The Project Gutenberg EBook of Au bonheur des dames, by mile Zola

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Title: Au bonheur des dames

Author: mile Zola

Release Date: October 10, 2005 [EBook #16852]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

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mile Zola


AU BONHEUR DES DAMES


(1883)



Table des matires

I
II
III
IV
V
VI
VII
VIII
IX
X
XI
XII
XIII
XIV



I


Denise tait venue  pied de la gare Saint-Lazare, o un train de
Cherbourg l'avait dbarque avec ses deux frres, aprs une nuit
passe sur la dure banquette d'un wagon de troisime classe. Elle
tenait par la main Pp, et Jean la suivait, tous les trois briss
du voyage, effars et perdus, au milieu du vaste Paris, le nez
lev sur les maisons, demandant  chaque carrefour la rue de la
Michodire, dans laquelle leur oncle Baudu demeurait. Mais, comme
elle dbouchait enfin sur la place Gaillon, la jeune fille
s'arrta net de surprise.

-- Oh! dit-elle, regarde un peu, Jean!

Et ils restrent plants, serrs les uns contre les autres, tout
en noir, achevant les vieux vtements du deuil de leur pre. Elle,
chtive pour ses vingt ans, l'air pauvre, portait un lger paquet;
tandis que, de l'autre ct, le petit frre, g de cinq ans, se
pendait  son bras, et que, derrire son paule, le grand frre,
dont les seize ans superbes florissaient, tait debout, les mains
ballantes.

-- Ah bien! reprit-elle aprs un silence, en voil un magasin!

C'tait,  l'encoignure de la rue de la Michodire et de la rue
Neuve-Saint-Augustin, un magasin de nouveauts dont les talages
clataient en notes vives, dans la douce et ple journe
d'octobre. Huit heures sonnaient  Saint-Roch, il n'y avait sur
les trottoirs que le Paris matinal, les employs filant  leurs
bureaux et les mnagres courant les boutiques. Devant la porte,
deux commis, monts sur une chelle double, finissaient de pendre
des lainages, tandis que, dans une vitrine de la rue Neuve-Saint-
Augustin, un autre commis, agenouill et le dos tourn, plissait
dlicatement une pice de soie bleue. Le magasin, vide encore de
clientes, et o le personnel arrivait  peine, bourdonnait 
l'intrieur comme une ruche qui s'veille.

-- Fichtre! dit Jean. a enfonce Valognes... Le tien n'tait pas
si beau.

Denise hocha la tte. Elle avait pass deux ans l-bas, chez
Cornaille, le premier marchand de nouveauts de la ville; et ce
magasin, rencontr brusquement, cette maison norme pour elle, lui
gonflait le coeur, la retenait, mue, intresse, oublieuse du
reste. Dans le pan coup donnant sur la place Gaillon, la haute
porte, toute en glace, montait jusqu' l'entresol, au milieu d'une
complication d'ornements, chargs de dorures. Deux figures
allgoriques, deux femmes riantes, la gorge nue et renverse,
droulaient l'enseigne: _Au Bonheur des Dames_. Puis, les vitrines
s'enfonaient, longeaient la rue de la Michodire et la rue Neuve-
Saint-Augustin, o elles occupaient, outre la maison d'angle,
quatre autres maisons, deux  gauche, deux  droite, achetes et
amnages rcemment. C'tait un dveloppement qui lui semblait
sans fin, dans la fuite de la perspective, avec les talages du
rez-de-chausse et les glaces sans tain de l'entresol, derrire
lesquelles on voyait toute la vie intrieure des comptoirs. En
haut, une demoiselle, habille de soie, taillait un crayon,
pendant que, prs d'elle, deux autres dpliaient des manteaux de
velours.

-- Au Bonheur des Dames, lut Jean avec son rire tendre de bel
adolescent, qui avait eu dj une histoire de femme  Valognes.
Hein? c'est gentil, c'est a qui doit faire courir le monde!

Mais Denise demeurait absorbe, devant l'talage de la porte
centrale. Il y avait l, au plein air de la rue, sur le trottoir
mme, un boulement de marchandises  bon march, la tentation de
la porte, les occasions qui arrtaient les clientes au passage.
Cela partait de haut, des pices de lainage et de draperie,
mrinos, cheviottes, molletons, tombaient de l'entresol,
flottantes comme des drapeaux, et dont les tons neutres, gris
ardoise, bleu marine, vert olive, taient coups par les pancartes
blanches des tiquettes.  ct, encadrant le seuil, pendaient
galement des lanires de fourrure, des bandes troites pour
garnitures de robe, la cendre fine des dos de petit-gris, la neige
pure des ventres de cygne, les poils de lapin de la fausse hermine
et de la fausse martre. Puis, en bas, dans des casiers, sur des
tables, au milieu d'un empilement de coupons, dbordaient des
articles de bonneterie vendus pour rien, gants et fichus de laine
tricots, capelines, gilets, tout un talage d'hiver, aux couleurs
barioles, chines, rayes, avec des taches saignantes de rouge.
Denise vit une tartanelle  quarante-cinq centimes, des bandes de
vison d'Amrique  un franc, et des mitaines  cinq sous. C'tait
un dballage gant de foire, le magasin semblait crever et jeter
son trop-plein  la rue.

L'oncle Baudu tait oubli. Pp lui-mme, qui ne lchait pas la
main de sa soeur, ouvrait des yeux normes. Une voiture les fora
tous trois  quitter le milieu de la place; et, machinalement, ils
prirent la rue Neuve-saint-Augustin, ils suivirent les vitrines,
s'arrtant de nouveau devant chaque talage. D'abord, ils furent
sduits par un arrangement compliqu: en haut, des parapluies,
poss obliquement, semblaient mettre un toit de cabane rustique;
dessous, des bas de soie, pendus  des tringles, montraient des
profils arrondis de mollets, les uns sems de bouquets de roses,
les autres de toutes nuances, les noirs  jour, les rouges  coins
brods, les chairs dont le grain satin avait la douceur d'une
peau de blonde; enfin, sur le drap de l'tagre, des gants taient
jets symtriquement, avec leurs doigts allongs, leur paume
troite de vierge byzantine, cette grce raidie et comme
adolescente des chiffons de femme qui n'ont pas t ports. Mais
la dernire vitrine surtout les retint. Une exposition de soies,
de satins et de velours, y panouissait, dans une gamme souple et
vibrante, les tons les plus dlicats des fleurs: au sommet, les
velours, d'un noir profond, d'un blanc de lait caill; plus bas,
les satins, les roses, les bleus, aux cassures vives, se
dcolorant en pleurs d'une tendresse infinie; plus bas encore,
les soies, toute l'charpe de l'arc-en-ciel, des pices
retrousses en coques, plisses comme autour d'une taille qui se
cambre, devenues vivantes sous les doigts savants des commis; et,
entre chaque motif, entre chaque phrase colore de l'talage,
courait un accompagnement discret, un lger cordon bouillonn de
foulard crme. C'tait l, aux deux bouts, que se trouvaient, en
piles colossales, les deux soies dont la maison avait la proprit
exclusive, le Paris-Bonheur et le Cuir-d'or, des articles
exceptionnels, qui allaient rvolutionner le commerce des
nouveauts.

-- Oh! cette faille  cinq francs soixante! murmura Denise,
tonne devant le Paris-Bonheur.

Jean commenait  s'ennuyer. Il arrta un passant.

-- La rue de la Michodire, monsieur?

Quand on la lui eut indique, la premire  droite, tous trois
revinrent sur leurs pas, en tournant autour du magasin. Mais,
comme elle entrait dans la rue, Denise fut reprise par une
vitrine, o taient exposes des confections pour dames. Chez
Cornaille,  Valognes, elle tait spcialement charge des
confections. Et jamais elle n'avait vu cela, une admiration la
clouait sur le trottoir. Au fond, une grande charpe en dentelle
de Bruges, d'un prix considrable, largissait un voile d'autel,
deux ailes dployes, d'une blancheur rousse; des volants de point
d'Alenon se trouvaient jets en guirlandes; puis, c'tait, 
pleines mains, un ruissellement de toutes les dentelles, les
malines, les valenciennes, les applications de Bruxelles, les
points de Venise, comme une tombe de neige.  droite et  gauche,
des pices de drap dressaient des colonnes sombres, qui reculaient
encore ce lointain de tabernacle. Et les confections taient l,
dans cette chapelle leve au culte des grces de la femme:
occupant le centre, un article hors ligne, un manteau de velours,
avec des garnitures de renard argent; d'un ct, une rotonde de
soie, double de petit-gris; de l'autre, un paletot de drap, bord
de plumes de coq; enfin, des sorties de bal, en cachemire blanc,
en matelass blanc, garnies de cygne ou de chenille. Il y en avait
pour tous les caprices, depuis les sorties de bal  vingt-neuf
francs jusqu'au manteau de velours affich dix-huit cents francs,
La gorge ronde des mannequins gonflait l'toffe, les hanches
fortes exagraient la finesse de la taille, la tte absente tait
remplace par une grande tiquette, pique avec une pingle dans
le molleton rouge du col; tandis que les glaces, aux deux cts de
la vitrine, par un jeu calcul, les refltaient et les
multipliaient sans fin, peuplaient la rue de ces belles femmes 
vendre, et qui portaient des prix en gros chiffres,  la place des
ttes.

-- Elles sont fameuses! murmura Jean, qui ne trouva rien d'autre
pour dire son motion.

Du coup, il tait lui-mme redevenu immobile, la bouche ouverte.
Tout ce luxe de la femme le rendait rose de plaisir. Il avait la
beaut d'une fille, une beaut qu'il semblait avoir vole  sa
soeur, la peau clatante, les cheveux roux et friss, les lvres
et les yeux mouills de tendresse. Prs de lui, dans son
tonnement, Denise paraissait plus mince encore, avec son visage
long  bouche trop grande, son teint fatigu dj, sous sa
chevelure ple. Et Pp, galement blond, d'un blond d'enfance, se
serrait davantage contre elle, comme pris d'un besoin inquiet de
caresses, troubl et ravi par les belles dames de la vitrine. Ils
taient si singuliers et si charmants, sur le pav, ces trois
blonds vtus pauvrement de noir, cette fille triste entre ce joli
enfant et ce garon superbe, que les passants se retournaient avec
des sourires.

Depuis un instant, un gros homme  cheveux blancs et  grande face
jaune, debout sur le seuil d'une boutique, de l'autre ct de la
rue, les regardait. C'tait l, le sang aux yeux, la bouche
contracte, mis hors de lui par les talages du Bonheur des Dames,
lorsque la vue de la jeune fille et de ses frres avait achev de
l'exasprer. Que faisaient-ils, ces trois nigauds,  biller ainsi
devant des parades de charlatan?

-- Et l'oncle? fit remarquer brusquement Denise, comme veille en
sursaut.

-- Nous sommes rue de la Michodire, dit Jean, il doit loger par
ici.

Ils levrent la tte, se retournrent. Alors, juste devant eux,
au-dessus du gros homme, ils aperurent une enseigne verte, dont
les lettres jaunes dteignaient sous la pluie: _Au Vieil Elbeuf
draps et flanelles, Baudu, successeur de Hauchecorne_. La maison,
enduite d'un ancien badigeon rouill, toute plate au milieu des
grands htels Louis XIV qui l'avoisinaient, n'avait que trois
fentres de faade; et ces fentres, carres, sans persiennes,
taient simplement garnies d'une rampe de fer, deux barres en
croix. Mais, dans cette nudit, ce qui frappa surtout Denise, dont
les yeux restaient pleins des clairs talages du Bonheur des
Dames, ce fut la boutique du rez-de-chausse, crase de plafond,
surmonte d'un entresol trs bas, aux baies de prison, en demi-
lune. Une boiserie, de la couleur de l'enseigne, d'un vert
bouteille que le temps avait nuanc d'ocre et de bitume,
mnageait,  droite et  gauche, deux vitrines profondes, noires,
poussireuses, o l'on distinguait vaguement des pices d'toffe
entasses. La porte, ouverte, semblait donner sur les tnbres
humides d'une cave.

-- C'est l, reprit Jean.

-- Eh bien! il faut entrer, dclara Denise. Allons, viens, Pp.

Tous trois pourtant se troublaient, saisis de timidit. Lorsque
leur pre tait mort, emport par la mme fivre qui avait pris
leur mre, un mois auparavant, l'oncle Baudu, dans l'motion de ce
double deuil, avait bien crit  sa nice qu'il y aurait toujours
chez lui une place pour elle, le jour o elle voudrait tenter la
fortune  Paris; mais cette lettre remontait dj  prs d'une
anne, et la jeune fille se repentait maintenant d'avoir ainsi
quitt Valognes, en un coup de tte, sans avertir son oncle.
Celui-ci ne les connaissait point, n'ayant plus remis les pieds
l-bas, depuis qu'il en tait parti tout jeune, pour entrer comme
petit commis chez le drapier Hauchecorne, dont il avait fini par
pouser la fille.

-- Monsieur Baudu? demanda Denise, en se dcidant enfin 
s'adresser au gros homme, qui les regardait toujours, surpris de
leurs allures.

-- C'est moi, rpondit-il.

Alors, Denise rougit fortement et balbutia:

-- Ah! tant mieux! ... Je suis Denise, et voici Jean, et voici
Pp... Vous voyez, nous sommes venus, mon oncle.

Baudu parut frapp de stupfaction. Ses gros yeux rouges
vacillaient dans sa face jaune, ses paroles lentes
s'embarrassaient. Il tait videmment  mille lieues de cette
famille qui lui tombait sur les paules.

-- Comment! comment! vous voil! rpta-t-il  plusieurs reprises.
Mais vous tiez  Valognes! ... Pourquoi n'tes-vous pas 
Valognes?

De sa voix douce, un peu tremblante, elle dut lui donner des
explications. Aprs la mort de leur pre, qui avait mang jusqu'au
dernier sou dans sa teinturerie, elle tait reste la mre des
deux enfants. Ce qu'elle gagnait chez Cornaille ne suffisait point
 les nourrir tous les trois. Jean travaillait bien chez un
bniste, un rparateur de meubles anciens; mais il ne touchait
pas un sou. Pourtant, il prenait got aux vieilleries, il taillait
des figures dans du bois; mme, un jour, ayant dcouvert un
morceau d'ivoire, il s'tait amus  faire une tte, qu'un
monsieur de passage avait vue; et justement, c'tait ce monsieur
qui les avait dcids  quitter Valognes, en trouvant  Paris une
place pour Jean, chez un ivoirier.

-- Vous comprenez, mon oncle, Jean entrera ds demain en
apprentissage, chez son nouveau patron. On ne me demande pas
d'argent, il sera log et nourri... Alors, j'ai pens que Pp et
moi, nous nous tirerions toujours d'affaire. Nous ne pouvons pas
tre plus malheureux qu' Valognes.

Ce qu'elle taisait, c'tait l'escapade amoureuse de Jean, des
lettres crites  une fillette noble de la ville, des baisers
changs par-dessus un mur, tout un scandale qui l'avait
dtermine au dpart; et elle accompagnait surtout son frre 
Paris pour veiller sur lui, prise de terreurs maternelles, devant
ce grand enfant si beau et si gai, que toutes les femmes
adoraient.

L'oncle Baudu ne pouvait se remettre. Il reprenait ses questions.
Cependant, quand il l'eut ainsi entendue parler de ses frres, il
la tutoya.

-- Ton pre ne vous a donc rien laiss? Moi, je croyais qu'il y
avait encore quelques sous. Ah! je lui ai assez conseill, dans
mes lettres, de ne pas prendre cette teinturerie! Un brave coeur,
mais pas deux liards de tte!... Et tu es reste avec ces
gaillards sur les bras, tu as d nourrir ce petit monde!

Sa face bilieuse s'tait claire, il n'avait plus les yeux
saignants dont il regardait le Bonheur des Dames. Brusquement, il
s'aperut qu'il barrait la porte.

-- Allons, dit-il, entrez, puisque vous tes venus... Entrez, a
vaudra mieux que de baguenauder devant des btises.

Et, aprs avoir adress aux talages d'en face une dernire moue
de colre, il livra passage aux enfants, il pntra le premier
dans la boutique, en appelant sa femme et sa fille.

-- lisabeth, Genevive, arrivez donc, voici du monde pour vous!

Mais Denise et les petits eurent une hsitation devant les
tnbres de la boutique. Aveugls par le plein jour de la rue, ils
battaient des paupires comme au seuil d'un trou inconnu, ttant
le sol du pied, ayant la peur instinctive de quelque marche
tratresse. Et, rapprochs encore par cette crainte vague, se
serrant davantage les uns contre les autres le gamin, toujours
dans les jupes de la jeune fille et le grand derrire, ils
faisaient leur entre avec une grce souriante et inquite. La
clart matinale dcoupait la noire silhouette de leurs vtements
de deuil, un jour oblique dorait leurs cheveux blonds.

-- Entrez, entrez, rptait Baudu.

En quelques phrases brves, il mettait au courant Mme Baudu et sa
fille. La premire tait une petite femme mange d'anmie, toute
blanche, les cheveux blancs, les yeux blancs, les lvres blanches.
Genevive, chez qui s'aggravait encore la dgnrescence de sa
mre, avait la dbilit et la dcoloration d'une plante grandie 
l'ombre. Pourtant, des cheveux noirs magnifiques, pais et lourds,
pousss comme par miracle dans cette chair pauvre, lui donnaient
un charme triste.

-- Entrez, dirent  leur tour les deux femmes. Vous tes les
bienvenus.

Et elles firent asseoir Denise derrire le comptoir. Aussitt,
Pp monta sur les genoux de sa soeur, tandis que Jean, adoss
contre une boiserie, se tenait prs d'elle. Ils se rassuraient,
regardaient la boutique, o leurs yeux s'habituaient 
l'obscurit. Maintenant, ils la voyaient, avec son plafond bas et
enfum, ses comptoirs de chne polis par l'usage, ses casiers
sculaires aux fortes ferrures. Des ballots de marchandises
sombres montaient jusqu'aux solives. L'odeur des draps et des
teintures, une odeur pre de chimie, semblait dcuple par
l'humidit du plancher. Au fond, deux commis et une demoiselle
rangeaient des pices de flanelle blanche.

-- Peut-tre ce petit monsieur-l prendrait-il volontiers quelque
chose? dit Mme Baudu en souriant  Pp.

-- Non, merci, rpondit Denise. Nous avons bu une tasse de lait
dans un caf, devant la gare.

Et, comme Genevive regardait le lger paquet qu'elle avait pos
par terre, elle ajouta:

-- J'ai laiss notre malle l-bas.

Elle rougissait, elle comprenait qu'on ne tombait pas de la sorte
chez le monde. Dj, dans le wagon, ds que le train avait quitt
Valognes, elle s'tait sentie pleine de regret; et voil pourquoi,
 l'arrive, elle avait laiss la malle et fait djeuner les
enfants.

-- Voyons, dit tout d'un coup Baudu, causons peu et causons
bien... Je t'ai crit, c'est vrai, mais il y a un an; et, vois tu,
ma pauvre fille, les affaires n'ont gure march, depuis un an...

Il s'arrta, trangl par une motion qu'il ne voulait pas
montrer. Mme Baudu et Genevive, l'air rsign, avaient baiss les
yeux.

-- Oh! continua-t-il, c'est une crise qui passera, je suis bien
tranquille... Seulement, j'ai diminu mon personnel, il n'y a plus
ici que trois personnes, et le moment n'est gure venu d'en
engager une quatrime. Enfin, je ne puis te prendre comme je te
l'offrais, ma pauvre fille.

Denise l'coutait, saisie, toute ple. Il insista, en ajoutant:

-- a ne vaudrait rien, ni pour toi, ni pour nous.

-- C'est bien, mon oncle, finit-elle par dire pniblement. Je
tcherai de m'en tirer tout de mme.

Les Baudu n'taient pas de mauvaises gens. Mais ils se plaignaient
de n'avoir jamais eu de chance. Au temps o leur commerce
marchait, ils avaient d lever cinq garons, dont trois taient
morts  vingt ans; le quatrime avait mal tourn, le cinquime
venait de partir pour le Mexique, comme capitaine. Il ne leur
restait que Genevive. Cette famille avait cot gros, et Baudu
s'tait achev, en achetant  Rambouillet, le pays du pre de sa
femme, une grande baraque de maison. Aussi toute une aigreur
grandissait-elle, dans sa loyaut maniaque de vieux commerant.

-- On prvient, reprit-il en se fchant peu  peu de sa propre
duret. Tu pouvais m'crire, je t'aurais rpondu de rester l
bas... Quand j'ai appris la mort de ton pre, parbleu! je t'ai dit
ce qu'on dit d'habitude. Mais tu tombes l, sans crier gare...
C'est trs embarrassant.

Il haussait la voix, il se soulageait. Sa femme et sa fille
restaient les regards  terre, en personnes soumises qui ne se
permettaient jamais d'intervenir. Cependant, tandis que Jean
blmissait, Denise avait serr contre sa poitrine Pp terrifi.
Elle laissa tomber deux grosses larmes.

-- C'est bien, mon oncle, rpta-t-elle. Nous allons nous en
aller.

Du coup, il se contint. Un silence embarrass rgna. Puis, il
reprit d'un ton bourru:

-- Je ne vous mets pas  la porte... Puisque vous tes entrs
maintenant, vous coucherez toujours en haut, ce soir. Nous verrons
aprs.

Alors, Mme Baudu et Genevive comprirent, sur un regard, qu'elles
pouvaient arranger les choses. Tout fut rgl. Il n'y avait point
 s'occuper de Jean. Quant a Pp, il serait  merveille chez
Mme Gras, une vieille dame qui habitait un grand rez-de-chausse,
rue des Orties, o elle prenait en pension complte des enfants
jeunes, moyennant quarante francs par mois. Denise dclara qu'elle
avait de quoi payer le premier mois. Il ne restait donc qu' la
placer elle-mme. On lui trouverait bien une place dans le
quartier.

-- Est-ce que Vinard ne demandait pas une vendeuse? dit
Genevive.

-- Tiens! c'est vrai! cria Baudu. Nous irons le voir aprs
djeuner. Il faut battre le fer pendant qu'il est chaud.

Pas un client n'tait venu dranger cette explication de famille.
La boutique restait noire et vide. Au fond, les deux commis et la
demoiselle continuaient leur besogne avec des paroles chuchotes
et sifflantes. Pourtant, trois dames se prsentrent, Denise resta
seule un instant. Elle baisa Pp, le coeur gros,  l'ide de leur
prochaine sparation. L'enfant, clin comme un petit chat, cachait
sa tte, sans prononcer une parole. Quand Mme Baudu et Genevive
revinrent, elles le trouvrent bien sage, et Denise assura qu'il
ne faisait jamais plus de bruit: il restait muet les journes
entires, vivant de caresses. Alors, jusqu'au djeuner, toutes
trois parlrent des enfants, du mnage, de la vie  Paris et en
province, par phrases courtes et vagues, en parentes un peu
embarrasses de ne pas se connatre. Jean tait all sur le seuil
de la boutique et n'en bougeait plus, intress par la vie des
trottoirs, souriant aux jolies filles qui passaient.

 dix heures, une bonne parut. D'ordinaire, la table tait servie
pour Baudu, Genevive et le premier commis. Il y avait une seconde
table  onze heures pour Mme Baudu, l'autre commis et la
demoiselle.

--  la soupe! cria le drapier, en se tournant vers sa nice.

Et, comme tous taient assis dj dans l'troite salle  manger,
derrire la boutique, il appela le premier commis qui s'attardait.

-- Colomban!

Le jeune homme s'excusa, ayant voulu finir de ranger les
flanelles. C'tait un gros garon de vingt-cinq ans, lourd et
madr. Sa face honnte,  la grande bouche molle, avait des yeux
de ruse.

-- Que diable! il y a temps pour tout; disait Baudu, qui, install
carrment, dcoupait un morceau de veau froid, avec une prudence
et une adresse de patron, pesant les minces parts du coup d'oeil,
 un gramme prs.

Il servit tout le monde, coupa mme le pain. Denise avait pris
Pp auprs d'elle, pour le faire manger proprement. Mais la salle
obscure l'inquitait; elle la regardait, elle se sentait le coeur
serr, elle qui tait habitue aux larges pices, nues et claires,
de sa province. Une seule fentre ouvrait sur une petite cour
intrieure, communiquant avec la rue par l'alle noire de la
maison; et cette cour, trempe, empeste, tait comme un fond de
puits, o tombait un rond de clart louche. Les jours d'hiver, on
devait allumer le gaz du matin au soir. Lorsque le temps
permettait de ne pas allumer, c'tait plus triste encore. Il
fallut un instant  Denise, pour accoutumer ses yeux et distinguer
suffisamment les morceaux sur son assiette.

-- Voil un gaillard qui a bon apptit, dclara Baudu en
constatant que Jean avait achev son veau. S'il travaille autant
qu'il mange, a fera un rude homme... Mais toi, ma fille, tu ne
manges pas? ... Et dis-moi, maintenant qu'on peut causer, pourquoi
ne t'es-tu pas marie,  Valognes?

Denise lcha son verre qu'elle portait  sa bouche.

-- Oh! mon oncle, me marier! vous n'y pensez pas!... Et les
petits?

Elle finit par rire, tant l'ide lui semblait baroque. D'ailleurs,
est-ce qu'un homme aurait voulu d'elle, sans un sou, pas plus
grosse qu'un mauviette, et pas belle encore? Non, non, jamais elle
ne se marierait, elle avait assez de deux enfants.

-- Tu as tort, rptait l'oncle, une femme a toujours besoin d'un
homme. Si tu avais trouv un brave garon, vous ne seriez pas
tombs sur le pav de Paris, toi et tes frres, comme des
bohmiens.

Il s'interrompit, pour partager de nouveau, avec une parcimonie
pleine de justice, un plat de pommes de terre au lard, que la
bonne apportait. Puis, dsignant de la cuiller Genevive et
Colomban:

-- Tiens! reprit-il, ces deux-l seront maris au printemps, si la
saison d'hiver est bonne.

C'tait l'habitude patriarcale de la maison. Le fondateur Aristide
Finet, avait donn sa fille Dsire  son premier commis
Hauchecorne; lui, Baudu, dbarqu rue de la Michodire avec sept
francs dans sa poche, avait pous la fille du pre Hauchecorne,
lisabeth: et il entendait  son tour cder sa fille Genevive et
la maison  Colomban, ds que les affaires reprendraient. S'il
retardait ainsi un mariage dcid depuis trois ans, c'tait par un
scrupule, un enttement de probit: il avait reu la maison
prospre, il ne voulait point la passer aux mains d'un gendre,
avec une clientle moindre et des oprations douteuses.

Baudu continua, prsenta Colomban qui tait de Rambouillet, comme
le pre de Mme Baudu; mme il existait entre eux un cousinage
loign. Un gros travailleur, qui, depuis dix annes, trimait dans
la boutique, et qui avait gagn ses grades rondement! D'ailleurs,
il n'tait pas le premier venu, il avait pour pre ce noceur de
Colomban, un vtrinaire connu de tout Seine-et-Oise, un artiste
dans sa partie, mais tellement port sur sa bouche, qu'il mangeait
tout.

-- Dieu merci! dit le drapier pour conclure, si le pre boit et
court la gueuse, le fils a su apprendre ici le prix de l'argent.

Pendant qu'il parlait, Denise examinait Colomban et Genevive. Ils
taient  table l'un prs de l'autre; mais ils y restaient bien
tranquilles, sans une rougeur, sans un sourire. Depuis le jour de
son entre, le jeune homme comptait sur ce mariage. Il avait pass
par les diffrentes tapes, petit commis, vendeur appoint, admis
enfin aux confidences et aux plaisirs de la famille, le tout
patiemment, menant une vie d'horloge, regardant Genevive comme
une affaire excellente et honnte. La certitude de l'avoir
l'empchait de la dsirer. Et la jeune fille, elle aussi, s'tait
accoutume  l'aimer, mais avec la gravit de sa nature contenue,
et d'une passion profonde qu'elle ignorait elle-mme, dans son
existence plate et rgle de tous les jours.

-- Quand on se plat et qu'on le peut, crut devoir dire Denise en
souriant, pour se montrer aimable.

-- Oui, on finit toujours par l, dclara Colomban, qui n'avait
pas encore lch une parole, mchant avec lenteur.

Genevive, aprs avoir jet sur lui un long regard, dit  son
tour:

-- Il faut s'entendre, ensuite, a va tout seul.

Leurs tendresses avaient pouss dans ce rez-de-chausse du vieux
Paris. C'tait comme une fleur de cave. Depuis dix ans, elle ne
connaissait que lui, vivait les journes  son ct, derrire les
mmes piles de drap, au fond des tnbres de la boutique; et,
matin et soir, tous deux se retrouvaient coude  coude, dans
l'troite salle  manger, d'une fracheur de puits. Ils n'auraient
pas t plus cachs, plus perdus, en pleine campagne, sous des
feuillages. Seul un doute, une crainte jalouse devait faire
dcouvrir  la jeune fille qu'elle s'tait donne  jamais, au
milieu de cette ombre complice, par vide de coeur et ennui de
tte.

Cependant, Denise avait cru remarquer une inquitude naissante,
dans le regard jet par Genevive sur Colomban. Aussi rpondit-
elle, d'un air d'obligeance:

-- Bah! quand on s'aime, on s'entend toujours.

Mais Baudu surveillait la table avec autorit. Il avait distribu
des languettes de brie, et pour fter ses parents, il demanda un
second dessert, un pot de confiture de groseilles, largesse qui
parut surprendre Colomban. Pp, jusque-l trs sage, se conduisit
mal devant les confitures. Jean, pris d'intrt pendant la
conversation sur le mariage, dvisageait la cousine Genevive,
qu'il trouvait trop molle, trop ple, et qu'il comparait au fond
de lui  un petit lapin blanc, avec des oreilles noires et des
yeux rouges.

-- Assez caus, et place aux autres! conclut le drapier, en
donnant le signal de se lever de table. Ce n'est pas une raison,
quand on se permet un extra, pour abuser de tout.

Mme Baudu, l'autre commis et la demoiselle, vinrent s'attabler 
leur tour. Denise, de nouveau, resta seule, assise prs de la
porte, en attendant que son oncle pt la conduire chez Vinard.
Pp jouait  ses pieds, Jean avait repris son poste
d'observation, sur le seuil: Et, pendant prs d'une heure, elle
s'intressa aux choses qui se passaient autour d'elle. De loin en
loin, entraient des clientes: une dame parut, puis deux autres. La
boutique gardait son odeur de vieux, son demi-jour, o tout
l'ancien commerce, bonhomme et simple, semblait pleurer d'abandon.
Mais, de l'autre ct de la rue, ce qui la passionnait; c'tait le
Bonheur des Dames, dont elle apercevait les vitrines, par la porte
ouverte. Le ciel demeurait voil, une douceur de pluie
attidissait l'air, malgr la saison; et, dans ce jour blanc, o
il y avait comme une poussire diffuse de soleil, le grand magasin
s'animait, en pleine vente.

Alors, Denise eut la sensation d'une machine, fonctionnant  haute
pression, et dont le branle aurait gagn jusqu'aux talages. Ce
n'taient plus les vitrines froides de la matine; maintenant,
elles paraissaient comme chauffes et vibrantes de la trpidation
intrieure. Du monde les regardait, des femmes arrtes
s'crasaient devant les glaces, toute une foule brutale de
convoitise. Et les toffes vivaient, dans cette passion du
trottoir: les dentelles avaient un frisson, retombaient et
cachaient les profondeurs du magasin, d'un air troublant de
mystre; les pices de drap elles-mmes, paisses et carres,
respiraient, soufflaient une haleine tentatrice; tandis que les
paletots se cambraient davantage sur les mannequins qui prenaient
une me, et que le grand manteau de velours se gonflait, souple et
tide, comme sur des paules de chair, avec les battements de la
gorge et le frmissement des reins. Mais la chaleur d'usine dont
la maison flambait, venait surtout de la vente, de la bousculade
des comptoirs, qu'on sentait derrire les murs. Il y avait l le
ronflement continu de la machine  l'oeuvre, un enfournement de
clientes, entasses devant les rayons, tourdies sous les
marchandises, puis jetes  la caisse. Et cela rgl, organis
avec une rigueur mcanique, tout un peuple de femmes passant dans
la force et la logique des engrenages.

Denise, depuis le matin, subissait la tentation. Ce magasin, si
vaste pour elle, o elle voyait entrer en une heure plus de monde
qu'il n'en venait chez Cornaille en six mois, l'tourdissait et
l'attirait; et il y avait, dans son dsir d'y pntrer, une peur
vague qui achevait de la sduire. En mme temps, la boutique de
son oncle lui causait un sentiment de malaise. C'tait un ddain
irraisonn, une rpugnance instinctive pour ce trou glacial de
l'ancien commerce. Toutes ses sensations, son entre inquite,
l'accueil aigri de ses parents, le djeuner triste sous un jour de
cachot, son attente au milieu de la solitude ensommeille de cette
vieille maison agonisante, se rsumaient en une sourde
protestation, en une passion de la vie et de la lumire. Et,
malgr son bon coeur, ses yeux retournaient toujours au Bonheur
des Dames, comme si la vendeuse en elle avait eu le besoin de se
rchauffer au flamboiement de cette grande vente.

-- En voil qui ont du monde, au moins, laissa-t-elle chapper.

Mais elle regretta cette parole, en apercevant les Baudu prs
d'elle. Mme Baudu, qui avait achev de djeuner, tait debout,
toute blanche, ses yeux blancs fixs sur le monstre; et, rsigne,
elle ne pouvait le voir, le rencontrer ainsi de l'autre ct de la
rue, sans qu'un dsespoir muet gonflt ses paupires. Quant 
Genevive, elle surveillait avec une inquitude croissante
Colomban, qui, ne se croyant pas guett, restait en extase, les
regards levs sur les vendeuses des confections, dont on
apercevait le comptoir, derrire les glaces de l'entresol. Baudu,
la bile au visage, se contenta de dire:

-- Tout ce qui reluit n'est pas d'or. Patience!

La famille, videmment, renfonait le flot de rancune qui lui
montait  la gorge. Une pense d'amour-propre l'empchait de se
livrer si vite, devant ces enfants arrivs du matin. Enfin, le
drapier fit un effort, se dtourna pour s'arracher au spectacle de
la vente d'en face.

-- Eh bien! reprit-il, voyons chez Vinard. Les places sont
courues, demain il ne serait plus temps peut-tre.

Mais, avant de sortir, il donna l'ordre au second commis d'aller 
la gare prendre la malle de Denise. De son ct, Mme Baudu, 
laquelle la jeune fille confiait Pp, dcida qu'elle profiterait
d'un moment, pour mener le petit rue des Orties, chez Mme Gras,
afin de causer et de s'entendre. Jean promit  sa soeur de ne pas
bouger de la boutique.

-- Nous en avons pour deux minutes, expliqua Baudu, pendant qu'il
descendait la rue Gaillon avec sa nice. Vinard a cr une
spcialit de soie, o il fait encore des affaires. Oh! il a de la
peine comme tout le monde, mais c'est un finaud qui joint les deux
bouts par une avarice de chien... Je crois pourtant qu'il veut se
retirer  cause de ses rhumatismes.

Le magasin se trouvait rue Neuve-des-Petits-Champs, prs du
passage Choiseul. Il tait propre et clair, d'un luxe tout
moderne, petit pourtant, et pauvre de marchandises. Baudu et
Denise trouvrent Vinard en grande confrence avec deux
messieurs.

-- Ne vous drangez pas, cria le drapier. Nous ne sommes pas
presss, nous attendrons.

Et, revenant par discrtion vers la porte, se penchant  l'oreille
de la jeune fille, il ajouta:

-- Le maigre est au Bonheur second  la soie et le gros est un
fabricant de Lyon.

Denise comprit que Vinard poussait son magasin  Robineau, le
commis du Bonheur des Dames. L'air franc, la mine ouverte, il
donnait sa parole d'honneur, avec la facilit d'un homme que les
serments ne gnaient pas. Selon lui, sa maison tait une affaire
d'or; et, dans l'clat de sa grosse sant, il s'interrompait pour
geindre, pour se plaindre de ses sacres douleurs, qui le
foraient  manquer sa fortune. Mais Robineau, nerveux et
tourment, l'interrompait avec impatience: il connaissait la crise
que les nouveauts traversaient, il citait une spcialit de soie
tue dj par le voisinage du Bonheur. Vinard, enflamm, leva la
voix.

-- Parbleu! la culbute de ce grand serin de Vabre tait fatale. Sa
femme mangeait tout... Puis, nous sommes ici  plus de cinq cents
mtres, tandis que Vabre se trouvait porte  porte avec l'autre.

Alors, Gaujean, le fabricant de soie, intervint. De nouveau, les
voix baissrent. Lui, accusait les grands magasins de ruiner la
fabrication franaise; trois ou quatre lui faisaient la loi,
rgnaient en matres sur le march; et il laissait entendre que la
seule faon de les combattre tait de favoriser le petit commerce,
les spcialits surtout, auxquelles l'avenir appartenait. Aussi
offrait-il des crdits trs larges  Robineau.

-- Voyez comme le Bonheur s'est conduit  votre gard! rptait-
il. Aucun compte des services rendus, des machines  exploiter le
monde!... La situation de premier vous tait promise depuis
longtemps, lorsque Bouthemont, qui arrivait du dehors et qui
n'avait aucun titre, l'a obtenue du coup.

La plaie de cette injustice saignait encore chez Robineau.
Pourtant, il hsitait  s'tablir, il expliquait que l'argent ne
venait pas de lui; c'tait sa femme qui avait hrit de soixante
mille francs, et il se montrait plein de scrupules devant cette
somme, il aurait mieux aim, disait-il, se couper tout de suite
les deux poings, que de la compromettre dans de mauvaises
affaires.

-- Non, je ne suis pas dcid, finit-il par conclure. Laissez-moi
le temps de rflchir, nous en recauserons.

-- Comme vous voudrez, dit Vinard en cachant son dsappointement
sous un air bonhomme. Mon intrt n'est pas de vendre. Allez, sans
mes douleurs...

Et, revenant au milieu du magasin:

-- Qu'y a-t-il pour votre service, monsieur Baudu?

Le drapier, qui coutait d'une oreille, prsenta Denise, conta ce
qu'il voulut de son histoire, dit qu'elle avait travaill deux ans
en province.

-- Et, comme vous cherchez une bonne vendeuse, m'a-t-on appris...

Vinard affecta un grand dsespoir.

-- Oh! c'est jouer de guignon! Sans doute, j'ai cherch une
vendeuse pendant huit jours. Mais je viens d'en arrter une, il
n'y a pas deux heures.

Un silence rgna. Denise semblait consterne. Alors, Robineau qui
la regardait avec intrt, apitoy sans doute par sa mine pauvre,
se permit un renseignement.

-- Je sais qu'on a besoin chez nous de quelqu'un, au rayon des
confections.

Baudu ne put retenir ce cri de son coeur:

-- Chez vous, ah! non, par exemple!

Puis, il resta embarrass. Denise tait devenue toute rouge:
entrer dans ce grand magasin, jamais elle n'oserait! et l'ide d'y
tre la comblait d'orgueil.

-- Pourquoi donc? reprit Robineau surpris. Ce serait au contraire
une chance pour mademoiselle... Je lui conseille de se prsenter
demain matin  Mme Aurlie, la premire. Le pis qui puisse lui
arriver, c'est de n'tre pas accepte.

Le drapier, pour cacher sa rvolte intrieure, se jeta dans des
phrases vagues: il connaissait Mme Aurlie, ou du moins son mari,
Lhomme, le caissier, un gros qui avait eu le bras droit coup par
un omnibus. Puis, revenant brusquement  Denise:

-- D'ailleurs, c'est son affaire, ce n'est pas la mienne... Elle
est bien libre.

Et il sortit, aprs avoir salu Gaujean et Robineau. Vinard
l'accompagna jusqu' la porte, en renouvelant l'expression de ses
regrets. La jeune fille tait demeure au milieu du magasin,
intimide, dsireuse d'obtenir du commis des renseignements plus
complets. Mais elle n'osa pas. Elle salua  son tour et dit
simplement:

-- Merci, monsieur.

Sur le trottoir, Baudu n'adressa pas la parole  sa nice. Il
marchait vite, il la forait  courir, comme emport par ses
rflexions. Rue de la Michodire, il allait rentrer chez lui,
lorsqu'un boutiquier voisin, debout sur la porte, l'appela d'un
signe. Denise s'arrta pour l'attendre.

-- Quoi donc, pre Bourras? demanda le drapier.

Bourras tait un grand vieillard  tte de prophte, chevelu et
barbu, avec des yeux perants sous de gros sourcils
embroussaills. Il tenait un commerce de cannes et de parapluies,
faisait les raccommodages, sculptait mme des manches, ce qui lui
avait conquis une clbrit d'artiste dans le quartier. Denise
donna un coup d'oeil aux vitrines de la boutique, o les
parapluies et les cannes s'alignaient par files rgulires. Mais
elle leva les yeux, et la maison surtout l'tonna: une masure
prise entre le Bonheur des Dames et un grand htel Louis XIV,
pousse on ne savait comment dans cette fente troite, au fond de
laquelle ses deux tages bas s'crasaient. Sans les soutiens de
droite et de gauche, elle serait tombe, les ardoises de sa
toiture tordues et pourries, sa faade de deux fentres couture
de lzardes, coulant en longues taches de rouille sur la boiserie
 demi mange de l'enseigne.

-- Vous savez qu'il a crit  mon propritaire pour acheter la
maison, dit Bourras en regardant fixement le drapier de ses yeux
de flamme.

Baudu blmit davantage et plia les paules. Il y eut un silence,
les deux hommes restaient face  face, avec leur air profond.

-- Il faut s'attendre  tout, murmura-t-il enfin.

Alors, le vieillard s'emporta, secoua ses cheveux et sa barbe de
fleuve.

-- Qu'il achte la maison, il la payera quatre fois sa valeur!...
Mais je vous jure que, moi vivant, il n'en aura pas une pierre.
Mon bail est encore de douze ans... Nous verrons, nous verrons!

C'tait une dclaration de guerre. Bourras se tournait vers le
Bonheur des Dames, que ni l'un ni l'autre n'avait nomm. Un
instant, Baudu hocha la tte en silence; puis, il traversa la rue
pour rentrer chez lui, les jambes casses, en rptant seulement:

-- Ah! mon Dieu!... ah! mon Dieu!...

Denise, qui avait cout, suivit son oncle. Mme Baudu rentrait
aussi avec Pp; et, tout de suite, elle dit que Mme Gras
prendrait l'enfant quand on voudrait. Mais Jean venait de
disparatre, ce fut une inquitude pour sa soeur. Quand il revint,
le visage anim, parlant du boulevard avec passion, elle le
regarda d'un air triste qui le fit rougir. On avait apport leur
malle, ils coucheraient en haut, sous les toits.

--  propos, et chez Vinard? demanda Mme Baudu.

Le drapier conta sa dmarche inutile, puis ajouta qu'on avait
indiqu une place  leur nice; et, le bras tendu vers le Bonheur
des Dames, dans un geste de mpris, il lcha ces mots:

-- Tiens! l-dedans!

Toute la famille en demeura blesse. Le soir, la premire table
tait  cinq heures. Denise et les deux enfants reprirent leur
place, avec Baudu, Genevive et Colomban. Un bec de gaz clairait
la petite salle  manger, o s'touffait l'odeur de la nourriture.
Le repas fut silencieux. Mais, au dessert, Mme Baudu, qui ne
pouvait tenir en place, quitta la boutique pour venir s'asseoir
derrire sa nice. Et, alors, le flot contenu depuis le matin
creva, tous se soulagrent, en tapant sur le monstre.

-- C'est ton affaire, tu es bien libre, rpta d'abord Baudu. Nous
ne voulons pas t'influencer... Seulement, si tu savais quelle
maison!.

Par phrases coupes, il conta l'histoire de cet Octave Mouret.
Toutes les chances! Un garon tomb du Midi  Paris, avec l'audace
aimable d'un aventurier; et, ds le lendemain, des histoires de
femme, une continuelle exploitation de la femme, le scandale d'un
flagrant dlit, dont le quartier parlait encore; puis, la conqute
brusque et inexplicable de Mme Hdouin, qui lui avait apport le
Bonheur des Dames.

-- Cette pauvre Caroline! interrompit Mme Baudu. Elle tait un peu
ma parente. Ah! si elle avait vcu, les choses tourneraient
autrement. Elle ne nous laisserait pas assassiner... Et c'est lui
qui l'a tue. Oui, dans ses constructions! Un matin, en visitant
les travaux, elle est tombe dans un trou. Trois jours aprs, elle
mourait. Elle qui n'avait jamais t malade, qui tait si bien
portante, si belle!... Il y a de son sang sous les pierres de la
maison.

Au travers des murs, elle dsignait le grand magasin de sa main
ple et tremblante. Denise, qui coutait comme on coute un conte
de fes, eut un lger frisson. La peur qu'il y avait, depuis le
matin, au fond de la tentation exerce sur elle, venait peut-tre
du sang de cette femme, qu'elle croyait voir maintenant dans le
mortier rouge du sous-sol.

-- On dirait que a lui porte bonheur, ajouta Mme Baudu, sans
nommer Mouret.

Mais le drapier haussait les paules, ddaigneux de ces fables de
nourrice. Il reprit son histoire, il expliqua la situation,
commercialement. Le Bonheur des Dames avait t fond en 1822 par
les frres Deleuze.  la mort de l'an, sa fille, Caroline,
s'tait marie avec le fils d'un fabricant de toile, Charles
Hdouin; et, plus tard, tant devenue veuve, elle avait pous ce
Mouret. Elle lui apportait donc la moiti du magasin. Trois mois
aprs le mariage, l'oncle Deleuze dcdait  son tour sans
enfants; si bien que, lorsque Caroline avait laiss ses os dans
les fondations, ce Mouret tait rest seul hritier, seul
propritaire du Bonheur. Toutes les chances!

-- Un homme  ides, un brouillon dangereux qui bouleversera le
quartier, si on le laisse faire! continua Baudu. Je crois que
Caroline, un peu romanesque elle aussi, a d tre prise par les
projets extravagants du monsieur... Bref, il l'a dcide  acheter
la maison de gauche, puis la maison de droite; et lui-mme, quand
il a t seul, en a achet deux autres; de sorte que le magasin a
grandi, toujours grandi, au point qu'il menace de nous manger
tous, maintenant!

Il s'adressait  Denise, mais il parlait pour lui, remchant, par
un besoin fivreux de se satisfaire, cette histoire qui le
hantait. Dans la famille, il tait le bilieux, le violent aux
poings toujours serrs. Mme Baudu n'intervenait plus, immobile sur
sa chaise; Genevive et Colomban, les yeux baisss, ramassaient et
mangeaient par distraction des miettes de pain. Il faisait si
chaud, si touff dans la petite pice que Pp s'tait endormi
sur la table, et que les yeux de Jean lui-mme se fermaient.

-- Patience! reprit Baudu, saisi d'une soudaine colre, les
faiseurs se casseront les reins! Mouret traverse une crise, je le
sais. Il a d mettre tous ses bnfices dans ses folies
d'agrandissement et de rclame. En outre, pour trouver des
capitaux, il s'est avis de dcider la plupart de ses employs 
placer leur argent chez lui. Aussi est-il sans un sou maintenant,
et si un miracle ne se produit pas, s'il n'arrive pas  tripler sa
vente, comme il l'espre, vous verrez quelle dbcle! ... Ah! je
ne suis pas mchant, mais ce jour-l, j'illumine, parole
d'honneur!

Il poursuivit d'une voix vengeresse, on et dit que la chute du
Bonheur des Dames devait rtablir la dignit du commerce
compromise. Avait-on jamais vu cela? un magasin de nouveauts o
l'on vendait de tout! un bazar alors! Aussi le personnel tait
gentil: un tas de godelureaux qui manoeuvraient comme dans une
gare, qui traitaient les marchandises et les clientes comme des
paquets, lchant le patron ou lch par lui pour un mot, sans
affection, sans moeurs, sans art! Et il prit tout d'un coup 
tmoin Colomban: certes, lui, Colomban, lev  la bonne cole,
savait de quelle faon lente et sre on arrivait aux finesses, aux
roueries du mtier. L'art n'tait pas de vendre beaucoup, mais de
vendre cher. Puis, il pouvait dire comment on l'avait trait,
comment il tait devenu de la famille, soign lorsqu'il tombait
malade, blanchi et raccommod, surveill paternellement, aim
enfin!

-- Bien sr, rptait Colomban, aprs chaque cri du patron.

-- Tu es le dernier, mon brave, finit par dclarer Baudu attendri.
Aprs toi, on n'en fera plus... Toi seul me consoles, car si c'est
une pareille bousculade qu'on appelle  prsent le commerce, je
n'y entends rien, j'aime mieux m'en aller.

Genevive, la tte penche sur une paule, comme si son paisse
chevelure noire et pes trop lourd  son front ple, examinait le
commis souriant; et, dans son regard, il y avait un soupon, un
dsir de voir si Colomban, travaill d'un remords, ne rougirait
pas, sous de tels loges. Mais, en garon rompu aux comdies du
vieux ngoce, il gardait sa carrure tranquille, son air bonasse,
avec son pli de ruse aux lvres.

Cependant, Baudu criait plus fort, en accusant ce dballage d'en
face, ces sauvages, qui se massacraient entre eux avec leur lutte
pour la vie, d'en arriver  dtruire la famille. Et il citait
leurs voisins de campagne, les Lhomme, la mre, le pre, le fils,
tous les trois employs dans la baraque, des gens sans intrieur,
toujours dehors, ne mangeant chez eux que le dimanche, une vie
d'htel et de table d'hte enfin! Certes, sa salle  manger
n'tait pas grande, on aurait pu mme y souhaiter plus de jour et
plus d'air; mais au moins sa vie tenait l, il y avait vcu dans
la tendresse des siens. En parlant, ses yeux faisaient le tour de
la petite pice; et un tremblement le prenait,  l'ide inavoue
que les sauvages pourraient un jour, s'ils achevaient de tuer sa
maison, le dloger de ce trou o il avait chaud, entre sa femme et
sa fille. Malgr l'assurance qu'il affectait, quand il annonait
la culbute finale, il tait plein de terreur au fond, il sentait
bien le quartier envahi, dvor peu  peu.

-- Ce n'est pas pour te dgoter, reprit-il en tchant d'tre
calme. Si ton intrt est d'entrer l-dedans, je serai le premier
 te dire: Entres-y.

-- Je le pense bien, mon oncle, murmura Denise, tourdie, et dont
le dsir d'tre au Bonheur des Dames grandissait, au milieu de
toute cette passion.

Il avait pos les coudes sur la table, il la fatiguait de son
regard.

-- Mais, voyons, toi qui es de la partie, dis-moi s'il est
raisonnable qu'un simple magasin de nouveauts se mette  vendre
de n'importe quoi. Autrefois, quand le commerce tait honnte, les
nouveauts comprenaient les tissus, pas davantage. Aujourd'hui,
elles n'ont plus que l'ide de monter sur le dos des voisins et de
tout manger... Voil ce dont le quartier se plaint, car les
petites boutiques commencent  y souffrir terriblement. Ce Mouret
les ruine... Tiens! Bdor et soeur, la bonneterie de la rue
Gaillon, a dj perdu la moiti de sa clientle. Chez Mlle Tatin,
la lingre du passage Choiseul, on en est  baisser les prix, 
lutter de bon march. Et l'effet du flau, de cette peste, se fait
sentir jusqu' la rue Neuve-des-Petits-Champs, o je me suis
laiss dire que MM. Vanpouille frres, les fourreurs, ne pouvaient
tenir le coup... Hein? des calicots qui vendent des fourrures,
c'est trop drle! Une ide du Mouret encore!

-- Et les gants, dit Mme Baudu. N'est-ce pas monstrueux? il a os
crer un rayon de ganterie!... Hier, comme je passais rue Neuve-
Saint-Augustin, Quinette se trouvait sur sa porte, l'air si
triste, que je n'ai pas voulu lui demander si les affaires
allaient bien.

-- Et les parapluies, reprit Baudu. a, c'est le comble! Bourras
est persuad que le Mouret a voulu simplement le couler; car,
enfin,  quoi a rime-t-il, des parapluies avec des toffes?...
Mais Bourras est solide, il ne se laissera pas gorger. Nous
allons rire, un de ces jours.

Il parla d'autres commerants, il passa le quartier en revue.
Parfois, des aveux lui chappaient: si Vinard tchait de vendre,
tous n'avaient plus qu' faire leurs paquets, car Vinard tait
comme les rats, qui filent des maisons, quand elles vont crouler.
Puis, aussitt, il se dmentait, il rvait une alliance, une
entente des petits dtaillants pour tenir tte au colosse. Depuis
un moment, il hsitait  parler de lui, les mains agites, la
bouche tiraille par un tic nerveux. Enfin, il se dcida.

-- Moi, jusqu'ici, je n'ai pas trop  me plaindre. Oh! il m'a fait
du tort, le gredin! Mais il ne tient encore que les draps de dame,
les draps lgers, pour robes, et les draps plus forts, pour
manteaux. On vient toujours chez moi acheter les articles d'homme,
les velours de chasse, les livres; sans parler des flanelles et
des molletons, dont je le dfie bien d'avoir un assortiment aussi
complet... Seulement, il m'asticote, il croit me faire tourner le
sang, parce qu'il a mis son rayon de draperie, l, en face. Tu as
vu son talage, n'est-ce pas? Toujours, il y plante ses plus
belles confections, au milieu d'un encadrement de pices de drap,
une vraie parade de saltimbanque pour raccrocher les filles... Foi
d'honnte homme! je rougirais d'employer de tels moyens. Depuis
prs de cent ans, le Vieil Elbeuf est connu, et il n'a pas besoin
 sa porte de pareils attrape-nigauds. Tant que je vivrai, la
boutique restera telle que je l'ai prise, avec ses quatre pices
d'chantillon,  droite et  gauche, pas davantage!

L'motion gagnait toute la famille. Genevive se permit de prendre
la parole, aprs un silence.

-- Notre clientle nous aime, papa. Il faut esprer... Aujourd'hui
encore, Mme Desforges et Mme de Boves sont venues. J'attends
Mme Marty pour des flanelles.

-- Moi, dclara Colomban, j'ai reu hier une commande de
Mme Bourdelais. Il est vrai qu'elle m'a parl d'une cheviotte
anglaise, affiche en face dix sous meilleur march, la mme que
chez nous, parat-il.

-- Et dire, murmura Mme Baudu de sa voix fatigue, que nous avons
vu cette maison-l grande comme un mouchoir de poche!
Parfaitement, ma chre Denise, lorsque les Deleuze l'ont fonde,
elle avait seulement une vitrine sur la rue Neuve-Saint-Augustin,
un vrai placard, o deux pices d'indienne s'touffaient avec
trois pices de calicot. On ne pouvait pas se retourner dans la
boutique, tant c'tait petit...  cette poque, le Vieil Elbeuf,
qui existait depuis plus de soixante ans, tait dj tel que tu le
vois aujourd'hui... Ah! tout cela est chang, bien chang!

Elle secouait la tte, ses paroles lentes disaient le drame de sa
vie. Ne au Vieil Elbeuf, elle en aimait jusqu'aux pierres
humides, elle ne vivait que pour lui et par lui; et, autrefois
glorieuse de cette maison, la plus forte, la plus richement
achalande du quartier, elle avait eu la continuelle souffrance de
voir grandir peu  peu la maison rivale, d'abord ddaigne, puis
gale en importance, puis dbordante, menaante. C'tait pour elle
une plaie toujours ouverte, elle se mourait du Vieil Elbeuf
humili, vivant encore ainsi que lui par la force de l'impulsion,
mais sentant bien que l'agonie de la boutique serait la sienne, et
qu'elle s'teindrait, le jour o la boutique fermerait.

Le silence rgna. Baudu battait la retraite du bout des doigts sur
la toile cire. Il prouvait une lassitude, presque un regret, de
s'tre ainsi soulag une fois de plus. Dans cet accablement, toute
la famille d'ailleurs, les yeux vagues, continuait  remuer les
amertumes de son histoire. Jamais la chance ne leur avait souri.
Les enfants taient levs, la fortune venait, lorsque brusquement
la concurrence apportait la ruine. Et il y avait encore la maison
de Rambouillet, cette maison de campagne o le drapier faisait
depuis dix ans le rve de se retirer, une occasion, disait-il, une
antique btisse qu'il devait rparer continuellement, qu'il
s'tait dcid  louer, et dont les locataires ne le payaient
point. Ses derniers gains passaient l, il n'avait eu que ce vice,
dans sa probit mticuleuse, obstine aux vieux usages.

-- Voyons, dclara-t-il brusquement, il faut laisser la table aux
autres... En voil des paroles inutiles!

Ce fut comme un rveil. Le bec de gaz sifflait, dans l'air mort et
brlant de la petite pice. Tous se levrent en sursaut, rompant
le triste silence. Cependant, Pp dormait si bien, qu'on
l'allongea sur des pices de molleton. Jean, qui billait, tait
dj retourn  la porte de la rue.

-- Et, pour finir, tu feras ce que tu voudras, rpta de nouveau
Baudu  sa nice. Nous te disons les choses, voil tout... Mais
tes affaires sont tes affaires.

Il la pressait du regard, il attendait une rponse dcisive.
Denise, que ces histoires avaient passionne davantage pour le
Bonheur des Dames, au lieu de l'en dtourner, gardait son air
tranquille et doux, d'une volont ttue de Normande au fond. Elle
se contenta de rpondre:

-- Nous verrons, mon oncle.

Et elle parla de monter se coucher de bonne heure avec les
enfants, car ils taient trs fatigus tous les trois. Mais six
heures sonnaient  peine, elle voulut bien rester un moment encore
dans la boutique. La nuit s'tait faite, elle retrouva la rue
noire, trempe d'une pluie fine et drue, qui tombait depuis le
coucher du soleil. Ce fut pour elle une surprise: quelques
instants avaient suffi, la chausse tait troue de flaques, les
ruisseaux roulaient des eaux sales, une boue paisse, pitine,
poissait les trottoirs; et, sous l'averse battante, on ne voyait
plus que le dfil confus des parapluies, se bousculant, se
ballonnant, pareils  de grandes ailes sombres, dans les tnbres.
Elle recula d'abord, prise de froid, le coeur serr davantage par
la boutique mal claire, lugubre  cette heure. Un souffle
humide, l'haleine du vieux quartier, venait de la rue; il semblait
que le ruissellement des parapluies coult jusqu'aux comptoirs,
que le pav avec sa boue et ses flaques entrt, achevt de moisir
l'antique rez-de-chausse, blanc de salptre. C'tait toute une
vision de l'ancien Paris mouill, dont elle grelottait, avec un
tonnement navr de trouver la grande ville si glaciale et si
laide.

Mais, de l'autre ct de la chausse, le Bonheur des Dames
allumait les files profondes de ses becs de gaz. Et elle se
rapprocha, attire de nouveau et comme rchauffe  ce foyer
d'ardente lumire. La machine ronflait toujours, encore en
activit, lchant sa vapeur dans un dernier grondement, pendant
que les vendeurs repliaient les toffes et que les caissiers
comptaient la recette. C'tait,  travers les glaces plies d'une
bue, un pullulement vague de clarts, tout un intrieur confus
d'usine. Derrire le rideau de pluie qui tombait, cette apparition
recule, brouille, prenait l'apparence d'une chambre de chauffe
gante, o l'on voyait passer les ombres noires des chauffeurs,
sur le feu rouge des chaudires. Les vitrines se noyaient, on ne
distinguait plus, en face, que la neige des dentelles, dont les
verres dpolis d'une rampe de gaz avivaient le blanc; et, sur ce
fond de chapelle, les confections s'enlevaient en vigueur, le
grand manteau de velours, garni de renard argent, mettait le
profil d'une femme sans tte, qui courait par l'averse  quelque
fte, dans l'inconnu des tnbres de Paris.

Denise, cdant  la sduction, tait venue jusqu' la porte, sans
se soucier du rejaillissement des gouttes, qui la trempait. 
cette heure de nuit, avec son clat de fournaise, le Bonheur des
Dames achevait de la prendre tout entire. Dans la grande ville,
noire et muette sous la pluie, dans ce Paris qu'elle ignorait, il
flambait comme un phare, il semblait  lui seul la lumire et la
vie de la cit. Elle y rvait son avenir, beaucoup de travail pour
lever les enfants, avec d'autres choses encore, elle ne savait
quoi, des choses lointaines dont le dsir et la crainte la
faisaient trembler. L'ide de cette femme morte dans les
fondations lui revint; elle eut peur, elle crut voir saigner les
clarts; puis, la blancheur des dentelles l'apaisa, une esprance
lui montait au coeur, toute une certitude de joie; tandis que la
poussire d'eau volante lui refroidissait les mains et calmait en
elle la fivre du voyage.

-- C'est Bourras, dit une voix derrire son dos.

Elle se pencha, elle aperut Bourras, immobile au bout de la rue,
devant la vitrine o elle avait remarqu, le matin, toute une
construction ingnieuse, faite avec des parapluies et des cannes.
Le grand vieillard s'tait gliss dans l'ombre, pour s'emplir les
yeux de cet talage triomphal; et, la face douloureuse, il ne
sentait pas mme la pluie qui battait sa tte nue, dont les
cheveux blancs ruisselaient.

-- Il est bte, fit remarquer la voix, il va prendre du mal.

Alors, en se tournant, Denise vit qu'elle avait de nouveau les
Baudu derrire elle. Malgr eux, comme Bourras qu'ils trouvaient
bte, ils revenaient toujours l, devant ce spectacle qui leur
crevait le coeur. C'tait une rage  souffrir. Genevive, trs
ple, avait constat que Colomban regardait,  l'entresol, les
ombres des vendeuses passer sur les glaces; et, pendant que Baudu
tranglait de rancune rentre, les yeux de Mme Baudu s'taient
emplis de larmes, silencieusement.

-- N'est-ce pas, tu t'y prsenteras demain? finit par demander le
drapier, tourment d'incertitude, et sentant bien d'ailleurs que
sa nice tait conquise comme les autres.

Elle hsita, puis avec douceur:

-- Oui, mon oncle,  moins que cela ne vous fasse trop de peine.

II


Le lendemain,  sept heures et demie, Denise tait devant le
Bonheur des Dames. Elle voulait s'y prsenter, avant de conduire
Jean chez son patron, qui demeurait loin, dans le haut du faubourg
du Temple. Mais, avec ses habitudes matinales, elle s'tait trop
presse de descendre: les commis arrivaient  peine; et, craignant
d'tre ridicule, prise de timidit, elle resta  pitiner un
instant sur la place Gaillon.

Un vent froid qui soufflait, avait dj sch le pav. De toutes
les rues, claires d'un petit jour ple sous le ciel de cendre,
les commis dbouchaient vivement, le collet de leur paletot
relev, les mains dans les poches, surpris par ce premier frisson
de l'hiver. La plupart filaient seuls et s'engouffraient au fond
du magasin, sans adresser ni une parole ni mme un regard  leurs
collgues, qui allongeaient le pas autour d'eux; d'autres allaient
par deux ou par trois, parlant vite, tenant la largeur du
trottoir; et tous, du mme geste, avant d'entrer, jetaient dans le
ruisseau leur cigarette ou leur cigare.

Denise s'aperut que plusieurs de ces messieurs la dvisageaient
en passant. Alors, sa timidit augmenta, elle ne se sentit plus la
force de les suivre, elle rsolut de n'entrer  son tour que
lorsque le dfil aurait cess, rougissante  l'ide d'tre
bouscule, sous la porte, au milieu de tous ces hommes. Mais le
dfil continuait, et pour chapper aux regards, elle fit
lentement le tour de la place. Quand elle revint, elle trouva,
plant devant le Bonheur des Dames, un grand garon, blme et
dgingand, qui, depuis un quart d'heure, semblait attendre comme
elle.

-- Mademoiselle, finit-il par lui demander d'une voix balbutiante,
vous tes peut-tre vendeuse dans la maison?

Elle resta si motionne d'entendre ce garon inconnu lui adresser
la parole, qu'elle ne rpondit pas d'abord.

-- C'est que, voyez-vous, continua-t-il en s'embrouillant
davantage, j'ai l'ide de voir si l'on ne pourrait pas m'y
prendre, et vous m'auriez donn un renseignement.

Il tait aussi timide qu'elle, il se risquait  l'aborder, parce
qu'il la sentait tremblante comme lui.

-- Ce serait avec plaisir, monsieur, rpondit-elle enfin. Mais je
ne suis pas plus avance que vous, je suis l pour me prsenter
aussi.

-- Ah! trs bien, dit-il tout  fait dcontenanc.

Et ils rougirent fortement, leurs deux timidits demeurrent un
instant face  face, attendries par la fraternit de leurs
situations, n'osant pourtant se souhaiter tout haut une bonne
russite. Puis, comme ils n'ajoutaient rien et qu'ils se gnaient
de plus en plus, ils se sparrent gauchement, ils recommencrent
 attendre chacun de son ct,  quelques pas l'un de l'autre.

Les commis entraient toujours. Maintenant, Denise les entendait
plaisanter, quand ils passaient prs d'elle, en lui jetant un coup
d'oeil oblique. Son embarras grandissait d'tre ainsi en
spectacle, elle se dcidait  faire dans le quartier une promenade
d'une demi-heure, lorsque la vue d'un jeune homme, qui arrivait
rapidement par la rue Port-Mahon, l'arrta une minute encore.
videmment, ce devait tre un chef de rayon, car tous les commis
le saluaient. Il tait grand, la peau blanche, la barbe soigne;
et il avait des yeux couleur de vieil or, d'une douceur de
velours, qu'il fixa un instant sur elle, au moment o il traversa
la place. Dj il entrait dans le magasin, indiffrent, qu'elle
restait immobile, toute retourne par ce regard, emplie d'une
motion singulire, o il y avait plus de malaise que de charme.
Dcidment, la peur la prenait, elle se mit  descendre lentement
la rue Gaillon, puis la rue Saint-Roch, en attendant que le
courage lui revnt.

C'tait mieux qu'un chef de rayon, c'tait Octave Mouret en
personne. Il n'avait pas dormi, cette nuit-l, car au sortir d'une
soire chez un agent de change, il tait all souper avec un ami
et deux femmes, ramasses dans les coulisses d'un petit thtre.
Son paletot boutonn cachait son habit et sa cravate blanche.
Vivement, il monta chez lui, se dbarbouilla, se changea; et,
quand il vint s'asseoir devant son bureau, dans son cabinet de
l'entresol, il tait solide, l'oeil vif, la peau frache, tout 
la besogne, comme s'il et pass dix heures au lit. Le cabinet,
vaste, meubl de vieux chne et tendu de reps vert, avait pour
seul ornement un portrait de cette Mme Hdouin dont le quartier
parlait encore. Depuis qu'elle n'tait plus, Octave lui gardait un
souvenir attendri, se montrait reconnaissant  sa mmoire de la
fortune dont elle l'avait combl en l'pousant. Aussi, avant de se
mettre  signer les traites poses sur son buvard, adressa-t-il au
portrait un sourire d'homme heureux. N'tait-ce pas toujours
devant elle qu'il revenait travailler, aprs ses chappes de
jeune veuf, au sortir des alcves o le besoin du plaisir
l'garait?

On frappa, et, sans attendre, un jeune homme entra, grand et
maigre, aux lvres minces, au nez pointu, trs correct d'ailleurs
avec ses cheveux lisss, o des mches grises se montraient dj.
Mouret avait lev les yeux; puis, continuant de signer:

-- Vous avez bien dormi, Bourdoncle?

-- Trs bien, merci, rpondit le jeune homme, qui marchait 
petits pas, comme chez lui.

Bourdoncle, fils d'un fermier pauvre des environs de Limoges,
avait dbut jadis au Bonheur des Dames, en mme temps que Mouret,
lorsque le magasin occupait l'angle de la place Gaillon. Trs
intelligent, trs actif, il semblait alors devoir supplanter
aisment son camarade, moins srieux, et qui avait toutes sortes
de fuites, une apparente tourderie, des histoires de femme
inquitantes; mais il n'apportait pas le coup de gnie de ce
Provenal passionn, ni son audace, ni sa grce victorieuse.
D'ailleurs, par un instinct d'homme sage, il s'tait inclin
devant lui, obissant, et cela sans lutte, ds le commencement.
Lorsque Mouret avait conseill  ses commis de mettre leur argent
dans la maison, Bourdoncle s'tait excut un des premiers, lui
confiant mme l'hritage inattendu d'une tante; et, peu  peu,
aprs avoir pass par tous les grades, vendeur, puis second, puis
chef de comptoir  la soie, il tait devenu un des lieutenants du
patron, le plus cher et le plus cout, un des six intresss qui
aidaient celui-ci  gouverner le Bonheur des Dames, quelque chose
comme un conseil de ministres sous un roi absolu. Chacun d'eux
veillait sur une province. Bourdoncle tait charg de la
surveillance gnrale.

-- Et vous, reprit-il familirement, avez-vous bien dormi?

Lorsque Mouret eut rpondu qu'il ne s'tait pas couch, il hocha
la tte, en murmurant:

-- Mauvaise hygine.

-- Pourquoi donc? dit l'autre avec gaiet! Je suis moins fatigu
que vous, mon cher. Vous avez les yeux bouffis de sommeil, vous
vous alourdissez,  tre trop sage... Amusez-vous donc, a vous
fouettera les ides!

C'tait toujours leur dispute amicale. Bourdoncle, au dbut, avait
battu ses matresses, parce que, disait-il, elles l'empchaient de
dormir. Maintenant, il faisait profession de har les femmes,
ayant sans doute au-dehors des rencontres dont il ne parlait pas,
tant elles tenaient peu de place dans sa vie, et se contentant au
magasin d'exploiter les clientes, avec un grand mpris pour leur
frivolit  se ruiner en chiffons imbciles. Mouret, au contraire,
affectait des extases, restait devant les femmes ravi et clin,
emport continuellement dans de nouveaux amours; et ses coups de
coeur taient comme une rclame  sa vente, on et dit qu'il
enveloppait tout le sexe de la mme caresse, pour mieux l'tourdir
et le garder  sa merci.

-- J'ai vu Mme Desforges, cette nuit, reprit-il. Elle tait
dlicieuse  ce bal.

-- Ce n'est pas avec elle que vous avez soup ensuite? demanda
l'associ.

Mouret se rcria.

-- Oh! par exemple! elle est trs honnte, mon cher... Non, j'ai
soup avec Hlose, la petite des Folies. Bte comme une oie, mais
si drle!

Il prit un autre paquet de traites et continua de signer.
Bourdoncle marchait toujours  petits pas. Il alla jeter un coup
d'oeil dans la rue Neuve-Saint-Augustin, par les hautes glaces de
la fentre, puis revint en disant:

-- Vous savez qu'elles se vengeront.

-- Qui donc? demanda Mouret, auquel la conversation chappait.

-- Mais les femmes.

Alors, il s'gaya davantage, il laissa percer le fond de sa
brutalit, sous son air d'adoration sensuelle. D'un haussement
d'paules, il parut dclarer qu'il les jetterait toutes par terre,
comme des sacs vides, le jour o elles l'auraient aid  btir sa
fortune. Bourdoncle, entt, rptait de son air froid:

-- Elles se vengeront... Il y en aura une qui vengera les autres,
c'est fatal.

-- As pas peur! cria Mouret en exagrant son accent provenal.
Celle-l n'est pas encore ne, mon bon. Et, si elle vient, vous
savez...

Il avait lev son porte-plume, il le brandissait, et il le pointa
dans le vide, comme s'il et voulu percer d'un couteau un coeur
invisible. L'associ reprit sa marche, s'inclinant comme toujours
devant la supriorit du patron, dont le gnie plein de trous le
dconcertait pourtant. Lui, si net, si logique, sans passion, sans
chute possible, en tait encore  comprendre le ct fille du
succs, Paris se donnant dans un baiser au plus hardi.

Un silence rgna. On n'entendait que la plume de Mouret. Puis, sur
des questions brves poses par lui, Bourdoncle fournit des
renseignements au sujet de la grande mise en vente des nouveauts
d'hiver, qui devait avoir lieu le lundi suivant. C'tait une trs
grosse affaire, la maison y jouait sa fortune, car les bruits du
quartier avaient un fond de vrit, Mouret se jetait en pote dans
la spculation, avec un tel faste, un besoin tel du colossal, que
tout semblait devoir craquer sous lui. Il y avait l un sens
nouveau du ngoce, une apparente fantaisie commerciale, qui
autrefois inquitait Mme Hdouin, et qui aujourd'hui encore,
malgr de premiers succs, consternait parfois les intresss. On
blmait  voix basse le patron d'aller trop vite; on l'accusait
d'avoir agrandi dangereusement les magasins, avant de pouvoir
compter sur une augmentation suffisante de la clientle; on
tremblait surtout en le voyant mettre tout l'argent de la caisse
sur un coup de cartes, emplir les comptoirs d'un entassement de
marchandises, sans garder un sou de rserve. Ainsi, pour cette
mise en vente, aprs les sommes considrables payes aux maons,
le capital entier se trouvait dehors: une fois de plus, il
s'agissait de vaincre ou de mourir. Et lui, au milieu de cet
effarement, gardait une gaiet triomphante, une certitude des
millions, en homme ador des femmes, et qui ne peut tre trahi.
Lorsque Bourdoncle se permit de tmoigner certaines craintes, 
propos du dveloppement exagr donn  des rayons dont le chiffre
d'affaires restait douteux, il eut un beau rire de confiance en
criant:

-- Laissez donc, mon cher, la maison est trop petite!

L'autre parut abasourdi, pris d'une peur qu'il ne cherchait plus 
cacher. La maison trop petite! une maison de nouveauts o il y
avait dix-neuf rayons, et qui comptait quatre cent trois employs!

-- Mais sans doute, reprit Mouret, nous serons forcs de nous
agrandir avant dix-huit mois... J'y songe srieusement. Cette
nuit, Mme Desforges m'a promis de me faire rencontrer demain chez
elle avec une personne... Enfin, nous en causerons, quand l'ide
sera mre.

Et, ayant fini de signer les traites, il se leva, il vint donner
des tapes amicales sur les paules de l'intress, qui se
remettait difficilement. Cet effroi des gens prudents, autour de
lui, l'amusait. Dans un des accs de brusque franchise, dont il
accablait parfois ses familiers, il dclara qu'il tait au fond
plus juif que tous les juifs du monde: il tenait de son pre,
auquel il ressemblait physiquement et moralement, un gaillard qui
connaissait le prix des sous; et, s'il avait de sa mre ce brin de
fantaisie nerveuse, c'tait l peut-tre le plus clair de sa
chance, car il sentait la force invincible de sa grce  tout
oser.

-- Vous savez bien qu'on vous suivra jusqu'au bout, finit par dire
Bourdoncle.

Alors, avant de descendre dans le magasin jeter leur coup d'oeil
habituel, tous deux rglrent encore certains dtails. Ils
examinrent le spcimen d'un petit cahier  souches que Mouret
venait d'inventer pour les notes de dbit. Ce dernier, ayant
remarqu que les marchandises dmodes, les rossignols,
s'enlevaient d'autant plus rapidement que la guelte donne aux
commis tait plus forte, avait bas sur cette observation un
nouveau commerce. Il intressait dsormais ses vendeurs  la vente
de toutes les marchandises, il leur accordait un tant pour cent
sur le moindre bout d'toffe, le moindre objet vendu par eux:
mcanisme qui avait boulevers les nouveauts, qui crait entre
les commis une lutte pour l'existence, dont les patrons
bnficiaient. Cette lutte devenait du reste entre ses mains la
formule favorite, le principe d'organisation qu'il appliquait
constamment. Il lchait les passions, mettait les forces en
prsence, laissait les gros manger les petits, et s'engraissait de
cette bataille des intrts. Le spcimen du cahier fut approuv:
en haut, sur la souche et sur la note  dtacher, se trouvaient
l'indication du rayon et le numro du vendeur; puis, rptes
galement des deux cts, il y avait des colonnes pour le mtrage,
la dsignation des articles, les prix; et le vendeur signait
simplement la note, avant de la remettre au caissier. De cette
faon, le contrle tait des plus faciles, il suffisait de
collationner les notes remises par la caisse au bureau de
dfalcation, avec les souches restes entre les mains des commis.
Chaque semaine, ces derniers toucheraient ainsi leur tant pour
cent et leur guelte, sans erreur possible.

-- Nous serons moins vols, fit remarquer Bourdoncle avec
satisfaction. Vous avez eu l une ide excellente.

-- Et j'ai song cette nuit  autre chose, expliqua Mouret. Oui,
mon cher, cette nuit,  ce souper... J'ai envie de donner aux
employs du bureau de dfalcation une petite prime, pour chaque
erreur qu'ils relveront dans les notes de dbit, en les
collationnant... Vous comprenez, nous serons certains ds lors
qu'ils n'en ngligeront pas une seule, car ils en inventeraient
plutt.

Il se mit  rire, pendant que l'autre le regardait d'un air
admiratif. Cette application nouvelle de la lutte pour l'existence
l'enchantait, il avait le gnie de la mcanique administrative, il
rvait d'organiser la maison de manire  exploiter les apptits
des autres, pour le contentement tranquille et complet de ses
propres apptits. Quand on voulait faire rendre aux gens tout leur
effort, disait-il souvent, et mme tirer d'eux un peu d'honntet,
il fallait d'abord les mettre aux prises avec leurs besoins.

-- Eh bien! descendons, reprit Mouret. Il faut s'occuper de cette
mise en vente... La soie est arrive d'hier, n'est-ce pas? et
Bouthemont doit tre  la rception.

Bourdoncle le suivit. Le service de la rception se trouvait dans
le sous-sol, du ct de la rue Neuve-Saint-Augustin. L, au ras du
trottoir, s'ouvrait une cage vitre, o les camions dchargeaient
les marchandises. Elles taient peses, puis elles basculaient sur
une glissoire rapide, dont le chne et les ferrures luisaient,
polis sous le frottement des ballots et des caisses. Tous les
arrivages entraient par cette trappe bante; c'tait un
engouffrement continu, une chute d'toffes qui tombait avec un
ronflement de rivire. Aux poques de grande vente surtout, la
glissoire lchait dans le sous-sol un flot intarissable, les
soieries de Lyon, les lainages d'Angleterre, les toiles des
Flandres, les calicots d'Alsace, les indiennes de Rouen; et,
parfois, les camions devaient prendre la file; les paquets en
coulant faisaient, au fond du trou, le bruit sourd d'une pierre
jete dans une eau profonde.

Lorsqu'il passa, Mouret s'arrta un instant devant la glissoire.
Elle fonctionnait, des files de caisses descendaient toutes
seules, sans qu'on vt les hommes dont les mains les poussaient,
en haut; et elles semblaient se prcipiter d'elles-mmes,
ruisseler en pluie d'une source suprieure. Puis, des ballots
parurent, tournant sur eux-mmes comme des cailloux rouls. Mouret
regardait, sans prononcer une parole. Mais, dans ses yeux clairs,
cette dbcle de marchandises qui tombait chez lui, ce flot qui
lchait des milliers de francs  la minute, mettait une courte
flamme. Jamais encore il n'avait eu une conscience si nette de la
bataille engage. C'tait cette dbcle de marchandises qu'il
s'agissait de lancer aux quatre coins de Paris. Il n'ouvrit pas la
bouche, il continua son inspection.

Dans le jour gris qui venait des larges soupiraux, une quipe
d'hommes recevait les envois, tandis que d'autres dclouaient les
caisses et ouvraient les ballots, en prsence des chefs de rayon.
Une agitation de chantier emplissait ce fond de cave, ce sous-sol
o des piliers de fonte soutenaient les votins, et dont les murs
nus taient ciments.

-- Vous avez tout, Bouthemont? demanda Mouret, en s'approchant
d'un jeune homme  fortes paules, en train de vrifier le contenu
d'une caisse.

-- Oui, tout doit y tre, rpondit ce dernier. Mais j'en ai pour
la matine  compter.

Le chef de rayon consultait la facture d'un coup d'oeil, debout
devant un grand comptoir, sur lequel un de ses vendeurs posait,
une  une, les pices de soie qu'il sortait de la caisse. Derrire
eux, s'alignaient d'autres comptoirs, encombrs galement de
marchandises, que tout un petit peuple de commis examinaient.
C'tait un dballage gnral, une confusion apparente d'toffes,
tudies, retournes, marques, au milieu du bourdonnement des
voix.

Bouthemont, qui devenait clbre sur la place, avait une face
ronde de joyeux compre, avec une barbe d'un noir d'encre et de
beaux yeux marron. N  Montpellier, noceur, braillard, il tait
mdiocre pour la vente; mais, pour l'achat, on ne connaissait pas
son pareil. Envoy  Paris par son pre, qui tenait l-bas un
magasin de nouveauts, il avait absolument refus de retourner au
pays, quand le bonhomme s'tait dit que le garon en savait assez
long pour lui succder dans son commerce; et, ds lors, une
rivalit avait grandi entre le pre et le fils, le premier tout 
son petit ngoce provincial, indign de voir un simple commis
gagner le triple de ce qu'il gagnait lui-mme, le second
plaisantant la routine du vieux, faisant sonner ses gains et
bouleversant la maison,  chacun de ses passages. Comme les autres
chefs de comptoir, celui-ci touchait, outre ses trois mille francs
d'appointements fixes, un tant pour cent sur la vente.
Montpellier, surpris et respectueux, rptait que le fils
Bouthemont avait, l'anne prcdente, empoch prs de quinze mille
francs; et ce n'tait qu'un commencement, des gens prdisaient au
pre exaspr que ce chiffre grossirait encore.

Cependant, Bourdoncle avait pris une des pices de soie, dont il
examinait le grain d'un air attentif d'homme comptent. C'tait
une faille  lisire bleu et argent, le fameux Paris-Bonheur, avec
laquelle Mouret comptait porter un coup dcisif.

-- Elle est vraiment trs bonne, murmura l'intress.

-- Et elle fait surtout plus d'effet qu'elle n'est bonne, dit
Bouthemont. Il n'y a que Dumonteil pour nous fabriquer a...  mon
dernier voyage, quand je me suis fch avec Gaujean, celui-ci
voulait bien mettre cent mtiers sur ce modle, mais il exigeait
vingt-cinq centimes de plus par mtre.

Presque tous les mois, Bouthemont allait ainsi en fabrique, vivant
des journes  Lyon, descendant dans les premiers htels, ayant
l'ordre de traiter les fabricants  bourse ouverte. Il jouissait
d'ailleurs d'une libert absolue, il achetait comme bon lui
semblait, pourvu que, chaque anne, il augmentt dans une
proportion fixe d'avance le chiffre d'affaires de son comptoir;
et c'tait mme sur cette augmentation qu'il touchait son tant
pour cent d'intrt. En somme, sa situation, au Bonheur des Dames,
comme celle de tous les chefs, ses collgues, se trouvait tre
celle d'un commerant spcial, dans un ensemble de commerces
divers, une sorte de vaste cit du ngoce.

-- Alors, c'est dcid, reprit-il, nous la marquons cinq francs
soixante... Vous savez que c'est  peine le prix d'achat.

-- Oui! oui, cinq francs soixante, dit vivement Mouret, et si
j'tais seul, je la donnerais  perte.

Le chef de rayon eut un bon rire.

-- Oh! moi, je ne demande pas mieux... a va tripler la vente, et
comme mon seul intrt est d'arriver  de grosses recettes...

Mais Bourdoncle restait grave, les lvres pinces. Lui, touchait
son tant pour cent sur le bnfice total, et son affaire n'tait
pas de baisser les prix. Justement, le contrle qu'il exerait
consistait  surveiller la marque, pour que Bouthemont, cdant au
seul dsir d'accrotre le chiffre de vente, ne vendt pas  trop
petit gain. Du reste, il tait repris par ses inquitudes
anciennes, devant des combinaisons de rclame qui lui chappaient.
Il osa montrer sa rpugnance, en disant:

-- Si nous la donnons  cinq francs soixante, c'est comme si nous
la donnions  perte, puisqu'il faudra prlever nos frais qui sont
considrables... On la vendrait partout  sept francs.

Du coup, Mouret se fcha. Il tapa de sa main ouverte sur la soie,
il cria nerveusement:

-- Mais je le sais, et c'est pourquoi je dsire en faire cadeau 
nos clientes... En vrit, mon cher, vous n'aurez jamais le sens
de la femme. Comprenez donc qu'elles vont se l'arracher, cette
soie!

-- Sans doute, interrompit l'intress, qui s'enttait, et plus
elles se l'arracheront, plus nous perdrons.

-- Nous perdrons quelques centimes sur l'article, je le veux bien.
Aprs? le beau malheur, si nous attirons toutes les femmes et si
nous les tenons  notre merci, sduites, affoles devant
l'entassement de nos marchandises, vidant leur porte-monnaie sans
compter! Le tout, mon cher, est de les allumer, et il faut pour
cela un article qui flatte, qui fasse poque. Ensuite, vous pouvez
vendre les autres articles aussi cher qu'ailleurs, elles croiront
les payer chez vous meilleur march. Par exemple, notre Cuir-d'or,
ce taffetas  sept francs cinquante, qui se vend partout ce prix,
va passer galement pour une occasion extraordinaire, et suffira 
combler la perte du Paris-Bonheur... Vous verrez, vous verrez!

Il devenait loquent.

-- Comprenez-vous! je veux que dans huit jours le Paris-Bonheur
rvolutionne la place. Il est notre coup de fortune, c'est lui qui
va nous sauver et qui nous lancera. On ne parlera que de lui, la
lisire bleu et argent sera connue d'un bout de la France 
l'autre... Et vous entendrez la plainte furieuse de nos
concurrents. Le petit commerce y laissera encore une aile.
Enterrs, tous ces brocanteurs qui crvent de rhumatismes, dans
leurs caves!

Autour du patron, les commis qui vrifiaient les envois,
coutaient en souriant. Il aimait parler et avoir raison.
Bourdoncle, de nouveau, cda. Cependant, la caisse s'tait vide,
deux hommes en dclouaient une autre.

-- C'est la fabrication qui ne rit pas! dit alors Bouthemont. 
Lyon, ils sont furieux contre vous, ils prtendent que vos bons
marchs les ruinent... Vous savez que Gaujean m'a positivement
dclar la guerre. Oui, il a jur d'ouvrir de longs crdits aux
petites maisons, plutt que d'accepter mes prix.

Mouret haussa les paules.

-- Si Gaujean n'est pas raisonnable, rpondit-il, Gaujean restera
sur le carreau... De quoi se plaignent-ils? Nous les payons
immdiatement, nous prenons tout ce qu'ils fabriquent, c'est bien
le moins qu'ils travaillent  meilleur compte... Et, d'ailleurs,
il suffit que le public en profite.

Le commis vidait la seconde caisse, pendant que Bouthemont s'tait
remis  pointer les pices, en consultant la facture. Un autre
commis, sur le bout du comptoir, les marquait ensuite en chiffres
connus, et la vrification finie, la facture, signe par le chef
de rayon, devait tre monte  la caisse centrale. Un instant
encore, Mouret regarda ce travail, toute cette activit autour de
ces dballages qui montaient et menaaient de noyer le sous-sol;
puis, sans ajouter un mot, de l'air d'un capitaine satisfait de
ses troupes, il s'loigna, suivi de Bourdoncle.

Lentement, tous deux traversrent le sous-sol. Les soupiraux, de
place en place, jetaient une clart ple; et, au fond des coins
noirs, le long d'troits corridors, des becs de gaz brlaient,
continuellement. C'tait dans ces corridors que se trouvaient les
rserves, des caveaux barrs par des palissades, o les divers
rayons serraient le trop-plein de leurs articles. En passant, le
patron donna un coup d'oeil au calorifre qu'on devait allumer le
lundi pour la premire fois, et au petit poste de pompiers qui
gardait un compteur gant, enferm dans une cage de fer. La
cuisine et les rfectoires, d'anciennes caves transformes en
petites salles, taient  gauche, vers l'angle de la place
Gaillon. Enfin,  l'autre bout du sous-sol, il arriva au service
du dpart. Les paquets que les clientes n'emportaient point, y
taient descendus, tris sur des tables, classs dans des
compartiments dont chacun reprsentait un quartier de Paris; puis,
par un large escalier dbouchant juste en face du Vieil Elbeuf, on
les montait aux voitures, qui stationnaient prs du trottoir. Dans
le fonctionnement mcanique du Bonheur des Dames, cet escalier de
la rue de la Michodire dgorgeait sans relche les marchandises
englouties par la glissoire de la rue Neuve-Saint-Augustin, aprs
qu'elles avaient pass, en haut,  travers les engrenages des
comptoirs.

-- Campion, dit Mouret au chef du dpart, un ancien sergent 
figure maigre, pourquoi six paires de draps, achetes hier par une
dame vers deux heures, n'ont-elles pas t portes le soir?

-- O demeure cette dame? demanda l'employ.

-- Rue de Rivoli, au coin de la rue d'Alger... Mme Desforges.

 cette heure matinale, les tables de triage taient nues, les
compartiments ne contenaient que les quelques paquets rests de la
veille. Pendant que Campion fouillait parmi ces paquets, aprs
avoir consult un registre, Bourdoncle regardait Mouret, en
songeant que ce diable d'homme savait tout, s'occupait de tout,
mme aux tables des restaurants de nuit et dans les alcves de ses
matresses. Enfin, le chef du dpart dcouvrit l'erreur: la caisse
avait donn un faux numro et le paquet tait revenu.

-- Quelle est la caisse qui a dbit a? demanda Mouret. Hein?
vous dites la caisse 10...

Et, se retournant vers l'intress:

-- La caisse 10, c'est Albert, n'est-ce pas?... Nous allons lui
dire deux mots.

Mais, avant de faire un tour dans le magasin, il voulut monter au
service des expditions, qui occupait plusieurs pices du deuxime
tage. C'tait l qu'arrivaient toutes les commandes de la
province et de l'tranger; et, chaque matin, il allait y voir la
correspondance. Depuis deux ans, cette correspondance grandissait
de jour en jour. Le service, qui avait d'abord occup une dizaine
d'employs, en ncessitait plus de trente dj. Les uns ouvraient
les lettres, les autres les lisaient, aux deux cts d'une mme
table; d'autres encore les classaient, leur donnaient  chacune un
numro d'ordre, qui se rptait sur un casier; puis, quand on
avait distribu les lettres aux diffrents rayons et que les
rayons montaient les articles, on mettait au fur et  mesure ces
articles dans les casiers, d'aprs les numros d'ordre. Il ne
restait qu' vrifier et qu' emballer, au fond d'une pice
voisine, o une quipe d'ouvriers clouait et ficelait du matin au
soir.

Mouret posa sa question habituelle:

-- Combien de lettres, ce matin, Levasseur?

-- Cinq cent trente-quatre, monsieur, rpondit le chef de service.
Aprs la mise en vente de lundi, j'ai peur de ne pas avoir assez
de monde. Hier, nous avons eu beaucoup de peine  arriver.

Bourdoncle hochait la tte de satisfaction. Il ne comptait pas sur
cinq cent trente-quatre lettres, un mardi. Autour de la table, les
employs coupaient et lisaient, avec un bruit continu de papier
froiss, tandis que, devant les casiers, commenait le va-et-vient
des articles. C'tait un des services les plus compliqus et les
plus considrables de la maison: on y vivait dans un coup de
fivre perptuel, car il fallait rglementairement que les
commandes du matin fussent toutes expdies le soir.

-- On vous donnera le monde dont vous aurez besoin, Levasseur,
finit par rpondre Mouret, qui d'un regard avait constat le bon
tat du service. Vous le savez, quand il y a du travail, nous ne
refusons pas des hommes.

En haut, sous les combles, se trouvaient les chambres o
couchaient les vendeuses. Mais il redescendit, et il entra  la
caisse centrale, installe prs de son cabinet. C'tait une pice
ferme par un vitrage  guichet de cuivre, dans laquelle on
apercevait un norme coffre-fort, scell au mur. Deux caissiers y
centralisaient les recettes, que, chaque soir, montait Lhomme, le
premier caissier de la vente, et faisaient ensuite face aux
dpenses, payaient les fabricants, le personnel, tout le petit
monde qui vivait de la maison. La caisse communiquait avec une
autre pice, meuble de cartons verts, o dix employs vrifiaient
les factures. Puis venait encore un bureau, le bureau de
dfalcation: six jeunes gens, penchs sur des pupitres noirs,
ayant derrire eux des collections de registres, y arrtaient les
comptes du tant pour cent des vendeurs, en collationnant les notes
de dbit. Ce service, tout nouveau, fonctionnait mal.

Mouret et Bourdoncle avaient travers la caisse et le bureau de
vrification. Quand ils passrent dans l'autre bureau, les jeunes
gens qui riaient, le nez en l'air, eurent une secousse de
surprise. Alors, Mouret, sans les rprimander, leur expliqua le
systme de la petite prime qu'il avait imagin de leur payer, pour
chaque erreur dcouverte dans les notes de dbit; et, quand il fut
sorti, les employs, cessant de rire et comme fouetts, se
remirent passionnment au travail, cherchant des erreurs.

Au rez-de-chausse, dans le magasin, Mouret alla droit  la caisse
10, o Albert Lhomme se polissait les ongles, en attendant la
clientle. On disait couramment: la dynastie des Lhomme, depuis
que Mme Aurlie, la premire des confections, aprs avoir pouss
son mari au poste de premier caissier, tait parvenue  obtenir
une caisse de dtail pour son fils, un grand garon ple et
vicieux, qui ne pouvait rester nulle part et qui lui donnait les
plus vives inquitudes. Mais, devant le jeune homme, Mouret
s'effaa: il rpugnait  compromettre sa grce dans un mtier de
gendarme, il gardait par got et par tactique son rle de dieu
aimable. Lgrement du coude, il toucha Bourdoncle, l'homme
chiffre, qu'il chargeait d'ordinaire des excutions.

-- Monsieur Albert, dit ce dernier svrement, vous avez encore
mal pris une adresse, le paquet est revenu... C'est insupportable.

Le caissier crut devoir se dfendre, appela en tmoignage le
garon qui avait fait le paquet. Ce garon, nomm Joseph,
appartenait, lui aussi,  la dynastie des Lhomme, car il tait le
frre de lait d'Albert, et il devait sa place  l'influence de
Mme Aurlie. Comme le jeune homme voulait lui faire dire que
l'erreur venait de la cliente, il balbutiait, il tordait la
barbiche qui allongeait son visage coutur, combattu entre sa
conscience d'ancien soldat et sa gratitude pour ses protecteurs.

-- Laissez donc Joseph tranquille, finit par crier Bourdoncle, et
surtout ne rpondez pas davantage... Ah! vous tes heureux que
nous ayons gard aux bons services de votre mre!

Mais,  ce moment, Lhomme accourut. De sa caisse, situe prs de
la porte, il apercevait celle de son fils, qui se trouvait au
rayon de la ganterie. Dj tout blanc, alourdi par sa vie
sdentaire, il avait une figure molle, efface, comme use au
reflet de l'argent qu'il comptait sans relche. Son bras amput ne
le gnait nullement dans cette besogne, et l'on allait mme par
curiosit le voir vrifier la recette, tellement les billets et
les pices glissaient rapidement dans sa main gauche, la seule qui
lui restt. Fils d'un percepteur de Chablis, il tait tomb 
Paris comme employ aux critures, chez un ngociant du Port-aux-
Vins. Puis, demeurant rue Cuvier, il avait pous la fille de son
concierge, petit tailleur alsacien; et, depuis ce jour, il tait
rest soumis devant sa femme, dont les facults commerciales le
frappaient de respect. Elle se faisait plus de douze mille francs
aux confections, tandis que lui touchait seulement cinq mille
francs d'appointements fixes. Et sa dfrence pour une femme
apportant de telles sommes dans le mnage, s'largissait jusqu'
son fils, qui venait d'elle.

-- Quoi donc? murmura-t-il, Albert est en faute?

Alors, selon son habitude, Mouret rentra en scne, pour jouer le
rle du bon prince. Quand Bourdoncle s'tait fait craindre, lui
soignait sa popularit.

-- Une btise, murmura-t-il. Mon cher Lhomme, votre Albert est un
tourdi qui devrait bien prendre exemple sur vous.

Puis, changeant de conversation, se montrant plus aimable encore:

-- Et ce concert, l'autre jour?... tiez-vous bien plac?

Une rougeur monta aux joues blanches du vieux caissier. Il n'avait
que ce vice, la musique, un vice secret qu'il satisfaisait
solitairement, courant les thtres, les concerts, les auditions;
malgr son bras amput, il jouait du cor, grce  un systme
ingnieux de pinces; et, comme Mme Lhomme dtestait le bruit, il
enveloppait son instrument de drap, le soir, ravi quand mme
jusqu' l'extase par les sons trangement sourds qu'il en tirait.
Au milieu de la dbandade force de leur foyer, il s'tait fait
dans la musique un dsert. a et l'argent de sa caisse, il ne
connaissait rien autre, en dehors de son admiration pour sa femme.

-- Trs bien plac, rpondit-il, les yeux brillants. Vous tes
trop bon, monsieur.

Mouret, qui gotait une jouissance personnelle  satisfaire les
passions, donnait parfois  Lhomme les billets que les dames
patronnesses lui avaient mis sur la gorge. Et il acheva de
l'enchanter, en disant:

-- Ah! Beethoven, ah! Mozart... Quelle musique!

Sans attendre une rponse, il s'loigna, il rejoignit Bourdoncle,
en train dj de faire le tour des rayons. Dans le hall central,
une cour intrieure qu'on avait vitre, se trouvait la soie. Tous
deux suivirent d'abord la galerie de la rue Neuve Saint-Augustin,
que le blanc occupait d'un bout  l'autre. Rien d'anormal ne les
frappa, ils passrent lentement au milieu des commis respectueux.
Puis, ils tournrent dans la rouennerie et la bonneterie, o le
mme ordre rgnait. Mais, aux lainages, le long de la galerie qui
revenait perpendiculairement  la rue de la Michodire, Bourdoncle
reprit son rle de grand excuteur, en apercevant un jeune homme
assis sur un comptoir, l'air bris par une nuit blanche; et ce
jeune homme, nomm Linard, fils d'un riche marchand de nouveauts
d'Angers, courba le front sous la rprimande, ayant la seule peur,
dans sa vie de paresse, d'insouciance et de plaisir, d'tre
rappel en province par son pre. Ds lors, les observations
tombrent dru comme grle, la galerie de la rue de la Michodire
reut l'orage:  la draperie, un vendeur au pair, de ceux qui
dbutaient et qui couchaient dans leurs rayons, tait rentr aprs
onze heures;  la mercerie, le second venait de se laisser prendre
au fond du sous-sol, achevant une cigarette. Et ce fut surtout 
la ganterie que la tempte clata, sur la tte d'un des rares
Parisiens de la maison, le joli Mignot, ainsi qu'on l'appelait,
btard dclass d'une matresse de harpe: son crime tait d'avoir
fait un scandale au rfectoire, en se plaignant de la nourriture.
Comme il y avait trois tables, une  neuf heures et demie, l'autre
 dix heures et demie, et l'autre  onze heures et demie, il
voulut expliquer qu'tant de la troisime table, il avait toujours
des fonds de sauce, des portions rognes.

-- Comment la nourriture n'est pas bonne? demanda d'un air naf
Mouret, ouvrant enfin la bouche.

Il ne donnait qu'un franc cinquante par jour et par homme au chef,
un terrible Auvergnat, lequel trouvait encore moyen d'emplir ses
poches; et la nourriture tait rellement excrable. Mais
Bourdoncle haussa les paules: un chef qui avait quatre cents
djeuners et quatre cents dners  servir, mme en trois sries,
ne pouvait gure s'attarder aux raffinements de son art.

-- N'importe, reprit le patron bonhomme, je veux que tous nos
employs aient une nourriture saine et abondante... Je parlerai au
chef.

Et la rclamation de Mignot fut enterre. Alors, revenus  leur
point de dpart, debout prs de la porte, au milieu des parapluies
et des cravates, Mouret et Bourdoncle reurent le rapport d'un des
quatre inspecteurs, chargs de la surveillance du magasin. Le pre
Jouve, un ancien capitaine, dcor  Constantine, encore bel homme
avec son grand nez sensuel et sa calvitie majestueuse, leur
signala un vendeur qui, sur une simple remontrance de sa part,
l'avait trait de vieux ramolli; et le vendeur fut immdiatement
congdi.

Cependant, le magasin restait vide de clientes. Seules, les
mnagres du quartier traversaient les galeries dsertes.  la
porte, l'inspecteur qui pointait l'arrive des employs, venait de
refermer son registre et inscrivait  part les retardataires.
C'tait le moment o les vendeurs s'installaient dans leurs
rayons, que les garons avaient balays et poussets ds cinq
heures. Chacun casait son chapeau et son pardessus, en touffant
un billement, la mine blanche encore de sommeil. Les uns
changeaient des mots, regardaient en l'air, semblaient se
drouiller pour une nouvelle journe de travail; d'autres, sans se
presser, retiraient les serges vertes, dont ils avaient, la veille
au soir, couvert les marchandises, aprs les avoir replies; et
les piles d'toffes apparaissaient, ranges symtriquement, tout
le magasin tait propre et en ordre, d'un clat tranquille dans la
gaiet matinale, en attendant que la bousculade de la vente l'ait
une fois de plus obstru et comme rtrci d'une dbcle de toile,
de drap, de soie, et de dentelle.

Sous la lumire vive du hall central, au comptoir des soieries,
deux jeunes gens causaient  voix basse. L'un, petit et charmant,
les reins solides, la peau rose, cherchait  marier des couleurs
de soie, pour un talage intrieur. Il se nommait Hutin, tait le
fils d'un cafetier d'Yvetot, et avait su, en dix-huit mois,
devenir un des premiers vendeurs, par une souplesse de nature, une
continuelle caresse de flatterie, qui cachait un apptit furieux,
mangeant tout, dvorant le monde, mme sans faim, pour le plaisir.

-- coutez, Favier, je l'aurais gifl  votre place, parole
d'honneur! disait-il  l'autre, un grand garon bilieux, sec et
jaune, qui tait n  Besanon d'une famille de tisserands, et
qui, sans grce, cachait sous un air froid une volont
inquitante.

-- a n'avance gure, de gifler les gens, murmura-t-il avec
flegme. Il vaut mieux attendre.

Tous deux parlaient de Robineau, qui surveillait les commis,
tandis que le chef du comptoir tait au sous-sol. Hutin minait
sourdement le second, dont il voulait la place. Dj, pour le
blesser et le faire partir, le jour o la situation de premier
qu'on lui avait promise, s'tait trouve libre, il avait imagin
d'amener Bouthemont du dehors. Cependant, Robineau tenait bon, et
c'tait maintenant une bataille de chaque heure. Hutin rvait
d'ameuter contre lui le rayon entier, de le chasser  force de
mauvais vouloir et de vexations. D'ailleurs, il oprait de son air
aimable, il excitait surtout Favier, qui venait  sa suite comme
vendeur, et qui paraissait se laisser conduire, mais avec de
brusques rserves, o l'on sentait toute une campagne personnelle,
mene en silence.

-- Chut! dix-sept! dit-il vivement  son collgue, pour le
prvenir par ce cri consacr de l'approche de Mouret et de
Bourdoncle.

Ceux-ci, en effet, continuaient leur inspection en traversant le
hall. Ils s'arrtrent, ils demandrent  Robineau des
explications, au sujet d'un stock de velours, dont les cartons
empils encombraient une table. Et, comme celui-ci rpondait que
la place manquait:

-- Je vous le disais, Bourdoncle, s'cria Mouret en souriant, le
magasin est dj trop petit! Il faudra un jour abattre les murs
jusqu' la rue de Choiseul... Vous verrez l'crasement, lundi
prochain!

Et,  propos de cette mise en vente qu'on prparait dans tous les
comptoirs, il interrogea de nouveau Robineau, il lui donna des
ordres. Mais, depuis quelques minutes, sans cesser de parler, il
suivait du regard le travail de Hutin, qui s'attardait  mettre
des soies bleues  ct de soies grises et de soies jaunes, puis
qui se reculait, pour juger de l'harmonie des tons. Brusquement,
il intervint.

-- Mais pourquoi cherchez-vous  mnager l'oeil? dit-il. N'ayez
donc pas peur, aveuglez-le... Tenez! du rouge! du vert! du jaune!

Il avait pris les pices, il les jetait, les froissait, en tirait
des gammes clatantes. Tous en convenaient, le patron tait le
premier talagiste de Paris, un talagiste rvolutionnaire  la
vrit, qui avait fond l'cole du brutal et du colossal dans la
science de l'talage. Il voulait des croulements, comme tombs au
hasard des casiers ventrs, et il les voulait flambants des
couleurs les plus ardentes, s'avivant l'un par l'autre. En sortant
du magasin, disait-il, les clientes devaient avoir mal aux yeux.
Hutin, qui, au contraire, tait de l'cole classique de la
symtrie et de la mlodie cherches dans les nuances, le regardait
allumer cet incendie d'toffes au milieu d'une table, sans se
permettre la moindre critique, mais les lvres pinces par une
moue d'artiste dont une telle dbauche blessait les convictions.

-- Voil! cria Mouret, quand il eut fini. Et laissez-le... Vous me
direz s'il raccroche les femmes, lundi!

Justement, comme il rejoignait Bourdoncle et Robineau, une femme
arrivait, qui resta quelques secondes plante et suffoque devant
l'talage. C'tait Denise. Aprs avoir hsit prs d'une heure
dans la rue, en proie  une terrible crise de timidit, elle
venait de se dcider enfin. Seulement, elle perdait la tte, au
point de ne pas comprendre les explications les plus claires; et
les commis auxquels elle demandait en balbutiant Mme Aurlie,
avaient beau lui indiquer l'escalier de l'entresol, elle
remerciait, puis elle tournait  gauche, si on lui avait dit de
tourner  droite; de sorte que, depuis dix minutes, elle battait
le rez-de-chausse, allant de rayon en rayon, au milieu de la
curiosit mchante et de l'indiffrence maussade des vendeurs.
C'tait  la fois, en elle, une envie de se sauver et un besoin
d'admiration qui la retenait. Elle se sentait perdue, toute petite
dans le monstre, dans la machine encore au repos, tremblant d'tre
prise par le branle dont les murs frmissaient dj. Et la pense
de la boutique du Vieil Elbeuf, noire et troite, agrandissait
encore pour elle le vaste magasin, le lui montrait dor de
lumire, pareil  une ville, avec ses monuments, ses places, ses
rues, o il lui semblait impossible qu'elle trouvt jamais sa
route.

Cependant, elle n'avait point os jusque-l se risquer dans le
hall des soieries, dont le haut plafond vitr, les comptoirs
luxueux, l'air d'glise lui faisaient peur. Puis, quand elle y
tait enfin entre, pour chapper aux commis du blanc qui riaient,
elle avait comme but tout d'un coup contre l'talage de Mouret;
et, malgr son effarement, la femme se rveillant en elle, les
joues subitement rouges, elle s'oubliait  regarder flamber
l'incendie des soies.

-- Tiens? dit crment Hutin  l'oreille de Favier, la grue de la
place Gaillon.

Mouret, tout en affectant d'couter Bourdoncle et Robineau, tait
flatt au fond du saisissement de cette fille pauvre, de mme
qu'une marquise est remue par le dsir brutal d'un charretier qui
passe. Mais Denise avait lev les yeux, et elle se troubla
davantage, quand elle reconnut le jeune homme qu'elle prenait pour
un chef de rayon. Elle s'imagina qu'il la regardait avec svrit.
Alors, ne sachant plus comment s'loigner, gare tout  fait,
elle s'adressa une fois encore au premier commis venu,  Favier
qui se trouvait prs d'elle.

-- Mme Aurlie, s'il vous plat?

Favier, dsagrable, se contenta de rpondre de sa voix sche:

--  l'entresol.

Et Denise, ayant hte de n'tre plus sous les regards de tous ces
hommes, disait merci et tournait de nouveau le dos  l'escalier,
lorsque Hutin cda naturellement  son instinct de galanterie. Il
l'avait traite de grue, et ce fut de son air aimable de beau
vendeur qu'il l'arrta.

-- Non, par ici, mademoiselle... Si vous voulez bien vous donner
la peine...

Mme il fit quelques pas devant elle, la conduisit au pied de
l'escalier, qui se trouvait  la gauche du hall. L, il inclina la
tte, il lui sourit, du sourire qu'il avait pour toutes les
femmes.

-- En haut, tournez  gauche... Les confections sont en face.

Cette politesse caressante remuait profondment Denise. C'tait
comme un secours fraternel qui lui arrivait. Elle avait lev les
yeux, elle contemplait Hutin, et tout en lui la touchait, le joli
visage, le regard dont le sourire dissipait sa crainte, la voix
qui lui semblait d'une douceur consolante. Son coeur se gonfla de
gratitude, elle donna son amiti, dans les quelques paroles
dcousues que l'motion lui permit de balbutier.

-- Vous tes trop bon... Ne vous drangez pas... Merci mille fois,
monsieur.

Dj Hutin rejoignait Favier, auquel il disait tout bas, de sa
voix crue:

-- Hein? quelle dsosse!

En haut, la jeune fille tomba droit dans le rayon des confections.
C'tait une vaste pice, entoure de hautes armoires en chne
sculpt, et dont les glaces sans tain donnaient sur la rue de la
Michodire. Cinq ou six femmes, vtues de robes de soie, trs
coquettes avec leurs chignons friss et leurs crinolines rejetes
en arrire, s'y agitaient en causant. Une, grande et mince, la
tte trop longue, ayant une allure de cheval chapp, s'tait
adosse  une armoire, comme brise dj de fatigue.

-- Madame Aurlie? rpta Denise.

La vendeuse la regarda sans rpondre, d'un air de ddain pour sa
mise pauvre, puis s'adressant  une de ses camarades, petite,
d'une mauvaise chair blanche, avec une mine innocente et dgote,
elle demanda:

-- Mademoiselle Vadon, savez-vous o est la premire?

Celle-l, qui tait en train de ranger des rotondes par ordre de
taille, ne prit mme pas la peine de lever la tte.

-- Non, mademoiselle Prunaire, je n'en sais rien, dit-elle du bout
des lvres.

Un silence se fit. Denise restait immobile, et personne ne
s'occupait plus d'elle. Pourtant, aprs avoir attendu un instant,
elle s'enhardit jusqu' poser une nouvelle question.

-- Croyez-vous que Mme Aurlie reviendra bientt?

Alors, la seconde du rayon, une femme maigre et laide qu'elle
n'avait pas vue, une veuve  la mchoire saillante et aux cheveux
durs, lui cria d'une armoire o elle vrifiait des tiquettes:

-- Attendez, si c'est  Mme Aurlie en personne que vous dsirez
parler.

Et, questionnant une autre vendeuse, elle ajouta:

-- Est-ce qu'elle n'est pas  la rception?

-- Non, madame Frdric, je ne crois pas, rpondit celle-ci. Elle
n'a rien dit, elle ne peut pas tre loin.

Denise, ainsi renseigne, demeura debout. Il y avait bien quelques
chaises pour les clientes; mais, comme on ne lui disait pas de
s'asseoir, elle n'osa en prendre une, malgr le trouble qui lui
cassait les jambes. videmment, ces demoiselles avaient flair la
vendeuse qui venait se prsenter, et elles la dvisageaient, elles
la dshabillaient du coin de l'oeil, sans bienveillance, avec la
sourde hostilit des gens  table qui n'aiment pas se serrer pour
faire place aux faims du dehors. Son embarras grandit, elle
traversa la pice  petits pas et alla regarder dans la rue, afin
de se donner une contenance. Juste devant elle, le Vieil Elbeuf,
avec sa faade rouille et ses vitrines mortes, lui parut si laid,
si malheureux, vu ainsi du luxe et de la vie o elle se trouvait,
qu'une sorte de remords acheva de lui serrer le coeur.

-- Dites, chuchotait la grande Prunaire  la petite Vadon, avez-
vous vu ses bottines?

-- Et la robe donc! murmurait l'autre.

Les yeux toujours vers la rue, Denise se sentait mange. Mais elle
tait sans colre, elle ne les avait trouves belles ni l'une ni
l'autre, pas plus la grande avec son chignon de cheveux roux
tombant sur son cou de cheval, que la petite, avec son teint de
lait tourn, qui amollissait sa face plate et comme sans os. Clara
Prunaire, fille d'un sabotier des bois de Vivet, dbauche par les
valets de chambre au chteau de Mareuil, quand la comtesse la
prenait pour les raccommodages, tait venue plus tard d'un magasin
de Langres, et se vengeait  Paris sur les hommes des coups de
pied dont le pre Prunaire lui bleuissait les reins. Marguerite
Vadon, ne  Grenoble o sa famille tenait un commerce de toiles,
avait d tre expdie au Bonheur des Dames, pour y cacher une
faute, un enfant fait par hasard; et elle se conduisait trs bien,
elle devait retourner l-bas diriger la boutique de ses parents et
pouser un cousin, qui l'attendait.

-- Ah bien! reprit  voix basse Clara, en voil une qui ne psera
pas lourd ici!

Mais elles se turent, une femme d'environ quarante-cinq ans
entrait. C'tait Mme Aurlie, trs forte, sangle dans sa robe de
soie noire, dont le corsage, tendu sur la rondeur massive des
paules et de la gorge, luisait comme une armure. Elle avait, sous
des bandeaux sombres, de grands yeux immobiles, la bouche svre,
les joues larges et un peu tombantes; et, dans sa majest de
premire, son visage prenait l'enflure d'un masque empt de
Csar.

-- Mademoiselle Vadon, dit-elle d'une voix irrite, vous n'avez
donc pas remis hier  l'atelier le modle du manteau  taille?

-- Il y avait une retouche  faire, madame, rpondit la vendeuse,
et c'est Mme Frdric qui l'a gard.

Alors, la seconde tira le modle d'une armoire, et l'explication
continua. Tout pliait devant Mme Aurlie, quand elle croyait avoir
 dfendre son autorit. Trs vaniteuse, au point de ne pas
vouloir tre appele de son nom de Lhomme qui la vexait, et de
renier la loge de son pre, dont elle parlait comme d'un tailleur
en boutique, elle n'tait bonne femme que pour les demoiselles
souples et caressantes, tombant en admiration devant elle.
Autrefois, dans l'atelier de confection qu'elle avait voulu monter
 son compte, elle s'tait aigrie, sans cesse traque par la
mauvaise chance, exaspre de se sentir des paules  porter la
fortune et de n'aboutir qu' des catastrophes; et, aujourd'hui
encore, mme aprs son succs au Bonheur des Dames, o elle
gagnait douze mille francs par an, il semblait qu'elle gardt une
rancune au monde, elle se montrait dure pour les dbutantes, comme
la vie s'tait d'abord montre dure pour elle.

-- Assez de paroles! finit-elle par dire schement, vous n'tes
pas plus raisonnable que les autres, madame Frdric... Qu'on
fasse la retouche tout de suite.

Pendant cette explication, Denise avait cess de regarder dans la
rue. Elle se doutait bien que cette dame tait Mme Aurlie; mais,
inquite par les clats de sa voix, elle restait debout, elle
attendait toujours. Les vendeuses, enchantes d'avoir mis aux
prises la premire et la seconde du rayon, taient retournes 
leur besogne, d'un air de profonde indiffrence. Quelques minutes
se passrent, personne n'avait la charit de tirer la jeune fille
de sa gne. Enfin, ce fut Mme Aurlie elle mme qui l'aperut et
qui, s'tonnant de la voir immobile, lui demanda ce qu'elle
dsirait.

-- Madame Aurlie, je vous prie?

-- C'est moi.

Denise avait la bouche sche, les mains froides, reprise d'une de
ses anciennes peurs d'enfant, lorsqu'elle tremblait d'tre
fouette. Elle bgaya sa demande, dut la recommencer pour la
rendre intelligible. Mme Aurlie la regardait de ses grands yeux
fixes, sans qu'un pli de son masque d'empereur daignt
s'attendrir.

-- Quel ge avez-vous donc?

-- Vingt ans, madame.

-- Comment vingt ans! mais vous n'en paraissez pas seize!

De nouveau, les vendeuses levaient la tte. Denise se hta
d'ajouter:

-- Oh! je suis trs forte!

Mme Aurlie haussa ses larges paules. Puis, elle dclara:

-- Mon Dieu! je veux bien vous inscrire. Nous inscrivons ce qui se
prsente... Mademoiselle Prunaire, donnez-moi le registre.

On ne le trouva pas tout de suite, il devait tre entre les mains
de l'inspecteur Jouve. Comme la grande Clara allait le chercher,
Mouret arriva, toujours suivi de Bourdoncle. Ils achevaient le
tour des comptoirs de l'entresol, ils avaient travers les
dentelles, les chles, les fourrures, l'ameublement, la lingerie,
et ils finissaient par les confections. Mme Aurlie s'carta,
causa un moment avec eux d'une commande de paletots qu'elle
comptait faire chez un des gros entrepreneurs de Paris;
d'ordinaire, elle achetait directement et sous sa responsabilit;
mais, pour les achats importants, elle prfrait consulter la
direction. Ensuite, Bourdoncle lui conta la nouvelle ngligence de
son fils Albert, qui parut la dsesprer: cet enfant la tuerait;
au moins, le pre, s'il n'tait pas fort, avait pour lui de la
conduite. Toute cette dynastie des Lhomme, dont elle tait le chef
incontest, lui donnait parfois bien du mal.

Cependant, Mouret, surpris de retrouver Denise, se pencha pour
demander  Mme Aurlie ce que cette jeune fille faisait l; et,
quand la premire eut rpondu qu'elle se prsentait comme
vendeuse, Bourdoncle, avec son ddain de la femme, fut suffoqu de
cette prtention.

-- Allons donc! murmura-t-il, c'est une plaisanterie! Elle est
trop laide.

-- Le fait est qu'elle n'a rien de beau, dit Mouret, n'osant la
dfendre, bien que touch encore de son extase en bas, devant
l'talage.

Mais on apportait le registre, et Mme Aurlie revint vers Denise.
Celle-ci ne faisait dcidment pas une bonne impression. Elle
tait trs propre, dans sa mince robe de laine noire; on ne
s'arrtait pas  cette pauvret de la mise, car on fournissait
l'uniforme, la robe de soie rglementaire; seulement, elle
paraissait bien chtive et elle avait le visage triste. Sans
exiger des filles belles, on les voulait agrables, pour la vente.
Et, sous les regards de ces dames et de ces messieurs, qui
l'tudiaient, qui la pesaient, comme une jument que des paysans
marchandent  la foire, Denise achevait de perdre contenance.

-- Votre nom? demanda la premire, la plume  la main, prte 
crire sur le bout d'un comptoir.

-- Denise Baudu, madame.

-- Votre ge?

-- Vingt ans et quatre mois.

Et elle rpta, en se hasardant  lever les yeux sur Mouret, sur
ce prtendu chef de rayon qu'elle rencontrait toujours, et dont la
prsence la troublait:

-- Je n'en ai pas l'air, mais je suis trs solide.

On sourit. Bourdoncle regardait ses ongles avec impatience. La
phrase d'ailleurs tomba au milieu d'un silence dcourageant.

-- Dans quelle maison avez-vous t,  Paris? reprit la premire.

-- Mais, madame, j'arrive de Valognes.

Ce fut un nouveau dsastre. D'ordinaire, le Bonheur des Dames
exigeait de ses vendeuses un stage d'un an dans une des petites
maisons de Paris. Denise alors dsespra; et, sans la pense des
enfants, elle serait partie pour mettre fin  cet interrogatoire
inutile.

-- O tiez-vous  Valognes?

-- Chez Cornaille.

-- Je le connais, bonne maison, laissa chapper Mouret.

Jamais d'habitude, il n'intervenait dans cet embauchage des
employs, les chefs de rayon ayant la responsabilit de leur
personnel. Mais, avec son sens dlicat de la femme, il sentait
chez cette jeune fille un charme cach, une force de grce et de
tendresse, ignore d'elle-mme. La bonne renomme de la maison de
dbut tait d'un grand poids; souvent, elle dcidait de
l'acceptation. Mme Aurlie continua d'une voix plus douce:

-- Et pourquoi tes-vous sortie de chez Cornaille?

-- Des raisons de famille, rpondit Denise en rougissant. Nous
avons perdu nos parents, j'ai d suivre mes frres... D'ailleurs,
voici un certificat.

