Project Gutenberg's La conqute d'une cuisinire II, by Eugne Chavette

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Title: La conqute d'une cuisinire II
       Le tombeur-des-crnes

Author: Eugne Chavette

Release Date: October 3, 2005 [EBook #16796]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA CONQUTE D'UNE CUISINIRE II ***




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                  LA CONQUTE D'UNE CUISINIRE II

[Illustration]

                              LE

                      TOMBEUR-DES-CRNES[1]





                              PAR

                        EUGNE CHAVETTE

[Note 1: L'pisode qui prcde a pour titre: _Seul Contre Trois
Belles-Mres_.]




                                  I


Qu'tait devenu Gustave Cabillaud?

Tous les renseignements recueillis par le docteur Cabillaud pre,  la
recherche de son fils, taient de la plus exacte vrit. A la sortie de
chez M. Grandvivier, le groupe de ses invits, en arrivant au premier
tage, s'tait d'abord spar de Fraimoulu, qui rentrait dans son
appartement o il allait trouver Pietro se vautrant dans son lit
et recevoir de l'Auvergnat ivre la srie de horions qui devait le
mtamorphoser en tigre.

A la porte de la maison une autre scission avait eu lieu. Gontran, aprs
de brefs adieux, avait fil de son pied lger pour retourner au plus
vite auprs d'Henriette.

Puis Cabillaud pre, qui comptait s'en aller de compagnie avec son fils,
tait parti de son ct aprs que Gustave, qui se disait la tte lourde,
avait dclar vouloir, avant de se coucher, faire un peu de promenade en
reconduisant ces messieurs.

Ils s'taient trouvs rduits  trois quand,  mi-chemin, le baron de
Walhofer s'tait spar d'eux pour aller, disait-il, achever la soire 
son cercle.

Gustave et Camuflet avaient d'abord reconduit Ducanif  son domicile o
ce dernier, en se sparant de Gustave, lui avait dit qu'il l'attendrait
demain  djeuner, invitation que le jeune mdecin avait accepte en
promettant d'tre exact.

Aprs quoi il s'tait remis en route avec Camuflet, qu'il avait men
jusqu' sa porte, et dont il s'tait spar en annonant qu'il allait
regagner son lit.

Et le lendemain matin il n'tait pas encore rentr!

Quand son pre, tout inquiet, dans sa tourne aux informations,
s'tait prsent chez Ducanif, ce dernier, loin de partager les alarmes
paternelles, avait pens qu' l'heure dite il allait voir apparatre
Gustave pour prendre sa part du djeuner auquel il l'avait invit la
veille.

Aprs le dpart de Cabillaud pre, il avait dit  sa cuisinire Hlose
qui, muette et sombre, avait assist  l'entretien:

--Ce farceur de Gustave, en revenant hier chez lui, aura sans doute
rencontr l'occasion de passer agrablement sa nuit... Il va nous
arriver affam.

Mais,  l'heure du djeuner, le jeune mdecin n'avait pas fait acte de
prsence.

--Il djeune sans doute l o il a couch, avait suppos Ducanif sans
plus s'en tonner.

Mais il n'en avait pas t de mme d'Hlose, dont Gustave tait
l'amant. Jalousie, d'une part; crainte d'un malheur, de l'autre; elle
avait obtenu de Ducanif qu'il l'envoyt s'informer chez Cabillaud pre
si le disparu tait revenu ou avait donn de ses nouvelles.

--Est-ce un mauvais tour du Walhofer? Lui seul peut avoir fait
disparatre Gustave, se disait-elle, la face contracte, en marchant
d'un pas press.

Chez Cabillaud pre, qui n'tait pas encore revenu de ses recherches,
elle n'avait trouv que Clarisse, le cordon bleu du docteur, qui,
craintive au sujet de cette absence prolonge de son jeune matre,
n'avait pu lui donner que ce seul renseignement:

--Ce n'est pas  tort que le pre s'effraye. Pas plus tard qu'hier, M.
Gustave lui a dit que s'il ne rentrait pas un beau jour, ce serait qu'il
lui serait arriv un malheur.

L-dessus Hlose tait repartie, retournant droit chez Ducanif et se
rptant:

--C'est du Walhofer que nous vient ce coup de Jarnac. J'en suis
certaine!

Arrive  la maison de Ducanif, au lieu de monter chez son matre, elle
s'tait arrte  l'tage au-dessous, o logeait M. de Walhofer, et
avait sonn  la porte du baron.

Comme il n'avait pas t rpondu  plusieurs coups de sonnette
successifs, Hlose redescendit chez le concierge, se disant envoye par
Ducanif  son ami M. de Walhofer.

--M. le baron est parti ce matin en m'annonant, suivant son habitude,
qu'il s'absentait pour quelques jours, dclara le concierge.

--Savez-vous o il est all?

--Sans doute, comme il lui arrive souvent, faire un tour dans ses
terres.

--O sont-elles, ses terres?

--En Belgique. Mais, par exemple, je ne saurais vous dire en quel coin
de la Belgique... Vous le savez, le baron n'est pas causeur et il n'aime
pas les questions, continua le concierge.

Loin de remonter chez Ducanif, sa cuisinire regagna la rue et se remit
en route.

--Je sais o elles sont situes, tes fameuses terres, et je vais aller
t'y relancer, se disait-elle en activant le pas.

Il fallait qu'elle ft bien certaine de ne pas confondre l'un avec
l'autre deux personnages dont la position sociale tait, pourtant, bien
diffrente, car elle se dirigea vers la rue de Turenne.

--Gustave et moi, nous avons voulu le jouer. A son tour, il a pris sa
revanche, se disait-elle.

Aux deux tiers de la rue de Turenne, elle s'engagea dans une ruelle 
droite et, cent mtres plus loin, pntra dans cette mme alle puante
et obscure de la masure o, quelques jours auparavant, tait entr
Camuflet.

Comme la premire fois, le portier, dans la sorte de niche qui lui
servait de loge, ressemelait de vieux souliers.

--O allez-vous, ma belle fille? cria-t-il  Hlose qui filait devant
la loge sans rien demander.

--Chez le Tombeur-des-Crnes.

--Alors il est inutile de vous mettre cinq tages dans les mollets. Vous
trouveriez l-haut visage de bois, ma charmante, affirma le savetier.

Hlose crut  une consigne donne et qu'il lui fallait forcer.

--Mais il m'attend! avana-t-elle.

--Alors, pas si tt, car il n'est pas encore arriv, dit le portier.

Et, croyant  un rendez-vous galant, le pipelet fit une risette 
Hlose en ajoutant:

--L'heureux drle est vraiment inexcusable de n'tre pas l pour vous
recevoir.

La cuisinire jugea utile de plaider le faux pour savoir le vrai.

--Peut-tre, dit-elle, le Tombeur-des-Crnes est-il retenu par la cause
qui l'a forc de sortir quand il savait que j'allais venir.

--Sortir? rpta le pipelet tonn.

--Oui, sortir ce matin, appuya Hlose.

--Le Tombeur-des-Crnes n'est pas sorti ce matin pour cette bonne raison
que voici cinq jours qu'il n'a pas mis le pied ici.--Depuis qu'il est
attach comme prvt  une salle d'armes, par l-bas, dans les beaux
quartiers, il ne fait ici que de rares apparitions. Je ne sais mme
pas pourquoi, puisqu'il est log  sa salle d'armes, il garde ici sa
chambre.

Puis, se reprenant vite d'un ton badin:

--Si, si, je le sais, c'est pour recevoir la visite de Vnus.

Hlose tait difficile  persuader. Elle mit deux francs dans la main
du savetier en disant:

--Vrai! il n'est pas chez lui?

Alors, jouant la jalousie:

--Vous ne me laissez pas monter parce qu'il y a l-haut une autre femme,
j'en suis sre.

Le savetier se redressa d'une seule pice et une main sur son coeur,
pendant que l'autre s'avanait tenant une vieille botte, il pronona
gravement:

--Que le nez me tombe  l'instant du visage si je vous mens d'un seul
mot!

De ce que le nez lui restait plant au milieu de la face, cela n'aurait
pas suffi pour convaincre Hlose, si le portier, charm par le don des
quarante sous, n'avait ajout:

--Mon locataire, pendant ses absences, me laisse sa clef. Voulez-vous
que je vous la confie? Vous monterez pour vous assurer par vous-mme que
la chambre est vide de tout habitant de l'un ou de l'autre sexe.

A cette offre, la conviction se fit en Hlose. Mais alors elle
s'alarma. Personne chez le baron de Walhofer. Personne chez Alfred, le
Tombeur-des-Crnes. Est-ce que la mme cause qui avait fait disparatre
Gustave ne pouvait pas avoir aussi supprim l'autre?

Elle tait donc l pensive, debout devant la porte de la loge dont elle
empchait l'entre, quand, derrire elle, se fit entendre la voix d'une
femme qui demandait:

--Alfred est-il chez lui?

Hlose se retourna brusquement. Mais son mouvement avait t moins
prompt que celui de l'arrivante qui, aprs s'tre prsente, par oubli
sans doute, avec le visage dcouvert, venait de rabattre sur sa figure
un voile pais.

La cuisinire se trouva donc en prsence d'une femme d'allure un peu
massive, d'une mise bourgeoise et dont le voile empchait de deviner
l'ge. La voix, nanmoins, avait frappe Hlose par son accent raill
et lgrement trivial.

Mais si le voile, rabattu  temps, avait cach  la cuisinire les
traits de la dame, il n'en tait pas de mme du portier auquel la
visiteuse s'tait d'abord adresse  visage dcouvert.

--O ai-je dj vu cette face-l? tait en train de se demander le digne
savetier.

Comme, tout ahuri, il ne rpondait pas, la dame lcha cette phrase qui
n'accusait pas positivement une princesse:

--Quand vous resterez l  me faire vos yeux de chat sur la cendre, vous
figurez-vous que je vais moisir  attendre votre rponse, grand daim?

Les traits de la dame devaient avoir frapp fort le portier, car, au
lieu de se rendre  cette invitation de parler, il resta bouche bante
et se disant:

--Pour sr, j'ai dj vu cette binette-l!

--Ah ! il s'est donc fourr des bottes dans les oreilles en guise de
coton? gronda la dame.

Forant la voix, elle cria en rptant sa demande:

--Eh! vieux pot! Alfred est-il chez lui?

--Non, madame, dit enfin le portier.

--Ah! fit la visiteuse dconcerte par cette absence. Quand
rentrera-t-il?

--Je l'ignore.

Elle parut se consulter, puis:

--tes-vous capable au moins de faire une commission, espce de dviss?
demanda-t-elle.

--J'y tcherai, promit le savetier qui, s'il ne se formalisait pas de
cette familiarit, en tait empch par la proccupation de se rappeler
o il avait vu cette dame.

--Alors vous direz  Alfred que je lui apportais l'avoine qu'il m'a
demande. Vous comprenez?

--Si madame veut bien me laisser son nom? demanda le pipelet
insidieusement.

--Tiens! tiens! voyez-vous a! ricana la dame. Il faut t'asseoir sur ta
curiosit, mon bonhomme, cela te tiendra chaud aux cheveux.

Et elle rpta:

--Son avoine, tu m'entends bien? Son avoine, et tu ajouteras que, s'il
veut la recevoir, il vienne la chercher o il sait.

Sur ce, elle jeta une pice de cinq francs sur la table de la loge en
disant:

--Tiens! voil pour te boucher un oeil!

Aprs quoi, sans un seul regard  Hlose qui, muette et immobile, avait
assist  la scne, elle suivit l'alle et disparut aux yeux du savetier
qui, du seuil de sa niche, la suivait du regard en se rptant:

--Je connais cette tte-l!

Soudain il se frappa le front en s'criant:

--J'y suis! Je me souviens! Saperlotte! Elle est joliment dcatie! Quel
dgommage!... C'est la Belle-Flamande!

--Et qu'est-ce que la Belle-Flamande? demanda Hlose.

--L'ancienne reine de toutes les foires du Nord... Ah! j'ai t
firement toqu d'elle quand je faisais partie du cirque Balengrin o
j'tais clown!... On me citait pour mon exercice des six chaises sur le
nez.

Du pass du pipelet, la cuisinire de Ducanif ne se souciait gure. Un
seul point l'intressait. Elle voulut en avoir le coeur net.

--Quel lien unit donc le Tombeur-des-Crnes  la Belle-Flamande?
demanda-t-elle.

--C'est sa mre.

A cette rvlation, Hlose tressauta.

A son tour, elle jeta une pice de vingt francs sur la table en disant 
l'ancien clown:

--Voici de quoi vous boucher l'autre oeil.

Elle se lana aux trousses de la Belle-Flamande qu' sa sortie de la
masure, elle aperut marchant  une centaine de mtres devant elle.

--A suivre la jument, je finirai par trouver le poulain... ne ft-ce que
quand il viendra chercher l'avoine en question, pensa la cuisinire.

En consquence, elle embota la piste de l'ex-reine des foires du Nord,
qui s'en allait de son pas lourd et tranant.

La Belle-Flamande, sans se douter qu'elle tait suivie, gagna les
boulevards qu'elle se mit  suivre en vraie flneuse. Elle s'arrtait
aux devantures de boutiques, examinant les montres de lingerie, de
bijoux, de nouveauts.

Un moment, devant le magasin d'un miroitier, elle se posa en face d'une
glace de l'talage, et se mit  rajuster le noeud de ses brides de
chapeau.

--Hue donc! vieille coquette! gronda Hlose impatiente, attendant 
vingt pas qu'il plt  l'autre de reprendre sa marche.

La Belle-Flamande continua son chemin jusqu'au boulevard Saint-Martin
o, sur la droite, elle entra dans une maison de belle apparence.

--C'est l qu'elle demeure? Attendons un peu qu'elle soit remonte chez
elle avant que j'aille faire bavarder son concierge, pensa Hlose.

Elle tait l depuis cinq minutes, quand, de la maison, sortirent
deux hommes, porteurs de fardeaux dont l'un, en passant  ct de la
cuisinire, dit  l'autre:

--Hum! c'est commode, n'est-ce pas? a vite un rude dtour.

--Grand merci de m'avoir indiqu cette maison  double issue, rpondit
l'autre qui haletait sous sa charge.

Ces deux phrases suffirent  Hlose.

--Je suis refaite! murmura-t-elle furieuse.

A son tour elle pntra dans la maison. La cour avait une seconde sortie
sur la rue Meslay.

--Oui, je suis refaite! se rpta le cordon bleu quand, aprs tre
arrive rue Meslay, son regard eut vainement cherch au loin la
Belle-Flamande.

Il se pouvait que cette dernire ft passe par la maison sans y
entendre malice, simplement parce que cela lui raccourcissait le chemin.
Mais Hlose, en fille ruse, ne pouvait s'arrter  cette supposition.

--Comment cette finaude a-t-elle pu s'apercevoir qu'elle tait suivie?
Pas une seule fois, pendant la route, elle n'a retourn la tte, se
demanda-t-elle.

Alors le souvenir lui revint de cette pause faite par la Belle-Flamande
devant le miroir qui lui avait servi  renouer les brides de son
chapeau.

--Elle m'a vue dans la glace, arrte  vingt pas derrire elle, et m'a
reconnue pour la femme qui venait d'assister  son entretien avec le
portier du Tombeur-des-Crnes, pensa Hlose.

Comme rien ne l'cartait plus de sa voie, elle reprit le chemin de la
demeure de son matre Ducanif en se disant comme fiche de consolation:

--Quand ce ne serait que d'avoir appris que le Tombeur-des-Crnes,
le prtendu baron, a pour mre une ancienne illustration des foires,
appele la Belle-Flamande, a peut toujours servir  quelque chose.

Ensuite, ramene  la situation:

--O est pass ce gredin que je n'ai trouv  aucun de ses deux
domiciles? se demanda-t-elle.

Puis, en sachant sans doute bien  fond tout ce dont tait capable le
Tombeur-des-Crnes, elle ajouta avec un petit frisson de peur:

--Qu'est devenu Gustave?

Aprs quoi, elle poussa un soupir de dsolation qu'elle fit suivre de
cette pense n'annonant pas une conscience des plus pures:

--Mettre la police sur le dos du baron, c'est cracher en l'air pour que
a vous retombe sur le nez.

Mais, parut-il, sa srie  la noire tait termine. Elle rentrait
dans la maison de Ducanif, quand le concierge l'arrta au passage en
demandant:

--Ce matin, quand vous sortiez, ne vous tes-vous pas informe du baron
de Walhofer?

--Oui, de la part de mon matre qui voulait lui parler, rpondit la
cuisinire rptant son mensonge.

--Et je vous ai annonc qu'il tait parti pour ses terres, en Belgique?

--Oui. Aprs?

--Eh bien! il est revenu, il y a dix minutes.

--Allons donc! En trois heures, il est all en Belgique et il en est
revenu! Que me contez-vous donc, mauvais farceur?

--Non, non; il a manqu le train.

--C'est lui qui vous l'a dit?

--Je l'ai entendu comme il en parlait au docteur Gustave Cabillaud avec
lequel il venait de se rencontrer devant ma loge... Le baron est, pour
ainsi dire, arriv sur le dos du mdecin.

Hlose avait eu besoin de se remettre de son motion de joie subite.

--Vous avez vu M. Gustave? fit-elle.

--Oui, tout  l'heure, il est mont en visite chez votre matre.

--Et il n'est pas encore parti?

--Il est toujours l-haut.

Quatre  quatre, la cuisinire escalada les marches de l'escalier.

Au moment o elle glissait sa cl dans la serrure de la porte d'entre
du logement de Ducanif, une pense troubla sa satisfaction.

--Pendant ces trois heures d'absence, qu'a donc fait le baron qui,
m'a dit le concierge, est arriv sur les talons de Gustave? se
demanda-t-elle.

Quand elle pntra dans le salon o se tenaient le jeune homme et
Ducanif, son matre, sans penser  lui demander d'o elle revenait ainsi
aprs une absence de trois heures, s'cria joyeusement:

--Il est retrouv, Hlose, il est retrouv! N'est-ce pas que son
pre avait vraiment perdu la tte, ce matin, quand il est venu nous le
demander?

--Mais enfin, pourquoi n'tes-vous pas rentr au domicile paternel,
monsieur Gustave? dit Hlose.

Un coup d'oeil du docteur l'avertit qu'il allait mentir.

--Je me suis laiss entraner  une partie de baccarat par un camarade
rencontr hier soir quand je retournais chez moi. Ce matin, au grand
jour, nous avions encore les cartes en main. Nous ne les avons quittes
que pour nous asseoir devant un festin qui s'est prolong jusqu' midi.

--Et pendant ce temps-l, moi qui vous attendais pour djeuner, j'ai d
m'attabler devant votre place vide, pronona Ducanif d'un petit ton de
reproche.

--Aussi suis-je venu pour rparer ma faute en vous priant de m'inviter 
dner ce soir.

--Est-ce srieusement dit? s'cria Ducanif joyeux.

--Trs srieusement... Aussitt que j'aurai visit quelques-uns de mes
malades, je vous reviendrai.

--Convenu! convenu! rpta Ducanif.

Et, aprs une courte pause:

--Dites donc, Gustave, si j'invitais le baron? proposa-t-il.

--Invitez.

--Et ce M. Camuflet avec lequel vous m'avez reconduit hier soir jusqu'
ma porte. Je ne le connais que pour l'avoir rencontr hier  la table
de M. Grandvivier, mais il m'a plu tout de suite. Ce doit tre un bon
vivant.

Un peu d'hsitation avait paru dans l'oeil du docteur en entendant
parler de Camuflet, mais la voix de Ducanif sonnait trop franche pour
qu'on pt souponner une arrire-pense sous ses paroles.

--Va donc aussi pour M. Camuflet! dit Gustave.

--Je vais le prvenir par un petit mot. Il m'a donn hier son adresse
chez M. Grandvivier... il demeure au 29 de la rue... de la rue...

Et Ducanif s'arrta devant son oubli de mmoire.

Mais, se souvenant d'un fait:

--Parbleu! fit-il, vous devez la connatre, cette rue, vous, Gustave,
puisque M. Camuflet est le dernier auquel, hier soir, vous ayez fait la
conduite.

Encore une fois, le mdecin sembla hsiter.

--Rue Mhul, dit-il enfin.

Ducanif se leva et passa dans son cabinet en laissant la porte ouverte
derrire lui, ce qui permettait de l'entendre dire:

--Oui, rue Mhul, c'est bien cela. Je vais lui crire mon mot
d'invitation que je vous serai trs oblig, cher ami, quand vous
descendrez, de remettre  un commissionnaire qui le portera.

--Comptez sur moi.

Pendant qu'on entendait grincer la plume sur le papier, Hlose se
rapprocha doucement de Gustave et lui souffla bien bas:

--As-tu couru quelque danger de la part du baron?

Sur le mme ton, le docteur rpondit:

--Non. Bien au contraire, j'ai pass ma nuit  lui prparer un mauvais
tour qui m'a t indiqu par le hasard.

Mais se reprenant:

--Ou plutt par ce mme Camuflet auquel ton matre est en train
d'crire.

Nom et personnage taient compltement inconnus  Hlose, qui demanda:

--Quel homme est-ce?

--D'abord un imbcile, dit Gustave avec un sourire de mpris.

--Et ensuite?

--Ensuite, c'est l'homme que j'avais enferm l'autre jour chez le baron
et qui en est sorti je ne sais comment. Je me suis trouv hier nez  nez
avec lui au dner du juge.

--T'a-t-il reconnu?

--Pour cela, il faudrait qu'il m'et vu quand je lui ai jou le tour, ce
dont il a t empch par le tapis que je lui avais jet sur la tte.

Dites de bouche  oreille, ces phrases ne pouvaient parvenir  Ducanif,
qui faisait entendre un gai fredon tout en crivant.

--Il faut absolument savoir de lui comment il est parvenu  sortir de
chez le baron.

--J'y tcherai, ce soir, aprs le dner, en le reconduisant encore
jusqu' son domicile.

La curiosit tenait trop fort Hlose pour qu'elle s'en tnt au peu
qu'avait dit Gustave sur l'emploi de sa nuit. Elle revint  la charge en
demandant:

--Quel est ce tour que tu prpares au baron?

Gustave, au lieu de rpondre, porta vivement  ses lvres un doigt qui
recommandait le silence, car Ducanif revenait  eux en disant:

--L, c'est fait. Je compte que mon invitation sera accepte par ce
joyeux luron... Ne vous a-t-il pas sembl tel, Gustave?... De quoi
avez-vous caus ensemble pendant que vous le reconduisiez?

--Des ennuis de la campagne.

--Ah! il ne savoure pas le calme des champs?

--Pour lui, la plus belle nature ne vaut pas le trottoir des boulevards.

--Absolument comme moi, dit Ducanif qui, tout en riant, tendait au
docteur le billet que celui-ci devait faire porter par le premier
commissionnaire qu'il rencontrerait sur sa route.

Il n'en fallait probablement pas beaucoup pour exciter la mfiance de
Cabillaud fils. Tout ce que venait de faire et de dire Ducanif tait
bien simple, bien naf, bien sincre. Pourtant le jeune mdecin eut
cette pense:

--C'est drle! il ne me parat plus aussi bte que par le pass!

Cependant Ducanif disait  sa cuisinire:

--Preste et leste! ma fille! il s'agit, ce soir, de se signaler et de
mettre les petits plats dans les grands.

--Je cours aux provisions, annona Hlose qui s'loigna aprs avoir
jet  Cabillaud fils un regard semblant l'inviter  partir avec elle.

--Moi, je vais visiter mes clients afin d'tre libre ce soir, dit
Gustave en dessinant un dpart.

Mais Ducanif lui passa son bras sur le sien pour le retenir, en disant:

--Je descends avec vous jusqu' la porte du baron que je vais inviter de
vive voix.

Quand, aprs avoir vu Ducanif entrer chez M. de Walhofer, le docteur eut
continu sa route et qu'il eut atteint l'angle de la rue Caumartin et du
boulevard, il retrouva Hlose qui l'attendait.

--Voyons, fit-elle, dis-moi quel vilain atout tu rserves au baron.

--Nix, ma fille! Je veux te laisser le plaisir de la surprise, refusa
Gustave.

Puis, en la regardant dans les yeux, il ajouta:

--Qu'il le suffise de savoir que, de ce coup-l, le baron...

Au lieu d'achever sa phrase, le docteur fendit l'air du coupant de sa
main en lchant un: _Pfuii!!!_

Si certain de l'avenir que ft Cabillaud en faisant son sinistre
_Pfuii!_ sa confiance ne fut pas partage par Hlose.

--Mfie-toi! dit-elle.

--Me mfier de quoi?

--Ce matin le Tombeur-des-Crnes a disparu pendant trois heures. O
est-il all?  quoi a-t-il pu avoir employ ce temps? Peut-tre est-ce
 venter le pige que tu lui tends... Tout aussitt il est rentr
derrire toi, sur tes talons, comme s'il te suivait  la piste.

Aprs avoir hoch la tte, Hlose continua lentement, d'une voix un peu
alarme, qui prchait la prudence:

--Et puis encore... hier au soir, au retour du dner chez le juge, quand
le baron vous a quitts en chemin en disant qu'il allait  son cercle,
es-tu certain qu'il s'y soit rendu?... Qui sait s'il ne t'a pas
suivi alors que tu reconduisais les autres, guettant le moment o tu
rentrerais seul?

--Tu! tu! tu! lcha Gustave, en riant des craintes exagres de sa
matresse.

Mais celle-ci persista  lui sonner la cloche d'alarme.

--Qui sait encore, poursuivit-elle, si, cette nuit, en cette occupation
qui t'a pris tes heures... et que tu refuses de m'apprendre... tu
n'avais pas derrire toi, dans l'ombre, notre ennemi piant tes faits et
gestes?

Cabillaud fils, avec un sourire d'assurance aux lvres, remua
ngativement la tte en rpondant:

--Calme-toi, ma belle. En l'endroit o je suis all cette nuit, j'tais
seul, bien seul.

Puis, railleusement:

--Si le baron t'inspire une telle peur, je ne vois qu'un moyen bien
simple de n'avoir rien  redouter de lui.

--Quel moyen?

--C'est de lui donner loyalement son lot le jour o nous nous
partagerons la dpouille de Ducanif.

Ce moyen propos parut n'tre pas du got d'Hlose qui, oubliant sa
peur, se redressa en articulant:

--Non... Tout ou rien!

--Alors, ma bonne, si tu veux le tout, il faut aussi vouloir les
moyens, dbita Gustave en faisant subir cette variante au proverbe
connu.

--Mfie-toi! redit encore Hlose.

Ce nouvel appel  la prudence agaa le docteur qui croyait l'avoir
convaincue.

--Tu te rptes, ma fille, tu n'auras que deux sous, dit-il d'un ton
sec.

Et, sur ce, plantant sa matresse en plein trottoir, il s'loigna d'un
pas rapide.




                                  II


Hlose n'avait pourtant pas tout  fait tort et, sur un point, elle
avait suppos juste.

Non, M. de Walhofer n'tait pas mont  son cercle comme il l'avait
annonc  Gustave, qui allait reconduire  leur porte Ducanif et
Camuflet.

--A coup sr, c'est Camuflet que le docteur ramnera le dernier chez
lui... J'ai le temps d'arriver avant eux, s'tait-il dit en regardant le
groupe s'loigner.

Alors il avait pris sa course et, en quelques minutes, il avait atteint
la rue Mhul. Au pied de la maison de Camuflet, il avait lanc deux
longs et stridents coups de sifflet. Puis, allant se poster prs de la
porte cochre, il avait attendu la personne que son signal allait faire
sortir de la maison.

Au lieu que la porte s'ouvrt, un petit _psitt_, tout prudent, se fit
entendre  travers les volutes des panneaux en fonte qui dcoraient
chaque battant de la porte cochre.

Le baron,  ce _psitt_, vint se coller  la porte et s'adressant  la
personne qui, de derrire le panneau, l'appelait ainsi, il demanda:

--Pourquoi ne sors-tu pas?

--Pas moyen, fiston... Moi et les autres, depuis deux jours, nous sommes
 couteaux tirs avec ces canailles de concierges qui prtendent que
nous avons inond leur escalier... On est presque  se manger le nez...
Je leur demanderais le cordon, que ces empots feraient semblant de
dormir comme des loirs et que, demain, ils conteraient la chose 
Camuflet... car je crois qu'ils sont passs  son bord, les sagouins!

Et la voix qui disait cela ajouta hargneusement:

--Ah! si je connaissais le galapiat qui, avec son inondation, nous a
flanqu les pipelets  dos!!!

Le baron n'avait pas le temps d'couter ces dolances. Il alla au plus
press en demandant:

--As-tu l'argent?

--Non, je ne l'aurai que demain. Alors, tout de suite, je te le porterai
chez toi, l-bas, au Marais.

--J'y compte, dit vivement le baron press de s'loigner, car, dans le
silence de la nuit, il entendait rsonner sur la dalle du trottoir des
pas qui se rapprochaient.

--C'est Gustave et Camuflet qui arrivent, pensa-t-il en franchissant la
rue d'un bond pour aller se blottir dans l'ombre d'un porche voisin.

C'tait bien, en effet, le docteur ramenant  sa porte l'homme aux trois
belles-mres.

Il y eut change de poignes de main, puis on se spara sur cette
dernire phrase dite par Gustave au moment o Camuflet franchissait la
porte qui venait de s'ouvrir  son coup de sonnette:

--Dormez bien... Je vais en faire autant, car je gagne tout droit mon
lit.

Aussi le baron, qui avait entendu ces adieux, fut-il fort tonn de voir
le docteur, quand il fut seul, remonter la rue Mhul.

--Mais ce n'est pas du tout la route de son lit, se dit-il.

Et, quittant sa retraite, il prit curieusement la piste du jeune
mdecin.

Ce dernier marchait d'un pas sec et press qui, claquant sur le granit
du trottoir, l'empchait d'entendre la marche de celui qui le suivait.

Minuit, qui allait tinter, rendait rares les boutiques encore ouvertes.
Sur sa route, Gustave rencontra un magasin d'picerie dont les employs
taient en train de mettre les volets, dans lequel il entra.

Walhofer arriva  temps pour pouvoir,  travers une trave de la
devanture non encore ferme, plonger son regard dans le magasin, o
il vit un garon servir au client retardataire l'engin d'clairage
vulgairement appel rat-de-cave.

Du coup, le baron resta penaud. Cet achat dnotait simplement la
prcaution d'un homme qui, rentrant chez lui aprs minuit, s'attend 
trouver teint le gaz de l'escalier et qui ne veut pas se casser le nez
dans l'obscurit.

--Quoi! pensa le baron surpris, il a fait un tel dtour pour acheter
un rat-de-cave qu'il et trouv chez dix piciers encore ouverts sur sa
route!

L'tonnement de Walhofer s'amoindrit  la vue de la direction prise par
Gustave en sortant de la boutique.

--Dcidment, il tourne le dos  son lit et ce n'est pas pour s'clairer
dans son escalier qu'il a fait cette acquisition, se dit-il en reprenant
la piste du mdecin.

Bientt le docteur atteignit la rue de Rivoli qu'il suivit dans la
direction des Champs-Elyses.

A cette heure avance, beaucoup de fiacres, dont la remise tait situe
 Passy, remontaient  vide les Champs-Elyses.

En trois bonds, Walhofer fut derrire une de ces voitures que son cocher
venait d'arrter sur un signe de Gustave. Ainsi cach, le baron tendit
l'oreille au dialogue entam entre le docteur et le cocher.

--C'est pour aller du ct de mon remisage, pas vrai, bourgeois?
demandait l'automdon avant d'accepter son voyageur, car, si prs de son
lit, il ne tenait pas  rentrer dans Paris.

--Pour aller  Billancourt, annona le mdecin.

--Oh! alors, a peut encore se tirer. J'en serai quitte pour faire
attendre mon traversin un petit quart d'heure.

--Non, non, fit vivement Gustave. Une fois  Billancourt, il faudra
m'attendre pour me ramener au boulevard Poissonnire.

--Si c'est a, impossible, bourgeois. La journe a t rude, voyez-vous.
Homme et cheval ont besoin de repos... Impossible, je vous le rpte,
bourgeois...

--Dix francs de l'heure! articula Gustave.

Le cocher, qui avait dj le fouet lev pour faire partir sa bte,
arrta son geste.

--Et combien d'heures? demanda-t-il.

--Deux, trois... je ne saurais prciser le temps que me prendra
l'accouchement que je vais faire  Billancourt.

Etaient-ce les dix francs de l'heure promis? Fut-ce la galanterie qui
plaida dans le coeur du cocher? Toujours est-il qu'il s'cria:

--Ah! il s'agit d'un accouchement?... Alors, tout pour les dames!!!
Montez, docteur!

Aux paroles du mdecin, le baron tait rest dconfit. Etait-il bte
d'avoir cru  un mystre! Quoi de plus simple qu'un mdecin se dplat,
 pareille heure, pour une cliente en mal d'enfant? C'tait si simple,
si logique, si facile  souponner d'abord, qu'un enfant, au lieu de
chercher midi  quatorze heures, y et pens tout de suite!

Et le baron fit un pas pour s'loigner du fiacre dans lequel Gustave
venait de monter.

Mais il y avait en lui un fond de mfiance qui lui faisait regarder 
trois fois un charbon avant de reconnatre qu'il est noir.

Au moment o la voiture allait s'branler, il s'accrocha aux ferrures de
l'arrire-train en se disant:

--Il y a neuf sur dix  parier que je fais une btise, mais je veux
savoir  quoi m'en tenir.

Et il se laissa emporter par le fiacre dont le cocher fouettait sa rosse
 tour de bras, en rptant:

--Tout pour les dames!!!

Il avait des poignets d'acier, le cher baron, car il ne lcha prise qu'
la voix de Gustave qui criait:

--Cocher, arrtez-vous ici!

On tait arriv  Billancourt, sur la berge, en face du bac qui, l't,
transporte sur l'autre rive les promeneurs qui veulent aller  Svres
en s'vitant le long dtour  faire pour prendre par le pont de
Saint-Cloud.

Pendant que Gustave faisait jouer avec effort la poigne fort dure de la
portire du fiacre, Walhofer, franchit une haie formant la clture d'une
proprit riveraine... proprit de bien mince valeur, consistant en
un troit terrain qui, jadis, avait d tre un jardin, aujourd'hui
compltement inculte, au milieu duquel s'levait une maisonnette dont le
dlabrement attestait, que, depuis longtemps, elle tait inhabite.

Abrit derrire sa haie, Walhofer n'avait plus qu' attendre, pour
continuer sa chasse, la direction qu'allait prendre Gustave descendu de
voiture.

--Allez stationner au pont de Saint-Cloud, commanda le mdecin au cocher
aprs avoir mis pied  terre.

Au lieu d'entrer dans le village, il resta sur place, regardant la
voiture s'loigner. Ce fut seulement quand le fiacre eut disparu dans la
nuit que Gustave se mit en marche, suivant la berge.

--Parbleu! c'est de la chance! dit-il  mi-voix quand quelques pas
l'eurent amen devant la haie de l'autre ct de laquelle tait tapi le
baron.

Et Walhofer, immobile, l'entendit qui ajoutait:

--C'est  ne pas s'y tromper. Haie en clture, jardin inculte, puits au
milieu, masure  trois fentres de faade avec petite tourelle sur la
gauche, servant de pigeonnier.

Puis il lcha un petit rire joyeux, qu'il fit suivre de ces mots:

--Je n'aurai pas eu  chercher longtemps cette baraque!... Voyons,
maintenant si le reste est bien tel qu'il m'a t dit.

Une brusque secousse agita la haie.

C'tait Gustave qui,  un mtre plus loin que la cachette du baron,
venait,  son tour, de franchir la clture.

Sans tarder, il marchait droit  la maison.

Arriv  un petit perron, il introduisit la main dans un trou de la
muraille, et il en tira une cl qui lui servit  ouvrir la porte de la
maison.

--H! h! pensa gaiement le baron, c'est le second mouvement qui est
le bon!... Quand je pense que, tout d'abord, j'avais cru  la blague de
l'accouchement!

Ensuite, presque aussitt:

--Bon! fit-il, je comprends pourquoi il a achet son rat-de-cave!

En effet,  travers les fissures des volets dlabrs, on voyait filtrer
la lumire du rat-de-cave que le docteur venait d'allumer.

--Ah ! mais je suis aussi de la fte, moi! ricana le baron.

Alors, quittant sa cachette, il se dirigea d'une marche prudente vers la
maison.

Le baron avait le pas lger. Sans le moindre bruit, il se glissa dans la
maison dont Gustave avait laiss la porte entre-bille derrire lui.

Bien lui en prit d'avoir us de prcaution, car, pour un peu, il
tombait, pour ainsi dire, sur le dos du docteur qui, son rat-de-cave 
la main, suivait un couloir partageant l'habitation et conduisant  un
escalier dont la double volution desservait l'tage suprieur et la
cave.

--Que va-t-il chercher en bas? se demanda le baron en voyant le mdecin
s'engager dans la descente de la cave.

Avec une prestesse de chat maigre, il s'lana sur la trace de Gustave
avant que la lumire, qui disparaissait  la main de son porteur,
en s'enfonant dans la profondeur de la cave, l'et laiss en pleine
obscurit.

Sur les dernires marches, il s'arrta dans l'ombre, sans dpasser
l'entre d'un caveau o avait pntr le mdecin.

--Part  deux, s'il vient dterrer un trsor, pensa le baron en voyant
Gustave coller,  l'aide de suif fondu, son rat-de-cave sur une paroi
humide du caveau.

Dlivr du soin de tenir sa lumire, le mdecin promena son regard dans
le caveau. Se croyant bien seul, nulle mfiance ne l'empchait de parler
tout haut.

--Maintenant, cherchons! pronona-t-il.

Dans un angle, sur le sol, se trouvait une courte solive en chne qui
avait d, jadis, faire partie du chantier sur lequel se plaaient les
pices de vin.

--Voici ce qui fera bien mon affaire, dit-il en ramassant le lourd
morceau de bois.

Et, du bout de cette solive qu'il soulevait et laissait ensuite
retomber, il se mit pas  pas,  faire sonner le sol du caveau.

Aux deux tiers de sa tche, il s'arrta.

--M'aurait-il tromp? dit-il d'un ton qui semblait se dsesprer.

Immobile, retenant son souffle, le baron attendait, tout impatient de
savoir ce que cherchait le mdecin.

Gustave s'tait remis  l'oeuvre.

--Voici! voici! s'cria-t-il, quand,  la troisime tentative, son coup
retentit plus sonore qu'aux essais prcdents.

Alors, se servant de son bois en guise de pelle, il se mit  creuser la
terre en se rptant:

--C'est l! c'est l!

Un moment le baron plia sur ses jarrets pour prendre son lan et fondre
sur le chercheur. Mais il se rappela que, tout  l'heure, l'exprience
lui avait prouv que c'est toujours le second mouvement qui est le bon.
En consquence, il suspendit son attaque.

--Sachons d'abord ce qu'il va dterrer, se dit-il.

Cependant le docteur avait continu son travail. Bientt il se baissa
sur le trou qu'il venait de creuser; puis, en poussant un: Ouf! pnible,
il se releva avec effort, soulevant, au bout de ses bras tendus, par un
anneau qui s'y trouvait scell, une lourde dalle carre.

--Voil le moment! pensa le baron qui se ramassa sur ses jambes, tout
prt  s'lancer sur Gustave quand il s'accroupirait  nouveau pour
vider la cachette ainsi mise  dcouvert.

Mais, au lieu de se baisser, le docteur resta debout, regardant, de son
haut, le trou bant  ses pieds.

--Est-ce bien profond? pronona-t-il bientt.

Alors, de son portefeuille, il tira une lettre qu'il dplia en son
entier. Il en approcha un coin de la lumire et, quand le papier eut
pris feu, il le laissa tomber dans le trou.

--Une jolie petite oubliette! murmura-t-il aprs que, pench sur
l'ouverture, il eut constat,  la lueur du papier en flammes,
l'existence, sous ses pieds, d'un second caveau.

Il fit entendre un petit rire cruel, puis ajouta:

--Le fait est que celui qu'on descendrait l dedans cesserait d'tre une
pratique pour le boulanger.

Et tout gaiement:

--Allons, fit-il, je n'ai pas perdu mon temps  couter cet imbcile
bavard.

--Quel est celui qui lui a indiqu ce caveau? se demanda le baron,
revenu de son esprance que Gustave allait dcouvrir un trsor.

Oui, qui lui avait appris l'existence de ce caveau? Quel tait, suivant
Gustave, l'imbcile bavard qui lui avait rvl cette cachette dans
laquelle on pouvait faire disparatre un homme?

Pour le savoir, il faut remonter au moment o Gustave, reconduisant
Ducanif et Camuflet, aprs avoir quitt le premier  sa porte, tait
reparti avec l'homme aux trois belles-mres.

Depuis qu' la table de M. Grandvivier le docteur avait reconnu Camuflet
pour l'individu que, certain jour, il avait enferm chez le baron, il
n'avait plus eu qu'une seule proccupation, celle de tenir sous sa coupe
le petit homme pour lui faire adroitement avouer comment il s'tait
chapp du logis du baron o il tait sous cl et, surtout, pour
apprendre s'il avait trouv cette lettre que lui, Gustave, avait vole
dans l'appartement de Walhofer et qu'il avait perdue dans sa fuite.

Donc, ayant repris sa marche avec Camuflet qu'il ramenait  son
domicile, Gustave s'tait mis  l'oeuvre pour sonder adroitement son
homme.

A tout hasard, il avait entam la conversation par cette phrase:

--N'tiez-vous pas, monsieur Camuflet, l'associ de ce Bazart dont le
nom a retenti, nagure, si tristement dans les journaux et dont on a
constat le suicide, aprs qu'on avait cru  son assassinat?

--Effectivement, Bazart tait mon associ... Un excellent homme, je vous
l'affirme.

--Euh! euh! excellent!... Pas pour sa femme, dans tous les cas,
puisqu'il l'avait tue...

--Madame Bazart lui en avait fait voir de trop grises, il faut tout
dire, insinua Camuflet  la dcharge de son associ.

--Ce crime serait rest bien longtemps inconnu sans la Compagnie
d'expropriation qui, en abattant la maison,  dcouvert la cachette o
tait enferm le cadavre. Dire que si l'immeuble, au lieu d'tre dmoli,
tait pass aux mains d'un acqureur, celui-ci aurait pu vivre et mourir
dans la maison sans avoir le soupon de cette cachette!

--Il aurait eu cela de commun avec bien des propritaires, avana
Camuflet.

Tout en parlant, Gustave cherchait le joint pour arriver  l'affaire de
la lettre. Il fit une pause qui permit  Camuflet de continuer.

--Oui, reprit-il, bien des propritaires. Au moment de nos grands
travaux, si vous saviez combien souvent,  Bazart et  moi, en jetant
 bas des masures, il nous est arriv de mettre  jour des cachettes
ignores! Jadis, il y a cent ou deux cents ans, elles avaient t faites
par quelqu'un qui, emport, probablement, par une mort subite, n'avait
pas eu le temps d'en rvler le secret, et elles taient restes
inconnues jusqu'au jour o notre pioche les dcouvrait.

Et, s'arrtant pour mieux affirmer son dire, Camuflet poursuivit:

--Tenez, moi, dans une maison, je connais une cachette dont bien des
propritaires successifs ont ignor l'existence.

--Pourquoi n'en avoir pas averti le propritaire actuel? demanda
Gustave, toujours  la recherche de son entre en matire sur la lettre.

--Je ne l'ai pas averti pour l'excellente raison que ce propritaire,
c'est moi... Et je puis bien dire que c'est le pur hasard qui amen ma
dcouverte... Voulez-vous que je vous conte la chose?

--Je suis tout oreilles, dit Gustave avec l'espoir que le rcit lui
fournirait l'occasion guette d'amener la lettre dans le dialogue.

--Figurez-vous, commena Camuflet, que ma seconde femme avait deux
gots qui faisaient mon malheur. Elle aimait la campagne et adorait les
chats... Moi, j'excre cet animal et ne prise nullement les plaisirs
des champs... Mais,  elle, rien ne semblait prfrable au chant du
rossignol, au coucher du soleil, au bord de l'eau, au murmure des
peupliers caresss par la brise, etc., etc., etc... Bref ma femme
pour avoir une maison de campagne, me fit une guerre qui aurait dur
longtemps si l'occasion de la satisfaire ne m'avait t forcment
impose par la faillite d'un de mes dbiteurs dont l'actif ne m'offrit
qu'une masure  la campagne... D'une mauvaise crance, vous le savez,
on tire ce qu'on peut... Voil donc comment je devins propritaire 
Billancourt.

--A la porte de Paris.

--Heureusement! appuya Camuflet. Cette proximit me permit de venir
 mes affaires et de laisser ma femme au chant du rossignol et au
frmissement des peupliers dans ce qu'elle appelait son oasis et que,
moi, je traitais d'ignoble baraque.

--C'tait donc bien laid?

--Un trou  rhumatismes, car c'tait au bord de l'eau; n'offrant aucune
sret, vu qu'on n'tait spar de la berge que par une haie qu'un
cul-de-jatte et facilement franchie... Un jardin potager, brl du
soleil, sans un arbre. Quand on voulait dner en plein air, pour avoir
un peu d'ombre, il fallait se mettre sous la table... Et, avec a, une
maison ronge par l'humidit, dlabre, troite, car elle n'avait que
trois fentres de faade, et rendue ridicule par une tourelle gothique
qui servait de pigeonnier. Ajoutez, au milieu du potager, un puits qui,
faute d'avoir t cur depuis soixante ans, ne fournissait que de la
boue.

--Du moment que votre femme se plaisait en cette maison, c'tait le
principal pour vous qui n'y veniez passer que de rares heures.

--Oui, mais ces rares heures taient troubles par le chat, un vieil
animal puant, galeux, que ma femme adorait et qui me prenait pour son
oreiller. J'tais  peine assis que la sale bte sautait sur mes genoux.
Avec des frissons de dgot dans le dos, j'tais oblig, en prsence de
ma femme, de faire des mamours  son chri.

--Je vois que vous n'aimez pas les chats.

--Pas mme en gibelotte! Pour en finir, un jour que ma femme tait sur
la berge  couter le murmure de l'eau et le frmissement des peupliers,
j'attrapai le chat et couic!... mon intention tait de jeter le cadavre
 l'eau. En attendant le moment propice, je le descendis  la cave, me
promettant de le faire disparatre le lendemain; car il faut vous dire
que si mon pouse aimait le coucher du soleil, son lever lui plaisait
moins, ce qui lui permettait de faire la grasse matine.

Malgr lui, Gustave avait prt attention au rcit de l'ex-entrepreneur.

--Et la cachette? demanda-t-il.

--Attendez. J'y arrive. Donc, le lendemain, je descendis  la cave. En
prsence du chat mort, je me demandai s'il tait prudent de remonter
pour le jeter  la rivire. Je pouvais tre vu. On en parlerait  ma
femme. J'en aurais pour un mois de larmes et de maldictions. Mieux
valait l'enterrer dans la cave, o mon pouse, dans sa sainte horreur
des rats, ne mettait jamais les pieds... J'allai chercher une bche
au jardin et je revins creuser ma fosse. A mon dixime coup de bche,
l'instrument heurta un corps dur. C'tait une dalle munie d'un anneau.
Je la soulevai. Elle fermait l'entre d'une cave creuse en dessous
de celle o j'tais. J'y lanai mon chat et je remis la dalle que
j'enterrai  nouveau.

--Et comment expliquez-vous l'existence de ce caveau? demanda Gustave,
pris d'un intrt subit pour la dcouverte.

--Oh! bien simplement! En ma qualit d'ex-constructeur, la vrit m'a
t facile  deviner... Jadis la berge a d tre exhausse. Alors, la
maison se trouvant en contre-bas, le propritaire... qui,  coup sr,
tait un maon... pour se soustraire  l'humidit, a surlev sa maison,
c'est--dire que le rez-de-chausse est devenu cave et que le premier
s'est transform en rez-de-chausse qu'on a coiff d'un tage nouveau.
Puis on a remblay le terrain  niveau de la berge... Admettez que ce
propritaire-l... ou son successeur... soit mort tout  coup... Aprs
lui, un acqureur est entr dans la maison sans se douter de l'existence
de ce caveau.

Et, en se mettant  rire, Camuflet ajouta:

--Caveau est le mot... et mme caveau de famille... car les gens qu'on
enfermerait l dedans pourraient se regarder comme bel et bien enterrs.

Ces paroles durent veiller une pense subite en l'esprit de Cabillaud
fils, car il tressaillit et, d'une voix un peu hsitante, il demanda:

--Vous l'habitez en t, monsieur Camuflet, cette maison de Billancourt?

--Du tout! du tout! fit vivement le petit homme. Depuis la mort de ma
seconde femme, je n'y suis jamais retourn... J'ai pris en horreur cette
cahute que je laisse tomber en ruines... A ceux qui se prsentent
pour l'acheter je rponds: Voici mon prix, je n'en dmordrai pas;
maintenant, allez la visiter si vous voulez; vous trouverez la clef
dans la muraille,  droite du perron... Et comme mon prix est exagr,
attendu que je veux rentrer dans l'argent que m'a fait perdre le failli
qui m'a cd cette masure, je ne vois revenir aucun des amateurs.

Tout en coutant l'ex-entrepreneur, Gustave entendait bourdonner dans sa
pense cette phrase de Camuflet:

--Caveau est le mot... et mme caveau de famille... car les gens
qu'on enfermerait l dedans, pourraient se regarder comme bel et bien
enterrs.

Ils n'taient plus qu' quelques pas du domicile de Camuflet quand le
docteur adressa cette dernire question:

--Et s'il se prsente un acheteur pour votre maison, il va sans dire que
vous le prviendrez de l'existence de ce caveau?

Le petit homme se redressa tout tonn d'une pareille demande.

--A quoi bon? fit-il. Pourquoi irais-je apprendre  cet acheteur que je
lui vends un nid  rhumatismes, car, en hiver, quand la Seine monte, ce
caveau devient une citerne. Non, pas de a, Lisette! Je plaiderais
trop contre mon saint!... J'ai achet chat en poche, je vendrai chat en
poche.

--Alors, dit Gustave en appuyant sur ce point, votre acqureur ne saura
rien de ce caveau?

--Absolument rien...  moins qu'il ne fasse comme moi... qu'il ne
le dcouvre, affirma l'homme aux trois belles-mres au moment o il
atteignait sa demeure.

Sur ce, il avait pris cong de Gustave, qui le quitta en annonant,
ainsi que l'avait entendu le baron  l'afft sous une porte cochre
voisine, qu'il allait, tout droit, regagner son lit.

Quelque sinistre dessein avait probablement germ en l'esprit du
docteur, car,  peine Camuflet fut-il rentr dans sa maison, qu'il
murmura:

--Il faut que je m'assure si ce caveau existe.

Et, immdiatement, il tait parti dans la direction dont s'tait
tonn Walhofer venant de lui entendre affirmer qu'il retournait  son
domicile, circonstance qui, en veillant les soupons du baron, l'avait
mis aux trousses de Gustave.

On sait le reste.

Nous retournerons donc  la maison de Billancourt o nous avons laiss
le mdecin, sans se douter du tmoin qui l'piait dans l'ombre, en
train de recouvrir de terre la dalle dont il avait referm l'orifice du
caveau.

--Aussitt qu'il aura fini ce travail, il va dcamper. C'est donc pour
moi le vrai moment de filer, se dit le baron.

Aussi lger qu'une plume, il remonta l'escalier, sortit de la maison,
gagna la haie et, en un saut, se retrouva sur la berge.

--C'est de bonne guerre de profiter de son fiacre, pensa-t-il en prenant
sa course vers le pont de Saint-Cloud.

A l'endroit dsign stationnait la voiture dont le cocher, renvers sur
son sige, dormait  poings ferms.

En plus qu'il avait pris son voyageur dans l'obscurit, le cocher, que
Walhofer venait de secouer par le bras, n'tait pas assez bien veill
pour que la substitution ft un tour difficile. Il crut donc toujours
avoir affaire au mdecin revenant de son accouchement.

--Eh bien! docteur, fit-il, a s'est-il bien pass?... Est-ce une fille
ou un garon?

--Trois garons! cria Walhofer du fond du fiacre.

--Mazette! Pas fainante la dame!!! articula le cocher d'un ton
approbateur en lanant  sa bte le coup de fouet du dpart.

Le fiacre tait parti depuis vingt minutes quand,  son tour, arriva
Gustave. Pestant et jurant, il lui fallut, avec l'espoir qu'il
rencontrerait un autre vhicule sur sa route, regagner Paris  pied.
Ce fut seulement au bout d'une grosse demi-heure, en atteignant la
barrire, qu'il trouva une voiture pour se faire ramener dans le coeur
de Paris, car il se fit descendre place de la Bourse au moment o
l'horloge tintait quatre coups.

En route, il s'tait dit que, pour n'avoir pas  justifier de ces quatre
heures, il fallait inventer un emploi de sa nuit entire. Le souvenir
lui revint que, cette nuit mme, chez un de ses amis, se donnait
une partie monstre de baccarat que devait terminer un djeuner
pantagrulique.

Dix minutes plus tard, Gustave, aprs s'tre encore servi, pour
expliquer son arrive tardive de son mensonge d'un accouchement,
s'asseyait devant la table de jeu.

On le voit, il n'avait donc pas positivement menti en disant  Ducanif,
quand il reparut chez ce dernier, qu'il revenait d'un djeuner donn par
un ami,  la suite d'une partie de baccarat.

Il tait donc enchant de son expdition, ce brave Gustave... Il la
croyait parfaitement ignore de tous. Peut-tre sa satisfaction se
ft-elle amoindrie de beaucoup s'il avait connu les faits et gestes du
baron pendant que lui avait le verre en main  ce djeuner qui s'tait
termin  midi.

Grce au fiacre qui l'avait ramen, Walhofer,  trois heures du matin,
tait dans son lit o il avait dormi jusqu' neuf heures. A ce moment,
il avait quitt son domicile en se disant:

--A mon tour d'aller  Billancourt.

Pourquoi retournait-il  la masure? Qu'y avait-il fait quand, au bout
de trois heures, il reparut en disant  son concierge, auquel il avait
annonc son dpart pour ses terres, qu'il avait manqu le train de
Bruxelles?

Sans rien savoir de l'emploi de cette nuit, dont Gustave avait refus
de lui rendre compte, Hlose, sachant le dpart matinal et le retour
du baron, tait donc,  propos de cette absence de trois heures,
parfaitement dans la vrit quand, sous l'empire d'un pressentiment,
elle avait rpt  son amant:

--Mfie-toi!!!

Voil donc qu'elle avait t la cause de l'absence de Gustave, absence
dont s'tait tant alarm Cabillaud pre, qu'il avait couru  la ronde,
en qute de nouvelles de son fils, chez tous ceux qui, la veille,
avaient t les convives de M. Grandvivier.

Personne, on le comprend, n'avait pu renseigner le pre, que nous avons
vu terminer sa tourne par Gontran chez lequel il tait arriv pour
interrompre l'histoire du chien, dite par la Godaille, et retarder le
djeuner que le jeune architecte allait offrir  son conteur.




                                 III


Sitt que Gontran avait pu se dbarrasser de Cabillaud pre, la blonde
Henriette et La Godaille, que cette visite retenait prisonniers dans la
cuisine, avaient fait leur apparition dans la salle  manger, chacun son
plat  la main.

--A table! avait cri joyeusement la jeune femme.

Et,  belles dents, les jeunes gens avaient rpar le temps perdu. Bien
gai avait t ce repas o, d'un tacite et commun accord, il n'avait t
souffl mot de ce pass, o figurait Henriette, dont La Godaille avait
entam le rcit.

L'aventure de l'oncle Fraimoulu, rou de coups par son domestique, fit
les frais de la conversation.

--Mon oncle mtamorphos en tigre, je voudrais bien voir cela! avana
Gontran.

--Garde-toi bien d'y aller! s'cria Henriette. Le conseil de M.
Cabillaud pre est bon. Ta visite  ton oncle, en pareil moment,
froisserait son amour-propre.

--D'autant plus que le cher homme croyait avoir trouv la perle des
cuisinires et le phnix des valets de chambre... et, de cette double
trouvaille, il n'est rsult pour lui qu'un tablier en pot-au-feu et une
racle d'Auvergnat, dit Gontran.

Puis, en se rappelant un dtail donn par Cabillaud pre sur la
msaventure de Fraimoulu, le jeune homme demanda:

--Mais pourquoi le charabia Pietro, en tambourinant ainsi la peau de mon
oncle, croyait-il, dans son ivresse, taper sur le dos de M. Camuflet?

La fin du djeuner se passa, sans pouvoir trouver de solution, 
chercher le motif de cette singulire fantaisie d'ivrogne.

Enfin arriva le moment du caf.

--L! fit Henriette aprs avoir prestement vid sa tasse, maintenant,
messieurs, je vous laisse faire la causette pendant que je vais monter
l-haut, dans les mansardes, faire ma visite  la mre Germot.

Et, s'adressant  La Godaille:

--Une pauvre vieille malade que je soigne, ajouta-t-elle.

Les deux jeunes gens comprirent que la gentille blonde, comme le matin,
voulait ne pas assister au rcit d'une poque qui lui tait pnible.

--Va, mignonne! dit Gontran.

Aussitt que sa matresse fut partie, le jeune architecte se campa,
coudes sur table, en face de La Godaille et, tout curieux, pronona:

--Vous me disiez donc, monsieur Frdric, que, quand Alfred, le fils de
la Belle-Flamande, ouvrit la caisse qui devait renfermer ce chien que le
Pre aux cus voulait payer dix mille francs, il ne trouva qu'une bche
entoure de chiffons.

Frdric Bazart, autrement dit La Godaille, poursuivit donc:

--Je vivrais cent ans que toujours je me rappellerais l'expression de
frocit furieuse et de cupidit due qui convulsa la face d'Alfred
quand, se tournant vers moi, il me demanda:

--Ne m'avez-vous pas dit que, je ne sais pour quelle histoire de
vinaigre, le brigadier Vernot est revenu  l'auberge?

J'tais tellement saisi et par le coup de thtre de la bche et par
l'explosion de rage d'Alfred que, ne pouvant parler, je rpondis par un
signe de tte.

--Alors c'est lui qui s'est empar du chien, gronda le saltimbanque.

Sans un mot, nous laissant la caisse vide, il ouvrit la porte et
disparut.

J'tais rest tout ahuri, regardant encore l'issue par laquelle il
venait de sortir, quand je fus pour ainsi dire rveill de cette sorte
d'engourdissement par la voix de mon oncle qui murmurait:

--Si c'tait vraiment le brigadier!

Et dans la voix de mon parent il y avait un tel frmissement que moi,
qui ne le souponnais pas d'autre chose que de vouloir se venger de
l'aubergiste Trudent, j'attribuai cette motion au dboire de l'occasion
perdue.

--Bah! fis-je, vous rattraperez Trudent un jour ou l'autre!

Il me regarda dans les yeux.

--Tu n'as donc rien compris? me demanda-t-il.

Je restai interdit, bouche ouverte. Compris quoi? Que voulait-il dire?

Ma physionomie, un peu idiote sans doute, arrta probablement une
confidence sur les lvres du Pre aux cus, car sa voix changea de ton.

--Ce jeune homme va faire un mauvais coup, pronona-t-il en secouant la
tte.

Ce disant, je le vis se lever, tendre la main vers le rtelier aux
fusils et prendre une ce ces armes.

--Oui, rpta-t-il, il va faire un malheur.

Et il me mit le fusil dans la main en ajoutant cette phrase singulire:

--Il faut prvenir ce malheur.

Quoi! mon oncle croyait la vie de Vernot en pril et, pour conjurer une
catastrophe, pour empcher un meurtre, il me fournissait un moyen de
tuer! Mon intelligence battait la breloque sans rien comprendre.

Il continua:

--Les deux canons sont chargs... Tu vas courir  la maison de Vernot.
Tu te mettras  l'afft pour voir arriver le jeune homme. S'il entre,
tu laisseras la dispute s'engager... Alors tu te prsenteras comme pour
soutenir le brigadier.

--Bon! fis-je; mais pourquoi le fusil?

--Pour tirer.

--Sur qui? Sur Alfred attaquant Vernot?

--Non.

--Alors? sur le brigadier, m'criai-je en tressautant d'horreur.

--Non, non, dit-il vivement; tout en dfendant le brigadier, tu feindras
d'ajuster le jeune saltimbanque... Seulement, comme par un coup de
maladresse, tu tueras le chien si, par hasard, il se trouve dans la
salle du brigadier.

A cette chute inattendue, je me sentis la poitrine dgage d'un poids
norme. Mais  ma satisfaction succda une surprise immense, qui me fit
m'crier:

--Tuer un chien dont vous offriez tout  l'heure dix mille francs!!!

--Oh! ricana-t-il, je les offre aussi du chien mort... Vois, mon garon,
si tu veux les gagner.

Notez que le Pre aux cus me disait tout cela bien paisiblement,
avec ce bon flegme flamand qui ne s'meut de rien. Mais sous ce calme
apparent couvait une motion poignante qui brusquement lui incendia le
cerveau. Tout  coup je vis son visage se tirer, ses yeux s'agrandir
dmesurs; il chancela sur ses jambes et finit par tomber dans mes bras
en prononant ces mots inintelligibles:

--Les chiens!... la meute!... manger... seconde cave... cinq tonneaux...
manger! manger!

Il tait frapp par une congestion crbrale!

Mes cris firent accourir deux servantes, et pendant qu'on transportait
mon oncle sur son lit, un valet de la ferme sautait  cheval pour aller
chercher un mdecin  une lieue de Montrel.

Il est inutile de vous dire que j'tais rest abasourdi. Tout se
confondait en ma tte: le brigadier, Alfred, les dix mille francs 
gagner d'un coup de fusil, et surtout les dernires paroles prononces
par le Pre aux cus au moment o le mal le terrassait.

