The Project Gutenberg EBook of L'paulette, by Georges Darien

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Title: L'paulette
       Souvenirs d'un officier

Author: Georges Darien

Release Date: October 24, 2005 [EBook #16934]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

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GEORGES DARIEN



L'PAULETTE

SOUVENIRS D'UN OFFICIER




I


Le colonel Gabarrot racontait de belles histoires.

Il disait que les Russes taient des coquins, que les Prussiens taient
des bandits, et que les Anglais valaient encore moins. Quelquefois,
il me montrait sa croix d'officier de la Lgion d'Honneur qu'il avait
gagne  grands coups de sabre, et qu'il gardait dans une belle bote
noire; si je voulais en avoir une pareille, quand je serais grand, je
n'aurais qu' tuer beaucoup de Russes, beaucoup de Prussiens, et surtout
beaucoup d'Anglais.

--Malheureusement, disait-il, on ne tue plus gure,  prsent; on est
devenu sentimental.

Et il ricanait.

Mon pre lui faisait observer qu'on tuait encore pas mal. La Crime, par
exemple. Le colonel avouait que la Crime, c'tait trs bien. Tuer des
Russes, rien de mieux; on n'en ventrerait jamais assez. Mais pourquoi
s'allier avec les Anglais? Sans doute, l'Empereur avait eu ses raisons,
et des bonnes; quand on est un Napolon, on a une cervelle sous son
chapeau; mais enfin, il n'aurait pas d oublier que les Anglais, c'est
des Anglais, et qu'ils avaient empoisonn son oncle. Mon pre haussait
les paules; et le colonel clatait.

--Tonnerre de Brest! commandant Maubart, je ne souffrirai jamais!...
Ils l'ont empoisonn  Sainte-Hlne, je vous dis! Sans a, il serait
revenu, mille bombes! Je l'ai connu, moi, et depuis la campagne
d'Egypte, encore! Et je puis vous le dire, qu'il serait revenu, et qu'il
ne nous aurait pas laisss en panne, les bras ballants,  nous manger le
sang en demi-solde, sous des gueux de Bourbons qui n'avaient jamais
vu le feu qu'au bout des cierges! Il serait revenu, pour sr, si les
Anglais ne l'avaient pas empoisonn!

Mon pre faisait semblant d'admettre la chose, et parlait de la campagne
d'Italie.

Le colonel avouait que l'Italie, c'tait trs bien. Tuer des
Autrichiens, rien de mieux; on n'en ventrerait jamais assez.

--Quoique,  vrai dire, ce ne soit pas la mer  boire que de donner une
racle aux Autrichiens; nous leur avons flanqu une telle vole  Wagram
que, depuis ce temps-l, ils ont le foie plus blanc que leurs tuniques;
vous avez vu, il y a deux ans, comment ils se sont fait battre par les
Prussiens. Qu'est-ce que vous voulez? Quand un peuple se laisse vaincre
par des Prussiens, des vagabonds, des Cosaques manqus, il n'y a plus
qu' prononcer son _de profundis_.

Mon pre prenait la dfense des Prussiens, fort  la mode en 1868; mais
le colonel tenait bon. Il connaissait les Prussiens, et trs bien.

--Je n'ai pas t  Ina pour le roi de Prusse, peut-tre! Tenez, je
vais vous dire ce qu'ils savent faire, les Prussiens: ils savent vous
tirer dans le dos pendant que vous bourrez votre pipe. C'est tout. Et
pour leur fameux fusil  aiguille, voici mon opinion: avec ce fusil-l,
on n'a pas  dchirer la cartouche, et c'est rudement commode pour des
gens qui n'ont jamais pu regarder l'ennemi sans claquer des dents.

Nous aimions beaucoup le colonel Gabarrot; il avait t l'ami intime
de mon grand-pre, le colonel Maubart; aprs avoir fait les dernires
guerres de la Rpublique et celles de l'Empire, jusqu' Waterloo, ils
n'avaient repris du service, ensemble, qu'en 1830, lorsque le drapeau
tricolore remplaa le torchon blanc dans lequel les tratres de
l'Emigration avaient empaquet leurs goupillons et leurs poignards,
avant de quitter Coblentz. Il y avait bien un coq au lieu d'un aigle,
 la hampe de ce drapeau-l; et Gabarrot, pas plus que mon grand-pre,
n'aimait les oiseaux qui se laissent manger. Mais enfin, les couleurs
y taient; et, sous ces couleurs, ils combattirent en Algrie pendant
plusieurs annes; puis, mon grand-pre tant mort, frapp d'une balle
arabe, le colonel Gabarrot ne tarda pas  prendre sa retraite. Je le
vois encore, trs distinctement. Un grand vieillard, sec, et droit
malgr ses quatre-vingt-neuf ans, avec un nez mince et courb comme une
lame de yatagan, une longue moustache blanche et pendante, et des yeux
couleur de noisette. Oh! oui, il raconte de belles histoires. Il
sait toutes les guerres de Napolon, toutes ses batailles et tous ses
gnraux, et beaucoup de choses encore, qui ne seront jamais crites
dans les livres, parce qu'il faudrait trop de place pour crire tout;
peut-tre aussi, parce qu'elles feraient trop peur aux femmes. Ma mre
s'est effraye,  plusieurs reprises, aux rcits du colonel; une fois,
elle s'est vanouie. De sorte que l'on invite trs rarement M. Gabarrot,
 prsent.

--Ses habitudes sont tellement extraordinaires! dit ma mre. Il pourrait
bien en faire le sacrifice lorsqu'il dne hors de chez lui.

Mais le colonel ne veut faire aucun sacrifice; il a sa faon de manger,
et il mange  sa faon, chez lui, et hors de chez lui; qu'on l'invite on
non, a lui est gal; mais qu'on ne s'attende jamais  le voir se servir
d'une assiette, d'un verre, ou d'une fourchette. C'est dans une cuelle
de terre grossire qu'on doit lui apporter son repas: de la soupe aux
lgumes noyant un morceau de boeuf bouilli; il mange la soupe d'abord
avec une cuiller d'tain, la viande ensuite avec un couteau. L'cuelle
vide, il y verse une bouteille de vin, qu'il avale en deux ou trois
coups. L'extrme simplicit du systme dplat fortement  ma mre; pas
 moi. Je m'arrange de faon  me faire retenir  djeuner ou  dner,
chaque fois qu'on m'a men voir le colonel ou qu'il est venu me chercher
pour une promenade. J'ai mon cuelle, une vilaine cuelle de terre
brune, si jolie,--dfense d'en parler  la maison--et quand j'ai fini ma
soupe, M. Gabarrot y verse un verre de vin, trs suffisant pour mes sept
ans. Je n'aurai droit  la bouteille que plus tard.

--Dans treize ou quatorze ans, dit le colonel, quand tu porteras ta
premire paulette, sacr mtin, et que je ne serai pas l pour te voir,
sacr mtin de sacr mtin!

Malheureusement non, il ne sera pas l.

--Ce pauvre vieux Gabarrot baisse rapidement, disait mon pre, l'autre
soir.

Le fait est qu'il semble s'affaiblir de jour en jour; le corps se
tasse, se vote; les jambes raidies se refusent au coup de talon, sec,
autoritaire. Le colonel avait une autre vigueur, l'anne dernire, quand
il m'a men porter une couronne  la Colonne, le 5 mai; il tait droit
comme un i dans sa longue redingote; on le saluait  cause de la rosette
 sa boutonnire, moiti rouge et moiti verte, Lgion d'honneur et
mdaille de Sainte-Hlne; et comme sa main serrait la mienne! Comme
sa voix tonnait, au dfil des Vieux de la Vieille dans leurs uniformes
d'Austerlitz!

--Vive la France! Vive l'Empereur!

Il semblait fort, indestructible, aussi, le jour de la grande revue de
Longchamps,  laquelle assistrent les souverains trangers; et lors de
nos nombreuses visites  l'Exposition, o il me donnait, jamais fatigu,
toutes les explications que je lui demandais, et mme davantage. Mais
c'est surtout vers la fin de l'hiver dernier, deux ou trois jours avant
Nol, qu'il m'apparut comme un tre d'une puissance et d'une nergie
surhumaines, fait pour durer ternellement. C'tait dans notre salon,
aprs dner; quelqu'un se mit  parler d'un discours prononc au Corps
Lgislatif, dans l'aprs-midi, par Jules Simon. Le colonel Gabarrot, peu
au courant des affaires politiques, demanda des informations. On lui lut
la partie d'un journal qui reproduisait le discours. Alors il se leva.

--Est-ce dans une cellule du Mont-Valrien ou dans un cachot de
Vincennes qu'on a log le nomm Jules Simon? demanda-t-il d'une voix
qui fit sursauter mon pre en grande conversation avec Mme de
Lahaye-Marmenteau, et le gnral de Rahoul trs empress auprs de ma
mre.

Mon pre, en riant, rpondit qu'on ne gardait plus que des araignes
dans les cachots de Vincennes et que les procds auxquels faisait
allusion le colonel taient peu compatibles avec la clmence de
l'Empereur.

--L'Empereur a tort d'tre clment, reprit M. Gabarrot d'une voix
vibrante. Il a tort. Si je me permets de juger Sa Majest, ce n'est pas
 la lgre, croyez-le. Mais je suis convaincu, profondment convaincu,
qu'il est trs mauvais pour la France que des propos comme ceux qu'on
vient de citer puissent tre impunment tenus  la tribune. Comment!
voil un paroissien qui ose venir dclarer qu'il nous faut _une arme
qui ne soit  aucun degr une arme de soldats, qui ne soit imbue, 
aucun prix, de l'esprit militaire, qui soit hors d'tat de porter la
guerre au-dehors, en un mot une grande arme qui n'en soit pas une!_
qui rclame _sans ambages l'abolition de l'arme permanente_! Et on
le laisse dire!... Mais c'est absolument comme si l'on permettait 
ce drle de baillonner la France, de lui lier pieds et poings et de la
livrer au couteau de l'tranger. Il y a des choses qu'il ne faudrait
point oublier, voyez-vous: c'est, d'abord, qu'il n'y a rien de plus
dangereux pour une nation que les utopies sentimentales, les fadaises
humanitaires; on n'est libre que lorsqu'on est respect, et l'on n'est
respect que lorsqu'on est fort. C'est, ensuite, qu'il y a toujours,
mme chez le peuple le plus brave, un grand fonds de couardise; il
ne faut pas lui donner d'excuses; ou, autrement, a va loin. Quand un
coquin qui mrite d'tre envoy au bagne n'est pas coiff du bonnet
vert, il y a de grandes chances pour que la lchet publique, aprs un
cataclysme, aille le chercher afin d'en faire un ministre. La France
n'est pas invincible, aprs tout, et il n'est pas bon qu'elle soit
vaincue; parce que... Je l'ai vue aprs Waterloo. Plus on tombe de haut,
plus on s'aplatit. Je n'aime pas  dire a, mais c'est la vrit. Quand
on supprime le bruit de l'acier dans les camps, on entend trop le
bruit de l'or dans les arrire-boutiques--dans toutes les
arrire-boutiques.--Pour conserver le sentiment de sa dignit, un homme
doit savoir tenir une pe; une nation doit avoir une arme, et s'en
servir.--L'humanit! un prtexte  toutes les dfaillances qu'on cherche
 justifier,  toutes les trahisons qu'on prmdite. Nous aussi, les
grognards, nous avons travaill pour l'humanit, avec nos sabres; nous
n'en disions rien; mais les Anglais comprenaient ce que a voulait dire,
quand nous criions: Vive l'Empereur! Du reste, je n'admets pas cette
opposition qu'on aime  tablir entre la plume et l'pe; l'une est le
complment de l'autre. Le penseur va clouer l'infamie de son poque,
comme un hibou, sur les portes du Futur; mais elles ne s'ouvrent pas,
ces portes-l; et il faut que le soldat vienne, et les enfonce  coups
de canon!

                             * * * * *

Je me souvenais de cette soire, avant-hier, pendant que je m'tonnais
de la lenteur avec laquelle M. Gabarrot montait la rue du Bac, o
il demeure, et o demeurent aussi mes parents, pour me conduire aux
Tuileries. Il ne m'a pas grond, comme d'habitude, quand je me suis
arrt, d'abord au coin du Pont-Royal pour admirer la Frgate, puis sur
l'autre quai afin de regarder s'il ne venait pas des soldats du ct de
la place de la Concorde. Mais c'est le matin que passent les soldats,
vers dix heures, pour aller relever la garde du Chteau; qu'ils
arrivent, avec, en tte, les sapeurs si terribles, le scintillement
de l'norme hache  l'paule, caparaonns de tabliers de cuir blanc,
coiffs de bonnets velus comme des ours, hauts comme des tours
et fleuris de plumets carlates; alors, la canne merveilleuse du
tambour-major s'lance vers le ciel, telle une trange flche d'or,
tournoie, parat planer, retombe dans la main du colosse qui suit les
sapeurs et dont la tte empanache domine leurs bonnets  poils; alors,
la canne dcrit des moulinets piques, sa grosse pomme tincelle ainsi
qu'une boule de feu; elle vibre, elle frmit, elle semble vivante; et
alors, elle jaillit de nouveau, glorieuse, si haut cette fois qu'on
ne s'attend plus  la voir redescendre. Le gant se retourne vers ses
tambours dont les doigt se crispent sur les baguettes, leur donne un
ordre, fait volte-face, et, juste  temps, sa main se ferme sur la canne
qui retombe et dont le bout brillant, au lieu de toucher la terre, se
met  voltiger ainsi qu'un papillon. Les tambours frappent les caisses
qui rsonnent  vous faire trembler, les sonneries des clairons
dchirent l'air, et le bataillon passe dans l'clat des uniformes et des
armes, comme au milieu d'un poudroiement de gloire.

Avant-hier il tait beaucoup trop tard pour voir a; trois heures aprs
midi au moins. M. Gabarrot tait venu longtemps aprs djeuner; il est
un peu souffrant; un rhume qu'il a pinc le 1er janvier, dit-il, parce
qu'il a mis un pardessus, et dont il n'a pu se gurir encore quoique
nous soyons aux derniers jours d'avril. Il toussait; et bien qu'il se
fut redress pour passer devant le factionnaire qui lui portait les
armes--un voltigeur du rgiment de mon pre--on et dit que sa haute
taille se courbait de plus en plus sous la pression d'une invisible
main. Il s'est mis  causer avec le gardien en chef du Jardin, un vieil
officier d'Afrique qui est son ami; moi je poussais mon cerceau; et
lorsqu'il m'arrivait de passer  cot des deux vieux guerriers, je les
entendais parler du col de Mouzaa; ou dire qu'Abd-el-Kader tait un
rude lapin. Quand j'ai t fatigu de courir, j'ai examin la terrasse
du bord de l'eau, o l'on a install un chemin de fer pour le petit
Prince, un si joli petit chemin de fer, sur lequel j'aurais bien voulu
aller encore faire un tour; j'avais eu cette chance il n'y avait pas
trs longtemps, un jour que mon pre tait de service au Chteau et que
le prince conduisait lui-mme la locomotive. Ah! quelle joie! Et j'ai
regard tristement le palais o le petit Prince travaillait, srement,
peut-tre dans ce pavillon central sur le toit duquel je voyais flotter
le drapeau tricolore.

Le colonel, qui avait quitt son ami, est venu me rejoindre et m'a
demand si je me souvenais du dpart de la Cour pour Saint-Cloud, auquel
j'avais assist, avec lui, l't prcdent. Si je me souvenais! Les
piqueurs dors, les chevaux fringants aux harnais de glace sonore, les
calches atteles  la Daumont et pareilles  des bateaux de laque,
l'Empereur qui saluait en souriant, et l'impratrice, plus belle qu'une
fe, les jolies dames et les gnraux empanachs, la soie des toilettes
et l'or des uniformes, les dentelles, les Cent-Gardes, les plumes et les
diamants, les reflets des ombrelles et l'clat des lames de sabre! Oh!
si je me souvenais! Comme si l'on pouvait oublier cela, comme si ce
dfil prestigieux, quand on l'a vu avec des yeux d'enfant, ne devait
pas rester  jamais dans la mmoire, pour ternir et ridiculiser, du
pouvoir seul de son vocation, les parades chaotiques des saltimbanques
librtres! Et j'ai avou  M. Gabarrot que j'avais pens, souvent,
qu'il me serait peut-tre donn un jour de figurer en bonne place dans
un pareil cortge.

--C'est trs possible, rpondit-il; tu peux devenir gnral, ministre,
tout ce que tu veux. Il s'agit seulement de faire ton devoir, et tout
ton devoir.

J'ai demand ce que c'tait, exactement, que faire son devoir. Le
colonel a rflchi un instant, et a rpondu:

--C'est bien servir l'Empereur

Mais, peu aprs, il s'est repris.

--Non. C'est bien aimer la France, toujours; mme quand il n'y a plus
d'Empereur. Seulement, alors, il y a des fois que c'est bougrement
difficile!

Le soleil baissait; il faisait presque froid sous les jeunes frondaisons
des vieux arbres. Nous avons t nous asseoir, un instant, prs du
mur de l'autre terrasse, dans ce coin abrit qu'on appelle la petite
Provence. J'ai demand au colonel de me raconter une histoire, et il
m'en a racont une, superbe; la plus belle, je crois, qu'il m'ait jamais
dite. C'tait une histoire de Russes. L'Empereur Napolon Ier avait
battu les Russes et poussait leur arme vers une rivire. (Je ne sais
plus qu'elle rivire c'tait, mais a ne fait rien.) Il avait donn
l'ordre au rgiment de dragons du colonel Gabarrot de passer la rivire
 gu, en amont, et d'aller attendre l'ennemi sur l'autre bord.

--Nous arrivmes, dit le colonel, juste au moment o les premiers de
ces coquins qui s'taient jets  la nage afin d'chapper aux
boulets franais commenaient  sortir de l'eau; nous les tumes sans
misricorde. Aprs quoi, ayant mis pied  terre, nous descendmes sur la
berge pour attendre les autres qui approchaient en grand nombre, ports
par les eaux du fleuve. Et quand ils touchaient le rivage et cherchaient
 saisir, pour se hisser sur le sol, des touffes d'herbes et des
branches d'arbustes, nous,  grands coups de sabre--nous coupions les
mains!

Depuis avant-hier je n'ai pas cess de voir ce que j'ai peru, ainsi
qu' la lueur d'un clair, au rcit du colonel: les lames des dragons
s'abattant sur les poignets qu'elles tranchent; les yeux rvulss des
nageurs, blancs dans les faces ou la bouche qu'ouvre un cri suprme
n'est plus qu'un grand trou noir; les corps, les ttes disparaissant
sous les flots, au-dessus desquels, un instant, s'agitent des moignons
carlates; les eaux du fleuve, dans la pleur froide du crpuscule,
rougies comme par les rayons d'un invisible soleil; et gisant sur la
berge, fermes, ouvertes, ou bien agrippes aux branches, crispes
aux herbes, dsespres et blmes, franges d'clats de chairs et de
caillots sanglants--des mains, des mains...

Ah! c'tait une fameuse histoire, pour sr! Et j'ai oblig M. Gabarrot 
me la rpter trois fois.

                             * * * * *

Et aujourd'hui, on m'apprend que le colonel va mourir, avec mon pre et
ma mre, je vais lui faire une dernire visite.

Il est assis devant le feu dans son grand fauteuil, une couverture sur
les genoux; il n'a pas voulu se coucher, disant qu'il n'tait pas assez
malade pour a. Je le regarde attentivement pour voir quelle figure ont
les hommes qui vont mourir. Leur figure n'a rien d'extraordinaire; elle
est ple et fatigue, simplement. Ils semblent aussi avoir une grande
difficult  parler. Malgr les exhortations de ma mre, je prie M.
Gabarrot de me faire encore une fois le rcit qu'il m'a fait avant-hier.
Il commence, d'une voix pteuse et sourde; mais une quinte de toux
l'interrompt presque aussitt. Ma mre s'empresse auprs de lui, et
mon pre me prend par la main, pour m'emmener hors de la chambre. Mais,
comme nous sommes sur le seuil, j'entends la voix du colonel, trs
basse, mais imprative, qui me rappelle.

--Jean!

Je me retourne. Il est assis, le buste d'aplomb, les yeux grands ouverts
et brillants, le bras droit lev comme pour un terrible coup de taille;
et au bout de ce bras il me semble voir une lame qui descend, en sciant,
sur un poignet tendu.

--Jean!... Nous... coupions... les... mains...

Le colonel s'affaisse dans le fauteuil, et sa tte se renverse sur le
dossier.

                            * * * * *

Mes parents vont  l'enterrement; et Lycopode (c'est ma bonne, qui
s'appelle Victoire, mais qu'on appelle Lycopode) me conduit jeter de
l'eau bnite sur le cercueil. Les paulettes du colonel, son pe et
sa croix, sont places sur le drap noir. Il y a des soldats rangs en
bataille, avec des tambours voils de crpes et un drapeau dploy  la
hampe duquel l'aigle a crisp ses serres; un groupe nombreux d'officiers
en grand uniforme; et des curieux innombrables, hommes qui passent
chapeau bas, femmes qui saluent en se signant...

Lycopode me ramne  la maison par le chemin des coliers; pour me
distraire, me dit-elle, mais je crois que c'est afin de passer par la
rue de Lille, o sont caserns les turcos. Lycopode aime les turcos;
elle dit que c'est pas vrai; mais c'est vrai. Moi aussi, j'aime les
turcos. Mais Jean-Baptiste ne les aime pas. Il dit qu'ils sont vilains
comme le diable, qu'ils se dbarbouillent dans le pot  cirage, qu'ils
mangent trop de rglisse, et toutes sortes de btises comme a. Lorsque
je parle de leurs beaux uniformes, de l'clat de leurs dents blanches
et des grands feux qui clairent si trangement leurs faces noires,
Jean-Baptiste hausse les paules. Tout a, c'est parce qu'il est jaloux
de Lycopode, et parce qu'il sait que Lycopode pense comme moi au sujet
des turcos, sans pourtant oser l'avouer. Une belle fille, Lycopode,
grande et forte, avec de grosses joues rouges sur lesquelles les baisers
claquent, un gros chignon de cheveux noirs et, sur la poitrine, des
botes  lait numro un, comme dit Jean-Baptiste.

Jean-Baptiste est l'ordonnance de mon pre, l'ordonnance en titre,
l'homme de confiance. Il aura fini son cong dans un an environ, 
l'automne de 1870, mais peut-tre qu'il restera au rgiment; a
dpend de Lycopode; si elle veut lui promettre de se marier avec lui,
Jean-Baptiste reprendra du service, remplacera un homme appel sous les
drapeaux. Jusqu'ici, Lycopode n'a rien voulu promettre; elle prtend
que Jean-Baptiste est beaucoup trop jeune pour elle; en ralit, il aura
bientt vingt-sept ans et elle n'en a pas encore trente. La diffrence
n'est pas considrable, et il me semble que Lycopode pourrait bien
passer l-dessus, d'autant plus que Jean-Baptiste est son _pays_, qu'il
est n en Bourgogne, comme elle. A l'occasion, je fais mon possible pour
la dcider; car je regretterais le dpart de Jean-Baptiste. Sait-on
qui le remplacerait? Une ordonnance modle, capable de donner toute
satisfaction, non seulement  son officier, mais au fils de cet
officier, et  sa famille en gnral, ne se trouve pas tous les jours
dans l'arme.

Avant Jean-Baptiste, mon pre a eu bien des ordonnances qui ne valaient
pas cher. Le brasseur qui a prcd Jean-Baptiste, par exemple, tait
un Alsacien qui hachait de la paille  bouche que veux-tu, et qui
m'appelait monsieur Chan. Mon pre ne l'a pas gard longtemps,
heureusement; il dplaisait  tout le monde. On aime si peu les
Alsaciens! On les mprise tellement! Ils sont si gauches, si lourds, si
maladroits! Ils manquent  un tel point du tact le plus lmentaire! Ce
sont de faux Allemands et ils ne seront jamais Franais. On n'aime pas
les amphibies, en France, les tres qui ne sont ni chair ni poisson,
il faut tre, catgoriquement, l'un ou l'autre. Un franc Allemand, un
Cosaque bon teint, mme, ne dplaisent point; au contraire. C'est ainsi
qu'on admire les Prussiens ouvertement, et mme tapageusement. Dj,
il y a deux ans, en 67, ils ont t les hros d'une rception offerte 
l'occasion de l'Exposition; le roi Guillaume et Bismarck ont reu un de
ces accueils qui engagent les gens  revenir. On s'est extasi sur la
bonne mmoire du roi qui, d'un faubourg de Paris, avait dsign sans
hsitation l'endroit o il avait camp, en 1814, auprs de Romainville.

--Il y a un fort l, aujourd'hui, avait expliqu le gnral franais qui
accompagnait Sa Majest.

Et le roi avait souri, avait demand des renseignements sur le fort,
renseignements qui lui avaient t obligeamment fournis. Pourquoi pas?
Est-ce que la France pourrait avoir quelque chose  redouter de la
Prusse? Les Franais ne sont pas des Autrichiens, Dieu merci! et les
Sadowa ne sont pas faits pour eux. Aussi, lorsque le gnral de Moltke,
l'anne dernire, a visit _incognito_ la frontire de l'Est, tudiant
les positions et prenant des notes, on s'est bien gard de le gner; on
l'a fait suivre par quelques agents auxquels la plus grande discrtion
avait t recommande, et voil tout. La Prusse n'existe que parce que
nous permettons son existence, tout le monde le sait; Jean-Baptiste me
le disait encore hier.

Car Jean-Baptiste me tient au courant de la politique, des affaires
militaires, de beaucoup de choses dont les conversations dont je suis
l'auditeur quelquefois indiscret ne me donnent qu'une vague ide, et
que je suis curieux d'approfondir. Il n'est ni ignorant, ni bte,
Jean-Baptiste; tant s'en faut; et il serait au moins caporal, et
peut-tre mme sergent, s'il n'avait prfr tre ordonnance, entrer au
service de mon pre au dpart de l'Alsacien. C'est  cause de Lycopode
qu'il a renonc  tout espoir de conqurir les galons de laine et la
sardine. Quelquefois, il dit qu'il a peut-tre eu tort, et que les
femmes sont bien trompeuses; a doit tre vrai, mais je ne sais pas. Du
reste, Jean-Baptiste ne soupire pas trop; gnralement, il est trs gai
et chante comme un pinson; il m'intresse et m'amuse; et j'aime bien
les histoires qu'il me raconte, mme les histoires pacifiques de son
village, lorsqu'il me mne  la promenade.

a ne vaut pas les rcits du colonel Gabarrot, tout de mme. Depuis la
mort du colonel, je n'ai plus d'amis; j'ai bien des amis de mon ge, des
enfants avec lesquels il m'est agrable de jouer; mais on ne peut pas
jouer tout le temps, et l'on sent souvent le besoin d'amis srieux, d'un
ge variant entre cinquante et quatre-vingt-dix ans, qui ont vu la
vie, qui connaissent l'existence, et qui peuvent vous parler de choses
intressantes, de choses qu'ils ont vues ou qu'ils ont faites. C'est un
ami comme a qu'il me faudrait; j'ai essay de le trouver dans un vieil
officier en retraite qui demeure presque en face de chez nous, et qui
vient  la maison de temps en temps. J'ai t le voir plusieurs fois; il
a de beaux livres avec des images de batailles, mais il est triste comme
tout. Je sais pourquoi il est triste: c'est parce que son fils, qui
tait sous-lieutenant, a dsert pendant la campagne du Mexique;
c'tait un jeune homme d'avenir, dit mon pre, mais il s'est pris d'un
malheureux amour pour une Mexicaine qui l'a dtermin  passer du ct
de Juarez; de sorte que, ayant abandonn son drapeau, il sera fusill
sans merci s'il revient jamais en France.

Quelquefois je songe  ce jeune homme, que je n'ai jamais vu, et je
me dis qu'il n'est peut-tre pas malheureux au Mexique, surtout si la
Mexicaine est jolie. Mais le vieil officier ne pense pas comme moi; il
dclare que son fils l'a dshonor, et que c'est le dernier des bandits;
s'il le tenait, dit-il, il le tuerait. Dernirement, mme, il m'a fait
assister  une scne trange. C'tait l'anniversaire de la naissance du
jeune homme dont un grand portrait, qui le reprsente en uniforme, est
accroch dans le salon; ce portrait tait perc de cinq petits trous
ronds; mais je ne savais pas pourquoi.

--C'est aujourd'hui l'anniversaire du tratre, m'a dit le vieil officier
en me conduisant au salon; tu vas voir comment je traite les dserteurs.

Il avait  la main un pistolet. Il s'est plac en face du portrait de
son fils, a tir, et la balle a creus,  la place du coeur, un sixime
petit trou. Tous les ans,  pareille poque, il passe le portrait par
les armes. Voil une chose amusante; il est seulement malheureux qu'elle
ne se reproduise pas plus souvent;  mon avis, c'est tous les huit jours
que le vieil officier devrait excuter son fils en effigie; a ne ferait
pas de mal au jeune homme, et a me divertirait.

J'ai grand besoin d'tre diverti, mais le vieil officier ne s'en doute
pas. Il parle toujours de la patrie, de l'honneur, du devoir sacr, et
d'un tas d'autres choses qui sont trs belles mais qui m'embtent. Je
lui ai demand de me faire des rcits de combats, de campagnes, mais il
ne veut pas; il prtend que je suis trop petit. Mais peut-tre qu'il
ne sait rien; peut-tre qu'il n'a jamais t  la guerre. Je finis par
croire que c'est un vieux Riz-pain-sel, et je refuse d'aller le voir
davantage. A quoi bon?... Ah! il n'y avait encore que le colonel
Gabarrot pour me raconter de belles histoires--des histoires comme celle
des Russes auxquels les dragons coupaient les mains.

                               * * * * *

Mon pre compte, bien entendu, quelques amis qui n'appartiennent point
 l'arme; mais j'ai peu de got pour ces _civils_; je suis sr que mon
pre, lui-mme, ne les estime que modrment.

--Les pkins, disait-il l'autre jour  deux officiers de son rgiment,
les pkins pleurent de temps en temps parce que les militaires les
mprisent. Nous ne les mpriserons jamais autant qu'ils nous aiment.
Dans nos rapports avec eux, ne nous gnons donc pas.

Les deux officiers ont souri, en signe d'assentiment.

Toute ma vie, je me suis souvenu de la phrase de mon pre et du sourire
de ses amis. Aujourd'hui, ces deux officiers, en retraite, vivent en
province; et j'ai eu l'ide, lorsque j'ai pris la dtermination d'crire
ce livre, de leur demander de vouloir bien faire appel  leurs souvenirs
et de retracer l'existence de mes parents, durant les quelques annes
qui suivirent immdiatement ma naissance. Ils l'ont fait, l'un et
l'autre, en style de rapport et, je crois, avec un grand souci de la
vrit. Sur mon pre, par exemple, le premier officier s'exprime ainsi:

M. Maubart (Paul-Frdric-Eugne) naquit  Paris en 1828. Il sortit de
Saint-Cyr en 1849. Il prit part, comme sous-lieutenant,  la rpression
des troubles des premiers jours de dcembre 1851. Il fut promu
lieutenant en 1852. C'est en cette qualit qu'il fit, au 91e rgiment
d'infanterie de ligne, la campagne de Crime. Le 8 septembre 1855,
il fut bless par l'explosion d'une poudrire, dans la courtine qui
flanquait la redoute Malakoff,  droite. Il fut fait,  cette occasion,
chevalier de la Lgion d'honneur. Revenu en France, et  peine guri de
sa blessure, il se maria, dans les derniers jours de cette mme anne
1855,  Mlle von Falke (Ccile-Augustin). Il fut nomm, en 1858,
capitaine au 18e rgiment de voltigeurs. Il se fit remarquer, 
plusieurs reprises, en 1859, pendant la campagne d'Italie; une aventure
galante, qui fit quelque scandale  Milan, l'empcha seule d'obtenir
l'avancement que mritait sa belle conduite. De retour en France,
cependant, il obtint de passer avec son grade dans la Garde Impriale
(voltigeurs). En 1862, naquit son fils (Jean-Edmond-Louis), aujourd'hui
capitaine d'infanterie. En 1865, le capitaine Paul Maubart fut nomm
chef de bataillon (voltigeurs de la Garde); en 1867, il fut
cr officier de la Lgion d'honneur. Physiquement, M. Maubart
(Paul-Frdric-Eugne) tait un fort bel homme, d'une taille
sensiblement au-dessus de la moyenne, et d'irrprochables proportions;
ses yeux bruns taient fort vifs; son nez, assez fortement accentu; sa
bouche, parfaitement dessine et laissant voir des dents superbes; il
tait blond, d'un blond tirant sur le roux, et portait la moustache
longue et effile, ainsi que l'impriale. Au point de vue intellectuel,
nous ne saurions faire un loge immodr de M. Maubart; nous ne pouvons,
d'autre part, sans altrer la vrit, lui dnier certaines qualits
mentales; telles, par exemple, qu'une comprhension rapide des
circonstances et une perception vive, presque intuitive, du caractre
des personnages avec lesquels il se trouvait en contact. Ses aptitudes
taient nombreuses; et ses facults naturelles, tendues; il avait
nglig de les cultiver, pourtant, et avait sacrifi toute tude
srieuse au dveloppement de talents de socit qui lui assuraient
des succs mondains. En cela, il n'avait fait qu'imiter la plupart des
officiers de l'arme franaise, avant 1870, au sujet desquels le gnral
Thoumas crivait les lignes suivantes: La lecture de l'Annuaire et
le calcul de leurs chances d'avancement formaient la base de leur
instruction militaire. L'tude tait en dfaveur, le caf en honneur.
Les officiers qui seraient rests chez eux pour travailler auraient t
suspects comme vivant en dehors de leurs camarades. Pour arriver,
il fallait avant tout avoir un beau physique et une tenue correcte,
affecter un grand mpris pour les connaissances techniques; tre,
surtout, recommand. M. Maubart possdait les qualits requises pour
arriver; il fut,  diffrentes reprises, chaudement recommand; et le
souci de l'exactitude nous oblige  dire que de puissantes influences
fminines ne furent pas trangres  ces recommandations.

Cela nous amne  dclarer que M. Maubart, du point de vue moral,
et mme aux yeux d'hommes sans troitesse d'esprit, n'tait point
irrprochable. Qu'on nous pardonne cette expression un peu risque:
c'tait un homme  femmes. Avant l'expdition de Crime, il avait eu
plusieurs liaisons tapageuses, non seulement avec des personnes du
demi-monde, mais avec des femmes maries; un duel, dans lequel il blessa
mortellement son adversaire, avait t la consquence d'une de ces
liaisons. Lorsqu'il revint de Crime, bless et avec la croix d'honneur,
il ne tarda pas  faire la connaissance de Mlle Ccile von Falke, jeune
fille accomplie, d'origine allemande. Cette jeune fille s'prit d'un
violent amour pour M. Maubart, qui l'pousa peu de temps aprs; elle
possdait une belle fortune, ses parents taient riches, et l'on pouvait
esprer que ce mariage, qui donnait  M. Maubart une situation stable
et enviable, obligerait ce brillant officier  mettre un frein  ses
dbordements blmables. Malheureusement, il n'en fut rien. Pour excuser
jusqu' un certain point M, Maubart, on peut dire qu'il avait des
apptits irrguliers, fort violents; qu'il tait spirituel, gai, et
aimait  faire apprcier son esprit et sa gat, ainsi, du reste, que
ses avantages physiques; que, s'il brava souvent les lois les plus
lmentaires de la morale courante, il fit sans doute de louables
efforts pour mettre une certaine rserve dans les manifestations de
son temprament primesautier, trop instinctif. Ces efforts, d'ailleurs,
restrent vains. Nous avons dj dit quelques mots de la regrettable
affaire dont furent cause,  Milan, en 1859, ses relations avec une
dame de l'aristocratie italienne; nous ne reviendrons pas sur ce
pnible sujet, et nous ne ferons qu'une allusion fort discrte
aux rumeurs--corrobores, hlas! par des faits significatifs--qui
attriburent longtemps  M. Maubart une place spciale dans les
affections de Mme de L.-M., la femme d'un des gnraux qui,  l'heure
actuelle, sont  la tte de l'arme franaise. La naissance de son fils,
en 1862, n'attacha pas plus srieusement M. Maubart au foyer conjugal.
Bien qu'on ne paisse lui reprocher d'avoir us d'aucun mauvais
traitement  l'gard de sa femme, on peut avancer qu'il la faisait
beaucoup souffrir, indirectement. L'incorrigible lgret de M. Maubart,
ses infidlits constantes et trop peu dissimules, avaient assombri
l'esprit de Mme Maubart, et peut-tre mme port atteinte  ses facults
mentales. Cela seul suffirait  expliquer la mort soudaine de cette
dame, mort demeure toujours quelque peu mystrieuse, qui offrit toutes
les apparences du suicide, et...

J'interromps ici la citation, car le second officier a justement crit,
au sujet de la mort de ma mre, quelques lignes qui ne sont point sans
intrt. Les voici:

La mort de Mme Maubart, survenue vers la fin de 1869, a t le sujet de
bien des discussions, d'ailleurs parfaitement oiseuses. Cette dame s'est
donn la mort, s'est empoisonne. Le fait est hors de doute. Il ne fut
point constat officiellement, c'est certain, et l'autopsie ne fut
mme pas ordonne; mais tout cela ne prouve rien. La situation du mari,
l'intrt de la famille, exigeaient qu'on fit, autour de ce malheureux
vnement, le moins de bruit possible. Quant aux raisons qui poussrent
Mme Maubart  mettre elle-mme un terme  son existence, on s'est
accord  les trouver dans la continuelle inconstance de son poux. Mme
Maubart, en somme, se serait donn la mort parce qu'elle tait jalouse
de son mari; par jalousie impuissante. Telle n'est point mon opinion.
Que Mme Maubart ait t jalouse de son mari, je ne le nie point; qu'elle
ait souffert de son infidlit, je l'accorde. Pourtant, elle avait
support pendant des annes les carts de son conjoint; ces carts
devenaient de moins en moins nombreux; les expansions extra-conjugales
de M. Maubart se concentraient, si j'ose m'exprimer ainsi, dans sa
liaison presque avoue avec Mme de Lahaye-Marmenteau; cette liaison
avait dj assagi, devait assagir de plus en plus, moraliser en quelque
sorte, la vie de M. Maubart. Le gnral de Lahaye-Marmenteau, en effet,
tait  cette poque fort malade; il tait condamn par les mdecins qui
l'avaient envoy passer l'hiver  Nice, sans aucun espoir de l'en voir
revenir. On pouvait prsumer que Mme de Lahaye-Marmenteau, devenue,
veuve, obligerait son amant  la plus grande rserve, et que ce dernier
serait enfin forc de mener, entre sa femme et sa matresse, une
existence non pas irrprochable sans doute, mais superficiellement
correcte. Mme Maubart, qui avait accept un partage indfini, pouvait
admettre un partage dfini, au moins en dsespoir de cause. Je
ferai observer,  ce sujet, qu'elle continuait  frquenter Mme de
Lahaye-Marmenteau. Donc,  mon avis, ce n'tait point la jalousie en
elle-mme, dont l'acuit avait t mousse par le temps, qui aurait pu
conduire Mme Maubart  attenter  ses jours. Il faut, pour bien juger
les faits, se rendre un compte exact de la situation domestique de cette
dame.

Mme Maubart avait, en fait, toujours vcu isole, compltement  part
soit dans sa famille soit dans la socit qu'elle frquentait; son
existence tait admise, tolre plutt, mais  condition qu'elle ne
s'affirmt point. Elle se trouvait dans la situation d'une esclave dont
on n'exige rien, qu'on laisse libre, mais qui ne cesse de se sentir
esclave; dont les chanes sont remplaces par d'normes tendues
d'gosme, par d'immenses solitudes d'mes o ne jaillit la source
d'aucune affection, o ses cris d'angoisse vont se perdre sans trouver
d'cho. Mme Maubart tait une nature sentimentale et tendre; s'il en eut
t autrement, elle n'aurait pas eu la force d'endurer ce qu'elle eut 
souffrir. Elle dsirait tre aime, certes; mais ce qu'elle aurait voulu
surtout, ce qu'elle souhaitait ardemment, c'tait de faire accepter
entirement son amour  elle, l'affection sans bornes qu'elle avait
voue  l'homme qu'elle avait choisi. Et elle sentait que cet homme
n'acceptait pas son amour, n'en agrait que des bribes, par-ci par-l;
ne le considrait point comme une chose prcieuse entre toutes, bien
au-dessus de tous les sentiments et de toutes leurs expressions.
Plus encore; elle sentait que, l'amour complet dont elle lui faisait
offrande, l'homme qu'elle avait choisi ne pouvait point l'accepter.
Elle le sentait, lui, blas, fatigu et comme sol d'hommages de toutes
sortes, d'admirations innombrables qui semblaient naturelles  son
inconsciente vanit. Tel un dieu, dans l'or et le chatoiement de
son uniforme, il attirait  soi tous les enthousiasmes et toutes les
dfrences; il les acceptait en bloc, comme son d, sans faire la
moindre attention  la qualit de l'encens qu'on lui brlait sous le
nez, et s'inquitant peu du zle ou de la foi des thurifraires,
pourvu qu'il fussent en nombre. Mme Maubart avait rv d'tre la
grande-prtresse de l'idole; et la divinit se suffisait  elle-mme,
prfrait l'extension du culte  son raffinement, ne voulait point
d'intermdiaire entre sa toute-puissance et ses adorateurs. Toutes les
admirations, toutes les obissances, toutes les flatteries, allaient
au mari; les plus hautes et les plus humbles, celles des puissances et
celles des domestiques; celles aussi, de son enfant. Et, dans ce
concert de louanges et d'exclamations ravies, la voix de l'pouse ne
se distinguait pas. Son admiration totale, son amour complet, que rien
n'avait pu entamer, ne comptaient gure, leur valeur toute spciale
restant inapprcie, insouponne, perdue dans l'norme et continuel
tribut d'adulations qu'on dposait aux pieds du matre... Il arriva, et
il devait arriver, que cette situation de femme incomprise ou ddaigne
qui tait celle de Mme Maubart, fut souponne, devine; et que des gens
peu scrupuleux cherchrent  l'exploiter  leur avantage. Je ne dirai
pas combien de fois Mme Maubart, dont la beaut tait encore dans tout
son clat lorsqu'elle mourut,  l'ge de trente-neuf ans, eut  se
dfendre contre les entreprises de personnages qui lui apportaient, en
mme temps que l'expression de leur compassion, l'offre de consolations
possibles. Je ne dirai pas comment elle russit  carter ces sympathies
intresses. Il advint pourtant qu'elle ne put parvenir  dcourager les
tentatives d'un homme fort bien en cour, mais que la brutalit de son
caractre et le peu d'urbanit de ses manires laissaient insensible
aux mille artifices de la diplomatie fminine. Cet homme, le gnral de
Rahoul, poursuivit pendant longtemps Mme Maubart de ses obsessions; un
jour mme, oubliant toute retenue, il fut prs de la compromettre. Mme
Maubart crut devoir avertir son mari et lui demander d'intervenir.
Le commandant Maubart, soit qu'il ne crt pas qu'on pt lui rserver
l'affront qu'il avait inflig  tant d'autres, soit qu'il et quelques
raisons particulires de mnager le gnral de Rahoul, soit pour toute
autre cause, ne jugea pas  propos de s'mouvoir. Mis par sa femme
en demeure d'agir, il refusa net. C'est alors que Mme Maubart, place
brutalement en prsence de la ralit, voyant s'vanouir les dernires
illusions qui masquaient l'inutilit de son existence, prit le parti
d'en finir avec la vie... On peut croire que la mort de Mme Maubart fut
fcheuse pour son mari...

                              * * * * *

Elle le fut surtout pour moi. Je suis certain que ma mre, si elle
avait vcu, aurait fait tous ses efforts pour m'empcher d'entrer dans
l'arme, et sans doute aurait-elle russi. Le souvenir qui m'est rest
d'elle n'est qu'un souvenir de rverbration, pour ainsi dire; mais
je comprends, mme en laissant  part les tmoignages de personnes qui
l'ont bien connue et qui confirment mes suppositions, combien il lui
aurait t douloureux de voir son fils choisir un genre d'existence
qu'elle avait appris  har et auquel elle imputait tous les dboires,
toutes les humiliations et toutes les souffrances qui rendirent sa
vie misrable. Elle ft peut-tre parvenue, aussi,  m'inculquer
quelques-uns de ces sentiments humains dont l'or d'une paire
d'paulettes compense mal la privation; et dont l'absence fit de ma vie,
en dpit des apparences, quelque chose d'aussi discordant, instable et
tourment que les lments peu cohrents qui constituent mon caractre.
Ces sentiments, il me fut impossible,  moi comme  beaucoup d'autres,
de les acqurir plus tard.

Bien des gens ont pass dans mon existence, et j'ai travers l'existence
de bien des gens. Ils entrrent dans ma vie comme on pntre dans un
monument dont la structure ou la rputation vous intresse, et o l'on
n'ose point rester parce que la temprature n'y est pas normale,
parce qu'il y fait trop froid on trop chaud, parce qu'on y redoute
une bronchite ou une attaque d'apoplexie. J'entrai dans la leur par
dsoeuvrement; par curiosit narquoise et dfiante, probablement; plutt
(bien que la comparaison ne me plaise point) comme le serpent qui se
glisse dans une habitation par besoin de chaleur et de bien-tre, et
demeure prt  mordre s'il est drang--peut-tre parce que sa digestion
et son sommeil sont les seules manifestations possibles de sa gratitude
et de son affection.--Il y a des tres  sang froid pour lesquels
l'indiffrence est un tat naturel que solidifient encore de rares
crises d'motion, et qui ne peuvent se charger longtemps du faix des
sentiments. Pour moi, je me suis toujours vu forc de me dbarrasser
rapidement de ce fardeau; de poser a l, avec un Ouf! de dlivrance,
comme le troupier,  la halte, jette sac  terre et envoie dinguer son
fourniment.

Les tres au coeur tendre souffrent de l'insensibilit des tres
au coeur dur. Certainement. Mais pourquoi existe-t-il des mes
sentimentales et dlicates dans notre monde de btes brutes? Qu'est-ce
qu'elles viennent faire dans notre abattoir, ces brebis? Si elles
n'accouraient point sans cesse pour prsenter  nos couteaux leurs
gorges blantes, peut-tre que nos couteaux se rouilleraient, ou
que nous serions contraints d'en briser les lames sur notre armure
d'indiffrence. Voil ce que j'ai pens chaque fois qu'il m'est arriv,
malgr moi ou non, de froisser ou d'craser une de ces pauvres petites
mes qui sont si gentilles et si naves, qui sont comme ces fleurs qui
s'en viennent pousser innocemment sur le talus d'un rempart, auprs des
gueules des canons; chaque fois, aussi, que je me surpris  songer 
cette nuit de dcembre 1869 o mourut ma mre, et dont le souvenir,
quelquefois, se prsente  ma mmoire comme  travers une brume.

Des cris me rveillent dans la petite chambre, contigu  celle de ma
mre, o je viens de m'endormir.

--Monsieur! Monsieur!... Pour l'amour de Dieu, venez vite!...
Jean-Baptiste!... Dites  Jean-Baptiste de courir chercher le docteur.
Vite! Vite!... Ah! mon Dieu! Mon Dieu! Ah! mon Dieu!...

Qu'y a-t-il? Je me lve et,  ttons dans l'obscurit, je me dirige vers
la porte que j'essaye d'ouvrir. Elle est ferme. Je voudrais crier, mais
je ne peux pas; quelque chose m'en empche et je reste l, haletant,
prtant l'oreille. Je ne distingue plus rien que des bruits confus, des
chuchotements.

Le froid me gagne. Je retourne  mon lit, bien dcid  rester veill;
mais le sommeil, naturellement, a bientt raison de ma volont. Je ne
sais pas combien de temps je dors, plusieurs heures sans doute, mais un
grand cri tout  coup me rveille; d'autres cris; les cris d'une femme;
puis des sanglots. Et puis, je perois une voix d'homme, une voix
lourde, lente, comme voile, la voix de mon grand-pre.

--Ma pauvre Ccile! Ma pauvre Ccile!...

Au matin, on me fait habiller rapidement et l'on me conduit chez une
dame qui me retient prs d'elle sous des prtextes varis et qui ne me
reconduit  la maison que le lendemain dans l'aprs-midi. J'ai t trs
calme chez cette dame; je suis rest sombre, seulement, et taciturne.
Mais quand Lycopode, tout de noir vtue, vient ouvrir la porte, je me
jette dans ses bras et j'clate en sanglots; j'ai une terrible crise qui
dure encore quand mon pre un crpe  la manche, et mon grand-pre, vtu
de deuil, entrent dans le salon o l'on m'a transport.

--Maman! Maman! O est maman?

Mon pre me fait des rponses vagues. Mon grand-pre aussi bgaye des
phrases  travers ses larmes; il essaye de me calmer, me caresse, me
propose de m'emmener chez lui,  Versailles. Mais, je ne veux pas. Oh!
je ne veux pas m'en aller. Et j'ai une nouvelle crise de larmes, tout
mon corps secou de frissons, ma tte enfouie dans les coussins du
divan. Mon pre, brusquement, me saisit par les bras, m'enlve, me met
sur mes pieds.

--Jean! Veux-tu tre un homme? Veux-tu tre un soldat?

Alors, une force intrieure me raidit tout entier. Mes larmes se schent
et je rponds:

--Oui!

--Alors, mon enfant, il faut aller avec ton grand-pre.

Le fiacre qui nous conduit  la gare, mon grand-pre et moi, ne va pas
trs vite  cause de la neige qui s'est mise  tomber  gros flocons;
elle a dj recouvert les rues d'une paisse couche blanche et enfarin
les passants. Je regarde par l'une des portires, mon grand-pre par
l'autre.

--Grand-papa, est-ce que tu tais tout blanc de neige comme ces-gens l
pendant la retraite de Russie?

--Oui, mon enfant.

--Mais il y avait plus de neige que a?

--Oui, mon enfant; beaucoup plus.

Silence. Mon grand-pre a pris ma main qu'il garde dans la sienne.
Tout  coup, il me demande de sa voix lente, dont l'accent allemand n'a
jamais compltement disparu:

--Jean, as-tu pens  ce que tu veux faire quand tu seras grand?

--Oui; je veux tre officier, comme papa.

Mon grand'pre regarde par la portire, trs loin. Et je l'entends qui
murmure:

--Ma pauvre Ccile! Ma pauvre Ccile!...




II


Les premiers jours que je passe  Versailles ne sont pas gais; les
visites se succdent, visites de condolance au cours desquelles je suis
forc de faire mon apparition, vtu de noir, et avec des remerciements
plein la bouche pour les personnes compatissantes qui viennent de
s'apitoyer sur mon infortune. Des messieurs et des dames, aux faces
indiffrentes, viennent assurer mon grand-pre et ma grand'mre de la
part qu'ils prennent  leur douleur; me dclarent qu'ils me plaignent
beaucoup; que mon sort est bien cruel; que rien ne remplace une mre,
etc. Je sens trs bien que leur sympathie est toute superficielle; elle
m'nerve; et j'aspire au moment o tous les amis et connaissances de mes
grands-parents auront dfil dans la maison, emportant chaque jour
avec leurs figures de circonstance un peu de la douleur vraie que j'ai
ressentie, et que m'arrache chacune de leurs consolations banales, de
leurs phrases de convention.

Ce jour vient. Mais c'est la fin de l'hiver qui ne vient pas. Il est
terriblement froid, et l'on ne me permet que rarement de sortir de la
maison, de courir dans le jardin. Ce jardin est grand, avec beaucoup
d'arbres, qui dtachent leurs squelettes sur la blancheur de la neige;
et je me rappelle comme il y faisait bon, sous ces arbres, pendant les
chaleurs de l't dernier. C'est  cette poque que mon grand-pre
avait achet cette grande villa, une des plus jolies de l'avenue de
Villeneuve-l'tang; il esprait que ma mre et moi nous viendrions y
vivre; mais mon pre se dclara contraint  habiter Paris et ma mre
ne put se rsoudre  le laisser seul. Auparavant, mes grands-parents
habitaient une maison plus petite, rue de Clagny,  ct de la proprit
qui appartient au marchal Bazaine. Cette maison est maintenant  louer.

Ma grand'mre regrette beaucoup sa petite maison. C'est une vieille
femme de soixante-quinze ans environ, qui semble regretter beaucoup
de choses, qui semble toujours regretter quelque chose. Elle n'est pas
toute petite, ainsi que beaucoup de dames ges, mais les annes l'ont
un peu courbe; et elle est mince, les mains sches et la face ple,
plie encore par d'pais bandeaux de cheveux blancs. Elle a de grands
yeux noirs qui ne sont pas vieux du tout, trs profonds et pensifs; des
yeux qui ont vu beaucoup de choses, de grandes et de petites choses,
joyeuses et tristes, plutt tristes, et qui maintenant semblent regarder
comme  travers un voile de fatigue, dans les gestes des gens et
l'affirmation des faits, une sorte de rflexion d'actes et d'tres
abolis depuis longtemps, et vivants tout de mme. Je crois que toutes
les choses qu'elle a vues ont laiss une petite marque dans ses yeux et
que c'est pour cela qu'ils parlent tant. Ce sont surtout ses yeux qui
parlent; car elle est gnralement silencieuse, et j'ai cru pendant
longtemps qu'elle ne m'aimait pas beaucoup.

Mais, maintenant, je sais qu'elle m'aime. Depuis quelques jours elle
m'a parl srieusement, comme  un homme. Elle m'a parl de ma mre, m'a
racont ma mre quand elle tait petite, quand elle tait jeune fille.
Oh! c'est si gentil de penser de ma mre comme une petite fille! Ma
grand'mre m'a dit que je devais ne jamais perdre la mmoire de ma mre,
me la rappeler surtout quand je serais grand, lorsque j'aurais l'ge de
me marier; et ne pas oublier qu'il ne faut point pouser une femme si
l'on n'est pas absolument sr de la rendre heureuse.

C'est bon. Je me souviendrai. Mais pour le moment, l'image de ma mre,
telle que je l'ai connue, et telle que je la voyais, il y a quelques
semaines  peine, s'efface malgr moi de mon esprit; c'est comme une
enfant que je la vois, pas beaucoup plus grande que moi, en robe courte
et avec ses cheveux dnous; et j'ai rv plus d'une fois de grandes
parties que nous faisions ensemble; elle m'est apparue, dans mon
sommeil, comme une amie qui partageait mes jeux, comme une soeur; il y
a beaucoup de choses que je sens confusment, que je ne m'explique pas
 moi-mme, et que je dirais  une soeur; et que peut-tre, alors, je
comprendrais.

Il y a tout plein de choses que je voudrais savoir et que je n'ose
pas demander aux grandes personnes parce que, sans doute, elles se
moqueraient de moi. Ces choses-l sont peut-tre expliques dans les
livres. C'est dommage que je n'aie pas le droit de lire les livres. Je
me suis bien hasard, l'autre jour,  entr'ouvrir deux ou trois des gros
volumes qui s'alignent sur les rayons des bibliothques, dans le cabinet
de mon grand-pre; mais mon grand-pre m'a surpris pendant l'opration.
Il m'a assur qu'il n'y avait rien l qui put m'intresser; je ne suis
pas encore assez grand. (C'est toujours la mme chose). D'ailleurs, il
a peu de livres franais; presque tous ses livres sont allemands. Mon
grand-pre lui-mme est Allemand. Un grand vieillard, trs droit, trs
sec, avec des yeux d'un bleu trs ple, pleins de bont, comme d'une
bont un peu fatigue, mais qui n'a pas d tre sans nergie, autrefois;
la fatigue, l'amertume aussi, ont mis leurs marques aux coins des
paupires et aux commissures des lvres; le front est large et haut,
le nez droit et mince, et une longue cicatrice, qui a laiss sa marque
profonde sur la joue droite, raye la face ple et calme, soigneusement
rase. La blessure qui n'apparat plus que comme un sillon, tantt
blanc, tantt bleutre, fut produite par le furieux coup de sabre d'un
Russe, en 1812.

                              * * * * *

Mon grand'pre, Ludwig von Falke, naquit  Karlsruhe, en 1790. En
1808, il entra comme sous-lieutenant au rgiment des
Grenadiers-gardes-du-corps de Bade. En 1812, ce rgiment fit partie
d'une brigade de troupes badoises, commande par le gnral Markgraf
Wilhelm von Baden, et qui contribua  la formation du neuvime corps de
la Grande Arme, place sous les ordres du marchal Victor. Au cours de
la campagne, mon grand'pre se prit d'une grande amiti pour un officier
de dragons franais,  peu prs du mme ge que lui, et qui se nommait
Henri Delanoix. Les deux jeunes gens se rendirent de mutuels services
pendant la dsastreuse retraite. Aprs avoir chapp  bien des prils,
ils furent blesss l'un et l'autre, le 12 dcembre,  Kowno; Henri
Delanoix  l'paule gauche, et mon grand-pre  la tte. Ce fut grce
aux efforts surhumains de mon grand-pre que l'officier franais put
franchir la frontire; mais il restait peu d'espoir de sauver sa
vie lorsque, avec l'arrire-garde de la Grande Arme, il arriva 
Knigsberg. Son pre, fournisseur des troupes, se trouvait dans cette
ville; il avait avec lui ses deux autres enfants, une fille, Marthe,
ge de dix-sept ans, et un fils, Ernest, qui n'en avait que douze. M.
Delanoix tenta l'impossible pour arracher  la mort son fils an. Mais
tout fut inutile et le pauvre garon expira dans les premiers jours de
1813. Je ne dirai pas combien mon grand'pre fut afflig de la mort de
son camarade, ni comment il conut un attachement de plus en plus vif
pour Mlle Marthe Delanoix, dont les bons soins contriburent puissamment
 sa rapide gurison; ni comment, dgot de la guerre par les horribles
scnes dont il avait t tmoin, il prit le parti de quitter l'arme
et pousa peu de temps aprs la soeur de son ami dfunt. Mes
grands-parents, aprs avoir longtemps vcu  Karlsruhe, vinrent habiter
la France; ils eurent deux enfants: un fils, Karl, n en 1825, qui est
officier dans l'arme prussienne et que j'ai vu rarement; et une
fille, Ccile-Augusta, ne en 1830, qui pousa mon pre, et qui mourut
rcemment.

                              * * * * *

Mon pre, le voici justement qui arrive. Je le vois descendre d'une
voiture qui s'arrte devant la grille, tandis que Jean-Baptiste, qui
tait assis  ct du cocher, en lapin, suit  distance respectueuse
avec un gros paquet sous le bras. Je sais ce que contient le paquet: des
cadeaux. C'est demain Nol; et en nous rveillant, c'est au coin de la
chemine que nous allons voir ce que nous allons voir. En attendant, je
suis rudement content de voir mon pre; a manquait d'uniformes dans
la maison. Rien comme les uniformes pour gayer l'existence. Mon pre,
certes, n'est pas joyeux outre mesure; il est en deuil, et il n'oublie
pas qu'il a un crpe  sa manche; mais il est amusant tout de mme et
parvient de temps en temps  faire sourire mes grands-parents.

--Sacrdi! grand'maman, qu'est-ce que vous lui donnez donc  manger,
 ce galopin-l? Il a encore grandi de deux pouces depuis la semaine
dernire! Il faut le mettre  la demi-portion, vous savez; autrement,
on le flanquerait dans les grenadiers, et je ne l'aurais pas sous mes
ordres!... Arrive ici, toi, garnement, que je te regarde. Demi-tour!...
par principes, nom d'un petit bonhomme! Demi-tour! A la bonne heure! a
ne te va pas, le noir, mon garon... Allons, qu'est-ce que je dis!...
Enfin! Des couleurs il ne faut pas disputer. Dites donc, grand-papa,
j'ai rencontr le petit Nol, en route. Veux-tu te sauver, toi? Est-ce
que a te regarde, ce que disent les grandes personnes? Va donc demander
des nouvelles du petit Nol  Jean-Baptiste.

J'y vais. Ah! quel bon garon, ce Jean-Baptiste! Et comme nous nous
amusons bien ensemble! Nous avons fait un grand bonhomme de neige dans
le jardin, et mon pre dit qu'il ressemble tout  fait  un Autrichien
qu'il a tu; seulement, l'Autrichien avait une longue moustache.

--Attendez-un peu, mon commandant, dit Jean-Baptiste, on va lui en
mettre une aussi, de moustache, au bonhomme. On va en faire un homme 
poil.

Mon pre reste plusieurs jours  la maison; ou plutt, il va et vient
entre Paris et Versailles; et Jean-Baptiste l'accompagne gnralement.
Mais voil que les ftes de Nol et du Jour de l'an sont passes, et les
voil partis; voil le dgel venu; voil le bonhomme de neige qui est
pris d'une faiblesse et s'affaisse ignominieusement sur sa base; voil
l'anne 1870 commence, an de grce, comme d'habitude; et me voil avec
un gros rhume de cerveau. Donc les sorties me sont interdites et je
reste en tte  tte avec les jouets dont on vient de me faire prsent,
et les livres qui les accompagnent. Livres verts comme des lzards,
jaunes comme des omelettes, rouges comme des homards et bleus comme le
chapeau  Lycopode, brillants et chargs d'or comme les uniformes de
mon pre sortant des mains de Jean-Baptiste. Ils sont pleins d'images et
dbordent de beaux sentiments; des Robinsons Suisses, trs Suisses, des
aventures de Robert-Robert et des Histoires d'Enfants Clbres. Mais les
deux plus intressants,  mon humble avis, m'ont t apports hier par
l'aumnier du rgiment de mon pre, qui est venu me faire une visite.
L'un des livres dont il m'a fait prsent est une histoire de Henri IV
qui fait voir clairement combien il fut heureux pour la France que ce
grand roi abjurt les erreurs de sa jeunesse; l'autre est intitul:
_Michel le Rfractaire_ et raconte les aventures d'un honnte jeune
homme qui, appel au service en 1814, se cacha dans un souterrain
pendant que les trangers envahissaient la France et n'en sortit
qu'aprs l'abdication de l'Empereur, pour acclamer Sa Majest Louis
XVIII enfin remise en possession du trne de ses aeux. Le livre, dit
par Mame, qui exalte en termes dithyrambiques la sagesse et la pit du
jeune rfractaire, produit sur moi une impression bizarre. Je ne sais
vraiment que penser de la conduite du rfractaire, et je me dcide 
aller demander,  ce sujet, l'opinion de mon grand'pre.

Il est prcisment en train de jouer aux checs avec un vieil officier
anglais qui est notre voisin, M. Freeman, lorsque j'entre dans le salon.
J'expose l'objet de ma visite. M. Freeman ne me laisse pas achever,
m'arrache des mains le livre que j'ai apport, et en parcourt quelques
feuilles  la hte. Alors, il jette violemment le livre sur la table et
s'crie:

--Vraiment! C'est une indignit! Voil un livre qui prche ouvertement
la trahison, la dsertion, le mpris de la France et la haine de la
libert, qui calomnie lchement l'empereur Napolon! Et c'est un prtre,
un aumnier de rgiment, qui apporte ce livre au fils d'un officier!
Il mrite d'tre fusill. Voil mon avis!... Falke, dit-il  mon
grand-pre, gardez ce livre et ne laissez pas cet enfant le lire
davantage. Je parlerai de la chose  son pre. Quant  moi, veuillez
m'excuser pour aujourd'hui. Je suis tellement indign que j'ai besoin de
prendre l'air.

Il sort, rouge comme la veste d'un horse-guard, mchant des jurons
anglais; et je reste seul avec mon grand-pre, un peu contrari de voir
sa partie d'checs interrompue.

--M. Freeman est le meilleur des hommes, dit-il au bout d'un instant,
mais il est un peu vif. Il est plus Franais que la France et plus
bonapartiste que Napolon. La France et Napolon sont ses deux idoles.
Ces Anglais sont vraiment bien curieux. Du reste, il avait compltement
raison. Ce livre est un trs mauvais livre, et il ne faut pas que tu le
lises.

C'est aussi l'avis de M. Curmont, un autre voisin qui vient d'entrer
et qui propose  mon grand-pre de remplacer sa partie d'checs par
une partie de piquet. M. Curmont, que je vois pour la premire fois, me
semble peu sympathique; sa dmarche est hsitante, sinueuse; ses paules
ont l'air inquites et ses derrires mal assurs; il semble redouter une
attaque de flanc, et excute, avant de prendre place sur la chaise que
vient de quitter M. Freeman, un mouvement tournant des plus compliqus.
Ses grosses lvres remuent d'une faon singulire quand il parle; mais
c'est pour la frime, car je vois trs bien que c'est avec son nez
qu'il s'exprime; il prononce les voyelles avec la narine gauche et les
consonnes avec la narine droite.

Ses yeux humides, des yeux qui semblent avoir fait naufrage, paraissent
curieux de ce qui se passe derrire les oreilles en colimaon; et le
front, qu'envahissent des cheveux vainement refouls en arrire, retombe
sur ces yeux-l comme la visire d'un casque. Je ne parle pas du menton;
on n'en voit point; une longue barbe, une de ces horribles barbes que
j'ai su depuis tre des barbes  principes, semble avoir pour mission de
dissimuler la hideur de la mchoire.

Si je n'ai pas, jusqu'ici, vu M. Curmont, j'ai entendu parler de lui
plusieurs fois. C'est un rpublicain, un rpublicain austre, qui n'a
pas d'autre dsir que celui de se sacrifier au bien-tre de son pays.
Il a un fils, pourtant, qui, bien que rpublicain comme son pre, a des
ambitions; mais ses ambitions sont lgitimes, car c'est un jeune homme
du plus grand avenir. Il a fait son droit, ce qui est beau, et vit 
Paris avec d'autres personnages qui ont aussi fait leur droit et qui
feront bien autre chose avant peu. Il y en a un, dans la bande, qui
s'appelle Lon et dont M. Curmont fait le plus grand loge. Il est fier,
d'ailleurs, de recevoir ces messieurs chez lui, de temps  autre; ils
lui sont amens par son fils. Ce fils, ayant d'aussi belles relations,
dpense beaucoup d'argent. M. Curmont n'est pas bien riche, et ne
pourrait pas fournir cet argent. Heureusement, Mme Curmont est une
musicienne hors ligne; en donnant des leons du matin au soir et en
jouant dans les concerts, autant que possible, du soir jusqu'au matin,
elle parvient  subvenir aux besoins de son fils. Je voudrais bien voir,
pour mon compte, ce jeune homme  grand avenir; je voudrais bien voir,
aussi, ses amis; d'autant plus que mon pre, dernirement, en a parl
devant moi en termes peu flatteurs.

--Des vauriens, a-t-il dit. Des piliers d'estaminets, des avocats
sans cause, des poches  bave. Si l'Empereur faisait fusiller ces
gaillards-l, ce serait un grand bien pour lui et pour la France. C'est
grce  cette sale clique que nous n'avons pas d'arme de seconde ligne.
Malgr tout, on pourrait encore se tirer d'affaires, si ces gredins
n'taient pas l pour empoisonner le public.

M. Freeman,  qui s'adressait mon pre, a trouv que les moyens
prconiss par lui taient plutt excessifs. Il pense que toutes les
opinions doivent tre libres, au moins jusqu' un certain point. Mais
ce qu'il n'admet pas, c'est qu'on vilipende la France et la mmoire du
Grand Empereur. Et il a parl  mon pre du livre que m'avait apport
l'aumnier. Mon pre a hauss les paules.

--Oui, oui, vous avez raison. Mais qu'est-ce que vous voulez? Nous
sommes entre deux feux. La calotte d'un ct, le spectre rouge de
l'autre. Les pkins sont las de gagner de l'argent; l'empire les a
gavs; et maintenant, ils ont une indigestion. Qu'est-ce que vous voulez
faire  a? Quant  la propagande des oiseaux noirs, quant aux bouquins
qu'ils distribuent, a ne produit pas plus d'effet qu'un cautre sur une
jambe de bois. L'influence du livre, c'est de la blague. Il n'y a qu'une
chose qui ait une influence: c'est a.

Et, du plat de la main, il a frapp son pe.

--Vous n'avez peut-tre pas tort, a dit M. Freeman; cependant l'esprit
public devrait tre mis  l'abri...

--Il n'y a pas d'esprit public en France, a rpondu mon pre. La Dette
publique nous suffit.

M. Curmont, lui, croit  l'existence de l'esprit public. Il croit 
l'Opinion,  l'Histoire, aux Principes et au jugement de la postrit!
Il a des convictions profondes. ... Il a surtout une petite fille qui
s'appelle Adle et qui est la plus charmante petite fille que j'aie
jamais vue. A vrai dire, elle n'est pas toute petite; elle est mme plus
grande que moi. Elle a douze ans, et je n'en ai que huit. Mais elle est
si mignonne, si dlicate et si frache! Avec ses grands yeux bruns, les
longues boucles mordores de ses cheveux soyeux, et sa petite bouche
rose  la moue pensive, elle donne l'ide d'une de ces poupes, qu'on
expose dans les magasins luxueux,  l'poque des trennes. Elle est
presque aussi rose qu'une poupe; pas triste, mais pas bruyante; trs
raisonnable et trs instruite aussi. Elle joue du piano presque aussi
bien que sa mre. Je l'ai entendue jouer et j'ai t honteux de ne rien
savoir, ni musique, ni autre chose; j'ai regrett qu'on ne m'et rien
fait apprendre. La musique aussi m'a mu profondment, a remu en moi
beaucoup de choses qui doivent tre trs embrouilles. Je songeais que
ma mre, si elle vivait encore, aimerait Adle plus qu'elle ne m'aimait;
je me suis demand, aussi, si ma mre m'aimait rellement, et si j'avais
jamais eu pour elle une affection profonde; ou bien, plutt, si je
n'avais jamais pu parvenir  aimer ou  me faire aimer. J'ai pens
qu'Adle, qui est si savante, pourrait m'expliquer beaucoup de choses
que je ne comprends pas; et je me suis dcid  lui exposer, ainsi
que j'avais rv si longtemps de le faire  une soeur, tout ce que je
ressens.

Elle m'coute avec attention, un doigt sur les lvres et la tte un peu
penche. Quand j'ai fini, elle me regarde longtemps, silencieuse, avec
des yeux pleins de surprise.

--Je ne sais pas, dit-elle  la fin. Oh! je t'assure que je ne sais pas.
Je n'ai jamais pens  tout ce que tu me dis. J'aime mon pre, j'aime ma
mre, j'aime mon frre, j'aime tout le monde. Je crois bien que tout le
monde m'aime aussi. Personne ne me le dit jamais, mais c'est parce
qu'on n'a pas le temps. Papa lit son journal et parle politique toute
la journe; maman travaille continuellement, et Albert ne vient de Paris
que de temps en temps, et ne reste que quelques heures, juste le temps
de prendre l'argent qu'on a mis de ct pour lui. Tu vois qu'ils sont
tous trs occups. Mais je suis sre qu'ils m'aiment beaucoup. Pourquoi
ne m'aimeraient-ils pas? Toi, tu m'aimes bien... Je ne comprends pas
beaucoup ce que tu m'as dit. Je ne sais pas...

Ce sera toute l'histoire sentimentale de ma vie, cela. Aux questions que
je ne poserai plus jamais, mais qu'elles comprendront, les femmes que je
rencontrerai rpondront toutes, par le silence: Je ne sais pas.

--Pour la musique, continue Adle, je ne comprends pas qu'elle t'meuve
autant. Moi, a ne me fait rien. Mais si tu savais comme c'est fatigant,
surtout au commencement! Toujours les doigts sur les touches... Je n'ai
jamais eu le temps de m'amuser beaucoup. Mais nous jouerons  toutes
sortes de choses ensemble, n'est-ce pas? lorsqu'il fera beau temps,
lorsque le printemps sera venu.

                              * * * * *

Le printemps est venu. Les feuilles commencent  crever l'enveloppe des
bourgeons, et si les fleurs ne se montrent pas encore en pleine terre,
il y en a dj de jolies dans la serre, au bout du jardin. Mon pre en
a fait faire plusieurs fois des bouquets, qu'il a envoys  la marchale
Bazaine.

J'ai vu souvent la marchale passer en voiture; c'est une bien belle
femme. M. Curmont raconte d'horribles histoires sur son compte, affirme
que le marchal a fait au Mexique massacrer toute la famille de sa
femme. Mais je ne crois pas un mot de tout cela. Comment un marchal de
France pourrait-il tre coupable de tels actes?

Pourtant, dernirement j'ai assist  une scne curieuse. Comme je
passais dans la rue de Clagny, j'ai vu un rassemblement devant la
proprit du marchal. La grille tait ouverte et, dans le jardin,
devant la maison, se tenait un monsieur bien vtu, au teint basan et 
la moustache noire, qui criait  tue-tte:

--Voleur! Canaille! Tratre! Assassin!

Et il tendait son poing crisp vers quelqu'un qui devait se trouver dans
la maison, derrire les volets d'une fentre. Le garde de Clagny, qu'on
avait t chercher, est accouru, son sabre au ct. Il a mis la main sur
l'paule du monsieur, qui s'est dcid  le suivre aprs une dernire
borde d'injures et s'est dirig, accompagn par le garde, vers la
station du chemin de fer. On disait dans la foule que c'tait un parent
de la marchale qui tait venu lui emprunter de l'argent, et qui, ne
pouvant avoir cet argent, se vengeait par des grossirets.

M. Curmont dit que ces grossirets sont des vrits absolues. Mais mon
pre assure que ce sont d'odieuses calomnies. Il me dfend, d'ailleurs,
de rpter  qui que ce soit ce que j'ai vu et entendu. Mon pre vient
trs souvent  Versailles,  prsent. Frquemment des officiers de ses
amis l'accompagnent. Mes grands-parents tiennent, pour ainsi dire, table
ouverte. Mon grand-pre est prsent  ces messieurs comme un Vieux de
la Vieille, ce qui lui attire tous les respects.

--Voila un homme, messieurs, dit mon pre, qui fut l'un des compagnons
du Grand Empereur. Il tait  la Brsina, messieurs!

--La Brsina! disent en choeur les officiers. Terrible affaire! Le
froid! La glace! Effroyable dsastre! Le plus pouvantable pisode de la
grande retraite...

Mon grand-pre, chaque fois, bauche un geste de contradiction et essaye
de dire quelque chose. Mais, comme il parle trs lentement, on lui coupe
toujours la parole aux premiers mots; et il n'insiste pas. Du reste,
il parat s'affaiblir depuis quelque temps; il se casse, ses mains
tremblent beaucoup, et il semble prendre pour toutes choses une
indiffrence de plus en plus grande.

Je souponne mon pre d'avoir profit de cet tat pour engager le vieux,
comme il l'appelle,  louer, pour un prix trs bas, sa maison de la rue
de Clagny au gnral de Rahoul. Ma grand'mre a paru trs peu satisfaite
de la transaction; mais mon pre compte beaucoup sur le gnral de
Rahoul, qui est devenu son ami intime et son commensal ordinaire. Je
n'aime pas le gnral de Rahoul, et ma grand'mre le hait.

--Vous voudrez bien m'excuser, a-t-elle dit  mon pre qui s'est mis 
sourire d'un sourire forc, lorsque vous jugerez  propos d'inviter ce
monsieur.

Ma grand'mre n'est pas au courant des affaires militaires, et des
conditions dans lesquelles s'opre l'avancement. Mais mon pre sait 
quoi s'en tenir; il n'a pas pour rien quatre galons sur la manche. Il
n'ignore pas que le gnral de Rahoul, en sa qualit d'ami intime
du marchal Bazaine, peut lui tre fort utile; et il le traite en
consquence.

Le gnral est donc venu s'installer dans la maison de la rue de Clagny.
Jusqu'ici, je l'avais cru veuf ou clibataire. Mais il est mari. Il a
pous, lorsqu'il tait lieutenant, et pour son argent, une femme dont
on dit qu'elle n'est pas mchante mais d'une dsesprante vulgarit.
Cette femme est squestre par son mari; quoiqu'elle se porte fort
bien et qu'elle pse au moins cent kilos, elle doit se prtendre
continuellement malade, ne voir et ne recevoir personne. En somme,
elle a disparu du monde. Son mari, qui la zbre de coups de cravache,
l'appelle son Panari. Je tiens ces dtails et bien d'autres de
Jean-Baptiste. Mme de Rahoul ne doit jamais se montrer en public et
prend l'air  la drobe, une fois la nuit tombe, comme un pensionnaire
de lazaret. Quelquefois, quand il fait noir, je m'chappe et je cours
jusqu' la rue de Clagny. A travers les grilles du jardin j'aperois
quelque chose de sombre qui va et vient dans les alles, comme une
grosse boule noire qui roule silencieusement. C'est le Panari qui se
promne.

Jean-Baptiste a toujours une bonne histoire  me raconter. Mais ce matin
il m'a apport une bien mauvaise nouvelle. Mon grand-pre a t pris
d'une faiblesse hier soir, vers onze heures, et le mdecin, qui est dj
venu trois fois, a dit qu'il ne fallait plus conserver aucun espoir. On
m'habille  la hte et l'on me conduit dans la chambre de mon aeul, o
se trouvent dj ma grand'mre et mon pre. Le vieillard est tendu dans
son lit, immobile, les yeux clos.

--Il a perdu toute connaissance, murmure mon pre.

Je m'agenouille devant le lit, mu d'une motion toute physique que je
ne puis analyser, car il me semble que j'ai la tte vide. Et tout d'un
coup, comme on me fait sortir de la chambre, le souvenir du colonel
Gabarrot s'empare de moi; il me hante, ne me quitte point, ni vers le
soir, lorsqu'on annonce la mort de mon grand-pre, ni le lendemain,
pendant qu'on procde aux prparatifs des funrailles; ni mme le
surlendemain matin, tandis que les employs des pompes funbres viennent
tendre de noir la porte de la maison.

                              * * * * *

Mon grand-pre est mort le 7 mai, et c'est aujourd'hui, le 9,  midi,
qu'on l'enterre. Hier, le 8 mai, a eu lieu le Plbiscite; mais ce matin,
naturellement, on n'en connat pas encore le rsultat. Mon pre est venu
un moment dans ma chambre pour jeter un coup d'oeil sur les journaux;
mais il est interrompu dans sa lecture par l'arrive des membres de la
famille qu'il se hte d'aller recevoir. Ils sont venus de loin, pour la
plupart.

D'abord, M. Xavier Delanoix, un neveu de mes grands-parents, le fils
d'Ernest Delanoix, frre cadet de ma grand'mre. C'est un homme de
quarante ans, lgrement bedonnant, d'une taille au-dessus de la
moyenne, avec des favoris qui inspirent confiance, et des petits yeux
vrillonnants. Il est entrepositaire dans le nord de la France, non
loin de la frontire belge, et prsente l'aspect d'un homme qui fait de
bonnes affaires. J'ai eu l'occasion de le voir dj deux ou trois
fois,  Paris. Mais il a amen avec lui sa fille, une jeune personne de
dix-huit ans que je ne connais pas encore. C'est une jolie blonde,
avec de grands yeux bleus et des dents pareilles  des perles; dans ses
vtements de deuil, je ne sais pourquoi, elle me donne l'ide de Marie
Stuart quittant la France. J'entends qu'elle s'appelle Estelle.

Puis, c'est mon oncle Karl qui arrive, le major Karl von Falke, de
l'artillerie prussienne. Je crois que mon grand-pre, lorsqu'il avait
quarante-cinq ans, c'est--dire l'ge actuel de mon oncle, devait
prsenter la mme apparence. Un homme droit, sec, dont les yeux ont
un regard direct et franc, et dont la voix claire donne aux phrases
franaises une prcision particulire. J'ai peu vu mon oncle jusqu'ici,
mais je me sens une grande affection pour lui. Je regrette seulement
qu'il ait revtu des habits civils; j'aurais bien voulu le voir dans
son uniforme. J'ai tellement envie de voir des officiers prussiens! a
viendra peut-tre, si je suis sage.

Un peu avant onze heures, arrive un monsieur que personne ne semble
connatre. Il se prsente comme un parent, et dcline  mon pre ses
noms et prnoms: Sraphus-Gottlieb Raubvogel, de Mulhouse.

Il donne des explications: il est le fils d'une soeur cadette de mon
grand-pre, qui naquit vers 1800 et qui se maria, se trouvant en de
mauvais termes avec sa famille, avec M. Gustave Raubvogel, honorablement
connu. Il est, lui, Sraphus-Gottlieb Raubvogel, l'unique fruit de
ce mariage. Et, bien que sa mre et cess, durant toute sa vie,
d'entretenir aucun rapport avec sa famille, il a pris sur lui de renouer
des relations avec ses parents. Il s'est enquis de leur adresse, sachant
seulement qu'ils habitaient Versailles; et comme rponse, a reu de
l'agence  laquelle il s'tait adress un tlgramme lui annonant le
dplorable dcs de son oncle.

--Je regrette bien vivement, dit-il, qu'un vnement aussi malheureux
soit la cause de notre premire rencontre. C'est une si grande joie pour
moi, de lier enfin des noeuds de parent relle avec une famille dont
le sort m'a tenu injustement loign, et  la tte de laquelle je suis
heureux de voir maintenant un des plus distingus officiers de notre
glorieuse arme!

M. Raubvogel s'incline lgrement en prononant ces derniers mots, et
mon pre, visiblement flatt, lui tend la main.

Pourtant, quelques instants aprs, comme je me trouve dans la chambre
de ma grand'mre, avant le dpart du convoi, mon pre entre rapidement,
s'approche d'elle et lui demande  voix basse:

--Avez-vous connaissance d'un certain Sraphus-Gottlieb Raubvogel, de
Mulhouse?

--Non, dit ma grand'mre, pas du tout.

--Il est en bas, dit mon pre; il est venu pour l'enterrement. Il se dit
votre neveu, le fils d'une soeur de votre mari.

--Ah! oui, dit ma grand'mre, je me rappelle. Mon mari avait une soeur
qui quitta brusquement la famille,  Karlsruhe, peu de temps aprs notre
mariage. Elle partit avec un acteur qui, je crois, l'pousa.

--Vous n'avez jamais eu d'autres renseignements sur elle?

--Jamais. Ludwig n'a jamais pu retrouver ses traces.

--Et vous ne savez pas si cet acteur qui l'pousa se nommait Raubvogel?

--Non. C'est--dire... peut-tre... Je ne me souviens pas.

Mon pre redescend au rez-de-chausse et je le suis. Je considre
attentivement Raubvogel qui, dans un coin du salon, cause avec Delanoix.
C'est un homme de vingt-cinq ans environ, de taille moyenne, aux paules
larges, aux yeux vifs et souriants, au nez recourb en bec d'oiseau, 
la bouche ironique et  la chevelure chtain clair. Cette couleur est
aussi celle de la barbe. J'admire cette barbe. Elle n'est pas longue;
elle n'est pas paisse; elle n'est mme pas belle, si l'on veut. Mais
elle est quelque peu diabolique, avec sa petite pointe effile qui se
recourbe en crochet, et elle donne  toute la physionomie un caractre
si original! Quelle peut bien tre la profession de M. Raubvogel?

C'est prcisment la question qu'adresse mon pre,  demi-voix, au
gnral de Rahoul qui vient d'arriver.

--coutez, rpond le gnral, voici ce que je vais faire: je vais
charger le service secret du ministre de la guerre de prendre des
renseignements sur le personnage. Vous les aurez par retour du courrier
et vous saurez  quoi vous en tenir. Je dois dire que sa figure ne me
dplat pas.

A moi non plus. Il est certainement le premier civil qui ait eu mon
admiration pleine et entire. Jusqu'ici, je n'ai jamais eu pour les
pkins une large place dans mon coeur. Mais je dois dire que Raubvogel,
s'il ne porte pas l'uniforme, est digne de le porter. J'tablis un
parallle entre lui et les nombreux officiers prsents dans le salon; il
ne perd pas  la comparaison. Et pourtant il y a l trois gnraux, le
colonel du rgiment de mon pre et un officier d'ordonnance du marchal
Bazaine...

--Messieurs de la famille...

Mon pre me prend par la main; je dois marcher derrire le cercueil,
entre mon oncle Karl et lui. Avant de sortir du salon, je jette un
dernier coup d'oeil d'admiration sur la barbe de Raubvogel.




III


Les funrailles termines, nous sommes revenus  la maison, mon oncle
Karl, mon pre et moi. Ma grand'mre, souffrante et en proie  la plus
grande douleur, ne quitte pas sa chambre. Les rapports de mon oncle
et de mon pre ne sont pas des plus cordiaux, et leur conversation est
plutt froide, toute de surface. Ce n'est gure amusant. Aprs dner,
heureusement, M. Delanoix vient nous faire une visite.

M. Delanoix est un homme tout d'une pice, rond en affaires, qui ne
mche pas ce qu'il a  dire et n'y va point par quatre chemins. Du
moins, il l'affirme.

--Moi, je suis franc comme l'or. Je pense qu'il n'y a rien de tel que de
parler pour s'entendre.