Il tait excellent. Elle recommenait  esprer, quand une
dernire question la gna.

-- Avez-vous d'autres rfrences  Paris?... O demeurez-vous?

-- Chez mon oncle, murmura-t-elle, hsitant  le nommer, craignant
qu'on ne voult jamais de la nice d'un concurrent. Chez mon oncle
Baudu, l, en face.

Du coup, Mouret intervint une seconde fois.

-- Comment, vous tes la nice de Baudu!... Est-ce que c'est
Baudu qui vous envoie?

-- Oh! non, monsieur!

Et elle ne put s'empcher de rire, tant l'ide lui parut
singulire. Ce fut une transfiguration. Elle restait rose, et le
sourire, sur sa bouche un peu grande, tait comme un
panouissement du visage entier. Ses yeux gris prirent une flamme
tendre, ses joues se creusrent d'adorables fossettes, ses ples
cheveux eux-mmes semblrent voler, dans la gaiet bonne et
courageuse de tout son tre.

-- Mais elle est jolie! dit tout bas Mouret  Bourdoncle.

L'intress refusa d'en convenir, d'un geste d'ennui. Clara avait
pinc les lvres, tandis que Marguerite tournait le dos. Seule,
Mme Aurlie approuva Mouret de la tte, quand il reprit:

-- Votre oncle a eu tort de ne pas vous amener, sa recommandation
suffisait... On prtend qu'il nous en veut. Nous sommes d'esprit
plus large, et s'il ne peut occuper sa nice dans sa maison, eh
bien! nous lui montrerons que sa nice n'a eu qu' frapper chez
nous pour tre accueillie... Rptez-lui que je l'aime toujours
beaucoup, qu'il doit s'en prendre, non pas  moi, mais aux
nouvelles conditions du commerce. Et dites-lui qu'il achvera de
se couler, s'il s'entte dans un tas de vieilleries ridicules.

Denise redevint toute blanche. C'tait Mouret. Personne n'avait
dit son nom, mais il se dsignait lui-mme et elle le devinait
maintenant, elle comprenait pourquoi ce jeune homme lui avait
caus une telle motion, dans la rue, au rayon des soieries, 
prsent encore. Cette motion, o elle ne pouvait lire, pesait de
plus en plus sur son coeur, comme un poids trop lourd. Toutes les
histoires contes par son oncle, revenaient  sa mmoire,
grandissant Mouret, l'entourant d'une lgende, faisant de lui le
matre de la terrible machine, qui depuis le matin la tenait dans
les dents de fer de ses engrenages. Et, derrire sa jolie tte, 
la barbe soigne, aux yeux couleur de vieil or, elle voyait la
femme morte, cette Mme Hdouin, dont le sang avait scell les
pierres de la maison. Alors, elle fut reprise du froid de la
veille, elle crut qu'elle avait simplement peur de lui.

Mme Aurlie, cependant, fermait le registre. Il lui fallait une
seule vendeuse, et il y avait dj dix demandes inscrites. Mais
elle tait trop dsireuse d'tre agrable au patron pour hsiter.
La demande toutefois suivrait son cours, l'inspecteur Jouve irait
aux renseignements, ferait son rapport, et la premire prendrait
une dcision.

-- C'est bien, mademoiselle, dit-elle majestueusement, pour
rserver son autorit. On vous crira.

L'embarras tint encore Denise immobile, pendant un instant. Elle
ne savait de quel pied sortir, au milieu de tout ce monde. Enfin,
elle remercia Mme Aurlie; et, lorsqu'elle dut passer devant
Mouret et Bourdoncle, elle salua. Ceux-ci, d'ailleurs, qui ne
s'occupaient dj plus d'elle, ne lui rendirent pas mme son
salut, trs attentifs  examiner avec Mme Frdric le modle du
manteau  taille. Clara eut un geste vex, en regardant
Marguerite, comme pour prdire que la nouvelle vendeuse n'aurait
pas beaucoup d'agrment au rayon. Sans doute Denise sentit
derrire elle cette indiffrence et cette rancune, car elle
descendit l'escalier avec le mme trouble qu'elle l'avait mont,
en proie  une singulire angoisse, se demandant si elle devait se
dsesprer ou se rjouir d'tre venue. Pouvait-elle compter sur la
place? elle recommenait  en douter, dans le malaise qui l'avait
empche de comprendre nettement. De toutes ses sensations, deux
persistaient et effaaient peu  peu les autres: le coup port en
elle par Mouret, profond jusqu' la peur; puis, l'amabilit de
Hutin, la seule joie de sa matine, un souvenir d'une douceur
charmante, qui l'emplissait de gratitude. Quand elle traversa le
magasin pour sortir, elle chercha le jeune homme, heureuse 
l'ide de le remercier encore des yeux, et elle fut triste de ne
pas le voir.

-- Eh bien! mademoiselle, avez-vous russi? lui demanda une voix
mue, comme elle tait enfin sur le trottoir.

Elle se retourna, elle reconnut le grand garon blme et
dgingand, qui lui avait adress la parole, le matin. Lui aussi
sortait du Bonheur des Dames, et il paraissait plus effray
qu'elle, tout ahuri de l'interrogatoire qu'il venait de subir.

-- Mon Dieu! je n'en sais rien, monsieur, rpondit-elle.

-- C'est comme moi, alors. Ils ont une manire de vous regarder et
de vous parler, l-dedans!... Je suis pour les dentelles, je sors
de chez Crve-coeur, rue du Mail.

Ils taient de nouveau l'un devant l'autre; et, ne sachant de
quelle faon se quitter, ils se mirent  rougir. Puis, le jeune
homme, pour dire encore quelque chose dans l'excs de sa timidit,
osa demander, de son air gauche et bon:

-- Comment vous nommez-vous, mademoiselle?

-- Denise Baudu.

-- Moi, je me nomme Henri Deloche.

Maintenant, ils souriaient. Ils cdrent  la fraternit de leurs
situations, ils se tendirent la main.

-- Bonne chance!

-- Oui, bonne chance!

III


Chaque samedi, de quatre  six, Mme Desforges offrait une tasse de
th et des gteaux aux personnes de son intimit, qui voulaient
bien la venir voir. L'appartement se trouvait au troisime, 
l'encoignure des rues de Rivoli et d'Alger; et les fentres des
deux salons ouvraient sur le Jardin des Tuileries.

Justement, ce samedi-l, comme un domestique allait l'introduire
dans le grand salon, Mouret aperut de l'antichambre, par une
porte reste ouverte, Mme Desforges qui traversait le petit salon.
Elle s'tait arrte en le voyant, et il entra par l, il la salua
d'un air de crmonie. Puis, quand le domestique eut referm la
porte, il saisit vivement la main de la jeune femme, qu'il baisa
avec tendresse.

-- Prends garde, il y a du monde! dit-elle tout bas, en dsignant
d'un signe la porte du grand salon. Je suis alle chercher cet
ventail pour le leur montrer.

Et, du bout de l'ventail, elle lui donna gaiement un lger coup
au visage. Elle tait brune, un peu forte, avec de grands yeux
jaloux. Mais il avait gard sa main, il demanda:

-- Viendra-t-il?

-- Sans doute, rpondit-elle. J'ai sa promesse.

Tous deux parlaient du baron Hartmann, directeur du Crdit
Immobilier. Mme Desforges, fille d'un conseiller d'tat, tait
veuve d'un homme de Bourse qui lui avait laiss une fortune, nie
par les uns, exagre par les autres. Du vivant mme de celui-ci,
disait-on, elle s'tait montre reconnaissante pour le baron
Hartmann, dont les conseils de grand financier profitaient au
mnage; et, plus tard, aprs la mort du mari, la liaison devait
avoir continu, mais toujours discrtement, sans une imprudence,
sans un clat. Jamais Mme Desforges ne s'affichait, on la recevait
partout, dans la haute bourgeoisie o elle tait ne. Mme
aujourd'hui que la passion du banquier, homme sceptique et fin,
tournait  une simple affection paternelle, si elle se permettait
d'avoir des amants qu'il lui tolrait, elle apportait, dans ses
coups de coeur, une mesure et un tact si dlicats, une science du
monde si adroitement applique, que les apparences restaient
sauves et que personne ne se serait permis de mettre tout haut son
honntet en doute. Ayant rencontr Mouret chez des amis communs,
elle l'avait dtest d'abord; puis, elle s'tait donne plus tard,
comme emporte dans le brusque amour dont il l'attaquait, et,
depuis qu'il manoeuvrait de manire  tenir par elle le baron,
elle se prenait peu  peu d'une tendresse vraie et profonde, elle
l'adorait avec la violence d'une femme de trente-cinq ans dj,
qui n'en avouait que vingt-neuf, dsespre de le sentir plus
jeune, tremblant de le perdre.

-- Est-il au courant? reprit-il.

-- Non, vous lui expliquerez vous-mme l'affaire, rpondit-elle,
cessant de le tutoyer.

Elle le regardait, elle songeait qu'il ne devait rien savoir, pour
l'employer ainsi auprs du baron, en affectant de le considrer
simplement comme un vieil ami  elle. Mais il lui tenait toujours
la main, il l'appelait sa bonne Henriette, et elle sentit son
coeur se fondre. Silencieusement, elle tendit les lvres, les
appuya sur les siennes; puis,  voix basse:

-- Chut! on m'attend... Entre derrire moi.

Des voix lgres venaient du grand salon, assourdies par les
tentures. Elle poussa la porte, dont elle laissa les deux battants
ouverts, et elle remit l'ventail  une des quatre dames qui
taient assises au milieu de la pice.

-- Tenez! le voil, dit-elle. Je ne savais plus, jamais ma femme
de chambre ne l'aurait trouv.

Et, se tournant, elle ajouta de son air gai:

-- Entrez donc, monsieur Mouret, passez par le petit salon. Ce
sera moins solennel.

Mouret salua ces dames, qu'il connaissait. Le salon, avec son
meuble Louis XVI de brocatelle  bouquets, ses bronzes dors, ses
grandes plantes vertes, avait une intimit tendre de femme, malgr
la hauteur du plafond; et par les deux fentres, on apercevait les
marronniers des Tuileries, dont le vent d'octobre balayait les
feuilles.

-- Mais il n'est pas vilain du tout, ce chantilly! s'cria
Mme Bourdelais, qui tenait l'ventail.

C'tait une petite blonde de trente ans, le nez fin, les yeux
vifs, une amie de pension d'Henriette, qui avait pous un sous-
chef du ministre des Finances. De vieille famille bourgeoise,
elle menait son mnage et ses trois enfants, avec une activit,
une bonne grce, un flair exquis de la vie pratique.

-- Et tu as pay le morceau vingt-cinq francs? reprit-elle en
examinant chaque maille de la dentelle. Hein? tu dis  Luc, chez
une ouvrire du pays?... Non, non, ce n'est pas cher... Mais il a
fallu que tu le fisses monter.

-- Sans doute, rpondit Mme Desforges. La monture ne cote deux
cents francs.

Alors, Mme Bourdelais se mit  rire. Si c'tait l ce qu'Henriette
appelait une occasion! Deux cents francs, une simple monture
d'ivoire, avec un chiffre! et pour un bout de chantilly, qui lui
avait bien fait conomiser cent sous! On trouvait  cent vingt
francs les mmes ventails tout monts. Elle cita une maison, rue
Poissonnire.

Cependant, l'ventail faisait le tour de ces dames. Mme Guibal lui
accorda  peine un coup d'oeil. Elle tait grande et mince, de
cheveux roux, avec un visage noy d'indiffrence, o ses yeux gris
mettaient par moments, sous son air dtach, les terribles faims
de l'gosme. Jamais on ne la voyait en compagnie de son mari, un
avocat connu au Palais, qui, disait-on, menait de son ct la vie
libre, tout  ses loisirs et  ses plaisirs.

-- Oh! murmura-t-elle en passant l'ventail  Mme de Boves, je
n'en ai pas achet deux dans ma vie... On vous en donne toujours
de trop.

La comtesse rpondit d'une voix finement ironique:

-- Vous tes heureuse, ma chre, d'avoir un mari galant.

Et, se penchant vers sa fille, une grande personne de vingt ans et
demi:

-- Regarde donc le chiffre, Blanche. Quel joli travail!... C'est
le chiffre qui a d augmenter ainsi la monture.

Mme de Boves venait de dpasser la quarantaine. C'tait une femme
superbe,  encolure de desse, avec une grande face rgulire et
de larges yeux dormants, que son mari, inspecteur gnral des
haras, avait pouse pour sa beaut. Elle paraissait toute remue
par la dlicatesse du chiffre, comme envahie d'un dsir dont
l'motion plissait son regard. Et, brusquement:

-- Donnez-nous donc votre avis, Monsieur Mouret. Est-ce trop cher,
deux cents francs, cette monture?

Mouret tait rest debout, au milieu des cinq femmes, souriant,
s'intressant  ce qui les intressait. Il prit l'ventail,
l'examina; et il allait se prononcer, lorsque le domestique ouvrit
la porte, en disant:

-- Madame Marty.

Une femme maigre entra, laide, ravage de petite vrole, mise avec
une lgance complique. Elle tait sans ge, ses trente-cinq ans
en valaient quarante ou trente, selon la fivre nerveuse qui
l'animait. Un sac de cuir rouge, qu'elle n'avait pas lch,
pendait  sa main droite.

-- Chre madame, dit-elle  Henriette, vous m'excusez, avec mon
sac... Imaginez-vous, en venant vous voir, je suis entre au
Bonheur, et comme j'ai encore fait des folies, je n'ai pas voulu
laisser ceci en bas, dans mon fiacre, de peur d'tre vole.

Mais elle venait d'apercevoir Mouret, elle reprit en riant:

-- Ah! monsieur, ce n'tait point pour vous faire de la rclame,
puisque j'ignorais que vous fussiez l... Vous avez vraiment en ce
moment des dentelles extraordinaires.

Cela dtourna l'attention de l'ventail, que le jeune homme posa
sur un guridon. Maintenant, ces dames taient prises du besoin
curieux de voir ce que Mme Marty avait achet. On la connaissait
pour sa rage de dpense, sans force devant la tentation, d'une
honntet stricte, incapable de cder  un amant, mais tout de
suite lche et la chair vaincue, devant le moindre bout de
chiffon. Fille d'un petit employ, elle ruinait aujourd'hui son
mari, professeur de cinquime au lyce Bonaparte, qui devait
doubler ses six mille francs d'appointements en courant le cachet,
pour suffire au budget sans cesse croissant du mnage. Et elle
n'ouvrait pas son sac, elle le serrait sur ses genoux, parlait de
sa fille Valentine, ge de quatorze ans, une de ses coquetteries
les plus chres, car elle l'habillait comme elle, de toutes les
nouveauts de la mode, dont elle subissait l'irrsistible
sduction.

-- Vous savez, expliqua-t-elle, on fait cet hiver aux jeunes
filles des robes garnies d'une petite dentelle... Naturellement,
quand j'ai vu une valenciennes trs jolie...

Elle se dcida enfin  ouvrir le sac. Ces dames allongeaient le
cou, lorsque, dans le silence, on entendit le timbre de
l'antichambre.

-- C'est mon mari, balbutia Mme Marty pleine de trouble. Il doit
venir me chercher, en sortant de Bonaparte.

Vivement, elle avait referm le sac, et elle le fit disparatre
sous un fauteuil, d'un mouvement instinctif. Toutes ces dames se
mirent  rire. Alors, elle rougit de sa prcipitation, elle le
reprit sur ses genoux, en disant que les hommes ne comprenaient
jamais et qu'ils n'avaient pas besoin de savoir.

-- M. de Boves, M. de Vallagnosc, annona le domestique.

Ce fut un tonnement, Mme de Boves elle-mme ne comptait pas sur
son mari. Ce dernier, bel homme, portant les moustaches 
l'impriale, de l'air militairement correct aim des Tuileries,
baisa la main de Mme Desforges, qu'il avait connue jeune, chez son
pre. Et il s'effaa pour que l'autre visiteur, un grand garon
ple, d'une pauvret de sang distingue, pt  son tour saluer la
matresse de la maison. Mais,  peine la conversation reprenait-
elle, que deux lgers cris s'levrent:

-- Comment! c'est toi, Paul!

-- Tiens! Octave!

Mouret et Vallagnosc se serraient les mains.  son tour,
Mme Desforges tmoignait sa surprise. Ils se connaissaient donc?
Certes, ils avaient grandi cte  cte, au collge de Plassans; et
le hasard tait qu'ils ne se fussent pas encore rencontrs chez
elle.

Cependant, les mains toujours lies, ils passrent en plaisantant
dans le petit salon, au moment o le domestique apportait le th,
un service de Chine sur un plateau d'argent, qu'il posa prs de
Mme Desforges, au milieu du guridon de marbre,  lgre galerie
de cuivre. Ces dames se rapprochaient, causaient plus haut, toutes
aux paroles sans fin qui se croisaient; pendant que M. de Boves,
debout derrire elles, se penchait par instants, disait un mot
avec sa galanterie de beau fonctionnaire. La vaste pice, si
tendre et si gaie d'ameublement, s'gayait encore de ces voix
bavardes, coupes de rires.

-- Ah! ce vieux Paul! rptait Mouret.

Il s'tait assis prs de Vallagnosc, sur un canap. Seuls au fond
du petit salon, un boudoir trs coquet tendu de soie bouton d'or,
loin des oreilles et ne voyant plus eux-mmes ces dames que par la
porte grande ouverte, ils ricanrent, les yeux dans les yeux, en
s'allongeant des tapes sur les genoux. Toute leur jeunesse
s'veillait, le vieux collge de Plassans, avec ses deux cours,
ses tudes humides, et le rfectoire o l'on mangeait tant de
morue, et le dortoir o les oreillers volaient de lit en lit, ds
que le pion ronflait. Paul, d'une ancienne famille parlementaire,
petite noblesse ruine et boudeuse, tait un fort en thme,
toujours premier, donn en continuel exemple par le professeur,
qui lui prdisait le plus bel avenir; tandis qu'Octave,  la queue
de la classe, pourrissait parmi les cancres, heureux et gras, se
dpensant au-dehors en plaisirs violents. Malgr leur diffrence
de nature, une camaraderie troite les avait pourtant rendus
insparables, jusqu' leur baccalaurat, dont ils s'taient tirs,
l'un avec gloire, l'autre tout juste d'une faon suffisante, aprs
deux preuves fcheuses. Puis, l'existence les avait emports, et
ils se retrouvaient au bout de dix ans, changs et vieillis.

-- Voyons, demanda Mouret, que deviens-tu?

-- Mais je ne deviens rien.

Vallagnosc, dans la joie de leur rencontre, gardait son air las et
dsenchant; et, comme son ami, tonn, insistait, en disant:

-- Enfin, tu fais bien quelque chose... Que fais-tu?

-- Rien, rpondit-il.

Octave se mit  rire. Rien, ce n'tait pas assez. Phrase  phrase,
il finit par obtenir l'histoire de Paul, l'histoire commune des
garons pauvres, qui croient devoir  leur naissance de rester
dans les professions librales, et qui s'enterrent au fond d'une
mdiocrit vaniteuse, heureux encore quand ils ne crvent pas la
faim, avec des diplmes plein leurs tiroirs. Lui, avait fait son
droit par tradition de famille; puis, il tait demeur  la charge
de sa mre veuve, qui ne savait dj comment placer ses deux
filles. Une honte enfin l'avait pris, et, laissant les trois
femmes vivre mal des dbris de leur fortune, il tait venu occuper
une petite place au ministre de l'Intrieur, o il se tenait
enfoui, comme une taupe dans son trou.

-- Et qu'est-ce que tu gagnes? reprit Mouret.

-- Trois mille francs.

-- Mais c'est une piti! Ah! mon pauvre vieux, a me fait de la
peine pour toi... Comment! un garon si fort, qui nous roulait
tous! Et ils ne te donnent que trois mille francs, aprs t'avoir
abruti pendant cinq ans dj! Non, ce n'est pas juste!

Il s'interrompit, il fit un retour sur lui-mme.

-- Moi, je leur ai tir ma rvrence... Tu sais ce que je suis
devenu?

-- Oui, dit Vallagnosc. On m'a cont que tu tais dans le
commerce. Tu as cette grande maison de la place Gaillon, n'est-ce
pas?

-- C'est cela... Calicot, mon vieux!

Mouret avait relev la tte, et il lui tapa de nouveau sur le
genou, il rpta avec la gaiet solide d'un gaillard sans honte
pour le mtier qui l'enrichissait:

-- Calicot, en plein!... Ma foi, tu te rappelles, je ne mordais
gure  leurs machines, bien qu'au fond je ne me sois jamais jug
plus bte qu'un autre. Quand j'ai eu pass mon bachot, pour
contenter ma famille, j'aurais parfaitement pu devenir un avocat
ou un mdecin comme les camarades; mais ces mtiers-l m'ont fait
peur, tant on voit de gens y tirer la langue... Alors, mon Dieu!
j'ai jet la peau d'ne au vent, oh! sans regret, et j'ai piqu
une tte dans les affaires.

Vallagnosc souriait d'un air d'embarras. Il finit par murmurer:

-- Il est de fait que ton diplme de bachelier ne doit pas te
servir  grand-chose pour vendre de la toile.

-- Ma foi! rpondit Mouret joyeusement, tout ce que je demande,
c'est qu'il ne me gne pas... Et, tu sais, quand on a eu la btise
de se mettre a entre les jambes, il n'est pas commode de s'en
dptrer. On s'en va  pas de tortue dans la vie, lorsque les
autres, ceux qui ont les pieds nus, courent comme des drats.

Puis, remarquant que son ami semblait souffrir, il lui prit les
mains, il continua:

-- Voyons, je ne veux pas te faire de la peine, mais avoue que tes
diplmes n'ont satisfait aucun de tes besoins... Sais-tu que mon
chef de rayon,  la soie, touchera plus de douze mille francs
cette anne? Parfaitement! un garon d'une intelligence trs
nette, qui s'en est tenu  l'orthographe et aux quatre rgles...
Les vendeurs ordinaires, chez moi, se font trois et quatre mille
francs, plus que tu ne gagnes toi-mme; et ils n'ont pas cot tes
frais d'instruction, ils n'ont pas t lancs dans le monde, avec
la promesse signe de le conqurir... Sans doute, gagner de
l'argent n'est pas tout. Seulement, entre les pauvres diables
frotts de science qui encombrent les professions librales, sans
y manger  leur faim, et les garons pratiques, arms pour la vie,
sachant  fond leur mtier, ma foi! je n'hsite pas, je suis pour
ceux-ci contre ceux-l, je trouve que les gaillards comprennent
joliment leur poque!

Sa voix s'tait chauffe; Henriette, qui servait le th, avait
tourn la tte. Quand il la vit sourire, au fond du grand salon et
qu'il aperut deux autres dames prtant l'oreille, il s'gaya le
premier de ses phrases.

-- Enfin, mon vieux, tout calicot qui dbute est aujourd'hui dans
la peau d'un millionnaire.

Vallagnosc se renversait mollement sur le canap. Il avait ferm
les yeux  demi, dans une pose de fatigue et de ddain, o une
pointe d'affectation s'ajoutait au rel puisement de sa race.

-- Bah! murmura-t-il, la vie ne vaut pas tant de peine. Rien n'est
drle.

Et, comme Mouret, rvolt, le regardait d'un air de surprise, il
ajouta:

-- Tout arrive et rien n'arrive. Autant rester les bras croiss.

Alors, il dit son pessimisme, les mdiocrits et les avortements
de l'existence. Un moment, il avait rv de littrature, et il lui
tait rest de sa frquentation avec des potes une dsesprance
universelle. Toujours, il concluait  l'inutilit de l'effort, 
l'ennui des heures galement vides,  la btise finale du monde.
Les jouissances rataient, il n'y avait pas mme de joie  mal
faire.

-- Voyons, est-ce que tu t'amuses, toi? finit-il par demander...

Mouret en tait arriv  une stupeur d'indignation. Il cria:

-- Comment! si je m'amuse!... Ah! , que chantes-tu? Tu en es l,
mon vieux!... Mais, sans doute, je m'amuse, et mme lorsque les
choses craquent, parce qu'alors je suis furieux de les entendre
craquer. Moi, je suis un passionn, je ne prends pas la vie
tranquillement, c'est ce qui m'y intresse peut-tre.

Il jeta un coup d'oeil vers le salon, il baissa la voix.

-- Oh! il y a des femmes qui m'ont bien embt, a je le confesse.
Mais, quand j'en tiens une, je la tiens que diable! et a ne rate
pas toujours, et je ne donne ma part  personne, je t'assure...
Puis, ce ne sont pas encore les femmes, dont je me moque aprs
tout. Vois-tu, c'est de vouloir et d'agir, c'est de crer enfin...
Tu as une ide, tu te bats pour elle, tu l'enfonces  coups de
marteau dans la tte des gens, tu la vois grandir et triompher...
Ah! oui, mon vieux, je m'amuse!

Toute la joie de l'action, toute la gaiet de l'existence
sonnaient dans ses paroles. Il rpta qu'il tait de son poque.
Vraiment, il fallait tre mal bti, avoir le cerveau et les
membres attaqus, pour se refuser  la besogne, en un temps de si
large travail, lorsque le sicle entier se jetait  l'avenir. Et
il raillait les dsesprs, les dgots, les pessimistes, tous
ces malades de nos sciences commenantes, qui prenaient des airs
pleureurs de potes ou des mines pinces de sceptiques, au milieu
de l'immense chantier contemporain. Un joli rle, et propre, et
intelligent, que de biller d'ennui devant le labeur des autres!

-- C'est mon seul plaisir, de biller devant les autres, dit
Vallagnosc en souriant de son air froid.

Du coup, la passion de Mouret tomba. Il redevint affectueux.

-- Ah! ce vieux Paul, toujours le mme, toujours paradoxal!...
Hein? nous ne nous retrouvons pas pour nous quereller. Chacun a
ses ides, heureusement. Mais il faudra que je te montre ma
machine en branle, tu verras que ce n'est pas si bte... Allons,
donne-moi des nouvelles. Ta mre et tes soeurs se portent bien,
j'espre? Et n'as-tu pas d te marier  Plassans, il y a six mois?

Un mouvement brusque de Vallagnosc l'arrta; et, comme celui-ci
avait fouill le salon d'un regard inquiet, il se tourna  son
tour, il remarqua que Mlle de Boves ne les quittait pas des yeux.
Grande et forte, Blanche ressemblait  sa mre; seulement, chez
elle, le masque s'emptait dj, les traits gros, souffls d'une
mauvaise graisse. Paul, sur une question discrte, rpondit que
rien n'tait fait encore; peut-tre mme rien ne se ferait. Il
avait connu la jeune personne chez Mme Desforges, o il tait venu
beaucoup l'autre hiver, mais o il ne reparaissait que rarement,
ce qui expliquait comment il avait pu ne pas s'y rencontrer avec
Octave.  leur tour, les Boves le recevaient, et il aimait surtout
le pre, un ancien viveur qui prenait sa retraite dans
l'administration. D'ailleurs, pas de fortune: Mme de Boves n'avait
apport  son mari que sa beaut de Junon, la famille vivait d'une
dernire ferme hypothque, au mince produit de laquelle
s'ajoutaient heureusement les neuf mille francs touchs par le
comte, comme inspecteur gnral des haras. Et ces dames, la mre
et la fille, trs serres d'argent par celui-ci, que des coups de
tendresse continuaient  dvorer au-dehors, en taient parfois
rduites  refaire leurs robes elles-mmes.

-- Alors, pourquoi? demanda simplement Mouret.

-- Mon Dieu! il faut bien en finir, dit Vallagnosc, avec un
mouvement fatigu des paupires. Et puis, il y a des esprances,
nous attendons la mort prochaine d'une tante.

Cependant, Mouret, qui ne quittait plus du regard M. de Boves,
assis, prs de Mme Guibal, empress, avec le rire tendre d'un
homme en campagne, se retourna vers son ami et cligna les yeux
d'un air tellement significatif, que ce dernier ajouta:

-- Non, pas celle-ci... Pas encore, du moins... Le malheur est que
son service l'appelle aux quatre coins de la France, dans les
dpts d'talons, et qu'il a de la sorte de continuels prtextes
pour disparatre. Le mois pass, tandis que sa femme le croyait 
Perpignan, il vivait  l'htel, en compagnie d'une matresse de
piano, au fond d'un quartier perdu.

Il y eut un silence. Puis, le jeune homme, qui surveillait  son
tour les galanteries du comte auprs de Mme Guibal, reprit tout
bas:

-- Ma foi, tu as raison... D'autant plus que la chre dame n'est
gure farouche,  ce qu'on raconte. Il y a sur elle une histoire
d'officier bien drle... Mais regarde-le donc! est-il comique, 
la magntiser du coin de l'oeil! La vieille France, mon cher!...
Moi, je l'adore, cet homme-l, et il pourra bien dire que c'est
pour lui, si j'pouse sa fille!

Mouret riait, trs amus. Il questionna de nouveau Vallagnosc, et
quand il sut que la premire ide d'un mariage, entre celui-ci et
Blanche, venait de Mme Desforges, il trouva l'histoire meilleure
encore. Cette bonne Henriette gotait un plaisir de veuve  marier
les gens; si bien que, lorsqu'elle avait pourvu les filles, il lui
arrivait de laisser les pres, choisir des amies dans sa socit;
mais cela naturellement, en toute bonne grce, sans que le monde y
trouvt jamais matire  scandale. Et Mouret, qui l'aimait en
homme actif et press, habitu  chiffrer ses tendresses, oubliait
alors tout calcul de sduction et se sentait pour elle une amiti
de camarade.

Justement, elle parut  la porte du petit salon, suivie d'un
vieillard, g d'environ soixante ans, dont les deux amis
n'avaient pas remarqu l'entre. Ces dames prenaient par moments
des voix aigus, que le lger tintement des cuillers dans les
tasses de Chine accompagnait; et l'on entendait de temps  autre,
au milieu d'un court silence, le bruit d'une soucoupe trop
vivement repose sur le marbre du guridon. Un brusque rayon du
soleil couchant, qui venait de paratre au bord d'un grand nuage,
dorait les cimes des marronniers du jardin, entrait par les
fentres en une poussire d'or rouge, dont l'incendie allumait la
brocatelle et les cuivres des meubles.

-- Par ici, mon cher baron, disait Mme Desforges. Je vous prsente
M. Octave Mouret, qui a le plus vif dsir de vous tmoigner sa
grande admiration.

Et, se tournant vers Octave, elle ajouta:

-- M. le baron Hartmann.

Un sourire pinait finement les lvres du vieillard. C'tait un
homme petit et vigoureux,  grosse tte alsacienne, et dont la
face paisse s'clairait d'une flamme d'intelligence, au moindre
pli de la bouche, au plus lger clignement des paupires. Depuis
quinze jours, il rsistait au dsir d'Henriette, qui lui demandait
cette entrevue; non pas qu'il prouvt une jalousie exagre,
rsign en homme d'esprit  son rle de pre; mais parce que
c'tait le troisime ami dont Henriette lui faisait faire la
connaissance, et qu' la longue, il craignait un peu le ridicule.
Aussi, en abordant Octave, avait-il le rire discret d'un
protecteur riche, qui, s'il veut bien se montrer charmant, ne
consent pas  tre dupe.

-- Oh! monsieur, disait Mouret avec son enthousiasme de Provenal,
la dernire opration du Crdit Immobilier a t si tonnante!
Vous ne sauriez croire combien je suis heureux et fier de vous
serrer la main.

-- Trop aimable, monsieur, trop aimable, rptait le baron
toujours souriant.

Henriette les regardait de ses yeux clairs, sans un embarras. Elle
restait entre les deux, levait sa jolie tte, allait de l'un 
l'autre; et, dans sa robe de dentelle qui dcouvrait ses poignets
et son cou dlicats, elle avait un air ravi,  les voir si bien
d'accord.

-- Messieurs, finit-elle par dire, je vous laisse causer.

Puis, se tournant vers Paul, qui s'tait mis debout, elle ajouta:

-- Voulez-vous une tasse de th, monsieur de Vallagnosc?

-- Volontiers, madame.

Et tous deux rentrrent dans le salon.

Lorsque Mouret eut repris sa place sur le canap, prs du baron
Hartmann, il se rpandit en nouveaux loges  propos des
oprations du Crdit Immobilier. Puis, il attaqua le sujet, qui
lui tenait au coeur, il parla de la nouvelle voie, du prolongement
de la rue Raumur, dont on allait ouvrir une section, sous le nom
de rue du Dix-Dcembre, entre la place de la Bourse et la place de
l'Opra. L'utilit publique tait dclare depuis dix-huit mois,
le jury d'expropriation venait d'tre nomm, tout le quartier se
passionnait pour cette troue norme, s'inquitant de l'poque des
travaux, s'intressant aux maisons condamnes. Il y avait prs de
trois ans que Mouret attendait ces travaux, d'abord dans la
prvision d'un mouvement plus actif des affaires, ensuite avec des
ambitions d'agrandissement, qu'il n'osait avouer tout haut, tant
son rve s'largissait. Comme la rue du Dix-Dcembre devait couper
la rue de Choiseul et la rue de la Michodire, il voyait le
Bonheur des Dames envahir tout le pt entour par ces rues et la
rue Neuve-Saint-Augustin, il l'imaginait dj avec une faade de
palais sur la voie nouvelle, dominateur, matre de la ville
conquise. Et de l tait n son vif dsir de connatre le baron
Hartmann, lorsqu'il avait appris que le Crdit Immobilier, par un
trait pass avec l'administration, prenait l'engagement de percer
et d'tablir la rue du Dix-Dcembre,  la condition qu'on lui
abandonnerait la proprit des terrains en bordure.

-- Vraiment, rptait-il en tchant de montrer un air naf, vous
leur livrerez la rue toute faite, avec les gouts, les trottoirs,
les becs de gaz? Et les terrains en bordure suffiront pour vous
indemniser? Oh! c'est curieux, trs curieux!

Enfin, il arriva au point dlicat. Il avait su que le Crdit
Immobilier faisait, secrtement, acheter les maisons du pt o se
trouvait le Bonheur des Dames, non seulement celles qui devaient
tomber sous la pioche des dmolisseurs, mais encore les autres,
celles qui allaient rester debout. Et il flairait l le projet de
quelque tablissement futur, il tait trs inquiet pour les
agrandissements dont il largissait le rve, pris de peur  l'ide
de se heurter un jour contre une socit puissante, propritaire
d'immeubles qu'elle ne lcherait certainement pas. C'tait mme
cette peur qui l'avait dcid  mettre au plus tt un lien entre
le baron et lui, le lien aimable d'une femme, si troit entre les
hommes de nature galante. Sans doute, il aurait pu voir le
financier dans son cabinet, pour causer  l'aise de la grosse
affaire qu'il voulait lui proposer. Mais il se sentait plus fort
chez Henriette, il savait combien la possession commune d'une
matresse rapproche et attendrit. tre tous les deux chez elle,
dans son parfum aim, l'avoir l prte  les convaincre d'un
sourire, lui semblait une certitude de succs.

-- N'avez-vous pas achet l'ancien htel Duvillard, cette vieille
btisse qui me touche? finit-il par demander brusquement.

Le baron Hartmann eut une courte hsitation, puis il nia. Mais, le
regardant en face, Mouret se mit  rire; et il joua ds lors le
rle d'un bon jeune homme, le coeur sur la main, rond en affaires.

-- Tenez! monsieur le baron, puisque j'ai l'honneur inespr de
vous rencontrer, il faut que je me confesse... Oh! je ne vous
demande pas vos secrets. Seulement, je vais vous confier les
miens, persuad que je ne saurais les placer en des mains plus
sages... D'ailleurs, j'ai besoin de vos conseils, il y a longtemps
que je n'osais vous aller voir.

Il se confessa en effet, il raconta ses dbuts, il ne cacha mme
pas la crise financire qu'il traversait, au milieu de son
triomphe. Tout dfila, les agrandissements successifs, les gains
remis continuellement dans l'affaire, les sommes apportes par ses
employs, la maison risquant son existence  chaque mise en vente
nouvelle, o le capital entier tait jou comme sur un coup de
cartes. Pourtant, ce n'tait pas de l'argent qu'il demandait, car
il avait en sa clientle une foi de fanatique. Son ambition
devenait plus haute, il proposait au baron une association, dans
laquelle le Crdit Immobilier apporterait le palais colossal qu'il
voyait en rve, tandis que lui, pour sa part, donnerait son gnie
et le fonds de commerce dj cr. On estimerait les apports, rien
ne lui paraissait d'une ralisation plus facile.

-- Qu'allez-vous faire de vos terrains et de vos immeubles?
demandait-il avec insistance. Vous avez une ide, sans doute. Mais
je suis bien certain que votre ide ne vaut pas la mienne. Songez
 cela. Nous btissons sur les terrains une galerie de vente, nous
dmolissons ou nous amnageons les immeubles, et nous ouvrons les
magasins les plus vastes de Paris, un bazar qui fera des millions.

Et il laissa chapper ce cri du coeur:

-- Ah! si je pouvais me passer de vous!... Mais vous tenez tout,
maintenant. Et puis, je n'aurais jamais les avances ncessaires...
Voyons, il faut nous entendre, ce serait un meurtre.

-- Comme vous y allez, cher monsieur! se contenta de rpondre le
baron Hartmann. Quelle imagination!

Il hochait la tte, il continuait de sourire, dcid  ne pas
rendre confidence pour confidence. Le projet du Crdit Immobilier
tait de crer, sur la rue du Dix-Dcembre, une concurrence au
Grand-Htel, un tablissement luxueux, dont la situation centrale
attirerait les trangers. D'ailleurs, comme l'htel devait occuper
seulement les terrains en bordure, le baron aurait pu quand mme
accueillir l'ide de Mouret, traiter pour le reste du pt de
maisons, d'une superficie trs vaste encore. Mais il avait dj
commandit deux amis d'Henriette, il se lassait un peu de son
faste de protecteur complaisant. Puis, malgr sa passion de
l'activit, qui lui faisait ouvrir sa bourse  tous les garons
d'intelligence et de courage, le coup de gnie commercial de
Mouret l'tonnait plus qu'il ne le sduisait. N'tait-ce pas une
opration fantaisiste et imprudente, ce magasin gigantesque? Ne
risquait-on pas une catastrophe certaine,  vouloir largir ainsi
hors de toute mesure le commerce des nouveauts? Enfin, il ne
croyait pas, il refusait.

-- Sans doute, l'ide peut sduire, disait-il. Seulement, elle est
d'un pote... O prendriez-vous la clientle pour emplir pareille
cathdrale?

Mouret le regarda un moment en silence, comme stupfait de son
refus. tait-ce possible? un homme d'un tel flair, qui sentait
l'argent  toutes les profondeurs! Et, tout d'un coup, il eut un
geste de grande loquence, il montra ces dames dans le salon, en
criant:

-- La clientle, mais la voil!

Le soleil plissait, la poussire d'or rouge n'tait plus qu'une
lueur blonde, dont l'adieu se mourait dans la soie des tentures et
les panneaux des meubles.  cette approche du crpuscule, une
intimit noyait la grande pice d'une tide douceur. Tandis que
M. de Boves et Paul de Vallagnosc causaient devant une des
fentres, les yeux perdus au loin sur le jardin, ces dames
s'taient rapproches, faisaient l, au milieu, un troit cercle
de jupes, d'o montaient des rires, des paroles chuchotes, des
questions et des rponses ardentes, toute la passion de la femme
pour la dpense et le chiffon. Elles causaient toilette,
Mme de Boves racontait une robe de bal.

-- D'abord, un transparent de soie mauve, et puis, l-dessus, des
volants de vieil Alenon, haut de trente centimtres...

-- Oh! s'il est permis! interrompait Mme Marty. Il y a des femmes
heureuses!

Le baron Hartmann, qui avait suivi le geste de Mouret, regardait
ces dames, par la porte reste grande ouverte. Et il les coutait
d'une oreille, pendant que le jeune homme, enflamm du dsir de le
convaincre, se livrait davantage, lui expliquait le mcanisme du
nouveau commerce des nouveauts. Ce commerce tait bas maintenant
sur le renouvellement continu et rapide du capital, qu'il
s'agissait de faire passer en marchandises le plus de fois
possible, dans la mme anne. Ainsi, cette anne-l, son capital,
qui tait seulement de cinq cent mille francs, venait de passer
quatre fois et avait ainsi produit deux millions d'affaires. Une
misre, d'ailleurs, qu'on dcuplerait, car il se disait certain de
faire plus tard reparatre le capital quinze et vingt fois, dans
certains comptoirs.

-- Vous entendez, monsieur le baron, toute la mcanique est l.
C'est bien simple, mais il fallait le trouver. Nous n'avons pas
besoin d'un gros roulement de fonds. Notre effort unique est de
nous dbarrasser trs vite de la marchandise achete, pour la
remplacer par d'autre, ce qui fait rendre au capital autant de
fois son intrt. De cette manire, nous pouvons nous contenter
d'un petit bnfice; comme nos frais gnraux s'lvent au chiffre
norme de seize pour cent, et que nous ne prlevons gure sur les
objets que vingt pour cent de gain, c'est donc un bnfice de
quatre pour cent au plus; seulement, cela finira par faire des
millions, lorsqu'on oprera sur des quantits de marchandises
considrables et sans cesse renouveles... Vous suivez, n'est-ce
pas? rien de plus clair.

Le baron hocha de nouveau la tte. Lui, qui avait accueilli les
combinaisons les plus hardies, et dont on citait encore les
tmrits, lors des premiers essais de l'clairage au gaz, restait
inquiet et ttu.

-- J'entends bien, rpondit-il. Vous vendez bon march pour vendre
beaucoup, et vous vendez beaucoup pour vendre bon march...
Seulement, il faut vendre, et j'en reviens  ma question:  qui
vendrez-vous? comment esprez-vous entretenir une vente aussi
colossale?

Un clat brusque de voix, venu du salon, coupa les explications de
Mouret. C'tait Mme Guibal qui aurait prfr les volants de vieil
Alenon en tablier seulement.

-- Mais, ma chre, disait Mme de Boves, le tablier en tait
couvert aussi. Jamais je n'ai rien vu de plus riche.

-- Tiens! vous me donnez une ide, reprenait Mme Desforges. J'ai
dj quelques mtres d'Alenon... Il faut que j'en cherche pour
une garniture.

Et les voix tombrent, ne furent plus qu'un murmure. Des chiffres
sonnaient, tout un marchandage fouettait les dsirs, ces dames
achetaient des dentelles  pleines trains.

-- Eh! dit enfin Mouret, quand il put parler, on vend ce qu'on
veut, lorsqu'on sait vendre! Notre triomphe est l.

Alors, avec sa verve provenale, en phrases chaudes qui voquaient
les images, il montra le nouveau commerce  l'oeuvre. Ce fut
d'abord la puissance dcuple de l'entassement, toutes les
marchandises accumules sur un point, se soutenant et se poussant;
jamais de chmage; toujours l'article de la saison tait l; et,
de comptoir en comptoir, la cliente se trouvait prise, achetait
ici l'toffe, plus loin le fil, ailleurs le manteau, s'habillait,
puis tombait dans des rencontres imprvues, cdait au besoin de
l'inutile et du joli. Ensuite, il clbra la marque en chiffres
connus. La grande rvolution des nouveauts partait de cette
trouvaille. Si l'ancien commerce, le petit commerce agonisait,
c'tait qu'il ne pouvait soutenir la lutte des bas prix, engage
par la marque. Maintenant, la concurrence avait lieu sous les yeux
mmes du public, une promenade aux talages tablissait les prix,
chaque magasin baissait, se contentait du plus lger bnfice
possible; aucune tricherie, pas de coup de fortune longtemps
mdit sur un tissu vendu le double de sa valeur, mais des
oprations courantes, un tant pour cent rgulier prlev sur tous
les articles, la fortune mise dans le bon fonctionnement d'une
vente, d'autant plus large qu'elle se faisait au grand jour.
N'tait-ce pas une cration tonnante? Elle bouleversait le
march, elle transformait Paris, car elle tait faite de la chair
et du sang de la femme.

-- J'ai la femme, je me fiche du reste! dit-il dans un aveu
brutal, que la passion lui arracha.

 ce cri, le baron Hartmann parut branl. Son sourire perdait sa
pointe ironique, il regardait le jeune homme, gagn peu  peu par
sa foi, prit pour lui d'un commencement de tendresse.

-- Chut! murmura-t-il paternellement, elles vont vous entendre.

Mais ces dames parlaient maintenant toutes  la fois, tellement
excites, qu'elles ne s'coutaient mme plus entre elles.
Mme de Boves achevait la description de la toilette de soire: une
tunique de soie mauve, drape et retenue par des noeuds de
dentelle; le corsage dcollet trs bas, et encore des noeuds de
dentelle aux paules.

-- Vous verrez, disait-elle, je me fais faire un corsage pareil
avec un satin...

-- Moi, interrompait Mme Bourdelais, j'ai voulu du velours, oh!
une occasion!

Mme Marty demandait:

-- Hein? combien la soie?

Puis, toutes les voix repartirent ensemble. Mme Guibal, Henriette,
Blanche, mesuraient, coupaient, gchaient. C'tait un saccage
d'toffes, la mise au pillage des magasins, un apptit de luxe qui
se rpandait en toilettes jalouses et rves, un bonheur tel 
tre dans le chiffon, qu'elles y vivaient enfonces, ainsi que
dans l'air tide ncessaire  leur existence.

Mouret, cependant, avait jet un coup d'oeil vers le salon. Et, en
quelques phrases dites  l'oreille du baron Hartmann, comme s'il
lui et fait de ces confidences amoureuses qui se risquent parfois
entre hommes, il acheva d'expliquer le mcanisme du grand commerce
moderne. Alors, plus haut que les faits dj donns, au sommet,
apparut l'exploitation de la femme. Tout y aboutissait, le capital
sans cesse renouvel, le systme de l'entassement des
marchandises, le bon march qui attire, la marque en chiffres
connus qui tranquillise. C'tait la femme que les magasins se
disputaient par la concurrence, la femme qu'ils prenaient au
continuel pige de leurs occasions, aprs l'avoir tourdie devant
leurs talages. Ils avaient veill dans sa chair de nouveaux
dsirs, ils taient une tentation immense, o elle succombait
fatalement, cdant d'abord  des achats de bonne mnagre, puis
gagne par la coquetterie, puis dvore. En dcuplant la vente, en
dmocratisant le luxe, ils devenaient un terrible agent de
dpense, ravageaient les mnages, travaillaient au coup de folie
de la mode, toujours plus chre. Et si, chez eux, la femme tait
reine, adule et flatte dans ses faiblesses, entoure de
prvenances, elle y rgnait en reine amoureuse, dont les sujets
trafiquent, et qui paye d'une goutte de son sang chacun de ses
caprices. Sous la grce mme de sa galanterie, Mouret laissait
ainsi passer la brutalit d'un juif vendant de la femme  la
livre: il lui levait un temple, la faisait encenser par une
lgion de commis, crait le rite d'un culte nouveau; il ne pensait
qu' elle, cherchait sans relche  imaginer des sductions plus
grandes; et, derrire elle, quand il lui avait vid la poche et
dtraqu les nerfs, il tait plein du secret mpris de l'homme
auquel une matresse vient de faire la btise de se donner.

-- Ayez donc les femmes, dit-il tout bas au baron, en riant d'un
rire hardi, vous vendrez le monde!

Maintenant, le baron comprenait. Quelques phrases avaient suffi,
il devinait le reste, et une exploitation si galante l'chauffait,
remuait en lui son pass de viveur. Il clignait les yeux d'un air
d'intelligence, il finissait par admirer l'inventeur de cette
mcanique  manger les femmes. C'tait trs fort. Il eut le mot de
Bourdoncle, un mot que lui souffla sa vieille exprience.

-- Vous savez qu'elles se rattraperont.

Mais Mouret haussa les paules, dans un mouvement d'crasant
ddain. Toutes lui appartenaient, taient sa chose, et il n'tait
 aucune. Quand il aurait tir d'elles sa fortune et son plaisir,
il les jetterait en tas  la borne, pour ceux qui pourraient
encore y trouver leur vie. C'tait un ddain raisonn de
mridional et de spculateur.

-- Eh bien! cher monsieur, demanda-t-il pour conclure, voulez-vous
tre avec moi? L'affaire des terrains vous semble-t-elle possible?

Le baron,  demi conquis, hsitait pourtant  s'engager de la
sorte. Un doute restait au fond du charme qui oprait peu  peu
sur lui. Il allait rpondre d'une faon vasive, lorsqu'un appel
pressant de ces dames lui vita cette peine. Des voix rptaient,
au milieu de lgers rires:

-- Monsieur Mouret! monsieur Mouret!

Et comme celui-ci, contrari d'tre interrompu, feignait de ne pas
entendre, Mme de Boves, debout depuis un moment, vint jusqu' la
porte du petit salon.

-- On vous rclame, monsieur Mouret... Ce n'est gure galant de
vous enterrer dans les coins pour causer d'affaires.

Alors, il se dcida, et avec une bonne grce apparente, un air de
ravissement, dont le baron fut merveill. Tous deux se levrent,
passrent dans le grand salon.

-- Mais je suis  votre disposition, mesdames, dit-il en entrant,
le sourire aux lvres.

Un brouhaha de triomphe l'accueillit. Il dut s'avancer davantage,
ces dames lui firent place au milieu d'elles. Le soleil venait de
se coucher derrire les arbres du jardin, le jour tombait, une
ombre fine noyait peu  peu la vaste pice. C'tait l'heure
attendrie du crpuscule, cette minute de discrte volupt, dans
les appartements parisiens, entre la clart de la rue qui se meurt
et les lampes qu'on allume encore  l'office. M. de Boves et
Vallagnosc, toujours debout devant la fentre, jetaient sur le
tapis une nappe d'ombre; tandis que, immobile dans le dernier coup
de lumire qui venait de l'autre fentre, M. Marty, entr
discrtement depuis quelques minutes, mettait son profil pauvre,
une redingote trique et propre, un visage blmi par le
professorat, et que la conversation de ces dames sur la toilette
achevait de bouleverser.

-- Est-ce toujours pour lundi prochain, cette mise en vente?
demandait justement Mme Marty.

-- Mais, sans doute, madame, rpondit Mouret d'une voix de flte,
une voix d'acteur qu'il prenait, quand il parlait aux femmes.

Henriette alors intervint.

-- Vous savez, nous irons toutes... On dit que vous prparez des
merveilles.

-- Oh! des merveilles! murmura-t-il d'un air de fatuit modeste,
je tche simplement d'tre digne de vos suffrages.

Mais elles le pressaient de questions. Mme Bourdelais, Mme Guibal,
Blanche elle-mme, voulaient savoir.

-- Voyons, donnez-nous des dtails, rptait Mme de Boves avec
insistance. Vous nous faites mourir.

Et elles l'entouraient, lorsque Henriette remarqua qu'il n'avait
seulement pas pris une tasse de th. Alors, ce fut une dsolation;
quatre d'entre elles se mirent  le servir, mais  la condition
qu'il rpondrait ensuite. Henriette versait, Mme Marty tenait la
tasse, pendant que Mme de Boves et Mme Bourdelais se disputaient
l'honneur de le sucrer. Puis, quand il eut refus de s'asseoir, et
qu'il commena  boire son th lentement, debout au milieu
d'elles, toutes se rapprochrent, l'emprisonnrent du cercle
troit de leurs jupes. La tte leve, les regards luisants, elles
lui souriaient.

-- Votre soie, votre Paris-Bonheur, dont tous les journaux
parlent? reprit Mme Marty, impatiente.

-- Oh! rpondit-il, un article extraordinaire, une faille  gros
grain, souple, solide... Vous la verrez, mesdames. Et vous ne la
trouverez que chez nous, car nous en avons achet la proprit
exclusive.

-- Vraiment! une belle soie  cinq francs soixante! dit
Mme Bourdelais enthousiasme. C'est  ne pas croire.

Cette soie, depuis que les rclames taient lances, occupait dans
leur vie quotidienne une place considrable. Elles en causaient,
elles se la promettaient, travailles de dsir et de doute. Et,
sous la curiosit bavarde dont elles accablaient le jeune homme,
apparaissaient leurs tempraments particuliers d'acheteuses:
Mme Marty, emporte par sa rage de dpense, prenant tout au
Bonheur des Dames, sans choix, au hasard des talages; Mme Guibal,
s'y promenant des heures sans jamais faire une emplette, heureuse
et satisfaite de donner un simple rgal  ses yeux; Mme de Boves,
serre d'argent, toujours torture d'une envie trop grosse,
gardant rancune aux marchandises, qu'elle ne pouvait emporter;
Mme Bourdelais, d'un flair de bourgeoise sage et pratique, allant
droit aux occasions, usant des grands magasins avec une telle
adresse de bonne mnagre, exempte de fivre, qu'elle y ralisait
de fortes conomies; Henriette enfin, qui, trs lgante, y
achetait seulement certains articles, ses gants, de la bonneterie,
tout le gros linge.

-- Nous avons d'autres toffes tonnantes de bon march et de
richesse, continuait Mouret de sa voix chantante. Ainsi, je vous
recommande notre Cuir-d'or, un taffetas d'un brillant
incomparable... Dans les soies de fantaisie, il y a des
dispositions charmantes, des dessins choisis entre mille par notre
acheteur; et, comme velours, vous trouverez la plus riche
collection de nuances... Je vous avertis qu'on portera beaucoup de
drap cette anne. Vous verrez nos matelasss, nos cheviottes...

Elles ne l'interrompaient plus, elles resserraient encore leur
cercle, la bouche entrouverte par un vague sourire, le visage
rapproch et tendu, comme dans un lancement de tout leur tre
vers le tentateur. Leurs yeux plissaient, un lger frisson
courait sur leurs nuques. Et lui gardait son calme de conqurant,
au milieu des odeurs troublantes qui montaient de leurs
chevelures. Il continuait  boire, entre chaque phrase, une petite
gorge de th, dont le parfum attidissait ces odeurs plus pres,
o il y avait une pointe de fauve. Devant une sduction si
matresse d'elle-mme, assez forte pour jouer ainsi de la femme,
sans se prendre aux ivresses qu'elle exhale, le baron Hartmann,
qui ne le quittait pas du regard, sentait son admiration grandir.

-- Alors, on portera du drap? reprit Mme Marty, dont le visage
ravag s'embellissait de passion coquette. Il faudra que je voie.

Mme Bourdelais, qui gardait son oeil clair, dit  son tour:

-- N'est-ce pas? la vente des coupons est le jeudi, chez vous...
J'attendrai, j'ai tout mon petit monde  vtir.

Et, tournant sa fine tte blonde vers la matresse de la maison.

-- Toi, c'est toujours Sauveur qui t'habille?

-- Mon Dieu! oui, rpondit Henriette, Sauveur est trs chre, mais
il n'y a qu'elle  Paris qui sache faire un corsage... Et puis,
M. Mouret a beau dire, elle a les plus jolis dessins, des dessins
qu'on ne voit nulle part. Moi, je ne peux pas souffrir de
retrouver ma robe sur les paules de toutes les femmes.

Mouret eut d'abord un sourire discret. Ensuite, il laissa entendre
que Mme Sauveur achetait chez lui ses toffes; sans doute, elle
prenait directement chez les fabricants certains dessins, dont
elle s'assurait la proprit; mais, pour les soieries noires, par
exemple, elle guettait les occasions du Bonheur des Dames, faisait
des provisions considrables, qu'elle coulait en doublant et en
triplant les prix.

-- Ainsi, je suis bien certain que des gens  elle vont nous
enlever notre Paris-Bonheur. Pourquoi voulez-vous qu'elle aille
payer cette soie en fabrique plus cher qu'elle ne la paiera chez
nous?... Ma parole d'honneur! nous la donnons  perte.

Ce fut le dernier coup port  ces dames. Cette ide d'avoir de la
marchandise  perte fouettait en elles l'pret de la femme, dont
la jouissance d'acheteuse est double, quand elle croit voler le
marchand. Il les savait incapables de rsister au bon march.

-- Mais nous vendons tout pour rien! cria-t-il gaiement, en
prenant derrire lui l'ventail de Mme Desforges, rest sur le
guridon. Tenez! voici cet ventail... Vous dites qu'il a cot?

-- Le chantilly vingt-cinq francs, et la monture deux cents, dit
Henriette.

-- Eh bien! le chantilly n'est pas cher. Pourtant, nous avons le
mme  dix-huit francs... Quant  la monture, chre madame, c'est
un vol abominable. Je n'oserais vendre la pareille plus de quatre-
vingt-dix francs.

-- Je le disais bien! cria Mme Bourdelais.

-- Quatre-vingt-dix francs! murmura Mme de Boves, il faut vraiment
ne pas avoir un sou pour s'en passer.

Elle avait repris l'ventail, l'examinait de nouveau avec sa fille
Blanche; et, sur sa grande face rgulire, dans ses larges yeux
dormants, montait l'envie contenue et dsespre du caprice
qu'elle ne pourrait contenter. Puis, une seconde fois, l'ventail
fit le tour de ces dames, au milieu des remarques et des
exclamations. M. de Boves et Vallagnosc, cependant, avaient quitt
la fentre. Tandis que le premier revenait se placer derrire
Mme Guibal, dont il fouillait du regard le corsage, de son air
correct et suprieur, le jeune homme se penchait vers Blanche, en
tchant de trouver un mot aimable.

-- C'est un peu triste, n'est-ce pas? mademoiselle, cette monture
blanche avec cette dentelle noire.

-- Oh! moi, rpondit-elle toute grave, sans qu'une rougeur colort
sa figure souffle, j'en ai vu un en nacre et plumes blanches.
Quelque chose de virginal!

M. de Boves, qui avait surpris sans doute le regard navr dont sa
femme suivait l'ventail, dit enfin son mot dans la conversation.

-- a se casse tout de suite, ces petites machines.

-- Ne m'en parlez pas! dclara Mme Guibal avec sa moue de belle
rousse, jouant l'indiffrence. Je suis lasse de faire recoller les
miens.

Depuis un instant, Mme Marty, trs excite par la conversation,
retournait fivreusement son sac de cuir rouge sur ses genoux.
Elle n'avait pu encore montrer ses achats, elle brlait de les
taler, dans une sorte de besoin sensuel. Et, brusquement, elle
oublia son mari, elle ouvrit le sac, sortit quelques mtres d'une
troite dentelle roule autour d'un carton.

-- C'est cette valenciennes pour ma fille, dit-elle. Elle a trois
centimtres, et dlicieuse, n'est-ce pas?... Un franc quatre
vingt-dix.

La dentelle passa de main en main. Ces dames se rcriaient. Mouret
affirma qu'il vendait ces petites garnitures au prix de fabrique.
Pourtant, Mme Marty avait referm le sac, comme pour y cacher des
choses qu'on ne montre pas. Mais, devant le succs de la
valenciennes, elle ne put rsister  l'envie d'en tirer encore un
mouchoir.

-- Il y avait aussi ce mouchoir... De l'application de Bruxelles,
ma chre... Oh! une trouvaille! Vingt francs!

Et, ds lors, le sac devint inpuisable. Elle rougissait de
plaisir, une pudeur de femme qui se dshabille la rendait
charmante et embarrasse,  chaque article nouveau qu'elle
sortait. C'tait une cravate en blonde espagnole de trente francs;
elle n'en voulait pas, mais le commis lui avait jur qu'elle
tenait la dernire et qu'on allait les augmenter. C'tait ensuite
une voilette en chantilly: un peu chre, cinquante francs; si elle
ne la portait pas, elle en ferait quelque chose pour sa fille.

-- Mon Dieu! les dentelles, c'est si joli! rptait-elle avec son
sourire nerveux. Moi, quand je suis l-dedans, j'achterais le
magasin.

-- Et ceci? lui demanda Mme de Boves en examinant un coupon de
guipure.

-- a, rpondit-elle, c'est un entre-deux... Il y en a vingt-six
mtres. Un franc le mtre, comprenez-vous!

-- Tiens! dit Mme Bourdelais surprise, que voulez-vous donc en
faire?

-- Ma foi, je ne sais pas... Mais elle tait si drle de dessin!

 ce moment, comme elle levait les yeux, elle aperut en face
d'elle son mari terrifi. Il avait blmi davantage, toute sa
personne exprimait l'angoisse rsigne d'un pauvre homme, qui
assiste  la dbcle de ses appointements, si chrement gagns.
Chaque nouveau bout de dentelle tait pour lui un dsastre,
d'amres journes de professorat englouties, des courses au cachet
dans la boue dvores, l'effort continu de sa vie aboutissant 
une gne secrte,  l'enfer d'un mnage ncessiteux. Devant
l'effarement croissant de son regard, elle voulut rattraper le
mouchoir, la voilette, la cravate; et elle promenait ses mains
fivreuses, elle rptait avec des rires gns:

-- Vous allez me faire gronder par mon mari... Je t'assure, mon
ami, que j'ai t encore trs raisonnable; car il y avait une
grande pointe de cinq cents francs, oh! merveilleuse!

-- Pourquoi ne l'avez-vous pas achete? dit tranquillement
Mme Guibal. M. Marty est le plus galant des hommes.

Le professeur dut s'incliner, en dclarant que sa femme tait bien
libre. Mais,  l'ide du danger de cette grande pointe, un froid
de glace lui avait coul dans le dos; et, comme Mouret affirmait
justement que les nouveaux magasins augmentaient le bien-tre des
mnages de la bourgeoisie moyenne, il lui lana un terrible
regard, l'clair de haine d'un timide qui n'ose trangler les
gens.

D'ailleurs, ces dames n'avaient pas lch les dentelles. Elles
s'en grisaient. Les pices se droulaient, allaient et revenaient
de l'une  l'autre, les rapprochant encore, les liant de fils
lgers. C'tait, sur leurs genoux, la caresse d'un tissu
miraculeux de finesse, o leurs mains coupables s'attardaient. Et
elles emprisonnaient Mouret plus troitement, elles l'accablaient
de nouvelles questions. Comme le jour continuait de baisser, il
devait par moments pencher la tte, effleurer de sa barbe leurs
chevelures, pour examiner un point, indiquer un dessin. Mais, dans
cette volupt molle du crpuscule, au milieu de l'odeur chauffe
de leurs paules, il demeurait quand mme leur matre, sous le
ravissement qu'il affectait. Il tait femme, elles se sentaient
pntres et possdes par ce sens dlicat qu'il avait de leur
tre secret, et elles s'abandonnaient, sduites; tandis que lui,
certain ds lors de les avoir  sa merci, apparaissait, trnant
brutalement au-dessus d'elles, comme le roi despotique du chiffon.

-- Oh! monsieur Mouret! monsieur Mouret! balbutiaient des voix
chuchotantes et pmes, au fond des tnbres du salon.

Les blancheurs mourantes du ciel s'teignaient dans les cuivres
des meubles. Seules, les dentelles gardaient un reflet de neige
sur les genoux sombres de ces dames, dont le groupe confus
semblait mettre autour du jeune homme de vagues agenouillements de
dvotes. Une dernire clart luisait au flanc de la thire, une
lueur courte et vive de veilleuse, qui aurait brl dans une
alcve attidie par le parfum du th. Mais, tout d'un coup, le
domestique entra avec deux lampes, et le charme fut rompu. Le
salon s'veilla, clair et gai. Mme Marty replaait les dentelles
au fond de son petit sac; Mme de Boves mangeait encore un baba,
pendant qu'Henriette, qui s'tait leve, causait  demi-voix avec
le baron, dans l'embrasure d'une fentre.

-- Il est charmant, dit le baron.

-- N'est-ce pas? laissa-t-elle chapper, dans un cri involontaire
de femme amoureuse.

Il sourit, il la regarda avec une indulgence paternelle. C'tait
la premire fois qu'il la sentait conquise  ce point; et, trop
suprieur pour en souffrir, il prouvait seulement une compassion,
 la voir aux mains de ce gaillard si tendre et si parfaitement
froid. Alors, il crut devoir la prvenir, il murmura sur un ton de
plaisanterie:

-- Prenez garde, ma chre, il vous mangera toutes.

Une flamme de jalousie claira les beaux yeux d'Henriette. Elle
devinait sans doute que Mouret s'tait simplement servi d'elle
pour se rapprocher du baron. Et elle jurait de le rendre fou de
tendresse, lui dont l'amour d'homme press avait le charme facile
d'une chanson jete  tous les vents.

-- Oh! rpondit-elle, en affectant de plaisanter  son tour, c'est
toujours l'agneau qui finit par manger le loup.

Alors, trs intress, le baron l'encouragea d'un signe de tte.
Elle tait peut-tre la femme qui devait venir et qui vengerait
les autres.

Lorsque Mouret, aprs avoir rpt  Vallagnosc qu'il voulait lui
montrer sa machine en branle, se fut approch pour dire adieu, le
baron le retint dans l'embrasure de la fentre, en face du jardin
noir de tnbres. Il cdait enfin  la sduction, la foi lui tait
venue, en le voyant au milieu de ces dames. Tous deux causrent un
instant  voix basse. Puis, le banquier dclara:

-- Eh bien! j'examinerai l'affaire... Elle est conclue, si votre
vente de lundi prend l'importance que vous dites.

Ils se serrrent la main, et Mouret, l'air ravi, se retira, car il
dnait mal, quand il n'allait pas, le soir, jeter un coup d'oeil
sur la recette du Bonheur des Dames.

IV


Ce lundi-l, le dix Octobre, un clair soleil de victoire pera les
nues grises, qui depuis une semaine assombrissaient Paris. Toute
la nuit encore, il avait bruin, une poussire d'eau dont
l'humidit salissait les rues; mais, au petit jour, sous les
haleines vives qui emportaient les nuages, les trottoirs s'taient
essuys; et le ciel bleu avait une gaiet limpide de printemps.

Aussi, le Bonheur des Dames, ds huit heures, flambait-il aux
rayons de ce clair soleil, dans la gloire de sa grande mise en
vente des nouveauts d'hiver. Des drapeaux flottaient  la porte,
des pices de lainage battaient l'air frais du matin, animant la
place Gaillon d'un vacarme de fte foraine; tandis que, sur les
deux rues, les vitrines dveloppaient des symphonies d'talages,
dont la nettet des glaces avivait encore les tons clatants.
C'tait comme une dbauche de couleurs, une joie de la rue qui
crevait l, tout un coin de consommation largement ouvert, et o
chacun pouvait aller se rjouir les yeux.

Mais,  cette heure, il entrait peu de monde, quelques rares
clientes affaires, des mnagres du voisinage, des femmes
dsireuses d'viter l'crasement de l'aprs-midi. Derrire les
toffes qui le pavoisaient, on sentait le magasin vide, sous les
armes et attendant la pratique, avec ses parquets cirs, ses
comptoirs dbordant de marchandises. La foule presse du matin
donnait  peine un coup d'oeil aux vitrines, sans ralentir le pas.
Rue Neuve-Saint-Augustin et place Gaillon, o les voitures
devaient se ranger, il n'y avait encore,  neuf heures, que deux
fiacres. Seuls, les habitants du quartier, les petits commerants
surtout, remus par un tel dploiement de banderoles et de
panaches, formaient des groupes, sous les portes, aux coins des
trottoirs, le nez lev, pleins de remarques amres. Ce qui les
indignait, c'tait, rue de la Michodire, devant le bureau du
dpart, une des quatre voitures que Mouret venait de lancer dans
Paris: des voitures  fond vert, rechampies de jaune et de rouge,
et dont les panneaux fortement vernis prenaient au soleil des
clats d'or et de pourpre. Celle-l, avec son bariolage tout neuf,
cartele du nom de la maison sur chacune de ses faces, et
surmonte en outre d'une pancarte o la mise en vente du jour
tait annonce, finit par s'loigner au trot d'un cheval superbe,
lorsqu'on eut achev de l'emplir des paquets rests de la veille;
et, jusqu'au boulevard, Baudu, qui blmissait sur le seuil du
Vieil Elbeuf, la regarda rouler, promenant  travers la ville ce
nom dtest du Bonheur des Dames, dans un rayonnement d'astre.

Cependant, quelques fiacres arrivaient et prenaient la file.
Chaque fois qu'une cliente se prsentait, il y avait un mouvement
parmi les garons de magasin, rangs sous la haute porte, habills
d'une livre, l'habit et le pantalon vert clair, le gilet ray
jaune et rouge. Et l'inspecteur Jouve, l'ancien capitaine
retrait, tait l, en redingote et en cravate blanche, avec sa
dcoration, comme une enseigne de vieille probit, accueillant les
dames d'un air gravement poli, se penchant vers elles pour leur
indiquer les rayons. Puis, elles disparaissaient dans le
vestibule, chang en un salon oriental.

Ds la porte, c'tait ainsi un merveillement, une surprise qui,
toutes, les ravissait. Mouret avait eu cette ide. Le premier, il
venait d'acheter dans le Levant,  des conditions excellentes, une
collection de tapis anciens et de tapis neufs, de ces tapis rares
que, seuls, les marchands de curiosits vendaient jusque-l, trs
cher; et il allait en inonder le march, il les cdait presque 
prix cotant, en tirait simplement un dcor splendide, qui devait
attirer chez lui la haute clientle de l'art. Du milieu de la
place Gaillon, on apercevait ce salon oriental, fait uniquement de
tapis et de portires, que des garons avaient accrochs sous ses
ordres. D'abord, au plafond, taient tendus des tapis de Smyrne,
dont les dessins compliqus se dtachaient sur des fonds rouges.
Puis, des quatre cts, pendaient des portires: les portires de
Karamanie et de Syrie, zbres de vert, de jaune et de vermillon;
les portires de Diarbkir, plus communes, rudes  la main, comme
des sayons de berger; et encore des tapis pouvant servir de
tentures, les longs tapis d'Ispahan, de Thran et de Kermancha,
les tapis plus larges de Schoumaka et de Madras, floraison trange
de pivoines et de palmes, fantaisie lche dans le jardin du rve.
 terre, les tapis recommenaient, une jonche de toisons grasses:
il y avait, au centre, un tapis d'Agra, une pice extraordinaire 
fond blanc et  large bordure bleu tendre, o couraient des
ornements violtres, d'une imagination exquise; partout, ensuite,
s'talaient des merveilles, les tapis de la Mecque aux reflets de
velours, les tapis de prire du Daghestan  la pointe symbolique,
les tapis du Kurdistan, sems de fleurs panouies; enfin, dans un
coin, un croulement  bon march, des tapis de Gheurds, de Coula
et de Kircheer, en tas, depuis quinze francs. Cette tente de pacha
somptueux tait meuble de fauteuils et de divans, faits avec des
sacs de chameau, les uns coups de losanges bariols, les autres
plants de roses naves. La Turquie, l'Arabie, la Perse, les Indes
taient l. On avait vid les palais, dvalis les mosques et les
bazars. L'or fauve dominait, dans l'effacement des tapis anciens,
dont les teintes fanes gardaient une chaleur sombre, un fondu de
fournaise teinte, d'une belle couleur cuite de vieux matre. Et
des visions d'Orient flottaient sous le luxe de cet art barbare,
au milieu de l'odeur forte que les vieilles laines avaient garde
du pays de la vermine et du soleil.

Le matin,  huit heures, lorsque Denise, qui allait justement
dbuter ce lundi-l, avait travers le salon oriental, elle tait
reste saisie, ne reconnaissant plus l'entre du magasin, achevant
de se troubler dans ce dcor de harem, plant  la porte. Un
garon l'ayant conduite sous les combles et remise entre les mains
de Mme Cabin, charge du nettoyage et de la surveillance des
chambres, celle-ci l'installa au numro 7, o l'on avait dj
mont sa malle. C'tait une troite cellule mansarde, ouvrant sur
le toit par une fentre  tabatire, meuble d'un petit lit, d'une
armoire de noyer, d'une table de toilette et de deux chaises.
Vingt chambres pareilles s'alignaient le long d'un corridor de
couvent, peint en jaune; et, sur les trente-cinq demoiselles de la
maison, les vingt qui n'avaient pas de famille  Paris couchaient
l, tandis que les quinze autres logeaient au-dehors, quelques-
unes chez des tantes ou des cousines d'emprunt. Tout de suite,
Denise ta la mince robe de laine, use par la brosse, raccommode
aux manches, la seule qu'elle et apporte de Valognes. Puis, elle
passa l'uniforme de son rayon, une robe de soie noire, qu'on avait
retouche pour elle, et qui l'attendait sur le lit. Cette robe
tait encore un peu grande, trop large aux paules. Mais elle se
htait tellement, dans son motion, qu'elle ne s'arrta point 
ces dtails de coquetterie. Jamais elle n'avait port de la soie.
Quand elle redescendit, endimanche, mal  l'aise, elle regardait
luire la jupe, elle prouvait une honte aux bruissements tapageurs
de l'toffe.

En bas, comme elle entrait au rayon, une querelle clatait. Elle
entendit Clara dire d'une voix aigu:

-- Madame, je suis arrive avant elle.

-- Ce n'est pas vrai, rpondait Marguerite. Elle m'a bouscule 
la porte, mais j'avais dj mis le pied dans le salon.

Il s'agissait de l'inscription au tableau de ligne, qui rglait
les tours de vente. Les vendeuses s'inscrivaient sur une ardoise,
dans leur ordre d'arrive; et, chaque fois qu'une d'elles avait eu
une cliente, elle remettait son nom  la queue. Mme Aurlie finit
par donner raison  Marguerite.

-- Toujours des injustices! murmura furieusement Clara.

Mais l'entre de Denise rconcilia ces demoiselles. Elles la
regardrent, puis se sourirent. Pouvait-on se fagoter de la sorte!
La jeune fille alla gauchement s'inscrire au tableau de ligne, o
elle se trouvait la dernire. Cependant, Mme Aurlie l'examinait
avec une moue inquite. Elle ne put s'empcher de dire:

-- Ma chre, deux comme vous tiendraient dans votre robe. Il
faudra la faire rtrcir... Et puis, vous ne savez pas vous
habiller. Venez donc, que je vous arrange un peu.

Et elle l'emmena devant une des hautes glaces, qui alternaient
avec les portes pleines des armoires, o taient serres les
confections. La vaste pice, entoure de ces glaces et de ces
boiseries de chne sculpt, garnie d'une moquette rouge  grands
ramages, ressemblait au salon banal d'un htel, que traverse un
continuel galop de passants. Ces demoiselles compltaient la
ressemblance, vtues de leur soie rglementaire, promenant leurs
grces marchandes, sans jamais s'asseoir sur la douzaine de
chaises rserves aux clientes seules. Toutes avaient, entre deux
boutonnires du corsage, comme piqu dans la poitrine, un grand
crayon qui se dressait, la pointe en l'air; et l'on apercevait,
sortant  demi d'une poche, la tache blanche du cahier de notes de
dbit. Plusieurs risquaient des bijoux, des bagues, des broches,
des chanes; mais leur coquetterie, le luxe dont elles luttaient,
dans l'uniformit impose de leur toilette, tait leurs cheveux
nus, des cheveux dbordants, augments de nattes et de chignons
quand ils ne suffisaient pas, peigns, friss, tals.

-- Tirez donc la ceinture par-devant, rptait Mme Aurlie. L,
vous n'avez plus de bosse dans le dos, au moins... Et vos cheveux,
est-il possible de les massacrer ainsi! Ils seraient superbes, si
vous vouliez.

C'tait en effet, la seule beaut de Denise. D'un blond cendr,
ils lui tombaient jusqu'aux chevilles; et, quand elle se coiffait,
ils la gnaient, au point qu'elle se contentait de les rouler et
de les retenir en un tas, sous les fortes dents d'un peigne de
corne. Clara, trs ennuye par ces cheveux, affectait d'en rire,
tellement ils taient nous de travers, dans leur grce sauvage.
Elle avait appel d'un signe une vendeuse du rayon de la lingerie,
une fille  figure large, l'air agrable. Les deux rayons, qui se
touchaient, taient en continuelle hostilit; mais ces demoiselles
s'entendaient parfois pour se moquer des gens.

-- Mademoiselle Cugnot, voyez donc cette crinire, rptait Clara,
que Marguerite poussait du coude, en feignant aussi d'touffer de
rire.

Seulement, la lingre n'tait pas en train de plaisanter. Elle
regardait Denise depuis un instant, elle se rappelait ce qu'elle
avait souffert elle-mme, les premiers mois, dans son rayon.

-- Eh bien! quoi? dit-elle. Toutes n'en ont pas, de ces crinires!

Et elle retourna  la lingerie, laissant les deux autres gnes.
Denise, qui avait entendu, la suivit d'un regard de remerciement,
tandis que Mme Aurlie lui remettait un cahier de notes de dbit 
son nom, en disant:

-- Allons, demain, vous vous arrangerez mieux... Et, maintenant,
tchez de prendre les habitudes de la maison, attendez votre tour
de vente. La journe d'aujourd'hui sera dure, on va pouvoir juger
ce dont vous tes capable.

Cependant, le rayon restait dsert, peu de clientes montaient aux
confections,  cette heure matinale. Ces demoiselles se
mnageaient, droites et lentes, pour se prparer aux fatigues de
l'aprs-midi. Alors, Denise, intimide par la pense qu'elles
guettaient son dbut, tailla son crayon, afin d'avoir une
contenance; puis, imitant les autres, elle se l'enfona dans la
poitrine, entre deux boutonnires. Elle s'exhortait au courage, il
fallait qu'elle conqut sa place. La veille, on lui avait dit
qu'elle entrait au pair, c'est--dire sans appointements fixes;
elle aurait uniquement le tant pour cent et la guelte sur les
ventes qu'elle ferait. Mais elle esprait bien arriver ainsi 
douze cents francs, car elle savait que les bonnes vendeuses
allaient jusqu' deux mille, quand elles prenaient de la peine.
Son budget tait rgl, cent francs par mois lui permettraient de
payer la pension de Pp et d'entretenir Jean, qui ne touchait pas
un sou; elle-mme pourrait acheter quelques vtements et du linge.
Seulement, pour atteindre ce gros chiffre, elle devait se montrer
travailleuse et forte, ne pas se chagriner des mauvaises volonts
autour d'elle, se battre et arracher sa part aux camarades, s'il
le fallait. Comme elle s'excitait ainsi  la lutte, un grand jeune
homme qui passait devant le rayon, lui sourit; et, lorsqu'elle eut
reconnu Deloche, entr de la veille au rayon des dentelles, elle
lui rendit son sourire, heureuse de cette amiti qu'elle
retrouvait, voyant dans ce salut un bon prsage.

 neuf heures et demie, une cloche avait sonn le djeuner de la
premire table. Puis, une nouvelle vole appela la deuxime. Et
les clientes ne venaient toujours pas. La seconde, Mme Frdric,
qui, dans sa rigidit maussade de veuve, se plaisait aux ides de
dsastre, jurait en phrases brves, que la journe tait perdue:
on ne verrait pas quatre chats, on pouvait fermer les armoires et
s'en aller; prdiction qui assombrissait la face plate de
Marguerite, trs pre au gain, tandis que Clara, avec ses allures
de cheval chapp, rvait dj d'une partie au bois de Verrires,
si la maison croulait. Quant  Mme Aurlie, muette, grave, elle
promenait son masque de Csar  travers le vide du rayon, en
gnral qui a une responsabilit dans la victoire et la dfaite.

Vers onze heures, quelques dames se prsentrent. Le tour de vente
de Denise arrivait. Justement, une cliente fut signale.

-- La grosse de province, vous savez, murmura Marguerite.

C'tait une femme de quarante-cinq ans, qui dbarquait de loin en
loin  Paris, du fond d'un dpartement perdu. L-bas, pendant des
mois, elle mettait des sous de ct; puis,  peine descendue de
wagon, elle tombait au Bonheur des Dames, elle dpensait tout.
Rarement, elle demandait par lettre, car elle voulait voir, avait
la joie de toucher la marchandise, faisait jusqu' des provisions
d'aiguilles, qui, disait-elle, cotaient les yeux de la tte, dans
sa petite ville. Tout le magasin la connaissait, savait qu'elle se
nommait Mme Boutarel et qu'elle habitait Albi, sans s'inquiter du
reste, ni de sa situation, ni de son existence.

-- Vous allez bien, madame? demandait gracieusement Mme Aurlie
qui s'tait avance. Et que dsirez-vous? On est  vous tout de
suite.

Puis, se tournant:

-- Mesdemoiselles!

Denise s'approchait, mais Clara s'tait prcipite. D'habitude,
elle se montrait paresseuse  la vente, se moquant de l'argent, en
gagnant davantage au-dehors, et sans fatigue. Seulement, l'ide de
souffler une bonne cliente  la nouvelle venue, l'peronnait.

-- Pardon, c'est mon tour, dit Denise rvolte.

Mme Aurlie l'carta d'un regard svre, en murmurant:

-- Il n'y a pas de tour, je suis la seule matresse ici...
Attendez de savoir, pour servir les clientes connues.

La jeune fille recula; et, comme des larmes lui montaient aux
yeux, elle voulut cacher cet excs de sensibilit, elle tourna le
dos, debout devant les glaces sans tain, feignant de regarder dans
la rue. Allait-on l'empcher de vendre? Toutes s'entendraient-
elles, pour lui enlever ainsi les ventes srieuses? La peur de
l'avenir la prenait, elle se sentait crase entre tant d'intrts
lchs. Cdant  l'amertume de son abandon, le front contre la
glace froide, elle regardait en face le Vieil Elbeuf, elle
songeait qu'elle aurait d supplier son oncle de la garder; peut-
tre lui-mme dsirait-il revenir sur sa dcision, car il lui
avait sembl bien mu, la veille. Maintenant, elle tait toute
seule, dans cette maison vaste, o personne ne l'aimait, o elle
se trouvait blesse et perdue; Pp et Jean vivaient chez des
trangers, eux qui n'avaient jamais quitt ses jupes; c'tait un
arrachement, et les deux grosses larmes qu'elle retenait faisaient
danser la rue dans un brouillard.

Derrire elle, pendant ce temps, bourdonnaient des voix:

-- Celui-ci m'engonce, disait Mme Boutarel.

-- Madame a tort, rptait Clara. Les paules vont  la
perfection...  moins que Madame ne prfre une pelisse  un
manteau.

Mais Denise tressaillit. Une main s'tait pose sur son bras,
Mme Aurlie l'interpellait avec svrit.

-- Eh bien! vous ne faites rien maintenant, vous regardez passer
le monde?... Oh! a ne peut pas marcher comme a!

-- Puisqu'on m'empche de vendre, madame.

-- Il y a d'autre ouvrage pour vous, mademoiselle. Commencez par
le commencement... Faites le dpli.

Afin de contenter quelques clientes qui taient venues, on avait
d bouleverser dj les armoires; et, sur les deux longues tables
de chne,  gauche et  droite du salon, tranait un fouillis de
manteaux, de pelisses, de rotondes, des vtements de toutes les
tailles et de toutes les toffes. Sans rpondre, Denise se mit 
les trier,  les plier avec soin et  les classer de nouveau dans
les armoires. C'tait la besogne infrieure des dbutantes. Elle
ne protestait plus, sachant qu'on exigeait une obissance passive,
attendant que la premire voult bien la laisser vendre, ainsi
qu'elle semblait d'abord en avoir l'intention. Et elle pliait
toujours, lorsque Mouret parut. Ce fut pour elle une secousse;
elle rougit, elle se sentit reprise de son trange peur, en
croyant qu'il allait lui parler. Mais il ne la voyait seulement
pas, il ne se rappelait plus cette petite fille, que l'impression
charmante d'une minute lui avait fait appuyer.

-- Madame Aurlie! appela-t-il d'une voix brve.

Il tait lgrement ple, les yeux clairs et rsolus pourtant. En
faisant le tour des rayons, il venait de les trouver vides, et la
possibilit d'une dfaite s'tait brusquement dresse, dans sa foi
entte  la fortune. Sans doute, onze heures sonnaient  peine;
il savait par exprience que la foule n'arrivait gure que
l'aprs-midi. Seulement, certains symptmes l'inquitaient: aux
autres mises en vente, un mouvement se produisait ds le matin;
puis, il ne voyait mme pas de femmes en cheveux, les clientes du
quartier, qui descendaient chez lui en voisines. Comme tous les
grands capitaines, au moment de livrer sa bataille, une faiblesse
superstitieuse l'avait pris, malgr sa carrure habituelle d'homme
d'action. a ne marcherait pas, il tait perdu, et il n'aurait pu
dire pourquoi: il croyait lire sa dfaite sur les visages mmes
des dames qui passaient.

Justement, Mme Bouratel, elle qui achetait toujours, s'en allait
en disant:

-- Non, vous n'avez rien qui me plaise... Je verrai, je me
dciderai.

Mouret la regarda partir. Et, comme Mme Aurlie accourait  son
appel, il l'emmena  l'cart; tous deux changrent quelques mots
rapides. Elle eut un geste dsol, elle rpondait visiblement que
la vente ne s'allumait pas. Un instant, ils restrent face  face,
gagns par un de ces doutes que les gnraux cachent  leurs
soldats. Ensuite, il dit tout haut, de son air brave:

-- Si vous avez besoin de monde, prenez une fille de l'atelier...
Elle aidera toujours un peu.

Il continua son inspection, dsespr. Depuis le matin, il vitait
Bourdoncle, dont les rflexions inquites l'irritaient. En sortant
de la lingerie, o la vente marchait plus mal encore, il tomba sur
lui, il dut subir l'expression de ses craintes. Alors, il l'envoya
carrment au diable, avec une brutalit qu'il ne mnageait pas
mme  ses hauts employs, dans les heures mauvaises.

-- Fichez-moi donc la paix! Tout va bien... Je finirai par
flanquer les trembleurs  la porte.

Mouret se planta, seul et debout, au bord de la rampe du hall. De
l, il dominait le magasin, ayant autour de lui les rayons de
l'entresol, plongeant sur les rayons du rez-de-chausse. En haut,
le vide lui parut navrant: aux dentelles, une vieille dame faisait
fouiller tous les cartons, sans rien acheter; tandis que trois
vauriennes,  la lingerie, choisissaient longuement des cols 
dix-huit sous. En bas, sous les galeries couvertes, dans les coups
de lumire qui venaient de la rue, il remarqua que les clientes
commenaient  tre plus nombreuses. C'tait un lent dfil, une
promenade devant les comptoirs, espace, pleine de trous;  la
mercerie,  la bonneterie, des femmes en camisole se pressaient;
seulement, il n'y avait presque personne au blanc ni aux lainages.
Les garons de magasin, avec leur habit vert dont les larges
boutons de cuivre luisaient, attendaient le monde, les mains
ballantes. Par moments, passait un inspecteur, l'air crmonieux,
raidi dans sa cravate blanche. Et le coeur de Mouret tait surtout
serr par la paix morte du hall: le jour y tombait de haut, d'un
vitrage aux verres dpolis, qui tamisait la clart en une
poussire blanche, diffuse et comme suspendue, sous laquelle le
rayon des soieries semblait dormir, au milieu d'un silence
frissonnant de chapelle. Le pas d'un commis, des paroles
chuchotes, un frlement de jupe qui traversait, y mettaient seuls
des bruits lgers, touffs dans la chaleur du calorifre.
Pourtant, des voitures arrivaient: on entendait l'arrt brusque
des chevaux; puis, des portires se refermaient violemment. Au-
dehors, montait un lointain brouhaha, des curieux qui se
bousculaient en face des vitrines, des fiacres qui stationnaient
sur la place Gaillon, toute l'approche, d'une foule. Mais, en
voyant les caissiers inactifs se renverser derrire leur guichet,
en constatant que les tables aux paquets restaient nues, avec
leurs botes  ficelle et leurs mains de papier bleu, Mouret,
indign d'avoir peur, croyait sentir sa grande machine
s'immobiliser et se refroidir sous lui.

-- Dites donc, Favier, murmura Hutin, regardez le patron, l-
haut... Il n'a pas l'air  la noce.

-- En voil une sale baraque! rpondit Favier. Quand on pense que
je n'ai pas encore vendu!

Tous deux, guettant les clientes, se soufflaient ainsi de courtes
phrases, sans se regarder. Les autres vendeurs du rayon taient en
train d'empiler des pices de Paris-Bonheur, sous les ordres de
Robineau; tandis que Bouthemont, en grande confrence avec une
jeune femme maigre, paraissait prendre  demi-voix une commande
importante. Autour d'eux, sur des tagres d'une lgance frle,
les soies, plies dans de longues chemises de papier crme,
s'entassaient comme des brochures de format inusit. Et,
encombrant les comptoirs, des soies de fantaisie, des moires, des
satins, des velours, semblaient des plates-bandes de fleurs
fauches, toute une moisson de tissus dlicats et prcieux.
C'tait le rayon lgant, un salon vritable, o les marchandises,
si lgres, n'taient plus qu'un ameublement de luxe.

-- Il me faut cent francs pour dimanche, reprit Hutin. Si je ne me
fais pas mes douze francs par jour en moyenne, je suis flamb...
J'avais compt sur leur mise en vente.

-- Bigre! cent francs, c'est raide, dit Favier. Moi, je n'en
demande que cinquante ou soixante... Vous vous payez donc des
femmes chic?

-- Mais non, mon cher. Imaginez-vous, une btise: j'ai pari et
j'ai perdu... Alors, je dois rgaler cinq personnes, deux hommes
et trois femmes... Sacr mtin! la premire qui passe, je la tombe
de vingt mtres de Paris-Bonheur!

Un moment encore, ils causrent, ils se dirent ce qu'ils avaient
fait la veille et ce qu'ils comptaient faire dans huit jours.
Favier pariait aux courses, Hutin canotait et entretenait des
chanteuses de caf-concert. Mais un mme besoin d'argent les
fouettait, ils ne songeaient qu' l'argent, ils se battaient pour
l'argent du lundi au samedi, puis ils mangeaient tout le dimanche.
Au magasin, c'tait l leur proccupation tyrannique, une lutte
sans trve ni piti. Et ce malin de Bouthemont qui venait de
prendre pour lui l'envoye de Mme Sauveur, cette femme maigre avec
laquelle il causait! une belle affaire, deux ou trois douzaines de
pices, car la grande couturire avait les bouches grosses. 
l'instant, Robineau s'tait bien avis, lui aussi, de souffler une
cliente  Favier!

-- Oh! celui-l, il faut lui rgler son compte, reprit Hutin qui
profitait des plus minces faits pour ameuter le comptoir contre
l'homme dont il voulait la place. Est-ce que les premiers et les
seconds devraient vendre! ... Parole d'honneur! mon cher, si
jamais je deviens second, vous verrez comme j'agirai gentiment
avec vous autres.

Et toute sa petite personne normande, aimable et grasse, jouait la
bonhomie, nergiquement. Favier ne put s'empcher de lui jeter un
regard oblique; mais il garda son flegme d'homme bilieux, il se
contenta de rpondre:

-- Oui, je sais... Moi, je ne demande pas mieux.

Puis, voyant une dame s'approcher, il ajouta plus bas:

-- Attention! voil pour vous.

C'tait une dame couperose, avec un chapeau jaune et une robe
rouge. Tout de suite Hutin devina la femme qui n'achterait pas.
Il se baissa vivement derrire le comptoir, en feignant de
rattacher les cordons d'un de ses souliers; et, cach, il
murmurait:

-- Ah! non, par exemple! qu'un autre se la paie... Merci! pour
perdre mon tour!

Cependant, Robineau l'appelait:

--  qui la ligne, messieurs?  M. Hutin?... O est M. Hutin?

Et, comme celui-ci ne rpondait dcidment pas, ce fut le vendeur
inscrit  la suite qui reut la dame couperose. En effet, elle
voulait simplement des chantillons, avec les prix; et elle retint
le vendeur plus de dix minutes, elle l'accabla de questions.
Seulement, le second avait vu Hutin se relever, derrire le
comptoir. Aussi, lorsqu'une nouvelle cliente se prsenta,
intervint-il d'un air svre, en arrtant le jeune homme qui se
prcipitait.

-- Votre tour est pass... Je vous ai appel, et comme vous tiez
l derrire...

-- Mais, monsieur, je n'ai pas entendu.

-- Assez!... Inscrivez-vous  la queue... Allons, monsieur Favier,
c'est  vous.

D'un regard, Favier, trs amus au fond de l'aventure, s'excusa
auprs de son ami. Hutin, les lvres ples, avait dtourn la
tte. Ce qui l'enrageait, c'tait qu'il connaissait bien la
cliente, une adorable blonde qui venait souvent au rayon et que
les vendeurs appelaient entre eux: la jolie dame, ne sachant
rien d'elle, pas mme son nom. Elle achetait beaucoup, faisait
porter dans sa voiture, puis disparaissait. Grande, lgante, mise
avec un charme exquis, elle paraissait fort riche et du meilleur
monde.

-- Eh bien! et votre cocotte? demanda Hutin  Favier, lorsque
celui-ci revint  la caisse, o il avait accompagn la dame.

-- Oh! une cocotte, rpondit celui-ci. Non, elle a l'air trop
comme il faut. a doit tre la femme d'un boursier ou d'un
mdecin, enfin je ne sais pas, quelque chose dans ce genre.

-- Laissez donc! c'est une cocotte... Avec leurs airs de femmes
distingues, est-ce qu'on peut dire aujourd'hui!

Favier regardait son cahier de notes de dbit.

-- N'importe! reprit-il, je lui en ai coll pour deux cent quatre-
vingt-treize francs. a me fait prs de trois francs.

Hutin pina les lvres, et il soulagea sa rancune sur les cahiers
de notes de dbit: encore une drle d'invention qui leur
encombrait les poches! Il y avait entre eux une lutte sourde.
Favier, d'habitude, affectait de s'effacer, de reconnatre la
supriorit de Hutin, quitte  le manger par-derrire. Aussi ce
dernier souffrait-il des trois francs emports d'une faon si
aise, par un vendeur qu'il ne reconnaissait pas de sa force. Une
belle journe, vraiment! Si a continuait, il ne gagnerait pas de
quoi payer de l'eau de seltz  ses invits. Et, dans la bataille
qui s'chauffait, il se promenait devant les comptoirs, les dents
longues, voulant sa part, jalousant jusqu' son chef, en train de
reconduire la jeune femme maigre,  laquelle il rptait:

-- Eh bien! c'est entendu. Dites-lui que je ferai mon possible
pour obtenir cette faveur de M. Mouret.

Depuis longtemps, Mouret n'tait plus  l'entresol, debout prs de
la rampe du hall. Brusquement, il reparut en haut du grand
escalier qui descendait au rez-de-chausse; et, de l, il domina
encore la maison entire. Son visage se colorait, la foi
renaissait et le grandissait, devant le flot de monde qui, peu 
peu, emplissait le magasin. C'tait enfin la pousse attendue,
l'crasement de l'aprs-midi, dont il avait un instant dsespr,
dans sa fivre; tous les commis se trouvaient  leur poste, un
dernier coup de cloche venait de sonner la fin de la troisime
table; la dsastreuse matine, due sans doute  une averse tombe
vers neuf heures, pouvait encore tre rpare, car le ciel bleu du
matin avait repris sa gaiet de victoire. Maintenant, les rayons
de l'entresol s'animaient, il dut se ranger pour laisser passer
les dames qui, par petits groupes, montaient  la lingerie et aux
confections; tandis que, derrire lui, aux dentelles et aux
chles, il entendait voler de gros chiffres. Mais la vue des
galeries, au rez-de-chausse, le rassurait surtout: on s'crasait
devant la mercerie, le blanc et les lainages eux-mmes taient
envahis, le dfil des acheteuses se serrait, presque toutes en
chapeau  prsent, avec quelques bonnets de mnagres attardes.
Dans le hall des soieries, sous la blonde lumire, des dames
s'taient dgantes, pour palper doucement des pices de Paris-
Bonheur, en causant  demi-voix. Et il ne se trompait plus aux
bruits qui lui arrivaient du dehors, roulements de fiacres,
claquement de portires, brouhaha grandissant de foule. Il
sentait,  ses pieds, la machine se mettre en branle, s'chauffer
et revivre, depuis les caisses o l'or sonnait, depuis les tables
o les garons de magasin se htaient d'empaqueter les
marchandises, jusqu'aux profondeurs du sous-sol, au service du
dpart, qui s'emplissait de paquets descendus, et dont le
grondement souterrain faisait vibrer la maison. Au milieu de la
cohue, l'inspecteur Jouve se promenait gravement, guettant les
voleuses.

-- Tiens! c'est toi! dit Mouret tout  coup, en reconnaissant Paul
de Vallagnosc, que lui amenait un garon. Non, non, tu ne me
dranges pas... Et, d'ailleurs, tu n'as qu' me suivre, si tu veux
tout voir, car aujourd'hui je reste sur la brche.

Il gardait des inquitudes. Sans doute le monde venait, mais la
vente serait-elle le triomphe espr? Pourtant, il riait avec
Paul, il l'emmena gaiement.

-- a parat vouloir s'allumer un peu, dit Hutin  Favier.
Seulement, je n'ai pas de chance, il y a des jours de guigne, ma
parole!... Je viens encore de faire un Rouen, cette tuile ne m'a
rien achet.

Et il dsignait du menton une dame qui s'en allait, en jetant des
regards dgots sur toutes les toffes. Ce ne serait pas avec ses
mille francs d'appointements qu'il s'engraisserait, s'il ne
vendait rien; d'habitude, il se faisait sept ou huit francs de
tant pour cent et de guelte, ce qui lui donnait, avec son fixe,
une dizaine de francs par jour, en moyenne. Favier n'arrivait
gure qu' huit; et voil que ce sabot lui enlevait les morceaux
de la bouche, car il sortait de dbiter une nouvelle robe. Un
garon froid qui n'avait jamais su gayer une cliente! C'tait
exasprant.

-- Les bonnetons et les bobinards ont l'air de battre monnaie,
murmura Favier en parlant des vendeurs de la bonneterie et de la
mercerie.

Mais Hutin, qui fouillait le magasin du regard, dit brusquement:

-- Connaissez-vous Mme Desforges, la bonne amie du patron?...
Tenez! cette brune  la ganterie, celle  qui Mignot essaie des
gants.

Il se tut, puis il reprit tout bas, comme parlant  Mignot, qu'il
ne quittait plus des yeux:

-- Va, va, mon bonhomme, frotte-lui bien les doigts, pour ce que
a t'avance! On les connat, tes conqutes!

Il y avait, entre lui et le gantier, une rivalit de jolis hommes,
qui tous deux affectaient de coqueter avec les clientes.
D'ailleurs, ils n'auraient pu, ni l'un ni l'autre, se vanter
d'aucune bonne fortune relle; Mignot vivait sur la lgende d'une
femme de commissaire de police tombe amoureuse de lui, tandis que
Hutin avait vritablement conquis  son rayon une passementire,
lasse de traner les htels louches du quartier; mais ils
mentaient, ils laissaient volontiers croire  des aventures
mystrieuses,  des rendez-vous donns par des comtesses, entre
deux achats.

-- Vous devriez la faire, dit Favier de son air de pince sans-
rire.

-- C'est une ide! s'cria Hutin. Si elle vient ici, je
l'entortille, il me faut cent sous!

 la ganterie, toute une range de dames taient assises devant
l'troit comptoir, tendu de velours vert,  coins de mtal
nickel; et les commis souriants amoncelaient devant elles les
botes plates, d'un rose vif, qu'ils sortaient du comptoir mme,
pareilles aux tiroirs tiquets d'un cartonnier. Mignot surtout
penchait sa jolie figure poupine, donnait de tendres inflexions 
sa voix grasseyante de Parisien. Dj il avait vendu 
Mme Desforges douze paires de gants de chevreau, des gants
Bonheur, la spcialit de la maison. Elle avait ensuite demand
trois paires de gants de Sude. Et, maintenant, elle essayait des
gants de Saxe, par crainte que la pointure ne ft pas exacte.

-- Oh!  la perfection, madame! rptait Mignot. Le six trois
quarts serait trop grand pour une main comme la vtre.

 demi couch sur le comptoir, il lui tenait la main, prenait les
doigts un  un, faisant glisser le gant d'une caresse longue,
reprise et appuye; et il la regardait comme s'il et attendu, sur
son visage, la dfaillance d'une joie voluptueuse. Mais elle, le
coude au bord du velours, le poignet lev, lui livrait ses doigts
de l'air tranquille dont elle donnait son pied  sa femme de
chambre, pour que celle-ci boutonnt ses bottines. Il n'tait pas
un homme, elle l'employait aux usages intimes avec son ddain
familier des gens  son service, sans le regarder mme.

-- Je ne vous fais pas de mal, madame?

Elle rpondit non, d'un signe de tte. L'odeur des gants de Saxe,
cette odeur de fauve comme sucre du musc, la troublait
d'habitude; et elle en riait parfois, elle confessait son got
pour ce parfum quivoque, o il y a de la bte en folie, tombe
dans la bote  poudre de riz d'une fille. Mais, devant ce
comptoir banal, elle ne sentait pas les gants, ils ne mettaient
aucune chaleur sensuelle entre elle et ce vendeur quelconque
faisant son mtier.

-- Et avec a, madame?.

-- Rien, merci... Veuillez porter a  la caisse 10, pour
Mme Desforges, n'est-ce pas?

En habitue de la maison, elle donnait son nom  une caisse et y
envoyait chacune de ses emplettes, sans se faire suivre par un
commis. Quand elle se fut loigne, Mignot cligna les yeux, en se
tournant vers son voisin, auquel il aurait bien voulu laisser
croire que des choses extraordinaires venaient de se passer.

-- Hein? murmura-t-il crment, on la ganterait jusqu'au bout!

Cependant, Mme Desforges continuait ses achats. Elle revint 
gauche, s'arrta au blanc, pour prendre des torchons; puis, elle
fit le tour, poussa jusqu'aux lainages, au fond de la galerie.
Comme elle tait contente de sa cuisinire, elle dsirait lui
donner une robe. Le rayon des lainages dbordait d'une foule
compacte, toutes les petites-bourgeoises s'y portaient, ttaient
les toffes, s'absorbaient en muets calculs; et elle dut s'asseoir
un instant. Dans les cases s'tageaient de grosses pices, que les
vendeurs descendaient, une  une, d'un brusque effort des bras.
Aussi, commenaient-ils  ne plus se reconnatre sur les comptoirs
envahis, o les tissus se mlaient et s'croulaient. C'tait une
mer montante de teintes neutres, de tons sourds de laine, les gris
fer, les gris jaunes, les gris bleus, o clataient  et l des
bariolures cossaises, un fond rouge sang de flanelle. Et les
tiquettes blanches des pices taient comme une vole de rares
flocons blancs, mouchetant un sol noir de dcembre.

Derrire une pile de popeline, Linard plaisantait avec une grande
fille en cheveux, une ouvrire du quartier, envoye par sa
patronne pour rassortir du mrinos. Il abominait ces jours de
grosse vente, qui lui cassaient les bras, et il tchait d'esquiver
la besogne, largement entretenu par son pre, se moquant de
vendre, en faisait tout juste assez pour ne pas tre mis  la
porte.

-- coutez donc, mademoiselle Fanny, disait-il. Vous tes toujours
presse... Est-ce que la vigogne croise allait bien, l'autre
jour? Vous savez que j'irai toucher ma guelte chez vous.

Mais l'ouvrire s'chappait en riant, et Linard se trouva devant
Mme Desforges,  laquelle il ne put s'empcher de demander:

-- Que dsire madame?

Elle voulait une robe pas chre, solide pourtant. Linard, dans le
but d'pargner ses bras, ce qui tait son unique souci, manoeuvra
pour lui faire prendre une des toffes dj dplies sur le
comptoir. Il y avait l des cachemires, des serges, des vigognes,
et il lui jurait qu'il n'existait rien de meilleur, on n'en voyait
pas la fin. Mais aucun ne semblait la satisfaire. Elle avait
avis, dans une case, un escot bleutre. Alors, il finit par se
dcider, il descendit l'escot, qu'elle jugea trop rude. Ensuite,
ce furent une cheviotte, des diagonales, des grisailles, toutes
les varits de la laine, qu'elle eut la curiosit de toucher,
pour le plaisir, dcide au fond  prendre n'importe quoi. Le
jeune homme dut ainsi dmnager les cases les plus hautes; ses
paules craquaient, le comptoir avait disparu sous le grain soyeux
des cachemires et des popelines, sous le poil rche des
cheviottes, sous le duvet pelucheux des vigognes. Tous les tissus
et toutes les teintes y passaient. Mme, sans avoir la moindre
envie d'en acheter, elle se fit montrer de la grenadine et de la
gaze de Chambry. Puis, quand elle en eut assez:

-- Oh! mon Dieu! la premire est encore la meilleure. C'est pour
ma cuisinire... Oui, la serge  petit pointill, celle  deux
francs.

Et lorsque Linard eut mtr, ple d'une colre contenue:

-- Veuillez porter a  la caisse 10... Pour Mme Desforges.

Comme elle s'loignait, elle reconnut prs d'elle Mme Marty,
accompagne de sa fille Valentine, une grande demoiselle de
quatorze ans, maigre et hardie, qui jetait dj sur les
marchandises des regards coupables de femme.

-- Tiens! c'est vous, chre madame?

-- Mais oui, chre madame... Hein? quelle foule!

-- Oh! ne m'en parlez pas, on touffe. Un succs!... Avez-vous vu
le salon oriental?

-- Superbe! inou!

Et, au milieu des coups de coude, bouscules par le flot croissant
des petites bourses qui se jetaient sur les lainages  bon march,
elles se pmrent au sujet de l'exposition des tapis. Puis,
Mme Marty expliqua qu'elle cherchait une toffe pour un manteau;
mais elle n'tait pas fixe, elle avait voulu se faire montrer du
matelass de laine.

-- Regarde donc, maman, murmura Valentine, c'est trop commun.

-- Venez  la soie, dit Mme Desforges. Il faut voir leur fameux
Paris-Bonheur.

Un instant, Mme Marty hsita. Ce serait bien cher, elle avait si
formellement jur  son mari d'tre raisonnable! Depuis une heure,
elle achetait, tout un lot d'articles la suivait dj, un manchon
et des ruches pour elle, des bas pour sa fille. Elle finit par
dire au commis qui lui montrait le matelass:

-- Eh bien! non, je vais  la soie... Tout cela ne fait pas mon
affaire.

Le commis prit les articles et marcha devant ces dames.

 la soie, la foule tait aussi venue. On s'crasait surtout
devant l'talage intrieur, dress par Hutin, et o Mouret avait
donn les touches du matre. C'tait, au fond du hall, autour
d'une des colonnettes de fonte qui soutenaient le vitrage, comme
un ruissellement d'toffe, une nappe bouillonne tombant de haut
et s'largissant jusqu'au parquet. Des satins clairs et des soies
tendres jaillissaient d'abord: les satins  la reine, les satins
renaissance, aux tons nacrs d'eau de source; les soies lgres
aux transparences de cristal, vert Nil, ciel indien, rose de mai,
bleu Danube. Puis, venaient des tissus plus forts, les satins
merveilleux, les soies duchesse, teintes chaudes, roulant  flots
grossis. Et, en bas, ainsi que dans une vasque, dormaient les
toffes, lourdes, les armures faonnes, les damas, les brocarts,
les soies perles et lames, au milieu d'un lit profond de
velours, tous les velours, noirs, blancs, de couleur, frapps 
fond de soie ou de satin, creusant avec leurs taches mouvantes un
lac immobile o semblaient danser des reflets de ciel et de
paysage. Des femmes, ples de dsirs, se penchaient comme pour se
voir. Toutes, en face de cette cataracte lche, restaient debout,
avec la peur sourde d'tre prises dans le dbordement d'un pareil
luxe et avec l'irrsistible envie de s'y jeter et de s'y perdre.

-- Te voil donc! dit Mme Desforges, en trouvant Mme Bourdelais
installe devant un comptoir.

-- Tiens! bonjour! rpondit celle-ci, qui serra les mains  ces
dames. Oui, je suis entre donner un coup d'oeil.

-- Hein? c'est prodigieux, cet talage! On en rve... Et le salon
oriental, as-tu vu le salon oriental?

-- Oui, oui, extraordinaire!

Mais, sous cet enthousiasme qui allait tre dcidment la note
lgante du jour, Mme Bourdelais gardait son sang-froid de
mnagre pratique. Elle examinait avec soin une pice de Paris-
Bonheur, car elle tait uniquement venue pour profiter du bon
march exceptionnel de cette soie, si elle la jugeait rellement
avantageuse. Sans doute elle en fut contente, elle en demanda
vingt-cinq mtres, comptant bien couper l-dedans une robe pour
elle et un paletot pour sa petite fille.

-- Comment! tu pars dj? reprit Mme Desforges. Fais donc un tour
avec nous.

-- Non, merci, on m'attend chez moi... Je n'ai pas voulu risquer
les enfants dans cette foule.

Et elle s'en alla, prcde du vendeur qui portait les vingt-cinq
mtres de soie, et qui la conduisit  la caisse 10, o le jeune
Albert perdait la tte, au milieu des demandes de factures dont il
tait assig. Quand le vendeur put s'approcher, aprs avoir
dbit sa vente d'un trait de crayon sur son cahier  souches, il
appela cette vente, que le caissier inscrivit au registre; puis,
il y eut un contre-appel, et la feuille dtache du cahier fut
embroche dans une pique de fer, prs du timbre aux acquits.

-- Cent quarante francs, dit Albert.

Mme Bourdelais paya et donna son adresse, car elle tait  pied,
elle ne voulait pas s'embarrasser les mains. Dj, derrire la
caisse, Joseph tenait la soie, l'empaquetait; et le paquet, jet
dans un panier roulant, fut descendu au service du dpart, o
toutes les marchandises du magasin semblaient maintenant vouloir
s'engouffrer avec un bruit d'cluse.

Cependant, l'encombrement devenait tel  la soie, que
Mme Desforges et Mme Marty ne purent d'abord trouver un commis
libre. Elles restrent debout, mles  la foule des dames qui
regardaient les toffes, les ttaient, stationnaient l des
heures, sans se dcider. Mais un grand succs s'indiquait surtout
pour le Paris-Bonheur, autour duquel grandissait une de ces
pousses d'engouement, dont la brusque fivre dcide d'une mode en
un jour. Tous les vendeurs n'taient occups qu' mtrer de cette
soie; on voyait, au-dessus des chapeaux, luire l'clair ple des
ls dplis, dans le continuel va-et-vient des doigts le long des
mtres de chne, suspendus  des tiges de cuivre; on entendait le
bruit des ciseaux mordant le tissu, et cela sans arrt, au fur et
 mesure du dballage, comme s'il n'y avait pas eu assez de bras
pour suffire aux mains gloutonnes et tendues des clientes.

-- C'est qu'elle n'est vraiment pas vilaine pour cinq francs
soixante, dit Mme Desforges, qui avait russi  s'emparer d'une
pice, sur le bord d'une table.

Mme Marty et sa fille Valentine prouvaient une dsillusion. Les
journaux en avaient tant parl, qu'elles s'attendaient  quelque
chose de plus fort et de plus brillant. Mais Bouthemont venait de
reconnatre Mme Desforges, et dsireux de faire sa cour  une
belle personne qu'on prtendait toute puissante sur le patron, il
s'avanait avec son amabilit un peu grosse. Comment! on ne la
servait pas! c'tait impardonnable! Elle devait se montrer
indulgente, car on ne savait vraiment plus o donner de la tte.
Et il cherchait des chaises au milieu des jupes voisines, il riait
de son rire bon enfant, o il y avait un amour brutal de la femme,
qui ne semblait pas dplaire  Henriette.

-- Dites donc, murmura Favier, en allant prendre un carton de
velours dans une case, derrire Hutin, voil Bouthemont qui vous
fait votre particulire.

Hutin avait oubli Mme Desforges, mis hors de lui par une vieille
dame, qui, aprs l'avoir gard un quart d'heure, venait d'acheter
un mtre de satin noir pour un corset. Dans les moments de presse,
on ne tenait plus compte du tableau de ligne, les vendeurs
servaient au hasard des clientes. Et il rpondait  Mme Boutarel,
en train d'achever son aprs-midi au Bonheur des Dames, o elle
tait dj reste trois heures le matin, lorsque l'avertissement
de Favier lui causa un sursaut. Est-ce qu'il allait manquer la
bonne amie du patron, dont il avait jur de tirer cent sous? Ce
serait le comble de la malchance, car il ne s'tait pas encore
fait trois francs, avec tous ces autres chignons qui tranaient!

Bouthemont, justement, rptait trs haut:

-- Voyons, messieurs, quelqu'un par ici!

Alors, Hutin passa Mme Boutarel  Robineau inoccup.

-- Tenez! madame, adressez-vous au second... il vous rpondra
mieux que moi.

Et il se prcipita, il se fit remettre les articles de Mme Marty
par le vendeur aux lainages, qui avait accompagn ces dames. Ce
jour-l, une excitation nerveuse devait troubler la dlicatesse de
son flair. D'habitude, au premier coup d'oeil jet sur une femme,
il disait si elle achterait, et la quantit. Puis, il dominait la
cliente, il se htait de l'expdier pour passer  une autre, en
lui imposant son choix, en lui persuadant qu'il savait mieux
qu'elle l'toffe dont elle avait besoin.

-- Madame, quel genre de soie? demanda-t-il de son air le plus
galant.

Mme Desforges ouvrait  peine la bouche, qu'il reprenait:

-- Je sais, j'ai votre affaire.

Quand la pice de Paris-Bonheur fut dplie, sur un coin troit du
comptoir, entre des amoncellements d'autres soies, Mme Marty et sa
fille s'approchrent. Hutin, un peu inquiet, comprit qu'il
s'agissait d'abord d'une fourniture pour celles-ci. Des paroles 
demi-voix s'changeaient, Mme Desforges conseillait son amie.

-- Oh! sans doute, murmurait-elle, une soie de cinq francs
soixante n'en vaudra jamais une de quinze, ni mme une de dix.

-- Elle est bien chiffon, rptait Mme Marty. J'ai peur que, pour
un manteau, elle n'ait point assez de corps.

Cette remarque fit intervenir le vendeur. Il avait une politesse
exagre d'homme qui ne peut se tromper.

-- Mais, madame, la souplesse est la qualit de cette soie. Elle
ne se chiffonne pas... C'est absolument ce qu'il vous faut.

Impressionnes par une telle assurance, ces dames se taisaient.
Elle avaient repris l'toffe, l'examinaient de nouveau,
lorsqu'elles se sentirent touches  l'paule. C'tait Mme Guibal
qui, depuis une heure, marchait dans le magasin, d'un pas de
promenade, donnant  ses yeux la joie des richesses entasses,
sans acheter seulement un mtre de calicot. Et il y eut encore l
une explosion de bavardages.

-- Comment! c'est vous!

-- Oui, c'est moi, un peu bouscule seulement.

-- N'est-ce pas? il y a du monde, on ne circule plus... Et le
salon oriental?

-- Ravissant!

-- Mon Dieu! quel succs!... Restez donc, nous irons l-haut
ensemble.

-- Non, merci, j'en viens.

Hutin attendait, cachant son impatience sous le sourire qui ne
quittait pas ses lvres. Est-ce qu'elles allaient le tenir
longtemps l? Les femmes vraiment se gnaient peu, c'tait comme
si elles lui avaient vol de l'argent dans sa bourse. Enfin,
Mme Guibal s'loigna, continua sa lente promenade en tournant d'un
air ravi, autour du grand talage de soies.

-- Moi,  votre place, j'achterais le manteau tout fait, dit
Mme Desforges en revenant au Paris-Bonheur, a vous cotera moins
cher.

-- Il est vrai qu'avec les garnitures et la faon, murmura
Mme Marty. Puis, on a le choix.

Toutes trois s'taient leves. Mme Desforges reprit, debout devant
Hutin:

-- Veuillez nous conduire aux confections.

Il resta saisi, n'tant pas habitu  de pareilles dfaites.
Comment! la dame brune n'achetait rien! son flair l'avait donc
tromp! Il abandonna Mme Marty, il insista auprs d'Henriette,
essaya sur elle sa puissance de bon vendeur.

-- Et vous, madame, ne dsirez-vous pas voir nos satins, nos
velours?... Nous avons des occasions extraordinaires.

-- Merci, une autre fois, rpondit-elle tranquillement, en ne le
regardant pas plus qu'elle n'avait regard Mignot.

Hutin dut reprendre les articles de Mme Marty et marcher devant
ces dames, pour les mener aux confections. Mais il eut encore la
douleur de voir que Robineau tait en train de vendre 
Mme Boutarel un fort mtrage de soie. Dcidment, il n'avait plus
de nez, il ne ferait pas quatre sous. Une rage d'homme dpouill,
mang par les autres, s'aigrissait sous la correction aimable de
ses manires.

-- Au premier, mesdames, dit-il, sans cesser de sourire.

Ce n'tait plus chose facile que de gagner l'escalier. Une houle
compacte de ttes roulait sous les galeries, s'largissant en
fleuve dbord au milieu du hall. Toute une bataille du ngoce
montait, les vendeurs tenaient  merci ce peuple de femmes, qu'ils
se passaient des uns aux autres, en luttant de hte. L'heure tait
venue du branle formidable de l'aprs-midi, quand la machine
surchauffe, menait la danse des clientes et leur tirait l'argent
de la chair.  la soie surtout, une folie soufflait, le Paris-
Bonheur ameutait une foule telle, que, pendant plusieurs minutes,
Hutin ne put faire un pas; et Henriette, suffoque, ayant lev les
yeux, aperut en haut de l'escalier Mouret, qui revenait toujours
 cette place, d'o il voyait la victoire. Elle sourit, esprant
qu'il descendrait la dgager. Mais il ne la distinguait mme pas
dans la cohue, il tait encore avec Vallagnosc, occup  lui
montrer la maison, la face rayonnante de triomphe. Maintenant, la
trpidation intrieure touffait les bruits du dehors; on
n'entendait plus ni le roulement des fiacres, ni le battement des
portires; il ne restait, au-del du grand murmure de la vente,
que le sentiment de Paris immense, d'une immensit qui toujours
fournirait des acheteuses. Dans l'air immobile, o l'touffement
du calorifre, attidissait l'odeur des toffes, le brouhaha
augmentait, fait de tous les bruits, du pitinement continu, des
mmes phrases cent fois rptes autour des comptoirs, de l'or
sonnant sur le cuivre des caisses assiges par une bousculade de
porte-monnaie, des paniers roulants dont les charges de paquets
tombaient sans relche dans les caves bantes. Et, sous la fine
poussire, tout arrivait  se confondre, on ne reconnaissait pas
la division des rayons: l-bas, la mercerie paraissait noye; plus
loin, au blanc, un angle de soleil, entr par la vitrine de la rue
Neuve Saint-Augustin, tait comme une flche d'or dans la neige;
ici,  la ganterie et aux lainages, une masse paisse de chapeaux,
et de chignons barrait les lointains du magasin. On ne voyait mme
plus les toilettes, les coiffures seules surnageaient, barioles
de plumes et de rubans; quelques chapeaux d'homme mettaient des
taches noires, tandis que le teint ple des femmes, dans la
fatigue et la chaleur, prenait des transparences de camlia.
Enfin, grce  ses coudes vigoureux, Hutin ouvrit un chemin  ces
dames en marchant devant elles. Mais, quand elle eut mont
l'escalier, Henriette ne trouva plus Mouret, qui venait de plonger
Vallagnosc en pleine foule, pour achever de l'tourdir, et pris
lui-mme du besoin physique de ce bain du succs. Il perdait
dlicieusement haleine, c'tait l contre ses membres comme un
long embrassement de toute sa clientle.

--  gauche, mesdames, dit Hutin, de sa voix prvenante, malgr
son exaspration qui grandissait.

En haut, l'encombrement tait le mme. On envahissait jusqu'au
rayon de l'ameublement, le plus calme d'ordinaire. Les chles, les
fourrures, la lingerie grouillaient de monde. Comme ces dames
traversaient le rayon des dentelles, une nouvelle rencontre se
produisit. Mme de Boves tait l, avec sa fille Blanche, toutes
deux enfonces dans des articles que Deloche leur montrait. Et
Hutin dut faire encore une station, le paquet  la main.

-- Bonjour!... Je pensais  vous.

-- Moi, je vous ai cherche. Mais comment voulez-vous qu'on se
retrouve, au milieu de ce monde?

-- C'est magnifique, n'est-ce pas?

-- blouissant, ma chre. Nous ne tenons plus debout.

-- Et vous achetez?

-- Oh! non, nous regardons. a nous repose un peu, d'tre assises.