Quand le mdecin, arriv au bout d'une heure, eut prodigu ses soins au
malade, qui n'avait pas repris ses sens, je l'interrogeai. Mon parent se
relverait de cette attaque, mais de longues heures s'couleraient
avant que son cerveau, compltement dgag, lui rendt la raison et le
souvenir. Ce docteur connaissait  fond le temprament de son malade.
Il s'tonna du coup qui avait abattu cet homme plus froid que l'orgeat,
plus apathique qu'un soliveau.

--A-t-il t surpris par quelque violente et soudaine contrarit? me
demanda-t-il.

--Pas que je sache, rpondis-je prudemment.

Aprs le dpart du mdecin, j'tais inutile prs du malade au chevet
duquel une servante, plus experte en ce cas que moi, s'tait installe.
La nuit tait avance. Je crus que le sommeil m'arriverait facilement.
Sans mme allumer de lumire, car un splendide clair de lune clairait
le couloir, je gagnai ma chambre dont la fentre tait reste ouverte.

Du fond de cette chambre obscure, je voyais se dresser devant moi, de
l'autre ct de la route, la faade de l'auberge de Trudent dont tous
les habitants devaient dormir, car aucune clart n'apparaissait  ses
nombreuses croises.

J'allais fermer la mienne lorsque, bien au loin, retentit un coup de
feu. Je tendais l'oreille, en attendant une seconde explosion, quand
m'arriva, dans la mme direction, le bruit du pas d'un homme qui
accourait de mon ct  toute vitesse. En approchant du village, la
prudence conseilla probablement au coureur de modrer son allure, car
son pas se fit subitement moins bruyant et moins press. Bientt je vis
apparatre un homme qui, se glissant le long de l'auberge, vint frapper
 la vitre d'une croise du rez-de-chausse. A ce signal, la fentre
lui fut immdiatement ouverte par une femme en toilette de nuit. L'homme
s'enleva  la force des poignets et escalada la croise qui se referma
derrire lui.

Si promptement que se ft excute cette faon insolite de rentrer 
l'auberge, le clair de lune m'avait permis de reconnatre, dans l'homme,
le beau blond, Alfred, et, dans la femme qui avait ouvert, la grande
rousse, du nom le Cydalise, autrement dite, dans la troupe, la Fille du
Soleil.

D'o venait le gars  pareille heure? tait-ce sur lui qu'avait t tir
le coup de feu? Il fallait le croire d'aprs le train de sa marche, au
retour, qui ressemblait diantrement  une fuite?

A ce point de l'histoire, Gontran interrompit le conteur.

--Pardon! dit-il, aviez-vous,  ce moment, oubli les paroles
incohrentes prononces par le Pre aux cus quand il avait perdu
connaissance entre vos bras?

--Bien au contraire, rpondit La Godaille, elles me bourdonnaient encore
aux oreilles, mais toujours inintelligibles. Tant de faits s'taient si
rapidement succd pour moi que j'tais bien excusable d'avoir perdu un
sang-froid qui, du reste, dans cette solitude de ma chambre, commenait
 me revenir.

D'un geste de main, Gontran, tout curieux, invita Frdric Bazart 
poursuivre.

--Oui, reprit La Godaille, ce coup de feu devait avoir t tir sur
Alfred. Il avait t probablement rder autour de la demeure de Vernot
qu'il accusait de lui avoir repris le chien bless. Soit qu'il et voulu
recouvrer sa bte par ruse, soit qu'il et tent d'excuter la vengeance
qu'il couvait contre le brigadier, quelque tentative avorte lui avait
indubitablement valu ce coup de fusil.

Alors, par un revirement de ma pense, j'oubliai le beau blond et ma
rflexion se rattacha au chien ou, pour mieux dire,  l'trange conduite
de mon oncle qui, aprs avoir voulu acheter dix mille francs  Alfred
l'animal vivant, m'avait offert de me payer pareille somme si je tuais
la bte retombe au pouvoir du brigadier.

Je comprenais bien le premier cas, persuad que j'tais que mon oncle,
pour se venger de l'aubergiste, achetait le moyen de faire pincer le
contrebandier Trudent.

Mais faire tuer la bte, c'est--dire donner dix mille francs pour
anantir ce moyen de vengeance... L, vrai, je ne comprenais plus!

Ce fut, prcisment, en voulant m'expliquer cette contradiction que la
lumire se fit soudain en mon esprit.

Je sursautai, en me disant tout baubi:

--Mais c'est mon oncle lui-mme qui est ce contrebandier que cherche
 dcouvrir Vernot!!! Des deux cts, il voulait se tirer d'affaire...
soit en rachetant son chien de tte  Alfred qui le faisait chanter...
soit en supprimant par un coup de fusil, chez le brigadier, l'animal par
lequel ce dernier se serait fait conduire au chenil.

Alors,  ce mot de chenil, les dernires paroles du Pre aux cus me
revinrent  la mmoire, mais, cette fois, parfaitement intelligibles.

C'tait  lui qu'appartenait cette meute qui avait fait le coup de la
nuit dernire et cette meute devait tre cache dans quelque coin de la
vaste demeure.

En se sentant abattu par la congestion, la dernire pense du Pre aux
cus avait t pour ces animaux dont, seul, il connaissait la retraite
et qui, sans lui, allaient infailliblement mourir de faim.

Alors, bien imparfaitement  la vrit, il m'avait indiqu l'endroit du
chenil.

--Chiens! manger! seconde cave! cinq tonneaux! avait-il prononc de sa
langue qui se paralysait.

Ds que j'eus compris le sens de ces mots, mon devoir tait d'obir 
l'ordre qu'il contenait.

Je sortis donc doucement de ma chambre pour passer dans celle de mon
oncle. Afin de procurer au malade cette fracheur recommande par le
mdecin, porte et croise taient restes ouvertes pour mnager un
courant d'air. Je n'eus donc qu' avancer un peu la tte par la porte
pour juger de la situation. Le Pre aux cus, devenu une masse inerte,
tait tout raide tendu sur sa couche. La fille de ferme qui devait le
veiller, harasse par ses travaux de la journe, n'avait pu rsister au
sommeil. Elle ronflait comme une bienheureuse, assise sur une chaise, au
pied du lit.

Pour moi, cette fille tait seule  craindre, car, seule, elle pouvait
me surprendre dans l'expdition que j'allais tenter, attendu que nul
autre qu'elle, except le malade et moi, ne se trouvait dans la maison.
Quand le Pre aux cus tait en bonne sant, dans le but de dfendre le
secret de la meute contre les curieux, il envoyait ses gens coucher  la
ferme et passait seul la nuit en sa vaste demeure.

Pleinement rassur du ct de la dormeuse, je gagnai l'escalier de la
cave aprs avoir, au pralable, retourn dans ma chambre pour y prendre
une bougie. Je ne l'allumai qu' mon arrive dans la premire cave. En
prsentant la mche  la flamme d'une allumette, un souvenir revint 
ma pense. Dans la journe, quand,  la recherche de mon oncle, j'tais
descendu dans cette cave, je n'y avais trouv personne, bien que je
fusse certain d'avoir entendu marcher. Mon oncle venait de disparatre
par cette issue secrte qu'il me fallait dcouvrir.

Dcouvrir! ce n'tait plus tche difficile, du moment qu'il m'avait
t parl de ces cinq tonneaux que,  mon entre dans la seconde cave,
j'aperus gerbs le long du pied de vote: trois en bas, les deux autres
superposs.

Quelque scellement dissimul devait les retenir l'un  l'autre, car ils
rsistrent  mes efforts pour les branler et,  mon tonnement, l'ide
m'tant venue de les faire sonner sous mon doigt, je constatai qu'ils
taient pleins... du moins quatre sur cinq, car celui du milieu de la
range du bas accusa le creux. J'eus bien vite dcouvert que le fond de
ce tonneau tait mobile et se retirait comme un tampon.

A plat ventre, je me glissai dans ce tonneau au fond duquel la muraille
perce donnait entre dans une autre cave. Et elle n'tait pas seule,
car ce fut bien au loin qu'il me sembla entendre, trs assourdi
pourtant, le bruit de la meute enrage de faim.

L'habitation du Pre aux cus, je vous l'ai dj dit, n'tait que le
bien faible reste d'un vaste couvent qui avait t jadis dmoli.

Mais ceux qui avaient renvers les btiments avaient ou oubli, ou,
pour s'viter la peine de remblayer, jug inutile d'effondrer les caves
situes sous les constructions renverses. Elles taient donc restes en
toute leur tendue et, aprs tant d'annes coules qui avaient emport
ceux qui auraient pu s'en souvenir, mon oncle tait rest seul  les
connatre.

Aprs deux autres caveaux traverss, j'arrivai dans celui o des
tonneaux taient pleins d'abondantes provisions pour la nourriture des
chiens.

Derrire la dernire porte qui me restait  ouvrir, j'entendais les
rauques appels de la meute flairant qui leur apportait enfin  manger.

En une demi-heure, j'eus accompli ma tche.

Quand je remontai de la cave, aprs avoir remis en l'tat le tonneau qui
m'avait livr le passage, le jour tait arriv.

Je me rendis d'abord dans ma chambre. Je bouleversai mon lit pour
laisser croire que ma nuit avait t consacre au sommeil, puis je
revins chez mon oncle, o je trouvai la servante rveille.

--Il n'a pas plus boug que notre auge  cochons, m'annona cette fille
en parlant de son matre.

Je ne peux pas dire que j'avais grande affection pour ce parent que
je ne connaissais pas encore quarante-huit heures auparavant. Mais en
prsence de cet homme que le mal rendait impuissant  se dfendre contre
le danger qui le menaait, je fus pris du dsir ardent de le sauver.

--Il avait raison, pensai-je. Pour la sret de mon oncle, il faut
retrouver le chien ou le tuer, faute de pouvoir le reprendre.

Et, avec le sentiment bien net de la situation, j'ajoutai:

--Le plus press est de savoir si c'est Vernot qui a repinc l'animal au
saltimbanque... Donc, allons chez le brigadier.

En passant par le bureau de mon oncle, ide de donner  ma promenade
l'apparence d'un but de chasse, je me mis en bandoulire ce fusil que,
la veille, m'avait prsent le Pre aux cus en m'annonant que les deux
canons taient chargs.

Au village, on est matinal et on y ouvre la bouche presque en mme temps
que les yeux. En longeant l'auberge de Trudent, je pus voir, par une
fentre de la grande salle du rez-de-chausse, les saltimbanques dj
occups  entonner le vin blanc.

La voix de la Belle-Flamande tait en train de dire:

--J'ai dormi comme vingt pots... Et toi, Alfred?

--Je n'ai fait qu'un somme de neuf heures d'affile, rpondit le fils.

--Toi, mon bonhomme, tu mens! me dis-je en me rappelant le pas de course
du beau blond et sa rentre  l'auberge par la fentre, au coup de deux
heures du matin.

A cent mtres sur la route, je trouvai, sur ma gauche, le sentier qui,
m'avait-on dit, conduisait  la demeure du brigadier. Je m'y engageai.

Cinq minutes aprs, au milieu d'une clairire, je vis se dresser
devant moi une maisonnette  un tage. Comme je passais devant la porte
ouverte, une voix sonore et amicale me cria:

--Bonne chasse, jeune homme!

C'tait Vernot.

Il tait encore tout sangl dans son uniforme. A la poussire qui le
couvrait, il tait facile de voir qu'il rentrait  l'instant d'une
expdition nocturne.

Au passage, il m'avait reconnu pour le neveu que le Pre aux cus lut
avait prsent la veille, alors qu'il rgalait de bire soldats et
brigadier.

Il arriva sur le pas de sa porte en me demandant:

--Voulez-vous que je vous rende la politesse que j'ai reue, hier, de
votre oncle?

C'tait mon entre dans la place qu'il m'offrait. Aussi mon empressement
fut-il grand  rpondre:

--Ce n'est pas de refus, monsieur Vernot.

Il s'effaa pour me livrer passage et je pntrai dans la maisonnette o
je me trouvai subitement en prsence d'une charmante jeune fille blonde.

--Henriette, je te prsente le neveu de notre maire, annona le
brigadier. Vite, mon enfant, ton meilleur faro.

Avant de m'asseoir, je retirai mon fusil de mon paule et, comme je
cherchais un coin pour l'y placer, la jeune fille y porta la main pour
m'en dbarrasser.

--Prenez garde, mademoiselle, il est charg! m'criai-je vivement.

Le brigadier se mit  rire.

--Oh! oh! fit-il, croyez bien, cher monsieur, que ma fille sait manier
un fusil... Et elle l'a prouv pas plus tard que cette nuit.

Une voix un peu moqueuse se fit entendre  ce moment.

--Oui, disait-elle, mais elle a jet sa poudre aux moineaux.

Je me retournai. C'tait l'invalide Carambol qui entrait dans la maison.

Cependant mademoiselle Henriette avait disparu pour aller chercher
le faro offert par le brigadier. Pendant cette courte absence, Vernot
demanda vivement  l'invalide:

--Eh bien! vieux Carambol, qu'as-tu trouv?

--A coup sr, c'est bien sur un homme que mademoiselle Henriette a
tir cette nuit... Les traces que j'ai releves sont incontestables. Le
chenapan avait dj franchi la haie du jardin quand votre fille a fait
feu.

--Que venait ici chercher cet homme? demanda Vernot devenu rveur. En
admettant que ce ft un contrebandier qui voulait se venger de moi, il
devait savoir que mon service m'appelle la nuit hors de chez moi.

Et, cherchant  se rassurer:

--Rien ne dit qu'au lieu d'un homme, Henriette n'a pas eu affaire  un
animal malfaisant... un loup, par exemple, comme celui qui a t tu, il
y a trois jours, par des habitants de Reiseck... Peut-tre mme tait-ce
un chien gar de la meute qui, l'avant-dernire nuit, a franchi la
frontire.

--Heu! heu! lcha Carambol en secouant la tte d'un air de doute, nous
avions, cette nuit, un trop beau clair de lune pour qu'on pt prendre un
chien pour un homme.

La conversation des deux hommes venait de me fournir le biais que je
cherchais pour parler du fameux chien de tte disparu. J'abondai donc
dans le sens de Vernot en avanant:

--Qui sait si ce n'est pas ce chien de tte de meute dont vous parliez
hier  mon oncle, monsieur Vernot, et que vous disiez avoir bless  son
passage? L'animal rde sans doute dans le pays, sans avoir encore t
recueilli.

--Oh! oh! recueilli, rpta Vernot avec ironie, il y a belle lurette que
l'animal a t ramass... et par un malin encore... qui le soigne dans
un coin pour aller ensuite le revendre  son matre.

Il serra les poings avec rage.

--Non d'une pipe! jura-t-il, quand je pense que j'aurais pu mettre
la main dessus!... Ce n'est pas moi qui l'aurais rendu  son
propritaire... ou plutt, si; mais en lui rendant la bte je lui aurais
bien gentiment mis la main au collet,  ce gueux qui me fait droguer
depuis si longtemps.

La colre du brigadier me prouva combien Alfred tait dans le faux en
supposant Vernot dtenteur du chien. Mais, alors, qui donc avait
fait disparatre l'animal de la bote? Je m'adressais d'autant plus
curieusement cette question que, tout  coup, je venais de me rappeler
que le bel Alfred,  l'auberge, avait referm devant moi sa caisse au
cadenas et que, devant moi encore, au moment de livrer le chien  mon
oncle, je lui avais vu ouvrir le cadenas. Donc le vol ne pouvait avoir
t excut que par quelqu'un ayant eu, un instant, la cl en main.

Alors, pendant que je cherchais  deviner, dans l'entourage du beau
blond, quelle tait cette personne, mon souvenir me retraa, comme si je
l'avais encore sous les yeux, la scne o, lorsque je conduisais Alfred
 mon oncle, tait apparue  une fentre cette Cydalise, furieuse de
la racle qu'elle venait de recevoir de son amant, qui avait cri au
brutal:

--Je me vengerai! sois-en certain, je me vengerai!

A ce souvenir, ma conviction se fit.

--C'est la grande rousse, c'est la Fille du Soleil qui lui a jou le
tour! pensai-je.

Cependant Henriette tait revenue rapportant des verres et un cruchon
de bire. Aprs une premire rasade, la conversation allait probablement
reprendre sur le coup de fusil tir par la jeune fille pendant la nuit,
quand, soudain, Vernot tendit l'oreille.

--Tiens, le tambour! fit-il.

En effet, le son du tambour arrivait jusqu' nous.

--Ce n'est pas la batterie qui appelle au feu, reprit le brigadier.

Au village, le tambour, ce moniteur de tout fait nouveau, a le don
d'exciter la curiosit de chacun.

--Si j'allais voir ce que veut cette peau d'ne? proposa Carambol.

--Oui, allez, vieil ami, accepta aussitt Henriette.

Carambol gagna la porte, mais  son premier pas hors de la chaumire il
se retourna et revint sur ses pas en nous disant:

--Voici justement le tambourineur qui vient de notre ct, nous allons
l'interroger.

Nous n'emes pas besoin de l'interroger, car, en nous voyant tous les
quatre accourus sur la porte pour l'attendre au passage, l'homme cessa
son vacarme et se mit  dbiter:

Aujourd'hui, et par extraordinaire, la troupe de la Belle-Flamande
offrira une reprsentation aux habitants de Montrel, dans la grange de
l'auberge Trudent.

A cette reprsentation, la Belle-Flamande, devant ce public d'lite,
mangera un lapin vivant et, pour le digrer, finira par l'exercice
des jeux trusques.--Scne de ventriloquie par le vicomte de
Beaujunel.--Grande sance de seconde vue par la Fille du Soleil,
endormie par le fameux docteur Barnetti, dont je crois inutile de faire
ici l'loge.

Sur ce, le saltimbanque excuta un roulement destin, sans aucun doute,
 mieux appeler l'attention sur la seconde partie de son annonce, et
continua:

La reprsentation sera termine par M. Alfred, dit le
Tombeur-des-Crnes, qui offre de tenir l'assaut contre tout amateur qui
lui fera l'honneur de le provoquer soit au fleuret, soit au sabre ou
au bton. Une somme de vingt francs sera compte  l'amateur qui aura
touch le Tombeur-des-Crnes.

Nouveau roulement de tambour que le crieur fit suivre de ces mots
hurls:

--Qu'on se le dise!

Aprs quoi, il se prparait  reprendre sa marche en tambourinant de
plus belle, quand il fut arrt par Vernot qui demanda:

--Votre Tombeur-des-Crnes, n'est-ce pas un grand blond  longues
moustaches?

--Oui, fit le tambour.

--Alors, dites-lui que le brigadier de douane Vernot accepte son dfi.

Et, se tournant vers sa fille:

--Voil une jolie occasion pour moi de t'offrir un bonnet qui ne
reviendra pas cher, ajouta-t-il avec une gaiet moqueuse, prouvant qu'il
regardait le prix de vingt francs comme dj empoch par lui.

Il n'y avait, dans cette future lutte courtoise, rien dont on pt
s'effrayer et, pourtant, malgr moi, un pressentiment me fit frissonner
de peur. Il me sembla que Vernot allait de lui-mme au-devant d'une
catastrophe.

--Ce n'est pas srieux, brigadier, n'est-ce pas? m'criai-je.

--Pourquoi non? dit-il en riant. Qu'est-je que je risque?... De gagner
vingt francs. Cela vaut la peine que je m'assure si, depuis ma sortie du
rgiment, je ne me suis pas trop rouill... Car il faut vous dire que,
avant d'entrer dans les douanes, j'tais provost d'armes au 3 de
ligne.

--Et un rude provost encore! appuya Carambol.

--Ensuite, continua Vernot, je ne serais pas fch de donner une leon
 ce jeune louveteau qui s'est avis hier de m'appeler mchant gabelou
et de me faire les grosses dents.

Cela dit, il rentra dans la maison en ajoutant avec un petit billement
touff:

--Aprs ma nuit passe dehors, vous me pardonnerez si je vous quitte
pour aller dormir.

Et il se mit  monter l'escalier qui conduisait  sa chambre  coucher
en me disant encore:

--Vrai! a me fera plaisir d'administrer sa leon  ce blanc-bec!

Son pas, qui s'entendait au-dessus de nos ttes, rsonna quelques
minutes; puis le silence se fit, preuve que le brigadier venait de
s'tendre sur son lit.

--Je vais aller arroser nos lgumes, annona Carambol, qui partit, me
laissant seul avec la jeune fille.

Comme bien des femmes, dans le Nord, Henriette faisait de la dentelle.
Je la suivis prs de la fentre o tait install son tambour  canevas,
et pendant qu'elle maniait ses bobines et ses pingles, nous causmes.

Ah! le bon et bien innocent bavardage qui dura plus de deux heures! Elle
me parla de son enfance, de sa mre perdue quand elle avait dix ans,
de sa vie heureuse prs de son pre dont elle me vanta la bont et,
surtout, le courage... courage qui, parfois, la faisait trembler, car il
allait jusqu' la tmrit.

Puis,  son tour, elle m'interrogea. Pourquoi avais-je quitt ma
famille? Qu'tais-je venu faire en ce village perdu? Que savais-je
faire.

Ma foi! je fus franc. J'avouai qu'en fait d'tat je ne savais que
baguenauder; que ma mre m'avait envoy  Montrel pour me dpayser,
pour me soustraire  ces mauvaises connaissances de bas tage parmi
lesquelles j'avais dj acquis une notorit qui m'avait valu le
sobriquet de La Godaille.

Aprs tous ces aveux, elle me regarda de ses deux grands yeux doux,
pleins d'une anxit qu'elle n'osait exprimer. Je compris sa pense.

--Oui, La Godaille, repris-je, mais La Godaille qui n'a jamais eu une
mauvaise action ni un fait d'improbit  se reprocher.

--Alors il faut toujours rester ce La Godaille-l, me dit-elle avec le
sourire revenu sur ses lvres.

Oh! oui, le bon et innocent bavardage! Ce qui me fora de l'interrompre
fut le souvenir de mon oncle que je dlaissais sur son lit de
souffrance.

--Courez vite prs de votre malade! me dit Henriette en me congdiant,
aussitt que je lui eus appris le mal qui avait abattu le Pre aux cus.

Je revins donc  la hte chez mon oncle. Ce fut en entrant dans sa
maison que je m'aperus d'un oubli.

--J'ai laiss mon fusil chez Vernot, me dis-je.

A mon arrive, je trouvai le mdecin au chevet de son client.

--Toujours en prostration; mais il ne tardera pas  reprendre
connaissance, m'annona-t-il.

Il avait dit vrai. Dans la journe, comme j'avais pris mon tour de garde
prs du malade, il me sembla voir une lueur d'intelligence s'allumer
dans ses yeux. Ses lvres s'agitrent, tentant de prononcer des mots que
sa langue paralyse refusait d'articuler. Je devinai qu'elle devait tre
la premire pense surgie en son cerveau qui se dgageait.

--Ne vous inquitez pas, mon oncle, lui dis-je: j'ai pris soin de
la meute et je continuerai  m'en occuper jusqu' votre parfait
rtablissement.

Son regard s'attacha sur moi plein de reconnaissance, puis il s'teignit
et redevint morne. Mon oncle tait retomb dans sa prostration.

Elle tait bien profonde, cette prostration, car sur la fin du jour,
elle ne put tre secoue par le vacarme qui se faisait sous les fentres
de la maison. Tout le village s'tait runi devant l'auberge de Trudent.
La reprsentation promettait d'tre fructueuse, car la nouvelle s'tait
rpandue que le dfi du Tombeur-des-Crnes avait t relev par le
brigadier.

Sur un tonneau dress devant la porte de l'auberge s'tait juch
le pitre qui, pendant la reprsentation, devait tre le vicomte de
Beaujunel. Il tambourinait  tour de bras, s'interrompant de temps 
autre pour hurler son boniment en dernire invite  ceux qui hsitaient
encore.

Enfin la porte fut ouverte  la foule qui pntra chez Trudent.

Pourquoi n'aurais-je pas assist  cette reprsentation? Une servante
pouvait tenir vingt fois mieux ma place auprs du malade. J'installai
donc une fille de ferme  mon poste et je filai sans tarder.

Ds que j'eus mis le pied sur la route, j'aperus Vernot qui arrivait,
sa fille au bras, suivi de l'invalide Carambol. Ne voulant pas faire
apparatre son uniforme sur les trteaux o il allait monter, il tait
vtu d'un costume de chasse.

J'allai au-devant de lui.

--Est-ce que a tient toujours, brigadier? demandai-je en serrant la
main qu'il m'avait tendue.

--Plus que jamais! Henriette m'arracherait les yeux si je ne lui gagnais
pas le bonnet que je lui ai promis, me rpondit-il en riant.

--Le dfi du Tombeur-des-Crnes comporte le fleuret, le sabre ou le
bton... Qu'avez-vous choisi?

--Oh! peu m'importe! je laisserai le choix au gringalet.

--Fichtre! fis-je, surpris par cette assurance.

--Mais oui. Vous verrez. Je sais agrablement patiner tous ces
outils-l.

--Alors, entrons, proposai-je.

--C'est--dire que ma fille et Carambol vont entrer avec vous... Quant
 moi, qui ne me soucie pas de voir dvorer des lapins vivants ou
d'entendre un monsieur parler du ventre, j'attendrai jusqu'au moment
voulu en fumant ma pipe sur la route.

tait-ce  cause de la fille? Je ne sais, mais je m'tais pris de
sympathie pour le pre.

--Voulez-vous que je vous tienne compagnie? demandai-je.

--J'accepte, dit-il.

Henriette et l'invalide entrrent chez Trudent. Je restai seul avec le
brigadier.




                                 IV


Je le vois encore, ce pauvre brigadier, bien dcoupl, bti en homme qui
a de longues annes  vivre.

Tout en nous promenant  petits pas devant l'auberge, il tait si
certain de sa prochaine victoire qu'il se faisait un fte de ce bonnet
qu'il pourrait offrir  sa fille avec les vingt francs qu'il allait
gagner.

--Mais, lui dis-je, ce garon n'a pas t surnomm sans motif le
Tombeur-des-Crnes. Il se peut qu'il soit un adversaire redoutable.

--Ta! ta! fit ddaigneusement Vernot, on n'est pas  craindre quand,
comme ce blondin, on est rageur. La moutarde qui lui monte trop vite
au nez lui retire son sang-froid et, voyez-vous, sous les armes, ce
dfaut-l vous fait embrocher.

--Ne craignez-vous pas que sa dfaite vous fasse un ennemi de cet Alfred
qui m'a tout l'air d'tre un mauvais drle?

Vernot haussa ddaigneusement les paules.

--Allons donc! ricana-t-il; j'ai eu affaire  d'autres gars que ce jeune
coq, et ils ne peuvent se vanter de m'avoir effray... Tenez, parmi eux,
Chauffard...

--Qu'est-ce que ce Chauffard?

--Un de nos plus terribles contrebandiers... un condamn  mort par
contumace. Il en est  son cinquime douanier tu, car vous comprenez
qu'il ne tient pas  se faire prendre; la tte lui sauterait. Aussi le
gaillard y va-t-il bon jeu bon argent, et ce n'est pas avec des pruneaux
que sont charges sa carabine et celles des hommes de sa bande... Eh
bien! ce Chauffard m'a tenu le bout de son arme sur la poitrine, en me
disant: Laisse-moi passer. Il n'avait plus que dix pas  faire pour
atteindre son cheval attach  un arbre. Non! ai-je rpondu. Alors il
a fait feu, mais le coup a rat. Par malheur le pied m'a gliss comme je
bondissais sur lui. Il a eu le temps de m'tourdir d'un coup de crosse
et d'enfourcher son cheval avant que mes hommes qui, ayant tout vu de
loin, accouraient  mon secours, pussent arriver pour le pincer... J'ai
t mis  l'ordre du jour... Aussi, dans la douane o chacun sait que
j'ai ma revanche  prendre, on rpte que, si Chauffard ne m'a pas, le
premier, mis  bas, il sera descendu par moi... Entre nous, c'est une
espce de duel  mort.

--Est-ce que, demandai-je, quand, l'arme de Chauffard sur la poitrine,
vous tiez  deux doigts de la mort, vous n'avez pas pens  votre
fille?

A cette question, il me regarda:

--Tiens! fit-il surpris, qui vous a dit cela?... C'est la vrit!...
J'ai pens  Henriette.

--La Providence, qui veillait sur vous, a voulu que l'arme ft long feu.

A ma phrase, le brigadier poussa un soupir et fit cette rponse trange:

--Oui... malheureusement!

--Malheureusement? rptai-je des plus tonns. Quoi! vous regrettez que
votre fille n'ait pas t prive de son pre?

Encore une fois, il me regarda et, avec un sourire un peu triste, me
rpliqua:

--Dame! si j'avais t tu au service, Henriette aurait eu droit  une
pension!... Voil quelle a t ma pense quand Chauffard me tenait au
bout de sa carabine.

Et, avant que je pusse dire un mot, il continua d'une voix mue:

--J'ai beau me rpter que j'ai bon pied, bon oeil, je me rpte aussi
que de plus solides que moi ont brusquement dfil la parade... Aussi
suis-je sans cesse inquiet du sort de ma fille... Elle mrite de trouver
un brave garon qui l'pouse, allez! je vous en rponds!

--Alors, mariez-la.

--Oui, la mettre dans la misre  deux, n'est-ce pas? Unir rien avec
rien. Jamais!... Je veux que mon enfant ait une petite dot... si petite
qu'elle serait, et avec le tout petit peu qu'apporterait le mari cela
ferait un commencement, un dbut dans la vie. Et j'en suis convaincu,
avec le travail, la conduite et la probit, les cus doivent toujours
finir par produire des petits. Est-ce qu'un grand troupeau ne peut pas
provenir d'une premire et seule brebis?

--On m'a dit, je crois, que vous aviez dj commenc une dot pour votre
fille? avanai-je.

--Oui, quatre pauvres malheureux sous, ricana Vernot avec une ironie
navre; puis plus rien n'est entr dans le sac... A mon dbut dans les
douanes, j'tais tout feu, tout flamme. J'avais la main heureuse. Mes
primes sur les saisies abondaient. Alors j'ai commenc la dot... Puis un
satan guignon s'en est ml; plus un radis! D'un ct, ce contrebandier
dont la meute m'chappe; de l'autre, ce Chauffard que je ne puis
agrafer, m'ont apport la dveine... Et ma gentille Henriette est d'ge
 se marier... Alors vous comprenez pourquoi j'ai regrett que le fusil
de Chauffard et rat.

--Voulez-vous bien renoncer  de pareilles ides! m'criai-je vivement.

--Eh! eh! fit Vernot, songez-y donc! Une pension de l'tat, c'est, pour
une jeune fille, une jolie entre en mnage.

J'allais rpliquer, quand il s'cria tout  coup:

--Est-ce moi que tu cherches, Epin?

--Oui, mon brigadier. Je ne vous reconnaissais pas sous vos habits
bourgeois, rpondit un douanier s'approchant  cet appel.

--Y a-t-il donc du neuf?

--Il vient d'arriver un ordre qui met sur pied, pour cette nuit, notre
brigade et celle de Jaudrais et Caljon... un mouvement combin pour
pincer Chauffard qui, au dire des espions, doit tenter le passage par
Saugy-les-Ormeaux.

--Tiens! tiens! lcha Vernot retrouvant sa gaiet.

--L'ordre assigne son emplacement  chaque brigade. La ntre doit
couvrir le Chenest par la Sente-aux-Boeufs, ajouta le douanier.

--Nous n'aurons pas loin  aller, pronona le brigadier satisfait.

Et, se tournant vers moi, il me dit:

--Le Chenest commence  cent mtres tout au plus de ma maison.

--L'ordre commande d'tre post  onze heures, reprit le soldat.

--A onze heures? rpta Vernot en s'adressant  moi. J'ai grandement le
temps de donner sa leon au gringalet blond.

Puis revenant au douanier:

--Comme je ne vous reverrai pas, je vais d'avance dsigner les affts
de notre brigade. Vous autres, vous occuperez la Croix-du-Biffe,
les Fonds-Tourteaux, la Chausse Chatriat et le bois Charron... Moi,
j'attendrai au carrefour des Roches... Maintenant, file, mon brave Epin.

Au lieu d'obir, le soldat ne bougea pas.

--Mais... mais, fit-il en hsitant.

--Mais quoi? mon garon.

--Mais si, pour piquer sur Saugy, Chauffard dbouche par les Roches,
c'est vous qu'il rencontrera le premier et, tout seul,  cet endroit,
vous serez bien expos, mon brigadier.

--Je ferai feu pour vous donner l'veil et, aussitt, je vous
rejoindrai.

--Est-ce que ce ne serait pas plutt  nous d'accourir? proposa le
douanier.

--Ouais! lcha narquoisement Vernot, voyez-vous, le gros malin!... De
sorte que, si l'attaque de mon ct est une ruse, vous aurez, en venant
 moi, dbouch une troue par laquelle filera Chauffard.

Et, d'un ton sec de commandement qui n'admettait pas de rplique, le
brigadier articula:

--Donc, vous ne bougerez pas. Vous m'attendrez... C'est bien compris,
n'est-ce pas?

--Oui, mon Brigadier, fit le douanier qui s'loigna.

Il n'tait pas  plus de vingt mtres que nous tions rejoints par
l'invalide Carambol, sortant de l'auberge.

--Voil le moment de caresser le Tombeur-des-Crnes, nous annona-t-il.

--a ne va pas tre long, dit Vernot.

Carambol et moi, nous pntrmes dans la grange et vnmes nous asseoir
prs d'Henriette, au milieu du public. Vernot passa par une autre porte
conduisant aux planches, supportes par des tonneaux, qui formaient la
scne.

L'oeil insolent, camp sur ses jambes, faisant des effets de torse,
frisant de la main ses moustaches, le Tombeur-des-Crnes attendait dj
son adversaire.

Vernot apparut, tranquille, le sourire aux lvres, les mains dans ses
poches.

Btons, sabres de bois et tout un faisceau de fleurets mouchets
s'talaient sur une table vers laquelle se dirigea le brigadier qui,
aprs avoir regard ces engins de lutte, demanda d'un petit ton moqueur:

--Auquel de ces jeux-l allons-nous jouer, mon jeune ami?

La salle se mit  rire.

C'tait un fier poseur que cet Alfred. Il tait habitu  une sorte
d'admiration de la part du public. Cette gaiet des assistants le
dpita.

--Choisissez votre arme, dit-il.

--Mais non, mais non, fit Vernot tout bonhomme, choisissez vous-mme...
je tiens  vous gagner gentiment vos vingt francs.

Si le but de Vernot tait d'irriter Alfred afin, comme il me l'avait
dit, de lui faire perdre son sang-froid, il y russit, car les sourcils
du Tombeur-des-Crnes se froncrent  cette rponse ddaigneuse.

Toujours gouailleur, le brigadier avait continu:

--Puisque vous tombez les crnes, je fais mon crne... Allons, vite,
choisissez votre arme, ou je croirai que vous n'avez jamais lutt
qu'avec des compres.

Alfred tait devenu blme. C'tait un imbcile de rager ainsi, car on
la lui offrait belle en lui laissant le choix de l'arme  laquelle il
devait se savoir le plus habile.

--Oh! oh! il rencle, le fameux Tombeur! ricana tout haut Carambol du
milieu de la salle.

L'oeil furibond d'Alfred alla se poser sur celui qui venait de le
ridiculiser. Loin de s'effrayer, l'invalide reprit en goguenardant:

--Eh bien! quoi? Quand vous me ferez des yeux de bouledogue!... Mieux
vaudrait choisir.

--Oui qu'il choisisse! cria le public.

Et, vu que dans une foule il se trouve toujours des gens pour jeter de
l'huile sur le feu, ils beuglrent:

--C'est une mystification!... il ne sait peut-tre manier que la
seringue!... Qu'on rende l'argent!

--Je choisis le bton, dclara enfin Alfred hors de lui.

--Eh! allez donc, don, don, en avant le rigodon! chantonna le brigadier
qui, pendant que le jeune homme disparaissait derrire un rideau, vint 
la table pour choisir son bton.

Alfred reparut, plastronn sur la poitrine, plastronn sur les cuisses,
la tte et le visage protgs par une sorte de casque en treillis de
fer.

--A votre tour, dit-il en montrant le rideau  Vernot.

--Mon tour de quoi? demanda ce dernier avec une navet trop profonde
pour tre sincre.

Puis, comme s'il comprenait tout  coup:

--Ah! d'aller me matelasser comme vous?

Aprs ces mots, il haussa les paules.

--Bah! fit-il,  quoi bon? Pour ce que vous me toucherez!...

Sous le masque qui lui cachait la face, le Tombeur-des-Crnes devait
grincer des dents.

Affol de fureur devant ce persiflage, il tomba en garde et attaqua sans
avoir fait le salut d'usage... Ah! c'est une justice  lui rendre, il y
allait de tout coeur. Certes, il maniait bien son outil! Mais il avait 
faire  forte partie.

Les btons volaient, claquaient que c'tait une vraie bndiction.

Tout  coup, Vernot fit un pas de retraite en disant:

--J'ai touch!

--Non! grina Alfred.

--Ah! ah! lcha Vernot d'un ton qui me parut quelque peu indign.

Dix secondes aprs, une nouvelle retraite du brigadier qui rpta:

--J'ai touch!

--Non! redit le Tombeur-des-Crnes d'une voix trangle par la fureur.

Et il se lana sur son adversaire qui le reut dans la garde haute.

Un bien bel assaut, je vous le jure! Mais cette nouvelle reprise fut de
trs courte dure.

Soudain nous entendmes un bruit sec et nous vmes le Tombeur-des-Crnes
chanceler sous la violence du coup.

C'tait Vernot qui venait de lui briser son bton, sur le haut du masque
protgeant le crne.

--Tiens! mtin! dit-il; tu ne pourras pas soutenir, cette fois, que je
ne t'ai pas touch!

Les airs bravaches du Tombeur-des-Crnes lui avaient, ds le dbut,
alin son public. Aussi le triomphant coup de bton de Vernot, et
surtout la phrase dont il l'avait fait suivre, furent-ils accueillis
par une tempte de bravos et de bruyants rires qui, en mme temps qu'ils
consacraient le triomphe du brigadier, taient une sorte d'insulte pour
le vaincu.

Aussi, lorsque, suffoquant de furie, Alfred retira son masque, il tait
plus blanc qu'un linge, et ses yeux luisaient comme des escarboucles et
ses dents grinaient.

--L! il ne me reste plus,  prsent, qu' empocher mes vingt francs
qui, j'aime  le croire, sont bel et bien gagns, dit le brigadier,
en rabattant, tout placide, les poignets de ses manches qu'il avait
retrousses au dbut de l'assaut.

C'tait une parfaite canaille que le sire Alfred, mais il tait loin
d'tre un imbcile. Il faut croire que la rage d'avoir t vaincu lui
retirait la jugeotte, car au lieu d'accepter sa dfaite devant ce public
que, peut-tre, il ne reverrait plus jamais, je l'entendis,  ma grande
surprise, rpliquer aussitt d'une voix sche:

--Bel et bien gagns! Cela vous plat  dire.

--Hein!!! lana le brigadier en se redressant de toute sa hauteur  ces
mots, qui donnaient  suspecter sa loyaut.

Au lieu de lui rpondre directement, Alfred se tourna vers la salle en
disant:

--Je le demande au public: Pouvais-je user de toute mon adresse et de ma
force envers un homme qui avait refus de se plastronner?... Ah! c'est
rudement malin, ce que vous avez fait l! Un bon moyen pour se faire
pargner!... Parbleu! A moi aussi s'est offerte l'occasion de vous
administrer le coup de tte, mais il m'a rpugn d'abattre mon bton sur
un front sans masque... J'ai cru que vous comprendriez ma gnrosit.

Ah! si vous aviez vu le brigadier!

Il avait pli peu  peu en coutant ces paroles perfides. Ses lvres
frmissaient d'indignation.

D'un pas lent, il vint se camper devant Alfred, et lui parlant sous le
nez:

--Oh! oh! fit-il d'un ton vibrant de colre contenue, il parat que vous
tes mauvais joueur, mon garon!... Eh bien! sance tenante, je vous
offre votre revanche, soit au bton, soit  tout autre joujou.

Avec un court rugissement de bte froce qui sent sa proie  porte de
ses griffes, Alfred bondit vers la table o taient dposes les armes.

Il y prit, ou plutt, il me parut y prendre au hasard deux fleurets dans
le faisceau et en prsenta un  Vernot en rpondant:

--Alors,  ce joujou-ci.

--En garde!... Cette fois, ne m'pargne pas, gringalet! dit le brigadier
sitt qu'il eut l'arme en main.

Et, toujours sans plastron ni masque, il attaqua sur-le-champ le
Tombeur-des-Crnes sans lui donner le temps de se dplastronner.

Je vous laisse  deviner si le public tait ravi de ce supplment de
reprsentation qu'on lui offrait gratis.

Sacrebleu! le bel assaut! Quelle ardeur! Si je n'avais pas su que les
deux fleurets taient mouchets et garnis d'un tampon, j'aurais trembl
d'avance pour le premier qui allait recevoir le coup de bouton.

Un instant, je crus que Vernot avait trenn. Je le vis sursauter
brusquement et rompre d'un pas, mais ce devait tre une feinte pour
mieux prendre son lan, car il fondit sur son adversaire avec une telle
force que, le bouton du fleuret venant se planter en plein milieu du
plastron d'Alfred, l'arme ploya si fort qu'elle se rompit.

--Es-tu content cette fois? demanda alors le brigadier au
Tombeur-des-Crnes.

Et, ddaignant de prendre les vingt francs qu'il avait pourtant gagns
deux fois, il quitta l'estrade au milieu d'un tonnerre de bravos, suivi
par le regard d'Alfred qui n'avait pas souffl mot.

Henriette, Carambol et moi, nous fmes des premiers sortis de l'auberge.
A la porte nous attendait le brigadier qui, devinant nos flicitations,
nous dit d'une voix qui me parut tre encore essouffle par l'assaut:

--A demain les compliments! Vite, en route, les enfants! Je n'ai que
bien juste le temps d'endosser mon uniforme et de courir  mon poste de
cette nuit... Diable! Je ne voudrais pas rater Chauffard!

Je lui tendais la main pour prendre cong quand il me demanda:

--Est-ce que vous ne venez pas jusqu' la maison... quand ce ne serait
que pour en rapporter votre fusil que vous y avez oubli ce matin?

--Tiens! c'est vrai! fis-je, profitant de cette occasion qui m'tait
offerte de rester plus longtemps avec Henriette  laquelle j'offris le
bras.

Nous marchmes bon pas, car nous tions prcds par le brigadier qui
acclrait sa marche en rptant:

--Vite! vite! Je n'ai que juste le temps!

Et, cela, il nous le disait de sa voix toujours courte d'haleine, avec
sa main applique sur le flanc, en homme  qui l'essoufflement donne un
point de ct.

A ce train, nous atteignmes la maisonnette en cinq minutes.

--Henriette, offre un verre de bire  monsieur pendant que je vais
mettre mon uniforme, commanda le pre en prenant l'escalier qui montait
 sa chambre.

Ce fut  peine si j'eus le temps de boire, car le brigadier redescendit
presque aussitt, costum et son fusil  la main.

Il embrassa Henriette en disant de sa voix toujours haletante:

--Dors bien, chrie! A demain!

Comme sa fille le regardait un peu inquite de cette haleine qui n'avait
pas encore rgularis son souffle, il s'appuya  nouveau la main sur le
flanc et nous dit avec un sourire:

--J'ai fait un tel effort pour en finir promptement avec le drle que
je m'en suis foul la rate... J'en suis rest cornard comme un vieux
cheval.

Et, aprs avoir ponctu sa plaisanterie d'un bon gros rire, il se remit
 embrasser sa fille en rptant:

--A demain, mignonne,  demain!

J'avais repris mon fusil que j'avais pass en bandoulire et j'attendais
pour faire mes adieux au brigadier. Il vint  moi et me demanda:

--Est-ce que vous n'allez pas me faire un petit bout de conduite jusqu'
mon poste?... C'est, tout au plus,  cent mtres d'ici.

Puis, en supposant que sa demande pouvait m'effrayer:

--Oh! ne craignez rien, ajouta-t-il; si Chauffard est pour passer au
carrefour de Roches, j'ai l'oreille fine, je vous congdierai  temps...
Je ne vous laisserai pas faire votre apprentissage de gabelou.

Et,  nouveau, il clata de rire.

--Je vous suis, brigadier, rpondis-je.

Il tendit la main  l'invalide en disant:

--Bonsoir, vieux Carambol! Veille  la porte bien ferme, camarade.

--Soyez tranquille, promit l'invalide.

Nous nous dirigemes vers la porte. Sur le seuil, le brigadier se
retourna, ouvrit les bras et dit  sa fille:

--Viens encore m'embrasser, mon enfant.

Ses bras se refermrent sur Henriette accourue sous ses lvres.

--Oh! comme tu m'embrasses fort ce soir! dit la jeune fille tonne.

--C'est probablement que je suis encore tout nerveux de ma lutte avec le
saltimbanque, rpondit-il.

Enfin nous nous mmes en route.

Il arrive souvent qu'un homme, en un seul et prodigieux effort, dpense
une telle somme de forces qu'il en reste ananti. Tel me parut tre le
cas de Vernot dont le pas, d'habitude tant alerte, tait devenu lourd et
tranant.

Son point de ct devait avoir atteint l'tat aigu, car, bien qu'il
appuyt toujours sa main sur l'endroit douloureux, sa respiration
sifflait.

Nous atteignmes un petit bois qui, en le contournant, nous cacha la
maisonnette. Elle venait de disparatre  nos yeux, quand, au milieu du
silence, retentit la voix d'Henriette qui lanait  Vernot ce dernier
adieu:

--A demain, petit pre!

Le brigadier se raidit, fit un effort pour dompter le rle de sa
respiration, et rpondit d'une voix qui, subitement, s'tait faite gaie:

--A demain, bichette!

Grande fut ma surprise quand je le vis, pendant que sonnait son accent
joyeux, essuyer une larme de sa main qui tremblait et que, tout aussitt
aprs, je l'entendis murmurer:

--Je ne la reverrai plus jamais... jamais... jamais, ma fille
bien-aime!

Et,  mesure qu'il rptait son jamais, sa voix s'teignait plus
dsespre.

Tout  coup, il poussa un sourd cri de douleur en appuyant plus fort
sur son flanc. Il trbucha sur ses jambes et il allait tomber si je ne
l'eusse soutenu dans mes bras.

--Vous souffrez? Il faut retourner chez vous! m'criai-je tout d'abord.

--Non, non, non! rpta-t-il avec nergie.

Puis de sa voix qui haletait:

--Savez-vous pourquoi je vous ai demand de m'accompagner? C'est que
j'ai un service  vous demander.

--Lequel?

--Vous tes jeune et fort... Portez-moi jusqu' mon poste, au carrefour
des Roches... c'est tout prs.

Il devina que j'allais protester contre cette trange demande.

--Je vous en conjure! balbutia-t-il d'un ton si suppliant que j'en
perdis la raison, car, au lieu de persister dans mon ide de le ramener
 sa demeure, je le chargeai sur mes paules et je pris le chemin du
carrefour des Roches.

--Merci! merci! merci! murmura sans cesse  mon oreille, pendant ce
trajet, sa voix reconnaissante.

J'arrivai au carrefour.

--Couchez-moi sur ce talus, me commanda-t-il.

Aussitt que je l'eus tendu, il fit entendre un soupir de satisfaction
immense, puis pronona:

--Ouf! j'y suis enfin!

Tout boulevers d'abord par mon indicible surprise, j'avais obi 
Vernot. Un peu de sang-froid me revint et je m'criai:

--Mais d'o vient ce mal subit? Qu'avez-vous donc?

--Ce que j'ai? souffla-t-il; j'ai que je suis un homme fichu!... j'ai
que le Tombeur-des-Crnes m'a administr l, dans le flanc, un mauvais
coup dont je serai mort dans une heure.

La stupeur qui me rendit muet permit au brigadier de continuer:

--Pendant que je maniais un fleuret bien boutonn, celui du saltimbanque
tait dmouchet...

Il s'arrta pour rire faiblement, puis, il ajouta:

--Et je suis certain que le sacripant savait quelle arme il avait
en main... Dans sa colre d'avoir t vaincu au bton, il m'a tout
gentiment assassin.

--Et vous n'avez rien dit en vous sentant bless?

--Baste!  quoi bon?

--Mais  faire arrter le misrable!

--Ah! voil qui m'aurait fait une belle jambe!

Tout pouvant, je regardais avec stupfaction cet homme si calme 
l'approche de la mort.

--Quand j'ai reu l'atout, continua-t-il, j'ai compris que mon affaire
tait dans le sac. Alors je me suis dit: Profitons-en!

--Profitons-en! rptai-je sans comprendre.

--Le plus difficile tait pour moi que personne ne se doutt que j'tais
ratibois.

Encore une fois il se mit  rire.

--Hein! fit-il, avouez que vous, Henriette et Carambol, je vous ai
bien mis dedans avec l'histoire que je m'tais foul la rate... Tout en
plaisantant, j'avais une rude peur, allez, dans ce moment-l... J'avais
le trac de ne pouvoir pas jouer ma comdie jusqu'au bout... Eh! eh! il
s'en est fallu de peu que je manque mon but. Sans vous, je n'aurais pu
arriver  venir mourir ici.

Il s'interrompit subitement, se souleva du sol sur ses poignets et
sembla couter.

--N'avez-vous rien entendu? me demanda-t-il.

--Non, rien.

--La mort, qui vient, me fait sans doute tinter les oreilles... j'avais
cru entendre un cri de dtresse.

De tout ce que venait de me dire Vernot, une phrase surtout tait reste
dans mon cerveau perdu. Que signifiait ce Profitons-en qu'il s'tait
dit en se sentant bless mortellement? Pourquoi avait-il jou cette
comdie sinistre de tromper sa fille?

J'en tais l de mes rflexions quand,  mon tour, je dressai l'oreille.

Un cri d'appel, affaibli par la distance, avait encore troubl le
silence de la nuit.

tait-ce que le sens de l'oue venait de s'mousser chez le mourant,
mais il ne fit pas attention  ce second cri.

Agenouill prs du malheureux, tendu sur le sol, je l'entendis qui
murmurait. Sa voix s'teignait. Elle ne laissait plus arriver ses
paroles jusqu' moi. Je me penchai vers lui pour l'couter.

Le brigadier se parlait.

--Oui, soufflait-il, quand le gueusard m'a trou la peau, pas si bte
que de dire la vrit! Chacun se serait empress autour de moi. Un
cortge de gens m'aurait port sur mon lit o je serais mort une heure
aprs au vu et au su de tout le monde qui, le lendemain, se serait dit:
Il a gob cela dans son assaut... et ma fille n'aurait rien eu aprs
moi.

Sa voix me sembla gaie quand, aprs une petite pause, il continua:

--Perdu pour perdu, c'tait bien le vrai plan que ma mort profitt
 Henriette. Voil pourquoi je n'ai souffl mot... Demain, quand on
trouvera mon cadavre tendu ici,  mon poste, on mettra cela au compte
de Chauffard... Et, alors, la fille du brigadier Vernot, qu'on croira
mort au service, aura droit  la pension... Eh! allez donc! le tour sera
jou!

Inutile de vous dire que ces paroles venaient de m'expliquer le
profitons-en qui m'avait tant frapp quand il m'avait rvl sa
blessure.

Je le vis rassembler ses forces pour se mettre debout.

--Jeune homme, dit-il, aidez-moi  me relever et  m'appuyer sur cette
roche.

Tout en le soulevant, je fis une nouvelle tentative:

--Peut-tre, monsieur Vernot, vous abusez-vous sur la gravit de votre
blessure... Des soins peuvent encore vous sauver. Laissez-moi vous
porter jusqu' votre maison.

--Pas de a! pas de a! dit-il vivement. Vous gteriez tout! Vous me
proposez de lcher la partie quand j'ai gagn en main... Oui, et mon
gain sera une pension pour ma fille. Puisque je vous rpte que je suis
un homme fichu, archi-fichu, autant que j'en tire avantage.

Quand, remis sur ses jambes, il se fut adoss  la roche:

--A prsent, reprit-il, coutez-moi... Et pas de sensiblerie bte!!!...
Vous allez me quitter.

--Y pensez-vous! m'criai-je.

--Pas de sensiblerie bte! rpta-t-il.

Sans me donner le temps d'une nouvelle protestation, il continua:

--Vous avez votre fusil charg, n'est-ce pas?

--Des deux coups.

--Bon! Vous allez donc dtaler au pas de course, et, tout en fuyant,
vous ferez feu de vos deux coups. Mes hommes, qui sont posts  cinq
cents mtres d'ici, croiront que je suis aux prises avec Chauffard.

--Alors ils accourront  vous?

--Du tout! du tout! Ne vous souvient-il plus que je leur ait fait dire
par Epin qu'ils doivent rester  leur poste et attendre que je les
rejoigne?

Dans sa voix qui haletait, je crus pouvoir surprendre un accent de
satisfaction quand il ajouta:

--Quelle chance tout de mme que je leur aie donn cette consigne-l!...
Ils ne viendront pas me dranger.

--Et puis? demandai-je aprs avoir un peu attendu.

--Et puis, c'est tout, dit-il.

Il se reprit aussitt:

--Ah si! j'ai encore une chose  vous demander.

--Parlez.

--C'est, lorsque vous serez parti, de ne pas revenir sur vos pas... quoi
que vous entendiez... Est-ce convenu?...

Comme j'hsitais  rpondre, il rpta:

--Vous savez? pas de sensiblerie bte!... Dites oui, je vous en supplie!

--C'est convenu! promis-je.

--Maintenant, ramassez mon fusil sur l'herbe et mettez-le-moi en main.

Quand j'eus obi, il reprit d'une voix qui se htait:

--Dans dix minutes, le sang m'aura touff... Partez vite!... Que vos
deux coups de feu soient tirs dans les vingt premiers mtres de votre
fuite, l, tout prs de moi.

Il s'arrta, semblant chercher s'il oubliait quelque recommandation
dernire. Puis il me tendit la main et quand il eut saisi la mienne:

--Il ne me reste plus qu'un serment  vous rclamer... C'est un pre qui
vous implore.

--Quel serment? demandai-je, comprenant que je ne devais rien refuser 
un mourant.

--Jurez-moi que d'aujourd'hui  un an, vous ne direz rien ni  ma fille
ni  personne de ce que vous avez appris et vu ce soir et que vous
laisserez Henriette croire  ma mort telle que la rapporteront les
vnements.

--Je le jure!

Comme il l'avait dit, le sang commenait  l'touffer. Ce fut avec
effort que, tout en me serrant la main, il put parvenir  prononcer ces
deux mots:

--Adieu!... Partez!

Pouvais-je hsiter, maintenant que j'avais tout compris? Non, n'est-ce
pas? Je pris donc ma course et, comme il m'avait t prescrit, avant
mme d'tre sorti du carrefour des Roches, je tirai les deux coups de
mon fusil.

Je n'avais pas franchi cinquante mtres que, derrire moi, retentit une
dtonation.

Un instant, je restai clou sur le sol par une douloureuse motion. Mais
j'avais promis de ne pas revenir sur mes pas. Je repris mon lan dans
la direction de la maisonnette du brigadier qui, bientt, au tournant du
bois dont je vous ai parl, m'apparut avec une de ses fentres claire.
Une autre lumire, dans la salle d'en bas, me laissait apercevoir la
porte du logis toute bante.

Qui donc veillait dans cette demeure dont,  notre dpart, les deux
habitants allaient se mettre au lit aussitt la porte referme derrire
Vernot et moi?

Immdiatement me revinrent au souvenir les deux cris de dtresse que
j'avais entendus du carrefour des Roches et j'eus le pressentiment d'un
immense malheur.

J'activai ma course, l'oeil fix sur cette double lueur de la maison.

Tout  coup un obstacle tendu sur la route se rencontra sous mes pas et
je roulai sur la chausse. La nuit n'tait pas si obscure qu'il me ft
impossible de me rendre compte, ds que je fus relev, de la cause de ma
chute.

C'tait le corps d'un homme.

Et quand je m'en fus approch, j'entendis une voix, que je reconnus
pour celle de Carambol, qui me dit, faible et saccade par un hoquet
d'agonie:

--C'est vous, brigadier? Courez vite!... Henriette!... Le pendard m'a
log son couteau dans la poitrine... Courez! courez!... Ne vous occupez
pas de moi... J'ai mon compte!... Pensez quelquefois  votre vieux
Carambol... Oh! oui, j'ai mon compte!... Adieu, brigad...

Le mot ne fut pas achev et, sous ma main, qui cherchait  dcouvrir la
poitrine de l'invalide, je sentis le corps se raidir dans une dernire
convulsion.

Il n'y avait pas  m'attarder prs du cadavre. Je me redressai en une
seconde et je repris ma course vers la maison o les dernires paroles
de Carambol m'avaient annonc Henriette expose  un danger.

Qui donc avait frapp l'invalide  mort? De quel pendard avait-il
voulu parler? N'tait-ce pas le terrible contrebandier Chauffard qui,
pendant que Vernot l'attendait  l'afft, avait piqu droit sur la
maison du brigadier pour se venger, sur les siens, de l'ennemi acharn
qui ne lui laissait pas de trve.

J'accusais Chauffard  tort. Car, lorsque je n'tais plus qu' dix
mtres de la maison, la silhouette d'un homme qui sortait du logis
s'encadra en ombre dans la baie lumineuse de la porte grande ouverte.

Rien qu'aux contours de cette silhouette, je reconnus le misrable.

C'tait le Tombeur-des-Crnes!

D'un bond, je franchis la moiti de la distance qui nous sparait pour
lui couper la retraite et, oubliant que mon fusil tait dcharg, je
l'ajustai.

Pas un mot ne fut dit entre nous, Alfred avait compris que j'allais
le tuer comme un chien. Mon arme tait  peine en joue, qu'il s'tait
brusquement baiss, une main en terre, tout ramass pour s'lancer sur
moi aussitt le coup parti.

Le craquement de la batterie de mon fusil me rappela que j'tais
dsarm. Ce bruit avait t aussi entendu par Alfred. En un saut, il fut
sur moi, le couteau au poing. Mon fusil, que je pris des deux mains et
que j'opposai en travers  son lan ne lui permit pas de m'atteindre en
plein corps... Une de mes mains fut traverse par le couteau. Il recula
d'un pas pour s'lancer  nouveau, temps dont je me servis pour saisir
mon fusil par le canon: il tait devenu une massue. Maintenant, j'tais
d'attaque.

Rien qu' me voir brandir mon arme ainsi transforme, le
Tombeur-des-Crnes devina, comme on dit, que j'tais du btiment, et
qu'avec son seul couteau pour arriver  la parade, il allait se faire
assommer.

Il s'effaa d'un saut de ct et disparut dans les taillis qui bordaient
la route.

Mon plus press n'tait pas de le poursuivre. Je m'lanai dans la
maisonnette dont, par prudence, je refermai la porte derrire moi.

                              * * * * *

La Godaille avait arrt subitement son rcit.

--Eh bien, monsieur Frdric? dit vivement Gontran dont la curiosit
tendue s'accommodait peu de cette brusque interruption.

Frdric Bazart se mit  rire.

--Je crois que c'est le vrai moment, monsieur Lambert, de vous dire: La
route est belle! dbita-t-il.

Gontran le regarda sans comprendre.

--Oui, la route est belle... On ne verse pas, appuya la Godaille
expliquant sa plaisanterie. Je vous avouerai que, depuis que je parle,
mon gosier  eu le temps de se desscher. Or, si on versait un peu... de
n'importe quoi... un grog, par exemple...

--Ah! mille pardons! fit Gontran qui alla chercher dans le buffet tout
ce qui tait ncessaire  la confection d'un grog.

Et, quand il se fut dsaltr, La Godaille continua:

                              * * * * *

--Ce serait firement mentir, si je vous disais qu'aprs tous ces
tragiques vnements, le sommeil, quand je fus tendu dans mon lit, vint
aussitt me trouver. Je me tournai et retournai de longues heures durant
sur ma couche avant de m'endormir. Encore mon repos ne fut pas de longue
dure. Je fus rveill par le vacarme des voix des habitants, qui, les
uns interrogeant, les autres rpondant, se tenaient rassembls devant la
porte de l'auberge de Trudent.

Il tait question des vnements de la nuit qu'on connaissait par les
douaniers.

En un clin d'oeil, je fus habill. Je descendis me mler aux villageois.
Dans le groupe o je me glissai, une commre tait en train de dire:

--Cette fois, le pauvre brigadier Vernot a perdu la partie. On ne
peut pas avoir toujours le bon bout. Hier, il a triomph du
Tombeur-des-Crnes; aujourd'hui c'est Chauffard qui lui a fait son
affaire... Et malheureusement, pour cette partie-l, le brigadier
ne peut pas demander sa revanche, comme il en a accord une au
Tombeur-des-Crnes.

--Ah!  propos du Tombeur-des-Crnes, interrompit le facteur rural, il
faut croire qu'il aura eu peur d'tre blagu dans le village pour sa
double dfaite, car ce matin,  la pointe du jour, lui et les autres de
la troupe ont dcamp... Ils en avaient le droit, du reste, car ils ont
pay Trudent rubis sur l'ongle.

--Mais qu'est-il donc arriv au brigadier? demandai-je  mon voisin.

--Comment! vous ne savez pas le malheur de cette nuit?

--Je quitte mon lit  l'instant.

--M. Vernot a t tu par le contrebandier Chauffard... et  bout
portant, il faut le croire... car le cadavre avait au flanc une horrible
plaie d'arme  feu.

Je compris que le brigadier, en se lchant son coup de fusil dans le
corps, avait appuy le canon de son arme sur la piqre du fleuret.
Les ravages de la balle avaient d dnaturer la trace de la blessure
prcdente.

Il tait arriv  son but, ce pauvre Vernot! car la commre, qui tait
la femme d'un douanier, ce qui lui permettait de conter par le menu,
continua:

--Le brigadier a certainement reu son atout ds le dbut, car mon
homme, qui tait  son poste, m'a dit n'avoir entendu que trois coups
de fusil. a n'a pas t long, vous voyez? Mon homme et ses camarades
seraient bien venus  son secours, mais, par malheur, le brigadier leur
avait prcisment donn la consigne de ne pas quitter leur afft.