Cependant, c'est  l'aide de nombreuses tournures circonlocutoires qu'il
expose  mon pre l'objet de sa visite. Des sentiments de vnration
profonde l'ont pouss  venir  Versailles pour assister aux funrailles
de son oncle; il aurait mme pris le premier train et serait arriv un
peu plus tt, c'est--dire le 8, si ses devoirs de citoyen ne l'avaient
retenu chez lui ce jour-l: il lui fallait, en effet, voter, et ajouter
son humble voix  toutes celles des vrais Franais qui ont affirm leur
loyaut  la dynastie impriale.

--Car, pour moi, le rsultat du Plbiscite d'hier, bien que nous ne le
connaissions pas encore d'une faon certaine, ne peut pas faire l'objet
d'un doute.

Mon pre incline la tte en souriant, et Delanoix continue:

--Je dois dire pourtant que des considrations d'un ordre plus matriel
m'ont engag  entreprendre mon voyage. Les affections de famille sont
les plus sres et lorsqu'on a l'honneur et le bonheur de compter parmi
ses parents des personnes qui occupent dans la hirarchie sociale
une place prominente, et auxquelles leurs glorieux tats de service
assurent l'oreille des pouvoirs tablis, je crois qu'il est permis, sans
prsomption, de compter sur leurs conseils, et mme,  l'occasion, sur
leur appui.

Mon pre s'incline encore, un peu plus grave. Delanoix alors, sans
transition, dclare que la fourniture du fourrage  l'arme, dans
la rgion du Nord, est  renouveler avant peu; il a l'intention de
soumissionner. Il est bien certain que c'est une entreprise importante.
Pourtant, ce sont moins les bnfices qu'elle pourrait lui rapporter
qu'il ambitionne, que le titre de fournisseur de l'arme. Sa fille, en
effet, Estelle, va bientt tre en ge de se marier, et...

Mon pre interrompt, brusquement.

--Je vois; ce sont des recommandations qu'il vous faut. Eh! bien, c'est
une affaire  dbattre...

Mon oncle se lve, priant mon pre de l'excuser. Il dsire aller passer
quelques instants avec sa mre. Je demande  l'accompagner.

Ma grand'mre est assise dans son fauteuil, la tte baisse, les yeux
fixs sur les braises ardentes. Elle se redresse  notre entre et
essaye de sourire; et, ses yeux, tout d'un coup, se remplissent de
larmes. Mon oncle vient s'asseoir  ct d'elle, prend une de ses
mains dans les siennes; et, pendant quelques instants, pas un mot n'est
prononc. C'est mon oncle qui rompt le silence.

--Maman, avez-vous pens  ce que vous allez faire maintenant? Avez-vous
l'intention de rester  Versailles? Ou bien...

Ma grand'mre regarde mon oncle, qui continue d'une voix plus rapide:

--Oui, j'avais pens que vous n'aimeriez pas demeurer ici. Pour beaucoup
de raisons. Je crois inutile de les dtailler. J'avais pens aussi
que peut-tre vous voudriez bien m'accompagner quand je retournerai en
Allemagne.

Ma grand'mre m'attire  elle et pose sa main sur ma tte.

--J'y avais pens, dit-elle, mais je ne puis abandonner cet enfant-l.
Je suis sa mre,  prsent.

--C'est prcisment pourquoi j'avais song  vous faire l'offre que je
vous fais, reprend mon oncle au bout d'un instant. Jean est trs jeune,
et vous tes ge. Les circonstances peuvent devenir difficiles pour
vous. Il peut se produire des vnements, des vnements graves, qui
mettraient vos forces  une trop rude preuve. L'horizon est noir...

Et mon oncle se met  parler bas, en allemand. Je ne comprends que
quelques mots, de temps en temps: _Krieg_, guerre, par exemple.

--Je crois que tu as raison, Karl, rpond ma grand'mre; les choses dont
tu parles me semblent,  moi aussi, invitables. Mais c'est justement
pourquoi je ne puis accepter ton offre, dont je te remercie de tout mon
coeur. Cet enfant est Franais. Et pour moi, bien que mon mariage avec
ton pauvre pre m'ait faite lgalement Allemande, je ne puis pas oublier
que je suis ne Franaise. N'insiste pas, mon cher enfant.

Le lendemain matin j'ai une grande joie. De la fentre de ma chambre,
je vois poindre, au coin de la grille, la barbe de M. Raubvogel. Je
descends quatre  quatre, et je rencontre sur le perron l'heureux
propritaire de cette barbe.

--Bonjour, mon cousin! s'crie-t-il,--oui, il m'appelle son cousin,
comme a!--Bonjour, mon cousin! Comment vous portez-vous, ce matin? Vous
avez l'air plus veill qu'une pote de souris. Voil comme j'aime les
enfants! Ah! quel fier luron vous ferez avant peu!

Trs flatt et trs mu, je bgaye une phrase quelconque.

--Je me porte trs bien, monsieur, et j'espre...

--Monsieur! s'crie Raubvogel, monsieur! Ah! pas de Monsieur entre nous,
s'il vous plat. Nous sommes cousins. Appelez-moi votre cousin.

--Oui, mon cousin.

--C'est curieux, vraiment, dit Raubvogel  mon pre qui vient de lui
serrer le bout des doigts; c'est curieux, mon commandant,--il appelle
mon pre: mon commandant! Ah! j'avais bien devin que le cousin
Raubvogel n'tait qu'un demi-pkin!--C'est curieux comme votre cher fils
ressemble  ma mre quand elle tait jeune: en plus mle, bien entendu.
Il y a dj en lui quelque chose qui annonce le guerrier sans peur et
sans reproche, qui montre qu'il sera le vrai fils de son pre. Mais
j'ai une miniature de ma mre, peinte lorsqu'elle avait une dizaine
d'annes...

M. Delanoix et sa fille Estelle succdent au cousin Raubvogel. Puis,
arrive le gnral de Rahoul, accompagn de l'officier d'ordonnance du
marchal. Il est midi, et, quelques instants aprs, mon oncle Karl ayant
prsent les excuses de ma grand'mre, trop souffrante pour quitter
sa chambre, on passe dans la salle  manger. Ce n'est pas un repas de
circonstance, mais un simple djeuner de famille entre parents et amis,
runis par un pieux devoir, et que les ncessits de l'existence vont
bientt de nouveau loigner les uns des autres. Pourtant, mon pre
a tenu  bien faire les choses. Il a adjoint  la cuisinire de ma
grand'mre, juge insuffisante pour la circonstance, un chef tenu en
haute estime  Versailles. Ce chef a confectionn des plats dont les
noms rappellent les endroits o s'illustrrent les Franais et les
hommes dont s'honore la France: Crcy, Soubise, etc. Le service est
fait par Jean-Baptiste et par l'ordonnance en second de mon pre,
soldat-valet irrprochable. Malgr l'abondance, la diversit et la
qualit des vins (car mon grand-pre avait une excellente cave), le ton
des convives est plutt calme jusqu'au dessert. Mais alors, l'officier
d'ordonnance ayant assur que le marchal,  la communication du
rsultat complet du Plbiscite, avait donn libre cours  la joie
la plus intense, tout le monde se met  parler  la fois. C'est un
dbordement d'enthousiasme. Le gnral de Rahoul dclare que ce sera une
leon pour ces bougres de rpublicains, et que cela leur fera voir d'o
le vent souffle. Mon pre affirme que, malgr le deuil qui l'a frapp,
il n'a pas manqu d'aller porter son bulletin l'un des premiers.
Delanoix assure qu'il a dcid par son exemple plusieurs de ses
compatriotes, qui hsitaient,  voter oui.

--Messieurs, dit alors Raubvogel, en caressant sa barbe, je regrette
vivement qu'il ne m'ait point t donn d'imiter votre patriotisme.
Mais, nouvellement install  Mulhouse et n'y jouissant pas encore des
droits lectoraux, je n'ai pu dposer dans l'urne le suffrage que mes
traditions de famille me faisaient un devoir d'y apporter. Cependant,
messieurs,--et ici Raubvogel pose la main sur son estomac--cependant, je
puis vous l'affirmer sur l'honneur: j'ai vot de coeur!

Des applaudissements saluent les derniers mots de Raubvogel. Mon pre se
lve et s'crie, son verre  la main:

--Messieurs, je vous propose de boire  la sant de S.M. Napolon III et
 la prosprit de son rgne.

Les acclamations se croisent; les verres s'entrechoquent; c'est comme
si la phrase prononce par mon pre avait insuffl une nouvelle vie aux
convives, leur avait permis de donner carrire  une exubrance que,
jusqu' prsent, ils avaient difficilement contenue. Le gnral de
Rahoul, particulirement, semble plein d'un entrain tout militaire.
Ses yeux d'ardoise luisent dans sa face de brique. On dit qu'il est un
dur--cuire; mais il a l'air cuit. Il est  la gauche d'Estelle, sur le
flanc droit de laquelle on m'a post. Et, soit parce qu'il n'aime pas
le voisinage des femmes, soit qu'il manque d'air et ait besoin de place
(car il est excessivement rouge), il la pousse continuellement du genou;
de sorte qu'Estelle, en demoiselle rserve, appuie ses rserves de
mon ct et que son aile gauche est sur le point de dborder dans mon
assiette, o Jean-Baptiste accumule les petits fours.

Ma position devient de moment en moment plus dangereuse, mais personne
ne semble s'en apercevoir. La conversation roule maintenant sur
les ressources militaires de la France. On les dclare normes,
inpuisables. L'officier d'ordonnance sollicite  ce sujet l'opinion
de mon oncle Karl, qui approuve, brivement, les opinions mises.
L-dessus, on admet que l'arme prussienne est trs forte aussi.
L'vnement a prouv que l'alliance franaise, recherche par la Prusse
avant Sadowa, ne lui tait pas ncessaire pour vaincre l'Autriche.

--Il est vrai, dit mon pre, que l'Autriche avait t terriblement
affaiblie par Napolon, et que la neutralit de la France a t d'un
grand secours  la politique de Bismarck. Mais de l'Autriche  l'Empire
franais, il y a un pas. L'affaire du Luxembourg, il y a deux ans, a
d'ailleurs prouv que la Prusse ne recherchait pas une lutte avec la
France. Le fusil  aiguille est une arme srieuse, mais le chassepot lui
est videmment suprieur...

--Moi, s'crie le gnral de Rahoul, en oprant en avant un mouvement
qui entrane la jambe d'Estelle, j'tais partisan de l'adoption du fusil
Plumerel.

--Le fusil Plumerel avait de bons cts, assure Delanoix en regardant
avec inquitude du ct de sa fille.

--Ah! mon cousin, dit Raubvogel en cherchant videmment  concentrer sur
lui l'attention de Delanoix auprs duquel il est assis, vous paraissez
avoir de profondes connaissances en balistique. Tire-t-on toujours 
l'arc, dans votre pays?

--Plus que jamais! rpond Delanoix, se tournant compltement vers
Raubvogel qui semble trs dsireux d'tre mis au courant des coutumes du
Nord de la France.

Le cousin Delanoix donne au cousin Raubvogel toutes les explications
qu'il rclame. Pendant quoi Estelle s'enquiert auprs de moi de mes
facults d'absorption, les petits fours tant en cause. Pendant quoi,
aussi, le gnral de Rahoul, ayant retrouv son aplomb, dclare que tout
ce qu'on raconte au sujet de la supriorit de l'artillerie allemande
est une simple farce.

--Si la France le voulait, dit-il, elle aurait aussi des pices 
fermeture de culasse. Le gnral Treuil de Beaulieu en a invent
une dernirement. Mais le marchal Le Boeuf, prsident du comit
d'artillerie dont je fais partie, a donn l'ordre de ne pas accepter
cette bouche  feu. Nous sommes du mme avis: tout a, c'est de la
ferraille.

--Il est bien certain, dit  son tour l'officier d'ordonnance, que la
Prusse, malgr sa puissance que je suis le premier  admettre, n'aurait
aucune chance de succs dans une lutte contre la France. Je voudrais
vous dire, continue-t-il en riant sardoniquement, combien le marchal
Bazaine s'est amus  la lecture d'un mmoire rdig en mai 1867 par le
gnral Frossart et qui lui fut communiqu l'autre jour. Ce prcepteur
du prince imprial prvoit dans son mmoire la dfense de la frontire
de l'Est, jusqu' ce que l'arme ait recul  Langres. On n'a pas ide
de choses pareilles!...

                              * * * * *

Je me suis chapp de la salle  manger au milieu de l'inattention
gnrale, afin de descendre  la cuisine pour voir le chef. Il est
si beau, tout en blanc, tablier blanc, bonnet blanc, avec des grands
couteaux dans sa ceinture. Et Jean-Baptiste, qui vient de siffler deux
ou trois verres de champagne, est tellement amusant!

--Avez-vous vu le gnral de Rahoul, monsieur Jean? En voil un chaud
de la pince! S'il n'a pas mis le feu  votre cousine, c'est pas de sa
faute. Le gnral de Rahoul, c'est un homme  poil!

--Jean!

C'est mon oncle qui m'appelle. Il a pris cong des convives avant le
caf, afin de faire une grande promenade  pied, et il me demande de
l'accompagner. Nous voil partis; mon oncle, l'air triste et soucieux;
et moi, persuad qu'il a quelque chose de trs important  me dire. Mais
je me trompe; mon oncle ne me parle que de choses fort ordinaires. Il
me demande ce que je sais, ce qu'on m'a appris. Je n'ai pas de mal  lui
rpondre; il me dit que je dois chercher  m'instruire; que je
ferais bien, par exemple, de demander  ma grand'mre de m'apprendre
l'allemand.

--Cela te servira beaucoup, plus tard; et puis cela occupera ta
grand'mre, lui fera prendre de l'intrt  l'existence. Il faut bien
aimer ta grand'mre, et l'couter toujours. Elle t'aime de toutes ses
forces; et si tu savais, mon petit Jean, comme elle a t bonne pour
nous, pour ta mre et pour moi, quand nous tions enfants...

--Oncle, raconte-moi quand tu tais enfant, quand maman tait petite.

Mon oncle me prend par la main et se met  raconter. J'coute,--oui
j'coute avec tant de joie, et je voudrais tant que mon oncle pt me
parler toujours...

Nous marchons, nous marchons. Nous sommes sortis de la ville par la
grille de l'Orangerie, nous avons long la pice d'eau des Suisses et
nous montons une route qui serpente au milieu du bois que le printemps
a par de jeunes feuilles. A un dernier dtour de la route apparat
l'immensit d'un plateau presque nu, avec des btiments  toits rouges,
 gauche. C'est le plateau de Satory.

--Revenons par ici, dit mon oncle, aprs avoir jet un regard devant
lui. Et il indique un chemin qui descend,  gauche, aprs avoir
contourn un massif d'arbres.

Au pied d'un de ces arbres, un colporteur est assis sur l'herbe, sa
balle  ct de lui; il mange un morceau de pain et lve les yeux sur
nous comme nous passons. Son regard croise celui de mon oncle, qui
tressaille et s'arrte une seconde. Cependant il se remet en marche; et
il a fait deux ou trois pas lorsque son nom, prononc d'une voix sourde,
le force  se retourner tout d'un coup. Le colporteur s'est lev et
s'approche.

--Falke!

--Holzung! C'est vous?

Le colporteur est tout prs de mon oncle,  quelques pas de moi, et je
ne puis entendre ce qu'il lui dit. Il parle pendant quelques minutes;
pas en franais, je crois; puis mon oncle vient me rejoindre. Sa figure
a une expression singulire; et je sens que sa main, qui prend la
mienne, tremble trs fort.

--Connais-tu cet homme, mon oncle?

--Non, non... c'est--dire... non, dit mon oncle, en rougissant un peu.
Il croyait me reconnatre... il s'est tromp. Malgr tout, ne parle pas
de cela  la maison.

Je n'en parlerai pas, certainement. Mais je n'oublierai pas non plus le
nom de l'homme: Holzung.

Des officiers passent sur la route,  cheval, chamarrs d'or.

--Toi aussi, tu seras officier, me dit mon oncle. C'est une profession
qui a sa noblesse, quoi qu'on en dise; mais  condition qu'on recherche
moins les avantages qu'elle peut rapporter que la satisfaction de servir
bien sa patrie. Et la patrie exige de nous non seulement des actions
dangereuses et clatantes, mais aussi des actes plus prilleux encore et
sans gloire--sans gloire...

                              * * * * *

Mon oncle a encore pass la journe d'hier  Versailles. Nous avons t
ensemble au cimetire o nous nous sommes longtemps agenouills sur la
tombe de mon grand-pre. Et ce matin, il est parti.

C'est dommage. S'il tait rest deux heures de plus, il aurait appris
ce que c'est que Raubvogel. Il n'avait pas l'air d'en faire beaucoup de
cas, mais il aurait vu que le cousin n'est pas le premier venu, et que
c'est, comme dit Jean-Baptiste, un homme  poil.

Le gnral de Rahoul vient justement d'arriver avec le rapport qu'il
avait demand au service secret du ministre de la guerre de lui fournir
sur Raubvogel. Il a tenu  lire, lui-mme, de sa grosse voix, le rapport
 mon pre; et, comme je n'tais pas loin, j'ai tout entendu.

Le nomm Raubvogel (Sraphus-Gottlieb) se donne comme originaire de
Strasbourg; mais malgr toutes nos recherches, il nous a t impossible
de vrifier le fait. Un informateur allemand  notre service le croit
originaire de Mayence; mais cette supposition ne repose sur aucune
base srieuse. La prsence du personnage a t signale,  plusieurs
reprises, sur le territoire franais; il est  prsumer pourtant qu'il a
principalement habit l'Allemagne. On ne lui connat, de faon prcise,
aucun parent. Au point de vue de la fortune, il est  croire qu'il vit
d'expdients. Il a des hauts et des bas trs sensibles. Bien qu'il ne
soit g que de vingt-cinq ans environ, son existence doit avoir t
mouvemente. Rien ne donne  penser qu'il s'occupe de politique ou
d'espionnage. Aucun fait prcis  relever contre sa moralit. Il a fait
son apparition, il y a deux mois environ,  Mulhouse; voici dans quelles
conditions: Un habitant notable de la ville, M. Isidore Raubvogel,
propritaire de l'htel des _Trois Cigognes_, avait t frapp d'une
attaque d'apoplexie. Il tait veuf et sans enfants; et, comme il restait
peu d'espoir de le sauver, ses amis et le personnel de l'tablissement
ne savaient qui prvenir de son tat. M. Isidore Raubvogel, trs rserv
au sujet de ses affaires de famille, n'avait jamais parl d'aucun
parent; et comme il avait perdu connaissance, on n'en pouvait tirer le
moindre renseignement. Quelques parents de sa femme, habitant Mulhouse,
essayrent de pntrer auprs du mourant. Mais le personnel de l'htel,
les sachant en trs mauvais termes avec lui, refusa de leur permettre
l'accs de l'appartement. C'est alors qu'arriva un soir le nomm
Raubvogel (Sraphus-Gottlieb) qui fait l'objet de ce rapport, et dont
personne n'avait jamais entendu parler  Mulhouse. Il se donna comme
le neveu du moribond; parvint, soit par force, soit par corruption, 
gagner l'accs de sa chambre, dans laquelle il resta seul avec lui, et
dont il n'ouvrit la porte que lorsque M. Isodore Raubvogel fut prs de
rendre le dernier soupir. M. Isidore Raubvogel tant mort, le prtendu
neveu fit procder aux funrailles. Pendant plusieurs jours on ne put
trouver aucun testament. Cependant, aprs bien des recherches, on finit
par dcouvrir un morceau de papier, sign de M. Isidore Raubvogel,
sur lequel il dclarait, au crayon, lguer tous ses biens, meubles et
immeubles,  son neveu Sraphus-Gottlieb. Bien qu'un domestique, du nom
de Gdon Schurke, ait dclar avoir vu M. Isidore Raubvogel, quelques
jours avant sa mort, crire quelque chose au crayon sur cette feuille
de papier, beaucoup de gens se refusent  croire  l'authenticit du
testament. Les parents de Mme Raubvogel, susmentionns, en poursuivent
l'annulation. Cependant, Sraphus-Gottlieb Raubvogel s'est install
en matre  l'htel des _Trois Cigognes_. Il est juste de dire que son
habilet commerciale et ses manires affables ont augment la clientle
de l'tablissement, et lui attirent la sympathie d'une grande partie de
la population. Invit  prsenter au magistrat comptent des preuves
de sa filiation, Sraphus-Gottlieb Raubvogel a donn de compendieuses
explications verbales, mais n'a pu fournir aucune pice confirmant ses
dires. Il se prtend alli aux familles Delanoix, von Falke et Maubart,
si honorablement connues. Il est parti rcemment pour Paris, afin
d'engager les membres de sa famille  tmoigner de la vracit de ses
assertions. Durant son absence l'htel des _Trois Cigognes_ est gr par
Gdon Schurke, qui, pour des motifs d'intrt sans doute, est dvou,
corps et me, au nomm Raubvogel (Sraphus-Gottlieb).

Quand le gnral de Rahoul a fini sa lecture, mon pre reste silencieux.
Il ne sait que penser, videmment. Pour mon compte, je suis port
 croire que le rapport n'est gure srieux. J'ai toujours cru que
Raubvogel, s'il n'tait pas tout  fait officier, touchait  l'arme par
quelque point. Quant  admettre que Raubvogel soit un simple htelier,
a, jamais! Le malheur des temps, ou quelque raison d'ordre suprieur,
peut-tre son respect pour la mmoire de l'oncle qu'il vient de perdre,
l'ont pouss  exercer cette profession pendant quelque temps; mais
voil tout. Mon pre, cependant, remercie le gnral, et se dclare bien
embarrass.

--Si ma belle-mre n'tait pas aussi souffrante, je la mettrais en face
du paroissien, et elle ne tarderait pas  savoir si, oui ou non, il
appartient  la famille. Elle me disait hier que l'individu avec lequel
se maria la soeur de son mari, aprs avoir quitt le toit paternel,
s'appelait bien Raubvogel. Mais ce n'est pas une preuve. Le Raubvogel
qui nous est apparu l'autre jour est-il le fils de l'autre Raubvogel?
D'ailleurs, la mmoire des vieilles gens est sujette  caution. En
vrit, je suis contrari. Mais je crois que ce que j'ai de mieux 
faire, est de l'envoyer promener. Vous retiendrai-je  djeuner, mon
gnral?

--Mille fois merci, mais je ne pourrais accepter. Mon Panari est malade;
j'espre que c'est pour le bon motif, cette fois. Vous comprenez qu'il
faut respecter les convenances. Quant  votre Raubvogel, je ne sais quel
conseil vous donner. Attendons un peu; nous en recauserons.

--Oui, c'est le mieux. En attendant, je vais demander l'avis de
Delanoix. C'est un homme de jugement sr; et comme il doit venir
djeuner... justement le voici.

Et mon pre dsigne du doigt, par la fentre, Delanoix qui descend de
voiture avec Estelle. Le gnral de Rahoul se rejette un peu en arrire
et semble rflchir un instant.

--Aprs tout, dit-il, mon Panari m'attendra bien pour passer l'arme 
gauche. Faites-moi donc mettre un couvert.

Pendant le djeuner, le cas de Raubvogel est expos  Delanoix qui opine
pour le bannissement perptuel. Estelle, consulte, rend le mme verdict
que son pre; et le gnral de Rahoul, qui la couve des yeux, se range
sans difficult  son opinion. Mon pre dclare donc qu'il signifiera
 Raubvogel, qui doit venir le voir demain, qu'il ne veut avoir rien de
commun avec lui. L-dessus, on passe  d'autres sujets de conversation.
Le gnral de Rahoul raconte des histoires gaillardes, qui permettent
 Estelle de montrer ses jolies dents. Et le temps passe si bien que
Delanoix s'aperoit tout d'un coup qu'il est deux heures moins un quart.
Et mon pre qui a promis de le prsenter au marchal  deux heures! Et
le marchal qui va attendre!

--Nous avons le temps, dit mon pre. Je boucle mon ceinturon, pendant
que vous mettez votre chapeau, et nous partons.

--Je ne vous accompagne pas, dit le gnral de Rahoul. Il ne faut
point avoir l'air de forcer la main au marchal. Je vous attends ici en
sirotant un petit verre de chartreuse.

Mon pre et M. Delanoix partis, le gnral m'engage  aller m'amuser
au jardin. C'est excellent pour mon ge. J'y vais. Mais, au bout d'une
demi-heure environ, je m'y ennuie; et je reviens dans la salle  manger.
Elle est vide. O sont passs Estelle et le gnral de Rahoul?

Dans le salon, dont la porte est ferme, j'entends comme un pitinement,
un bruit de voix. Des bouts de phrases parviennent  mes oreilles.

--Non, non, laissez-moi...

--Voyons, voyons, ma petite, ma chrie...

Puis, il y a un grand bruit comme celui que ferait un corps qu'on
renverse, et je perois des cris de femme,  demi touffs. Je ne sais
que croire... Mais j'entends la grille s'ouvrir. Ce sont mon pre et
Delanoix qui reviennent. Je me prcipite au-devant d'eux pour leur dire
qu'il se passa quelque chose d'trange dans le salon. Ils se htent; et,
dans le vestibule, ils se trouvent nez  nez avec le gnral de Rahoul,
rouge comme une pivoine, qui va sortir de la maison.

--Que s'est-il pass? interroge Delanoix qui pntre dans la salle 
manger et se dirige vers le salon, tandis que mon pre, qui sait sans
doute  quoi s'en tenir, dit au gnral:

--Vraiment, mon gnral, vraiment, je n'aurais jamais cru...

--Allons, allons, commandant, ne faites pas l'enfant; vous savez
bien qu'on n'est pas de zinc. Et puis, voulez-vous que je vous dise?
continue-t-il plus bas. J'ai t vol; elle avait vu le loup.

Le gnral sort; et Delanoix, un moment aprs, arrive.

--Rellement, dit-il, pendant que les sanglots d'Estelle, toujours
dans le salon, ponctuent les paroles de son pre, rellement c'est
scandaleux, horrible, monstrueux...

--Allez! dit mon pre froidement, en croisant les bras; allez!
continuez! Donnez-vous en  coeur-joie! Seulement, souvenez-vous que si
vous mettez le gnral contre vous, votre fourniture est dans le lac.

Delanoix laisse tomber ses bras et se mord les lvres. Mon pre, au bout
d'un instant, ajoute  voix basse:

--Allez consoler votre fille et tranquillisez-la. Je trouverai moyen de
tout arranger au mieux de nos intrts communs. Je vous le promets. J'ai
une ide.

                              * * * * *

Je n'ai pas l'intention de vous apprendre quelle est l'ide de mon pre.
Je vous informerai seulement de ce fait: qu'il vient d'avoir une longue
entrevue avec le cousin Raubvogel. Je l'appelle encore cousin, parce
que, en dpit des dterminations prises au djeuner d'hier, il a t
rsolu d'admettre dfinitivement Sraphus-Gottlieb Raubvogel comme
membre de la famille. Je n'ai pas t tmoin, bien entendu, de
l'entretien de mon pre et de Raubvogel; et je n'essayerai point de vous
faire croire que j'tais derrire la porte et que j'ai cout, par
le trou de la serrure, tout ce qu'ils se sont dit. Mais, par la
connaissance des rsultats qu'elle a donns, je puis aisment
reconstituer le sens de leur conversation. Les expressions que je place
dans leur bouche ne sont sans doute pas celles dont ils firent usage,
et les choses ne se sont peut-tre point passes exactement comme je les
reprsente. Mais qu'est-ce que a fait? Voici, donc, le dialogue:

MON PRE.--Enfin, M. Raubvogel, vous venez me parler de vos affaires.
Permettez-moi une question; vous tes  Versailles depuis huit jours,
pourquoi ne l'avez-vous pas fait plus tt?

RAUBVOGEL.--Mon commandant, je voulais vous laisser le temps de prendre
des informations sur mon compte.

MON PRE.--Vraiment! Et ces informations, croyez-vous que je les possde
actuellement, et compltes?

RAUBVOGEL.--Si vous ne les possdiez pas, le service des renseignements
du ministre ne vaudrait pas grand chose.

MON PRE.--Hum!... Vous prtendez donc tre le fils d'un M. Gustave
Raubvogel qui pousa la soeur de feu M. Ludwig von Falke, et qui
tait, lui-mme, le frre du sieur Isidore Raubvogel, de son vivant
propritaire de l'htel des _Trois Cigognes_  Mulhouse?

RAUBVOGEL.--C'est ma prtention.

MON PRE.--Comme vous ne pouvez tablir cette assertion sur aucune
base srieuse, vous avez pens que l'appui de parents bien cots, qui
contresigneraient vos allgations, vous serait fort utile, et pourrait
vous permettre, sinon d'tablir dfinitivement vos droits, au moins de
gagner beaucoup de temps, et de dcourager les oppositions qui se sont
produites  votre entre en possession de l'hritage de celui que vous
appelez votre oncle.

RAUBVOGEL.--Oh! Aprs sa mort a ne peut pas le gner... a ne peut pas
le gner, le pauvre cher oncle, qu'on vienne rvoquer en doute les liens
de parent qui nous unissaient.

MON PRE.--Eh! bien, je ne veux pas vous laisser plus longtemps dans
l'indcision; je vais vous dire quelle rsolution nous avons prise
aprs mres dlibrations. Comme homme, vous tes certes loin de nous
dplaire. Nous savons que, lgalement, on n'a rien  vous reprocher. Au
point de vue de la morale stricte, je... nous... de la conscience... je
dois dire...

RAUBVOGEL.--Rien de plus vrai. Mon opinion,  ce sujet, concorde avec la
vtre.

MON PRE.--En tous cas, nous ne doutons point que vous ne compreniez que
la famille est une chose sacre. C'est une union... c'est--dire c'est
une alliance... ou plutt une institution providentielle. Nous avons
donc dcid de vous reconnatre comme membre de notre famille, et de
vous considrer,  tous les points de vue, comme notre parent. Il est
bien entendu que vous ne devez pas oublier que la famille, ainsi que je
vous le disais, est une union des coeurs et une institution divine...

RAUBVOGEL.--La famille est quelque chose de trs bte ou de trs
intelligent, de trs nuisible ou de trs utile. C'est intelligent et
utile lorsque c'est une association d'individus, mles et femelles,
qui sont toujours prts  s'aider les uns les autres, pour arriver 
triompher des difficults de l'existence. La voix du sang, c'est la voix
de l'intrt. Jouez cartes sur table, mon commandant. Qu'est-ce que vous
attendez de moi?

MON PRE.--Mon garon, vous avez un fier toupet.

RAUBVOGEL.--J'ai du toupet, oui. C'est pour a que vous me prenez aux
cheveux, comme l'occasion. Voyons, de quoi s'agit-il?

MON PRE.--Parole d'honneur! j'aime votre faon de comprendre les
choses. Eh! bien, mon ami, il faut vous marier.

RAUBVOGEL.--La pnitence est douce. Laissez-moi passer la revue de ces
dames. Le diable m'emporte! Il n'y en a qu'une, Mlle Estelle. Hi! hi!
ah! ah! Le gnral de Rahoul la serrait d'un peu prs, l'autre jour.
Est-ce que?...

MON PRE.--Un accident est vite arriv...

RAUBVOGEL.--Et vite rpar quand les ouvriers ont du coeur  l'ouvrage.
Moi, j'aime la besogne faite.

MON PRE.--Estelle est charmante. Une jeune fille accomplie; un moment
d'oubli ne prouve rien contre la puret de ses sentiments. Elle fera une
femme de premier ordre.

RAUBVOGEL.--Elle sera ma femme; a vaudra mieux. En attendant, elle est
la fille de son pre. Qu'est-ce que a reprsente?

MON PRE.--Delanoix a une certaine fortune. C'est un homme actif et
intelligent.

RAUBVOGEL.--Naturellement. S'il ne l'tait pas, il ne serait point venu
vous trouver pour vous demander de lui faire obtenir une fourniture de
fourrage.

MON PRE.--Comment savez-vous a?

RAUBVOGEL.--Comme a. Je pense aussi que, en bon parent, vous ne serez
pas fch de lui voir obtenir cette fourniture; de le voir, donc,
demeurer en bons termes avec le gnral de Rahoul; et de le voir, par
consquent, rparer par le mariage de sa fille le dommage caus par
l'incontinence du gnral. Combien pensez-vous que Delanoix donnera  sa
fille?

MON PRE.--Laissez-moi compter, Delanoix possde bien 200.000 francs,
en mettant les choses au plus bas. Sa fourniture, dont il est sr
maintenant, peut lui rapporter en moyenne 80.000 francs par an. Il est
vrai que, pour la premire anne, il a 30.000 francs de commission 
donner  de Rahoul, et 20.000 francs  moi... Allons! allons! Qu'est-ce
que je dis?...

RAUBVOGEL.--Vous dites 50.000 francs. Tenez; je ne suis pas dur.
Obtenez-moi 30.000 de commission, pour moi tout seul, en guise de dot,
et je fais cadeau de mon clibat  sa fille.

MON PRE.--J'obtiendrai a. Mme,  votre place...

RAUBVOGEL.--Non, a me suffit; je ne suis pas un glouton. Avec a et ma
maison de Mulhouse, il y a moyen de moyenner. A propos de Mulhouse,
mon opinion est que le mariage doit avoir lieu dans cette ville. Voici
comment on pourrait s'arranger. Le gnral de Rahoul est dsign
pour faire  l'improviste, en Alsace, vers le 10 juin, une tourne
d'inspection, qui doit tre tenue secrte.

MON PRE.--Tonnerre! Comment savez-vous a?

RAUBVOGEL.--Comme a. Vous devez accompagner le gnral de Rahoul. Eh!
bien, vous passerez par Mulhouse; vous y resterez mme le plus longtemps
possible; car je ne pense pas qu'il y ait grand'chose qui puisse vous
intresser dans les forteresses et dans les garnisons alsaciennes. Je
viendrai vous chercher  Versailles, o je trouverai galement mon
futur beau-pre et ma fiance; nous irons directement  Mulhouse o se
clbrera le mariage; le gnral de Rahoul et son officier d'ordonnance
voudront bien, j'espre, servir de tmoins  Estelle; et si vous voulez
me faire l'honneur d'tre l'un des miens, mon commandant, je prendrai
comme second tmoin un des plus honorables habitants de la ville, M.
Lgner. Si vous ne voyez pas d'objection  ce plan, et si Delanoix me
per-met, comme vous me le faites esprer, de me laisser faire le bonheur
de sa fille, je partirai pour l'Alsace dans deux ou trois jours, afin de
prparer les choses et de faire publier les bans.

MON PRE.--Votre projet me semble excellent, mon cher cousin. Vous
n'avez rien  ajouter?

RAUBVOGEL.--Deux mots seulement. Vive l'Empereur!

Le cousin Raubvogel reste encore trois jours  Versailles. Le premier
jour, il a une longue conversation avec Delanoix. Le second jour, il a
une petite conversation avec Estelle. Le troisime jour, il vient nous
dire au revoir et  bientt.

                              * * * * *

Estelle et son pre sont partis aussi. J'en suis bien fch. Nous tions
devenus bons camarades, Estelle et moi. Quand son mariage avec Raubvogel
a t annonc, je n'ai pu me dfendre d'un petit mouvement de jalousie.
J'ai fait part de mes sentiments  Jean-Baptiste qui m'a remont le
moral. Il m'a fait comprendre que les choses n'auraient pas pu se passer
autrement.

--Monsieur Jean, j'avais prvu a ds le commencement. On peut dire ce
qu'on veut, mais votre cousin Raubvogel, c'est un homme  poil!

Jean-Baptiste, heureusement, ne quitte gure la maison  prsent. Mon
pre s'est, pour ainsi dire, install  Versailles. J'ai entendu dire, 
ce sujet, des choses que je n'ai pas trs bien comprises. Il parat que
le gnral de Lahaye-Marmenteau s'est rtabli, contre toute esprance,
et qu'il est revenu de Nice en parfaite sant. De sorte que les
relations de mon pre avec Mme de Lahaye-Marmenteau sont devenues
malaises. Quelles relations? Je ne sais pas.

Ce que je sais, c'est que la langue allemande est fameusement difficile.
J'ai suivi le conseil de mon oncle Karl et j'ai demand  ma grand'mre,
toujours souffrante, de m'initier aux beauts de la grammaire
germanique. Il y a des moments o je le regrette. Mais le devoir avant
tout. Je sais que, lorsqu'on a donn sa parole, il faut la tenir.

C'est une chose que Delanoix et Estelle n'ignorent point; et quinze
jours environ aprs leur dpart de Versailles, ils reviennent avec des
bagages  n'en plus finir; des caisses et des malles qui contiennent
le trousseau d'Estelle, et une belle robe blanche, orne de fleurs
d'oranger, que j'ai pu entrevoir du coin de l'oeil et qui a excit mon
admiration. Ah! si le cousin Raubvogel pouvait voir a, il ne tarderait
pas  accourir!...

Mais le voici! Il arrive, il arrive! Il arrive avec sa belle barbe!
La joie rgne  la maison. Delanoix, Estelle, Raubvogel, le gnral de
Rahoul, les officiers qui font partie de la mission secrte... Un grand
dner. Deux grands dners. Et puis, les voil partis pour l'Alsace. Bon
voyage!




IV


Je me suis tellement habitu  la socit des grandes personnes que
je frquente exclusivement depuis quelque temps, qu'il m'est devenu
difficile de me plaire longtemps avec Adle Curmont et d'apprcier le
charme de sa compagnie. Adle m'avait promis, l'hiver dernier, que nous
nous amuserions bien, quand le printemps serait venu; mais voici l't,
et les grandes parties qu'elle m'avait fait esprer sont restes 
l'tat de projet.

D'autres divertissements, trs peu. Les enfants de ma classe, petits
tres froids  jeunesse momifie, me dplaisent. J'aimerais mieux les
autres, les fils des pauvres, les sales gosses. Mais je comprends
que leur contact me compromettrait. Je n'ignore pas que ce sont mes
infrieurs, que je suis naturellement destin  les avoir plus tard
sons mes ordres, avec droit de vie ou de mort sur leurs mprisables
personnes. Je me suis donc habitu  vivre d'une faon plutt solitaire,
un peu mfiant, un peu sceptique, un peu fatigu des quelques annes que
j'ai dj vcues, fatigu d'avance des annes d'tudes indispensables
qui m'attendent, et n'aspirant qu'au jour o, portant enfin l'paulette,
je pourrai faire dans la vie ma vritable entre.

J'ai fait part  Adle de ma conception de l'existence: vingt ans, ou 
peu prs, d'ennui, de travail et d'attente, et le reste pour s'amuser.
Adle accepte cette conception comme absolument normale. Elle sait
aussi, pour son compte, ce qui l'attend dans la vie; sa mre, que le
travail a use avant l'ge, ne vivra pas trs vieille; Adle aura donc 
la remplacer et  gagner le plus d'argent possible pour son pre et pour
son frre.

--Mais, est-ce que ton pre et ton frre ne gagnent jamais d'argent?

--Mon pre en gagne quelquefois, quand il fait des affaires avec Me
Larbette, le notaire de Preil. Mon frre Albert n'en gagne jamais; mais
il en dpense normment.

--Pourquoi?

--Pour arriver. On ne peut pas arriver sans argent; il le dit toujours.

--Arriver? A quoi?

--Arriver  quoi? Tu ne sais pas? Mais  tre prfet, ministre,
prsident de la Rpublique.

J'ai de la difficult  comprendre. Adle me donne des explications,
essaye de m'apprendre quelles sont les gens qui frquentent chez elle,
et quelles sont leurs opinions et leurs ides; elle me parle de son pre
et des amis de son frre qui viennent assez souvent, pendant la belle
saison. Ce sont tous des gens qui seront les matres de la France avant
peu... Alors, que deviendront les officiers? J'avoue que la question me
semble insoluble. Et je fais  Adle une peinture, aussi consciencieuse
que possible, des personnes qui frquentent chez moi, de leur fidlit 
l'empereur, de leurs convictions et de leurs faons de voir. C'est 
son tour de ne pas comprendre. Pourtant, elle dclare que les militaires
l'intressent beaucoup. Est-ce que je serai toujours son ami quand je
serai officier? Toujours. Et, pour ne pas tre en reste de politesse, je
dclare  Adle que les rpublicains excitent grandement ma curiosit,
et que je voudrais bien en voir. En quoi, d'ailleurs, je n'exagre pas.

M. Curmont est bien rpublicain; mais il ne m'amuse pas, parce que,
lorsqu'il a fini de lire les journaux, il se met  grogner et  maugrer
sans interruption. Il dit que c'est honteux, abominable. Il y a deux
cent mille fonctionnaires. L'agence lectorale de la tyrannie, dit-il.
Ces fonctionnaires sont tous amis et parents des gens en place. Le
npotisme, dit-il. On ne sait pas o va l'argent des contribuables.
La corruption impriale, dit-il. Il assure qu'il y a des scandales
financiers qu'un gouvernement csarien, seul, peut engendrer. Jecker,
dit-il. Il se moque aussi des Allemands qui btissent des systmes.
La mtaphysique, dit-il. Je me demande avec anxit si tous les
rpublicains sont pareils  M. Curmont, et si le grognement est leur
caractristique.

Mais tous les rpublicains ne sont pas comme M. Curmont. Son fils
Albert, par exemple, ne lui ressemble pas du tout. D'abord, il n'a pas
de barbe;  peine trois ou quatre poils sous le nez; il est presque
compltement chauve. Il a un profil en lame de serpe, des dents gtes;
des yeux verdtres dont la prunelle tremblotte, comme baigne d'une
viscosit jaune, entre des paupires en jambon. Les narines aussi se
bordent de rouges, les oreilles se dcollent et les paules s'effacent.
Ensuite, M. Albert Curmont est trs gai. Il trouve l'univers, et tout ce
qui s'y passe, trs rigolo. Victor Noir a t tu: C'est rigolboche!
La candidature Hohenzellern va amener des complications: C'est rien
rigolo. Quand la France aura t battue  plate couture, elle vomira
l'Empire, et la Rpublique sera proclame: Chouette, papa! L'Empire a
commenc dans le sang, il finira dans le sang: Mince de rigolade! M.
Albert Curmont a l'air trs fatigu; en fait, on dirait qu'il n'en peut
plus. Son pre dit qu'il passe les nuits. a doit tre bien mauvais
pour les cheveux.

a fait donc deux rpublicains que je connais. Mais je suis destin  en
connatre bien d'autres. Pour commencer, une aprs-midi que je vais
voir Adle  l'improviste, j'en aperois une bonne demi-douzaine. Ces
messieurs sont assis dans le jardin,  l'ombre des arbres, autour
d'une table surcharge de verres et de bouteilles. Ils ont l'air fort
satisfaits d'eux-mmes; assez rps, et dbraills au possible, le gilet
dboutonn, la chemise douteuse, la cravate de travers. Ils mnent grand
bruit, disant que la France est prte  se rveiller et qu'ils
tiennent la Rpublique; la Rpublique qu'ont bien gagne leurs labeurs
herculens. Ils appellent l'Empereur, Badinguet; et le Petit Prince,
Oreillard. Quand ils apprennent que je suis le fils d'un officier, ils
jettent sur moi un regard trange, charg de compassion; et l'un d'eux,
que les autres appellent Lon, dclare que le rgne des traneurs de
sabre est pass. Ce Lon a une tignasse de photographe qui conserve tous
ses clichs; une voix de dentiste, nourri de cuisine  l'huile; un nez
de circoncis, et un oeil. N'a qu'un oeil. L'autre est dans la tombe; ou
plutt, dans la chsse de la lgende. C'est la _chsse_ de la lgende.
Ce Lon est videmment, ici, le personnage important; il semble avoir
laiss prendre un grand nombre d'hypothques sur son savoir-vivre.

Autour de lui, se groupent plusieurs individus dont la Renomme
s'apprte  souffler les noms dans sa trompe de carnaval. L'un, qui
sangle son ventre  la Prud'homme d'un gilet  la Robespierre; un autre,
qui trouve moyen de parler belge avec un accent badois; un autre, qu'on
appelle Petit-Gris, et qui a l'air d'un crapaud--un crapaud qui jouera
le rle de la grenouille dans le bocal baromtrique o se conserve
l'chelle sociale--; deux autres, qui ont des manires de sergents de
ville et des figures de malfaiteurs. Ces deux-l me font presque peur.
Ils se ressemblent tellement qu'on dirait deux frres.

--Ils le sont, me dit Adle. Ils sont les frres de Me Larbette, le
notaire de Preil qui vient souvent voir papa. Il les appelle les deux
vauriens.

--Pourquoi?

--Je ne sais pas. En tous cas, tous les gens qui sont l vont tre au
pouvoir avant peu, et ils donneront une belle place  Albert. Tu verras
a.

Je le verrai, peut-tre; mais, en attendant, je ne sais vraiment que
croire. Je pense, au fond, que tous ces tres-l sont fous. Comment
peuvent-ils avoir l'ide de prendre la place de l'Empereur? Comment
peuvent-ils penser, comme je le leur ai entendu dire, que les armes
vont tre supprimes? Est-ce que mon pre ne le saurait pas, si c'tait
vrai!... Et pourtant, s'ils ont raison, je sens que toutes mes chances
d'avenir doivent disparatre. Que pourrais-je faire dans l'existence, si
je ne puis pas tre officier?

Ces questions graves me troublent normment. Je voudrais bien savoir
comment les rsoudre; mais j'ignore  qui faire part de mes inquitudes.
Ma grand'mre, je le sais, n'entend gure la politique. M. Freeman est
Anglais et n'est certainement que trs imparfaitement au courant des
affaires de la France. Quant  M. Curmont, je sens qu'il manquerait
d'impartialit. Ah! si mon pre tait l, on le gnral de Rahoul, ou le
cousin Raubvogel, ou mme Jean-Baptiste!...

Mais, il me vient une ide. J'ai souvent entendu parler de la haute
intelligence et des grandes qualits de Me Larbette, le notaire de
Preil; je l'ai vu plusieurs fois; c'est un petit homme, difforme, bossu,
mais avec des yeux pleins de vivacit, et qui ne me dplaisent pas. Ce
n'est qu'un officier ministriel, il est vrai; donc, un officier avec
une adjonction pjorative; mais je sens qu'on ne doit pas en vouloir
 un homme d'tre un pkin, lorsqu'il a l'air intelligent et qu'il est
infirme. Comme Me Larbette vient souvent voir M. Curmont,  prsent,
je saisirai la premire occasion de lui demander son opinion; je lui
demanderai, simplement, s'il pense que les armes vont tre supprimes,
et s'il croit que je n'aurai pas le temps de devenir officier.

L'occasion se prsente. Une aprs-midi que je suis venu voir Adle,
Me Larbette arrive, me dit bonjour en traversant le jardin, me tapote
amicalement la joue, et entre dans la maison. Un moment aprs, Mme
Curmont appelle sa fille pour sa leon de piano, et je reste seul dans
le jardin. Je m'approche de la fentre du salon, dans lequel parlent
le notaire et M. Curmont, et j'coute. J'en suis presque pour mes frais
d'espionnage. Il n'est question, dans la conversation entre les deux
hommes, que de choses que je ne comprends pas. Ils ne parlent que de
transactions  oprer, de valeurs  vendre ou  acheter, de proprits
 transfrer, d'ordres  donner, de Bourse, et de la ncessit de se
hter, car les vnements vont se prcipiter. M. Curmont dclare qu'il
ne faut rien oublier, car l'occasion qui va s'offrir est de celles qui
ne se prsentent pas deux fois. Me Larbette, en ricanant, dit qu'il a
tout prvu. Il dit qu'il est enchant de son Ingnieur.

--L'Ingnieur va on ne peut mieux. En voil un que j'ai couv!
J'entretiens la smala depuis assez longtemps pour que ma philanthropie
dsintresse me rapporte de jolis bnfices. L'Ingnieur est le
rsultat le plus complet qu'ait jamais fourni l'Ecole Polytechnique. Cet
homme-l, c'est l'_x_ incarne; pas d'opinions, pas de convictions,
pas de coeur, pas de sentiments d'aucune sorte. Et intelligent avec
a! Habile  se faufiler; une souris!... Vous verrez... Il pioche la
stratgie et la tactique, dans les meilleurs auteurs,  vous en faire
venir les larmes aux yeux. Ah! il nous prpare un ministre de la guerre
comme les nations n'en ont pas vu souvent. Ha! ha! Et vous verrez que,
grce  lui, je finirai par faire quelque chose de mes deux vauriens de
frres. Ha! Ha!...

Je prends le parti d'abandonner mon poste, sous la fentre. Je regrette
d'avoir cout--peut-tre parce que je n'ai pas compris.--Et quand Me
Larbette sort de la maison, bien qu'il vienne seul faire un tour dans
le jardin afin de regarder les rosiers, bien qu'il m'adresse la parole
 plusieurs reprises, je me sens tout honteux de ce que j'ai fait, et je
n'ose lui poser aucune question.

Mais je prends ma revanche, quelques jours plus tard. Pas avec Me
Larbette; avec son premier clerc, M. Hardouin; ce M. Hardouin vient
trs souvent voir M. Curmont depuis quelques jours, et il a avec lui des
entretiens qui durent peu. Aprs quoi, M. Curmont sort en toute hte,
gnralement avec une grande serviette d'avocat sous le bras, et se
dirige vers la ville; M. Hardouin attend son retour; quelquefois,
pendant plusieurs heures. C'est justement ce qui vient d'arriver. Et
M. Hardouin est venu se promener dans le jardin, o je suis en train
de m'amuser, tout seul,  ratisser une alle. M. Hardouin est un grand
jeune homme de vingt-cinq ans  peu prs, aux yeux spirituels,  la
face glabre; s'il avait de la barbe, il ressemblerait beaucoup au cousin
Raubvogel. Je me dcide, au bout de quelque temps,  lui demander son
opinion sur les points que je dsire claircir.

M. Hardouin se montre fort aimable avec moi. Il me dclare que l'arme
n'est pas sur le point d'tre supprime; elle le sera sans doute un
jour, mais vraisemblablement pas avant plusieurs sicles. J'aurai donc
tout le temps ncessaire, non seulement pour devenir officier, mais mme
pour mourir officier et centenaire en mme temps. Ce qu'il pense de M.
Albert Curmont? Il pense que M. Albert Curmont est le fils de M. Curmont
et de Mme Curmont, et qu'il demeurera leur fils pendant un certain
temps. Ce qu'il pense de M. Curmont lui-mme? Rien; d'un homme de
paille, il vaut mieux ne rien penser. D'ailleurs, il a une barbe qui
peut mener loin, sous un rgime dmocratique. Ce qu'il pense des amis
rpublicains de M. Albert? Mon Dieu! a dpend. Que buvaient-ils l'autre
jour, l, sous les arbres? De la bire? Eh! bien, ils aspirent  boire
du Champagne. Croit-il que l'empire sera renvers? Oui, il le croit. Et
aprs? Aprs, ce sera la mme chose. Est-ce bien sr? Non, ce sera pis.
Y aura-t-il une guerre? Sans aucun doute.

                              * * * * *

Mon pre, lui, est persuad qu'il n'y aura pas de guerre. Il revient de
l'Alsace avec le gnral de Rahoul; ils sont absolument enchants. Tout
est en ordre et dans le meilleur tat possible, hommes, matriel, etc.
Ils n'ont fait leur tourne d'inspection que pour la forme; rien de
plus srieux n'tait ncessaire. Ils ont pass presque tout leur temps
 Mulhouse,  l'htel des _Trois Cigognes_ (un fort bel tablissement,
s'il vous plat); et ils se sont spars  regret de M. et Mme
Raubvogel, qui forment bien le couple le plus uni qu'on puisse voir.

Mon pre, donc, est sr qu'aucun nuage noir ne viendra troubler la
srnit du prsent. Il s'tonne que M. Hardouin, un jeune homme
srieux, ait pu me dire ce que je lui rapporte.

--Ce qu'il t'a dit, mon garon, c'est pour se moquer de toi; c'est pour
te punir de ta curiosit.

Je le vois bien. Personne n'a l'air de redouter une catastrophe. Bien
au contraire. A Paris, o l'on m'a conduit l'autre jour, la gat rgne
plus que jamais; c'est comme une fte perptuelle. Le temps est si beau,
en ces premiers jours de juillet!

C'est le matin surtout qu'il fait bon; et j'ai pris le parti de me lever
de bonne heure, afin de descendre au jardin pendant qu'il est frais
encore de la fracheur de la nuit. Hier, comme je me levais, vers sept
heures, j'ai entendu chuchoter sur le palier,  ct de la porte de ma
chambre; puis, j'ai entendu quelqu'un descendre doucement l'escalier.
J'ai regard par la fentre, et j'ai vu une belle dame,  chignon rouge,
qui traversait le jardin, ouvrait la grille, et s'en allait. Un instant
aprs, j'ai entendu la voix de ma grand'mre, voix comme trangle par
l'motion, qui disait:

--Oui, je l'ai vue! C'tait une rousse...

Et la voix de mon pre a rpondu:

--Une rousse! Une rousse! En voil des histoires! Faudrait peut-tre que
je prenne des ngresses, parce que je suis en deuil!

J'ai compris que quelque chose de trs vilain s'tait pass, dont la
belle dame avait t la cause. Je n'ai pas pens  incriminer mon pre;
mais j'ai conu une triste ide du sexe faible. Depuis, j'ai lu le
_Mrite des Femmes_, de Legouv, et j'ai quelque peu modifi mon
opinion.

                              * * * * *

Il n'y a pas  en douter, la guerre est imminente. Avant-hier, mon pre,
qui vient d'tre nomm lieutenant-colonel d'un rgiment d'infanterie
de ligne, a fait transporter  Versailles les meubles qui garnissaient
notre appartement de Paris. Hier matin, il est all  Paris, et en est
revenu vers deux heures en disant qu'il n'y avait gure raison d'esprer
que la guerre pt tre vite. Il a pass l'aprs-midi et la soire,
aprs avoir t voir le gnral de Rahoul et plusieurs de ses amis, 
mettre ses affaires en ordre. Ce matin, 19 juillet, il est reparti pour
Paris; nous l'attendons d'heure en heure. Il est prs de six heures
quand il arrive.

--La guerre est dclare! s'crie-t-il, en franchissant la grille.

Il nous annonce qu'il part le soir mme  neuf heures. M. Freeman,
M. Curmont et plusieurs autres viennent lui faire leurs adieux. Des
tlgrammes arrivent. Un de Delanoix, un de Raubvogel: Bonne chance et
Heureux retour.

--C'est une affaire de deux ou trois mois, tout au plus, dit mon pre.
L'Allemagne du Sud ne marchera pas; ou fera dfection, suivant son
habitude, aprs la premire bataille perdue. Quant  l'arme prussienne,
elle n'existe pas; je suis de l'avis du marchal Le Boeuf, qui la nie.
Les Prussiens font les malins, mais nous soufflerons dessus.

--Ah! s'crie M. Freeman, il n'y a pas un Franais qui souhaite plus que
moi le triomphe de la France.

Et, trs mu, il donne l'accolade  mon pre.

Jean-Baptiste, aid de Lycopode, a prpar les cantines.

--Rien n'est oubli, mon commandant, vient dire Jean-Baptiste; les
cartes d'Allemagne sont sous les gilets de flanelle.

--C'est moi qui les ai mises l, dit Lycopode. C'est plus facile 
trouver.

Lycopode, bien qu'elle cherche  le dissimuler, est trouble du dpart
de Jean-Baptiste.

Quant  Jean-Baptiste, qui accompagne mon pre  son nouveau rgiment
actuellement  Chlons, et qui fait partie du Corps d'arme command par
le marchal Canrobert, il parat enchant d'aller  la guerre.

--Les Prussiens, dit-il, nous allons leur montrer ce que c'est que des
hommes  poil.

Le dner est triste. Mon pre se contraint pour tre gai. Avant le
dessert, je vais dire adieu  Jean-Baptiste qui part en avance  la
gare, avec les bagages. Notre sparation est pathtique. Lycopode, tout
d'un coup, clate en sanglots, je rentre dans la salle  manger, le
coeur gros. L encore, une scne mouvante et rapide a d avoir lieu;
car ma grand'mre a les yeux rouges, et mon pre a une larme au coin des
paupires. Il me recommande d'tre bien sage et bien obissant pendant
son absence, et refuse de m'autoriser  l'accompagner  la gare. Les
motions sont inutiles.

Pourtant, quelques minutes plus tard, quand l'heure du dpart a sonn,
je sens qu'il est trs mu lorsqu'il me serre sur sa poitrine; et il
a peine  matriser son motion aussi, lorsque ma grand'mre, aprs
l'avoir embrass, lui dit:

--Au revoir, mon cher Paul, et n'oubliez pas que nous vous aimons de
tout notre coeur et que nous ne cesserons pas de penser  vous...

                              * * * * *

Je dois avouer que, bien que j'aie souvent pens  mon pre pendant les
jours qui suivirent son dpart, je n'ai pas pens  lui exclusivement.
Il y a tant  voir, tant  entendre partout! C'est comme une nouvelle
vie qui a commenc pour moi, pour la ville, pour tout le monde. C'est
le dpart des troupes; c'est l'arrestation des faux espions; c'est ceci,
c'est cela; c'est aussi la lecture des journaux. Lycopode,  l'insu de
ma grand'mre, me fournit abondamment de feuilles publiques. Je trouve
moyen, aussi, de m'chapper de temps en temps de la maison, et de
me joindre aux bandes de garnements qui, diviss en Prussiens et en
Franais, se livrent  de terribles luttes. Il y a si longtemps que je
rvais de prendre part  leurs guerres! et je m'en donne  coeur-joie.
Mes vtements, cependant, tmoignent par leurs accrocs de ma gnreuse
audace et de mes rsistances dsespres, et ma grand'mre prend les
mesures les plus strictes pour m'empcher de figurer dans toute bataille
en rgle, voire mme dans de simples escarmouches.

Les vraies batailles, heureusement, vont commencer au del du Rhin.
Elles ont dj commenc. Ce matin, le 3 aot, nous avons pu lire le
compte rendu de la grande victoire de Saarbrck. J'ai lu et relu le
journal. Et, tout d'un coup, mes yeux se sont ports sur l'entrefilet
suivant que je n'ai pas vu tout d'abord, perdu qu'il est  la fin de la
troisime page.

Ce matin,  six heures, a eu lieu l'excution, au Polygone de
Vincennes, de l'espion allemand dont nous avions annonc hier
l'arrestation. Une cour martiale, runie la veille, l'avait condamn 
mort. Il avait le grade de lieutenant dans l'artillerie allemande, et se
nommait Albrecht von Holzung.

Holzung... le colporteur du plateau de Satory...




V


Pendant deux jours, les journaux ont t remplis de dtails sur le grand
succs remport  Saarbrck par l'arme franaise. Ce succs n'est que
le prlude de victoires plus importantes, qui doivent amener, en peu de
temps, le dfinitif triomphe de la France. Ce triomphe est certain, et
les journaux disent pourquoi. Notre arme est aguerrie, elle a confiance
en ses chefs, qui sont dous de capacits hors ligne et anims du
patriotisme le plus pur; l'armement de notre infanterie est excellent;
nous possdons des mitrailleuses qui doivent faucher les bataillons
ennemis comme la faulx des moissonneurs, au mois d'aot, jette sur le
sol les pis mrs. Nous avons sur le Rhin des canonnires qui doivent
remonter le fleuve, et rduire en cendres les villes qui s'lvent sur
ses rives, Koblenz, Cologne, etc. Notre flotte doit bombarder et ruiner
 jamais les villes du littoral allemand, de Hambourg  Danzig. Il faut,
en effet, que nous apportions aux barbares Teutons la civilisation qui
leur manque.

Tout cela est trs beau, certainement; mais ce n'est pas ce que
j'aimerais  voir dans les journaux. Je voudrais y lire des rcits
terribles et dtaills de luttes sanglantes, de combats sans merci,
des anecdotes amusantes et tragiques, des histoires d'armes entires
s'vanouissant  la simple approche du drapeau tricolore, s'effondrant
sous le feu des canons franais; des choses, enfin, comme le colonel
Gabarrot m'en dcrivait autrefois.

Mais le 5 aot, au lieu d'une victoire, c'est la dfaite de Wissembourg,
qu'annoncent les journaux: l'crasement d'une division franaise, la
mort du gnral Abel Douay... J'ai lu cela avec un amer tonnement,
avec une sorte de rage indigne contre les Prussiens, qui se sont permis
d'avoir l'avantage dans une rencontre avec nos troupes. Cela me
semble illogique, pas naturel; c'est le monde renvers, en vrit. Ces
Prussiens ont d avoir recours  des stratagmes odieux pour escamoter
la victoire. Fausse victoire, srement, et qui sent la tricherie d'une
lieue. Nanmoins, je lis et je relis le compte rendu du conflit, avec
une grande motion, le sang  la tte, les joues empourpres, presque
comme si j'avais prouv une humiliation personnelle.

Cependant, ainsi que le dit le journal, le succs des Allemands 
Wissembourg n'a t que le rsultat d'une surprise; instruites par
l'exprience, les troupes franaises n'offriront plus  l'ennemi
d'avantages aussi faciles. Nous recevrons avant peu, sans aucun doute,
la nouvelle d'une glorieuse revanche. Il n'est pas possible que l'arme
franaise ne se maintienne point  la hauteur o l'a place sa gloire
passe. Il est impossible qu'elle n'ajoute point une page magnifique 
sa prestigieuse histoire. Elle nous offrira avant peu des spectacles en
rapport avec ses hauts faits lgendaires, des spectacles semblables 
ceux qu'voque en moi le souvenir des rcits qui me furent faits par les
acteurs des luttes hroques d'autrefois.

Mais le 7, arrivent, en mme temps, la nouvelle de la droute de
Wrth--une droute que des dpches menteuses avaient travestie,
d'abord, en un grand succs qu'on avait commenc  fter--et celle de la
dfaite de Forbach. C'est extraordinaire, inconcevable!

Comment cela est-il possible? Comment peuvent-ils tre vaincus, dcims
et mis en fuite, ces grenadiers, ces voltigeurs, ces chasseurs de
Vincennes, ces lanciers, ces zouaves, ces dragons et ces cuirassiers
que j'admirais, il y a quelques jours  peine, dans l'clat de leurs
uniformes et que j'ai vus partir si pleins d'enthousiasme et si srs de
vaincre? Comment la victoire a-t-elle pu les abandonner?

--Et les turcos! s'crie Lycopode en pleurant. Il y a un mystre
la-dessous, voyez-vous, Monsieur Jean! Comment expliquer des choses
pareilles?

Je ne sais pas, je ne comprends pas. Je ne puis deviner la cause de nos
revers. Et si j'tais tent de leur donner une raison, j'attribuerais
plutt ces stupfiantes dfaites  une influence suprieure,
mystrieuse, providentielle, qu' des causes purement humaines. Une
question, surtout, me proccupe: Que fait l'Empereur? Que va-t-il faire?
Pourquoi n'a-t-il rien fait jusqu'ici? C'est un Napolon, pourtant;
c'est le plus puissant souverain de l'Europe; c'est l'arbitre du monde.
Comment se fait-il que cette grande force, la plus puissante qui existe,
hsite  se manifester?...

De sombres rcits, que m'a faits autrefois le colonel Gabarrot, me
reviennent  l'esprit: Waterloo, la droute, l'invasion... l'invasion!
Mais elle a commenc, dj! Les Prussiens sont en France. Ah! que
va-t-il se passer? Il me semble entendre encore une des phrases du vieux
colonel retentir  mes oreilles: Il n'est pas bon que la France soit
vaincue; plus on tombe de haut, plus on s'aplatit...

Sommes-nous vaincus,  prsent? Avons-nous eu des insuccs partiels et
sans grande importance, ainsi que M. Freeman, l'autre jour, le disait 
ma grand'mre? Ou sommes-nous vaincus pour de vrai, pour de bon, comme
 Waterloo? Lycopode dit que non; elle jure que non; elle crie sur les
toits que ce n'est pas possible. J'hsite  la croire, malgr tout.

Mais mon pre pense comme Lycopode. Nous venons de recevoir plusieurs
lettres de lui qui sont arrives en mme temps, le 10 aot, et qui
affirment sa confiance la plus absolue dans le succs de l'arme
franaise. Dans l'une, il nous apprend que le sixime Corps, command
par le marchal Canrobert, et dont fait partie le rgiment d'infanterie
dont il est lieutenant-colonel, a t compltement form  Chlons le
6 aot. Dans la dernire en date, il nous annonce que le sixime Corps
vient de recevoir l'ordre de se rendre  Metz, o l'Empereur se propose
d'arrter l'ennemi, et de le battre  plate couture, avant de le rejeter
de l'autre ct du Rhin.

Ah! quelle joie j'prouve  la lecture de cette lettre! Elle contient
bien des choses intressantes, et mme de bons conseils  mon adresse,
mais ce sont les informations militaires seules qui m'intressent. Je
suis enthousiasm par l'ide, surtout, que mon pre va enfin prendre
part  la lutte. Les choses vont changer,  prsent. Avec le gnral
de Rahoul  la tte d'une brigade, mon pre lieutenant-colonel et
Jean-Baptiste dans son rgiment, les Prussiens vont trouver leurs
matres. Ils vont sortir de France plus vite qu'ils n'y sont entrs,
les gredins; et on va les envoyer,  coups de baonnette, manger leur
choucroute dans leurs tanires. C'est maintenant qu'il va falloir lire
les journaux avec attention.

Les journaux, pendant une semaine environ, sont pleins d'informations,
souvent contradictoires, mais qui font prsager des victoires
prochaines; ils contiennent aussi de grands articles, composs de
grandes phrases faites avec de grands mots, qui tendent  exciter
l'nergie des populations et  rveiller leur confiance. Tout le monde
se met  esprer; on ne parle que d'une revanche certaine et dfinitive,
de l'crasement invitable des Allemands devant Metz; et l'on prpare
d'avance les drapeaux et les lampions qui ont servi  pavoiser et 
illuminer lorsque arrivrent la nouvelle du succs franais  Saarbrck
et la nouvelle--fausse, hlas!--de la grande victoire remporte  Wrth
par Mac-Mahon.

Mais, coup sur coup, aprs les tentatives ordinaires de mensonges, les
journaux sont obligs d'avouer la perte des trois grandes batailles
livres sous les murs de Metz le 14, le 16, et le 18 aot. Les troupes
franaises ont t obliges de se rfugier dans la grande forteresse
lorraine, et ont perdu tout espoir de se frayer un chemin  travers les
hordes ennemies qui les enserrent. L'Empereur a quitt l'arme du Rhin
avec le Prince imprial. On n'a pu mettre  la disposition de Sa Majest
qu'un wagon  bestiaux,  l'endroit o elle a pu prendre le train; Sa
Majest ayant trs soif, le chef de la gare n'a pu lui offrir
qu'un verre d'eau; le Prince imprial ayant tmoign le dsir de se
dbarbouiller, il a t impossible de lui prsenter pour sa toilette
un autre rcipient que le verre dans lequel son auguste pre venait de
boire. Ah! quelle misre!... Et mon pre  moi, que devient-il? Je
ne vois pas son nom figurer parmi ceux des officiers que citent les
journaux. Il est  Metz, pourtant, puisque son rgiment fait partie du
Corps de Canrobert... j'interroge ma grand'mre, elle-mme en proie 
l'anxit la plus profonde, et dont tous les efforts ne peuvent calmer
mon inquitude. J'interroge tous les gens que je rencontre; je charge
Lycopode de prendre des informations. Mais personne ne sait rien
d'exact, bien que les nouvelles les plus fantastiques circulent
incessamment; personne ne peut dissiper mon incertitude.

Je me dcide  aller demander des renseignements  M. Curmont qui,
peut-tre, sait quelque chose. Je ne m'y rsous qu' la dernire
extrmit, car M. Curmont, surtout depuis que sont arrives les
nouvelles des dernires dfaites, ne cesse de dblatrer contre le
gouvernement imprial, et je comprends que ma place n'est pas chez lui.
Pourtant, il lit tant de journaux, qu'il pourra peut-tre me donner des
nouvelles de mon pre.

Il est assis dans son jardin, quand j'arrive, avec son fils et quelques
amis de celui-ci qui viennent de Paris. Ils discutent tous  grand
bruit, en prsence d'un nombre imposant de bouteilles de bire.

--Badinguet, s'crie M. Curmont, n'a mme pas le courage d'abdiquer!

--Tant mieux! rpond le jeune homme  l'oeil crev, que les autres
appellent Lon. S'il peut encore contribuer  un nouveau dsastre, nous
sommes srs de notre affaire.

--Chouette! glapit Albert. Ce ne sera pas trop tt.

--La France ne peut vaincre, dit sentencieusement le ttard qu'on
appelle Petit-Gris, tant qu'elle conservera l'Empire. Qu'on proclame la
Rpublique, et les jours de Valmy reviendront.

--Ce sera rien chic! dclare Albert.

--En tous cas, dit M. Curmont, l'Empire, ce fumier, peut se flatter
d'avoir travaill pour nous, en dclarant cette guerre. Fameuse ide!
Laissez seulement les Prussiens envahir la Champagne, et vous verrez
quel coup de balai le lion populaire donnera dans les Tuileries.

--Mince de rigolade! ricane Albert. L'autre jour, en lisant le compte
rendu de la bataille de Gravelotte, je me tenais les ctes. C'est
tordant!

Moi, les comptes rendus des batailles ne me font pas rire. J'ai mme un
pressentiment que mon pre y a t bless ou tu,  cette bataille de
Gravelotte qui fait tant rire Albert. Pourquoi rit-il d'une bataille,
celui-l? Les batailles ne les font pas rire, ceux qui se sont battus!
Pourquoi ne vont-ils pas se battre, ceux-l? Qu'est-ce qu'ils font l,
ce Lon, ce Petit-Gris, et cet Albert, qui vident ici des bouteilles
 l'ombre, tandis que les bouches des canons, l-bas, vomissent du feu
sous le soleil?...

                              * * * * *

M. Curmont m'aperoit, vient  moi, et s'enquiert du motif de ma visite.
Mais la colre refoule les paroles dans ma gorge, et je puis  peine
prononcer quelques mots sans suite.

--Tu viens voir Adle? Elle est dans la maison, avec sa mre. Tu peux
aller jouer avec elle.

--Pourvu qu'elle ait fini ses exercices! s'crie Albert.

Mais je prfre ne pas voir Adle aujourd'hui; je prfre ne voir
personne, et je rentre  la maison. Bien m'en prend! Une lettre de mon
pre, qui est reste plusieurs jours en route, est arrive pendant
mon absence. Le Corps d'arme du marchal Canrobert n'a pu parvenir
entirement  Metz; la brigade des gardes-dragons allemands, avec une
compagnie d'infanterie qui avait t envoye dans des voitures, a coup
la ligne du chemin de fer  Dieulouard; et quatre trains, pleins de
troupes du sixime Corps, parmi lesquelles se trouvait mon pre, ont
t obligs de retourner  Chlons. Ces troupes doivent faire partie du
nouveau douzime Corps, qu'on se hte de former.

--Dieu soit lou! s'crie ma grand'mre. Nous sommes enfin fixs sur
le sort de ton pre. Nous savons au moins qu'il n'a pas t l'une
des victimes de ces affreux carnages autour de Metz. C'est tellement
horrible, ces boucheries! Si les lettres pouvaient arriver plus
rapidement!... Enfin, je suis bien contente...

Moi aussi, je suis bien content. Pourtant je dois avouer que j'ai
prouv comme une dception en apprenant que mon pre n'a point assist
aux grandes batailles de ces jours derniers. Il aurait eu tant de choses
 me raconter,  son retour! Et il aurait certainement accompli des
actions d'clat, gagn des grades; peut-tre qu'il serait gnral, 
l'heure qu'il est... Je lui cris une longue lettre, dans laquelle je le
prie de me donner tous les dtails possibles, lui promettant d'tre bien
sage pour la peine. J'hsite pendant longtemps  lui parler de ce que
j'ai entendu chez M. Curmont; peut-tre pourrait-il le faire savoir 
l'Empereur, et l'on mettrait en prison Albert, Lon et Petit-Gris. C'est
a qui serait rigolo! Pourtant, je sais qu'il ne faut jamais rapporter.
Et aprs avoir suc trs longtemps le manche de ma plume, je me
dtermine  ne rien dire. C'est juste  ce moment qu'entre Lycopode qui
vient me prier de prsenter ses compliments  mon pre et de demander,
incidemment, des nouvelles de Jean-Baptiste. Excellente ide! Je pourrai
ainsi terminer mes quatre pages. Moi qui oubliais Jean-Baptiste!...

Il y a encore bien d'autres personnes que j'oublie. Je m'en aperois en
pntrant dans la chambre de ma grand'mre  laquelle je vais remettre
ma lettre, et que je trouve occupe  crire en allemand. Tout d'un
coup, je me rappelle mon oncle Karl. C'est  mon oncle Karl qu'elle
crit.

--Oui, mon enfant; je ne sais rien de ton oncle depuis le commencement
de cette terrible guerre. C'est tellement affreux! Penser que les
hommes, que cependant Dieu a dous de raison, s'entre-dchirent comme
des btes fauves! Pourquoi ne vivent-ils pas tous en frres? C'est
tellement odieux et bte, ces haines de nation  nation! Oh! les
gens qui entretiennent ces sentiments sauvages sont de bien grands
misrables!

J'essaye de comprendre ma grand'mre, de penser comme elle, mais je ne
peux pas; je ne peux pas dire que j'aime la guerre, car je ne l'ai pas
vue. Mais j'aime les rcits que j'en ai entendu faire; je ne
connais rien de plus intressant. Il y a peut-tre des choses plus
intressantes, mais je ne les connais pas. Il existe sans doute beaucoup
de gens comme moi, puisque presque tout le monde aime la guerre. Comment
comprendre des choses pareilles? J'aime beaucoup mon oncle Karl, et je
serais vraiment dsol s'il tait bless. Mais je hais les Prussiens
de tout mon pouvoir. Pourquoi ont-ils battu les Franais? Ils me font
ressentir une colre que je ne peux pas exprimer.

Et pourtant, l'autre jour, j'ai ressenti contre un Franais une colre
plus grande encore. M. Freeman, le vieil Anglais qui aime tant la
France, tait venu me chercher pour faire une promenade au parc. Au
retour, comme il tait un peu fatigu, il s'est assis  la terrasse d'un
caf et m'a offert un verre de bire, comme  un homme. Il a demand
un journal, qu'il s'est mis  lire. A l'intrieur du caf, plusieurs
personnes discutaient avec animation; et, par les fentres ouvertes, le
son de leurs voix parvenait jusqu' nous.

--Si nous sommes vaincus, disait l'une de ces voix, que je crus
reconnatre, nous ne le devons qu' l'indiscipline et au manque de
patriotisme de notre arme prtorienne, et  l'impritie honteuse de
ses chefs. Que peut-on attendre de traneurs de sabres, de coureurs de
femmes, de piliers d'estaminets dont toutes les tudes militaires
n'ont consist que dans l'absorption d'absinthes sans nombre et dans le
pillage de Bdouins sans dfense! Nos officiers ne sont qu'un ramassis
d'ivrognes et de vauriens, et chaque fois que j'apprends qu'ils ont t
battus, j'applaudis. J'en ai un pour voisin, malheureusement, et c'est
un chantillon complet de l'espce; il a fait mourir de chagrin sa
femme, il a fait une esclave de sa belle mre, et il lve son fils de
telle faon que ce petit garnement deviendra, comme son pre, un vrai
gibier de potence...

Un brouhaha s'est produit, et il m'est devenu impossible de distinguer
les paroles. Trs rouge, je me suis tourn vers M. Freeman qui,
impassible, lisait toujours son journal. Mais, avant que j'aie pu
prononcer un mot, la voix s'est leve de nouveau.

--C'est du lieutenant-colonel Maubart que je parle...

Alors M. Freeman s'est lev. Il a pos tranquillement son journal sur
la table et s'est dirig vers l'intrieur du caf, o le silence le plus
complet a accueilli son entre. Un instant aprs j'ai entendu sa voix,
calme et claire, qui disait:

--Monsieur Curmont, vous avez grand tort de parler comme vous le faites,
et surtout d'insulter un absent. Je ne comprends pas comment, sous
prtextes d'opinions politiques, un Franais peut considrer les revers
de son pays comme des triomphes personnels. Je n'admets pas, surtout,
lorsqu'on se tient prudemment  l'cart de la lutte, qu'on injurie
un homme qui, quelles que soient ses convictions, dfend sa patrie.
Dornavant, je vous prviens que je prendrai  mon compte les propos qui
seront tenus sur le colonel Maubart. N'oubliez pas.

M. Freeman est sorti et m'a emmen. Au tournant de la rue, je lui ai
serr les mains avec effusion, et j'ai voulu lui dire combien je lui
tais reconnaissant de ce qu'il venait de faire.

--C'est bon, c'est bon, a-t-il dit de sa grosse voix; tu n'iras plus
voir les Curmont, et n'en parlons plus.

Un instant aprs il a ajout, comme se parlant  lui-mme:

--Ces rpublicains sont vraiment mprisables. Ils rvent de renverser
l'Empire, et n'osent mme pas l'attaquer. C'est aprs Forbach, s'ils
avaient su agir proprement, qu'ils auraient d oprer un mouvement
insurrectionnel. Mais ils ont peur de risquer leur peau. Ils attendent
que les balles prussiennes aient couch  terre le dernier porte-drapeau
qui tiendra la dernire aigle, pour envahir les Tuileries et y installer
leur Marianne. C'est misrable.

Ainsi M. Freeman, lui aussi, croit  la dfaite complte de la France?
Oh! que je voudrais que notre arme pt vaincre les Allemands, et
qu'elle pt revenir vite, afin de faire taire M. Curmont, et sa bande,
et tous ceux qui ne vont pas se battre, et qui insultent ceux qui se
battent...

                              * * * * *

Le 27 aot, nous avons reu une lettre de mon pre, annonant que
l'arme de Chlons marche sur Steney et Montmdy, afin d'oprer sa
jonction avec l'arme de Metz. Cette lettre ne contient que quelques
lignes; elle parat avoir t crite  la hte, et a mis plusieurs jours
 nous parvenir. Que s'est-il pass dans l'intervalle? Les journaux
donnent des informations contradictoires, et ma grand'mre et moi, trs
anxieux, nous attendons des nouvelles de moment en moment. Le 30, enfin,
une nouvelle lettre arrive. Ma grand'mre la dcachte avec motion, la
laisse tomber sur une table, hoche la tte d'un air dsol.

Dans sa lettre, plus brve encore que la prcdente, mon pre nous
apprend qu'il a reu  la cuisse, pendant la marche, un coup de pied de
cheval, qui le met hors d'tat de remplir ses fonctions. Il vient d'tre
vacu sur l'hpital de Chlons. Il a obtenu pour Jean-Baptiste la
permission de l'accompagner. Il nous recommande de ne pas nous faire de
mauvais sang; il espre pouvoir tre sur pied dans quelques semaines; et
il dplore la ridicule malchance qui l'loigne du combat au moment o un
grand conflit se prpare.

Cette lettre me cause une dception norme. Je m'tais attendu  des
choses tellement diffrentes!... Depuis le commencement de cette guerre,
tous mes espoirs ont t tromps, dtruits, l'un aprs l'autre. Que
de dsillusions, que de mcomptes! J'ai, pour la premire fois, le
pressentiment, la notion confuse, de notre impuissance  diriger les
vnements,  lutter contre les circonstances. Quelle influence n'aura
pas ce coup de pied de cheval sur la destine de mon pre? Qui aurait
pu penser  une chose semblable? J'avais song  des possibilits
tragiques, et une blessure grave, mme  la mort... Mais ce coup de pied
de cheval...

                              * * * * *

Le 2 septembre, arrive la nouvelle de la dfaite essuye le 31 aot par
Bazaine; le marchal et ses troupes sont dfinitivement refouls dans
Metz. Le 3 septembre, au soir, les nouvelles sont plus mauvaises encore.
On annonce l'crasement complet de l'arme de Chlons; d'aprs les dires
des journaux, l'arme franaise aurait capitul  Sedan, et l'Empereur
se serait rendu  l'ennemi avec 80.000 hommes. Le lendemain matin, ces
informations sont confirmes; il n'y a plus  douter du dsastre. Dans
la soire, la Rpublique est proclame.

Le nouveau gouvernement, sur des affiches qui tapissent les murs,
dclare ceci: Pour sauver la patrie en danger, le peuple a demand la
Rpublique. La Rpublique a vaincu l'invasion en 1792; la Rpublique est
proclame. La Rvolution est faite au nom du Droit, du Salut public.

Et un journal, qui a peine  cacher la joie que lui cause la
catastrophe, s'crie: Hier, la Prusse avait devant elle une arme;
aujourd'hui, elle a devant elle un peuple...

                              * * * * *

a n'arrte pas les Prussiens, d'avoir devant eux un peuple au lieu
d'une arme. Ah! non! a semble leur donner des ailes, au contraire. On
dirait que ces barbares Teutons ne comprennent pas ce que a veut dire:
un Peuple. Ils n'ont pas l'air d'avoir le moindre respect pour les
grands mots; mais on va leur montrer ce qu'ils valent. En attendant, il
parat qu'ils s'avancent vers Paris  marches forces.

M. Freeman disait hier  ma grand'mre que la lutte est devenue
impossible; que la continuer dans des conditions dplorables ne serait
que travailler au triomphe d'un parti; et que la France aurait tout
intrt  faire la paix. Mais M. Curmont pense autrement. Je ne lui
parle pas, bien entendu,--et mme je ne vois Adle que de temps en temps
 la drobe--mais je l'entends. Il fait des discours de tous les cts,
crie, hurle, vocifre. Il dit que la guerre ne fait que commencer; qu'on
luttera jusqu'au dernier grain de poudre, jusqu'au dernier morceau de
plomb; que la paix ne sera possible que le jour o le dernier Prussien
aura repass la frontire. Il dit qu'il faut imiter nos pres, ces
Gants.

Cependant, on adjure les gens valides de s'enrler pour la dfense du
territoire. Il n'y a pas beaucoup d'hommes valides,  Versailles; ou,
au moins, le bureau de recrutement en voit trs peu. L'autre matin,
pourtant, un homme a franchi la porte de cet tablissement, et a demand
 contracter un engagement. Il avait soixante-cinq ans et n'tait pas
Franais. Comme on refusait de l'enrler,  cause de son ge, il est
sorti du bureau en pleurant. C'tait M. Freeman.

Quant  Albert Curmont, il dclare partout qu'il ne se prsente pas 
l'enrlement parce qu'il est trop faible de constitution. C'est rigolo,
mais c'est comme a. Il n'a pas de faiblesse dans le gosier, nanmoins.
Il crie presque aussi fort que son pre, et c'est vraiment chouette. Il
crie: Vive la Rpublique! Je sais ce que c'est que la Rpublique: c'est
rigolboche (pour Albert Curmont). Il crie aussi quelquefois: Vive la
Rpublique dmocratique et sociale. Je ne sais pas ce que c'est que la
Rpublique dmocratique, et sociale. Je ne le saurai jamais.

Le 8 septembre, nous recevons une lettre de mon pre. Il nous apprend
qu'il vient d'tre vacu sur l'hpital de Beauvais. Il va mieux.

Les journaux annoncent, presque en mme temps, que les Allemands se
rapprochent de plus en plus de Paris. Il y a plusieurs gnraux franais
qui pratiquent devant eux l'art difficile de la retraite, comme s'ils
l'avaient invent. Ils se replient en bon ordre. Voil une consolation
dans nos malheurs. Il est entendu que les Prussiens doivent trouver leur
tombeau sous les murs de Paris; ils commettent la sottise de vouloir
s'attaquer  la Ville-Lumire, mais c'est une faute qu'ils vont payer
cher. Pourtant, pour plus de prcautions, on organise la rsistance en
province. Le Gouvernement, dont le borgne qu'on appelle Lon est l'un
des principaux personnages, choisit pour cette besogne les hommes les
plus comptents. C'est ainsi qu'Albert Curmont vient de recevoir la
mission d'aller former un camp en Bretagne. Il y a des cas, a-t-on dit,
o c'est le poste qui honore l'homme. Le Gouvernement de la Dfense
Nationale a voulu faire une rgle de cet aphorisme. Les hommes qu'il
choisit ont tous besoin d'tre honors. M. Curmont fils est parti de
Versailles en grande pompe, charg des bndictions rpublicaines de
M. Curmont pre, au bruit des applaudissements rpublicains d'une
population, hier encore frocement bonapartiste, qui l'accompagne de ses
voeux.

Le 12 septembre, nous recevons une lettre de mon pre. Il nous apprend
qu'il vient d'tre vacu sur l'hpital de Melun. Il va mieux.

Les journaux annoncent, presque en mme temps, que les Allemands se
rapprochent de plus en plus de Paris. Une fivre patriotique s'empare
de la population de la ville. L'enthousiasme est  son comble. La nuit
dernire, vers dix heures, des bandes ont pass devant la maison, en
insultant ma grand'mre.