En effet, Mme de Boves, n'ayant gure dans son porte-monnaie que
l'argent de sa voiture, faisait sortir des cartons, toutes sortes
de dentelles, pour le plaisir de les voir et de les toucher. Elle
avait senti chez Deloche le vendeur dbutant, d'une gaucherie
lente, qui n'ose rsister aux caprices des dames; et elle abusait
de sa complaisance effare, elle le tenait depuis une demi-heure,
demandant toujours de nouveaux articles. Le comptoir dbordait,
elle plongeait les mains dans ce flot montant de guipures, de
malines, de valenciennes, de chantilly, les doigts tremblants de
dsir, le visage peu  peu chauff d'une joie sensuelle; tandis
que Blanche, prs d'elle, travaille de la mme passion, tait
trs ple, la chair souffle et molle.

Cependant, la conversation continuait, Hutin les aurait gifles,
immobile, attendant leur bon plaisir.

-- Tiens! dit Mme Marty, vous regardez des cravates et des
voilettes pareilles aux miennes.

C'tait vrai, Mme de Boves, que les dentelles de Mme Marty
tourmentaient depuis le samedi, n'avait pu rsister au besoin de
se frotter du moins aux mmes modles, puisque la gne o son mari
la laissait ne lui permettait pas de les emporter. Elle rougit
lgrement, elle expliqua que Blanche avait voulu voir les
cravates de blonde espagnole. Puis, elle ajouta:

-- Vous allez aux confections... Eh bien!  tout  l'heure.
Voulez-vous dans le salon oriental?

-- C'est a, dans le salon oriental... Hein? superbe!

Elles se sparrent en se pmant, au milieu de l'encombrement
produit par la vente des entre-deux et des petites garnitures 
bas prix. Deloche, heureux d'tre occup, s'tait remis  vider
les cartons devant la mre et la fille. Et, lentement, parmi les
groupes presss le long des comptoirs, l'inspecteur Jouve se
promenait de son allure militaire, talant sa dcoration, gardant
ces marchandises prcieuses et fines, si faciles  cacher au fond
d'une manche. Quand il passa derrire Mme de Boves, surpris de la
voir les bras plongs dans un tel flot de dentelles, il jeta un
regard vif sur ses mains fivreuses.

--  droite, mesdames, dit Hutin en reprenant sa marche.

Il tait hors de lui. N'tait-ce donc pas assez de lui faire
manquer une vente, en bas? Voil qu'elles l'attardaient
maintenant,  chaque dtour du magasin! Et, dans son irritation,
il y avait surtout la rancune des rayons de tissus contre les
rayons d'articles confectionns, en lutte continuelle, se
disputant les clientes, se volant leur tant pour cent et leur
guelte. La soie, plus que les lainages encore, enrageait,
lorsqu'il lui fallait conduire aux confections une dame, qui se
dcidait pour un manteau, aprs s'tre fait montrer des taffetas
et des failles.

-- Mademoiselle Vadon! dit Hutin d'une voix qui se fchait,
lorsqu'il fut enfin dans le comptoir.

Mais celle-ci passa sans l'couter, toute  une vente qu'elle
bclait. La pice tait pleine, une queue de monde la traversait
dans un bout, entrant et sortant par la porte des dentelles et
celle de la lingerie, qui se faisaient face; tandis que, au fond,
des clientes en taille essayaient des vtements, les reins cambrs
devant les glaces. La moquette rouge touffait le bruit des pas,
la voix haute et lointaine du rez-de-chausse se mourait, ce
n'tait plus que le murmure discret; la chaleur d'un salon,
alourdie par toute une cohue de femmes.

-- Mademoiselle Prunaire! cria Hutin.

Et, comme celle-l ne s'arrtait pas davantage, il ajouta entre
ses dents, de manire  ne pouvoir tre entendu:

-- Tas de guenons!

Lui, surtout, ne les aimait gure, les jambes casses de monter
l'escalier pour leur amener des acheteuses, furieux du gain qu'il
les accusait de lui prendre ainsi dans la poche. C'tait une lutte
sourde, o elles-mmes apportaient une gale pret; et, dans leur
fatigue commune, toujours sur pied, la chair morte, les sexes
disparaissaient, il ne restait plus face  face que des intrts
contraires, irrits par la fivre du ngoce.

-- Alors, il n'y a personne? demanda Hutin.

Mais il aperut Denise. On l'occupait au dpli depuis le matin,
on ne lui avait abandonn que quelques ventes douteuses, qu'elle
avait manques d'ailleurs. Quand il la reconnut, occupe 
dbarrasser une table d'un tas norme de vtements, il courut la
chercher.

-- Tenez! mademoiselle, servez donc ces dames qui attendent.

Vivement, il lui mit sur le bras les articles de Mme Marty, qu'il
tait las de promener. Son sourire revenait, et il y avait, dans
ce sourire, la secrte mchancet d'un vendeur d'exprience, se
doutant de l'embarras o il allait jeter ces dames et la jeune
fille. Celle-ci, cependant, demeurait tout mue devant cette vente
inespre qui se prsentait. Pour la seconde fois, il lui
apparaissait comme un ami inconnu, fraternel et tendre, toujours
prt dans l'ombre  la sauver. Ses yeux brillrent de gratitude,
elle le suivit d'un long regard, pendant qu'il jouait des coudes,
afin de regagner son rayon au plus vite.

-- Je dsirerais un manteau, dit Mme Marty.

Alors, Denise la questionna. Quel genre de manteau? Mais la
cliente n'en savait rien, elle n'avait pas d'ide, elle voulait
voir les modles de la maison. Et la jeune fille, trs lasse dj,
tourdie par le monde, perdit la tte; elle n'avait jamais servi
qu'une clientle rare, chez Cornaille,  Valognes; elle ignorait
encore le nombre des modles, et leur place, dans les armoires.
Aussi n'en finissait-elle plus de rpondre aux deux amies qui
s'impatientaient, lorsque Mme Aurlie aperut Mme Desforges, dont
elle devait connatre la liaison, car elle se hta de venir
demander:

-- On s'occupe de ces dames?

-- Oui, cette demoiselle qui cherche l-bas, rpondit Henriette.
Mais elle n'a pas l'air trs au courant, elle ne trouve rien.

Du coup, la premire acheva de paralyser Denise, en allant lui
dire  demi-voix:

-- Vous voyez bien que vous ne savez pas. Tenez-vous tranquille,
je vous prie.

Et appelant:

-- Mademoiselle Vadon, un manteau!

Elle resta, pendant que Marguerite montrait les modles. Celle-ci
prenait avec les clientes une voix schement polie, une attitude
dsagrable de fille vtue de soie, frotte  toutes les
lgances, dont elle gardait  son insu mme, la jalousie et la
rancune. Lorsqu'elle entendit Mme Marty dire qu'elle ne voulait
pas dpasser deux cents francs, elle eut une moue de piti. Oh!
madame mettrait davantage, il tait impossible avec deux cents
francs que madame trouvt quelque chose de convenable. Et elle
jetait, sur un comptoir, les manteaux ordinaires, d'un geste qui
signifiait: Voyez donc, est-ce pauvre! Mme Marty n'osait les
trouver bien. Elle se pencha pour murmurer  l'oreille de
Mme Desforges:

-- Hein? n'aimez-vous pas mieux tre servie par des hommes?... On
est plus  l'aise.

Enfin, Marguerite apporta un manteau de soie garni de jais,
qu'elle traitait avec respect. Et Mme Aurlie appela Denise.

-- Servez  quelque chose, au moins... Mettez a sur vos paules.

Denise, frappe au coeur, dsesprant de jamais russir dans la
maison, tait demeure immobile, les mains ballantes. On allait la
renvoyer sans doute, les enfants seraient sans pain. Le brouhaha
de la foule bourdonnait dans sa tte, elle se sentait chanceler,
les muscles meurtris d'avoir soulev des brasses de vtements,
besogne de manoeuvre qu'elle n'avait jamais faite. Pourtant, il
lui fallut obir, elle dut laisser Marguerite draper le manteau
sur elle, comme sur un mannequin.

-- Tenez-vous droite, dit Mme Aurlie.

Mais, presque aussitt, on oublia Denise. Mouret venait d'entrer
avec Vallagnosc et Bourdoncle; et il saluait ces dames, il
recevait leurs compliments pour sa magnifique exposition des
nouveauts d'hiver. On se rcria forcment sur le salon oriental.
Vallagnosc, qui achevait sa promenade  travers les comptoirs,
tmoignait plus de surprise que d'admiration; car, aprs tout,
pensait-il dans sa nonchalance de pessimiste, ce n'tait jamais
que beaucoup de calicot  la fois. Quant  Bourdoncle, il oubliait
qu'il tait de l'tablissement, il flicitait aussi son patron,
afin de lui faire oublier ses doutes et ses proccupations
inquites du matin.

-- Oui, oui, a marche assez bien, je suis content, rptait
Mouret radieux, rpondant par un sourire aux tendres regards
d'Henriette. Mais il ne faut pas que je vous drange, mesdames.

Alors, tous les yeux revinrent sur Denise. Elle s'abandonnait aux
mains de Marguerite, qui la faisait tourner lentement.

-- Hein? qu'en pensez-vous? demanda Mme Marty  Mme Desforges.

Cette dernire dcidait, en arbitre suprme de la mode.

-- Il n'est pas mal, et de coupe originale... Seulement, il me
semble peu gracieux de la taille.

-- Oh! intervint Mme Aurlie, il faudrait le voir sur madame elle-
mme... Vous comprenez, il ne fait aucun effet sur mademoiselle,
qui n'est gure toffe... Redressez-vous donc, mademoiselle,
donnez-lui toute son importance.

On sourit. Denise tait devenue trs ple. Une honte la prenait,
d'tre ainsi change en une machine qu'on examinait et dont on
plaisantait librement. Mme Desforges, cdant  une antipathie de
nature contraire, agace par le visage doux de la jeune fille,
ajouta mchamment:

-- Sans doute, il irait mieux si la robe de mademoiselle tait
moins large.

Et elle jetait  Mouret le regard moqueur d'une Parisienne, que
l'attifement ridicule d'une provinciale gayait. Celui-ci sentit
la caresse amoureuse de ce coup d'oeil, le triomphe de la femme
heureuse de sa beaut et de son art. Aussi, par gratitude d'homme
ador, crut-il devoir railler  son tour, malgr la bienveillance
qu'il prouvait pour Denise, dont sa nature galante subissait le
charme secret.

-- Puis, il faudrait tre peigne, murmura-t-il.

Ce fut le comble. Le directeur daignait rire, toutes ces
demoiselles clatrent. Marguerite risqua un lger gloussement de
fille distingue qui se retient; Clara avait lch une vente, pour
se faire du bon sang  son aise; mme des vendeuses de la lingerie
taient venues, attires par la rumeur. Quant  ces dames, elles
s'amusaient plus discrtement, d'un air d'intelligence mondaine;
tandis que, seul, le profil imprial de Mme Aurlie ne riait pas,
comme si les beaux cheveux sauvages et les fines paules
virginales de la dbutante l'eussent dshonore, dans la bonne
tenue de son rayon. Denise avait encore pli, au milieu de tout ce
monde qui se moquait. Elle se sentait violente, mise  nu, sans
dfense. Quelle tait donc sa faute, pour qu'on s'attaqut de la
sorte  sa taille trop mince,  son chignon trop lourd? Mais elle
souffrait surtout du rire de Mouret et de Mme Desforges, avertie
par un instinct de leur entente, le coeur dfaillant d'une douleur
inconnue; cette dame tait bien mauvaise, de s'en prendre ainsi 
une pauvre fille qui ne disait rien; et lui, dcidment, la
glaait d'une peur o tous ses autres sentiments sombraient, sans
qu'elle pt les analyser. Alors, dans son abandon de paria,
atteinte  ses plus intimes pudeurs de femme et rvolte contre
l'injustice, elle trangla les sanglots qui lui montaient  la
gorge.

-- N'est-ce pas? Qu'elle se peigne demain, c'est inconvenant,
rptait  Mme Aurlie le terrible Bourdoncle, qui ds l'arrive
avait condamn Denise, plein de mpris pour ses petits membres.

Et la premire vint enfin enlever le manteau des paules de celle-
ci, en lui disant tout bas:

-- Eh bien! mademoiselle, voil un joli dbut. Vraiment, si vous
avez voulu montrer ce dont vous tes capable... On n'est pas plus
sotte.

Denise, de peur que les larmes ne lui jaillissent des yeux, se
hta de retourner au tas de vtements qu'elle transportait et
qu'elle classait sur un comptoir. L, au moins, elle tait perdue
dans la foule, la fatigue l'empchait de penser. Mais elle sentit
prs d'elle la vendeuse de la lingerie, qui, le matin dj, avait
pris sa dfense. Cette dernire venait de suivre la scne, elle
lui murmurait  l'oreille:

-- Ma pauvre fille, ne soyez donc pas si sensible. Renfoncez a,
autrement on vous en fera bien d'autres... Moi qui vous parle, je
suis de Chartres. Oui, parfaitement, Pauline Cugnot; et mes
parents sont meuniers, l-bas... Eh bien! on m'aurait mange, les
premiers jours, si je ne m'tais pas mise en travers... Allons, du
courage! donnez-moi la main, nous causerons gentiment, quand vous
voudrez.

Cette main qui se tendait, redoubla le trouble de Denise. Elle la
serra furtivement, elle se hta d'enlever une lourde charge de
paletots, craignant encore de mal faire et d'tre gronde, si on
lui savait une amie.

Cependant, Mme Aurlie elle-mme venait de poser le manteau sur
les paules de Mme Marty, et l'on se rcriait: Oh! trs bien!
ravissant! tout de suite, a prenait une tournure. Mme Desforges
dclara qu'on ne trouverait pas mieux. Il y eut des saluts, Mouret
prit cong, tandis que Vallagnosc, qui avait aperu aux dentelles
Mme de Boves et sa fille, se hta d'aller offrir son bras  la
mre. Dj Marguerite, debout devant une des caisses de
l'entresol, appelait les divers achats de Mme Marty, qui paya et
qui donna l'ordre de porter le paquet dans sa voiture.
Mme Desforges avait retrouv tous ses articles  la caisse 10.
Puis, ces dames se rencontrrent une fois encore dans le salon
oriental. Elles partaient, mais ce fut au milieu d'une crise
bavarde d'admiration. Mme Guibal elle-mme s'exaltait.

-- Oh! dlicieux!... On se dirait l-bas!

-- N'est-ce pas, un vrai harem? Et pas cher!

-- Les Smyrne, ah! les Smyrne! quels tons, quelle finesse!

-- Et ce Kurdistan, voyez donc! un Delacroix!

Lentement, la foule diminuait. Des voles de cloche,  une heure
d'intervalle, avaient dj sonn les deux premires tables du
soir; la troisime allait tre servie, et dans les rayons, peu 
peu dserts, il ne restait que des clientes attardes,  qui leur
rage de dpense faisait oublier l'heure. Du dehors ne venaient
plus que les roulements des derniers fiacres, au milieu de la voix
empte de Paris, un ronflement d'ogre repu, digrant les toiles
et les draps, les soies et les dentelles, dont on le gavait depuis
le matin.  l'intrieur, sous le flamboiement des becs de gaz,
qui, brlant dans le crpuscule, avaient clair les secousses
suprmes de la vente, c'tait comme un champ de bataille encore
chaud du massacre des tissus. Les vendeurs, harasss de fatigue,
campaient parmi la dbcle de leurs casiers et de leurs comptoirs,
que paraissait avoir saccags le souffle furieux d'un ouragan. On
longeait avec peine les galeries du rez-de-chausse, obstrues par
la dbandade des chaises; il fallait enjamber,  la ganterie, une
barricade de cartons, entasss autour de Mignot; aux lainages, on
ne passait plus du tout, Linard sommeillait au-dessus d'une mer
de pices, o des piles restes debout,  moiti dtruites,
semblaient des maisons dont un fleuve dbord charrie les ruines;
et, plus loin, le blanc avait neig  terre, on butait contre des
banquises de serviettes, on marchait sur les flocons lgers des
mouchoirs. Mmes ravages en haut, dans les rayons de l'entresol:
les fourrures jonchaient les parquets, les confections
s'amoncelaient comme des capotes de soldats mis hors de combat,
les dentelles et la lingerie, dplies, froisses, jetes au
hasard, faisaient songer  un peuple de femmes qui se serait
dshabill l, dans le dsordre d'un coup de dsir; tandis que, en
bas, au fond de la maison, le service du dpart, en pleine
activit, dgorgeait toujours les paquets dont il clatait et
qu'emportaient les voitures, dernier branle de la machine
surchauffe. Mais,  la soie surtout, les clientes s'taient rues
en masse; l, elles avaient fait place nette; on y passait
librement, le hall restait nu, tout le colossal approvisionnement
du Paris-Bonheur venait d'tre dchiquet, balay, comme sous un
vol de sauterelles dvorantes. Et, au milieu de ce vide, Hutin et
Favier feuilletaient leurs cahiers de dbit, calculaient leur tant
pour cent, essouffls de la lutte. Favier s'tait fait quinze
francs, Hutin n'avait pu arriver qu' treize, battu ce jour-l,
enrag de sa mauvaise chance. Leurs yeux s'allumaient de la
passion du gain, tout le magasin autour d'eux alignait galement
des chiffres et flambait d'une mme fivre, dans la gaiet brutale
des soirs de carnage.

-- Eh bien! Bourdoncle, cria Mouret, tremblez-vous encore?

Il tait revenu  son poste favori, en haut de l'escalier de
l'entresol, contre la rampe; et, devant le massacre d'toffes qui
s'talait sous lui, il avait un rire victorieux. Ses craintes du
matin, ce moment d'impardonnable faiblesse que personne ne
connatrait jamais, le jetait  un besoin tapageur de triomphe. La
campagne tait donc dfinitivement gagne, le petit commerce du
quartier mis en pices, le baron Hartmann conquis, avec ses
millions et ses terrains. Pendant qu'il regardait les caissiers
penchs sur leurs registres, additionnant les longues colonnes de
chiffres, pendant qu'il coutait le petit bruit de l'or, tombant
de leurs doigts dans les sbiles de cuivre, il voyait dj le
Bonheur des Dames grandir dmesurment, largir son hall,
prolonger ses galeries jusqu' la rue du Dix-Dcembre.

-- Et maintenant, reprit-il, tes-vous convaincu que la maison est
trop petite?... On aurait vendu le double.

Bourdoncle s'humiliait, ravi du reste d'tre dans son tort. Mais
un spectacle les rendit graves. Comme tous les soirs, Lhomme,
premier caissier de la vente, venait de centraliser les recettes
particulires de chaque caisse; aprs les avoir additionnes, il
affichait la recette totale, en embrochant dans sa pique de fer la
feuille o elle tait inscrite; et il montait ensuite cette
recette  la caisse centrale, dans un portefeuille et dans des
sacs, selon la nature du numraire. Ce jour-l, l'or et l'argent
dominaient, il gravissait lentement l'escalier, portant trois sacs
normes. Priv de son bras droit, coup au coude, il les serrait
son bras gauche contre sa poitrine, il en maintenait un avec son
menton, pour l'empcher de glisser. Son souffle fort s'entendait
de loin, il passait, cras et superbe, au milieu du respect des
commis.

-- Combien, Lhomme? demanda Mouret.

Le caissier rpondit:

-- Quatre-vingt mille sept cent quarante-deux francs dix centimes!

Un rire de jouissance souleva le Bonheur des Dames. Le chiffre
courait. C'tait le plus gros chiffre qu'une maison de nouveauts
et encore jamais atteint en un jour.

Et, le soir, lorsque Denise monta se coucher, elle s'appuyait aux
cloisons de l'troit corridor, sous le zinc de la toiture. Dans sa
chambre, la porte ferme, elle s'abandonna sur le lit, tellement
les pieds lui faisaient du mal. Longtemps, elle regarda d'un air
hbt la table de toilette, l'armoire, toute cette nudit d'htel
garni. C'tait donc l qu'elle allait vivre; et sa premire
journe se creusait, abominable, sans fin. Jamais elle ne
trouverait le courage de la recommencer. Puis, elle s'aperut
qu'elle tait vtue de soie; cet uniforme l'accablait, elle eut
l'enfantillage, pour dfaire sa malle, de vouloir remettre sa
vieille robe de laine, reste au dossier d'une chaise. Mais quand
elle fut rentre dans ce pauvre vtement  elle, une motion
l'trangla, les sanglots qu'elle contenait depuis le matin
crevrent brusquement en un flot de larmes chaudes. Elle tait
retombe sur le lit, elle pleurait au souvenir de ses deux
enfants, elle pleurait toujours sans avoir la force de se
dchausser, ivre de fatigue et de tristesse.

V


Le lendemain, Denise tait descendue au rayon depuis une demi-
heure  peine, lorsque Mme Aurlie lui dit de sa voix brve.

-- Mademoiselle, on vous demande  la direction.

La jeune fille trouva Mouret seul, assis dans le grand cabinet
tendu de reps vert. Il venait de se rappeler la mal peigne,
comme la nommait Bourdoncle; et lui qui rpugnait d'ordinaire au
rle de gendarme, il avait eu l'ide de la faire comparatre pour
la secouer un peu, si elle tait toujours fagote en provinciale.
La veille, malgr sa plaisanterie, il avait prouv devant
Mme Desforges, une contrarit d'amour-propre, en voyant discuter
l'lgance d'une de ses vendeuses. C'tait, chez lui, un sentiment
confus, un mlange de sympathie et de colre.

-- Mademoiselle, commena-t-il, nous vous avions pris par gard
pour votre oncle, et il ne faut pas nous mettre dans la triste
ncessit...

Mais il s'arrta. En face de lui, de l'autre ct du bureau,
Denise se tenait droite, srieuse et ple. Sa robe de soie n'tait
plus trop large, serrant sa taille ronde, moulant les lignes pures
de ses paules de vierge; et, si sa chevelure, noue en grosses
tresses, restait sauvage, elle tchait du moins de se contenir.
Aprs s'tre endormie toute vtue, les yeux puiss de larmes, la
jeune fille, en se rveillant vers quatre heures, avait eu honte
de cette crise de sensibilit nerveuse. Et elle s'tait mise
immdiatement  rtrcir la robe, elle avait pass une heure
devant l'troit miroir, le peigne dans ses cheveux, sans pouvoir
les rduire, comme elle l'aurait voulu.

-- Ah! Dieu merci! murmura Mouret, vous tes mieux, ce matin...
Seulement, ce sont encore ces diablesses de mches!

Il s'tait lev, il vint corriger sa coiffure, du mme geste
familier dont Mme Aurlie avait essay de le faire la veille.

-- Tenez! rentrez donc a derrire l'oreille... Le chignon est
trop haut.

Elle n'ouvrait pas la bouche, elle se laissait arranger. Malgr
son serment d'tre forte, elle tait arrive toute froide dans le
cabinet, avec la certitude qu'on l'appelait pour lui signifier son
renvoi. Et l'vidente bienveillance de Mouret ne la rassurait pas,
elle continuait  le redouter,  ressentir prs de lui ce malaise
qu'elle expliquait par un trouble bien naturel, devant l'homme
puissant dont sa destine dpendait. Quand il la vit si tremblante
sous ses mains qui lui effleuraient la nuque, il eut regret de ce
mouvement d'obligeance, car il craignait surtout de perdre son
autorit.

-- Enfin, mademoiselle, reprit-il en mettant de nouveau le bureau
entre elle et lui, tchez de veiller sur votre tenue. Vous n'tes
pas  Valognes, tudiez nos Parisiennes... Si le nom de votre
oncle a suffi pour vous ouvrir notre maison, je veux croire que
vous tiendrez ce que votre personne m'a sembl promettre. Le
malheur est que tout le monde ici ne partage point mon avis...
Vous voil prvenue, n'est-ce pas? Ne me faites pas mentir.

Il la traitait en enfant, avec plus de piti que de bont, sa
curiosit du fminin simplement mise en veil par la femme
troublante qu'il sentait natre chez cette enfant pauvre et
maladroite. Et elle, pendant qu'il la sermonnait, ayant aperu le
portrait de Mme Hdouin, dont le beau visage rgulier souriait
gravement dans le cadre d'or, se trouvait reprise d'un frisson,
malgr les paroles encourageantes qu'il lui adressait. C'tait la
dame morte, celle que le quartier l'accusait d'avoir tue, pour
fonder la maison sur le sang de ses membres.

Mouret parlait toujours.

-- Allez, dit-il enfin, assis et continuant  crire.

Elle s'en alla, elle eut dans le corridor un soupir de profond
soulagement.

 partir de ce jour, Denise montra son grand courage. Sous les
crises de sa sensibilit, il y avait une raison sans cesse
agissante, toute une bravoure d'tre faible et seul, s'obstinant
gaiement au devoir qu'elle s'imposait. Elle faisait peu de bruit,
elle allait devant elle, droit  son but, par-dessus les
obstacles; et cela simplement, naturellement, car sa nature mme
tait dans cette douceur invincible.

D'abord, elle eut  surmonter les terribles fatigues du rayon. Les
paquets de vtements lui cassaient les bras, au point que, pendant
les six premires semaines, elle criait la nuit en se retournant,
courbature, les paules meurtries. Mais elle souffrit plus encore
de ses souliers, de gros souliers apports de Valognes, et que le
manque d'argent l'empchait de remplacer par des bottines lgres.
Toujours debout, pitinant du matin au soir, gronde si on la
voyait s'appuyer une minute contre la boiserie, elle avait les
pieds enfls, des petits pieds de fillette qui semblaient broys
dans des brodequins de torture; les talons battaient de fivre, la
plante s'tait couverte d'ampoules, dont la peau arrache se
collait  ses bas. Puis, elle prouvait un dlabrement du corps
entier, les membres et les organes tirs par cette lassitude des
jambes, de brusques troubles dans son sexe de femme, que
trahissaient les ples couleurs de sa chair. Et elle, si mince,
l'air si fragile, rsista, pendant que beaucoup de vendeuses
devaient quitter les nouveauts, atteintes de maladies spciales.
Sa bonne grce  souffrir, l'enttement de sa vaillance la
maintenaient souriante et droite, lorsqu'elle dfaillait,  bout
de forces, puise par un travail auquel des hommes auraient
succomb.

Ensuite, son tourment fut d'avoir le rayon contre elle. Au martyre
physique s'ajoutait la sourde perscution de ses camarades. Aprs
deux mois de patience et de douceur, elle ne les avait pas encore
dsarmes. C'taient des mots blessants, des inventions cruelles,
une mise  l'cart qui la frappait au coeur, dans son besoin de
tendresse. On l'avait longtemps plaisante sur son dbut fcheux;
les mots de sabot, de tte de pioche circulaient, celles qui
manquaient une vente taient envoyes  Valognes, elle passait
enfin pour la bte du comptoir. Puis, lorsqu'elle se rvla plus
tard comme une vendeuse remarquable, au courant dsormais du
mcanisme de la maison, il y eut une stupeur indigne; et, 
partir de ce moment, ces demoiselles s'entendirent de manire  ne
jamais lui laisser une cliente srieuse. Marguerite et Clara la
poursuivaient d'une haine instinctive, serraient les rangs pour ne
pas tre manges par cette nouvelle venue, qu'elles redoutaient
sous leur affectation de ddain. Quant  Mme Aurlie, elle tait
blesse de la rserve fire de la jeune fille, qui ne tournait pas
autour de sa jupe d'un air d'admiration caressante; aussi
l'abandonnait-elle aux rancunes de ses favorites, des prfres de
sa Cour, toujours agenouilles, occupes  la nourrir d'une
flatterie continue, dont sa forte personne autoritaire avait
besoin pour s'panouir. Un instant, la seconde, Mme Frdric,
parut ne pas entrer dans le complot; mais ce devait tre par
inadvertance, car elle se montra galement dure, ds qu'elle
s'aperut des ennuis o ses bonnes manires pouvaient la mettre.
Alors l'abandon fut complet, toutes s'acharnrent sur la mal
peigne, celle-ci vcut dans une lutte de chaque heure,
n'arrivant avec tout son courage qu' se maintenir au rayon,
difficilement.

Maintenant, telle tait sa vie. Il lui fallait sourire, faire la
brave et la gracieuse, dans une robe de soie qui ne lui
appartenait point; et elle agonisait de fatigue, mal nourrie, mal
traite, sous la continuelle menace d'un renvoi brutal. Sa chambre
tait son unique refuge, le seul endroit o elle s'abandonnait
encore  des crises de larmes, lorsqu'elle avait trop souffert
durant le jour. Mais un froid terrible y tombait du zinc de la
toiture, couverte des neiges de dcembre; elle devait se
pelotonner dans son lit, jeter tous ses vtements sur elle,
pleurer sous la couverture, pour que la gele ne lui gert pas le
visage. Mouret ne lui adressait plus la parole. Quand elle
rencontrait le regard svre de Bourdoncle pendant le service,
elle tait prise d'un tremblement, car elle sentait en lui un
ennemi naturel, qui ne lui pardonnerait pas la plus lgre faute.
Et, au milieu de cette hostilit gnrale, l'trange bienveillance
de l'inspecteur Jouve l'tonnait; s'il la trouvait  l'cart, il
lui souriait, cherchait un mot aimable; deux fois, il lui avait
vit des rprimandes, sans qu'elle lui en tmoignt de la
gratitude, plus trouble que touche de sa protection.

Un soir, aprs le dner, comme ces demoiselles rangeaient les
armoires, Joseph vint avertir Denise qu'un jeune homme la
demandait, en bas. Elle descendit, trs inquite.

-- Tiens! dit Clara, la mal peigne a donc un amoureux?

-- Faut avoir faim, dit Marguerite.

En bas, sous la porte, Denise trouva son frre Jean. Elle lui
avait formellement dfendu de se prsenter ainsi au magasin, ce
qui produisait le plus mauvais effet. Mais elle n'osa le gronder,
tellement il paraissait hors de lui, sans casquette, essouffl
d'tre venu en courant du faubourg du Temple.

-- As-tu dix francs? balbutia-t-il. Donne-moi dix francs ou je
suis un homme perdu.

Ce grand galopin aux cheveux blonds envols, tait si drle, avec
son beau visage de fille, en lanant cette phrase de mlodrame,
qu'elle aurait souri, sans l'angoisse o la mettait la demande
d'argent.

-- Comment! dix francs? murmura-t-elle. Qu'y a-t-il donc?

Il rougit, il expliqua qu'il avait rencontr la soeur d'un
camarade. Denise le fit taire, gagne par son embarras, n'ayant
pas besoin d'en savoir davantage.  deux reprises, il tait
accouru dj pour pratiquer des emprunts semblables; mais il
s'agissait seulement, la premire fois de vingt-cinq sous, et la
seconde de trente sous. Toujours il retombait dans des histoires
de femme.

-- Je ne peux pas te donner dix francs, reprit-elle. Le mois de
Pp n'est pas encore pay, et j'ai tout juste l'argent. Il me
restera  peine de quoi acheter des bottines dont j'ai grand
besoin...  la fin, tu n'es pas raisonnable, Jean. C'est trs mal.

-- Alors, je suis perdu, rpta-t-il avec un geste tragique.
coute, petite soeur: c'est une grande brune, nous sommes alls au
caf en compagnie du frre, moi je ne me doutais pas que les
consommations...

Elle dut l'interrompre de nouveau, et comme des larmes montaient
aux yeux du cher cervel, elle tira son porte-monnaie, en sortit
une pice de dix francs, qu'elle lui glissa dans la main. Tout de
suite, il se mit  rire.

-- Je savais bien... Mais, parole d'honneur! jamais plus
dsormais! Il faudrait tre un fameux chenapan.

Et il reprit sa course, aprs l'avoir baise sur les joues comme
un fou. Dans le magasin, des employs s'tonnaient.

Cette nuit-l, Denise dormit d'un mauvais sommeil. Depuis son
entre au Bonheur des Dames, l'argent tait son cruel souci. Elle
restait toujours au pair, sans appointements fixes; et, comme ces
demoiselles du rayon l'empchaient de vendre, elle arrivait tout
juste  payer la pension de Pp, grce aux clientes sans
consquence qu'on lui abandonnait. C'tait pour elle une misre
noire, la misre en robe de soie. Souvent elle devait passer la
nuit, elle entretenait son mince trousseau, reprisant son linge,
raccommodant ses chemises comme de la dentelle; sans compter
qu'elle avait pos des pices  ses souliers, aussi adroitement
qu'un cordonnier aurait pu le faire. Elle risquait des lessives
dans sa cuvette. Mais sa vieille robe de laine l'inquitait
surtout; elle n'en avait pas d'autre, elle tait force de la
remettre chaque soir, quand elle quittait la soie d'uniforme, ce
qui l'usait terriblement; une tache lui donnait la fivre, le
moindre accroc devenait une catastrophe. Et rien  elle, pas un
sou, pas de quoi acheter les menus objets dont une femme a besoin;
elle avait d attendre quinze jours pour renouveler sa provision
de fil et d'aiguilles. Aussi taient-ce des dsastres, lorsque
Jean, avec ses histoires d'amour, tombait tout d'un coup et
saccageait le budget. Une pice de vingt sous emporte creusait un
gouffre. Quant  trouver dix francs le lendemain, il ne fallait
pas y songer un instant. Jusqu'au petit jour, elle eut des
cauchemars, Pp jet  la rue, tandis qu'elle retournait les
pavs de ses doigts meurtris, pour voir s'il n'y avait pas de
l'argent dessous.

Le lendemain, justement, elle eut  sourire,  jouer son rle de
fille bien mise. Des clientes connues vinrent au rayon,
Mme Aurlie l'appela plusieurs fois, lui jeta sur les paules des
manteaux, afin qu'elle en fit valoir les coupes nouvelles. Et,
tandis qu'elle se cambrait, avec des grces imposes de gravures
de mode, elle songeait aux quarante francs de la pension de Pp,
qu'elle avait promis de payer le soir. Elle se passerait bien
encore de bottines, ce mois-l; mais, en joignant mme aux trente
francs qui lui restaient, les quatre francs mis de ct sou  sou,
cela ne lui ferait jamais que trente-quatre francs; et, o
prendrait-elle six francs pour complter la somme? C'tait une
angoisse dont son coeur dfaillait.

-- Remarquez, les paules sont libres, disait Mme Aurlie. C'est
trs distingu et trs commode... Mademoiselle peut croiser les
bras.

-- Oh! parfaitement, rptait Denise, qui gardait un air aimable.
On ne le sent pas... Madame en sera contente.

Maintenant, elle se reprochait d'tre alle, l'autre dimanche,
chercher Pp chez Mme Gras, pour le promener aux Champs-lyses.
Le pauvre enfant sortait si rarement avec elle! Mais il avait
fallu lui acheter du pain d'pice et une pelle, puis le mener voir
Guignol; et tout de suite cela tait mont  vingt-neuf sous.
Vraiment, Jean ne songeait gure au petit, lorsqu'il faisait des
sottises. Ensuite, tout retombait sur elle.

-- Du moment qu'il ne plat pas  madame..., reprenait la
premire. Tenez! mademoiselle, mettez la rotonde, afin que madame
juge.

Et Denise marchait  petit pas, la rotonde aux paules, en disant:

-- Elle est plus chaude... C'est la mode de cette anne.

Jusqu'au soir, derrire sa bonne grce de mtier, elle se tortura
ainsi pour savoir o trouver de l'argent. Ces demoiselles,
dbordes, lui laissrent faire une vente importante; mais on
tait au mardi, il fallait attendre quatre jours, avant de toucher
la semaine. Aprs le dner, elle rsolut de remettre au lendemain
sa visite chez Mme Gras. Elle s'excuserait, dirait avoir t
retenue; et d'ici l, peut-tre aurait-elle les six francs.

Comme Denise vitait les moindres dpenses, elle montait se
coucher de bonne heure. Que pouvait-elle faire sur les trottoirs,
sans un sou, avec sa sauvagerie, et toujours inquite par la
grande ville, o elle ne connaissait que les rues voisines du
magasin? Aprs s'tre risque jusqu'au Palais-Royal, pour prendre
l'air, elle rentrait vite, s'enfermait, se mettait  coudre ou 
savonner. C'tait, le long du couloir des chambres, une
promiscuit de caserne, des filles souvent peu soignes, des
commrages d'eaux de toilette et de linges sales, toute une
aigreur qui se dpensait en brouilles et en raccommodements
continuels. Du reste, dfense de remonter pendant le jour; elles
ne vivaient pas l, elles y logeaient la nuit, n'y rentrant le
soir qu' la dernire minute, s'en chappant le matin, endormies
encore, mal rveilles par un dbarbouillage rapide; et ce coup de
vent qui balayait sans cesse le couloir, la fatigue des treize
heures de travail qui les jetait au lit sans un souffle,
achevaient de changer les combles en une auberge traverse par la
maussaderie reinte d'une dbandade de voyageurs. Denise n'avait
pas d'amie. De toutes ces demoiselles, une seule, Pauline Cugnot,
lui tmoignait quelque tendresse; et encore, les rayons des
confections et de la lingerie, installs cte  cte, se trouvant
en guerre ouverte, la sympathie des deux vendeuses avait d
jusque-l se borner  de rares paroles, changes en courant.
Pauline occupait bien une chambre voisine,  droite de la chambre
de Denise; mais, comme elle disparaissait au sortir de table et ne
revenait pas avant onze heures, cette dernire l'entendait
seulement se mettre au lit, sans jamais la rencontrer, en dehors
des heures de travail.

Cette nuit-l, Denise s'tait rsigne  faire de nouveau le
cordonnier. Elle tenait ses souliers, les examinait, regardait
comment elle pourrait les mener au bout du mois. Enfin, avec une
forte aiguille, elle avait pris le parti de recoudre les semelles,
qui menaaient de quitter l'empeigne. Pendant ce temps, un col et
des manches trempaient dans la cuvette, pleine d'eau de savon.

Chaque soir, elle entendait les mmes bruits, ces demoiselles qui
rentraient une  une, de courtes conversations chuchotes, des
rires, parfois des querelles, qu'on touffait. Puis, les lits
craquaient, il y avait des billements; et les chambres tombaient
 un lourd sommeil. Sa voisine de gauche rvait souvent tout haut,
ce qui l'avait effraye d'abord. Peut-tre, d'autres,  son
exemple, veillaient-elles pour se raccommoder, malgr le
rglement; mais ce devait tre avec les prcautions qu'elle
prenait elle-mme, les gestes ralentis, les moindres chocs vits,
car un silence frissonnant sortait seul des portes closes.

Onze heures taient sonnes depuis dix minutes, lorsqu'un bruit de
pas lui fit lever la tte. Encore une de ces demoiselles qui se
trouvait en retard! Et elle reconnut Pauline, en entendant celle-
ci ouvrir la porte d' ct. Mais elle demeura stupfaite: la
lingre revenait doucement et frappait chez elle.

-- Dpchez-vous, c'est moi.

Il tait dfendu aux vendeuses de se recevoir dans leurs chambres.
Aussi Denise tourna-t-elle la clef vivement, pour que sa voisine
ne ft pas surprise par Mme Cabin, qui veillait  la stricte
observation du rglement.

-- Elle tait l? demanda-t-elle en refermant la porte.

-- Qui? Mme Cabin? dit Pauline. Oh! ce n'est pas d'elle que j'ai
peur... Avec cent sous!

Puis elle ajouta:

-- Voici longtemps que je veux causer. En bas, on ne peut
jamais... Puis, vous m'avez eu l'air si triste, ce soir,  table!

Denise la remerciait, la priait de s'asseoir, touche de son air
de bonne fille. Mais, dans le trouble o cette visite imprvue la
mettait, elle n'avait pas lch le soulier qu'elle tait en train
de recoudre; et les yeux de Pauline tombrent sur ce soulier. Elle
hocha la tte, regarda autour d'elle, aperut les manches et le
col dans la cuvette.

-- Ma pauvre enfant, je m'en doutais, reprit-elle. Allez! je
connais a. Dans les premiers temps, quand je suis arrive de
Chartres, et que le pre Cugnot ne m'envoyait pas un sou, j'en ai
lav de ces chemises! Oui, oui, jusqu' mes chemises! J'en avais
deux, vous en auriez toujours trouv une qui trempait.

Elle s'tait assise, essouffle d'avoir couru. Sa large face, aux
petits yeux vifs,  la grande bouche tendre, avait une grce, sous
l'paisseur des traits. Et, sans transition, tout d'un coup, elle
conta son histoire: sa jeunesse au moulin, le pre Cugnot ruin
par un procs, et qui l'avait envoye  Paris faire fortune, avec
vingt francs dans la poche; ensuite, ses dbuts comme vendeuse,
d'abord au fond d'un magasin des Batignolles, puis au Bonheur des
Dames, de terribles dbuts, toutes les blessures et toutes les
privations; enfin, sa vie actuelle, les deux cents francs qu'elle
gagnait par mois, les plaisirs qu'elle prenait, l'insouciance o
elle laissait couler ses journes. Des bijoux, une broche, une
chane de montre, luisaient sur sa robe de drap gros bleu, pince
coquettement  la taille; et elle souriait sous sa toque de
velours, orne d'une grande plume grise.

Denise tait devenue trs rouge, avec son soulier. Elle voulait
balbutier une explication.

-- Puisque a m'est arriv! rpta Pauline. Voyons, je suis votre
ane, j'ai vingt-six ans et demi, sans que cela paraisse...
Contez-moi vos petites affaires.

Alors, Denise cda, devant cette amiti qui s'offrait si
franchement. Elle s'assit en jupon, un vieux chle nou sur les
paules, prs de Pauline en toilette; et une bonne causerie
s'engagea entre elles. Il gelait dans la chambre, le froid
semblait y couler des murs mansards, d'une nudit de prison; mais
elles ne s'apercevaient pas que leurs doigts avaient l'ongle,
elles taient toutes  leurs confidences. Peu  peu, Denise se
livra, parla de Jean et de Pp, dit combien la question d'argent
la torturait; ce qui les amena toutes deux  tomber sur ces
demoiselles des confections. Pauline se soulageait.

-- Oh! les mauvaises teignes! Si elles se conduisaient en bonnes
camarades, vous pourriez vous faire plus de cent francs.

-- Tout le monde m'en veut, sans que je sache pourquoi, disait
Denise gagne par les larmes. Ainsi M. Bourdoncle est sans cesse 
me guetter, pour me prendre en faute, comme si je le gnais... Il
n'y a gure que le pre Jouve...

L'autre l'interrompit.

-- Ce vieux singe d'inspecteur! Ah! ma chre, ne vous y fiez
point... Vous savez, les hommes qui ont des grands nez comme a!
Il a beau taler sa dcoration, on raconte une histoire qu'il
aurait eue chez nous,  la lingerie... Mais que vous tes donc
enfant de vous chagriner ainsi! Est-ce malheureux d'tre si
sensible! Pardi! ce qui vous arrive, arrive  toutes: on vous fait
payer la bienvenue.

Elle lui saisit les mains, elle l'embrassa, emporte par son bon
coeur. La question d'argent tait plus grave. Certainement, une
pauvre fille ne pouvait soutenir ses deux frres, payer la pension
du petit et rgaler les matresses du grand, en ramassant les
quelques sous douteux dont les autres ne voulaient point; car il
tait  craindre qu'on ne l'appointt pas avant la reprise des
affaires, en mars.

-- coutez, il est impossible que vous teniez le coup davantage,
dit Pauline. Moi,  votre place...

Mais un bruit, venu du corridor, la fit taire. C'tait peut-tre
Marguerite, qu'on accusait de se promener en chemise de nuit, pour
moucharder le sommeil des autres. La lingre, qui serrait toujours
les mains de son amie, la regarda un moment en silence, l'oreille
tendue. Puis, elle recommena trs bas, d'un air de tendre
conviction:

-- Moi,  votre place, je prendrais quelqu'un.

-- Comment, quelqu'un? murmura Denise, sans comprendre d'abord.

Lorsqu'elle eut compris, elle retira ses mains, elle resta toute
sotte. Ce conseil la gnait comme une ide qui ne lui tait jamais
venue, et dont elle ne voyait pas l'avantage.

-- Oh! non, rpondit-elle simplement.

-- Alors, continua Pauline, vous ne vous en sortirez pas, c'est
moi qui vous le dis!... Les chiffres sont l: quarante francs pour
le petit, des pices de cent sous de temps  autre au grand; et
vous ensuite, vous qui ne pouvez toujours aller mise comme une
pauvresse, avec des souliers dont ces demoiselles plaisantent;
oui, parfaitement, vos souliers vous font du tort... Prenez
quelqu'un, ce sera beaucoup mieux.

-- Non, rpta Denise.

-- Eh bien! vous n'tes pas raisonnable... C'est forc, ma chre,
et si naturel! Nous avons toutes pass par l. Moi, tenez! j'tais
au pair, comme vous. Pas un liard. On est couche et nourrie, bien
sr; mais il y a la toilette, puis il est impossible de rester
sans un sou, renferme dans sa chambre,  regarder voler les
mouches. Alors, mon Dieu! il faut se laisser aller...

Et elle parla de son premier amant, un clerc d'avou, qu'elle
avait connu dans une partie,  Meudon. Aprs celui-l, elle
s'tait mise avec un employ des postes. Enfin, depuis l'automne,
elle frquentait un vendeur du Bon March, un grand garon trs
gentil, chez lequel elle passait toutes ses heures libres. Jamais
qu'un  la fois, du reste. Elle tait honnte, elle s'indignait,
lorsqu'on parlait de ces filles qui se donnent au premier venu.

-- Je ne vous dis point de vous mal conduire, au moins! reprit-
elle vivement. Ainsi je ne voudrais pas tre rencontre en
compagnie de votre Clara, de peur qu'on ne m'accust de faire la
noce comme elle. Mais, quand on est tranquillement avec quelqu'un,
et qu'on n'a aucun reproche  s'adresser... a vous semble donc
vilain?

-- Non, rpondit Denise. a ne me va pas, voil tout.

Il y eut un nouveau silence. Dans la petite chambre glace, toutes
deux se souriaient, mues de cette conversation  voix basse.

-- Et puis, il faudrait d'abord avoir de l'amiti pour quelqu'un,
reprit-elle, les joues roses.

La lingre fut trs tonne. Elle finit par rire, et elle
l'embrassa une seconde fois, en disant:

-- Mais, ma chrie, quand on se rencontre et qu'on se plat! tes-
vous drle! On ne vous forcera pas... Voyons, voulez-vous que
dimanche Baug nous conduise quelque part  la campagne? Il
amnera un de ses amis.

-- Non, rpta Denise avec une douceur entte.

Alors, Pauline n'insista plus. Chacune tait matresse d'agir 
son got. Ce qu'elle en avait dit, c'tait par bont de coeur, car
elle prouvait un vritable chagrin de voir si malheureuse une
camarade. Et, comme minuit allait sonner, elle se leva pour
partir. Mais, auparavant, elle fora Denise  accepter les six
francs qui lui manquaient, en la suppliant de ne pas se gner, de
ne les rendre que lorsqu'elle gagnerait davantage.

-- Maintenant, ajouta-t-elle, teignez votre bougie, pour qu'on ne
sache pas quelle porte s'ouvre... Vous la rallumerez ensuite.

La bougie teinte, toutes deux se serrrent encore les mains; et
Pauline fila lgrement, rentra chez elle, sans laisser d'autres
bruits que le frlement de sa jupe, au milieu du sommeil cras de
fatigue, des autres petites chambres.

Avant de se mettre au lit, Denise voulut achever de recoudre son
soulier et faire son savonnage. Le froid devenait plus vif, 
mesure que la nuit avanait. Mais elle ne le sentait pas, cette
causerie avait remu tout le sang de son coeur. Elle n'tait point
rvolte, il lui semblait bien permis d'arranger l'existence comme
on l'entendait, lorsqu'on se trouvait seule et libre sur la terre.
Jamais elle n'avait obi  des ides, sa raison droite et sa
nature saine la maintenaient simplement dans l'honntet o elle
vivait. Vers une heure, elle se coucha enfin. Non, elle n'aimait
personne. Alors,  quoi bon dranger sa vie, gter le dvouement
maternel qu'elle avait vou  ses deux frres? Pourtant, elle ne
s'endormait pas, des frissons tides montaient  sa nuque,
l'insomnie faisait passer devant ses paupires closes des formes
indistinctes, qui s'vanouissaient dans la nuit.

 partir de ce moment, Denise s'intressa aux histoires tendres de
son rayon. En dehors des heures de gros travail, on y vivait dans
une proccupation constante de l'homme. Des commrages couraient,
des aventures gayaient ces demoiselles pendant huit jours. Clara
tait un scandale, avait trois entreteneurs, disait-on, sans
compter la queue d'amants de hasard, qu'elle tranait derrire
elle; et, si elle ne quittait pas le magasin, o elle travaillait
le moins possible, dans le ddain d'un argent gagn plus
agrablement ailleurs, c'tait pour se couvrir aux yeux de sa
famille; car elle avait la continuelle terreur du pre Prunaire,
qui menaait de tomber  Paris lui casser les bras et les jambes 
coups de sabot. Au contraire, Marguerite se conduisait bien, on ne
lui connaissait pas d'amoureux; cela causait une surprise, toutes
se racontaient son aventure, les couches qu'elle tait venue
cacher  Paris; alors, comment avait-elle pu faire cet enfant, si
elle tait vertueuse? et certaines parlaient d'un hasard, en
ajoutant qu'elle se gardait maintenant pour son cousin de
Grenoble. Ces demoiselles plaisantaient aussi Mme Frdric, lui
prtaient des relations discrtes avec de grands personnages; la
vrit tait qu'on ne savait rien de ses affaires de coeur; elle
disparaissait le soir, raidie dans sa maussaderie de veuve, l'air
press, sans que personne pt dire o elle courait si fort. Quant
aux passions de Mme Aurlie,  ses prtendues fringales de jeunes
hommes obissants, elles taient certainement fausses: on
inventait cela entre vendeuses mcontentes, histoire de rire.
Peut-tre la premire avait-elle tmoign autrefois trop de
maternit  un ami de son fils, seulement elle occupait
aujourd'hui, dans les nouveauts, une situation de femme srieuse,
qui ne s'amusait plus  de pareils enfantillages. Puis, venait le
troupeau, la dbandade du soir, neuf sur dix que des amants
attendaient  la porte; c'tait, sur la place Gaillon, le long de
la rue de la Michodire et de la rue Neuve-Saint-Augustin, toute
une faction d'hommes immobiles, guettant du coin de l'oeil; et,
quand le dfil commenait, chacun tendait le bras, emmenait la
sienne, disparaissait en causant, avec une tranquillit maritale.

Mais ce qui troubla le plus Denise, ce fut de surprendre le secret
de Colomban.  toute heure, elle le trouvait de l'autre ct de la
rue, sur le seuil du Vieil Elbeuf, les yeux levs et ne quittant
pas du regard ces demoiselles des confections. Quand il se sentait
guett par elle, il rougissait, dtournait la tte, comme s'il et
redout que la jeune fille ne le vendt  sa cousine Genevive,
bien qu'il n'y et plus aucuns rapports entre les Baudu et leur
nice, depuis l'entre de celle-ci au Bonheur des Dames. D'abord,
elle le crut amoureux de Marguerite,  voir ses airs transis
d'amant qui dsespre, car Marguerite, sage et couchant au
magasin, n'tait point commode. Puis, elle resta stupfaite
lorsqu'elle acquit la certitude que les regards ardents du commis
s'adressaient  Clara. Il y avait des mois qu'il brlait ainsi,
sur le trottoir d'en face, sans trouver le courage de se dclarer;
et cela pour une fille libre, qui demeurait rue Louis-le-Grand,
qu'il aurait pu aborder, avant qu'elle s'en allt chaque soir au
bras d'un nouvel homme! Clara elle-mme ne paraissait pas se
douter de sa conqute. La dcouverte de Denise l'emplit d'une
motion douloureuse. tait-ce donc si bte, l'amour? Quoi! ce
garon qui avait tout un bonheur sous la main, et qui gtait sa
vie, et qui adorait une gueuse comme un saint-sacrement!  partir
de ce jour, elle prouva un serrement de coeur, chaque fois
qu'elle aperut, derrire les carreaux verdtres du Vieil Elbeuf,
le profil ple et souffrant de Genevive.

Le soir, Denise songeait ainsi, en regardant ces demoiselles s'en
aller avec leurs amants. Celles qui ne couchaient pas au Bonheur
des Dames, disparaissaient jusqu'au lendemain, rapportaient 
leurs rayons l'odeur du dehors dans leurs jupes, tout un inconnu
troublant. Et la jeune fille devait parfois rpondre par un
sourire au signe de tte amical dont la saluait Pauline, que Baug
attendait rgulirement ds huit heures et demie, debout  l'angle
de la fontaine Gaillon. Puis, aprs tre sortie la dernire et
avoir fait son tour furtif de promenade, toujours seule, elle
tait rentre la premire, elle travaillait ou se couchait, la
tte occupe d'un rve, prise de curiosit sur cette existence de
Paris, qu'elle ignorait. Certes, elle ne jalousait pas ces
demoiselles, elle tait heureuse de sa solitude, de cette
sauvagerie o elle vivait enferme, comme au fond d'un refuge;
mais son imagination l'emportait, tchait de deviner les choses,
voquait les plaisirs sans cesse conts devant elle, les cafs,
les restaurants, les thtres, les dimanches passs sur l'eau et
dans les guinguettes. Toute une fatigue d'esprit lui en restait,
un dsir ml de lassitude; et il lui semblait tre dj rassasie
de ces amusements, dont elle n'avait jamais got.

Cependant, il y avait peu de place pour les songeries dangereuses,
au milieu de son existence de travail. Dans le magasin, sous
l'crasement des treize heures de besogne, on ne pensait gure 
des tendresses, entre vendeurs et vendeuses. Si la bataille
continuelle de l'argent n'avait effac les sexes, il aurait suffi,
pour tuer le dsir, de la bousculade de chaque minute, qui
occupait la tte et rompait les membres.  peine pouvait-on citer
quelques rares liaisons d'amour, parmi les hostilits et les
camaraderies d'homme  femme, les coudoiements sans fin de rayon 
rayon. Tous n'taient plus que des rouages, se trouvaient emports
par le branle de la machine, abdiquant leur personnalit,
additionnant simplement leurs forces, dans ce total banal et
puissant de phalanstre. Au-dehors seulement, reprenait la vie
individuelle, avec la brusque flambe des passions qui se
rveillaient.

Denise vit pourtant un jour Albert Lhomme, le fils de la premire,
glisser un billet dans la main d'une demoiselle de la lingerie,
aprs avoir travers plusieurs fois le rayon d'un air
d'indiffrence. On arrivait alors  la morte-saison d'hiver, qui
va de dcembre  fvrier; et elle avait des moments de repos, des
heures passes debout, les yeux perdus dans les profondeurs du
magasin,  attendre les clientes. Les vendeuses des confections
voisinaient surtout avec les vendeurs des dentelles, sans que
l'intimit force allt plus loin que des plaisanteries, changes
tout bas. Il y avait, aux dentelles, un second farceur qui
poursuivait Clara de confidences abominables, simplement pour
rire, si dtach au fond, qu'il n'essayait seulement pas de la
retrouver dehors; et c'taient ainsi, d'un comptoir  l'autre,
entre ces messieurs et ces demoiselles, des coups d'oeil
d'intelligence, des mots qu'eux seuls comprenaient, parfois des
causeries sournoises, le dos  demi-tourn, l'air rveur, pour
donner le change au terrible Bourdoncle. Quant  Deloche,
longtemps il se contenta de sourire, en regardant Denise; puis, il
s'enhardit, lui murmura un mot d'amiti, lorsqu'il la coudoya. Le
jour o elle aperut le fils de Mme Aurlie donnant un billet  la
lingre, Deloche justement lui demandait si elle avait bien
djeun, par besoin de s'intresser  elle, et ne trouvant rien de
plus aimable. Lui aussi vit la tache blanche de la lettre; il
regarda la jeune fille, tous deux rougirent de cette intrigue
noue devant eux.

Mais Denise, sous ces haleines chaudes qui veillaient peu  peu
la femme en elle, gardait encore sa paix d'enfant. Seule, la
rencontre de Hutin lui remuait le coeur. Du reste, ce n'tait 
ses yeux que de la reconnaissance, elle se croyait uniquement
touche de la politesse du jeune homme. Il ne pouvait amener une
cliente au rayon, sans qu'elle demeurt confuse. Plusieurs fois,
en revenant d'une caisse, elle se surprit faisant un dtour,
traversant inutilement le comptoir des soieries, la gorge gonfle
d'motion. Un aprs-midi, elle y trouva Mouret qui semblait la
suivre d'un sourire. Il ne s'occupait plus d'elle, ne lui
adressait de loin en loin une parole que pour la conseiller sur sa
toilette et la plaisanter, en fille manque, en sauvage qui tenait
du garon et dont il ne tirerait jamais une coquette, malgr sa
science d'homme  bonnes fortunes; mme il en riait, il descendait
jusqu' des taquineries, sans vouloir s'avouer le trouble que lui
causait cette petite vendeuse, avec ses cheveux si drles. Devant
ce sourire muet, Denise trembla, comme si elle tait en faute.
Savait-il donc pourquoi elle traversait la soierie, lorsqu'elle-
mme n'aurait pu expliquer ce qui la poussait  un pareil dtour?

Hutin, d'ailleurs, ne paraissait nullement s'apercevoir des
regards reconnaissants de la jeune fille. Ces demoiselles
n'taient pas son genre, il affectait de les mpriser, en se
vantant plus que jamais d'aventures extraordinaires avec des
clientes:  son comptoir, une baronne avait eu le coup de foudre,
et la femme d'un architecte lui tait tombe entre les bras, un
jour qu'il allait chez elle pour une erreur de mtrage. Sous cette
hblerie normande, il cachait simplement des filles ramasses au
fond des brasseries et des cafs-concerts. Comme tous les jeunes
messieurs des nouveauts, il avait une rage de dpense, se battant
la semaine entire  son rayon, avec une pret d'avare, dans le
seul dsir de jeter le dimanche son argent  la vole, sur les
champs de courses, au travers des restaurants et des bals; jamais
une conomie, pas une avance, le gain aussitt dvor que touch,
l'insouciance absolue du lendemain. Favier n'tait pas de ces
parties. Hutin et lui, si lis au magasin, se saluaient  la porte
et ne se parlaient plus; beaucoup de vendeurs, en continuel
contact, devenaient ainsi des trangers, ignorant leurs vies, ds
qu'ils mettaient le pied dans la rue. Mais Hutin avait pour intime
Linard. Tous deux habitaient le mme htel, l'Htel de Smyrne,
rue Sainte-Anne, une maison noire entirement occupe par des
employs de commerce. Le matin, ils arrivaient ensemble; puis, le
soir, le premier libre, lorsque le dpli de son comptoir tait
fait, allait attendre l'autre au caf Saint-Roch, rue Saint-Roch,
un petit caf o se runissaient d'habitude les commis du Bonheur
des Dames, braillant et buvant, jouant aux cartes dans la fume
des pipes. Souvent, ils restaient l, ne partaient que vers une
heure, lorsque le matre de l'tablissement, fatigu, les jetait
dehors. D'ailleurs, depuis un mois, ils passaient la soire trois
fois par semaine au fond d'un beuglant de Montmartre; et ils
emmenaient des camarades, ils y faisaient un succs  Mlle Laure,
forte chanteuse, la dernire conqute de Hutin, dont ils
appuyaient le talent de si violents coups de canne et de telles
clameurs, qu' deux reprises dj la police avait d intervenir.

L'hiver passa de la sorte, Denise obtint enfin trois cents francs
d'appointements fixes. Il tait temps, ses gros souliers ne
tenaient plus. Le dernier mois, elle vitait mme de sortir, pour
ne pas les crever d'un coup.

-- Mon Dieu! mademoiselle, vous faites un bruit avec vos
chaussures! rptait souvent Mme Aurlie, d'un air agac. C'est
insupportable... Qu'avez-vous donc aux pieds?

Le jour o Denise descendit, chausse de bottines d'toffe,
qu'elle avait payes cinq francs, Marguerite et Clara s'tonnrent
 demi-voix, de faon  tre entendues.

-- Tiens! la mal peigne qui a lch ses galoches, dit l'une.

-- Ah bien! reprit l'autre, elle a d en pleurer... C'taient les
galoches de sa mre.

D'ailleurs, un soulvement gnral se produisit contre Denise. Le
comptoir avait fini par dcouvrir son amiti avec Pauline, et il
voyait une bravade dans cette affection donne  une vendeuse d'un
comptoir ennemi. Ces demoiselles parlaient de trahison,
l'accusaient d'aller rpter  ct leurs moindres paroles. La
guerre de la lingerie et des confections en prit une violence
nouvelle, jamais elle n'avait souffl si rudement: des mots furent
changs, raides comme des balles, et il y eut mme une gifle, un
soir, derrire les cartons de chemises. Peut-tre, cette lointaine
querelle venait-elle de ce que la lingerie portait des robes de
laine, lorsque les confections taient vtues de soie; en tout
cas, les lingres parlaient de leurs voisines avec des moues
rvoltes d'honntes filles; et les faits leur donnaient raison,
on avait remarqu que la soie semblait influer sur les
dbordements des confectionneuses. Clara tait soufflete du
troupeau de ses amants, Marguerite elle-mme avait reu son enfant
 la tte, tandis qu'on accusait Mme Frdric de passions caches.
Tout cela  cause de cette Denise!

-- Mesdemoiselles, pas de vilains mots, tenez-vous! disait
Mme Aurlie d'un air grave, au milieu des colres dchanes de
son petit peuple. Montrez qui vous tes.

Elle prfrait se dsintresser. Comme elle le confessait un jour,
rpondant  une question de Mouret, ces demoiselles ne valaient
pas plus cher les unes que les autres. Mais, brusquement, elle se
passionna, lorsqu'elle apprit de la bouche de Bourdoncle qu'il
venait de trouver au fond du sous-sol, son fils en train
d'embrasser une lingre, cette vendeuse  qui le jeune homme
glissait des lettres. C'tait abominable, et elle accusa carrment
la lingerie d'avoir fait tomber Albert dans un guet-apens; oui, le
coup tait mont contre elle, on cherchait  la dshonorer en
perdant un enfant sans exprience, aprs s'tre convaincu que son
rayon restait inattaquable. Elle ne criait si fort que pour
embrouiller les choses, car elle n'avait aucune illusion sur son
fils, elle le savait capable de toutes les sottises. Un instant,
l'affaire faillit devenir grave, le gantier Mignot s'y trouva
ml! il tait l'ami d'Albert, il avantageait les matresses que
ce dernier lui adressait, des filles en cheveux qui fouillaient
pendant des heures dans les cartons; et il y avait, en outre, une
histoire de gants de Sude donns  la lingre, dont personne
n'eut le dernier mot. Enfin, le scandale fut touff, par gard
pour la premire des confections, que Mouret lui-mme traitait
avec dfrence. Bourdoncle, huit jours plus tard, se contenta de
congdier, sous un prtexte, la vendeuse coupable de s'tre laiss
embrasser. S'ils fermaient les yeux sur les terribles noces du
dehors, ces messieurs ne tolraient pas la moindre gaudriole dans
la maison.

Et ce fut Denise qui souffrit de l'aventure. Mme Aurlie, toute
renseigne qu'elle tait, lui garda une sourde rancune; elle
l'avait vue rire avec Pauline, elle crut  une bravade,  des
commrages sur les amours de son fils. Alors, dans le rayon, elle
isola la jeune fille davantage encore. Depuis longtemps, elle
projetait d'emmener ces demoiselles passer un dimanche, prs de
Rambouillet, aux Rigolles, o elle avait achet une proprit, sur
ses cent premiers mille francs d'conomie; et, tout d'un coup,
elle se dcida, c'tait une faon de punir Denise, de la mettre
ouvertement  l'cart. Seule, cette dernire ne fut pas invite.
Quinze jours  l'avance, le rayon ne causa que de la partie: on
regardait le ciel attidi par le soleil de mai, on occupait dj
chaque heure de la journe, on se promettait tous les plaisirs,
des nes, du lait, du pain bis. Et rien que des femmes, ce qui
tait plus amusant! D'habitude, Mme Aurlie tuait de la sorte ses
jours de cong, en se promenant avec des dames; car elle avait si
peu l'habitude de se trouver en famille, elle tait si mal  son
aise, si dpayse, les rares soirs o elle pouvait dner chez
elle, entre son mari et son fils, qu'elle prfrait, mme ces
soirs-l, lcher le mnage et aller dner au restaurant. L'homme
filait de son ct, ravi de reprendre son existence de garon, et
Albert, soulag, courait  ses gueuses; si bien que, dsaccoutums
du foyer, se gnant et s'ennuyant ensemble le dimanche, tous les
trois ne faisaient gure que traverser leur appartement, ainsi
qu'un htel banal o l'on couche  la nuit. Pour la partie de
Rambouillet, Mme Aurlie dclara simplement que les convenances
empchaient Albert d'en tre, et que le pre lui-mme montrerait
du tact en refusant de venir; ce dont les deux hommes furent
enchants. Cependant, le bienheureux jour approchait, ces
demoiselles ne tarissaient plus, racontaient des prparatifs de
toilette, comme si elles partaient pour un voyage de six mois;
tandis que Denise devait les entendre, ple et silencieuse dans
son abandon.

-- Hein? elles vous font rager? lui dit un matin Pauline. C'est
moi,  votre place, qui les attraperais! Elles s'amusent, je
m'amuserais, pardi!... Accompagnez-nous dimanche, Baug me mne 
Joinville.

-- Non, merci, rpondit la jeune fille avec sa tranquille
obstination.

-- Mais pourquoi?... Vous avez encore peur qu'on ne vous prenne de
force?

Et Pauline riait d'un bon rire. Denise sourit  son tour. Elle
savait bien comment arrivaient les choses: c'tait dans une partie
semblable que chacune de ces demoiselles avait connu son premier
amant, un ami amen comme par hasard; et elle ne voulait pas.

-- Voyons, reprit Pauline, je vous jure que Baug n'amnera
personne. Nous ne serons que tous les trois... Puisque a vous
dplat, je n'irais pas vous marier, bien sr.

Denise hsitait, tourmente d'un tel dsir, qu'un flot de sang
montait  ses joues. Depuis que ses camarades talaient leurs
plaisirs champtres, elle touffait, prise d'un besoin de plein
ciel, rvant de grandes herbes o elle entrait jusqu'aux paules,
d'arbres gants dont les ombres coulaient sur elle comme une eau
frache. Son enfance, passe dans les verdures grasses du
Cotentin, s'veillait, avec le regret du soleil.

-- Eh bien! oui, dit-elle enfin.

Tout fut rgl. Baug devait venir prendre ces demoiselles  huit
heures, sur la place Gaillon; de l, on irait en fiacre  la gare
de Vincennes. Denise, dont les vingt-cinq francs d'appointements
fixes taient chaque mois dvors par les enfants, n'avait pu que
rafrachir sa vieille robe de laine noire, en la garnissant de
biais de popeline  petits carreaux; et elle s'tait fait elle-
mme un chapeau, avec une forme de capote recouverte de soie et
orne d'un ruban bleu. Dans cette simplicit, elle avait l'air
trs jeune, un air de fille grandie trop vite, d'une propret de
pauvre, un peu honteuse et embarrasse du luxe dbordant de ses
cheveux, qui crevaient la nudit de son chapeau. Au contraire,
Pauline talait une robe de soie printanire,  raies violettes et
blanches, une toque appareille, charge de plumes, des bijoux au
cou et aux mains, toute une richesse de commerante cossue.
C'tait comme une revanche de la semaine, de la soie le dimanche,
lorsqu'elle se trouvait condamne  la laine dans son rayon;
tandis que Denise, qui tranait sa soie d'uniforme du lundi au
samedi, reprenait le dimanche la laine mince de sa misre.

-- Voil Baug, dit Pauline, en dsignant un grand garon, debout
prs de la fontaine.

Elle prsenta son amant, et tout de suite Denise fut  son aise,
tellement il lui parut brave homme. Baug, norme, d'une force
lente de boeuf au labour, avait une longue face flamande, o des
yeux vides riaient avec une purilit d'enfant. N  Dunkerque,
fils cadet d'un picier, il tait venu  Paris, presque chass par
son pre et son frre, qui le jugeaient trop bte. Cependant, au
Bon March, il se faisait trois mille cinq cents francs. Il tait
stupide, mais trs bon pour les toiles. Les femmes le trouvaient
gentil.

-- Et le fiacre? demanda Pauline.

Il fallut aller jusqu'au boulevard. Dj le soleil chauffait, la
belle matine de mai riait sur le pav des rues; et pas un nuage
au ciel, toute une gaiet volait dans l'air bleu, d'une
transparence de cristal. Un sourire involontaire entrouvrait les
lvres de Denise; elle respirait fortement, il lui semblait que sa
poitrine se dgageait d'un touffement de six mois. Enfin, elle ne
sentait donc plus sur elle l'air enferm, les pierres lourdes du
Bonheur des Dames! elle avait donc devant elle toute une journe
de libre campagne! et c'tait comme une nouvelle sant, une joie
infinie, o elle entrait avec des sensations neuves de gamine.
Pourtant, dans le fiacre, elle dtourna les yeux, gne, lorsque
Pauline mit un gros baiser sur les lvres de son amant.

-- Tiens! dit-elle, la tte toujours  la portire, M. Lhomme, l-
bas... Comme il marche!

-- Il a son cor, ajouta Pauline qui s'tait penche. En voil un
vieux toqu! Si l'on ne dirait pas qu'il court  un rendez-vous!

Lhomme, en effet, l'tui de son instrument sous le bras, filait le
long du Gymnase, le nez tendu, riant d'aise tout seul,  l'ide du
rgal qu'il se promettait. Il allait passer la journe chez un
ami, une flte d'un petit thtre, o des amateurs faisaient le
dimanche de la musique de chambre, ds leur caf au lait.

--  huit heures! quel enrag! reprit Pauline. Et vous savez que
Mme Aurlie et toute sa clique ont d prendre le train de
Rambouillet qui part  six heures vingt-cinq... pour sr, le mari
et la femme ne se rencontreront pas.

Toutes deux causrent de la partie de Rambouillet. Elles ne
souhaitaient pas de la pluie aux autres, parce qu'elles auraient
aussi gob le bouillon; mais, s'il pouvait crever un nuage l-bas,
sans que les claboussures en vinssent jusqu' Joinville, ce
serait drle tout de mme. Puis, elles tombrent sur Clara, une
gcheuse qui ne savait comment dpenser l'argent de ses
entreteneurs: est-ce qu'elle n'achetait pas trois paires de
bottines  la fois, des bottines qu'elle jetait le lendemain,
aprs les avoir coupes avec des ciseaux,  cause de ses pieds qui
taient pleins de bosses? D'ailleurs, ces demoiselles des
nouveauts ne se montraient gure plus raisonnables que ces
messieurs: elles mangeaient tout, jamais un sou d'conomie, des
deux et des trois cents francs passaient par mois  des chiffons
et  des friandises.

-- Mais il n'a qu'un bras! dit tout  coup Baug. Comment fait-il
pour jouer du cor?

Il n'avait pas quitt Lhomme des yeux. Alors, Pauline, qui
s'amusait parfois de sa navet, lui raconta que le caissier
appuyait l'instrument contre un mur; et il la crut parfaitement,
en trouvant a trs ingnieux. Puis, lorsque, prise de remords,
elle lui expliqua de quelle faon Lhomme adaptait  son moignon un
systme de pinces, dont il le servait ensuite comme d'une main, il
hocha la tte, saisi de mfiance, dclarant qu'on ne lui ferait
pas avaler celle-l.

-- Tu es trop bte! finit-elle par dire en riant. a ne fait rien,
je t'aime tout de mme.

Le fiacre roulait, on arriva  la gare de Vincennes, juste pour un
train. C'tait Baug qui payait; mais Denise avait dclar qu'elle
entendait prendre sa part des dpenses; on rglerait le soir. Ils
montrent en secondes, toute une gaiet bourdonnante s'chappait
des wagons.  Nogent, une noce dbarqua, au milieu des rires.
Enfin, ils descendirent  Joinville, passrent dans l'le toute de
suite, pour commander le djeuner; et ils restrent l, le long
des berges, sous de hauts peupliers qui bordaient la Marne.
L'ombre tait froide, une haleine vive soufflait dans le soleil,
largissait au loin, sur l'autre rive, la puret limpide d'une
plaine, droulant des cultures. Denise s'attardait derrire
Pauline et son amant, qui marchaient les bras  la taille; elle
avait cueilli une poigne de boutons d'or, elle regardait l'eau
couler, heureuse, le coeur dfaillant, baissant la tte, quand
Baug se penchait pour baiser la nuque de son amie. Des larmes lui
montrent aux yeux. Cependant, elle ne souffrait pas. Qu'avait-
elle  touffer ainsi, et pourquoi cette vaste campagne, o elle
s'tait promis tant d'insouciance, l'emplissait-elle d'un regret
vague dont elle n'aurait pu dire la cause? Puis, au djeuner, les
rires bruyants de Pauline l'tourdirent. Celle-ci, qui adorait la
banlieue d'une passion de cabotine vivant au gaz, dans l'air pais
des foules, avait voulu manger sous un berceau, malgr la
fracheur du vent. Elle s'gayait des souffles brusques qui
rabattaient la nappe, elle trouvait drle la tonnelle, nue encore,
avec son treillage repeint, dont les losanges se dcoupaient sur
le couvert. D'ailleurs, elle dvorait, d'une gourmandise affame
de fille mal nourrie au magasin, se donnant dehors une indigestion
des choses qu'elle aimait; c'tait son vice, tout son argent
passait l, en gteaux, en crudits, en petits plats dgusts
lestement aux heures libres. Comme Denise semblait avoir assez des
oeufs, de la friture et du poulet saut, elle se retint, elle
n'osa commander des fraises, une primeur encore chre, de crainte
de trop augmenter l'addition.

-- Maintenant, qu'allons-nous faire? demanda Baug, lorsque le
caf fut servi.

D'habitude, l'aprs-midi, Pauline et lui rentraient dner  Paris,
pour finir leur journe dans un thtre. Mais, sur le dsir de
Denise, ils dcidrent qu'on resterait  Joinville; ce serait
drle, on se donnerait de la campagne par-dessus la tte. Et, tout
l'aprs-midi, ils battirent les champs. Un instant, l'ide d'une
promenade en canot fut discute; puis, ils l'abandonnrent, Baug
ramait trop mal. Mais leur flnerie, au hasard des sentiers,
revenait quand mme le long de la Marne; ils s'intressaient  la
vie de la rivire, aux escadres de yoles et de norvgiennes, aux
quipes de canotiers qui la peuplaient. Le soleil baissait, ils
retournaient vers Joinville, lorsque deux yoles, descendant le
courant et luttant de vitesse, changrent des bordes d'injures,
o dominaient les cris rpts de caboulots et de calicots.

-- Tiens! dit Pauline, c'est M. Hutin.

-- Oui, reprit Baug, qui tendait la main devant le soleil, je
reconnais la yole d'acajou... L'autre yole doit tre monte par
une quipe d'tudiants.

Et il expliqua la vieille haine qui mettait souvent aux prises la
jeunesse des coles et les employs de commerce. Denise, en
entendant prononcer le nom de Hutin, s'tait arrte; et, les yeux
fixes, elle suivait la mince embarcation, elle cherchait le jeune
homme parmi les rameurs, sans distinguer autre chose que les
taches blanches de deux femmes, dont l'une, assise  la barre,
avait un chapeau rouge. Les voix se perdirent au milieu du grand
ruissellement de la rivire.

--  l'eau, les caboulots!

-- Les calicots,  l'eau,  l'eau!

Le soir, on retourna au restaurant de l'le. Mais l'air tait
devenu trop vif, il fallut manger dans une des deux salles
fermes, o l'humidit de l'hiver trempait encore les nappes d'une
fracheur de lessive. Ds six heures, les tables manqurent, les
promeneurs se htaient, cherchaient un coin; et les garons
apportaient toujours des chaises, des bancs, rapprochaient les
assiettes, entassaient le monde. On touffait maintenant, on fit
ouvrir les fentres. Dehors, le jour plissait, un crpuscule
verdtre tombait des peupliers, si rapide, que le restaurateur,
mal outill pour ces repas  couvert, n'ayant pas de lampes, dut
faire mettre une bougie sur chaque table. Le bruit tait
assourdissant, des rires, des appels, des chocs de vaisselle; au
vent des fentres, les bougies s'effaraient et coulaient; tandis
que des papillons de nuit battaient des ailes, dans l'air chauff
par l'odeur des viandes, et que traversaient de petits souffles
glacs.

-- Hein? s'amusent-ils? disait Pauline enfonce dans une matelote,
qu'elle dclarait extraordinaire.

Elle se pencha pour ajouter:

-- Vous n'avez pas reconnu M. Albert, l-bas?

C'tait, en effet, le jeune Lhomme, au milieu de trois femmes
quivoques, une vieille dame en chapeau jaune,  mine basse de
pourvoyeuse, et deux mineures, deux fillettes de treize ou
quatorze ans, dhanches, d'une effronterie gnante. Lui, trs
ivre dj, tapait son verre sur la table, parlait de rosser le
garon, s'il n'apportait pas des liqueurs tout de suite.

-- Ah bien! reprit Pauline, en voil une famille! la mre 
Rambouillet, le pre  Paris et le fils  Joinville... Ils ne se
marcheront pas sur les pieds.

Denise, qui dtestait le bruit, souriait pourtant, gotait la joie
de ne plus penser, au milieu d'un tel vacarme. Mais, tout d'un
coup, il y eut, dans la salle voisine, un clat de voix qui
couvrit les autres. C'taient des hurlements, que des gifles
durent suivre, car on entendit des pousses, des chaises abattues,
toute une lutte, o revenaient les cris de la rivire:

--  l'eau, les calicots!

-- Les caboulots,  l'eau!  l'eau!

Et, lorsque la grosse voix du cabaretier eut calm la bataille,
Hutin brusquement parut. En vareuse rouge, une toque renverse
derrire le crne, il avait  son bras la grande fille blanche, la
barreuse, qui, pour porter les couleurs de la yole, s'tait plant
une touffe de coquelicots sur l'oreille. Des clameurs, des
applaudissements accueillirent leur entre; et il rayonnait, il
bombait la poitrine en se dandinant avec le roulis des marins, il
talait un coup de poing qui lui bleuissait la joue, tout gonfl
de la joie d'tre remarqu. Derrire eux, l'quipe suivait. Une
table fut prise d'assaut, le tapage devint formidable.

-- Il parat, expliqua Baug, aprs avoir cout les conversations
derrire lui, il parat que les tudiants ont reconnu la femme de
Hutin, une ancienne du quartier, qui chante  prsent dans un
beuglant,  Montmartre. Et alors on s'est cogn pour elle... Ces
tudiants, a ne paie jamais les femmes!

-- En tout cas, dit Pauline d'un air pinc, elle est joliment
laide, celle-l, avec ses cheveux carotte... Vrai, je ne sais o
M. Hutin les ramasse, mais elles sont toutes plus sales les unes
que les autres.

Denise avait pli. C'tait en elle un froid de glace, comme si,
goutte  goutte, le sang de son coeur se ft retir. Dj, sur la
berge, devant la yole rapide, elle avait senti un premier frisson;
et, maintenant, elle ne pouvait douter, cette fille tait bien
avec Hutin. La gorge serre, les mains tremblantes, elle ne
mangeait plus.

-- Qu'avez-vous? demanda son amie.

-- Rien, balbutia-t-elle, il fait un peu chaud.

Mais la table de Hutin tait voisine, et quand il eut aperu
Baug, qu'il connaissait, il engagea la conversation d'une voix
aigu, pour continuer  occuper la salle.

-- Dites donc, cria-t-il, tes-vous toujours vertueux, au Bon
March?

-- Pas tant que a, rpondit l'autre trs rouge.

-- Laissez donc! ils ne prennent que des vierges, et ils ont un
confessionnal en permanence pour les vendeurs qui les regardent...
Une maison o l'on fait des mariages, merci!

Des rires s'levrent. Linard, qui tait de l'quipe, ajouta:

-- Ce n'est pas comme au Louvre... Il y a une accoucheuse attache
au comptoir des confections. Parole d'honneur!

La gaiet redoubla. Pauline elle-mme clatait, tellement
l'accoucheuse lui semblait drle. Mais Baug restait vex des
plaisanteries sur l'innocence de sa maison. Il se lana tout d'un
coup.

-- Avec a que vous tes bien, au Bonheur des Dames! Flanqus  la
porte pour un mot! et un patron qui a l'air de raccrocher ses
clientes!

Hutin ne l'coutait plus, entamait l'loge de la place Clichy. Il
y connaissait une jeune fille, qui tait si convenable, que les
acheteuses n'osaient s'adresser  elle, de peur de l'humilier.
Ensuite, il rapprocha son couvert, il raconta qu'il avait fait
cent quinze francs pendant la semaine; oh! une semaine patante,
Favier laiss  cinquante-deux francs, tout le tableau de ligne
roul; et a se voyait, n'est-ce pas? il bouffait la monnaie, il
ne se coucherait pas avant d'avoir liquid les cent quinze francs.
Puis, comme il se grisait, il tomba sur Robineau, ce gringalet de
second qui affectait de se tenir  part, au point de ne pas
vouloir, dans la rue, marcher avec un de ses vendeurs.

-- Taisez-vous, dit Linard, vous parlez trop, mon cher.

La chaleur avait grandi, les bougies coulaient sur les nappes
taches de vin; et, par les fentres ouvertes, lorsque le bruit
des dneurs tombait brusquement, entrait une voix lointaine,
prolonge, la voix de la rivire et des grands peupliers, qui
s'endormaient dans la nuit calme. Baug venait de demander
l'addition, en voyant que Denise n'allait pas mieux, toute
blanche, le menton convuls par les larmes qu'elle retenait; mais
le garon ne reparaissait plus, et elle dut subir encore les
clats de voix de Hutin. Maintenant, il se disait plus chic que
Linard, parce que Linard mangeait simplement l'argent de son
pre, tandis que lui mangeait l'argent gagn, le fruit de son
intelligence. Enfin, Baug paya, les deux femmes sortirent.

-- En voil une du Louvre, murmura Pauline dans la premire salle,
en regardant une grande fille mince qui mettait son manteau.

-- Tu ne la connais pas, tu n'en sais rien, dit le jeune homme.

-- Avec a! et la faon de se draper!... Rayon de l'accoucheuse,
va! Si elle a entendu, elle doit tre contente!

Ils taient dehors. Denise eut un soupir de soulagement. Elle
avait cru mourir, dans cette chaleur suffocante, au milieu de ces
cris; et elle expliquait toujours son malaise par le manque d'air.
 prsent, elle respirait. Une fracheur tombait du ciel toil.
Comme les deux jeunes filles quittaient le jardin du restaurant,
une voix timide murmura dans l'ombre:

-- Bonsoir, mesdemoiselles.

C'tait Deloche. Elles ne l'avaient pas vu au fond de la premire
salle, o il dnait seul, aprs tre venu de Paris  pied, pour le
plaisir. En reconnaissant cette voix amie, Denise, souffrante,
cda machinalement au besoin d'un soutien.

-- Monsieur Deloche, vous rentrez avec nous, dit-elle. Donnez-moi
votre bras.

Dj Pauline et Baug marchaient devant. Ils s'tonnrent. Ils
n'auraient pas cru que a se ferait ainsi, et avec ce garon.
Pourtant, comme on avait une heure encore avant de prendre le
train, ils allrent jusqu'au bout de l'le, ils suivirent la
berge, sous les grands arbres; et, de temps  autre, ils se
retournaient, ils murmuraient:

-- O sont-ils donc? Ah! les voici... c'est drle tout de mme.

D'abord, Denise et Deloche avaient gard le silence. Lentement, le
vacarme du restaurant se mourait, prenait une douceur musicale, au
fond de la nuit; et ils entraient plus avant dans le froid des
arbres, encore fivreux de cette fournaise, dont les bougies
s'teignaient une  une, derrire les feuilles. En face d'eux,
c'tait comme un mur de tnbres, une masse d'ombre, si compacte,
qu'ils ne distinguaient pas mme la trace ple du sentier.
Cependant, ils allaient avec douceur, sans crainte. Puis, leurs
yeux s'accoutumrent, ils virent  droite les troncs des
peupliers, pareils  des colonnes sombres portant les dmes de
leurs branches, cribls d'toiles; tandis que, sur la droite,
l'eau par moments avait dans le noir un luisant de miroir d'tain.
Le vent tombait, ils n'entendaient plus que le ruissellement de la
rivire.

-- Je suis trs content de vous avoir rencontre, finit par
balbutier Deloche, qui se dcida  parler le premier. Vous ne
savez pas combien vous me faites plaisir, en consentant  vous
promener avec moi.

Et, les tnbres aidant, aprs bien des paroles embarrasses, il
osa dire qu'il l'aimait. Depuis longtemps, il voulait le lui
crire; et jamais elle ne l'aurait su peut-tre, sans cette belle
nuit complice, sans cette eau qui chantait et ces arbres qui les
couvraient du rideau de leurs ombrages. Pourtant, elle ne
rpondait point, elle marchait toujours  son bras, du mme pas de
souffrance. Il cherchait  lui voir le visage, lorsqu'il entendit
un lger sanglot.

-- Oh! mon Dieu! reprit-il, vous pleurez, mademoiselle, vous
pleurez... Est-ce que je vous ai fait de la peine?

-- Non, non, murmura-t-elle.

Elle tchait de retenir ses larmes, mais elle ne le pouvait pas. 
table dj, elle avait cru que son coeur clatait. Et, maintenant,
elle s'abandonnait dans cette ombre, des sanglots venaient de
l'touffer, en pensant que, si Hutin se trouvait  la place de
Deloche et lui disait ainsi des tendresses, elle serait sans
force. Cet aveu qu'elle se faisait enfin, l'emplissait de
confusion. Une honte lui brlait la face, comme si elle ft tombe
sous ces arbres, aux bras de ce garon qui s'talait avec des
filles.

-- Je ne voulais pas vous offenser, rptait Deloche que les
larmes gagnaient.

-- Non, coutez, dit-elle d'une voix encore tremblante, je n'ai
aucune colre contre vous. Seulement, je vous en prie, ne me
parlez plus comme vous venez de le faire... Ce que vous demandez
est impossible. Oh! vous tes un bon garon, je veux bien tre
votre amie, mais pas davantage... Entendez-vous, votre amie!

Il frmissait. Aprs quelques pas faits en silence, il balbutia:

-- Enfin, vous ne m'aimez pas?

Et, comme elle lui vitait le chagrin d'un non brutal, il reprit
d'une voix douce et navre:

-- D'ailleurs, je m'y attendais... Jamais je n'ai eu de chance, je
sais que je ne puis tre heureux. Chez moi, on me battait. 
Paris, j'ai toujours t un souffre-douleur. Voyez-vous, lorsqu'on
ne sait pas prendre les matresses des autres, et qu'on est assez
gauche pour ne pas gagner de l'argent autant qu'eux, eh bien! on
devrait crever tout de suite dans un coin... Oh! soyez tranquille,
je ne vous tourmenterai plus. Quant  vous aimer, vous ne pouvez
m'en empcher, n'est-ce pas? Je vous aimerai pour rien, comme une
bte... Voil! tout fiche le camp, c'est ma part dans la vie.

 son tour, il pleura. Elle le consolait, et dans leur effusion
amicale, ils apprirent qu'ils taient du mme pays, elle de
Valognes, lui de Briquebec,  treize kilomtres. Ce fut un nouveau
lien. Son pre  lui, petit huissier ncessiteux, d'une jalousie
maladive, le rossait en le traitant de btard, exaspr de sa
longue figure blme et de ses cheveux de chanvre, qui, disait-il,
n'taient pas dans la famille. Ils en arrivrent  parler des
grands herbages entours de haies vives, des sentiers couverts qui
se perdent sous les ormes, des routes gazonnes comme des alles
de parc. Autour d'eux, la nuit plissait encore, ils distinguaient
les joncs de la rive, la dentelle des ombrages, noire sur le
scintillement des toiles; et un apaisement leur venait, ils
oubliaient leurs maux, rapprochs par leur malchance, dans une
amiti de bons camarades.

-- Eh bien? demanda vivement Pauline  Denise, en la prenant 
part, quand ils furent devant la station.

La jeune fille comprit au sourire et au ton de tendre curiosit.
Elle devint trs rouge, en rpondant:

-- Mais jamais, ma chre! Puisque je vous ai dit que je ne voulais
pas!... Il est de mon pays. Nous causions de Valognes.

Pauline et Baug restrent perplexes, drangs dans leurs ides,
ne sachant plus que croire. Deloche les quitta sur la place de la
Bastille; comme tous les jeunes gens au pair, il couchait au
magasin, o il devait tre  onze heures. Ne voulant pas rentrer
avec lui, Denise, qui s'tait fait donner une permission de
thtre, accepta d'accompagner Pauline chez Baug. Celui-ci, pour
se rapprocher de sa matresse, tait venu demeurer rue Saint-Roch.
On prit un fiacre, et Denise demeura stupfaite, lorsque, en
chemin, elle sut que son amie allait passer la nuit avec le jeune
homme. Rien n'tait plus facile, on donnait cinq francs 
Mme Cabin, toutes ces demoiselles en usaient. Baug fit les
honneurs de sa chambre, garnie de vieux meubles Empire, envoys
par son pre. Il se fcha quand Denise parla de rgler, puis finit
par accepter les quinze francs soixante, qu'elle avait poss sur
la commode; mais il voulut alors lui offrir une tasse de th, et
il se battit contre une bouilloire  esprit-de-vin, fut oblig de
redescendre acheter du sucre. Minuit sonnait, quand il emplit les
tasses.

-- Il faut que je m'en aille, rptait Denise.

Et Pauline rpondait:

-- Tout  l'heure... Les thtres ne ferment pas si tt.

Denise tait gne dans cette chambre de garon. Elle avait vu son
amie se mettre en jupon et en corset, elle la regardait prparer
le lit, l'ouvrir, taper les oreillers de ses bras nus; et ce petit
mnage d'une nuit d'amour, fait devant elle, la troublait, lui
causait une honte, en veillant de nouveau, dans son coeur bless,
le souvenir de Hutin. Ce n'tait gure salutaire des journes
pareilles. Enfin  minuit un quart, elle les quitta. Mais elle
partit confuse, lorsque, en rponse  son souhait innocent d'une
bonne nuit, Pauline cria tourdiment:

-- Merci, la nuit sera bonne!

La porte particulire qui menait  l'appartement de Mouret et aux
chambres du personnel, se trouvait rue Neuve-Saint-Augustin.
Mme Cabin tirait le cordon, puis donnait un coup d'oeil, pour
pointer la rentre. Une veilleuse clairait faiblement le
vestibule, Denise se trouva dans cette lueur, hsitante, prise
d'une inquitude, car en tournant le coin de la rue, elle avait vu
la porte se refermer sur l'ombre vague d'un homme. Ce devait tre
le patron, rentrant de soire; et l'ide qu'il tait l, dans le
noir,  l'attendre peut-tre, lui causait une de ces peurs
tranges, dont il la bouleversait encore, sans motif raisonnable.
Quelqu'un remua au premier, des bottes craquaient. Alors, elle
perdit la tte, elle poussa une porte qui donnait sur le magasin,
et qu'on laissait ouverte, pour les rondes de surveillance. Elle
tait dans le rayon de la rouennerie.

-- Mon Dieu! comment faire? balbutia-t-elle, au milieu de son
motion.

La pense lui vint qu'il existait, en haut, une autre porte de
communication, conduisant aux chambres. Seulement, il fallait
traverser tout le magasin. Elle prfra ce voyage, malgr les
tnbres qui noyaient les galeries. Pas un bec de gaz ne brlait,
il n'y avait que des lampes  huile, accroches de loin en loin
aux branches des lustres; et ces clarts parses, pareilles  des
taches jaunes, et dont la nuit mangeait les rayons, ressemblaient
aux lanternes pendues dans des mines. De grandes ombres
flottaient, on distinguait mal les amoncellements de marchandises,
qui prenaient des profils effrayants, colonnes croules, btes
accroupies, voleurs  l'afft. Le silence lourd, coup de
respirations lointaines, largissait encore ces tnbres.
Pourtant, elle s'orienta: le blanc,  sa gauche, faisait une
coule ple, comme le bleuissement des maisons d'une rue, sous un
ciel d't; alors, elle voulut traverser tout de suite le hall,
mais elle se heurta dans des piles d'indienne et jugea plus sr de
suivre la bonneterie, puis les lainages. L, un tonnerre
l'inquita, le ronflement sonore de Joseph, le garon, qui dormait
derrire les articles de deuil. Elle se jeta vite dans le hall,
que le vitrage clairait d'une lumire crpusculaire; il semblait
agrandi, plein de l'effroi nocturne des glises, avec l'immobilit
de ses casiers et les silhouettes des grands mtres, qui
dessinaient des croix renverses. Maintenant elle fuyait.  la
mercerie,  la ganterie, elle faillit enjamber encore des garons
de service, et elle se crut seulement sauve, lorsqu'elle trouva
enfin l'escalier. Mais, en haut, devant le rayon des confections,
une terreur la saisit en apercevant une lanterne, dont l'oeil
clignotant marchait: c'tait une ronde, deux pompiers en train de
marquer leur passage aux cadrans des indicateurs. Elle resta une
minute sans comprendre, elle les regarda passer des chles 
l'ameublement, puis  la lingerie, pouvante de leur manoeuvre
trange, de la clef qui grinait, des portes de tle qui
retombaient avec un bruit de massacre. Quand ils approchrent,
elle se rfugia au fond du salon des dentelles, d'o le brusque
appel d'une voix la fit aussitt ressortir, pour gagner la porte
de communication en courant. Elle avait reconnu la voix de
Deloche, il couchait dans son rayon, sur un petit lit en fer,
qu'il dressait lui-mme tous les soirs; et il n'y dormait pas
encore, il y revivait, les yeux ouverts, les heures douces de la
soire.

-- Comment! c'est vous, mademoiselle! dit Mouret, que Denise
trouva devant elle, dans l'escalier, une petite bougie de poche 
la main.

Elle balbutia, voulut expliquer qu'elle venait de chercher quelque
chose au rayon. Mais il ne se fchait point, il la regardait de
son air  la fois paternel et curieux.

-- Vous aviez donc une permission de thtre?

-- Oui, monsieur.

-- Et vous tes-vous divertie?...  quel thtre tes-vous alle?

-- Monsieur, je suis alle  la campagne.

Cela le fit rire. Puis, il demanda, en appuyant sur les mots:

-- Toute seule?

-- Non, monsieur, avec une amie, rpondit-elle, les joues
empourpres, honteuse de la pense qu'il avait sans doute.

Alors, il se tut. Mais il la regardait toujours, dans sa petite
robe noire, coiffe de son chapeau garni d'un seul ruban bleu.
Est-ce que cette sauvageonne finirait par devenir une jolie fille?
Elle sentait bon de sa course au grand air, elle tait charmante
avec ses beaux cheveux peurs sur son front. Et lui qui, depuis
six mois, la traitait en enfant, qui la conseillait parfois,
cdant  des ides d'exprience,  des envies mchantes de savoir
comment une femme poussait et se perdait dans Paris, il ne riait
plus, il prouvait un sentiment indfinissable de surprise et de
crainte, ml de tendresse. Sans doute, c'tait un amant qui
l'embellissait ainsi.  cette pense, il lui sembla qu'un oiseau
favori, dont il jouait, venait de le piquer au sang.

-- Bonsoir, monsieur, murmura Denise, en continuant de monter,
sans attendre.

Il ne rpondit pas, la regarda disparatre. Puis, il rentra chez
lui.

VI


Quand la morte-saison d't fut venue, un vent de panique souffla
au Bonheur des Dames. C'tait le coup de terreur des congs, les
renvois en masse dont la direction balayait le magasin, vide de
clientes pendant les chaleurs de juillet et d'aot.

Mouret, chaque matin, lorsqu'il faisait avec Bourdoncle son
inspection, prenait  part les chefs de comptoir, qu'il avait
pousss, l'hiver, pour que la vente ne souffrt pas,  engager
plus de vendeurs qu'il ne leur en fallait, quitte  crmer
ensuite leur personnel. Il s'agissait maintenant de diminuer les
frais, en rendant au pav un bon tiers des commis, les faibles qui
se laissaient manger par les forts.

-- Voyons, disait-il, vous en avez l-dedans qui ne font pas votre
affaire... On ne peut les garder pourtant  rester ainsi, les
mains ballantes.

Et, si le chef de comptoir hsitait, ne sachant lesquels
sacrifier:

-- Arrangez-vous, six vendeurs doivent vous suffire... Vous en
reprendrez en octobre, il en trane assez dans les rues!

D'ailleurs, Bourdoncle se chargeait des excutions. Il avait, de
ses lvres minces, un terrible: Passez  la caisse! qui tombait
comme un coup de hache. Tout lui devenait prtexte pour dblayer
le plancher. Il inventait des mfaits, il spculait sur les plus
lgres ngligences. Vous tiez assis, monsieur: passez  la
caisse! -- Vous rpondez, je crois: passez  la caisse! -- Vos
souliers ne sont pas cirs: passez  la caisse! Et les braves
eux-mmes tremblaient, devant le massacre qu'il laissait derrire
lui. Puis, la mcanique ne fonctionnant pas assez vite, il avait
imagin un traquenard, o, en quelques jours, il tranglait sans
fatigue le nombre de vendeurs condamns d'avance. Ds huit heures,
il se tenait debout sous la porte, sa montre  la main; et, 
trois minutes de retard, l'implacable: Passez  la caisse!
hachait les jeunes gens essouffls. C'tait de la besogne vivement
et proprement faite.

-- Vous avez une sale figure, vous! finit-il par dire un jour  un
pauvre diable dont le nez de travers l'agaait. Passez  la
caisse!

Les protgs obtenaient quinze jours de vacances, qu'on ne leur
payait pas, ce qui tait une faon plus humaine de diminuer les
frais. Du reste, les vendeurs acceptaient leur situation prcaire,
sous le fouet de la ncessit et de l'habitude. Depuis leur
dbarquement  Paris, ils roulaient sur la place, ils commenaient
leur apprentissage  droite, le finissait  gauche, taient
renvoys ou s'en allaient d'eux-mmes, tout d'un coup, au hasard
de l'intrt. L'usine chmait, on supprimait le pain aux ouvriers;
et cela passait dans le branle indiffrent de la machine, le
rouage inutile tait tranquillement jet de ct, ainsi qu'une
roue de fer,  laquelle on ne garde aucune reconnaissance des
services rendus. Tant pis pour ceux qui ne savaient pas se tailler
leur part!

Maintenant, les rayons ne causaient plus d'autre chose. Chaque
jour, de nouvelles histoires circulaient. On nommait les vendeurs
congdis, comme, en temps d'pidmie, on compte les morts. Les
chles et les lainages surtout furent prouvs: sept commis y
disparurent en une semaine. Puis, un drame bouleversa la lingerie,
o une acheteuse s'tait trouve mal, en accusant la demoiselle
qui la servait de manger de l'ail; et celle-ci fut chasse sur
l'heure, bien que, peu nourrie et toujours affame, elle achevt
simplement au comptoir toute une provision de crotes de pain. La
direction se montrait impitoyable, devant la moindre plainte des
clientes; aucune excuse n'tait admise, l'employ avait toujours
tort, devait disparatre ainsi qu'un instrument dfectueux,
nuisant au bon mcanisme de la vente; et les camarades baissaient
la tte, ne tentaient mme pas de le dfendre. Dans la panique qui
soufflait, chacun tremblait pour soi: Mignot, un jour qu'il
sortait un paquet sous sa redingote, malgr le rglement, faillit
tre surpris et se crut du coup sur le pav; Linard, dont la
paresse tait clbre, dut  la situation de son pre dans les
nouveauts, de n'tre pas mis  la porte, un aprs-midi que
Bourdoncle le trouva dormant debout, entre deux piles de velours
anglais. Mais les Lhomme surtout s'inquitaient, s'attendaient
chaque matin au renvoi de leur fils Albert: on tait trs
mcontent de la faon dont il tenait sa caisse, des femmes
venaient le distraire; et deux fois Mme Aurlie dut flchir la
direction.

Cependant, Denise, au milieu de ce coup de balai, tait si
menace, qu'elle vivait dans la continuelle attente d'une
catastrophe. Elle avait beau tre courageuse, lutter de toute sa
gaiet et de toute sa raison, pour ne pas cder aux crises de sa
nature tendre: des larmes l'aveuglaient ds qu'elle avait referm
la porte de sa chambre, elle se dsolait en se voyant  la rue,
fche avec son oncle, ne sachant o aller, sans un sou
d'conomie, et ayant sur les bras les deux enfants. Les sensations
des premires semaines renaissaient, il lui semblait tre un grain
de mil sous une meule puissante; et c'tait, en elle, un abandon
dcourag,  se sentir si peu de chose, dans cette grande machine
qui l'craserait avec sa tranquille indiffrence. Aucune illusion
n'tait possible: si l'on congdiait une vendeuse des confections,
elle se trouvait dsigne. Sans doute, pendant la partie de
Rambouillet, ces demoiselles avaient mont la tte de Mme Aurlie,
car cette dernire la traitait depuis lors d'un air de svrit,
o il entrait comme une rancune. On ne lui pardonnait pas
d'ailleurs d'tre alle  Joinville, on voyait l une rvolte, une
faon de narguer le comptoir tout entier, en s'affichant dehors
avec une demoiselle du comptoir ennemi. Jamais Denise n'avait plus
souffert au rayon, et maintenant elle dsesprait de le conqurir.

-- Laissez-les donc! rptait Pauline, des poseuses qui sont btes
comme des oies!

Mais c'tait justement ces allures de dame qui intimidaient la
jeune fille. Presque toutes les vendeuses, dans leur frottement
quotidien avec la clientle riche, prenaient des grces,
finissaient par tre d'une classe vague, flottant entre l'ouvrire
et la bourgeoise; et, sous leur art de s'habiller, sous les
manires et les phrases apprises, il n'y avait souvent qu'une
instruction fausse, la lecture des petits journaux, des tirades de
drame, toutes les sottises courantes du pav de Paris.

-- Vous savez que la mal peigne a un enfant, dit un matin Clara,
en arrivant au rayon.

Et, comme on s'tonnait:

-- Puisque je l'ai vue hier soir qui promenait le mioche!... Elle
doit le remiser quelque part.

 deux jours de l, Marguerite, en remontant de dner, donna une
autre nouvelle.

-- C'est du propre, je viens de voir l'amant de la mal peigne...
Un ouvrier, imaginez-vous! oui, un sale petit ouvrier, avec des
cheveux jaunes, qui la guettait  travers les vitres.

Ds lors, ce fut une vrit acquise: Denise avait un manoeuvre
pour amant, et cachait un enfant dans le quartier. On la cribla
d'allusions mchantes. La premire fois qu'elle comprit, elle
devint toute ple, devant la monstruosit de pareilles
suppositions. C'tait abominable, elle voulut s'excuser, elle
balbutia:

-- Mais ce sont mes frres!

-- Oh! ses frres! dit Clara de sa voix de blague.

Il fallut que Mme Aurlie intervnt.

-- Taisez-vous! mesdemoiselles, vous feriez mieux de changer ces
tiquettes... Mlle Baudu est bien libre de se mal conduire dehors.
Si elle travaillait ici, au moins!

Et cette dfense sche tait une condamnation. La jeune fille,
suffoque comme si on l'avait accuse d'un crime, tcha vainement
d'expliquer les faits. On riait, on haussait les paules. Elle en
garda une plaie vive au coeur. Deloche, lorsque le bruit se
rpandit, fut tellement indign, qu'il parlait de gifler ces
demoiselles des confections; et, seule, la crainte de la
compromettre le retint. Depuis la soire de Joinville, il avait
pour elle un amour soumis, une amiti presque religieuse, qu'il
lui tmoignait par ses regards de bon chien. Personne ne devait
souponner leur affection, car on se serait moqu d'eux; mais cela
ne l'empchait pas de rver de brusques violences, le coup de
poing vengeur, si jamais on s'attaquait  elle devant lui.

Denise finit par ne plus rpondre. C'tait trop odieux, personne
ne la croirait. Quand une camarade risquait une nouvelle allusion,
elle se contentait de la regarder fixement, d'un air triste et
calme. D'ailleurs, elle avait d'autres ennuis, des soucis
matriels qui la proccupaient davantage. Jean continuait  n'tre
pas raisonnable, il la harcelait toujours de demandes d'argent.
Peu de semaines se passaient, sans qu'elle ret de lui toute une
histoire, en quatre pages; et quand le vaguemestre de la maison
lui remettait ces lettres d'une grosse criture passionne, elle
se htait de les cacher dans sa poche, car les vendeuses
affectaient de rire, en chantonnant des gaillardises. Puis, aprs
avoir invent des prtextes pour aller dchiffrer les lettres 
l'autre bout du magasin, elle tait prise de terreurs: ce pauvre
Jean lui semblait perdu. Toutes les bourdes russissaient auprs
d'elle, des aventures d'amour extraordinaires, dont son ignorance
de ces choses exagrait encore les prils. C'taient une pice de
quarante sous pour chapper  la jalousie d'une femme, et des cinq
francs, et des six francs qui devaient rparer l'honneur d'une
pauvre fille, que son pre tuerait sans cela. Alors, comme ses
appointements et son tant pour cent ne suffisaient point, elle
avait eu l'ide de chercher un petit travail, en dehors de son
emploi. Elle s'en tait ouverte  Robineau, qui lui restait
sympathique, depuis leur premire rencontre chez Vinard; et il
lui avait procur des noeuds de cravate,  cinq sous la douzaine.
La nuit, de neuf heures  une heure, elle pouvait en coudre six
douzaines, ce qui lui faisait trente sous, sur lesquels il fallait
dduire une bougie de quatre sous. Mais ces vingt-six sous par
jour entretenaient Jean, elle ne se plaignait pas du manque de
sommeil, elle se serait estime trs heureuse, si une catastrophe
n'avait une fois encore boulevers son budget.  la fin de la
seconde quinzaine, lorsqu'elle s'tait prsente chez
l'entrepreneuse des noeuds de cravate, elle avait trouv porte
close: une faillite, une banqueroute, qui lui emportait dix-huit
francs trente centimes, somme considrable, et sur laquelle,
depuis huit jours, elle comptait absolument. Toutes les misres du
rayon disparaissaient devant ce dsastre.

-- Vous tes triste, lui dit Pauline, qui la rencontra, dans la
galerie de l'ameublement. Est-ce que vous avez besoin de quelque
chose, dites?

Mais Denise devait dj douze francs  son amie. Elle rpondit, en
essayant de sourire:

-- Non, merci... J'ai mal dormi, voil tout.

C'tait le vingt juillet, au plus fort de la panique des renvois,
Sur les quatre cents employs, Bourdoncle en avait dj balay
cinquante; et le bruit courait d'excutions nouvelles. Elle ne
songeait gure pourtant aux menaces qui soufflaient, elle tait
tout entire  l'angoisse d'une aventure de Jean, plus terrifiante
que les autres. Ce jour-l, il lui fallait quinze francs, dont
l'envoi pouvait seul le sauver de la vengeance d'un mari tromp.
La veille, elle avait reu une premire lettre, posant le drame;
puis, coup sur coup, il en tait venu deux autres, la dernire
surtout qu'elle achevait, quand Pauline l'avait rencontre, et o
Jean lui annonait sa mort pour le soir, s'il n'avait pas les
quinze francs. Elle se torturait l'esprit. Impossible de prendre
sur la pension de Pp, paye depuis deux jours. Toutes les
malchances tombaient  la fois, car elle esprait rentrer dans ses
dix-huit francs trente, en s'adressant  Robineau, qui
retrouverait peut-tre l'entrepreneuse des noeuds de cravate; mais
Robineau, ayant obtenu un cong de deux semaines, n'tait pas
revenu la veille, comme on l'attendait.

Cependant, Pauline la questionnait encore, amicalement. Lorsque
toutes deux se rejoignaient ainsi, au fond d'un rayon cart,
elles causaient quelques minutes, l'oeil aux aguets. Soudain, la
lingre eut un geste de fuite: elle venait d'apercevoir la cravate
blanche d'un inspecteur, qui sortait des chles.

-- Ah! non, c'est le pre Jouve, murmura-t-elle d'un air rassur.
Je ne sais ce qu'il a, ce vieux,  rire, quand il nous voit
ensemble...  votre place, j'aurais peur, car il est trop gentil
pour vous. Un chien fini, mauvais comme la gale, et qui croit
encore parler  ses troupiers!

En effet, le pre Jouve tait dtest de tous les vendeurs, pour
la svrit de sa surveillance. Plus de la moiti des renvois se
faisaient sur ses rapports. Son grand nez rouge d'ancien capitaine
noceur ne s'humanisait que dans les comptoirs tenus par des
femmes.

-- Pourquoi aurais-je peur? demanda Denise.

-- Dame! rpondit Pauline en riant, il exigera peut-tre de la
reconnaissance... Plusieurs de ces demoiselles se le mnagent.

Jouve s'tait loign, en feignant de ne pas les voir; et elles
l'entendirent qui tombait sur un vendeur des dentelles, coupable
de regarder un cheval abattu, dans la rue Neuve-Saint-Augustin.

--  propos, reprit Pauline, est-ce que vous ne cherchiez pas
M. Robineau, hier? Il est revenu.

Denise se crut sauve.

-- Merci, je vais faire le tour alors et passer par la soierie...
Tant pis! on m'a envoye l-haut,  l'atelier, pour un poignet.

Elles se sparrent. La jeune fille, d'un air affair, comme si
elle courait de caisse en caisse,  la recherche d'une erreur,
gagna l'escalier et descendit dans le hall. Il tait dix heures
moins un quart, la premire table venait d'tre sonne. Un lourd
soleil chauffait les vitrages, et malgr les stores de toile
grise, la chaleur tombait dans l'air immobile. Par moments, une
haleine frache montait des parquets, que des garons de magasin
arrosaient d'un mince filet d'eau. C'tait une somnolence, une
sieste d't, au milieu du vide largi des comptoirs, pareils 
des chapelles, o l'ombre dort, aprs la dernire messe. Des
vendeurs nonchalants se tenaient debout, quelques rares clientes
suivaient les galeries, traversaient le hall, de ce pas abandonn
des femmes que le soleil tourmente.

Comme Denise descendait, Favier mettait justement une robe de soie
lgre,  pois roses, pour Mme Boutarel, dbarque la veille du
midi. Depuis le commencement du mois, les dpartements donnaient,
on ne voyait gure que des dames fagotes, des chles jaunes, des
jupes vertes, le dballage en masse de la province. Les commis,
indiffrents, ne riaient mme plus. Favier accompagna Mme Boutarel
 la mercerie, et quand il reparut, il dit  Hutin:

-- Hier toutes auvergnates, aujourd'hui toutes provenales... J'en
ai mal  la tte.

Mais Hutin se prcipita, c'tait son tour, et il avait reconnu la
jolie dame, cette blonde adorable que le rayon dsignait ainsi,
ne sachant rien d'elle, pas mme son nom. Tous lui souriaient, il
ne se passait point de semaine sans qu'elle entrt au Bonheur,
toujours seule. Cette fois, elle avait avec elle un petit garon
de quatre ou cinq ans. On en causa.

-- Elle est donc marie? demanda Favier, lorsque Hutin revint de
la caisse, o il avait fait dbiter trente mtres de satin
duchesse.

-- Possible, rpondit ce dernier, quoique a ne prouve rien, ce
mioche. Il pourrait tre  une amie... Ce qu'il y a de sr, c'est
qu'elle doit avoir pleur. Oh! une tristesse, et des yeux rouges!

Un silence rgna. Les deux vendeurs regardaient vaguement dans les
lointains du magasin. Puis, Favier reprit d'une voix lente:

-- Si elle est marie, son mari lui a peut-tre bien allong des
gifles.

-- Possible, rpta Hutin,  moins que ce ne soit un amant qui
l'ait plante l.

Et il conclut, aprs un nouveau silence:

-- Ce que je m'en fiche!

 ce moment, Denise traversait le rayon des soieries, en
ralentissant sa marche et en regardant autour d'elle, pour
dcouvrir Robineau. Elle ne le vit pas, alla dans la galerie du
blanc, puis traversa une seconde fois. Les deux vendeurs s'taient
aperus de son mange.

-- La voil encore, cette dsosse! murmura Hutin.

-- Elle cherche Robineau, dit Favier. Je ne sais ce qu'ils
fricotent ensemble. Oh! rien de drle, Robineau est trop bte l-
dessus... On raconte qu'il lui a procur un petit travail, des
noeuds de cravate. Hein? quel ngoce!

Hutin mditait une mchancet. Lorsque Denise passa prs de lui,
il l'arrta, en disant:

-- C'est moi que vous cherchez?

Elle devint trs rouge. Depuis la soire de Joinville, elle
n'osait lire dans son coeur, o se heurtaient des sentiments
confus. Elle le revoyait sans cesse avec cette fille aux cheveux
roux, et si elle frmissait encore devant lui, c'tait peut-tre
de malaise. L'avait-elle aim? L'aimait-elle toujours? elle ne
voulait point remuer ces choses, qui lui taient pnibles.

-- Non, monsieur, rpondit-elle, embarrasse.

Alors, Hutin s'amusa de sa gne.

-- Si vous dsirez qu'on vous le serve... Favier, servez donc
Robineau  mademoiselle.

Elle le regarda fixement, du regard triste et calme dont elle
recevait les allusions blessantes de ces demoiselles. Ah! il tait
mchant, il la frappait ainsi que les autres! Et il y avait en
elle comme un dchirement, un dernier lien qui se rompait. Son
visage exprima une telle souffrance, que Favier, peu tendre de son
naturel, vint pourtant  son secours.

-- M. Robineau est au rassortiment, dit-il. Il rentrera pour
djeuner sans doute... Vous le trouverez cet aprs-midi, si vous
avez  lui parler.

Denise remercia, remonta aux confections, o Mme Aurlie
l'attendait, dans une colre froide. Comment! elle tait partie
depuis une demi-heure! d'o sortait-elle? pas de l'atelier, bien
sr? La jeune fille baissait la tte, songeait  cet acharnement
du malheur. C'tait fini, si Robineau ne rentrait pas. Cependant,
elle se promettait de redescendre.

Aux soieries, le retour de Robineau avait dchan toute une
rvolution. Le comptoir esprait qu'il ne rentrerait pas, dgot
des ennuis qu'on lui crait sans cesse; et, un moment, en effet,
toujours press par Vinard, qui voulait lui cder son fonds de
commerce, il avait failli le prendre. Le sourd travail de Hutin,
la mine qu'il creusait depuis de longs mois sous les pieds du
second, allait enfin clater. Pendant le cong de celui-ci, comme
il le supplait  titre de premier vendeur, il s'tait efforc de
lui nuire dans l'esprit des chefs, de s'installer  sa place, par
des excs de zle: c'taient de petites irrgularits dcouvertes
et tales, des projets d'amliorations soumis, des dessins
nouveaux qu'il imaginait. Tous, d'ailleurs, dans le rayon, depuis
le dbutant rvant de passer vendeur, jusqu'au premier convoitant
la situation d'intress, tous n'avaient qu'une ide fixe, dloger
le camarade au-dessus de soi pour monter d'un chelon, le manger
s'il devenait un obstacle; et cette lutte des apptits, cette
pousse des uns sur les autres, tait comme le bon fonctionnement
mme de la machine, ce qui enrageait la vente et allumait cette
flambe du succs dont Paris s'tonnait. Derrire Hutin, il y
avait Favier, puis derrire Favier, les autres,  la file. On
entendait un gros bruit de mchoires. Robineau tait condamn,
chacun dj emportait son os. Aussi, lorsque le second reparut, le
grognement fut-il gnral. Il fallait en finir, l'attitude des
vendeurs lui avait sembl si menaante, que le chef du comptoir,
pour donner  la direction le temps de prendre un parti, venait
d'envoyer Robineau au rassortiment.

-- Nous prfrons nous en aller tous, si on le garde, dclarait
Hutin.

Cette affaire ennuyait Bouthemont, dont la gaiet s'accommodait
mal d'un tel tracas intrieur. Il souffrait de ne plus avoir
autour de lui que des visages renfrogns. Pourtant, il voulait
tre juste.

-- Voyons, laissez-le tranquille, il ne vous fait rien.

Mais des protestations clataient.

-- Comment! il ne nous fait rien?... Un tre insupportable,
toujours nerveux, et qui vous passerait sur le corps, tant il est
fier!

C'tait la grande rancune du rayon. Robineau, avec des nerfs de
femme, avait des raideurs et des susceptibilits inacceptables. On
racontait vingt anecdotes, un petit jeune homme qui en tait tomb
malade, jusqu' des clientes qu'il avait humilies par ses
remarques cassantes.

-- Enfin, messieurs, dit Bouthemont, je ne peux rien prendre sur
moi... J'ai averti la direction, je vais en causer tout  l'heure.

On sonnait la seconde table, une vole de cloche montait du sous-
sol, lointaine et assourdie dans l'air mort du magasin. Hutin et
Favier descendirent. De tous les comptoirs, des vendeurs
arrivaient un  un, dbands, se pressant en bas,  l'entre
troite du couloir de la cuisine, un couloir humide que des becs
de gaz clairaient continuellement. Le troupeau s'y htait, sans
un rire, sans une parole, au milieu d'un bruit croissant de
vaisselle et dans une odeur forte de nourriture. Puis, 
l'extrmit, il y avait une halte brusque, devant un guichet.
Flanqu de piles d'assiettes, arm de fourchettes et de cuillers
qu'il plongeait dans des bassines de cuivre, un cuisinier y
distribuait les portions. Et, quand il s'cartait, derrire son
ventre tendu de blanc, on apercevait la cuisine flambante.

-- Allons, bon! murmura Hutin en consultant le menu, crit sur un
tableau noir, au-dessus du guichet, du boeuf sauce piquante, ou de
la raie... Jamais de rti, dans cette baraque! a ne tient pas au
corps, leur bouilli et leur poisson!

Du reste, le poisson tait gnralement mpris, car la bassine
restait pleine. Favier prit pourtant de la raie. Derrire lui,
Hutin se baissa, en disant:

-- Boeuf sauce piquante.

De son geste mcanique, le cuisinier avait piqu un morceau de
viande, puis l'avait arros d'une cuillere de sauce; et Hutin,
suffoqu d'avoir reu au visage le souffle ardent du guichet,
emportait  peine sa portion, que dj derrire lui les mots:
Boeuf sauce piquante... Boeuf sauce piquante..., se suivaient
comme des litanies; pendant que, sans relche, le cuisinier
piquait des morceaux et les arrosait de sauce, avec le mouvement
rapide et rythmique d'une horloge bien rgle.

-- Elle est froide, leur raie, dclara Favier, dont la main ne
sentait pas de chaleur.

Tous, maintenant, filaient, le bras tendu, leur assiette droite,
pris de la crainte de se heurter. Dix pas plus loin, s'ouvrait la
buvette, un autre guichet, avec un comptoir d'tain luisant, o
taient ranges les parts de vin, de petites bouteilles sans
bouchon, encore humides du rinage. Et chacun, de sa main vide,
recevait au passage une de ces bouteilles, puis, ds lors
embarrass, gagnait sa table d'un air srieux, veillant 
l'quilibre.

Hutin grondait sourdement:

-- En voil une promenade, avec cette vaisselle!

Leur table,  Favier et  lui, se trouvait au bout du corridor,
dans la dernire salle  manger. Toutes les salles se
ressemblaient, taient d'anciennes caves, de quatre mtres sur
cinq, qu'on avait enduites au ciment et amnages en rfectoires;
mais l'humidit crevait la peinture, les murailles jaunes se
marbraient de taches verdtres; et, du puits troit des soupiraux,
ouvrant sur la rue, au ras du trottoir, tombait un jour livide,
sans cesse travers par les ombres vagues des passants. En juillet
comme en dcembre, on y touffait, dans la bue chaude, charge
d'odeurs nausabondes, que soufflait le voisinage de la cuisine.

Cependant, Hutin tait entr le premier. Sur la table, scelle
d'un bout dans le mur et couverte d'une toile cire, il n'y avait
que les verres, les fourchettes et les couteaux, marquant les
places. Des piles d'assiettes de rechange se dressaient  chaque
extrmit; tandis que, au milieu, s'allongeait un gros pain, perc
d'un couteau, le manche en l'air. Hutin se dbarrassa de sa
bouteille, posa son assiette; puis, aprs avoir pris sa serviette,
au bas du casier, qui tait le seul ornement des murailles, il
s'assit en poussant un soupir.

