The Project Gutenberg EBook of Henriette, by Franois Coppe

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Title: Henriette

Author: Franois Coppe

Release Date: August 9, 2005 [EBook #16499]
Last Updated: December 12, 2009

Language: French

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  FRANOIS COPPE


  Henriette


  [Illustration]


  PARIS
  ALPHONSE LEMERRE, DITEUR
  23-31, PASSAGE CHOISEUL, 23-31

  M DCCC LXXXIX

  _A
  mon cher biographe et ami
  M. DE LESCURE
  je ddie bien affectueusement
  cette simple histoire._

  F.C.

[Illustration]




HENRIETTE




I


Quand le cur eut donn l'absoute et quand les amis et connaissances
du dfunt, sortis les premiers de l'glise aprs avoir jet l'eau
bnite, se furent forms en petits groupes sur la place Saint-Thomas
d'Aquin, des conversations s'engagrent entre ces hommes du monde,
heureux de respirer l'air vif, au clair soleil de mars, aprs l'ennui
d'une messe interminable, dans l'atmosphre suffocante de l'encens et
du calorifre.

--Ce pauvre Bernard... C'est dur, tout de mme... Boucler sa malle 
quarante-deux ans!

--Sans doute. Mais il ne s'est pas assez mnag, convenez-en. En voil
un qui aura fait la fte, hein!...

--Et dit souvent: J'en donne,  l'cart.

--Et us le tapis de l'escalier de Bignon.

--Il y a eu de l'albuminerie dans son affaire, n'est-ce pas?

--Une vie brle, quoi!... Le jeu, les femmes, la bonne chre...
L'quipage du diable... Est-ce qu'il n'tait pas un peu ruin?

--Pas du tout. Il venait encore de raliser une vieille tante de cinq
 six cent mille francs. Il doit, au contraire, laisser  sa veuve et
 son fils une trs jolie fortune.

--Alors, la belle madame Bernard se remariera.

--Qui sait? Peut-tre pas,  cause du petit. Il parat qu'elle adore
son fils.

En somme, on regrettait peu ce mort de premire classe, port en
terre avec tout le luxe dont sont capables les Pompes funbres:
messe chante, fleurs de Nice, torchres  flamme verte autour du
catafalque. Et le plus beau matre des crmonies! Oh! un gaillard
superbe, avec l'air de morgue et les favoris blancs d'un vieux pair
d'Angleterre, un homme prcieux que l'administration ne sortait que
dans les grands jours et qui avait jou autrefois les pres-nobles en
province, s'il vous plat! Mais, malgr tout cet apparat, le dfunt,
M. Bernard des Vignes, dput et membre du conseil gnral de
la Mayenne, ancien officier de cavalerie, chevalier de la Lgion
d'honneur, etc., tait trait selon ses mrites dans les entretiens
changs  voix basse, derrire les mains gantes de noir.

Et, de fait, il n'avait t qu'un viveur vulgaire, sans grce, sans
lgance, rest provincial malgr ses quinze ans de Paris. Rien de
plus banal que son histoire. Riche, il pousait  vingt-huit ans la
fille d'un snateur corse, ami personnel de Napolon III, l'admirable
Mlle Antonini, dont la beaut de transtvrine faisait alors sensation
aux Tuileries et  Compigne. Pendant quelque temps, il l'aimait, 
sa manire. Puis, tout  coup, sottement et injustement jaloux de
sa femme, il dmissionnait de son grade de lieutenant aux dragons de
l'Impratrice, s'enfouissait dans ses terres, y prenait de lourdes
habitudes, ne quittait plus ses bottes de chasse et fumait sa pipe
 table, aprs le caf, en sirotant des petits verres. Un fils lui
naissait, seule consolation de Mme Bernard, bientt nglige par
l'ancien libertin de garnison, qui, aprs deux ans de mnage, allait
souvent  Paris tirer une borde de matelot, et qui, dans ses sorties
de chasse, tout en djeunant d'une rustique omelette sur un coin de
table, prenait la taille des filles de ferme.

Le premier coup de canon de la guerre de 1870 veilla pourtant un cho
dans l'me de ce grossier jouisseur et lui rappela qu'il avait t
soldat. Commandant de mobiles, il se battit avec crnerie, attrapa une
blessure et la croix, et, aux lections, fut envoy  la Chambre par
son dpartement. En grosse bte qu'il tait, il suivit les majorits.
De ractionnaire, il devint tour  tour centre droit, centre gauche,
opportuniste, n'ouvrit jamais la bouche que pour demander la clture,
fut toujours rlu. Mais, contraint par ses fonctions d'habiter Paris,
il lcha les rnes  son temprament et se rua dans le plaisir.

Mme Bernard fut alors tout  fait abandonne et ne vit plus que
rarement et  peine, aux heures des repas, ce mari qu'elle n'avait
jamais aim et qu' prsent elle mprisait. Trop honnte pour se
venger, trop fire pour se plaindre, elle fuyait le monde, et, presque
toujours seule dans son vaste appartement du quai Malaquais, elle se
consacrait tout entire  son fils, qui suivait, comme externe,
les cours du lyce Louis-le-Grand et donnait dj les signes d'une
intelligence singulirement prcoce. Elle tait de ces mres qui
apprennent le grec et le latin pour corriger les devoirs de leur
enfant et lui faire rciter ses leons. On parlait d'elle avec
admiration; car les quelques femmes admises dans son intimit,
n'avaient aucun sujet de jalousie contre cette beaut qui se cachait,
beaut demeure intacte cependant, sur laquelle la trentaine avait
mis la chaude pleur d'un beau marbre et que le temps ni le chagrin
n'avaient marque d'un seul coup d'ongle. Ce malheur, subi avec tant
de courage et de dignit, tait cit partout comme un exemple, et la
mdisance parisienne ne soulignait mme pas d'un sourire le nom du
colonel de Voris, un camarade de promotion du mari, dont le sentiment
respectueux pour Mme Bernard des Vignes osait  peine se manifester
par de timides visites.

Enfin, il tait fini, le long supplice de cette pauvre femme. Bernard,
le gros Bernard, comme l'appelaient ses amis du club, n'avait pu
rsister  sa dernire indigestion de truffes; et, sur le seuil de
l'glise, autour du volumineux cercueil qu'attendait le fourgon des
Pompes funbres, on formait le cercle, pour couter les discours.

Mais, tandis que dfilaient les mensonges oratoires, bon Franais,
intrpide soldat, patriote clair, tous ces mondains, importuns
par ce mort dont il tait trop longtemps question, pensaient tout
au plus--s'ils pensaient  quelque chose-- la belle et riche veuve,
enfin libre; et, lorsque la crmonie fut termine et que l'assistance
se dispersa, cette phrase fut maintes fois prononce dans les
dialogues d'adieux:

--La belle madame Bernard se remariera avant un an d'ici...
Voulez-vous le parier?




II


Quelques semaines aprs l'enterrement, Mme Bernard des Vignes, en
deuil, tait assise devant son mtier  tapisserie, prs de la fentre
de son boudoir. Ses yeux absorbs, sans regard, erraient sur le
paysage du quai, si charmant par un beau jour. Mais elle ne voyait
ni le ciel de l'avant-printemps, d'un bleu si tendre, ni le fleuve en
marche sillonn par les joyeux bateaux et miroitant au soleil, ni
la noble faade du Louvre, ni le svelte bouquet d'arbres, au coin du
Pont-Royal, o dj courait, dans les branches noires, comme une fume
de verdure. S'abandonnant dans son fauteuil, accoude, deux doigts
sur la tempe, la belle veuve, son buste de desse treint par la
robe noire bien ajuste, voquait en une longue rverie toute sa vie
passe.

Elle se revoyait aux Tuileries, traversant pour la premire fois,
au bras de son pre, les salons magnifiques. Elle entendait derrire
elle, dans le sillage de sa robe de bal, un murmure d'admiration.
Elle voyait sur le visage de tous ceux qui la regardaient passer un
demi-sourire, une expression subitement heureuse, qui la remerciaient
d'tre si belle. Elle le retrouvait, cet clair des regards charms,
dans les yeux mmes de l'Empereur et de l'Impratrice, au moment de la
prsentation; et comme, tout  coup, l'orchestre attaquait le brillant
prlude d'une valse, il lui semblait que cet air triomphal clatait en
son honneur.

Puis c'taient plusieurs mois de fte, d'blouissement. Elle
s'panouissait, rose victorieuse, dans le groupe des jeunes filles de
la cour. Reine des amazones,  travers les taillis d'or et de flamme
de la fort automnale, elle suivait au galop les chasses de Compigne.
Elle tait la clbre Mlle Bianca Antonini, et la souveraine,
conquise par cet effluve de sympathie, qui mane des tres
parfaitement beaux, ne passait jamais devant elle sans lui adresser
quelques paroles douces et flatteuses, qu'elle coutait les yeux
baisss, avec une rvrence confuse.

Mais voil! pas de fortune. Point de dot, ou  peu prs. Sans doute,
l'Empereur avait rcompens par un sige au Snat les services du
vieil Antonini,--une de ces fidlits o se combinent l'instinct du
caniche et le fanatisme du mameluck, un de ces dvouements toujours
prts  se jeter entre la poitrine du matre et le poignard des
assassins. Mais, except son traitement de snateur, le vieux Corse ne
possdait rien qu'une maison en ruines et quelques hectares de maquis
dans le sauvage pays de Sartne.

D'une probit robuste, ce conspirateur, dont les yeux de bon chien
et le sourire attendri sous une rude et grise moustache de gendarme
faisaient plaisir  Napolon III en lui rappelant sa jeunesse et
ses mauvais jours, cet ancien sous-officier, qui avait risqu, dans
l'affaire de Strasbourg, le conseil de guerre et les balles du peloton
d'excution pouvait montrer, au milieu des tripotages de l'poque,
des mains absolument pures. On savait que Mlle Antonini tait pauvre.
Aussi, lorsque Bernard des Vignes, le beau lieutenant de dragons,
l'eut fait valser trois fois de suite au bal des Tuileries, tout le
monde l'estima trs heureuse de rencontrer un parti de cent mille
francs de rente.

Elle se mariait, sans entranement, par raison, pour rassurer son pre
inquiet de l'avenir; et, brusquement, tout son bonheur disparaissait
comme un dcor qu'on enlve. C'tait l'absurde jalousie de son mari,
l'exil en province, l'amer dgot de dcouvrir dans l'homme  qui
elle avait li sa vie un grossier viveur, bassement libertin, presque
ivrogne. Sans son nouveau-n, sans ce fils qu'elle avait elle-mme
allait et dont la venue lui avait empli de maternit le coeur et les
entrailles, cette Corse, qui tait bien de son pays, fire, chaste,
vindicative, et certainement quitt son indigne poux. Elle se
rsignait pourtant,  cause de l'enfant. Mais de nouveaux malheurs
venaient alors la frapper. L'Empire s'croulait, son pre mourait,
tu raide d'un coup d'apoplexie par la nouvelle de la capitulation
de Sedan. Enfin, aprs la guerre, son mari, lu dput, la remenait 
Paris... Et elle se rappelait les longues annes d'ennui, de solitude,
passes dans ce mme boudoir, prs de cette mme fentre, devant ce
fleuve qui coulait toujours, si lent, si monotone, comme sa vie!

Sans doute, elle avait son fils, qu'elle aimait d'une tendresse
passionne et qui,  treize ans, tait dj un compagnon pour elle, un
petit homme. N'avait-elle pas vcu jusqu'alors pour lui seul? Eh bien,
elle continuerait, voil tout! Elle vieillirait auprs de lui,
le marierait, deviendrait grand'mre. Son cher petit Armand! Elle
l'attendait. Il allait revenir du lyce. Et elle s'attendrissait 
la pense qu'il entrerait tout  l'heure dans cette chambre, frle en
habits de deuil, qu'il se jetterait  son cou, qu'elle le baiserait
longuement, ardemment, sur son front ple d'colier laborieux, et
qu'elle le retiendrait ainsi dans ses bras, le regardant avec amour
bien au fond de ses profonds yeux noirs qu'il tenait d'elle, de ses
yeux si lumineux, si purs, o brlait une flamme de pense.

Cependant un autre souvenir vient de traverser la rverie de Mme
Bernard.

Elle songe maintenant au seul ami de son mari qui soit devenu le sien,
au seul homme qui fasse s'mouvoir en elle une sympathie tendre.

Voil plusieurs annes que, tous les jeudis,--c'est son jour,--vers
les six heures, moment o elle n'est jamais seule, le colonel de
Voris se prsente chez elle, froid, correct, un peu raide mme dans sa
redingote militairement boutonne, qu'il s'assied dans le cercle des
dames, se mle avec effort aux banalits de la conversation, refuse
une tasse de th et se retire, aprs une visite d'un quart d'heure.
Il l'aime, elle en est certaine, et tant de respect, de timidit,
la touche, surtout chez le hros de Saint-Privat, qui, ayant eu son
cheval tu sous lui, avait ramass un fusil de munition, comme Ney
en Russie, et ramen au combat ses troupes dbandes. Il l'aime! Au
shake-hand de l'adieu, elle a toujours senti trembler la main droite
du colonel, cette main troue d'un coup de lance allemande, que par
pudeur de sa cicatrice il ne dgante presque jamais... Si elle voulait
se remarier, pourtant? Cet homme d'honneur et de courage, ce paladin
au coeur jeune et aux tempes grises, serait pour Armand un protecteur,
un guide dans la vie, un nouveau et meilleur pre.

Tandis que l'esprit de la veuve suit la pente de cet espoir, une
douceur infinie se rpand sur son beau visage. Qu'a-t-elle donc?
Pourquoi son coeur bat-il plus fort et plus vite?

Tout  coup, un domestique annonce le colonel de Voris.

Assurment, il doit  Mme Bernard une visite de sympathie, et sa
qualit d'ancien ami lui permet de se prsenter  un jour,  une heure
quelconques. Mais pourquoi prcisment aujourd'hui, pourquoi  ce
moment o elle est avec lui en pense? Cette complicit du hasard,
n'est-ce pas trange?

Et, en voyant entrer le colonel,--l'air toujours jeune, la taille
mince, la moustache semblant trs noire par le contraste des cheveux
gris,--Mme Bernard est toute trouble. Il s'approche, lui tend la
main,--sa main mutile sous le gant,--s'assied prs d'elle; lui parle
de son deuil.

--J'tais de coeur avec vous dans votre douleur, lui dit-il, vous n'en
doutez pas.

Rien de plus sur ce pnible sujet. Il a la dlicatesse de comprendre
qu'elle serait choque par des dolances hypocrites. Il s'informe
alors d'Armand, et sa voix devient amicale quand il prononce le nom de
l'enfant.

Mais comme l'entretien languit, coup de silences:

--Je venais aussi, madame, dit le colonel avec un peu d'hsitation,
vous demander un conseil.

--Un conseil? A moi?... Et lequel?

--Avant votre deuil, j'avais l'intention de retourner en Algrie.
Je voulais m'loigner, j'avais une peine intime... Or,  prsent,
le nouveau ministre de la guerre m'offre de faire partie de son
tat-major, de rester  Paris... Le chagrin qui me poussait  fuir
n'existe plus, ou du moins il n'est plus sans espoir... J'hsite...
Dois-je rester, ou partir? Je le demande simplement, franchement, 
votre amiti.

Mme Bernard a compris. Sous cette forme  peine voile, le colonel lui
demande s'il peut attendre la rcompense de sa silencieuse fidlit.
Elle n'a qu' dire un mot, restez, et, dans un an, elle sera la
femme d'un homme qu'elle estime, qui la consolera de toutes les
misres du pass, qui sera paternel pour son cher Armand. Elle pourra
connatre le bonheur, aimer, vivre!...

Mais la porte s'ouvre brusquement, une frache voix d'enfant crie:
Bonjour, mre! Mme Bernard tressaille. C'est son fils qui revient
du collge, et qui, ayant jet ses livres sur la table, lui saute
joyeusement au cou.

--Bonjour, mon enfant, dit le colonel, voulez-vous me donner une
poigne de main?

Armand connat  peine ce visiteur  l'air grave. Il est de nature un
peu sauvage. Cependant, il touche la main qui lui est offerte, mais
par obissance polie, et dans ses grands yeux noirs passe un regard
d'inquitude, presque de soupon. Mme Bernard a observ son fils. Elle
voit combien cet homme et cet enfant sont trangers l'un  l'autre,
et, profondment remue par l'admirable, par le tout puissant instinct
maternel, elle rougit, elle sent  ses oreilles une chaleur de honte.
A quoi pensait-elle donc tout  l'heure, grand Dieu?

Alors, se levant de son fauteuil, elle attire Armand tout prs d'elle,
pose avec un geste caressant, une de ses mains sur la tte de son
fils, et, d'une voix calme, les yeux baisss, elle dit au colonel
debout devant elle:

--Je vous dois une rponse, mon cher monsieur de Voris, et elle sera
aussi loyale que votre demande. Je crois... oui, je crois que vous
feriez mieux d'aller en Algrie.

Et ayant salu respectueusement, le colonel s'loigne d'un pas ferme,
comme un soldat  qui son chef a dit d'aller se faire tuer, et qui y
va.

C'est dcid. La belle Mme Bernard des Vignes ne se remariera pas.