--Mort aux espions prussiens! A bas la vieille Prussienne!

Le 14 septembre, nous recevons une lettre de mon pre. Il nous apprend
qu'il vient d'tre vacu sur l'hpital de Chartres. Il va mieux.

Les journaux annoncent, presque en mme temps, que les Allemands
arriveront srement devant Versailles dans quelques jours. M. Curmont se
frotte les mains.

--Laissez-les seulement s'installer ici, dit-il, et vous verrez combien
de temps les troupes de Paris, renforces par les recrues que mon fils
va leur envoyer de Bretagne, mettront  les en faire sortir.

Mais M. Freeman est d'un autre avis. Il dit qu'il serait honteux,
absolument honteux, de ne point dfendre la ville. Et il assure que
c'est en dfendant le territoire pied par pied qu'on pourra lasser les
Allemands, et les obliger  la retraite. La foule, que fait vibrer
un grand enthousiasme patriotique, se range  son avis. On exalte M.
Freeman; on dit que c'est vraiment beau pour un Anglais d'aimer autant
la France; on loue trs fort l'nergie britannique. M. Curmont lui-mme
se voit oblig d'avouer que M. Freeman a raison. Il ne peut pas trouver
assez d'loges pour lui. Il dclare que plus tard, quand Versailles
aura repouss les Prussiens, il faudra se souvenir du dvouement de M.
Freeman. Il laisse entendre,  demi voix, qu'il se chargera de lui faire
obtenir la croix de la Lgion d'honneur.

Pour dfendre la ville, il faut des fusils; et pour avoir des fusils, il
faut des fonds. M. Freeman les offre.

On prend son argent.




VI


Des soldats franais, isolment ou par petits groupes, arrivent
constamment dans la ville. clops, gars, tranards, fuyards. Ils
viennent on ne sait d'o, ils ne savent d'o; de partout o l'on s'est
battu, o l'on fut battu, o l'on a battu la charge, o l'on a battu en
retraite; o l'on a avanc, recul, pitin, lch pied; de partout o
les arrta l'ennemi, ou bien des blessures, ou bien la fatigue, ou bien
le dgot.

J'aurais voulu les voir; malheureusement ma grand'mre me dfend de
sortir. Mais Lycopode les a vus. Il parat que ces malheureux sont dans
un tat lamentable et que leur aspect fait frmir d'horreur et de piti.
Noirs de hle, de poudre, de poussire et de boue, leurs uniformes
en haillons, ils tranent le long des rues leurs pieds meurtris et
sanglants, accusant tout haut leurs chefs de les avoir trahis et vendus,
et disant qu'il n'y a plus de France. On les pousse, en dpit de leurs
menaces, de leurs jurons et de leurs insultes, dans les trains qui
partent pour Paris.

--Ah! monsieur Jean, ce n'est pas les mmes que nous avons vu partir!
C'est pas Dieu possible que ce soit les mmes. C'est vraiment pas
possible.

Et Lycopode me raconte, dix fois de suite, ce que lui ont dit
quelques-uns de ces malheureux,  qui elle a parl et offert un peu
d'argent. Depuis le dbut de la campagne, ils ont constamment manqu
de vivres et de munitions, et ils ont t conduits  la tuerie par des
gnraux qui sont tous vendus aux Prussiens.

a, c'est une chose que je ne peux pas croire. L'ide que le marchal
Bazaine, le gnral de Lahaye-Marmenteau ou le gnral de Rahoul aient
pu se vendre  l'ennemi, me semble ridicule  l'extrme. Mais les
soldats ne sont pas dans le secret des oprations, et expliquent les
choses comme ils peuvent. D'ailleurs, un soldat n'a qu' obir et non
 comprendre; alors, comment pourrait-il concevoir les sentiments
d'honneur qui animent les officiers? Malgr tout, quelle que soit la
raison qu'on assigne  nos dfaites, ces Prussiens doivent tre des
hommes terribles.

Naturellement, bien que je me sois dcid  admettre franchement leur
supriorit, que je ne peux pourtant m'expliquer, je ne crois pas un
seul mot de toutes les histoires extraordinaires que l'on dbite sur
leur compte. Mon grand-pre tait un Allemand, mon oncle Karl est un
officier allemand, et je sais bien que les Allemands ne sont pas des
cannibales. Il m'est donc impossible d'ajouter foi aux racontars des
habitants des campagnes qui viennent, affols, chercher un refuge dans
la ville; poussant devant eux leur btail, leurs meubles et leurs nippes
empils sur des charrettes. Lycopode me rapporte les rcits que font ces
pauvres gens et dans lesquels ils accusent les Allemands, sur ou-dire,
de tous les crimes imaginables. Quoique ces contes ne fassent aucune
impression sur moi, je dois avouer qu'ils me donnent une forte envie
de voir enfin l'arme prussienne. Mais viendra-t-elle? Osera-t-elle se
prsenter devant Versailles, que la garde nationale et la population ont
jur de dfendre jusqu' la mort? Je commence  croire que non.

Mais tout d'un coup, le 17 septembre, vers dix heures du matin, la
nouvelle se rpand dans la ville que quatre uhlans viennent d'arriver.
Ils ont dclar au maire que, pour trois heures de l'aprs-midi, les
arbres qu'on a coups et jets en travers des routes devront tre
enlevs; que les tranches qu'on a creuses  travers les dites routes
devront tre combles; et que la ville doit se tenir prte  recevoir un
corps d'arme tout entier. Immdiatement aprs le dpart des uhlans, des
centaines d'hommes munis de pelles et de pioches se sont hts d'aller
remettre les chemins dans leur tat normal; et les tambours de ville se
sont rendus de quartier en quartier pour lire une proclamation du maire
qui exhorte les habitants au calme et les engage  recevoir leurs htes
avec toute la dignit que comportent les circonstances.

--C'est  coups de fusil qu'il faut les recevoir! s'est cri M. Freeman
devant la maison duquel un tambour venait de lire son papier. Il faut
que la ville se hrisse de barricades. Aux armes!

Et il est sorti de sa maison, un fusil  la main. Aussitt, la foule,
qui s'tait rassemble autour du tambour, s'est rue sur lui, et l'a
accabl d'imprcations.

--En voil un vieux fou! Qu'est-ce qui lui prend? Avez-vous l'intention
de nous faire fusiller tous et de faire brler la ville, dites donc?

M. Curmont, qui faisait partie du rassemblement, s'est cri:

--Il faut le dsarmer! Il va faire un malheur!

Alors, plusieurs hommes se sont prcipits sur M. Freeman, l'ont frapp,
lui ont arrach son fusil.

--Avez-vous vu un vieil enrag pareil? Et il n'est pas Franais encore!
Qu'il s'en retourne en Angleterre! Tous las Anglais sont des tratres et
des espions!

--Oui! s'est cri M. Curmont. Depuis Waterloo, les Anglais s'entendent
comme larrons en foire avec les Allemands. La preuve, c'est qu'ils ne
sont pas venus nous aider. A bas les Anglais!

M. Curmont, quand il a pouss ce cri, se trouvait derrire deux ou trois
hommes qui le sparaient de M. Freeman. Ce dernier, des deux mains, a
cart les hommes, et a lev son poing sur M. Curmont. M. Curmont s'est
rejet en arrire, a but contre les pieds du tambour, et est tomb sur
le dos en criant: Au secours! M. Freeman l'a considr un instant avec
mpris; il a jet sur les assistants le mme regard ddaigneux, pendant
que M. Curmont se relevait en se frottant le derrire; il a repris
son fusil des mains du tambour et il est rentr tranquillement dans sa
maison. Avant de fermer les grilles de son jardin, il a dit, d'une voix
qui trahissait une motion profonde:

--Vous n'agissez pas comme des Franais. Je souhaite que les Prussiens
vous traitent comme vous le mritez.

                              * * * * *

Mais le souhait de M. Freeman ne s'accomplit pas. Les Allemands,
installs dans la ville comme chez eux, se comportent vis--vis des
Versaillais avec un savoir-vivre irrprochable. Ce ne sont pas du
tout les sauvages qu'on s'est plu  dpeindre. Ce sont des gens fort
civiliss; et mme de bons clients. Les commerants le dclarent, la
main sur la conscience. Qu'on ne vienne plus leur parler de la barbarie
des Teutons! Les Prussiens font la guerre d'une faon civilise, sont
des hommes d'ordre, respectent les non-combattants et la proprit
particulire. Et les habitants de Versailles, qui sont des
non-combattants et possdent particulirement, respectent les Allemands.
Respect pour respect. Voil ce que c'est que d'tre civilis. Les
Versaillais pensent que, lorsqu'on prend du respect, on n'en saurait
trop prendre; et ils vont tellement loin dans cette voie qu'ils se
sont mis  respecter trs fort ma grand'mre, qu'ils insultaient il y a
quelques jours. Ils ne l'appellent plus: vieille Prussienne. Ah! mais,
non! Maintenant que les Prussiens sont les matres, on ne saurait
montrer trop de dfrence aux personnes qui parlent allemand. On
tmoigne donc  mon aeule une vnration sans gale.

L'estime gnrale pour ma grand'mre s'est mme accrue hier, lorsque
le bruit s'est rpandu qu'un colonel allemand tait log chez nous. Ce
bruit mrite confirmation. Ce colonel fait partie du Grand tat-Major;
c'est un homme charmant, qui ressemble pas mal  mon oncle Karl que,
d'ailleurs, il connat trs bien. Mon oncle est maintenant devant
Metz; nous avons reu ce matin une lettre de lui; et ma grand'mre, qui
n'avait pas eu de ses nouvelles depuis longtemps, a t bien heureuse.
Moi aussi, j'ai t content; et je le serais plus encore si nous avions
des nouvelles de mon pre. Depuis la lettre o il nous annonait qu'il
tait vacu sur l'hpital de Chartres, nous n'avons rien reu de lui;
nous ignorons o il se trouve:  Chartres,  Paris, ou ailleurs. Ah! que
je voudrais que cette guerre fut termine! Le colonel parle souvent avec
ma grand'mre, et lui donne des nouvelles. Malheureusement, il ne peut
pas se prononcer quant  la dure possible de la guerre.

Il dit que le Feldmarschall von Moltke croit  la paix prochaine; le
marchal est persuad que, pour la fin d'octobre, il pourra chasser
le livre  Kreisau. L'autre jour, il s'exclamait sur la beaut de
l'automne qui teint d'or et de rouge les feuilles des arbres; il parlait
de son domaine, aux pelouses duquel les pluies rcentes ont d faire
grand bien; de ses plantations de jeunes arbres. Il aspire au repos et
croit que la rsistance des Franais touche  sa fin.

Ds le lendemain de la bataille de Sedan, la marche rapide sur Paris
a t dcide. Le danger d'une intervention trangre en faveur de la
France avait t cart par les premires victoires allemandes. Bismarck
mit donc l'opinion, opinion qu'il fit prvaloir, qu'une attaque
immdiate de Paris tait ncessaire, Paris est la France, dit-il.
Le seul moyen d'viter toute intervention de puissances actuellement
neutres, et de terminer rapidement la guerre, c'est de prendre Paris au
plus vite.

On a discut, nous apprend le colonel, au sujet de la faon dont il
conviendrait d'attaquer Paris. L'opinion prussienne est que le plus
grand ennemi des forteresses est le nombre de leurs dfenseurs, la
quantit des bouches qu'il faut nourrir. L'avis de l'tat-Major gnral,
par consquent, fut que la famine tait non seulement le meilleur
moyen, mais en vrit le seul moyen de venir  bout de la rsistance
parisienne. Au commencement de septembre, les gnraux allemands, et
mme les gnraux franais (Mac-Mahon, par exemple), pensaient que Paris
n'essayerait pas de se dfendre srieusement. Aprs Sedan, Moltke et von
Roon taient convaincus qu'il capitulerait aprs une quinzaine de
jours. L'tat-major avait fait une valuation beaucoup trop faible des
approvisionnements de la capitale franaise. Du reste,  Paris mme,
on ne savait gure  quoi s'en tenir sur ce point. Mais quelques jours
avant d'arriver  Versailles, les Allemands furent informs, de source
sre, que Paris faisait tous ses prparatifs pour une dfense srieuse,
et qu'une nouvelle arme se formait sur la Loire.

Quand les troupes allemandes arrivrent  Versailles, la rsolution
tait prise de bloquer Paris et d'assurer aux forces assigeantes
l'appui de l'artillerie de sige. Pour amener le matriel d'artillerie,
aucune voie ferre n'existait d'une faon continue; la ligne directe
tait interrompue  Toul. Cette place n'avait pas encore capitul; et
Strasbourg ne capitula que le 28 septembre. On ne pouvait donc se servir
que de la ligne de Nanteuil, pour le service des subsistances aussi
bien que pour celui du matriel de sige; de sorte que les transports
souffraient d'interruptions continuelles. Le roi, Bismarck et Roon
commencrent  croire alors que la guerre durerait plus longtemps qu'ils
ne l'avaient pens.

Moltke, pourtant, ne modifia gure son opinion; il maintint que Paris
n'avait point de vivres et ne pourrait rsister au del de quelques
semaines. Il croyait aussi que le parti radical ou rvolutionnaire
ferait preuve d'une grande nergie, qu'il terroriserait les classes
dirigeantes et hterait la reddition de la ville. On ne savait que
lui rpondre, car l'incertitude continuait  rgner au sujet des
approvisionnements de Paris; quelques-uns estimaient que les vivres
manqueraient  la ville aprs trois ou quatre semaines; d'autres
pensaient qu'ils ne lui feraient pas dfaut avant trois on quatre mois.
Le colonel assure qu'il partage cette dernire opinion.

Le 9 octobre, c'est--dire au moment o le bruit courut  Versailles
que Gambetta avait quitt Paris en ballon, le sige en rgle avait
t rsolu. Depuis quelques jours, les prparatifs se font activement;
d'normes canons sont dbarqus au chemin de fer et trans dans la
direction de Paris par d'interminables attelages; on assure que la
capitale va tre bombarde comme l'a t Strasbourg. Il parat que 'a
t terrible,  Strasbourg. J'ai entendu faire, l-dessus, des rcits
qui vous donnent la chair de poule. Mais ne sont-ils pas un peu
exagrs?

                              * * * * *

Ils ne sont pas exagrs le moins du monde. J'en ai maintenant la preuve
certaine, indiscutable. Et qui croyez-vous qui me l'ait donne, cette
preuve? Qui croyez-vous qui vienne de me l'apporter, l, tout  l'heure?
J'aime mieux ne pas vous faire languir, car vous ne devineriez jamais.
C'est M. Raubvogel, le cousin Raubvogel, lui-mme, en personne, avec son
doux sourire et sa belle barbe.

Il est arriv, il y a deux heures  peine,  Versailles et a tout juste
pris le temps de secouer la poussire du voyage, avant de venir nous
voir. Il a amen Mme Raubvogel. Estelle me semble plus jolie encore
qu'il y a quatre mois; elle est aussi vive, aussi gracieuse; ses yeux
bleus, seulement, semblent avoir pris une teinte plus fonce. Mais, 
l'examen, je m'aperois qu'ils ont seulement chang d'expression; et
que l'expression qu'ils ont prise est prcisment celle des yeux de son
mari. Les poux Raubvogel ne sont pas venus les mains vides; ils ont
apport un grand nombre de cadeaux; il y en a pour ma grand'mre, pour
moi, pour mon pre quand il reviendra de la guerre avec les toiles de
gnral, dit Raubvogel, et mme pour Lycopode. Raubvogel fait preuve
d'une politesse pleine de vnration  l'gard de ma grand'mre, qu'il
a  peine entrevue au mois de juin, et qu'aujourd'hui il appelle ma
tante gros comme le bras.

--Oui, ma tante, dit-il, pas un jour ne s'est coul depuis le
commencement de ces temps d'preuves sans que nous pensions  vous. Vous
savoir seule ici, sans appui, avec ce cher enfant, tait pour nous un
tourment de tous les instants. Ne pas avoir de nouvelles des gens qu'on
aime, est une chose terrible. Ah! c'est alors qu'on sent quelle est
la puissance des liens de famille! Je disais tous les jours  Estelle:
Pourvu qu'il n'arrive rien de fcheux  notre chre tante (et aussi,
ajoute-t-il,  notre gentil petit cousin)! Pourvu qu'il ne leur arrive
rien de fcheux! Estelle me rpondait: Ne crains rien; la providence
veillera sur eux.

--Oui, dit Estelle en essuyant ses yeux qu'est venue mouiller une larme,
je rpondais a...

Ces dmonstrations ne semblent pas produire un effet norme sur ma
grand'mre; mais Raubvogel se montra si prvenant et si aimable, Estelle
si pleine d'attentions dlicates, que je sens fondre peu  peu la
froideur qu'a d'abord tmoigne mon aeule. Elle arrive bientt  dire:
ma chre nice  Estelle; et mme, deux ou trois fois, elle appelle
Raubvogel mon neveu.

Les poux Raubvogel restent  dner avec nous. Ils sont enchants.
En-dehors de la joie bien naturelle qu'ils ressentent  se trouver dans
leur famille, ils prouvent un grand plaisir  entendre, de temps en
temps, tonner le canon.

--Cela prouve, dit le cousin, que la guerre n'est pas finie, quoi qu'en
disent messieurs les Teutons. Mon ide est qu'avant longtemps ils vont
se voir obligs de repasser la frontire, il doit y avoir un chtiment
pour tous les crimes...

Raubvogel s'arrte soudain, pris d'une quinte de toux; mais en mme
temps, il ne quitte pas des yeux ma grand'mre, dont il surveille
attentivement l'expression et cherche visiblement  deviner les
sentiments. Il n'a pas oubli, en effet, que bien que Franaise, elle
fut la femme d'un Allemand; et que si son gendre est officier dans
l'arme franaise, son fils combat dans l'arme prussienne. Il sonde le
terrain, comme on dit, et cherche  savoir de quel ct se ranger. Ma
grand'mre n'ayant pas souffl mot, Raubvogel comprend, cesse de tousser
et continue:

--Je dis qu'il doit y avoir un chtiment pour tous les crimes que
fait commettre la guerre. Si les Allemands se sont livrs  des excs
regrettables, les Franais sont loin d'tre sans reproches; je ne
cherche  innocenter ni les uns, ni les autres. Mais je ne veux pas les
blmer non plus; ce n'est pas l'homme qui est coupable; c'est la guerre,
l'affreuse guerre, qui arme les uns contre les autres des tres qui sont
faits pour s'entendre et pour vivre en frres.

--Ah! que vous avez raison, mon neveu! s'crie ma grand'mre. Voil ce
que j'ai toujours pens.

Et Raubvogel parle de la fraternit des peuples, qui serait si belle,
et de l'horreur de la guerre. Il espre, cependant, que les Franais
pourront remporter une ou deux victoires, ce qui leur permettrait
de signer une paix honorable; chose qui serait  l'avantage des deux
nations. Ma grand'mre le pense aussi.

--Voil pourquoi, affirme Raubvogel, je disais que je suis heureux de
voir la lutte continuer. C'est de cette faon seulement qu'elle pourra
prendre fin. Ah! la paix! Quand aurons-nous la paix?

Les sentiments pacifiques des poux Raubvogel sont tellement vifs qu'il
leur tait impossible de demeurer en Alsace, dans ce pays qui peut-tre
doit cesser bientt d'tre franais. Ils ont donc cd,  perte,
l'tablissement qu'ils exploitaient  Mulhouse. Et que comptent-ils
faire,  prsent? Ils ne savent pas encore. M. Delanoix, le pre
d'Estelle, doit venir avant peu  Versailles et les aidera  prendre une
dcision.

Ma grand'mre est tellement satisfaite des Raubvogel qu'elle les invite
 s'installer dans la maison. Mais ils refusent, tout en remerciant trs
fort. Ils ont pris un appartement, pour quelques jours,  l'htel du
_Sabot d'or_. Estelle, en se retirant, m'invite  venir djeuner avec
eux, le lendemain.

J'y vais. Le djeuner est excellent. Le service est fait par le valet de
pied du cousin Raubvogel, un homme de taille exigu, aux yeux verdtres,
 la chevelure poivre et sel; il s'appelle Gdon Schurke. Il a toujours
l'air d'tre sur le point de dire une plaisanterie, ou d'en excuter
une. Il tait grant de l'htel des _Trois Cigognes_,  Mulhouse, et n'a
accept provisoirement la situation de valet de pied qu'afin de ne
point quitter ses patrons, pour lesquels il a une grande affection. Il
m'intresse beaucoup.

Mais ce qui est surtout intressant, c'est la conversation de Raubvogel.
Il me dit,  moi, bien des choses qu'il n'a point voulu dire  ma
grand'mre afin de ne point la froisser; il me raconte toutes les
atrocits que les Allemands ont commises en Alsace; il me narre les
excs dont ils se sont rendus coupables  Strasbourg. Il m'avoue que sa
haine des Prussiens est tellement grande qu'il a prfr faire tous les
sacrifices et quitter sa terre natale plutt que de demeurer dans
une province occupe par eux. Il va s'en aller, lui et sa femme, avec
Delanoix, dans le Nord ou autre part, enfin dans un endroit o il pourra
voir flotter le drapeau tricolore.

--Toutes les privations, dit-il, toutes les misres, mais la France!

J'en pleure. Alors, le cousin me parle de mon pre et de ses hautes
capacits militaires. L'histoire du coup de pied de cheval le navre. Il
ne doute pas, nanmoins, que mon pre ne reprenne avant peu sa place 
la tte d'un rgiment et ne devienne un des vengeurs de la patrie.

Quand on se lve de table, Estelle me fait prsent d'une belle cravate
qu'elle a achete le matin pour moi; et le cousin glisse une pice de
cinq francs dans chacune des poches de mon gilet.

Avant de quitter Gdon Schurke, qui me reconduit  la maison en toute
dignit, marchant  deux pas derrire moi, je lui mets une de ces deux
pices dans la main. Il l'accepte avec un grand salut, mais un drle
d'air.

                              * * * * *

M. Delanoix est arriv ce matin, et nous a fait un effrayant tableau
de la dsorganisation qui rgne en France. Les provinces occupes
par l'ennemi sont les seules qui ne soient point en proie au chaos.
Ailleurs, c'est un dsordre effroyable, c'est l'anarchie. Les lois ne
sont plus respectes; les autorits ont disparu ou sont sans pouvoir.
Les vagabonds pullulent; et dans la rgion du Nord, qu'il habite, les
contrebandiers, profitant du dpart des douaniers pour l'arme, ne
mettent plus de bornes  leur audace. C'est, en vrit, terrible. Et les
affaires ne marchent pas, pas du tout. Pour lui, il ne sait vraiment que
conseiller  sa fille et  son gendre.

M. Delanoix secoue la tte avec tristesse; et toute sa personne, son
ventre sur lequel tremblottent des breloques d'or, ses petits yeux
vrillonnants baisss vers le sol, ses favoris maintenant mlancoliques,
semble exprimer un dsespoir complet.

Mais Raubvogel ne dsespre pas. Il l'a dit, cette aprs-midi mme, au
cimetire, sur la tombe d'un officier franais. Il a dit qu'il esprait,
et fermement. L'espoir! a-t-il dit d'une voix vibrante. N'abandonnons
jamais l'espoir, et nous serons toujours la Grande Nation!

Alors, Raubvogel a fait un discours? Certainement. Voici dans quelles
circonstances. Un officier franais, bless dans un des combats livrs
sous Paris, avait t rapport  l'hpital de Versailles. Il y est mort
avant-hier et on devait l'enterrer aujourd'hui  trois heures; personne
ne songeait  faire, des funrailles de cet officier, le prtexte d'une
dmonstration patriotique. Mais Raubvogel, inform des faits ce matin,
a pris une rsolution courageuse. Pendant plusieurs heures il s'est
multipli; on a pu voir la voiture dcouverte qui le transportait
parcourir la ville en tous sens; pendant qu'un fiacre ferm conduisait
Mme Raubvogel chez les autorits allemandes. A trois heures moins un
quart, accompagn d'un nombre respectable de citoyens vtus de noir et
de quelques dames en grand deuil, parmi lesquelles sa femme, Raubvogel
s'est prsent  l'hpital. Il a remis  l'officier qui dirige
l'tablissement un ordre du commandant de place, dment sign et
contresign. L'officier s'est inclin et a permis aux citoyens
versaillais, reprsents par M. Raubvogel, de prendre la direction des
obsques.

Le cercueil de l'officier franais, mort au champ d'honneur, a t
recouvert d'un norme drapeau tricolore, command le matin par Estelle;
le corbillard tait surcharg de fleurs bleues, blanches et rouges;
et du pole descendaient des cordons tricolores que tenaient, avec
componction et dignit, M. Raubvogel, M. Delanoix, M. Curmont, et un
hroque citadin qui se trouvait justement de faction  la porte du
Chesnay, en qualit de garde national, lorsque les Prussiens firent leur
entre. La crmonie a t imposante. Un peloton de soldats allemands
accompagnait le cortge et a rendu au dfunt les honneurs militaires.
Aprs quoi, devant la fosse encore ouverte, Raubvogel a fait son
discours. Ah! que c'tait beau! Quelle loquence poignante! Et comme
je voudrais pouvoir me rappeler tout ce qu'il a dit, mot pour mot!...
Estelle pleurait. Tout le monde pleurait. Et Gdon Schurke, qui se
tenait prs de moi, m'a gliss sournoisement un mouchoir dans la main,
et m'a dit entre ses dents:

--Mais pleure donc aussi, toi!

                              * * * * *

J'ai t trs choqu de m'entendre tutoyer par Gdon Schurke, et je
me propose de lui demander la raison d'une telle familiarit.
Malheureusement, c'est une chose que je ne peux pas faire devant tout le
monde, et il m'est trs difficile de me trouver en tte--tte avec le
valet de pied du cousin. Il est constamment en courses,  droite ou 
gauche; Delanoix et Raubvogel, profitant des longues absences d'Estelle
qui fait des visites prolonges aux fonctionnaires allemands, tiennent
 l'htel du _Sabot d'or_ des conciliabules  n'en plus finir; comment,
dans ces conditions, pouvoir exposer mes griefs  Gdon?

L'occasion, pourtant, se prsente, un jour qu'il est venu faire une
commission  ma grand'mre. Je le prends  part, et je lui demande
les raisons de son peu de considration pour ma personne. Il sourit et
rpond:

--Veuillez accepter toutes mes excuses, monsieur Jean; j'aurais d vous
tmoigner plus d'gards, surtout tant donne la gnrosit dont vous
avez fait preuve envers moi, l'autre jour, et qui est bien rare  votre
ge. Quant aux raisons qui m'ont fait manquer au respect que je vous
dois, je serais tout prt  vous les exposer s'il vous tait possible de
vous dpartir en ma faveur de la seconde des pices de cent sous dont,
dernirement, vous gratifia mon matre.

J'ai encore la pice dans ma poche, et ddaigneusement je la tends 
Gdon qui la fait disparatre.

--J'ai l'honneur de vous remercier, dit-il; mais toute peine mrite
salaire. Je me suis permis de vous tutoyer parce que la France est
aujourd'hui dans une situation terrible, et que je pense parfois que,
dans des circonstances aussi tragiques, il ne doit plus y avoir ni
infrieurs, ni suprieurs, mais seulement des Franais.

--Mais, dis-je en rougissant de colre, car je crois que Gdon se
moque de moi, comment se fait-il, si vous tes si bon Franais, que vous
n'alliez pas  la guerre? Vous, et mon cousin Raubvogel, et M. Delanoix?

--Nous allons  la guerre, rpond Schurke, en secouant la tte; nous
sommes  la guerre; nous y sommes, nous y sommes en plein. Seulement,
voyez-vous, monsieur Jean, chacun a sa faon de faire la guerre! Nous
autres, nous faisons la guerre comme les gens qui ne se battent pas.

--Peuh! fais-je avec ddain.

--Votre mpris n'est pas justifi, rpond lentement Schurke. Quand vous
apprendrez l'histoire, vous verrez comment un grand gnral, Annibal,
aprs avoir vaincu les Romains en plusieurs rencontres, s'avana
jusqu'aux portes de Rome; et comment, ayant pris ses quartiers  Capoue,
son arme s'endormit dans les dlices de cette ville, et, nerve et
affaiblie par les plaisirs, fut enfin chasse de l'Italie. Nous faisons
tous nos efforts pour que les Allemands trouvent dans Versailles, et
mme dans toute la partie de la France qu'ils occupent, la Capoue qu'ils
mritent.

--Ah! dis-je avec tonnement. Et comment vous y prenez-vous?

--a dpend. Par exemple, vos parents, MM. Delanoix et Raubvogel, sont
convaincus qu'il est important d'assurer aux Allemands tout le bien-tre
possible, et de prvenir leurs moindres besoins; ils s'occupent donc
d'organiser un service qui fera parvenir  ces Messieurs diffrents
objets qui leur sont ncessaires; objets dont le prix de revient, bien
que fort lev, sera diminu du total des frais de douane par un habile
systme de contrebande patriotique.

--Mais est-ce que les Prussiens n'auront pas  payer pour tous ces
objets?

--Si, et plutt deux fois qu'une. Autrement, ils s'apercevraient du
mauvais tour qu'on leur veut jouer.

--Alors, c'est pour a qu'ils sont sans cesse en rapport avec les
autorits allemandes, et qu'ils demandent des autorisations?...

--Oh! s'crie Schurke en m'interrompant, ils ne demandent rien par
eux-mmes; ils ne voudraient pas se compromettre avec l'ennemi. C'est
Mme Raubvogel qui demande pour eux; et c'est par son canal qu'on obtient
tout. Rappelez-vous a, Monsieur Jean; a pourra vous servir plus tard.
Quand on veut obtenir quelque chose, et quand on a une jolie femme,
c'est elle qu'il faut envoyer faire les demandes. Elle n'a qu' aller de
l'avant, et a russit toujours.

C'est bien extraordinaire; je me demande encore si Gdon ne se moque
pas de moi. Pourtant, tous les habitants de Versailles, tous les gens
qui vivent auprs de moi, semblent envisager les choses de la mme faon
que lui... A tout hasard, je me risque  remarquer:

--Il serait peut-tre encore plus simple, pour venir  bout de l'ennemi,
de prendre un fusil et de lui tirer dessus.

--J'aurais pens de la mme faon, il y a seulement quinze ans, rpond
Schurke avec son sourire bizarre. Mais l'exprience m'a instruit.
D'ailleurs, elle m'a instruit trop tard; autrement, je ne serais pas
aujourd'hui un valet de pied... Quand j'ai compris qu'il faut hurler
avec les loups, j'avais us ma voix  hurler contre eux... Pour en
revenir  notre faon spciale de conduire les hostilits, je dois vous
dire que le grand point,  la guerre, est bien moins l'affaiblissement
de l'adversaire, que l'augmentation des forces dont on dispose. Nous
augmentons nos forces. Mous nous rservons pour la revanche future.
Aussi, lorsque les Allemands, aprs tre sortis de France, voudront y
revenir, ils auront les ides les plus fausses sur la vritable force du
pays, et seront aisment battus.

--Et alors, vous irez  la guerre,  la vraie guerre?

--a dpend, rpond Schurke au bout d'un instant. Si je ne possde
rien, je n'irai pas. Si je possde quelque chose, j'irai. A moins, bien
entendu, que je ne trouve des gens qui ne possdent rien disposs 
aller se battre pour moi.

L-dessus, Gdon Schurke me salue et se retire. Je reste perplexe.
Je mprise cet homme, je mprise ce qu'il m'a dit, et cependant il
m'intresse. Je ne regrette pas les cinq francs que je lui ai donns.
Mme, je me rends compte que j'aurais voulu parler plus longtemps avec
lui. Il y a tant de choses que je ne m'explique pas et que je voudrais
comprendre! Je me souviens des questions que j'ai poses il y a quelques
mois,  Adle Curmont, et auxquelles elle n'a pu rpondre. Les rponses
de Schurke, au lieu de me satisfaire, ont voqu devant mon esprit
tout un monde de questions nouvelles. Je ne sais ni que croire, ni que
penser. Je me sens tourment, mal  l'aise, un peu honteux, et plus pour
les autres que pour moi-mme. C'est comme si une srie d'vnements,
des faits raconts, des actes vus, des phrases entendues, des paroles
surprises, avaient tir hors de moi quelque chose qui, je le sens, va me
quitter de plus en plus. J'ai su depuis les noms de ce quelque chose: la
confiance et la sincrit.

J'prouve, malgr moi, une grande satisfaction  voir Delanoix et les
poux Raubvogel quitter Versailles. Ils partent pour le nord de la
France. Ils promettent  ma grand'mre de faire tous leurs efforts
pour avoir des nouvelles de mon pre; en tout cas, ils criront le plus
souvent possible. Je pense que ces lettres me permettront peut-tre de
satisfaire la curiosit, mlange de soupon, qu'ils m'inspirent.

Mais des nouvelles importantes, que nous donne le colonel prussien qui
loge chez nous, viennent distraire mon attention. Metz a capitul... Les
Allemands, par des rjouissances et des illuminations, clbrent leur
triomphe. Le colonel est d'avis que la guerre touche  sa fin; la
continuer serait, de la part des Franais, pure folie. C'est aussi
l'opinion du Feldmarschall von Moltke qui a donn, le 27 octobre,
l'ordre d'interrompre le transport du matriel d'artillerie de sige.
Cet ordre a caus, chez plusieurs hauts personnages, particulirement
Bismarck et von Roon, une indignation profonde. Ils parlent d'influences
non militaires, etc. Ils dclarent avoir hte d'en finir.

Les gens qui dirigent la France  prsent n'ont point la mme
impatience. Le 31 octobre, ils s'opposent,  Paris,  une tentative du
parti avanc qui voudrait, enfin, faire quelque chose. Le mme jour, 
Tours, ils dcrtent la leve en masse. La leve en masse. Les pauvres
diables, les pauvres hres, les Pauvres, forcs de prendre les armes.
Les Riches, faisant des neuvaines pour la paix; pour la guerre; ou
faisant des affaires; avec les Franais; ou avec les Allemands.
Les rpublicains de la Rpublique  N'a-qu'un-Oeil, en des abris
confortables, pondant des proclamations terrifiantes et prchant la
guerre  outrance.

Les Pauvres, cependant, vont se faire tuer. Ils ont des Mots  dfendre:
France, Rpublique, Honneur, Patrie. Vtus de mauvaises blouses et de
pantalons de toile, chausss de souliers de carton, mal arms, affams,
conduits par des chefs incapables, qui se vengent sur leurs soldats de
leurs continuelles dfaites, ils vont se faire tuer. Et puis, c'est la
neige, le froid terrible, la famine, encore la trahison. Et puis ce sont
les marches imbciles, les retraites imbciles, les carnages imbciles.
Et puis--et puis;

  Le Midi bouge,
  Tout est rouge.

Rouge de honte.

                              * * * * *

Dans la premire semaine de novembre, nous avons reu une lettre de
Raubvogel, lettre qui a pass par la Belgique et par l'Allemagne, et
qui nous apprend que mon pre est trs probablement en ce moment colonel
d'un rgiment de marche,  l'arme de la Loire. Cependant, Raubvogel
n'ose pas affirmer le fait. Il promet de nous donner des renseignements
plus complets, s'il peut en obtenir.

Ma grand'mre cherche  se faire donner, par le colonel d'tat-major,
quelques informations sur cette arme de la Loire. Mais il ne se laisse
arracher que des rponses assez vagues, tant press par son travail. Du
reste, il quitte bientt Versailles, ayant reu inopinment l'ordre
de se rendre sur le front nord. Mais, quelques jours aprs, un autre
officier prussien, dont nous n'attendions pas la venue, nous apporte les
renseignements que nous dsirons. C'est mon oncle Karl, qui a t appel
brusquement de Metz  Versailles et qui est arriv  la maison sans
avoir eu le temps de nous prvenir.

Je revenais de chez M. Freeman, que je vais voir tous les jours 
prsent et qui m'apprend l'anglais, lorsque, en ouvrant la porte
du salon, j'ai aperu mon oncle assis au coin du feu, en face de ma
grand'mre,--mon oncle qui, pour la premire fois de ma vie, m'apparat
en uniforme.--D'abord, je suis rest bouche be, clou  ma place par
l'tonnement. Puis, mon oncle s'tant lev, je n'ai plus dout de la
ralit de l'apparition; je me suis prcipit vers lui, et il m'a serr
dans ses bras. Ah! comme ma grand'mre est heureuse et gaie! Elle semble
plus jeune de dix ans, parlant allemand, parlant franais, ne tarit pas
de demandes et d'exclamations. Moi aussi, je voudrais bien m'exclamer
un peu et poser des questions. Il y a tellement de choses dont mon oncle
pourrait me donner l'explication! Mais il est trs fatigu et a besoin
de repos. Il me donnera tous les claircissements que je dsire demain
ou aprs-demain; il pense, en effet, rester une dizaine de jours 
Versailles.

Mais, le lendemain, il est absent toute la journe, retenu au
Quartier-Gnral; et le surlendemain il nous apprend, au profond chagrin
de ma grand'mre, qu'il doit nous quitter dans deux jours. Il a reu
l'ordre d'accompagner le gnral von Stosch qui est envoy comme chef
d'tat-major  l'arme du grand-duc de Mecklembourg, qui opre contre
l'arme franaise forme sur la Loire. Les qualits militaires du
grand-duc sont des plus douteuses; et le gnral von Stosch doit jouer
auprs de lui le rle d'agent de confiance du Quartier-Gnral. Mon
oncle nous donne des renseignements sur cette arme de la Loire, mais
il ignore si mon pre s'y trouve ou non. En tout cas, l'tat-major est
dcid  agir vigoureusement contre cette arme, d'autant plus qu'un
demi-succs des Franais,  Coulmiers, vient de ncessiter l'vacuation
d'Orlans. On est convaincu en haut lieu que Paris capitulera ds qu'il
saura qu'il n'a pas  compter sur l'aide de la province, en lequel il
espre. L'arme de la Loire, par consquent, doit disparatre. Quant
 Paris, en dpit de Moltke qui a dclar que l'acte le plus stupide
pendant toute cette guerre a t l'envoi de l'artillerie de sige
devant Paris, les Anti-Bombardeurs ont perdu toute influence et le
bombardement va commencer. Von Roon a triomph sur toute la ligne.

Quand mon oncle nous a quitts, par un froid et sombre matin d'hiver, ma
grand'mre retombe dans sa tristesse et je me sens ressaisi par
l'ennui. Ma seule distraction est l'tude des langues trangres qui
m'intressent beaucoup. Ma grand'mre m'apprend l'allemand, et M.
Freeman l'anglais; je fais, dit-on, des progrs trs grands dans
ces deux langues. En fait, vers la fin de la guerre, je les parlais
parfaitement; je n'ai commenc  les dsapprendre pas mal, ainsi que
beaucoup d'autres choses utiles, qu' Saint-Cyr.

Et les jours passent, lentement, lentement...

Ma grand'mre ne quitte que trs rarement la maison; aussi ai-je
t surpris, ce matin, de la voir descendre, enveloppe de sa grande
pelisse, et sortir sans me dire o elle allait.

Elle est revenue, une heure aprs environ, en compagnie d'une dame que
je n'ai jamais vue. C'est une dame de quarante-cinq ans  peu prs, 
peine grisonnante, et de forte corpulence; elle a de grands yeux noirs,
et a d tre trs belle. Ses manires sont trs distingues et trs
affables; sa conversation est fort intressante et dnote une femme
d'intelligence et de savoir. Elle a djeun avec nous, et ma grand'mre
m'a dit son nom: c'est Mme de Rahoul.

Ma surprise a t grande. Je me figurais le Panari tout autrement. Je
m'tais imagin une crature ridicule, une sorte de mastodonte humain,
dpourvu de tout intrt, et trs vilain. Mais Mme de Rahoul est fort
avenante et fort agrable. Elle est trs grosse, simplement  cause du
manque d'exercice. Les gens squestrs sont tous trs gros. A moins,
bien entendu, qu'on ne leur donne pas  manger; mais le gnral de
Rahoul donne  manger  sa femme.

C'est--dire, pour tre exact, qu'il lui a donn  manger jusqu' la
guerre. Quand il est parti, il lui a laiss une petite somme, une trs
petite somme, le moins qu'il a pu, en lui disant que les hostilits
ne dureraient pas plus de deux ou trois semaines. Depuis, il n'a point
donn de ses nouvelles  sa femme; il ne lui a pas envoy un sou.
On croit qu'il a capitul quelque part et qu'il est prisonnier en
Allemagne; mais on n'est sr de rien. La situation du Panari, sans
aucune ressource, tait devenue trs difficile; Mme de Rahoul mourait
simplement de faim dans la maison de la rue de Clagny, que ma grand'mre
a loue au gnral, et dont celui-ci a toujours nglig de payer le
loyer. Nanmoins, ma grand'mre, mise au courant des faits, n'a pas
hsit  aller offrir son aide  sa locataire.

--La conduite de son mari  son gard a t trs blmable, pour ne rien
dire de plus, m'a dit ma grand'mre lorsque Mme de Rahoul nous a eu
quitts.

Et elle me laisse entendre que le gnral, aprs avoir dilapid la
fortune de sa femme, fortune considrable, n'a cess de se comporter
envers elle d'une faon abominable. Ma grand'mre, d'ailleurs, est trs
discrte; trop discrte,  mon avis, car je voudrais bien en savoir plus
long sur le mnage de Rahoul. Je m'aperois, de jour en jour davantage,
que la conception que je m'tais faite jusqu'ici de l'existence des gens
que je connais, et de la vie en gnral, a grand besoin d'tre
amende. L'tonnement me quitte de plus en plus, et je suis prt  tout
comprendre.

A tout imaginer aussi. Je pense que le gnral de Rahoul, lorsqu'il
reviendra, et lorsqu'il saura que son Panari a os sortir de sa maison,
venir ici, et mme accepter d'tre secourue dans sa dtresse--car j'ai
bien vu ma grand'mre lui glisser dans la main,  la drobe, quelques
billets de banque--, je pense que le gnral de Rahoul, lorsqu'il
apprendra tout cela, entrera dans une de ces grandes colres qui rendent
sa figure toute rouge; et qu'il tuera peut-tre le Panari.

Ou bien, se contentera-t-il de l'enchaner? Grave question, que je n'ai
pas le temps de rsoudre, car nous venons de recevoir de mon oncle Karl
une dpche qui nous annonce son arrive immdiate. Et nous apprenons
presque en mme temps, par un officier prussien qui passe quarante-huit
heures  la maison, qu'Orlans vient d'tre repris, hier 6 dcembre, par
les Allemands qui ont fait plus de 10.000 prisonniers et se sont
empars de 77 canons et de quatre canonnires. C'tait peut-tre ces
canonnires-l qui devaient remonter le Rhin en dvastant tout sur leur
passage.....




VII


Mon oncle Karl est revenu, mais avec un bras en charpe; il a t
bless, au-dessus du coude droit, au combat de Nourhas. La blessure,
sans tre trs grave, est assez srieuse pour alarmer ma grand'mre;
mais c'est une consolation pour elle de pouvoir elle-mme soigner
son fils, et de ne pas le savoir abandonn aux soins peu attentifs
d'ambulanciers surchargs de besogne. Mon oncle a surtout besoin de
repos, dit le chirurgien qui vient le voir tous les jours.

La campagne  laquelle il a pris part a t sans doute la plus pnible
de la guerre. Elle doit suffire  tablir la rputation du gnral von
Stosch comme un grand gnral. Pendant plus de vingt jours,  la tte
seulement de deux faibles divisions prussiennes et du second Corps
bavarois que les fatigues de la campagne avaient dcim, il parvint 
repousser, par des combats quotidiens, l'arme franaise dont la force
tait immensment suprieure aux effectifs allemands; et il russit 
rejeter les Franais en-de d'Orlans. Plus d'une fois, au cours de
cette lutte ingale mais victorieuse, il lui arriva de considrer avec
joie le coucher du soleil d'hiver, ou d'attendre avec anxit la tombe
des tnbres, aprs que ses dernires rserves avaient t engages.

Il est peu probable que mon oncle prenne de nouveau part  la guerre.
Le conflit est sur le point de se terminer, fatalement; mon oncle,
quelquefois, en donne les raisons. Il dit que la dsorganisation de
l'arme franaise est  son comble; qu'elle ne lutte plus que pour le
triomphe et l'tablissement dfinitif des cabotins sanguinaires qui ont
usurp le pouvoir au 4 septembre; qu'elle obit aux ordres suprieurs
d'un ministre de la guerre civile, ingnieur douteux qui n'a de gnie
que pour l'intrigue; qu'elle est commande par des chefs dont le seul
mrite est de s'tre faits les laquais des coryphes de la guerre 
outrance, et que son crasement final n'est qu'une question de jours. Il
ajoute qu'il est vraiment pitoyable de voir les forces vives d'un grand
pays comme la France sacrifies  l'ambition strile de politiciens de
bas-tage.

Mon oncle, chose inespre, nous a donn des nouvelles de mon pre. A ce
combat de Nourhas auquel il a t bless, mon pre tait prsent aussi.
Il commandait l'extrme arrire-garde franaise; il a reu une lgre
blessure et a t fait prisonnier. Mon oncle pense qu'on l'a dirig sur
l'Allemagne; aussitt que possible, il prendra des informations  ce
sujet.

C'est en vain que je presse mon oncle de questions sur ce combat de
Nourhas; que je cherche  le faire parler de mon pre et de la dfense
courageuse qu'il a d opposer aux troupes allemandes. Mon oncle fait des
rponses brves et vagues; il prtend n'avoir assist au combat que de
loin, avoir t bless au dbut de l'action, et n'en gure connatre
autre chose que les rsultats. Mes insistances restant sans effet, je
prends le parti de me contenter, pour le moment, de ce qu'on veut bien
me dire. L'ide me vient, cependant, de demander  mon oncle s'il n'a
pas vu Jean-Baptiste, pendant le combat.

--Jean-Baptiste? demande mon oncle. Jean-Baptiste? Un sous-officier,
n'est-ce pas?

Je me mets  rire. Jean-Baptiste, sous-officier! Quelle ide! Et
j'explique  mon oncle que Jean-Baptiste est l'ordonnance de mon pre.

--Ah! oui, je savais bien que je l'avais vu quelque part, ce garon-l!
rpond mon oncle. Eh! bien, il tait sergent, ton Jean-Baptiste. Et je
te donne ma parole que c'est un brave homme.

Mon oncle semble rflchir un instant, et je m'attends  d'intressantes
rvlations; mais il ajoute simplement:

--Oui, c'est un trs brave homme.

Et, malgr tous mes efforts, il m'est impossible d'en tirer autre chose.
Du reste, mon oncle semble, ainsi que beaucoup d'officiers allemands,
fatigu de la guerre au del de toute expression. Moltke, parat-il,
dclarait l'autre jour qu'il n'aspire qu'au repos et  la tranquillit
sereine du Kapellenberg; et que les nouvelles qu'il reoit de son
domaine sont comme des rayons de soleil dans la sombre et fivreuse
incertitude au milieu de laquelle il vit.

Et cette incertitude, lourde et angoissante, pse sur tout le monde,
Franais et Allemands, pendant ces dernires semaines du sige de Paris.
Le dnouement est prvu, invitable; et l'on sait bien que ce ne sont
pas les canons qui maintenant tonnent sans interruption qui l'amneront,
mais seulement la famine dont l'ombre plane dj sur la grande ville. On
s'ennuie, on s'nerve. Et je pense que ce sont sans doute cette sorte de
crispation morale, cette insurmontable lassitude qui se sont empares de
moi, qui m'ont rendu insensible  tous les incidents quotidiens qui
ne peuvent pas concourir  la grande solution qu'on attend seule,
anxieusement. Voil pourquoi, sans doute, les figures de mon oncle et de
ma grand'mre, en dpit de l'affection intelligente et de la tendresse
qu'ils m'ont alors tmoignes, de l'intrt profond qu'ils m'ont
inspir, ne m'apparaissent pas aussi clairement,  cette poque, qu'
des priodes plus loignes. Et voil pourquoi, au risque de passer pour
insensible, je ne chercherai pas davantage  voquer ces figures.

Vers le 1er janvier 1871, nous avons reu une lettre de mon pre,
date de Wiesbaden. Il ne parle gure de la faon dont il a t fait
prisonnier, mais donne plutt des dtails sur sa captivit. Il est
intern, ainsi que nous pouvons le voir,  Wiesbaden, o se trouve aussi
ce hros, le marchal de Mac-Mahon. Il dit que Wiesbaden est une ville
trs gaie et qu'il regrette de ne pas l'avoir connue plus tt; l'aspect
gnral est cosmopolite bien plus qu'allemand; les distractions ne
manquent pas; on est en pleine saison d'hiver; l'air est excellent et
la temprature relativement douce. Mon pre a joint  sa lettre un
post-scriptum pour ma grand'mre, dans lequel il la prie de lui envoyer
de l'argent; et un billet spcial pour moi, dans lequel il me recommande
d'tudier beaucoup, de faon  pouvoir bientt conqurir l'paulette et
contribuer  la revanche ncessaire.

Je n'ai point conserv ce billet, mais je pourrais encore le citer mot
pour mot. Est-ce parce qu'il m'apportait l'assurance que mon pre tait
sain et sauf? Est-ce parce qu'il faisait jaillir soudainement en mon
esprit, tout arme, l'ide de la Revanche? Qui pourrait dire pourquoi
l'on se rappelle, sans raison apparente, certaines choses et non pas
d'autres? Comment se fait-il que je me souvienne clairement avoir
entendu mon oncle Karl, un soir, citer un propos tenu par Moltke? Ce
pays est tellement riche, avait dit le marchal, que les traces laisses
par les calamits de cette guerre seront bientt effaces. Et mon
oncle a ajout--je l'entends encore--que le souvenir mme de la guerre
servirait seulement de tremplin aux charlatans ambitieux; il a dit aussi
que les gens qui arrivaient maintenant au pouvoir, en France, avaient de
grands apptits, et que leurs ripailles et leurs digestions dureraient
bien un quart de sicle. Il a dit encore que la France allait
reconstituer son arme sur le modle allemand; et que, tant donns son
caractre et ses tendances, elle commettrait, en agissant ainsi, un acte
des plus maladroits.

Et puis, les vnements se sont tellement prcipits, que je ne
me rappelle plus bien; l'armistice, la paix, le dpart des troupes
allemandes, les adieux de mon oncle, le retour d'Allemagne des premiers
prisonniers franais; et mon pre...




VIII


Et mon pre, qui arrive, un beau matin, sans nous avoir prvenus. Quelle
surprise! Comme il est content de se retrouver enfin dans sa famille,
dans sa patrie! Comme on voit bien que, la famille et la patrie, il n'y
a que a!

--Oui! s'crie-t-il aprs avoir embrass tout le monde, ma grand'mre,
moi, et mme Lycopode, oui! il n'y a que a! On peut dire ce qu'on
veut, et les pays trangers peuvent avoir leurs agrments, mais il n'y a
encore que la France!

La France, au moins si je me permets d'en juger par ce que je vois
autour de moi, semble extrmement reconnaissante des sentiments
d'affection filiale que ses guerriers surent lui conserver dans l'exil.
Elle les accueille avec des manifestations de joie enthousiaste, avec
une allgresse sans bornes. Honneur au courage malheureux! Ils ont t
vaincus, c'est vrai, mais si la fortune ne les avait point trahis, que
n'auraient-ils point fait? Le snat romain, aprs le dsastre de Cannes,
va recevoir avec honneur ses consuls battus par Annibal. La France sait
prouver au monde qu'elle n'a point oubli ses origines latines. Ah! que
n'aurait-ce point t, si nos troupes avaient t victorieuses!

En vrit, ce qui s'est pass, revers, droutes et capitulations, semble
au peuple franais absolument naturel, normal; on ne dirait pas qu'il
ait jamais espr, au fond de l'me, un autre dnouement. Quant  moi,
devant l'imperturbable assurance, devant la prsomption ingnue que
nos officiers paraissent avoir rapportes, intactes, des forteresses
allemandes, je me prends  douter de la ralit de nos dsastres; je
me demande s'ils ont t aussi complets, aussi irrmdiables, que les
Prussiens ont voulu nous le faire croire. Mon pre, auquel j'expose mes
doutes  ce sujet, se met  rire.

--La France, dit-il, a t battue  plate couture; son dsastre est sans
analogue dans l'histoire moderne. Garde cela pour toi, bien entendu, et
dis le contraire  l'occasion. Mais c'est la vrit.

Et comme je demande quelle a t la cause de nos dfaites, il rpond:

--C'est l'existence des pkins. Une nation ne peut pas subsister, en
temps de guerre, si l'lment civil a la moindre influence sur ses
destines. La premire partie de la guerre a t dsastreuse, parce que
le gouvernement imprial, par crainte des pkins braillards qu'il
aurait d faire fusiller, n'a pas pris les mesures que ncessitait la
situation; la seconde partie de la guerre a t dsastreuse, parce que
ces pkins nous commandaient.

Les pkins, cependant, ne semblent pas souponner la mauvaise opinion
qu'ont d'eux les officiers. Ils leur font fte. Ils les complimentent
et dclarent les admirer. C'est ainsi que M. Curmont,  la nouvelle du
retour de mon pre, s'est empress de venir lui prsenter ses hommages.
Ayant t mis au courant du fait, j'ai cru devoir informer mon pre de
la scne qui avait eu lieu  son sujet, quelques jours aprs son dpart,
entre M. Freeman et M. Curmont. Mon pre a pli de rage; il s'est lev
et a fait deux pas vers la porte. Puis, il s'est arrt;

--Pas un mot l-dessus, mon enfant! m'a-t-il dit en posant sa main sur
ma tte. Pas un mot! J'ai les paulettes de colonel, tu vois; mais
ces paulettes ne tiennent pas; il y a tant d'autres colonels qui sont
revenus d'Allemagne ou qui vont en revenir, et qui redemanderont leurs
places! On me rtrogradera si je n'ai pas l'appui de gens bien en
cour. Il y a toujours une Cour en France;  prsent, c'est la Cour
des Miracles.... M. Curmont, son fils et ses amis, sont de la Cour;
alors.... Notre intrt nous indique la voie  suivre. Plus mon
paulette sera grosse, plus tu auras de facilit  obtenir la tienne et
 la voir grossir..... D'ailleurs, reprend-il d'une voix ironique, il
vaut mieux ne point s'inquiter des propos qui sont tenus derrire votre
dos; s'ils sont tenus en face, c'est diffrent. Au fond, ce qu'a dit ce
sacripant prouve simplement qu'il y a quelques mois nous n'avions pas
les mmes opinions politiques. Il tait rpublicain, je ne l'tais pas.
Aujourd'hui, je le suis autant que lui. Je l'ai t aprs lui, et je
cesserai probablement de l'tre avant lui. Mais pour le moment, puisque
nous sommes en rpublique, vive...

--Vive la Rpublique! dis-je.

--Non; pas encore, mon garon. On n'est sr de rien. Vive la France! et
vive l'Arme!--en attendant.

En attendant quoi? Des gens disent que l'Empereur va revenir; d'autres
affirment que c'est le comte de Chambord, qui ramnera le drapeau blanc.
Des histoires commencent aussi  circuler au sujet de l'hrosme des
troupes franaises pendant la guerre; j'ai plusieurs fois entendu parler
avec admiration de la belle dfense qu'opposa mon pre,  Nourhas, aux
envahisseurs. Mon pre est assez rserv,  ce sujet. Par modestie,
certainement. Mais je ne m'explique pas qu'il pousse, sur ce point, la
discrtion aussi loin que mon oncle Karl. Il a paru trs mcontent quand
il a appris que mon oncle avait pass trois mois ici; et il a cherch
maintes fois, indirectement,  savoir si mon oncle nous avait fait
le rcit dtaill de ses campagnes. Ma grand'mre a toujours rpondu
ngativement. J'ai ajout que mon oncle avait seulement parl de
Jean-Baptiste; et qu'il avait dit qu'il tait  prsent sous-officier,
et trs brave.

Mon pre a hauss les paules, dclarant ignorer mme o son ordonnance
avait pu passer. Et j'en ai conclu que mon oncle avait du se tromper,
et que Jean-Baptiste, s'il vit encore, ce que je lui souhaite, n'est pas
plus sous-officier que moi.

                              * * * * *

Mais si, il est sergent! Il n'y a pas  en douter. Voil le galon d'or 
son kpi et les sardines sur les manches de la vieille capote dcolore
et rapice qu'il a porte pendant la campagne et la captivit. Il vient
d'entrer dans le petit jardin qui prcde la maison et o je suis en
train de jouer. De l'avenue, il m'a aperu et n'a pu rsister, dit-il,
au plaisir de venir me voir. Ah! que je suis content! Et nous nous
serrons les mains, et nous parlons tous deux ensemble, et Jean-Baptiste
s'crie que j'ai grandi et que j'ai tout  fait l'air d'un homme  poil,
et je m'tonne, avec des battements de mains, de le voir sous-officier.
Comme mon pre va tre content de le retrouver! Y a-t-il longtemps qu'il
est revenu?

Non, ce matin, 19 mars, seulement. On l'a renvoy d'Allemagne avec
beaucoup d'autres soldats, parce qu'il se passe des choses  Paris, des
choses que Jean-Baptiste m'explique d'une faon tellement embrouille
que je ne peux pas comprendre. Il parle de tratres, de Bazaine, de
cochons vendus, de capitulards, d'un tas de choses et de gens que je ne
connais pas. a ne fait rien, nous finirons bien par nous entendre. Et
je cherche  entraner Jean-Baptiste vers la cuisine o Lycopode, qui
sera heureuse de le revoir, lui offrira un verre de vin ou deux; et nous
pourrons causer de tout ce que nous voudrons, et surtout de ce combat
de Nourhas, auquel mon oncle Karl a vu Jean-Baptiste prendre part.
Jean-Baptiste rsiste un peu, mais se dcide  se laisser faire. Et nous
avons dj fait quelques pas dans la direction de la maison lorsque la
voix de mon pre, tout  coup, clate  la grille du jardin.

--Qu'est ce que vous faites ici, vous? Qui est-ce qui vous a autoris 
pntrer chez moi? Hein? Je vous dfends de ficher les pieds ici!

Jean-Baptiste s'est retourn; il dvisage mon pre un moment, et rpond
en haussant les paules:

--C'est bon, c'est bon, on s'en va.

--C'est sur ce ton-l que vous parlez  vos suprieurs? rugit mon pre.

--Oh! des suprieurs comme a..... rpond Jean-Baptiste en ricanant.....

Mon pre se prcipite sur le soldat, lui place la main sur l'paule et
s'crie:

--Vous insultez vos chefs! Je vous montrerai... Jean! va fermer la
grille!

Je ne me presse pas, au contraire. Jean-Baptiste chappe  l'treinte de
mon pre, bondit vers la grille, sort, et la referme derrire lui; et il
crie  travers les barreaux:

--Je vais  Paris, vous savez; avec ceux qui vont prendre la peau des
capitulards pour faire des tambours! On va vous donner de nos nouvelles!
On va vous faire voir ce que c'est que des hommes  poil!

Et il disparat. A la porte de la cuisine, Lycopode, attire par le
bruit et qui a assist  la scne, s'essuie les yeux avec son tablier,
et mon pre me reproche violemment d'avoir introduit chez lui un mauvais
drle qu'il va faire traiter comme il le mrite.

Mon pre est d'une humeur massacrante. Je finis par savoir pourquoi. Il
parat que les gardes nationaux de Paris se sont rvolts hier matin.
Ils ont refus de laisser livrer leurs canons aux Prussiens, et ils
ont fusill deux gnraux. Voil un affreux malheur. Et ce n'est pas la
seule catastrophe qu'on ait eue  dplorer dans cette nfaste journe.
Le gnral de Cissey, escort de son tat-major dont faisait partie le
gnral de Rahoul, tait all reconnatre les positions des insurgs,
vers Montmartre, et s'tait vu oblig de se replier en bon ordre. A la
descente de la rue de Clichy, deux accidents ternellement regrettables
se sont produits. Malgr la grande habitude qu'ils avaient l'un et
l'autre de la retraite, le gnral de Cissey a perdu son kpi et le
gnral de Rahoul a fait une chute de cheval. Le kpi est rest sur le
terrain; le gnral de Rahoul aussi. Il tait tomb sur le crne et,
bien qu'il et la tte dure, s'tait tu net.

Il parat que le Panari est dans les larmes; je crois qu'on exagre. En
tous cas, j'espre que Mme de Rahoul se consolera. Elle pourra vivre sur
sa pension de veuve de gnral; mais pour avoir un bureau de tabac, elle
est trop vieille. C'est dommage.

Mon pre, donc, est furieux contre les Parisiens qui veulent continuer 
faire la guerre; mais le gnral de Lahaye-Marmenteau, qui vient le voir
dans la soire, lui fait comprendre qu'il y a l une superbe occasion de
gagner de nouveaux galons--ou de conserver ceux qu'on a.--De fait,
deux jours aprs, on donne  mon pre le commandement d'un des rgiments
qu'on forme avec les prisonniers qu'on fait revenir d'Allemagne en toute
hte, pour aller combattre l'insurrection.

Je ne raconterai pas ici la lutte de l'arme de Versailles, arme des
honntes gens, contre l'arme de la Commune; ni la rpression qui suivit
cette lutte. Je me contenterai de dire que, dans l'une et dans l'autre,
mon pre se fit remarquer.

Quant  moi, tant donne la faon dont j'ai t lev et le milieu
dans lequel je vis, il est vident que je trouve justifie, et mme
naturelle, la conduite du parti de l'Ordre. Je considre comme des hauts
faits les actes du gnral de Galliffet qui supprime sommairement les
perturbateurs, du capitaine Garcia qui russit  extraire Millire du
sein de la socit, du capitaine Desmarets qui remporte sur Flourens
une victoire mmorable, et du lieutenant Sicre qui capture la montre de
Varlin. Les massacres de Paris, l'arrive  Versailles des communards
prisonniers qu'on parque  Satory ou  l'Orangerie, les Conseils de
guerre, les fusillades, ne m'meuvent que mdiocrement. Les communards,
 mon avis, n'ont que ce qu'ils mritent. Pourquoi se rvoltaient-ils?
Est-ce qu'on s'est rvolt  Versailles? Alors?... Dans tout cela,
il n'y a qu'une chose qui m'tonne, et que je cherche vainement 
m'expliquer: pourquoi Jean-Baptiste a-t-il dsert et s'est-il joint
aux insurgs? Il avait sans doute une raison. Laquelle? Et surtout,
qu'est-il devenu?

Lycopode, que je trouve toute en larmes, un aprs-midi, me l'apprend.
Il est mort. Il vient d'tre fusill  Satory. Fait prisonnier 
Paris, parmi les derniers dfenseurs de la Commune, il a t conduit
 Versailles; jug; condamn  mort. Mon pre a figur au procs comme
tmoin; tmoin  charge. L'excution a eu lieu hier matin. Je pense que
Jean-Baptiste a d mourir courageusement--comme un homme  poil.

Mais pourquoi tous ces cadavres? Pourquoi tout ce sang? Pourquoi!...
Voila des mois et des mois qu'on tue, qu'on gorge et qu'on mitraille:
Franais contre Allemands, Franais contre Franais. Pourquoi? Qui
pousse ces hommes  se massacrer?

Un mot apparat, en rponse; un mot dont l'austrit se dresse, aurole
par les ges, devant mon esprit d'enfant: le Devoir. C'est a, Faire
son devoir, m'a dit le colonel Gabarrot, c'est bien servir la France.
Le Devoir. Voil. C'est le sentiment du devoir qui a pouss mon pre
 dposer contre Jean-Baptiste, au Conseil de guerre; c'est par devoir
qu'on traque les communards et qu'on les extermine comme des btes
fauves. Le Devoir. a me fait l'effet d'une puissance mystrieuse qui
vous pousse  faire ce que vous ne feriez jamais de vous-mme, ni par
instinct, ni par raison. C'est beau.

Seulement, c'est grave; trs grave. Et depuis que j'ai dcouvert la
signification, la toute-puissance du Devoir, je suis sombre, retir,
taciturne. L'ide me hante qu'il me faudra tuer, aussi, pour prserver
l'Ordre, et massacrer n'importe qui, pour faire mon devoir. Il faut tre
srieux, pour bien faire son devoir; et dur, surtout. Je me jure de ne
plus jamais me laisser attendrir par quoi que ce soit.

Je me tiens parole. Et je me sens trs peu remu, en vrit, lorsqu'on
m'apprend ce soir,  mon retour d'une longue visite  M. Freeman, que
ma grand'mre est trs malade. Je demande  la voir. On me le dfend. Je
cherche  avoir quelques renseignements. On me fait des rponses vagues.
Lycopode, cependant, que j'interroge habilement, finit par m'avouer la
vrit: Ma grand'mre est morte cet aprs-midi. Comment? Lycopode ne
sait pas bien. Il y a eu une grande discussion entre ma grand'mre
et mon pre; on a entendu du bruit, des cris. A quel sujet, cette
discussion? Lycopode ne sait pas bien. Elle parle d'argent, de questions
d'argent. Elle commence une histoire trs confuse, dans laquelle
beaucoup de choses sont mles, et qui ne m'apprend rien. Depuis la mort
de Jean-Baptiste, le cerveau de Lycopode semble un peu drang; elle n'a
fait aucune rflexion au sujet du trpas de son ami, parce qu'elle
est sous les ordres de mon pre et ne peut se permettre la moindre
observation; mais elle a t trs affecte.

Je n'coute donc gure Lycopode. Mais le mot qu'elle a prononc 
plusieurs reprises, le mot: argent, me fait rflchir profondment. Je
me rappelle que mon pre, il y a quelques jours, a donn des papiers 
M. Curmont, en lui disant qu'il fallait absolument les faire escompter;
et M. Curmont a pris les papiers en secouant la tte. Je me souviens
d'autres choses encore.....

Et, par un enchanement rapide et surprenant,--le mot: Argent, tintant
en mon cerveau comme un appel de tocsin--mes penses de l'autre jour
accourent et dfilent de nouveau devant moi; non plus avec l'austre
allure de Vrits inflexibles alignes derrire le Devoir, matre de
crmonies; mais avec la hideuse dgaine de mensonges difformes se
bousculant derrire l'Argent, tambour-major  postiches. L'Argent. C'est
peut-tre parce qu'ils n'avaient point d'argent que les communards se
sont rvolts; et c'est peut-tre pour tre srs de garder leur argent
que les Versaillais les ont fusills. L'Argent! Et pas de Devoir, alors?
Non..... J'ai de la colre, et beaucoup de dgot, d'avoir t tromp,
de m'tre tromp.....

Je ne raisonne point, certes; je pense  peine; je sens. Je sens, pour
la premire fois, qu'il y a des riches et des pauvres; des pauvres
qui sont toujours trop pauvres et des riches qui ne sont jamais assez
riches. Il y a longtemps, peut-tre, que cette sensation monte en moi,
silencieusement; mais la voil tout en haut,  prsent, et qui fait
signe  la pense.

Je suis nerv, agac, las. Et tout d'un coup, une grande motion me
saisit. Je comprends, j'entrevois, je vois une multitude de choses que
j'ai pressenties vaguement jusqu'ici, de moins en moins vaguement, et
qui se prcisent subitement en mon esprit. Ah! il faut que j'aille voir
ma grand'mre, ma pauvre grand'mre, et que je lui crie,  cette morte,
tout ce que j'aurais d lui dire, tout ce que je lui aurais dit, si
je l'avais compris plus tt..... J'arracherai peut-tre  ses lvres
immobiles le secret de ce que je dois penser, de ce que je dois faire.
Peut-tre que je pourrai dcouvrir, sur la face glace de cette vieille
femme qui m'a tant aim-- laquelle j'ai montr si peu d'affection, et
que j'aimais pourtant, je le sens  prsent--peut-tre que j'y pourrai
dcouvrir, graves par la mort, les rponses aux questions que je n'ai
jamais voulu poser, des rponses que j'aurais pu pourtant peler dans
les grands beaux yeux d'aeule que l'ge n'avait point ternis.....

Je me prcipite vers l'escalier. Mais mon pre, qui descend, me barre le
passage. A la vue de ma figure bouleverse, sans doute, il comprend que
je sais tout.

--Non, pas maintenant, dit-il en m'entranant; ce soir...

Mais le soir, mon motion m'a quitt. C'est une ide qui s'est empare
de moi, une ide fixe qui me possde tout entier. Je sais que mon oncle
Karl va venir pour l'enterrement; je lui parlerai et je lui demanderai
de m'emmener avec lui en Allemagne; je suis sr qu'il ne me refusera
pas. J'en suis tellement sr qu'un grand calme, soudain, descend en moi;
le tumulte de mes penses et de mes sentiments s'apaise et s'vanouit;
la certitude s'est faite en moi que je ne puis chapper  ma prsente
situation d'esprit que par l'vasion, l'vasion physique.

J'attends l'arrive de mon oncle le lendemain soir, piant sa venue de
moment en moment; je l'attends encore le surlendemain matin alors que
les hommes noirs sont dj venus pour les prparatifs des funrailles,
alors que mon pre explique aux amis et connaissances, qui arrivent avec
des figures srieuses, que ma grand'mre est morte subitement, d'un coup
de sang... Comme l'heure de la leve du corps va sonner, je me dcide 
demander  mon pre s'il sait quand mon oncle Karl doit venir.

--Il ne viendra pas, rpond-il. Je ne lui ai tlgraphi qu'hier soir.
J'avais oubli.....

                              * * * * *

J'avais rv d'une vasion physique. Cette vasion matrielle n'tant
pas possible, l'vasion morale n'est pas possible non plus. Du reste, je
n'essayerai mme pas; ce serait trop difficile. Je comprendrai, mais je
ferai semblant de ne point comprendre, ainsi que presque tout le
monde. Je resterai dans le rang; dans la gele dont les barreaux furent
poinonns  Francfort, le 10 mai dernier, et scells avec le sang
des pauvres quinze jours aprs. On labore de nouveaux rglements pour
l'tablissement; les gardes-chiourmes, depuis leur victoire  Paris, ont
repris de l'assurance; les forats ont repris leur chane,  laquelle
l'impt a ajout plusieurs boulets; les partis politiques continuent
leurs promenades en queue de cervelas. L'Assemble Nationale lue dans
un jour de malheur sige  Versailles; elle reprsente la France,
qui veut la paix, et elle libre le territoire  grands coups de
milliards.

Il y a pourtant une portion du territoire qu'on ne librera pas, hlas!
C'est l'Alsace-Lorraine. La perte des chres provinces est bien cruelle
 tous les coeurs franais; et particulirement au coeur de M. et de
Mme Raubvogel. M. Raubvogel est Alsacien; et Mme Raubvogel est devenue
Alsacienne par son mariage. Je devrais dire, pour tre plus exact,
qu'ils sont tous deux devenus Franais; et il conviendrait d'ajouter,
pour mettre les points sur les i, que Raubvogel vient d'opter pour la
France. Raubvogel a prouv quelque difficult, pour cette option; il
ne pouvait pas prsenter les papiers ncessaires. Son acte de naissance,
par exemple, et d'autres documents, ne pouvaient tre dcouverts 
Strasbourg, berceau du cousin, d'aprs son propre tmoignage.

--Si on ne les trouve pas, disait Raubvogel, cela prouve qu'ils ont t
dtruits dans l'un des incendies occasionns par le bombardement; ou
bien encore, que les Allemands, qui me hassent, fout exprs de ne pas
me dlivrer les pices administratives qui me sont indispensables.
La preuve, c'est que je ne suis pas seul dans mon cas. Voyez Gdon
Schurke, par exemple; sa situation est semblable  la mienne; et l'on
ne vit jamais un meilleur Alsacien. Voyez encore M. Lgner, qui vient
d'abandonner sa ville chrie de Mulhouse afin d'habiter la France; sa
position est identique  la ntre. Nous sommes victimes d'un incendie,
ou de la mauvaise volont des Teutons.

Ce raisonnement sans rplique a convaincu les autorits franaises, qui
se sont dclares prtes  constituer au cousin Raubvogel un tat civil
complet,  condition qu'il pt trouver des rpondants. MM. Lgner et
Schurke se sont ports garants de Raubvogel. Aprs quoi, MM. Raubvogel
et Schurke se sont ports garants de M. Lgner. Aprs quoi, MM.
Raubvogel et Lgner se sont ports garants de M. Schurke. Voil trois
bons Franais. Il y en a eu tant de mauvais, que a ne laisse pas de
faire plaisir.

Est-ce que j'ai pens  vous apprendre que le cousin Raubvogel est trs
riche? Je ne me rappelle plus. En tous cas, au risque de me rpter, je
veux vous dire qu'il a fait fortune. Comment, je ne sais pas trop;
je n'ai pu avoir,  ce sujet, tous les claircissements que j'aurais
dsirs. Je sais seulement qu'il a fait des oprations, pendant
la guerre, avec son beau-pre Delanoix. Vous n'en saurez donc pas
davantage.

Delanoix est venu ici, avec les poux Raubvogel, pour assister 
l'enterrement de ma grand'mre; puis, il est reparti dans le Nord, o
l'appellent ses affaires. Les poux Raubvogel sont rests  Versailles.
Ils se sont installs dans un magnifique appartement de la rue de
l'Orangerie. Ils frquentent la meilleure socit, et tiennent le haut
du pav. Les toilettes d'Estelle font sensation; elle porte le grand
deuil (le deuil de la patrie) comme toutes les dames qui se respectent;
mais un deuil patriotique comme on en voit peu. Je regrette de n'avoir
jamais t couturire, car je vous dcrirais ce deuil-l.

Le cousin Raubvogel qui, ainsi que sa femme, se montre charmant pour mon
pre et pour moi, ne pouvait rester indiffrent aux souffrances de ses
compatriotes; surtout de ceux qui ont opt pour la France sans avoir eu
la prcaution, auparavant, de faire des oprations pendant la guerre. Il
a pris un petit accent alsacien qu'il n'avait pas lorsque nous emes le
plaisir de le voir pour la premire fois; flatterie dlicate. Mais cela
n'a pas suffi au cousin. Il a ouvert, avec l'appui du gouvernement,
une grande souscription dont le but est d'acheter en Algrie de larges
domaines, o l'on crera des villages-modles dans lesquels iront
s'tablir les migrs pauvres.

L'argent afflue; les domaines sont achets; les villages-modles sont
crs. L'un d'eux, le plus grand, a t nomm Estelleville, en l'honneur
de Mme Raubvogel. Aprs une grande fte spciale, au cours de laquelle
Raubvogel fait un discours vibrant du plus pur patriotisme, et o sa
femme apparat, vtue en Alsacienne, au bras du ministre de la guerre,
les migrs partent pour la terre promise. Ils y sont conduits par M.
Lgner en personne. Le mme M. Lgner revient, trois semaines aprs,
enchant, et avec des larmes d'attendrissement dans les yeux. Et
Raubvogel se frotte les mains, des mains qu'on se dispute,  prsent,
l'honneur de lui serrer.

                              * * * * *

Depuis quelque temps, en dpit des attentions dont il est combl par
les poux Raubvogel, mon pre semble mcontent, inquiet. C'est que
la Commission de Revision des grades tient ses sances, et qu'elle va
bientt examiner les titres du colonel Maubart  la grosse paulette.
Mon pre est partag, comme on dit, entre l'espoir et la crainte. Mais
cette dernire semble dominer. Le gnral de Lahaye-Marmenteau qui n'a
point conquis de grade pendant la campagne, ayant t fait prisonnier
 Wrth, et qui est revenu d'Allemagne avec les toiles de gnral de
brigade qu'il avait  son dpart, vient frquemment remonter le moral
de mon pre. Le gnral est un homme de haute stature, mince, avec une
taille aussi exigu que celle d'une jeune fille, un crne chauve, un
front prominent, un menton en galoche et des yeux d'inquisiteur. Ses
manires sont extrmement courtoises; mais sa voix siffle.

A propos, je m'aperois que j'ai oubli de relater la mort de Mme de
Lahaye-Marmenteau, en 1871. J'en suis tout  fait honteux.

Mme de Lahaye-Marmenteau qui tait reste  Paris pendant la Commune,
n'ayant pu fuir  temps, a t trouve morte devant la maison qu'elle
occupait, boulevard Malesherbes, trois jours aprs l'entre des troupes
versaillaises dans la capitale. Deux balles de chassepot lui avaient
trou la poitrine. Le plus curieux, c'est que le quartier tait
justement occup par la brigade de son mari. Toute balle, dit-on, a son
billet. On ne sait pas toujours qui a sign le billet... J'ai entendu
dire que le gnral et mon pre avaient t dbarrasss, en mme temps,
l'un d'une femme compromettante, l'autre d'une matresse gnante.

Quoi qu'il en soit, ils sont,  prsent, dans les meilleurs termes.

--Je ne vous comprends vraiment pas! s'crie le gnral. Que pouvez-vous
avoir  craindre? Comment voulez-vous qu'on ait mme l'ide de
rtrograder le hros de Nourhas?

Mon pre parat flatt, mais peu convaincu. Quelquefois, il dit que,
justement en raison de son action d'clat, il a tout  redouter.
D'autres fois, il dit qu'il n'a rien  craindre. D'abord, il a t
bless. a, c'est vrai. J'ai vu la cicatrice, une petite cicatrice au
bras, qui aurait pu tre dangereuse.

--De plus, dit-il, j'ai aussi reu ce coup de pied de cheval, qui peut
compter pour une blessure. Du reste, il ne faudrait pas m'embter; j'en
sais long. Il y a des blessures de marchaux, reues  Sedan, qui
n'ont pas laiss beaucoup de traces. Et si je voulais parler d'autres
personnages, de certains amiraux filant sur la Belgique...

Et puis, ses apprhensions le reprennent.

En fait, il n'a peut-tre pas tort de s'alarmer. La Commission est trs
svre. Dernirement, elle a eu  se prononcer sur le cas d'un officier
qui, chef de bataillon au dbut de la guerre, avait t cr gnral
de division sur le champ de bataille. Cet officier avait t victorieux
dans le seul combat de toute la campagne o les Franais remportrent
sur les Allemands un succs rel. La Commission a rtrograd le gnral
jusqu'au rang de lieutenant-colonel. Le gnral a bris son pe et
donn sa dmission.

..... Plus tard, j'ai appris que cet homme, malgr tous les obstacles
qu'on plaa sur son chemin, chercha  vivre; il chercha  vivre par tous
les moyens, mme les plus infimes. Puis, il disparut. Un jour, dans un
taudis d'un faubourg, on trouva le corps d'un individu misrablement
vtu et dcharn par la misre. Le revolver dont il s'tait servi
pour se brler la cervelle fit reconnatre le cadavre. C'tait le
gnral.....

Mais  quoi bon dire son nom? Il y a peut-tre encore une demi-douzaine
de Franais qui ne l'ont point oubli.

                              * * * * *

La Commission de Revision des grades a conserv  mon pre, sans
discussion, ses paulettes de colonel. C'est  cette occasion que j'ai
vu, pour la premire fois, les journaux donner des dtails sur le combat
de Nourhas. Mon pre s'y est admirablement conduit. Quand ses troupes,
composes pour la plupart de jeunes recrues, commencrent  lcher
pied; lorsque, crases sous le nombre et dcimes par les obus lancs
d'normes distances, elles se retirrent en dsordre, le colonel Maubart
ne renona pas  la lutte. Aprs avoir vainement tent de rallier ses
hommes, et aprs avoir, pour donner l'exemple, tu de sa propre main
un capitaine de mobiles qui s'obstinait  fuir, il prit le parti de se
dfendre jusqu' la mort. A la tte d'une vingtaine d'hommes rsolus, il
gagna sous les balles la ferme de la Chevrette, btiment quadrangulaire
lev sur un mamelon qui domine le village de Nourhas. Il s'y enferma;
s'y barricada; et l, pendant trois heures, contre des forces cent fois
suprieures en nombre, il se dfendit avec le courage du dsespoir. Et
l'ennemi ne pntra dans la ferme, ventre par les boulets, que lorsque
les trois quarts de ses dfenseurs eurent t tus ou mis hors de
combat, lorsque le colonel Maubart lui-mme eut t grivement bless,
et lorsqu'il ne resta plus une seule cartouche.

C'est  peu prs  l'poque o la rputation de mon pre s'tablit
fermement, qu'on prend le parti de me mettre au lyce. Il m'est assez
difficile d'expliquer quel changement se produit alors, lentement, en
moi. Le contraste entre l'agitation du milieu dans lequel j'ai rcemment
vcu, et le calme de mon existence actuelle, extrait de moi, pour ainsi
dire, des quantits d'impressions et de penses reues et accumules,
souvent  mon insu; et me force  en passer la revue,  en faire
l'inventaire;  poser,  comparer,  juger, et presque  conclure. Je
ne vais pourtant point jusque-l. Il m'est arriv dj de sentir,
particulirement une fois, lors de la mort de ma grand'mre; mais je
n'avais pas encore pens. A prsent, je pense; seulement, je m'arrte
devant les consquences et les conclusions. J'admettrais, jusqu' un
certain point, avec Napolon, que l'Histoire est une fable sur laquelle
on s'est mis d'accord. Mais je n'ose point penser que l'histoire de la
campagne de 1870, toute notre histoire, toute notre politique, n'est
qu'un tissu de mensonges convenus et de fictions officielles. Je n'ose
point penser que nos soldats ont vers leur sang, pendant la guerre,
d'abord pour l'Empire, puis pour la Rpublique bourgeoise, et jamais
pour la France.

Si je m'arrtais  cette ide, qui pourtant, me harcle, je sens
que j'aboutirais  des rsultats monstrueux. Je me verrais oblig de
reconnatre l'effronterie et l'infamie des loges que se dcernent
mutuellement les gens que j'ai entendu, plus d'une fois, traiter de
capitulards. Je serais oblig d'admettre qu'un homme, afin d'arriver 
faire bonne figure dans l'arme franaise, doit d'abord se faire enlever
la rate; aprs quoi,  la vue de l'ennemi, il n'a plus qu' faire face
en arrire, et  jouer des jambes.

Absurdits, videmment. A ce compte-l, le hros de l'Iliade devrait
tre Thersite. Mais j'ai tort de faire cette comparaison. Je suis encore
trop loin d'Homre; et la France en est dj trop loin.




IX


Est-il ncessaire de rappeler ici que le marchal de Mac-Mahon a
remplac Thiers, le 24 mai 1873,  la prsidence de la Rpublique?
Peut-tre, car il ne faut pas oublier que mon pre a t,  Wiesbaden,
le compagnon de captivit du marchal: et qu'il est rest, autant que le
permettent les diffrences de grades, son ami. Or, si les amitis sont
jamais de quelque utilit, c'est dans l'arme.

On est en train de la rorganiser, cette arme, sur une base
dmocratique et galitaire; le service militaire est universalis. Tout
citoyen franais doit tre soldat pendant cinq ans. Il y a bien quelques
petites exceptions  cette rgle; le volontariat d'un an, par exemple;
et beaucoup d'autres. Mais ne faut-il pas des exceptions pour confirmer
la rgle?

Les lois rcentes, naturellement, ont leurs admirateurs; elles ont
aussi, bien entendu, leurs dtracteurs. Mon pre tait de ces derniers.
Mais le gnral de Lahaye-Marmenteau l'a amen  modifier ses opinions;
il lui a fait voir que la cration des armes nationales conduisait,
comme principal rsultat,  la cration d'une norme bureaucratie
militaire; et que, derrire les remparts de paperasses qui deviendront
ncessaires, les malins trouveront moyen de s'embusquer dans de
lucratives sincures. Le fait est que le gnral, qui occupe une
situation quelconque au ministre de la guerre, y a fait donner  mon
pre la direction d'un vague service.

Versailles, tant le sige du gouvernement, est naturellement plein
d'officiers. Tous les chers camarades que la guerre avait spars, avait
disperss aux quatre coins de l'Allemagne, se retrouvent ici avec joie,
en bonne sant et pleins d'espoir. Le marchal Bazaine, seul, manque
au rendez-vous. Il est, prsentement, dtenu; et, bien qu'on prtende
gnralement dans l'arme que c'est une indignit, il va bientt tre
traduit devant un Conseil de guerre qui sigera  Trianon. Souvent, le
jeudi, en nos promenades de lycens, nous passons devant la maison qui
sert de prison au marchal, tout au bout de l'avenue de Picardie.

