Project Gutenberg's Le legs de Can, by Leopold Ritter von Sacher-Masoch

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Title: Le legs de Can
       Un Testament -- Basile Hymen -- Le Paradis sur le Dniester

Author: Leopold Ritter von Sacher-Masoch

Release Date: August 3, 2005 [EBook #16421]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

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CALMANN LVY, DITEUR


  DU MME AUTEUR

  Format grand in-18.


  LE CABINET NOIR DE LEMBERG      1 vol.
  L'ENNEMI DES FEMMES             1 vol.
  NOUVEAUX RCITS GALICIENS       1 vol.
  LES PRUSSIENS D'AUJOURD'HUI     2 vol.


  PARIS.--IMP. DE LA SOC. ANON. DE PUBL. PRIOD.--P. MOUILLOT.






                            LE LEGS DE CAIN



                             UN TESTAMENT
                             BASILE HYMEN
                     LE PARADIS SUR LE DNIESTER

                                 PAR

                            SACHER-MASOCH



  NOUVELLE DITION
  PARIS
  CALMANN LVY, DITEUR
  ANCIENNE MAISON MICHEL LVY FRRES
  3, RUE AUBER, 3

  1884



                              UN TESTAMENT



  La pire pauvret, c'est l'avarice du riche.

--Un testament insens, un testament qui crie contre le ciel! avait
coutume de dire le notaire Batschkock chaque fois qu'il tait question
des volonts dernires de la baronne Bromirska; jamais un tre sorti
des mains de Dieu et dou d'une dose quelconque de bon sens ne fit
d'absurdit semblable! Il y a de quoi rire! Prendre pour hritier un
quadrupde! Il y a de quoi mourir de rire!--Le notaire, par parenthse,
ne laissait jamais chapper l'occasion de rire avec bruit. Cette affaire
de testament mrite du reste d'tre raconte:


                                  I

Dans le chef-lieu d'un cercle de la Gallicie occidentale vivait, il n'y
a pas bien longtemps, un employ polonais du nom de Gondola, qui, moins
par son mrite qu' force de persvrance (il comptait plus de quarante
annes de service), finit par tre nomm commissaire du cercle. Sa
femme, une grande Polonaise, maigre  faire peur, lui avait donn une
fille qui eut d'abord la mine d'une petite bohmienne, promettant 
peine de devenir gentille, ce qui ne l'empcha point d'tre  dix ans
tout  fait supportable, piquante  quatorze ans, et, vers l'ge de
seize ans, une beaut. Gondola lui-mme et t dans l'ancienne Rome
un gladiateur de bonne mine, et  Potsdam un de ces grenadiers dont
Frdric-Guillaume se plaisait  immortaliser les larges paules en
ajoutant leur portrait  la galerie du chteau. Sa nuque tait celle
d'un taureau; ses mains eussent trangl le lion de Nme, ou roul un
plat d'tain comme une gaufre; quant  sa tte, elle et fait honneur
au sultan Soliman. Cette inquitante vigueur tait tempre par
l'expression mielleuse de la physionomie; personne n'avait le sourire
plus humble, l'chin plus souple que M. Gondola. Bien qu'il part ne
jamais se soucier de l'avenir et tenir uniquement  jouir de la vie
en dpensant ses revenus avec toute l'lgante lgret d'un vrai
gentilhomme polonais, il s'entendait  profiter de sa position et 
remplir ses coffres. Sa femme et sa fille, la Panna Warwara, l'aidaient
de leur mieux; elles taient ingnieuses  dcouvrir toujours de
nouvelles ressources, mais il les surpassait encore en habilet. Avant
1848, les plaintes des paysans contre leurs propritaires remplissaient
les bailliages galliciens; et toutes ces plaintes, sans exception,
passaient par les mains de M. Gondola. Il tait donc naturel que les
gentilshommes lui fissent la cour. On ne lui donnait pas le bonjour, on
se jetait  ses pieds, en paroles, cela va sans dire, mais il comprenait
ces paroles  la faon de certaines dames de thtre qui tendent la main
quand on leur offre son coeur. S'agissait-il par exemple d'un paysan
 demi mort, assomm par un seigneur qui prenait tous les saints de
l'glise romaine  tmoin de son innocence, M. Gondola tait bien trop
poli pour rudoyer le coupable. Non, il lui offrait un fauteuil et se
contentait de faire observer en soupirant que c'tait l une mauvaise
affaire sur laquelle se prononceraient les tribunaux. L-dessus, le
tyran de village croyait dj sentir autour de son cou les deux grandes
mains du commissaire; il rougissait, perdait haleine, suppliait,
implorait, mais sans russir  mouvoir ce reprsentant intgre de
l'autorit.

--Vous avez l, commenait d'un air indiffrent M. Gondola, des chevaux
superbes et une jolie voiture. Que vous tes heureux! Un pauvre diable
de ma sorte n'a jamais l'occasion de conduire en si bel quipage sa
femme et son enfant!

Cette simple rflexion produit l'effet dsir; depuis lors, la voiture
est toujours aux ordres de M. Gondola; il s'en sert pour aller lever
ses impositions; sa femme et sa fille en profitent pour des parties de
campagne; mais cela ne suffirait pas  dsarmer M. Gondola. Chaque fois
que le gentilhomme vient en ville, il lui fait l'honneur d'accepter un
bon djeuner. L'aubergiste juif offre les mets les plus exquis, les
meilleurs vins de sa cave, et, le repas termin, Gondola pousse la
dlicatesse jusqu' sortir dans la rue pour laisser le gentilhomme
rgler la note. Madame Gondola montre la mme dlicatesse quand le
seigneur envoie une provision de farine, de beurre, de pommes de terre,
du gibier ou un petit cochon; elle compte scrupuleusement si le nombre
des objets envoys s'accorde bien avec l'numration qu'en a faite
le donateur, ne manque jamais de demander au commissionnaire s'il
appartient  la Socit de temprance, le loue si sa rponse est
affirmative, l'exhorte svrement dans le cas contraire, mais sous aucun
prtexte ne lui offre un verre de bire. Le donateur vient-il rendre
visite  ces dames, elles gardent un silence digne; c'est  peine si
madame Gondola se dfend quand il baise sa main dure et osseuse. Enfin
M. le commissaire se dcide cependant  trouver que le paysan a exagr
les svices dont il prtend avoir t victime, et il le renvoie avec un
peu d'argent, trs-peu, pour se faire soigner.

Le cours de la procdure se modifie si le plaignant a la bonne
ide d'amadouer la justice par le don d'une vieille poule ou d'une
soixantaine d'oeufs. M. Gondola est trop quitable pour mpriser les
petits, et le gentilhomme s'aperoit  sa prochaine visite que son
affaire va mal tourner,  moins qu'il ne s'assure de l'intervention des
dames, laquelle est gagne d'ordinaire par deux robes de soie de Lyon.

Il peut arriver encore qu'un juif riche demande  M. Gondola
l'autorisation d'enterrer selon la religion de Mose avant le coucher
du soleil quelque membre de sa famille qui vient de rendre l'me. C'est
contraire  la loi: celui qui est charg de la faire excuter le renvoie
sans misricorde, la premire fois du moins. La seconde fois, on
l'coute en se moquant de lui et du prix qu'il offre pour obtenir une
dispense. Soyez sr que le juif reviendra une troisime fois, tremblant
comme la feuille, compter les cinquante ducats qu'exige le commissaire.
A peine aura-t-il eu le temps de soupirer, qu'on en exigera cent autres
pour l'hpital, ou l'orphelinat, ou toute autre maison de charit. S'il
est marchand, il lui sera permis d'envoyer aux dames de la toile, des
toffes, que sais-je? Cette famille n'est pas fire et n'a garde de rien
ddaigner. Du reste, M. Gondola fait apporter de temps en temps, au
grand jour, dans sa propre cuisine, le bois destin au bailliage; il
bourre ses poches de papier, de plumes, de cire  cacheter et autres
bagatelles dont regorgent les bureaux, sans oublier par-ci par-l une
bouteille d'encre, bien qu'on crive peu dans sa maison; mais sa femme
sait faire de tout un commerce lucratif. Nanmoins il n'y a jamais
d'argent au logis, le commissaire ne perdant pas de vue les devoirs de
reprsentation qu'entrane son emploi et aimant pour son compte  vivre
comme un pacha.

La Panna Warwara avait grandi dans le milieu que nous venons de dcrire;
en outre, elle entendait chaque jour appeler gueux quiconque ne
possdait rien; elle voyait son pre se courber jusqu' terre devant
telles gens riches qu'il dsignait dans l'intimit de la famille,
toutes portes closes, sous le nom de coquins. tait-il question d'un
tranger?--Qu'est-ce qu'il a? demandait M. Gondola.--Une fille se
mariait-elle?--Quels sont ses biens?

Le premier jouet de Warwara enfant avait t deux ducats tout neufs
que son pre, revenant d'une tourne, lui jeta sur les genoux. Warwara
n'aimait pas la musique, on ne l'entendit jamais fredonner une chanson;
les romans ne l'attiraient gure, la posie l'ennuyait. Elle apprit au
contraire avec plaisir les langues: aprs l'allemand, le franais, puis
le russe et mme un peu d'italien. A dix-huit ans, Voltaire tait son
auteur favori. Elle lisait volontiers; mais jamais un caractre noble,
une aventure touchante ne fixait son attention; ce qui la frappait,
c'tait le tableau de la puissance, du faste. Aucune illusion, aucune
fantaisie ne dora jamais sa jeunesse; elle ne connut pas non plus, en
revanche, ces amers dsenchantements qui attendent  son dbut dans la
vie une me confiante; elle ne prit jamais un joli garon d'esprit pour
un demi-dieu, ni un tronc d'arbre clair par la lune pour une colonne
d'argent. Pour elle, une fort tait un lieu o l'on coupe du bois et le
bluet des bls une mauvaise herbe. Bref, cette fille avise voyait les
choses comme elles sont. Il tait impossible au plus fin de la tromper
par un masque; elle reconnaissait aussitt le vrai visage qu'on lui
cachait. Ce qui l'amusait singulirement, c'tait l'inconsquence des
hommes en gnral, qui, sans cesse occups  dissimuler leurs vices, 
feindre des vertus qu'ils n'ont pas,  paratre meilleurs et plus beaux
que la nature ne les a faits, sont toujours disposs cependant  prendre
le fard d'autrui pour les couleurs ingnues de la sant.

Sre de sa propre supriorit, Warwara tait rsolue  profiter sans
misricorde de la sottise humaine, afin d'acqurir une haute position
sociale; mais elle n'tait pas encore fixe sur le choix des moyens.
D'abord elle essaya son pouvoir sur ses parents, qu'elle dominait 
l'gal l'un de l'autre, puis sur les jeunes officiers et employs
du bailliage, qui taient entre ses mains comme autant de moineaux
prisonniers dans celles d'un enfant. Elle fit de nombreuses conqutes,
mais sut fuir tout ce qui ressemblait  une intrigue amoureuse. Son but
tait un riche mariage, et elle n'avait pas tard  dcouvrir avec sa
perspicacit ordinaire que les filles romanesques se marient rarement.
Elle passait pour vertueuse et mme pour prude, mais sa vertu n'tait
que de la froideur.

Les scnes sanglantes de 1846 lui fournirent l'occasion de montrer
toute la force de son caractre et l'inflexibilit de son coeur.
L'insurrection polonaise contre l'Autriche avait t promptement
suivie de celle des paysans contre leurs seigneurs. Des massacres
pouvantables, qui commencrent dans les provinces de l'ouest, eurent
lieu au nom de l'empereur, pour qui le peuple, s'armant de faux et de
flaux, avait pris parti. Beaucoup de gentilshommes durent se rfugier
avec leurs familles et leurs serviteurs, dans les villes de province,
sous la protection de ce mme gouvernement qu'ils avaient entrepris
d'abattre. La rvolution cependant n'tait pas encore dompte; les
troupes autrichiennes avaient abandonn aux insurgs Cracovie et
Podgorze; un corps polonais avanait sur Tarnow. L'agglomration dans
les chefs-lieux de tant de gens, qui avaient en somme pris part  la
conspiration, parut dangereuse aux baillis, et ils s'empressrent
d'conduire au plus vite ces rfugis, qui, les circonstances aidant,
pouvaient si facilement se changer en rebelles.

Les malheureux seigneurs polonais assigeaient les bailliages et se
prsentaient en suppliants chez les employs desquels ils attendaient un
peu de compassion ou qu'ils croyaient corruptibles. Ce fut une poque
prospre pour M. Gondola; il trafiqua, par tous les moyens imaginables,
de la vie menace des nobles.

Le baron Bromirski, un vieux rou ridicule, qui, poursuivi par ses
paysans, avait mis sa perruque  l'envers et tremblait de tous ses
membres, fut le premier  se racheter en payant mille ducats. A ce prix,
il trouva dans la maison du commissaire une cachette sre et commode.
D'autres suivirent son exemple et obtinrent la permission de rester en
ville.

Le 26 fvrier, le capitaine du cercle envoya Gondola, avec un gendarme
et un dtachement de chevau-lgers,  quelques milles de l pour
recevoir, des mains des paysans, un certain nombre d'insurgs
prisonniers. Vers le soir de ce mme jour, le seigneur Kutschkowski,
de Baranow, entra prcipitamment chez le commissaire. Lorsque madame
Gondola lui eut appris que son mari ne reviendrait que le lendemain, il
laissa tomber sa tte sur sa poitrine en s'criant avec angoisse:

--Alors nous sommes perdus! Personne ne peut nous sauver!

Warwara entreprit de le consoler.

--Je suis prte  remplacer mon pre de mon mieux, dit-elle. Moyennant
mille ducats, nous vous cacherons volontiers.

--Il ne s'agit pas de moi seul; j'ai laiss l-bas ma femme, sa mre
et mes enfants, qui courent les plus grands dangers. D'ailleurs, o
voulez-vous que je prenne tant d'argent?

--Pour faire des rvolutions, les Polonais trouvent toujours de
l'argent, insinua d'un ton railleur madame Gondola.

Warwara rflchissait.

--coutez, dit-elle; j'irai avec vous chercher votre famille, que je
prserverai de tout mauvais traitement. Fixez vous-mme la somme que
vous pouvez donner.

--Cent ducats.

Les deux femmes haussrent les paules.

--Je ne me drangerais pas  moins de cinq cents, fit Warwara.

--Au nom de Dieu, venez, s'cria Kutschkowski; peut-tre ma belle-mre
pourra-t-elle complter la somme.

Warwara s'enveloppa de fourrures, prit un gendarme avec elle et monta
dans le traneau du seigneur, qui se dirigea aussitt vers Baranow.
Il faisait nuit quand ils arrivrent; la seigneurie tait entoure de
paysans, les femmes tenant des torches de rsine dont la rouge lumire
projetait comme des taches de sang sur les faux de leurs maris. Grce
 la prsence de mademoiselle Gondola et du gendarme, Kutschkowski put
gagner sain et sauf la salle du rez-de-chausse, o tait runie sa
famille.

--Voici, dit-il, un ange qui vient  notre secours.

Sa femme se jeta, perdue de reconnaissance, dans les bras de la jeune
fille.

Tandis qu'elle la couvrait de baisers et de bndictions, Kutschkowski
s'entretenait  voix basse avec sa belle-mre:

--Hlas! dit-il enfin d'une voix brise, il est impossible de nous
procurer tout l'argent que vous demandez; prenez les cent ducats, et
ayez piti de nous!

Mais l'ange resta inbranlable.

--S'il en est ainsi, je ne puis rien en votre faveur; mon pre
m'adresserait des reproches: une lourde responsabilit pse sur lui.
Les Polonais gagnent du terrain, il est ncessaire de faire un exemple
par-ci par-l. Je prendrai l'argent pour la peine que j'ai eue, et je
veux bien encore exhorter les paysans.

--Mais on gorgera ces innocents! s'cria le seigneur hors de lui.

--Je n'y puis rien.

--Vous signez donc notre arrt de mort?

Kutschkowski se jeta sur un fauteuil, le visage dans ses mains; sa
femme,  genoux devant Warwara, lui demandait grce comme  un juge,
mais la digne fille de Gondola ne rpondit que par une grande rvrence
de cour et sortit, impassible. Dehors, elle adressa, selon sa promesse,
quelques mots aux paysans pour les calmer, puis elle remonta dans le
traneau avec le gendarme.

Le lendemain, on sut que les propritaires de Baranow, grands et petits,
avaient t torturs, puis mis  mort par les paysans.

--Ma foi! dit Warwara, je regrette d'avoir renvoy leur traneau. A qui
maintenant va-t-il servir?

Aprs l'exemple donn par cette fille nergique, nul ne refusa plus
de se soumettre aux prtentions de la famille Gondola. L'insurrection
teinte, une nouvelle occasion de rapine ne tarda pas  se prsenter.
Les paysans, qui avaient combattu au nom de l'empereur, refusaient
dsormais de se soumettre au _robot_ exig par les nobles rebelles. Le
gouvernement essaya d'avoir raison des rsistances de ses amis par la
douceur d'abord, puis par la force. L'intelligent commissaire voyageait
d'un village  l'autre, vivant comme un prince chez les seigneurs ou
chez leurs mandataires, envoyant  sa femme des charrettes pleines de
provisions, et dployant  l'gard des paysans, selon le plus ou moins
de gnrosit du propritaire, toute son loquence, depuis la douce
rprimande jusqu'au bton.

Les paysans du baron Bromirski furent les premiers  reprendre leurs
travaux, et le baron n'oublia jamais le service que M. Gondola lui avait
rendu,--sans doute parce qu'il l'avait assez chrement pay. Il resta
l'ami intime de la famille, promena les dames en voiture, leur donna
des ftes champtres, et les accompagna l'hiver  Lemberg, o il payait
leurs emplettes et se montrait chaque soir avec elles au thtre. La
robe de Warwara ne pouvait l'effleurer sans qu'il tressaillt; chaque
fois qu'il baisait la blanche main de cette belle personne, il poussait
un soupir qui en disait long.

--Bromirski est amoureux de toi, dit un jour la mre  sa fille.

--Vous croyez m'apprendre une nouvelle?

--J'y ai dj mrement rflchi, continua la matrone; tu pourrais faire
pis que de le prendre pour amant.

--Vous voulez dire pour mari! rpliqua la Panna Warwara.

Et l'pouse du commissaire ouvrit de grands yeux.



                                   II

Au mois de mars 1848, chaque courrier apportait de Vienne des nouvelles
inquitantes; le conducteur, en descendant de son sige, tait aussitt
entour d'une foule mue; enfin le chef-lieu polonais  son tour
entendit proclamer la Constitution et vit armer la garde nationale.
M. Gondola secouait toujours la tte en assurant que cela finirait
mal:--Que deviendra un pauvre petit employ comme moi, disait-il, quand
un Metternich lui-mme...--Il achevait sa phrase en levant les yeux au
ciel. Certain soir, ou lui fit un charivari. Tandis que Warwara ouvrait
la fentre pour tirer la langue au peuple, le gant, son pre, se glissa
sous un lit, affol par la peur. Dans la nuit, on alla chercher le
mdecin; le lendemain, il mourut. Personne ne le suivit au cimetire,
sa femme excepte; Warwara prtendit n'en avoir pas la force; aucun des
collgues ni des amis du dfunt ne parut aux funrailles ni chez la
veuve; elle fut vite, ainsi que sa fille, oublie, pour ne pas dire
vite. En ces jours o l'on vit plir tant d'toiles, celle des Gondola
s'teignit tout  fait. Le baron Bromirski lui-mme fit le mort.
D'abord, les deux affliges le crurent  Lemberg; mais,  quelque
temps de l, son carrosse ayant travers la ville, madame Gondola
put constater qu'il dtournait la tte pour ne pas l'apercevoir  sa
fentre. Il fallut en finir avec le luxe; toutes les sources des gros
revenus taient taries; il ne restait plus qu'une modique pension de
veuve. La mre et la fille se rsignrent  de pnibles rformes, qui
n'taient pas encore suffisantes, car, moins d'une anne aprs, tous les
meubles taient saisis dans le petit logement qu'elles habitaient au
fond d'un faubourg.

--A quoi te sert la beaut que Dieu t'a donne? disait madame Gondola
interpellant sa fille.

--Soyez sre que j'en tirerai bon parti, maman, avec l'aide d'un autre
don du bon Dieu que je me pique de possder: l'esprit.

--Songe donc, en ce cas,  la triste situation de ta mre!

Et madame Gondola s'en allait, avec un sanglot  demi touff, vaquer
aux soins du mnage; le soir, elle se dlassait en tirant les cartes.
Cependant Warwara lisait des drames  haute voix.

--Quelle ide de perdre ton temps en lectures inutiles et de crier de
faon  faire croire aux voisins que nous nous disputons?

--Je ne suis pas femme  perdre mon temps; j'apprends des rles, parce
que je compte entrer au thtre.

--Toi, ma fille, une comdienne!...

--Cela vaut mieux que d'tre courtisane. Ma rsolution est prise, et tu
sais que je ne renonce jamais  un projet. Tout sourit aux comdiennes;
leur opulence gale celle des vraies princesses.

Madame Gondola se mit en colre. Depuis lors, il y eut entre ces deux
femmes de violentes et continuelles discussions. Warwara fut vite  bout
de patience.

--J'en ai assez, dit-elle brusquement un jour; je ne resterai pas une
heure de plus dans ce taudis.

--Qu'est-ce qui t'arrte? rpliqua la mre; je ne te retiens pas; seule,
je vivrai plus tranquille!

Sans ajouter un mot, Warwara commena ses emballages. Aprs l'avoir
laisse faire quelque temps, madame Gondola vint regarder la petite
malle qu'elle avait trane dans le vestibule.

--Tu ne pourras te prsenter nulle part, murmura-t-elle; tu n'as pas de
quoi te vtir.

--J'ai ce qu'il me faut.

--Tu avais des robes, et tu me les cachais!

--Fallait-il les laisser prendre aux huissiers?

--Mais nous les aurions vendues! Comment! tu ne partages pas tout avec
ta pauvre mre qui te nourrit? Voil bien les enfants, sans tendresse,
sans reconnaissance!..

--coute donc, maman! et d'abord laisse-moi rire. Je n'aurais rien
du tout si je n'avais pas pris le soin de faire disparatre sous une
planche du grenier deux de mes robes de soie et ton manteau de velours.

--Quoi! mon manteau!

Madame Gondola se jeta sur la malle et tira le vtement par un bout,
tandis que sa fille le retenait par un autre. Ce fut entre ces deux
mgres une querelle de chattes en fureur; elles criaient, crachaient,
griffaient  l'envi. Enfin la plus vieille perdit haleine:

--Garde-le donc! va-t'en comme une voleuse! Tu es libre!

Warwara remit le manteau dans la malle, qu'elle ferma, puis elle secoua
une petite bourse devant le visage de sa mre:

--Vois-tu, j'ai aussi de l'argent!

Madame Gondola tomba vanouie; sa fille sortit, en qute de quelque
moyen de transport. Aprs avoir longuement marchand avec un juif qui se
rendait  Lemberg, elle rentra chez elle et, appuye contre la fentre,
attendit le passage de la _butka_.

Madame Gondola, revenue de sa syncope, tait en train de chercher la
bonne aventure dans les cartes; tout  coup, elle dit d'une voix adoucie
et en ayant recours aux cajoleries du diminutif:

--Warwarouschka, pourquoi le thtre? Un beau mariage t'attend.

--Je le trouverai plus aisment au thtre qu'ailleurs, rpondit Warwara
d'un ton sec.

Les roues de la _butka_ branlaient dj le pav; la longue voiture de
forme orientale, couverte d'une toile et charge de juifs pauvres des
deux sexes, s'arrta devant la porte.

--Adieu! dit la fille.

--Adieu! rpondit la mre.

Elles se sparrent ainsi.

Warwara, montant lentement dans le chariot, d'o s'exhalait une forte
odeur d'ail, prit place entre une marchande de volaille et un boucher.
Les chevaux partirent au trot. Aprs une course de quelques heures 
travers la plaine dsole qu'entrecoupaient  de rares intervalles
quelques collines basses, un village ou un bouquet de saules, ils
s'arrtrent devant une auberge juive o, de temps immmorial, les
voyageurs pour Lemberg avaient pass la nuit. Warwara n'obtint pas de
gte sans quelque peine; encore tait-ce une mauvaise petite chambre
humide au rez-de-chausse; l'unique fentre qui ouvrait sur la cour
tait rapice par des morceaux de papier de toutes couleurs; sur le
lit, il n'y avait qu'une mchante paillasse et un matelas; mais enfin
c'tait une chambre. Les appartements habitables se trouvaient tre
retenus par des personnages de plus haute importance, dont les gens
devaient loger dans les calches qui encombraient la cour. Toute la
socit juive, parfume d'ail, s'installa aussi pour la nuit sous la
tente de la _butka_.

Warwara s'assit devant une des tables de la salle  manger; elle avait
faim. On ne put lui offrir que des oeufs, dont elle se contenta en y
trempant des mouillettes de pain bis. Non loin d'elle, un jeune homme,
le front appuy sur ses deux mains, semblait dormir. Le bruit que fit
un couteau en tombant l'veilla; il leva deux grands yeux bleus sur la
jeune fille et sembla stupfait, presque effray. Peut-tre cette blonde
image sortie trop brusquement du brouillard de ses rves se mlait-elle
encore  l'un d'eux. Avec un trouble charmant, il rougit, mit la main
devant ses yeux et ta son bonnet pour saluer l'blouissante apparition.

Warwara rpondit avec une ngligence coquette, comme toute Polonaise
de race rpond au salut d'un homme. Pendant quelques minutes, ces deux
tres jeunes et beaux ne firent que se regarder, trouvant sans doute
 cette mutuelle contemplation un extrme plaisir. Chaque fois que
l'tranger tournait les yeux vers Warwara, elle baissait les siens,
de mme qu'il ne manquait pas de siffler tout bas en tudiant avec
attention les peintures de la chambre chaque fois que le regard perant
de la voyageuse se posait sur lui. Il pouvait se laisser regarder sans
crainte aussi bien qu'elle-mme: grand, svelte, un peu frle peut-tre,
il avait cette lgante aisance de dmarche et de manires que nul ne
peut apprendre et qui plat tant aux femmes. Les traits n'taient pas
absolument rguliers, mais dlicats, spirituels et toujours clairs
par un sourire vainqueur. L'entretien muet de leurs yeux fut interrompu
enfin par Warwara, qui demandait  l'aubergiste une carafe d'eau.
Aussitt l'tranger se leva et, s'approchant avec un balancement des
hanches coquet, presque fminin, pria la dame de lui faire la grce
de ne pas boire cette eau, sortie d'une mare croupissante o l'on ne
pouvait puiser que la fivre; en mme temps, il s'offrait  prparer du
th, ce que la jeune fille accepta gracieusement. Aussitt il courut
chercher de l'eau, la mit sur le feu et, tandis qu'elle bouillait,
sortit d'une gibecire des viandes froides et des confitures auxquelles
Warwara fit honneur.

--Maintenant, dit le galant inconnu, pardonnez-moi une question qui
risquerait de vous paratre inconvenante si je n'tais pas un homme
grave, un homme mari... Vous tes-vous pourvue de linge de lit?

--Je n'y ai pas pens.

--Permettez-moi donc d'amliorer votre gte de mon mieux, sans que vous
ayez  vous en occuper.

Warwara resta la bouche entr'ouverte de surprise, ce qui, du reste, lui
allait trs-bien. Un malaise vague et indfinissable s'tait empar
d'elle.

--Vous tes mari? Votre femme est-elle belle?

--On le dit, rpliqua ngligemment le jeune homme.

--Et vous l'aimez, par consquent?

--Mon Dieu! dit l'tranger avec un sourire, en jetant du sucre dans une
tasse que lui apportait la servante, nous nous supportons!

Il se fit un silence, pendant lequel la porte grina piteusement sur ses
gonds, pour livrer passage  un nouvel hte. Coiff d'un bonnet gris,
envelopp dans son manteau de voyage, il grondait le domestique qui
portait ses bagages. Rpondant avec hauteur  l'humble accueil de
l'aubergiste juif, il se jeta sur le vieux canap, puis se mit 
examiner ses voisins. Warwara reconnut le baron Bromirski; il la
reconnut aussi et souleva son bonnet, mais elle n'eut pour lui qu'un
regard ddaigneux. Le vieux fat parut courrouc de cette indiffrence;
il se tourna brusquement vers son domestique et lui demanda sa pipe
turque.

--Vraiment, vous tes mari? rpta Warwara, s'adressant  l'tranger.
Mais pourquoi ne pas vous asseoir? ajouta-t-elle, lorsqu'elle eut
remarqu qu'il restait debout comme un serviteur.

Il s'inclina respectueusement et prit place en face d'elle, ce qui lui
fit tourner le dos au vieux Bromirski, puis, rpondant  la premire
question de Warwara, tendit vers elle une belle main trs-soigne:

--Voyez mes chanes.

--Oh! ces chanes-l sont faciles  rompre, dit en riant la jeune fille,
surtout chez nous, o les plus fidles vivent spars de leur seconde
femme...

Elle retira cependant de son doigt l'anneau nuptial avec un soupir 
demi moqueur, le fit glisser sur le sien, puis le rendit lentement au
jeune homme, qui rougit de nouveau. Ils causrent comme causent des gens
qui ne se connaissent pas. Peu leur importaient les paroles sorties
de leurs lvres; la musique de leurs voix confondues suffisait  les
enivrer. L'tranger s'amusait  faire danser la flamme bleue du punch;
Warwara broyait dans sa main des sucreries dont elle rpandait les
miettes sur la nappe; bientt elle s'aperut qu'il ramassait ces miettes
pour les porter  ses lvres, et une secrte joie l'envahit, car
elle avait compris qu'elle produisait sur lui quelque impression.
Interrompant ce jeu, elle passa tout  coup  un autre, qui consistait
 ptrir des boulettes de mie de pain et  les lancer dans toutes les
directions. Elle toucha le front du juif, qui secoua ses boucles noires
en regardant autour de lui d'un air tonn; elle tira sur le chien qui
dormait sous le buffet; elle fit sonner les vitres et inquita une
multitude de mouches colles sur le chandelier comme des grains de
raisin sec.

--Pourquoi ne me prenez-vous pas pour cible? demanda en riant
l'tranger.

Elle ne se le fit pas dire deux fois; mais lui, se drobant  la grle
qui l'atteignait, vint saisir ses deux mains agressives. Warwara parut
offense.

--Si j'ai manqu au respect que je vous dois, dit-il en reculant d'un
pas, punissez votre esclave.

Elle clata de rire et le frappa au visage d'une de ses tresses qui
s'tait dtache.

--Les magnifiques cheveux! s'cria le jeune homme.

--Vous ne devez pas faire de ces remarques-l, monsieur... un homme
mari...!

--J'ai cependant le droit de baiser la verge, dit-il.

Et avant qu'elle et compris, il avait press la tresse blonde contre
ses lvres.

Rien n'irrite davantage un homme que de passer inaperu aux yeux d'une
femme qui en mme temps reoit et encourage les hommages d'un autre. Si
Warwara avait eu l'intention d'ensorceler le baron, elle n'et pu s'y
prendre mieux.

Bromirski souffla quelques bouffes formidables de sa pipe turque, se
leva, se promena de long en large, s'approchant de plus en plus de la
table o les deux jeunes gens taient assis, puis s'loignant avec
effroi. Enfin il se sentit assez matre de lui pour dire  Warwara:

--Mademoiselle, vous semblez ne plus me reconnatre.

--Vraiment, monsieur, rpondit-elle avec un calme crasant, je ne sais 
qui j'ai l'honneur...

--Rappelez vos souvenirs, un vieil ami de votre pauvre pre...

--Vous vous servez d'une bien mauvaise recommandation, interrompit
Warwara; tous nos amis ne valent pas cela!--et elle fit claquer ses
doigts;--nous avons pu les apprcier dans le malheur.

--Je ne mrite pas d'tre confondu avec les autres, puisque j'tais 
l'tranger...

--Oui, oui, je vous reconnais maintenant, dit Warwara.

Et elle eut la malice de prsenter les deux hommes l'un  l'autre.

--Monsieur?...

--Maryan Janowski, dit le plus jeune.

--Monsieur Maryan Janowski, je vous recommande M. Baruch-Pintschew, qui
vendait  feu mon pre du sucre et du caf au plus juste prix.

--Quelle folie! bgaya le baron, devenu tout ple; je suis le baron
Bromirski, Lucien Bromirski.

--Mon Dieu! qu'ai-je dit? s'cria mademoiselle Gondola; je me suis
trompe... mais c'est votre faute, baron...

Maryan Janowski s'en alla vaquer, comme il l'avait dit,  l'arrangement
de la chambre de sa nouvelle amie, et Warwara profita de son absence
pour interroger le juif sur lui. Elle ne se gnait nullement
devant Bromirski, de plus en plus irrit. Elle apprit donc par le
juif--qu'est-ce que les juifs ne savent pas?--que Maryan Janowski tait
le fils d'un propritaire du cercle de Przemysl, que son pre ne lui
avait laiss que beaucoup de dettes, que son village venait d'tre vendu
par autorit de justice et qu'il s'en allait  Lemberg chercher un
emploi.--Quel malheur! pensait cette fille pratique, tandis que le
baron s'efforait d'engager la conversation.

Maryan lui plaisait plus qu'aucun homme qu'elle et encore rencontr;
elle se sentait le pouvoir de le rendre amoureux quand bon lui
semblerait; mais qu'en adviendrait-il? Un homme mari! Elle serait donc
sa matresse; la matresse d'un gueux?... fi donc! L'obstacle tait l.
Une fois marie elle-mme, elle n'aurait certes pas d'autre galant; mais
o trouver le mari? Son regard tomba sur Bromirski, et ce regard dcida
du sort du vieux rou. Une pense en fait natre une autre. La fantaisie
de Warwara se transformait en projet, projet romanesque peut-tre,
mais sans mlange d'imprudence, et le projet devait tre excut
sur-le-champ; il n'y avait pas de temps  perdre.

Maryan vint avertir Warwara que tout tait prt chez elle; en effet,
il avait ajout aux matelas les coussins de sa voiture et jet sur le
plancher son propre manteau en guise de tapis.--Le baron offrit son bras
 mademoiselle Gondola, mais elle refusa froidement, en allguant que
Maryan Janowski avait t le premier  se mettre  ses ordres, ce
qui n'empcha pas Bromirski de monter l'escalier derrire elle en
sautillant. Il fallut pour le forcer  se retirer que Warwara lui fermt
la porte au nez d'un mouvement si brusque qu'il porta instinctivement la
main  cette partie de son visage. S'tant assur qu'elle tait saine et
sauve, Bromirski soupira, se frappa trois fois le front et retourna
dans la salle pour charger de nouveau sa pipe. Warwara regardait autour
d'elle.

--tes-vous contente? demanda Maryan.

--Vous vous tes priv de tout pour me donner le superflu, dit-elle avec
vivacit; laissez-moi voir s'il vous reste le ncessaire.

Elle saisit la lumire et se fit montrer la chambre du jeune homme,
situe plus loin dans le mme corridor, mais donnant sur la route.

--Qu'est-ce que je disais? vous n'avez plus d'oreiller!

--Une bonne conscience suffit, mademoiselle.

--Plus de couvertures!

--Je m'envelopperai dans mes esprances.

--Qu'esprez vous donc?

--Une place pour ne pas mourir de faim.

--Oui, dans l'avenir, mais tout de suite?

Maryan baissa les yeux en souriant.

--Que voulez-vous? un pauvre diable de ma sorte doit se contenter du
pain quotidien.

--Vous m'avez paru cependant  table aimer assez les sucreries?

--Elles ne sont pas faites pour moi; il y a tant de choses plus douces
auxquelles je ne puis aspirer!

--C'est que vous manquez de courage.

--Le courage risque parfois de ressembler  de l'insolence.

--Votre langage est celui d'un homme d'honneur, mais si je vous
disais...

Elle avait teint la lumire, et Maryan sentit deux lvres brlantes
contre les siennes, dans ses bras un corps frmissant.



Warwara sortit de la chambre de Maryan, en marchant avec prcaution sur
la pointe des pieds.

Arrive devant sa propre chambre, elle respira, dposa sur le seuil la
chandelle teinte qu'elle tenait et descendit dans la cour pour demander
des allumettes au juif. Comme il faisait nuit, elle n'avanait qu'
ttons. Dans toutes les voitures ronflaient des nez invisibles, formant
un concert trange qui rappelait un peu l'ouverture du _Tannhauser_.
Tout  coup, un petit cercle de feu illumina le visage bouffi et la
brillante perruque noire du baron. Warwara put remarquer que ce vieux
drle se penchait tantt sur un pied, tantt sur l'autre pour regarder
dans les voitures transformes en dortoirs, quand il ne s'accroupissait
pas pour surprendre par les fentres basses, claires au dedans, les
secrets de toilette d'une Suzanne quelconque.

--Monsieur le baron, dit-elle tout haut, je vous prierai de me donner de
la lumire.

--Comment! vous ici, mademoiselle!... Je vous croyais endormie.

--Il a, pensa Warwara, dj regard par ma fentre.

Le baron tira son briquet de sa poche et lui remit ce qu'elle demandait.

--Cela vous suffit?

--Tout  fait.

--Alors, je peux baiser aussi la petite main?...

--Toutes les deux si vous voulez.

Il la regarda s'loigner.

--Quelle charmante crature! Et elle pourrait embellir ma vie... Si ce
freluquet n'tait pas ici! Il ne semble pas lui dplaire, quoiqu'il
n'ait pas le sou! Ces petites personnes-l pourtant aiment les belles
robes, les pelisses de fourrure, les diamants...

La mditation du baron fut interrompue par la lumire qui brilla soudain
 la fentre de Warwara, dont on avait nglig, non sans intention
peut-tre, de fermer les rideaux. L'artificieuse fille posa son miroir
 ct de la chandelle, sur une petite table, et procda lentement 
se dshabiller, dnouant d'abord ses lourds cheveux et y promenant ses
doigts avec complaisance, puis dtachant sa robe, qu'elle posa sur une
chaise; aprs quoi, elle fit voir par le mouvement le plus naturel ses
paules virginales et se mit  tresser lgrement les ondes d'or qui
avaient envelopp jusque-l sa poitrine. Bromirski suivait tous ses
mouvements, et il sentait se serrer de plus en plus les cordes qui le
liaient pour jamais.

Tandis que Warwara procdait  se dchausser, on frappa doucement  la
porte. Elle jeta un chle autour d'elle et demanda:

--Qui est l?

--Moi!

--Qui, vous?

--Moi, belle Warwara.

--Vous, Maryan! quelle audace!

--Ce n'est pas ce petit matre, mademoiselle, mais bien votre vieil ami
Bromirski! Ouvrez!

--Pourquoi?

--J'ai  vous parler de choses importantes.

--Attendez jusqu' demain!

--Warwara, je ne suis pas un galant  poches vides, moi, je suis riche,
trs-riche; tous vos dsirs, je vous le jure, seront combls. Ne me
repoussez pas.

--Ah! ma mre avait bien raison de me prmunir contre vous, de dire que
vous tiez un homme dangereux! Mais je saurai dfendre mon honneur.

En mme temps, elle tirait le verrou, si doucement que Bromirski put
croire que la porte cdait  ses assauts redoubls.

Le lendemain, de grand matin, sans tre aperue de Maryan ni de
personne, sauf l'htelier juif, Warwara monta dans le carrosse du baron,
qui la ramena chez sa mre. Elle tait ple et grave, mais sur ses
lvres serres on lisait la satit du triomphe. Lorsqu'elle entra dans
la chambre de madame Gondola, celle-ci ne tmoigna ni mcontentement ni
plaisir; une extrme surprise se peignit seule sur ses traits.

--Tu n'entres donc pas au thtre? dit-elle, tandis que la jeune fille
tait ses gants et son chapeau.

--Le monde est un grand thtre, rpondit Warwara, et j'ai toutes les
facilits pour y jouer trs-bien mon rle.


                                  III

Le baron Bromirski fut depuis lors trs-assidu dans la maison des deux
dames. Il envoyait comme interprtes de son amour pour Warwara des
bcasses, des perdrix, des livres, de beaux fruits, des robes, des
fourrures et des bijoux, mais rien de tout cela ne russissait  lui
assurer un tte--tte avec celle qu'il adorait. Warwara, srieuse et
mme taciturne, gardait le silence, tandis qu'en dsespoir de cause
il jouait au mariage durant les longues soires d'hiver avec madame
Gondola.

Un jour, une charrette de paysan entra dans la cour de sa seigneurie, et
Warwara en descendit, couverte d'un voile pais. Le baron s'lana, tout
ravi, pour recevoir cette visite imprvue:

--Ah! s'cria-t-il en baisant tendrement la main qui reposait froide
comme un glaon dans les siennes, vous me rendez le plus heureux des
hommes!

--Je ne sais si vous avez lieu de vous rjouir, rpondit Warwara, mais
ce que j'ai sur le coeur me rend infiniment malheureuse.

Elle s'tait assise dans le cabinet du baron et dnouait lentement son
voile. Lorsqu'elle l'eut retir, Bromirski vit qu'elle avait en effet
les yeux rouges.

--Que s'est-il pass, ma bien-aime? Que souhaitez-vous de moi? Tout ce
que je possde est  vous.

--Merci, vous tes gnreux et bon pour tout le monde, je suppose, sauf
pour une seule personne, la femme que vous avez perdue!... Le mal est
sans remde!...

Elle porta son mouchoir  son visage et sanglota.

Le baron tait constern.

--M'expliquerez-vous, Warwara...

--Il faut vous expliquer! murmura-t-elle en le regardant d'un air de
tendre reproche, vous ne devinez pas!... Je serai bientt mre, Lucien.

--Mais ce n'est pas un si grand malheur, dit le baron en souriant avec
embarras.

Au fond, cette nouvelle le flattait singulirement; il avait grandi d'un
pouce.

--Vous riez, s'cria Warwara, quand je pense  mourir!

--Ma chre belle, je suis prt  faire tout ce que vous demanderez;
j'assurerai l'avenir de l'enfant...

--Non, Lucien, ce ne serait pas assez: ma pauvret est plus fire que
vous ne croyez. L'amour m'a entrane; c'est un crime, je le sais, aux
yeux du monde... il pourrait tre excusable aux vtres; mais vous me
mprisez trop pour faire de moi votre femme...

Le baron parut de nouveau extrmement embarrass. Il n'avait pas pens 
la conclusion qui se prsentait.

--Mon refuge sera dans la mort. Oui, je me tuerai, moi et mon enfant!

Elle se leva hautaine, indigne; ses yeux tincelaient.

--Eh! s'cria Bromirski avec humeur, je ne demande qu' rflchir; il ne
s'agit plus d'une bagatelle!

--Rflchir! Vous n'avez pas rflchi, avant de dshonorer une fille
innocente qu'aveuglait une passion insense... Ah! je me suis bien
trompe! Aujourd'hui, je vous connais, je vous juge; vous n'tiez pas
digne de mon sacrifice; adieu...

--Warwara!... Je vous conjure...

Elle tait dj loin. Le baron courut aprs elle sans bonnet, en robe
de chambre, puis, dsesprant de l'atteindre, il fit atteler; ce fut en
vain; il ne la trouva nulle part. perdu, il arriva chez madame Gondola;
Warwara n'y tait pas... Avait-elle donc ralis ses menaces! Quelle
responsabilit terrible pesait sur lui! Sous quel fardeau gmissait sa
conscience! Des heures s'coulrent.

Il perdait la tte de plus en plus; enfin l'infortune rentra, et  sa
vue il fut tout prs de dfaillir comme un condamn qui reoit sa grce
sous la potence. Elle ne lui accorda pas un regard; elle ne rpondit pas
un mot, lorsqu'il balbutia:

--Pardon! je suis, en principe, ennemi du mariage, mais si ce que vous
m'avez dit est vrai... attendons encore un peu!...

Warwara vivait. N'ayant plus  redouter un pril pour elle, il se
remettait  dfendre, mais faiblement dsormais, sa propre libert.

Pendant les semaines qui suivirent, il ne put obtenir d'tre reu;
enfin, il fora la porte et trouva sa victime tendue sur un lit de
repos, assez ple et dfaite. Une ample kazabaka l'enveloppait; elle
travaillait  un petit ouvrage de lingerie.

--Que cousez-vous donc l? demanda-t-il pour dire quelque chose.

Warwara lui montra une brassire d'enfant avec un geste dont l'loquence
acheva de triompher des hsitations de Bromirski. Se tournant vers
madame Gondola:

--Madame, dit-il, j'tais venu vous demander la main de votre fille.

--Prenez-la, s'cria madame Gondola avec son accent le plus pathtique,
elle est  vous!

Les noces furent clbres sans bruit, et le baron emmena aussitt sa
nouvelle pouse dans la belle terre de Separowze, qu'il possdait aux
environs de Kolomea. Madame Gondola les suivit jusqu' cette dernire
ville, o elle s'installa aux frais de son gendre, cela va sans dire.

L'amoureux baron ne la quittant plus une minute, il devint difficile
pour Warwara de jouer plus longtemps la comdie.

Elle se dcida donc  un coup hardi, peu de jours aprs son mariage.
Elle attendit le soir Bromirski dans un nglig qui dessinait
effrontment les lignes sveltes de sa taille aussi mince que jamais.
Le baron ne l'avait vue depuis longtemps qu'empaquete dans les plis
menteurs d'une paisse kazabaka; il demeura stupfait, regardant sa
femme d'abord, puis le plancher et de nouveau sa femme. Celle-ci s'tait
jete  ses pieds, les mains au ciel, en jurant que l'amour seul, pouss
jusqu'au dlire, lui avait dict un subterfuge dont elle s'accusait
humblement, mais qu'elle saurait tout rparer en ne vivant que pour lui,
comme sa servante, comme son esclave!

Bromirski, tout mu par la preuve de passion que lui donnait une femme
si jeune et si belle, la releva aussitt et la consola plutt qu'il ne
lui fit des reproches. Elle l'avait envelopp de ses charmes comme d'un
filet aussi difficile  secouer que la robe mme de Nessus. A quelques
semaines de l, il fit un testament par lequel il l'instituait son
unique hritire. Warwara eut toujours soin depuis de garder ce monument
de son amour, comme elle nommait le testament, dans sa cassette, dont
elle portait par tendresse sans doute la clef sur son coeur. Du reste,
selon la promesse qu'elle avait faite, elle ne vivait que pour le
baron, s'arrogeant de plus en plus toute l'administration de ses biens,
s'emparant de ses papiers prcieux et gardant sa caisse dans la chambre
conjugale.

--Tu es un petit dissipateur, lui disait-elle en l'embrassant: si je te
laissais faire, tu n'aurais plus bientt qu'un bton de mendiant; tous
tes parents et amis ont les mains dans tes poches, tu donnes trop  ma
mre, tu m'entoures d'un luxe de sultane et tu te refuses  toi-mme les
moindres fantaisies. Il ne faut pas que cela soit; je prtends te gter.

Et, en effet, Bromirski n'avait jamais joui autant de sa fortune
jusque-l. Mille douceurs embellissaient sa vie; l'ameublement de la
seigneurie fut renouvel, la table tait exquise, car Warwara, comme
beaucoup de femmes froides et profondment gostes, tenait  la bonne
chre et prfrait un pt de perdrix ou un ragot d'crevisses au clair
de lune et au parfum des fleurs.

Bromirski tait persuad qu'elle ne songeait qu' lui rendre la vie
agrable; il s'merveillait en mme temps des conomies qu'elle savait
faire sans qu'il en souffrt jamais. La maison tait tenue avec un
ordre rigoureux; tout ce qui avait pass en gaspillage venait dsormais
grossir ses revenus, qui parurent augmenter considrablement ds la
premire anne. Bromirski se flicita d'abord d'avoir une femme aussi
entendue aux choses du mnage; il et souhait cependant que Warwara lui
laisst un peu d'argent de poche.

--Te traiter comme un colier quand tout est  toi?... ce serait trop
ridicule! s'criait Warwara. Je ne suis que ton caissier.

Mais le caissier tenait ferme les fonds qu'on lui avait confis ou
laiss prendre. Ds qu'une somme quelconque arrivait  la seigneurie,
Warwara faisait une toilette, capable de transformer un capucin en don
Juan, et entourait son cher mari de clineries flines jusqu' ce qu'il
lui et remis l'argent. Chaque fois, il se promettait solennellement
d'tre moins faible, et parfois son hrosme dura jusqu'au soir, mais
jamais au del. Elle enroulait autour de son cou ses cheveux dnous,
semblables  ces cordes de soie avec lesquelles un sultan fait trangler
ses pachas et ses vizirs, et c'en tait fait.

Le vieux valet de chambre, qui tait dans tous les secrets de son
matre, disait aux gens de la maison, quand la baronne inaugurait de
nouveaux atours:

--Il faut que monsieur ait reu beaucoup d'argent aujourd'hui, car
madame est trs-dcollete.

Bromirski voulait-il faire une partie de whist, il devait s'adresser
 sa femme, qui fronait le sourcil et lui comptait avec rpugnance
quelques petites pices.

--Il serait absurde, disait-elle, de perdre davantage.

Et le baron lui baisait encore la main en signe de remerciement.
Nanmoins il finit par extorquer de l'argent  Warwara au moyen de
prtextes dans le choix desquels il dployait un gnie inventif qui
le surprenait lui-mme. Jamais, par exemple, il ne manquait d'aller
lui-mme  Kolomea pour remettre ou pour chercher des lettres; c'tait
l'occasion de voler  Warwara quelques kreutzers, et il en tait heureux
comme un enfant; ou bien il s'agissait de billets de loterie qu'il
n'avait pu dcemment refuser. Un jour, il prtendit avoir trouv en
chemin un jeune homme pendu  un arbre; il s'tait empress de couper la
corde, mais le malheureux avait jur de revenir  son funeste dessein
s'il ne parvenait pas  se procurer cinq ducats qu'il devait au pre de
sa fiance.

--Le mariage, la vie de ce pauvre garon taient en jeu, ajoutait
Bromirski; je n'ai pu rsister au plaisir de le sauver.

Warwara fut ou feignit d'tre dupe, mais elle ne tarda pas  dcouvrir
que son mari avait fait quelques petites dettes. Elle les paya, puis
manda le baron dans sa chambre, dont elle ferma la porte. Bromirski
tremblait comme un meurtrier qu'on amne devant la preuve sanglante de
son forfait.

--N'as-tu pas honte d'emprunter, dit Warwara, riche comme tu l'es?...

--Moi!... c'est un malentendu... Ne vas pas te fcher...

Elle se posa devant le misrable, en le menaant du doigt:

--Que cela ne t'arrive pas une seconde fois! pronona-t-elle lentement,
d'une voix si svre, avec un tel regard, que Bromirski recula jusqu'
ce qu'il fut coll au mur, en balbutiant:

--Tu me fais peur.

Warwara possdait une seconde clef du bureau de son mari; aussitt qu'il
s'absentait, elle visitait tous les tiroirs afin de s'assurer qu'il
n'avait pas fait de nouveau testament. De jour en jour, elle prenait
plus d'ascendant sur lui; elle finit par lui interdire d'aller jouer
chez les voisins.

--Qu'ils se runissent plutt ici une fois par semaine, dit-elle; au
moins, de cette faon, tu ne risqueras rien, car nous aurons soin de ne
jamais jouer ensemble: quand tu perdras, je gagnerai; quand je perdrai,
tu gagneras. Comprends-tu?

L'hte ordinaire des Bromirski tait, outre le cur, un certain Albin de
Lindenthal, fils d'un ancien gouverneur du cercle et Polonais enrag,
comme le sont en Gallicie tous les fils d'employs allemands. Ce
Lindenthal, beau cavalier d'une trentaine d'annes, faisait  la baronne
une cour respectueuse, mais dcide. Il lui apportait des violettes et
des roses en plein hiver, il lui donnait les plus belles srnades.
Le jour de sa fte, il imagina une fte champtre. Les garons et les
filles de quatre villages runis vinrent chanter et danser la
kolomika autour d'un feu o rtissait, attach  un jeune bouleau qui
reprsentait la broche, un boeuf tout entier, tandis qu'un jet d'eau
improvis faisait jaillir des flots d'eau-de-vie. Lindenthal invita la
baronne pour une mazurke, et du haut du perron Bromirski regardait,
ravi, en fumant sa pipe turque.

A quelque temps de l, Warwara, toujours attentive auprs de son vieux
mari, lui persuada que les longues veilles ne convenaient pas  sa
sant. La partie de whist ne dura plus jusqu' minuit, le cur vint
moins souvent; en revanche, Lindenthal tait chaque soir assidu  la
seigneurie, et quand le baron allait se reposer, il restait volontiers
auprs de sa femme, lui tenant compagnie.

Malgr tous les soins dont il tait l'objet, Bromirski tomba malade
cet hiver-l, et au printemps il mourut. Warwara le ngligea beaucoup
pendant sa maladie, car elle avait peur du spectacle mme de la
souffrance; il la fit demander  la fin, mais la femme de chambre vint
annoncer avec toute l'emphase polonaise que madame la baronne tait
tombe sans connaissance, de sorte que Bromirski expira sans lui avoir
dit adieu, en murmurant sans cesse ces mots: Pauvre femme! pauvre
femme!

A peine son fidle valet de chambre lui eut-il ferm les yeux que
Warwara le fit porter hors de la maison dans la salle mortuaire; puis,
aprs que les fentres eurent t ouvertes une heure de suite et la
chambre dment parfume, elle fit l'effort d'entrer pour fouiller tous
les tiroirs. S'tant assure qu'ils ne renfermaient rien de contraire 
ses intrts, elle mit le testament, qu'elle avait toujours gard, dans
le bureau du dfunt.

Bromirski fut transport avec pompe jusqu'au caveau de la famille.
Sa veuve n'assista pas  la crmonie; le dsespoir l'en empcha.
Lindenthal marchait vtu de noir derrire le cercueil, suivi de la foule
des serviteurs.

Un homme de loi parut  Separowze pour l'ouverture du testament.

Warwara entrait en possession d'une fortune considrable. Elle n'avait
que vingt-deux ans.


                                   IV

Warwara donna en ces circonstances  sa mre une premire preuve d'amour
filial; elle prit madame Gondola dans sa maison. Les mauvaises langues
prtendirent que c'tait en qualit de femme de charge.

Jamais veuve ne porta le deuil avec plus de plaisir que Warwara, car
chaque miroir lui rptait que les crpes noirs faisaient valoir son
teint blouissant. Du reste, elle se ddommagea d'une anne de retraite
force par les plaisirs de l'anne qui suivit. M. de Lindenthal avait
demand sa main; elle rpondit avec autant de grce que de fermet
qu'elle voulait rester libre, mais qu'elle ne lui dfendait pas
d'embellir ses jours.

Warwara n'tait conome que de son propre argent. Elle acceptait sans
scrupule les ftes que Lindenthal lui donnait, elle acceptait sa loge au
thtre de Lemberg, de mme qu'elle lui permettait de la conduire aux
bals du gouverneur et des magnats. Retournait-elle  Separowze? Toute la
contre tait sur le qui-vive, car ce devait tre le signal de quelques
splendides rjouissances, et jamais l'attente de l'honnte noblesse
campagnarde ne fut due; aujourd'hui encore, ceux de ses membres qui
ont survcu  cette poque racontent les feries imagines par la
baronne Bromirska. Elle monta une fois avec Lindenthal dans un traneau
qui reprsentait un ours blanc emport par six chevaux noirs. Vtue
comme une czarine, coiffe d'un kalpak lev  plumes de hron, elle
jetait  la foule enthousiaste des poignes de ducats qui ne sortaient
pas de ses coffres. Sur l'tang gel, on construisit au mois de janvier
un petit palais de glace dont le portail tait prcd de deux dauphins
crachant des flammes. Au carnaval c'tait des bals masqus, des cortges
o figurait Warwara en Vnus triomphante sur un char de forme antique.
L't suivant eurent lieu des rgates tout  fait extraordinaires, les
bateaux finissant par donner la chasse  une baleine de carton qui fut
trane ensuite,  l'aide de harpons d'argent, devant la reine de la
fte. Sur une estrade se tenaient des musiciens en costumes turcs et,
lorsque la nuit se rpandit, l'tang et ses bords tincelrent soudain
de lanternes de couleurs comme prlude au plus brillant des feux
d'artifice.

Dans le tourbillon d'une pareille vie, Warwara n'oubliait pas
l'administration de ses terres; en mme temps elle augmentait ses
revenus par d'habiles spculations. Rien n'chappait  sa surveillance
pre et impitoyable. Le fermier de son moulin ne pouvant payer
exactement, avait demand en vain un sursis; en vain sa femme
s'tait-elle jete aux pieds de la baronne; il fut accus, condamn et
une commission vint de Kolomea pour procder  l'excution lgale. Tout
tant fini, ces messieurs furent pris de dner  la seigneurie, selon
un vieil usage auquel ne pouvait chapper la baronne, bien qu'elle le
dsapprouvt. Quelle surprise pour Warwara lorsque, entrant dans la
salle  manger, elle se trouva en face de Maryan Janowski! Le jeune
homme impressionnable rougit jusqu'aux yeux; la femme froide, prudente
et hardie, perdit elle-mme quelque peu contenance. Nanmoins elle se
remit promptement, lui tendit la main et s'cria:

--Quel heureux hasard!

Puis elle fora M. Janowski de s'asseoir auprs d'elle  table et quand,
le dner termin, les convives prirent place  la table de jeu, Warwara
appela Maryan auprs d'elle sur un petit divan turc,  l'autre extrmit
du salon.

--Dites-moi avant tout, mon ami, demanda-t-elle avec aisance, pourquoi,
puisque nous sommes si proches voisins, vous ne m'avez jamais rendu
visite?

--Je vous prie, madame la baronne, de considrer ma position...

--Vous tes mari, c'est vrai! dit Warwara d'un ton moqueur.

--Ce n'est pas seulement cela, rpondit Maryan avec calme, je suis
encore greffier du tribunal de Kolomea.

--Je ne comprends pas...

--Vous ne comprenez pas que je suis pauvre et que vous tes riche? Vous
ne comprenez pas qu'un honnte homme ne saurait tre tent par le rle
de parasite?

--Je dsire pourtant vous voir, dit la baronne, sa main blanche comme
l'hermine mollement pose sur celle de Maryan, vous voir trs-souvent...
Je ne vous ai pas oubli, moi, bien que vous paraissiez, ajouta-t-elle
trs-bas, avoir effac tout  fait de votre coeur certains souvenirs qui
me sont chers.

--War... madame!...

--Point de paroles, interrompit Warwara; donnez-moi des preuves
srieuses de repentir, et je verrai si je dois vous pardonner.

Elle lui pardonna, car il revint souvent. Bien que l'honntet mt un
sceau sur ses lvres, il laissait lire dans ses yeux bien des choses
qui, relies et dores sur tranche, se nomment de la posie. Maryan
tait trop fier pour parler de ce qui reposait au plus profond de son
me, comme dans un spulcre; il employait donc tous les moyens pour ne
pas se laisser entraner  de prilleuses conversations. Il y avait par
exemple un chiquier sur la petite table devant le divan turc. Maryan
plaait cet chiquier entre lui et Warwara, qui toutes les fois
l'amenait  se rendre.

--Comment peut-on jouer aussi mal? dit-elle un jour; il n'y a pas de
plaisir  vous battre. Faites donc attention!

--Je suis tout attention, rpliqua Maryan et c'est justement ce qui me
trouble.

--A quoi faites-vous donc attention?

--A vos mains.

Ses mains taient en effet fort belles. Elle le savait et sourit.

--Quand vous tenez suspendue au-dessus du damier cette main qui pourrait
tre un chef-d'oeuvre de statuaire, continua le jeune homme, j'ai
toujours l'impression qu'il vous serait aussi facile de toucher ma
poitrine et de saisir mon coeur.

--Ah! et qu'en ferais-je?

--Une pelote  pingles peut-tre.

Un jour Maryan vint dans l'aprs-midi. Il faisait si beau que Warwara ne
voulut pas le retenir  jouer et proposa une promenade.