-- Avec a, j'ai une faim! murmura-t-il.

-- C'est toujours ainsi, dit Favier, qui s'installait  sa gauche.
Il n'y a rien, quand on crve.

La table se remplissait rapidement. Elle contenait vingt-deux
couverts. D'abord, il n'y eut qu'un tapage violent de fourchettes,
une goinfrerie de grands gaillards aux estomacs creuss par treize
heures de fatigues quotidiennes. Dans les commencements, les
commis, qui avaient une heure pour manger, pouvaient aller prendre
leur caf dehors; aussi dpchaient-ils le djeuner en vingt
minutes, avec la hte de gagner la rue. Mais cela les remuait
trop, ils rentraient distraits, l'esprit dtourn de la vente; et
la direction avait dcid qu'ils ne sortiraient plus, qu'ils
paieraient trois sous de supplment, pour une tasse de caf, s'ils
en voulaient. Aussi, maintenant, faisaient-ils traner le repas,
peu soucieux de remonter au rayon avant l'heure. Beaucoup, en
avalant de grosses bouches, lisaient un journal, pli et tenu
debout contre leur bouteille. D'autres, quand leur premire faim
tait satisfaite, causaient bruyamment, revenaient aux ternels
sujets de la mauvaise nourriture, de l'argent gagn, de ce qu'ils
avaient fait, le dimanche prcdent, et de ce qu'ils feraient,
l'autre dimanche.

-- Dites donc, et votre Robineau? demanda un vendeur  Hutin.

La lutte des soyeux contre leur second occupait tous les
comptoirs. On discutait la question chaque jour, au Caf Saint-
Roch, jusqu' minuit. Hutin, qui s'acharnait sur son morceau de
boeuf, se contenta de rpondre:

-- Eh bien! il est revenu, Robineau.

Puis, se fchant tout d'un coup:

-- Mais, sacredieu; ils m'ont donn de l'ne!...  la fin, c'est
dgotant, ma parole d'honneur!.

-- Ne vous plaignez donc pas! dit Favier. Moi qui ai fait la
btise de prendre de la raie... Elle est pourrie.

Tous parlaient  la fois, s'indignaient, plaisantaient. Dans un
coin de la table, contre le mur, Deloche mangeait silencieusement.
Il tait afflig d'un apptit excessif, qu'il n'avait jamais
satisfait, et comme il gagnait trop peu pour se payer des
supplments, il se taillait des tranches de pain normes, il
avalait les plates les moins ragotantes, d'un air de
gourmandise. Aussi tous s'amusaient-ils de lui, criant:

-- Favier, passez votre raie  Deloche... Il l'aime comme a.

-- Et votre viande, Hutin: Deloche la demande pour son dessert.

Le pauvre garon haussait les paules, ne rpondait mme pas. Ce
n'tait point sa faute, s'il crevait de faim. D'ailleurs, les
autres avaient beau cracher sur les plats, ils se gavaient tout de
mme.

Mais un lger sifflement les fit taire. On signalait la prsence
de Mouret et de Bourdoncle dans le couloir. Depuis quelque temps,
les plaintes des employs devenaient telles, que la direction
affectait de descendre juger par elle-mme la qualit de la
nourriture. Sur les trente sous qu'elle donnait au chef, par jour
et par tte, celui-ci devait tout payer, provisions, charbon, gaz,
personnel; et elle montrait des tonnements nafs, quand ce
n'tait pas trs bon. Le matin encore, chaque rayon avait dlgu
un vendeur, Mignot et Linard s'taient chargs de parler au nom
de leurs camarades. Aussi, dans le brusque silence, les oreilles
se tendirent, on couta des voix qui sortaient de la salle
voisine, o Mouret et Bourdoncle venaient d'entrer. Celui-ci
dclarait le boeuf excellent; et Mignot, suffoqu par cette
affirmation tranquille, rptait: Mchez-le, pour voir; pendant
que Linard, s'attaquant  la raie, disait avec douceur: Mais
elle pue, monsieur! Alors, Mouret se rpandit en paroles
cordiales: il ferait tout pour le bien-tre de ses employs, il
tait leur pre, il prfrait manger du pain sec que de les savoir
mal nourris.

-- Je vous promets d'tudier la question, finit-il par conclure,
en haussant le ton, de manire  tre entendu d'un bout du couloir
 l'autre.

L'enqute de la direction tait termine, le bruit des fourchettes
recommena. Hutin murmurait:

-- Oui, compte l-dessus, et bois de l'eau!... Ah! ils ne sont pas
chiches de bonnes paroles. Veux-tu des promesses, en voil! Et ils
vous nourrissent de vieilles semelles, et ils vous flanquent  la
porte comme des chiens!

Le vendeur qui l'avait dj questionn, rpta:

-- Vous dites donc que votre Robineau...?

Mais un tapage de grosse vaisselle couvrit sa voix. Les commis
changeaient d'assiettes eux-mmes, les piles diminuaient,  gauche
et  droite. Et, comme un aide de cuisine apportait de grands
plats de fer-blanc, Hutin s'cria:

-- Du riz au gratin, c'est complet!

-- Bon pour deux sous de colle! dit Favier en se servant.

Les uns l'aimaient, les autres trouvaient a trop mastic. Et ceux
qui lisaient, restaient silencieux, enfoncs dans le feuilleton de
leur journal, ne sachant mme pas ce qu'ils mangeaient. Tous
s'pongeaient le front, l'troit caveau s'emplissait d'une vapeur
rousse; tandis que les ombres des passants, continuellement,
couraient en barres noires sur le couvert dband.

-- Passez le pain  Deloche, cria un farceur.

Chacun coupait son morceau, puis replantait le couteau dans la
crote, jusqu'au manche; et le pain circulait toujours.

-- Qui prend mon riz contre son dessert? demanda Hutin.

Quand il eut conclu le march avec un petit jeune homme mince, il
tenta aussi de vendre son vin; mais personne n'en voulut, on le
trouvait excrable.

-- Je vous disais donc que Robineau est de retour, continua-t-il,
au milieu des rires et des conversations qui se croisaient. Oh!
son affaire est grave... Imaginez-vous qu'il dbauche les
vendeuses! Oui, il leur procure des noeuds de cravate!

-- Silence! murmura Favier. Voil qu'on le juge.

Du coin de l'oeil, il montrait Bouthemont, qui marchait dans le
couloir, entre Mouret et Bourdoncle, tous trois absorbs, parlant
 demi-voix, vivement. La salle  manger des chefs de comptoir et
des seconds se trouvait justement en face. Lorsque Bouthemont
avait vu passer Mouret, il s'tait lev de table, ayant fini, et
il contait les ennuis de son rayon, il disait son embarras. Les
deux autres l'coutaient, refusant encore de sacrifier Robineau,
un vendeur de premier ordre, qui datait de Mme Hdouin. Mais,
quand il en vint  l'histoire des noeuds de cravate, Bourdoncle
s'emporta. Est-ce que ce garon tait fou, de s'entremettre pour
donner des travaux supplmentaires aux vendeuses? La maison payait
assez cher le temps de ces demoiselles; si elles travaillaient 
leur compte la nuit, elles travaillaient moins dans le jour au
magasin, c'tait clair; elles les volaient donc, elles risquaient
leur sant qui ne leur appartenait pas. La nuit tait faite pour
dormir, toutes devaient dormir, ou bien on les flanquerait dehors!

-- a chauffe, fit remarquer Hutin.

Chaque fois que les trois hommes, dans leur promenade lente,
passaient devant la salle  manger, les commis les guettaient,
commentaient leurs moindres gestes. Ils en oubliaient le riz au
gratin, o un caissier venait de trouver un bouton de culotte.

-- J'ai entendu le mot cravate, dit Favier. Et vous avez vu le
nez de Bourdoncle qui a blanchi tout d'un coup.

Cependant, Mouret partageait l'indignation de l'intress. Une
vendeuse rduite  travailler la nuit, lui semblait une attaque
contre l'organisation mme du Bonheur. Quelle tait donc la sotte
qui ne savait pas se suffire, avec ses bnfices sur la vente?
Mais, quand Bouthemont eut nomm Denise, il se radoucit, il trouva
des excuses. Ah! oui, cette petite fille: elle n'tait pas encore
trs adroite et elle avait des charges, assurait-on. Bourdoncle
l'interrompit pour dclarer qu'il fallait la renvoyer sur l'heure.
On ne tirerait jamais rien d'un laideron pareil, il l'avait
toujours dit; et il semblait satisfaire une rancune. Alors,
Mouret, pris d'embarras, affecta de rire. Mon Dieu! quel homme
svre! ne pouvait-on pardonner une fois? On ferait venir la
coupable, on la gronderait. En somme, c'tait Robineau qui avait
tous les torts, car il aurait d la dtourner, lui, un ancien
commis au courant des habitudes de la maison.

-- Eh bien! voil le patron qui rit maintenant! reprit Favier
tonn, comme le groupe passait de nouveau devant la porte.

-- Ah sacristi! jura Hutin, s'ils s'obstinent  nous coller leur
Robineau sur les paules, nous allons leur donner de l'agrment!

Bourdoncle regardait Mouret en face. Puis, il eut simplement un
geste ddaigneux, pour dire qu'il comprenait enfin et que c'tait
imbcile. Bouthemont avait repris ses plaintes: les vendeurs
menaaient de partir, et il s'en trouvait d'excellents parmi eux.
Mais ce qui parut toucher ces messieurs davantage, ce fut le bruit
des bons rapports de Robineau avec Gaujean: celui-ci, disait-on,
poussait le premier  s'tablir  son compte dans le quartier, lui
offrait les crdits les plus larges, afin de battre en brche le
Bonheur des Dames. Il y eut un silence. Ah! ce Robineau rvait de
bataille! Mouret tait devenu srieux; il affecta le mpris, il
vita de prendre une dcision, comme si l'affaire n'avait pas eu
d'importance. On verrait, on lui parlerait. Et, tout de suite, il
plaisanta avec Bouthemont, dont le pre, dbarqu l'avant-veille
de sa petite boutique de Montpellier, avait failli touffer de
stupeur et d'indignation, en tombant dans le hall norme o
rgnait son fils. On riait encore du bonhomme, qui, retrouvant son
aplomb de mridional, s'tait mis  tout dnigrer et  prtendre
que les nouveauts allaient finir sur le trottoir.

-- Justement, voici Robineau, murmura le chef de rayon. Je l'avais
envoy au rassortiment, pour viter un conflit regrettable...
Pardonnez-moi si j'insiste, mais les choses en sont  un tat si
aigu, qu'il faut agir.

En effet, Robineau, qui rentrait, passait et saluait ces
messieurs, en se rendant  sa table.

Mouret se contenta de rpter:

-- C'est bon, nous verrons cela.

Ils partirent. Hutin et Favier les attendaient toujours.
Lorsqu'ils ne les virent pas reparatre, ils se soulagrent. Est-
ce que la direction, maintenant, descendrait ainsi  chaque repas
compter leurs bouches? Ce serait gai, si l'on ne pouvait mme
plus tre libre en mangeant! La vrit tait qu'ils venaient de
voir rentrer Robineau, et que la belle humeur du patron les
inquitait sur l'issue de la lutte engage par eux. Ils baissrent
la voix, ils cherchrent des vexations nouvelles.

-- Mais je meurs! continua Hutin tout haut. On a encore plus faim
en sortant de table!

Pourtant, il avait mang deux parts de confiture, la sienne et
celle qu'il avait change contre sa portion de riz. Tout d'un
coup, il cria:

-- Zut! je me fends d'un supplment!... Victor, une troisime
confiture!

Le garon achevait de servir les desserts. Ensuite, il apporta le
caf; et ceux qui en prenaient, lui donnaient tout de suite leurs
trois sous. Quelques vendeurs s'en taient alls, flnant le long
du corridor, cherchant les coins noirs pour fumer une cigarette.
Les autres restaient alanguis, devant la table encombre de
vaisselle grasse. Ils roulaient des boulettes de mie de pain,
revenaient sur les mmes histoires, dans l'odeur de graillon,
qu'ils ne sentaient plus, et dans la chaleur d'tuve, qui leur
rougissait les oreilles. Les murs suaient, une asphyxie lente
tombait de la vote moisie. Adoss contre le mur, Deloche, bourr
de pain, digrait en silence, les yeux levs sur le soupirail; et
sa rcration, tous les jours, aprs le djeuner, tait de
regarder ainsi les pieds des passants qui filaient vite au ras du
trottoir, des pieds coups aux chevilles, gros souliers, bottes
lgantes, fines bottines de femme, un va-et-vient continu de
pieds vivants, sans corps et sans tte. Les jours de pluie,
c'tait trs sale.

-- Comment! dj! cria Hutin.

Une cloche sonnait au bout du couloir, il fallait laisser la place
 la troisime table. Les garons de service arrivaient avec des
seaux d'eau tide et de grosses ponges, pour laver les toiles
cires. Lentement, les salles se vidaient, les vendeurs
remontaient  leurs rayons, en tranant le long des marches. Et,
dans la cuisine, le chef avait repris sa place devant le guichet,
entre ses bassines de raie, de boeuf et de sauce, arm de ses
fourchettes et de ses cuillers, prt  remplir de nouveau les
assiettes, de son mouvement rythmique d'horloge bien rgle.

Comme Hutin et Favier s'attardaient, ils virent descendre Denise.

-- M. Robineau est de retour, mademoiselle, dit le premier, avec
une politesse moqueuse.

-- Il djeune, ajouta l'autre. Mais si a presse trop, vous pouvez
entrer.

Denise descendait toujours sans rpondre, sans tourner la tte.
Pourtant, lorsqu'elle passa devant la salle  manger des chefs de
comptoir et des seconds, elle ne put s'empcher d'y jeter un coup
d'oeil. Robineau tait l, en effet. Elle tcherait de lui parler,
l'aprs-midi; et elle continua de suivre le corridor, pour se
rendre  sa table, qui se trouvait  l'autre bout.

Les femmes mangeaient  part, dans deux salles rserves. Denise
entra dans la premire. C'tait galement une ancienne cave,
transforme en rfectoire; mais on l'avait amnage avec plus de
confort. Sur la table ovale, place au milieu, les quinze couverts
s'espaaient davantage, et le vin tait dans des carafes; un plat
de raie et un plat de boeuf  la sauce piquante tenaient les deux
bouts. Des garons en tablier blanc servaient ces dames, ce qui
vitait  celles-ci le dsagrment de prendre elles mmes leurs
portions au guichet. La direction avait trouv cela plus dcent.

-- Vous avez donc fait le tour? demanda Pauline, assise dj et se
coupant du pain.

-- Oui, rpondit Denise en rougissant, j'accompagnais une cliente.

Elle mentait. Clara poussa le coude d'une vendeuse, sa voisine.
Qu'avait donc la mal peigne, ce jour-l? Elle tait toute
singulire. Coup sur coup, elle recevait des lettres de son amant;
puis, elle courait le magasin comme une perdue, elle prtextait
des commissions  l'atelier, o elle n'allait seulement pas. Pour
sr, il se passait quelque histoire. Alors, Clara, tout en
mangeant sa raie sans dgot, avec une insouciance de fille
nourrie autrefois de lard rance, causa d'un drame affreux, dont le
rcit emplissait les journaux.

-- Vous avez lu, cet homme qui a guillotin sa matresse d'un coup
de rasoir?

-- Dame! fit remarquer une petite lingre, de visage doux et
dlicat, il l'avait trouve avec un autre. C'est bien fait.

Mais Pauline se rcria. Comment! parce qu'on n'aimera plus un
monsieur, il lui sera permis de vous trancher la gorge! Ah! non,
par exemple! Et, s'interrompant, se tournant vers le garon de
service:

-- Pierre, je ne puis pas avaler le boeuf, vous savez... Dites
donc qu'on me fasse un petit supplment, une omelette, hein! et
moelleuse, s'il est possible!

Pour attendre, comme elle avait toujours des gourmandises dans les
poches, elle en sortit des pastilles de chocolat, qu'elle se mit 
croquer avec son pain.

-- Certainement, ce n'est pas drle, un homme pareil, reprit
Clara. Et il y en a des jaloux! L'autre jour encore, c'tait un
ouvrier qui jetait sa femme dans un puits!

Elle ne quittait pas Denise des yeux, elle crut avoir devin, en
la voyant plir. videmment, cette sainte nitouche tremblait
d'tre gifle par son amoureux, qu'elle devait tromper. Ce serait
drle, s'il la relanait jusque dans le magasin, comme elle
semblait le craindre. Mais la conversation tournait, une vendeuse
donnait une recette pour dtacher le velours. On parla ensuite
d'une pice de la Gaiet, o des amours de petites filles
dansaient mieux que des grandes personnes. Pauline, attriste un
instant par la vue de son omelette qui tait trop cuite, reprenait
sa gaiet, en ne la trouvant pas trop mauvaise.

-- Passez-moi donc le vin, dit-elle  Denise. Vous devriez vous
commander une omelette.

-- Oh! le boeuf me suffit, rpondit la jeune fille, qui, pour ne
rien dpenser, s'en tenait  la nourriture de la maison, si
rpugnante qu'elle ft.

Lorsque le garon apporta le riz au gratin, ces demoiselles
protestrent. Elles l'avaient laiss, la semaine d'auparavant, et
elles espraient qu'il ne reparatrait plus. Denise, distraite,
trouble au sujet de Jean par les histoires de Clara, fut la seule
 en manger; et toutes la regardaient, d'un air de dgot. Il y
eut une dbauche de supplments, elles s'emplirent de confiture.
C'tait du reste une lgance, il fallait se nourrir sur son
argent.
-- Vous savez que ces messieurs ont rclam, dit la lingre
dlicate, et que la direction a promis...

On l'interrompit avec des rires, on ne causa plus que de la
direction. Toutes prenaient du caf, sauf Denise, qui ne pouvait
le supporter, disait-elle. Et elles s'attardrent devant leurs
tasses, les lingres en laine, d'une simplicit de petites
bourgeoises, les confectionneuses en soie, la serviette au menton
pour ne pas attraper de taches, pareilles  des dames qui seraient
descendues manger  l'office, avec leurs femmes de chambre. On
avait ouvert le chssis vitr du soupirail, afin de changer l'air
touffant et empest; mais il fallut le refermer tout de suite,
les roues des fiacres semblaient passer sur la table.

-- Chut! souffla Pauline, voici cette vieille bte!

C'tait l'inspecteur Jouve. Il rdait ainsi volontiers, vers la
fin des repas, du ct de ces demoiselles. D'ailleurs, il avait la
surveillance de leurs salles. Les yeux souriants, il entrait,
faisait le tour de la table; quelquefois mme, il causait, voulait
savoir si elles avaient djeun de bon apptit. Mais, comme il les
inquitait et les ennuyait, toutes se htaient de fuir. Bien que
la cloche n'et pas sonn, Clara disparut la premire; d'autres la
suivirent. Il ne resta bientt plus que Denise et Pauline. Celle-
ci, aprs avoir bu son caf, achevait ses pastilles de chocolat.

-- Tiens! dit-elle en se levant, je vais envoyer un garon me
chercher des oranges... Venez-vous?

-- Tout  l'heure, rpondit Denise, qui mordillait une crote,
rsolue  demeurer la dernire, de faon  pouvoir aborder
Robineau, quand elle remonterait.

Cependant, lorsqu'elle fut seule avec Jouve, elle ressentit un
malaise; et, contrarie, elle quitta enfin la table. Mais, en la
voyant se diriger vers la porte, il lui barra le passage:

-- Mademoiselle Baudu...

Debout devant elle, il souriait d'un air paterne. Ses grosses
moustaches grises, ses cheveux taills en brosse, lui donnaient
une grande honntet militaire. Et il poussait en avant sa
poitrine, o s'talait son ruban rouge.

-- Quoi donc, monsieur Jouve? demanda-t-elle rassure.

-- Je vous ai encore aperue, ce matin, causant l-haut, derrire
les tapis. Vous savez que c'est contraire au rglement, et si je
faisais mon rapport... Elle vous aime donc bien, votre amie
Pauline?

Ses moustaches remurent, une flamme incendia son nez norme, un
nez creux et recourb, aux apptits de taureau.

-- Hein? qu'avez-vous, toutes les deux, pour vous aimer comme a?

Denise, sans comprendre, tait reprise de malaise. Il s'approchait
trop, il lui parlait dans la figure.

-- C'est vrai, nous causions, monsieur Jouve, balbutia-t-elle,
mais il n'y a pas grand mal  causer un peu... Vous tes bien bon
pour moi, merci tout de mme.

-- Je ne devrais pas tre bon, dit-il. La justice, je ne connais
que a... Seulement, quand on est si gentille...

Et il s'approchait encore. Alors, elle eut tout  fait peur. Les
paroles de Pauline lui revenaient  la mmoire, elle se rappelait
les histoires qui couraient, des vendeuses terrorises par le pre
Jouve, achetant sa bienveillance. Au magasin, d'ailleurs, il se
contentait de petites privauts, claquait doucement de ses doigts
enfls les joues des demoiselles complaisantes, leur prenait les
mains, puis les gardait, comme s'il les avait oublies dans les
siennes. Cela restait paternel, et il ne lchait le taureau que
dehors, lorsqu'on voulait bien accepter des tartines de beurre,
chez lui, rue des Moineaux.

-- Laissez-moi, murmura la jeune fille en reculant.

-- Voyons, disait-il, vous n'allez pas faire la sauvage avec un
ami qui vous mnage toujours. Soyez aimable, venez ce soir tremper
une tartine dans une tasse de th. C'est de bon coeur.

Elle se dbattait, maintenant.

-- Non! non!

La salle  manger demeurait vide, le garon n'avait point reparu.
Jouve, l'oreille tendue au bruit des pas, jeta vivement un regard
autour de lui; et, trs excit, sortant de sa tenue, dpassant ses
familiarits de pre, il voulut la baiser sur le cou.

-- Petite mchante, petite bte... Quand on a des cheveux comme
a, est-ce qu'on est si bte? Venez donc ce soir, c'est pour rire.

Mais elle s'affolait, dans une rvolte terrifie,  l'approche de
ce visage brlant, dont elle sentait le souffle. Tout d'un coup,
elle le poussa, d'un effort si rude, qu'il chancela et faillit
tomber sur la table. Une chaise heureusement le reut; tandis que
le choc faisait rouler une carafe de vin, qui claboussa la
cravate blanche et trempa le ruban rouge. Et il restait l, sans
s'essuyer, trangl de colre, devant une brutalit pareille.
Comment! lorsqu'il ne s'attendait  rien, lorsqu'il n'y mettait
pas ses forces et qu'il cdait simplement  sa bont!

-- Ah! mademoiselle, vous vous en repentirez, parole d'honneur!

Denise s'tait enfuie. Justement, la cloche sonnait; et, trouble,
encore frmissante, elle oublia Robineau, elle remonta au
comptoir. Puis, elle n'osa plus redescendre. Comme le soleil,
l'aprs-midi, chauffait la faade de la place Gaillon, on
touffait dans les salons de l'entresol, malgr les stores.
Quelques clientes vinrent, mirent ces demoiselles en nage, sans
rien acheter. Tout le rayon billait, sous les grands yeux
somnolents de Mme Aurlie. Enfin, vers trois heures, Denise,
voyant la premire s'assoupir, fila doucement, reprit sa course 
travers le magasin, de son air affair. Pour dpister les curieux,
qui pouvaient la suivre du regard, elle ne descendit pas
directement  la soie; d'abord, elle parut avoir affaire aux
dentelles, elle aborda Deloche, lui demanda un renseignement;
ensuite, au rez-de-chausse, elle traversa la rouennerie, et elle
entrait aux cravates, lorsqu'un sursaut de surprise l'arrta net.
Jean tait devant elle.

-- Comment! c'est toi? murmura-t-elle toute ple.

Il avait gard sa blouse de travail, et il tait nu-tte, avec ses
cheveux blonds en dsordre, dont les frisures coulaient sur sa
peau de fille. Debout devant un casier de minces cravates noires,
il semblait rflchir profondment.

-- Que fais-tu l? reprit-elle.

-- Dame! rpondit-il, je t'attendais... Tu me dfends de venir.
Alors, je suis bien entr, mais je n'ai rien dit  personne. Oh!
tu peux tre tranquille. Ne fais pas semblant de me connatre, si
tu veux.

Des vendeurs les regardaient dj, l'air tonn. Jean baissa la
voix.

-- Tu sais, elle a voulu m'accompagner. Oui, elle est sur la
place, devant la fontaine... Donne vite les quinze francs, ou nous
sommes fichus, aussi vrai que le soleil nous claire!

Alors, Denise fut saisie d'un grand trouble. On ricanait, on
coutait cette aventure. Et, comme un escalier du sous-sol
s'ouvrait derrire le rayon des cravates, elle y poussa son frre,
elle le fit descendre vivement. En bas, il continua son histoire,
embarrass, cherchant les faits, craignant de n'tre point cru.

-- L'argent n'est pas pour elle. Elle est trop distingue... Et
son mari, ah! bien, il se fiche joliment de quinze francs! Pour un
million, il n'autoriserait pas sa femme. Un fabricant de colle, te
l'ai-je dit? des gens extrmement bien... Non, c'est pour une
crapule, un ami  elle qui nous a vus; et, tu comprends, si je ne
lui donne pas les quinze francs, ce soir...

-- Tais-toi, murmura Denise. Tout  l'heure... Marche donc!

Ils taient descendus dans le service du dpart. La morte saison
endormait la vaste cave, sous le jour blafard des soupiraux. Il y
faisait froid, un silence tombait de la vote. Mais pourtant un
garon prenait, dans un des compartiments, les quelques paquets
destins au quartier de la Madeleine; et, sur la grande table de
triage, Campion, le chef de service, tait assis, les jambes
ballantes, les yeux ouverts.

Jean recommenait:

-- Le mari qui a un grand couteau...

-- Va donc! rpta Denise, en le poussant toujours.

Ils suivirent un des corridors troits, o le gaz brlait
continuellement.  droite et  gauche, au fond des caveaux
obscurs, les marchandises des rserves entassaient des ombres
derrire les palissades. Enfin, elle s'arrta contre une de ces
claies de bois. Personne ne viendrait sans doute; mais c'tait
dfendu, et elle avait un frisson.

-- Si cette crapule parle, reprit Jean, le mari qui a un grand
couteau...

-- O veux-tu que je trouve quinze francs? s'cria Denise
dsespre. Tu ne peux donc pas tre raisonnable? Il t'arrive sans
cesse des choses si drles!

Il se frappa la poitrine. Au milieu de ses inventions romanesques,
lui-mme ne savait plus l'exacte vrit. Il dramatisait simplement
ses besoins d'argent, il y avait toujours au fond quelque
ncessit immdiate.

-- Sur ce que j'ai de plus sacr, cette fois c'est bien vrai... Je
la tenais comme a, et elle m'embrassait...

Elle le fit taire de nouveau, elle se fcha, torture, pousse 
bout.

-- Je ne veux pas savoir. Garde pour toi ta mauvaise conduite.
C'est trop vilain, entends-tu!... Et tu me tourmentes chaque
semaine, je me tue  t'entretenir de pices de cent sous. Oui, je
passe les nuits... Sans compter que tu enlves le pain de la
bouche de ton frre.

Jean restait bant, la face ple. Comment! c'tait vilain? et il
ne comprenait pas, il avait depuis l'enfance trait sa soeur en
camarade, il lui semblait bien naturel de vider son coeur. Mais ce
qui l'tranglait surtout, c'tait d'apprendre qu'elle passait les
nuits. L'ide qu'il la tuait et qu'il mangeait la part de Pp, le
bouleversa tellement, qu'il se mit  pleurer.

-- Tu as raison, je suis un chenapan, cria-t-il. Mais ce n'est pas
vilain, va! au contraire, et voil pourquoi on recommence...
Celle-l, vois-tu, a dj vingt ans. Elle croyait rire, parce que
j'en ai  peine dix-sept... Mon Dieu! que je suis donc furieux
contre moi! Je me flanquerais des gifles!

Il lui avait pris les mains, il les baisait, les mouillait de
larmes.

-- Donne-moi les quinze francs, ce sera la dernire fois, je te le
jure... Ou bien, non! ne me donne rien, j'aime mieux mourir. Si le
mari m'assassine, tu seras bien dbarrasse.

Et, comme elle aussi pleurait, il eut un remords.

-- Je dis a, je n'en sais rien. Peut-tre qu'il ne veut tuer
personne. Nous nous arrangerons, je te le promets, petite soeur.
Allons, adieu, je pars.

Mais un bruit de pas, au bout du corridor, les inquita. Elle le
ramena contre la rserve, dans un coin d'ombre. Pendant un
instant, ils n'entendirent plus que le sifflement d'un bec de gaz,
prs d'eux. Puis, les pas se rapprochrent; et, en allongeant la
tte, elle reconnut l'inspecteur Jouve, qui venait de s'engager
dans le corridor, de son air raide. Passait-il par hasard?
quelqu'autre surveillant, de planton  la porte, l'avait-il
averti? Elle fut prise d'une telle crainte, qu'elle perdit la
tte; et elle poussa Jean hors du trou de tnbres o ils se
cachaient, le chassa devant elle, balbutia:

-- Va-t'en! va-t'en!

Tous deux galopaient, en entendant derrire leurs talons le
souffle du pre Jouve, qui s'tait mis galement  courir. Ils
traversrent de nouveau le service du dpart, ils arrivrent au
pied de l'escalier dont la cage vitre dbouchait sur la rue de la
Michodire.

-- Va-t'en! rptait Denise, va-t'en!... Si je peux, je t'enverrai
les quinze francs tout de mme.

Jean, tourdi, se sauva. Hors d'haleine, l'inspecteur, qui
arrivait, distingua seulement un coin de la blouse blanche et les
boucles des cheveux blonds, envols dans le vent du trottoir. Un
instant, il souffla, pour retrouver la correction de sa tenue. Il
avait une cravate blanche toute neuve, prise au rayon de la
lingerie, et dont le noeud, trs large, luisait comme une neige.

-- Eh bien! c'est propre, mademoiselle, dit-il, les lvres
tremblantes. Oui, c'est propre, c'est trs propre... si vous
esprez que je vais tolrer, dans le sous-sol, des choses si
propres.

Et il la poursuivait de ce mot, tandis qu'elle remontait au
magasin, la gorge serre d'motion, sans trouver une parole de
dfense. Maintenant, elle tait dsole d'avoir couru. Pourquoi ne
pas s'expliquer, montrer son frre? On allait encore s'imaginer
des vilenies; et elle aurait beau jurer, on ne la croirait pas.
Une fois de plus, elle oublia Robineau, elle rentra directement au
comptoir.

Sans attendre, Jouve se rendit  la direction, pour faire son
rapport. Mais le garon de service lui dit que le directeur tait
avec M. Bourdoncle et M. Robineau: tous trois causaient depuis un
quart d'heure. La porte, d'ailleurs, restait entrouverte; on
entendait Mouret demander gaiement au commis s'il venait de passer
de bonnes vacances; il n'tait nullement question d'un renvoi, la
conversation au contraire tomba sur certaines mesures  prendre
dans le rayon.

-- Vous dsirez quelque chose, monsieur Jouve? cria Mouret. Entrez
donc.

Mais un instinct avertit l'inspecteur. Bourdoncle tant sorti,
Jouve prfra tout lui conter. Lentement, ils suivirent la galerie
des chles, marchant cte  cte, l'un pench et parlant trs bas,
l'autre coutant, sans qu'un trait de son visage svre laisst
voir ses impressions.

-- C'est bien, finit par dire ce dernier.

Et, comme ils taient arrivs devant les confections, il entra.
Justement, Mme Aurlie se fchait contre Denise. D'o venait-elle
encore? cette fois, elle ne dirait peut-tre pas qu'elle tait
monte  l'atelier. Vraiment, ces disparitions continuelles ne
pouvaient se tolrer davantage.

-- Madame Aurlie! appela Bourdoncle.

Il se dcidait  un coup de force, il ne voulait pas consulter
Mouret, de peur d'une faiblesse. La premire s'avana, et de
nouveau l'histoire fut conte  voix basse. Tout le rayon
attendait, flairant une catastrophe. Enfin, Mme Aurlie se tourna,
l'air solennel.

-- Mademoiselle Baudu...

Et son masque empt d'empereur avait l'immobilit inexorable de
la toute-puissance.

-- Passez  la caisse!

La terrible phrase sonna trs haut, dans le rayon alors vide de
clientes. Denise tait demeure droite et blanche sans un souffle.
Puis, elle eut des mots entrecoups.

-- Moi! moi!... Pourquoi donc? qu'ai-je fait?

Bourdoncle rpondit durement qu'elle le savait, qu'elle ferait
mieux de ne pas provoquer une explication; et il parla des
cravates, et il dit que ce serait joli, si toutes ces demoiselles
voyaient des hommes dans le sous-sol.

-- Mais c'est mon frre! cria-t-elle avec la colre douloureuse
d'une vierge violente.

Marguerite et Clara se mirent  rire, tandis que Mme Frdric, si
discrte d'habitude, hochait galement la tte d'un air incrdule.
Toujours son frre! c'tait bte  la fin! Alors, Denise les
regarda tous: Bourdoncle, qui ds la premire heure ne voulait pas
d'elle; Jouve, rest l pour tmoigner, et dont elle n'attendait
aucune justice; puis, ces filles qu'elle n'avait pu toucher par
neuf mois de courage souriant, ces filles heureuses enfin de la
pousser dehors.  quoi bon se dbattre? pourquoi vouloir
s'imposer, quand personne ne l'aimait? Et elle s'en alla sans
ajouter une parole, elle ne jeta mme pas un dernier regard, dans
ce salon o elle avait lutt si longtemps.

Mais, ds qu'elle fut seule, devant la rampe du hall, une
souffrance plus vive serra son coeur. Personne ne l'aimait, et la
pense brusque de Mouret venait de lui ter toute sa rsignation.
Non! elle ne pouvait accepter un pareil renvoi. Peut-tre
croirait-il cette vilaine histoire, ce rendez-vous avec un homme,
au fond des caves. Une honte la torturait  cette ide, une
angoisse dont elle n'avait jamais encore senti l'treinte. Elle
voulait l'aller trouver, elle lui expliquerait les choses, pour le
renseigner simplement; car il lui tait gal de partir, lorsqu'il
saurait la vrit. Et son ancienne peur, le frisson qui la glaait
devant lui, clatait soudain en un besoin ardent de le voir, de ne
point quitter la maison, sans lui jurer qu'elle n'avait pas
appartenu  un autre.

Il tait prs de cinq heures, le magasin reprenait un peu de vie,
dans l'air rafrachi du soir. Vivement, elle se dirigea vers la
direction. Mais, lorsqu'elle fut devant la porte du cabinet, une
tristesse dsespre l'envahit de nouveau. Sa langue
s'embarrassait, l'crasement de l'existence retombait sur ses
paules. Il ne la croirait pas, il rirait comme les autres; et
cette crainte la fit dfaillir. C'tait fini, elle serait mieux
seule, disparue, morte. Alors, sans mme prvenir Deloche et
Pauline, elle passa tout de suite  la caisse.

-- Mademoiselle, dit l'employ, vous avez vingt-deux jours, a
fait dix-huit francs soixante-dix auxquels il faut ajouter sept
francs de tant pour cent et de guelte. C'est bien votre compte,
n'est-ce pas?

-- Oui, monsieur... Merci.

Et Denise s'en allait avec son argent, lorsqu'elle rencontra enfin
Robineau. Il avait appris dj le renvoi, il lui promit de
retrouver l'entrepreneuse de cravates. Tout bas, il la consolait,
il s'emportait: quelle existence! se voir  la continuelle merci
d'un caprice! tre jet dehors d'une heure  l'autre, sans pouvoir
mme exiger les appointements du mois entier! Denise monta
prvenir Mme Cabin, qu'elle tcherait de faire prendre sa malle
dans la soire. Cinq heures sonnaient, lorsqu'elle se trouva sur
le trottoir de la place Gaillon, tourdie, au milieu des fiacres
et de la foule.

Le soir mme, comme Robineau rentrait chez lui, il reut une
lettre de la direction, l'avertissant en quatre lignes que, pour
des raisons d'ordre intrieur, elle se voyait force de renoncer 
ses services. Il tait depuis sept ans dans la maison; l'aprs-
midi encore, il avait caus avec ces messieurs; ce fut un coup de
massue. Hutin et Favier chantaient victoire  la soie, aussi
bruyamment que Marguerite et Clara triomphaient aux confections.
Bon dbarras! les coups de balai font de la place! Seuls, quand
ils se rencontraient,  travers la cohue des rayons, Deloche et
Pauline changeaient des mots navrs, regrettant Denise, si douce,
si honnte.

-- Ah! disait le jeune homme, si elle russissait jamais autre
part, je voudrais qu'elle rentrt ici, pour leur mettre le pied
sur la gorge,  toutes ces pas grand-chose!

Et ce fut Bourdoncle qui, dans cette affaire, supporta le choc
violent de Mouret. Lorsque ce dernier apprit le renvoi de Denise,
il entra dans une grande irritation. D'habitude, il s'occupait
fort peu du personnel; mais il affecta cette fois de voir l un
empitement de pouvoir, une tentative d'chapper  son autorit.
Est-ce qu'il n'tait plus le matre, par hasard, pour qu'on se
permt de donner des ordres? Tout devait lui passer sous les yeux.
absolument tout; et il briserait comme une paille quiconque
rsisterait. Puis, quand il eut fait une enqute personnelle, dans
un tourment nerveux qu'il ne pouvait cacher, il se fcha de
nouveau. Elle ne mentait pas, cette pauvre fille: c'tait bien son
frre, Campion l'avait parfaitement reconnu. Alors, pourquoi la
renvoyer? Il parla mme de la reprendre.

Cependant, Bourdoncle, fort de sa rsistance passive, pliait
l'chine sous la bourrasque. Il tudiait Mouret. Enfin, un jour o
il le vit plus calme, il osa dire, d'une voix particulire:

-- Il vaut mieux pour tout le monde qu'elle soit partie.

Mouret resta gn, le sang au visage.

-- Ma foi, rpondit-il en riant, vous avez peut-tre raison...
Descendons voir la vente. a remonte, on a fait prs de cent mille
francs, hier.

VII


Un instant, Denise tait reste tourdie sur le pav, dans le
soleil encore brlant de cinq heures. Juillet chauffait les
ruisseaux, Paris avait sa lumire crayeuse d't, aux aveuglantes
rverbrations. Et la catastrophe venait d'tre si brusque, on
l'avait pousse dehors si rudement, qu'elle retournait au fond de
sa poche ses vingt-cinq francs soixante-dix, d'une main machinale,
en se demandant o aller et que faire.

Toute une file de fiacres l'empchait de quitter le trottoir du
Bonheur des Dames. Quand elle put se hasarder entre les roues,
elle traversa la place Gaillon, comme si elle avait voulu gagner
la rue Louis-le-Grand; puis, elle se ravisa, descendit vers la rue
Saint-Roch. Mais elle n'avait toujours aucun projet, car elle
s'arrta  l'angle de la rue Neuve-des-Petits-Champs, qu'elle
finit par suivre, aprs avoir regard autour d'elle d'un air
indcis. Le passage Choiseul s'tant prsent, elle y entra, se
trouva rue Monsigny sans savoir comment, retomba dans la rue
Neuve-Saint-Augustin. Un grand bourdonnement emplissait sa tte,
l'ide de sa malle lui revint,  la vue d'un commissionnaire; mais
chez qui la faire porter, et pourquoi toute cette peine,
lorsqu'une heure plus tt elle avait encore un lit o coucher le
soir?

Alors, les yeux levs sur les maisons, elle se mit  examiner les
fentres. Des criteaux dfilaient. Elle les voyait confusment,
sans cesse reprise par le branle intrieur qui l'agitait tout
entire. tait-ce possible? seule d'une minute  l'autre, perdue
dans cette grande ville inconnue, sans appui, sans ressources! Il
fallait manger et dormir cependant. Les rues se succdaient, la
rue des Moulins, la rue Sainte-Anne. Elle battait le quartier,
tournant sur elle-mme, ramene toujours au seul carrefour qu'elle
connaissait bien. Brusquement, elle demeura stupfaite, elle tait
de nouveau devant le Bonheur des Dames; et, pour chapper  cette
obsession, elle se jeta dans la rue de la Michodire.

Heureusement, Baudu n'tait pas sur sa porte, le Vieil Elbeuf
semblait mort, derrire ses vitrines noires. Jamais elle n'aurait
os se prsenter chez son oncle, car il affectait de ne plus la
reconnatre, et elle ne voulait point tomber  sa charge, dans le
malheur qu'il avait prdit. Mais de l'autre ct de la rue, un
criteau jaune l'arrta: _Chambre garnie  louer_. C'tait le
premier qui ne lui faisait pas peur, tellement la maison
paraissait pauvre. Puis, elle la reconnut, avec ses deux tages
bas, sa faade couleur de rouille, trangle entre le Bonheur des
Dames et l'ancien htel Duvillard. Au seuil de la boutique de
parapluies, le vieux Bourras, chevelu et barbu comme un prophte,
des bsicles sur le nez, tudiait l'ivoire d'une pomme de canne.
Locataire de toute la maison, il sous-louait en garni les deux
tages, pour diminuer son loyer.

-- Vous avez une chambre, monsieur? demanda Denise, obissant 
une pousse instinctive.

Il leva ses gros yeux embroussaills, resta surpris de la voir.
Toutes ces demoiselles lui taient connues. Et il rpondit, aprs
avoir regard sa petite robe propre, sa tournure honnte:

-- a ne fait pas pour vous.

-- Combien donc? rpondit Denise.

-- Quinze francs par mois.

Alors, elle voulut visiter. Dans l'troite boutique, comme il la
dvisageait toujours de son air tonn, elle dit son dpart du
magasin et son dsir de ne pas gner son oncle. Le vieillard finit
par aller chercher une clef sur une planche de l'arrire-boutique,
une pice obscure, o il faisait sa cuisine et o il couchait; au-
del, derrire un vitrage poussireux, on apercevait le jour
verdtre d'une cour intrieure, large de deux mtres  peine.

-- Je passe devant, pour que vous ne tombiez pas, dit Bourras dans
l'alle humide qui longeait la boutique.

Il buta contre une marche, il monta, en multipliant les
avertissements. Attention! la rampe tait contre la muraille, il y
avait un trou au tournant, parfois les locataires laissaient leurs
botes  ordures. Denise, dans une obscurit complte, ne
distinguait rien, sentait seulement la fracheur des vieux pltres
mouills. Au premier tage pourtant, un carreau donnant sur la
cour lui permit de voir vaguement, comme au fond d'une eau
dormante, l'escalier djet, les murailles noires de crasse, les
portes craques et dpeintes.

-- Si encore l'une de ces deux chambres tait libre! reprit
Bourras. Vous y seriez bien... Mais elles sont toujours occupes
par des dames.

Au deuxime tage, le jour grandissait, clairant d'une pleur
crue la dtresse du logis. Un garon boulanger occupait la
premire chambre; et c'tait l'autre, celle du fond, qui se
trouvait vacante. Quand Bourras l'eut ouverte, il dut rester sur
le palier, pour que Denise pt la visiter  l'aise. Le lit, dans
l'angle de la porte, laissait tout juste le passage d'une
personne. Au bout, il y avait une petite commode de noyer, une
table de sapin noirci et deux chaises. Les locataires qui
faisaient un peu de cuisine s'agenouillaient devant la chemine,
o se trouvait un fourneau de terre.

-- Mon Dieu! disait le vieillard, ce n'est pas riche, mais la
fentre est gaie, on voit le monde dans la rue.

Et, comme Denise regardait avec surprise l'angle du plafond, au-
dessus du lit, o une dame de passage avait crit son nom:
Ernestine, en promenant la flamme d'une chandelle, il ajouta d'un
air bonhomme:

-- Si l'on rparait, on ne joindrait jamais les deux bouts...
Enfin, voil tout ce que j'ai.

-- Je serai trs bien, dclara la jeune fille.

Elle paya un mois d'avance, demanda le linge, une paire de draps
et deux serviettes, et fit son lit sans attendre, heureuse,
soulage de savoir o coucher le soir. Une heure plus tard, elle
avait envoy un commissionnaire chercher sa malle, elle tait
installe.

Ce furent d'abord deux mois de terrible gne. Ne pouvant plus
payer la pension de Pp, elle l'avait repris et le couchait sur
une vieille bergre prte par Bourras. Il lui fallait strictement
trente sous chaque jour, le loyer compris, en consentant  vivre
elle-mme de pain sec, pour donner un peu de viande  l'enfant. La
premire quinzaine encore, les choses marchrent: elle tait
entre avec dix francs en mnage, puis elle eut la chance de
retrouver l'entrepreneuse de cravates, qui lui paya ses dix-huit
francs trente. Mais, ensuite, son dnuement devint complet. Elle
eut beau se prsenter dans les magasins,  la place Clichy, au Bon
March, au Louvre: la morte-saison arrtait partout les affaires,
on la renvoyait  l'automne, plus de cinq mille employs de
commerce, congdis comme elle, battaient le pav, sans place.
Alors, elle tcha de se procurer de petits travaux; seulement dans
son ignorance de Paris, elle ne savait o frapper, acceptait des
besognes ingrates, ne touchait mme pas toujours son argent.
Certains soirs, elle faisait dner Pp tout seul, d'une soupe, en
lui disant qu'elle avait mang dehors; et elle se mettait au lit,
la tte bourdonnante, nourrie par la fivre qui lui brlait les
mains. Lorsque Jean tombait au milieu de cette pauvret, il se
traitait de sclrat, avec une telle violence de dsespoir,
qu'elle tait oblige de mentir; souvent, elle trouvait encore le
moyen de lui glisser une pice de quarante sous, pour lui prouver
qu'elle avait des conomies. Jamais elle ne pleurait devant ses
enfants. Les dimanches o elle pouvait faire cuire un morceau de
veau dans la chemine,  genoux sur le carreau, l'troite pice
retentissait d'une gaiet de gamins, insoucieux de l'existence.
Puis, Jean retourn chez son patron, Pp endormi, elle passait
une nuit affreuse, dans l'angoisse du lendemain.

D'autres craintes la tenaient veille. Les deux dames du premier
recevaient des visites trs tard; et parfois un homme se trompait,
montait donner des coups de poing dans sa porte. Bourras lui ayant
dit tranquillement de ne pas rpondre, elle s'enfonait la tte
sous l'oreiller, pour chapper aux jurons. Puis, son voisin, le
boulanger, avait voulu rire; celui-l ne rentrait que le matin, la
guettait, quand elle allait chercher son eau; il faisait mme des
trous dans la cloison, la regardait se dbarbouiller, ce qui la
forait  pendre ses vtements le long du mur. Mais elle souffrait
davantage encore des importunits de la rue, de la continuelle
obsession des passants. Elle ne pouvait descendre acheter une
bougie, sur ces trottoirs boueux o rdait la dbauche des vieux
quartiers, sans entendre derrire elle un souffle ardent, des
paroles crues de convoitise; et les hommes la poursuivaient
jusqu'au fond de l'alle noire, encourag par l'aspect sordide de
la maison. Pourquoi donc n'avait-elle pas un amant? cela tonnait,
semblait ridicule. Il faudrait bien qu'elle succombt un jour.
Elle-mme n'aurait pu expliquer comment elle rsistait, sous la
menace de la faim, et dans le trouble des dsirs dont on chauffait
l'air autour d'elle.

Un soir, Denise n'avait pas mme de pain pour la soupe de Pp,
lorsqu'un monsieur dcor s'tait mis  la suivre. Devant l'alle,
il devint brutal, et ce fut dans une rvolte de dgot qu'elle lui
jeta la porte au visage. Puis, en haut, elle s'assit, les mains
tremblantes. Le petit dormait. Que rpondrait-elle s'il
s'veillait et s'il demandait  manger? Cependant, elle n'aurait
eu qu' consentir. Sa misre finissait, elle avait de l'argent,
des robes, une belle chambre. C'tait facile, on disait que toutes
en arrivaient l, puisqu'une femme,  Paris, ne pouvait vivre de
son travail. Mais un soulvement de son tre protestait, sans
indignation contre les autres, rpugnant simplement aux choses
salissantes et draisonnables. Elle se faisait de la vie une ide
de logique, de sagesse et de courage.

Bien des fois, Denise s'interrogea de la sorte. Une ancienne
romance chantait dans sa mmoire, la fiance du matelot que son
amour gardait des prils de l'attente.  Valognes, elle fredonnait
le refrain sentimental, en regardant la rue dserte. Avait-elle
donc, elle aussi, une tendresse au coeur pour tre si brave? Elle
songeait encore  Hutin, pleine de malaise. Chaque jour, elle le
voyait passer sous sa fentre. Maintenant qu'il tait second, il
marchait seul, au milieu du respect des simples vendeurs. Jamais
il ne levait la tte, elle croyait souffrir de la vanit de ce
garon, le suivait des yeux, sans craindre d'tre surprise. Et,
ds qu'elle apercevait Mouret, qui passait galement tous les
soirs, un tremblement l'agitait, elle se cachait vite, la gorge
battante. Il n'avait pas besoin d'apprendre o elle logeait; puis,
elle tait honteuse de la maison, elle souffrait de ce qu'il
pouvait penser d'elle, bien qu'ils ne dussent jamais plus se
rencontrer.

D'ailleurs, Denise vivait toujours dans le branle du Bonheur des
Dames. Un simple mur sparait sa chambre de son ancien rayon; et,
ds le matin, elle recommenait ses journes, elle sentait monter
la foule, avec le ronflement plus large de la vente. Les moindres
bruits branlaient la vieille masure colle au flanc du colosse:
elle battait dans ce pouls norme. En outre, Denise ne pouvait
viter certaines rencontres. Deux fois, elle s'tait trouve en
face de Pauline, qui lui avait offert ses services, dsole de la
savoir malheureuse; mme il lui avait fallu mentir, pour viter de
recevoir son amie ou d'aller lui rendre visite, un dimanche, chez
Baug. Mais elle se dfendait plus difficilement contre
l'affection dsespre de Deloche; il la guettait, n'ignorait
aucun de ses soucis, l'attendait sous les portes; un soir, il
avait voulu lui prter trente francs, les conomies d'un frre,
disait-il, trs rouge. Et ces rencontres la ramenaient au
continuel regret du magasin, l'occupaient de la vie intrieure
qu'on y menait, comme si elle ne l'avait pas quitt.

Personne ne montait chez Denise. Un aprs-midi, elle fut surprise
d'entendre frapper. C'tait Colomban. Elle le reut debout. Lui,
trs gn, balbutia d'abord, demanda de ses nouvelles, parla du
Vieil Elbeuf. Peut-tre l'oncle Baudu l'envoyait-il, regrettant sa
rigueur; car il continuait  ne pas mme saluer sa nice, bien
qu'il ne pt ignorer la misre o elle se trouvait. Mais, quand
elle questionna nettement le commis, celui-ci parut plus
embarrass encore: non, non, ce n'tait pas le patron qui
l'envoyait; et il finit par nommer Clara, il voulait simplement
causer de Clara. Peu  peu, il s'enhardissait, demandait des
conseils, dans l'ide que Denise pouvait lui tre utile auprs de
son ancienne camarade. Vainement, elle le dsespra, en lui
reprochant de faire souffrir Genevive pour une fille sans coeur.
Il remonta un autre jour, il prit l'habitude de la venir voir.
Cela suffisait  son amour timide, sans cesse il recommenait la
mme conversation, malgr lui, tremblant de la joie d'tre avec
une femme qui avait approch Clara. Et Denise, alors, vcut
davantage au Bonheur des Dames.

Ce fut vers les derniers jours de septembre que la jeune fille
connut la misre noire. Pp tait tomb malade, un gros rhume
inquitant. Il aurait fallu le nourrir de bouillon, et elle
n'avait mme pas de pain. Un soir que, vaincue, elle sanglotait,
dans une de ces dbcles sombres qui jettent les filles au
ruisseau ou  la Seine, le vieux Bourras frappa doucement. Il
apportait un pain et une bote  lait pleine de bouillon.

-- Tenez! voil pour le petit, dit-il de son air brusque. Ne
pleurez pas si fort, a drange mes locataires.

Et, comme elle le remerciait, dans une nouvelle crise de larmes:

-- Taisez-vous donc! ... Demain, venez me parlez. J'ai du travail
pour vous.

Bourras, depuis le coup terrible que le Bonheur des Dames lui
avait port en crant un rayon de parapluies et d'ombrelles,
n'employait plus d'ouvrires. Il faisait tout lui-mme, pour
diminuer ses frais: les nettoyages, les reprises, la couture. Sa
clientle, du reste, diminuait au point qu'il manquait de travail
parfois. Aussi dut-il inventer de la besogne, le lendemain,
lorsqu'il installa Denise dans un coin de sa boutique. Il ne
pouvait pas laisser mourir le monde chez lui.

-- Vous aurez quarante sous par jour, dit-il. Quand vous trouverez
mieux, vous me lcherez.

Elle avait peur de lui, elle dpcha son travail si vite, qu'il
fut embarrass pour lui en donner d'autre, C'taient des ls de
soie  coudre, des dentelles  rparer. Les premiers jours, elle
n'osait lever la tte, gne de le sentir autour d'elle, avec sa
crinire de vieux lion, son nez crochu et ses yeux perants, sous
les touffes raides de ses sourcils. Il avait la voix dure, les
gestes fous, et les mres du quartier terrifiaient leurs marmots
en menaant de l'envoyer chercher, comme on envoie chercher les
gendarmes. Cependant, les gamins ne passaient jamais devant sa
porte, sans lui crier quelque vilenie, qu'il ne semblait mme pas
entendre. Toute sa colre de maniaque s'exhalait contre les
misrables qui dshonoraient son mtier, en vendant du bon march,
de la camelote, des articles dont les chiens, disait-il,
n'auraient pas voulu se servir.

Denise tremblait, quand il lui criait furieusement:

-- L'art est fichu, entendez-vous!... Il n'y a plus un manche
propre. On fait des btons, mais des manches, c'est fini!...
Trouvez-moi un manche, et je vous donne vingt francs!

C'tait son orgueil d'artiste, pas un ouvrier  Paris n'tait
capable d'tablir un manche pareil aux siens, lger et solide. Il
en sculptait surtout la pomme avec une fantaisie charmante,
renouvelant toujours les sujets, des fleurs, des fruits, des
animaux, des ttes, traits d'une faon vivante et libre. Un canif
lui suffisait, on le voyait les journes entires, le nez chauss
de bsicles, fouillant le buis ou l'bne.

-- Un tas d'ignorants, disait-il, qui se contentent de coller de
la soie sur des baleines! Ils achtent leurs manches  la grosse,
des manches tout fabriqus... Et a vend ce que a veut! Entendez-
vous, l'art est fichu!

Denise, enfin, se rassura. Il avait voulu que Pp descendt jouer
dans la boutique, car il adorait les enfants. Quand le petit
marchait  quatre pattes, on ne pouvait plus remuer, elle au fond
de son coin faisant des raccommodages, lui, devant la vitrine,
creusant le bois,  l'aide de son canif. Maintenant, chaque
journe ramenait les mmes besognes et la mme conversation. En
travaillant, il retombait toujours sur le Bonheur des Dames, il
expliquait sans se lasser o en tait son terrible duel. Depuis
1845, il occupait la maison, pour laquelle il avait un bail de
trente annes, moyennant un loyer de dix huit cents francs; et,
comme il rattrapait un millier de francs avec ses quatre chambres
garnies, il payait huit cents francs la boutique. C'tait peu, il
n'avait pas de frais, il pouvait tenir longtemps encore. 
l'entendre, sa victoire ne faisait pas un doute, il mangerait le
monstre.

Brusquement, il s'interrompait.

-- Est-ce qu'ils en ont, des ttes de chien comme a?

Et il clignait les yeux derrire ses lunettes, pour juger la tte
de dogue qu'il sculptait, la lvre retrousse, les crocs dehors,
dans un grognement plein de vie. Pp, en extase devant le chien,
se soulevait, appuyait ses deux petits bras sur les genoux du
vieux.

-- Pourvu que je joigne les deux bouts, je me moque du reste,
reprenait celui-ci, en attaquant dlicatement la langue de la
pointe de son canif. Les coquins ont tu mes bnfices; mais, si
je ne gagne plus, je ne perds pas encore, ou peu de chose du
moins. Et, voyez-vous, je suis dcid  y laisser ma peau, plutt
que de cder.

Il brandissait son outil, ses cheveux blancs s'envolaient sous un
vent de colre.

-- Cependant, risquait doucement Denise, sans lever les yeux, si
l'on vous offrait une somme raisonnable, il serait plus sage
d'accepter.

Alors, son obstination froce clatait.

-- Jamais!... La tte sous le couteau, je dirai non, tonnerre de
Dieu!... J'ai encore dix ans de bail, ils n'auront pas la maison
avant dix ans, lorsque je devrais crever de faim entre les quatre
murs vides... Deux fois dj, ils sont venus pour m'entortiller.
Ils m'offraient douze mille francs de mon fonds et les annes 
courir du bail, dix-huit mille francs, en tout trente mille... Pas
pour cinquante mille! Je les tiens, je veux les voir lcher la
terre devant moi!

-- Trente mille francs, c'est beau, reprenait Denise. Vous
pourriez aller vous tablir plus loin... Et s'ils achetaient la
maison?

Bourras, qui terminait la langue de son dogue, s'absorbait une
minute, avec un rire d'enfant vaguement pandu sur sa face
neigeuse de Pre ternel. Puis, il repartait.

-- La maison, pas de danger!... Ils parlaient de l'acheter l'anne
dernire, ils en donnaient quatre-vingt mille francs, le double de
ce qu'elle vaut aujourd'hui. Mais le propritaire, un ancien
fruitier, un gredin comme eux, a voulu les faire chanter. Et,
d'ailleurs, ils se mfient de moi, ils savent bien que je cderais
encore moins... Non! non! j'y suis, j'y reste! L'empereur, avec
tous ses canons, ne m'en dlogerait pas.

Denise n'osait plus souffler. Elle continuait de tirer son
aiguille, pendant que le vieillard lchait d'autres phrases
entrecoupes, entre deux entailles de son canif: a commenait 
peine, on verrait plus tard des choses extraordinaires, il avait
des ides qui balayeraient leur comptoir de parapluies; et, au
fond de son obstination, grondait la rvolte du petit fabricant
personnel, contre l'envahissement banal des articles de bazar.

Pp, cependant, finissait par grimper sur les genoux de Bourras.
Il tendait, vers la tte de dogue, des mains impatientes.

-- Donne, monsieur.

-- Tout  l'heure, mon petit, rpondait le vieux d'une voix qui
devenait tendre. Il n'a pas d'yeux, il faut lui faire des yeux,
maintenant.

Et, tout en fignolant un oeil, il s'adressait de nouveau  Denise.

-- Les entendez-vous?... Ronflent-ils encore,  ct! c'est a
qui m'exaspre le plus, parole d'honneur! de les avoir sans cesse
dans le dos, avec leur sacre musique de locomotive.

Sa petite table en tremblait, disait-il. Toute la boutique tait
secoue, il passait ses aprs-midi sans un client, dans la
trpidation de la foule qui s'crasait au Bonheur des Dames.
C'tait un sujet d'ternel rabchage. Encore une bonne journe, on
tapait derrire le mur, la soierie avait d faire dix mille
francs; ou bien, il se gaudissait, le mur tait rest froid, un
coup de pluie avait tu la recette. Et les moindres rumeurs, les
souffles les plus faibles, lui fournissaient ainsi des
commentaires sans fin.

-- Tenez, on a gliss. Ah! s'ils pouvaient tous se casser les
reins!... a, ma chre, ce sont des dames qui se disputent. Tant
mieux! tant mieux!... Hein! entendez-vous les paquets tomber dans
les sous-sols? C'est dgotant!

Il ne fallait pas que Denise discutt ses explications, car il
rappelait alors amrement la manire indigne dont on l'avait
congdie. Puis, elle devait lui conter, pour la centime fois,
son passage aux confections, les souffrances du dbut, les petites
chambres malsaines, la mauvaise nourriture, la continuelle
bataille des vendeurs; et, tous deux, du matin au soir, ne
parlaient ainsi que du magasin, le buvaient  chaque heure dans
l'air mme qu'ils respiraient.

-- Donne, monsieur, rptait ardemment Pp, les mains toujours
tendues.

La tte de dogue tait finie, Bourras la reculait, l'avanait,
avec une gaiet bruyante.

-- Prends garde, il va te mordre... L, amuse-toi, et ne le casse
pas, si c'est possible.

Puis, repris par son ide fixe, il brandissait le poing vers la
muraille.

-- Vous avez beau pousser pour que la maison tombe... Vous ne
l'aurez pas, quand mme vous envahiriez la rue entire!

Denise, maintenant, avait du pain tous les jours. Elle en gardait
une vive gratitude au vieux marchand, dont elle sentait le bon
coeur, sous les trangets violentes. Son vif dsir tait
cependant de trouver ailleurs du travail, car elle le voyait
inventer de petites besognes, elle comprenait qu'il n'avait pas
besoin d'une ouvrire, dans la dbcle de son commerce, et qu'il
l'employait par charit pure. Six mois s'taient passs, on venait
de retomber dans la morte-saison d'hiver. Elle dsesprait de se
caser avant mars, lorsque, un soir de janvier, Deloche, qui la
guettait sous une porte, lui donna un conseil. Pourquoi n'allait-
elle pas se prsenter chez Robineau, o l'on avait peut-tre
besoin de monde?

En septembre, Robineau s'tait dcid  acheter le fonds de
Vinard, tout en redoutant de compromettre les soixante mille
francs de sa femme. Il avait pay quarante mille francs la
spcialit de soies, et il se lanait avec les vingt mille autres.
C'tait peu, mais il avait derrire lui Gaujean, qui devait le
soutenir par de longs crdits. Depuis sa brouille avec le Bonheur
des Dames, ce dernier rvait de susciter au colosse des
concurrences; il croyait la victoire certaine, si l'on crait dans
le voisinage plusieurs spcialits, o les clientes trouveraient
un choix trs vari d'articles. Seuls, les riches fabricants de
Lyon, comme Dumonteil, pouvaient accepter les exigences des grands
magasins; ils se contentaient d'alimenter avec eux leurs mtiers,
quittes  chercher ensuite des bnfices, en vendant aux maisons
moins importantes. Mais Gaujean tait loin d'avoir les reins
solides de Dumonteil. Longtemps simple commissionnaire, il n'avait
des mtiers  lui que depuis cinq ou six ans, et encore faisait-il
travailler beaucoup de faonniers, auxquels il fournissait la
matire premire, et qu'il payait tant du mtre. C'tait mme ce
systme qui, haussant ses prix de revient, ne lui permettait pas
de lutter contre Dumonteil, pour la fourniture du Paris-Bonheur.
Il en gardait une rancune, il voyait en Robineau l'instrument
d'une bataille dcisive, livre  ces bazars des nouveauts, qu'il
accusait de ruiner la fabrication franaise.

Lorsque Denise se prsenta, elle trouva Mme Robineau seule. Fille
d'un piqueur des ponts et chausses, absolument ignorante des
choses du commerce, celle-ci avait encore la gaucherie charmante
d'une pensionnaire leve dans un couvent de Blois. Elle tait
trs brune, trs jolie, avec une douceur gaie qui lui donnait un
grand charme. Du reste, elle adorait son mari et ne vivait que de
cet amour. Comme Denise allait laisser son nom, Robineau rentra,
et il la prit sur-le-champ, l'une de ses deux vendeuses l'ayant
brusquement quitt la veille, pour entrer au Bonheur des Dames.

-- Ils ne nous laissent pas un bon sujet, dit-il. Enfin, avec
vous, je serai tranquille, car vous tes comme moi, vous ne devez
gure les aimer... Venez demain.

Le soir, Denise fut embarrasse pour annoncer  Bourras qu'elle le
quittait. Il la traita en effet d'ingrate, s'emporta; puis,
lorsqu'elle se dfendit, les larmes aux yeux, en lui faisant
entendre qu'elle n'tait pas dupe de ses charits, il s'attendrit
 son tour, bgaya qu'il avait beaucoup de travaux, qu'elle
l'abandonnait juste au moment o il allait lancer un parapluie de
son invention.

-- Et Pp? demanda-t-il.

L'enfant tait le grand souci de Denise. Elle n'osait le remettre
chez Mme Gras et ne pouvait pourtant le laisser seul dans sa
chambre, enferm du matin au soir.

-- C'est bon, je le garderai, reprit le vieux. Il est bien dans ma
boutique, ce petit... Nous ferons la cuisine ensemble.

Et, comme elle refusait, craignant de le gner:

-- Tonnerre de Dieu! vous vous mfiez de moi... Je ne le mangerai
pas, votre enfant!

Denise fut plus heureuse chez Robineau. Il la payait peu, soixante
francs par mois, et nourrie seulement, sans intrt sur la vente,
comme dans les vieilles maisons. Mais elle tait traite avec
beaucoup de douceur, surtout par Mme Robineau, toujours souriante
 son comptoir. Lui, nerveux, tourment, avait parfois des
brusqueries. Au bout d'un mois, Denise faisait partie de la
famille, ainsi que l'autre vendeuse, une petite femme poitrinaire
et silencieuse. On ne se gnait plus devant elles, on causait des
affaires,  table, dans l'arrire-boutique, qui donnait sur une
grande cour. Et ce fut l qu'un soir on dcida l'entre en
campagne contre le Bonheur des Dames.

Gaujean tait venu dner. Ds le rti, un gigot bourgeois, il
avait abord la question, de sa voix blanche de Lyonnais, paissie
par les brouillards du Rhne.

-- a devient impossible, rptait-il. Ils arrivent chez
Dumonteil, n'est-ce pas? se rservent la proprit d'un dessin,
emportent du coup trois cents pices, en exigeant une diminution
de cinquante centimes par mtre; et, comme ils payent comptant,
ils bnficient encore de l'escompte de dix-huit pour cent...
Souvent, Dumonteil ne gagne pas vingt centimes. Il travaille pour
occuper ses mtiers, car tout mtier qui chme est un mtier qui
meurt... Alors, comment voulez-vous que nous, avec notre outillage
plus restreint, et surtout avec nos faonniers, nous puissions
soutenir la lutte?

Robineau, rveur, oubliait de manger.

-- Trois cents pices! murmura-t-il. Moi, je tremble, quand j'en
prends douze, et  quatre-vingt-dix jours... Ils peuvent afficher
un franc, deux francs meilleur march que nous. J'ai calcul qu'il
y a une baisse de quinze pour cent au moins sur leurs articles de
catalogue, quand on les compare  nos prix... C'est ce qui tue le
petit commerce.

Il tait dans une heure de dcouragement. Sa femme, inquite, le
regardait d'un air tendre. Elle ne mordait point aux affaires, la
tte casse par tous ces chiffres, ne comprenant pas qu'on se
donnt un pareil souci, lorsqu'il tait si facile de rire et de
s'aimer. Pourtant, il suffisait que son mari voult vaincre: elle
se passionnait avec lui, serait morte  son comptoir.

-- Mais pourquoi tous les fabricants ne s'entendent-ils pas
ensemble? reprit violemment Robineau. Ils leur feraient la loi, au
lieu de la subir.

Gaujean, qui avait redemand une tranche de gigot, mchait, avec
lenteur.

-- Ah! pourquoi, pourquoi... Il faut que les mtiers travaillent,
je vous l'ai dit. Quand on a des tissages un peu partout, aux
environs de Lyon, dans le Gard, dans l'Isre, on ne peut chmer un
jour, sans des pertes normes... Puis, nous autres qui employons
parfois des faonniers ayant dix ou quinze mtiers, nous sommes
davantage matres de la production, au point de vue du stock;
tandis que les grands fabricants se trouvent obligs d'avoir de
continuels dbouchs, les plus larges et les plus rapides
possible... Aussi sont-ils  genoux devant les grands magasins.
J'en connais trois ou quatre qui se les disputent, qui consentent
 perdre pour obtenir leurs ordres. Et ils se rattrapent avec les
petites maisons comme la vtre. Oui, s'ils existent par eux, ils
gagnent par vous... La crise finira Dieu sait comment!

-- C'est odieux! conclut Robineau, que ce cri de colre soulagea.

Denise coutait, en silence. Elle tait secrtement pour les
grands magasins, dans son amour instinctif de la logique et de la
vie. On se taisait, on mangeait des haricots verts de conserve; et
elle finit par se risquer  dire d'un air gai.

-- Le public ne se plaint pas, lui!

Mme Robineau ne put retenir un lger rire, qui mcontenta son mari
et Gaujean. Sans doute, le client tait satisfait, puisque, en fin
de compte, c'tait le client qui bnficiait de la baisse des
prix. Seulement, il fallait bien que chacun vct: o irait-on,
si, sous le prtexte du bonheur gnral, on engraissait le
consommateur au dtriment du producteur? Et une discussion
s'engagea. Denise affectait de plaisanter, tout en apportant des
arguments solides: les intermdiaires disparaissaient, agents de
fabrique, reprsentants, commissionnaires, ce qui entrait pour
beaucoup dans le bon march; du reste, les fabricants ne pouvaient
mme plus vivre sans les grands magasins, car ds qu'un d'entre
eux perdait leur clientle, la faillite devenait fatale; enfin, il
y avait l une volution naturelle du commerce, on n'empcherait
pas les choses d'aller comme elles devaient aller, quand tout le
monde y travaillait, bon gr, mal gr.

-- Alors, vous tes pour ceux qui vous ont flanque  la rue?
demanda Gaujean.

Denise devint trs rouge. Elle restait surprise elle-mme de la
vivacit de sa dfense. Qu'avait-elle au coeur, pour qu'une flamme
pareille lui ft monte dans la poitrine?

-- Mon Dieu! non, rpondit-elle. J'ai tort peut-tre, car vous
tes plus comptent... Seulement, je dis ma pense. Les prix, au
lieu d'tre faits comme autrefois par une cinquantaine de maisons,
sont faits aujourd'hui par quatre ou cinq, qui les ont baisss,
grce  la puissance de leurs capitaux et  la force de leur
clientle... Tant mieux pour le public, voil tout!

Robineau ne se fcha pas. Il tait devenu grave, il regardait la
nappe. Souvent, il avait senti ce souffle du commerce nouveau,
cette volution dont parlait la jeune fille; et il se demandait,
aux heures de vision nette, pourquoi vouloir rsister  un courant
d'une telle nergie, qui emporterait tout. Mme Robineau elle-mme,
en voyant son mari songeur, approuvait du regard Denise, retombe
modestement dans son silence.

-- Voyons, reprit Gaujean pour couper court, tout a, c'est des
thories... Parlons de notre affaire.

Aprs le fromage, la bonne venait de servir des confitures et des
poires. Il prit des confitures, les mangea  la cuiller, avec la
gourmandise inconsciente d'un gros homme adorant le sucre.

-- Voil, il faut que vous battiez en brche leur Paris-Bonheur,
qui a fait leur succs, cette anne... Je me suis entendu avec
plusieurs de mes confrres de Lyon, je vous apporte une offre
exceptionnelle, une soie noire, une faille, que vous pourrez
vendre  cinq francs cinquante... Ils vendent la leur cinq francs
soixante, n'est-ce pas? Et bien! ce sera deux sous de moins, et
cela suffit, vous les coulerez.

Les yeux de Robineau s'taient rallums. Dans son continuel
tourment nerveux, il sautait souvent ainsi de la crainte 
l'espoir.

-- Vous avez un chantillon? demanda-t-il.

Et, lorsque Gaujean eut tir de son portefeuille un petit carr de
soie, il acheva de s'exalter, et cria:

-- Mais elle est plus belle que le Paris-Bonheur! En tout cas,
elle fait plus d'effet, le grain est plus gros... Vous avez
raison, il faut tenter le coup. Ah! tenez! je les veux  mes
pieds, ou j'y resterai, cette fois!

Mme Robineau, partageant cet enthousiasme, dclara la soie
superbe. Denise elle-mme crut au succs. La fin du dner fut
ainsi trs gaie. On parlait fort, il semblait que le Bonheur des
Dames agonist. Gaujean, qui achevait le pot de confiture,
expliquait quels sacrifices normes lui et ses collgues allaient
s'imposer, pour livrer une pareille toffe  si bon compte; mais
ils s'y ruineraient plutt, ils avaient jur de tuer les grands
magasins. Comme on apportait le caf, la gaiet fut encore accrue
par l'arrive de Vinard. Il entrait en passant dire un petit
bonjour  son successeur.

-- Fameux! cria-t-il, en palpant la soie. Vous les roulerez, je
vous en rponds!... Hein! vous me devrez une fire chandelle. Je
vous le disais bien, qu'il y avait ici une affaire d'or!

Lui, venait de prendre un restaurant  Vincennes. C'tait un rve
ancien, nourri sournoisement tandis qu'il se dbattait dans les
soies, tremblant de ne pas trouver  vendre son fonds avant la
dbcle, se jurant de mettre son pauvre argent dans un commerce o
l'on pt voler  l'aise. Cette ide d'un restaurant lui tait
venue aprs la noce d'un cousin: la bouche allait toujours, on
leur avait fait payer dix francs de l'eau de vaisselle, o
nageaient des ptes. Et, devant Robineau, sa joie de leur avoir
mis sur les paules une mauvaise affaire dont il dsesprait de se
dbarrasser, largissait encore sa face aux yeux ronds et  la
grande bouche loyale, qui crevait de sant.

-- Et vos douleurs? demanda obligeamment Mme Robineau.

-- Hein? mes douleurs? murmura-t-il tonn.

-- Oui, ces rhumatismes qui vous tourmentaient ici.

Il se souvint, il rougit lgrement.

-- Oh! j'en souffre toujours... Pourtant, l'air de la campagne,
vous comprenez... N'importe, vous avez fait une riche affaire.
Sans mes rhumatismes, je me retirais avec dix mille francs de
rente, avant dix ans... parole d'honneur!

Quinze jours plus tard, la lutte s'engageait entre Robineau et le
Bonheur des Dames. Elle fut clbre, elle occupa un instant tout
le march parisien. Robineau, usant des armes de son adversaire,
avait fait de la publicit dans les journaux. En outre, il
soignait son talage, entassait  ses vitrines des piles normes
de la fameuse soie, l'annonait par de grandes pancartes blanches,
o se dtachait en chiffres gants le prix de cinq francs
cinquante. C'tait ce chiffre qui rvolutionnait les femmes: deux
sous de meilleur march qu'au Bonheur des Dames, et la soie
paraissait plus forte. Ds les premiers jours, il vint un flot de
clientes: Mme Marty, sous le prtexte de se montrer conome,
acheta une robe dont elle n'avait pas besoin; Mme Bourdelais
trouva l'toffe belle, mais elle prfra attendre, flairant sans
doute ce qui allait se passer. La semaine suivante, en effet,
Mouret, baissant carrment le Paris-Bonheur de vingt centimes, le
donna  cinq francs quarante; il avait eu, avec Bourdoncle et les
intresss, une discussion vive, avant de les convaincre qu'il
fallait accepter la bataille, quitte  perdre sur l'achat; ces
vingt centimes taient une perte sche, puisqu'on vendait dj au
prix cotant. Le coup fut rude pour Robineau, il ne croyait pas
que son rival baisserait, car ces suicides de la concurrence, ces
ventes  perte taient encore sans exemple; et le flot des
clientes, obissant au bon march, avait tout de suite reflu vers
la rue Neuve-Saint-Augustin, tandis que le magasin de la rue
Neuve-des-Petits-Champs se vidait. Gaujean accourut de Lyon, il y
eut des conciliabules effars, on finit par prendre une rsolution
hroque: la soie serait baisse, on la laisserait  cinq francs
trente, prix au-dessous duquel personne ne pouvait descendre, sans
folie. Le lendemain, Mouret mettait son toffe  cinq francs
vingt. Et, ds lors, ce fut une rage: Robineau rpliqua par cinq
francs quinze, Mouret afficha cinq francs dix. Tous deux ne se
battaient plus que d'un sou, perdant des sommes considrables,
chaque fois qu'ils faisaient ce cadeau au public. Les clientes
riaient, enchantes de ce duel, mues des coups terribles que se
portaient les deux maisons, pour leur plaire. Enfin, Mouret osa le
chiffre de cinq francs; chez lui, le personnel tait ple, glac
d'un tel dfi  la fortune. Robineau, atterr, hors d'haleine,
s'arrta de mme  cinq francs, ne trouvant pas le courage de
descendre davantage. Ils couchaient sur leurs positions, face 
face, avec le massacre de leurs marchandises autour d'eux.

Mais si, de part et d'autre, l'honneur tait sauf, la situation
devenait meurtrire pour Robineau. Le Bonheur des Dames avait des
avances et une clientle qui lui permettaient d'quilibrer les
bnfices; tandis que lui, soutenu seulement par Gaujean, ne
pouvant se rattraper sur d'autres articles, restait puis,
glissait chaque jour un peu sur la pente de la faillite. Il
mourait de sa tmrit, malgr la clientle nombreuse que les
pripties de la lutte lui avaient amene. Un de ses tourments
secrets tait de voir cette clientle le quitter lentement,
retourner au Bonheur, aprs l'argent perdu et les efforts qu'il
avait faits pour la conqurir.

Un jour mme, la patience lui chappa. Une cliente, Mme de Boves,
tait venue voir chez lui des manteaux, car il avait joint un
comptoir de confections  sa spcialit de soies. Elle ne se
dcidait pas, se plaignait de la qualit des toffes. Enfin, elle
dit:

-- Leur Paris-Bonheur est beaucoup plus fort.

Robineau se contenait, lui affirmait qu'elle se trompait, avec sa
politesse marchande, d'autant plus respectueux, qu'il craignait de
laisser clater sa rvolte intrieure.

-- Mais voyez donc la soie de cette rotonde! reprit-elle, on
jurerait de la toile d'araigne... Vous avez beau dire, monsieur,
leur soie  cinq francs est du cuir  ct de celle-ci.

Il ne rpondait plus, le sang au visage, les lvres serres.
Justement, il avait imagin le coup ingnieux d'acheter, pour ses
confections, la soie chez son rival. De cette faon, c'tait
Mouret, ce n'tait pas lui qui perdait sur l'toffe. Il coupait
simplement la lisire.

-- Vraiment, vous trouvez le Paris-Bonheur plus pais? murmura-t-
il.

-- Oh! cent fois, dit Mme de Boves. Il n'y a pas de comparaison.

Cette injustice de la cliente, dprciant quand mme la
marchandise, l'indignait. Et, comme elle retournait toujours la
rotonde de son air dgot, un petit bout de la lisire bleu et
argent, chapp aux ciseaux, parut sous la doublure. Alors, il ne
put se contraindre davantage, il avoua, il aurait donn sa tte.

-- Eh bien! madame, cette soie est du Paris-Bonheur, je l'ai
achete moi-mme, parfaitement!... Voyez la lisire.

Mme de Boves partit trs vexe. Beaucoup de ces dames le
quittrent, l'histoire avait couru. Et lui, au milieu de cette
ruine, lorsque l'pouvante du lendemain le prenait, ne tremblait
que pour sa femme, leve dans une paix heureuse, incapable de
vivre pauvre. Que deviendrait-elle, si une catastrophe les mettait
sur le pav, avec des dettes? C'tait sa faute, jamais il n'aurait
d toucher aux soixante mille francs. Il fallait qu'elle le
consolt. Est-ce que cet argent n'tait pas  lui comme  elle? Il
l'aimait bien, elle n'en demandait pas davantage, elle lui donnait
tout, son coeur, sa vie. Dans l'arrire-boutique, on les entendait
s'embrasser. Peu  peu, le train de la maison se rgularisa;
chaque fois, les pertes augmentaient, dans une proportion lente,
qui reculait l'issue fatale. L'espoir tenace les laissait debout,
ils annonaient toujours la dconfiture prochaine du Bonheur des
Dames.

-- Bah! disait-il, nous sommes jeunes aussi, nous autres...
L'avenir est  nous.

-- Et puis, qu'importe? si tu as fait ce que tu voulais faire,
reprenait-elle. Pourvu que tu te contentes, a me contente, mon
bon chri.

Denise se prenait d'affection, en voyant leur tendresse. Elle
tremblait, elle sentait la chute invitable; mais elle n'osait
plus intervenir. Ce fut l qu'elle acheva de comprendre la
puissance du nouveau commerce et de se passionner pour cette force
qui transformait Paris. Ses ides mrissaient, une grce de femme
se dgageait, en elle, de l'enfant sauvage dbarque de Valognes.
Du reste, sa vie tait assez douce, malgr sa fatigue et son peu
d'argent. Lorsqu'elle avait pass la journe debout, il lui
fallait rentrer vite, s'occuper de Pp, que le vieux Bourras,
heureusement, s'obstinait  nourrir; mais c'taient encore des
soins, une chemise  laver, une blouse  recoudre, sans compter le
tapage du petit, dont elle avait la tte fendue. Elle ne se
couchait jamais avant minuit. Le dimanche tait un jour de grosse
besogne: elle nettoyait sa chambre, se raccommodait elle-mme, si
occupe, qu'elle ne se peignait souvent qu' cinq heures.
Cependant, elle sortait quelquefois par raison, emmenait l'enfant,
lui faisait faire une longue course  pied, du ct de Neuilly; et
leur rgal tait de boire, l-bas, une tasse de lait chez un
nourrisseur, qui les laissait s'asseoir dans sa cour. Jean
ddaignait ces parties; il se montrait de loin en loin, les soirs
de semaine, puis disparaissait, en prtextant d'autres visites; il
ne demandait plus d'argent, mais il arrivait avec des airs si
mlancoliques, que sa soeur, inquite, avait toujours pour lui une
pice de cent sous de ct. Son luxe tait l.

-- Cent sous! criait chaque fois Jean. Sacristi! tu es trop
gentille!... Justement, il y a la femme du papetier...

-- Tais-toi, interrompait Denise. Je n'ai pas besoin de savoir.

Mais il croyait qu'elle l'accusait de se vanter.

-- Quand je te dis qu'elle est la femme d'un papetier!:.. Oh!
quelque chose de magnifique!

Trois mois se passrent. Le printemps revenait, Denise refusa de
retourner  Joinville avec Pauline et Baug. Elle les rencontrait
parfois rue Saint-Roch, en sortant de chez Robineau. Pauline, dans
une de ces rencontres, lui confia qu'elle allait peut-tre pouser
son amant; c'tait elle qui hsitait encore, on n'aimait gure les
vendeuses maries au Bonheur des Dames. Cette ide de mariage
surprit Denise, elle n'osa conseiller son amie. Un jour que
Colomban venait de l'arrter prs de la fontaine, pour lui parler
de Clara, celle-ci justement traversa la place; et la jeune fille
dut s'chapper, car il la suppliait de demander  son ancienne
camarade si elle voulait bien se marier avec lui. Qu'avaient-ils
donc tous? Pourquoi se tourmenter de la sorte? Elle s'estimait
trs heureuse de n'aimer personne.

-- Vous savez la nouvelle? lui dit un soir le marchand de
parapluies, comme elle rentrait.

-- Non, monsieur Bourras.

-- Eh bien! les gredins ont achet l'Htel Duvillard... Je suis
cern!

Il agitait ses grands bras, dans une crise de fureur qui hrissait
sa crinire blanche.

-- Un micmac  n'y rien comprendre! reprit-il. Il parat que
l'htel appartenait au Crdit Immobilier, dont le prsident, le
baron Hartmann, vient de le cder  notre fameux Mouret...
Maintenant, ils me tiennent  droite,  gauche, derrire, tenez!
voyez-vous, comme je tiens dans mon poing cette pomme de canne!

C'tait vrai, on avait d signer la cession la veille. La petite
maison de Bourras, serre entre le Bonheur des Dames et l'Htel
Duvillard, accroche l comme un nid d'hirondelle dans la fente
d'un mur, semblait devoir tre crase du coup, le jour o le
magasin envahirait l'htel, et ce jour tait venu, le colosse
tournait le faible obstacle, le ceignait de son entassement de
marchandises, menaait de l'engloutir, de l'absorber par la seule
force de son aspiration gante. Bourras sentait bien l'treinte
dont craquait sa boutique. Il croyait le voir diminuer, il
craignait d'tre bu lui-mme, de passer de l'autre ct avec ses
parapluies et ses cannes, tant la terrible mcanique ronflait 
cette heure.

-- Hein! les entendez-vous? criait-il. Si l'on ne dirait pas
qu'ils mangent les murailles! Et, dans ma cave, dans mon grenier,
partout, c'est le mme bruit de scie mordant le pltre...
N'importe! ils ne m'aplatiront peut-tre pas comme une feuille de
papier. Je resterai, quand ils feraient clater mon toit et que la
pluie tomberait  seaux dans mon lit!

Ce fut  ce moment que Mouret fit faire  Bourras de nouvelles
propositions: on grossissait le chiffre, on achetait son fonds et
le droit au bail cinquante mille francs. Cette offre redoubla la
colre du vieillard, il refusa avec des injures. Fallait-il que
ces gredins volassent le monde, pour payer cinquante mille francs
une chose qui n'en valait pas dix mille! Et il dfendait sa
boutique comme une fille honnte dfend sa vertu, au nom de
l'honneur, par respect de lui-mme.

Denise vit Bourras proccup pendant une quinzaine de jours. Il
tournait fivreusement, mtrait les murs de sa maison, la
regardait du milieu de la rue, avec des airs d'architecte. Puis,
un matin, des ouvriers arrivrent. C'tait la bataille dcisive,
il avait l'ide tmraire de battre le Bonheur des Dames sur son
terrain, en faisant des concessions au luxe moderne. Les clientes,
qui lui reprochaient sa boutique sombre, reviendraient
certainement, quand elles la verraient flamber, toute neuve.
D'abord, on boucha les crevasses et on badigeonna la faade;
ensuite, on repeignit les boiseries de la devanture en vert clair;
mme on poussa la splendeur jusqu' dorer l'enseigne. Trois mille
francs, que Bourras tenait de ct comme une ressource suprme,
furent dvors. D'ailleurs, le quartier tait en rvolution; on
venait le contempler au milieu de ces richesses, perdant la tte,
ne retrouvant pas ses habitudes. Il ne semblait plus chez lui,
dans ce cadre luisant, sur ces fonds tendres, effar avec sa
grande barbe et ses cheveux. Maintenant, du trottoir d'en face,
les passants s'tonnaient,  le regarder agiter les bras et
sculpter ses manches. Et il tait galop de fivre, il craignait
de salir, il s'engouffrait davantage, dans ce commerce luxueux,
auquel il ne comprenait rien.

Cependant, comme chez Robineau, la campagne contre le Bonheur des
Dames tait ouverte chez Bourras. Il venait de lancer son
invention, le parapluie  godet, qui plus tard devait se
populariser. Du reste, le Bonheur perfectionna immdiatement
l'invention. Alors, la lutte s'engagea sur les prix. Il eut un
article  un franc quatre-vingt-quinze, en zanella, monture acier,
inusable, disait l'tiquette. Mais il voulut surtout battre son
concurrent avec ses manches, des manches de bambou, de
cornouiller, d'olivier, de myrte, de rotin, toutes les varits de
manches imaginables. Le Bonheur, moins artiste, soignait l'toffe,
vantait ses alpagas et ses mohairs, ses sergs et ses taffetas
cuits. Et la victoire lui resta, le vieillard dsespr rpta que
l'art tait fichu, qu'il en tait rduit  tailler ses manches
pour le plaisir, sans espoir de les vendre.

-- C'est ma faute! criait-il  Denise. Est-ce que j'aurais d
tenir des salets  un franc quatre-vingt-quinze?... Voil o les
ides nouvelles peuvent conduire. J'ai voulu suivre l'exemple de
ces brigands, tant mieux si j'en crve!

Juillet fut trs chaud. Denise souffrait dans son troite chambre,
sous les ardoises. Aussi lorsqu'elle sortait de son magasin,
prenait-elle Pp chez Bourras; et, au lieu de monter tout de
suite, elle allait respirer un peu l'air des Tuileries, jusqu' la
fermeture des grilles. Un soir, comme elle se dirigeait vers les
marronniers, elle resta saisie:  quelques pas, marchant droit 
elle, il lui semblait reconnatre Hutin. Puis, son coeur battit
violemment. C'tait Mouret, qui avait dn sur la rive gauche et
qui se htait de se rendre  pied chez Mme Desforges. Au brusque
mouvement que fit la jeune fille pour lui chapper, il la regarda.
La nuit tombait, il la reconnut pourtant.

-- C'est vous, mademoiselle.

Elle ne rpondit pas, perdue qu'il et daign s'arrter. Lui,
souriant, cachait sa gne sous un air d'aimable protection.

-- Vous tes toujours  Paris?

-- Oui, monsieur, dit-elle enfin.

Lentement, elle reculait, elle cherchait  saluer, pour continuer
sa promenade. Mais il revint lui-mme sur ses pas, il la suivit
sous les ombres noires des grands marronniers. Une fracheur
tombait, des enfants riaient au loin., en poussant des cerceaux.

-- C'est votre frre, n'est-ce pas? demanda-t-il encore, les yeux
sur Pp..

Celui-ci intimid par cette prsence extraordinaire d'un monsieur,
marchait gravement prs de sa soeur, dont il tenait la main:

-- Oui, monsieur, rpondit-elle de nouveau.

Elle avait rougi, elle songeait aux inventions abominables de
Marguerite et de Clara. Sans doute, Mouret comprit la cause de sa
rougeur, car il ajouta vivement:

-- coutez, mademoiselle, j'ai des excuses  vous prsenter...
Oui, j'aurais t heureux de vous dire plus tt combien j'ai
regrett l'erreur qui a t commise. On vous a accuse trop
lgrement d'une faute... Enfin, le mal est fait, je voulais
seulement vous apprendre que tout le monde, chez nous, connat
aujourd'hui votre tendresse pour vos frres...

Il continua, fut d'une politesse respectueuse,  laquelle les
vendeuses du Bonheur des Dames n'taient gure habitues de sa
part. Le trouble de Denise avait augment; mais une joie inondait
son coeur. Il savait donc qu'elle ne s'tait donne  personne!
Tous deux gardaient le silence, il restait prs d'elle, rglant
ses pas sur les petits pas de l'enfant; et les bruits lointains de
Paris se mouraient, sous les ombres noires des grands arbres.

-- Je n'ai qu'une rhabilitation  vous offrir, mademoiselle,
reprit-il. Naturellement, si vous dsirez rentrer chez nous...

Elle l'interrompit, elle refusa avec une hte fbrile.

-- Monsieur, je ne puis pas... Je vous remercie tout de mme, mais
j'ai trouv ailleurs.

Il le savait, on lui avait appris depuis peu qu'elle tait chez
Robineau. Et, tranquillement, sur un pied d'galit charmante, il
lui parla de ce dernier, auquel il rendait justice: un garon
d'une intelligence vive, trop nerveux seulement. Il aboutirait 
une catastrophe, Gaujean l'avait cras d'une affaire trop lourde,
o tous deux resteraient. Alors, Denise, gagne par cette
familiarit, se livra davantage, laissa voir qu'elle tait pour
les grands magasins, dans la bataille livre entre ceux-ci et le
petit commerce; elle s'animait, citait des exemples, se montrait
au courant de la question, remplie mme d'ides larges et
nouvelles. Lui, ravi, l'coutait avec surprise. Il se tournait,
tchait de distinguer ses traits, dans la nuit grandissante. Elle
semblait toujours la mme, vtue d'une robe simple, le visage
doux; mais, de cet effacement modeste, montait un parfum pntrant
dont il subissait la puissance. Sans doute, cette petite s'tait
faite  l'air de Paris, la voil qui devenait femme, et elle tait
troublante, si raisonnable, avec ses beaux cheveux, lourds de
tendresse.

-- Puisque vous tes des ntres, dit-il en riant, pourquoi restez-
vous chez nos adversaires?... Ainsi, ne m'a-t-on pas dit galement
que vous logiez chez ce Bourras?

-- Un bien digne homme, murmura-t-elle.

-- Non, laissez donc! un vieux toqu, un fou qui me forcera  le
mettre sur la paille, lorsque je voudrais m'en dbarrasser avec
une fortune!... D'abord, votre place n'est pas chez lui, sa maison
est mal fame, il loue  des personnes...

Mais il sentit la jeune fille confuse, il se hta d'ajouter:

-- On peut tre honnte partout, et il y a mme plus de mrite 
l'tre, quand on n'est pas riche.

Ils firent de nouveau quelques pas en silence. Pp semblait
couter de son air attentif d'enfant prcoce. Par moments, il
levait les yeux sur sa soeur, dont la main brlante, secoue de
lgers tressaillements, l'tonnait:

-- Tenez! reprit gaiement Mouret, voulez-vous tre mon
ambassadeur? Demain, j'avais l'intention d'augmenter encore mon
offre, de faire proposer  Bourras quatre-vingt mille francs...
Parlez-lui en la premire, dites-lui donc qu'il se suicide. Il
vous coutera peut-tre, puisqu'il a de l'amiti pour vous, et
vous lui rendriez un vritable service.

-- Soit! rpondit Denise, souriante elle aussi. Je ferai la
commission, mais je doute de russir.

Et le silence retomba. Ni l'un ni l'autre n'avait plus rien  se
dire. Un instant, il essaya de causer de l'oncle Baudu; puis, il
dut se taire, en voyant le malaise de la jeune fille. Cependant,
ils continuaient de se promener cte  cte, ils dbouchrent
enfin, vers la rue de Rivoli, dans une alle o il faisait jour
encore. Au sortir de la nuit des arbres, ce fut comme un brusque
rveil. Il comprit qu'il ne pouvait la retenir davantage.

-- Bonsoir, mademoiselle.

-- Bonsoir, monsieur.

Mais il ne s'en allait pas. En levant les yeux, d'un coup d'oeil,
il venait d'apercevoir devant lui, au coin de la rue d'Alger, les
fentres claires de Mme Desforges, qui l'attendait. Et il avait
report ses regards sur Denise, il la voyait bien, dans le ple
crpuscule: elle tait toute chtive auprs d'Henriette, pourquoi
dont lui chauffait-elle ainsi le coeur? C'tait un caprice
imbcile.

-- Voici un petit garon qui se fatigue, reprit-il pour dire
encore quelque chose. Et rappelez-vous bien, n'est-ce pas? que
notre maison vous est ouverte. Vous n'aurez qu' y frapper, je
vous donnerai toutes les compensations dsirables... Bonsoir,
mademoiselle.

-- Bonsoir, monsieur.

Quand Mouret l'eut quitte, Denise rentra sous les marronniers,
dans l'ombre noire. Longtemps, elle marcha sans but, entre les
troncs normes, le sang au visage, la tte bourdonnante d'ides
confuses. Pp, toujours pendu  sa main, allongeait ses courtes
jambes pour la suivre. Elle l'oubliait. Il finit par dire:

-- Tu vas trop fort, petite mre.

Alors elle s'assit sur un banc: et, comme il tait las, l'enfant
s'endormit en travers de ses genoux. Elle le tenait, le serrait
contre sa poitrine de vierge, les yeux perdus au fond des
tnbres. Lorsque, une heure plus tard, elle revint doucement avec
lui rue de la Michodire, elle avait son tranquille visage de
fille raisonnable.

-- Tonnerre de Dieu! lui cria Bourras, du plus loin qu'il
l'aperut, le coup est fait... Cette canaille de Mouret vient
d'acheter ma maison.

Il tait hors de lui, il se battait tout seul, au milieu de la
boutique, avec des gestes si dsordonns, qu'il menaait
d'enfoncer les vitrines.

-- Ah! la crapule!... C'est le fruitier qui m'crit. Et vous ne
savez pas combien il l'a vendue, ma maison? cent cinquante mille
francs, quatre fois ce qu'elle vaut! Encore un joli voleur, celui-
l!... Imaginez-vous qu'il a prtext mes embellissements; oui, il
a fait valoir que la maison venait d'tre remise  neuf... Est-ce
qu'il n'auront pas bientt fini de se ficher de moi?

Cette ide que son argent, dpens en badigeon et en peinture,
avait pu profiter au fruitier, l'exasprait. Et, maintenant, voil
Mouret qui devenait son propritaire: c'tait  lui qu'il devrait
payer! c'tait chez lui, chez ce concurrent abhorr, qu'il
logerait dsormais! Une telle pense achevait de le soulever de
fureur.

-- Je les entendais bien trouer le mur...  cette heure, ils sont
ici, c'est comme s'ils mangeaient dans mon assiette!

Et, de son poing abattu sur le comptoir, il secouait la boutique,
il faisait danser les parapluies et les ombrelles.

Denise, tourdie, n'avait pu placer un mot. Elle restait immobile,
attendant la fin de la crise; pendant que Pp, trs las,
s'endormait sur une chaise. Enfin, quand Bourras se calma un peu,
elle rsolut de faire la commission de Mouret; sans doute, le
vieillard tait irrit, mais l'excs mme de sa colre, l'impasse
o il se trouvait, pouvaient dterminer une acceptation brusque.

-- Justement, j'ai rencontr quelqu'un, commena-t-elle. Oui, une
personne du Bonheur, et trs bien informe... Il parat que,
demain, on vous offrira quatre-vingt mille francs...

Il l'interrompit d'un clat de voix terrible:

-- Quatre-vingt mille francs! quatre-vingt mille francs!... Pas
pour un million, maintenant!

Elle voulut le raisonner. Mais la porte de la boutique s'ouvrit,
et elle recula tout d'un coup, muette et ple. C'tait l'oncle
Baudu, avec sa face jaune, l'air vieilli. Bourras saisit les
boutons du paletot de son voisin, lui cria dans le visage, sans le
laisser dire un mot, fouett par sa prsence:

-- Savez-vous ce qu'ils ont le toupet de m'offrir? quatre-vingt
mille francs! Ils en sont l, les bandits! ils croient que je vais
me vendre comme une fille... Ah! ils ont achet la maison, et ils
pensent me tenir! Eh bien, c'est fini, ils ne l'auront pas!
J'aurais cd peut-tre, mais puisqu'elle est  eux, qu'ils
essayent donc de la prendre!

-- Alors, la nouvelle est vraie? dit Baudu de sa voix lente. On me
l'avait affirm, je venais pour savoir.

-- Quatre-vingt mille francs! rptait Bourras. Pourquoi pas cent
mille? C'est tout cet argent qui m'indigne. Est-ce qu'ils croient
qu'ils me feraient commettre une coquinerie, avec leur argent?...
Ils ne l'auront pas, tonnerre de Dieu! Jamais, jamais, entendez-
vous!

Denise sortit de son silence, pour dire de son air calme:

-- Ils l'auront dans neuf ans, quand votre bail sera fini.

Et, malgr la prsence de son oncle, elle conjura le vieillard
d'accepter. La lutte devenait impossible, il se battait contre une
force suprieure, il ne pouvait, sans dmence, refuser la fortune
qui se prsentait. Mais, lui, rpondait toujours non. Dans neuf
ans, il esprait bien tre mort, pour ne pas voir a.

-- Vous entendez, monsieur Baudu? reprit-il, votre nice est avec
eux, c'est elle qu'ils ont charge de me corrompre... Elle est
avec les brigands, parole d'honneur!

L'oncle, jusque-l, avait paru ne pas voir Denise. Il levait la
tte, du mouvement bourru qu'il affectait sur le seuil de sa
boutique, chaque fois qu'elle passait. Mais, lentement, il se
tourna, il la regarda. Ses grosses lvres tremblrent.

-- Je le sais, rpondit-il  demi-voix.

Et il continuait  la regarder. Denise, touche aux larmes, le
trouvait bien chang par le chagrin. Lui, pris du sourd remords de
ne l'avoir pas secourue, songeait peut-tre  la vie de misre
qu'elle venait de traverser. Puis, la vue de Pp endormi sur la
chaise, au milieu des clats de la discussion, sembla l'attendrir.

-- Denise, dit-il simplement, entre donc demain manger la soupe,
avec le petit... Ma femme et Genevive m'ont pri de t'inviter, si
je te rencontrais.

Elle devint trs rouge, elle l'embrassa. Et, lorsqu'il partit,
Bourras, heureux de cette rconciliation, lui cria encore:

-- Corrigez-la, elle a du bon... Moi, la maison peut crouler, on
me trouvera sous les pierres.

-- Nos maisons croulent dj, voisin, dit Baudu d'un air sombre.
Nous y resterons tous.

VIII


Cependant, tout le quartier causait de la grande voie qu'on allait
ouvrir, du nouvel Opra  la Bourse, sous le nom de rue du Dix-
Dcembre. Les jugements d'expropriation taient rendus, deux
bandes de dmolisseurs attaquaient dj la troue, aux deux bouts,
l'une abattant les vieux htels de la rue Louis-le-Grand, l'autre
renversant les murs lgers de l'ancien Vaudeville; et l'on
entendait les pioches qui se rapprochaient, la rue de Choiseul et
la rue de la Michodire se passionnaient pour leurs maisons
condamnes. Avant quinze jours, la troue devait les ventrer
d'une large entaille, pleine de vacarme et de soleil.

Mais ce qui remuait le quartier plus encore, c'taient les travaux
entrepris au Bonheur des Dames. On parlait d'agrandissements
considrables, de magasins gigantesques tenant les trois faades
des rues de la Michodire, Neuve-Saint-Augustin et Monsigny.
Mouret, disait-on, avait trait avec le baron Hartmann, prsident
du Crdit Immobilier, et il occuperait tout le pt de maisons,
sauf la faade future de la rue du Dix-Dcembre, o le baron
voulait construire une concurrence au Grand-Htel. Partout, le
Bonheur des Dames rachetait les baux, les boutiques fermaient, les
locataires dmnageaient; et, dans les immeubles vides, une arme
d'ouvriers commenait les amnagements nouveaux, sous des nuages
de pltre. Seule, au milieu de ce bouleversement, l'troite masure
du vieux Bourras restait immobile et intacte, obstinment
accroche entre les hautes murailles, couvertes de maons.

Lorsque, le lendemain, Denise se rendit avec Pp chez l'oncle
Baudu, la rue tait justement barre par une file de tombereaux,
qui dchargeaient des briques devant l'ancien Htel Duvillard.
Debout sur le seuil de sa boutique, l'oncle regardait d'un oeil
morne.  mesure que le Bonheur des Dames s'largissait, il
semblait que le Vieil Elbeuf diminut... La jeune fille trouvait
les vitrines plus noires, plus crases sous l'entresol bas, aux
baies rondes de prison; l'humidit avait encore dteint la vieille
enseigne verte, une dtresse tombait de la faade entire, plombe
et comme amaigrie.

-- Vous voil, dit Baudu. Prenez garde! ils vous passeraient sur
le corps.

Dans la boutique, Denise prouva le mme serrement de coeur. Elle
la revoyait assombrie, gagne davantage par la somnolence de la
ruine; des angles vides creusaient des trous de tnbres, la
poussire envahissait les comptoirs et les casiers; tandis qu'une
odeur de cave salptre montait des ballots de draps, qu'on ne
remuait plus.  la caisse, Mme Baudu et Genevive se tenaient
muettes et immobiles, comme dans un coin de solitude, o personne
ne venait les dranger. La mre ourlait des torchons. La fille,
les mains tombes sur les genoux, regardait le vide devant elle.

-- Bonsoir, ma tante, dit Denise. Je suis bien heureuse de vous
revoir, et si je vous ai fait de la peine, veuillez me le
pardonner.

Mme Baudu l'embrassa, trs mue.

-- Ma pauvre fille, rpondit-elle, si je n'avais pas d'autres
peines, tu me verrais plus gaie.

-- Bonsoir, ma cousine, reprit Denise, en baisant la premire
Genevive sur les joues.

Celle-ci s'veillait comme en sursaut. Elle lui rendit ses
baisers, sans trouver une parole. Les deux femmes prirent ensuite
Pp, qui tendait ses petits bras. Et la rconciliation fut
complte.

-- Eh bien! il est six heures, mettons-nous  table, dit Baudu.
Pourquoi n'as-tu pas amen Jean?

-- Mais il devait venir, murmura Denise embarrasse. Justement, je
l'ai vu ce matin, il m'a formellement promis... Oh! il ne faut pas
l'attendre, son patron l'aura retenu.

Elle se doutait de quelque histoire extraordinaire, elle voulait
l'excuser d'avance.

-- Alors, mettons-nous  table, rpta l'oncle.

Puis, se tournant vers le fond obscur de la boutique:

-- Colomban, vous pouvez dner en mme temps que nous. Personne ne
viendra.

Denise n'avait pas aperu le commis. La tante lui expliqua qu'ils
avaient d congdier l'autre vendeur et la demoiselle. Les
affaires devenaient si mauvaises, que Colomban suffisait; et
encore passait-il des heures inoccup, alourdi, glissant au
sommeil, les yeux ouverts.

Dans la salle  manger, le gaz brlait, bien qu'on ft aux longs
jours de l't. Denise eut un lger frisson en entrant, les
paules saisies par la fracheur qui tombait des murs. Elle
retrouva la table ronde, le couvert mis sur une toile cire, la
fentre prenant l'air et la lumire au fond du boyau empest de la
petite cour. Et ces choses lui paraissaient, comme la boutique,
s'tre assombries encore et avoir des larmes.

-- Pre, dit Genevive, gne pour Denise, voulez-vous que je
ferme la fentre? a ne sent pas bon.

Lui, ne sentait rien. Il resta surpris.

-- Ferme la fentre, si cela t'amuse, rpondit-il enfin.
Seulement, nous manquerons d'air.

En effet, on touffa. C'tait un dner de famille, fort simple.
Aprs le potage, ds que la bonne eut servi le bouilli, l'oncle en
vint fatalement aux gens d'en face. Il se montra d'abord trs
tolrant, il permettait  sa nice d'avoir une opinion diffrente.

-- Mon Dieu! tu es bien libre de soutenir ces grandes chabraques
de maisons... Chacun son ide, ma fille... Du moment que a ne t'a
pas dgote d'tre salement flanque  la porte, c'est que tu
dois avoir des raisons solides pour les aimer; et tu y rentrerais,
vois-tu, que je ne t'en voudrais pas du tout... N'est-ce pas?
personne ici ne lui en voudrait?

-- Oh! non, murmura Mme Baudu.

Denise, posment, dit ses raisons, comme elle les disait chez
Robineau: l'volution logique du commerce, les ncessits des
temps modernes, la grandeur de ces nouvelles crations, enfin le
bien-tre croissant du public. Baudu, les yeux arrondis, la bouche
paisse, l'coutait, avec une visible tension d'intelligence.
Puis, quand elle eut termin, il secoua la tte.

-- Tout a, ce sont des fantasmagories. Le commerce est le
commerce, il n'y a pas  sortir de l... Oh! je leur accorde
qu'ils russissent, mais c'est tout. Longtemps, j'ai cru qu'ils se
casseraient les reins; oui, j'attendais a, je patientais, tu te
rappelles? Eh bien! non, il parat qu'aujourd'hui ce sont les
voleurs qui font fortune, tandis que les honntes gens meurent sur
la paille... Voil o nous en sommes, je suis forc de m'incliner
devant les faits. Et je m'incline, mon Dieu! je m'incline...

Une sourde colre le soulevait peu  peu. Il brandit tout d'un
coup sa fourchette.

-- Mais jamais le Vieil Elbeuf ne fera une concession!... Entends-
tu, je l'ai dit  Bourras: Voisin, vous pactisez avec les
charlatans, vos peinturlurages sont une honte.

-- Mange donc, interrompit Mme Baudu, inquite de le voir
s'allumer ainsi.

-- Attends, je veux que ma nice sache bien ma devise... coute
a, ma fille: je suis comme cette carafe, je ne bouge pas. Ils
russissent, tant pis pour eux! Moi, je proteste, voil tout!

La bonne apportait un morceau de veau rti. De ses mains
tremblantes, il dcoupa; et il n'avait plus son coup d'oeil juste,
son autorit  peser les parts. La conscience de sa dfaite lui
tait son ancienne assurance de patron respect. Pp s'tait
imagin que l'oncle se fchait: il avait fallu le calmer, en lui
donnant tout de suite du dessert, des biscuits qui se trouvaient
devant son assiette. Alors l'oncle, baissant la voix, essaya de
parler d'autre chose. Un instant, il causa des dmolitions, il
approuva la rue du Dix-Dcembre, dont la troue allait
certainement accrotre le commerce du quartier. Mais l, de
nouveau, il revint au Bonheur des Dames; tout l'y ramenait,
c'tait une obsession maladive. On tait pourri de pltre, on ne
vendait plus rien, depuis que les voitures de matriaux barraient
la rue. D'ailleurs, ce serait ridicule,  force d'tre grand; les
clientes se perdraient, pourquoi pas les Halles? Et, malgr les
regards suppliants de sa femme, malgr son effort, il passa des
travaux au chiffre d'affaires du magasin. N'tait-ce pas
inconcevable? en moins de quatre ans, ils avaient quintupl ce
chiffre: leur recette annuelle, autrefois de huit millions,
atteignait le chiffre de quarante, d'aprs le dernier inventaire.
Enfin, une folie, une chose qui ne s'tait jamais vue, et contre
laquelle il n'y avait plus  lutter. Toujours ils s'engraissaient,
ils taient maintenant mille employs, ils annonaient vingt-huit
rayons. Ce nombre de vingt-huit rayons surtout le jetait hors de
lui. Sans doute on devait en avoir ddoubl quelques-uns, mais
d'autres taient compltement nouveaux: par exemple un rayon de
meubles et un rayon d'articles de Paris. Comprenait-on cela? des
articles de Paris! Vrai, ces gens n'taient pas fiers, ils
finiraient par vendre du poisson. L'oncle, tout en affectant de
respecter les ides de Denise, en arrivait  l'endoctriner.

-- Franchement, tu ne peux les dfendre. Me vois-tu joindre un
rayon de casseroles  mon commerce de draps? Hein? tu dirais que
je suis fou... Avoue au moins que tu ne les estimes pas.

La jeune fille se contenta de sourire, gne, comprenant
l'inutilit des bonnes raisons. Il reprit:

-- Enfin, tu es pour eux. Nous n'en parlerons plus, car il est
inutile qu'ils nous fchent encore. Ce serait le comble, de les
voir se mettre entre ma famille et moi!... Rentre chez eux, si a
te plat, mais je te dfends de me casser davantage les oreilles
avec leurs histoires!

Un silence rgna. Son ancienne violence tombait  cette
rsignation fivreuse. Comme on suffoquait dans l'troite salle,
chauffe par le bec de gaz, la bonne dut rouvrir la fentre; et la
pestilence humide de la cour souffla sur la table. Des pommes de
terre sautes avaient paru. On se servit lentement, sans une
parole.

-- Tiens! regarde ces deux-l, recommena Baudu, en dsignant de
son couteau Genevive et Colomban. Demande-leur s'ils l'aiment,
ton Bonheur des Dames!

Cte  cte,  la place accoutume o ils se retrouvaient deux
fois par jour depuis douze ans, Colomban et Genevive mangeaient
avec mesure. Ils n'avaient pas dit un mot. Lui, exagrant
l'paisse bonhomie de sa face, semblait cacher, derrire ses
paupires tombantes, la flamme intrieure qui le brlait; tandis
que, la tte courbe davantage sous sa chevelure trop lourde,
elle, s'abandonnait, comme ravage par une souffrance secrte.

-- L'anne dernire a t dsastreuse, expliquait l'oncle. Il a
bien fallu reculer leur mariage... Non, par plaisir, demande leur
un peu ce qu'ils pensent de tes amis.

Denise, pour le contenter, interrogea les jeunes gens.

-- Je ne peux gure les aimer, ma cousine, rpondit Genevive.
Mais, soyez tranquille, tout le monde ne les dteste pas.

Et elle regardait Colomban, qui roulait une mie de pain, d'un air
absorb. Quand il sentit sur lui les yeux de la jeune fille, il
lcha des mots violents.

-- Une sale boutique!... Tous plus coquins les uns que les
autres!... Enfin, un vrai cholra pour le quartier!

-- Vous l'entendez! vous l'entendez! criait Baudu, ravi. En voil
un qu'ils n'auront jamais!... Va! tu es le dernier, on n'en fera
plus!

Mais Genevive, le visage svre et douloureux, ne quittait pas
Colomban du regard. Elle pntrait jusqu' son coeur, et il se
troublait, il redoublait d'invectives. Mme Baudu, devant eux,
allait de l'un  l'autre, inquite et silencieuse, comme si elle
et devin l un nouveau malheur. Depuis quelque temps la
tristesse de sa fille l'effrayait, elle la sentait mourir.

-- La boutique est seule, dit-elle enfin, en quittant la table,
dsireuse de faire cesser la scne. Voyez donc, Colomban, j'ai cru
entendre quelqu'un.

On avait fini, on se leva. Baudu et Colomban allrent causer avec
un courtier, qui venait prendre des ordres. Mme Baudu emmena Pp,
pour lui montrer des images. La bonne, vivement, avait desservi,
et Denise s'oubliait prs de la fentre, intresse par la petite
cour, lorsque, en se retournant, elle aperut Genevive, toujours
 sa place, les yeux sur la toile cire, humide encore d'un coup
d'ponge.

-- Vous souffrez, ma cousine? lui demanda-t-elle.

La jeune fille ne rpondit pas, tudiant du regard, obstinment,
une cassure de la toile, comme envahie tout entire par les
rflexions qui continuaient en elle. Puis, elle releva la tte
avec peine, elle regarda le visage compatissant, pench vers le
sien. Les autres taient donc partis? que faisait-elle sur cette
chaise? Et, tout d'un coup, des sanglots l'touffrent, sa tte
retomba au bord de la table. Elle pleurait, elle trempait sa
manche de larmes.

-- Mon Dieu! qu'avez-vous? s'cria Denise, bouleverse. Voulez-
vous que j'appelle?

Genevive l'avait saisie nerveusement au bras. Elle la retenait,
elle bgayait:

-- Non, non, restez... Oh! que maman ne sache pas!... Avec vous,
a m'est gal; mais pas les autres, pas les autres!... C'est
malgr moi, je vous jure. C'est en me voyant toute seule...
Attendez, je vais mieux, je ne pleure plus.

Et des crises la reprenaient, secouaient son corps frle de grands
frissons. Il semblait que le tas de ses cheveux noirs lui crast
la nuque. Comme elle roulait sa tte malade sur ses bras replis,
une pingle se dfit, les cheveux coulrent dans son cou,
l'ensevelirent de leurs tnbres. Cependant, Denise, sans bruit,
de peur d'veiller l'attention, tchait de la soulager. Elle la
dgrafa et resta navre de cette maigreur souffrante: la pauvre
fille avait la poitrine creuse d'une enfant, le nant d'une vierge
mange d'anmie.  pleines mains, Denise lui prit les cheveux, ces
cheveux superbes qui semblaient boire sa vie; puis, elle les noua
fortement, pour la dgager et lui donner un peu d'air.

-- Merci, vous tes bonne, disait Genevive. Ah! je ne suis pas
grosse, n'est-ce pas? J'tais plus forte, et tout s'en est all...
Rattachez ma robe, maman verrait mes paules. Je les cache tant
que je peux... Mon Dieu! je ne vais pas bien, je ne vais pas bien.

Pourtant, la crise se calmait. Elle restait brise sur la chaise,
elle regardait fixement sa cousine, et, au bout d'un silence, elle
demanda:

-- Dites-moi la vrit, il l'aime?

Denise sentit une rougeur qui lui montait aux joues. Elle avait
parfaitement compris qu'il s'agissait de Colomban et de Clara.
Mais elle affecta la surprise.

-- Qui donc, ma chre?

Genevive hochait la tte d'un air incrdule.

-- Ne mentez pas, je vous en prie. Rendez-moi le service de me
donner enfin une certitude... Vous devez savoir, je le sens. Oui,
vous avez t la camarade de cette femme, et j'ai vu Colomban vous
poursuivre, vous parler  voix basse. Il vous chargeait de
commissions pour elle, n'est-ce pas?... Oh! de grce, dites-moi la
vrit, je vous jure que a me fera du bien.

Jamais Denise n'avait prouv un embarras pareil. Elle baissait
les yeux, devant cette enfant toujours muette, et qui devinait
tout. Cependant, elle eut la force de la tromper encore.

-- Mais c'est vous qu'il aime!

Alors, Genevive fit un geste dsespr.

-- C'est bon, vous ne voulez rien dire... D'ailleurs, a m'est
gal, je les ai vus. Lui, sort continuellement sur le trottoir
pour la regarder. Elle, en haut, rit comme une malheureuse... Bien
sr qu'ils se retrouvent dehors.

-- a, non, je vous le jure! cria Denise, s'oubliant, emporte par
le dsir de lui donner au moins cette consolation.

La jeune fille respira fortement. Elle eut un faible sourire.
Puis, d'une voix affaiblie de convalescente:

-- Je voudrais bien un verre d'eau... Excusez-moi, je vous
drange. Tenez, l, dans le buffet.

Et, lorsqu'elle tint la carafe, elle vida d'un trait un grand
verre. De la main, elle cartait Denise, qui craignait qu'elle ne
se fit du mal.

-- Non, non, laissez, j'ai toujours soif... La nuit, je me lve
pour boire.

Il y eut un nouveau silence. Elle reprit doucement:

-- Si vous saviez, depuis dix ans je suis accoutume  l'ide de
ce mariage. Je portais encore des robes courtes, que dj Colomban
tait pour moi... Alors, je ne me souviens plus comment les choses
ont tourn. De vivre toujours ensemble, de rester ici enferms
l'un contre l'autre, sans qu'il y et jamais de distraction entre
nous, j'ai d finir par le croire mon mari, avant le temps.
J'ignorais si je l'aimais, j'tais sa femme, voil tout... Et
aujourd'hui, il veut s'en aller avec une autre! Oh! mon Dieu! mon
coeur se fend. Voyez-vous, c'est une souffrance que je ne
connaissais pas. a me prend dans la poitrine et dans la tte,
puis a va partout, a me tue.

Des larmes remontaient  ses yeux. Denise, dont les paupires se
mouillaient aussi de piti, lui demanda:.

-- Est-ce que ma tante se doute de quelque chose?

-- Oui, maman se doute, je crois... Quant  papa, il est trop
tourment, il ne sait pas la peine qu'il me cause, en reculant ce
mariage... Plusieurs fois, maman m'a interroge. Elle s'inquite
de me voir languir. Jamais elle n'a t forte elle-mme, souvent
elle m'a dit: Ma pauvre fille, je ne t'ai pas faite bien solide.
Et puis, dans ces boutiques, on ne pousse gure. Mais elle doit
trouver que je maigris trop  la fin... Regardez mes bras, est-ce
raisonnable?

D'une main tremblante, elle avait repris la carafe. Sa cousine
voulut l'empcher de boire.

-- Non, j'ai trop soif, laissez-moi.

On entendit s'lever la voix de Baudu. Alors, cdant  une pousse
de son coeur, Denise s'agenouilla, entoura Genevive de ses bras
fraternels. Elle la baisait, elle lui jurait que tout irait bien,
qu'elle pouserait Colomban, qu'elle gurirait et serait heureuse.
Vivement, elle se releva. L'oncle l'appelait.

-- Jean est l, viens donc.

C'tait Jean, en effet, Jean effar qui arrivait pour dner. Quand
on lui dit que huit heures sonnaient, il demeura bant! Pas
possible, il sortait de chez son patron. On le plaisanta, sans
doute il avait pris par le bois de Vincennes. Mais, ds qu'il put
s'approcher de sa soeur, il lui souffla trs bas:

-- C'est une petite blanchisseuse qui reportait son linge... J'ai
l une voiture  l'heure. Donne-moi cent sous.

Il sortit une minute, et revint dner, car Mme Baudu ne voulait
absolument pas qu'il repartt sans manger au moins une soupe.
Genevive avait reparu, dans son silence et son effacement
habituels. Colomban sommeillait  demi, derrire un comptoir. La
soire coula triste et lente, anime uniquement par les pas de
l'onde, qui se promenait d'un bout  l'autre de la boutique vide.
Un seul bec de gaz brlait, l'ombre du plafond bas tombait 
larges pelletes, comme la terre noire d'une fosse.