III


A partir de cette heure dcisive, l'amour de la veuve pour son fils
s'accrut en raison du sacrifice qu'elle lui avait fait, et devint
encore plus passionn, presque jaloux. Elle ne pouvait plus se passer
de la prsence d'Armand. Elle avait besoin sinon de le tenir sous
ses yeux, du moins de le savoir  la maison, tout prs d'elle. Elle
souffrait de ses absences, pourtant assez courtes, puisqu'il n'allait
au lyce que pour en suivre les cours, et parfois, prise d'un
imprieux dsir de le revoir une demi-heure plus tt, elle demandait
sa voiture et se faisait conduire  la porte de Louis-le-Grand. Elle
arrivait l bien en avance, s'impatientait, jetait sur la porte du
lyce des regards d'amoureuse venue la premire au rendez-vous. Enfin,
elle entendait le roulement de tambour annonant la fin de la
classe, et si l'enfant sortait un des derniers, elle en souffrait
positivement, songeait presque  lui reprocher de ne pas avoir
pressenti qu'elle tait l. Vite, elle le faisait monter dans le
coup, l'treignait pour le baiser au front, comme s'il ft revenu
d'un long voyage, et pendant tout le temps du retour le retenait ainsi
contre elle, avec un geste d'avare.

Quelquefois Armand sortait du lyce, riant et causant avec un
camarade, et Mme Bernard, soudain inquite, posait  son fils vingt
questions pressantes: Comment s'appelle-t-il? Qui est-il? Que font
ses parents? Veux-tu vraiment en faire ton ami?. Et si Armand, avec
le facile enthousiasme de son ge, parlait chaleureusement de son
jeune condisciple, vantait son esprit ou sa bont, Mme Bernard
prouvait une sensation pnible, se mfiait dj de ce nouveau venu
qui lui prenait un peu de son enfant. C'tait injuste, elle le savait,
elle s'en accusait. N'aurait-elle pas d se rjouir, au contraire,
qu'Armand ft affectueux et cordial?

--Invite ce jeune homme  venir  la maison, disait-elle en faisant un
effort. Je serai charme de le recevoir.

Et, quand elle revoyait le camarade, elle tchait d'tre trs
gracieuse, comme pour se punir de son mauvais sentiment. Mais elle y
russissait mal; c'tait plus fort qu'elle; et elle ne retrouvait
la possession d'elle-mme que lorsque l'autre tait parti et qu'elle
avait de nouveau son fils tout entier,  elle toute seule.

Armand se rendait parfaitement compte de ce que la tendresse de sa
mre avait d'exclusif et d'ombrageux. Car tout en lui, intelligence et
sensibilit, s'tait prmaturment dvelopp, et cela mme  cause de
l'ducation spciale de son enfance, trs solitaire, trs caresse,
dans la tideur des jupes maternelles. Il ne restait dj plus, dans
cette nature d'lite, aucun des instincts gostes, brutaux, ingrats,
qui sont, hlas! naturels chez les trs jeunes gens. Cet enfant
extraordinaire, qui faisait des tudes excellentes et cueillait, en se
jouant, tous les lauriers universitaires, comprit, excusa, admira le
coeur maternel qui l'aimait d'un amour si aigu, jusqu' la
souffrance, et il n'y toucha que d'une main pieuse et lgre, avec les
dlicatesses d'un homme fait.

Ce fut une immense joie pour Mme Bernard quand elle reconnut qu'elle
tait tant et si bien aime. Alors elle se reprocha d'absorber son
fils, de le trop garder prs d'elle. Elle attira dans sa maison et
reut avec bont les camarades de son Armand, voulut lui donner
plus de libert. Mais loin d'en abuser, comme l'et fait tout autre
adolescent, il redoublait d'assiduit, de touchantes attentions.
Pendant plusieurs annes, elle fut la plus heureuse des mres.

Un de ses trs vifs plaisirs tait de sortir  pied, dans Paris, au
bras de son fils. Il finissait sa dernire anne de collge, tait
devenu un svelte et charmant jeune homme, s'habillant bien, sans
gaucherie. Quant  Mme Bernard, elle avait franchi victorieusement la
trente-sixime anne. Bien des ttes se retournaient sur leur passage;
mais la belle veuve ne remarquait mme pas que tous les hommes avaient
encore pour elle un regard soudainement charm, tout occupe qu'elle
tait de chercher, dans les yeux des femmes, un instant fixs sur son
fils, ce sourire fugitif qui signifie clairement: Le joli garon! Il
ne paraissait pas y prendre garde, d'ailleurs, et c'tait une douceur
de plus pour cette mre, de se dire que son cher fils, si intelligent,
si prcoce, tait en mme temps si pur et ignorait  ce point sa
beaut.

Elle y songeait bien quelquefois,  cette crise solennelle de la
pubert,  cette redoutable mtamorphose qui, de l'adolescent, fait
un homme. Oui, un jour viendrait--jour maudit!--o son Armand aimerait
une autre femme autrement et plus qu'elle. Cette pense la faisait si
douloureusement souffrir que, prise de lchet, elle ne voulait pas
s'y arrter, la chassait de son esprit. A coup sr,--mais plus tard,
oh! bien plus tard,--quand Armand aurait fait son droit, entrepris une
carrire, il se marierait. Cela, c'tait tout naturel. Et alors elle
serait raisonnable, l'aiderait  choisir une compagne qui pt le
rendre heureux. Mais la matresse, la voleuse de jeunes coeurs, celle
qui prend un fils  sa mre et le lui renvoie les sens troubls et
les yeux meurtris, celle-l tait, pour la Corse rancunire, pour
la chaste veuve du dbauch, pour la mre exigeante et jalous, une
ennemie d'avance excre,  laquelle elle ne pouvait penser sans
serrer les dents et sans trembler de colre.




IV


Cette rivale future, Mme Bernard des Vignes l'introduisit elle-mme
dans sa maison, au moment o son fils, qui venait d'atteindre sa
vingtime anne, commenait ses tudes de droit.

Elle s'appelait Henriette Perrin et tait une simple ouvrire en
journes. Une amie de Mme Bernard, personne extrmement charitable,
lui avait chaudement recommand cette jeune fille. A peine ge de
dix-neuf ans, orpheline de pre et de mre, elle n'avait pour vivre
que son gain,--trois francs par jour et nourrie,--et trouvait encore
moyen, avec d'aussi faibles ressources, d'aider une tante trs ge
chez qui elle demeurait. Mme Bernard fut sduite au premier abord par
cette jolie enfant, si gracieuse, si dcente, et s'habillant avec le
got instinctif des fillettes de Paris, qui vous ont tout de suite
l'air d'une dame dans une robe  vingt sous le mtre, chiffonne de
leurs mains industrieuses. L'ouvrire fut aussi prise en amiti
par Lontine, la vieille femme de charge, qui fit sur elle,  sa
matresse, les rapports les plus favorables.

--Cette pauvre petite! disait-elle  Mme Bernard. a vous arrive
 pied, du fond de Vaugirard, ds huit heures du matin, et  jeun
encore. Je lui donne son caf au lait, et bien vite elle s'installe
au petit salon, dans l'embrasure de la fentre, tranquille comme
Baptiste, sans faire plus de bruit qu'une souris. Ah! c'est mam'zelle
Silencieuse! Toute la journe, elle tire son aiguille. Et je te couds,
et je te couds... Jolie avec a. Madame a remarqu ses beaux cheveux
blonds... Et une taille  tenir dans les deux mains... Comme Madame
me l'a permis, je lui apporte ses repas sur un guridon. Car Madame
a bien raison: pour une jeunesse, a ne vaut rien, l'office et la
socit des domestiques. Elle mange trs proprement, sans laisser
tomber une miette de pain. Alors, des fois, nous faisons un bout de
causette. Elle a bien du mal, allez! madame. Figurez-vous que,
sans elle, sa tante serait,  l'heure qu'il est, avec les vieilles
priseuses qu'on voit se chauffer au soleil, sur les bancs, devant la
Salptrire. Si jeune, si courageuse, et des charges de famille! Si a
ne fait pas piti!

Mme Bernard reconnut bientt par elle-mme que la jeune ouvrire
mritait rellement tout ces loges, trouva toujours en elle un petit
tre doux, timide, laborieux, touchant, et, pour lui marquer son
intrt, lui assura trois journes de travail par semaine. Elle prit
l'habitude, quand elle traversait le petit salon, de voir, prs de la
fentre, cette gentille tte blonde penche sur son ouvrage, et
elle s'arrtait souvent pour adresser  Henriette quelques paroles
encourageantes. Il y avait mme apparemment un charme qui manait
de cette enfant, car lorsque Mme Bernard ne la voyait pas  sa place
accoutume, elle songeait, avec une nuance de regret:

--Tiens! ce n'est pas son jour.

C'tait ainsi depuis quelques mois, quand Mme Bernard reut une
lettre d'une orthographe incertaine et d'une criture maladroite, par
laquelle Henriette prenait cong d'elle, la remerciait de ses bonts
et lui annonait qu'elle avait trouv un emploi rgulier chez une
couturire en vogue.

--Cette petite aurait bien pu venir m'annoncer cela elle-mme, se dit
Mme Bernard, un peu choque. Il me semble que j'ai t assez bonne
pour elle... Aprs tout, le temps de ces gens-l est prcieux. C'est
leur gagne-pain. Tant mieux si elle a trouv une bonne place.

Et elle n'y pensa plus.

Mais, quelques jours plus tard, tant entre dans la chambre de son
fils pour renouveler les fleurs des jardinires, elle vit une lettre
tombe sur le tapis, la ramassa pour la poser sur le bureau, jeta
machinalement un regard sur l'enveloppe, y lut le nom d'Armand Bernard
et reconnut avec stupfaction la calligraphie enfantine de l'ouvrire.
Un soupon soudain lui glaa le coeur. Avait-elle ou non le droit de
lire cette lettre? Elle ne s'arrta pas mme trois secondes devant
ce scrupule. Il s'agissait de son fils, pour qui elle et commis un
parjure, un meurtre, n'importe quel crime. Elle arracha vivement le
papier de son enveloppe, le dplia, et ces mots lui claboussrent et
lui brlrent les yeux, comme un jet de vitriol.

Mon Armand bien aim, viens _m'attendre_ ce soir  la sortie du
magasin. Nous passerons la _soire_ ensemble.

Je t'adore,

HENRIETTE

Congestionne, foudroye, une sensation de brlure  la racine de
chacun de ses cheveux, les genoux casss par le choc de l'motion, Mme
Bernard tomba, s'croula dans le fauteuil de travail de son fils.

Ainsi, ce qu'elle redoutait, ce qu'elle osait  peine prvoir,--et
seulement dans un lointain avenir,--tait un fait accompli. Son fils
avait une matresse. Et laquelle? La couturire de la maison! Pourquoi
pas la bonne, la laveuse de vaisselle? Oui! son Armand que, la
veille encore, elle croyait pur comme une primevre, son exquis et
aristocratique enfant, ple et mince, ayant l'air d'un petit prince de
sang royal, appartenait  cette gamine des faubourgs,  cette fille
du ruisseau de Paris. Il l'aimait sans doute, et il avait peut-tre
couvert de baisers cette horrible lettre, qui tait crite comme une
note de blanchisseuse. Et elle n'avait rien vu, elle ne s'tait mfie
de rien! Oh! l'aveugle, la stupide!

Comment! c'tait elle-mme qui, par imbcile bont, avait laiss
pntrer sous son toit, protg cette drlesse? Mais voil qui tait
plus fort. A prsent, elle se rappelait avoir attir l'attention
d'Armand sur l'ouvrire, avoir parl d'elle devant lui avec sympathie.
Alors, c'tait pour cela qu'elle avait consacr  Armand toutes les
minutes de son existence, pour cela qu'elle avait support sans une
plainte les longues annes d'outrage et d'abandon de son mariage, pour
cela qu'elle avait renonc  l'espoir,  la certitude du bonheur en
loignant le colonel de Voris! C'tait pour que cet enfant surveill
comme un trsor d'avare, soign comme une fleur de serre, pour que
ce chef-d'oeuvre maternel, sorti et cr de ses entrailles, de son
dvouement, de son amour, devnt, en un instant, au premier appel
du sexe,  la premire pousse des sens, le rgal d'une grisette, le
caprice et l'amusement d'une fille! Et elle avait eu la navet, la
btise de le croire meilleur, plus dlicat que les autres hommes!
Allons donc! Il l'avait bien dans les veines, le sang de son pre, le
sang de vice et de dbauche qui donnait au gros Bernard des apoplexies
de dsir devant la pire des maritornes. Eh bien, l, vraiment! c'tait
du propre!

Brise, navre, un cloaque d'amertume et de dgot dans le coeur, Mme
Bernard des Vignes restait assise, les yeux sur la fatale lettre,
dans cette jolie chambre, o tout,--les meubles lgants, la lumire
discrte, les livres bien relis, jusqu'au fin parfum des menus objets
en cuir de Vienne placs en ordre sur le bureau,--tout lui rappelait
les habitudes raffines, l'enfance pure et studieuse de son fils.
Et cette lettre qu'elle tenait  la main, cette lettre pareille 
un crapaud rencontr dans le sable ratiss d'un parc anglais, cette
lettre qui puait le peuple, bousille sur du papier achet chez
l'picier, avec ses deux grossires fautes d'orthographe et sa
vulgaire criture d'enfant des coles primaires, faisait monter une
nause aux lvres de l'honnte femme.

Tout  coup, Armand entra, son portefeuille d'tudiant sous le bras,
insoucieux, lger, une belle flamme de jeunesse dans les yeux, et,
surpris de trouver sa mre chez lui:

--Tiens! tu es ici! s'cria-t-il joyeusement. Bonjour, maman.

Mais Mme Bernard s'tait leve, raide, toute ple. Elle jeta la lettre
d'Henriette sur le bureau, la montra  son fils d'un doigt frmissant;
et, d'une voix qu'il ne lui connaissait pas, d'une voix sonnant le
mtal et charge d'insulte et de colre:

--J'ai lu, dit-elle. Une autre fois, aie soin de ne pas laisser
traner les lettres de ta matresse.

Elle ajouta encore, comme suffoquant:

--Une pareille fille!

Et, laissant le jeune homme stupfait et pourpre de honte, la mre
irrite sortit en faisant claquer la porte.




V


Pourtant ces pauvres enfants taient bien excusables.

Tout comme sa mre, Armand, quand il traversait le petit salon,
s'tait intress  ce gentil profil, qui s'inclinait lgrement pour
le saluer. Mais il n'avait pas vu, l'innocent qu'il tait, le regard
vite dtourn, mais si tendre, qu'on lui jetait au passage, ni la
rougeur qui montait alors au visage de l'ouvrire. Quant  elle, la
premire fois qu'elle avait aperu Armand,--oh! du premier choc, sans
se dfendre,--elle tait tombe amoureuse de lui, et ce beau et fin
jeune homme, aux gestes harmonieux, aux yeux si ardents et si doux,
lui tait apparu comme un tre d'une essence suprieure. Henriette
tait sage, non pas ignorante. Ds l'apprentissage, les conversations
entre camarades l'avaient instruite. Mais jamais son dsir n'et t
assez audacieux pour s'lever jusqu' l'objet de son naissant amour.

A ses yeux, Armand tait un riche, un de ceux que les pauvres ne
peuvent connatre, ne voient que de loin. Elle tait sre qu'il avait
une bonne amie, car on ne suppose pas, au faubourg, qu'un homme
puisse demeurer pur jusqu' vingt ans;--mais celle qu'il aimait devait
tre une femme de son monde, une belle dame, et, sans la connatre,
mais ne doutant pas de son existence, Henriette la trouvait bien
heureuse et lui enviait la joie de passer ses doigts chargs de bagues
dans la noire et rebelle chevelure, toujours un peu en dsordre,
du jeune patricien. Elle, la pauvre fille! devait se contenter
de l'admirer  distance, respectueusement. Quand il lui disait en
passant: Bonjour, mademoiselle, c'tait quelque chose d'exquis
qu'Henriette sentait se fondre dans son coeur. Mais s'imaginer qu'elle
pt fixer l'attention d'Armand, lui paratre jolie!... Non! elle
n'tait pas si folle.

Il la trouvait dlicieuse. Il tait entran vers elle par toutes ses
curiosits, toutes ses ardeurs d'ingnu en qui venait d'clater et
de s'panouir avec violence la fleur intacte du dsir. Sans doute, il
tait rest chaste, n'ayant connu ni les turpitudes des dortoirs
de collge, ni les brutales initiations de la Cythre vnale. Mais
l'heure de la crise avait sonn. A la seule pense que cette charmante
fille tait l, sous le mme toit que lui, Armand succombait sous le
poids d'une soudaine langueur, devenait incapable de tout travail.
Laissant brusquement ses livres ouverts, il trouvait hypocritement
pour lui-mme un prtexte de circuler dans l'appartement, de traverser
la pice o se tenait Henriette assise et cousant, de l'envelopper
d'un rapide regard, de recevoir l'clair fugitif de ses yeux. Puis il
rentrait dans sa chambre d'tudiant, se jetait avec fatigue sur son
canap et restait l, accabl, le front chaud, les mains inquites,
avec des billements et des envies de pleurer.