Elle mit son grand chapeau de paille, prit son ombrelle et s'en alla
gament avec lui  travers les ondes mrissantes des bls, du ct du
village d'Antoniowska. Le soleil brlait, l'air tait lourd  touffer,
de grands nuages blancs se gonflaient comme des voiles et montaient vite
sans qu'on sentt le souffle qui les poussait en avant. Les oiseaux
se taisaient, on n'entendait que le coassement des grenouilles et la
chanson des cigales. Par un temps semblable, on cherche l'ombre. Warwara
s'assit sur la lisire d'un verger; Maryan se tenait debout  quelques
pas, la regardant mordiller un pi de bl:

--Je suis fatigue, dit-elle; cette chaleur est insupportable.

--Nous aurons de l'orage, rpliqua Maryan sans se rapprocher.

--Croyez-vous?

Comme le silence se prolongeait:

--En pareil cas, pensa la baronne, la littrature est la meilleure
ressource.--Et elle entama une comparaison entre les romans franais et
anglais  laquelle Maryan ne s'attendait gure; il s'y jeta cependant 
corps perdu pour sortir d'embarras. Tous deux parlaient avec tant de feu
qu'ils ne remarqurent pas ce qui se passait au ciel. De grosses gouttes
de pluie les avertirent de gagner le village. Warwara cherchait en vain
 s'abriter sous son ombrelle; une forte grle se mlait  des torrents
d'eau.

--Nous serons lapids! criait-elle.

Maryan l'entrana, perdue, jusqu' la plus proche chaumire qui se
cachait sous les pommiers et les buissons de syringa. Il en poussa
la porte, et aussitt une grosse poule mouchete, effraye de cette
irruption, sauta sur la table avec des gloussements de dtresse, puis de
la table sur le pole o elle continua de s'agiter.

--Les gens de la maison doivent tre aux champs, dit la baronne, et moi
je suis trempe; si l'on pouvait faire un peu de feu pour se scher!

Maryan eut vite trouv du bois rsineux et quelques brins de fagot qui
remplirent le pole de ptillements pareils aux coups de fusils d'une
bataille.

--La paysanne a srement des robes, dit-il ensuite, il faut que vous
changiez de vtements sous peine de prendre la fivre.

Ouvrant une armoire, il en tira quelques hardes. Warwara, assise sur une
caisse peinte, s'efforait en vain d'ter ses bottines; le cuir tait
gonfl par l'humidit.

--Permettez-moi de vous aider, murmura Maryan.--Et, pliant le genou, il
dfit les bottines, tira les bas, puis enveloppa les pieds nus, d'une
beaut marmorenne, dans les mouchoirs de la paysanne. Il n'y avait
point de bas, bien entendu, mais les lourdes bottes du dimanche
pouvaient servir, faute de mieux. Aprs s'tre acquitt avec une rserve
imperturbable de son office de femme de chambre, Maryan sortit, laissant
la baronne se dshabiller. Elle apparut bientt sur le seuil vtue d'un
jupon bleu trs-court, d'une chemise chamarre de broderies en laine
rouge et d'un corset de drap noir comme une belle de village de
la Petite Russie. Les femmes pensent  la parure dans toutes les
situations, elle avait donc entour son cou de grains de corail et
nou autour de sa tte un mouchoir jaune qui, cachant le front  demi,
grandissait encore ses yeux.

--Est-ce que je vous plais ainsi? demanda-t-elle  Maryan.

Perdu dans une muette admiration, il oublia de rpondre.

--Mais vous aussi, ajouta-t-elle, vous tremblez de froid. Allez changer
d'habits. Ne m'entendez-vous pas?

--J'coute.

--Cela ne suffit pas; il faut obir.

--Comme vous voudrez.

Aprs s'tre dguis en paysan gallicien Maryan fouilla toute la
chaumire.

--Il n'y a de th nulle part, dit-il enfin. Je ne trouve que de
l'eau-de-vie.

--Donnez-m'en donc un peu, ordonna la baronne. Maryan versa de
l'eau-de-vie: elle y trempa ses lvres, puis lui rendit le verre, qu'il
vida d'un trait.

Tous deux tendirent une corde devant le pole pour y scher leurs
habits.

La tempte avait cess; il ne pleuvait plus. Les gouttes d'eau qui
tremblaient sur les feuilles ressemblaient  des diamants; la lumire
dore du soleil ruisselait de nouveau sur toute la campagne, au-dessus
de laquelle s'arrondissait l'arc-en-ciel.

--Nous pouvons partir, dit Maryan.

--Affubls comme nous le sommes?...

Un sourire effleura ses lvres, tandis qu'il regardait, pensif, le sol 
ses pieds.

--A quoi pensez-vous?

--Qu'il vaudrait mieux pour moi que vous fussiez toujours vtue ainsi.

--Et pourquoi?

--Parce que je pourrais dire  une paysanne bien des choses que je dois
cacher  la baronne.

--Qu'est-ce que ce devoir-l? qui vous l'impose? s'cria Warwara avec
un regard tincelant de colre charmante. Je ne vous ai pas condamn
 rester muet; c'est vous qui me gardez rancune. Vous dites
des absurdits... Si j'tais paysanne, vous ne m'aimeriez pas.
Allons-nous-en.

Elle sortit de la chaumire d'un pas dgag. Maryan suivait  quelque
distance; brusquement elle s'arrta et l'attendit:

--Mais parlez donc, dit-elle, je vous le permets, ou plutt je le veux.
Avez-vous tout oubli? Vous paraissiez m'aimer autrefois; comment vous
suis-je devenue indiffrente?

--Si je l'expliquais, vous me comprendriez mal peut-tre. Je ne veux pas
avant toutes choses que vous me mprisiez.

--Dcidment, vous tes fou! Je n'aurais jamais cru les hommes si
romanesques. O avez-vous pris tout cela? Dans _Werther_?

Tout en faisant une moue de ddain, elle approchait ses lvres du visage
de Maryan qui sentit la fracheur de son haleine et recula.

L-dessus, elle le toisa firement de bas en haut et secoua la tte
comme pour dire:

--Attends! tu me demanderas  genoux ce que tu feins de ddaigner
aujourd'hui.

Cette femme, malgr toute sa perspicacit, n'entendait rien aux
scrupules de la conscience.

--Il m'aime pourtant, disait-elle rveuse, il me dsire et il me fuit!..

Bromirski avait laiss une assez belle bibliothque  laquelle Maryan
empruntait parfois des livres. Un jour Warwara, feuilletant certain
volume de Mickiewicz qu'il venait de rapporter, vit une marque autour de
quatre vers qui peuvent se traduire ainsi:

Mon me, le souvenir habite en toi, comme un vautour.--Il dort pendant
la tempte du sort et tu es sauve.--Mais le repos et la confiance te
sont-ils rendus,--Aussitt, tu saignes sous des serres impitoyables.

--Pourquoi, demanda Warwara, pourquoi donc avoir marqu ce passage?

Maryan s'en dfendit.

--C'est inutile de nier, s'cria-t-elle, vous l'avez marqu, vous
dis-je! De quel souvenir tes-vous tourment? Qu'avez-vous perdu? A quoi
bon saigner et vous dbattre?

--Il est donn au pote, rpondit Maryan d'une manire vasive, de
rendre dans la langue des anges la souffrance muette de l'homme...

--Continuerez-vous  parler par nigmes? interrompit Warwara avec
emportement. Prtendez-vous, monsieur, vous jouer de moi? Assez de
phrases sentimentales! Si je vous plais comme autrefois... alors... ces
vers sont superflus, je ne vous ai pas repouss! Si vous ne tenez plus
 moi, que signifient ces soupirs, ces allusions, ces aveux  demi
touffs qui agacent mes nerfs et qui commencent, entendez-vous... 
m'ennuyer?

Maryan clata enfin:

--Faut-il vous dire que je vous aime?

--Vous ne pouvez pourtant vous attendre raisonnablement  ce que je le
dise la premire?

--O nous conduirait ma folie? Vous tes libre, mais moi...

--Ah! nous y voici! vous voudriez m'pouser! dit Warwara avec un rire
moqueur; mes richesses ne vous feraient pas honte si je vous offrais de
les partager, de monter du rang de petit greffier  celui de matre de
Separowze!

Maryan tait devenu trs-ple.

--Je vous l'avais bien dit que vous me comprendriez mal, rpondit-il
avec hauteur; heureusement, je peux prouver par mes actes que...

Il s'interrompit, salua et sortit tranquillement de la chambre.

Warwara s'effora en vain de le rappeler; elle parut trop tard  la
fentre ouverte, il dpassait dj d'un pas rapide l'alle de peupliers;
il n'eut garde de se retourner pour voir flotter un mouchoir blanc, il
fut sourd  la voix qui prononait son nom avec un mlange de prire et
d'angoisse. Son orgueil avait triomph encore une fois, mais le triomphe
ne devait pas tre de longue dure.

Lorsque M. de Lindenthal se prsenta ce soir-l chez la baronne il ne
fut pas reu, et le lendemain Warwara se leva les yeux rouges. Si Maryan
se ft tran  ses genoux, elle l'et repouss peut-tre; les ddains
du jeune homme irritaient son amour-propre. Elle pensait comme
Talleyrand que chaque homme, de mme que chaque chose, a son prix et
le fait qu'un pauvre petit scribe et considr comme une offense
l'hypothse d'tre enrichi par ses mains la laissait confondue. A tout
prix, il fallait vaincre cette insolence. D'ailleurs elle aimait Maryan
autant qu'il lui tait possible d'aimer, avec une sorte d'nergie
semblable  de l'avidit. Elle le poursuivit dsormais, comme don Juan
put poursuivre une fille aux abois. Son unique pense du matin au soir
tait de le rencontrer, et elle le rencontrait, comme si sa volont
implacable et forc les vnements. Chaque fois elle le saluait
affectueusement; elle s'arrtait mme, dans l'espoir qu'il l'aborderait,
et Maryan passait d'un air sombre. Une fois, sur la route impriale, 
quelque distance de la ville, elle fit arrter sa voiture et cria:

--Monsieur Janowski, je vous en prie, un mot!...

Maryan resta immobile, respirant avec effort:

--Me prenez-vous donc pour un mendiant, noble dame? demanda-t-il. Je ne
demande pas l'aumne. Employez mieux votre argent.

Puis s'adressant  un groupe de fainants dguenills, boiteux fort
ingambes et aveugles voyants, qui encombraient le foss, il reprit:

--coutez, pauvres gens! voici une dame compatissante qui veut vous
donner, vous donner beaucoup. Courez vite!

L-dessus il s'loigna, laissant Warwara aux griffes de ces gueux, qui
saisissaient les rnes des chevaux, grimpaient sur les roues, tendaient
leurs bonnets  la portire en numrant leurs misres, comme fait le
choeur d'une tragdie grecque.

--En avant! ordonna la baronne

--Impossible! rpondit le cocher.

--N'importe! que les chevaux passent sur eux!

Le cocher fit le signe de la croix et ne bougea pas. Force fut bien 
madame Bromirska de tirer sa bourse et de jeter son argent  cette horde
presque menaante qui lui souhaita cent ans de vie et autant d'enfants.

Cette dsagrable aventure ne l'empcha pas d'aborder quelques jours
plus tard Maryan, qui fumait un cigare devant le caf de Kolomea, o
se trouvaient aussi cinq officiers, un commissaire du cercle et une
demi-douzaine de juifs, lesquels ouvrirent de grands yeux et envirent
la bonne fortune du jeune greffier. Maryan et dsir tre un oiseau
qui s'envole  l'approche du chat, mais la fortune lui ayant refus des
ailes, il jugea convenable de rpondre en homme bien lev. Warwara
feignait de se promener sur la place; elle lui parlait en mme temps
avec vivacit sans obtenir une seule rponse. Au bout de quelques
minutes, Maryan regarda sa montre, et prtexta une affaire pour la
quitter.

Une autre fois elle vint  son bureau, lui demander conseil pour un
procs. Il s'excusa disant qu'il n'tait pas lgiste.

--Mais vous tes un homme d'esprit et je n'ai confiance qu'en vous.

--Consultez plutt M. de Lindenthal.

Elle se leva d'un air de reine outrage, mais le soir mme, il la trouva
sur son chemin; elle lui saisit les mains avec des sanglots touffs:

--Pardonnez-moi, le dpit m'a emporte trop loin, oubliez les paroles
indignes qui m'ont chapp, j'en suis trop punie, ayez piti de moi!
Faut-il tomber  genoux ici, dans la rue?

--Je ne vous en veux pas..., balbutia Maryan, dont le ressentiment
devait cder  cet humble repentir.

--Prouvez-le en m'accompagnant tout de suite jusque chez moi.

Il voulut, rsister, mais la victoire fut pour la baronne. Dans cette
calche close qui roulait au milieu du silence et des tnbres, il tait
son prisonnier; Warwara se jura de ne plus jamais lui rendre sa libert.

A Separowze ils furent reus par M. de Lindenthal qui, ne comptant pas
sur la prsence d'un tiers, vint au-devant de la voiture en bottes
rouges et en robe de chambre turque. Maryan changea de couleur et voulut
prendre cong.

Warwara ne comprit pas d'abord:

--Quelle mouche vous pique? demanda-t-elle.

Tout  coup elle clata de rire:

--Jaloux? vous tes jaloux! Et vous ne vouliez pas de moi! Eh bien!
c'est votre punition!

Elle profitait, pour parler ainsi, de l'absence de Lindenthal qui, tout
confus de son ct, tait all faire une toilette moins intime.

--Cet homme a des droits que je suis tout prt  respecter, riposta
Maryan, dsenchant une fois de plus.

--Taisez-vous, interrompit Warwara, je ne veux pas chez moi de scandale;
mais je vous jure de le congdier de la bonne manire. Faites-nous
seulement une mine moins tragique et vous verrez!

Sur ces entrefaites une allie prcieuse vint au secours de Warwara. Ce
fut Thofie, la femme de Maryan, bonne personne d'un esprit born et de
sentiments assez vulgaires. Les longues visites que son mari faisait 
Separowze et dont elle ne pouvait manquer d'tre instruite, excitrent
sa jalousie. Au lieu d'avoir recours pour le retenir  des artifices
ingnieux, elle s'emporta, elle le tourmenta par ses prires, ses
reproches, ses larmes, ses attaques de nerfs, ses menaces, ses injures;
elle ouvrit les lettres qu'il recevait de Warwara, elle le suivit 
Separowze, le fit appeler par les valets, entama une scne de violence,
puis lorsqu'elle le vit en colre, tomba soudain  genoux, jurant,
les mains leves au ciel, que personne ne pouvait l'aimer comme elle
l'aimait. Tout cela n'tait pas fait pour rallumer un amour teint. Au
lieu de ramener son mari, la pauvre femme le poussa dans les filets
de sa rivale, comme si elle et t complice de cette dernire. Une
brouille complte avec Lindenthal acheva d'assurer l'ascendant de
Warwara sur Maryan Janowski.

Le magnifique gentilhomme arriva un jour chez sa matresse trs-rouge et
trs-embarrass; aprs de longs prambules, il demanda timidement  la
baronne de lui prter un peu d'argent.

Warwara se mit  jouer avec les franges du sofa o elle tait assise,
comme si elle et rflchi.

--Prter de l'argent  ses amis est le moyen le plus sr de perdre leur
affection. Vous m'tes encore trop cher, Albin, je me garderai de vous
prter une obole.

--Mais, Warwara, puisqu'il faut vous le dire, je suis ruin ou bien prs
de l'tre, et si mes amis m'abandonnent...

--Je vous remercie de votre franchise, interrompit froidement la
baronne; si vous en tes l, il serait inutile d'essayer de vous sauver
et je risquerais en outre d'tre entrane dans votre malheur.

--Vous oubliez, fit observer Lindenthal avec amertume, que tout ce que
je possdais a t  vous bien longtemps!

--Il est indigne d'un homme d'honneur de me le rappeler, dit Warwara,
avec une superbe explosion de courroux; aprs ce reproche, monsieur, je
ne puis plus vous revoir.

Elle lui montrait la porte. Lindenthal sortit en chancelant:

--Soit, dit-il, je n'ai qu' mourir.

--Vous ne pouvez rien faire de mieux, rpliqua la baronne avec une
sombre ironie; n'avez-vous plus de pistolets? Je vous en prterai un, je
vous donnerai mme de la poudre et des balles. Vous voyez que je sais
rendre service, quoi que vous en disiez.

Le malheureux la quitta tout  fait ananti; il ne s'est pas tu
cependant, que je sache.

Peu de temps aprs cette rupture, madame Gondola rendit l'me,
humblement, sans bruit, comme elle avait vcu, dans la maison de son
opulente fille. Warwara surmonta cette fois l'horreur qu'elle avait
des impressions dsagrables; elle vint sur le seuil de la chambre o
agonisait la vieille dame, lui demander s'il y avait quelque chose
qu'elle souhaitt, puis battit en retraite, satisfaite d'elle-mme.

Comme il lui fallait une complaisante, une subalterne de confiance 
laquelle elle pt livrer quelquefois ses secrets et une partie de
ses intrts, elle remplaa vite sa mre par une certaine Hermine,
camriste, brune piquante, vraie beaut bohmienne, rsolue en outre
et adroite, qui se promit de dominer promptement sa matresse. Warwara
sentait en elle un esprit suprieur et lui demandait son avis pour
toutes choses, sauf pour ce qui concernait Maryan. Sur ce point elle
avait un projet arrt, projet inou, qui paratra incroyable 
quiconque ignore nos moeurs galliciennes.

Peut-tre n'ai-je pas fait bien connatre jusqu'ici la femme de Maryan:
la scne qui va suivre suffira cependant  donner une juste ide de son
caractre. Warwara, profitant de l'heure o le greffier tait  son
bureau, fit arrter son carrosse devant le pauvre logement des Janowski.

--Je suis, dit-elle simplement, la baronne Bromirska, et je viens,
madame, vous proposer un march.

--A moi? demanda Thofie atterre.

Ses cheveux taient en dsordre sous un bonnet chiffonn, et, dans un
nglig  peine propre, elle ne paraissait ni jeune ni jolie, bien
qu'elle ft en ralit l'une et l'autre.

--La chose est bien simple, continua Warwara, qui, sans y tre invite,
s'tait jete sur un vieux canap  housse jadis blanche et promenait
un regard de piti sur cet intrieur qui trahissait un dsordre plus
insupportable sans doute  Maryan que la pire pauvret. Voulez-vous me
vendre votre mari?

--Vous le vendre?...

--Remarquez, madame, que la dmarche que je fais est dans votre intrt
seul. Votre mari m'aime, il m'appartient, personne ne peut me le
reprendre; mais les gens malaviss aiment le bruit, dont, pour ma part,
j'ai horreur. Je veux jouir en paix de ce que je possde, et puis il
me plat que Maryan voyage avec moi. Si je l'emmne il abandonne son
emploi, cela va sans dire. Je trouve donc loyal de vous offrir une somme
annuelle gale  ses appointements.

Thofie s'emporta comme l'et fait  sa place toute autre femme, puis
elle pleura, elle sanglota, sans que Warwara l'interrompt. Lorsque ses
larmes furent sches par un nouvel accs de colre:

--coutez, dit la baronne, il faut vous dcider vite; Maryan ne doit
rien savoir de cette affaire avant qu'elle soit conclue; il ne donnerait
jamais son consentement; mais il me suivra, si je le veux, et alors de
quoi vivrez-vous?

--Oui, de quoi vivrai-je? murmura d'une voix sourde madame Janowska.

--Acceptez donc cette rente.

--S'il faut que je perde mon mari...

--Vous l'avez perdu, il ne vous aime pas.

--Eh bien! vous me le payerez cher! C'est un capital que j'exige, non
pas une rente. Les femmes de votre sorte peuvent changer d'avis.

--Quels sont les appointements?

--Six cents florins.

--Je vous en donne dix mille.

--Non, cela ne suffit pas. Je veux vivre dans l'aisance, si je suis
malheureuse.

Warwara frona le sourcil.

--Mon mari vaut bien trente mille florins.

--Oh! il est sans prix, dit la baronne; mais je ne vous donnerai pas
plus de quinze mille florins.

--Vingt mille!

--Pour vous prouver que je ne suis pas avare, dix-huit mille, pas un
florin de plus!

La lutte dura longtemps.

--Je garde mon mari, en ce cas, dit Thofie.

--Comment vous y prendrez-vous?

--Je ferai valoir mes droits d'pouse. La loi me donnera raison.

--Va donc pour vingt mille florins!

Warwara sortit de sa poche un acte tout rdig o la somme seule tait
en blanc.

--Il me faut votre signature.

Madame Janowska alla chercher un encrier couvert de poussire, en tira,
au bout d'une plume rouille, une mouche et un fil d'encre, signa l'acte
et le reu, puis, faute de sable, scha l'criture avec du poivre qui
restait sur la table depuis le dernier dner. Les vingt mille florins
furent compts, les deux parties contractantes se tendirent la main, et
tandis que le carrosse de Warwara s'loignait  grand bruit, Thofie se
remit  pleurer, tout en cousant l'argent dans de petits sacs qu'elle
cacha un peu partout.

Lorsque Maryan sortit de son bureau, il aperut la baronne qui,
renverse sur les coussins de sa voiture dcouverte, lui faisait signe
de la main.

--Tu es libre, dit-elle gaiement, je t'emmne, nous dnerons ensemble
aujourd'hui et toujours.

--Que signifie...

--Je t'expliquerai. Monte d'abord.

En route et tandis que les chevaux dvoraient la distance au plus vite,
Warwara partit d'un grand clat de rire:

--Dis-moi avant tout, demanda-t-elle, si tu vaux vingt mille florins?

--Est-ce une plaisanterie?

--Elle est de mauvais got, j'en conviens, mais ta femme l'a signe.

Warwara lui tendit les deux papiers; il lut, regarda la baronne, lut
encore, froissa l'acte entre ses mains et haussa les paules:

--Croyez-vous qu'un homme se laisse vendre comme un cheval ou un chien?
Il me suffira de dire non...

--Tu ne diras pas non, parce que tu m'aimes.

--Autant que je te hais, rpliqua Maryan farouche.

--Enfant! ne dsirais-tu pas de tout ton coeur pouvoir tre  moi comme
je suis  toi seul? Nous verrons le monde ensemble, nous jouirons de la
vie, tu abandonneras un travail ingrat...

--Et s'il me manque, de quoi vivrai-je?

--Vas-tu mler d'ignobles questions d'argent  notre amour? Je te parle
d'aller en Italie,  Paris, o tu voudras...

Maryan se tut. C'tait une premire lchet sans remde. Il consentait
par ce silence  quelque chose de pire que la mort, l'infamie.

--Oh! que je suis heureuse, s'cria tourdiment Warwara, un bonheur
comme le mien ne peut tre achet trop cher!

--Mme si on le paye vingt mille florins? demanda Maryan avec un dgot
profond.

Il se sentait le plus vil des hommes et il s'y rsignait.


                                   V

Quelques jours aprs cet vnement, la baronne et Maryan convinrent
de s'loigner du lieu qu'habitait madame Janowska. Ils partirent pour
Vienne. Jusqu'au dernier moment, Warwara craignit que sa proie ne lui
chappt; Maryan ne pouvait s'absenter une heure sans la retrouver en
larmes, persuade qu'il avait pris la fuite et qu'elle ne le reverrait
plus. Pour le retenir, elle l'avait charg d'une responsabilit
matrielle, en lui remettant tout l'argent du voyage. C'tait de la part
d'une telle femme un acte de confiance extraordinaire.

--Mais, se disait-elle, jamais il n'emportera l'argent, et s'il me le
rend, je serai avertie de ses desseins dont j'aurai le temps d'empcher
l'excution. Ce portefeuille me rpond de lui.

De pareilles prcautions taient bien inutiles. Maryan ne songeait gure
 rompre ses indignes chanes: il s'enivrait de son bonheur jusqu'
n'avoir plus ni honte ni remords. Rver, tendu aux pieds de Warwara,
lui dire ces mille folies qui font hausser les paules aux gens de
sang-froid et qui sont les dlices des amants, vivre prs d'elle dans
un tat de vague batitude, c'tait tout ce qu'il demandait. Les quinze
premiers jours se passrent ainsi troubls seulement par les nergiques
remontrances d'Hermine  sa matresse.

On pourra s'tonner de l'humilit avec laquelle les supportait madame
Bromirska. Mais,  cette poque, l'empire d'Hermine tait dfinitivement
tabli: la baronne, qui jusque-l ne s'tait attache  aucune femme,
aimait jusqu' la rudesse de cette suivante au franc parler qui ne la
flattait jamais, tout en lui marquant un dvouement absolu. Elle ne
l'avait pas dcide sans peine  l'accompagner en Italie. Hermine lui
avait reproch de sacrifier sa rputation  un aventurier, de s'afficher
comme une courtisane, d'oublier la dernire pudeur et avait fini par
dclarer qu'elle ne tremperait pas dans un tel scandale, qu'elle s'en
irait. Les prires, les larmes de la baronne eurent raison de ces
scrupules qui n'taient peut-tre que les susceptibilits d'un despote
oblig  l'improviste de partager le pouvoir; elle resta, mais en
tmoignant  l'intrus un ddain crasant, une froideur glaciale dont
il affectait de ne pas s'apercevoir. Peu  peu l'attitude de cette
singulire personne se modifia; elle observait Maryan et le mpris qu'il
lui avait inspir d'abord se changeait insensiblement en piti. Plus
d'une fois la baronne, qui l'emmenait partout avec elle, au thtre, 
la promenade, la traitant comme une soeur, remarqua, non sans en prendre
ombrage, l'expression des yeux noirs d'Hermine lorsqu'ils s'arrtaient
sur Maryan.

Dj la flicit des amants s'obscurcissait de quelques nuages: chez
chacun d'eux commenaient  s'veiller lentement des instincts ennemis
qui semblaient vouer ces deux tres unis par la passion  une haine
future,  des hostilits rciproques et implacables. Maryan tait plus
amoureux que jamais, et cependant il avait des lueurs de raison, rares
et fugitives sans doute, qui lui permettaient de discerner toutes les
noirceurs, toutes les bassesses du caractre de Warwara. Son avarice
surtout le rvoltait. Dans la pauvret mme, il avait toujours t
gnreux. Un mendiant lui tendait-il la main, il donnait son dernier
sou, sans demander d'abord:

--Es-tu digne d'tre secouru? N'es-tu pas misrable par ta propre faute?

Warwara au contraire et considr comme une faiblesse coupable de venir
en aide  un fainant; elle engageait les infirmes  se faire recevoir
dans quelque hospice, les vagabonds  travailler; celui-ci tait trop
bien vtu, il devait mentir, les haillons de celui-l indiquaient une
vie de dsordre abject.

Il tait curieux de l'entendre, en ces circonstances, faire de la
morale comme si elle-mme et t sans reproche. L'assemblage des deux
pithtes pauvre et honnte la faisait rire; elle trouvait ces qualits
inconciliables.

--On ne doit jamais se laisser entraner par le sentiment, disait-elle,
jamais!

Maryan sifflait entre ses dents au lieu de rpondre; ce langage tait
si dplac dans la bouche d'une femme jeune, belle, aime! Une sorte de
mlancolie l'envahit peu  peu.

--Est-il malade? se demandait Warwara.

L'vnement donna raison aux craintes qui la tourmentaient; une anne 
peine s'tait coule dans des voyages et des plaisirs de toutes sortes,
quand soudain, au milieu d'une fte, le sang jaillit des lvres du jeune
homme avec une violence pouvantable. On et dit que le rouge torrent
de la vie voulait s'chapper jusqu' la dernire goutte. Les mdecins
furent appels en toute hte. Warwara s'enfuit; elle avait peur; elle
ne voulait pas assister au dnouement terrible, et puis certains ennuis
pouvaient s'ensuivre pour elle. L'accident tait survenu  Vienne.

--Il faut, dit-elle  Hermine, que nous partions pour Separowze; il
pourra m'y rejoindre, s'il gurit.

--Partez, rpondit Hermine, moi je reste.

A la profonde surprise de sa matresse, elle s'obstina dans cette
rsolution: personne ne savait prparer aussi bien qu'elle des pilules
de glace, ses soins taient ncessaires au malade, elle ne le quitterait
pas, c'tait une question d'humanit.

Quand,  la fin du quatrime jour, le pril fut conjur, Maryan promena
autour de lui un regard teint en prononant le nom de Warwara. Ce fut
Hermine qui rpondit; il la regarda, sourit avec tristesse et lui tendit
une main tremblante, presque diaphane, sur laquelle tomba un baiser
mouill de pleurs.

Warwara revint pour la convalescence avec de grandes dmonstrations de
tendresse et de joie. Tandis qu'agenouille devant le lit de repos o
gisait Maryan, elle lui parlait des angoisses qu'elle avait ressenties,
Hermine la regardait avec des yeux qui s'largissaient dans l'obscurit
comme ceux d'une bte de proie. La baronne se releva pour allumer une
cigarette dont la fume fit aussitt tousser Maryan.

--Pour Dieu! ne fumez pas! s'cria Hermine.

--Dis-moi si cela t'importune, fit Warwara s'adressant au jeune homme.
Aucun sacrifice ne me cotera, tu le sais.

Il secoua la tte et continua de tousser.

--Ne l'entendez-vous pas? dit brusquement Hermine.

--Mais je lui ai demand...

--On ne demande pas, on sent ces choses-l!

Elle fit tomber des doigts de madame Bromirska la cigarette qu'elle
crasa par terre.

--Tu brles le parquet, Minoschka.

--Mieux vaut brler le parquet, ma foi, que ses poumons!

--A t'entendre on croirait que je suis une goste et sans coeur!

--Vous avez plus de nerfs que de coeur, en tout cas!

La baronne tait habitue  ces sorties de la part de sa confidente.
Elle haussa lgrement les sourcils.

Le mdecin vint faire sa visite quotidienne. Warwara l'emmena chez elle
et eut avec lui un entretien secret auquel prit part sans y tre invite
la fine oreille d'Hermine.

--Ainsi, j'ai pay vingt mille florins une vie qui menace de s'teindre
 chaque instant! pensa la baronne lorsque le mdecin lui eut dclar
que la sant de Maryan exigeait le sjour permanent dans un pays chaud.

--Que de dpenses! dit-elle  Hermine, et puis je ne vais plus avoir un
moment de repos. Je l'aime tant, et je suis menace de le perdre! Par
quelle fatalit me suis-je attache  un malade?

--Oh! madame, dit Hermine, vous parlez d'amour! et vous pensez  votre
argent comme une juive, une vraie juive...

--Vas-tu encore me dire des injures?

--A votre place, moi, je vendrais ma vie pour pouvoir le sauver, le
soulager seulement...

--Tu en parles  ton aise!

La baronne emmena cependant Maryan en Italie. Ils s'arrtrent d'abord
 Venise, o le convalescent parut renatre sous l'influence des brises
marines et surtout des impressions nouvelles. Il tait sensible aux
arts,  l'blouissant spectacle qu'offrent ces palais flottants pour
ainsi dire entre le ciel et l'eau, il riait comme un enfant quand les
domestiques de l'htel l'appelaient le prince Janowski.

Le fameux portefeuille lui tait toujours confi, il payait les notes
de l'htel, les gondoles, les loges au thtre, mais Warwara l'arrtait
s'il faisait mine de donner une picette  quelqu'un de ces enfants
qui s'empressent sur les pas de l'tranger pour rendre mille petits
services, ou d'acheter des fleurs  la bouquetire de la Fenice. Elle
lui enlevait la bouteille de vin de Bordeaux qu'il buvait par ordre
des mdecins, de crainte qu'il ne s'chaufft le sang, confisquait ses
cigares dans l'intrt de sa poitrine, venait teindre avec un sourire
la bougie qui brlait pendant ses nuits d'insomnie, afin d'empcher
qu'il ne se fatigut en lisant, et songeait parfois, quand il
s'agenouillait  ses pieds, qu'il devait user sur le tapis ses vtements
neufs.

Maryan avait dsir monter  cheval:

--Il faut qu'il ait un cheval! dit Hermine.

--Un cheval  Venise? ce serait une anomalie, je lui donnerai un chien
de prfrence.

Mais le chien cotant fort cher, elle s'avisa que cette vilaine bte
infecterait l'air dans la chambre du malade; un chat vaudrait mieux,
mais le chat valait dix florins, on avait vu des gens touffs par des
chats dans leur sommeil; elle finit par lui apporter un oiseau dont
Maryan s'amusa, car il aimait tout tre vivant comme font ceux qu'a dj
effleurs l'haleine froide de la mort.

Maryan observait et jugeait Warwara, mais en lui cherchant des excuses.
Elle l'aimait, puisqu'elle avait soin de lui et que pour lui elle se
rsignait  l'exil.

En t, cependant, les voyageurs revinrent  Separowze, o la baronne
n'avait plus de mnagements  garder envers le monde, puisque chacun
y tait au fait de la situation de Maryan. Alors, elle ressaisit tout
naturellement la direction de sa fortune et lorsque, l'hiver revenu,
l'insparable trio reprit le chemin de l'Italie, le prince Janowski se
trouva, par un tour d'adresse qui et fait honneur  l'escamoteur
le plus habile, relgu au premier rang de la domesticit; non que
l'imprieuse baronne convnt de cette transformation avec lui ou
seulement avec elle-mme; elle l'accablait toujours de petits soins
et de tendres caresses, il avait toujours la meilleure chambre de la
maison, un mdecin  ses ordres, tout le luxe que peut dsirer un homme
riche; si elle le chargeait de ses commissions, si elle le laissait au
dbarcadre remplir l'office de portefaix, c'tait pour le forcer  un
exercice salutaire. Il ne se plaignait pas du reste; sa mauvaise humeur,
qui se traduisait en boutades et en railleries amres, tait celle d'un
malade, voil tout. Jamais il ne manquait une occasion de faire le
procs des richesses.

Le lieu qu'ils avaient choisi cette fois pour leur rsidence tait Rome.
Un jour qu'ils visitaient ensemble la villa Ludovisi et les jardins de
Salluste:

--Vous n'admirez rien, dit Maryan  Warwara, qui regardait les
merveilles environnantes d'un air d'indiffrence profonde. Vous tes
bien trop sage pour cela! Que le ciel me prserve de votre sagesse,
qui rend aveugle et sourd! Si, au lieu de feuilles, des ducats bien
brillants pendaient  ces arbres, vous ouvririez les yeux sans doute;
vous diriez:--Le dlicieux pays! Que la nature est belle!--Pauvre femme!
je vous plains de tout mon coeur!

Et il clata de rire.

--Devient-il fou? demanda Warwara inquite  sa fidle Hermine.

--Rponds! s'cria Maryan prenant brusquement la tte de Warwara entre
ses mains pour la forcer  le regarder dans les yeux. Te sens-tu le
coeur panoui comme l'ont les pauvres? Es-tu heureuse?

--Oui, si tu m'aimes.

--Tu veux qu'on t'aime et tu n'aimes pas; c'est de l'eau de pavot
qui coule dans tes veines; tu redoutes de rien prodiguer, mme tes
sentiments. Tu es conome de ton coeur comme de ton argent.

--Je ne t'aime pas?

--Non!

Warwara porta son mouchoir de dentelles  ses paupires humides:

--Pourtant, ton injustice me fait pleurer.

--M'aimes-tu? donne tout ce que tu possdes et laisse-moi travailler
pour toi, mendier pour toi si je n'ai plus la force de travailler. Tu
verras comme nous serons heureux!

--Cet homme est fou dcidment, pensa madame Bromirska.

Quelque temps aprs, comme elle se plaignait avec amertume d'un de ses
paysans qui avait vol  la seigneurie de Separowze un sac de pommes de
terre:

--Nourris-les mieux, dit Maryan moqueur, l'honntet veut manger
quelquefois; la meilleure lampe risque de s'teindre si l'on n'y
renouvelle l'huile ncessaire.

--Tu dfends toujours les gueux!

--Je n'en ai pas le droit, en effet, n'ayant plus les vertus de la
pauvret. Il faut que tu le saches pourtant, quand un pauvre cesse
d'tre honnte, il n'est pas toujours criminel, tandis que l'honntet
du riche ne peut jamais tre un mrite.

--Ce sont l, soupira Warwara, des ides de communiste...

Pendant une excursion qu'ils firent dans la campagne de Rome, Warwara
ne cessa d'exprimer la crainte folle d'tre attaque par des brigands.
Maryan cependant chantait un air de _Fra Diavolo_.

--Voil, dit-il, la supriorit que donne une poche vide; on attend les
bandits en chantant.

--Je crois vraiment que tu les appelles! balbutia Warwara qui se mit 
prier.

Elle avait peur de ce qui lui semblait tre chez Maryan un accs
de dmence autant que des bandits eux-mmes. De plus en plus elle
regrettait ses vingt mille florins. Au lieu de se rtablir, Maryan
languissait, puis par un combat atroce, celui de la passion invincible
et du mpris de lui-mme.

Hermine le devinait. Elle parlait peu, restait  son gard dans une
demi-rserve, mais elle tait toujours l quand il souffrait, une tasse
de tisane ou une drogue  la main.

--Ma petite bohmienne! disait Maryan.

Et elle se trouvait rcompense.

Parfois Warwara la chassait avec colre; la jalousie s'emparait d'elle:

--Si j'tait souponneuse!... disait-elle.

--Que souponnerais-tu? demandait Maryan.

--Que tu me prfres cette chtive laideron au teint noir. Je ne serais
pas la premire femme trompe.

Maryan dtournait la tte d'un air de lassitude. Qu'elle le comprenait
peu! Comme s'il et pu bannir un seul instant de sa pense, de son
coeur, dont elle torturait toutes les fibres, la cruelle idole 
laquelle il s'tait donn! Souvent, aprs des scnes de passion
insense, il l'loignait de lui.

--Que tu es belle et affreuse  la fois! lui disait-il. Je ne te
souhaite pas de devenir vieille! Quand les annes auront eu raison de
la volupt de ton corps, tout le monde te fuira. Tu mourras seule et
abhorre.

--Grand Dieu! ne me parle pas de mourir! s'cria-t-elle en cachant son
visage dans ses mains devenues tout  coup froides et tremblantes.

--Non, parlons de la vie, de ta vie, car la mienne sera courte. Pourquoi
essayerais-je de te conseiller, de t'exhorter? Rien ne nous change au
moral, nous restons tels que nous avons t crs... D'ailleurs, je ne
te verrai pas vieillir. Que m'importe donc ton avenir? Aujourd'hui tu
m'appartiens, tu es jeune, tu es belle, je serais fou de ne pas trouver
divin ton sein blanc parce qu'il loge un caillou au lieu d'un coeur.

Le langage de Maryan tait souvent amer, ses bizarreries taient souvent
sinistres; si Warwara se montrait aussi patiente, c'est que jamais il
n'avait t plus beau, le mal implacable qui le minait donnait  son
visage amaigri un charme idal qui, pour tout autre oeil que le sien,
et sembl de mauvais augure. En effet, un vomissement de sang plus
terrible encore que le premier, mit le pauvre Maryan, vers la fin
de l'hiver, aux portes du tombeau. Hermine redevint sa garde-malade
assidue, silencieuse. Cette fois Warwara ne s'enfuit pas, elle remporta
sur ses nerfs une victoire mmorable et alla le voir rgulirement
chaque jour; mais sa visite ne durait gure que dix minutes, dix minutes
dont le malade tait reconnaissant et qui lui donnaient la force
d'attendre le lendemain. Cependant, comme la crise se prolongeait et
qu'aprs trois semaines, Maryan pouvait  peine quitter son lit pour
aller, soutenu sous les deux bras, respirer au soleil sur la terrasse,
Warwara finit par se lasser. Elle s'en remit  Hermine du soin de
soigner et de distraire Maryan, et prit, quant  elle, son parti de se
promener seule, d'aller seule au thtre.

Ces faons indpendantes ne choquent personne dans la socit russe et
polonaise. Elle rencontra une lgante de Moscou, madame Iraleff, jeune
veuve mancipe qui devint vite son amie intime. On n'aurait pu parler
d'harmonie entre deux personnes de cette sorte. Madame Iraleff tait
comme madame Bromirska un instrument humain accord  faux; mais enfin
elles se comprirent. La jeune veuve avait un frre, vritable Adonis
de style moderne, major dans l'arme russe, qui,  la suite d'un duel,
avait obtenu un cong illimit dont il profitait pour dresser des
chevaux et des chiens avec l'art d'un entraneur de profession. Le comte
Mirosoff ne quitta plus les deux dames et l'ennui de Warwara se dissipa
soudain comme un mauvais rve.

Le matin on visitait ensemble les muses, les glises, les palais,
chacun se dclarant  l'envi transport d'admiration, puis, c'taient
de petits dners  trois, tantt chez la baronne, tantt chez madame
Iraleff; dans l'aprs-midi, on allait en voiture au Corso, le soir 
l'Opra ou au bal. Bien souvent Warwara, toute prte  partir avec le
comte, se rappelait soudain qu'elle n'avait pas vu Maryan de la journe;
alors elle courait lui mettre un baiser au front pour disparatre
ensuite comme une fe. Si par hasard elle passait une soire chez elle,
son amie moscovite lui tenait fidle compagnie; tendues, nonchalantes,
sur un divan, les deux insparables fumaient leurs cigarettes, tandis
que Maryan toussait  en mourir dans la chambre voisine.

--Comment pouvez-vous supporter cela? demandait madame Iraleff; c'est
pouvantable! Pauvre jeune homme!

--Si j'avais le coeur dur, je l'aurais depuis longtemps congdi,
rpondait Warwara, mais je suis faible et bonne. On ne peut changer sa
nature!

Enfin, Maryan provoqua une explication:

--Ne lui refusez pas cela, dit Hermine, voyez-le... il est si agit!

Hermine ayant parl, Warwara dut se soumettre, mais elle craignait
que l'explication n'irritt ses nerfs, et la remit au lendemain, au
surlendemain, au jour suivant,... puis il se trouva que le jour suivant
l'ambassadeur de Russie donnait une fte  laquelle il lui tait
impossible de manquer. Comme elle s'envolait, en grande parure, au bras
du comte, Maryan apparut sur le seuil  l'improviste, trs ple, les
cheveux en dsordre:

--Madame, il faut que je vous parle.

Warwara rougit jusqu'au blanc des yeux.

--Qui est ce jeune homme? demanda le comte.

Maryan tait plus g que lui en ralit, mais la phthisie rajeunit les
malades en prtant  leurs traits une expression qui n'appartient qu'
l'ge de l'enthousiasme.

--C'est un parent pauvre, dit tout has Warwara. Puis, se tournant vers
Maryan avec un sourire:

--Aie patience jusqu' demain, ajouta-t-elle, tu vois que je suis
presse.

--Je suis press aussi, moi!

--Permettez! murmura la baronne s'adressant  Mirosoff.

Elle suivit dans sa chambre l'importun Maryan, qui ferma aussitt la
porte  clef.

--Laisse-moi, commena-t-il, te raconter une histoire.

--Franchement l'heure est mal choisie.

--Mon histoire est courte et tu l'entendras.

D'un air de rsignation, Warwara se posa dans l'embrasure de la fentre
en frappant de son ventail la paume de sa main gante.

--Au temps o lady Stanhope habitait son chteau de Dar-Dschun, sur la
cime d'un rocher... tu sais, lady Stanhope, la nice de Pitt, la reine
de Palmyre...

--Continue, continue...

--Eh bien, il advint alors qu'un jeune voyageur rencontra dans certaine
grotte du Liban un aigle aveugle  qui la vieillesse avait fait perdre
tout son plumage. Une corneille cependant lui donnait la becque.

La voix de Maryan et toute sa personne tremblaient.

--Est-ce fini? demanda Warwara.

Il fit un signe affirmatif.

--Rflchis, ajouta-t-il. Un animal peut tre dou de compassion, et
toi, un tre raisonnable, toi une femme, tu n'as point piti d'un
malheureux que tu aimes.

--Je t'en prie..., point de scne, balbutia Warwara, mnage mes nerfs.

Il clata de rire.

--De quoi peux-tu te plaindre? ajouta la baronne; est-ce que je ne
t'entoure pas de soins, est-ce que je ne t'ai pas fait mille sacrifices?

--Quant aux sacrifices, dit Maryan,--et il se leva d'un air de mpris
indicible,--je ne connais que ceux que je t'ai faits.

--Mais lesquels?

--Le sacrifice de ma libert, de ma rputation d'honnte homme, et avant
tout, celui de ma propre estime.

Warwara haussa les paules.

--Ta libert, je te la rends si elle t'est si prcieuse.

Il frmit encore, de grosses larmes roulaient malgr lui le long de ses
joues creuses.

--Je me hais pour cela, dit-il, mais tu sais bien que je n'ai pas la
force de me sparer de toi.

Warwara s'tait lance hors de la chambre; elle revint avec un
portefeuille qu'elle jeta devant lui d'un geste magnifique, de sorte que
les billets de banque s'chappant voltigrent de a et de l comme de
grands papillons:

--Voil, dit-elle d'une voix touffe, voil mon argent. Je sais qu'il
ne s'agit que de cela, prends-le, je te donne tout volontairement, mais
ne me tourmente plus ainsi.

Maryan la toisa d'un regard qui la brla comme un fer rouge et qui lui
fit sentir pour la premire fois qu'elle avait un coeur.

Tandis que, repoussant du pied le portefeuille, il sortait sans
rpondre, Warwara se jeta dans le fauteuil et se mit  sangloter.
Hermine accourut haletante:

--Il s'en va, et vous en tes cause. Il s'en va! Oh! madame! Outrager un
mourant!...

--J'ai eu tort! s'cria la baronne, ne me mnage pas les reproches, je
les mrite tous!...

Hermine alla droit au salon o le frre de madame Iraleff attendait
toujours, et, avec l'aplomb qui lui tait propre:

--Madame la baronne est malade, dit-elle; M. le comte voudra bien
l'excuser.

Mirosoff leva ses sourcils ddaigneux, prit son chapeau, alluma un
cigare et battit en retraite.

--Et maintenant, dit Hermine courant rejoindre sa matresse, vous lui
demanderez pardon.

--Oui, oui, rpondit Warwara, qui avait essuy ses larmes, mais d'abord
ramasse l'argent.

Hermine ramassa les billets de banque, et la baronne se mit  les
compter.

--Il y a cent florins de moins, murmura-t-elle, les aurait-il pris?

--Bon Dieu! s'cria Hermine, ne prtez donc pas  autrui vos viles
penses, il y a encore au monde des gens qui gardent une dernire
tincelle d'honneur, bien que vous paraissiez l'ignorer. Puisque vous le
jugez ainsi, laissez-le donc partir, cela vaudra mieux; mais je partirai
avec lui, entendez-vous?

--Tout le monde m'abandonne! gmit Warwara, clatant de nouveau en
lamentations.

Elle errait par la chambre au hasard, fivreuse, dsespre. Tout  coup
elle s'arrta.

--Ah! fit-elle, voil mon billet de banque?

Il tait all, en effet, s'accrocher aux pines d'un cactus. Aussitt
cette grande agitation se calma.

--Je le retiendrai, dit la baronne, et rien ne sera chang, ma petite
Hermine.

--Comme vous voudrez, grommela sourdement la bohmienne.

Maryan venait de rentrer d'un air fier et glacial.

--Daignez me faire connatre la somme que vous avez dpense pour moi,
madame la baronne, dit-il gravement. Elle vous sera rendue. C'est pour
moi une dette sacre.

--Mon Dieu! interrompit Hermine, que venez-vous nous raconter l quand
madame ne pense qu' implorer votre pardon? Mais parlez-donc, madame...

--J'ai t trop vive... les intentions que tu me prtes sont loin de ma
pense, balbutia la baronne. Tu prends si tragiquement toutes choses!

--Je vous pardonne, mais je ne resterai pas ici un jour de plus.

--Eh bien! partons ensemble!

--J'ai dit que je ne resterais pas un jour de plus auprs de vous.

--Maryan!...

Il secoua la tte.

--Tu ne m'aimes donc plus? sanglota Warwara, se jetant  ses genoux tout
plore.

Il la laissa un instant dans cette attitude. Une joie sombre,
involontaire s'tait peinte sur ses traits dcharns; puis, la relevant,
il la tint presse contre sa poitrine.

--Mchant! dis-moi que tu m'aimes encore!

Hermine lui jeta un regard o se mlaient l'indignation, la haine et
l'envie.

Tout en attirant le jeune homme sur le divan, Warwara pensait en
elle-mme:--Que dira Mirosoff? Il sera furieux. Mais Maryan! J'ai tant
dpens pour lui! Et s'il m'chappe... D'ailleurs, c'est un plus grand
plaisir de faire perdre la raison  un homme que de causer  l'ambassade
des agitations de l'Italie ou de l'empereur Napolon, avec une
Excellence dente ou un cardinal obse. Dieu sait si le pauvre garon
durera longtemps encore!

Jamais elle ne s'tait faite pour lui plus coquette, plus sduisante,
et, tout en l'entourant de voluptueuses clineries, elle n'oubliait pas
l'essentiel, la question d'argent.

--Puisque tu l'exiges, cher amour, nous ferons ce compte, mais ne t'en
proccupe pas d'avance! Loin de moi la pense de te demander... C'est
une bagatelle. J'ai tout not... le total est de cinq mille six cent
quarante-deux florins, vingt-trois kreutzers. D'ailleurs tu vrifieras
toi-mme.

--Quelle ide!...

Comme elle avait pass un bras autour de son cou, Maryan n'entendait que
la douce musique de sa voix, sans s'arrter aux paroles:

--Puisque tu y tiens tant et pour l'ordre seulement, finit-elle par
ajouter, je te permets de me souscrire un billet. Tu seras calme
ensuite? Tu ne diras plus que je ne te traite pas en homme d'honneur?

Le sourire de Warwara tait si dlicieux, son treinte si tendre, que
Maryan prit machinalement la plume qu'on lui tendait. Tandis qu'il
crivait, Warwara affectait de son ct un air d'indiffrence: elle
tirait avec un lger billement ses membres magnifiques. Quand Maryan
lui remit le billet, elle le posa sur la chemine sans y jeter un coup
d'oeil; blottie plus prs encore de son amant, elle reprenait sur ce
malheureux, par tous les sortilges dont elle savait la puissance, son
diabolique empire.

Cette nuit-l, Maryan fut arrach au premier sommeil par le contact
lger d'une main froide comme un flocon de neige. Warwara tait debout
devant son lit.

--Ne te fche pas si je te trouble encore une fois, dit-elle; mais,
cher, tu as oubli dans ton billet les vingt-trois kreutzers.

Maryan sourit faiblement. Elle fit de la lumire, lui apporta le
prcieux papier et trempa elle-mme la plume dans l'encre.

--Combien as-tu dit?...

--Vingt-trois kreutzers... tu sais bien.

Les ayant nots, elle lui donna deux baisers brlants et s'en alla toute
joyeuse.

Le lendemain, on la vit  l'Opra, en compagnie de Mirosoff et de sa
soeur.

Hermine, qui, lorsque rentrait sa matresse, avait fait d'ordinaire un
premier somme, fut veille vers dix heures ce soir-l par un bruit
insolite dans la chambre de Maryan. Elle craignit qu'un malheur ne ft
arriv, jeta autour d'elle une robe de chambre et courut frapper  la
porte du jeune homme. Quelle fut sa surprise de le trouver tout habill!
Il avait endoss ses vieux vtements d'autrefois, dont jamais, au grand
tonnement de Warwara, il n'avait voulu se sparer; son manteau gris en
bandoulire comme un soldat, il tenait  la main un bton de voyage.

--Jsus-Marie! s'cria la bohmienne, quel projet est le vtre?

--C'est facile  deviner. Je m'en vais.

--O donc?

--Chez moi.

--Vous n'y pouvez songer, malade comme vous l'tes!

--Je me trouve trs-bien. Jamais je n'ai eu l'esprit plus sain: c'est
l'essentiel.

--Vous n'atteindrez pas la frontire seulement... Un si long voyage!
Savez-vous ce qu'il cote?

--J'irai  pied.

--A pied de Rome  Kolomea!

--N'aie pas peur. Je trouverai des gens compatissants qui me nourriront.
Il ne m'en faut pas davantage.

--Et vos bagages?

--Je n'emporte que ce qui m'appartient.

--Faites-moi une grce... Toutes mes pargnes sont  votre disposition.

--Merci, petite! Dieu te rcompensera. Moi, je n'ai besoin de rien. Sois
heureuse.

Hermine fondit en larmes. Il l'embrassa fraternellement. Elle
s'attachait  lui toute frmissante; mais il l'loigna avec douceur et
partit en jetant un dernier regard dans la chambre, o elle s'tait
laisse tomber  genoux. D'en haut, Hermine l'entendit chantonner le
vieux refrain:

  Courage, Cosaque, sois gai,
  Tu es toujours jeune et vaillant!

Il s'loignait en chantant; il voulait revoir sa patrie, cette patrie 
laquelle le coeur de chacun de nous reste attach, quoiqu'elle soit rude
et pauvre. Ce fut ainsi qu'il se dirigea vers les Karpathes bleutres,
vers les eaux vertes du Dniester, vers la steppe.


                                    VI

En rentrant, Warwara trouva Hermine accroupie auprs de l'tre, par
terre, la tte enveloppe de ses tresses dnoues et renverse contre le
mur. Elle s'tait endormie dans son dsespoir. La baronne l'veilla en
lui touchant doucement le genou du bout de son pied. Elle entr'ouvrit
les yeux, mais ne bougea pas. Warwara, entrant dans la chambre de
Maryan, appela ce dernier, alluma une bougie, revint auprs d'Hermine et
l'interrogea.

--Il est parti, rpondit la bohmienne.

--Parti? pour me rejoindre au thtre peut-tre?...

--Non, pour Kolomea.

--Mais il n'a pas un kreutzer sur lui!

--Il est parti cependant!

Warwara retourna dans la chambre, fouilla partout, compta son or,
inspecta son crin. Il n'avait rien emport! Ayant constat cela, elle
tomba plore dans un fauteuil.

Le vide laiss par ce dpart lui devint de jour en jour plus sensible.
Mirosoff et sa soeur l'importunaient; elle avait pris l'Italie en
grippe. Sans mme dire adieu  ses amis, elle quitta Rome brusquement et
passa quelques mois  Paris. L't la retrouva, comme de coutume, dans
sa seigneurie de Separowze. Le premier soin de la baronne avait t de
s'informer de Maryan. Elle apprit que, gravement malade, celui-ci avait
t recueilli par un pauvre matre d'cole du voisinage. Elle lui
crivit une lettre pleine de tendres reproches: Maryan ne rpondit pas;
elle crivit de nouveau, se plaignant de son ingratitude. Point de
rponse encore.

Alors elle cessa d'implorer l'amant et s'adressa au dbiteur, le priant
de lui rendre par fractions la somme qu'il lui devait. Mme silence. Le
temps s'coula. Peu  peu elle parut oublier le pauvre Maryan Janowski,
mais une rencontre inattendue vint rafrachir sa mmoire.

C'tait par une aprs-midi d'automne. La baronne avait fait en compagnie
de sa fidle Hermine une assez longue promenade et retournait chez elle,
fatigue. Les rayons du soleil ruisselaient tides et clairs sur le
feuillage devenu rare et qui brillait des plus beaux tons de pourpre;
comme un fleuve d'or roulaient les feuilles tombes que l'on foulait aux
pieds et que le vent poussait devant lui par tourbillons; le ciel tait
d'un bleu ple admirablement limpide, mais dans l'air flottait une odeur
lourde et stupfiante qui rappelait un peu l'glise et tout autant la
cave. Le lointain tait barr par une de ces murailles basses et
grises que forment les brumes en s'amoncelant; des fils de la Vierge
s'accrochaient aux chaumes et aux herbes dessches; un vol de grues se
dirigeait vers le sud; bientt on n'en vit plus qu'un triangle noir qui
se dessina sur le ciel, tandis que de temps  autre les cris stridents
des oiseaux voyageurs retentissaient dans le lointain comme un appel de
dtresse.

Une cigogne retardataire perche sur une grange faisait tristement
claquer son bec; on et dit la crcelle de bois du vendredi saint. Aucun
oiseau ne gazouillait plus; l'oeil et vainement cherch dans l'espace
l'aile diapre d'un papillon: c'en tait fait de la danse des moucherons
 travers les flammes rouges du soir, c'en tait fait du concert des
grillons et du bourdonnement des abeilles. Un solennel silence rgnait
dans la nature et faisait penser  ce calme qui se rpand sur le visage
d'un mort aprs qu'est exhal le dernier soupir. Au milieu de ce
silence, sous ces mourantes lueurs, Warwara vit tout  coup Maryan
assis sur un banc de bois au seuil d'une maisonnette; ses mains taient
jointes devant lui; ses grands yeux bleus levs vers le ciel semblaient
suivre le vol des oiseaux de passage qui migraient vers le sud. Et
qu'il tait ple! A peine tenait-il encore  la terre!

La baronne frissonna, fondit en larmes, puis elle rebroussa chemin
prcipitamment. Il lui tait impossible de passer devant le spectre de
celui qu'elle avait aim.

Aux premires neiges, elle regagna Lemberg. L, elle apprit, dans une
fte chez le gouverneur, de la bouche de certain gentilhomme qui
avait des terres dans le voisinage de Kolomea, que Maryan Janowski
n'atteindrait pas le printemps, et qu'il et manqu du strict ncessaire
si quelques amis d'autrefois, entre autres un vieux juif ancien factotum
de son pre, ne l'avaient point secouru. Le lendemain, Warwara se rendit
chez un procureur, qu'elle chargea de poursuivre Maryan selon la loi.
Lorsque celui-ci reut la sommation, il ne fit que sourire et dchira le
papier en deux morceaux qu'il jeta au feu.

--L'affaire peut se discuter, lui dit le matre d'cole qui
l'hbergeait. Ne la remettrez-vous pas entre les mains d'un avocat?

--Oh! dit Maryan avec un nouveau sourire, j'ai dj le meilleur
des avocats, celui contre lequel tous les tribunaux du monde sont
impuissants, la mort.

Un soir, on entendit dans la rue un joyeux tintement de grelots, et la
porte du malade s'ouvrit avec imptuosit pour livrer passage au matre
d'cole, puis ce brave homme s'arrta tout  coup, sourit, toussa,
cracha d'un air embarrass; il finit par bgayer:

--Monsieur le bienfaiteur..., il y a quelqu'un l.

--Qui donc? demanda Maryan avec effroi.

--Une dame qui... quel bonheur!... une dame qui... voyez vous-mme...

Sur le seuil parut une femme enveloppe de voiles pais. Le malade se
redressa, et la dernire goutte de sang qui restait dans ses veines
monta violemment  ses joues. Mais dj la femme voile lui tendait les
bras et venait s'agenouiller prs de sa chaise.

--Maryan! murmura-t-elle d'une voix qui n'tait pas celle de Warwara.

--Mon Dieu! est-ce possible? Vous, Thofie?... vous?... Qu'est-ce...
qu'est-ce qui vous amne?

--Tu me le demandes? dit madame Janowska en arrachant son voile, tu me
le demandes, et je suis ta femme? et tu souffres?...

--Sois tranquille sur ce point. Dieu me dlivrera bientt.

--Je suis venue pour te soigner! s'cria la bonne crature. Si tu le
permets... ajouta-t-elle avec crainte.

--Ma pauvre amie, tu seras bien mal ici...

--Bah! nous nous arrangerons...

Elle n'en dit pas davantage, mais se mit  dballer mille petites choses
qui soulagent les malades et dont Maryan avait t priv jusque-l.

Lorsque Hermine, avec un plaisir visible, apprit cette nouvelle  sa
matresse, celle-ci eut une attaque de nerfs.

--Cette femme est auprs de lui! elle le soigne! elle fait venir des
mdecins en consultation, et tout cela, grand Dieu! avec mon argent! Oh!
les hommes n'ont ni honneur ni conscience!

A mesure que la terre s'veillait sous le souffle du renouveau, Maryan
se sentait mieux.

--Patience, lui disait sa femme, encore quelques semaines, et nous
aurons le printemps. Tu guriras tout  fait.