Il y avait, parmi les proreurs, un moraliste qui lcha cette vrit
incontestable:

--Mieux vaut mourir  son poste pour le devoir, comme le brigadier, que
sur l'chafaud comme, tt ou tard, nous verrons trpasser Chauffard...
On laisse ainsi un nom honorable  sa fille...

--Un nom honorable et une pension de l'Etat, appuya la commre.

Si pouvantable que soit un malheur qui vous frappe, la jalousie
trouvera toujours  mordre.

--C'est pourtant vrai que, ce matin, la fille Vernot s'est rveille
rentire, dit une voix hargneuse.

A quoi la commre, pleine de compassion, rpondit:

--Pour le moment, elle ne pense gure  la pension, la pauvrette! Elle
est  peu prs folle de dsespoir. Dame! la voil seule au monde, 
cette heure! Personne pour la protger... pas mme le vieux Carambol,
qu'on a retrouv mort d'un coup de couteau  quelque distance de la
maison.

Un assistant curieux posa cette question:

--Comment Carambol a-t-il t se faire tuer l o il n'avait que faire?

A quoi la femme du douanier rpondit:

--A ce que m'a cont mon mari, le capitaine de douane qui est venu, ce
matin, faire l'enqute, a, tout de suite, devin ce qui s'est pass. En
entendant les trois coups de feu, l'invalide a compris qu'on attaquait
le brigadier et a voulu courir au secours de son bienfaiteur... La
preuve en est dans le fusil tout charg qu'on a ramass prs de son
cadavre... Une jambe de bois n'empche pas de viser juste, pas vrai?
Et,  ce jeu-l, Carambol tait un malin... Donc il est parti pour le
carrefour des Roches, afin de...

--Oui, il est parti, mais en abandonnant la jeune fille confie  sa
garde, interrompit l'auditeur hargneux.

--Il avait pris d'abord la prcaution de bien clore la maison, car, ce
matin, l'enqute a trouv la porte ferme  double tour et elle n'a
pu tre ouverte qu'aprs que la cl et t trouve dans une poche du
dfunt invalide.

Seul de tout mon groupe je savais la vrit; mais je me gardai bien de
rien dmentir de tous ces commentaires sur les vnements de la nuit.
Bien au contraire, j'appuyai en disant:

--A coup sr, le capitaine de douane a devin juste. Avant d'avoir pu
faire usage de son arme, Carambol, en courant au secours de Vernot, aura
t surpris par la bande de Chauffard. Ces gredins, qui venaient de tuer
le brigadier, n'ont pas voulu donner l'veil par de nouveaux coups de
feu et ils l'ont tu d'un coup de couteau.

--Oui, la chose a d se passer de la sorte, se rptrent les proreurs
en se sparant.

Bientt tout ce que je viens de vous dire passa  l'tat de vrit dans
le pays.

Pas l'ombre d'un soupon ne plana sur Alfred. Nul, dans le village,
ne se douta que ce chenapan tait le vritable assassin de Vernot. Les
rares fois qu'on parla du saltimbanque, ce fut pour en rire en disant:

--N'empche qu'il s'tait fait tomber par le pauvre Vernot, ce fameux
Tombeur-des-Crnes.

Et on changeait des plaisanteries sur le coup de bton vigoureux dont
le brigadier lui avait caress l'occiput, mais, je le rpte, sans
que jamais un mot mlt le saltimbanque au drame qui s'tait pass.
Le dpart prcipit de la troupe, qui avait d'abord annonc devoir
sjourner plusieurs jours  Montrel, trouvait mme une explication des
plus simples. Le Tombeur-des-Crnes avait fui par peur d'tre tourn en
ridicule.

Puis le temps s'coula.

Six semaines plus tard, Henriette obtint la pension et la voix publique
trouva que ce n'tait que juste.

Un seul homme, aprs moi, aurait pu dmentir la fable adopte sur la
mort du brigadier, c'tait Chauffard.

Mais, trois jours aprs le trpas de Vernot, le terrible contrebandier,
dans une rencontre avec la douane, se fit tuer net d'un coup de
carabine... ce qui lui vita de monter sur l'chafaud.

Comme l'avait annonc le mdecin, mon oncle se rtablit.

Son premier soin fut de faire repasser en Belgique la meute dont j'avais
pris soin tant qu'il n'avait pu se retrouver sur pied.

La leon, au lieu de lui profiter, ne le fit pas renoncer  la
contrebande. Un mois plus tard, les habitants de Montrel furent trs
surpris de voir, au grand matin, une trentaine de chiens, tous avec un
collier rempli de dentelles, rder autour de la maison du Pre aux cus.

Aprs avoir franchi la frontire, que la mort de Vernot laissait un
peu moins bien surveille, les chiens taient accourus au chenil o ils
allaient tre si bien fts.

Par malheur, ils en avaient trouv ferme l'entre secrte. Si mon oncle
n'avait pas t l pour leur ouvrir, c'tait que, deux heures avant
l'arrive de la meute, et sans qu'il et le temps d'appeler au secours,
il avait t tu par une seconde attaque d'apoplexie.

Il faut supposer que les habitants de Montrel taient tous un peu
contrebandiers, car, de toute cette dentelle, que les chiens errants
promenrent dans le village, pas un fifrelin ne tomba dans les mains des
douaniers.

Pendant le mois coul entre la mort du brigadier et celle du Pre aux
cus, j'allai vingt fois rendre visite  Henriette pour laquelle je
m'tais pris d'une affection de frre.

Quand ma mre,  qui j'avais appris le dcs de mon oncle, m'enjoignit
par lettre de revenir  Lille, j'allai faire mes adieux  la fille du
brigadier. Je la trouvai en train de boucler ses malles. Le matin mme,
elle avait trait avec un acqureur de sa maison. Vingt-quatre heures
aprs mon dpart, elle devait quitter le pays pour venir retrouver, 
Paris, une soeur de sa mre.

Notre sparation fut des plus tristes. Malgr l'engagement rciproque
que nous avions pris de nous crire, je perdis toute nouvelle
d'Henriette. Les deux ou trois lettres qu'elle m'crivit,--c'est elle
qui me l'a appris tout  l'heure quand la visite de M. Cabillaud, vous
redemandant son fils, nous tenait prisonniers dans la cuisine,--ces
lettres, dis-je, ne me parvinrent pas, par cette raison que ma mre,
chez qui elles m'taient adresses, les ouvrit et les lut. Croyant 
une amourette qu'il tait bon d'touffer, elle jugea utile de ne pas
souffler mot de ces lettres. De l vient donc que, depuis mon dpart de
Montrel, c'est, aujourd'hui, chez vous, pour la premire fois aprs deux
ans couls, que je me suis retrouv en prsence d'Henriette.

Oui, deux ans dj! et je crois qu'il y a tout au plus deux mois que
j'ai quitt Montrel. Il me semble encore voir et entendre Trudent,
lorsque j'entrai dans son auberge pour lui faire mes adieux.

Il tait cramoisi de fureur.

--Vous connaissiez mon valet, cet Auvergnat ivrogne? me demanda-t-il 
brle-pourpoint.

--Oui, le nomm Craquefer qui servait du vinaigre pour du vin  vos
clients... Eh bien?

--Eh bien! j'ai flanqu  la porte cet excrable pochard... Savez-vous
ce qu'il m'avait encore fait?

--Non. Contez.

--Depuis quinze jours, mes pratiques me rptaient: C'est drle,
Trudent, comme votre vin empoisonne! Je le flairai. C'tait la vrit.
Les bouteilles se succdaient et toujours la mme puanteur! C'tait
d'autant plus tonnant que le vin que je garde pour ma propre
consommation n'avait aucune odeur, et pourtant, mme marchand, mme
anne, pas mme tonneau cependant. a m'intriguait ferme.

--Je le cros.

--Si bien qu' force de chercher, je finis par me dire: Si le vin que je
bois ne sent rien, tandis que celui de mon public sent mauvais, cela
ne peut provenir que de l'eau que je mets dans le tonneau destin aux
clients.

--Bien raisonn! dis-je d'un ton calme qui ne pouvait effaroucher
Trudent sur l'aveu que sa colre contre l'Auverpin Craquefer avait
laiss chapper.

--Or, continua-t-il, comme je coupe mon vin avec l'eau de mon puits, je
la gotai... Depuis mon baptme, c'tait la premire fois que je buvais
de l'eau. Vous comprenez que, pour ce liquide, je n'avais pas le palais
blas.

--Le got devait donc vous arriver dans toute sa saveur... Et quel a t
ce got?

--Une infection!!!

--Alors?

--Alors j'ai pens  curer mon puits.

La-dessus Trudent se croisa les bras, agita sa tte et repartit d'une
voix indigne:

--Devinez ce que j'ai trouv dans mon puits?

--Je ne suis pas grand devineur. Dites-le-moi.

Rien ne saurait rendre l'organe furibond avec lequel l'aubergiste
exaspr me hurla:

--Un chien crev!!!... Il devait tre l dedans depuis un grand mois au
moins.

--Et vous accusez le charabia de vous avoir jou ce tour?

--Qui donc alors, si ce n'est ce sac  vin dont l'ivrognerie n'en tait
plus  compter ses exploits?... Il a eu beau nier, soutenir qu'il tait
innochent, ouste! je l'ai envoy porter son innochenche ailleurs.

Du moment que l'Auvergnat tait parti, je n'avais pas  plaider pour
lui. Quand j'eus quitt l'aubergiste, il me sembla entendre encore
retentir  mes oreilles la voix de la Belle-Flamande disant  son fils:
Alfred, viens donc faire entendre raison  cette folle de Cydalise!
Invitation d'o il tait rsult pour la Fille du Soleil une danse des
mieux russies. C'tait donc la grande rousse qui, pour se venger comme
elle l'avait promis, aprs avoir pris  Alfred la cl du cadenas de la
caisse, avait jet dans le puits l'animal que le Tombeur-des-Crnes,
le bec tout enfarin, avait t sur le point d'changer contre les dix
mille francs offerts par le Pre aux cus.

                              * * * * *

Sur ces derniers mots, la Godaille but ce qui restait de son grog et, en
reposant son verre sur la table, ajouta:

--Et quand j'aurai ajout que deux mois aprs mon retour  Lille, ma
mre, toujours pour me dpayser, m'expdia  Paris, chez mon autre
oncle, l'entrepreneur Bazart, l'associ de la maison Camuflet et Bazart,
dont je suis l'hritier... aprs avoir t accus d'tre son assassin,
je vous aurai dit toute l'histoire de ma vie.

--Non, non! fit vivement Gontran.

--Pourquoi ce non?

--Parce que vous ne m'avez pas tout dit.

--Qu'ai-je donc oubli? demanda La Godaille en jouant la surprise.

--Vous avez omis justement de me renseigner sur le point qui m'intresse
le plus.

--Bah! quel point?

--Ce qui vous arriva quand, aprs avoir lutt avec le Tombeur-des-Crnes
qui vous avait bless  la main, vous entrtes dans la maison de Vernot.

--Euh! euh! fit la Godaille avec hsitation, tenez-vous beaucoup  le
savoir?

Gontran comprit la dlicatesse du sentiment qui rendait Frdric Bazart
muet sur le point en question. Aussi, pour faire taire ce scrupule, il
s'empressa de dire:

--Je dois vous apprendre que, par Henriette elle-mme, je sais ce qui
arriva.

--Eh bien, alors? fit La Godaille rsistant toujours.

--Seulement je ne connais que le fait principal. Pour viter  celle
que j'aime un rcit trop pnible, je n'ai jamais voulu lui demander des
dtails...

--Dtails qu'elle ne connat pas tous... car, aujourd'hui encore, elle
ignore que ce n'est pas Chauffard qui a tu son pre et Carambol...
J'avais jur au brigadier de laisser Henriette croire  sa mort telle
que les vnements la prsenteraient... J'ai tenu mon serment.

Gontran revint donc  l'assaut:

--Ce sont ces dtails, que je n'ai pas voulu entendre d'Henriette, que
je suis curieux d'apprendre par vous.

--Soit donc! dit La Godaille consentant enfin.

                              * * * * *

Et, tout aussitt, reprenant son histoire  l'endroit voulu:

--Ds que le Tombeur-des-Crnes eut disparu, je pntrai dans la
maisonnette dont, je vous l'ai dit, je refermai la porte derrire moi.
Elle tait bien petite, cette demeure du brigadier! Une seule salle en
occupait tout le rez-de-chausse. A l'tage au-dessus, deux chambres...
l'une occupe par Henriette... l'autre, un peu plus grande, o couchait
le pre. Chaque soir, Carambol dressait son lit au rez-de-chausse.

Quand j'entrai dans la salle d'en bas, claire par une lumire pose
sur la table, le premier objet qui frappa mon regard fut le lit de
l'invalide, simple lit de sangles qui ne supportait qu'un seul matelas.

Les couvertures et draps poss sur une chaise tmoignaient que Carambol
n'avait pas encore achev de prparer sa couche quand s'tait produite
la cause qui avait fait au malheureux quitter le logis.

Dans l'motion pouvante qui me secouait  mon entre en la maison,
deux dtails qui, tout de suite, m'auraient appris l'horrible vrit,
chapprent  mon attention.

Je fus surtout terrifi par le silence sinistre qui rgnait en ce logis
d'o venait de sortir le Tombeur-des-Crnes.

--Henriette! appelai-je d'une voix que la peur tranglait dans ma gorge.

On ne rpondit pas  mon appel.

Alors je pris la lumire sur la table et je m'engageai sur l'escalier.
A moiti de ma monte, je m'arrtai, hsitant  poursuivre. Peut-tre la
jeune fille croyait-elle au retour du misrable Alfred.

--Henriette! rptai-je pour la rassurer, c'est moi, La Godaille.

Toujours mme silence.

Alors j'achevai de monter l'escalier qui m'amena  un petit palier sur
lequel s'ouvraient deux portes. J'en poussai une qui cda sous sa main.

C'tait la chambre du brigadier.

Sur le lit tait tal le costume de chasse que portait Vernot, il y
avait  peine une heure, dans son assaut avec Alfred, et qu'il avait
retir pour endosser l'uniforme avant de se rendre  son poste.

Je quittai vite cette chambre o ne devait plus revenir le brave soldat
et je frappai  l'autre porte du palier.

Personne ne rpondit.

Devant ce silence effrayant, je n'hsitai plus  entrer dans la chambre
de la jeune fille.

Henriette, non plus vtue qu'une femme surprise en son lit, tait
tendue vanouie sur sa couche en dsordre.

En une seconde, je devinai tout! Le misrable Tombeur-des-Crnes, usant
de la violence, l'avait rendue victime du dernier outrage.

J'eus peur que la jeune fille, en reprenant ses sens qui lui
ramneraient le souvenir de son infortune, me trouvt devant elle.
Pour lui viter de rougir en ma prsence, je quittai prcipitamment la
chambre et je redescendis en bas.

Pourquoi le Tombeur-des-Crnes tait-il revenu rder autour de la
maison? Comment avait-il su attirer sur la route le malheureux Carambol,
qui avait d sortir de confiance, sans prendre son fusil que je voyais
sur la table, prs de la lumire?

J'tais l, immobile, cherchant  reconstituer le drame, quand, l-haut,
la voix affaiblie de la jeune fille, revenue  elle, se fit entendre.

--Carambol! appelait-elle.

Un frisson me courut sur le corps. Elle ignorait donc le sort de
son vieil ami? Allais-je avoir  le lui apprendre? A tout hasard, je
rpondis:

--Carambol n'est pas encore de retour, mademoiselle Henriette... Il m'a
envoy pour garder la maison quand, tout  l'heure, je l'ai rencontr en
revenant, aprs avoir accompagn votre pre... Voulez-vous que je monte?

Ignorant que, pendant son vanouissement, j'avais pntr chez elle, la
jeune fille, pour me cacher le dsordre de sa chambre qui tait rsult
de la lutte, me rpondit vivement:

--Non, ne montez pas. Je vous rejoins.

Et, tout aussitt, je la vis apparatre, vtue d'un peignoir, descendant
l'escalier.

Si grand effort qu'elle ft pour me dissimuler son accablement, elle
tremblait la fivre, son pas chancelait. Elle s'approcha de la table
prs de laquelle se trouvait un escabeau. Elle se laissa tomber sur ce
sige en me demandant:

--Quand vous l'avez rencontr, Carambol avait-il dcouvert de qui
venaient ces deux cris de souffrance qui ont retenti aux environs?

A ces mots, je me souvins des deux gmissements que le brigadier et moi
nous avions aussi entendus. Je cherchais une rponse  cette question
inattendue, quand Henriette me prit brusquement la main en s'criant:

--Du sang! Vous tes bless!

Ma foi! je l'avais oubli, ce coup de couteau du Tombeur-des-Crnes! En
me le rappelant, Henriette rveilla soudainement ma fureur contre cet
homme et, sans rflchir, je m'criai:

--Oh! je le rattraperai, ce sclrat que je n'ai pu assommer  sa sortie
de cette maison!

J'aurais bien voulu ravaler mes paroles, mais il tait trop tard:
Henriette s'tait redresse, rouge de la pense de son dshonneur,
attachant sur moi son regard dsol. D'une voix frmissante, elle me dit
lentement:

--Si vous avez vu sortir cet homme d'ici, alors vous savez tout.

Le courage me manqua pour rpondre. J'attirai sous mes lvres le front
d'Henriette et j'y dposai un baiser de frre. Au fond, c'tait,  mon
insu, une rponse que comprit la jeune fille, car, sa fermet factice
l'abandonnant, elle clata en sanglots qui lui permirent  peine de
balbutier:

--Perdue! perdue!

Je profitai de l'garement de son dsespoir pour lui arracher peu  peu
le rcit de ce qui s'tait pass.

Les confidences de la jeune fille, jointes  tout ce que je savais de ce
qui avait prcd, me permirent alors de reconstituer le drame. Voici,
selon moi, les faits tels qu'ils devaient avoir eu lieu.

Soit pour reprendre ce chien perdu dont il lui tait offert dix mille
francs et qu'il souponnait toujours le brigadier de lui avoir enlev;
soit que, certain d'avoir touch en plein corps, il voult savoir ce
qu'il allait advenir de celui qu'il avait tratreusement bless, le
Tombeur-des-Crnes, affol par une haine furieuse, encore attise par
sa double dfaite devant le public, tait accouru, derrire nous,  la
demeure de Vernot.

Peut-tre qu'en voyant le brigadier partir pour aller  son poste il
l'et assassin si je n'eusse t l, faisant la conduite  Vernot.
Alors la haine avait fait place  la cupidit. Dix mille francs  palper
taient une jolie fiche de consolation. Il avait donc pens  reprendre
son chien dans cette maisonnette qui n'tait plus garde que par une
jeune fille et un invalide.

Trop prudent pour s'exposer  un coup de fusil comme celui dont il
avait t salu quand il tait venu, la nuit prcdente, rder autour du
logis, il avait us de ruse.

Carambol, aprs avoir soigneusement ferm porte et volets, comme le lui
avait recommand le brigadier au dpart, tait en train de prparer son
lit dans la salle d'en bas quand,  vingt mtres de la maison, dans les
taillis, s'tait lev un long et dsespr cri d'appel.

Tout aussitt, de sa chambre o elle se dshabillait, Henriette avait
demand:

--As-tu entendu, Carambol?

L'invalide tait un vieux renard au fait de bien des tours.

Dans sa carrire de douanier, il en avait tant et tant vu de grises,
qu'il et rendu des points  saint Thomas.

--Connu! connu! ricana-t-il. Ne faites pas attention, ma petite
Henriette. Si Chauffard bat la campagne, c'est une frime pour attirer la
brigade par ici pendant qu'il fera sa troue dans la direction du pav
Lassaut. Connu! vous dis-je, archi-connu! J'y ai t pris dans le temps.

Il riait encore quand tait parti le second appel, tant douloureux, que
la jeune fille mue avait repris:

--Mais si ce n'tait pas une ruse?

Et, en pensant  moi:

--Qui sait si ce n'est pas M. La Godaille auquel il sera arriv un
accident en revenant d'accompagner mon pre?

Il m'avait pris  la bonne, le brave invalide. A mon nom, il fut
branl.

--Ce serait tout de mme bien possible, avoua-t-il.

Mais regimbant au souvenir de la consigne donne par Vernot de bien
veiller sur sa fille:

--Je ne peux pas, pourtant, vous laisser seule, rpliqua-t-il.

--Oh! c'est si prs de la maison! Dix secondes te suffiront pour aller
et venir.

--Euh! euh! dix secondes! pas avec ma guibolle de bois, objecta
l'invalide dont la voix qui flchissait indiqua  Henriette qu'il
fallait insister.

--Songe donc un peu! Si c'tait M. la Godaille? appuya-t-elle.

--Allons! on y va! lcha Carambol.

Comme l'avait dit Henriette, c'tait tout prs de la maison... si prs
mme que, par malheur, Carambol, croyant n'avoir pas  perdre la porte
de vue, ngligea de la fermer. Il partit, laissant la lumire qui
brlait sur la table.

J'en suis certain, le Tombeur-des-Crnes ne pensait pas  l'assassiner.
Il voulait le mettre dans l'impossibilit de regagner la maison. La
preuve en est dans un dtail qui chappa le lendemain  l'enqute, quand
on releva le cadavre.

La jambe de bois tait brise!

On attribua cette rupture  la chute de l'invalide mortellement bless.

Pour moi, il dut en tre autrement. Je parierais que le
Tombeur-des-Crnes, accroupi dans un foss de la route, sur le passage
de Carambol, bien au niveau du sol, a bris la jambe de bois du coup
violent d'un gourdin qu'il s'tait fait en arrachant un jeune arbre du
taillis. Cette sorte de massue, encore frache dans ses clats, je l'ai
retrouve le lendemain  dix mtres de l'endroit du crime.

L'ide de casser la jambe  Carambol tait trs adroite. C'tait
immobiliser le brave homme sur place pendant tout le temps ncessaire au
Tombeur-des-Crnes pour visiter la maison  la recherche de son chien.

Pour ce qui est de la fin du drame, j'en suis rduit aux conjectures.
Carambol, malgr son ge, tait encore un homme vigoureux. S'il manquait
par une jambe, il se rattrapait par des bras solides. Je suppose donc
que, dans sa chute, il sera tomb sur Alfred qu'il aura saisi de
ses mains de fer... Qui sait s'il ne l'tranglait pas!!! Alors le
Tombeur-des-Crnes aura demand sa dlivrance  son couteau.

Aussitt libre, il s'lana vers la maison.

Pas plus qu'il n'avait projet la mort de Carambol, je crois que le
misrable n'avait pens  Henriette. Il comptait trouver le chien dans
la salle d'en bas ou dans les communs du jardin, et, aprs avoir visit
le rez-de-chausse, il allait passer dans les dpendances extrieures
quand, au bruit de ses pas qu'il ne songeait pas  assourdir, Henriette,
croyant au retour de l'invalide, demanda d'en haut:

--Eh bien, Carambol, qu'tait-ce, vieil ami?

A cette voix de la fille de son ennemi, la haine qu'il avait voue au
brigadier se rveilla terrible et, dans son cerveau incendi, se dressa,
soudaine, furieuse, irrsistible, la pense d'une atroce vengeance...
Vous savez le reste.

Voil, je le rpte, comment j'ai reconstruit le drame  l'aide de ce
que je savais et des confidences d'Henriette.

Je la vois encore, la pauvrette, lorsque, la tte cache sur ma
poitrine, elle me fit,  grand'peine, le rcit de la lutte o elle
avait succomb, s'affligeant moins sur elle que sur son pre lorsqu'il
apprendrait la vrit.

--Pauvre pre! pauvre pre! sanglotait-elle.

Hlas! pouvais-je dire que celui pour qui elle redoutait une immense
douleur ne reviendrait jamais sous ce toit qui ne devait plus abriter
qu'elle seule?

Tout  coup elle me demanda:

--O est donc Carambol?

Sa douleur lui avait accord une trve pour penser  son vieux
compagnon.

Alors, avec bien des mnagements, il me fallut lui apprendre la mort
de l'invalide, assassin par celui qui avait t le bourreau de son
honneur.

A ce surcrot d'affliction qui attendrait, le lendemain, celui qu'elle
comptait revoir, elle rpta:

--Pauvre pre! pauvre-pre!

Une pense me vint.

Ne se pouvait-il pas que le dsespoir d'Henriette rendt nul l'espoir
emport par Vernot que sa mort donnerait une pension  son enfant?
Il fallait que les vnements justifiassent l'accusation contre le
contrebandier Chauffard en le faisant coupable de la mort du brigadier.
Un de plus encore n'ajouterait rien au compte de cet homme dj six fois
meurtrier... Il tait de toute ncessit de lui faire endosser aussi le
trpas de Carambol.

Je laissais impuni le vritable meurtrier, mais je devais ce sacrifice 
la rputation de la jeune fille.

Usant donc d'un subterfuge, je lui dis doucement:

--Il tient  vous de diminuer de moiti la douleur qui attend demain
votre pre  son retour.

Et comme ses yeux, pleins de larmes, me regardaient sans comprendre,
j'ajoutai:

--Cachez-lui une partie de la vrit... Plus tard, vous lui apprendrez
ce qui vous regarde... Je sais qu'un obstacle s'oppose  ce que je
vous propose: c'est la mort de Carambol qu'il faudra expliquer  votre
pre...

Sous ce prtexte de mnager Vernot qui, malheureusement, n'avait plus
besoin d'explications, j'amenai Henriette  un consentement qui, sans
qu'elle s'en doutt, assurait le secret de son malheur.

--Laissez-moi prparer les vnements de telle sorte que l'assassinat de
Carambol ne soulve aucun soupon qui remonte  vous.

Mon moyen fut bien simple. Quand j'eus fini par arracher le consentement
d'Henriette, j'enfermai la jeune fille  double tour dans la maison.
Puis j'allai glisser la cl dans une poche de l'invalide et,  ct du
cadavre, je plaai son fusil que j'avais rapport de la grande salle.
D'o il rsulta que, le lendemain, l'enqute conclut que Carambol, aprs
avoir entendu les trois coups de fusil au carrefour des Roches, s'tait
chapp du logis qu'il avait soigneusement referm, pour courir au
secours du brigadier, et que, surpris par la bande de Chauffard, il
avait t tu avant d'avoir pu faire usage de son arme.

Au point du jour, Henriette apprit la mort de son pre, tu, lui dit-on,
 son poste dans une attaque de Chauffard.

L'enqute avait expliqu le trpas de l'invalide. Le brigadier n'tait
plus l pour l'aveu que voulait lui faire Henriette. La jeune fille
comprit que le mieux tait de taire un secret qui n'tait connu que de
moi.

--Et de moi  qui elle a tout dit, ajouta Gontran.

Ensuite, d'une voix triste:

--De vous, de moi... et du coupable, s'il vit encore.

A ces mots, La Godaille se redressa tincelant de colre et tendant
la main o se voyait la cicatrice du coup de couteau donn par le
Tombeur-des-Crnes:

--Oh! grina-t-il, qu'il vive encore, le gueusard, et qu'il me tombe un
jour sous la coupe... Je ne vous dis que a!!!

Il achevait quand reparut Henriette, arrivant de la mansarde o elle
avait t visiter sa malade.

Gontran prit entre ses mains la tte charmante de la gracieuse blonde
et, sur le front, il lui dposa un long et muet baiser.

Puis il la conduisit devant La Godaille.

--Monsieur Frdric Bazart, dit-il, je vous demande d'tre le tmoin
d'Henriette que j'pouserai dans un mois.




                                  V


A cette annonce de leur mariage  si prochaine date faite par son amant,
Henriette secoua la tte d'un air de doute et objecta en riant:

--Oh! oh! nous marier dans un mois... si ton oncle, M. Fraimoulu, ne
vient pas mettre son hol!

Ne pas croire que le jeune homme ft indpendant, c'tait donner de
l'peron  Gontran qui s'cria:

--Ah! c'est ainsi! Eh bien! pas plus tard que tout de suite, je vais
aller annoncer notre mariage  mon oncle, en lui donnant cet avis qu'il
fltera  vouloir s'y opposer.

--Rappelle-toi le conseil de M. Cabillaud... Ton oncle, dans l'tat o
l'a mis son domestique Pietro, ne se soucie peut-tre pas de ta visite.
Tu vas le prendre dans un mauvais moment. A sa peau de tigre, il joint
probablement l'humeur de cet animal.

--Bah! bah! qui sait si mon oncle n'est pas de la nature des ctelettes
qui s'attendrissent aprs avoir t battues? rpondit le jeune homme en
riant.

Il tendit la main  La Godaille qu'il croyait dispos  rester avec
Henriette jusqu' son retour. Mais ce dernier s'empressa de dire:

--Je vous accompagne. Pendant que vous entrerez chez M. Fraimoulu, je
monterai  l'tage au-dessus faire ma visite  M. Grandvivier.

Et les deux jeunes gens partirent.

Arrivs  destination, c'est--dire au moment o, sur le palier de son
oncle, Gontran allait se sparer de La Godaille qui avait encore un
tage  monter, un souvenir revint au neveu de Fraimoulu en pensant  ce
nom de Cydalise que portait la cuisinire du magistrat.

--Regardez donc bien le cordon bleu de M. Grandvivier, conseilla-t-il 
Frdric Bazart.

--Ah! oui, fit ce dernier; qui s'appelle aussi Cydalise comme la
saltimbanque? Vous me l'avez dj dit en me demandant si les deux, par
hasard, n'en feraient pas qu'une... A quoi je vous ai rpondu que la
cuisinire est brune, tandis que l'autre, la Fille du Soleil, tait d'un
roux ardent.

--Une perruque ou une teinture ne peuvent-elles pas mtamorphoser une
brune en rousse? Examinez toujours avec attention, insista Gontran.

--C'est convenu! dit la Godaille qui continua l'ascension de l'escalier,
pendant que Gontran sonnait chez son oncle.

La porte lui fut ouverte par un grand diable,  la face soigneusement
rase, dont les traits immobiles donnaient  croire qu'il tait porteur
d'une tte en bois. Raide comme un piquet, mais la voix mielleuse, il
demanda:

--Monsieur dsire?

--Je veux voir mon oncle, M. Fraimoulu, rpondit Gontran devinant qu'il
tait en prsence du remplaant de Pietro.

--Mille pardons de ma demande! Je n'avais pas encore l'honneur de
connatre monsieur, dbita le valet toujours gourm.

Et, en refermant la porte derrire le jeune homme, il annona:

--M. _de_ Fraimoulu est dans son cabinet de travail.

--_De_, se rpta Gontran tonn de la particule; est-ce que mon oncle
s'est dcouvert des parchemins depuis hier?

Il trouva Fraimoulu emmitoufl dans une ample robe de chambre, avachi
sur un large fauteuil tout garni d'oreillers qui lui soutenaient les
reins.

--tes-vous donc indispos, cher oncle? s'cria hypocritement le neveu.

--Oh!  peine! Je me suis trouv dans un courant d'air, dclara
ngligemment Fraimoulu tout en faisant une grimace arrache par la
douleur que lui avait occasionne le tout petit mouvement du cou dont il
avait salu Gontran.

Puis, pour ne pas laisser la conversation s'appesantir sur son tat
maladif, il demanda brusquement:

--Hein! tu as vu Hilarion?

--Qui appelez-vous Hilarion?

--Mon nouveau valet de chambre.

--Comment! vous avez congdi Pietro! un sujet qui promettait tant!
Est-ce que c'est lui qui, en ouvrant une fentre, vous a fait attraper
votre courant d'air?... Vrai! je le regrette, ce garon... il avait une
certaine allure!

Fraimoulu avana une lvre ddaigneuse.

--Oh! fit-il, comme allure, il n'approchait pas du grand air d'Hilarion!
As-tu remarqu son grand air? Comme on voit tout de suite qu'il n'a
jamais servi que la plus haute aristocratie!... Il sort de chez le duc
Riaco del Punaisiados, la plus illustre famille d'Espagne. Elle a le
droit de s'asseoir sur une marche du trne.

--Alors, encore une perle, votre Hilarion?

--Oui. Puisque je faisais tant que de remplacer Pietro, j'ai voulu
trouver tout de suite le plus-que-parfait. Alors, ce matin, aprs le
dpart de Pietro...

--Mais pourquoi est-il parti, ce remarquable Auvergnat?

Pris de court, Fraimoulu rpondit:

--Pietro a opt pour une place de prcepteur des enfants dans une riche
famille anglaise.

--Pour en revenir  Hilarion? appuya le neveu sans sourciller au
mensonge de son oncle.

--J'ai voulu, te disais-je, aller au plus-que-parfait. Alors, ce matin,
j'ai envoy mon portier au plus clbre bureau de placement du
quartier Saint-Germain... un bureau o la haute noblesse se fournit
de domestiques. J'avais bien recommand  mon portier de dire qu'on ne
m'expdit que la crme du bureau.

--Et on vous a envoy Hilarion?

--Dont les certificats attestent qu'il n'a jamais servi que sur les plus
hauts sommets de l'aristocratie: des princes, des ducs, des marquis.

--Et, aprs tant de nobles matres, Hilarion a consenti  entrer chez un
simple bourgeois comme vous?

--Il a commenc par se faire tirer un peu l'oreille. J'ai fini par le
dcider en lui accordant deux lgres concessions. La premire, que ses
gages seraient doubls.

--La seconde?

--Oh! celle-l est une concession uniquement faite  l'amour-propre de
ce brave garon n'ayant jamais servi que la noblesse.

--C'est?

--C'est que, entre nous, tout  fait dans l'intimit, je le laisserais
m'appeler baron. Tu comprends? Pour ce que a me cotait, j'ai donc
cd.

Gontran avait tout cout sans broncher. Pendant qu'il tait en train de
s'amuser, il voulut se faire la bonne mesure.

--Oui, dit-il tout srieux; mais avec votre incomparable Hilarion vous
n'allez que sur une jambe. Il vous manque encore une cuisinire, cet
illustre cordon bleu que vous prtendiez conqurir.

--Erreur! mon neveu!... Je l'ai, ce phnix de la casserole! Sache donc
que j'ai fait coup double! En mme temps qu'un valet de chambre, j'avais
demand une cuisinire. Un monstre de talent auquel l'art culinaire
ait rvl tous ses secrets, avais-je crit au directeur du bureau de
placement pour bien lui dsigner le sujet qu'il fallait m'envoyer.

--Et vous avez reu votre monstre?

--Une heure aprs, il arrivait.

--Bien garanti monstre?

--Tout ce qu'il y a de plus monstre... et je dirai mme garanti fort
spirituellement par le directeur du bureau de placement qui, dans son
bulletin d'envoi, m'a crit: Je crois ne pas mieux vous recommander
Ptronille qu'en vous disant qu'elle est reste vingt-trois ans chez
un cur. Or, tu le sais; on a le bec difficile dans le clerg. On se
connat en bons morceaux... Qui nous a transmis les recettes culinaires
du moyen ge, si ce n'est les moines? Grosse abbaye, bonne marmite, dit
un proverbe.

Et, tout superbe, Athanase Fraimoulu articula avec un sourire de
triomphe:

--Grce au talent de Ptronille, je compte, avant peu, prendre ma
revanche de l'chec que m'a valu cette misrable Nadje... Ds demain,
j'enverrai de nouvelles invitations.

Gontran crut devoir prcher un tantinet la prudence  son oncle.

--A votre place, j'attendrais, conseilla-t-il doucement.

--Attendre quoi? fit Fraimoulu.

--Que Ptronille m'ait bien prouv son prodigieux talent.

--Mais elle me l'a prouv ce matin mme  djeuner.

--Ah! elle vous a fait un fin djeuner?

--Fin? Non. Et c'est l son mrite... Elle m'a servi le plat le plus
simple, le plus vulgaire. Dame! tu comprends? Cette fille arrivait.
Elle a employ le premier ingrdient qu'elle avait sous la main. J'avais
faim. Elle tait donc presse. Je lui ai laiss la bride sur le cou sans
rien commander. Je l'attendais l... Elle ne m'a servi qu'un plat, mais
je m'en suis fourr jusque-l, par exemple!... Donc, qui sait faire
pareil rgal d'un si modeste plat doit oprer des miracles quand elle
s'attaque aux savantes combinaisons de l'art.

Et Fraimoulu, plein d'enthousiasme, rpta en se passant la main sous le
menton:

--Oui, je m'en suis fourr jusque-l.

--Peut-on savoir quel est ce plat? demanda Gontran.

--Des haricots au lard... Hein! c'est bien simple, n'est-ce pas? mais a
m'a suffi pour la juger.

Voulant toujours inviter  la prudence, Gontran secoua la tte en
disant:

--C'est juger bien vite! J'en suis pour ce que j'ai avanc tout 
l'heure; j'attendrais encore.

Cette mfiance de son neveu froissa Fraimoulu, qui pronona d'un ton
sec:

--J'ai une proposition  te faire, monsieur Saint-Thomas. Voici bientt
six heures. Reste  dner. Tu apprcieras par toi-mme.

Ensuite, en appuyant:

--Et je suis de bonne foi en t'offrant l'preuve, car, pas plus que toi,
je ne sais ce que Ptronille nous rserve pour dner... Afin de mieux
asseoir mon jugement, je suis dcid, pendant plusieurs jours, 
lui laisser, comme je te le disais, la bride sur le cou... Voyons,
acceptes-tu?

Gontran pensa qu'il obtiendrait plus facilement de la bouche de son
oncle, quand elle serait pleine, le Oui  son mariage, qu'il venait
chercher.

--J'accepte, dit-il.

Le mot tait  peine lch que la pendule tinta six heures. Le sixime
coup vibrait encore quand la porte s'ouvrit. Sur le seuil apparut
Hilarion, toujours raide, qui pronona:

--Monsieur le baron est servi.

Aprs quoi, venant se placer derrire le fauteuil  roulettes sur lequel
ses membres trop caresss par Pietro foraient Fraimoulu  rester clou,
l'ancien valet du duc Riaco del Punaisiados ajouta:

--Si monsieur le baron le permet, j'aurai l'honneur de le rouler devant
son couvert.

--Faites, Hilarion, accorda Fraimoulu dont la figure radieuse
semblait dire  son neveu: Quelle perle! Comme il sent son faubourg
Saint-Germain!

Au milieu de la table se dressait un plat couvert, sur lequel l'oeil de
Fraimoulu s'attacha gloutonnement. Curieux de savoir le mets dlicat que
Ptronille offrait  son apptit, il porta la main au couvercle qu'il
souleva.

--Encore! s'cria-t-il.

C'tait une nouvelle plate de haricots au lard!

Gontran avait retenu son envie de rire. Il y eut dans sa voix l'accent
d'une conviction profonde quand il dit  son oncle un peu penaud:

--Rchauffs, les haricots sont meilleurs,  ce qu'on prtend.

--Au fait, fit Fraimoulu reprenant son aplomb, je ne suis pas fch que
Ptronille ait pens  nous en resservir. Tu vas vrifier si mon loge
tait exagr. Seulement, ne t'en gave pas trop. Rserve ton apptit
pour les autres plats.

A cette recommandation, la voix respectueuse d'Hilarion fit entendre un
conseil.

--J'aurai l'honneur d'inviter monsieur le neveu de M. le baron  en
prendre sa suffisance, attendu que ce plat compose tout le dner.

--Hein! fit Fraimoulu ahuri.

Mais croyant  quelque malentendu.

--Allez me chercher Ptronille, commanda-t-il.

Derrire Hilarion arriva une grande femme,  solide charpente, de noir
vtue.

--Comptez-vous, ma fille, me servir perptuellement des haricots?
demanda schement le matre.

La cuisinire ouvrit des yeux tonns.

--Est-ce qu'on n'a pas dit  monsieur que je sortais de chez un cur?
dbita-t-elle avec le plus pur accent picard.

--Oui, et o vous tes reste pendant vingt-trois ans. C'est mme pour
cela que je vous ai accepte.

--Eh bien, alors? fit la fille croyant avoir tout dit.

--Qu'entendez-vous par votre eh bien, alors? Vous ne comptez pas
prtendre que votre cur n'a jamais mang que des haricots?

--Pardonnez-moi.

--Pendant vingt-trois ans!!! s'exclama Fraimoulu.

--Oui, monsieur.

Et d'une voix pleine de componction, Ptronille poursuivit:

--Monsieur le cur n'avait pas un sou  lui... Tout passait  ses
pauvres... Alors il conomisait sur son estomac. Et il serait mort de
faim sans quelques cultivateurs, de ses paroissiens, qui lui remontaient
ses provisions, au moment de la rcolte.

--Et o tait sa paroisse?

--A ct de Soissons.

--Mais s'il mangeait toujours des haricots, que se rservait-il pour ses
vendredis et son carme? objecta Fraimoulu.

--Encore des haricots... mais sans lard... Je ne lui jamais fait que des
haricots pendant vingt-trois ans.

--Bigre! Je l'entends d'ici, votre cur! s'cria Gontran merveill.

Mais, subitement, il resta la bouche bante, tout surpris de
l'occupation singulire  laquelle se livrait Hilarion pendant ce
dialogue sur les haricots.

Elle tait, en effet, bien trange, cette occupation d'Hilarion pendant
l'aveu de Ptronille qu'en vingt-trois ans passs au service de son cur
elle ne lui avait jamais cuisin que des haricots.

Plac derrire le fauteuil de Fraimoulu, le valet,  l'aide d'un mtre
 ruban, mesurait la hauteur du dos, la largeur des paules, la distance
de l'paule au coude que lui offrait le torse du baron, trop absorb
par son interrogatoire de la cuisinire pour se douter du mtrage dont
il tait l'objet. Le rsultat donn par cette srie de mesures prises
tait vraisemblablement du got d'Hilarion, car il avait des petits
coups de tte approbateurs et quelque chose comme un sourire, faisant
grimacer sa face de bois, lui donnait l'air d'un casse-noisette suisse.

D'abord tonn, Gontran qui se rappela de quels coups de poing
l'Auvergnat Pietro avait endolori l'chine de son oncle, finit par
s'expliquer l'acte d'Hilarion.

--Il lui prend mesure d'un cataplasme, se dit-il.

Cependant, s'tait leve la voix svre d'Athanase Fraimoulu, qui
demandait  Ptronille:

--Donc, ma fille, vous ne connaissez que les haricots au lard?

--Et sans lard, dit la cuisinire plaidant sa cause.

--Bref, vous n'avez jamais servi autre chose  votre cur?

--Je lui ai aussi servi sa messe.

Ce n'tait vraiment pas assez pour justifier le titre de cordon bleu que
Fraimoulu voulait entendre ses futurs invits octroyer  sa cuisinire.

En consquence, il tira de la poche de son gilet deux louis qu'il tendit
 Ptronille, en articulant  mots pess:

--Voici vos huit jours, ma fille.

Puis, d'un geste grave et mme majestueux, il montra la porte 
Ptronille qui se retira, la joie dans l'me, en se disant:

--Nous ne sommes encore qu'au 6 du mois et j'ai reu neuf fois mes huit
jours!!! Bon tat! J'ai bien eu raison de quitter le balayage des rues.

Aprs ce cong donn, Fraimoulu tait rest mlancolique, le regard
attach sur le plat de haricots, seule ressource du dner.

--Sapristi! ce n'est vraiment pas le quart d'heure pour lui parler de
mon mariage! pensa Gontran.

Encore une fois se fit entendre la voix respectueuse d'Hilarion.

--Oserai-je donner un conseil  M. le baron? demandait-elle.

Mais Fraimoulu tait baron de si frache date et il avait telle
proccupation de son dboire qu'il tait bien excusable de ne pas
s'apercevoir qu'Hilarion s'adressait  lui.

--Monsieur le baron? rpta le valet pour appeler son attention.

--Eh! mon oncle, c'est vous le baron, cria le neveu en lui poussant le
coude.

--Voici deux tranges dners que je t'offre, mon garon, confessa
Fraimoulu secouant sa torpeur.

Puis, prenant feu soudainement:

--Oui, je le jure, cria-t-il, cote que cote, je saurai conqurir la
cuisinire qu'il me faut!

--Je n'en doute pas, mon oncle... Mais, pour le moment, je crois que
vous feriez bien d'couter Hilarion, qui parat avoir quelque chose 
vous proposer pour corser un peu notre dner.

--Est-il vrai, Hilarion?

--J'aurai l'honneur de dire  monsieur le baron qu'il me souvient que,
dans un cas tout semblable, mon dernier matre, le noble duc Riaco del
Punaisiados, m'envoya chercher du petit sal chez le charcutier.

--Eh! eh! je goterais volontiers de ce manger de duc! fit Gontran pour
tirer son oncle d'embarras.

--Faites, Hilarion, commanda le matre.

Hilarion partit, mais tout aussitt il reparut en disant:

--Dans sa prcipitation  s'en aller, Ptronille a emport la cl de la
cuisine. J'aurai l'honneur de demander  M. le baron la permission
de laisser la porte entr'ouverte derrire moi, afin de m'viter la
confusion douloureuse d'avoir  faire lever M. le baron pour venir
m'ouvrir  mon retour.

Et, certain que sa requte lui tait accorde, Hilarion s'loigna sans
attendre de rponse.

--Hum! quel serviteur! Crois-tu que, pour lui, j'ai eu la main heureuse?
Quel langage! quelle tenue! Et comme c'est un garon dbrouillard,  en
juger par son ide du petit sal!

--Et combien payez-vous ce phnomne?

--Deux cents francs par mois et mes vieux habits... En plus, un
supplment de trente francs parce qu'il parle l'indien! Que, demain,
il me plaise de visiter l'Inde dans ses coins les plus reculs, grce 
Hilarion, je ne serais pas plus embarrass pour me faire comprendre que
si j'tais sur le boulevard des Italiens!

--C'est l un point important, dont vous avez bien fait de tenir compte,
dclara gravement le neveu.

--En somme, il me revient pour ainsi dire  rien, une misre! Songes-y
donc! 230 francs par mois!

--Et vos vieux habits... que vous oubliez.

--Oh! pour ce qui est de a, Hilarion n'aura pas grand profit, car j'use
mes effets jusqu' la corde.

Et, aussi convaincu que satisfait, Athanase Fraimoulu rpta:

--Oui, j'ai eu la main heureuse avec Hilarion! Cela me console de mes
dboires avec Pietro, Nadje et Ptronille.

Puis, renfourchant son dada:

--Mais, je te le rpte, j'aurai ma cuisinire... une perle comme
Hilarion... les deux feront la paire... duss-je aller la chercher au
bout du monde!

--Dans l'Inde, par exemple. Ce serait une occasion pour vous de rentrer
dans vos trente francs par mois pour l'Indien que parle Hilarion,
conseilla Gontran qui touffait de son rire contenu.

Ensuite, aprs une courte pause:

--Dites donc, mon oncle? reprit le neveu.

--Quoi, cher ami?

--Vous me faites l'effet de vouloir aller chercher bien loin ce que vous
avez sous la main. Je connais, moi, une fameuse cuisinire qui n'est pas
bien loin d'ici... une vraie merveille.

--Tu connais une merveille, toi?

--Oui, qui s'appelle Cydalise.

--La cuisinire de mon locataire, M. Grandvivier?

--Elle-mme. Ne vous souvient-il plus de notre dner chez le magistrat?
Avez-vous oubli l'vanouissement de cette fille en plein salon,
vanouissement que le docteur Cabillaud pre a expliqu par un tat
nerveux que calmerait un repos de deux ou trois mois  la campagne?...
Ce serait pour vous une affaire d'un peu de patience  avoir. Puisque M.
Grandvivier, devant nous tous, a rendu sa libert  Cydalise, pourquoi
ne pas manoeuvrer pour que ce cordon bleu mrite entre chez vous aprs
le rtablissement de sa sant?

Athanase Fraimoulu eut un sourire malin.

--J'y ai bien pens, mon garon, dit-il. Je t'avouerai mme que mon
intention tait, ce matin,  son dpart, de guetter Cydalise pour lui
faire les plus brillantes offres.

--Qui vous en a empch?

--Le docteur Cabillaud pre.

--Il vous a dit du mal de Cydalise?

--Pas le moins du monde!... Ah! mon cher, on a bien raison de dire qu'il
faut s'attendre  tout avec les femmes! Tu sais que Cydalise, se sentant
malade, avait accept la clef des champs que lui offrait M. Grandvivier?
Ce matin, proutt! le vent avait tourn, ce n'tait plus cela, Cydalise
refusait de s'en aller. Quand Cabillaud pre, qui redemandait son fils 
tout le monde...

--Il est aussi venu chez moi.

--Et pareillement chez moi o, je le reconnais, il est arriv bien 
propos pour me soigner... du coup d'air que j'ai attrap cette nuit...

--Pauvre oncle! gmit hypocritement le neveu qui semblait ne s'tre pas
aperu du petit arrt de Fraimoulu avant de parler de son coup d'air.

L'oncle, pour ne pas le laisser insister sur le coup d'air en question,
reprit vivement:

--Pour en revenir  Cydalise, je te dirai donc que Cabillaud pre, tout
en me prodiguant ses soins, m'a cont qu'avant d'entrer chez moi il
tait mont chez M. Grandvivier pour s'informer de son fils disparu.
Tout naturellement il a demand des nouvelles de Cydalise, qu'il avait
soigne la veille, en insistant sur la ncessit d'envoyer cette fille
respirer l'air des champs. L-dessus, le magistrat lui a rpondu: Alors
tchez de lui faire entendre raison, car, moi, j'y renonce! Puis il a
appel Cydalise qui, quoiqu'ait pu dire Cabillaud et malgr l'insistance
du juge  lui rendre sa libert, a positivement refus de quitter sa
place. Et le plus tonnant, m'a dit Cabillaud, c'est que, tout en
refusant, Cydalise avait l'air de ne pas demander mieux que de s'en
aller.

--Cydalise est sans doute dvoue  son matre, avana Gontran.

--Il faut croire aussi que la place est bonne chez

M. Grandvivier, ajouta Fraimoulu.

Il avait  peine prononc le nom du juge qu'il leva vivement les yeux au
plafond en s'criant:

--A propos de M. Grandvivier, que se passe-t-il donc chez lui?
Entends-tu ce vacarme?

--Parbleu! il faudrait tre sourd pour ne pas entendre, rpondit
Gontran.

--Un vrai remue-mnage!

--Ils courent ou ils dansent.

En effet, un tapage de pas prcipits rsonnait  l'tage suprieur et,
 ce fracas, se mlait le murmure de plusieurs voix.

A ce moment, leur attention fut dtourne par le claquement de la porte
qui se refermait dans la cuisine de Fraimoulu.

--Ah! voici Hilarion qui rentre avec son petit sal! annona Gontran.

--Ma foi!  la guerre comme  la guerre! Le petit sal, aprs tout,
n'est pas sans mrite. Pour une fois, on n'en meurt pas, dclara
Fraimoulu se prparant  faire fte  ce produit de la charcuterie.

Et ils attendirent, le nez braqu vers la porte, l'entre d'Hilarion et
du petit sal.

Mais Hilarion ne parut pas.

--Probablement qu'il dispose sur un plat ses morceaux que le charcutier
lui a livrs dans un papier, avana Fraimoulu pour expliquer ce retard.

Hilarion aurait eu dix fois le temps d'taler son petit sal sur un plat
quand Fraimoulu reprit tonn:

--Nous l'avons cependant bien entendu rentrer.

--Certes! Il a referm assez fort la porte qu'il avait demand, en
partant, de laisser entr'ouverte pour nous viter la peine d'aller lui
ouvrir, appuya Gontran.

--Alors, que fait-il dans la cuisine?

--Il met sans doute de ct les morceaux qu'il se destine, supposa le
neveu.

--Qu'il ne s'en avise pas!!! fit Fraimoulu svrement.

--Peut-tre que l'exigeait ainsi de lui le duc Riaco del Punaisiados.
Dans la haute aristocratie, ils ont de telles manies qu'ils ont
rapportes des croisades! dbita Gontran qui s'amusait de l'impatience
de son oncle dont les mchoires se remuaient comme si, dj, elles
trituraient la viande dsire.

--A quoi perd-il ainsi son temps? gronda Fraimoulu n'osant pas faire
encore acte d'autorit envers un serviteur aussi rare.

--Il est si dbrouillard, comme vous me l'avez dit, qu'il lui sera venue
l'ide de faire dessaler son petit sal. C'est une affaire de quatre
heures  attendre.

Mais la patience chappa  Fraimoulu qui hurla:

--Ah a! Hilarion, pour quand?

Profond silence.

Cette fois, les hommes se regardrent des plus tonns.

--Quelqu'un est pourtant entr, dit Gontran.

--Et qui a referm la porte derrire lui, continua l'oncle.

--Allons voir, proposa le neveu.

Ensemble ils gagnrent la cuisine.

Sur le carreau de la cuisine, une femme vanouie tait tendue.

Cette femme tait Cydalise!




                                 VI


Rigide, froide, renverse sur le dos, Cydalise montrait aux regards de
l'oncle et du neveu un visage ple, sur lequel l'vanouissement
avait immobilis l'expression du sentiment qui lui avait fait perdre
connaissance. Ce sentiment tait celui de l'pouvante.

Cette fille,  n'en pas douter, fuyant devant un danger qui l'affolait
de terreur, s'tait prcipite au hasard dans la cuisine ouverte comme
dans un refuge, et s'tait vanouie aprs en avoir machinalement referm
la porte.

--Que vient-il donc de se passer chez M. Grandvivier? rpta Fraimoulu.
L'entre de la cuisinire du juge dans ma cuisine a suivi presque
instantanment le vacarme de pas et de voix qui a retenti l-haut.

Le plus press tait de rappeler  elle Cydalise tendue sur le carreau.

--Aidez-moi  la soulever pour l'asseoir sur une chaise, dit Gontran 
son oncle en se penchant vers la cuisinire.

Mais le pauvre Athanase tait trop endolori par ses derniers rapports
avec Pietro pour tre capable du moindre effort. Tout ce qu'il avait pu
faire avait t de se traner jusqu' la cuisine et, maintenant, il lui
tardait de regagner le fauteuil sur lequel il reposerait son individu
dtrior.

--Attends le retour d'Hilarion, conseilla-t-il.

Tout clopin clopant, avec des hem! douloureux, il quitta la cuisine.

L'aide de Fraimoulu n'tait pas, aprs tout, bien ncessaire  Gontran,
vigoureux garon, qui eut vite fait d'enlever Cydalise.

--Une belle fille tout de mme, pensa-t-il en examinant la cuisinire,
aprs l'avoir assise sur une chaise.

Puis, comme il voulait lui mouiller le front d'eau frache, il retira le
bonnet de linge dont tait coiffe le cordon bleu.

--Oh! oh! fit-il en fixant un oeil surpris sur la chevelure ainsi mise 
dcouvert.

Un secret de toilette venait de se rvler  lui. La brune Cydalise
empruntait  la teinture le noir de sa magnifique chevelure. La preuve
en tait dans la nuance rouge qui pointait  chaque racine de cheveu.
Dame Nature, en crant cette fille, l'avait range dans la catgorie des
rousses.

--Ah a! mais c'est la Fille du Soleil, la Cydalise du rcit de la
Godaille! Eh! je n'avais pas tort en demandant si, par hasard, les deux
Cydalise n'en feraient pas qu'une, pensa le jeune homme au souvenir de
l'histoire de Frdric Bazart.

Alors, en se rappelant ensuite qui s'tait spar de La Godaille, sur le
carr, au moment o ce dernier allait monter chez M. Grandvivier, il se
demanda:

--Est-ce que mon conseil  La Godaille, qui s'en tenait  la nuance des
cheveux, de bien examiner la Cydalise du magistrat, aurait produit son
effet?... Ne se peut-il pas que mon nouvel ami soit la cause, tout  la
fois, de la terreur du cordon bleu et du vacarme qui, tout  l'heure,
retentissait chez M. Grandvivier?

Tout en rflchissant ainsi, Gontran, de ses doigts tremps dans un
bol rempli  la fontaine, avait cingl des gouttes d'eau  la figure de
Cydalise. Un lger frmissement de la femme vanouie annona qu'elle ne
tarderait pas  retrouver connaissance.

Bientt, en effet, ses paupires remurent, puis ses yeux, qui
s'ouvrirent lentement, promenrent autour d'elle un regard d'abord
vague, qui, peu  peu, s'emplit de terreur.

Avec la raison qui reparaissait, le souvenir de la cause de son
vanouissement tait sans doute revenu, car elle se leva brusquement de
sa chaise, et d'une voix pouvante elle bgaya:

--Est-il parti?

--Parti!... Qui? demanda Gontran.

Au son de la voix qu'elle entendait, il est  supposer que la prudence
fit regretter  Cydalise les quelques mots qui lui taient chapps. Au
lieu de rpondre  la question, elle se mit  rparer le dsordre de sa
toilette et, tout en rajustant son bonnet, qu'elle avait ramass sur le
carreau, elle dbita d'une voix qui se raffermissait de plus en plus:

--Quel mal singulier! Je ne pense  rien et, tout  coup, vlan! j'ai
une syncope! Je passais sur le carr de votre tage, quand je me sentis
prise d'un tourdissement. J'ai cherch  me retenir. Ma main s'est
appuye sur la porte de votre cuisine. Comme elle n'tait pas ferme,
elle a cd sous mon poids et, faute d'un point d'appui, je me suis
tale sur le carreau o j'ai perdu connaissance.

Ce disant, Cydalise, tout en rajustant les brides de son bonnet,
guettait sur la physionomie de Gontran quel degr de croyance obtenait
son explication.

--Il faut vous soigner, ma belle fille, conseilla le jeune homme d'un
air attendri.

Mais, tout en jouant la compassion, Gontran tait en train de se dire
que la cuisinire corchait la vrit. Si son vanouissement avait eu
lieu tel qu'elle le racontait qui donc, alors, avait referm la porte
derrire elle? Indubitablement un autre personnage avait t ml au
dbut de la scne et c'tait de lui que Cydalise avait parl lorsque, en
retrouvant ses sens, elle avait fort imprudemment demand:

--Est-il parti?

En consquence, Gontran avait aux lvres trois ou quatre questions et
il allait entamer son interrogatoire quand, de l'autre ct de la porte,
sur le carr, une voix tonne pronona:

--Tiens! ferme... Je suis pourtant bien sr de l'avoir laisse ouverte.

Sans y rflchir, il ouvrit au domestique Hilarion qui apparut tenant
entre ses deux mains, envelopp dans un journal, un copieux tas de petit
sal.

Avant que le valet et eu le temps de s'avancer, Cydalise profita de
l'issue ouverte. Elle sortit vivement sur le carr et, quand elle eut sa
retraite assure, elle se retourna pour dire  Gontran:

--Grand merci, monsieur, de vos bons soins!

Puis elle monta l'tage qui menait au domicile de son matre.

Cependant Hilarion et son petit sal avaient pntr dans la cuisine. En
trouvant le jeune homme enferm avec une jolie fille, l'ex-valet du duc
Riaco del Punaisiados avait eu un sourire discret qui agaa Gontran.

De l vint que, sans daigner entrer dans une explication au sujet de
Cydalise, le jeune homme demanda d'un ton sec:

--Vous l'avez donc t chercher en Chine, votre petit sal?

--Monsieur trouve probablement que mon absence a t longue? dit
Hilarion sans se dmonter.

--Dame! Prs d'une heure, quand le charcutier est de l'autre ct de la
rue!

--C'est que le charcutier n'avait plus de petit sal tout prt et
qu'il m'a fallu attendre qu'il en tirt de la marmite quand je m'y suis
prsent pour mon second achat.

--Votre second achat? Que voulez-vous dire?

Toujours respectueux, Hilarion rpondit:

--Je me serais senti mourir de honte si j'avais eu l'honneur de servir
sur la table un petit sal ayant tran dans la boue du ruisseau, ainsi
qu'il est advenu  ma premire acquisition.

--Il vous est donc arriv un accident?

--Oui, monsieur, mais, je vous supplie de le croire, nullement par ma
faute... Veuillez savoir que je revenais avec mon premier petit sal...
tous morceaux de rare choix, cueillis par moi dans la bote du
comptoir avec une longue exprience acquise au service du noble duc
del Punaisiados... Je revenais donc, dis-je, tout heureux d'avance des
compliments qu'allait m'adresser M. le baron de Fraimoulu, quand,  mon
entre sous la vote de la maison, je fus brutalement renvers par un
animal lanc sur moi...

--Un animal? rpta Gontran. Un chien, alors, qui avait flair votre
charcuterie?

--Non, monsieur. Un jeune homme, vritable oiseau fou, qui courait 
pleine vole en sortant de la maison. Tout en m'aidant  me relever, il
me dbitait questions sur questions.

--L'avez-vous vu? Courait-il? De quel ct a-t-il tourn?

--Comme, tout  ma chute et  celle de mon petit sal, je n'avais pas
retrouv la parole, il me bouscula encore pour se dgager le passage et
reprit sa course en disant:

--Au lieu de perdre mon temps  interroger des bourriques, mieux serait
de rattraper mon gueusard.

J'abandonnai donc mon petit sal que caressait, en murmurant, l'eau
boueuse du ruisseau, et je retournai chez le charcutier. Ainsi que j'ai
eu l'honneur de vous le dire, il me fallut attendre que la marmite
et ravitaill la bote du comptoir. Je me tenais sur la porte de la
boutique, regardant passer le monde, quand je vis revenir mon jeune
homme. Il rentrait bredouille de sa chasse. Mine penaude, en proie  une
vive motion, il gesticulait en se parlant. A son passage devant moi, je
l'entendis qui murmurait:

--C'est  croire qu'il n'a pas quitt la maison, car j'tais trop sur
ses talons pour qu'il ait eu le temps de prendre ainsi le large.

--Comment tait ce jeune homme? demanda Gontran.

--Vtu d'un costume bleu, de grande taille, une moustache hrisse en
chat.

--C'est La Godaille, pensa Gontran.

Et immdiatement il se demanda:

--Est-ce qu'il poursuivait ce mme individu dont Cydalise, en reprenant
connaissance, s'est informe lorsqu'elle s'est crie: Est-il parti?