Des mois se passrent. Denise entrait presque tous les jours
gayer un instant Genevive. Mais la tristesse augmentait chez les
Baudu. Les travaux d'en face taient un continuel tourment qui
avivait leur malchance. Mme lorsqu'il avaient une heure d'espoir,
une joie inattendue, il suffisait du fracas d'un tombereau de
briques, de la scie d'un tailleur de pierres ou du simple appel
d'un maon, pour la leur gter aussitt. Tout le quartier,
d'ailleurs, en tait secou. De l'enclos de planches longeant et
embarrassant les trois rues, sortait un branle d'activit
fivreuse. Bien que l'architecte se servt des constructions
existantes, il les ouvrait de toutes parts, pour les amnager; et,
au milieu, dans la troue des cours, il btissait une galerie
centrale, vaste comme une glise, qui devait dboucher par une
porte d'honneur, sur la rue Neuve-Saint-Augustin, au centre de la
faade. On avait eu d'abord de grandes difficults  tablir les
sous-sols, car on tait tomb sur des infiltrations d'gout et sur
des terres rapportes, pleine d'ossements humains. Ensuite, le
forage du puits avait violemment proccup les maisons voisines,
un puits de cent mtres, dont le dbit devait tre de cinq cents
litres  la minute. Maintenant, les murs s'levaient au premier
tage; des chafauds, des tours de charpentes, enfermaient l'le
entire; sans arrt, on entendait le grincement des treuils
montant les pierres de taille, le dchargement brusque des
planchers de fer, la clameur de ce peuple d'ouvriers, accompagne
du bruit des pioches et des marteaux. Mais, par-dessus tout, ce
qui assourdissait les gens, c'tait la trpidation des machines;
tout marchait  la vapeur, des sifflements aigus dchiraient
l'air; tandis que, au moindre coup de vent, un nuage de pltre
s'envolait et s'abattait sur les toitures environnantes, ainsi
qu'une tombe de neige. Les Baudu dsesprs regardaient cette
poussire implacable pntrer partout, traverser les boiseries les
mieux closes, salir les toffes de la boutique, se glisser jusque
dans leur lit; et l'ide qu'ils la respiraient quand mme, qu'ils
finiraient par en mourir, leur empoisonnait l'existence.

Du reste, la situation allait empirer encore. En septembre,
l'architecte, craignant de ne pas tre prt, se dcida  faire
travailler la nuit. De puissantes lampes lectriques furent
tablies, et le branle ne cessa plus: des quipes se succdaient,
les marteaux n'arrtaient pas, les machines sifflaient
continuellement, la clameur toujours aussi haute semblait soulever
et semer le pltre. Alors, les Baudu, exasprs, durent mme
renoncer  fermer les yeux; ils taient secous dans leur alcve,
les bruits se changeaient en cauchemars, ds que la fatigue les
engourdissait. Puis, s'ils se levaient pieds nus, pour calmer leur
fivre, et s'ils venaient soulever un rideau, ils restaient
effrays devant la vision du Bonheur des Dames flambant au fond
des tnbres, comme une forge colossale, o se forgeait leur
ruine. Au milieu des murs,  moiti construits, trous de baies
vides, les lampes lectriques jetaient de larges rayons bleus,
d'une intensit aveuglante. Deux heures du matin sonnaient, puis
trois heures, puis quatre heures. Et, dans le sommeil pnible du
quartier, le chantier agrandi par cette clart lunaire, devenu
colossal et fantastique, grouillait d'ombres noires, d'ouvriers
retentissants, dont les profils gesticulaient, sur la blancheur
crue des murailles neuves.

L'oncle Baudu l'avait dit, le petit commerce des rues voisines
recevait encore un coup terrible. Chaque fois que le Bonheur des
Dames crait des rayons nouveaux, c'taient de nouveaux
croulements, chez les boutiquiers des alentours. Le dsastre
s'largissait, on entendait craquer les plus vieilles maisons.
Mlle Tatin, la lingre du passage Choiseul, venait d'tre dclare
en faillite; Quinette, le gantier, en avait  peine pour six mois;
les fourreurs Vanpouille taient obligs de sous-louer une partie
de leurs magasins; si Bdor et soeur, les bonnetiers, tenaient
toujours, rue Gaillon, ils mangeaient videmment les rentes
amasses jadis. Et voil que, maintenant, d'autres ruines allaient
s'ajouter  ces ruines prvues depuis longtemps: le rayon
d'articles de Paris menaait un bimbelotier de la rue Saint-Roch,
Deslignires, un gros homme sanguin; tandis que le rayon des
meubles atteignait les Piot et Rivoire, dont les magasins
dormaient dans l'ombre du passage Sainte-Anne. On craignait mme
l'apoplexie pour le bimbelotier, car il ne drageait pas, en
voyant le Bonheur afficher les porte-monnaie  trente pour cent de
rabais. Les marchands de meubles, plus calmes, affectaient de
plaisanter ces calicots qui se mlaient de vendre des tables et
des armoires; mais des clientes les quittaient dj, le succs du
rayon s'annonait formidable. C'tait fini, il fallait plier
l'chine: aprs ceux-l, d'autres encore seraient balays, et il
n'y avait plus de raison pour que tous les commerces ne fussent
tour  tour chasss de leurs comptoirs. Le Bonheur seul, un jour,
couvrirait le quartier de sa toiture.

 prsent, le matin et le soir, lorsque les mille employs
entraient et sortaient, ils s'allongeaient en une queue si longue
sur la place Gaillon, que le monde s'arrtait pour les regarder,
comme on regarde dfiler un rgiment. Pendant dix minutes, les
trottoirs en taient encombrs; et les boutiquiers, devant leurs
portes, songeaient  l'unique commis, qu'ils ne savaient dj
comment nourrir. Le dernier inventaire du grand magasin, ce
chiffre de quarante millions d'affaires, avait aussi rvolutionn
le voisinage. Il courait de maison en maison, au milieu de cris de
surprise et de colre. Quarante millions! songeait-on  cela? Sans
doute, le bnfice net se trouvait au plus de quatre pour cent,
avec leurs frais gnraux considrables et leur systme de bon
march. Mais seize cent mille francs de gain tait encore une
jolie somme, on pouvait se contenter du quatre pour cent,
lorsqu'on oprait sur des capitaux pareils. On racontait que
l'ancien capital de Mouret, les premiers cinq cent mille francs
augments chaque anne de la totalit des bnfices, un capital
qui devait tre  cette heure de quatre millions, avait ainsi
pass dix fois en marchandises, dans les comptoirs. Robineau,
quand il se livrait  ce calcul devant Denise, aprs le repas,
restait un instant accabl, les yeux sur son assiette vide: elle
avait raison, c'tait ce renouvellement incessant du capital qui
faisait la force invincible du nouveau commerce. Bourras seul
niait les faits, refusait de comprendre, superbe et stupide comme
une borne. Un tas de voleurs, voil tout! Des gens qui mentaient!
Des charlatans qu'on ramasserait dans le ruisseau, un beau matin!

Les Baudu, cependant, malgr leur volont de ne rien changer aux
habitudes du Vieil Elbeuf, tchaient de soutenir la concurrence.
La clientle ne venant plus  eux, ils s'efforaient d'aller 
elle, par l'intermdiaire des courtiers. Il y avait alors, sur la
place de Paris, un courtier, en rapport avec tous les grands
tailleurs, qui sauvait les petites maisons de draps et de
flanelles, lorsqu'il voulait bien les reprsenter. Naturellement,
on se le disputait, il prenait une importance de personnage; et,
Baudu, l'ayant marchand, eut le malheur de le voir s'entendre
avec les Matignon, de la rue Croix-des-Petits-Champs. Coup sur
coup, deux autres courtiers le volrent; un troisime, honnte
homme, ne faisait rien. C'tait la mort lente, sans secousse, un
ralentissement continu des affaires, des clientes perdues une 
une. Le jour vint o les chances furent lourdes. Jusque-l, on
avait vcu sur les conomies d'autrefois; maintenant, la dette
commenait. En dcembre, Baudu, terrifi par le chiffre des
billets souscrits, se rsigna au plus cruel des sacrifices: il
vendit sa maison de campagne de Rambouillet, une maison qui lui
cotait tant d'argent en rparations continuelles, et dont les
locataires ne l'avaient pas mme pay, lorsqu'il s'tait dcid 
en tirer parti. Cette vente tuait le seul rve de sa vie, son
coeur en saignait comme de la perte d'une personne chre. Et il
dut cder, pour soixante-dix mille francs, ce qui lui en cotait
plus de deux cent mille. Encore fut-il heureux de trouver les
Lhomme, ses voisins, que le dsir d'augmenter leurs terres
dtermina. Les soixante-dix mille francs allaient soutenir la
maison pendant quelque temps encore. Malgr tous les checs,
l'ide de la lutte renaissait: avec de l'ordre,  prsent, on
pouvait vaincre peut-tre.

Le dimanche o les Lhomme donnrent l'argent, ils voulurent bien
dner au Vieil Elbeuf. Mme Aurlie arriva la premire; il fallut
attendre le caissier, qui vint en retard, effar par tout un
aprs-midi de musique; quant au jeune Albert, il avait accept
l'invitation, mais il ne parut pas. Ce fut, d'ailleurs, une soire
pnible. Les Baudu, vivant sans air au fond de leur troite salle
 manger, souffrirent du coup de vent que les Lhomme y
apportaient, avec leur famille dbande et leur got de libre
existence. Genevive, blesse des allures impriales de
Mme Aurlie, n'avait pas ouvert la bouche; tandis que Colomban
l'admirait, pris de frissons, en songeant qu'elle rgnait sur
Clara.

Avant de se coucher, le soir, comme Mme Baudu tait dj au lit,
Baudu se promena longtemps dans la chambre. Il faisait doux, un
temps humide de dgel. Au-dehors, malgr les fentres closes et
les rideaux tirs, on entendait ronfler les machines des travaux
d'en face.

-- Sais-tu  quoi je pense, lisabeth? dit-il enfin. Eh bien! ces
Lhomme ont beau gagner beaucoup d'argent, j'aime mieux tre dans
ma peau que dans la leur... Ils russissent, c'est vrai. La femme
a racont, n'est-ce pas? qu'elle s'tait fait prs de vingt mille
francs cette anne, et cela lui a permis de me prendre ma pauvre
maison. N'importe! je n'ai plus la maison, mais au moins je ne
vais pas jouer de la musique d'un ct, tandis que tu cours la
prtentaine de l'autre... Non, vois-tu, ils ne peuvent pas tre
heureux.

Il tait encore dans la grosse douleur de son sacrifice, il
gardait une rancune contre ces gens qui lui avaient achet son
rve. Quand il arrivait prs du lit, il gesticulait, pench vers
sa femme; puis, de retour devant la fentre, il se taisait un
instant, il coutait la clameur du chantier. Et il reprenait ses
vieilles accusations, ses dolances dsespres sur les temps
nouveaux: on n'avait jamais vu a, des commis gagnaient  cette
heure plus que des commerants, c'taient les caissiers qui
rachetaient les proprits des patrons. Aussi tout craquait, la
famille n'existait plus, on vivait  l'htel, au lieu de manger
honntement la soupe chez soi. Enfin, il termina en prophtisant
que le jeune Albert dvorerait plus tard la terre de Rambouillet
avec des actrices.

Mme Baudu l'coutait, la tte droite sur l'oreiller, si ple, que
son visage avait la couleur de la toile.

-- Ils t'ont pay, finit-elle par dire doucement.

Du coup, Baudu resta muet. Il marcha quelques secondes, les yeux 
terre. Puis, il reprit:

-- Ils m'ont pay, c'est vrai; et, aprs tout, leur argent est
aussi bon qu'un autre... Ce serait drle, de relever la maison
avec cet argent-l. Ah! si je n'tais pas si vieux, si fatigu!

Un long silence rgna. Le drapier tait envahi par des projets
vagues. Brusquement, sa femme parla, les yeux au plafond, sans
remuer la tte.

-- As-tu remarqu ta fille, depuis quelque temps?

-- Non, rpondit-il.

-- Eh bien! elle m'inquite un peu... Elle plit, elle semble se
dsesprer.

Debout devant le lit, il tait plein de surprise.

-- Tiens! pourquoi donc?... Si elle est malade, elle devrait le
dire. Demain il faudra faire venir le mdecin.

Mme Baudu restait toujours immobile. Aprs une grande minute, elle
dclara seulement de son air rflchi:

-- Ce mariage avec Colomban, je crois qu'il vaudrait mieux en
finir.

Il la regarda, puis il se remit  marcher. Des faits lui
revenaient: tait-ce possible que sa fille tombt malade,  cause
du commis? Elle l'aimait donc au point de ne pouvoir attendre?
Encore un malheur de ce ct! Cela le bouleversait, d'autant plus
qu'il avait lui-mme des ides arrtes sur ce mariage. Jamais il
n'aurait voulu le conclure dans les conditions prsentes.
Pourtant, l'inquitude l'attendrissait.

-- C'est bon, dit-il enfin, je parlerai  Colomban.

Et, sans ajouter une parole, il continua sa promenade. Bientt les
yeux de sa femme se fermrent, elle dormait toute blanche, comme
morte. Lui, marchait encore. Avant de se coucher, il carta les
rideaux, il jeta un coup d'oeil; de l'autre ct de la rue, les
fentres bantes de l'ancien Htel Duvillard ouvraient des trous
sur le chantier, o les ouvriers s'agitaient, dans l'blouissement
des lampes lectriques.

Ds le lendemain matin, Boudu emmena Colomban au fond d'un troit
magasin de l'entresol. La veille, il avait arrt ce qu'il aurait
 dire.

-- Mon garon, commena-t-il, tu sais que j'ai vendu ma proprit
de Rambouillet. Cela va nous permettre de donner un coup de
collier... Mais, avant tout, je voudrais causer un peu avec toi.

Le jeune homme, qui semblait redouter l'entretien, attendait d'un
air gauche. Ses petits yeux clignotaient dans sa large face, et il
restait la bouche ouverte, signe chez lui d'une perturbation
profonde.

-- coute-moi bien, reprit le drapier. Quand le pre Hauchecorne
m'a cd le Vieil Elbeuf, la maison tait prospre; lui-mme
l'avait reue autrefois du vieux Finet, en bon tat... Tu connais
mes ides: je croirais commettre une vilaine action, si je
passais, diminu,  mes enfants ce dpt de famille; et c'est
pourquoi j'ai toujours recul ton mariage avec Genevive... Oui,
je m'enttais, j'esprais ramener la prosprit ancienne, je
voulais te mettre les livres sous le nez, en disant:

Tiens! l'anne o je suis entr, on a vendu tant de drap, et
cette anne-ci, l'anne o je sors, on en a vendu dix mille ou
vingt mille francs de plus... Enfin, tu comprends, un serment que
je me suis fait, le dsir bien naturel de me prouver que la maison
n'a pas perdu entre mes mains. Autrement, il me semblerait que je
vous vole.

Une motion tranglait sa voix. Il se moucha pour se remettre, il
demanda:

-- Tu ne dis rien?

Mais Colomban n'avait rien  dire. Il hochait la tte, il
attendait, de plus en plus troubl, croyant deviner o allait en
venir le patron. C'tait le mariage  bref dlai. Comment refuser?
Jamais il n'aurait la force. Et l'autre, celle dont il rvait la
nuit, la chair brle d'une telle flamme, qu'il se jetait tout nu
sur le carreau, de peur d'en mourir!

-- Aujourd'hui, continua Baudu, voil un argent qui peut nous
sauver. La situation devient plus mauvaise chaque jour, mais peut-
tre qu'en faisant un suprme effort... Enfin, je tenais 
t'avertir. Nous allons risquer le tout pour le tout. Si nous
sommes battus, eh bien! a nous enterrera... Seulement, mon pauvre
garon, votre mariage, du coup, va tre encore recul, car je ne
veux pas vous jeter tout seuls dans la bagarre. Ce serait trop
lche, n'est-ce pas?

Colomban, soulag, s'tait assis sur des pices de molleton. Ses
jambes gardaient un tremblement. Il craignait de laisser voir sa
joie, il baissait la tte, en roulant les doigts sur les genoux.

-- Tu ne dis rien? rpta Baudu.

Non, il ne disait rien, il ne trouvait rien  dire. Alors, le
drapier reprit avec lenteur:

-- J'tais sr que a te chagrinerait... Il te faut du courage.
Secoue-toi un peu, ne reste pas cras ainsi... Surtout, comprends
bien ma position. Puis-je vous attacher au cou un pareil pav? Au
lieu de vous laisser une bonne affaire, je vous laisserais une
faillite peut-tre. Non, les coquins seuls se permettent de ces
tours-l... Sans doute, je ne dsire que votre bonheur, mais
jamais on ne me fera aller contre ma conscience.

Et il parla longtemps de la sorte, se dbattant au milieu de
phrases contradictoires, en homme qui aurait voulu tre devin 
demi-mot et avoir la main force. Puisqu'il avait promis sa fille
et la boutique, la stricte probit le forait  donner les deux en
bon tat, sans tares ni dettes. Seulement, il tait las, le
fardeau lui semblait trop lourd, des supplications peraient dans
sa voix balbutiante. Les mots s'embrouillaient davantage sur ses
lvres, il attendait, chez Colomban, un lan, un cri du coeur, qui
ne venait point.

-- Je sais bien, murmura-t-il, que les vieux manquent de flamme...
Avec des jeunes, les choses se rallument. Ils ont le feu au corps,
c'est naturel... Mais, non, non, je ne puis pas, parole d'honneur!
Si je vous cdais, vous me le reprocheriez plus tard.

Il se tut, frmissant; et, comme le jeune homme demeurait toujours
la tte basse, il lui demanda pour la troisime fois, au bout d'un
silence pnible:

-- Tu ne dis rien?

Enfin, sans le regarder, Colomban rpondit:

-- Il n'y a rien  dire... Vous tes le matre, vous avez plus de
sagesse que nous tous. Puisque vous l'exigez, nous attendrons,
nous tcherons d'tre raisonnables.

C'tait fini, Baudu esprait encore qu'il allait se jeter dans ses
bras, en criant: Pre, reposez-vous, nous nous battrons  notre
tour, donnez-nous la boutique telle qu'elle est, pour que nous
fassions le miracle de la sauver! Puis, il le regarda, et il fut
pris de honte, il s'accusa sourdement d'avoir voulu duper ses
enfants. La vieille honntet maniaque du boutiquier se rveillait
en lui; c'tait ce garon prudent qui avait raison, car il n'y a
pas de sentiment dans le commerce, il n'y a que des chiffres.

-- Embrasse-moi, mon garon, dit-il pour conclure. C'est dcid,
nous ne reparlerons du mariage que dans un an. Avant tout, il faut
songer au srieux.

Le soir, dans leur chambre, quand Mme Baudu questionna son mari
sur le rsultat de l'entretien, celui-ci avait retrouv son
obstination  combattre en personne, jusqu'au bout. Il fit un
grand loge de Colomban: un garon solide, ferme dans ses ides,
lev d'ailleurs selon les bons principes, incapable par exemple
de rire avec les clientes, ainsi que les godelureaux du Bonheur.
Non, c'tait honnte, c'tait de la famille, a ne jouait pas sur
la vente comme sur une valeur de Bourse.

-- Alors,  quand le mariage? demanda Mme Baudu.

-- Plus tard, rpondit-il, lorsque je serai en mesure de tenir mes
promesses.

Elle n'eut pas un geste, elle dit seulement:

-- Notre fille en mourra.

Baudu se retint, soulev de colre. C'tait lui, qui en mourrait,
si on le bouleversait ainsi continuellement! tait-ce sa faute? Il
aimait sa fille, il parlait de donner son sang pour elle; mais il
ne pouvait cependant pas faire que la maison marcht quand elle
ne voulait plus marcher. Genevive devait avoir un peu de raison
et patienter jusqu' un meilleur inventaire. Que diable! Colomban
restait l, personne ne le lui volerait!

-- C'est incroyable! rptait-il, une fille si bien leve!

Mme Baudu n'ajouta rien. Sans doute elle avait devin les tortures
jalouses de Genevive; mais elle n'osa les confier  son mari. Une
singulire pudeur de femme l'avait toujours empche d'aborder
avec lui certains sujets de tendresse dlicate. Quand il la vit
muette, il tourna sa colre contre les gens d'en face, il tendait
les poings dans le vide, du ct du chantier, o l'on posait,
cette nuit-l, des charpentes de fer,  grands coups de marteau.

Denise allait rentrer au Bonheur des Dames. Elle avait compris que
les Robineau, forcs de restreindre leur personnel, ne savaient
comment la congdier. Pour tenir encore, il leur fallait tout
faire par eux-mmes; Gaujean, obstin dans sa rancune, allongeait
les crdits, promettait mme de leur trouver des fonds; mais la
peur les prenait, ils voulaient tenter de l'conomie et de
l'ordre. Pendant quinze jours, Denise les sentit gns avec elle;
et elle dut parler la premire, dire qu'elle avait une place autre
part. Ce fut un soulagement, Mme Robineau l'embrassa, trs mue,
en jurant qu'elle la regretterait toujours. Puis, lorsque, sur une
question, la jeune fille rpondit qu'elle retournait chez Mouret,
Robineau devint ple.

-- Vous avez raison! cria-t-il violemment.

Il tait moins facile d'annoncer la nouvelle au vieux Bourras.
Pourtant, Denise devait lui donner cong, et elle tremblait, car
elle lui gardait une vive reconnaissance. Bourras, justement, ne
dcolrait plus, en plein dans le vacarme du chantier voisin. Les
voitures de matriaux barraient sa boutique; les pioches tapaient
dans ses murs; tout, chez lui, les parapluies et les cannes,
dansait au bruit des marteaux. Il semblait que la masure,
s'enttant au milieu de ces dmolitions, allait se fendre. Mais le
pis tait que l'architecte, pour relier les rayons existants du
magasin, avec les rayons qu'on installait dans l'ancien Htel
Duvillard, avait imagin de creuser un passage, sous la petite
maison qui les sparait. Cette maison appartenant  la socit
Mouret et Cie, et le bail portant que le locataire devrait
supporter les travaux de rparation, des ouvriers se prsentrent
un matin. Du coup, Bourras faillit avoir une attaque. N'tait-ce
pas assez de l'trangler de tous les cts,  gauche,  droite,
derrire? il fallait encore qu'on le prt par les pieds, qu'on
manget la terre sous lui! Et il avait chass les maons, il
plaiderait. Des travaux de rparation, soit! mais c'taient l des
travaux d'embellissement. Le quartier pensait qu'il gagnerait,
sans pourtant jurer de rien. En tout cas, le procs menaait
d'tre long, on se passionnait pour ce duel interminable.

Le jour o Denise rsolut enfin de lui donner cong, Bourras
revenait prcisment de chez son avocat.

-- Croyez-vous! cria-t-il, ils disent maintenant que la maison
n'est pas solide, ils prtendent tablir qu'il faut en reprendre
les fondations... Parbleu! ils sont las de la secouer, avec leurs
sacres machines. Ce n'est pas tonnant, si elle se casse!

Puis, quand la jeune fille lui eut annonc qu'elle partait,
qu'elle rentrait au Bonheur avec mille francs d'appointements, il
fut si saisi, qu'il leva seulement vers le ciel ses vieilles mains
tremblantes. L'motion l'avait fait tomber sur une chaise.

-- Vous! vous! balbutia-t-il. Enfin, il n'y a que moi, il ne reste
plus que moi!

Au bout d'un silence, il demanda:

-- Et le petit?

-- Il retournera chez Mme Gras, rpondit Denise. Elle l'aimait
beaucoup.

De nouveau, ils se turent. Elle l'aurait prfr furieux, jurant,
tapant du poing; ce vieillard suffoqu, cras, la navrait. Mais
il se remettait peu  peu, il recommenait  crier.

-- Mille francs, a ne se refuse pas... Vous irez tous. Partez
donc, laissez-moi seul. Oui, seul, entendez-vous! Il y en aura un
qui ne pliera jamais la tte... Et dites-leur que je gagnerai mon
procs, quand je devrais y manger ma dernire chemise!

Denise ne devait quitter Robineau qu' la fin du mois. Elle avait
revu Mouret, tout se trouvait rgl. Un soir, elle allait remonter
chez elle, lorsque Deloche, qui la guettait sous une porte
cochre, l'arrta au passage. Il tait bien heureux, il venait
d'apprendre la grande nouvelle, tout le magasin en causait,
disait-il. Et il lui conta gaiement les commrages des comptoirs.

-- Vous savez, ces dames des confections font une figure! Puis,
s'interrompant:

--  propos, vous vous souvenez de Clara Prunaire. Eh bien! il
parat que le patron l'aurait... Vous comprenez?

Il tait devenu rouge. Elle, toute ple, s'cria:

-- M. Mouret!

-- Un drle de got, n'est-ce pas? reprit-il. Une femme qui
ressemble  un cheval... La petite lingre qu'il avait eue deux
fois, l'an pass, tait gentille au moins. Enfin, a le regarde.

Denise, rentre chez elle, se sentit dfaillir. C'tait srement
d'avoir mont trop vite. Accoude  la fentre, elle eut la
brusque vision de Valognes, de la rue dserte, au pav moussu,
qu'elle voyait de sa chambre d'enfant; et un besoin la prenait de
revivre l-bas, de se rfugier dans l'oubli et la paix de la
province. Paris l'irritait, elle hassait le Bonheur des Dames,
elle ne savait plus pourquoi elle avait consenti  y retourner.
Certainement, elle y souffrirait encore, elle souffrait dj d'un
malaise inconnu, depuis les histoires de Deloche. Alors, sans
motif, une crise de larmes la fora de quitter la fentre. Elle
pleura longtemps, elle retrouva quelque courage  vivre.

Le lendemain, au djeuner, comme Robineau l'avait envoye en
course et qu'elle passait devant le Vieil Elbeuf, elle poussa la
porte, en voyant Colomban seul dans la boutique. Les Baudu
djeunaient, on entendait le bruit des fourchettes, au fond de la
petite salle.

-- Vous pouvez entrer, dit le commis. Ils sont  table.

Mais elle le fit taire, elle l'attira dans un coin. Et, baissant
la voix:

-- C'est  vous que je veux parler... Vous manquez donc de coeur?
vous ne voyez donc pas que Genevive vous aime et qu'elle en
mourra?

Elle tait toute frmissante, sa fivre de la veille la secouait
de nouveau. Lui, effar, tonn de cette brusque attaque, ne
trouvait pas une parole.

-- Entendez-vous! continua-t-elle, Genevive sait que vous en
aimez une autre. Elle me l'a dit, elle a sanglot comme une
malheureuse... Ah! la pauvre enfant! elle ne pse plus lourd,
allez! Si vous aviez vu ses petits bras! C'est  pleurer... Dites,
vous ne pouvez pas la laisser mourir ainsi!

Il parla enfin, tout  fait boulevers.

-- Mais elle n'est pas malade, vous exagrez... Moi, je ne vois
pas... Et puis, c'est son pre qui recule le mariage.

Denise, rudement, releva ce mensonge. Elle avait senti que la
moindre insistance du jeune homme dciderait l'oncle. Quant  la
surprise de Colomban, elle n'tait pas feinte: il ne s'tait
rellement jamais aperu de la lente agonie de Genevive. Ce fut,
pour lui, une rvlation trs dsagrable. Tant qu'il ignorait, il
n'avait pas de reproches trop gros  se faire.

-- Et pour qui? reprenait Denise, pour une rien du tout!... Mais
vous ignorez donc qui vous aimez? Je n'ai pas voulu vous chagriner
jusqu' prsent, j'ai vit souvent de rpondre  vos continuelles
questions... Eh bien! oui, elle va avec tout le monde, elle se
moque de vous, jamais vous ne l'aurez, ou bien vous l'aurez comme
les autres, une fois, en passant.

Trs ple, il l'coutait; et,  chacune des phrases qu'elle lui
jetait  la face, entre ses dents serres, il avait un petit
tremblement des lvres. Elle, prise de cruaut, cdait  un
emportement dont elle n'avait pas conscience.

-- Enfin, dit-elle dans un dernier cri, elle est avec M. Mouret,
si vous voulez le savoir!

Sa voix s'tait trangle, elle devint plus ple que lui. Tous
deux se regardrent.

Puis, il bgaya:

-- Je l'aime.

Alors, Denise fut honteuse. Pourquoi parlait-elle ainsi  ce
garon et qu'avait-elle  se passionner? Elle resta muette, le
simple mot qu'il venait de rpondre lui retentissait dans le
coeur, avec un lointain bruit de cloche, dont elle tait
assourdie. Je l'aime, je l'aime, et cela s'largissait: il avait
raison, il ne pouvait en pouser une autre.

Comme elle se tournait, elle aperut Genevive, sur le seuil de la
salle  manger.

-- Taisez-vous! dit-elle rapidement.

Mais il tait trop tard, Genevive devait avoir entendu. Elle
n'avait plus de sang au visage. Justement, une cliente poussait la
porte, Mme Bourdelais, une des dernires fidles du Vieil Elbeuf,
o elle trouvait des articles solides; depuis longtemps,
Mme de Boves avait suivi la mode, en passant au Bonheur, Mme Marty
elle-mme ne venait plus, conquise tout entire par les sductions
des talages d'en face. Et Genevive fut force d'avancer, pour
dire de sa voix blanche:

-- Que dsire madame?

Mme Bourdelais voulait voir de la flanelle. Colomban descendit une
pice d'un casier, Genevive montra l'toffe; et, tous deux, les
mains froides, se trouvaient rapprochs derrire le comptoir.
Cependant, Baudu sortait le dernier de la petite salle,  la suite
de sa femme, qui tait alle s'asseoir sur la banquette de la
caisse. Mais il ne se mla pas d'abord de la vente, il avait souri
 Denise, et se tenait debout, en regardant Mme Bourdelais.

-- Elle n'est pas assez belle, disait celle-ci. Montrez-moi ce que
vous avez de plus fort.

Colomban descendit une autre pice. Il y eut un silence.
Mme Bourdelais examinait l'toffe.

-- Et combien?

-- Six francs, madame, rpondit Genevive. La cliente fit un
brusque mouvement.

-- Six francs! mais ils ont la mme, en face,  cinq francs.

Une contraction lgre passa sur le visage de Baudu: Il ne put
s'empcher d'intervenir, trs poliment. Madame se trompait sans
doute, cet article-l aurait d tre vendu six francs cinquante,
il tait impossible qu'on le donnt  cinq francs. Certainement,
il s'agissait d'un autre article.

-- Non, non, rptait-elle, avec l'enttement d'une bourgeoise qui
se piquait de s'y connatre. L'toffe est la mme. Peut-tre
encore est-elle plus paisse.

Et la discussion finit par s'aigrir, Baudu, la bile au visage,
faisait effort pour rester souriant. Son amertume contre le
Bonheur crevait dans sa gorge.

-- Vraiment, dit enfin Mme Bourdelais, il faut me mieux traiter,
autrement, j'irai en face, comme les autres.

Alors, il perdit la tte, il cria, secou de colre contenue:

-- Eh bien! allez en face!

Du coup, elle se leva, trs blesse, et elle s'en alla, sans se
retourner, en rpondant:

-- C'est ce que je vais faire, monsieur.

Ce fut une stupeur. La violence du patron les avait tous saisis.
Il restait lui-mme effar et tremblant de ce qu'il venait de
dire. La phrase tait partie sans qu'il le voult, dans
l'explosion d'une longue rancune amasse. Et, maintenant, les
Baudu, immobiles, les bras tombs, suivaient du regard
Mme Bourdelais, qui traversait la rue. Elle leur semblait emporter
leur fortune. Lorsque, de son pas tranquille, elle entra sous la
haute porte du Bonheur, lorsqu'ils virent son dos se noyer dans la
foule, il y eut en eux comme un arrachement.

-- Encore une qu'ils nous prennent! murmura le drapier.

Puis, se tournant vers Denise, dont il connaissait l'engagement
nouveau:

-- Toi aussi, ils t'ont reprise... Va, je ne t'en veux pas.
Puisqu'ils ont l'argent, ils sont les plus forts.

Justement, Denise, esprant encore que Genevive n'avait pu
entendre Colomban, lui disait  l'oreille:

-- Il vous aime, soyez plus gaie.

Mais la jeune fille lui rpondit trs bas, d'une voix dchire:

-- Pourquoi mentez-vous?... Tenez! il ne peut s'en empcher, il
regarde l-haut... Je sais bien qu'ils me l'ont vol, comme ils
nous volent tout.

Et elle s'tait assise sur la banquette de la caisse, prs de sa
mre. Celle-ci avait sans doute devin le nouveau coup reu par la
jeune fille, car ses yeux navrs allrent d'elle  Colomban, puis
se reportrent sur le Bonheur. C'tait vrai, il leur volait tout:
au pre, la fortune;  la mre, son enfant mourante;  la fille,
un mari attendu depuis dix ans. Devant cette famille condamne,
Denise, dont le coeur se noyait de compassion, eut un instant peur
d'tre mauvaise. N'allait-elle pas remettre la main  la machine
qui crasait le pauvre monde? Mais elle se trouvait comme emporte
par une force, elle sentait qu'elle ne faisait pas le mal.

-- Bah! reprit Baudu pour se donner du courage, nous n'en mourrons
pas. Une cliente perdue, deux de retrouves... Tu entends, Denise;
j'ai l soixante-dix mille francs qui vont faire passer des nuits
blanches  ton Mouret... Voyons, vous autres! n'ayez donc pas des
figures d'enterrement!

Il ne put les gayer, lui-mme retombait dans une consternation
blme; et tous restaient les yeux sur le monstre, attirs,
possds, se rassasiant de leur malheur. Les travaux s'achevaient,
on avait dbarrass la faade des chafaudages, tout un pan du
colossal difice apparaissait, avec ses murs blancs, trous de
larges vitrines claires. Justement, le long du trottoir, rendu
enfin  la circulation, s'alignaient huit voitures, que des
garons chargeaient l'une aprs l'autre, devant le bureau du
dpart. Sous le soleil, dont un rayon enfilait la rue, les
panneaux verts, aux rechampis jaunes et rouges, miroitaient comme
des glaces, envoyaient des reflets aveuglants jusqu'au fond du
Vieil Elbeuf. Les cochers vtus de noir, d'une allure correcte,
tenaient court les chevaux, des attelages superbes, qui secouaient
leurs mors argents. Et chaque fois qu'une voiture tait pleine,
il y avait, sur le pav, un roulement sonore, dont tremblaient les
petites boutiques voisines.

Alors, devant ce dfil triomphal qu'ils devaient subir deux fois
chaque jour, le coeur des Baudu se fendit. Le pre dfaillait, en
se demandant o pouvait aller ce continuel flot de marchandises;
tandis que la mre, malade du tourment de sa fille, continuait 
regarder sans voir, les yeux noys de grosses larmes.

IX


Un lundi, quatorze mars, le Bonheur des Dames inaugurait ses
magasins neufs par la grande exposition des nouveauts d't, qui
devait durer trois jours. Au-dehors, une aigre bise soufflait, les
passants, surpris de ce retour d'hiver, filaient vite, en
boutonnant leurs paletots. Cependant, toute une motion fermentait
dans les boutiques du voisinage; et l'on voyait, contre les
vitres, les faces ples des petits commerants, occups  compter
les premires voitures, qui s'arrtaient devant la nouvelle porte
d'honneur, rue Neuve-Saint-Augustin. Cette porte, haute et
profonde comme un porche d'glise, surmonte d'un groupe,
l'Industrie et le Commerce se donnant la main au milieu d'une
complication d'attributs, tait abrite sous une vaste marquise,
dont les dorures fraches semblaient clairer les trottoirs d'un
coup de soleil.  droite,  gauche, les faades, d'une blancheur
crue encore, s'allongeaient, faisaient retour sur les rues
Monsigny et de la Michodire, occupaient toute l'le sauf le ct
de la rue du Dix-Dcembre, o le Crdit Immobilier allait btir.
Le long de ce dveloppement de caserne, lorsque les petits
commerants levaient la tte, ils apercevaient l'amoncellement des
marchandises, par les glaces sans tain, qui, du rez-de-chausse au
second tage, ouvraient la maison au plein jour. Et ce cube
norme, ce colossal bazar leur bouchait le ciel, leur paraissait
tre pour quelque chose dans le froid dont ils grelottaient, au
fond de leurs comptoirs glacs.

Ds six heures, cependant, Mouret tait l, donnant ses derniers
ordres. Au centre, dans l'axe de la porte d'honneur, une large
galerie allait de bout en bout, flanque  droite et  gauche de
deux galeries plus troites, la galerie Monsigny et la galerie
Michodire. On avait vitr les cours, transformes en halls; et
des escaliers de fer s'levaient du rez-de-chausse, des ponts de
fer taient jets d'un bout  l'autre, aux deux tages.
L'architecte, par hasard intelligent, un jeune homme amoureux des
temps nouveaux, ne s'tait servi de la pierre que pour les sous-
sols et les piles d'angle, puis avait mont toute l'ossature en
fer, des colonnes supportant l'assemblage des poutres et des
solives. Les votins des planchers, les cloisons des distributions
intrieures, taient en briques. Partout on avait gagn de
l'espace, l'air et la lumire entraient librement, le public
circulait  l'aise, sous le jet hardi des fermes  longue porte.
C'tait la cathdrale du commerce moderne solide et lgre, faite
pour un peuple de clientes. En bas, dans la galerie centrale,
aprs les soldes de la porte, il y avait les cravates, la
ganterie, la soie; la galerie Monsigny tait occupe par le blanc
et la rouennerie, la galerie Michodire par la mercerie, la
bonneterie, la draperie et les lainages. Puis, au premier, se
trouvaient les confections, la lingerie, les chles, les
dentelles, d'autres rayons nouveaux, tandis qu'on avait relgu au
second tage la literie, les tapis, les toffes d'ameublement,
tous les articles encombrants et d'un maniement difficile.  cette
heure, le nombre des rayons tait de trente-neuf, et l'on comptait
dix-huit cents employs, dont deux cents femmes. Un monde poussait
l, dans la vie sonore des hautes nefs mtalliques.

Mouret avait l'unique passion de vaincre la femme. Il la voulait
reine dans sa maison, il lui avait bti ce temple, pour l'y tenir
 sa merci. C'tait toute sa tactique, la griser d'attentions
galantes et trafiquer de ses dsirs, exploiter sa fivre. Aussi,
nuit et jour, se creusait-il la tte,  la recherche de
trouvailles nouvelles. Dj, voulant viter la fatigue des tages
aux dames dlicates, il avait fait installer deux ascenseurs,
capitonns de velours. Puis, il venait d'ouvrir un buffet, o l'on
donnait gratuitement des sirops et des biscuits, et un salon de
lecture, une galerie monumentale, dcore avec un luxe trop riche,
dans laquelle il risquait mme des expositions de tableaux. Mais
son ide la plus profonde tait, chez la femme sans coquetterie,
de conqurir la mre par l'enfant; il ne perdait aucune force,
spculait sur tous les sentiments, crait des rayons pour petits
garons et fillettes, arrtait les mamans au passage, en offrant
aux bbs des images et des ballons. Un trait de gnie que cette
prime des ballons, distribue  chaque acheteuse, des ballons
rouges,  la fine peau de caoutchouc, portant en grosses lettres
le nom du magasin, et qui, tenus au bout d'un fil, voyageant en
l'air, promenaient par les rues une rclame vivante!

La grande puissance tait surtout la publicit. Mouret en arrivait
 dpenser par an trois cent mille francs de catalogues,
d'annonces et d'affiches. Pour sa mise en vente des nouveauts
d't, il avait lanc deux cent mille catalogues, dont cinquante
mille  l'tranger, traduits dans toutes les langues. Maintenant,
il les faisait illustrer de gravures, il les accompagnait mme
d'chantillons, colls sur les feuilles. C'tait un dbordement
d'talages, le Bonheur des Dames sautait aux yeux du monde entier,
envahissait les murailles, les journaux, jusqu'aux rideaux des
thtres. Il professait que la femme est sans force contre la
rclame, qu'elle finit fatalement par aller au bruit. Du reste, il
lui tendait des piges plus savants, il l'analysait en grand
moraliste. Ainsi, il avait dcouvert qu'elle ne rsistait pas au
bon march, qu'elle achetait sans besoin, quand elle croyait
conclure une affaire avantageuse; et, sur cette observation, il
basait son systme des diminutions de prix, il baissait
progressivement les articles non vendus, prfrant les vendre 
perte, fidle au principe du renouvellement rapide des
marchandises. Puis, il avait pntr plus avant encore dans le
coeur de la femme, il venait d'imaginer les rendus, un chef
d'oeuvre de sduction jsuitique. Prenez toujours, madame: vous
nous rendrez l'article, s'il cesse de vous plaire. Et la femme,
qui rsistait, trouvait l une dernire excuse, la possibilit de
revenir sur une folie: elle prenait, la conscience en rgle.
Maintenant, les rendus et la baisse des prix entraient dans le
fonctionnement classique du nouveau commerce.

Mais o Mouret se rvlait comme un matre sans rival, c'tait
dans l'amnagement intrieur des magasins. Il posait en loi que
pas un coin du Bonheur des Dames ne devait rester dsert; partout,
il exigeait du bruit, de la foule, de la vie; car la vie, disait-
il, attire la vie, enfante et pullule. De cette loi, il tirait
toutes sortes d'applications. D'abord, on devait s'craser pour
entrer, il fallait que, de la rue, on crt  une meute; et il
obtenait cet crasement, en mettant sous la porte les soldes, des
casiers et des corbeilles dbordant d'articles  vil prix; si bien
que le menu peuple s'amassait, barrait le seuil, faisait penser
que les magasins craquaient de monde, lorsque souvent ils
n'taient qu' demi pleins. Ensuite, le long des galeries, il
avait l'art de dissimuler les rayons qui chmaient, par exemple
les chles en t et les indiennes en hiver; il les entourait de
rayons vivants, les noyait dans du vacarme. Lui seul avait encore
imagin de placer au deuxime tage les comptoirs des tapis et des
meubles, des comptoirs o les clientes taient plus rares, et dont
la prsence au rez-de-chausse aurait creus des trous vides et
froids. S'il en avait dcouvert le moyen, il aurait fait passer la
rue au travers de sa maison.

Justement, Mouret se trouvait en proie  une crise d'inspiration.
Le samedi soir, comme il donnait un dernier coup d'oeil aux
prparatifs de la grande vente du lundi, dont on s'occupait depuis
un mois, il avait eu la conscience soudaine que le classement des
rayons adopt par lui, tait inepte. C'tait pourtant un
classement d'une logique absolue, les tissus d'un ct, les objets
confectionns de l'autre, un ordre intelligent qui devait
permettre aux clientes de se diriger elles-mmes. Il avait rv
cet ordre autrefois, dans le fouillis de l'troite boutique de
Mme Hdouin; et voil qu'il se sentait branl, le jour o il le
ralisait. Brusquement, il s'tait cri qu'il fallait lui casser
tout a. On avait quarante-huit heures, il s'agissait de
dmnager une partie des magasins. Le personnel, effar, bouscul,
avait d passer les deux nuits et la journe entire du dimanche,
au milieu d'un gchis pouvantable. Mme le lundi matin, une heure
avant l'ouverture, des marchandises ne se trouvaient pas encore en
place. Certainement, le patron devenait fou, personne ne
comprenait, c'tait une consternation gnrale.

-- Allons, dpchons! criait Mouret, avec la tranquille assurance
de son gnie. Voici encore des costumes qu'il faut me porter l-
haut... Et le Japon est-il install sur le palier central?... Un
dernier effort, mes enfants, vous verrez la vente tout  l'heure!

Bourdoncle, lui aussi, tait l depuis le petit jour. Pas plus que
les autres, il ne comprenait, et ses regards suivaient le
directeur d'un air d'inquitude. Il n'osait lui poser des
questions, sachant de quelle manire on tait reu, dans ces
moments de crise. Pourtant, il se dcida, il demanda doucement:

-- Est-ce qu'il tait bien ncessaire de tout bouleverser ainsi, 
la veille de notre exposition?

D'abord, Mouret haussa les paules, sans rpondre. Puis, comme
l'autre se permit d'insister, il clata.

-- Pour que les clientes se tassent toutes dans le mme coin,
n'est-ce pas? Une jolie ide de gomtre que j'avais eue l! Je ne
m'en serais jamais consol... Comprenez donc que je localisais la
foule. Une femme entrait, allait droit o elle voulait aller,
passait du jupon  la robe, de la robe au manteau, puis se
retirait, sans mme s'tre un peu perdue!... Pas une n'aurait
seulement vu nos magasins!

-- Mais, fit remarquer Bourdoncle, maintenant que vous avez tout
brouill et tout jet aux quatre coins, les employs useront leurs
jambes,  conduire les acheteuses de rayon en rayon.

Mouret eut un geste superbe.

-- Ce que je m'en fiche! Ils sont jeunes, a les fera grandir...
Et tant mieux, s'ils se promnent! Ils auront l'air plus nombreux,
ils augmenteront la foule. Qu'on s'crase, tout ira bien!

Il riait, il daigna expliquer son ide, en baissant la voix:

-- Tenez! Bourdoncle, coutez les rsultats... Premirement, ce
va-et-vient continuel de clientes les disperse un peu partout, les
multiplie et leur fait perdre la tte; secondement, comme il faut
qu'on les conduise d'un bout des magasins  l'autre, si elles
dsirent par exemple la doublure aprs avoir achet la robe, ces
voyages en tous sens triplent pour elle la grandeur de la maison;
troisimement, elles sont forces de traverser des rayons o elles
n'auraient pas mis les pieds, des tentations les y accrochent au
passage, et elles succombent; quatrimement...

Bourdoncle riait avec lui. Alors, Mouret, enchant, s'arrta, pour
crier aux garons:

--Trs bien, mes enfants! Maintenant, un coup de balai, et voil
qui est beau!

Mais, en se tournant, il aperut Denise. Lui et Bourdoncle se
trouvaient devant le rayon des confections, qu'il venait justement
de ddoubler, en faisant monter les robes et costumes au second
tage,  l'autre bout des magasins. Denise, descendue la premire,
ouvrait de grands yeux, dpayse par les amnagements nouveaux.

-- Quoi donc? murmura-t-elle, on dmnage?

Cette surprise parut amuser Mouret, qui adorait ces coups de
thtre. Ds les premiers jours de fvrier, Denise tait rentre
au Bonheur, o elle avait eu l'heureux tonnement de retrouver le
personnel poli, presque respectueux. Mme Aurlie surtout se
montrait bienveillante; Marguerite et Clara semblaient rsignes;
jusqu'au pre Jouve qui pliait l'chine, l'air embarrass, comme
dsireux d'effacer le vilain souvenir d'autrefois. Il suffisait
que Mouret et dit un mot, tout le monde chuchotait, en la suivant
des yeux. Et, dans cette amabilit gnrale, elle n'tait un peu
blesse que par la tristesse singulire de Deloche et les sourires
inexplicables de Pauline.

Cependant, Mouret la regardait toujours de son air ravi.

-- Que cherchez-vous donc, mademoiselle? demanda-t-il enfin.

Denise ne l'avait pas aperu. Elle rougit lgrement. Depuis sa
rentre, elle recevait de lui des marques d'intrt, qui la
touchaient beaucoup. Pauline, sans qu'elle st pourquoi, lui avait
cont en dtail les amours du patron et de Clara, o il la voyait,
ce qu'il la payait; et elle en reparlait souvent, elle ajoutait
mme qu'il avait une autre matresse, cette Mme Desforges, bien
connue de tout le magasin. De telles histoires remuaient Denise,
elle tait reprise devant lui de ses peurs d'autrefois, d'un
malaise o sa reconnaissance luttait contre de la colre.

-- C'est tout ce remue-mnage, murmura-t-elle.

Alors, Mouret s'approcha pour lui dire  voix plus basse:

-- Ce soir, aprs la vente, veuillez passer  mon cabinet. Je
dsire vous parler.

Trouble, elle inclina la tte, sans prononcer un mot. D'ailleurs,
elle entra au rayon, o les autres vendeuses arrivaient. Mais
Bourdoncle avait entendu Mouret, et il le regardait en souriant.
Mme il osa lui dire, quand ils furent seuls:

-- Encore celle-l! Mfiez-vous, a finira par tre srieux!

Vivement, Mouret se dfendit, cachant son motion sous un air
d'insouciance suprieure.

-- Laissez donc, une plaisanterie! La femme qui me prendra n'est
pas ne, mon cher!

Et, comme les magasins ouvraient enfin, il se prcipita pour
donner un dernier coup d'oeil aux divers comptoirs. Bourdoncle
hochait la tte. Cette Denise, simple et douce, commenait 
l'inquiter. Une premire fois, il avait vaincu, par un renvoi
brutal. Mais elle reparaissait, et il la traitait en ennemie
srieuse, muet devant elle, attendant de nouveau.

Mouret, qu'il rattrapa, criait en bas, dans le hall Saint-
Augustin, en face de la porte d'entre:

-- Est-ce qu'on se fiche de moi! J'avais dit de mettre les
ombrelles bleues en bordure... Cassez-moi tout a et vite!

Il ne voulut rien entendre, une quipe de garons dut remanier
l'exposition des ombrelles. En voyant les clientes arriver, il fit
mme fermer un instant les portes; et il rptait qu'il
n'ouvrirait pas, plutt que de laisser les ombrelles bleues au
centre. a tuait sa composition. Les talagistes renomms, Hutin,
Mignot, d'autres encore, venaient voir, levaient les yeux; mais
ils affectaient de ne pas comprendre, tant d'une cole
diffrente.

Enfin, on rouvrit les portes, et le flot entra. Ds la premire
heure, avant que les magasins fussent pleins, il se produisit sous
le vestibule un crasement tel, qu'il fallut avoir recours aux
sergents de ville, pour rtablir la circulation sur le trottoir.
Mouret avait calcul juste: toutes les mnagres, une troupe
serre de petites-bourgeoises et de femmes en bonnet, donnaient
assaut aux occasions, aux soldes et aux coupons, tals jusque
dans la rue. Des mains en l'air, continuellement, ttaient les
pendus de l'entre, un calicot  sept sous, une grisaille laine
et coton  neuf sous, surtout un Orlans  trente-huit centimes,
qui ravageait les bourses pauvres. Il y avait des pousses
d'paules, une bousculade fivreuse autour des casiers et des
corbeilles, o des articles au rabais, dentelles  dix centimes,
rubans  cinq sous, jarretires  trois sous, gants, jupons,
cravates, chaussettes et bas de coton s'boulaient,
disparaissaient, comme mangs par une foule vorace. Malgr le
temps froid, les commis qui vendaient au plein air du pav, ne
pouvaient suffire. Une femme grosse jeta des cris. Deux petites
filles manqurent d'tre touffes.

Toute la matine, cet crasement augmenta. Vers une heure, des
queues s'tablissaient, la rue tait barre, ainsi qu'en temps
d'meute. Justement, comme Mme de Boves et sa fille Blanche se
tenaient sur le trottoir d'en face, hsitantes, elles furent
abordes par Mme Marty, galement accompagne de sa fille
Valentine.

-- Hein? quel monde! dit la premire. On se tue l-dedans... Je ne
devais pas venir, j'tais au lit, puis je me suis leve pour
prendre l'air.

-- C'est comme moi, dclara l'autre. J'ai promis  mon mari
d'aller voir sa soeur,  Montmartre... Alors, en passant, j'ai
song que j'avais besoin d'une pice de lacet. Autant l'acheter
ici qu'ailleurs, n'est-ce pas? Oh! je ne dpenserai pas un sou! Il
ne me faut rien, du reste.

Cependant, leurs yeux ne quittaient pas la porte, elles taient
prises et emportes dans le vent de la foule.

-- Non, non, je n'entre pas, j'ai peur, murmura Mme de Boves.
Blanche, allons-nous-en, nous serions broyes.

Mais sa voix faiblissait, elle cdait peu  peu au dsir d'entrer
o entre le monde; et sa crainte se fondait dans l'attrait
irrsistible de l'crasement. Mme Marty s'tait aussi abandonne.
Elle rptait:

-- Tiens ma robe, Valentine... Ah bien! je n'ai jamais vu a. On
vous porte. Qu'est-ce que a va tre,  l'intrieur!

Ces dames, saisies par le courant, ne pouvaient plus reculer.
Comme les fleuves tirent  eux les eaux errantes d'une valle, il
semblait que le flot des clientes, coulant  plein vestibule,
buvait les passants de la rue, aspirait la population des quatre
coins de Paris. Elles n'avanaient que trs lentement, serres 
perdre haleine, tenues debout par des paules et des ventres, dont
elles sentaient la molle chaleur; et leur dsir satisfait
jouissait de cette approche pnible, qui fouettait davantage leur
curiosit. C'tait un ple-mle de dames vtues de soie, de
petites-bourgeoises  robes pauvres, de filles en cheveux, toutes
souleves, enfivres de la mme passion. Quelques hommes, noys
sous les corsages dbordants, jetaient des regards inquiets autour
d'eux. Une nourrice, au plus pais, levait trs haut son poupon,
qui riait d'aise. Et, seule, une femme maigre se fchait, clatant
en paroles mauvaises, accusant une voisine de lui entrer dans le
corps.

-- Je crois bien que mon jupon va y rester, rptait Mme de Boves.

Muette, le visage encore frais du grand air, Mme Marty se haussait
pour voir avant les autres, par-dessus les ttes, s'largir les
profondeurs des magasins. Les pupilles de ses yeux gris taient
minces comme celles d'une chatte arrivant du plein jour; et elle
avait la chair repose, le regard clair d'une personne qui
s'veille.

-- Ah! enfin! dit-elle en poussant un soupir.

Ces dames venaient de se dgager. Elles taient dans le hall
Saint-Augustin. Leur surprise fut grande de le trouver presque
vide. Mais un bien-tre les envahissait, il leur semblait entrer
dans le printemps, au sortir de l'hiver de la rue. Tandis que,
dehors, soufflait le vent glac des giboules, dj la belle
saison, dans les galeries du Bonheur, s'attidissait avec les
toffes lgres, l'clat fleuri des nuances tendres, la gaiet
champtre des modes d't et des ombrelles.

-- Regardez donc! cria Mme de Boves, immobilise, les yeux en
l'air.

C'tait l'exposition des ombrelles. Toutes ouvertes, arrondies
comme des boucliers, elles couvraient le hall, de la baie vitre
du plafond  la cimaise de chne verni. Autour des arcades des
tages suprieurs, elles dessinaient des festons; le long des
colonnes, elles descendaient en guirlandes; sur les balustrades
des galeries, jusque sur les rampes des escaliers, elles filaient
en lignes serres; et, partout, ranges symtriquement, bariolant
les murs de rouge, de vert et de jaune, elles semblaient de
grandes lanternes vnitiennes, allumes pour quelque fte
colossale. Dans les angles, il y avait des motifs compliqus, des
toiles faites d'ombrelles  trente-neuf sous, dont les teintes
claires, bleu ple, blanc crme, rose tendre, brlaient avec une
douceur de veilleuse; tandis que, au-dessus, d'immenses parasols
japonais, o des grues couleur d'or volaient dans un ciel de
pourpre, flambaient avec des reflets d'incendie.

Mme Marty cherchait une phrase pour dire son ravissement, et elle
ne trouva que cette exclamation:

-- C'est ferique!

Puis, tchant de s'orienter:

-- Voyons, le lacet est  la mercerie... J'achte mon lacet et je
me sauve.

-- Je vous accompagne, dit Mme de Boves. N'est-ce pas, Blanche,
nous traversons les magasins, pas davantage?

Mais, ds la porte, ces dames taient perdues. Elles tournrent 
gauche; et, comme on avait dmnag la mercerie, elles tombrent
au milieu des ruches, puis au milieu des parures. Sous les
galeries couvertes, il faisait trs chaud, une chaleur de serre,
moite et enferme, charge de l'odeur fade des tissus, et dans
laquelle s'touffait le pitinement de la foule. Alors, elles
revinrent devant la porte, o s'tablissait un courant de sortie,
tout un dfil interminable de femmes et d'enfants, sur qui
flottait un nuage de ballons rouges. Quarante mille ballons
taient prts, il y avait des garons chargs spcialement de la
distribution.  voir les acheteuses qui se retiraient, on aurait
dit en l'air, au bout des fils invisibles, un vol d'normes bulles
de savon, refltant l'incendie des ombrelles. Le magasin en tait
tout illumin.

-- C'est un monde, dclarait Mme de Boves. On ne sait plus o l'on
est.

Pourtant, ces dames ne pouvaient rester dans le remous de la
porte, en pleine bousculade de l'entre et de la sortie.
L'inspecteur Jouve, heureusement, vint  leur secours. Il se
tenait sous le vestibule, grave, attentif, dvisageant chaque
femme au passage. Charg spcialement de la police intrieure, il
flairait les voleuses et suivait surtout les femmes grosses,
lorsque la fivre de leurs yeux l'inquitait.

-- La mercerie, mesdames? dit-il obligeamment, allez  gauche,
tenez! l-bas, derrire la bonneterie.

Mme de Boves remercia. Mais Mme Marty, en se retournant, n'avait
plus trouv prs d'elle sa fille Valentine. Elle s'effrayait,
lorsqu'elle l'aperut, dj loin, au bout du hall Saint-Augustin,
profondment absorbe devant une table de proposition, sur
laquelle s'entassaient des cravates de femme  dix-neuf sous.
Mouret pratiquait la proposition, les articles offerts  voix
haute, la cliente raccroche et dvalise; car il usait de toutes
les rclames, il se moquait de la discrtion de certains
confrres, dont l'opinion tait que les marchandises devaient
parler toutes seules. Des vendeurs spciaux, des Parisiens
fainants et blagueurs, coulaient ainsi des quantits
considrables de petits objets de camelote.

-- Oh! maman, murmura Valentine, vois donc ces cravates... Elle
ont, au coin, un oiseau brod.

Le commis faisait l'article, jurait que c'tait tout soie, que le
fabricant tait en faillite, et qu'on ne retrouverait jamais une
occasion pareille.

-- Dix-neuf sous, est-ce possible! disait Mme Marty, sduite comme
sa fille. Bah! je puis bien en prendre deux, ce n'est pas a qui
nous ruinera..

Mme de Boves restait ddaigneuse. Elle dtestait la proposition,
un commis qui l'appelait, la mettait en fuite. Surprise, Mme Marty
ne comprenait pas cette horreur nerveuse du boniment, car elle
avait l'autre nature, elle tait des femmes heureuses de se
laisser violenter, de baigner dans la caresse de l'offre publique,
avec la jouissance de mettre ses mains partout et de perdre son
temps en paroles inutiles.

-- Maintenant, reprit-elle, vite  mon lacet... Je ne veux mme
plus rien voir.

Cependant, comme elle traversait les foulards et la ganterie, son
coeur dfaillit de nouveau. Il y avait l, sous la lumire
diffuse, un talage aux colorations vives et gaies, d'un effet
ravissant. Les comptoirs, rangs symtriquement, semblaient tre
des plates-bandes, changeaient le hall en un parterre franais, o
souriait la gamme tendre des fleurs.  nu sur le bois, dans des
cartons ventrs, hors des casiers trop pleins, une moisson de
foulards mettait le rouge vif des graniums, le blanc laiteux des
ptunias, le jaune d'or des chrysanthmes, le bleu cleste des
verveines; et, plus haut, sur des tiges de cuivre, s'enguirlandait
une autre floraison, des fichus jets, des rubans drouls, tout
un cordon clatant qui se prolongeait, montait autour des
colonnes, se multipliait dans les glaces. Mais ce qui ameutait la
foule, c'tait,  la ganterie, un chalet suisse fait uniquement
avec des gants: un chef-d'oeuvre de Mignot, qui avait exig deux
jours de travail. D'abord, des gants noirs tablissaient le rez-
de-chausse; puis, venaient des gants paille, rsda, sang de
boeuf, distribus dans la dcoration, bordant les fentres,
indiquant les balcons, remplaant les tuiles.

-- Que dsire madame? demanda Mignot en voyant Mme Marty plante
devant le chalet. Voici des gants de Sude  un franc soixante-
quinze, premire qualit...

Il avait la proposition acharne, appelant les passantes du fond
de son comptoir, les importunant de sa politesse. Comme elle
refusait de la tte, il continua:

-- Des gants du Tyrol  un franc vingt-cinq... Des gants de Turin
pour enfants, des gants brods toutes couleurs...

-- Non, merci, je n'ai besoin de rien, dclara Mme Marty.

Mais il sentit que sa voix mollissait, il l'attaqua plus rudement,
en lui mettant sous les yeux les gants brods; et elle fut sans
force, elle en acheta une paire. Puis, comme Mme de Boves la
regardait avec un sourire, elle rougit.

-- Hein? suis-je enfant?... Si je ne me dpche pas de prendre mon
lacet et de me sauver, je suis perdue.

Par malheur, il y avait,  la mercerie, un encombrement tel,
qu'elle ne put se faire servir. Toutes deux attendaient depuis dix
minutes, et elles s'irritaient, lorsque la rencontre de
Mme Bourdelais et de ses trois enfants, les occupa. Cette dernire
expliquait de son air tranquille de jolie femme pratique, qu'elle
avait voulu montrer a aux petits. Madeleine avait dix ans, Edmond
huit, Lucien quatre; et ils riaient d'aise, c'tait une partie 
bon compte, promise depuis longtemps.

-- Elles sont drles, je vais acheter une ombrelle rouge, dit tout
 coup Mme Marty, qui pitinait, impatiente de rester l,  ne
rien faire.

Elle en choisit une de quatorze francs cinquante. Mme Bourdelais,
aprs avoir suivi l'achat d'un regard de blme, lui dit
amicalement:

-- Vous avez bien tort de vous presser. Dans un mois, vous
l'auriez eue pour dix francs... Ce n'est pas moi qu'ils
attraperont!

Et elle fit toute une thorie de bonne mnagre. Puisque les
magasins baissaient les prix, il n'y avait qu' attendre. Elle ne
voulait pas tre exploite par eux, c'tait elle qui profitait de
leurs vritables occasions. Mme elle y apportait une lutte de
malice, elle se vantait de ne leur avoir jamais laiss un sou de
gain.

-- Voyons, finit-elle par dire, j'ai promis  mon petit monde de
lui montrer des images, l-haut, dans le salon... Venez donc avec
moi, vous avez le temps.

Alors, le lacet fut oubli, Mme Marty cda tout de suite, tandis
que Mme de Boves refusait, prfrant faire d'abord le tour du rez-
de-chausse. Du reste, ces dames espraient bien se retrouver en
haut. Mme Bourdelais cherchait un escalier, lorsqu'elle aperut
l'un des ascenseurs; et elle y poussa les enfants, pour complter
la partie. Mme Marty et Valentine entrrent aussi dans l'troite
cage, o l'on fut trs serr; mais les glaces, les banquettes de
velours, la porte de cuivre ouvrag, les occupaient  ce point
qu'elles arrivrent au premier tage, sans avoir senti le
glissement doux de la machine. Un autre rgal les attendait
d'ailleurs, ds la galerie des dentelles. Comme on passait devant
le buffet, Mme Bourdelais ne manqua pas de gorger la petite
famille de sirop. C'tait une salle carre, avec un large comptoir
de marbre; aux deux bouts, des fontaines argentes laissaient
couler un mince filet d'eau; derrire, sur des tablettes,
s'alignaient des bouteilles. Trois garons, continuellement,
essuyaient et emplissaient les verres. Pour contenir la clientle
altre, on avait d tablir une queue, ainsi qu'aux portes des
thtres,  l'aide d'une barrire recouverte de velours. La foule
s'y crasait. Des personnes, perdant tout scrupule devant ces
gourmandises gratuites, se rendaient malades.

-- Eh bien! o sont-elles donc? s'cria Mme Bourdelais,
lorsqu'elle se dgagea de la cohue, aprs avoir essuy les enfants
avec son mouchoir.

Mais elle aperut Mme Marty et Valentine au fond d'une autre
galerie, trs loin. Toutes deux, noyes sous un dballage de
jupons, achetaient encore. C'tait fini, la mre et la fille
disparurent dans la fivre de dpense qui les emportait.

Quand elle arriva enfin au salon de lecture et de correspondance,
Mme Bourdelais installa Madeleine, Edmond et Lucien devant la
grande table; puis, elle prit elle-mme, dans une bibliothque,
des albums de photographies qu'elle leur apporta. La vote de la
longue salle tait charge d'or; aux deux extrmits, des
chemines monumentales se faisaient face; de mdiocres tableaux,
trs richement encadrs, couvraient les murs; et, entre les
colonnes, devant chacune des baies cintres qui ouvraient sur les
magasins, il y avait de hautes plantes vertes, dans des vases de
majolique. Tout un public silencieux entourait la table, encombre
de revues et de journaux, garnie de papeteries et d'encriers. Des
dames taient leurs gants, crivaient des lettres sur du papier au
chiffre de la maison, dont elles biffaient l'en-tte d'un trait de
plume. Quelques hommes, renverss au fond de leurs fauteuils,
lisaient des journaux. Mais beaucoup de personnes restaient l
sans rien faire: maris attendant leurs femmes lches au travers
des rayons, jeunes dames discrtes guettant l'arrive d'un amant,
vieux parents dposs comme au vestiaire, pour tre repris  la
sortie. Et ce monde, assis mollement, se reposait, jetait des
coups d'oeil, par les baies ouvertes, sur les profondeurs des
galeries et des halls, dont la voix lointaine montait, dans le
petit bruit des plumes et le froissement des journaux.

-- Comment! vous voil! dit Mme Bourdelais. Je ne vous
reconnaissais pas.

Prs des enfants, une dame disparaissait entre les pages d'une
revue. C'tait Mme Guibal. Elle sembla contrarie de la rencontre.
Mais elle se remit tout de suite, raconta qu'elle tait monte
s'asseoir un peu, pour chapper  l'crasement de la foule. Et,
comme Mme Bourdelais lui demandait si elle tait venue faire des
emplettes, elle rpondit de son air de langueur, en teignant de
ses paupires l'pret goste de son regard:

-- Oh! non... Au contraire, je suis venue rendre. Oui, des
portires, dont je ne suis pas satisfaite. Seulement, il y a un
tel monde, que j'attends de pouvoir approcher du rayon.

Elle causa, dit que c'tait bien commode, ce mcanisme des rendus;
auparavant, elle n'achetait jamais, tandis que, maintenant, elle
se laissait tenter parfois.  la vrit, elle rendait quatre
objets sur cinq, elle commenait  tre connue de tous les
comptoirs, pour les ngoces tranges, flairs sous l'ternel
mcontentement qui lui faisait rapporter les articles un  un,
aprs les avoir gards plusieurs jours. Mais, en parlant, elle ne
quittait pas des yeux les portes du salon; et elle parut soulage,
quand Mme Bourdelais retourna vers ses enfants, afin de leur
expliquer les photographies. Presque au mme moment, M. de Boves
et Paul de Vallagnosc entrrent. Le comte, qui affectait de faire
visiter au jeune homme les nouveaux magasins, changea avec elle
un vif regard; puis, elle se replongea dans sa lecture, comme si
elle ne l'avait pas aperu.

-- Tiens! Paul! dit une voix derrire ces messieurs.

C'tait Mouret, en train de donner son coup d'oeil aux divers
services. Les mains se tendirent, et il demanda tout de suite:

-- Mme de Boves nous a-t-elle fait l'honneur de venir?

-- Mon Dieu! non, rpondit le comte, et  son grand regret. Elle
est souffrante, oh! rien de dangereux.

Mais brusquement, il feignit de voir Mme Guibal. Il s'chappa,
s'approcha, tte nue; tandis que les deux autres se contentaient
de la saluer de loin. Elle, galement, jouait la surprise. Paul
avait eu un sourire; il comprenait enfin, il raconta tout bas 
Mouret comment le comte, rencontr par lui rue Richelieu, s'tait
efforc de lui chapper et avait pris le parti de l'entraner au
Bonheur, sous le prtexte qu'il fallait absolument voir a. Depuis
un an, la dame tirait de ce dernier l'argent et le plaisir qu'elle
pouvait, n'crivant jamais, lui donnant rendez-vous dans des lieux
publics, les glises, les muses, les magasins, pour s'entendre.

-- Je crois qu' chaque rendez-vous, ils changent de chambre
d'htel, murmurait le jeune homme. L'autre mois, il tait en
tourne d'inspection, il crivait  sa femme tous les deux jours,
de Blois, de Libourne, de Tarbes; et je suis pourtant convaincu de
l'avoir vu entrer dans une pension bourgeoise des Batignolles...
Mais, regarde-le donc! est-il beau, devant elle, avec sa
correction de fonctionnaire! La vieille France! mon ami, la
vieille France!

-- Et ton mariage? demanda Mouret.

Paul, sans quitter le comte des yeux, rpondit qu'on attendait
toujours la mort de la tante. Puis, l'air triomphant:

-- Hein? tu as vu? il s'est baiss, il lui a gliss une adresse.
La voil qui accepte, de sa mine la plus vertueuse: une terrible
femme, cette rousse dlicate, aux allures insouciantes... Eh bien!
il se passe de jolies choses chez toi!

-- Oh! dit Mouret en souriant, ces dames ne sont point ici chez
moi, elles sont chez elles.

Ensuite, il plaisanta. L'amour, comme les hirondelles, portait
bonheur aux maisons. Sans doute, il les connaissait, les filles
qui battaient les comptoirs, les dames qui, par hasard, y
rencontraient un ami; mais si elles n'achetaient pas, elles
faisaient nombre, elles chauffaient les magasins. Tout en causant,
il emmena son ancien condisciple, il le planta au seuil du salon,
en face de la grande galerie centrale, dont les halls successifs
se droulaient  leurs pieds. Derrire eux, le salon gardait son
recueillement, ses petits bruits de plumes nerveuses et de
journaux froisss. Un vieux monsieur s'tait endormi sur le
_Moniteur_. M. de Boves examinait les tableaux, avec l'intention
vidente de perdre dans la foule son futur gendre. Et, seule, au
milieu de ce calme, Mme Bourdelais gayait ses enfants, trs haut,
comme en pays conquis.

-- Tu le vois, elles sont chez elles, rpta Mouret, qui montrait
d'un geste large l'entassement de femmes dont craquaient les
rayons.

Justement, Mme Desforges, aprs avoir failli laisser son manteau
dans la foule, entrait enfin et traversait le premier hall. Puis,
arrive  la grande galerie, elle leva les yeux. C'tait comme une
nef de gare, entoure par les rampes des deux tages, coupe
d'escaliers suspendus, traverse de ponts volants. Les escaliers
de fer,  double rvolution, dveloppaient des courbes hardies,
multipliaient les paliers; les ponts de fer, jets sur le vide,
filaient droit, trs haut; et tout ce fer mettait l, sous la
lumire blanche des vitrages, une architecture lgre, une
dentelle complique o passait le jour, la ralisation moderne
d'un palais du rve, d'une Babel entassant des tages, largissant
des salles, ouvrant des chappes sur d'autres tages et d'autres
salles,  l'infini. Du reste, le fer rgnait partout, le jeune
architecte avait eu l'honntet et le courage de ne pas le
dguiser sous une couche de badigeon, imitant la pierre ou le
bois. En bas, pour ne point nuire aux marchandises, la dcoration
tait sobre, de grandes parties unies, de teinte neutre; puis, 
mesure que la charpente mtallique montait, les chapiteaux des
colonnes devenaient plus riches, les rivets formaient fleurons,
les consoles et les corbeaux se chargeaient de sculptures; dans le
haut enfin, les peintures clataient, le vert et le rouge, au
milieu d'une prodigalit d'or, des flots d'or, des moissons d'or,
jusqu'aux vitrages dont les verres taient maills et niells
d'or. Sous les galeries couvertes, les briques apparentes des
votins taient galement mailles de couleurs vives. Des
mosaques et des faences entraient dans l'ornementation,
gayaient les frises, clairaient de leurs notes fraches la
svrit de l'ensemble; tandis que les escaliers, aux rampes de
velours rouge, taient garnis d'une bande de fer dcoup et poli,
luisant comme l'acier d'une armure.

Bien qu'elle connt dj la nouvelle installation, Mme Desforges
s'tait arrte, saisie par la vie ardente qui animait ce jour-l
l'immense nef. En bas, autour d'elle, continuait le remous de la
foule, dont le double courant d'entre et de sortie se faisait
sentir jusqu'au rayon de la soie: foule encore trs mle, o
pourtant l'aprs-midi amenait davantage de dames, parmi les
petites-bourgeoises et les mnagres; beaucoup de femmes en deuil,
avec leurs grands voiles; toujours des nourrices fourvoyes,
protgeant leurs poupons de leurs coudes largis. Et cette mer,
ces chapeaux bariols, ces cheveux nus, blonds ou noirs, roulaient
d'un bout de la galerie  l'autre, confus et dcolors au milieu
de l'clat vibrant des toffes. Mme Desforges ne voyait de toutes
parts que les grandes pancartes, aux chiffres normes, dont les
taches crues se dtachaient sur les indiennes vives, les soies
luisantes, les lainages sombres. Des piles de rubans cornaient
les ttes, un mur de flanelle avanait en promontoire, partout les
glaces reculaient les magasins, refltaient des talages avec des
coins de public, des visages renverss, des moitis d'paules et
de bras; pendant que,  gauche,  droite, les galeries latrales
ouvraient des chappes, les enfoncements neigeux du blanc, les
profondeurs mouchetes de la bonneterie, lointains perdus,
clairs par le coup de lumire de quelque baie vitre, et o la
foule n'tait plus qu'une poussire humaine. Puis, lorsque
Mme Desforges levait les yeux, c'tait le long des escaliers, sur
les ponts volants, autour des rampes de chaque tage, une monte
continue et bourdonnante, tout un peuple en l'air, voyageant dans
les dcoupures de l'norme charpente mtallique, se dessinant en
noir sur la clart diffuse des vitres mailles. De grands lustres
dors descendaient du plafond; un pavoisement de tapis, de soies
brodes, d'toffes lames d'or, retombait, tendait les balustrades
de bannires clatantes; il y avait, d'un bout  l'autre, des vols
de dentelles, des palpitations de mousseline, des trophes de
soieries, des apothoses de mannequins  demi vtus; et, au-dessus
de cette confusion, tout en haut, le rayon de la literie, comme
suspendu, mettait des petits lits de fer garnis de leurs matelas,
draps de leurs rideaux blancs, un dortoir de pensionnaires qui
dormait dans le pitinement de la clientle, plus rare  mesure
que les rayons s'levaient davantage.

-- Madame dsire-t-elle des jarretires bon march? dit un vendeur
 Mme Desforges, en la voyant immobile. Tout soie, vingt-neuf
sous.

Elle ne daigna pas rpondre. Autour d'elle, les propositions
glapissaient, s'enfivraient encore. Pourtant, elle voulut
s'orienter. La caisse d'Albert Lhomme se trouvait  sa gauche; il
la connaissait de vue, il se permit un sourire aimable, sans hte
aucune au milieu du flot de factures qui l'assigeait; pendant
que, derrire lui, Joseph, se battant avec la bote  ficelle, ne
pouvait suffire  empaqueter les articles. Alors, elle se
reconnut, la soie devait tre devant elle. Mais il lui fallut dix
minutes pour s'y rendre, tellement la foule augmentait. En l'air,
au bout de leurs fils invisibles, les ballons rouges s'taient
multiplis; ils s'amassaient en nuages de pourpre, filaient
doucement vers les portes, continuaient  se dverser dans Paris;
et elle devait baisser la tte sous le vol des ballons, lorsque de
tout jeunes enfants les tenaient, le fil enroul  leurs petites
mains.

-- Comment! madame, vous vous tes risque! s'cria gaiement
Bouthemont, ds qu'il aperut Mme Desforges.

Maintenant, le chef de comptoir, introduit chez elle par Mouret
lui-mme, y allait parfois prendre le th. Elle le trouvait
commun, mais fort aimable, d'une belle humeur sanguine, qui la
surprenait et l'amusait. D'ailleurs, l'avant-veille, il lui avait
cont carrment les amours de Mouret et de Clara, sans calcul, par
btise de gros garon aimant  rire; et, mordue de jalousie,
cachant sa blessure sous des airs de ddain, elle venait pour
tcher de dcouvrir cette fille, une demoiselle des confections,
avait-il dit simplement, en refusant de la nommer.

-- Est-ce que vous dsirez quelque chose chez nous? reprit-il.

-- Mais certainement, sans quoi je ne serais pas venue... Avez-
vous du foulard pour des matines?

Elle esprait obtenir de lui le nom de la demoiselle, prise du
besoin de la voir. Tout de suite, il avait appel Favier; et il se
remit  causer avec elle, en attendant le vendeur qui achevait de
servir une cliente, justement la jolie dame, cette belle
personne blonde dont tout le rayon causait parfois, sans connatre
sa vie, ni mme son nom. Cette fois, la jolie dame tait en grand
deuil. Tiens! qui avait-elle donc perdu, son mari ou son pre? Pas
son pre sans doute, car elle aurait paru plus triste. Alors, que
disait-on? ce n'tait pas une cocotte, elle avait eu un mari
vritable.  moins, cependant, qu'elle ne ft en deuil de sa mre.
Pendant quelques minutes malgr le gros du travail, le rayon
changea des hypothses.

-- Dpchez-vous, c'est insupportable! cria Hutin  Favier, qui
revenait de conduire sa cliente  une caisse. Quand cette dame est
l, vous n'en finissez plus... Elle se moque bien de vous!

-- Pas tant que je me moque d'elle, rpondit le vendeur vex.

Mais Hutin menaa de le signaler  la direction, s'il ne
respectait pas davantage la clientle. Il devenait terrible, d'une
svrit hargneuse, depuis que le rayon s'tait ligu pour lui
faire avoir la place de Robineau. Mme il se montrait tellement
insupportable, aprs les promesses de bonne camaraderie dont il
chauffait autrefois ses collgues, que ceux-ci, dsormais,
soutenaient sourdement Favier contre lui.

-- Allons, ne rpliquez pas, reprit svrement Hutin.
M. Bouthemont vous demande du foulard, les dessins les plus
clairs.

Au milieu du rayon, une exposition des soieries d't clairait le
hall d'un clat d'aurore, comme un lever d'astre dans les teintes
les plus dlicates de la lumire, le rose ple, le jaune tendre,
le bleu limpide, toute l'charpe flottante d'Iris. C'taient des
foulards d'une finesse de nue, des surahs plus lgers que les
duvets envols des arbres, des pkins satins  la peau souple de
vierge chinoise. Et il y avait encore les ponges du Japon, les
tussors et les corahs des Indes, sans compter nos soies lgres,
les mille raies, les petits damiers, les semis de fleurs, tous les
dessins de la fantaisie, qui faisaient songer  des dames en
falbalas, se promenant par les matines de mai, sous les grands
arbres d'un parc.

-- Je prendrai celui-ci, le Louis XIV,  bouquets de roses, dit
enfin Mme Desforges.

Et, pendant que Favier mtrait, elle fit une dernire tentative
sur Bouthemont, rest prs d'elle.

-- Je vais monter aux confections voir les manteaux de voyage...
Est-ce qu'elle est blonde, la demoiselle de votre histoire?

Le chef de rayon, que son insistance commenait  inquiter, se
contenta de sourire. Mais, justement, Denise passait. Elle venait
de remettre entre les mains de Linard, aux mrinos, Mme Boutarel,
cette dame de province, qui dbarquait  Paris deux fois par an,
pour jeter aux quatre coins du Bonheur l'argent qu'elle rognait
sur son mnage. Et, comme Favier prenait dj le foulard de
Mme Desforges, Hutin, croyant le contrarier, l'arrta.

-- C'est inutile, mademoiselle aura l'obligeance de conduire
madame.

Denise, trouble, voulut bien se charger du paquet et de la note
de dbit. Elle ne pouvait rencontrer le jeune homme face  face,
sans prouver une honte, comme s'il lui rappelait une faute
ancienne. Cependant, son rve seul avait pch.

-- Dites-moi, demanda tout bas Mme Desforges  Bouthemont, n'est-
ce pas cette fille si maladroite? Il l'a donc reprise?... Mais
c'est elle, l'hrone de l'aventure!

-- Peut-tre, rpondit le chef de rayon, toujours souriant et bien
dcid  ne pas dire la vrit.

Alors, prcde de Denise, Mme Desforges monta lentement
l'escalier. Il lui fallait s'arrter toutes les trois secondes,
pour ne pas tre emporte par le flot qui descendait. Dans la
vibration vivante de la maison entire, les limons de fer avaient
sous les pieds un branle sensible, comme tremblant aux haleines de
la foule.  chaque marche, un mannequin, solidement fix, plantait
un vtement immobile, costumes, paletots, robes de chambre; et
l'on et dit une double haie de soldats pour quelque dfil
triomphal, avec le petit manche de bois pareil au manche d'un
poignard, enfonc dans le molleton rouge, qui saignait  la
section frache du cou.

Mme Desforges arrivait enfin au premier tage, lorsqu'une pousse
plus rude que les autres l'immobilisa un instant. Elle avait
maintenant, au-dessous d'elle, les rayons du rez-de-chausse, ce
peuple de clientes, pandu, qu'elle venait de traverser. C'tait
un nouveau spectacle, un ocan de ttes vues en raccourci, cachant
les corsages, grouillant dans une agitation de fourmilire. Les
pancartes blanches n'taient plus que des lignes minces, les piles
de rubans s'crasaient, le promontoire de flanelle coupait la
galerie d'un mur troit; tandis que les tapis et les soies brodes
qui pavoisaient les balustrades, pendaient  ses pieds ainsi que
des bannires de procession, accroches sous le jub d'une glise.
Au loin, elle apercevait des angles de galeries latrales, comme
du haut des charpentes d'un clocher on distingue des coins de rues
voisines, o remuent les taches noires des passants. Mais ce qui
la surprenait surtout, dans la fatigue de ses yeux aveugls par le
ple-mle clatant des couleurs, c'tait, lorsqu'elle fermait les
paupires, de sentir davantage la foule,  son bruit sourd de
mare montante et  la chaleur humaine qu'elle exhalait. Une fine
poussire s'levait des planchers, charge de l'odeur de la femme,
l'odeur de son linge et de sa nuque, de ses jupes et de sa
chevelure, une odeur pntrante, envahissante, qui semblait tre
l'encens de ce temple lev au culte de son corps.

Cependant, Mouret, toujours debout devant le salon de lecture, en
compagnie de Vallagnosc, respirait cette odeur, s'en grisait, en
rptant:

-- Elles sont chez elles, j'en connais qui passent la journe ici,
 manger des gteaux et  crire leur correspondance... Il ne me
reste qu' les coucher.

Cette plaisanterie fit sourire Paul, qui, dans l'ennui de son
pessimisme, continuait  trouver inepte la turbulence de cette
humanit, pour des chiffons. Quand il venait serrer la main de son
ancien condisciple, il s'en allait presque vex de le voir si
vibrant de vie, au milieu de son peuple de coquettes. Est-ce
qu'une d'elles, le cerveau et le coeur vides, ne lui apprendrait
pas la btise et l'inutilit de l'existence? Justement, ce jour
l, Octave semblait perdre de son bel quilibre; lui qui,
d'habitude, soufflait la fivre  ses clientes, avec la grce
tranquille d'un oprateur, il tait comme pris dans la crise de
passion dont peu  peu les magasins brlaient. Depuis qu'il avait
vu Denise et Mme Desforges monter le grand escalier, il parlait
plus haut, gesticulait sans le vouloir; et, tout en affectant de
ne pas tourner la tte vers elles, il s'animait ainsi davantage, 
mesure qu'il les sentait approcher. Son visage se colorait, ses
yeux avaient un peu du ravissement perdu dont vacillaient  la
longue les yeux des acheteuses.

-- On doit rudement vous voler, murmura Vallagnosc, qui trouvait 
la foule des airs criminels.

Mouret avait ouvert les bras tout grands.

-- Mon cher, a dpasse l'imagination.

Et, nerveusement, enchant d'avoir un sujet, il donnait des
dtails intarissables, racontait des faits, en tirait un
classement. D'abord, il citait les voleuses de profession, celles
qui faisaient le moins de mal, car la police les connaissait
presque toutes. Puis, venaient les voleuses par manie, une
perversion du dsir, une nvrose nouvelle qu'un aliniste avait
classe, en y constatant le rsultat aigu de la tension exerce
par les grands magasins. Enfin, il y avait les femmes enceintes,
dont les vols se spcialisaient: ainsi, chez une d'elles, le
commissaire de police avait dcouvert deux cent quarante-huit
paires de gants roses, voles dans tous les comptoirs de Paris.

-- C'est donc a que les femmes ont ici des yeux si drles!
murmurait Vallagnosc. Je les regardais, avec leurs mines
gourmandes et honteuses de cratures en folie... Une jolie cole
d'honntet!

-- Dame! rpondit Mouret, on a beau les mettre chez elles, on ne
peut pourtant pas leur laisser emporter les marchandises sous
leurs manteaux... Et des personnes trs distingues. Nous avons
eu, la semaine dernire, la soeur d'un pharmacien et la femme d'un
conseiller  la Cour. On tche d'arranger cela.

Il s'interrompit pour montrer l'inspecteur Jouve, qui prcisment
filait une femme enceinte, en bas, au comptoir des rubans. Cette
femme, dont le ventre norme souffrait beaucoup des pousses du
public, tait accompagne d'une amie, charge de la dfendre sans
doute contre les chocs trop rudes; et, chaque fois qu'elle
s'arrtait devant un rayon, Jouve ne la quittait plus des yeux,
tandis que l'amie, prs d'elle, fouillait  son aise au fond des
casiers.

-- Oh! il les pincera, reprit Mouret, il connat toutes leurs
inventions.

Mais sa voix trembla, il eut un rire contraint. Denise et
Henriette, qu'il n'avait cess de guetter, passaient enfin
derrire lui, aprs avoir eu beaucoup de mal  se dgager de la
foule. Et il se tourna, il salua sa cliente du salut discret d'un
ami, qui ne veut pas compromettre une femme en l'arrtant au
milieu du monde. Seulement, celle-ci, mise en veil, s'tait trs
bien aperue du regard dont il avait d'abord envelopp Denise.
Cette fille, dcidment, devait tre la rivale qu'elle avait eu la
curiosit de venir voir.

Aux confections, les vendeuses perdaient la tte. Deux demoiselles
taient malades, et Mme Frdric, la seconde, avait tranquillement
donn son cong, la veille, passant  la caisse pour faire rgler
son compte, lchant le Bonheur d'une minute  l'autre, comme le
Bonheur lui-mme lchait ses employs. Depuis le matin, dans le
coup de fivre de la vente, on ne causait que de cette aventure.
Clara, maintenue au rayon par le caprice de Mouret, trouvait a
trs chic; Marguerite racontait l'exaspration de Bourdoncle;
tandis que Mme Aurlie, vexe, dclarait que Mme Frdric aurait
au moins d la prvenir, car on n'avait pas ide d'une
dissimulation pareille. Bien que celle-ci n'et jamais fait une
confidence  personne, on la souponnait d'avoir quitt les
nouveauts, pour pouser le propritaire d'un tablissement de
bains, du ct des Halles.

-- C'est un manteau de voyage que madame dsire? demanda Denise 
Mme Desforges, aprs lui avoir offert une chaise.

-- Oui, rpondit schement cette dernire, dcide  tre impolie.

La nouvelle installation du rayon tait d'une svrit riche, de
hautes armoires de chne sculpt, des glaces tenant la largeur des
panneaux, une moquette rouge qui touffait le pitinement continu
des clientes. Pendant que Denise tait alle chercher des manteaux
de voyage, Mme Desforges, qui regardait autour d'elle, s'aperut
dans une glace; et elle restait  se contempler. Elle vieillissait
donc, qu'on la trompait pour la premire fille venue? La glace
refltait le rayon entier, avec sa turbulence; mais elle ne voyait
que sa face ple, elle n'entendait pas, derrire elle, Clara qui
racontait  Marguerite une des cachotteries de Mme Frdric, la
faon dont celle-ci faisait le tour, matin et soir, en enfilant le
passage Choiseul, afin de donner l'ide qu'elle logeait peut-tre
sur la rive gauche.

-- Voici nos derniers modles, dit Denise. Nous les avons en
plusieurs couleurs.

Elle talait quatre ou cinq manteaux. Mme Desforges les
considrait d'un air ddaigneux; et,  chacun, elle devenait plus
dure. Pourquoi ces fronces, qui triquaient le vtement? et celui-
ci, carr des paules, ne l'aurait-on pas dit taill  coups de
hache? On avait beau aller en voyage, on ne s'habillait pas comme
une gurite.

-- Montrez-moi autre chose, mademoiselle.

Denise dpliait les vtements, les repliait, sans se permettre un
geste d'humeur. Et c'tait cette srnit dans la patience qui
exasprait davantage Mme Desforges. Ses regards, continuellement,
retournaient  la glace, en face d'elle. Maintenant, elle s'y
regardait prs de Denise, elle tablissait des comparaisons.
tait-ce possible qu'on lui et prfr cette crature
insignifiante? Elle se souvenait, cette crature tait bien celle
qu'elle avait vue, autrefois, faire  ses dbuts une figure si
sotte, maladroite comme une gardeuse d'oies qui dbarque de son
village. Sans doute, aujourd'hui, elle se tenait mieux, l'air
pinc et correct dans sa robe de soie. Seulement, quelle pauvret,
quelle banalit!

-- Je vais soumettre  madame d'autres modles, disait
tranquillement Denise.

Quand elle revint, la scne recommena. Puis, ce furent les draps
qui taient trop lourds et qui ne valaient rien. Mme Desforges se
tournait, levait la voix, tchait d'attirer l'attention de
Mme Aurlie, dans l'espoir de faire gronder la jeune fille. Mais
celle-ci, depuis sa rentre, avait conquis peu  peu le rayon;
elle y tait chez elle  prsent, et la premire lui reconnaissait
mme des qualits rares de vendeuse, la douceur obstine, la
conviction souriante. Aussi Mme Aurlie haussa-t-elle lgrement
les paules, en se gardant d'intervenir.

-- Si madame voulait bien m'indiquer le genre? demandait de
nouveau Denise, avec son insistance polie que rien ne
dcourageait.

-- Mais puisque vous n'avez rien! cria Mme Desforges.

Elle s'interrompit, tonne de sentir une main se poser sur son
paule. C'tait Mme Marty, que sa crise de dpense emportait au
travers des magasins. Ses achats avaient tellement grossi, depuis
les cravates, les gants brods et l'ombrelle rouge, que le dernier
vendeur venait de se dcider  mettre sur une chaise le paquet,
qui lui aurait cass les bras; et il la prcdait, en tirant cette
chaise, o s'entassaient des jupons, des serviettes, des rideaux,
une lampe, trois paillassons.

-- Tiens! dit-elle, vous achetez un manteau de voyage?

-- Oh! mon Dieu! non, rpondit Mme Desforges. Ils sont affreux.

Mais Mme Marty tait tombe sur un manteau  rayures, qu'elle ne
trouvait pourtant pas mal. Sa fille Valentine l'examinait dj.
Alors, Denise appela Marguerite, pour dbarrasser le rayon de
l'article, un modle de l'anne prcdente, que cette dernire,
sur un coup d'oeil de sa camarade, prsenta comme une occasion
exceptionnelle. Quand elle eut jur qu'on l'avait baiss de prix
deux fois, que de cent cinquante on l'avait mis  cent trente, et
qu'il tait maintenant  cent dix, Mme Marty fut sans force contre
la tentation du bon march. Elle l'acheta, le vendeur qui
l'accompagnait laissa la chaise et tout le paquet des notes de
dbit, jointes aux marchandises.

Cependant, derrire ces dames, au milieu des bousculades de la
vente, les commrages du rayon continuaient sur Mme Frdric.

-- Vrai! elle avait quelqu'un? disait une petite vendeuse,
nouvelle au comptoir.

-- L'homme des bains, pardi! rpondait Clara. Faut se dfier de
ces veuves si tranquilles.

Alors, tandis que Marguerite dbitait le manteau, Mme Marty tourna
la tte; et, dsignant Clara d'un lger mouvement des paupires,
elle dit trs bas  Mme Desforges:

-- Vous savez, le caprice de M. Mouret.

L'autre, surprise, regarda Clara, puis reporta les yeux sur
Denise, en rpondant:

-- Mais non, pas la grande, la petite!

Et, comme Mme Marty n'osait plus rien affirmer, Mme Desforges
ajouta  voix plus haute, avec un mpris de dame pour des femmes
de chambre:

-- Peut-tre la petite et la grande, toutes celles qui veulent!

Denise avait entendu. Elle leva ses grands yeux purs sur cette
dame qui la blessait ainsi et qu'elle ne connaissait pas. Sans
doute, c'tait la personne dont on lui avait parl, cette amie que
le patron voyait au-dehors. Dans le regard qu'elles changrent,
Denise eut alors une dignit si triste, une telle franchise
d'innocence, qu'Henriette resta gne.

-- Puisque vous n'avez rien de possible  me montrer, dit-elle
brusquement, conduisez-moi aux robes et costumes.

-- Tiens! cria Mme Marty, j'y vais avec vous... Je voulais voir un
costume pour Valentine.

Marguerite prit la chaise par le dossier, et la trana, renverse,
sur les pieds de derrire, qu'un tel charriage usait  la longue.
Denise ne portait que les mtres de foulard, achets par
Mme Desforges. C'tait tout un voyage, maintenant que les robes et
costumes se trouvaient au second,  l'autre bout des magasins.

Et le grand voyage commena, le long des galeries encombres. En
tte marchait Marguerite, tirant la chaise comme une petite
voiture, s'ouvrant un chemin avec lenteur. Ds la lingerie,
Mme Desforges se plaignit: tait-ce ridicule, ces bazars o il
fallait faire deux lieues pour mettre la main sur le moindre
article! Mme Marty se disait aussi morte de fatigue; et elle n'en
jouissait pas moins profondment de cette fatigue, de cette mort
lente de ses forces, au milieu de l'inpuisable dballage des
marchandises. Le coup de gnie de Mouret la tenait tout entire.
Au passage, chaque rayon l'arrtait. Elle fit une premire halte
devant les trousseaux, tente par des chemises que Pauline lui
vendit, et Marguerite se trouva dbarrasse de la chaise, ce fut
Pauline qui dut la prendre. Mme Desforges aurait pu continuer sa
marche, pour librer Denise plus vite; mais elle semblait heureuse
de la sentir derrire elle, immobile et patiente, tandis qu'elle
s'attardait galement,  conseiller son amie. Aux layettes, ces
dames s'extasirent, sans rien acheter. Puis, les faiblesses de
Mme Marty recommencrent: elle succomba successivement devant un
corset de satin noir, des manchettes de fourrure vendues au
rabais,  cause de la saison, des dentelles russes dont on
garnissait alors le linge de table. Tout cela s'empilait sur la
chaise, les paquets montaient, faisaient craquer le bois; et les
vendeurs qui se succdaient, s'attelaient avec plus de peine, 
mesure que la charge devenait plus lourde.

-- Par ici, madame, disait Denise sans une plainte, aprs chaque
halte.

-- Mais c'est stupide! criait Mme Desforges. Nous n'arriverons
jamais. Pourquoi n'avoir pas mis les robes et costumes prs des
confections? En voil un gchis!

Mme Marty, dont les yeux se dilataient, grise par ce dfil de
choses riches qui dansaient devant elle, rptait  demi-voix:

-- Mon Dieu! que va dire mon mari?... Vous avez raison, il n'y a
pas d'ordre, dans ce magasin. On se perd, on fait des btises.

Sur le grand palier central, la chaise eut peine  passer. Mouret,
justement, venait d'encombrer le palier d'un dballage d'articles
de Paris, des coupes montes sur du zinc dor, des ncessaires et
des caves  liqueur de camelote, trouvant qu'on y circulait trop
librement, que la foule ne s'y touffait pas. Et, l, il avait
autoris un de ses vendeurs  exposer, sur une petite table, des
curiosits de la Chine et du Japon, quelques bibelots  bas prix,
que les clientes s'arrachaient. C'tait un succs inattendu, dj
il rvait d'largir cette vente. Mme Marty, pendant que deux
garons montaient la chaise au second tage, acheta six boutons
d'ivoire, des souris en soie, un porte-allumettes en mail
cloisonn.

Au second, la course recommena. Denise, qui depuis le matin
promenait ainsi des clientes, tombait de lassitude; mais elle
restait correcte, avec sa douceur polie. Elle dut encore attendre
ces dames aux toffes d'ameublement, o une cretonne ravissante
avait accroch Mme Marty. Puis, aux meubles, ce fut une table 
ouvrage dont cette dernire eut le dsir. Ses mains tremblaient,
elle suppliait en riant Mme Desforges de l'empcher de dpenser
davantage, lorsque la rencontre de Mme Guibal lui apporta une
excuse. C'tait au rayon des tapis, celle-ci venait enfin de
monter rendre tout un achat de portires d'Orient, fait par elle
depuis cinq jours; et elle causait, debout devant le vendeur, un
grand gaillard, dont les bras de lutteur remuaient, du matin au
soir, des charges  tuer un boeuf. Naturellement, il tait
constern par ce rendu, qui lui enlevait son tant pour cent.
Aussi tchait-il d'embarrasser la cliente, flairant quelque
aventure louche, sans doute un bal donn avec les portires,
prises au Bonheur, puis renvoyes, afin d'viter une location chez
un tapissier; il savait que cela se faisait parfois, dans la
bourgeoisie conome. Madame devait avoir une raison pour les
rendre; si c'taient les dessins ou les couleurs qui n'allaient
pas  madame, il lui montrerait autre chose, il avait un
assortiment trs complet.  toutes ces insinuations, Mme Guibal
rpondait tranquillement, de son air assur de femme reine, que
les portires ne lui plaisaient plus, sans daigner ajouter une
explication. Elle refusa d'en voir d'autres, et il dut s'incliner,
car les vendeurs avaient ordre de reprendre les marchandises, mme
s'ils s'apercevaient qu'on s'en ft servi.

Comme les trois dames s'loignaient ensemble, et que Mme Marty
revenait avec remords sur la table  ouvrage dont elle n'avait
aucun besoin, Mme Guibal lui dit de sa voix tranquille:

-- Eh bien! vous la rendrez... Vous avez vu? ce n'est pas plus
difficile que a... Laissez-la toujours porter chez vous. On la
met dans son salon, on la regarde; puis, quand elle vous ennuie,
on la rend.

-- C'est une ide! cria Mme Marty. Si mon mari se fche trop fort,
je leur rends tout.

Et ce fut pour elle l'excuse suprme, elle ne compta plus, elle
acheta encore, avec le sourd besoin de tout garder, car elle
n'tait pas des femmes qui rendent.

Enfin, on arriva aux robes et costumes. Mais, comme Denise allait
remettre  des vendeuses le foulard achet par Mme Desforges,
celle-ci parut se raviser et dclara que, dcidment, elle
prendrait un des manteaux de voyage, le gris clair; et Denise dut
attendre complaisamment, pour la ramener aux confections. La jeune
fille sentait bien la volont de la traiter en servante, dans ces
caprices de cliente imprieuse; seulement, elle s'tait jur de
rester  son devoir, elle gardait son attitude calme, malgr les
bonds de son coeur et les rvoltes de sa fiert. Mme Desforges
n'acheta rien aux robes et costumes.

-- Oh! maman, disait Valentine, ce petit costume-l, s'il est  ma
taille!

Tout bas, Mme Guibal expliquait  Mme Marty sa tactique. Quand une
robe lui plaisait dans un magasin, elle se la faisait envoyer, en
prenait le patron, puis la rendait. Et Mme Marty acheta le costume
pour sa fille, en murmurant:

-- Bonne ide! Vous tes pratique, vous, chre madame.

On avait d abandonner la chaise. Elle tait reste en dtresse,
au rayon des meubles,  ct de la table  ouvrage. Le poids
devenait trop lourd, les pieds de derrire menaaient de casser;
et il tait convenu que tous les achats seraient centraliss  une
caisse, pour tre descendus ensuite au service du dpart.

Alors, ces dames, toujours conduites par Denise, vagabondrent. On
les revit de nouveau dans tous les rayons. Il n'y avait plus
qu'elles sur les marches des escaliers et le long des galeries.
Des rencontres,  chaque instant, les arrtaient. Ce fut ainsi
que, prs du salon de lecture, elles retrouvrent Mme Bourdelais
et ses trois enfants. Les petits taient chargs de paquets:
Madeleine avait sous le bras une robe pour elle, Edmond portait
une collection de petits souliers, tandis que le plus jeune,
Lucien, tait coiff d'un kpi neuf.

-- Toi aussi! dit en riant Mme Desforges  son amie de pension.

-- Ne m'en parle pas! s'cria Mme Bourdelais. Je suis furieuse...
Ils vous prennent par ces petits tres maintenant! Tu sais si je
fais des folies pour moi! Mais comment veux-tu rsister  des
bbs qui ont envie de tout? J'tais venue les promener, et voil
que je dvalise les magasins!

Justement, Mouret qui se trouvait encore l, en compagnie de
Vallagnosc et de M. de Boves, l'coutait d'un air souriant. Elle
l'aperut, elle se plaignit gaiement, avec un fond d'irritation
relle, de ces piges tendus  la tendresse des mres; l'ide
qu'elle venait de cder aux fivres de la rclame, la soulevait;
et lui, toujours souriant, s'inclinait, jouissait de ce triomphe.
M. de Boves avait manoeuvr de faon  se rapprocher de
Mme Guibal, qu'il finit par suivre, en tchant une seconde fois de
perdre Vallagnosc; mais celui-ci, fatigu de la cohue, se hta de
rejoindre le comte. Denise, de nouveau, s'tait arrte, pour
attendre ces dames. Elle tournait le dos, Mouret lui-mme
affectait de ne pas la voir. Ds lors, Mme Desforges, avec son
flair dlicat de femme jalouse, ne douta plus. Tandis qu'il la
complimentait et qu'il faisait quelques pas prs d'elle, en matre
de maison galant, elle rflchissait, elle se demandait comment le
convaincre de sa trahison.

Cependant, M. de Boves et Vallagnosc, qui marchaient en avant avec
Mme Guibal, arrivaient au rayon des dentelles. C'tait, prs des
confections, un salon luxueux, garni de casiers, dont les tiroirs
de chne sculpt se rabattaient. Autour des colonnes, recouvertes
de velours rouge, montaient des spirales de dentelle blanche; et,
d'un bout  l'autre de la pice, filaient des vols de guipure;
tandis que sur les comptoirs, il y avait des boulements de
grandes cartes, toutes pelotonnes de valenciennes, de malines, de
points  l'aiguille. Au fond, deux dames taient assises devant un
transparent de soie mauve, sur lequel Deloche jetait des pointes
de chantilly; et elles regardaient sans se dcider, silencieuses.

-- Tiens! dit Vallagnosc trs surpris, vous disiez Mme de Boves
souffrante... Mais la voil debout, l-bas, avec Mlle Blanche.

Le comte ne put retenir un sursaut, en jetant un regard oblique
sur Mme Guibal.

-- C'est ma foi vrai, dit-il.

Dans le salon, il faisait trs chaud. Les clientes, qui s'y
touffaient, avaient des visages ples aux yeux luisants. On et
dit que toutes les sductions des magasins aboutissaient  cette
tentation suprme, que c'tait l l'alcve recule de la chute, le
coin de perdition o les plus fortes succombaient. Les mains
s'enfonaient parmi les pices dbordantes, et elles en gardaient
un tremblement d'ivresse.

-- Je crois que ces dames vous ruinent, reprit Vallagnosc, amus
par la rencontre.

M. de Boves eut le geste d'un mari d'autant plus sr de la raison
de sa femme, qu'il ne lui donne pas un sou. Celle-ci, aprs avoir
battu tous les rayons avec sa fille, sans rien acheter, venait
d'chouer aux dentelles, dans une rage de dsir inassouvi. Brise
de fatigue, elle se tenait pourtant debout devant un comptoir.
Elle fouillait dans le tas, ses mains devenaient molles, des
chaleurs lui montaient aux paules. Puis, brusquement, comme sa
fille tournait la tte et que le vendeur s'loignait, elle voulut
glisser sous son manteau une pice de point d'Alenon. Mais elle
tressaillit, elle lcha la pice, en entendant la voix de
Vallagnosc, qui disait gaiement:

-- Nous vous surprenons, madame.

Pendant quelques secondes, elle demeura muette, toute blanche.
Ensuite, elle expliqua que, se sentant beaucoup mieux, elle avait
dsir prendre l'air. Et, en remarquant enfin que son mari se
trouvait avec Mme Guibal, elle se remit compltement, elle les
regarda d'un air si digne, que celle-ci crut devoir dire:

-- J'tais avec Mme Desforges, ces messieurs nous ont rencontres.

Prcisment, les autres dames arrivaient. Mouret les avait
accompagnes, et il les retint un instant encore, pour leur
montrer l'inspecteur Jouve, qui filait toujours la femme enceinte
et son amie. C'tait trs curieux, on ne s'imaginait pas le nombre
de voleuses qu'on arrtait aux dentelles. Mme de Boves, qui
l'coutait, se voyait entre deux gendarmes, avec ses quarante cinq
ans, son luxe, la haute situation de son mari; et elle tait sans
remords, elle songeait qu'elle aurait d glisser le coupon dans sa
manche. Jouve, cependant, venait de se dcider  mettre la main
sur la femme enceinte, dsesprant de la prendre en flagrant
dlit, la souponnant d'ailleurs de s'tre empli les poches, d'un
tour de doigts si habile, qu'il lui chappait. Mais, quand il
l'eut emmene  l'cart et fouille, il prouva la confusion de ne
rien trouver sur elle, pas une cravate, pas un bouton. L'amie
avait disparu. Tout d'un coup, il comprit: la femme enceinte
n'tait l que pour l'occuper, c'tait l'amie qui volait.

L'histoire amusa ces dames. Mouret, un peu vex, se contenta de
dire:

-- Le pre Jouve est refait cette fois... Il prendra sa revanche.

-- Oh! conclut Vallagnosc, je crois qu'il n'est pas de taille...
Du reste, pourquoi talez-vous tant de marchandises? C'est bien
fait, si l'on vous vole. On ne doit pas tenter  ce point de
pauvres femmes sans dfense.

Ce fut le dernier mot, qui sonna comme la note aigu de la
journe, dans la fivre croissante des magasins. Ces dames se
sparaient, traversaient une dernire fois les comptoirs
encombrs. Il tait quatre heures, les rayons du soleil  son
coucher entraient obliquement par les larges baies de la faade,
clairaient de biais les vitrages des halls; et, dans cette clart
d'un rouge d'incendie, montaient, pareilles  une vapeur d'or, les
poussires paisses, souleves depuis le matin par le pitinement
de la foule. Une nappe enfilait la grande galerie centrale,
dcoupait sur un fond de flammes les escaliers, les ponts volants,
toute cette guipure de fer suspendue. Les mosaques et les
faences des frises miroitaient, les verts et les rouges des
peintures s'allumaient aux feux des ors prodigus. C'tait comme
une braise vive, o brlaient maintenant les talages, les palais
de gants et de cravates, les girandoles de rubans et de dentelles,
les hautes piles de lainage et de calicot, les parterres diaprs
que fleurissaient les soies lgres et les foulards. Des glaces
resplendissaient. L'exposition des ombrelles, aux rondeurs de
bouclier, jetait des reflets de mtal. Dans les lointains, au del
de coules d'ombre, il y avait des comptoirs perdus, clatants,
grouillant d'une cohue blonde de soleil.

Et,  cette heure dernire, au milieu de cet air surchauff, les
femmes rgnaient. Elles avaient pris d'assaut les magasins, elles
y campaient comme en pays conquis, ainsi qu'une horde
envahissante, installe dans la dbcle des marchandises. Les
vendeurs, assourdis, briss, n'taient plus que leurs choses, dont
elles disposaient avec une tyrannie de souveraines. De grosses
dames bousculaient le monde. Les plus minces tenaient de la place,
devenaient arrogantes. Toutes, la tte haute, les gestes brusques,
taient chez elles, sans politesse les unes pour les autres, usant
de la maison tant qu'elles pouvaient, jusqu' en emporter la
poussire des murs. Mme Bourdelais, dsireuse de rattraper ses
dpenses, avait de nouveau conduit ses trois enfants au buffet;
maintenant, la clientle s'y ruait dans une rage d'apptit, les
mres elles-mmes s'y gorgeaient de malaga; on avait bu, depuis
l'ouverture, quatre-vingts litres de sirop et soixante-dix
bouteilles de vin. Aprs avoir achet son manteau de voyage,
Mme Desforges s'tait fait offrir des images  la caisse; et elle
partait en songeant au moyen de tenir Denise chez elle, o elle
l'humilierait en prsence de Mouret lui-mme, pour voir leur
figure et tirer d'eux une certitude. Enfin, pendant que
M. de Boves russissait  se perdre dans la foule et  disparatre
avec Mme Guibal, Mme de Boves, suivie de Blanche et de Vallagnosc,
avait eu le caprice de demander un ballon rouge, bien qu'elle
n'et rien achet. C'tait toujours cela, elle ne s'en irait pas
les mains vides, elle se ferait une amie de la petite fille de son
concierge. Au comptoir de distribution, on entamait le quarantime
mille: quarante mille ballons rouges qui avaient pris leur vol
dans l'air chaud des magasins, toute une nue de ballons rouges
qui flottaient  cette heure d'un bout  l'autre de Paris, portant
au ciel le nom du Bonheur des Dames!

Cinq heures sonnrent. De toutes ces dames, Mme Marty demeurait
seule avec sa fille, dans la crise finale de la vente. Elle ne
pouvait s'en dtacher, lasse  mourir, retenue par des liens si
forts, qu'elle revenait toujours sur ses pas, s ans besoin,
battant les rayons de sa curiosit inassouvie. C'tait l'heure o
la cohue, fouette de rclames, achevait de se dtraquer; les
soixante mille francs d'annonces pays aux journaux, les dix mille
affiches colles sur les murs, les deux cent mille catalogues
lancs dans la circulation, aprs avoir vid les bourses,
laissaient  ces nerfs de femmes l'branlement de leur ivresse; et
elles restaient secoues encore de toutes les inventions de
Mouret, la baisse des prix, les rendus, les galanteries sans cesse
renaissantes. Mme Marty s'attardait devant les tables de
proposition, parmi les appels enrous des vendeurs, dans le bruit
d'or des caisses et le roulement des paquets tombant aux sous-
sols; elle traversait une fois de plus le rez-de-chausse, le
blanc, la soie, la ganterie, les lainages; puis, elle remontait,
s'abandonnait  la vibration mtallique des escaliers suspendus et
des ponts volants, retournait aux confections,  la lingerie, aux
dentelles, poussait jusqu'au second tage, dans les hauteurs de la
literie et des meubles, et, partout, les commis, Hutin et Favier,
Mignot et Linard, Deloche, Pauline, Denise, les jambes mortes,
donnaient un coup de force, arrachaient des victoires  la fivre
dernire des clientes. Cette fivre, depuis le matin, avait grandi
peu  peu, comme la griserie mme qui se dgageait des toffes
remues. La foule flambait sous l'incendie du soleil de cinq
heures. Maintenant, Mme Marty avait la face anime et nerveuse
d'une enfant qui a bu du vin pur. Entre les yeux clairs, la peau
frache du froid de la rue, elle s'tait lentement brl la vue et
le teint, au spectacle de ce luxe, de ces couleurs violentes, dont
le galop continu irritait sa passion. Lorsqu'elle partit enfin,
aprs avoir dit qu'elle paierait chez elle, terrifie par le
chiffre de sa facture, elle avait les traits tirs, les yeux
largis d'une malade. Il lui fallut se battre pour se dgager de
l'crasement obstin de la porte; on s'y tuait, au milieu du
massacre des soldes. Puis, sur le trottoir, quand elle eut
retrouv sa fille qu'elle avait perdue, elle frissonna  l'air
vif, elle demeura effare, dans le dtraquement de cette nvrose
des grands bazars.

Le soir, comme Denise revenait de dner, un garon l'appela.

-- Mademoiselle, on vous demande  la direction.

Elle oubliait l'ordre que Mouret lui avait donn, le matin, de
passer  son cabinet, aprs la vente. Il l'attendait debout. En
entrant, elle ne repoussa pas la porte, qui resta ouverte.

-- Nous sommes contents de vous, mademoiselle, dit-il, et nous
avons song  vous tmoigner notre satisfaction... Vous savez de
quelle indigne manire Mme Frdric nous a quitts. Ds demain,
vous la remplacerez comme seconde.

Denise l'coutait, immobile de saisissement. Elle murmura, la voix
tremblante:

-- Mais, monsieur, il y a des vendeuses beaucoup plus anciennes
que moi au rayon.

-- Eh bien? qu'est-ce que cela fait? reprit-il. Vous tes la plus
capable, la plus srieuse. Je vous choisis, c'est bien naturel...
N'tes-vous pas satisfaite?

Alors, elle rougit. C'tait, en elle, un bonheur et un embarras
dlicieux, o son premier effroi se fondait. Pourquoi donc avait-
elle song d'abord aux suppositions dont on allait accueillir
cette faveur inespre? Et elle demeurait confuse, malgr l'lan
de sa reconnaissance. Lui, la regardait en souriant, dans sa robe
de soie toute simple, sans un bijou, n'ayant que le luxe de sa
royale chevelure blonde. Elle s'tait affine, la peau blanche,
l'air dlicat et grave. Son insignifiance chtive d'autrefois
devenait un charme d'une discrtion pntrante.

-- Vous tes bien bon, monsieur, balbutia-t-elle. Je ne sais
comment vous dire...

Mais elle eut la voix coupe. Dans le cadre de la porte, Lhomme
tait debout. Il tenait de sa bonne main une grande sacoche de
cuir, et son bras mutil serrait contre sa poitrine un
portefeuille norme; tandis que, derrire son dos, son fils Albert
portait une charge de sacs, qui lui cassait les membres.

-- Cinq cent quatre-vingt-sept mille, deux cent dix francs, trente
centimes! cria le caissier dont la face molle et use semblait
s'clairer d'un coup de soleil, au reflet d'une pareille somme.

C'tait la recette de la journe, la plus forte que le Bonheur et
encore faite. Au loin, dans les profondeurs des magasins, que
Lhomme venait de traverser lentement, de la marche pesante d'un
boeuf trop charg, on entendait le brouhaha, le remous de surprise
et de joie, laiss par cette recette gante qui passait.

-- Mais c'est superbe! dit Mouret enchant. Mon brave Lhomme,
mettez a l, reposez-vous, car vous n'en pouvez plus. Je vais
faire porter cet argent  la caisse centrale... Oui, oui, tout sur
mon bureau. Je veux voir le tas.

Il avait une gaiet d'enfant. Le caissier et son fils se
dchargrent. La sacoche eut une claire sonnerie d'or, deux des
sacs en crevant lchrent des coules d'argent et de cuivre,
tandis que, du portefeuille, sortaient des coins de billets de
banque. Tout un bout du grand bureau fut couvert, c'tait comme
l'croulement d'une fortune, ramasse en dix heures.

Lorsque Lhomme et Albert se furent retirs, en s'pongeant le
visage, Mouret demeura un moment immobile, perdu, les yeux sur
l'argent. Puis, ayant lev la tte, il aperut Denise qui s'tait
carte. Alors, il se remit  sourire, il la fora de s'avancer,
finit par dire qu'il lui donnerait ce qu'elle pourrait prendre
dans une poigne; et il y avait un march d'amour, au fond de sa
plaisanterie.

-- Tenez! dans la sacoche, je parie pour moins de mille francs,
votre main est si petite!

Mais elle se recula encore. Il l'aimait donc? Brusquement, elle
comprenait, elle sentait la flamme croissante du coup de dsir
dont il l'enveloppait, depuis qu'elle tait de retour aux
confections. Ce qui la bouleversait davantage, c'tait de sentir
son coeur battre  se rompre. Pourquoi la blessait-il avec tout
cet argent, lorsqu'elle dbordait de gratitude et qu'il l'et fait
dfaillir d'une seule parole amie? Il se rapprochait, en
continuant de plaisanter, lorsque,  son grand mcontentement,
Bourdoncle parut, sous le prtexte de lui apprendre le chiffre des
entres, l'norme chiffre de soixante-dix mille clientes, venues
au Bonheur ce jour-l. Et elle se hta de sortir, aprs avoir
remerci de nouveau.

X


Le premier dimanche d'aot, on faisait l'inventaire, qui devait
tre termin le soir mme. Ds le matin, comme un jour de semaine,
tous les employs taient  leur poste, et la besogne avait
commenc, les portes closes, dans les magasins vides de clientes.

Denise n'tait pas descendue  huit heures, avec les autres
vendeuses. Retenue depuis le jeudi dans sa chambre, par une
entorse prise en montant aux ateliers, elle allait enfin beaucoup
mieux; mais, comme Mme Aurlie la gtait, elle ne se htait pas,
achevait de se chausser avec peine, rsolue cependant  se montrer
au rayon. Maintenant, les chambres des demoiselles occupaient le
cinquime tage des btiments neufs, le long de la rue Monsigny;
elles taient au nombre de soixante, aux deux cts d'un corridor,
et plus confortables, toujours meubles pourtant du lit de fer, de
la grande armoire et de la petite toilette de noyer. La vie intime
des vendeuses y prenait des proprets et des lgances, une pose
pour les savons chers et les linges fins, toute une monte
naturelle vers la bourgeoisie,  mesure que leur sort
s'amliorait; bien qu'on entendt encore voler des gros mots et
les portes battre, dans le coup de vent d'htel garni qui les
emportait matin et soir. D'ailleurs,  titre de seconde, Denise
avait une des plus grandes chambres, dont les deux fentres
mansardes ouvraient sur la rue. Riche  prsent, elle se donnait
du luxe, un dredon rouge recouvert d'un voile de guipure, un
petit tapis devant l'armoire, deux vases de verre bleu sur la
toilette, o se fanaient des roses.

Quand elle fut chausse, elle essaya de marcher dans la pice. Il
lui fallut s'appuyer aux meubles, car elle boitait encore. Mais
cela s'chaufferait. Tout de mme elle avait eu raison de refuser,
pour le soir, une invitation  dner de l'oncle Baudu, et de prier
sa tante de faire sortir Pp, qu'elle avait remis en pension chez
Mme Gras. Jean, qui tait venu la voir la veille, dnait aussi
chez l'oncle. Doucement, elle continuait de s'essayer  marcher,
en se promettant de se coucher de bonne heure, afin de reposer sa
jambe, lorsque la surveillante, Mme Cabin, frappa et lui donna une
lettre, d'un air de mystre.

La porte referme, Denise, tonne du sourire discret de cette
femme, ouvrit la lettre. Elle se laissa tomber sur une chaise:
c'tait une lettre de Mouret, o il se disait heureux de son
rtablissement et la priait de descendre le soir dner avec lui,
puisqu'elle ne pouvait sortir. Le ton de ce billet,  la fois
familier et paternel, n'avait rien de blessant; mais il lui tait
impossible de se mprendre, le Bonheur connaissait bien la
signification vraie de ces invitations, une lgende courait l-
dessus: Clara avait dn, d'autres aussi, toutes celles que le
patron remarquait. Aprs le dner, comme disaient les commis
farceurs, il y avait le dessert. Et les joues blanches de la jeune
fille taient peu  peu envahies par un flot de sang.

Alors, la lettre glisse entre les genoux, le coeur battant 
coups profonds, Denise resta les yeux fixs sur la lumire
aveuglante d'une des fentres. C'tait un aveu qu'elle avait d se
faire, dans cette chambre mme, aux heures d'insomnie: si elle
tremblait encore quand il passait, elle savait maintenant que ce
n'tait pas de crainte; et son malaise d'autrefois, son ancienne
peur ne pouvait tre que l'ignorance effare de l'amour, le
trouble de ses tendresses naissantes, dans sa sauvagerie d'enfant.
Elle ne raisonnait pas, elle sentait seulement qu'elle l'avait
toujours aim, depuis l'heure o elle avait frmi et balbuti
devant lui. Elle l'aimait lorsqu'elle le redoutait comme un matre
sans piti, elle l'aimait lorsque son coeur perdu rvait de
Hutin, inconscient, cdant  un besoin d'affection. Peut-tre se
serait-elle donne  un autre, mais jamais elle n'avait aim que
cet homme dont un regard la terrifiait. Et tout le pass revivait,
se droulait dans la clart de la fentre: les svrits des
premiers temps, cette promenade si douce sous les ombrages noirs
des Tuileries, enfin les dsirs dont il l'effleurait depuis
l'heure o elle tait rentre. La lettre glissa jusqu' terre,
Denise regardait toujours la fentre, dont le plein soleil
l'blouissait.

Brusquement, on frappa, et elle se hta de ramasser la lettre, de
la faire disparatre dans sa poche. C'tait Pauline, qui,
s'chappant de son rayon sous un prtexte, venait causer un peu.