--Pour jouir du bien-tre que je ressens, rpondit le malade, il faut
qu'un homme soit bien prs de la mort. La vie ne s'annonce pas si
consolante et si lgre.

Dj les frimas fondaient le long des vitres, un vent doux passait sur
la plaine de neige; le fleuve rompait ses chanes avec un bruit de
tonnerre, et de tous cts naissaient des ruisseaux qui descendaient
vers lui en murmurant; une vapeur humide s'levait sans cesse; de
grosses gouttes d'eau pareilles  des larmes perlaient aux fentres:
c'tait partout un bruissement perptuel. Encore un jour, encore un,
et la terre, dpouille de son linceul, s'panouirait dans une vapeur
bleutre. Des petits nuages de ouate moutonnaient sur le ciel serein; le
sol fumait et remplissait l'air d'un parfum frais, capiteux, enivrant;
les corbeaux s'envolaient lourdement vers la montagne; les moineaux
ppiaient sur les branches encore nues et dans les haies qui servent
de clture aux chaumires. Le gazon fltri se parait d'une verdure
nouvelle; tout tait si distinctement dessin par le vigoureux clat du
soleil, que le moindre petit tronc d'arbre sur la colline lointaine,
chaque abreuvoir perdu au sein des pturages apparaissait avec une
nettet extraordinaire. Dj commenaient dans les airs ces jeux
foltres, ces chansons, auxquels succde bientt l'panouissement
complet de tout ce qui vit.

Un jour, une hirondelle cherchant son ancien nid entra sous le porche;
elle voltigea quelques minutes de del avec des petits cris, puis elle
s'gara jusque dans la chambre du malade, o, aprs avoir fait mille
tours, elle finit par se reposer sur le dossier de sa chaise, en
clignant ses petits yeux noirs.

--Elle nous apporte le printemps, dit Thofie avec joie; ne dirait-on
pas qu'elle va nous conter des nouvelles de ces beaux pays lointains o
il n'y a pas d'hiver?

Le malade se retourna, et regardant l'oiseau familier:

--Oui, oui, dit-il, elle vient me parler d'un pays o il n'y a plus
d'hiver, plus d'orages, plus de douleurs, plus de dceptions... Ne
connais-tu pas la croyance populaire? L'hirondelle qui entre dans la
chambre en volant est une messagre de paix, une messagre de mort...

--Pourquoi ces tristes penses?

--Elles ne sont pas tristes, Thofie; elles me sont trs-douces. Cette
nuit, j'ai rv que je volais, moi aussi, et, tandis que je m'levais
de plus en plus haut, la terre se droulait au-dessous de moi comme une
broderie bigarre; les rivires n'taient plus que des fils d'argent, et
les nuages voguaient dans l'azur comme des cygnes sur une nappe d'eau.
S'envole-t-on quand on est mort? Je voudrais m'envoler.

Le mme jour, il fut saisi d'une grande faiblesse, mais refusa de se
coucher. Il sourit lorsque les huissiers de Kolomea entrrent pour
saisir ses meubles au nom de la baronne Bromirska; il les observa en
souriant toujours, tandis qu'ils inscrivaient consciencieusement ses
habits rps, son linge us, ses vieilles bottes.

--Le reste m'appartient, dit sa femme, mettant la justice  la porte.

L'hirondelle tait sortie depuis longtemps, mais Maryan croyait toujours
l'entendre; il la cherchait  travers la chambre. La nuit, il demanda
une fois  boire, puis voulut s'habiller. On lui obit, on lui donna ses
vtements, on le porta jusqu' la fentre.

--Laisse entrer, dit-il  sa femme, l'odeur des fleurs nouvelles... J'ai
senti le printemps!... Que c'est doux, que c'est bon!...

Thofie hsitait  ouvrir la fentre, mais Maryan fit un mouvement des
paupires qui signifiait:--Dsormais, peu importe...--Et la fentre fut
ouverte.

--Ne la referme, dit le mourant, qu'aprs que je ne serai plus, afin que
mon me puisse s'envoler.

Il resta quelque temps tranquille, comme s'il et respir avec dlices
l'air embaum. Tout  coup, sa tte se renversa, et il se mit  chanter
tout bas:

  Petite moissonneuse,
  Aiguise ta faucille;
  Dans la steppe, belle fille,
  Le froment est mr!

Au matin revinrent l'huissier, le clerc et le juge du village. Ils
avaient reu l'ordre exprs de conduire en prison Maryan Janowski, la
baronne Bromirska ayant demand, outre la saisie, la contrainte par
corps. Thofie les conduisit dans la chambre funbre, o brlaient six
grands cierges autour de Maryan, qui, ple, paisible, plus beau que
jamais, les mains jointes sur les fleurs qui jonchaient sa poitrine,
semblait dormir. La fentre tait reste ouverte, et, sur le rebord,
l'hirondelle, familirement perche, jetait son petit cri doux et triste
devant le catafalque drap de noir.

--Le voici, dit avec amertume madame Janowska. Conduisez-le en prison si
vous voulez.

Les trois hommes firent le signe de la croix et s'agenouillrent pour
rciter une prire.


                                    VII

Lorsque Warwara reut le billet de mort  marges noires, elle
s'vanouit, et, longtemps aprs qu'elle fut revenue  elle, ses larmes
coulrent en abondance. Hermine resta pelotonne dans un coin jusqu'au
soir et du soir jusqu'au matin, sans rien dire. Le lendemain, elle fit
offrir le saint sacrifice pour le repos de l'me du dfunt et pria de
tout son coeur.

Le premier rayon du soleil d't ramena la baronne  Separowze. Elle
apprit que madame Janowska habitait encore la maison o tait mort
Maryan et rsolut d'aller lui rendre visite. La veuve, en grand deuil,
la reut avec plus de surprise que d'indignation; elle rpondit  toutes
les questions qui lui furent poses sur les derniers moments de son
mari. Warwara, ayant fini de l'interroger, regarda, non sans quelque
embarras, ses ongles roses et murmura timidement:

--Parlons, s'il vous plat, de la somme que me devait le pauvre homme...
vous savez bien, la somme...

--Ma foi! il me semble que vous n'avez pargn aucun moyen pour vous la
faire rendre! rpondit froidement madame Janowska.

--Je croyais, dit Warwara en soupirant, je supposais... enfin je compte
sur votre honntet...

Hermine tirait nergiquement sa matresse par la robe, mais elle ne
russit pas  l'arrter dans cette ignoble rclamation.

--Car enfin, continua la baronne, vous vivez de mon argent.

--De votre argent! s'cria la veuve en se levant toute droite; avez-vous
bien l'impudence de venir parler ici de ce commerce d'mes, femme
honte! Ainsi vous croyez m'avoir pay le sacrifice que je vous ai
fait?... Vous ne le pouviez pas, m'eussiez-vous donn tout l'or du
monde! Je me disais que mon mari, qui vous aimait, serait heureux comme
il ne pouvait l'tre avec moi; voil pourquoi je vous l'ai donn,
n'exigeant en change que mon pain quotidien, afin de ne plus lui tre 
charge, afin qu'il ft heureux! rpta Thofie dans l'obstination de son
trange dvouement. L'a-t-il t? Non! Vous nous avez tromps tous les
deux, moi et lui...

--Je vous en prie, murmura Warwara, mnagez mes nerfs.

--Sa mort est sur votre conscience, rpta sans l'entendre madame
Janowska, vous l'avez tu! que son spectre vous poursuive...

La baronne trembla sous cette menace.

--De grce! rptait-elle en s'efforant de gagner la porte.

--De moi, vous n'obtiendrez rien; non, rien, pas un kreutzer; emportez
ses vieilles nippes si vous voulez... tenez... ceci vous appartient!

Mais madame Bromirska avait pris la fuite.

Une fois dehors, Hermine lui dit brusquement:

--Rentrez toute seule; j'ai encore du chemin  faire.

--O vas-tu donc?

--A son tombeau.

--Oh! Herminoskha, ma chre Nushka, supplia la baronne, n'y va pas! ne
fais pas cela! Je ne dormirais pas de la nuit!

--Peu m'importe! rpondit la bohmienne en s'chappant.

Lorsqu'elle revint le soir, Warwara la regarda tout mue:

--Qu'as-tu t faire l? demanda-t-elle enfin.

--Planter des fleurs sur son tombeau.

--Tu les as plantes toi-mme?

--Moi-mme.

--Jsus! Marie! ne me touche pas... Va-t'en! Va-t'en!

Elle se dshabilla toute seule, tant tait grande son horreur pour ces
mains qui avaient touch la terre o reposait Maryan; mais, au coup de
minuit, Hermine la vit se prcipiter dans sa chambre un flambeau  la
main et le visage revtu d'une pleur livide:

--Je meurs! dit-elle, je deviens folle! Je l'ai vu! Je l'ai vu!

--Qui donc?

--Le mort!--Ses dents s'entrechoquaient en parlant.--J'ai senti son
souffle froid comme la tombe, et, quand j'ai ouvert les yeux, il tait
l debout devant mon lit et me faisait signe!...

--Eh bien! rpliqua Hermine, c'est une punition du Ciel! Vous l'avez
bien mrite! Je souhaite qu'elle se renouvelle chaque nuit.

--Nuschka, veux-tu me faire perdre l'esprit? sanglota la baronne. Je
commanderai cent messes pour lui... Crois-tu que cela me viendra en
aide?... Cinquante messes, qu'en dis-tu?--reprit-elle aprs une pause
qui lui avait suffi apparemment pour se calmer un peu.

Lorsque la joyeuse lumire du jour entra dans la chambre, Warwara trouva
que dix messes seraient assez, et aprs le djeuner elle envoya Hermine
chez le cur pour commander une seule messe, qui ne fut suivie d'aucune
autre, le spectre de Maryan Janowski ne s'tant plus montr.

La baronne avait trente ans  cette poque, c'est -dire l'ge o une
femme bien portante est  l'apoge de ses charmes et plus dangereuse
que jamais; le bonheur ne voltige plus devant elle comme un papillon
chatoyant, mais il se couche  ses pieds comme un chien soumis. La tte
de Warwara rappelait la beaut svre de la Vnus au miroir, du Titien;
sa haute taille, sa dmarche avaient autant de grce que de majest.
Elle tait riche, tout le monde lui rendait hommage, elle pouvait
satisfaire tous ses dsirs, et cependant elle n'tait pas contente.
Une perptuelle inquitude, qu'elle attribuait  ses nerfs malades, la
tourmentait sourdement. Chaque jour, son mdecin lui donnait de nouveaux
conseils; enfin, il trouva l'oeuf de Christophe Colomb:

--Il vous faudrait plus d'activit, madame, dit-il gravement;
occupez-vous de quelque faon utile.

Warwara s'occupa en effet, et de la manire qui,  son point de vue,
tait le plus utile.

Elle tait entre en relations  Lemberg avec un Juif du nom de
Gottesmann; ce personnage, aussi dvot que rus, possdait toute sa
confiance. Gottesmann n'tait certes pas ce qu'on appelle un honnte
homme, mais il avait une habilet merveilleuse pour esquiver la loi sans
se compromettre. De concert avec ce Juif, la baronne commena donc 
dpenser utilement son activit selon l'ordonnance du mdecin. L'hiver,
elle habitait Lemberg, et l't Separowze, s'occupant  la campagne
comme  la ville d'affaires aussi varies qu'intressantes. Elle prtait
de l'argent, avec une surprenante obligeance, aux officiers, aux fils de
famille qui tudiaient dans la capitale, aux petits employs. L'embarras
de ces pauvres gens l'amusait; les imbroglios, les scnes de drames
auxquels ils la faisaient assister avaient pour ses nerfs dtendus un
charme indicible; elle buvait leurs larmes comme du champagne. Quand un
lieutenant, ayant engag sa parole d'honneur, se voyait sur le point de
perdre son grade, quand un jeune gentilhomme dshrit par suite de ses
folies parlait de se brler la cervelle, quand un pre de famille cribl
de dettes se tordait  ses pieds, tel qu'un ver qu'on crase, alors elle
jouissait rellement de la vie et savourait jusqu'aux moindres dtails
de la situation, sans en ddaigner un seul. D'abord elle feignait d'tre
inflexible, puis elle accordait une vague esprance, comme si les
prires de ses dbiteurs aux abois et quelques -compte, toujours bien
reus, l'eussent dsarme; mais la saisie ne s'ensuivait pas moins. Les
atermoiements n'avaient d'autre but que de rassurer ses victimes afin
de lui permettre de fondre sur elles  l'improviste. Quand elle avait
tran enfin sa proie en prison, Warwara rentrait dans son argent et il
se trouvait que sans rien risquer elle avait savour quelques agitations
dlicieuses.

--Mon Dieu! disait-elle, il y a des femmes qui font venir leurs
toilettes de Paris, des hommes qui entretiennent plusieurs matresses 
la fois. Moi, j'ai des gots tout particuliers. Mon unique plaisir
est d'avoir quelques pensionnaires sous les verrous de la prison pour
dettes.

Aux vritables indigents, elle ne donnait jamais une obole, car la
satisfaction de les torturer ne l'et jamais ddommage d'une perte;
l'avidit l'emportait encore chez elle sur la jouissance qu'elle
prouvait  faire sentir aux malheureux le pouvoir de l'argent.

Plus la baronne gagnait, moins elle devenait scrupuleuse dans ses
spculations. Elle prtait sur des immeubles, sur le bl, sur des
marchandises de toutes sortes. Si le payement ne s'effectuait pas
au jour dit, elle posait sa belle main blanche sur l'objet engag,
l'excution avait lieu, et,  la vente, M. Gottesmann se rendait
d'ordinaire acqureur  vil prix pour revendre ensuite le plus
avantageusement possible. Nombre de marchs frisaient la ligne de
sparation qui, fine comme un cheveu, est tire entre les choses
permises et les choses dfendues. La baronne tendait volontiers ses
filets sur les terrains vagues o la justice n'a point de prise. Ainsi,
elle possdait, par indivis avec un parent de feu son mari, certaine
maison  Cracovie. Il arriva qu'un seigneur des environs voulut acheter
un immeuble. Warwara s'empressa de recommander la maison de Cracovie,
mais elle passa sous silence ce dtail peu important qu'elle en possdt
la moiti. La maison valait quarante mille florins. Selon le conseil
de son astucieuse parente, le cousin de Bromirski, agissant comme
propritaire unique, demanda le double de cette somme; mais M.
Gottesmann, qui s'tait pos en entremetteur, conseilla fortement 
l'acqureur de ne donner que soixante mille florins, pas un kreutzer
de plus. C'tait aussi l'avis du gentilhomme; malheureusement, il lui
manquait vingt mille florins. Gottesmann lui procura donc cette somme 
douze pour cent; la baronne donna l'argent, et l'affaire fut conclue;
Warwara reut aussitt sa part de vingt mille florins, plus dix mille
florins pour l'argent prt; elle trouva moyen en outre de grappiller
dix mille francs de chicanes.

Autant la baronne tait indulgente pour elle-mme, autant elle se
montrait svre pour autrui; elle dpouillait sans scrupule; mais le
sens moral s'veillait chez elle ds qu'elle se sentait lse, si peu
que ce ft. Il fallait la voir alors fulminer des maldictions contre
les coupables! Un de ses fermiers, ruin par la grle ou par un
incendie, venait-il la supplier d'avoir un peu de patience, elle se
tordait les mains en s'criant:--Dsormais, je ne me fierai  personne,
non,  personne! Moi qui vous croyais honnte homme! N'est-ce pas,
Hermine? toi aussi, tu le croyais honnte? Et maintenant vous descendez
au rang des voleurs, des bandits!... Retirez-vous... sortez de ma
prsence!...--Quiconque lui faisait perdre un liard cessait aussitt
d'tre honnte. Hlas! bien d'autres que Warwara voient un sot dans
chacun des pauvres hres qu'ils ranonnent et un fripon en celui qui
leur fait du tort! Le monde juge-t-il autrement? Nos cranciers ne
sont-ils pas toujours  nos yeux des bourreaux et nos dbiteurs des
coquins? Demander  Warwara un peu de piti pour des paresseux, des
prodigues, des maladroits, c'et t vraiment trop exiger d'une femme
raisonnable. Jamais elle n'eut cette faiblesse  se reprocher; la
sensibilit ne lui joua jamais de tours; ses nerfs eux-mmes devenaient
au besoin singulirement calmes: le grincement d'un clou sur un mur les
et exasprs, mais le spectacle d'une excution ne les chatouillait que
trs-agrablement. C'est que la richesse endurcit plus vite un coeur
que l'eau bouillante ne durcit un oeuf. Warwara ne se laissait donc
ni persuader, ni toucher, ni intimider; elle montrait mme une telle
intrpidit lorsqu'il s'agissait d'argent, qu'elle faillit devenir un
jour victime de son hrosme.

Un voisin de Warwara, le seigneur Papowitch, petit russien, grand
faiseur de projets, qui btissait aujourd'hui un moulin, pour y ajouter
demain une boulangerie  vapeur, quitte  dmolir le tout ds que lui
souriait un nouveau systme, le seigneur Papowitch, un songe-creux de la
premire sorte, occup tantt de l'invention d'un vaisseau perfectionn,
tantt de celle d'un canon ou d'un ballon modle, eut le malheur de
dcouvrir sur ses terres une argile qui lui sembla propre  faire de la
porcelaine. Aussitt le projet d'une fabrique de porcelaine germa
et mrit dans son esprit, mais l'argent comptant lui manquait pour
l'effectuer. Il rendit visite  sa voisine et dveloppa ses ides d'une
faon qui sduisit apparemment la baronne, car celle-ci n'hsita pas 
lui remettre dix mille florins contre une lettre de change payable au
bout d'un an. Bien que le bon jeune homme et t contraint d'crire
douze mille florins au lieu de dix mille, il ne manquait jamais depuis
de faire l'loge de son obligeante voisine.

Les constructions avanaient; il se procura des machines, prit des
ouvriers; mais, avant le terme chu, il lui fallut encore emprunter
trois mille florins, ce qui ne l'empcha pas d'tre oblig de s'arrter
peu aprs, faute de ressources. L'chance vint: il dut demander un
dlai. Warwara lui accorda six mois, s'il voulait s'engager pour quinze
mille florins. Lorsqu'il fit de nouveau appel  sa patience, elle se
montra moins accommodante et en exigea vingt mille, toujours payables
dans six mois; mais le malheureux Papowitch, se trouvant de plus en plus
embarrass, Warwara n'hsita pas ensuite  faire saisir la fort et le
moulin. Elle gagna encore dix mille florins  cette saisie. Plus que
jamais l'infatigable Papowitch cherchait de l'argent pour achever sa
fabrique. Cette fois, M. Gottesmann intervint comme une fe bienfaisante
et procura cinq mille florins pour lesquels le propritaire souscrivit
un billet de six mille, qui en deux annes s'leva jusqu' douze mille,
sans que la fabrique pt tre encore mise en activit. Au jour de
l'chance, le pauvre Papowitch fut tout surpris de voir la plus aimable
femme du cercle, comme il l'avait longtemps nomme, faire main-basse sur
la mtairie, les troupeaux, les pturages et enfin sur la fabrique. Il
se consola par un nouveau projet. En fouillant ses champs, il y avait
trouv du charbon de terre; cela valait une mine d'or! Naturellement,
l'exploitation lui cota cher, mais une bonne fortune lui fit rencontrer
certain gros Juif qui lui procura deux mille florins. Ce fut le dernier
emprunt de ce constructeur de chteaux en Espagne. La seigneurie, la
terre furent vendues par autorit de justice; ensemble elles valaient
bien quarante mille florins; les enchres cependant n'atteignirent pas
cette somme, ou plutt  la premire et  la seconde enchre aucun
acheteur ne se prsenta.  la troisime, la plus aimable femme du cercle
offrit deux mille florins, et la proprit lui fut adjuge. Alors
seulement, les yeux du bon Papowitch s'ouvrirent; ils s'ouvrirent mme
trs-grands, si grands, que sa charmante voisine lui fit soudain l'effet
d'une ogresse qui avait dvor le pauvre nain membre par membre, comme
on mange un artichaut feuille  feuille. Un instant il forma le suprme
projet de mettre le feu  sa maison, mais il s'en tint finalement 
celui de partir pour Baden, o le rteau du croupier balaya son dernier
sou. On le revit dans le pays quelque temps aprs, dguenill, en bottes
troues. Ainsi vtu, il osa se prsenter dans le salon de la baronne:

--Que voulez-vous? lui demanda celle-ci avec hauteur.

--Je veux mon argent, je veux mon moulin, mes champs, ma maison.

--Je crois que vous avez perdu la tte.

Warwara s'tait leve, mais Papowitch la saisit par le bras et tira un
couteau.

--Misrable! s'cria-t-il, voil tes intrts!

En mme temps, il lui portait  la poitrine un coup qui ne la blessa que
lgrement, car le pauvre diable ne savait ce qu'il faisait: il tait
ivre.

Elle appela au secours.

Papowitch laissa tomber le couteau; il essayait de l'trangler quand les
domestiques accoururent.

Il fut terrass.

--Attachez-lui les mains! criait la baronne, il a voulu m'assassiner,
frappez! frappez-le! et tranez-le en justice.

Maintenant Papowitch implorait sa grce, dclarant qu'il n'avait voulu
que l'effrayer; ce fut en pure perte. Rou de coups,  moiti mort, il
fut jet dans une charrette pour tre conduit  Kolomea. La baronne
parut aux assises dans une toilette lgante pour tmoigner contre
lui. Lorsqu'elle l'eut entendu condamner  trois annes de prison,
considration prise des circonstances attnuantes, elle frona le
sourcil et dit qu'il n'y avait pour de tels drles qu'un seul chtiment:
la potence, qu'il fallait les arracher comme autant de mauvaises herbes.
Elle envoya mme aux journaux de Vienne un article de plaintes et de
rcriminations contre la justice gallicienne.

Tout endurcie que ft cette femme, elle ne pouvait cependant se passer
d'affection et non pas seulement de cet amour sensuel qu'elle en
tait venue  demander aux valets de bonne mine dont elle s'entourait
volontiers, mais de pur dvouement. Aussi l'empire d'Hermine
grandissait-il tous les jours. La bohmienne tyrannisait, opprimait sa
matresse, rglant sa nourriture, sa toilette, ses plaisirs, s'amusant
parfois  la faire pleurer, tant elle se montrait impertinente et
capricieuse. N'importe, la baronne tenait  elle par-dessus tout;
c'tait l'unique crature qui, croyait-elle, lui appartnt sincrement;
or, il n'est pas de coeur au monde qui s'affranchisse compltement du
besoin d'aimer et d'tre aim, ft-il en apparence de pierre ou de
glace.


                                 VIII

Bien des annes s'taient coules depuis la nuit o Maryan Janowski,
prs de mourir, avait salu le printemps, lorsque je fis connaissance
avec la baronne Bromirska. L'incident qui me conduisit chez elle
tait des plus simples; il s'agissait de lui prsenter une liste de
souscriptions ouverte par quelques amis des arts en vue d'envoyer
un jeune peintre d'avenir tudier sous le ciel et au milieu des
chefs-d'oeuvre de l'Italie. L'un des premiers noms inscrits sur la liste
tait celui de la baronne. Je me prsentai chez elle dans l'aprs-midi.
Cette chaleur tropicale qui distingue l't gallicien, aussi court qu'il
est ardent, desschait la terre, qui, souleve par le sabot de mon
cheval, tourbillonnait autour de moi comme un nuage de fume. Le ciel,
d'un bleu fonc pur et puissant, resplendissait des feux implacables du
soleil. On ne sentait aucun souffle d'air; aucun chant d'oiseau ne se
faisait entendre; l'herbe semblait brle au bord des ruisseaux taris. A
l'horizon se dtachaient, nettement sculptes, les cimes des Karpathes.

J'prouvai une sensation de soulagement dlicieuse en m'enfonant sous
les futaies de Separowze: les vieux chnes formaient une vote de
verdure que peraient  et l des flches de lumire dore; du fond des
ravins o roulait le torrent, une douce fracheur monta vers moi, mle
 des armes de miel sauvage. Ma surprise fut grande cependant, en
atteignant une clairire non loin de la seigneurie, de me trouver au
milieu d'un abatage qui permettait aux rayons du soleil de pleuvoir en
libert. Les souches grises, avec leurs longues barbes de mousse et
leurs racines largement tires, faisaient penser  une arme de gnomes
prte  entrer en bataille contre les gants de la futaie. Partout
s'alignaient des bches toises ou de grands troncs abattus. De distance
en distance, un Titan renvers, ses rameaux encore pars de quelques
feuilles sches, barrait le chemin; des centaines de coloptres en
cuirasse vert dor fourmillaient dessus, et l'corce fendue laissait
couler la rsine comme coule le sang d'une blessure mortelle. Deux
bcherons taient en train de mutiler un beau vieux chne. Un pic au
plumage bleutre semblait parodier leur travail en frappant du bec
contre le tronc d'un autre arbre avec un bruit mesur.

--Qui donc fait abattre ce bois magnifique? demandai-je aux bcherons.

--Qui? rpta l'un d'eux en posant sa pioche pour essuyer la sueur qui
couvrait son visage. Qui serait-ce, sinon la dame de Separowze? Elle a
besoin d'argent pour l'enfermer dans ses coffres; elle n'en a jamais
assez.

Ce que je vis  Separowze ne s'accordait que trop avec le jugement du
bcheron. On et dit que la guerre venait de traverser la seigneurie
et que les ravages du canon avaient t  peine rpars. Un habit de
mendiant, rapic de toutes couleurs, n'est pas plus bigarr que ne
l'tait le chteau de cette riche baronne Bromirska, dont tout le monde
enviait l'opulence. Le fronton de la maison, primitivement peint en
rouge rehauss de bleu de ciel, avait laiss tomber par places cet
enduit et ressemblait  quelque cran de tapisserie rong par les
teignes.

La toiture avait videmment besoin des soins du couvreur; la chemine
croulante, rduite  la moiti de sa hauteur primitive, semblait
s'accroupir, telle qu'un vieux chat noir. Les vitres salies taient
en maint endroit remplaces par des morceaux de papier coll. Ici, un
bouchon de paille remplissait quelque trou. On avait barr plusieurs
fentres avec des planches qui leur donnaient un air de prison.

Entre les lames d'une jalousie couverte de poussire passaient et
repassaient une myriade de moineaux, qui avaient install leurs nids
derrire ce rempart mobile. Un autre volet ne tenait plus que par un
seul gond et semblait destin  remplacer dans la tempte la grinante
girouette qui manquait au toit, bord de ce qui semblait d'abord un
trange travail de sculpture, de ce qui n'tait en ralit qu'une
guirlande presse de nids d'hirondelles.

Les hirondelles apportent le bonheur, selon une croyance populaire, aux
maisons qu'elles choisissent; pour cette raison sans doute, la baronne
les tolrait. La grange, construite en longueur auprs de l'habitation,
rappelait par ses poutres dtaches, ses bardeaux pourris qui laissaient
entrevoir la nudit des solives, la carcasse gigantesque d'un animal
antdiluvien.

De l'autre ct de la seigneurie s'tendait un jardin mal entretenu, o
le plantain et les orties obstruaient les anciennes alles; on cultivait
maintenant des lgumes dans les plates-bandes, de sorte qu'entre les
choux et les raves jaillissaient encore quelques touffes de roses et
de girofles. Je confiai mon cheval  un gars costum en jockey, qui
m'apprit que sa matresse tait chez elle, et je montai avec prcaution
l'escalier dont les marches en bois formaient presque autant de
bascules. Le valet, occup dans l'antichambre  attraper des mouches,
me conduisit, en souriant avec complaisance, par une enfilade de pices
dlabres o se refltait le caractre de celle qui en faisait son gte.
Les murs semblaient crier des maximes d'conomie:--Ne jetez rien! ne
rparez rien!-- et l, ils laissaient pendre leurs tapisseries en
morceaux, comme des affiches dchires au coin des rues. Dans tous les
angles se tendaient de grandes toiles d'araigne dont les fils couraient
d'un tableau  l'autre: les araignes aussi portent bonheur. Tous les
siges se drobaient sous des housses de toile grise rappelant la cendre
des Juifs au jour de la rconciliation. Dans les bahuts et sur les
tagres se mlaient  la vieille argenterie les objets les plus
htrognes: souliers de bal sans semelles, peaux de livres, bouquets
fltris, vieux journaux, ventails casss, squelettes de chapeaux, un
bras de statuette, un collier de chien, un jouet d'enfant, la moiti
d'un peigne, de vieux clous, des noisettes sches, des brosses  dents
uses. Un serin de mauvaise humeur piquetait du bec quelques graines
de lin dans sa cage, dont les fils de fer taient remplacs par un
entrelacement de ficelles. Auprs d'une fentre jaunissait un calendrier
de 1840. Le secrtaire supportait quelques belles pices de vieux Saxe
plus ou moins brches, mais aussi de grands ciseaux couverts d'une
rouille pareille  des taches de sang, de vrais ciseaux de Parque
destins  trancher la vie des mortels, un encrier d'argent barbouill
d'encre, un vieux has qui servait d'essuie-plume, et un amas de papiers
saupoudr de tabac  priser.

On respirait dans cette trange demeure l'odeur mixte qu'exhale un
fruitier et un garde-manger: en effet, des poires et des pommes  demi
mres taient disperses au bord de toutes les fentres et sur toutes
les tables o elles pourrissaient, tandis que des dbris de victuailles
de toutes sortes, soigneusement conservs, se dcomposaient de leur ct
en attirant une multitude de mouches.

Warwara Bromirska me reut dans sa chambre  coucher, o elle tait en
train de s'attifer devant une grande glace. Elle me tendit sa belle
main, froide comme le marbre, et m'invita poliment  m'asseoir auprs
d'elle, sur un petit divan d'o sortaient de tous cts des mches
d'toupe.  la tte du large lit italien s'entre-croisaient deux sabres
recourbs autour d'un rvolver; sur la table de nuit tait jet un
poignard. La pendule marquait onze heures et demie.

Je trouvai madame Bromirska belle encore pour son ge; elle n'avait
perdu ni ses cheveux, toujours friss avec art, ni ses dents sans
dfaut; il lui restait mme une certaine fracheur  laquelle le fard
contribuait sans doute, mais son visage avait pris avec l'ge une
trange expression de mfiance et de mchancet.

Deux plis profonds allaient des coins de sa bouche au bas du menton,
dessinant ce qu'on et pu prendre de loin pour une sorte de moustache
sarmate. Ses yeux brillaient comme le tranchant d'un couteau; en vrit,
ils se plongeaient dans votre coeur ni plus ni moins que le glaive le
mieux aiguis pour dissquer ce coeur sans misricorde; mais, ce qu'il
y avait de plus remarquable en elle, c'tait sa toilette. Je n'en avais
jamais rencontr de pareille; videmment elle portait, pour mnager ses
robes neuves, des vieilleries du pass, des vieilleries d'apparat: une
mantille de velours bleu qui laissait la ouate s'chapper aux coutures,
une vieille robe rose d'o pendait un falbalas, dcousu peut-tre dans
un bal par le pied de quelque cavalier maladroit, il y avait de cela
vingt ans et plus. Sur sa tte tait pos un fez turc, et la finesse de
ses pieds se perdait dans de grosses pantoufles en feutre.

Je lui dis d'abord le chagrin que m'avait fait prouver l'abatage de sa
magnifique futaie, en cherchant  lui persuader que ce sacrifice tait
mal entendu, mme au point de vue de l'conomie.

Elle tira une longue bouffe de sa cigarette:

--Oh! rpliqua-t-elle, je sais tout cela, mais je sais aussi que je ne
vivrai point ternellement. Je veux donc jouir de mes biens tandis que
je vis. Ce n'est pas l'abatage de ma futaie qui vous amne. En quoi
puis-je vous tre agrable?

Tirant de ma poche la feuille de papier o s'alignaient dj plusieurs
souscriptions, je me mis en frais de rhtorique.

Elle sourit, un peu embarrasse.

--Je veux bien contribuer  cette oeuvre selon mes moyens, dit-elle
enfin. On m'a dj parl de votre peintre; je ne doute pas de son
gnie, mais, pour parler franchement, ce gnie, ne craignez-vous pas de
l'touffer?

--Ah! madame, vous ajoutez donc foi, vous aussi,  cette sotte redite
que le talent ne grandit que dans la misre? Il est prouv cependant que
les plus grands esprits ont t ceux que ne tourmentaient pas le besoin
de produire pour satisfaire aux ncessits vulgaires de la vie.

--C'est possible! rpondit-elle en cherchant dans ses poches quelque
menue monnaie de cuivre; puis elle prit la feuille, s'approcha du
secrtaire, crivit deux ou trois mots qu'elle scha au moyen d'une
pince de sable prise dans le crachoir, compta et se relut encore une
fois, puis me rendit en soupirant la liste, plus cinquante kreutzers.

--Tout ce que je vous demandais, c'tait de me dire si le jeune homme
tait vraiment digne de notre compassion, de nos secours. Vous tes-vous
bien assur de sa reconnaissance? Vous paraissez avoir un bon coeur. Les
gens en abuseront souvent.

Elle se laissa retomber ngligemment sur le sofa auprs de moi:

--Quand on montre tant de sensibilit  propos de quelques mchants
arbres, qu'est-ce que cela doit tre, bon Dieu, quand il s'agit d'un
homme! Permettez cette observation  une vieille femme: je ne vous
crois pas un garon pratique... eh! eh! cela viendra, monsieur, avec le
temps!... Il faudra que vous vous pntriez d'une chose: c'est que dans
ce monde il ne s'agit pas de coeur bon ou mchant, mais d'une loi de
nature. Celui-ci profite de celui-l tant qu'il peut. Il n'est personne
qui hsite  se servir, pour atteindre au plus haut, d'une chelle
vivante, oui, oui, d'une chelle forme de ttes d'hommes!

Elle fit un mouvement du pied; on et dit que ce pied se posait
avec joie sur la nuque d'un des malheureux qu'elle avait renverss
impitoyablement comme les chnes sculaires de sa fort.

--Permettez-moi, madame, de vous contredire  mon tour, rpliquai-je
en m'efforant de rester poli; l'exprience nous enseigne  aider le
prochain, ne ft-ce que par intrt personnel, afin d'tre secourus
nous-mmes le cas chant.

--C'est tendre la main  la paresse,  la sottise, s'cria madame
Bromirska, tout agite. L'indigent ne peut s'en prendre de son indigence
qu' lui-mme.

--Pas toujours. Il y a une sorte de pauvret qui, comme la richesse,
touffe nos lans, paralyse nos forces.

--Ah! vous tes aussi des ennemis de la richesse? Vous nourrissez ces
dangereuses ides modernes qui conduisent au communisme, vous vous
faites l'aptre du partage universel?

--Vous vous trompez, madame, rpondis-je. Je crois impossible de rendre
tout le monde riche, car si chacun tait riche, tout le monde manquerait
du ncessaire, personne ne voulant plus travailler. Jusqu'ici,
malheureusement, ni les philosophes, ni les conomistes, n'ont russi 
rsoudre le grand problme d'un partage quitable de la proprit, mais
il me parat hors de doute que, dans la classe moyenne seulement, la vie
d'un peuple, celle de l'humanit tout entire pousse de saines racines.
La pauvret, comme la richesse, a toujours arrt le progrs. Richesse
et pauvret sont les diffrentes formes de la mme maladie. La sant
n'existe que l o vous trouvez en quilibre le travail et le gain,
et l aussi est la libert. La proprit sans le travail engendre la
tyrannie, et le travail sans la proprit conduit  l'esclavage.

--Mais c'est tout  fait selon la nature, dcida la baronne en roulant
une nouvelle cigarette.

--Le croyez-vous, madame? Moi, je crois tout le contraire. D'o vient
que les descendants de familles riches dclinent  la seconde ou
troisime gnration, tandis que les descendants des pauvres s'lvent
tout aussi srement, de sorte que la nature, en somme, tient la balance
gale entre la richesse et la pauvret? Il faut que dans la premire il
y ait quelque chose de dmoralisant, et dans la seconde une force qui
nous pousse et nous fait aspirer en haut.

--Vous avez raison, rpliqua la baronne: j'ai eu l'occasion d'observer
cela par moi-mme. Jetons seulement un coup d'oeil sur notre pays. Voyez
comme tout a chang ici pour les deux grandes races dominantes, la
noblesse polonaise et le paysan petit-russien, depuis 1848. Notre
noblesse dchoit de plus en plus, tandis que le paysan prospre.

--Vous reconnaissez donc que la circulation de l'argent s'accomplit
selon les lois de la nature, tout comme la circulation de la vie?

--C'est pour cela, s'cria la baronne, c'est pour cela que je remercie
Dieu de n'avoir pas d'enfants qui gaspilleraient les biens que j'ai su
acqurir!

--Vous ne pourrez pourtant, madame, emporter votre argent l-haut.

--Malheureusement non, mais j'ai depuis longtemps rflchi  ce que je
ferais en cas...

Elle fut interrompue par les aboiements d'un petit roquet qui s'lana
dans la chambre. Tout blanc et joliment ras, il avait une crinire et
une queue de lion; chaque poil de son corps se hrissa de colre  ma
vue, comme s'il et voulu me dchirer:

--Paix, Mika! dit la baronne en le caressant. Regardez cette chre
petite bte, monsieur; tandis que les enfants nous cotent tant
d'argent, Mika m'a valu un hritage de dix mille florins.

--Comment cela?

Madame Bromirska leva ses regards vers le ciel ou plutt vers le
plafond, o se balanaient les toiles d'araigne.

--L'hritage de mon amie, la baronne Zatner. Elle ne voulait confier
ce petit animal qu' moi seule, qu'elle aimait tendrement; aussi
donna-t-elle l'ordre de me le porter aprs sa mort avec une somme de dix
mille florins. Mais Mika nous a interrompus... O en tions-nous?...

Et la baronne se tourna vers moi en souriant:

--Que voulais-je dire? Oui, la richesse est, en effet, sous certains
rapports, une cause de soucis. On possde et on ne jouit pas. Je ne
peux pas manger mon argent; il faudra que je le laisse, sans emporter
seulement une obole pour Caron. C'est triste!

--Eh bien! madame, vous voyez que cette seule pense gte pour vous les
joies de la possession, et peut-tre y a-t-il des jours o d'autres
nuages se joignent  celui-l pour vous attrister. Vous admettez
donc avec moi que les lots s'galisent et que la nature est juste en
dfinitive. Celui qui, avec une poche vide, a le coeur gai, tient sa
part de flicit terrestre. Il donnera plutt un oeuf sur les deux
qu'il possde que le riche n'en donnera un sur soixante, et pourtant le
plaisir de donner est infiniment suprieur  celui de recevoir.

--Quelles illusions! fit la baronne avec ddain. Si vous voulez que je
sois sincre, j'avouerai que je n'ai ressenti aucun plaisir en faisant
l'aumne  votre peintre. Ma grande crainte, c'est que le communisme
ne soit vainqueur  la fin, mais j'espre bien ne pas voir cela. Nos
paysans cependant ne se gnent pas dj pour prendre du bois, du bl,
des fruits, tout ce que Dieu fait crotre, et ils ne croient mme pas
commettre de pch.

--Parce qu'ils s'imaginent que Dieu fait mrir pour tous les fruits et
les lgumes, rpliquai-je; le mme homme, qui ne vous reconnat pas le
droit de poser une clture  votre champ, vous rendra fidlement votre
portefeuille bourr de billets de banque si le hasard le lui fait
trouver. Je ne justifie pas nos paysans de s'approprier sans scrupule ce
que le riche leur enlve,  les entendre; mais rappelons-nous pourtant,
madame, que saint Augustin a dit: Le superflu du riche est le
ncessaire du pauvre.

--J'ai mon opinion sur ce point, rpliqua la baronne. Vous ferez le
signe de la croix si je vous la dis, car elle n'est ni chrtienne ni
moderne, mais enfin c'est mon opinion. La misre sans adoucissement,
sans esprance, sans secours, comme elle existe aujourd'hui, n'est
qu'une consquence de l'abolition de l'esclavage. Vous vous tonnez?
C'est pourtant ainsi. Considrez la Russie, l'Amrique; vous ne pourrez
me donner tort. Autrefois, le planteur soignait, protgeait son esclave;
le serf, lui aussi, tait fort bien trait par son seigneur; chez nous
le noble vint en aide au paysan tant que celui-ci lui appartint; il
l'aidait  rebtir sa maison dvore par le feu, il lui donnait du bl
aux poques de disette. Que fait-il en sa faveur maintenant? Rien. Pour
le pauvre, je le rpte, l'esclavage est un bonheur, et jamais de cet
esclavage on ne russira, entendez-vous,  supprimer que les bienfaits;
ses maux subsisteront, quoi qu'on fasse. De mme que le peuple le plus
fort et le plus riche soumet le plus faible et le plus pauvre, de mme
en est-il entre les individus. Chacun dispute  l'autre l'air, la
lumire, la vie, comme font les arbres dans la fort. Or, ne vaut-il
pas mieux que le plus faible se rende, que le plus pauvre offre
volontairement sa nuque au pied du riche? Les hommes grossirement
organiss, les hommes du peuple sont forms par la nature pour nous
servir nous autres, qui sommes d'une constitution plus fine, plus
dlicate. Qu'ils travaillent afin que nous puissions vivre agrablement!
C'est justice. Croyez-vous que les splendeurs du monde antique, qui
excitent notre enthousiasme  un si haut degr, eussent t possibles
sans l'esclavage? Chez nous, je parle du temps de la rpublique
polonaise, tout gentilhomme avait les mmes privilges qu'un citoyen
libre de la Grce et de Rome, et le paysan labourait pour lui afin
qu'il pt se vouer sans rserve au bonheur de la patrie. Mais les ides
philanthropiques ont gt tout cela; quand il s'est trouv des nobles
pour prorer sur les droits naturels et le contrat social... Bon! vous
savez toutes ces choses mieux que moi, vous savez quelles rvolutions
ces philosophes bienfaisants ont provoques, comment la Pologne a t
dchire, comment est ne la Rvolution franaise...

--Pardon encore, madame, hasardai-je, mais il me semble que la triple
tyrannie de l'aristocratie, du clerg et des partisans de la cause
polonaise a produit l'esclavage des paysans, la perscution des sectes
dissidentes et des Petits-Russiens, la perte de la Pologne en un mot.
Quant  la France...

--Je ne veux pas me disputer avec vous, interrompit la baronne; je n'ai
prtendu dire que mon opinion. Je prte volontiers l'oreille, moi aussi,
 celle d'un tranger, pourvu que la discussion n'entrane ni contrainte
ni violence. Cette faon de s'chauffer sur tout ne me plat pas; elle
ne me semble propre qu' exciter du trouble et de l'agitation, tandis
qu'un change de penses discret et mesur peut contribuer  notre
plaisir et  notre instruction. Finissons-en pour aujourd'hui. Si vous
voulez venir quelquefois tenir compagnie  une vieille femme, vous ferez
une bonne oeuvre. Que le Ciel vous bnisse!

Elle me baisa au front et me congdia de cette faon hautaine que les
vieilles dames chez nous ont en commun avec les princes de l'glise et
autres potentats.

Je regardai instinctivement la pendule. Elle marquait toujours onze
heures et demie, Dieu sait depuis combien de jours!


                                   IX

Depuis, j'allai souvent  Separowze. Mes amis s'en tonnaient, car,
disaient-ils, qu'est-ce qui peut l'y attirer? La campagne n'est pas
belle; il n'y a point de chasses, et les dners de la baronne ne sont
rien moins que succulents. C'tait vrai, et pourtant je ne m'ennuyais
jamais  la seigneurie. J'y avais dcouvert une collection d'originaux
tels qu'il n'en existe plus peut-tre nulle part ailleurs qu'en
Gallicie.  elle seule, Warwara et suffi sans doute  m'intresser. Je
pntrais, pour ainsi dire, dans les coulisses de sa vie. Tandis que
d'autres, ne la voyant qu' l'glise ou dans le monde, pouvaient se
tromper sur son caractre, confondre le masque avec le visage, moi je
la surprenais  ces heures invitables o les nerfs se dtendent, o
l'esprit d'intrigue se repose, o la comdienne oublie son rle, et ce
dshabill moral d'une femme prudente, astucieuse entre toutes, avait,
je dois en convenir, le charme le plus piquant pour un observateur. Que
de navet dans la proclamation incessante de son monstrueux gosme!
Aussi avais-je renonc  jamais la contredire.

Les moissons en seront-elles moins dtruites si vous critiquez et
condamnez la grle? La foudre qui frappe un innocent sur le grand
chemin l'pargnera-t-elle davantage parce que vous lui aurez reproch
l'immoralit de son action? Non vraiment, on ne peut que constater le
phnomne et en prendre note. J'agissais ainsi avec la baronne. Il
y avait en elle un mlange bizarre d'impressions apparemment
contradictoires: l'avidit de l'or, la volupt de la possession taient
comme paralyses par la crainte de jouir d'un trsor qu'elle idoltrait
sans oser y toucher. C'tait une misrable vie en somme, sans lumire,
sans couleur, sans joies, et pourtant la pense que cette vie dt finir
la faisait tressaillir d'angoisse. La terreur de la mort finit par
briser ce roc. Warwara devint dvote, une fausse dvote s'entend. Elle
priait, se confessait, brodait des ornements d'glise, mais sans cesser
pour cela de faire de l'usure et des spculations. Quand elle veillait
 ce que ses gens observassent toutes les abstinences, tous les jenes
prescrits, son avarice fraternisait videmment avec sa dvotion; elle ne
ddaignait pas non plus la science, pourvu que celle-ci s'accordt avec
ses principes d'conomie. Aussi prit-elle parti tout  coup pour le
systme hyginique qui prescrit l'usage exclusif des vgtaux. Il
fallait entendre l-dessus son valet de chambre Martschine. Retroussant
ses manches et se lchant les lvres:

--Elle nous donnait de l'herbe  manger, monsieur le bienfaiteur, rien
que de l'herbe, comme aux boeufs (pour Martschine, tout lgume, sauf la
choucroute, tait de l'herbe). Mais la rvolution a clat  la fin!
Je crois que, si elle ne nous avait pas donn d'autre viande, nous
l'aurions mange elle-mme!

J'arrivai un jour  Separowze, avant le coucher du soleil, au moment
o l'on trayait les vaches. De trs-loin dj, des chants harmonieux
avaient frapp mon oreille, et, lorsque j'entrai dans la cour, je
m'arrtai pour mieux entendre s'lever en choeur une douzaine de voix
justes et fraches.

--Des rossignols, n'est-ce pas, que nos jeunes filles? dit Martschine
en retroussant derechef ses manches de chemise. Madame a su qu'elles
buvaient quelquefois du lait tout en trayant les vaches, de sorte que
les pauvrettes ont reu l'ordre de chanter sans interruption tant que la
besogne dure; celle qui s'arrte est punie. Madame aime tant la musique
que c'est pour elle le meilleur remde quand elle se sent nerveuse. Vous
tes peut-tre nerveux aussi? ajouta Martschine en me jetant un regard
si mfiant que je ne pus m'empcher de rire. Eh bien! ici, nous sommes
tous nerveux, acheva-t-il avec un gros soupir.

Warwara, comme tous les gens souponneux et pres, tait souvent vole;
on se faisait une fte de djouer quelque peu sa surveillance. Quand
elle s'en apercevait, c'tait un nouvel aiguillon pour sa misanthropie.

Je me rappelle qu'elle reut une fois devant moi un de ses fermiers,
petit homme maigre et noir dont les yeux de chat disparaissaient sous
d'pais sourcils. Il toussa, fit un salut, joignit les mains, salua de
nouveau et finit par soupirer bruyamment comme une locomotive qui laisse
chapper la vapeur.

--Qu'est-il arriv? dit la baronne, inquite. Je t'ai pri dj de ne
pas souffler ainsi. Viens-tu m'annoncer quelque malheur?

--Ah! mon Dieu! s'cria le fermier d'un ton lamentable, quels temps que
les ntres! En fut il jamais de plus durs!...

--Tu veux t'excuser de ne pas payer ton fermage... tu cherches des
prtextes.

--Des prtextes! Je n'en ai pas besoin. J'ai d'assez bonnes raisons! Il
m'a t impossible de me procurer de l'argent, du moins tout l'argent
que je vous dois...

--Comment?... Tu oses?...

--Oui, j'ose n'avoir pas le sou, rpondit-il en s'enhardissant; il m'a
fallu me saigner aux quatre membres pour vous apporter le peu que voici.

Et il jeta une liasse de billets de banque sur la table.

--Maintenant, retournez mes poches, fouillez-moi comme un sac, vous me
trouverez vide, absolument vide.

Warwara compta les billets, et peu  peu un sourire se dessina sur
ses lvres. Elle finit par repousser vers le bonhomme une partie de
l'argent.

--Il y a l deux fois plus que tu ne me dois.

Un instant le fermier la regarda stupfait, puis sa bouche s'ouvrit
lentement, ses yeux suivirent le mouvement de la bouche, tous ses traits
exprimrent une rage comique. S'approchant d'elle avec emportement:

--Faites-moi la grce, madame, de me donner un soufflet.

--Pourquoi?

--Ne me le demandez pas. Je veux un soufflet de votre main; ou bien,
peut-tre, ce jeune seigneur aura-t-il piti de moi et m'en donnera-t-il
un?

--Qu'est-ce que cela signifie?

--Cela signifie... Jsus! Marie! Joseph! que j'ai fouill dans la
mauvaise poche. Oh! boeuf que tu es!

--Qui appelles-tu boeuf!

--Moi, parbleu! et je voudrais voir qu'on ma soutnt le contraire. Faire
de pareilles bvues!... Triple sot! va!

--Voil vos bons paysans, me dit Warwara. Il a les poches bourres
d'argent, et il prtend que les temps sont durs! Faut-il mnager de
pareils fripons?

Elle n'avait pas besoin d'excuse pour ne point les mnager.

Un autre des fermiers avait le tort de lui porter sur les nerfs par
son seul nom. Il est vrai que le pauvre homme se nommait
Petschenischintschenko. Le nom tait difficile  prononcer; se le
rappeler seulement tait une grosse affaire; aussi prtendait-elle qu'il
s'en servait comme d'une sorte de cachette pour esquiver rclamations et
poursuites.

--Si je veux lui envoyer Martschine ou l'huissier, je ne retrouve plus
ce diable de nom et je suis oblige de recourir  la description:--Tu
sais bien, ce grand paysan en sierak brun[1], avec un bonnet en toison
d'agneau noir?--Beau signalement! Il y a aux environs cinq cents paysans
de grande taille en sierak brun, et deux cent cinquante au moins en
bonnet de peau d'agneau noir!

[Note 1: L'habit des paysans petits-russiens.]

La baronne finit cependant par saisir le pauvre Petschenischintschenko
et par lui tirer lentement les plumes comme fait le vautour du moineau
qu'il tient dans ses serres. Peu  peu, elle lui prit ses boeufs, ses
chevaux, ses vaches, ses prs, ses champs et jusqu' sa chaumire, sans
se hter et avec dlices, comme s'il se ft agi de dtacher l'une aprs
l'autre les syllabes de ce nom interminable qu'elle n'avait jamais pu se
rsoudre  prononcer, jusqu' ce qu'il ne restt plus qu'un misrable
monosyllabe, un _rien_ tout sec, vtu de guenilles, nu-pieds, et
cherchant sa consolation dans l'eau-de-vie.

Un soir, en descendant le perron pour aller faire une promenade, nous
nous trouvmes face  face avec ce pauvre hre. La baronne, craignant
peut-tre quelque violence, fit mine de rentrer, mais il avait dj
saisi la manche de sa kazabaka[2] et y appliquait ses lvres, qui
laissrent une large tache sur le velours rouge:

--Ne te sauve pas, ma colombe, s'cria-t-il; rjouis-moi par ta vue, par
tes discours qui coulent comme le miel!

[Note 2: Vtement de femme garni et doubl de fourrure.]

--Je crois que cet homme est ivre! s'cria Warwara.

--Pas du tout, rpondit-il.

Et en effet le malheureux tait  jeun. Il ne trbuchait ni ne bgayait;
ses yeux n'avaient pas cette faible lueur propre aux yeux d'ivrogne;
seul, son nez brillait rouge-fonc comme une lampe qui s'teint.

--Il faut que je te remercie, ma bienfaitrice, s'criait
Petschenischintschenko avec un mlange d'enthousiasme et d'ironie, je
te dois la libert, le plus grand des biens. Oui, tu m'as dlivr!
Qu'est-ce que l'argent en effet? Rien! Rien qu'un souci, un fardeau! Tu
m'en as dbarrass avant le grand voyage qui nous force tous, tt ou
tard,  y renoncer. Tu m'as donn la libert. Il faut que je t'embrasse.

--Si tu approches, je te fais chasser  coups de pied, entends-tu? cria
la baronne.

--Pourquoi? parce que je me serai montr reconnaissant, parce que je
t'aurai embrasse?

--Martschine! appela madame Bromirska de toutes ses forces.

Mais Martschine fut jet au loin comme une plume par le grand paysan,
qui treignit la baronne, quoiqu'elle se dfendt, et l'embrassa d'abord
sur la joue droite, puis sur la joue gauche; aprs quoi il s'essuya la
bouche avec sa manche et s'en alla en chantonnant:

  La fille a des yeux noirs,
  Une fossette au menton!

Des scnes du genre de celle-ci se renouvelaient presque chaque jour,
et j'en faisais mon profit. J'observais aussi les allures tranges
d'Hermine.

La baronne, qui passait dsormais tout l'hiver dans ses terres, n'avait
d'autre distraction que de jouer au piquet, enveloppe de manteaux et
de chles comme pour une course en traneau, dans sa chambre  peine
chauffe. Toutes les autres pices de la maison taient fermes  clef
par conomie.

J'ai dit qu'elle jouait au piquet, mais seulement quand la douce Nuschka
tait de bonne humeur, et cela n'arrivait qu' de rares intervalles.
Comme sa matresse, la jolie petite bohmienne tait devenue, en prenant
des annes, une affreuse caricature de ce qu'elle avait pu tre jadis.
Toute la vie de son visage tann s'tait rfugie au fond de ses yeux
d'oiseau de proie qui brillaient sombres et froces dans la caverne de
leurs orbites. Elle raillait la baronne sans misricorde, la dupait,
la volait, allait mme jusqu' la maltraiter. Warwara s'tait donn un
tyran implacable, et plus le monde l'abandonnait, moins elle pouvait se
passer de ce tyran, contre lequel de temps  autre elle essayait de se
rvolter, mais pour cder toujours  la fin.

--Ne me faites pas cette mchante mine, disait Hermine; souriez,
entendez-vous, soyez gaie, ou je pars demain.... Vous me connaissez?

Et Warwara souriait  travers ses larmes de rage.

Si la famille d'Hermine venait  la seigneurie, force tait bien que la
baronne se dessaist des clefs du garde-manger et de la cave. Ce n'tait
pas sans combat.

--Tu me rduis  la mendicit, tu me mnes au tombeau! disait-elle en
sanglotant.

Puis elle se rendait comme une ville qui capitule:

--Ah! la diablesse! me dit-elle un jour tout bas, comme si elle m'et
confi un dangereux secret; ah! la misrable! que ne puis-je vivre
sans elle! Mais non, il faut tout endurer. Si je n'avais pas mes nerfs
seulement, elle serait chtie comme elle mrite de l'tre! Pour gurir
mes nerfs, je sacrifierais la moiti de ma fortune, oui, la moiti!

Les serviteurs se vengeaient sur les nerfs de leur matresse de tous les
maux qu'elle leur faisait supporter. Martschine surtout s'entendait
 les torturer: longtemps il s'tait demand en quoi pouvaient bien
consister les souffrances nerveuses dont on parlait sans cesse dans la
maison, et il avait fini par se persuader qu'il devait tre nerveux
lui-mme; Voici en quelle circonstance:

C'tait peu de temps aprs son entre  la seigneurie. Le jour de
la fte de Warwara tait proche, et Martschine fut appel dans
l'appartement de sa matresse pour y apprendre par coeur, avec l'aide de
cette dernire, le compliment qu'il devait rciter au nom de tous les
autres domestiques.

L'aide que lui prtait la baronne consistait en grands coups de
chasse-mouche distribus sur la joue, l'oreille ou les jambes chaque
fois que la mmoire se montrait rcalcitrante. Et Martschine s'arrtait
plusieurs fois  chaque vers; le premier surtout paraissait lui offrir
des obstacles insurmontables. Il commenait ainsi: Sois salue, toi,
soleil de nos jours!

Mme aprs qu'il eut russi  retenir tout le reste du compliment,
Martschine continua d'hsiter  la premire ligne. Il fallait que
sa matresse la lui dt, et alors tout le reste suivait comme par
enchantement. De mme jaillit la mlodie d'une pendule  musique
aussitt qu'on a pouss le bouton. La veille de la fte, la baronne lui
fit passer un dernier examen; il s'arrta comme de coutume:

--Donne-moi ta main, s'cria-t-elle, impatiente, en levant le
chasse-mouche.

Martschine tendit la main, mais il la retira si vite que le coup ne
toucha que le plancher.

--Ta main! entends-tu?

--Je ne peux pas, madame...

--Comment?

--Non, voyez, elle se retire d'elle-mme...

--Es-tu donc si lche?... Obis!...

--Ce n'est pas que je craigne! mais je ne peux pas... ce doit tre
nerveux. Je suis srement nerveux.

La baronne clata de rire. Le lendemain, elle attendit, assise sur son
fauteuil comme sur un trne, en robe de soie rouge, le compliment des
gens de sa maison. Ils entrrent en bon ordre, formrent un demi-cercle,
et Martschine, muni d'un norme bouquet, s'avana, puis se prosternant,
lui baisa la main, fit un pas en arrire, salua de nouveau, baisa pour
la seconde fois la main de la baronne et finit par pousser, en la
regardant, un profond soupir, toujours sans parler. Pendant quelques
minutes, un silence inquitant rgna dans la chambre; enfin Warwara
montra des yeux au pauvre Martschine le rayon de soleil qui entrait par
la fentre. Comme il ne comprenait pas, elle lui souffla les premiers
mots; mais Martschine, les yeux fixes, n'entendait rien que le bruit
d'une grosse mer agite, comme il le dit plus tard.

--Sois salue, toi, soleil de nos jours! murmura de nouveau la baronne.

Il regarda le plafond, puis ses bottes, puis Warwara elle-mme,
entr'ouvrit les lvres et continua de se taire. Exaspre, la baronne
se leva d'un saut et lui appliqua le plus vigoureux des soufflets, en
criant  tue-tte:

--Sois salue, toi, soleil de nos jours...

Aussitt Martschine continua rapidement, avec la prcision d'une
machine:

--Noble dame, qui embellis notre existence...

Et il arriva heureusement au bout; mais son visage, ple comme la mort
sur une joue et violemment color sur l'autre, produisait un singulier
effet.

Ce jour-l, par extraordinaire, il y eut festin  Separowze. Martschine,
ayant aval une assiette de soupe, un plat de choux, une aune
de boudin, la moiti d'un gros rti de porc et une vingtaine de
_pirogui_[3], tout en desserrant  plusieurs reprises la boucle de sa
ceinture, se mit  gmir:

--Dieu m'a abandonn, je n'en puis plus... Non, je ne saurais manger
davantage. Je suis dcidment nerveux.

[Note 3: Mets national, boulettes de pte farcies de fromage.]


                                   X

Depuis lors, il comprit les maux de sa matresse. Tout le monde pour lui
tait nerveux, jusqu'au couvreur qui se tua en se laissant choir du haut
du toit de l'glise.

--Les nerfs, murmurait-il, les nerfs!

Nerveux comme il prtendait l'tre, ce singulier garon avait pour
principal talent d'agacer les nerfs des autres. Martschine avait t
longtemps soldat et se vantait d'avoir vu de loin la bataille de
Solfrino comme sur une image. Du service militaire il lui restait le
got de la propret d'abord, l'habitude de l'obissance ensuite.

Le premier dimanche qui suivit son installation chez la baronne,
celle-ci lui ayant demand:

--Ne fais-tu pas un tour aprs dner?

Il rpondit debout, en position et la tte  droite:

--Madame commande que je me promne?