Mieux informe sur la vie, Henriette finit par s'apercevoir du trouble
du jeune homme en sa prsence. tait-ce possible? Elle lui plaisait!
Ce petit monsieur, si dlicat, si mignon, comme elle se le disait
en pense dans son langage populaire, cet Armand qui lui semblait tre
d'une autre race qu'elle-mme, qui lui faisait l'effet d'une sorte de
demi-dieu, daignait prendre garde  elle! Dans son humilit sincre,
elle en fut d'abord toute confuse. Puis une tendresse infinie inonda
son coeur.

Ah! Armand n'avait qu' faire un signe. Tout ce qu'il voudrait,
tout de suite! Trs simple, purement instinctive, elle ignorait la
coquetterie, les manges d'amour. Oui! sur un clin d'oeil, elle tait
prte  s'offrir, elle et sa jeunesse fleurie, prte  donner son
coeur surtout, au fond duquel elle sentait une force mystrieuse,
irrsistible, qui la soulevait, qui la poussait dans les bras
d'Armand. Dj, elle se reprochait de ne pas lui faire les premires
avances. Elle le voyait si timide, elle aurait voulu l'encourager.
Mais elle ne pouvait vaincre un reste obstin de pudeur. C'et t si
facile pourtant de rpondre au regard d'Armand par un regard,  son
sourire par un sourire. La sotte! Maintenant, quand il passait prs
d'elle, elle n'avait mme plus le courage de lever la tte. De sorte
que les jours et les jours s'coulaient sans que le jeune homme ador
se doutt qu'il le ft, et sans que ce maladroit Daphnis comprt qu'il
tait attendu comme Jupiter.




VI


Mais la catastrophe tait invitable.

Par un beau dimanche,--on tait  la fin du mois de mai,--par un
dimanche de ciel bleu, de soleil et de robes claires, Armand, qui
devait dner chez un de ses camarades, avait pris cong de sa mre
vers quatre heures et tait all se promener au hasard.

Une fois dehors, malgr l'air tide et l'clatante lumire, il se
sentit affreusement triste. Il enviait tout le petit monde qui passait
par couples, avec un air de fte. Quel Parisien, dans les heures
troubles de la prime jeunesse, n'a pas connu ces flneries
puisantes, cette sensation si douloureuse de solitude et d'angoisse
au milieu de la foule?

Il remonta, en tranant ses pas, toute la rue des Saints-Pres
jusqu'au bout, tourna  droite par la rue de Svres, dpassa le square
plant de platanes, les devantures fermes du Bon March, et continua
son chemin sur le spacieux trottoir qui longe le vieux mur de
l'hpital Lannec. A cette heure-l, le dimanche, en t, cette
large rue du faubourg clrical est  peu prs dserte. Les boutiques
d'objets de pit sont closes. Les dvotes et les bandes d'orphelines
sont dj revenues des vpres. Quelques rares passants, ouvriers
et petits bourgeois endimanchs. a et l, deux pioupious gants de
blanc, la soutane noire d'un prtre qui se hte. C'est tout. Et de dix
minutes en dix minutes, au milieu de la chausse, l'omnibus passe avec
de lourds cahots, comme endormi.

Mais, autour de la porte de l'hpital, les mesquins talages de
fleurs, de biscuits et d'oranges, l'entre et la sortie des visiteurs,
entretiennent un peu d'animation. Ce fut au milieu de ce rassemblement
que, tout  coup, Armand aperut Henriette  quelques pas devant lui.

Elle tait vtue d'une robe de rien du tout, bleue  pois blancs, mais
qui moulait sa souple et svelte taille. Sur son mchant chapeau de
paille brune frissonnait un gentil bouquet de bleuets, et, de sa main
bien gante, elle tenait sur son paule son ombrelle ouverte. Elle
tait charmante ainsi, la Parisienne, et c'tait la jeunesse mme. En
reconnaissant Armand, elle devint toute rose, et sa bouche panouie,
ses dents tincelantes, ses yeux de myosotis mouills de rose, sa
chevelure blonde o ptillaient des points d'or, jusqu' son humble et
frache toilette, tout en elle sembla sourire.

Armand avait soulev son chapeau, et, bien que son coeur battt
 coups profonds, il allait passer outre, le niais! Mais elle lui
adressa un si gracieux: Bonjour, monsieur, qu'il s'arrta, et,
voulant engager la conversation, ne sachant trop que dire, il lui
demanda, d'une voix un peu frmissante, d'o elle venait ainsi.

Elle lui rpondit avec un gal embarras, parlant pour parler, trs
vite.

Elle sortait de cet hpital, o elle tait alle porter quelques
douceurs  sa tante, malade depuis quinze jours. Mais ce ne serait
rien. La bonne femme allait dj mieux et devait tre envoye bientt
 l'asile des convalescents. Henriette s'en rjouissait, car c'tait
bien triste pour elle de trouver tous les soirs, comme elle disait,
la maison seule.

Ils ne pensaient, ni l'un ni l'autre,  leurs paroles. Ils se
regardaient au fond des yeux, mus  en trembler. Cette rencontre, cet
entretien, leur paraissaient  tous deux un vnement extraordinaire.
Parler ainsi, en pleine rue,  cette jeune fille, qu'aprs tout il
connaissait  peine, tait pour Armand l'action la plus tmraire de
sa vie; et quant  la grisette amoureuse, elle tait perdue comme
une bergre de conte ferique  qui le fils du roi vient, en grand
quipage, demander sa main.

Sans s'en apercevoir, les deux jeunes gens s'taient mis  marcher
cte  cte. Armand, la bouche sche, un battement de sang aux deux
tempes, cherchait vainement quelque chose  dire.

--Et alors, mademoiselle...  prsent... vous allez vous promener?

--Oh! mon Dieu, non, monsieur. Je vais rentrer tout doucement  la
maison, faire mon petit dner... Allez! ce ne sera pas long... Et puis
on se couchera de bonne heure. Il faut que je sois leve  sept heures
du matin, vous savez bien.

Armand frmit  la pense qu'elle allait le quitter, s'loigner,
n'tre plus l. Un projet, d'une audace norme de sa part, lui
traversa la pense; et, tout en balbutiant, pris de l'hrosme des
poltrons:

--Vous me disiez tout  l'heure, mademoiselle, que c'tait bien triste
pour vous de passer la soire toute seule. Eh bien, puisque vous tes
libre... si vous vouliez me faire un grand plaisir... oh! mais, je
vous assure, un trs grand plaisir... vous viendriez... dner avec
moi.

Henriette eut un tourdissement de surprise et de joie. Elle croyait
rver. Le conte de fe continuait.

--Comment! vous voudriez, monsieur Armand?...--et dj une nuance
d'intimit s'tablissait entre eux par ce prnom d'Armand qu'elle
prononait pour la premire fois.--C'est srieusement?... vous
m'invitez  dner?

Il crut qu'elle allait refuser, et cette crainte l'enhardit encore.

--Mais oui. Dnons ensemble... L, comme deux camarades... Je suis
attendu chez un ami. Mais qu'importe! Je m'excuserai. J'enverrai un
mot, du restaurant... Oh! acceptez. Vous me rendrez si heureux.

Puis il ajouta, perdant la tte:

--Vous tes si charmante! Je voudrais tant vous connatre mieux,
devenir un peu votre ami!...

Et il osa lui offrir le bras.

Henriette le prit. Elle se sentait dfaillir, et ravie, livrant aussi
son secret, elle murmura:

--Quel bonheur! Moi qui ne fais que penser  vous!

Pauvres enfants! Depuis un quart d'heure  peine, ils pouvaient se
parler librement, et dj, dans leur sincrit nave, ils avaient
chang leurs aveux. bahis et muets de bonheur, ils allaient devant
eux, sans savoir o. Ils avaient atteint le boulevard Montparnasse, o
circulaient de nombreux promeneurs, et les bonnes gens se retournaient
avec un sourire pour suivre ce joli couple si bien appareill, si
gracieux et si jeune. Mais les amoureux n'y prenaient pas garde,
absorbs qu'ils taient dans leur joie intime. Ils se remirent 
causer. Ils se rappelrent les jours de timidit et de contrainte.

--Ainsi, c'est vrai? demandait Armand. Vous aviez depuis longtemps un
peu de sympathie pour moi?

--C'est--dire, rpondait Henriette, que je ne vivais plus que pour
les minutes o vous traversiez le petit salon... Quand je voyais
seulement le bouton de la porte qui tournait... allez! je devinais
bien si c'tait vous... Oh! si vous saviez!...

--Est-ce possible?... Et je ne me suis aperu de rien!

--Oh! moi, disait alors Henriette avec une toute petite malice dans le
regard, j'avais bien remarqu que vous passiez prs de moi souvent.

--Et dire, reprenait Armand qui s'exaltait, que les choses auraient pu
durer toujours ainsi, et que, sans notre rencontre de ce soir... Mais
c'est fini, tout cela, heureusement! C'est bien fini! Quel bon hasard
que je vous aie rencontre!... Pour un rien, j'allais passer sans vous
dire un mot. Je suis si peu hardi! Mais j'ai vu tout de suite dans vos
yeux qu'il fallait vous parler, que cela vous ferait plaisir...
Nous nous connaissons,  prsent, n'est-ce pas? Et nous allons nous
arranger pour nous revoir... souvent, oh! le plus souvent possible!...
et vous deviendrez ma petite amie, voulez-vous?

Et la fillette, avec sa franchise populaire, qu'un sceptique et prise
pour de l'effronterie, mais qui semblait adorable  Armand, rpondait,
la voix sourde et les yeux baisss:

--Vous le voyez bien... que je veux!




VII


Prs de la gare Montparnasse, ils entrrent au restaurant Lavenue,
qu'Armand connaissait un peu pour y avoir djeun avec des amis de
l'cole de Droit, et ils s'installrent dans le prtendu jardin, qui
n'est gure plant que de candlabres  gaz et de patres  chapeaux,
mais o, ce jour-l, un acacia fleuri du voisinage rpandait son
parfum printanier. Armand envoya d'abord, par un commissionnaire, un
billet d'excuse dans la maison o il tait invit, puis il commanda,
ou, pour mieux dire, accepta le menu qui lui fut impos par un matre
d'htel plein d'autorit. Qu'importait aux deux jeunes gens la sole
Joinville ou le filet Rossini? Ils taient assis l'un en face de
l'autre, se dvorant des yeux, bavardant comme les oiseaux chantent,
et, dans les phrases les plus banales qu'ils changeaient: De l'eau,
tout plein, je vous prie, ou Encore un peu de poisson, il y avait
du dsir et de la tendresse.

Armand fit causer sa nouvelle amie. Elle lui conta son humble
histoire. Non, bien sr, elle n'avait pas t leve dans du coton.
Pourtant, quand elle tait toute petite, la vie n'avait pas t trop
dure. Son pre,--un veuf,--bon ouvrier mcanicien, gagnait un assez
gros salaire et pouvait subvenir aux besoins de sa petite fille et
d'une vieille soeur  lui, qui prenait soin de l'enfant. Mais, un
jour, le pauvre homme tait pris, dchir dans un engrenage, mourait
misrablement. Et la voil toute seule avec sa tante, une femme de la
campagne, qui n'avait pas d'tat. L'ancien patron du pre servait
bien une petite pension  l'orpheline; la vieille femme faisait des
mnages. Mais, tout de mme, on avait t bien malheureux. L'enfant,
qui venait de faire sa premire communion, avait d tout de suite
entrer en apprentissage, quitter l'cole, o, du reste, elle n'avait
pas appris grand'chose.

--Oh! monsieur Armand, si vous voyiez mon griffonnage, et les vilaines
fautes que je fais... J'en ai honte!

Et elle disait les longues annes de vache enrage, le pauvre petit
luxe du mnage s'en allant pice  pice, la pendule si souvent mise
au Mont-de-Pit pour acheter un pot-au-feu, les anxits priodiques
 l'approche du terme. Par bonheur, elle tait devenue assez vite trs
habile dans son mtier, et maintenant on avait de quoi vivre, oh!
tout juste, mais enfin on vivait. Et puis son sort allait probablement
s'amliorer encore. On avait parl d'elle  Mme Pamla, la grande
couturire, chez qui il y avait une place libre; et, dans peu de
jours, demain peut-tre, elle avait l'espoir d'entrer dans cette
fameuse maison, o elle pourrait gagner des cent cinquante, deux cents
francs par mois.

Armand l'coutait, mu de piti pour cette enfant qui avait dj tant
travaill, tant souffert. A cette existence de privations, dont
la jeune fille racontait les pires heures presque avec gat, il
comparait son enfance si choye et si facile. Il songeait que le louis
dont il allait payer le dner et suffi jadis  Henriette et  sa
tante pour vivre toute une semaine. Armand avait un excellent coeur,
et des larmes lui montaient aux yeux, tandis que l'ouvrire, en son
langage pittoresque et plein de dtails douloureux et vrais, lui
rvlait les vertus d'habitude et les rsignations quotidiennes du bon
peuple, si vaillant, si ingnieux dans sa misre.

Le jour tombait, quand on leur servit le caf. Ils sortirent du
restaurant. Les flammes blmes du gaz s'allumaient sur le couchant
rouge. Quand Henriette reprit le bras d'Armand tout naturellement,
avec un geste confiant et conjugal, il prouva une sensation trs
douce.

Mais un cocher de Victoria, arrtant son cheval au bord du trottoir,
leur fit signe.

--La soire est bien belle, dit l'tudiant. Si nous allions faire un
tour au Bois?

--Oh! oui, s'cria joyeusement la grisette. C'est si bon de voir de
vrais arbres!

Elle lui avoua qu'elle ne s'tait pas promene quatre fois dans sa
vie, peut-tre, en voiture dcouverte. Aussi elle s'en amusa d'abord
beaucoup et bavarda comme une gamine.

La campagne? Elle ne la connaissait pour ainsi dire pas. En t,
le dimanche soir, quand il faisait beau, sa tante emportait dans un
panier une bouteille d'eau rougie et quelque chose de froid, et elles
allaient dner, en respirant le bon air, sur les fortifications.

--Mais, n'est-ce pas, disait-elle, tant qu'il y a des cloches  melons
et des grands tuyaux d'usines, ce n'est pas la vraie campagne?

Quant au bois de Boulogne, elle y avait vu des sauvages trs laids, au
Jardin d'Acclimatation. Il y avait trop de foule, trop de poussire,
et puis, il fallait attendre si longtemps pour reprendre le tramway!
Mais, le soir, cela devait tre charmant.

Ils arrivrent,  la nuit close, au rond-point de l'Arc de Triomphe,
et lorsque Henriette aperut devant elle, sous le vaste ciel toil,
la large et tnbreuse avenue de l'Impratrice, o d'innombrables
lanternes de voitures glissaient comme d'normes feux follets, elle
poussa un long soupir d'admiration et se tut, merveille.

Armand se rapprocha de son amie et lui prit la main. Comme elle
la retirait, il craignit d'abord une rsistance. Mais Henriette se
dganta, lui abandonna doucement ses deux mains nues, et,  ce premier
contact, ils eurent un frisson de volupt. L'air frachissait, un
souffle forestier qui sentait la verdure leur caressait le visage. Le
roulement de toutes les voitures en marche, o le trot rythmique des
chevaux mettait une cadence confuse, les berait mollement, et ils se
sentaient emports comme par un flot. Alors le jeune homme se pencha
vers l'oreille d'Henriette et murmura avec ardeur: Je vous aime!
Puis il chercha dans l'ombre le regard de son amie, qui se fixa sur le
sien, tendre et pensif.

Henriette songeait. Cette heure tait la plus exquise, mais aussi la
plus grave de sa vie. Tout  l'heure, Armand la reconduirait jusqu'
sa maison, dans Vaugirard, au bout de la rue Lecourbe. La vieille
tante n'tait pas l; et, s'il lui demandait de l'accompagner jusque
dans son logis, elle ne dirait pas non, elle n'aurait pas la force
de lui rien refuser. D'ailleurs, ce soir mme, ou demain, ou plus
tard,--qu'importe!--elle allait tre  lui.

Hlas! elle ne se faisait pas d'illusions, la fille du peuple. Ce
jeune homme, qu'elle jugeait  prsent bien plus innocent qu'elle
n'avait cru nagure, tait pris d'elle, sans doute. Mais combien de
temps l'aimerait-il? Elle n'avait  lui donner que sa jeunesse et
son pauvre coeur. Certainement, il aurait bientt honte d'une amie si
simple, si ordinaire. C'est seulement dans les contes de grand'mres
que les princes Charmants pousent les Peau-d'ne et les Cendrillons.
Dt-elle mme lui inspirer plus et mieux qu'un caprice, l'attacher 
elle par un sentiment durable, malgr tout, il faudrait, tt ou tard,
se sparer.

C'tait l'histoire de beaucoup de ses petites amies. Une, deux, trois
belles annes de folie avec un amant aux mains blanches, et puis,
adieu pour toujours! Non! ce n'tait pas sage, ce qu'elle faisait
l. Un jour, elle serait quitte comme les autres, ses camarades
d'atelier. La plupart d'entre elles, les paresseuses, les gourmandes,
les coquettes, taient devenues de vilaines femmes. Quelques-unes,
plus raisonnables, avaient fini par se marier avec un homme de leur
condition, un ouvrier vulgaire et mal embouch, qui faisait le lundi
et, quelquefois, les battait.

