'chapprent de sa poitrine. Voil la premire fois que je le
vois ainsi, dit la jardinire. Mademoiselle est une demoiselle de
votre pays; elle est venue pour vous voir, dit-elle au vieillard.

-- Grce! s'cria celui-ci d'une voix rauque; grce! n'es-tu pas
satisfaite? Cette feuille... que j'avais brle... comment as-tu
fait pour la lire?... Mais pourquoi tous les deux?... Orlanduccio,
tu n'as rien pu lire contre lui... il fallait m'en laisser un...
un seul... Orlanduccio... tu n'as pas lu son nom...

-- Il me les fallait tous les deux, lui dit Colomba  voix basse
et dans le dialecte corse. Les rameaux sont coups; et, si la
souche n'tait pas pourrie, je l'eusse arrache. Va, ne te plains
pas; tu n'as pas longtemps  souffrir. Moi, j'ai souffert deux
ans!

Le vieillard poussa un cri, et sa tte tomba sur sa poitrine.
Colomba lui tourna le dos, et revint  pas lents vers la maison en
chantant quelques mots incomprhensibles d'une ballata: Il me
faut la main qui a tir, l'oeil qui a vis, le coeur qui a
pens...

Pendant que la jardinire s'empressait  secourir le vieillard,
Colomba, le teint anim, l'oeil en feu, se mettait  table devant
le colonel.

Qu'avez-vous donc? dit-il, je vous trouve l'air que vous aviez 
Pietranera, ce jour o, pendant notre dner, on nous envoya des
balles.

-- Ce sont des souvenirs de la Corse qui me sont revenus en tte.
Mais voil qui est fini. Je serai marraine, n'est-ce pas? Oh!
quels beaux noms je lui donnerai: Ghilfuccio-Tomaso-Orso-Leone!

La jardinire rentrait en ce moment. Eh bien, demanda Colomba du
plus grand sang-froid, est-il mort, ou vanoui seulement?

-- Ce n'tait rien, mademoiselle; mais c'est singulier comme votre
vue lui a fait de l'effet.

-- Et le mdecin dit qu'il n'en a pas pour longtemps?

-- Pas pour deux mois, peut-tre.

-- Ce ne sera pas une grande perte, observa Colomba.

-- De qui diable parlez-vous? demanda le colonel.

-- D'un idiot de mon pays, dit Colomba d'un air d'indiffrence,
qui est en pension ici. J'enverrai savoir de temps en temps de ses
nouvelles. Mais, colonel Nevil, laissez donc des fraises pour mon
frre et pour Lydia.

Lorsque Colomba sortit de la ferme pour remonter dans la calche,
la fermire la suivit des yeux quelque temps.

Tu vois bien cette demoiselle si jolie, dit-elle  sa fille, eh
bien, je suis sre qu'elle a le mauvais oeil.

1840.