Quelque temps aprs, comme il psalmodiait, assis sur les marches du
perron, une sorte de chant funbre:

--Est-ce que tu as du chagrin? demanda la baronne, ouvrant la fentre.

--Comment serais-je heureux, madame? rpliqua Martschine. Je n'ai ni
pre, ni mre, ni frre, ni soeur, pas mme une bonne amie. Je suis
en effet trs-malheureux. Madame ne me commande pas de n'tre point
malheureux, j'espre!

Il tait taquin ou stupide.

La baronne ne souffrait pas que le mot de mort ft prononc devant elle,
pas plus que les mots d'agonie, de tombeau, etc. Si quelque voisin
tombait malade, Hermine avait coutume de dire:

--Il fait un petit voyage de plaisir.

S'il mourait:

--Il est parti pour l'Italie.

La petite chienne ayant refus sa pte, Martschine ne manqua pas de
dclarer que Mika pensait faire un voyage de plaisir. Mais, d'autre
part, sous prtexte de propret, il imagina un jour de tapisser les murs
salptrs d'un pavillon, o la baronne allait volontiers l't faire
la sieste, de tous les billets mortuaires bords de noir qui s'taient
accumuls dans la seigneurie depuis des annes. La baronne faillit
s'vanouir  ce spectacle.

Elle ne craignait pas seulement la mort, elle craignait la vue de la
misre, et cependant tous les vendredis une troupe de mendiants se
prsentait  Separowze. C'tait un usage immmorial, et Warwara, qui
tenait  passer pour dvote, n'et pas os l'abolir. Charger ses gens de
distribuer les aumnes rpugnait trop  sa mfiance. Elle imagina donc
de faire dposer dans le vestibule un habillement complet qui avait
appartenu  feu son mari et une de ses propres toilettes, use,
chiffonne, on peut le croire.

Chaque mendiant, l'un aprs l'autre, endossait ces oripeaux sous la
surveillance de Martschine, de sorte qu'au lieu d'une vingtaine de
misrables en haillons elle recevait chaque vendredi huit messieurs en
pantalon de nankin, frac bleu et souliers de bal, et douze dames en robe
 queue. Dans chacune des mains salement gantes qui se tendaient
vers elle, la baronne dposait deux kreutzers. Il arriva que, certain
vendredi, l'un des messieurs en frac bleu manquait  l'appel.

--Qu'est devenu ce vagabond? demanda la baronne.

--Il ne pourra venir, rpondit Martschine. Il est parti.

--Parti?

--Oui, pour l'Italie. J'espre que madame ne le trouve pas mauvais?

--Imbcile! que veux-tu me faire accroire l?

--Eh bien, il est parti pour un autre pays; mais ce qui est sr, c'est
que je l'ai vu partir, de mes propres yeux vu!

--Si tu dis vrai, c'est un ingrat de n'tre pas venu prendre cong de sa
bienfaitrice.

--Il est assez difficile de se montrer reconnaissant et poli, dit
Martschine, clatant tout  coup, quand on est mort...

--Quoi! il est mort?...

--Oui, mort! Madame s'y oppose-t-elle?

--Brute, me dire cela,  moi! s'cria la baronne. Va! retire-toi de ma
prsence!

Et elle eut encore une attaque de nerfs.

Un matin, Martschine apporta une lettre  sa matresse tandis qu'on la
coiffait. Hermine, qui justement tait de mauvaise humeur, lui tirait
les cheveux de toutes ses forces. Martschine, ayant remis la lettre,
resta debout les yeux attachs sur la baronne.

--Pourquoi ne t'en vas-tu pas? dit enfin celle-ci, pourquoi me regarder
de cet air ahuri?

--Parce que j'ai grand'piti de madame, rpondit gravement Martschine;
j'espre que madame ne me dfend pas d'avoir piti d'elle?

--Si fait, je te le dfends! s'cria Warwara, rouge de colre. Tu es ici
pour me servir, non pas pour avoir piti de moi.

--Mais je ne peux faire autrement, rpliqua Martschine avec une
motion profonde; j'ai un si bon coeur et je suis si nerveux: comment
n'aurais-je pas piti de madame?

Et il se mit  sangloter.

L'exemple de Martschine fut contagieux. Piotre, le cocher, s'avisa lui
aussi d'avoir des nerfs; seulement il ne les sentait qu' la pleine
lune. Une fois, il attela les chevaux au carrosse d'apparat comme minuit
sonnait et serait all Dieu sait o, si Martschine ne l'et rveill 
temps. Une autre fois, on le vit, blanc comme un sylphe, dont il n'avait
pas la taille du reste, assis  la lucarne du grenier, les pieds
pendants, une ligne  la main. Il pchait dans la cour.

La petite chienne blanche Mika tait encore le plus nerveux de tous les
htes de Separowze. La moindre chose excitait sa mchancet; mais il
suffisait, pour que cette mchancet devnt de la rage, que Martschine
glisst sur le parquet cir une brosse  chaque pied. Alors les mollets
de l'imprudent couraient un danger rel.


                                    XI

La collection d'originaux que renfermait la seigneurie reut un prcieux
renfort en la personne d'un parent loign de Warwara, nomm Znobius
Monastyrski.

Ce jeune homme, lev dans l'abondance, avait gaspill follement son
patrimoine. Devenu pauvre, il ne regrettait rien, ayant, pour un temps
du moins, vcu  sa guise. Qu'il et faim, qu'il et froid, qu'il dormt
 la belle toile, sa gaiet ne l'abandonnait pas. Par une matine de
dcembre, il apparut  Separowze en habit d't, sans gants, sans bottes
et sans bas, les pieds envelopps de lambeaux de toile, un claque
sous le bras, et naturellement sa belle tante le traita de prodigue
incorrigible, de membre inutile du genre humain, etc.

--Je vous demande pardon, interrompit Znobius avec un fugitif sourire,
j'ai, l't dernier, aid les paysans  rentrer le bl; maintenant je
travaille dans l'tude du notaire Batschkock  Koloma.

--Eh bien! que venez-vous demander ici? Je ne peux rien pour vous.

--Pardon encore, chre tante, je ne vous demande pas d'argent, je n'y ai
jamais pens, mais je voudrais obtenir que vous vous fissiez assurer...

--De quelle assurance parlez-vous, drle?

--D'une assurance sur la vie. Cela ne vous fera aucun mal. Laissez
seulement un mdecin vous examiner. Il verra si vous avez une maladie
chronique ou...

--Quelle horreur! C'est au milieu de vos princesses de la rampe, de vos
coureurs de tripots, dans la belle socit o vous avez perdu jusqu'
vos dernires bottes, que vous prenez ces ides-l?

--Mais, ma tante, il ne vous en cotera rien. Je prtends payer le
mdecin, et vous ne vivrez ni plus ni moins; seulement, lorsqu'il plaira
au Ciel de vous reprendre, j'aurai une rente assure.

--C'est cela! vous comptez sur ma mort... Sortez... que je ne vous
revoie jamais!

--J'obis, rpondit Znobius avec dfrence en marchant  reculons vers
la porte, mais vous ne pouvez m'empcher de prendre mes prcautions.
Voyons, combien d'annes vous reste-t-il encore  vivre?... Avec votre
constitution...

--Arrte, bourreau, interrompit Warwara en se bouchant les oreilles
et tressaillant de tout son corps; arrte! ne prononce pas ce chiffre
horrible! Je sais trop que je mourrai un jour; mais, si tu prends une
assurance sur ma vie, je ne verrai pas la fin de l'anne, j'en suis
certaine. J'aime encore mieux te donner asile; mais, au nom de Dieu, ne
parle plus de ma mort ni de ma constitution.

Znobius s'empressa de lui baiser la main. Son bagage fut vite
transport  la seigneurie; il tenait tout entier dans un vieux
mouchoir. En cinq minutes, il eut pris possession du rduit qui lui
tait assign au rez-de-chausse, suspendit un petit crucifix et le
portrait de sa mre au-dessus de son lit, glissa un exemplaire us de
_Faust_ sous son oreiller, puis, assis sur un escabeau, les deux mains
appuyes sur ses genoux, il sourit et respira profondment. La misre
tait conjure.

Au premier dner, il se brla bien un peu les lvres, tant il avait hte
d'apaiser les dchirements de son estomac vide; mais, cette faim froce
une fois satisfaite, Znobius reprit les manires polies dont il avait
eu l'habitude. On et dit que chez lui le gentilhomme se rveillait d'un
profond sommeil. En mme temps, il se rendait utile de tout son pouvoir,
et naturellement la baronne abusait de cette bonne volont toujours
alerte, toujours souriante. Si, vaincue par une superstitieuse terreur,
elle lui avait donn asile, ce n'tait pas pour le laisser ensuite
manger son pain dans l'oisivet. Elle l'envoyait donc aux champs, au
march vendre le bl, surveiller les coupes de bois, vaquer aux soins
de la basse-cour et du jardin; Znobius recollait les meubles casss,
mettait les pantoufles  sa tante, jouait au piquet toute la journe
sans autre enjeu que des fves. De temps  autre, il se ddommageait de
cette sujtion par quelque espiglerie.

Je me rappelle avoir assist  l'une des meilleures. J'avais t invit
 dner chez la baronne avec un prtre grec du voisinage et la famille
de ce dernier. Au milieu de la table se trouvait une grande tarte
magnifiquement garnie qui datait, je crois, des noces de Warwara, et qui
toujours tait reporte intacte au garde-manger. Quelle fut l'motion de
notre htesse en voyant Znobius offrir galamment de la tarte  Clopha,
la fille ane du prtre? Saisissant un grand couteau, il porta au
prcieux objet de parade un coup si vigoureux que l'un des morceaux alla
frapper au front, comme une pierre, le digne prtre effray. Plus tard,
celui-ci en rit avec nous, car il tait impossible d'tre d'humeur plus
dbonnaire qu'Athanase Kmietowitch. Le neveu de la baronne s'tait
attach  lui d'une affection sincre, peut-tre parce qu'il tait le
pre de la belle Clopha.

Chaque fois que j'avais rendu visite  la seigneurie, Znobius me
prenait par le bras pour m'entraner au presbytre. C'tait une humble
demeure; nos paroissiens de la Petite-Russie ne sont pas riches. On et
dit un nid d'hirondelles coll  la vieille glise, et comme dans un nid
d'hirondelles, en effet, jeunes et vieux, troitement serrs les uns
contre les autres, gazouillaient gaiement du matin au soir. Le prtre
disait sa messe, prparait son sermon du dimanche, faisait tout
tranquillement ses baptmes, ses mariages, enterrait ses morts, et pour
le reste abandonnait le monde au sage gouvernement de la Providence,
sans se soucier de la politique ni d'aucune des questions brlantes qui
troublent la digestion des gens moins bien aviss.

Athanase Kmietowitch n'tait qu'un paysan, mais un paysan lettr, qui,
en revenant des champs, copiait d'une belle criture des livres qu'il
tait trop pauvre pour acheter et se tenait ainsi au courant de toutes
les dcouvertes de la science, de tous les progrs de la philosophie.
Trs-simple, indiffrent aux grandeurs, aux richesses, il ne vnrait,
aprs Dieu, que deux choses: la science et sa femme. Madame Sophronia
Kmietowitch tait adore, choye sans cesse, comme l'est seule une femme
de prtre grec. Celui-ci, en effet, ne peut se marier qu'avant d'tre
dfinitivement consacr au Seigneur, et, s'il devient veuf, les ordres
qu'il a reus lui dfendent de convoler en secondes noces. Aussi quelle
terreur a-t-il de perdre la mre de ses enfants! Il suffisait que madame
Sophronia dt: Si tu me contraries, je vais maigrir... pour qu'il
excutt toutes ses volonts. Pourtant madame Sophronia aurait pu
perdre sans inconvnient une partie de son embonpoint vraiment turc.
Compatriote de cette autre fille de cur petit-russien, Anastasie
Lyssowsky de Rohaty, en Gallicie, laquelle, sous le nom de Roxelane,
gouverna tout l'empire ottoman, elle avait ce mme petit nez retrouss
qui fit de Soliman le Grand l'esclave de son esclave, ce petit nez mutin
qui trahit tant de caprice, de force et de passion runis.

Cette femme de quarante ans, magnifiquement panouie, et les quatre
enfants qui l'entouraient, ne faisaient pas mentir le proverbe qui veut
que la beaut soit l'apanage de toutes les familles de prtres grecs en
Gallicie. Je m'aperus bientt que l'une des jeunes filles, Clopha,
une grande blonde au teint blanc et lisse comme l'hermine, et aux yeux
couleur de violette dont le regard vous ouvrait tout un monde naf
et potique comme celui de nos contes populaires, tait l'objet des
attentions respectueuses, mais incessantes, du brave Znobius. C'tait
pour la voir qu'il m'entranait au presbytre, n'osant plus y retourner
tout seul, dans la crainte que la sollicitude maternelle de madame
Sophronia ne s'alarmt.


                                    XII

Deux billets lgants, d'une grande criture nette, presque virile, nous
avaient invits, M. Kmietowitch et moi,  nous rendre chez la baronne le
mme jour et  la mme heure. J'allai donc chercher le prtre, et nous
entrmes ensemble dans la cour de la seigneurie, pour y tre tmoins
d'une scne vraiment bizarre. Warwara, assise  une fentre ouverte du
rez-de-chausse, un grand livre d'heures  la main, rcitait tout haut
les litanies de la sainte Vierge, en s'interrompant de temps  autre
pour gourmander ses gens occups dehors  divers services:

--H! Martschine! les oies sont au verger!... Trne de la sagesse,
priez pour nous...--Mon Dieu! Hermine, qu'as-tu donc cass?... Secours
des pcheurs, priez pour nous...--Bon, voil que la sauce brle... Je
la sens d'ici!

Et elle appelait la cuisinire:

--Maudite coquine! la sauce est brle. Reine des anges, priez pour
nous!

Et ainsi de suite. Enfin elle nous aperut. Mika poussa un aboiement
frntique et saisit entre ses dents aigus le manteau du prtre, sans
se laisser dsarmer par les flatteries de ce dernier.

--Mika! criait la baronne, Mika! mchante bte!

Elle nous fit entrer et, sans perdre un instant, nous conduisit dans une
pice carte o jamais elle ne recevait de visites. Arrive l, elle
ferma soigneusement la porte  clef, aprs s'tre bien assure que
personne ne pouvait entendre.

--Je vous remercie, nous dit-elle, d'avoir eu piti d'une pauvre femme
abandonne. Il s'agit d'un secret, d'un grand secret, et je veux me
hter de vous le confier. Autrement, on nous drangerait... Vous savez,
Hermine... Oh! je suis bien malheureuse! Cette Hermine n'a pas de
conscience. Elle me tourmente dans l'esprance d'hriter... C'est une
bte froce, vous dis-je... Mais ses manges seront tromps. J'ai fait
mon testament. Je l'ai fait en double. Si je le cachais dans un meuble,
elle le dcouvrirait; elle forcerait le tiroir, et ma vie, messieurs, ne
serait plus en sret. Cette ingrate crature m'assassinerait de mme si
je le donnais  un notaire.  cause de cela, je vous supplie de veiller
 l'excution de mes dernires volonts. Tenez, prenez!

Elle tendit  chacun de nous une enveloppe cachete.

--Et s'il plat  Dieu de m'enlever de ce monde,--elle se mit 
pleurer,--ayez la bont de remettre ce pli...

Elle ne pouvait plus parler, tant tait profonde chez elle la piti de
soi-mme.

--Voyons, il n'y a pas lieu de craindre ni de s'affliger encore, dit
doucement le prtre.

--Non, n'est-ce pas? rpliqua la baronne, essuyant ses larmes du revers
de la main; j'ai souvent entendu dire que les malades qui reoivent les
sacrements ou qui font leur testament vivent encore longtemps aprs. Le
croyez-vous? C'est que vraiment je ne veux pas encore mourir. Feu mon
grand-pre avait atteint sa quatre-vingt-deuxime anne, et il est rest
robuste jusqu' la fin.

En ce moment, on frappa violemment  la porte.

--Qui est l? demanda la baronne toute tremblante.

--Ouvrez! rpondit la voix brve d'Hermine.

--Vous voyez! dit bien bas madame Bromirska.

Elle ouvrit, craintive, et Hermine entra aussitt avec fracas.

--Des secrets, en vrit? Que se trame-t-il ici? Qu'avez-vous contre
moi?...

--Quelles ides vas-tu te forger, chre Nuschka? rpondit la baronne de
sa voix la plus caressante.

Et elle embrassa familirement celle que tout  l'heure elle appelait sa
mortelle ennemie.


                                  XIII

Il semblait que Warwara et t avertie par quelque pressentiment de
sa fin prochaine, car, vers la fin de cet automne-l, elle tomba
srieusement malade pour la premire fois. Les soins du mdecin de sa
maison et des deux docteurs appels en toute hte de Kolomea ne lui
parurent pas suffisants; elle fit venir Znobius prs de son lit et lui
dit tout bas:

--Ces sots m'assassineront; prends les chevaux et va-t'en vite 
Lemberg. Je n'ai confiance qu'en toi. Ramne le meilleur mdecin. Je
payerai... oui, je payerai tout; mais ne perds pas une seconde, et
surtout garde-toi de rien dire...

Elle dsigna Hermine d'un mouvement des paupires.

Znobius partit aussitt pour Lemberg; mais, le soir mme, l'tat de la
malade s'aggrava sensiblement. Vers minuit, Hermine, tant seule avec
sa matresse assoupie, la secoua de faon  l'veiller et lui cria dans
l'oreille:

--Avez-vous fait un testament?

La baronne ne parut pas comprendre.

--Avez-vous fait votre testament? rpta imprieusement Hermine.

--Mon testament? murmura la baronne d'une voix teinte,  quoi bon? Je
ne mourrai pas de si tt.

--Il faut que vous en fassiez un... et tout de suite, entendez-vous!
reprit Hermine, la forant  s'asseoir sur son lit.

--Non! dit Warwara avec une dernire nergie, et je te dfends de me
parler de la mort.

--Vous aurais-je donc sacrifi inutilement toute ma jeunesse? s'cria la
bohmienne. Cela ne se peut pas!... Prenez cette plume, prenez...

--Veux-tu m'assassiner?

--Ce n'est pas la peine. Vous mourrez sans cela.

--Oh! misrable ingrate! monstre que tu es!...

Les mains de la baronne se crisprent autour du cou d'Hermine, qui
crut un instant qu'elle allait l'trangler; mais,  force de coups, la
camriste se dlivra de cette treinte furieuse:

--Oui, vous mourrez! dit-elle aussitt qu'elle eut russi  reprendre sa
respiration, vous mourrez, malgr tout, et,  la dernire heure, il n'y
aura pas  votre chevet un seul tre qui vous aime, car moi aussi je
vous abhorre.

Hermine, aprs cette dclaration, n'avait plus de mnagements  garder;
elle prit les clefs que la baronne cachait sous son oreiller et chercha
le testament dans les coins les plus secrets. Warwara s'efforait en
vain de se lever, elle se dbattait, elle appelait et personne ne
rpondait  ses cris. Au matin, Hermine n'avait pas encore trouv le
testament, mais elle s'tait empare de tout ce qui dans la seigneurie
pouvait avoir quelque valeur: bijoux, papiers prcieux, objets de
garde-robe.

Aprs avoir mille fois maudit la voleuse, Warwara s'tait tourne du
ct du mur et fermait les yeux. Lorsque son mdecin vint lui faire
sa visite ordinaire, elle le supplia d'avoir piti d'elle, de traner
Hermine en justice. Le mdecin, croyant aux divagations de la fivre,
promit tout ce qu'elle voulut, quitte  ne rien faire. Vivante ou morte,
cette malheureuse femme tait abandonne aux mains de sa servante, qui
restait la vritable matresse de Separowze.

Deux jours se passrent ainsi, jours d'angoisse pour elle. Spectatrice
du pillage qu'elle ne pouvait empcher, Warwara ne sentait pas auprs
d'elle, comme l'avait prdit Hermine, une seule personne qui lui ft
dvoue. Sous prtexte de la veiller, Piotre et Martschine jouaient aux
cartes au milieu de la chambre, en buvant le meilleur vin de la cave et
en fumant leur pipe.

--Pourquoi nous en priver, disait Martschine, puisqu'elle doit mourir?

La dernire protestation s'tait teinte sur les lvres refroidies de
Warwara. Tout  coup, elle appela faiblement Mika. La petite chienne
s'approcha du lit, flaira le drap et se retira vite. En vain sa
matresse lui donna-t-elle les noms les plus tendres, elle ne reparut
plus. Alors ce coeur de pierre se brisa: Warwara sanglota tout haut.

Ainsi se passrent les derniers jours qu'elle eut encore  vivre, si
l'on peut appeler vivre cette lutte effroyable entre l'me prte 
partir et le corps qui se rvolte encore. Enfin l'heure sonna qui efface
toutes les douleurs, qui apporte la dlivrance au plus mchant comme au
meilleur, Mika se mit  pousser sous le lit des hurlements lamentables:

--Qu'as-tu, ma pauvre bte?... murmura sa matresse. Faim, peut-tre...

Mais Hermine, clatant d'un rire impitoyable:

--Les chiens hurlent, dit-elle, quand il y a des mourants dans la
maison.

--Je ne meurs pas, gmit la baronne, non, je ne meurs pas, je ne veux
pas mourir! Qu'on aille chercher le prtre, ajouta-t-elle quelques
instants aprs.

Quand la cuisinire de Separowze entra au presbytre, j'y tais
justement en visite; nous nous htmes de rpondre  l'appel de la
mourante. Mais il tait trop tard. L'agonie avait commenc.
Martschine lui ayant dit:--On est all chercher Sa Rvrence M.
Kmietowitch,--Warwara rpliqua d'une voix que personne ne reconnut:--Qui
est celui-l?--comme si elle et entendu son nom pour la premire fois.

Hermine s'approcha du lit:

--Elle meurt! dit-elle tout bas, c'est fini.

Et avec une frocit inoue:

--Me direz-vous enfin, reprit-elle, o est le testament?

Sur ce visage de morte passa un sourire malicieux, effrayant.

--Le testament est... il est en bonnes mains...--rpondit-elle avec
fermet. Tu n'auras rien... non, rien... pas une vieille pantoufle...

Puis, ttant la couverture des deux mains:

--O est mon argent?... soupira-t-elle, on m'a pris mon argent...

Lorsque j'entrai avec le prtre, elle venait de mourir. La seigneurie
semblait avoir t mise au pillage, et tout le dsordre qui suit une
orgie rgnait dans la chambre mortuaire. Warwara n'avait pas cette
beaut paisible et solennelle que j'ai vue  la plupart des morts; ses
traits taient absolument dfigurs: personne n'avait song  lui fermer
les yeux. Le prtre se mit en prires; les serviteurs s'agenouillrent
 son exemple. Au dernier _Amen_, Znobius parut sur le seuil avec le
grand mdecin de Lemberg. Tandis que celui-ci s'approchait du lit, puis
haussait les paules, le jeune parent pauvre de la baronne pronona
un fervent _Pater noster_; il se pencha vers sa tante et lui ferma
pieusement les yeux. Le soleil couchant projetait un dernier rayon d'or
sur la main ouverte de la morte. Les ducats dont elle avait t si avare
n'eussent pas brill davantage.


Je reconduisis M. Kmietowitch au presbytre. Nous marchions cte  cte
en silence, quand un cortge funbre nous rejoignit. Nous nous rangemes
pour le laisser passer.

--Qui donc enterre-t-on? demandai-je.

--Un paysan de Separowze, me rpondit M. Kmietowitch; dans la contre,
il tait connu pour le pire des ivrognes. coutez comme sa veuve le
pleure.

En tte du cortge marchait un homme portant la croix; puis les chantres
suivaient avec le diacre; six garons robustes portaient le cercueil
couvert de grosse toile blanche, et derrire le cercueil, venait la
veuve, les cheveux pars, les vtements dchirs. Le long cortge d'amis
et de voisins, arms de fusils et de pistolets pour la plupart, faisait
penser  des cosaques prts au combat plutt qu' des paysans en deuil.
Les bruyantes lamentations des pleureuses se mlaient au murmure des
prires et aux sons dchirants du _trembit_[4]. Quand tout eut fait
silence, la veuve recommena ses sanglots et ses gmissements; en mme
temps, elle se tordait les mains, s'arrachait les cheveux.

[Note 4: Cor des Karpathes.]

--Ah! mon cher Zphyrin, disait-elle, pourquoi m'abandonner? Comment
vivrai-je sans toi, pauvre femme que je suis? Qui donc me battra
maintenant, mon Zphyrin? Qui donc m'accablera d'injures, puisque
tu n'es plus, mon trsor? Dis! qui donc boira toute l'eau-de-vie du
cabaret, qui donc s'endettera auprs des juifs, comme tu savais si bien
le faire?...

Rien de plus trange que cette lamentation ironique de la veuve qui,
dlivre de son tyran, devait nanmoins se soumettre  l'usage.
Toute l'_humour_ populaire de la Petite-Russie clatait dans cette
improvisation.

--C'est le jugement du dfunt qui commence! fit observer Kmietowitch.

--Comment, pensai-je, jugera-t-on Warwara? Mais non, Warwara n'a rien 
craindre; elle a veill toute sa vie  ce que personne ne pt se trouver
l pour gmir derrire son cercueil.

Je me trompais; les splendides obsques de la baronne furent conduites
par Znobius, qui pleurait comme un enfant.


                                  XIV

Aussitt aprs les funrailles, survint le notaire Batschkock pour
l'ouverture du testament. M. Kmietowitch et moi nous prsentmes chacun
le pli qui nous avait t confi: c'tait le mme testament crit en
double.

 peine Batschkock en eut-il pris connaissance, qu'il poussa une longue
exclamation:

--C'est fou! absolument fou! Jamais crature raisonnable n'a choisi un
tel hritier. Il y a de quoi rire!

Cet hritier invraisemblable n'tait autre que Mika. Toute la fortune
des Bromirski tait lgue  la petite chienne hargneuse, mais
l'administration des biens restait confie  Znobius; il toucherait les
revenus tant que vivrait l'intressant quadrupde,  la condition de le
soigner fidlement. Mika, morte  son tour, tout devait retourner aux
Carmlites de Lemberg, qui taient charges de prier pour l'me de la
dfunte baronne.

Znobius, en apprenant les bizarres dispositions testamentaires qui le
concernaient, demeura d'abord atterr; il n'avait pas compt sur une
obole.

--Laissez-moi m'asseoir, dit-il; je n'ai plus de jambes.

Mais, l'instant d'aprs, le jeune fou, bondissant jusqu'au plafond,
saisissait Mika par les pattes et se mettait  danser avec elle. Les
domestiques vinrent saluer leur nouveau matre, et aussitt, comme il
arrive pour tous les changements de gouvernement, les dlateurs et les
courtisans surgirent: Martschine lui chuchota un mot dans l'oreille
droite, Piotre un autre mot dans l'oreille gauche, et Znobius donna
tout haut l'ordre d'ouvrir devant lui les malles d'Hermine. Sans se
laisser intimider par les menaces, ni toucher par les pleurs de cette
mgre, il reprit d'une main ferme tout l'argent, tous les objets
prcieux qu'elle s'tait appropris, saisit de l'autre main une cravache
et la chassa ainsi de la seigneurie.


                                XV

L'argent est pour les hommes une pierre de touche. Znobius riche ne
ressembla gure  Znobius pauvre; il perdit sa gaiet, ses joyeux
enfantillages, son insouciance du lendemain. Bref, il ne resta rien de
lui que l'amour vou une fois pour toutes  la blonde Clopha. Contre
cet amour, l'argent lui-mme ne put rien. Au fait, comment Znobius ne
serait-il pas devenu triste et chagrin? Son opulence, son bonheur mme,
puisque la misre lui et t le courage d'aspirer  la main de celle
qu'il adorait, tout enfin dpendait de la vie d'un mchant roquet,
vieux, obse et maladif.

--Non, dit-il dans son honntet scrupuleuse, je ne ferai pas de Clopha
aujourd'hui une dame et demain une mendiante!

Il rsolut d'amasser  force d'conomies un petit capital qui lui permt
de prendre charge de famille; pour cela, il fallait prolonger de trois
annes au moins la vie de Mika. Cela semblait impossible, vu les
frquentes indispositions de cette crature gte.

Znobius entreprit d'arriver  ses fins en se privant de tout.

Plusieurs domestiques furent congdis; il fit des rformes de toutes
sortes, et la seigneurie prit une mine plus dsole encore que du temps
de la baronne. L'esprit de cette dernire semblait toujours flotter
dans les murs qui avaient abrit son avarice. Toutes les recherches du
bien-tre et du luxe taient rserves pour la seule Mika, toujours
couche sur ses coussins comme une petite-matresse et plus grondeuse,
plus irascible que jamais. Les soins assidus de Znobius taient reus
par elle sans l'ombre de reconnaissance; en vain se levait-il ds l'aube
pour la brosser lui-mme, en vain la baignait-il chaque semaine avec
des prcautions infinies, la schant ensuite dans du linge chauff,
l'emmaillotant comme un poupon de sa pelisse de zibeline pour la porter
dans le lit d'dredon o elle consentait  dormir.  table, Mika
recevait du bout des dents les meilleurs morceaux. Si elle les refusait,
Znobius suppliait, cherchait  l'amuser, appelait une foule de chiens
imaginaires, Diane, Azor, Jupin, jusqu' ce que Mika, pousse par la
jalousie, et surmont sa rpugnance et mang son potage. Il lui tenait
compagnie dans le carrosse o elle trnait, tout comme une noble dame,
disait Piotre; mais rarement elle se dcidait  sortir, et il fallut que
son gardien, puisqu'il ne pouvait se rsoudre  l'abandonner aux soins
douteux des domestiques, prt des habitudes sdentaires. Plus de visites
au presbytre. A peine lui permettait-elle de lire ou de fumer  sa
guise! Combien de fois le pauvre Znobius fut-il rveill en sursaut, la
nuit, par le cauchemar qui lui montrait Mika courant quelque danger!
Il n'avait plus de repos avant de s'tre assur que la bte endormie
respirait bien. Le mdecin de la maison ne suffisait pas  cette
princesse; on consultait pour elle  Kolomea, mme  Lemberg; mais rien
ne pouvait vaincre un embonpoint alarmant qui la rendait de jour en jour
plus lourde et plus haletante.

--Plaignez-moi, me dit Znobius un jour que j'tais all le voir;
plaignez-moi; je me sacrifie  ce maudit animal, et il ne me donne en
change que du souci, tant de souci que je voudrais le battre jusqu'
l'assommer; mais que deviendraient mes revenus si je suivais mon envie?

J'entrai avec lui dans le salon o Mika reposait accable sur ses
fourrures. Elle ne se leva pas pour courir  la rencontre de Znobius,
elle ne poussa pas un aboiement joyeux, elle ne remua mme pas la queue,
comme l'et fait tout autre chien  la vue de son matre. L'homme tait
ici l'esclave de la bte, et on et dit que la bte s'en rendait compte,
car elle appela Znobius d'un grognement sourd, et Znobius obit  ce
chien qu'il dtestait, parce que le chien tait riche.

--Vous voyez, me dit-il avec amertume, je reois des ordres.

Mika parut comprendre qu'il se plaignait, car, se levant avec une
fureur soudaine, elle se mit  japper en montrant ses dents aigus, qui
mordirent Znobius de la belle faon lorsqu'il essaya de l'apaiser.

Enfin le pauvre diable tomba dans une mlancolie profonde; il vitait
ses amis, maigrissait  vue d'oeil.

--Comment, disait M. Kmietowitch, un homme peut-il tre pouss par la
cupidit jusqu' devenir le valet d'une bte?

Il y avait trois mois que la baronne tait morte. Un soir, je faisais au
presbytre une partie d'checs avec la belle Clopha, lorsque Znobius,
tout de noir vtu, traversa les champs  grands pas, semblable  un
corbeau sur la neige, et se prcipita dans la chambre o nous tions
runis, la famille du prtre et moi. Il avait l'air dsespr; ses
cheveux tombaient par mches parses sur son ple visage, il tenait un
pistolet; sans prononcer un mot, il embrassa les genoux de Clopha.

--Est-ce que Mika est morte? demandai-je.

Ce fut, je l'avoue, ma premire pense.

--Que m'importe qu'elle meure! s'cria-t-il avec emportement. J'en ai
assez de cet ignoble esclavage!...

--Dieu soit lou! interrompit le prtre.

--Dites que vous aurez piti de moi, Clopha; promettez de devenir
ma femme, et je renonce  toutes mes richesses. Je casse la tte de
Mika,--et il brandit son pistolet...--Clopha, le veux-tu?.. J'aime
mieux, pour ma part, m'atteler moi-mme  la charrue que de renoncer
plus longtemps  ma dignit d'homme.

La belle fille ne rpondit pas tout d'abord; ses yeux taient baisss
sur l'chiquier. Tout  coup, sa main un peu grande, mais bien faite
et blanche comme l'ivoire, sortit de la fourrure dont tait borde sa
kazabaka, et poussant un pion avec tranquillit:

--chec et mat! pronona-t-elle.

Notre partie tait termine. Alors elle se tourna vers Znobius,
toujours  ses pieds:

--Je serai votre femme, lui dit-elle, mais ne tuez pas le chien, car il
serait aussi absurde de repousser l'argent que de s'en faire l'esclave.

Ainsi Mika trouva grce devant la blonde Clopha, qui, un mois plus
tard, entrait en matresse  la seigneurie, le petit chien du presbytre
sur ses talons. Ce chien vif, espigle, toujours frtillant, bondissant,
avait vraiment le diable au corps; je n'en vis jamais de plus drle ni
de plus aimable. Il fit ce que toute l'nergie et toute la sagesse de
Clopha n'auraient pas su accomplir peut-tre. Il relgua les mdecins
dans l'ombre, il sauva la vie de Mika. Celle-ci accueillit d'abord ses
avances d'un air boudeur; mais,  la fin de la premire journe, les
deux chiens s'battaient comme de vieux camarades  travers les jardins.
L'exercice rendit  Mika l'apptit que doit avoir un chien bien portant
et mme la taille svelte qu'il ne semblait pas qu'elle pt jamais
recouvrer. Elle devint mre de famille et acquit tout naturellement les
qualits que ce titre comporte. Je suppose qu'elle vit encore.




                           BASILE HYMEN


                                I

Nous tions tous deux fatigus, moi et mon chien; il me suivait
lentement, la langue pendante, la queue rentre entre les jambes.
Voici donc une fort! Qui pourrait rsister  sa fracheur dlicieuse?
J'appuie mon fusil contre le tronc d'un chne, et je m'tends  l'ombre,
sur l'herbe paisse. Mon chien se laisse tomber auprs de moi; il n'en
peut plus! L'aprs-midi a t si chaude, si accablante! Depuis le matin,
nous battons les champs, les bois, les buissons, toute la contre, sans
autre butin que deux bcasses, et nous sommes gars!... Enfin, il y a
l cependant devant nous un petit village,--un village dans les environs
duquel je n'ai jamais chass. Quel effort il faudra encore pour
l'atteindre!... Le soleil brle toute la campagne; les gros nuages noirs
semblent prts  se laisser tomber comme autant de poids normes qui
craseront les pis mrs, dj courbs vers la terre; au del des
moissons ruisselantes d'or, la grande prairie est sche comme si elle
avait pass l'anne dans un herbier; les chevaux paissent couchs; de
loin en loin,  de rares intervalles, tinte faiblement une clochette. La
fume elle-mme ne s'lve qu'avec lenteur au-dessus des chemines du
village. Elle ne monte pas; elle s'arrte, comme pour s'y reposer sur
les toits de chaume noircis. Sous une haie vive dort un jeune garon
vtu de toile, pieds nus, le visage contre terre, et dans le ruisseau
qui coule lentement prs du village se baignent de petits paysans. Ils
barbotent, jettent des cris, clatent de rire; c'est le seul bruit qui
rompe ce morne silence. Derrire moi, la fort sommeille immobile;
seules, les feuilles d'argent d'un tremble lanc chuchotent
entre elles: on dirait des coeurs palpitants qui frmissent et
s'entre-choquent. Aucun oiseau ne se fait entendre; mais les mouches
bourdonnent en revanche, et les papillons, voguant sur les ondes de
l'air embras, se poursuivent avec mille jeux foltres. Au-dessus de
moi planent des cigognes;  peine paraissent-elles grosses comme des
hirondelles. Quelle bonne odeur de foin frais coup! Mais, de plus en
plus, les nuages s'amoncellent, et le ciel s'assombrit.

--Je crois, dis-je  mon chien, que nous aurons de l'orage.

Il me comprit. Les animaux nous entendent souvent mieux que les hommes.
Se levant, il battit la terre du superbe panache de sa queue. Je jetai
mon fusil sur mon paule et me dirigeai vers le village. Il tait trop
tard: dj avait souffl ce coup de vent imptueux qui amne la
pluie. Des pyramides de poussire souleves entre le ciel et la terre
semblrent tayer la vote sombre; les ondes jaunes du bl se brisrent
contre la fort comme une mer agite, le tonnerre gronda, on et dit
qu'un drap noir descendait du firmament pour s'tendre sur le monde et
le cacher. Puis un clair dchira ces tnbres comme si les portes du
ciel taient forces soudain; par la crevasse bante jaillit l'ternelle
lumire qui blouit nos yeux. Depuis quelques secondes, de larges
gouttes d'eau brillaient sur les feuilles. Tantt la campagne semblait
illumine par des feux de Bengale, tantt elle s'effaait dans la nuit.
Un clair, un roulement prolong se succdaient avec prcipitation;
le vent hurlait comme une meute de loups, et maintenant tombaient des
torrents de pluie, fouettant les arbres chargs de fruits et les pis
briss. Je courais... Le ciel s'claircit peu  peu et changea de
couleur: rouge tout  l'heure, il devint jaune clair, pour passer de l
au violet fonc. La pluie faisait songer  un rideau gris illumin par
derrire; sous mes pieds se formaient des ruisselets rapides; dans l'air
flottait une odeur trange, comme si le soleil et t une grande torche
de rsine secouant sa fume autour d'elle. Les saules, au bord de l'eau
cumante, gmissaient comme si l'ouragan et veill leurs mes. Au
milieu d'un ptillement pareil  celui de la fusillade pendant le
combat, je me jetai, sans en demander la permission, dans la premire
maison venue, si brusquement que je renversai presque un homme debout
sur le pas de la porte. Nous nous secoumes  l'envi mon chien et moi;
je posai mon fusil dans un coin et m'approchai de l'tre, o flambait un
bon feu.

De l'autre ct de la chemine taient assis sur un banc trois paysans
qui pouvaient reprsenter les trois degrs de la vie. L'un,  moustaches
et  cheveux blancs, ses chausses de toile retenues par une ceinture
brune, la tte et les pieds nus, tait videmment le propritaire du
lieu.  ct de lui se trouvait un vigoureux gaillard de quarante ans,
hl, une pipe  la bouche, vtu d'ailleurs comme le vieillard, mais
avec des bottes et un chapeau de paille qu'il avait d tresser lui-mme;
c'tait sans doute un voisin. Le troisime tait un beau jeune homme
habill de drap brun et portant sur sa tte boucle un bonnet de peau
d'agneau noir,  la manire persane; celui-l tait sans doute quelque
hte tranger. Auprs d'eux, mais leur tournant le dos, trnait sur un
coffre de bois peint, avec la majest d'une tzarine, une jolie femme de
trente ans environ, au petit nez impertinent dans un frais visage, aux
lvres rouges moqueuses et aux yeux gris d'un calme trange sous leurs
pais sourcils noirs. Elle portait de hautes bottes, une jupe bleue et
rouge, une chemise brode, des grains de corail au cou, une pelisse
blanche en peau d'agneau et un mouchoir de tte bigarr. Une autre femme
plus ge,  la physionomie avenante et douce, faisait la cuisine sur un
feu qu'activait certaine grande fille maigre, l'air affam. Deux
jeunes gars s'appuyaient contre le mur; un gamin de huit ans enfin,
sommairement couvert d'une chemise, s'occupait, assis sur le sol de
glaise battue,  tailler un sifflet de sureau qu'il essayait de temps 
autre pour en tirer le cri d'un cochon de lait.

L'homme que j'avais failli renverser devant la porte et qui maintenant
examinait tranquillement mon fusil, en connaisseur, tait aprs tout la
seule figure vraiment remarquable de ce cercle. Figurez-vous un oiseau,
une me d'oiseau dans un corps humain. Le profil acr, les yeux ronds,
clairs, pntrants et caves, des bras qui s'agitaient comme des ailes,
la dmarche d'une alouette courant et sautillant sur la terre laboure,
une voix aussi claire que celle du chanteur emplum qui ppie dans
l'aubpine.

Ces braves gens me salurent, chacun  sa manire, les hommes en se
levant et en se dcouvrant la tte, la jeune femme en montrant deux
ranges de dents blouissantes, l'homme  figure d'oiseau en me baisant
l'paule. Nous autres, Petits-Russiens, nous sommes un peuple de
bavards; aussi ne manquai-je pas d'entamer l'entretien par les questions
de rigueur sur l'tat de la rcolte. Puis, je demandai au vieux paysan
combien il avait d'enfants. Le vieux appuya le menton sur sa main,
poussa un soupir, se mit  compter sur ses doigts et dit enfin, en
dsignant le petit garon qui taillait un sifflet:

--Voil le dernier.

--Quel ge a-t-il?

Le bonhomme se livra aux mmes manoeuvres, mais cette fois sans trouver
de rponse.

--Et l'an?...

--L'an? Eh bien! Waschko, quel ge as-tu? Dis-le, ne te gne pas.

Waschko sourit sans plus parler qu'une carpe.

--Avez-vous beaucoup de btail? avez-vous des chevaux? poursuivis-je.

Le visage du paysan s'illumina. Se levant  demi, puis se rasseyant, il
rpondit avec volubilit:

--Je remercie monsieur le bienfaiteur; feu mon pre avait deux chevaux
et une vache; quelques poules aussi couraient par-ci par-l; mais,
depuis que la servitude est abolie, nous avons, Dieu merci, quatre
chevaux ronds comme des porcs et deux boeufs de Hongrie, vous savez ces
boeufs  grandes belles cornes, et cinq vaches; l'une d'elles vient
de Suisse; elle est blanche  taches noires, elle aura quatre ans 
l'Ascension.

Ce rcit homrique fut interrompu par l'entre d'un homme g dont
l'habillement se rapprochait de celui des gens de la ville. Ce nouveau
venu ta son chapeau, qui ruisselait comme une gouttire, et approcha
ses mains de la flamme du foyer.

--Vous voici donc de retour? lui dit notre hte avec un plaisir vident.

--Bien mouill, sans doute? ajouta la vieille femme d'un air de
sollicitude.

--Mais non, trs-peu, rpondit l'tranger,--et son accent trahit
aussitt pour moi l'homme bien lev;--lorsqu'a commenc cet affreux
orage, j'tais justement chez le juge; l, j'ai appris que Russine tait
dans votre maison, et j'accours.

La belle femme en pelisse blanche sourit avec fiert.

Il tait curieux de voir l'accueil que l'on faisait de tous cts au
visiteur, celui-ci le dbarrassant de son chapeau, cet autre de son
manteau, un troisime chargeant de tabac sa pipe d'cume de mer; le
petit garon se leva pour lui montrer son sifflet; les animaux de la
maison eux-mmes lui faisaient fte, se disputant ses caresses.

--C'est Dieu qui vous envoie, dit celle qu'il avait appele Russine
en quittant sa place sur le coffre pour s'approcher de lui.  qui
ferons-nous maintenant un joli procs?

--Ne deviendrez-vous donc jamais raisonnable, Russine? Dans quel but se
crer de pareils embarras?

--J'ai besoin d'agitation autour de moi; la tranquillit me tue.

--Prenez donc un mari.

Russine sourit encore et regarda le jeune homme au bonnet de fourrure.

--Je vous l'ai dj dit, et aujourd'hui je viens vous renouveler la mme
proposition. Au lieu de faire  Martschin Wisloka un procs qui vous
ruinera tous les deux, tendez-lui la main, devenez sa femme.

Les yeux baisss, elle tiraillait sa chemise brode:

--Qu'il m'en prie lui-mme!

L'tranger s'assit sur le banc auprs du jeune paysan et lui parla tout
bas, puis il se leva, fit un signe  la jeune femme et passa dans la
chambre voisine. Elle le suivit, non sans lever d'abord coquettement son
petit nez vers son bel adversaire, qui, pour sa part, la couvait des
yeux.

--Une jolie femme! fis-je observer.

--Une riche veuve! ajouta notre hte.

--Mais qui ne craint pas la chicane, insinua le paysan de moyen ge. Des
procs, toujours des procs avec elle. C'est effrayant! celui qui la
prendra pourra, je gage, chanter la chanson:

  Je n'irai pas  la maison,
  Je n'irai pas  la maison.
  Mieux vaut cent fois le cabaret.
   la maison me bat ma femme!

Tout le monde se mit  rire, mais sans bruit, comme on rit dans la bonne
compagnie.

--Et lui, repris-je, qui est-il?

--Un procureur, rpondit le jeune paysan, un procureur clandestin, non
autoris, s'entend.

--Il est ce que tu dis, expliqua le vieux, il l'est et il ne l'est pas.
Les procureurs clandestins sont toujours des fripons, et celui-ci est
un honnte homme. Il a t mme propritaire; c'est un noble, c'est un
savant, et il nous aide, nous autres paysans, contre les seigneurs.

--Quel est son nom?

--Basile Hymen.

--Les gens de ce mtier s'enrichissent, dit la vieille paysanne; seul
Basile Hymen ne prend l'argent de personne, bien qu'il soit pauvre. Tout
au plus accepte-t-il un gte pour la nuit, ou s'assoit-il  notre table,
ou consent-il  ce qu'on lui prte une paire de bottes.

--Oh! s'cria le bizarre individu  tte d'oiseau, c'est un brave homme!

Notre hte sourit.

--Il convient que celui-ci fasse son loge, me dit-il; Basile Hymen l'a
sauv lorsqu'on l'accusait d'un vol.

--Je ne suis pas un voleur! cria l'autre en se prcipitant sur lui,
comme s'il et voulu le cribler de coups de bec.

--Tu es un voleur des champs, Gabris, rpliqua tranquillement le
vieillard.

--Non, non, un voleur drobe en cachette; moi, je ne me cache pas.

--C'est encore vrai, affirma le bonhomme d'un air fin; il prend tout au
grand jour,  la clart du soleil.

--Et qu'est-ce que je prends?

--Tout ce que le bon Dieu fait crotre.

Chacun se mit  rire, et Gabris comme les autres.

--Mais, dit-il, rflchissez donc! Est-ce Dieu qui a trac la limite des
champs? Il fait mrir les fruits pour tout le monde. Qui donc est le
voleur? N'est-ce pas celui qui accapare ce qui appartient  tous et qui
lgue sa proie aprs lui  ses hritiers? Oh! c'est bien diffrent si
l'on a soi-mme cr quelque chose en dehors du bon Dieu. Il va sans
dire que celui qui abat les arbres, qui les taille et qui se btit une
maison, est bien le matre de cette maison, et que celui qui tanne la
peau d'un veau et s'en fabrique des bottes est bien le matre de ces
bottes. Personne ne lui disputera cela, pas plus que l'argent qu'il
gagne.

--Bon! pensai-je, nous avons affaire ici  l'un de ces philosophes selon
la nature, qui donnent aux Polonais le droit d'appeler nos paysans des
communistes. Vous ne prenez donc que les fruits de la terre? demandai-je
tout haut.

--Comme vous dites, mon doux petit seigneur; personne n'a jamais eu
besoin de fermer ses coffres devant moi; je n'ai jamais pris d'argent.

--Mais, d'aprs votre propre raisonnement, le champ qu'un homme cultive
lui appartient tout comme son argent.

--Non.

--Ne le cultive-t-il pas de ses mains?

--Il n'a qu' laisser la terre  elle-mme, dcida Gabris avec un
sourire rus: elle produit sans que l'homme s'en mle. Est-ce qu'on
ne nous parle pas d'un temps o personne ne possdait de champs, ni
seulement d'abri? La commune seule tait propritaire, pour ainsi dire.

--Ce temps-l est pass.

--Malheureusement! Les Polonais, les seigneurs, out arrang les choses 
leur faon, mais ce n'est pas pour le mieux. Notre Basile Hymen pourrait
l-dessus vous en raconter long; ils ont pris jusqu' sa chemise, et on
peut s'tonner qu'ils ne lui aient pas enlev en outre la peau du corps
pour la tendre sur un tambour comme font les Tartares.

--Ce Basile Hymen est donc bien malheureux?

--Pas prcisment, parce qu'il n'a jamais perdu la tte; mais tout a t
si mal pour lui, qu'on ne peut presque s'empcher de rire quand on pense
au guignon dont il a t la victime ni plus ni moins que le paysan du
vieux conte.

--De quel conte?

--Gabris vous le contera, monsieur le bienfaiteur, dit le vieux paysan;
il a la langue bien pendue, et que ferions-nous, sinon l'couter,
puisqu'il pleut encore  verse?

Gabris, le voleur des champs, s'assit sur la pierre de l'tre, balana
ses genoux de droite  gauche et commena:

Il y avait une fois un paysan qui possdait une belle maison, des
terres, tout ce que peut dsirer un homme de campagne, et, les bonnes
annes se succdant, il mit beaucoup d'argent de ct; mais un incendie
vint dtruire sa maison de fond en comble. Il s'en soucia peu; ses
terres lui restaient et aussi son magot; il avait cach celui-ci, pour
plus de sret, dans un saule au bord de l'eau. Survient une inondation
qui ravage ses champs, noie ses btes et emporte le saule qui renfermait
l'argent; au pauvre diable il ne reste rien que la vie sauve; il en est
rduit  se faire messager. Une fois, la nuit l'ayant surpris en route,
il reoit l'hospitalit chez un propritaire, homme de coeur, juste et
gnreux. A table, il raconte ses malheurs en dtail; aussitt le matre
de la maison regarde sa femme. Le saule arrach par l'inondation avait
flott jusque chez eux, et, en le coupant pour faire des bches, on
avait trouv le magot. S'tant consults sur les moyens de lui rendre
son bien, sans avouer pour cela qu'ils se le fussent un instant
appropri, les deux poux creusrent un grand pain, y glissrent tout
l'argent que le hasard leur avait apport, puis, remettant ce pain au
messager, ils lui dirent:

--Prenez, ami, c'est pour votre route!

L'homme remercia, prit le pain et s'en alla. Chemin faisant, il
rencontra un marchand de cochons qui l'avait connu autrefois:

--N'avez-vous pas, lui demanda le marchand, un petit cochon  me
vendre?

--Je n'ai pas de cochon; tout ce que je possde est brl ou noy; mais
l, dans mon sac, j'ai un pain que je vous vendrai volontiers, car je
n'ai pas faim, et il est trop lourd pour que je le porte plus longtemps.

Le marchand paya comme s'il se ft agi d'un pain ordinaire et
dbarrassa de son fardeau notre pauvre dupe.

Il arriva que le propritaire qui avait donn le pain passa par
certaine auberge o s'tait arrt le marchand de cochons. Au moment
mme o ce dernier disait  l'aubergiste en posant sur la table le
contenu de son sac: Ne me donnez pas de pain; je viens d'en acheter
un sur la route  un messager, il reconnut son pain bourr d'or. Le
marchand sortit l'espace d'une minute, et le propritaire en profita
pour remplacer ce pain par un autre.

Aprs bien des courses et bien des fatigues, l'enguignonn revint chez
les mmes gens riches et gnreux, qui, cette fois encore, le reurent
avec bont. Lorsqu'il partit de nouveau, l'argent, roul dans un fichu,
tait,  son insu, au fond de sa _torba_[5]; mais, par malheur, en
passant le long du jardin, il aperut un pommier charg de pommes
superbes:

--Si j'en prenais une? se dit-il.

[Note 5: La torba est une panetire, un sac.]

Et, suspendant sa _torba_  une branche, il grimpe dans l'arbre. Au
moment mme, son hte apparat  l'improviste et le surprend. Tout
effray, il se sauve, et si vite qu'il laisse sa _torba_ accroche 
la branche. Le propritaire se met  rire; s'avisant que l'autre doit
franchir une passerelle jete sur le ruisseau voisin, il le devance, et,
rsolu  l'aider malgr lui, pose la _torba_ au milieu de la planche;
mais il a compt sans le guignon du pauvre messager. Celui-ci, avant
d'atteindre la passerelle, s'tait dit:

--Bah! je ne suis pas encore trop  plaindre, puisque j'ai des yeux qui
me permettent de gagner mon pain. Comment ferais-je pour passer l si
j'tais aveugle. Essayons.

Sur ce, il ferme les yeux et s'avance lentement, son bton en avant. Il
touche le petit pont, enjambe l'argent et continue sa route.

--Ma foi! dit l'homme riche, qui avait suivi tous ses mouvements, je
renonce  aider ce malheureux. Dieu seul peut le tirer d'affaire, si
c'est sa volont.

--Eh bien! dit Gabris en terminant, Basile Hymen est comme le messager
enguignonn.

Les paysans continurent  parler de Basile jusqu' ce que ce dernier
revnt, accompagn de l'intraitable veuve. Il avait l'air gai maintenant
et fit signe au jeune paysan, qui, fort troubl, se tira la moustache et
vint chuchoter je ne sais quoi  l'oreille de Russine. La veuve s'tait
de nouveau assise sur le coffre; elle rpondit au galant par une tape,
et je remarquai que sa main brune tait bien faite. Enfin Basile prit
l'amant trop timide par le bras et le poussa auprs de sa future pouse.

Tandis qu'il manoeuvrait ainsi, je le considrais avec attention. Il
avait bien soixante-dix ans, mais c'tait un de ces septuagnaires
comme on en rencontre chez nous, frais, vigoureux, alerte. Ses cheveux
n'avaient blanchi qu'aux tempes; son accoutrement tait trange, non pas
misrable, mais en dsordre; rien de ce qu'il avait sur lui n'allait
bien; aucune pice n'tait assortie  l'autre; on aurait pu le prendre
pour un comdien ambulant ou un jongleur avec ses bottes rouges qui
faisaient valoir son pied petit et cambr, sa culotte collante comme on
en porte pour monter  cheval, et sa veste de peluche violette; le long
cafetan de laine verte tait incontestablement d'origine hbraque. De
moyenne taille, Basile Hymen me parut pourtant robuste et bien bti;
ses traits nobles, rehausss par un teint rose comme celui d'une jeune
fille, ses yeux bruns, assez petits, mais perants, exprimaient la
douceur, l'intelligence, la finesse et la bont. Ses moustaches
pendantes restaient noires. En somme, c'tait toujours un bel homme.

--Eh bien! l'affaire est arrange, dit-il aux paysans avec un sourire
satisfait.

Il s'assit sur le banc auprs d'eux et reprit:

--Une fois de plus, les biens de ce monde ont failli diviser deux
personnes faites pour s'entendre: la proprit n'est qu'une source de
chagrins, de querelles!

--Croyez-vous donc les pauvres plus heureux que les riches? lui
demandai-je.

Il me rpondit d'un air affable:

--Si vous entendez par pauvres ceux qui souffrent de leur pauvret, non,
sans doute, monsieur le bienfaiteur; mais les gens vraiment heureux sont
ceux qui, n'ayant pas de biens, ne souhaitent point d'en avoir.

--Existe-t-il de ces gens-l?

--Regardez-moi. Je ne possde rien, pas une obole, et je gage qu'il n'y
a pas d'homme plus heureux que Basile Hymen dans toute la Gallicie,
peut-tre dans toute l'Europe.

--Je vous serai reconnaissant de nous expliquer...

--Volontiers.

Prenant un charbon enflamm, il l'appliqua sur sa pipe et se mit  fumer
majestueusement comme un pacha:

--Je voyage  la faon du Juif errant, ce qui me permet de voir,
d'entendre bien des choses. Par exemple, je me repose chez un seigneur;
une heure aprs, je suis dans le cabaret d'un Juif; le soir, je couche
sous le toit d'un Armnien; demain, ce sera peut-tre  la belle toile,
en compagnie de vagabonds. Vous comprenez qu'ainsi j'ai toute facilit
pour plonger dans le coeur humain; mon emploi mme m'y aide; les mes
se mettent nues devant moi comme elles ne le feraient ni devant le
confesseur ni devant le mdecin, car la proprit est plus prcieuse
que la sant, plus prcieuse que le salut, et c'est moi qui aide  la
dfendre. Ds qu'il s'agit de sa proprit, croyez-moi, l'homme devient
un tigre. Tenez, la preuve... J'ai log, il y a quelques jours, chez
un petit employ du chemin de fer. Il se mourait, le malheureux, d'une
maladie de poitrine. Au premier coup d'oeil, je me rends compte des
choses: une femme dans la maison, une femme qui n'est pas lgitimement
la sienne, et deux marmots qui seront  la mendicit ds que le pre
leur manquera. Une triste situation, n'est-ce pas? La femme pleure,
se tord les mains, implore tous les saints du calendrier. Les enfants
jettent les hauts cris. Rien n'y fait, l'homme meurt. Aussitt cette
femme, qui l'avait aim assez pour devenir sa matresse, se lve, sche
ses larmes, et son premier soin, avant de fermer les yeux du dfunt, est
de s'approprier tout ce que la maison renferme de quelque peu prcieux.
Elle ne perdait pas un instant, hlas! C'tait bien naturel, et,
justement  cause de cela, horrible. Nommons ce sentiment comme vous
voudrez, puisque les hommes prtendent, manie bien vaine, donner un nom
 tout: nommons-le instinct de la conservation ou autrement, je vous dis
ce que j'ai vu; chacun n'a souci que de soi-mme, et de ce souci goste
nat la proprit.

Nous assurons notre avenir aux dpens d'autrui; nous luttons pour notre
propre existence, et dans ce combat le plus faible succombe. Entre
les arbres de la fort, il en est de mme. Les forts font la loi aux
faibles; nul ne songe  mnager le prochain; chacun songe fort bien, en
revanche,  se prserver soi-mme, et c'est pour satisfaire ce besoin de
scurit personnelle que les hommes ont conclu entre eux une sorte
de trait d'o manent l'tat, les lois, la morale. Depuis que cette
convention est faite, les voleurs, les brigands sont punis, mais le
premier qui s'est taill un bien particulier dans le bien commun
n'tait-il pas un voleur? Ce sont donc des petits-fils de criminels qui
font un crime aux victimes de leurs anctres de reprendre la moindre
parcelle de ce qu'on leur a drob. Le monde est absurde. Veuillez y
rflchir. Vous serez de mon avis.

--Voil un sermon, ma foi! exclama Gabris, enthousiasm. On n'en entend
pas de pareils  l'glise! Continue, Basile Hymen, continue, mon chri!

--Enfin, reprit le procureur clandestin retirant sa pipe de sa bouche
et me regardant de son oeil doux, si nous creusions la question plus
profondment, nous verrions que quiconque possde la moindre chose
tremble de la perdre, que le couteau de celui qui n'a rien est
incessamment sur sa gorge, que l'avidit d'acqurir davantage le
tourmente jour et nuit, gtant jusqu'aux rves de son sommeil. C'est
pour cela que je soutiens qu'il vaut mieux tre pauvre et n'attacher son
coeur  aucun objet prissable. Rien en ce monde n'appartient rellement
 l'homme; il est plutt l'esclave de ce qu'il possde, que ce soit de
l'argent, une femme ou une patrie. Ne vous mprenez pas, je vous prie,
sur le sens de mes paroles. Mieux vaut n'avoir ni femme ni enfants,
parce que l'amour de la famille n'est que l'gosme doubl, dcupl
selon les circonstances. On veut lguer ses richesses de mme qu'on
lgue son esprit, sa taille, sa figure  ses descendants, comme s'il n'y
avait pas assez de ce que le prsent nous apporte, sans tous ces soins
de l'avenir!