A couter Hilarion, le jeune homme avait compltement oubli le pauvre
Athanase Fraimoulu qui, ayant regagn son fauteuil, enrageait de faim,
en n'ayant  ronger que son impatience. Heureusement que l'oncle prit
soin de se rappeler au souvenir de son neveu. Du fond de la salle 
manger, on entendit arriver dans la cuisine sa voix qui demandait:

--Avec qui causes-tu donc, Gontran? Hilarion n'est-il pas encore de
retour?

--Si, si, mon oncle, il rentre  l'instant.

Puis, avant de rejoindre l'affam:

--Mettez vite votre petit sal sur un plat et apportez-le sur la table.

Entr du matin, Hilarion tait ignorant des atres du logis de son
nouveau matre.

--J'aurai l'honneur de demander  monsieur o je trouverai un plat?
s'informa-t-il.

--L... dans l'office, dit le jeune homme en lui dsignant une porte au
fond de la cuisine.

Et il vint rejoindre son oncle dans la salle  manger o il entra en
criant:

--Voici le petit sal!

--Merci, mon Dieu! pronona Fraimoulu qui avait un fond de religion.

Au bout d'une minute d'attente, qui dura un sicle pour Athanase, parut
enfin Hilarion.

Mais il n'tait porteur d'aucun petit sal.

--Pas moyen d'ouvrir l'office. Ptronille en aura aussi emport la clef
aprs avoir ferm la porte  double tour, annona-t-il.

--Tu! tu! fit Fraimoulu. Que nous contez-vous l, Hilarion? La porte
ne peut tre ferme  double tour, attendu que sa serrure est  simple
bouton.

--J'ai tourn le bouton, mais la porte a rsist  ma pese, insista
Hilarion.

--C'est que le bois aura un peu jou. Poussez fort! conseilla Gontran.

Hilarion venait de disparatre que Fraimoulu lchait un soupir de
satisfaction en disant:

--Enfin, je vais me rgaler?

--Tout vient  point  qui sait attendre, dbita le neveu.

Ce proverbe, parut-il, n'est pas toujours vrai, car l'apparition du
petit sal fut remplace par des hurlements de douleur pousss par
Hilarion et qu'il entrecoupait de ces mots:

--Je suis aveugle! je suis aveugle!

En trois bonds, Gontran fut dans la cuisine.

Devant la porte de l'office, maintenant grande ouverte, se roulait 
terre Hilarion criant de plus belle:

--Je suis aveugle!

En relevant le valet pour le faire asseoir, Gontran lui regarda le
visage. Autour des yeux d'Hilarion s'talaient des plaques d'une poudre
dont le jeune homme reconnut aussitt la nature.

C'tait du poivre!!!

--Que vous est-il donc arriv? demanda-t-il au pauvre diable.

--J'ai pouss la porte qui a cd tout  coup et, comme j'entrais dans
l'office, qui est sombre, je me suis senti atteint aux yeux d'une si
effroyable douleur que j'en suis tomb de mon haut, bgaya le valet.

Tout en bassinant d'eau les yeux de l'infortun, Gontran crut avoir
devin la vrit.

--Celui qui vient de s'chapper de l'office en jetant du poivre aux
yeux d'Hilarion est l'homme qui avait referm la porte derrire Cydalise
vanouie. En m'entendant accourir au secours de la cuisinire, il
s'tait cach dans l'office.

Mais  cette explication que se donnait Gontran il se prsentait une
objection. Pourquoi, au lieu d'entrer avec la cuisinire vanouie,
l'homme, aprs avoir pouss la porte, n'avait-il pas poursuivi son
chemin?

Alors Gontran pensa au rcit tout rcent d'Hilarion sur La Godaille
lanc  la poursuite d'un individu. N'tait-ce pas cet inconnu qui, ne
se sachant pas le temps de fuir l'ennemi qui lui brlait les talons,
avait si subitement disparu de la piste qu'avait poursuivie Frdric
Bazart.

En rassemblant tous ces dtails et, surtout, en se remmorant l'histoire
de La Godaille, le jeune homme finit par se demander:

--Cet homme qui se trouvait avec Cydalise, l'ex-Fille du Soleil, comme
le prouve sa chevelure rousse... cet homme que voulait atteindre La
Godaille... est-ce que ce ne serait pas le fameux Tombeur-des-Crnes?

Cependant que le neveu rflchissait ainsi, on entendait, dsole,
navre, dsespre, la voix de l'oncle qui, clou par la courbature sur
son fauteuil, criait du fond de la salle  manger:

--Pour quand, ce petit sal???




                                 VII


Que s'tait-il pass chez M. Grandvivier? quelle cause avait motiv
cette srie d'vnements prcipits dont un des pires rsultats tait,
 l'tage au-dessous, de laisser l'affam Fraimoulu devant son assiette
vide?

Pour savoir  quoi s'en tenir, il faut revenir  La Godaille au moment
o, dans l'escalier, aprs avoir quitt Gontran prs d'entrer chez son
oncle, il avait continu son ascension pour aller,  l'tage suprieur,
rendre visite  son protecteur, M. Grandvivier.

Il tendait la main pour sonner chez le magistrat, quand la porte
s'ouvrit pour donner passage  Augustin, le valet de chambre du juge,
qui sortait.

Depuis que La Godaille tait sorti de prison, le vieux serviteur
l'avait dj tant vu venir voir son matre, qui semblait lui porter un
affectueux et sincre intrt, qu'il regardait le jeune homme comme un
familier de la maison.

--Monsieur Frdric, avez-vous quelque chose de press  dire  M.
Grandvivier? demanda le domestique.

--Votre matre n'est-il pas chez lui, mon bon Augustin? s'informa La
Godaille, rpondant  cette question par une autre question.

--Si, monsieur est chez lui. Seulement, il est en confrence srieuse
avec quelqu'un dans son cabinet.

--Oh! qu' cela ne tienne! J'attendrai.

--Alors vous savez le chemin du salon? il n'est pas besoin que je vous y
conduise, dit Augustin.

Et pour s'excuser de ce sans-gne:

--Je vais faire pour mon matre une commission trs presse,
ajouta-t-il.

--Allez! allez! fit La Godaille; que je ne vous cause pas une minute de
retard.

Sur ce, il entra dans l'appartement pendant que le domestique en
sortait, disant avant de tirer la porte derrire lui:

--Du reste, vous trouverez au salon  qui parler en attendant.

Ainsi introduit dans le logis du magistrat sans qu'aucun coup de
sonnette et prvenu de son entre, La Godaille, dont le pas tait
assourdi par l'pais tapis qui couvrait le parquet de toutes les pices
du logement, se dirigea vers le salon.

Pour y arriver, il lui fallait suivre un couloir de dgagement qui
coupait au court, en vitant de passer par la salle  manger et un petit
fumoir. A l'entre de ce couloir, Frdric s'arrta tout net, surpris
par le murmure de deux voix qui susurraient dans la salle  manger.

--Chut! chut! On pourrait t'entendre, soufflait une voix.

--Augustin est en course. Quant  ton matre, en venant ici du salon,
j'ai laiss, derrire moi, toutes les portes ouvertes. Au premier bruit
de fauteuils nous annonant la retraite de son visiteur, nous nous
sparerons.

--Viens dans la cuisine.

--Un traquenard, ta cuisine, o je ne saurais expliquer ma prsence si
je m'y faisais surprendre, tandis que dans cette salle  manger je puis
y tre venu pour admirer les tableaux, ces natures mortes.

Si bas de ton que parlt cette dernire voix, La Godaille la reconnut
pour tre celle d'un homme et il y surprit un accent imprieux
lorsqu'elle poursuivit:

--Ne perdons pas notre temps. Au plus press... Quand revient-elle?

--Crois-moi, ne persiste pas dans ce projet, il nous en arrivera
malheur! conseilla l'autre voix, celle d'une femme.

Cet appel  la prudence ne fut pas cout par l'homme, qui rpta plus
schement:

--Quand revient-elle?

--Je l'ignore.

--Tu mens!

--Non. Il a annonc plusieurs fois qu'il allait la rappeler prs de lui,
mais il n'a pas encore prcis l'poque.

--Nul prparatif n'annonce donc un retour prochain?

--Il y a trois jours que le tapissier a fini de prparer la chambre qui
lui est destine.

--Et puis encore? insista curieusement l'homme.

--Tu en demandes trop. Tu en sais  prsent autant que moi, rpondit la
femme dont la voix semblait se rebeller.

Il y eut un petit silence aprs lequel l'homme reprit d'un ton qui
menaait:

--coute-moi, ma fille. Tu me connais et tu dois savoir qu'il ne fait
pas bon me trahir... En consquence, charrie droit, je te le conseille!
Depuis quelque temps, tu n'es plus franche du collier.

--C'est que j'ai peur.

--Peur de quoi?

La femme hsita. Sans doute qu'au moment de faire un aveu la prudence
lui ferma la bouche, car l'homme, aprs avoir attendu, rpta avec
impatience:

--Peur de quoi?

--Je n'en sais rien, mais j'ai peur.

--Allons! tranquillise-toi, grande folle! Entendons-nous bien et tout
ira comme sur des roulettes, dit l'homme dont la voix s'adoucit.

Cependant La Godaille tait rest immobile  l'entre de son couloir,
tendant l'oreille  ce murmure des voix et se disant:

--C'est la cuisinire et son amoureux... Le torchon brle  propos de
je ne sais quoi et qui n'est pas mon affaire. Laissons-les  leur
tte--tte et gagnons le salon sans qu'ils puissent se douter qu'ils
ont eu un couteur.

Sur la pointe du pied, grce au tapis, La Godaille put, sans le moindre
bruit, arriver au salon, qu'il trouva dsert.

--Tiens! fit-il tonn de cette solitude; et Augustin qui m'avait
annonc que je n'y serais pas seul!

Se persuadant que celui dont avait parl le domestique du juge avait d
se joindre au premier visiteur reu dans le cabinet de M. Grandvivier,
le jeune homme, toujours silencieusement, se posa sur un fauteuil pour
attendre son tour de voir le magistrat.

L'homme que Frdric Bazart venait d'appeler l'amoureux de la cuisinire
n'avait pas menti quand, tout  l'heure, pour calmer les craintes de sa
matresse, il avait dit que toutes les portes ouvertes lui permettraient
d'entendre le moindre bruit annonant la fin de l'audience donne par M.
Grandvivier.

La porte qui sparait le salon du cabinet se trouvait entre-bille. Il
devait en tre ainsi bien  l'insu du juge et de son visiteur, car ils
causaient tout d'abandon sans se douter que leurs paroles arrivaient 
La Godaille.

--Que me dites-vous l, cher ami! s'criait le magistrat.

--L'exacte vrit.

--Il vous a t vol dix mille francs?

--Dans un tiroir de mon bureau.

--Qu'on a forc?

--Non, car j'avais laiss la clef dans la serrure. On n'a eu qu' la
tourner.

--Vous avez pay cet oubli.

--Joignez  cela que j'avais un tmoin quand j'ai mis bien
ostensiblement ces dix billets de mille francs dans mon tiroir.

--Avouez-le. C'tait bien franchement vouloir tre vol.

L'interlocuteur de M. Grandvivier fit entendre un lger rire, puis il
ajouta:

--Vous ne croyez pas si bien dire.

--Quoi! fit la voix tonne du juge, vous avez vraiment voulu tre vol?

--J'ai tout fait pour cela et j'ai eu le bonheur d'y russir.

--Vous aviez donc besoin de tenter une probit sur laquelle vous aviez
des doutes? En ce cas, vous auriez pu faire l'essai  meilleur march.

--Je n'avais pas le moindre doute sur la probit en question. Je savais
pertinemment que la somme me serait soustraite.

--Alors j'en reviens  dire: Pourquoi, puisque vous tiez certain du
vol, n'avoir pas mis cent francs au lieu de dix mille?

--Parce qu'on ne m'et pas drob cent francs, attendu qu'on avait
besoin d'un plus gros butin.

--Que vous avez estim  dix mille francs.

--Oui au jug. J'ai valu  cette somme certaine entre en campagne
d'une expdition que je tiens d'autant plus  voir s'entreprendre que je
suis dcid  lui casser le cou au bon moment.

--Voyons, cher ami, expliquez-vous plus clairement, car vous ne parlez
que par nigmes? appuya M. Grandvivier dont la voix s'accentuait de plus
en plus surprise.

--Il est bien entendu que je parle  l'ami, rien qu' l'ami, et pas au
magistrat! insista l'interlocuteur du juge.

--Pourquoi pas le magistrat?

--Parce que, derrire le magistrat, arriverait la justice qui,
peut-tre... je dirai mme: assurment, ne chtierait mes trois
misrables que d'une faon incomplte... en admettant mme qu'elle ne
les laisserait pas partir sains et sains.

Et, lentement, d'un ton qui pesait sur chaque parole, celui qui parlait
continua:

--Tandis que je veux, pour les gredins que je vise, une punition sans
piti ni merci, qui les frappe avant que la loi intervienne en rien dans
l'affaire.

Cette faon de procder sommairement dut veiller quelque sombre pense
assoupie dans l'esprit du juge.

Brusquement, sans rflchir, d'un lan tout involontaire, il pronona
d'une voix brve:

--Je comprends ainsi la vengeance.

A mesure que les deux causeurs avaient parl, La Godaille s'tait
trmouss sur son sige, mcontent de lui, et se disant:

--Sapristi! j'en entends trop! Je n'aime pas le rle d'couteur aux
portes! c'est un vilain mtier... Il faut les avertir que je suis l.

Il pensait  tousser,  renverser un fauteuil,  marcher lourdement, en
un mot  prvenir d'une faon quelconque de sa prsence.

Une rflexion l'arrta.

--N'est-il pas dj trop tard! se demanda-t-il.

Et, tout en cherchant un parti  prendre, il lui fallut encore entendre
M. Grandvivier qui demandait:

--Vous dites qu'ils sont trois?

--Oui, deux hommes et une femme.

--Et vous ne craignez pas qu'ils vous chappent avant que vous ayez pu
les chtier?

--Je le crains si peu que je pourrais d'avance prciser l'endroit o ils
viendront se faire pincer.

A nouveau, le causeur se mit  rire en disant:

--Je vois d'ici leur figure quand ils se verront pris au traquenard par
moi qu'ils ont toujours cru vivre dans la peau d'un imbcile.

Cependant La Godaille se rptait:

--J'en entends trop! J'en entends trop! ma place n'est pas ici... Tout
n'est pas bon  couter... Je paierais vingt francs trois grammes de
coton  me fourrer dans les oreilles.

Le brave garon se dsolait encore lorsqu'un souvenir l'claira. Est-ce
que, quand il l'avait introduit, le domestique du juge ne lui avait pas
annonc qu'il trouverait quelqu'un l'ayant prcd au salon? Il avait
suppos d'abord que ce visiteur s'tait fait admettre en tiers dans le
cabinet. Mais il tait incontestable que, dans le cabinet du juge, ils
n'taient que deux... Alors, qu'tait devenu l'autre?... Est-ce que
ce serait celui-l qui, pour prendre patience, avait t rejoindre
Cydalise!

--Ce serait drle de connatre l'ami de M. Grandvivier qui en pince pour
sa cuisinire, pensa le jeune homme.

Et, estimant que c'tait tre bien faiblement coupable et surtout qu'il
s'amuserait mieux en prtant l'oreille  des chamailleries d'amants, il
se leva, et, toujours sur la pointe du pied, il reprit le chemin de la
salle  manger en se disant:

--Allons voir si mes amoureux se sont raccommods.

Comme La Godaille sortait du salon, M. Grandvivier posait cette
question:

--Quel crime complotent vos gredins?

--Celui de tuer, aprs l'avoir dpouill, un homme que vous connaissez,
car c'tait un des convives de votre dner.

--Vous l'appelez?

--Ducanif.

Aprs ce nom prononc, l'interlocuteur du juge demanda:

--Voulez-vous que je vous conte tout par le menu sur ces bandits?

--Parlez, mon cher Camuflet, dit srieusement M. Grandvivier.

D'un geste de main, M. Grandvivier arrta Camuflet qui allait commencer
son histoire et demanda:

--Comment se fait-il que vous, cher ami, homme paisible, insouciant,
sdentaire, vous vous soyez lanc en pareille aventure?

A cette question, Camuflet fit entendre un lger rire ironique et
rpondit:

--Rien n'inspire plus d'nergie  un homme que de possder trois
belles-mres. Savez-vous pourquoi?

--Le soin de les rendre heureuses.

--Non, le dsir ardent de s'en dbarrasser! Pour y arriver, le plus
paresseux soulverait le monde! Un beau jour,  moi qui avalais avec
rsignation mes trois pilules quotidiennes, l'nergie en question est
venue subitement et d'une faon bien inattendue... entre quatre murs,
dans une chambre qui n'tait pas la mienne et o je me trouvais mis sous
cl... en un mot, pour avoir t enferm chez le baron de Walhofer.

A ce nom, le juge tressaillit imperceptiblement, mais sa voix n'eut
qu'une intonation de surprise quand il demanda:

--Ce mme baron de Walhofer que M. Fraimoulu m'a prsent en amenant 
ma table ses convives que la frasque de sa cuisinire Nadje laissait
devant des assiettes vides?

--Le mme... et qui, je l'espre, ne remettra plus les pieds chez vous
quand je vous l'aurai fait connatre... car il est un des trois gueux
dont je poursuis le chtiment.

--Oh! oh! fit le juge d'une voix qui protestait, tes-vous bien sr de
ce que vous dites l, Camuflet? C'est bien grave.

Et se reprenant:

--Non pas que je veuille, croyez-le, dfendre contre vous ce monsieur
qui, avant sa prsentation par M. Fraimoulu, m'tait parfaitement
inconnu.

--Pas de nom pourtant, objecta Camuflet.

Le magistrat parut consulter ses souvenirs.

--C'est vrai, reprit-il. Quand M. Fraimoulu m'a nomm le baron, il m'a
sembl avoir entendu dj ce nom, mais je n'ai pu me rappeler o et
comment... Aidez-moi un peu  ce sujet.

--Ne vous souvient-il pas d'une carte de visite du baron de Walhofer
trouve par moi dans la poche du tablier de ma belle-mre n 3, noble
dame Buffard des Palombes, carte que je vous ai apporte?... Avez-vous
oubli que nous crmes alors que ce baron tait un sexagnaire qui
s'tait namour des charmes dfrachis de noble dame des Palombes?
Supposition qui vous inspira le moyen, pour moi, de me dgrafer de mes
trois belles-mres en cherchant  les marier... Et, comme je ne savais
de quelle faon m'y prendre pour mettre votre conseil en pratique,
ne vous rappelez-vous pas non plus m'avoir cit un proverbe dont
l'application me mnerait  bon port?

--Quel proverbe?

--_Diviser pour rgner_.

M. Grandvivier avait dcidment la mmoire rebelle, car, aprs s'tre
recueilli un instant, il pronona:

--Je n'ai gard aucun souvenir de tout cela.

Ensuite, curieusement:

--Que je vous aie ou non cit le proverbe: _Diviser pour rgner_,
avez-vous su en tirer profit? demanda-t-il.

--Oh! oui, et large profit! dclara Camuflet.

Puis, clatant de rire au souvenir de son exploit:

--J'ai commenc par les diviser de la portire en inondant les
escaliers... dluge que cette femme a attribu  mes trois numros!
Comme toutes ont ni, en s'accusant l'une l'autre de ce mfait, elles
ont t vite  couteaux tirs et entre elles et avec la portire...
Alors mon rgne a commenc, rgne que j'ai affermi par quelques billets
de cent francs glisss  la concierge qui, d'elle-mme, s'est nomme mon
ministre de la police... Ah! je n'ai eu qu' ouvrir les oreilles pour en
apprendre de belles!

Sur ces mots, Camuflet s'tendit sur son fauteuil, poussa un immense
soupir de dlivrance, puis ajouta d'une voix joyeuse:

--D'o il rsulte que, dans un laps de temps plus ou moins proche,
j'aurai la douce satisfaction d'tre dlivr de mes trois cauchemars.

--Vous avez donc trouv  les marier toutes trois en leur fournissant
une petite dot?

--Une dot!... Dites donc du balai! car ma dernire fourniture  mes
belles-mres sera un balai... mettons trois balais, si je tiens  bien
faire les choses: Eh! oust! ouste! dguerpissez, coquines! sauteuses!
aventurires!

--Ah ! qu'est-il arriv? demanda M. Grandvivier tonn. Qu'avez-vous
donc  reprocher  ces dames, mon excellent ami!

Camuflet se croisa les bras et aprs s'tre camp en face du juge, il
pronona:

--Regardez-moi bien.

--Bon! Je vous regarde.

--Ai-je l'air d'un Lazun, d'un Richelieu, d'un Faublas, d'un marquis de
Sade, d'un don Juan, enfin d'un de ces fameux coureurs de femmes, d'un
de ces clbres dbauchs que la morale publique rprouve et cite
avec un juste mpris?... Voyons! soyez franc, ai-je l'air d'un de ces
sacripants-l? Rpondez.

Souriant tout  la fois de la question et du ton de Camuflet qui, peu 
peu, s'tait mont  l'indignation, le magistrat rpondit:

--Nullement, cher ami. Vous avez l'air de ce que vous tes en ralit.

--C'est--dire?

--C'est--dire d'un homme casanier, sdentaire, de moeurs pures, qui
a demand trois fois au mariage le calme et le bonheur d'une vie
honorable.

Le petit homme secoua la tte.

--Eh bien, voil qui vous trompe! lcha-t-il tout srieux.

Avant que M. Grandvivier pt protester, il se redressa plus raide en
face du juge en disant:

--Oui, voil qui vous trompe, car vous avez devant vous un excrable
dbauch qui, toute honte bue, n'a cess d'tre un sujet de monstrueux
scandale pour ses contemporains, affichant au grand jour ses amours
impures!

Telle tait l'exagration des paroles de Camuflet que le magistrat crut
 une plaisanterie. Tout en souriant, il rpondit:

--Ma foi! je ne l'aurais pas cru!

--Ni moi non plus, dit le petit homme.

Et s'expliquant:

--Pendant que je croyais avoir donn, par mes trois mariages successifs,
l'exemple d'une vie sans reproche, savez-vous ce que j'tais en ralit?

--Non, dites.

--J'tais un ignoble corrompu qui se vautrait dans un concubinage
d'autant plus hont que, trois fois, il s'est reproduit.

--Quoi! du vivant de vos trois pouses! dit le juge qui se demandait si
Camuflet avant de venir chez lui, n'avait pas fait prcder sa visite
d'un djeuner trop copieusement arros.

Mais Camuflet rpliqua d'un ton sec:

--Je n'ai jamais eu d'pouses!...

Puis, en articulant  mots pess la fin de sa phrase:

--Attendu que je n'ai jamais t mari...

Et, aprs une petite pause:

--... Vu, ajouta-t-il, que mes trois mariages taient nuls. Ce qui fait
que mes trois femmes n'ont t, en somme, que trois matresses!

Cela dit, Camuflet, pris de fureur, s'empoigna la chevelure  pleines
mains, en s'criant:

--Et dire que moi, comme un imbcile, j'ai choy, hberg, mijot ces
trois belles-mres de contrebande!

Alors, clatant d'une joie rageuse:

--Ah! comme je vais me rgaler d'un coup de balai qui fera la place
nette de ce trio de gourgandines!... Ouste! ouste! dehors!!!

--Ce n'est pas srieux ce que vous me dites l, pronona le juge
toujours dans la croyance que le triple veuf avait plus que bien
djeun.

--Si, si, affirma Camuflet; chacun de mes mariages, de par la ruse
de mes belles-mres successives, est entach des meilleures causes de
nullit... De sorte qu'aprs m'tre trop mari il se trouve que je ne me
suis pas mari du tout.

--Comment l'avez-vous appris?

--En pratiquant le proverbe: Diviser pour rgner, ce qui m'a mis sur
la trace de la vrit.

En somme, Camuflet jouait l'indignation.

Ce rle de dupe qu'il affirmait avoir t le sien ne lui donnait, 
cette heure, que l'norme contentement de pouvoir prendre sa revanche
contre les trois mgres qui l'avaient tant fait souffrir.

--Avec quelle joie froce, quand l'heure sera venue, je flanquerai ces
trois sorcires  la borne! ricana-t-il tout jubilant de ravissement.

Aprs quoi, coupant court  toute explication, il retourna  ses moutons
en disant:

--Nous reviendrons  mes belles-mres. Comme disent les romanciers,
n'anticipons pas. Occupons-nous pour le moment du baron de Walhofer.

En coutant les confidences du triple veuf, M. Grandvivier s'tait
faiblement drid. Au nom du baron, son visage se rembrunit.

--Ah! oui, fit-il, M. de Walhofer dont vous aviez trouv la carte dans
la poche du tablier d'une de vos belles-mres et qu'il vous restait 
connatre... Comment y tes-vous parvenu?

--D'abord en prenant une fausse piste  cause d'une bien tonnante
ressemblance.

--Vraiment? Le baron a-t-il donc son sosie dans quelque coin de Paris?
demanda le juge dont les yeux trahissaient une inquitude secrte.

--Comme vous dites. Et ce coin de Paris est prcisment celui que vous
avez habit avant de venir ici. L'homme en question demeurait si prs,
si prs de votre ancien domicile... oh! mais, si prs, qu'on pourrait
dire qu'il habitait chez vous. Rien qu'un mur  franchir, et il avait le
pied dans votre demeure. En un mot, il occupait une chambre dans une
des bicoques qui fermaient le fond de votre jardin. Je l'avais remarqu
fumant  sa fentre, un jour que j'tais all vous rendre visite.
N'aviez-vous jamais fait attention  ce jeune homme, vous, monsieur
Grandvivier?

--Jamais! dit schement le juge.

Puis, s'impatientant sans doute de la prolixit du conteur, il ajouta:

--Si nous revenions  M. de Walhofer?

--Attendez donc! j'y arrive.

Aprs avoir repris un peu haleine, Camuflet continua:

--Muni de la carte du baron et dtermin  trouver ce personnage que
je n'avais jamais vu, vous comprenez que je m'informais de lui  tous
venants. Le hasard me mit en prsence de M. Fraimoulu  qui j'en parlai.
Justement il le connaissait pour avoir dn avec lui, la veille, chez
un de ses amis, M. Ducanif. Ce monsieur et le baron habitaient la mme
maison... Et M. Fraimoulu me donna l'adresse.

Ordinairement calme, froid et sachant couter, M. Grandvivier n'tait
plus le mme. L'impatience dont il avait dj fait preuve s'affirma
encore dans le ton avec lequel il demanda:

--Alors vous n'etes rien de plus press que de vous rendre chez le
baron?

--Attendez donc! rpta Camuflet. tant dit que j'avais commenc mon
enqute sur M. de Walhofer en le supposant un sexagnaire pris des
appas suranns de noble dame Buffard des Palombes, vous comprendrez
combien je fus d'abord surpris en apprenant que le baron tait un
jeune homme... Mais cette premire surprise n'tait pas comparable 
l'tonnement norme dont je fus saisi en coutant M. Fraimoulu me faire
le portrait du baron de Walhofer... Trait pour trait,  s'y mprendre,
il me dpeignait le jeune homme que, de chez vous, j'avais vu fumant 
sa fentre.

Raide, l'oeil sombre, le front contract, M. Grandvivier s'tait
lentement redress sur son sige.

--Alors? fit-il d'une voix dans laquelle Camuflet, s'il n'et t
absorb par son rcit, aurait pu remarquer un tremblement.

--Alors, continua Camuflet, sous le coup de cette ressemblance, je
me sentis pinc par la burlesque ide fixe que ces deux jeunes gens
n'taient qu'un mme individu. Je me rendis donc rue de Turenne, ou
plutt dans la ruelle que bordait l'ignoble masure o j'avais
affaire. Des informations prises m'apprirent que je pourchassais un
ex-saltimbanque, porteur du prtentieux sobriquet du Tombeur-des-Crnes,
espce de mauvais drle que je fus honteux d'avoir pu confondre avec M.
de Walhofer. Dtermin  connatre le baron, je piquai droit sur la rue
Caumartin o, m'avait dit M. Fraimoulu, habitait le jeune Belge. Sur
l'affirmation du concierge que le baron tait chez lui, je montai deux
tages et j'arrivai devant la porte dsigne.

Il tardait sans doute  M. Grandvivier de voir Camuflet atteindre son
dnouement, car il interrompit pour demander:

--Et quand vous avez connu le baron, vous n'tes pas revenu, bien
entendu,  votre ide que M. de Walhofer et ce Tombeur-des-Crnes
n'taient qu'un?

Camuflet avait l'amour-propre du conteur qui veut mnager ses effets.
De plus, il aimait une phrase qu'il tenait  replacer. Au lieu de
satisfaire la curiosit du juge, il passa outre.

--N'anticipons pas, comme disent les romanciers, rpta-t-il. Arriv
devant le logis du baron, j'allais sonner quand une porte s'ouvrit 
l'tage au-dessus. Sur le carr s'tablit,  voix prudente, un dialogue
dont, de prime-abord, je ne compris rien autre chose que, des deux
causeurs, l'un tait le baron. En somme je n'tais venu que pour
connatre le visage de ce jeune homme assez courageux pour courtiser
la fort dfrachie dame Buffard des Palombes. Pour contenter mon dsir,
j'allais avancer la tte par-dessus la rampe pour tcher d'apercevoir
mon homme, quand tout  coup je me sentis le chef entour d'un tapis qui
m'aveugla; je fus saisi  la ceinture, soulev, emport  quelques pas.
Quand je pus me dgager la tte, celui qui m'avait jou la farce avait
disparu. Je me trouvais chez M. de Walhofer, enferm  double tour.

--Et vous n'avez jamais su qui vous avait enferm? demanda le juge qui,
depuis un instant, s'tait pris d'intrt pour le conteur.

--N'anticipons pas! n'anticipons pas! insista Camuflet. Vous comprenez
ma situation dans ce logis o le premier arrivant pouvait me prendre
pour un voleur. Pas d'autre sortie que cette porte ferme  double tour,
qui, soudainement, fit en entendre le grincement de sa serrure, tourna
sur ses gonds et laissa apparatre  mes yeux un arrivant qui n'tait
pas le baron.

Nous commenmes par nous regarder en chiens de faence. Lui, attachait
sur moi de gros yeux o je lisais la surprise de me trouver dans ce
logis dont la cl, reste extrieurement sur la serrure, avait donn,
sous sa main, ses deux tours. Qu'un voleur s'enferme dans le local qu'il
va dvaliser, oui; qu'il s'enferme en dedans, rien n'est plus logique.
Mais tel n'tait pas mon cas. La cl, mise en dehors, m'attestait bel et
bien prisonnier... De qui? pourquoi? depuis quand tais-je prisonnier?
Il y avait l un mystre qui l'intriguait.

Moi, de mon ct, je me demandais quel tait ce monsieur, et si ce
n'tait pas lui qui m'avait jou le tour de me claquemurer.

Je ne sais combien de temps nous serions rests  nous fixer dans le
blanc des yeux, si un incident ne s'tait prsent pour me faire rompre
le silence.

Aux pieds du monsieur, sur le parquet, j'aperus une lettre que je lui
montrai en disant:

--Je crois, monsieur, que vous venez de perdre ce papier.

--Non, rpondit-il.

Ce disant, tout machinalement, il jeta les yeux sur la lettre qui
s'offrait toute large ouverte, sur le parquet,  son regard.

A la vue de l'criture, l'tonnement apparut sur sa face.

Il se baissa brusquement, ramassa la lettre et, sans penser qu'il venait
de me dire que la missive n'tait pas  lui, il se mit  la lire.

Je l'examinais pendant cette lecture.

D'abord il avait pli, puis ses traits avaient exprim l'horreur, enfin
l'indignation avait empourpr son visage.

A coup sr, le contenu de cette lettre le concernait, et cela d'une
faon dsagrable, car je le vis cacher brusquement le papier dans sa
poche en murmurant:

--Les misrables!

Puis, se tournant vers moi d'une voix prcipite:

--Sortons d'ici au plus vite, me dit-il.

Au fond, c'tait une espce de fuite qu'il me proposait. J'eus la btise
de vouloir protester.

--Mais, mais..., fis-je.

Il vint  moi et me dit sous le nez:

--Libre  vous de rester... Mais j'ai la certitude de m'adresser 
un honnte homme: voulez-vous, sans me connatre, me rendre un grand
service?

--Lequel?

--Celui de ne souffler mot  quiconque viendra ici, quand je serai
parti, de mon apparition dans cet appartement.

--Ni de parler de la lettre?

--Ni de parler de la lettre, rpta-t-il avec une sorte de terreur.

Et,  l'appui de cette dernire recommandation, il continua d'une voix
suppliante:

--Il y va de ma vie et de celle d'une femme et d'une jeune fille.

--Diable! fis-je.

Comme il devina que j'en tais  regretter l'amour-propre bte que
j'avais montr tout  l'heure  sa proposition de filer au plus vite, il
ajouta:

--Peut-tre aussi y va-t-il de votre vie. Ils sont capables de tout
pour assurer leur secret, s'ils vous savent le connatre... et ils n'en
pourront douter quand ils vous auront trouv ici.

Cette fois, ce fut moi qui m'criai:

--Filons au plus vite!

Derrire lui, qui sortait le dernier, le monsieur referma la porte au
double tour. Je vous laisse  penser si nous fmes prompts  descendre
l'escalier et  enfiler la porte de la maison. Ce fut aprs m'avoir
promen par les vingt circuits de rues environnantes que mon inconnu
s'arrta.

--Ouf! lcha-t-il avec satisfaction.

Et, le diable m'emporte! en pleine rue, il m'embrassa en me rptant:

--Vous tes mon sauveur!

--Oh! oh! dis-je en riant, ce qui vous a encore mieux sauv que moi,
c'est la lettre... Et le drle, c'est que je ne l'avais pas vue dans les
dix tours que j'ai faits la chambre comme le rat pris dans la ratire.

--Oui,  propos, s'cria-t-il, d'o vient que je vous ai trouv sous cl
chez le baron?

Je lui contai comment, au moment de sonner chez M. de Walhofer, la
curiosit m'avait arrt pour couter une conversation chuchote sur
le palier suprieur entre un homme qui tait le baron lui-mme, car je
l'avais entendu ainsi nommer par la femme avec laquelle il causait.

--Oui, Hlose, fit-il; et que disaient-ils?

--Le baron maugrait contre le retard d'un individu qu'il appelait soit
Cabillaud, soit Gustave ou le docteur, lequel ne s'tait pas prsent au
rendez-vous qu'il lui avait donn l-haut, en l'absence du matre de ce
logis, un nomm Ducanif.

--Ducanif, c'est moi, m'annona-t-il.

Ensuite, reprenant son interrogatoire:

--Et vous dites que le Walhofer s'en allait en pestant aprs le docteur?

--Oui. Il tait mont l-haut en voisin, laissant la cl  la porte de
son logis. La femme que vous appelez Hlose fit tant, comme il allait
descendre chez lui, qu'elle obtint qu'il rentrt dans l'appartement pour
y attendre encore le docteur retardataire... C'est  ce moment mme que
ma tte fut enveloppe dans un tapis de table et que je fus emport chez
le baron.

Ducanif clata de rire.

--Et savez-vous par qui? me demanda-t-il. Par le docteur lui-mme, je le
parierais, qui, pendant qu'Hlose retenait le baron chez moi, fouillait
le logis de Walhofer pour dnicher cette lettre qu'il a perdue. Oui,
je le rpte, je gagerais une grosse somme que c'est  Gustave que vous
avez eu affaire. Camp sur le carr comme vous l'tiez, vous lui coupiez
la retraite. Alors il a trouv un ingnieux moyen de balayer la place
pour aller rejoindre le baron.

L'expression de balayer la place m'irrita, non pas contre Ducanif,
mais contre celui qui m'avait jou la farce.

--Si je rattrape jamais le docteur! m'criai-je rageusement.

--Il ne tient qu' vous. Topez l! dit-il en me tendant la main.

--Comment cela?

--En vous unissant  moi contre trois misrables.

--Trois? fis-je tonn. Hlose et le docteur, deux. Quel est donc le
troisime?

--Le baron, parbleu! Du moment que cet homme possdait cette lettre et
qu'il ne me l'a pas livre, c'est qu'il s'en servait pour faire chanter
les autres. Des trois, c'est lui le plus chenapan.

Et il me tendit encore la main en rptant:

--Topez l! Associez-vous  moi pour punir ces gredins... Rira bien qui
rira le dernier.

Avant de conclure, une question me vint aux lvres.

--Mais vous, monsieur Ducanif, comment se fait-il que vous soyez arriv
pour me dlivrer?

--Tout simplement. Je rentrais et, en passant sur le carr du baron, il
m'a pris l'ide de lui rendre visite. Alors, comme la cl tait sur la
porte...

--Bon! compris! dis-je.

Et je topai de grand coeur.

A ce point de son rcit  M. Grandvivier, Camuflet se prlassa sur sa
chaise en dbitant d'une voix ravie:

--Je m'tais associ  une bonne action. La Providence ne tarda pas
 m'en rcompenser en me faisant dcouvrir que je n'avais jamais t
srieusement mari, puisque mes trois mariages taient nuls, ce qui
me donnait le droit de me procurer l'ineffable satisfaction, trs
prochaine, d'envoyer au diable mes trois belles-mres?

--De quelle faon avez-vous fait cette dcouverte?

--En agissant pour Ducanif, je me suis trouv conduit  mettre le nez
sur ce qui me concernait.

--Comment? demanda le juge.

Camuflet, on l'a vu, tait de ces conteurs qui aiment  faire languir
ceux qui les coutent.

--N'anticipons pas! n'anticipons pas! rpta-t-il encore; tout viendra
en son lieu et place, s'il vous plat de suivre mon rcit.

--Soit! fit le magistrat.

--Je continue donc.

--Pas avant que je vous aie pos une question. Cette lettre, trouve
chez le baron, par vous et Ducanif, de qui tait-elle?

--De la cuisinire Hlose qui l'adressait au docteur, son amant.

--Et vous l'avez lue!

--Plus de vingt fois.

--Est-ce vous faire anticiper que de vous demander quelle en tait le
teneur?

--J'allais prcisment vous l'apprendre. A la lire et la relire, j'ai
fini par la savoir par coeur... Voici donc ce qu'elle contenait...

Et Camuflet ouvrait la bouche pour contenter la curiosit du magistrat,
quand soudain, au fond de l'appartement, clatrent des cris furieux, un
vacarme de pas prcipits, un craquement de bois bris et, dominant tout
ce tapage, une voix, vibrante de colre, qui rptait:

--C'est lui! c'est lui! cette fois, je le tiens!

En une seconde, le juge et Camuflet furent sur pied et coururent vers
la salle  manger d'o tait parti ce fracas. La porte de communication
entre la cuisine et la salle  manger leur montra un trou bant produit
par un panneau bris.

Et ils entendirent retentir dans l'escalier le pas de quelqu'un qui
descendait  toute vitesse et dont la voix furieuse rptait:

--C'est lui! c'est lui!

Bien qu'elle ft altre par la colre immense qui la secouait, M.
Grandvivier reconnut cette voix.

--C'est celle de La Godaille, pensa-t-il.

Quant  Camuflet, en examinant la porte brise et la cuisine qui
montrait sa sortie sur l'escalier grande ouverte, il reconstituait la
scne  haute voix.

--Il est bien vident, disait-il, que deux hommes se trouvaient ici. Un
d'eux, celui qui fuyait, pour faciliter sa retraite, a tir cette porte
qu'il a referme en dedans d'un tour de cl. Si promptement que le
poursuivant ait bris l'obstacle qui lui tait oppos, l'autre a eu le
temps de s'enfuir par le porte de la cuisine qui ouvre sur le carr.

Puis, se tournant vers le juge:

--Reste maintenant  savoir quels taient ces deux hommes, ajouta-t-il.

Bien que M. Grandvivier pt rpondre pour La Godaille, dont il avait
reconnu la voix, il haussa les paules en signe d'ignorance et rpliqua:

--Mon valet de chambre ou ma cuisinire pourraient nous l'apprendre...
car c'est par l'un ou par l'autre que ces deux hommes doivent avoir t
introduits pendant que nous tions ensemble dans mon cabinet.

Or il tait impossible d'interroger Cydalise dont la cuisine dserte
attestait l'absence.

--Pendant cette fuite, votre cuisinire tait peut-tre descendue chez
ses fournisseurs, d'o elle n'est pas encore revenue, avana Camuflet
pour expliquer cette absence du cordon bleu.

--Sans doute. Quant  mon valet de chambre, il n'est pas encore de
retour d'une course que je lui ai donne, ajouta le juge.

La curiosit n'tait pas le moindre dfaut de ce bon Camuflet. A dfaut
de ces deux tmoins  interroger, il lui vint une ide.

--Si je descendais questionner le concierge? Il n'est pas sans avoir vu
passer ces deux hommes dont l'un poursuivait l'autre, proposa-t-il.

--Vous m'obligerez en y allant, dit vivement le juge en poussant presque
le petit homme.

Camuflet, heureux de la permission qui le mettait  mme de satisfaire
sa curiosit, sortit par la cuisine dont, en son empressement, il oublia
de refermer la porte sur le carr, que les deux hommes avaient laisse
ouverte.

Rest seul, M. Grandvivier, dont le visage s'tait subitement empreint
d'un dsespoir profond, resta immobile comme clou sur place par une
sombre et douloureuse pense.

--Ces deux misrables auront parl de ma fille devant La Godaille... Ce
jeune homme connat mon secret! murmura-t-il en frmissant.

Un bruit le rveilla brusquement de sa torpeur et lui fit lever les
yeux.

C'tait La Godaille qui rentrait par la cuisine dont il venait de
refermer la porte.

Ne pouvant se douter que celui qu'il poursuivait lui avait chapp en
se rfugiant, avec sa complice,  l'tage au-dessous, chez Fraimoulu,
le jeune homme avait continu sa chasse  fond de train jusqu' la
rue, esprant voir son ennemi fuyant  une bien petite avance. En
n'apercevant personne, il tait revenu aussitt sur ses pas.

Hilarion avait dit la vrit lorsqu'il avait racont  Gontran que,
quand il se tenait sur la porte du charcutier en attendant son second
petit sal, il avait vu revenir celui qui l'avait bouscul alors qu'il
apportait sa premire acquisition et qu'il l'avait entendu murmurer au
passage:

--C'est  croire qu'il n'a pas quitt la maison, car j'tais trop sur
ses talons pour qu'il ait eu le temps de prendre ainsi le large.

En consquence, La Godaille tait rentr dans la maison avec l'espoir
qu'il rencontrerait son ennemi, cach dans quelque coin des combles,
attendant le moment propice pour dtaler.

C'tait au retour de ces recherches inutiles que, en redescendant, il
tait rentr chez le juge.

Alors il l'avait aperu dans la salle  manger.

Ple, mu, l'oeil plein de compassion pour le magistrat qui, la figure
convulse par une immense angoisse, le regardait s'avancer, le jeune
homme vint lentement au juge et d'une voix douce:

--Monsieur Grandvivier, voulez-vous me faire l'honneur de m'entendre
pendant quelques instants? demanda-t-il.

Sans rpondre, car une inquitude terrible lui serrait la gorge, M.
Grandvivier se dirigea vers son cabinet, suivi par le jeune homme qui,
plein d'hsitation, se demandait:

--Comment vais-je commencer?

A leur entre dans le cabinet, La Godaille, instruit par l'exprience
sur le danger des portes entr'ouvertes, quand on ne veut pas que des
oreilles voisines entendent, mme involontairement, ce qu'on peut avoir
 dire, commena par pousser le verrou.

Puis il se retourna vers le magistrat qui, aprs s'tre laiss tomber
sur un sige, l'avait regard faire.

Il y eut un moment de silence entre les deux hommes, qui restrent face
 face, l'un n'osant parler, l'autre tremblant d'interroger.

Ce fut le juge qui, au prix d'un pnible effort, commena en demandant
d'une voix qu'il essayait vainement de raffermir:

--Qu'avez-vous  me dire?

Frdric Bazart parut hsiter d'abord. Rassemblant ensuite son courage,
il attaqua, comme on dit, le taureau par les cornes et rpondit d'un
ton qui, si trange que ft la phrase, n'avait pas le moindre accent
ironique.

--J'ai  vous dire, monsieur Grandvivier, que je crois avoir devin
pourquoi vous avez voulu que je vous apprisse  faire sauter la coupe.

Puis, sans laisser au magistrat, qui avait tressailli, le temps de dire
un mot, il continua:

--Malgr ma vie passe, croyez-vous qu'il y ait en moi un honnte homme?
un garon capable, maintenant qu'il a mis le pied dans le droit chemin,
de le suivre jusqu'au bout sans jamais broncher?

--Oui, je vous reconnais pour l'homme que vous dites. En si prilleuse
tentation que puisse vous mettre l'avenir, je suis certain que vous ne
faillirez plus.

--Alors vous avez confiance en moi?

--Confiance pleine et entire.

--Daignerez-vous me la prouver?

--Parlez!

La Godaille, encore une fois, sembla hsiter. Puis, d'une voix qui avait
l'air de supplier:

--Voulez-vous me faire l'honneur de m'accorder la main de mademoiselle
de Grandvivier?

Il y avait dans cette demande, il faut le supposer, un effroyable
sous-entendu, car le juge se leva brusquement de son sige et, livide,
pantelant, l'oeil hagard, vint droit  Bazart.

--Alors vous savez?... commena-t-il d'un ton rauque et bas.

--Oui, car j'ai tout entendu de ce que disaient Cydalise et son ignoble
amant... Je sais surtout que vous avez besoin, vous et votre fille, d'un
dvouement profond et discret, qui...

Aprs ces mots respectueusement articuls, le jeune homme fit une pause
destine  mieux peser sur ce qui lui restait  dire, puis il acheva sa
phrase:

--... qui vous venge.

--Et vous m'offrez ce dvouement-l? dit le juge aprs un assez long
silence qu'il employa  dvisager La Godaille.

--Oui, fit rsolument Frdric.

--Un dvouement qui ne reculera devant rien? insista M. Grandvivier.

--Oui, rpta le jeune homme.

--Quoi que je vous demande?

--Mettez-moi  l'preuve.

Alors le juge posa sa main sur l'paule de Frdric Bazart, et avec un
sourire cruel, il pronona:

--Je vous demande, dans une entrevue que je vous mnagerai, de montrer
le plus grand calme devant M. le baron de Walhofer, que vous avez eu
le tort de confondre avec un misrable qui lui ressemble, surnomm le
Tombeur-des-Crnes.

--Vous ignorez que c'est le mme homme! s'cria La Godaille, croyant
faire une rvlation au juge.

Mais, au lieu de s'mouvoir  cette nouvelle, M. Grandvivier rpta en
tranant sur les mots:

--De montrer le plus grand calme devant M. de Walhofer, que vous avez eu
tort de prendre pour le Tombeur-des-Crnes.

Puis les deux hommes se regardrent dans les yeux en silence, face 
face.

Sans doute que Frdric Bazart lut dans le regard du juge la pense que
ce dernier voulait lui laisser deviner, car bientt il pronona:

--J'obirai!

--Bien! fit le juge dont la figure s'claira d'une satisfaction froce.

Ils s'taient si bien compris que La Godaille, sans aucune explication,
ajouta:

--J'obirai...  une condition.

--Laquelle?

--C'est que... si vous le manquez... vous le laisserez passer par mes
mains.

--Oui... si je le manque, accorda le juge avec un ricanement sauvage qui
prouvait que, dans sa soif de vengeance, il regardait cette supposition
comme ne devant jamais se raliser.

En sanction du pacte conclu, le magistrat tendait la main au jeune homme
quand on frappa  la porte.

Prestement et sans bruit, La Godaille ouvrit le verrou.

--Entrez! dit le juge.

C'tait Camuflet qui revenait de son enqute  la loge.

--Le concierge n'a rien pu m'apprendre. Les deux hommes en question ont
d filer devant la loge sans qu'il ait eu le temps de les apercevoir,
dclara-t-il.

--De ces deux hommes, en voici dj un, annona, en dsignant Bazart,
le magistrat dont,  l'entre de Camuflet, le visage s'tait subitement
fait souriant.

A ces mots, la physionomie du petit homme prit une expression
d'ahurissement, et il ouvrait la bouche pour s'exclamer, quand soudain,
une pense de prudence arrta sur ses lvres la manifestation de sa
surprise. Il mit vivement un doigt sur ses lvres, puis, en le dirigeant
vers le salon, il dit  voix basse:

--Chut! chut! vous m'expliquerez cela quand nous serons entre nous.
Mais, pour le moment, motus! car je ne suis pas revenu seul.

--Vous avez amen quelqu'un?

--Oui; comme j'tais dans la loge  interroger le concierge, ce
quelqu'un s'est prsent... un des convives de votre dner. Il voulait
seulement dposer pour vous sa carte de digestion. Dans la crainte de
vous dranger, il n'osait monter. J'ai tant insist qu'il a consenti 
me suivre. Il est l dans le salon.

A cette annonce, M. Grandvivier marcha vers la porte pour recevoir son
visiteur.

Ds que son regard eut plong dans le salon, on entendit sa voix,
aimable au possible, qui disait:

--Mille pardons de vous avoir fait attendre, monsieur de Walhofer.
Entrez donc par ici.

En entendant s'approcher le pas du baron qui allait pntrer dans le
cabinet, le brave La Godaille avait tressaut en plissant:

--Ne pas trangler ce gueusard! Voil qui va tre dur  cracher pour
moi!... mais j'ai jur d'obir! murmura-t-il.




                                VIII


Pour bien comprendre l'audace impudente qui ramenait M. de Walhofer
chez M. Grandvivier, il faut remonter de quelques heures dans la vie du
baron, c'est--dire au moment o il tait revenu de visiter seul et
en plein jour la petite maison de Billancourt, cette masure au caveau
secret  laquelle, la nuit prcdente, l'avait conduit, sans s'en
douter, le docteur Gustave Cabillaud, qu'il suivait  la piste.

De cette expdition il tait revenu, valise en main, disant avoir manqu
le train de Bruxelles  son portier,  qui, en s'loignant le matin, il
avait annonc partir pour la Belgique.

Aprs tre remont chez lui pour y dposer sa valise qui, au lieu
d'effets et de linge, contenait des outils de menuisier et de serrurier
qui, probablement, lui avaient servi,  Billancourt,  prparer quelque
contre-mine au projet du docteur Gustave, le baron tait sorti une
seconde fois pour aller djeuner dans un restaurant  la mode.

Le temps tait beau; il invitait le flneur  la promenade. Rien donc de
plus naturel que le baron, au sortir de table, s'en allt, le cure-dents
 la bouche, baguenauder le long des boulevards jusqu' la rue de la
Paix, qui le conduisit au jardin des Tuileries.

L, en vrai dsoeuvr qui veut jouir  la fois du repos et de l'ombre,
il s'tait dirig vers un des superbes quinconces de marronniers sous
lesquels des chaises de paille attendent le promeneur fatigu. La partie
du jardin choisie par le baron tait bien un peu dserte, loin des
parterres o,  ce moment, se concentrait l'animation. Mais il n'tait
pas le seul qui et le got de la solitude, car, avant lui, une vieille
dame s'tait dj installe en ce coin retir, o une dizaine de chaises
entouraient le pied d'un arbre.

Assise sur un de ces siges, les pieds poss sur les btons d'un autre,
la vieille tait si bien absorbe par la lecture d'un roman qu'elle
ne releva pas mme la tte quand le baron vint prendre prs d'elle la
chaise sur laquelle il allait s'asseoir. Le jeune homme, peu soucieux
qu'on put le croire en compagnie d'une dame aussi mre, trana sa
chaise en arrire de la liseuse, de l'autre ct de l'arbre, et se plaa
tournant le dos  celle qui l'avait prcde en ce coin cart.

Cela fait, il alluma un cigare, et, tout rveur, se mit  fumer, l'oeil
perdu dans le vide,  vingt mtres devant lui. Sa rverie, parat-il,
tait de celles qui font parler tout haut, car, bientt, il lcha ces
paroles:

--La mre, avez-vous l'argent?

--Oui, mon garon. Dix beaux billets de mille francs, rpondit la
vieille dame sans sortir le nez de son livre. Je suis alle, ce matin,
pour te les porter rue de Turenne... mais j'ai trouv figure de bois...
Alors je suis venue t'attendre ici, au rendez-vous.

--Oh! oh! dix mille francs! un joli magot! fit le baron enchant.

--Oui, mais il ne faudrait pas encore compter sur une pareille lche,
fiston.

--Elle vous a t dure  obtenir?

--Obtenir? rpta la vieille dame en ricanant. Ah! ouiche! Avec a
qu'il faut la croix et la bannire pour tirer du grigou une centaine de
francs!

--Alors, comment vous tes-vous procur la somme?

--Je n'ai eu que la peine de la prendre dans le tiroir o mon imbcile
l'avait place devant moi en oubliant la cl sur la serrure.

--Bigre! lcha le baron  cette rvlation.

--Oh! ne crains rien! Tu sais, Alfred, que ta mre n'est pas  moiti
roublarde. Je me suis donc arrange pour que a retombe sur les deux
autres... Seulement, je te le rpte, faudrait pas me demander de
recommencer le coup. Il est donc ncessaire que les dix mille balles
suffisent pour te conduire  bon port.

Et, aprs cet aveu, la vieille dame ajouta:

--Veux-tu que je te dgoise ce que j'ai dans le fond de l'me?

--Dgoisez, la mre.

--Eh bien! j'ai la venette que tu n'arrives pas  russir. Faut pas
chasser deux livres  la fois... Oui, je sais bien que tu vas me dire
qu'on se rattrape sur l'un quand on a rat l'autre... Mais, vois-tu,
j'ai le trac qu'entre les deux mariages que tu guignes, il ne t'arrive
de rester le Prussien entre deux selles.

Aprs un court silence qu'elle employa  tourner un feuillet de son
livre, comme si elle poursuivait sa lecture, la vieille dame demanda:

--Laquelle de tes deux donzelles t'offre le plus de chances? la Ducanif
ou la Grandvivier?

Il ne plut pas au baron de rpondre carrment; il se contenta de
rpliquer:

--Qu'il vous suffise de savoir, la mre, que de l'un et l'autre ct il
y a une forte dot  palper.

--Heu! heu! lcha la vieille en grognant, oui, une grosse dot... Mais
de l'un et de l'autre ct aussi il faudra en donner une part... soit 
Cydalise... soit au mdecin et  la cuisinire Hlose.

--Oh! quand nous en serons  l'heure du partage!... gouailla le baron
dont la phrase, bien qu'inacheve, promettait du fil  retordre  ses
copartageants.

--Heu! heu! rpta la liseuse qui semblait tre en son heure de
mfiance, faut pas s'imaginer qu'on est seul malin ici-bas! Les
ficelles, a se vend pour tout le monde, sache-le bien, Alfred. Tel
 qui on voulait jouer un pied de cochon vous administre souvent une
mornifle inattendue.

--Ta! ta! ta! dbita ddaigneusement Alfred.

Ce mpris du danger rendit la mre plus hardie  prcher la prudence.
Elle continua:

--Quand deux chiens se disputent un os, il y a pril  vouloir leur
retirer cet os. C'est ce que tu as fait, mon bibi, avec le Gustave
et son Hlose. Ils allaient dpiauter le Ducanif quand tu es venu te
mettre entre eux en exigeant ta part  titre de dot de la fille
Ducanif, qu'ils se sont engags  te faire pouser... Mfie-toi, Alfred,
mfie-toi! Les deux chiens qui se battaient pour l'os, se retournent,
quitte  s'entre-dvorer plus tard, contre celui qui vient en tiers.

--Le Gustave et sa cuisinire n'oseront broncher, je les tiens trop sous
ma coupe, affirma Alfred.

--Oui, tu me l'as dit,  l'aide d'une lettre. Qui sait s'ils ne te la
voleront pas pour s'affranchir? Qui sait mme si tu la possdes encore?

--Vous dites vrai, la mre. Cette lettre a disparu, avoua le jeune homme
avec une rage sourde.

Puis se reprenant:

--Mais c'est  n'y rien comprendre. Le vol ne peut avoir t fait par
eux, car, s'ils fussent rentrs en possession de l'crit qui les fait
mes esclaves, ils eussent relev la tte. Bien au contraire, je les
trouve plus soumis que jamais.

A cela, la mre secoua la tte d'un air de doute.

--Crains une manigance, continua-t-elle. Il n'est pire eau que l'eau
qui dort. En veux-tu une preuve, fiston? Ce matin, quand j'ai t te
demander l-bas, rue de Turenne, une femme m'avait prcde dans le trou
obscur qui est la loge du savetier concierge. L'obscurit m'a empche
de la reconnatre. A mon dpart, elle m'a suivie et le diable sait o,
bien sans le vouloir, je l'aurais conduite, si, en passant devant un
miroitier, la prudence ne m'avait rappel une vieille ruse de guerre...
celle, sous prtexte de rajuster ma coiffure, de regarder,  l'aide
d'une glace, ce qui se passait derrire moi. Alors j'ai reconnu Hlose
qui marchait sur mes talons. Une maison  double issue m'a servi  la
laisser en plan... Mais pourquoi me suivait-elle, je te le demande, si
ce n'est parce qu'elle m'avait entendue te demander au pipelet?... Si
soumis qu'ils te paraissent, tu vois que cette Hlose et son mdecin te
mijotent un vilain coup... Veille au grain, Alfred!

Et, continuant son rle de prophtesse de malheur, la vieille dame,
toujours le nez dans son livre, poursuivit:

--Du ct de la fille Grandvivier, es-tu plus certain de ton affaire,
mon fieux? Es-tu bien sr que la Cydalise te soit une fidle allie?

--Notre pass l'enchane  moi et quinze mille francs que je lui ai
promis sur la dot, si j'pouse, me rpondent de l'avenir.

--Oui, si tu pouses, appuya la mre. Mais pouseras-tu, mon garon?
Une fille que, par une indigne surprise, on a mise  mal, n'pouse pas
toujours le sducteur. Rappelle-toi le dicton du four o, bien souvent,
n'enfourne pas celui qui l'a chauff.

--Ta! ta! ta! redit Alfred railleur.

Moquerie qui servit  la mre pour repartir de plus belle.

--Et puis elle a bien vite disparu, la fille Grandvivier. Le pre l'a
fait partir dare dare... preuve qu'il sait tout.

--Oui, tout, sauf le nom et la personne du coupable. Avant-hier, j'ai
dn chez lui, ricana le fils.

Mais la vieille dame tenait  vider son sac aux conseils.

--A ta place, moi, fiston, je me tiendrais en garde contre le papa. Il
ne m'inspire pas pour deux sous de confiance. Je l'ai vu passer certain
jour. Un vrai pince-sans-rire, avec une mine de croque-mort. Il m'a fait
froid dans le dos... Il se peut que tu aies rendu Cydalise muette
avec ta promesse de quinze mille francs. Rien ne t'assure qu'en lui en
offrant vingt mille ce mauvais scot de juge ne la fera pas parler.

Tant de sinistres prdictions avaient fini par agacer le baron, qui
rpliqua schement:

--Aujourd'hui, la mre, savez-vous que vous n'tes pas  la gaiet?

La maman en avait encore gros sur le coeur. Aussi reprit-elle vivement:

--Dame! il y a de quoi, mon petit! J'ai comme une ide que tous tes
projets vont craquer. Un beau matin, il t'a pris l'ide de te fourrer
dans la peau d'un baron pour pouser une hritire. a devait tre bcl
 la vapeur. Alors j'ai dit: Allons-y! et j'ai lch mes conomies.
Mais,  cette heure, je n'ai plus le sou et je trouve que a dure
trop... Et puis j'esprais que ton beau mariage me permettrait de lcher
le Camuflet.

Aprs ce nom, la maman branla la tte en murmurant:

--Encore un qui ne m'inspire pas pour deux sous confiance.

--Ah! ah! fit le baron. Vous m'avez rpt cent fois que c'tait un pur
idiot.

--On se trompe  tout ge, mon bichon. Aujourd'hui, j'ai comme une
doutance qu'il fait la bte. La facilit mme avec laquelle je l'ai
soulag de ses dix mille francs me fait peur.

--Puisque vous vous tes arrange pour qu'il accuse les autres, objecta
le fils.

--Oui, de l'une, j'ai renferm le d en argent dans le tiroir qui
contenait les billets. Pour l'autre, j'ai sem cinq ou six gousses d'ail
dont elle a toujours ses poches remplies dans le cabinet de Camuflet qui
sait que, de nous trois, seule elle en fait usage pour ses ratatouilles.
Mais, malgr ces prcautions, je ne suis pas tranquille. Je le rpte,
je sens que a craque. Aussi, Alfred, il me tarde de ne plus jouer mon
rle de noble dame Buffard des Palombes.

Et maman rpta d'une voix alarme:

--a craque! a craque!

Le baron mit fin  ces jrmiades en demandant d'une voix impatiente:

--Bref! vous m'apportez les dix mille francs en question?

--Oui, mon loulou. Mais, aprs eux, n-i ni, c'est fini! rappelle-toi que
c'est ton va-tout pour continuer ton rle de baron. Il faut avoir russi
avant ton dernier cu envol... sinon, il ne nous restera plus qu'
lever le pied pour notre Belgique.

--Oh! je russirai! affirma le fils d'un ton plein d'une sombre nergie.

La maman venait de fermer son livre et se prparait  quitter sa place
en disant:

--Alors, mets ton chapeau sur la chaise prs de toi. En passant, je vais
y glisser le magot.

Le Tombeur-des-Crnes, qui tournait la tte  droite, entendit  sa
gauche le bruit sourd de la liasse de billets qui tombait dans la coiffe
de son chapeau, en mme temps que l'ancienne Belle-Flamande s'loignait
en rptant:

--a craque! a craque!

Le plus ngligemment du monde, le baron avait repris son chapeau.

--Elle a raison, c'est mon va-tout! murmura-t-il pendant que sa main se
refermait sur les billets de banque.

Songeait-il au meilleur emploi  faire de ses dernires ressources
pendant les cinq minutes qu'il demeura rveur aprs le dpart de sa
mre? Le rsultat de ses rflexions fut qu'il se leva de sa chaise en
disant:

--Mon va-tout?... Non... il me restera encore la petite maison de
Billancourt o, la nuit dernire, m'a conduit, bien  son insu, l'amant
d'Hlose?