[1] C'est la vengeance que l'on fait tomber sur un parent plus ou
moins loign de l'auteur de l'offense.
[2] Si j'entrais dans le paradis saint, saint, et si je ne t'y
trouvais pas, j'en sortirais. (Serenata di Zicavo.)
[3] Voyez Filippini, liv. XI. -- Le nom de Vittolo est encore en
excration parmi les Corses. C'est aujourd'hui un synonyme de
tratre.
[4] Lorsqu'un homme est mort, particulirement lorsqu'il a t
assassin, on place son corps sur une table, et les femmes de sa
famille,  leur dfaut, des amies, ou mme des femmes trangres
connues pour leur talent potique, improvisent devant un auditoire
nombreux des complaintes en vers dans le dialecte du pays. On
nomme ces femmes voceratrici ou, suivant la prononciation corse,
buceratrici, et la complainte s'appelle vocero, buceru, buceratu,
sur la cte orientale; ballata, sur la cte oppose. Le mot
vocero, ainsi que ses drivs vocerar, voceratrice, vient du latin
vociferare. Quelquefois, plusieurs femmes improvisent tour  tour,
et souvent la femme ou la fille du mort chante elle-mme la
complainte funbre.
[5] Rimbeccare, en italien, signifie renvoyer, riposter, rejeter.
Dans le dialecte corse, cela veut dire: adresser un reproche
offensant et public. -- On donne le rimbecco au fils d'un homme
assassin en lui disant que son pre n'est pas veng. Le rimbecco
est une espce de mise en demeure pour l'homme qui n'a pas encore
lav une injure dans le sang. -- La loi gnoise punissait trs
svrement l'auteur d'un rimbecco...
[6] Expression nationale, c'est--dire schioppetto, stiletto,
strada: fusil, stylet, fuite.
[7] Espce de fromage  la crme cuit. C'est un mets national en
Corse.
[8]  cette poque, on donnait ce nom en Angleterre aux personnes 
la mode qui se faisaient remarquer par quelque chose
d'extraordinaire.
[9] On appelle signori les descendants des seigneurs fodaux de la
Corse. Entre les familles des signori et celle des caporali il y a
rivalit pour la noblesse.
[10] C'est--dire de la cte orientale. Cette expression trs
usite, di l dei monti, change de sens suivant la position de
celui qui l'emploie. -- La Corse est divise du nord au sud par
une chane de montagnes.
[11] V. Filippini, lib. II. -- Le comte Arrigo bel Missere mourut
vers l'an 1000; on dit qu' sa mort une voix s'entendit dans
l'air, qui chantait ces paroles prophtiques:
E morto il conte Arrigo bel Missere,
E Corsica sar di male in peggio.
[12] Cette sainte ne se trouve pas dans le calendrier. Se vouer 
sainte Nga, c'est nier tout de parti pris.
[13] tre alla campagna, c'est--dire tre bandit. Bandit n'est
point un terme odieux: il se prend dans le sens de banni; c'est
l'outlaw des ballades anglaises.
[14] Carchera, ceinture o l'on met des cartouches. On y attache un
pistolet  gauche.
[15] Pinsuto. On appelle ainsi ceux qui portent le bonnet pointu,
barreta pinsuta.
[16] La scaglia, expression trs usite.
[17] Les Corses montagnards dtestent les habitants de Bastia,
qu'ils ne regardent pas comme des compatriotes. Jamais ils ne
disent Bastiese, mais Bastiaccio: on sait que la terminaison en
accio se prend d'ordinaire dans un sens de mpris.
[18] Cet usage subsiste encore  Bocognano (1840).
[19] La mala morte, mort violente.
[20] On appelle ainsi le blier porteur d'une sonnette qui conduit
le troupeau, et, par mtaphore, on donne le mme nom au membre
d'une famille qui la dirige dans toutes les affaires importantes.
[21] Manteau de drap trs pais garni d'un capuchon.
[22] Palla calda u farru freddu, locution trs usite.
[23] Salute  noi! Exclamation qui accompagne ordinairement le mot
de mort, et qui lui sert comme de correctif.
[24] Fascination involontaire qui s'exerce, soit par les yeux, soit
par la parole.
[25] Si quelque chasseur incrdule me contestait le coup double de
M. della Rebbia, je l'engagerais  aller  Sartne, et  se faire
raconter comment un des habitants les plus distingus et les plus
aimables de cette ville se tira seul, et le bras gauche cass,
d'une position au moins aussi dangereuse.
[26] C'tait le titre que prenait Thodore Poli.
[27] La place o se font les excutions  Bastia.
[28] Je dois cette observation critique sur la Sardaigne  un ex-
bandit de mes amis, et c'est  lui seul qu'en appartient la
responsabilit. Il veut dire que des bandits qui se laissent
prendre par des cavaliers sont des imbciles, et qu'une milice qui
poursuit  cheval les bandits n'a gure de chances de les
rencontrer.





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*** START: FULL LICENSE ***

THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE
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or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.


Section  2.  Information about the Mission of Project Gutenberg-tm

Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
electronic works in formats readable by the widest variety of computers
including obsolete, old, middle-aged and new computers.  It exists
because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
people in all walks of life.

Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
remain freely available for generations to come.  In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
and the Foundation web page at https://www.pglaf.org.


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service.  The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541.  Its 501(c)(3) letter is posted at
https://pglaf.org/fundraising.  Contributions to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
permitted by U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
throughout numerous locations.  Its business office is located at
809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
business@pglaf.org.  Email contact links and up to date contact
information can be found at the Foundation's web site and official
page at https://pglaf.org

For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org

Section 4.  Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment.  Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States.  Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements.  We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance.  To
SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
particular state visit https://pglaf.org

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
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against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
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Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
methods and addresses.  Donations are accepted in a number of other
ways including including checks, online payments and credit card
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Section 5.  General Information About Project Gutenberg-tm electronic
works.

Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
concept of a library of electronic works that could be freely shared
with anyone.  For thirty years, he produced and distributed Project
Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.

Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
unless a copyright notice is included.  Thus, we do not necessarily
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