Nos promenades sont tristes, svres et silencieuses. On nous lve  la
Spartiate (brouet compris et exercices physiques non compris). On nous
affuble d'uniformes vaguement militaires; on rgle notre existence au
tambour; on nous gave de connaissances varies, avaries, invariablement
inutiles. Nous travaillons comme des ngres, sans rpit; il faut que les
jeunes gnrations soient trs instruites, car c'est le matre d'cole
allemand qui nous a battus; (aprs tout, il faut bien que ce soit
quelqu'un). Nous apprenons l'histoire, comptabilit d'abattoir tenue par
des bedeaux, au point de vue providentiel et invitable. Nous apprenons
les langues mortes; nous admirons l'honntet de Cicron et le
patriotisme de Thmistocle; nous vivons dans un monde de casques,
de cuirasses, de javelots, de flches, de catapultes, d'antiques
ferrailles. Nous calculons aussi trs bien; nous computons la hauteur
qu'atteindrait une pyramide forme avec les pices de vingt francs
ncessaires au payement de la ranon de cinq milliards exige par la
Prusse; nous calculons combien de wagons il faudrait pour transporter la
mme somme  Berlin, en pices de cent sous. Je n'oublie pas, pour
mon compte, que ces pices d'or et d'argent portent, en exergue, cette
lgende: Dieu protge la France. Je ne sais pas si c'est la une prire,
ou une constatation; dans le premier cas, c'est inefficace; dans le
second, c'est drisoire.

                              * * * * *

Avec ou sans protection divine, la France a pay sa ranon en un tour
de main. Elle en est aussi fire que si, au lieu de la dbourser, elle
l'avait empoche aprs un tour de Rhin. Voil le territoire libr, ou
peu s'en faut. L'argent est une belle chose. J'ai eu l'occasion de m'en
rendre compte plusieurs fois, rcemment. Je ne fais ici aucune rfrence
au procs Bazaine, termin par la condamnation  mort, temporaire,
du tratre; il a t tabli que Bazaine n'avait point trahi pour de
l'argent, n'avait point touch en cus sonnants le prix de sa flonie;
il avait simplement subordonn les oprations de son arme aux
combinaisons de sa politique personnelle. Il n'avait song qu'
chafauder sa propre grandeur sur la dfaite de son pays; l'argent
n'tait donc pour rien dans l'affaire, ainsi que le font remarquer
justement les nombreux officiers qui cherchent  rhabiliter le
marchal. Je ne fais pas davantage allusion au vote de la Constitution,
tablie en 1875,  une voix de majorit; ce n'est qu' l'Opra qu'on
paie les voix, et plus cher qu'elles ne valent.

Je veux simplement parler du second mariage de mon pre, qui s'est
effectu dans des conditions que je vais relater sommairement, et telles
qu'elles m'ont t rapportes fidlement par Gdon Schurke quelques
annes plus tard.

Mon pre tait, comme je l'ai dit,  la tte d'un des services du
ministre de la guerre; il tait en relations constantes avec des
fournisseurs de l'arme; il se prta  certaines complaisances
rmunres. Personne, hormis peut-tre le gnral de Lahaye-Marmenteau,
n'eut connaissance de ces choses; pourtant, elles s'bruitrent. On voit
que les murs ont des oreilles. Il y eut commencement de scandale, qui
n'avorta que grce  la complication de la situation politique et aussi
 l'intervention du cousin Raubvogel; car Raubvogel, qui a de gros
intrts sur la place et subventionne un journal, est devenu une
puissance. Raubvogel, donc, agit en bon parent. Mon pre, rduit
soudainement  la portion congrue, c'est--dire  sa solde, se mit
aussitt  traiter Raubvogel en bon parent, c'est--dire en caissier.
Raubvogel finana; puis, se lassa de financer; cependant, n'en fit rien
paratre.

Il prit conseil de Delanoix qui tait venu passer plusieurs jours 
Versailles pour une affaire. Delanoix dplora la situation, mais lui
trouva une issue. Il fallait marier le colonel Maubart. Oui; mais
comment? Delanoix savait comment. Il rappela  Raubvogel un incident de
leur carrire commune, alors qu'ils opraient dans le Nord, pendant
la guerre. Leur entreprise gnrale de contrebande, ainsi que je crois
l'avoir dj suffisamment fait entendre, allait  merveille. Pourtant,
il y avait une ombre au tableau. Cette ombre, c'tait la concurrence
acharne que faisait aux associs un fraudeur mrite, nomm Vanhostel.
Delanoix, sans la moindre hsitation, dnona son concurrent, comme
espion prussien, au gnral commandant les troupes franaises cantonnes
dans la rgion. Sa dnonciation tait appuye de preuves irrfutables,
consistant en documents d'un caractre crasant pour l'inculp. Ces
documents avaient t composs, avec un grand souci des formes, par
Sraphus Gottlieb Raubvogel. Le tratre Vanhostel fut donc saisi;
condamn  mort; fusill. La concurrence redoutable fut ainsi supprime;
et la fortune de Vanhostel, fortune considrable, revint  sa nice,
Mlle Elisa Ducornet, alors ge d'une douzaine d'annes.

A l'poque dont je parle, Mlle Ducornet n'avait gure plus de dix-sept
ans; elle tait orpheline; et son tuteur, un notaire de Lille, la
faisait lever avec le plus grand soin dans un couvent choisi. C'est sur
cette intressante orpheline que Delanoix jeta les yeux lorsqu'il songea
 pourvoir mon pre d'une seconde pouse. Au mieux avec le notaire
de Lille, et s'tant concili les bonnes grces des chres soeurs par
quelques-uns de ces petits cadeaux qui, non seulement entretiennent
l'amiti, mais la crent, il ne tarda pas  russir dans son honnte
entreprise.

Mon pre a donc pous dernirement, en secondes noces, Mlle Elisa
Ducornet. J'ai assist  la crmonie, fort imposante, dans un
uniforme tout neuf. Les tmoins de mon pre taient le gnral de
Lahaye-Marmenteau et M. Delanoix; les tmoins de la marie taient le
gnral Laffary d'Hondaine et M. Raubvogel.

Ce mariage, si j'ose dire, a refait  mon pre une virginit. La jeune
Mme Maubart, chaperonne par Mme Raubvogel, est reue partout avec
enthousiasme. Entre nous, ma belle-mre, bien qu'elle ne soit pas laide,
est une petite sotte; c'est une dinde, pour dire le mot. Mais il n'y a
personne comme Mme Raubvogel pour faire valoir les gens et les prsenter
sous leur meilleur aspect. Comment elle s'y prend, je l'ignore; mais
tout le monde chante ses louanges et elle obtient tout ce qu'elle veut.
Et il est certain que le ministre de la guerre, sur la demande de ma
cousine, accorde  mon pre le commandement d'un rgiment d'infanterie
casern  Saint-Denis.

                              * * * * *

Mon pre, avant de quitter Versailles pour Saint-Denis, vend la maison
de l'avenue de Villeneuve-l'Etang; la maison o mon grand-pre et ma
grand'mre sont morts. Cette maison a fait partie de mon lot lors de la
division de l'hritage qu'ont laiss mes grands-parents. Mon pre,
qui est mon tuteur, a toujours prtendu avoir dfendu mes droits avec
acharnement,  cette occasion, contre la rapacit toute prussienne de
mon oncle Karl. Il veille sur ma fortune avec un soin jaloux; et la fait
valoir habilement, mais prudemment. C'est, dit-il, un dpt sacr! Je
n'ai jamais cru beaucoup  la rapacit de mon oncle, qui s'est
fait reprsenter dans cette affaire par un homme de loi; mon pre a
frquemment insult l'homme de loi, disant qu'il tait vraiment honteux
pour un Franais de se faire le factotum d'un Allemand.

Je reste donc seul  Versailles, sans foyer et sans famille. Mon pre ne
m'invite gure  Saint-Denis qu'une ou deux fois par mois; d'ailleurs,
je n'aime pas beaucoup voir ma belle-mre. Cette pauvre crature
inoffensive prend, de plus en plus, l'aspect d'une victime. Mon pre
semble la traiter en quantit ngligeable. Et Lycopode elle-mme affecte
de ne la tolrer que par piti. Elle me met la mort dans l'me. Je
comprends que je l'intimide, et je me sens vaguement gn devant elle.
Elle parat ne savoir ni que dire, ni que faire; on la prendrait pour
l'indcision incarne.

Cette impression est justement celle que donne la France,  prsent. Je
puis citer un fait qui fera comprendre l'incertitude politique de cette
priode que caractrisent le 16 mai, le mouvement des curs et des
vques, les 363, l'agitation en faveur de Pie IX, l'acte du major
Labordre et les discours de MM. de Fourtou et Gambetta. Mon pre, en
quittant Versailles, m'a donn pour correspondant M. Curmont, qui est
 la tte du parti rpublicain versaillais; et il m'a confi, en mme
temps, aux bons soins de l'abb Portelange, un prtre qui est au mieux
avec les chefs de la raction. Deux srets valent mieux qu'une, et l'on
ne sait jamais de quel ct le vent peut tourner. Chaque jeudi et chaque
dimanche, je vais donc faire une visite  l'abb; aprs quoi, je vais
passer le reste de la journe chez M. Curmont.

Au dbut, j'allais assez souvent voir aussi M. Freeman, qui m'aime
tant, et auquel ma prsence causait visiblement un grand plaisir. Il me
parlait de la France qu'il chrit toujours de la mme passion idale; il
me parlait de la Revanche, et me disait qu'il serait heureux de ne pas
mourir avant de l'avoir vue. Mais j'ai d cesser mes visites, qui me
compromettaient; M. Curmont et l'abb me l'ont fait comprendre. M.
Freeman, dit l'un, est un vieil enrag qui ne rve que plaies et bosses;
c'est, dit l'autre, un hrtique.

M. Curmont ne semble avoir gard rancune ni  mon pre ni  moi des
mauvais propos qu'il a tenus sur notre compte. Mme Curmont est malade,
use, puise par son travail incessant de tant d'annes; Albert Curmont
n'est encore rien dans le gouvernement; c'est rigolo; mais a viendra
srement avant peu. Ce sera rigolboche. En attendant, il a la bouche
pleine des prouesses qu'il a accomplies durant la guerre; on ne se
figure pas combien sa conduite a t remarquable dans ce camp qu'il
a form en Bretagne. Quant  Adle, c'est une belle jeune fille,
intelligente et fine, que mes manires brutales choquent un peu, mais
qui me tmoigne beaucoup d'affection. Je sens aussi quelque chose pour
elle dans le coin de mon coeur; et je dplore, d'avance, sa vie qui sera
sacrifie, ainsi que, l'a t celle de sa mre,  de soi-disant devoirs
de famille.

M. Curmont me parle souvent de politique. Il me prne l'excellence des
rpublicains. Pourtant, il me dit qu'il faut me mfier des exagrations
et me garder des extrmes.

L'abb me parle souvent de politique et de religion. Il me prne la
grandeur du trne et de l'autel. Pourtant, il me dit qu'il faut me
mfier des exagrations et me garder des extrmes.

--Ne soyez pas trop rpublicain, dit M. Curmont.

--Ne soyez pas trop religieux, dit l'abb.

                              * * * * *

L'Exposition de 1878, qui fut l'une des premires manifestations du
relvement de la France, a t pour moi l'occasion de divertissements
nombreux. Je me rappelle parfaitement avoir assist, le derrire sur
l'herbe,  la grande fte de nuit donne,  Versailles, en l'honneur du
Shah de Perse. Je me souviens aussi que c'est le lendemain de cette fte
qu'une communication importante me fut faite par un de mes condisciples.
Ce jeune homme, neveu du ministre de la guerre, avait appris que le
colonel Maubart se trouvait dans une vilaine situation. Il parat
que mon pre avait engag sa femme  offrir l'hospitalit  une jeune
parente, ge de douze ou treize ans, de l'innocence de laquelle
il s'est permis d'abuser. L'enfant s'est plainte. Et, bien que les
personnes  qui elle s'tait adresse l'eussent engage  se taire,
l'affaire a t bruite. Gnralement, on ne sait pas par qui; mais
mon condisciple le sait. Il a entendu dire  son oncle que le gnral de
Lahaye-Marmenteau, qui avait recueilli les renseignements ncessaires,
l'a mis au courant des faits. Le ministre va tre forc d'agir car la
presse, sans doute  l'instigation sournoise du gnral, va commencer
une campagne contre le colonel Maubart.

Deux jours aprs, un dimanche, je vais  Saint-Denis et, carrment,
j'informe mon pre de ce que je sais. Il s'tonne, nie, balbutie,
cherche  s'excuser, parle de ces petites filles qui sont toujours dans
vos jambes. Mes rvlations au sujet du gnral de Lahaye-Marmenteau
l'meuvent trs fort.

--Ah! le brigand! le cafard! C'est une vengeance! Il se venge, le
sale cocu, de toutes les cornes que je lui ai fait porter!... Et je
m'explique, maintenant, ma msaventure au ministre. C'est encore
lui qui m'avait dnonc... Je lui revaudrai a, n'aie pas peur...
En attendant, il faut parer au plus press, il y a dj un cochon de
journal, ce matin, qui m'appelle satyre  paulettes. Voyons... Je
vais d'abord aller voir Gambetta; Lahaye-Marmenteau est un cagot et un
ratapoil qu'il dteste; moi, je suis rpublicain, libre-penseur; c'est
l'exemple de Gambetta qui m'a soutenu et inspir,  l'arme de la
Loire! tais-je  Nourhas, oui ou non? Gambetta peut clore le bec
aux journaux... Et puis, j'irai voir Mac-Mahon... Vieux camarade..
Wiesbaden... Il ne permettra jamais que pour une peccadille...

Et mon pre me met au courant des dmarches qu'il veut faire. Il les
commencera ds demain, et nous verrons.

Nous avons vu. La presse n'a pas souffl mot. Mon pre a t nomm
attach militaire  l'ambassade franaise  Berlin. Il est parti pour
l'Allemagne  la fin du mois de septembre.

                              * * * * *

Je ne suis pas trs avanc pour mon ge. Prs de trois annes doivent
donc s'couler avant que je puisse me prsenter  Saint-Cyr. Quand et
comment ai-je pris la dtermination d'entrer  Saint-Cyr? Je ne pourrais
le dire. A parler franc, je n'ai mme jamais pris aucune dtermination
 ce sujet. La chose s'est faite d'elle-mme, se fait d'elle-mme,
comme normalement. Je vais  l'arme sans hsitation et sans examen,
naturellement;  peu prs comme le jeune caneton, ds qu'il a bris sa
coquille, se dirige vers la mare afin d'y faire un plongeon.

Je n'ai pas beaucoup le temps de rflchir; mais s'il m'arrive parfois
de jeter un coup d'oeil sur la route que j'ai choisie et que je
devrai suivre, et de me questionner moi-mme sur les avantages et les
dsavantages de mon choix, je dois dire que je ne regrette jamais, en
dfinitive, le parti que j'ai pris de propos plus ou moins dlibr.
Quand je compare l'tat militaire  tous les autres mtiers,  celui du
paysan, de l'ouvrier, de l'employ, du fonctionnaire civil, du juge, du
financier, du politicien, et  tous ces mtiers que la Socit
n'admet pas, mais qu'elle cre, il m'est impossible de voir en quoi
la profession de soldat peut leur tre infrieure. Le raisonnement me
dmontre, au contraire, qu'elle leur est suprieure.

Il me semble que tous les tres qui constituent la Socit, hommes,
femmes et mme enfants, exercent des mtiers; hormis deux catgories
d'individus dont l'action sociale ne peut se classifier comme
mtier, mais seulement comme tat. Ces individus sont les militaires
professionnels et les prtres.

L'existence des tres qui exercent des mtiers est tellement terne et
abjecte, tellement oppose  toute manifestation libre de force morale
et de vigueur physique, que ces pauvres gens mourraient d'ennui et
de dsespoir, crveraient de la nostalgie de leur virilit, s'ils
ne pouvaient se donner, de temps en temps, le spectacle dcevant et
pompeux, l'illusion blouissante et tapageuse des forces mentales et
matrielles de la ralit desquelles le Mensonge Social les chtra.

Cette illusion leur est fournie par les deux classes d'individus qui
n'exercent pas un mtier, mais qui ont un tat.

Tous les dimanches, dans cent mille glises, des hommes, des femmes et
des enfants prient, chantent, pleurent, s'agenouillent, dans le
vieil esprit du Moyen-Age; cherchent  s'imprgner, en dpit de leur
connaissance des ralits prsentes, des misrables dceptions du pass,
Ils s'efforcent de se donner l'illusion de la foi--de la foi dans
la prsence d'un tre suprieur qui les guide, les conseille et les
protge... Le Prtre leur donne l'illusion de la force mentale.

Les dploiements de drapeaux, les parades militaires entretiennent
leur amour et leur respect de traditions sanglantes, leur inculquent la
vnration des lgendes ptrifies de la Force. L'clat des armes, le
tintamarre des cuivres voquent dans leur esprit des visions de gloire,
font apparatre  leurs yeux glauques des fantmes de splendeurs
hroques. Ils cherchent, pendant que rsonne la grosse caisse et
que roulent les canons,  se donner l'illusion du courage--du courage
civique, patriotique, humain... Le Soldat leur donne l'illusion de la
force matrielle.

Autant, alors, tre parmi ceux qui donnent l'illusion--ou qui la
vendent--que parmi ceux qui l'achtent.

J'ai encore d'autres choses  dire; mais ce sera pour plus tard.

Pour le moment, je pioche et je pioche, afin de rattraper beaucoup de
temps perdu. Des succs modestes rcompensent mes gnreux efforts. Je
dcroche deux ou trois prix consistant en des Histoires de la guerre de
1870, couronnes par l'Acadmie Franaise, et qui clbrent, comme il
convient, la gloire des vaincus. Je travaille tant, que je me tiens trs
peu au courant de la politique dont l'tude, pourtant, est si
ncessaire  l'officier ambitieux. J'en connais tout juste les plus gros
vnements, tels que le remplacement de Mac-Mahon  la Prsidence par
Jules Grvy, le 30 janvier 1879. C'est  peine, mme, si je prends le
temps de faire le paon et de poser  l'officier, pendant mes sorties.
J'ai appris, bien entendu,  jouer du torse dans ma tunique de collgien
et  faire des effets de kpi; mais  quoi bon? Versailles reprend
de plus en plus son caractre indiffrent et morne; la ville perd la
population que lui avaient donne les vnements; toutes les personnes
que je connaissais, les Raubvogel par exemple, l'ont quitte pour Paris.
Je ne me mets en frais ni pour M. Curmont, ni pour l'abb Portelange, ni
pour Adle que le peu de raffinement de mes manires semble dtacher de
moi; ni mme pour les quelques femmes hors d'ge avec lesquelles j'ai
appris  connatre l'amour, sur le pouce.

Je travaille donc; et c'est avec la certitude du succs que je me
prsente, en 1881, parmi les candidats  l'cole Spciale Militaire
de Saint-Cyr. Vous allez voir comme j'ai de la chance et comment, quoi
qu'on en dise, la vertu et le travail sont rarement rcompenss en ce
monde. La veille de l'ouverture du concours, je reois de mon pre une
dpche m'informant de la mort,  Berlin, de ma belle-mre. Il parat
que c'est le mal du pays qui l'a tue. On n'est pas veinard, dans
sa famille. Quoi qu'il en soit, je regrette son dcs, dans les
circonstances prsentes; mes examens m'interdisent de quitter Paris. Si
elle tait morte seulement huit jours plus tard, j'aurais eu l'occasion
d'aller en Allemagne, pour assister  ses funrailles.

Serai-je reu ou ne le serai-je pas? Le gnral Laffary d'Hondaine, que
je rencontre quelque temps aprs, et qui est dans le secret des dieux,
m'annonce confidentiellement que je suis reu avec le numro 234. a
vaut mieux qu'un chec. Je n'ai donc plus gure que deux ans  attendre
pour porter l'paulette de l'infanterie, Reine des Batailles.




X


Les informations donnes par le gnral Laffary d'Hondaine n'taient pas
tout  fait exactes; il est bien vrai que je suis reu  Saint-Cyr, mais
avec le numro 432 seulement. Le gnral avait cit d'une faon prcise
les chiffres qui composent le nombre; mais il leur avait fait faire face
en arrire, les avait amens, pour ainsi dire,  battre en retraite;
simple affaire d'habitude. Mon succs n'est pas brillant. Pourtant, cela
ne prouve rien. Ce ne sont pas les premiers partis qui arrivent le plus
vite. Consultez l'Annuaire.

Pour moi, j'avoue que j'ai eu la faiblesse d'aller consulter une
tireuse de cartes. Cette dame, dont la rputation est grande et qui a
la clientle de l'aristocratie, m'a prdit le plus brillant avenir. Nous
n'avons plus qu' attendre, pour voir si la prophtie se ralisera.

Je n'ai pas parl des normes difficults du concours; ni du monme des
candidats, gnralement revtus de la toge et coiffs de la toque de
l'avocat, qui serpenta joyeusement le long du boulevard Saint-Michel;
ni du nombre de ces candidats. Nous tions 2.200. L'cole ne devait
recevoir que 450 lves. Quel lan vers la carrire militaire! Comme on
voit bien que l'espoir de la revanche est rest populaire chez nous! Qui
donc a dit que la race franaise n'tait plus une race guerrire?

Nous sommes pleins d'enthousiasme, mes camarades et moi, lorsque nous
pntrons, au mois de novembre, dans la grande demeure. Nous avons hte
d'endosser l'uniforme et, melons que nous sommes, de rpter ces vers
hroques et traditionnels:

A nous, cette mle ardente.--A nous, cette plaine sanglante,--A
nous la gloire et le trpas,--A nous ces nuages de poudre,--A nous les
clairs de la foudre,--Et la volupt des combats.

                              * * * * *

Mon enthousiasme a pass rapidement. De l'enthousiasme!..... Je n'arrive
mme pas  comprendre pourquoi on nous oblige  demeurer deux ans 
Saint-Cyr. Est-ce pour nous enseigner l'Art de la guerre? Mais qu'est-ce
donc que cet Art de la guerre qu'on dit aujourd'hui si savant et si
complexe? N'est-ce pas simplement l'Art de la Destruction? Et est-il
donc ncessaire  un homme, afin de devenir un bon destructeur, de
consacrer deux ans de sa vie  l'tude thorique de la dvastation?
Je ne m'explique pas qu'on ne nous envoie point, plutt, passer ces
vingt-quatre mois parmi des tribus sauvages que nous pourrions
massacrer  l'aise, ou parmi des populations laborieuses et d'esprit
rvolutionnaire que nous pourrions mettre  la raison. Ce serait l un
excellent moyen, le seul, de nous permettre de nous faire la main.

S'il faut dtruire, s'il faut maintenir, comme agents de l'existence
sociale, la ruine et la mort, pourquoi ne pas simplifier l'art de la
tuerie, au lieu de le compliquer? Et c'est seulement  la complication
que pousse le dveloppement continuel de la soi-disant Science
militaire. La guerre, par suite de l'intrusion de la Science dans
le carnage,--intrusion dont les Intrts ont vite appris  tirer
parti--devient une farce, dont les peuples ont  payer les frais bien
plus en espces qu'en nature, et qui menace de se jouer ternellement.

Au fond, l'enseignement qu'on nous donne est surtout moral; je devrais
dire immoral. On ne se lasse point de nous faire entendre que nous
sommes des tres suprieurs, faits pour dominer et commander; on
nous dmontre d'une faon fort claire que, sans nous, la socit se
dissoudrait dans le chaos; que cette socit en dsarroi ne se maintient
que grce  l'existence de l'arme, qui a seule survcu au milieu de la
dsorganisation gnrale; et que l'arme, c'est nous. La Patrie, c'est
l'Arme; et l'Arme, c'est l'Officier. Par consquent, on nous apprend 
figurer la Patrie... Rossel crivait: Le Prince doit savoir la guerre,
disait Machiavel; aujourd'hui, le Prince, c'est le Peuple. Mais on a
fusill Rossel parce qu'il ne fallait pas que le peuple st la guerre.
C'est l'officier qui doit la savoir; et il n'a pas beaucoup de mal 
l'apprendre. Il n'a qu' se persuader qu'il incarne, qu'il reprsente la
Patrie.

Soit. Mais alors, je me demande pourquoi on ne nous distribue pas
le seul livre qui nous serait de quelque utilit pour rgler notre
attitude: le _Manuel du Parfait Vainqueur_ (trait de la _Victoire
morale_). Une chose que je ne me demande plus, par exemple, c'est la
cause de nos dsastres de 1870. Elle m'apparat. Je commence  percevoir
en mme temps que, pour que la guerre reprenne une signification et
tende  disparatre, il faut que le Peuple fasse la guerre par lui-mme
et pour lui-mme. Et je me rends compte de tout l'odieux et de tout
le ridicule de cette comdie du Relvement qui se droule, depuis tant
d'annes dj, sous la vote d'acier forme par des pes trempes dans
l'eau bnite.

Toute l'instruction technique qu'on nous donne, en dpit des apparences,
se rduit  rien. Des tas de notions, gnralement inutiles et
inapplicables en elles-mmes, se bousculant sur la base chancelante
d'extravagantes hypothses, et qui doivent tre rendues plus
inapplicables encore, en pratique, par suite de l'existence de ce fait
certain: que la Politique est devenue la fatalit qui, de plus en plus,
appuie sa patte crochue sur l'paulette des chefs militaires. La guerre
n'est plus un acte hroque, ni mme une oeuvre ncessaire; c'est une
opration mercantile. C'est le Boutiquier, du fond de son choppe, de
son bureau, de sa banque, de cette succursale de la Bourse qu'on appelle
le Parlement, qui la dcrte, la dchane, la conduit, l'arrte. Et
c'est pourquoi la plus grande puissance banquire de notre poque,
l'glise, cherche aujourd'hui  prendre ouvertement la direction de
l'Arme.

Le clricalisme rgne en matre  Saint-Cyr.

L'aumnier est le personnage important; et le catholicisme des
professeurs clipse leur rudition. Toutes les faveurs sont rserves
aux coliers des collges de Jsuites, qui sont en grand nombre. On
dirait que les bons pres ont fait ce rve de la reconstitution d'une
caste guerrire, qui s'lverait peu  peu au-dessus des autres classes
de la nation, et les dominerait, pour la plus grande gloire de Rome.
Quant aux lves des tablissements laques, ils sont fort mpriss
par la clique religieuse; et, s'ils n'affectent pas quelque dvotion,
traits en parias. Je dois avouer que je ne m'attendais pas  une
pareille situation.

Au cours d'un des nombreux voyages que fait mon pre de Berlin  Paris,
et pendant lesquels il oublie rarement de me rendre visite, je l'ai
mis au courant des faits. Il a paru fort tonn. Il se doutait bien
de quelque chose comme a, m'a-t-il dclar, mais il n'aurait jamais
pens...

--De mon temps, a-t-il dit, les diffrences d'origine d'coles
prparatoires n'avaient pas encore apport leur note discordantes 
Saint-Cyr. Deux seulement des jeunes gens de ma promotion sortaient
d'institutions religieuses. Leur sjour  l'cole ne fut pas enviable.
Ils furent mis en quarantaine et eurent  subir des brimades cruelles.
L'un se fit tuer en Crime, presque volontairement, et l'autre donna sa
dmission peu de temps aprs sa sortie de l'cole. Nous n'aimions pas
les cagots, et les convictions religieuses nous semblaient des ides
d'un autre ge, trs peu respectables. A vrai dire, je me suis
toujours dout de ce qui arrive; et je prvois que l'esprit clrical se
dveloppera sans interruption. J'avais mme pens  te faire lever dans
un tablissement religieux; mais j'y ai renonc. C'est vraiment trop
malpropre. Toute jeune fille leve par les bonnes soeurs est une
tribade; tout jeune homme qui sort d'une jsuitire est un bardache.
Voil mon opinion; et a me dgote. La France est moins dlicate que
moi; elle aime a. La France, terre de libert et de pense libre, foyer
du progrs, cuve de fermentation rvolutionnaire!... La France est une
cuve de fermentation, avec le derrire du prtre en guise de couvercle;
et a pse lourd, un derrire de cur! Enfin, qu'est-ce que tu veux?
Il faut, sinon hurler avec les loups, au moins ouvrir la gueule en mme
temps qu'eux. Sans approuver ouvertement, il ne faut point dsapprouver.
Dclarons-nous partags entre le culte de la libert de conscience et
celui du drapeau. La libert de conscience, a-t-il conclu en ricanant,
en voil une fameuse affaire pour nous tirer d'embarras,  notre poque
de consciences en caoutchouc!

                              * * * * *

Vous voyez que mon pre a des ides  lui sur bien des choses. Je ne
vous exposerai pas toutes ses opinions sur Saint-Cyr. Je vous rpterai
seulement ce qu'il m'a dit dernirement, peu de jours aprs qu'il
fut revenu  Paris aprs avoir t relev de son poste  l'ambassade
franaise en Allemagne; c'est--dire dans les derniers jours de novembre
1881.

--Saint-Cyr n'est ni une cole thorique, ni une cole pratique. On a de
la peine  faire, en cinq ans, de bons soldats au rgiment. On
prtend pouvoir crer, en deux ans, d'excellents officiers dans des
dortoirs--auxquels, il est vrai, on a adjoint une chapelle, qu'on
agrandit tous les jours.--Ce qu'on cherche  faire de l'lve de
Saint-Cyr, de plus en plus, ce n'est pas un militaire; c'est un aptre.
C'est un missionnaire inconscient de la routine; un automate vou 
l'apostolat, par la parole et par l'acte, de toutes les neries qui
constituent la saine doctrine sociale. Voil l'vidence mme. Si l'on
dsirait seulement avoir de bons officiers, pourquoi ne les prendrait-on
pas parmi les jeunes soldats du contingent ayant un certain degr
de culture intellectuelle? Ces jeunes gens pourraient complter leur
instruction dans des tablissements spciaux; ou, ce qui vaudrait
mieux, par eux-mmes. Pour tre un bon officier subalterne, il est plus
ncessaire de connatre la grammaire et des langues vivantes que d'avoir
ingurgit pniblement les quintessences mal distilles de la grande et
de la petite tactique. Mon avis est que notre systme militaire ne peut
pas tre rform efficacement. On devra, s'il doit durer, le dmolir
et le reconstruire compltement. Pour cela, il faut attendre une autre
guerre; peut-tre une autre dbcle. C'est sous le feu que ces grands
changements s'accompliront. En attendant, Saint-Cyr, comme institution,
est une chose morte. C'est un vieux tambour crev, sur lequel le Jsuite
bat le rappel des vanits rapaces de la bourgeoisie et des ambitions
creuses d'une impotente noblesse.

Mon pre me parle de l'Allemagne, qui est un beau pays, mais qui
a besoin de beaucoup d'argent pour se dvelopper compltement; les
Allemands ont eu tort de nous prendre cinq milliards; il leur en
aurait fallu vingt-cinq. Il me parle de Berlin, qui est une ville sans
caractre; les monuments ne l'ont pas intress et la _Siegessule_
elle-mme l'a laiss froid. Il me parle des fonctions qu'il a remplies:
une vraie moquerie. Rien  voir; on invite les attachs franais 
des manoeuvres sans intrt du ct de Breslau ou de Koenigsberg. Le
prdcesseur de mon pre, cependant, ayant pris l'habitude d'envoyer
au ministre six ou sept kilogrammes de rapports chaque mois, mon pre,
pour ne pas demeurer en reste, n'en n'expdiait jamais moins de dix
kilogrammes mensuellement. Le gouvernement n'avait donc pas lieu de se
plaindre. Du reste, rien  apprendre. Ou du moins...

... Ici, mon pre s'arrte un instant; mais, aprs quelque hsitation,
il se dcide  me confier qu'il a fait,  Berlin, la connaissance
d'une dame de l'aristocratie qui lui a souvent donn des renseignements
curieux. Au fond, les informations qu'elle fournissait taient peut-tre
plus sensationnelles qu'exactes; mais la femme tait charmante. Mon
pre me fait de cette dame--qui s'appelle la baronne de Haulka--une
description enthousiaste; comme elle est libre, tant veuve, il l'a
fortement engage  venir se fixer en France.

Mon pre est en veine de confidences. Il me fait part, sous le sceau du
secret, d'un bon tour qu'il a jou, avant de quitter l'ambassade,  son
ennemi le gnral de Lahaye-Marmenteau. Le gnral faisait espionner mon
pre par un agent secret nomm Lgner. Ce Lgner tait en relations avec
le cousin Raubvogel; ce dernier informa mon pre. Mon pre fit fournir
au sieur Lgner, par l'intermdiaire d'un ami de la baronne de
Haulka, des renseignements vraisemblables, mais compltement faux.
Ces renseignements portaient sur de prtendus dplacements de troupes
allemandes; ils furent aussitt transmis  Lahaye-Marmenteau. Celui-ci,
sans se livrer  aucune vrification des avis qui lui taient donns,
fit prendre des dispositions qui apportrent une indescriptible
confusion dans l'organisation de nos troupes et de nos
approvisionnements le long de la frontire de l'Est.

--Sans perdre un moment, dit mon pre, je communiquai avec le
ministre de la guerre. Je fis voir que les renseignements reus par
Lahaye-Marmenteau taient mensongers, et qu'il s'tait laiss prendre
dans le pige le plus grossier. Je dplorai amrement que les bureaux
n'eussent pas une plus grande confiance dans ma vigilance, et qu'ils se
missent entre les mains de personnages quivoques. J'allai mme jusqu'
envoyer un rapport spcial des faits  Gambetta qui vient, comme tu
le sais, d'tre nomm premier ministre, il y a quinze jours. Veux-tu
connatre les rsultats de ma diplomatie? Je viens d'tre rappel en
France afin d'tre nomm gnral de brigade; de plus, j'aurai pour
mes trennes la cravate de commandeur, en rcompense de mes services 
Berlin. Quant  Lahaye-Marmenteau, il a t censur comme il convient.
Il s'attendait  tre plac  la tte de l'Etat-Major gnral; il peut
attendre. Sa sottise, m'a dit Gambetta dans un long entretien que j'ai
eu avec lui avant-hier, a cot plus de six millions au Trsor. Je
t'avais bien dit que j'aurais ma revanche!...

Et mon pre se frotte les mains.

Donc, mon pre est l'ami de Gambetta. Il est son grand ami. Il est son
grand admirateur. Il dit que c'est l'homme providentiel, l'homme qu'il
fallait. Il dit que le Grand Ministre va accomplir les oeuvres les plus
tonnantes. Il chante la gloire de Gambetta partout,  droite,  gauche,
et mme chez le cousin Raubvogel. Mais le cousin Raubvogel, qui est
devenu trs riche, ne cherche plus  dissimuler sa pense. Il a rpondu
 mon pre:

--Laisse-moi donc tranquille. Votre grand homme est en baudruche. Je ne
lui donne pas trois mois pour se dgonfler  tout jamais, et de piteuse
faon.

Mais mon pre ne se dconcerte pas; il continue  se dire gambettiste,
patriote et dmocrate. L'autre dimanche, chez M. Curmont, qui nous avait
invits  djeuner, il s'est mis, aprs le caf,  dfendre avec chaleur
les ides de Gambetta sur la colonisation. Il a exalt le projet d'un
grand empire colonial, prsent par Gambetta en 1880 aprs que les
Allemands eurent pris pied en Afrique, et qui assigne  la France tout
le continent africain au nord du golfe de Guine.

--Pour qu'une entreprise pareille puisse russir, dit-il, entreprise
librale et dmocratique au premier chef, il faut que toute opposition
disparaisse. Il faut que les interpellations soient interdites  la
Chambre....

--C'est bien peu dmocratique, interrompt M. Curmont, surpris.

--Je veux dire, continue mon pre, fort ennuy, je veux dire ces
runions, ces choses, ces.... ces.... Enfin, il faut qu'on cloue le bec
 la Presse. Voil!

--Mais, demande M. Curmont, de plus en plus tonn, o dmlez-vous la
dmocratie, l-dedans?

--Je ne la dmle pas! crie mon pre, exaspr. Je l'emmle-- pied et 
cheval!

                              * * * * *

La Dmocratie, cependant, s'affirme. La Dmocratie consciente
d'elle-mme, qui n'a point oubli que des heures mauvaises sonnrent
pour la patrie, et qui se prpare  la revanche prochaine. Les discours,
les socits de tir, de gymnastique, les orphons, les bataillons
scolaires, tmoignent de l'imminence de cette revanche; la Presse aussi.
Elle a t unanime, cette Presse, dans les loges qu'elle a dcerns
 mon pre, le 1er janvier,  l'occasion de son lvation au grade de
commandeur dans l'ordre de la Lgion d'Honneur. Elle a rappel ses hauts
faits, a reproduit le rcit historique du combat de Nourhas. Et elle a
encore applaudi, quelques jours aprs, lorsqu'il a t dsign, comme
brigadier, pour le commandement de la 312e brigade d'infanterie.
Mon pre est parti pour son nouveau poste au milieu d'un concert
de louanges, patriotiquement accordes  un gnral rellement
rpublicain, comme nous en avons trop peu.

On est rpublicain, et srieusement. On fte le 14 Juillet, anniversaire
de la prise de la Bastille. (_La Bastille_. Il n'y en a qu'une). Et le
clricalisme tant l'ennemi, la libre pense a distribu son tiquette
aux personnages du monde officiel.

A ce propos, il faut que je vous fasse part--d'une lettre de faire part,
encadre de noir.--Tous les enterrements auxquels je vous ai invits
jusqu'ici vous ont fait passer par l'glise. Je pense qu'il est grand
temps de vous demander de m'accompagner  un enfouissement civil (style
16 Mai). Voil qui est fait. Vous tes pris d'assister aux obsques,
purement civiles, de Mme Curmont, dcde en sa quarante-cinquime
anne, en son domicile, etc., etc. Si vous vous tonnez des sentiments
anti-religieux de cette dame, je vous dirai qu'elle tait trs pieuse,
mme dvote, et qu'elle avait instamment demand un prtre  ses
derniers moments.

Mais voici ce qui s'est pass. On a su que le gouvernement avait rsolu
de crer sous-prfet M. Albert Curmont; l-dessus certains journaux ont
assur qu'Albert n'tait pas assez anti-clrical, et qu'il n'tait point
prudent de confier un pareil poste  un homme dont l'athisme n'tait
pas sr. Les funrailles religieuses de Mme Curmont,  un pareil moment,
eussent compromis et sans doute ruin l'avenir de son fils. Donc, afin
de mettre un terme aux criailleries de la Presse et afin de lui
prouver premptoirement qu'elle avait tort, l'entre de la maison a t
interdite au prtre que la mourante avait fait appeler. Adle a bien
essay de s'interposer, cette pauvre petite Adle qui est si jolie,
aujourd'hui, dans ses vtements de deuil. Mais les ncessits de la
politique l'ont emport.

Vous comprenez donc, et cela pourra vous servir  l'occasion, ce
que c'est que la politique. Si le corps de sa mre avait t port 
l'glise, Albert n'aurait pu tre nomm fonctionnaire de la Rpublique
franaise. Mais sa mre ayant t enterre civilement, il obtient
la situation qu'il ambitionne. Car, en effet, il l'obtient. On finit
toujours par obtenir ce qu'on mrite.

C'est pourquoi, vers la fin du mois d'aot 1883--juste comme mon
pre est rappel  Paris pour prendre la direction d'un service
au ministre--je vois mon nom figurer, avec le numro 222, dans le
classement de fin de seconde anne  Saint-Cyr. Je la tiens donc, mon
paulette!

                              * * * * *

Si vous croyez que je vous ai fait jusqu'ici un rcit exact et complet
de mon existence, vous vous trompez. Ces mmoires sont des mmoires.
J'omets certains vnements, je nglige de parler de certains
personnages; je dcris le moins possible, surtout parce qu'il n'y a
gure que de l'horreur  dcrire. Des acteurs qui passent rapidement,
haillons d'tres sous les oripeaux qu'il leur faut, me suffisent donc.
Je n'ai pas un mot pour les planches sur lesquelles ils voluent,
aujourd'hui estrade de thtre, demain plate-forme d'chafaud.

Vilaine peinture, de bric et de broc, et pas de cadre. Et voici encore
un bonhomme, un sale bonhomme, pas le plus sale, sale tout de mme, qui
s'chappe de la palette crotte, au bout du pinceau du souvenir, et qui
se profile sur la toile, avec son nez crochu.

Un Juif. Lvy. Je ne vous l'ai pas prsent jusqu'ici parce que,
bien qu'il ait t le facteur de beaucoup des joies et des ennuis
qui rompirent la monotonie de ma seconde anne  Saint-Cyr, il n'est
intressant ni par lui-mme ni par les transactions dont il vit. C'est
l'usurier qui, rgulirement, tient le jeune officier sur les fonts
baptismaux de l'glise militaire. C'est le parrain qui rpond de
l'avenir de son filleul  paulettes devant des tailleurs, des
bijoutires, des marchands d'objets divers,  conditions que le filleul
s'engage _sur l'honneur_  payer quelques petits billets. Combien de
carrires militaires brise cet honnte homme, je n'ai pas  le dire ici.
Je vous apprendrai seulement qu'ayant reu du personnage, durant les
six derniers mois, une somme de 1.500 francs environ, je me trouve
aujourd'hui lui devoir 4.000 francs, moins des centimes. Pourquoi je me
suis endett  pareil point, c'est mon affaire; mon pre ne me laissait
pas manquer d'argent, et le cousin Raubvogel se montrait souvent
gnreux  mon gard; mais il y avait du ct du Panthon une certaine
Noisette.... on ne la cueillait pas pour des prunes...

Les billets arrivent  chance demain matin; et j'en suis fort ennuy.
Je n'ose rien dire  mon pre; je pourrais, il est vrai, lui tout
avouer, et mme en exiger de l'argent; car enfin, il ne m'a pas encore
rendu ses comptes de tutelle; mais une fausse honte m'empche de parler.
Je prends donc le parti, ce matin, d'aller demander  l'usurier de
reporter  trois mois la date d'chance des effets. Mon uniforme
d'officier est l, tout battant neuf; mais je ne l'endosse pas, de peur
d'veiller l'attention de mon pre qui m'a offert l'hospitalit dans son
appartement, et qui ne doit pas se douter des motifs de ma sortie.
Je quitte la maison sans avoir t remarqu, encore une fois vtu en
Saint-Cyrien, et je me dirige vers la rue de Rennes.

Il me faut d'abord attendre un bon quart d'heure dans l'antichambre de
l'entresol luxueux qu'habite l'usurier; le domestique me dclare que
Monsieur est trs occup. Enfin, je suis introduit. J'expose  M.
Lvy--un homme trapu, grassouillet, chauve,  la face jaune ponctue
d'une barbiche noire, aux yeux humides et ronds,--l'objet de ma visite.
M. Lvy secoue la tte d'un air dsenchant. Il n'aurait jamais cru que
je viendrais, moi, jeune homme de si bonne famille et fils d'un
gnral, lui demander une chose pareille. Il en est vraiment stupfait.
Renouveler mes billets! Mais, ai-je seulement rflchi  tous les
sacrifices qu'il s'est imposs pour m'avancer les sommes qu'il m'a
prtes? Ne puis-je comprendre combien il a hte de rentrer dans ses
fonds? La vie est si dure, les affaires si difficiles! Non, non, tout
renouvellement est impossible.

J'insiste, plaidant ma cause avec loquence. Le prteur insiste aussi,
avec une loquence non moins grande. Pourtant, aprs vingt minutes de
discussion, il finit par s'humaniser. Il me dclare qu'il consent 
reporter l'chance  trois mois,  condition que je signe de nouveaux
billets qui porteront la somme due, intrts compris, au chiffre de
5.000 francs. Je me rcrie; mais le prteur est inflexible. Il me
signifie que c'est  prendre ou  laisser. Tout en parlant, il avance
sur le bureau, derrire lequel il est assis, d'oblongs papiers timbrs.
Quant  moi, je me dcide  m'asseoir de l'autre ct du bureau et 
prendre une plume. Mais, tout  coup, elle me tombe de la main, et je me
lve. Un grand bruit vient de s'lever dans l'antichambre, et les clats
d'une voix, d'une voix que je connais bien, parviennent jusqu' nous.

--Tonnerre de Dieu! Laissez-moi entrer, mon garon ou je vous passe sur
le ventre!

La porte du cabinet, violemment tire, s'ouvre; et mon pre apparat.
Mon pre, vtu d'habits civils, un jonc  pomme d'or  la main.

Il s'avance, prend une chaise, s'assied  ct du bureau et dit
froidement:

--Que je ne vous drange pas, messieurs! Continuez vos manigances. O en
tiez-vous?

--Je suppose, dit M. Lvy, trs dconcert tout d'abord mais qui a
maintenant repris son aplomb, que c'est  M. le gnral Maubart que j'ai
l'honneur de m'adresser?

--A lui-mme, rpond mon pre. J'ai pens que les affaires que vous
tiez en train de traiter avec mon fils m'intressaient, au moins
indirectement; et vous ne trouverez pas mauvais, j'espre, que...

Brusquement, il s'interrompt, tourne le dos  l'usurier et s'adresse 
moi.

--Qu'est-ce que tu dois  cet individu? Combien as-tu reu de lui?

--Quinze cents francs, il y a trois mois.

--Ah!... Et a, c'est du papier pour le renouvellement. Combien te
prparais-tu  dclarer devoir, aujourd'hui?

--Cinq mille francs, dis-je, aprs avoir hsit un instant.

Mon pre clate de rire, et se retourne vers l'usurier.

--Vous ne vous mouchez pas avec un manche de pelle, vous! Cinq mille
francs pour quinze cents, en trois mois!

--Mon gnral, dit Lvy rsolument, je ne discute pas les chiffres que
vient de citer monsieur votre fils. Je vous informe simplement que j'ai
l des billets revtus de sa signature, dont le montant s'lve  4.000
francs, et qui arrivent  chance demain. Ils seront donc prsents
dans vingt-quatre heures  l'adresse qu'ils portent, la vtre.

--Prsents est une chose; pays, une autre.

--Monsieur votre fils, reprend Lvy, ne s'est pas born  signer ces
effets; il a, de plus, mis sa signature au bas d'un papier par lequel il
s'engage _sur l'honneur_  ne jamais s'opposer au payement de ce qu'il
me doit.

--Sur l'honneur! s'crie mon pre. Ah! bah! Il s'est engag  a
_sur l'honneur!_ Eh! bien, je vous dclare sur l'honneur, moi, que je
m'oppose  ce que mon fils vous paye un sou de ce qu'il ne vous doit
pas. Vous aurez quinze cents francs, plus les intrts  six pour cent,
et pas un fifrelin de plus. En outre, je vous dclare sur l'honneur,
monsieur Lvy, je vous dclare que vous tes une franche canaille.
Vous inondez de vos prospectus les coles spciales; vous prparez
consciemment la ruine de nombreux officiers. Vous brisez leur avenir;
aprs quoi, vous leur prenez l'honneur ou la vie. Dans la brigade que je
commandais dernirement, deux jeunes gens ont t obligs de donner
leur dmission; les plaintes que vous adressiez  leur colonel les ont
contraints  quitter l'arme; l'un vient de se brler la cervelle. Vous
savez a? Vous tes non seulement un voleur, vous tes un assassin.
Faites prsenter demain vos billets, et nous verrons.

--C'est tout vu, ricane l'usurier, blme de rage sous sa peau jaune; les
effets seront pays, ou je poursuivrai  boulets rouges, conformment
aux lois. De plus, ds que monsieur votre fils sera affect  un
rgiment, je prviendrai le colonel de l'existence d'un engagement _sur
l'honneur_ qui porte le nom de Jean Maubart.

Mon pre ne rpond pas. La tte baisse, il semble considrer
attentivement le tapis dont il suit les dessins, du bout de sa canne.
Le juif l'examine attentivement; et, enhardi par cette immobilit et ce
silence, il pose ses deux courtes mains  plat sur le bureau, se penche
un peu en avant et s'crie:

--Ah! vous croyez m'intimider! Vous vous figurez que je vais me laisser
effrayer par vos menaces. Vous vous trompez. Vous pensez, parce que
vous portez une paulette que vous pouvez venir impunment insulter
d'honntes commerants? Mais je vous ferai payer vos insultes, tout
gnral que vous tes. Les lois sont pour nous; les tribunaux sont pour
vous. Quand on a sign, il faut payer! Et si vous ne payez pas, je vous
montrerai de quel bois je me chauffe...

--Du bois de ma canne! s'crie mon pre.

Il s'est prcipit sur l'usurier qui s'est aplati sur son bureau, et lui
a assn, entre les paules, un formidable coup de jonc.

--Ae! Ae! Hol! A moi! glapit l'usurier, qui se met  geindre
lamentablement.

--Avez-vous fini de hurler, animal? demande mon pre, qui saisit l'homme
par le bras, le relve, le cale dans son fauteuil. Attendez donc qu'on
vous corche, pour vous plaindre. Ah! vous croyez que vous insulterez
impunment des officiers de l'arme franaise, un gnral, et que tout
vous est permis, gredin!...

--Je vais dposer une plainte, gmit Lvy.

--Oui! dit mon pre; mais pas pour rien. Je vais vous jeter par la
fentre, d'abord, et je dirai pourquoi au procs; et l'on verra s'il y
a des juges pour me condamner. Vous tes un filou et un perturbateur; et
nous, les militaires, nous sommes l pour rtablir l'ordre. Allez! Oust!

Il empoigne le juif par le collet, le soulve, l'entrane vers la
fentre. Il est hors de lui, assurment, va faire un malheur si je
n'interviens pas.

--Grce! gmit l'usurier. Ne me tuez pas!...

--Demandez pardon, alors! rpond mon pre. Et vite!

--Pardon, pardon; lchez-moi, balbutie Lvy, blme de terreur, tandis
que mon pre continue  le secouer avec rage.

--A une condition, dit mon pre, en repoussant sa victime vers le
bureau. A la condition que vous allez faire ce que je vais vous dire.
Vous vouliez avoir un billet de 5.000 francs, payable  trois mois? Vous
l'aurez. Mon fils va vous le signer. Et comme vous lui avez avanc 1.500
francs, vous allez lui verser, sance tenante, 3.000 francs. Vous aurez
500 francs pour l'intrt, soit 10 p. 100 l'an, soit 20 p. 100 pour six
mois. C'est coquet. Acceptez ou je vous fous par la fentre, comme j'ai
dit. Allons! Est-ce oui? Non?

Il fait un pas en avant. Un rictus pouvantable tord la face du juif
qui, pourtant, ne prononce pas une parole. Il semble se dcider tout
d'un coup, et ouvre un tiroir. Pour y prendre une arme, peut-tre?...
Non, un papier, timbr pour 5.000 francs et au-dessous, qu'il place sur
le bureau, en face de moi. Sur un signe de mon pre, debout, les bras
croiss,  ct de l'usurier, je remplis et signe le billet que je tends
 Lvy. Il l'examine attentivement sans un mot, le place dans un second
tiroir qu'il vient d'ouvrir, et dont il sort un portefeuille. De ce
portefeuille, lentement, il extrait trois billets de mille francs qu'il
tale, du pouce, sur la table. Mon pre les saisit, les fourre dans sa
poche; reprend sa canne, remet son chapeau sur sa tte, et me fait signe
de le suivre. Le juif nous regarde sortir, appuy au dossier de son
fauteuil, les yeux brillants, muet.

En descendant l'escalier, mon pre siffle un air de valse.

Nous marchons cte  cte, silencieusement, jusqu'au boulevard
Saint-Germain; lui, impassible en apparence, moi, encore trs remu.

--Si nous prenions un apritif? me demande-t-il, comme nous passons
devant la terrasse d'un caf.

Nous nous asseyons. Il parle de choses indiffrentes, trs
indiffrentes. Il dit que le temps est beau pour la saison. Je prends le
parti de l'interroger.

--Peux-tu me dire, pre, comment il se fait...?

--Que je t'aie rencontr tout  l'heure? Voyons, me crois-tu assez
godiche pour ne pas avoir devin que tu avais des dettes? Tu ne m'avais
jamais parl de rien; c'tait assez pour exciter ma mfiance; je
n'ignore pas non plus que c'est au moment de la nomination que les
cranciers des Saint-Cyriens exigent le payement de ce qui leur est d.
Quand j'ai su que tu sortais ce matin, je me suis donc dout de quelque
chose; je t'ai fait suivre par mon ordonnance, qui est revenu me donner
l'adresse de la maison o tu tais entr. J'ai su  quoi m'en tenir. Tu
connais le reste... A propos, continue-t-il, en tirant de sa poche les
billets de banque de l'usurier, il faut que nous partagions; voil mille
francs. a te suffira pendant quelque temps. J'en garde 2.000 pour moi.
Je dois te dire que a tombe  pic; je n'avais plus le sou. Par la mme
occasion, il faut que je t'apprenne pourquoi, jusqu' prsent, je ne
t'ai pas encore rendu mes comptes de tutelle. J'ai mang ton argent.
Tout: billets, or, argent, et mme le cuivre. Je ne sais pas o a
passe. a ne fait rien; je te rembourserai,  un sou prs. Il te
revenait 400.000 francs, environ. Est-ce que tu serais content de
toucher ces jours-ci 100.000 francs l-dessus?

--Ma foi, dis-je, un peu rassrn par cette offre inespre qui corrige
l'amertume de l'aveu qu'on vient de me faire, ma foi, certainement; mais
si tu as...

--J'ai tout mang, oui, mais j'ai gard une poire pour la soif. Une
bonne poire; M. Freeman. Tu l'as bien nglig, ce pauvre vieux qui
t'aimait tant; tu l'as bien abandonn; vous tes comme a, vous, les
jeunes gens. Et si je ne m'tais pas trouv l, moi, pour lui crire,
pour aller le voir, pour t'excuser auprs de lui et mettre ta ngligence
sur le compte de tes tudes, il t'aurait sans doute oubli dans son
testament...

--Est-ce que M. Freeman est mort? demand-je d'une voix basse, trangle
par un gros regret.

--Oui, il y a quelques jours. Et son notaire vient de m'annoncer qu'il
t'a laiss 100.000 francs. Tu comprends bien qu'au fond, ces 100.000
francs, c'est  moi que tu les dois. Si je n'avais pas t l, pour
te rappeler sans cesse  la mmoire du vieux bonhomme, tu aurais pu te
fouiller. Donc, mon garon, c'est 100.000 francs que je compte  mon
actif et que je dduis de ce que je te dois. Par consquent, je me
reconnais ton dbiteur pour 300.000 francs, plus quelque petite chose
que je viens de t'emprunter.

Je ne rponds pas. Ce que j'ai vu, ce que j'entends depuis ce matin,
me bouleverse, me stupfie. Je ne puis revenir de mon tonnement,
tonnement mlang de rpulsion. Tout cet argent gaspill, empoign,
happ, perdu; cette faon de disposer de choses qui ne vous
appartiennent pas; l'usure, l'inconscience, la cupidit, le cynisme;
l'ignominie de tous ces dessous de l'existence qui m'apparaissent tout
 coup dans leur nudit... Et le mensonge peut-tre. Car est-il vrai que
mon pre ait engag le pauvre vieux Freeman  me laisser une part de
sa fortune? Est-il vrai, mme, qu'il lui ait rendu visite une seule
fois?...

Mon pre me frappe sur l'paule.

--Eh! bien,  quoi penses-tu? Tu n'as gure une mine d'hritier. A ton
ge, si l'on m'avait apport une nouvelle comme celle que je viens de
t'annoncer, j'aurais fait une autre figure. A propos, tu ne m'as pas
dit ce que tu as fait avec les quinze cents francs du Lvy. Des femmes?
Maintenant que tu as l'paulette, j'espre bien..... En tous cas, tu
sais, pas de collage. A ton deuxime galon, il te faut un mariage, et un
fameux. J'en ai fait deux bons; par consquent.....

--Pre, dis-je rapidement, afin de placer la conversation sur un autre
terrain, comment t'es-tu laiss entraner  menacer cet homme d'une
pareille faon, tout  l'heure? S'il avait refus, pourtant? Il y a tant
de gens qui prfrent la perte de leur vie  celle de leur argent!

--Leur argent, oui, rpond mon pre en ricanant; mais pas celui des
autres. Ce Lvy n'est qu'un homme de paille. L'argent qu'il prte ne lui
appartient pas. Et tu connais son bailleur de fonds?

--Je devine, dis-je. C'est Raubvogel!

--Non, murmure mon pre. C'est le gnral de Lahaye-Marmenteau.




XI


Je dois avouer que je ne suis mu d'aucune fiert lorsque, vers le
soir, j'endosse pour la premire fois mon uniforme. Je ne suis nullement
boursoufl des dilatations de l'amour-propre; je ne sens pas monter en
moi,  la vue des dorures qui chatoient sur le drap neuf de mes habits,
les grisantes fumes de l'orgueil.

Il m'est impossible de me dfaire d'ides srieuses et dsagrables.
Je vois clairement que mon entre dans la vie--ce que j'ai dsir
et considr jusqu'ici comme mon entre dans la vie--n'est que mon
admission dans une caste. La vie? Je n'ai qu' imaginer une action au
moins moralement indpendante des liens de l'association, pour me rendre
compte de son impossibilit. Si la patrie est l'arme, et si l'arme est
la caste des officiers, cette caste est une immense machine  fabriquer
le patriotisme artificiel; et chacune des individualits qui la
composent devient un rouage. Je ne serai donc, ainsi que tout ce qui
porte l'paulette, qu'un ressort, qu'un automate. Et s'il m'est jamais
permis d'affirmer ma personnalit, ce ne sera que dans les poursuites
extra-militaires, dans la chasse aux plaisirs et aux honneurs, 
l'argent--et encore, conformment aux usage de l'arme.

Un automate. Mais pourrais-je tre autre chose? Si je n'tais pas
officier, que pourrais-je faire dans l'existence? Pas grand'chose,
probablement; peut-tre rien. Et si la classe des officiers franais
n'tait point la seule expression rgulire, sociale, des forces viriles
du pays--si l'officier franais n'tait point le reprsentant exclusif
de la France arme--quel droit aurais-je, plus qu'un autre,  une
autorit quelconque sur mes concitoyens? Mes titres  l'paulette:
quelques annes passes au collge et quelques mois dans une cole
spciale. Et encore, moi, je suis fils de soldat; je sais, au sujet des
affaires militaires, un peu plus qu'un grand nombre de mes camarades,
fils de bourgeois, dont toutes les connaissances pratiques se bornent 
la distinction des uniformes. Si je n'avais pas t destin  devenir
un officier, j'aurais pu tre soldat depuis trois ans; j'aurais pu
acqurir, par mon intelligence gnrale ou mes qualits spciales,
le droit rationnel de commander  mes compatriotes. Officier sorti de
l'cole, je vais tre leur chef en vertu d'un monopole de caste. C'est
en vertu de ce monopole que je vais servir mon pays comme fonctionnaire
privilgi; comme fonctionnaire suprieur qui ne peut tre cass aux
gages, car il y a une loi de 1831 qui nous confre,  nous officiers,
la proprit de nos grades. C'est en vertu de ce monopole que je vais
commander aux Baonnettes Intelligentes. a ne me rend pas fier; non.

Mais voici des gens qui sont fiers pour moi: d'abord, Lycopode, cette
excellente Lycopode, qui s'est constitue l'ombre discrte de mon pre,
qui le suit partout comme un chien fidle, faisant pour ainsi dire
partie du mobilier et sans autre profit, je le crains, que l'honneur de
servir un tel matre; elle gratte doucement  la porte de ma chambre,
l'entre-bille; et, comme j'ai justement achev ma toilette, elle se
rpand en exclamations. Ah! que je suis beau, que je suis beau, que je
suis beau!..... Je me sens flatt, malgr tout, de l'admiration nave,
et verbeuse de cette pauvre crature,  laquelle une longue habitude
inocula l'enthousiaste respect des ajustements militaires.

Puis, lorsque je pntre dans le salon, c'est un monsieur que je trouve
en conversation avec mon pre, et qui se rcrie sur ma bonne mine et
ma martiale apparence. Ce monsieur,  la forte carrure,  l'paisse
moustache tombante, me rappelle Vercingtorix; et je vous laisse 
penser si les compliments d'un Gaulois indubitable, guerrier illustre
sans aucun doute, chatouillent dlicieusement mon amour-propre. Mais le
Gaulois auquel me prsente mon pre est un Gaulois pacifique; s'il n'y
en eut pas autrefois, il en existe aujourd'hui; la moustache n'est l
que pour la frime, souvenir presque ironique de temps qui ne sont plus.
Ce monsieur s'appelle M. Glabisot; il est directeur au ministre des
Finances. Il n'a jamais mani d'autre mtal que celui qui affirme, sur
sa tranche, que Dieu protge la France.

M. Glabisot, comme son physique vocateur d'poques hroques lui en
fait un devoir, et peut-tre une ncessit, est patriote au plus haut
point; et, non content d'occuper dans la hirarchie officielle un poste
lev, il est artiste  ses heures; artiste-peintre. Il expose chaque
anne, au Salon, des natures mortes sans prtention, mais qui rvlent
des aptitudes srieuses. M. Glabisot pourtant, se dclare simple
amateur; il ne lui viendrait pas  l'ide de vouloir rivaliser avec
sa femme, Mme Antoinette Glabisot, l'illustre peintre de batailles qui
commence  faire oublier Horace Vernet, et au pinceau de laquelle nous
avons d, l't dernier, ce magnifique tableau _Le Marchal de Mac-Mahon
bless  Sedan_, qui a fait courir tout Paris.

Je n'ai pas vu le tableau, mais je dcris avec la plus grande exactitude
l'motion qu'il m'a cause. Mon pre m'apprend que Mme Glabisot a
l'intention de consacrer son grand talent, pour le Salon prochain,  une
peinture qui reprsentera la dfense de Nourhas. Elle a bien voulu lui
demander de lui accorder quelques sances; et il ne sait quel parti
prendre; sa modestie est mise vraiment  une bien rude preuve.

--Gnral! s'crie M. Glabisot, vous devez  vous-mme, vous devez 
la Patrie, de ne point refuser. Le devoir de l'Art, devoir sacr, est
d'immortaliser des actes comme celui dont vous ftes le hros. Et vous
ne pouvez vous drober au devoir, devoir sacr aussi, de lguer
vos traits  la postrit. C'est dans la contemplation de vos mles
exploits, retracs par un pinceau fidle, que les gnrations futures
apprendront que, si nous fmes vaincus, ce ne fut pas sans gloire; et
qu'elles puiseront l'nergie ncessaire  la prochaine revanche!

--Votre loquence est entranante, rpond mon pre; et si vous parlez de
la revanche, vous finirez par me convaincre.

--Je l'espre bien! s'crie M. Glabisot, enchant. Toute la grandeur de
la France, voyez-vous, est l...

Et il touche le sabre qui me pend au ct, un beau sabre qui me fut
apport, hier, de la part de Mme Raubvogel. C'est justement chez le
cousin Raubvogel que nous allons dner ce soir, M. Glabisot, mon pre et
moi. Le coup de M. Glabisot nous attend. Nous partons.

                              * * * * *

Je ne vois pas la ncessit de dcrire minutieusement le dner offert
par le cousin Raubvogel en l'honneur de ma promotion; ni de rappeler les
diffrents toasts ports  mon avenir et  la grandeur de la France;
ni de rpter les propos tenus  table, lieux communs, mdisances,
tonnements, admirations et critiques de commande--tout le verbiage de
gens dcids  jacasser pour ne rien dire.--Vous annoncer que le cousin
Raubvogel a fait fortune, et qu'il vit aujourd'hui sur un grand pied,
ne serait pas vous apprendre grand'chose; c'est un fait connu de tout le
monde. M. Raubvogel est fort riche, mne de grosses affaires; il est au
mieux avec les sommits du monde politique et financier; il commandite
un journal, le _Lutce_, qui dfend les bons principes dmocratiques,
et ne les dfend pas mal; enfin, comme on dit, c'est un gros bonnet.
Comment il a fait fortune, on ne sait pas bien; mais a-t-on besoin de
savoir? Il s'est livr  des oprations financires, ce qui est une
faon de contribuer  la prosprit du pays; il s'est intress, en bon
patriote, aux entreprises coloniales, Tunisie, Tonkin, etc.; il s'est
occup aussi de dcouvertes qui concernent la fabrication des munitions
de guerre et s'est constitu l'ange gardien, la Providence, de
l'inventeur Plantain. Voil des titres  la gratitude publique. Dire
que je ne souponne point,  l'existence du cousin, des dessous plus
ou moins avouables, serait exagrer; j'en souponne, hlas! partout.
Cependant, pour tre juste, je dois dclarer que les gens que M.
Raubvogel reoit  sa table m'apparaissent comme une garantie vivante de
son honorabilit. Par exemple ( part M. Glabisot, mon pre et moi,
que vous avez dj l'honneur de connatre), je vais vous prsenter les
convives de ce soir:

Mme Glabisot, l'artiste clbre, lance, brune, altire; l'air d'une
Diane chasseresse dans l'exercice de ses fonctions; la bouche sans cesse
entr'ouverte pour des questions rarement poses; des yeux tabac, froids,
mobiles, trs en veil. Affectant, pas trop bien, un ton dgag, le
sans-faon artistique, un sans-faon  faons; et l'on devine un ternel
calcul, accumulant ses termes, sous le chignon trop peu compliqu.--M.
Ganivais, le directeur du _Lutce_, le journal que commandite
Raubvogel; le dcorum de la barbe sur le dcorum du plastron, dcor,
dcoratif.--M. Pronc, le rdacteur en chef du mme journal, sigeant
au Snat, ancien communard, communicatif, commun.--M. Dufour-Hagalon,
prsident  la Cour, rougeaud, vieillot, maigriot, finaud, aux trois
quarts fini, blanc des favoris, l'air d'un vieil ami des jeux et des
ris.--Mme Dufour-Hagalon, femme du prcdent, personne mre, tellement
mre qu'elle en semble prs d'clater; d'une normit dbordante, avec
un visage frip,  bajoues, sans doute acajou, mais truqu, maquill 
vous faire brailler; bouche goulue aux dents fausses, incarcrant mal
une langue triangulaire; cheveux faux d'un noir de jais; noir de jais
des yeux frtillards; une faade peinte et des derrires.--M. Issacar,
jeune isralite silencieux, au nez nigmatique, fouinard, renifleur
d'intrts, intressant.--M. Triboul, brasseur d'affaires,  ce que
je crois comprendre: peau noire, oeil noir au regard noir, poil noir
en barbiche et en moustache  crocs; l'aspect d'un capitaine de
dshabillement.--Mme Triboul, femme du prcdent; rousse superbe,
grassouillette et flexible, avec une gorge sre d'elle-mme, des dents
magnifiques, du sang rapide sous la peau blanche; la gloire simple d'une
affirmation charnue, pas attnue, mme, par la grce plus consciente
et plus manire d'Estelle.--Enfin, M. Camille Dreikralle, dput,
rapporteur du budget de la guerre; l'interprtation judaque d'un trait
des maladies de peau; chauve, paupires cramoisies, lvres moisies;
clous, boutons, furoncles; tout un bourgeonnement  fleur de cuir; des
yeux de lporide, un nez qui tente un retour sur lui-mme, une voix
nasillarde et des doigts en saucisses. Ce parlementaire me parat tre
ce soir le convive important.

Pourtant, il est possible que je me trompe. J'en suis rduit aux
conjectures, et je ne possde pas le moindre document pour tayer mes
suppositions. Les voies du monde me sont trangres; et,  part mon
pre dont je suspecte un peu l'impartialit, je ne connais personne
qui puisse me servir de guide dans le labyrinthe de la civilisation.
Je serais heureux cependant, pour commencer, d'tre clair sur
le caractre et les moeurs, sur la valeur fiduciaire et relle des
personnages ici prsents. Et dans le salon o nous passmes aprs
le dner, assis un peu  l'cart, je compatis  mon propre isolement
spirituel tandis que la voix bourdonnante d'un domestique, de temps en
temps, annonce les noms de gens qui me sont pour la plupart inconnus,
mais qui nanmoins viennent me fliciter en vieux amis. Un nom que je
viens d'entendre, et qui tout  coup rveille en moi des souvenirs,
excite ma curiosit.

--Monsieur Schurke.

Schurke! Gdon Schurke! Est-ce possible? Est-ce lui? Est-ce le mme?
Est-ce l'unique, le seul Gdon Schurke?... Oui, c'est bien lui, il n'y
a pas  en douter; tel, ou peu s'en faut, qu'il m'apparut autrefois 
Versailles, lorsqu'il offrit  mes juvniles mditations ses opinions
cyniques sur la socit moderne. L'homme n'a point chang; c'est 
peine s'il a vieilli; il vient  moi aprs un semblant d'hsitation, le
sourire sur les lvres; sourire sardonique, bien entendu, mais engageant
tout de mme--et qui m'engagerait, en fait,  poser  Gdon Schurke
des questions aussi nombreuses sinon aussi naves que celles que je
lui posai jadis, si Schurke n'allait de lui-mme au-devant de mes
demandes.--Comment? Pour le savoir, vous n'avez qu' prter l'oreille
 notre conversation, tandis qu'un pianiste fameux commence  voquer
l'me de Mozart en frappant de ses doigts agiles d'authentiques
dpouilles d'lphants. C'est Schurke qui parle d'abord, naturellement.

--Voil dj bien des annes que je n'ai eu l'avantage de vous voir,
monsieur Jean; et j'ai plaisir  constater que vous n'avez point perdu
votre temps; permettez-moi de vous fliciter des rsultats qu'ont
obtenus vos efforts et votre application. Quant  moi, j'ai fait bien
du chemin; peut-tre en arrire, si nous allons au fond des choses; mais
socialement, c'est--dire superficiellement, j'ai mont. J'tais
une manire de valet; je suis  prsent secrtaire particulier de M.
Raubvogel; son bras droit, comme il dit: ce qui ne laisse pas d'tre
honorable, tant donn ce que doit faire la main gauche. Enfin, me voil
dans les huiles. Passez-moi cet argot militaire.

--De bon coeur. Auriez-vous des frquentations dans les casernes?

--Pas directement. Mes tendances n'ont rien de belliqueux.

--Je sais. Vous m'avez expos autrefois vos sentiments  ce sujet; et
s'ils n'ont point chang...

--Ils sont inaltrables; de mme que ma conception de la socit et des
gens vertueux qui la composent.

--Je me souviens de cette conception. Je m'en suis souvenu souvent, et
j'ai le regret de dire que je l'ai gnralement trouve correcte.

--Votre mmoire est excellente, dit Schurke en souriant; vous n'avez
sans doute pas oubli que ce ne fut pas gratuitement que je vous fis mes
confidences... Voyons, rappelez-vous, je vous mis  contribution d'une
pice de cinq francs.

--En effet. Ce n'tait pas cher. Mais  ce moment j'tais bien jeune...

--Et aujourd'hui, je commence  me faire vieux; aussi, j'augmente mes
prix; pourtant ils restent abordables. Par exemple, si je vous proposais
de vous faire profiter de mon exprience, de vous montrer sans voiles,
au fur et  mesure de vos besoins, le monde dans lequel vous faites
prsentement vos dbuts, ne consentiriez-vous pas  diminuer de 500
francs,  mon bnfice, les 100.000 francs dont vous allez hriter ces
jours-ci?

--Je serai enchant de vous tre utile. Pouvez-vous, pour commencer, me
donner quelques indications sur les personnages ici prsents?

--Facilement. Ils constituent, en raccourci, la France dirigeante; quant
 la France dirige, elle ne se constitue pas, mme en raccourci; on
ne la conoit qu'en mincs, en rognures, en pure. Voici Mme Glabisot,
pour commencer; la femme artiste et patriote; ni femme, ni artiste, ni
patriote; une femelle au tatouage tricolore; l'me franaise
palpite devant les navets de cette gaupe. M. Glabisot, directeur
des Dfalcations au ministre des finances, et membre du Conseil
des Transactions; vous savez ce que c'est que ce Conseil? Les tarifs
prohibitifs franais constituant une prime indirecte  la fraude, les
fraudeurs sont trs nombreux; quand ils sont pincs, ils sont condamns
 l'amende,  la prison, au payement de sommes toujours considrables
 l'administration des Douanes; les fraudeurs ne peuvent pas payer, ou
dsirent ne pas payer; c'est alors que le Conseil des Transactions entre
en scne; il transige avec les fraudeurs, je n'ai besoin de vous dire ni
au dtriment de qui, ni au bnfice de qui. Voici, pour vous donner un
exemple, comment les choses se passent. L'honorable M. Delanoix, qui
est votre parent, et en mme temps l'un de nos grands contrebandiers
nationaux, j'oserai dire patents, a connaissance d'une fraude qui
se pratique quelque part et d'une certaine faon; il en informe M.
Raubvogel, qui est en mme temps son gendre, votre cousin et mon patron.
M. Raubvogel s'arrange de faon  faire poursuivre les fraudeurs,
qui sont condamns, grce  des influences mystrieuses,  des
remboursements ruineux, amendes, etc. Les fraudeurs, je suppose, doivent
verser 500.000 francs au Trsor et payer une amende de 3.000 francs;
ils demandent  transiger; le Conseil des Transactions, prsid par
M. Glabisot, patriote, et compos d'autres patriotes, dcide de se
contenter de l'amende et de renoncer  exiger le remboursement des
500,000 fr. Faut-il vous dire que les fraudeurs, dans leur joie de se
voir quittes  si bon compte, oublient une somme rondelette sur la table
du Conseil? M. Glabisot a sa part, mon patron a sa part, M. Delanoix a
sa part, tous ces messieurs ont leur part. Les contribuables...

--Que disent-ils?

--Ils ne savent rien; donc, ils ne disent rien. Il est vrai qu'ils
pourraient savoir. Mais ils prfrent crier: Vive la France! Ils
prfrent lire le journal _Lutce_, commandit par le gouvernement et
M. Raubvogel, dirig par M. Ganivais, voleur, fils de voleur, qui
ignore l'orthographe, et rdig par M. Pronc, dgotant rat qui met
aux enchres son honntet douteuse et considre la Rpublique comme sa
proprit particulire; ils prfrent lire le _Petit Journal_, jouer aux
cartes, se faire cocus et se soler. M. Dufour-Hagalon est magistrat;
est-il ncessaire de vous apprendre ce que c'est,  part de rares
exceptions, qu'un magistrat franais?

--Non! Non!

--Je suis heureux de voir que vous n'avez pas encore perdu toute foi en
la Justice, puisque vous ne voulez pas entendre parler des gens qu'on
paie pour la rendre. Ce Dufour-Hagalon, vous le voyez, n'est plus qu'une
ruine, un dbris; simple particulier, il serait inoffensif, un
gaga bnvole; juge, il est simplement terrible. Ses vices honteux,
qu'exaspre l'ge, l'ont plac sous la domination absolue de sa femme,
qui pourvoit elle-mme aux passions de son mari et lui procure les
enfants qu'il aime comme les aimait Tibre. Ce vieillard infme est donc
devenu un instrument docile aux mains d'une femme avide d'argent qui
lui fait faire la qute, au su de tout le monde, dans les plateaux de la
balance de Thmis. Pourquoi Mme Dufour-Hagalon a-t-elle besoin d'argent?
Pour s'offrir des admirateurs. La ralisation de ses dsirs ne pourrait
pas s'oprer gratuitement; regardez-la: c'est un monstre de graisse.
Mme pour de l'argent, tout le monde n'est pas dispos  l'adoration du
phnomne. Telle qu'elle est  prsent, la dame n'est gure allchante;
mais, lorsqu'elle laisse tomber ses derniers voiles, c'est  terrifier
les plus intrpides; elle a, parat-il, un harnais, poitrail,
sous-ventrire, plate-longe et avaloire; et c'est insuffisant. Mon
patron, qui a grand besoin d'un jugement rendu dans un certain sens par
le Prsident  la Cour, vient de dcouvrir un admirateur pour l'pouse
d'icelui...

--Pas vous, j'espre?

--Non. Il m'est arriv autrefois...

--Et vous avez fait votre Joseph?

--Permettez-moi de rditer un mot fameux: j'ai fait mon Jonas. Mais
c'est assez pour une existence. C'est ce jeune Isralite que vous
apercevez l-bas, M. Issacar, qui va goter du fruit dfendu. Ma
patronne, qui sans doute l'a mis  l'preuve pour s'amuser, et qui en
rpond comme d'elle-mme, l'a invit ce soir afin de le prsenter  la
prsidente. Voyez comme le mastodonte le couve des yeux. Ce garon-l,
qui d'ailleurs n'a pas l'air bte, fait preuve d'un courage rare  son
ge. Je ne crois pas me tromper en lui attribuant une grande ambition et
en prdisant qu'il ira loin.

--Pourriez-vous en dire autant de ce monsieur noirtre...?

--M. Triboul? Non. Il n'ira pas jusqu' Cayenne. Clairvaux lui suffira;
et encore, il n'y restera pas fort longtemps. C'est un des parasites
de la dfense nationale; entremetteur, intermdiaire, agent; traduisez:
espion, escroc, tratre; une de ces mouches charbonneuses qui volent
autour de ce char de Bellone qui n'est que le corbillard de la gloire.
Cet tre-l entre partout, surprend tout, vend tout. Sa femme, cette
jolie femme qui cause justement avec Monsieur votre pre, lui ouvre
toutes les portes du ministre de la guerre. Qu'en dire de plus? Qu'elle
trafique de dispenses, d'exemptions, de congs militaires? En rgime
dmocratique, ce sont l pchs vniels... Puisque nous parlons de la
dmocratie, je dois vous dire deux mots de l'un de ses plus minents
serviteurs, M. Camille Dreikralle. Ce dput n'est pas beau, comme vous
pouvez le constater, mais il est assez habile pour s'tre rserv depuis
plusieurs annes le rapport du budget de la guerre. Ce que cela lui
vaut, je vous le laisse  deviner; croyez, en tout cas, que c'est
prfrable  une ferme en Normandie.

--J'imagine en effet...

--N'imaginez rien. Attendez un peu, et vous verrez. Les terribles leons
de 1870 n'ont port aucun fruit. On dit que l'exprience instruit les
imbciles; mais les Franais ne sont pas des imbciles, car l'exprience
ne les instruit pas. Tenez! Voil deux ou trois vieux gnraux l-bas,
papillonnant autour de Mme Raubvogel; vous savez de quels dsastres ils
furent les artisans; vous voyez de quel respect et de quelle adulation
ils sont l'objet; et pas seulement ici; partout. Parler de leurs
dfaites, de leur incapacit, de leurs trahisons, serait vouloir se
faire lapider. Ce sont des choses, disait l'autre jour un journal, sur
lesquelles il est de bon got de faire le silence. De bon got!...
Et tout ce monde-l, je n'ai pas besoin de vous le dire, va manifester
devant la statue de Strasbourg, le 28 septembre, le 14 juillet, 
d'autres dates encore. Ma patronne, en grand costume d'Alsacienne, mne
la danse, escorte  gauche de son mari, volontaire de 1870 comme vous
savez, et flanque  droite de M. Glabisot, patriote qui passa l'anne
terrible en Belgique. La France est assez riche pour payer sa gloire;
elle l'est mme assez pour payer sa honte, voire sa sottise. Une riche
nature, la France! Voil encore des types franais, au bout du salon;
bien franais, et mme bien parisiens; un romancier, cochon triste; un
vaudevilliste, truie lugubre. Plus loin, le peintre Coquard, qui cuisine
 l'huile la gloire des vaincus, concurrent souvent heureux de la femme
Glabisot. Et puis, le Dr Kaulbach; de celui-l, on ne sait positivement
rien, sinon qu'il a le diabte. a, c'est certain. On dit que c'est
Clemenceau qui le lui a donn. Ce n'est pas sr. C'est plutt sucr.
J'aperois mme un socialiste,  ct du piano; n'ayez pas peur; c'est
un socialiste qui a donn pour base  son socialisme la suprmatie
ncessaire de l'Arme et du Capital.

--Et patriote aussi, probablement?

--A tout casser. Ce sont des patriotes  tous crins, les possdants, les
arrivs, les nantis. Ils ont camoufl le salon de leur lupanar en salle
d'attente; prtendent attendre un train pour l'Allemagne, le train de la
revanche, qui ne partira jamais, qu'ils savent ne point exister; et ils
ont un petit instrument qui fait grand bruit, qui souffle et qui crache,
et qui siffle de temps en temps; et le bon peuple, auquel l'entre de
la confortable salle d'attente est interdite, croit  l'existence d'un
norme engin, frmissant et sous pression; et il paie joyeusement,
le bon peuple, pour l'alimentation et l'entretien de la machine qu'il
suppose--ou plutt, car il faut dire tout,--qu'il fait semblant de
supposer.

--Et l'Arme existe pour dfendre tout a?

--Oui. Et surtout--coutez-moi bien--pour tre dfendue par tout a.

                              * * * * *

Je ne peux pas dire que j'tais positivement gai en regagnant la maison.
Malgr des essais de flirtation assez bien accueillis par Mme Triboul,
malgr les amabilits que m'avaient prodigues les htes de Raubvogel,
la conversation que j'avais eue avec Gdon Schurke ne cessait de
rpercuter en mon esprit ses phrases dsabuses. L'entre que je venais
de faire dans l'existence me semblait une assez pitre entre;
j'avais eu le temps de m'apercevoir qu'un sous-lieutenant n'est qu'un
sous-lieutenant. Et la vie elle-mme ne m'offrait aucune des illusions
qu'elle doit prsenter d'ordinaire aux jeunes gens de mon ge qui se
sentent, pour la premire fois, une pe au ct.

Elle m'apparaissait, cette vie, comme une sorte de jeu de hasard ou
plutt d'artifices. Chacun peut jouer qui s'arrange  s'approcher des
tables; la tricherie est permise, sinon encourage; l'argent roule sous
le rteau des croupiers cyniques; et de temps en temps une main rude,
noire, calleuse,--la main d'un personnage malpropre qu'on ne voit
jamais, heureusement,--vient jeter sur le tapis de l'or tout humide de
sueur; de l'or qui remplace incessamment celui qu'ont rafl les doigts
des joueurs auxquels la chance a souri. C'est seulement le jour o je
pourrai m'approcher des tables, avoir ma part, que j'entrerai rellement
dans la vie; et ce ne sera pas sans coudoiements, sans bousculades et
sans promiscuits. Ou bien, alors, vgter...

Ce matin encore, dans le train qui m'emmne  Versailles o j'ai
rendez-vous avec le notaire, je suis perplexe et morose. Je ne me
sens pas, naturellement, ambitieux; et j'hsite  me convaincre de la
ncessit de le devenir. Et d'abord, quelle ambition? L'ambition du
bonheur en gros. La petite ambition des hommes qui courent aprs les
honneurs, les postes et les grades est seulement le rsultat de leur
vain dsir d'tre heureux. La vie est telle que peu de gens peuvent
tre heureux en eux-mmes et par eux-mmes. Gnralement, on se cre
un bonheur illusoire qui n'est que le froid reflet de la foi qu'ont les
autres en votre flicit, de l'admiration qu'ils professent, plus on
moins sincrement, pour le personnage social que vous figurez. Pouvoir,
richesse,--mais quel pouvoir! et quelle richesse!--c'est--dire
bonheur--mais quel bonheur!--voil le but, le fruit de l'ambition.
Peuh!... Et puis, ce doit tre si fatigant, l'ambition, surtout
lorsqu'elle est voulue, non instinctive! a doit vous user et vous
ronger si impitoyablement! Et la fortune ne vient-elle pas en dormant?
Pourquoi donc ne pas dormir, laissant au Destin le soin d'arranger les
choses? Du reste, ce n'est pas tout de faire le plongeon: faut savoir
nager. Saurais-je nager?...

Mais mes proccupations disparaissent comme par enchantement devant
l'accueil que me fait le notaire. J'ai rarement vu un homme plus aimable
que ce tabellion. D'abord, avec force compliments, il m'apprend que le
legs que m'a fait le regrett M. Freeman s'lve, toutes ralisations
opres,  plus de cent mille francs; puis, il me propose de me faire
immdiatement, sur cette somme, une avance de vingt mille francs; ce
que j'accepte avec plaisir; ensuite, il me retient  djeuner. Madame la
tabellionne, qui frise la quarantaine, mais a tout l'attrait des fruits
mrs, se montre charmante pour moi; le djeuner est exquis; les vins,
de premire marque. Aussi, lorsque je prends cong du notaire, vingt
billets de mille francs dans mon portefeuille, et lgrement allum,
l'existence se prsente  moi sous les plus riantes couleurs. Je me sens
vivre. Du haut de mon importance, je rponds aux saluts des soldats, je
toise ddaigneusement les pkins, je regarde les femmes dans le blanc
des yeux. Je me sens dcidment ptri d'une autre argile que le commun
des mortels. Aujourd'hui, tout le monde est soldat; mais tout le monde
ne porte pas l'paulette; l'obligation du service militaire a rehauss
le prestige des officiers. Nous ne sommes plus simplement une classe 
part; nous sommes une classe suprieure. Un sentiment domine tous ceux
qui m'agitent: Je porte l'paulette; tout le monde doit m'en savoir gr;
tout le monde doit m'en rcompenser.

Je m'achemine, cependant, vers la demeure de M. Curmont, dcid 
faire admirer au bonhomme, dans tout son lustre, le reprsentant par
excellence de l'arme franaise que je me sens devenir de plus en plus
 chaque pas. J'approche de la maison. J'entends le son du piano; Adle
est l. Tiens! Adle... je l'avais presque oublie.

C'est elle justement qui vient m'ouvrir et qui pousse un cri de joie
en m'apercevant. Elle est seule  la maison. Son pre est  Paris et
regrettera bien de s'tre absent lorsqu'il sera inform de ma visite.
Comme elle est heureuse de me voir en uniforme! etc., etc... Je suis
rest trois quarts d'heure chez M. Curmont.