Alors, se rappelant que Gustave Cabillaud avait aussi des projets sur
cette maison, il se rpta en riant un des proverbes que venait de lui
citer la Belle-Flamande:

--Ce n'est pas toujours celui qui a chauff le four qui enfourne.

Si confiant qu'il ft en son audace, le Tombeur-des-Crnes, tout en les
taxant d'exagration, tait contraint de s'avouer qu'il y avait un
peu de vrit dans les craintes maternelles. Certes, il tait loin
d'admettre le a craque de la Belle-Flamande, mais il lui fallait
reconnatre qu'il s'tait produit un temps d'arrt dans la veine
heureuse qui avait signal ses dbuts dans la peau d'un baron.

Expliquons d'abord comment Alfred tait devenu M. de Walhofer.

Aprs des alternatives de succs et de malechances, o la vache enrage
avait domin, la troupe de la Belle-Flamande tait venue sombrer en
France devant un huissier qui avait vendu le matriel, les costumes et
accessoires, la voiture et ses rossinantes, la tente et ses trteaux.

Les artistes s'taient alors spars.

La premire  dcamper avait t Cydalise qui, en sa qualit de
belle fille allant chercher fortune, s'loigna sans aucune crainte de
l'avenir.

--Au revoir! lui avait dit le Tombeur-des-Crnes.

--Ah! non, j'ai assez d'tre battue! Donc, pas au revoir, mais adieu,
tout ce qu'il y a de plus adieu! avait-elle rpondu.

Elle tait partie heureuse de cette espce de dlivrance, sans se douter
qu'une femme de sa sorte, dont les instincts bas finissent toujours par
avoir la nostalgie de la boue, ne pouvait se soustraire compltement 
l'empire d'un tre de l'acabit d'Alfred.

Le dernier qui se dtacha de la Belle-Flamande fut celui qui, dans les
sances de second, reprsentait le magntiseur de Cydalise. C'tait
un ancien greffier de tribunal qui s'tait rfugi dans la voiture des
saltimbanques pour chapper  la justice belge, qui voulait lui demander
compte de nombreux faux.

Le fait tait que ce gaillard avait un prodigieux talent  imiter les
signatures et  falsifier les actes les plus authentiques.

--Si jamais vous avez besoin de moi... avait dit l'ancien greffier  la
Belle-Flamande en prenant cong d'elle.

--Ce n'est pas de refus, avait rpliqu celle-ci.

--Soit comme magntiseur, si vous reformez une troupe, soit autrement,
avait ajout l'autre pour complter ses offres.

--Qu'entendez-vous par votre autrement, mon brave Bdaric?

--Dame! patronne, il arrive souvent d'avoir un urgent besoin de la
signature de quelqu'un qu'on n'a pas sous la main ou qu'on ne veut pas
dranger, ou qui est mort...

--Ah! bon! compris! compris! Bdaric.

Puis la mre et le fils taient rests seuls en prsence.

--Il s'agit maintenant de tirer chacun son pingle du jeu, avait dit la
mre.

Cela n'avait pas t long pour le Tombeur-des-Crnes qui avait trouv
immdiatement  s'engager dans une autre troupe, heureuse de s'adjoindre
cette clbrit de tous les champs de foire.

Quant  la Belle-Flamande, aprs avoir t directrice, pouvait-elle
se rsigner  devenir simple artiste? En consquence, elle quitta ce
qu'elle appelait sa carrire.

Une anne aprs, le Tombeur-des-Crnes rejoignait sa mre  Paris. Il
tait dgot de la vie de saltimbanque et cherchait une autre voie.

--Ah! si, au lieu d'tre un garon, tu tais une fille, comme j'aurais
ton affaire! soupira la maman qui, aprs divers mtiers essays, s'tait
tenue  celui de garde-malade.

--Bah! comment? fit Alfred.

--Figure-toi qu'en ce moment je soigne un bonhomme tomb malade d'avoir
perdu sa femme... sa seconde femme encore... Et c'est un Crsus qui a la
toquade de la vie de mnage. A peine rtabli, il y a gros  parler que
mon imbcile va vouloir encore se ratteler au conjungo... Si tu tais
une fille, moi mettant la main  la pte, avant six semaines, tu
t'appellerais madame Camuflet.

Et l'ancienne mangeuse de lapins vivants, aprs avoir pouss un second
soupir de regret, ajouta:

--Hein! me vois-tu la belle-mre d'un richard? Quelle existence en
sucre! Comme je me dorloterais! Toujours le porte-monnaie garni de
monacos!

A cette perspective attrayante, le Tombeur-des-Crnes se dit que, si sa
mre nageait dans les monacos, il saurait lui en soutirer sa large part.
Aussi donna-t-il ce conseil intress:

--Puisque tu n'as pas de fille, tche d'en trouver une.

Au lieu de s'effaroucher, la maman avait souri d'un air fin en
rpliquant:

--J'y ai pens... Je te dirai mme que j'ai ce qu'il me faut sous la
main. Une fille des Enfants-Trouvs, dix-huit ans, jolie comme un coeur,
plus paresseuse qu'une couleuvre, qui ne demanderait pas mieux que de se
laisser mettre  plein beurre. Une fois marie, elle ne vendrait pas la
mche.

--Eh bien! prends-la!

L-dessus la Belle-Flamande avait secou tristement la tte en disant:

--Oui, mais il y a un cheveu dans l'affaire, mon fiston.

--Quel cheveu?

--Il ne suffit pas de dire: Voil ma fille; il est ncessaire encore
de le prouver... et, pour prouver, il faut des papiers qui me manquent.

Elle allait pousser un troisime soupir que son fils arrta net par
cette demande:

--Et Bdaric? Avez-vous donc oubli les offres de Bdaric? Qu'est-il
devenu?

A ce nom, la maman avait tressaut.

--Pristi! tu me donnes l une jolie ide! s'cria-t-elle joyeusement.
Le diable m'emporte si j'avais pens  ce bon Bdaric qui possde un si
beau talent!

--Le tout est de le retrouver.

--Je l'ai rencontr il n'y a pas un mois. A ce qu'il m'a annonc,
il tient une choppe d'crivain aux environs des halles, rue de la
Ferronnerie.

--Allons-y, proposa Alfred.

Et ils se mirent en route. Chemin faisant, la Belle-Flamande exultait de
joie.

--Bdaric va nous confectionner toutes les paperasses utiles,
disait-elle. Pour tant faire que d'avoir des papiers neufs, je veux
qu'ils soient dans le grand genre. Je tiens  ce qu'ils me mettent de
la haute!... Un titre et un nom qui esbrouffent le Camuflet, mon futur
gendre!

Regardant le mariage comme dj fait et parfait, la Belle-Flamande
bgaya d'une voix qui frissonnait d'une satisfaction cupide:

--En avant la danse des cus!!!

Puis, vivement, elle ajouta:

--cus que nous partagerons, Alfred.

--cus dont j'ai d'autant plus besoin qu'ils me sont indispensables pour
la russite de mes projets, appuya le Tombeur-des-Crnes.

--Tiens! tu as donc des projets, toi?

--J'ai plein le dos de cette existence errante de bateleur... Je veux me
fixer, pouser une femme qui m'apporte le bien-tre...

--Alors, pouse la femme  barbe. Elle vaut de l'or, cette biche-l!
conseilla la Belle-Flamande cherchant une bru future dans son ancien
mtier.

--Pouah! pouah! fit Alfred.

--Mazette! tu es difficile! Une artiste qui gagne jusqu' des cinq et
six francs  chaque entre-sort et, pour peu qu'on les serre, on arrive
 dix ou douze reprsentations... Avec une pouse de ce calibre-l, tu
vivrais les bras croiss.

Le Tombeur-des-Crnes haussa ddaigneusement les paules  cette
admiration maternelle, et d'un ton bref:

--J'ai en vue deux riches hritires dont une est la fille d'un
magistrat, dclara-t-il.

Le mot de magistrat sonna si comiquement  l'oreille de la
Belle-Flamande qu'elle clata de rire et lcha navement:

--Tu blagues, mon petit!...

La mine srieuse de son fils arrta sa gaiet bruyante.

--Alors, reprit-elle, ta fille de magistrat est sourde, bossue, aveugle
et elle s'est fait couper les deux jambes dans un accident de chemin de
fer?

--Elle est jeune, jolie et je l'pouserai, affirma le Tombeur-des-Crnes
avec assurance.

--Avec a qu'on viendra te l'offrir! gouailla encore la maman incrdule.

--Non... mais on sera tout heureux de me l'accorder quand j'irai la
demander.

Une seconde fois, le Tu blagues! vint aux lvres de la Belle-Flamande,
mais elle l'avala en voyant le sourire affirmatif d'Alfred. Pour elle,
la chose appartenait si bien au domaine du fantastique qu'elle lui
trouva un motif.

--Alors, les restes d'un autre? avana-t-elle.

A cette supposition, le fils dressa la crte. Il parut, comme le paon,
se mirer dans ses plumes d'un air vainqueur, et d'une voix pleine de la
plus immense fatuit:

--... Pas d'un autre, accentua-t-il.

Pour le coup, la maman y alla de son refrain  plein gosier.

--Tu blagues! lcha-t-elle.

Mais toujours se pavanant, Alfred riposta tout tranquille:

--A la premire occasion, vous demanderez plutt  Cydalise.

--Tiens! tu l'as donc retrouve, cette grande brinde? Qu'est-elle
devenue, la belle rousse? s'cria la mre lance sur une autre piste.

--Aujourd'hui, la belle rousse est devenue brune. Elle est cuisinire
chez mon futur beau-pre, le magistrat en question.

--Et elle a oubli toutes les voles que tu lui as administres?

--A leur souvenir, sa passion s'est rallume plus ardente que jadis.
J'ai fini par si bien commander en matre que, tout en rechignant un
peu, elle a t ma complice dans le fait qui a rendu mon mariage forc.

Il devait y avoir dans le pass de la Belle-Flamande des souvenirs qui
la faisaient parler par exprience, car sa voix s'attendrit en mettant
cette rflexion:

--Le fait est que, quand une femme en tient pour un homme, elle est
capable, s'il l'exige, de se mordre le front.

Ensuite, revenant  ses moutons:

--Va donc pour la fille du magistrat, accorda-t-elle. Mais tu as parl
d'une autre hritire. L'as-tu amene au mariage forc, celle-l?

Le Tombeur-des-Crnes prit un ton dgag:

--Oh! fit-il, je ne m'occupe pas personnellement de ce mariage. Deux
personnes y travaillent pour moi.

--Des amis?

--Des amis, si vous voulez, la mre... mais des amis par lesquels il ne
ferait pas bon pour moi me laisser soigner si j'tais malade, d'autant
plus qu'un d'eux est mdecin.

La Belle-Flamande tait une femme d'un bel acquit. Elle connaissait
si bien la carte de tant de pays que, pour certains points, il n'tait
besoin, avec elle, de les lui mettre sur leurs i. Elle clata de son
gros rire en disant:

--Alors ils ont une corde sensible, tes deux amis?

--Prcisment.

--Et quand tu touches cette corde, a les fait chanter?

--Comme vous le dites.

--Et comment as-tu dcouvert cette corde?

--Encore par Cydalise qui, je dois l'avouer, ne se doute pas le moins du
monde qu'elle m'a servi dans cette affaire...

--Conte-moi la chose, garon, demanda la maman qui, tout aussitt,
ajouta:

--Non, plus tard. Nous voici arrivs chez Bdaric.

Ils taient, en effet, devant une troite boutique dont la devanture
tait ferme par des rideaux, noirs de crasse, mais soigneusement tirs.

L'ancien magntiseur et ci-devant greffier belge tait assis devant une
petite table. Il se leva prcipitamment  l'entre des arrivants qu'il
reconnut  premire vue.

--Eh! mon ancienne patronne et son fils! A quoi puis-je vous tre bon?
s'cria-t-il, tout empress.

--Mon bonhomme, voici la chose. Je veux marier ma fille, aborda
carrment la Belle-Flamande.

--Votre fille? Mais vous n'en avez pas! lcha Bdaric ahuri par ce
dbut.

--Non, mais je viens  toi pour que tu m'en fasses une, dit
l'ex-patronne.

Sans attendre l'effet de cette plaisanterie risque, elle expliqua
longuement son cas  Bdaric qui l'couta en disant de temps  autre:

--Rien de plus facile, patronne.

Il lui fallait une haute position sociale. La veuve d'un gros bonnet.

--Veuve d'un gnral tu au champ d'honneur, proposa Bdaric.

--Le gnral me va, mais avec un nom bien ronflant qui pue les
croisades.

Bdaric se recueillit.

--Que diriez-vous de: Buffard des Palombes? finit-il par demander.

--Superbe! approuva la nouvelle veuve du gnral.

Et, dans son ravissement, elle s'cria:

--Buffard des Palombes! En voil un nom qui va pater le Camuflet!!!

Bdaric fit un saut sur sa chaise, ouvrit des yeux tonns, grands comme
une porte cochre.

--Camuflet! rpta-t-il. N'est-ce pas un ancien entrepreneur fort riche?
demanda-t-il.

--Oui, un millionnaire.

--Et c'est  lui que vous voulez donner votre fausse fille?

--En personne. Est-ce que vous connaissez l'idiot dont je veux pour
gendre?

A cette question, Bdaric se prit les ctes et si fort fut son rire
qu'il put  grand'peine rpondre:

--Si je connais Camuflet! Ah! la bonne plaisanterie! elle est forte,
celle-l! Camuflet qui s'est dj mari deux fois. C'est bien celui-l,
n'est-ce pas?

--Le mme.

Bdaric tcha de modrer sa gaiet et, entre deux spasmes de rire,
dbita vite:

--C'est moi qui ai fait son second mariage.

Aprs avoir affirm que c'tait lui qui avait fait le second mariage de
Camuflet, le joyeux Bdaric se reprit aussitt:

--C'est--dire, non; je m'exprime mal. Je n'ai pas fait ce mariage, mais
je l'ai grandement facilit.

--En quoi faisant? demanda Alfred.

--En tuant un homme.

Si l'aveu tait raide, bien surprenante tait aussi la rflexion dont
l'crivain public le fit suivre.

--Aprs tout, reprit-il, quand je l'ai tu, il se pouvait qu'il ft dj
mort depuis plusieurs annes.

Alfred et sa mre n'eurent pas le temps de s'tonner, car il poursuivit
aussitt:

--Voici la chose: lorsque Camuflet s'amouracha de la petite qu'il
voulait pour sa seconde femme, je vous laisse  deviner si la maman,
qui ne possdait pas un radis, avait hte d'avoir un gendre  cus. Par
malheur, elle tait en puissance de mari. Quand je dis en puissance,
ce n'est pas le vrai mot, car, depuis sept ou huit ans, elle tait
dlivre de son poux, un excrable pochard qui, un beau matin, avait
lch femme et enfant, et n'avait plus donn de ses nouvelles. Or, pour
marier la fille, il fallait le consentement du pre... O aller chercher
le pochard?... Nix de mariage sans le consentement de l'Auvergnat; car
le disparu tait non seulement un ivrogne, mais encore un Auvergnat.

Et Bdaric s'interrompit pour dire:

--Du reste vous le connaissez.

--Comment le nommes-tu? demanda le Tombeur-des-Crnes.

--Craquefer.

La Belle-Flamande interrogea sa mmoire.

--Le nom ne m'est pas inconnu, mais je ne sais o je l'ai entendu
prononcer, dit-elle.

--Ni moi non plus, ajouta Alfred.

--Il en a t de mme pour moi quand la femme m'a nomm son mari, mais
en creusant bien mes souvenirs, j'ai fini par trouver en quel endroit,
vous et moi, nous avions rencontr l'Auvergnat soiffeur.

--O donc? fit curieusement la Belle-Flamande.

--Ne vous souvient-il plus, sur la frontire, du petit village franais
o nous avons donn une reprsentation dans la grange d'un aubergiste...
village qui s'appelait Montrel?

--Montrel! rpta le Tombeur-des-Crnes qui, si matre qu'il ft de lui,
ne put commander au frisson dont il fut secou au nom de ce village lui
rappelant ses trois victimes: Vernot, Carambol et Henriette.

--Parbleu! oui, je me souviens de Montrel, avoua la Belle-Flamande.

--Avez-vous aussi souvenance de Trudent, l'aubergiste, qui, trente fois
par heure, hurlait: Craquefer! pour faire sortir l'Auvergnat de la
cave?

--Mais, objecta Alfred, malgr ce nom de Craquefer, il se pouvait que
l'ivrogne ne ft pas le mari disparu?

--Oui, mais je fus convaincu quand j'appris le petit nom du pochard
que sa femme dut m'noncer lorsqu'elle vint rclamer mes services.
L'Auverpin rpondait au petit nom de Pietro... singularit stupide,
qui m'avait frapp  Montrel o, devant moi, le garon d'curie avait
plaisant le fouchtra sur ce prnom italien.

--Alors vous vous tes empress de donner  la femme des nouvelles de
son mari envol? avana Alfred.

--Jamais! au grand jamais! dit vivement Bdaric.

--Pourquoi?

--Parce que j'aurais perdu les cent francs dont la femme me payait
l'acte qu'elle rclamait de mes faibles talents. Ne sachant o retrouver
son sac  vin et presse qu'elle tait de flanquer sa fille  Camuflet,
la mre, devant l'impossibilit de se procurer le consentement paternel
exig par la loi, a coup au court en s'adressant  moi qui lui ai bcl
un joli petit acte de dcs de son Auvergnat, grce auquel le mariage a
pass comme une lettre  la poste.

--Alors ce mariage tait nul?

--Parfaitement, fit Bdaric.

Et, en souriant:

--Nul... comme le sera aussi le troisime mariage que vous mitonnez pour
Camuflet, ma chre patronne, ajouta l'ancien greffier magntiseur.

Louer la Craquefer, c'tait pour la Belle-Flamande faire en mme temps
son propre loge. Ce fut donc d'une voix convaincue qu'elle s'cria:

--Une fine commre, la femme de l'Auverpin! Elle mritait sa chance.

Bdaric secoua la tte ironiquement.

--Pas tant de chance que vous le supposez, dit-il, car le mariage tait
 peine ralis que l'Auvergnat reparut et, alors, il fit chanter ferme
son pouse. Tous les cus de la Craquefer furent pour l'ivrogne qui,
sans cesse, parlait d'attaquer le mariage de sa fille, ce qui aurait mis
 jour le faux acte de dcs. Ah! il a soutir de gentilles sommes  sa
prtendue veuve avec les peurs bleues qu'il lui flanquait, cet adroit
Pietro qui, pourtant, se garda bien de laisser souponner son existence
 Camuflet!

--Et jamais ce dernier n'a eu aucune doutance de la nullit de son
mariage? demanda Alfred.

--Pas plus pour son second que pour son premier mariage, rpondit
Bdaric.

--Hein! fit la Belle-Flamande, est-ce que le premier aussi tait nul?

--Tout comme l'autre.

--Encore un faux acte de dcs?

--Non; cette fois-l, Camuflet s'est adress  une vraie veuve...

--Eh bien, alors?

--Seulement cette veuve-l, ainsi que la Craquefer, ne ddaignait pas
la provende  plein rtelier qu'elle trouverait chez un gendre
millionnaire. Alors elle a us d'une autre supercherie. Avec toutes les
pices relatives  sa fille lgitime, qui tait morte, elle a gentiment
fait passer  Camuflet une fille qu'elle avait eue hors mariage... Donc,
autre mariage nul.

--Comment as-tu appris cela?

--Par un hasard extraordinaire. C'est moi que la veuve vint consulter
en son embarras. J'eus alors le bonheur de lui donner le conseil qui la
tira d'affaire.

Encore une fois, la Belle-Flamande prouva le besoin imprieux de rendre
justice  qui de droit.

--Celle-l, comme la Craquefer, deux vraies matoises! confessa-t-elle.

A cet aveu, Bdaric s'inclina respectueusement devant elle en dbitant
d'une voix louangeuse:

--Vous tes vraiment trop modeste, patronne.

--Tu crois, mon vieux?

--Oui, car c'est  vous le pompon.

--Parce que?

--Dame! les deux autres, en somme, n'ont fait, plus ou moins
adroitement, que marier leurs filles... Tandis que vous, beaucoup plus
forte, vous allez vous donner un gendre sans avoir jamais eu de fille.

Et Bdaric s'inclina encore en rptant:

--A vous le pompon!

La Belle-Flamande prit un air pench, et de sa voix la plus
mlancolique:

--Que veux-tu? dit-elle. Je possde encore mes trente-deux dents et je
n'ai rien  me mettre entre les mchoires. Je suis  l'ge o il faut
penser  son estomac. Chez le Camuflet, je serai assure de la pte
quotidienne. C'est  considrer, a, mon brave Bdaric, surtout quand,
comme moi, on aime mieux se contenter de tout que de peu.

Quittant le ton langoureux, la voix de la Belle-Flamande prit la corde
mue pour continuer:

--Puis-je oublier que je suis mre?...

--Pas de votre fille! interrompit Bdaric.

--Non, dit-elle en se tournant vers le Tombeur-des-Crnes, mais de ce
grand garon ici-prsent, qui ne se fera pas prier pour accepter les
cus que je saurai carotter  l'idiot Camuflet.

Puis, passant soudain  un autre ordre d'ides, elle s'cria:

--Ah! propos, j'oubliais! Alfred voudrait tre baron. Est-ce aussi dans
tes moyens, Bdaric?

Bdaric eut une moue ddaigneuse.

--Heu! heu! baron! fit-il ddaigneusement.

--Est-ce que baron ne te plat pas?

--Bien communs, les barons. La place en est encombre, appuya
l'ex-greffier-magntiseur.

Il se recueillit un moment, le front dans ses mains, puis relevant la
tte:

--Pourquoi pas vidame? proposa-t-il.

--Qu'est-ce que c'est que a? fit la Belle-Flamande lgrement effare.

--Un autre titre de noblesse beaucoup plus rare et mieux port. On
devient empereur, on nat vidame!

La maman, pour ce qui tait de l'influence d'un titre nobiliaire,
jugeait  son tiage et suivant les relations de sa vie.

--Non, non, dit-elle vivement, tenons-nous en  baron... Baron, vois-tu,
a baubit les marchands de vin, tandis que ton vidame les effrayerait.
Faute de comprendre, ils croiraient que c'est un emploi dans la
police... Et tu sais, chez un marchand de vin qui se mfie, pas
d'ardoise, l'oeil est crev, crdit est mort. Un vidame n'obtiendrait
pas la plus petite ctelette aux cornichons!

Fire de sa classification de la noblesse au point de vue des marchands
de vin, elle rpta:

--Tenons-nous en  baron.

--Baron tranger, bien entendu? reprit Bdaric.

La Belle-Flamande se redressa superbe et, la voix vibrante de
patriotisme:

--Baron belge... On tient  faire honneur  son pays! dclara-t-elle.

Bdaric se remit le front dans les mains,  la recherche du nom 
proposer.

--Trouve-nous quelque chose de bien flamand, recommanda l'ex-mangeuse de
lapins.

--Que diriez-vous de Vaestromdemaekerten? demanda le chercheur.

--Jamais un concierge ne retiendra ce nom-l! Autre chose, mon vieux.

--Parbleu! fit brusquement Bdaric, j'ai votre affaire dans mes cartons.
C'est tout un tas de titres d'un baron de Walhofer qui les a oublis 
son dpart pour le Chili, o il a t se faire pendre... Il parat qu'il
s'amusait la nuit, le pistolet au poing,  effrayer les voyageurs.

--Vieille noblesse, hein?

--Tous les anctres du baron sont morts aux croisades.

--Et les titres sont bien rgle? Tu en rponds?

--Oui, c'est moi qui les ai fabriqus, confessa modestement Bdaric.
Je chercherai la liasse et je vous la remettrai en mme temps que les
pices qui vous feront dame Buffard des Palombes, reste veuve avec une
fille.

--Combien de temps te faut-il pour tes griffonnages?

--Quinze jours.

--Bon! Alors je vais commencer  amorcer le Camuflet en lui faisant
passer sous le nez ma prtendue fille, annona la maman.

Et, prenant le bras du Tombeur-des-Crnes, elle sortit de la boutique de
l'crivain public.

Dix pas plus loin, elle dit  son fils:

--Tu sais, Alfred, que tu as une confidence  me complter.

--Laquelle?

--Tu m'as bien cont comment tu as des chances d'pouser la fille
du juge... mais pour l'autre hritire, la demoiselle Ducanif, qu'un
mdecin et une cuisinire doivent te faire accorder, tu m'as laisse le
bec dans l'eau.

--Je vous ai appris que mon talisman tait une lettre.

--Oui, je le sais, une lettre qui tient en bride les deux individus,
Hlose et son amant... Mais que contient-elle, cette lettre? Et comment
l'as-tu trouve?

--coutez donc, dit le Tombeur-des-Crnes.




                                  IX


La Belle-Flamande tait  jeun. Avant que son fils et commenc le rcit
qu'elle lui demandait, elle fit cette proposition:

--Manger n'a jamais bouch les oreilles de celui qui coute. Moi, j'ai
l'estomac dans les talons, ce qui me gne pour marcher. Or, si tu le
veux, au lieu de baguenauder par les rues, toi parlant et moi coutant,
je t'offre d'aller casser une crote chez un manezingue de mes amis qui
vous a un petit vin que c'est  croire qu'on en rve. C'est  deux pas,
dans la rue des Bourdonnais.

Cinq minutes aprs, tous d'eux taient attabls dans un cabinet du
marchand de vin dsign.

Aprs faim apaise, la mre posa ses coudes sur la table en disant 
Alfred:

--Maintenant, garon, conte-moi comment tu as mis la patte sur cette
lettre qui fait que le mdecin et Hlose, sa matresse, t'obissent
si bien au doigt et  l'oeil qu'ils se sont engags  te faire pouser
l'autre hritire, la demoiselle Ducanif, que tu guignes  dfaut de la
fille du magistrat.

L'exorde du rcit d'Alfred fut une question.

--Vous souvenez-vous, la mre, demanda-t-il, parmi les expriences de
seconde vue excutes par Cydalise, au beau temps de notre troupe, du
tour de l'_criture brle_?

--Parbleu! tour qui ahurissait firement les gobe-mouches qui en
restaient le bec ouvert! s'exclama la maman. On prsentait un papier et
un crayon  un spectateur en lui disant: crivez sur cette feuille ce
qu'il vous plaira; aprs quoi on lui faisait plier le papier, qu'il
avait d'abord donn  lire  tous ses voisins, puis il le brlait
sur une assiette qu'il gardait en main, le nez sur les cendres. Alors
Bdaric, notre magntiseur, endormait Cydalise, assise sur un tabouret
adoss  un portant de coulisse et demandait: Pouvez-vous nous dire ce
que monsieur avait crit sur le papier qu'il vient de brler? A cette
question, ma mtine, qui n'aurait pas ri pour un empire, leur dgoisait
la chose tout au long, au grandissime tonnement du public.

Et, clatant de rire  ce souvenir, la Belle Flamande ajouta:

--Oh! oui je me souviens de ce tour qui tait pourtant bte comme
bonjour. Il consistait en...

Jugeant inutile d'entendre les dtails d'un tour qu'il connaissait
 fond, le Tombeur-des-Crnes interrompit sa mre pour commencer son
histoire.

--C'est au tour de l'_criture brle_, je vous le rpte, que je dois
mon empire sur le docteur et sa matresse. Et vous allez savoir comment.

                              * * * * *

(Si simple que ce soit ce tour, fort usit dans toutes les baraques de
foire, il faut en donner l'explication pour l'intelligence de ce qui va
suivre.

Ayez un sous-main en carton recouvert d'un papier dont le dessous a
t frott d'une composition de suie et de savon noir, ce qui forme
dcalque. Entre ce papier et le carton, vous placez une feuille de
papier blanc, puis vous encollez les bords de l'enveloppe en les
rabattant sous le dessous du carton.

On prsente  un assistant un crayon de pierre dure et une feuille
de papier qu'on a place sur le sous-main. Le spectateur accepte le
sous-main qui l'aide  crire et, comme le crayon est dur, il lui faut
appuyer ses caractres, qui se trouvent dcalqus sur le papier cach
sous l'enveloppe du sous-main. L'crit achev, on le laisse  son
auteur, qu'on dbarrasse du sous-main et du crayon pour les remplacer
par une assiette garnie d'allumettes. Faites lire  vos voisins pour
qu'ils en sachent le contenu, puis brlez-le, commande le magntiseur
qui, pendant que l'attention est ainsi distraite, fait passer le
sous-main  un compre dans la coulisse. Ce dernier n'a qu' dchirer
l'enveloppe du carton pour prendre le second papier sur lequel
l'criture s'est dcalque. Il en souffle les phrases  la somnambule
assise prs du portant de la coulisse... et le tour est fait.--Sur
la demande du magntiseur, le somnambule, au grand bahissement des
spectateurs, rcite ce que contenait l'crit brl.)

                              * * * * *

Le Tombeur-des-Crnes avait entam son histoire:

--Aprs avoir quitt la troupe Rebricard, o je m'tais engag quand
nous nous sparmes, j'tais revenu  Paris. Je battais le pav depuis
huit jours, en qute d'un expdient qui me ft vivre, quand le hasard me
mit en face de Cydalise.

Elle avait eu beau dire, la belle, que tout tait fini entre nous! Il
n'en tait rien, car,  ma vue, sa toquade la reprit, et, en un quart
d'heure, la rconciliation fut faite et parfaite.

--O loges-tu? me demanda-t-elle.

--Dans un garni du faubourg.

--Viens donc habiter ma chambre.

Deux heures aprs, j'tais install chez Cydalise, dans une masure du
Marais, du ct de la rue de Turenne. Sa chambre tait un vritable
taudis, mais elle jouissait d'un agrment bien rare  trouver dans
Paris. Elle s'clairait sur un jardin, nid de verdure au fond duquel
apparaissait un petit htel Louis XV.

--On m'a dit que c'est l'habitation d'un magistrat, m'annona Cydalise.

Tout comme moi, l'ancienne Fille du Soleil tait dans une gne atroce.
Quand elle s'tait spare de nous, le hasard de ses amours l'avait
conduite dans les bras du chef de cuisine d'une ambassade qui, haut
matre en science culinaire, s'tait amus  en faire un cordon bleu. A
cela s'tait borne sa gnrosit, car, aprs un an de dure, quand la
liaison se rompit, Cydalise,  deux cents francs prs, s'en alla aussi
pauvre qu'elle tait venue.

Seulement elle partait excellente cuisinire et bien dcide  tirer
profit de son savoir.

Les deux cents francs avaient dur trois mois dans l'attente d'une
place. Elle en tait  ses derniers dix francs le jour de notre
rconciliation.

Aprs m'avoir fait part de sa dbine, elle s'cria joyeusement:

--Baste! le Mont-de-Pit n'a pas t cr pour les chiens! Jusqu' ce
que nous ayons mang la somme qu'il me prtera, Hlose sera peut-tre
venue.

--Qui appelles-tu Hlose?

--Une cuisinire dont j'ai fait la connaissance  la salle Crmorne, au
dernier bal annuel donn par l'Association des cuisiniers et cuisinires
pour la caisse de secours. Hlose m'a promis de me trouver une bonne
place... et, l-dessus, elle peut me dnicher ce qu'il y a de mieux, car
elle y a la main.

--Pourquoi?

--Parce qu'elle est en place chez un sieur Ducanif qui tient le meilleur
bureau de placement de Paris. Il parat que ce Ducanif s'est si bien
mont le bourrichon pour elle, une superbe fille du reste, que, afin
d'tre plus libre, il s'est spar de sa femme et de sa fille... Tu
comprends que si Hlose l'exige, son bourgeois me trouvera une place
aux prunes.

--Oui, mais elle tarde trop, ta place aux prunes.

En rponse, elle me montra une grande malle dans un coin de la chambre
et me dit en riant:

--Raison de plus, en attendant, pour que le Mont-de-Pit me dbarrasse
de tout ce qu'il y a l dedans et qui ne me servira plus.

--Que contient cette malle?

--Ma dfroque et tous mes bibelots de somnambule. Comme il y a gros
 parier que je ne redeviendrai plus jamais Fille du Soleil, battons
monnaie avec tous ces oripeaux.

Elle se mit  ouvrir le coffre en continuant:

--Je ne sais plus trop quoi j'ai enferm dans cette malle. Nous allons
en passer la visite.

Bien mesquines taient les frusques qu'elle voulait offrir au
Mont-de-Pit! Deux amples peignoirs sans taille en grosse tarlatane
paillete d'toiles d'or, quelques jupes courtes de pareille toffe,
des corsages du mme genre et trois maillots de soie constituaient la
garde-robe de celle qui, alors qu'elle donnait ses sances de seconde
vue, s'habillait, suivant sa fantaisie, en druidesse, avec une couronne
de chne sur la tte, ou en sylphide avec des ailes dans le dos.

Et elles taient encore l, ces ailes et cette couronne de chne en
papier. Ce fut moi qui, en prtant la main  l'inventaire, les tirai
de la caisse, ainsi que d'autres brimborions sans valeur, que Cydalise
avait conservs en souvenir du temps pass.

--Tiens! qu'est-ce cela! fis-je en ramenant du fond du coffre un objet
plat et d'un carr long, envelopp dans une feuille de journal.

--a, me dit Cydalise en riant, c'est le sous-main qui nous servait pour
le tour du papier brl.

Cependant j'avais retir le journal. Elle avait dit vrai. C'tait bien
le sous-main et, avec lui, le crayon  pierre dure dont se servait le
spectateur pour crire.

Je posai sous-main et crayon sur une table voisine en disant:

--Je crois, ma belle, que tu peux te dispenser de porter cela au
Mont-de-Pit qui ne t'en donnerait pas un maravdis.

Puis, nous continumes notre inventaire de la caisse.

A l'exception des maillots en soie, toute la dfroque tait de si mince
valeur que nous dmes reconnatre qu' moins d'une excessive gnrosit
de la part de l'expert, le Mont-de-Pit en donnerait tout au plus
trente francs.

--Avec trente francs on peut aller quatre jours. D'ici l, Hlose
m'aura peut-tre trouv une place, rpliqua Cydalise prenant les choses
au mieux.

Et en fille expditive:

--Vite, ajouta-t-elle, faisons-en un paquet et en route pour le
Mont-de-Pit!

Le paquet termin, je m'apprtais  la suivre quand elle m'arrta en
disant:

--A quoi bon y aller deux? J'y suffirai seule. Reste l; fume ta pipe en
m'attendant. Je ne serai pas plus de vingt minutes.

Rest seul, je tuai d'abord le temps en lisant le journal, vieux de
quinze mois, qui avait envelopp le sous-main. Je fus interrompu en ma
lecture par un coup frapp  la porte.

C'tait le concierge de la maison.

--Une lettre pour mademoiselle Cydalise, m'annona-t-il en me montrant
la missive.

--Elle ne tardera pas  revenir.

--Tant de fois elle m'a rpt qu'elle attendait une lettre que j'ai
cru bien faire en la lui montant au plus vite. Elle aura pass devant la
loge pendant que j'tais au premier, chez le propritaire.

Et il posa la lettre sur la table.

C'tait un bavard qui jugea bon de tailler une petite bavette. Jusqu'au
retour de Cydalise, c'tait une faon pour moi d'abrger l'attente. La
conversation s'engagea donc entre nous.

--La chambre doit plaire  monsieur, me dit-il. Bien des gens, qui
payent des cinq mille francs de loyer, voudraient avoir une vue
pareille... Un jardin dlicieux... c'est rare dans Paris.

--Certes! fis-je. Mais la jouissance de ce jardin vaut encore mieux que
sa vue.

--Oui, mais cette jouissance-l cote les yeux de la tte. Pour se la
payer, il faut tre riche comme l'est M. Grandvivier.

--Ah! le locataire se nomme Grandvivier?

--Oui, un juge qui remue les cus  la pelle.

--Tant que a!

--Il possde, m'a-t-on dit, plus de trois millions, et il n'a qu'un
enfant.

Son nom, prononc par une voix furieuse, qui retentit dans l'escalier,
le fit bondir.

--Encore ma canaille de propritaire qui m'appelle! Quand donc
dlivrera-t-on les pauvres portiers des propritaires!

Et il partit  toute vitesse.

Me retrouvant  nouveau seul, l'ide me vint de lire la lettre adresse
 Cydalise. Elle contenait ces trois lignes traces d'une criture
grotesque:

Ma chre camarade.--Attendez-moi demain  onze heures. Je vous ai
trouv une place excellente.

--HLOSE.

Je rejetai la lettre sur la table, puis je me mis  employer le moyen de
patienter que m'avait indiqu Cydalise, celui de fumer ma pipe.

A ma vingtime bouffe, la chambre tait si pleine de fume que j'tais
menac, en continuant, d'une asphyxie complte.

--Donnons de l'air, me dis-je.

Je m'avanai pour ouvrir la fentre. Au moment o je levais la main vers
l'espagnolette, mon regard,  travers un accroc du rideau, plongea au
fond du jardin.

Une ravissante jeune fille de dix-huit ans tait en train d'arroser un
massif de fleurs.

Au lieu d'ouvrir la fentre, je restai  l'afft derrire mon rideau,
dvorant des yeux cette suave crature.

Le portier avait t interrompu dans sa confidence au moment o il
m'apprenait que le magistrat n'avait qu'un enfant.

Cet enfant tait donc une fille?

Et le pre possdait des millions!!!

La voix de Cydalise, qui remontait l'escalier en chantant, m'arracha 
mon extase. Je m'loignai vivement du rideau.

A son premier pas dans la chambre pleine de la fume de ma pipe,
Cydalise courut  la fentre qu'elle ouvrit bante en s'criant:

--Mais tu tournes au jambon! Peut-on s'enfumer ainsi! Tu as des poumons
en zinc, toi!

Alors, respirant  pleine aspiration:

--Ouf! fit-elle, c'est bon, l'air pur!

Soudain je l'entendis qui murmurait hargneusement en regardant le
jardin:

--Tiens! voil ma chipie qui s'envole! Ne dirait-on pas que j'ai une
tte  camper sur un cerisier pour effaroucher les moineaux?... Eh! va
donc! bgueule! On vaut bien autant que toi.

Sans doute que Cydalise n'avait pas conscience que ses paroles avaient
dpass ses lvres et que j'avais pu entendre le sentiment haineux
pour la jeune fille qu'elles trahissaient, car, aprs avoir referm la
fentre, elle revint  moi en disant:

--Le pipelet,  ma rentre, m'a annonc qu'il avait mont une lettre
pour moi.

--Oui, l, sur la table, dis-je en lui indiquant la lettre.

Sans se fcher que je l'eusse d'abord ouverte, elle la dplia et eut
vite fait d'en connatre le contenu.

Aussitt elle se mit  excuter par la chambre un pas du cancan le plus
chevel en criant:

--Bravi! bravo! c'est aujourd'hui un jour de chance complte. D'abord,
c'est toi que je retrouve! Et voici Hlose qui me promet une bonne
place! Vivat! c'est de la veine sur toute la ligne!!!

Mais se reprenant aussitt, elle ajouta d'une voix essouffle par la
danse:

--C'est--dire non, pas sur toute la ligne, car le Mont-de-Pit a t
rat en diable. Croirais-tu que le sapajou d'employ n'a voulu me prter
que quinze francs de mes souvenirs de gloire? N'a-t-il pas os me dire
que mes ailes de sylphide ne pouvaient plus servir qu' venter de la
braise sur un fourneau!

Sa rancune ne fut pas longue. Elle tira de sa poche les trois pices de
cinq francs qu'elle fit sauter dans sa main en dbitant d'un ton joyeux:

--Qu'est-ce qui va se payer un joli petit gueuleton fin, ce soir, avec
son chri? Les trois pices y passeront. Pas d'conomie, puisque j'entre
demain en place.

--Oui, mais moi? dis-je.

--Eh bien! toi, aprs?

--Que vais-je devenir, quand tu seras dans cette place?

--Tu resteras ici. Tu garderas ma chambre o je viendrai, aussi souvent
que possible, t'apporter des ailes de volaille et du bon bouillon.

--Oui, mais te permettra-t-on de dcamper, comme tu l'espres?

Elle rflchit un peu, puis:

--J'imposerai la condition  mes bourgeois qu'on me laissera sortir pour
mes devoirs religieux, m'annona-t-elle.

Sur ce, elle se remit  faire sauter les trois pices de cinq francs
sous mon nez et continua:

--Il sera toujours temps demain de penser  cela. Pour le quart d'heure,
il s'agit d'aller se payer une gentille biture. Allons, en route!

Comme elle s'apprtait  remettre son mantelet, elle s'arrta et se
retourna vers moi pour me demander:

--A moins que tu ne veuilles que nous nous contentions de pommes de
terre frites; alors tu pourrais garder les quinze francs pour toi.

                              * * * * *

Jusqu' ce moment, la Belle-Flamande avait cout sans mot dire le rcit
de son fils. A cet endroit, elle ne put contenir son enthousiasme!

--Un coeur d'or, cette Cydalise! Elle t'aurait donn ses petits boyaux
si tu les lui avais demand.

Le Tombeur hocha ironiquement la tte en rpliquant:

--Pas tant que a, la mre. Cydalise avait la tte dure sur certains
points. Vous en jugerez.

--Bon! alors je devine que le vent va tourner pour elle aux racles
numro un.

--Attendez la suite.

La maman se versa un petit verre de cassis et, avant de le porter  sa
bouche qui allait le dguster  petits coups de langue, elle pronona:

--Dvide ton chapelet, fiston.

                              * * * * *

Le Tombeur-des-Crnes continua:

--Comme je ne rpondais pas, Cydalise reprit:

--Voyons, te dcides-tu pour les pommes de terres frites?

En me montrant le vieux journal qui avait servi  envelopper le fameux
sous-main, elle me dit en souriant:

--Tiens, voici le plat d'argent qui me servira  t'en apporter une
montagne.

J'tendis la main sur le journal qu'elle allait prendre.

--Non, non, fis-je vivement, laisse-le l. Pendant ton absence, j'y ai
lu quelque chose qui m'a fort intress et que je n'ai pas fini.

--Mazette! ricana-t-elle, tu ne tiens pas  avoir les nouvelles
fraches, toi! Ce journal est vieux de plus de quinze mois!

--Oh! la date ne fait rien  l'article que je lisais.

--Quel article?

--Le compte rendu des tribunaux. Il s'agit d'une bonne qui en a gob
pour ses cinq ans.

--Diable! c'est sal... Elle avait donc vol les couverts d'argent  ses
bourgeois?

--Non; mais ses matres lui avaient confi la surveillance de leurs
jeunes filles, une de seize ans et l'autre de dix-huit ans... et elle
les vendait.

--Oh! la salet de femme! s'cria Cydalise avec une profonde et sincre
indignation. Alors, cinq ans, ce n'est pas pay. Moi je l'aurais
condamne  mourir  coups d'pingles.

--La malheureuse a peut-tre obi  certaines influences irrsistibles,
avanai-je.

--Il n'est pas d'influences qui obtiendraient de moi une pareille
infamie, articula-t-elle d'un ton convaincu.

Ce sujet lui rpugnant  traiter plus longtemps, elle me demanda en
reprenant sa voix rieuse:

--Oui ou non, te dcides-tu pour les pommes de terre frites?

--J'opte pour le bon dner, rpondis-je.

A table, chez un restaurateur du voisinage, Cydalise revint  parler de
la place qui l'attendait et de celle qui la lui procurait.

--Une jolie femme, Hlose. Tu en jugeras demain, m'annona-t-elle.

Ensuite, me menaant du doigt en riant:

--Ne va pas t'aviser de lui faire la cour, grand vaurien!

Aprs quoi, tout aussitt:

--Du reste, continua-t-elle, je suis bien tranquille l-dessus. Tu
aurais beau faire ton joli coeur, Hlose te laisserait tes singeries
pour compte... car elle a un amant.

--Oui, tu me l'as dit, son bourgeois, nomm Ducanif.

--Oh! celui-l! s'cria-t-elle en clatant d'un rire railleur.

Et quand sa gaiet fut apaise:

--Il n'est pas question de Ducanif, reprit-elle.

--Ah! elle a un dessous de cartes?

--Oui, un joli Gustave, d'une trentaine d'annes... Un mdecin... Rien
que a! Le soir du bal des cuisinires,  la salle Crmorne, o j'ai
fait sa connaissance, Hlose m'a lch sa petite confession. Si tu
l'avais vue me parlant de son Gustave! Les yeux lui sortaient de la
tte. Elle avait l'air de manger des confitures... Ah! en voil un qui
la tient ferme, je t'en rponds!

--Crois-tu? fis-je en ayant l'air de douter.

--C'est--dire que s'il lui commandait de s'asseoir sur un paratonnerre,
v'lan, elle ne ferait ni une, ni deux! Sur un ordre de lui, elle
monterait  l'chafaud.

--Tu vois bien! lchai-je alors.

Elle me regarda sans comprendre.

--Qu'est-ce que je vois?

--Que te disais-je  propos de la bonne condamne  cinq ans? Que la
malheureuse avait peut-tre obi  une influence irrsistible... A la
place de cette bonne, suppose ton Hlose. Crois-tu que, pour le mme
cas, elle aurait rsist  son Gustave?

Cydalise rflchit un peu, puis, en branlant la tte, lcha cet aveu:

--Ma foi! pour tre franche, je reconnais qu'Hlose n'aurait pas
recul.

A cette rponse, je poussai un soupir mlancolique.

--On est heureux d'tre aim de la sorte! murmurai-je de faon  tre
entendu.

Cydalise se redressa, ple, ses yeux tincelants tout  la fois d'amour
et de courroux.

--Je te conseille de te plaindre! articula-t-elle schement.

--Alors tu serais une seconde dition de ton Hlose?

--Pourquoi pas?

--Mme pour le cas de la bonne qui a encaiss ses cinq ans?

Elle haussa brusquement les paules et s'cria d'une voix impatiente:

--Ah! tu m'embtes,  la fin, avec ta rengaine, toi!! Elle me fait froid
dans le dos. Je suis certaine que mon dner me restera sur l'estomac.

--Allons! calme-toi. Je voulais seulement te faire grimper  l'arbre,
dis-je en riant.

Et c'tait vrai. Pourquoi m'tais-je cramponn  cette condamnation de
la bonne? Je ne saurais le dire. Sauf de faire un peu enrager Cydalise,
aucun but n'avait dict mes paroles.




                                  X


Le lendemain,  onze heures prcises, comme elle l'avait annonc, nous
remes la visite d'Hlose.

Certes, c'tait bien la belle femme que m'avait vante Cydalise.
Mais son teint pli, ses yeux remplis d'inquitude, son visage tir
trahissaient, quand elle entra chez nous, qu'elle tait en proie 
de secrtes et douloureuses angoisses. Cherchant  se matriser, elle
affecta de sourire en annonant  ma matresse:

--Enfin je vous l'ai donc trouve, cette place promise! Ducanif voulait
la donner  une autre, mais je lui ai dit: Minute! je la prends pour
une de mes amies, et le bonhomme s'est inclin.

--Alors pas dans une cassine? demanda Cydalise.

--Dans une bonne, trs bonne maison, affirma Hlose.

Ensuite, se reprenant:

--Seulement, maison un peu triste, je vous en prviens, mais o vous
serez comme le poisson dans l'eau... Avant de monter ici, je me suis
prsente, de la part de Ducanif, pour vous proposer au bourgeois, qui
vous a accepte les yeux ferms. Il vous attend le plus tt possible...
aujourd'hui mme, si faire se peut.

--Qu'en dis-tu, Alfred? demanda Cydalise en se tournant vers moi.

Je n'eus pas le temps de rpondre. Elle revint immdiatement  Hlose.

--Car il faut vous dire, reprit-elle, qu'il me peine fort de quitter ce
grand gueux que vous voyez l.

Et, en souriant, elle lcha cette allusion:

--C'est mon Gustave,  moi.

Il me sembla qu'au nom de son amant, Hlose avait tressailli. Sa pleur
augmenta et ses traits se contractrent plus affligs.

--Est-ce que le torchon brle entre les deux amants? me demandai-je.

Ce trouble chappa  Cydalise, qui, cependant, avait continu:

--Vous me comprendrez, ma belle. Ce pauvre garon va rester seul ici...
Moi, je ne saurais rester un jour sans le voir... Alors, si cette place
est  l'autre bout de Paris, au diable vauvert... nix! nix!

--Mais non! mais non! fit vivement Hlose.

--Dans le quartier?

--Mieux encore. A deux pas.

--O donc?

--Chez un magistrat nomm M. Grandvivier.

Cydalise,  ce nom, se tordit de joie.

--Ah! par exemple, en voil une bobinette de chance! s'cria-t-elle.

Quand j'avais entendu nommer le magistrat, deux penses soudaines
avaient, ensemble, envahi mon cerveau. En mme temps que je me rappelais
la jeune fille, arrosant ses fleurs, mademoiselle Grandvivier qui devait
avoir un jour des millions, le souvenir m'tait aussi venu de la bonne
condamne  cinq annes de prison.

Cependant, moi  mes rflexions, Cydalise  son contentement, nous ne
nous tions pas aperus qu'aprs s'tre laisse tomber sur une chaise,
Hlose fondait en larmes.

Lorsque je secouai ma courte rverie, mon attention, au lieu de se
porter sur Hlose, fut distraite par Cydalise. Sa gaiet venait de
disparatre subitement de son visage qui avait pris une expression
mauvaise.

Et je l'entendis murmurer:

--Oui, mais il y a la fille... la chipie!

Pour la deuxime fois m'tait rvl chez Cydalise un sentiment hostile
 l'gard de mademoiselle Grandvivier, qui allait bientt devenir sa
jeune matresse. Pourquoi? Pour une cause futile  coup sr, je l'aurais
gag, moi qui connaissais avec quelle facilit Cydalise prenait les gens
en grippe.

A ce moment, Cydalise vit les larmes qui inondaient le visage d'Hlose.

--Qu'avez-vous donc, ma belle bichette? s'cria-t-elle en s'lanant
vers la dsole.

Celle-ci fit un effort pour dompter sa douleur et avec un faux sourire:

--Rien, rien, dit-elle; c'est une stupide affection nerveuse qui me
tourmente par les temps orageux, comme celui d'aujourd'hui, mais c'est
sans gravit... Pleurer me soulage.

Immdiatement, sans nous laisser parler, elle reprit:

--Ainsi, c'est bien convenu, vous acceptez la place?

--Je serais bien difficile! Du moment que vous m'offrez cette place,
c'est que j'y trouverai mon beurre! s'exclama Cydalise reconnaissante.

--Seulement, je vous en ai prvenue, la maison est triste, solennelle,
un peu guinde...

Elle sembla hsiter, puis elle dit:

--Et, mme,  ce sujet, j'aurais un conseil  vous donner.

--Parlez. Je m'y soumets d'avance.

--Votre magnifique chevelure dore donne  votre visage un caractre de
beaut excentrique, hardie...

--Dites tout de suite effronte! s'cria joyeusement Cydalise en la
voyant chercher le mot prcis.

--Bref, rpondit Hlose, il est  craindre que vos bourgeois ne
s'effarouchent de votre tte un peu trop en dehors du commun.

--Alors,  moins d'entrer en place chez des aveugles, je ne vois
d'autre moyen que de me couper la tte... Et, encore, bien des matres
hsiteraient  prendre une cuisinire sans tte, dbita Cydalise en
riant.

--Il est un moyen plus simple de s'en tirer.

--Lequel?

--Faites subir une modification  votre chevelure.

--Est-ce que vous me demandez de me faire couper les cheveux?

--Non, mais seulement de les faire teindre.

--Tiens! tiens! c'est une ide! Je ne serais pas fche de voir quelle
frime j'aurais en brune, lcha Cydalise, en fille qui cdait  tout
nouveau caprice.

Et, bien rsolue, elle ajouta:

--C'est dit. Demain, avant de me prsenter devant M. Grandvivier,
j'aurai pass chez le coiffeur qui me mtamorphosera en brune.

--Alors vous aurez la place... et je vous jure qu'elle est bonne, appuya
Hlose.

--Sans compter qu'elle ne m'loignera pas d'Alfred. En deux sauts, je
serai ici, rpliqua la future cuisinire.

Ensuite, s'adressant  moi:

--Tu peux tre certain d'avoir tous les jours ma visite.

--Visite que je te rendrai, rpondis-je.

--Quand?

--La nuit, si tu veux.

--Oh! oh! ricana-t-elle moqueusement, j'en doute! Avec a que, dans la
bote du juge, le pipelet doit tre homme  ouvrir, pass minuit, aux
troubadours qui demandent  coucher.

--Je n'aurai pas besoin de m'adresser au concierge.

--Bah! Alors, comment feras-tu?

Je la conduisis  la fentre et, de l, je lui montrai le mur qui
sparait l'troite cour de notre maison du jardin de M. Grandvivier.

--Crois-tu que ce mur est infranchissable? demandai-je.

--Et tu oserais? dit-elle, l'oeil brillant de passion.

--Oui, si, une fois le saut excut, j'tais certain de trouver les
portes ouvertes par toi.

D'un bond, elle sauta  mon cou en s'criant:

--Tu es un amour d'homme!!!

Et elle me donna un baiser retentissant.

Au bruit de ce baiser rpondit l'clat d'un violent sanglot. Il venait
d'Hlose dont cette caresse avait brusquement rveill le chagrin
qu'elle s'efforait de nous cacher.

En une seconde, Cydalise devina le motif de ce dsespoir. Tout en
cartant les mains dont la pleureuse se voilait le visage, elle demanda
d'une voix mue:

--De quoi donc, ma gentille? Est-ce qu'il y a du grabuge dans vos
amours... Hein!... voyons, dites... J'ai devin, pas vrai? Votre Gustave
a fait des misres  sa niniche?

Hlose ne fut plus matresse du secret qui l'touffait.

--Gustave m'a quitte, balbutia-t-elle d'une voix brise.

--Oh! le sclrat! commena par lancer rageusement Cydalise. Aimez donc
les hommes! voil comment on est rcompense!... Et, aprs cela, on
s'tonne qu'il y ait tant de femmes qui se flanquent dans un clotre!

Comme, si indignes qu'taient ses exclamations, elles n'taient
d'aucune consolation pour l'amante abandonne, Cydalise se calma pour
reprendre d'un ton encourageant:

--Bah! bah! c'est une querelle d'amoureux. a se remettra. Avant peu,
votre Gustave se prsentera penaud de son escapade et sera tout heureux
qu'on le reprenne.

Hlose secoua la tte de faon dsole  cette esprance offerte et
rpondit  travers ses sanglots:

--Non, non, c'est bien fini!... Allez! Je le connais! Il ne reviendra
pas.

En fait d'amour, Cydalise tait pour les concessions les plus larges.

--Alors, ma bellote, si vous en tenez si fort pour lui, faites le
premier pas, conseilla-t-elle.

Mais Hlose se remit  secouer la tte et finit par prononcer:

--Impossible!

--Oh! il n'y a rien d'impossible pour une jolie femme qui sait se faire
bien enjleuse, bien cline, bien...

L'Ariane abandonne l'interrompit en redisant encore:

--Impossible! Impossible!

Puis, aprs un petit temps, elle murmura cette phrase incomplte:

--A moins que...

--A moins que quoi? insista Cydalise dont la compassion venait de se
doubler d'une matresse dose de curiosit.

Hlose nous fit attendre sa rponse. Enfin d'une voix lente:

--A moins que je consente  ce qu'il demande.

--C'est donc de boire la mer avec ses poissons?... Ou d'aller  quatre
pattes  Rome?... Ou de manger par l'oreille?... Ou de vous atteler  un
omnibus?... Enfin, que vous demande-t-il de si extraordinaire pour que
vous, qui tes coiffe d'un si rude bguin  son endroit, vous le lui
refusiez?

A toutes ces questions, Hlose tait reste muette. Il tait vident
que nous ne parviendrions pas  lui arracher cette partie de son secret.
L'exigence de Gustave concernait sans doute quelque terrible mystre,
car Hlose qui, en ce moment, devait y penser, frissonnait sous nos
yeux.

Si, en amour, Cydalise tait pour les concessions, elle admettait aussi
largement les craques qui appuient le proverbe: Promettre et tenir
sont deux. Aussi, dsesprant d'obtenir un aveu complet, elle avana ce
conseil:

--Promettez toujours, ma biche. Une fois le raccommodement fait, vous
lui direz: Flte!

Probablement que, pour le cas en question, Gustave n'tait pas homme
 tre satisfait par le Flte! car Hlose rpondit d'une voix qui
tremblait:

--Il ne se contenterait pas d'une simple promesse.

--De quoi? fit Cydalise gouailleuse. Alors qu'exige-t-il donc, votre
mdecin de carton? Faut-il pas qu'on runisse les deux Chambres en
congrs pour recevoir votre serment? Voyons, dites, que rclame votre
Gustave?

--Un engagement par crit, articula l'amante dlaisse en frmissant.

--Eh bien! crivez, godiche, et, une belle nuit, vous lui chiperez le
papier dans une de ses poches, conseilla encore Cydalise.

Hlose s'tait redresse, pantelante d'un effroi immense.

--Jamais! jamais! bgaya-t-elle.

Cette fois Cydalise perdit patience et son accent tourna  l'ironie.

--Alors, faites-en votre deuil, ma biche, ravalez vos larmes et passez
l'ponge sur le souvenir de Gustave.

--J'en mourrai! dit l'abandonne dont les sanglots clatrent de plus
belle.

--Mourez... ou crivez, pronona brutalement Cydalise, pique par cette
rsistance.

Alors je jugeai bon de placer mon avis.

--A votre place, j'crirais, dis-je  Hlose.

Elle me regarda de ses yeux effars, puis rpondit:

--Si vous saviez ce qu'il veut que j'crive!!!

--Je ne tiens pas  le savoir, mais je suis persuad que plus cet
crit est effrayant, moins vous devez avoir  le craindre. Pourquoi
n'aurions-nous pas nos caprices, nous autres hommes? Ne pouvons-nous
tre pris de la fantaisie d'prouver  quel point nous sommes aims par
une femme? A coup sr, le docteur a voulu vous soumettre  une preuve.

--Si je le croyais! fit-elle.

Et son regard s'alluma d'une esprance.

Je revins  l'assaut.

--crivez, dis-je, et, demain, avec Gustave, vous serez  rire des
angoisses que vous a donne cette preuve.

--Oui, crivez donc, grande btasse! Alfred a raison. C'est une frime de
votre Gustave, appuya Cydalise m'arrivant  la rescousse.

Hlose hsita pendant une longue minute. Enfin elle nous demanda:

--Avez-vous ici ce qu'il faut pour crire?

--Euh! euh! j'en doute! fit Cydalise en tournant dans la chambre. Ma
dernire goutte d'encre a pass  noircir les coutures blanchies de mes
gants. En fait de plumes, il ne me restait que celles de mes ailes de
sylphide qui, pour le quart d'heure, sont au Mont-de-Pit... Quant au
papier... Ah! tiens, c'est de la veine! en voici une demi-feuille qui
me reste des quatre sous de papier que j'avais achets pour faire les
papillotes des petits frisons de ma coiffure  la chien.

Ce disant, elle posait devant Hlose le carr de papier.

Oui, mais restaient encore  se procurer l'encre et la plume.

Alors une ide me traversa le cerveau.

Je pris sur la table le fameux sous-main du tour de _l'criture brle_
sur lequel je plaai le morceau de papier, et en prsentant le crayon 
Hlose:

--Au crayon ou  la plume, l'crit n'en attestera pas moins  Gustave
votre obissance, lui dis-je.

Elle accepta le crayon sans mot dire, et, d'une main fbrile, se mit 
crire son billet.

Comme, par discrtion, nous nous tions loigns de la table pour nous
rfugier dans un coin, Cydalise ne put rsister  la jubilation que lui
avait procure mon ide d'employer le sous-main. Malgr le danger d'tre
entendue par Hlose, elle mit ses lvres  mon oreille et me glissa ce
compliment:

--Tu n'es pas  moiti roublard, toi!

Ensuite, au compliment, elle ajouta cette rflexion:

--Hein! En pince-t-elle pour son Gustave? Elle a eu beau faire ses
giries, il a toujours fallu finir par obir... O monstres d'hommes!
quand on vous aime...!

Alors, pendant qu'elle me murmurait ces mots, le souvenir de
mademoiselle Grandvivier, que Cydalise allait bientt servir, me revint
 la pense.

Cependant Hlose avait fini d'crire. Elle se leva en pliant le papier
sous forme de lettre.

--La! maintenant il n'y a plus qu' la mettre  la poste et demain
Gustave viendra vous la rapporter, dit Cydalise.

--Peut-tre est-ce un crit qu'il est plus prudent de remettre de la
main  la main, avanai-je.

Ce conseil eut le dsastreux effet de rappeler  Hlose le danger pour
elle qui rsultait certainement de cette lettre.

--Non, non, non! profra-t-elle avec une sombre nergie.

Et, soudain, elle dchira le papier en morceaux, qu'elle mit dans sa
bouche pour les avaler.

Ensuite, brusquement, elle gagna la porte en femme dont la raison s'est
gare et disparut sans nous avoir dit adieu.

--Elle regimbe aujourd'hui, mais elle y passera demain. Elle est trop
toque de son Gustave pour rsister longtemps, m'annona Cydalise.

L'occasion m'tait trop belle pour n'en pas profiter.

Je me htai donc de dire:

--Tu vois?

--Qu'est-ce que je vois? fit-elle, ne se rappelant plus l'incident de la
veille.

--Que j'avais raison, hier, en soutenant que ce devait tre sous une
influence dominatrice qu'avait agi la bonne qui en a aval pour cinq
ans.

Elle s'emporta srieusement:

--Tu sais que tu me bassines par trop avec ta bonne et ses cinq ans!
Lche-moi un peu cette scie-l! cria-t-elle d'une voix grincheuse.

Puis, me montrant le sous-main:

--Au lieu de nous chamailler, nous ferions mieux de lire ce que la
dsole a crit  son docteur... Que diable Gustave peut-il exiger
d'elle?