-- tes-vous remise, ma chre? On ne se rencontre plus.

Mais, comme il tait dfendu de remonter dans les chambres, et
surtout de s'y enfermer  deux, Denise l'emmena au bout du
couloir, o se trouvait le salon de runion, une galanterie du
directeur pour ces demoiselles, qui pouvaient y causer ou y
travailler, en attendant onze heures. La pice, blanc et or, d'une
nudit banale de salle d'htel, tait meuble d'un piano, d'un
guridon central, de fauteuils et de canaps recouverts de housses
blanches. Du reste, aprs quelques soires passes entre elles,
dans le premier feu de la nouveaut, les vendeuses ne s'y
rencontraient plus, sans en arriver tout de suite aux mots
dsagrables. C'tait une ducation  faire, la petite cit
phalanstrienne manquait de concorde. Et, en attendant, il n'y
avait gure l, le soir, que la seconde des corsets, miss Powell,
qui tapait schement du Chopin sur le piano, et dont le talent
jalous achevait de mettre en fuite les autres.

-- Vous voyez, mon pied va mieux, dit Denise. Je descendais.

-- Ah bien! cria la lingre, en voil du zle!... C'est moi qui
resterais  me dorloter, si j'avais un prtexte!

Toutes deux s'taient assises sur un canap. L'attitude de Pauline
avait chang, depuis que son amie tait seconde aux confections.
Il entrait, dans sa cordialit de bonne fille, une nuance de
respect, une surprise de sentir la petite vendeuse chtive
d'autrefois en marche pour la fortune. Cependant, Denise l'aimait
beaucoup et se confiait  elle seule, au milieu du continuel galop
des deux cents femmes que la maison occupait maintenant.

-- Qu'avez-vous? demanda vivement Pauline, quand elle remarqua le
trouble de la jeune fille.

-- Mais rien, assura celle-ci, avec un sourire embarrass.

-- Si, si, vous avez quelque chose... Vous vous mfiez donc de
moi, que vous ne me dites plus vos chagrins?

Alors, Denise, dans l'motion qui gonflait sa poitrine et qui ne
pouvait se calmer, s'abandonna. Elle tendit la lettre  son amie,
en balbutiant:

-- Tenez! il vient de m'crire.

Entre elles, jamais encore elles n'avaient parl ouvertement de
Mouret. Mais ce silence mme tait comme un aveu de leurs secrtes
proccupations. Pauline n'ignorait rien. Aprs avoir lu la lettre,
elle se serra contre Denise, la prit  la taille, pour lui
murmurer doucement:

-- Ma chre, si vous voulez que je sois franche, je croyais que
c'tait fait... Ne vous rvoltez donc pas, je vous assure que tout
le magasin doit le croire comme moi. Dame! il vous a nomme
seconde si vite, puis il est toujours aprs vous, a crve les
yeux!

Elle lui mit un gros baiser sur la joue. Puis, elle l'interrogea.

-- Vous irez ce soir, naturellement?

Denise la regardait sans rpondre. Et, tout d'un coup, elle clata
en sanglots, la tte appuye sur l'paule de son amie. Celle-ci
demeura trs surprise.

-- Voyons, calmez-vous. Il n'y a rien l-dedans qui puisse vous
bouleverser ainsi.

-- Non, non, laissez-moi, bgayait Denise. Si vous saviez comme
j'ai du chagrin! Depuis que j'ai reu cette lettre, je ne vis
plus... Laissez-moi pleurer, cela me soulage.

Trs apitoye, sans comprendre pourtant, la lingre chercha des
consolations. D'abord, il ne voyait plus Clara. On disait bien
qu'il allait chez une dame au-dehors, mais ce n'tait pas prouv.
Puis, elle expliqua qu'on ne pouvait tre jalouse d'un homme dans
une pareille position. Il avait trop d'argent, il tait le matre
aprs tout.

Denise l'coutait; et, si elle avait encore ignor son amour, elle
n'en aurait plus dout  la souffrance dont le nom de Clara et
l'allusion  Mme Desforges lui tordirent le coeur. Elle entendait
la voix mauvaise de Clara, elle revoyait Mme Desforges la promener
dans les magasins, avec son mpris de dame riche.

-- Alors, vous iriez, vous? demanda-t-elle.

Pauline, sans se consulter, cria:

-- Sans doute, est-ce qu'on peut faire autrement!

Puis, elle rflchit, elle ajouta:

-- Pas maintenant, autrefois, parce que maintenant je vais me
marier avec Baug, et ce serait mal tout de mme.

En effet, Baug, qui avait quitt depuis peu le Bon March pour le
Bonheur des Dames, allait l'pouser, vers le milieu du mois.
Bourdoncle n'aimait gure les mnages; cependant, ils avaient
l'autorisation, ils espraient mme obtenir un cong de quinze
jours.

-- Vous voyez bien, dclara Denise. Quand un homme vous aime, il
vous pouse... Baug vous pouse.

Pauline eut un bon rire.

-- Mais, ma chrie, ce n'est pas la mme chose. Baug m'pouse,
parce que c'est Baug. Il est mon gal, a va tout seul... Tandis
que M. Mouret! Est-ce que M. Mouret peut pouser ses vendeuses?

-- Oh! non, oh! non, cria la jeune fille rvolte par l'absurdit
de la question, et c'est pourquoi il n'aurait pas d m'crire.

Ce raisonnement acheva d'tonner la lingre. Son visage pais, aux
petits yeux tendres, prenait une commisration maternelle. Puis,
elle se leva, ouvrit le piano, joua doucement avec un seul doigt
Le Roi Dagobert, pour gayer la situation sans doute. Dans la
nudit du salon, dont les housses blanches semblaient augmenter le
vide, montaient les bruits de la rue, la mlope lointaine d'une
marchande criant des pois verts. Denise s'tait renverse au fond
du canap, la tte contre le bois, secoue par une nouvelle crise
de sanglots, qu'elle touffait dans son mouchoir.

-- Encore! reprit Pauline, en se retournant. Vous n'tes vraiment
pas raisonnable... Pourquoi m'avez-vous amene ici? Nous aurions
mieux fait de rester dans votre chambre.

Elle s'agenouilla devant elle, recommena  la sermonner. Que
d'autres auraient voulu tre  sa place! D'ailleurs, si la chose
ne lui plaisait pas, c'tait bien simple: elle n'avait qu' dire
non, sans se chagriner si fort. Mais elle rflchirait, avant de
risquer sa position par un refus que rien n'expliquait,
puisqu'elle n'avait pas d'engagement ailleurs. tait-ce donc si
terrible? et la semonce finissait par des plaisanteries chuchotes
gaiement, lorsqu'un bruit de pas vint du corridor.

Pauline courut  la porte jeter un coup d'oeil.

-- Chut! Mme Aurlie! murmura-t-elle. Je me sauve... Et vous,
essuyez vos yeux. On n'a pas besoin de savoir.

Quand Denise fut seule, elle se mit debout, renfona ses larmes;
et, les mains tremblantes encore, de peur d'tre surprise ainsi,
elle ferma le piano, que son amie avait laiss ouvert. Mais elle
entendit Mme Aurlie frapper  sa porte. Alors, elle quitta le
salon.

-- Comment! vous tes leve! cria la premire. C'est une
imprudence, ma chre enfant. Je montais justement prendre de vos
nouvelles et vous dire que nous n'avons pas besoin de vous, en
bas.

Denise lui assura qu'elle allait mieux, que cela lui ferait du
bien de s'occuper, de se distraire.

-- Je ne me fatiguerai pas, madame. Vous m'installerez sur une
chaise, je travaillerai aux critures.

Toutes deux descendirent. Trs prvenante, Mme Aurlie l'obligeait
 s'appuyer sur son paule. Elle avait d remarquer les yeux
rouges de la jeune fille, car elle l'examinait  la drobe. Sans
doute, elle savait bien des choses.

C'tait une victoire inespre: Denise avait enfin conquis le
rayon. Aprs s'tre jadis dbattue pendant prs de dix mois, au
milieu de ses tourments de souffre-douleur, sans lasser le mauvais
vouloir de ses camarades, elle venait en quelques semaines de les
dominer, de les voir autour d'elle souples et respectueuses. La
brusque tendresse de Mme Aurlie l'avait beaucoup aide, dans
cette ingrate besogne de se concilier les coeurs; on racontait
tout bas que la premire tait la complaisante de Mouret, qu'elle
lui rendait des services dlicats; et elle prenait si chaudement
la jeune fille sous sa protection, qu'on devait en effet la lui
recommander, d'une faon spciale. Mais celle-ci avait galement
travaill de tout son charme pour dsarmer ses ennemies. La tche
tait d'autant plus rude, qu'il lui fallait se faire pardonner sa
nomination au poste de seconde. Ces demoiselles criaient 
l'injustice, l'accusaient d'avoir gagn a au dessert, avec le
patron; mme elles ajoutaient des dtails abominables. Malgr
leurs rvoltes pourtant, le titre de seconde agissait sur elles,
Denise prenait une autorit, qui tonnait et pliait les plus
hostiles. Bientt, elle trouva des flatteuses, parmi les dernires
venues. Sa douceur et sa modestie achevrent la conqute.
Marguerite se rallia. Et Clara seule continua de se montrer
mauvaise, risquant encore l'ancienne injure de mal peigne, qui
maintenant n'gayait personne. Pendant la courte fantaisie de
Mouret, elle en avait abus pour lcher la besogne, d'une paresse
bavarde et vaniteuse; puis, comme il s'tait lass tout de suite,
elle ne rcriminait mme pas, incapable de jalousie dans la
dbandade galante de son existence, simplement satisfaite d'en
tirer le bnfice d'tre tolre  ne rien faire. Seulement, elle
considrait que Denise lui avait vol la succession de
Mme Frdric. Jamais elle ne l'aurait accepte,  cause du tracas;
mais elle tait vexe du manque de politesse, car elle avait les
mmes titres que l'autre, et des titres antrieurs.

-- Tiens! voil qu'on sort l'accouche, murmura-t-elle, quand elle
aperut Mme Aurlie amenant Denise  son bras.

Marguerite haussa les paules, en disant:

-- Si vous croyez que c'est drle!

Neuf heures sonnaient. Au-dehors, un ciel d'un bleu ardent
chauffait les rues, des fiacres roulaient vers les gares, toute la
population endimanche gagnait en longues files les bois de la
banlieue. Dans le magasin, inond de soleil par les grandes baies
ouvertes, le personnel enferm venait de commencer l'inventaire.
On avait retir les boutons des portes, des gens s'arrtaient sur
le trottoir, regardant par les glaces, tonns de cette fermeture,
lorsqu'on distinguait  l'intrieur une activit extraordinaire.
C'tait, d'un bout  l'autre des galeries, du haut en bas des
tages, un pitinement d'employs, des bras en l'air, des paquets
volant par-dessus les ttes; et cela au milieu d'une tempte de
cris, de chiffres lancs, dont la confusion montait et se brisait
en un tapage assourdissant. Chacun des trente-neuf rayons faisait
sa besogne  part, sans s'inquiter des rayons voisins.
D'ailleurs, on attaquait  peine les casiers, il n'y avait encore
par terre que quelques pices d'toffe. La machine devait
s'chauffer, si l'on voulait finir le soir mme.

-- Pourquoi descendez-vous? reprit Marguerite obligeamment, en
s'adressant  Denise. Vous allez vous faire du mal, et nous avions
le monde ncessaire.

-- C'est ce que je lui ai dit, dclara Mme Aurlie. Mais elle a
voulu quand mme nous aider.

Toutes ces demoiselles s'empressaient auprs de Denise. Le travail
s'en trouva interrompu. On la complimentait, on coutait avec des
exclamations l'histoire de son entorse. Enfin, Mme Aurlie la fit
asseoir devant une table; et il fut entendu qu'elle se
contenterait d'inscrire les articles appels. D'ailleurs, le
dimanche de l'inventaire, on mettait  rquisition tous les
employs capables de tenir une plume: les inspecteurs, les
caissiers, les commis aux critures, jusqu'aux garons de magasin;
puis les divers rayons se partageaient ces aides d'un jour, pour
bcler vivement la besogne. C'tait ainsi que Denise se trouvait
installe prs du caissier Lhomme et du garon Joseph, l'un et
l'autre penchs sur de grandes feuilles de papier.

-- Cinq manteaux, drap, garnis fourrure, troisime grandeur, 
deux cent quarante! criait Marguerite. Quatre idem, premire
grandeur,  deux cent vingt!

Le travail recommena. Derrire Marguerite, trois vendeuses
vidaient les armoires, classaient les articles, les lui donnaient
par paquets; et, quand elle les avait appels, elle les jetait sur
les tables, o ils s'entassaient peu  peu, en piles normes.
Lhomme inscrivait, Joseph dressait une autre liste, pour le
contrle. Pendant ce temps, Mme Aurlie elle-mme, aide de trois
autres vendeuses, dnombrait de son ct les vtements de soie,
que Denise portait sur des feuilles. Clara tait charge de
veiller aux tas, de les ranger et de les chafauder, de manire 
ce qu'ils tinssent le moins de place possible, le long des tables.
Mais elle n'tait gure  sa tche, des piles croulaient dj.

-- Dites donc, demanda-t-elle  une petite vendeuse entre de
l'hiver, est-ce qu'on vous augmente?... Vous savez qu'on va mettre
la seconde  deux mille francs, ce qui lui fera prs de sept
mille, avec son intrt.

La petite vendeuse, sans cesser de passer des rotondes, rpondit
que, si on ne lui donnait pas huit cents francs, elle lcherait la
bote. Les augmentations avaient lieu au lendemain de
l'inventaire; c'tait galement l'poque o, le chiffre d'affaires
ralises pendant l'anne tant connu, les chefs de rayon
touchaient leurs intrts sur l'augmentation de ce chiffre,
compar au chiffre de l'anne prcdente. Aussi, malgr le vacarme
et le tohu-bohu de la besogne, les commrages passionns allaient-
ils leur train. Entre deux articles appels, on ne causait que
d'argent. Le bruit courait que Mme Aurlie dpasserait vingt-cinq
mille francs; et une pareille somme excitait beaucoup ces
demoiselles. Marguerite, la meilleure vendeuse aprs Denise,
s'tait fait quatre mille cinq cents francs, quinze cents francs
d'appointements fixes et trois mille francs environ de tant pour
cent; tandis que Clara n'arrivait pas  deux mille cinq cents, en
tout.

-- Moi, je m'en fiche, de leurs augmentations! reprenait celle-ci,
en s'adressant  la petite vendeuse. Si papa tait mort, ce que je
les planterais l...! Mais une chose qui m'exaspre, ce sont les
sept mille francs de ce bout de femme. Hein! et vous?

Mme Aurlie interrompit violemment la conversation. Elle se
tourna, de son air superbe.

-- Taisez-vous donc, mesdemoiselles! On ne s'entend pas, ma parole
d'honneur!

Puis, elle se remit  crier:

-- Sept mantes  la vieille, sicilienne, premire grandeur,  cent
trente!... Trois pelisses, surah, deuxime grandeur,  cent
cinquante!... Y tes-vous, mademoiselle Baudu?

-- Oui, madame.

Alors, Clara dut s'occuper des brasses de vtements empils sur
les tables. Elle les bouscula, gagna de la place. Mais bientt
elle les lcha encore, pour rpondre  un vendeur qui la
cherchait. C'tait le gantier Mignot, chapp de son rayon. Il
chuchota une demande de vingt francs; dj, il lui en devait
trente, un emprunt pratiqu un lendemain de courses, aprs avoir
perdu sa semaine sur un cheval; cette fois, il avait mang 
l'avance sa guelte touche la veille, il ne lui restait pas dix
sous pour son dimanche. Clara n'avait sur elle que dix francs,
qu'elle prta d'assez bonne grce. Et ils causrent, ils parlrent
d'une partie  six, faite par eux dans un restaurant de Bougival,
o les femmes avaient pay leur cot: a valait mieux, tout le
monde tait  son aise. Puis, Mignot, qui voulait ses vingt
francs, alla se pencher  l'oreille de Lhomme. Celui-ci, arrt
dans ses critures, parut saisi d'un grand trouble. Il n'osait
refuser pourtant, il cherchait une pice de dix francs, dans son
porte-monnaie, lorsque Mme Aurlie, tonne de ne plus entendre la
voix de Marguerite, qui avait d s'interrompre, aperut Mignot et
comprit. Elle le renvoya rudement  son rayon, elle n'avait pas
besoin qu'on vnt distraire ces demoiselles. La vrit tait
qu'elle redoutait le jeune homme, le grand ami de son fils Albert,
le complice de farces louches qu'elle tremblait de voir mal finir
un jour. Aussi, lorsque Mignot tint les dix francs et qu'il se fut
sauv, ne put-elle s'empcher de dire  son mari:

-- S'il est permis! vous laisser dindonner de la sorte!

-- Mais, ma bonne, je ne pouvais vraiment refuser  ce garon...

Elle lui ferma la bouche d'un haussement de ses fortes paules.
Puis, comme les vendeuses s'gayaient sournoisement de cette
explication de famille, elle reprit avec svrit:

-- Allons, mademoiselle Vadon, ne nous endormons pas.

-- Vingt paletots, cachemire double, quatrime grandeur,  dix-
huit francs cinquante! lana Marguerite, de sa voix chantante.

Lhomme, la tte basse, crivait de nouveau. Peu  peu, on avait
lev ses appointements  neuf mille francs; et il gardait son
humilit devant Mme Aurlie, qui apportait toujours prs du triple
dans le mnage.

Pendant un instant, la besogne marcha. Les chiffres volaient, les
paquets de vtements pleuvaient dru sur les tables. Mais Clara
avait invent une autre distraction: elle taquinait le garon
Joseph, au sujet d'une passion qu'on lui prtait pour une
demoiselle employe  l'chantillonnage. Cette demoiselle, ge de
vingt-huit ans dj, maigre et ple, tait une protge de
Mme Desforges, qui avait voulu la faire engager par Mouret comme
vendeuse, en contant  celui-ci une histoire touchante: une
orpheline, la dernire des Fontenailles, vieille noblesse du
Poitou, dbarque sur le pav de Paris avec un pre ivrogne,
reste honnte dans cette dchance, d'une ducation trop
rudimentaire malheureusement pour tre institutrice ou donner des
leons de piano. Mouret, d'habitude, s'emportait, lorsqu'on lui
recommandait des filles du monde pauvres; il n'y avait pas,
disait-il, de cratures plus incapables, plus insupportables, d'un
esprit plus faux; et, d'ailleurs, on ne pouvait s'improviser
vendeuse, il fallait un apprentissage, c'tait un mtier complexe
et dlicat. Cependant, il prit la protge de Mme Desforges, il la
mit seulement au service des chantillons, comme il avait dj
cas, pour tre agrable  des amis, deux comtesses et une baronne
au service de la publicit, o elles faisaient des bandes et des
enveloppes. Mlle de Fontenailles gagnait trois francs par jour,
qui lui permettaient tout juste de vivre, dans une petite chambre
de la rue d'Argenteuil. C'tait  la rencontrer l'air triste,
vtue pauvrement, que le coeur de Joseph, de temprament tendre
sous sa raideur muette d'ancien soldat, avait fini par tre
touch. Il n'avouait pas, mais il rougissait, quand ces
demoiselles des confections le plaisantaient; car
l'chantillonnage se trouvait dans une salle voisine du rayon, et
elles l'avaient remarqu rdant sans cesse devant la porte.

-- Joseph a des distractions, murmurait Clara. Son nez se tourne
vers la lingerie.

On avait rquisitionn Mlle de Fontenailles, qui aidait 
l'inventaire du comptoir des trousseaux. Et, comme en effet le
garon jetait de continuels coups d'oeil vers ce comptoir, les
vendeuses se mirent  rire. Il se troubla, s'enfona dans ses
feuilles; tandis que Marguerite, pour touffer le flot de gaiet
qui lui chatouillait la gorge, criait plus fort:

-- Quatorze jaquettes, drap anglais, deuxime grandeur,  quinze
francs!

Du coup, Mme Aurlie, en train d'appeler des rotondes, eut la voix
couverte. Elle dit, l'air bless, avec une lenteur majestueuse:

-- Un peu plus bas, mademoiselle. Nous ne sommes pas  la halle...
Et vous tes toutes bien peu raisonnables, de vous amuser  des
gamineries, quand notre temps est si prcieux.

Justement, comme Clara ne veillait plus aux paquets, une
catastrophe se produisit. Des manteaux s'boulrent, tous les tas
de la table, entrans, tombrent les uns sur les autres. Le tapis
en tait jonch.

-- L, qu'est-ce que je disais! cria la premire hors d'elle.
Faites donc un peu attention, mademoiselle Prunaire, c'est
insupportable  la fin!

Mais un frmissement courut: Mouret et Bourdoncle faisant leur
tourne d'inspection, venaient de paratre. Les voix repartirent,
les plumes grincrent, tandis que Clara se htait de ramasser les
vtements. Le patron n'interrompit pas le travail. Il resta l
quelques minutes, muet, souriant; et ses lvres seules avaient un
frisson de fivre, dans son visage gai et victorieux des jours
d'inventaire. Lorsqu'il aperut Denise, il faillit laisser
chapper un geste d'tonnement. Elle tait donc descendue? Ses
yeux rencontrrent ceux de Mme Aurlie. Puis, aprs une courte
hsitation, il s'loigna, il entra aux trousseaux.

Cependant, Denise, avertie par la rumeur lgre, avait lev la
tte. Et, aprs avoir reconnu Mouret, elle s'tait de nouveau
penche sur ses feuilles, simplement. Depuis qu'elle crivait
d'une main machinale, au milieu de l'appel rgulier des articles,
un apaisement se faisait en elle. Toujours elle avait cd ainsi
au premier excs de sa sensibilit: des larmes la suffoquaient, sa
passion doublait ses tourments; puis, elle rentrait dans sa
raison, elle retrouvait un beau courage calme, une force de
volont douce et inexorable. Maintenant, les yeux limpides, le
teint ple, elle tait sans un frisson, toute  sa besogne,
rsolue  s'craser le coeur et  ne faire que son vouloir.

Dix heures sonnrent, le vacarme de l'inventaire montait, dans le
branle-bas des rayons. Et, sous les cris, jets sans relche, qui
se croisaient de toutes parts, la mme nouvelle circulait avec une
rapidit surprenante: chaque vendeur savait dj que Mouret avait
crit le matin, pour inviter Denise  dner. L'indiscrtion venait
de Pauline. En redescendant, secoue encore, elle avait rencontr
Deloche aux dentelles; et, sans remarquer que Linard parlait au
jeune homme, elle s'tait soulage.

-- C'est fait, mon cher... Elle vient de recevoir la lettre. Il
l'invite pour ce soir.

Deloche tait devenu blme. Il avait compris, car il questionnait
souvent Pauline, tous deux causaient chaque jour de leur amie
commune, du coup de tendresse de Mouret, de l'invitation fameuse
qui finirait par dnouer l'aventure. Du reste, elle le grondait
d'aimer secrtement Denise, dont il n'aurait jamais rien, et elle
haussait les paules, quand il approuvait la jeune fille de
rsister au patron.

-- Son pied va mieux, elle descend, continuait-elle. Ne prenez
donc pas cette figure d'enterrement... C'est une chance pour elle,
ce qui arrive.

Et elle se hta de retourner  son rayon.

-- Ah! bon! murmura Linard qui avait entendu, il s'agit de la
demoiselle  l'entorse... Eh bien! vous aviez raison de vous
presser, vous qui la dfendiez au caf, hier soir!

 son tour, il se sauva; mais, quand il rentra aux lainages, il
avait dj racont l'histoire de la lettre  quatre ou cinq
vendeurs. Et de l, en moins de dix minutes, elle venait de faire
le tour des magasins.

La dernire phrase de Linard rappelait une scne qui s'tait
passe la veille, au Caf Saint-Roch. Maintenant, Deloche et lui
ne se quittaient plus. Le premier avait pris,  l'Htel de Smyrne,
la chambre de Hutin, lorsque celui-ci, nomm second, s'tait lou
un petit logement de trois pices; et les deux commis venaient
ensemble le matin au Bonheur, s'attendaient le soir pour repartir
ensemble. Leurs chambres, qui se touchaient, donnaient sur la mme
cour noire, un puits troit dont les odeurs empoisonnaient
l'htel. Ils faisaient bon mnage, malgr leur dissemblance, l'un
mangeant avec insouciance l'argent qu'il tirait  son pre,
l'autre sans un sou, tortur par des ides d'conomies, ayant
pourtant tous deux un point de commun, leur maladresse comme
vendeurs, qui les laissait vgter dans leurs comptoirs, sans
augmentations. Aprs leur sortie du magasin, ils vivaient surtout
au Caf Saint-Roch. Vide de clients pendant le jour, ce caf
s'emplissait vers huit heures et demi d'un flot dbordant
d'employs de commerce, le flot lch  la rue par la haute porte
de la place Gaillon. Ds lors, clataient un bruit assourdissant
de dominos, des rires, des voix glapissantes, au milieu de la
fume paisse des pipes. La bire et le caf coulaient. Dans le
coin de gauche, Linard demandait des choses chres, tandis que
Deloche se contentait d'un bock, qu'il mettait quatre heures 
boire. C'tait l que celui-ci avait entendu Favier,  une table
voisine, raconter des abominations sur Denise, la faon dont elle
avait fait le patron, en se retroussant, quand elle montait un
escalier devant lui. Il s'tait retenu de le gifler. Puis, comme
l'autre continuait, disait que la petite descendait chaque nuit
retrouver son amant, il l'avait trait de menteur, fou de colre.

-- Quel sale individu!... Il ment, entendez-vous!

Et, dans l'motion qui le secouait, il lchait des aveux, la voix
bgayante, vidant son coeur.

-- Je la connais, je le sais bien... Elle n'a jamais eu de
l'amiti que pour un homme: oui, pour M. Hutin, et encore il ne
s'en est pas aperu, il ne peut mme pas se vanter de l'avoir
touche du bout des doigts.

Le rcit de cette querelle, grossi, dnatur, gayait dj le
magasin, lorsque l'histoire de la lettre de Mouret circula.
Justement, ce fut  un vendeur de la soie que Linard confia
d'abord la nouvelle. Chez les soyeux, l'inventaire fonctionnait
rondement. Favier et deux commis, sur des escabeaux, vidaient les
casiers, passaient au fur et  mesure les pices d'toffe  Hutin,
qui, debout au milieu d'une table, criait les chiffres, aprs
avoir consult les tiquettes; et il jetait ensuite les pices par
terre, elles encombraient peu  peu le parquet, elles montaient
comme une mare d'automne. D'autres employs crivaient, Albert
Lhomme aidait ces messieurs, le teint brouill par une nuit
blanche, passe dans un bastringue de la Chapelle. Une nappe de
soleil tombait des vitres du hall, qui laissaient voir le bleu
ardent du ciel.

-- Tirez donc les stores! criait Bouthemont, trs occup 
surveiller la besogne. Il est insupportable, ce soleil!

Favier, en train de se hausser pour atteindre une pice, grogna
sourdement:

-- S'il est permis d'enfermer le monde par ce temps superbe! Pas
de danger qu'il pleuve, un jour d'inventaire!... Et l'on vous
tient sous les verrous comme des galriens, lorsque tout Paris se
promne!

Il passa la pice  Hutin. Sur l'tiquette, le mtrage tait
port, diminu  chaque vente de la quantit vendue; ce qui
simplifiait beaucoup le travail. Le second cria:

-- Soie de fantaisie, petits carreaux, vingt et un mtres,  six
francs cinquante!

Et la soie alla grossir le tas, par terre. Puis, il continua une
conversation commence, en disant  Favier:

-- Alors, il a voulu vous battre?

-- Mais oui. Je buvais tranquillement mon bock... a valait bien
la peine de dmentir, la petite vient de recevoir une lettre du
patron, qui l'invite  dner... Toute la bote en cause.

-- Comment! ce n'tait pas fait!

Favier lui tendait une nouvelle pice.

-- N'est-ce pas? on en aurait mis la main au feu. a semblait dj
un vieux collage.

-- Idem, vingt-cinq mtres! lana Hutin.

On entendit le coup sourd de la pice, tandis qu'il ajoutait plus
bas:

-- Vous savez qu'elle a fait la vie chez ce vieux toqu de
Bourras.

Maintenant, tout le rayon s'gayait, sans que la besogne en ft
interrompue pourtant. On se murmurait le nom de la jeune fille,
les dos s'enflaient, les nez tournaient  la friandise. Bouthemont
lui-mme, que les histoires gaillardes panouissaient, ne put se
tenir de lcher une plaisanterie, dont le mauvais got le fit
clater d'aise. Albert, rveill, jura avoir vu la seconde des
confections entre deux militaires, au Gros-Caillou. Justement,
Mignot descendait, avec les vingt francs qu'il venait d'emprunter;
et il s'tait arrt, il coulait dix francs dans la main d'Albert,
en lui donnant rendez-vous pour le soir, une noce projete,
entrave par le manque d'argent, possible enfin, malgr la
mdiocrit de la somme. Mais le beau Mignot, lorsqu'il apprit
l'envoi de la lettre, eut une rflexion si grossire, que
Bouthemont se vit forc d'intervenir.

-- En voil assez, messieurs. a ne nous regarde pas... Allez,
allez donc, monsieur Hutin.

-- Soie de fantaisie, petits carreaux, trente-deux mtres,  six
francs cinquante! cria ce dernier.

Les plumes marchaient de nouveau, les paquets tombaient
rgulirement, la mare d'toffes montait toujours, comme si les
eaux d'un fleuve s'y fussent dverses. Et l'appel des soies de
fantaisie ne cessait pas, Favier,  demi-voix, fit alors remarquer
que le stock serait joli: la direction allait tre contente, cette
grosse bte de Bouthemont tait peut-tre le premier acheteur de
Paris, mais comme vendeur on n'avait jamais vu un pareil sabot.
Hutin souriait, enchant, approuvant d'un regard amical; car,
aprs avoir lui-mme introduit jadis Bouthemont au Bonheur des
Dames, pour en chasser Robineau, il le minait  son tour, dans le
but obstin de lui prendre sa place. C'tait la mme guerre
qu'autrefois, des insinuations perfides glisses  l'oreille des
chefs, des excs de zle afin de se faire valoir, toute une
campagne mene avec une sournoiserie affable. Cependant, Favier,
auquel Hutin tmoignait une nouvelle condescendance, le regardait
en dessous, maigre et froid, la bile au visage, comme s'il et
compt les bouches dans ce petit homme trapu, ayant l'air
d'attendre que le camarade et mang Bouthemont, pour le manger
ensuite. Lui, esprait avoir la place de second, si l'autre
obtenait celle de chef de comptoir. Puis, on verrait. Et tous
deux, pris de la fivre qui battait d'un bout  l'autre des
magasins, causaient des augmentations probables, sans cesser
d'appeler le stock des soies de fantaisie: on prvoyait que
Bouthemont irait  ses trente mille francs, cette anne-l; Hutin
dpasserait dix mille; Favier estimait son fixe et son tant pour
cent  cinq mille cinq cents. Chaque saison, les affaires du
comptoir augmentaient, les vendeurs y montaient en grade et y
doublaient leurs soldes, comme des officiers en temps de campagne.

-- Ah , est-ce que ce n'est pas fini, ces petites soies? dit
brusquement Bouthemont, l'air agac. Aussi quel fichu printemps,
toujours de l'eau! On n'a achet que des soies noires.

Sa grosse figure rieuse se rembrunissait, il regardait le tas
s'largir par terre, tandis que Hutin rptait plus haut, d'une
voix sonore, o perait le triomphe:

-- Soie de fantaisie, petits carreaux, vingt-huit mtres,  six
francs cinquante!

Il y en avait encore tout un casier. Favier, les bras rompus, y
mettait de la lenteur. Comme il donnait pourtant les dernires
pices  Hutin, il reprit  voix basse:

-- Dites donc, j'oubliais... Vous a-t-on racont que la seconde
des confections a eu une toquade pour vous?

Le jeune homme parut trs surpris.

-- Tiens! comment a?

-- Oui, c'est ce grand serin de Deloche qui nous a fait la
confidence... Je me souviens, autrefois, quand elle vous
reluquait.

Depuis qu'il tait second, Hutin avait lch les chanteuses de
caf-concert et affichait des institutrices. Trs flatt au fond,
il rpondit d'un air de mpris:

-- Je les aime plus toffes, mon cher, et puis on ne va pas avec
tout le monde, comme le patron.

Il s'interrompit, il cria:

-- Poult de soie blanc, trente-cinq mtres,  huit francs
soixante-quinze!

-- Ah! enfin! murmura Bouthemont soulag.

Mais une cloche sonnait, c'tait la deuxime table, dont Favier
faisait partie. Il descendit de l'escabeau, un autre vendeur prit
sa place; et il lui fallut enjamber la houle des pices d'toffe,
qui avait encore mont sur les parquets. Maintenant, dans tous les
rayons, des croulements pareils encombraient le sol; les casiers,
les cartons, les armoires se vidaient peu  peu, tandis que les
marchandises dbordaient de toutes parts, sous les pieds, entre
les tables, dans une crue continuelle. Au blanc, on entendait les
chutes lourdes des piles de calicot;  la mercerie, c'tait un
lger cliquetis de botes; et des roulements lointains venaient du
comptoir des meubles. Toutes les voix donnaient ensemble, des voix
aigus, des voix grasses, les chiffres sifflaient dans l'air, une
clameur grsillante battait l'immense nef, la clameur des forts,
en janvier, lorsque le vent souffle dans les branches.

Favier se dgagea enfin et prit l'escalier des rfectoires. Depuis
les agrandissements du Bonheur des Dames, ces derniers se
trouvaient au quatrime tage, dans les btiments neufs. Comme il
se htait, il rattrapa Deloche et Linard, monts avant lui;
alors, il se rabattit sur Mignot, qui le suivait.

-- Diable! dit-il dans le corridor de la cuisine, devant le
tableau noir o le menu tait inscrit, on voit bien que c'est
l'inventaire. Fte complte! Poulet ou minc de gigot, et
artichauts  l'huile!... Leur gigot va remporter une jolie veste!

Mignot ricanait, en murmurant:

-- Il y a donc une maladie sur la volaille?

Cependant, Deloche et Linard avaient pris leurs portions, puis
s'en taient alls. Alors, Favier, pench au guichet, dit  voix
haute:

-- Poulet.

Mais il dut attendre, un des garons qui dcoupaient venait de
s'entailler le doigt, et cela jetait un trouble. Il restait la
face  l'ouverture, regardant la cuisine, d'une installation
gante, avec son fourneau central, sur lequel deux rails fixs au
plafond amenaient par un systme de poulies et de chanes, les
colossales marmites que quatre hommes n'auraient pu soulever. Des
cuisiniers, tout blancs dans le rouge sombre de la fonte,
surveillaient le pot-au-feu du soir, monts sur des chelles de
fer, arms d'cumoires, au bout de grands btons. Puis, c'taient,
contre le mur, des grils  faire griller des martyrs, des
casseroles  fricasser un mouton, un chauffe-assiettes monumental,
une vasque de marbre emplie par un continuel filet d'eau. Et l'on
apercevait encore,  gauche, une laverie, des viers de pierre
larges comme des piscines; tandis que, de l'autre ct,  droite,
se trouvait un garde-manger, o l'on entrevoyait des viandes
rouges,  des crocs d'acier. Une machine  pelurer les pommes de
terre fonctionnait avec un tic-tac de moulin. Deux petites
voitures, pleines de salades pluches, passaient, tranes par
des aides, qui allaient les remiser au frais, sous une fontaine.

-- Poulet, rpta Favier, pris d'impatience.

Puis, se retournant, il ajouta plus bas:

-- Il y en a un qui s'est coup... C'est dgotant, a coule dans
la nourriture.

Mignot voulut voir. Toute une queue de commis grossissait, il y
avait des rires, des pousses. Et, maintenant, les deux jeunes
gens, la tte au guichet, se communiquaient leurs rflexions,
devant cette cuisine de phalanstre, o les moindres ustensiles,
jusqu'aux broches et aux lardoires, devenaient gigantesques. Il y
fallait servir deux mille djeuners et deux mille dners, sans
compter que le nombre des employs augmentait de semaine en
semaine. C'tait un gouffre, on y engloutissait en un jour seize
hectolitres de pommes de terre, cent vingt livres de beurre, six
cents kilogrammes de viande; et,  chaque repas, on devait mettre
trois tonneaux en perce, prs de sept cents litres coulaient sur
le comptoir de la buvette.

-- Ah! enfin! murmura Favier, lorsque le cuisinier de service
reparut avec une bassine, o il piqua une cuisse pour la lui
donner.

-- Poulet, dit Mignot derrire lui.

Et tous deux, tenant leurs assiettes, entrrent dans le
rfectoire, aprs avoir pris leur part de vin  la buvette;
pendant que, derrire leur dos, le mot poulet tombait sans
relche, rgulirement, et qu'on entendait la fourchette du
cuisinier piquer les morceaux, avec un petit bruit rapide et
cadenc.

Maintenant, le rfectoire des commis tait une immense salle o
les cinq cents couverts de chacune des trois sries tenaient 
l'aise. Ces couverts se trouvaient aligns sur de longues tables
d'acajou, places paralllement, dans le sens de la largeur; aux
deux bouts de la salle, des tables pareilles taient rserves aux
inspecteurs et aux chefs de rayon; et il y avait, dans le milieu,
un comptoir pour les supplments. De grandes fentres,  droite et
 gauche, clairaient d'une clart blanche cette galerie, dont le
plafond, malgr ses quatre mtres de hauteur, semblait bas, cras
par le dveloppement dmesur des autres dimensions. Sur les murs,
peints  l'huile d'une teinte jaune clair, les casiers aux
serviettes taient les seuls ornements.  la suite de ce premier
rfectoire, venait celui des garons de magasin et des cochers, o
les repas taient servis sans rgularit, au fur et  mesure des
besoins du service.

-- Comment! vous aussi, Mignot, vous avez une cuisse, dit Favier,
lorsqu'il se fut assis  une des tables, en face de son compagnon.

D'autres commis s'installaient autour d'eux. Il n'y avait pas de
nappe, les assiettes rendaient un bruit fl sur l'acajou; et tous
s'exclamaient, dans ce coin, car le nombre des cuisses tait
vraiment prodigieux.

-- Encore des volailles qui n'ont que des pattes! fit remarquer
Mignot.

Ceux qui avaient des morceaux de carcasse se fchaient. Pourtant,
la nourriture s'tait beaucoup amliore, depuis les amnagements
nouveaux. Mouret ne traitait plus avec un entrepreneur pour une
somme fixe; il dirigeait aussi la cuisine, il en avait fait un
service organis comme un de ses rayons, ayant un chef, des sous-
chefs, un inspecteur; et, s'il dboursait davantage, il obtenait
plus de travail d'un personnel mieux nourri, calcul d'une
humanitairerie pratique qui avait longtemps constern Bourdoncle.

-- Allons, la mienne est tendre tout de mme, reprit Mignot.
Passez donc le pain!

Le gros pain faisait le tour, et lorsqu'il se fut coup une
tranche le dernier, il replanta le couteau dans la crote. Des
retardataires accouraient  la file, un apptit froce, doubl par
la besogne du matin, soufflait sur les longues tables, d'un bout 
l'autre du rfectoire. C'taient un cliquetis grandissant de
fourchettes, des glouglous de bouteilles qu'on vidait, des chocs
de verres reposs trop vivement, le bruit de meule de cinq cents
mchoires solides broyant avec nergie. Et les paroles, rares
encore, s'touffaient dans les bouches pleines.

Deloche, cependant, assis entre Baug et Linard, se trouvait
presque en face de Favier,  quelques places de distance. Tous
deux s'taient lanc un regard de rancune. Des voisins
chuchotaient, au courant de leur querelle de la veille. Puis, on
avait ri de la malchance de Deloche, toujours affam, et tombant
toujours, par une sorte de destine maudite, sur le plus mauvais
morceau de la table. Cette fois, il venait d'apporter un cou de
poulet et un dbris de carcasse. Silencieux, il laissait
plaisanter, il avalait de grosses bouches de pain, en pluchant
le cou avec l'art infini d'un garon qui avait le respect de la
viande.

-- Pourquoi ne rclamez-vous pas? lui dit Baug.

Mais il haussa les paules.  quoi bon? a ne tournait jamais
bien. Quand il ne se rsignait pas, les choses allaient plus mal.

-- Vous savez que les bobinards ont leur club, maintenant, raconta
tout d'un coup Mignot. Parfaitement, le Bobin'-Club... a se passe
chez un marchand de vin de la rue Saint-Honor, qui leur loue une
salle, le samedi.

Il parlait des vendeurs de la mercerie. Alors, toute la table
s'gaya. Entre deux morceaux, la voix empte, chacun lchait une
phrase, ajoutait un dtail; et il n'y avait que les liseurs
obstins, qui restaient muets, perdus, le nez enfonc dans un
journal. On en tombait d'accord; chaque anne, les employs de
commerce prenaient un meilleur genre. Prs de la moiti, 
prsent, parlaient l'allemand ou l'anglais. Le chic n'tait plus
d'aller faire du boucan  Bullier, de rouler les caf-concerts
pour y siffler les chanteuses laides. Non, on se runissait une
vingtaine, on fondait un cercle.

-- Est-ce qu'ils ont un piano comme les toiliers? demanda Linard.

-- Si le Bobin'-Club a un piano, je crois bien! cria Mignot. Et
ils jouent, et ils chantent!... Mme il y en a un, le petit
Bavoux, qui lit des vers.

La gaiet redoubla, on blaguait le petit Bavoux; pourtant, il y
avait sous les rires une grande considration. Puis, on causa
d'une pice du Vaudeville, o un calicot jouait un vilain rle;
plusieurs se fchaient pendant que d'autres s'inquitaient de
l'heure  laquelle on les lcherait le soir, car ils devaient
aller en soire, dans des familles bourgeoises. Et de tous les
points de la salle immense partaient des conversations semblables,
au milieu du vacarme croissant de la vaisselle. Pour chasser
l'odeur de la nourriture, la bue chaude qui montait des cinq
cents couverts dbands, on avait ouvert les fentres, dont les
stores baisss taient brlants du lourd soleil d'aot. Des
souffles ardents venaient de la rue, des reflets d'or jaunissaient
le plafond, baignaient d'une lumire rousse les convives en nage.

-- S'il est permis de vous enfermer un dimanche, par un temps
pareil! rpta Favier.

Cette rflexion ramena ces messieurs  l'inventaire. L'anne tait
superbe. Et l'on en vint aux appointements, aux augmentations,
l'ternel sujet, la question passionnante qui les secouait tous.
Il en tait chaque fois de mme les jours de volaille, une
surexcitation se dclarait, le bruit finissait par tre
insupportable. Quand les garons apportrent les artichauts 
l'huile, on ne s'entendait plus. L'inspecteur de service avait
l'ordre d'tre tolrant.

--  propos, cria Favier, vous connaissez l'aventure?

Mais il eut la voix couverte. Mignot demandait:

-- Qui est-ce qui n'aime pas l'artichaut? Je vends mon dessert
contre un artichaut.

Personne ne rpondit. Tout le monde aimait l'artichaut. Ce
djeuner-l compterait parmi les bons, car on avait vu des pches
pour le dessert.

-- Il l'a invite  dner, mon cher, disait Favier  son voisin de
droite, en achevant son rcit. Comment! vous ne le saviez pas?

La table entire le savait, on tait fatigu d'en causer depuis le
matin. Et des plaisanteries, toujours les mmes, passrent de
bouche en bouche. Deloche frmissait, ses yeux finirent par se
fixer sur Favier, qui rptait avec insistance:

-- S'il ne l'a pas eue, il va l'avoir... Et il n'en aura pas
l'trenne, ah! non, il n'en aura pas l'trenne.

Lui aussi regardait Deloche. Il ajouta d'un air provocant:

-- Ceux qui aiment les os peuvent se la payer pour cent sous.

Brusquement, il baissa la tte. Deloche, cdant  un mouvement
irrsistible, venait de lui jeter son dernier verre de vin par la
figure, en bgayant:

-- Tiens! sale menteur, j'aurais d t'arroser hier!

Ce fut un esclandre. Quelques gouttes avaient clabouss les
voisins de Favier, dont les cheveux seuls se trouvaient mouills
lgrement: le vin, lanc d'une main trop rude, tait all tomber
de l'autre ct de la table. Mais on se fchait. Il couchait donc
avec, qu'il la dfendait ainsi? Quelle brute! il aurait mrit une
paire de gifles, pour apprendre  se conduire. Pourtant, les voix
baissrent, on signalait l'approche de l'inspecteur, et c'tait
inutile de mettre la direction dans la querelle. Favier se
contenta de dire:

-- S'il m'avait attrap, vous auriez vu quelle danse!

Puis, cela finit par des moqueries. Lorsque Deloche, encore
tremblant, voulut boire pour cacher son trouble, et qu'il saisit
d'une main tremblante son verre vide, des rires coururent. Il
reposa son verre gauchement, il se mit  sucer les feuilles
d'artichaut qu'il avait manges dj.

-- Passez donc la carafe  Deloche, dit tranquillement Mignot. Il
a soif.

Les rires redoublrent. Ces messieurs prenaient des assiettes
propres aux piles qui se dressaient sur la table, de distance en
distance: tandis que les garons promenaient le dessert, des
pches dans des corbeilles. Et tous se tinrent les ctes, lorsque
Mignot ajouta:

-- Chacun son got, Deloche mange la pche au vin.

Celui-ci restait immobile. La tte basse, comme sourd, il ne
semblait pas entendre les plaisanteries, il prouvait un regret
dsespr de ce qu'il venait de faire. Ces gens avaient raison, 
quel titre la dfendait-il? on allait croire toutes sortes de
vilaines choses, il se serait battu lui-mme, de l'avoir ainsi
compromise, en voulant l'innocenter. C'tait sa chance habituelle,
il aurait mieux fait de crever tout de suite, car il ne pouvait
mme cder  son coeur, sans commettre des btises. Des larmes lui
montaient aux yeux. N'tait-ce pas galement sa faute, si le
magasin causait de la lettre crite par le patron? Il les
entendait bien ricaner, avec des mots crus sur cette invitation,
dont Linard seul avait reu la confidence; et il s'accusait, il
n'aurait pas d laisser parler Pauline devant ce dernier, il se
rendait responsable de l'indiscrtion commise.

-- Pourquoi avez-vous racont a? murmura-t-il enfin d'une voix
douloureuse. C'est trs mal.

-- Moi! rpondit Linard, mais je ne l'ai dit qu' une ou deux
personnes, en exigeant le secret... Est-ce qu'on sait comment les
choses se rpandent!

Lorsque Deloche se dcida  boire un verre d'eau, toute la table
clata encore. On finissait, les employs, renverss sur leurs
chaises, attendaient le coup de cloche, s'interpellant de loin
dans l'abandon du repas. Au grand comptoir central, on avait
demand peu de supplments, d'autant plus que, ce jour-l, c'tait
la maison qui payait le caf. Les tasses fumaient, des visages en
sueur luisaient sous les vapeurs lgres, flottantes comme des
nues bleues de cigarettes. Aux fentres, les stores tombaient,
immobiles, sans un battement. Un d'eux remonta, une nappe de
soleil traversa la salle, incendia le plafond. Le brouhaha des
voix battait les murs d'un tel bruit, que le coup de cloche ne fut
d'abord entendu que des tables voisines de la porte. On se leva,
la dbandade de la sortie emplit longuement les corridors.

Cependant, Deloche tait rest en arrire, pour chapper aux mots
d'esprit qui continuaient. Baug sortit mme avant lui; et Baug
d'habitude quittait la salle le dernier, faisait un dtour et
rencontrait Pauline, au moment o celle-ci se rendait au
rfectoire des dames: c'tait une manoeuvre arrte entre eux, la
seule manire de se voir une minute, durant les heures de travail.
Mais, ce jour-l, comme ils se baisaient  pleine bouche, dans un
angle du corridor, Denise qui montait galement djeuner, les
surprit. Elle marchait d'un pas difficile,  cause de son pied.

-- Oh! ma chre, balbutia Pauline trs rouge, ne dites rien,
n'est-ce pas?

Baug, avec ses gros membres, sa carrure de gant, tremblait ainsi
qu'un petit garon. Il murmura:

-- C'est qu'ils nous flanqueraient trs bien dehors... Notre
mariage a beau tre annonc, ils ne comprennent pas qu'on
s'embrasse, ces animaux-l!

Denise, toute remue, affecta de ne pas les avoir vus. Et Baug se
sauvait, lorsque Deloche, qui prenait le plus long, parut  son
tour. Il voulut s'excuser, il balbutia des phrases que Denise ne
saisit pas d'abord. Puis, comme il reprochait  Pauline d'avoir
parl devant Linard, et que celle-ci demeurait embarrasse, la
jeune fille eut enfin l'explication des mots qu'on chuchotait
derrire elle, depuis le matin. C'tait l'histoire de la lettre
qui circulait. Elle fut reprise du frisson dont cette lettre
l'avait secoue, elle se voyait dshabille par tous les hommes.

-- Moi, je ne savais pas, rptait Pauline. D'ailleurs, il n'y a
rien l-dedans de vilain... On laisse causer, ils ragent tous,
pardi!

-- Ma chre, dit enfin Denise de son air raisonnable, je ne vous
en veux point... Vous n'avez racont que la vrit. J'ai reu une
lettre, c'est  moi d'y rpondre.

Deloche s'en alla navr, ayant compris que la jeune fille
acceptait la situation et qu'elle irait, le soir, au rendez-vous.
Quand les deux vendeuses eurent djeun, dans une petite salle
voisine de la grande, et o les femmes taient servies plus
confortablement, Pauline dut aider Denise  descendre, car le pied
de celle-ci se fatiguait.

En bas, dans l'chauffement de l'aprs-midi, l'inventaire ronflait
davantage. L'heure tait venue du coup de collier, lorsque, devant
la besogne peu avance du matin, toutes les forces se tendaient,
pour avoir fini le soir. Les voix se haussaient encore, on ne
voyait que la gesticulation des bras, vidant toujours les cases,
jetant les marchandises, et on ne pouvait plus marcher, la crue
des piles et des ballots, sur les parquets, montait  la hauteur
des comptoirs. Une houle de ttes, de poings brandis, de membres
volants, semblait se perdre au fond des rayons, dans un lointain
confus d'meute. C'tait la fivre dernire du branle-bas, la
machine prs de sauter; tandis que, le long des glaces sans tain,
autour du magasin ferm, continuaient  passer de rares
promeneurs, blmes de l'ennui touffant du dimanche. Sur le
trottoir de la rue Neuve-Saint-Augustin, trois grandes filles en
cheveux, l'air souillon, s'taient plantes, collant effrontment
leurs visages aux glaces, tchant de voir la drle de cuisine
qu'on bclait l-dedans.

Lorsque Denise rentra aux confections, Mme Aurlie laissa
Marguerite achever l'appel des vtements. Il restait  faire un
travail de contrle, pour lequel, dsireuse de silence, elle se
retira dans la salle de l'chantillonnage, en emmenant la jeune
fille.

-- Venez avec moi, nous collationnerons... Puis, vous
additionnerez.

Mais, comme elle voulut laisser la porte ouverte, afin de
surveiller ces demoiselles, le vacarme entrait, on ne s'entendait
gure plus, au fond de cette salle. C'tait une vaste pice
carre, garnie seulement de chaises et de trois longues tables.
Dans un coin, taient les grands couteaux mcaniques, pour couper
les chantillons. Des pices entires y passaient, on expdiait
par an plus de soixante mille francs d'toffes, ainsi dchiquetes
en lanires. Du matin au soir, les couteaux hachaient la soie, la
laine, la toile, avec un bruit de faux. Ensuite, il fallait
assembler les cahiers, les coller ou les coudre. Et il y avait
encore, entre les deux fentres, une petite imprimerie, pour les
tiquettes.

-- Plus bas donc! criait de temps  autre Mme Aurlie, qui
n'entendait pas Denise lire les articles.

Quand la collation des premires listes fut termine, elle laissa
la jeune fille devant une des tables, plonge dans les additions.
Puis, elle reparut presque tout de suite, elle installa Mlle de
Fontenailles, dont les trousseaux n'avaient plus besoin, et qu'ils
lui passaient. Cette dernire additionnerait aussi, on gagnerait
du temps. Mais l'apparition de la marquise, comme la nommait Clara
mchamment, avait remu le rayon. On riait, on plaisantait Joseph,
des mots froces arrivaient par la porte.

-- Ne vous reculez pas, vous ne me gnez aucunement, dit Denise
saisie d'une grande piti. Tenez! mon encrier suffira, vous
prendrez de l'encre avec moi.

Mlle de Fontenailles, dans l'hbtement de sa dchance, ne trouva
pas mme un mot de gratitude. Elle devait boire, sa maigreur avait
des teintes plombes, et ses mains seules, blanches et fines,
disaient encore la distinction de sa race.

Cependant, les rires tombrent tout d'un coup, on entendit la
besogne reprendre son ronflement rgulier. C'tait Mouret qui
faisait de nouveau le tour des rayons. Mais il s'arrta, il
chercha Denise, surpris de ne pas la voir. D'un signe, il avait
appel Mme Aurlie; et tous deux s'cartrent, parlrent bas un
instant. Il devait l'interroger. Elle dsigna des yeux la salle de
l'chantillonnage, puis sembla rendre des comptes. Sans doute elle
rapportait que la jeune fille avait pleur le matin.

-- Parfait! dit tout haut Mouret, en se rapprochant. Montrez-moi
les listes.

-- Par ici, monsieur, rpondit la premire. Nous nous sommes
sauves du tapage.

Il la suivit dans la pice voisine. Clara ne fut pas dupe de la
manoeuvre: elle murmura qu'on ferait mieux d'aller chercher un lit
tout de suite. Mais Marguerite lui jetait les vtements d'une main
plus vive, pour l'occuper et lui fermer la bouche. Est-ce que la
seconde n'tait pas une bonne camarade? ses affaires ne
regardaient personne. Le rayon devenait complice, les vendeuses
s'agitaient davantage, les dos de Lhomme et de Joseph se
renflaient, comme sourds. Et l'inspecteur Jouve, ayant remarqu de
loin la tactique de Mme Aurlie, vint marcher devant la porte de
l'chantillonnage, du pas rgulier d'un factionnaire qui garde le
bon plaisir d'un suprieur.

-- Donnez les listes  monsieur, dit la premire en entrant.

Denise les donna, puis resta les yeux levs. Elle avait eu un
lger sursaut, mais elle s'tait dompte, et elle gardait un beau
calme, les joues ples. Un instant, Mouret parut s'absorber dans
l'numration des articles, sans un regard pour la jeune fille. Le
silence rgnait. Alors, Mme Aurlie, s'tant approche de Mlle de
Fontenailles, qui n'avait pas mme tourn la tte, parut
mcontente de ses additions, et lui dit  demi-voix:

-- Allez donc aider aux paquets... Vous n'avez pas l'habitude des
chiffres.

Celle-ci se leva, retourna au rayon, o des chuchotements
l'accueillirent. Joseph, sous les yeux rieurs de ces demoiselles,
crivait de travers, Clara, enchante de cette aide qui lui
arrivait, la bousculait pourtant, dans la haine qu'elle avait de
toutes les femmes, au magasin. tait-ce idiot, de tomber  l'amour
d'un homme de peine, quand on tait marquise! Et elle lui
jalousait cet amour.

-- Trs bien! trs bien! rptait Mouret, en affectant toujours de
lire.

Cependant, Mme Aurlie ne savait comment sortir  son tour, d'une
faon dcente. Elle pitinait, allait regarder les couteaux
mcaniques, furieuse que son mari n'inventt pas une histoire pour
l'appeler; mais il n'tait jamais aux affaires srieuses, il
serait mort de soif  ct d'une mare. Ce fut Marguerite qui eut
l'intelligence de demander un renseignement.

-- J'y vais, rpondit la premire.

Et, sa dignit dsormais  couvert, ayant un prtexte aux yeux de
ces demoiselles qui la guettaient, elle laissa enfin seuls Mouret
et Denise qu'elle venait de rapprocher, elle sortit d'un pas
majestueux, le profil si noble, que les vendeuses n'osrent mme
se permettre un sourire.

Lentement, Mouret avait repos les listes sur la table. Il
regardait la jeune fille, qui tait reste assise, la plume  la
main. Elle ne dtournait pas les regards, elle avait seulement
pli davantage.

-- Vous viendrez, ce soir? demanda-t-il  demi-voix.

-- Non, monsieur, rpondit-elle, je ne pourrai pas. Mes frres
doivent se trouver chez mon oncle, et j'ai promis de dner avec
eux.

-- Mais votre pied! vous marchez trop difficilement.

-- Oh! j'irai bien jusque-l, je me sens beaucoup mieux depuis ce
matin.

 son tour, il tait devenu ple, devant ce refus tranquille. Une
rvolte nerveuse agitait ses lvres. Pourtant, il se contenait, il
reprit de son air de patron obligeant qui s'intresse simplement 
une de ses demoiselles:

-- Voyons, si je vous priais... Vous savez dans quelle estime je
vous tiens.

Denise garda son attitude respectueuse.

-- Je suis trs touche, monsieur, de votre bont pour moi, et je
vous remercie de cette invitation. Mais, je le rpte, c'est
impossible, mes frres m'attendent ce soir.

Elle s'enttait  ne pas comprendre. La porte demeurait ouverte,
et elle sentait bien cependant le magasin entier qui la poussait.
Pauline l'avait traite amicalement de grande sotte, les autres se
moqueraient d'elle, si elle refusait l'invitation. Mme Aurlie qui
s'en tait alle, Marguerite dont elle entendait monter la voix,
le dos de Lhomme qu'elle apercevait immobile et discret, tous
voulaient sa chute, tous la jetaient au matre. Et le ronflement
lointain de l'inventaire, ces millions de marchandises, cris  la
vole, remus  bout de bras, taient comme un vent chaud qui
soufflait la passion jusqu' elle.

Il y eut un silence. Par moments, le bruit couvrait les paroles de
Mouret, qu'il accompagnait du vacarme formidable d'une fortune de
roi, gagne dans les batailles.

-- Alors, quand viendrez-vous? demanda-t-il de nouveau. Demain?

Cette simple question troubla Denise. Elle perdit un instant son
calme, elle balbutia:

-- Je ne sais pas... Je ne sais pas...

Il sourit, il essaya de lui prendre une main, qu'elle retira.

-- De quoi donc avez-vous peur?

Mais elle relevait dj la tte, elle le regardait en face, et
elle dit, en souriant de son air doux et brave:

-- Je n'ai peur de rien, monsieur... On fait seulement ce qu'on
veut faire, n'est-ce pas? Moi je ne veux pas, voil tout!

Comme elle se taisait, un craquement la surprit. Elle se retourna
et vit la porte se fermer avec lenteur. C'tait l'inspecteur Jouve
qui prenait sur lui de la tirer. Les portes rentraient dans son
service, aucune ne devait rester ouverte. Et il se mit  monter
gravement sa faction. Personne ne parut s'apercevoir de cette
porte ferme d'un air si simple. Clara seule lcha un mot cru 
l'oreille de Mlle de Fontenailles, qui demeura blme, le visage
mort.

Denise, cependant, s'tait leve. Mouret lui disait d'une voix
basse, et tremblante:

-- coutez, je vous aime... Vous le savez depuis longtemps, ne
jouez pas le jeu cruel de faire l'ignorante avec moi... Et ne
craignez rien. Vingt fois, j'ai eu l'envie de vous appeler dans
mon cabinet. Nous aurions t seuls, je n'aurais eu qu' pousser
un verrou. Mais je n'ai pas voulu, vous voyez bien que je vous
parle ici, o chacun peut entrer... Je vous aime, Denise...

Elle tait debout, la face blanche, l'coutant, le regardant
toujours en face.

-- Dites, pourquoi refusez-vous?... N'avez-vous donc pas de
besoins? Vos frres sont une lourde charge. Tout ce que vous me
demanderiez, tout ce que vous exigeriez de moi...

D'un mot, elle l'arrta:

-- Merci, je gagne maintenant plus qu'il ne me faut.

-- Mais c'est la libert que je vous offre, c'est une existence de
plaisirs et de luxe... Je vous mettrai chez vous, je vous
assurerai une petite fortune.

-- Non, merci, je m'ennuierais  ne rien faire... Je n'avais pas
dix ans que je gagnais ma vie.

Il eut un geste fou. C'tait la premire qui ne cdait pas. Il
n'avait eu qu' se baisser pour prendre les autres, toutes
attendaient son caprice en servantes soumises; et celle-ci disait
non, sans mme donner un prtexte raisonnable. Son dsir, contenu
depuis longtemps, fouett par la rsistance, s'exasprait. Peut-
tre n'offrait-il pas assez; et il doubla ses offres, et il la
pressa davantage.

-- Non, non, merci, rpondait-elle chaque fois, sans une
dfaillance.

Alors, il laissa chapper ce cri de son coeur:

-- Vous ne voyez donc pas que je souffre! ... Oui, c'est imbcile,
je souffre comme un enfant!

Des larmes mouillrent ses yeux. Un nouveau silence rgna. On
entendit encore, derrire la porte close, le ronflement adouci de
l'inventaire. C'tait comme un bruit mourant de triomphe,
l'accompagnement se faisait discret, dans cette dfaite du matre.

-- Si je voulais pourtant! dit-il d'une voix ardente, en lui
saisissant les mains.

Elle les lui laissa, ses yeux plirent, toute sa force s'en
allait.

Une chaleur lui venait des mains tides de cet homme, l'emplissait
d'une lchet dlicieuse. Mon Dieu! comme elle l'aimait, et quelle
douceur elle aurait gote  se pendre  son cou, pour rester sur
sa poitrine!

-- Je veux, je veux, rptait-il affol. Je vous attends ce soir,
ou je prendrai des mesures...

Il devenait brutal. Elle poussa un lger cri, la douleur qu'elle
ressentait aux poignets lui rendit son courage. D'une secousse,
elle se dgagea. Puis, toute droite, l'air grandi dans sa
faiblesse:

-- Non, laissez-moi... Je ne suis pas une Clara, qu'on lche le
lendemain. Et puis, monsieur, vous aimez une personne, oui, cette
dame qui vient ici... Restez avec elle. Moi, je ne partage pas.

La surprise le tenait immobile. Que disait-elle donc et que
voulait-elle? Jamais les filles ramasses par lui dans les rayons,
ne s'taient inquites d'tre aimes. Il aurait d en rire, et
cette attitude de fiert tendre achevait de lui bouleverser le
coeur.

-- Monsieur, reprit-elle, rouvrez cette porte. Ce n'est pas
convenable, d'tre ainsi ensemble.

Mouret obit, et les tempes bourdonnantes, ne sachant comment
cacher son angoisse, il rappela Mme Aurlie, s'emporta contre le
stock des rotondes, dit qu'il faudrait baisser les prix, et les
baisser tant qu'il en resterait une. C'tait la rgle de la
maison, on balayait tout chaque anne, on vendait  soixante pour
cent de perte, plutt que de garder un modle ancien ou une toffe
dfrachie. Justement, Bourdoncle,  la recherche du directeur,
l'attendait depuis un instant, arrt devant la porte close par
Jouve, qui lui avait gliss un mot  l'oreille, d'un air grave. Il
s'impatientait, sans trouver cependant la hardiesse de dranger le
tte--tte. tait-ce possible? un jour pareil, avec cette chtive
crature! Et, lorsque la porte se rouvrit enfin, Bourdoncle parla
des soies de fantaisie, dont le stock allait tre norme. Ce fut
un soulagement pour Mouret, qui put crier  l'aise.  quoi
songeait Bouthemont? Il s'loigna, en dclarant qu'il n'admettait
pas qu'un acheteur manqut de flair, jusqu' commettre la btise
de s'approvisionner au-del des besoins de la vente.

-- Qu'a-t-il? murmura Mme Aurlie, toute remue par les reproches.

Et ces demoiselles se regardrent avec surprise.  six heures,
l'inventaire tait termin. Le soleil luisait encore, un blond
soleil d't, dont le reflet d'or tombait par les vitrages des
halls. Dans l'air alourdi des rues, dj des familles lasses
revenaient de la banlieue, charges de bouquets, et tranant des
enfants. Un  un, les rayons avaient fait silence. On n'entendait
plus, au fond des galeries, que les appels attards de quelques
commis vidant une dernire case. Puis, ces voix elles-mmes se
turent, il ne resta du vacarme de la journe qu'un grand frisson,
au-dessus de la dbcle formidable des marchandises. Maintenant,
les casiers, les armoires, le cartons, les botes, se trouvaient
vides: pas un mtre d'toffe, pas un objet quelconque n'tait
demeur  sa place. Les vastes magasins n'offraient que la
carcasse de leur amnagement, les menuiseries absolument nettes,
comme au jour de l'installation. Cette nudit tait la preuve
visible du relev complet et exact de l'inventaire. Et,  terre,
s'entassaient seize millions de marchandises, une mer montante qui
avait fini par submerger les tables et les comptoirs. Les commis,
noys jusqu'aux paules, commenaient  replacer chaque article.
On esprait avoir termin vers dix heures.

Comme Mme Aurlie, qui tait de la premire table, descendait du
rfectoire, elle rapporta le chiffre d'affaires ralises dans
l'anne, un chiffre que les additions des divers rayons donnaient
 l'instant. Le total tait de quatre-vingts millions, dix
millions de plus que l'anne prcdente. Il n'y avait eu une
baisse que sur les soies de fantaisie.

-- Si M. Mouret n'est pas content, je ne sais ce qu'il lui faut,
ajouta la premire. Tenez! il est l-bas, en haut du grand
escalier, l'air furieux.

Ces demoiselles allrent le voir. Il tait seul, debout, le visage
sombre, au-dessus des millions crouls  ses pieds.

-- Madame, vint demander  ce moment Denise, seriez-vous assez
bonne pour me permettre de me retirer? Je ne sers plus  rien, 
cause de ma jambe, et comme je dois dner chez mon oncle, avec mes
frres...

Ce fut un tonnement. Elle n'avait donc pas cd? Mme Aurlie
hsita, parut sur le point de lui dfendre de sortir, la voix
brve et mcontente; pendant que Clara haussait les paules,
pleine d'incrdulit; laissez donc! c'tait bien simple, il ne
voulait plus d'elle! Quand Pauline apprit ce dnouement, elle se
trouvait devant les layettes, avec Deloche. La joie brusque du
jeune homme la mit en colre: a l'avanait  grand-chose, n'est-
ce pas? il tait peut-tre heureux que son amie ft assez sotte
pour manquer sa fortune? Et Bourdoncle, qui n'osait aller dranger
Mouret, dans son isolement farouche, se promenait au milieu des
bruits, dsol lui-mme, saisi d'inquitude.

Cependant, Denise descendit. Comme elle arrivait au bas du petit
escalier de gauche, doucement, en s'appuyant  la rampe, elle
tomba sur un groupe de vendeurs qui ricanaient. Son nom fut
prononc, elle sentit qu'on parlait encore de son aventure. On ne
l'avait pas aperue.

-- Allons donc! des manires! disait Favier. C'est ptri de
vice... Oui, je connais quelqu'un qu'elle a voulu prendre de
force.

Et il regardait Hutin, qui, pour conserver sa dignit de second,
se tenait  quatre pas, sans se mler aux plaisanteries. Mais il
fut si flatt de l'air d'envie dont les autres le considraient,
qu'il daigna murmurer:

-- Ce qu'elle m'a embt, celle-l!

Denise, frappe au coeur, se retint  la rampe. On dut la voir,
tous se dispersrent avec des rires. Il avait raison, elle
s'accusait de ses ignorances d'autrefois, quand elle songeait 
lui. Mais comme il tait lche et comme elle le mprisait,
maintenant! Un grand trouble l'avait saisie: n'tait-ce pas
trange qu'elle et trouv tout  l'heure la force de repousser un
homme ador, lorsqu'elle se sentait si faible, jadis, devant ce
misrable garon, dont elle rvait seulement l'amour? Sa raison et
sa vaillance sombraient dans ces contradictions de son tre, o
elle cessait de lire clairement. Elle se hta de traverser le
hall.

Puis, un instinct lui fit lever la tte, pendant qu'un inspecteur
ouvrait la porte, ferme depuis le matin. Et elle aperut Mouret.
Il tait toujours en haut de l'escalier, sur le grand palier
central, dominant la galerie. Mais il avait oubli l'inventaire,
il ne voyait pas son empire, ces magasins crevant de richesses.
Tout avait disparu, les victoires bruyantes d'hier, la fortune
colossale de demain. D'un regard dsespr, il suivait Denise, et
quand elle eut pass la porte, il n'y eut plus rien, la maison
devint noire.

XI


Bouthemont, ce jour-l, arriva le premier chez Mme Desforges, au
th de quatre heures. Seule encore dans son grand salon Louis XVI,
dont les cuivres et la brocatelle avaient une gaiet claire,
celle-ci se leva d'un air d'impatience, en disant:

-- Eh bien?

-- Eh bien! rpondit le jeune homme, quand je lui ai dit que je
monterais sans doute vous saluer, il m'a formellement promis de
venir.

-- Vous lui avez fait entendre que je comptais sur le Baron,
aujourd'hui?

-- Sans doute... C'est cela qui a paru le dcider.

Ils parlaient de Mouret. L'anne prcdente, ce dernier s'tait
pris d'une brusque tendresse pour Bouthemont, au point de
l'admettre dans ses plaisirs; et mme il l'avait introduit chez
Henriette, heureux d'avoir un complaisant  demeure, qui gayait
un peu une liaison dont il se fatiguait. C'tait ainsi que le
premier  la soie avait fini par devenir le confident de son
patron et de la jolie veuve: il faisait leurs petites commissions,
causait de l'un avec l'autre, les raccommodait parfois. Henriette,
dans les crises de sa jalousie, s'abandonnait  une intimit dont
il restait surpris et embarrass, car elle perdait ses prudences
de femme du monde, mettant son art  sauver les apparences.

Elle s'cria violemment:

-- Il fallait l'amener. J'aurais t sre.

-- Dame! dit-il avec un rire bon garon, ce n'est pas ma faute,
s'il s'chappe toujours,  prsent... Oh! il m'aime bien quand
mme. Sans lui, j'aurais du mal l-bas.

En effet, sa situation au Bonheur des Dames tait menace, depuis
le dernier inventaire. Il avait eu beau prtexter la saison
pluvieuse, on ne lui pardonnait pas le stock considrable des
soies de fantaisie; et, comme Hutin exploitait l'aventure, le
minait auprs des chefs avec un redoublement de rage sournoise, il
sentait trs bien le sol craquer sous lui. Mouret l'avait
condamn, ennuy sans doute maintenant de ce tmoin qui le gnait
pour rompre, las d'une familiarit sans bnfices. Mais, selon son
habituelle tactique, il poussait Bourdoncle en avant: c'tait
Bourdoncle et les autres intresss qui exigeaient le renvoi, 
chaque conseil; tandis que lui rsistait, disait-il, dfendait son
ami nergiquement, au risque des plus gros embarras.

-- Enfin, je vais attendre, reprit Mme Desforges. Vous savez que
cette fille doit tre ici  cinq heures... Je veux les mettre en
prsence. Il faut que j'aie leur secret.

Et elle revint sur ce plan mdit, elle rpta, dans sa fivre,
qu'elle avait fait prier Mme Aurlie de lui envoyer Denise, pour
voir un manteau qui allait mal. Quand elle tiendrait la jeune
fille au fond de sa chambre, elle trouverait bien le moyen
d'appeler Mouret; et elle agirait ensuite.

Bouthemont, assis en face d'elle, la regardait de ses beaux yeux
rieurs, qu'il tchait de rendre graves. Ce joyeux compre  la
barbe d'un noir d'encre, ce noceur braillard dont le sang chaud de
Gascon empourprait la face, songeait que les femmes du monde
n'taient gure bonnes, et qu'elles lchaient un joli dballage,
quand elles osaient vider leur sac. Certainement, les matresses
de ses amis, des filles de boutique, ne se permettaient pas de
confidences plus compltes.

-- Voyons, se hasarda-t-il  dire, qu'est ce que a peut vous
faire, puisque je vous jure qu'il n'y a absolument rien entre eux?

-- Justement! cria-t-elle, il l'aime, celle-l... Je me moque des
autres, de simples rencontres, des hasards d'un jour!

Elle parla de Clara avec ddain. On lui avait bien dit que Mouret,
aprs les refus de Denise, s'tait rejet sur cette grande rousse
 tte de cheval, sans doute par calcul; car il la maintenait au
rayon, pour l'afficher, en la comblant de cadeaux. D'ailleurs,
depuis prs de trois mois, il menait une vie terrible de plaisirs,
semant l'argent avec une prodigalit dont on causait: il avait
achet un htel  une rouleuse de coulisses, il tait mang par
deux ou trois autres coquines  la fois, qui semblaient lutter de
caprices coteux et btes.

-- C'est la faute de cette crature, rptait Henriette. Je sens
qu'il se ruine avec d'autres, parce qu'elle le repousse... Du
reste, que m'importe son argent! Je l'aurais mieux aim pauvre.
Vous savez comme je l'aime, vous qui tes devenu notre ami.

Elle s'arrta, trangle, prs d'clater en larmes; et, d'un
mouvement d'abandon, elle lui tendit les deux mains. C'tait vrai,
elle adorait Mouret pour sa jeunesse et ses triomphes, jamais un
homme ne l'avait ainsi prise tout entire, dans un frisson de sa
chair et de son orgueil; mais,  la pense de le perdre, elle
entendait aussi sonner le glas de la quarantaine, elle se
demandait avec terreur comment remplacer ce grand amour.

-- Oh! je me vengerai, murmura-t-elle, je me vengerai, s'il se
conduit mal!

Bouthemont lui tenait toujours les mains. Elle tait encore belle.
Ce serait seulement une matresse gnante, et il n'aimait gure ce
genre-l. La chose pourtant mritait rflexion, il y aurait peut-
tre intrt  risquer des ennuis.

-- Pourquoi ne vous tablissez-vous pas? dit-elle tout d'un coup,
en se dgageant.

Il demeura tonn. Puis, il rpondit:

-- Mais il faudrait des fonds considrables... L'anne dernire,
une ide m'a bien travaill la tte. Je suis convaincu qu'on
trouverait encore, dans Paris, la clientle d'un ou deux grands
magasins; seulement il faudrait choisir le quartier. Le Bon March
a la rive gauche, le Louvre tient le centre; nous accaparons, au
Bonheur, les quartiers riches de l'ouest. Reste le nord, o l'on
pourrait crer une concurrence  la place Clichy. Et j'avais
dcouvert une situation superbe, prs de l'Opra...

-- Eh bien?

Il se mit  rire bruyamment.

-- Imaginez-vous que j'ai eu la btise de parler de cela  mon
pre... Oui, j'ai t assez naf pour le prier de chercher des
actionnaires  Toulouse.

Et il conta gaiement la colre du bonhomme, enrag contre les
grands bazars parisiens, du fond de sa petite boutique de
province. Le vieux Bouthemont, que les trente mille francs gagns
par son fils suffoquaient, avait rpondu qu'il donnerait son
argent et celui de ses amis aux hospices, plutt que de contribuer
pour un centime  un de ces grands magasins qui taient les
maisons de tolrance du commerce.

-- D'ailleurs, conclut le jeune homme, il faudrait des millions.

-- Si on les trouvait? dit simplement Mme Desforges.

Il la regarda, subitement srieux. N'tait-ce qu'une parole de
femme jalouse? Mais elle ne lui laissa pas le temps de la
questionner, elle ajouta:

-- Enfin, vous savez combien je m'intresse  vous... Nous en
recauserons.

Le timbre de l'antichambre avait retenti. Elle se leva, et lui-
mme, d'un mouvement instinctif, recula sa chaise, comme si dj
l'on et pu les surprendre. Un silence rgna, dans le salon aux
tentures riantes, garni d'une telle profusion de plantes vertes,
qu'il y avait comme un petit bois entre les deux fentres. Debout,
l'oreille vers la porte, elle attendait.

-- C'est lui, murmura-t-elle.

Le domestique annona:

-- M. Mouret, M. de Vallagnosc.

Elle ne put retenir un geste de colre. Pourquoi ne venait-il pas
seul? Il devait tre all chercher son ami, dans la crainte d'un
tte--tte possible. Puis, elle eut un sourire, elle tendit la
main aux deux hommes.

-- Comme vous devenez rare!... Je dis cela aussi pour vous,
monsieur de Vallagnosc.

Son dsespoir tait de grossir, elle se serrait dans des toilettes
de soie noire, afin de dissimuler l'embonpoint qui montait.
Pourtant, sa jolie tte, aux cheveux sombres, gardait sa finesse
aimable. Et Mouret put lui dire familirement, en l'enveloppant
d'un regard:

-- Il est inutile de vous demander de vos nouvelles, Vous tes
frache comme une rose.

-- Oh! je me porte trop bien, rpondit-elle. Du reste, j'aurais pu
mourir, vous n'en auriez rien su.

Elle l'examinait aussi, le trouvait nerveux et las, les paupires
battues, le teint plomb.

-- Eh bien! reprit-elle d'un ton qu'elle tcha de rendre plaisant,
je ne vous rendrai pas votre flatterie, vous n'avez gure bonne
mine, ce soir.

-- Le travail! dit Vallagnosc.

Mouret eut un geste vague, sans rpondre. Il venait d'apercevoir
Bouthemont, il lui adressait un signe amical de la tte. Au temps
de leur grande intimit, il l'enlevait lui-mme au rayon, et
l'amenait chez Henriette, pendant le gros travail de l'aprs-midi.
Mais les temps taient changs, il lui dit  demi-voix:

-- Vous avez fil de bien bonne heure... Vous savez qu'ils se sont
aperus de votre sortie et qu'ils sont furieux, l-bas.

Il parlait de Bourdoncle et des autres intresss, comme s'il
n'avait pas t le matre.

-- Ah! murmura Bouthemont, inquiet.

-- Oui, j'ai  causer avec vous... Attendez-moi, nous nous en
irons ensemble.

Cependant, Henriette s'tait assise de nouveau; et, tout en
coutant Vallagnosc, qui lui annonait la visite probable de
Mme de Boves, elle ne quittait pas Mouret des yeux. Celui-ci,
redevenu muet, regardait les meubles, semblait chercher au
plafond. Puis, comme elle se plaignait en riant de n'avoir plus
que des hommes  son th de quatre heures, il s'oublia jusqu'
lcher cette phrase:

-- Je croyais trouver le baron Hartmann.

Henriette avait pli. Sans doute elle savait qu'il venait chez
elle uniquement pour s'y rencontrer avec le baron; mais il aurait
pu ne pas lui jeter ainsi son indiffrence  la face. Justement,
la porte s'tait ouverte, et le domestique se tenait debout
derrire elle. Quand elle l'eut interrog d'un mouvement de tte,
il se pencha, il lui dit trs bas:

-- C'est pour ce manteau. Madame m'a recommand de la prvenir...
La demoiselle est l.

Alors, elle haussa la voix de faon  tre entendue. Toute sa
souffrance jalouse se soulagea dans ces mots, d'une scheresse
mprisante:

-- Qu'elle attende!

-- Faut-il la faire entrer dans le cabinet de madame?

-- Non, non, qu'elle reste dans l'antichambre! Et, quand le
domestique fut sorti, elle reprit tranquillement sa conversation
avec Vallagnosc. Mouret, retomb dans sa lassitude, avait cout
d'une oreille distraite, sans comprendre. Bouthemont, que
proccupait l'aventure, rflchissait. Mais presque aussitt la
porte se rouvrit, deux dames furent introduites.

-- Imaginez-vous, dit Mme Marty, je descendais de voiture, lorsque
j'ai vu arriver Mme de Boves sous les arcades.

-- Oui, expliqua celle-ci, il fait beau, et comme mon mdecin veut
toujours que je marche...

Puis, aprs un change gnral de poignes de mains, elle demanda
 Henriette:

-- Vous prenez donc une nouvelle femme de chambre?

-- Non, rpondit celle-ci tonne. Pourquoi?

-- C'est que je viens de voir dans l'antichambre une jeune
fille...

Henriette l'interrompit en riant.

-- N'est-ce pas? toutes ces filles de boutique ont l'air de femmes
de chambre... Oui, c'est une demoiselle qui vient pour corriger un
manteau.

Mouret la regarda fixement, effleur d'un soupon. Elle continuait
avec une gaiet force, elle racontait qu'elle avait achet cette
confection au Bonheur des Dames, la semaine prcdente.

-- Tiens! dit Mme Marty, ce n'est donc plus Sauveur qui vous
habille?

-- Si, ma chre, seulement j'ai voulu faire une exprience. Et
puis, j'tais assez satisfaite d'un premier achat, d'un manteau de
voyage... Mais, cette fois, a n'a pas russi du tout. Vous avez
beau dire, on est fagote, dans vos magasins. Oh! je ne me gne
pas, je parle devant M. Mouret... Jamais vous n'habillerez une
femme un peu distingue.

Mouret ne dfendait pas sa maison, les yeux toujours sur elle, se
rassurant, se disant qu'elle n'aurait point os. Et ce fut
Bouthemont qui dut plaider la cause du Bonheur.

-- Si toutes les femmes du beau monde qui s'habillent chez nous
s'en vantaient, rpliqua-t-il gaiement, vous seriez bien tonne
de notre clientle... Commandez-nous un vtement sur mesure, il
vaudra ceux de Sauveur, et vous le payerez la moiti moins cher.
Mais voil, c'est justement parce qu'il est moins cher, qu'il est
moins bien.

-- Alors, elle ne va pas, cette confection? reprit Mme de Boves.
Maintenant, je reconnais la demoiselle... Il fait un peu sombre,
dans votre antichambre.

-- Oui, ajouta Mme Marty, je cherchais o j'avais dj vu cette
tournure... Eh bien! allez, ma chre, ne vous gnez pas avec nous.

Henriette eut un geste de ddaigneuse insouciance.

-- Oh! tout  l'heure, rien ne presse.

Ces dames continurent la discussion sur les vtements des grands
magasins. Puis, Mme de Boves parla de son mari, qui, disait-elle,
venait de partir en inspection, pour visiter le dpt d'talons de
Saint-L, et, justement, Henriette racontait que la maladie d'une
tante avait appel la veille Mme Guibal en Franche-Comt. Du
reste, elle ne comptait pas non plus, ce jour-l, sur
Mme Bourdelais, qui, toutes les fins de mois, s'enfermait avec une
ouvrire, afin de passer en revue le linge de son petit monde.
Cependant, Mme Marty semblait agite d'une sourde inquitude. La
situation de M. Marty tait menace au lyce Bonaparte,  la suite
de leons donnes par le pauvre homme, dans des institutions
louches, o se faisait tout un ngoce sur les diplmes de
bachelier; il battait monnaie comme il pouvait, fivreusement,
pour suffire aux rages de dpense qui saccageaient son mnage; et
elle, en le voyant pleurer un soir, devant la crainte d'un renvoi,
avait eu l'ide d'employer son amie Henriette auprs d'un
directeur du Ministre de l'instruction publique, que celle-ci
connaissait. Henriette finit par la tranquilliser d'un mot. Du
reste, M. Marty allait venir lui-mme connatre son sort et
apporter ses remerciements.

-- Vous avez l'air indispos, monsieur Mouret, fit remarquer
Mme de Boves.

-- Le travail! rpta Vallagnosc avec son flegme ironique.

Mouret s'tait lev vivement, en homme dsol de s'oublier ainsi.
Il prit sa place habituelle au milieu de ces dames, il retrouva
toute sa grce. Les nouveauts d'hiver l'occupaient, il parla d'un
arrivage considrable de dentelles; et Mme de Boves le questionna
sur le prix du point d'Alenon: elle en achterait peut-tre.
Maintenant, elle se trouvait rduite  conomiser les trente sous
d'une voiture, elle rentrait malade de s'tre arrte devant les
talages. Drape dans un manteau qui datait dj de deux ans, elle
essayait en rve sur ses paules de reine toutes les toffes
chres qu'elle voyait; puis, c'tait comme si on les lui arrachait
de la peau, quand elle s'veillait vtue de ses robes retapes,
sans espoir de jamais satisfaire sa passion.

-- Monsieur le baron Hartmann, annona le domestique.

Henriette remarqua de quelle heureuse poigne de main Mouret
accueillit le nouveau venu. Celui-ci salua ces dames, regarda le
jeune homme de l'air fin qui clairait par moments sa grosse
figure alsacienne.

-- Toujours dans les chiffons! murmura-t-il avec un sourire.

Puis, en familier de la maison, il se permit d'ajouter:

-- Il y a une bien charmante jeune fille, dans l'antichambre...
Qui est-ce?

-- Oh! personne, rpondit Mme Desforges de sa voix mauvaise. Une
demoiselle de magasin qui attend.

Mais la porte restait entr'ouverte, le domestique servait le th.
Il sortait, rentrait de nouveau, posait sur le guridon le service
de Chine, puis des assiettes de sandwiches et de biscuits. Dans le
vaste salon; une lumire vive, adoucie par les plantes vertes,
allumait les cuivres, baignait d'une joie tendre la soie des
meubles; et, chaque fois que la porte s'ouvrait, on apercevait un
coin obscur de l'antichambre, claire seulement par des vitres
dpolies. L, dans le noir, une forme sombre apparaissait,
immobile et patiente. Denise se tenait debout; il y avait bien une
banquette recouverte de cuir, mais une fiert l'en loignait. Elle
sentait l'injure. Depuis une demi-heure, elle tait l, sans un
geste, sans un mot; ces dames et le baron l'avaient dvisage au
passage; maintenant, les voix du salon lui arrivaient par bouffes
lgres, tout ce luxe aimable la souffletait de son indiffrence;
et elle ne bougeait toujours pas. Brusquement, dans
l'entrebillement de la porte, elle reconnut Mouret. Lui, venait
enfin de la deviner.

-- Est-ce une de vos vendeuses? demandait le baron Hartmann.

Mouret avait russi  cacher son grand trouble. L'motion fit
seulement trembler sa voix.

-- Sans doute, mais je ne sais pas laquelle.

-- C'est la petite blonde des confections, se hta de rpondre
Mme Marty, celle qui est seconde, je crois.

Henriette le regardait  son tour.

-- Ah! dit-il simplement.

Et il tcha de parler des ftes donnes au roi de Prusse, depuis
la veille  Paris. Mais le baron revint avec malice sur les
demoiselles des grands magasins. Il affectait de vouloir
s'instruire, il posait des questions: d'o venaient-elles en
gnral? avaient-elles d'aussi mauvaises moeurs qu'on le disait?
Toute une discussion s'engagea.

-- Vraiment, rptait-il, vous les croyez sages?

Mouret dfendait leur vertu avec une conviction qui faisait rire
Vallagnosc. Alors, Bouthemont intervint, pour sauver son chef. Mon
Dieu! il y avait un peu de tout parmi elles, des coquines et de
braves filles. Le niveau de leur moralit montait, d'ailleurs.
Autrefois, on n'avait gure que les dclasses du commerce, les
filles vagues et pauvres tombaient dans les nouveauts; tandis
que, maintenant, des familles de la rue de Svres, par exemple,
levaient positivement leurs gamines pour le Bon March. En somme,
quand elles voulaient se bien conduire, elles le pouvaient; car
elles n'taient pas, comme les ouvrires du pav parisien,
obliges de se nourrir et de se loger: elles avaient la table et
le lit, leur existence se trouvait assure, une existence trs
dure sans doute. Le pis tait leur situation neutre, mal
dtermine, entre la boutiquire et la dame. Ainsi jetes dans le
luxe, souvent sans instruction premire, elles formaient une
classe  part, innomme. Leurs misres et leurs vices venaient de
l.

-- Moi, dit Mme de Boves, je ne connais pas de cratures plus
dsagrables... C'est  les gifler, des fois.

Et ces dames exhalrent leur rancune. On se dvorait devant les
comptoirs, la femme y mangeait la femme, dans une rivalit aigu
d'argent et de beaut. C'tait une jalousie maussade des vendeuses
contre les clientes bien mises, les dames dont elles s'efforaient
de copier les allures, et une jalousie encore plus aigre des
clientes mises pauvrement, des petites bourgeoises contre les
vendeuses, ces filles vtues de soie, dont elles voulaient obtenir
une humilit de servante, pour un achat de dix sous.

-- Laissez donc! conclut Henriette, toutes des malheureuses 
vendre, comme leurs marchandises!

Mouret eut la force de sourire. Le baron l'examinait, touch de sa
grce  se vaincre. Aussi dtourna-t-il la conversation, en
reparlant des ftes donnes au roi de Prusse: elles seraient
superbes, tout le commerce parisien allait en profiter. Henriette
se taisait, semblait rveuse, partage entre le dsir d'oublier
davantage Denise dans l'antichambre, et la peur que Mouret,
prvenu maintenant, ne s'en allt. Aussi finit-elle par quitter
son fauteuil.

-- Vous permettez?

-- Comment donc, ma chre! dit Mme Marty. Tenez! je vais faire les
honneurs de chez vous.

Elle se leva, prit la thire, emplit les tasses. Henriette
s'tait tourne vers le baron Hartmann.

-- Vous restez bien quelques minutes?

-- Oui, j'ai  causer avec M. Mouret. Nous allons envahir votre
petit salon.

Alors, elle sortit, et sa robe de soie noire, contre la porte, eut
un frlement de couleuvre, filant dans les broussailles.

Tout de suite, le baron manoeuvra pour emmener Mouret, en
abandonnant ces dames  Bouthemont et  Vallagnosc. Puis, ils
causrent devant la fentre du salon voisin, debout, baissant la
voix. C'tait toute une affaire nouvelle. Depuis longtemps, Mouret
caressait le rve de raliser son ancien projet, l'envahissement
de l'lot entier par le Bonheur des Dames, de la rue Monsigny  la
rue de la Michodire, et de la rue Neuve Saint-Augustin  la rue
du Dix-Dcembre. Dans le pt norme, il y avait encore, sur cette
dernire voie, un vaste terrain en bordure, qu'il ne possdait
point; et cela suffisait  gter son triomphe, il tait tortur
par le besoin de complter sa conqute, de dresser, l, comme
apothose, une faade monumentale. Tant que l'entre d'honneur se
trouverait rue Neuve-Saint-Augustin, dans une rue noire du vieux
Paris, son oeuvre demeurait infirme, manquait de logique; il la
voulait afficher devant le nouveau Paris, sur une de ces jeunes
avenues o passait au grand soleil la cohue de la fin du sicle;
il la voyait dominer, s'imposer comme le palais gant du commerce,
jeter plus d'ombre sur la ville que le vieux Louvre. Mais, jusque-
l, il s'tait heurt contre l'enttement du Crdit Immobilier,
qui tenait  sa premire ide d'lever, le long du terrain en
bordure, une concurrence au Grand-Htel. Les plans taient prts,
on attendait seulement le dblaiement de la rue du Dix-Dcembre,
pour creuser les fondations. Enfin, dans un dernier effort, Mouret
avait presque convaincu le baron Hartmann.

-- Eh bien! commena celui-ci, nous avons eu hier un conseil, et
je suis venu, pensant vous rencontrer et dsireux de vous tenir au
courant... Ils rsistent toujours.

Le jeune homme laissa chapper un geste nerveux.

-- Ce n'est pas raisonnable... Que disent-ils?

-- Mon Dieu! ils disent ce que je vous ai dit moi-mme, ce que je
pense encore un peu... Votre faade n'est qu'un ornement, les
nouvelles constructions n'agrandiraient que d'un dixime la
superficie de vos magasins, et c'est jeter de bien grosses sommes
dans une simple rclame.

Du coup, Mouret clata.

-- Une rclame! une rclame! En tout cas, celle-ci sera en pierre,
et elle nous enterrera tous. Comprenez donc que ce sont nos
affaires dcuples! En deux ans, nous rattrapons l'argent.

Qu'importe ce que vous appelez du terrain perdu, si ce terrain
vous rend un intrt norme!... Vous verrez la foule, quand notre
clientle n'tranglera plus la rue Neuve-Saint-Augustin, et
qu'elle pourra librement se ruer par la voie large o six voitures
rouleront  l'aise.

-- Sans doute, reprit le baron en riant. Mais vous tes un pote
dans votre genre, je vous le rpte. Ces messieurs estiment qu'il
y aurait danger  largir encore vos affaires. Ils veulent avoir
de la prudence pour vous.

-- Comment! de la prudence? Je ne comprends plus... Est-ce que les
chiffres ne sont pas l et ne dmontrent pas la progression
constante de notre vente? D'abord, avec un capital de cinq cent
mille francs, je faisais deux millions d'affaires. Ce capital
passait quatre fois. Puis, il est devenu de quatre millions, a
pass dix fois et a produit quarante millions d'affaires. Enfin,
aprs des augmentations successives, je viens de constater, lors
du dernier inventaire, que le chiffre d'affaires atteint
aujourd'hui le total de quatre-vingts millions; et le capital, qui
n'a gure augment, car il est seulement de six millions, a donc
pass en marchandises sur nos comptoirs plus de douze fois.

Il levait la voix, tapant les doigts de sa main droite sur la
paume de sa main gauche, abattant les millions comme il aurait
cass des noisettes. Le baron l'interrompit.

-- Je sais, je sais... Mais vous n'esprez peut-tre pas monter
toujours ainsi?

-- Pourquoi pas? dit Mouret navement. Il n'y a aucune raison pour
que a s'arrte. Le capital peut passer quinze fois, voici
longtemps que je le prdis. Mme, dans certains rayons, il passera
vingt-cinq et trente fois... Ensuite, eh bien! ensuite, nous
trouverons un truc pour le faire passer davantage.

-- Alors, vous finirez par boire l'argent de Paris, comme on boit
un verre d'eau?

-- Sans doute. Est-ce que Paris n'est pas aux femmes, et les
femmes ne sont-elles pas  nous?.

Le baron lui posa les deux mains sur les paules, le regarda d'un
air paternel.

-- Tenez! vous tes un gentil garon, je vous aime... On ne peut
pas vous rsister. Nous allons piocher l'ide srieusement, et
j'espre leur faire entendre raison. Jusqu' prsent, nous n'avons
qu' nous louer de vous. Les dividendes stupfient la Bourse...
Vous devez tre dans le vrai, il vaut mieux mettre encore de
l'argent dans votre machine, que de risquer cette concurrence au
Grand-Htel, qui est hasardeuse.

L'excitation de Mouret tomba, il remercia le baron, mais sans y
mettre son lan d'enthousiasme habituel; et celui-ci le vit
tourner les yeux vers la porte de la chambre voisine, repris de la
sourde inquitude qu'il cachait. Cependant, Vallagnosc s'tait
approch, en comprenant qu'ils ne causaient plus d'affaires. Il se
tint debout prs d'eux, il couta le baron qui murmurait de son
air galant d'ancien viveur:

-- Dites, je crois qu'elles se vengent?

-- Qui donc? demanda Mouret, embarrass.

-- Mais les femmes... Elles se lassent d'tre  vous, et vous tes
 elles, mon cher: juste retour!

Il plaisanta, il tait au courant des amours bruyantes du jeune
homme. L'htel achet  la rouleuse de coulisses, les sommes
normes manges avec des filles ramasses dans les cabinets
particuliers, l'gayaient comme une excuse aux folies qu'il avait
faites lui-mme autrefois. Sa vieille exprience se rjouissait.

-- Vraiment, je ne comprends pas, rptait Mouret.

-- Eh! vous comprenez trs bien. Elles ont toujours le dernier
mot... Aussi je pensais: Ce n'est pas possible, il se vante, il
n'est pas si fort! Et vous y voil! Tirez donc tout de la femme,
exploitez-la comme une mine de houille, pour qu'elle vous exploite
ensuite et vous fasse rendre gorge!... Mfiez-vous, car elle vous
tirera plus de sang et d'argent que vous ne lui en aurez suc.

Il riait davantage, et Vallagnosc, prs de lui, ricanait, sans
dire une parole.

-- Mon Dieu! il faut bien goter  tout, finit par confesser
Mouret, en affectant de s'gayer galement. L'argent est bte, si
on ne le dpense pas.

-- a, je vous approuve, reprit le baron. Amusez-vous, mon cher.
Ce n'est pas moi qui vous ferai de la morale, ni qui tremblerai
pour les gros intrts que nous vous avons confis. On doit jeter
sa gourme, on a la tte plus libre ensuite... Et puis, il n'est
pas dsagrable de se ruiner, quand on est homme  rebtir sa
fortune... Mais si l'argent n'est rien, il y a des souffrances...

Il s'arrta, son rire devint triste, d'anciennes peines passaient
dans l'ironie de son scepticisme. Il avait suivi le duel
d'Henriette et de Mouret, en curieux que les batailles du coeur
passionnaient encore chez les autres; et il sentait bien que la
crise tait venue, il devinait le drame, au courant de l'histoire
de cette Denise, qu'il avait vue dans l'antichambre.

-- Oh! quant  souffrir, cela n'est pas dans ma spcialit, dit
Mouret, d'un ton de bravade. C'est dj bien joli de payer.

Le baron le regarda quelques secondes en silence. Sans vouloir
insister, il ajouta lentement:

-- Ne vous faites pas plus mauvais que vous n'tes... Vous y
laisserez autre chose que votre argent. Oui, vous y laisserez de
votre chair, mon ami.

Il s'interrompit pour demander, en plaisantant de nouveau:

-- N'est-ce pas? monsieur de Vallagnosc, a arrive?

-- On le dit, monsieur le baron, dclara simplement ce dernier.

Et, juste  ce moment, la porte de la chambre s'ouvrit. Mouret,
qui allait rpondre, eut un lger sursaut. Les trois hommes se
tournrent. C'tait Mme Desforges, l'air trs gai, allongeant
seulement la tte, appelant d'une voix presse:

-- Monsieur Mouret! monsieur Mouret!

Puis, quand elle les aperut:

-- Oh! messieurs, vous permettez, j'enlve M. Mouret pour une
minute. C'est bien le moins, puisqu'il m'a vendu un manteau
affreux, qu'il me prte ses lumires. Cette fille est une sotte
qui n'a pas une ide... Voyons, je vous attends.

Il hsitait, combattu, reculant devant la scne qu'il prvoyait.
Mais il dut obir. Le baron lui disait de son air paternel et
railleur  la fois:

-- Allez, allez donc, mon cher. Madame a besoin de vous.

Alors, Mouret la suivit. La porte retomba, et il crut entendre le
ricanement de Vallagnosc, touff par les tentures. D'ailleurs, il
tait  bout de courage. Depuis qu'Henriette avait quitt le
salon, et qu'il savait Denise au fond de l'appartement, entre des
mains jalouses, il prouvait une anxit croissante, un tourment
nerveux qui lui faisait prter l'oreille, comme tressaillant  un
bruit lointain de larmes. Que pouvait inventer cette femme pour la
torturer? Et tout son amour, cet amour qui le surprenait encore,
allait  la jeune fille, ainsi qu'un soutien et une consolation.
Jamais il n'avait aim ainsi, avec ce charme puissant dans la
souffrance. Ses tendresses d'homme affair, Henriette elle-mme,
si fine, si jolie, et dont la possession flattait son orgueil,
n'taient qu'un agrable passe-temps, parfois un calcul, o il
cherchait uniquement du plaisir profitable. Il sortait tranquille
de chez ses matresses, rentrait se coucher, heureux de sa libert
de garon, sans un regret ni un souci au coeur. Tandis que,
maintenant, son coeur battait d'angoisse, sa vie tait prise, il
n'avait plus l'oubli du sommeil, dans son grand lit solitaire.
Toujours Denise le possdait. Mme  cette minute, il n'y avait
qu'elle, et il songeait qu'il prfrait tre l pour la protger,
tout en suivant l'autre avec la peur de quelque scne fcheuse.

D'abord, ils traversrent la chambre  coucher, silencieuse et
vide. Puis, Mme Desforges, poussant une porte, passa dans le
cabinet, o Mouret entra derrire elle. C'tait une pice assez
vaste, tendue de soie rouge, meuble d'une toilette de marbre et
d'une armoire  trois corps, aux larges glaces. Comme la fentre
donnait sur la cour, il y faisait dj sombre; et l'on avait
allum deux becs de gaz, dont les bras nickels s'allongeaient, 
droite et  gauche de l'armoire.

-- Voyons, dit Henriette, a va mieux marcher peut-tre.

En entrant, Mouret avait trouv Denise toute droite, au milieu de
la vive lumire. Elle tait trs ple, modestement serre dans une
jaquette de cachemire, coiffe d'un chapeau noir; et elle tenait,
sur un bras, le manteau achet au Bonheur. Lorsqu'elle vit le
jeune homme, ses mains eurent un lger tremblement.

-- Je veux que monsieur juge, reprit Henriette. Aidez-moi,
mademoiselle.

Et Denise, s'approchant, dut lui remettre le manteau. Dans un
premier essayage, elle avait pos des pingles aux paules, qui
n'allaient pas. Henriette se tournait, s'tudiait devant
l'armoire.

-- Est-ce possible? Parlez franchement.

-- En effet, madame, il est manqu, dit Mouret, pour couper court.
C'est bien simple, mademoiselle va vous prendre mesure, et nous
vous en ferons un autre.

-- Non, je veux celui-ci, j'en ai besoin tout de suite, reprit-
elle avec vivacit. Seulement, il m'trangle la poitrine, tandis
qu'il fait une poche l, entre les paules.

Puis, de sa voix sche:

-- Quand vous me regarderez, mademoiselle, a ne corrigera pas le
dfaut!... Cherchez, trouvez quelque chose. C'est votre affaire.

Denise, sans ouvrir la bouche, recommena  poser des pingles.
Cela dura longtemps: il lui fallait passer d'une paule  l'autre;
mme elle dut un instant se baisser, s'agenouiller presque, pour
tirer le devant du manteau. Au-dessus d'elle, s'abandonnant  ses
soins, Mme Desforges avait le visage dur d'une matresse difficile
 contenter. Heureuse de rabaisser la jeune fille  cette besogne
de servante, elle lui donnait des ordres brefs, en guettant sur la
face de Mouret les moindres plis nerveux.

-- Mettez une pingle ici. Eh! non, pas l, ici, prs de la
manche. Vous ne comprenez donc pas?... Ce n'est pas a, voici la
poche qui reparat... Et prenez garde, vous me piquez maintenant!

 deux reprises encore, Mouret tcha vainement d'intervenir, pour
faire cesser cette scne. Son coeur bondissait, sous l'humiliation
de son amour; et il aimait Denise davantage, d'une tendresse mue,
devant le beau silence qu'elle gardait. Si les mains de la jeune
fille tremblaient toujours un peu, d'tre ainsi traite en face de
lui, elle acceptait les ncessits du mtier, avec la rsignation
fire d'une fille de courage. Quand Mme Desforges comprit qu'ils
ne se trahiraient pas, elle chercha autre chose, elle inventa de
sourire  Mouret, de l'afficher comme son amant. Alors, les
pingles tant venues  manquer:

-- Tenez, mon ami, regardez dans la bote d'ivoire, sur la
toilette... Vraiment! elle est vide?... Soyez aimable, voyez donc
sur la chemine de la chambre: vous savez, au coin de la glace.

Et elle le mettait chez lui, l'installait en homme qui avait
couch l, qui connaissait la place des peignes et des brosses.
Quand il lui rapporta une pince d'pingles, elle les prit une par
une, le fora de rester debout prs d'elle, le regardant, lui
parlant  voix basse.

-- Je ne suis pas bossue peut-tre... Donnez votre main, ttez les
paules, par plaisir. Est-ce que je suis faite ainsi?

Denise, lentement, avait lev les yeux, plus ple encore, et
s'tait remise  piquer en silence les pingles. Mouret
n'apercevait que ses lourds cheveux blonds, tordus sur la nuque
dlicate; mais, au frisson qui les soulevait, il croyait voir le
malaise et la honte du visage. Maintenant, elle le repousserait,
elle le renverrait  cette femme, qui ne cachait mme pas sa
liaison devant les trangers. Et des brutalits lui venaient aux
poignets, il aurait battu Henriette. Comment la faire taire?
comment dire  Denise qu'il l'adorait, qu'elle seule existait 
cette heure, qu'il lui sacrifiait toutes ses anciennes tendresses
d'un jour? Une fille n'aurait pas eu les familiarits quivoques
de cette bourgeoise. Il retira sa main, il rpta:

-- Vous avez tort de vous entter, madame, puisque je trouve moi-
mme que ce vtement est manqu.

Un des becs de gaz sifflait; et, dans l'air touff et moite de la
pice, on n'entendit plus que ce souffle ardent. Les glaces de
l'armoire refltaient de larges pans de clart vive sur les
tentures de soie rouge, o dansaient les ombres des deux femmes.
Un flacon de verveine, qu'on avait oubli de reboucher, exhalait
une odeur vague et perdue de bouquet qui se fane.

-- Voil, madame, tout ce que je puis faire, dit enfin Denise en
se relevant.

Elle se sentait  bout de forces. Deux fois, elle s'tait enfonc
les pingles dans les mains, comme aveugle, les yeux troubles.
tait-il du complot? l'avait-il fait venir, pour se venger de ses
refus, en lui montrant que d'autres femmes l'aimaient? Et cette
pense la glaait, elle ne se souvenait pas d'avoir jamais eu
besoin d'autant de courage, mme aux heures terribles de son
existence o le pain lui avait manqu. Ce n'tait rien encore
d'tre humilie ainsi, mais de le voir presque aux bras d'une
autre, comme si elle n'et pas t l!

Henriette s'examinait devant la glace. De nouveau, elle clata en
paroles dures.

-- C'est une plaisanterie, mademoiselle. Il va plus mal
qu'auparavant... Regardez comme il me bride la poitrine. J'ai
l'air d'une nourrice.

Alors, Denise, pousse  bout, eut une parole fcheuse.

-- Madame est un peu forte... Nous ne pouvons pourtant pas faire
que madame soit moins forte.

-- Forte, forte, rpta Henriette qui blmissait  son tour. Voil
que vous devenez insolente, mademoiselle... En vrit, je vous
conseille, de juger les autres!

Toutes deux, face  face, frmissantes, se contemplaient. Il n'y
avait dsormais ni dame, ni demoiselle de magasin. Elles n'taient
plus que femmes, comme gales dans leur rivalit. L'une avait
violemment retir le manteau pour le jeter sur une chaise; tandis
que l'autre lanait au hasard sur la toilette les quelques
pingles qui lui restaient entre les doigts.

-- Ce qui m'tonne, reprit Henriette, c'est que M. Mouret tolre
une pareille insolence... Je croyais, monsieur, que vous tiez
plus difficile pour votre personnel.

Denise avait retrouv son calme brave. Elle rpondit doucement:

-- Si M. Mouret me garde, c'est qu'il n'a rien  me reprocher...
Je suis prte  vous faire des excuses, s'il l'exige.

Mouret coutait, saisi par cette querelle, ne trouvant pas la
phrase pour en finir. Il avait l'horreur de ces explications entre
femmes, dont l'pret blessait son continuel besoin de grce.
Henriette voulait lui arracher un mot qui condamnt la jeune
fille; et, comme il restait muet, partag encore, elle le fouetta
d'une dernire injure.

-- C'est bien, monsieur, s'il faut que je souffre chez moi les
insolences de vos matresses!... Une fille ramasse dans quelque
ruisseau.

Deux grosses larmes jaillirent des yeux de Denise. Elle les
retenait depuis longtemps; mais tout son tre dfaillait sous
l'insulte. Quand il la vit pleurer ainsi, sans rpondre par une
violence, d'une dignit muette et dsespre, Mouret n'hsita
plus, son coeur allait vers elle, dans une tendresse immense. Il
lui prit les mains, il balbutia:

-- Partez vite, mon enfant, oubliez cette maison.

Henriette, pleine de stupeur, trangle de colre, les regardait.

-- Attendez, continua-t-il en pliant lui-mme le manteau,
remportez ce vtement. Madame en achtera un autre ailleurs. Et ne
pleurez plus, je vous en prie. Vous savez quelle estime j'ai pour
vous.

Il l'accompagna jusqu' la porte, qu'il referma ensuite.

Elle n'avait pas prononc une parole; seulement, une flamme rose
tait monte  ses joues, tandis que ses yeux se mouillaient de
nouvelles larmes, d'une douceur dlicieuse.

Henriette, qui suffoquait, avait tir son mouchoir et s'en
crasait les lvres. C'tait le renversement de ses calculs, elle-
mme prise au pige qu'elle avait tendu. Elle se dsolait d'avoir
pouss les choses trop loin, torture de jalousie. tre quitte
pour une pareille crature! se voir ddaigne devant elle! Son
orgueil souffrait plus que son amour.

-- Alors, c'est cette fille que vous aimez? dit-elle pniblement,
quand ils furent seuls.

Mouret ne rpondit pas tout de suite, il marchait de la fentre 
la porte, en cherchant  vaincre sa violente motion. Enfin, il
s'arrta, et trs poliment, d'une voix qu'il tchait de rendre
froide, il dit avec simplicit:

-- Oui, madame.

Le bec de gaz sifflait toujours, dans l'air touff du cabinet.
Maintenant, les reflets des glaces n'taient plus traverss
d'ombres dansantes, la pice semblait nue, tombe  une tristesse
lourde. Et Henriette s'abandonna brusquement sur une chaise,
tordant son mouchoir entre ses doigts fbriles, rptant au milieu
de ses sanglots:

-- Mon Dieu! que je suis malheureuse!

Il la regarda quelques secondes, immobile. Puis, tranquillement,
il s'en alla. Elle, toute seule, pleurait dans le silence, devant
les pingles semes sur la toilette et sur le parquet.

Lorsque Mouret entra dans le petit salon, il n'y trouva plus que
Vallagnosc, le baron tant retourn prs des dames. Comme il se
sentait tout secou encore, il s'assit au fond de la pice, sur un
canap; et son ami, en le voyant dfaillir, vint charitablement se
planter devant lui, pour le cacher aux regards curieux. D'abord,
ils se contemplrent, sans changer un mot. Puis, Vallagnosc, que
le trouble de Mouret semblait gayer en dedans, finit par demander
de sa voix goguenarde:

-- Tu t'amuses?

Mouret ne parut pas comprendre tout de suite. Mais, lorsqu'il se
fut rappel leurs conversations anciennes sur la btise vide et
l'inutile torture de la vie, il rpondit:

-- Sans doute, jamais je n'ai tant vcu... Ah! mon vieux, ne te
moque pas, ce sont les heures les plus courtes, celles o l'on
meurt de souffrance!

Il baissa la voix, il continua gaiement, sous ses larmes mal
essuyes:

-- Oui, tu sais tout, n'est-ce pas? elles viennent,  elles deux,
de me hacher le coeur. Mais c'est encore bon, vois-tu, presque
aussi bon que des caresses, les blessures qu'elles font... Je suis
bris, je n'en peux plus; n'importe, tu ne saurais croire combien
j'aime la vie!... Oh! je finirai par l'avoir, cette enfant qui ne
veut pas!

Vallagnosc dit simplement:

-- Et aprs?

-- Aprs?... Tiens! je l'aurai! N'est-ce point assez?... Si tu te
crois fort, parce que tu refuses d'tre bte et de souffrir! Tu
n'es qu'une dupe, pas davantage!... Tche donc d'en dsirer une et
de la tenir enfin: cela paye en une minute toutes les misres.

Mais Vallagnosc exagrait son pessimisme.  quoi bon tant
travailler, puisque l'argent ne donnait pas tout? C'tait lui qui
aurait ferm boutique et qui se serait allong sur le dos, pour ne
plus remuer un doigt, le jour o il aurait reconnu qu'avec des
millions on ne pouvait mme pas acheter la femme dsire! Mouret,
en l'coutant, devenait grave. Puis, il repartit violemment, il
croyait  la toute-puissance de sa volont.

-- Je la veux, je l'aurai!... Et si elle m'chappe, tu verras
quelle machine je btirai pour me gurir. Ce sera superbe quand
mme... Tu n'entends pas cette langue, mon vieux: autrement, tu
saurais que l'action contient en elle sa rcompense. Agir, crer,
se battre contre les faits, les vaincre ou tre vaincu par eux,
toute la joie et toute la sant humaines sont l!

-- Simple faon de s'tourdir, murmura l'autre.

-- Eh bien! j'aime mieux m'tourdir... Crever pour crever, je
prfre crever de passion que de crever d'ennui!

Ils rirent tous les deux, cela leur rappelait leurs vieilles
discussions du collge. Vallagnosc, d'une voix molle, se plut
alors  taler la platitude des choses. Il mettait une sorte de
fanfaronnade dans l'immobilit et le nant de son existence. Oui,
il s'ennuierait le lendemain au ministre, comme il s'y tait
ennuy la veille; en trois ans, on l'avait augment de six cents
francs, il tait maintenant  trois mille six, pas mme de quoi
fumer des cigares propres; a devenait de plus en plus inepte, et
si l'on ne se tuait pas, c'tait par simple paresse, pour viter
de se dranger. Mouret lui ayant parl de son mariage avec Mlle de
Boves, il rpondit que, malgr l'obstination de la tante  ne pas
mourir, l'affaire allait tre conclue; du moins, il le pensait,
les parents taient d'accord, lui affectait de n'avoir pas de
volont. Pourquoi vouloir ou ne pas vouloir, puisque jamais a ne
tournait comme on le dsirait? Il donna en exemple son futur beau-
pre, qui comptait trouver en Mme Guibal une blonde indolente, le
caprice d'une heure, et que la dame menait  coups de fouet, ainsi
qu'un vieux cheval dont on use les dernires forces. Tandis qu'on
le croyait occup  inspecter les talons de Saint-L, elle
achevait de le manger, dans une petite maison loue par lui 
Versailles.

-- Il est plus heureux que toi, dit Mouret en se levant.

-- Oh! lui, pour sr! dclara Vallagnosc. Il n'y a peut-tre que
le mal qui soit un peu drle.

Mouret s'tait remis. Il songeait  s'chapper; mais il ne voulait
pas que son dpart et l'air d'une fuite. Aussi, rsolu  prendre
une tasse de th, rentra-t-il dans le grand salon avec son ami,
plaisantant l'un et l'autre. Le baron Hartmann lui demanda si le
manteau allait enfin; et, sans se troubler, Mouret rpondit qu'il
y renonait pour son compte. Il y eut une exclamation. Pendant que
Mme Marty se htait de le servir, Mme de Boves accusait les
magasins de tenir toujours les vtements trop troits. Enfin, il
put s'asseoir prs de Bouthemont, qui n'avait pas boug. On les
oublia, et sur les questions inquites de celui-ci, dsireux de
connatre son sort, il n'attendit pas d'tre dans la rue, il lui
apprit que ces messieurs du conseil s'taient dcids  se priver
de ses services. Entre chaque phrase, il buvait une cuillere de
th, tout en protestant de son dsespoir. Oh! une querelle dont il
se remettait  peine, car il avait quitt la salle hors de lui.
Seulement, que faire? il ne pouvait briser avec ces messieurs,
pour une simple question de personnel. Bouthemont, trs ple, dut
encore le remercier.

-- Voil un manteau terrible, fit remarquer Mme Marty. Henriette
n'en sort pas.

En effet, cette absence prolonge commenait  gner tout le
monde. Mais,  l'instant mme, Mme Desforges reparut.

-- Vous y renoncez aussi? cria gaiement Mme de Boves.

-- Comment a?

-- Oui, M. Mouret nous a dit que vous ne pouviez vous en tirer.

Henriette montra la plus grande surprise.

-- M. Mouret a plaisant. Ce manteau ira parfaitement.

Elle semblait trs calme, souriante. Sans doute elle avait baign
ses paupires, car elles taient fraches, sans une rougeur.
Tandis que tout son tre tressaillait et saignait encore, elle
trouvait la force de cacher sa torture, sous le masque de sa bonne
grce mondaine. Ce fut avec son rire accoutum qu'elle prsenta
des sandwiches  Vallagnosc. Le baron seul, qui la connaissait
bien, remarqua la lgre contraction de ses lvres et le feu
sombre qu'elle n'avait pu teindre au fond de ses yeux. Il devina
toute la scne.

-- Mon Dieu! chacun son got, disait Mme de Boves, en acceptant
elle aussi un sandwich. Je connais des femmes qui n'achteraient
pas un ruban ailleurs qu'au Louvre. D'autres ne jurent que par le
Bon March... C'est une question de temprament sans doute.

-- Le Bon March est bien province, murmura Mme Marty, et l'on est
si bouscul au Louvre! Ces dames taient retombes sur les grands
magasins.

Mouret dut donner son avis, il revint au milieu d'elles, et
affecta d'tre juste. Une excellente maison que le Bon March,
solide, respectable; mais le Louvre avait certainement une
clientle plus brillante.

-- Enfin, vous prfrez le Bonheur des Dames, dit le baron
souriant.

-- Oui, rpondit tranquillement Mouret. Chez nous, on aime les
clientes.

Toutes les femmes prsentes furent de son avis. C'tait bien cela,
elles se trouvaient comme en partie fine au Bonheur, elles y
sentaient une continuelle caresse de flatterie, une adoration
pandue qui retenait les plus honntes. L'norme succs du magasin
venait de cette sduction galante.

--  propos, demanda Henriette, qui voulait montrer une grande
libert d'esprit, et ma protge, qu'en faites-vous, monsieur
Mouret?... Vous savez, Mlle de Fontenailles.

Et, se tournant vers Mme Marty:

-- Une marquise, ma chre, une pauvre fille tombe dans la gne.

-- Mais, dit Mouret, elle gagne ses trois francs par jour  coudre
des cahiers d'chantillons, et je crois que je vais lui faire
pouser un de mes garons de magasin.

-- Fi! l'horreur! cria Mme de Boves.

Il la regarda, il reprit de sa voix calme:

-- Pourquoi donc, madame? Est-ce qu'il ne vaut pas mieux pour elle
pouser un brave garon, un gros travailleur, que de courir le
risque d'tre ramasse par des fainants sur le trottoir?

Vallagnosc voulut intervenir, en plaisantant.

-- Ne le poussez pas, madame. Il va vous dire que toutes les
vieilles familles de France devraient se mettre  vendre du
calicot.

-- Mais, dclara Mouret, pour beaucoup d'entre elles ce serait au
moins une fin honorable.

On finit par rire, le paradoxe semblait un peu fort. Lui,
continuait  clbrer ce qu'il appelait l'aristocratie du travail.
Une faible rougeur avait color les joues de Mme de Boves, que sa
gne rduite aux expdients enrageait; tandis que Mme Marty, au
contraire, approuvait, prise de remords, en songeant  son pauvre
mari. Justement, le domestique introduisit le professeur, qui
venait la chercher. Il tait plus sec, plus dessch par ses dures
besognes, dans sa mince redingote, luisante. Quand il eut remerci
Mme Desforges d'avoir parl pour lui au ministre, il jeta vers
Mouret le regard craintif d'un homme qui rencontre le mal dont il
mourra. Et il resta saisi d'entendre ce dernier lui adresser la
parole.

-- N'est-ce pas, monsieur, que le travail mne  tout?

-- Le travail et l'pargne, rpondit-il avec un lger grelottement
de tout son corps. Ajoutez l'pargne, monsieur.

Cependant, Bouthemont tait demeur immobile dans son fauteuil.
Les paroles de Mouret sonnaient encore  ses oreilles. Il se leva
enfin, il vint dire tout bas  Henriette:

-- Vous savez qu'il m'a signifi mon cong, oh! trs gentiment...
Mais du diable s'il ne s'en repent pas! Je viens de trouver mon
enseigne: Aux Quatre Saisons, et je me plante prs de l'Opra!

Elle le regarda, ses yeux s'assombrirent.

-- Comptez sur moi, j'en suis... Attendez.

Et elle attira le baron Hartmann dans l'embrasure d'une fentre.
Sans attendre, elle lui recommanda Bouthemont, le donna comme un
gaillard qui allait  son tour rvolutionner Paris, en
s'tablissant  son compte. Quand elle parla d'une commandite pour
son nouveau protg; le baron, bien qu'il ne s'tonnt plus de
rien, ne put rprimer un geste d'effarement. C'tait le quatrime
garon de gnie qu'elle lui confiait, il finissait par se sentir
ridicule. Mais il ne refusa pas nettement, l'ide de faire natre
une concurrence au Bonheur des Dames lui plaisait mme assez; car
il avait dj invent, en matire de banque, de se crer ainsi des
concurrences, pour en dgoter les autres. Puis, l'aventure
l'amusait. Il promit d'examiner l'affaire.