Pendant le premier quart d'heure, Adle me complimente sur ma bonne
mine et mon allure martiale. Je lui dis mon plaisir de la revoir et je
hasarde quelques mots discrets sur sa beaut, qui est relle, et sur
son charme plus rel encore. Nous nous rappelons rciproquement des
souvenirs d'enfance; et nous nous trouvons, tout d'un coup, assez
embarrasss de continuer. Adle, pour rompre le silence, s'extasie sur
le magnifique avenir qui m'attend. Et son avenir  elle? Elle secoue la
tte. Pas brillant, son avenir. Moins que brillant. Elle est fatigue,
lasse de la musique, du monotone tran-tran des leons et des concerts,
dgote de la vie qu'elle mne; pas d'horizon, pas de futur, rien. Elle
se sent seule, trs seule, trop seule.

Pendant le second quart d'heure, je compatis sincrement aux douleurs et
aux soucis d'Adle; j'affirme ma sympathie, j'offre... je ne sais pas
ce que j'offre... Je suis prt  tout offrir, pourvu qu'on m'offre tout.
N'avons-nous pas t, pour ainsi dire, frre et soeur? Oui, oui! Oh!
pourquoi ne le serions-nous pas encore, et encore davantage?... Je
me rapproche d'Adle, tout en parlant. Je lui saisis la main. Elle se
laisse prendre un baiser. J'essaie d'en drober un autre. Elle rsiste;
se lve. Je l'enlace; elle se dbat mollement, recule d'abord dans
la direction du piano; puis, plus loin, vers un coin o se trouve un
canap.

Pendant le troisime quart d'heure, Adle me conjure de la respecter. Et
c'est en vain.

                              * * * * *

Dans le train qui m'a ramen  Paris, j'ai sommeill et j'ai rv, chose
bizarre, d'Adle se promenant au bras du rapporteur du budget de la
guerre, Camille Dreikralle. Depuis j'ai encore rv d'elle plusieurs
fois; elle fait, du reste, tous ses efforts pour ne point se laisser
oublier. Elle m'crit lettre sur lettre, me sommant de faire mon devoir,
de me conduire en galant homme, etc. Je ne rponds pas  ces lettres.
pouser Adle est impossible. Son pre ne lui accorderait sans doute pas
la dot rglementaire; et je ne pourrais lui reconnatre cette dot qu'en
me prtant  des manoeuvres que rprouve mon honneur de soldat. Quant
 vivre avec elle en dehors du mariage, je ne veux mme pas y penser.
L'autorit militaire frappe l'officier qui s'obstine dans une liaison
irrgulire, incompatible avec le dcorum qu'exige l'paulette; elle le
met en non-activit. Pas de a.

Pourtant, les objurgations d'Adle, ses reproches de plus en plus
violents, m'nervent. L'agacement, la crispation continuelle de tout mon
tre, me rendent froce. Je rve de guerre, de massacres, de boucheries.
voqus par une rage impuissante contre les autres et surtout contre
moi-mme, toutes sortes de besoins cruels montent en moi, ou remontent
en moi. Donnez  l'humanit dix ans de carnage, a crit un philosophe,
et vous verrez reparatre le cannibalisme. Je compte sur ces dix
annes-l. Et j'espre que, dans les bons htels du futur, les
anthropophages seront admis  table d'htes. Heureusement, ainsi que le
dit Herbert Spencer, la licence sexuelle exclut la frocit. Vous allez
voir comme c'est vrai.

                              * * * * *

Et puis,  quoi bon? A quoi bon taler la banalit d'aventures douteuses
qui valent  peine qu'on en chasse le blafard souvenir d'un haussement
d'paules? Ces femmes... Leur vnalit bruyante ou leur sot enthousiasme
me rappelaient de plus en plus vivement l'autre femme, l'amie dont ma
brutalit vaniteuse avait fait une victime; leurs caresses veillaient
ou ravivaient en mon coeur la honte de moi-mme, m'emplissaient d'un
grand dsir d'expiation. Car je comparais, et je comparais sans cesse
malgr moi, le semblant d'amour que j'avais aux ralits passionnelles
qui auraient pu tre miennes. C'est pour moi, pour moi surtout, pour moi
seul, que j'aurais voulu rparer; que j'aurais rpar, si j'avais pu...

Pouvoir! Comment? Adle n'crit plus. Voil un mois qu'elle n'crit
plus. Que faire? Comment entrer en communication avec elle? Des moyens,
je n'en trouve point; peut-tre pas exprs. Une fois, deux fois, je
vais  Versailles; je rde autour de sa maison, esprant la voir; espoir
vain. Je rentre  Paris, persuad qu'elle va m'crire. Pas de lettre;
son silence, qui m'a d'abord attrist, m'irrite  prsent. Je le ressens
comme une insulte. C'est presque un commencement de vengeance, on
dirait, ce silence; c'est comme si elle s'tait rsolue  lutter contre
moi. A lutter!... Ah! Ah!...

L'exaspration m'empoigne. Une rparation? Pour rire! Des phrases
cyniques, des images grossires me montent  la tte, se bousculent. Eh!
bien, j'en aurais une couche, comme on dit, d'tre plus chevaleresque
que tout le monde. D'abord, pourquoi? Ma propre opinion? Elle m'absout.
Mon devoir vis--vis de moi-mme est de ne pas briser mon avenir, de ne
point placer d'obstacles dans ma vie, Adle serait un boulet. Je suis un
officier; pas un galrien. L'opinion des autres? Sans valeur. Les
autres se conduisent comme moi; encore plus mal; et avec la connivence,
l'approbation ou la tolrance gnrales. Ils ont mme, pour les
aider dans leurs trafics, des gens comme Schurke, le bras droit de
Raubvogel, qui les traitent de coquins dans leurs propres maisons,
au coin de leur chemine. Quelle scurit ont-ils donc, except la
certitude de l'apathie ou de la lchet publiques--apathie voulue,
lchet solde?--Et j'irais me gner pour ces tres-l? Des nfles...
Ah! Dieu de Dieu, que je m'ennuie!...

Mon pre, heureusement, m'aide  secouer ma mlancolie. Il a toujours
le mot pour rire; la pice pour rire, pas toujours. Il me fait de petits
emprunts et de grandes confidences. Il m'assure que, l'argent, il n'y a
que a; c'est une dcouverte qu'il a faite rcemment: ah! s'il s'tait
seulement dout de la chose plus tt! Et il me parle, avec une amertume
sarcastique, de certains de ses collgues qui ont toujours accord au
vil mtal, dans leurs proccupations, la place qu'il mrite. Ainsi,
Lahaye-Marmenteau; en voil un qui a toujours eu le flair, pour
l'argent! Tout lui est bon, pour s'en procurer. Et malin! Il prte
 intrts, il fait l'usurier! Oui; mais c'est afin de prter sans
intrts, et  fonds perdus. A qui? A tous ceux qui peuvent l'aider--ou
qui peuvent le gner.--Il a son but; il veut tre mis  la tte de
l'tat-Major Gnral. Ah! l'argent est tellement ncessaire, pour
arriver!... Mon pre, surtout lorsque ses fonds sont en baisse, a
horreur de l'isolement; il ne me quitte pas; on nous voit partout
ensemble. Nous avons l'air d'avoir rsolu de rhabiliter la Famille.

                              * * * * *

Par exemple, nous voil assis tous deux sur un large divan, dans
le vaste atelier de Mme Glabisot. Aux murs, ce ne sont que trophes
d'armes, casques, drapeaux, cuirasses, quipements de toute espce et de
toute poque; dans les coins, des mannequins revtus d'uniformes varis,
un cheval empaill; on s'tonne de ne point voir des flaques de sang
sur les tapis. La dame volue devant nous, culotte de velours noir, car
c'est vtue d'un costume masculin qu'elle labore ses chefs-d'oeuvre.

--Voyons, gnral, demande Mme Glabisot en tendant sa main arme d'une
brosse vers l'cran blanc d'une immense toile, comment concevez-vous la
disposition des groupes?

--Ma foi, madame, rpond mon pre en se levant, voici,  mon humble
avis, la meilleure faon d'oprer: Nous avons dix mtres de longueur sur
six de haut; nous accorderons six mtres  l'attaque et quatre mtres 
la dfense. Les six premiers seront occups par les troupes allemandes,
 raison de trois mtres et demi pour les vivants et deux mtres et
demi pour les cadavres. Les quatre autres mtres seront consacrs  la
reproduction de la ferme de la Chevrette et de ses dfenseurs; ne me
mettez pas au premier plan, je vous en prie; au fond de la toile, on
apercevra les maisons de Nourhas...

--Parfait! s'crie Mme Glabisot. Voil bien l'expos clair et prcis
d'un soldat. Et quelle comprhension des ncessits artistiques!...
Mais, gnral, il faut que je vous le demande, car l'histoire est muette
 ce sujet; combien de temps ptes-vous vous maintenir dans cette ferme
contre les hordes teutonnes?

Mon pre rougit lgrement, hsite un peu.

--A peu prs... A peu prs... Une heure. Une bonne heure... Vous
comprenez, c'est dj si loin!...

--Oh! ces hros! glapit la femme-peintre. Quel courage, et quelle
modestie! Des mes d'enfants dans des...

Elle s'arrte  temps.

                              * * * * *

Mon pre, lui, n'a pas d s'arrter; car je m'aperois bientt,  la
prosprit soudaine de sa situation financire, qu'il est dans les
meilleurs termes avec la femme-peintre. Je dois dire que moi aussi je
suis devenu l'un des familiers de Mme Glabisot. Son mari m'a pris en
grande amiti et a entrepris de parachever mon ducation patriotique.
Bien que je mprise ce Gaulois et que je juge  leur juste valeur ses
tirades revanchardes, il est parvenu, je ne sais comment,  me faire
partager ses sentiments tricolores et  m'imprgner de son chauvinisme.
La maladie n'a pas dur longtemps, mais elle a dur quelque temps. J'ai
t parader avec les Glabisot, les Raubvogel et les gueulards des
Ligues imbciles  la statue de Strasbourg. La mditation m'a guri; la
mditation force. Mme Glabisot, en effet, m'a demand de vouloir bien
poser pour un jeune officier qui figure dans son tableau de la _Dfense
de Nourhas_; j'ai t forc de m'excuter. L'immobilit des poses
m'a conduit  rflchir. J'ai compris, dfinitivement, combien sont
ridicules et couardes ces manifestations patriotardes qui masquent mal
la dcision irrvocable de la France d'accepter, cote que cote, les
faits accomplis.

Et comment ces faits s'accomplirent, je me sens pris de l'ide de
le savoir. Grce  ma connaissance de l'allemand, il m'est facile
d'tudier, plus srieusement qu'on ne le fait d'ordinaire, l'histoire
vraie de 1870. Et je ne tarde pas  me convaincre que la premire
partie des dfaites prouves par la France est due exclusivement 
l'incapacit et  la flonie des chefs militaires; et que la seconde
partie de ces dsastres est due, aussi,  la lchet nationale. La
France a t conduite au feu par des ignorants; elle a t trahie; mais
surtout, elle n'a pas voulu se dfendre. Devant les faits, la lgende
doit disparatre. La France qui, aprs Wrth, place une seconde pe
de commandement dans les mains d'un Mac-Mahon; qui, aprs que Bazaine a
trahi Frossart  Forbach, le garde  la tte de l'arme de Metz; qui met
au pouvoir, aprs Sedan, les fantoches des Principes rpublicains; qui
se plaint sans cesse d'tre crase sous le nombre lorsque 500.000
hommes,  Paris, ne peuvent triompher des 200.000 Allemands qui
investissent la capitale, et lorsque 100.000 hommes, le 19 janvier 71,
sont battus en dpit de l'appui des canons des forts par les 25.000
soldats du 5e Corps d'arme prussien--cette France-l mrite son
sort.--Je pense, de plus, qu'elle l'a dsir; qu'elle a dsir la paix 
n'importe quel prix.

Je me souviens d'avoir vu, autrefois, une chromolithographie qui
reprsentait les soudards germaniques obligeant la France  signer la
paix. La femme chevele qui figure la France est entoure de Prussiens
ivres, brandissant des coutelas et des torches, qui lui tiennent le
poignet et la forcent  signer un papier. Ah! ce n'est pas a! La paix
honteuse, celle qui fut ratifie  Francfort le 10 mai 1871, fut conclue
volontairement, en toute connaissance d'infamie.

En fermant les livres qui m'ont appris ce qu'il faut croire, qui m'ont
dmontr l'inanit du mensonge tricolore, j'ai une crise de dgot et
d'indignation, moi qui vais entrer dans cette arme qui succde 
celle de l'Anne Terrible--oh! l'horreur de cette expression--et qui en
diffre si peu... Et puis, a passe... On s'habitue  tout. On oublie
tout... Le seul tmoignage qui nous reste de la Commune, c'est la
basilique du Sacr-Coeur, cette glise du Voeu National, Vrit
catholique enfin sortie de ses puits pour dmontrer l'absurdit de ces
grossires erreurs humaines qu'on appelle des apptits. Et combien
de gens pensent  la cration de l'Empire Allemand lorsqu'ils vont 
Versailles afin, comme disait Louis Borne, de voir couler en jets d'eau
et en cascades les larmes de leurs anctres?

L'effort, l'nergie,  quoi bon?... Je tente de ragir, pourtant. Me
rappelant que je vais bientt avoir  prendre ma place dans un rgiment,
j'essaye de travailler un peu; je me sens trop class, spcialis dans
mon arme; trop fantassin. Mais tout effort me dgote vite. A quoi bon?
N'est-ce pas la rgle que l'infanterie ignore tout de l'artillerie, et
_vice-versa?_ Les galons viendront tout seuls. Il n'y a qu' laisser
pleurer le mrinos.

Sur ces entrefaites, je reois avis que je suis affect au rgiment
d'infanterie qui tient garnison  Nantes. Ce rgiment vient de perdre,
coup sur coup, un sous-lieutenant et un lieutenant. Le sous-lieutenant
a t tu involontairement,  une revue, par le gnral Dufrocard; le
brave gnral, examinant le revolver de l'officier, a press la dtente
par mgarde; le revolver, tant charg, a envoy deux balles dans la
tte du malheureux jeune homme, qui s'est affaiss sur lui-mme. On a
beau tre sous-lieutenant, on n'est pas de bois.

Quant au lieutenant, il n'a pas t tu; il a tu, ce qui a motiv sa
radiation des cadres; il a tu sa femme, une femme riche qui ne lui
donnait pas tout l'argent qu'il demandait, bien qu'il ne l'et pouse,
au su de tous, que pour sa fortune. Comme elle n'tait pas morte sur
le coup, il a demand, en bon catholique, qu'on lui administrt les
sacrements. Ce n'est pas tout, de tuer sa femme. Il y a la manire.




XII


Je me souviens parfaitement que mes premires sensations,  Nantes,
furent domines de haut par l'ennui et le dsappointement. Je sais aussi
que les premires impressions que me donna la vie militaire peuvent
trouver leur somme en ces deux termes: monotonie et vulgarit, qui
eux-mmes, se rsoudraient facilement en celui-ci: nant. Par son ct
strictement soldatesque, l'existence de l'officier ne prsente qu'un
intrt trs relatif au moins en temps de paix; elle se rapproche, non
pas mme de celle du professeur, mais de celle du pion; la caserne tant
surtout, de mme que l'cole, une fabrique de servilit.

Il ne m'a pas dplu, certes, au dbut, d'tre pris, au srieux par mes
subordonns et mme par mes chefs; de pouvoir m'affirmer comme homme.
Mais je n'ai pas tard  constater le peu de valeur de notre raison
d'tre  tous, suprieurs et infrieurs; et  reconnatre que je n'tais
qu'un automate dont la fonction consistait, une fois remont,  remonter
d'autres automates. Obir et commander, ces deux infinitifs autour
desquels les paulettiers accomplissent leur promenade en queue de
cervelas, ne me semblaient ni d'une infinie grandeur ni d'une infinie
beaut. Quant  de l'amour et  de l'admiration pour ma profession,
quant  l'enthousiasme, au feu sacr, au culte des traditions et autres
breloques morales, tout cela n'existait en moi que pour mmoire. Il
est excessivement rare qu'il en soit autrement. Se couvrir de gloire,
accomplir des actions d'clat, gagner la rputation d'un grand stratge
ou d'un Poliorcte, ce sont des rves qu'on fait quelquefois; mais de
moins en moins; et a passe vite. Gnralement, aprs quelque temps, on
en vient  se considrer comme fonctionnaire. Fonctionnaire inamovible,
privilgi; et d'essence suprieure. Cette supriorit dont on se flatte
n'est pas tout illusoire: la fonction militaire est sans doute la seule
que l'homme ne puisse pas dshonorer tout  fait; il n'est pas toujours
possible de fuir on de capituler.

Comme le rle de fonctionnaire ne me plat que modrment, je me
reproche parfois d'avoir fait fausse route. Je crois que beaucoup de
mes collgues, au dbut, pensent de la mme faon, s'il leur arrive de
penser. Mais on s'habitue; le mtier conquiert l'tre. On reste dans
l'arme comme les nations modernes restent aux pieds de leurs armes;
par une rsignation un peu ahurie, assez couarde, mal dguise en
volont.

Je cherche  me rappeler  peu prs mes dbuts dans l'arme. Toutes
sortes de tableaux dfilent devant mes yeux; des sensations revivent,
attnues, aigus, rapides; des souvenirs voltigent, passent,
s'affirment, s'croulent. Je saisis des bouts d'images; il y a des
lueurs, des chos; des odeurs se prcisent, se transforment, s'unifient
--relent d'un pass qui n'a point cess d'tre le prsent.--Des
souvenirs, donc...

Ce que je voudrais surtout retracer ici, c'est la vie de l'officier,
non pas au quartier, mais en dehors du quartier; c'est--dire, si vous
voulez, dans ses rapports avec cette partie de la population qui n'est
pas strictement militaire.

De la caserne, par consquent, je ne dirai pas grand-chose. Ce qu'on en
ignore, du reste, c'est juste ce qu'on n'en veut point savoir. Moi,
de plus, je ne suis soldat que par dfinition gnrale; officier, pas
troupier. J'ignore donc la caserne; je n'en connais gure que l'aspect
extrieur. Je la souponne horrible; je la suppose infecte. Je sais que
lorsque nous visitons les chambres, nous autres chefs,  certains jours
fixs d'avance, nous ne pouvons nous donner qu'une ide trs rduite
de leur abjection relle. La caserne, tant donns ses indniables
rsultats: abrutissement, avilissement, pidmies et taux exagr
de mortalit, pourrait apparatre  un cerveau mal fait comme le
conservatoire de la vermine morale, comme l'antre du typhus. Mais,
en crant l'esprit de servilit, elle tue l'esprit militaire rel.
L'impression qu'elle produit sur les hommes qu'on y jette chaque anne
est plutt sinistre. L'abattement, le dcouragement qui s'emparent des
conscrits ds leur arrive au corps ne peuvent tre nis. Pour un
rien, pour la cause la plus futile, sans cause prcise, ils se tuent ou
dsertent; il y a, en moyenne, vingt mille dsertions par an; le
nombre des insoumis est considrable. Mais ne sont-ce pas l des maux
ncessaires?

Discipline, astiquage, parades. Voil des modes, peut-tre pas les plus
hauts, de l'activit humaine. Mchancet du cadre suprieur pour
le cadre infrieur; mchancet du cadre infrieur pour la troupe:
mchancet du vieux soldat pour le jeune soldat. Comme le jeune
soldat devient  son tour le vieux soldat, il y a compensation. Labeur
drisoire, mais acharn. Le travail de l'arme est irrel, vain; mais il
est accompli avec un incontestable srieux. Certaines besognes imposes
aux soldats, obligatoires bien que peu rglementaires, sont cependant
effectives: il faut avoir le courage de l'avouer. Ils oprent le
dmnagement des officiers, de leurs familles, de leurs amis, et des
congrgations non autorises; ils servent de rabatteurs dans les grandes
chasses et de domestiques un peu partout; on les met au service des
patrons, dont ils fusillent les ouvriers mcontents et dont ils font
l'ouvrage, sans salaire. On en fait des larbins, des cochers, des
marmitons, des blanchisseuses, des bonnes  tout faire et des nourrices
sches. Quand ils ont des talents particuliers, on en tire parti sans
hsitation: j'avais dans ma compagnie, il n'y a pas longtemps, un
tailleur pour dames auquel ne laissait nul rpit la partie fminine de
la garnison. Et un homme que j'avais pour ordonnance n'a pas mis les
pieds trois fois au quartier pendant les dix-huit mois qu'il est rest
 mon service. C'est de cette faon que les officiers prparent les
soldats  la dfense de la patrie. Cela ne vaut-il pas mieux que de ne
point les prparer du tout?

On a dit que le service militaire obligatoire dveloppe l'esprit,
largit l'intelligence, force l'homme  sortir de son trou,  voir du
pays,  tendre son horizon mental. Les faits prouvent le contraire.
Qu'il aille  droite ou  gauche, le soldat est enferm dans une
camisole de force qui l'empche de se mouvoir librement. Les mmes
vices, les mmes tentations, le guettent partout; il est la proie des
mmes trafics. Le Militarisme, expression fausse de la ncessit de
dfense nationale, pervertit l'entendement, tue l'initiative, l'esprit
d'aventure, le besoin d'action, fait d'un homme une bte fonctionnante
ou une sale loque. Il ne faut pas de caractres, dans l'arme. Il faut
l'obissance passive. Ou bien--Biribi. Ou bien--la Mcanique.

Les rservistes et les territoriaux viennent accomplir leurs priodes
d'instruction; quelquefois joyeux de reparatre sous les drapeaux.
Pendant vingt-huit jours, pendant treize jours, ils sont employs  des
corves dgotantes mais peut-tre ncessaires; cassent des cailloux;
nettoient des vieux effets; graissent des cuirs; font quelques
manoeuvres; n'apprennent point le maniement des armes nouvellement mises
en service. Et leurs officiers, anciens volontaires d'un an ou gloires
d'coles, gnralement riches, les traitent suffisamment mal; nous
n'avons presque pas besoin de nous en mler. On les insulte, on les
punit, on les exploite, on les vole; mais, srement, sans aucune
mauvaise intention. L'arme n'est-elle pas une grande famille?

Si. L'arme est une grande famille. Une famille comme l'autre. O les
dshrits, les faibles, sont mpriss, tenus  l'cart, injuris,
maltraits; avec des tyrans et des esclaves; des exploiteurs et
des dupes; des parents pauvres et des souffre-douleurs. La Grande
famille--la famille en grand.

Et les officiers? Ils ennuient les hommes. Surtout, ils s'ennuient. Ils
vont du champ de manoeuvres  la caserne; de la caserne, au mess; du
mess, au caf; prorent, hblent; parlent de bonnes fortunes peu relles
et peu frquentes; en rvent; se montent des scies, se jalousent,
s'espionnent, se rendent des services, de mauvais services. Leurs
conversations roulent sur l'exercice, les rglements, les potins du
rgiment, les cancans de la ville, les qualits des grands chefs, les
bvues des capitaines, les faiblesses des commandants, la jalousie
fatigue et sournoise du lieutenant-colonel, la fragile et tremblante
ambition du colonel. Et les femmes, les femmes, les femmes... Peu de
brutes alcooliques; des tres vaniteux et inconscients, plutt. La
majorit affiche des prtentions aristocratiques. D'aucuns,  bon droit:
petits-fils d'migrs, rejetons de chouans, avec de l'eau bnite dans
les veines, de la moelle de tratre et du mercure dans les os. D'autres,
sans aucun droit aux particules dont ils s'affublent, aux dnominations
sonores dont ils agrmentent la vulgarit de leurs noms patronymiques,
aux blasons qu'ils exhibent orgueilleusement, aprs boire. Cette
noblesse de fantaisie emplit de ses ridicules mensonges l'Annuaire
de l'Arme. Elle affecte un immense mpris pour les civils et les
rpublicains--les voyous. L'arrogance, d'ailleurs, est de rgle devant
le commun des mortels; exactement comme la platitude en prsence des
suprieurs.

La proccupation intime, facilement avoue, c'est la fortune, l'argent.
La solde est maigre; et, bien qu'avec la somme que nous recevons
mensuellement, un ouvrier trouverait moyen de nourrir sa famille, nous
ne pouvons vivre. Il y a tant de dpenses ncessaires, inutiles et
obligatoires! Heureux ceux qui ont de la fortune;  plaindre ceux qui
n'en ont pas. A quels procds recourent ces derniers pour se procurer
des fonds, l'Honneur de l'Arme seul le sait. Et cet argent? Tout aux
tavernes et aux filles--comme au bon vieux temps--La noce basse. Le jeu.
Quant  l'intellectualit,  part de trs rares exceptions, nant. Nulle
notion, nul soupon du beau ou du vrai. Nul effort pour comprendre
ce que c'est que la Patrie, ce qu'elle peut tre; ce que c'est qu'un
soldat, en ralit; ce que doit tre un officier; ce que c'est que la
Nation arme. Ce sont l des choses qu'il n'est mme pas question
de savoir. Un vague sentiment d'un vague devoir professionnel, trs
lastique. Et un culte, d'une sincrit maladive, pour des traditions
creves, des rengaines pourries.

Des types? Pas de types. Les semblants de caractres se distinguent
par leur degr plus ou moins marqu d'enfantillage. Leurs seuls signes
particuliers sont des marottes, des dadas. Un tre puril, gnralement,
l'officier; en dpit de sa rudesse frquente, de son autoritarisme, mme
de sa cruaut; peut-tre  cause de tout a! Un pauvre tre.

En voici un, par exemple. Grand, mince; toujours tir  quatre pingles,
au corset indubitable et au titre nobiliaire douteux. Contre ce titre,
il voudrait changer des titres de rentes. Sa seule proccupation est
celle d'un riche mariage. Il permute sans cesse, tranant d'un bout de
la France  l'autre son paulette, en qute de jeunes filles avec dot,
avouant la chose comme normale... D'autres, qui ne l'avouent pas mais
qui y pensent toujours sans en parler jamais. Celui-ci,  la tenue
volontairement nglige, qui affecte des allures de voyou, siffle,
chaloupe. Celui-l, posant au valet de coeur, coiff en casseur
d'assiettes, d'un kpi trs haut par derrire. Celui-l encore,
ridiculement manir, aux gestes trop gracieux, qui salue les troupiers
en minaudant. Un autre, qui n'aime pas ces manires-l, rche, crisp,
et qui dclare que le salut militaire a t institu afin de laisser
 l'homme toute la hauteur de sa taille. Un autre, plus rogue et
plus grincheux encore, que font grogner sans trve les lenteurs de
l'avancement; qui se plaint surtout de ce que les officiers des corps
de troupes qui vivent avec le soldat sont sacrifis aux officiers
d'tat-major, sortant de l'Ecole de guerre, et dont les brevets ne
constituent, du point de vue strictement militaire, que des certificats
d'ignorance.

Les officiers de grades suprieurs, surtout bureaucrates, crass
sous une norme paperasserie. Leur selle d'ordonnance est devenue un
rond-de-cuir. Le colonel, grognonnant, mchonnant, bedonnant, inquiet,
congestionn de la peur qu'on ne lui fende l'oreille avant que les
toiles qu'il convoite ne tombent sur sa manche. Le lieutenant-colonel,
dessch et poussireux, avec des manires de bedeau, et l'air d'avoir
t oubli trs longtemps dans le placard d'une sacristie. Un major, qui
a l'aspect d'un souteneur, et qui fut zouave pontifical. Un autre, qui
a des allures de remorqueur; souffle, ahanne, halte, semble toujours
tirer derrire lui quelqu'un ou quelque chose. Des capitaines,
proccups surtout de l'ordinaire, et dont deux au moins sortent de
l'ordinaire. Le premier a t promu rcemment et vient d'tre propos
pour la croix. Comme lieutenant, il avait t rapatri, voil six mois,
sous prtexte de drangement crbral, pour avoir fait torturer et
mourir sous le bton quelques douzaines de ngres dans un Soudan
quelconque. Il avait cd, dit un journaliste qui le dfendit alors
pour une somme modre,  la tentation de ne point dranger les
habitudes des noirs qui, depuis des milliers d'annes, sont accoutums
 n'obir qu' la bastonnade et  la dcapitation. Je dois dire que
la dvotion de cet assassin est exemplaire. Quant au second capitaine,
c'est rellement un phnomne. Habituellement, n'est-ce pas? les
capitaines ne savent plus l'cole du Soldat; ils l'ont oublie. Eh!
bien, lui, il la sait. Il est clbre pour a,  juste titre, dans tout
le Corps d'arme. Quand il fait manoeuvrer sa compagnie sur le cours
Saint-Vincent, devant la maison qu'il habite, sa femme, cache derrire
un rideau et qui sait aussi l'cole du Soldat, observe les mouvements
des hommes;  la pause, elle signale  son mari, qui monte la consulter,
ceux qui manoeuvrrent mal.

Femmes d'officiers: le gros sac, la certaine fortune ou la dot
rglementaire. Le gros sac, que les mamans engagent fivreusement leurs
fils  dcrocher, et pour le dcrochage duquel, d'ailleurs, elles les
destinent  l'paulette ds leur plus jeune ge; la certaine fortune,
dont on se contente lorsqu'on sait encore allier, sous les brandebourgs
du dolman, quelque sentimentalit  la soif de l'or que rend imprieuse
l'oisive existence militaire; la dot rglementaire, dernier refuge des
pcheurs en perdition qui rclament un ange gardien. Au dbut,
l'allure de ses dames varie, suivant les _moyens_, de celle du
caporal-instructeur  celle du demi-castor; plus tard, de celle de
la petite bourgeoise aigrie  celle de la dame patronnesse, grasse
de bonnes oeuvres. Monde bien-pensant, btail ractionnaire, ivre
d'gosme, de convoitises, d'autoritarisme, de vanit, dont les moeurs
appellent frquemment l'attention des tribunaux, et dont l'glise
approuve les opinions. L'glise a fait les mariages, du reste, ou la
plus grande partie d'entre eux; exactement comme elle a fait les femmes
d'officiers, ou la plus grande partie d'entre elles; et comme elle
fait aujourd'hui les officiers ou la plus grande partie d'entre eux. Le
clricalisme a jet sur l'arme son ombre dvorante, qui s'abaisse de
plus en plus. Et les belles madames, l'lite fminine de l'arme,
donnent le ton  la _socit_ de la ville de garnison, dont elles
cultivent les haines anti-dmocratiques, les rves de restauration
monarchique. Elles n'aspirent, pour la plupart, qu'au jour o les
griffes du prtre trangleront enfin la libert, o coulera  gros
bouillons le sang des pauvres qui les font vivre: ces femelles de
meurtriers, je vous le dis, valent moins, encore que leurs mles.
Elles salonnent  la cathdrale, aux grand'messes; paradent aux
jardins publics, o joue la musique militaire; posent, chez elles, aux
matresses absolues de tout et de tous, fortifies de galons d'or et de
panaches, au milieu de l'admiration en jupons ou en fracs de la tourbe
mercantile et fonctionnarde.

Elle ne nous quitte pas, elle s'accroche  nous, cette tourbe; cette
tourbe qui, si elle s'adonne  l'industrie ou au commerce, vit beaucoup
moins de ses propres efforts que des subventions et des primes accordes
par le gouvernement, aux dpens des malheureux; qui, si elle s'engraisse
dans les sincures rtribues par l'tat, vit sur les monstrueuses
privations des pauvres et sur l'argent apport, avec des virginits
suspectes, par de misrables jeunes filles qui se font pouser pour leur
dot.

Cette tourbe, ai-je dit, ne nous lche point. Les femmes nous laissent
peu de rpit, mais les hommes nous perscutent; principalement sous
prtexte qu'en cas de guerre ils seraient nos collgues, ayant des
grades dans la rserve ou la territoriale. Des ingnieurs, un matre de
forges, des avocats, un trsorier-payeur, un conseiller de prfecture,
de gros ngociants, tous officiers suprieurs de territoriale, nous
abreuvent en ville et nous hbergent en leurs chteaux. D'autres
personnages, moins importants, mais qui se galonnent pour les bals
officiels, frquentent assidment le caf que nous honorons de notre
clientle. Rien, dans ces hommes-l; penses rancies, habitudes sches,
gosme aveugle et forcen; nulle comprhension des besoins de leurs
concitoyens dshrits, d'un patriotisme rel. Ils sont friands de
conversations sur la tactique et la stratgie, qu'ils ne comprennent
point; d'anecdotes sanglantes ou gaillardes, qu'ils savourent; ils ne se
souviennent certainement pas, un seul instant, que leur pays est un pays
vaincu; ils aiment les choses militaires  cause de leur ct thtral
et aussi, j'en suis sr,  cause de leur ct cruel. Un quincaillier,
simple sous-lieutenant, assez humble devant un architecte, lieutenant.
Et ce quincaillier, pourtant, n'est point un homme ordinaire; il a
invent un engin terrible, qu'il appelle la Massacreuse, et qui
doit-- son avis, sinon  celui de la Direction de l'Artillerie--faucher
les hommes par milliers, en un clin d'oeil. Ce bourgeois paisible, suant
 inventer des engins de tuerie, m'a d'abord tonn; mais j'ai compris
que le commerce, qui est le vol, doit conduire  l'ide du meurtre. Un
dentiste, capitaine, et qui prend, vis--vis des jeunes officiers de
l'active, des airs protecteurs trs amusants; un mois avant l'poque des
manoeuvres, dsole rgulirement sa femme et ses enfants en dclarant
qu'il va user du droit qu'il a de demander  suivre le rgiment; quinze
jours avant, se fait appeler capitaine par sa servante, et brise ses
chaussures; ne part jamais. Sa femme ne l'imite pas.

Nous, nous y allons aux manoeuvres; marches, service en campagne, etc.
J'ai t enferm si longtemps dans les coles, dans les grandes villes,
que, lorsque je me suis trouv en pleins champs, j'ai peru comme une
sensation de dlivrance; 'a t pareil  l'impression que produit la
bouffe d'air frais qui vous arrive, en mme temps que la lumire, au
sortir d'un long tunnel. Tout m'a sembl nouveau, frais, sain, vivant
d'une vie incomparable; j'ai t pris par la beaut des paysages,
l'tendue du ciel, l'odeur de la terre et des plantes; j'ai senti
d'une faon trs confuse, mais avec une force intense, que le sol de la
Patrie, c'tait la Patrie, toute la Patrie. Oui, j'ai senti cela sans le
comprendre; cela que je devais raisonner et comprendre plus tard. J'ai
senti que l'arme, l'Arme nationale d'aujourd'hui, avait une mission;
et que cette mission consistait  faire jaillir de la terre, o l'a
enterre le mensonge des voleurs, la grande ide de la Patrie relle.
J'ai eu un moment de profond enthousiasme pour la profession des armes.

Tout cela, trs vite, est tomb. Les besognes embellies un moment par
l'imagination sont rapidement devenues machinales, routinires. Les
paysages, les spectacles varis offerts par la nature, ont cess de
prsenter aucun intrt. L'illusion s'en est alle, la ralit demeure.
Ou bien, qui sait si ce n'est point la ralit qui s'en va et l'illusion
qui demeure? L'illusion compacte, sournoise, qui a pris corps et
s'affirme en certitude triomphante, qui s'incarne en les mille aspects
de la banalit, en les cent mille figures de la laideur? Qui siffle,
geint, ricane et pleurniche partout, froid et gluant mensonge attidi
et solidifi par les temps, les temps d'ignorance, les temps de sottise,
les temps de lchet... N'est-ce pas une ralit, cette France qu'on
rve, d'o seraient bannies la superstition et toutes les misres
qu'elle entrane, o personne ne connatrait la faim, et o chacun
connatrait la joie, qui serait comme un grand jardin, et qui serait la
Belle France? Et n'est-ce pas une illusion, une imposture, un cauchemar,
que la France qui existe? La France des grandes villes, avec sa
population affame, soularde et fanfaronne, avec ses dcors de fausse
richesse et de gloire en toc encadrant la lamentable agonie des
volonts populaires, la dfaillance calamiteuse de l'art. La France
des campagnes, avec la tristesse de ses bourgs et la dsolation de ses
villages; ses terres en friche ou cultives  l'aide de procds piteux,
anachroniques; ses maisons rechignes, avares et cancanires; ses
monuments publics, triqus et vieillots, bafous de l'insolente pierre
neuve des couvents qui s'lvent partout; ses chaumires puantes o des
mgres malpropres cuisent des soupes malsaines, o btes et gens vivent
dans une indescriptible promiscuit; o les enfants, ligots dans leur
berceau comme des supplicis sur la claie, braillent dsesprment des
journes entires, couverts de sueur et de bave, noirs de mouches; cette
France des campagnes dont la terre volontairement appauvrie ne nourrit
plus le paysan que grce aux impts pouvantables dont on crase
l'ouvrier et l'artisan; qui se dpeuple tous les jours davantage; dont
la jeunesse, mle et femelle, s'enfuit vers les grandes villes; dont
les routes sont parcourues par des trimardeurs, qui menacent, la faim
au ventre; dont les misrables possdants, vaguement conscients de
l'iniquit de leur possession prcaire, vivent dans la perptuelle
terreur de l'usurier, de l'incendiaire, du partageux; dont les hommes,
affols par l'inquitude, rvent d'un despotisme protecteur, arm
jusqu'aux dents, et acclament fivreusement les soldats auxquels ils
vendent l'eau,  l'tape; dont les femmes, exaspres par l'isolement et
la monotonie de l'existence grise, hennissent hystriquement au passage
des troupes et se livrent aux galonns, perverties et gauches, avec des
raffinements vicieux qui surprennent et des baisers qui font le bruit
des sabots qu'on retire de la boue  grand'peine...

C'est cette France-l qui parle de son relvement... H! Quelle autre
France en parlerait?...

Les journaux en taient pleins, ces jours-ci, du relvement. Un
vnement s'est produit... Oui, la presse en bave encore d'orgueil et
en larmoie d'admiration. C'est absolument comme si les armes franaises
avaient repris Metz et Strasbourg, franchi le Rhin, envahi l'Allemagne
et fait leur entre  Berlin, travers les Alpes, captur Rome et
rtabli le pouvoir temporel du pape. Et ce sont seulement les grandes
manoeuvres d'automne qui viennent de se terminer. Sur un thme
banal, rgl d'avance de point en point et ne laissant aucune place
 l'initiative, des masses d'hommes avancent l'une contre l'autre,
voluant d'une faon grotesque, et finissent par se trouver en prsence.
On canonne des pommiers inoffensifs; on fusille des nuages menaants;
des colonnes d'infanterie, mitrailles en flanc  cinq cents mtres par
une douzaine de batteries, montent sans prparation aucune  l'assaut
de positions dfendues par des forces trois fois suprieures; et la
cavalerie ennemie charge avec entrain les taupinires que l'infanterie
a laisses derrire elle; dfilant, naturellement, devant les bouches
de ses propres canons qui tirent  toute vole. Cette petite guerre, qui
n'est qu'une ridicule et inutile image de la guerre vraie, lui ressemble
par quelques cts: un certain nombre de soldats y meurt de fatigue,
d'insolations ou d'accidents; les gnraux se flicitent rciproquement;
et les contribuables ont  payer les frais, c'est--dire plusieurs
millions. Par certains autres cts, elle diffre de la guerre
vritable: le vainqueur est toujours franais, et l'on ne capitule
jamais.

Ce magnifique spectacle, comme disent les journaux, ayant t offert
 la badaudrie nationale qui tient  s'assurer, chaque anne, que nous
avons reconquis notre situation en Europe, les rgiments procdent  la
libration annuelle; c'est--dire qu'ils se dsorganisent compltement;
c'est--dire que tous les ans, aprs la thtrale parade des grandes
manoeuvres, l'arme franaise se trouve dans un tat de dsarroi complet
qui persiste pendant plusieurs mois. Quant  nous, officiers, nous
reprenons le monotone tran tran de notre existence, un instant
interrompu par des exercices qui nous ont fait passer d'une thorie
inutile  une pratique vaine.

Mourir pour la patrie est le sort le plus beau, le plus digne d'envie.
Mais vivre pour la patrie est aussi une belle chose; et mme une chose
normale. Aussi notre existence semble-t-elle naturelle  tout le monde;
 moi d'abord,  part de rares exceptions;  mes collgues, en corps
et individuellement; aux soldats en gnral,  la population civile en
gnral; au cafetier chez lequel nous aimons  nous runir et qui, si
j'en crois une communication  moi faite par Gdon Schurke, est un
espion;  ma propritaire, excellente personne  sentiments chauvins
et qui, afin d'pargner  son fils les horreurs de la conscription,
empoisonne lentement son mari; et  une cabotine de beuglant, djete,
patriote et sentimentale, dont j'essuie les pltres.

                              * * * * *

Il y a pourtant dans mon rgiment un homme qui ne trouve pas naturelle
l'existence que nous menons. C'est le lieutenant Demr. Je raconte ces
faits et je cite son nom parce que, bien que son influence directe sur
ma vie dt tre nulle, mes courtes relations avec lui devaient servir
de prtexte  l'une de ces perscutions basses par lesquelles s'affirme
cette coagulation d'intrts pitoyablement gostes et de traditions
ratatines que des idiots cherchent  exalter sous le nom d'esprit de
corps. Le lieutenant Demr n'est plus tout jeune; plutt trente-six ans
que trente-cinq; plutt grand que petit; plutt gras que maigre; plutt
blond que brun; avec des yeux couleur d'acier, des dents blanches que
montre rarement le rire, mais qu'expose souvent le rictus du mpris; une
voix forte, claire et prcise; des gestes rares et dcisifs. Vous
voyez le type. Srieux, l'air perptuellement ennuy et mme dgot,
taciturne, il vit trs  part et semble prendre une joie sauvage 
viter la frquentation de ses collgues. On le voit fort peu au cercle,
rarement aux rceptions et aux bienvenues, jamais  l'glise. On dit
qu'il est protestant, et le bruit court qu'il a des vices. On l'aime
peu; et si l'on tolre sans des moqueries trop vives l'isolement auquel
il tient, c'est qu'il a dans son pass plusieurs duels qui furent
sanglants. Au cours de quelques conversations que j'ai eues avec lui,
j'ai pu m'apercevoir que son instruction est de beaucoup suprieure
 celle des porteurs d'paulette; il sait des langues vivantes, que
l'immense majorit des officiers franais ignore perdument; et il
connat beaucoup d'autres choses fort ncessaires aux militaires et dont
les mmes officiers, gnralement, ne souponnent mme pas l'existence.
Comme je le questionnais sur les raisons de son lent avancement, il m'a
fait des rponses vagues. Je me demande si ces raisons ne sont point la
rudesse bourrue qu'il apporte dans le service et sa brutalit  l'gard
des hommes qu'il commande. Hier, pendant l'exercice, j'ai t vraiment
choqu d'entendre les observations grossires qu'il adressait aux
recrues sous ses ordres. Comme nous suivions le mme chemin en
sortant de la caserne, j'ai pris la libert de lui faire part de mes
impressions.

--Vous avez raison, m'a-t-il rpondu vivement. Je ne devrais pas me
laisser emporter  de pareilles vivacits de langage. Je ne devrais
pas, pour moi. Quant aux hommes dont vous parlez, ils mritent a; ils
mritent n'importe quoi; ils mritent tout. Comment voulez-vous qu'on
respecte des tres qui ne se respectent pas eux-mmes? On insultait
autrefois les cochons vendus; que dire des cochons qui se donnent?
Cochon pour cochon, je prfre celui qu'on amne de force au march,
avec la marque rouge de la misre sur les fesses,  celui qui vient se
prsenter de lui-mme  l'abattoir, la queue en avant. Le seul rsultat
de la cration des armes nationales a t l'avilissement du prix de la
chair  canon; et aussi de sa valeur morale. Qu'est-ce que c'est que ces
troupeaux culotts de rouge auxquels c'est notre mtier d'apprendre
 marquer le pas? Pouvez-vous me dire ce que c'est? A part un certain
nombre de caractres que nous ne voyons point ou que nous voyons peu,
parce qu'ils ne se soumettent pas  la loi, parce qu'ils dsertent ou
parce qu'ils sont envoys  Biribi, y a-t-il l autre chose qu'une masse
inconsciente et servile? Et quand ces malheureux quittent la caserne, 
part encore de rares exceptions, leur chine est faonne  l'ignominie
de tous les esclavages, y compris l'esclavage du garde-chiourme.
Ils deviennent des Ilotes avachis ou gueulards, ils deviennent des
gendarmes, des policiers, des mouchards. A la caserne, on fait d'eux des
machines, des abrutis, des larbins, tout except des soldats. Devant une
telle situation, ils se taisent, comme dit l'autre, sans murmurer. Ils
admettent qu'on leur prenne cinq ans de leur existence afin de leur
inculquer, exclusivement, le respect et l'admiration de l'obissance
passive. Et remarquez qu'on fait tout pour les inciter  rejeter un
pareil systme, pour les pousser  la rbellion. Vous me reprochez mon
langage injurieux  leur gard; hlas! il n'a jamais provoqu aucune
rplique; et l'insulte me monte aux lvres devant tant de patience bte,
de soumission animale. Je voudrais, par mes outrages, communiquer ma
haine et ma colre  ces momies, comme on souffle la vie avec l'haleine
dans la gorge des asphyxis!...

Saisi d'un grand tonnement, je me suis tourn vers mon camarade; sa
figure, qui ne traduit d'ordinaire que la lassitude et l'ennui, semblait
tre claire d'un feu intense, d'une expression de fureur hautaine.
Sans prendre garde  la surprise que me causaient ses paroles, d'une
voix tranchante o des enthousiasmes grondaient, il continua:

--Oui, on fait tout--oh! par sottise et sans le vouloir--pour les jeter
 la rvolte, ces soldats-citoyens qui ne sont ni des citoyens ni des
soldats, mais des automates. Ah! s'ils voulaient se donner la peine de
rflchir! Le code qu'on leur lit tous les samedis..... Vous connaissez
le hideux refrain. Mort! Mort! Et mort, pourquoi? Qu'est-ce qui entrane
la peine de mort? Tous les actes qui pourraient donner au soldat la
valeur morale, la force individuelle, qui le constitueraient en fait;
tous les actes qui pourraient contribuer  faire de la France autre
chose que la malheureuse nation qu'elle est. On punit de mort les hommes
qui refusent l'obissance  un suprieur, qui insultent un suprieur!
Mme si le suprieur est un imbcile avr, mme si c'est un tratre
indiscutable. Est-ce que les soldats, s'ils avaient deux sous
d'intelligence, ne demanderaient pas  les choisir, leurs chefs? On
choisit son cordonnier, son tripier, son marchand de vins, et l'on n'a
pas le droit de choisir son officier; on vote pour l'homme qui vous
reprsente au Parlement, et l'on ne peut pas lire l'homme qui doit vous
conduire au feu. Ah! misre!... Dites-moi donc un peu, s'il vous
plat, si ce n'est pas parce qu'on a continu, par exemple,  obir
 Mac-Mahon, le dgotant vaincu, et parce qu'on n'a pas insult
Galliffet, le hideux assassin, qu'on est arriv  doter la France d'une
arme comme celle qu'elle a, arme de parade, infrieure mme  celle
qu'elle avait en 1870, une arme qui n'est pas l'arme nationale, mais
l'arme du Voeu national. Oui, c'est parce que le soldat ne veut pas
comprendre qu'il doit, sous l'uniforme, rester un homme, qu'il y a  la
tte des rgiments franais des colonels comme le ntre, M. Casaquin du
Bois des Ormes; un militaire qui n'a jamais vu une bataille, qui s'est
embusqu en 1870 derrire un pot  tisane, une non-valeur qui ne doit
ses cinq galons qu' ses relations aristocratiques et  l'activit de
sa femme, toujours prte  s'agenouiller devant un crucifix ou devant un
cur..... Ah! nom de Dieu! c'est notre faute  nous, tout a!.....

--A nous, officiers?

--Non. A nous, protestants. Protestants, vous entendez? Nous aurions d
protester. C'est le cancer catholique romain qui ronge la France; nous
le savons; nous aurions d le dire, le crier sur les toits: nous aurions
d pratiquer l'indispensable opration. Nous aurions d engager la
guerre contre le monstre du catholicisme, le monstre dont la hideuse
et noire silhouette se profile sur tous les monuments de sottise, de
mensonge et d'infamie que nous appelons nos institutions; la guerre; la
guerre relle et sans merci; pas une guerre de mots. Nous avons manqu
de dcision, de courage; nous sommes tombs au plus abject de tous les
vices:  la tolrance. Peut-tre, un jour, saurons-nous encore tre
intolrants, et vaincre... Je vais vous dire quelle est ma conviction,
ma conviction tout entire: pour que la France vive, il faut que Rome
meure. A la lettre. Il faut que le Vatican soit ras, que le prtre
infme qui s'appelle le pape soit jet  la mer, que toutes les glises
 confessionnaux soient brles et que les tonsurs puissent tre
abattus, sans forme de procs, comme des btes venimeuses. Je crois
qu'il faut cela, ni plus ni moins, pour que la France vive; et je crois
que, si cela ne se fait point, la France mourra.

--Vraiment...! m'criai-je.

--Elle crvera! Elle est en train de crever. Elle agonise. Mais regardez
donc!..... Et savez-vous de quoi elle meurt? De sa dfaite. De sa
honteuse dfaite, sans analogue dans l'histoire; de sa dfaite qui, par
suite de l'gorgement de la Commune, devint le triomphe de Rome. Du jour
o elle a permis qu'on bavardt et qu'on pilogut sur sa dbcle, qu'on
lui racontt des histoires sur son histoire, elle s'est affirme prte
 toutes les duperies dont personne n'est dupe, affame de toutes
les impostures; et les impostures ont plu, mouilles d'eau bnite,
saupoudres de poudre de perlinpinpin. La Revanche! Quelle blague! Une
blague  faire pter la bedaine du gnral Saussier! Nous sommes en 84.
Voil quatorze ans qu'on la prche, qu'on la gueule et qu'on l'annonce,
la Revanche; vous pouvez attendre encore quatorze ans, et vous n'aurez
pas vu le bout de son nez. Laissez venir la fin du sicle; ce sera la
mme chose. Une blague, je vous dis, une sale blague! Voulez-vous que
je vous dise la vrit? Personne, en France, ne pense  la revanche. Et
voulez-vous savoir pourquoi? Parce que, personne, en France, ne pense
 la France. Je ne suis pas un chauvin, certes. Mais je crois que
recouvrer l'intgrit de la patrie, et la mettre hors d'atteinte, voil
ce qui devrait tre la principale, l'unique proccupation de tous les
Franais. Avoir la Patrie, constituer la Patrie, la Patrie vraie,--la
Patrie pour tous et pour toutes.--Et qui donc comprend cela? Qui donc
voudrait penser  cela? Pourquoi la France est-elle si insouciante, si
honteusement veule? Pourquoi? D'abord, parce que les riches ont peur de
la guerre. La guerre, aujourd'hui, rapporte quelque chose aux nations.
Du conflit de 1870, les Allemands ont retir des avantages normes;
d'une guerre heureuse, les Franais tireraient aussi un profit et ne le
tireraient pas seulement de l'tranger; bien des privilges de toutes
sortes, monopoles de proprit, etc., s'crouleraient. Et si la guerre
tourne mal pour la France, ce serait la Rvolution avec sa grande gueule
large ouverte. Voil pourquoi tout ce qui est riche, tout ce qui est
investi d'une autorit quelconque, est couard, enfonce la France de
plus en plus dans cette fondrire de la lchet o les jsuites viennent
vider leurs bnitiers. Ensuite, parce que les pauvres ont peur de la
guerre, qui les ferait sortir de l'engourdissement dans lequel ils
somnolent, injects du venin de la sacristie, du virus de la presse et
des poisons de l'alcool; ils ont peur de la guerre parce qu'elle leur
donnerait la libert et qu'elle les dbarrasserait, ils le sentent,
des chefs qui les abrutissent et les grugent, et qu'ils respectent. On
respecte dur et ferme, en France. On a trop de respect pour avoir du
caractre. On est vaincu--vaincu--vaincu. Les riches savent ce que c'est
que la patrie: c'est ce qu'ils possdent. Les pauvres savent aussi
ce que c'est que la patrie: c'est le drapeau. Nous en avons un, au
rgiment, qui porte en lettres d'or les noms d'Arcole et de Puebla. Ce
drapeau, c'est la patrie. Que reprsentait-il  Arcole? Le pillage. Que
reprsentait-il  Puebla? Le vol. Et puis, d'abord, ce n'est pas vrai,
tout a! Le drapeau qui a flott  Arcole a t pris en 1812 et pend aux
votes de Notre-Dame de Kazan, une cathdrale russe; le drapeau qui a
flott  Puebla a t pris en 1870 et est accroch au mur du Zeughaus,
 Berlin. Fraude! Blague! C'est du mensonge qui est clou  cette hampe,
et qui palpite dans cette soie! La Patrie, ce n'est pas le drapeau:
c'est a!

Et le lieutenant Demr, d'un vigoureux coup de talon, a frapp la
terre. J'ai gard le silence, ne sachant que dire, n'osant approuver,
trs embarrass. Au bout d'un moment, pourtant, j'ai demand  mon
collgue pourquoi, professant de telles ides, il tait rest dans
l'arme. Il a hauss les paules.

--Par habitude, par impossibilit de gagner ma vie autrement, sans
doute; je n'ose pas me l'avouer. J'aurais mieux fait d'avoir le courage
de lcher l'paulette. Ce que je pense aujourd'hui, je crois que vous
le penserez plus tard; je vous ai observ et je crois ne pas me tromper;
pourtant, comme vous tes fils de gnral..... Enfin..... Quant  moi,
j'ai souffert d'injustices et de passe-droits de toute nature. Engag
volontaire en 1870, j'ai fait toute la campagne et je suis rest dans
l'arme. Pourquoi, encore? Eh! bien, s'il faut le dire, j'esprais une
revanche qui aurait amen une rvolution. Vous avez vu. La revanche a
t faite par la muse  Droulde, et la rvolution par les curs. Des
gens qui n'ont jamais vu le feu, qui sont des nes et des descendants de
tratres, sont  mon ge commandants, au moins capitaines; moi, je suis
lieutenant, et sans chances d'avancement rapide. La raison? J'ai vu le
feu, je ne suis pas un ne, je ne descends pas d'un tratre; surtout, je
suis protestant. Dans l'arme franaise, on n'arrive  rien sans billets
de confession. J'ai aval tout a. Pourtant, ce qui vient de m'arriver
est un peu trop dur..... Je devais me marier avec la plus honnte et
la meilleure des femmes; une femme qui avait eu le malheur d'pouser
un coquin, d'ailleurs trs galonn, mais qu'un divorce, prononc 
son profit  elle, en avait spar. J'avais adress  qui de droit la
demande en autorisation de mariage. Le gnral commandant la division a
jug  propos d'annoter cette demande. Le divorce, a-t-il crit, a
pu entrer dans nos lois; il n'est point entr dans nos moeurs; il est
rprouv par l'glise et j'estime qu'en consquence l'autorisation de
mariage ne doit pas tre accord. Et j'ai reu avis, ce matin, que le
ministre avait partag l'opinion du gnral, et refus l'autorisation.
Voil pourquoi j'tais de mauvaise humeur tout  l'heure; voil pourquoi
j'ai maltrait mes hommes. S'ils faisaient preuve d'un peu de dignit,
nous ne serions mens, ni eux ni nous, par des jsuites  panaches et
des sacristains  paulettes. Pauvres diables! J'ai peut-tre eu tort de
les injurier, aprs tout; ils n'en valent gure la peine. Et puis, je ne
les embterai plus longtemps.

--Qu'allez-vous faire? ai-je demand.

--Je vais partir, quitter la France. J'en ai assez. Trop. Avec mon
grade, je ne puis me marier; si je renonce  mon grade, j'abandonne mon
seul gagne-pain et je ne puis non plus me marier honorablement. Il faut
donc que je disparaisse afin de rendre toute libert  la personne dont
j'aurais voulu faire ma femme. Je veux aller  Cuba; il y a l un peuple
qui commence  se soulever contre le despotisme catholique de l'Espagne;
je pourrai peut-tre lui tre utile.

--Alors, vous allez donner votre dmission?

--Ma dmission? Non. Je vais partir, voil tout.

J'aurais voulu dire quelque chose, quelque chose que je sentais que je
n'oserais pas dire, quoique plus d'une des phrases du lieutenant Demr
et traduit des sentiments et des impressions que j'avais jusque-l
vainement cherch  formuler. Je prononai quelques paroles et,
soudainement, je me tus. Demr s'arrta.

--Si vous le voulez bien, dit-il, nous allons nous quitter ici; il n'est
peut-tre pas bon pour vous qu'on vous voie avec moi; on me regarde
dj comme un pestifr, et bientt... Il y a de bonnes langues dans la
garnison...

                              * * * * *

De bonnes langues, en effet. Ma conversation avec Demr a t
discute, critique, passe au crible de tous les commrages; personne,
naturellement, n'avait pu entendre un mot de ce qui s'tait dit; mais on
savait que nous avions parl ensemble pendant une demi-heure. Et lorsque
le dpart du lieutenant fut constat--un dpart qu'on traita de fuite
et de dsertion--le bruit commena  courir que j'avais t, en quelque
sorte, son complice; d'autres rumeurs dsagrables se rpandirent
en mme temps. Je cherchai  dcouvrir les auteurs de ces calomnies
imbciles; on se droba. Je priai le colonel de s'interposer; il
balbutia des choses vagues; sa femme, qui le remplaa au salon dont il
s'esquiva aussitt que possible, me demanda  quelle glise j'avais fait
mes Pques. Je compris qu'il y avait une lutte  engager; mais je
ne voulus rien entreprendre avant d'avoir consult mon pre. Je lui
demandai de me faire obtenir immdiatement un cong de quinze jours.

                              * * * * *

--Mon garon, me dit mon pre quand je lui ai fait l'expos de ma
situation  Nantes, il n'y a pas de lutte  engager; ce serait la lutte
du pot de terre contre le pot de fer. Laisse-moi chercher un tour dans
mon sac.

Il se lve et se met  marcher de long en large dans le vaste cabinet
qu'il occupe aux bureaux du ministre de la guerre. Au bout d'un
instant, il s'arrte et vient frapper la table d'un grand coup de poing.

--Voici ce qu'il faut faire. Tu vas demander  permuter; je
ferai accueillir ta demande immdiatement; tu permuteras avec un
sous-lieutenant du rgiment d'infanterie stationn  Angenis et qui sera
enchant de venir  Nantes. Je vais arranger a. Tu ne t'embteras pas 
Angenis plus qu' Nantes; tu as de l'argent, et quand on a de l'argent,
les plus petites garnisons sont les meilleures. Aussitt l'affaire
arrange, c'est--dire dans quelques jours, je vais m'occuper de ton
colonel, ce M. Casaquin du Bois des Ormes qui abuse de ses particules
douteuses, et sans la connivence duquel on ne l'aurait pas perscut 
la Basile. Je vais lui faire chercher des poux dans la tte. Deux mots
 Camille Dreikralle, et cet honorable rapporteur du budget de la guerre
va s'tonner et s'indigner de la monstrueuse irrgularit des comptes
prsents par le rgiment que commande M. Casaquin de Machin-Chouette;
il va prvenir le ministre que sa conscience l'oblige  exposer ces
irrgularits  la tribune de la Chambre. Le ministre, qui tient 
s'pargner tous les dsagrments, cherchera un terrain d'accommodement;
il le trouvera, si j'ose dire, sur le dos du Casaquin. Ledit Casaquin
sera dment rtrograd sur le tableau d'avancement, et recevra
bientt, au lieu des toiles qu'il ambitionne, une fente  son oreille.
Saisis-tu?

--Parfaitement; mais...

--Remarque que le colonel de ton nouveau rgiment  Angenis, lequel
rgiment fait brigade avec celui de Nantes, n'ignorera rien des
msaventures de M. de Casaquin et n'aura pas de peine  en dcouvrir
les vraies causes; donc, il s'apercevra qu'il est ridicule de jouer aux
petits soldats avec le fils d'un gnral; et il te laissera faire tes
quatre volonts. Saisis-tu?

--Parfaitement; mais...

--Quoi?

--Mais si les comptes de mon rgiment actuel sont en rgle? si ses
livres sont en ordre?...

--En ordre! s'crie mon pre en clatant de rire; en ordre! Mais veux-tu
te taire! Sur cent rgiments, il n'y en a pas cinq dont les critures
soient  peu prs correctes; et quant aux autres... En ordre! Tu
rigoles! En ordre? Vous plissez, colonel!...

De nombreux colonels plissent, et mme de nombreux gnraux, le
lundi suivant, jour du vernissage. Ils plissent de jalousie, toujours
inavouable; d'envie, qui peut avoir son beau ct. Le grand succs
du Salon, cette anne, sera certainement pour la grande toile de Mme
Glabisot, _la Dfense de Nourhas_. Les journaux, le monde officiel, le
public choisi admis  la solennit ne tarissent pas d'loges sur cette
oeuvre magistrale. Le Prsident de la Rpublique est rest plus de dix
minutes devant le tableau, entour de sa maison civile et militaire; les
puissances ont congratul Mme Glabisot; son pinceau patriotique, dit un
critique d'art, est dans toutes les bouches. Que rver de plus? Voil la
rcompense due au gnie, au labeur patient et consciencieux,  l'amour
enthousiaste de la patrie. Cette rcompense, pourtant, n'est pas
suffisante; la croix de la Lgion d'honneur, la chose est dj certaine,
brillera avant peu sur la poitrine de Mme Glabisot. Et mon pre, dont
les hauts faits de 1870 sont quotidiennement narrs par la presse,
montera d'un degr dans la hirarchie du plus beau des ordres.

L'oeuvre de Mme Glabisot est conue de faon  rchauffer les plus
froids. C'est un embrasement. Des flammes, de la fume, des clairs, des
tincelles, la pourpre du soleil levant, l'carlate des uniformes, le
vermillon du sang qui ruisselle, tout cela rougeoie, flamboie, hurle,
grince, ptarde, clate, vous enflamme les yeux, vous brle les
prunelles, vous cuit l'entendement et vous calcine. Le Prsident, que
son austrit dessche, a couru un grand danger en regardant la toile si
longtemps; il aurait pu prendre feu. Quant  moi, en raison sans doute
de mon esprit de contradiction, la vue du tableau ne m'a produit
aucun chauffement; juste le contraire. Je puis donc vous le dpeindre
brivement, mais avec toute l'impartialit qu'on attend vainement des
critiques d'art.

Des monceaux de cadavres allemands; des Prussiens se cachant, suivant
leur coutume, derrire des murs et des arbres et tirant  coup sr, bien
 l'abri (ce qui semble en contradiction avec les tas de cadavres, mais
a ne fait rien). Une poigne de Franais dans un dbraill galant,
la vieille fureur gauloise dans les yeux, se dfendent avec une
dtermination peu commune. Mme Glabisot n'a point oubli notre vieil
ami, le soldat dont un clat d'obus a bris le fusil et qui regarde
la scne, indiffrent, les mains dans les poches; et elle a mme
peint--audacieuse innovation--un bless qui se tient le ventre, dans un
coin, en portant un scapulaire  ses lvres. Elle a reprsent mon pre
dans une attitude de capitan; le sabre  la main; la moustache en crocs;
le jarret tendu, et la face claire du sourire du dfi.

Le public, le gros public, a ratifi le jugement du Tout-Paris. _La
Dfense de Nourhas_ est proclame chef-d'oeuvre, et Mme Glabisot une
artiste de gnie. On s'crase devant la toile; on fait queue pour
pouvoir l'admirer.

Quelle leon, quelle haute et fconde leon de patriotisme se dgage
de cette toile! Voil ce que des douzaines de lettres dclarent chaque
matin  Mme Glabisot; et ce que des centaines d'ptres, gnralement
fminines et agrmentes de l'expression plus ou moins voile de
sentiments brlants, rptent tous les jours  mon pre. Bien qu'il ait
accueilli avec une modestie qui m'a tonn les tmoignages d'admiration
qu'on lui a dcerns, il ne laisse pas de classer avec soin les missives
qu'il reoit. Une agence lui fournit des renseignements prcis sur les
aimables expditrices; ce qui permettra au gnral Maubart, veuf et
hros, de faire un choix s'il y a lieu. Je dois dire, avant de terminer
ce paragraphe, qu'il s'est dcid, aprs mres rflexions; il s'est
dcid pour une vieille demoiselle, plusieurs fois millionnaire, qui
habite la province. Il lui crit tous les jours; elle lui rpond deux
fois par jour. Je doute fort qu'elle devienne jamais la _gnrale_
Maubart; mais je sais pertinemment qu'elle finance. Mon pre, trs 
court depuis quelque temps, s'est mis soudainement  rgler les factures
de ses fournisseurs et les billets de ses cranciers. Du reste, il ne
solde jamais ces comptes sans les avoir rduits considrablement. Il
appelle a rectifier le tir.

                              * * * * *

Je crois que mon pre n'exagrait pas en assurant que, lorsqu'on a
de l'argent, les petites garnisons sont les meilleures; il aurait
pu ajouter, sans exagrer davantage, que les meilleures garnisons
provinciales ne valent pas cher. Je ne vois pas la ncessit de dcrire
par le menu mon existence  Angenis; mon nouveau rgiment ne diffre
pas sensiblement du premier; les soldats se ressemblent autant par le
caractre, ou plutt par le manque de caractre, que par l'uniforme.
Beaucoup de Bretons, comme  Nantes; pauvres gens  cerveaux boueux,
gangrens de superstitions et qui payent l'impt du sang avec la
rsignation triste des btes de somme; quelques Parisiens vantards,
gueulards, insolents et superficiels. Quant  mes collgues, ce qui
m'a le plus frapp  leur sujet, c'est le nombre considrable de fioles
pharmaceutiques qui s'alignent sur la table du mess,  l'heure des
repas; l'air d'Angenis doit tre malsain,  la brune. Quant au colonel,
il se montre,  mon gard, paternel  l'excs.

Le pauvre homme, pourtant, doit tre un peu las de la paternit. Il a un
fils qui l'a dsespr par ses frasques, et qui accomplit justement une
anne de service  son rgiment; ce jeune vaurien ne fait aucun service
actif; est pourvu d'un emploi de vlocipdiste; roule  travers la
ville, un ternel papier administratif pris dans le revers de la manche
de sa vareuse; s'affiche impudemment avec une sale grue; fait des
dettes; se saole. Son pre n'ose pas le punir, de peur d'un clat
scandaleux; entre le devoir militaire et les sentiments paternels le
malheureux hsite  tel point qu'il en devient parfaitement ridicule,
objet de rise, non seulement par son gredin de fils, mais pour
les officiers et les hommes qu'il a sous ses ordres. Et les yeux du
lieutenant-colonel roulent des reproches vhments.

Si mon existence n'est point romanesque, je n'y peux rien, et je me dois
 moi-mme de la dcrire telle qu'elle est. Il me serait agrable, si
le souci de la vrit ne me dirigeait pas, d'accumuler les vnements
sensationnels, d'ordonner une suite d'incidents mlodramatiques,
d'aligner des personnages  rles captivants. Mais le vrai seul sera mon
guide, dt-il me faire tomber dans la monotonie. D'ailleurs, vous devez
bien le savoir, il n'y a rien de plus plat, de plus terne, qu'une
vie d'officier. La plus grande partie ne vous en appartient pas; les
occupations sont toujours les mmes, prvues, rgles, machinales; les
distractions, non plus, ne varient gure, en province; elles ne sont
pas fort enviables; quant aux prix, c'est toujours  peu prs ceux des
environs du Champ de Mars. Je n'essaierai pas de vous faire croire que
je m'amuse au Cercle; souvent, je changerais volontiers ma place contre
celle du troubade de planton.

J'ai cherch  m'intresser  la vie gnrale de mes concitoyens. J'ai
discern sur la figure des pauvres l'expression du dsespoir admiratif
et rsign; sur la figure des riches, celle de la rsistance rageuse et
dsespre. Je me rends compte que je suis encore loin de savoir comment
mon pays respire. Je suis port  croire qu'il respire difficilement,
dans une atmosphre d'hpital o glissent les robes de la nonne et du
prtre, la lvite du cafard  principes tricolores; les poumons rongs
par la phtisie; le cerveau farci de superstitions ultramontaines et
socioltres; le ventre plein d'alcool et de pommes de terre.

Le peuple franais, cependant, ne se contente pas de respirer. Il fait
autre chose, de temps en temps. Par exemple, il vote; soit pour les
riches, soit pour leurs valets. Ainsi, on va voter, prsentement, dans
le Nord. Election snatoriale. Et savez-vous quel est le candidat qui
a le plus de chances? C'est M. Delanoix, mon parent. Il s'tait d'abord
prsent comme candidat ministriel, partisan de la colonisation 
outrance, etc. Mais,  la fin de mars 1885, c'est--dire ds l'ouverture
de la priode lectorale, est arrive la nouvelle du dsastre essuy
 Lang-Son par les troupes franaises. L'effet produit a t immense;
l'opinion publique presque tout entire s'est tourne contre Jules
Ferry, qu'elle rend responsable de la dfaite. Delanoix a vite compris
que sa premire position tait intenable. Prestement, il a chang son
fusil d'paule; il a dclar que les vnements lui ouvraient les yeux,
qu'il condamnait formellement les expditions coloniales et cessait
d'avoir aucune confiance en Jules Ferry. L-dessus, il a appel  son
aide son gendre et sa fille.

Raubvogel, parat-il, a t magnifique. Comme agent lectoral, comme
orateur et comme polmiste, il a donn la mesure de ce qu'on peut
attendre d'un vrai patriote. Si jamais un homme a dmontr que la France
ne doit pas parpiller ses nergies et qu'elle doit concentrer toutes
ses forces et toute son attention vers la troue des Vosges, c'est lui.
Il a t admirablement second par sa femme, qui n'a pas perdu une seule
occasion de se faire voir aux bons endroits. Il est arriv  convaincre
les lecteurs que voter pour son beau-pre, c'tait voter pour la
France, mene  l'abme par le Tonkinois. Et Delanoix vient d'tre lu
 une norme majorit. Je ne peux pas dire que je suis fier d'avoir un
pre conscrit dans ma famille.

Si le dsastre de Lang-Son a t utile  Delanoix, pourquoi ne me
servirait-il pas aussi  moi? Pourquoi ne me donnerait-il pas le moyen
de mettre un terme  la monotonie de mon existence? On va envoyer des
renforts au Tonkin et je me dcide  demander  en faire partie. Mon
capitaine cherche  me faire changer d'avis; c'est un homme triste,
sceptique, dsabus, qui fut mari par une agence et qui dcouvrit le
lendemain que sa femme tait loin d'tre aussi riche qu'on le lui avait
affirm; ayant t vol par son mariage, il ne croit plus en rien. Mon
lieutenant combat aussi ma rsolution; c'est un garon trs riche, fils
de gnral de division, officier amateur qui passe, tous les ans, cinq
ou six mois en voyages de noces. Malgr tout, ma dcision est bien
prise. Cependant, plutt pour la forme, j'cris  mon pre afin de lui
demander son opinion. Je reois, en rponse, un tlgramme qui m'appelle
 Paris immdiatement.

                              * * * * *

Pendant mon voyage d'Angenis  Paris, j'ai eu le temps de me demander
pourquoi mon pre rclamait si imprieusement ma prsence dans la
capitale. A la hauteur de Nogent-le-Rotrou, j'ai trouv. Mon pre s'est
arrang de faon  me faire prendre comme officier d'ordonnance par l'un
des deux ou trois gnraux qu'on va envoyer en Indo-Chine: le gnral
des Nouilles; et il tient  me prsenter au plus tt  cet excellent
tacticien. Allons, a ne va pas mal; me voil sr de mon avancement; et
je me mets  rver tout veill....

Mais,  Paris, c'est une autre histoire. Mon pre, ds que je pntre
dans son cabinet,--car je suis arriv vers deux heures de l'aprs-midi
et j'ai couru de suite au ministre,--mon pre, dis-je, me rit au nez,
et me demande si je suis fou. Vouloir aller au Tonkin! Mais pourquoi pas
au ple Nord? Pourquoi pas dans la Lune? Qu'est-ce qu'il y a  gagner,
au Tonkin? Des coups de fusil et des coups de soleil. Il faut vraiment
que je sois bien embarrass de ma peau. D'abord, il me dfend d'y aller,
au Tonkin! Il me le dfend, et formellement...

Et il continue sur ce ton pendant un bon quart d'heure, trs agile,
frappant la table de coups de poing et le parquet de coups de talon.
Mais, s'apercevant tout  coup que ses objurgations autoritaires ne
semblent point produire grand effet sur moi, il s'arrte, s'assied,
allume un cigare, en tire deux on trois grandes bouffes et reprend:

--Mon cher enfant, j'ai sans doute eu tort de te parler brutalement et
de chercher  t'imposer ma volont. Je vais te faire part des motifs
qui me font agir, et tu jugeras. Tu es mon fils, mon fils unique; tu
constitues toute ma famille, tu es le seul tre pour lequel je
ressente autre chose que du mpris ou de l'indiffrence. Je ne suis pas
sentimental et je ne veux pas te faire de longues phrases; mais tu me
comprends. Aprs tout, la vie n'est ni assez intressante ni assez gaie
pour qu'on envisage avec insouciance la perte des gens et des choses qui
nous y attachent. Tu dois donc t'imaginer facilement que je ne tiens pas
 te voir t'engager dans une aventure qui ne peut que te faire courir
les plus grands risques, sans aucun profit possible pour toi ni pour
personne. Mon avis est que, au moins pour le moment, le Tonkin est une
misrable affaire. Les choses y ont t menes d'une faon si dplorable
et l'opinion publique en est tellement dgote, qu'il serait impossible
 un officier, ft-il  la fois un hros et un gnie, de s'y crer
l'ombre d'une rputation. Quant au ct pratique, nant; tout ce qui
valait la peine d'tre pris a t pill depuis longtemps. Pour le
reste.... Les Franais, pres de famille, qui sont assez sots pour
envoyer leurs fils  cet abattoir,  ce charnier pestilentiel, sont
excusables jusqu' un certain point: ils ne connaissent rien ou presque
rien de ce qui s'y passe; mais nous, officiers, gnraux, qui sommes au
courant de tout, qui n'ignorons rien de l'effroyable dsordre qui rgne
dans cette soi-disant colonie, nous serions impardonnables si nous
imitions ces braves gens. Si tu savais toutes les infamies dont nous
avons connaissance et que nous gardons secrtes! Les dfaillances
du commandement, l'insuffisance de l'intendance, les scandales des
hpitaux, l'ignorance et l'incurie de tous, la malhonntet et la
couardise... La couardise, oui; le dcouragement, la dmoralisation, se
sont empars des troupes qui n'ont,  juste titre, aucune confiance dans
leurs chefs. A Lang-Son, des gnraux ont donn le signal de la fuite,
des compagnies entires ont cri Sauve-qui-peut! et jet sacs et fusils
pour courir plus vite; une batterie d'artillerie a t prcipite dans
un arroyo; les conducteurs de voitures d'ambulance ont dtel afin de
fuir sur les chevaux, abandonnant les blesss; et l'arme n'a t sauve
d'un dsastre complet que grce aux hommes du Bataillon d'Afrique qui
ont couvert la retraite--ces mmes pgriots qu'on conduit au corps
menottes aux poignets, entre des baonnettes... Maintenant, on envoie
des soliveaux, comme cet idiot de gnral des Nouilles, avec ordre de
ne rien faire contre les Chinois; quant  ces derniers, on les payera ce
qu'ils demandent afin qu'ils nous laissent tranquilles, et on appellera
cela pacification. Voyons, Jean, tu n'iras pas l, n'est-ce pas?

--Ma foi, dis-je aprs un moment d'hsitation, du moment que....

--Allons, allons, c'est entendu! s'crie mon pre d'une voix o perce
l'motion. Du reste, si tu tiens  voir du pays, tu pourras en voir
avant peu; et peut-tre avec moi. La France n'est pas lasse des
expditions coloniales; elle n'est lasse de rien; et il y a des
brasseurs d'affaires qui en redemandent. Il se pourrait bien que, grce
 certaines influences, j'obtienne bientt le commandement d'une de ces
expditions; je te prendrais avec moi. Ou bien, dans le cas o--ce qui
est fort possible, et nous en reparlerons--dans le cas o une raction
patriotique et revancharde se produirait contre le mouvement d'expansion
coloniale, je trouverais bien le moyen de te dnicher un bon poste. En
attendant....

Un officier qui, de la part du ministre, vient chercher mon pre,
interrompt notre conversation. Mon pre me demande de l'attendre et
sort. Et je reste livr  mes rflexions; rflexions, commentaires
sur ce que je viens d'entendre, comparaisons entre l'arme que m'a
reprsente mon pre, l'arme que je connais, et l'arme que j'ai rve
autrefois, trs autrefois....

Mon pre revient, l'air affair; il presse le bouton d'un timbre: un
capitaine parat bientt, la main au kpi.

--Capitaine, veuillez m'envoyer de suite le lieutenant Boisselle.

--Mon gnral, il vient justement de partir pour la Place.

--Alors veuillez m'envoyer le lieutenant de Ressonne.

--Mon gnral, il tait un peu souffrant et vient de sortir.

--Alors, quoi? Personne? Aprs tout... Merci, capitaine. J'ai mon
affaire.

Le capitaine disparat et mon pre se tourne vers moi.

--J'ai besoin d'un officier correct et discret pour une mission trs
dlicate. L'ide me vient de t'en charger. Ce n'est pas fort amusant,
mais cela peut servir  te mettre bien en cour. Tu es justement en
civil; a va bien. Voici de quoi il s'agit: il y a un bonhomme 
suicider. Ne saute donc pas comme a! Je vais te dire le nom. C'est le
gnral duc de Schaudegen. Un grand nom, oui; mais un sale monsieur;
noblesse d'Empire; vices grecs. Il vient d'tre pinc dans une affaire
dgotante. Mais non, mais non, pas des petites filles; on comprendrait
encore; des petits garons. Enfin, il a t pinc, et srieusement. Qui
est-ce qui l'a fait prendre! Mystre en jupons, et la bague au doigt. Si
on l'arrte, c'est la cour d'assises, la maison centrale, le dshonneur
sur lui et sur l'arme. Empcher a est ncessaire. Il est actuellement
dans le cabinet du ministre, qui vient de le convaincre de l'obligation
o il est de se brler la cervelle. La chose doit avoir lieu dans une
petite maison o il s'amusait  sa faon,  Passy. Il faut que nous le
fassions suivre afin qu'il n'chappe pas. Je te charge de la chose. Tu
ne quitteras le gnral que lorsqu'il aura rendu l'me.

--Mais, pre...

--Je ne te dis pas qu'il a une me; c'est une faon de parler. Allons,
viens; tu m'attendras un instant devant le cabinet du ministre, et je
te remettrai le duc en mains propres. Aussitt l'affaire faite, tu
reviendras m'avertir. Dpche-toi: la veuve est en bas.

--Je t'assure, pre, que j'aurais prfr...

--Ta, ta. Pour l'avancement, des affaires comme a valent mieux que
le Tonkin. J'oubliais; si, au dernier moment, il manquait de l'nergie
ncessaire, comme les liqueurs ne doivent pas faire dfaut dans la
petite maison, verse-lui un bon verre de quelque chose.

--Et s'il ne veut rien prendre?

--Donne-lui tout de mme  boire, dit mon pre.

Aprs avoir attendu pendant quelques minutes dans le vestibule qui donne
accs au cabinet ministriel, je vois apparatre mon pre prcd d'un
homme d'une cinquantaine d'annes environ, de taille moyenne, mince,
sec, mais les paules votes et la tte basse comme s'il venait de
recevoir un coup sur la nuque. C'est le gnral duc de Schaudegen. Mon
pre me prsente  lui en quelques mots rapides; il redresse la tte un
instant, sa tte au teint terreux, au grand nez tranchant,  la bouche
longue et mince, aux traits impitoyables, aux yeux de poisson froce;
il salue silencieusement et nous descendons l'escalier. Un fiacre attend
dans la cour; nous y montons, le gnral et moi; et mon pre ordonne
au cocher de nous conduire au coin de la rue de Boulainvillers et d'une
autre rue. Nous partons.

Durant la premire partie du trajet, le gnral reste silencieux,
immobile, les yeux perdus dans le vague. Pense-t-il  quelque chose?
Je l'ignore; mais moi, qui ne veux point troubler ses mditations
possibles, je me mets  rflchir. D'abord, quelle tait la raison
d'tre de cet homme, jusqu'ici, sa raison d'tre comme personnage
important dans la socit et dans l'arme? Par lui-mme il n'en avait
point. Ce qu'il tait, il le devait entirement  son nom et  sa
richesse. Son nom, c'tait celui du fils de vigneron qui, soldat
heureux, avait trouv dans sa giberne le bton de marchal; et le
titre de duc qu'il portait tait l'un des titres octroys  l'aeul par
Napolon. Et il avait sembl naturel et ncessaire, parce que cet homme
s'appelait le duc de Schaudegen, qu'il occupt une situation leve dans
la hirarchie militaire; qu'on lui confit, en raison de la gloire et
du renom du grand homme de guerre qu'avait t son anctre, une autorit
norme sur ses concitoyens; et qu'il ft dfendu de mettre en question
ses capacits spciales et son intelligence gnrale. Il avait paru
indispensable  la France, qui s'oppose  la manifestation de tous les
talents ou les crase avec fureur, de choisir pour l'un de ses chefs ce
mannequin au ventre creux duquel grelottait un nom sonore, ce fantme
que masquait un spectre. Sa richesse, elle tait faite de l'argent pris
en Europe, au temps des grandes guerres; vol en Allemagne, surtout. Ah!
le sang, les pleurs, la honte et la misre qu'elle reprsentait, cette
fortune-l! Les infamies de toutes sortes qu'elle reprsente encore,
qu'elle reprsentera demain! Les cupidits, les gosmes, les
conspirations sordides, les vilenies, les crimes--pires peut-tre que
ceux dont a t coupable ce malheureux, que celui dont il fut victime...
Allons, j'en parle dj au pass...

Et maintenant, pourquoi cet homme va-t-il mourir? Parce qu'il a manqu
 l'honneur;  l'honneur de l'arme. Cet honneur de l'arme, il
l'a incarn jusqu'ici, pendant plus de trente ans; il l'a affich,
plastronnant, comme il exhibe encore  prsent,  la boutonnire de sa
redingote, la rosette de la Lgion fameuse. Et tout le monde savait ce
qui se cachait derrire ce dploiement d'honneur. Tout le monde. Et ce
vice  culotte de peau, boursoufl d'ignorance et de sottise, ce vice
 panache et  dcorations, incarnait l'honneur de l'arme. Et il
l'incarnait jusqu' ce que l'ombre du policier, grassement pay pour
faire son devoir, se ft projete sur les grosses paulettes, et et
fait apparatre en caractres clatants un nom d'infamie qu'on affectait
de ne pouvoir lire dans l'tincellement des dorures.

Une voiture de blanchisseur frle le fiacre, est prs de l'accrocher.
Le gnral sort brusquement de sa rverie, regarde autour de lui avec
ahurissement; il grognonne, tousse, et prend le parti de m'adresser la
parole.

--Lieutenant Maubart? Fils du gnral? Bonne chose, a, fils de gnral;
soldat, fils de soldat, excellent. On vous inculque de bonne heure
les grands prceptes de droiture, de fidlit au devoir et au drapeau,
d'obissance ncessaire. Indispensable, tout a. Voil la conviction
de ma vie entire; et je vais le prouver. L'honneur, le sentiment de
l'honneur, c'est la base de tout. Vous avez un bel avenir ouvert devant
vous, jeune homme! L'paulette...

Horrible, ce pdraste conventionnel et bien-pensant moralisant
encore au bord du tombeau. En un pareil moment, dans cette tte qu'ont
entirement vide les vnements qui se sont prcipits, c'est ce
verbiage professionnel, creux, stupide, qui revient et qui revient seul.
Le duc de Schaudegen s'arrte. Je me dcide  lui poser une question
qui, comme on dit, me brle la langue.

--Mon gnral, je voudrais vous demander quelque chose, quelque chose
qui m'intresse beaucoup. J'espre que vous aurez la bont d'excuser mon
indiscrtion. Je voudrais savoir si, rellement, vous avez t heureux.

--Heureux! s'crie le gnral en tressautant. Heureux! Qu'est-ce que
vous voulez dire? Heureux? Est-ce que je sais, moi?...

Et il semble se mettre  chercher la solution d'un difficile problme,
les mains sur les genoux, la bouche ouverte. La voiture s'arrte. Je
descends et paye le cocher. Nous suivons, le gnral et moi, une petite
rue; puis, une autre petite rue, borde de murs de jardins. Dans un de
ces murs, une porte basse. Le gnral l'ouvre et je la referme derrire
moi. Nous longeons quelques plates-bandes, o des arbrisseaux poussent
leurs premires feuilles; nous montons le perron d'une petite maison et
nous pntrons, au rez-de-chausse, dans un salon meubl de bric et de
broc. Le duc s'assied sur une chaise, prs d'une table, prend sa tte
dans sa main et reste silencieux quelques instants.