Elle tendait la main. Plus prompt qu'elle, je m'emparai du sous-main en
disant:

--J'ai eu l'ide. A moi d'avoir aussi la premire lecture de la prose
d'Hlose.

Je ne sais pourquoi un pressentiment me dit alors qu'il me serait
utile, plus tard, que Cydalise ignort le secret d'Hlose et du docteur
Gustave Cabillaud.

En consquence, je posai la main  plat sur le sous-main, et, en
regardant ma matresse en face, j'clatai de rire.

--Qu'est-ce qui te prend? demanda-t-elle surprise.

--C'est que je pense  ce que tu disais tout  l'heure du dvouement
exagr des femmes pour celui qu'elles aiment. A t'entendre, elles sont
capables des choses les plus impossibles... Elles marcheraient sur la
tte!

--Sans doute qu'elles marcheraient sur la tte, et mme, encore, sans y
mettre les mains, appuya Cydalise.

--Tu! tu! tu! fis-je, tout a, c'est des mots; mais, quand il faut en
venir aux faits, a change. Telle femme qui offre  toute heure  son
amant de lui sacrifier sa vie rechignerait, j'en suis certain,  la plus
petite contrarit qui lui serait impose.

--Ce n'est pas pour moi, j'aime  le croire, que tu dis cela?
dbita-t-elle schement.

--Il en serait de toi comme des autres, ripostai-je en raillant.

Elle tait touche au vif. Ce fut donc avec une sorte de dignit
froisse qu'elle rpliqua:

--Aie, un jour, quelque chose  exiger de moi, et tu verras, selon ton
mot, si je rechigne.

--Tu! tu! rptai-je. Toujours de grandes phrases!!!

Puis, comme si l'ide m'en venait  l'instant, je m'criai:

--Eh bien, tiens! il me passe en tte une fantaisie qui va te mettre au
pied du mur!... Je veux, j'exige que tu ne lises pas ce qui a t crit
par Hlose.

--Oh! non, a, par exemple, c'est trop bte. Demande-moi autre chose de
plus srieux... Et puis, aprs tout, pourquoi ne lirais-je pas? dit-elle
d'un ton mcontent.

J'clatai de rire en m'criant:

--Eh! eh! soutiens  prsent que tu ne rechignerais pas.

Alors je lui tendis le sous-main et j'ajoutai d'une voix dont je
m'efforai de rendre l'intonation ironiquement douloureuse:

--Lis donc  ton aise! L'essai m'a suffi pour juger de ce que valent
toutes tes affirmations de dvouement.

Offrir, avec l'espoir qu'il la repoussera, une cruche d'eau  celui
qui meurt de soif, c'est grandement s'exposer  voir cette esprance
trompe. Il en tait de mme de mon exprience de prsenter le sous-main
 la curiosit de Cydalise, et pourtant elle eut un succs complet.

Geste et phrase portrent en plein.

--Est-ce que tu parles srieusement, mon petit homme? demanda-t-elle en
hsitant.

--Allons! lis, lis donc! dis-je du ton brusque de qui veut en finir.

--Ah! non, alors, fit-elle. Du moment qu'il te plat que je ne lise pas,
je ne lirai pas.

Et elle repoussa le sous-main en ajoutant:

--Je tiens si peu  connatre la prose d'Hlose que, tandis que tu t'en
rgaleras, moi je vais descendre chez le coiffeur pour me faire teindre
la tignasse comme je l'ai promis  Hlose.

Puis elle vint  moi, chatte et douce, en demandant:

--Est-ce qu'on n'embrasse pas la louloute qui a t bien obissante 
son loulou?

J'accordai la rcompense sollicite et elle partit en chantant cet air
qui lui tait habituel et dont, habituellement aussi, elle altrait le
texte:

  Plus on a de _poux_ (_bis_)
  Plus on rit.

Sa voix, qui s'teignait dans les profondeurs de l'escalier, me prouva
qu'elle s'loignait bien franchement, mais, par prudence, je poussai le
verrou de la porte.

Alors je m'approchai du sous-main dont, prestement, je dchirai la
couverture. Le papier sur lequel s'tait dcalque l'criture d'Hlose
apparut  mes yeux.

Oui, certes, elle avait eu vingt fois raison de tant hsiter avant de
tracer ce billet, et, aprs l'avoir crit, elle avait eu non plus vingt,
mais cent fois raison de l'anantir.

En vrit, c'tait un fier malin que ce docteur Gustave Cabillaud qui
s'assurait une telle garde  carreau contre les dfaillances futures,
voir la trahison, de celle dont il voulait faire la complice de son
sinistre moyen de conqurir une fortune.

Avec son billet en poche, matre Gustave n'aurait eu, plus tard, qu'
se mettre au pied de l'chafaud pour voir Hloise y monter, puis  s'en
aller aprs, lui, avec sa tte bien solide sur ses paules.

Tudieu! le hardi et rus renard! Comme il s'entendait  jouer des
femmes hbtes par la passion. Il n'y allait pas  la doucette, lui qui
marchandait son amour au prix du billet que j'avais sous les yeux.

Voici quelle tait la teneur de cet crit dont, videmment, Gustave, en
l'exigeant, devait avoir impos les termes, car du diable! si Hlose
tait capable d'une pareille prose.

                              * * * * *

Oui, mon Gustave ador, pour toi j'ai voulu la mort de Ducanif parce
que sa dpouille me procurait une fortune  t'offrir, et aujourd'hui,
malgr tous tes efforts pour faire triompher ton innocence, tout
t'accusera de complicit dans ce crime. Moi-mme en me dnonant, je
t'entranerai dans ma perte, si ton abandon se prolonge. Reviens!... A
cette heure, je te prie encore... Demain je commanderai.

--HLOSE.

                              * * * * *

Et l'crit tait sans date, ce qui lui laissait  prendre sa valeur le
jour o le Ducanif aurait t expdi.

Hlose avait dchir ce premier billet. A coup sr, demain, affole
d'amour, elle l'crirait encore. A mon avis, l'existence de Ducanif ne
valait pas quatre sous.

Aprs cette lecture, et en pensant  Hlose si compltement envote
par le docteur, je ne sais comment j'arrivai  me dire:

--Si j'abrutissais ainsi Cydalise?

Puis, aussitt, je me rpondis:

--A quoi bon?

A cet  quoi bon! ma pense m'offrit l'exemple  suivre de ce docteur
Cabillaud qui voulait faire fortune. Mais, lui, il avait un Ducanif 
dpouiller, tandis que moi...

Et, pendant que je cherchais de quel ct s'offrait cette fortune 
conqurir, la pense de mademoiselle Grandvivier et de ses millions
vint, pour la troisime fois, se retracer dans mon souvenir.

Pour secouer cette obsession, je me levai et je me mis  chercher dans
la chambre la cachette qui mettrait l'crit d'Hlose  l'abri de la
main de la fureteuse Cydalise. Je la connaissais femme  mettre en
pratique les conseils qu'elle donnait aux autres et je me rappelais cet
expdient propos par elle  Hlose:

--On crit toujours et, la nuit, on trouve  chiper le billet dans une
poche de vtement.

Je glissai la lettre d'Hlose derrire le morceau de glace clou  la
muraille qui nous servait de miroir et, comme pice pouvant servir 
une comparaison d'criture, j'y joignis le court billet par lequel, la
veille, Hlose avait annonc la place qu'elle avait trouve pour son
amie.

L'ide me vint de dpister la curiosit de Cydalise.

Cette premire lettre d'Hlose avait un second feuillet blanc que je
dchirai et sur lequel, de mon criture la plus fantasque, je traai
trois lignes au crayon. Cela fait, j'insinuai ma prose dans la poche de
mon gilet.

Dix minutes aprs, Cydalise tait de retour.

Vrai! elle gagnait  tre teinte en brune. Le conseil d'Hlose tait
bon. Toujours remarquable, la beaut de la rousse s'tait modifie.
Au lieu de cette expression hardie qui accentuait son visage, Cydalise
offrait une figure douce, repose, un peu bate. On lui aurait donn le
bon Dieu sans confession.

A son entre dans la chambre, elle m'avait trouv le sourire aux lvres.

--Qu'as-tu donc  rigoler ainsi tout seul? me demanda-t-elle.

J'appuyai machinalement la main sur la poche de mon gilet et, quand elle
eut bien vu le geste, je rpondis:

--C'est  cause du billet d'Hlose. Ma foi! c'est trop cocasse! Avec
ses larmes et ses soupirs  dcorner un boeuf, elle m'avait fait croire
 un gros drame. Je m'tais figur son Gustave exigeant des choses
terribles... Ah! si tu savais!

Du moment qu'elle tait certaine de trouver l'crit dans la poche de mon
gilet, Cydalise crut devoir me jouer la comdie.

Elle s'appliqua les deux mains sur les oreilles en criant:

--Je ne veux entendre! Inutile de rien me dire! Tu vois, je suis
sourde... Laisse-moi au moins le plaisir de t'avoir fait le sacrifice de
ma curiosit.

J'avais bien eu raison de me mfier de ma paroissienne. La nuit
suivante, alors qu'elle me croyait endormi, je la sentis sortir
doucement du lit pour aller faire sa cueillette dans la poche de mon
gilet.

Il faisait un si magnifique clair de lune que besoin n'tait pour elle
d'allumer une chandelle afin de pouvoir lire le fameux billet.

Elle n'eut qu' s'approcher de la fentre.

Je la vois encore, en chemise, se tordant de joie,  demi touffe
par son rire dont il lui fallait contraindre l'clat pour ne pas me
rveiller.

Et elle avait raison de rire, car voici ce qu'elle lisait:

                              * * * * *

Mon Gustave chri.--Je m'engage par cet crit, que tu as exig de mon
amour,  ne plus manger d'ail ni d'chalote, puisque tu n'en aimes pas
l'arome.

--TON HLOSE.

Et le silence de la nuit me permit d'entendre Cydalise qui, bien bas
pourtant, murmurait:

--Ah! la sotte! Et elle se fendait l'me pour ne pas crire ce
billet!... Il faut qu'elle aime rudement l'chalote, tout de mme!

Un quart d'heure aprs, l'crit tait rentr dans la poche de mon gilet
et Cydalise dormait comme une toupie.

Le lendemain, elle fut la premire leve pour prparer sa malle.
Elle tenait  faire preuve de zle en entrant de bon matin chez M.
Grandvivier.

--Ne bouge pas d'ici. En allant chez les divers fournisseurs, je
profiterai de l'occasion pour monter te rendre visite, m'annona-t-elle
en partant.

Elle fit comme elle l'avait dit. Deux fois je la vis arriver m'apportant
des provisions.

--Comment as-tu t reue? demandai-je.

--Trs bien. Dame! je ne te dirai pas que le magistrat a dans la chahut
en me voyant, mais ma physionomie de brune a sembl lui revenir... Il
n'est pas d'une gaiet folle, mon bourgeois. On peut lui donner de la
glace  garder, il ne la dglera pas... A part a, pas mchant. Je
crois que je me plairai dans la bote... Je n'ai que ma cuisine  faire.
Le reste regarde la femme de chambre et le valet de chambre; deux vrais
melons, ceux-l!

J'attendais qu'elle me parlt de mademoiselle Grandvivier, mais elle
n'en ouvrit pas la bouche.

--T'a-t-on donn une belle chambre? demandai-je  sa seconde visite.

--Je ne sais pas encore o je serai loge. C'est ce soir qu'on me
dsignera ma chambre.

--Sans doute dans le voisinage de tes matres,  porte d'entendre, si
la nuit on t'appelle.

Je lui tendais la perche pour qu'elle me parlt de sa jeune matresse;
mais elle me rpondit en riant:

--Qui est  porte d'entendre se trouve aussi  porte d'tre entendu.
Ce ne serait donc pas  souhaiter... surtout si tu me tiens ta promesse.

--Quelle promesse?

--De me montrer comment tu franchis un mur.

Sur ce, elle s'enfuit en me criant:

--A demain!

Je me couchai mcontent de ma journe, je n'avais pas voulu donner
l'veil  Cydalise en lui parlant, le premier, de mademoiselle
Grandvivier, et elle avait gard le silence sur la jeune fille. De
mon ct, durant les longues heures de mon isolement, j'tais rest 
l'afft, guettant par le trou du rideau, l'apparition dans le jardin, de
l'enfant du magistrat,--et j'en avais t pour mon attente.

Le lendemain matin, Cydalise m'arriva rayonnante de satisfaction.

--On m'aurait donn  choisir ma chambre que je ne l'aurais pas prise
plus  souhait, me dit-elle.

--Pas de voisinage gnant?

--Je ne sais s'ils ont suppos que j'avais la gale, mais ils m'ont
assign le coin le plus recul de la maison. Je crois que si tu venais,
la nuit, me voir en jouant de la trompette, personne ne t'entendrait.

Elle m'entrana vers la fentre en ajoutant:

--Tiens, derrire le rideau..., car il ne faut pas que je laisse
apercevoir mon bec... je vais t'indiquer o loge chacun.

A travers la mousseline claire et troue du rideau la maison nous
apparaissait dans toute son tendue, au fond du jardin. Quelques
fentres avaient t ouvertes  la fracheur du matin.

Cydalise commena sa revue:

--D'abord, dit-elle, ces deux fentres,  gauche, qui sont ouvertes,
sont celles du cabinet de...

Soudain elle s'interrompit:

--Ah! fit-elle, voici ma chipie qui entre chez son pre... Elle va donc
mieux, ce matin, la sainte Douillette?... Ah! je lui en ficherais des
narcotiques  la princesse qui se plaint de ne pouvoir dormir!... Des
giries, quoi!

A risquer un seul mot en faveur de mademoiselle Grandvivier, je
m'exposais  mettre en garde la rancune de Cydalise.

--Elle est donc malade, cette demoiselle? dis-je du ton le plus
insouciant.

--Parbleu! malade comme le sont ceux qui restent toute leur sainte
journe, le derrire sur une chaise, sans remuer ni pieds ni pattes!
Qu'elle vienne donc seulement dans une cuisine fourbir les casseroles,
a lui donnera un exercice qui la fera dormir sans qu'il lui soit besoin
des drogues qu'elle entonne chaque soir en se couchant... Tout a, je te
le rpte, de vraies giries! histoire de dranger le pauvre monde!

--Oh! oh! dranger, rptai-je en riant, tu parles pour les autres, car
le service de la demoiselle ne doit te concerner en rien puisqu'elle a
sa femme de chambre.

--C'est justement o tu te casses le nez, mon bonhomme. On attendait
l'arrive d'une cuisinire pour laisser la femme de chambre prendre un
cong de quinze jours. Elle doit dcamper demain. De sorte que, pendant
cette quinzaine, c'est moi qui aurai, chaque soir, quand elle se mettra
au lit, la corve d'apporter sa potion  mademoiselle Pimbche.

Et, avec une intonation rageuse, elle grina, en crispant les poings:

--En voil une que j'ai dans le nez!

--Dame! si elle t'a donn raison de la dtester? insinuai-je d'un ton
approbateur pour la pousser aux confidences.

--Crois-tu que cette poupe, les deux ou trois fois que nous nous sommes
rencontres dans la rue, avant mon entre chez le pre, m'a ri au nez en
me regardant comme si elle voyait un phnomne!!!

Teinte en brune et avec le nouveau genre de coiffure que le coiffeur lui
avait fait adopter, Cydalise ne ressemblait en rien  ce qu'elle avait
t deux jours auparavant. Il et t vraiment impossible de reconnatre
en elle,  cette heure, calme, tudie en ses gestes, aux bandeaux
plats, cette mme crature  la dmarche dgingande,  l'oeil hardi,
 la chevelure broussailleuse et rutilante,  la mise de promeneuse 
travers choux.

Quand elle avait rencontr l'ancienne Cydalise, mademoiselle Grandvivier
avait donc t fort excusable d'avoir souri  la vue de cette espce
d'oiseau fou au plumage si clatant, qui aurait mme fait se retourner
les chiens.

C'tait donc l ce gros crime qui avait allum le ressentiment de
Cydalise, laquelle, je le rpte, tait facile  prendre les gens en
grippe.

Sa bile,  propos de sa jeune matresse, tant un peu soulage, Cydalise
reprit la dsignation qu'elle me faisait, derrire le rideau de notre
fentre, des atres de la maison du magistrat.

--Aprs ces deux fentres du cabinet de M. Grandvivier, les deux
suivantes,  gauche, clairent sa chambre  coucher. Tout  proximit,
mais donnant sur la cour, est la chambre d'Augustin, le valet de chambre
qui fait pendant  celle, aussi sur la cour, de la femme de chambre
de la chipie. L'appartement de la donzelle comprend les quatre autres
fentres  droite. Il y a deux sorties, l'une sur un couloir de
dgagement, du ct du pre, l'autre sur le grand escalier. Ils sont
tous nichs les uns sur les autres.

--Bien! Et toi?...

--Moi! je perche dans le petit btiment en retour... Tu vois la fentre
d'ici. Ma chambre ouvre sur le carr du grand escalier.

--Mais, m'as-tu dit, c'est aussi sur ce grand escalier que dbouche une
des deux sorties de l'appartement de la demoiselle. Ne pourra-t-elle
entendre si je te fais mes visites nocturnes?

--Pas mche, mon chri. Sa chambre  coucher est spare du carr par un
petit boudoir.

Sur ce, Cydalise, jugeant mon instruction termine, partit en me disant:

--A ce soir, sauteur de mur! Pour cette premire fois, je descendrai
t'attendre dans le jardin.

Franchir le mur assez bas qui sparait notre maison du jardin n'tait
qu'un jeu pour moi.

Il tait environ onze heures quand j'excutai mon escalade. A peine
touchais-je terre que, de l'ombre d'un haut massif de lilas, je vis
sortir Cydalise qui me prit la main en disant tout bas:

--Un cabri n'aurait pas mieux saut... Laisse-moi te conduire, et quand
nous arriverons au grand escalier, marche comme sur des oeufs, car la
pince n'est pas encore endormie.

Deux minutes aprs, je me glissais dans la chambre de Cydalise o
brlait une bougie, place sur la commode.

Elle s'approcha de la fentre et regarda  travers la vitre.

--Encore de la lumire chez la chipie. Est-ce qu'elle ne va pas se
dcider? gronda-t-elle.

Elle achevait quand un coup de sonnette retentit au dehors sur le carr.

--Ah! enfin! ce n'est pas malheureux! lcha-t-elle.

Elle alla prendre sur la commode une assiette de porcelaine de Saxe sur
laquelle tait pos un verre  demi plein d'eau et sortit de la chambre
aprs m'avoir dit:

--Je reviens  l'instant.

En effet, au bout de deux minutes, elle reparut les mains vides et,
aprs avoir pouss le verrou de la porte:

--L! fit-elle;  prsent que la mijaure s'est flanque sa drogue dans
le torse, elle va dormir et nous laisser tranquilles.

--Alors ce verre que tu as emport contenait la potion somnifre?

--Oui. Le mdecin, qui aimerait mieux que le sommeil lui vnt
naturellement, a command de ne prendre la drogue qu'en dsespoir de
cause. Seulement, par crainte que l'impatience ne lui fasse avaler trop
vite la chose, il a dfendu de la laisser  sa porte... Il faut qu'elle
sonne pour se la faire apporter... Alors la femme de chambre, qui
d'habitude la sert, lui fait ses observations s'il est trop tt et la
fait languir aprs son verre... Plus souvent que je la laisserai tirer
la langue, moi, pendant la quinzaine que je vais remplacer la femme
de chambre!... Plus tt elle aura aval sa potion, plus tt je serai
couche.

--C'est le docteur qui prpare  l'avance cette potion? demandai-je.

--Avec a que c'est difficile  prparer! ricana-t-elle. Un enfant de
deux mois s'en tirerait, tant c'est simple!

Et elle me montra sur la commode une petite fiole et un compte-gouttes
en ajoutant:

--Dix gouttes de a dans un demi-verre d'eau.

--Oh! oh! fis-je, le compte-gouttes prouve qu'il est important de ne pas
se tromper sur le nombre.

--Comme tu dis, il ne faudrait pas forcer la dose, car, alors, bigre de
bigre!

--Qu'arriverait-il?

--Qu'elle dormirait si bien comme une souche qu'on pourrait lui faire
faire une promenade  ne sans parvenir  la rveiller... Elle en aurait
pour ses vingt-quatre heures  pioncer.

En t, l'aurore est htive. Je dus quitter Cydalise  trois heures du
matin pour ne pas me laisser surprendre par le jour.

--Tu sais le chemin, il n'est pas besoin que je t'accompagne, me
dit-elle mal rveille.

--Non, rpondis-je, et qu'il soit bien convenu qu' chacun de mes
dparts, tu n'auras pas  te lever. Je tiens  ce que tu achves
tranquillement ta nuit.

--Ma foi! j'aime autant a! dit-elle en s'enfouissant la tte dans
l'oreiller pour se rendormir.

Un petit tilleul, pouss prs du mur du jardin, m'aida  gagner le
chaperon, puis je sautai dans la cour. Cinq minutes m'avaient suffi pour
me retrouver dans mon taudis.

Toute la journe, sauf pendant les deux visites de Cydalise, je pensai
aux millions de mademoiselle Grandvivier, et je revis, en souvenir, ce
verre attendant sur la commode de ma matresse le coup de sonnette de la
jeune malade.

A la mme heure que la nuit prcdente, j'escaladai encore le mur.
Un vent violent qui secouait les arbres du jardin, me dispensait
d'assourdir mon pas faisant craquer le sable du jardin. Je n'eus
qu' soulever le loqueteau de la petite porte de service dont,
intrieurement, Cydalise avait, par avance, tir le verrou.

Quand j'arrivai  la chambre, j'en trouvai la porte entr'ouverte, mais
Cydalise tait absente.

Comme la veille, la bougie, place sur la commode, clairait le verre
contenant la potion prpare.

L'occasion tait belle!

Je tendis l'oreille au bruit du retour de Cydalise. En n'entendant
rien, je saisis vivement le flacon et, de son contenu, j'ajoutai environ
trente gouttes  la dose dj verse.

Je finissais, quand arriva Cydalise qui crut devoir m'expliquer son
absence.

--Cet imbcile d'Augustin avait oubli d'attacher  la clavette une
persienne que le vent faisait battre. J'ai eu peur que ce claquement
rpt rveillt M. Grandvivier. Alors je suis descendue pour la
consolider.

--Ainsi tout le monde dort?

--Moins la chipie.

Et comme,  ce moment, une horloge du voisinage, dont le vent nous
apporta le son, tintait la demie aprs onze heures, elle maugra avec
impatience:

--Est-ce qu'elle va me tenir sur pied toute la nuit, cette poupe
maudite!

Au coup de sonnette, qui, bientt, se fit entendre, elle prit le verre
et disparut.

Son absence fut plus longue que la veille. Alors l'pouvante me saisit.
Pourquoi ce retard? Qu'tait-il arriv? En portant le verre  ses
lvres, la jeune fille avait-elle reconnu la force de la potion?

Enfin Cydalise revint.

--Pourquoi as-tu tant tard? demandai-je vivement.

--Figure-toi qu'au moment de la quitter, la donzelle m'a fait remarquer
que j'avais oubli de renouveler l'huile de sa veilleuse. Alors il m'a
fallu descendre  l'office pour l'emplir.

Et, en haussant les paules, elle grogna:

--Si a ne fait pas piti! C'est bien histoire de faire aller le pauvre
monde. A quoi peut lui servir une veilleuse, puisqu'elle avale une
drogue pour dormir quand mme.

--Alors, elle a pris sa potion?

--Quand je suis remonte avec ma veilleuse, elle roupillait dj comme
une sourde.

Sur ce, elle ajouta:

--Au dodo,  notre tour.




                                  XI


Cydalise se rveilla  demi en me sentant glisser hors du lit.

--Quelle heure est-il donc? demanda-t-elle.

--Trois heures viennent de sonner.

--C'est drle. Il me semble que je ne fais que de m'endormir,
balbutia-t-elle.

--Le jour poindra bientt; il me faut dcamper.

--Alors, un baiser d'adieu et file.... Moi, je repars pour le pays des
songes.

Aprs un baiser chang elle se retourna dans la ruelle.

En quittant la chambre, dont j'avais bien referm la porte, je fis deux
pas sur le carr et je m'arrtai.

Le vent du commencement de la nuit avait cess, aprs avoir balay le
ciel de ses nuages.

La lune brillait et sa douce lueur, en clairant le carr, me montrait
la porte de mademoiselle Grandvivier, la fille aux millions, celle
que, dshonore, son pre serait oblig de donner  celui qui l'aurait
perdue!

Aprs cette porte franchie, je n'avais plus qu' traverser le boudoir
pour pntrer dans la chambre de la victime qu'un narcotique allait me
livrer sans dfense, car je tenais pour bonne cette rponse de Cydalise:
En doublant la dose, on pourrait lui faire faire une promenade  ne,
sans parvenir  la rveiller.--Et cette dose, je l'avais triple!!!

Quand je la mis sur le bouton de la porte, ma main tremblait et mon
poignet me refusa son office.

Je fus pris d'un sentiment de piti!

Mais pour teindre cette piti, mademoiselle de Grandvivier avait un
grand tort qui plaidait contre elle... celui de possder des millions.

Je tournai le bouton, je traversai le boudoir, et je me glissai dans la
chambre  coucher.

A la lueur de la veilleuse, je vis la jeune fille endormie dont le drap
moulait les formes exquises.

Rien n'tait plus suave que son charmant visage encadr par sa chevelure
blonde qui s'parpillait en dsordre sur l'oreiller!

Tant de grces, d'innocence, de jeunesse, ne pouvaient me toucher, car
la femme que j'allais possder n'tait pour rien dans l'lan qui me
poussa vers le lit.

--Les millions! les millions! me rptais-je  chaque pas qui me
rapprochait de ma proie.

                              * * * * *

Et, pour pouvoir plus tard, fournir une preuve de mon passage dans cette
chambre  coucher, je me penchai vers ma victime, toujours anantie par
le narcotique, et je lui dtachai une de ses boucles d'oreille.

Je n'avais plus qu' m'enfuir.

Alors je me tournai vers la porte.

A mon premier pas de retraite, j'touffai un cri de rage soudaine.

Mon crime avait eu un tmoin.

Sur le seuil de la chambre, blme, frmissante, l'oeil sombre, la face
convulse, se dressait Cydalise, me barrant le passage.

A ce moment, je voyais rouge. Fallt-il la tuer, j'tais dcid  tout.

Je marchai droit  elle.

--Place! grondai-je en la fixant dans les yeux.

Elle ne bougea pas.

--Place! place! redis-je d'une voix que la fureur brisait dans ma gorge.

Il y eut d'abord en Cydalise une rsolution de rsister que je lus dans
son regard, puis une pense soudaine changea sa volont. Alors elle me
dgagea la porte et, aprs m'avoir tois  mon passage sur le carr d'un
sourire de mpris, elle attendit que j'eusse descendu quelques marches
de l'escalier pour me jeter,  mi-voix, ces mots frmissants de haine:

--Je me vengerai!!!

--Quoi que tu dises ou que tu fasses, on t'accusera toujours d'avoir t
ma complice, rpondis-je.

La nuit qui n'tait pas encore dissipe, protgea ma retraite et, aprs
le mur franchi, je regagnai ma mansarde sans encombre.

Toujours sirotant  lgers coups de langue son cassis, dont les petits
verres s'taient succd, la Belle-Flamande avait cout le rcit de son
fils avec des hochements de tte approbateurs.

--En somme, Cydalise ne s'est pas venge? dit-elle.

Le Tombeur-des-Crnes eut un sourire de fatuit grossire:

--Il a t d'elle ce qu'il avait t d'Hlose pour son Gustave. Aprs
tre rest huit jours sans la voir, elle m'est arrive un beau matin,
humble, repentante, me suppliant de renouer.

--Mais, reprit la maman, comment s'tait-il fait qu'elle t'avait
surpris?

--Je l'avais quitte en lui disant qu'il tait trois heures du matin.
Or, je venais  peine de sortir de sa chambre, qu'une horloge du
voisinage avait tint deux heures aux oreilles de Cydalise qui ne
s'tait pas encore rendormie. Croyant  une erreur de ma part, elle
avait saut  bas du lit, avait ouvert la fentre avec l'espoir de
me rappeler par un signe quand j'allais traverser le jardin. En ne me
voyant pas paratre, aprs une longue attente, elle s'tait prise de
la peur qu'il me ft arriv quelque accident et, pour se mettre  ma
recherche, elle avait quitt sa chambre.--Alors sur le carr, elle avait
vu la porte de mademoiselle Grandvivier que j'avais laisse entr'ouverte
pour mnager ma retraite.--Cette porte, elle tait certaine de l'avoir
soigneusement ferme lorsqu'elle tait revenue de porter la potion  la
jeune fille. Aussitt un soupon l'avait saisie et elle tait entre.

Sans doute que la Belle-Flamande se jugeait suffisamment renseigne sur
les vises de son fils et ses moyens de les amener  russite, car elle
rsuma la sance en demandant:

--C'est donc pour amener  bien un de ces deux mariages que tu as besoin
d'tre dans la peau d'un baron?

--Cela me posera, surtout devant le Ducanif, si le sort me fait incliner
de ce ct. Mais, la mre, je n'ai pas uniquement besoin que du titre de
baron.

--De quoi donc encore?

--J'ai besoin aussi d'argent... de vos conomies, par exemple.

L-dessus, la Belle-Flamande avait fait la moue et rpliqu d'une voix
dolente:

--On n'amasse pas gros  garder les malades...  moins, quand on est
seule avec le client mort ou agonisant, de faire une petite fouille
dans les meubles, comme cela m'est arriv une fois... Si donc je puis te
donner trois mille francs, ce sera tout le bout du monde.

--Pitre entre de jeu! fit le Tombeur-des-Crnes qui avait compt sur
une plus grosse bouche.

La maman se hta de le rassurer.

--Oui, reprit-elle, mais laisse Bdaric me confectionner les paperasses
qui me serviront  colloquer ma prtendue fille au Camuflet et, une fois
la bellemre de ce richard, je lui pomperai des cus  ton intention.

Bdaric leur avait tenu parole.

Le faussaire tait un habile homme qui, au temps o il tait greffier,
s'tait mis de ct une poire pour la soif en confectionnant une
montagne d'actes, vols dans son greffe. A l'aide d'un procd chimique,
il lavait l'criture de ces actes, en ne laissant subsister que les
lgalisation, enregistrement, timbre, visa, signatures des autorits,
etc. Puis, sur la place blanchie, il vous troussait, au choix, un titre
ou un acte qui se trouvait muni de tous les sacrements voulus.

Donc, Bdaric ayant tenu parole, un mois plus tard le Tombeur-des-Crnes
tait baron et l'heureux Camuflet, auquel le veuvage pesait lourdement,
pousait en troisimes noces la fille de noble dame Buffard des
Palombes, veuve d'un gnral belge.




                                 XII


Pour son dbut  vouloir chasser deux livres  la fois, ou plutt deux
mariages, Alfred le Tombeur-des-Crnes, devenu M. de Walhofer, avait
fait buisson creux.--Quinze jours aprs son entre en campagne, il avait
vu disparatre subitement mademoiselle Grandvivier.

--O est-elle? avait-il demand  Cydalise qui continuait  lui rendre
quotidiennement visite dans sa mansarde.

--Bien malin qui saurait le dire. Le pre et la fille sont sortis un
soir, bras dessus bras dessous, sans le plus mince paquet, comme pour
une simple promenade... Puis le pre est rentr tout seul.

--Il la cache dans un coin de Paris.

--Ou il l'a expdie en province, comme il l'a dit. Car,  qui
l'interroge sur sa fille, il rpte qu'il l'a envoye dans le midi,
prs de sa famille, pour rtablir sa sant un peu branle... En quel
endroit? Voici ce qu'il ne prcise pas. Mais je ne tarderai pas  le
savoir. La fille ne peut manquer d'crire  son pre et je connais son
criture. A sa premire lettre qui arrivera, je regarderai le timbre du
bureau de poste.

Huit, puis quinze jours s'taient couls et Cydalise n'avait pu que
rpter  Alfred son invariable phrase:

--Elle n'crit pas!

--Et le pre?

--Toujours le mme. Il a l'air de ne rien savoir. Il faut croire que
la petite ne lui a souffl mot... Peut-tre bien aussi qu'elle-mme n'a
aucune doutance de ce qui lui est arriv, car la potion somnifre tait
rudement corse.

Ainsi drout du ct de la fille du magistrat, le Tombeur-des-Crnes
avait pens  mademoiselle Ducanif.

Un matin, le docteur Gustave Cabillaud avait t mand, au Grand-Htel,
prs d'un tranger, le baron belge Walhofer, qui venait de tomber malade
 son arrive  Paris. Le docteur s'tait rendu  la hte prs de ce
nouveau client  qui, sans doute, il avait t recommand par des Belges
prcdemment soigns par lui.

A l'insistance qu'on avait mise pour le faire accourir, le docteur
s'attendait  trouver son malade au lit et presque agonisant. Bien au
contraire, il le vit attendant devant une table  deux couverts, garnie
de tout un djeuner de pices froides, ce qui dispensait d'avoir, pour
le service, un domestique aux oreilles curieuses.

--Asseyez-vous l, cher monsieur, dit le baron en lui montrant le second
couvert.

Tandis que Gustave hsitait, croyant s'tre tromp de numro de chambre
dans le couloir de l'htel, M. de Walhofer ajouta:

--Sachez, docteur, que je ne cause de ma maladie qu' table.

Le doute ne lui tant plus permis, Gustave se plaa devant le second
couvert.

--Veuillez m'apprendre quelle est votre maladie? s'informa-t-il  sa
sixime hutre.

--Je suis horriblement tortur par une ide fixe.

--Laquelle? demanda le docteur pensant aussitt qu'il se trouvait en
prsence d'un monomane.

--L'ide de me marier.

--Ide facile  raliser, fit Cabillaud avec un sourire, en menant de
front la double tche de flatter la manie de son client et d'avaler des
hutres, mets qu'il adorait au suprme.

--Mais non, appuya le baron, pas facile  raliser puisque je vous ai
dit que c'est une ide fixe, c'est--dire une ide qui se butte sur
un point et n'en veux pas dmordre... Or mon ide est d'pouser
une certaine personne. Il me la faut! Je n'en veux pas d'autre! Me
comprenez-vous?

--Parfaitement! lcha Gustave s'ancrant plus ferme dans la conviction
que son client avait le cerveau dtraqu.

--Voil pourquoi je me suis adress  vous. Je me suis dit: Le docteur
Gustave Cabillaud me tirera de peine.

--Permettez-moi de vous faire observer qu'un mariage n'est pas de la
comptence d'un mdecin. Il y a  Paris des gens, dont c'est l'tat, qui
se feront intermdiaires entre vous et...

Mais le baron ne le laissa pas achever; il se campa les coudes sur
la table et, en regardant Gustave entre les deux yeux, il articula
schement:

--En un mot, mon cher docteur, je veux pouser mademoiselle Ducanif.

Cabillaud tait en train d'avaler une hutre. Du coup, il la trouva
amre, il eut un petit tressaut sur sa chaise et  son tour il braqua
ses yeux sur M. de Walhofer dont, jusqu' ce moment, il n'avait que trs
vaguement examin le visage. Cette fois l'tude fut si consciencieuse,
si bien approfondie, qu'il se demanda avec crainte:

--D'o sort ce flibustier?

Il n'eut pas le loisir de placer un mot, attendu que le baron, pendant
qu'il tait en train de lui causer des motions dsagrables, jugea
utile de faire bonne mesure en ajoutant d'une voix qui tranait sur les
mots:

--pouser mademoiselle Ducanif... avant, bien entendu, qu'elle soit
orpheline de pre.

Il ne songeait plus du tout  gober des hutres, ce bon Gustave. Il
demeurait bahi de surprise, la gorge un peu serre, se demandant
toujours d'o venait, si bien instruit, ce gas qui entrait dans son jeu.
Oui, si bien instruit que, et-il voulu en douter, l'hsitation ne lui
aurait plus t permise, quand il entendit M. de Walhofer lui donner ce
conseil:

--Si vous ne pouvez,  vous seul, me faire obtenir mademoiselle Ducanif,
vous demanderez  Hlose de vous donner un coup de main.

Gustave n'tait pas de ces imbciles ou de ces ttus qui s'obstinent, au
lieu de le contourner,  vouloir renverser un obstacle se dressant sur
leur route. L'ennemi qui lui tombait sur le dos tant  l'improviste, en
savait trop pour qu'il essayt de finasser avec lui. Mieux valait donc,
tout de suite et carrment, entrer en composition; quitte, plus tard,
 prendre sa belle. En homme rsolu  faire la part du feu, il demanda
donc nettement:

--Prcisez ce que vous exigez de moi.

--Mais je vous l'ai dit, docteur: je demande que vous me fassiez pouser
mademoiselle Ducanif.

--Rien que cela?

--Avec une dot, naturellement.

--Ce sera une question que vous aurez  traiter avec le pre.

--Du tout! du tout! fit le baron en secouant la tte. Je suis trs
timide, tel que vous me voyez et, sur les questions d'argent  traiter,
ma timidit devient btise; tandis que vous, qui agirez en tiers, vous
saurez mieux faire valoir mes prtentions.

--A quel chiffre se montent vos prtentions?

--A quatre cent mille francs.

Gustave ne put commander au soubresaut que lui causa la voracit de
ce ruffian qui venait lui corner si largement son gteau. Il donna le
change sur son motion en s'criant:

--Jamais, au grand jamais, je n'obtiendrai cette somme de Ducanif!

--C'est alors qu'il faudra appeler Hlose  votre aide, conseilla le
baron.

Et, en souriant, il dbita:

--Car elle a la parole pleine d'loquence, cette bonne Hlose.

Ensuite, tout candide, heureux de faire un compliment, M. de Walhofer
pronona cette phrase:

--loquence, du reste, que j'ai t  mme de constater dans son style.

Gustave devina la vipre sous l'herbe; il pressentit qu'il allait tre
mordu. Nanmoins il fit face au danger qui le menaait en feignant
d'clater de rire.

--Oh! oh! dit-il ensuite, le style d'Hlose!!!

--Pardonnez-moi, j'ai dit style et je maintiens le mot. Style o elle
avait mis son me et son coeur... car c'tait  vous qu'tait adress
l'autographe d'elle que j'ai l'honneur de possder.

Ce disant, le baron fouillait  sa poche.

--Dsirez-vous, docteur, que je vous en fasse la lecture? proposa-t-il.

--Oui, dit schement le docteur qui cherchait en vain quelle lettre,
crite par Hlose, pouvait rendre cet homme assez fort pour imposer ses
conditions.

La main toujours enfouie dans sa poche, M. de Walhofer, avant de la
retirer, demanda:

--Voulez-vous m'accorder une complaisance?

--Laquelle?

--Celle de me laisser vous brler la cervelle si, par hasard, vous
faisiez le plus petit mouvement pour tenter de m'arracher mon trsor...
C'est bien convenu, n'est-ce pas?

Et le baron retira de la poche sa main qui tenait tout  la fois la
lettre et un revolver.

--Rien ne me dit qu'Hlose ait crit cette lettre, argua Gustave.

--Vous connaissez son criture? Vous plat-il de lire vous-mme ce
laconique et fort intressant billet? proposa le baron semblant tre en
contradiction avec sa prcdente menace.

--Oui, je veux lire.

--En ce cas, docteur, j'ai  vous demander une seconde complaisance.

D'un signe de tte, le docteur accepta la nouvelle condition que son
adversaire, en la lui imposant, appelait une complaisance.

--Veuillez vous mettre les deux mains sur le dos, commanda le baron de
Walhofer.

Et quand Gustave eut obi:

--Trs bien! reprit-il. Maintenant, permettez!

En mme temps qu'il prononait son permettez, le baron appliquait le
bout du canon de son revolver sur le front du mdecin, puis, de l'autre
main, il lui mettait la lettre d'Hlose sous les yeux, en ajoutant:

--L, docteur,  prsent, lisez  votre aise, prenez bien votre temps
pour savourer cette prose... Seulement, vous tes prvenu, pas de
gestes!

Aprs avoir lu, Gustave tait muet d'pouvante.

C'tait bien l, crit par Hlose, ce billet qu'il avait exig d'elle
pour sa sret future. Ligne par ligne, la teneur de la lettre tait
cette dclaration qu'il avait impose  sa matresse.

Entre les mains d'un ennemi, ce papier tait une arme terrible. Mais
comment ce baron en tait-il devenu possesseur?

En s'adressant cette question, il sentait sa terreur se doubler d'un
tonnement indicible. Cela tenait du sortilge. Quand il avait renou
avec Hlose, sans avoir pu obtenir d'elle la lettre qui, aprs
l'assassinat de Ducanif, devait la compromettre seule, celle-ci lui
avait avou qu'en un moment de faiblesse elle avait trac cet crit,
mais que, tout aussitt, elle l'avait ananti.

Alors elle lui avait cont la scne qui avait eu lieu en prsence de
Cydalise et de son amant.

--N'ont-ils pu lire par-dessus ton paule? avait-il demand.

--Impossible. Ils taient tous deux dans un angle de la chambre pendant
que j'crivais.

--Quel est cet amant de Cydalise?

--Un beau blond  longues moustaches, d'une trentaine d'annes, avec une
cicatrice  la joue, qu'elle appelait Alfred. Il m'a eu l'air d'tre une
pratique finie... un garon qui n'a pas froid aux yeux.

--Si tel il est, il reste  craindre qu'aprs ton dpart il n'ait
ramass et rassembl les morceaux de la lettre... Des crits pareils se
brlent au lieu de se dchirer.

--Oh! ce que j'ai fait est tout comme, car j'en ai aval les morceaux,
avait affirm Hlose pour le rassurer.

Or, comment cet crit se trouvait-il entre les mains de M. de Walhofer?
Et il n'y avait pas  se dire que c'tait une copie. Non, de la premire
 la dernire ligne, l'criture d'Hlose tait indniable.

Bref, telle tait grande la stupfaction, complique de terreur
secrte, qui figeait sur place Gustave, que le baron, jugeant la lecture
termine, put tranquillement replier le billet et le rintgrer en sa
poche avec le revolver. Aprs quoi, il reprit en gouaillant:

--Continuons  causer de mon mariage avec cette charmante demoiselle
Ducanif que j'adore sans l'avoir jamais vue.

Depuis le premier mot qui lui avait donn l'alarme, Gustave n'avait
cess de se demander d'o venait cet audacieux rogneur de parts.

Enfin, subitement, sa mmoire lui vint en aide. Elle lui rappela le
portrait qu'Hlose lui avait trac de cet Alfred, l'amant de Cydalise,
le beau blond  longues moustaches,  la joue marque d'une cicatrice.

Du moment qu'il savait  qui il avait affaire, Gustave retrouva la plus
grande part de son sang-froid. De coquin  coquin on pouvait s'entendre.

M. de Walhofer qui s'attendait  le mener haut la main, fut donc fort
tonn de l'entendre, aprs s'tre remis sur sa chaise, lui dire en
riant:

--Vous n'tes pas plus baron que mes bottes, mon cher Alfred. Tout 
l'heure vous me demandiez des nouvelles d'Hlose. A mon tour, je vous
demanderai comment se porte Cydalise? Entre femmes, on cause... Depuis
que Cydalise est en place, deux ou trois fois elle a revu Hlose. Comme
celle-ci interrogeait votre amie sur certain beau blond qu'elle avait
rencontr chez elle  sa premire visite, Cydalise a t toute fire de
lui apprendre qu'elle tait aime par le fameux Tombeur-des-Crnes, une
illustration des champs de foire.

Bien pitre tait la revanche du docteur. Il le reconnut en entendant
celui qu'il croyait avoir dmont lui rpondre en tapant sur sa poche:

--Ne nous attardons pas  des balivernes. J'ai l un papier dont
j'ai fix le prix  quatre cent mille francs... Oui ou non, me
l'achetez-vous?

C'tait dit d'un ton si gros de menaces que Gustave, dont le courage
n'tait pas la qualit extrme jugea utile de filer doux. En gagnant du
temps, il saurait se retourner et prendre sa belle. Il fit donc bonne
mine  mauvais visage en s'criant d'une voix gaie:

--Et o diable voulez-vous que je les prenne, ces quatre cent mille
francs!!!

--Sur la dpouille de Ducanif, dit tout bas le baron en mettant les
pieds dans le plat.

Comme Gustave esquissait dj un geste de protestation indigne, il lui
coupa son effet, en ajoutant d'une voix brve:

--Pas de comdie entre nous, mon futur copain. Je veux, entendez-vous?
j'exige ma part dans votre spculation sur le Ducanif!

Le docteur tait prvenu qu'il fallait y aller franc jeu. Il eut,
pourtant, l'imprudence de prendre un air tonn en rptant:

--Ma spculation??? Qu'entendez-vous dire par ce mot?

A quoi le baron, dont la patience semblait tre arrive  son terme,
riposta en goguenardant:

--On fait donc encore des manires avec Bibi!... Eh bien? oui, votre
spculation... qui, en somme, est si simple qu'un idiot, aprs avoir lu
le billet d'Hlose que j'ai en poche, la devinerait depuis A jusqu' Z.

Puis, brusquement il demanda:

--Voulez-vous que je vous l'explique, votre spculation sur le Ducanif?

--Comment donc! je vous en prie. Ce que vous allez me dire de cette
spculation m'en donnera peut-tre l'ide premire. On apprend toujours
 couter un malin de votre sorte, dbita ironiquement Gustave.

Au lieu de relever cette moquerie, le baron commena.

--Vous conduisez au doigt et  l'oeil Hlose qui, affole par une
passion de premier calibre, ne voit et n'entend que par vous; cette
toquade insense qu'Hlose a pour vous, elle a su l'inspirer  Ducanif
qu'elle mne par le bout du nez. En lui tenant la drage haute... par
vos conseils... elle a commenc par pousser l'imbcile  se sparer de
sa femme et de sa fille.

Tout en coutant, Gustave avait l'air de tomber des nues. Il ouvrait des
yeux normes et dbitait d'une voix que la surprise faisait chanter:

--Mais c'est tout un roman que vous me contez l... En vrit, vous avez
une bien belle imagination!... Mes compliments!

Ce qui n'empcha pas le baron de continuer:

--Une fois le Ducanif isol, bien chambr, sous cloche, son envotement
a t commenc par la cuisinire et par vous qui, moyennant quelque
vilain ingrdient mis dans le fricot du bonhomme par Hlose, vous tes
introduit dans la maison, d'abord comme mdecin de Ducanif effray
pour sa sant, et o, ensuite, vous tes rest comme ami du malade,
reconnaissant de sa gurison.

--C'est  croire que c'est arriv, tant vous contez cela srieusement!
ricana encore Gustave.

Cependant M. de Walhofer poursuivait:

--Toujours par vos conseils, Hlose se dfendait contre l'amour de
Ducanif... Oui, elle aimait, elle idoltrait son matre, mais jamais, au
grandissime jamais, elle ne lui appartiendrait... Se donner  un homme
poux et pre, non, cent fois non, car elle avait peur de l'avenir!...
Une fois qu'elle aurait cd, qu'elle aurait cout son faible pour
lui, peut-tre mme le lendemain de sa chute, son ingrat vainqueur
l'abandonnerait pour retourner  sa femme et  sa fille.

--Mais puisque je les ai lches pour toi, implacable cruelle! objectait
Ducanif en gmissant.

--Raison de plus pour les reprendre quand il en serait arriv  ses
fins, rpliquait Hlose qui ne sortait pas de ce thme que vous lui
aviez souffl. Ah! si elle tait certaine de n'tre pas abandonne; si
Ducanif s'tait mis dans l'impossibilit de revenir aux siens; s'il lui
prouvait qu'il ne voulait vivre que pour elle, alors elle sauterait le
pas, bien heureuse d'avoir enfin pu couter son coeur.

--Parle! qu'exiges-tu? geignait Ducanif, prt  tous les sacrifices.

Est-ce qu'elle savait, elle? C'tait  lui de trouver, de proposer. Elle
avait lu dans les romans que des amoureux s'taient enfuis pour aller
abriter leurs amours dans un coin cart, inconnu de tous ceux qui
pouvaient avoir intrt  les poursuivre, et que ce coin tait devenu le
paradis o ils vivaient l'un pour l'autre, les yeux dans les yeux, les
mains dans les mains.

--Cherchons un coin! proposait Ducanif qui avait hte de vivre les mains
dans les mains.

Alors elle haussait tristement les paules. A quoi bon, pour triompher
de sa vertu, lui faisait-il entrevoir un bonheur qu'il savait ne pas
pouvoir lui donner? Est-ce qu'il tait possible  Ducanif d'aller vivre
dans ce coin fortun, de quitter ce Paris o il avait ses habitudes, ses
amis... ses intrts  surveiller, intrts reprsents par une maison
d'un excellent produit, mais qu'il ne pouvait emporter avec lui? Au
milieu de son chant d'amour, la femme namoure entendrait dtonner
cette phrase de son amant:

--Il faut que j'aille  Paris. J'ai rendez-vous avec mon fumiste  cause
d'un locataire que sa chemine asphyxie.

Et, pendant son absence, la femme vivrait dans l'angoisse de ne pas le
voir revenir, ou jalouse de cet homme qui se partageait entre elle et
son fumiste. Et, le lendemain, les tortures de la pauvre crature se
renouvelleraient parce qu'un autre locataire aurait demand du papier
neuf dans sa chambre  coucher.

Sans compter qu' toutes ces alles  Paris il risquait d'tre reconnu
et suivi par des ennemis de leur bonheur qui, demain, accourraient
briser leurs belles amours... Sans parler non plus d'un procs qui
pouvait tre intent, sous prtexte de pension alimentaire, par l'pouse
abandonne et vindicative. Elle aurait la maison sous la main et, v'lan!
elle mettrait opposition au paiement des loyers.

Non, non, il fallait le reconnatre, le beau rve d'abriter ses amours
dans un coin cart tait impossible  raliser avec le propritaire
d'une maison.

--Mais je puis vendre ma maison, finit, un beau matin, par proposer
Ducanif.

--A quoi bon? fit la commre.

--Pour avoir ma fortune en portefeuille.

--Alors, mmes ennuis pour venir toucher ses coupons, ses intrts, ses
dividendes, qui rclameraient toujours des signatures... Et la femme
planterait encore opposition sur tout cela.

--Oh! que nenni! car j'aurais mis toutes mes valeurs au porteur. Alors
je n'aurais plus d'intrts  dfendre contre la rapacit des miens. Une
valeur au porteur, c'est une sorte d'argent de poche  la disposition du
premier venu qui possde le titre.

Sans paratre avoir compris un mot de cette explication sur les valeurs
au porteur, Hlose attachait sur Ducanif deux yeux brillants d'amour et
de reconnaissance.

--Vous me sacrifierez votre maison! s'criait-elle, comme si le
malheureux imbcile lui offrait la lune.

Et, enfin confiante, ne comprimant plus l'lan de son coeur, elle
balbutia d'une voix mue:

--Alors, agissez vite, mon beau Thomas, car il me tarde que mon amour
vous rcompense!

                              * * * * *

Tout ce que venait de conter le Tombeur-des-Crnes, il l'avait suppos,
parlant au jug, inspir par ses instincts mauvais, qui lui disaient
que, s'il ne tombait pas en pleine vrit, il ne devait pas beaucoup
s'carter du vrai.

Il faut croire qu'il en tait ainsi, car Gustave, d'abord si
moqueusement interrupteur, avait fini par demeurer bouche close, le
regard inquiet, tambourinant d'une main nerveuse sur la table.

Quand le baron eut cess de parler, il secoua brusquement cette sorte
d'atonie pour clater de rire.

--Eh bien, s'cria-t-il, c'est fini? Dj! Je m'amusais  admirer votre
richesse d'imagination!... il n'a donc pas de dnouement, votre roman?

--Pas encore.

--Pourquoi?

--Parce que Ducanif n'a pas encore achev de mettre sa fortune au
porteur.

--Et quand il aura fini?

--Alors Hlose l'entranera dans ce fameux coin qui doit voir clore
leurs amours.

--O ils vivront tous deux, rien qu' deux.

--Non,  trois, car pourra-t-on faire autrement que d'admettre dans le
secret le docteur Gustave Cabillaud, cet ami si dvou, si discret?...

Cette rponse amena un nuage sur le front de Gustave. Nanmoins,
continuant son ton de persiflage:

--Et puis? ricana-t-il.

Alors, se campant bien en face de lui, M. de Walhofer rpondit d'une
voix lente, qui miettait les mots:

--Et puis, un beau jour, Ducanif crvera d'une mauvaise drogue mise
dans son verre par vous et Hlose qui, alors, tendrez la patte sur la
fortune mise en valeurs au porteur.

Et, en montrant sa poche, le baron rpta sa question:

--J'ai l un papier dont j'ai fix le prix  quatre cent mille francs...
Oui ou non, me l'achetez-vous?

Le baron ne mettait pas de mitaines pour proposer sa marchandise et,
surtout, pour la tarifer. Quatre cent mille francs d'une lettre, c'tait
sal en diable. Il tait vrai de dire qu'en montrant cette lettre 
Ducanif ce dernier arrterait immdiatement la liquidation de sa fortune
en valeurs au porteur, et, alors, c'en tait fait de la jolie manigance
complote  son intention par Hlose et le docteur.--Or, si d'une
mauvaise crance on tire ce qu'on peut, il faut,  plus forte raison,
quand il s'agit d'une crance des meilleures, lcher partie pour n'en
pas perdre la totalit.

Le consentement de Gustave fut aussi net que laconique.

--Payables quand? demanda-t-il.

--Oh! fit le baron, je ne suis pas de ceux qui mettent aux gens
le couteau sur la gorge... Mettons: payables aprs... quel terme
dirions-nous bien? Aprs... aprs... Ah! je tiens le mot!

Et, en souriant, le baron dbita:

--Payables aprs la ralisation de vos esprances, mon cher docteur.

En conclusion de ce pacte qui, en somme, mettait son chance  la
mort de Ducanif, les deux bandits se serrrent la main avec une telle
franchise qu'il aurait t impossible de supposer que chacun d'eux, au
mme moment, mitonnait une botte secrte.

--Toi, si je puis te chiper ma lettre, tu ne verras pas un sou des
quatre cent mille francs, pensait Gustave.

De son ct, le Tombeur-des-Crnes, baron de Walhofer, tait en train de
se dire:

--Plus souvent qu' toi et  ton Hlose, je laisserai prendre le reste
du magot de Ducanif.

A part cela, la poigne de main les avait rendus si bons amis que
Gustave, avec le sans-gne qui rsulte de l'intimit, demanda gaiement:

--Vous n'insistez pas, je suppose, pour obtenir la main de mademoiselle
Ducanif.

--La dot sans la main me suffira, dclara modestement le baron, se
rsignant sans peine  ce sacrifice.

--Ainsi tout est convenu? conclut Gustave qui avait hte de rejoindre
Hlose pour lui faire part de l'anicroche majeure survenue dans leurs
projets.

--Oui, tout est convenu... sauf un point, appuya M. de Walhofer. Vous
tes homme de trop de bon sens pour ne pas m'accorder le droit de
surveillance dans une affaire o je suis intress. J'exige donc que
vous m'introduisiez chez Ducanif.

--Je vous prsenterai  lui comme un de mes meilleurs amis, promit
Gustave s'excutant de bonne grce.

--Alors tout est bien et dfinitivement convenu, accorda le
Tombeur-des-Crnes.

Sur ce, ils se sparrent.

Quand Gustave Cabillaud conta tout  Hlose, celle-ci tomba du
vingt-septime ciel de la stupfaction.

--Il est impossible qu'il t'ait montr ma lettre puisque je l'ai avale!
s'cria-t-elle.

--Je l'ai vue et lue, te dis-je. Elle est trace au crayon.

--Et tu as reconnu mon criture?

--Parbleu!... ainsi que ton orthographe.

Ahurie, effraye, Hlose ne trouva qu'une seule explication  ce
vritable miracle.

--Alors nous avons affaire au diable! bgaya-t-elle en faisant le signe
de la croix.

Ensuite, comme elle tait fille qui ne lchait pas facilement ses
coquilles, elle gronda rageusement:

--Quatre cent mille francs! Il a le bec goulu, ce baron de contrebande!

--Reste donc calme. Je finirai bien par lui voler la lettre qui fait sa
force, promit le docteur.

Au mme moment, de son ct, le Tombeur-des-Crnes se disait en
souriant:

--Quatre cent mille francs, c'est maigre! Je trouverai  m'arranger pour
que, le jour du partage, il y ait tout d'un ct et rien de l'autre.

Huit jours aprs, M. de Walhofer avait lou un petit appartement dans la
maison de Ducanif.

Le soir mme de l'installation du baron, Gustave, qui dnait chez
l'ancien placeur, s'criait en se mettant  table:

--Il y a quelquefois des hasards vraiment heureux! L'appartement, situ
au-dessous du vtre, mon cher Ducanif, vient d'tre lou par un de mes
meilleurs amis, le baron de Walhofer, un fort riche et trs aimable
Belge.

--Il faudra nous prsenter l'un  l'autre? demanda navement Ducanif.

Ainsi entr chez l'ex-placeur, le Tombeur-des-Crnes pt surveiller ce
qu'il appelait l'opration. Elle tranait en longueur. Si grande que ft
son impatience, il tait oblig de la matriser devant cette rponse que
lui faisaient Hlose et Gustave.

--Au moins faut-il attendre que Ducanif ait fini de mettre toute sa
fortune au porteur.

Et cependant, Hlose,  mesure que le moment approchait, ne cessait de
rpter  Gustave:

--La lettre! la lettre! Ducanif va bientt avoir fini et nous n'aurons
pas encore retir la lettre des mains de ce filou d'Alfred.

--Je guette l'occasion, rpondait le docteur.

Enfin l'occasion se prsenta, on le sait, le jour o le
Tombeur-des-Crnes, qui s'tait relch de sa mfiance, aprs avoir
laiss la cl sur sa porte, tait mont chez Ducanif absent, o il
comptait trouver Gustave et o il avait t retenu par Hlose pendant
que le docteur fouillait son logis.

Gustave l'avait enfin dniche, cette lettre! Puis, aprs l'avoir
empoche, il avait eu hte de dcamper. Mais, pour sortir, il lui avait
fallu,  un imbcile qui lui barrait son passage, jouer le tour de lui
envelopper la tte d'un tapis et de l'enfermer  cl chez le baron.

Mais quand il avait voulu montrer la lettre, il ne l'avait plus
retrouve! A coup sr, elle avait d tomber de sa poche lorsqu'il avait
si brusquement malmen le curieux.

Ds lors, les deux complices avaient vcu dans la perptuelle anxit
de savoir qui avait ramass la lettre. tait-ce le baron quand il tait
rentr chez lui? tait-ce le prisonnier qui, chose trange! bien
qu'il et t mis sous cl, avait trouv moyen de disparatre, bien
videmment, avant la rentre du baron en son logis, car M. de Walhofer
n'avait souffl mot qu'il et trouv quelqu'un claquemur chez lui.

--Quel est l'individu que tu as enferm? avait demand Hlose.

--Je ne sais qui. Les trois ou quatre fois que j'ai entr'ouvert
doucement la porte pour m'assurer s'il tait toujours sur le carr, j'ai
vu sa tte niaise.... Je ne le connais donc que de visage.

Or, deux jours aprs, au dner de M. Grandvivier, il s'tait trouv en
prsence de son individu qu'il avait entendu nommer Camuflet.

--Quand nous partirons, je lui ferai la conduite et je le sonderai
adroitement  propos de la lettre. J'aurai facilement raison de
cet idiot, s'tait promis le docteur qui, grce  l'adresse et  la
promptitude avec lesquelles il avait agi, tait bien certain, quand il
avait aveugl et enferm Camuflet, de ne pas lui avoir laiss le temps
ni la possibilit de voir qui lui excutait cette mauvaise plaisanterie.

Gustave avait fait comme il avait dit. C'est--dire qu'en sortant de
chez M. Grandvivier, aprs avoir reconduit Ducanif jusqu' sa porte, il
avait ensuite fait la conduite  Camuflet.

Mais son beau projet de sonder Camuflet touchant la lettre s'en tait
all  vau-l'eau, ou, pour mieux dire, il en avait t compltement
distrait par le soudain intrt que lui avait inspir le rcit de
Camuflet  propos d'une masure qu'il possdait  Billancourt, masure
qu'il laissait tomber en ruines sans aller jamais la visiter; masure,
enfin, qui jouissait, sous sa cave, d'une autre cave qui pourrait servir
de tombe  qui s'y trouverait enferm, car, except lui, Camuflet, qu'un
hasard avait conduit  la dcouvrir, personne ne pourrait en souponner
l'existence.

Parce que lui avait cont Camuflet, le docteur avait donc t si
fortement captiv que, non seulement il avait oubli de parler de la
lettre, mais qu'encore, aprs avoir quitt le triple veuf, il avait
prouv l'ardente curiosit d'aller immdiatement, et en pleine nuit,
visiter la bicoque de Billancourt, expdition pour laquelle il tait
parti, sans se douter qu'il avait le Tombeur-des-Crnes sur ses talons.

Et, devant le trou bant  ses pieds, il s'tait dit en souriant:

--Voici le coin o Ducanif viendra rafrachir son brlant amour.

Au mme moment, Alfred qui l'piait, cach dans l'ombre, avait eu aussi
cette pense:

--Ce caveau fera parfaitement l'affaire d'Hlose et de son cher
Gustave.

Car le Tombeur-des-Crnes avait rsolu, aprs les avoir dpouills de
la fortune entire de Ducanif, de se venger du vol de la lettre, dont il
les accusait.

De ce vol il n'avait ouvert la bouche  ses complices, voulant les voir
venir, s'attendant  leur prochaine rvolte contre lui. A son grand
tonnement, il les avait trouvs toujours si soumis qu'il en tait
arriv  se dire:

--A prsent qu'ils ont la lettre, s'ils ne relvent pas la tte, c'est
qu'ils s'imaginent que je n'ai pas encore dcouvert le vol. Alors,
ils me laissent en pleine scurit pour me pousser  l'improviste
dans quelque traquenard qu'ils m'auront prpar... Il me faut prendre
l'avance.