Et n'allez pas me dire que la patrie n'est pas une sorte de colossal
individu avec un gosme proportionn  sa taille gigantesque! C'est
donc un triple combat que livre chacun de nous: pour soi-mme contre
tous, pour sa famille contre tous ceux qui n'en sont pas, pour sa patrie
contre tous les autres peuples. Il n'y a l rien que de naturel, sans
doute; mais l'homme aspire  franchir les limites que la nature lui a
traces. Aussi, aprs s'tre soumis  cette premire loi: le combat
contre tous, arrive-t-il avec le temps  en reconnatre une seconde: le
combat contre soi-mme; il se convainc que la paix vaut mieux que la
guerre; mais quiconque est assez sage pour prfrer la paix  la guerre
doit renoncer  l'argent,  la femme,  la patrie. Celui qui n'a ni
famille ni clocher est seul vraiment libre. La terre n'offre-t-elle pas
un asile  tous indistinctement? Aimez donc les hommes au lieu de les
combattre, aimez les animaux, les plantes, tout ce qui vit, et vous
trouverez la paix, et dans la paix le bonheur que vous avez vainement
cherch dans le combat. Il y a l-dessus chez nous un beau conte
populaire dont le sens est profond:

Le grand tzar allait mourir. De prs, de loin arrivaient des mdecins
dont la science fut inutile. Enfin un Grec de Byzance s'avise de dire:

--Le tzar gurira, s'il endosse la chemise d'un homme heureux.

On se met  chercher l'homme heureux dans les palais, dans les glises,
dans les seigneuries; on le trouve enfin... C'est un ptre... Il pat
les chevaux de son matre dans une verte prairie, mais celui-l n'a pas
de chemise, et le grand tzar mourra.

Le vieux paysan sourit en silence, tandis que Gabris chantait  tue-tte
et que le procureur ouvrait la porte pour regarder dehors.

--La pluie n'a pas cess! dit-il en revenant s'asseoir; le village est
un vrai lac, et le ciel reste couleur d'encre.

--C'est un temps pour raconter, insinua notre hte, et vous savez de si
belles histoires, Basile Hymen!

--Laquelle voulez-vous entendre?

--Parlez-nous de la belle princesse Lubomirska, s'cria la veuve, celle
qui, lorsqu'elle n'tait pas contente de ses amants, les faisait noyer
comme de jeunes chiens.

--Ou de Bogdan Hmelnisky[6], le voleur de champs! s'cria Gabris.

[Note 6: L'un de ces hros dont les hauts faits sont consigns dans les
chants populaires de la Petite-Russie. Le staroste de Tchechrin lui
avait pris ses biens et sa femme. Il porta la guerre en Pologne  la
tte des Cosaques.]

--Racontez-nous plutt votre propre vie, interrompit le vieillard. On
entend dire tant de choses, sans savoir au juste ce qui est vrai!

--C'est une longue histoire! pronona lentement Basile Hymen.

--Qu'importe? Nous avons le temps.

--Je suis sr, dis-je au procureur clandestin, que votre vie est bien
intressante.

--Si l'on dsire tant la connatre, rpliqua-t-il, je ne demande pas
mieux...

Basile Hymen chargea de nouveau sa pipe, l'alluma et regarda autour de
lui.

Chacun prit place, le plus prs possible du narrateur. Il rejeta sa
belle tte en arrire, leva les yeux au plafond et d'une voix pleine,
mlodieusement timbre:

C'tait, dit-il, en 1831... des temps troubls! On avait vu, la nuit,
des signes flamboyants apparatre au ciel. La rvolution, la guerre et
le cholra rgnaient  la fois en Pologne. Quand tout le monde souffre
ainsi autour de vous, on est presque honteux d'tre pargn par le sort;
l'heure vint o,  mon tour, je fus frapp. Je n'avais plus d'argent
comptant, tout ce que je possdais tait grev d'hypothques ou engag,
personne ne m'aurait prt un sou; je manquais du ncessaire; le pire,
c'est que je n'tais pas seul... J'avais une jeune femme, et quelle
femme! J'allais avoir un premier enfant. Nul n'avait piti de nous,--si
fait: je me connaissais un ami pourtant, le vieux _faktor_[7] de mon
pre, Salomon Zanderer, un juif qui avait le coeur d'un gentilhomme.
Alors que je dsesprais de tout, Zanderer me soutenait encore, il avait
confiance; m'ayant sauv maintes fois, il croyait pouvoir me sauver de
nouveau, mais en vain courait-il de  de l, cherchant  emprunter. Un
soir, il vint me trouver, soupira et se tut. Je compris que tout tait
perdu, car Zanderer aimait  parler; tant que pendait un fil dans l'air,
il s'imaginait pouvoir en faire une corde, et il n'pargnait pas les
mots pour me le persuader. Maintenant il baissait la tte, accabl; je
fis de mme. Seule, ma femme Luba clata de rire. Ah! son rire tait si
heureux, si enfantin, il partait si joliment du fond de son bon coeur;
c'tait une merveille que ce rire, et il produisait des merveilles. Il
et chass l'inquitude, la colre, la crainte, le dcouragement,
la douleur, mais ce n'tait qu'une trve; l'affreuse ralit nous
ressaisissait ensuite.

[Note 7: Factotum.]

Dj nous nous tions dfaits de nos meubles prcieux; le jour vint o
tout ce qui restait dans la maison devait tre vendu. Une commission du
tribunal de Kolomea pntra chez nous, la cour se remplit de lvites
noires, vertes, bleues, grises et violettes, et moi, debout  une
fentre de ma pauvre seigneurie, je ne russissais plus  retenir mes
larmes. Luba cependant tait  ct de moi:

--Sois un homme, dit-elle en me baisant sur les yeux.

Et soudain elle se mit  rire comme si nous avions t au thtre de
Lemberg, dans une loge, assistant  quelque comdie.

Basile Hymen fut interrompu ici par une voix qui entonnait non loin de
nous un chant mlancolique: O toi, ma chre toile,-- l'obscure vote
du ciel--tu luisais si limpide,--lorsque je contemplai pour la premire
fois la vie!--Aujourd'hui, tu es depuis longtemps teinte,--mes efforts
sont vains,--il faut que sans toi je parcoure--le vaste monde.

Il couta, sourit tristement, puis fit un geste de la main, comme pour
repousser des fantmes, et continua:

Non-seulement tout fut vendu, mais il me fallut encore conduire partout
les membres de la commission et la foule des acheteurs; il me fallut
revoir chacun des objets auxquels restaient attachs de si tendres
souvenirs. Tous,  cette heure, me semblaient vivants; ils
m'imploraient, m'accusaient, ils me rappelaient le temps de mon enfance.
Il y avait certain pommier, par exemple; je le connaissais trop bien, je
n'osais lever les yeux vers lui, je voulais passer outre sans m'arrter
sous ses branches; mais soudain je vis distinctement mon pre au pied
de l'arbre, mon pre avec sa haute taille, son visage affable, un
Petit-Russe par excellence, aimant Dieu et sa famille, et n'ayant peur
de rien. Nous n'avions ni trop ni trop peu: une belle maison, un jardin,
des champs, des bois, des prs, un tang, un moulin, bref tout ce qui
compose une bonne petite terre; mon pre s'en occupait sans relche: du
printemps  l'automne, on le voyait vaquer  tout, surveiller tout, en
fumant sa grande pipe; l'hiver seulement, il se reposait en robe de
chambre au coin du feu,  lire des romans ou  jouer aux cartes avec les
voisins. Une fois, pendant le dner, il me vit jeter les ppins d'une
pomme:--Ne ddaigne pas, me dit-il, ce qui est petit et ce qui peut
devenir grand  la longue.--Il me fit semer les ppins, et, le jour o
l'arbrisseau vint  poindre:

--Souviens-toi, dit encore mon pre, que nous l'avons plant ensemble.
Si Dieu le veut, il te donnera de l'ombre et des fruits.

Hlas! cette ombre et ces fruits allaient tre livrs au plus offrant
avec le reste.

Dans le salon, la commission tait assise devant une longue table
recouverte d'un drap vert et autour de laquelle se pressaient les juifs.
On avait apport de toutes les chambres et mme du grenier les objets
les plus tonns de se trouver runis, toutes les vieilleries mme
brches, disloques, qui s'taient longtemps drobes aux regards. Sur
telle chaise  dossier lev, qui gmit lamentablement lorsqu'un gros
fripier de Lemberg s'y assit, ma bonne mre avait pass sa vie  faire
ces ternelles reprises qui taient son occupation ordinaire; en mme
temps elle nous racontait des histoires; sur cette chaise elle m'avait
pour la premire fois parl de Dieu, elle m'avait appris  prier. C'est
une sainte relique, et un maudit juif l'emporte en change de quelques
mchantes picettes.

Et ce lot de jouets casss, quelle loquence n'a-t-il pas! Le cheval
 bascule ne possde plus que deux pieds et une oreille, mais je le
reconnais bien, je sais que je l'ai reu dans la nuit de Nol et que mon
pre me l'a fait monter le lendemain matin. Avec quelle allgresse je me
balanais, lorsqu'un juif en cafetan de soie garni de fourrure ouvrit
timidement la porte pour nous souhaiter d'heureux jours de fte. Il me
prit dans ses bras, et, de mes deux petites mains, je saisis en riant
sa longue barbe noire. Je n'ai pas oubli ce moment. Le digne Salomon
Zanderer ne l'a jamais oubli non plus. Ce sourire m'ouvrit soudain son
coeur, et ds lors il m'y fit une place auprs de ses enfants, ce qui
veut dire beaucoup, car, pour un juif, ses enfants sont tout. Bien
souvent, depuis, il m'a berc sur ses genoux en me racontant les belles
paraboles du Talmud, o le prophte lie jouait toujours un grand rle,
de mme que dans les rcits de ma mre, il tait toujours question
d'Ivanock, le paysan rus, intrpide et patient de notre Petite-Russie.
A propos de rcits, je me rappelle certaine fable que m'a raconte ma
bonne et dont j'ai eu tort peut-tre de ddaigner l'enseignement. Il
s'agit de la cigale et de la fourmi.

--Quoi! disais-je  ma bonne, cette vilaine fourmi n'a-t-elle vraiment
rien donn  la cigale?

--Non, rien.

--Pas un tout petit grain?

--Non.

Je me mis  pleurer. Eh bien! maintenant je suis aussi une pauvre
cigale qui a chant tout l't, pour ne rencontrer ensuite chez les
fourmis que des refus et de sages conseils.

Certain petit mnage en fer-blanc, que le crieur offre pour dix
kreutzers, voque  mes yeux la figure d'une fourmi prvoyante entre
toutes, et le souvenir n'est rien moins qu'agrable. On parle beaucoup
des doux liens de la famille. Je sais par exprience que les frres et
les soeurs sont souvent des animaux d'espces diffrentes et ennemies,
runis dans la mme cage, qui se montrent les dents, et que seul
le fouet du dompteur tient en respect. Des tres qui se haraient
franchement en d'autres circonstances changent des baisers de Judas
parce que le hasard de la naissance les a rapprochs; entre eux le
combat est muet, il n'en est pas moins acharn. Ainsi ma soeur ane
Vira tait mon ennemie; la jalousie dut s'veiller chez elle le jour
o je vins au monde; elle ne pardonna jamais  l'intrus qui prenait
quelquefois sa place dans les bras de sa mre, sur les genoux de son
pre. Depuis, rien de ce qu'elle possdait en propre ne fut  son gr;
elle voulut toujours de prfrence ce que j'avais  la main; elle et
jet sa poupe pour m'arracher un ftu de paille. Lorsqu'elle eut t
punie de ces violences  mon gard, elle essaya de la persuasion;
c'tait en me caressant, en me flattant qu'elle me soumettait  ses
volonts ni plus ni moins qu'un esclave.

--Faisons la dnette, Basilko, veux-tu?

Je ne demandais pas mieux, naturellement.

--Apporte du bois, fends-le, fais le feu.

Je coupai les brins de fagot et ma main en mme temps; je fis du feu et
me brlai les doigts.

--Va chercher les provisions.

Elle me mit ensuite un tablier blanc, me dguisa en cuisinier, puis
s'assit comme une dame devant les friandises que maman nous avait
donnes pour nos jeux et dit:

--Sers-moi, tu mangeras plus tard.

Elle me fit sur mon service de grands compliments, et ne me laissa pas
une crote. Telle tait, telle est reste Vira.

La vente continue. Mon Dieu! une pile de livres poudreux!

--Quarante kreutzers pour le tout! dit le crieur.

Point de surenchre. Les voil partis, ces vieux bouquins! Mon premier
livre de lecture, le petit catchisme que m'expliquait un bon prtre
dont je vois encore la tabatire et les lunettes raccommodes avec de la
ficelle. Un juif curieux feuillette un grand album dchir, un livre de
gravures, et mon coeur bat  se rompre devant cette profanation. J'ai
entrevu pour la premire fois une espigle figure de petite fille, brune
comme une bohmienne, mais si jolie!... Et la petite bohmienne est
assise auprs de moi, sur un escabeau prs du pole; je lui montre les
images srieusement, ainsi que doit le faire un grave colier de dix
ans, et elle se presse contre moi; tel un petit oiseau se presse contre
un autre dans le fond du nid. Elle est bien petite,--trois ans tout au
plus,--et dj elle se moque de son ami Basile. Sa voix a le son d'une
clochette d'argent.--C'est Luba, la fille d'un gentilhomme du voisinage,
elle, ma femme, qui aujourd'hui se tient l debout contre la porte,
regardant vendre notre bien.

Oh! l'affreuse journe! Mais j'en ai pass de pires!...

Quand on a grandi dans une maison, reprit lentement Basile Hymen, dans
une maison o ont vieilli eux-mmes les parents, les amis, o chaque
meuble vermoulu fait partie en quelque sorte de la chronique de famille,
quand toujours les mmes visages de vieux serviteurs, les mmes btes,
les mmes arbres, le mme ciel vous ont entour, on croit que tout cela
ne pourra jamais changer. Il semble qu'un charme protecteur soit jet
sur cette demeure, qu'aprs mille ans tout doive y tre encore  la mme
place. Comme j'aimais ma vieille maison! Dieu sait combien tendrement je
l'aimais!

Il rflchit une minute et ressaisit le fil de son discours:

La vente continuait. Quelqu'un apporta une longue cage plate recouverte
en toile, et la vue de cette cage me fit frissonner: elle me reprsenta
la mort... C'tait jadis le gte d'une caille qui chaque matin nous
ppiait un bonjour joyeux; mais un matin elle resta muette, et nous la
trouvmes gisante, dj raidie sur le sable qui formait le sol de sa
prison. Pour la premire fois, je voyais mourir. Une grande terreur me
saisit, et ce n'tait pas sans raison; mon pre mourut au printemps
suivant. Des brocanteurs se disputent le crucifix qu'il tint entre ses
mains ples jusqu'au dernier soupir. Avec quelle tendresse dsole
ma mre lui ferma les paupires!... Mais pourquoi penser  cela? Le
crucifix est vendu comme un escabeau, comme un cran; il s'en va dans
des mains trangres.

--Un bton, un jonc d'Espagne, un sabre cass, une poche de cuir,
ensemble vingt kreutzers! hurle le crieur.

Et les juifs de se presser en criant:

--Vingt et un, vingt-trois, vingt-quatre, quarante kreutzers!

Malgr moi, je souris. Toutes mes folies d'tudiant ressuscitent  mes
yeux. Mon pre est mort, nous laissant des affaires fort embrouilles;
ma mre continue  repriser les bas du matin au soir sans pouvoir
s'astreindre cependant aux conomies ncessaires; tout irait mal si
Salomon Zanderer ne continuait d'administrer notre petite fortune. C'est
encore lui qui m'emmne tudier  Lemberg. Dans ce temps-l, le plus
grand plaisir des diffrents collges tait de se livrer des batailles,
et nous ne faisions la paix que pour rosser tous ensemble les pauvres
Juifs; je dis _nous_, mais la vrit est que je me tenais  l'cart de
ce dernier exploit. Ce ne fut jamais mon got de jeter des pierres
aux Juifs; aussi mes camarades me considraient-ils comme un poltron;
certain petit comte polonais surtout ne mnagea pas les malices et
les mauvais traitements au fils de chien russe, comme il finit par
m'appeler; mon calme et ma patience furent longtemps  ses yeux autant
de preuves de lchet; mais un jour je me rveillai, le jour qu'il
insulta mon pre, et le Polonais sentit sur sa gorge le genou du Russe,
je vous l'affirme.

Je passais les vacances  la maison, chez ma mre, et jamais je ne
manquais de voir Luba, qui croissait et s'panouissait comme une fleur
sauvage de la steppe. Vint l'heure solennelle o j'achetai mon bton de
philosophe. C'tait le privilge des tudiants en philosophie de porter
un bton. J'en avais fini avec les classes; ma libert, mon importance
me montrent soudain  la tte comme du vin nouveau. Nous en tions tous
l; l'indulgence des professeurs ramena vite la plupart d'entre nous 
la raison. Seuls, quelques meneurs persistrent dans leur rvolte: les
Polonais, par exemple, formrent une socit secrte qui tenait des
discours dignes de Brutus, qui conspirait contre le gouvernement
allemand et entonnait la _Marseillaise_, _la Pologne n'est pas encore
perdue_, et d'autres chants incendiaires. Une bande toute diffrente et
non moins folle  sa manire tait celle qu'avaient forme les fils
de fonctionnaires allemands, auxquels se joignirent plusieurs
Petits-Russes; ceux-l se considraient modestement comme des gnies, et
je faisais partie de leur groupe. Nous nous tions impos un rglement,
nous avions des runions, nous chantions le _Gaudeamus_ et autres hymnes
chers aux buveurs de bire; nous dissertions sur la philosophie et les
belles-lettres; nous nous transportions  la dernire galerie du
thtre pour applaudir _Wallenstein_ ou le _Roi Lear_. Nous autres
Petits-Russes, nous avions entrepris en outre d'lever aux nues notre
langue et notre littrature; nous crivions un journal bourr de pomes,
de tragdies, de romans, d'articles de critique. Je m'imaginais pour ma
part devenir au moins le Shakespeare de la Petite-Russie:  rves de
jeunesse! Le rsultat de tout ceci fut que nous passmes fort mal nos
examens. Au lieu de diplme, je rapportai au logis une liasse de pomes
et les onze premiers actes d'autant de tragdies; j'avais de longs
cheveux, des lunettes, et j'tais malheureux. A cette poque, il tait
de mode de se sentir malheureux. Les premiers chants du _Plerinage de
Childe Harold_ venaient de paratre, et Byron tait l'idole de nos vingt
ans. Salomon Zanderer fut le premier  s'tonner du changement qui
s'tait produit en moi.

Lors de son dernier voyage  Lemberg, je l'avais entran de force dans
une bruyante runion d'tudiants o l'on avait ri et chant au point
de l'tourdir. Quelle fut sa surprise de voir ce gamin joyeux et
enthousiaste transform en aptre de la douleur humaine! Ma mre
secouait la tte en silence. Luba survint. Elle n'avait que dix ans,
mais je ne lui imposais gure, je ne l'merveillais pas du tout. Elle
commena par fourrer toutes mes tragdies dans le pole, cassa mes
lunettes d'un coup de talon et finit par me couper les cheveux tout de
travers. J'essayais de me fcher, mais la chrie riait de si bon coeur!
Je me rsignai  rire avec elle, et, je le dclare, c'est cette petite
folle qui m'a rendu le bon sens. Si elle et t plus grande, je
n'aurais de ma vie aim une autre femme; mais comment faire? Il y a un
temps o le coeur a soif d'amour, o l'on n'aime pas une femme parce
qu'elle est belle ou parce qu'elle est aimable, o l'on aime en elle
tout simplement l'amour. Il m'arriva donc ce qui arrive  tous au mme
ge.

Je rencontrai chez des voisins une veuve coquette, et je perdis la
tte. Ma vie se passait  ses pieds. Elle s'appelait Eudoxie de Klodno;
elle n'tait ni jolie ni spirituelle; mais elle savait s'habiller, ou
plutt ne pas s'habiller; on la trouvait toujours en nglig; je crois
qu'elle allait mme au bal ou  l'glise dans ce dsordre piquant, qui
tait son unique mrite. J'en conclus qu'elle devait tre une Vnus, et
j'ajoutai libralement  ce nom, sans le moindre motif, ceux d'Aspasie
et d'Hlose. Nous nous promenions au clair de la lune, je lui donnais
des srnades, je fis sur ses charmes une ode latine qu'elle ne comprit
pas heureusement. Ai-je besoin d'ajouter que je la vnrais comme
on vnre les saints? Jamais amant plus platonique ne fut plus
grossirement dup.

Elle s'entendait  jouer avec cette flamme sainte comme les enfants
aiment jouer avec le feu. Assez longtemps, cela lui parut drle, puis,
tandis que je me faisais encore scrupule de baiser son bras blanc, elle
s'avisa de me trouver tout  coup ennuyeux: mon respect lui tait 
charge, elle billait devant mes potiques transports. Je dois dire
que la pauvre femme m'avertit de son mieux que j'eusse  changer de
manires; elle ne m'pargna pas les agaceries; mais je m'obstinais 
ne rien comprendre, et pour chaque encouragement, pour chaque caresse
qu'elle m'accordait, je faisais une nouvelle ode latine.

Mon meilleur ami tait  cette poque un brillant Polonais du nom de
Solfki. Je ne manquai pas de prsenter cette moiti de mon coeur 
madame de Klodno. Aprs tre all chez elle une fois avec moi, il y
retourna seul, et bientt je remarquai que les deux tres qui m'taient
si chers chuchotaient ensemble en me regardant; ils riaient de moi.
Quand je commenais mes divagations ordinaires, Eudoxie s'asseyait  sa
toilette pour arranger ses cheveux, et Solfki se mettait  siffler un
air badin. J'tais au dsespoir; mes odes devinrent des lgies. Tout
en sentant que j'tais de trop, j'aurais continu nanmoins  porter ma
triste figure chez Eudoxie et  troubler innocemment ses tte--tte
avec Solfki, si mon brave Salomon ne m'et averti.

--tes-vous aveugle? me dit-il. La dame veut vous prendre dans ses
filets comme un sot poisson, parce que vous avez un hritage en rserve,
tandis qu'elle a dj gaspill le sien. Elle n'a pas manqu d'amants
tandis que vivait son mari, et maintenant Solfki a remplac les autres.

Je ne sais  quelles extrmits m'aurait conduit une si cruelle
dsillusion, si ma mre n'tait morte sur ces entrefaites. Mon chagrin
d'amour fut effac par une douleur plus grande. Je pensai que je n'y
survivrais pas; mais il n'est point de dchirement auquel l'homme ne
puisse survivre. J'tais devenu le matre,--le matre  dix-huit ans!
Par bonheur, il n'y avait que de vieux serviteurs  la seigneurie; tous
m'avaient vu natre et continuaient  me traiter en enfant. Parfois
mme, ils abusaient de leur empire sur moi. Si je commandais d'atteler,
la cuisinire accourait, tenant sa cuillre  pot comme un sceptre:

--Est-il possible que monsieur veuille sortir par un temps pareil? Non,
non, monsieur prendrait froid. Mieux vaut qu'il reste  la maison.

--En tout cas, dclarait le valet de chambre, monsieur ne sortira pas
avec ces habits-l. Il lui faut absolument un manteau  capuchon.

--C'est exposer beaucoup les chevaux et le carrosse, reprenait le
cocher; n'importe, j'attellerai, mais  une condition: Monsieur ne
s'en ira pas ainsi vtu pour faire le fanfaron. S'il ne s'habille pas
autrement, que Dieu me punisse si j'attelle!

Et je partais empaquet comme un poupon que l'on porte au baptme. Ma
soeur se serait charge  elle toute seule de me rgenter. Je ne sais
ce que je serais devenu sans le secours de Salomon Zanderer, mon
gnie tutlaire. Il et t fcheux, d'ailleurs, que j'eusse trop
d'indpendance; vous allez en juger.

Une aprs-midi accourut chez moi le cosaque de madame de Klodno, charg
d'une lettre. Il s'agissait d'un rendez-vous... d'un rendez-vous implor
en termes si tendres que je ne songeai pas, je l'avoue,  faire la
moindre rsistance. Je m'enfuis, afin que personne n'et le temps de me
retenir. Il faisait nuit quand j'atteignis la seigneurie voisine, dont
toutes les fentres taient dans une obscurit profonde. Attachant mon
cheval  la clture, je montai prcipitamment l'escalier: une porte
tait ouverte, celle de sa chambre... Elle tait seule, tendue sur
un divan,  peine enveloppe d'un nuage de mousseline, et, dans le
crpuscule voluptueux qui l'entourait, elle me parut plus belle encore
que par le pass. A ma vue, elle jeta un cri, se leva prcipitamment,
m'entoura de ses bras et m'touffa de baisers. Je ne pouvais prononcer
un mot et me laissai attirer sur le divan auprs d'elle. Au moment mme,
une lumire qui n'tait pas celle de la lune tomba sur le visage altr
d'Eudoxie. Sa mre tait debout au milieu de la chambre, un flambeau 
la main:

--Que vois-je? s'cria-t-elle; une pareille scne dans cette honnte
maison!...

--Seule je suis coupable! sanglota Eudoxie se jetant  ses pieds: je
l'ai entran, je l'ai sduit...

Tout cela me paraissait incomprhensible. Il fallut, pour m'ouvrir
les yeux, que la mre se mt  parler de l'honneur de la famille, de
rparation, de la bndiction du prtre qui pouvait tout purifier. Je
m'lanai hors de la chambre, sautai en selle et partis au galop.

Le lendemain, Solfki, solennellement vtu de noir, le sabre au flanc,
le sourcil fronc, parut chez moi.

--Voici, commena-t-il, une belle conduite! Perdre une femme estimable
et de noble origine, la dshonorer!... fi! Je viens de la part des deux
dames de Klodno. Tu n'as qu'une chose  faire, pouser Eudoxie.

--L'pouser? Et pourquoi? demandai-je tout confus.

--Parce qu'en ne l'pousant pas tu ferais quelque chose de pis que de
dlaisser une femme au dsespoir: tu abandonnerais ton enfant!...

Tant d'impudence fit bouillir tout mon sang dans mes veines.

--Tu espres me faire accroire cela, balbutiai-je, quand c'est toi...

--La prends-tu? interrompit Solfki.

--Garde-la! rpondis-je.

--Alors, s'cria-t-il avec une feinte indignation, alors tu es un
drle!

Il tira son pe.

--Nous nous battrons, entends-tu, nous nous battrons!

A la fin, je perdis patience.

--Non, lui dis-je, nous ne nous battrons pas, mais je te rosserai de la
belle manire.

En parlant, je lui avais arrach son grand sabre, que je cassai comme
une latte, puis, dcrochant mon bton de philosophe, j'administrai une
correction suffisante  mon ami Solfki.

Tous ces tableaux grotesques sont voqus par l'apparition dans les
mains du crieur de mes livres d'cole, de mon bton et du sabre cass de
l'amant heureux d'Eudoxie.

Et maintenant ce sont mes tableaux qui passent aux griffes de ces
avides brocanteurs. Un juif maigre, dont les boucles frontales
brillent comme des saucisses sortant de la pole, regarde l'un d'eux
ddaigneusement et le jette sous la table. Je ressens une envie violente
de le renverser lui-mme d'un coup de poing, mais ma femme m'arrte et,
relevant la petite toile mprise, me la montre avec un sourire. C'est
une mauvaise gouache tout efface reprsentant une seigneurie. Au
premier plan se dtache un grand poirier; dans cette seigneurie est ne
Luba; elle tait assise sur ce poirier, quand je lui donnai tout mon
coeur. Il y avait six ans que je ne l'avais vue, grce  la sotte
histoire de madame de Klodno d'abord, et puis Luba tait  son tour
alle  Lemberg pour y achever son ducation. Je rendais visite  ses
parents de temps  autre. Trois jeunes filles embellissaient la maison
de leur prsence, l'une blanche et blonde comme un ange du ciel, l'autre
chtaine avec des cheveux de soie ondoyants et des yeux bleus doux et
profonds, puis ma Luba, qui mrite un portrait  part.

J'arrive  cheval,--c'tait au mois d'octobre 1824. Tandis que
j'attache ma jument dans la cour, une petite poire me tombe sur le nez.
A peine ai-je eu le temps de regarder en l'air, que j'en reois une
seconde, et du grand poirier qui se dresse devant la seigneurie toute
une pluie de poires tombe sur moi, tandis que retentissent des clats de
rire... Quels clats de rire! Luba seule peut rire ainsi. En effet, elle
est dans l'arbre comme un oiseau, tout au sommet. Je distingue sa robe
d'toffe claire, et je crie:

--Luba! Es-tu vraiment l? Descends vite, descends donc!...

--Je viens! rpond-elle en se balanant de branche en branche, jusqu'
la plus basse, qui forme une large fourche, o elle s'assied comme dans
un fauteuil. Elle me tourne le dos; seul son petit pied est visible au
bord de sa jupe chiffonne. Tout  coup, elle se retourne et me regarde.
Nous nous taisons, tonns.

--Que tu es belle! lui dis-je.

--Et toi... vous tes devenu un homme... J'espre qu'au moins vous ne
faites plus de vers?

Je croyais toujours rver. Entre un garon de dix-huit ans et un jeune
homme de vingt-quatre la diffrence n'est pas grande; mais elle... ces
six annes l'avaient transforme; la petite fille de onze ans tait
devenue femme. Je m'oubliai  l'admirer et ne revins  moi que pour
dcouvrir que j'tais amoureux fou. Qui ne l'et t en prsence d'une
aussi parfaite crature?--Son seul rire et suffi  troubler la tte, le
coeur, les sens d'un homme plus sage que moi. Et pourtant un peintre ne
l'et pas peut-tre choisie pour modle. Luba tait petite, mais si bien
faite! Je m'en aperus au moment o, glissant de l'arbre dans mes bras,
elle se laissa poser doucement  terre. Son teint brun, color sur les
joues d'un rouge vif, son petit nez droit, mutin et rsolu, ses lvres
vermeilles et un peu fortes lui composaient une de ces physionomies
franches et gaies qui inspirent avant tout la confiance.

Nous entrmes ensemble dans la maison; sa mre me servit du caf,
des gteaux, des confitures; je ne gotai  rien, je ne faisais que
contempler Luba, jusqu' ce qu'enfin, sautant de sa chaise, elle vint me
prendre le menton pour relever ma tte et plonger son regard espigle
droit dans mes yeux:

--Qu'avez-vous? dit-elle; encore ce maudit Byron?

--Comment vous le dire? Je ne le sais pas moi-mme, rpondis-je en
soupirant.

--Eh bien! je vous le dirai, moi!

Et toute son humeur foltre se rveillant:

--Vous tes amoureux, matre Basile, voil ce que vous tes.

--Moi?

--Oui, vous, et depuis peu.

--Amoureux de qui?

--De Luba!

Elle clata de rire.

--Mais Luba ne veut pas de vous. Elle dteste les philosophes.

Ainsi la guerre tait dclare entre nous ds le premier instant.

Je l'aimais, la mtaphysique n'y pouvait rien, je l'aimais, et, jeune
comme je l'tais, je me sentis soudain devenir un homme, capable de la
protger, de la dfendre au besoin, de supporter mme avec une grandeur
d'me toute dbonnaire les railleries qu'elle ne m'pargnait pas.

Luba avait plus d'un trait de ressemblance avec son animal favori, un
cureuil du nom de Miki, qu'elle avait dnich elle-mme et qui, depuis,
tait devenu dans la maison une sorte de gnie familier. Il sautait de
mon paule sur la tte de Luba, o il se prparait une couchette commode
dans son opulente chevelure; il dormait au fond d'une des grandes bottes
du pre de sa matresse; on le trouvait toujours prt  manger dans la
main du premier venu et  se laisser gratter la tte; mais, jaloux de sa
libert autant que Luba, il semblait impossible de russir  l'attraper.
Luba, comme lui, grignotait sans cesse un bonbon, ou,  dfaut de
bonbon, quelque crote entre ses dents blanches, et c'tait plaisir de
la voir grignoter; Luba, comme lui, imaginait mille tours qui de la part
d'une autre eussent t importuns, qui, venant d'elle, taient comiques
et charmants.

Elle se promne avec moi le soir en bateau sur l'tang; avec quelle
vigueur gracieuse rament ses mains mignonnes! Puis, tandis que je la
dvore des yeux, la barque chavire; je tombe dans l'eau; Luba, qui a
saisi les branches d'un saule, s'assied sur l'arbre pench au-dessus de
la surface de l'tang, et se balance ainsi, sous les rayons de la lune,
ni plus ni moins qu'une roussalka[8]. Je regagne tout mouill le rivage;
le pre de Luba me fait changer de vtements et dclare que, aprs avoir
pris du th bien chaud, je passerai la nuit sous son toit. Voici Luba
enchante. Elle court prparer ma chambre, et le trousseau de clefs
s'entre-choque  sa ceinture, et sa kazabaka craque  chacun de ses
mouvements.

[Note 8: L'ondine russe.]

Mme quand Luba se tait, sa prsence est rvle par des frissons
d'toffe, des cliquetis, des froufrous, de petits bruissements qui lui
sont particuliers; on dirait toujours que son corps agile et bondissant
veut forcer les entraves qui l'treignent. Sa robe, son collier, sa
pantoufle, tout ce qui fait partie de sa ptulante personne, babille
incessamment. Elle pose la samovar sur la table, me prpare du th
qu'elle gote dans ma tasse, la tratresse!--puis je vais me coucher;
mais soudain mille piqres m'avertissent que des orties ont t semes
dans mon lit! A peine me suis-je dbarrass des orties qu'un essaim
de hannetons bourdonne  travers ma chambre, et le lendemain Luba me
demande d'un air hypocrite si j'ai bien dormi. Nous passons la journe
 nous disputer sur ce sujet:--La lune est-elle habite comme la terre,
oui ou non?--Rentr chez moi, je suis veill  minuit par un
Cosaque qui m'apporte une lettre de Luba. Je l'ouvre avec un mlange
d'inquitude et de transports; qu'est-ce que j'y lis?

Je prtends et je dcide que la lune est habite.

Les folies de Luba m'impatientaient, m'irritaient, et je l'aimais de
plus en plus; la jalousie contribuait bien un peu  me faire perdre
la tte. Deux riches gentilshommes, Pan Krymski et Pan Sinakiewitch,
frquentaient assidment la seigneurie; tout en faisant la cour  Luba,
ils me regardaient d'un air assez ddaigneux. Je n'tais, auprs d'eux,
qu'un pauvre diable.

Un jour, j'entendis la mre de Luba exhorter cette dernire  se
prononcer en faveur de Krymski. C'tait au mois de juin. Quelque temps
aprs, nous nous trouvmes, la jeune fille et moi, assis, par une soire
brlante, sur la lisire des bois voisins. J'avais cueilli pour ma
bien-aime des bluets et des coquelicots dont elle parait ses cheveux
noirs. La nuit tombe, nous vmes luire dans tous les buissons quelque
chose de brillant comme des diamants disperss, et mille tincelles
voltigrent dans l'air.

--Ah! les belles lucioles! s'cria Luba.

Ses yeux tincelaient comme les lucioles elles-mmes. Elle prit un ver
luisant, le posa sur sa main pour l'examiner, puis dans ses cheveux.
J'en ajoutai un second, d'autres encore, jusqu' ce que sa petite tte
ft entoure d'une flamboyante aurole.

--Suis-je belle, maintenant? me demanda-t-elle.

--Sans doute, lui rpondis-je, les diamants vous iront mieux encore.

--Quels diamants?

--Ceux de Pan Krymsy, le jour de vos fianailles...

Elle ne me laissa pas achever; un clat de rire railleur et affectueux
 la fois me coupa la parole:

--Non... tre si aveugle!... rptait-elle.

Et, en sautant, elle attrapa une branche dont elle se servit pour me
frapper lestement au visage...

Mais o donc suis-je? J'oublie la vente qui s'achve autour de moi.
Luba vient de me pousser le coude. Les Juifs sont en train de se
disputer une vieille kazabaka que je reconnais: un nouveau tableau de
la lanterne magique passe sous mes yeux.

C'est l'automne. Je suis debout devant Luba, et je lui tiens un
cheveau de fil. Tout  coup elle frissonne:

--Comment, dit-elle, il fait dj froid!

Sa kasabaka est sur un meuble; je cours galamment la chercher; mais
Miki, endormi comme un sultan dans une des manches fourres, s'lance
dehors aussitt et me mord avec rage de ses petites dents qui piquent
comme deux ranges d'aiguilles. Je fais un bond, je secoue mon doigt
ensanglant, Luba rit. Me voici furieux:

--Ne riez pas; si vous continuez de rire, je ne sais ce qui
arrivera!...

--Et pourquoi ne rirais-je pas? rpond-elle, en se glissant comme un
serpent frileux dans la chaude fourrure. Il faut bien que je rie, vous
tes si drle!

--Drle? vous trouvez cela parce que vous me hassez!

--Moi, je vous hais?

--Riez donc! vous avez toute raison de rire, en effet, puisque vous
savez que je vous aime comme un fou.

--Eh bien! je vous aime de mme, rplique Luba, riant de plus belle.

Et je reprends en colre:

--C'est cela, tournez-moi en ridicule! Tenez, je suis capable de vous
tuer.

--Et moi je suis capable de t'embrasser! dit-elle en sautant  mon cou.

Je veux me dgager, je balbutie:

--Luba, tu es mchante de plaisanter ainsi avec un malheureux qui
t'aime, qui t'aime... Ah! tu ne te doutes pas...

--Si fait, je m'en doute, interrompt Luba, mais cela ne m'empche pas
de rire de ta colre. Moi aussi je t'aime depuis... depuis toujours, je
crois,--je ne saurais dire dans quel temps je ne t'ai pas aim...

Elle riait encore, le visage cach dans ma poitrine:

--Mais embrasse-moi donc! Ne comprends-tu pas que je t'appartiens?

--Luba... Tu veux...

Mes lvres sont sur les siennes. Ce fut un doux moment. Son souvenir
rend cette cruelle journe plus pnible encore  supporter.

Les Juifs sont toujours l!...

--Regarde donc! dit ma femme.

Et elle rit  se tordre. Un de mes cranciers est parmi les acheteurs;
il a empoign un tui de velours rouge et l'ouvre avidement; ses
longs doigts osseux croient dj saisir les diamants... le voici
ptrifi.--Brave homme, les diamants sont depuis longtemps en gage, et
nous avons laiss passer l'chance.

L'tui est vide. Je l'avais donn  Luba lors de nos fianailles.
Nous ne devions nous marier qu'un an aprs. Aussi nos fianailles
furent-elles solennelles; c'est une coutume du vieux temps. J'arrivai le
soir avec mes tmoins. La famille, runie dans le salon, m'attendait.
Luba parut la dernire; elle avait quelque peine  garder son srieux,
mais elle se contraignit et fit bonne contenance. Nous changemes nos
anneaux, aprs quoi je lui baisai la main. Le prtre nous donna sa
bndiction. Nous nous prosternmes aux pieds des parents,  qui je
jurai de rendre leur fille heureuse, et  leur tour ils nous bnirent.
Puis le pre but  notre sant; le gobelet de famille, rempli de vin de
Hongrie, passa de main en main. Enfin, je prsentai  Luba les diamants
dans leur tui, et elle me mit au doigt une bague. Celle-ci est alle de
son ct, hlas! aux Juifs maudits!

Le mariage de ma soeur concida avec nos fianailles; elle tait si
presse! Notre bonheur paraissait l'inquiter; elle voulait s'loigner
avant qu'une matresse entrt dans la maison. Vira prit donc le premier
mari qui se prsenta, un petit employ du gouvernement de notre cercle,
et elle emporta tout ce qu'elle put. Tant mieux! Autant de moins pour
les Juifs!

Quelles belles noces on nous fit! Tout le monde fut invit. Il vint
tant de convives, que nous dmes faire construire en planches une
grande salle  ct de la seigneurie de mon beau-pre. De grand matin
arrivrent traneaux sur traneaux; le vestibule fut encombr de
fourrures. Luba portait une robe de soie blanche, une couronne de myrte,
un voile de dentelle; sa mre lui attacha au ct un petit bouquet de
romarin dans lequel tait cach un peu de pain et de sel, moyen sr,
selon la croyance populaire, de ne jamais manquer du ncessaire. De
nouveau, nous nous agenouillmes devant les parents. Pendant que le
cortge se rendait  l'glise, des coups de feu retentissaient de toutes
parts. Luba clata de rire en me jurant obissance. La table formait
un grand L, l'initiale de la marie; au milieu, une pyramide en sucre,
haute de quatre pieds, reprsentait le temple de l'hymen. Qui aurait
pu compter les toasts ports aux nouveaux poux,  la matresse de la
maison, au matre, aux dames en gnral,  la patrie? Et chaque fois
les bouteilles taient casses avec fracas. Au dessert, les jeunes gens
disparurent sous la table, non pas vaincus par l'ivresse, mais dans
le dessein chevaleresque de boire dans le soulier de la marie. Luba
s'aperut trop tard de leurs prtentions et replia vite ses jambes sous
elle, mais elle ne russit  sauver ainsi que ses jarretires, qui
autrement lui eussent t enleves, de mme que le petit soulier blanc
que conquit mon ami Urbanovitch. Pendant qu'il le remplissait de
Champagne pour le vider ensuite  la sant de Luba, tout le monde
applaudissait. Luba tait fort rouge. Le soulier fit le tour de la
table; chacun des hommes but dedans, et chacun aussi porta un toast 
Luba, parfois en vers, le vieux gnral Krasiki en beau latin.

Aprs un silence, mon beau-pre  son tour apporta le gobelet de
famille, en vieil argent repouss, qui reprsentait un lopard sautant,
y versa deux bouteilles de tokay et fit circuler solennellement ce
prcieux breuvage.

Le bal dura jusqu'au matin; il commena par une grande polonaise, qu'un
danseur mrite conduisit par toutes les chambres de la maison,
en montant et descendant les divers escaliers; puis ce furent des
mazourkes, des cosaques, des kolomikas. A la fin, on plaa un sige au
milieu du salon. Luba y prit place, et ses amies, lui tant la couronne
de myrte et dtachant ses cheveux, chantrent la plainte nuptiale:
Hlas! Luba, c'est donc fini! Il faut nous sparer...

Tout le monde tait mu, et Luba cachait son visage dans son mouchoir
avec des tressaillements qui nous firent croire qu'elle sanglotait;
mais, lorsque sa mre l'eut coiffe du bonnet, elle bondit gaiement
en l'air, et elle dansa encore avec tous, mme avec mon vieux Salomon
Zanderer, qui se dfendait en dsespr, faisant par toute la salle des
sauts de bouc inconcevables.

Les femmes prirent Luba au milieu d'elles et l'emmenrent. Elle
n'affecta pas la mine vulgaire d'un agneau qu'on trane au sacrifice;
non, je l'entendais encore rire de loin; c'tait comme le gazouillement
d'une alouette qui monte vers le ciel.

Lorsque j'entrai dans sa chambre, elle tait seule, pelotonne sur un
divan turc trs-bas et roule dans sa kazabaka de velours cramoisi.
La fourrure noire dont celle-ci tait double s'attachait  ce corps
svelte, et je voyais sa poitrine mue se soulever. Sous son bonnet de
jeune matrone, elle me parut si imposante, que je n'osai avancer d'un
pas; plus ma confusion augmentait, plus elle riait de moi. Je fermai
les rideaux, j'teignis les bougies, sauf une seule, pour les rallumer
toutes l'instant d'aprs; j'attisai le feu, je regardai la pendule.

--Qu'as-tu donc? me dit-elle. M'aimes-tu? Es-tu content?

--Tu es trop belle, lui dis-je, trop grande, trop noble, trop parfaite
pour moi...

Comment cette reine qui me faisait peur redevint ma bonne, ma franche,
ma gentille petite Luba, je ne le dirai  personne. Quand je l'enlevai
dans mes bras, j'aurais aim la porter ainsi  travers la neige et la
tempte jusque dans ma maison.

Le lendemain, elle y entra triomphante. Elle ne riait plus; un fier
sourire tout fminin et vraiment irrsistible avait remplac les accs
d'exubrante gaiet de la petite folle. Des larmes coulrent  l'heure
des adieux, des mouchoirs furent longuement agits, tandis que nous nous
envolions au milieu du clair tintement des clochettes. Quatre grands
traneaux suivaient le ntre, portant le trousseau de Luba.

Sur les confins de ma terre, les paysans nous attendaient avec du pain
et du sel. Le juge nous aborda en criant:

--Longues annes au seigneur et  son pouse!

--Qu'ils vivent cent ans! rpliqua la foule.

Devant la maison se tenaient mes vieux serviteurs. J'enlevai Luba hors
du traneau et aussitt tous se jetrent  genoux pour baiser qui sa
pelisse, qui l'ourlet de sa robe. Je vis qu'elle leur plaisait. Le
cocher fut charg, par droit d'anciennet, d'apporter  Luba les cls
sur un coussin. La vieille maison solitaire avait de nouveau une
matresse, et quelle matresse!...


                                    II

Basile Hymen se leva, fit quelques pas dans la chambre, chargea sa pipe
de ce tabac jaune de Zigeth, cher  nos montagnards, l'alluma avec
prcaution, puis, aprs en avoir tir plusieurs bouffes vigoureuses qui
firent monter au plafond un nuage bleutre, il reprit son ancienne place
et nous regarda l'un aprs l'autre. Le tonnerre grondait toujours:

--O en tais-je? demanda-t-il.

--A la vente de vos biens, dit notre hte.

--Au moment, interrompis-je, o votre femme s'tablissait en matresse
dans sa nouvelle demeure.

--Ah! oui! murmura-t-il. On dit qu'il n'y a pas de gens pleinement
satisfaits. Je ne sais si c'est une vrit, mais j'tais content le jour
o Luba entra dans ma maison; peut-tre l'homme exige-t-il trop. A l'un
ne suffit pas le gouvernement du monde--voyez Napolon;--celui-l veut
au moins dominer dans son village, celui-ci aspire  de fabuleuses
richesses. Moi je me contentais du lot humain tel que la nature l'a
trac; c'est le meilleur, en somme. J'avais une femme, une vraie femme,
non pas une poupe, non pas une dame, non pas une bigote, une coquette,
une savante, non, vous m'entendez bien, une femme, bonne et simple, et
sincre. Elle n'avait pas honte de m'aimer; elle n'tait pas trop fire
pour montrer cet amour. Nous tions des gens fort occups, l'un et
l'autre: j'administrais ma terre, elle avait soin de l'intrieur o tout
marchait comme sur des roulettes, grce  son activit,  l'affection
qu'elle savait inspirer et qui produisait l'obissance. Elle
s'intressait  toutes mes affaires, assistait  tous mes marchs.
Pleine d'gards pour Salomon Zanderer, elle ne manquait jamais, aussitt
qu'il paraissait, de lui offrir le caf, ce qu'il considrait comme un
grand honneur, et de le taquiner gaiement pour faire jaillir l'tincelle
de cette sagacit juive aiguise par le Talmud.

Par exemple, elle lui disait:--Comment se fait-il que Dieu ait dfendu
le vol par la voix de Mose, quand il l'a commis lui-mme en drobant au
pauvre Adam une de ses ctes pour en tirer la femme?

Et Salomon de rpondre, avec son imperturbable sourire:

--Appelle-t-on voleur quiconque prend un mtal ignoble pour le
remplacer par de l'or?

Jamais l'un de nous deux ne quittait la maison sans l'autre. Un jour je
devais aller  la ville et la voiture tait dj prte:

--Faut-il vraiment que j'aille seul? dis-je  Luba. C'est bien
ennuyeux. Ne me feras-tu pas la grce...

--Non, non, interrompit ma femme, il m'est impossible de m'absenter
aujourd'hui; nous avons la grande lessive.

--La lessive! c'est diffrent.

Je me lve, je prends cong d'elle, mais je ne vais que jusqu' la
porte:

--Est-ce donc si press, Luba, d'aller  la ville?

--Tu dois le savoir.

--Alors,  bientt!

--A bientt!

Je suis dj en voiture, Luba me fait signe de la fentre.

--Non, dcidment, dtelez, dis-je au cocher.

Jamais nous ne passions le temps aussi agrablement qu'en tte--tte.
Il me suffisait pour ma part de contempler Luba; elle avait le secret
d'tre toujours charmante et cela d'une manire nouvelle, soit qu'elle
s'asst, soit qu'elle marcht, soit qu'elle rflchit tendue sur le
divan, soit qu'elle crivt devant sa petite table. Je ne concevais pas
que d'autres eussent besoin de spectacles, de promenades, de concerts,
de soires, de courses en traneau, de chasses, de voyages. Chaque
saison variait nos simples plaisirs: l't, je prenais mon bonnet, elle
son chapeau de paille, et nous nous en allions du ct du village. Les
chaumires dlabres avec leurs toits de chaume noirci avaient un air de
fte, grce aux arbres fruitiers en fleur ou chargs de cerises et de
pommes vermeilles qui semblaient sourire  travers le feuillage comme
de frais visages d'enfants. Les ondulations lentes du bl, l'clat
du soleil qui effleurait les pis nous merveillaient toujours; nous
coutions le chant de la caille, nous voyions la perdrix couver ses
oeufs dans un sillon, nous observions la souris qui sort de son trou un
petit museau inquiet, nous suivions le jeu des sauterelles quand elles
s'levaient sous nos pas par centaines pour retomber  terre l'instant
d'aprs:

--N'ayez donc pas peur! leur disait Luba.

Elle aimait faire avec moi de longues promenades  cheval. Alors nous
laissions nos montures nous emporter bride abattue dans la steppe o
rien ne bornait leur course ni notre horizon. Lorsque la terre fumait
sous les sabots retentissants et qu'aucun arbre, aucun buisson
n'apparaissait dans l'espace illimit, nous prouvions le sentiment de
gens qui chevaucheraient dans le ciel bleu. Si un orage nous surprenait,
Luba rejetait en arrire ses tresses trempes de pluie et qu'avait
dnoues la tempte, avec des cris de joie qui se mlaient au fracas des
lments furieux.

Il fallait la voir conduire notre attelage de quatre petits chevaux
noirs sans les toucher du fouet, en les encourageant seulement de sa
voix claire: ils allaient si vite que la poussire nous enveloppait
comme un brouillard,  travers lequel nous apercevions par intervalles
un arbre, des granges, une ferme isole.

Dans l'aprs-midi, lorsque l'atmosphre ensoleille tait transparente
comme une muraille de cristal, j'avais l'habitude de pcher. Je
m'asseyais au bord de l'tang, sous un pais bouquet d'aulnes dont les
branches formaient un toit au-dessus de ma tte, et Luba se blottissait
 mes cts. Les seuls bruits taient ceux que faisait le poisson en
sautant;  travers les marais marchait lentement une cigogne; des
canards sauvages nageaient au loin parmi les roseaux. Luba prparait
les amorces, je jetais la ligne et chaque fois qu'un poisson tait pris
c'taient des transports de joie.

L'hiver, une grande montagne de glace s'levait derrire la seigneurie;
l'accs d'un ct en tait facile; on y montait par des degrs pour se
laisser glisser ensuite sur l'autre flanc avec la rapidit de l'clair.
Tout tait blanc: le ciel, la terre, les maisons, les arbres, mme le
soleil. Il faisait froid, et pourtant tout respirait la gaiet. Luba
s'asseyait dans le traneau sous ses fourrures, les joues rouges,
l'oeil brillant; je la conduisais; la glace sous nos pas lanait des
tincelles. Les corbeaux nous regardaient gravement du haut d'un
peuplier, les moineaux piaillaient sur la clture.

C'tait le beau temps des courses  cheval. Luba, avec sa longue jupe
d'amazone, sa jaquette garnie de martre et sa _kutschma_ de la mme
fourrure sur la tte, fortement farde par le froid, tait l'image mme
de l'entrain, de la fracheur et du courage.

J'aimais m'attarder en arrire pour la voir se balancer mollement en
selle; la gele poudrait ses cheveux, transformait la fourrure qui
suivait le contour de ses hanches en une garniture d'aiguilles irises,
blouissantes, et faisait de son cheval noir un cheval gris. Et quelle
ivresse aussi de voler dans un traneau  travers le monde qui semble
bizarrement taill dans du marbre blanc, tandis qu'un clat fantastique
se rpand sur toute la nature, que les arbres semblent fuir, tant est
rapide notre course, et que de loin nous suivent les loups!--Ma femme
m'accompagnait sans crainte  la chasse; elle ne connaissait pas le
danger; avec un sang-froid tout viril elle tirait la bte que les
paysans poussaient vers nous. Je tuais des fouines superbes, des
renards, des loups, parfois mme un ours.

Les longues soires d'hiver, nous les passions au logis, dans la grande
chambre meuble d'un divan turc, d'un piano et d'un billard. Ma femme
faisait de la musique, je l'coutais en fumant. Nous lisions les
journaux et quelques bons livres, en nous intressant, comme seuls
peuvent le faire deux solitaires, aux aventures de hros chimriques;
puis nous procdions  la partie de billard. Luba gagnait chaque fois,
car, si elle regardait son jeu, moi je ne regardais qu'elle, comment son
buste lgant se penchait pour quelque coup difficile et comment elle
restait suspendue sur la pointe de son petit pied. Les sujets de
conversations ne nous manquaient pas; rien de ce qui m'arrivait n'tait
indiffrent  Luba, rien de ce qui concernait Luba ne me semblait
puril; nous nous entretenions de mille choses auxquelles ne pensera
jamais quiconque mne une existence mondaine, et les questions de ma
femme eussent embarrass maint philosophe. Je me remis donc en secret
 l'tude; j'achetai des livres de science, mme de mdecine, et nos
causeries  l'heure du crpuscule devinrent une source toujours frache
de rflexions et d'enseignement lev.

Il nous arrivait encore de rester assis sans rien dire; ma femme
appuyait sa tte sur mon coeur, je la tenais embrasse, nous tions
absolument heureux dans le sentiment de la possession mutuelle. Il est
vrai que la premire anne termine nous emes moins de loisirs; les
visiteurs firent irruption chez nous, et ds lors il ne nous arriva que
rarement de passer une soire seuls.

Mais j'insiste l bien inutilement sur les plaisirs vanouis; nous
sommes dsormais pauvres et abandonns, la vente par autorit de justice
se poursuit.

A midi, elle fut interrompue: le crieur, les juifs, tous les assistants
s'taient enrous au point d'avoir soif; ils s'en allrent en masse au
cabaret.


                                   III

Luba, qui avait un morceau de pain dans sa poche, le partagea gaiement
avec moi, et nous nous assmes sur le seuil de la maison pour prendre
aussi notre repas. Au moment mme arrivait, bride abattue, un cavalier;
quand la poussire, en tombant, me permit de distinguer ses traits, je
reconnus mon ami Urbanovitch, le mme qui avait bu  nos noces dans le
soulier de Luba. Il n'avait pas mis pied  terre qu'une britska vint
dposer devant la seigneurie un autre compagnon des jours heureux,
Jadezki; puis un troisime encore, Pan Gadomski, se glissa comme un
furet dans la maison. On aurait pu croire qu'ils s'taient donn
rendez-vous. L'vangile le dit: L o il y a un cadavre se rassemblent
les aigles.

Bientt d'autres amis arrivrent; ils auraient eu honte d'assister  la
vente et avaient, par consquent, attendu, runis au cabaret, la fin de
cette cruelle excution; maintenant ils accouraient pour nous consoler
et nous donner des conseils; quant  nous aider, nul n'y songeait.

L'indignation s'empara de moi. Comment, en effet, tais-je tomb
dans le malheur? Je n'tais ni un joueur, ni un dbauch; je ne me
connaissais qu'une passion, celle d'avoir des amis, et qu'une faiblesse,
celle d'obliger tout le monde; c'taient mes amis qui m'avaient dvor.
Ils m'aimaient, sans doute, mais l'amiti peut devenir importune  la
longue. Chaque jour ils envahissaient ma demeure, m'empchant mme
d'changer un mot avec ma femme; une fois nous prmes le parti de nous
absenter, mais la maudite engeance resta derrire nous dans la maison;
nous les retrouvmes festoyant et chantant  tue-tte au milieu de leurs
libations: Longue vie  nos htes, longue vie  leurs enfants! Je ne
savais pas me dbarrasser d'eux; j'avais le coeur trop faible, oui, trop
tendre et trop compatissant en toute circonstance. Il me suffisait de
lire dans la gazette le rcit d'un malheur quelconque pour ne pas dormir
de la nuit. Il m'tait impossible de renvoyer un pauvre, de refuser
quelque chose  un voisin. Si encore je n'avais fait que partager avec
les autres! Mais je leur eusse donn jusqu' ma dernire chemise;
j'tais homme  me faire raser pour que le prochain et une perruque.
Luba, malgr sa grande bont, ne tombait pas dans les mmes exagrations
de sentiment. Je me rappelle qu'aprs l'incendie d'une ville de
l'Ukraine, incendie qui avait laiss des milliers de misrables sans
asile, je lui dis dans l'excs de mon motion:

--Peux-tu souffrir d'tre si chaudement vtue de fourrures quand tant
d'autres ont froid?

--Je les plains, rpondit Luba, mais ma pelisse ne peut suffire  mille
personnes, elle est faite pour une seule, et je ne suis pas fche
d'tre celle-l.

Au fond elle avait raison, et moi j'tais absurde. Si un de mes amis
admirait chez moi un fusil, je m'criais:--Prends-le!--Oui, j'aurais
donn les tuiles de la toiture, les semelles de mes bottes;  la fin mes
amis ne me demandrent plus ce qui leur faisait envie; ils prirent
sans faon tous les objets  leur convenance. S'ils avaient soif, ils
buvaient de mon vin; je les nourrissais, je les vtissais, je payais
leurs dettes, je leur prtais tout mon argent, et quand je n'avais plus
d'argent je signais des lettres de change o je me portais caution pour
eux.

Quand j'allai une premire fois chez les vampires juifs, ce fut encore
 leur intention. Et maintenant ils taient l groups autour de moi,
cet Urbanowitch, ce Jadeski, ce Gadomski, fumant leurs cigares et
m'exhortant avec une bienveillance hautaine.

--Comment as-tu pu faire de si folles dpenses? me demanda Jadeski
en lanant une bouffe de fume.--Le malheureux! A qui ai-je donn ce
prcieux tableau hollandais reprsentant une femme qui ple des pommes,
et tant d'autres choses, jusqu' ma pipe d'cume de mer?... A peine
avait-il souri en murmurant:--Pas mauvaise cette pipe!--Et dj elle
tait  lui! M'a-t-il jamais offert en change une noisette? Non, mais
il critiquait tout ce qui m'appartenait:--Ta maison n'a aucun style,
commenait-il  dire en arrivant.--A table rien n'tait bon; mon
vin tait toujours frelat, bien qu'il en vidt pour le moins deux
bouteilles; la toilette de Luba n'tait jamais de son got. Si elle
portait des couleurs sombres, il lui demandait d'un ton ironique:

--De qui, madame, tes-vous en deuil?

Si elle avait sa kazabaka rouge:

--J'espre, disait-il, que le taureau est rentr.

Quand nous tions seuls,  la chasse, il s'arrtait soudain, et les
deux mains sur mes paules:

--Je te plains, mon ami, soupirait-il.

--Pourquoi donc?

--Tu es un noble cour, mais ta femme...

--Qu'as-tu  dire contre elle?

--Oh! rien!... l'ensemble de sa personne ne me plat pas... et puis
elle rit toujours.

Urbanowitch, en revanche, jetait sur Luba les regards qu'un voleur peut
jeter sur le trsor qu'il convoite. J'ignore o passait l'argent de
celui-l, mais il empruntait  tout le monde et  moi de prfrence.

Gdon, un ancien officier trs-aimable, ne parlait jamais d'argent; il
imita toutefois ma signature si habilement, sur une lettre de change,
que je fus forc de la reconnatre pour le sauver de l'infamie. Je dois
dire qu'il se montra reconnaissant: il s'effora de dissiper ma femme et
de me dresser aux belles manires. Nous avions l un mentor trs zl;
mon bonheur conjugal surtout semblait le proccuper:

--Cher ami, s'criait-il, comment diable traites-tu ta femme?...--Et si
je m'tonnais:

--Tu fais fausse route, reprenait-il, absolument fausse route. Une
femme demande  tre tudie; mais toi, tu laisses tout aller sans
rflchir;  la fin tu dcouvriras des choses... tu ne sais pas,
malheureux, quelle charmante femme tu as!...