--Vous dsirez savoir, dit-il soudainement, en me regardant bien en
face, si j'ai t heureux. C'est une question que je ne m'tais pas
pose, jusqu'ici. Mais je puis y rpondre aujourd'hui. Non, je n'ai pas
t heureux. J'ai t effroyablement malheureux; toujours, toujours.
Pourquoi? Je ne sais pas...

Moi, je sais. C'est parce que le bonheur est  vendre; alors, personne
ne peut l'acheter... Le duc reprend:

--Oui, j'ai t trs malheureux. Aussi, je n'ai nul regret de la vie; je
suis prt  mourir.

Il se lve; semble hsiter. Moi aussi, j'hsite. J'hsite  parler.
Je sais  quoi il pense. Il pense qu'il regrette la vie--peut-tre une
autre vie que celle qu'il a mene, une vie qu'il ne connat pas; et
peut-tre celle qu'il a mene.--Il pense qu'il n'est pas prt  mourir.
Et pourquoi mourrait-il, d'abord? Pour un mot vide de sens, voil
tout. Pour l'honneur, cet honneur qui n'a eu pour lui, en fait, aucune
signification jusqu' prsent; qui n'a t qu'un vain simulacre, qu'un
malfique pouvantail dont il jouait, et qui se dresse tout  coup,
idole implacable et altre de sang qui rclame la chair des victimes.
Il ferait bien mieux de fuir que de se tuer, de se sauver quelque part
d'o l'on ne pourrait pas l'extrader et o il connatrait peut-tre le
bonheur. L'homme ne m'est pas sympathique; mais il serait intressant,
aprs tout, qu'il vct afin de djouer les calculs qu'on a bass sur
sa mort, les combinaisons qui vivent dj de son cadavre. Et il est bien
possible que si je disais deux mots... Je les dis.

--Mon gnral ne croyez-vous pas qu'une nouvelle existence...

--Pas une parole de plus! s'crie le duc; je vous en prie. Ce que vous
venez de dire me rappelle  moi-mme,  mon devoir. Je dois me sacrifier
 l'honneur de l'arme. Je ne reculerai pas.

Soit. Une phrase de Goethe sonne dans ma mmoire. Ds que ces petits
cerveaux ne trouvent pas d'issue, c'est la mort qu'ils conoivent
immdiatement. Je n'insiste point.

Le gnral a ouvert un meuble, en a sorti un revolver qu'il charge et
place sur la chemine; puis des papiers, des livres, des albums, qu'il
dpose sur la table.

--Lieutenant, je vous confie le soin de brler toutes ces choses-l dans
la chemine; je n'ai pas le temps de les dtruire moi-mme. Pour moi, je
vais dans une grande salle, au bout du corridor, qui tait autrefois un
atelier d'artiste; je m'y exerais de temps  autre au pistolet. Je
vais disposer une cible, etc., de faon  ce qu'on puisse croire 
un accident de tir. Quand vous entendrez une dtonation, vous pourrez
venir. Si je respirais encore, je compte sur vous pour m'achever. Fermez
bien les portes de la maison et du jardin en vous en allant. Voici les
clefs. Adieu.

Le gnral est sorti que je suis encore l, immobile, glac par un froid
singulier; je cherche  chapper  l'motion qui m'treint, malgr moi;
je jette une brasse de papiers dans la chemine et je les allume; la
flamme monte... J'coute; j'coute. Rien... Je saisis une grande poigne
de papiers et, avant de les lancer dans le feu, j'y jette un coup
d'oeil: des crits, des dessins pornographiques. Je les livre  la
flamme; et d'autres; et d'autres. Je saisis un album; mais il me tombe
des mains...

Une dtonation vient d'clater; trs sourde, faiblement rpte par les
chos du corridor.

Je me dirige vers l'atelier dont a parl le gnral; j'ouvre la porte;
une petite odeur de poudre me monte  la gorge. Le gnral est tendu
sur un sofa, un bras pendant dont la main a laiss chapper le revolver.
Il y a un petit trou  la tempe droite, trs noir et trs profond, d'o
coule un mince filet de sang. Je m'assure que le duc de Schaudegen
est bien mort; puis, je contemple le cadavre quelques instants. Duc,
gnral, riche, puissant... avoir vcu comme a et mourir comme a!
Une farce qui se termine en tragdie! Et ne serait-ce pas, plutt--tout
considr--une tragdie qui se termine en farce? Je n'en sais rien.
C'est la France qui doit savoir a...

Je quitte l'atelier et je reviens dans le petit salon. Un monceau de
cendres dans l'tre. L'obscurit commence  envahir la pice; je n'ai
gure le courage de brler l les livres et les albums qui sont encore
sur la table; je les dtruirai aussi bien ailleurs. J'en fais un paquet
que je place sous mon bras; je sors de la maison; je sors du jardin dont
je ferme soigneusement la porte. Trois minutes aprs, je hle un fiacre;
et une demi-heure plus tard j'entre dans le cabinet de mon pre, au
ministre.

--Eh! bien, me demande-t-il, c'est fait?

--Oui.

--a s'est bien pass?

Je fais un geste vague. Mon pre se lve.

--Je vais prvenir le ministre, et la veuve. A propos, qu'est-ce que tu
as apport l? Qu'est-ce que c'est que ce colis?

Je donne des explications.

--Comment! s'crie mon pre en coupant la ficelle qui lie le paquet
et en ouvrant deux ou trois albums; comment! tu as brl des papiers
pareils! Mais c'est de la folie!... Enfin, heureusement que tu as
conserv a. C'est d'un curieux!... Je vais en montrer quelques
chantillons au ministre; a l'amusera. Et puis, a vaut un billet de
mille comme un sou, rue Colbert.

                              * * * * *

Je suis de retour  Angenis depuis quelques mois; quelques mois qui
m'ont paru bien longs. Sans les femmes,  Angenis, on ne saurait que
devenir; et les femmes sont difficiles  dcouvrir  moins qu'on ne
puisse employer, comme moi, beaucoup de temps, de ressources et un
bon rabatteur. J'avoue simplement ce que je fais sans chercher  le
justifier; mettre une chose en pratique n'est point la canoniser. Mon
rabatteur s'appelle Lamesson. C'est un sous-officier rengag qui, sans
tre prcisment procureur gnral, rend plutt des services que
des arrts. Il n'a jamais connu les arrts qu'au fminin. Il a fait
autrefois le gros dos, au soleil parisien, sous le nom de Coco des
Ternes. Au rgiment, ses aptitudes spciales furent apprcies; elles
lui valurent rapidement l'adjonction d'une paire de sardines (compltes
aujourd'hui d'un ver solitaire); elles furent largement utilises par le
cadre suprieur. Je ne suis pas le premier  emboter le pas  Lamesson
ainsi que l'hyne, dit-on, suit le chacal.

Lamesson, malheureusement, va quitter le rgiment. Ses quinze annes
de service touchent  leur fin et il est sur le point d'tre libr.
Lamesson dsire obtenir le plus rapidement possible un de ces emplois
civils auxquels il a droit; il dsire choisir l'emploi. Il pense qu'une
recommandation du gnral Maubart lui serait fort utile; il vient me
prier d'crire,  ce sujet,  mon pre. Lamesson ne veut pas tre garde
forestier (c'est trop retir); ni facteur (c'est trop fatigant); ni
gardien de poudrire (c'est trop dangereux); ni gardien de muse (c'est
trop monotone); ni fonctionnaire colonial (le voyage par eau lui
fait peur). Il voudrait tre porteur de contraintes ou employ de
l'Assistance publique (il y a de bons pourboires). J'cris la lettre;
Lamesson, qui part pour Paris, l'emporte.

Je l'avoue, moi qui ne regrette ni grand'chose ni grand monde, je
regrette de plus en plus le dpart de Lamesson. Depuis qu'il a quitt
Angenis, j'ai plusieurs fois tent d'oprer moi-mme, mais toujours sans
succs; j'ai mme essuy quelques-unes de ces rebuffades qui ne sont
pas seulement dsagrables, mais qui peuvent devenir compromettantes.
Alors?... Alors il faut attendre, je suppose, que les femmes se
prsentent toutes seules et qu'on les trouve prs de soi,  son rveil,
ainsi qu'au temps heureux du Paradis terrestre.

Et en fait, c'est justement  mon rveil, ou trs peu aprs, un beau
dimanche matin de fin d'automne, qu'une dame vient tirer ma sonnette.
Une dame de noir vtue, d'allure un peu mystrieuse, et voile comme une
hrone de roman.

La voilette, d'ailleurs, est releve tout de suite; et je ne puis me
dfendre d'une motion violente en reconnaissant Adle Curmont. Adle!
Il y a des mois et des mois que je n'ai pens  elle! Oui--et lorsque la
sonnette a tint,  l'instant, j'ai su que c'tait elle qui tait l,
 la porte; je sais maintenant que je l'ai su.--Et devant cette femme,
immobile et muette, je ne peux comprendre quelle peur me saisit; pas
un remords; non, plus que a: la frayeur physique cause par une rapide
vision intrieure de reprsailles possibles. Je me trouble, je balbutie,
je prononce des mots sans suite. Je m'attendais si peu, si peu...

--Naturellement, dit Adle en souriant; je suis une revenante, ou
presque; mais comme je n'apparais pas la nuit, vous voudrez bien
m'excuser de ne point avertir de ma visite. Vous ne m'offrez pas un
sige?

Je m'excuse, j'approche une chaise du feu. Adle s'assied, trs calme,
trs matresse d'elle-mme. Je me demande avec inquitude ce que cache
cette apparente tranquillit; une haine froce, sans doute; d'autant
plus implacable qu'elle refuse de s'exhaler dans la colre. Ah! je
prfrerais des plaintes, des rcriminations, des insultes et des
menaces. Je pense avec terreur qu'un scandale brise, quelquefois,
l'avenir d'un officier, et qu'une main de femme peut arracher une
paulette... J'ai secou l'motion qui s'tait empare de moi tout
d'abord, mais je me sens encore affreusement gn, perplexe, anxieux. Je
reste debout et j'examine Adle tandis qu'elle joue avec son parapluie,
silencieusement. Il reste peu de la jeune fille d'autrefois, dans cette
femme; les traits n'ont point chang, certes, mais l'expression est tout
autre. Le front haut, comme pinc aux tempes, s'affirme plus volontaire
qu'auparavant; les cheveux sont d'une nuance plus provoquante, on dirait
perfide et cruelle; la vrit de leur blond a pris les tons impitoyables
du mensonge; la bouche est plus nerveuse, les lvres plus minces avec
des contractions artificielles, le menton plus accus. Une jolie femme,
srement; mais... Elle parle.

--Vous ne vous tes pas beaucoup occup de moi, n'est-ce pas? Non? Point
du tout? C'est peu flatteur; mais cela va me permettre de vous exposer
ma vie depuis... depuis que nous nous sommes vus pour la dernire fois.
C'tait  la fin d'aot 1883, vous rappelez-vous? et nous voici  la
fin d'octobre 1885; un peu plus de deux ans. La premire anne, j'ai
beaucoup pleur; la seconde anne, j'ai essay de rire; 'a t encore
plus triste. Mais il faut procder par ordre. Au dbut... Oh! quand je
me rappelle! Ces lettres, ces lettres suppliantes que je vous crivais
tous les jours, deux fois par jour, et qui toutes sont restes sans
rponse, toutes!... J'allais  la poste restante six fois par semaine.
Rien pour vous, mademoiselle. Les employs me riaient au nez. Vous...

--Elle s'arrte un instant et me toise, l'oeil brillant, la lvre
frmissante.

--Vous portiez l'paulette, pendant ce temps-l.

Je ne rponds pas. Je regarde au loin--trs loin; tout un pass, si
court, et si vide d'honneur, tout plein de vilenies, dj... Adle
reprend:

--Et puis, un jour, je me suis rsolue  ne plus crire. Savez-vous quel
jour? Le jour o je me suis aperue que j'tais enceinte. Une ide de
folle. Je me disais: Il doit savoir que je vais tre mre; il le
sait; il va revenir; il fera de moi sa femme; un officier est un homme
d'honneur. Je vous dis que j'tais folle... Et du temps a pass, des
semaines longues faites de jours sans fin. Un soir de dcembre--je me
souviens; il faisait si froid, la neige--je me suis trouve mal. On a
envoy chercher le docteur qui a rvl  mon pre la vrit que j'avais
cache jusque-l. Papa a t atterr; il ne pouvait croire. Cela, de
moi!... Il parlait de se venger, de tribunal: il voulait le nom du
sducteur. Que sais-je?... En ralit, s'il avait t laiss  lui-mme,
il m'aurait pardonn, il m'aurait aid  cacher ma faute. _Ma_ faute.
Vous entendez? _Ma_...

Adle s'arrte un moment, ricane; elle continue:

--Mais Albert est venu; il a t mis au courant des choses. Il a dclar
que je n'tais plus sa soeur, il a dit que j'tais une fille perdue, et
que je devais quitter la maison paternelle, que j'avais souille. Il a
parl de devoir sacr, de vertu outrage, de la chastet des femmes qui
fait la force des nations. Il a cit Renan. Il s'est cit lui-mme. Il
a rappel mon pre aux principes, aux grands principes. Il l'a adjur
d'agir avec une fermet rpublicaine. Alors, papa a cd. Pour lui
pargner l'ennui d'une dcision, qu'il allait prendre cependant, je
me suis dclare prte  partir... coutez; je vous hassais bien,
jusque-l; mais,  ce moment, ma haine de vous s'est subitement diminue
de toute la haine que j'ai voue  Albert. Ah! celui-l!... Je me
vengerai, je vous le jure, quoi qu'il arrive et quoi que cela doive me
coter!...

La voix d'Adle trahit une telle sincrit d'excration, un tel
pouvoir de volont, que j'ai peine  matriser mon tonnement. Et je
me souviens, je ne sais pourquoi, du jour o elle m'a dit, lorsque nous
tions encore enfants, que la musique ne l'mouvait pas.

--Donc, dit Adle, papa m'a sacrifie aux grands principes voqus
par Albert. Je suis partie. O j'ai t, ce que j'ai fait, cela vous
intresserait trs peu. Quand je vous dirai que pendant six mois j'ai
vcu honntement, vous ne pourrez vous tonner que d'une chose, c'est
que j'aie vcu. Dans les derniers jours de mai 1884, j'ai mis au monde
une petite fille... Ne passez donc pas votre main sur votre front,
mon cher; a ne se fait plus, mme au Gymnase... Une petite fille trs
gentille, qui a vcu cinq semaines. tant donn ce que vaut la vie,
c'est suffisant. Vous dites?... Pas un seul mot, je vous prie. C'tait
mon enfant  moi. Pas  vous. Elle ne se serait pas appele Maubart, je
vous en donne ma parole!

J'essaye de parler; mais Adle m'impose silence, d'un geste.

--Laissez-moi finir. Depuis, je me suis dtermine  vivre,  vivre
bien, c'est--dire sans aucun souci de l'honntet. Cependant, je n'ai
pu parvenir  vivre que mdiocrement. Une exprience de quinze mois m'a
dmontr que, pour russir dans ce genre d'existence, ainsi que dans les
autres, il faut un capital. Voil pourquoi je suis venue vous voir.
Je ne vous demande point de m'exprimer vos regrets et de rparer vos
fautes; je vous demande de l'argent. Je vous rclame mon salaire,
puisque vous m'avez traite en fille. J'tais vierge. Une virginit a un
prix. Payez-le.

Le rcit d'Adle, qu'elle n'aurait certainement pu faire plus court, a
dur assez longtemps pour me permettre de reprendre complte possession
de moi-mme et d'envisager froidement la situation. Adle veut de
l'argent. Bien. Elle en aura. Cet argent qu'elle recevra me garantira
contre de nouvelles tentatives de sa part. Mais, puisqu'elle a fait de
la question une simple question d'affaires, qu'elle n'attende de moi que
le langage et la faon d'agir d'un homme qui traite une affaire. Elle
aurait aisment pu faire prendre aux choses une tournure diffrente,
faire dvier l'aventure sur un terrain qui m'et t moins favorable;
elle n'a pas su; ou elle n'a pas voulu. Tant mieux pour moi. Adle se
mprend  mon silence, qui sans doute l'nerve. Elle se lve et vient
vers moi, la tte haute, menaante.

--Vous avez entendu? Vous m'avez eue. Il faut me payer.

--Soit, dis-je froidement. Je vais vous payer. Combien voulez-vous?

Ses lvres tremblent. Ses mains tremblent. Des larmes, soudain,
emplissent ses yeux. Elle regagne sa chaise, se renverse sur le dossier,
et sanglote. Je la regarde, sans un mot. Au bout d'un instant, je
rpte:

--Combien voulez-vous?

Elle essuye ses yeux, me jette un regard si dsespr; et d'une voix
trs basse, de la mme voix qu'elle avait quand elle tait petite et
qu'elle faisait la moue:

--Jean, je t'assure que je n'ai rien; sinon... Je crois... Peux-tu me
prter dix mille francs?

--Je vous _donnerai_ dix mille francs demain  midi, dis-je d'un ton
d'autant plus sec que j'ai grand'peine  dissimuler mon trouble. Demain
 midi. Je vous le promets.

Adle se lve.

--Merci, dit-elle pniblement. Je savais bien... Je pensais...

Elle mordille son mouchoir, et reprend d'une autre voix o tremble
quelque chose comme un espoir:

--J'aurais mieux fait de vous crire. Cela nous aurait pargn... Pour
ma punition, j'aurai toute une grande journe de dimanche  passer seule
dans une ville que je ne connais pas. a n'a pas l'air de la gat mme,
Angenis.

Je fais semblant de ne point comprendre. Adle me quitte.

D'une fentre, derrire un rideau, je la regarde traverser la rue,
disparatre. Et la conviction germe en moi, grandit vite, que je me suis
conduit comme un sot. D'abord, c'est clair, Adle tait prte  accepter
n'importe quoi;  la fin, elle s'est trahie; elle s'offrait; je n'avais
qu'un mot  dire... Pourquoi ne l'ai-je pas dit? Qu'avais-je  risquer?
Aprs ce qu'elle a fait ces temps derniers, ce qu'elle a avou, elle ne
peut songer  un mariage avec moi. Ma matresse, pourquoi pas?... Et je
pse longuement, en mon esprit, les avantages et les dsavantages d'une
liaison avec Adle; il y a du pour, mais il y a du contre; tout compte
fait, a se balance. J'aurais pu jouer la chose  pile ou face, pendant
qu'Adle parlait, sans avoir l'air de rien. Je crois qu'elle ressent
encore quelque chose pour moi; de mon ct, je ne sais pas; mais a
aurait pu venir. En tous cas, a aurait dur ce que a aurait dur;
et aprs... Par exemple, a m'aurait peut-tre cot plus de dix mille
francs. Une somme, dix mille francs... Si j'avais propos six mille?
Cinq mille? a aurait pu prendre si j'avais laiss percer un peu
d'attendrissement, un petit bout de sentimentalit. Quelle sottise, de
me raidir ainsi, de vouloir jouer l'homme de bronze--et tout a, par
dpit de ce que la femme n'ose point faire le premier pas, montrer
le fond de son coeur, malgr l'envie qu'elle en a.--L'image d'Adle
pleurant l, tout  l'heure, se prcise. J'ai un moment d'motion
profonde. Je me juge svrement, impitoyablement. Et je vois
clairement ce que j'ai  faire, la seule chose que j'aie  faire. Cette
chose-l--prendre Adle pour femme--se synthtise, s'exprime en un
mot: le Devoir. Mon devoir... Devoir. Pouah! Le mot, tout d'un coup,
m'apparat ridicule, dgotant, cul, stupide; le dguisement vulgaire
de sales n'importe quoi. Devoir... Pourquoi ai-je pens  ce mot-l?
A ce mot qui est une claie sur laquelle les grands sentiments naturels
sont trans, ligots de chapelets,  la voirie de l'honntet?... Le
mot a dfigur, fait disparatre, la chose qu'il reprsentait. C'est
fini. Passe, l'motion; mort, le grand dsir qui m'avait saisi. Adle
ne sera pas ma femme, jamais... C'est gal, j'ai eu tort de ne point
lui proposer de passer la journe avec moi, lorsqu'elle parlait de la
tristesse d'Angenis, avant de sortir. C'est cela, cela surtout, qu'elle
ne me pardonnera pas. Et alors... Je songe  des reprsailles. Elle
laissait deviner une telle haine, lorsqu'elle parlait de son frre...

Jusqu'au soir, je me reproche mes maladresses...

Le lendemain,  midi, Adle revient. Nous changeons  peine quelques
paroles. Je lui remets un chque que j'ai t chercher  la banque.
(Un chque, a laisse des traces; elle ne pourra nier avoir reu une
indemnit.) Adle, avant de partir, me tend la main.

--Sans rancune, me dit-elle.

Sans rancune... Est-ce sr?

Je ne sais pas pourquoi, je ne veux pas savoir pourquoi, le sjour
d'Angenis me devient insupportable. La vie de garnison, avec son
fastidieux tran-tran, ses intrts mesquins, ses intrigues petites, me
pse de plus en plus. C'est un cimetire, cette ville de province. Oh!
tre quelque part o l'on vive, o l'on se sente vivre, o l'on ne soit
pas seul avec ses penses... J'cris  mon pre pour le prier de trouver
un gnral dispos  me prendre comme officier d'ordonnance. Il me
rpond qu'il a dj cherch, sans succs, et qu'il n'a pas grand espoir
pour le moment. Pourtant, le 10 janvier 1886, c'est--dire trois jours
aprs la nomination du gnral Boulanger au ministre de la Guerre, mon
pre m'crit qu'il a russi  me faire demander par son ami intime, le
gnral de Porchemart.

                              * * * * *

Son ami intime est quivoque; on ne sait pas si le gnral de Porchemart
est l'ami intime du gnral Boulanger ou celui de mon pre. En fait, il
est l'ami intime de l'un et de l'autre; ou, du moins, prtend l'tre.
Une observation rapide, mais attentive, m'a convaincu qu'il les hait
tous deux. Je suis absolument certain, d'autre part, que mon pre
dteste cordialement le gnral de Porchemart; et j'ai quelque raison
de croire que ses sentiments sont partags par le ministre de la Guerre.
Trio de chers camarades, de vieux camarades. On s'aime, dans l'arme.
Ah! qu'on s'aime! Ce n'est pas de l'amour, c'est de la rage. Et l'on
peut facilement comprendre l'intensit des sentiments qui lient les uns
aux autres les grands chefs militaires, lorsqu'on se rappelle que c'est
 des sentiments, les plus hauts et les plus purs, et non  de vils
intrts, que le soldat sacrifie son existence. La profession des armes
est un sacerdoce.

C'est l une grande vrit que le gnral de Porchemart n'oublie point.
Petit-fils d'un chef venden qui rtissait les pieds des Bleus et
pillait les diligences pour l'amour de Dieu et du Roi, il s'est
sincrement ralli  la Rpublique, gouvernement que le pays a librement
choisi; il n'a pas jug ncessaire, toutefois, d'abandonner ses
croyances religieuses. Il a l'air d'un prtre; d'un prtre, si j'ose
m'exprimer ainsi, toujours  cheval sur le Devoir, avec la Patrie
en croupe et le Soupon pour tenir la bride de l'animal; d'un prtre
impitoyable aux dfaillances des simples mortels. Cette implacabilit
s'est manifeste dernirement, assure-t-on, par une dnonciation
documente contre le gnral de Lahaye-Marmenteau. Ce dernier, convaincu
de s'tre livr indirectement  des trafics rprhensibles, a d se
dmettre des fonctions qu'il remplissait au ministre, et commande au
loin une division d'infanterie. On n'a fait aucun bruit autour de
cette affaire; on parle tout bas de scandales nombreux et graves que sa
divulgation et fait clater. Le gnral de Porchemart, sans doute, sait
 quoi s'en tenir l-dessus; mais sa face impntrable ne laisse point
deviner les secrets qu'il possde et qu'il utilisera peut-tre, le
moment venu, avec l'autorit que lui donnent sa rputation de droiture
et la juste clbrit que lui valut une authentique action d'clat, en
1870.

La vie du gnral de Porchemart est des plus simples et des plus
rgulires. Sa femme est une dame dj ge qui frquente fort les
glises, s'occupe de bonnes oeuvres et fait de la charpie pour la
prochaine. Il n'a pas d'enfants; et jusqu' ces derniers temps, chose
inoue, on ne lui avait jamais connu de matresse. Il en a une 
prsent; mais cette liaison, qui, assure-t-on, ne date que de deux mois
environ, est demeure trs mystrieuse. La dame est invisible; clotre,
squestre comme une beaut de harem. Personne n'a vu son visage; tout
le monde ignore son nom. Le bruit court, je ne sais pourquoi, que c'est
une femme suprieure, extraordinaire; on affirme que le gnral de
Porchemart a l'intention de se lancer avant peu dans la politique et
l'on assure que l'amie qu'il drobe  la vue de ses contemporains l'aide
 prparer des plans machiavliques. C'est, dit-on, son Egrie. J'ai
parl de la chose  mon pre, pour voir; et il a clat de rire aux
premiers mots.

--Une Egrie! C'est  se tordre. Porchemart-Pompilius! Vraiment, ne
pouvez-vous voir les choses telles qu'elles sont? Pourquoi vouloir
toujours trouver cinq pieds sous un mouton? Porchemart a une matresse
qu'il ne montre pas. Bon. Qu'est-ce que c'est que cette matresse-l?
C'est une Egrie. Fous que vous tes! S'il ne la montre point, c'est
qu'il ne peut pas la montrer. Donc, ce n'est point une Egrie. C'est une
mineure.

Ma foi, probablement. Aprs tout, a m'est gal. L'essentiel, c'est
que mon tableau de service ne soit pas trop charg; et il ne l'est pas.
L'officier d'ordonnance est un heureux mortel. Il sort presque toujours
de l'cole. (Au fait, bien peu d'officiers sortent du rang; rcemment,
sur 230 lieutenants d'infanterie proposs pour le grade de capitaine,
8 seulement n'avaient point pass par Saint-Cyr; et il est  prsumer
qu'ils n'iront pas loin). L'officier d'ordonnance--gnralement fils,
neveu, cousin ou gendre de haut fonctionnaire militaire ou mme civil,
refus aux examens d'tat-major ou qui n'a pas os les affronter--trouve
une situation paisible auprs d'un gnral pourvu d'un emploi catalogu;
il s'embusque dans des bureaux, parade aux revues, prpare des ftes,
rgle des danses. Il est le hros des mamans  l'amabilit mre et
des demoiselles  cus auxquelles il faut des oiseaux tricolores pour
picorer leurs coeurs en massepains. Et pas de danger, au moment critique
du cotillon, que ces demoiselles marquent l'officier d'ordonnance du
petit pompon... Vous savez.

Le gnral de Porchemart est charmant pour moi. Peut-tre un peu trop.
Je crois parfois dcouvrir dans ses manires quelque condescendance
ironique. Cela m'ennuie. Le gnral, ainsi que tous les hommes qui ne se
laissent pas deviner, exaspre. On est toujours tent de se dire qu'ils
n'ont rellement rien d'extraordinaire; qu'ils ne valent pas mieux que
les autres; et cela, on ne peut pas se le dire.

Je vois grimacer autour de moi l'ambition grotesque, odieuse ou nave
d'un grand nombre de jeunes officiers pourvus d'emplois analogues au
mien; l'ambition militaire, telle que je l'ai trouve au rgiment, mais
avec des espoirs moins chimriques et des succs plus frquents. Et je
me demande pourquoi le gnral de Porchemart, ayant subitement besoin
d'un officier d'ordonnance, ne l'a pas choisi parmi ces jeunes gens dont
beaucoup le poursuivaient de leurs sollicitations, je le sais, et est
venu me chercher. Afin de faire plaisir  mon pre? C'est douteux... Je
finis par trouver. Le gnral de Porchemart veut m'avoir auprs de lui,
parce qu'il espre savoir par moi, grce aux indiscrtions de mon pre,
ce qui se passe autour du gnral Boulanger; et mon pre, de son ct,
compte que je le tiendrai au courant des faits et gestes du gnral
de Porchemart, que le ministre a intrt  surveiller. C'est certain;
absolument vident. Le gnral de Porchemart, personne n'en doute, est
l'homme des opportunistes; et chacun sait que le gnral Boulanger est
l'homme des radicaux.

Il est donc probable qu'on rclamera de moi avant peu, de droite et de
gauche, des renseignements confidentiels. Je ne sais pas encore si j'en
donnerai; pourtant,  tout hasard, je veux me mettre au courant de
la situation politique. Pour commencer, je voudrais bien connatre un
radical qui m'expost ses vues. On pourrait croire que mon pre, en
qualit d'ami du ministre, est un fervent radical; et beaucoup de gens
n'en doutent point. Mais je ne suis pas sr du fait. Lui non plus. Je
prends donc le parti de m'adresser  un radical bon teint, indubitable,
et cependant sans mesquins prjugs de coterie.

                              * * * * *

C'est du cousin Raubvogel qu'il s'agit. Depuis cette mmorable lection
par laquelle, grce  lui, les populations du Nord offrirent une chaise
curule  son beau-pre M. Delanoix, le cousin Raubvogel s'est spar de
ses anciens amis les opportunistes et a adopt des opinions de plus en
plus radicales. Il est aujourd'hui l'intime ami du chef de son nouveau
parti et de ses sides, le docteur Kaulbach et autres. La rumeur
publique assure que Raubvogel n'a point, financirement, gagn au
change. Il en fait lui-mme l'aveu; ajoutant avec modestie qu'un bon
Franais doit savoir sacrifier sans hsitation ses intrts  ses
principes. Il laisse entendre, nanmoins, qu'il attend avec patience
de nouveaux sourires de la Fortune, car il a pleine confiance dans
la destine de l'homme rare que le parti radical vient de hisser au
ministre de la Guerre..

Tout d'abord, je crois qu'il va m'tre facile de tirer du cousin des
informations prcieuses; de l'amener  me dire de quel ct, le
cas chant, il sera prfrable de me ranger. Raubvogel m'coute
attentivement, ouvrant de grands yeux, hochant la tte tantt  gauche,
tantt  droite. Quand j'ai fini, il m'invite  passer dans son cabinet.

--Mon cher cousin, me dit-il aprs avoir soigneusement ferm la porte,
ce que vous me demandez est tellement grave et mon dsir de vous
rpondre  coeur ouvert est si grand, que je pense qu'il est ncessaire
de nous mettre  l'abri d'oreilles indiscrtes. Ici, o nous sommes en
sret, je puis vous dire ce que je ne dirais certainement pas  tout le
monde. La France se reprend, mon cher cousin. Elle se reprend! Oui, quoi
qu'on en dise, la France se reprend.

A ce moment, on frappe  la porte; et Raubvogel, avec un geste d'ennui,
va ouvrir. C'est Mme Raubvogel. C'est Estelle qui s'exclame, se
prcipite vers moi et, presque, me saute au cou. Quelle joie! Quel
plaisir! Qu'elle est heureuse de me revoir! Comme je dois tre content
d'avoir quitt cette vie de garnison! Il n'y a que Paris au monde.
Puisque je suis l, elle ne me quitte pas; il faut que je reste 
djeuner, d'abord; et aprs, je vais l'accompagner au bois... Raubvogel
me jette un regard dsol et pousse un soupir de rsignation. Allez donc
parler srieusement, avec les femmes!...

Je comprends, bien que ce soit peu flatteur pour mon amour-propre, qu'il
n'y a gure  compter sur les indiscrtions du cousin. Si encore Estelle
entendait la politique! Mais elle n'y comprend rien; absolument rien;
elle me l'a dit elle-mme. Pourtant, si Raubvogel ne parle point,
pourquoi un autre ne parlerait-il point? Gdon Schurke, par exemple?
J'essaye. Et, deux jours aprs, cet excellent Schurke m'ouvre son coeur,
entre la poire et le fromage.

--Je vais vous expliquer la situation, M. Jean. Nous sommes en 1886.
Durant les quinze annes qui se sont coules depuis sa dfaite, la
France a trouv moyen de faire deux choses; en laissant gorger la
Commune, elle a dtruit toutes ses chances de relvement rel; et elle a
permis l'tablissement d'une rpublique opportuniste qui n'a vcu que
de mensonges de toutes sortes. Cette rpublique a appel  la cure tous
les coquins qui crevaient de faim sous l'Empire. Ils ont t, avec leurs
amis et leurs petits, s'asseoir  la table du Riche, et se sont gavs.
Et ils ont laiss Lazare  la porte, avec son drapeau tricolore autour
du ventre pour tenir chauds ses boyaux vides. Comme Lazare aurait pu
drouler son drapeau, pendant une canicule, et compromettre ainsi la
sret de ses nouveaux matres, ceux-ci ont invent les expditions
coloniales. On a cess de parler de la troue des Vosges, mais on a
commenc  faire trouer la peau du populo. Les seuls rsultats des
expditions coloniales ayant t, pour le pays, des pertes normes
d'hommes et d'argent, sans parler de honteux revers, la patience
publique s'est lasse. Les radicaux, qui guettaient depuis longtemps
l'occasion, ont jug que le moment tait venu pour eux de s'emparer de
l'assiette au beurre. Ils se sont dcids  agir...

--Oui; et par procuration.

--Comme vous dites. Et cela vous donne leur mesure. Le parti radical
est un fantme de parti. Son programme date de 1869; une loque. Son
incapacit est dsolante. Pour se frayer la voie, c'est un militaire
professionnel qu'il va choisir. Il n'y a qu' ouvrir l'Histoire pour
voir que le soldat trahit toujours. Excusez-moi; c'est la vrit. Un
soldat, c'est un homme qu'on soudoye. Qui paye? Le Riche! Avec quoi?
Avec l'argent du Pauvre. Donc... Vous me direz que, pour transformer sa
misrable rpublique nominale en rpublique relle, il fallait au peuple
franais une grande nergie; et qu'il n'en a pas l'ombre. Vous me direz
que, pour arracher les esprits  leur torpeur, il fallait les violents
soubresauts d'un pitre, les appels de trompe d'un charlatan. Vous
me direz que, telle la grenouille que seul attire hors de sa vase un
morceau de drap carlate, la nation franaise pouvait tre dtermine 
l'action par le prestigieux clat d'une calotte rouge. Je vous rpondrai
que vous avez tort; lorsque des gens sont trop lches pour se sauver
eux-mmes, il ne faut point leur prsenter de sauveur; c'est simplement
donner un nouveau prtexte  leur veulerie. Et puis, vraiment, est-ce
l le rle du parti radical? Vous allez voir comment leur grand homme va
les rcompenser, les radicaux...

--Et que pensez-vous qui arrivera?

--Rien. Du bruit, des sottises, du vent. Les opportunistes ne feront
rien, les radicaux ne feront rien, Boulanger ne fera rien. La France,
surtout, ne fera rien. Donc, conclut Schurke, ne vous inquitez point
de l'agitation qui se produit, qui va se produire. Elle est, et sera de
plus en plus, superficielle, drisoire. Ne craignez pas non plus qu'on
vous demande des renseignements. On n'en a pas besoin. Tous les acteurs
de la tragi-comdie qui commence s'espionnent entre eux, se vendent
rciproquement, portent habit de deux paroisses et mangent  tous les
rteliers. Il est inutile de se gner. Et c'est au grand soleil qu'une
cocotte, avant peu, va transporter le mannequin  barbe blonde du
cerisier de Clemenceau dans le nflier de M. de Mun.

                              * * * * *

On ne me demande, en effet, de me livrer  aucun reportage spcial; je
m'tais donc tromp dans mes conjectures. Et la seconde partie de la
prophtie de Gdon Schurke se ralise rapidement. Le gnral Boulanger
devient, de jour en jour davantage, l'espoir de la raction et du
clricalisme. Mon pre hsite  le suivre dans son volution; il s'y
dcide cependant en se mnageant, suivant son expression, des portes de
sortie. Le gnral de Porchemart, de son ct, hsite  se ranger parmi
les adversaires dclars du gnral Boulanger; il s'y dcide cependant
en se mnageant, sans en rien dire, des portes de sortie.

La popularit du ministre de la Guerre s'accrot sans cesse; cultive,
 l'aide de procds intensifs, par des gens qui se dissimulent de leur
mieux, eux et les intrts varis qu'ils reprsentent. La foule des
admirateurs, des fidles, augmente; foule que pousse une certaine honte
de sa longue et abjecte inertie et  laquelle les indcents beuglements
des Ligues et autres troupeaux d'ahuris donnent l'illusion de l'action.
Boulanger accepte cette popularit comme un tribut naturel, d. Il
couche dessus; tendu de tout son long, bottes vernies et barbe teinte,
sur cette chose flasque et cotonneuse qui constitue l'me franaise. Un
peuple de barnums s'vertue, camelots de la haute et de la basse
pgre, mles, femelles et l'autre sexe. La presse maquille ses brmes;
l'aristocratie maquille sa vieille gueule, se camoufle en tricoteuse;
les banques donnent des cus; les tonsurs, des conseils. On maquignonne
l'opinion publique, pitoyable Rossinante; on lui fourre du coton
tricolore dans les oreilles et un piment rouge autre part; et le Don
Quichotte de la manchette, sa lyre de fer-blanc au poing, se prpare 
l'enfourcher pour de grandes expditions  la statue de Strasbourg.
Les assassins et les massacreurs prchent la ncessit de l'union;
les voleurs prchent l'honntet; les sacristains, la tolrance; les
gardes-chiourmes, la libert; les cocottes chantent la vertu; et les
maquereaux, la famille. Le Devoir est  la mode.

--Trop de beaux sentiments, murmure tristement Gdon Schurke.
Voyez-vous, monsieur Jean, le Boulangisme mourra, non pas de son
improbit--l'improbit est l'me des partis forts--mais de ses
prtentions  la vertu. Il ne parle que d'honneur, de puret, de
droiture. C'est une grande faute. Il ne faut abuser de rien, mme des
pires choses.

Le ministre de la Guerre est une sentine. Boulanger vit au milieu d'une
population d'escarpes, de rasias, de grues, d'aigrefins, d'espions,
d'imbciles et de filous dcids  faire la France,  la tte ou  la
dure. Tout a grouille, gesticule, braille, minaude, bave, jacasse,
espre, dsespre, s'enthousiasme, se multiplie. Et pour base de
cet chafaudage d'envies, de haines, de convoitises, de rancunes et
d'apptits qu'rigea le Hasard, de ses doigts puants, il y a un Mot.
Le Mot ternellement mystrieux, cabalistique, le Mot qu'on n'explique
jamais, qu'il est criminel de chercher  dfinir.--Il y a le mot:
Patrie.

--La Patrie! La Patrie!

Chose curieuse, c'est aussi la Patrie que les adversaires du Boulangisme
prtendent servir. Ils combattent la dictature menaante au nom de
la Patrie. Nous avons le monopole de la Patrie! s'crie la bande
opportuniste qui, menace dans ses privilges et dans son existence
mme, s'apprte  faire face  l'attaque. Les opportunistes ont t
renforcs par beaucoup de radicaux, furieux d'avoir t plaqus par
l'homme dont ils voulaient jouer, et par les socialistes dont c'est la
caractristique de redouter tout ce qui peut porter atteinte  l'ordre
de choses actuel. Et ces honntes gens, si honntes, font appel aussi
aux plus purs sentiments du peuple, lui parlent de la Patrie et mme de
la Rpublique.

La Rpublique? Les Boulangistes ne veulent pas autre chose. Ils veulent
une Rpublique honnte, voil tout. Raubvogel me l'affirmait hier. Vive
la Rpublique! Tel est le cri de M. de Mun, de M. de Mackau et de
la duchesse. Et le nonce du pape, derrire leur dos, fredonne la
_Marseillaise_. On est rpublicain, dans la boulange.

--Oui, dit encore Raubvogel; et la preuve qu'on est rpublicain, c'est
qu'on a Paris.

Paris... J'essaye, voquant le pass libertaire de la grande ville, de
la juger en homme imbu fortement, mais sans lyrisme, des ides qu'elle
incarna. Je vois que Paris a donn  l'humanit, en ce XIXe sicle, deux
torches sans lesquelles la route de la Rvolution serait encore obscure:
1848 et 1871. Fvrier et juin 1848 ont prouv, il me semble, qu'aucune
transformation sociale n'est possible sans des changements politiques
complets; et 1871 a dmontr, je pense, que des changements politiques
ne peuvent s'effectuer sans la complicit de cette partie de la
population qui, portant les armes, est jusqu' prsent le meilleur et
mme le seul soutien de l'tat autoritaire. Et je me demande comment
Paris a pu devenir ce qu'il est aujourd'hui; comment les Parisiens,
aprs avoir entendu tomber de l'abominable gueule d'un pitre des
couplets patriotards qui sont le drisoire cho de la lchet publique,
peuvent acclamer le brave gnral Boulanger, qui fit preuve de sa
bravoure en les fusillant...

--Le peuple de Paris, ricane le gnral de Porchemart, a t peint de
main de matre, et une fois pour toutes, par Rabelais; ce peuple qui est
tant sot, tant badault, et tant inepte de nature. Il ne faut pas
le prendre au srieux, mme dans ses moments de frocit. Les
Sans-Culottes, par exemple, n'ont jamais eu d'autre idal qu'une
nouvelle mode; leurs plus abominables excs tmoignaient simplement d'un
got maladif pour le pantalon.

Les Parisiens... Aujourd'hui, 14 juillet, c'est par centaines de mille
qu'ils se sont rendus  Longchamps afin d'assister  la Revue--la
misrable revue annuelle institue pour satisfaire la curiosit badaude
d'un demi-million d'idiots.

a foisonne, a grouille, a sue, a pue; a noircit les rues et les
avenues; les fourrs du bois en sont pleins: singes, guenons, chapeaux
de paille, gluants, saucissons et litres  seize. On reconnat au
passage les petits oignons du veau; y a du bleu, du blanc, du rouge,
vive le drapeau franais!...

Ah! Vive tout ce qu'on veut, pourvu qu'on gueule, qu'on fasse la
guerre  coups de gosiers. Voil la revue, le dfil, les saluts, les
acclamations. Vive Boulanger! Vive Boulanger!... Cri d'espoir et de foi,
pour sr. Vive Boulanger! Vive l'Arme! Vive la revanche!

La guerre, alors? Certainement. Pas aujourd'hui; mais demain, sans
faute. Le peuple franais n'attendra pas plus longtemps. Il lui faut
la guerre, au peuple franais. Il la lui faut parce qu'il sait que
maintenant la France s'est releve et que son arme est prte. Il la lui
faut afin de reprendre l'Alsace-Lorraine, srement, mais avant tout pour
se dlivrer de l'effroyable taxation dont on le chargea au lendemain du
dsastre; pour en finir avec les crasants impts dont le produit
devait servir  organiser une arme de revanche, l'arme qui est prte
aujourd'hui. Elle est prte, l'arme! Elle est prte, car pas un sou n'a
t gaspill, car pas une minute n'a t perdue. Vive l'arme!...

Nous remontons l'avenue du Bois de Boulogne au milieu d'une poussire
aveuglante et d'acclamations qui assourdissent. J'ai simplement entendu
les cris de la foule, jusqu'ici; et l'ide me vient d'examiner ses
visages, de scruter ses penses intimes, de les dchiffrer sur ses
faces. Ses faces? Elle n'en a qu'une. Une figure terne, indiffrente,
lasse, aux yeux vitreux, avec une norme bouche noire; une figure
animale, rsigne, sans trace de rsolution, de volont, de caractre;
la figure d'une foule infirme dont l'emballement tient de la danse de
Saint-Guy plutt que de l'enthousiasme; d'une foule qui n'est qu'une
foule et veut rester une foule--ne veut pas devenir un peuple.--Tout
d'un coup, je me souviens de la conversation que j'ai eue avec le
lieutenant Demr,  Nantes. Laissez passer quinze ans encore, laissez
venir la fin du sicle...

--Vive Boulanger! Vive Boulanger! Vive l'arme!...

Des scintillements d'acier, sur la gauche. Un rgiment de cuirassiers
contourne l'Arc de Triomphe. Je lve la tte. La masse du monument est
devant nous, norme, avec son arche vide...

  C'est par l qu'ont pass les Hommes disparus.




XIII


En descendant, aprs la revue du 14 juillet, cette avenue des
Champs-Elyses o bivouaqurent si souvent les vainqueurs, j'ai demand
au gnral de Porchemart s'il croyait qu'une guerre prochaine ft
probable.

--Une guerre! s'est-il cri avec un tonnement tellement complet qu'un
moment je l'ai cru simul. Une guerre? Mais a ne dpend pas de nous. a
dpend des Allemands.

a ne dpend pas des Franais, assurment. Ils aspirent toujours  la
revanche, bien entendu; mais ils ont le coeur trop tendre pour dsirer
un conflit. Vouloir la guerre--la guerre qui mettrait fin  une
situation quivoque et terrible--cela s'appelle vouloir lancer le pays
dans des aventures. Toute la question est donc ici: sous quel matre
les Franais continueront-ils  jouir des bienfaits de la paix? Sous
la patte crochue du Pouvoir civil, ou sous le sabre de bois du Pouvoir
militaire? Le gnral de Porchemart parat croire de plus en plus au
succs dfinitif du ministre; je m'en aperois aux loges pas trop
grincheux qu'il fait de son administration. Mon pre semble aussi
persuad du triomphe prochain de Boulanger; je le devine  la jalousie
qu'il laisse clater frquemment.

--Les Franais sont singuliers! Qu'a-t-il jamais fait, ce Boulanger,
qui explique sa popularit? O tait-il, pendant la guerre? A quoi sert
d'avoir risqu sa peau comme je l'ai fait, moi,  Nourhas? L'ingratitude
est notre vice national.

La mauvaise humeur de mon pre provient sans doute du fait que les
admirateurs du ministre commencent  lui tmoigner leur sympathie d'une
faon tangible. Les Espagnols ont un proverbe qui affirme que l'honneur
et l'argent ne vont pas dans le mme sac. Boulanger prouve tous les
jours la fausset de ce proverbe; il accumule les honneurs et l'argent.
Peut-tre, aprs tout, que les Espagnols ne parlent pas de l'honneur
militaire, qui est un honneur spcial.

Si l'honneur militaire est un honneur spcial, on peut dire, je pense,
que le militaire actuel est un militaire spcial. L'esprit du soldat
n'est plus ce qu'il a t. Il m'arrive parfois de comparer mentalement
les militaires du commencement du sicle aux militaires que nous sommes;
et de comparer, aussi, le militaire du second Empire au militaire de
la troisime Rpublique. J'voque mes souvenirs du colonel Gabarrot,
j'tablis un parallle entre le commandant Maubart, des voltigeurs, et
le gnral Maubart, des bureaux de la guerre. Et il me semble que le
soldat  ides troites souvent, mais profondes, que poussait au combat
une ambition norme et purile peronne d'enthousiasmes, a fait place
 un autre soldat qui n'aimait gure l'aventure que pour les aventures,
qui se battait plutt pour les rcompenses dcernes par la gloire que
pour les intimes satisfactions qu'elle procure. Et je vois
disparatre ce soldat,  son tour, devant l'tre qui porte aujourd'hui
l'paulette--tre oblig d'liminer de son horizon les ides
d'enthousiasme, d'aventure et de gloire, tre exerant une profession
classifie, stable,  salaires gradus, routinire, presque sans
alas--tre que j'appellerai le Militaire qui ne se bat pas. Je crois
voir, encore, que moins le soldat se bat, plus il s'loigne du peuple,
de la Nation; et qu'il ne reste en contact avec ses concitoyens que
comme le garde-chiourme reste en contact avec les forats.

Le Militaire qui ne se bat pas a pour mission particulire la
conservation de la paix. Il est l pour maintenir les peuples dans
l'apathie. Au lieu de grouper les hommes pour l'action, il les parque
pour l'inaction. Les mains fortes qui servaient les dmences lues--ah!
je me souviens des mains des dragons du colonel Gabarrot, dont les
sabres coupaient les mains des Russes!--les mains fortes qui servaient
les dmences lues et qui n'ont point su forger l'arme de libert ont
t enchanes par le Calcul et la Ruse, sous l'oeil froid du Militaire
qui ne se bat pas. Oui, je le vois, le soldat pacifique est le
complment ncessaire du voleur lgal; le militaire qui conserve la paix
au lieu de la mettre en pril est indispensable au coquin qui fabrique
les lois au lieu de les transgresser.

--Franais! s'crient les Anti-Boulangistes, ne vous laissez pas
entraner dans des aventures. Prenez garde  la guerre! Rappelez-vous
que la paix est le premier des biens. Avec nous, pas de guerre! Pas de
Sedan!

Et maintenant, s'il vous plat, que dit l'homme empanach,  la belle
barbe teinte en blond? Il dit:

--Franais! je vous pargnerai la guerre. Pas d'aventures! Quand on vous
dit que j'ai des gots belliqueux, on vous trompe. Tout ce que je
rve pour vous, c'est une Rpublique honnte. Honnte. Par consquent,
pacifique. Vive la paix! Avec moi, rien  craindre. Pas de guerre!

L-dessus, la France fait semblant de rflchir et se tte le pouls. Si
l'on essayait de l'empanach? Pourquoi pas, puisqu'on est libre; et
que la libert, c'est la possibilit de changer de matre? Aprs tout,
l'empanach, c'est simplement un civil avec un panache. Pas plus de
danger avec l'un qu'avec l'autre; et c'est moins triste  regarder,
moins banal et moins marmiteux. Allons-y!

Mais tout le monde n'y va pas. Les prbends, les nantis, se rebiffent;
leurs amis et connaissances en font autant; il y a aussi des gens 
principes. Du ct militaire mme, une grande opposition au boulangisme
se produit. Mon pre n'a pas encore tourn casaque, mais le gnral de
Porchemart a repris courage. Il s'est remu normment, a excit
des jalousies et des dfiances. Vous connaissez le rsultat de la
contre-attaque. Boulanger est oblig de quitter le ministre. La date
exacte? Je ne sais plus. Je n'ai pas l'intention de feuilleter de vieux
almanachs. Ce doit tre au mois d'octobre 1886. Deux souvenirs m'aident
 donner cette date approximative. Le premier a trait  un vnement qui
prcde la chute de Boulanger. Je veux parler de l'norme manifestation
 la statue de Strasbourg et  la statue de Jeanne d'Arc, mascarade
tricolore o se firent remarquer, au premier rang, le cousin Raubvogel
et sa femme vtue en Alsacienne.

Le second souvenir se rapporte  un fait qui se produisit peu de temps
aprs le dpart du ministre populaire, et juste au moment o la classe
1886 allait rejoindre les drapeaux. Nous sortions du Bois,  cheval, mon
pre et moi, lorsqu'une bande de conscrits dboucha, en hurlant, d'une
certaine rue. L'immense drapeau qui les prcdait effraya le cheval de
mon pre; il eut toutes les peines du monde  matriser sa monture qui
se cabrait et cherchait  se drober. A la fin, furieux, il s'cria:

--Bande de cochons! Leur sacre ordure de drapeau! Ah! les salauds!
Qu'ils tombent jamais sous ma coupe, et tu verras si leurs jours de
salle de police font des petits!

La France est triste, depuis que Boulanger ne prside plus  ses
destines guerrires. On dirait qu'elle a perdu son joujou. Mais elle
a ses trennes, et mme un peu avant l'poque; le 11 dcembre 1886,
Boulanger reprend le portefeuille de la guerre. Et moi aussi j'ai mes
trennes; le 1er janvier 1887, je suis nomm lieutenant. J'ai donc deux
galons sur ma manche. a me fait une belle manche.

Cette dernire phrase pourrait vous faire croire que je ne prends pas
ma profession fort au srieux, et vous auriez  moiti tort. Je suis,
si vous voulez, comme un homme convaincu en matire de doctrine, mais
auquel manque la ferveur spirituelle. Il me faudrait des raisons bien
puissantes pour quitter l'arme; mais si une occasion tentante se
prsentait, je laisserais l l'paulette. A vrai dire, j'ai cherch
cette occasion, pour diffrents motifs; mon argent qui file rapidement,
l'insipidit de mon existence, d'autres raisons. Vous comprenez qu'il
s'agit de tentatives matrimoniales. J'ai fait insrer dans les journaux
une des 50.000 annonces militaires que vous pouvez y lire chaque anne.
Officier (Saint-Cyr), vingt-cinq ans, bien sous tous rapp., gr. espr.,
sans sots prjug., pous. jeune fille ou veuve (divorces non accpt.)
Fort. aise. Tr. srieux. Ecr. M.E.C. 89. Les rsultats n'ont pas
t encourageants; je n'en dirai pas davantage. Des intermdiaires
obligeants, entre autres un gnral en retraite et deux veuves de
colonels, se sont occups de m'aider  convoler en justes noces. Ils
m'ont prsent successivement plusieurs jeunes personnes, leves aux
Oiseaux, qui avaient de beaux cheveux et aimaient beaucoup leurs mres;
mais, comme dit l'autre, j'ai recul. Tout cela ne prouve point que
je ne ferai pas un jour un beau mariage; mais, pour le moment, je me
contente de jouer au petit mnage, avec celle-ci ou avec celle-l; on
en pince pour la culotte,  Paris; a dure ce que a dure; et aprs la
rupture, on jase, on prtend que les caresses de Mars cotent cher 
Vnus. Mais tout cela n'entame pas le prestige de l'paulette.

En dpit de l'opinion courante, j'ose affirmer que la frquentation des
femmes, des femmes lgantes, est indispensable  l'officier d'avenir.
Cette frquentation seule peut le mettre  l'abri de bien des tentations
et de bien des prils.

--Je cesse de croire au succs final de Boulanger, m'a dit l'autre jour
mon pre; il se laisse entortiller par toutes les grues. Les femmes
le perdront. Rappelle-toi ce que je te dis, mon garon: les femmes le
perdront. Et sais-tu pourquoi? Parce que cet homme, toute sa vie, a
ignor les femmes. Jusqu' ces temps derniers, il n'avait jamais connu
que les pantalons de madapolam de son pouse. Ds qu'il a vu une
chemise de soie, il a t fichu. Un militaire doit connatre les dessous
luxueux; c'est de premire importance. Moi, avec mon temprament, si
j'ai pu faire mon chemin, c'est parce que, ds le dbut, je n'ai rien
ignor de ces choses-l. Ta mre, pour ne citer qu'un cas, ta mre avait
un trousseau magnifique.

Mon pre sera peut-tre bon prophte; et il est possible, en effet, que
les femmes causent la ruine du gnral Boulanger. Mais, pour le moment,
sa popularit ne fait qu'augmenter. La lutte politique engage, timide,
malhonnte, peureuse et bruyante, est certainement ridicule. Malgr
tout, c'est un jeu. a intresse, a prend, a captive comme un jeu. Le
cousin Raubvogel, avec lequel je suis dans les meilleurs termes, est
un des plus fervents disciples du Sauveur; il prche la bonne parole
boulangiste avec une conviction qui meut. Avant-hier, il a offert en
l'honneur du gnral un grand dner auquel nous avons assist, mon pre
et moi. Une foule norme, subitement rassemble par le plus grand des
hasards, a envahi la rue pour acclamer le gnral  sa sortie de
la maison. La manifestation, bien qu'inopine, a t grandiose et a
fortement mu le gouvernement. Et hier, le cher cousin, pensant que le
prtre doit vivre de l'autel, a lanc sa nouvelle affaire des _Tapiocas
militaires_, dont le succs est prodigieux. Raubvogel, donc, nage dans
l'opulence.

Mais pas dans la joie. Il y a une ombre au tableau de sa flicit.
Delanoix, ce beau-pre que Raubvogel a contribu, plus que tout autre,
 asseoir sur une chaise curule, Delanoix fait preuve de la plus noire
ingratitude. Il est rpublicain, rpublicain austre et convaincu, et
jette l'anathme au Boulangisme, deux fois par semaine, du haut de la
tribune du Snat. Renierons-nous, s'crie-t-il, nos pres, ces gants?
La France va-t-elle se prostituer  un nouveau Csar? Voil des choses
qui dsolent Raubvogel, et lui font verser des larmes, dans le silence
du cabinet. Du moins, il me l'a dit; je l'ai cru, et je l'ai rpt au
gnral de Porchemart, qui s'en est tenu les ctes pendant dix minutes.
Le gnral est peut-tre au courant de choses que j'ignore. Ce que je
n'ignore pas, par exemple, c'est que Delanoix a dnonc violemment,
dans son dernier discours, la continuelle prsence, au ministre de la
guerre, de personnages louches et d'individus quivoques.

Il est certain que, l-dessus, Delanoix n'exagre point. Les types les
plus tranges, mles et femelles, pullulent au ministre. On en trouve
dans tous les bureaux, sous toutes les tables, derrire tous les
fauteuils; a sent le juif, le jsuite et la putain; c'est une
ptaudire. Mais ce sont l des dtails que le public ne sait pas, ne
veut pas savoir. Tout ce qu'il voit, c'est le port de la barbe autoris
dans l'arme, les rfectoires, les gurites tricolores...

Et, chose curieuse, ce sont prcisment ces mesquines rformes qui
indisposent contre Boulanger beaucoup des grands chefs militaires.
L'arme, bien entendu, n'est nationale que de nom; c'est un vieux
squelette dans un linceul neuf. Et le haut commandement redoute que le
squelette, rappel  la vie, apparaisse hors de son suaire, avec
une chair jeune sur sa vieille ossature; et la moindre vocation,
pensent-ils, pourrait produire le miracle. C'est pourquoi il ne faut
pas toucher  la tradition,  la routine; les innovations sont
superficielles aujourd'hui; mais demain il est possible qu'elles
deviennent srieuses; peut-tre voudra-t-on affaiblir la discipline!
Et les grands chefs sentant en pril leurs privilges, mme les plus
inutiles et les plus nominaux, flairant une re nouvelle pour l'arme,
se groupent afin de rsister. On ne se figure pas avec quelle rage, un
homme, une caste, se cramponne  ses immunits,  ses prrogatives.
Les employs du fisc ne sont point encore consols qu'on ait enlev aux
commis des gabelles le droit de pendre les faux-sauniers.

Les grands chefs, donc, dclarent en sourdine que la Dfense nationale
est compromise. Et les Boulangistes, avec le peuple presque tout entier
derrire eux, hurlent que la France ne craint personne, et que son arme
est prte.

                              * * * * *

Et un fait vient soudain souffleter, de sa brutale et silencieuse
loquence, tous ces vantards et tous ces menteurs.

Vous n'avez pas oubli cette piteuse histoire. Vous vous rappelez
comment ces deux grandes nations qui depuis seize ans s'observaient
par-dessus leur frontire--l'une fire de ses triomphes passs et
confiante dans sa force, l'autre quivoquant sur son dsastre et en
proie  des convulsions rageuses--furent presque jetes dans l'arne,
un beau matin, par le plus trivial des incidents, par une querelle de
mouchards, par des dmls d'argousins... L'affaire Schnoebel...

En France, d'abord, ce fut de la stupeur. La guerre! La guerre? tait-ce
possible?... Puis, ce fut la dtermination prise, visiblement prise et 
la presque unanimit, d'viter la lutte cote que cote. L'affreuse peur
sous laquelle avaient vcu pendant seize annes les classes possdantes,
qui flairent la rvolution dans la guerre, apparut. On murmurait, en
claquant des dents, que le conflit tait impossible, serait insens.
Pendant des jours, on vcut ainsi qu'en un cauchemar. Au ministre,
on ne rencontrait que visages effars, que figures consternes. Mon
pre--combien d'autres avec lui?--avouait tout bas que rien n'tait
prt; les milliards avaient t gaspills, jets aux mains avides de
tripoteurs; c'tait 1870 qui allait recommencer... La presse, par ordre,
recommandait aux citoyens de rester calmes. Calmes! Ils taient glacs
par l'effroi, ptrifis. Et pourtant, une fivre intense s'tait empare
d'eux, les consumait intrieurement, en silence; fivre qu'alimentait
sans doute, plus encore que le pressentiment des prils du lendemain,
le mortifiant souvenir des bravades de la veille. La transformation
soudaine apporte dans un tre par l'pouvante est norme; le sang des
btes poursuivies, des cerfs traqus, des taureaux pourchasss dans le
cirque, est empoisonn, littralement empoisonn par la peur.

Et tout d'un coup, ce fut la dlivrance. L'affaire, osait-on dire, tait
arrange. Les patriotes des Ligues se remirent  narguer, moites encore
de leurs transes.

Le danger tant pass, on explique  grand renfort de dtails (bien
franais et surtout bien parisiens) quelles mesures on avait prises afin
de le conjurer. Les militaires qui ont failli aller se battre exposent
avec candeur comment ils se seraient battus. Le public coute, bouche
be, saoul d'admiration. On assure que le gnral Boulanger avait envoy
 la frontire de l'Est quarante bataillons d'infanterie. Quarante
bataillons ne suffisent point. On affirme qu'il en avait envoy
quatre-vingts. Puis, une centaine.

--C'est vraiment incroyable! me dit mon pre. La crdulit de ces gogos
est insondable. Quatre-vingts bataillons! La vrit, c'est que nous
avons pu  grand'peine en expdier douze ou quinze. La compagnie de
l'Est n'aurait pu en transporter davantage. Tout le monde devrait savoir
qu'elle est hors d'tat de rendre aucun service. En temps de guerre, 
mon avis, elle serait oblige de bloquer ses locomotives sur la ligne de
Lyon ds le dbut des oprations.

La panique cause par la menace d'un conflit a servi les parlementaires.
Bien des gens qui leur taient hostiles inclinent  penser qu'ils
prsentent, contre les entreprises du hasard, une protection suprieure
 celle que peut offrir le hros populaire. Les lgislateurs commencent
donc  attaquer vigoureusement l'homme providentiel; et, dans les
derniers jours de mai, l'homme providentiel abandonne son portefeuille.

Certaines irrgularits dans l'emploi des fonds  lui confis avaient
t reproches au ministre. Les preuves de ces irrgularits ayant t
fournies secrtement aux parlementaires par le gnral de Porchemart,
ledit gnral de Porchemart s'attendait  se voir offrir, en rcompense,
la place laisse vacante par Boulanger. Il a t cruellement du. C'est
le gnral Ferron qui s'installe rue Saint-Dominique.

Le gnral de Porchemart, bien entendu, ne m'avait pas mis au courant
de ses projets et de ses espoirs; mais je n'avais pas eu de mal  les
deviner. Comme il se croyait sr du succs, il ne prenait plus gure la
peine de dissimuler. J'prouvais mme quelque chagrin  penser que cet
homme, que je ne pouvais m'empcher de juger suprieur, n'avait assign
d'autre but  son ambition qu'un rond-de-cuir ministriel. Mais l'autre
matin, pendant une promenade, il m'a dit certaines choses qui m'ont fait
penser que j'avais t trop prompt  tirer des conclusions. Je n'ai pas
trs bien compris, il est vrai, et je n'ai point os questionner; mais
j'ai senti que le plan, quel qu'il soit, que cet homme avait trac
et que les circonstances lui interdisent de mettre  excution, tait
terrible et grand.

--Au ministre de la guerre, m'a dit le gnral, il ne faut qu'une
mazette. Un homme, l, ferait trop peur. Les Franais, reprsentants
et reprsents, n'ont qu'une crainte: la guerre. C'est une crainte
irraisonne, physique, et voil pourquoi elle est insurmontable. Vous
l'avez vu dernirement, lors de l'incident Schnoebel. Que la guerre
clate rellement, vous verrez autre chose encore. A moins, bien
entendu, que ce ne soit la France qui dclare la guerre,  moins qu'elle
ne soit pousse au combat par un homme qui mprise les vaincus et
qui rve pour son pays autre chose que l'enlisement dans un marcage
d'imbcillit. L'apathie actuelle, je vous le dis, n'a d'autre cause que
la peur. L'oubli de la dfaite est peut-tre dans les esprits, mais le
souvenir est l, grimaant, dans le coeur... ou dans le foie. coutez,
je vais vous dire une histoire; vous la comprendrez. Un fermier belge
m'a racont ceci: Le lendemain de la bataille de Sedan, il trouva dans
l'un de ses prs,  une dizaine de lieues de la frontire, un cheval qui
avait appartenu  l'arme franaise. L'animal tait extnu, semblait
affol. Comment il tait venu l, avec sa selle tourne sous le ventre,
 travers un pays coup en tous sens de ruisseaux, de canaux et de
fosss, ne pouvait gure s'expliquer. Le fermier garda le cheval, jeune
et forte bte qui, bien traite, ne tarda pas  s'attacher  son nouveau
matre. C'tait un animal patient, docile et sagace, qui semblait fait
pour les tches pacifiques qui taient devenues les siennes et qui
ne paraissait pas avoir gard le moindre souvenir des vnements
terrifiants auxquels il avait assist. Un jour, six annes plus tard
 peu prs, il avait t attel  une voiture qui devait conduire le
fermier et ses enfants  une ducasse des environs. Comme la voiture
allait pntrer dans le village, des jeunes gens firent partir deux ou
trois bombes et des ptards. Le cheval, soudain, s'arrta; une sueur
froide couvrit son corps et il se mit  trembler d'une faon terrible.
Rien ne put le dcider  avancer. Le fermier dut le reconduire 
l'curie. Une fivre violente s'empara du pauvre animal; en dpit de
tous les soins, il mourut dans la nuit...

J'ai la curiosit de demander  mon pre ce qu'aurait fait le gnral
de Porchemart,  son avis, si le portefeuille de la guerre lui avait t
confi.

--Rien de mieux que les autres, rpond-il. Il aurait satisfait
quelques-uns et mcontent le plus grand nombre; il aurait t, ainsi
que ses prdcesseurs, l'humble serviteur de ses bureaux... Du reste,
Porchemart n'a que ce qu'il mrite. Voil ce que c'est que d'tre
goste et de vouloir tre trop malin. Les documents qu'il a fournis
contre Boulanger taient trop prcis, tmoignaient d'un esprit trop
clairvoyant, trop fouineur; les gens du Palais-Bourbon n'aiment pas
 avoir  leur service un individu trop perspicace; cet individu,
justement parce qu'il les a servis, pourrait les desservir. Crois-tu,
par exemple, que Camille Dreikralle tienne  voir Porchemart au
ministre? Si Porchemart avait t un peu moins retors et plus pratique,
il m'aurait confi les papiers que j'aurais communiqus  Reinach,
tout en reprsentant Porchemart comme le seul successeur possible de
Boulanger. J'aurais mont un beau bateau aux parlementaires. Porchemart
aurait t ministre. Et, comme don de joyeux avnement, il m'aurait fait
cadeau de ma troisime toile, qui met si longtemps  descendre de la
nue que je commence  croire, ma parole d'honneur, que je n'ai jamais
t  Nourhas!...

Je dois dire que la popularit du gnral Boulanger n'a point t
affaiblie par son dpart du ministre. L'enthousiasme qu'il excite est
norme; soit que la nation espre beaucoup de lui, soit qu'elle sache
pertinemment qu'il n'y a rien  en attendre; soit qu'elle le considre
comme l'un de ces hommes d'action dont l'heure doit ncessairement
sonner, soit qu'elle le regarde comme un de ces impuissants dont
la jactance seule est terrible et qui sont de vivantes garanties
d'inaction.

L'impopularit du gnral Ferron, par contre, va croissant. Et
aujourd'hui, 14 juillet, au lieu des dlirantes acclamations qui
avaient, l'anne dernire, accueilli son prdcesseur, ce sont des
imprcations et des hurlements qui retentissent sur le passage du
ministre de la guerre. A Longchamps, tout le long de la route,  l'aller
et au retour, l'injure pleut sur les membres du cabinet, parmi lesquels
figure un ridicule multre. Le spectateur de l'an pass est l,
chauvinisme et saucisson compris, applaudissant le dfil prestigieux;
sa soeur qui aime les pompiers acclame ces fiers troupiers; sa
belle-mre bat des mains quand dfilent les Saints-Cyriens; il est gai,
content, triomphant, le coeur  l'aise. Mais, sitt la revue termine,
il roule les yeux et tord sa gueule pour l'invective.

--A bas Ferron! Vive Boulanger! A bas les tratres!...

Il cume, il grince, il siffle. On lui a enlev son ftiche. Il ne sera
heureux que lorsqu'on le lui rendra. Celui-l ou un autre. N'importe
quel pantin dont il pourra faire une idole, qu'il pourra encenser;
n'importe quel rat, n'importe quel vaincu, n'importe quel fuyard...




XIV


Les scandales de la fin de 1887 ne m'ont surpris qu' moiti. Avant le
dchanement de la tempte, le paysage a dj chang son aspect;
tout vnement important, avant de se produire, semble prparer son
atmosphre, son cadre. Des bruits, des rumeurs, des clats fcheux, des
esclandres, des rvlations honteuses faisaient prvoir  beaucoup que
des turpitudes normes, avant longtemps, allaient s'taler au grand
jour. C'tait une chose dont, pour ma part, j'tais convaincu; dont des
entretiens que j'avais eus avec mon pre, Raubvogel et plusieurs autres
personnes bien informes, ne me permettaient pas de douter. Le
gnral de Porchemart et Delanoix eux-mmes, bien que tenant pour
les parlementaires, laissaient entendre qu'ils n'taient point sans
inquitudes. Et toutes les craintes et tous les espoirs que j'avais
entendu exprimer de diffrents cts me furent rsums clairement, vers
la fin d'octobre,  l'Htel des Invalides.

Une note de service, que j'avais  remettre  l'officier principal
d'administration, m'a mis en rapport avec l'un des cinq secrtaires
civils attachs  sa personne. Et il s'est trouv que ce secrtaire
n'tait autre qu'un jeune isralite dont j'avais fait la connaissance
autrefois chez Raubvogel, M. Issacar, celui-l mme auquel Gdon
Schurke prdisait, en raison de son intrpidit sexuelle, un brillant
avenir. Nous avons caus. M. Issacar n'est point surcharg de travail;
il ne se plaint pas de la situation qu'il occupe aux Invalides et qu'il
doit  son coreligionnaire Camille Dreikralle. Son emploi n'est qu'une
sincure; ainsi, d'ailleurs, que presque tous les emplois du personnel
de l'Htel. Ce personnel n'a pas vari depuis l'poque o les Invalides
servaient de refuge  trois mille hommes; il est de cent vingt-cinq
individus; et le nombre des malheureux qu'hospitalise l'Htel s'lve
aujourd'hui  cent vingt tout au plus. M. Issacar n'est point hostile
aux sincures, au moins pour son compte; elles conviennent, dit-il, aux
tempraments mditatifs et philosophiques, toujours utiles  l'humanit;
et il approuve presque le gouvernement de les entretenir avec un soin
jaloux.

--Il est seulement regrettable, a-t-il dit, que ce pauvre gouvernement
ne veille pas aussi jalousement sur lui-mme. L'honntet n'est pas
ncessaire au systme parlementaire; j'oserai mme dire qu'elle lui est
funeste. Car le systme parlementaire est, par essence et dfinition,
une reprsentation, c'est--dire un simulacre instable; et l'honntet
est une ralit rigide; il y a donc incompatibilit, grosse de prils.
Mais un certain dcorum est indispensable. Nos honorables en manquent
trop. Du haut en bas,--je devrais dire du bas en haut, afin de monter
jusqu' l'lyse,--c'est la mme chose. Qu'on vende tout, je l'admets;
qu'on empoche son salaire en public et qu'on fasse trbucher la monnaie
sur la tribune, je ne l'admets pas. Quand Judas recevait ses trente
pices d'argent, il se les faisait prsenter dans une bourse. Il
donnait l un grand exemple, qu'on a trop vite oubli. Enfin... Les
parlementaires ne sont pas solides; le gouvernement peut s'effondrer
d'un moment  l'autre; Boulanger a plus de chances que jamais. Il a des
chances, surtout, parce qu'il tient Paris, quoi qu'on en dise. Ce Paris
est rellement absurde; c'est une ternelle dupe, qui passe d'un extrme
 l'autre, ainsi que toutes les dupes. Il a t Cosmopolite enrag; le
voil Nationaliste froce. (J'invente le mot; il fera fortune.) Vous
savez quelles sympathies il avait tmoignes aux peuples opprims,  la
Pologne,  l'Italie,  l'Irlande; pendant la Commune, c'est--dire ds
qu'ils trouvent une occasion propice, les Polonais comme Dombrowski et
les Italiens comme La Cecilia brlent les monuments de Paris; et les
Irlandais, comme Mac-Mahon, en fusillent les habitants. Voil pourquoi
ils veulent se livrer aujourd'hui  un Csar indigne. C'est un grand
malheur, voyez-vous, que Wellington ait empch Blcher de dtruire
Paris lors de la chute du premier Empire. La France ne serait point
ce qu'elle est; une nation dont toutes les forces, et la puissance
militaire elle-mme, sont organises pour la misrable routine
administrative et non pour la vie active et large; une nation qui ne
tmoigne de son existence que par des soubresauts grotesques. La France
demande un sabre! Ce n'est pas d'un sabre qu'elle a besoin: c'est d'un
forceps; elle est pleine d'intelligences qu'elle hait imbcilement et
auxquelles elle refuse de donner le jour... Pour le moment, je crois
que le gouvernement roulera au fond du foss, un de ces matins; que le
Boulangisme n'aura pas la force de l'enfoncer dans la vase; et que le
Parlementarisme se relvera pour un temps.

Et voil que,  la fin de novembre, la premire partie de la prophtie
de M. Issacar s'accomplit. Les scandales viennent de monter aussi haut
qu'il l'avait prdit. Le Prsident de la Rpublique vient d'tre somm
de donner sa dmission. Peut-tre demain la France se soulvera-t-elle;
peut-tre l'arme sera-t-elle appele  maintenir l'ordre. On prend,
 la hte, des prcautions. Les commandants de Corps d'arme, qui se
trouvaient tous  Paris pour les promotions de fin d'anne, reoivent
l'ordre de regagner le sige de leur commandement. Ils partent.

                              * * * * *

Pas tous. Le gnral Boulanger, commandant le treizime Corps, n'a
pas quitt Paris. C'est ce soir, 30 novembre, qu'a lieu le dner de
la promotion de Crime-Sbastopol. Des jeunes Saint-Cyriens nomms
sous-lieutenants le 1er octobre 1856, le gnral Boulanger est
aujourd'hui le plus lev en grade: et il ne veut pas renoncer au
plaisir de trinquer avec ses camarades. Peut-tre, aussi, espre-t-il
que ses partisans vont pouvoir tenter quelque chose. L'occasion semble
propice. Le peuple a pu se rendre compte de l'effroyable corruption de
ses gouvernants actuels; il a pu voir jusqu' quel point il tait bern,
bafou, vol. Il sait que tout: places, faveurs, distinctions et croix
d'honneur, est  vendre au plus offrant, et que les trafiquants 
mandat ont ouvert leurs comptoirs partout, des couloirs de la Chambre
 l'Elyse, en passant par les ministres. Peut-tre en a-t-il assez.
Paris, en tous cas, semble surexcit au plus haut point, frmit comme
dans l'attente d'un vnement considrable, imminent. Cette agitation
fbrile de la grande cit ressemble sans doute  l'exaspration d'une
forte femme, lasse enfin des parasites auxquels elle a permis trop
longtemps de vivre  ses crochets; ou bien, elle peut ressembler encore
 l'motion d'une vieille coquette hsitant  essayer une nouvelle
toilette qui la rajeunira ou la rendra ridicule. Je pencherais plutt
vers la seconde comparaison.

Mon pre, auquel je fais part de mon sentiment, hausse les paules,
ricane, sifflote. Il m'a envoy un tlgramme me priant de venir le voir
au plus tt. Maintenant, qu'a-t-il  me dire? Pas grand'chose,
sinon qu'il assiste au dner de la promotion Crime-Sbastopol, chez
Narquerie, et qu'il me recommande de venir le retrouver au restaurant,
 onze heures. En uniforme? Non, en civil. Pourquoi faire? Je verrai;
mais, comme il est six heures passes, il lui faut se hter de se mettre
en tenue. Alors,  ce soir? A ce soir.

                              * * * * *

J'ai  peine eu le temps de pntrer dans un petit salon qui prcde la
salle o se termine le bruyant banquet, que mon pre vient me rejoindre.

--Jean, me dit-il  demi-voix en me prenant par la main et en m'attirant
dans un coin, je compte absolument sur ta discrtion. Tu vas tre mis au
courant d'une combinaison politique de la plus haute importance et
qui, j'espre, russira. Nous nous sommes dcids  insister auprs du
Prsident pour qu'il ne donne pas la dmission qu'on lui rclame, et 
lui offrir un excellent moyen de conserver le pouvoir. Un personnage de
nos amis, ici prsent, doit se rendre immdiatement  l'Elyse. Tu vas
l'accompagner; c'est entendu. Un plan magnifique, tu verras. Je suis sr
du succs. Et le succs, a nous vaudra quelque chose. Pour mon compte,
je deviens chef de la Maison militaire du Prsident. C'est de l'or en
barre. Quant  toi, ton avenir... Mais pas de temps  perdre. Je vais
chercher notre ami; un moment...

Mon pre disparat, et revient deux minutes plus tard, accompagn
du personnage dont il m'a parl. C'est un homme d'une cinquantaine
d'annes, grand, sec, physionomie ouverte, traits accentus et
lgrement fatigus. Mon pre me prsente, le Personnage me serre la
main, et nous partons.

Nous montons dans un coup de cercle qui attend devant le restaurant
et qui, rapidement, nous conduit faubourg Saint-Honor. Le Personnage
descend, pntre dans le Palais. Il est convenu que je dois l'attendre
dans la voiture. J'attends.

J'attends, sans exagration, une bonne heure. Le Personnage est-il mort?
Y a-t-il des oubliettes  l'Elyse? A-t-il t saisi par Wilson, qui l'a
ligott avec des grands cordons de la Lgion d'honneur, l'a billonn
avec de vieux numros de la _Petite France_, l'a marqu au front
du cachet prsidentiel, et ne le relchera que contre ranon?...
Suppositions excessives, craintes chimriques. Voici le Personnage qui
revient, le sourire aux lvres; les lueurs d'un bec de gaz, un instant,
clairent ce mince sourire. Il donne une adresse au cocher, s'installe
auprs de moi, et, pendant que le coup repart au grand trot, me met au
courant du rsultat de sa visite.

--a y est! a y est! Le Prsident accepte. Je savais bien, moi, qu'il
accepterait. Grvy est un vieux renard qui connat  fond le temprament
franais, qui sait que le peuple, en dpit de tout, a la dfiance des
phraseurs et des parlementaires, et qu'il ne les suivra jamais s'il
peut faire autrement. Grvy se rappelle qu'il n'a d son lection 
la prsidence de l'Assemble de Bordeaux qu' ce fait qu'il avait
contrecarr la Dlgation de Tours, Gambetta et sa queue; et il sait que
ce sont les gambettistes d'alors et leurs petits, gavs aujourd'hui, qui
hurlent aprs ses chausses. Il m'a cout silencieusement, puis
s'est lev. J'ai besoin, m'a-t-il dit, de considrer srieusement la
proposition que vous me faites. Veuillez m'accorder un quart d'heure
de rflexion. Il m'a laiss seul et n'a reparu qu'au bout d'une longue
demi-heure. Je consens, a-t-il dclar,  toute combinaison qui me
permettra de ne point quitter mon poste comme un serviteur infidle ou
comme un soldat dloyal. Quelles que soient les fautes commises autour
de moi, et qu'on a fort exagres, je n'en suis pas responsable. Que
gagnerait le pays  mon dpart? Rien. Il verrait s'ouvrir une re de
troubles misrables et de scandales monstrueux. Ah! si vous connaissiez
ceux qui nous jettent des pierres  prsent! Je les connais, moi, les
sclrats, et je n'ai pas l'intention de me faire, de gat de coeur,
leur bouc missaire. Donc, si vous pouvez, d'ici deux heures du
matin, trouver les lments d'un cabinet solide, je suis votre homme.
J'adresserai immdiatement aux Chambres un message dans lequel je
dclarerai que je reste en fonctions; je constituerai un nouveau
ministre; le gnral Boulanger aura le portefeuille de la Guerre; des
gens srieux seront les titulaires des autres portefeuilles. Ce cabinet
aura pour premire mission de prononcer la dissolution du Parlement et
de procder  des lections gnrales. Je donnerai la parole au peuple.
Maintenant, un point reste  dbattre. Il faut, comme prsident du
Conseil, un homme de caractre irrprochable, qui ait la confiance de la
population. Qui voyez-vous? J'ai propos Anatole du Foyer, l'intgrit
prive, l'impartialit politique en personne; et, au cas o il
n'accepterait point, Klocroy, cher aux Parisiens, surtout comme parent
du pote. Bien, a dit le Prsident; revenez avec l'un d'eux et le
gnral. Je vais rdiger mon message; aprs avoir confr avec ces
messieurs, je l'enverrai  l'Imprimerie. Je vous attends jusqu' deux
heures. Et voil.

--Alors, demande-je, tandis que le Personnage se frotte les mains, nous
allons chez Anatole du Foyer?

--Oui; un tre vide et pompeux, que la drision du Sort a transform en
symbole vivant de l'Honneur; une moule; juste ce qu'il nous faut. Dans
quelques semaines, nous aurons enfin un gouvernement fort, un Parlement
plein d'hommes intelligents. Et puis, la revision de la Constitution, et
puis... La France, mon jeune ami, est sur le point de s'engager dans une
voie nouvelle...

La voiture s'arrte et nous allons sonner  la porte de la maison
qu'habite M. du Foyer. Avec quelque difficult, nous pntrons jusqu'
son appartement. Un domestique nous apprend que son matre est absent.
Est-ce vrai? Absolument sr. O pouvons-nous esprer le trouver? Le
domestique ne sait pas; il nous donne une adresse, deux adresses. Nous
voil repartis, brlant le pav, carillonnant aux portes des maisons
indiques, nous informant. En vain. Anatole du Foyer n'a t vu nulle
part; on dirait un tre lgendaire, une cration de l'imagination
vertueuse des foules.

--O est-il pass? O s'est-il cach? demande le Personnage en se
tordant les mains. Dans quelle cave s'est-il terr?... Ah! l'animal!
Voil trois quarts d'heure qu'il nous fait perdre. C'est assez. Tant pis
pour lui. Rabattons-nous sur Klocroy.

Chez Klocroy--pas de Klocroy. On pense que nous pourrons le rencontrer
aux bureaux du journal _Le Falot_. C'est une chose dont, pour mon
compte, je suis loin d'tre certain. Je commence  croire, ou  une
factie du hasard, ou  une conspiration d'un nouveau genre. Mais le
Personnage est d'un autre avis.

--Si l'on nous dit que Klocroy est peut-tre au _Falot_, prononce-t-il
ds que le coup s'est remis en route, c'est qu'il y est srement. Et
s'il est au _Falot_, c'est qu'il est au courant de tout.

--Mais qui l'aurait inform?...

--Les murs. Les murs ont des oreilles... S'il est au courant de tout et
s'il ne disparat pas de l'horizon, c'est qu'il est prt  accepter. Du
reste, nous allons bien voir; nous voici arrivs. Voulez-vous m'attendre
cinq minutes?

Le Personnage descend, disparat. J'attends donc, sans impatience; mes
penses, si elles n'taient point aussi indiffrentes, tourneraient
plutt au scepticisme; je suis plein de la tranquille certitude que la
magnifique combinaison chouera, qu'on ne trouvera pas plus de Klocroy
qu'on n'a trouv d'Anatole. Cependant, un tableau s'bauche, se complte
en mon esprit, de la vie nouvelle qui s'ouvrirait pour la France, si les
avides bavards qui la gouvernent faisaient place  des hommes d'action.
Puis, je pense  la bonne fortune que ce serait pour mon pre et pour
moi... mon pre, chef de la Maison militaire du Prsident, moi...
Et tout d'un coup, un dsir violent me saisit de voir la combinaison
russir; la conviction m'empoigne qu'elle doit russir, qu'elle
russira. J'attends anxieusement, comptant les minutes... huit, dix,
douze... J'coute. Il me semble entendre un bruit de pas... Oui. Deux
hommes apparaissent; le Personnage et un autre. C'est Klocroy. Le
Personnage me prsente rapidement, Klocroy et lui s'installent, je
prends place sur le strapontin et nous partons.

Un nervement intense, une sorte de fivre, s'empare de moi. Je cherche
 distinguer le visage de Klocroy,  la lueur des rverbres,  y lire
l'nergie vhmente, l'enthousiasme qui me pntre. Ils restent muets,
le Personnage et lui, et il me semble que leur silence est l'expression
mme d'une inflexible dtermination... La voiture remonte une rue, longe
le boulevard et s'arrte devant le restaurant Narquerie. Je descends
le premier, le Personnage me suit. Juste comme il met pied  terre, une
bande de noctambules passe  ct de nous, nous coudoie, nous bouscule
un peu. Klocroy, encore dans le coup, referme violemment la portire et
crie au cocher, d'une voix que la terreur trangle:

--Cocher! Place de la Bastille! Vite! vite!