Pendant qu'il s'abusait ainsi, Hlose et son amant commettaient une
autre erreur.

--Vois-tu, disait Hlose, ce n'est  coup sr pas ton Camuflet qui a
trouv la lettre. Elle a d tre ramasse par le baron  sa rentre au
logis.

--Mais il est plus muet qu'un poisson, objectait Gustave.

--Raison de plus pour nous mfier. A vouloir secouer le joug, nous
avons gt notre affaire. Il ne soufflera mot tant que nous n'aurons pas
achev la besogne, mais,  l'heure du partage, tu verras qu'il exigera
un supplment de paye pour notre escapade... Il nous tient toujours avec
sa lettre, crois-moi.

--Qui vivra verra, rpondait le docteur qui avait, au sujet du baron,
une ide en tte.

Le temps avait march. D'abord lente  s'accomplir, la liquidation de
Ducanif avait, brusquement, march  pas de gants.

Vint enfin le jour o Ducanif, palpitant d'amour, conduisit Hlose
devant sa caisse ouverte.

--Tu vois ce portefeuille? dit-il.

--Oui, fit Hlose rougissant comme une jeune vierge  l'heure du
berger.

--Il contient toute ma fortune ralise en titres au porteur, poursuivit
Ducanif.

Puis, la bouche en coeur, la main en pigeon vole, l'oeil en coulisse, il
demanda:

--Quand partons-nous, mon bel ange, pour ce coin qui doit abriter nos
amours?

Sans clater de rire en s'entendant appeler bel ange, Hlose baissa
modestement les yeux et d'un ton que faisait trembler sa pudeur aux
abois:

--Quand vous voudrez, Thomas ador, souffla-t-elle.

Du moment qu'il tait un Thomas ador, Ducanif devint press.

--Demain, dclara-t-il.

Puis, pour tre logique:

--Et o irons-nous?

Obissante  son vainqueur comme toute femme qui aime, Hlose modula
bien doucement, toujours avec le mme embarras pudique:

--O vous voudrez. Choisi par vous, l'endroit o je pourrai laisser
parler mon coeur me sera deux fois cher.

La phrase tait dj gentille, mais le bel ange la ponctua d'un gros
soupir qui donnait  comprendre que l'amour, trop contenu, l'touffait.

Tandis que Ducanif, le nez en l'air, cherchait en quel endroit il
choisirait le coin en question, elle ajouta:

--Me permettez-vous un conseil?

--Je l'implore  genoux.

--Pourquoi ne mettrions-nous pas dans le secret le docteur Cabillaud,
cet ami dvou et discret, qui viendrait de loin en loin nous donner
des nouvelles du monde, dans la retraite o nous allons vivre l'un pour
l'autre?

--Soit! fit Ducanif qui, parut-il, n'tait pas fch que quelqu'un, au
moins, st qu'il avait enfin triomph de la vertu farouche d'Hlose.

Le soir mme, Ducanif initia au secret de sa prochaine victoire
amoureuse le docteur, qui l'couta en ouvrant des yeux pleins
d'admiration pour un homme aussi heureux.

Aprs quoi il se chargea de trouver le nid d'amour.

Il le fit attendre huit grands jours pendant lesquels,  son dire, il
battait tous les environs de Paris.

Enfin il lcha cette nouvelle si impatiemment attendue par Ducanif qui
grillait dans sa peau:

--J'ai trouv votre affaire! Une maison qui n'attire pas la curiosit:
de l'air, de la verdure, de l'eau pour les barcarolles en barque... et
aux portes de Paris.

--O donc? s'cria Ducanif impatient.

--Pour n'avoir  mettre personne dans la confidence de vos amours, j'ai
trait en mon nom avec le propritaire... Vous n'aurez donc pas  le
voir.

--O donc, dlicat ami? o donc? rpta Ducanif.

--A Billancourt.




                                XIII


Mais jusqu' ce jour bienheureux qui devait voir luire,  Billancourt,
la victoire de Ducanif, le temps avait trop dur  l'impatience du
Tombeur-des-Crnes qui, comme soeur Anne, ne voyait rien venir, qu'il se
tournt vers l'un ou l'autre point o tendaient ses vises.

A attendre la conclusion de l'affaire Ducanif, il avait espr voir
reparatre mademoiselle Grandvivier. Mais,  toutes ses visites
nocturnes  Cydalise, par-dessus le mur, car il avait conserv sa petite
chambre, la cuisinire du magistrat lui avait rpt son refrain:

--Impossible de savoir l'endroit o se cache mademoiselle Grandvivier.
Esprons pourtant que nous la reverrons bientt, car le pre annonce 
ses amis qu'il va la rappeler prs de lui.

Or,  attendre d'un ct et de l'autre, le temps, nous le rptons,
avait dur tant et tant que la Belle-Flamande s'tait alarme d'avoir
si longuement  alimenter la bourse de M. le baron, son fils. Les trois
mille francs d'conomies qu'elle avait donns  Alfred pour son entre
de jeu n'avaient pas t de longue dure. Il s'en tait suivi de
nouvelles demandes d'argent auxquelles, tant bien que mal, la mre avait
satisfait jusqu'au jour o elle avait fini par dire  Alfred:

--N-i-ni, garon, c'est fini. Impossible,  prsent, pour moi de jouer
du Camuflet. Dans les premiers temps de son mariage avec Georgina,
ma prtendue fille, je l'ai trouv facile  la dtente et j'ai pu te
repasser ses cus. Mais, tu le sais, avec ce gaillard-l, les femmes ne
durent pas. C'est Georgina qui a tenu le plus longtemps et, au bout
de sept mois, elle l'a laiss veuf pour la troisime fois. Depuis ce
jour-l, il a tourn,  mon gard,  la pingrerie la plus crasse. Ni moi
ni les deux autres tarpiaudes qui ont t ses belles-mres prcdentes
et auxquelles il m'a associe, ne saurions,  cette heure lui faire
cracher plus d'un jaunet  la fois. Tiens-toi-le donc pour dit, fiston,
et agis en consquence.

--J'allais toucher au port, rpondit le Tombeur-des-Crnes en faisant
laide grimace.

--Plus moyen, je te le rpte, de tirer une vraie somme de cet imbcile
de Camuflet. Je suis bien heureuse encore d'en obtenir la becque.

--Comment faire? gronda Alfred.

--Lche ta peau de baron qui est trop chre  faire reluire; renonce
 tes plans; engage-toi dans une autre troupe de province et vogue la
galre! conseilla la Belle-Flamande.

Mais,  ce parti qui lui tait propos, le Tombeur-des-Crnes serra les
poings et grina furieusement:

--Faute de quelques billets de mille, qui m'auraient soutenu pendant un
ou deux mois, je vais perdre un beau mariage!

--A l'impossible nul n'est tenu! dbita la maman d'une voix attriste
par le dboire de son fils.

Alfred devina l'motion de sa mre et, comme il connaissait  fond la
plerine, il fit vibrer en elle la corde sensible en disant:

--Ah! si j'avais russi, c'est vous qui auriez mene une existence
beurre!!!

Sur ce, battant le fer tout chaud:

--L! fit-il, vrai de vrai, la mre, vous ne pouvez pas encore me
fournir quelques billets de mille?

--Dame! fiston,  moins de les voler, rpliqua la Belle-Flamande en
guise de refus.

Mais Alfred lui lcha  brle-pourpoint.

--Pourquoi pas?

La mre releva la tte, prte  jouer la dignit offense, majestueuse
d'indignation en s'entendant faire une proposition pareille. Le
Tombeur-des-Crnes lui coupa toute tirade virulente en disant avec le
plus beau sang-froid:

--Rentrez ces manires-l; vous perdriez votre salive  prcher.

Ensuite, revenant  ses moutons:

--Pourquoi pas? rpta-t-il d'un ton sec.

--Mais o veux-tu que je les vole, pendard? dit la Belle-Flamande
descendue de ses grands chevaux.

--Dans la caisse de Camuflet.

--Ah! ouiche! lcha la maman.

Mais, soudain, sa mine se fit souriante.

--Tiens! tiens! ricana-t-elle. Au fait, oui, pourquoi pas? Ce serait
tout de mme drle de faire le coup en jouant la farce aux deux autres
belles-mres de leur flanquer la chose sur le dos.

Alors, en femme dcide:

--Quelle somme te faut-il?

--Huit ou dix mille francs.

--Bigre! tu ne demandes pas des demi-portions, toi!

--Ce sera mon dernier emprunt.

--Et tu auras raison, car la ponction que je vais faire dans certain
tiroir que je connais n'engagera pas Camuflet  laisser plus longtemps
sa cl  la serrure.

--Quand aurai-je l'argent?

--Demain, si j'ai eu la main heureuse, je te le porterai  ton galetas
de la rue de Turenne.

--Il se peut que vous ne m'y trouviez pas.

--Alors,  deux heures prcises,  notre rendez-vous des Tuileries, sous
les marronniers.

Le lendemain, on le sait, le Tombeur-des-Crnes avait trouv au poste
assign la Belle-Flamande qui ayant eu, suivant son expression, la main
heureuse, lui donna les dix mille francs vols.

Seulement, pleine de doute sur une russite qui se faisait tant
attendre, elle avait joint  la somme, pour mettre son fils en veil,
cette srie de conseils qu'elle avait fini par rsumer en ces deux mots
rpts:

--a craque! a craque!

Mis en mfiance par sa mre contre la franchise de son alliance avec sa
Cydalise, le baron de Walhofer, aprs le dpart de la Belle-Flamande,
avait,  son tour, quitt les Tuileries, pour se diriger, sous prtexte
de rendre sa visite de digestion du dner reu l'avant-veille, vers le
domicile de M. Grandvivier.

Chemin faisant, il fut tout  ses rflexions sur ce que lui avait dit sa
mre  propos de Cydalise. Alors lui revint  l'oreille, encore vibrante
de la haine qui l'avait accentue, cette promesse: Je me vengerai!!!
faite par Cydalise sur le seuil de la chambre de mademoiselle
Grandvivier. Avait-elle tenu cette promesse? Non, puisque huit jours
plus tard, elle tait venue, soumise et repentante, reprendre ce joug
impos par sa passion, qu'elle avait voulu secouer; joug qui la faisait
si docile  accepter toutes les volonts de celui qu'elle aimait que,
aprs bien des pleurs et une longue rsistance, elle s'tait rsigne 
favoriser le mariage de son amant avec sa jeune matresse.

Peut-tre que le Tombeur-des-Crnes, s'il n'et t ptri de l'immense
vanit qui le guidait en tout, aurait d se mfier du consentement de
cette fille violente, audacieuse, implacable devant un affront. Mais
dans la conduite de Cydalise rien n'avait cloch qui empcht son amant
de faire la roue et de se croire ville conquise.

Depuis que M. Grandvivier avait quitt sa demeure de la rue de Turenne
pour venir habiter l'tage au-dessus de l'appartement de Fraimoulu,
le moyen de voir sa matresse s'tait fait plus difficile pour Alfred;
mais, en toutes les occasions qu'il avait rencontres, il avait trouv
Cydalise toujours  sa dvotion et semblant attendre avec impatience,
pour lui prouver son dvouement  le servir, le retour de mademoiselle
Grandvivier.

Aussi le Tombeur-des-Crnes, en gagnant la demeure du magistrat, en
vint-il  se dire:

--Ma mre est folle avec son: Mfie-toi de Cydalise! Le pass, elle
l'a oubli. L'avenir, elle l'accepte en fille d'esprit qui sait que tout
finit par casser.

Probablement qu'il prenait son titre de baron au srieux, car ce fut
de la meilleure foi du monde qu'il se donna cette dernire raison de
n'avoir rien  craindre de Cydalise.

--Elle comprend que, dans ma position, il me faut un mariage qui mettra
fin  notre liaison. A tout prendre, que ce soit avec l'une ou avec
l'autre, son intrt a t de pousser au succs de mon union avec la
fille du juge, puisqu' cette union, elle gagnera les quinze mille
francs que je lui ai promis.

S'tant donc ainsi parfaitement rassur, le Tombeur-des-Crnes passa 
un autre ordre d'ides. Un point sur lequel sa mre, il l'avouait, avait
eu parfaitement raison, c'tait quand elle avait dit que les choses
tranaient trop en lenteur.

Aussi tait-il rsolu  brusquer les vnements. Cette fille du juge
qui ne revenait pas de province, il fallait prcipiter son retour, et il
croyait avoir trouv le moyen d'arriver  ce rsultat.

--Le tout est d'aller de l'avant, se disait-il, en mettant le magistrat
au pied du mur.

Et, des deux doigts, qu'il avait glisss dans la poche de son gilet, il
caressait certaine boucle d'oreille que, la nuit de son crime, il avait
vole  mademoiselle Grandvivier.

--Je vois d'ici la mine que va faire le juge quand je lui mettrai
l'objet sous le nez en lui adressant ma demande, pensait le hardi drle.

Telle tait sa grossire vanit, sa stupide confiance en lui-mme que,
vendant la peau de l'ours avant d'avoir mis l'animal  terre, il en
arriva  s'imaginer que M. Grandvivier lui sauterait au cou dans sa joie
de l'accepter pour gendre.

--Car, au total, pensait-il, je reprsente un parti qui n'est pas 
ddaigner. La fortune de Ducanif peut se monter  onze ou douze cent
mille francs, et quand j'aurai mis la main dessus...

Oui, mais quand aurait-il mis la main dessus? Quand Hlose et Gustave
arriveraient-ils  lui tirer du feu ces marrons qu'il comptait garder
pour lui seul?

Il flairait bien que le dnouement tait proche; mais, quant  en
prciser l'heure, il ne pouvait le faire que par approximation.

--J'ai bien huit jours devant moi pour pousser ma pointe du ct
Grandvivier avant de revenir au ct Ducanif, pensa-t-il comme il
atteignait la demeure du magistrat.

Par malheur, Alfred se trompait fort en croyant avoir huit jours devant
lui. Il arrivait chez le juge  l'instant prcis o Gustave tait en
train d'annoncer  Ducanif qu'il lui avait trouv  Billancourt le coin
qui devait abriter ses amours heureuses.

Nouvelle qui avait fait que Ducanif, transport, s'tait tourn vers
Hlose en s'criant:

--Quand partons-nous, mon ange?

A quoi Hlose avait rpondu avec un frmissement de vestale:

--Quand vous le dsirerez, Thomas.

Aussi Thomas, qui voulait que le soleil du lendemain se levt sur la
chute de ce dragon de vertu, rpondit-il sans hsiter une seconde:

--Tout de suite!!!

Le Tombeur des-Crnes avait donc bien tort, on le voit, de croire qu'il
avait huit jours devant lui. Il tait  parier qu'Hlose et Gustave,
qui ne se souciaient pas de l'attendre, auraient, avant le point du
jour, lev le pied en emportant le portefeuille tout gonfl de titres au
porteur.

Cependant le baron de Walhofer avait sonn  la porte du magistrat. Elle
lui fut ouverte par le valet de chambre Augustin qui le reconnut pour un
des convives de son matre au dner de l'avant-veille.

--M. le baron voudra bien attendre au salon. Mon matre est en ce moment
en confrence dans son cabinet avec son ami M. Camuflet, annona-t-il.

--Bon! bon! j'attendrai! Tout mon temps est dvolu  M. Grandvivier. Ne
m'annoncez mme pas. Je ne voudrais pas interrompre l'entretien des deux
amis, rpondit Alfred tout amicalement, en visiteur familier et qui a
peur d'tre importun.

Quand, prcd par Augustin qui le conduisait au salon, le
Tombeur-des-Crnes traversa la salle  manger, Cydalise, tait en train
d'enlever le couvert du dner.

--Je vais partir en course pour notre matre. Si un autre visiteur
sonnait, vous aurez  aller ouvrir, recommanda le valet de chambre  la
cuisinire.

--Aussitt ce larbin parti et pendant que le Grandvivier sera dans
son cabinet, je pourrai dire deux mots  Cydalise, pensa le
Tombeur-des-Crnes.

Et l'oreille tendue, il couta le pas du domestique qui, aprs l'avoir
introduit au salon, gagnait l'antichambre pour aller faire sa course.

M. Grandvivier pouvait d'un moment  l'autre sortir de son cabinet.
Alfred n'avait pas un instant  perdre. Il n'attendit donc pas que la
porte du carr se ft referme sur Augustin pour se glisser dans la
salle  manger o tait reste Cydalise.

Cela fut cause qu'il n'entendit pas Augustin qui aprs avoir ouvert la
porte, s'tait trouv nez  nez avec La Godaille s'apprtant  sonner,
dire au jeune homme:

--Monsieur Bazart, mon matre, en ce moment, est occup. Il va vous
falloir attendre au salon.

Puis il avait ajout:

--... Du reste, vous n'y serez pas seul.

Sur ce, il avait tir la porte derrire lui, laissant La Godaille dans
l'antichambre, sans qu'un coup de sonnette et averti de son arrive.




                                 XIV


A prsent qu'un retour sur le pass a montr comment et pourquoi Alfred
le Tombeur-des-Crnes s'tait cr baron de Walhofer, il faut revenir
au moment o, chez M. Grandvivier, le baron avait d fuir devant la
poursuite acharne de La Godaille lui tombant sur le dos, alors qu'il
causait avec Cydalise.

Dans le salon o il s'tait d'abord rendu en s'attendant, comme le lui
avait annonc Augustin,  y trouver quelqu'un qui l'avait prcd, La
Godaille, on se le rappelle, n'avait pas fait longue pause. Ne voulant
pas tre indiscret  couter plus longtemps la conversation de Camuflet
et de M. Grandvivier qui lui arrivait, sans un mot perdu, par la porte
entr'ouverte du cabinet du juge, le jeune homme s'tait dcid  passer
dans une autre pice de l'appartement.

Alors il s'tait souvenu qu' son arrive, en suivant le couloir de
dgagement, il avait entendu quelques paroles qui lui avaient donn
 croire que dans la salle  manger, une querelle d'amoureux s'tait
engage entre Cydalise et son tenant d'amour. Or, en rapprochant les
deux faits, celui de cette dispute et celui de l'absence du salon de ce
visiteur prcdent dont lui avait parl Augustin, il en avait conclu que
visiteur et amoureux ne faisaient qu'un mme individu et, histoire de
s'amuser  couter des bisbilles d'amants, il s'tait dit:

--Je ne serais pas fch de connatre celui des amis de M. Grandvivier
qui en pince pour sa cuisinire.

Sans autre prcaution que d'assourdir son pas, dj touff par les
tapis, le jeune homme put retourner dans le couloir de dgagement o,
coll contre la cloison, prs de la porte  demi ouverte, il couta
Cydalise qui disait:

--On pourrait nous entendre, ne restons pas ici, viens dans la cuisine.

--Puisque je te rpte qu'Augustin est parti pour sa course. Quant 
ton matre, en venant ici, j'ai laiss derrire moi toutes les portes
ouvertes. Au premier bruit de fauteuils dans le cabinet nous annonant
le dpart du visiteur de ton matre, nous nous sparerons... Dans
ta cuisine, je ne saurais expliquer ma prsence, si je m'y faisais
surprendre, tandis que dans cette salle  manger, je puis y tre venu
pour admirer ces tableaux de nature morte.

Cette explication donne, la voix d'homme reprit:

--Ne perdons pas notre temps. Au plus press... Quand revient-elle?

La question tait pose d'un ton bref et imprieux qui frappa La
Godaille aux coutes.

--Je connais cette voix. O donc l'ai-je entendue? se demanda-t-il.

Cependant Cydalise avait rpondu:

--Je l'ignore. Pourtant, il y a trois jours, le tapissier est venu
remettre sa chambre en tat.

--Et puis?

--Tu en demandes trop. A prsent tu en sais autant que moi, fit la
cuisinire impatiente.

Les conseils de sa mre, au sujet de Cydalise, durent revenir au
souvenir d'Alfred, car il reprit d'un ton qui menaait:

--Tu me connais, ma fille, et tu sais qu'il ne fait pas bon me trahir.
Depuis quelque temps, tu n'es pas franche du collier. Prends garde 
toi! Prends garde!

Cydalise fit entendre un petit rire de bravade et rpliqua:

--Tu rptes le refrain que je te chante depuis belle lurette. Prends
garde  toi! M'est avis que ce mariage que tu crois immanquable te
craquera en pleine main. Tu ferais mieux d'y renoncer... mademoiselle
Grandvivier n'est pas pour ton nez, mon joli coeur!

A ces mots qui, bien que tout bas prononcs, lui arrivaient des mieux
distincts, La Godaille avait prouv une surprise de dgot:

--Oh! oh! se dit-il, quel est cet ignoble particulier qui, tout en tant
l'amoureux de la cuisinire, vise la fille de M. Grandvivier? Voil un
joli monsieur!

Et se mettant  interroger sa mmoire il se demanda encore:

--O donc ai-je entendu cette voix-l?

Le Tombeur-des-Crnes avait souri ironiquement aux dernires paroles de
la cuisinire et d'un ton sec:

--Mademoiselle Grandvivier ne peut appartenir  un autre qu' moi,
articula-t-il. Je saurais loigner d'elle quiconque voudrait me la
disputer.

--En quoi faisant?

--En faisant savoir  ce rival qu'il arrive second, articula
railleusement le Tombeur-des-Crnes.

Si gangren qu'tait le moral de Cydalise, elle prouva un frmissement
d'horreur.

--Tu joindrais cette nouvelle infamie  l'autre! appuya-t-elle d'une
voix indigne.

--Je dfendrais mon bien. Tous les moyens me seraient bons pour le
conserver, ricana Alfred.

Il y eut un accent de piti chez Cydalise quand, bien lentement, elle
rpondit:

--Reste  savoir si celui auquel tu adresserais ta dnonciation abjecte
ne serait pas un homme de coeur qui ne voudrait pas rendre une jeune
fille responsable de son malheur, quand elle tait endormie par un
narcotique, d'avoir t la victime d'un misrable.

En entendant cette rvlation d'un secret pouvantable, La Godaille
s'tait redress ple et frissonnant de colre.

--Quel est ce sclrat? se demanda-t-il.

Et, dsireux de connatre un tel coquin, il avana la tte dans
l'ouverture de la porte, esprant n'tre pas aperu pendant la seconde
que durerait le coup d'oeil rapide dont il dvisagerait son homme.

En causant, Cydalise se tenait sur le seuil de sa cuisine, faisant face
 Alfred, qui par, consquent, se montrait de dos  Frdric Bazart.

Ce fut la cuisinire qui dcouvrit cette tte, aux yeux brillants de
colre, qui apparaissait, silencieuse, dans l'encadrement de la porte.

A la pense que son entretien avec Alfred avait eu un auditeur,
l'pouvante dcomposa subitement le visage de Cydalise.

--Qu'as-tu donc, ma fille? demanda le baron.

Incapable de parler, tant l'effroi lui serrait la gorge, elle tendit le
doigt vers La Godaille.

Pour suivre ce geste du regard, Alfred se retourna.

Alors La Godaille put voir sa figure.

--Le Tombeur-des-Crnes! Ah! je te retrouve enfin! s'cria-t-il tout
vibrant de haine.

Et il prit son lan pour bondir sur cet ennemi qu'il avait cherch
pendant les deux ans couls depuis l'assassinat de Carambol et la mort
de Vernot.

Mais la salle  manger tait large. L'espace  franchir lui donnait un
dsavantage sur Alfred, plac au seuil de la cuisine. Au moment o
La Godaille atteignait ce seuil, la porte venait d'tre ferme et
verrouille intrieurement par le Tombeur-des-Crnes qui, poussant
devant lui Cydalise, disparaissait  ses yeux.

--Fuyons! fuyons! rptait Cydalise affole par la terreur, au bruit du
craquement de la porte enfonce par La Godaille dont la colre dcuplait
la force.

Oui, il fallait fuir devant cet ennemi qui, bientt, aurait renvers
l'obstacle s'opposant  sa poursuite.

Alors, tous deux, sortant par la porte de service, s'lancrent dans
l'escalier. Ils n'taient encore qu'au palier de Fraimoulu quand le
fracas de la porte enfin brise par la Godaille leur annona qu'il
allait accourir sur leurs talons. Toute fuite leur tait impossible. Nul
temps ne leur restait pour prendre l'avance, surtout  cause de Cydalise
pantelante d'effroi.

--L! l! fit le Tombeur-des-Crnes en voyant la porte de la cuisine de
Fraimoulu, laisse ouverte par Hilarion parti pour chercher son petit
sal.

Il tait temps. A peine Alfred avait-il referm cette porte, que
Cydalise tombait vanouie sur le carreau de la cuisine, pendant qu'au
dehors, on entendait La Godaille descendant l'escalier  toute vitesse,
en chasse de ceux qu'il croyait fuyant toujours devant lui et dont il
venait de dpasser le refuge.

--Cours toujours! se dit Alfred.

Mais, aprs avoir chapp  un danger, il tait tomb dans un autre. Il
le comprit  un bruit de pas qui se dirigeaient vers la cuisine. C'tait
Gontran qui arrivait, expdi par Fraimoulu, lequel, ayant entendu la
porte se refermer, croyait  la rentre d'Hilarion avec son petit
sal et s'impatientait de ne pas voir apparatre l'ex-valet du duc del
Punaisiados et sa charcuterie.

Abandonnant donc Cydalise vanouie sur le carreau, le Tombeur-des-Crnes
serait bien sorti, mais il risquait de rencontrer La Godaille qui,
tonn de cette prompte disparition, n'allait pas manquer de revenir
sur ses pas. Il lui fallait donc un refuge o il pt attendre que
la patience de son poursuivant ft lasse et qu'il et mis fin  ses
recherches.

En un clin d'oeil, il se rfugia dans l'office de la cuisine et quand
Gontran entra, Cydalise vanouie s'offrit seule aux regards du jeune
architecte.

Aprs avoir attendu que Cydalise ft revenue  elle et ft remonte chez
M. Grandvivier, le Tombeur comptait s'esquiver au premier instant que la
cuisine serait dserte. Mais son dpart n'avait pu s'effectuer de faon
aussi simple. Sur le point d'tre forc en sa cachette par Hilarion
qui voulait entrer dans l'office pour y prendre le plat sur lequel il
servirait son petit sal, Alfred l'avait aveugl en lui jetant aux yeux
le sac de poivre qu'il avait trouv sur une des planches de l'office.

Et, pendant que l'aveugl se roulait  terre de douleur en poussant des
cris d'orfraie, il s'tait vad de la cuisine et avait gagn la rue
sans rencontrer La Godaille qui, revenu sur ses pas, le cherchait en ce
moment dans les combles de la maison.

Il tait bien dsespr du secret qu'il avait si involontairement appris
sur mademoiselle Grandvivier, ce brave et bon La Godaille. Qu'allait-il
rpondre au juge quand il l'interrogerait sur la scne violente qui
s'tait passe chez lui?

Ignorant que celui qu'il ne connaissait que sous le nom du
Tombeur-des-Crnes s'tait introduit chez le magistrat sous le titre de
baron de Walhofer, le jeune homme ne pouvait s'expliquer la prsence de
l'ancien saltimbanque sous le toit de M. Grandvivier.

Oui, qu'allait-il rpondre aux questions du juge? Bien srement, il ne
saurait lui rpter ce qu'il avait entendu sur sa fille. Rvler un
tel secret  un pre! Mais, l, il suspendit ses rflexions pour se
demander:

--Peut-tre le sait-il?

Alors il songea au caractre profondment triste du magistrat qui
semblait porter en son coeur une blessure morale terrible.

Il se souvint aussi du jour o, dans son cabinet de juge d'instruction,
M. Grandvivier lui avait demand de lui apprendre  faire sauter la
coupe, et, dans sa mmoire, il retrouva cette phrase que le juge avait
prononce en le voyant s'tonner d'un aussi trange caprice:

--La Godaille, savez-vous ce que c'est que la haine... celle qui vous
mord sans cesse au coeur... celle qui rve une vengeance sans piti ni
merci?

A ce souvenir, Frdric Bazart secoua tristement la tte et murmura:

--Oui, il sait le malheur de sa fille et, depuis longtemps, il prpare
sa vengeance.

Puis, en se disant qu'il s'agissait du Tombeur-des-Crnes, il se rvolta
en disant:

--Ah! mais non! mais non! pas de a! Mon compte  rgler avec le bel
Alfred est plus ancien que celui de M. Grandvivier. Il faut d'abord que
le brigand passe par mes mains... S'il en reste des morceaux, je les
passerai au magistrat.

Et persistant dans son ide de priorit:

--Tuer le Tombeur-des-Crnes, quelle belle occasion de faire d'une
pierre deux coups. Je vengerai Vernot et le vieux Carambol et
je punirai, en mme temps, le misrable qui a perdu mademoiselle
Grandvivier.

Comme il prononait ce nom, il crut encore entendre cette rponse faite
par Cydalise  son amant lorsque celui-ci avait dvoil son intention
d'apprendre le secret de celle qu'il avait perdue  quiconque voudrait
lui disputer sa main:

--Reste  savoir si celui auquel tu adresserais ton abjecte dnonciation
ne serait pas un homme de coeur qui ne voudrait pas rendre une jeune
fille responsable de son malheur, quand elle tait endormie par une
narcotique, d'avoir t la victime d'un misrable.

Et tout navement La Godaille se dit:

--Si je la demandais en mariage?...

Sur ce, il avait cess ses vaines recherches dans les combles de la
maison  la dcouverte de son ennemi disparu si trangement, et il tait
redescendu chez le magistrat en se demandant:

--O diable retrouverai-je maintenant mon gredin de Tombeur-des-Crnes
qui m'a si prestement fil sous le nez?

Aux cris qu'avait pousss La Godaille et au fracas de la porte qu'il
brisait, M. Grandvivier et Camuflet, interrompant brusquement leur
entretien, taient accourus assez  temps pour que le magistrat pt
reconnatre la voix du jeune homme qui, en ce moment, descendait
l'escalier  la poursuite du Tombeur-des-Crnes qu'il croyait fuyant
vers la rue.

En un instant, le juge devina la scne.

--Les deux misrables auront parl de ma fille devant La Godaille... Ce
jeune homme connat mon secret, pensa-t-il.

Incapable de rien deviner, Camuflet, taquin par une curiosit monstre,
fit, on s'en souvient, cette proposition:

--Si je descendais questionner le concierge. Il n'est pas sans avoir vu
passer ces deux hommes dont l'un pourchassait l'autre.

Tout heureux de la permission accorde, le triple veuf prit son vol,
laissant M. Grandvivier dans la salle  manger. Alors le juge, qui,
devant un tmoin, avait dompt son dsespoir, se laissa tomber ananti
sur un sige en murmurant:

--Je voulais que la mort des deux complices enfermt dans leurs tombes
le secret de mon enfant... et voici,  cette heure, qu'il est connu d'un
autre!

Il demeurait plong en sa rverie douloureuse quand il en fut tir par
le bruit de la rentre de Cydalise. Aprs que les soins de Gontran lui
avaient fait reprendre connaissance, cette fille remontait chez son
matre.

M. Grandvivier se leva aussitt et quand Cydalise,  son appel, fut
arrive en sa prsence:

--C'tait lui, n'est-ce pas? demanda-t-il de cette voix sche et brve
qui faisait tressaillir toujours la domestique.

--Oui, dit-elle avec effort.

--Et vous parliez de mon enfant?

--Oui.

--Alors?

Cydalise parvint  matriser sa peur et rpondit:

--Alors est entr ce jeune homme qui nous coutait, et qui s'est
prcipit sur Alfred.

Cette simple phrase suffit  M. Grandvivier, qui, durant deux minutes,
resta muet, attachant sur la femme son regard aigu et froid. Ensuite,
d'une voix grave et lente:

--Cydalise, dit-il, quand vous tes venue me rvler le crime dont vous
avez t involontairement la complice, je vous ai promis que, le jour o
je n'aurais plus besoin de vous, je vous rendrais votre libert... Ds
ce moment, vous tes libre.

La Belle-Flamande avait donc pleinement raison quand elle appelait la
mfiance de son fils sur la facilit avec laquelle Cydalise paraissait
avoir oubli le: Je me vengerai! dont elle avait accompagn le dpart
d'Alfred  sa sortie de la chambre de mademoiselle Grandvivier. Prise
d'une haine froce pour l'amant qui l'avait trompe, avide de vengeance
tout en voulant laisser  un autre le soin de cette vengeance, elle
avait, le lendemain mme, tout rvl  M. Grandvivier.

A cet aveu qui lui brisait le coeur, une seule pense tait venue
au cerveau en fureur du pre. Loin d'aller demander  la justice la
punition du crime, c'est--dire d'apprendre  tous, par la publicit des
dbats, le malheur de sa fille, il avait rsolu de se faire justice en
tuant les deux coupables dont une seule parole pouvait perdre  tout
jamais son enfant.

Et, pourtant, il avait paru, non pas pardonner, mais vouloir faire grce
 Cydalise quand il lui avait dit:

--Si vous me servez sans que rien puisse avertir votre complice, je vous
pargnerai en laissant au ciel le soin de vous punir.

Mais, sous cette apparence de misricorde, le pre, implacable en son
projet de faire disparatre les deux auteurs du dshonneur de sa fille,
avait cach cette esprance sinistre:

--Je l'pargnerai, mais l'autre me dbarrassera de sa complice.

On comprendra donc, de reste, de quelle joie soudaine Cydalise avait t
saisie quand, tout  l'heure, son matre lui avait dit:

--Je vous avais promis que, le jour o je n'aurais plus besoin de vous,
je vous rendrais votre libert... Ds ce moment, vous tes libre.

Or, si elle devenait libre, c'tait que l'heure tait venue o il
n'allait pas faire bon pour le Tombeur-des-Crnes, et Cydalise tenait 
avoir mis promptement le large entre elle et celui dont, par vengeance,
elle avait amen la perte. Ce fut donc avec un empressement joyeux
qu'elle demanda:

--Puis-je partir sur l'heure?

--La soire est avance; pourquoi pas demain matin? objecta le juge.

Cydalise tait fille prudente. Le Tombeur-des-Crnes pouvait chapper
 la vengeance de M. Grandvivier et savoir qu'elle l'avait trahi. Alors
elle serait expose  un danger qu'il fallait prvenir en se mettant
vite  l'abri.

--Demain matin je serai dj en route, rpliqua-t-elle.

--Il ne vous en faut pas moins passer quelque part votre dernire nuit
 Paris. Pourquoi ne serait-ce pas sous mon toit, qui vous protgera
contre celui que vous voulez fuir? avana M. Grandvivier.

Cydalise se mit  sourire.

--Oh! oh! fit-elle, l o j'irai dormir ma dernire nuit, Alfred n'aura
pas l'ide de venir me chercher. Depuis que ce monsieur est devenu
baron, il a compltement oubli notre petite chambre dans la masure de
l'Impasse Turenne.

Etait-ce cela que le juge voulait lui faire avouer? Etait-ce qu'il ne
voulait pas insister plus? Toujours est-il qu'il termina en disant:

--Allez donc, ma fille.

Et il ajouta cette phrase  laquelle Cydalise, dans sa hte de dcamper,
eut le grand tort de ne pas faire attention, car elle lui sonnait
l'alarme:

--Qu'une heureuse chance vous protge!

Puis il regagna son cabinet o, cinq minutes aprs, arrivait La Godaille
qui, aprs avoir bien tourn et retourn, finissait par formuler cette
demande:

--Voulez-vous, monsieur, me faire l'honneur de m'accorder la main de
mademoiselle Grandvivier?

Le juge ne l'eut pas dj appris par Cydalise, que cette demande lui
aurait prouv que le jeune homme n'ignorait rien du pass.

Alors, on l'a vu en un prcdent chapitre, il tait venu droit 
Frdric Bazart et lui avait dit d'une voix qui frmissait d'une sorte
de honte:

--Ainsi vous savez?...

--Je sais surtout que vous avez besoin, vous et votre fille, d'un
dvouement profond, discret... qui vous venge.

A quoi, sans s'engager par une promesse, M. Grandvivier, au grand
tonnement de La Godaille, avait impos pour premire preuve  son
dvouement de montrer le plus grand calme,  leur premire rencontre,
devant le baron de Walhofer qu'il avait eu le tort de prendre pour un
saltimbanque surnomm le Tombeur-des-Crnes.

A peine le magistrat avait-il obtenu,  grand'peine, du jeune homme
le serment d'obissance, que revenait Camuflet de son enqute chez
le concierge en annonant qu'il ramenait avec lui M. de Walhofer. Il
s'tait rencontr avec le baron dans la loge du concierge, au moment o
ce dernier venait y dposer, pour M. Grandvivier, sa carte de digestion.
Il avait tant insist que le baron, qui ne voulait pas monter, avait
consenti  le suivre. M. de Walhofer tait dans le salon, attendant pour
pntrer dans le cabinet qu'il et t annonc par lui.

A cette nouvelle, M. Grandvivier s'tait dirig vivement vers la porte
de son cabinet pour recevoir le visiteur. Aussitt qu'il en eut dpass
le seuil, on entendit sa voix, affectueusement aimable, qui disait:

--Mille pardons de vous avoir fait attendre, monsieur de Walhofer!
Entrez donc par ici!

Si le baron ne pntra pas immdiatement dans le cabinet, ce fut que le
juge, sans y penser, lui barrait le passage, car, au lieu de cder
le pas  son visiteur, il tait demeur sur le seuil pour dire  son
domestique qui venait de pntrer dans le salon:

--Ah! vous voici de retour, Augustin.

--J'ai fait la commission de monsieur, annona le valet.

--Eh bien?

--Les deux rideaux de vitres sont  une fentre et la suivante est
ferme avec ses persiennes.

A cette singulire annonce, M. Grandvivier fit une rponse non moins
trange.

--Trs bien! dit-il. A bon entendeur salut!

tait-ce que cet entendeur tait Camuflet? Il faut le supposer, car,
aprs avoir dress l'oreille au nom d'Augustin, ds qu'il eut entendu
parler de rideaux et de persiennes, cette phrase le fit sourire et il se
frotta les mains en se disant:

--Bon! c'est pour ce soir!

Et se refrottant encore les mains plus nergiquement, en homme qui se
promet un heureux quart d'heure, il eut cette seconde pense:

--Je vais attacher  mon chenapan un grelot qui le fera courir loin.

Cependant M. Grandvivier, qui fermait toujours le passage au baron,
disait encore  son domestique:

--Augustin, allumez dans le fumoir. Vous nous y servirez du th.

Et, comme pris d'une ide subite, il reprit vivement:

--Ah! et vous nous dresserez une table de jeu!

Puis, tout aussitt, s'adressant au baron:

--Car, continua-t-il gaiement, puisque je vous tiens, mon cher monsieur
de Walhofer, j'espre que vous voudrez bien me donner une leon de jeu
comme celle que j'ai reue de vous le soir de mon dner.

En entendant le magistrat parler de jeu, La Godaille avait prouv une
surprise.

--Eh! eh! pensa-t-il, est-ce que M. Grandvivier va mettre en pratique
son talent  faire sauter la coupe?

Enfin le magistrat s'tait effac pour donner le pas au baron tout en
continuant d'une voix gaie:

--Ma foi! vous arrivez comme mare en carme, car, justement, ces
messieurs et moi, nous tions en train de parler de vous.

Du premier coup d'oeil, le Tombeur-des-Crnes,  son entre, avait
reconnu La Godaille. Involontairement il fit un pas en arrire. Mais il
tait un hardi coquin, habile  tout remarquer promptement. En voyant
son ennemi le regarder avec des yeux surpris, il devina qu'une chance
quelconque s'tait produite en sa faveur.

--Qu'est-il donc arriv qui fige sur place ce garon si dispos, il y a
une heure,  m'trangler? se demanda-t-il.

Ensuite, tout haut, en souriant:

--Vraiment, fit-il, vous parliez de moi? Et  quel propos?

Le magistrat montra La Godaille.

--A propos d'un bvue commise par ce grand nigaud ici prsent.

Puis, s'adressant  La Godaille:

--Hein! que vous disais-je? A prsent que voici M. le baron, vous pouvez
juger par vous-mme.

Pendant dix secondes, Frdric Bazart attacha sur le baron ses yeux
toujours effars de surprise et enfin, la mine penaude, la voix pleine
d'tonnement, finit par avouer:

--C'est  s'y mprendre.




                                 XV


La Godaille achevait  peine ces mots, que M. Grandvivier s'adressait
gaiement au baron:

--Vous ne comprenez pas? demanda-t-il.

--Je l'avoue, fit le baron.

--D'abord une question, reprit le juge toujours rieur. Vous est-il dj
arriv d'tre pris pour un autre? En un mot, vous doutez-vous que
vous avez, de par le monde, votre sosie, bref, un homme qui est votre
portrait tout crach?

Le jour qui tombait, en commenant  assombrir le cabinet, rendit
imperceptible le lger sourire de satisfaction qui avait effleur les
lvres du baron  ces paroles du magistrat.

--Ouf! je joue de chance! pensa-t-il.

Et il avait raison de le croire. Quand il avait t assailli par La
Godaille, il avait d'abord manqu de sang-froid et, dans le premier
effarement, il avait pris la fuite. Mais, lorsqu'il s'tait vu hors de
l'atteinte de son ennemi, la prsence d'esprit lui tait revenue. Il
avait compris qu'il fallait payer d'audace, reparatre immdiatement
chez le juge, faire face au danger en s'inspirant des circonstances pour
le parer.

--Si je tarde d'une minute, le Grandvivier ventera la mche... De
l'aplomb! de l'aplomb! s'tait-il dit.

Alors il tait revenu sur ses pas et, dans la loge du concierge, o il
tait entr pour dposer sa carte en feignant de croire M. Grandvivier
absent, mais dtermin  monter quand on lui aurait appris que le juge
tait chez lui, il s'tait rencontr avec Camuflet qui, faisant son jeu,
avait insist pour qu'il se prsentt chez le magistrat.

Et voil qu'au lieu d'avoir  ruser, il trouvait la besogne toute faite
par M. Grandvivier qui, loin d'tre prvenu  son gard, lui tendait
la perche en parlant d'un sosie. Donc le Tombeur-des-Crnes avait bien
raison de se dire:

--Ouf! je joue de chance!

M. Grandvivier avait poursuivi son explication:

--Apprenez donc, cher monsieur de Walhofer, que les vnements viennent
de le faire dcouvrir. Ma cuisinire a un amant. Or, par le plus
prodigieux des hasards, cet amant est prcisment l'homme qui vous
ressemble de point en point... un bateleur, je crois... assez mauvais
drle,  ce que m'affirme M. Frdric Bazart, que vous voyez.

Ce disant, le juge avait montr de la main au baron La Godaille faisant
toujours l'bahi, puis il avait continu:

--Entre M. Bazart et ce gibier de potence, il existe un vieux compte
 rgler. En se trouvant tomber tout  coup et  son insu dans le
tte--tte des amoureux, M. Bazart a reconnu son homme et il lui aurait
fait un mauvais parti si le gredin ne lui avait malheureusement chapp.

Le Tombeur-des-Crnes coutait, le sourire aux lvres, avec de petits
coups de tte.

--Mais, demanda-t-il, comment, en cette affaire, suis-je arriv sur le
tapis?

--Voil. Quand M. Bazart est revenu de sa poursuite inutile pour
s'excuser de la sorte d'esclandre qu'il avait caus chez moi, il m'a
voulu dpeindre son chenapan. Jugez de ma surprise en l'entendant me
faire votre portrait exact... J'en riais encore aux larmes quand on vous
a annonc.

Et, repris de rire, le juge ajouta:

--Ainsi, mon cher baron, vous tes averti qu'il existe un coquin qui
vous ressemble.

--Oui, c'est  s'y mprendre, rpta La Godaille, mais seulement au
premier abord... car, maintenant que j'ai vu monsieur le baron, je ne
saurais plus me tromper... Le Tombeur-des-Crnes est de taille moins
haute.

A ce moment, Augustin apparut et annona que le fumoir tait prt pour
les recevoir.

--A rester ici, nous finirions par ne plus nous voir le bout du nez.
Voici la nuit compltement venue, reprit M. Grandvivier en plaisantant.

Il cda le pas  M. de Walhofer en ajoutant:

--Montrez-nous la route, baron.

Alfred se dirigea vers le fumoir, suivi par La Godaille qui disait
rageusement:

--Je t'en ficherai du baron, moi,  notre premire rencontre dans un
petit coin!

Derrire eux, mais  distance, venaient le juge et Camuflet. Avant de se
mettre en marche, le magistrat avait souffl au triple veuf:

--Avez-vous t satisfait du rsultat de la commission faite par
Augustin, que,  votre demande, j'ai envoy examiner les fentres de
votre nouvel ami M. Ducanif?

--Oui, dit tout bas Camuflet, ces rideaux tirs et ces persiennes
fermes sont le signal convenu avec Ducanif pour me prvenir que c'est
aujourd'hui que les deux misrables, qui convoitent sa fortune, vont le
conduire  la campagne.

--O a?

--Oh! fit Camuflet avec une assurance moqueuse,  Billancourt, c'est
certain. J'ai trop vant au docteur certain caveau pour qu'il n'ait pas
eu l'ide de choisir la maison que je possde l-bas et que je laisse
inhabite.

--Alors, vous allez me quitter?

--Pas encore; il est trop tt.

Tout en parlant ainsi  voix basse, ils avaient gagn le fumoir, o les
avaient prcds le baron et La Godaille, auxquels Augustin offrait dj
leurs tasses de th.

Dtermin qu'il tait  brler le soir mme ses vaisseaux, en demandant
 M. Grandvivier la main de sa fille, le Tombeur-des-Crnes maudissait
la prsence des deux autres invits du magistrat.

--Ces deux-l vont me gner quand, si le pre rsiste, je ferai valoir
mes droits  ne pas tre refus, se disait-il en ttant dans la poche de
son gilet la boucle d'oreille vole  mademoiselle Grandvivier lors de
son crime.

Tout en dgustant son th  petites gorges, le juge vint  lui et, en
lui montrant la table de jeu:

--Savez-vous, baron, que vous tes un grand coupable? dit-il.

--Coupable... de quoi!

--Avec votre premire leon, vous m'avez donn la passion des cartes 
ce point que je suis devenu un enrag joueur.

--Oh! joueur  deux sous, dit, en plaisantant, le baron. Aussi peu
habile que vous tes encore, il serait maladroit  vous de risquer plus
forte somme.

L'amour-propre du juge parut se rebiffer.

--Cela vous plat  dire, articula-t-il schement. Tous ces jeux, qu'on
prtend si difficiles, ds qu'on en connat les premires rgles, ne
sont qu'une affaire de hasard qui, souvent, droute ceux qui se croient
les plus malins.

--Euh! euh! je ne suis pas de votre avis, appuya ironiquement le baron.

--Bah! bah! lcha le juge, je persiste dans mon dire. Tenez, je n'en
suis qu' ma premire leon et vous tes pass matre. Eh bien! que la
chance soit pour moi, je vous gagnerais, malgr mon inhabilet, jusqu'
votre dernier sou.

Cela avait t dit d'un ton si ridiculement assur que le baron crut
devoir le faire baisser d'un cran.

--Heureusement pour vous que je ne veux pas vous prendre au mot,
gouailla-t-il, car,  mille francs la leon, je vous prouverais que vous
avez encore besoin de longues tudes.

--Mille francs! rpta le juge. J'ai fait aujourd'hui une bonne oeuvre:
je ne sais ce qui me retient de me la faire rembourser par vous.

Le Tombeur-des-Crnes avait en poche les dix mille que lui avait donns
la Belle-Flamande. Et mme, n'et-il pas possd cette somme, qu'avec
une mazette de la force du magistrat il tait cent fois certain de
gagner. Il montra donc la table de jeu en disant:

--Ces messieurs sont tmoins que c'est vous qui exigez, pour ainsi dire,
que je vous rembourse votre bonne oeuvre.

M. Grandvivier sembla hsiter.

--Ah! ah! cher ami, vous tes moins brave! dit en riant Camuflet.

La plaisanterie parut avoir piqu la vanit de joueur du magistrat qui
vint brusquement s'asseoir devant la table de jeu en s'criant:

--Ma foi! je ne m'en ddis pas!

La Godaille avait suivi silencieusement la scne. En voyant le
Tombeur-des-Crnes tendre la main vers les cartes pour les battre, il
eut un imperceptible sourire.

--Voil un imbcile qui a bien gentiment mordu  l'hameon, pensa-t-il.

Et il se mit  suivre la partie, ses yeux attachs sur les mains du
juge, en professeur curieux de voir son lve pratiquer ses leons.

--Ah a! il a donc tout oubli! finit-il par se dire avec un tonnement
profond.

En effet, M. Grandvivier venait de perdre cinq parties conscutives, ce
qui fit que Camuflet lcha, en guise de conseil, au joueur malheureux:

--A ce train-l, mon ami, est-ce que votre bonne oeuvre ne vous est pas
encore revenue au double?

--Ah! non. Je n'en suis pas encore l, car j'ai donn vingt mille
francs, rpondit le juge que semblait avoir abandonn le sang-froid
ncessaire  tout joueur.

--Dsirez-vous que nous cessions la partie! proposa le
Tombeur-des-Crnes dont l'accent rimait mal avec les paroles, car il
accusait une sorte de piti insolente qui, loin de prcher la prudence,
piquait au vif l'amour-propre de son adversaire.

--Quitte ou double, articula nettement le juge.

Au fait, puisqu'il tenait un si gras pigeon qui s'tait offert  lui,
pourquoi Alfred ne l'aurait-il pas plum?

--Va pour cinq mille francs! dit-il.

Et une nouvelle partie commena.

Soudain La Godaille, dont le regard ne quittait pas les mains de M.
Grandvivier, prouva un petit tressaillement joyeux:

--Ah! ce coup-ci, a y est! se dit-il.

Et bientt le juge, gagnant cette partie, rentra dans son argent.

Comme bien des joueurs qui, quinteux dans la perte, ont le gain bruyant
et piaffeur, M. Grandvivier s'cria:

--Quand je vous disais que c'est l'affaire de ce hasard qu'on appelle
la veine!... Je sens qu'elle m'est venue. S'il me plaisait, je vous
gagnerais les vingt mille francs en question.

Cette morgue mritait une leon. Alfred montra les cartes en disant:

--Puisque vous tes si certain de gagner, je vous fais encore cinq mille
francs.

La donne, tire  la plus belle carte, appartint au juge.

--Bon! a y est encore! pensa La Godaille toujours au guet.

En trois coups, le Tombeur-des-Crnes perdit. A son tour, il pronona:

--Quitte ou double.

Sans rien dcouvrir de ce que La Godaille y voyait, Camuflet avait suivi
la partie, taquin par une curiosit qui s'tait tue tant que le juge
avait t en perte, mais qui parla quand le magistrat eut gagn cinq
mille francs.

--Peut-on savoir, cher ami, quelle bonne oeuvre vous a cot vingt mille
francs? lcha-t-il.

--Je ne vous l'ai pas dit? demanda M. Grandvivier tonn.

Alors, tout en rangeant ses cartes en sa main, il continua:

--Apprenez donc que Cydalise m'a quitt il y a deux heures. Je me suis
fait un cas de conscience de ne pas laisser partir, les mains vides,
cette fille dont la sant s'est dlabre  mon service. Je lui ai donn
vingt mille francs... Demain matin,  la pointe du jour, elle doit filer
pour la campagne...

Et se mettant  rire:

--Quant je dis filer, c'est que c'est le vrai mot, appuya-t-il,
car elle semblait avoir le feu  ses jupes, tant elle avait hte de
soustraire, elle et ses vingt mille francs, au mauvais drle qui est son
amant. C'est  ce point que, pour dpister ce ruffian, elle n'a pas mme
voulu passer sa dernire nuit ici... Elle est alle coucher dans une
chambre qu'elle a en ville... du ct de la rue de Turenne, je crois.
Demain elle sera loin et aura mis son magot hors de la porte des
griffes du vaurien.

Sur ce, M. Grandvivier qui, tout en parlant, avait continu de jouer,
abattit sa dernire carte en disant:

--J'ai encore gagn, mon pauvre baron. Vous en tes de vos dix mille
francs.

Le pauvre baron n'avait vu que du feu  cette partie qui achevait la
rafle des dix jolis billets donns par la Belle-Flamande.

Toute son attention tait reste tendue au rcit du magistrat. Au prix
d'un immense effort, il avait dompt la fureur qui lui tait monte
au cerveau  la nouvelle de la fuite de Cydalise, de cette allie qui
l'abandonnait.

Aussi, en mme temps que, la figure impassible et le geste calme, il
tirait de son portefeuille les cinq derniers billets perdus, la rage
sourde qui grondait en lui le faisait se dire:

--Ah! tu es alle te cacher dans notre taudis de la rue de Turenne!
Avant peu, nous compterons, la belle!

De plus en plus fanfaron dans sa victoire, M. Grandvivier venait de
s'crier tout goguenard:

--Je ne suis encore qu' la moiti de ce que j'ai donn  Cydalise.
Allons! monsieur de Walhofer, mettez-y un peu de complaisance,
compltez-moi la somme... Une dernire partie de dix mille... Risquez un
nouveau quitte ou double.

Alors la colre terrible qui couvait, chez le Tombeur-des-Crnes, contre
Cydalise, se tourna sur M. Grandvivier chantant trop son triomphe.

--Toi, mchant robin, je vais te rabattre ton caquet! pensa-t-il.

Et sa main se glissa vers la poche de son gilet o il avait plac
la boucle d'oreille vole, dans la nuit du crime,  mademoiselle
Grandvivier.

Le Tombeur-des-Crnes n'avait pas encore achev son mouvement quand
la pendule du fumoir, qui tinta dix heures, fit se lever brusquement
Camuflet.

--Je vous demande la permission de vous quitter, dit-il au juge en lui
tendant la main.

--Allez, cher ami, et rappelez-moi au bon souvenir de M. Ducanif que je
compte voir encore  ma table  son retour, rpondit tranquillement M.
Grandvivier.

--Je ne manquerai pas de lui faire votre commission, promit Camuflet
qui, aprs un double salut de tte aux deux autres assistants, gagna la
porte et disparut.

Dans ce qui venait d'tre dit, deux mots avaient sonn des mieux
suspects  l'oreille du baron surpris. D'abord le nom de Ducanif avait
veill son attention, puis le mot de retour l'avait alarm.--Ducanif
partait donc? Est-ce que Gustave et Hlose, plus alertes que lui qui
comptait avoir encore huit grands jours pour se retourner, allaient
lui brler la politesse en dcampant sans le prvenir, pour entraner
Ducanif et s'assurer sa dpouille sans avoir  la partager avec un tiers
maudit. Dans le cas actuel, c'tait affaire d'arriver au bon moment pour
tendre la main sur le portefeuille. Au plus petit retard, il risquait
de ne plus trouver ses particuliers qui, aprs leur coup fait, auraient
lev le pied avec les valeurs en poche.

--Sans ce Camuflet, j'tais flou, se dit Alfred.

Et, en pensant ainsi, il se croyait prvenu  temps. Demain, il leur
tomberait sur le dos et leur arracherait les marrons qu'ils lui avaient
tirs du feu.

Aussi fut-ce avec l'esprance de savoir par le juge le moment prcis
de ce dpart du lendemain qu'en guise de plomb de sonde il posa cette
question:

--M. Ducanif est donc  la veille d'un dpart?

--Ah! tiens! oui, fit le magistrat, c'est vrai, vous connaissez M.
Ducanif. Vous demeurez dans la mme maison.

--Prcisment. Mon appartement est au-dessous du sien.

Et, ramenant sa question sur le tapis, le Tombeur-des-Crnes continua:

--C'est pourquoi je m'tonne que M. Ducanif, qui me prend volontiers
pour confident, soit, sans qu'il m'en ait rien dit,  la veille d'un
dpart.

--Oh! oh! mieux qu' la veille; dites au jour ou, plutt,  la nuit d'un
dpart.

Le baron se redressa sur sa chaise  ces mots qui donnaient l'alarme 
sa croyance d'arriver, le lendemain, encore  temps.

Tout gaiement, le juge avait continu:

--Ducanif me parat avoir une bien grande envie de campagne, lui
qui part ce soir, pour ainsi dire en pleine nuit, quand il aurait pu
attendre  demain matin.

C'tait net, prcis. Il n'y avait plus pour le Tombeur-des-Crnes  se
leurrer.

--Si je n'arrive pas avant eux  Billancourt, je suis flibust, se
dit-il trangl par la colre.

Dame! il avait voulu chasser deux livres  la fois et voil qu'un des
deux gibiers menaait de lui chapper. Mais il tait encore temps, bien
juste temps, par exemple, de courir  celui qui allait tre  perte de
vue. Quitte  revenir, le lendemain, poursuivre l'autre livre.

Voil donc comment Alfred, qui allait mettre sous les yeux de M.
Grandvivier la boucle d'oreille de sa fille, laissa le bijou dans sa
poche, en se disant:

--Toi, tu ne perdras pas pour attendre!

En pensant ainsi, il esquissait le geste de se lever.

--Mais, fit le juge, vous oubliez que je vous dois une revanche. Vous
refusez donc mon quitte ou double?

--Vouloir rsister  votre chance de ce soir serait folie de ma part.

--Tant pis! lcha M. Grandvivier avec un dpit comique; je n'aurais
pas t fch de vous faire complter mes vingt mille francs donns 
Cydalise.

Ce nom, sur lequel avait pes le juge, raviva la mmoire du
Tombeur-des-Crnes sur la trahison de sa matresse.

--Encore un compte  rgler avant l'aurore! pensa-t-il.

Les pieds lui brlaient de partir. Une seule minute de retard pouvait
lui coter la fortune de Ducanif. Il fut donc aux anges quand M.
Grandvivier, de lui-mme, lui donna cong en disant:

--Je n'insiste plus, baron. C'tait cette revanche  vous offrir qui me
poussait  vouloir vous garder plus longtemps ici.

Et, aprs une poigne de main change, M. Grandvivier laissa partir le
Tombeur-des-Crnes qu'il reconduisit jusqu' la porte de l'appartement.

En revenant, il rencontra La Godaille qui gagnait htivement la sortie.

--O allez-vous donc, monsieur Bazart? demanda-t-il en tendant le bras
pour lui barrer le passage.

--Je veux suivre ce misrable.

--Dans quel but?

--Pour venger ses victimes.

Le magistrat n'tait plus le mme. A l'air enjou et aimable qu'il avait
montr au baron, avait succd, sur son visage, l'expression d'une joie
froce, celle du fauve qui flaire le sang.

Il clata d'un rire amer en disant:

--Laissez donc faire les vnements, ils vous vengeront mieux encore que
vous-mme.

Ensuite, montrant la porte qui s'tait referme derrire le baron, il
demanda:

--Savez-vous o va cet homme?

--Non.

--A la guillotine qu'il aura mrite cette nuit.

Et, se reprenant, il ajouta:

--A moins qu'il ne lui advienne une heureuse chance.

--Laquelle? fit La Godaille.

--Celle d'tre mort demain matin.




                                 XVI


Cependant le Tombeur-des-Crnes, frmissant de colre et d'impatience,
avait gagn le boulevard o il comptait prendre la voiture qui le
conduirait  Billancourt.

--J'arriverai trop tard! grinait-il.

Plus encore que la nuit o il avait suivi  la piste Gustave allant
visiter la masure de Billancourt, la chaleur tait touffante. De gros
nuages bas et noirs, saturs d'lectricit, annonant un prochain orage,
rendaient l'air  peine respirable.

Le baron, aprs vingt refus de cochers ne voulant pas accepter une aussi
longue course par cette temprature qui extnuait btes et gens, finit
par en trouver un qui, moyennant vingt francs de pourboire, consentit
 risquer son cheval. Il donna mme  Alfred la raison de son
acquiescement.

--Ce sera la dernire course de Bibi en ce bas monde. Vous allez jouir
de son reste, car, demain, l'quarrisseur doit venir le chercher.

Avec une pareille rose qui trbuchait tous les dix mtres, le chemin
dura fort  l'impatience du Tombeur-des-Crnes, nerv par ce vrai train
d'enterrement.

--Plus vite! plus vite! criait-il au cocher.

--Pas moyen d'aller plus vite,  moins que vous et moi nous nous
attelions  ma brouette, rpondait l'automdon qui, en prvision d'une
catastrophe, ayant exig d'avance le prix de sa course, n'avait nul
souci de contenter son voyageur.

--J'arriverai trop tard! se rptait Alfred en fureur.

Soudain, aprs une secousse, la voiture s'arrta et, alors, s'entendit
la voix apitoye du cocher qui disait:

--L! l! Adieu, mon pauvre Bibi!

--Qu'est-ce donc? fit le Tombeur-des-Crnes qui sortit de la voiture.

--C'est Bibi qui n'a pas eu la patience d'attendre l'quarrisseur!
annona le cocher.

En effet, la rossinante tait tendue sur la route, tue par cette
temprature suffocante qui avait eu raison de son dernier souffle.

Ils avaient dpass Grenelle.

Sur le quai dsert et  bientt prs de minuit, le fils de la
Belle-Flamande n'avait nulle possibilit de changer de voiture.

--J'achverai la route  pied, se dit-il.

Et il partit d'un pas alerte que, dans sa hte d'arriver, il fit bientt
plus prcipit et, enfin, auquel il finit par donner l'allure de la
course.

Au bout d'un quart d'heure, il dut s'arrter. La chaleur l'touffait et
une soif ardente lui desschait la gorge.

Il n'avait que quelques pas  faire pour venir se dsaltrer au bord
de l'eau. Mais c'et t sacrifier une minute et toute minute lui tait
prcieuse.

Il reprit donc sa course.

Enfin, haletant, tout ruisselant de sueur, trangl par la soif, il
atteignit la maison.

Une sorte de rauquement de joie se fit passage  travers sa gorge,
contracte par l'imprieux besoin de boire,  la vue des deux fentres
du rez-de-chausse dont les volets, disjoints par le temps, laissaient
filtrer des raies lumineuses.

--Ils y sont encore! bgaya-t-il tout pantelant d'une satisfaction
immense.

Et oubliant sa soif, qu'il pouvait tancher en descendant la berge, il
franchit d'un bond la haie de clture du petit potager au milieu duquel
se dressait la bicoque.