Mais pourquoi se forger du chagrin d'avance? Sa destine n'tait-elle
pas, aprs tout, celle de presque toutes les pauvres filles? La
jeunesse passait comme une fleur, et puis, toute la vie  trimer!
Heureuses celles qui avaient eu un peu d'amour pas trop brutal,
quelques brves joies dans leur avril, un gentil roman! Henriette
devait mme s'estimer une des plus favorises; car, au moins, elle
tait jolie, assez jolie pour plaire  ce beau jeune homme qui lui
serrait les mains si fort et lui soufflait si doucement dans le cou
des paroles brlantes. Comme tout la sduisait, comme tout flattait
ses dlicatesses de femme, dans ce fils de famille, dans cet enfant
de riche, au teint mat et pur,  la voix caressante, aux lgantes
attitudes!

Il ne se doutait pas qu'il ft  ce point dsir, le maladroit
dbutant, l'colier d'amour, trop content dj de toucher cette chair,
de sentir cette odeur de femme. La vierge sans ignorance vers qui
montait son dsir tait encore plus enivre que lui. Elle aurait
voulu l'embrasser, l'treindre, le respirer comme un bouquet. Elle
se contraignit longtemps; mais enfin, n'y tenant plus, aprs s'tre
assure, par un regard circulaire dans l'ombre, que personne, parmi le
dfil des voitures, ne les observait, Henriette posa silencieusement
ses lvres sur les lvres du jeune homme, et les deux amants,
inaperus dans la foule nocturne, changrent leur premier baiser sous
la solennelle rverie des toiles.




VIII


Ce soir-l, Armand ne rentra chez sa mre que bien aprs minuit.

Il revint du fond de Vaugirard, enivr de son premier triomphe
d'amour, et, par la claire nuit de mai, ses pas victorieux veillaient
les chos des rues silencieuses.

L'inoubliable soire! Il tait encore, par le souvenir, confondu de
son audace. tait-ce bien lui qui avait os demander  Henriette de
monter chez elle? tait-ce bien lui qu'elle avait guid, en le tenant
par la main,  travers l'escalier tnbreux?

Oh! ce logis, il ne l'oublierait jamais. Elles taient pourtant bien
pauvres, les deux chambres au quatrime tage. Bien laide, cette salle
 manger exigu, qu'encombraient un pole  tuyau coud, une table
ronde, une machine  coudre et le lit-canap, repli dans un coin,
de la vieille tante absente. Bien misrable aussi, le rduit de la
grisette, o deux images colories,--Gambetta et Garibaldi,--souvenir
des opinions politiques du dfunt pre, faisaient bon mnage avec le
crucifix de cuivre et le rameau de buis fltri, suspendus au-dessus de
l'troite couchette.

Mais, dans ce taudis de misre, Armand avait vu s'ouvrir pour lui un
paradis inconnu. Il en sortait; il vibrait encore du mystre rvl,
et il emportait dans ses vtements, sur ses mains, dans sa barbe
naissante, le voluptueux parfum de cette jeune femme amoureuse, qui,
tout  l'heure, dans un charmant dsordre, les yeux brillants de
bonheur et de larmes, l'enlaait sur le seuil pour le retenir un
dernier moment et prolongeait sur sa bouche l'ardent baiser du dpart.

Les amants s'taient promis de se revoir le plus tt possible. Mais
Henriette ne pourrait plus recevoir Armand chez elle  l'avenir. En
y consentant, elle avait mme commis une grave imprudence. S'il ne
s'tait agi que d'elle, ah! mon Dieu, elle se serait pas mal moque
des voisins et du qu'en dira-t-on. Mais sa tante allait bientt
revenir de l'asile des convalescents, rentrer au logis; et c'tait
une excellente femme, qu'elle respectait et  qui elle ne voulait pas
faire de peine.

Armand devait donc, sans retard, se mettre en qute d'un abri pour
ses amours. Par bonheur, sa bourse d'tudiant studieux et rang tait
assez bien garnie; mais il n'en tait pas moins embarrass, dans son
ignorance des ressources de Paris en pareille matire. Il prit le
parti de s'adresser  l'un de ses camarades de l'cole de Droit, nomm
Thodore Verdier.

Cet aimable garon, un peu plus g qu'Armand, avait l'habitude de le
plaisanter sur ses moeurs austres, et parfois l'appelait en riant:
Mademoiselle Bernard. Il demeurait, lui aussi, chez ses parents.
Mais c'tait un fils trop chri,  qui l'indulgence maternelle
laissait toute libert, et qui, naturellement, en abusait. Dj
rpandu au quartier Latin, il fumait d'innombrables cigarettes,
faisait des vers selon la dernire formule dcadente, paraissait 
Bullier le jour chic, tait mme fameux dans plusieurs tavernes
style Louis XIII o des femmes trop bruyantes servaient d'excrable
bire; et, quoiqu'il ft bien lev et st garder, quand il le
fallait, le ton de la bonne compagnie, il avait tout d'abord veill
chez Mme Bernard des Vignes une mfiance instinctive, et souvent elle
avait dit  son fils:

--Je ne l'aime pas beaucoup, ton ami... Il m'a tout l'air d'un mauvais
sujet.

Ds le lendemain de son aventure, Armand courut chez Thodore Verdier,
et le trouva en train de chercher, dans le dictionnaire, une quatrime
rime en erbe pour un sonnet inflammatoire, destin  rendre rveuse
une forte brune du nom de Flo,--abrviation de Florestine,--laquelle
embellissait, pour le quart d'heure, une petite brasserie de la rue
Monsieur-le-Prince, dcore dans le got japonais et frquente par un
groupe de jeunes potes symbolistes.

Thodore accueillit par un joyeux clat de rire la demi-confidence que
lui fit, en rougissant, son camarade.

--Bravo! mademoiselle! s'cria-t-il. Tous mes compliments!...
Tu tombes bien, d'ailleurs. Mon avant-dernire matresse
tait prcisment en puissance de jaloux, et si notre asile
d'autrefois--quartier lointain, maison discrte--est encore
disponible, c'est absolument ce qu'il te faut. Allons voir a.

C'tait une chambre assez vaste, propre, suffisamment meuble, o
l'air et la lumire pntraient par deux fentres donnant sur une des
larges avenues qui environnent les Invalides, une chambre d'officier
suprieur, suivant l'expression de la logeuse qui avait souvent
affaire  des militaires. Sur le conseil de Thodore, Armand fit
enlever de la muraille un affligeant chromo reprsentant M. Thiers
dsign, par trois cents bras de dputs, comme le librateur du
territoire; il donna l'ordre d'ajouter au mobilier, afin de le rendre
plus intime et plus confortable, deux lampes, un tapis, quelques
plantes vertes; puis, ayant pay le premier mois d'avance et aprs
avoir remerci son ami avec effusion, il rentra chez lui, ravi de
s'tre assur de ce gte.

La concierge lui remit la premire lettre d'Henriette.

Bonne nouvelle! Elle venait d'obtenir l'emploi qu'elle dsirait chez
Pamla, la grande couturire; elle y entrerait ds le lendemain,
mardi.--Ce qu'elle ne disait pas, c'est qu'elle tait bien contente
aussi de n'avoir plus  reparatre chez Mme Bernard, car elle n'aurait
pu revoir la mre d'Armand sans mourir de honte.--Si,  huit heures et
demie du soir, quand elle sortirait de l'atelier, Armand tait libre,
elle le rejoindrait sous les arcades de la rue de Rivoli, devant
l'Htel Continental. La lettre finissait par quelques mots d'amour et
de caresse qu'Armand lut avec un dlicieux battement de coeur et
sans se soucier, croyez-le bien! de l'orthographe indpendante et de
l'criture de nourrice.

Armand sortait rarement le soir. Pour que sa mre ne s'tonnt point
de le voir changer d'habitudes, il mentit, hlas! pour la premire
fois de sa vie, inventa le prtexte d'une confrence, d'une runion
d'tudiants; et, le lendemain, il fut exact au rendez-vous.

Henriette avait pass toute la journe  travailler dans le clbre
atelier de la rue Castiglione, que connaissent bien les lgantes.
Mais, ds que le repas fut termin,--les ouvrires taient
nourries,--elle eut bien vite, en deux temps trois mouvements, pli
sa serviette, mis son chapeau, dit bonsoir  tout le monde, et,
filant comme une hirondelle, elle s'enfuit sous les arcades. Armand
l'attendait depuis un quart d'heure. Elle reconnut de loin sa mince
silhouette. Et tout de suite, bras dessus, bras dessous, unissant
leurs mains, se touchant le plus possible, ils partirent, lgers comme
en rve, vers leur nid d'amour.

Pendant une quinzaine, ils se retrouvrent ainsi presque tous les
soirs et ils vcurent des heures enchantes.

Comme ils s'aimaient! Comme ils s'aimaient bien! Oh! certes, avec la
joie et la folie de leurs jeunes sens, avec de rapides volupts de
colombes. Mais si tendrement aussi! Pour Armand, Henriette n'tait pas
seulement la Femme, la Chimre qui incendie de son vol de flamme les
rves de tous les adultes, et qu'il avait enfin saisie et conquise.
Elle tait dj la bien-aime, la seule aime, celle qu'on voque,
quand on est loin d'elle, seulement en fermant les yeux, celle dont le
souvenir  toute heure vous poursuit, vous possde, vous court dans
le sang et vous enveloppe le coeur. Tout mouvait l'tudiant, tout
le touchait dans la personne de sa chre matresse. A ses ardeurs de
jeune coq,  l'enthousiasme de ses dsirs devant ce corps fminin, si
frle et si pur, o flottait encore une grce d'enfance, s'ajoutait
un sentiment d'une profonde douceur, fait de reconnaissance et de
gnreuse piti, pour cette vierge nave et dsintresse, sans calcul
et sans dfense, qui lui avait donn, ds le premier sourire, comme on
donne une rose, son unique trsor, la fleur de ses vingt ans. Et il se
jurait, le droit et honnte enfant, de l'aimer pour toute la vie.

Quant  Henriette, elle s'abandonnait  son amour avec cette prcieuse
facult de ne vivre que pour l'heure prsente, avec cette insouciance
pleine de sagesse, privilge des simples et des ignorants. Le jour,
l'invitable jour o elle serait spare d'Armand, eh bien, il n'y
aurait plus au monde de bonheur pour elle, voil tout! En attendant,
elle en jouissait perdument, de ce bonheur. Et il tait tel que,
parfois, cela lui semblait trop beau. C'tait comme un objet d'un
grand prix, qu'on lui aurait mis dans la main, mais dont elle et
ignor l'usage. Pauvre fille! elle restait stupfaite comme un
mendiant  qui l'on ferait l'aumne d'une toile.

Adore comme la plus chrie des matresses, elle gardait la soumission
craintive de l'esclave. Pendant plusieurs jours, elle n'avait pu
se dcider  tutoyer son amant. Il l'en plaisantait avec gat,
et c'tait pour lui un plaisir exquis que les maladroits essais
d'Henriette pour devenir plus familire. Quand, dans un moment
d'expansion, elle lui avait donn un nom d'amiti un peu vulgaire,
quand elle avait lch un mon chri, ou mme un mon trsor, qui
sentait le faubourg et qu'Armand trouvait pourtant trs doux, elle
tait soudain prise de honte et se jetait sur la poitrine du jeune
homme ou le baisait dans le cou, afin de lui cacher sa rougeur. Elle
avait si peur de n'tre pas assez comme il faut pour lui! Malgr
la possession, elle savait bien qu'elle n'tait pas son gale. Bien
souvent elle lui prenait doucement la main, sa fine et nerveuse main
d'aristocrate; elle la considrait longuement, avec la sensation
de toucher quelque chose de trs rare, d'extraordinaire, et elle
finissait toujours par la porter  ses lvres et par y mettre un
dlicat, un respectueux baiser.

Et, la voyant si humble, si timide, si dsarme devant la vie,
l'adolescent d'hier, dont elle avait fait un homme, songeait, avec une
fiert attendrie, que cette faible crature tait  lui, dpendait
de lui, et que c'tait dsormais son devoir de la dfendre et de la
protger.

Comme ils s'aimaient! Qu'ils taient heureux! Pour augmenter leur
enivrement, le hasard permit que leur jeune idylle et pour milieu et
pour dcor de sublimes nuits d't, o le sombre azur dcouvrait ses
profondeurs infinies, o, parmi des fleuves de lait lumineux, les
plantes brillaient comme des phares, o les astres dveloppaient
leurs lgions tincelantes.

Vers onze heures, les deux amants sortaient de leur asile secret, et
Armand reconduisait Henriette du ct de son logis, par les boulevards
de la banlieue, larges et vides. L'air tait tide, les longues files
d'arbres, en pleine frondaison, exhalaient une odeur frache. Le dme
des Invalides, d'un bleu sombre, et dont brillaient vaguement les
cailles d'or, se dressait pompeusement dans le ciel. Sauf la rumeur
de la grande ville, entendue au loin comme un bourdonnement d'abeille,
quel silence! Enlacs, marchant  pas trs lents, dlicieusement las,
les amoureux s'avanaient dans les solitudes. La plnitude de leur
bonheur tait telle qu'ils croyaient que toute la nature devait
s'y associer; et, quand ils s'arrtaient pendant un moment, il leur
semblait que tout ce qui les environnait, les grandes avenues, les
hauts difices, les profonds feuillages et le Zodiaque panouissant
ses fleurs de lumire, poussaient en mme temps qu'eux un immense
soupir de joie et de volupt.




IX


C'est  ce beau rve qu'Armand venait d'tre brusquement arrach.

Sa mre savait tout, sa mre admirable, qu'il aimait de tout son
coeur, mais dont il connaissait bien le caractre jaloux, les
sentiments despotiques et passionns. Il eut la prvision que ce
serait terrible, qu'il allait souffrir et faire souffrir.

En effet, la lutte s'engagea tout de suite.

Un peu avant l'heure du dner, Armand, selon son habitude, alla
rejoindre sa mre dans son boudoir. Il y entra, pour la premire
fois, ce jour-l, les yeux baisss, le front lourd, le coeur plein
d'angoisse et de confusion. Mais, lorsqu'il vit Mme Bernard assise 
sa place ordinaire, devant son canevas de tapisserie, il revcut, dans
un clair d'imagination et de mmoire, toute son heureuse enfance;
et, ne pouvant supporter l'ide qu'il y avait un obstacle, un rempart
entre sa mre et lui, et qu'il n'tait plus le fils unique et bien
aim d'autrefois, il s'lana vers elle, les bras tendus, les mains
tremblantes, avec un regard qui demandait pardon.

Mais elle l'arrta d'un geste bref, d'un geste de refus, et lui jeta
un non, je t'en prie, qui rappela le jeune homme  la douloureuse
ralit et lui glaa le sang dans les veines.

Le domestique ayant annonc que le dner tait servi, ils passrent
dans la salle  manger et se mirent silencieusement  table.

Ce repas du soir avait toujours t pour eux un bon moment. Ils y
parlaient des menus faits du jour, faisaient des projets pour le
lendemain, se reposaient en une douce et confiante causerie. Mais, ce
jour-l, deux convives invisibles, la colre et la honte, avaient pris
place  la table de famille. Le fils et la mre touchrent  peine aux
plats qu'on leur servit, et ne s'adressrent pas une parole.

Ils revinrent au boudoir, o deux lampes, allumes trop tt,
brillaient faiblement dans le crpuscule triste des longs jours; et
quand le domestique, aprs avoir servi le caf, les eut laisss seuls,
Mme Bernard rompit brusquement le silence et dit  son fils, d'une
voix amre:

--Tu vas, ce soir,  ta confrence, n'est-ce pas?

Il avait, en effet, rendez-vous avec Henriette, et, rougissant dans
l'ombre, il ne sut que balbutier, dans son trouble:

--Ma mre!...

Alors, Mme Bernard clata.

--Va, s'cria-t-elle en tremblant d'indignation, va retrouver ta
matresse! Dsormais, pour cela, tu n'auras plus besoin de mentir. Car
tu m'as menti, tu m'as indignement trompe! Ah! cela commence bien,
tes amours! Cette fille t'a dj fait commettre une bassesse. Je
frmis en me demandant ce que cette malheureuse fera de toi, et
jusqu'o elle pourra te mener. Va la retrouver, mon garon. Je ne te
retiens pas.

Mais elle s'interrompit en entendant son fils qui sanglotait.

--Tu pleures! dit-elle d'une voix plus douce.

Il se jeta  ses pieds, lui couvrit les mains de baisers et de larmes.

--Pardonne-moi, ma mre chrie, murmura-t-il. Pardonne-moi, maman, de
te faire de la peine... Mais, si tu savais!... Je l'aime!...

Ce mot arrta net, chez Mme Bernard, l'attendrissement qui commenait
 la gagner.