Le cocher, immdiatement, fouette son cheval qui part comme un trait.
Et, muets de surprise et de dsespoir, nous regardons la voiture
s'loigner, disparatre. Que faire? Que faire?...

--Rien, dit le Personnage, au bout d'un moment. Rien... Non, rien,
reprend-t-il d'une voix sourde. Pourquoi ce couard a-t-il fui? Il a
cru que ces noceurs taient des agents, sans doute, et qu'ils venaient
l'arrter. Ah! Dieu de Dieu! des hommes, a! Des reprsentants du
peuple! Allons...

Le Personnage se dirige vers le restaurant, monte l'escalier. Je le
suis. Nous pntrons dans le petit salon. Mon pre, au bruit des pas,
s'est prcipit.

--Eh! bien? Eh! bien?...

Un silence complet s'est fait subitement dans la grande salle, et il
me semble entrevoir, derrire les portires, quelques silhouettes aux
aguets. Le Personnage explique, en peu de mots, ce qui s'est pass. Mon
pre balbutie:

--Mais... mais... mais... mais...

--Foutu, quoi! conclut le Personnage avec un geste dsespr. Ce
ridicule poltron nous a fichus dans le lac, mon vieux. C'est foutu.

Mon pre, tout ple, recule jusqu'au mur, s'y appuie. Une pendule, trs
distinctement, sonne deux heures.




XV


L'anne 1888 a commenc sous d'heureux auspices. Le premier janvier, M.
Xavier Delanoix a t cr chevalier de la Lgion d'honneur. (Services
exceptionnels.) Voil une distinction qui n'a pas t vole. Je ne veux
pas dire par l que Delanoix serait encore capable de voler quelque
chose. Il y a dj longtemps qu'il ne vole plus. A vrai dire, je crois
qu'il y aurait quelque injustice  lui faire un crime des peccadilles
qu'il a pu commettre autrefois. Il est parvenu, aprs avoir beaucoup
louvoy,  dbarquer dans l'le escarpe et sans bords; et c'est
l l'important. L'entreprise n'est point aise, quoi qu'on en dise;
l'honneur civil se diffrencie, en ses origines sinon en sa nature, de
l'honneur militaire; ce n'est pas une prrogative; c'est, gnralement,
un rsultat; on n'en est point investi en recevant une paire
d'paulettes; le plus souvent il faut l'acqurir. Il faut s'efforcer de
l'atteindre, mme par des procds qu'on rprouve et qui ne sont qu'
demi blmables ds qu'on ne les considre que comme transitoires; ds
qu'on demeure convaincu que l'honntet, sitt qu'elle devient possible,
constitue, comme disent les Anglais, la meilleure des politiques.
Delanoix, donc, est consacr homme de probit et d'honneur; il est une
preuve vivante de cette grande vrit: qu'on n'est pas bni par les
anges avant d'avoir lutt contre eux.

Au point de vue commercial, les bons offices de Delanoix envers le
pays sont bien connus et fort nombreux; ils vont par bande, et mme par
contrebande. Mais les services exceptionnels qui lui ont valu la croix
d'honneur sont d'un caractre plutt politique. En fait, c'est lui qui
a provoqu l'lection de Sadi Carnot  la prsidence de la Rpublique.
Grand ami et admirateur de Jules Ferry--qu'il n'avait reni que pendant
deux ans  peine--il a su faire en cette circonstance le sacrifice de
ses prfrences et de ses sympathies. Il a convaincu la grande majorit
des parlementaires rpublicains de la ncessit d'abandonner leur
chef. Il leur a parl, avec une motion communicative, du Devoir, de
la France, peut-tre aussi de leurs intrts; il leur a fait comprendre
qu'il fallait  tout prix carter les dangers d'une perturbation. Il
les a conjurs d'abandonner leur ami et de voter pour l'tre neutre et
dcolor dans la nullit duquel il pressentait la meilleure sauvegarde
du parlementarisme. Tout en agissant ainsi par pur patriotisme, Delanoix
a tenu  donner  l'homme politique qu'il dsertait de nouveau un
tmoignage de son estime et de sa vnration personnelles; il avait fait
modifier la coupe de sa barbe avant de se rendre au Congrs et avait
adopt les favoris si longtemps chers  Jules Ferry. On voit que
Delanoix ne manque pas de dlicatesse, en dpit de ses fermes
convictions rpublicaines.

Les convictions rpublicaines redeviennent  la mode. Bien des gens
qui les reniaient hier les affirment aujourd'hui; ils ont cess de
voir briller l'toile de l'homme  la barbe blonde. Pour le commun
des mortels, Boulanger n'est pas mort, loin de l; mais pour les gens
perspicaces, il est virtuellement enterr; par consquent, il ne vaut
pas un chien vivant. Croyez-vous que mon pre en soit l? Mon Dieu, oui,
il en est l.

--Oui, j'en suis l! Quand on est chef de parti, on agit autrement.
On ne laisse pas ses partisans en panne sous prtexte de lgalit. La
lgalit! En voil une balanoire pour enfants de choeur! Et maintenant,
les tripoteurs du Palais-Bourbon peuvent dormir tranquilles avec leur
homme en bois  l'Elyse et un civil au ministre de la guerre!

Mon pre parle trs haut, dans la salle  manger de son appartement o
nous djeunons ensemble au commencement d'avril, un jour ou deux aprs
l'intallation de M. de Trisonaye rue Saint-Dominique.

--Un pkin au ministre de la guerre! Il y a de quoi faire rougir cette
sauce blanche. Et on l'a mis l sous prtexte qu'il faut rformer notre
organisation militaire. Rformer! Mais c'est aussi impossible que
de donner un croc-en-jambe  un cul-de-jatte. Tout ficherait le camp
aussitt qu'on poserait la patte dessus. Et puis, il faudrait une patte
solide. Tu l'as vu, toi, le ministre? Tiens, tu vois cette asperge-l?
C'est a, comme envergure. Il donne l'impression d'une souris blanche;
pas blanchie sous le harnais. Par exemple, voil un poulet qui n'y a
pas blanchi non plus, sous le harnais... Ce qu'il est noir! On dirait
Carnot. Parole d'honneur, il est en bois. Si j'avais dix ans de moins,
et lui aussi, j'essayerais de le dcouper en m'asseyant dessus. Dis
donc, Cornac, pourquoi vas-tu chercher tes poulets au muse de Cluny?
Est-ce que tu les achtes au stre ou  la corde?

--Mon gnral, rpond l'ordonnance, c'est pas moi qui achte la
volaille.

--Je vois. C'est Lycopode. Alors, il n'y a rien  faire. Cette pauvre
Lycopode, elle est dvoue comme un terreneuve, mais pour la cuisine,
c'est un chameau. De plus, elle a la longvit de l'lphant. Cornac!
Sais-tu combien de temps vivent les lphants?

--Non, mon gnral.

--Alors, pourquoi t'appelles-tu Cornac?

--J'sais pas, mon gnral. Mes parents s'appelaient comme a.

--Voil les rsultats de l'institution familiale! Les parents de Cornac
s'appellent Cornac, et ils procrent un Cornac. Les parents de Larbette
le bossu s'appelaient Larbette, et ils produisent en mme temps trois
Larbette, un Gambetta et un Trisonaye; sans compter les autres. Le petit
bossu, le notaire de Preil--tu te souviens, quand tu tais enfant? Et
jamais on n'avait vu--un petit bossu--aussi rsolu.... Il en a couv,
du monde, sous sa bosse! Et du drle de monde, qui n'a pas pu entrer en
danse compltement jusqu'ici, mais qui va se mettre  secouer ses puces,
je ne te dis que a! Avec l'homme en bois pour donner le branle, du haut
de son intgrit, et Trisonaye pour battre la mesure avec nos sabres...
Veux-tu que je te dise, mon garon? Nous avons travaill pour eux en
poussant au cul du char  Barbapoux. A propos, en voil un qui va boire
un bouillon!...

--Tu crois?

--Un peu. Il y a longtemps que je te l'ai dit: il sera perdu par les
femmes. Qu'est-ce que a veut dire, tout ce qu'il a fait? Sa dmission,
ses lections, toutes ces farces? Et son htel, et tout le tralala?
C'est un panier perc. S'il avait eu le sens commun, il se serait
install  Paris, dans un coin; tiens, dans l'ancien appartement du
gnral Lamarque; il tait justement  louer. Il se serait montr de
temps en temps, vtu d'une vieille redingote, raide de dignit; et avec
sa femme  son bras... Dame! Quand on veut arriver... Au lieu de a...
Il finira comme le duc de Schaudegen, par un suicide, vrai ou simul.
Authentique, probablement. Ou bien, un de ces quatre matins, il va se
trotter avec des jupons dans ses bagages.

--Il reviendra--Quand le tambour battra--Quand le clairon sonnera...

--Veux tu te taire! il ne reviendra mme pas quand sonnera le clairon de
l'huissier le sommant d'avoir  comparatre devant la Haute Cour qu'on
va convoquer avant peu. Il est fini, le Henri IV dmocratique. Et quant
 son bon peuple, tu vois comme il le lche, tu vas voir comme il va
le lcher; aussi facilement que les parlementaires ont plaqu Ferry,
au mois de dcembre. a n'a pas de moelle, tout a. a fait semblant de
s'emballer, mais a ne va pas loin. Non, pas de nerf! On peut les faire
grincer des dents, mais pour les faire crier au charron, y a pas mche.
Le rle de l'arme est termin avant le lever du rideau. L'opposition au
rgime tabli ne pourra s'appuyer, dsormais, que sur la prtraille. Le
pape va faire sonner aux vques, un de ces jours, afin de les mener
 l'assaut de la Rpublique sous le drapeau tricolore. A gauche
alignement! commandera Sa Saintet. Et attention au commandement. Je ne
veux entendre qu'une crosse!

--Vraiment, pre, tu vois les choses bien en noir.

--Et mme en violet. Si tu crois que tout cela me rjouit le coeur!...
Les filous du parlement vont se mettre  se venger de tous ceux qui ont
tremp dans la Boulange. Si je deviens jamais gnral de division...
Pourtant, tout le monde sait que si j'ai suivi un instant Boulanger,
c'tait parce que je pensais servir la France. J'tais toujours dcid 
l'abandonner ds qu'il ne jouerait pas franc jeu; il est bien vrai qu'en
attendant... Qu'est-ce que tu veux? Il y a des animaux dont on tire du
lait avant d'en faire du bouillon. Enfin, j'ai toujours dsir le bien
de mon pays. Un militaire doit servir la France avant de servir le
gouvernement. Tout le monde est d'accord l-dessus. Malgr tout, je ne
suis pas tranquille; surtout depuis que ce Trisonaye est au pouvoir...
Et quelque chose me dit qu'il en a pour un bout de temps...

--Est-ce qu'il n'avait pas le portefeuille de la guerre, en 1870,  la
Dlgation de Tours?

--Ah! s'crie mon pre avec fureur, ne me rappelle pas a; il y a de
quoi me rendre fou! Je ne sais que faire. J'ai t voir Delanoix, hier,
et lui ai demand de s'interposer en ma faveur, le cas chant. Il n'a
pas refus, mais a promis de telle faon que j'ai bien vu qu'il n'y
a pas  compter sur sa promesse. Il joue  l'honnte homme, il pose 
l'incorruptible! Ah! la crapule! Quand je pense  tout ce qu'il me doit!
N'est-ce pas moi qui ai mari sa fille? Hein? N'est-ce pas moi? Tu te
rappelles, j'espre... Raubvogel, lui, a toujours t reconnaissant; sa
femme aussi. Voil des bons parents. Mais ce Delanoix! Ah! le cochon!...
Attends un peu; qu'il m'arrive quelque chose et tu vas voir! Je vends
toutes les mches! Je casse du sucre sur tout le monde! Et j'en sais! Et
j'en sais!...

Cornac, qui apporte une carte sur un plateau, interrompt mon pre. Jeter
les yeux sur la carte, pousser un cri, se lever, se prcipiter vers la
glace afin de remettre en ordre sa toilette, voil ce que mon pre sait
faire en moins de temps que je ne pourrais le dire. C'est tonnant comme
il est agile, vif, malgr son embonpoint et son ge. On lui donnerait 
peine cinquante ans; et je me prends  l'envier, presque;  jalouser
son exubrance, son insouciance, l'inconsciente et rapide navet de
son langage et de ses mouvements, tout, jusqu' sa vie mouvemente et
amusante, que je compare tristement  la monotonie de la mienne. Il a
compris l'existence, lui...

--Tu m'excuses, n'est-ce pas? me demande-t-il en quittant la salle
 manger. Si tu es press, ne m'attends pas; j'en ai peut-tre pour
quelque temps.

Il sort. Il a oubli la carte sur la table; je l'attire  moi. Baronne
de Haulka. Je crois connatre ce nom; mais o diable...? Ah! je me
souviens; c'est le nom d'une dame avec laquelle mon pre s'tait li
lorsqu'il tait attach  l'ambassade de Berlin. S'il revenait ici cinq
minutes, je lui demanderais des dtails. Je lui demanderais aussi de
m'avancer quelques louis dont j'ai justement besoin. Mais il ne revient
pas. Je vais sortir lorsque j'aperois dans une coupe, sur une console,
deux billets de cent francs plis en quatre. Juste mon affaire. Je mets
les billets dans ma poche et je cherche un crayon, de faon  laisser un
mot explicatif. Je ne trouve pas de crayon. a ne fait rien. Demain, je
mettrai mon pre au courant de mon larcin.

                              * * * * *

Pendant quatre ou cinq jours, je suis tellement occup qu'il m'est
absolument impossible d'aller rendre visite  mon pre. Cet aprs-midi,
cependant, comme je puis disposer d'une heure ou deux, je me dcide 
aller le voir au ministre. Je le trouve dans son bureau, se promenant
de long en large, le cigare aux lvres. Il vient  moi, la main tendue,
un large sourire clairant la face.

--Eh! bien, mon petit, je suis hors de difficults. Tu vois qu'il y a
une providence pour les... enfin, pour ceux qui en sont dignes. Et tu
vas voir combien ce que je t'ai dit dernirement, au sujet des femmes,
est vrai. Boulanger, qui ne les connaissait pas, est perdu par elles;
moi qui les connais, je me sauve par elles. Sais-tu qui est venu me
voir, l'autre fois,  la fin de notre djeuner? C'est la baronne de
Haulka, une femme que j'ai connue  Berlin, et qui a les relations les
plus hautes et les plus tendues. Sa situation sociale est telle que son
influence est norme dans plusieurs pays, mme en France. Je t'avoue que
j'ai t lgrement surpris lorsqu'elle m'a propos de s'occuper de
mon affaire; elle me disait bien tre dans les meilleurs termes avec
Trisonaye; mais je ne m'attendais gure au succs de ses dmarches.
J'avais tort. Elle a tout arrang au mieux. Hier, j'en ai eu la preuve;
le ministre m'a fait appeler et nous avons caus pendant une grande
demi-heure. C'est un homme charmant, absolument charmant; je crois
fermement qu'il accomplira de grandes rformes. Au fond, aprs les
histoires de ces temps derniers, la prsence d'un civil au ministre
tait indispensable. Il faut voir les choses telles qu'elles sont. Bref,
il est entendu que je vais tre relev de mes fonctions ici, et qu'on
va me donner le commandement d'une brigade quelque part. L'air de
la campagne me fera du bien; je n'aurai pas  essuyer les regards
courroucs d'anciens coreligionnaires politiques, et ce ne sera qu'une
affaire de huit ou dix mois. Aprs quoi, je reviendrai  Paris, sans
doute avec les trois toiles. Je ne pouvais pas rver mieux. Et tout
cela, tu le vois, grce  la baronne de Haulka; c'est--dire, par
consquent,  ma profonde connaissance des femmes. Malgr tout, je lui
dois une reconnaissance ternelle. ternelle!... Qu'est-ce que tu dis de
a, mon vieux lapin? demande-t-il en me tapant sur le ventre.

J'ai cout avec merveillement, et je prsente mes flicitations.
Mon pre fredonne les _Pioupious d'Auvergne_, et reprend au bout d'un
instant:

--C'est une chance! Si je n'tais pas veuf, on pourrait comprendre, mais
vraiment... Ah!  propos, il faut que je te dise: tu sais, Cornac,
le fameux Cornac, l'abruti de Cornac? Il m'a vol... Il m'a pris deux
billets de cent francs qui...

J'interromps mon pre; je lui apprends ce qui s'est pass, je lui dis
que je suis seul coupable.

--Ma foi! s'crie-t-il, c'est bien embtant! J'ai fait arrter Cornac;
il est en prison, en prvention de conseil de guerre. Que faire?

--C'est bien simple! Il faut expliquer ce qui s'est pass, retirer ta
plainte, et ne pas laisser condamner un innocent.

--Jamais de la vie! Je serais propre!

--Si tu ne le fais pas, je le ferai srement.

--Eh! bien, essaye! hurle mon pre. Si tu fais une chose pareille, je te
renie! Je te maudis! Je fais plus: je te dshrite!

--Tu n'as pas le sou.

--Tu crois a?... Attends un peu, mon garon, et tu vas voir! Tu vas
voir si je n'ai pas le sou. D'ici un an, tu m'en diras des nouvelles!...
Ah! rellement, continue-t-il en s'asseyant et en prenant sa tte dans
ses mains, l'ingratitude des enfants est pouvantable! Aprs tout ce que
j'ai fait pour toi, mes sacrifices, mes conseils, les exemples que
je t'ai donns!... Ah! nos vieux et chers sentiments familiaux, o
sont-ils? O sont-ils?...

--Mais, pre, je ne comprends vraiment pas en quoi...

--Tu ne comprends pas! Mais, malheureux, si je vais dclarer que j'ai
commis une erreur, que j'ai fait incarcrer un innocent, j'attire
l'attention sur mon nom. L'infme presse boulangiste, toujours altre
de scandale, s'empare du fait; je suis discut, bafou, insult; on me
reprsente comme un misrable ou comme un imbcile, et je suis perdu.
Que peut le ministre lui-mme contre l'opinion publique dchane? Rien.
Je serais fichu, foutu, archifoutu. Et, aprs m'tre tir du mauvais
pas dans lequel je m'tais engag, j'irais me fourrer dans un pareil
gupier? Tu n'y penses pas!

--Cependant, il est tout  fait impossible...

--Je ne veux rien savoir!... Je ne dsire pas plus que toi laisser
condamner un innocent, mais pourtant il faut que je tienne compte de
ma situation spciale. Voici donc ce que je ferai: au moment o Cornac
passera devant le conseil de guerre, j'irai trouver le prsident et
lui demanderai, sous des prtextes et comme un service personnel,
d'acquitter le prvenu. L'acquittement sera certainement prononc. Ne me
demande rien de plus.

Je n'insiste pas. Je ne fais pas, alors, plus de rflexions
philosophiques que je n'en veux faire ici. A quoi bon?

Vous vous demanderez peut-tre, il est vrai, si je cesse compltement
de penser  Cornac, et si je ne lui porte aucun intrt. Je ne porte pas
d'intrt. Je porte une paulette. Nanmoins, si vous voulez savoir ce
qui s'est pass, je vais vous le dire.

Grce  l'intervention de mon pre, Cornac t acquitt par le conseil
de guerre et vers dans un escadron du train. Il a eu d'abord  subir
la punition inflige  tous les hommes qui passent devant le conseil
de guerre, qu'ils soient condamns ou non: soixante jours de prison.
Ensuite, son peu d'habilet  des manoeuvres qu'il ne connaissait pas,
ayant toujours t ordonnance, l'a fait punir frquemment; chacune
de ses punitions a t terriblement augmente en suivant la voie
hirarchique; quatre jours, huit jours, quinze jours, un mois, deux mois
de prison. Ce qui, ajout aux deux premiers mois, a donn un total de
cent-vingt jours d'incarcration. Juste ce qu'il faut pour entreprendre
un voyage  Biribi. (Voir _Biribi, Arme d'Afrique_.) Cornac a donc
t envoy  Biribi. Ds son arrive  Gafsa, il a t accus d'avoir
insult un suprieur, et condamn, pour ce fait,  dix ans de travaux
publics.

On pourrait faire l-dessus beaucoup de commentaires. Je prfre
m'abstenir.

                              * * * * *

Mon pre a quitt la capitale pour aller prendre le commandement d'une
brigade d'infanterie,  L... La ville de L... a, parat-il, fait le
meilleur accueil au hros de Nourhas. Quant  moi, je ne m'amuse que
modrment  Paris. Si le gnral de Porchemart ne me pressait pas de
n'en rien faire, je demanderais certainement  tre rintgr dans un
rgiment.

M. de Trisonaye parat s'affermir de jour en jour au ministre. Le petit
bossu de Preil doit se frotter les mains. Les Parlementaires, bien que
harcels encore par la meute boulangiste, affichent la certitude d'un
triomphe prochain et dfinitif; on parle de mesures de rigueur
qu'ils sont prts  employer contre leurs adversaires, de poursuites,
d'arrestations, etc. On pure  tour de bras. Le ban et l'arrire-ban de
l'opportunisme, la queue de la queue gambettiste, occupent, enfin,
les situations envies. Les deux Larbette que leur frre, autrefois,
appelait les deux vauriens, ont trouv leur voie, l'un dans la
diplomatie, l'autre dans les prisons et non dans la prison. M. Albert
Curmont est prfet, prfet  poigne; M. Curmont pre, trsorier-payeur.
D'autres se casent tous les jours, tant bien que mal, aux frais des
contribuables. Ils arrivent en file indienne, nombreux et avides,
pareils aux animaux sortant de l'arche de No.

Le peuple semble oublier rapidement ses garements militaires, ses
faux apptits de gloire; il devient de plus en plus placide. De grands
efforts sont faits pour le convaincre de la ncessit de la paix, de
la stabilit de cette paix, pour lui donner une calme confiance en
lui-mme. On parle de dcouvertes merveilleuses qui assurent  la France
une norme supriorit sur les autres nations. On affirme que les effets
de notre artillerie seront douze ou quinze fois plus meurtriers que
par le pass; on exalte la mlinite; on s'tend sur les terrifiants
rsultats de poudres nouvelles, d'obus mystrieux dont la puissance
pntrante est incroyable (bien qu'ils dtonnent au premier choc, comme
j'ai pu m'en convaincre). On annonce la fabrication d'explosifs plus
formidables encore. Persuade de l'immense valeur des engins  son
service, la nation doit ncessairement renoncer  ses dispositions plus
ou moins belliqueuses, et s'abandonner sans rserves  la bienfaisante
tutelle du Pouvoir civil.

C'est le triomphe des pkins. Des voyous, ainsi que dit mon pre dans
une lettre qu'il vient de m'adresser et o,  l'occasion de l'avnement
de l'Empereur Guillaume II, le 15 juin 1888, il m'assure que les
sentiments intimes du nouveau monarque allemand sont aussi pacifiques
que ceux de nos gouvernants. Mon pre semble trs au courant de la
politique trangre. Je souponne la baronne de Haulka de lui faire de
frquentes visites. Peut-tre mme s'est-elle installe  L. Je ne suis
sr de rien. Mon pre m'apprend qu'il espre revenir  Paris avant peu.
Les sentiments patriotiques de la ville de L. sont, dit-il, des plus
douteux; pourtant, elle possde une Socit de tir  l'arbalte raye
qui vient de le nommer prsident d'honneur. Voil enfin une prsidence,
crit-il; qui sait? peut-tre un acheminement  la prsidence du
Conseil. Mon pre serait-il devenu ambitieux?

                              * * * * *

Pour moi, je dois avouer que l'ambition me fait peur. D'abord, elle
menace mon indiffrence gnrale et ma paresse d'esprit; elle effraye
mon scepticisme, ce compagnon complaisant dont le sourire toujours
prt dcourage les provocations de l'effort. Ensuite, j'ai pu me
rendre compte rcemment des terribles exigences de l'ambition et de la
difficult que des imbciles mmes, que ne gne aucune ide, prouvent
 les satisfaire; de plus, il m'est donn de constater tous les jours
quels pouvantables ravages elle peut exercer dans une me bien trempe
lorsque les moyens de l'assouvir ont disparu sans espoir.

Le gnral de Porchemart se meurt. Ce qui le tue, ce sont les dceptions
qu'il a prouves, l'impossibilit o il se voit de jouer jamais le rle
pour lequel il avait jalousement rserv l'expression pleine et relle
de son tre. Et ce rle, il n'a pas pu le jouer parce que, en dpit de
sa grande habilet, il a laiss pressentir l'intelligence et l'nergie
qui taient en lui. Ces qualits viriles du gnral de Porchemart
que j'tais certes loin de souponner, bien que j'eusse vcu dans son
intimit depuis de longs mois, se sont rvles  moi tout d'un coup.
J'ai vu que cet homme qui avait toujours vcu, par choix, dans une
demi-obscurit, qui avait toujours t un isol et un taciturne,
intriguant seulement par -coups, avait une me ardente et forte; j'ai
vu aussi que des circonstances sordides avaient empch cette me de
briser l'enveloppe de mdiocrit qu'elle s'tait faite et de jaillir,
flamme de ralit dvoratrice de mensonges, comme un signal d'action.

Le gnral de Porchemart avait puissamment, bien qu'indirectement,
contribu  la chute de Boulanger. Il esprait le remplacer au
ministre. S'il et pu y russir, il aurait mis  excution, de suite,
un plan qu'il avait longuement mri et dont voici les principales
lignes: En finir immdiatement avec Boulanger par la simple publication
de documents crasants concernant le brave gnral de la duchesse;
exposer les insuffisances de notre systme militaire; tablir un projet
de rorganisation complte sur la base la plus dmocratique; prsenter
ce projet au Parlement, mme contre l'avis des autres membres du
cabinet ou du Prsident; l'obliger  prendre parti pour ou contre cette
transformation de l'arme incohrente actuelle en une arme
vraiment nationale; et, en cas d'opposition du Parlement, provoquer
immdiatement, par des moyens srs, une guerre avec l'Allemagne.

--La constitution d'une arme nationale, m'a dit l'autre jour le
gnral, constitution qui n'a pas t et ne sera jamais effectue par
des votes d'Assembles, se serait alors opre sous le feu. Nous
aurions t vainqueurs ou vaincus, je ne sais pas; mais la dfaite, mme
irrmdiable, et t prfrable  notre existence actuelle. Il vaut
mieux tre mort que d'exister par tolrance.

Les forces du gnral de Porchemart diminuent rapidement; il sait
qu'il n'a plus que quelques jours  vivre et a tenu  les passer dans
l'isolement le plus complet;  part sa femme qui lui fait de rares
visites, qu'il abrge, je suis la seule personne qu'il admette auprs
de lui. J'ai class certains de ses papiers, qu'il veut lguer  un
ami; j'en ai dtruit beaucoup d'autres. Il a laiss tomber devant moi ce
masque d'indiffrence froide et silencieuse qu'il a port si longtemps,
et sous la placide conventionnalit duquel les Parlementaires, pourtant,
ont su deviner la terrifiante physionomie de l'Individu.

--Les Parlementaires sont les matres; et je prvois que leur rgne
durera, en dpit de tout. L'pe de la France, ce sera l'pe de parade
qui bat le flanc du Pipeau. L'cole Polytechnique--cette cole qui
a fait plus de mal au pays que les guerres les plus dsastreuses--va
fournir par grosses  la nation les gouvernants dont elle est digne. Le
Boeuf sortait de Polytechnique, Trisonaye en sort aussi. Carnot aussi.
Attendez un peu, et ils vont en sortir tous, pour s'occuper de vos
intrts matriels et moraux; de vos finances; pour dfoncer vos
routes et combler vos canaux; pour fabriquer votre ignoble tabac et vos
allumettes infmes; pour btir des constructions qui s'effondrent, des
ponts qui croulent, des cuirasss qui coulent; pour vendre vos chemins
de fer aux grandes compagnies; pour vous lancer dans les expditions
coloniales les plus misrables; pour vous faire admirer leur splendide
flair d'ingnieurs, de financiers et d'artilleurs; pour vous faire
cracher au bassinet, et pour se faire graisser la patte  tous les
carrefours. Voyez-vous, 1870 + Carnot + Trisonaye + leurs successeurs
probables = X. Et, soyez-en convaincu, X = le dmembrement. C'est une
affaire de temps, simplement.

Les propos du gnral sont d'une effroyable amertume. Je ne veux pas
rpter ses sarcasmes et ses invectives contre des gens qui,  un titre
ou  un autre, ont influenc ou influencent les destines de leur pays
et qui figureront dans l'histoire de France. Je dirai seulement qu'il
les traite, avec preuves  l'appui, de malfaiteurs et de filous. Quant 
nos institutions, civiles et militaires, il en fait des loges pompeux;
affirmant qu'elles ne peuvent convenir qu' un peuple de braves,
assurant que c'est trs beau d'avoir partout substitu la discussion 
l'action et d'avoir rendu dfinitif le triomphe de l'anonymat. Il lui
arrive de rompre de longs silences pour dire des choses comme celles-ci:

Je suis petit-fils de chouan et j'aurais travaill  l'avnement du
peuple. Je lui aurais donn la guerre, la seule chose qui lui soit
ncessaire. Je comprends que les temps de l'aristocratie sont finis,
par sa faute, et je hais la bourgeoisie; c'est une ordure. Pour que la
nation se dmocratise en ralit, il faut que l'arme se dmocratise
d'abord, qu'elle devienne l'Arme nationale. Et elle ne se dmocratisera
que par elle-mme,  la gueule des canons ennemis.

Libert, galit, fraternit, comprhension mutuelle, sympathie
universelle--toutes ces grandes ides qui pntrent de plus en plus dans
les esprits et imprgnent la raison humaine, ne mourront point dans les
carnages d'une nouvelle grande guerre; mais, au contraire, dpouilleront
sous le feu leur forme idale, utopique, et apparatront comme des
ncessits simples et pratiques, comme d'indispensables vrits.

La guerre tue trs peu de gens intelligents, mme parmi les
professionnels. C'est la paix, la cruelle paix d'aujourd'hui, qui saigne
 blanc les tres suprieurs. Je ne crois pas que le conflit de 1870
ait cot  l'Allemagne un seul grand homme. Quant  nous, nous n'avons
gure perdu que Henri Regnault. Une perte? Le cheval du gnral Prim
suffit  l'tonnement des vtrinaires.

Napolon considrait la guerre comme un jeu. Et pourquoi la considrer
autrement? Nous sommes trop srieux lorsque nous parlons de la guerre.
On dirait que nous ignorons l'existence des abattoirs. Un beau paysage a
sans doute caus plus de souffrances, en tortures de plantes, en agonies
d'insectes, qu'une bataille en douleurs humaines. Fatuit ridicule, de
toujours plaindre l'homme et rien que lui.

Nos chres provinces ne nous ont jamais cot aussi cher que depuis que
nous ne les avons plus. Ce sont de chres provinces. Il faudrait tout de
mme essayer de les reprendre, par raison d'conomie. La chair  canon
devrait bien comprendre a, et descendre de son tal.

Le malheur de l'humanit vient de ce qu'elle a prfr, en somme, la
balance au sabre, la supposant moins meurtrire. Tant que la balance
existe, on ne peut juger un homme que par la faon dont il sait donner
et recevoir un coup de sabre. C'est assez bte. Pourquoi tolre-t-on la
balance?

Il me semble, je ne puis m'expliquer pourquoi, que le gnral a une
confidence  me faire, qu'il est souvent sur le point de me rvler
quelque secret important. Il commence des phrases, hsite, s'arrte;
c'est comme s'il reculait devant le moment o il devra parler. Aprs
tout, il n'y a l sans doute qu'un effet de l'extrme faiblesse du
mourant et je me suis dj reproch plus d'une fois de donner prise 
l'extravagance des pressentiments. Mais ces pressentiments, hier, ont
t pleinement justifis. Le gnral m'a fait signe de m'approcher de
son lit.

--coutez-moi bien, m'a-t-il dit. J'ai de l'affection pour vous et je
veux vous en donner la preuve avant de mourir. Vous savez bien que
j'aie toujours de mon mieux cach la chose et la personne, que j'ai une
liaison avec une dame. Cette liaison, la premire que j'aie jamais
eue, a commenc peu de temps avant votre nomination comme officier
d'ordonnance. Je dois vous dire aujourd'hui que la dame...

Le gnral a t interrompu par une quinte de toux vraiment terrible;
et, tout en m'empressant, je devinais facilement la commission dont
il allait me charger. Un dernier souvenir  porter, des consolations
 prodiguer, etc., etc. Je me voyais dj moi-mme, en mon rle d'ange
consolateur, auprs de la jeune femme probablement trs jolie et si
longtemps invisible; je m'coutais parler, d'une voix insinuante... Le
moribond,  ce moment, a pu continuer.

--La dame qui tait devenue ma matresse avait t tout d'abord la
vtre. Ne vous rcriez pas... Ne m'interrompez pas; j'ai trs peu de
forces... Elle s'appelle Mlle Adle Curmont. Ai-je besoin, maintenant,
de vous dire pourquoi j'ai demand qu'on vous attacht  moi? Vous
comprenez  l'instigation de qui j'ai agi. On m'avait tout dit. On vous
avait gard une rancune affreuse. On voulait que je me servisse de ma
position pour vous compromettre irrmdiablement, pour vous obliger
 quitter l'arme, pour vous arracher votre paulette. On m'a fait
promettre de vous attirer dans un pige. J'ai promis, me rservant
de tenir ma parole au cas o vous seriez un sot; car je pense que les
imbciles doivent tre sacrifis, partout et toujours. Comme je vous ai
trouv intelligent, j'ai gagn du temps, sous des prtextes... Et puis,
voyez-vous, il faut autant que possible viter de se constituer l'agent
de reprsailles fminines. Si la femme croyait  sa vengeance, la
dsirait sincrement, elle se vengerait elle-mme. Si elle n'agit
pas, c'est qu'elle aime celui qu'elle prtend vouloir frapper; et, par
consquent, harait l'instrument de sa vengeance. Je ne tenais pas 
m'attirer l'aversion de la femme dont je parle... C'est une crature
suprieure, n'en doutez pas. Ce qu'elle fera, je l'ignore. Beaucoup
ou rien du tout. Voyez ce que vous avez  faire; rflchissez. Elle
pourrait probablement vous aider, dans l'arme ou ailleurs; la vie n'est
facile nulle part. Servez-vous de ce que je viens de vous dire, si vous
voulez. L'adresse est l, sur cette lettre que vous voudrez bien mettre
 la poste ds que j'aurai quitt cette valle de larmes...

Le mourant a eu la force de ricaner; et, quelques minutes aprs, il a
repris:

--Si je n'ai pas parl avant aujourd'hui, c'est que j'aurais voulu la
revoir. J'aurais voulu. Mais je n'ai pas voulu, tout de mme; par mpris
d'une condescendance envers moi. J'ai bien fait. Autant m'en aller avec
le souvenir, un souvenir trs doux. Elle ne m'aimait gure; pas du
tout; mais je l'aimais. C'tait la premire fois que j'aimais. Avant,
je n'avais aim que mon ambition. Une viande creuse, l'ambition. Si.
J'avais aim mon pays. C'est vieux jeu. Il est vrai que j'aurais tout
os; je l'aurais jet  la bataille, si j'avais pu. Pouvoir! Quelle
drision, la toute-puissance des circonstances! On dirait la force,
muette et terrible, de la cohue des cerveaux vides. Soyez moins bte
que moi; tchez de vivre. _Carpe diem_. Je parle latin; mauvais signe...
Je... je...

Une syncope a interrompu le gnral. Il est mort peu aprs.

Pendant les quelques jours qui ont suivi, jusqu'aux funrailles, j'ai
tent de mettre devant mes yeux un tableau exact de ma position actuelle
et de mon avenir probable; j'ai essay de me reprsenter les avantages
et les dsavantages d'une rconciliation avec Adle. J'ai vu que j'tais
seul, ou presque seul, car mon pre est trop naturellement goste pour
que je puisse beaucoup compter sur son appui; et j'ai vu aussi de quel
poids psent les influences extrieures dans la vie d'un officier. Je
suis arriv  me convaincre qu'il tait ncessaire, en tous cas, d'avoir
une explication franche avec Adle; qu'il me fallait cesser de l'avoir
pour ennemie, duss-je pour cela consentir  en faire une allie. Je me
suis trac tout un plan de conduite, assez habile je crois, suffisamment
machiavlique, et dont j'tais certainement fort satisfait. Mais, une
fois revenu du cimetire--et bien qu'un enterrement puisse, moins encore
qu'un autre spectacle, me convaincre de la vanit des choses de ce
monde--ma rsolution m'a quitt. J'ai refus de discuter davantage
avec moi-mme; je me suis dcid  ne faire aucune dmarche, aucune
tentative, aucun effort. Par paresse d'esprit et surtout dgot d'action
physique, peut-tre aussi par curiosit narquoise, je me suis abandonn
au sort...

Trois semaines aprs la mort du gnral de Porchemart qui, sans m'en
avoir prvenu, m'a lgu une certaine somme, je suis affect au rgiment
d'infanterie qui tient garnison  Malenvers. Je remplace un lieutenant
qui a t disgraci pour avoir divulgu certaines malversations du
colonel; le colonel a t blm, avec tous les gards dus  son rang, et
l'officier a t expdi en Corse.

Malenvers est une petite ville assez curieuse dont il faudra que je vous
donne la description, si j'y pense, dans le chapitre suivant.




XVI


Un militaire tranger, peu au courant de la politique franaise,
s'tonnerait de voir deux rgiments caserns  Malenvers. Cette ville
est d'un accs difficile et il est presque impossible d'en sortir; elle
se trouve en dehors de toutes les grandes lignes de communication
et l'unique chemin de fer qui y conduit,  voie simple et sinueuse,
pourrait  peine tre utilis en cas de mobilisation; stratgiquement,
Malenvers n'a aucune valeur. Malenvers, nanmoins, possde un rgiment
d'infanterie et un rgiment de cavalerie. Voici pourquoi: jusqu' ces
dernires annes, Malenvers tait un centre anti-rpublicain, et lisait
des dputs ultra-ractionnaires; mais aux dernires lections le
gouvernement, qui tenait  assurer le succs de son candidat, un vieil
apothicaire nomm Laventoux, promit  la ville une garnison si elle
votait bien. Elle vota bien, grce aux efforts combins des boutiquiers
anxieux de voir augmenter leur clientle et des femmes qui, d'avance,
faisaient fonds sur les culottes rouges pour un supplment de
distractions. Laventoux ayant pris place sur les bancs de la gauche
dmocratique, un rgiment de dragons et un rgiment d'infanterie
dbarqurent dans la ville. L'un eut pour quartier des btiments
dlabrs qui dataient de Louis XV; l'autre fut casern dans les ruines
d'un couvent. La sant des soldats ne tarda point  se ressentir de ces
installations htives. Mais cela est de peu d'importance.

Voici une chose plus intressante: si la plupart des habitants de
Malenvers, au moins au moment des lections, sont rpublicains, les deux
rgiments peuvent tre remarqus, mme dans l'arme franaise, pour leur
esprit ractionnaire et clrical. Je parle des officiers; les soldats,
bien entendu, ont abdiqu, en endossant l'uniforme, tous les privilges
du citoyen et n'ont le droit ni de professer une opinion, ni mme de
l'avoir. Le colonel des dragons est un descendant d'migrs; la plus
grande partie de ses officiers et mme de ses sous-officiers appartient
 des familles de tratres, riches, bien-pensantes; ces messieurs
affectent de mpriser la Rpublique; ces misrables affectent de
mpriser le peuple. Le colonel consigne son rgiment, en marque de
deuil, le jour anniversaire de la mort de Louis XVI. Mon colonel  moi
s'appelle Durandin. C'est plus qu'un plbien; je me suis assur que
son grand-pre tait aide du bourreau  Brest, pendant la Rvolution.
Honteux sans doute de cet honnte anctre qui eut la gloire de
contribuer au raccourcissement patriotique de quelques centaines
d'aristocrates, le colonel Durandin affiche une dvotion extrme et
pose au gentilhomme. Il a rtabli en fait, dans son rgiment, l'aumnier
supprim par la loi. Il a puissamment contribu au dveloppement de
l'oeuvre de Notre-Dame des Armes que le colonel de dragons a installe
 Malenvers. Les locaux affects  cette oeuvre sont devenus trop
troits. On vient d'inaugurer une nouvelle chapelle. C'est par la
voie du rapport que les officiers ont t invits  assister  cette
inauguration.

Comme je n'tais pas prsent  cette crmonie, qui fut, parat-il,
imposante, j'ai t fort mal not. Les mauvaises notes, je pense, ne
doivent point m'tre pargnes. J'ai la rputation d'un fricoteur et
d'un athe; d'ailleurs, bien que fils de gnral, je suis certainement
trs au-dessous du gentilhomme Durandin, dont la noblesse d'me sut
voluer des bois de justice au bois de la vraie croix; trs au-dessous
des fils de bourgeois qui lui font cortge et qui mouillent d'eau bnite
leur gaucherie de courtauds, leur ignorance de cancres vaniteux. Quant
 songer  me hisser au niveau des seigneurs authentiques dont les aeux
eurent, en Prusse, de si jolis tats de service, ce serait de la
folie pure. Je sais trop  quelle hauteur la troisime Rpublique, qui
s'intitule Rpublique franaise,  su placer cette engeance.

On comprend que des gens aussi distingus, aussi suprieurs, ne vivent
pas sans un grand train; il leur faut une nombreuse valetaille. Cette
valetaille, ils la recrutent conomiquement parmi les citoyens
qu'ils ont sous leurs ordres. Et ces citoyens trouvent la chose toute
naturelle. Ignorant visiblement qu'ils ne sont envoys au rgiment
pendant plusieurs annes qu'afin de se mettre en tat de dfendre leur
pays, ils consentent avec joie  consacrer ce temps aux plus serviles
besognes. Aux ordres de l'officier, mauvais Franais, qui cherche 
dresser des laquais au lieu de former des hommes, le soldat, mauvais
Franais, se soumet avec empressement. Je ne cesse de m'tonner de cette
fureur d'asservissement; je pense parfois que l'obissance passive est
peut-tre la forme la plus enthousiaste d'un choix personnel, et qu'il
faut autant de courage individuel pour se dpouiller de sa dignit et de
son caractre que pour se prcipiter dans un torrent ou dans un brasier.

Quel contraste entre l'Arme, conception, et l'Arme, fait! Et quel
pouvoir d'imagination maladive dans les tres et dans les masses pour
qu'ils idalisent les hommes ou les institutions dont l'horreur et
l'imposture s'talent cyniquement! Ces rflexions m'ont t suggres,
une fois de plus, par un vnement assez banal mais que, pourtant, je
veux rapporter ici.

Lorsque je suis arriv  Malenvers, on m'a assur que je trouverais  me
loger confortablement chez une dame ge, veuve de gnral, qui possde
une grande maison sur le cours Saint-Gonzague et qui accepte souvent un
officier comme locataire. Je me suis prsent chez la vieille dame; et
quel n'a pas t mon tonnement de retrouver en cette septuagnaire une
femme que j'ai connue  Versailles, pendant la guerre de 1870, Mme de
Rahoul! J'ai  peine besoin de le dire, Mme de Rahoul a t enchante de
me revoir; elle a t ravie d'apprendre que je dsirais m'installer chez
elle; elle me traite comme son propre fils. Elle vit modestement de sa
pension de veuve de gnral, et de quelque argent apport, en mme
temps que la maison, par un hritage. Nous causons souvent, du prsent
quelquefois, mais surtout du pass. Et je n'ai pu me dfendre d'un
mouvement de surprise, et mme de colre, lorsque je me suis pour la
premire fois aperu du culte qu'elle a vou  la mmoire de son mari.
Elle ne parle du gnral de Rahoul qu'avec des larmes dans les yeux
et de l'motion dans la voix. Cette femme, qui est instruite et
intelligente, qui est la bont mme et dont le jugement est sain, a
gard pour l'arme et toutes les choses militaires un respect et
un enthousiasme qui touchent  la dmence. Elle a tout oubli, les
humiliations, les souffrances, les insultes et les trahisons; elle sait
seulement que son poux portait la grosse paulette, honneur immense,
honneur complet. Ce n'est point l'ignoble brute que fut son mari qu'elle
se rappelle; elle a conserv seulement le souvenir d'un hros gnreux
qu'elle aurole d'un halo de gloire et qu'elle encense de tendresse.....
Souvent en l'coutant me parler des grandes qualits du dfunt, je
songe que cette vieille femme symbolise, sans s'en douter, le sentiment
populaire.

L'arme.... Les hommes sont surtout retenus sous les drapeaux pour
l'agrment ou le profit des galonns, afin de leur crer une permanente
raison d'tre. Vingt-cinq pour cent sont donns comme esclaves aux
commerants rgimentaires ou comme larbins aux officiers. Vingt-cinq
pour cent sont sans cesse employs  des corves aussi dgradantes
qu'inutiles. Le reste est condamn  des travaux pnibles et striles, 
des manoeuvres sans objet.

Je pense  cela, ce soir, aprs avoir lu des pages d'un ouvrage de
Hoenig dans lequel est dmontre la ncessit d'exercer spcialement la
troupe aux travaux de retranchements, dans lequel il est prouv que les
luttes du futur transporteront en rase campagne la guerre de forteresse.
C'est l'vidence mme. Les terrassements considrables, rapidement
excuts, joueront dans les conflits  venir le rle le plus important;
l'usage de la pelle et de la pioche doit tre aussi familier au soldat
que l'usage du fusil. Voil une chose dont on se doute peu dans l'arme
franaise. Ruse basse plus encore qu'ignorance, peut-tre. Fouir le sol,
le travailler et le retourner, rapprocheraient sans doute, moralement,
intellectuellement et en fait, l'homme de la terre; cela lui ferait
comprendre que cette terre est le patrimoine de tous les Franais,
qu'il est abominable et impossible qu'elle appartienne seulement 
quelques-uns, et qu'elle constitue la Patrie--toute la Patrie....

Je rouvre le livre de Hoenig sur la tactique de l'avenir, mais je ne
puis arriver  lire, mme de l'allemand. Je rve. Je rve d'une autre
France.... Aprs tout, rver, c'est avoir la foi. Peu militaire, par
consquent.

Je dplie des journaux que je viens de recevoir de Paris. Et je crois
rver encore, ma foi, en lisant dans ces gazettes de longs et logieux
articles concernant mon pre. A propos, mon pre a t nomm gnral de
division dernirement, le 1er janvier 1889 (je savais bien que j'avais
oubli de vous dire quelque chose), grce surtout  l'entremise de
la baronne de Haulka, trs bien en cour, et du petit notaire Larbette
auquel le ministre de la Guerre n'a rien  refuser. M. de Trisonaye
s'affermit de jour en jour au pouvoir. Il semble vouloir consacrer sa
vie entire au service de la France, ainsi que tous les Anciens et tous
les Antiques de l'cole Polytechnique,--cette poule aux oeufs d'or,
dit le prsident Carnot, qui a donn  la France tant de couves de bons
citoyens.

Mon pre n'a point t couv par la poule aux oeufs d'or (il a toujours
prfr les cocottes aux poules) mais c'est un bon citoyen tout de mme.
La preuve, c'est qu'il vient de publier une brochure, _Le vrai Ressort
de l'Allemagne_, o il prouve que la puissance de nos voisins n'a
d'autre base que le respect profond de l'lment civil pour l'lment
militaire. A Berlin, dit-il en un loquent passage,  Berlin (_in
Berlin, sagt er_,) j'ai vu la foule s'carter respectueusement devant
un capitaine d'infanterie. Voil ce qu'on ne voit pas en France! Hlas!
non; pas encore; mais a viendra. Du moins, la presse l'espre; elle
dclare que la brochure de mon pre est un chef-d'oeuvre; et elle le
reprsente comme un officier gnral du plus haut mrite et du plus
grand avenir, comme un tacticien hors ligne et comme un puits de
science. De plus, elle parle de l'intgrit qui le caractrise, et
dclare que la dignit de sa vie prive dfie la calomnie. a, par
exemple.... Pourtant, si c'tait vrai,  prsent?

                              * * * * *

C'est vrai! C'est vrai! L'assurance m'en est donne ds mon arrive 
Paris o je viens, au commencement d'avril, passer les deux mois d'un
cong de convalescence (attaque opportune d'influenza). Et qui me la
donne, cette assurance? Mon pre lui-mme, que je trouve install dans
son ancien bureau du ministre o il a reparu, voici quelques semaines,
avec les trois toiles.

--C'est vrai; voil plusieurs mois dj que ma conduite n'a donn prise
aux blmes du critique le plus svre. Ma vie a t difiante. Je le
dis non sans orgueil, mais sans joie. Tu ne sais pas, toi, ce que c'est
qu'une existence exemplaire! Ne cherche jamais  le savoir! C'est trop
pnible. Si je t'numrais tous les plaisirs auxquels il faut renoncer,
toutes les habitudes qu'il faut perdre, toutes les relations auxquelles
il faut dire adieu, tu ne me croirais pas. Ce qu'on appelle la dignit
de la vie, c'est une souffrance de tous les instants; c'est un supplice,
c'est une torture, c'est un martyre! Ah! il m'tait arriv bien souvent
de me moquer des caractres rigides, de blaguer les gens austres; c'est
une chose qui ne m'arrivera plus, je t'en fiche mon billet! J'ai trop vu
ce qu'ils ont  endurer, les pauvres diables!

--Mais, pre, pourquoi t'es-tu soumis  un pareil rgime?

--Mon ami, c'est la baronne. C'est la baronne qui l'a voulu. Elle
prtendait que c'tait indispensable  mon avenir. Moi, n'est-ce pas?
je savais bien que ce n'tait pas indispensable; l'exprience de ma vie
tout entire est l pour le prouver. Mais enfin, elle y tenait; et ce
que femme veut, le diable.....

--Cette dame parat avoir un grand empire sur toi.

--N'exagre pas, je t'en prie. Elle ne porte pas les culottes, non,
mais..... mais elle me met des bretelles. Et ce que a me gne!
Gnralement on ne fait des sacrifices, pour se faire remarquer, que
jusqu' un certain point; Alcibiade coupe la queue de son chien, mais
pas la sienne. Moi, il a fallu que je coupe la mienne, et rasibus!
Tous mes amis, toutes mes connaissances mles et femelles, il m'a fallu
rompre avec tout, il m'a fallu les plaquer comme des mdecines. Je
reste seul avec mon.... avec mon honneur. C'est pas gai. Malgr tout, a
servira sans doute  quelque chose. Je vais te dire. Le gouvernement
est sur le point d'entreprendre,  la faveur du tohu-bohu que causera
bientt l'ouverture de l'Exposition, une nouvelle expdition coloniale.
Il s'agit de conqurir le Garamaka. Sais-tu o c'est, toi, le Garamaka?

--Non.

--Moi non plus. D'aprs ce que j'ai entendu dire, a doit tre au
Soudan, quelque part, dans un coin. Enfin, la France en a besoin.
Eh! bien, j'espre la commander, cette expdition. L'administration
coloniale est contre moi, c'est vrai; mais je suis l'homme du vritable
pouvoir, du conseil occulte qui dirige en ralit nos entreprises et nos
possessions d'outre-mer. Je suis  tu et  toi avec les membres de cette
confrrie puissante; je trinque avec eux;  la tienne, tienne! Ils
finiront bien par avoir le dessus, une fois de plus, et  moi le
Garamaka! La marine voudrait avoir le commandement de l'expdition; elle
a, pour chacun de ses rgiments d'infanterie et d'artillerie,  peu prs
deux gnraux et cinq ou six colonels qui pensent qu'on ne leur fait
pas casser assez de gueules, et qui voudraient bien trouver de l'emploi.
Mais je crois que la marine pourra se taper. Bien entendu, si je suis
nomm, je te prends comme officier d'ordonnance. Je mnerai l'affaire
rondement. Le Garamaka doit nous appartenir. Vois-tu, mon petit,
l'avenir de la France est au Soudan.

--On le dirait. Et l'Alsace-Lorraine, naturellement, est oublie?

--C'est curieux! Tu me poses juste la question que me posait hier
Raubvogel..... A propos, il a t trs bas, Raubvogel. Il a prouv
d'normes pertes d'argent; ce n'tait pas trs clair; on a parl de
poursuites. Mais tu connais le plerin; il retombe toujours sur ses
pattes. Il a obtenu une magnifique concession  l'Exposition. Il se
relvera avant peu. Il a du ressort; sa femme aussi. Tu sais, elle est
plus jolie que jamais. Ah! ces Alsaciennes!...

--Mais Estelle n'est pas Alsacienne; elle est ne dans le Nord.....

--Allons, allons! Qu'est-ce que tu rabches? Estelle n'est pas
Alsacienne! Mais tu bats la breloque, mon pauvre ami. Tout le monde
le sait, qu'elle est Alsacienne! Toi-mme, tu as t  la statue
de Strasbourg avec elle. Ah! Est-ce vrai? Hein?..... Voyons, tu me
demandais si l'Alsace-Lorraine est oublie? Non elle n'est pas
oublie. Nous en parlons toujours et nous n'y pensons jamais.....
C'est--dire..... c'est juste le contraire. Enfin, c'est comme disait
Gambetta, quoi. Seulement, les Allemands ne veulent pas discuter.
Alors..... Du reste, tiens, il y a justement dans le _Petit Papier_ un
article de Gudais sur la question.....

Mon pre pousse vers moi le journal, et je lis: Voil qui reste bien
entendu et dfinitivement exprim: la question alsacienne-lorraine
n'existe pas pour l'Empire allemand, parce que les Alsaciens-Lorrains ne
comptent pas  ses yeux, au prix de ses intrts militaires. Nous devons
donc reconnatre que toute discussion devient impossible. Nous ne
nous faisons aucune illusion sur les prparatifs guerriers que Berlin
accumule pour dfier le bon sens et l'quit, pour imposer la terreur
de sa suprmatie, joignant  la sauvagerie des procds la folie d'une
haine dlirante.....

Entre l'Empire allemand aux yeux duquel (style Gudais) la question
alsacienne-lorraine n'existe pas, et la Rpublique franaise dont
l'avenir est au Soudan, la position des Alsaciens-Lorrains est vraiment
triste.

C'est une chose, cependant, dont les poux Raubvogel bien qu'originaires
des chres provinces, ne semblent pas se rendre compte. J'ai rarement
vu faces plus panouies que celles des heureux conjoints le jour
d'ouverture de l'Exposition. Aprs tout, elle n'est pas si loin de
nous, cette Exposition, que vous ne puissiez vous rappeler le Pavillon
Alsacien-Lorrain avec sa dcoration si artistique et si patriotique
en mme temps, avec ses salles de dgustation et de vente des produits
nationaux, avec sa grande brasserie qui devint vite l'tablissement  la
mode, o le service tait fait par des jeunes filles vtues du costume
d'Alsace, lgres et charmantes et qui s'envolaient, pareilles 
des fuses tricolores, vers les escaliers conduisant aux cabinets
particuliers. Peut-tre vous rappelez-vous quel fut le succs du
Pavillon Alsacien-Lorrain; peut-tre mme vous souvenez-vous de m'y
avoir vu. Moi, en tous cas, je ne vous ai pas oublis.

Je vous vois encore, courant d'un palais  un autre, hbts et fourbus;
vous extasiant, dans la galerie des Machines, devant des monstres
d'acier dont vous ne comprenez pas l'usage, et qui vous offrent
vainement un bonheur dont vous ne voulez pas; vous tonnant, dans le
Palais des Beaux-Arts, devant des chefs-d'oeuvre dont la signification
et la beaut restent pour vous lettre close; buvant et mangeant des
choses trs malsaines et trs chres; admirant trs fort,  l'Exposition
du ministre de la Guerre, les engins de destruction qui par-dessus
tout vous intressent, qui vous effrayent un peu et qui vous rassurent
beaucoup; passant du Pavillon Alsacien-Lorrain voquant les provinces
que l'Allemagne ne veut pas vous rendre,  cette rue du Caire qui voque
l'Egypte que l'Angleterre refuse de vous offrir.

Oui, je vous vois encore. Et je vois aussi partir mon pre, qui a obtenu
le commandement de l'expdition du Garamaka, et qui n'a pu,  notre
regret commun, me prendre pour officier d'ordonnance. Qu'on crie donc au
npotisme! Mais qu'on dise, surtout, quelle est la puissante influence
qui s'est oppose  mon dpart! Il y a l un mystre que je cherche,
sans succs,  claircir. D'ailleurs, je ne reste pas trs longtemps 
Paris, dans cette ville qui est devenue une sorte de _sentina gentium_
et que secouent encore les dernires convulsions du boulangisme. Les
adhrents de cette cause malheureuse ont vraiment un beau courage
de s'vertuer dans la poussire souleve par les pieds plats de tant
d'imbciles. Pourtant, il convient aussi de rendre hommage aux champions
du parlementarisme; l'audace de ces exploiteurs publics, sous la
dnonciation permanente, sous l'insulte quotidienne et mrite, est
srement belle  voir. Ils parlent, pour rtamer un peu leur popularit
vertdegrise, de ramener au Panthon les os de Marceau, de Baudin et de
plusieurs autres grands hommes; ils parlent aussi de rduire  un an le
service militaire des tudiants, fils de la bourgeoisie. Sous le rgime
de la loi de 1872, ces jeunes vauriens payaient 1.500 francs  l'tat
pour servir un an comme simples soldats;  prsent, avec un diplme
de n'importe quelle cole, ils feront, sans rien payer, un an comme
officiers. Un joli soufflet sur la face du soldat, sur celle du pauvre
et mme sur celle de l'officier. Mais le peuple franais s'inquite bien
de la faon dont ceux qui devront le conduire au feu acquirent
leurs galons! Il admire la tour Eiffel; il savoure les dlicieuses
plaisanteries sur les parents de province que lui servent ses journaux
comiques--les plus spirituels du monde,--plaisanteries qui seront
conserves soigneusement et qu'on resservira en 1900. Paris a depuis
longtemps perdu tout caractre; mais il a aujourd'hui tant d'esprit que
je vais sans doute trouver rconfortante la sottise de la province.

                              * * * * *

Les fentres du petit appartement que j'occupe  Malenvers s'ouvrent
sur un grand jardin; aprs ce grand jardin il y en a un autre, au bout
duquel on aperoit une jolie maison blanche. De chez moi je puis voir
nettement, comme dcoupe entre les branches verdoyantes, tout au fond
des frondaisons des grands arbres, l'une des fentres de cette maison,
au premier tage. Je pourrais mme distinguer, si l'envie m'en venait,
ce qui se passe dans la chambre qu'claire cette fentre, gnralement
ouverte. Et un jour, l'ide m'en vient. Je prends donc ma jumelle, et
j'aperois immdiatement.....

--Une femme?

Naturellement, naturellement. Jeune, belle, gracieuse et  sa
toilette--a va sans dire.--Mais ce qu'il convient d'expliquer, c'est
le caractre spcial de la toilette  laquelle procde cette beaut. La
dame, qui possde d'pais et longs cheveux bruns, essaye tour  tour les
coiffures les plus excentriques; elle se maquille, se farde les joues,
se poudre, se fait les yeux, se rougit les lvres. Elle se pare de
bijoux divers et nombreux; elle se drape en d'lgantes tea-gowns dont
chacune donne  son charme une originalit nouvelle; elle s'admire
devant des glaces, prend des poses voluptueuses et risques, s'envoie
des baisers--semble jouer, pour son profit personnel, une perverse et
dlicieuse comdie.--Cela dure assez longtemps; puis la dame se spare,
comme  regret, de ses soies et de ses bijoux; elle enlve soigneusement
tout l'clat emprunt dont elle eut soin de peindre et d'orner son
visage, range systmatiquement en des tiroirs des quantits de botes et
de flacons, et reparat, quelque temps aprs, vtue d'une honnte robe
d'intrieur et coiffe en bourgeoise modeste.

Je vous dcris l un mange auquel j'eus le plaisir d'assister plusieurs
fois, et que la psychologie--c'est si commode et a cote si peu!--m'a
permis d'expliquer de la faon suivante. La dame, qui est sans doute
marie et riche, s'ennuie; son mari, qu'elle n'aime pas, lui mesure
les satisfactions auxquelles elle croit avoir droit; son existence
provinciale, routinire et mesquine, lui dplat; des rves vagues
d'indpendance qui la hantent depuis longtemps, peut-tre depuis
toujours, se sont cristalliss tout  coup en des besoins violents
et plus qu' demi conscients d'immoralit. Ces dsirs l'ont saisie
puissamment, ne la lchent pas; son imagination vagabonde autour d'une
image toujours la mme, de plus en plus fascinante.--Cette femme-l est
bonne  faire.

Toute la question est de savoir si c'est pour moi que le four chauffe.
La maison blanche, Mme de Rahoul me l'a dit, appartient au principal
notaire de la ville. J'apprends que ce notaire s'appelle Me Hardouin.
Hardouin, voil un nom qui rveille en moi des souvenirs, qui est comme
un cho de mon enfance; et l'image se prcise aussitt; je me revois,
avant la guerre, conversant dans le jardin de M. Curmont avec un jeune
homme qui est le premier clerc de Me Larbette, le notaire de Preil, et
qui s'appelle Hardouin. Si le Hardouin de Malenvers tait le Hardouin de
Versailles?...

C'est lui. Il se souvenait parfaitement de moi, de ma famille, et a t
enchant de me revoir. Nous sommes  prsent les meilleurs amis du monde
et je suis frquemment invit  la maison blanche. Mme Hardouin
est vraiment trs belle et trs captivante; je suis  peu prs sr
maintenant que mes dductions de psychologue taient des plus justes;
pourtant, je n'ai point cherch  mettre  profit l'tat mental de la
notairesse. J'aurais quelque scrupule  tromper Me Hardouin; c'est
un homme fort intelligent, d'une grande pntration, et qui me plat
beaucoup. Il a pour amis plusieurs hommes qui m'intressent aussi
vivement. Je ne veux pas parler de l'avocat Courbassol, politicien
hors cadres, verbeux et vide, auquel le notaire tmoigne une ironique
dfrence, et qui fait une cour assidue  Mme Hardouin. Je pense surtout
 l'abb Lamargelle, un personnage bien curieux.

Faire le portrait physique de l'abb serait assez difficile, et je
prfre laisser ce soin  d'autres. Il est, pour le moment, professeur
d'un garon d'une douzaine d'annes, assez niais, le fils du comte de
Movans et de la comtesse, ne Pilastre. Il ne semble pas que ce poste
soit autre chose qu'une sincure; les commrages, il est vrai, assurent
que l'abb sacrifie  la mre le temps qu'il ne consacre pas au fils;
mais faut-il ajouter foi aux commrages? Le sacrifice, d'ailleurs,
n'aurait rien de particulirement pnible. La comtesse est une
femme jolie encore, aimable, que ne dfigure pas l'embonpoint de
la quarantaine; des manires vives, un peu trop primesautires, qui
trahissent l'imptuosit du sang et l'origine plbienne; la voix d'une
franchise tudie, la physionomie d'une Parisienne fute, un peu
blase, beaucoup curieuse, avec des paillettes de rire dans les yeux et
l'amertume d'un pli sarcastique au coin des lvres. Le comte est un tre
maigre et long, terne et solennel. Il descend d'une vieille famille du
Poitou, et l'abb l'appelle un vase des Deux-Svres. Ce n'est
pas, pourtant, un vase d'lection; il a fait trois fois appel  ses
concitoyens, et trois fois ses concitoyens ont refus de l'envoyer
siger au Parlement. De dgot, M. le comte de Movans a transport ses
pnates de Niort  Malenvers. Il a acquis, au sortir de la ville, une
grande et belle proprit, le chteau du Valvert. C'est l que j'ai eu
rcemment l'honneur de faire sa connaissance.

L'abb, qui m'a prsent, m'avait prvenu de la complte nullit du
comte; il n'avait pas exagr. Intellectuellement, cet aristocrate est
un fantme; et les ides qu'il exprime en phrases toujours les mmes ont
perdu leur dernire goutte de sang, au sicle dernier, sous le couperet
de la guillotine. Comment des cratures semblables peuvent-elles exister
de nos jours?

--On les fabrique, dit l'abb; et non sans difficult, croyez-le. Pour
ma part, je me donne un mal norme  faire de mon jeune lve le digne
successeur de son pre. J'y russirai, car je me pique d'honneur; mais
c'est souvent pnible. Vous avez quelque peu parl avec le jeune
homme et vous avez facilement sond la profondeur de sa sottise. Cette
sottise, vous l'avez devin, ne peut tre naturelle. Laiss  lui-mme,
cet enfant serait devenu un Movans-Pilastre, un aristocrate dans lequel
se serait agit le bourgeois; un bourgeois possd d'un aristocrate. De
ce conflit dans un tre moyennement dou aurait pu natre quelque chose.
C'est ce quelque chose que je suis charg de condamner  l'avortement.
L'enfant, au lieu de devenir un Movans-Pilastre, deviendra donc un
Movans tout court; vicomte d'abord; comte ensuite. Homme, jamais.

--Des hommes dans les rangs de l'aristocratie seraient cependant utiles
 l'glise pour sa lutte contre les peuples.

--Des hommes ne sont utiles qu' eux-mmes, dit l'abb. Du reste,
l'glise ne lutte point contre les peuples. Elle les bnit. C'est bien
suffisant. J'oserais dire que l'glise est faite pour les peuples si je
n'tais convaincu que les peuples sont faits pour l'glise. Les peuples
d'aujourd'hui, surtout. Leur vie est essentiellement religieuse. La
raison d'tre de leur existence, qui est aussi la base mme de la
religion, c'est la croyance irraisonne, l'obissance aveugle. On croit
sans examen, sans discussion, par simple besoin de croire. On a foi dans
l'tat, dans la presse, dans la science, dans l'arme, dans tout ce qui
a l'audace de prtendre exister; on a foi dans le progrs, et, chose
plus trange encore, on a foi dans la perptuit du prsent. C'est
seulement en soi-mme que l'homme refuse de croire. poque religieuse,
cher monsieur. poque de foi, de paix et de rsignation, et que menace
un seul danger.

--Lequel?

--Les grandes armes nationales. Les peuples sont comme des enfants qui
ne demandent qu' rester bien sages, mais entre les mains desquels
on commet l'imprudence de laisser un instrument dangereux; un jour ou
l'autre, une catastrophe se produit. L'Eglise, heureusement, s'est rendu
compte du pril. Par un savant systme d'alliances, d'ententes, auquel
le Vatican travaille activement, je le sais, on arrivera  quilibrer 
peu prs les forces europennes. Puis, aprs une campagne habile et
sans doute longue,  laquelle viendra srement en aide l'imbcillit des
socialistes, on russira  prsenter aux nations, comme un bienfait,
la transformation des grandes armes actuelles en armes rduites. On
arrachera de leurs mains une force qui pourrait devenir un facteur de
libration et on les ramnera au systme des armes prtoriennes. Cela
se fera tout simplement, vous verrez.

--Je ne pense pas. On serait forc de laisser sur le pav, chaque anne,
quelques centaines de mille hommes.

--Cela augmenterait l'indigence, voulez-vous dire? Petite affaire. a
se tassera. a s'galisera. La misre, comme les liquides, tend vers son
niveau.

Je vais assez souvent au Valvert. La comtesse est fort aimable pour moi;
le comte lui-mme semble m'avoir pris en amiti; cela vient sans doute
de ce que je me suis fait une rgle de ne jamais lui poser une question.
Quant  l'abb, j'ai toujours grand plaisir  le voir; son ironie me
met, ou me remet, du cynisme dans l'me, me donne un amer et pressant
dsir de vivre, de dpenser des forces. Et je me souviens,  ces
moments-l, que Mme Hardouin est trs belle; et j'en redeviens amoureux,
perdment amoureux.

C'est une chose, je pense, dont Mme Hardouin se doute un peu, mais
qu'elle doit feindre d'ignorer jusqu' ce que j'aie fait l'indispensable
dclaration. Et cet aveu ncessaire des sentiments qui m'agitent m'est
assez difficile. Ce n'est pas que je sois arrt par les scrupules qui
m'avaient retenu tout d'abord; j'ai acquis la conviction que Me Hardouin
se proccupe fort peu de ce que peut faire sa femme; toute l'affection
du notaire est certainement concentre sur une enfant qu'il a eue d'un
premier mariage, une petite fille de dix ans environ. Les obstacles
auxquels je faisais allusion sont purement matriels.

La maison du notaire est transforme, depuis quelques temps, en une
sorte d'agence lectorale. Le dput de Malenvers, le vieux Laventoux,
est mort dernirement et la ville doit lui donner un remplaant. Les
conservateurs, qui mascaradent en boulangistes, ont choisi pour leur
champion un avocat clrical nomm Letonnelier, et le candidat des
rpublicains est l'avocat Courbassol, gloire locale, ancien dput de
Paris auquel la grande ville, aux dernires lections, a prfr un
boulangiste. Le gouvernement fait l'impossible pour assurer le triomphe
de Courbassol; et Me Hardouin travaille nergiquement au succs de
l'homme dont la continuelle prsence chez lui fait tant jaser, et qu'il
mprise assurment. La politique a de ces mystres.

Comme il m'est impossible d'avoir avec Mme Hardouin, chez elle,
l'entretien que je dsire, je m'avise d'un expdient. Je sais qu'elle
se rend assidment  l'glise, chaque soir, afin d'our les sermons d'un
moine que le gouvernement a secrtement charg, dans le dpartement,
d'une mission des plus dlicates. Les gens au pouvoir, justement
effrays des progrs rapides de la dpopulation, ont fait march avec
certaines congrgations qui ont entrepris de prcher, par toute la
France, la bonne parole de la fcondit. Les prdicateurs en robes
brunes, blanches ou noires effrayent les femmes volontairement striles
de l'horreur des chtiments ternels; ils stigmatisent la prudence
conjugale; jettent l'anathme aux ablutions; dclarent au nom du ciel
que l'eau bnite doit suffire  une pouse chrtienne. Les femmes, que
terrorise l'ide d'tre exclues de la sainte table, au vu de toute la
ville, promettent d'obir aux recommandations du moine, et y obissent
quelquefois.

C'est au cours du sermon d'un capucin repopulateur que j'ai pu entamer
avec Mme Hardouin, auprs de laquelle je m'tais plac comme par hasard,
une petite conversation d'un tour lgrement immodeste. Et je n'ai pas
quitt la dame, que j'avais reconduite chez elle, avant de lui avoir
fait, ainsi qu'on disait autrefois, l'aveu de ma flamme. Cette flamme,
j'espre que Mme Hardouin consentira, comme on disait encore,  la
couronner. En fait, elle m'accorde un rendez-vous; puis, un second;
puis, un troisime. Et enfin, un soir, elle couronne....

Le lendemain de ce soir-l, le lieutenant Labourgnolle, un bon camarade,
me dclare avoir vu sortir de ma maison Mme la notairesse; comme
supplment d'informations, il ajoute qu'il l'a vue entrer, un quart
d'heure plus tard, dans la maison qu'habite Courbassol. Est-ce
possible?... Comme psychologue, persuad qu'il n'y a que le premier pas
qui cote, ft-ce un pas redoubl, je suis assez dispos  admettre la
chose; mais comme amoureux, je me rebiffe.....

D'ailleurs, Courbassol serait trop heureux; il aurait toutes les chances
 la fois. Il vient d'tre lu dput  une forte majorit. Cette
lection a produit dans Malenvers une sensation norme.

Cette sensation, pourtant, disparat sous l'motion que causent coup
sur coup plusieurs vols trs importants, commis dans la ville ou
aux environs, et dont les auteurs restent inconnus. Ces cambriolages
audacieux se rptent  de courts intervalles; on dirait que les
criminels agissent d'aprs un plan trs habile et sur des indications
certaines. Le colonel de dragons vient d'tre vol d'une quantit de
titres, valeurs allemandes pour la plus grande partie: actions de la
Brasserie des Jsuites de Ratisbonne, actions des Tramways de Munich,
titres de Chemins de fer prussiens et du Sud de l'Allemagne, lettres de
gages de la Banque bavaroise, etc., etc. Le brave colonel est dsol;
non seulement d'avoir t dpouill d'une centaine de mille francs,
mais surtout d'avoir t oblig de laisser savoir qu'il contribuait,
financirement,  la prosprit de gens qu'il doit considrer comme ses
ennemis. Aprs tout, les artilleurs seulement s'tant, jusqu' prsent,
vants d'avoir du flair, on ne peut reprocher  un dragon de ne point
trouver d'odeur  l'argent.

Une nuit que je sortais furtivement de la maison de la notairesse, dans
la chambre de laquelle je me hasarde de temps en temps, j'ai aperu,
en traversant le jardin, de la lumire  l'une des fentres du
rez-de-chausse. Je me suis approch  pas de loup; j'ai distingu, 
travers les vitres, Me Hardouin qui semblait donner des explications
 un personnage dont, malheureusement, je n'ai pu voir la figure. Ce
conciliabule,  deux heures du matin, m'a paru singulier; et j'ai fait
part des conjectures qu'il m'a suggres, aussitt que possible,  la
notairesse. Elle s'est trouble, a commenc  parler de choses trs
graves, s'est rtracte, a fini par dclarer qu'elle ne savait rien et
que mes suppositions n'avaient pas le sens commun.

Peut-tre. Du reste, mme en admettant que Me Hardouin donne un
caractre plus direct et plus brutal  cette industrie judiciaire et
extra-judiciaire qui est organise pour la spoliation gnrale,--que
m'importe? Mme Hardouin est une matresse aimable; son mari ne me la
dispute pas; et voila l'important.

Et puis, n'y a-t-il pas des gens pour prtendre que le voleur a son
utilit? Paradoxe, c'est possible. Mais les crimes que le brigand
inconnu vient de perptrer  Malenvers, la France, fille ane de
l'Eglise, n'est-elle pas en train de les commettre, multiplis 
l'infini, _in partibus infidelium_?

                              * * * * *

Le gnral Maubart, qui n'tait jusqu'ici que le hros de Nourhas, est
maintenant le conqurant du Garamaka. La France est plus fire de sa
dernire conqute que le triomphateur lui-mme; les journaux qu'elle lit
ne lui laissent point ignorer l'norme valeur de sa nouvelle possession;
et elle semble tout  fait convaincue de cette grande vrit: que
son avenir est au Soudan. Quant  mon pre, il n'est certainement pas
insensible  la douceur des louanges; il est loin de ddaigner la
gloire que lui vaut son succs; mais il a laiss au second plan les
satisfactions d'amour-propre. Ce sont des considrations d'un ordre plus
matriel qui provoquent son allgresse.

Je le trouve  Paris, o j'ai t le voir ds son retour, install dans
un luxueux appartement de l'avenue de Villiers. C'est la baronne de
Haulka, parat-il, qui lui a prpar cette dlicieuse retraite; le got
de la baronne est indiscutable, mais ne doit pas laisser d'tre coteux.

--Qu'est-ce que a fiche! s'crie mon pre. Est-ce que tu te figures
que je reviens les mains vides? Pour te dtromper, mon garon, je vais
t'annoncer une bonne nouvelle. Je n'ai point oubli que je n'ai pas eu
l'occasion, jusqu'ici, de rgler mes comptes de tutelle, et que je te
dois encore une certaine somme; je tiens cette somme  ta disposition.
Aie patience, et tu ne pourras pas dire que ton pre t'aura fait tort
d'un sou. Aprs-demain, je te remettrai une somme de cinquante mille
francs... Qu'est-ce que tu dis?

--Je ne disais rien; mais je te remercie...

--C'est bon, c'est bon; nous ne nous disputerons pas pour a; si tu ne
veux pas cinquante mille francs, nous dirons vingt-cinq mille; moi, a
m'est gal. Mettons vingt mille francs pour faire un chiffre rond.
C'est juste ce que doit me verser demain un marchand d'antiquits pour
quelques bibelots que je lui ai vendus. Ces sauvages du Garamaka avaient
une sorte de civilisation, et leurs objets d'art ont du prix. J'en
ai rapport douze caisses, de cinq cents kilos chacune; tout le plus
chouette. Il y a des choses charmantes que la baronne elle-mme admire.

--Alors, ces sauvages avaient de bons cts?

--C'taient des gens trs doux, trs calmes, presque sans mauvais
instincts. La preuve, c'est que nous les avons massacrs par centaines
et par milliers, et qu'ils n'ont pas rouspett. Les histoires de cruaut
qu'on dbitait sur leur compte n'taient que des mensonges invents par
les missionnaires. Malgr tout, ces mensonges n'ont pas fait de mal,
puisqu'ils ont amen la guerre. Tu sais que je n'en pince pas pour
la calotte, mais je dois dire que les missionnaires nous ont t trs
utiles; ils nous ont donn tous les renseignements au sujet du pays,
qu'ils connaissaient parfaitement car ils y avaient toujours t
bien reus, au sujet des taxes  imposer, des amendes  infliger, des
contributions, etc. Si ces bons pres n'avaient pas t l, nous nous
serions fait rouler; nous n'aurions pas exig assez; mais avec eux...
confiscations, ranons, razzias, a n'arrtait pas. Tu comprends ce que
tout a me vaut; tu peux te reporter aux rglements; tu y verras que les
prises faites par les dtachements leur appartiennent. Avec les retours
du bton, a m'a fait un joli denier. Le trsor seul du roi Gabaurin
s'levait  huit millions. Ce pauvre roi ne nous pas donn beaucoup de
fil  retordre; sans son fils Melahdou, la campagne n'aurait dur qu'un
mois. Ces brigands de sauvages n'ont que des fusils  pierre qui
portent  deux cents mtres. C'est  peine s'ils m'ont tu une douzaine
d'hommes.

--Pourtant, les journaux disent que la mortalit a t trs leve?

--a, mon petit, c'est la faute des mdicaments; il n'y en avait pas.
C'est peut-tre aussi la faute de la nourriture; il n'y en avait pas.
Mme les officiers avaient  peine leur petit confortable; dans des
cas pareils, bien entendu, la troupe se brosse le ventre. Les mesures
avaient t mal prises. C'est la faute  ce salaud de Boulanger; s'il
laissait le gouvernement tranquille, on aurait le temps de prparer les
expditions, et l'on gaspillerait moins d'existences et moins d'argent.

Mais pourquoi donc? Pourquoi pargner le sang et les ressources d'un
peuple qui devrait faire la guerre, qui ne veut pas faire la guerre, et
qui est assez vil pour consentir aux misrables entreprises coloniales
qui ne servent qu' engraisser une bande de galonns et de mercantis?
L'Allemagne crache au nez de la France, l'Angleterre lui botte le cul.
a ne compte pas: l'Allemagne et l'Angleterre sont fortes. Mais le
Garamaka a brl la chapelle d'un Jsuite: A bas le Garamaka! En avant
pour le Garamaka! Annexons le Garamaka! Misrable et imbcile, tout a.
D'autant plus que c'est reculer pour mieux sauter. Il faudra encore
y passer, par la terrible route de la Guerre, pour arriver  cette
existence que les nations pressentent et admirent dans leurs rves,
rves qui en se ralisant tueront la guerre et qui ne peuvent tre,
pourtant, raliss que par la guerre.

--Quel peuple! dis-je en conclusion; et quels chefs il a choisis! Mais,
tant donne une nation pareille, que mettre  la place d'un pareil
gouvernement?

--Mets-y un clou! s'crie mon pre; et si tu veux faire ton chemin dans
l'arme, ne parle jamais de la ncessit d'une guerre. Nous sommes l
pour maintenir la paix; rappelle-toi a. C'est juste ce que les pouvoirs
publics m'ont dit  Marseille, lorsqu'ils sont venus me recevoir  mon
retour. Ils m'ont dit que j'avais conquis le Garamaka pour maintenir la
paix. C'est bien possible. Il y avait des petites filles, gentilles 
croquer, qui m'ont offert des fleurs, des fonctionnaires cailleux qui
m'ont inflig des discours, un pote dplum qui a lu une pice de
vers o il me disait que je lui dbarquais dans le coeur. Je suis dur 
pater, mais il m'en a bouch un coin. Enfin, on a t bien gentil...
Tu comprends, je suis enchant d'avoir dirig cette expdition. Profits
pcuniaires  part, j'ai maintenant l'avantage d'avoir command en
chef devant l'ennemi. Et puis, j'ai la satisfaction personnelle d'avoir
combattu pour la civilisation.

Un peu pour dissimuler un sourire, je me dirige vers une table sur
laquelle est dpose une grande bote; j'en soulve le couvercle, mais
je le laisse retomber immdiatement. Cette bote est pleine de petits
os, d'ongles, de dents qui ont appartenu  des hommes.

--Ah! ah! ah! ricane mon pre, tu ne sais pas ce que c'est que a? C'est
pour faire des bijoux porte-veine. Une ide d'un bijoutier de la rue de
la Paix; il m'avait demand de lui rapporter ces choses-l: il doit les
monter en or. a va faire fureur; on tait las du cochon. On appellera
a la breloque humaine...

Je ne reste que quelques jours  Paris. Pas assez longtemps pour
tre prsent  la baronne de Haulka, qui vient de se voir oblige
d'entreprendre un petit voyage en Allemagne pour affaires personnelles.
Assez longtemps cependant pour recevoir une partie de la somme que
m'avait promise mon pre; dix mille francs environ; le marchand
d'antiquits ne l'a pas pay compltement et le bijoutier de la rue de
la Paix ne lancera la breloque humaine qu'au moment des trennes. Enfin,
dix mille francs valent mieux que rien.

A vrai dire, je n'ai pas de grosses dpenses  faire  Malenvers. L't
est venu, et les plaisirs champtres qu'il mnage ne sont pas trs
coteux. De plus, vous savez combien il est avantageux (en province)
d'avoir pour matresse une femme marie. En province, ce n'est pas
du tout comme  Paris, o ce sont les femmes qui ne cotent rien qui
cotent le plus cher.

Quoique les femmes maries aient du bon, il ne faut pas aller jusqu'
croire que leur fidlit  leurs amants est ternelle. Tout passe,
tout lasse, tout casse. Mme Hardouin semble vouloir me dmontrer le
bien-fond de ce vieux dicton. Elle me dlaisse de plus en plus.
J'ai entendu dire qu'on l'a vue plusieurs fois en compagnie du dput
Courbassol, dont la rputation grandit tous les jours, que la presse
reprsente comme _ministrable_, et qui est venu passer quelque temps 
Malenvers. Ces rumeurs m'ont mu; d'autant plus que la notairesse ne
m'a pas honor d'une seule visite depuis prs d'un mois. Une pareille
indiffrence blesse profondment mon amour-propre. Je me dcide  faire
tenir  Mme Hardouin une lettre de reproches. Elle me rpond qu'elle a
rsolu de rompre toutes relations avec moi.

Si je rflchissais, je n'insisterais certainement pas. Mais je
ne rflchis point, ma vanit froisse me persuade de la ncessit
d'explications, et je suis sur le point d'insister lorsque je reois, un
soir, la visite de l'abb Lamargelle.

                              * * * * *

L'abb, je ne tarde point  m'en rendre compte, est au courant de mes
affaires et de mes proccupations les plus intimes. En quelques phrases
de tournure vague, mais dont le sens prcis ne m'chappe pas, il fait le
procs de mon indiffrence aux promesses et aux offres de l'existence,
il blme le dtachement d'amateur blas avec lequel je semble considrer
la vie. Il me laisse entendre que je devrais prendre plus d'intrt aux
choses et aux gens qui m'environnent,  moi-mme, surtout  moi-mme;
pourquoi ngliger des bons vouloirs et des sympathies qui pourraient
n'tre pas inutiles et mritent srement d'tre apprcis? Pourquoi, par
exemple, ne m'a-t-on pas vu depuis longtemps dj au chteau du Valvert?
Le comte de Movans, hier soir, regrettait mon absence...

Je m'excuse. Je promets une visite pour le lendemain. Au fait, pourquoi
perdrai-je mon temps  poursuivre Mme Hardouin de mes rcriminations? Je
laisserai entendre, au besoin, que c'est moi qui ai voulu la rupture. On
lui dcouvrira des remplaantes,  la notairesse...

Au Valvert, je trouve plusieurs personnes rcemment arrives de Paris,
et qui me sont inconnues. L'abb ne m'avait pas souffl mot de leur
prsence, et je m'en tonne. Parmi elles, il y a une jeune nice de la
comtesse, Mlle Pilastre, et Mlle de Lahaye-Marmenteau, soeur du gnral
et marraine de la jeune fille; cette dame, qui, parat-il, connat
beaucoup mon pre, est charmante pour moi. En somme, la rception qui
m'est faite est plus que cordiale; et, telle est ma simplicit vaniteuse
ou nonchalante, il me semble tout naturel qu'il en soit ainsi.