Tels taient mes amis, et tous ensemble se moquaient de moi quand
j'avais le dos tourn, colportant sur mon compte de mensongres
anecdotes comme n'en ont jamais invent mes plus grands ennemis, non,
pas mme ma soeur. En outre ils me rapportaient, avec une sincrit
parfaite, tout ce que le monde pouvait dire de dsobligeant  mon sujet.
Un jour,--encore  la chasse,--Jadezki me dit brusquement:

--Eh bien! quand je t'avertissais!... Ta femme... Gdon lui fait la
cour et n'est pas trop rebut. Auras-tu confiance en moi, maintenant?

--Je dirai, rpondis-je, que tu calomnies ma femme, et je te dfendrai
de recommencer!

--Mais, grand Dieu! ce n'est pas moi qui parle, c'est la rumeur
publique qui veut que ce fanfaron plaise  ta femme!

Vous connaissez maintenant mes amis, ces bons amis auxquels je me
sacrifiais, pour qui j'aurais donn le sang de mon coeur! Ah! mon Dieu,
pourquoi donc as-tu cr le monde s'il n'tait pas possible de le faire
meilleur?

Mon vieux Salomon me donnait des conseils.

--Cela finira mal, disait-il.

Luba s'amusa d'abord des indiscrtions de nos htes; quand ils
jouaient, buvaient et chantaient jour et nuit dans la maison, ne me
laissant pas un coin o je pusse me rfugier avec elle, la mchante
venait s'tendre sur le divan,  mes cts, en me regardant avec une
malicieuse tendresse entre ses paupires demi-closes, car elle voyait
bien que j'tais au supplice.

Par la suite, elle prit les choses plus srieusement:

--Tu es trop bon, me disait-elle; la bont, en certaines circonstances,
peut tre un dfaut aussi bien que l'avarice et la duret. Nous nous
ruinerons, et ces gens-l ne sauront pas nous rendre ce que nous faisons
pour eux.

Je dfendis mes amis; nous faillmes nous quereller.

--Tu ne me crois pas! dit Luba. Eh bien! je te prouverai que chacun
d'eux est dispos  te trahir. Dsigne celui que je dois dmasquer.

--Tu pargneras bien au moins Gdon, m'criai-je pour l'prouver, car
les calomnies de Jadeski m'taient restes en tte, bien que je n'eusse
jamais dout de ma Luba.

--Je n'en pargnerai aucun, rpondit-elle; c'est donc Gdon qui va
servir d'exemple.

Je respirai plus librement. Jadeski n'tait qu'un indigne menteur.

Quelques jours s'coulrent. Un soir que Gadomski, Urbanowitch et
plusieurs autres taient chez moi comme de coutume autour de la table de
jeu, Jadeski me dit  l'oreille:

--Tiens! o a pass Gdon? Chez ta femme, sans doute. Il n'y manque
jamais.

--Imbcile! lui rpondis-je, comment comprendrais-tu ma femme, toi qui
n'as jamais su apprcier une madone de Raphal plus qu'un barbouillage
d'enseigne?

Luba entrait au moment mme en riant de tout son coeur:

--Vite, vite, nous dit-elle; qui veut voir un oiseau rare, un oiseau
que j'ai pris?

Tous se levrent pour la suivre, cartes en mains. Elle nous conduisit
jusque dans sa chambre.

--O est-il? demandai-je regardant autour de moi.

--Ici.

Elle montrait du doigt une grande armoire.

--Je vous prie de regarder l-dedans.

Jadeski nous repoussa tous et regarda, curieux, par un de ces trous
grills qui font pntrer l'air dans les placards.

--Mais c'est un homme!...

--Un homme! Laisse-nous voir... Qui donc?... demandrent les autres en
se rapprochant.

--Gare  vous! c'est Gdon! fit Jadeski stupfait.

--Comment es-tu entr l-dedans? demanda Urbanowich.

Le prisonnier restait muet, dvorant sa moustache.

--Voyez, dit Luba, comme il est devenu taciturne, lui qui parlait si
bien tout  l'heure! Il jurait que j'tais la plus belle femme du monde,
une Vnus; il me peignait sa passion, et puis, las de bavarder, il s'est
conduit brutalement comme un vrai Tartare...

--Et vous l'avez repouss? s'cria Jadeski de plus en plus surpris.

--Je me suis moque de lui, naturellement, et comme quelqu'un passait
dans le corridor, j'ai dit: --C'est mon mari! S'il vous trouve dans
ma chambre, vous tes mort! Il a t bien content de se jeter dans
l'armoire... Mais j'ai ferm l'armoire  clef. Voil!

J'ouvris  Gdon, qui ne paraissait pas press de sortir et se cachait
derrire les robes de ma femme. Nos amis le tirrent dehors, et il entra
en fureur.

--C'est une mauvaise plaisanterie. Canailles! vous m'en rendrez raison,
vous tous, et toi d'abord, heureux poux d'une si farouche vertu!...

--Lui d'abord, bien entendu! dcida Urbanowitch.

--Qu'ils se battent sans retard!

Nos amis nous excitrent si bien, que le duel aurait eu lieu sance
tenante, sans ma femme qui se posa entre nous et se mit  rire.

--Vous battre? dit-elle, et pourquoi? Si quelqu'un est offens ici,
c'est moi seule, oui, offense par les folles esprances de Monsieur.
Il est vrai que j'ai pris ma revanche; s'il n'est pas content et qu'il
veuille un duel  tout prix, me voici prte.

Elle saisit une cravache accroche au mur.

Gdon disparut et Luba partit d'un nouvel clat de rire qui nous gagna
tous.

Chacune de mes amitis devait tre brise brusquement d'une manire ou
d'une autre. Quand j'avais une fois vu clair, je ne me laissais plus
duper, je rompais avec une nergie qui devait tonner le monde o
j'avais la rputation d'un homme faible sur tous les points. C'tait
une erreur. J'tais lent  croire au mal, mais il ne me trouvait pas
misricordieux. Naturellement, mes faux amis m'accusaient d'inconstance,
et leur animosit  mon gard tait d'autant plus furieuse que mon
dvouement avait t plus complet. Ils vinrent cependant comme je l'ai
dit, aprs la vente de nos dernires nippes, fumer autour de moi et me
donner des conseils:

--Si tu t'adressais  ta soeur! me dit Urbanowitch.

Ce fut la suprme humiliation. Et qui donc m'avait spoli, sinon cette
bonne soeur?

J'avais une tante, vieille fille qui chaque t venait s'tablir chez
nous, o elle tait entoure de soins, dorlote dans ses maladies avec
une tendresse filiale; pour Nol, nous ne manquions jamais de lui
envoyer un chariot de provisions. A peine remerciait-elle. Certaines
gens sont ainsi. Les bienfaits les gnent; ils craignent d'tre forcs
 la reconnaissance et se prouvent bien vite  eux-mmes qu'ils ont
toujours la libert de vous faire du mal.

--Vira m'a racont que tu avais un amant, dit cette tante vnrable 
ma femme; je ne te le reproche pas, petite; tu as un mari si ennuyeux!

Or, Vira ne lui donna pas, dans toute sa vie, un pain d'pice; mais
l'hiver elle tait toujours chez elle, lui baisant les mains, la
caressant, l'appelant chre petite tante, parlant de cette vieille
avare, jadis galante, comme d'un noble coeur et d'une prtresse des
moeurs. Aussi, aprs la mort de notre tante, hrita-t-elle, en change
de toutes ses jolies paroles, de soixante mille florins, tandis que moi,
qui avais prodigu les dons, je ne reus pas un kreutzer.

Gadomski fut le dernier de mes amis dans lequel j'eus confiance. A
chaque nouveau dboire, il me consolait, mais d'une trange faon:

--Ah! mon Dieu! disait-il, ne te plains pas des dgots que t'apporte
la vie. Alexandre a beau conqurir le monde, il ne possde rien... Et
un fakir qui jene dans le dsert ne manque de rien... Qu'est-ce que la
vie? Si tout te souriait, tu t'y attacherais trop... Tu la maudis, tant
mieux!... Songe que tu en auras bientt fini avec elle et que tu ne
reviendras plus au monde. Que cette perspective te donne du courage.

C'est assez dire que Gadomski tait un philosophe. Nous avions
autrefois tudi ensemble; ds lors il s'occupait d'une oeuvre colossale
qui devait bouleverser le monde et il s'en allait au hasard, sombre et
absorb comme un brigand, son pistolet au poing; mais il manquait au
pauvre brigand la poudre et le plomb pour charger ce pistolet, qui ne
partait jamais par consquent. Une fois, Gadomski m'crivit:

--Si j'tais dlivr au moins une anne de tous mes soucis,
j'achverais mon oeuvre, bien que les hommes que je mprise ne mritent
pas qu'on leur rende un si grand service.

Je lui offris l'hospitalit. Il arriva en affectant la mine d'un
Socrate; il lui fallut deux jours pour dballer ses livres, un autre
pour plier son papier, une quatrime journe pour tailler sa plume;
bref, il finit par ne rien crire. En revanche, il se montra de
prime-saut fort insolent avec Luba. Il faisait peu de cas des femmes.
Lorsque la mienne se mla une premire fois  notre entretien:

--La femme, dit-il, doit se taire quand les hommes parlent.

Il traversa le salon, o elle se trouvait avec d'autres dames, sans
ter son bonnet, et soutint pendant le dner que les femmes taient des
animaux subalternes.

L-dessus Luba se leva d'un bond, et s'adressant  moi:

--M. Gadomski comprendra qu'un animal de ma sorte ne puisse plus avoir
l'honneur de le recevoir, dit-elle en se retirant dans sa chambre.

Mais mon philosophe tait dcid  rester malgr ce cong en rgle.

--Tu m'as attir chez toi, disait-il en rongeant une cuisse de canard;
j'ai t dupe de ma confiance, tu me dois une indemnit.

Il me fallut avant de le mettre  la porte lui compter cent florins;
encore monta-t-il dans ma voiture, qui allait le reconduire jusqu'
Kolomea, en m'appelant poule mouille.

Mes domestiques n'taient pas meilleurs que mes amis; les vieux taient
morts, les nouveaux ne valaient pas la corde  laquelle on aurait d
les pendre. Ma bont, ma douceur  leur gard ne me rapportaient
qu'ingratitude.

Il n'tait pas jusqu' mon chien, un petit chien que je gtais au point
d'impatienter Luba, qui ne rpondt  mes bienfaits par des trahisons.
Il profitait de toutes les occasions pour m'chapper, prfrant le pain
bis du premier venu aux bouches dlicates dont je le nourrissais. On
vante la fidlit du chien, et on ajoute que de tous les animaux c'est
lui qui ressemble le plus  l'homme; or, je vous le demande, s'il
ressemble  l'homme, comment le chien peut-il tre fidle?


                                 IV

En dpit de mes amis et de mes domestiques, je n'aurais pas sombr
comme je le fis si des flaux successifs ne se fussent appesantis sur
mes terres. Elles furent ravages par certain nuage noir, un nuage de
sauterelles, plus qu'elles ne l'eussent t par la grle. La mme anne,
un incendie dvora nos forts. Avec l'aide des paysans on put le cerner,
lui imposer des limites  grands coups de hache; une grosse pluie vint
aussi  notre secours, mais la perte nanmoins tait considrable.
Pendant le rude hiver qui suivit, des loups dcimrent mes troupeaux. Je
prenais philosophiquement mon parti; Luba riait de tout et elle effaait
par un baiser chaque pli soucieux de mon front, mais nous commencions 
vendre des champs. Un jour que je revenais de Kolomea, o s'tait sign
le march, avec six mille florins en poche, je fus attaqu par cinq
Haydamaks[9] qui me dvalisrent.

[Note 9: Brigands.]

--Eh bien! dit Luba, mieux vaut avoir eu affaire  des voleurs qu' des
meurtriers.

L'intarissable enjouement de ma femme n'tait autre que de la grandeur
d'me. Son rire intrpide tait mon talisman contre la mauvaise fortune,
mais malgr ce rire on nous enleva nos meubles. Je m'tais adress 
tous mes anciens amis, Luba avait implor ma soeur, et le seul secours
qui nous vint fut celui d'un Juif, le _faktor_ Salomon. Nous fmes des
rformes, tardives peut-tre; je n'ai pas la prtention d'avoir t
prudent ni sage. Les procs absorbrent ce qu'avaient laiss les
parasites; les saisies suivirent les procs; j'eus la douleur de voir
Salomon se mettre pour moi dans l'embarras. Bref, l'excution finale
survint; je vous y ai fait assister et vous avez vu comment Urbanowitch,
Jadeski et les autres vinrent ensuite autour de moi fumer leurs cigares.

--N'y a-t-il rien  boire ici? dit soudain Urbanowitch, chez qui la
soif tait une maladie.

--Si fait! rpondit Luba.

Elle courut au puits et lui rapporta un verre d'eau qu'il vida en la
regardant tristement.

--Eh bien! me dit Jadeski de sa voix claire et insolente, qui sonnait
dsagrablement dans l'adversit, que comptes-tu faire maintenant que tu
n'as plus le sou?

--Le prince Sapieha n'a-t-il pas besoin d'un intendant? hasarda
Urbanowitch.

Le sang me monta au visage.

--Bah! interrompit Jadeski en feignant de plaisanter, mais srieux
au fond, Basile n'est pas embarrass; il a une jolie femme. Que ne
l'emmne-t-il  Lemberg,  Vienne, ou plutt tout de suite  Paris?

C'en tait trop. Luba devint pourpre; elle ne rit pas cette fois, des
larmes jaillirent de ses yeux:

--Par le Christ! m'criai-je.

Les paroles s'tranglrent dans mon gosier, mais je saisis Jadeski et
le secouai avec violence.

--Sortez de chez moi, fils de paens, oiseaux de potence!... je n'ai
plus rien  vous donner...

--Le malheureux a perdu l'esprit, s'cria Gadomski.

--Il y a vente ici et nous sommes les acheteurs, dit Jadeski en se
rasseyant.

--Non, il n'y a plus rien  vendre; sortez, ou je lche les chiens!

Luba courut dchaner les deux chiens-loups qui s'lancrent en
aboyant, ce qui suffit  mettre nos amis en droute. Sans perdre de
temps  regagner leurs chevaux ou leurs voitures, ils se dispersrent,
les chiens, excits par Luba, s'acharnant  leurs talons.

--coute, dis-je brusquement  ma femme, je suis  bout de rsignation.
On nous a tout pris, mais je ne cderai pas du moins  ces coquins les
vieilles pierres de la maison paternelle. On me tuera d'abord.

Jamais l'ide d'tre chass du lieu de ma naissance ne s'tait
prsente  moi avec autant de force; je sanglotais tout haut, je n'ai
pas honte de le dire, et ma femme pleurait avec moi. Je continuai, en
la serrant avec emportement contre ma poitrine, tandis que mes larmes
ruisselaient sur ses cheveux:

--Tu es brave, Luba, nous nous dfendrons!

--Soit! dit-elle, me comprenant  demi-mot, et levant vers moi ses yeux
tincelants o s'taient schs les pleurs, si tu veux, nous ferons
sauter la maison plutt que de la rendre.

Oh! c'tait une femme!

Je rassemblai les gens qui nous restaient et leur communiquai le projet
insens qui venait de germer dans mon esprit. Aucun n'osa dire non
ouvertement, mais celui-ci se grattait la tte, celui-l faisait la
grimace, et, tandis que Luba chargeait les fusils, tous s'esquivrent
l'un aprs l'autre.

Lorsque je voulus rassembler nos forces, la maison tait vide, il n'y
restait que moi, ma femme et mon Juif. Salomon me conjura de ne pas
tirer, mais quand je lui dis de prparer les cartouches il se mit 
l'oeuvre en soupirant et en marmottant des prires. Je barricadai
toutes les issues, portes et fentres; Luba m'aidait activement. Nous
entassmes des caisses devant la porte qui conduisait dans la cour, et
toutes les tables, toutes les chaises, tous les bancs qui restaient
devant l'entre principale. Nous bourrmes les fentres de coussins de
voiture, de paille, de matelas, de lits de plume, n'en rservant que
deux  droite et  gauche qui furent arranges de faon  servir de
meurtrires. Nous attachmes une longue mche  un tonneau de poudre
plac dans la cave. A peine avions-nous achev nos apprts de sige que
les gens du tribunal et les Juifs apparurent le long de la route comme
une file de fourmis. Je sortis sur le balcon, deux pistolets  la
ceinture, un fusil  la main.

--Messieurs, commenai-je, et vous, Juifs, la vente est termine; il
n'y a plus rien  prendre ici. Je dfendrai la maison de mon pre les
armes  la main et je jure de tirer sur quiconque osera y pntrer.

En ce moment je remarquai que Jadeski et Urbanowitch taient au milieu
des Juifs.

--Il est fou, dit le premier.

--Au nom de l'empereur, laissez-nous entrer, commena le dlgu du
tribunal.

--Je m'incline devant l'empereur, rpondis-je, mais nul n'entrera
vivant.

--Si vous arrtez le cours de la justice nous emploierons la force 
notre tour et nous enfoncerons les portes.

--Venez donc! dis-je en saluant.

--Des haches! criait Jadeski, excitant la foule.

Les plus braves cherchrent  forcer la porte. Au moment mme je tirai
en l'air. L'effet de cette manoeuvre fut magique; les gens du tribunal
et les acheteurs, les chrtiens comme les juifs, s'enfuirent.
Quelques-uns roulrent par terre; certain juif, dans son angoisse,
grimpa sur un arbre. Jadeski sauta par-dessus une clture, resta pendu
par un pied et tomba la tte dans les orties. Le premier assaut tait
repouss.

L'ennemi se replia et tint conseil. L'envoy du tribunal appelait les
paysans au secours de la loi, mais ces braves gens ne voulurent pas
combattre leur ancien matre. Les gens qui n'taient venus que pour
acheter s'en retournrent au village; nos cranciers cependant tinrent
bon; Jadeski les encourageait.

--Voyez, disait-il, ce n'est pas srieux, il ne tire qu'en l'air;
comment oserait-il tuer l'un de nous, quand il sait que la potence
l'attendrait ensuite?

Ils s'armrent donc de fusils, de sabres, de houes et de btons en vue
d'un assaut, et, spars en deux troupes, ils attaqurent simultanment
la maison devant et derrire en criant comme des sauvages.

Cette fois la chose tait srieuse. Je me mis  la meurtrire de
droite, Luba  celle de gauche, et ensemble nous fmes feu. Quatre coups
de fusil charg de gros plomb hach firent dans la foule l'effet du
canon. Au moment mme quelqu'un sauta dans la chambre o nous nous
trouvions. Les assigeants avaient enfonc la fentre du ct de la
cour, et Luba, en se retournant, vit Jadeski, une hache  la main. Vite,
elle tira le pistolet de sa ceinture et le braqua sur lui. Il tomba sur
le dos avec un grand cri. Un homme qui allait monter prit la fuite. Luba
avait mis le pied sur Jadeski et brandissait une houe.

--Laisse-le vivre! lui dis-je.

Tandis que nous barrions de nouveau la fentre, il rampa, en s'aidant
des pieds et des mains, dans une autre chambre o il resta tendu sur le
flanc.

Ainsi l'assaut tait heureusement repouss; Luba avait mme fait un
prisonnier. Je sortis sur le balcon et ne fus pas mdiocrement satisfait
en voyant que tous ceux qui taient tombs avaient pu se relever et s'en
allaient clopin-clopant en gmissant et fort ensanglants. Soudain,
un coup de feu qui m'tait destin brisa une vitre. Je me retirai
prcipitamment. On tirait de tous cts sur la maison. Nous rpondmes 
ce feu. Le combat dura une heure, aprs quoi les agresseurs, se lassant,
firent demander des renforts au gouvernement du cercle.

Jusqu' l'arrive de ce secours militaire, le sige continua: des
gardes entourrent ma maison et occuprent les puits; on esprait me
forcer  capituler, faute d'eau et de nourriture. Nous attendmes la
nuit; lorsqu'elle fut bien sombre, je dis  Salomon Zanderer:

--Je vais t'ouvrir la porte de derrire; gagne un lieu sr et emmne le
bless, qui autrement pourrait mourir ici.

--Je ne vous quitte pas, rpondit mon Juif.

--Si je te dis que nous sommes hors de danger, repris-je, tu croiras
bien que c'est la vrit. Obis donc, tu n'as pas le droit de t'exposer
davantage; songe que tu as une femme, des enfants. Allons, va-t'en!

Salomon poussa un long soupir, puis il se prosterna en pleurant devant
ma femme et lui baisa les pieds. Il me baisa aussi les mains. J'ouvris
la porte. Il trana Jadeski dehors:

--Que Dieu vous protge! cria-t-il encore dans la cour d'une voix
entrecoupe.

Alors je barrai de nouveau la sortie. Nous veillmes jusqu' minuit,
moi au rez-de-chausse, Luba au premier tage, les chiens-loups avec
nous. Rien de suspect ne se fit entendre; on ne distinguait que les
cris changs  de longs intervalles par les postes qui entouraient la
maison.

Une fois je mis la tte  la fentre.  et l brillaient des feux de
bivouac comme dans un camp. Des nuages noirs couvraient le ciel; seule,
une toile luisait vacillante comme une lampe prs de s'teindre. A
minuit j'appelai Luba:

--Allons, prpare-toi, il est temps de nous chapper; je vais mettre le
feu  la mche.

--O irons-nous? demanda-t-elle.

--L o il n'y a pas d'hommes, dans le dsert.

--Je suis prte  te suivre.

--Mais, lui dis-je, habille-toi chaudement, l'hiver est proche et nous
n'aurons pas d'abri.

Je commenai par redresser une faux pour en faire l'arme qui fut si
redoutable entre les mains de nos paysans dans leur guerre contre la
noblesse; puis je remplis deux carnassires de linge, de poudre, de
plomb et de tabac; chacun de nous avait deux pistolets et un poignard
 la ceinture, plus un fusil en bandoulire. Je dmolis la barricade,
j'ouvris doucement la porte de derrire et, me glissant inaperu dans la
cour, je mis le feu aux granges et  l'table; aprs quoi je gagnai la
cave pour allumer la mche dont un des bouts trempait dans le tonneau de
poudre grand ouvert. Luba me regardait faire; elle n'avait point voulu
s'loigner d'un pas, craignant que l'explosion n'et lieu trop vite: en
ce cas, c'et t son dsir de mourir avec moi. La mche commenait 
brler lentement. Je saisis ma faux.

--Dpchons-nous! m'criai-je.

En hte nous remontmes les degrs pour traverser la cour et atteindre
ensuite les champs. A trois cents pas de la seigneurie une bande
furieuse nous accosta.

--Le voil, ce brigand! prenez-le! liez-le!

Je brandis ma faux et la promenai  deux reprises autour de moi; trois
hommes furent fauchs comme des pis mrs. Luba luttait contre deux
forcens. Au moment mme un pouvantable fracas se fit entendre; le sol
trembla sous nos pieds. C'tait ma maison qui sautait. Presque en mme
temps les flammes sortaient des communs; la paille et le bl enferms
rpandirent l'incendie avec une rapidit terrible. Nos adversaires
s'taient jets perdus la face contre terre ou fuyaient dans toutes les
directions. Nous nous esquivmes heureusement. Mes deux chiens m'avaient
d'abord suivi, mais lorsque l'pouvantable dtonation se fit entendre
et que l'on put croire que la terre se fendait, je perdis l'un d'eux;
l'autre resta. Nous traversmes les champs, et, ayant atteint la fort,
nous prmes un troit sentier que je connaissais bien. Au bout d'une
heure environ, nous tions sur une colline, d'o l'on jouissait d'une
vue tendue. A nos pieds s'tendait le monde maudit, comme un spulcre
au fond duquel brlait ma seigneurie en guise de torche funbre. Nous
nous arrtmes tout juste assez pour reprendre haleine. Que nous
importait le monde dsormais? Notre chemin conduisait au dsert.


                                   V

Ce fut dans la nuit du 9 octobre que nous commenmes un voyage qui
devait durer six jours ou plutt six nuits. L'automne tait d'une
splendeur extraordinaire, et  midi le soleil piquait comme en t; nous
tions trop lourdement chargs pour pouvoir affronter la chaleur; et
puis, nous craignions d'tre dcouverts. Pour ces raisons, nous nous
cachions le jour dans la paisible obscurit de la fort, et reprenions
la nuit notre marche  la lueur des toiles. Le mas ou les pommes de
terre qu'il nous arrivait de rencontrer servaient  notre nourriture, le
chien-loup qui nous avait suivis veillait sur notre sommeil.

Dans la matine du cinquime jour, aprs avoir travers la plaine et
franchi des collines aux pentes douces, nous apermes les Karpathes qui
s'levaient vers le ciel comme une fume bleutre. La mme nuit, nous
pntrmes dans leur enceinte sacre. Le chemin tait rude, entrecoup
de racines, de buissons, de pierres et de ruisseaux. Vers minuit,
nous descendmes dans une valle cultive,  travers un village de
Houzoules[10]. En me baissant prs d'une fontaine pour boire, je
remarquai un objet qui brillait sous la lune: c'tait une hache laisse
sur une bille de bois. Je la pris et mis  sa place les quarante
kreutzers qui restaient dans ma poche.

[Note 10: Les Houzoules mnent, comme les Cosaques, un genre de vie
purement pastoral et guerrier; ils forment une population  part.]

Lorsque le soleil se leva lentement, comme avec effort, au-dessus
des rochers surmonts de bois superbes, nous tions saufs. La fort
primitive nous avait accueillis; autour de nous s'tendait la solitude
sans route fraye, silencieuse comme la mort. Nous nous trouvions sur
l'un des points les plus mridionaux de la Gallicie qui s'enfonce  cet
endroit entre la Hongrie et la Bukowine. En Hongrie rgnaient un autre
gouvernement et d'autres lois. Nous pouvions donc, si un nouveau pril
venait nous menacer, imiter les haydamaks qui cherchaient refuge en
Hongrie lorsqu'on les poursuivait dans leur pays, et qui franchissaient
de nouveau les poteaux noirs et jaunes de la frontire aussitt que les
pandours taient sur leurs traces. A l'abri des chnes sculaires qui
ombrageaient un pais tapis de mousse, nous gotmes jusqu' midi un
sommeil paisible pour la premire fois, car nous avions laiss le
danger derrire nous. Au rveil, aprs avoir djeun de noisettes et
de myrtilles, nous continumes notre marche. Il fallait gravir des
escarpements abruptes, des rochers glissants, et passer quelquefois d'un
arbre  l'autre, dans les endroits o le terrain tait impraticable.

Avant le coucher du soleil, nous avions gagn la cime plate d'une
grande montagne boise. Soudain un difice immense se dressa devant nous
au-dessus des sapins noirs; on et dit un palais tout en or. Lorsque les
rayons trompeurs du soleil commencrent  s'teindre, il nous sembla
voir des ruines colossales perdues au milieu de la fort. Aucun oiseau
ne chantait, aucun papillon ne voltigeait dans l'air limpide. Les chnes
gigantesques formaient des votes sombres comme celles d'une cathdrale;
ils s'entremlaient  de sveltes bouleaux vtus de satin blanc comme des
fiances; une noire muraille de sapins environnait le tout;  nos pieds
s'ouvrait un ravin qui sparait deux montagnes. L'une de ces montagnes
n'tait qu'une noire pyramide de sapins, l'autre portait les ruines qui
avaient attir notre attention; toute la profondeur semblait remplie
de framboisiers, de genvriers, de noisetiers, de gentianes et de
vroniques; on entendait le murmure d'une source; le chien descendit,
nous le suivmes. Sous une pente rocheuse jaillissaient des eaux
magnifiques.

Aprs nous tre dsaltrs, nous montmes sur la hauteur o se
dessinait le curieux monument que nous avions pris pour un chteau. Ce
n'tait pas un chteau lev par la main des hommes, mais un de ces
rochers comme il n'est pas rare d'en rencontrer dans les Karpathes,
et dont les cavernes, les passages, les degrs, d'une grandeur toute
architecturale, sont l'oeuvre de l'eau dvastatrice qui a jadis creus
ces masses calcaires. On prtend qu'elles ont servi de temples aux
paens, que plus tard les asctes chrtiens y abritrent leurs vertus;
ce qui est certain, c'est qu'au temps des invasions de Mongols et de
Tartares, de mme qu'au temps des guerres contre les Turcs, elles ont
cach bien des fugitifs et que de nos jours les brigands en ont fait
maintes fois leurs forteresses.

Des contes fabuleux concernant ces antres ont cours parmi le peuple.
Celui-ci fut longtemps la prison d'une princesse retenue en otage; dans
celui-l, des nymphes, vtues de leurs cheveux noirs comme d'un manteau
de zibeline, entranent les jeunes gens et les font mourir sous leurs
caresses.

C'tait une de ces formations tranges que le hasard nous prsentait.
Trois rochers,  l'arrangement desquels on et pu croire qu'une
prvoyance humaine avait prsid, formaient sur le plateau une
majestueuse demeure. L'un deux, du ct de l'ouest, tait dtach des
deux autres qui sortaient, comme il arrive frquemment pour les arbres,
de la mme racine; ils se sparaient ensuite, puis taient relis prs
de la cime par une sorte de pont. Le rocher du milieu tait muni d'un
donjon naturel, tandis que son voisin, s'abaissant doucement vers l'est,
formait un escalier de gants. En tournant autour de ce mystrieux
monument des forces primitives, nous dcouvrmes huit entres
diffrentes. Luba chercha du bois de sapin et prpara des torches que
j'allumai pour descendre dans l'intrieur. L je trouvai quelques
cavernes et une enfilade d'ouvertures qui conduisaient  des galeries
encombres. Des ossements pars de tous cts indiquaient que les btes
fauves y avaient fait carnage. Pendant mes explorations, ma femme avait
tourn le rocher du ct de l'est, o il formait une sorte d'autel qui
avait bien pu servir de pierre  sacrifice. Du ct sud, une nouvelle
entre s'arrondissait en arc comme une porte d'glise;  cette place, un
foss large et profond dfendait le rocher. Nous pmes le franchir sur
un tronc de chne norme qui faisait office de passerelle.

Tandis que Luba se reposait dans les hautes herbes, j'entrai, tenant
une torche d'une main, un pistolet de l'autre. Je me vis dans une grande
salle vote; une brche me permit d'atteindre un autre compartiment
rempli de dcombres. J'allais rebrousser chemin, lorsque de larges
degrs qui montaient m'apparurent; en faisant le signe de la croix, je
m'y engageai avec prcaution. Au premier tage, pour ainsi dire, de
ce labyrinthe, il y avait un rduit qui recevait la lumire par deux
ouvertures  peine plus grandes que les meurtrires d'un vieux chteau;
tout autour, des bancs de pierres garnissaient les parois. Une porte
troite, deux marches encore, puis le pont de pierre arien qui, jet
au-dessus du prcipice bant, conduisait au rocher du milieu. Sur le
second rocher, je trouvai une autre chambre presque semblable  la
premire, mais mieux are. J'atteignis enfin au plus haut sommet, au
donjon de ce palais qui dominait la contre sur une vaste tendue. Mon
oeil, bloui d'abord par le soleil, erra bientt, enivr, par-dessus les
forts bruissantes, jusqu'aux montagnes voisines avec leurs murailles de
granit verdtre o scintillaient mille cristaux de quartz dans la lueur
rose du soir. Au loin, vers l'ouest, un tapis diapr semblait jet au
milieu de la fort; c'tait sans doute la prairie florissante d'une
polonina[11], o paissaient les vaches. Des corbeaux fendaient l'air
comme d'tranges papillons noirs.

[Note 11: Pacage.]

Plus loin se dveloppait la ligne sublime des Karpathes, sombres et
nues au sommet, ceintes  la base d'une zone de forts bleues et de
quelques ravins tincelants de neige. Le soleil se droba, le soir
commenait  tomber sur ces hauteurs et le froid augmentait dj pour
moi d'une manire sensible, tandis que des rayons dors ruisselaient
encore dans les valles, dessinant distinctement les moindres dtails,
mme par del les promontoires boiss, dans la plaine sans bornes comme
le ciel, un village, dont les fermes et les granges avaient l'air de
maisons de cartes; la rivire qui le traversait brillait comme un
serpent qui se chauffe au soleil. Lorsque je redescendis, Luba,
enveloppe dans sa pelisse, me regardait en souriant; la pauvrette avait
froid.

--Dieu soit lou! dit-elle, te voici revenu. Allons-nous encore
marcher? Je suis si lasse!

--Ma chrie, lui rpondis-je, remercions Dieu, en effet, qui a
construit aux pauvres fugitifs une arche tout prs de son ciel; tu peux
te reposer, nous resterons ici.

Ma femme me sauta au cou; nous tions encore heureux en ce moment.

--Ici, continuai-je, nous serons en sret, il y a au moins un sicle
que le pied de l'homme n'a foul ce sol.

--Comment le sais-tu? demanda Luba.

--Parce qu'aucun sentier ne se laisse deviner et surtout parce qu'il
ne crot de plantain nulle part; le plantain pousse sous les pas de
l'homme, il disparat l o l'homme ne se fait plus voir.

J'allumai du feu dans la chambre de l'tage suprieur, et la fume
sortit  souhait par une ouverture du plafond, puis je fis un lit de
feuilles et de mousse; je remplis d'eau nos bouteilles de campagne, et,
ayant conduit ma femme dans sa nouvelle demeure, je bourrai la fentre
de mousse, je barricadai toutes les issues avec des pierres apportes
d'en bas  grand'peine, aprs quoi je partis en qute de notre souper.
La nuit tomba sans que la fort m'et offert aucun gibier; il fallut
nous contenter de poires sauvages que Luba fit cuire dans la cendre.
Ayant mang tant bien que mal, nous nous tendmes sur le lit que
j'avais fabriqu, sous nos paisses fourrures; j'avais pos mon fusil
prs de ma tte, les pistolets  mes cts,  nos pieds dormait le
chien-loup. Pour la premire fois depuis notre fuite, nous sentions
au-dessus de nous un autre toit que celui du ciel. Longtemps j'entendis
bruire la fort, longtemps j'aperus par la crevasse du plafond les
toiles paisibles.


                                   VI

Le lendemain je m'veillai de bonne heure, pris ma carnassire, jetai
encore un regard sur Luba qui dormait vermeille, les bras croiss
sous la nuque et les lvres entr'ouvertes, ce qui montrait ses dents
blanches: puis, sifflant tout bas mon chien, je partis pour la chasse.
Mais pendant la nuit Dieu avait bti autour de nous un second palais
dont les murs gris s'levaient jusqu'au ciel; devant moi tourbillonnait
une paisse fume semblable  celle d'un incendie de fort. Matre
renard rentrait de quelque quipe nocturne; je ne fis qu'entrevoir ses
oreilles, puis il se glissa dans le foss qui entourait notre refuge.
Bientt cependant le brouillard rougissant tomba peu  peu; un vent vif
s'tait lev; des voiles se dtachaient de chaque rocher, de chaque
sapin; sous le rseau de la gele blanche brillaient les buissons et les
fleurs. Je traversai le ravin qui sparait notre montagne de la fort et
n'eus pas de peine  atteindre une clairire forme par la tempte. On
et dit un abatage rgulier, sauf que les troncs taient  demi pourris
et couverts de champignons vnneux entremls d'une flore blouissante.
De tels endroits sont aims des chevreuils, qui viennent y patre aprs
le lever et le coucher du soleil. Je me posai donc en embuscade derrire
un htre.

Un pic aux couleurs cramoisie, blanche et noire voltigeait de tronc en
tronc, frappant chacun d'eux de son bec pointu; d'ailleurs, le silence
tait complet. Mes prvisions ne m'avaient pas tromp: un beau chevreuil
entra lentement dans la clairire; lorsqu'il fut  vingt pas de moi je
tirai, et il tomba dans l'herbe; avec un cri aigu, le pic s'envola.
Chemin faisant, sous les grands htres, je cueillis des champignons
blancs dont je remplis mon carnier, et tout ce riche butin fut dpos
aux pieds de Luba encore endormie. A mon approche, elle ne fit pas un
mouvement; elle ouvrit les yeux et sourit:

--Nous voici, dit-elle, pourvus pour une semaine entire.

Ayant vaqu d'abord  l'essentiel, j'amnageai notre maison. J'y
construisis, avec des quartiers de roc, un tre ouvert comme ceux de nos
paysans, juste au-dessous de la crevasse du plafond; un genvrier tay
de deux pierres nous servit de tournebroche; je fortifiai contre les
invasions des btes fauves ceux des compartiments du rocher qui devaient
nous servir de garde-manger; il n'y avait du reste qu'une seule issue 
dfendre, les autres ayant t obstrues dj par des croulements. Luba
voulait m'aider  transporter les pierres d'en bas.

--Que fais-tu? m'criai-je; pense  la chre petite vie dont tu es
dpositaire!

De grosses larmes coulrent sur ses joues brunes.

--Non, dit-elle, je ne puis te voir travailler comme un esclave, te
mettre en sueur et t'puiser pour moi...

--Pour toi, rptai-je, et c'est justement ce qui me rend la tche
facile! Tu ne sais pas combien il est doux de te servir!

Dans le cours de mes travaux je dcouvris de vrais trsors: des vases
de terre, des flches, des anneaux de cuirasse, des monnaies, mille
dbris; je trouvai aussi, en brisant le rocher calcaire, de belles
pierres  fusil. Peu  peu le bois destin  l'hiver s'entassa dans le
souterrain au dessous de nous; Luba, sans trop se fatiguer, dtachait
l'amadou qui pendait au tronc des htres et des bouleaux, ramassait
des champignons, des myrtilles, des baies de toute sorte. Le soir, je
taillais de petits ouvrages en bois, des fourchettes, des cuillers; je
fis un peigne pour Luba; elle riait en le passant dans ses pais cheveux
noirs:

--Et un miroir? dit-elle; je n'ai pas de miroir!

--Tu as la source en bas, et si tu ne veux pas descendre, ne suis-je
point l? Tu peux me croire quand je te dis que tu es belle.

Elle sauta sur mes genoux.

Un loir, qui avait son gte dans une fente du rocher,  l'entre de
notre demeure, devint bientt familier; nous fmes aussi la connaissance
d'un second hte du mme rocher, une belette, qui  midi sortait des
framboisiers de notre jardin, pour s'approcher de nous, puis s'chapper
bien vite, comme si elle et voulu nous engager  jouer avec elle.

Dans les broussailles qui remplissaient le foss, un renard avait
creus sa tanire, et, de l'autre ct du pont, Luba salua, ravie,
l'existence d'un nid d'cureuils qui lui rappelrent son vieux Miki.
Tous nos voisins n'taient pas aussi inoffensifs. L'hiver approchant, un
grand loup se prit dans un des piges nombreux que je tendais autour de
chez nous pour pargner la poudre.

Le 3 novembre tomba la premire neige. Je sus le jour parce que j'avais
fait un calendrier trs-simple en marquant chaque journe  mesure
qu'elle s'coulait sur la paroi du rocher; mais nous ne craignions rien
de l'hiver; dans notre garde-manger s'entassaient des sangliers, des
chamois, des cerfs, des livres, fums au genivre, et mme un ours,
qui, avant de se dcider  tomber sous le fusil de Luba, m'avait
assez cordialement embrass pour me meurtrir. Nous avions du poisson,
d'excellentes truites, car dsormais j'tais au courant de toutes les
ressources de la fort. Les peaux de mes victimes remplaaient dans
notre antre les tapis, les couvertures, les rideaux absents; nous
dormions dans un nid de duvet: nos vtements taient ceux de deux
Esquimaux, mais personne n'tait l pour les trouver ridicules.
Emprisonns par les neiges, nous n'avions rien de mieux  faire que de
ressembler aux ours et aux loups parmi lesquels nous devions vivre.

La saison des glaces se prsenta, majestueuse et sublime comme la mort
qui, dans une bataille, fauche  la fois des milliers de combattants. La
nature s'endormit d'un long sommeil. Une nuit, nous entendmes soudain
dans l'air un bruit trange, des voix mystrieuses accompagnant une
sorte de claquement comparable  celui d'un fouet. En pareil cas, nos
paysans croient que les sorcires vont  Kiev, et l'Allemand jure que
c'est la chasse macabre qui passe. Luba eut peur et, cachant son visage
dans ma poitrine, demanda tout bas:

--Qu'est-ce?

C'taient les canards sauvages qui venaient du nord, et dont les fortes
ailes, les cris stridents causaient tout ce vacarme dans les hautes
rgions o l'oeil ne les distinguait plus. Notre voisin l'cureuil, qui,
lui aussi, avait fait ses provisions de glands, de pommes de pin et de
noix de htre, ne sortait dsormais qu' de rares intervalles; le loir
manifestait une extrme inquitude.

Un matin, le linceul de neige, qui ne dgle pas jusqu'au printemps,
enveloppe tout le pays de sa morne blancheur. Pendant trois jours nous
sommes prisonniers; il faut travailler terriblement pour russir  nous
creuser une issue et un sentier! C'est le temps o l'ours renonce aux
courses errantes, o le hrisson s'engourdit dans sa caverne; le froid
augmente; mais, avec la premire grande gele, notre fort reprend une
animation joyeuse: le bec-crois, ce petit perroquet du Nord, se montre
par bandes, sifflant et dployant son clatant plumage. Jusqu' Nol on
a plus chaud sur la montagne que dans les valles, et on jouit de toute
la beaut du paysage d'hiver; d'ailleurs, le crpuscule mme de notre
caverne avait son charme. La lueur du foyer se jouait sur les tentures
de peaux de bte, et Luba, assise au coin de l'tre, les pieds sur le
grand chien-loup qui ronflait de tout son coeur, me regardait d'un air
de tendresse, de contentement si sincre! Jamais nous n'avions t plus
unis, disons le mot, plus heureux.

La monotonie des longues nuits fut, ds le mois de dcembre, trouble
par le hurlement d'abord lointain, puis plus rapproch, froce,
pouvantable, d'une meute de loups. La srnade ne nous charma qu'
demi, d'autant que les btes sanguinaires, flairant notre prsence, se
mirent  miner de leur mieux l'entre de notre demeure. Mon chien devint
inquiet et poussa des cris tranges. Nous avions allum des torches, ce
qui ailleurs suffit  disperser les loups, mais dans le cas prsent tout
fut inutile; ils continuaient de hurler, de gratter, indiffrents au
bruit et  la lumire. Dj une paire d'yeux avides brillaient entre les
troncs d'arbres et les pierres entasss. Je dcrochai donc nos fusils et
dis  Luba:

--Je tire; toi, charge.

Puis, pratiquant une sorte de meurtrire dans la barricade, je regardai
dehors. La lune projetait sur toute la campagne une lumire presque
aussi claire que celle du jour. Je pouvais compter les loups. Je tirai
sur l'un d'eux.

Les rochers rpercutrent l'cho, et le loup roula dans le foss. Je
continuai de tirer, atteignant presque toujours nos farouches agresseurs
qui s'excitaient par des hurlements de plus en plus furieux. Tout  coup
Luba eut l'ide de lancer un tison parmi eux. Ils s'cartrent, et l'une
des btes s'enfuit dans la fort. C'tait justement la louve que suivait
toute cette meute endiable, car aussitt les autres s'lancrent
derrire elle, courant comme des chiens, avec un petit aboiement court
trs-particulier. Nous restmes encore longtemps derrire la barricade,
prts au combat; puis je sortis avec prcaution; mon chien m'avait
prcd, mais soudain j'entendis un cri terrible, et la pauvre bte
revint les yeux brillants comme du phosphore, le museau inond de sang.
Un des loups blesss l'avait mordu sans doute. Aprs le renard, le chien
est ce que le loup hait le plus, justement peut-tre  cause de sa
proche parent avec lui, comme, par exemple, le Russe et le Polonais
se hassent entre eux plus que ne le feraient des nations tout  fait
trangres. Les loups avaient laiss,  notre porte, sept magnifiques
fourrures; le danger tant pass, il n'y avait pas  se plaindre.

Cependant les jours diminuaient de plus en plus. Les becs-croiss
s'apprtaient  couver au milieu des glaces; sur un sapin prs de notre
gte, ces oiseaux bizarres avaient bti leur joli nid en forme de coupe.
Dans une caverne moussue proche de notre maison, une autre citoyenne du
dsert jouit presque en mme temps que dame bec-crois des plaisirs de
la maternit; c'tait une jeune ourse dont les deux petits, vraiment
comiques, roulaient comme deux manchons. Tout occupe du soin de sa
progniture, la mre ne pensait pas  m'attaquer lorsque je passais
devant sa tanire et se contentait de me regarder d'un bon petit oeil en
coulisse.

La fte de Nol approchait, nous observmes le jene selon notre
habitude. Lorsque commena la sainte nuit, nous tions prs du feu dans
nos habits les plus propres; j'avais construit une petite crche pour ne
rien changer aux coutumes familires de ce beau jour; nous chantmes
les kalendi[12] et Luba eut son cadeau de Nol, un berceau que j'avais
taill de mes mains. Alors elle me fit voir,  son tour, la pauvre
petite layette qu'elle avait cousue, en utilisant son propre linge, pour
l'enfant que nous attendions. Lorsque je pensai que minuit approchait,
nous sortmes au grand air. La neige couronnait solennellement les
hautes cimes d'une chaste aurole argente; elle revtait les arbres de
brillantes stalactites; sur la blanche plaine apparaissaient  et l
de petites lumires, et un vague bruit de cloches montait jusqu' nous,
annonant la bonne nouvelle de la naissance du Seigneur aux hommes qui,
entours de leurs enfants, clbraient en bas, l o brillaient les
lumires, l o tintaient les cloches, la fte de Nol.

[Note 12: Nols.]

Les larmes nous suffoqurent, et nous nous agenouillmes pour prier
avec nos frres. En rentrant, Luba me servit un simple repas, qui fut
aussi gai que tout autre rveillon.

Notre enfant vint au monde  deux mois de l, pauvre comme le petit
Jsus. Luba avait jusqu'au dernier moment vaqu  ses occupations
ordinaires; le 20 fvrier, tout en prparant le dner, elle me dit, un
peu ple, mais toujours souriante:

--Descends vite chercher du bois.

Quand je revins, aprs avoir fendu quelques bches, l'enfant tait n.
Luba m'avoua qu'elle se sentait faible, mais elle rayonnait de bonheur
et rit d'un air fier en me montrant mon fils; je me mis  rire aussi,
et le chien, remuant la queue, semblait prendre part  notre joie. Luba
baigna son fils elle-mme. Elle ne garda pas plus le lit que ne le font
nos paysannes. Comme il n'y avait pas de prtre chez nous, je baptisai
mon petit Paul au nom du Pre, du Fils et du Saint-Esprit.

Un enfant apporte tout avec lui dans le monde. Que peut-on dsirer
encore quand il commence  respirer,  crier,  ouvrir les yeux? Nous
n'avions ni chagrins, ni agitations d'aucune sorte; un calme saint tait
descendu sur nos ttes; nous ne vivions que pour l'enfant, dans l'oubli
absolu de nous-mmes. Je voudrais vous peindre Luba cartant sa pelisse
de fourrure pour donner  l'enfant le sein qu'il pressait de ses
mignonnes mains maladroites comme les pattes molles d'un petit ours, et
le sourire de cette jeune mre, regardant tantt moi et tantt le cher
ange. Je restais l tranquille devant eux comme  l'glise, et mon coeur
tait presque aussi recueilli. Ce berceau tait maintenant notre monde,
et celui qui nous entourait, celui qu'on est convenu de trouver grand,
nous semblait bien petit en comparaison.

Paul ne pleurait que rarement; il demeurait tranquille dans sa
couchette, qui se balanait sous lui comme un bateau sur l'onde, ses
grands yeux fixs au plafond. Nous lui parlions sans cesse comme
s'il et pu tout comprendre, et il comprit bientt en effet que nous
l'aimions plus que nous-mmes, car il sourit en nous regardant, mais
aussitt il referma les yeux comme s'il avait eu honte, le grave
personnage, de ce sourire! Et quand il pronona son premier mot, il nous
sembla qu'un miracle s'tait accompli. Un enfant n'est-il pas, en effet,
un miracle, et n'opre-t-il pas des miracles en nous? Il nous apprend
le renoncement, la bont; il dvoile  nos yeux ce grand secret, que la
mort n'a point de pouvoir sur nous, car nous renaissons en lui.

Cependant les jours allongeaient visiblement; la nuit, les chats
sauvages modulaient leur duo infernal qui ressemble  une satire contre
l'amour; les cigognes revinrent, les grues s'envolrent vers le nord;
encore un peu de temps, et nous vmes paratre la premire hirondelle.
Les neiges s'croulrent avec fracas, mais ce bruit, aprs celui des
rafales de l'hiver, avait quelque chose de joyeux comme celui du canon
saluant l'arrive d'un souverain. Et en vrit le souverain arrive
couronn de rayons, un sceptre de fleurs  la main; les grandes noces
printanires, universelles, commencent; un souffle d'allgresse passe 
travers les forts; la plaine lointaine apparat baigne dans une vapeur
d'or; le coucou se fait entendre, une dlicieuse agitation s'empare de
toutes les cratures, le monde est plein de fracheur, de force et de
beaut, comme il put l'tre au lendemain du dluge. Notre voisin, le
loir, s'est veill;  peine prend-il le temps d'tirer ses membres,
et dj il pense  faire sa cour; les mouches dansent dans un rayon de
soleil; les rossignols sanglotent sous la feuille naissante; les fleurs
produisent l'effet d'une nouvelle neige: les arbres, les prs, tout
en est couvert; il n'est pas jusqu'au rocher qui ne brille jaune ou
blanchtre. A l'heure chaude de midi, Luba s'tend avec l'enfant
devant la porte de notre chteau sur une fourrure d'ours; hirondelles,
belettes, cureuils, tous les animaux ont comme nous une famille, et ces
mres fourres, emplumes, luttent de soins et de tendresse envers leur
progniture, tandis que les mles, sans exception, affectent une fiert
comique. Quand Luba s'en va puiser de l'eau, ramasser du bois ou tendre
des lacets, le berceau de Paul reste suspendu  un arbre voisin, et le
vent balance notre enfant pour l'endormir: en s'veillant, il s'amuse
avec les feuilles, ses yeux s'habituent aux jeux du soleil et de
l'ombre; la fort lui tient des discours, mystrieux pour nous, mais
auxquels ses vagissements semblent rpondre, la fort lui chante cette
antique berceuse qu'elle chanta aux premiers humains.

Voici l't avec ses ardeurs que temprent pour nous les brises qui
courent sur les cimes. Des orages fondent souvent  l'entour, grondant
au fond des ravins et transformant chaque gorge en un lac turbulent;
mais qui dira la splendeur des illuminations du soir, quand tous les
sommets s'embrasent au couchant, tandis que les oiseaux et les cigales
clatent en concerts enivrs?

Paul grandissait  vue d'oeil; une semaine pour lui tait ce qu'est
pour d'autres une anne; il tendait la main, rsolu  saisir les
papillons, ou mme la lune; ses ambitions n'avaient point de bornes; les
fleurs que nous lui donnions, il les portait  sa bouche; il embrassait
le chien-loup avec des cris de joie; chaque mot le faisait rire, d'un
rire inextinguible qui promettait de ressembler  celui de Luba.

La nuit de la Saint-Jean vit flamboyer des feux sur toutes les
montagnes. C'est l'poque des noces de l'ours. Alors il se nourrit de
miel, de glands et de framboises, montrant une extrme douceur; l'amour
le civilise et l'amliore. Un matin je trouvai sa trace dans notre
voisinage; quelques jours aprs je l'aperus lui-mme occup  gober des
racines comme un pieux ermite. Je le regardai, il fit de mme. Un soir
enfin, nous avions allum un feu devant notre porte pour cuire des
champignons sous la cendre. L'ours sort lentement de la fort,
s'approche et s'arrte devant le foss. Je mets deux doigts dans ma
bouche et pousse un cri aigu. Il n'en tient pas compte, s'assoit, lve
sa grosse tte, dresse ses petites oreilles et renifle; aprs quoi il
grogne cordialement, nous tourne le dos et dcampe.

Luba le rencontra le lendemain dans la fort, o elle remplissait
de framboises un panier qu'elle avait tress elle-mme. L'ours la
poursuivit, mais avec gentillesse, comme un galant jeune homme poursuit
une jolie femme. Probablement le drle tait attir par l'odeur des
framboises. Luba le laisse venir tout prs, l'appelle et lui donne sur
le museau un coup de corbeille qui le met en fuite.

L'ide me vient de verser une bonne lampe d'eau-de-vie de genivre
dans un plat rempli de miel que je place devant notre porte. L'ours
reparat le soir, s'approche du feu, lve le nez, dcouvre le plat et se
met  le lcher. Lorsqu'il eut fini il se dressa, joyeux, sur son train
de derrire; en mme temps il chancelait d'une manire suspecte; il
tait ivre sans doute. J'clatai de rire, Luba aussi, et alors l'ours,
qui dj s'loignait, se retourna brusquement. Nous l'avions offens.
Avec un grognement irrit, il essaya de traverser le pont qui conduisait
 notre gte, mais il roula dans le foss; dj notre porte tait
barricade; nous nous moquions de lui.

L'automne fit mrir les pommes sauvages et chassa les hirondelles;
l'hiver revint. Cette fois il n'offrait rien de triste, car nous avions
notre enfant vigoureux, gai, babillant comme une jeune alouette.
L'univers tout entier aurait pu s'crouler et disparatre; peu nous
importait, pourvu que le rocher sur lequel nous avions fond notre vie
de famille restt debout. Paul n'avait pas un an quand Luba le posa
dans un coin, s'accroupit devant lui et l'appela par de douces paroles
jusqu' ce qu'il ost essayer un pas, puis deux, et enfin s'avancer vers
moi en chancelant, semblable  un ourson, dans son habit de fourrure, et
tout aussi espigle.

Et le printemps revint  son tour, l'heure bnie o tout ce qui respire
est encore  l'tat de joyeuse enfance.

Les feuilles ne s'taient pas encore teintes de rouge et de jaune, que
Paul courait dj comme une belette et faisait de chaque branche une
balanoire.

Un jour d'octobre, des bergers qui descendaient avec leurs troupeaux
vers la polonina s'tant gars dans le brouillard, passrent tout prs
de nos rochers. Mon coeur se serra d'angoisse, mais je n'en laissai rien
paratre. J'allai hardiment leur tendre la main et leur demander du
tabac. Ma longue barbe, mon habillement trange, le fusil et la hache
que je portais les trompant, ils me prirent pour un haydamak[13]. Chacun
d'eux me donna ce qu'il avait avec joie, car le haydamak tait  cette
poque le hros favori de notre peuple. Voyant monter la fume de notre
chemine, ils voulurent savoir si je demeurais l depuis longtemps.

[Note 13: Brigand.]

--Depuis deux annes, rpondis-je.

--Tout seul?

Je les emmenai voir ma femme et mon enfant; je leur donnai de
l'eau-de-vie et des peaux de btes. Ils partirent avec force
bndictions et je les remis dans leur chemin.


                                   VII

Une anne encore s'coula. Le grand plaisir de Paul tait de m'entendre
raconter des histoires. Je lui parlais de la multitude d'hommes de toute
sorte qui remplit le monde, et de guerres, et d'inondations, et de
Tartares, et de Turcs, et des lgendes de chez nous; je lui parlais
aussi de Dieu. Quand nous nous promenions ensemble et que le soleil,
sortant des grands nuages blancs, inondait tout de ses rayons, Paul me
demandait:

--Qu'est-ce qu'il y a donc l-haut?

Et je lui rpondais:

--Il y a le bon Dieu.

Quand l'orage dchirait les tnbres et que Paul me rptait:

--Qu'est-ce qu'il y a?

Je rpondais toujours:

--C'est le bon Dieu.

 Paul voyait le bon Dieu partout, dans le glorieux clat du jour, et
sous la tente nocturne seme d'toiles. Un jour il me dit:

--De quoi donc a-t-il l'air, le bon Dieu?

Je dus lui dire pour le contenter qu'il avait un long manteau blanc,
des cheveux blancs et une belle grande barbe.

Aux premiers jours de l't, Paul, qui jouait dehors, rentra
prcipitamment dans la caverne o je fendais du bois, en criant tout
mu:

--Papa! papa! le bon Dieu est venu!

Je laissai tomber ma hache.

--O est-il? demandai-je  mon tour;  quoi ressemble-t-il?

--Il a un grand manteau, rpliqua Paul avec assurance, et des cheveux
blancs et une grande barbe blanche, et il m'a pris dans ses bras pour
m'embrasser, et il a pleur.

Je sortis, et sur le seuil je rencontrai en effet, drap dans son
caftan, mon vieil ami Salomon Zanderer, le Juif.

Les bergers que j'avais accueillis s'taient empresss de raconter aux
veilles d'hiver la lgende de l'homme sauvage qui avait pass deux
annes dans une caverne de montagne avec sa femme et son enfant. Le
bruit de notre trange existence se rpandit et arriva enfin chez mon
fidle _faktor_, qui devina bien vite qu'il s'agissait de nous et qui se
mit en route pour nous chercher. Salomon s'tait jet  mes pieds; je
l'embrassai avec tendresse. Tous les deux nous pleurions. Alors accourut
Luba. Le jour et la nuit se passrent en causeries interminables.

Salomon nous persuada de redescendre dans la plaine. Personne,
prtendait-il, ne songeait  me poursuivre. En notre absence la
rvolution et le cholra avaient boulevers, ravag la Gallicie, qui
fut, en 1831, le thtre de dsordres si nombreux que personne ne
songeait  les punir. On aurait eu trop  faire. Mon aventure avait t
efface par la tourmente.

Nous retournmes donc  Kolomea conduits par notre digne _faktor_,
qui me prta les premiers fonds ncessaires pour le mtier
d'entremetteur,--entremetteur entre les seigneurs et les Juifs; je me
chargeais de la vente du btail et des chevaux, des terres et du bl...
Mais faut-il vraiment que je vous dise la fin? Le seul souvenir de
certaines preuves fait horreur... En parler est presque impossible.
Voyez-vous, le temps ne nous apprend pas seulement  souffrir; il nous
enseigne aussi  souffrir en silence...

Nous n'osmes insister, mais Basile Hymen vit bien,  l'expression de
nos visages, que nous tions curieux de savoir le reste. Il reprit donc
avec un soupir:

--D'abord, tout alla bien, je pus rendre  mon Juif ce que je lui
devais, mais j'tais trop honnte... on n'aime pas pour entremetteur en
affaires un trop honnte homme, il n'y a pas moyen de gagner assez par
son intermdiaire.

Un jour il m'arriva de passer dans le voisinage de mon ancienne
seigneurie. Je m'en approchai furtivement,  la faveur des tnbres,
comme un voleur. Une maison neuve s'levait  la place de celle que
j'avais fait sauter, tout tait chang, je ne retrouvai que le vieux
pommier et je l'embrassai comme un ami. Ah! quelle amertume de voir
rgner des trangers l o ont vcu et sont morts nos anctres, l o
nous avions nous-mmes rv de vieillir en paix! Le nouveau propritaire
tait Allemand; il avait t mandataire[14] d'un comte polonais; il
avait vol son matre, maltrait ses paysans et thsauris en se privant
de tout, ce qui lui avait permis  la fin d'tre propritaire  son
tour.

[Note 14: Intendant.]

Moi j'tais enguignonn. Le proverbe dit vrai: L'adversit tient ferme
par les pieds et les mains celui qu'elle a une fois saisi.

Ne pouvant rien faire comme entremetteur, j'essayai moi-mme du trafic
des chevaux; on me payait mal et j'avais  payer exactement; je fus
dup par les uns, harcel par les autres jusqu' la saisie, jusqu' la
prison... Oui, j'allai une fois en prison pour dettes. Chez nous on
avait faim et la parole ne peut rendre ce qui se passait en moi lorsque
mon enfant, un rayon de gat dans ses yeux bleus, accourait  ma
rencontre, criant:

--Papa, n'est-ce pas, tu apportes du pain?