--Tu l'aimes! dit-elle,--et son accent vibrait d'une farouche
ironie,--tu aimes ma couturire! Mais, malheureux enfant, ce n'est pas
srieux. Tu es fou!... J'avais espr, oui, j'avais eu la niaiserie
de croire que tu passerais purement et firement ta premire jeunesse,
jusqu'au jour o je t'aurais mari  quelque belle jeune fille. Cela,
c'tait mon illusion, je l'avoue, et tu la brises bien cruellement.
Pourtant, je n'tais pas draisonnable. J'tais prte  comprendre, 
excuser un entranement, un coup de passion. Vingt ans sont vingt ans,
je le sais bien... Mais toi! toi! suivre le premier jupon venu! Faire
attention  cette ouvrire, si commune,  peine jolie! Vraiment, je
t'aurais cru plus dgot!... En voil assez! Je compromettrais ma
dignit de mre et d'honnte femme  parler plus longtemps d'une telle
turpitude. Avec ta permission, nous n'ouvrirons plus la bouche sur
ce sujet. J'ai mme eu tort de m'emporter, de te faire des reproches.
Laisse-moi esprer que tu ne tarderas pas  t'en adresser toi-mme, et
de plus svres que les miens... Une drlesse pour qui j'ai eu de la
bont! Une misrable petite intrigante que j'avais protge, attire
chez moi, et qui dbauche mon fils!... Non! Armand, ce n'est pas
srieux. Tu ne sais ce que tu dis. Et bientt, demain peut-tre, quand
tu auras un peu rflchi, quand ton dtestable caprice aura pass, tu
rougiras d'avoir os me dire que tu aimais cette fille!

Comme elle s'y prenait mal, la pauvre femme! Comme elle avait tort
d'offenser son fils dans son amour! Dj, il n'tait plus  ses
genoux, il ne pleurait plus sur ses mains, avec des cajoleries de
petit enfant. Tout frmissant, il s'tait relev, et, respectueux,
mais les yeux secs, la voix enroue:

--Je t'en supplie, ma mre, lui disait-il, ne parle plus ainsi! Tu ne
connais pas la pauvre fille, tu es injuste pour elle!... Et, puisque
je ne puis la dfendre qu'en t'avouant tout... sache donc... que je
suis le premier...

Mais il ne put achever sa phrase. Mme Bernard venait d'clater d'un
rire insultant, pouvantable. Puis, se redressant de toute sa taille,
hautaine, imprieuse, le regard noir et mchant:

--Plus un mot l-dessus, ordonna-t-elle, entendez-vous, mon fils?--Et
ce vous, qu'elle lui disait pour la premire fois, frappa le jeune
homme comme un coup de couteau.--Plus un mot l-dessus! Je vois que
vous tes encore plus dup, plus aveugl que je ne supposais. Gardez
pour vous vos confidences, et laissez-moi. Cette demoiselle vous
attend, sans doute, et un gentleman ne doit jamais tre en retard.

Et laissant Armand prostr de douleur, Mme Bernard s'enfuit dans sa
chambre  coucher.

Elle y resta assez longtemps, dans les tnbres. Elle sentait monter,
gronder, dans son coeur et dans son cerveau, un soulvement de colre,
une tempte de haine contre cette Henriette, contre cette femme de
rien qui lui avait pris l'innocence et aussi, croyait-elle, l'amour de
son fils. A prsent, elle revoyait par le souvenir le joli profil de
l'ouvrire, son air de rserve, sa grce naturelle. Non! cette petite
n'tait ni laide, ni vulgaire. Elle pouvait plaire, tre aime.
Cette pense remplissait de rage la mre au coeur exigeant, la veuve
autrefois ddaigne par son mari. Elle dtestait Henriette comme une
ennemie, comme une rivale.

Alors, pendant quelques instants, Mme Bernard des Vignes, la femme
pieuse et bien leve, qui avait vcu dans le monde et brill jadis 
la cour, redevint la sauvage paysanne des maquis de Sartne, la fille
du vieil Antonini, et sentit courir dans ses veines le sang corse, le
sang brl de rancune et prompt  la _vendetta_. Si, par impossible,
elle avait vu paratre  ses yeux, en ce moment, la matresse de son
fils, elle se serait jete sur elle comme une bte furieuse; et lui
aurait balafr le visage d'une croix au stylet.

Ce dsir affreux la rveilla en sursaut, pour ainsi dire. Elle le
chassa avec horreur, eut dgot et piti d'elle-mme. Puis elle pensa
tout  coup  son fils avec une soudaine indulgence, une faiblesse
toute maternelle. Elle avait t trop svre. Il faut que jeunesse
se passe. Son Armand tait bon, l'aimait, malgr tout. Quand mme il
aurait un petit sentiment pour cette Henriette, cela ne pouvait durer.
D'ailleurs, jamais elle n'admettrait qu'Armand et t le premier
amant de cette fille. Une ouvrire en journes, allant o elle veut,
sortant quand elle veut! A Paris! Allons donc! Son fils se lasserait
vite d'une pareille liaison. Les gots, les habitudes de cette
faubourienne le choqueraient tt ou tard.

Qui sait? C'est peut-tre dj fait. Et puis, n'est-il pas capable
de sacrifier ce caprice au repos de sa mre? Mais oui, cent fois oui!
Peut-tre y songe-t-il dj? Peut-tre, tandis qu'elle se dsole,
est-il encore l,  deux pas d'elle, dvor de regrets, le pauvre
enfant! et prt  promettre,  jurer que c'est bien fini?

Grise de cette subite esprance, elle retourne, elle court  son
boudoir. Armand n'y est plus. Et comme le domestique arrive, apportant
les journaux du soir:

--Monsieur Armand est donc sorti? demande-t-elle, esprant qu'on lui
dira non, qu'il est encore  la maison, qu'il vient de rentrer dans sa
chambre.

--Oui, madame, lui rpond la voix froide du laquais. Monsieur Armand
est sorti, il y a un quart d'heure.

Profondment dcourage, Mme Bernard se laisse tomber alors sur sa
chaise longue et s'abandonne au fil de sa tristesse. Il lui semble--et
c'est une sensation presque physiquement douloureuse--que quelque
chose s'est croul et bris dans son coeur. Sur le panneau, devant
elle, elle regarde machinalement son propre portrait en grande
toilette de bal, que, pendant sa courte lune de miel, son mari a fait
peindre autrefois par Dubufe. Et, dans le tableau baign d'ombre, elle
voit se dresser le spectre de sa jeunesse et de sa beaut. Pourquoi
donc lui passe-t-il par la tte, le prlude de cette valse de
Strauss, qu'on jouait le jour o son pre l'a prsente au bal des
Tuileries?...

Allons! du courage! Il faut secouer cet accablement, penser  autre
chose. Elle fait sauter la bande d'un journal, le dplie, mais, sur
la premire page, un nom lui saute aux yeux, un nom qui la fait
tressaillir.

Le colonel de Voris, qui est actuellement au Tonkin, o il commande
une des colonnes du corps expditionnaire, vient d'tre nomm
gnral,  la suite d'une srie de brillants faits d'armes contre les
Pavillons-Noirs.

M. de Voris! Comme elle a t dure pour ce noble soldat, pour
ce parfait gentilhomme! Elle se rappelle sa longue fidlit, sa
respectueuse attente. C'est le seul homme qui se soit autant approch
de son coeur. Et pourtant,  cause d'Armand, elle l'a repouss, exil
loin d'elle. Qu'est-il all chercher sous ce climat meurtrier, dans
cette guerre obscure et sans gloire? L'oubli, peut-tre la mort. Un
de ces jours,--oh! c'est affreux!--elle apprendra que ce hros qui
l'a tant aime est mort l-bas dans les ftides marcages, lentement
consum par la fivre, ou bien qu'il a t hideusement tortur et
mutil par les hommes jaunes. Et ce sera sa faute,  elle! Car c'est
elle qui a dsespr M. de Voris, pour se dvouer toute  ce fils
ingrat qui l'abandonne aujourd'hui.

Ah! cruel enfant!

Elle touche le fond de la mlancolie. Elle a laiss tomber le journal
sur le tapis. Devant elle, dans la demi-obscurit qui le transfigure,
le grand portrait la regarde avec des yeux tristes et svres, semble
pleurer sur elle et lui reprocher d'avoir ainsi perdu, gch sa vie.
Au dehors, la grande ville, qui ne s'endort jamais, pousse son ternel
murmure. Et Mme Bernard revient encore  son ide fixe. A cette heure,
quelque part dans ce grand Paris, son fils est dans les bras d'une
matresse, d'une femme qu'il aime mieux qu'elle. Et, se cachant tout 
coup le visage dans ses mains, la pauvre mre pleure  chaudes larmes.

Hlas! hlas! C'est la loi de nature. Le petit oiseau a pris des
forces, ses plumes ont pouss, ses ailes frmissent. Impatient de
libert, il se penche au bord du nid, et, malgr les petits cris de sa
mre perdue, il s'envole, il s'est envol!




X


Des jours, des semaines ont pass, et la douloureuse situation reste
le mme entre Mme Bernard et Armand.

En apparence, ils ont fait la paix. La seconde fois qu'elle l'a vu
revenir vers elle, les bras ouverts, elle n'a pas eu le coeur de le
repousser. Ils se donnent le baiser du matin et du soir. Mais, pour
l'un comme pour l'autre, ce baiser est maintenant un supplice. Elle ne
peut se dfendre d'un frisson de rpugnance au contact des lvres
de son fils, pourtant si fraches sous la barbe lgre. Elle croit
y trouver, elle y trouve le got des caresses de l'autre, de cette
femme qu'elle hait tant. Parfois, elle a besoin de se contenir pour ne
pas s'essuyer la figure. Quant  lui, lorsqu'il embrasse sa mre,
il ne sent plus la bonne et cordiale chaleur d'autrefois sur ce
ple visage, sur cette joue insensible qu'on lui prsente d'un air
contraint, presque rsign.

Mme Bernard ne parle plus  son fils de sa liaison. Elle ne prononce
jamais le nom d'Henriette. Pourquoi? Par pudeur de femme, par fiert
maternelle? Par politique aussi, peut-tre. Elle craint d'irriter le
jeune homme, d'augmenter encore la dsunion qui s'est mise entre eux;
elle estime plus sage de se taire, de prendre patience. Elle ne lui
parle jamais de ses amours; mais il devine, il sait qu'elle ne pense
qu' cela, qu'elle y pense sans cesse, et dans les moindres paroles de
sa mre il souponne un double sens, une allusion, croit dcouvrir une
plainte ou une ironie.

Un moment est surtout pnible. C'est le soir, aprs le dner, 
cette mme heure o ils ont eu leur premire explication. Mme Bernard
s'assied  son ternelle tapisserie, et, sans lever les yeux de
son ouvrage, elle dit  Armand d'une voix touffe, o il y a de la
crainte et de la prire:

--Tu sors?...

Le plus souvent, il rpond doucement:

--Non, maman.

Car il a espac ses rendez-vous avec Henriette. Oui, il a eu ce
courage. Il a donn pour raison  son humble amie, qui consent  tout,
accepte tout, les tudes de droit ngliges depuis quelque temps 
cause d'elle, un examen  prparer. Mais Mme Bernard semble ne
savoir aucun gr  son fils de cette concession, qu'il juge hroque
cependant, et elle a l'air de trouver tout simple qu'il reste au
logis.

D'ailleurs, ils n'ont plus rien  se dire, ils changent des paroles
quelconques sur des choses insignifiantes. C'est un effort, une peine
mme, que cet entretien d'o la confiance est bannie.

Au bout d'une demi-heure, Armand finit par dire:

--Adieu, maman, je vais travailler.

Elle lui tend sa joue de marbre, et il se retire, plein d'ennui, dans
sa chambre.

Mais, comme Henriette est occupe tout le jour chez Pamla, il ne
peut la voir que dans la soire; et, bien des fois,  la redoutable
question: Tu sors? il est oblig de rpondre: Oui. Sa mre pousse
alors un soupir qui le crucifie, et il s'en va sachant qu'il la laisse
solitaire et dsole, et s'accusant d'tre un mauvais fils.

Le pauvre enfant n'tait qu'un amoureux. Ds qu'il arrivait au
rendez-vous, ds qu'il apercevait Henriette accourant vers lui sous
les arcades et souriant de loin,--ah! il faut bien le dire,--tout
tait oubli. Il ne vivait plus que pour les heures adorables
qu'il passait auprs de sa jeune amie. Tout d'abord, pour ne pas
l'inquiter, il ne lui avait rien dit de son dissentiment avec sa
mre. Mais deux amants vraiment pris peuvent-ils garder longtemps un
secret l'un pour l'autre? Un jour qu'Armand avait le coeur trop gros,
il confia tout  Henriette.

Elle fut consterne. Entre elle et Mme Bernard la lutte lui semblait
trop ingale. Elle se rappelait avec terreur cette mre imposante,
cette belle dame aux yeux svres, qu'elle avait offense, aprs tout,
et qui devait avoir tant de moyens de ramener son fils  l'obissance
et de la vaincre, elle, la pauvre petite. Certes, Armand protestait
de sa constance, lui jurait de l'aimer toujours, malgr tous les
obstacles. Nanmoins, il ne parlait jamais de sa mre qu'avec une
grande tendresse, un respect profond. Elle aurait toujours sur lui
beaucoup d'influence, finirait, un jour ou l'autre, par le dcider 
une rupture. A cette pense, Henriette se sentait mourir. Ne plus voir
Armand! le perdre! Mais ce serait, pour elle, comme si on teignait le
soleil!

Cependant elle cachait ses craintes, s'efforait de ne jamais montrer
 son amant qu'un visage joyeux. Puis, il tait si bon, si aimant. Peu
 peu, elle se rassura. Enfin, une preuve dcisive--l'absence--lui
permit de mesurer l'tendue de son pouvoir sur le coeur d'Armand.

On tait au commencement du mois d'aot. L'tudiant venait de subir
avec succs son deuxime examen de droit, et l'poque tait venue o
Mme Bernard des Vignes et son fils devaient, comme tous les ans,
aller passer trois mois aux Trembleaux, proprit considrable qu'ils
possdaient dans la Mayenne.

Les deux femmes attendaient avec anxit l'heure de cette sparation.
C'tait pour la mre un motif d'esprance, pour la matresse un sujet
d'inquitude.

--S'il l'oubliait? songeait l'une, dans une minute de sombre joie.

--S'il m'oubliait? se disait l'autre, le coeur soudain gonfl d'un
sanglot.

Armand avait doucement prpar Henriette  ce dpart. C'tait aussi
cruel, aussi dur pour lui que pour sa matresse de renoncer aux haltes
dlicieuses dans le rduit d'amour, aux chres promenades  deux dans
l'hospitalire bont des nuits d'toiles. Et comme il serait long,
cet exil! Mais le fils soumis ne pouvait se dispenser d'accompagner
sa mre, et, aprs une soire d'adieux o furent changes d'ardentes
promesses et verses de bien douces larmes, il dut partir.

Oh! comme elle s'ennuie, comme elle est triste, la pauvre Henriette,
dans ce Paris sec et brl de la canicule, aux rues presque vides,
aux maisons muettes et aveugles! Qu'elle est monotone, qu'elle est
fastidieuse, cette interminable journe de travail dans l'atelier
 l'atmosphre de bain russe, o les ouvrires en sueur chantonnent
ensemble,  demi-voix, une bte et tranarde romance de caf-concert!
Aujourd'hui pourtant, la grisette n'a plus hte de s'en aller, aprs
le repas du soir. Personne ne l'attend sous les arcades. O donc est
son chri,  prsent? Que fait-il? Pense-t-il  elle? Pour regagner
sa demeure, elle prend encore par le plus long, par le chemin qu'elle
suivait au bras d'Armand, par _leur_ chemin. Mais il a perdu tout son
charme. Elle les trouvait si beaux, nagure, dans le soleil couchant,
le dcor triomphal de la place de la Concorde, le grand fleuve coulant
sous le pont monumental, la vaste esplanade domine par le gigantesque
casque d'or des Invalides! Ce n'est plus qu'une fatigue pour elle,
maintenant, ce long chemin  faire.

A la nuit tombante, elle passe devant la maison o elle a vcu les
seules belles heures de son existence. Elle s'arrte un instant, lve
les yeux sur les volets ferms de _leur_ chambre. Ah! les mes
du Purgatoire doivent avoir ce regard-l devant la porte close du
Paradis! Il lui semble qu'il y a une ternit qu'Armand est parti, et
cependant--oui, elle compte sur ses doigts--cela fait seulement
huit jours. Quand remonteront-ils encore tous deux, en s'embrassant,
l'escalier obscur? Quand s'enfermeront-ils  double tour dans
la chambre de l'officier suprieur, comme le disait Armand par
plaisanterie, en rptant le mot de la logeuse? Quand reverra-t-elle
le meuble de velours rouge, revtu d'ornements au crochet, et le
Galile de la pendule qui indique une sphre terrestre de son doigt
de zinc dor? Quand reconnatra-t-elle, sur la muraille, dans leurs
cadres piqus des mouches, la _Veille d'Austerlitz_ et les _Adieux de
Fontainebleau_?

Puis, comme les becs de gaz s'allument, elle se remet en marche.
Parfois, un jeune lieutenant en bourgeois, qui vient du ct de
l'cole militaire et descend dans Paris en qute d'amour, ralentit
le pas en croisant cette gentille Parisienne; mais, quand il voit ses
yeux si tristes, il passe outre, sans tenter l'aventure. Et Henriette
continue son chemin par les avenues dsertes, o le souffle chaud
du vent d'orage fait courir et voltiger autour d'elle les premires
feuilles sches, les feuilles mortes si mlancoliques du prcoce
automne de Paris.