-- Il faut que nous causions ce soir, revint dire Henriette 
l'oreille de Bouthemont. Vers neuf heures, ne manquez pas... Le
baron est  nous.

 ce moment, la vaste pice s'emplissait de voix. Mouret, toujours
debout au milieu de ces dames, avait retrouv sa bonne grce: il
se dfendait gaiement de les ruiner en chiffons, il offrait de
dmontrer, chiffres en main, qu'il leur faisait conomiser trente
pour cent sur leurs achats. Le baron Hartmann le regardait, repris
d'une admiration fraternelle d'ancien coureur de guilledou.
Allons! le duel tait fini, Henriette restait par terre, elle ne
serait certainement pas la femme qui devait venir. Et il crut
revoir le profil modeste de la jeune fille, qu'il avait aperue en
traversant l'antichambre. Elle tait l, patiente, seule,
redoutable dans sa douceur.

XII


Ce fut le 25 septembre que commencrent les travaux de la nouvelle
faade du Bonheur des Dames. Le baron Hartmann, selon sa promesse,
avait enlev l'affaire, dans la dernire runion gnrale du
Crdit Immobilier. Et Mouret touchait enfin  la ralisation de
son rve: cette faade qui allait grandir sur la rue du Dix-
Dcembre, tait comme l'panouissement mme de sa fortune. Aussi
voulut-il fter la pose de la premire pierre. Il en fit une
crmonie, distribua des gratifications  ses vendeurs, leur donna
le soir du gibier et du champagne. On remarqua son humeur joyeuse
sur le chantier, le geste victorieux dont il scella la pierre,
d'un coup de truelle. Depuis des semaines, il tait inquiet, agit
d'un tourment nerveux, qu'il ne parvenait pas toujours  cacher;
et son triomphe apportait un rpit, une distraction dans sa
souffrance. Tout l'aprs-midi, il sembla revenu  sa gaiet
d'homme bien portant. Mais, ds le dner, lorsqu'il traversa le
rfectoire pour boire un verre de champagne avec son personnel, il
reparut fivreux, souriant d'un air pnible, les traits tirs par
le mal inavou qui le rongeait. Il tait repris.

Le lendemain, aux confections, Clara Prunaire essaya d'tre
dsagrable  Denise. Elle avait remarqu l'amour transi de
Colomban, elle eut l'ide de plaisanter les Baudu. Comme
Marguerite taillait son crayon en attendant les clientes, elle lui
dit  voix haute:

-- Vous savez, mon amoureux d'en face... Il finit par me chagriner
dans cette boutique noire, o il n'entre jamais personne.

-- Il n'est pas si malheureux, rpondit Marguerite, il doit
pouser la fille du patron.

-- Tiens! reprit Clara, ce serait drle de l'enlever alors!... Je
vais en faire la blague, parole d'honneur!

Et elle continua, heureuse de sentir Denise rvolte. Celle-ci lui
pardonnait tout; mais l'ide de sa cousine Genevive mourante,
acheve par cette cruaut, la jetait hors d'elle. Justement, une
cliente se prsentait, et comme Mme Aurlie venait de descendre au
sous-sol, elle prit la direction du comptoir, elle appela Clara.

-- Mademoiselle Prunaire, vous feriez mieux de vous occuper de
cette dame que de causer.

-- Je ne causais pas.

-- Veuillez vous taire, je vous prie. Et occupez-vous de madame
tout de suite.

Clara se rsigna, dompte. Lorsque Denise faisait acte de force,
sans lever le ton, pas une ne rsistait. Elle avait conquis une
autorit absolue, par sa douceur mme. Un instant, elle se promena
en silence, au milieu de ces demoiselles devenues srieuses.
Marguerite s'tait remise  tailler son crayon, dont la mine
cassait toujours. Elle seule continuait  approuver la seconde de
rsister  Mouret, hochant la tte, n'avouant pas l'enfant qu'elle
avait fait par hasard, mais dclarant que, si l'on se doutait des
embarras d'une btise, on aimerait mieux se bien conduire.

-- Vous vous fchez? dit une voix derrire Denise.

C'tait Pauline qui traversait le rayon. Elle avait vu la scne,
elle parlait bas, en souriant.

-- Mais il le faut bien, rpondit de mme Denise. Je ne puis venir
 bout de mon petit monde.

La lingre haussa les paules.

-- Laissez donc, vous serez notre reine  toutes, quand vous
voudrez.

Elle, ne comprenait toujours pas les refus de son amie.

Depuis la fin d'aot, elle avait pous Baug, une vraie sottise,
disait-elle gaiement. Le terrible Bourdoncle la traitait
maintenant en sabot, en femme perdue pour le commerce. Sa frayeur
tait qu'on ne les envoyt un beau matin s'aimer dehors, car ces
messieurs de la direction dcrtaient l'amour excrable et mortel
 la vente. C'tait au point que lorsqu'elle rencontrait Baug
dans les galeries, elle affectait de ne pas le connatre.
Justement, elle venait d'avoir une alerte, le pre Jouve avait
failli la surprendre causant avec son mari, derrire une pile de
torchons.

-- Tenez! il m'a suivie, ajouta-t-elle, aprs avoir cont vivement
l'aventure  Denise. Le voyez-vous qui me flaire de son grand nez!

Jouve, en effet, sortait des dentelles, correctement cravat de
blanc, le nez  l'afft de quelque faute. Mais, lorsqu'il aperut
Denise, il fit le gros dos et passa d'un air aimable.

-- Sauve! murmura Pauline. Ma chre, vous lui avez rentr a dans
la gorge... Dites donc, s'il m'arrivait malheur, vous parleriez
pour moi? Oui, oui, ne prenez pas votre air tonn, on sait qu'un
mot de vous rvolutionnerait la maison.

Et elle se hta de rentrer  son comptoir. Denise avait rougi,
trouble de ces allusions amicales. C'tait vrai, du reste. Elle
avait la sensation vague de sa puissance, aux flatteries qui
l'entouraient. Lorsque Mme Aurlie remonta, et qu'elle trouva le
rayon tranquille et actif, sous la surveillance de la seconde,
elle lui sourit amicalement. Elle lchait Mouret lui-mme, son
amabilit grandissait chaque jour pour une personne qui pouvait,
un beau matin, ambitionner sa situation de premire. Le rgne de
Denise commenait.

Seul, Bourdoncle ne dsarmait pas. Dans la guerre sourde qu'il
continuait contre la jeune fille, il y avait d'abord une
antipathie de nature. Il la dtestait pour sa douceur et son
charme. Puis, il la combattait comme une influence nfaste qui
mettrait la maison en pril, le jour o Mouret aurait succomb.
Les facults commerciales du patron lui semblaient devoir sombrer,
au milieu de cette tendresse inepte: ce qu'on avait gagn par les
femmes, s'en irait par cette femme. Toutes le laissaient froid, il
les traitait avec le ddain d'un homme sans passion, dont le
mtier tait de vivre d'elles, et qui avait perdu ses illusions
dernires, en les voyant  nu, dans les misres de son trafic. Au
lieu de le griser, l'odeur des soixante-dix mille clientes lui
donnait d'intolrables migraines: il battait ses matresses, ds
qu'il rentrait chez lui. Et ce qui l'inquitait surtout, devant
cette petite vendeuse devenue peu  peu si redoutable, c'tait
qu'il ne croyait point  son dsintressement,  la franchise de
ses refus. Pour lui, elle jouait un rle, le plus habile des
rles; car, si elle s'tait livre le premier jour, Mouret sans
doute l'aurait oublie le lendemain; tandis que, en se refusant,
elle avait fouett son dsir, elle le rendait fou, capable de
toutes les sottises. Une roue, une fille de vice savant, n'aurait
pas agi d'une autre faon que cette innocente. Aussi Bourdoncle ne
pouvait-il la voir, avec ses yeux clairs, son visage doux, toute
son attitude simple, sans tre pris maintenant d'une peur
vritable, comme s'il avait eu, en face de lui, une mangeuse de
chair dguise, l'nigme sombre de la femme, la mort sous les
traits d'une vierge. De quelle manire djouer la tactique de
cette fausse ingnue? Il ne cherchait plus qu' pntrer ses
artifices, dans l'espoir de les dvoiler au grand jour;
certainement, elle commettrait quelque faute, il la surprendrait
avec un de ses amants, et elle serait chasse de nouveau, la
maison retrouverait enfin son beau fonctionnement de machine bien
monte.

-- Veillez, monsieur Jouve, rptait Bourdoncle  l'inspecteur.
C'est moi qui vous rcompenserai.

Mais Jouve y apportait de la mollesse, car il avait pratiqu les
femmes, et il songeait  se mettre du ct de cette enfant, qui
pouvait tre la matresse souveraine du lendemain. S'il n'osait
plus y toucher, il la trouvait diablement jolie. Son colonel,
autrefois, s'tait tu pour une gamine pareille, une figure
insignifiante, dlicate et modeste, dont un seul regard retournait
les coeurs.

-- Je veille, je veille, rpondait-il. Mais, parole d'honneur! je
ne dcouvre rien.

Pourtant, des histoires circulaient, il y avait un courant de
commrages abominables, sous les flatteries et le respect que
Denise sentait monter autour d'elle. La maison entire,  cette
heure, racontait qu'elle avait eu jadis Hutin pour amant; on
n'osait jurer que la liaison continut, seulement on les
souponnait de se revoir, de loin en loin. Et Deloche aussi
couchait avec elle: ils se retrouvaient sans cesse dans les coins
noirs, ils causaient pendant des heures. Un vritable scandale!

-- Alors, rien du premier  la soie, rien du jeune homme des
dentelles? rptait Bourdoncle.

-- Non, monsieur, rien encore, affirmait l'inspecteur.

C'tait surtout avec Deloche que Bourdoncle comptait surprendre
Denise. Un matin, lui-mme les avait aperus en train de rire dans
le sous-sol. En attendant, il traitait la jeune fille de puissance
 puissance, car il ne la ddaignait plus, il la sentait assez
forte pour le culbuter lui-mme, malgr ses dix ans de service,
s'il perdait la partie.

-- Je vous recommande le jeune homme des dentelles, concluait-il
chaque fois. Ils sont toujours ensemble. Si vous les pincez,
appelez-moi, et je me charge du reste.

Mouret, cependant, vivait dans l'angoisse. tait-ce possible? cet
enfant le torturait  ce point! Toujours il la revoyait arrivant
au Bonheur, avec ses gros souliers, sa mince robe noire, son air
sauvage. Elle bgayait, tous se moquaient d'elle, lui-mme l'avait
trouve laide d'abord. Laide! et, maintenant, elle l'aurait fait
mettre  genoux d'un regard, il ne l'apercevait plus que dans un
rayonnement! Puis, elle tait reste la dernire de la maison,
rebute, plaisante, traite par lui en bte curieuse. Pendant des
mois, il avait voulu voir comment une fille poussait, il s'tait
amus  cette exprience, sans comprendre qu'il y jouait son
coeur. Elle, peu  peu, grandissait, devenait redoutable. Peut-
tre l'aimait-il depuis la premire minute, mme  l'poque o il
ne croyait avoir que de la piti. Et, pourtant, il ne s'tait
senti  elle que le soir de leur promenade, sous les marronniers
des Tuileries. Sa vie partait de l, il entendait les rires d'un
groupe de fillettes, le ruissellement lointain d'un jet d'eau,
tandis que, dans l'ombre chaude, elle marchait prs de lui,
silencieuse. Ensuite, il ne savait plus, sa fivre avait augment
d'heure en heure, tout son sang, tout son tre s'tait donn. Une
enfant pareille, tait-ce possible? Quand elle passait  prsent,
le vent lger de sa robe lui paraissait si fort, qu'il chancelait.

Longtemps, il s'tait rvolt, et parfois encore, il s'indignait,
il voulait se dgager de cette possession imbcile. Qu'avait-elle
donc pour le lier ainsi? ne l'avait-il pas vue sans chaussures?
n'tait-elle pas entre presque par charit? Au moins, s'il se ft
agi d'une de ces cratures superbes qui ameutent la foule! mais
cette petite fille, cette rien du tout! Elle avait, en somme, une
de ces figures moutonnires dont on ne dit rien. Elle ne devait
mme pas tre d'une intelligence vive, car il se rappelait ses
mauvais dbuts de vendeuse. Puis, aprs chacune de ses colres, il
y avait en lui une rechute de passion, comme une terreur sacre
d'avoir insult son idole. Elle apportait tout ce qu'on trouve de
bon chez la femme, le courage, la gaiet, la simplicit; et, de sa
douceur, montait un charme, d'une subtilit pntrante de parfum.
On pouvait ne pas la voir, la coudoyer ainsi que la premire
venue; bientt, le charme agissait avec une force lente,
invincible; on lui appartenait  jamais, si elle daignait sourire.
Tout souriait alors dans son visage blanc, ses yeux de pervenche,
ses joues et son menton trous de fossettes; tandis que ses lourds
cheveux blonds semblaient s'clairer aussi, d'une beaut royale et
conqurante. Il s'avouait vaincu, elle tait intelligente comme
elle tait belle, son intelligence venait du meilleur de son tre.
Lorsque les autres vendeuses, chez lui, n'avaient qu'une ducation
de frottement, le vernis qui s'caille des filles dclasses,
elle, sans lgances fausses, gardait sa grce, la saveur de son
origine. Les ides commerciales les plus larges naissaient de la
pratique, sous ce front troit, dont les lignes pures annonaient
la volont et l'amour de l'ordre. Et il aurait joint les deux
mains, pour lui demander pardon de blasphmer, dans ses heures de
rvolte.

Aussi pourquoi se refusait-elle avec une pareille obstination?
Vingt fois, il l'avait supplie, augmentant ses offres, offrant de
l'argent, beaucoup d'argent. Puis, il s'tait dit qu'elle devait
tre ambitieuse, il lui avait promis de la nommer premire, ds
qu'un rayon serait vacant. Et elle refusait, elle refusait encore!
C'tait pour lui une stupeur, une lutte o son dsir s'enrageait.
Le cas lui semblait impossible, cette enfant finirait par cder,
car il avait toujours regard la sagesse d'une femme comme une
chose relative. Il ne voyait plus d'autre but, tout disparaissait
dans ce besoin: la tenir enfin chez lui, l'asseoir sur ses genoux,
en la baisant aux lvres; et,  cette vision, le sang de ses
veines battait, il demeurait tremblant, boulevers de son
impuissance.

Dsormais, ses journes s'coulaient dans la mme obsession
douloureuse. L'image de Denise se levait avec lui. Il avait rv
d'elle la nuit, elle le suivait devant le grand bureau de son
cabinet, o il signait les traites et les mandats, de neuf  dix
heures: besogne qu'il accomplissait machinalement, sans cesser de
la sentir prsente, disant toujours non de son air tranquille.
Puis,  dix heures, c'tait le conseil, un vritable conseil des
ministres, une runion des douze intresss de la maison, qu'il
lui fallait prsider: on discutait les questions d'ordre
intrieur, on examinait les achats, on arrtait les talages; et
elle tait encore l, il entendait sa voix douce au milieu des
chiffres, il voyait son clair sourire dans les situations
financires les plus compliques. Aprs le conseil, elle
l'accompagnait, faisait avec lui l'inspection quotidienne des
comptoirs, revenait l'aprs-midi dans le cabinet de la direction,
restait prs de son fauteuil de deux  quatre, pendant qu'il
recevait toute une foule, les fabricants de la France entire, de
hauts industriels, des banquiers, des inventeurs: va-et-vient
continu de la richesse et de l'intelligence, danse affole des
millions, entretiens rapides o l'on brassait les plus grosses
affaires du march de Paris. S'il l'oubliait une minute en
dcidant de la ruine ou de la prosprit d'une industrie, il la
retrouvait debout,  un lancement de son coeur; sa voix expirait,
il se demandait  quoi bon cette fortune remue, puisqu'elle ne
voulait pas. Enfin, lorsque sonnaient cinq heures, il devait
signer le courrier, le travail machinal de sa main recommenait,
pendant qu'elle se dressait plus dominatrice, le reprenant tout
entier, pour le possder  elle seule, durant les heures
solitaires et ardentes de la nuit. Et, le lendemain, la mme
journe recommenait, ces journes si actives, si pleines d'un
colossal labeur, que l'ombre fluette d'une enfant suffisait 
ravager d'angoisse.

Mais c'tait surtout pendant son inspection quotidienne des
magasins, qu'il sentait sa misre. Avoir bti cette machine
gante, rgner sur un pareil monde, et agoniser de douleur, parce
qu'une petite fille ne veut pas de vous! Il se mprisait, il
tranait la fivre et la honte de son mal. Certains jours, le
dgot le prenait de sa puissance, il ne lui venait que des
nauses, d'un bout  l'autre des galeries. D'autres fois, il
aurait voulu tendre son empire, le faire si grand, qu'elle se
serait livre peut-tre, d'admiration et de peur.

D'abord, en bas, dans les sous-sols, il s'arrtait devant la
glissoire. Elle se trouvait toujours rue Neuve-Saint-Augustin;
mais on avait d l'largir, elle avait maintenant un lit de
fleuve, o le continuel flot des marchandises roulait avec la voix
haute des grandes eaux; c'taient des arrivages du monde entier,
des files de camions venus de toutes les gares, un dchargement
sans arrt, un ruissellement de caisses et de ballots coulant sous
terre, bu par la maison insatiable. Il regardait ce torrent tomber
chez lui, il songeait qu'il tait un des matres de la fortune
publique, qu'il tenait dans ses mains le sort de la fabrication
franaise, et qu'il ne pouvait acheter le baiser d'une de ses
vendeuses.

Puis, il passait au service de la rception, qui occupait  cette
heure la partie des sous-sols en bordure sur la rue Monsigny.
Vingt tables s'y allongeaient, dans la clart ple des soupiraux;
tout un peuple de commis s'y bousculait, vidant les caisses,
vrifiant les marchandises, les marquant en chiffres connus; et
l'on entendait sans relche le ronflement voisin de la glissoire,
qui dominait les voix. Des chefs de rayon l'arrtaient, il devait
rsoudre des difficults, confirmer des ordres. Ce fond de cave
s'emplissait de l'clat tendre des satins, de la blancheur des
toiles, d'un dballage prodigieux o les fourrures se mlaient aux
dentelles, et les articles de Paris, aux portires d'Orient.
Lentement, il marchait parmi ces richesses jetes sans ordre,
entasses  l'tat brut. En haut, elles allaient s'allumer aux
talages, lcher le galop de l'argent  travers les comptoirs,
aussi vite emportes que montes, dans le furieux courant de vente
qui traversait la maison. Lui, songeait qu'il avait offert  la
jeune fille des soies, des velours, tout ce qu'elle voudrait
prendre  pleines mains, dans ces tas normes, et qu'elle avait
refus, d'un petit signe de sa tte blonde.

Ensuite, il se rendait  l'autre bout des sous-sols, pour donner
son coup d'oeil habituel au service du dpart. D'interminables
corridors s'tendaient, clairs au gaz;  droite et  gauche, les
rserves, fermes par des claies, mettaient comme des boutiques
souterraines, tout un quartier commerant, des merceries, des
lingeries, des ganteries, des bimbeloteries, dormant dans l'ombre.
Plus loin, se trouvait un des trois calorifres; plus loin encore,
un poste de pompiers gardait le compteur central, enferm dans sa
cage mtallique. Il trouvait, au dpart, les tables de triage
encombres dj des charges de paquets, de cartons et de botes,
que des paniers descendaient continuellement; et Campion, le chef
du service, le renseignait sur la besogne courante, tandis que les
vingt hommes placs sous ses ordres distribuaient les paquets dans
les compartiments, qui portaient chacun le nom d'un quartier de
Paris, et d'o les garons les montaient ensuite aux voitures,
ranges le long du trottoir. C'taient des appels, des noms de rue
jets, des recommandations cries, tout un vacarme, toute une
agitation de paquebot, sur le point de lever l'ancre. Et il
restait un moment immobile, il regardait ce dgorgement des
marchandises, dont il venait de voir la maison s'engorger, 
l'extrmit oppose des sous-sols: l'norme courant aboutissait
l, sortait par l dans la rue, aprs avoir dpos de l'or au fond
des caisses. Ses yeux se troublaient, ce dpart colossal n'avait
plus d'importance, il ne lui restait qu'une ide de voyage, l'ide
de s'en aller dans des pays lointains, de tout abandonner, si elle
s'obstinait  dire non.

Alors, il remontait, il continuait sa tourne, parlant et
s'agitant davantage, sans pouvoir se distraire. Au second tage,
il visitait le service des expditions, cherchait des querelles,
s'exasprait sourdement contre la rgularit parfaite de la
machine qu'il avait rgle lui-mme. Ce service tait celui qui
prenait de jour en jour l'importance la plus considrable: il
ncessitait  prsent deux cents employs, dont les uns ouvraient,
lisaient, classaient les lettres venues de la province et de
l'tranger, tandis que les autres runissaient dans des cases les
marchandises demandes par les signataires. Et le nombre des
lettres croissait tellement, qu'on ne les comptait plus; on les
pesait, il en arrivait jusqu' cent livres par jour. Lui,
fivreux, traversait les trois salles du service, questionnait
Levasseur, le chef, sur le poids du courrier: quatre-vingts
livres, quatre-vingt-dix parfois, le lundi cent. Le chiffre
montait toujours, il aurait d tre ravi. Mais il demeurait
frissonnant, dans le tapage que l'quipe voisine des emballeurs
faisait en clouant des caisses. En vain, il battait la maison:
l'ide fixe restait enfonce entre ses deux yeux, et  mesure que
sa puissance se droulait, que les rouages des services et l'arme
de son personnel dfilaient devant lui, il sentait plus
profondment l'injure de son impuissance. Les commandes de
l'Europe entire affluaient, il fallait une voiture des Postes
spciale pour apporter la correspondance; et elle disait non,
toujours non.

Il redescendait, visitait la caisse centrale, o quatre caissiers
gardaient les deux coffres-forts gants, dans lesquels venaient de
passer, l'anne prcdente, quatre-vingt-huit millions. Il donnait
un coup d'oeil au bureau de la vrification des factures, qui
occupait vingt-cinq employs, choisis parmi les plus srieux. Il
entrait au bureau de dfalcation, un service de trente-cinq jeunes
gens, les dbutants de la comptabilit, chargs de contrler les
notes de dbit et de calculer le tant pour cent des vendeurs. Il
revenait  la caisse centrale, s'irritait  la vue des coffres-
forts, marchait au milieu de ces millions, dont l'inutilit le
rendait fou. Elle disait non, toujours non.

Non toujours, dans tous les comptoirs, dans les galeries de vente,
dans les salles, dans les magasins entiers! Il allait de la soie 
la draperie, du blanc aux dentelles; il montait les tages,
s'arrtait sur les ponts volants, prolongeait son inspection avec
une minutie maniaque et douloureuse. La maison s'tait agrandie
dmesurment, il avait cr ce rayon, cet autre encore, il
gouvernait ce nouveau domaine, il tendait son empire jusqu'
cette industrie, la dernire conquise; et c'tait non, toujours
non, quand mme. Aujourd'hui, son personnel aurait peupl une
petite ville: il y avait quinze cents vendeurs, mille autres
employs de toute espce, dont quarante inspecteurs et soixante-
dix caissiers; les cuisines seules occupaient trente-deux hommes;
on comptait dix commis pour la publicit, trois cent cinquante
garons de magasin portant la livre, vingt-quatre pompiers 
demeure. Et, dans les curies royales, installes rue Monsigny, en
face des magasins, se trouvaient cent quarante-cinq chevaux, tout
un luxe d'attelage dj clbre. Les quatre premires voitures qui
remuaient le commerce du quartier, autrefois, lorsque la maison
n'occupait encore que l'angle de la place Gaillon, taient montes
peu  peu au chiffre de soixante-deux: petites voitures  bras,
voitures  un cheval, lourds chariots  deux chevaux.
Continuellement, elles sillonnaient Paris, conduites avec
correction par des cochers vtus de noir, promenant l'enseigne
d'or et de pourpre du Bonheur des Dames. Mme elles sortaient des
fortifications, couraient la banlieue; on les rencontrait dans les
chemins creux de Bictre, le long des berges de la Marne, jusque
sous les ombrages de la fort de Saint-Germain; parfois, du fond
d'une avenue ensoleille, en plein dsert, en plein silence, on en
voyait une surgir, passer au trot de ses btes superbes, en jetant
 la paix mystrieuse de la grande nature la rclame violente de
ses panneaux vernis. Il rvait de les lancer plus loin, dans les
dpartements voisins, il aurait voulu les entendre rouler sur
toutes les routes de France, d'une frontire  l'autre. Mais, il
ne descendait mme plus visiter ses chevaux, qu'il adorait.  quoi
bon cette conqute du monde, puisque c'tait non, toujours non?

Maintenant, le soir, lorsqu'il arrivait devant la caisse de
Lhomme, il regardait encore par habitude le chiffre de la recette,
inscrit sur une carte, que le caissier embrochait dans une pique
de fer,  ct de lui; rarement le chiffre tombait au-dessous de
cent mille francs, il montait parfois  huit ou neuf cent mille,
les jours de grande exposition; et ce chiffre ne sonnait plus 
son oreille comme un coup de trompette, il regrettait de l'avoir
regard, il en emportait une amertume, la haine et le mpris de
l'argent.

Mais les souffrances de Mouret devaient grandir. Il devint jaloux.
Un matin, dans le cabinet, avant le conseil, Bourdoncle osa lui
faire entendre que cette petite fille des confections se moquait
de lui.

-- Comment a? demanda-t-il trs ple.

-- Eh oui! elle a des amants ici mme.

Mouret eut la force de sourire.

-- Je ne songe plus  elle, mon cher. Vous pouvez parler... Qui
donc, des amants?

-- Hutin, assure-t-on, et encore un vendeur des dentelles,
Deloche, ce grand garon bte... Je n'affirme rien, je ne les ai
pas vus. Seulement, il parat que a crve les yeux.

Il y eut un silence. Mouret affectait de ranger des papiers sur
son bureau, pour cacher le tremblement de ses mains. Enfin, il dit
sans lever la tte:

-- Il faudrait des preuves, tchez de m'apporter des preuves...
Oh! pour moi, je vous le rpte, je m'en moque, car elle a fini
par m'agacer. Mais nous ne pourrions tolrer des choses pareilles
chez nous.

Bourdoncle rpondit simplement:

-- Soyez tranquille, vous aurez des preuves un de ces jours. Je
veille.

Alors, Mouret acheva de perdre toute tranquillit. Il n'eut plus
le courage de revenir sur cette conversation, il vcut dans la
continuelle attente d'une catastrophe, o son coeur resterait
broy. Et son tourment le rendit terrible, la maison entire
trembla. Il ddaignait de se cacher derrire Bourdoncle, il
faisait lui-mme les excutions, dans un besoin nerveux de
rancune, se soulageant  abuser de sa puissance, de cette
puissance qui ne pouvait rien pour le contentement de son dsir
unique. Chacune de ses inspections devenait un massacre, on ne le
voyait plus paratre, sans qu'un frisson de panique soufflt de
comptoir en comptoir. Justement, on entrait dans la morte-saison
d'hiver, et il balaya les rayons, il entassa les victimes,
poussant tout  la rue. Sa premire ide tait de chasser Hutin et
Deloche; puis, il avait rflchi que, s'il ne les gardait pas, il
ne saurait jamais rien; et les autres payaient pour eux, le
personnel entier craquait. Le soir, quand il se retrouvait seul,
des larmes lui gonflaient les paupires.

Un jour surtout, la terreur rgna. Un inspecteur croyait remarquer
que le gantier Mignot volait. Toujours des filles aux allures
tranges rdaient devant son comptoir; et l'on venait d'arrter
une d'elles, les hanches garnies et la gorge bourre de soixante
paires de gants. Ds lors, une surveillance fut organise,
l'inspecteur prit Mignot en flagrant dlit, facilitant les tours
de main d'une grande blonde, une ancienne vendeuse du Louvre
tombe au trottoir: la manoeuvre tait simple, il affectait de lui
essayer des gants, attendait qu'elle se ft emplie, et la menait
ensuite  une caisse, o elle en payait une paire. Justement,
Mouret se trouvait l. D'habitude, il prfrait ne pas se mler de
ces sortes d'aventures, qui taient frquentes; car, malgr le
fonctionnement de machine bien rgle, un grand dsordre rgnait
dans certains rayons du Bonheur des Dames, et il ne se passait pas
de semaine, sans qu'on chasst un employ pour vol. Mme la
direction aimait mieux faire le plus de silence possible autour de
ces vols, jugeant inutile de mettre la police sur pied, ce qui
aurait tal une des plaies fatales des grands bazars. Seulement,
ce jour-l, Mouret avait le besoin de se fcher, et il traita
violemment le joli Mignot, qui tremblait de peur, la face blme et
dcompose.

-- Je devrais appeler un sergent de ville, criait-il au milieu des
autres vendeurs. Mais rpondez! quelle est cette femme?... Je vous
jure que j'envoie chercher le commissaire, si vous ne me dites pas
la vrit.

On avait emmen la femme, deux vendeuses la dshabillaient. Mignot
balbutia:

-- Monsieur, je ne la connais pas autrement... C'est elle qui est
venue...

-- Ne mentez donc pas! interrompit Mouret avec un redoublement de
violence. Et personne ici qui nous avertisse! Vous vous entendez
tous, ma parole! Nous sommes dans une vritable fort de Bondy,
vols, pills, saccags! C'est  n'en plus laisser sortir un seul,
sans fouiller ses poches!

Des murmures se firent entendre. Les trois ou quatre clientes qui
achetaient des gants, restaient effares.

-- Silence! reprit-il furieusement, ou je balaie la maison!

Mais Bourdoncle tait accouru, inquiet  l'ide du scandale. Il
murmura quelques mots  l'oreille de Mouret, l'affaire prenait une
gravit exceptionnelle; et il le dcida  conduire Mignot dans le
bureau des inspecteurs, une pice situe au rez-de-chausse, prs
de la porte Gaillon. La femme se trouvait l, en train de remettre
tranquillement son corset. Elle venait de nommer Albert Lhomme.
Mignot, questionn de nouveau, perdit la tte, sanglota: lui,
n'tait pas coupable, c'tait Albert qui lui envoyait ses
matresses; d'abord, il les avantageait simplement, les faisait
profiter des occasions; puis, quand elles finissaient par voler,
il tait trop compromis dj pour avertir ces messieurs. Et ceux-
ci apprirent alors toute une srie de vols extraordinaires: des
marchandises enleves par des filles, qui allaient les attacher
sous leurs jupons, dans les cabinets luxueux, installs prs du
buffet, au milieu des plantes vertes; des achats qu'un vendeur
ngligeait d'appeler  une caisse, lorsqu'il y conduisait une
cliente, et dont il partageait le prix avec le caissier; jusqu'
de faux rendus, des articles qu'on annonait comme rentrs dans
la maison, pour empocher l'argent rembours fictivement; sans
compter le vol classique, des paquets sortis le soir sous la
redingote, rouls autour de la taille, parfois mme pendus le long
des cuisses. Depuis quatorze mois, grce  Mignot et  d'autres
vendeurs sans doute qu'ils refusrent de nommer, il se faisait
ainsi,  la caisse d'Albert, une cuisine louche, tout un gchis
impudent, pour des sommes dont on ne connut jamais le chiffre
exact.

Cependant, la nouvelle s'tait rpandue dans les rayons. Les
consciences inquites frissonnaient, les honntets les plus sres
d'elles redoutaient le coup de balai gnral. On avait vu Albert
disparatre dans le bureau des inspecteurs. Ensuite Lhomme tait
pass, touffant, le sang au visage, le cou serr dj par
l'apoplexie. Puis, Mme Aurlie elle-mme venait d'tre appele; et
elle, la tte haute sous l'affront, avait la bouffissure grasse et
blme d'un masque de cire. L'explication dura longtemps, personne
n'en sut au juste les dtails: on raconta que la premire des
confections avait gifl son fils,  lui retourner la tte, et que
le vieux brave homme de pre pleurait, pendant que le patron,
sorti de toutes ses habitudes de grce, jurait comme un
charretier, en voulant absolument livrer les coupables aux
tribunaux. Cependant, on touffa le scandale. Seul, Mignot fut
chass sur-le-champ. Albert ne disparut que deux jours plus tard;
sans doute, sa mre avait obtenu qu'on ne dshonort pas la
famille par une excution immdiate. Mais la panique souffla
plusieurs jours encore, car, aprs la scne, Mouret s'tait
promen d'un bout  l'autre des magasins, l'oeil terrible, sabrant
devant lui ceux qui osaient simplement lever les yeux.

-- Que faites-vous l, monsieur,  regarder les mouches?... Passez
 la caisse!

Enfin, l'orage clata un jour sur la tte de Hutin lui-mme.
Favier, nomm second, mangeait le premier, afin de le dloger de
sa place. C'tait la continuelle tactique, des rapports sournois
adresss  la direction, des occasions exploites pour faire
prendre le chef du comptoir en dfaut. Donc, un matin, comme
Mouret traversait la soie, il s'arrta, surpris de voir Favier en
train de modifier les tiquettes de tout un solde de velours noir.

-- Pourquoi baissez-vous les prix? demanda-t-il. Qui vous en a
donn l'ordre?

Le second, qui menait grand bruit autour de ce travail, comme s'il
et voulu accrocher le directeur au passage, en prvoyant la
scne, rpondit d'un air navement surpris:

-- Mais c'est M. Hutin, monsieur.

-- M. Hutin!... O est donc M. Hutin?

Et, lorsque celui-ci fut remont de la rception, o un vendeur
tait descendu le chercher, une explication vive s'engagea.
Comment! il baissait maintenant les prix de lui-mme! Mais il
parut trs tonn  son tour, il avait simplement caus de cette
baisse avec Favier, sans donner un ordre positif. Alors, ce
dernier prit l'air chagrin d'un employ qui se voit dans
l'obligation de contredire son suprieur. Pourtant, il voulait
bien accepter la faute, s'il s'agissait de le tirer d'un mauvais
pas. Du coup, les choses se gtrent.

-- Entendez-vous! monsieur Hutin, cria Mouret, je n'ai jamais
tolr ces tentatives d'indpendance... Nous seuls dcidons de la
marque.

Il continua, d'une voix pre, avec des intentions blessantes, qui
surprirent les vendeurs, car d'ordinaire ces sortes de discussions
avaient lieu  l'cart, et le cas pouvait du reste venir en effet
d'un malentendu. On sentait chez lui comme une rancune inavoue 
satisfaire. Enfin, il le prenait donc en dfaut, ce Hutin qu'on
donnait pour amant  Denise! il pouvait donc se soulager un peu,
en lui faisant sentir durement qu'il tait le matre! Et il
exagrait les choses, il finissait par insinuer que la baisse des
prix cachait des intentions peu honntes.

-- Monsieur, rptait Hutin, je comptais vous soumettre cette
baisse... Elle est ncessaire, vous le savez, car ces velours
n'ont pas russi.

Mouret voulut couper court, par une dernire duret.

-- C'est bien, monsieur, nous examinerons l'affaire... Et ne
recommencez pas, si vous tenez  la maison.

Il tourna le dos. Hutin, tourdi, furieux, ne trouvant que Favier
pour vider son coeur, lui jura qu'il allait flanquer sa dmission
 la tte de cette brute-l. Puis, il ne parla plus de s'en aller,
il remuait seulement toutes les accusations abominables qui
tranaient parmi les vendeurs contre les chefs. Et Favier, l'oeil
luisant, se dfendait, avec de grandes dmonstrations de
sympathie. Il avait d rpondre, n'est-ce pas? et puis, est-ce
qu'on pouvait s'attendre  une pareille histoire pour des btises?
Sur quoi donc marchait le patron, depuis quelque temps, qu'il
devenait indcrottable?

-- Oh! sur quoi il marche, on le sait, reprit Hutin. Est-ce ma
faute,  moi, si cette grue des confections le fait tourner en
bourrique!... Voyez-vous, mon cher, le coup vient de l. Il sait
que j'ai couch avec, et a ne lui est pas agrable; ou bien c'est
elle qui veut me faire flanquer  la porte, parce que je la
gne... Je vous jure qu'elle aura de mes nouvelles, si jamais elle
tombe sous ma patte.

Deux jours plus tard, comme Hutin tait mont  l'atelier des
confections, en haut, sous les toits, pour recommander lui-mme
une ouvrire, il eut un lger sursaut, en apercevant, au bout d'un
couloir, Denise et Deloche accouds devant une fentre ouverte, si
enfoncs dans une conversation intime, qu'ils ne tournrent pas la
tte. L'ide de les faire surprendre lui vint brusquement,
lorsqu'il s'aperut que Deloche pleurait. Alors, il se retira sans
bruit; et, dans l'escalier, ayant rencontr Bourdoncle et Jouve,
il leur conta une histoire, un des extincteurs dont la porte
semblait arrache; de cette faon, ils monteraient, ils
tomberaient sur les deux autres. Bourdoncle les dcouvrit le
premier. Il s'arrta net, dit  Jouve d'aller chercher le
directeur, pendant que lui resterait l. L'inspecteur dut obir,
trs contrari de se compromettre dans une pareille affaire.

C'tait un coin perdu du vaste monde o s'agitait le peuple du
Bonheur des Dames. On y arrivait par une complication d'escaliers
et de couloirs. Les ateliers occupaient les combles, une suite de
salles basses et mansardes, claires de larges baies tailles
dans le zinc, uniquement meubles de longues tables et de gros
poles de fonte; il y avait,  la file, des lingres, des
dentellires, des tapissiers, des confectionneuses, vivant l't
et l'hiver dans une chaleur touffante, au milieu de l'odeur
spciale du mtier; et l'on devait longer toute l'aile, prendre 
gauche aprs les confectionneuses, monter cinq marches, avant
d'atteindre ce bout cart de corridor. Les rares clientes, qu'un
vendeur amenait l parfois, pour une commande, reprenaient
haleine, brises, effares, avec la sensation de tourner sur
elles-mmes depuis des heures, et d'tre  cent lieues du
trottoir.

Plusieurs fois dj, Denise avait trouv Deloche qui l'attendait.
Comme seconde, elle tait charge des rapports du rayon avec
l'atelier, o l'on ne faisait d'ailleurs que les modles et les
retouches; et,  toute heure, elle montait, pour donner des
ordres. Il la guettait, inventait un prtexte, filait derrire
elle; puis, il affectait la surprise, quand il la rencontrait, 
la porte des confectionneuses. Elle avait fini par en rire,
c'taient comme des rendez-vous accepts. Le corridor longeait le
rservoir, un norme cube de tle qui contenait soixante mille
litres d'eau; et il y en avait, sur le toit, un second d'gale
grandeur, auquel on arrivait par une chelle de fer. Un instant,
Deloche causait, appuy d'une paule contre le rservoir, dans le
continuel abandon de son grand corps ploy de fatigue. Des bruits
d'eau chantaient, des bruits mystrieux dont la tle gardait
toujours la vibration musicale. Malgr le profond silence, Denise
se retournait avec inquitude, ayant cru voir passer une ombre sur
les murailles nues, peintes en jaune clair. Mais, bientt, la
fentre les attirait, ils s'y accoudaient, s'y oubliaient dans des
bavardages rieurs, des souvenirs sans fin sur le pays de leur
enfance. Au-dessous d'eux, s'tendait l'immense vitrage de la
galerie centrale, un lac de verre born par les toitures
lointaines, comme par des ctes rocheuses. Et ils ne voyaient au-
del que du ciel, une nappe de ciel, qui refltait, dans l'eau
dormante des vitres, le vol de ses nuages et le bleu tendre de son
azur.

Justement, ce jour-l, Deloche parlait de Valognes.

-- J'avais six ans, ma mre m'emmenait dans une carriole au march
de la ville. Vous savez qu'il y a treize bons kilomtres, il
fallait partir de Briquebec  cinq heures... C'est trs beau, par
chez nous. Est-ce que vous connaissez?

-- Oui, oui, rpondait lentement Denise, les regards au loin. J'y
suis alle une fois, mais j'tais bien petite... Des routes, avec
des gazons  droite et  gauche, n'est-ce pas? et, de loin en
loin, des moutons lchs deux  deux, tranant la corde de leurs
entraves...

Elle se taisait, puis reprenait avec un vague sourire:

-- Nous autres, nous avons des routes droites pendant des lieues,
entre les arbres qui font de l'ombre... Nous avons des herbages
entours de haies plus grandes que moi, o il y a des chevaux et
des vaches... Nous avons une petite rivire, et l'eau est trs
froide, sous les broussailles, dans un endroit que je sais bien.

-- C'est comme nous! c'est comme nous! criait Deloche ravi. Il n'y
a que de l'herbe, chacun enferme son morceau avec des aubpines et
des ormes, et l'on est chez soi, et c'est tout vert, oh! d'un vert
qu'ils n'ont pas  Paris... Mon Dieu! que j'ai jou au fond du
chemin creux,  gauche, en descendant du moulin!

Et leurs voix dfaillaient, ils demeuraient les yeux fixs et
perdus sur le lac ensoleill des vitres. Un mirage se levait pour
eux de cette eau aveuglante, ils voyaient des pturages 
l'infini, le Cotentin tremp par les haleines de l'ocan, baign
d'une vapeur lumineuse, qui fondait l'horizon dans un gris dlicat
d'aquarelle. En bas, sous la colossale charpente de fer, dans le
hall des soieries, ronflait la vente, la trpidation de la machine
en travail; toute la maison vibrait du pitinement de la foule, de
la hte des vendeurs, de la vie des trente mille personnes qui
s'crasaient l; et eux, emports par leur rve,  sentir ainsi
cette profonde et sourde clameur dont les toits frmissaient,
croyaient entendre le vent du large passer sur les herbes, en
secouant les grands arbres.

-- Mon Dieu! mademoiselle Denise, balbutia Deloche, pourquoi
n'tes-vous pas plus gentille?... Moi qui vous aime tant!

Des larmes lui taient montes aux yeux et comme elle voulait
l'interrompre d'un geste, il continua vivement:

-- Non, laissez-moi vous dire ces choses une fois encore... Nous
nous entendrions si bien ensemble! On a toujours  causer, quand
on est du mme pays.

Il suffoqua, elle put enfin dire doucement:

-- Vous n'tes pas raisonnable, vous m'aviez promis de ne plus
parler de cela... C'est impossible. J'ai beaucoup d'amiti pour
vous, parce que vous tes un brave garon; mais je veux rester
libre.

-- Oui, oui, je sais, reprit-il d'une voix brise, vous ne m'aimez
pas. Oh! vous pouvez le dire, je comprends a, je n'ai rien pour
que vous m'aimiez... Tenez! il n'y a eu qu'une bonne heure dans ma
vie, le soir o je vous ai rencontre  Joinville, vous vous
souvenez? Un instant, sous les arbres, o il faisait si noir, j'ai
cru que votre bras tremblait, j'ai t assez bte pour
m'imaginer...

Mais elle lui coupa de nouveau la parole. Son oreille fine venait
d'entendre les pas de Bourdoncle et de Jouve, au bout du corridor.

-- coutez donc, on a march.

-- Non, dit-il, en l'empchant de quitter la fentre. C'est dans
ce rservoir: il en sort toujours des bruits extraordinaires, on
croirait qu'il y a du monde dedans.

Et il continua ses plaintes timides et caressantes. Elle ne
l'coutait plus, reprise d'une songerie  ce bercement d'amour,
promenant ses regards sur les toitures du Bonheur des Dames. 
droite et  gauche de la galerie vitre, d'autres galeries,
d'autres halls luisaient au soleil, entre des combles trous de
fentres et allongs symtriquement, comme des ailes de caserne.
Des charpentes mtalliques se dressaient, des chelles, des ponts,
qui dcoupaient leur dentelle dans le bleu de l'air; tandis que la
chemine des cuisines faisait une grosse fume de fabrique, et que
le grand rservoir carr, tenu en plein ciel sur des piliers de
fonte, prenait un trange profil de construction barbare, hausse
 cette place par l'orgueil d'un homme. Au loin, Paris grondait.

Lorsque Denise revint de ces espaces, de ce dveloppement du
Bonheur  ses penses flottaient comme dans une solitude, elle vit
que Deloche s'tait empar de sa main. Et il avait le visage si
boulevers, qu'elle ne la retira pas.

-- Pardonnez-moi, murmurait-il. C'est fini maintenant, je serais
trop malheureux, si vous me punissiez en reprenant votre amiti...
Je vous jure que je voulais vous dire autre chose. Oui, je m'tais
promis de comprendre la situation, d'tre bien sage...

Ses larmes coulaient de nouveau, il tchait d'affermir sa voix.

-- Car, enfin, je connais mon lot, dans l'existence. Ce n'est pas
maintenant que la chance peut tourner. Battu l-bas, battu 
Paris, battu partout. Voici quatre ans que je suis ici, et je
reste le dernier du rayon... alors, je voulais vous dire de ne pas
avoir de la peine  cause de moi. Je ne vous ennuierai plus.
Tchez d'tre heureuse, aimez-en un autre; oui, a me fera
plaisir. Si vous tes heureuse, je serai heureux... Ce sera mon
bonheur.

Il ne put continuer. Comme pour sceller sa promesse, il avait pos
les lvres sur la main de la jeune fille, qu'il baisait d'un
humble baiser d'esclave. Elle tait trs touche, elle dit
simplement, avec une fraternit attendrie, qui attnuait la piti
des mots:

-- Mon pauvre garon!

Mais ils tressaillirent, ils se tournrent. Mouret tait devant
eux.

Depuis dix minutes, Jouve cherchait le directeur dans les
magasins. Celui-ci se trouvait sur les chantiers de la nouvelle
faade, rue du Dix-Dcembre. Tous les jours, il y passait de
longues heures, il tentait de s'intresser  ces travaux, dont il
avait si longtemps rv. C'tait son refuge contre ses tourments,
au milieu des maons tablissant les piles d'angle en pierre de
taille, et des serruriers posant les fers des grandes charpentes.
Dj, la faade, sortie du sol, indiquait le vaste porche, les
baies du premier tage, un dveloppement de palais  l'tat
d'bauche. Il montait aux chelles, discutait avec l'architecte
l'ornementation qui devait tre tout  fait neuve, enjambait les
fers et les briques, descendait jusque dans les caves; et le
ronflement de la machine  vapeur, le tic-tac des treuils, le
tapage des marteaux, la clameur de ce peuple d'ouvriers, au
travers de cette grande cage entoure de planches sonores,
arrivaient  l'tourdir un instant. Il en sortait blanc de pltre,
noir de limaille, les pieds clabousss par les robinets des
prises d'eau, si peu guri de son mal, que l'angoisse revenait et
battait son coeur  coups plus retentissants,  mesure que le
vacarme du chantier s'teignait derrire lui. Prcisment, ce
jour-l, une distraction lui avait rendu sa gaiet, il se
passionnait en regardant sur un album les dessins des mosaques et
des terres cuites mailles, qui devaient dcorer les frises,
lorsque Jouve tait venu le chercher essouffl, trs ennuy de
salir sa redingote parmi ces matriaux. D'abord, il avait cri
qu'on pouvait bien l'attendre; puis, sur un mot de l'inspecteur
dit  voix basse, il l'avait suivi, frissonnant, repris tout
entier. Plus rien n'existait, la faade croulait avant d'tre
debout:  quoi bon ce triomphe suprme de son orgueil, si le nom
seul d'une femme, murmur tout bas, le torturait  ce point!

En haut, Bourdoncle et Jouve crurent prudent de disparatre.
Deloche s'tait enfui. Seule Denise restait en face de Mouret,
plus blanche que d'habitude, mais le regard franchement lev sur
lui.

-- Mademoiselle, veuillez me suivre, dit-il d'une voix dure.

Elle le suivit, ils descendirent deux tages, traversrent les
rayons des meubles et des tapis, sans dire un mot. Quand il fut
devant son cabinet, il ouvrit la porte toute grande.

-- Entrez, mademoiselle.

Et il referma la porte, il marcha jusqu' son bureau. Le nouveau
cabinet du directeur tait plus luxueux que l'ancien, une tenture
de velours vert avait remplac le repas, un corps de bibliothque
incrust d'ivoire tenait tout un panneau; mais, sur les murs, on
ne voyait toujours que le portrait de Mme Hdouin, une jeune femme
au beau visage calme, qui souriait dans son cadre d'or.

-- Mademoiselle, dit-il enfin, en tchant de garder une svrit
froide, il y a des choses que nous ne pouvons tolrer... La bonne
conduite est ici de rigueur...

Il s'arrtait, cherchait les mots, pour ne pas cder  la colre
qui lui montait des entrailles. Eh quoi! c'tait ce garon qu'elle
aimait, ce misrable vendeur, la rise de son comptoir! c'tait le
plus humble et le plus gauche de tous qu'elle lui prfrait,  lui
le matre! car il les avait bien vus, elle abandonnant sa main,
lui couvrant cette main de baisers.

-- J'ai t trs bon pour vous, mademoiselle, continua-t-il, en
faisant un nouvel effort. Je ne m'attendais gure  tre
rcompens de cette faon.

Denise, ds la porte, avait eu les yeux attirs par le portrait de
Mme Hdouin; et, malgr son grand trouble, elle en demeurait
proccupe. Chaque fois qu'elle entrait  la direction, son regard
se croisait avec celui de cette dame peinte. Elle en avait un peu
peur, elle la sentait pourtant trs bonne. Cette fois, elle
trouvait l comme une protection.

-- En effet, monsieur, rpondit-elle doucement, j'ai eu tort de
m'arrter  causer, et je vous demande pardon de cette faute... Ce
jeune homme est de mon pays...

-- Je le chasse! cria Mouret, qui mit toute sa souffrance dans ce
cri furieux.

Et, boulevers, sortant de son rle de directeur sermonnant une
vendeuse coupable d'une infraction au rglement, il se rpandit en
paroles violentes. N'avait-elle pas de honte? une jeune fille
comme elle s'abandonner  un tre pareil! et il en vint  des
accusations atroces, il lui reprocha Hutin, d'autres encore, dans
un tel flot de paroles, qu'elle ne pouvait mme se dfendre. Mais
il allait faire maison nette, il les jetterait dehors  coups de
pied. L'explication svre qu'il s'tait promis d'avoir, en
suivant Jouve, tombait aux brutalits d'une scne de jalousie.

-- Oui, vos amants!... On me le disait bien, et j'tais assez bte
pour en douter... Il n'y avait que moi! il n'y avait que moi!

Denise, suffoque, tourdie, coutait ces affreux reproches. Elle
n'avait pas compris d'abord. Mon Dieu! il la prenait donc pour une
malheureuse?  un mot plus dur, elle se dirigea vers la porte,
silencieusement. Et, sur un geste qu'il fit pour l'arrter:

-- Laissez, monsieur, je m'en vais... Si vous croyez ce que vous
dites, je ne veux pas rester une seconde de plus dans la maison.

Mais il se prcipita devant la porte.

-- Dfendez-vous, au moins!... Dites quelque chose!

Elle restait toute droite, dans un silence glac. Longtemps, il la
pressa de questions, avec une anxit croissante; et la dignit
muette de cette vierge semblait une fois encore le calcul savant
d'une femme rompue  la tactique de la passion. Elle n'aurait pu
jouer un jeu qui le jett  ses pieds, plus dchir de doute, plus
dsireux d'tre convaincu.

-- Voyons, vous dites qu'il est de votre pays... Vous vous tes
peut-tre rencontrs l-bas... Jurez-moi qu'il ne s'est rien pass
entre vous.

Alors, comme elle s'enttait dans son silence, et qu'elle voulait
toujours ouvrir la porte et s'en aller, il acheva de perdre la
tte. Il eut une explosion suprme de douleur.

-- Mon Dieu! je vous aime, je vous aime... Pourquoi prenez-vous
plaisir  me martyriser ainsi? Vous voyez bien que plus rien
n'existe, que les gens dont je vous parle ne me touchent que par
vous, que c'est vous seule maintenant qui importez dans le
monde... Je vous ai crue jalouse et j'ai sacrifi mes plaisirs. On
vous a dit que j'avais des matresses; eh bien! je n'en ai plus,
c'est  peine si je sors. Ne vous ai-je pas prfre, chez cette
dame? n'ai-je pas rompu pour tre  vous seule? J'attends encore
un remerciement, un peu de gratitude... Et, si vous craignez que
je retourne chez elle, vous pouvez tre tranquille: elle se venge,
en aidant un de nos anciens commis  fonder une maison rivale...
Dites, faut-il que je me mette  genoux, pour toucher votre coeur?

Il en tait l. Lui qui ne tolrait pas une peccadille  ses
vendeuses, qui les jetait sur le pav au moindre caprice, se
trouvait rduit  supplier une d'elles de ne pas partir, de ne pas
l'abandonner dans sa misre. Il dfendait la porte contre elle, il
tait prt  lui pardonner,  s'aveugler, si elle daignait mentir.
Et il disait vrai, le dgot lui venait des filles ramasses dans
les coulisses des petits thtres et dans les restaurants de nuit;
il ne voyait plus Clara, il n'avait pas remis les pieds chez
Mme Desforges, o Bouthemont rgnait maintenant, en attendant
l'ouverture des nouveaux magasins: les Quatre Saisons, qui
emplissaient dj les journaux de rclames.

-- Dites, dois-je me mettre  genoux, rpta-t-il, la gorge
trangle de larmes contenues.

Elle l'arrta de la main, ne pouvant plus elle-mme cacher son
trouble, profondment remue par cette passion souffrante.

-- Vous avez tort de vous faire de la peine, monsieur, rpondit-
elle enfin. Je vous jure que ces vilaines histoires sont des
mensonges... Ce pauvre garon de tout  l'heure est aussi peu
coupable que moi.

Et elle avait sa belle franchise, ses yeux clairs qui regardaient
droit devant elle.

-- C'est bien, je vous crois, murmura-t-il, je ne renverrai aucun
de vos camarades, puisque vous prenez tout ce monde sous votre
protection... Mais alors pourquoi me repoussez-vous, si vous
n'aimez personne?

Une gne soudaine, une pudeur inquite s'empara de la jeune fille.

-- Vous aimez quelqu'un, n'est-ce pas? reprit-il d'une voix
tremblante. Oh! vous pouvez le dire, je n'ai aucun droit sur vos
tendresses... Vous aimez quelqu'un.

Elle devenait trs rouge, son coeur tait sur ses lvres, et elle
sentait le mensonge impossible, avec cette motion qui la
trahissait, cette rpugnance  mentir qui mettait quand mme la
vrit sur son visage.

-- Oui, finit-elle par avouer faiblement. Je vous en prie,
monsieur, laissez-moi, vous me faites du chagrin.

 son tour, elle souffrait. N'tait-ce point assez dj d'avoir 
se dfendre contre lui? aurait-elle encore  se dfendre contre
elle, contre les souffles de tendresse qui lui taient par moments
tout courage? Quand il lui parlait ainsi, quand elle le voyait si
mu, si boulevers, elle ne savait plus pourquoi elle se refusait;
et elle ne retrouvait qu'ensuite, au fond mme de sa nature de
fille bien portante, la fiert et la raison qui la tenaient
debout, dans son obstination de vierge. C'tait par un instinct du
bonheur qu'elle s'enttait, pour satisfaire son besoin d'une vie
tranquille, et non pour obir  l'ide de la vertu. Elle serait
tombe aux bras de cet homme, la chair prise, le coeur sduit, si
elle n'avait prouv une rvolte, presque une rpulsion devant le
don dfinitif de son tre, jet  l'inconnu du lendemain. L'amant
lui faisait peur, cette peur folle qui blmit la femme 
l'approche du mle.

Cependant, Mouret avait eu un geste de morne dcouragement. Il ne
comprenait pas. Il retourna vers son bureau, o il feuilleta des
papiers qu'il reposa tout de suite, en disant:

-- Je ne vous retiens plus, mademoiselle, je ne puis vous garder
malgr vous.

-- Mais je ne demande pas  m'en aller, rpondit-elle en souriant.
Si vous me croyez honnte, je reste... On doit toujours croire les
femmes honntes, monsieur. Il y en a beaucoup qui le sont, je vous
assure.

Les yeux de Denise, involontairement, s'taient levs sur le
portrait de Mme Hdouin, de cette dame si belle et si sage, dont
le sang, disait-on, portait bonheur  la maison. Mouret suivit le
regard de la jeune fille, en tressaillant, car il avait cru
entendre sa femme morte prononcer la phrase, une phrase  elle,
qu'il reconnaissait. Et c'tait comme une rsurrection, il
retrouvait chez Denise le bon sens, le juste quilibre de celle
qu'il avait perdue, jusqu' la voix douce, avare de paroles
inutiles. Il en resta frapp, plus triste encore.

-- Vous savez que je vous appartiens, murmura-t-il pour conclure.
Faites de moi ce qu'il vous plaira.

Alors, elle reprit avec gaiet:

-- C'est cela, monsieur. L'avis d'une femme, si humble qu'elle
soit, est toujours utile  couter, quand elle a un peu
d'intelligence... Je ne ferai de vous qu'un brave homme, allez! si
vous vous remettez entre mes mains.

Elle plaisantait, de son air simple qui avait tant de charme. Il
eut  son tour un faible sourire, il la reconduisit jusqu' la
porte, comme une dame.

Le lendemain, Denise tait nomme premire. La direction avait
ddoubl le rayon des robes et costumes, en crant spcialement en
sa faveur un rayon de costumes pour enfants, qui fut install prs
du comptoir des confections. Depuis le renvoi de son fils,
Mme Aurlie tremblait, car elle sentait ces messieurs devenir
froids, et elle voyait de jour en jour grandir la puissance de la
jeune fille. N'allait-on pas la sacrifier  cette dernire, en
profitant d'un prtexte quelconque? Son masque d'empereur souffl
de graisse semblait avoir maigri de la honte qui entachait
maintenant la dynastie des Lhomme: et elle affectait de s'en aller
chaque soir au bras de son mari, rapprochs tous deux par
l'infortune, comprenant que le mal venait de la dbandade de leur
intrieur; tandis que le pauvre homme, plus affect qu'elle, dans
la peur maladive qu'on ne le souponnt lui-mme de vol, comptait
deux fois les recettes, bruyamment, en faisant avec son mauvais
bras de vritables miracles. Aussi, lorsqu'elle vit Denise passer
premire aux costumes pour enfants, prouva-t-elle une joie si
vive, qu'elle afficha  l'gard de celle-ci les sentiments les
plus affectueux. C'tait bien beau de ne pas lui avoir pris sa
place. Et elle la comblait d'amitis, la traitait dsormais en
gale, allait causer souvent avec elle, dans le rayon voisin,
d'un air d'apparat, comme une reine mre rendant visite  une
jeune reine.

Du reste, Denise tait maintenant au sommet. Sa nomination de
premire avait abattu autour d'elle les dernires rsistances. Si
l'on clabaudait toujours, par cette dmangeaison de langue qui
ravage toute runion d'hommes et de femmes, on s'inclinait trs
bas, jusqu' terre. Marguerite, passe seconde aux confections, se
rpandait en loges. Clara elle-mme, travaille d'un sourd
respect en face de cette fortune dont elle tait incapable, avait
pli la tte. Mais la victoire de Denise tait plus complte
encore sur ces messieurs, sur Jouve qui ne lui parlait  prsent
que courb en deux, sur Hutin pris d'inquitude en sentant craquer
sa situation, sur Bourdoncle enfin rduit  l'impuissance. Quand
ce dernier l'avait vue sortir du cabinet de la direction,
souriante, de son air tranquille, et que le lendemain le directeur
avait exig du conseil la cration du nouveau comptoir, il s'tait
inclin, vaincu sous la terreur sacre de la femme. Toujours il
avait cd ainsi devant la grce de Mouret, il le reconnaissait
pour son matre, malgr les fuites du gnie et les coups de coeur
imbciles. Cette fois, la femme tait la plus forte, et il
attendait d'tre emport dans le dsastre.

Cependant, Denise avait le triomphe paisible et charmant. Elle
tait touche de ces marques de considration, elle voulait y voir
une sympathie pour la misre de ses dbuts et le succs final de
son long courage. Aussi accueillait-elle avec une joie rieuse les
moindres tmoignages d'amiti, ce qui la fit rellement aimer de
quelques-uns, tellement elle tait douce et accueillante, toujours
prte  donner son coeur. Elle ne montra une invincible rpulsion
que pour Clara, car elle avait appris que cette fille s'tait
amuse, comme elle en annonait en plaisantant le projet,  mener
un soir Colomban chez elle; et le commis, emport par sa passion
enfin satisfaite, dcouchait maintenant, tandis que la triste
Genevive agonisait. On en causait au Bonheur, on trouvait
l'aventure drle.

Mais ce chagrin, le seul qu'elle et au-dehors, n'altrait pas
l'humeur gale de Denise. C'tait surtout  son rayon qu'il
fallait la voir, au milieu de son peuple de bambins de tout ge.
Elle adorait les enfants, on ne pouvait la mieux placer. Parfois,
on comptait l une cinquantaine de fillettes, autant de garons,
tout un pensionnat turbulent, lch dans les dsirs de la
coquetterie naissante. Les mres perdaient la tte. Elle,
conciliante, souriait, faisait aligner ce petit monde sur des
chaises; et, quand il y avait dans le tas une gamine rose, dont le
joli museau la tentait, elle voulait la servir elle-mme,
apportait la robe, l'essayait sur les paules poteles, avec des
prcautions tendres de grande soeur. Des rires clairs sonnaient,
de lgers cris d'extase partaient, au milieu de voix grondeuses.
Parfois, une fillette dj grande personne, neuf ou dix ans, ayant
aux paules un paletot de drap, l'tudiait devant la glace, se
tournait, la mine absorbe, les yeux luisant du besoin de plaire.
Et le dballage encombrait les comptoirs, des robes en toile
d'Asie rose ou bleue pour enfants d'un an  cinq ans, des costumes
de marin en zphyr, jupe plisse et blouse orne d'appliques en
percale, des costumes Louis XV, des manteaux, des jaquettes, un
ple-mle de vtements troits, raidis dans leur grce enfantine,
quelque chose comme le vestiaire d'une bande de grandes poupes,
sorti des armoires et livr au pillage. Denise avait toujours au
fond des poches quelques friandises, apaisait les pleurs d'un
marmot dsespr de ne pas emporter des culottes rouges, vivait l
parmi les petits, comme dans sa famille naturelle, rajeunie elle-
mme de cette innocence et de cette fracheur sans cesse
renouveles autour de ses jupes.

Maintenant, il lui arrivait d'avoir de longues conversations
amicales avec Mouret. Quand elle devait se rendre  la direction
pour prendre des ordres ou pour donner un renseignement, il la
retenait  causer, il aimait l'entendre. C'tait ce qu'elle
appelait en riant faire de lui un brave homme. Dans sa tte
raisonneuse et avise de Normande, poussaient toutes sortes de
projets, ces ides sur le nouveau commerce, qu'elle osait
effleurer dj chez Robineau, et dont elle avait exprim quelques-
unes, le beau soir de leur promenade aux Tuileries. Elle ne
pouvait s'occuper d'une chose, voir fonctionner une besogne, sans
tre travaille du besoin de mettre de l'ordre, d'amliorer le
mcanisme. Ainsi, depuis son entre au Bonheur des Dames, elle
tait surtout blesse par le sort prcaire des commis; les renvois
brusques la soulevaient, elle les trouvait maladroits et iniques,
nuisibles  tous, autant  la maison qu'au personnel. Ses
souffrances du dbut la poignaient encore, une piti lui remuait
le coeur,  chaque nouvelle venue qu'elle rencontrait dans les
rayons, les pieds meurtris, les yeux gros de larmes, tranant sa
misre sous sa robe de soie, au milieu de la perscution aigrie
des anciennes. Cette vie de chien battu rendait mauvaises les
meilleures; et le triste dfil commenait: toutes manges par le
mtier avant quarante ans, disparaissant, tombant  l'inconnu,
beaucoup mortes  la peine, phtisiques ou anmiques, de fatigue et
de mauvais air, quelques-unes roules au trottoir, les plus
heureuses maries, enterres au fond d'une petite boutique de
province. tait-ce humain, tait-ce juste, cette consommation
effroyable de chair que les grands magasins faisaient chaque
anne? Et elle plaidait la cause des rouages de la machine, non
par des raisons sentimentales, mais par des arguments tirs de
l'intrt mme des patrons. Quand on veut une machine solide, on
emploie du bon fer; si le fer casse ou si on le casse, il y a un
arrt de travail, des frais rpts de mise en train, toute une
dperdition de force. Parfois, elle s'animait, elle voyait
l'immense bazar idal, le phalanstre du ngoce, o chacun aurait
sa part exacte des bnfices, selon ses mrites, avec la certitude
du lendemain, assure  l'aide d'un contrat. Mouret alors
s'gayait, malgr sa fivre. Il l'accusait de socialisme,
l'embarrassait en lui montrant des difficults d'excution; car
elle parlait dans la simplicit de son me, et elle s'en remettait
bravement  l'avenir, lorsqu'elle s'apercevait d'un trou
dangereux, au bout de sa pratique de coeur tendre. Cependant, il
tait branl, sduit, par cette voix jeune, encore frmissante
des maux endurs, si convaincue, lorsqu'elle indiquait des
rformes qui devaient consolider la maison; et il l'coutait en la
plaisantant, le sort des vendeurs tait amlior peu  peu, on
remplaait les renvois en masse par un systme de congs accords
aux mortes-saisons, enfin on allait crer une caisse de secours
mutuels, qui mettrait les employs  l'abri des chmages forcs,
et leur assurerait une retraite. C'tait l'embryon des vastes
socits ouvrires du vingtime sicle.

D'ailleurs, Denise ne s'en tenait pas  vouloir panser les plaies
vives dont elle avait saign: des ides dlicates de femme,
souffles  Mouret, ravirent la clientle. Elle fit aussi la joie
de Lhomme, en appuyant un projet qu'il nourrissait depuis
longtemps, celui de crer un corps de musique, dont les excutants
seraient tous choisis dans le personnel. Trois mois plus tard,
Lhomme avait cent vingt musiciens sous sa direction, le rve de sa
vie tait ralis. Et une grande fte fut donne dans les
magasins, un concert et un bal, pour prsenter la musique du
Bonheur  la clientle, au monde entier. Les journaux s'en
occuprent, Bourdoncle lui-mme, ravag par ces innovations, dut
s'incliner devant l'norme rclame. Ensuite, on installa une salle
de jeu pour les commis, deux billards, des tables de trictrac et
d'checs. Il y eut des cours le soir dans la maison, cours
d'anglais et d'allemand, cours de grammaire, d'arithmtique, et
gographie; on alla jusqu' des leons d'quitation et d'escrime.
Une bibliothque fut cre, dix mille volumes mis  la disposition
des employs. Et l'on ajouta encore un mdecin  demeure donnant
des consultations gratuites, des bains, des buffets, un salon de
coiffure. Toute la vie tait l, on avait tout sans sortir,
l'tude, la table, le lit, le vtement. Le Bonheur des Dames se
suffisait, plaisirs et besoins, au milieu du grand Paris, occup
de ce tintamarre, de cette cit du travail qui poussait si
largement dans le fumier des vieilles rues, ouvertes enfin au
plein soleil.

Alors, un nouveau mouvement d'opinion se fit en faveur de Denise.
Comme Bourdoncle, vaincu, rptait avec dsespoir  ses familiers
qu'il aurait donn beaucoup pour la coucher lui-mme dans le lit
de Mouret, il fut acquis qu'elle n'avait pas cd, que sa toute-
puissance rsultait de ses refus. Et, ds ce moment, elle devint
populaire. On n'ignorait pas les douceurs qu'on lui devait, on
l'admirait pour la force de sa volont. En voil une, au moins,
qui mettait le pied sur la gorge du patron, et qui les vengeait
tous, et qui savait tirer de lui autre chose que des promesses!
Elle tait donc venue, celle qui faisait respecter un peu les
pauvres diables! Lorsqu'elle traversait les comptoirs, avec sa
tte fine et obstine, son air tendre et invincible, les vendeurs
lui souriaient, taient fiers d'elle, l'auraient volontiers
montre  la foule. Denise, heureuse, se laissait porter par cette
sympathie grandissante. tait-ce possible, mon Dieu! Elle se
voyait arriver en jupe pauvre, effare, perdue au milieu des
engrenages de la terrible machine; longtemps, elle avait eu la
sensation de n'tre rien,  peine un grain de mil sous les meules
qui broyaient un monde; et aujourd'hui, elle tait l'me mme de
ce monde, elle seule importait, elle pouvait d'un mot prcipiter
ou ralentir le colosse, abattu  ses petits pieds. Cependant, elle
n'avait pas voulu ces choses, elle s'tait simplement prsente,
sans calcul, avec l'unique charme de la douceur. Sa souverainet
lui causait parfois une surprise inquite: qu'avaient-ils donc
tous  lui obir? elle n'tait point jolie, elle ne faisait pas le
mal. Puis, elle souriait, le coeur apais, n'ayant en elle que de
la bont et de la raison, un amour de la vrit et de la logique
qui tait toute sa force.

Une des grandes joies de Denise, dans sa faveur, fut de pouvoir
tre utile  Pauline. Celle-ci tait enceinte, et elle tremblait,
car deux vendeuses, en quinze jours, avaient d partir au septime
mois de leur grossesse. La direction ne tolrait pas ces
accidents-l, la maternit tait supprime comme encombrante et
indcente;  la rigueur, on permettait le mariage, mais on
dfendait les enfants. Pauline, sans doute, avait un mari dans la
maison; elle se mfiait pourtant, elle n'en tait pas moins
impossible au comptoir; et, afin de retarder un renvoi probable,
elle se serrait  touffer, rsolue de cacher a tant qu'elle
pourrait. Une des deux vendeuses congdies venait justement
d'accoucher d'un enfant mort, pour s'tre tortur ainsi la taille;
on dsesprait de la sauver elle-mme. Cependant, Bourdoncle
regardait le teint de Pauline se plomber, tandis qu'il lui
trouvait une raideur dans la dmarche. Un matin, il tait prs
d'elle, aux trousseaux, quand un garon de magasin, qui enlevait
un paquet, la heurta d'un tel coup, qu'elle porta les deux mains 
son ventre, en poussant un cri. Tout de suite, il l'emmena, la
confessa, soumit au conseil la question de son renvoi, sous le
prtexte qu'elle avait besoin du bon air de la campagne:
l'histoire du coup allait se rpandre, l'effet serait dsastreux
sur le public, si elle faisait une fausse couche, comme il y en
avait eu dj une aux layettes, l'anne prcdente. Mouret, qui
n'assistait pas  ce conseil, ne put donner son avis que le soir.
Mais Denise avait eu le temps d'intervenir, et il ferma la bouche
de Bourdoncle au nom des intrts mmes de la maison. On voulait
donc ameuter les mres, froisser les jeunes accouches de la
clientle? Pompeusement, il fut dcid que toute vendeuse marie
qui deviendrait enceinte, serait mise chez une sage-femme
spciale, ds que sa prsence au comptoir blesserait les bonnes
moeurs.

Le lendemain, lorsque Denise monta voir  l'infirmerie Pauline,
qui avait d s'aliter  la suite du coup reu, celle-ci l'embrassa
violemment sur les deux joues.

-- Que vous tes gentille! Sans vous, ils me jetaient dehors... Et
ne vous inquitez pas, le mdecin affirme que ce ne sera rien.

Baug, chapp de son rayon, tait l, de l'autre ct du lit. Il
balbutiait aussi des remerciements, troubl devant Denise, qu'il
traitait maintenant en personne arrive et d'une classe
suprieure. Ah! s'il entendait encore des salets sur son compte,
c'tait lui qui fermerait le bec des jaloux! Mais Pauline le
renvoya, en haussant amicalement les paules.

-- Mon pauvre chri, tu ne dis que des btises... Tiens! laisse-
nous causer.

L'infirmerie tait une longue pice claire, o douze lits
s'alignaient, avec leurs rideaux blancs. On y soignait les commis
logs dans la maison, lorsqu'ils ne tmoignaient pas le dsir de
rejoindre leurs familles. Mais, ce jour-l, Pauline seule s'y
trouvait couche, prs d'une des grandes fentres, qui ouvraient
sur la rue Neuve-Saint-Augustin. Et les confidences, les paroles
tendres et chuchotes vinrent tout de suite, au milieu de ces
linges candides, dans cet air assoupi, parfum d'une vague odeur
de lavande.

-- Il fait donc quand mme ce que vous voulez?... Comme vous tes
dure, de lui causer tant de peine! Voyons, expliquez-moi a,
puisque j'ose aborder ce sujet. Vous le dtestez?

Elle avait gard la main de Denise, assise prs du lit, accoude
au traversin; et cette dernire, gagne par une soudaine motion,
les joues envahies de rougeur, eut une faiblesse,  cette question
directe et inattendue. Son secret lui chappa, elle cacha la tte
dans l'oreiller, en murmurant:

-- Je l'aime!

Pauline restait stupfaite.

-- Comment! vous l'aimez? Mais, c'est bien simple: dites oui.

Denise, le visage toujours cach, rpondait non d'un branle
nergique de la tte. Et elle disait non, justement parce qu'elle
l'aimait, sans expliquer cela. Certainement, c'tait ridicule;
mais elle sentait ainsi, elle ne pouvait se refaire. La surprise
de son amie augmentait, elle demanda enfin:

-- Alors, tout a, c'est pour en arriver  ce qu'il vous pouse?

Du coup, la jeune fille se redressa. Elle tait bouleverse.

-- Lui, m'pouser! oh! non, oh! je vous jure que je n'ai jamais
voulu une pareille chose!... Non, jamais un tel calcul n'est entr
dans ma tte, et vous savez que j'ai horreur du mensonge!

-- Dame! ma chre, reprit doucement Pauline, vous aurez l'ide de
vous faire pouser, que vous ne vous y prendriez pas autrement...
Il faudra bien que a finisse, et il n'y a encore que le mariage,
puisque vous ne voulez point de l'autre affaire... coutez, je
dois vous prvenir que tout le monde a la mme pense: oui, on est
persuad que vous lui tenez la drage haute pour le mener devant
M. le maire... Mon Dieu! quelle drle de femme vous tes!

Et elle dut consoler Denise, qui tait retombe la tte sur le
traversin, sanglotant, rptant qu'elle finirait par s'en aller,
puisqu'on lui prtait sans cesse toutes sortes d'histoires, qui ne
pouvaient seulement lui entrer dans le crne. Sans doute, quand un
homme aimait une femme, il devait l'pouser. Mais elle ne
demandait rien, elle ne calculait rien, elle suppliait seulement
qu'on la laisst vivre tranquille, avec ses chagrins et ses joies,
comme tout le monde. Elle s'en irait.

 la mme minute, en bas, Mouret traversait les magasins. Il avait
voulu s'tourdir en visitant les travaux une fois encore. Des mois
s'taient couls, la faade dressait maintenant ses lignes
monumentales, derrire la vaste chemise de planches qui la cachait
au public. Toute une arme de dcorateurs se mettaient  l'oeuvre:
des marbriers, des faenciers, des mosastes; on dorait le groupe
central, au-dessus de la porte, tandis que, sur l'acrotre, on
scellait dj les pidestaux qui devaient recevoir les statues des
villes manufacturires de la France. Du matin au soir, le long de
la rue du Dix-Dcembre, ouverte depuis peu, stationnait une foule
de badauds, le nez en l'air, ne voyant rien, mais proccups des
merveilles qu'on se racontait de cette faade dont l'inauguration
allait rvolutionner Paris. Et c'tait sur ce chantier enfivr de
travail, au milieu des artistes achevant la ralisation de son
rve, commence par les maons, que Mouret venait de sentir plus
amrement que jamais la vanit de sa fortune. La pense de Denise
lui avait brusquement serr la poitrine, cette pense qui, sans
relche, le traversait d'une flamme, comme l'lancement d'un mal
ingurissable. Il s'tait enfui, il n'avait pas trouv un mot de
satisfaction, craignant de montrer ses larmes, laissant derrire
lui le dgot du triomphe. Cette faade, qui se trouvait debout
enfin, lui semblait petite, pareille  un de ces murs de sable que
les gamins btissent, et l'on aurait pu la prolonger d'un faubourg
de la cit  l'autre, l'lever jusqu'aux toiles, elle n'aurait
pas rempli le vide de son coeur, que le seul oui d'une enfant
pouvait combler.

Lorsque Mouret rentra dans son cabinet, il touffait de sanglots
contenus. Que voulait-elle donc? il n'osait plus lui offrir de
l'argent, l'ide confuse d'un mariage se levait, au milieu de ses
rvoltes de jeune veuf. Et, dans l'nervement de son impuissance,
ses larmes coulrent. Il tait malheureux.

XIII


Un matin de novembre, Denise donnait les premiers ordres  son
rayon, lorsque la bonne des Baudu vint lui dire que Mlle Genevive
avait pass une bien mauvaise nuit, et qu'elle voulait voir sa
cousine tout de suite. Depuis quelque temps, la jeune fille
s'affaiblissait de jour en jour, et elle avait d s'aliter
l'avant-veille.

-- Dites que je descends  l'instant, rpondit Denise trs
inquite.

Le coup qui achevait Genevive, tait la disparition brusque de
Colomban. D'abord, plaisant par Clara, il avait dcouch; puis,
cdant  la folie de dsir des garons sournois et chastes, devenu
le chien obissant de cette fille, il n'tait pas rentr un lundi,
il avait simplement crit  son patron une lettre d'adieu, faite
avec des phrases soignes d'homme qui se suicide. Peut-tre, au
fond de ce coup de passion, aurait-on trouv aussi le calcul rus
d'un garon ravi de renoncer  un mariage dsastreux; la maison de
draperie se portait aussi mal que sa future, l'heure tait bonne
de rompre par une sottise. Et tout le monde le citait comme une
victime fatale de l'amour.

Lorsque Denise arriva au Vieil Elbeuf, Mme Baudu s'y trouvait
seule. Elle tait immobile derrire la caisse, avec sa petite
figure blanche, mange d'anmie, gardant le silence et le vide de
la boutique. Il n'y avait plus de commis; la bonne donnait un coup
de plumeau aux casiers; et encore tait-il question de la
remplacer par une femme de mnage. Un froid noir tombait du
plafond; des heures se passrent sans qu'une cliente vnt dranger
cette ombre, et les marchandises qu'on ne remuait pas, taient de
plus en plus gagnes par le salptre des murs.

-- Qu'y a-t-il? demanda vivement Denise. Est-ce que Genevive est
en danger?

Mme Baudu ne rpondit pas tout de suite. Ses yeux s'emplirent de
larmes. Puis, elle balbutia:

-- Je ne sais rien, on ne me dit rien... Ah! c'est fini, c'est
fini...

Et ses regards noys faisaient le tour de la boutique sombre,
comme si elle et senti sa fille et la maison partir ensemble. Les
soixante-dix mille francs, produits par la vente de la proprit
de Rambouillet, s'taient fondus en moins de deux ans dans le
gouffre de la concurrence. Pour lutter contre le Bonheur, qui
tenait  prsent les draps d'homme, les velours de chasse, les
livres, le drapier avait fait des sacrifices considrables.
Enfin, il venait d'tre dfinitivement cras sous les molletons
et les flanelles de son rival, un assortiment tel qu'il n'en
existait pas encore sur la place. Peu  peu, la dette avait
grandi; il s'tait dcid, comme ressource suprme,  hypothquer
l'antique immeuble de la rue de la Michodire, o le vieux Finet,
l'anctre, avait fond la maison; et ce n'tait plus, maintenant,
qu'une question de jours, l'miettement s'achevait, les plafonds
eux-mmes devaient s'crouler et s'envoler en poussire, ainsi
qu'une construction barbare et vermoulue, emporte par le vent.

-- Le pre est l-haut, reprit Mme Baudu de sa voix brise. Nous y
passons deux heures chacun; il faut bien que quelqu'un garde ici,
oh! seulement par prcaution, car en vrit...

Son geste acheva la phrase. Ils auraient mis les volets, sans leur
vieil orgueil commercial qui les tenait encore debout devant le
quartier.

-- Alors, je monte, ma tante, dit Denise dont le coeur se serrait,
dans ce dsespoir rsign que les pices de drap exhalaient elles-
mmes.

-- Oui, monte, monte vite, ma fille... Elle t'attend, elle t'a
demande toute la nuit. C'est quelque chose qu'elle veut te dire.

Mais, juste  ce moment, Baudu descendit. La bile tourne
verdissait son visage jaune, o ses yeux se tachaient de sang. Il
gardait le pas touff dont il venait de quitter la chambre, il
murmura, comme si on avait pu l'entendre d'en haut:

-- Elle dort.

Et, les jambes casses, il s'assit sur une chaise. D'un geste
machinal, il s'essuyait le front avec l'essoufflement d'un homme
qui sort d'une rude besogne. Un silence rgna. Enfin, il dit 
Denise:

-- Tu la verras tout  l'heure... Quand elle dort, il nous semble
qu'elle est gurie.

Le silence recommena. Face  face, le pre et la mre se
contemplaient. Puis,  demi-voix, il remcha ses douleurs, ne
nommant personne, ne s'adressant  personne.

-- Ma tte sous le couteau, je ne l'aurais pas cru!... Il tait le
dernier, je l'avais lev comme mon fils. On serait venu me dire:
Ils te le prendront aussi, tu le verras faire la culbute,
j'aurais rpondu: Alors, c'est qu'il n'y aura plus de bon Dieu!
Et il l'a faite, la culbute!... Ah! le malheureux, qui tait si
bien au courant du vrai commerce, qui avait toutes mes ides! Pour
une guenuche, pour un de ces mannequins qui paradent aux vitrines
des maisons louches!... Non, voyez-vous, c'est  confondre la
raison!

Il branlait la tte, ses yeux vagues s'taient baisss et
regardaient les dalles humides, uses par des gnrations de
clientes.

-- Voulez-vous savoir? continua-t-il  voix plus basse, eh bien!
il y a des moments o je me sens le plus coupable, dans notre
malheur. Oui, c'est ma faute, si notre pauvre fille est l-haut,
dvore de fivre. Est-ce que je n'aurais pas d les marier tout
de suite, sans cder  mon bte d'orgueil,  mon enttement de ne
point leur laisser la maison moins prospre? Maintenant, elle
aurait celui qu'elle aime, et peut-tre leur jeunesse  tous deux
accomplirait-elle ici le miracle que je n'ai pas su raliser...
Mais je suis un vieux fou, je n'y ai rien compris, je ne croyais
pas qu'on tombt malade pour des choses pareilles... Vrai! ce
garon tait extraordinaire: un don de la vente, et une probit,
une simplicit de moeurs, un ordre en toutes sortes, enfin mon
lve...

Il relevait la tte, dfendant encore ses ides, dans ce commis
qui le trahissait. Denise ne put l'entendre s'accuser, et elle lui
dit tout, emporte par son motion,  le voir si humble, les yeux
pleins de larmes, lui qui autrefois rgnait l, en matre grondeur
et absolu.

-- Mon oncle, ne l'excusez pas, je vous en prie... Il n'a jamais
aim Genevive, il se serait enfui plus tt, si vous aviez voulu
hter le mariage. Je lui en ai parl moi-mme; il savait
parfaitement que ma pauvre cousine souffrait  cause de lui, et
vous voyez bien que cela ne l'a pas empch de partir... Demandez
 ma tante.

Sans ouvrir les lvres, Mme Baudu confirma ces paroles d'un signe
de tte. Alors, le drapier blmit davantage, tandis que les larmes
achevaient de l'aveugler. Il bgaya:

-- a devait tre dans le sang, le pre est mort l't dernier
d'avoir trop couru la gueuse.

Et, machinalement, son regard fit le tour des coins obscurs,
passant des comptoirs nus aux casiers pleins, puis revint se fixer
sur sa femme, qui se tenait toujours droite  la caisse, dans
l'attente vaine de la clientle disparue.

-- Allons, c'est la fin, reprit-il. Ils nous ont tu notre
commerce, et voil qu'une de leurs coquines nous tue notre fille.

Personne ne parla plus. Le roulement des voitures, qui branlait
par instants les dalles, passait comme une batterie funbre de
tambours, dans l'air immobile, touff sous le plafond bas. Et, au
milieu de cette morne tristesse des vieilles boutiques
agonisantes, on entendit des coups sourds, frapps quelque part
dans la maison. C'tait Genevive qui venait de se rveiller et
qui tapait avec un bton, laiss prs d'elle.

-- Montons vite, dit Baudu, se levant en sursaut. Tche de rire,
il ne faut pas qu'elle sache.

Lui-mme dans l'escalier, se frottait rudement les yeux, pour
effacer la trace de ses larmes. Ds qu'il eut ouvert la porte, au
premier tage, on entendit une faible voix, une voix perdue,
criant:

-- Oh! je ne veux pas tre seule... Oh! ne me laissez pas seule...
Oh! j'ai peur d'tre seule...

Puis, quand elle aperut Denise, Genevive se calma, eut un
sourire de joie.

-- Vous voil donc!... Comme je vous ai attendue, depuis hier! Je
croyais dj que vous m'abandonniez, vous aussi!

C'tait une piti. La chambre de la jeune fille donnait sur la
cour, une petite chambre o tombait une clart livide. D'abord,
les parents avaient couch la malade dans leur propre chambre, sur
la rue; mais la vue du Bonheur des Dames, en face, la
bouleversait, et ils avaient d la ramener chez elle. L, elle
tait allonge, si fluette sous les couvertures, qu'on ne sentait
mme plus la forme et l'existence d'un corps. Ses maigres bras,
brls de la fivre ardente des phtisiques, avaient un perptuel
mouvement de recherche anxieuse et inconsciente; tandis que ses
cheveux noirs, lourds de passion, semblaient s'tre encore
paissis et mangeaient de leur vie vorace son pauvre visage, o
agonisait la dgnrescence dernire d'une longue famille pousse
 l'ombre, dans cette cave du vieux commerce parisien.

Cependant, Denise, le coeur crev de commisration, la regardait.
Elle ne parlait pas, de peur de laisser couler ses larmes. Enfin,
elle murmura:

-- Je suis venue tout de suite... Si je pouvais vous tre utile?
Vous me demandiez... Voulez-vous que je reste?

Genevive, l'haleine courte, les mains toujours errantes dans les
plis de la couverture, ne la quittait pas des yeux.

-- Non, merci, je n'ai besoin de rien... Je voulais seulement vous
embrasser.

Des pleurs gonflrent ses paupires. Alors, Denise, vivement, se
pencha, la baisa sur les joues, toute frissonnante de se sentir
aux lvres la flamme de ces joues creuses. Mais la malade l'avait
prise, et elle l'treignait, et elle la gardait dans un
embrassement dsespr. Puis, ses regards allrent vers son pre.
-- Voulez-vous que je reste? rpta Denise. Si vous aviez quelque
chose  faire?

-- Non, non.

Les regards de Genevive se tournaient obstinment vers son pre,
qui demeurait debout, l'air hbt, la gorge trangle. Il finit
par comprendre, il se retira, sans prononcer un mot, et l'on
entendit son pas descendre pesamment les marches.

-- Dites-moi, il est avec cette femme? demanda la malade tout de
suite, en saisissant la main de sa cousine, qu'elle fit asseoir au
bord de la couchette. Oui, j'ai voulu vous voir, il n'y a que vous
pour me dire... N'est-ce pas, ils vivent ensemble?

Denise, dans la surprise de ces questions, balbutia, dut avouer la
vrit, les bruits qui couraient au magasin. Clara, ennuye de ce
garon qui lui tombait sur le dos, lui avait dj ferm sa porte;
et Colomban, dsol, la poursuivait partout, tchait d'obtenir
d'elle une rencontre de temps  autre, par une humilit de chien
battu. On assurait qu'il allait entrer au Louvre.

-- Si vous l'aimez tant, il peut vous revenir encore, continua la
jeune fille, pour endormir la mourante dans ce dernier espoir.
Gurissez vite, il reconnatra ses fautes, il vous pousera.

Genevive l'interrompit. Elle avait cout de tout son tre, avec
une passion muette qui la redressait. Mais elle retomba aussitt.

-- Non, laissez, je sais bien que c'est fini... Je ne dis rien,
parce que j'entends papa pleurer, et que je ne veux pas rendre
maman plus malade. Seulement, je m'en vais, voyez-vous, et si je
vous appelais cette nuit, c'tait par crainte de m'en aller avant
le jour... Mon Dieu! quand on pense qu'il n'est pas mme heureux!

Et, Denise s'tant rcrie, en lui assurant que son tat n'tait
pas si grave, elle lui coupa une seconde fois la parole, elle
rejeta soudain la couverture d'un geste chaste de vierge qui n'a
plus rien  cacher dans la mort. Dcouverte jusqu'au ventre, elle
murmura:

-- Regardez-moi donc!... N'est-ce pas fini?

Tremblante, Denise quitta le bord de la couchette, comme si, d'un
souffle, elle et craint de dtruire cette nudit misrable.
C'tait la fin de la chair, un corps de fiance us dans
l'attente, retourn  l'enfance grle des premiers ans. Lentement,
Genevive se recouvrit, et elle rptait:

-- Vous voyez bien, je ne suis plus une femme... Ce serait mal, de
le vouloir encore.

Toutes deux se turent. Elles se regardaient de nouveau, ne
trouvant plus une phrase. Ce fut Genevive qui reprit:

-- Allons, ne restez pas l, vous avez vos affaires. Et merci,
j'tais tourmente du besoin de savoir; maintenant, je suis
contente. Si vous le revoyez, dites-lui que je lui pardonne...
Adieu, ma bonne Denise. Embrassez-moi bien, c'est la dernire
fois. La jeune fille l'embrassa, en protestant.

-- Non, non, ne vous frappez donc pas, il vous faut des soins,
rien de plus.

Mais la malade eut un hochement de tte obstin. Elle souriait,
elle tait sre. Et, comme sa cousine se dirigeait enfin vers la
porte:

-- Attendez, tapez avec ce bton, pour que papa monte... J'ai trop
peur toute seule.

Puis, quand Baudu fut l, dans cette petite chambre morne, o il
passait les heures sur une chaise, elle prit un air de gaiet,
elle cria  Denise:

-- Ne venez pas demain, c'est inutile. Mais, dimanche, je vous
attends, vous resterez l'aprs-midi avec moi.

Le lendemain,  six heures, au petit jour, Genevive expirait,
aprs quatre heures d'un rle affreux. Ce fut un samedi que tomba
l'enterrement, par un temps noir, un ciel de suie qui pesait sur
la ville frissonnante. Le Vieil Elbeuf, tendu de drap blanc,
clairait la rue d'une tache blanche; et les cierges, brlant dans
le jour bas, semblaient des toiles noyes de crpuscule. Des
couronnes de perles, un gros bouquet de roses blanches, couvraient
le cercueil, un cercueil troit de fillette, pos sur l'alle
obscure de la maison, au ras du trottoir, si prs du ruisseau, que
les voitures avaient dj clabouss les draperies. Tout le vieux
quartier suait l'humidit, exhalait son odeur moisie de cave, avec
sa continuelle bousculade de passants sur le pav boueux.

Ds neuf heures, Denise tait venue, pour rester auprs de sa
tante. Mais, comme le convoi allait partir, celle-ci, qui ne
pleurait plus, les yeux brls de larmes, la pria de suivre le
corps et de veiller sur l'oncle, dont l'accablement muet, la
douleur imbcile inquitait la famille. En bas, la jeune fille
trouva la rue pleine de monde. Le petit commerce du quartier
voulait donner aux Baudu un tmoignage de sympathie; et il y avait
aussi, dans cet empressement, comme une manifestation contre le
Bonheur des Dames, que l'on accusait de la lente agonie de
Genevive. Toutes les victimes du monstre taient l, Bdor et
soeur, les bonnetiers de la rue Gaillon, les fourreurs Vanpouille
frres, et Deslignires le bimbelotier, et Piot et Rivoire les
marchands de meubles; mme Mlle Tatin, la lingre, et le gantier
Quinette, balays depuis longtemps par la faillite, s'taient fait
un devoir de venir, l'une des Batignolles, l'autre de la Bastille,
o ils avaient d reprendre du travail chez les autres. En
attendant le corbillard qu'une erreur attardait, ce monde vtu de
noir, pitinant dans la boue, levait des regards de haine sur le
Bonheur, dont les vitrines claires, les talages clatants de
gaiet, leur semblaient une insulte, en face du Vieil Elbeuf, qui
attristait de son deuil l'autre ct de la rue. Quelques ttes de
commis curieux se montraient derrire les glaces; mais le colosse
gardait son indiffrence de machine lance  toute vapeur,
inconsciente des morts qu'elle peut faire en chemin.

Denise cherchait des yeux son frre Jean. Elle finit par
l'apercevoir devant la boutique de Bourras, o elle le rejoignit
pour lui recommander de marcher prs de l'oncle et de le soutenir,
s'il avait de la peine  marcher. Depuis quelques semaines, Jean
tait grave, comme tourment d'une proccupation. Ce jour-l,
serr dans une redingote noire, homme fait  cette heure et
gagnant des journes de vingt francs, il semblait si digne et si
triste, que sa soeur en fut frappe, car elle ne le souponnait
pas d'aimer  ce point leur cousine. Dsireuse d'viter  Pp des
tristesses inutiles, elle l'avait laiss chez Mme Gras, en se
promettant d'aller l'y chercher l'aprs-midi, pour lui faire
embrasser son oncle et sa tante. Cependant, le corbillard
n'arrivait toujours pas, et Denise, trs mue, regardait brler
les cierges, lorsqu'elle tressaillit, au son connu d'une voix qui
parlait derrire elle. C'tait Bourras. Il avait appel d'un signe
un marchand de marrons, install en face, dans une troite
gurite, prise sur la boutique d'un marchand de vin, et il lui
disait:

-- Hein? Vigouroux, rendez-moi ce service... Vous voyez, je retire
le bouton... Si quelqu'un venait, vous diriez de repasser. Mais
que a ne vous drange pas, il ne viendra personne.

Puis, il resta debout au bord du trottoir, attendant comme les
autres. Denise, gne, avait jet un coup d'oeil sur la boutique.
Maintenant, il l'abandonnait, on ne voyait plus,  l'talage,
qu'une dbandade pitoyable de parapluies mangs par l'air et de
cannes noires de gaz. Les embellissements qu'il y avait faits, les
peintures vert tendre, les glaces, l'enseigne dore, tout
craquait, se salissait dj, offrait cette dcrpitude rapide et
lamentable du faux luxe, badigeonn sur des ruines. Pourtant, si
les anciennes crevasses reparaissaient, si les taches d'humidit
avaient repouss sous les dorures, la maison tenait toujours,
entte, colle au flanc du Bonheur des Dames, comme une verrue
dshonorante, qui, bien que gerce et pourrie, refusait d'en
tomber.

-- Ah! les misrables, gronda Bourras, ils ne veulent mme pas
qu'on l'emporte!

Le corbillard, qui arrivait enfin, venait d'tre accroch par une
voiture du Bonheur, dont les panneaux vernis filaient, jetant dans
la brume leur rayonnement d'astre, au trot rapide de deux chevaux
superbes. Et le vieux marchand lanait vers Denise un coup d'oeil
oblique, allum sous la broussaille de ses sourcils.

Lentement, le convoi s'branla, pataugeant au milieu des flaques,
dans le silence des fiacres et des omnibus brusquement arrts.
Lorsque le corps drap de blanc traversa la place Gaillon, les
regards sombres du cortge plongrent une fois encore derrire les
glaces du grand magasin, o seules deux vendeuses accourues
regardaient, heureuses de cette distraction. Baudu suivait le
corbillard, d'un pas lourd et machinal; et il avait refus d'un
signe le bras de Jean, qui marchait prs de lui. Puis, aprs la
queue du monde, venaient trois voitures de deuil. Comme on coupait
la rue Neuve-des-Petits-Champs, Robineau accourut se joindre au
cortge, trs ple, l'air vieilli.

 Saint-Roch, beaucoup de femmes attendaient, les petites
commerantes du quartier, qui avaient redout l'encombrement de la
maison mortuaire. La manifestation tournait  l'meute; et,
lorsque, aprs le service, le convoi se remit en marche, tous les
hommes suivirent de nouveau, bien qu'il y et une longue course,
de la rue Saint-Honor au cimetire Montmartre. On dut remonter la
rue Saint-Roch et passer une seconde fois devant le Bonheur des
Dames. C'tait une obsession, ce pauvre corps de jeune fille tait
promen autour du grand magasin, comme la premire victime tombe
sous les balles, en temps de rvolution.  la porte, des flanelles
rouges claquaient au vent ainsi que des drapeaux, un talage de
tapis clatait en une floraison saignante d'normes roses et de
pivoines panouies.

Denise, cependant, tait monte dans une voiture, agite de doutes
si cuisants, la poitrine serre d'une telle tristesse, qu'elle
n'avait plus la force de marcher. Il y eut justement un arrt rue
du Dix-Dcembre, devant les chafaudages de la nouvelle faade,
qui gnait toujours la circulation. Et la jeune fille remarqua le
vieux Bourras, rest en arrire, tranant la jambe, dans les roues
mmes de la voiture o elle se trouvait seule. Jamais il
n'arriverait au cimetire. Il avait lev la tte, il la regardait.
Puis, il monta.

-- Ce sont mes sacrs genoux, murmurait-il. Ne vous reculez donc
pas!... Est-ce que c'est vous qu'on dteste!

Elle le sentit amical et furieux, comme autrefois. Il grondait,
dclarait ce diable de Baudu joliment solide, pour aller quand
mme, aprs de tels coups sur le crne. Le convoi avait repris sa
marche lente; et, en se penchant, elle voyait en effet l'oncle
s'entter derrire le corbillard, de son pas alourdi, qui semblait
rgler le train sourd et pnible du cortge. Alors, elle
s'abandonna dans son coin, elle couta les paroles sans fin du
vieux marchand de parapluies, au long bercement mlancolique de la
voiture.

-- Si la police ne devrait pas dbarrasser la voie publique!... Il
y a plus de dix-huit mois qu'ils nous encombrent, avec leur
faade, o un homme s'est encore tu l'autre jour. N'importe!
lorsqu'ils voudront s'agrandir dsormais, il leur faudra jeter des
ponts par-dessus les rues... On dit que vous tes deux mille sept
cents employs et que le chiffre d'affaires atteindra cent
millions cette anne... Cent millions! mon Dieu! cent millions!

Denise n'avait rien  rpondre. Le convoi venait de s'engager dans
la rue de la Chausse-d'Antin, o des embarras de voitures
l'attardaient. Bourras continua, les yeux vagues, comme s'il et
maintenant rv tout haut. Il ne comprenait toujours pas le
triomphe du Bonheur des Dames, mais il avouait la dfaite de
l'ancien commerce.

-- Ce pauvre Robineau est fichu, il a une figure d'homme qui se
noie... Et les Bdor, et les Vanpouille, a ne tient plus debout,
c'est comme moi, les jambes casses. Deslignires crvera d'un
coup de sang, Piot et Rivoire ont eu la jaunisse. Ah! nous sommes
tous jolis, un beau cortge de carcasses que nous faisons  la
chre enfant! a doit tre drle, pour les gens qui regardent
dfiler cette queue de faillites... D'ailleurs, il parat que le
nettoyage va continuer. Les coquins crent des rayons de fleurs,
de modes, de parfumerie, de cordonnerie, que sais-je encore?
Grognet, le parfumeur de la rue de Grammont, peut dmnager, et je
ne donnerais pas dix francs de la cordonnerie Naud, rue d'Antin.
Le cholra souffle jusqu' la rue Sainte-Anne, o Lacassagne, qui
tient les plumes et les fleurs, et Mme Chadeuil, dont les chapeaux
sont pourtant connus, seront balays avant deux ans... Aprs ceux-
l, d'autres, et toujours d'autres! Tous les commerces du quartier
y passeront. Quand des calicots se mettent  vendre des savons et
des galoches, ils peuvent bien avoir l'ambition de vendre des
pommes de terre frites. Ma parole, la terre se dtraque!

Le corbillard traversait alors la place de la Trinit, et, du coin
de la sombre voiture, o Denise coutait la plainte continue du
vieux marchand, berce au train funbre du convoi, elle put voir,
en dbouchant de la rue de la Chausse-d'Antin, le corps qui
montait dj la pente de la rue Blanche. Derrire l'oncle,  la
marche aveugle et muette de boeuf assomm, il lui semblait
entendre le pitinement d'un troupeau conduit  l'abattoir, toute
la dconfiture des boutiques d'un quartier, le petit commerce
tranant sa ruine, avec un bruit mouill de savates, dans la boue
noire de Paris. Cependant, Bourras parlait d'une voix plus sourde,
comme ralentie par la monte rude de la rue Blanche.

-- Moi, j'ai mon compte... Mais je le tiens tout de mme et je ne
le lche pas. Il a encore perdu en appel. Ah! a m'a cot bon:
prs de deux ans de procs, et les avous, et les avocats!
N'importe, il ne passera pas sous ma boutique, les juges ont
dcid qu'un tel travail n'avait point le caractre d'une
rparation motive. Quand on pense qu'il parlait de crer, l-
dessous, un salon de lumires, pour juger la couleur des toffes
au gaz, une pice souterraine qui aurait reli la bonneterie  la
draperie! Et il ne drange plus, il ne peut avaler qu'un vieux
dmoli de mon espce lui barre la route, quand tout le monde est 
genoux devant son argent... Jamais! je ne veux pas! c'est bien
entendu. Possible que je reste sur le carreau. Depuis que j'ai 
me battre contre les huissiers, je sais que le gredin recherche
mes crances, histoire sans doute de me jouer un vilain tour. a
ne fait rien, il dit oui, je dis non, et je dirai non toujours;
tonnerre de Dieu! mme lorsque je serai clou entre quatre
planches, comme la petite qui s'en va, l-bas.

Quand on arriva au boulevard de Clichy, la voiture roula plus
vite, on entendit l'essoufflement du monde, la hte inconsciente
du cortge, press d'en finir. Ce que Bourras ne disait pas
nettement, c'tait la misre noire o il tait tomb, la tte
perdue dans les tracas du petit boutiquier qui sombre et qui
s'entte pour durer, sous la grle des protts. Denise, au courant
de sa situation, rompit enfin le silence, en murmurant d'une voix
de prire:

-- Monsieur Bourras, ne faites pas le mchant davantage...
Laissez-moi arranger les choses.

Il l'interrompit d'un geste violent.

-- Taisez-vous, a ne regarde personne... Vous tes une bonne
petite fille, je sais que vous lui rendez la vie dure,  cet homme
qui vous croyait  vendre comme ma maison. Mais que rpondriez-
vous, si je vous conseillais de dire oui? Hein? vous m'enverriez
coucher... Eh bien! lorsque je dis non, ne mettez pas votre nez
l-dedans.

Et, la voiture s'tant arrte  la route du cimetire, il
descendit avec la jeune fille. Le caveau des Baudu se trouvait
dans la premire alle,  gauche. En quelques minutes, la
crmonie fut termine. Jean avait cart l'oncle, qui regardait
le trou d'un air bant. La queue du cortge se rpandait parmi les
tombes voisines, tous les visages de ces boutiquiers, appauvris de
sang au fond de leurs rez-de-chausse malsains, prenaient une
laideur souffrante, sous le ciel couleur de boue. Quand le
cercueil roula doucement, des joues rafles de couperose
plirent, des nez s'abaissrent pincs d'anmie, des paupires
jaunes de bile, meurtries par les chiffres, se dtournrent.

-- Nous devrions tous nous coller dans ce trou, dit Bourras 
Denise, qui tait reste prs de lui. Cette petite, c'est le
quartier qu'on enterre... Oh! je me comprends, l'ancien commerce
peut aller rejoindre ces roses blanches qu'on jette avec elle.

Denise ramena son oncle et son frre, dans une voiture de deuil.
La journe fut pour elle d'une tristesse noire. D'abord, elle
commenait  s'inquiter de la pleur de Jean; et, quand elle eut
compris qu'il s'agissait d'une nouvelle histoire de femme, elle
voulut le faire taire, en lui ouvrant sa bourse; mais il secouait
la tte, il refusait, c'tait srieux cette fois, la nice d'un
ptissier trs riche, qui n'acceptait pas mme des bouquets de
violettes. Ensuite, l'aprs-midi, lorsque Denise alla chercher
Pp chez Mme Gras, celle-ci lui dclara qu'il devenait trop grand
pour qu'elle le gardt davantage; encore un tracas, il faudrait
trouver un collge, loigner l'enfant peut-tre. Et elle eut
enfin, en menant Pp embrasser les Baudu, l'me dchire par la
douleur morne du Vieil Elbeuf. La boutique tait ferme, l'oncle
et la tante se tenaient au fond de la petite salle, dont ils
oubliaient d'allumer le gaz, malgr l'obscurit complte de cette
journe d'hiver. Il n'y avait plus qu'eux, ils demeuraient face 
face, dans la maison vide lentement par la ruine; et la mort de
leur fille creusait davantage les coins de tnbres, tait comme
le craquement suprme qui allait faire se rompre les vieilles
poutres manges d'humidit. Sous cet crasement, l'oncle, sans
pouvoir s'arrter, marchait toujours autour de la table, de son
pas du convoi, aveugle et muet; tandis que la tante ne disait rien
non plus, tombe sur une chaise, avec la face blanche d'une
blesse, dont le sang s'puisait goutte  goutte. Ils ne
pleurrent mme pas, lorsque Pp mit de gros baisers sur leurs
joues froides. Denise touffait de larmes.

Le soir, justement, Mouret fit demander la jeune fille, pour
causer d'un vtement d'enfant qu'il voulait lancer, un mlange
d'cossais et de zouave. Et, toute frmissante de piti, rvolte
de tant de souffrances, elle ne put se contenir; elle osa d'abord
parler de Bourras, de ce pauvre homme  terre qu'on allait
gorger. Mais, au nom du marchand de parapluies, Mouret s'emporta.
Le vieux toqu, comme il l'appelait, dsolait sa vie, gtait son
triomphe, par son enttement idiot  ne pas cder sa maison, cette
ignoble masure dont les pltres salissaient le Bonheur des Dames,
le seul petit coin du vaste pt chapp  la conqute. L'affaire
tournait au cauchemar; tout autre que la jeune fille, parlant en
faveur de Bourras, aurait risqu d'tre jet dehors, tellement
Mouret tait tortur du besoin maladif d'abattre la masure  coups
de pied Enfin, que voulait-on qu'il fit? Pouvait-il laisser ce tas
de dcombres au flanc du Bonheur? Il fallait bien qu'il dispart,
le magasin devait passer. Tant pis pour le vieux fou! Et il
rappelait ses offres, il lui avait propos jusqu' cent mille
francs. N'tait-ce pas raisonnable? Certes, il ne marchandait pas,
il donnait l'argent qu'on exigeait; mais, au moins, qu'on et un
peu d'intelligence, qu'on le laisst finir son oeuvre! Est-ce
qu'on se mlait d'arrter les locomotives, sur les chemins de fer?
Elle l'coutait, les yeux baisss, ne trouvant que des raisons de
sentiment. Le bonhomme tait si vieux, on aurait pu attendre sa
mort, une faillite le tuerait. Alors, il dclara qu'il n'tait
mme plus le matre d'empcher les choses, Bourdoncle s'en
occupait, car le conseil avait rsolu d'en finir. Elle n'eut rien
 ajouter, malgr l'apitoiement douloureux de ses tendresses.

Aprs un silence pnible, ce fut Mouret lui-mme qui parla des
Baudu. Il commena par les plaindre beaucoup de la perte de leur
fille. C'taient de trs bonnes gens, trs honntes, et sur
lesquels la mauvaise chance s'acharnait. Puis, il reprit ses
arguments: au fond, ils avaient voulu leur malheur, on ne
s'obstinait pas de la sorte dans la baraque vermoulue de l'ancien
commerce; rien d'tonnant  ce que la maison leur tombt sur la
tte. Vingt fois, il l'avait prdit; mme elle devait se souvenir
qu'il l'avait charge d'avertir son oncle d'un dsastre fatal, si
ce dernier s'attardait dans des vieilleries ridicules. Et la
catastrophe tait venue, personne au monde ne l'empcherait
maintenant. On ne pouvait raisonnablement exiger qu'il se ruint,
afin d'pargner le quartier. Du reste, s'il avait eu la folie de
fermer le Bonheur, un autre grand magasin aurait pouss de lui-
mme  ct, car l'ide soufflait des quatre points du ciel, le
triomphe des cits ouvrires et industrielles tait sem par le
coup de vent du sicle, qui emportait l'difice croulant des vieux
ges. Peu  peu, Mouret s'chauffait, trouvait une motion
loquente pour se dfendre contre la haine de ses victimes
involontaires, la clameur des petites boutiques moribondes, qu'il
entendait monter autour de lui. On ne gardait pas ses morts, il
fallait bien les enterrer; et, d'un geste, il envoyait dans la
terre, il balayait et jetait  la fosse commune le cadavre de
l'antique ngoce, dont les restes verdis et empests devenaient la
honte des rues ensoleilles du nouveau Paris. Non, non, il n'avait
aucun remords, il faisait simplement la besogne de son ge, et
elle le savait bien, elle qui aimait la vie, qui avait la passion
des affaires larges, conclues au plein jour de la publicit.
Rduite au silence, elle l'couta longtemps, elle se retira, l'me
pleine de trouble.

Cette nuit-l, Denise ne dormit gure. Une insomnie traverse de
cauchemars, la retournait sous la couverture. Il lui semblait
qu'elle tait toute petite, et elle clatait en larmes, au fond de
leur jardin de Valognes, en voyant les fauvettes manger les
araignes, qui elles-mmes mangeaient les mouches. tait-ce donc
vrai, cette ncessit de la mort engraissant le monde, cette lutte
pour la vie qui faisait pousser les tres sur le charnier de
l'ternelle destruction? Ensuite, elle se revoyait devant le
caveau o l'on descendait Genevive, elle apercevait son oncle et
sa tante, seuls au fond de leur salle  manger obscure. Dans le
profond silence, un bruit sourd d'croulement traversait l'air
mort: c'tait la maison de Bourras qui s'effondrait, comme mine
par les grandes eaux. Le silence recommenait, plus sinistre, et
un nouvel croulement retentissait, puis un autre, puis un autre:
les Robineau, les Bdor et soeur, les Vanpouille, craquaient et
s'crasaient chacun  son tour, le petit commerce du quartier
Saint-Roch s'en allait sous une pioche invisible, avec de brusques
tonnerres de charrettes qu'on dcharge. Alors, un chagrin immense
l'veillait en sursaut. Mon Dieu! que de tortures! des familles
qui pleurent, des vieillards jets au pav, tous les drames
poignants de la ruine! Et elle ne pouvait sauver personne, et elle
avait conscience que cela tait bon, qu'il fallait ce fumier de
misres  la sant du Paris de demain. Au jour, elle se calma, une
grande tristesse rsigne la tenait les yeux ouverts, tourns vers
la fentre dont les vitres s'clairaient. Oui, c'tait la part du
sang, toute rvolution voulait des martyrs, on ne marchait en
avant que sur des morts. Sa peur d'tre une me mauvaise, d'avoir
travaill au meurtre de ses proches, se fondait  prsent dans une
piti navre, en face de ces maux irrmdiables, qui sont
l'enfantement douloureux de chaque gnration. Elle finit par
chercher les soulagements possibles, sa bont rva longtemps aux
moyens  prendre, pour sauver au moins les siens de l'crasement
final.

Mouret, maintenant, se dressait devant elle, avec sa tte
passionne, aux yeux caressants. Certes, il ne lui refusait rien,
elle tait sre qu'il accorderait tous les ddommagements
raisonnables. Et sa pense s'garait, tchait de le juger. Elle
connaissait sa vie, n'ignorait pas le calcul ancien de ses
tendresses, sa continuelle exploitation de la femme, des
matresses prises pour faire son chemin, et sa liaison avec
Mme Desforges dans l'unique but de tenir le baron Hartmann, et
toutes les autres, les Clara de rencontre, le plaisir achev,
pay, rejet au trottoir. Seulement, ces dbuts d'un aventurier de
l'amour, dont le magasin plaisantait, finissaient par se perdre
dans le coup de gnie de cet homme, dans sa grce victorieuse. Il
tait la sduction. Ce qu'elle ne lui aurait jamais pardonn,
c'tait son mensonge d'autrefois, sa froideur d'amant sous la
comdie galante de ses prvenances. Mais elle se sentait sans
rancune, aujourd'hui qu'il souffrait par elle. Cette souffrance
l'avait grandi. Quand elle le voyait tortur, expiant si durement
son ddain de la femme, il lui semblait rachet de ses fautes.

Ds ce matin-l, Denise obtint de Mouret les compensations qu'elle
jugerait lgitimes, le jour o les Baudu et le vieux Bourras
succomberaient. Les semaines se passrent, elle allait voir son
oncle presque tous les aprs-midi, s'chappant quelques minutes,
apportant son rire, son courage de brave fille, pour gayer la
sombre boutique. Sa tante surtout l'inquitait, elle tait reste
dans une stupeur blme, depuis la mort de Genevive; il semblait
que sa vie s'en allt un peu  chaque heure; et, lorsqu'on
l'interrogeait, elle rpondait d'un air tonn qu'elle ne
souffrait pas, qu'elle tait comme prise de sommeil, simplement.
Dans le quartier, on hochait la tte: la pauvre dame ne
s'ennuierait pas longtemps de sa fille.

Un jour, Denise sortait de chez les Baudu, lorsque, au dtour de
la place Gaillon, elle entendit un grand cri. La foule se
prcipitait, un coup de panique soufflait, ce vent de peur et de
piti qui ameute brusquement une rue. C'tait un omnibus  caisse
brune, une des voitures faisant le trajet de la Bastille aux
Batignolles, dont les roues passaient sur le corps d'un homme, au
dbouch de la rue Neuve-Saint-Augustin, devant la fontaine.
Debout sur son sige, dans un mouvement furieux, le cocher
retenait ses deux chevaux noirs, qui se cabraient; et il jurait,
il s'emportait en gros mots.

-- Nom de dieu! nom de dieu!... Faites donc attention, sacr
maladroit!

Maintenant, l'omnibus tait arrt. La foule entourait le bless,
un sergent de ville se trouvait l par hasard. Toujours debout,
appelant en tmoignage les voyageurs de l'impriale, qui s'taient
levs, eux aussi, pour se pencher et voir le sang, le cocher
s'expliquait avec des gestes exasprs, la gorge trangle d'une
colre croissante.

-- On n'a pas ide... Qui est-ce qui m'a fichu un particulier
pareil? Il tait l comme chez lui. J'ai cri, et le voil qui se
fout sous les roues!

Alors, un ouvrier, un peintre en btiment, accouru avec son
pinceau d'une devanture voisine, dit d'une voix aigu, au milieu
des clameurs:

-- Ne te fais donc pas de bile! Je l'ai vu, il s'est coll
dessous, parbleu!... Tiens! il a piqu une tte comme a. Encore
un qui s'embtait, faut croire!

D'autres voix s'levrent, on tombait d'accord sur l'ide d'un
suicide, pendant que le sergent de ville verbalisait. Des dames,
toutes ples, descendaient vivement, emportaient, sans se
retourner, l'horreur de la secousse molle dont l'omnibus leur
avait remu les entrailles, en passant sur le corps. Cependant,
Denise s'approcha, attire par la piti active, qui la faisait se
mler de tous les accidents, des chiens crass, des chevaux
abattus, des couvreurs tombs des toits. Et, sur le pav, elle
reconnut le malheureux, vanoui, la redingote souille de boue.

-- C'est M. Robineau! cria-t-elle, dans son douloureux tonnement.

Tout de suite, le sergent de ville interrogea cette jeune fille.
Elle donna le nom, la profession, l'adresse. Grce  l'nergie du
cocher, l'omnibus avait fait un crochet, et les jambes seules de
Robineau s'taient trouves engages sous les roues. Seulement, il
y avait  craindre qu'elles ne fussent rompues l'une et l'autre.
Quatre hommes de bonne volont transportrent le bless chez un
pharmacien de la rue Gaillon, pendant que l'omnibus reprenait
lentement sa marche.

-- Nom de Dieu! dit le cocher en enveloppant ses chevaux d'un coup
de fouet, j'ai fait ma journe.

Denise avait suivi Robineau chez le pharmacien. Celui-ci, dans
l'attente d'un mdecin, qu'on ne pouvait trouver, dclarait qu'il
n'y avait aucun danger immdiat et que le mieux tait de porter le
bless  son domicile, puisqu'il habitait le voisinage. Un homme
tait all au poste de police demander un brancard. Alors, la
jeune fille conut la bonne pense de partir en avant, afin de
prparer Mme Robineau  ce coup affreux. Mais elle eut toutes les
peines du monde  gagner la rue, au travers de la foule, qui
s'crasait devant la porte. Cette foule, avide de mort, augmentait
de minute en minute; des enfants, des femmes, se haussaient,
tenaient bon dans les pousses brutales; et chaque nouveau venu
inventait son accident, c'tait  cette heure un mari que l'amant
de sa femme avait jet par la fentre.

Rue Neuve-des-Petits-Champs, Denise aperut de loin Mme Robineau
sur la porte de la spcialit de soies. Cela lui donna un prtexte
pour s'arrter, et elle causa un instant, en cherchant une faon
d'amortir la terrible nouvelle. Le magasin sentait le dsordre et
l'abandon des luttes dernires, dans un commerce qui se meurt.
C'tait le dnouement prvu de la grande bataille des deux soies
rivales, le Paris-Bonheur avait cras la concurrence,  la suite
d'une nouvelle baisse de cinq centimes: il ne se vendait plus que
quatre francs quatre-vingt-quinze, la soie de Gaujean avait trouv
son Waterloo. Depuis deux mois, Robineau, rduit aux expdients,
menait une vie d'enfer, pour empcher une dclaration de faillite.

-- J'ai vu passer votre mari sur la place Gaillon, murmura Denise,
qui avait fini par entrer dans la boutique.

Mme Robineau, dont une sourde inquitude semblait ramener
continuellement les regards vers la rue, dit vivement:

-- Ah! tout  l'heure, n'est-ce pas?... Je l'attends, il devrait
tre ici. Ce matin, M. Gaujean est venu, et ils sont sortis
ensemble.

Elle tait toujours charmante, dlicate et gaie; mais une
grossesse avance dj la fatiguait, elle restait plus effare,
plus dpayse que jamais, dans ces affaires, auxquelles sa nature
tendre ne mordait pas, et qui tournaient mal. Comme elle le
rptait souvent, pourquoi donc tout a? ne serait-ce pas plus
gentil de vivre tranquille, au fond d'un petit logement, o l'on
ne mangerait que du pain?

-- Ma chre enfant, reprit-elle avec un sourire qui s'attristait,
nous n'avons rien  vous cacher... a ne va pas bien, mon pauvre
chri n'en dort plus. Aujourd'hui encore, ce Gaujean l'a
tourment,  propos de billets en retard... Je me sentais mourir
d'inquitude,  tre l toute seule...

Et elle retournait sur la porte, lorsque Denise l'arrta. Au loin,
celle-ci venait d'entendre une rumeur de foule. Elle devina le
brancard qu'on apportait, le flot de curieux qui n'avaient pas
lch l'accident. Alors, la gorge sche, ne trouvant pas les mots
consolateurs qu'elle aurait voulu, elle dut parler.

-- Ne vous inquitez pas, il n'y a pas de danger immdiat... Oui,
j'ai vu M. Robineau, il lui est arriv un malheur... On l'apporte,
ne vous inquitez pas, je vous en prie.

La jeune femme l'coutait, toute blanche, sans comprendre
nettement encore. La rue s'tait emplie de monde, les fiacres
arrts juraient, des hommes avaient pos le brancard devant la
porte du magasin, pour ouvrir les deux battants vitrs.

-- C'est un accident, continuait Denise, rsolue  cacher la
tentative de suicide. Il tait sur le trottoir, et il a gliss
sous les roues d'un omnibus... Oh! les pieds seulement. On cherche
un mdecin. Ne vous inquitez pas.