Tout gentilhomme que je fusse, je ne craignis pas de faire les plus
vils mtiers: il s'agissait de nourrir les miens; cela ennoblissait
tout... Mais aucune de mes entreprises n'aboutit. Lorsque je me dcidai
 porter les morts, faute de mieux, les pidmies firent trve dans le
pays, personne ne voulut plus mourir; il en tait ainsi pour tout.

Luba devint ple et se fltrit: le chagrin, la honte lui brisaient le
coeur; de sa part, du reste, jamais une plainte. Quand j'entrais, elle
volait dans mes bras comme autrefois, en plaisantant et en riant,--oui,
du mme bon rire. J'oubliais alors tous mes soucis et je me reprenais 
esprer.

Un soir j'apportai tout juste assez de pain pour Paul. Luba et moi nous
avions faim, mais nous n'y songions ni l'un ni l'autre, trop heureux de
voir le cher petit monter gravement sur son escabeau pour prendre ce
chtif repas. Tout  coup, Paul se leva, et s'approchant de moi:

--Papa, dit-il, je veux que tu manges aussi!

Et ses petits doigts dtachaient quelques miettes qu'il me glissa de
force dans la bouche:

--Toi aussi, maman!

Luba dut mordre  son pain.

--Qu'il est bon! me dit tout bas ma femme, il te ressemble.

--Mon Dieu! que dis-tu l? rpondis-je, il a ton coeur et ton rire; il
a tout de toi, tout.

Et Paul, qui nous coutait, clata de rire, et Luba se joignit  lui,
tandis que de grosses larmes descendaient sur mes joues.

Je rvai bien de retourner dans notre dsert, mais la saison tait trop
avance; la neige avait difi ses blancs remparts; il fallait attendre
le printemps pour l'excution de ce projet. Et quand le printemps
vint...

Hlas! l'homme est sur terre comme une bulle sur l'onde. Figurez-vous
un misrable rduit o tout manque, o l'eau gle dans la cruche, o
une femme se meurt, sans mdecin, sans remdes. Minuit allait sonner,
lorsque Luba se dressa tout  coup, rejeta en arrire ses cheveux
dnous, me regarda de ses beaux yeux noirs qui brillaient d'une flamme
surnaturelle et pronona tout bas:

--Paul!...

--Il dort, rpondis-je.

Elle rflchit une seconde, puis reprit timidement:

--J'aurais voulu l'embrasser encore une fois, je ne me sens pas bien.

Je lui apportai l'enfant; elle le baisa, le contempla, le baisa de
nouveau, puis je le remis, dormant toujours, sur son petit grabat.

--Pourquoi fait-il si clair? demanda Luba, les paupires largement
ouvertes. Cet clat m'aveugle.

Je me jetai  genoux devant son lit, pleurant, priant, en proie  une
terreur indicible.

--Basile, cher, me dit-elle en se penchant vers moi et m'entourant de
ses bras qui brlaient de fivre, n'aie donc pas peur; tu vois bien, je
suis contente, je me sens heureuse, si heureuse... mais ne pleure donc
pas.

Et elle se remit  rire faiblement, d'un rire si doux et si tendre que
je n'en avais pas entendu de pareil depuis le jour de nos noces. C'tait
l'alouette qui s'lve dans le ciel. Avec ce rire sur les lvres elle
mourut.


                                  VIII

Si mon Juif, presque  bout de ressources lui-mme, n'y avait pourvu,
je n'aurais pu faire enterrer ma femme. Salomon garda l'enfant chez lui
jusqu' ce que ft acheve la triste crmonie. Lorsque Paul revint, il
me demanda d'abord:

--O est maman?

Et la mme question se renouvela chaque soir  l'heure o je le
couchais.

--Elle est partie, disais-je.

--Pour aller o?

--Auprs du bon Dieu.

--Mais elle reviendra, n'est-ce pas? reprenait Paul avec confiance, et
alors elle m'emmnera. Ce doit tre beau dans le ciel! On y mange et on
s'y chauffe tant qu'on veut. Tous les arbres sont au bon Dieu, dis?

Mes meubles furent saisis une dernire fois. Quand je dis mes meubles,
il s'agissait d'une paire de bottes cules, d'une veste en loques et
de deux assiettes. Ma misre commenait  devenir bouffonne. Je me fis
fendeur de bois. Paul m'accompagnait et entassait les bches. Nous
couchions sur la paille. Paul n'avait en fait de chaussures que de vieux
chiffons. Je trouvais encore moyen de lui fabriquer des joujoux. Pendant
les longues soires je lui construisis en paille une maison miniature
avec tous les meubles. Il fut ravi:

--Et maintenant, dit-il, nous y mettrons maman.

Pour le contenter, je fis une petite poupe. Il la baisa tendrement et
l'assit sur une chaise. Dans ce temps-l, il tait dj malade. Quand
je m'en allais travailler, le pauvret restait seul jusqu'au soir; je le
retrouvais tout brlant, min par la fivre; n'importe, il se mettait
aussitt  bavarder et  jouer avec moi.

Une fois que je rentrai un peu plus tard que de coutume, il dormait.
S'veillant  mon approche, il me regarda d'un air de vague tonnement,
puis il sourit:

--Quelqu'un est dj venu, dit-il.

--Qui donc?

--Eh bien? maman...

Mon coeur battit  se rompre.

Pendant la nuit je m'veillai en sursaut. La clart de la lune tombait
tout entire sur le visage ple et pinc du petit Paul; il gisait les
yeux grands ouverts, rlant dj.

--Papa, es-tu fch? commena-t-il tout bas.

--Pourquoi serais-je fch?

--Parce que je m'en vais, rpondit Paul en cachant sa pauvre petite
tte dans ma poitrine, comme faisait toujours Luba.

--Et o vas-tu, mon chri?

--Je vais auprs de maman, rpliqua Paul; tu devrais venir aussi.

Il m'embrassa et s'endormit pour toujours.

Tout m'avait donc abandonn. J'tais vaincu. Que m'importait dsormais
l'existence? Un soir, j'allai chez Salomon:

--Adieu, lui dis-je, je retourne dans la montagne. Les ours et les
loups sont plus clments que les hommes.

--Que Dieu vous protge, dit le vieillard, mais cette fois nous ne nous
reverrons plus.

Je ne l'ai pas revu, en effet. Lui aussi, mon fidle, il est mort.

Je partis donc du ct des Karpathes, mais les choses tournrent
autrement que je ne croyais. Sur ma route se trouva un paysan qu'avait
maltrait son matre. Il me confia ses peines. Je fis un mmoire pour le
tribunal du cercle; en change, mon client m'offrit gte et nourriture.
La plainte fut coute; justice fut rendue; aussitt dix autres paysans
vinrent me demander conseil, puis cent autres. Je pouvais encore tre
utile. Alors commena ma vie prsente; je marchai sans relche droit
devant moi et devins ce que je suis: Basile Hymen, le procureur
clandestin, l'errant, sans foyer, sans biens d'aucune sorte, sans
patrie...

Il se tut, et dans le lointain retentit de nouveau la chanson:

    --O toi, ma chre toile,--suspendue  la tente obscure du ciel,--tu
    luisais si pure,--lorsque, pour la premire fois, je contemplai
    la vie.--Ds longtemps tu t'es teinte,--tous mes efforts sont
    vains.--Il faut que sans toi je parcoure le vaste monde.

Basile Hymen inclina tristement la tte.

--Et maintenant, je suis heureux en effet, pronona-t-il aprs une
pause, avec son trange sourire.

--Heureux?... Dites-vous vrai? m'criai-je.

--Eh! vous voyez, j'engraisse, je suis devenu flegmatique,
rpondit-il,--une fine ironie se jouant autour de ses lvres,--rien ne
peut troubler mon humeur. A dfaut d'autres biens, je jouis d'une paix
profonde; nul ne peut m'ter cela. Dj les propritaires se sont
succd dans ma vieille seigneurie. Le fils de l'Allemand a voulu
jouer au gentilhomme; il s'est ruin en trois ans. Que reste-t-il de
l'avarice, des rapines du pre?

Le mieux, voyez-vous, est de n'avoir ni argent, ni emploi rgulier. Tout
le monde m'accueille avec un empressement sincre, car je rends service
 tout le monde. Je m'entends en droit judiciaire, en conomie rurale,
quelque peu mme en mdecine; je ne raconte pas mal; je rchauffe les
coeurs en chantant nos vieilles chansons. Plaisirs et privations,
j'accepte tout avec la mme tranquillit. Hier, une comtesse m'invite;
je suis assis en face d'elle dans un bon fauteuil de velours, devant des
mets dlicats; elle m'emmne en voiture jusqu' la capitale du cercle o
nous avons affaire. Demain, je dne chez le diacre d'un peu de lard,
et je fais avec lui quatre milles  pied. Que m'importe! Peut-tre
direz-vous que ce sont l des phrases?

Devant Dieu qui m'entend, je pourrais tre riche aujourd'hui si je
voulais. Un vieux parent qui me reste a dans la Bukowine une jolie terre
dont je suis le seul hritier lgitime. Il m'a maintes fois appel
auprs de lui pour surveiller l'administration de ses proprits, en
attendant qu'elles m'appartiennent. A quoi bon? Luba ni Paul ne sont
plus. Quelle ide d'aller prendre la charge de mille soucis: crainte de
l'incendie, crainte de la grle, crainte des maraudeurs, crainte des
maladies sur le btail, des inondations, que sais-je?... Tel que je
suis, je ne crains rien.

L'orage avait cess; le rideau de pluie devenait de plus en plus
transparent; le soleil couchant brillait derrire comme une grosse
lampe. Les paysans s'entretenaient tout bas. Je m'approchai de Basile
Hymen, debout sur le seuil de la maison.

--Vous craignez la proprit? lui dis-je en souriant; pourtant vous
possdez des habits.

--Non, rpondit-il, cet habit appartient au tailleur du village, ces
bottes sont  la belle Russine. Il en est de mme de tout ce qui est sur
moi.

--Ainsi, vraiment, vous n'avez rien en propre, rien?...

--Si fait, dit Basile en promenant autour de lui un regard furtif, comme
s'il et craint qu'on ne lui drobt un trsor.

Il tira de son sein une petite croix noire et un soulier d'enfant tout
dchir:

--Voici ma proprit, je l'ai conserve jusqu' ce jour, et j'espre que
Dieu permettra qu'elle me suive dans le tombeau. Ma femme a port la
croix.

Il baisa cette croix et ensuite le petit soulier, puis cacha le tout
avec des prcautions infinies; on et dit qu'il s'agissait d'un grand et
dangereux secret.

La pluie ne tombait plus; je sortis avec lui. Un arc-en-ciel magnifique
vint rjouir la terre, qui fumait comme un autel  sacrifice.

--Hlas! dit Hymen avec un sourire enfantin, que tout serait beau si
les hommes savaient tre justes, s'ils s'entr'aidaient au lieu de
s'entre-dtruire, si au lieu du combat il y avait l'amour! Mais nous ne
les changerons pas.

Les couleurs de l'arc-en-ciel s'teignirent; l'occident tait de
pourpre.--Basile Hymen, nous saluant, continua sa route d'un pas ferme.
La nuit tomba; les constellations devinrent visibles, et du lointain
nous arrivrent les sons mlancoliques d'une flte de berger. Ils
flottrent sur les ondes pures de l'air agit, qui les porta, tendres et
douloureux,  travers la plaine.




                              LE PARADIS
                           SUR LE DNIESTER


A l'endroit mme o les eaux vertes, cumantes, de l'imptueux Dniester
se rpandent de la plaine gallicienne dans la Bukowine riche en forts,
on rencontre certain coin de terre merveilleusement calme et fertile
que notre peuple de la Petite-Russie a surnomm le Paradis. Lorsque j'y
pntrai pour la premire fois, le charme de sa situation  l'cart du
grand monde tumultueux, les douces lignes arrondies de ses collines, sa
culture soigne, l'air tide qu'on y respire, me firent songer  quelque
riant paysage du nord de l'Italie, et je trouvai cette flatteuse
dsignation suffisamment justifie; bientt, cependant, j'appris que ce
n'tait pas la beaut de la nature, mais bien celle d'une grande me
dpourvue de tout gosme, qui avait fait de la valle en question un
Eden aux yeux des hommes. J'eus occasion de voir celui qui marche comme
un prophte parmi son peuple et d'entendre son histoire singulire sous
tous les rapports; cette histoire, la voici:


                                  I

Par une soire de mai, tandis que le vent soufflait des lointaines
Karpathes sur la cime des forts avec un bruit de vagues et faisait
frissonner la verte surface des bls naissants, un jeune homme de haute
taille, lanc, robuste, les joues fortement colores, son fusil sur
l'paule, son chien  ses cts, se dirigea parmi les chnes, que
secouait l'haleine encore pre et violente du printemps, vers le chteau
d'Ostrowitz. Bien que tout en sa personne traht la force et une volont
dtermine, bien qu'il ft sorti depuis longtemps dj de la timide
adolescence, ce beau garon tait visiblement troubl par les ombres
menaantes, les voix tranges, les spectres de toute sorte dont
l'entouraient  l'envi la solitude et la nuit. Fils unique, il avait
reu de ses parents une ducation trop douillette, quasi fminine, ne
quittant jamais le vieux chteau, qui formait pour lui un monde  part,
sans avoir une gouvernante et plus tard un gouverneur  ses trousses.

Pour la premire fois aujourd'hui, ce grand enfant avait fui sa prison;
libre de toute surveillance, il avait gagn les forts prochaines et
s'y tait oubli, si bien que le crpuscule l'avait surpris sous leurs
votes superbes. Il approchait cependant du toit paternel, quand un
spectacle tout nouveau pour lui, et qu'il ne s'expliqua pas d'abord,
frappa ses regards. Dans une petite clairire flambait un grand feu de
broussailles; on le voyait s'lever derrire les bouleaux, et, prs de
ce feu, une jeune femme, trs-ple, qui semblait consume de chagrin
et de fatigue, tait assise, un enfant serr contre son sein. Auprs
d'elle, un homme, vtu  peu prs en paysan, soignait un petit cheval
dont les pieds de devant taient entravs; deux enfants plus grands que
le premier, blottis l'un contre l'autre sur une souche, regardaient les
flammes lcher le bois vert. Sur le petit chariot, on voyait empils des
matelas, des vieux meubles et de la vaisselle.

Le jeune chasseur s'arrta tout tonn, puis, s'adressant  l'homme, il
lui demanda d'o il venait et ce qu'il faisait l.

Le malheureux lui jeta un regard de haine profonde.

--Oh! je prends sur moi le pch de brler quelques broutilles pour
rchauffer ma femme et mes enfants! grommela-t-il.

--Vous ne me comprenez pas, reprit vivement son interlocuteur; ce que je
veux savoir, c'est comment vous vous trouvez forcs, vous et les vtres,
de passer une nuit aussi froide  la belle toile.

--Nous sommes des bannis.

--Bannis? Pourquoi?

--Le seigneur Orlowski de Dobrowlane nous a chasss, parce que nous ne
pouvions payer notre fermage. Vous savez que l'an dernier le Dniester a
dbord, et puis la grle... enfin il n'y avait rien  faire. Nous avons
d quitter la ferme et errer depuis...

--Mais vos enfants... ils tomberont malades!

L'homme partit d'un petit clat de rire sec et vibrant.

--Mieux vaudrait pour nous mourir tout de suite. Nous n'avons pas
d'autre toit que le ciel et point d'pargnes. Aussi allons-nous de ce
pas en Hongrie tenter la fortune.

Le jeune chasseur tait devenu trs-rouge; il entendait tinter cent
cloches  ses oreilles, debout, les yeux baisss, aussi confus que s'il
et t lui-mme l'auteur de cette misre.

--On m'appelle Znon, dit-il; je suis le fils du seigneur d'Ostrowitz,
qui est propritaire de sept villages. Nous pouvons vous aider, et
d'abord vous trouverez ce soir un gte et un souper. Venez; mon pre est
la bont mme.

--Ah! monsieur, vous plaisantez!... balbutia le pauvre homme.

--Je ne plaisante pas. Attelez.

Le fermier expuls des Orlowski attacha son cheval au petit chariot, si
vite qu'il oublia de remercier.

Znon l'avait aid obligeamment; ce fut lui qui installa les enfants
dans le chariot.

Les deux hommes marchrent devant; le cheval les suivit; derrire se
tranait la femme, son nourrisson dans les bras. Ils sortirent des bois,
traversrent les champs et atteignirent ainsi le chteau. Znon fit
entrer ses protgs dans un fournil bien chaud, o on leur servit de la
soupe et de l'eau-de-vie sur un bon lit de paille.

Montant l'escalier ensuite, il alla changer d'habits en toute hte et
pntra presque furtivement dans la salle  manger, o son pre, Pan
Mirolawski, se promenait de long en large, les bras croiss derrire le
dos, l'air triste et inquiet.  la vue de Znon, son visage soucieux
changea soudain d'expression et devint rayonnant; il tendit les bras
vers le retardataire avec un cri de joie.

--Tiens! dit-il au vieux domestique qui mettait le couvert, voici ton
jeune seigneur!

Il courut  son fils, le prit par la tte, l'embrassa et dit:

--Que tu m'as tourment! O tais-tu? O t'a men le diable?

Znon baisa la main de Pan Mirolawski et raconta son escapade. Il ne
manqua pas de parler des malheureux qu'il avait recueillis.

--Stphane! cria le pre s'adressant au vieux domestique, descends vite,
et donne  ces gens du rti.

--Ne vaut-il pas mieux, fit observer Stphane, attendre que madame...

--Du rti, te dis-je, interrompit Pan Mirolawski, s'efforant, mais sans
succs, de prendre une mine et une voix de matre,--une bouteille de vin
de Hongrie, en outre... tu m'entends, drle!

Stphane obit.  peine avait-il quitt la salle que, par l'autre porte,
entra une grande femme aux yeux bleus svres, en kazabaka de velours
noir garnie de prcieuses fourrures, qui semblait faite pour ajouter 
la splendeur de sa taille opulente, de son teint frais, de sa blonde
chevelure. Les contrastes de lumire et d'ombre que prsentait cette
apparition rappelaient quelque portrait de Rembrandt:

--Qu'est-ce que j'apprends, Znon? commena-t-elle d'une voix
imprieuse. Comment? Non content de devenir vagabond toi-mme, tu nous
amnes des vagabonds au logis?

Le pre et le fils se regardrent sans rpondre.

Il y avait dans l'oeil et dans la voix de la dame d'Ostrowitz quelque
chose qui ne supportait point de contradiction. Si elle disait:

--Il ne pleuvra pas!

C'tait comme si elle et dit:

--Je dfends au ciel de pleuvoir!

Et celui qu'elle regardait svrement croyait dj sentir les coups de
fouet sur ses paules.

--Ces gueux partiront sur-le-champ, ajouta-t-elle aprs une pause.

L-dessus, elle sonna; mais Znon avait rassembl tout son courage.

--Chre mre, supplia-t-il, ne soyez pas si dure envers les pauvres
gens! Ils allaient passer la nuit en plein bois, une femme, songez-y, et
de petits enfants! tait-ce possible de le souffrir? Je leur ai promis
abri et nourriture.

--On ne peut pourtant les chasser, insinua timidement Pan Mirolawski;
Znon, qui a suivi l'lan de son bon coeur, serait compromis aux yeux de
toute la maison.

--Soit! qu'ils restent cette nuit, mais pas une heure de plus, dcida
cette Smiramis.

--Et qui donc les aidera dans l'avenir? s'cria Znon. Oh! ma mre,
nous sommes riches, et ils sont pauvres! Ne pourrait-on leur donner du
travail?

--Non, ils partiront demain. N'insiste pas, reprit la matresse
d'Ostrowitz, arrtant une dernire prire sur les lvres de Znon; j'ai
dit ma volont.

Elle s'assit au haut bout de la table sur son fauteuil comme sur un
trne; le pre et le fils prirent place l'un  sa droite, l'autre  sa
gauche, et Stphane servit le souper.

Personne n'avait envie d'entamer la conversation; madame Mirolawska
mangeait lentement, avec toutes sortes de grces et de manires; Pan
Mirolawski avec prcipitation, comme s'il et voulu avaler son dpit;
Znon laissa passer tous les plats sans toucher  rien. Il baissait la
tte, et de temps en temps une larme tombait sur son assiette. Tout 
coup, il se leva et sortit de la salle. Sa mre le suivit des yeux,
surprise plutt qu'en colre, puis elle passa sa main blanche d'un air
embarrass sur la sombre fourrure qui couvrait sa poitrine.

Znon cependant n'avait pas regagn sa chambre; il se dirigea vers la
bibliothque, pensant bien que personne ne viendrait l'y chercher. Il
n'y avait pas de lampe dans cette vaste pice; mais le clair de lune
dessinait distinctement le chssis de chaque fentre sur le carrelage du
sol. Znon prit un livre, l'ouvrit et s'assit pour le feuilleter dans ce
rayon de lumire argente. Au moment mme parut Stphane.

--Mon jeune matre, dit-il, venez; madame l'exige.

--J'ai quelque chose  te demander, dit  son tour Znon, sans l'avoir
entendu. Il faut que tu me rpondes en toute sincrit.

--Que dois-je rpondre?

Le vieux serviteur cligna des yeux sous le clair de lune qui le frappait
en plein visage, accentuant toutes ses rides, et se mit  rire,  rire
discrtement et tout bas, comme il convient  un valet de bonne maison.

--Stphane, reprit Znon, est-il possible que des misrables tels que
ces gens auxquels nous avons donn refuge, et les mauvais matres, comme
le leur, soient nombreux en ce monde, ou bien est-ce un cas particulier,
une exception?

--Bon Dieu! s'cria Stphane, quel enfant! Le monde regorge de misre,
hlas! Vous n'en savez rien naturellement, n'ayant jamais vu de prs la
pauvret. Il y a des milliers de gueux bien plus  plaindre que ceux
qu'il vous est arriv de rencontrer aujourd'hui. En somme, quel est le
lot de nos paysans?

Et le vieillard se remit  rire sous cape.

--Le paysan, ici, n'est qu'un esclave. Les Turcs ne peuvent opprimer
davantage ceux qui portent leur joug. On mnage encore une bte de
somme; lui, on ne le mnage pas, et on l'insulte, et on le bat, et on ne
se gne pas pour lui enlever sa femme, si elle en vaut la peine. Mais il
est plus sage de ne point parler de ces choses. J'ai toujours
entendu dire que l'on perdait ses yeux  lire au clair de la lune;
entendez-vous, monsieur?

--Mais chez nous, Stphane, chez nous, les paysans sont bien traits?

Stphane hocha la tte.

--Il est vrai que le seigneur est bon; mais madame ne pardonne rien
 personne, et le mandataire... Grce  lui, le fouet et le bton ne
chment pas de besogne.

Znon frmit: il ne trouvait pas de paroles pour exprimer son
impression. Tandis que le vieux serviteur sortait de la chambre, en lui
rptant l'ordre de la matresse, et refermait derrire lui la porte,
qui cria sur ses gonds, il prit machinalement un second livre et
s'effora de chasser les penses qui l'assaillaient comme les aigles
s'acharnent sur un chevreuil bless. Fut-ce le hasard? Fut-ce une de ces
inspirations secrtes, miraculeuses, qui peuvent dcider de toute
une vie? Il lut avec un intrt et un trouble croissants, il lut que
Bouddha, prince indien, mu comme lui  l'improviste par la misre
humaine, quitta son palais et s'en alla au dsert, bien avant le Christ,
pour y chercher la solution de la plus douloureuse de toutes les
nigmes. Il lisait encore, haletant, le coeur gonfl d'enthousiasme,
lorsqu'une forte main s'appuya soudain affectueusement sur son paule.

--Que fais-tu l? disait son pre. Ta mre se fchera.

En parlant, le digne homme l'embrassait au front comme s'il et t un
petit enfant.

--Mon pre, dit Znon avec un calme solennel, j'ai rsolu de partir.

--De partir? Et o iras-tu?

--Jusqu'ici, je n'en sais rien, mais coutez... J'ai vcu longtemps dans
une tour enchante sans rien savoir de la vie ni des hommes, et voici
qu'une grande honte m'a saisi en songeant que j'tais luxueusement
nourri et vtu tandis que mes semblables manquaient de pain. Tout ce
qui me paraissait riant et beau est devenu pour moi un abme plein
d'effrayants secrets. Je veux partir, je veux marcher parmi les hommes
pour connatre leurs peines et trouver le moyen de les rendre tous
galement heureux; je veux... Ah! Dieu seul sait ce que je veux... Il me
pousse hors de cette opulence qui m'humilie, de cette oisivet qui me
pse; je veux vivre, travailler, combattre, souffrir avec les hommes...
Pre, je ne puis vous cacher mes projets, mais nul autre que vous ne
doit en tre instruit...

--Mon bien-aim, dit Pan Mirolawski, je te connais. Ayant dit: Je
pars,--tu partiras; rien ne pourra t'en empcher; aussi je me borne  te
rpondre: Rflchis, cher enfant; songe  l'angoisse de mon coeur.

--Je ne pars pas pour toujours, rpliqua Znon, et j'crirai; mais,
entendez-vous bien, mes lettres seront pour vous seul!...

--Que Dieu te garde donc! Moi, tout m'abandonne...

--Nous nous reverrons, rpta Znon; je reviendrai en paix avec
moi-mme, tandis qu'aujourd'hui je me sens malheureux, si malheureux!...

Le jeune homme cacha son visage entre ses mains et se mit  pleurer
amrement.

--Mon fils! dit Pan Mirolawski, calme-toi; jamais ton pre ne dressera
devant tes pas des obstacles qui puissent te faire souffrir. Va voir le
monde, selon tes souhaits; laisse-moi seulement te munir d'argent et
d'armes...

--Non, dit vivement Znon, je prtends ne me fier qu' mes bras et vivre
de ce que je gagnerai seul.

--Tu ne veux rien de moi?

--Si fait, cher pre; vous pouvez m'aider. Procurez-moi des habits de
paysan et un bton. C'est tout ce qu'il me faut.

--Attends!

Pan Mirolawski sortit  pas de loup et revint quelques minutes aprs
avec un paquet de vtements et un gourdin formidable.

Znon changea rapidement d'habits. Quand il fut debout dans ses hautes
bottes noires, ses larges chausses de drap grossier, sa rude chemise
serre  la taille par une ceinture de cuir noir et son _sierak_
gris, le bonnet de peau d'agneau sur la tte, le bton  la main, Pan
Mirolawski ne put s'empcher de sourire.

--Je voudrais voir les paysannes, dit-il en tordant sa barbe; elles vont
toutes courir aprs toi. Mais attends encore que j'aille voir ce que
fait ta mre.

Il revint bientt rassur.

--Il n'y a pas de danger; elle est dans sa chambre  lire les nouvelles
de Paris. Toutes les toiles tomberaient  la fois qu'elle n'y prendrait
pas garde.

--Je me hterai donc...

Pan Mirolawski marcha devant; Znon le suivit. Ils allrent sur la
pointe du pied, par un corridor obscur, jusqu' certain escalier
tournant qui les conduisit  une porte drobe dont le vieux seigneur
avait la clef.

La fracheur de la nuit les pntra. Ils sortirent dans le jardin,
qu'inondaient les blancheurs de la pleine lune. L encore, Pan
Mirolawski ouvrit une petite porte qui donnait sur la campagne.

--Pars-tu vraiment? demanda-t-il d'une voix tremblante.

--Oui, mon pre.

--Eh bien! sois heureux, et que le Ciel te protge!

Il soupira et embrassa encore une fois son fils.

Znon tait dj loin.

--Surtout ne manque pas de m'crire! lui cria Pan Mirolawski.

D'un pas rapide, le fugitif traversait les champs de bl doucement
agits par le vent.

Lorsque, le lendemain matin, il manqua au djeuner de famille, sa mre
frona le sourcil et battit  coups redoubls, de la petite cuiller
d'argent qu'elle tenait, sa tasse de fine porcelaine, jusqu' ce que
celle-ci se brist.

Voyant qu'il ne rentrait pas le soir, elle se promena inquite, dans la
salle  manger, mais sans demander ce qu'il tait devenu. Deux jours,
trois jours s'coulrent; elle maltraitait toute la maison, s'emportait
 chaque instant. Vers le soir du troisime jour, l'imprieuse dame dit
brusquement  son mari:

--O est Znon? Vous savez sans doute o il est?

--Moi? Comment le saurais-je? rpondit le vieux seigneur d'un air de
parfaite innocence; que Dieu me punisse si je m'en doute!

Le quatrime jour, madame Mirolawska fit partir le _faktor_ juif
Mordica Parchen, avec l'ordre exprs de chercher Znon, mais le vieux
Parchen fit comme le corbeau de l'arche: il ne reparut pas.


                                  II

Cependant Znon avait bravement commenc son voyage. Aussitt qu'il
eut quitt le berceau de ses anctres, aussitt qu'il eut compris que
dsormais il n'y avait l personne pour le servir, mais personne non
plus pour lui donner des ordres, il se sentit libre et heureux. La
lune clairait son chemin, et cette premire preuve de sa force, que
n'excitait pas un vain orgueil, mais une soif lgitime d'indpendance,
l'enthousiasma. Il franchissait d'un bond les ruisseaux, lanait loin
de lui des pierres normes. Arriv sur la rive du Pruth, il ramassa des
broutilles, alluma un bon feu, s'tendit sur l'herbe et dormit jusqu'au
jour. Un chien l'veilla en appliquant son museau froid contre sa joue.
Ce chien appartenait au batelier, qui lui fit traverser la rivire en
mme temps qu' deux paysannes. Le batelier fut fort tonn lorsqu'il
reut de son passager, au lieu de la pice de monnaie voulue, un simple:
Dieu vous rcompense!

Sur l'autre rive, deux chemins se runissaient aux pieds d'une image
de la Vierge. Les deux femmes, s'arrtant, regardrent Znon. La plus
jeune, grande et forte, avec un joli visage un peu ple au milieu duquel
se recourbait un petit nez aquilin, sourit et poussa du coude la vieille
qui l'accompagnait. Celle-ci secoua la tte; ses yeux moqueurs et
pntrants parurent rentrer encore sous leurs sourcils touffus, et ses
mains maigres couvertes de rides innombrables s'appuyrent sur le bton
qu'elle tenait.

--O allez-vous? Votre nom, jeune homme? demanda-t-elle.

--Je me nomme Paschal, rpondit l'hritier des Mirolawski.

C'tait le premier mensonge de sa vie.

--Cherchez-vous donc du travail?

--En effet, bonne mre.

--Grand'mre, devez-vous dire. Voici ma petite fille Azaria; moi, on
m'appelle Patrowna, et je passe pour tre une _widma_ (une sorcire).
Venez avec nous. Vous ne manquerez pas de travail.

--Chez vous? dit Znon en regardant d'un air de doute cette vieille
femme, qui parlait comme une propritaire et dont l'accoutrement tait
d'une mendiante.

--Non, mon enfant, rpondit-elle avec un sourire, mais chez mon fils,
qui vous recevra dans sa maison, et chez le matre de mon fils, qui
payera vos journes assez cher pour que vous puissiez conduire Azaria 
la danse et lui acheter un collier de corail.

La vieille Patrowna passa la main sur les tresses de sa petite-fille,
tandis que celle-ci dcochait  Znon un regard furtif et langoureux.

--Je vous accompagnerai volontiers, dit le jeune homme.

Et il prit avec les deux femmes le chemin qui conduit  Tcheremchow.

Non loin du village, on rencontra un paysan de petite taille, mais
robuste, qui labourait avec l'aide d'un cheval boiteux.

--Mamelyk, mon fils, dit la vieille, je t'amne un travailleur.

Le paysan tourna ses yeux, gars comme par l'ivresse, vers Znon
Mirolawski.

--Un gaillard! murmura-t-il.--Et il continua sa besogne.

Znon resta d'abord  Tcheremchow. Il aidait Mamelyk  labourer et 
ensemencer son champ; il travaillait sur les terres du seigneur avec
les autres villageois quand ceux-ci avaient  s'acquitter du robot. Sa
vigueur excitait l'admiration de ses camarades. Il dormait sur un banc,
prs du pole, dans la chaumire de Mamelyk, et partageait le modeste
ordinaire de la famille.

Sa vie nouvelle ne durait que depuis peu de jours, quand Florina, la
femme de Mamelyk, tomba malade. Le seigneur, qui jamais ne passait
devant la maison sans y entrer, envoya chercher  la ville un mdecin
franais, M. Lentre, qui, aprs avoir pris du service l'an 1831 dans
les rangs de l'arme polonaise, s'tait tabli en Gallicie.

Pendant que celui-ci examinait la malade, les autres membres de la
famille demeuraient assis sur le seuil de leur chaumire, et le jeune
paysan qui avait amen le Franais donnait  boire  ses maigres
chevaux.

--Qu'as-tu donc, Nazaretian? commena le matre du lieu. Pourquoi es-tu
si triste un samedi soir, quand demain tu dois danser?

--J'en aurai bientt fini avec la danse, rpondit Nazaretian.

--Est-il vrai que ton matre poursuive ta fiance? demanda Azaria.

--Pourquoi la poursuivrait-il? Si Olexa lui plat, il la prendra tout
simplement, et il me fera soldat.

--Et tu le souffriras? s'cria Znon, indign.

L'autre le regarda tout surpris et haussa les paules.

Aprs une pause:

--Comment se nomme ton matre? demanda Znon.

--C'est le baron Orlowski, le propritaire de Dobrowlani.

Chacun se tut.

Bientt la vieille Patrowna reprit:

--Il y a quelque part un trsor enfoui; si je pouvais le dterrer!...

--Sorcire, dit d'un ton railleur l'un des voisins de Mamelyk, tu
ferais mieux de dgager ta pelisse qui est entre les mains du juif.
Tu grelottes, ma parole! J'avais toujours cru que les sorcires ne
sentaient pas le froid, les jett-on dans l'eau.

--J'ai dj report l'argent l'autre jour, rpondit Patrowna, mais
il plat au juif de ne plus se souvenir de notre march; puisque le
seigneur le protge, que peut faire contre lui une pauvre vieille?

--Nous verrons bien! s'cria Znon avec nergie.

Cette fois, il n'y eut personne qui ne le regardt, stupfait.

--Pre, dit Azaria, s'adressant  Mamelyk, il nous faudrait de la pluie!

--Aussi notre cur doit-il faire une procession pour qu'il en tombe,
rpliqua gravement le pre.

--A quoi bon? interrompit Znon; Dieu gouverne le monde selon des lois
immuables, les lois de la nature.

Et soudain, ce ne fut plus le simple cultivateur qui parla, mais le
savant, qui, pour expliquer  ses auditeurs merveills l'origine de la
pluie, de l'orage et de la grle, donnait une forme simple et claire aux
vrits qu'il enseignait. Pendant que Znon parlait ainsi, le docteur
Lentre sortit de la cabane et se mit  couter avec les autres.

--Bien, jeune homme, trs-bien! dit-il en lui tendant la main. Qui donc,
ajouta-t-il, a pu vous apprendre toutes ces choses? Plt  Dieu que vous
eussiez beaucoup de pareils parmi le peuple!

--Il sait bien lire, dit Azaria, non sans une certaine complaisance.

--Prenez donc tous exemple sur lui, fit le mdecin. Tchez d'apprendre,
vous aussi. Vous verrez dans l'histoire que Piast, qui n'tait qu'un
simple paysan, mrita de devenir roi. J'espre vous revoir, jeune homme.

Ayant adress ce dernier salut  Znon, M. Lentre remonta en voiture.
C'tait un homme de bien, anim de ce pur enthousiasme pour les libres
institutions et pour l'humanit qui semble tre particulier  ceux de sa
nation.

--Eh bien! dit Patrowna aprs qu'ils eurent tous regard la voiture
s'loigner, puisque vous savez tant de choses, ami Paschal, quand
aurons-nous de la pluie?

--Demain, rpondit Znon, car le vent souffle du sud, et je vois au loin
monter des brumes.

Comme il plut en effet le lendemain matin, le savoir de Znon fut
reconnu par tous les campagnards, et l'autorit de l'tranger grandit
encore ds le dimanche suivant, o il eut l'occasion de faire preuve de
force physique, aprs avoir montr dj sa clairvoyance.

En se rendant  l'glise, il passa, en compagnie de la vieille Patrowna,
chez le cabaretier juif qui retenait en gage la pelisse de cette
dernire.

--Voici ton argent, lui dit-il, rends le manteau.

--Le manteau? glapit le fripon; quel manteau? Je ne sais ce que vous
voulez dire.

--Le rendras-tu sur-le-champ?

--J'ai  servir mes htes, rpondit le juif en versant de l'eau-de-vie
aux paysans qui remplissaient le cabaret, et je n'ai nulle envie de
plaisanter.

Dj Znon l'avait saisi par sa barbe rousse et secou de la belle
manire. Le juif cria, la table fut renverse, l'eau-de-vie se rpandit
 flots sur le plancher.

--Dis, veux-tu restituer le bien des pauvres? rptait Znon.

--Je le veux bien, je le veux bien! gmit le misrable.

Un des palefreniers de la seigneurie, qui buvait dans un coin, se leva
insolent et agressif:

--Qui diable es-tu? demanda-t-il  Znon. Quelque brigand qui s'ennuie
d'attendre la potence? Lche ce juif, drle!

--Qui je suis? rpondit Znon. Je suis celui que Dieu envoie pour
protger les petits et pour traiter selon leur mrite les chenapans de
ton espce.

Parlant ainsi, Znon souleva le palefrenier comme un sac et le jeta par
la fentre.

Cependant le juif s'tait relev avec peine en se frottant les genoux.
Il fit les excuses les plus plates et les plus ridicules, apporta la
pelisse de Patrowna et aida mme celle-ci  l'endosser.

Cet incident produisit une vraie rvolution parmi les juifs de la
contre. Le bruit courut jusqu'en Pologne que le Messie tait venu.

Au nord de Tcheremchow tait situe, de l'autre ct d'une fort
de sapins, certaine chapelle consacre  une vierge noire, image
miraculeuse qui attirait de nombreux plerins. Znon, tant all y
entendre la messe, fut rvolt de voir, aprs l'office, les paysans se
presser autour de l'autel pour offrir, en mme temps que des mains, des
pieds, des maisons, des bestiaux, taills en bois, en cire ou en mie
de pain, beaucoup d'argent, de miel, de lait, d'oeufs, de fruits, de
volailles et autres denres que les Pres, prposs au service de la
chapelle, ne se faisaient aucun scrupule d'accepter au nom de leur
patronne. Une sainte colre s'empara de Znon  la vue de cette
profanation d'un lieu de prire. S'lanant sur les marches de l'autel:

--Croyez-vous, dit-il aux paysans, croyez-vous, pauvres fous, pouvoir
sduire le Ciel par des prsents? Et vous, imposteurs, ajouta-t-il en
s'adressant aux moines, pensez-vous qu'il soit chrtien d'entretenir
l'aveuglement de ce peuple stupide et d'en profiter?...

--Que veut-il? arrtez le sacrilge, arrtez le possd! criait-on de
toutes parts.

--C'est vous, rpondit Znon, c'est vous seuls qui tes possds du
diable. Dieu me permettra de purifier son temple.

Renversant les prsents, il les foula aux pieds, ple-mle, puis il
dtacha sa ceinture de cuir et, servi par son agilit, par sa force
herculenne, par le zle qui le transportait, il eut vite dispers la
foule  grands coups de cette lanire vengeresse.

Le soir mme, Znon crivit  son pre une premire lettre. La lettre
tait rdige en franais sur un chiffon de papier que lui procura
l'obligeante Azaria; elle fut remise  un boucher juif, qui se rendait 
Ostrowitz. La menace d'une vole de coups de bton en cas d'inexactitude
fit au juif le mme effet que la promesse d'un pourboire, et la missive
de Znon arriva heureusement  Pan Mirolawski. Elle tait ainsi conue:

Pre chri, je me trouve bien o je suis, car je travaille comme un
paysan, et j'ai dj eu l'occasion de rosser un juif, un valet et nombre
de faux dvots. Je gagne de bonnes journes; le pain bis me parat plus
savoureux que vos pts de Strasbourg. Que Dieu vous protge! Je vous
baise les mains.

Votre fils respectueux et affectionn,

ZNON.

Pan Mirolawski rpondit par le mme boucher, qui fut exact encore, bien
que cette fois il et reu un large pourboire:

Mon unique Znon, un mot seulement, tant j'ai peur que ta mre ne me
surprenne en train de t'crire. Tu es bien portant, Dieu soit lou!
Continue de vivre  ta guise en faisant le bien, en redressant les
torts. Ne nous mnage pas, nous autres seigneurs. Si un danger te
menace, dpche-moi vite un messager  cheval. Je t'embrasse mille fois.

Ton pre, qui se passe si difficilement de ta chre prsence.

Il ne s'coulait pas une seule journe sans que Znon s'cartt du
village pour aller dans la fort prochaine se livrer  ses mditations,
qui taient d'un ordre assez trange. Tout un monde, riche en
merveilles, tait en train d'clore dans son me. Il lui manquait encore
la lumire; mais il sentait sa force et comptait bien pntrer tt ou
tard les brouillards qui lui cachaient le soleil ternel. Un jour qu'il
rvait, tendu sur la mousse, dans sa retraite silencieuse, il dcouvrit
une fourmilire norme, dont il se mit  contempler les moeurs. D'abord
il n'avait vu qu'un tas d'aiguilles de sapin, de feuilles mortes, de
brins de bois et de menus cailloux, qui s'levait  trois pieds environ
au-dessus du sol et o couraient diligentes, de  de l, des bestioles
innombrables; mais il ne lui fallut pas beaucoup de temps pour dcouvrir
dans cette construction baroque un arrangement fort sage, dans ce
tourbillon confus un projet rflchi. Il vit une petite ville, une
rpublique parfaitement organise. Le gte, extrieurement si simple,
tait  l'intrieur divis selon les besoins des habitants, qui
eux-mmes formaient des classes diverses o l'galit semblait rgner
sous le rapport du logement et de la nourriture, mais o chacun avait
ses devoirs, ses travaux particuliers. Cette petite merveille l'attirant
de plus en plus, il remarqua que certaines fourmis s'occupaient
exclusivement de la garde des plus jeunes membres de leur socit, les
poussant au soleil, les ramenant bien vite dans les profondeurs abrites
quand la pluie commenait  tomber. Il constata que d'autres fourmis
veillaient aux portes de la ville et que, la nuit venue, elles fermaient
ces portes avec soin; il suivit les ouvriers dans leurs travaux: des
milliers de petits personnages aventureux s'en allaient chasser et
rapportaient, en unissant leurs efforts, des victimes d'une taille bien
suprieure  la leur. Quel habile amnagement de garde-manger! Avec quel
soin taient rangs les vivres et choisis les matriaux de construction!
Il lui arriva de surprendre une fourmi de la classe des ouvrires en
prsence d'un petit brin de bois qui devait reprsenter pour elle une
poutre: elle l'examinait minutieusement de tous cts; dsesprant
de russir seule  l'branler, elle s'loigna en toute hte. Chemin
faisant, elle rencontra deux autres fourmis, et immdiatement les fines
cratures se livrrent  un entretien trs-vif, en s'aidant pour cela
de leurs longues antennes. Toutes trois de courir en diffrentes
directions; il ne leur fallut pas beaucoup de temps pour rassembler
une vingtaine de leurs pareilles autour de la poutre. Znon admira
la constance avec laquelle la bande active et rsolue cherchait 
transporter sa conqute, en s'y prenant chaque fois d'une faon
nouvelle. Enfin les messagers ayant fait leur devoir, une colonne de
cent individus environ accomplit l'oeuvre difficile avec une clrit
surprenante. Cependant deux autres fourmis, se rencontrant, s'arrtaient
et se livraient  un dialogue videmment oiseux, car il ne produisait
rien.

Znon clata de rire.

--Si ce ne sont pas deux diplomates, se dit-il, ce sont assurment deux
commres.

Et, en effet, la masse des fourmis senses eut bien vite spar les deux
babillardes, emmenant chacune d'elles au plus vite pour lui assigner une
besogne.

Znon revint souvent  ses fourmis. Un jour, il trouva la rpublique
dans un tat d'excitation fivreuse et vit s'engager des batailles,  la
suite desquelles le parti vaincu s'en alla chercher des contres plus
paisibles et y fonder une nouvelle rpublique. Znon, fouillant avec de
grandes prcautions la ville abandonne, constata, non sans ravissement,
la structure complique de ce labyrinthe souterrain, dont les nombreux
tages conduisaient  des couloirs,  des chambres,  des magasins de
toute sorte.

Une apparition imprvue le surprit au milieu de son extase. Le vieux
_faktor_ envoy par madame Mirolawska, Mordica Parchen, tait devant
lui:

--Bon Dieu! que faites-vous l, mon jeune matre? s'cria ce bonhomme,
abasourdi.

Znon leva la tte, et un sourire passa sur sa belle figure.

Mordica, bien qu'il ft vieux, n'avait pas prcisment une mine
respectable. Petit et rond comme une boule de graisse, il avait l'air
d'un vilain petit garon travesti en aeul: son long cafetan noir et
son grand bonnet de zibeline ne russissaient pas  lui prter de la
dignit; il n'en tait que plus comique.

--Je m'instruis chez les fourmis, rpliqua Znon.

--Et qu'apprenez-vous en leur compagnie?

--Le travail, l'application, la concorde, l'galit.

--Pour quoi faire? A quoi vous serviront de pareilles choses? Un homme
de votre rang...

--Je ne serai rien, tant que je n'aurai pas trouv la vrit pour moi et
pour mes frres...

--Quel coeur! quelle sagesse! soupira le vieux juif; un vrai Mirolawski!
Notre Talmud dit bien aussi:

Qui donc est sage?

Celui qui, ayant vaincu l'orgueil de son me, apprend volontiers auprs
de chacun.

Qui donc est fort?

Non pas celui qui a conquis des terres et des villes, mais celui qui
s'est dompt lui-mme.

Qui donc est riche?

Celui qui se contente de peu.

Voil ce que dit notre Talmud. Aussi je vois bien que Dieu a la main sur
vous, matre. Permettez-moi de vous suivre.

--Ami, rpliqua Znon en se levant d'un bond, j'ai achev mon oeuvre
ici, nous pouvons partir  l'instant.

Mais ils n'avaient pas fait trois pas, que Mordica, s'asseyant, se mit
 gmir et  s'arracher les cheveux.

--Hlas! o ai-je eu la tte? Moi qui avais promis  madame de vous
ramener. Malheureux que je suis!

Znon clata de rire:

--Calme ta conscience. Je te promets que tu me ramneras, mais  la
condition de voyager d'abord avec moi.

--Que dois-je faire?...

--Si tu rflchis trop longtemps, je partirai seul. Et Znon continua
de marcher  grands pas, Mordica se tranant derrire lui avec de gros
soupirs.

La nuit approchait lorsque Znon et Mordica passrent devant la petite
chapelle qui tait un but de plerinage. Tous les objets, aprs avoir
projet des ombres dmesures, s'effacrent peu  peu, et lorsqu'ils
atteignirent le point o les chemins, se divisant, conduisent  gauche
vers Saroki,  droite vers Dobrowlani, le vieux juif balbutia soudain en
se cachant derrire Znon:

--Ne voyez-vous rien? Moi, je vois un gant qui nous menace du bras.

--Bah! fit le jeune homme, je n'ai pas peur de lui.

--Mais moi, j'ai peur.

Znon marcha droit au gant et dit en riant:

--C'est un poteau, Mordica.

--Si c'est un poteau, tant mieux; mais cela pouvait tre aussi bien un
brigand.

A cent pas de l, une souris ayant travers le chemin, Mordica s'enfuit
dans un champ de bl avec des cris perants.

--Pour une souris?... s'cria Znon.

--Il n'y a pas de honte  fuir devant une souris, rpondit le juif tout
tremblant, quand elle est grande comme un loup.

Malgr toutes ces fcheuses rencontres, ils gagnrent sans accident un
petit bois de bouleaux qui formait la limite de la seigneurie de Saroki.

--Que nous veulent ces femmes en linceuls blancs? demanda Mordica
trs-haut pour paratre intrpide.

--Tu prends des bouleaux pour des femmes  prsent?

--Des bouleaux! s'cria le _faktor_ avec emportement; est-ce que
des bouleaux peuvent rire? N'entendez-vous pas rire ces fantmes
diaboliques? Non, non, je n'avance plus d'un pas.

Il s'assit sur une pierre et ferma les yeux. Quand il se dcida enfin 
les rouvrir, il vit  la joyeuse clart du soleil que c'taient bien des
bouleaux, pourtant. Il vit aussi qu'il avait dormi dans un champ de bl
et que Znon avait disparu.

De grand matin, Znon atteignit Saroki. Il laissa sur la prairie, en la
traversant, les traces argentes de ses pas. A l'horizon brillait un
brouillard d'or. Sur toutes les haies gazouillaient les oiseaux, qui
venaient de s'veiller. Tous les rideaux de la seigneurie taient encore
baisss. Le cocher, plus matinal que les autres domestiques, faisait ses
ablutions  la fontaine.

Znon survenait cependant  propos pour empcher une grave injustice.
C'tait un vendredi, jour auquel les mendiants avaient coutume
d'assiger la porte de la matresse du lieu, une jeune veuve, Pani
Witolowska.

Un vieillard  longue barbe, sa besace sur le dos, un bton  la main,
tait arriv ds l'aube. Le chien, ayant aboy  sa vue, rveilla la
dame, qui sortit, de fort mauvaise humeur, d'un lit somptueux, digne de
servir  une sultane. En prenant son caf, elle s'aperut que le pot au
lait d'argent manquait au plateau et fit chercher partout inutilement
cette pice prcieuse. Le domestique qui la servait signala en mme
temps la disparition de plusieurs couverts, en ajoutant que seul un
vieux mendiant, qui rdait autour de la maison depuis le lever du
soleil, pouvait avoir commis le vol. Aussitt, la dame, qui tait
prompte justicire, fit arrter le vieillard. On ne trouva rien dans
sa besace, mais il fut dcid qu'il avait eu le temps d'enterrer
l'argenterie. Pani Witolowska, sans autre forme de procs, le fit
conduire dans la salle du jugement, o elle l'interrogea elle-mme,
et, comme il persistait  ne pas avouer, elle ordonna d'appliquer la
torture. Le mendiant souffrit tranquillement son martyre en invoquant
tous les saints. Pani Witolowska, enroue de vocifrations et de rage,
criait aux bourreaux:--Rossez cet entt jusqu' ce qu'il ait parl ou
rendu l'me!--lorsque Znon entra.

--Vous devez lcher cet homme, dit-il d'un ton calme, en interpellant
les serviteurs qui dj levaient leurs btons. Honorez ses cheveux
blancs.

Les heiduques s'arrtrent surpris et regardrent leur matresse, dont
le visage, dj blme, devint absolument jaune, tandis que ses lvres,
sches et tremblantes, dcouvraient de petites dents froces.

--J'ai dit, obissez, pronona-t-elle.

--Il faut juger avant de punir, fit Znon. Je ne laisserai pas
maltraiter ce vieillard.

La petite Polonaise maigrelette se dressa comme un diable qui sort d'une
bote  surprise; ses yeux bleus lancrent des flammes.

--Qu'oses-tu dire, manant? Peut-tre sais-tu  quoi t'en tenir en effet?
Es-tu donc toi-mme le voleur?

--On ne touchera pas un poil de cette barbe grise, rpliqua Znon en
retroussant ses manches.

--Arrtez-le, cria la jeune femme, et frappez ferme!

Dj les gens se jetaient sur Znon, mais au moment mme Mordica
Parchen surgit comme un ange du ciel entre eux et son jeune matre. Un
coup de pied l'envoya rouler sous un des bancs, o il continua de crier:

--Ne le battez pas! Vous ne savez qui est cet homme, c'est...

--Te tairas-tu! fit Znon de sa voix de stentor.

--Est-ce un prince, par hasard? demanda la Polonaise railleuse. En ce
cas, assommez le prince!

--Je ne suis pas un prince, s'cria Znon en secouant, d'un seul
mouvement de ses larges paules, ceux qui le tenaient. Je suis le
dfenseur des opprims.

Il saisit l'un des bancs comme il et fait d'une trique et se mit en
devoir de repousser ses agresseurs, qui bientt roulrent  ses pieds,
celui-ci la tte ensanglante, celui-l un bras cass. Il chassa les
autres, et aucun ne s'enfuit sans quelque horion.

Pani Witolowska, tremblante dans un coin, se vit au pouvoir de ce
forcen. Znon tira un couteau de sa poche.

--Veux-tu m'assassiner? s'cria-t-elle.

--Moi? Je ne tuerais pas une poule.

Il coupa les liens qui retenaient le vieillard et le remit sur pieds.

--Dieu te rcompensera! dit ce malheureux.

--Chut! interrompit Znon; je ne veux pas de remercments... Et
maintenant, ajouta-t-il, approchez, petite femme;  votre tour d'tre
juge.

La matresse de Saroki respira, encore un peu craintive, toutefois.

--Qui donc, demanda Znon, accuse ce mendiant?

--Un de mes gens.

--C'est lui le voleur. Venez.

Pani Witolowska marchant devant eux, Znon et le juif se rendirent dans
la chambre du domestique, o ils trouvrent le pot et les cuillres. Le
voleur fut, bien entendu, fustig, puis livr au tribunal par ordre de
sa douce matresse.

--Je te remercie, dit-elle  Znon; tu m'as pargn un pch.

Il la salua en gentilhomme et s'en alla.

Le soir mme, Pani Witolowska envoya un heiduque, qui avait le nez
corch et un bras en charpe, au cabaret o Znon et son _faktor_
taient assis parmi les paysans: le heiduque avait ordre de ramener le
jeune homme.

Lorsque Znon entra en souriant dans la chambre de la dame de Saroki,
celle-ci, vtue d'une kazabaka d'toffe turque, une rose rouge dans les
cheveux, tait blottie sur un divan, les jambes croises  l'orientale,
et fumait une cigarette.

--Ton nom? dit-elle en contemplant avec satisfaction ce svelte et
vigoureux garon.

--Paschal.

--Eh bien! Paschal, tu me plais. Reste chez moi, ajouta-t-elle
ngligemment, et d'abord viens plus prs, viens ici,  mes pieds.

--Ma charmante dame, rpondit Znon, c'est la manire des chats de
commencer cette sorte de commerce en se mordant et s'gratignant. Moi,
j'ai d'autres ides sur l'amour.

Il s'inclina profondment et laissa la pauvre petite femme dconcerte
pour la premire fois de sa vie peut-tre.

Znon et le vieux Mordica se dirigrent ensuite vers la seigneurie
de Dobrowlani, dont le matre donnait depuis longtemps  l'aspirant
rformateur des sujets d'indignation. D'abord il se joignit aux
travailleurs des champs et se borna tranquillement  observer, tout en
faisant sa besogne. La vieille Patrowna, qui comptait parmi les paysans
du baron et dont la chaumire tait situe  l'cart des autres, tout au
fond de la fort, l'avait reu chez elle. Il vivait ainsi sous le mme
toit qu'Azaria, laquelle tait venue chez sa grand'mre dans l'espoir
d'chapper aux humiliations et aux railleries qui la poursuivaient chez
elle, car, sans avoir jamais t marie, Azaria tait enceinte. Si elle
et port dans son sein l'enfant d'un paysan, personne ne lui et jet
la pierre, mais le peuple des campagnes en Gallicie, au temps du robot,
n'tait nullement dispos  excuser celle de ses filles qui coutait un
gentilhomme. Les paysans de Dobrowlani surent vite que la petite-fille
de Patrowna avait reu de Pan Joachim Bochenski, le neveu libertin du
riche comte Dolkonski, plusieurs rangs de corail et une pelisse neuve en
peau d'agneau pour prix de son dshonneur. Des murmures, ils passrent
aux menaces, et leur colre clata enfin un samedi soir, comme ils
revenaient du robot.

Znon, le couvre-feu sonn, rencontra, dans la rue du village, une
centaine d'hommes qui conduisaient au milieu d'eux Azaria plore, vtue
seulement d'une chemise, les pieds nus, une couronne de paille sur ses
cheveux dnous. Rouge de honte, le visage cach dans ses mains, la
pnitente marchait sous les hues de la foule, tandis que, sourds aux
supplications de sa grand'mre, les enfants lui jetaient de la boue et
les femmes la poussaient en avant  coups de bton; les hommes cependant
chantaient des couplets satiriques plus injurieux que tout le reste.


                                   III

La voix de Znon arrta le cortge.

--Que faites-vous? criait cette voix claire et vibrante, qui domina
soudain tout le tumulte; de mme clate une trompette au-dessus des
bruits de la bataille.

--Le peuple va juger! crirent vingt hommes ensemble.

--Juger qui?

La vieille Patrowna se fit place jusqu' lui et rpondit:

--Une pauvre fille sduite. Protge-nous, Paschal!... Dieu t'envoie...

--A l'eau, la sorcire! hurlrent quelques enrags.

Et deux jeunes garons saisirent la malheureuse aeule. Mordica
Parchen, qui s'tait tenu derrire les larges paules de Znon, fut si
effray qu'il grimpa au fate de l'arbre le plus proche avec la vitesse
d'un cureuil.

--Assez! dit Znon; on ne noiera personne, et il n'y aura pas de
jugement.

--Homme, fit un vieillard, qui es-tu pour t'opposer  la commune?

--Et qui tes-vous, rpliqua Znon, pour oser juger cette faible
crature? tes-vous des anges, des saints? Aucun de vous n'a-t-il viol
les devoirs sacrs du mariage? Bien des femmes peut-tre, parmi celles
qui sont ici  insulter leur soeur tombe, ne rsisteraient pas 
quelques rangs de corail, le cas chant.

Un homme de grande taille, le bonnet militaire sur la tte, se jeta sur
Znon, mais au moment mme un vieillard  barbe blanche vint au secours
de celui-ci: c'tait le mendiant qu'il avait arrach aux jolies griffes
de Pani Witolowska. De son ct, Mordica criait  tue-tte du haut de
son arbre:

--Au secours! au secours! ne le touchez pas!

Znon avait abattu son adversaire d'un coup de poing; le bton  la
main, il tenait la foule en respect, couvrant Azaria de son corps. Tout
 coup, il arracha la couronne de paille qui cachait les cheveux de la
coupable, et la jetant aux pieds des juges:

--Que celui d'entre vous qui se croit le droit de condamner cette femme
avance d'un pas, et je le tuerai comme un blasphmateur... Le Christ
n'est pas mort pour les bons, mais pour les pcheurs, et quiconque
est sorti du sein de la femme est un pcheur. Rentrez en vous-mmes,
humiliez-vous, ne tentez pas Dieu, qui a dfendu la haine et prescrit la
charit.

Ces paroles retentirent au milieu d'un profond silence, puis plusieurs
voix s'levrent:

--C'est la vrit...

--Retirez-vous, dit un vieillard, la sagesse est dans la bouche de ce
jeune homme. Le Ciel l'a suscit parmi nous.

--Dieu laisse briller son soleil sur le juste et sur l'injuste, criait
le juif du haut de son arbre. Ne soyez pas plus svres que Dieu, plus
impitoyables que le soleil.

Une voiture qui passait divisa la foule, et le docteur Lentre, ayant
reconnu Znon, fit arrter. On lui exposa le cas.

--Vous mritez, dit-il aux tourmenteurs d'Azaria, que la peste vous
enlve tous. Voyez ce jeune tranger; il vaut mieux  lui tout seul que
cent mille d'entre vous. Quiconque s'attaquera  lui ou  la fille que
voici aura affaire  moi.

Le mdecin franais avait une grande influence sur ces gens, qu'il
soignait en leurs maladies. Tandis que sa voiture disparaissait dans un
nuage de poussire, la multitude commena lentement  se disperser.

--Si vous voulez juger quelqu'un, jugez donc le sducteur, dit d'un
ton ironique aux plus obstins le juif Mordica, qui s'tait dcid 
redescendre de l'arbre.

--C'est un seigneur, nous n'avons pas de pouvoir sur lui, rpondit-on.