Elle s'tiolerait, elle finirait par tomber malade de chagrin, si,
toutes les semaines, elle ne recevait une lettre d'Armand. Il ne peut
la lui adresser chez elle,  cause de la vieille tante. Mais, chaque
dimanche, Henriette, qui est libre ce jour-l, court chercher
sa lettre, sa chre lettre,  la poste restante, devant le
Petit-Luxembourg, et va bien vite la lire dans le jardin. Ah! les
calicots endimanchs qui se promnent de ce ct-l peuvent se montrer
en riant cette jolie fille, absorbe dans sa lecture. Henriette se
soucie bien d'eux! Marchant lentement sous les marronniers  demi
dpouills, le long des terrasses florentines, devant des reines de
marbre, elle lit, elle relit vingt fois les quatre pages o l'absent
bien aim a rpandu toutes ses tendresses. C'est son soutien, son
viatique,  la pauvre fille, cette lettre dont chaque mot lui caresse
le coeur. Elle la gardera dans son corset toute la semaine, et la
relira, chaque soir, avant de s'endormir.

La grosse affaire, par exemple, c'est de rpondre. Du Luxembourg,
Henriette retourne chez elle, et, dans l'aprs-midi, pendant que
la tante est aux vpres, elle s'installe sur un coin de la table 
manger, dispose le papier, la petite bouteille d'encre, choisit une
plume neuve, la mouille entre ses lvres, puis tombe dans une rverie
et ne sait que dire. Elle n'a plus tant de honte,  prsent, de sa
grosse criture et de ses fautes d'orthographe. Armand lui a dit tant
de fois qu'il les aimait, qu'il aimait tout ce qui venait d'elle!
Mais, comme lui, elle ne saura jamais inventer ces jolis mots, ces
mignonnes faons de dire: Je t'aime! Aussi les premires lignes de
sa rponse sont toujours maladroites, embarrasses. Mais bientt elle
se laisse entraner par son sentiment, elle crit  son amoureux comme
s'il tait l, comme si elle lui parlait; et alors, au hasard de la
plume, sans s'en douter, elle rencontre de saisissantes images, de
charmantes trouvailles de style. Ainsi,--un jour qu'elle veut
rassurer Armand, qui, presque jaloux dans son exil, lui a demand avec
inquitude: Es-tu vraiment bien  moi?--elle rpond, loquente de
passion: Je suis  toi, mon bien-aim, comme un couteau que tu aurais
dans ta poche, bon pour tuer un homme ou pour plucher un fruit.

Comme elle serait heureuse, si elle savait  quel point, l-bas, aux
Trembleaux, Armand languit et souffre d'tre priv d'elle! Car le
fidle enfant, lui aussi, compte les journes et les heures. C'est
 cause d'Henriette qu'il s'isole, qu'il refuse autant que possible
d'aller aux ftes des chteaux voisins, o sa mre voudrait qu'il
part. C'est avec le souvenir de sa chre petite amie qu'il s'enferme
dans la vieille bibliothque et marche de long en large devant les
rayons poudreux, ou qu'il erre, pendant des aprs-midi entires, sous
les htres solennels du grand parc. C'est parce que Henriette est
loin qu'il n'aime plus ce beau paysage et cet ancien logis, qui lui
rappellent pourtant les plus doux souvenirs de son enfance; c'est
parce que Henriette est absente que le gracieux chteau de la
Renaissance, dont l'lgante faade se mire dans un tang o nagent
deux cygnes, semble  Armand lugubre et morne comme une prison ceinte
de fosss.

Quant  Mme Bernard des Vignes, elle est toujours malheureuse et
trouble. Armand est pour elle plein d'gards, mais elle sent qu'il
pense toujours  sa matresse, que cette sparation n'a rien chang 
l'tat de son coeur, que l'ennemie n'est pas vaincue. La mre jalouse
en est dsespre. Plusieurs fois, en causant avec son fils, elle
a essay d'aborder de nouveau ce pnible sujet, d'y faire au moins
allusion. Mais Armand s'est alors enferm dans un silence respectueux
et sournois, a seulement rougi et baiss les yeux.

Cependant septembre a rempli les vergers de fruits mrs. Les raisins
se sont dors sur les treilles. Octobre arrive avec ses brumes
matinales. Il passe, il s'coule. Dj les arbres ont des feuilles
jaunes. Puis, un matin, voici les pluies de la Toussaint, les pluies
d'automne, lourdes et froides.

Mme Bernard n'a plus de raisons  donner  son fils pour le retenir
davantage  la campagne. Les cours de l'cole de Droit vont rouvrir.
Il faut revenir  Paris, rentrer dans l'appartement du quai Malaquais.

Et, ds le lendemain du retour, la lutte sourde recommence.

On vient de se lever de table; Mme Bernard s'assied  sa tapisserie.

--Tu sors?

--Oui, maman.

Son fils est toujours l'amant de cette Henriette!... Oh! comme elle la
hait!




XI


Mais il s'agit bien d'amour aujourd'hui. Armand est malade, gravement
malade! Armand est en pril de mort!

Cela lui a pris, six semaines aprs son retour  Paris. Mme Bernard
se rappelle parfaitement que, depuis quelques jours, il avait l'air
inquiet, excit. Il a commenc par se plaindre de migraines, par
porter  chaque instant sa main  son front, comme s'il lui devenait
par trop pesant.

--Qu'est-ce que tu as donc? lui disait sa mre effraye. Tu as trop de
couleurs... Je n'aime pas cela... Ce n'est pas naturel.

Mais il rpondait insoucieusement: Bah! cela se passera, secouait sa
belle chevelure comme pour chasser le mal, et, malgr les observations
ritres de sa mre, continuait  sortir le soir pour aller retrouver
cette Henriette,--oh! cette fille!--et cela par la boue humide, par le
temps pourri de dcembre.

Enfin, l'autre matin,--n'tait-il pas encore rentr  plus de minuit,
le malheureux enfant?--il a sonn Louis, le valet de chambre, ds le
petit jour, et il lui a dit, en parlant avec effort:

--J'ai pass une mauvaise nuit... Je ne suis pas bien, dcidment...
Allez chercher ma mre... J'ai soif, j'ai la fivre... Oh! comme ma
tte me fait mal.

Aussitt prvenue, Mme Bernard a pass un peignoir  la hte et est
accourue auprs de son fils. Il avait le visage trs rouge, le front
brlant, et il grelottait sous les couvertures, claquant des dents,
secou de continuels frissons.

La fivre typhode! Si c'tait la fivre typhode! En ce moment,
elle est  Paris,  l'tat pidmique. Mme Bernard a lu cela dans
les journaux, elle s'en souvient maintenant. Et l'affreuse maladie
s'attaque surtout aux trs jeunes gens, est particulirement
redoutable pour les personnes affaiblies. Si c'tait cela? Seigneur,
mon Dieu! Si c'tait cela?

Mme Bernard se pend aux sonnettes. La maison est sens dessus dessous.

--Lontine! crie-t-elle  la vieille femme de charge qui arrive en
boutonnant son corsage. Lontine, vite, sautez dans un fiacre!...
Allez chercher le docteur Forly. Qu'il vienne tout de suite, tout de
suite!

Et elle reste l, impuissante, ne sachant que faire, regardant son
fils qui se cache la tte dans l'oreiller et pousse de gros soupirs de
souffrance.

Enfin, au bout d'un quart d'heure, Lontine reparat, suivie du
mdecin de la famille, qu'elle a eu la chance d'attraper juste au
moment o il montait en voiture pour aller  son hpital.

C'est un vieux praticien aux faons mthodiques et un peu surannes,
qui crit solennellement en tte de ses ordonnances: Je conseille,
et qui ne manque pas de terminer ses formules par les trois lettres
cabalistiques M.S.A. (_misce secundum artem_). Mais il est fameux pour
la sret de son diagnostic, pour son coup d'oeil mdical.

Il s'assied auprs du lit en tant ses gants avec lenteur, tte le
pouls du malade, l'examine, l'interroge, puis il se lve, en dclarant
d'une voix cordiale:

--J'en ai vu bien d'autres. Nous viendrons bien  bout de a.

Mais sa bonne humeur sonne faux, et ds qu'il a tourn la tte, Mme
Bernard a vu qu'il fronait le sourcil. Haletante, elle l'entrane
dans la chambre voisine.

Oh! l'horreur! C'est bien ce qu'elle redoutait! C'est la fivre
typhode! Le vieux et prudent mdecin est forc de l'avouer  Mme
Bernard, dans l'intrt du malade, pour qu'on ne nglige aucune
prcaution. Et la maladie, ajoute-t-il, se dclare avec une extrme
violence. Puis il rdige ses prescriptions et promet de revenir dans
quelques heures.

Et, depuis dix jours, dix pouvantables et mortels jours, la fivre
augmente, le malade s'affaiblit. Et le petit thermomtre que sa mre
lui met d'heure en heure sous l'aisselle,--oh! le pauvre enfant! le
moindre mouvement l'puise!--l'impitoyable thermomtre marque toujours
d'effrayants degrs de temprature. Trente-neuf! Quarante! Quarante et
un! Et, au del, ce sera la mort! Mais ces mdecins sont donc tous des
nes bts! Ils ne peuvent donc rien! Jusqu' ce docteur Forly, en qui
Mme Bernard avait toute confiance! S'il se trompait, pourtant? S'il
manquait de prudence,--ou d'nergie? Il revient  prsent plusieurs
fois par jour, le docteur, et il a toujours l'air plus sombre, et il
ordonne son ternel sulfate de quinine. Des doses normes! Si c'tait
trop,--ou pas assez? Ce traitement par les bains glacs dont on parle
tant, qui a fait des miracles,  ce qu'il parat, pourquoi le docteur
Forly n'en essaye-t-il pas? Mme Bernard veut voir d'autres mdecins,
appeler au secours les clbrits, les grands gurisseurs.

Il en vient trois  la fois, envelopps de lourdes pelisses, dans
leurs coups confortables. Et la mre en dtresse veut voir luire
l'clair du gnie dans leurs yeux fatigus, sur leurs faces mornes de
savants; elle veut prendre confiance dans la grosse rosette de
leur boutonnire, dans leurs titres ronflants de professeurs et
d'acadmiciens, dans leurs noms connus de toute la France. Mais, ds
qu'ils sont en prsence du malade, elle pie et dcouvre sur leurs
visages cette lgre moue, cette grimace presque imperceptible qu'elle
connat chez le docteur Forly et qui lui donne froid dans les os. Les
mdecins passent gravement au salon pour se consulter entre eux, et,
derrire la porte ferme, elle coute, raide d'angoisse, le murmure
confus de leurs voix. Sainte Vierge! si tout  l'heure ils pouvaient
lui affirmer qu'Armand n'est pas en si grand pril, qu'ils rpondent
de sa vie! Ah! quelle joie! A en mourir! Mais non. Ils reparaissent
avec leur air de sphinx, leur physionomie mure. Elle n'obtient d'eux
que des phrases banales: Il faut attendre... Une raction favorable
peut se produire..., et quelques froides paroles d'espoir. Misre de
misre! Est-ce que son fils va mourir?

Car il va plus mal, elle s'en aperoit bien. Les accs de dlire sont
continuels. Dans cette chambre surchauffe et puant la pharmacie,
Mme Bernard passe des journes de vingt-quatre heures, tenue toujours
veille par l'pouvante, au chevet de ce lit qui semble exhaler une
vapeur de fivre et dans lequel le malade s'agite et gmit faiblement.
Les nuits surtout sont terribles. Courbe dans son fauteuil par la
fatigue et la douleur, la pauvre femme tche quelquefois de prier.
Car, tout d'abord, devant son enfant en danger, la Corse avait
retrouv, au fond d'elle-mme, toutes les dvotions italiennes de son
enfance. A Saint-Thomas d'Aquin, on dit chaque jour plusieurs messes
pour Armand, et Lontine court sans cesse  travers Paris pour faire
brler des cierges  tous les saints spciaux,  tous les autels
privilgis. Mais voeux ni neuvaines n'ont donn aucun rsultat, et
Mme Bernard, qui, dans ce moment mme, roule distraitement entre ses
doigts un chapelet bnit par le Pape, a le coeur soulev de rvolte et
de blasphme.

Quelquefois, quand le malade s'apaise, c'est, dans la chambre funbre,
 peine claire par la lueur ple de la veilleuse, un silence noir,
pais, profond. Seule, la vieille pendule de Saxe, sur la chemine,
fait entendre sa palpitation rapide. Tic-tac, tic-tac, tic-tac,
tic-tac. Et, machinalement, Mme Bernard l'coute. Comme le temps va
vite! Comme elles courent, les secondes haletantes! Comme elles se
prcipitent! Et vers quel but inconnu? Tic-tac, tic-tac, tic-tac.
Quelle est donc l'heure fatale qu'elles ont tant de hte d'atteindre?
tic-tac, tic-tac, tic-tac. Qui donc les attend au rendez-vous vers
lequel elles galopent de ce train enrag?--Si c'tait la mort?

Mais, brusquement, Mme Bernard s'est leve. Son fils vient de remuer
un peu, il a fait entendre une plainte lgre. Elle se penche sur lui,
anxieuse, avec un geste qui le couve.

--Comment te sens-tu, mon petit Armand?... As-tu soif, mon mignon?...
Que veux-tu?... Dis, je t'en prie!...

Le malade au maigre visage,  la barbe sche, aux narines pinces,
ouvre alors ses yeux qui regardent sans voir, ses yeux dmesurment
agrandis par la fivre, et, du fond de son dlire, dans un murmure
 peine distinct, dans une sorte de soupir o il y a encore de la
tendresse, il exhale un nom de femme:

--Henriette!

Mme Bernard touffe un cri de fureur. Henriette! Il pense encore 
cette Henriette! Il la revoit dans ses cauchemars; il l'appelle dans
son agonie! Mais s'il meurt, c'est elle qui en sera cause. Oui! c'est
elle, la dbaucheuse, la libertine, qui s'est empare de ce misrable
enfant par les sens, qui l'a mis en folie, puis d'amour, et qui l'a
livr sans force, reint, vid,  la peste qui passait! Les mdecins
l'ont dclar. La maladie a trouv chez Armand un terrain trop
favorable. Il tait anmi, exsangue, quand il a pris cette fivre.
Sans cela, il serait dj en convalescence, guri, sauv! Et elle,
la mre, il faut qu'elle entende son fils moribond appeler cette
Henriette! N'est-ce pas  faire bouillir le sang? Oh! la fille
maudite! Oh! la chienne qui lui a tu son enfant!





XII


Cependant les amis de la famille Bernard des Vignes ont eu
connaissance de la maladie d'Armand. Un groupe important de la socit
parisienne, le monde du second empire, o Mme Bernard est fort estime
et respecte, s'est mu de cette triste nouvelle et s'empresse de
faire parvenir ses tmoignages de sympathie. A chaque instant, des
voitures s'arrtent devant la maison du quai Malaquais. Le valet de
pied saute lestement du sige, entre chez la concierge, demande des
nouvelles et dpose une carte.

La belle maison datant du sicle dernier, o demeurent les Bernard,
n'est pas pourvue, comme c'est la mode aujourd'hui, d'une espce de
rgisseur insolent, qui lit le journal et se chauffe les tibias
dans un salon  vitrine, o triomphent le chne sculpt du faubourg
Saint-Antoine et les turqueries au rabais du Bon March. Elle se
contente d'une loge du vieux jeu, o se bombe, au fond d'une alcve,
l'dredon rouge d'un lit conjugal et que parfument, deux fois par
jour, des prparations culinaires dont l'oignon est certainement la
base. La concierge, la mre Renouf, est en parfaite harmonie avec
l'apparence intime et patriarcale de son habitation. Cette grosse
maman, sur le retour de l'ge, dont le mari, garon de bureau dans un
ministre, cire les escaliers tous les samedis, est presque toujours
seule  garder la maison, et, pour charmer l'ennui de ses fonctions
sdentaires, elle lve et soigne avec amour, dans une cage accroche,
le jour, prs de la porte de la loge, et, la nuit, au-dessus du pole,
plusieurs dynasties gazouillantes de canaris et de chardonnerets.

Aux personnes, matres ou domestiques, qui viennent s'informer auprs
d'elle de l'tat d'Armand Bernard, la mre Renouf ne se borne pas
 communiquer le bulletin mdical, ainsi que le feraient, avec
une rserve diplomatique, les hautains fonctionnaires, les
portiers-gentilshommes de l'avenue de l'Opra ou du boulevard
Haussmann. Mais, bavarde et sensible, elle corrige la scheresse de ce
document par quelques rflexions de son cru, et s'attendrit, en style
de concierge, sur les anxits maternelles de Mme Bernard et sur les
souffrances du jeune et intressant malade.

C'est dans la loge de la mre Renouf que, tous les soirs, en sortant
de l'atelier, Henriette vient chercher des nouvelles d'Armand.

La dernire fois qu'elle l'a vu, il tait dj trs souffrant et
il l'a laisse fort proccupe, en promettant de lui crire ds le
lendemain. Mais un jour a pass, puis un autre, sans qu'elle ait vu
arriver la lettre attendue. Cruellement inquite, elle a pris alors 
deux mains son courage et elle a franchi de nouveau, toute tremblante,
le seuil de cette maison qui lui fait si grand'peur, de cette maison
o sont l'homme qu'elle aime et la femme qui la hait.

Henriette n'est pas venue l depuis plus de six mois. Elle espre que
personne ne la reconnatra.