Un grand frisson secouait Mme Robineau. Elle eut deux ou trois
cris inarticuls; puis, elle ne parla plus, elle s'abattit prs du
brancard, dont elle carta les toiles de ses mains tremblantes.
Les hommes qui venaient de le porter, attendaient devant la
maison, pour le remporter, lorsqu'on aurait enfin trouv un
mdecin. On n'osait plus toucher  Robineau, qui avait repris
connaissance, et dont les souffrances devenaient atroces, au
moindre mouvement. Quand il vit sa femme, deux grosses larmes
coulrent sur ses joues. Elle l'avait embrass, et elle pleurait,
en le regardant de ses yeux fixes. Dans la rue, la cohue
continuait, les visages s'entassaient comme au spectacle, avec des
yeux luisants; des ouvrires, chappes d'un atelier, menaaient
d'enfoncer les glaces des vitrines, pour mieux voir. Afin
d'chapper  cette fivre de curiosit, et jugeant d'ailleurs
qu'il n'tait pas convenable de laisser le magasin ouvert, Denise
eut l'ide de baisser le rideau mtallique. Elle-mme alla tourner
la manivelle, l'engrenage avait un cri plaintif, les feuilles de
tle descendaient avec lenteur, ainsi qu'une draperie lourde
tombant sur le dnouement d'un cinquime acte. Et, lorsqu'elle
rentra et qu'elle eut ferm derrire elle la petite porte ronde,
elle retrouva Mme Robineau serrant toujours son mari entre ses
bras perdus, sous le demi-jour louche qui venait des deux toiles
dcoupes dans la tle. La boutique ruine semblait glisser au
nant, seules les deux toiles luisaient sur cette catastrophe
rapide et brutale du pav parisien: Enfin, Mme Robineau recouvra
la parole.

-- Oh! mon chri... Oh! mon chri... Oh! mon chri...

Elle ne trouvait que ces mots, et lui suffoqua, se confessa dans
une crise de remords, en la voyant ainsi agenouille, renverse,
avec son ventre de mre qui s'crasait contre le brancard.
Lorsqu'il ne bougeait pas, il ne sentait que le plomb brlant de
ses jambes.

-- Pardonne-moi, j'ai d tre fou... Quand l'avou m'a dit devant
Gaujean que les affiches seraient poses demain, il m'a sembl que
des flammes dansaient, comme si les murs avaient brl... Et puis,
je ne me souviens plus: je descendais la rue de la Michodire,
j'ai cru que les gens du Bonheur se fichaient de moi, cette grande
gueuse de maison m'crasait... Alors, quand l'omnibus a tourn,
j'ai song  Lhomme et  son bras, je me suis jet dessous...

Lentement, Mme Robineau tomba assise sur le parquet, dans
l'horreur de ces aveux. Mon Dieu! il avait voulu mourir. Elle
saisit la main de Denise, qui s'tait penche vers elle, toute
retourne par cette scne. Le bless, que son motion puisait,
venait encore de perdre connaissance. Et ce mdecin qui n'arrivait
pas! Deux hommes avaient dj battu le quartier, le concierge de
la maison s'tait mis en campagne  son tour.

-- Ne vous inquitez pas, rptait Denise machinalement,
sanglotant elle aussi.

Alors, Mme Robineau, assise par terre, la tte  la hauteur du
brancard, la joue contre la sangle o gisait son mari, soulagea
son coeur.

-- Oh! si je vous racontais... C'est pour moi qu'il a voulu
mourir. Il me disait sans cesse: Je t'ai vole, l'argent venait
de toi. Et, la nuit, il rvait de ces soixante mille francs, il
se rveillait en sueur, se traitait d'incapable. Quand on n'avait
pas plus de tte, on ne risquait pas la fortune des autres. Vous
savez qu'il a toujours t nerveux, l'esprit tourment. Il
finissait par voir des choses qui me faisaient peur, il
m'apercevait dans la rue, en guenilles, mendiant, moi qu'il aimait
si fort, qu'il dsirait riche, heureuse...

Mais, en tournant la tte, elle le retrouva les yeux ouverts; et
elle continua, de sa voix bgayante:

-- Oh! mon chri, pourquoi as-tu fait cela?... Tu me crois donc
bien vilaine? Va, a m'est gal, que nous soyons ruins. Pourvu
qu'on soit ensemble, on n'est pas malheureux... Laisse-les donc
tout prendre. Allons-nous-en quelque part, o tu n'entendras plus
parler d'eux. Tu travailleras quand mme, tu verras comme ce sera
bon encore.

Son front tait tomb prs du visage ple de son mari, tous deux
se taisaient maintenant, dans l'attendrissement de leur angoisse.
Il y eut un silence, la boutique semblait dormir, engourdie par le
crpuscule blafard qui la noyait; tandis qu'on entendait, derrire
la tle mince de la fermeture le fracas de la rue, la vie du plein
jour passant avec le grondement des voitures et la bousculade des
trottoirs. Enfin, Denise, qui allait,  chaque minute, jeter un
coup d'oeil par la petite porte ouvrant sur le vestibule de la
maison, revint en criant:

-- Le mdecin!

C'tait un jeune homme, aux yeux vifs, que le concierge ramenait.
Il prfra visiter le bless avant qu'on le coucht. Une seule des
jambes, la gauche, se trouvait casse, au-dessus de la cheville.
La rupture tait simple, aucune complication ne semblait 
craindre. Et l'on se disposait  porter le brancard au fond, dans
la chambre, lorsque Gaujean se prsenta. Il venait rendre compte
d'une dernire dmarche, dans laquelle du reste il avait chou:
la dclaration de faillite tait dfinitive.

-- Quoi donc? murmura-t-il, qu'est-il arriv?

D'un mot, Denise le renseigna. Alors, il resta gn. Robineau lui
dit faiblement:

-- Je ne vous en veux pas, mais tout cela est un peu de votre
faute.

-- Dame! mon cher, rpondit Gaujean, il fallait avoir des reins
plus solides que les ntres... Vous savez que je ne suis gure
mieux portant que vous.

On soulevait le brancard. Le bless trouva encore la force de
dire:

-- Non, non, des reins plus solides auraient pli tout de mme...
Je comprends que les vieux entts, comme Bourras et Baudu, y
restent; mais nous autres, qui tions jeunes, qui acceptions le
nouveau train des choses!... Non, voyez-vous, Gaujean, c'est la
fin d'un monde.

On l'emporta. Mme Robineau embrassa Denise, dans un lan o il y
avait presque de la joie,  tre enfin dbarrasse du tracas des
affaires. Et, comme Gaujean se retirait avec la jeune fille, il
lui confessa que ce pauvre diable de Robineau avait raison.
C'tait imbcile de vouloir lutter contre le Bonheur des Dames.
Lui, personnellement, se sentait perdu, s'il ne rentrait pas en
grce. Dj, la veille, il avait fait une dmarche secrte auprs
de Hutin, qui justement allait partir pour Lyon. Mais il
dsesprait, et il tcha d'intresser Denise, au courant sans
doute de sa puissance.

-- Ma foi! rptait-il, tans pis pour la fabrication! On se
moquerait de moi, si je me ruinais en bataillant davantage dans
l'intrt des autres, lorsque les gaillards se disputent  qui
fabriquera le moins cher... Mon Dieu! comme vous le disiez
autrefois, la fabrication n'a qu' suivre le progrs, par une
meilleure organisation et des procds nouveaux. Tout s'arrangera,
il suffit que le public soit content.

Denise souriait. Elle rpondit:

-- Allez donc dire cela  M. Mouret lui-mme... Votre visite lui
fera plaisir, et il n'est pas homme  vous tenir rancune, si vous
lui offrez seulement un bnfice d'un centime par mtre.

Ce fut en janvier que Mme Baudu expira, par un clair aprs-midi de
soleil. Depuis quinze jours, elle ne pouvait plus descendre  la
boutique, qu'une femme de journe gardait. Elle tait assise au
milieu de son lit, les reins soutenus par des oreillers. Seuls,
dans son visage blanc, les yeux vivaient encore; et, la tte
droite, elle les tournait obstinment vers le Bonheur des Dames,
en face,  travers les petits rideaux des fentres. Baudu,
souffrant lui-mme de cette obsession, de la fixit dsespre de
ces regards, voulait parfois tirer les grands rideaux. Mais, d'un
geste suppliant, elle l'arrtait, elle s'enttait  voir, jusqu'
son dernier souffle. Maintenant, le monstre lui avait tout pris,
sa maison, sa fille; elle-mme s'en tait alle peu  peu avec le
Vieil Elbeuf, perdant de sa vie  mesure qu'il perdait de sa
clientle; le jour o il rlait, elle n'avait plus d'haleine.
Quand elle se sentit mourir, elle eut encore la force d'exiger de
son mari qu'il ouvrt les deux fentres. Il faisait doux, une
nappe de gai soleil dorait le Bonheur, tandis que la chambre de
l'antique logis frissonnait dans l'ombre. Mme Baudu demeurait les
regards fixes, emplis de cette vision de monument triomphal, de
ces glaces limpides, derrire lesquelles passait un galop de
millions. Lentement, ses yeux plissaient, envahis de tnbres, et
lorsqu'ils s'teignirent dans la mort, ils restrent grands
ouverts, regardant toujours, noys de grosses larmes.

Une fois encore, tout le petit commerce ruin du quartier, dfila
au convoi. On y vit les frres Vanpouille, blmes de leurs
chances de dcembre, payes par un suprme effort qu'ils ne
pourraient recommencer. Bdor et soeur s'appuyait sur une canne,
travaill de tels soucis, que sa maladie d'estomac s'aggravait.
Deslignires avait eu une attaque, Piot et Rivoire marchaient en
silence, le nez  terre, en hommes finis. Et l'on n'osait
s'interroger sur les disparus, Quinette, Mlle Tatin, d'autres qui,
du matin au soir, sombraient, rouls, emports dans le flot des
dsastres; sans compter Robineau allong sur son lit, avec sa
jambe casse. Mais on se montrait surtout, d'un air d'intrt, les
nouveaux commerants atteints par la peste: le parfumeur Grognet,
la modiste Mme Chadeuil, et Lacassagne le fleuriste, et Naud le
cordonnier, encore debout, pris seulement de l'anxit du mal qui
devait les balayer  leur tour. Derrire le corbillard, Baudu
marchait du mme pas de boeuf assomm, dont il avait accompagn sa
fille; tandis que, au fond de la premire voiture de deuil, on
apercevait les yeux tincelants de Bourras, sous les broussailles
de ses sourcils et de ses cheveux, d'un blanc de neige.

Denise eut un grand chagrin. Depuis quinze jours, elle tait
brise de soucis et de fatigues. Il lui avait fallu mettre Pp au
collge, et Jean la faisait courir, tellement amoureux de la nice
du ptissier, qu'il avait suppli sa soeur de la demander en
mariage. Ensuite, la mort de la tante, ces catastrophes rptes,
venaient d'accabler la jeune fille. Mouret s'tait de nouveau mis
 sa disposition: ce qu'elle ferait pour son oncle et les autres,
serait bien fait. Un matin encore, elle eut un entretien avec lui,
 la nouvelle que Bourras tait jet sur le pav, et que Baudu
allait fermer boutique. Puis, elle sortit aprs le djeuner, avec
l'espoir de soulager au moins ceux-l.

Dans la rue de la Michodire, Bourras tait debout, plant sur le
trottoir en face de sa maison, dont on l'avait expuls la veille,
 la suite d'un joli tour, une trouvaille de l'avou: comme Mouret
possdait des crances, il venait d'obtenir aisment la mise en
faillite du marchand de parapluies, puis il avait achet cinq
cents francs le droit au bail, dans la vente faite par le syndic;
de sorte que le vieillard entt s'tait laiss prendre pour cinq
cents francs ce qu'il n'avait pas voulu lcher pour cent mille.
D'ailleurs, l'architecte, qui arrivait avec sa bande de
dmolisseurs, avait d requrir le commissaire pour le mettre
dehors. Les marchandises taient vendues, les chambres dmnages;
lui, s'obstinait dans le coin o il couchait, et dont on n'osait
le chasser, par une piti dernire. Mme les dmolisseurs
attaqurent la toiture sur sa tte. On avait retir les ardoises
pourries, les plafonds s'effondraient, les murs craquaient, et il
restait l, sous les vieilles charpentes  nu, au milieu des
dcombres. Enfin, devant la police, il tait parti. Mais, ds le
lendemain matin, il avait reparu sur le trottoir d'en face, aprs
avoir pass la nuit dans un htel meubl du voisinage.

-- Monsieur Bourras, dit doucement Denise.

Il ne l'entendait pas, ses yeux de flamme dvoraient les
dmolisseurs, dont la pioche entamait la faade de la masure.
Maintenant, par les fentres vides, on voyait l'intrieur, les
chambres misrables, l'escalier noir, o le soleil n'avait pas
pntr depuis deux cents ans.

-- Ah! c'est vous, rpondit-il enfin, quand il l'eut reconnue.
Hein? ils en font une besogne, ces voleurs!

Elle n'osait plus parler, remue par la tristesse lamentable de la
vieille demeure, ne pouvant elle-mme dtacher les yeux des
pierres moisies qui tombaient. En haut, dans un coin du plafond de
son ancienne chambre, elle apercevait encore le nom en lettres
noires et trembles: Ernestine, crit avec la flamme d'une
chandelle; et le souvenir des jours de misre lui revenait, plein
d'un attendrissement pour toutes les douleurs. Mais les ouvriers,
afin d'abattre d'un coup un pan de muraille, avaient eu l'ide de
l'attaquer  la base. Il chancelait.

-- S'il pouvait les craser tous! murmura Bourras d'une voix
sauvage.

On entendit un craquement terrible. Les ouvriers pouvants se
sauvrent dans la rue. En s'abattant, la muraille branlait et
emportait toute la ruine. Sans doute, la masure ne tenait plus, au
milieu des tassements et des gerures: une pousse avait suffi
pour la fendre du haut en bas. Ce fut un boulement pitoyable,
l'aplatissement d'une maison de fange, dtrempe par les pluies.
Pas une cloison ne resta debout, il n'y eut plus par terre qu'un
amas de dbris, le fumier du pass tomb  la borne.

-- Mon Dieu! avait cri le vieillard, comme si le coup lui et
retenti dans les entrailles.

Il demeurait bant, jamais il n'aurait cru que ce serait fini si
vite. Et il regardait l'entaille ouverte, le creux libre enfin
dans le flanc du Bonheur des Dames, dbarrass de la verrue qui le
dshonorait. C'tait le moucheron cras, le dernier triomphe sur
l'obstination cuisante de l'infiniment petit, toute l'le envahie
et conquise. Des passants attroups causaient trs haut avec les
dmolisseurs, qui se fchaient contre ces vieilles btisses,
bonnes  tuer le monde.

-- Monsieur Bourras, rpta Denise, en tchant de l'emmener 
l'cart, vous savez qu'on ne vous abandonnera pas. Il sera pourvu
 tous vos besoins...

Il se redressa.

-- Je n'ai pas de besoins... Ce sont eux qui vous envoient, n'est-
ce pas? Eh bien! dites-leur que le pre Bourras sait encore
travailler, et qu'il trouvera de l'ouvrage o il voudra... Vrai!
ce serait trop commode, de faire la charit aux gens qu'on
assassine! Alors, elle le supplia.

-- Je vous en prie, acceptez, ne me laissez pas ce chagrin.

Mais il secouait sa tte chevelue.

-- Non, non, c'est fini, bonsoir... Vivez donc heureuse, vous qui
tes jeune, et n'empchez pas les vieux de partir avec leurs
ides.

Il jeta un dernier coup d'oeil sur le tas des dcombres, puis s'en
alla, pniblement. Elle suivit son dos, au milieu des bousculades
du trottoir. Le dos tourna l'angle de la place Gaillon, et ce fut
tout.

Un instant, Denise resta immobile, les yeux perdus. Enfin, elle
entra chez son oncle. Le drapier tait seul, dans la boutique
sombre du Vieil Elbeuf. La femme de mnage ne venait que le matin
et le soir, pour faire un peu de cuisine et pour l'aider  ter et
 mettre les volets. Il passait les heures, au fond de cette
solitude, sans que personne souvent le dranget de la journe,
effar et ne trouvant plus les marchandises, lorsqu'une cliente se
risquait encore. Et l, dans le silence, dans le demi-jour, il
marchait continuellement, il gardait le pas alourdi de ses deuils,
cdant  un besoin maladif,  de vritables crises de marche
force, comme s'il avait voulu bercer et endormir sa douleur.

-- Allez-vous mieux, mon oncle? demanda Denise.

Il ne s'arrta qu'une seconde, il repartit, allant de la caisse 
un angle obscur.

-- Oui, oui, trs bien... Merci.

Elle cherchait un sujet consolant, des paroles gaies, et n'en
trouvait point.

-- Vous avez entendu ce bruit? La maison est par terre.

-- Tiens! c'est vrai, murmura-t-il d'un air tonn, ce devait tre
la maison... J'ai senti le sol trembler... Moi, ce matin, en les
voyant sur le toit, j'avais ferm ma porte.

Et il eut un geste vague, pour dire que ces choses ne
l'intressaient plus. Chaque fois qu'il revenait devant la caisse,
il regardait la banquette vide, cette banquette de velours us, o
sa femme et sa fille avaient grandi. Puis, lorsque son perptuel
pitinement le ramenait  l'autre bout, il regardait les casiers
noys d'ombre, dans lesquels achevaient de moisir quelques pices
de drap. C'tait la maison veuve, ceux qu'il aimait partis, son
commerce tomb  une fin honteuse, lui seul promenant son coeur
mort et son orgueil abattu, au milieu de ces catastrophes. Il
levait les yeux vers le plafond noir, il coutait le silence qui
sortait des tnbres de la petite salle  manger, le coin familial
dont il aimait autrefois jusqu' l'odeur enferme. Plus un souffle
dans l'antique logis, son pas rgulier et pesant faisait sonner
les vieux murs, comme s'il avait march sur la tombe de ses
tendresses.

Enfin, Denise aborda le sujet qui l'amenait.

-- Mon oncle, vous ne pouvez rester ainsi. Il faudrait prendre une
dtermination.

Il rpondit sans s'arrter:

-- Sans doute, mais que veux-tu que je fasse? J'ai tch de
vendre, personne n'est venu... Mon Dieu! un matin, je fermerai la
boutique, et je m'en irai.

Elle savait qu'une faillite n'tait plus  craindre. Les
cranciers avaient prfr s'entendre, devant un pareil
acharnement du sort. Tout pay, l'oncle allait simplement se
trouver  la rue.

-- Mais que ferez-vous ensuite? murmura-t-elle, cherchant une
transition pour arriver  l'offre qu'elle n'osait formuler.

-- Je ne sais pas, rpondit-il. On me ramassera bien.

Il avait chang son trajet, il marchait de la salle  manger aux
vitrines de la devanture; et, maintenant, il considrait chaque
fois d'un regard morne ces vitrines lamentables, avec leur talage
oubli. Ses yeux ne se levaient mme pas sur la faade triomphante
du Bonheur des Dames, dont les lignes architecturales se perdaient
 droite et  gauche, aux deux bouts de la rue. C'tait un
anantissement, il ne trouvait plus la force de se fcher.

-- coutez, mon oncle, finit par dire Denise embarrasse, il y
aurait peut-tre une place pour vous...

Elle se reprit, elle bgaya:

-- Oui, je suis charge de vous offrir une place d'inspecteur.

-- O donc? demanda Baudu.

-- Mon Dieu! l, en face... Chez nous... Six mille francs, un
travail sans fatigue.

Brusquement, il s'tait arrt devant elle. Mais, au lieu de
s'emporter comme elle le craignait, il devenait trs ple, il
succombait sous une motion douloureuse, d'une amre rsignation.

-- En face, en face, balbutia-t-il  plusieurs reprises. Tu veux
que j'entre en face?

Denise elle-mme tait gagne par cette motion. Elle revoyait la
longue lutte des deux boutiques, elle assistait aux convois de
Genevive et de Mme Baudu, elle avait sous les yeux le Vieil
Elbeuf renvers, gorg  terre par le Bonheur des Dames. Et
l'ide de son oncle entrant en face, se promenant l en cravate
blanche, lui faisait sauter le coeur de piti et de rvolte.

-- Voyons, Denise, ma fille, est-ce possible? dit-il simplement,
tandis qu'il croisait ses pauvres mains tremblantes.

-- Non, non, mon oncle! cria-t-elle dans un lan de tout son tre
juste et bon. Ce serait mal... Pardonnez-moi, je vous en supplie.

Il avait repris sa marche, son pas branlait de nouveau le vide
spulcral de la maison. Et, quand elle le quitta, il allait, il
allait toujours, dans cette locomotion entte des grands
dsespoirs qui tournent sur eux-mmes, sans pouvoir en sortir
jamais.

Denise, cette nuit-l, eut encore une insomnie. Elle venait de
toucher le fond de son impuissance. Mme en faveur des siens, elle
ne trouvait pas un soulagement. Jusqu'au bout, il lui fallut
assister  l'oeuvre invincible de la vie, qui veut la mort pour
continuelle semence. Elle ne se dbattait plus, elle acceptait
cette loi de la lutte; mais son me de femme s'emplissait d'une
bont en pleurs, d'une tendresse fraternelle,  l'ide de
l'humanit souffrante. Depuis des annes, elle-mme tait prise
entre les rouages de la machine. N'y avait-elle pas saign? ne
l'avait-on pas meurtrie, chasse, trane dans l'injure?
Aujourd'hui encore, elle s'pouvantait parfois, lorsqu'elle se
sentait choisie par la logique des faits. Pourquoi elle, si
chtive? pourquoi sa petite main pesant tout d'un coup si lourd,
au milieu de la besogne du monstre? Et la force qui balayait tout,
l'emportait  son tour, elle dont la venue devait tre une
revanche. Mouret avait invent cette mcanique  craser le monde,
dont le fonctionnement brutal l'indignait; il avait sem le
quartier de ruines, dpouill les uns, tu les autres; et elle
l'aimait quand mme pour la grandeur de son oeuvre, elle l'aimait
davantage  chacun des excs de son pouvoir, malgr le flot de
larmes qui la soulevait, devant la misre sacre des vaincus.

XIV


La rue du Dix-Dcembre, toute neuve, avec ses maisons d'une
blancheur de craie et les derniers chafaudages des quelques
btisses attardes, s'allongeait sous un limpide soleil de
fvrier; un flot de voitures passait, d'un large train de
conqute, au milieu de cette troue de lumire qui coupait l'ombre
humide du vieux quartier Saint-Roch; et, entre la rue de la
Michodire et la rue de Choiseul, il y avait une meute,
l'crasement d'une foule chauffe par un mois de rclame, les yeux
en l'air, bayant devant la faade monumentale du Bonheur des
Dames, dont l'inauguration avait lieu ce lundi-l,  l'occasion de
la grande exposition de blanc.

C'tait, dans sa fracheur gaie, un vaste dveloppement
d'architecture polychrome, rehausse d'or, annonant le vacarme et
l'clat du commerce intrieur, accrochant les yeux comme un
gigantesque talage qui aurait flamb des couleurs les plus vives.
Au rez-de-chausse, pour ne pas tuer les toffes des vitrines, la
dcoration restait sobre: un soubassement en marbre vert de mer;
les piles d'angle et les piliers d'appui recouverts de marbre
noir, dont la svrit s'clairait de cartouches dors; et le
reste en glaces sans tain, dans les chssis de fer, rien que des
glaces qui semblaient ouvrir les profondeurs des galeries et des
halls au plein jour de la rue. Mais,  mesure que les tages
montaient, s'allumaient les tons clatants. La frise du rez-de-
chausse droulait des mosaques, une guirlande de fleurs rouges
et bleues, alternes avec des plaques de marbre, o taient gravs
des noms de marchandises,  l'infini, ceignant le colosse. Puis,
le soubassement du premier tage, en briques mailles, supportait
de nouveau les glaces des larges baies, jusqu' la frise, faite
d'cussons dors, aux armes des villes de France, et de motifs en
terre cuite, dont l'mail rptait les teintes claires du
soubassement. Enfin, tout en haut, l'entablement s'panouissait
comme la floraison ardente de la faade entire, les mosaques et
les faences reparaissaient avec des colorations plus chaudes, le
zinc des chneaux tait dcoup et dor, l'acrotre alignait un
peuple de statues, les grandes cits industrielles et
manufacturires, qui dtachaient en plein ciel leurs fines
silhouettes. Et les curieux s'merveillaient surtout devant la
porte centrale, d'une hauteur d'arc de triomphe, dcore elle
aussi d'une profusion de mosaques, de faences, de terres cuites,
surmonte d'un groupe allgorique dont l'or neuf rayonnait, la
Femme habille et baise par une vole rieuse de petits Amours.

Vers deux heures, un piquet d'ordre dut faire circuler la foule et
veiller au stationnement des voitures. Le palais tait construit,
le temple lev  la folie dpensire de la mode. Il dominait, il
couvrait un quartier de son ombre. Dj, la plaie laisse  son
flanc par la dmolition de la masure de Bourras, se trouvait si
bien cicatrise, qu'on aurait vainement cherch la place de cette
verrue ancienne; les quatre faades filaient le long des quatre
rues, sans une lacune, dans leur isolement superbe. Sur l'autre
trottoir, depuis l'entre de Baudu dans une maison de retraite, le
Vieil Elbeuf tait ferm, mur ainsi qu'une tombe, derrire les
volets qu'on n'enlevait plus; peu  peu, les roues de fiacres les
claboussaient, des affiches les noyaient, les collaient ensemble,
flot montant de la publicit, qui semblait la dernire pellete de
terre jete sur le vieux commerce; et, au milieu de cette
devanture morte, salie des crachats de la rue, bariole des
guenilles du vacarme parisien, s'talait, comme un drapeau plant
sur un empire conquis, une immense affiche jaune, toute frache,
annonant en lettres de deux pieds la grande mise en vente du
Bonheur des Dames. On et dit que le colosse, aprs ses
agrandissements successifs, pris de honte et de rpugnance pour le
quartier noir, o il tait n modestement, et qu'il avait plus
tard gorg, venait de lui tourner le dos, laissant la boue des
rues troites sur ses derrires, prsentant sa face de parvenu 
la voie tapageuse et ensoleille du nouveau Paris. Maintenant, tel
que le montrait la gravure des rclames, il s'tait engraiss,
pareil  l'ogre des contes, dont les paules menacent de faire
craquer les nuages. D'abord, au premier plan de cette gravure, la
rue du Dix-Dcembre, les rues de la Michodire et Monsigny,
emplies de petites figures noires, s'largissaient dmesurment,
comme pour donner passage  la clientle du monde entier. Puis,
c'taient les btiments eux-mmes, d'une immensit exagre, vus 
vol d'oiseau avec leurs corps de toitures qui dessinaient les
galeries couvertes, leurs cours vitres o l'on devinait les
halls, tout l'infini de ce lac de verre et de zinc luisant au
soleil. Au del, Paris s'tendait, mais un Paris rapetiss, mang
par le monstre: les maisons, d'une humilit de chaumires dans le
voisinage, s'parpillaient ensuite en une poussire de chemines
indistinctes; les monuments semblaient fondre,  gauche deux
traits pour Notre-Dame,  droite un accent circonflexe pour les
Invalides, au fond le Panthon, honteux et perdu, moins gros
qu'une lentille. L'horizon tombait en poudre, n'tait plus qu'un
cadre ddaign, jusqu'aux hauteurs de Chtillon, jusqu' la vaste
campagne, dont les lointains noys indiquaient l'esclavage.

Depuis le matin, la cohue augmentait. Aucun magasin n'avait encore
remu la ville d'un tel fracas de publicit. Maintenant, le
Bonheur dpensait chaque anne prs de six cent mille francs en
affiches, en annonces, en appels de toutes sortes; le nombre des
catalogues envoys allait  quatre cent mille, on dchiquetait
plus de cent mille francs d'toffes pour les chantillons. C'tait
l'envahissement dfinitif des journaux, des murs, des oreilles du
public, comme une monstrueuse trompette d'airain, qui, sans
relche, soufflait aux quatre coins de la terre le vacarme des
grandes mises en vente. Et, dsormais, cette faade, devant
laquelle on s'crasait, devenait la rclame vivante, avec son luxe
bariol et dor de bazar, ses vitrines larges  y exposer le pome
entier des vtements de la femme, ses enseignes prodigues,
peintes, graves, tailles, depuis les plaques de marbre du rez-
de-chausse, jusqu'aux feuilles de tle arrondies en arc au-dessus
des toits, droulant l'or de leurs banderoles, et o le nom de la
maison se lisait en lettres couleur du temps, dcoupes sur le
bleu de l'air. Pour fter l'inauguration, on avait ajout des
trophes, des drapeaux; chaque tage se trouvait pavois de
bannires et d'tendards aux armes des principales villes de
France; tandis que, tout en haut, les pavillons des peuples
trangers, hisss  des mts, battaient au vent du ciel. En bas,
enfin, l'exposition de blanc prenait, au fond des vitrines, une
intensit de ton aveuglante. Rien que du blanc, un trousseau
complet et une montagne de draps de lit  gauche, des rideaux en
chapelle et des pyramides de mouchoirs  droite, fatiguaient le
regard; et, entre les pendus de la porte, des pices de toile,
de calicot, de mousseline, tombant en nappe, pareilles  des
boulements de neige, taient plantes debout des gravures
habilles, des feuilles de carton bleutre, o une jeune marie et
une dame en toilette de bal, toutes deux de grandeur naturelle,
vtues de vraies toffes, dentelle et soie, souriaient de leurs
figures peintes. Un cercle de badauds se reformait sans cesse, un
dsir montait de l'bahissement de la foule.

Ce qui ameutait encore la curiosit autour du Bonheur des Dames,
c'tait un sinistre dont Paris entier causait, l'incendie des
Quatre Saisons, le grand magasin que Bouthemont avait ouvert prs
de l'Opra, depuis trois semaines  peine. Les journaux
dbordaient de dtails: le feu mis par une explosion de gaz
pendant la nuit, la fuite pouvante des vendeuses en chemise,
l'hrosme de Bouthemont qui en avait sauv cinq sur ses paules.
Du reste, les pertes normes se trouvaient couvertes, et le public
commenait  hausser les paules, en disant que la rclame tait
superbe. Mais, pour le moment, l'attention refluait vers le
Bonheur, enfivre des histoires qui couraient, occupe jusqu'
l'obsession de ces bazars dont l'importance prenait une si large
place dans la vie publique. Toutes les chances, ce Mouret! Paris
saluait son toile, accourait le voir debout, puisque les flammes
maintenant se chargeaient de balayer  ses pieds la concurrence;
et l'on chiffrait dj les gains de la saison, on estimait le flot
largi de cohue qu'allait faire couler, sous sa porte, la
fermeture force de la maison rivale. Un instant, il avait prouv
des inquitudes, troubl de sentir contre lui une femme, cette
Mme Desforges,  laquelle il devait un peu sa fortune. Le
dilettantisme financier du baron Hartmann, mettant de l'argent
dans les deux affaires, l'nervait aussi. Puis, il tait surtout
exaspr de n'avoir pas eu une ide gniale de Bouthemont: ce bon
vivant ne venait-il pas de faire bnir ses magasins par le cur de
la Madeleine, suivi de tout son clerg! une crmonie tonnante,
une pompe religieuse promene de la soierie  la ganterie, Dieu
tomb dans les pantalons de femme et dans les corsets; ce qui
n'avait pas empch le tout de brler, mais ce qui valait un
million d'annonces, tellement le coup tait port sur la clientle
mondaine. Mouret, depuis ce temps, rvait d'avoir l'archevque!

Cependant, trois heures sonnaient  l'horloge qui surmontait la
porte. C'tait l'crasement de l'aprs-midi, prs de cent mille
clientes s'touffant dans les galeries et dans les halls. Dehors,
des voitures stationnaient, d'un bout  l'autre de la rue du Dix-
Dcembre; et, du ct de l'Opra, une autre masse profonde
occupait le cul-de-sac, o devait s'amorcer la future avenue. De
simples fiacres se mlaient aux coups de matre, les cochers
attendaient parmi les roues, les ranges de chevaux hennissaient,
secouaient les tincelles de leurs gourmettes, allumes de soleil.
Sans cesse, les queues se refaisaient, au milieu des appels des
garons, de la pousse des btes, qui, d'elles-mmes, serraient la
file, tandis que des voitures nouvelles, continuellement,
s'ajoutaient aux autres. Les pitons s'envolaient sur les refuges
par bandes effarouches, les trottoirs taient noirs de monde,
dans la perspective fuyante de la voie large et droite. Et une
clameur montait entre les maisons blanches, ce fleuve humain
roulait sous l'me de Paris pandue, un souffle norme et doux,
dont on sentait la caresse gante.

Devant une vitrine, Mme de Boves, accompagne de sa fille Blanche,
regardait avec Mme Guibal un talage de costumes mi-confectionns.

-- Oh! voyez donc, dit-elle, ces costumes de toile, pour dix-neuf
francs soixante-quinze!

Dans leurs cartons carrs, les costumes nous d'une faveur,
taient plis de faon  prsenter les garnitures seules, brodes
de bleu et de rouge; et, occupant l'angle de chaque carton, une
gravure montrait le vtement tout fait, port par une jeune
personne aux airs de princesse.

-- Mon Dieu! a ne vaut pas davantage, murmura Mme Guiball. De
vraies loques, ds qu'on a a dans la main!

Maintenant, elles taient intimes, depuis que M. de Boves restait
dans un fauteuil, clou par des accs de goutte. La femme
supportait la matresse, prfrant encore que la chose et lieu
chez elle, car elle y gagnait un peu d'argent de poche, des sommes
que le mari se laissait voler, ayant lui-mme besoin de tolrance.

-- Eh bien! entrons, reprit Mme Guibal. Il faut voir leur
exposition... Est-ce que votre gendre ne vous a pas donn rendez-
vous l-dedans?

Mme de Boves ne rpondit pas, les regards perdus, l'air absorb
par la queue des voitures, qui une  une, s'ouvraient et lchaient
toujours des clientes.

-- Si, dit enfin Blanche de sa voix molle. Paul doit nous prendre
vers quatre heures dans la salle de lecture, aprs sa sortie du
ministre.

Ils taient maris depuis un mois, et Vallagnosc,  la suite d'un
cong de trois semaines, pass dans le Midi, venait de rentrer 
son poste. La jeune femme avait dj la carrure de sa mre, la
chair souffle et comme paissie par le mariage.

-- Mais c'est Mme Desforges, l-bas! s'cria la comtesse, les yeux
sur un coup qui s'arrtait.

-- Oh! croyez-vous? murmura Mme Guibal. Aprs toutes ces
histoires... Elle doit encore pleurer l'incendie des Quatre
Saisons.

C'tait bien Henriette pourtant. Elle aperut ces dames, elle
s'avana d'un air gai, cachant sa dfaite sous l'aisance mondaine
de ses manires.

-- Mon Dieu! oui, j'ai voulu me rendre compte. Il vaut mieux
savoir par soi-mme, n'est-ce pas?... Oh! nous sommes toujours
bons amis avec M. Mouret, bien qu'on le dise furieux, depuis que
je me suis intresse  cette maison rivale... Moi, il n'y a
qu'une chose que je ne lui pardonne pas, c'est d'avoir pouss  ce
mariage, vous savez? ce Joseph, avec ma protge, Mlle de
Fontenailles...

-- Comment! c'est fait? interrompit Mme de Boves. Quelle horreur!

-- Oui, ma chre, et uniquement pour mettre le talon sur nous. Je
le connais, il a voulu dire que nos filles du monde ne sont bonnes
qu' pouser ses garons de magasin.

Elle s'animait. Toutes quatre demeuraient sur le trottoir, au
milieu des bousculades de l'entre. Peu  peu, cependant, le flot
les prenait; et elles n'eurent qu' s'abandonner au courant, elles
passrent la porte comme souleves, sans en avoir conscience,
causant plus fort pour s'entendre. Maintenant, elles se
demandaient des nouvelles de Mme Marty. On racontait que le pauvre
M. Marty,  la suite de violentes scnes de mnage, venait d'tre
frapp du dlire des grandeurs: il puisait  pleines mains dans
les trsors de la terre, il vidait les mines d'or, chargeait des
tombereaux de diamants et de pierreries.

-- Pauvre bonhomme! dit Mme Guibal, lui toujours si rp, avec son
humilit de coureur de cachet!... Et la femme?

-- Elle mange un oncle,  prsent, rpondit Henriette, un vieux
brave homme d'oncle, qui s'est retir chez elle, aprs son
veuvage... D'ailleurs, elle doit tre ici, nous allons la voir.

Une surprise immobilisa ces dames. Devant elles, s'tendaient les
magasins, les plus vastes magasins du monde, comme disaient-les
rclames.  cette heure, la grande galerie centrale allait de bout
en bout, ouvrait sur la rue du Dix-Dcembre et sur la rue Neuve-
Saint-Augustin; tandis que,  droite et  gauche, pareilles aux
bas-cts d'une glise, la galerie Monsigny et la galerie
Michodire, plus troites, filaient elles aussi le long des deux
rues, sans une interruption. De place en place, les halls
largissaient des carrefours, au milieu de la charpente mtallique
des escaliers suspendus et des ponts volants. On avait retourn la
disposition intrieure: maintenant, les soldes taient sur la rue
du Dix-Dcembre, la soie se trouvait au milieu, la ganterie
occupait, au fond, le hall Saint-Augustin; et du nouveau vestibule
d'honneur, lorsqu'on levait les yeux, on apercevait toujours la
literie, dmnage d'une extrmit  l'autre du second tage. Le
chiffre norme des rayons montait au nombre de cinquante;
plusieurs, tout neufs, taient inaugurs ce jour-l; d'autres,
devenus trop importants, avaient d tre simplement ddoubls,
afin de faciliter la vente; et, devant cet accroissement continu
des affaires, le personnel lui-mme, pour la nouvelle saison,
venait d'tre port  trois mille quarante-cinq employs.

Ce qui arrtait ces dames, c'tait le spectacle prodigieux de la
grande exposition de blanc. Autour d'elles, d'abord, il y avait le
vestibule, un hall aux glaces claires, pav de mosaques, o les
talages  bas prix retenaient la foule vorace. Ensuite, les
galeries s'enfonaient, dans une blancheur clatante, une chappe
borale, toute une contre de neige, droulant l'infini des
steppes tendues d'hermine, l'entassement des glaciers allums sous
le soleil. On retrouvait le blanc des vitrines du dehors, mais
aviv, colossal, brlant d'un bout  l'autre de l'norme vaisseau,
avec la flambe blanche d'un incendie en plein feu. Rien que du
blanc, tous les articles blancs de chaque rayon, une dbauche de
blanc, un astre blanc dont le rayonnement fixe aveuglait d'abord,
sans qu'on pt distinguer les dtails, au milieu de cette
blancheur unique. Bientt les yeux s'accoutumaient:  gauche, la
galerie Monsigny allongeait les promontoires blancs des toiles et
des calicots, les roches blanches des draps de lit, des
serviettes, des mouchoirs; tandis que la galerie Michodire, 
droite, occupe par la mercerie, la bonneterie et les lainages,
exposait des constructions blanches en boutons de nacre, un grand
dcor bti avec des chaussettes blanches, toute une salle
recouverte de molleton blanc, claire au loin d'un coup de
lumire. Mais le foyer de clart rayonnait surtout de la galerie
centrale, aux rubans et aux fichus,  la ganterie et  la soie.
Les comptoirs disparaissaient sous le blanc des soies et des
rubans, des gants et de fichus. Autour des colonnettes de fer,
s'levaient des bouillonns de mousseline blanche, nous de place
en place par des foulards blancs. Les escaliers taient garnis de
draperies blanches, des draperies de piqu et de basin alternes,
qui filaient le long des rampes, entouraient les halls, jusqu'au
second tage; et cette monte du blanc prenait des ailes, se
pressait et se perdait, comme une envole de cygnes. Puis, le
blanc retombait des votes, une tombe de duvet, une nappe
neigeuse en larges flocons: des couvertures blanches, des couvre-
pieds blancs, battaient l'air, accrochs, pareils  des bannires
d'glise; de longs jets de guipure traversaient, semblaient
suspendre des essaims de papillons blancs, au bourdonnement
immobile; des dentelles frissonnaient de toutes parts, flottaient
comme des fils de la Vierge par un soleil d't, emplissaient
l'air de leur haleine blanche. Et la merveille, l'autel de cette
religion du blanc, tait, au-dessus du comptoir des soieries, dans
le grand hall, une tente faite de rideaux blancs, qui descendaient
du vitrage. Les mousselines, les gazes, les guipures d'art,
coulaient  flots lgers, pendant que des tulles brods, trs
riches, et des pices de soie orientale, lames d'argent,
servaient de fond  cette dcoration gante, qui tenait du
tabernacle et de l'alcve. On aurait dit un grand lit blanc, dont
l'normit virginale attendait, comme dans les lgendes, la
princesse blanche, celle qui devait venir un jour, toute-
puissante, avec le voile blanc des pouses.

-- Oh! extraordinaire! rptaient ces dames. Inou!

Elles ne se lassaient pas de cette chanson du blanc, que
chantaient les toffes de la maison entire. Mouret n'avait encore
rien fait de plus vaste, c'tait le coup de gnie de son art de
l'talage. Sous l'croulement de ces blancheurs, dans l'apparent
dsordre des tissus, tombs comme au hasard des cases ventres,
il y avait une phrase harmonique, le blanc suivi et dvelopp dans
tous ses tons, qui naissait, grandissait, s'panouissait, avec
l'orchestration complique d'une fugue de matre, dont le
dveloppement continu emporte les mes d'un vol sans cesse largi.
Rien que du blanc, et jamais le mme blanc, tous les blancs,
s'enlevant les uns sur les autres, s'opposant, se compltant,
arrivant  l'clat mme de la lumire. Cela partait des blancs
mats du calicot et de la toile, des blancs sourds de la flanelle
et du drap; puis, venaient les velours, les soies, les satins, une
gamme montante, le blanc peu  peu allum, finissant en petites
flammes aux cassures des plis; et le blanc s'envolait avec la
transparence des rideaux, devenait de la clart libre avec les
mousselines, les guipures, les dentelles, les tulles surtout, si
lgers, qu'ils taient comme la note extrme et perdue; tandis que
l'argent des pices de soie orientale chantait le plus haut, au
fond de l'alcve gante.

Cependant, les magasins vivaient, du monde assigeait les
ascenseurs, on s'crasait au buffet et au salon de lecture, tout
un peuple voyageait au milieu de ces espaces couverts de neige. Et
la foule paraissait noire, on et dit les patineurs d'un lac de
Pologne, en dcembre. Au rez-de-chausse, il y avait une houle
assombrie, agite d'un reflux, o l'on ne distinguait que les
visages dlicats et ravis des femmes. Dans les dcoupures des
charpentes de fer, le long des escaliers, sur les ponts volants,
c'tait ensuite une ascension sans fin de petites figures, comme
gares au milieu de pics neigeux. Une chaleur de serre,
suffocante, surprenait, en face de ces hauteurs glaces. Le
bourdonnement des voix faisait un bruit norme de fleuve qui
charrie. Au plafond, les ors prodigus, les vitres nielles d'or
et les rosaces d'or semblaient un coup de soleil, luisant sur les
Alpes de la grande exposition de blanc.

-- Voyons, dit Mme de Boves, il faut pourtant avancer. Nous ne
pouvons rester l.

Depuis qu'elle tait entre, l'inspecteur Jouve, debout prs de la
porte, ne la quittait pas des yeux. Lorsqu'elle se retourna, leurs
regards se rencontrrent. Puis, comme elle se remettait en marche,
il lui laissa quelque avance, et la suivit de loin, sans paratre
s'occuper d'elle davantage.

-- Tiens! dit Mme Guibal, en s'arrtant encore devant la premire
caisse, au milieu des pousses, c'est une ide gentille, ces
violettes!

Elle parlait de la nouvelle prime du Bonheur, une ide de Mouret
dont il menait tapage dans les journaux, de petits bouquets de
violettes blanches, achets par milliers  Nice et distribus 
toute cliente qui faisait le moindre achat. Prs de chaque caisse,
des garons en livre dlivraient la prime, sous la surveillance
d'un inspecteur. Et, peu  peu, la clientle se trouvait fleurie,
les magasins s'emplissaient de ces noces blanches, toutes les
femmes promenaient un parfum pntrant de fleur.

-- Oui, murmura Mme Desforges d'une voix jalouse, l'ide est
bonne.

Mais, au moment o ces dames allaient s'loigner, elles
entendirent deux vendeurs qui plaisantaient sur les violettes. Un
grand maigre s'tonnait: a se faisait donc, ce mariage du patron
avec la premire des costumes? tandis qu'un petit gras rpondait
qu'on n'avait jamais su, mais que les fleurs tout de mme taient
achetes.

-- Comment! dit Mme de Boves, M. Mouret se marie?

-- C'est la premire nouvelle, rpondit Henriette qui jouait
l'indiffrence. Du reste, il faut bien finir par l.

La comtesse avait lanc un vif regard  sa nouvelle amie.
Maintenant, toutes deux comprenaient pourquoi Mme Desforges tait
venue au Bonheur des Dames, malgr les batailles de la rupture.
Sans doute, elle cdait au besoin invincible de voir et de
souffrir.

-- Je reste avec vous, lui dit Mme Guibal, dont la curiosit
s'veillait. Nous retrouverons Mme de Boves au salon de lecture.

-- Eh bien! c'est cela, dclara celle-ci. Moi, j'ai affaire au
premier... Viens-tu, Blanche?

Et elle monta, suivie de sa fille, pendant que l'inspecteur Jouve,
toujours  sa suite, allait prendre un escalier voisin, pour ne
pas attirer son attention. Les deux autres se perdirent dans la
foule compacte du rez-de-chausse.

Tous les comptoirs, au milieu des bousculades de la vente, ne
causaient une fois encore que des amours du patron. L'aventure,
qui depuis des mois, occupait les commis enchants de la longue
rsistance de Denise, venait tout d'un coup d'aboutir  une crise:
on avait appris la veille que la jeune fille quittait le Bonheur,
malgr les supplications de Mouret, en prtextant un grand besoin
de repos. Et les avis taient ouverts: partirait-elle? ne
partirait-elle pas? De rayon  rayon, on pariait cent sous, pour
le dimanche suivant. Les malins mettaient un djeuner sur la carte
du mariage final; pourtant, les autres, ceux qui croyaient au
dpart, ne risquaient pas non plus leur argent sans de bonnes
raisons.  coup sr, la demoiselle avait la force d'une femme
adore qui se refuse; mais le patron, de son ct, tait fort de
sa richesse, de son heureux veuvage, de son orgueil qu'une
exigence dernire pouvait exasprer. Du reste, les uns comme les
autres, tombaient d'accord que cette petite vendeuse avait men
l'affaire avec la science d'une roue de gnie, et qu'elle jouait
la partie suprme, en lui mettant ainsi le march  la main.
pouse-moi, ou je m'en vais.

Denise, cependant, ne songeait gure  ces choses. Elle n'avait
jamais eu ni une exigence ni un calcul. Et la situation qui la
dcidait au dpart, tait justement rsulte des jugements qu'on
portait sur sa conduite,  sa continuelle surprise. Est-ce qu'elle
avait voulu tout cela? est-ce qu'elle se montrait ruse, coquette,
ambitieuse? Elle tait venue simplement, elle s'tonnait la
premire qu'on pt l'aimer ainsi. Aujourd'hui encore, pourquoi
voyait-on une habilet dans sa rsolution de quitter le Bonheur?
C'tait si naturel pourtant! Elle en arrivait  un malaise
nerveux,  des angoisses intolrables, au milieu des commrages
sans cesse renaissants de la maison, des brlantes obsessions de
Mouret, des combats qu'elle avait  livrer contre elle-mme; et
elle prfrait s'loigner, prise de la peur de cder un jour et de
le regretter ensuite toute son existence. S'il y avait l une
tactique savante, elle l'ignorait, elle se demandait avec
dsespoir comment faire, pour n'avoir pas l'air d'tre une
coureuse de maris. L'ide d'un mariage l'irritait maintenant, elle
tait dcide  dire non encore, non toujours, dans le cas o il
pousserait la folie jusque-l. Elle seule devait souffrir. La
ncessit de la sparation la mettait en larmes; mais elle se
rptait, avec son grand courage, qu'il le fallait, qu'elle
n'aurait plus de repos ni de joie, si elle agissait autrement.

Lorsque Mouret reut sa dmission, il resta muet et comme froid,
dans l'effort qu'il faisait pour se contenir. Puis, il dclara
schement qu'il lui accordait huit jours de rflexion, avant de
lui laisser commettre une pareille sottise. Au bout des huit
jours, quand elle revint sur ce sujet, en exprimant la volont
formelle de s'en aller aprs la grande mise en vente, il ne
s'emporta pas davantage, il affecta de parler raison: elle
manquait sa fortune, elle ne retrouverait nulle part la position
qu'elle occupait chez lui. Avait-elle donc une autre place en vue?
il tait tout prt  lui donner les avantages qu'elle esprait
obtenir ailleurs. Et la jeune fille ayant rpondu qu'elle n'avait
pas cherch de place, qu'elle comptait se reposer d'abord un mois
 Valognes, grce aux conomies dj faites par elle, il demanda
ce qui l'empcherait de rentrer ensuite au Bonheur, si le soin de
sa sant l'obligeait seul  en sortir. Elle se taisait, torture
par cet interrogatoire. Alors, il s'imagina qu'elle allait
retrouver un amant, un mari peut-tre. Ne lui avait-elle pas
avou, un soir, qu'elle aimait quelqu'un? Depuis ce moment, il
portait en plein coeur, enfonc comme un couteau, cet aveu arrach
dans une heure de trouble. Et, si cet homme devait l'pouser, elle
abandonnait tout pour le suivre: cela expliquait son obstination.
C'tait fini, il ajouta simplement de sa voix glace qu'il ne la
retenait plus, puisqu'elle ne pouvait lui confier les vraies
causes de son dpart. Cette conversation dure, sans colre, la
bouleversa davantage que la scne violente dont elle avait peur.

Pendant la semaine que Denise dut passer encore au magasin, Mouret
garda sa pleur rigide. Quand il traversait les rayons, il
affectait de ne pas la voir; jamais il n'avait sembl plus
dtach, plus enfonc dans le travail; et les paris
recommencrent, les braves seuls osaient risquer un djeuner sur
la carte du mariage. Cependant, sous cette froideur, si peu
habituelle chez lui, Mouret cachait une crise affreuse
d'indcision et de souffrance. Des fureurs lui battaient le crne
d'un flot de sang: il voyait rouge, il rvait de prendre Denise
d'une treinte, de la garder, en touffant ses cris. Ensuite, il
voulait raisonner, il cherchait des moyens pratiques, pour
l'empcher de franchir la porte; mais il butait sans cesse contre
son impuissance, avec la rage de sa force et de son argent
inutiles. Une ide, cependant, grandissait au milieu de projets
fous, s'imposait peu  peu, malgr ses rvoltes. Aprs la mort de
Mme Hdouin, il avait jur de ne pas se remarier, tenant d'une
femme sa premire chance, rsolu dsormais  tirer sa fortune de
toutes les femmes. C'tait, chez lui, comme chez Bourdoncle, une
superstition, que le directeur d'une grande maison de nouveauts
devait tre clibataire, s'il voulait garder sa royaut de mle
sur les dsirs pandus de son peuple de clientes: une femme
introduite changeait l'air, chassait les autres, en apportant son
odeur. Et il rsistait  l'invincible logique des faits, il
prfrait en mourir que de cder, pris de soudaines colres contre
Denise, sentant bien qu'elle tait la revanche, craignant de
tomber vaincu sur ses millions, bris comme une paille par
l'ternel fminin, le jour o il l'pouserait. Puis, lentement, il
redevenait lche, il discutait ses rpugnances: pourquoi trembler?
elle tait si douce, si raisonnable, qu'il pouvait s'abandonner 
elle sans crainte. Vingt fois par heure, le combat recommenait
dans son tre ravag. L'orgueil irritait la plaie, il achevait de
perdre son peu de raison, lorsqu'il songeait que, mme aprs cette
soumission dernire, elle pouvait dire non, toujours non, si elle
aimait quelqu'un. Le matin de la grande mise en vente, il n'avait
encore rien dcid, et Denise partait le lendemain.

Justement, lorsque Bourdoncle, ce jour-l, entra dans le cabinet
de Mouret, vers trois heures, selon son habitude, il le surprit
les coudes sur le bureau, les poings sur les yeux, tellement
absorb, qu'il dut le toucher  l'paule. Mouret leva sa face
mouille de larmes, tous deux se regardrent, leurs mains se
tendirent, et il y eut une treinte brusque, entre ces hommes qui
avaient livr ensemble tant de batailles commerciales. Depuis un
mois, l'attitude de Bourdoncle s'tait du reste compltement
modifie: il pliait devant Denise, il poussait mme sourdement le
patron au mariage. Sans doute, il manoeuvrait ainsi pour ne pas
tre balay par une force qu'il reconnaissait maintenant comme
suprieure. Mais on aurait trouv en outre, au fond de ce
changement, le rveil d'une ambition ancienne, l'espoir effray et
peu  peu largi de manger  son tour Mouret, devant lequel il
avait si longtemps courb l'chine. Cela tait dans l'air de la
maison, dans cette bataille pour l'existence, dont les massacres
continus chauffaient la vente autour de lui. Il tait emport par
le jeu de la machine, pris de l'apptit des autres, de la voracit
qui, de bas en haut, jetait les maigres  l'extermination des
gras. Seule, une sorte de peur religieuse, la religion de la
chance, l'avait empch jusque-l de donner son coup de mchoire.
Et le patron redevenait enfant, glissait  un mariage imbcile,
allait tuer sa chance, gter son charme sur la clientle. Pourquoi
l'en aurait-il dtourn? lorsqu'il pourrait ensuite ramasser si
aisment la succession de cet homme fini, tomb aux bras d'une
femme. Aussi tait-ce avec l'motion d'un adieu, la piti d'une
vieille camaraderie, qu'il serrait les mains de son chef, en
rptant:

-- Voyons, du courage, que diable!... pousez-la, et que cela
finisse.

Dj Mouret avait honte de sa minute d'abandon. Il se leva, il
protesta.

-- Non, non, c'est trop bte... Venez, nous allons faire notre
tour dans les magasins. a marche, n'est-ce pas? Je crois que la
journe sera magnifique.

Ils sortirent et commencrent leur inspection de l'aprs-midi, au
milieu des rayons encombrs de foule. Bourdoncle coulait vers lui
des regards obliques, inquiet de cette nergie dernire,
l'tudiant aux lvres, pour y surprendre les moindres plis de
douleur.

La vente, en effet, jetait son feu, dans un train d'enfer, dont la
maison tremblait, d'une secousse de grand navire filant  pleine
machine. Au comptoir de Denise, s'touffait une cohue de mres,
tranant des bandes de fillettes et de petits garons, noyes sous
les vtements qu'on leur essayait. Le rayon avait sorti tous ses
articles blancs, et c'tait l, comme partout, une dbauche de
blanc, de quoi vtir de blanc une troupe d'Amours frileux: des
paletots en drap blanc, des robes en piqu, en nansouk, en
cachemire blanc, des matelots et jusqu' des zouaves blancs. Au
milieu, pour le dcor et bien que la saison ne ft pas venue, se
trouvait un talage de costumes de premire communion, la robe et
le voile de mousseline blanche, les souliers de satin blanc, une
floraison jaillissante lgre, qui plantait l comme un bouquet
norme d'innocence et de ravissement candide. Mme Bourdelais,
devant ses trois enfants, assis par rang de taille, Madeleine,
Edmond, Lucien, se fchait contre ce dernier, le plus petit, parce
qu'il se dbattait, tandis que Denise s'efforait de lui passer
une jaquette de mousseline de laine.

-- Tiens-toi donc tranquille!... Vous ne pensez pas, mademoiselle,
qu'elle soit un peu troite?

Et, avec son regard clair de femme qu'on ne trompe pas, elle
tudiait l'toffe, jugeait la faon, retournait les coutures.

-- Non, elle va bien, reprit-elle. C'est toute une affaire, quand
il faut habiller ce petit monde... Maintenant, il me faudrait un
manteau pour cette grande fille.

Denise avait d se mettre  la vente, dans la prise d'assaut du
rayon. Elle cherchait le manteau demand, lorsqu'elle eut un lger
cri de surprise.

-- Comment! c'est toi! qu'y a-t-il donc?

Son frre Jean, les mains embarrasses d'un paquet, se trouvait
devant elle. Il tait mari depuis huit jours, et le samedi, sa
femme, une petite brune d'un visage tourment et charmant, avait
fait une longue visite au Bonheur des Dames, pour des achats. Le
jeune mnage devait accompagner Denise  Valognes: un vrai voyage
de noces, un mois de vacances dans les souvenirs d'autrefois.

-- Imagine-toi, rpondit-il, que Thrse a oubli une foule
d'affaires. Il y a des choses  changer, d'autres  prendre...
Alors, comme elle est presse, elle m'a envoy avec ce paquet...
Je vais t'expliquer...

Mais elle l'interrompit, en apercevant Pp.

-- Tiens! Pp aussi! et le collge?

-- Ma foi, dit Jean, aprs le dner, hier dimanche, je n'ai pas eu
le courage de le reconduire. Il rentrera ce soir... Le pauvre
enfant est assez triste de rester enferm  Paris, lorsque nous
nous promnerons l-bas.

Denise leur souriait, malgr son tourment. Elle confia
Mme Bourdelais  une de ses vendeuses, elle revint vers eux, dans
un coin du rayon, qui heureusement se dgarnissait. Les petits,
ainsi qu'elle les nommait encore, taient  cette heure de grands
gaillards. Pp,  douze ans, la dpassait dj, plus gros
qu'elle, toujours muet et vivant de caresses, d'une douceur cline
dans sa tunique de collgien; tandis que Jean, carr des paules,
la dominant de toute la tte, gardait sa beaut de femme, avec sa
chevelure blonde, envole sous le coup de vent des ouvriers
artistes. Et elle, reste mince, pas plus grosse qu'une mauviette,
comme elle disait, conservait entre eux son autorit inquite de
mre, les traitait en gamins qu'il faut soigner, reboutonnant la
redingote de Jean pour qu'il n'et pas l'air d'un coureur,
s'assurant que Pp avait un mouchoir propre. Ce jour-l, quand
elle vit les yeux gros de ce dernier, elle le sermonna doucement.

-- Sois raisonnable, mon petit. On ne peut pas interrompre tes
tudes. Je t'emmnerai aux vacances... As-tu envie de quelque
chose, hein? Tu prfres que je te laisse des sous, peut-tre.

Puis, elle revint vers l'autre.

-- Aussi, toi, petit, tu lui montes la tte, tu lui fais croire
que nous allons nous amuser!... Tchez donc d'avoir un peu de
raison.

Elle avait donn  l'an quatre mille francs, la moiti de ses
conomies, pour qu'il pt installer son mnage. Le cadet lui
cotait gros au collge, tout son argent allait  eux, comme
autrefois. Ils taient sa seule raison de vivre et de travailler,
puisque, de nouveau, elle jurait de ne se marier jamais.

-- Enfin, voici, reprit Jean. Il y a d'abord, dans ce paquet, le
paletot havane que Thrse...

Mais il s'arrta, et Denise en se tournant pour voir ce qui
l'intimidait, aperut Mouret debout derrire eux. Depuis un
instant, il la regardait faire son mnage de petite mre, entre
les deux gaillards, les grondant et les embrassant, les retournant
comme des bbs qu'on change de linge. Bourdoncle tait rest 
l'cart, l'air intress par la vente; et il ne perdait pas la
scne des yeux.

-- Ce sont vos frres, n'est-ce pas? demanda Mouret, aprs un
silence.

Il avait sa voix glace, cette attitude rigide dont il lui parlait
 prsent. Denise elle-mme faisait un effort, afin de rester
froide. Son sourire s'effaa, elle rpondit:

-- Oui, monsieur... J'ai mari l'an, et sa femme me l'envoie,
pour des emplettes.

Mouret continuait  les regarder tous les trois. Il finit par
reprendre:

-- Le plus jeune a beaucoup grandi. Je le reconnais, je me
souviens de l'avoir vu aux Tuileries, un soir, avec vous.

Et sa voix, qui se ralentissait, eut un lger tremblement. Elle,
suffoque, se baissa, sous le prtexte d'arranger le ceinturon de
Pp. Les deux frres, devenus roses, souriaient au patron de leur
soeur.

-- Ils vous ressemblent, dit encore celui-ci.

-- Oh! cria-t-elle, ils sont plus beaux que moi.

Un moment, il sembla comparer les visages. Mais il tait  bout de
forces. Comme elle les aimait! Et il fit quelques pas; puis, il
revint lui dire  l'oreille:

-- Montez  mon cabinet, aprs la vente. Je veux vous parler,
avant votre dpart.

Cette fois, Mouret s'loigna et reprit son inspection. La bataille
recommenait en lui, car ce rendez-vous donn l'irritait
maintenant.  quelle pousse avait-il donc cd, en la voyant avec
ses frres? C'tait fou, puisqu'il ne trouvait plus la force
d'avoir une volont. Enfin, il en serait quitte pour lui dire un
mot d'adieu. Bourdoncle, qui l'avait rejoint, semblait moins
inquiet, tout en l'tudiant encore de minces coups d'oeil.

Cependant, Denise tait revenu prs de Mme Bourdelais.

-- Et ce manteau, va-t-il?

-- Oui, oui, trs bien... Pour aujourd'hui, en voil assez. C'est
une ruine que ces petits tres!

Alors, pouvant s'esquiver, Denise couta les explications de Jean,
puis l'accompagna dans les comptoirs, o il aurait certainement
perdu la tte. C'tait d'abord le paletot havane, que Thrse,
aprs rflexion, voulait changer contre un paletot de drap blanc,
mme taille, mme coupe. Et la jeune fille, ayant pris le paquet,
se rendit aux confections, suivie de ses deux frres.

Le rayon avait expos ses vtements de couleur tendre, des
jaquettes et des mantilles d't, en soie lgre, en lainage de
fantaisie. Mais la vente se portait ailleurs, les clientes y
taient relativement clairsemes. Presque toutes les vendeuses se
trouvaient nouvelles. Clara avait disparu depuis un mois, enleve
selon les uns par le mari d'une acheteuse, tombe  la dbauche de
la rue, selon les autres. Quant  Marguerite, elle allait enfin
retourner prendre la direction du petit magasin de Grenoble, o
son cousin l'attendait. Et, seule, Mme Aurlie restait l,
immuable, dans la cuirasse ronde de sa robe de soie, avec son
masque imprial, qui gardait l'emptement jauntre d'un marbre
antique. Pourtant, la mauvaise conduite de son fils Albert la
ravageait, et elle se serait retire  la campagne, sans les
brches faites aux conomies de la famille par ce vaurien, dont
les dents terribles menaaient mme d'emporter, morceau  morceau,
la proprit des Rigolles. C'tait comme la revanche du foyer
dtruit, pendant que la mre avait recommenc ses parties fines
entre femmes, et que le pre, de son ct, continuait  jouer du
cor. Dj Bourdoncle regardait Mme Aurlie d'un air mcontent,
surpris qu'elle n'et pas le tact de prendre sa retraite: trop
vieille pour la vente! ce glas allait sonner bientt, emportant la
dynastie des Lhomme.

-- Tiens! c'est vous, dit-elle  Denise, avec une amabilit
exagre. Hein? vous voulez qu'on change ce paletot? Mais tout de
suite... Ah! voil vos frres. De vrais hommes,  prsent!

Malgr son orgueil, elle se serait mise  genoux pour faire sa
cour. On ne causait, aux confections, comme dans les autres
comptoirs, que du dpart de Denise; et la premire en tait toute
malade, car elle comptait sur la protection de son ancienne
vendeuse. Elle baissa la voix.

-- On dit que vous nous quittez... Voyons, ce n'est pas possible?

-- Mais si, rpondit la jeune fille.

Marguerite coutait. Depuis qu'on avait fix son mariage, elle
promenait sa face de lait tourn, avec des mines plus dgotes
encore. Elle s'approcha, en disant:

-- Vous avez bien raison. L'estime de soi avant tout, n'est-ce
pas?... Je vous adresse mes adieux, ma chre.

Des clientes arrivaient. Mme Aurlie la pria durement de veiller 
la vente. Puis, comme Denise prenait le paletot, pour faire elle-
mme le rendu, elle se rcria et appela une auxiliaire.
Justement, c'tait une innovation souffle par la jeune fille 
Mouret, des femmes de service charges de porter les articles, ce
qui soulageait la fatigue des vendeuses.

-- Accompagnez mademoiselle, dit la premire, en lui remettant le
paletot.

Et, revenant  Denise:

-- Je vous en prie, rflchissez... Nous sommes tous dsols de
votre dpart.

Jean et Pp, qui attendaient, souriants au milieu de ce flot
dbord de femmes, se remirent  suivre leur soeur. Maintenant, il
s'agissait d'aller aux trousseaux, pour reprendre six chemises,
pareilles  la demi-douzaine, que Thrse avait achete le samedi.
Mais, dans les comptoirs de lingerie, o l'exposition de blanc
neigeait de toutes les cases, on touffait, il devenait trs
difficile d'avancer.

D'abord, aux corsets, une petite meute attroupait la foule.
Mme Boutarel, tombe cette fois du Midi avec son mari et sa fille,
sillonnait les galeries depuis le matin, en qute d'un trousseau
pour cette dernire, qu'elle mariait. Le pre tait consult, cela
n'en finissait plus. Enfin, la famille venait d'chouer aux
comptoirs de lingerie; et, pendant que la demoiselle s'absorbait
dans une tude approfondie des pantalons, la mre avait disparu,
ayant elle-mme le caprice d'un corset. Lorsque M. Boutarel, un
gros homme sanguin, lcha sa fille, effar,  la recherche de sa
femme, il finit par retrouver cette dernire dans un salon
d'essayage, devant lequel on offrit poliment de le faire asseoir.
Ces salons taient d'troites cellules, fermes de glaces
dpolies, et o les hommes, mme les maris, ne pouvaient entrer,
par une exagration dcente de la direction. Des vendeuses en
sortaient, y rentraient vivement, laissant chaque fois deviner,
dans le battement rapide de la porte, des visions de dames en
chemise et en jupon, le cou nu, les bras nus, des grasses dont la
chair blanchissait, des maigres au ton de vieil ivoire. Une file
d'hommes attendaient sur des chaises, l'air ennuy. Et
M. Boutarel, quand il avait compris, s'tait fch carrment,
criant qu'il voulait sa femme, qu'il entendait savoir ce qu'on lui
faisait, qu'il ne la laisserait certainement pas se dshabiller
sans lui. Vainement, on tchait de le calmer: il semblait croire
qu'il se passait l-dedans des choses inconvenantes. Mme Boutarel
dut reparatre pendant que la foule discutait et riait.

Alors, Denise put passer avec ses frres. Tout le linge de la
femme, les dessous blancs qui se cachent, s'talait dans une suite
de salles, class en divers rayons. Les corsets et les tournures
occupaient un comptoir, les corsets cousus, les corsets  taille
longue, les corsets cuirasses, surtout les corsets de soie
blanche, ventaills de couleur, dont on avait fait ce jour-l un
talage spcial, une arme de mannequins sans tte et sans jambes,
n'alignant que des torses, des gorges de poupe aplaties sous la
soie, d'une lubricit troublante d'infirme; et, prs de l, sur
d'autres btons, les tournures de crin et de brillant
prolongeaient ces manches  balai en croupes normes et tendues,
dont le profil prenait une inconvenance caricaturale. Mais,
ensuite, le dshabill galant commenait, un dshabill qui
jonchait les vastes pices, comme si un groupe de jolies filles
s'taient dvtues de rayon en rayon, jusqu'au satin nu de leur
peau. Ici, les articles de lingerie fine, les manchettes et les
cravates blanches, les fichus et les cols blancs, une varit
infinie de fanfreluches lgres, une mousse blanche qui
s'chappait des cartons et montait en neige. L, les camisoles,
les petits corsages, les robes du matin, les peignoirs, de la
toile, du nansouk, des dentelles, de longs vtements blancs,
libres et minces, o l'on sentait l'tirement des matines
paresseuses, au lendemain des soirs de tendresse. Et les dessous
apparaissaient, tombaient un  un; les jupons blancs de toutes les
longueurs, le jupon qui bride les genoux et le jupon  trane dont
la balayeuse couvre le sol, une mer montante de jupons, dans
laquelle les jambes se noyaient; les pantalons en percale, en
toile, en piqu, les larges pantalons blancs o danseraient les
reins d'un homme; les chemises enfin, boutonnes au cou pour la
nuit, dcouvrant la poitrine le jour, ne tenant plus que par
d'troites paulettes, en simple calicot, en toile d'Irlande, en
batiste, le dernier voile blanc qui glissait de la gorge, le long
des hanches. C'tait, aux trousseaux, le dballage indiscret, la
femme retourne et vue par le bas, depuis la petite-bourgeoise aux
toiles unies, jusqu' la dame riche blottie dans les dentelles,
une alcve publiquement ouverte, dont le luxe cach, les plisss,
les broderies, les valenciennes, devenait comme une dpravation
sensuelle,  mesure qu'il dbordait davantage en fantaisies
coteuses. La femme se rhabillait, le flot blanc de cette tombe
de linge rentrait dans le mystre frissonnant des jupes, la
chemise raidie par les doigts de la couturire, le pantalon froid
et gardant les plis du carton, toute cette percale et toute cette
batiste mortes, parses sur les comptoirs, jetes, empiles,
allaient se faire vivantes de la vie de la chair, odorantes et
chaudes de l'odeur de l'amour, une nue blanche devenue sacre,
baigne de nuit, et dont le moindre envolement, l'clair rose du
genou aperu au fond des blancheurs, ravageait le monde. Puis, il
y avait encore une salle, les layettes, o le blanc voluptueux de
la femme aboutissait au blanc candide de l'enfant: une innocence,
une joie, l'amante qui se rveille mre, des brassires en piqu
pelucheux, des bguins en flanelle, des chemises et des bonnets
grands comme des joujoux, et des robes de baptme, et des pelisses
de cachemire, le duvet blanc de la naissance, pareil  une pluie
fine de plumes blanches.

-- Tu sais, ce sont des chemises  coulisse, dit Jean, que ce
dshabill, cette crue de chiffons o il enfonait, ravissait
d'aise.

Aux trousseaux, Pauline accourut tout de suite, quand elle aperut
Denise. Et, avant mme de savoir ce que celle-ci dsirait, elle
lui parla bas, trs mue des bruits dont causait le magasin
entier.  son rayon, deux vendeuses s'taient mme querelles,
l'une affirmant, l'autre niant le dpart.

-- Vous nous restez, j'ai pari ma tte... Que deviendrais-je,
moi?

Et, comme Denise rpondait qu'elle partait le lendemain: -- Non,
non, vous croyez a, mais je sais le contraire... Dame!  prsent
que j'ai un bb, il faut bien que vous me nommiez seconde. Baug
y compte, ma chre.

Pauline souriait d'un air convaincu. Ensuite, elle donna les six
chemises; et, Jean ayant dit qu'ils allaient maintenant aux
mouchoirs, elle appela aussi une auxiliaire, pour porter ces
chemises et le paletot laiss par l'auxiliaire des confections. La
fille qui se prsenta tait Mlle de Fontenailles, marie rcemment
 Joseph. Elle venait d'obtenir par faveur ce poste de servante,
elle avait une grande blouse noire, marque  l'paule d'un
chiffre en laine jaune.

-- Suivez mademoiselle, dit Pauline.

Puis, revenant et baissant la voix de nouveau:

-- Hein? je suis seconde, c'est entendu!

Denise promit en riant, pour plaisanter  son tour. Et elle s'en
alla, elle descendit avec Pp et Jean, accompagns tous les trois
de l'auxiliaire. Au rez-de-chausse, ils tombrent dans les
lainages, un coin de galerie entirement tendu de molleton blanc
et de flanelle blanche. Linard, que son pre rappelait vainement
 Angers, y causait avec le beau Mignot, devenu courtier, et qui
osait reparatre effrontment au Bonheur des Dames. Sans doute ils
parlaient de Denise, car tous deux se turent pour la saluer d'un
air empress. Du reste,  mesure qu'elle avanait, au travers des
rayons, les vendeurs s'motionnaient et s'inclinaient, dans le
doute de ce qu'elle serait le lendemain. On chuchotait, on la
trouvait triomphante; et les paris en reurent un nouveau
contrecoup, on se remit  risquer sur elle du vin d'Argenteuil et
des fritures. Elle s'tait engage dans la galerie du blanc, pour
atteindre les mouchoirs, qui taient au bout. Le blanc dfilait:
le blanc de coton, les madapolams, les basins, les piqus, les
calicots: le blanc de fil, les nansouks, les mousselines, les
tarlatanes; puis venaient les toiles, en piles normes, bties 
pices alternes comme des cubes de pierres de taille, les toiles
fortes, les toiles fines, de toutes largeurs, blanches ou crues,
en lin pur, blanchies sur le pr; puis, cela recommenait, des
rayons se succdaient pour chaque sorte de linge, le linge de
maison, le linge de table, le linge d'office, un boulement
continu de blanc, des draps de lit, des taies d'oreiller, des
modles innombrables de serviettes, de nappes, de tabliers et de
torchons. Et les saluts continuaient, on se rangeait sur le
passage de Denise, Baug s'tait prcipit aux toiles pour lui
sourire, comme  la bonne reine de la maison. Enfin, aprs avoir
travers les couvertures, une salle pavoise de bannires
blanches, elle entra aux mouchoirs, dont la dcoration ingnieuse
faisait pmer la foule: ce n'tait que colonnes blanches, que
pyramides blanches, que chteaux blancs, une architecture
complique, uniquement construite avec des mouchoirs, en linon, en
batiste de Cambrai, en toile d'Irlande, en soie de Chine,
chiffrs, brods au plumetis, garnis de dentelle, avec des ourlets
 jour et des vignettes tisses, toute une ville en briques
blanches d'une varit infinie, se dcoupant dans un mirage sur un
ciel oriental, chauff  blanc.

-- Tu dis encore une douzaine? demanda Denise  son frre. Des
Cholet, n'est-ce pas?

-- Oui, je crois, les pareils  celui-ci, rpondit-il en montrant
un mouchoir dans le paquet.

Jean et Pp n'avaient pas quitt ses jupes, se serrant toujours
contre elle, comme autrefois, lorsqu'ils taient dbarqus 
Paris, briss du voyage. Ces vastes magasins, o elle se trouvait
chez elle, finissaient par les troubler; et ils s'abritaient  son
ombre, ils se remettaient sous la protection de leur petite mre,
par un rveil instinctif de leur enfance. On les suivait des yeux,
on souriait de ces deux grands gaillards filant sur les pas de
cette fille mince et grave, Jean effar avec sa barbe, Pp perdu
dans sa tunique, tous les trois du mme blond aujourd'hui, un
blond qui faisait chuchoter sur leur passage, d'un bout  l'autre
des comptoirs:

-- Ce sont ses frres... Ce sont ses frres...

Mais, pendant que Denise cherchait un vendeur, il y eut une
rencontre. Mouret et Bourdoncle entraient dans la galerie; et,
comme le premier s'arrtait de nouveau en face de la jeune fille,
sans lui adresser du reste la parole, Mme Desforges et Mme Guibal
passrent. Henriette rprima le tressaillement dont toute sa chair
avait frmi. Elle regarda Mouret, elle regarda Denise. Eux-mmes
l'avaient regarde, ce fut le dnouement muet, la fin commune des
gros drames du coeur, un coup d'oeil chang dans la bousculade
d'une foule. Dj Mouret s'tait loign, tandis que Denise se
perdait au fond du rayon, accompagne de ses frres, toujours  la
recherche d'un vendeur libre. Alors, Henriette, ayant reconnu Mlle
de Fontenailles dans l'auxiliaire qui suivait, avec son chiffre
jaune  l'paule et son masque paissi et terreux de servante, se
soulagea, en disant d'une voix irrite  Mme Guibal:

-- Voyez ce qu'il a fait de cette malheureuse... N'est-ce pas
blessant? une marquise! Et il la force  suivre comme un chien les
cratures ramasses par lui sur le trottoir!

Elle tcha de se calmer, elle affecta d'ajouter d'un air
indiffrent:

-- Allons donc  la soie voir leur talage.

Le rayon des soieries tait comme une grande chambre d'amour,
drape de blanc par un caprice d'amoureuse  la nudit de neige,
voulant lutter de blancheur. Toutes les pleurs laiteuses d'un
corps ador se retrouvaient-l, depuis le velours des reins,
jusqu' la soie fine des cuisses et au satin luisant de la gorge.
Des pices de velours taient tendues entre les colonnes, des
soies et des satins se dtachaient, sur ce fond de blanc crmeux,
en draperies d'un blanc de mtal et de porcelaine; et il y avait
encore, retombant en arceaux, des poults de soie et des
siciliennes  gros grain, des foulards et des surahs lgers, qui
allaient du blanc alourdi d'une blonde de Norvge au blanc
transparent, chauff de soleil, d'une rousse d'Italie ou
d'Espagne.

Justement, Favier mtrait du foulard blanc pour la jolie dame,
cette blonde lgante, une habitue du comptoir, que les vendeurs
ne dsignaient que par ces mots. Depuis des annes, elle venait,
et on ne savait toujours rien d'elle, ni sa vie, ni son adresse,
ni mme son nom. Aucun, du reste, ne tchait de savoir, bien que
tous,  chacune de ses apparitions, se permissent des hypothses,
simplement pour causer. Elle maigrissait, elle engraissait, elle
avait bien dormi ou elle devait s'tre couche tard, la veille; et
chaque petit fait de sa vie inconnue, vnements du dehors, drames
de l'intrieur, avait de la sorte un contrecoup, longuement
comment. Ce jour-l, elle paraissait trs gaie. Aussi, lorsque
Favier revint de la caisse o il l'avait conduite, communiqua-t-il
ses rflexions  Hutin.

-- Peut-tre bien qu'elle se remarie.

-- Elle est donc veuve? demanda l'autre.

-- Je ne sais pas... Seulement, vous devez vous rappeler, la fois
qu'elle tait en deuil...  moins qu'elle n'ait gagn de l'argent
 la Bourse.

Un silence rgna. Ensuite, il conclut:

-- a la regarde... Si l'on tutoyait toutes les femmes qui
viennent ici?

Mais Hutin se montrait songeur. Il avait eu, l'avant-veille, une
explication vive avec la direction, et il se sentait condamn.
Aprs la grande mise en vente, son renvoi tait certain. Depuis
longtemps, sa situation craquait; au dernier inventaire, on lui
avait reproch d'tre rest au-dessous du chiffre d'affaires fix
d'avance; et c'tait encore, c'tait surtout la lente pousse des
apptits qui le mangeait  son tour, toute la guerre sourde du
rayon le jetant dehors, dans le branle mme de la machine. On
entendait le travail obscur de Favier, un gros bruit de mchoires,
touff sous terre. Celui-ci avait dj la promesse d'tre nomm
premier. Hutin, qui savait ces choses, au lieu de gifler son
ancien camarade, le regardait maintenant comme trs fort. Un
garon si froid, l'air obissant, dont il s'tait servi pour user
Robineau et Bouthemont! a le frappait d'une surprise o il
entrait du respect.

--  propos, reprit Favier, vous savez qu'elle reste. On vient de
voir le patron jouer de la prunelle... Je vais en tre pour une
bouteille de champagne, moi.

Il parlait de Denise. D'un comptoir  l'autre, les commrages
soufflaient plus fort, au travers du flot sans cesse paissi des
clientes. La soie surtout tait en rvolution, car on y pariait
des choses chres.

-- Sacrdi! lcha Hutin, s'veillant comme d'un rve, ai-je t
bte de ne pas coucher avec!... C'est aujourd'hui que je serais
chic!

Puis, il rougit de cet aveu, en voyant rire Favier. Et il feignit
de rire galement, il ajouta, pour rattraper sa phrase, que
c'tait cette crature qui l'avait perdu dans l'esprit de la
direction. Cependant, un besoin de violence le prenait, il finit
par s'emporter contre les vendeurs dbands sous l'assaut de la
clientle. Mais, tout d'un coup, il se remit  sourire: il venait
d'apercevoir Mme Desforges et Mme Guibal traversant le rayon avec
lenteur.

-- Il ne vous faut rien, aujourd'hui, madame?

-- Non, merci, rpondit Henriette. Vous voyez, je me promne, je
ne suis venue qu'en curieuse.

Quand il l'eut arrte, il baissa la voix. Tout un plan germait
dans sa tte. Et il la flatta, il dnigra la maison: lui, en avait
assez, il prfrait s'en aller, que d'assister davantage  un
pareil dsordre. Elle l'coutait, ravie. Ce fut elle qui, croyant
l'enlever au Bonheur, lui offrit de le faire engager par
Bouthemont comme premier  la soie, lorsque les magasins des
Quatre Saisons seraient rinstalls. L'affaire fut conclue, tous
deux chuchotaient trs bas, tandis que Mme Guibal s'intressait
aux talages.

-- Puis-je vous offrir un de ces bouquets de violettes? reprit
Hutin tout haut, en montrant sur une table trois ou quatre des
bouquets primes, qu'il s'tait procurs  une caisse, pour des
cadeaux personnels.

-- Ah! non, par exemple! s'cria Henriette, avec un mouvement de
recul, je ne veux pas tre de la noce.

Ils se comprirent, ils se sparrent en riant de nouveau, avec des
coups d'oeil d'intelligence.

Comme Mme Desforges cherchait Mme Guibal, elle s'exclama, en
l'apercevant avec Mme Marty. Cette dernire, suivie de sa fille
Valentine, tait depuis deux heures emporte  travers les
magasins, par une de ces crises de dpense, dont elle sortait
brise et confuse. Elle avait battu le rayon des meubles qu'une
exposition de mobiliers blancs laqus changeait en vaste chambre
de jeune fille, les rubans et les fichus dressant des colonnades
blanches tendues de vlums blancs, la mercerie et la passementerie
aux effils blancs qui encadraient d'ingnieux trophes patiemment
composs de cartes  boutons et de paquets d'aiguilles, la
bonneterie o l'on s'touffait cette anne-l, pour voir un motif
de dcoration immense, le nom resplendissant du Bonheur des Dames,
des lettres de trois mtres de haut, faites de chaussettes
blanches, sur un fond de chaussettes rouges. Mais Mme Marty tait
surtout enfivre par les rayons nouveaux; on ne pouvait ouvrir un
rayon sans qu'elle l'inaugurt; elle s'y prcipitait, achetait
quand mme. Et elle avait pass une heure aux modes, installe
dans un salon neuf du premier tage, faisant vider les armoires,
prenant les chapeaux sur les champignons de palissandre qui
garnissaient deux tables, les essayant tous,  elle et  sa fille,
les chapeaux blancs, les capotes blanches, les toques blanches.
Puis, elle tait redescendue  la cordonnerie, au fond d'une
galerie du rez-de-chausse, derrire les cravates, un comptoir
ouvert de ce jour-l, dont elle avait boulevers les vitrines,
prise de dsirs maladifs devant les mules de soie blanche garnies
de cygne, les souliers et les bottines de satin blanc monts sur
de grands talons Louis XV.

-- Oh! ma chre, bgayait-elle, vous ne vous doutez pas! Ils ont
un assortiment de capotes extraordinaire. J'en ai choisi une pour
moi et une pour ma fille... Et les chaussures, hein? Valentine.

-- C'est inou! ajoutait la jeune fille, avec sa hardiesse de
femme. Il y a des bottes  vingt francs cinquante, ah! des bottes!

Un vendeur les suivait, tranant l'ternelle chaise, o
s'entassait dj tout un amoncellement d'articles.

-- Comment va M. Marty? demanda Mme Desforges.

-- Pas mal, je crois, rpondit Mme Marty, effare par cette
brusque question, qui tombait mchamment dans sa fivre
dpensire. Il est toujours l-bas, mon oncle a d aller le voir
ce matin...

Mais elle s'interrompit, elle eut une exclamation d'extase.

-- Voyez donc, est-ce adorable!

Ces dames, qui avaient fait quelques pas, se trouvaient devant le
nouveau rayon des fleurs et plumes, install dans la galerie
centrale, entre la soierie et la ganterie. C'tait, sous la
lumire vive du vitrage, une floraison norme, une gerbe blanche,
haute et large comme un chne. Des piquets de fleurs garnissaient
le bas, des violettes, des muguets, des jacinthes, des
marguerites, toutes les blancheurs dlicates des plates-bandes.
Puis, des bouquets montaient, des roses blanches, attendries d'une
pointe de chair, de grosses pivoines blanches,  peine teintes de
carmin, des chrysanthmes blancs, en fuses lgres, toiles de
jaune. Et les fleurs montaient toujours, de grands lis mystiques,
des branches de pommier printanires, des bottes de lilas embaum,
un panouissement continu que surmontaient,  la hauteur du
premier tage, des panaches de plumes d'autruche, des plumes
blanches qui taient comme le souffle envol de ce peuple de
fleurs blanches. Tout un coin talait des garnitures et des
couronnes de fleurs d'oranger. Il y avait des fleurs mtalliques,
des chardons d'argent, des pis d'argent. Dans les feuillages et
dans les corolles au milieu de cette mousseline, de cette soie et
de ce velours, o des gouttes de gomme faisaient des gouttes de
rose, volaient des oiseaux des les pour chapeaux, les Tangaras
de pourpre  queue noire, et les Septicolores au ventre changeant,
couleur de l'arc-en-ciel.

-- J'achte une branche de pommier, reprit Mme Marty. N'est-ce
pas? c'est dlicieux... Et ce petit oiseau, regarde donc,
Valentine. Oh! je le prends!

Cependant, Mme Guibal s'ennuyait,  rester immobile, dans les
remous de la foule. Elle finit par dire:

-- Eh bien! nous vous laissons  vos achats. Nous montons, nous
autres.

-- Mais non, attendez-moi! cria l'autre. Je remonte aussi... Il y
a l-haut la parfumerie. Il faut que j'aille  la parfumerie.

Ce rayon, cr de la veille, se trouvait  ct du salon de
lecture. Mme Desforges, pour viter l'encombrement des escaliers,
parla de prendre l'ascenseur; mais elles durent y renoncer, on
faisait queue  la porte de l'appareil. Enfin, elles arrivrent,
elles passrent devant le buffet public, o la cohue devenait
telle, qu'un inspecteur devait refrner les apptits, en ne
laissant plus entrer la clientle gloutonne que par petits
groupes. Et, du buffet mme, ces dames commencrent  sentir le
rayon de parfumerie, une odeur pntrante de sachet enferm, qui
embaumait la galerie. On s'y disputait un savon, le savon Bonheur,
la spcialit de la maison. Dans les comptoirs  vitrines, et sur
les tablettes de cristal des tagres, s'alignaient les pots de
pommades et de ptes, les botes de poudres et de fards, les
fioles d'huiles et d'eaux de toilette; tandis que la brosserie
fine, les peignes, les ciseaux, les flacons de poche, occupaient
une armoire spciale. Les vendeurs s'taient ingnis  dcorer
l'talage de tous leurs pots de porcelaine blanche, de toutes
leurs fioles de verre blanc. Ce qui ravissait, c'tait, au milieu,
une fontaine d'argent, une Bergre debout sur une moisson de
fleurs, et d'o coulait un filet continu d'eau de violette, qui
rsonnait musicalement dans la vasque de mtal. Une senteur
exquise s'pandait alentour, les dames en passant trempaient leurs
mouchoirs.

-- Voil! dit Mme Marty, lorsqu'elle se fut bourre de lotions, de
dentifrices, de cosmtiques. Maintenant, c'est fini, je suis 
vous. Allons rejoindre Mme de Boves.

Mais, sur le palier du grand escalier central, le Japon l'arrta
encore. Ce comptoir avait grandi, depuis le jour o Mouret s'tait
amus  risquer, au mme endroit, une petite table de proposition,
couverte de quelques bibelots dfrachis, sans prvoir lui-mme
l'norme succs. Peu de rayons avaient eu des dbuts plus
modestes, et maintenant il dbordait de vieux bronzes, de vieux
ivoires, et de vieilles laques, il faisait quinze cent mille
francs d'affaires chaque anne, il remuait tout l'Extrme-Orient,
o des voyageurs fouillaient pour lui les palais et les temples.
D'ailleurs, les rayons poussaient toujours, on en avait essay
deux nouveaux en dcembre, afin de boucher les vides de la morte-
saison d'hiver: un rayon de livres et un rayon de jouets
d'enfants, qui devaient certainement grandir aussi et balayer
encore des commerces voisins. Quatre ans venaient de suffire au
Japon pour attirer toute la clientle artistique de Paris.

Cette fois, Mme Desforges elle-mme, malgr sa rancune qui lui
avait fait jurer de ne rien acheter, succomba devant un ivoire
d'une finesse charmante.

-- Envoyez-le-moi, dit-elle rapidement,  une caisse voisine.
Quatre-vingt-dix francs, n'est-ce pas?

Et, voyant Mme Marty et sa fille enfonces dans un choix de
porcelaines de camelote, elle reprit, emmenant Mme Guibal:

-- Vous nous retrouverez au salon de lecture... J'ai vraiment
besoin de m'asseoir un peu.

Au salon de lecture, ces dames durent rester debout. Toutes les
chaises taient prises, autour de la grande table couverte de
journaux. De gros hommes lisaient, renverss, talant des ventres,
sans avoir l'ide aimable de cder la place. Quelques femmes
crivaient, le nez dans leurs phrases, comme pour cacher le papier
sous les fleurs de leurs chapeaux. Du reste, Mme de Boves n'tait
pas l, et Henriette s'impatientait, lorsqu'elle aperut
Vallagnosc, qui cherchait aussi sa femme et sa belle-mre. Il
salua, il finit par dire:

-- Elles sont pour sr aux dentelles, on ne peut les en
arracher... Je vais voir.

Et il eut la galanterie de leur procurer deux siges, avant de
s'loigner.

L'crasement, aux dentelles, croissait de minute en minute. La
grande exposition de blanc y triomphait, dans ses blancheurs les
plus dlicates et les plus chres. C'tait la tentation aigu, le
coup de folie du dsir, qui dtraquait toutes les femmes. On avait
chang le rayon en une chapelle blanche. Des tulles, des guipures
tombant de haut, faisaient un ciel blanc, un de ces voiles de
nuages dont le fin rseau plit le soleil matinal. Autour des
colonnes, descendaient des volants de malines et de valenciennes,
des jupes blanches de danseuses, droules en un frisson blanc,
jusqu' terre. Puis, de toutes parts, sur tous les comptoirs, le
blanc neigeait, les blondes espagnoles lgres comme un souffle,
les applications de Bruxelles avec leurs fleurs larges sur les
mailles fines, les points  l'aiguille et les points de Venise aux
dessins plus lourds, les points d'Alenon et les dentelles de
Bruges d'une richesse royale et comme religieuse. Il semblait que
le dieu du chiffon et l son tabernacle blanc.

Mme de Boves, aprs s'tre longtemps promene avec sa fille,
rdant devant les talages, ayant le besoin sensuel d'enfoncer les
mains dans les tissus, venait de se dcider  se faire montrer du
point d'Alenon par Deloche. D'abord, il avait sorti de
l'imitation; mais elle avait voulu voir de l'Alenon vritable, et
elle ne se contentait pas de petites garnitures  trois cents
francs le mtre, elle exigeait les hauts volants  mille, les
mouchoirs et les ventails  sept et huit cents. Bientt le
comptoir fut couvert d'une fortune. Dans un coin du rayon
l'inspecteur Jouve, qui n'avait pas lch Mme de Boves, malgr
l'apparente flnerie de cette dernire, se tenait immobile au
milieu des pousses, l'attitude indiffrente, l'oeil toujours sur
elle.

-- Et avez-vous des berthes en point  l'aiguille? demanda la
comtesse  Deloche. Faites voir, je vous prie.

Le commis, qu'elle tenait depuis vingt minutes, n'osait rsister,
tellement elle avait grand air, avec sa taille et sa voix de
princesse. Cependant, il fut pris d'une hsitation, car on
recommandait aux vendeurs de ne pas amonceler ainsi les dentelles
prcieuses, et il s'tait laiss voler dix mtre de malines, la
semaine prcdente. Mais elle le troublait, il cda, abandonna un
instant le tas de point d'Alenon, pour prendre derrire lui, dans
une case, les berthes demandes.

-- Regarde donc, maman, disait Blanche qui fouillait,  ct, un
carton plein de petites valenciennes  bas prix, on pourrait
prendre de a pour les oreillers.

Mme de Boves ne rpondait pas. Alors la fille, en tournant sa face
molle, vit sa mre, les mains au milieu des dentelles, en train de
faire disparatre, dans la manche de son manteau, des volants de
point d'Alenon. Elle ne parut pas surprise, elle s'avanait pour
la cacher d'un mouvement instinctif, lorsque Jouve, brusquement,
se dressa entre elles. Il se penchait, il murmurait  l'oreille de
la comtesse, d'une voix polie:

-- Madame, veuillez me suivre.

Elle eut une courte rvolte.

-- Mais pourquoi, monsieur?

-- Veuillez me suivre, madame, rpta l'inspecteur, sans lever le
ton.

Le visage ivre d'angoisse, elle jeta un rapide coup d'oeil autour
d'elle. Puis, elle se rsigna, elle reprit son allure hautaine,
marchant prs de lui comme une reine qui daigne se confier aux
bons soins d'un aide de camp. Pas une des clientes entasses l,
ne s'tait mme aperue de la scne. Deloche, revenu devant le
comptoir avec les berthes, la regardait emmener, bouche bante:
comment? celle-l aussi! cette dame si noble! c'tait  les
fouiller toutes! Et Blanche, qu'on laissait libre, suivait de loin
sa mre, s'attardait au milieu de la houle des paules, livide,
partage entre le devoir de ne pas l'abandonner et la terreur
d'tre garde avec elle. Elle la vit entrer dans le cabinet de
Bourdoncle, elle se contenta de rder devant la porte.

Justement, Bourdoncle, dont Mouret venait de se dbarrasser, tait
l. D'habitude, il prononait sur ces sortes de vols, commis par
des personnes honorables. Depuis longtemps, Jouve qui guettait
celle-ci, lui avait fait part de ses doutes; aussi ne fut-il pas
tonn, lorsque l'inspecteur le mit au courant d'un mot; du reste,
des cas si extraordinaires lui passaient par les mains, qu'il
dclarait la femme capable de tout, ds que la rage du chiffon
l'emportait. Comme il n'ignorait pas les rapports mondains du
directeur avec la voleuse, il montra lui aussi une politesse
parfaite.

-- Madame, nous excusons ces moments de faiblesse... Je vous en
prie, considrez o un pareil oubli de vous-mme pourrait vous
conduire. Si quelque autre personne vous avait vue glisser ces
dentelles...

Mais elle l'interrompit avec indignation. Elle, une voleuse! pour
qui la prenait-il? Elle tait la comtesse de Boves, son mari,
inspecteur gnral des haras, allait  la Cour.

-- Je sais, je sais, madame, rptait paisiblement Bourdoncle,
J'ai l'honneur de vous connatre... Veuillez d'abord rendre les
dentelles que vous avez sur vous...

Elle se rcria de nouveau, elle ne lui laissait plus dire une
parole, belle de violence, osant jusqu'aux larmes de la grande
dame outrage. Tout autre que lui, branl, aurait craint quelque
mprise dplorable, car elle le menaait de s'adresser aux
tribunaux, pour venger une telle injure.

-- Prenez garde, monsieur! mon mari ira jusqu'au ministre.

-- Allons, vous n'tes pas plus raisonnable que les autres,
dclara Bourdoncle, impatient. On va vous fouiller, puisqu'il le
faut.

Elle ne broncha pas encore, elle dit avec son assurance superbe:

-- C'est a, fouillez-moi... Mais, je vous en avertis, vous
risquez votre maison.

Jouve alla chercher deux vendeuses des corsets. Quand il revint,
il avertit Bourdoncle que la demoiselle de cette dame, laisse
libre, n'avait pas quitt la porte, et il demandait s'il fallait
l'empoigner, elle aussi, bien qu'il ne l'et rien vue prendre.
L'intress, toujours correct, dcida, au nom de la morale, qu'on
ne la ferait pas entrer, pour ne point forcer une mre  rougir
devant sa fille. Cependant, les deux hommes se retirrent dans une
pice voisine, tandis que les vendeuses fouillaient la comtesse et
lui taient mme sa robe, afin de visiter sa gorge et ses hanches.
Outre les volants de point d'Alenon, douze mtres  mille francs,
cachs au fond d'une manche, elles trouvrent, dans la gorge,
aplatis et chauds, un mouchoir, un ventail, une cravate, en tout
pour quatorze mille francs de dentelles environ. Depuis un an,
Mme de Boves volait ainsi, ravage d'un besoin furieux,
irrsistible. Les crises empiraient, grandissaient, jusqu' tre
une volupt ncessaire  son existence, emportant tous les
raisonnements de prudence, se satisfaisant avec une jouissance
d'autant plus pre, qu'elle risquait, sous les yeux d'une foule,
son nom, son orgueil, la haute situation de son mari. Maintenant
que ce dernier lui laissait vider ses tiroirs, elle volait avec de
l'argent plein sa poche, elle volait pour voler, comme on aime
pour aimer, sous le coup de fouet du dsir, dans le dtraquement
de la nvrose que ses apptits de luxe inassouvis avaient
dveloppe en elle, autrefois,  travers l'norme et brutale
tentation des grands magasins.

-- C'est un guet-apens! cria-t-elle, lorsque Bourdoncle et Jouve
rentrrent. On a gliss ces dentelles sur moi, oh! devant Dieu, je
le jure!

 prsent, elle pleurait des larmes de rage, tombe sur une
chaise, suffoquant dans sa robe mal rattache. L'intress renvoya
les vendeuses. Puis, il reprit de son air tranquille:

-- Nous voulons bien, madame, touffer cette fcheuse affaire, par
gard pour votre famille. Mais, auparavant, vous allez signer un
papier ainsi conu: J'ai vol des dentelles au Bonheur des
Dames, et le dtail des dentelles, et la date du jour... Du
reste, je vous rendrai ce papier, ds que vous m'apporterez deux
mille francs pour les pauvres.

Elle s'tait releve, elle dclara dans une rvolte nouvelle.

-- Jamais je ne signerai cela, j'aime mieux mourir.

-- Vous ne mourrez pas, madame. Seulement, je vous prviens que je
vais envoyer chercher le commissaire de police.

Alors, il y eut une scne affreuse. Elle l'injuriait, elle
bgayait que c'tait lche  des hommes de torturer ainsi une
femme. Sa beaut de Junon, son grand corps majestueux se fondait
dans une fureur de poissarde. Puis, elle voulut essayer de
l'attendrissement, elle les suppliait au nom de leurs mres, elle
parlait de se traner  leurs pieds. Et, comme ils restaient
froids, bronzs par l'habitude, elle s'assit tout d'un coup,
crivit d'une main tremblante. La plume crachait; les mots: J'ai
vol, appuys rageusement, faillirent crever le papier mince,
tandis qu'elle rptait, la voix trangle:

-- Voil, monsieur, voil monsieur... Je cde  la force...

Bourdoncle prit le papier, le plia soigneusement, l'enferma devant
elle dans un tiroir, en disant:

-- Vous voyez qu'il est en compagnie, car ces dames, aprs avoir
parl de mourir plutt que de les signer, ngligent gnralement
de venir reprendre leurs billets doux... Enfin, je le tiens 
votre disposition. Vous jugerez s'il vaut deux mille francs.

Elle achevait de rattacher sa robe, elle retrouvait toute son
arrogance, maintenant qu'elle avait pay.

-- Je puis sortir? demanda-t-elle d'un ton bref.

Dj Bourdoncle s'occupait d'autre chose. Sur le rapport de Jouve,
il dcidait le renvoi de Deloche: ce vendeur tait stupide, il se
laissait continuellement voler, jamais il n'aurait d'autorit sur
les clientes. Mme de Boves rpta sa question, et comme ils la
congdiaient d'un signe affirmatif, elle les enveloppa tous deux
d'un regard d'assassin. Dans le flot de gros mots qu'elle
renfonait, un cri de mlodrame lui vint aux lvres.

-- Misrables! dit-elle en faisant claquer la porte.

Cependant, Blanche ne s'tait pas loigne du cabinet. Son
ignorance de ce qui se passait l-dedans, les alles et venues de
Jouve et des deux vendeuses, la bouleversaient, voquaient les
gendarmes, la cour d'assises, la prison. Mais elle restait bante:
Vallagnosc tait devant elle, ce mari d'un mois dont le tutoiement
la gnait encore; et il la questionnait en s'tonnant de sa
stupeur.

-- O est ta mre?... Vous vous tes perdues?... Voyons, rponds-
moi, tu m'inquites.

Pas un mensonge raisonnable ne lui venait aux lvres. Dans sa
dtresse, elle dit tout  voix basse.

-- Maman, maman... Elle a vol...

Comment! vol! Enfin, il comprit. La face bouffie de sa femme, ce
masque blme, ravag par la peur, l'pouvantait.

-- De la dentelle, comme a, dans sa manche, continuait-elle 
balbutier.

-- Tu l'as donc vue, tu regardais? murmura-t-il, glac de la
sentir complice.

Ils durent se taire, des personnes dj tournaient la tte. Une
hsitation pleine d'angoisse tint Vallagnosc immobile un moment.
Que faire? et il se dcidait  entrer chez Bourdoncle, lorsqu'il
aperut Mouret, qui traversait la galerie. Il ordonna  sa femme
de l'attendre, il saisit le bras de son vieux camarade, qu'il mit
au courant, en paroles entrecoupes. Celui-ci s'tait ht de le
mener dans son cabinet, o il le tranquillisa sur les suites
possibles. Il lui assurait qu'il n'avait pas besoin d'intervenir,
il expliquait de quelle faon les choses allaient certainement se
passer, sans paratre lui-mme s'mouvoir de ce vol, comme s'il
l'avait prvu depuis longtemps. Mais Vallagnosc, lorsqu'il ne
craignit plus une arrestation immdiate, n'accepta pas l'aventure
avec cette belle tranquillit. Il s'tait abandonn au fond d'un
fauteuil, et maintenant qu'il pouvait raisonner, il se rpandait
en lamentations sur son propre compte. tait-ce possible? voil
qu'il tait entr dans une famille de voleuses! Un mariage stupide
qu'il avait bcl, afin d'tre agrable au pre! Surpris de cette
violence d'enfant maladif, Mouret le regardait pleurer, en se
rappelant l'ancienne pose de son pessimisme. Ne lui avait-il pas
entendu soutenir vingt fois le nant final de la vie, o il ne
trouvait que le mal d'un peu drle? Aussi, pour le distraire,
s'amusa-t-il une minute  lui prcher l'indiffrence sur un ton de
plaisanterie amicale. Et, du coup, Vallagnosc se fcha: il ne
pouvait dcidment rattraper sa philosophie compromise, toute son
ducation bourgeoise repoussait en indignations vertueuses contre
sa belle-mre. Ds que l'exprience tombait sur lui, au moindre
effleurement de la misre humaine, dont il ricanait  froid, le
sceptique fanfaron s'abattait et saignait. C'tait abominable, on
tranait dans la boue l'honneur de sa race, le monde semblait en
craquer.

-- Allons, calme-toi, conclut Mouret pris de piti. Je ne te dirai
plus que tout arrive et que rien n'arrive, puisque cela n'a pas
l'air de te consoler en ce moment. Mais je crois que tu devrais
aller donner ton bras  Mme de Boves, ce qui serait plus sage que
de faire un scandale... Que diable! toi qui professais le flegme
du mpris, devant la canaillerie universelle!

-- Tiens! cria navement Vallagnosc, quand a se passe chez les
autres!

Cependant, il s'tait lev. Il suivit le conseil de son ancien
condisciple. Tous deux retournaient dans la galerie, lorsque
Mme de Boves sortit de chez Bourdoncle. Elle accepta avec majest
le bras de son gendre, et comme Mouret la saluait d'un air
galamment respectueux, il l'entendit qui disait:

-- Ils m'ont fait des excuses. Vraiment, ces mprises sont
pouvantables.

Blanche les avait rejoints, et elle marchait derrire eux. Ils se
perdirent lentement dans la foule.

Alors, Mouret, seul et songeur, traversa de nouveau les magasins.
Cette scne, qui l'avait distrait du combat dont il tait dchir,
augmentait sa fivre maintenant, dterminait en lui la lutte
suprme. Tout un rapport vague s'levait dans son esprit: le vol
de cette malheureuse, cette folie dernire de la clientle
conquise, abattue aux pieds du tentateur, voquait l'image fire
et vengeresse de Denise, dont il sentait sur sa gorge le talon
victorieux. Il s'arrta en haut de l'escalier central, il regarda
longtemps l'immense nef, o s'crasait son peuple de femmes.

Six heures allaient sonner, le jour qui baissait au-dehors se
retirait des galeries couvertes, noires dj, plissait au fond
des halls, envahis de lentes tnbres. Et, dans ce jour mal teint
encore, s'allumaient, une  une, des lampes lectriques, dont les
globes d'une blancheur opaque constellaient de lunes intenses les
profondeurs lointaines des comptoirs. C'tait une clart blanche,
d'une aveuglante fixit, pandue comme une rverbration d'astre
dcolor, et qui tuait le crpuscule. Puis, lorsque toutes
brlrent, il y eut un murmure ravi de la foule, la grande
exposition de blanc prenait une splendeur ferique d'apothose,
sous cet clairage nouveau. Il sembla que cette colossale dbauche
de blanc brlait elle aussi, devenait de la lumire. La chanson du
blanc s'envolait dans la blancheur enflamme d'une aurore. Une
lueur blanche jaillissait des toiles et des calicots de la galerie
Monsigny, pareille  la bande vive qui blanchit le ciel la
premire du ct de l'Orient; tandis que, le long de la galerie
Michodire, la mercerie et la passementerie, les articles de Paris
et les rubans, jetaient des reflets de coteaux loigns, l'clair
blanc des boutons de nacre, des bronzes argents et des perles.
Mais la nef centrale surtout chantait le blanc tremp de flammes:
les bouillonns de mousseline blanche autour des colonnes, les
basins et les piqus blancs qui drapaient les escaliers, les
couvertures blanches accroches comme des bannires, les guipures
et les dentelles blanches volant dans l'air, ouvraient un
firmament du rve, une troue sur la blancheur blouissante d'un
paradis, o l'on clbrait les noces de la reine inconnue. La
tente du hall des soieries en tait l'alcve gante, avec ses
rideaux blancs, ses gazes blanches, ses tulles blancs, dont
l'clat dfendait contre les regards la nudit blanche de
l'pouse. Il n'y avait plus que cet aveuglement, un blanc de
lumire o tous les blancs se fondaient, une poussire d'toiles
neigeant dans la clart blanche.

Et Mouret regardait toujours son peuple de femmes, au milieu de
ces flamboiements. Les ombres noires s'enlevaient avec vigueur sur
les fonds ples. De longs remous brisaient la cohue, la fivre de
cette journe de grande vente passait comme un vertige, roulant la
houle dsordonne des ttes. On commenait  sortir, le saccage
des toffes jonchait les comptoirs, l'or sonnait dans les caisses;
tandis que la clientle, dpouille, viole, s'en allait  moiti
dfaite, avec la volupt assouvie et la sourde honte d'un dsir
content au fond d'un htel louche. C'tait lui qui les possdait
de la sorte, qui les tenait  sa merci, par son entassement
continu de marchandises, par sa baisse des prix et ses rendus, sa
galanterie et sa rclame. Il avait conquis les mres elles-mmes,
il rgnait sur toutes avec la brutalit d'un despote, dont le
caprice ruinait des mnages. Sa cration apportait une religion
nouvelle, les glises que dsertait peu  peu la foi chancelante
taient remplaces par son bazar, dans les mes inoccupes
dsormais. La femme venait passer chez lui les heures vides, les
heures frissonnantes et inquites qu'elle vivait jadis au fond des
chapelles: dpense ncessaire de passion nerveuse, lutte
renaissante d'un dieu contre le mari, culte sans cesse renouvel
du corps, avec l'au-del divin de la beaut. S'il avait ferm ses
portes, il y aurait eu un soulvement sur le pav, le cri perdu
des dvotes auxquelles on supprimerait le confessionnal et
l'autel. Dans leur luxe accru depuis dix ans, il les voyait,
malgr l'heure, s'entter au travers de l'norme charpente
mtallique, le long des escaliers suspendus et des ponts volants.
Mme Marty et sa fille, emportes au plus haut, vagabondaient parmi
les meubles. Retenue par son petit monde, Mme Bourdelais ne
pouvait s'arracher des articles de Paris. Puis, venait la bande,
Mme de Boves toujours au bras de Vallagnosc, et suivie de Blanche,
s'arrtant  chaque rayon, osant regarder encore les toffes de
son air superbe. Mais, de la clientle entasse, de cette mer de
corsages gonfls de vie, battant de dsirs, tout fleuris de
bouquets de violettes, comme pour les noces populaires de quelque
souveraine, il finit par ne plus distinguer que le corsage nu de
Mme Desforges, qui s'tait arrte  la ganterie avec Mme Guibal.
Malgr sa rancune jalouse, elle aussi achetait, et il se sentit le
matre une dernire fois, il les tenait  ses pieds, sous
l'blouissement des feux lectriques, ainsi qu'un btail dont il
avait tir sa fortune.

D'un pas machinal, Mouret suivit les galeries, tellement absorb,
qu'il s'abandonnait  la pousse de la foule. Quand il leva la
tte, il tait dans le nouveau rayon des modes, dont les glaces
donnaient sur la rue du Dix-Dcembre. Et l, le front contre le
verre, il fit encore une halte, il regarda la sortie. Le soleil
couchant jaunissait le fate des maisons blanches, le ciel bleu de
cette belle journe plissait, rafrachi d'un grand souffle pur;
tandis que, dans le crpuscule qui noyait dj la chausse, les
lampes lectriques du Bonheur des Dames jetaient cet clat fixe
des toiles allumes sur l'horizon, au dclin du jour. Vers
l'Opra et vers la Bourse, s'enfonait le triple rang des voitures
immobiles, gagnes par l'ombre, et dont les harnais gardaient des
reflets de vive lumire, l'clair d'une lanterne, l'tincelle d'un
mors argent.  chaque seconde, un appel de garon en livre
retentissait, et un fiacre avanait, un coup se dtachait,
prenait une cliente, puis s'loignait d'un trot sonore. Les queues
diminuaient maintenant, six voitures roulaient de front, d'un bord
 l'autre, au milieu des battements de portires, des claquements
de fouet, du bourdonnement des pitons, qui dbordaient parmi les
roues. Il y avait comme un largissement continu, un rayonnement
de la clientle, remporte aux quatre points de la cit, vidant
les magasins avec la clameur ronflante d'une cluse. Cependant,
les voitures du Bonheur, les grandes lettres d'or des enseignes,
les bannires hisses en plein ciel, flambaient toujours au reflet
de l'incendie du couchant, si colossales dans cet clairage
oblique, qu'elles voquaient le monstre des rclames, le
phalanstre dont les ailes, multiplies sans cesse, dvoraient les
quartiers, jusqu'aux bois lointains de la banlieue. Et l'me
pandue de Paris, un souffle norme et doux, s'endormait dans la
srnit du soir, courait en longues et molles caresses sur les
dernires voitures, filant par la rue peu  peu dblaye de foule,
tombe au noir de la nuit.

Mouret, les regards perdus, venait de sentir passer en lui quelque
chose de grand; et, dans ce frisson du triomphe dont tremblait sa
chair, en face de Paris dvor et de la femme conquise, il prouva
une faiblesse soudaine, une dfaillance de sa volont, qui le
renversait  son tour, sous une force suprieure. C'tait un
besoin irraisonnable d'tre vaincu, dans sa victoire, le non-sens
d'un homme de guerre pliant sous le caprice d'un enfant, au
lendemain de ses conqutes. Lui qui se dbattait depuis des mois,
qui le matin encore jurait d'touffer sa passion, cdait tout d'un
coup, saisi du vertige des hauteurs, heureux de faire ce qu'il
croyait tre une sottise. Sa dcision, si rapide, avait pris d'une
minute  l'autre une telle nergie, qu'il ne voyait plus qu'elle
d'utile et de ncessaire dans le monde.

Le soir, aprs la dernire table, il attendit dans son cabinet.
Frmissant comme un jeune homme qui va jouer son bonheur, il ne
pouvait rester en place, il retournait sans cesse  la porte, pour
prter l'oreille aux rumeurs des magasins, o les commis faisaient
le dpli, enfoncs jusqu'aux paules dans le saccage de la vente.
 chaque bruit de pas, son coeur battait. Et il eut une motion,
il se prcipita, car il avait entendu au loin un sourd murmure,
peu  peu grossi.

C'tait l'approche lente de Lhomme, charg de la recette. Ce jour-
l, elle pesait si lourd, il y avait tellement du cuivre et de
l'argent, dans le numraire encaiss, qu'il s'tait fait
accompagner par deux garons. Derrire lui, Joseph et un de ses
collgues pliaient sous les sacs, des sacs normes, jets comme
des sacs de pltre sur leurs dos; tandis que, marchant le premier,
il portait les billets et l'or, un portefeuille gonfl de papiers,
deux sacoches pendues  son cou, dont le poids tirait  droite, du
ct de son bras coup. Et, lentement, suant et soufflant, il
venait du fond des magasins,  travers l'motion grandissante des
vendeurs. Les gants et la soie s'taient offerts en riant pour le
soulager, la draperie et les lainages souhaitaient un faux pas,
qui aurait sem l'or aux quatre coins des rayons. Puis, il avait
d monter un escalier, s'engager sur un pont volant, monter
encore, tourner dans les charpentes, o les regards du blanc, de
la bonneterie, de la mercerie, le suivaient, bayant d'extase
devant cette fortune voyageant en l'air. Au premier, les
confections, la parfumerie, les dentelles, les chles, s'taient
rangs avec dvotion, comme sur le passage du bon Dieu. De proche
en proche, le brouhaha s'levait, devenait une clameur de peuple
saluant le veau d'or.

Cependant, Mouret avait ouvert la porte. Lhomme parut, suivi des
deux garons, qui chancelaient; et, hors d'haleine, il eut encore
la force de crier:

-- Un million, deux cent quarante-sept francs, quatre-vingt-quinze
centimes!

Enfin, c'tait le million, le million ramass en un jour, le
chiffre dont Mouret avait longtemps rv! Mais il eut un geste de
colre, il dit avec impatience, de l'air du d'un homme drang
dans son attente par un importun:

-- Un million, eh bien! mettez-le l.

Lhomme savait qu'il aimait ainsi  voir sur son bureau les fortes
recettes, avant qu'on les dpost  la caisse centrale. Le million
couvrit le bureau, crasa les papiers, faillit renverser l'encre;
et l'or, et l'argent, et le cuivre, coulant des sacs, crevant des
sacoches, faisaient un gros tas, le tas de la recette brute, telle
qu'elle sortait des mains de la clientle, encore chaude et
vivante.

Au moment o le caissier se retirait, navr de l'indiffrence du
patron, Bourdoncle arriva, en criant gaiement:

-- Hein! nous le tenons, cette fois!... Il est dcroch, le
million!

Mais il remarqua la proccupation fbrile de Mouret, il comprit et
se calma. Une joie avait allum son regard. Aprs un court
silence, il reprit:

-- Vous vous tes dcid, n'est-ce pas? Mon Dieu! je vous
approuve.

Brusquement, Mouret s'tait plant devant lui, et de sa voix
terrible des jours de crise:

-- Dites donc, mon brave, vous tes trop gai... N'est-ce pas? Vous
me croyez fini, et les dents vous poussent. Mfiez-vous, on ne me
mange pas, moi!

Dcontenanc par la rude attaque de ce diable d'homme qui devinait
tout, Bourdoncle balbutia:

-- Quoi donc? vous plaisantez? moi qui ai tant d'admiration pour
vous!

-- Ne mentez pas! reprit Mouret plus violemment. coutez, nous
tions stupides, avec cette superstition que le mariage devait
nous couler. Est-ce qu'il n'est pas la sant ncessaire, la force
et l'ordre mmes de la vie!... Eh bien! oui, mon cher, je
l'pouse, et je vous flanque tous  la porte, si vous bougez.
Parfaitement! vous passerez comme un autre  la caisse,
Bourdoncle!

D'un geste, il le congdiait. Bourdoncle se sentit condamn,
balay dans cette victoire de la femme. Il s'en alla. Denise
entrait justement, et il s'inclina dans un salut profond, la tte
perdue.

-- Enfin! c'est vous! dit Mouret, doucement.

Denise tait ple d'motion. Elle venait d'prouver un dernier
chagrin, Deloche lui avait appris son renvoi; et, comme elle
essayait de le retenir, en offrant de parler en sa faveur, il
s'tait obstin dans sa malchance, il voulait disparatre:  quoi
bon rester? pourquoi aurait-il gn les gens heureux? Denise lui
avait dit un adieu fraternel, gagne par les larmes. Elle-mme
n'aspirait-elle pas  l'oubli? Tout allait finir, elle ne
demandait plus  ses forces puises que le courage de la
sparation. Dans quelques minutes, si elle tait assez vaillante
pour s'craser le coeur, elle pourrait s'en aller seule, pleurer
au loin.

-- Monsieur, vous avez dsir me voir, dit-elle de son air calme.
Du reste, je serais venue vous remercier de toutes vos bonts.

En entrant, elle avait aperu le million sur le bureau, et
l'talage de cet argent la blessait. Au-dessus d'elle, comme s'il
et regard la scne, le portrait de Mme Hdouin, dans son cadre
d'or, gardait l'ternel sourire de ses lvres peintes.

-- Vous tes toujours rsolue  nous quitter? demanda Mouret, dont
la voix tremblait.

-- Oui, monsieur, il le faut.

Alors, il lui prit les mains, il dit dans une explosion de
tendresse, aprs la longue froideur qu'il s'tait impose:

-- Et si je vous pousais, Denise, partiriez-vous?

Mais elle avait retir ses mains, elle se dbattait comme sous le
coup d'une grande douleur.

-- Oh! monsieur Mouret, je vous en prie, taisez-vous! Oh! ne me
faites pas plus de peine encore!... Je ne peux pas! je ne peux
pas!... Dieu est tmoin que je m'en allais pour viter un malheur
pareil!

Elle continuait de se dfendre par des paroles entrecoupes.
N'avait-elle pas trop souffert dj des commrages de la maison?
Voulait-il donc qu'elle passt aux yeux des autres et  ses
propres yeux pour une gueuse? Non, non, elle aurait de la force,
elle l'empcherait bien de faire une telle sottise. Lui, tortur,
l'coutait, rptait avec passion:

-- Je veux... je veux...

-- Non, c'est impossible... Et mes frres? j'ai jur de ne point
me marier, je ne puis vous apporter deux enfants, n'est-ce pas?

-- Ils seront aussi mes frres... Dites oui, Denise.

-- Non, non, oh! laissez-moi, vous me torturez!

Peu  peu, il dfaillait, ce dernier obstacle le rendait fou. Eh
quoi! mme  ce prix, elle se refusait encore! Au loin, il
entendait la clameur de ses trois mille employs, remuant  pleins
bras sa royale fortune. Et ce million imbcile qui tait l! il en
souffrait comme d'une ironie, il l'aurait pouss  la rue.

-- Partez donc! cria-t-il dans un flot de larmes. Allez retrouver
celui que vous aimez... C'est la raison, n'est-ce pas? Vous
m'aviez prvenu, je devrais le savoir et ne pas vous tourmenter
davantage.

Elle tait reste saisie, devant la violence de ce dsespoir. Son
coeur clatait. Alors, avec une imptuosit d'enfant, elle se jeta
 son cou, sanglota elle aussi, en bgayant:

-- Oh! monsieur Mouret, c'est vous que j'aime!

Une dernire rumeur monta du Bonheur des Dames, l'acclamation
lointaine d'une foule. Le portrait de Mme Hdouin souriait
toujours, de ses lvres peintes, Mouret tait tomb assis sur le
bureau, dans le million, qu'il ne voyait plus. Il ne lchait pas
Denise, il la serrait perdument sur sa poitrine, en lui disant
qu'elle pouvait partir maintenant, qu'elle passerait un mois 
Valognes, ce qui fermerait la bouche du monde, et qu'il irait
ensuite l'y chercher lui-mme, pour l'en ramener  son bras,
toute-puissante.





End of the Project Gutenberg EBook of Au bonheur des dames, by mile Zola

*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK AU BONHEUR DES DAMES ***

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