--Parce que vous tes des lches! s'cria Azaria, oui, des lches,
capables seulement de maltraiter une pauvre fille abandonne. Tant pis
pour vous! Pourquoi ne pas vous rvolter contre le matre qui a enlev 
Nazaretian son Olexa et enrl le fianc de force. Pourquoi, dites?...

Personne ne souffla mot, mais Znon prenant Azaria par la main:

--Viens, dit-il, je te reconduirai chez toi, et tu me diras tout ce qui
concerne ce Nazaretian et cette Olexa.

Elle obit. C'tait une triste histoire.

La nuit mme, le baron Orlowski, matre de Dobrowlani, fut veill par
une voix formidable qui criait  ses oreilles:

--Lve-toi, tyran! l'heure du jugement est venue pour toi!

Et il aperut Znon au pied de son lit, une faux  la main. Les rouges
lueurs de la lampe de nuit vacillaient, semblables  des taches de sang,
sur le fer aiguis. A peine sorti de son sommeil, il crut voir le grand
faucheur qui fauche les rois comme de simples pis.

--Les morts sont-ils ressuscits? s'cria-t-il, plein d'pouvante.

--Non, rpondit Znon; mais les vivants rclament leurs droits.

Mordica, debout derrire son jeune matre, claquait des dents,  demi
fou de peur, car le baron avait saisi les pistolets accrochs  son
chevet.

--Pas de bruit, fit Znon; si tu bouges, tu es mort.

--Que voulez-vous de moi? Ai-je affaire  des haydamaks? Est-ce ma
bourse que vous demandez?

Znon secoua la tte.

--O est Olexa?

D'un geste un peu tremblant, le baron indiqua une porte, et aussitt
Znon fit signe au juif, qui sortit en toute hte.

--Maintenant, dit-il  Orlowski, lve-toi.

Orlowski s'habilla docilement, car Znon avait mis la main sur ses
pistolets; aprs quoi il embrassa la chambre d'un regard rapide. Aucune
autre arme n'y tait suspendue. Mordica revint avec Olexa, qui avait
jet en toute hte sur sa robe de nuit une kazabaka de soie bleue
garnie d'hermine. Sous ce vtement de princesse, la paysanne aux bras
blancs, aux tempes dlicates finement veines, au cou arrondi que
marquait si joliment un petit signe noir, aux beaux yeux vert de mer
comme ceux d'une nymphe des eaux, la petite paysanne, disons-nous, tait
charmante. Mais, en ce moment, elle ne se souciait pas de charmer; la
confusion l'accablait; elle plit, rougit, puis, sans savoir ce qu'elle
faisait, se rfugia dans un coin, o elle rejeta machinalement ses
cheveux blonds sur une de ses paules pour se mettre ensuite  les
tresser.

--Olexa, dit Znon avec une gravit douce, comment es-tu venue ici?

La pauvrette n'osait rpondre; elle regardait le baron, qui regardait le
plancher, une main pose  plat sur son crne chauve:

--Dis la vrit; tu n'as rien  craindre. A-t-il us de violence?

Olexa fit un signe affirmatif et tourna son visage du ct du mur.

--Comment rpondras-tu de cet acte devant Dieu? demanda Znon,
s'adressant au ravisseur. Voici ce que je t'ordonne en son nom: Tu
rendras sur-le-champ la libert  cette fille, et tu lui donneras
deux cents ducats, afin qu'elle puisse racheter son amant du service,
entends-tu? plus une dot...

Orlowski marcha droit  son secrtaire et jeta sur la table plusieurs
rouleaux d'or, que Mordica compta trs-attentivement.

--Suis-nous, et n'essaye pas de crier pour rveiller tes gens, ajouta
Znon, en approchant un des pistolets de son oreille.

Ils descendirent tous les quatre dans le jardin, dont les alles bordes
de buis n'taient que faiblement claires par la lune.

--Y a-t-il ici des bches? demanda Znon.

--Pour quoi faire? murmura le baron, que paralysait derechef une vague
terreur.

Olexa courut chercher deux bches.

--Creusez une fosse, dit Znon, une fosse assez profonde pour qu'un
homme y tienne debout.

Olexa et le juif se mirent  l'oeuvre, tandis qu'Orlowski, tenu au
collet par Znon, se laissait tomber sur un banc. Lorsque la fosse fut
assez profonde, l'implacable vengeur commanda au baron d'y descendre.

--Encore une fois, que voulez-vous faire? bgayait le misrable, dont
les jambes flchirent.

--Faut-il t'attacher?

--Non, non!...

Znon le renversa et, le tenant sous lui, passa des cordes  Olexa pour
lier les mains et les pieds d'Orlowski, que l'on jeta ensuite dans la
fosse. Mordica et la jeune fille procdrent sans retard  la remplir.

--Juste Dieu! criait le baron, me voulez-vous enterrer vivant?

--Jusqu'au cou seulement, repartit Znon, et ensuite on te fauchera la
tte. Commence donc ta prire, il est temps.

Orlowski invoquait bruyamment la sainte Vierge.

--Plus bas! dit Znon. Et maintenant, as-tu fini?

Dj les pelletes de terre lui volaient en plein visage.

--Un instant, de grce! J'ai tant de fautes sur la conscience, et il y a
si longtemps que je n'ai pri!...

Znon se mit  rire:

--Si tu implores Olexa, elle t'accordera peut-tre la vie.

--Olexa, suppliait le baron, aie piti de moi, montre-toi gnreuse, tu
me vois  tes pieds, repentant...

--J'aimerais mieux, dit la paysanne, voir  mes pieds ta tte toute
seule. Cependant, ajouta-t-elle avec un soupir, la religion nous
enseigne  pardonner...

--Elle te fait grce, dit Znon. Que l'angoisse que tu as prouve
soit ta punition, et maintenant, coute: si tu entreprends la moindre
reprsaille contre elle, ou contre son amant, ou contre moi-mme...

--Ou contre Mordica Parchen, interrompit vivement le juif.

--Tu priras, je te le jure, acheva Znon.

Avec une dernire menace de la main, il s'loigna, suivi d'Olexa et du
juif, tandis qu'Orlowski, aprs avoir gard le silence quelques minutes
encore, par crainte de le voir revenir, clatait en clameurs dsespres
qui finirent par attirer ses gens. On le dlivra, on le porta dans son
lit, tout grelottant de fivre. Le docteur Lentre fut appel. Cette
fois, il joua le rle d'un confesseur plutt que d'un mdecin.

--Une agitation trange rgne parmi les paysans, dit-il au baron avec
son franc parler ordinaire. Nous sommes videmment  la veille d'une
grande crise sociale. Restez bien tranquille, je vous y engage. Vous
puniriez peut-tre sans trop de peine l'un ou l'autre de vos agresseurs,
mais la vengeance ne se ferait pas attendre.


                                   IV

La moisson venait de commencer quand Znon, arrivant  Tchernovogrod,
se joignit aux faucheurs du comte Dolkonski, propritaire d'un vieux
chteau magnifique et de quatorze villages sur les deux rives du
Dniester.

Dans le champ qu'il fauchait passa bientt une jeune fille lance,
vtue de blanc, un chapeau de paille pos sur ses tresses chtain. A
trois pas de lui, elle s'arrta et regarda tomber les pis. Tout  coup,
Znon tourna la tte, et les yeux de la jeune fille rencontrrent les
siens. Un trouble singulier les saisit l'un et l'autre; il oublia de
saluer et elle de s'loigner. Ces deux coeurs avaient tressailli en mme
temps. Le rouge de la pudeur aux joues, l'inconnue se baissa en feignant
de cueillir des bleuets. Dans le lointain ensoleill, on entendait
chanter une caille; une seconde caille rpondit. L'apparition qui avait
bloui Znon s'loigna majestueuse et lente; il vit longtemps flotter
ses tresses brunes sur sa robe blanche.

--C'est notre jeune comtesse, dit un vieux paysan.

--Quoi! la femme du comte? demanda Znon avec une vivacit, un sentiment
de crainte dont il fut effray lui-mme.

--Non, c'est sa fille.

Cette rponse fut douce  son oreille comme de la musique.

La promeneuse, de son ct, pensait  ce faucheur de haute taille, d'une
physionomie  la fois intrpide et mlancolique; rentre au chteau,
elle pensa encore  lui: elle le revoyait dans le livre qu'elle lisait,
 travers les fleurs qu'elle brodait; les hommages de son cousin Pan
Joachim Bochenski lui devenaient insupportables.

--Que me rappelle donc cette figure? se demandait-elle.

Une sorte de souvenir vague et persistant la tourmentait. Tout  coup,
elle se rappela que, sous les mmes traits, elle s'tait dans ses
prires reprsent Jsus. La nuit, elle s'veilla en pleurant. C'tait
peut-tre  l'heure o Znon, assis sur un banc dans le jardin, prtait
l'oreille au bruit des fontaines et au chant du rossignol, les yeux
attachs sur la fentre de la comtesse Marie.

Le lendemain, elle retourna dans les bls. Cette fois, Znon osa la
saluer et mme lui offrir un bouquet de fleurs des champs qu'elle
entremla aux tresses de sa chevelure.

--Quel est ton nom? lui demanda-t-elle d'un air de dignit paisible.

--Paschal. Et le vtre, ma gracieuse demoiselle?

Les grands yeux clairs de la jeune comtesse--ils taient d'un gris
indfinissable et purs comme le cristal--s'arrtrent sur lui avec un
certain tonnement:

--Marie-Casimire, rpondit-elle.

--C'est le nom d'une reine de Pologne.

--Ah! tu sais cela? D'o es-tu donc?

--D'Ostrowitz.

--Y a-t-il,  Ostrowitz, des gentilshommes parmi les paysans.

--Non, point que je sache.

--C'est qu'il y a des paysans nobles, fit-elle observer d'un ton dcid;
tu dois en tre issu.

Le mme jour, la comtesse Dolkonska, tout en jouant avec son petit
chien, dit  Pan Joachim:

--Tu t'y prends mal, mon neveu, pour conqurir ta cousine. Fais-lui la
cour.

Le jeune homme tordit ses favoris noirs.

--Ce n'est pas facile, chre tante. J'ai presque peur devant
Marie-Casimire. Cette enfant de seize ans est une nigme: si froide
et parlant si peu! Comment entamer la conversation? Hier, je lui fais
compliment de sa toilette: elle me met dans la main un volume de
Humboldt. Quand elle sera ma femme, elle m'imposera de lire toute la
bibliothque, je gage.

Il descendit dans la cour, siffla un homme qui se trouvait l, comme
on siffle un chien, et prit avec cet homme le chemin de la cabane de
Patrowna.

--Tu vas rendre visite  ton Azaria? dit en riant le compagnon de Pan
Joachim, un petit tre chtif,  la mine cynique.

--Point de plaisanteries, Popiel! rpliqua Pan Joachim, redressant
sa haute taille.--Il avait bien six pieds, ce qui, joint aux lignes
rgulires de son profil grec, lui donnait l'air imposant.--Rflchis
donc  ce que tu es pour oser ricaner ainsi! Un plbien d'abord,
un tudiant qui jamais n'est arriv  la fin de ses tudes, un vil
paresseux que je suis seul  protger!

--Mon Dieu, je pensais que...

--Tu n'as rien  penser sur mon compte. J'ai bien autre chose en tte,
ma foi! que cette drlesse. Je prtends payer mes dettes.

Popiel, intrigu, le regarda entre ses paupires rouges et gonfles.

--Tu as peut-tre entendu dire qu'un roi de Hongrie, poursuivi par
l'ennemi, s'est un jour rfugi en Pologne et qu'il habitait ce chteau?
Dans le voisinage, il a d enterrer ses trsors. La vieille Patrowna le
sait, et je les dcouvrirai avec son aide.

--Des contes  dormir debout! murmura Popiel en passant dans ses cheveux
fades et clair-sems un peigne qui n'avait plus que deux dents.

--Tais-toi; la sorcire a trouv par l une agrafe antique qui est
aujourd'hui aux mains des juifs, et, plus d'une fois, elle a vu luire le
trsor dans les tnbres.

Vers minuit, Pan Joachim et son familier Popiel, arms de bches, se
glissrent de nouveau hors du chteau. Sur la route qui conduisait  la
fort les attendait Patrowna.

--O est-ce? demanda le gentilhomme.

--A cent pas d'ici, prs du sureau.

Ils avancrent silencieusement. Tout  coup, Pan Joachim s'arrta court,
avec un signe de croix.

--Vois-tu? murmura-t-il.

En effet, sur la lisire de la fort brillait une trange clart. Le
vent roulait des nuages noirs, et le cri funbre du hibou se faisait
entendre.

--Voici l'endroit, murmura Patrowna en traant un cercle magique 
l'aide de son bton.

--Allons, vieille, lui dit Pan Joachim, c'est le moment de nous
recommander au diable: j'espre que tu es bien avec lui?

Patrowna alluma au milieu du cercle un petit feu, y jeta, par trois
fois, diverses herbes magiques, y versa, par trois fois encore, le
liquide inconnu que renfermait une cruche de terre, puis pronona des
invocations mystrieuses dans une langue que ne comprit aucun de ses
compagnons. Enfin d'une voix qui semblait sortir des entrailles de la
terre:

--Il est temps, dit-elle, de commencer  creuser.

Pan Joachim et Popiel dfoncrent  grand'peine la terre dessche. Au
bout d'un quart d'heure, la sueur ruisselait de leurs fronts. Popiel
s'arrta:

--Je n'en puis plus; la force me manque.

Pour le rconforter, son patron lui allongea un coup de pied.

--Tais-toi, et travaille.

Ils continurent  creuser; enfin Joachim lui-mme se fatigua.

--Le diable joue son jeu, grommela-t-il; je me sens comme paralys.

Dans le fourr se dressa soudain une haute figure claire par la lune.

--Qui est l? demanda Popiel tout tremblant.

C'tait Znon, qui avait pass la nuit  rver sous les grands chnes.

--Que faites-vous? demanda-t-il  son tour sans rpondre.

--Ne t'en informe pas, aide-nous plutt, s'cria Pan Joachim.

--Si je puis vous rendre service, je le ferai avec plaisir, rpondit
Znon.

--Aide-nous, mon Paschal, dit la vieille en le caressant, et tu auras ta
part.

--Je n'ai pas besoin d'argent, rpondit Znon en prenant une des bches.

Les mottes volaient autour de lui; bientt il fut dans le trou jusqu'aux
paules. Les deux autres l'aidaient alternativement; l'orient se teignit
enfin de rose, et les oiseaux commencrent  gazouiller.

--Assez! dit Pan Joachim. La vieille s'est moque de nous.

Il voulut payer la peine de Znon, mais celui-ci se mit  rire et s'en
alla.

--Eh bien! dit Popiel  son noble compagnon. Et tes dettes?

Pour toute rponse, Pan Joachim lui donna un loquent soufflet.

Le lendemain encore, Marie-Casimire rendit visite aux faucheurs. Il
tait midi: le ciel pur tincelait, le soleil dardait ses rayons
brlants sur toute la campagne, o nulle part on ne voyait d'ombre.
Znon courut couper quelques arbustes dans la fort voisine et en forma,
pour la jeune comtesse, un frais berceau de verdure. Elle le remercia en
rougissant et s'assit sur une gerbe.

--Est-ce qu'un si dur travail, demanda-t-elle aprs un silence, ne te
cote pas un peu parfois?

--Non, je me trouve bien de travailler.

--Tu es donc heureux?

--Je le suis maintenant, reprit-il avec un regard qui la rendit toute
confuse.

--Et vous, reprit-il, n'tes-vous pas heureuse?

--Oh! rpondit Marie-Casimire, on ne se soucie que trop de mon bonheur!
Ma mre pousse le zle jusqu' m'avoir dj assur un mari.

Znon tressaillit douloureusement.

--J'espre, mademoiselle, que vous n'pouserez jamais un homme sans
l'aimer.

--Assurment non, rpliqua Marie en fixant sur lui ses yeux limpides.

Marie-Casimire se leva, prit une faucille et se mit  couper du bl
auprs de Znon.

--Tu vois, dit-elle avec un sourire, tandis qu'il contemplait ravi les
lignes sveltes de sa taille lgante, auxquelles le mouvement de la
faucille ajoutait de nouvelles sductions, tu vois, j'en viens  bout,
moi aussi.

Une gouvernante parut, tout en nage et courrouce. Aprs quelques
rprimandes, elle emmena son lve, et depuis lors Marie-Casimire ne
vint plus dans les bls. Pour la revoir, il fallait que Znon fermt les
yeux durant les nuits qu'il passait  rver assis sur la lisire des
bois. Ce fut dans cette attitude que le retrouva Mordica, qui avait
pass tout le temps de la moisson  parcourir les environs en achetant
aux paysans des peaux de btes et du bl. Le vieux juif secoua la
tte et prit place  ses cts, sans souffler mot. La brise glissait
doucement au-dessus des hautes branches; un bruit d'ailes, un frisson
dans le feuillage avertissait les deux amis qu'un oiseau s'tait
effarouch, qu'un chevreuil endormi avait dress l'oreille. Mille vers
luisants brillaient sous les buissons humides.

--Qu'avez-vous? demanda enfin le vieux _faktor_.

--As-tu vu la jeune comtesse? rpondit Znon en ouvrant les yeux. Elle
est belle comme un ange.

Mordica ouvrit les yeux  son tour, mais ce fut de surprise.

--Savez-vous, dit-il, ce que nous lisons dans le _Talmud_: Ne tiens pas
compte du luxe de la cruche, mais vois s'il y a dedans du bon vin ou de
l'eau claire.

Znon approuva de la tte.

--Aussi ai-je regard au plus profond de son me. Ce n'est pas une
femme, c'est une toile ravie au ciel, te dis-je!

Mordica prit sa tte  deux mains.

--J'ai peur... commena-t-il.

Au mme instant, un doigt osseux vint frapper son paule, et une voix
enroue lui dit  l'oreille:

--N'aie pas peur; si je donne un philtre  Paschal, elle l'aimera.

Patrowna tait debout derrire les deux hommes, claire en plein par la
lune.

--Merci, lui dit Znon avec un sourire, merci de ton philtre; j'en
connais un meilleur.

Lorsque, le dimanche suivant, Marie-Casimire sortit de l'glise aprs la
grand'messe, Znon puisa de l'eau bnite dans le creux de sa main et la
lui prsenta.

Elle y trempa ses doigts, qui doucement l'effleurrent.

--J'espre, au moins, que ce garon a les mains propres, dit Pan Joachim
d'un ton moqueur.

--Ma main est plus propre, en tout cas, que votre conscience, repartit
Znon.

--Insolent! s'cria Joachim.

--Pas un mot de plus, ordonna la comtesse Dolkonska. Nous comptons sur
nos paysans, et nous devons aspirer  gagner leur attachement au lieu de
les blesser.

Joachim grina des dents.

--Parce qu'on redoute la rvolution, faut-il...

La crainte de mcontenter sa tante et de compromettre ainsi le mariage
projet entre lui et Marie-Casimire l'arrta.

Lorsque la courte obscurit du soir eut fait place  un beau clair de
lune et que tout le monde fut endormi au chteau, la jeune comtesse
sortit furtivement, accompagne de sa femme de chambre, pour s'en aller
frapper  la porte de la vieille Patrowna. Sans hsitation, elle pntra
dans la chaumire basse et sombre.

--S'il est vrai, dit-elle  la sorcire, que tu saches lire dans
l'avenir, je veux que tu me prdises le mien.

Patrowna la fit asseoir sur le banc prs du pole, puis s'accroupit
elle-mme en branlant la tte et se mit  taler des cartes grasses,
presque noires, sur le sol.

--Je vous vois, dit-elle enfin, entre deux hommes;  l'un vous devez
donner votre main, vous aimez l'autre. Faut-il vous dire ce que je vois
encore?

--Dis tout, fit Marie-Casimire.

--Eh bien! vous trouverez le bonheur auprs de l'homme que vous aimez et
qui vous enlvera...

La jeune comtesse avait tressailli.

--Puisque tu vois tout, dit-elle, tu peux m'apprendre aussi, bonne
vieille, si cet homme est de noble origine, s'il est riche ou s'il est
pauvre?

La sorcire sourit.

--Il n'est pas, murmura-t-elle, ce qu'il parat tre, et il ne possde
pas encore ce qui un jour doit lui appartenir.

Marie-Casimire posa une main sur son coeur.

--Je ne sais ce que j'prouve depuis quelque temps, dit-elle 
demi-voix, je me sens toute trouble....

--Je connais cela, fit Patrowna,--et se levant, elle alla chercher un
liquide de mauvaise mine.--Sept gouttes seulement, et vous serez bien...

--Donne, dit la courageuse fille.

Elle but sans rflchir davantage, mit un ducat sur le banc et s'loigna
vite comme elle tait venue. Le lendemain matin, la comtesse Dolkonska
ayant demand  sa fille si Joachim lui plaisait:

--Ne vous inquitez pas de lui, chre maman, rpondit Marie avec une
tranquille fermet; je ne serai jamais sa femme.

Et Pan Joachim prit assez gaiement son parti de cet arrt, car, le jour
mme, il se grisa en compagnie de Popiel et se livra ensuite  ces
plaisanteries polonaises qui, selon le proverbe, finissent avec le
mdecin, le cur et le fossoyeur. Par exemple, il fit monter sur un
arbre un pauvre petit juif et lui enjoignit de crier: Coucou! pour
avoir le prtexte de tirer sur ce misrable comme sur un simple oiselet.
Si Znon ne ft pass par l, le coup partait, et l'ivrogne devenait
sans le moindre remords un meurtrier. Hardiment, le dfenseur de
l'innocence arracha le fusil au jeune gentilhomme et dchargea l'arme en
disant:

--Aux enfants et aux gens pris de vin, ne donnez jamais un fusil.

--Moi, pris de vin! s'cria Pan Joachim cumant de rage; tu oses me dire
 moi que je suis ivre!

--Vous l'tes, rpliqua Znon.

--Chien! hurla le Polonais en reprenant le fusil que Znon avait jet
dans l'herbe, pour le frapper d'un coup de crosse sur la tte.

Mais aussitt il se sentit treint par le poignet d'un gant.

--Tiens! lui dit Znon en le renversant, reois la rcompense de ta
conduite envers Azaria; reste l dans la fange. C'est ta place.

Bien entendu, Pan Joachim se releva pour aller demander vengeance 
son oncle, le comte Dolkonski, mais la scne avait eu des tmoins qui
dposrent contre le Polonais. Grand fut l'ennui du comte, qui redoutait
par-dessus tout les agitations, de quelque genre qu'elles fussent.
C'tait un petit homme maigre,  figure d'oiseau, avec un norme toupet,
le visage entirement ras, le teint couleur de cuir, et toujours vtu 
la dernire mode franaise.

--Mon Dieu! ne cessait-il de rpter, qu'on m'pargne tout ce bruit!

Nanmoins, il fit sommer Znon de comparatre. La comtesse Dolkonska
et Marie-Casimire taient dans le salon quand l'accus se prsenta.
Tournant son lorgnon vers lui:

--Que me parlait-on d'un paysan? dit le comte en franais. Nous avons
affaire ici  quelque fils de roi.

--Mon neveu acceptera, je crois, tes excuses, dit la comtesse, dsarme
comme son mari. Allons, Paschal, demande-lui pardon.

--Pardon? rpondit le jeune homme respectueusement, mais avec assurance;
lui demander pardon!... Et de quoi? De ce qu'il s'est enivr? de ce
qu'il a voulu fusiller un juif, ou de ce que, tout en aspirant  la main
d'une noble demoiselle, il sduisait la pauvre Azaria?

--Tu as fait cela? dit la comtesse, foudroyant du regard Pan Joachim.

Elle enjoignit  sa fille de s'loigner.

--Surtout, pas de scne! suppliait le comte.

L'interrogatoire ne fut pas long. Pan Joachim se dfendit fort mal; le
soir mme, il prenait cong et s'en retournait  Lemberg.


                                  V

Le mandataire du comte Dolkonski, fils d'un employ allemand, tait plus
Polonais que les Polonais eux-mmes; il maltraitait les paysans et,
contre toute justice, les faisait travailler sans relche de l'aurore 
la nuit, sur les terres seigneuriales, ne leur laissant pas une heure
pour moissonner leurs propres champs. Tant que la saison fut belle, les
paysans obirent sans trop de murmures, mais de violents orages ayant
dtruit les rcoltes sur l'autre rive du Dniester, ils commencrent 
craindre d'tre ruins eux-mmes et consultrent l'oracle, c'est-dire
Znon. Celui-ci leur lut la formule du robot et leur exposa clairement
leurs droits aussi bien que leurs devoirs; investi des fonctions
d'orateur, il se rendit, avec les juges des quatorze villages qui
relevaient de la seigneurie, devant le tyrannique mandataire. Aux
premiers mots qu'il pronona, celui-ci se boucha les oreilles:

--Vous n'avez, disait-il, qu' travailler la nuit.

Mais Znon ne se laissa pas intimider.

--Toutes les communes, dclara-t-il, ont, selon la loi, satisfait au
robot. Nul paysan ne travaillera donc davantage.

--On les forcera bien, s'cria le mandataire, se levant furieux.

--Prenez garde qu'on ne vous force vous-mme! rpliqua Znon.

Et il se retira majestueusement avec les juges.

Les paysans agirent selon les dclarations de Znon, et le mandataire,
de son ct, ralisa ses menaces. Ds le lendemain, il fit irruption, 
la tte des heiduques et des cosaques de la seigneurie, dans le village
de Tchernovogrod, et les travailleurs furent chasss  coups de fouet
de leurs champs sur ceux du seigneur. Mais tout tait prvu: le tocsin
sonna aussitt dans les divers villages, et une arme de paysans munis
de faux et de flaux marcha sur le chteau, dont les portes furent
aussitt fermes. Prcaution vaine: Znon avait dj envahi le jardin et
pntr dans la cour avec un corps considrable. A ses cts marchait
machinalement Mordica le poltron, ple comme la mort.

Le mandataire, d'abord effray par cette apparition inattendue, reprit
vite sa prsence d'esprit; il cria aux assaillants:

--Arrire, rebelles, ou je fais tirer sur vous!

Znon, sans lui rpondre, enleva les barres des portes, et la masse des
paysans se prcipita dans le chteau.

--Tirez! commanda le mandataire, s'adressant aux heiduques, et, comme
ceux-ci ne bougeaient pas, il braqua lui-mme son fusil sur Znon.

En ce moment survint un fait incroyable. Mordica, qui s'tait tenu
cach jusque-l derrire un pilier, s'lana en avant avec un cri
perant et couvrit le fils des Mirolawski de son corps. Le mandataire
n'osa tirer; en mme temps, le comte survenait, accompagn de sa fille.

--Qu'est-ce qui se passe? demanda-t-il d'un air profondment ennuy.

--Nous avons ici une rvolution, rpondit le mandataire.

--Monsieur le comte, interrompit Znon, permettez-moi de vous expliquer
le tort qu'on a fait  vos paysans...

--Je ne veux rien entendre...

--Vous couterez pourtant, dit Znon avec une nergie qui lui imposa.

Il et bien voulu s'chapper nanmoins, mais dj Marie-Casimire tait
intervenue:

--Laissez-moi recevoir leurs plaintes, mon pre, et vous les communiquer
ensuite.

--Non, dit le comte avec un geste lger de la main, comme pour carter
tout ce qui l'importunait. Non, puisqu'il te plat de t'en mler, rgle
cela sans moi, selon ta fantaisie. Je ne veux rien qui m'agite.

Et il s'en alla prcipitamment, en passant les doigts dans son toupet
pour le refriser.

Znon prsenta les plaintes des paysans  la jeune matresse et proposa
des conventions avantageuses pour les deux partis, qu'elle accepta sans
discuter. Les paysans burent  la sant de leur seigneur et  celle de
la comtesse Marie; aprs quoi, ils se retirrent en chantant la vieille
chanson du carnage de la noblesse.

Znon fut port en triomphe jusqu'au village. Le soir, il dit 
Mordica, en lui tendant la main:

--Je te remercie, ami; tu m'as sauv la vie; mais, dis-moi, o donc
as-tu puis tant de courage?

Le vieux _faktor_ se redressa, et son visage comique prit soudain une
expression de gravit patriarcale:

--O j'ai puis ce courage?... C'est toute une histoire, rpondit-il.

--Tu vas encore me citer le Talmud?

--Il ne s'agit pas du Talmud. Reportez-vous  cinq cents ans d'ici. Nous
sommes en 1845, nous tions alors en 1346. Dans ce temps-l, mon aeul
Samuel, marchand  Francfort, vivait riche, considr, paisible. Un jour
vint pourtant o la ville entire se souleva contre les juifs. On disait
qu'ils avaient dchir des hosties, et que ces hosties avaient saign.
Aujourd'hui, on refuserait de croire  de pareilles choses; mais
autrefois c'tait le signal du pillage et de l'assassinat: les juifs
furent poursuivis, perscuts; un grand nombre prirent; d'autres
russirent  s'chapper. Mon aeul s'enfuit avec les siens par
l'Allemagne, du ct de l'Orient, toujours traqu comme une bte fauve,
abreuv d'outrages et de mauvais traitements. Enfin, il se trouva dans
un pays sauvage dont il ne comprenait pas la langue, et, tandis qu'il
se demandait ce qu'il allait devenir, lui et ses enfants, passa un
chevalier richement vtu, avec une escorte nombreuse. Mon aeul crut que
l'ange de la mort le touchait dj de son aile, mais le chevalier au
contraire, s'arrtant, lui parla avec bont... Dans ce temps-l, songez
donc, dans ce temps-l!... un gentilhomme chrtien parler  un juif! Il
lui dit:--Tu peux vivre ici tranquille; personne ne te tourmentera, j'en
rponds.

Et le digne homme nous reut tous dans son chteau... Nous, je dis mes
anctres. Et quand les fugitifs se furent bien reposs et fortifis, il
les conduisit lui-mme, escorts de ses serviteurs pour les protger
contre toute offense, jusqu' la ville voisine.--Ce n'taient pourtant
que de pauvres juifs et lui un grand seigneur dont le nom s'est transmis
de gnration en gnration dans la longue ligne de ses obligs avec
des bndictions et des prires... Ce nom, que Dieu le rcompense!
c'tait celui de Pan Mirolawski de Kolomea, votre aeul. Vous voyez bien
que, si poltron que je sois, je dois mon sang aux Mirolawski, tant qu'il
y en aura un au monde.

Znon et voulu rpondre; mais, devant cette sublime fidlit dans la
reconnaissance, les larmes le suffoqurent, et il ne put qu'embrasser
son vieux Mordica, qui se mit  pleurer comme un enfant.


                                  VI

Les rcoltes taient faites et rentres, la bise soufflait dsormais
sur les chaumes. Un soir, Znon s'approcha de la comtesse Marie, qui
revenait du jardin:

--J'ai achev mon travail, lui dit-il; le temps est venu de m'en
retourner; mais d'abord, il faut que je vous dise adieu, mademoiselle.
Pardonnez-moi, mon coeur m'entrane  cette audace.

Marie-Casimire tait debout sur les degrs du perron:

--Tu veux partir? demanda-t-elle avec un calme apparent. Si tu restais
pourtant, le travail ne te manquerait pas ici.

--Noble demoiselle, dit Znon, il suffit d'un ordre de votre bouche pour
que je reste.

--Je n'ai rien  t'ordonner, rpliqua-t-elle en souriant, je ne suis pas
ta matresse, mais je dsire que tu restes. Est-ce assez?

Znon, suffoqu par l'motion, s'inclina pour baiser le pan de sa
kazabaka; elle lui tendit vivement la main en s'criant:

--Non, pas ma robe, ma main!

Et les lvres brlantes de Znon se posrent sur cette main blanche,
qui tait tremblante et glace; puis Marie monta les degrs d'un bond,
courut dans sa chambre et, les joues en feu, s'agenouilla sur son
prie-Dieu. Elle savait maintenant qu'elle l'aimait, elle en tait
honteuse et fire  la fois. Tout en combattant faiblement contre
elle-mme, elle se rptait toujours:

--Il n'est pas ce qu'il parat!--Eh bien! reprit-elle soudain, quand il
serait un paysan? N'a-t-il pas le langage et l'me d'un gentilhomme?
C'est le contraire de Joachim, qui est n gentilhomme et dont je ne
voudrais pas pour valet.

Znon, pendant ce temps, crivait  son pre. La tendresse filiale le
pressant de tout dire, il avoua ingnment  Pan Mirolawski qu'il aimait
la plus parfaite crature qui ft au monde et qu'il tait rsolu  ne
retourner qu'avec elle dans la maison paternelle.

Le silence que son pre, ordinairement si prompt  partager toutes ses
impressions, opposa  cette lettre, ne laissa pas que de l'inquiter.

--Peut-tre est-il malade? dit-il  Mordica. Va vite me chercher des
nouvelles.

Znon s'occupait alors  battre le bl en grange ou  scier du bois dans
la cour du chteau, et la comtesse Marie, qui jusque-l ne visitait
gure les communs, avait pris depuis peu l'habitude de venir souvent
prter l'oreille au chant populaire qui accompagne si gament la cadence
des flaux. La premire neige tant tombe, elle restait debout, des
heures entires,  souffler sur les vitres ternies par les frimas, pour
entrevoir Znon, dont la fire tournure se dessinait sur le sol blanc,
brisant  grands coups de cogne des billes de bois normes.

Puis, le soir, quand Znon, assis dans le fournil au milieu des
serviteurs rassembls, charmait ces derniers par de curieux rcits, on
voyait Marie-Casimire entrer sous quelque prtexte et s'asseoir sur un
banc prs du pole. L'esprit naturel et la sagesse acquise du prtendu
Paschal l'tonnaient de plus en plus. Un soir, Znon parlait de Pawluk,
hetman des Cosaques, lequel fut fait prisonnier par les Turcs et vendu
au srail, d'o il s'chappa en compagnie d'une jeune sultane, qui
suivit l'esclave jusque dans son pays sauvage, par-del les flots bleus
de la mer.

Comme Marie-Casimire riait dans son coin:

--Cette histoire vous parat absurde? lui dit tristement Znon.

Elle ne rpondit pas; mais, un peu plus tard, elle lui commanda d'une
voix brve de prendre la lanterne pour l'clairer jusqu'au perron du
chteau. Tandis qu'ils traversaient la cour:

--Veux-tu savoir pourquoi j'ai ri? demanda la jeune comtesse en
s'arrtant tout  coup. Je me disais que c'tait grand dommage que je ne
fusse pas sultane. Voudrais-tu tre mon esclave?

Znon se mit  genoux.

--Je le suis ds  prsent, dit-il, et je t'implore avec les paroles du
pote: Ne lche jamais la chane qui me retient captif,--ce serait,
hlas! le pire des chtiments,--car pour moi tu es dieu, et l'univers,
et la libert.--Mets plutt ton pied sur le cou de ton esclave... Ma
matresse! ma chre matresse! ajouta Znon en courbant la tte jusqu'
terre.

--Mais la sultane n'avait pas comme moi de grosses bottes, dit Marie en
riant et rougissant  la fois.

Cependant elle posa le bout de son petit pied sur la nuque du jeune
homme en disant:

--Es-tu satisfait?

--Je suis heureux, rpondit Znon.

--Eh bien! il est doux d'entendre cela de la bouche d'un vaillant de ta
sorte; reste  genoux pour que je te dise...

--Quoi donc, ma matresse adore?

Cette fois, elle passa ses deux bras autour de son cou et reprit
gravement:

--Mon coeur est ouvert devant toi comme devant Dieu. Tu peux y lire que
je t'aime.

Leurs lvres se touchrent rapidement, et elle s'enfuit.

La nuit mme, Znon fut rveill en sursaut par Mordica, qui lui
annona que son pre venait d'arriver et qu'il l'attendait dehors.

Aprs les premires effusions de joie:

--O est celle que tu as choisie? demanda Pan Mirolawski. Mordica
prtend tout ignorer. Tu veux me donner pour bru une paysanne, sans
doute? Eh bien! mon fils, pourvu qu'elle t'aime seulement et qu'elle ait
de l'honneur...

--Elle a de l'honneur autant que femme au monde, interrompit Znon,
quoique ce soit une grande dame, la fille du riche comte Dolkonski, et
elle m'aime, quoiqu'elle me prenne pour un paysan.

--Noble crature! s'cria Pan Mirolawski avec une de ces explosions
d'enthousiasme juvnile qui taient le charme de son caractre faible et
lger. Demain, je veux la demander en ton nom...

--Gardez-vous-en bien! rpliqua Znon. J'ai un autre projet, un projet
que vous m'aiderez  raliser. Tout ce qu'il faut pour le moment, c'est
que vous pntriez dans le chteau et que vous fassiez parvenir en
secret  Marie-Casimire une lettre de moi. Dans cette lettre, je lui
demanderai de fuir avec Paschal le paysan. Et ainsi je serai sr qu'elle
m'aime de l'amour absolument dsintress que j'ai besoin de rencontrer
chez ma femme, chez la compagne de ma destine, entendez-vous?

Le projet parut charmant  Pan Mirolawski, toujours prt aux aventures.

Le lendemain, il arriva officiellement au chteau, y reut l'hospitalit
la plus affable et fut invit  dner. En apercevant la bien-aime de
Znon, ses yeux se remplirent de larmes. Il s'approcha d'elle et la
baisa au front. Le comte Dolkonski trouva cela bien sentimental; mais
Marie-Casimire, attendrie, flchit le genou devant ce vieillard naf qui
l'embrassait paternellement, et lui demanda de la bnir: ce que fit Pan
Mirolawski, ses deux mains appuyes sur ce beau front.

Lorsque Marie-Casimire,  la fin du dner, remonta dans sa chambre, elle
trouva dans la poche de sa kazabaka une lettre que le pre de Znon lui
avait adroitement glisse sans qu'elle s'en doutt. Le coeur palpitant,
elle lut:

Ma chre matresse, si vous m'aimez, partez avec moi cette nuit. Tout
est dispos pour notre fuite. Faites seulement un signe favorable 
votre esclave.

La courageuse fille n'hsita pas: elle descendit dans la cour, o Znon
attendait sa rponse, et dit en passant auprs de lui:

--Je suis prte.

Puis elle revint sur ses pas et demanda, toujours  voix basse, du mme
air indiffrent:

--L'heure?...

--A dix heures, sur la terrasse, rpondit Znon en dtournant la tte.

A dix heures, un traneau de paysan s'arrta devant la petite porte du
jardin: le cocher, dont il et t impossible de reconnatre les traits
sous le vaste bonnet de peau d'agneau qui descendait jusque sur son
nez, n'tait autre que Pan Mirolawski, complice de l'enlvement de
Marie-Casimire, comme il l'avait t de la fuite de son fils. Annul
toute sa vie par une femme imprieuse, le bonhomme trouvait piquant de
jouer un rle sur ses vieux jours.

La comtesse Marie parut sur la terrasse enveloppe d'une pelisse, et la
sorcire Patrowna, sortant d'un buisson couvert de neige, la conduisit
jusqu'au traneau, telle qu'une mystrieuse figure du destin. A la porte
se tenaient Znon et Mordica. Le premier se jeta passionnment  genoux
et baisa les pieds de la jeune comtesse avant de la placer dans le
traneau. Le juif s'tait lanc  ct du cocher.

--Mon philtre a donc russi! murmura Patrowna  l'oreille de Znon.

Un claquement de fouet, un bruit de clochettes, et l'heureux couple vola
au galop  travers la plaine blanche. Personne ne dit un mot pendant le
voyage.

De temps en temps, Marie-Casimire serrait la main de son amant, assis
sur la paille auprs d'elle. Ce ne fut qu'en atteignant Ostrowitz, o
ils s'arrtrent dans la maison du garde, que Paschal le paysan se fit
connatre pour Znon Mirolawski. Elle ne tmoigna ni joie ni trop grande
surprise. Presse contre son coeur, elle lui dit:

--Qui que tu sois, je t'aime; je me suis livre sans conditions  un
paysan; je suivrai le fils du seigneur d'Ostrowitz  travers le monde,
qu'il me mne par un chemin de dlices ou par un chemin de douleur.

Pan Mirolawski bnit les deux jeunes gens, puis il leur dit:

--Je retourne sans plus tarder  Tchernovogrod. On doit pargner
l'inquitude au coeur d'un pre; d'ailleurs, je n'en ai pas fini encore
avec le mtier d'entremetteur.

Rests seuls dans la maison du garde, Znon et Marie-Casimire revinrent
avec ivresse sur les premires pripties de leur amour clos dans un
champ de bl comme une idylle biblique; le jeune Mirolawski passa, sans
plus tarder, de ces douces rminiscences, au rcit des rves exalts,
des projets gnreux qui l'avaient dtermin  quitter le toit paternel
et conduit par consquent auprs de Marie.

--Ma bien-aime, lui dit-il, veux-tu t'associer  mon oeuvre? Certes je
n'espre pas russir  supprimer la misre autour de moi: toutes les
aumnes que nous rpandrions, en nous privant nous-mmes du ncessaire,
ne soulageraient qu'un bien petit nombre de malheureux; leur effet
s'teindrait avec nous, et nous nous serions exposs volontairement
aux plus dures privations personnelles pour n'arriver peut-tre qu'
encourager l'insouciance et la paresse. Je ne te demande donc pas de
tout sacrifier  l'humanit, mais seulement de renoncer, pour l'amour
d'elle, au superflu, d'tre  la fois sa bienfaitrice et son exemple.
Proscrivons le luxe, qui ne peut tre acquis que par l'esclavage et la
souffrance d'autrui; cherchons ensemble, avec une sainte ferveur, la
solution du plus triste et du plus compliqu de tous les problmes, et,
lorsque nous croirons l'avoir trouv, consacrons notre vie et nos biens
 mettre en pratique ce que nous aurons nomm, dans la sincrit de
notre conscience, la sagesse et la justice. Comprends-tu?

--Mon bien-aim, rpondit Marie-Casimire, suspendue  ses lvres comme
l'aptre Jean  celles de Jsus, je t'ai dit que je te suivrais partout,
que je t'obirais en tout. Mais, dis-moi, qui donc t'a inspir ces
belles et srieuses proccupations  l'ge o d'ordinaire la jeunesse ne
se soucie que de ses plaisirs?

--C'est l'amour, rpondit Znon. Mon pre et ma mre m'ont aim, chacun
 sa manire, plus que je ne le mritais. Elle tait svre et il tait
faible, mais tous deux ne vivaient que pour mon bien. J'ai grandi ainsi
dans une atmosphre de tendresse, de dvouement et de reconnaissance; ma
reconnaissance, il est vrai, s'adressait surtout  mon pre, qui prenait
la responsabilit de mes fautes d'enfant, au risque de s'attirer des
reproches et de l'ennui. Pour lui pargner cela, j'aurais fait tout au
monde. J'en conclus que la bont est puissante sur les coeurs. Nous
pratiquerons la bont: quiconque se sent aim devient ncessairement
capable d'aimer les autres.

Marie-Casimire embrassa Znon avec un tendre respect et une religieuse
motion.

--Il est donc vrai, dit-elle, que les grandes penses viennent du coeur!


                                    VII

Sept annes s'taient coules depuis le jour o Znon avait quitt, en
compagnie de sa jeune femme, le monde, son clat, ses vanits et ses
orages, pour aller chercher la paix au vieux chteau de Tymbark, que son
pre lui avait donn en dot, dans la sauvage solitude des Karpathes.
Marie-Casimire tait devenue mre de deux beaux garons; elle les avait
nourris elle-mme, elle avait veill par ses tendres enseignements leur
esprit et leur coeur; elle dirigeait le mnage d'une main diligente et
trouvait encore le temps de prendre part aux tudes de Znon, qui, tout
en creusant son grand problme social, tudiait les langues anciennes et
modernes. Leur vie tait simple; ils recevaient peu de visites; l'hte
habituel du chteau tait le vieux Mirolawski, lequel, devenu veuf,
ne pouvait pas plus se passer de ses petits-enfants qu'il n'avait pu
autrefois se passer de son fils.

Les agitations de 1846 et 1848, la guerre hongroise de 1849 n'avaient
produit sur cette heureuse famille que l'effet d'clairs lointains
glissant sur le pur horizon.

Un soir de dcembre 1852, se trouvait runi dans le grand salon de
Tymbark un cercle plus nombreux que de coutume. Marie-Casimire, dont la
beaut s'tait magnifiquement dveloppe, occupait le divan auprs
de son beau-pre. A leurs pieds jouaient les deux petits garons. Le
mdecin Lentre se tenait debout devant le pole;  cheval sur un sige,
Popiel grimaait derrire ses lunettes bleues; il avait beaucoup voyag
aux dpens de son protecteur, le comte Dolkonski; il avait tudi 
Vienne,  Heidelberg,  Paris, puis figur dans cette dernire ville sur
les barricades, aux journes de Fvrier; il avait compt en Hongrie dans
les rangs de la lgion polonaise, pour aller de l faire connaissance en
Angleterre avec certains rfugis russes, qui le considraient comme un
parfait nihiliste. A ses cts se renversait, dans un grand fauteuil, M.
Felbe, ingnieur allemand.

Znon, qui aimait marcher en parlant, errait  travers le salon. Tous
ces gens s'entretenaient de la dernire rvolution franaise, qu'avait
termine un coup d'tat.

--Les rvolutions futures, dit le docteur, seront des rvolutions
sociales, et plus terribles que les prcdentes par consquent. La
question de la proprit laisse toutes les autres bien loin en arrire.
Qu'est-ce que la libert politique quand l'esclavage matriel subsiste
auprs d'elle? On en a fini avec le combat contre la noblesse;
maintenant va commencer la lutte contre le capital.

--Il me semble que cette lutte est aussi vieille que l'humanit mme,
fit observer Marie-Casimire. Nous voyons en prsence aujourd'hui, comme
il y a six mille ans, les riches et les pauvres, les tyrans et les
esclaves, le luxe et l'indigence; devant cet immuable tat de choses, on
se demande vraiment s'il peut tre question de progrs pour l'humanit!

--Permettez, comtesse, dit l'ingnieur Felbe en se levant; il me semble
que le mal que vous signalez grandit avec la civilisation: plus nous
nous rapprochons de l'tat de nature, moins nous avons de besoins, moins
par consquent existe la vritable pauvret.

Le docteur Lentre s'emporta:

--Belle ide de nous faire l'loge de l'tat de nature! Votre ge d'or
ne serait que l'ineptie et la grossiret pour tous! Je soutiens, moi,
que l'humanit avance et s'lve toujours, non pas trs-vite peut-tre,
mais enfin nous avons fait un chemin respectable du despotisme, de
l'esclavage et de la brutalit  l'instruction, au droit,  la libert,
 la morale...

--D'ailleurs, ricana Popiel,  quoi bon vous chauffer? Qu'importe que
l'humanit avance ou rtrograde? Que sommes-nous, faibles atomes parmi
des millions de mondes? Un jour disparatra toute la population de
cette terre, vanouie elle-mme comme une bulle de savon qui crve, et
l'univers n'en ira pas plus mal. Figurez-vous une goutte de rose de
moins dans l'immensit d'une prairie...

--Laissez faire le bon Dieu, interrompit doucement Znon.

--Bah! rpliqua Popiel, si l'on ne s'occupait pas de ces purilits,
comment passerait-on le temps? Moi, j'arrange tout dans ma pense selon
le modle de communisme que nous donnent les paysans russes. Notez que
l'esprit du peuple slave est d'accord avec l'idal des communistes
franais. Proudhon est mon homme, voyez-vous! Tout notre espoir doit
tre dans le communisme dirig par l'tat. Que la proprit soit donc
abolie, l'hritage aboli, le mariage, la famille abolis, l'argent
aussi...

--Mais, fit observer l'Allemand, abolir la proprit, c'est paralyser
l'impulsion qui pousse la nature humaine au travail et au progrs; le
communisme n'est praticable qu' la condition de s'allier  un degr de
culture mdiocre, il suppose une galit naturelle...

--Les instincts des Russes, s'cria Popiel, sont suprieurs  toute
votre civilisation europenne. Nous n'avons que trop de pass, trop
d'histoire, trop d'art!... Je demande que tout cela soit dtruit, effac,
et que de ces ruines surgisse un monde tout neuf...

--Je ne verrais pas sans regret, pour ma part, dtruire l'oeuvre de
tant de sicles, dit vivement le Franais; moi, je suis socialiste; mon
idal, c'est l'galit sur la base de l'instruction et de l'conomie
gnrale, le partage des biens selon le talent, le travail...

--Je vous avoue, interrompit Znon, que le socialisme est  mes yeux une
gnreuse aberration et le communisme un dangereux mensonge. Tant que
les facults de chacun seront ingales, il sera injuste d'appliquer le
principe de l'galit au partage des biens. Si tous, sans travailler
galement, doivent galement jouir, c'est proclamer le sacrifice du fort
au faible, du capable  l'incapable, de l'activit  la paresse. On
arriverait ainsi au dsoeuvrement et  la pauvret universels. Or,
l'galit dans les facults ne saurait s'obtenir qu'en abaissant tous
les hommes  un mme niveau infime: c'est nous vouer sans exception  la
barbarie...

--Le caractre de la race germanique est oppos  ces thories, dit
Felbe; il aspire  la pleine indpendance de l'individu, de l'tre
isol.

--En effet, repartit Znon, mais la race germanique n'est pas nombreuse
comme la race slave et ne comptera pas autant dans la grande rvolution
universelle. Il est remarquable que l'tat, qui depuis un sicle s'est
empar de plus en plus du gouvernement de l'Allemagne, tienne son
origine d'lments slaves plutt que germains. En quoi consiste la
prpondrance de la Prusse? Dans sa supriorit intellectuelle? Non:
la plupart des talents allemands ne lui appartiennent pas. Dans
l'instruction du peuple? Non: les divers tats de l'Allemagne ne lui
cdent en rien sur ce point. Dans une bravoure exceptionnelle? Les
Allemands sont tous de bons soldats. Cette prpondrance consiste
dans la discipline, dans la soumission de l'individu  la masse, dans
certaines vertus passives qui sont d'origine slave et tout  fait
contraires aux dispositions de la race purement germanique. Chez les
Germains, on rencontre le got de l'indpendance individuelle et des
diffrences aristocratiques: chez les Slaves, la proccupation constante
de l'intrt gnral et de fortes tendances vers la dmocratie. A cause
de cela, j'attends de la race slave la solution de toutes les grandes
questions qui agitent l'humanit; oui, j'attends d'elle la rgnration
du monde...

--Et de quelle manire votre instinct slave tranche-t-il la question de
la proprit? demanda ironiquement Popiel.

--Je ne tranche rien, je ne me crois pas infaillible; mais mon opinion,
c'est que la question de la proprit ne peut tre rsolue qu'avec celle
du travail et qu'elle est de sa nature une question de salaire. Je
voudrais que la proprit ft commune et que le salaire ft individuel,
puisqu'il doit dpendre de l'effort de chacun.

--De cette faon, rpliqua Popiel, sont dj organises la plupart des
socits russes, et d'abord celle des pcheurs de l'Oural et du lac
Peipus; mais l'ingalit du salaire conduit fatalement de nouveau 
l'ingalit de la proprit.

--L'ingalit, en ce cas, n'a rien d'injuste, repartit Znon, tant que
le bien de chacun est acquis par le travail; l'injustice commencerait
si la proprit personnelle pouvait se lguer; mais, pourvu qu'aprs la
mort du possesseur le fruit de ses labeurs retourne  la communaut,
cette proprit ne pourra finalement servir qu' de grandes entreprises
utiles  l'humanit tout entire. Et qu'on ne dise pas que le sort
des enfants se trouvera compromis. La proprit est une caution bien
prcaire pour l'avenir des enfants, tandis que, si l'tat rpond de leur
ducation, cet avenir sera bien mieux  l'abri des vnements. J'entends
donc que l'tat lve les enfants pour le travail, et les soigne jusqu'
ce qu'ils soient en ge de produire.

--Ah! ah! vous avouez que la famille est un cueil, s'cria Popiel.

--Non pas! s'cria Marie-Casimire, presque en colre. En supprimant la
famille et le mariage, on priverait d'une puissante impulsion le travail
et le progrs. Nous voulons que les liens du mariage, s'ils deviennent
lourds et pnibles, puissent tre rompus, qu'il n'y ait qu'une chane
d'amour entre l'poux et l'pouse; mais faire de la femme un bien
commun, ce serait l'abaisser mille fois plus que si on la condamnait 
tre toute sa vie l'esclave d'un seul. La femme n'est pas la proprit
de l'homme, elle est sa compagne et doit tre place par l'ducation au
mme rang que lui.

--Mais si la mre mal avise s'avise d'tudier l'anatomie ou de
commander un rgiment, rpliqua Felbe, que deviendront les enfants?

--Je vous ai dj dit que l'tat y pourvoirait, dit Znon.

--Avec quelles ressources, s'il vous plat? insista Felbe.

--L'impt existe dj, rpondit Znon, et aussi, par consquent, le
principe que nul ne possde rien sans l'approbation de l'tat, qui
se rserve le droit de prlever dans l'intrt de la masse, sur la
proprit qu'il reconnat  chaque personne, autant et parfois plus que
cette personne ne peut donner. Le droit d'expropriation, les taxes sur
l'hritage ont la mme base; il suffit de dvelopper un principe dj
reconnu; les fondements de l'difice sont poss. Le jour o il n'y aura
plus entre les peuples de luttes par les armes, mais par le travail
seulement, le jour o l'on admettra que le devoir gnral du travail
importe plus  l'tat que le devoir gnral de la guerre, ce jour-l,
dis-je, l'tat, qui,  l'heure qu'il est, exerce, habille et nourrit ses
soldats, instruira, vtira et nourrira bien plus aisment ses ouvriers;
de mme qu'il construit aujourd'hui des casernes et des arsenaux, il
construira des fabriques, de grands ateliers communs, des bazars, et,
de mme qu'il paye ses soldats, il donnera aux ouvriers un salaire
rgulier, proportionn  leur effort, car les ouvriers sont les armes
de l'avenir.

Comme Popiel, Lentre et Felbe discutaient ses paroles avec une certaine
vhmence, chacun selon son sentiment:

--Laissons faire le temps! dit Znon. Le progrs ne se ralise que peu
 peu: chaque pas en avant est suivi d'un pas en arrire pour les
rvolutions les plus simples. D'abord on combat longtemps les thories;
mais, aussitt que la question se prsente devant nous sous une forme
pratique, il faut la rsoudre cote que cote! La solution peut tre
lente, n'importe! elle viendra. Voyez! un premier essai trs-quitable a
t fait chez nous avec le partage des terres en Autriche; ce n'est pas
suffisant, mais enfin c'est un jalon pour l'avenir. Il est assez oiseux
de poser des systmes; cependant je trouve bon de montrer sans cesse 
l'humanit le but qu'elle doit atteindre et qu'elle atteindra.

Les beaux rves feront leur temps, les ncessits relles s'imposeront,
que nous nous en mlions ou non. La vie de l'humanit est rgle par des
lois naturelles et fixes qui s'accomplissent irrsistiblement, qu'on ne
peut presser ni entraver. Qui et os prvoir au temps des Huss et des
Savonarole l're de la libert religieuse? qui et parl sous Louis XIV
et Frdric le Grand de restrictions mises au pouvoir du roi? qui
donc, il y a un sicle, n'aurait cru les privilges de la noblesse
invulnrables et n'et trait d'utopie l'galit de toutes les classes
devant la loi? Ceux qui s'engourdissent dans leurs privilges finissent
toujours par perdre ce qui faisait leur orgueil. La proprit devient de
plus en plus mobile et divise. Aussi suis-je persuad que des mesures
dcisives seront prises tt ou tard  son gard et qu'une communaut
sage, raisonne, n'tonnera pas plus les hommes de ce temps-l que nous
ne sommes tonns, nous autres, par ces grands progrs modernes: la
vapeur remplaant le cheval, et l'clair lectrique se substituant  la
plume.

Personne ne fut convaincu, mais Marie-Casimire fixa sur son mari un
regard d'esprance et de foi profonde.


                                    VIII

Lorsque je visitai en 1862 cette merveilleuse colonie, le Paradis sur le
Dniester, Znon Mirolawski avait ralis ses projets dans la mesure de
ses forces, et il faut avouer que cette utopie mise en pratique tait de
nature  faire sur le voyageur une trs-vive impression.

Marie-Casimire, toujours royalement belle, continuait  comprendre et
 vnrer son poux, qu'elle aidait dans une oeuvre o la charit
chrtienne se joignait au sentiment clair autant que gnreux de tels
besoins, de telles aspirations de nos jours. Ayant hrit des biens
immenses de la famille Dolkonski, Znon et la noble femme qu'il avait
associe  sa tche vivaient aussi modestement que par le pass des
seuls revenus de Tymbark. Ils n'avaient rserv pour eux que le chteau
de Tchernovogrod, qu'ils habitaient; toutes leurs terres s'taient
transformes en un petit tat industrieux, peupl exclusivement
d'ouvriers qui n'taient autres que des pauvres de toutes les
nationalits venus de leur plein gr sur ce sol bni. Un acte de
fondation rdig avec la plus grande sagacit juridique protgeait cet
tat contre tout conflit avec le gouvernement. La population tait
saine, active et joyeuse; le fils an du couple vertueux, qui donnait
 ces dshrits rconcilis avec la vie l'exemple du travail et du
bonheur, achevait ses tudes  l'Universit; j'aperus le cadet parmi
les faucheurs d'un champ de bl d'o partaient des chansons. Entre le
chteau et le Dniester florissait une petite ville qui avait arbor pour
emblme une fourmilire. Nulle part on n'y voyait de cabaret.

Comme je retournais  Tcherwonogrod, deux paysannes amenrent entre
elles devant le juge un petit homme au visage farouche, vtu de
haillons, les mains lies derrire le dos. Le juge n'tait autre que
Marie-Casimire, leve  cet emploi par la confiance du peuple, qui se
rservait le droit d'lection bien entendu:

--As-tu donc encore viol la loi? demanda-t-elle svrement.

Le petit homme se tut; en le regardant de plus prs, je reconnus Popiel
le communiste.

L'une des paysannes, une belle fille, prit la parole:

--Au lieu de travailler, il s'enivre, et il effraye les femmes par ses
propos.

--Assez! fit Marie-Casimire. Il sera conduit  la frontire et repouss
de notre alliance; s'il ose jamais revenir, on le forcera au travail
comme un esclave. Seul, l'homme laborieux et capable de produire mrite
d'tre membre de la socit humaine.


FIN



             TABLE

  UN TESTAMENT

  BASILE HYMEN

  LE PARADIS SUR LE DNIESTER








End of the Project Gutenberg EBook of Le legs de Can
by Leopold Ritter von Sacher-Masoch

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Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark.  Contact the
Foundation as set forth in Section 3 below.

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or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.


Section  2.  Information about the Mission of Project Gutenberg-tm

Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
electronic works in formats readable by the widest variety of computers
including obsolete, old, middle-aged and new computers.  It exists
because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
people in all walks of life.

Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
remain freely available for generations to come.  In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
and the Foundation web page at https://www.pglaf.org.


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service.  The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541.  Its 501(c)(3) letter is posted at
https://pglaf.org/fundraising.  Contributions to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
permitted by U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
throughout numerous locations.  Its business office is located at
809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
business@pglaf.org.  Email contact links and up to date contact
information can be found at the Foundation's web site and official
page at https://pglaf.org

For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org

Section 4.  Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment.  Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States.  Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements.  We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance.  To
SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
particular state visit https://pglaf.org

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
any statements concerning tax treatment of donations received from
outside the United States.  U.S. laws alone swamp our small staff.

Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
methods and addresses.  Donations are accepted in a number of other
ways including including checks, online payments and credit card
donations.  To donate, please visit: https://pglaf.org/donate


Section 5.  General Information About Project Gutenberg-tm electronic
works.

Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
concept of a library of electronic works that could be freely shared
with anyone.  For thirty years, he produced and distributed Project
Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.

Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
unless a copyright notice is included.  Thus, we do not necessarily
keep eBooks in compliance with any particular paper edition.

Most people start at our Web site which has the main PG search facility:

     https://www.gutenberg.org

This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
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*** END: FULL LICENSE ***