Mais la mre Renouf a meilleure mmoire et ds qu'elle aperoit
l'ouvrire:

--Ah! c'est vous, mam'zelle Henriette, lui dit-elle. Comme vous tes
devenue rare!... Vous venez sans doute savoir comment va le fils de
madame Bernard?... Ah! pas bien du tout, le pauvre petit! Il parat
que c'est la fivre typhode, dcidment.... Eh bien, eh bien,
qu'est-ce que vous avez donc?... Vous tes toute ple!... Ah! mon
Dieu! elle se trouve mal!

Henriette chancelle, en effet, frappe au coeur. La mre Renouf la
fait vite asseoir dans sa bergre,--la large bergre o elle roupille,
le soir, auprs de son cordon,--puis elle cherche son flacon d'eau de
mlisse, ne le trouve pas, commence  perdre la tte. Mais la grisette
qui dfaille laisse alors tomber son front sur l'paule de la brave
femme, et, sans force pour contenir sa douleur, elle s'crie, en
fondant en larmes:

--Armand!... Mon pauvre Armand!...

Ah! la mre Renouf n'a pas besoin de plus amples confidences. Un
moment stupfaite, elle a tout compris  prsent. Mais elle a bon
coeur, la vieille! Elle a sans doute aim tout comme une autre, dans
son beau temps. a lui retourne les sangs de voir cette belle jeunesse
qui a tant de chagrin, et elle fait de son mieux pour lui redonner un
peu de courage.

--Comment, mam'zelle Henriette? Monsieur Armand est votre bon ami! En
voil une svre! J'ai bien peur, ma pauvre petite, que vous n'ayez
fait l une grosse folie. Mais ce n'est pas de cela qu'il s'agit...
Et, d'abord, il ne faut pas vous dsesprer. Il est malade,
c'est vrai, mais c'est jeune, a a du ressort. Il gurira, je le
parierais... Voyons! voyons! remettez-vous... Oui! je sais bien. Ces
douleurs-l, a fait beaucoup de mal, quand on a un sentiment... J'ai
pass par l, et je n'ai pas toujours t une vieille ridicule qui
lve des serins... Comment, vous pleurez toujours? Eh bien, ma foi!
laissez couler l'eau. Aprs tout, il n'y a que cela qui soulage, ma
pauvre enfant!

Et la grosse maman, tout attendrie de voir pleurer cette jeune fille
et bien prs d'en faire autant, attira sur sa large poitrine la jolie
tte dsole et se mit  la bercer avec douceur.

Mre Renouf, vous n'tiez qu'une simple portire, et encore une
portire comme on n'en tolrerait pas dans une maison qui se respecte.
Votre loge empestait la cuisine  l'oignon et l'odeur chaude des cages
d'oiseaux. Vous n'tiez qu'une vieille femme trs commune et trs
vulgaire, et le nez compatissant que vous incliniez vers Henriette
tait tout barbouill de tabac. Soyez pourtant bnie, mre Renouf!
car sous votre camisole d'indienne jaune  petites fleurs il y avait
quelque chose de plus rare qu'on ne croit gnralement, un coeur
indulgent et bon. Et grce  vous, cette enfant du peuple, cette
pauvre amoureuse, dont la faute tait si pardonnable et  qui la
duret des lois sociales refusait la consolation d'embrasser son amant
 l'agonie, put du moins reposer un instant son front lourd de douleur
sur un sein de femme et y sentir palpiter un peu de maternelle piti.

Tous les soirs, Henriette vint donc prendre des nouvelles d'Armand
chez la mre Renouf. Elle y venait aprs avoir fait sa journe. Car
c'est ainsi pour les pauvres. On a beau avoir son plein coeur de
chagrin, il faut quand mme travailler, gagner sa vie. Par la boue et
le brouillard de la nuit d'hiver, elle se htait sous les arcades
de la rue de Rivoli, traversait le dsert du Carrousel, et ceux qui
voyaient, dans la lumire crue de l'lectricit, filer cette grisette
au pied vif et  la jupe trousse, pouvaient s'imaginer, hlas!
qu'elle courait  un rendez-vous galant. Mais ds qu'elle arrivait sur
le pont des Arts, Henriette ralentissait le pas. L-bas, sur le quai,
 une fentre qu'elle connaissait bien, elle distinguait de loin une
faible lueur. C'tait l que son bien-aim se dbattait contre la
mort. Alors elle tait envahie d'une lchet subite et s'attardait
pour reculer le moment o elle entrerait chez la mre Renouf. Les
dernires nouvelles taient si effrayantes! Fivre intense. Le malade
est trs agit. Qu'allait-elle encore apprendre de sinistre et de
dsesprant?

Et cela durait depuis dix jours, pendant lesquels la pauvre fille
avait vcu comme enveloppe d'une atmosphre d'pouvante.

Cependant, une des ouvrires de Pamla, qui jadis a eu la fivre
typhode et qu'Henriette a interroge sur la terrible maladie, lui a
dit que le danger de mort, aprs le neuvime jour, est, sinon tout 
fait conjur, du moins beaucoup moindre. C'est un prjug populaire,
mais l'espoir d'Henriette l'accepte passionnment. Elle veut croire,
elle croit que la jeunesse d'Armand sortira victorieuse de la lutte,
qu'il gurira, qu'il doit aller mieux dj. Ce soir, c'est d'un
pas plus assur qu'elle court au quai Malaquais, c'est presque avec
confiance qu'elle tourne le bec-de-cane de la loge.

Grand Dieu! Sur la table ronde,  ct des cartes de visite
amonceles, elle ne voit pas cette feuille de papier, ce bulletin
mdical dont la vue seule la remplissait de terreur et sur lequel
elle se jetait cependant avec une telle avidit! La mre Renouf, l'air
navr, se lve de sa vieille bergre, baisse la tte, laisse tomber
ses bras... Ah! c'est fini! Armand est mort!...

Armand est mort! Un doigt invisible l'a dsign entre tous dans la
foule humaine; une haleine mystrieuse a souffl sur lui; et cet
esprit lumineux, ce coeur brlant d'amour, ce regard o flottait
l'ombre de tant de beaux et doux rves, ce foyer de jeunesse, cette
flamme d'esprance, tout cela s'est teint brusquement, comme tombe et
s'teint une toile dans le sombre azur d'une nuit de septembre!

Armand est mort! Dans deux jours, ses jeunes amis des coles seront
runis autour de sa tombe ouverte. Thodore Verdier, sincrement
pote cette fois-l, lira quelques strophes mues, un touchant adieu.
Ensuite les tudiants se disperseront  travers les alles humides
et dfeuilles du cimetire, en s'abandonnant  la fugitive tristesse
dont est capable la jeunesse. Puis ils retourneront  leurs travaux ou
 leurs plaisirs, et le souvenir du camarade disparu s'effacera peu 
peu de leur mmoire.

Armand est mort! Prs des Invalides, on va suspendre un criteau jaune
 la porte d'une maison meuble. Dans peu de temps, la chambre
de l'officier suprieur, rendue  sa destination normale, sera
encombre, dans tous les coins, de sabres d'ordonnance et de paires
de bottes peronnes. Et la glace trouble, devant laquelle Henriette
remettait son chapeau avant de partir, tandis qu'Armand la surprenait
encore d'un dernier baiser sur la nuque, la glace verte et ride ne
gardera pas une trace de ces deux charmants visages.

Armand est mort! Au del des mers et des continents, l-bas, en
Extrme-Orient, le gnral de Voris, dans sa maison de bambous,
recevra, au bout de quelques semaines, le billet de faire part, macul
par les timbres de la poste et jauni par le chlore des lazarets; et
il songera, plein d'une amre mlancolie, que la seule femme qu'il ait
aime l'a sacrifi  cet enfant qui ne devait pas vivre.

Armand est mort! Prs de l'oreiller o repose sa tte lourde et ple,
qui a retrouv pour quelques heures, aprs le dernier soupir, une
jeune et sereine beaut, sa mre, entoure de femmes en deuil, sa
mre, effroyable  voir, se tord dans une douleur tragique et pousse
des cris de bte qu'on gorge, des aboiements d'Hcube; tandis
qu'en bas, dans la loge, sur le lit d'o l'on a t l'dredon rouge,
Henriette est tendue, le corsage ouvert, la figure molle de larmes,
et s'vanouit pour la deuxime fois dans les bras de la bonne mre
Renouf, qui lui mouille les tempes avec du vinaigre et lui parle en
chantonnant comme  un enfant malade.




XIII


Aprs la mort d'Armand, ce fut, entre tous ceux qui connaissaient Mme
Bernard des Vignes, une vritable conspiration de la piti pour ne pas
laisser la malheureuse mre seule avec son dsespoir, pour l'entourer
et la distraire. Elle recueillit alors le bnfice de sa noble
existence, toute d'honneur et de vertu, trouva des amitis l o elle
ne croyait avoir que des relations mondaines, dcouvrit des sentiments
sincres en des femmes qu'elle avait juges jusqu'alors trs
superficielles. La solitude o elle avait d'abord voulu s'enfermer,
obissant  un premier et farouche instinct, fut doucement viole par
de touchantes sympathies. On sut lui parler de sa douleur sans lui
faire du mal, y toucher d'une main lgre. Moins fire depuis qu'elle
tait si malheureuse, elle apprcia la douceur de se plaindre et
d'tre plainte, de sentir des mains amicales se poser sur les siennes,
d'abandonner son front sur l'paule d'une confidente mue. On ne
pouvait la consoler, mais on la calma du moins, on lui rendit la vie
moins insupportable.

Elle n'avait pas voulu qu'Armand ft transport en province et enterr
auprs de son pre. C'tait  Paris qu'elle avait encore quelques
parents; c'tait  Paris que, pendant la maladie de son fils, elle
avait senti circuler autour d'elle un courant d'estime et d'affection.
C'tait donc l qu'elle vivrait dornavant, puisqu'il fallait vivre;
et elle ne voulait pas tre loigne de la spulture de son cher
enfant.

Elle lui fit construire un tombeau trs simple au cimetire
Montparnasse, mais elle resta pendant assez longtemps tellement malade
de chagrin et de fatigue, qu'elle ne put surveiller les travaux en
personne, et quand, six semaines aprs le dcs d'Armand, son cercueil
fut retir du caveau provisoire et dpos dans sa demeure dfinitive,
Mme Bernard ne trouva pas encore la force et le courage ncessaires
pour assister  la lugubre crmonie.

Mais, le dimanche suivant, se trouvant un peu moins faible, elle
voulut aller prier, pour la premire fois, sur la tombe de son fils,
et, aprs avoir entendu la messe  Saint-Thomas d'Aquin, elle monta
dans son coup rempli de bouquets et de couronnes, et se fit conduire
au cimetire.

Elle avait tenu absolument  faire toute seule ce plerinage, s'tait
mme oppose  ce que sa vieille Lontine l'accompagnt. Ayant pris
des indications prcises sur la place du monument, elle descendit de
voiture, entra dans le cimetire, drape de longs voiles noirs, les
mains et les bras chargs d'hommages funbres, chercha quelque temps
sa route, puis, aprs avoir pass en revue plusieurs ranges
de tombeaux, lut enfin de loin--avec quel horrible serrement de
coeur!--le nom d'Armand Bernard grav dans la pierre neuve.

Mais, tout  coup, elle s'arrta. Ses paules courbes sous le poids
du chagrin se redressrent, et dans ses yeux cerns par tant de larmes
une flamme de colre s'alluma.

Quelqu'un l'avait prcde! Ses fleurs n'arrivaient pas les premires!

Il y avait dj sur la tombe d'Armand un petit bouquet de violettes
de deux sous, qui ne devait tre l que depuis peu de temps, car les
humbles fleurs taient encore toutes fraches dans leur collerette de
lierre.

Mme Bernard des Vignes n'eut pas un instant de doute. Cela venait de
cette Henriette!

Depuis qu'Armand tait mort, la malheureuse mre avait fait tout
son possible pour ne plus songer  la matresse de son fils. Elle
ne voulait garder de lui, dans son esprit, qu'une pure image, ne
l'voquer que par de son innocence et de sa chastet d'autrefois.
Les six derniers mois de la vie d'Armand, son commerce avec une fille
indigne de lui, la lutte qu'il avait soutenue contre sa mre  cause
de cette Henriette, ce coup de folie sensuelle,--car ce n'tait pas
autre chose, videmment,--tout cela souillait, fltrissait la mmoire
de son fils, tout cela tait trop pnible. Elle ne voulait plus
y songer; elle y tait presque parvenue.... Et voil que ce pass
honteux et dtestable se dressait encore devant elle.

Cette misrable, dont les baisers avaient peut-tre t meurtriers
pour Armand, osait dposer des fleurs sur sa tombe! Et de quel
droit? A quel titre? Parce qu'elle l'avait aim? Est-ce que cela peut
s'appeler de l'amour, les ardeurs d'une gamine au printemps? Parce
qu'elle l'aimait encore? Allons donc! Sensiblerie de grisette, qui n'y
pensera plus dans un mois, dans quinze jours, et qui prendra un autre
amoureux. Non! non! elle ne peut pas souffrir, elle, la mre au coeur
perc des sept glaives, que ce bouquet reste  ct des siens! Sur
cette pierre dont elle s'approche, dbordante de sanglots et de
prires, elle ne veut pas de l'hommage d'une coquine, qui est venue
l, en pleurnichant  peine, le coeur plein de regrets impurs! Au tas
d'ordures, au fumier, les fleurs obscnes!

Et Mme Bernard se penche pour prendre les violettes et les jeter au
loin; mais elle n'achve pas le geste commenc.

Dpouiller une tombe! C'est presque un sacrilge. Si son fils la
voyait!... Hlas! cette offrande a peut-tre t trs douce  celui
qui dort l pour toujours. Qui sait si les premires fleurs qui ont
orn son spulcre ne lui sont pas plus chres que celles apportes par
sa mre en deuil? Ah! la cruelle pense!

Mais Mme Bernard se rappelle,  prsent, qu'elle est venue l pour
prier. Elle se reproche de s'abandonner, dans un pareil lieu,  des
sentiments de rancune. Elle se met  genoux, fait le signe de la
croix, Oui! l'heure a sonn de tous les pardons. Oui! en pensant 
son pauvre fils mort, elle devrait se souvenir seulement qu'il a t,
pendant vingt ans, sa consolation, son orgueil et sa joie. Oui! elle
devrait tre plus indulgente pour cette jeune fille qui, aprs tout, a
peut-tre aim sincrement son Armand, qui, dans tous les cas, ne l'a
pas encore oubli, puisqu'elle a pos l ces fleurs fidles.

Et quand Mme Bernard, aprs tre reste longtemps en prire, se relve
pour partir et jette au tombeau un long et dernier regard d'adieu, le
bouquet d'Henriette est encore  la mme place.

Depuis lors, tous les dimanches, Mme Bernard revint au cimetire,
et, chaque fois, elle put constater qu'Henriette avait apport ds le
matin son souvenir parfum.

Le temps passa. Avec les saisons, les fleurs varirent; mais ce furent
toujours celles de la flore faubourienne, celles qu'on vend dans les
petites charrettes  bras, le long des trottoirs. Aux bouquets de
violettes succdrent les poignes de girofles, les branches de
lilas, les bottes de roses. Devant tant de constance, Mme Bernard
dsarmait peu  peu. Le sentiment de cette Henriette tait-il donc
plus fort, plus durable qu'elle n'avait cru? Pourquoi pas? Armand
tait si aimable, si sduisant! En s'attendrissant sur son fils mort,
la mre devenait plus clmente pour celle qui l'avait aim. Si, un
jour, elle avait rencontr la jeune fille, peut-tre se ft-elle
jete dans ses bras et l'et-elle traite en gale devant la douleur.
Pourtant,  chaque bouquet nouveau, Mme Bernard prouvait une sorte
d'trange dpit. Elle tait toujours jalouse d'Henriette, jalouse de
ses regrets et de son chagrin, et elle tait encore sa rivale par les
larmes.

Cependant la ligue affectueuse qui s'tait forme autour de Mme
Bernard continuait son oeuvre. A la longue, on l'avait dcide  mener
une existence moins clotre, moins sauvage. Cdant  de patientes
et gracieuses sollicitations, elle consentit  recevoir et  rendre
quelques visites,  se mler mme parfois  de trs troites runions.

Il y avait dj un an qu'Armand n'tait plus. L'hiver tait revenu.
C'taient des chrysanthmes qu'Henriette apportait  prsent, et Mme
Bernard les trouvait souvent poudres de neige.

Un deuil comme celui de cette pauvre mre ne pouvait pas se consoler,
mais il devenait, grce au temps, moins aigu, moins pre. Cette
douleur, qui devait tre ternelle, n'tait plus continuelle.

      _Oublier! oublier! c'est le secret de vivre!_

a dit Lamartine dans un vers admirable qui exprime une amre vrit.
Certes, Mme Bernard n'oubliait pas, mais enfin elle vivait.

Quelques semaines aprs la messe de bout de l'an clbre pour le
repos de l'me d'Armand,--oh! ce jour-l, quels torturants souvenirs,
quelle plaie rouverte!--Mme Bernard apprit que le gnral de Voris
tait revenu du Tonkin.