Quand, le lendemain de la nuit o il avait suivi Gustave, le
Tombeur-des-Crnes, muni d'une trousse d'outils, tait revenu, seul,
pour visiter la maison en plus ample dtail, son premier soin avait t
d'ajuster de vieilles cls, apportes par lui, aux diverses serrures de
la cassine. Il s'tait ainsi mnag une entre pour l'heure o il aurait
 surprendre ses ennemis. Afin d'avoir ce trousseau de cls sous la main
au moment opportun, il l'avait cach sous une pierre, dchausse par le
temps, de la margelle du puits.

Donc il marcha droit au puits pour retirer son dpt. Comme il se
penchait sur la margelle, la fracheur de l'eau qui monta jusqu' lui
lui rappela sa soif.

--Ouf! fit-il, je boirais bien un coup!

Mais il avait plus press. Ce coup, il le boirait, tout  l'heure, 
fter son triomphe et, alors, il lui serait vingt fois plus agrable.

Bien lui en avait pris de se munir de cls, car il trouva la porte
d'entre intrieurement ferme. Aprs avoir bien silencieusement fait
jouer la serrure, il pntra dans le couloir desservant les pices
latrales et conduisant,  son extrmit,  l'escalier de la cave.

Alors, de sa poche o, en vue de faire face aux situations prilleuses
et inattendues qui pouvaient rsulter de son existence de coquin, il
le tenait perptuellement  poste fixe, il tira un long couteau qu'il
ouvrit.

Puis, la lame au poing, il couta.

Nul bruit ne se fit entendre.

Ce silence l'alarma. Le coup tait-il dj fait? Dans leur prcipitation
 fuir, aprs le crime, Gustave et Hlose taient-ils partis en
oubliant d'teindre les lumires?

Bien doucement, il poussa la porte de la premire chambre de gauche.

--Oh! oh! se dit-il, voici qui tombe  pic pour moi.

Sur une table, qui portait une bougie, se voyaient trois verres, une
carafe et une bouteille de sirop de groseille entame. Cabillaud,
Hlose et leur victime avaient d se rafrachir, car deux des trois
verres,  demi vides de leur contenu, tmoignaient que deux personnes
y avaient port leurs lvres. Quant au troisime verre, encore rempli 
bord, il attendait toujours son buveur.

La main avide du Tombeur-des-Crnes altr se porta vers ce verre. Il
l'avait dj approch de ses lvres quand, soudain, il s'arrta:

--Eh! eh! minute! fit-il. Si c'tait de la mort-aux-rats! Mfions-nous!
Le sage l'a dit: Dans le doute, abstiens-toi.

Malgr la soif qui le torturait, il remit le verre sur la table.

Mais, en le posant, un spectacle sinistre attira son regard. De l'autre
ct de la table, gisait, tendu sur le carreau, tout raide et immobile,
le corps de ce pauvre Ducanif.

--Tiens! ils l'ont expdi! se dit-il sans la plus mince piti.

Et cette dcouverte lui fit aussitt deviner ce qu'taient devenus le
docteur et Hlose.

--Si le cadavre de Ducanif n'a pas encore disparu, pensa-t-il, c'est
qu'ils sont dans la cave, en train de dboucher l'ouverture du caveau.

Alors, serrant plus fort son couteau en sa main, il ajouta avec un
mauvais sourire:

--Allons les voir.

A son troisime pas dans la direction de la cave, il se retourna pour
revenir vers la table et,  nouveau, il prit le verre plein.

--Si Ducanif est tois, c'est qu'un des deux verres  demi vids
contenait la drogue. Un d'eux a t celui du dfunt, l'autre a t vid
par Hlose ou le docteur pour encourager le bonhomme  se fourrer le
mauvais lolo dans le torse... Donc ce troisime verre plein est bon 
boire.

En vertu de ce raisonnement des plus justes, le Tombeur avala avec
dlices la boisson.

--Eh! a fait du bien par o a passe! ricana-t-il tout heureux d'avoir
calm sa soif.

Ensuite il reprit son couteau qu'il avait pos sur la table et,
enjambant le cadavre de Ducanif, il rpta:

--Allons les voir!

Ce n'tait pas le moment d'avoir des sabots. Aussi, marchait-il si
lgrement que le trot d'une souris,  ct de son pas, et t bruyant.

Au milieu de l'escalier, l'tonnement le fixa sur place.

--Est-ce qu'Hlose en est, maintenant, aux regrets de ce qui est
fait?... Il est un peu tard pour s'en dsoler, murmura-t-il.

En effet, des profondeurs de la cave, montait, pas encore distincte en
ses paroles, la voix d'Hlose dont l'accent tait dsespr.

Hlose avait tout droit de se dsesprer, car le Tombeur-des-Crnes,
quand il eut continu de descendre l'escalier, s'arrta, clou par la
surprise sur la dernire marche, en l'entendant qui disait:

--Je t'en supplie, Gustave, accorde-moi la vie!... Sauve-moi et je
t'abandonne ma part du portefeuille.

Et, du coin obscur o il se cachait, le Tombeur-des-Crnes,  la lueur
de la bougie qui clairait la cave, voyait la cuisinire se tordant sur
le sol aux pieds du docteur.

--Sauve-moi! rptait-elle.

--Impossible! ricanait cruellement Gustave. Si je te donnais le
contrepoison en croyant  tes belles promesses, ta premire pense,
demain, serait de te venger, et, quitte  te perdre avec moi, tu irais
me dnoncer... Non, non, les choses sont bien telles qu'elles sont.

--Ingrat! lche! sclrat! gmissait la cuisinire.

--Oui, tout ce que tu voudras, except imbcile... Ah !
t'imaginais-tu, ma fille, que je serais assez bte pour partager, quand
ta mort assure compltement ma scurit?

En accentuant ses paroles d'un rire cruel, Gustave poursuivit:

--Comment! toi, une fine mouche, tu as pu t'imaginer que je ne
profiterais pas des circonstances que les vnements ont rendues si
favorables pour moi? Tiens, coute mon plan: Au lieu de jeter tout 
l'heure ton corps dans cette seconde cave, je le remonterai l-haut et,
sur un mme lit d'une des chambres  coucher de la maison, je l'tendrai
avec celui de Ducanif... Sur une table,  votre chevet, je placerai les
deux verres  demi vids par vous... et, plus tard, quand on dcouvrira
vos cadavres couchs cte  cte, les journaux ne manqueront pas de
rpter  l'envi: _Encore un double suicide par amour! Le sieur Ducanif,
mari et pre de famille, s'tait pris pour la fille Hlose Blanchon,
sa domestique, d'un violent amour qui, du reste, tait partag. Le
mariage de Ducanif rendant toute union impossible entre les deux
amants, ils avaient rsolu d'en finir ensemble avec la vie. Ils ont t
s'empoisonner dans une petite maison de Billancourt o leurs cadavres
ont t dcouverts sur le mme lit, se pressant en une treinte suprme.
En plus des deux verres  demi pleins de poison qui ont t retrouvs
auprs du lit le suicide est amplement prouv par la prcaution de
Ducanif qui, en haine de sa femme, avait pris soin, avant de mettre son
dessein  excution, de dnaturer sa fortune. On est en droit de croire
que le malheureux, pour que sa veuve ne pt rien avoir aprs lui, aura
brl tous les titres au porteur que, dans la quinzaine ayant prcd
son trpas, il avait changs contre ses biens fonds._ Puis les journaux
ajouteront: _Encore une preuve  l'appui de la ncessit de rtablir le
divorce!_ Et tout sera dit.

A la pense de cet avenir qu'il prdisait  sa victime, le docteur, pris
d'une joie insense, frappa sur le revers de son habit, en poursuivant
d'une voix fbrile:

--Et cette fortune en portefeuille, que j'ai l dans ma poche, j'en
jouirai seul, bien seul, sans avoir rien  craindre de ta vengeance ou
de tes dnonciations.

Puis avec une ironie sauvage:

--Dame! fit-il, sois juste, ma belle, il me fallait bien prendre mes
prcautions contre toi, puisque tu as toujours refus d'crire cette
lettre que je te demandais pour ma garantie.

Sans plus remuer qu'une statue, le Tombeur-des-Crnes, dans son coin
obscur, avait cout.

--Ah! tu as le portefeuille en poche! Bon  savoir! avait-il pens en
ttant du doigt la pointe de son couteau.

Ensuite, en apprciateur expert de la conduite du mdecin:

--Un garon d'imagination, le Gustave, se dit-il encore. Son ide de
supprimer Hlose au dernier moment a son prix... C'est pourtant vrai
que les journaux conteront la chose de cette manire!... Seulement le
magot de Ducanif profitera-t-il  ce bon Gustave? Heu! heu! j'en doute!
Je parierais pour moi.

Supposant qu'il ne perdrait pas  attendre et, surtout,  couter
encore, le Tombeur-des-Crnes garda son immobilit.

Sous l'effroyable douleur qui lui dchirait les entrailles, Hlose,
accroupie sur ses talons, essayait vainement de se relever.

--La vie! rends-moi la vie! suppliait-elle d'une voix saccade par la
torture. Oh! si tu savais comme je souffre.

A trois pas de la mourante, car il craignait qu'en son agonie elle ne
s'attacht  lui, Gustave, implacable, la regardait se tordre sans la
moindre piti.

--Tu souffres, ma fille? rptait-il avec une ironique compassion. Comme
pour Ducanif, ce doit tre l'affaire d'une heure... Il t'en reste encore
pour dix minutes... Donc, un peu de patience!

Comprenant qu'elle tait dfinitivement perdue, Hlose adressa cet
appel  la compassion de son amant:

--pargne-moi au moins les dernires souffrances en me fendant la tte
d'un coup de cette massue, dit-elle en montrant la pice de bois, reste
de l'ancien chai, dont le docteur,  sa premire visite  la masure,
s'tait servi pour dblayer la pierre du second caveau.

Mais,  cette grce qui lui tait demande, Gustave rpondit de son mme
ton impitoyable:

--T'assommer, ma fille, c'est--dire laisser sur ton cadavre une
marque qui,  l'enqute de la justice, dmentirait la supposition de
suicide?... Oh! que non pas!!!

Et, allant s'appuyer sur la muraille, il regarda, sans plus parler,
l'agonie de sa matresse qui se tordait sur le sol en d'effroyables
convulsions.

Bientt le corps se raidit sous l'treinte d'une crise suprme. Ce fut
tout. Hlose tait morte!!!

Gustave, alors, s'approcha du cadavre et, prenant la lumire, il se
courba pour examiner le cadavre de sa victime.

--L! fit-il, le drame est fini.

--Moins l'pilogue, cria aussitt une voix derrire son dos.

C'tait le Tombeur-des-Crnes qui, d'un bond de tigre, venait de
s'lancer sur lui. Avant que le docteur et eu le temps de se redresser,
son assaillant lui avait plong son couteau entre les deux paules.

A cette terrible blessure, qui avait tranch la moelle de la colonne
vertbrale, Gustave s'abattit foudroy sur le sol.

--Eh! eh! la mre avait raison quand elle me disait que celui qui
a chauff le four n'est pas toujours celui qui enfourne, ricana le
Tombeur-des-Crnes qui, en mme temps, retirait de la poche du mort le
portefeuille contenant la fortune de Ducanif.

Quand il l'eut empoch, il ajouta:

--Toi, mon brave docteur, je vais te cacher dans le second caveau. Quant
aux deux autres, je me garderai bien de rien changer  ton ingnieuse
ide de les tendre sur le mme lit pour faire croire  un double
suicide par amour.

Alors, s'aidant du morceau de bois, comme jadis il l'avait vu faire 
Gustave, il dbarrassa la dalle du second caveau et, l'ouverture faite,
il lana le cadavre du mdecin dans le trou bant  ses pieds.

--Ni vu ni connu, je t'embrouille, murmura-t-il tout joyeux et pitinant
la terre dont il avait recouvert la dalle remise en place.

Puis il vint au cadavre d'Hlose et se pencha pour le soulever en
disant:

--Allons!  ton tour, la princesse! Au dodo prs de ton Ducanif.

Mais,  ce moment, la bougie qui l'clairait, arrive  bout de mche,
s'teignit brusquement.

Rien n'tait plus facile au Tombeur-des-Crnes que d'emporter la morte
sur ses paules et, dj, il avait enlev le corps, quand une pense de
prudence le lui fit remettre  terre.

--Non pas, non pas! fit-il vivement. A l'emporter ainsi dans
l'obscurit, je risque de heurter le corps  des angles de muraille et,
par consquent, de laisser aux soupons de la justice ces marques dont,
tout  l'heure, parlait cet avis Gustave.

A ttons, il regagna le pied de l'escalier en se disant:

--Montons l-haut chercher une autre bougie... celle qui claire la
chambre o est tendu Ducanif... Pour ce qu'elle lui sert, il ne m'en
voudra pas de la lui prendre, le bonhomme trpass.

Car il avait l'humeur  la plaisanterie, le cher Alfred, tant il
exultait de joie devant son incontestable russite. A peu de frais, sans
aucun effort d'imagination, puisqu'il n'avait qu' suivre le plan de
Gustave, sans que rien pt l'accuser plus tard, il allait se trouver 
la tte de cette belle fortune que contenait le portefeuille qu'il avait
en poche.

Aussi sa figure tait-elle souriante quand il poussa la porte derrire
laquelle il s'attendait  trouver, gisant  terre, le dfunt Ducanif
qu'il comptait porter sur un lit.

Par malheur, ici-bas, nul bonheur n'est complet. Alfred en eut la preuve
incontestable  la vue du spectacle, aussi dsagrable qu'inattendu, qui
frappa ses regards lorsqu'il pntra dans la chambre.

Feu Ducanif, des mieux portants, debout derrire la table qui lui
faisait rempart, l'attendait un revolver dans chaque main.

Et le dfunt, sans attendre un mot, fut le premier  prendre la parole
en disant d'une voix moqueuse:

--Permettez-moi, monsieur le baron, de vous offrir mes civilits.

Or, au geste qui accompagnait ces mots, geste qui consistait  mettre
ses revolvers en ligne, Alfred comprit que les civilits qui lui taient
offertes allaient se rsumer en deux balles de plomb.

Tirer son couteau qu'il avait remis en poche, il n'en avait pas le
temps, et puis c'tait le jeu du pot de terre contre le pot de fer.
Avant que sa lame ft au clair, il aurait le corps trou par les
malsaines drages de plomb.

Il fallait donc fuir, et par le chemin le plus court, c'est--dire par
la fentre qui se trouvait avoir t ouverte par Ducanif.

D'un saut prodigieux, l'ancien saltimbanque retomba sur ses pieds dans
le jardin, pendant que les deux balles de Ducanif se logeaient dans un
mur de la chambre.

Mais les coups de feu avaient donn l'veil. Du ct du puits partit une
voix, que le fuyard reconnut pour appartenir  Camuflet, qui criait:

--En voici un qui s'chappe! A vous! Arrtez-le au passage!

A cet appel, Alfred vit, de divers coins, surgir plusieurs individus qui
se prparaient  lui barrer la retraite.

--Oh! oh! la police! se dit-il en retrouvant aussitt son audace et en
tirant son couteau.

Il y eut un petit temps d'arrt avant l'attaque qui suffit au
Tombeur-des-Crnes pour entendre cet avis gouailleur que, de la fentre
de la masure, lui adressait Ducanif:

--Monsieur le baron, si vous aimez la lecture des vieux journaux, mon
portefeuille, que vous emportez, en est rempli.

Un effroyable juron s'touffa entre les lvres du Tombeur-des-Crnes
guettant l'arrive sur lui des agents de police.

La partie n'tait pas gale. Que pouvaient quatre agents contre un homme
rompu  tous les exercices d'agilit, dou d'une merveilleuse souplesse?
Alfred commena par piquer droit pour masser ses quatre ennemis  sa
rencontre. Alors, faisant un brusque crochet, il fila sur sa gauche
par le passage dbouch, franchit la haie et, sur la berge, entama une
course d'une telle rapidit qu'au bout de cent mtres ses poursuivants
renonaient  chasser plus loin un gaillard qui paraissait avoir des
ailes aux talons.

Tout en fuyant, le Tombeur-des-Crnes faisait ses rflexions qui ne
rappelaient en rien la joyeuse humeur qui le possdait lorsqu'il tait
remont de la cave.

Ainsi il avait tu un homme pour un tas de vieux journaux. Et la police,
qu'il venait d'viter, allait se lancer sur ses traces.

Il fallait donc fuir, au plus vite, sur l'heure, gagner sans retard
la frontire. Mais, pour fuir, besoin urgent lui tait d'argent, et il
n'avait pas le sou.

--Maudit soit le juge! gronda-t-il au souvenir des dix mille francs que
lui avait rafls M. Grandvivier au jeu.

Mais, au nom du magistrat, un autre vint frapper son souvenir.

--Cydalise! fit-il. Elle a reu vingt mille francs de son matre!

Et, en mme temps, il se rappela que M. Grandvivier, en parlant de sa
gnrosit, avait annonc que Cydalise, pour se soustraire  la rapacit
de son amant, avait t passer sa dernire nuit dans une chambre qu'elle
avait du ct de la rue de Turenne.

Il fut soudainement arrt en sa course et ses rflexions par une voix
qui lui criait:

--Est-ce moi que vous venez chercher? Eh bien? avez-vous pris vos gueux?
Avez-vous besoin de ma guimbarde pour les emballer?

Ce questionneur tait un cocher qui, tout en parlant, montrait sa
voiture stationnant sur un bas-ct de la route.

Cela suffit  Alfred pour comprendre que cette voiture avait amen la
police et que le cocher le prenait pour un des agents.

En une seconde, il fut dans le fiacre.

--Vite! vite! en route, mon brave! Marchons sur Paris jusqu' ce que
nous rencontrions une autre voiture que je prendrai pour vous laisser
revenir  votre poste... Notre commissaire vient d'tre dangereusement
bless par un de ces gredins. Je suis envoy pour ramener son mdecin.

--Alors, je vais fendre l'air, promit le cocher qui, remontant  la hte
sur son sige, fouetta vigoureusement ses deux chevaux.

La voiture tait  peine en route quand le Tombeur-des-Crnes se sentit
secou dans tout son tre par un frisson trange.

--Qu'est-ce donc? Est-ce que la peur va me rendre malade? se
demanda-t-il avec tonnement.

Le malaise fut tout passager.

Le Tombeur-des-Crnes n'y pensait dj plus quand,  l'entre dans
Paris, la voiture s'arrta. Immdiatement le cocher descendit et vint
ouvrir la portire en disant:

--Nous voici devant une station de voitures de nuit. Vous pouvez changer
de fiacre. Moi, je retourne  Billancourt rejoindre vos camarades.

Et le digne cocher, aprs avoir vu son voyageur prendre un autre
vhicule, repartit plein de la croyance qu'il venait de voiturer un des
agents de police.

Dans cet autre fiacre qui le menait rue de Turenne, le Tombeur eut
un terrible mouvement de rage quand, ayant eu l'ide d'ouvrir le
portefeuille vol sur le cadavre de Gustave, il le trouva gonfl de
vieux journaux, comme le lui avait annonc Ducanif. C'tait donc pour
un pareil butin qu'il avait jou la partie qu'il venait de perdre et qui
menaait de le mettre sous la griffe de la police, s'il ne prenait pas
vivement l'avance.

Heureusement, Cydalise, sur ses vingt mille francs, allait lui fournir
les moyens de fuir.

--Il faudra qu'elle me donne dix mille francs, commena-t-il par se
dire.

Puis, en pensant qu'elle avait voulu lui chapper:

--Non, quinze, gronda-t-il.

Enfin, l'apptit, suivant le proverbe, lui venant en mangeant:

--Tout! je veux tout! J'ai  me venger de cette tarpiaude maudite!
grina-t-il en serrant les poings.

Soudain, sa face, que convulsait la colre, se contracta sous une
nouvelle expression, celle d'une douleur aigu.

En mme temps qu'un nouveau frisson le secouait, il avait senti comme
une pointe de feu lui traverser les entrailles.

Cette fois encore, la crise n'eut que la dure de l'clair.

--A courir comme un livre pourchass  outrance, je me serai dmoli
la rate, se donna-t-il pour motif, en essuyant la sueur froide que
l'intensit de la souffrance avait fait perler sur son front.

Quand la voiture parvint  destination, il restait juste  Alfred de
quoi payer la course.

Aussi, tout en attendant que la porte s'ouvrt  son coup de sonnette,
il pensa aux vingt mille francs de Cydalise. Tout  l'heure, il
descendrait le gousset amplement garni pour la fuite.

Aprs avoir tir le cordon, le pipelet avait pass tout  la fois, par
le large vasistas de sa loge, sa tte garnie d'un bonnet de coton et sa
main arme d'une lumire. Il voulait se rendre compte de qui rentrait si
tardivement. Il avait l'apostrophe aux lvres contre ce locataire qui le
rveillait en plein premier somme. A la vue du Tombeur-des-Crnes, dont
il faisait son dieu, la parole lui coula plus douce que miel.

--Eh! c'est ce cher monsieur Alfred! Comme il y a longtemps que je n'ai
eu le plaisir de...

Il s'arrta brusquement pour regarder le visage du beau blond
qu'clairait la chandelle, puis il demanda vivement:

--Est-ce que vous tes malade?

--Moi!  quoi voyez-vous a?

--Vous tes ple comme un mort et vous avez les traits tout tirs.

--Allons donc! je ne me suis jamais mieux port!

Et comme il savait que le temps lui tait compt trop juste pour qu'il
le perdt en bavardages, il gagna le pied de l'escalier en ajoutant:

--Reprenez votre somme, mon vieux. Si j'ai  repartir cette nuit, je me
tirerai le cordon.

Malgr ce qu'il venait d'affirmer sur sa sant, Alfred tait oblig
de s'avouer qu'il se passait en lui quelque chose d'anormal. La sueur
froide, qu'il avait essuye dans le fiacre, avait reparu, lui inondant
le visage. Tout  l'heure, en quittant la banquette de la voiture pour
mettre pied  terre, il s'tait senti les jambes faibles et le corps
tout courbatu. En somme, il lui avait fallu faire une telle dpense de
forces pour ces bondissements qui l'avaient soustrait aux griffes des
agents de police que cela lui expliquait son tat de fatigue gnrale.

--Une bonne nuit me remettra, se dit-il en montant l'escalier.

Oui, mais, cette bonne nuit, il lui fallait aller la passer en Belgique,
et, pour ce, il tait urgent de prendre le premier train du matin. Alors
une crainte lui vint: Cydalise allait-elle s'excuter de bonne grce?
Au lieu de lcher son argent, ne pouvait-elle pas se rebeller, appeler 
l'aide?

A cette supposition d'une rsistance de Cydalise, une pense sinistre
monta au cerveau du Tombeur-des-Crnes qui, en palpant la poche o se
trouvait son couteau, murmura:

--Tant pis pour elle!

Il continua  monter l'escalier d'un pas qui s'alourdissait de plus en
plus.

Dix marches le sparaient encore de la chambre de Cydalise, quand,
soudainement, il se cramponna des deux mains  la rampe, en touffant un
cri de souffrance.

La mme douleur venait de lui traverser les entrailles, mais plus aigu
encore et plus prolonge. Nanmoins il se raidit contre le mal et, aprs
une minute de repos, il parvint  la porte de sa matresse.

D'un coup de poing, il branla la porte.

Comme Cydalise tardait  paratre, il pronona d'une voix brve, sche,
pleine de menaces:

--Ouvre donc!

Cette voix, Cydalise la connaissait trop bien. Elle savait quelles
temptes de colre elle prsageait.

D'un saut, elle sortit du lit o le coup de poing sur la porte l'avait
rveille en sursaut et elle vint ouvrir, mais le sourire aux lvres, la
parole douce, cherchant  conjurer l'orage.

Sitt entr, le Tombeur-des-Crnes avait rencontr sous sa main une
chaise sur laquelle il s'tait laiss tomber rompu, ananti.

Cependant Cydalise allumait une bougie en modulant de son ton le plus
gentil:

--Oh! que c'est donc aimable  mon chri d'tre venu faire une surprise
 sa louloute!... Qui donc t'a appris que je couchais cette nuit ici?

Elle ne se sentait gure  l'aise, la chre fille. Mais, la lumire
faite, son inquitude se mtamorphosa en pouvante  la vue du visage de
son amant. Sa voix caressante devint aussitt un bgayement effray.

--Qu'as-tu? demanda-t-elle avec effort.

--J'ai tu le docteur Gustave. La police est  mes trousses, il me faut
fuir. J'ai besoin d'argent, pronona Alfred.

C'tait laconique, mais cela valait un long discours pour Cydalise qui,
prenant sa robe sur le pied du lit, en fouilla la poche en disant:

--J'ai deux cent trente francs, ils sont  toi.

Le Tombeur-des-Crnes se leva, vint  elle, et la regardant dans les
yeux:

--Il me faut vingt mille francs, dit-il lentement.

Dans cette position qui lui mettait sous le regard le visage de son
amant, Cydalise remarqua encore les traits dcomposs d'Alfred.

--Il est ivre, pensa-t-elle.

Et se mettant  rire:

--Vingt mille francs! rpta-t-elle. Tu ne demandes pas  moiti, mon
chat. Tu sais bien que je n'ai pas une telle somme.

--Tu mens! appuya le Tombeur-des-Crnes. Tu mens, car tu les possdes.

--Dcidment, il est pochard comme vingt Polonais, se dit encore la
cuisinire.

Et d'une voix qui se fit chatte:

--Si nous nous couchions, mon chien? Demain nous reparlerions de cela...
 jeun, proposa-t-elle.

Mais le Tombeur-des-Crnes lui posa une main sur l'paule et pendant
que, de l'autre, il fouillait dans la poche o se trouvait son couteau:

--Je veux les vingt mille francs que, ce soir, t'a donns M. Grandvivier
quand il t'a congdie, dclara-t-il.

Bien persuade que son amant tait pris de vin et, par consquent,
n'ayant plus peur, l'ex-cuisinire partit d'un franc clat de rire et
s'cria:

--O diable as-tu pch une ide de ce calibre-l? Que je sois plus
grle qu'une cumoire si mon grigou de bourgeois m'a donn un fiferlin
de plus que mon d!

Sans mot dire, le Tombeur-des-Crnes marcha vers la porte et, quand il
s'y fut adoss pour fermer la retraite  sa matresse, il ouvrit son
couteau et rpta:

--Je veux les vingt mille francs du Grandvivier.

Ton, pose et couteau taient d'une si terrible loquence que Cydalise
en demeura paralyse par une indicible terreur. Le rire lui tait rentr
dans sa gorge, si fort contracte par l'effroi qu'il n'en pouvait plus
sortir une seule parole.

--Si tu refuses encore, je trouverai la somme dans cette chambre...
quand je t'aurai tue.

Le paroxysme de l'pouvante galvanisa la langue de la femme qui parvint
 s'crier:

--Je n'ai rien reu!

Alors l'un et l'autre se regardant, il y eut entre eux un instant de
silence pendant lequel une horloge du voisinage tinta quatre coups.

Quatre heures du matin! Et, s'il voulait fuir  temps, deux heures 
peine restaient  Alfred pour prendre le premier train qui l'emporterait
en Belgique.

--Consens-tu  me donner la somme? articula-t-il d'un ton d'impatience
froce.

Comme Cydalise, dont la voix tait  nouveau trangle, ne rpondait
pas, il bondit sur elle et lui plongea son couteau dans la gorge.

La blessure tait horrible. Le larynx tranch ne permettait plus
aucun cri  la victime. Ses deux mains serres autour de son cou, elle
cherchait  arrter le sang qui filtrait  travers ses doigts. Encore
debout, adosse au bois de la tte de lit qui la soutenait, elle dardait
ses yeux fous de douleur sur son amant.

Tout  coup elle le vit chanceler en treignant son buste de ses mains
convulsives, tout pantelant d'une torture effroyable.

Cette fois la souffrance revenait, non plus passagre, mais continue,
intense, terrible; si pouvantable que le Tombeur-des-Crnes, aprs
avoir vainement tent de se retenir aux meubles, s'abattit sur les
genoux.

Alors le souvenir lui revint de ce verre d'eau de groseille qu'il avait
bu avec tant de plaisir  Billancourt, devant le cadavre de Ducanif,
quand il tait entr dans la maison.

Ne pouvant mme plus se tenir sur les genoux, il roula de son long sur
le plancher, en se disant avec une fanfaronnade cynique devant la mort
qui arrivait:

--Pour une fois que j'ai bu du sirop de groseille... pas de chance!

Et il expira dans une dernire convulsion.

Cydalise, dont la vie s'chappait avec son sang, eut encore la force
de se traner jusqu'au cadavre de son amant. Comme le chien qui
vient mourir sur le corps de son matre, elle s'tendit prs du
Tombeur-des-Crnes et, aprs avoir pos sa tte sur la poitrine du mort,
elle retira de son cou ses deux mains qui comprimaient sa blessure.

                              * * * * *

Le lendemain Ducanif faisait sa dposition devant le juge d'instruction.
Aprs avoir racont par le menu tout ce qui avait prcd son arrive 
Billancourt, il termina en disant:

--Avant de m'attirer dans le guet-apens, le docteur avait garni la
masure d'un peu de meubles et de matriel pour ne pas veiller
mes soupons. Vous vous complterez petit  petit. J'ai par
 l'indispensable, me dit-il pour m'expliquer l'insuffisance de
l'ameublement de la salle  manger dans laquelle il m'avait tout d'abord
introduit.

Il faisait une chaleur torride.

A peine assise devant la table, Hlose se plaignit de la soif. Le
docteur ouvrit le buffet, y prit trois verres et en posa un devant
chacun de nous.

Puis il retourna au buffet:

--Pas une goutte d'eau! dit-il en nous montrant la carafe vide qu'il
venait d'en tirer.

Il la passa  Hlose pour qu'elle allt l'emplir  la cuisine.
Cependant il me tournait le dos, le nez dans le buffet, m'nonant
l'approvisionnement de liquides.

--Que vous plat-il? demandait-il. Nous avons vin, cassis, eau-de-vie,
sirop de groseille.

Il ne pouvait me voir. J'en profitai pour changer le verre qu'il
m'avait donn contre le sien en rpondant:

--Va pour la groseille!

Avec la carafe rapporte par Hlose, le docteur fit le mlange d'eau
et de sirop et remplit les verres.

--A nos amours! fit alors Hlose comme nous portions le verre  nos
lvres.

Alors le docteur reposa le sien plein sur la table en disant en riant:

--Oh! si vous buvez  vos amours, j'attendrai pour boire qu'un second
toast me concerne un peu mieux.

Une demi-heure aprs, je feignais de me tordre empoisonn, puis je
roulais sur le plancher.

--Vite, jetons-le dans le caveau! conseilla Hlose impatiente.

--Allons d'abord, dans la cave, desceller la dalle du second caveau.
Nous remonterons ensuite pour prendre le corps, proposa le docteur aprs
m'avoir vol mon portefeuille.

Et ils descendirent dans la cave. Si, moins confiants en leur ruse, je
les avais vus prts  changer leur plan, j'aurais, d'un coup de feu de
mes revolvers, donn le signal  M. Camuflet et aux agents de police
amens par lui et qui cernaient la maison.

Hlose et son amant venaient de s'loigner et je me prparais  me
relever, quand un lger bruit me fit garder mon immobilit.

Alors entra un troisime personnage que je reconnus pour le
Tombeur-des-Crnes, le faux baron belge.

Lui aussi, parut-il, avait une soif intense. Il saisit d'abord le
verre laiss plein par le docteur, puis il hsita  le boire, enfin, se
dcidant, il en avala le contenu.

Le juge avait laiss parler Ducanif. A ce moment, il l'interrompit pour
dire:

--J'ai une observation  vous faire sur un point que je ne comprends
pas.

Et le juge prsenta son observation:

--Mais, dit-il, puisque votre cuisinire Hlose en est morte, comment
se fait-il que vous ayez bu impunment de ce breuvage empoisonn?

--Pardon! fit Ducanif en souriant, ce n'tait pas le breuvage qui tait
empoisonn, c'tait le verre.

Le regard du juge d'instruction tonn paraissant lui demander une plus
ample explication, il s'empressa de continuer:

--Au premier temps de mes relations avec Gustave, il lui arriva de
me dire,  propos d'un mdecin anglais qu'on venait de pendre pour
empoisonnement: C'tait un maladroit. C'est par ce qui est rest du
breuvage qu'on a, plus tard, analys, ou parce que le coupable, au
moment du crime, n'a pas bu comme ses victimes, que tout se dcouvre.
Moi, je boirais du mme breuvage et j'en laisserais dans la fiole, sans
avoir rien  craindre. Seulement, au lieu d'empoisonner le liquide,
j'empoisonnerais le verre de mon homme en le frottant intrieurement 
l'avance d'un toxique mortel. Voil ce qu'il m'avait dit, alors qu'il
ne songeait pas encore  ma mort.

--D'o vous concluez?

--Que le docteur, en posant les verres sur la table, avait plac devant
Hlose et moi les deux qu'il avait prpars  notre intention. Ce fut
le souvenir de ce qu'il m'avait dit jadis qui fit qu'au moment o
il retournait au buffet pour y prendre le sirop de groseille, et
en l'absence d'Hlose partie pour remplir la carafe, j'changeai
prestement mon verre contre celui de Gustave qui, sans aucun poison,
lui aurait servi  nous donner l'exemple de boire si nous avions le
moindrement hsit.

--Exemple qu'il n'eut pas  vous donner, devant l'empressement d'Hlose
et de vous  boire  vos amours?

--Comme vous le dites.

--De sorte que, si le docteur et vid ce verre qu'il croyait tre le
sien, il et t empoisonn?

--Tout net...  ma place.

Sur cette rponse et en pensant  ce qu'il tait advenu de Gustave vingt
minutes plus tard, Ducanif haussa les paules et ajouta:

--En somme, il n'a fait que bien peu reculer pour mieux sauter.

Puis, aprs une courte rflexion:

--J'y pense, fit-il. Monsieur le juge me permet-il de lui donner un
conseil?

--Lequel?

--Un troisime coupable a chapp aux agents...

--Oui, la police est  ses trousses.

--Eh bien! mon conseil est que la police cesse de courir, attendu que le
Tombeur-des-Crnes, ayant bu le verre qui aurait empoisonn le docteur,
aura t crever dans quelque coin comme un chien.

Et Ducanif avait raison, car au bout de quarante-huit heures le portier
de la rue de Turenne, n'ayant pas vu Alfred ni sa matresse redescendre
de leur taudis, alla prvenir le commissaire de son quartier qui fit
enfoncer la porte et trouva,  ct du cadavre de Cydalise, celui du
misrable que la police guettait encore  la frontire.




                                XVII


Une semaine s'tait coule quand l'ide vint  Gontran d'aller rendre
visite  son oncle Fraimoulu qu'il comptait trouver entirement remis
de la vole de coups de poings administre par Pitro, le prdcesseur
d'Hilarion.

La porte lui fut ouverte par un nouveau domestique.

--Bon! pensa-t-il, Hilarion, la perle, n'a pas fait long feu.

Il trouva son oncle d'une humeur de dogue. Des pincettes auraient
mme refus de le prendre. Et, tenue grotesque, il n'avait pas d'autre
vtement qu'une simple chemise.

--Ah ! mon oncle, s'cria le neveu, que devenez-vous? Vous ne sortez
donc plus?

--Sortir! grogna Fraimoulu; alors tout nu?

Puis, sans laisser Gontran s'exclamer sur sa rponse, il s'cria
rageusement:

--Devine un peu combien il y a de jours dans une semaine?

--Sept... d'habitude.

--Tu n'es qu'un ne! Il y en a cinquante-six.

--Depuis peu, alors... Je l'ignorais. Mais, vous le savez, je lis
rarement les affiches et les journaux.

--Oui, grina Fraimoulu, il y en a cinquante-six... pour moi du moins!
Sache donc qu'en une seule semaine j'ai eu quatorze cuisinires!... Une
par repas!... Quatorze gargotires infectes qu'il m'a fallu congdier au
dessert en leur payant les huit jours... Or, quatorze fois huit jours,
cela fait bien cinquante-six dans une semaine.

--Est-ce pour avoir fait face  cette dpense extraordinaire qu'ayant
t forc de vendre vos habits, vous ne pouvez plus sortir que tout nu?
demanda le neveu avec aplomb.

Fraimoulu fit entendre un petit rugissement de colre, puis, entre ses
dents, grina:

--Canaille d'Hilarion!!!

--Tiens! c'est vrai! vous ne l'avez plus, ce domestique de la haute
aristocratie, qui parlait l'indien et qui vous appelait baron? Est-ce
qu'il vous a lch pour retourner chez son duc del Punaisiados?

Fraimoulu touffait trop dans sa peau pour ne pas demander mieux que de
se dgonfler par une confidence. Aussi lcha-t-il brusquement:

--Sais-tu ce qu'il m'a fait, _ton_ Hilarion?

--D'abord, cher oncle, je vous ferai remarquer que _mon_ Hilarion tait
plutt le vtre que le mien, car c'est vous, qui lui donniez deux cents
francs par mois... plus un supplment de trente francs parce qu'il
parlait l'indien... plus encore vos vieux habits.

Gontran devait avoir touch l'endroit sensible, car tout aussitt,
Fraimoulu entra dans la voie des aveux.

--Sache donc, neveu, que pendant huit jours j'ai vcu dans une immense
stupfaction. Je me trouvais en prsence d'un phnomne  drouter la
science la plus profonde. J'aurais fait venir tous les savants du monde
pour les consulter qu'ils en seraient rests bouche bante.

--En vrit! fit Gontran qui flairait quelque msaventure comique et qui
n'aurait pas ri pour deux empires.

--Oui, bouche bante! continua l'oncle. Inutile de te dire que, durant
tout le passage de ces quatorze maritornes qui se sont succd  mes
fourneaux, je n'ai got  leur cuisine que du bout de la langue, tout
juste ce qu'il me fallait pour constater qu'elles me servaient d'infmes
ratatouilles... De sorte que je mourais littralement de faim! Tu
m'entends bien? Je mourais de faim!

Aprs ces mots, sur lesquels il avait appuy pour prparer son effet,
Fraimoulu reprit gravement:

--C'est alors que se produisit le phnomne dont je t'ai parl... et que
je te donne  deviner.

--Oh! moi, vous savez? il ne faut pas attendre que j'aie devin pour
prendre un train. On risquerait d'arriver en retard.

L'oncle, secouant la tte, dbita donc:

--Apprends alors que, moins je mangeais, plus j'engraissais.

--Pas possible! fit Gontran qui retint un clat de rire.

--J'engraissais  ce point que je ne pouvais plus entrer dans mes
habits... oui, dans de telles proportions et en une seule nuit, qu'un
pantalon ou un veston, que j'avais mis la veille, aurait clat si, le
lendemain, j'avais persist  vouloir m'y introduire. J'tais donc forc
d'abandonner  Hilarion, comme je le lui avais promis, ces vtements qui
m'taient devenus impossibles... Au bout de cinq jours de ce phnomne
aussi extraordinaire que continu, toute ma garde-robe y avait pass...
mme ma robe de chambre! Si j'avais voulu sortir, comme je te l'ai dit,
j'aurais t contraint d'aller en ver de terre.

--Et moi contraint aussi d'aller au poste pour vous rclamer.

--Alors, sais-tu ce que j'ai fait?

--Vous avez crit  l'Acadmie des sciences pour lui faire part de votre
dcouverte du moyen d'acqurir de l'embonpoint en ne mangeant pas?

--Non. J'ai crit  mon tailleur pour qu'il vnt me prendre mesure de
vtements plus larges.

--Et il est venu?

--Le lendemain mme, pendant une absence d'Hilarion. C'est moi qui ai
t ouvrir  son coup de sonnette. Il a tir son mtre en cuir et son
calepin, et s'est mis  me prendre la mesure du tour de ventre. Juge de
mon ahurissement quand, aprs avoir consult son mtrage, il m'a demand
bien tranquillement:

--Pourquoi dsirez-vous vos vtements plus larges que les prcdents?

--Mais parce que j'ai engraiss d'une faon qui passe toute croyance.

--Vous! a-t-il fait avec surprise. Vous avez, tout au contraire, maigri
de deux centimtres en six mois.

Et il m'a montr, inscrite sur son calepin, ma mesure prise lors de ma
commande au commencement de l'hiver dernier.

L-dessus est entr Hilarion, revenant de la course que je lui avais
donne. A la vue de mon tailleur, il a tressaut comme pris d'une
colique soudaine et il a disparu plus lger qu'un sylphe. Alors mon
tailleur m'a demand:

--Est-ce que vous connaissez ce chenapan-l?

--Mais c'est mon valet de chambre, un garon de haute valeur qui, pour
entrer  mon service, a consenti  quitter celui de trs haut duc Riaco
del Punaisiados qu'il servait depuis seize annes.

--Tu! tu! tu! a fait moqueusement mon tailleur. Ses seize annes  son
Punaisiados, de la blague! Hilarion est ouvrier tailleur. Il y a un an,
il travaillait pour moi et je l'ai congdi parce qu'il me chipait des
coupons de drap... En me quittant, au lieu de continuer son tat, il est
entr chez un dentiste qui, ayant la main un peu hsitante, avait besoin
de quelqu'un pour tenir vigoureusement la tte des patients et les
empcher de courir chez un confrre achever de se faire arracher la
dent.

Soudain mon tailleur s'est frapp le front en homme clair par une
inspiration et s'est cri:

--Est-ce que, dans vos conventions, vous lui abandonnez vos vieux
effets?

--Oui.

--Alors il vous a jou le mme tour qu' son dentiste qui, aussi, lui
laissait sa dfroque. Pendant la nuit, Hilarion, qui est habile ouvrier
tailleur, se relevait pour rtrcir les effets de son matre, un gros
homme, et les ajuster  sa propre taille afin de se les faire octroyer
par le dentiste qui ne pouvait plus entrer dedans.

Et mon tailleur se mit  rire en me rptant:

--Son Punaisiados, de la blague! La dernire maison d'o sort Hilarion
est la maison centrale de Melun dans laquelle la plainte du dentiste l'a
fait loger six mois.

Tu comprends que cette rvlation m'a donn l'envie immdiate de courir
chez le commissaire.

--Tout nu alors? interrompit Gontran.

--C'est ce qui m'a arrt. Ma plainte, du reste, aurait t trop
tard venue, car Hilarion, aussitt qu'il avait aperu
Huttenstrohernergrafft...

--Plat-il? fit le neveu.

--C'est le nom de mon tailleur.

--Bon! Du moment que je suis prvenu! Vous disiez donc qu'Hilarion, ds
qu'il avait aperu... Machin?

--Avait prestement lev le pied en emportant ses malles qui devaient
tre prpares  l'avance.

Et Fraimoulu, avec un gros soupir, termina par cette rflexion:

--Le brigand m'a emport de quoi se vtir pendant plus de vingt ans.

--Tiens! tiens! alors je m'explique!... lcha Gontran surpris par un
souvenir.

--Que t'expliques-tu?

--Ce qu'un jour, celui du dner au petit sal, faisait Hilarion que j'ai
aperu, un mtre  la main, vous mesurant le dos; il s'assurait si votre
ampleur de formes lui permettrait le rtrcissement  sa taille.

Ensuite, du pass revenant au prsent, le neveu demanda:

--A votre tenue lgre, m'est-il permis de supposer que... Machin ne
vous a pas encore apport vos nouveaux effets?

--Je les aurai demain... Et aussitt habill, je monterai chez M.
Grandvivier mon locataire.

--Pour? fit le neveu pris d'inquitude.

--Pour lui demander, en ton nom, la main de sa fille qui, m'a appris le
concierge, est revenue hier soir de province.

Puis Fraimoulu se redressa en ajoutant d'une voix svre:

--Car j'aime  croire, ainsi que je te l'avais ordonn, que tu as rompu
une liaison que la morale rprouve?

Gontran sentit que les choses allaient se gter. vitant de rpondre, il
prit son chapeau et fila en s'criant:

--Quatre heures! Pourvu que je trouve encore mon pdicure!

Mais Fraimoulu n'tait pas homme  se contenter de cette dfaite. Rest
seul, il gronda furieusement:

--Le coquin a gard sa donzelle. Dcidment, il faut que j'aille
moi-mme la flanquer  la porte. Avant quarante-huit heures, la pcore
aura de mes nouvelles... Quel branle-bas je ferai!

En effet, deux jours aprs, Fraimoulu, habill de neuf, arrivait 
la maison de son neveu. Le concierge, qui le connaissait, le salua en
disant:

--Monsieur est de la ripaille? Il parat qu'on va gaiement festoyer, 
cinq ou six, ce soir, chez M. votre neveu?

--Dame! Il faut bien se donner quelques joyeux instants; la vie est si
triste! dbita Fraimoulu de son air le plus paterne.

Mais, au pied de l'escalier, sa bile se remua:

--Ah! ah! grina-t-il, mon pierrot de neveu et quelques vauriens de
sa sorte vont godailler avec la donzelle et des filles de son acabit!
J'arrive  propos... Quelle branle-bas! Quel chabanais! Quel boucan je
vais leur payer!

Ensuite, instruit par l'exprience, il murmura avec un malin sourire:

--Plus souvent que j'arriverais par le grand escalier! Ils ne
m'ouvriraient pas aprs m'avoir reconnu par le trou que, j'en suis
certain, ils doivent avoir pratiqu pour reconnatre les visiteurs.
Usons donc de ruse en montant par l'escalier de service et en me
prsentant  la porte de la cuisine... On croira ouvrir au charbonnier
ou  un autre fournisseur.

Arriv au cinquime, Fraimoulu n'eut pas besoin de frapper. Pour tablir
un courant d'air dans la cuisine envahie par la fume, la porte tait
grande ouverte.

Et l'oncle aperut une charmante blonde qui, une cuillre de bois  la
main, remuait un ragot mijotant sur le fourneau.

Immdiatement, Fraimoulu fut captiv par deux de ses cinq sens: la vue
et l'odorat. Ses yeux bahis s'arrtrent avec complaisance sur la jeune
et gracieuse cuisinire, et son nez, le nez d'un homme qui pendant huit
jours n'avait flair que les puants ratas de quatorze maritornes, ouvrit
ses narines bantes au ravigotant fumet du contenu de la casserole que
remuait la jolie blonde. Lesdites narines charmes humrent mme si
bruyamment l'arme, qu'au bruit de leur aspiration avide, la gentille
femme se retourna.

A la vue de Fraimoulu, elle eut une secousse de tout le corps, poussa
un cri de frayeur, sembla d'abord vouloir s'enfuir, puis, dcide sans
doute  attendre l'ennemi, elle revint  sa casserole.

Grave, majestueux, le front redevenu rigide, bref, avec toute l'allure
de l'homme dcid  faire son branle-bas, Fraimoulu s'approcha du
fourneau et d'une voix svre:

--Me connaissez-vous, mademoiselle?

--Non, monsieur, dit la blonde, sans lever le nez de dessus sa casserole
et jouant plus que jamais de sa cuiller de bois.

--Sachez donc que je suis l'oncle de Gontran, votre matre... car vous
tes sa cuisinire, n'est-ce pas?

--Oh! non; cuisinire d'occasion, pour aujourd'hui seulement, rpondit
la jeune femme qui paraissait peu  peu s'enhardir.

--Oui, je comprends, on vous a prise en _extra_ pour prparer l'orgie
que mon neveu offre  ses vauriens et  ses poupes.

Cette fois, la cuisinire leva sur l'oncle ses grands yeux bleus,
qu'elle avait fort doux, et rpta:

--Ses poupes!

--J'entends les deux ou trois filles qui viennent faire la partie de
la crature dvergonde avec laquelle mon neveu se trane dans un
concubinage sans vergogne.

Fraimoulu, on le voit, ne mnageait pas ses termes. Il les ponctua d'un
air sarcastique qu'il fit suivre de ces paroles rageusement dbites:

--Ah! il y a une orgie ce soir  la tour! Je vais y mettre le hol, moi!

Et il s'avanait vers la porte qui conduisait  la salle  manger, quand
la jeune femme s'lana au-devant de lui et s'cria vivement:

--Mais vous vous trompez, monsieur, il n'y a pas de femmes. Il sont
quatre hommes  ce repas qui est un dner d'affaires.

--Dner d'affaires? Je n'en crois rien! fit narquoisement Fraimoulu en
secouant la tte de faon incrdule.

Mais,  secouer la tte, il faisait passer et repasser son nez au-dessus
de la casserole dont le parfum onctueux chatouilla son odorat.

--Que fricassez-vous donc l dedans qui sent si bon, mon enfant?
demanda-t-il d'une voix dont le changement indiquait que le gourmand, au
rgime depuis huit jours, avait remplac l'oncle irrit.

--Un poulet saut.

--Et dans cet autre rcipient?

--Des crevisses bordelaises.

--Et l dedans?

--Un fondu de foies Prigueux.

--Savez-vous que tout cela embaume? lcha Fraimoulu dont les narines
jouaient comme un soufflet pendant que sa langue se promenait sur ses
lvres avec une remarquable sensualit.

Puis avec une certaine surprise:

--Mais, alors, vous tes donc fine cuisinire, ma toute belle?
reprit-il.

--Cordon bleu? Oh! non. J'ai simplement des dispositions.

Fraimoulu prit la balle au bond.

--Des dispositions qu'il faut venir perfectionner chez moi...  mon
service. Puisque vous n'tes ici qu'en _extra_, vous ne pouvez refuser
la place que je vous propose.

La jeune femme fit la moue et rpliqua tout net:

--Je ne veux qu'un matre d'un bon caractre.

--J'ai donc l'air d'un ours, moi? dit Fraimoulu abasourdi.

--Dame! un monsieur qui menace de tomber comme une bombe en plein dner
de gens qui sont bien tranquillement en train de parler d'affaires...
Un monsieur qui, sans la connatre, traite une femme de crature
dvergonde...

--Oh! pour celle-l, je ne change rien  mon opinion. Si mon neveu
l'pouse, je le dshrite, gronda l'oncle repris par la colre.

--L! l! vous voyez? Voil que vous vous remettez  rager... Je vous le
demande, est-ce d'un bon caractre?

C'tait si gentiment dit, d'une voix si douce, avec un regard si
caressant, que la bile s'apaisa aussitt chez Fraimoulu qui se mit 
rire en rpliquant:

--Savez-vous, mignonne, que vous tes une vraie sirne? Vous me feriez
croire que des vessies sont des lanternes... Ainsi, avec votre prtendu
dner d'affaires...

--Je vous le rpte, ils sont quatre hommes. D'abord votre neveu, qui
veut voler de ses propres ailes en se lanant dans des travaux; puis son
matre, l'architecte chez lequel il a tudi, qui compte le guider de
ses conseils; puis M. Frdric Bazart, dit La Godaille, enrichi par un
hritage, qui doit fournir  votre neveu les fonds de leur association;
enfin M. Camuflet, un ex-gros entrepreneur, qui se charge de leur
procurer des entreprises... L, tes-vous content? Cela fait-il bien
quatre hommes?

Ce disant, la belle blonde tait en train de faire passer de la
casserole sur un plat son poulet saut.

--Et elle n'est pas l? insista Fraimoulu.

--Qui, elle?

--La crature dvergonde.

--Encore! lcha la jeune femme qui sembla bien prs de se fcher.

Mais elle se calma et reprit:

--Je vais vous mettre  mme de vous convaincre.

En revenant de leur porter le poulet sur la table, je laisserai les
portes du couloir de dgagement ouvertes et, d'ici, vous les entendrez
causer.

Sur ce, elle planta la cuillre de bois dans la main de Fraimoulu en
ajoutant:

--Pendant mon absence, tournez le fondu de foies Prigueux, pour qu'il
n'attache pas au fond de la casserole.

Et elle partit en emportant son poulet saut.

De sorte que Fraimoulu, qui tait arriv furibond, bien dcid  faire
un effroyable boucan, se mit  agiter la cuillre en se disant avec un
sourire:

--Elle est drlette, cette petite. Elle me plat vraiment.

Quand la blonde revint elle avait tenu parole, car, grce aux portes
ouvertes qui laissaient arriver les voix  la cuisine, Fraimoulu
entendit Camuflet qui disait:

--Oui, messieurs, voil comment mes trois mariages, tous nuls, n'taient
en ralit, que trois simples concubinages. Je croyais tre un modle de
vertu conjugale quand je n'tais, en somme, qu'un dbauch endurci.

--Mais, fit la voix de Gontran, comment avez-vous dcouvert le pot aux
roses?

--J'avais dans mon jeu ma portire qui finit un jour par me dire: Voici
bien trente fois qu'il est venu ici un bonhomme qui a affaire avec
vos trois belles-mres. Je ne sais pas ce qu'il a maniganc avec elles
trois, mais je suis certaine qu'il vient pour leur rclamer de l'argent
qu'on ne lui donne pas, car il s'en va toujours furieux en les baptisant
de coquines, voleuses, ribaudes, etc., etc. C'est un nomm Bdaric
crivain public, rue de la Ferronnerie. Allez le voir. Je crois qu'avec
un billet de cent francs vous lui dlierez la langue.

--Et vous avez profit du conseil de votre portire? demanda la voix de
La Godaille.

--Comme bien vous pensez. Et, pour mes cent francs, le Bdaric me dit:
1 C'est moi qui ai conseill  la veuve, votre premire belle-mre,
de vous couler sa fille adultrine en se servant des actes concernant
sa fille lgitime qui tait morte. Cas de nullit. 2 Votre seconde
belle-mre n'tait pas veuve. Je lui ai fabriqu l'acte de dcs de son
poux Pietro, un ivrogne qui avait disparu et dont il aurait fallu avoir
le consentement. Cas de nullit. 3 Enfin votre troisime belle-mre
n'est ni Buffard, ni Palombes, ni veuve de gnral, ni mre de sa fille,
une jeune et jolie rempailleuse de chaises qu'elle vous a colloque 
l'aide d'actes faux que je lui ai fournis. Cas de nullit!... Voil ce
que j'ai fait pour ces trois coquines qui m'avaient accabl de belles
promesses et dont je n'ai jamais pu tirer un sou. Parole d'honneur!
c'est  dgoter d'obliger le monde!

--Saperlotte! il vous en a appris pour votre argent, le consciencieux
Bdaric! dit La Godaille.

--Qu'en est-il arriv? demanda Gontran.

--Qu'un beau matin j'ai tout cont  mes trois commres que j'ai
invites  dguerpir de bonne volont si elles ne voulaient pas voir
venir la police.

--Et elles se sont excutes de bonne grce?

--Sauf la Buffard des Palombes qui avait grimp sur la fontaine en
menaant de n'en descendre qu'au jugement dernier. J'ai fait venir deux
commissionnaires qui ont port Buffard et fontaine dans la rue.

--Que sont devenues ces trois femmes?

--Oh! de cela j'ai fait le cadet de mes soucis.

Camuflet avait  peine achev sa rponse que, de la cour de la maison,
monta jusqu'au cinquime tage une voix fausse, raille, canaille,
glapissant une de cet abracadabrantes chansons des rues dont la
stupidit stupfie le plupart de ceux qui les coutent:

  L'humanit, c'est le flambeau de l'me.
  Efforcez-vous afin qu'on soit heureux.

  Rendez le sort moins pnible  la femme.
  Que la faim jette aux bras de nos gommeux.
  Oui, que demain le travail  l'aiguille
  Se paye bien, libre de ses appas,
  La femme alors ne se fera plus fille.
      Dputs, ne dormez-vous pas!

Et deux autres voix fminines rptrent en choeur:

      Dputs, ne dormez-vous pas!

Puis, un organe masculin hurla ces mots:

--Un petit chou, ch'il vous plat!

Aprs une courte pause, le timbre crapuleux de la _prima donna_ reprit:

  Avez toujours la fibre cratrice.
  De l'eau! de l'air pour la salubrit!
  Mais, avant tout, il faut que l'on btisse.
  Le btiment, c'est la prosprit!
  Car Mahomet l'a dit en grand prophte:
  Quand, par malheur, le btiment, hlas!
  Ne marche plus, aussitt tout s'arrte!!!
      Dputs, ne dormez-vous pas?

Cependant Camuflet s'tait lev de table, tout surpris.

--Ah ! je connais chacun de ces galoubets-l, moi! dit-il en allant
passer le nez  la fentre.

--Ciel! mes belles-mres! s'cria-t-il.

C'tait, en effet, le trio, runi par une commune infortune, qui
en tait rduit  chanter dans les cours, sous la direction et la
surveillance de Pitro.

Le terrible Auvergnat menait  poings ferms sa troupe dont il
s'tait constitu le caissier, ce qui donnait  supposer que les trois
malheureuses pouvaient manger  peu prs tous les deux jours et que leur
cornac devait tre pochard tous les soirs.

Camuflet eut un bon mouvement.

--J'ai justement une pice fausse de dix sous que mon notaire m'a coule
hier, se dit-il.

Et il lana par la fentre son aumne, au moment o Pitro rptait:

--Un petit chou, ch'il vous plat!

                              * * * * *

Cependant,  la cuisine, la gracieuse blonde disait  Fraimoulu:

--Hein! vous les entendez? tes-vous convaincu,  prsent, qu'il n'y a
que des hommes? Voulez-vous toujours entrer pour faire votre charivari?

--Non. Du moment que la crature n'est pas l. Je tenais seulement  lui
jeter  la face que, si elle se faisait pouser, je dshriterais mon
neveu.

Aprs cette dernire phrase qui tmoignait de sa rancune toujours
vivace, Fraimoulu rabaissa ses manchettes qu'il avait releves pour
tourner la sauce, et continua:

--Je n'ai donc plus qu' filer pour aller, moi aussi, dner, car je
meurs de faim.

--Il ne vous manquait plus que d'tre menteur! lana la jeune femme
d'une voix sche.

--Moi! fit l'oncle abasourdi par le compliment. En quoi ai-je donc
menti?

--Quand vous m'avez complimente sur ma cuisine. Si elle est si bonne
que cela, pourquoi ne voulez-vous pas en manger?

--Mais..., commena Fraimoulu.

La gentille cuisinire ne le laissa pas finir. Elle le poussa vers le
buffet en disant d'un petit ton d'autorit:

--Il n'y a pas de mais. Tenez, vous trouverez l tout ce qu'il faut pour
dresser notre couvert sur la table de cuisine pendant que je vais leur
servir le dessert.

Et elle laissa Fraimoulu qui, sous le charme de la gentillesse avec
laquelle il venait d'tre tarabust, se mit  dresser le couvert en
murmurant:

--Dcidment, elle est drlette, la petite. Elle me plat de plus en
plus.

Cinq minutes aprs, ils dnaient en tte  tte, dans la cuisine,
dvorant  belles dents, et,  chaque bouche, Athanase rptait:

--Sapristi! que c'est bon!

Tout  coup, dans la salle  manger, se fit entendre la voix de Camuflet
disant:

--Monsieur Bazart, je bois  votre prochain mariage.

--Comment! vous vous mariez? s'cria Gontran.

--M. Grandvivier m'a fait, hier, l'honneur de m'accorder la main de sa
fille.

Sur quoi Gontran rpliqua:

--Alors nos mariages se feront en mme temps, car, moi aussi, je me
marie. J'pouse ma matresse, malgr l'opposition de mon oncle, bon
et digne homme que j'aime de tout mon coeur et qui, aprs son premier
mouvement de colre pass, sera tout heureux de nous recevoir chez lui;
car, Henriette et moi, nous avons dcid de venir gayer sa vie un peu
morne de clibataire et de l'entourer de nos soins.

Gontran s'interrompit pour rire avant d'ajouter:

--Sans compter que nous raliserons un de ses rves... lui qui va
chercher si loin ce que nous lui amnerons sous la main, c'est--dire
un cordon bleu qui lui fasse des petits plats... et Henriette y a la
main... comme vous avez pu en juger ce soir, puisque c'est elle seule
qui a cuisin notre dner.

En entendant ces mots, Fraimoulu, ahuri, regardait Henriette, bouche
bante, yeux grand ouverts. Il arriva enfin  bgayer:

--Quoi! c'est vous qui...

--Qui suis la crature dvergonde.

--Et vous consentiriez, dans mon existence de garon que la vieillesse
attristera bientt,  venir apporter votre jeunesse et votre gaiet?

Henriette jugea sa cause gagne.

--Et  vous confectionner de bons petits plats, oui, mon oncle,
dit-elle.

Il se leva, la prit par la main, et l'entrana vers la salle  manger
o, quand il eut fait son apparition, il articula d'une voix svre:

--Gontran, si tu n'pouses pas ta matresse, je te dshrite!!!

Alors, levant les yeux vers le ciel ou, pour mieux dire, vers
un crocodile empaill accroch au plafond, il s'cria d'une voix
triomphante:

--Enfin, j'ai conquis une cuisinire!!!!!!


FIN






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MILE COLIN--IMPRIMERIE DE LAGNY

PARIS


ERNEST FLAMMARION, DITEUR

26, RUE RACINE, PRS L'ODON









End of Project Gutenberg's La conqute d'une cuisinire II, by Eugne Chavette

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Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
remain freely available for generations to come.  In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
and the Foundation web page at https://www.pglaf.org.


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service.  The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541.  Its 501(c)(3) letter is posted at
https://pglaf.org/fundraising.  Contributions to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
permitted by U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
throughout numerous locations.  Its business office is located at
809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
business@pglaf.org.  Email contact links and up to date contact
information can be found at the Foundation's web site and official
page at https://pglaf.org

For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org

Section 4.  Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment.  Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States.  Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements.  We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance.  To
SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
particular state visit https://pglaf.org

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
any statements concerning tax treatment of donations received from
outside the United States.  U.S. laws alone swamp our small staff.

Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
methods and addresses.  Donations are accepted in a number of other
ways including including checks, online payments and credit card
donations.  To donate, please visit: https://pglaf.org/donate


Section 5.  General Information About Project Gutenberg-tm electronic
works.

Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
concept of a library of electronic works that could be freely shared
with anyone.  For thirty years, he produced and distributed Project
Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.

Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
unless a copyright notice is included.  Thus, we do not necessarily
keep eBooks in compliance with any particular paper edition.

Most people start at our Web site which has the main PG search facility:

     https://www.gutenberg.org

This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.

*** END: FULL LICENSE ***