Il lui avait crit,  propos de la mort d'Armand, une lettre
exquise de tact et de sensibilit, puis il n'avait plus donn de ses
nouvelles, et, de retour  Paris, il s'tait born  dposer une carte
chez Mme Bernard.

Mais bientt celle-ci remarqua que plusieurs de ses amies prononaient
trs souvent devant elle le nom de M. de Voris, et elle devina bien
vite dans quelle intention. Le gnral l'aimait toujours, elle le
sentait, elle en tait sre. Peut-tre mme n'tait-il revenu en
France que pour se rapprocher d'elle? Il la savait seule au monde.
Il devait se dire que, maintenant, elle voudrait peut-tre l'accepter
pour consolateur et pour mari, et, dans le cercle dont elle tait
entoure, il avait sans doute discrtement converti quelques femmes 
sa cause.

Se remarier? Recommencer sa vie? La pauvre femme ne croyait gure que
ce ft possible. Pourtant, comment n'tre pas touche par ce ferme et
inaltrable amour, que rien n'avait pu lasser, qui avait rsist, bien
que sans espoir, au temps et  l'absence? Oui! jadis, elle avait eu un
tendre penchant pour M. de Voris. Hlas! que pourrait-elle aujourd'hui
lui offrir en change de son sentiment si profond? Un coeur bris, pas
davantage... Mais c'est de dbris que les nids sont faits.

Trente-neuf ans! Elle est presque une vieille femme. A quoi
rve-t-elle donc?

Par hasard, elle se regarde dans la glace. Ah! elle a trop pleur, et
ses paupires sont bien fltries. Cependant elle ressemble encore un
peu  son portrait peint par Dubufe,  son portrait quand elle avait
vingt ans. Il y a dans ce miroir mieux qu'un fantme de l'admirable
Bianca Antonini, de la jeune Diane des chasses de Compigne. Le marbre
de son teint a un peu jauni. Quelques fils blancs courent dans sa
profonde chevelure. Mais elle a gard ses traits purs et fiers, son
buste puissant et gracieux, ses paules faites pour le manteau royal.

--Belle encore! soupire-t-elle avec une mlancolie douce.

Ah! folie! folie!

Ce jour-l, prcisment, l'ancienne dame d'honneur de l'Impratrice,
la vieille duchesse de Friedland, excellente femme qui a tmoign,
dans ces derniers temps,  Mme Bernard des Vignes un maternel intrt,
vient la voir et l'invite  prendre le th chez elle, en tout petit
comit.

--Vous trouverez l, ma chre amie, une de vos anciennes
connaissances, le gnral de Voris.

Accepter, ce serait, pour une femme du caractre de Mme Bernard,
donner un espoir au gnral, s'engager presque avec lui. Elle
s'excuse, donne un prtexte, mais, elle reste pleine de trouble.

Pourquoi donc a-t-elle refus? Ce mariage, qui satisferait d'ailleurs
toutes les convenances, n'aurait rien que de doux et de consolant pour
elle. Elle y a rflchi, et trs srieusement. Son coeur, interrog
tout bas, plaide en faveur de M. de Voris. Elle s'est dj demand:
Pourquoi pas? Elle est sur le point de se rpondre: Oui. Qu'est-ce
donc qui l'arrte au seuil de ce refuge o, aprs tant de souffrances,
elle pourrait goter un peu de tendre repos? Qu'est-ce donc qui la
fait hsiter?

Presque rien. Le petit bouquet de violettes qu'elle  encore trouv,
dimanche dernier, sur la tombe d'Armand.

Sans doute, elle a le droit de se remarier, sans tre infidle 
la mmoire de son fils. M. de Voris, dont elle connat le coeur,
respecterait, encouragerait chez elle le culte du souvenir. N'importe!
Tant qu'Henriette apportera des fleurs au cimetire, Mme Bernard
restera veuve. Dans cette rivalit de douleur et de constance, elle ne
veut pas tre vaincue.

Mais, le dimanche suivant, il n'y a sur la pierre tumulaire que
les violettes de la dernire fois, toutes noires et toutes sches.
Henriette n'est pas venue renouveler son bouquet.

Ah! quelle joie ironique et mchante Mme Bernard se sent au coeur!
Elle l'avait bien prvu! La matresse d'Armand devient ngligente,
elle se console. Allons! allons! il n'y a que les mres qui n'oublient
pas.

Pourtant, prenons garde de porter un jugement tmraire. Henriette
peut avoir eu un empchement, tre absente, indispose. Il convient
d'attendre.

Mais un, deux, trois dimanches se succdent, et rien, rien, toujours
rien!

Alors c'est un triomphe pour Mme Bernard. Oui! cent fois oui! son
premier mouvement tait le bon. Elle tait lgitime, sa rpugnance
devant ces fleurs impures. Armand! Armand! ta mre seule t'a vraiment
aim. Elle peut bien, pour finir sa vie, pour descendre la cte,
s'appuyer au bras d'un vieil ami, d'un honnte homme. Mais sois
tranquille, cher enfant! Ta tombe est dans le coeur de ta mre,
et elle y tiendra toujours la plus grande place. Tandis que cette
fille!... Tu vois? C'est dj fini, son regret. Sans doute elle a
quelque autre amant. Ah! pauvre mort, ne compte que sur ta mre
pour parfumer ton ternel sommeil. Ton Henriette ne viendra plus au
cimetire; elle en a oubli le chemin.

Cependant la duchesse de Friedland revient chez Mme Bernard des
Vignes, et lui dit:

--Dcidment, vous me boudez, ma chre. C'est donc un parti-pris?
Je voudrais tant vous avoir, un de ces mercredis,  mon th de cinq
heures. Le gnral de Voris a la bont de n'y pas manquer, et nous
fait frmir avec ses histoires de pirates du Fleuve Rouge.

Et la veuve, dlivre de son dernier scrupule, rpond avec un lger
battement de coeur:

--Il n'y a de ma part, je vous assure, aucun parti-pris, madame la
duchesse. Comptez sur moi, mercredi prochain.




XIV


Ah! le radieux jour! La bonne matine!

Sous la splendeur du ciel bleu, le paysage des quais parisiens a l'air
tout rajeuni, tout battant neuf. A la station des voitures, dont le
soleil fait tinceler les cuirs vernis, l'horloge du kiosque marque
midi, et nous sommes le 1er juin. La belle heure et la belle saison!
La Seine aux flots verts semble couler, aujourd'hui, plus joyeuse et
plus rapide. Devant les cases des bouquinistes les passants s'arrtent
avec une douce chaleur dans les reins; et, sur le pont des Arts, tout
moustill par les effluves du printemps, un des plus vieux membres de
l'Institut se surprend  fredonner un couplet de Dsaugiers, que lui
chantait, sous Charles X, dans un cabinet du _Rocher de Cancale_, une
grisette en souliers cothurnes et en manches  gigots. On rajeunit
vraiment. Il fait bon vivre.

Dans son boudoir, o pntrent par la fentre ouverte l'air pur et
la grande lumire, Mme Bernard des Vignes--oui! elle-mme--subit
l'influence enivrante de la belle journe.

C'est aprs-demain qu'elle se remariera, c'est aprs-demain qu'elle
quittera son deuil; et, sur le divan, dans un carton ouvert, voici le
chapeau qu'elle mettra pour la crmonie. Tout  l'heure, la modiste
le lui prsentait, pos sur le poing, en disant de sa voix aimable de
marchande:

--Vous, voyez, madame. C'est tout  fait ce que vous dsiriez...
Quelque chose de srieux... Rien que cette petite branche de lilas.

Et en essayant le chapeau devant sa psych, Mme Bernard a trouv qu'il
tait d'un got charmant, qu'il lui allait dans la perfection,--et
elle a souri.

Oui! elle a souri. Car elle a rappris  sourire. On l'aime; elle est
redevenue femme, elle veut plaire. Le jour o, seule avec M. de Voris
qui la suppliait, elle-lui a jet un regard de consentement, Mme
Bernard a vu l'hroque soldat des campagnes sous Metz et du Tonkin
tomber  ses genoux, muet et bris de bonheur, et pleurer sur ses
mains comme un enfant. Aimer encore? Le pourra-t-elle? Du moins, elle
est sre d'tre bien aime. Oh! comme elle va se reposer, se dtendre,
dans ce bain de tendresse! Et puis, faire un heureux, c'est encore si
doux!

Non! Armand n'est pas oubli, il ne le sera jamais. Aprs demain,
agenouille auprs de son nouvel poux, Mme Bernard pensera  son
fils, priera pour son fils. Et pourtant, pourtant!... Il est loin,
l'ancien dsespoir. La noire tristesse qui lui avait succd se
dissout et s'vapore en mlancolie. Non! Armand n'est pas oubli.
Cependant, la blessure se ferme et se cicatrise. Elle souffre, moins,
l'inconsolable, et, tout  l'heure,--ah! misrable nature!--elle
souriait  son chapeau de noces,  ce joli chiffon.

Mais un domestique entre dans le boudoir, avec une lettre sur un
plateau.

criture inconnue. Mme Bernard dchire l'enveloppe. Quatre pages.
De qui peut tre cette longue ptre? Elle cherche et trouve la
signature, Henriette Perrin, et voici ce qu'elle lit, avec un grand
frisson qui lui passe dans tout le corps.

    _Paris, Hpital Necker, 28 mai._

    Madame,

    Je suis bien malade  l'hpital Necker, et si faible que je
    ne puis tenir la plume. Une voisine de salle, qui entre en
    convalescence, est assez bonne pour crire sous ma dicte, et,
    quand je serai morte, seulement quand je serai morte,--mais
    cela ne tardera pas,--elle vous fera parvenir cette lettre.

    Je ne veux pas m'en aller sans vous avoir demand pardon de
    la peine que j'ai pu vous faire. J'ai su par Armand combien
    vous tiez fche et mcontente de mes relations avec lui. Je
    reconnais mes torts. Vous m'aviez admise dans votre intrieur,
    vous aviez t trs bonne pour moi, et, en devenant l'amie
    d'Armand, j'ai eu l'air d'abuser de votre confiance. Je
    comprends que vous m'en vouliez beaucoup et que vous ayez de
    mauvaises ides sur mon compte. Pourtant, j'espre que vous
    aurez piti de moi et que vous me pardonnerez, quand vous
    recevrez cette lettre; car, alors, je serai morte de chagrin.
    Les mdecins disent que c'est le foie qui est malade. Mais,
    depuis la mort de mon Armand bien aim, je sens que je m'en
    vais, voil la vrit.

    Madame, on ne ment pas quand on va mourir. Il faut me croire.
    Je vous jure qu'Armand a t mon premier et mon seul ami. Je
    l'ai aim tout de suite, comme une pauvre folle que j'tais,
    comme il est impossible d'aimer plus. Mais je n'ai pas fait la
    coquette, je vous assure, et je suis encore tout tonne qu'il
    ait bien voulu, qu'il n'ait pas rougi d'une petite amie aussi
    ignorante et aussi simple que moi. Soyez indulgente, madame;
    songez combien nous tions jeunes tous les deux!

    Je savais, bien que cela ne durerait pas longtemps, que les
    jeunes gens de famille doivent se marier avec une personne de
    leur monde, que tt ou tard vous auriez dcid votre fils  me
    quitter. Mais j'y tais rsigne d'avance, et, soyez-en sre,
    celle qu'un Armand avait un peu aime ne serait pas devenue
    une vilaine. Oui, j'aurais su vivre, toute seule dans mon
    coin, avec mon cher et unique souvenir de jeunesse, me
    consolant par la pense qu'Armand aurait t heureux, lui, au
    moins, avec belle jeune femme et de beaux enfants. Mais qu'il
    soit mort  vingt ans, en quelques jours, sans mme que je
    l'aie embrass une dernire fois, voil ce que je n'ai pas pu
    supporter.

    Quand j'ai appris cela, dans la loge de votre concierge, j'ai
    reu le coup qui m'a tue. Depuis ce jour affreux, j'ai comme
    de la glace autour du coeur. Tout de suite, j'ai commenc  me
    mal porter, et puis, deux mois aprs Armand, ma vieille tante
    s'en est alle  son tour et je suis reste toute seule.
    Je travaillais toujours,--il fallait bien!--mais comme une
    machine, et je restais des heures et des jours sans dire un
    mot, avec mon chagrin qui me rongeait. Ma seule consolation,
    c'tait d'aller, le dimanche matin, porter des fleurs au
    tombeau d'Armand. Et,  propos de cela, madame, je vous
    remercie d'avoir laiss mes petits bouquets  ct des vtres.
    C'est mme ce qui m'a fait esprer que vous m'en vouliez un
    peu moins, que dj vous me pardonniez presque. Enfin, je
    suis tombe tout  fait malade. Je ne pouvais plus travailler,
    j'tais sans ressources, et il a fallu aller  l'hpital. Mais
    si vous saviez ce que j'ai souffert le premier dimanche que
    j'ai pass ici, en me disant que vous ne trouveriez l-bas que
    mon bouquet fan de la dernire fois et que vous alliez croire
    que j'avais oubli mon Armand! C'est aussi pour cela que je
    vous cris, afin que vous sachiez bien que je meurs avec son
    nom sur les lvres.

    Madame, je me suis confesse hier. La personne  qui je dicte
    cette lettre a de la religion et m'a demand de voir un cur.
    Depuis ma premire communion, je n'tais pas retourne 
    l'glise et les prtres me faisaient un peu peur. Mais celui
    qui est venu m'a parl trs doucement et m'a dit que mes
    fautes me seraient pardonnes. Vous serez aussi bonne que lui,
    n'est-ce pas? et vous ne m'en voudrez plus d'avoir tant aim
    votre fils.

    Adieu, madame. Si j'osais vous adresser encore une prire, je
    vous demanderais, quand vous irez  Montparnasse, d'acheter,
    comme je le faisais,  la porte du cimetire, un petit bouquet
    de fleurs de la saison, un bouquet de deux sous, pas plus, et
    de le mettre sur la tombe d'Armand avec les vtres. M. l'abb
    m'a bien dit qu'on retrouverait au ciel ceux qu'on avait
    aims. Mais que sait-on? Il me semble que, tout de mme, le
    pauvre Armand, dans son cercueil, sera content de recevoir le
    souvenir de sa petite amie. Vous serez tout  fait gnreuse,
    madame, si vous voulez bien vous rappeler et satisfaire le
    dernier dsir de

    Votre trs respectueuse et trs humble servante,

    HENRIETTE PERRIN

Mme Bernard des Vignes fond en pleurs en achevant la lecture de cette
lettre. Comme il a pli tout  coup, le soleil de juin! Comme elle est
morne, cette journe de printemps! Et l, sur le divan, dans ce carton
ouvert, le joli chapeau de noces, avec sa branche de lilas! Il lui
fait mal  voir, maintenant,  la marie de demain! Elle en a honte!

Certes, elle a pardonn, elle pardonne encore! Certes, elle accomplira
le voeu de la morte! Mais, les yeux fixs sur la signature d'Henriette
Perrin, sur les deux seuls mots que la pauvre fille ait pu tracer de
sa main de moribonde, la mre d'Armand, d'une voix basse, d'une
voix de vaincue, murmure, avec un suprme mouvement de rancune et de
jalousie:

--Elle l'aimait mieux que moi!












  _Arcachon-Bordeaux, mars-avril 1889._
  _Achev d'imprimer_
  le vingt-deux juin mil huit cent quatre-vingt-neuf

  PAR
  ALPHONSE LEMERRE
  (Aug. Springer, _conducteur_)
  25, RUE DES GRANDS-AUGUSTINS, 25
  PARIS






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in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS', WITH NO OTHER
WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO
WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.

1.F.5.  Some states do not allow disclaimers of certain implied
warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages.
If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the
law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be
interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by
the applicable state law.  The invalidity or unenforceability of any
provision of this agreement shall not void the remaining provisions.

1.F.6.  INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the
trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in accordance
with this agreement, and any volunteers associated with the production,
promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works,
harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
that arise directly or indirectly from any of the following which you do
or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.


Section  2.  Information about the Mission of Project Gutenberg-tm

Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
electronic works in formats readable by the widest variety of computers
including obsolete, old, middle-aged and new computers.  It exists
because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
people in all walks of life.

Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
remain freely available for generations to come.  In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
and the Foundation web page at https://www.pglaf.org.


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service.  The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541.  Its 501(c)(3) letter is posted at
https://pglaf.org/fundraising.  Contributions to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
permitted by U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
throughout numerous locations.  Its business office is located at
809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
business@pglaf.org.  Email contact links and up to date contact
information can be found at the Foundation's web site and official
page at https://pglaf.org

For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org

Section 4.  Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment.  Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States.  Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements.  We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance.  To
SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
particular state visit https://pglaf.org

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
any statements concerning tax treatment of donations received from
outside the United States.  U.S. laws alone swamp our small staff.

Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
methods and addresses.  Donations are accepted in a number of other
ways including including checks, online payments and credit card
donations.  To donate, please visit: https://pglaf.org/donate


Section 5.  General Information About Project Gutenberg-tm electronic
works.

Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
concept of a library of electronic works that could be freely shared
with anyone.  For thirty years, he produced and distributed Project
Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.

Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
unless a copyright notice is included.  Thus, we do not necessarily
keep eBooks in compliance with any particular paper edition.

Most people start at our Web site which has the main PG search facility:

     https://www.gutenberg.org

This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.

*** END: FULL LICENSE ***