C'est pourquoi ma surprise est grande lorsque, deux jours plus tard,
j'apprends indirectement qu'il n'est bruit, au rgiment et en ville,
que de mon prochain mariage avec Mlle Pilastre. Aprs rflexion, je me
dcide  feindre d'ignorer ces rumeurs; mais je me promets aussi, me
rappelant que l'amabilit de l'accueil qui me fut fait avait quelque
chose d'insolite, d'tudier srieusement les htes du Valvert  ma
prochaine visite au chteau.

Je n'y manque point. Et je m'aperois assez facilement qu'on a des vues
sur moi. On a tort; je ne me marierai point, je m'en fais le serment
 moi-mme. Et l-dessus, je laisse venir. Mlle Pilastre est une
jeune fille de vingt ans, jolie, mais trs visiblement difforme; cette
difformit parat-il, est le rsultat d'un accident. Intelligente, je
le crois; sans pourtant pouvoir l'affirmer. Mlle Pilastre parle peu; sa
timidit est trs grande. Elle parat dcontenance, dpayse; elle a
l'air peu accoutume  la comtesse, sa tante, et au comte de Movans,
son oncle par alliance; elle semble n'avoir jamais vu le jeune vicomte.
Ce sont l, m'a dit l'abb, des choses qui s'expliquent aisment. Mlle
Pilastre a toujours vcu trs en dehors de sa famille; son pre, le
grand industriel parisien, tait compltement pris par ses affaires; sa
mre, qui mourut en 1886, avait une si mauvaise sant qu'il ne lui fut
jamais possible de s'occuper de son enfant. La jeune fille a donc t
leve par sa marraine, Mlle de Lahaye-Marmenteau, soeur du gnral
qui lui-mme fut parrain de l'enfant. Mlle Pilastre, sur l'avis des
mdecins, a presque toujours vcu dans le Midi; elle n'a eu que peu
d'occasions de voir ses parents; de plus, elle est d'un naturel assez
rserv. Les yeux et les cheveux trs noirs, la peau mate de Mlle
Pilastre rappelant fortement le type italien, je cherche  savoir si
Mme Pilastre, la mre, tait Italienne. L'abb me fait des rponses
vasives. Il n'a pas l'air de tenir outre mesure  me voir convoler en
justes noces. C'est un entremetteur peu convaincu.

La comtesse, au contraire, fait du zle; elle ne me permet pas de
dcliner une seule de ses invitations, qui se succdent rapidement; elle
dveloppe des aptitudes de marieuse fte, mais pas sans discrtion.
Quant  Mlle de Lahaye-Marmenteau, elle ne me presse en aucune faon;
c'est son sourire seul qui semble me dire: Si vous n'pousez pas ma
filleule, vous serez un sot. Cette vieille demoiselle, qui a dpass la
cinquantaine, me plat beaucoup; elle sait tre vieille, et n'a ni les
manires pdantesques ni l'amertume de la vieille fille. Elle a des
convictions optimistes qu'elle pousse trs loin; par exemple, elle croit
que la guerre est une excellente institution destine par la Providence
 rduire la population mle de la terre. Elle a des yeux bleus trs
vifs, une bouche en veil, un air gnral de satisfaction; quelque
chose de sautillant, dansant, jamais en repos, clignant sur de la joie,
souvenue plutt que ressentie; et beaucoup d'intelligence, trs calme et
trs fine, l-dessous. Je ne me marierai pas, c'est certain; mais si je
devais par impossible changer d'avis, c'est Mlle de Lahaye-Marmenteau
qui oprerait ma conversion.

Cependant, au rgiment, on jase. On parle de mes fianailles comme d'un
fait accompli. On me complimente de mon alliance avec une famille en si
bons termes avec le gnral de Lahaye-Marmenteau; le gnral va tre mis
avant peu  la tte de l'tat-Major gnral. Quel veinard je suis!... Je
ne puis arriver  dcourager les commrages. Je commence  penser qu'un
mariage,  bien prendre, me serait plus utile que cinq ou six actions
d'clat. Et les actions d'clat, o sont-elles possibles aujourd'hui?
L'arme est devenue si peu militaire!... Quant  quitter le service...
Le fait me serait sans doute possible, mme facile; mais l'ide m'en est
insupportable; je pourrais vivre sans paulette, mais je ne me vois
pas vivre sans paulette... Un mariage, il est vrai, me priverait de
ma libert. H! Qu'est-ce que j'en fais, de ma libert? Suis-je libre,
seulement?... Me Hardouin, auquel je vais faire une visite, m'assure que
le clibataire est le seul tre qui ignore la libert des moeurs. Si
vous voulez connatre cette libert, dit-il, et en jouir, mariez-vous.
Le notaire me laisse entendre que je ne retrouverai pas l'occasion qui
m'est offerte. Il m'assure que la difformit de la jeune fille est 
peine apparente. Du reste, ajoute-t-il, ce n'est point un brevet de
longue vie. Je mdite, en m'en allant...

Au Valvert, on s'impatiente. La comtesse devient agressive. Le comte me
prend  part, deux ou trois fois, et nonne des choses. Mariage... lien
sacr... devoir patriotique... bni de Dieu... l'Eglise... l'Arme...
Mlle de Lahaye-Marmenteau, maintenant, entre en lice. Elle parle
dix fois par jour de mon pre, l'appelle invariablement le hros de
Nourhas, conqurant du Garamaka. Elle dit qu'il serait si heureux de me
voir faire souche. Elle fait sonner trs haut la fortune de sa filleule;
elle ne cache pas non plus--loin de l--son intention d'en faire son
hritire. Mais Mlle de Lahaye-Marmenteau est-elle riche?

On dit oui. Pourtant, aussi, on dit non. On dit qu'elle s'est ruine
pour son frre, autrefois, et s'est ainsi condamne au clibat; et
que depuis ce temps le gnral subvient  ses besoins. On dit que les
Lahaye-Marmenteau n'ont pas le sou. On dit que le gnral, bien que
dpensant  pleines mains--c'est surtout  sa gnrosit qu'il va
devoir, demain, sa situation  la tte de l'tat-Major--n'a rien 
lui. On dit qu'il se procure des fonds par des moyens douteux. On
dit, pourtant, que ses mariages--et surtout le second--lui ont valu de
grosses sommes. Mais on dit, encore, que sa prsente femme a obtenu une
sparation de biens. Que croire? Je sais pertinemment, pour ma part, que
le gnral s'est livr  des trafics auxquels ne songerait mme pas
un homme riche; mais... Aprs tout peu importe; il est certain que M.
Pilastre est riche. Est-ce sr?... J'interroge l'abb, qui me dclare
que, s'il faut en croire des gens bien informs... Il me sonde; il
cherche  connatre mes intentions. Je le presse: dois-je songer au
mariage? Il rpond comme l'avocat de Panurge. Je le quitte--dcid 
dire le soir mme  la comtesse que je ne veux pas me marier.

Mais, le soir, j'ai  peine le temps d'apercevoir la comtesse; elle est
indispose et se retire de bonne heure. Et Mlle de Lahaye-Marmenteau
me montre une lettre de son frre le gnral, lettre qu'elle vient de
recevoir et qui contient des phrases excessivement flatteuses pour
mon pre et pour moi. Et puis, le hasard fait que j'ai une longue
conversation avec Mlle Pilastre; une conversation telle que je ne
l'aurais jamais espre, pleine de charme. Mlle Pilastre ne me produit
plus l'impression qu'elle m'avait donne tout d'abord, celle d'un
pauvre petit animal apeur; elle me semble une douce imperfection, trs
dlicate et trs intressante, anxieuse de l'harmonie qui vibre dans le
bonheur qu'on reoit et qu'on donne. Je sens chanceler mes rsolutions.
On a beau dire, un mariage... Pourtant... Que faire?...

                              * * * * *

Et voici quelqu'un, tout d'un coup, qui m'apparat pour me dire ce qu'il
faut faire. Adle Curmont. Je reois un mot, une aprs-midi, m'annonant
qu'elle vient d'arriver de Paris et qu'elle m'attend, toute affaire
cessante,  l'htel du _Chariot d'Or_. Me rappelant le sans rancune
avec lequel elle a pris cong de moi  Angenis et la faon dont elle a
tenu parole, au dire du gnral de Porchemart, j'hsite  me rendre 
l'invitation. Je m'y dcide cependant, peut-tre autant par curiosit
que par crainte.

Adle m'apprend, ds les premiers mots, qu'elle sait que je vais
me marier. Il parat que M. Pilastre, auquel sa fortune de grand
industriel, plus encore que son grade dans la territoriale, assure
de nombreuses amitis au Cercle Militaire, s'y est vant du prochain
mariage de sa fille avec le fils du hros de Nourhas. La nouvelle a t
colporte avec d'autant plus d'activit que la richesse de M. Pilastre
lui cre bien des envieux, et que sa paternit relle fait l'objet de
plus d'un doute; je n'ignore pas, probablement, que jusqu' ces temps
derniers M. Pilastre avait toujours t tenu pour clibataire et que
personne n'a jamais connu sa femme. Ou bien, ne suis-je au courant
d'aucune des lgendes qui circulent  ce sujet?

Adle parle d'une voix moqueuse, pointue, mchante, qui m'inspire une
grande dfiance. Et puis, je me sens peu  mon aise sous son regard
clair, froid, qui darde comme une flche de volont. Je devine en cette
femme, dont la beaut est grande et les manires lgamment simples, une
science complte de la vie, une norme habilet  poser et  rsoudre
les problmes de l'existence moderne. Ce qu'elle a fait et ce qu'elle
fut, je l'ignore ou peu s'en faut. Mais je sens qu'elle est devenue un
tre de calcul et de force implacable; et je dois courber mon orgueil
devant sa supriorit. Du reste, elle semble me traiter un peu en
quantit ngligeable; elle n'a pas fait paratre la moindre motion
en m'apercevant, me parle aussi posment que si elle m'avait vu hier
encore, et a mme repris tout de suite un tutoiement qui me gne... Je
rponds que je n'ai entendu parler de rien et que les cancans n'ont pour
moi aucun attrait; que, d'ailleurs, je n'ai nullement pris la rsolution
d'pouser qui que ce soit.

--Tu as raison, dit Adle. Tu n'es pas pouss au mariage par des raisons
d'honneur, n'est-ce pas? Un homme d'honneur, je le sais, doit toujours
payer ses billets protests et ses dettes de jeu, mme s'il doit se
marier pour trouver de l'argent. Mais tel n'est point ton cas, j'en suis
sre. Un mariage mme avec une demoiselle plus ou moins apparente  des
archevques  plume blanche, ne te servirait pas  grand'chose. Vois-tu,
il n'y a rien  faire sous l'paulette. La carrire militaire n'a plus
d'issue. Ni pour les intelligents, ni mme pour les sots. Regarde, par
exemple, ces deux hommes: Boulanger et Porchemart. Ils avaient tous deux
tout ce qu'il faut pour russir. Boulanger tait un imbcile et avait
pour lui tous les imbciles. Porchemart tait une intelligence et
il tait seul. Cependant ils n'arrivent  rien, ni l'un ni l'autre.
Pourquoi? Parce qu'ils portent l'paulette. Et les gens qui portent
l'paulette sont dsormais les sous-ordres, les comparses ou les
victimes des gens qui ne la portent point.

--On ne russit pas toujours non plus, dis-je en ricanant, dans les
professions civiles. Ton frre, si je voulais citer quelqu'un... Je lis
les journaux, tu sais.

--Tu ferais mieux de lire l'Annuaire, rpond Adle froidement. Tu y
verrais depuis combien de temps tu es lieutenant. Quant  mon frre, il
a mal tourn, c'est vrai. Mais, mon cher, c'est grce  moi. J'avais
une vengeance  satisfaire, tu te rappelles? Je lui ai lanc une petite
femme, dans sa prfecture; une petite femme dont j'tais sre et qui
avait les dents longues. Il a commis des faux. Pas grand'chose, par le
temps qui court; mais ils sont tombs dans mes mains. C'est moi qui ai
provoqu le scandale, indirectement. On a t oblig d'arrter Albert.
C'tait le bagne. Le gouvernement, au dernier moment, lui a permis de
s'chapper, de disparatre. Rflexion faite, je prfre le laisser o il
est-- perptuit.

--O est-il?

--A la Trappe. Il est trappiste. Il difie le couvent par sa dvotion.
(Adle clate de rire). Ah! non! Quand je pense qu'il a fait enterrer
maman civilement!... Quelle farce!...

J'ai un frisson. Je ne puis m'empcher d'admirer et d'envier, presque,
la force de volont de cette femme; et cette nergie froce m'pouvante.
Adle m'attire et m'effraye. Je sens qu'elle serait  moi, tout  moi,
si je voulais, en dpit d'elle-mme; n'est-ce pas parce qu'elle a t
 moi qu'elle est ce qu'elle est, qu'elle a fait ce qu'elle a fait, que
toutes ces choses sont arrives? N'est-ce pas  moi, de moi peut-tre,
sa cruaut et sa volont? De moi?... Je suis fouett de cette vrit,
que je n'osais m'avouer: que je suis un tre veule; et de cette autre
vrit, que je pressentais: qu'Adle est trs dangereuse. Du reste, si
je l'ignorais, je l'apprendrai maintenant.

--coute, dit-elle, je suis mchante, et je n'oublie rien. De toi aussi
j'ai voulu me venger.

Je ne la laisse pas achever. Je lui rpte ce que m'a dit le gnral de
Porchemart  ses derniers moments. Elle reste impassible.

--Je ne regrette rien, dit-elle quand j'ai fini. Mais Porchemart a bien
fait. C'est--dire que je suis heureuse qu'il ait agi ainsi. Autant que
tu sois indemne, aprs tout; je crois que j'aurais eu un remord. Quant 
Porchemart, il a fait ce qu'il a pu, ce qu'il a os! Rien. Pas de nerf,
pas de moelle. Mme lui. Pas un seul homme, pas un seul. Tiens...

Rapidement, d'une voix o vibre le mpris et parfois la colre,
elle numre en les qualifiant les nombreuses personnalits du monde
politique, militaire et financier qu'elle a connues, qu'elle a pu voir
et juger comme peut juger une aventurire intelligente. Quelle galerie!
Des types dfilent, dfilent, hideux d'infamies et lamentables de
sottises, glaires d'humanit, toute la France dirigeante contemporaine.

--Et il faut trouver un homme l-dedans! s'crie-t-elle. Il faut, car
une femme ne peut agir seule, en ce beau pays de France. Et je
veux agir, moi... J'en ai trouv un--la moiti d'un, le quart, le
vingtime.--Ce n'est pas le plus vil, mais c'est un des moins nuls. Il
m'offre sa main. J'hsite. C'est un tre qui ne saura jamais rsister
 l'appt d'une poigne de gros sous; il se noiera, un jour ou l'autre,
dans une cuvette de fange. Et je resterai l, avec un nom dshonor
qui m'imposera l'honntet la plus scrupuleuse; et il faudra que je
devienne, pour vivre, rdactrice d'un journal de modes... J'aimerais
mieux autre chose. J'aimerais mieux toi.

Je sursaute. Moi! Parce que je serais plus mallable que les autres dans
ses mains, sans doute. Ou n'est-ce qu'un pige qu'elle me tend? La haine
de la femme suprieure commence  me saisir; la peur haineuse de la
femme exempte de cette faiblesse, sentimentale et nourrie de vieux
rves, qui rend ses soeurs si vulnrables. Adle se rapproche de moi et
reprend:

--Il y a de grandes choses  faire. La face du monde est sur le point
d'tre change, et de grandes convulsions sont proches. Ces convulsions,
c'est le choc des grandes armes nationales qui les provoquera; il faut
donc que ces armes deviennent conscientes de leur mission; qu'elles
sachent, au moins, que leur tat prsent n'a pas de sens. Et cela, c'est
un soldat seul qui le leur apprendra; c'est un soldat seul qui jettera
ces troupeaux humains sur la route de l'avenir...

Je me rappelle une phrase prononce, il y a bien des annes, par le
colonel Gabarrot: Les portes du futur ne s'ouvrent pas toutes seules;
et il faut que le soldat vienne, et les enfonce  coups de canon. Adle
continue, d'une voix rapide et profonde, convaincue:

--N'est-ce pas pitoyable, le spectacle de cette Europe arme jusqu'aux
dents et tremblant de peur? De cette arme franaise qui parade et
fanfaronne avec les duplicata de ses drapeaux? De ces peuples se
saignant aux quatre veines afin d'entretenir a? N'est-ce pas honteux,
cette couardise de la nation franaise vautre sur sa dfaite et qui
hurlerait de terreur si on lui disait cette chose si simple et si
certaine: qu'elle n'chappera pas  la fatalit d'une guerre contre
l'Allemagne? Et il y a tant de braves parmi ces lches! Il faut un
soldat pour changer tout cela, de fond en comble; pour faire de l'arme,
en ralit, l'Arme Nationale; pour mettre fin au honteux gaspillage
pratiqu par les voleurs tricolores qui organisent la droute. Il faut
un soldat, mais un soldat qui ne soit plus entrav par les liens des
coteries militaires et qui ait bris la ridicule pe de parade que
lui confie un gouvernement de vaincus! Ah! ce qu'il pourrait faire, cet
homme-l! Comme son geste large balayerait les Mayeux de la Dfaite
et les Tartufes de la Revanche! Comme sa voix appellerait  l'Acte
ncessaire les Franais qui veulent vivre!...

Une stupeur m'enveloppe, ligotte mon entendement. Cette femme pratique
est une idologue, une idologie vivante! Est-ce que l'action, donc,
n'est point possible sans l'illusion? Sans l'aveuglement partiel et
voulu qui permet l'enthousiasme? Est-ce que trop regarder les diffrents
aspects des choses, trop voir toutes les faces d'une question, est-ce
que cela estropie l'nergie, l'annihile? Je sens que ce qu'il y a de
plus lugubre en moi, ce n'est pas mon manque de volont; c'est mon dsir
mou de vouloir. Je pense que je ressemble  mon pays... Adle parle
toujours, vhmente, avec une lueur dans les yeux qui m'effraye, et que
je n'ose soutenir de peur d'tre tir hors de moi-mme. Elle dveloppe
son plan, expose ses projets. Elle dit que je puis entrer d'emble dans
le monde politique, que mon lection est assure, qu'elle a de l'argent,
qu'elle saura en trouver, qu'elle agira avec moi et pour moi, qu'elle ne
demande que sa part d'action  mes cts...

Je ne l'coute plus, je ne peux plus l'couter. Je crois qu'elle a
raison; que tout ce qu'elle dit est vrai, est possible, serait grand.
Mais je suis las, las. C'est une lutte qu'elle me propose; et je me sens
incapable d'un effort, incapable de tout. Je suis pntr d'un besoin
subit et absurde d'aimer, d'tre aim, de vivre tranquille, hors du
monde. La lutte... Et si elle est vaine? Me donner tant de mal pour
rien, comme tous les autres!... Le bonheur, plutt... Mais o? Comment?
Je songe  des sottises. Je pense qu'Adle a quatre ans de plus que moi,
qu'elle a trente-deux ans, qu'elle a eu des aventures, des amants...
Toutes ces penses roulent les unes sur les autres en mon cerveau,
s'enchevtrent, tournoient, tourbillonnent, s'croulent. Et je me
dcouvre subitement la volont arrte, forcene, de refuser les
propositions d'Adle. Je me _dcouvre_ cette volont. Des raisons
affluent, aussitt, empeses d'orgueil, raides de fiert. Ne suis-je pas
officier? Ne port-je pas l'paulette? N'ai-je pas l'avenir largement
ouvert? De quoi se mlent-elles, ces femmes? La hantise perptuelle du
sexe--qui s'offre avec des primes.--Celle-ci apporte une fortune, des
protections. Qu'elle les garde! Celle-l prtend apporter du bonheur, de
la gloire. Du bonheur, je puis m'en passer; de la gloire!... je vois des
soleils l-bas,  l'horizon...

Je dclare  Adle que je rflchirai; que je ne sais pas; que je
verrai; que je la mettrai, dans deux jours, au courant de ma dcision;
qu'elle m'a vivement intress. Elle me laisse partir, tonne.

Je reviens chez moi nerv, extnu, comme cras du poids de toutes les
choses que je ne veux pas faire..... Aprs tout, si je demandais la main
de Mlle Pilastre? La vie serait agrable, facile..... Trop facile,
trop rgle d'avance, trop monotone. Il convient de laisser place 
du pittoresque,  de l'inattendu. Des sentimentalits accourent, pour
boucher les trous du raisonnement avec le carton-pte de leurs truismes,
avec leurs loques de souvenirs. Je me rappelle le mariage de ma mre,
mariage d'argent, si malheureux; je me rappelle la recommandation de
ma grand'mre: n'pouser qu'une femme que je serai sr de rendre
heureuse..... Cependant, si j'crivais  mon pre pour lui demander
conseil? Il se moquerait de moi. Si j'crivais  Gdon Schurke pour
le prier de m'clairer au sujet des rumeurs dont Adle m'a parl?
Je commence une lettre; ne l'achve point. Je me dcide, avec toute
l'inflexible dtermination des irrsolus fatigus,  ne pas pouser Mlle
Pilastre. J'en donne l'assurance, le soir mme,  l'abb Lamargelle,
qui ne me croit point; qui ne croit pas  mon dsir de repos, ou plutt
d'inaction; qui me prend pour un profond ambitieux; qui me souponne de
vastes desseins; que je laisse trs intrigu, pensif. J'en informe la
comtesse de Movans,  laquelle je dclare que je ne puis songer au
mariage avant d'avoir reu les paulettes de capitaine. La comtesse
semble dsole. Quelques heures plus tard, Mlle de Lahaye-Marmenteau et
sa filleule partent pour Paris.

Ce dpart me soulage. Enfin, voil quelque chose de fait. Maintenant, au
tour d'Adle; ses propositions..... Je me remmore ces propositions dans
leurs moindres dtails, je les analyse, je les critique. Au fond, elles
ordonnent systmatiquement beaucoup de conceptions, d'ides, d'opinions,
de projets qui se profilrent dj, plus ou moins fantomatiques, devant
mon esprit. Des choses possibles, certes; mais dont l'ombre m'pouvante;
auxquelles je n'ose penser que quelquefois,  la sourdine; auxquelles
je me dfends de penser. L'ide seule d'une tentative de ralisation me
terrifie: la crainte de l'effort  faire, d'abord; mais aussi l'horreur
de toute rbellion, inculque par plusieurs annes d'existence passive.
J'arrive  me persuader  moi mme que toute entreprise est voue 
l'avortement; qu'Adle me trahirait..... Je vais la prier, le lendemain,
de ne pas compter sur moi. Je parle de devoir, de principes, d'honneur
militaire... Elle m'coute sans un mot, une flamme de colre dans les
yeux, une moue de dgot sur les lvres.

Rentr chez moi, je suis saisi d'une grande fivre d'action. Soyons
homme! me dis-je. Je pense  arriver aux plus hauts grades  la force
du poignet;  travailler d'arrache-pied;  me faire recevoir  l'cole
de Guerre. La nullit vaniteuse de quelques capitaines brevets que
j'eus l'occasion de coudoyer, et que je me rappelle, me fait renoncer 
ce projet sitt bauch; du moins, c'est un prtexte que je me donne.
Et puis, est-ce que mon pre a jamais eu besoin de tant tudier, pour
dcrocher les trois toiles? Je ferai comme lui. Du moment qu'on porte
une paulette..... L-dessus, j'prouve le besoin de converser quelque
peu avec Mme de Rahoul.

--Figurez-vous, madame, lui dis-je, qu'on m'a propos de donner ma
dmission et de me lancer dans la politique.

--Seigneur! s'crie-t-elle. Donner votre dmission! Mais  quoi
pense-t-on? Abandonner la carrire militaire! Renoncer  l'paulette!
Quelle folie! Voyez-vous, mon cher enfant, il n'y a que les gens qui
appartiennent, qui ont appartenu  l'arme, qui sachent la comprendre et
l'apprcier.....!

La bonne dame parle, parle; elle dit que la profession militaire est la
plus belle de toutes; elle dit que le dsintressement, l'hrosme ne se
trouvent intacts que sous l'uniforme; elle dit des choses qui heurtent
mon esprit et calment mes nerfs; elle s'interrompt, elle reprend,--elle
somnole.....

..... Plus ou moins ouvertement, les camarades du rgiment se moquent de
moi. Ces dames ne me trouvent pas en formes, dcidment. La filleule du
gnral de Lahaye-Marmenteau m'a plaqu, comme m'avait dj plaqu la
notairesse. Mon amour-propre est bless. Si je pouvais prouver  ces
cancaniers que je suis rentr en grce auprs de Mme Hardouin? Je
cherche un moyen; et je crois en avoir trouv un.

                              * * * * *

Il existe au bout de la proprit du notaire une petite porte par
laquelle, il n'y a pas encore longtemps, je m'introduisais souvent dans
le jardin, vers les minuit; je me dirigeais avec prcaution jusqu' la
maison; je lanais du gravier contre la fentre de la chambre occupe
par la notairesse, et cette pouse adultre descendait me chercher
quelques instants aprs. J'ai conserv la clef de la petite porte. Si je
recommenais le mange qui m'a si souvent russi? Il est justement onze
heures et demie.....

Me voil dans la rue; ouvrant sans bruit la petite porte; me glissant
dans le jardin--et apercevant tout d'un coup la grande porte vitre
du salon ouverte et le salon lui-mme vivement clair. Je suis sur le
point de rebrousser chemin, mais la curiosit me retient; je m'approche
le plus possible, tout doucement. Il y a dans le salon trois personnes,
M. et Mme Hardouin, et Courbassol; ce dernier est sur le point de se
retirer; aprs quelques phrases banales qui parviennent distinctement 
mes oreilles, il prend cong. Mme Hardouin,  ma grande joie, se dispose
 quitter le salon. Mais, comme elle va sortir, son mari la retient.

--Je dsirerais vous parler, lui dit-il; voulez-vous m'accorder quelques
instants d'entretien?

--Trs volontiers, rpond-elle avec tonnement. De quoi s'agit-il?

--Je vais vous l'apprendre aussi brivement que possible, dit Me
Hardouin en s'asseyant et en faisant signe  sa femme de l'imiter.
Depuis deux ans, nous ne sommes maris que de nom. Pour mon compte, je
vous ai beaucoup aime physiquement. Je vous ai pouse, vous le savez,
pour votre beaut; non pas par coup de tte, mais par raison. J'ai de
mauvais instincts, voyez-vous; des instincts anti-sociaux. Je m'en suis
toujours mfi, mais je n'ai jamais pu les dompter. La grande dfiance
que j'ai de moi-mme m'a pouss  ne point m'tablir  Paris, comme je
l'aurais pu, et  venir accrocher mes panonceaux  Malenvers. Ce que
j'ai fait sous ces panonceaux, ce qui s'est pass dans mon tude, j'aime
autant ne pas vous le dire en dtail. Vols, escroqueries, spoliations,
faux, mensonges, horreurs de toutes sortes. C'est le bilan de la
profession; mais je l'ai enlumin de culs-de-lampe indits. Nous sommes
des corbeaux, mais j'ai jou le vautour; j'ai risqu le bagne trois
cents fois. L'attachement profond de ma premire femme, qui m'avait
devin, l'affection norme que je porte  ma petite fille, n'ont pu me
retenir. J'esprais que le violent amour physique que vous m'inspiriez
tuerait en moi les dangereux instincts. Au bout de quelques mois, j'ai
t dtromp. De l est venu, subitement, ma froideur envers vous. Je
vous ai ddaigne. Vous avez pris votre revanche, votre revanche de
femme. Vous avez bien fait.

Mme Hardouin ne proteste pas, ne fait pas un geste; elle coute,
immobile, comme hypnotise par son mari. Le notaire reprend:

--Il vaudrait mieux,  tous les points de vue, que nous reprissions
chacun notre libert. C'est une chose qu'un divorce seul pourra nous
permettre. Je vous proposerais bien de me faire pincer en flagrant
dlit d'adultre avec la premire guenon venue. Malheureusement, c'est
impossible; cet acte immoral au premier chef m'enlverait la confiance
de mes clients; et j'ai besoin de leur confiance. Il faudra donc vous
dvouer et entendre le divorce prononc en ma faveur. Cela, dans l'tat
actuel des moeurs parisiennes et parlementaires, ne saurait vous gner.
Quand vous serez madame Courbassol.....

Mme Hardouin sursaute.

--Il faut que vous soyez Madame Courbassol, prononce lentement le
notaire. Il le faut. Prenez vos prcautions; au besoin, je vous aiderai.
Je regarde donc la chose comme faite; et je vous considre ds ce moment
comme l'pouse divorce du sieur Hardouin, femme Courbassol. Maintenant,
coutez bien. Ds que la Loi vous a lie  Courbassol, c'est--dire
aprs que j'ai eu le temps de jouer le rle de victime qui me vaudra
considration et confiance, je lve le pied avec les fonds de mes
clients. Je mets ces fonds en lieu sr, et je me constitue prisonnier.
Je suis jug, condamn, le tout conformment aux usages du notariat,
et incarcr. C'est ici que je compte sur vous. Il faudra que, grce 
Courbassol et aux influences dont il dispose, vous me fassiez vader.
Ces choses-l se font assez souvent avec la connivence du gouvernement.
Je passerai pour mort, si l'on veut. Et je pourrai entreprendre
tranquillement  l'tranger, et  l'abri de toutes demandes
d'extradition, un petit trafic conforme  mes aptitudes relles. La
chose vous convient-elle, en principe?

--Mon Dieu! murmure Mme Hardouin au bout d'un instant, tout ce que vous
venez de me dire m'tourdit tellement...

--Des tourdissements ne constituent pas une solution, ricane le
notaire. Vous avez  choisir. La continuation de votre existence 
Malenvers, existence qui vous dplat et que je puis rendre pire dans
tous les sens, ou bien la libert et une vie nouvelle, agrable et
facile. Si nous nous entendons, je vous indemniserai largement du temps
que vous m'avez consacr. Quant  l'excution du plan, je m'occuperai
de tous les dtails. Vous n'aurez qu' me laisser faire. En principe,
acceptez-vous?

Mme Hardouin, trs ple, incline la tte en signe d'assentiment.

--Je disais que vous n'auriez qu' me laisser faire, continue Me
Hardouin. Mais il faudra vous laisser faire aussi. Vous ne pouvez vous
laisser pincer avec Courbassol. La loi vous interdit d'pouser votre
complice. _Dura lex, sed lex_. Une ide. Si vous vous faisiez prendre
avec ce petit officier, le lieutenant Maubart?

--Je lui ai crit l'autre jour, murmure la notairesse, que je ne voulais
plus le voir.

--Bon. Il viendra vous demander des explications. Prvenez-moi de
l'heure.

--Mais, hasarde timidement Mme Hardouin, s'il ne vient pas?

--Dame! Alors, il y a Renard, mon premier clerc. Il y a longtemps qu'il
vous aime.

--Oh! vraiment, proteste la notairesse... Mais, ajoute-t-elle, on peut
toujours faire semblant...

--Ce ne serait pas suffisant, dit le notaire. Il se douterait de quelque
chose, et il faut qu'il n'ait aucun soupon. Du reste, une fois de
plus ou de moins... Vous en verrez bien d'autres, dans la politique!...
Renard est un gentil garon; je ne l'ai pas augment depuis longtemps,
et je suppose qu'il est rest  l'tude pour vos beaux yeux. Vous lui
devez un ddommagement. Donnez-le lui.

Mme Hardouin se lve et fait quelques pas vers la porte. Son mari vient
 elle, la main tendue.

--Si vous acceptez, ma chre amie, topez-l.

Elle met sa main dans celle du notaire, et sort. Me Hardouin, rest
seul, se frotte les mains; puis, il vient fermer la porte vitre et
teint le gaz.

Je ne dirai pas un mot des sentiments qui m'agitaient tandis que
j'coutais cette conversation. Je suis sorti du jardin, je suis rentr
chez moi, et j'essaye de remettre un peu d'ordre dans le chaos de mes
penses. Personnellement, je me flicite de ce que j'ai fait ce soir; si
j'avais attendu jusqu' demain... Je l'ai chapp belle. Je garderai le
silence sur tout ce que j'ai entendu, naturellement; et je ne veux juger
personne. Cette femme, pourtant... Je l'ai aime--un peu, beaucoup,
passionnment--pas du tout. Le plus souvent, pas du tout. Et nous n'en
parlerons plus.

A moins que...

A moins que je ne vous donne le dnouement, et mme la moralit de
l'histoire.

Tout s'est pass le mieux du monde. C'est--dire que Mme Hardouin a t
surprise en flagrant dlit d'adultre avec le premier clerc Renard; que
le divorce a t prononc entre les poux Hardouin au profit du mari;
que l'ex-notairesse n'a pas tard  devenir Mme Courbassol; que Me
Hardouin a disparu avec les pargnes confies  ses soins vigilants;
qu'il a reparu, peu de temps aprs, et sans un sou; qu'il a t jug et
condamn  plusieurs annes de rclusion; qu'il doit subir sa peine  la
maison centrale de Saint-Orme, prs de Malenvers; qu'il est actuellement
incarcr dans cette prison...

Non, non! Il n'y est plus. Il s'est vad. Mon camarade, le lieutenant
Labourgnolle, m'a racont ce qu'il a vu, l'autre matin, tant de service
 l'tablissement pnitentiaire. Il a vu sortir de la prison un prtre
qui, lui a-t-on dit, tait entr visiter les dtenus avant qu'on et
relev la garde. Ce prtre, qui tait accompagn par le gardien-chef,
a t rejoint au dehors par un autre ecclsiastique, l'abb Lamargelle;
ils sont monts tous deux dans une voiture qui les attendait et qui est
partie dans la direction d'une gare voisine. Labourgnolle a essay de
faire parler le gardien-chef, qui s'est drap dans sa dignit et est
rest muet. Mais Labourgnolle avait eu le temps de reconnatre le prtre
au passage, en dpit des prcautions prises. Et il est sr, compltement
sr, que ce prtre n'tait autre que le notaire Hardouin.

Moi aussi, j'en suis sr; plus sr encore que Labourgnolle. D'autant
plus certain que Courbassol est, depuis quelque temps, ministre de la
justice. Oui, c'est Hardouin que le gardien-chef de Saint-Orme aidait 
s'vader; ce gardien-chef qui prtend ne connatre que le devoir et la
consigne, qui est si horriblement dur pour les prisonniers, qui se
vante d'tre inflexible... La brute! Il y a deux mois environ, comme
je commandais la garde  Saint-Orme, il vint durant la nuit, avec des
chaussons caoutchouts et une lanterne sourde, prendre le fusil d'un de
mes hommes qui sommeillait en faction. Malgr toutes mes objurgations,
il fit son rapport, assurant faussement que le soldat dormait 
poings ferms. Et le soldat passa devant le conseil de guerre, et fut
svrement condamn.

Je ne puis penser au crapuleux gardien-chef sans me rappeler, par une
association d'ides assez naturelle, ce que m'a dit l'abb Lamargelle:
les gouvernements, anxieux d'enlever aux peuples, avant qu'ils aient
appris  en faire un outil d'mancipation, la force militaire qu'on
tremble de voir en leurs mains. Je songe alors au cri des soldats, de
garde dans les chemins de ronde: Sentinelles, prenez garde  vous!...

Et cette pense me revient souvent pendant les mois que je passe encore
 Malenvers, m'ennuyant, ennuy, ennuyant les autres.




XVII


Le 20 novembre 1890, je suis  Bruxelles. J'ai t envoy en Belgique
par le bureau des renseignements du ministre de la guerre. Ce bureau
avait t avis de la prsence, dans la capitale brabanonne, de
personnages suspects; son agent secret, un certain Foutier, l'avait
mis au courant des alles et venues de ces personnages, mais n'avait
pu l'informer du caractre de leurs occupations; les individus,
vraisemblablement sujets britanniques, parlant anglais, et l'agent
n'entendant pas cette langue. Le bureau des renseignements comprit la
ncessit d'envoyer sur les lieux un officier parlant anglais et capable
de se livrer au contre-espionnage avec intelligence. Cet officier
n'existant pas au ministre, o l'on est trop patriotique pour connatre
autre chose que les rudiments du franais, il fut dcid qu'on le
chercherait dans les corps de troupes. Mon pre, immdiatement, me
proposa; il avait vu l, du premier coup, une excellente occasion de me
faire obtenir de suite une situation au ministre, et peu de temps
aprs les galons de capitaine. Je fus mand  Paris; la mission me fut
confie.

Je me suis rendu  Bruxelles et me suis abouch avec l'agent secret. Ce
Foutier est un tre ridicule, capable tout au plus d'tre le plat valet
d'une coterie. Son ignorance est sans bornes en dpit (on plutt en
raison) du ruban violet qu'il arbore  sa boutonnire; une sorte de
commerant louche qui n'vite la faillite que grce aux subsides
qu'il arrache  la navet de l'tat-Major. Ce paltoquet m'a donn des
informations, absurdes  premire vue, sur les individus suspects,
et m'a affirm qu'il avait mis le gouvernement  mme de s'assurer de
machinations qui ne tendent  rien moins qu' ceci: la conqute de la
Belgique par l'Angleterre, appuye par l'Allemagne.

Je me suis mis en campagne. J'ai fil, comme on dit, les individus
dsigns, deux hommes d'une trentaine d'annes environ; je les ai pis
 l'htel du _Roi Salomon_, o ils sont descendus. J'ai vite acquis
la certitude que ces personnages mystrieux n'taient autres que de
vulgaires voleurs. J'ai cout, sans qu'ils s'en doutassent, leurs
conversations qui m'ont vivement intress, car elles m'ont rvl
un ct de notre vie sociale que j'ignorais profondment. (Voir _Le
Voleur_.) Ce matin encore, j'ai djeun  l'htel du _Roi Salomon_,
et j'ai entendu ces messieurs discuter au sujet de la vente de bijoux
qu'ils ont achets au prix faible, la nuit dernire,  des marchands qui
dormaient.

Ma conviction tant tablie, je me demande si je vais en faire part
au nomm Foutier ou envoyer simplement mon rapport au ministre. Je ne
tiens pas  revoir le nomm Foutier. Il m'a montr, il est vrai, des
lettres manant des chefs du second bureau qui le flicitent de son
habilet et de son zle, et dans l'une desquelles on lui dit: Vous
devez vous considrer comme un bndictin. Nanmoins, je persiste 
me reprsenter le nomm Foutier moins comme un bndictin que comme un
frre quteur. Mon unique entrevue avec cet tre me suffit; elle m'a
fait voir, une fois de plus, de quelle faon honteuse se gaspille
l'argent des contribuables. Non, je ne reverrai pas le nomm Foutier. Ce
n'est pas sa qualit d'espion qui me rpugne, c'est son incapacit comme
espion. Un espion peut avoir son intrt, voire sa grandeur; il peut
faire preuve de talent, de dvouement, mme de gnie... Et je pense 
ce colporteur du plateau de Satory, qui s'appelait Holzung, qui tait un
officier allemand, qui tait l'ami de mon oncle Karl, et qui tomba pour
sa patrie, sous les balles d'un peloton d'excution, au dbut de la
guerre de 1870... Ce Holzung, qui ne se considrait sans doute pas
comme un bndictin, tait un Prussien, et le Foutier, qui se considre
probablement comme un Franais, n'est qu'un ignorant mouchard. Il est
digne de figurer, comme inutile utilit,  la suite des premiers rles
de l'actuelle tragi-comdie franaise,  la suite de ces pauletiers
qui ne savent pas l'allemand et dont les pes se recourbent en
pinces-monseigneur,  la suite de ces diplomates qui ne savent pas
l'anglais et dont le verbiage ne constitue qu'un boniment d'escrocs.

Non, je n'irai pas voir le Foutier. J'aurais  lui dire que les hommes
qu'il a pris pour des agents britanniques sont des voleurs, et il les
dnoncerait pour avoir vingt francs,--ou la croix d'honneur si les
coffres de l'Etat sont vides.--Je ne tiens pas  causer l'arrestation de
ces criminels. D'abord, le voleur, le voleur franc, le cambrioleur,
me dgote beaucoup moins que le charlatan militaire ou l'histrion
politique. Puis, ces brigands m'ont vivement intress; ils ont presque
excit ma sympathie; leur existence accidente ne doit rien avoir
de dplaisant; il ne faut pas oublier non plus que s'ils portent des
instruments de destruction, c'est pour s'en servir. Tout le monde ne
pourrait pas en dire autant. L'pe n'est souvent qu'un attribut de
parade; mais la pince n'est pas une blague.

J'entre dans un caf. Bien que l'tablissement soit des plus vastes,
j'ai peine  y trouver une place. Des gens affubls d'habits militaires,
mais d'allure peu martiale, l'encombrent. L'arme belge, garde civique
comprise, est en liesse; j'ignore pourquoi. Ce ne sont que chapeaux
brods, panaches, kaulbachs et casques; des sabres et des pes d'une
longueur inoue; des mdailles pareilles  des fonds de casseroles; des
aiguillettes comme des cordes  puits; des galons dont un collet toil
arrte  grand'peine la marche ascendante et tortueuse; des paulettes
semblables  des cacolets; des plumets qui balaient la nue. Il y a
tant de dorures qu'on ne voit gure les hommes, et j'prouve une grande
difficult  voluer parmi tous ces guerriers. Dcidment, ils ont pris
d'assaut toutes les chaises.

Pas toutes. Il y en a encore une, l-bas, tout au fond, devant une table
 laquelle est assis un pkin qui lit un journal. Je vais lui demander
la permission de prendre place en face de lui. Et je dcouvre tout 
coup--rellement, ces choses-l n'arrivent qu' moi!--que je connais ce
pkin. C'est M. Issacar; M. Issacar qui se dclare, ma foi, enchant de
me rencontrer. Aprs quelques plaisanteries faciles sur l'arme belge,
M. Issacar m'apprend pourquoi il se trouve  Bruxelles: une petite
surveillance exerce sur l'entourage du gnral Boulanger. J'ai un
lger mouvement de recul, mais M. Issacar fait semblant de ne pas s'en
apercevoir.

--C'est l, dit-il d'un ton dgag, une de ces missions qu'on est forc
d'accepter lorsqu'on a quelque ambition. Je voudrais me faire une petite
situation; et, comme je n'ai personne pour m'aider, je m'aide moi-mme,
afin que le ciel me vienne en aide. Il y a l'honntet dans les buts
et l'honntet dans les moyens; elles vont rarement ensemble,
malheureusement; le mieux est d'en prendre son parti. Pour moi, je place
l'honntet dans mon but; je ne dis pas: l'honneur, bien entendu; il
appartient  l'arme. Du reste, il ne faut pas tre trop terre--terre;
ce qui est religion pour le peuple est la ngation mme de la religion
pour les gens suprieurs. Et puis, qu'est-ce que c'est qu'un principe?
Un expdient auquel on a laiss le temps de moisir. Pourtant, il ne faut
pas mdire des principes; ils nous pargnent une grande perte de temps.
A propos, cher Monsieur, j'espre que vous n'avez pas perdu les heures
que vous avez passes  Bruxelles?

Je suis tout interloqu et ne sais que rpondre. Mais M. Issacar,  ma
surprise plus grande encore, me tire de mon embarras en ajoutant:

--Je veux parler de la petite affaire dont vous tiez charg; ces deux
individus signals... Vous savez que, d'une administration  une autre,
la jalousie aidant, il n'y a gure de secrets. J'ai donc su... Je
prsume que vous n'avez pas eu de mal  dcouvrir la stupidit des
informations du sieur Foutier.

--'a t l'affaire de quelques instants, dis-je en me rsolvant 
parler sans dtours. Ces agents anglais ne sont que des voleurs.

--Oui, rpond M. Issacar; des gens qui commettent des actes
extra-lgaux. On a dit que les lois sont des inventions diaboliques qui
permettent aux coquins de s'engraisser de la substance des imbciles;
voil une parole que les sclrats en question auraient bien fait de
mditer. Ils auraient sans doute commenc leur droit au lieu de faire
des fausses clefs; ce n'est pas plus difficile. Ils aiment tant l'argent
et ils sont si presss d'en avoir qu'ils n'ont sans doute pas pens 
cela. L'argent, entre nous, est un flau. Pourtant, si on le supprimait,
cet argent qui seul donne de l'intelligence  la masse, la grande
majorit de l'espce humaine sombrerait immdiatement dans l'imbcillit
sans fond et sans espoir. Pouvez-vous vous faire une ide de pareille
catastrophe? Et pouvez-vous, si vous tes en veine d'imagination, vous
figurer la surprise des Anglais, lorsqu'ils apprendront dans quelques
jours qu'ils sont sur le point de conqurir la Belgique?

--Comment apprendront-ils une chose semblable?

--Par la voie de la Presse franaise  laquelle sera communiqu le
rapport que vous allez faire.

--Mais, dis-je, je me bornerai  dclarer dans ce rapport que l'agent
Foutier a suivi une fausse piste, et que...

--Ne faites pas cela! s'crie M. Issacar. Ne faites pas cela, ou
vous briserez votre avenir; vous vous crerez des inimitis qui ne
pardonneront jamais. Je vous en prviens srieusement. Je suis ici pour
vous prvenir.

--Comment! Vous ne m'auriez mme pas vu si je n'tais entr dans ce caf
o je vous ai aperu par hasard.

--J'y suis entr sur vos pas, dit Issacar; je vous suis depuis votre
arrive  Bruxelles. Vous ne vous en tes pas aperu, mais c'est
comme a. Ce que vous deviez dcouvrir ici, je ne l'ignorais pas; je
n'ignorais pas que les renseignements donns par Foutier au ministre
taient errons; je le savais d'autant mieux que, ces renseignements,
c'est moi qui les lui avais fait tenir.

--Pas pour votre compte, je pense, car je ne crois pas que vous dsiriez
supplanter Foutier. Alors,  l'instigation de qui?

--C'est assez difficile  dire. A l'instigation d'un homme qui en
reprsente plusieurs autres, qui en reprsentent un autre. Mettez, si
vous voulez, que le premier s'appelle Camille Dreikralle; les seconds,
Raubvogel, Triboul, etc.; et le troisime, de Trisonaye.

--Vraiment, dis-je, de plus en plus surpris, je ne comprends pas...

--Je ne puis vous en dire davantage, rpond Issacar. Du reste, si vous
avez besoin d'explications supplmentaires, je crois que monsieur votre
pre pourra vous les donner  Paris. coutez seulement le conseil que je
vous donne, de ne rien faire en hte, et vous m'en remercierez.

Je ne rponds pas. Je ne sais, ni que croire, ni que penser. Il me
semble bien qu'Issacar ne parle ni  la lgre ni pour son propre
compte. Mais alors, quelle est la signification, la porte du rle que
j'ai commenc  jouer sans m'en douter? J'ai t, je le vois, l'agent
inconscient de tripoteurs haut placs probablement, qui maintenant
rclament de moi un faux tmoignage; et si je ne donne pas ce
tmoignage, je sens que je serai  leur merci et qu'ils me briseront
comme verre. L'indescriptible horreur de la servitude militaire
m'apparat tout d'un coup. Et beaucoup de choses que je sais, que j'ai
vues, qu'on m'a racontes, me reviennent soudain  l'esprit; je me
rappelle aussi ces fameux rapports que mon pre expdiait par kilos, et
le coeur lger, lorsqu'il tait attach  l'ambassade de Berlin. Est-ce
que tout, absolument tout, alors, serait fraude, rapine et imposture?

--En vrit, dis-je tout bas, ce ministre de la guerre est comme une
caverne; on dirait qu'il n'y grouille que des coquins...

--Il y a quelques honntes gens aussi, ricane Issacar; il s'en fourre
partout. Mais au fond, c'est un peu comme vous dites. Que voulez-vous?
L'homme est trs corruptible. Il ne peut se gurir d'un mal qu'en
employant des remdes qui lui donnent une nouvelle infirmit; la guerre
produit la frocit; et la paix, la dpravation. Il faut ajouter que
le pouvoir provoque souvent un scepticisme nerv chez l'homme qui
l'exerce, et excite ses apptits.

--Cela n'excuse rien. On ne devrait pas oublier l'existence de la
Patrie.

--Voil le point, reprend Issacar. On ne devrait pas oublier l'existence
de la Patrie, et on l'oublie. Et savez-vous pourquoi les gouvernants
l'oublient? Parce que les gouverns n'y pensent point. Qu'est-ce que
c'est que la Patrie, pour le peuple en gnral? On a dit que ce n'tait
qu'un mot; mais c'est un peu plus; c'est un excitant; un stimulant
aux tches serviles et en somme inutiles; un stimulant comme le
caf, l'honneur, l'alcool ou le paradis. Les choses tant ainsi, quel
peut-tre le patriotisme des gens au pouvoir? Lorsque le peuple se
dcidera  faire de la patrie une ralit, ceux qui le gouvernent seront
bien obligs d'en faire autant. Les foules ont toujours la sottise de
croire que l'exemple doit leur tre donn d'en haut; mais c'est elles
qui ont  donner l'exemple; ou plutt qui ont  donner des ordres.
Ne croyez point aux souffrances des victimes;  ct de celles des
bourreaux, elles n'existent pas. Si vous saviez combien d'hommes
politiques, qu'on a taxs d'indiffrence, ont dplor la torpeur des
masses!

--Le canon les rveillera, ces masses!

--C'est possible, dit Issacar; bien que les gouvernements n'aient
aucun intrt  la guerre et n'en veuillent point. A propos. Dans
l'ventualit d'une guerre entre la France et l'Allemagne, avez-vous
pens  l'intrt que prendrait immdiatement le territoire belge?
tant donn que la France ne pourrait se dfendre effectivement que
par l'offensive; tant donn que les barrires leves  l'Est par les
Allemands sont infranchissables, et que ce serait folie pure d'aborder
de front, si mme possible, les dfenses de Metz, de la fort de
Haguenau, et de Strasbourg, il est certain que c'est la Belgique qui
ouvre la seule route praticable  une marche en avant vers l'Allemagne;
le point de direction, afin de tourner la ligne de la Meuse et les
places du Rhin, Mayence et Cologne, devant se trouver au nord de
Dsseldorf, du ct d'Elberfeld, vers la valle de la Ruhr. L'tude
du territoire belge et de son systme de dfense est donc des plus
ncessaires; on ne manque certes pas d'informations  ce sujet 
Paris; mais j'ai lieu de croire que la plupart de ces informations sont
incorrectes; et le jour o l'on voudrait envahir...

--Croyez-vous donc que le gouvernement franais oserait violer la
neutralit belge?

--Pas le gouvernement bourgeois d'aujourd'hui, rpond Issacar en
souriant; mais le gouvernement rvolutionnaire qui lui succdera, ds
les premiers coups de canon, c'est--dire aprs la premire dfaite
franaise. La dfaite de la France au dbut des oprations ne peut mme
pas tre mise en question. Nous serons forcs d'abandonner Nancy,
qu'un honteux article secret du trait de Francfort nous interdit de
fortifier; on parle, il est vrai, de crer un 20e corps d'arme dont
cette ville serait le chef-lieu; mais cela ne ferait qu'accentuer
les difficults de la retraite ncessaire derrire la ligne
Verdun-Toul-Epinal, ligne mauvaise et trop tendue  laquelle on a eu le
tort de ne pas prfrer la cration d'une rgion fortifie, plus au sud.
La France tant envahie, de deux choses l'une: Ou le peuple franais,
voyant 1870 recommencer, conservera sa confiance en ses chefs actuels;
et ce sera la dbcle et le dmembrement; ou il mettra  sa tte des
hommes dcids  continuer la lutte par la Rvolution; et dans la
main de ces hommes, la neutralit belge ne psera gure. De ces deux
ventualits, la seconde est de beaucoup la plus probable. Et si, au
moment voulu, on trouvait dans les cartons du ministre des documents de
premier ordre sur la Belgique, la France devrait beaucoup  l'homme qui
aurait fourni ces documents. A mon avis, vous pouvez facilement tre cet
homme. Profitez de l'occasion qui vous est offerte par l'affaire plutt
purile  laquelle vous tes ml et envoyez un rapport dans lequel
vous donnerez des informations de la plus haute valeur; vous prtendrez,
naturellement, vous les tre procures par l'observation des faits,
gestes, paroles et mme papiers des individus qui vous furent dsigns
et que vous reprsenterez, ce qui ne tire nullement  consquence, comme
des espions anglais.

La proposition me semble engageante; pourtant..... M. Issacar continue:

--Je vous fournirai, si vous voulez bien, tous les renseignements
ncessaires. Je possde une grande quantit de documents que je mettrai
avec plaisir  votre disposition. Les distances, etc., sont prises en
mesures anglaises, ce qui donnera plus de vraisemblance  la fiction
grce  laquelle vous ferez passer de grandes vrits. Vous trouverez,
dans les papiers que je vous communiquerai, des indications prcieuses
sur Anvers, le centre du systme de dfense belge, car les nouveaux et
admirables forts de Namur et de Lige (construits principalement par des
entrepreneurs franais) ne sont que des ttes de pont. La valeur de
la vieille enceinte, d'une circonfrence de huit milles et demi, a t
tudie; aussi, le cercle des anciens forts btis immdiatement hors de
cette enceinte; aussi, le second cercle de forts dtachs. L'tat
trs incomplet de ces derniers forts est dtaill; tout le ct Est,
compltement ouvert sur une distance de quatorze milles, de Lierre 
Schooten, est dcrit avec le plus grand soin. La situation des
neuf nouveaux forts qu'on se propose d'lever est discute. Quant 
Lillo.....

J'interromps M. Issacar. Pendant qu'il parlait j'ai pris ma
dtermination. Le conseil qu'il me donne est peut-tre bon, mais je ne
le suivrai pas. Je ne veux pas m'engager davantage dans une affaire qui
me semble des plus louches. Je le dclare  M. Issacar. Il me prie
de rflchir; me fait entrevoir le sort peu enviable d'officiers en
disgrce, surveills, espionns sans cesse; mais il n'branle pas
ma rsolution. Nous sortons du caf ensemble, et nous nous sparons
bientt.

A peine ai-je quitt M. Issacar, que je regrette de ne pas avoir accept
ses offres. Mais je me cramponne  ma dcision. Et, afin de ne point
cder  de nouvelles tentations, je vais crire et envoyer de suite au
ministre un bref rapport dans lequel je dclare que les informations
donnes par l'agent Foutier sont absolument sans base.

                              * * * * *

Quand j'arrive  Paris, mon pre est dj au courant de la communication
que j'ai adresse  l'Etat-Major. Il ne cherche pas  dissimuler
sa mauvaise humeur. On lui a fait sur mon compte les plus mauvais
compliments; on m'accuse de manquer d'esprit de subordination et
d'intelligence, de ne pas savoir l'anglais. Mon pre dclare que ces
reproches ne sont gure exagrs. Ne m'avait-on pas dclar,  mon
dpart, que les individus que j'avais  surveiller taient des
agents britanniques? Ne m'avait-on pas dit qu'on attendait de moi une
confirmation du rapport de l'agent secret? J'aurais d comprendre.
Comprendre  demi-mot, cela rvle des aptitudes militaires. Un homme
qui comprend  demi-mot possde le coup d'oeil d'aigle ncessaire aux
grandes oprations stratgiques. Mais moi..... Rellement, il dsespre
de mon avenir. La fibre militaire me manque compltement.

--J'ai cru, dis-je, que dire la vrit tait agir en soldat.

--C'est agir en pompier! rpond mon pre. Sous un rgime dmocratique
comme le ntre, un soldat est aussi un citoyen, mon garon! Et en cette
qualit doit tenir compte des ncessits politiques. Ha! Ha!.... Mais on
veut en faire  sa tte, ne rien couter. Enfin..... Moi, je m'tais
mis en quatre; je pensais que je t'avais procur le moyen de t'embusquer
ici, tranquille comme Baptiste. Je te voyais dj les galons de
capitaine. Va te faire fiche..... Tout est  l'eau. Tu as une singulire
faon de servir!

--De servir le gouvernement, oui. Je le mprise, ce gouvernement, ainsi
que tous ceux qui l'ont prcd. Depuis 1870, les gouvernements disent
 la France qu'ils n'existent que pour l'aider  rparer ses forces et
pour la mettre  mme de prendre sa revanche. Il mentent. Ils n'ont rien
prpar et ils prchent la paix  outrance. Si un homme ne tient pas
sa parole parce qu'il ne veut pas la tenir, on dit que c'est un escroc;
s'il ne tient pas sa parole parce qu'il ne peut pas la tenir, on dit que
c'est un banqueroutier. Il n'y a point de raisons pour ne pas appliquer
les mmes termes, le cas chant, aux gouvernements.

Mon pre vient se camper devant moi et place ses deux mains sur mes
paules.

--Mon pauvre enfant! murmure-t-il, o as-tu pris des ides pareilles?
C'est ce que tout le monde pense, mais personne ne le dit. Si tu
exprimes des opinions semblables, comment peux-tu esprer arriver 
quelque chose? Nous vivons sous un rgime dmocratique, c'est vrai.
Mais, enfin, un soldat est un soldat; ce n'est pas un citoyen. Et
qu'est-ce qui constitue le soldat? C'est l'obissance. Nous ne devons
pas avoir d'opinion personnelle; nous devons tre de l'avis de nos
chefs. L'autre jour, le gnral de Paramel, chef de l'tat-Major, m'a
dit: La Rpublique franaise est l'instrument des volonts de Dieu sur
la terre, l'pe et le bouclier de son glise. a m'a coup la chique,
je dois le dire, mais je lui ai rpondu tout de suite qu'il avait
raison; qu'est-ce que a fout?

Au fond, peut-tre pas grand'chose. Et je fais expliquer  mon pre
pourquoi les bureaux tenaient tant  recevoir la confirmation de
menes anglaises en Belgique. C'est assez compliqu, mais trs simple.
L'inventeur de la fameuse poudre qui assure  l'arme franaise une
si grande supriorit sur ses rivales, M. Plantain, est depuis quelque
temps dj en mauvais termes avec le ministre de la guerre. Se croyant
jou par l'lment militaire qui n'a pas conserv pour ses dcouvertes
l'enthousiasme qu'il tmoignait tout d'abord, M. Plantain est entr en
relations avec une maison anglaise. Cette entre en relations fut amene
par un certain Triboul, capitaine d'artillerie de la territoriale et
correspondant en France de la maison anglaise.

--Tu te rappelles certainement avoir vu ce Triboul chez Raubvogel? Sa
femme est si jolie! C'est grce  elle que Triboul a depuis longtemps
ses grandes et petites entres au ministre. Bref, au moment
o Plantain, dpit et dcourag, allait signer un trait avec
l'tablissement anglais, il reconnut dans les pices du dossier des
plans franais, des dessins d'appareils franais. Il refusa de signer,
s'informa, et acquit la certitude que les plans et dessins en question
avait t vols  la France par Triboul. Immdiatement, Plantain
dnona Triboul. Cela se passait  la fin de dcembre 1888. Depuis,
Plantain n'a cess de dnoncer, et M. de Trisonaye n'a cess de refuser
de tenir compte de ces dnonciations. Tu comprends, on ne peut pas
poursuivre Triboul. C'est un tratre, incontestablement. Mais l'arrter
serait provoquer un norme scandale. Triboul est li avec tout le
monde, et il en sait long. Du reste, notre systme de dfense n'est pas
atteint; personne ne manque  son devoir,  part de rares exceptions;
l'arme est digne de la confiance du pays; on exploite partout--et
je crois que notre cousin Raubvogel s'en occupe--les dcouvertes de
Plantain; de cette exploitation, bien entendu, Plantain ne retire pas un
sou. Tout est donc pour le mieux. A quoi bon rveiller le chat qui
dort? Malheureusement, ce Plantain ne veut pas comprendre a; il ne nous
laisse pas en repos cinq minutes. On lui a promis des enqutes, on a
nomm des commissions; et il n'est pas content! Il y a des gens qui sont
insatiables. Dernirement, il a fait une nouvelle dmarche, menaant
de faire un scandale si on n'arrte pas Triboul. C'est dgotant. Mme
Triboul est venue pleurer ici pendant un quart d'heure. J'ai eu
toutes les peines du monde  la consoler, la pauvre petite. Comment se
dbarrasser de Plantain? Voici, je pense, ce qu'on avait imagin. Si tu
avais envoy de Bruxelles un rapport constatant la prsence dans cette
ville d'agents britanniques tramant de noirs complots, ce rapport aurait
t communiqu  la Presse, par des voies dtournes; un grand mouvement
d'opinion contre l'Angleterre aurait t cr artificiellement;
profitant de l'agitation, M. de Trisonaye se ft fait interpeller par
un faux ennemi; il et empoch un ordre du jour rdig par un ami,
l'assurant de la confiance de la Chambre et l'invitant  poursuivre
toutes les culpabilits. Le soir mme, Plantain et t arrt,
tout seul, et il et t condamn au maximum, malgr toutes ses
protestations.

--C'est simplement honteux! m'cri-je.

--Certainement, rpond mon pre; c'est ce que j'ai toujours dit.
Ces dnonciations continuelles faites par Plantain sont absolument
honteuses; elles sont indcentes; elles portent atteinte au prestige
de l'arme. Je suis heureux de voir que tu en conviens toi-mme. Que ne
t'ai-je expos les choses plus tt! Tu aurais compris... Et le ministre
et pu faire arrter Plantain. Tandis qu' prsent... Ah! quelle sottise
tu as faite!

Il me semble que je rve, que je me dbats dans un horrible cauchemar.
C'est infme, infme, infme...

--Voil pourquoi, dis-je me parlant  moi-mme, voil pourquoi Issacar
avait t envoy par Camille Dreikralle pour me pousser...

--Dreikralle? s'crie mon pre. Tu dis Camille Dreikralle?

Il parat rflchir; et, au bout d'un instant, s'avance vers moi.

--Mon garon, me dit-il, tu as commis une sottise. Mais tu ne pouvais
rien faire de plus habile.

Il m'est impossible d'amener mon pre  expliquer ses paroles. Peu
importe; je sais que, n'ayant pas fourni au ministre les faux derrire
lesquels il aurait abrit l'infamie qu'il mditait, je serai disgraci.
Quelques jours plus tard, en effet, je suis affect  un rgiment
stationn dans le Nord; le bataillon dont je dois faire partie tient
garnison  Navesnes.

                              * * * * *

Navesnes est une petite ville lugubre; la tristesse monotone et sale qui
caractrise les agglomrations des dpartements industriels, qui leur
donne un aspect hostile, las, peureux, dfiant. On dirait que les
maisons sont ronges de la lpre de l'esclavage; qu'elles rampent devant
les hautes chemines des usines qui les bafouent; qui rigent leur
insolence de nouvelles tours fodales et crachent, sous la libert
du ciel bleu, le ciel noir des servitudes sans fin. La population ne
respire que dans la respiration des machines; son pouls ne bat que dans
le va-et-vient des pistons. a pue la misre; a empeste la patience.
Les faces n'ont point d'expression. C'est comme si l'clat de la vie
s'tait chapp de toutes les prunelles, pour venir se figer sur
l'acier des monstres qui mchent la vapeur meurtrire, sur l'acier des
baonnettes qui prolongent les fusils Lebel, protecteurs de l'Ordre.

Dans une ville pareille les distractions sont rares et difficiles. Les
riches mmes ne peuvent jouir avec intelligence de leur argent; il n'y
a pas de bibliothque. On est invit de temps en temps chez les grands
patrons, qui vous offrent la pte arrose de champagne que le possdant
doit  son chien de garde. Bon souper, souvent; bon gte, quelquefois;
mais le reste, non. Ce serait peut-tre possible, mais ce serait sans
doute long; et, gnralement, le jeu ne vaut gure la chandelle que
tient le mari, entre ses comptes. Quelques _dames_, dans la ville, plus
ou moins boutiquires, et coiffes  la dernire mode des Bersaglieri.
Farouches, farouches. C'est avec peine que j'ai pu dcouvrir une
bourgeoise veuve, travaille par l'ge critique dans un mobilier moral.
Je m'en contente. Le sage sait se contenter de peu.

Voil une chose que n'ignorent pas les ouvriers, mles et femelles,
ilotes de l'usine. Ils sentent que le peu, le trs peu qui leur est
accord, doit leur suffire; leur rsignation est vraiment chrtienne.
Ils semblent comprendre que leur vie ne leur appartient que parce
qu'elle est utile  leurs matres. C'est l un sentiment purement
humain, et qu'on ne trouve ni chez les vaches, ni chez les cochons, ni
chez aucun des bons animaux qu'on mange.

Mon parent, M. Delanoix, snateur du Nord, et qui a des intrts dans
plusieurs des filatures du pays, a fait deux voyages  Navesnes. Chaque
fois, des runions ont t organises, o il a pris la parole. Delanoix
sait parler aux ouvriers; il leur parle de ses dbuts, qui ont t
laborieux et pnibles; de l'honntet, sans laquelle on n'arrive  rien;
de l'ordre et de l'conomie, qui mnent  tout; du travail, qui est
la libert; du gouvernement, qui veille paternellement sur la classe
ouvrire. Enfin, il sait leur parler. Il leur dit de se mfier des
meneurs, et leur prche la modration. Vous avez faim? Soyez modr.
Votre femme grelotte sous des haillons? Soyez modr. Vos enfants,
rongs par la maladie, n'ont ni remdes, ni nourriture? Soyez modr.
La misre vous trangle et vous dpce? Soyez modr. Vous crevez?
Modrez-vous. Ne crevez, mon ami, qu'avec la plus extrme modration.

Quelquefois, devant les faces hves des esclaves qui sortent de leurs
ghennes, je pense  tous ces monstres, pouvantails crs par
des imaginations malsaines, que les Pauvres ont placs comme
d'inconqurables sphinx sur les chemins du bonheur; le Capitalisme,
le Militarisme... Capitalisme? Le Capital, c'est le crdit que leur
patience imbcile fait  la cupidit des Riches. Militarisme? L'Arme,
c'est leur sang, leur chair et leur argent; elle est forme par eux,
elle est paye par eux.

C'est eux, l'Arme. C'est eux qui tiennent le sabre--ce grand couteau
qui finira bien, j'espre, par couper du pain pour tous.




XVIII


Le tambour bat, le clairon sonne. Qui reste en arrire? Personne. C'est
un peuple qui se dfend. En avant!

C'est un peuple qui se dfend. Un peuple riche, heureux, plein d'honneur
et de patriotisme, pris de traditions grandioses, qui se sent tout
 coup menac dans la tranquille possession de ses biens et dans la
srnit de ses digestions par la malignit de l'Ennemi. Sus  l'Ennemi!
Sus  l'Ennemi!... Deux compagnies, l'une appartenant  mon bataillon,
l'autre  un bataillon du 245e de ligne qui tient aussi garnison 
Navesnes, reoivent l'ordre de partir sur-le-champ.

Nous partons. Tenue de campagne, avec tous les accessoires, vivres pour
plusieurs jours, cartouches au complet, la menace au coin de la bouche
et la bravade au coin de l'oeil. Le commandant Bacardier est  la tte
de ma compagnie, le commandant Sappue est  la tte de la compagnie du
245e.

Les autorits civiles sont  la station pour assister  notre dpart.
Le nouveau sous-prfet, M. Issacar--titulaire de la sous-prfecture
de Navesnes depuis quelque temps--a une confrence avec les deux
commandants pendant que l'embarquement des hommes s'opre tant bien
que mal, plutt mal que bien. Puis, tout tant prt, il passe lentement
devant les wagons, et je remarque sur sa face une expression de gravit
qui me surprend un peu. Au passage, M. Issacar change quelques paroles
avec moi; on dirait qu'il cherche  faire vibrer l'autorit dans sa
voix. Pourquoi se donne-t-il ces airs importants? Je n'aime pas les gens
qui se prennent si fort au srieux.

Mais le train s'branle, et d'autres proccupations s'emparent de moi.
Je ne pense plus qu' l'Ennemi.

                              * * * * *

L'Ennemi. Une face macie, blafarde, lasse, tellement fatigue; une
face aux joues creuses,  la bouche tordue par un douloureux rictus, aux
yeux teints, comme noys; une face que la misre a serr dans son
tau, trs fort, et sur laquelle la faim a frapp  petits coups, trs
longtemps. Et cette face sur des corps d'hommes que ronge l'alcool,
que mine le travail bestial; sur des corps de femmes dont la misrable
anatomie se dissimule sous des haillons; sur des corps d'enfants
qu'alourdit et courbe vers la terre hostile le pressentiment de la
vie. La chiourme productive. Voil l'ennemi que doit tenir en chec la
chiourme soldatesque.

C'est pour assurer l'ordre que nous avons t envoys de Navesnes 
Courmies. Il parat que les serfs de l'usine ont menac de chmer demain
vendredi, 1er mai, fte du travail. Les patrons se sont immdiatement
solidariss et se sont engags  renvoyer tous les ouvriers qui ne
se prsenteraient pas  l'atelier le 1er mai. L-dessus, une certaine
agitation s'est produite. Le maire, effray, a crit au sous-prfet pour
demander des troupes; et le sous-prfet, au lieu d'intervenir auprs des
industriels, a envoy des soldats. Notre arrive a t accueillie par
quelques dmonstrations hostiles, mais sans grande importance; les gens
du pays, nous le savons, sont d'un caractre contrariant, au moins  la
surface. Les patrons tant opportunistes (ainsi que beaucoup d'honntes
gens) les ouvriers, par esprit d'opposition, ont t successivement
bonapartistes et boulangistes. On prtend qu'ils commencent  mordre au
socialisme. Il y a, dit-on, quelques commis-voyageurs du marxisme qui
prorent ce soir dans la ville. Ils prchent le calme, pour commencer.
Ils disent que les marxistes restent dans la tradition historique; et
qu'ils cherchent  faire arriver au pouvoir la classe ouvrire, afin
qu'elle puisse alors lgifrer selon ses intrts, comme le fit la
bourgeoisie en 1789. Pour finir ils prchent la modration. Delanoix
doit tre jaloux.

Il est justement ici, Delanoix. Il est arriv ce matin et cherche, en sa
qualit de pre conscrit,  rtablir la bonne harmonie entre patron
et ouvrier. Que faut-il pour cela? Un peu de complaisance de part et
d'autre. Que les salaris fassent toutes les concessions, et que les
chefs d'tablissements les acceptent. Malheureusement, les salaris ne
veulent plus couter M. Delanoix. Ils prfrent couter les socialistes,
qui leur disent exactement la mme chose, mais d'une faon un peu plus
neuve. Delanoix fait la grimace, parat songer profondment. Deux ou
trois phrases qu'il m'a dites ce soir m'ont livr le secret de ses
mditations. Il pense  se faire socialiste. Qu'a-t-il  risquer? Il a
t assez habile pour devenir un bourgeois; il sera assez habile pour le
demeurer, sous tous les rgimes. Si jamais la classe ouvrire arrive au
pouvoir pour lgifrer dans ses intrts, ce sera la bourgeoisie nouveau
systme (c'est--dire ancien systme). Et Delanoix consentira aisment 
porter un knout au lieu d'un parapluie.

Ah! ce n'est pas une chose commode, pour les forats du travail, de
choisir entre les panaces qu'on leur propose. Tout est confusion dans
leur esprit, si vieux et si puril. A voir de quelle faon drisoire ils
talent leurs souffrances, on comprend qu'ils ne puissent russir  leur
trouver un remde simple; on comprend qu'ils se laissent berner sans
trve par la sottise rapace des charlatans. Et comment voulez-vous
qu'ils expriment leurs misres morales, mme qu'ils s'en rendent compte?
Ils sont hors d'tat de dire au mdecin de quoi ils souffrent, quand ils
sont malades. Tant d'tres qui ont cess d'exister comme individus et
qui sont devenus des choses; des choses qu'on jette au rancart,  la
voirie, ds que leur capacit de production disparat ou s'affaiblit.
Tant d'tres pour lesquels la perte d'un membre, d'un bras, d'une jambe,
d'un doigt, signifie la dbine noire, la stagnation, la mort... Et ce
sont ces pauvres tres qu'on nous ordonne de rejeter dans leurs bagnes,
 la pointe des baonnettes--nous! nous qu'ils payent!--Quelle farce!
quelle lchet! C'est battre un infirme avec ses bquilles...

Ce matin, 1er mai, les ouvriers se sont rendus aux ateliers. Mais ils
n'ont pas tard  en sortir, dcids  chmer. Ils se sont rpandus par
les rues, formant des groupes, discutant. Nous recevons l'ordre de faire
des patrouilles et de disperser les rassemblements. Il y a quelques
escarmouches; et aussi quelques arrestations. Les prisonniers sont
enferms  la mairie. L'agitation semble crotre. Des patrouilles sont
attaques par la population, surtout par les femmes, et tirent  blanc
pour intimider la foule.

Vers la fin de l'aprs-midi, le sous-prfet, M. Issacar, arriv de
Navesnes quelques heures plus tt, vient nous faire une communication
importante. Il est accompagn du maire et de Delanoix et il nous annonce
que nous allons tre attaqus par ceux qu'il appelle les meutiers. La
population, dit-il, veut tenter de dlivrer les prisonniers.

Nous recevons l'ordre d'occuper la place de l'Eglise, un espace
d'une centaine de mtres de long sur cinquante de large; quatre rues
aboutissent  cette place, sur laquelle s'lvent la mairie, l'glise
et le presbytre. La compagnie du 245e, sous les ordres du commandant
Sappue, se range devant la mairie; ma compagnie se dploie sur la
droite. De grands cris clatent au loin: C'est huit heures, huit
heures, huit heures! C'est huit heures qu'il nous faut!... Vive la
grve! Vive la grve! Les fonctionnaires civils, le maire, le procureur
de la Rpublique, M. Delanoix, se dirigent vers la mairie. M. Issacar
adresse quelques mots au commissaire de police qui vient se porter sur
notre gauche; puis, il s'avance rapidement vers le commandant Sappue et
lui parle  voix basse, avec des gestes nergiques. Le commandant donne
l'ordre de charger les fusils. M. Issacar rejoint les fonctionnaires
groups devant la mairie; ils pntrent tous dans l'difice dont la
porte se referme sur eux juste comme s'lve une norme clameur, trs
proche.

--Vive la grve! Vive la grve!

Le commandant Sappue s'crie:

--Croisez... elle!

                              * * * * *

Tout d'un coup, la place est envahie. L'Ennemi s'avance vers la mairie,
s'avance  grands pas. L'Ennemi... des hommes dsarms, des femmes, des
enfants; des femmes et des enfants surtout. Au premier rang, une jeune
fille qui tient un mai en fleurs, un jeune homme qui porte un drapeau
tricolore. L'Ennemi s'avance, n'est plus qu' une vingtaine de mtres de
la mairie. Le commandant Bacardier,  cheval derrire nous, crie quelque
chose qu'on entend  peine: Retirez-vous, retirez-vous ou... Je
jette les yeux sur le commissaire de police dont c'est le devoir de
s'interposer. Il ne bouge pas.

Soudain, la premire ligne du 245e fait double pas en avant, puis double
pas en arrire. Et la voix du commandant Sappue, aussitt, siffle:

--Joue!... Feu!

Point de fume. Une dtonation sche, hypocrite, implacable.

Des cris dsesprs s'lvent. Des femmes, des enfants, viennent de
tomber, frapps par les balles; la jeune fille qui tenait le mai en
fleurs est tendue  terre, la tte fracasse, la cervelle rpandue; le
jeune homme qui portait le drapeau a t tu d'une balle dans la bouche,
et gt, couvert de sang... La foule s'enfuit, hurlant d'horreur. Des
hommes du 245e paulent encore, tirent. Un enfant que sa mre tient par
la main est tu; une jeune fille qui entre dans un caf est tue. Un
jeune homme, au bout de la place, relve un bless. Un soldat le couche
en joue et il tombe.

Il y a une quarantaine de corps tendus sur la place, dfigurs par
d'horribles blessures faites  bout portant; corps de femmes,
corps d'enfants. Deux cadavres d'hommes seulement; l'un celui d'un
vieillard... Des filets de sang commencent  couler sur la terre
noirtre, forment des flaques rouges qui s'tendent, s'tendent...

                              * * * * *

Ds que le feu eut cess, et tandis que les quatorze morts et les
vingt-deux blesss gisaient sur la place, quelque chose s'est pass que
je regretterais d'oublier.

La porte du presbytre s'est ouverte, trois prtres en sont sortis et se
sont approchs des victimes, comme des messagers de bienveillance et de
consolation.

La porte du presbytre s'est ouverte, trois prtres en sont sortis et se
sont approchs des victimes, comme des chacals qui viennent flairer des
cadavres.

D'autres chacals arrivent d'heure en heure; des noirs, des blancs, des
rouges et des tricolores. Tous les vampires du reportage; des agitateurs
boulangistes, derniers fidles d'une cause perdue, qui voudraient bien
crer des difficults au gouvernement; le prfet, menteur abject, qui a
dclar que les meutiers portaient des revolvers; des gens de justice;
un dput socialiste, qui fut bourreau versaillais pendant la Commune,
et qui vient d'acheter la chemise sanglante d'une des victimes qu'il se
propose d'exhiber  la tribune. Tout a parle, parle, parle, pendant que
des troupes arrivent  chaque instant; infanterie, cavalerie, dfilant
la tte basse sous les insultes de la population qui reproche  l'arme
sa couardise et sa frocit.

Le tlgraphe parle aussi. D'abord, il nous apprend qu'on va envoyer de
Lille des ambulances o les blesss seront fort bien soigns (et o l'on
pourra tudier  loisir l'effet produit sur eux par les balles Lebel).
Ces ambulances n'arriveront gure avant seize ou dix-huit jours. On ne
va pas encore trs vite, dans les hpitaux militaires; pourtant, depuis
1870, on a fait des progrs. Puis, le tlgraphe nous apporte le compte
rendu de la sance du 5 mai,  la Chambre. L'enqute a t repousse et
la Chambre a vot un ordre du jour o elle dclare qu'elle unit dans
sa patriotique proccupation et dans ses ardentes sympathies les
travailleurs de France et l'arme nationale, et qu'elle est rsolue 
faire aboutir pacifiquement les rformes sociales. Elle ne dit pas dans
combien de temps; mais a ne fait rien.

M. Delanoix parle aussi. Il m'a affirm qu'il y a eu dans sa vie peu
d'heures aussi douloureuses que celles qui se sont coules depuis la
fusillade. L'effroyable catastrophe ne se serait pas produite, dit-il,
si au lieu d'infanterie on et envoy de la cavalerie; vingt dragons
font plus de besogne que cinq cents lignards;  quoi bon faire fusiller
les gens, quand on peut les faire craser sous les pieds des chevaux?

M. Issacar parle aussi. Pas publiquement; mais hier, m'ayant rencontr 
la mairie, il m'a dit quelque chose que je veux rpter.

--Oui, a-t-il avou, je suis seul responsable, ou plutt premirement
responsable, de ce qui s'est pass. J'ai cru qu'un massacre, perptr
de sang-froid et sans aucune provocation, crerait dans le peuple une
indignation profonde qui se traduirait par un soulvement. Vous voyez
le rsultat. Le peuple ne veut pas se soulever; il reste insensible  la
pire misre, aux pires outrages. Cependant, il faudra qu'il se soulve.
Puisque la tragdie--la tragdie dont il fournit les cadavres--ne
l'meut point, nous essayerons du mlodrame; du bon vieux mlo, avec
le forat innocent, sa famille en pleurs, et le tratre escort des
complices ncessaires; du bon vieux mlo qui fera voir aux masses
quelles basses crapules le gouvernent. Peut-tre le peuple, trop abruti
pour s'mouvoir de ses souffrances personnelles, se laissera-t-il
exasprer par des forfaits qui ne le concernent qu'indirectement.
Pareille chose s'est vue, peut se voir encore... Oui, je sais ce
que vous pensez; malgr tout, ce que j'ai fait est horrible. Soit.
Seulement, il y a des lchets que peu d'hommes ont le courage de
commettre..... Je vais quitter l'administration, mais je resterai en
relations avec les gens au pouvoir. Je veux les aider  commettre leurs
crimes et leurs sottises jusqu'au bout. Il faut lasser le destin. En
haut et en bas, il n'y a que des vaincus en France, de sales vaincus.
Sans doute ne secoueront-ils leur abjection que lorsqu'ils seront
mis, subitement, en face d'une nouvelle dbcle. Ce sera ma dernire
carte--et je la jouerai bien, vous verrez.

La physionomie de M. Issacar, dpouille de son masque habituel de
scepticisme, exprimait une rsolution farouche. Le juif moderne avait
disparu; et l'Hbreu, frmissant du sombre enthousiasme des vieux ges,
se dressait devant moi. J'ai quitt M. Issacar sans lui rpondre.

Mais je pense  ce qu'il m'a dit, aujourd'hui, tandis qu'ont lieu
les obsques des victimes. Ces autorits civiles qui n'osent point se
montrer, ces troupes alignes le long des rues, masses sur toutes
les places; ces ouvriers cravats de rouge et ces ouvrires au chignon
fleuri d'carlate; ces musiciens avec leurs trombones funbres, ces
socits avec leurs bannires encrpes et leurs drapeaux tricolores,
ces prtres qui insultent les cadavres de leurs drisoires prires et de
leur eau bnite putrfie, ces charlatans du socialisme qui vont grener
au bord des fosses leurs thories misrables--des vaincus tout a... des
vaincus...

                              * * * * *

En rentrant  Navesnes, nous avons rencontr un troupeau de moutons
qu'un berger et un chien poussaient vers l'abattoir. Les moutons taient
des moutons; le berger tait infirme; le chien avait la gale.




XIX


En quelques jours le peuple est arriv  considrer le massacre de
Courmies comme un vnement normal, tout au plus comme un invitable
accident. Le ministre, responsable de la tuerie, est gnralement
regard comme un homme  poigne, c'est--dire en bon franais (d'aprs
1870), comme un homme suprieur. Les nervs, les fuyards, les vaincus
en un mot, aiment la poigne. Donc, le ministre est populaire en qualit
d'homme  poigne. On prtend, en clignant de l'oeil et en pinant la
narine, que c'est un cynique de premier ordre. Le fait est qu'il a roul
son tonneau (inodore). Ses ennemis l'accusent d'avoir commis plusieurs
crimes, assassinats et empoisonnements. Le pauvre homme en est bien
incapable. C'est, ainsi que tous les colosses franais d'aujourd'hui,
une espce de mauvais roquet auquel un coup de pied d'homme--s'il
restait un homme en France--renfoncerait pour toujours ses fausses dents
au fond des boyaux. Non, ce prudhomme  tinette n'est pas un gaillard,
et sa femme est la premire  s'en rendre compte. Pourtant, il a russi
 dbarrasser Paris de ce ridicule pantin, le gnral Boulanger. Voil
un jouet perdu pour la foule, et elle se demande  quoi passer son
temps.

On lui donne le procs Plantain. L'honorable M. de Trisonaye, en effet,
oblig enfin de faire arrter son ami Triboul, a fait aussi poursuivre
le malheureux Plantain. Et, grce  la complicit d'une magistrature
infme, le grand ingnieur qui a rendu tant de services  son pays vient
d'tre condamn comme tratre. La foule admire fort la dcision
des juges, mais rclame d'autres amusements. En voici un. La flotte
franaise va faire,  Kronstadt, une visite  la flotte russe. Et
la Russie, non contente de promettre un bon accueil  nos vaisseaux,
dclare aussi qu'elle recevra notre argent avec un grand plaisir; elle
met en France son premier emprunt. Les Franais exultent, se voient
dj accoupls aux Cosaques. Enfin! s'crient-ils, nous ne sommes plus
seuls! On dirait qu'ils ont quelque chose  porter--quelque chose qui
pse trs lourd.--De la gloire, peut-tre...

                              * * * * *

Dans l'automne de 1891, j'ai demand  tre envoy au Tonkin. Je vous
fais grce des raisons qui m'ont pouss  m'loigner du charmant pays de
France. Mon pre, inform de ma dcision, m'a rpondu par lettre
qu'il me laissait libre d'agir  ma guise. Il m'a fait entendre que ma
gaucherie lui a caus la plus pnible impression; pourquoi n'ai-je pas
t malade, le jour o l'on nous a donn l'ordre d'aller  Courmies?
Qu'allais-je faire dans cette galre?

Mon mtier. Mon mtier de garde-chiourme. J'ai aid  maintenir dans
le devoir, par la terreur, des esclaves blancs. Selon toute prvision,
maintenant que j'ai reu l'ordre de partir pour l'Indo-Chine, je vais
aller aider  maintenir dans le devoir, par la terreur, des esclaves
jaunes.

Les prvisions se sont ralises. Cependant, je ne donnerai pas le
moindre dtail sur mon existence pendant les vingt-huit mois que j'ai
passs au Tonkin. C'est l un sujet qui ne pourrait que mdiocrement
intresser le public franais. L'indiffrence de la France pour ses
possessions d'outre-mer est sans bornes; on dirait qu'elle ne conquiert
des colonies que pour n'en rien faire, que pour les abandonner
compltement au bon plaisir de la tourbe  galons et en habit noir,
dont l'infamie peut se donner libre carrire. Les pauvres de France,
qui payent les impts, ignorent que ce sont leurs fils qui vont mourir,
exclusivement, dans ces colonies, de la mitraille, et surtout de la
fivre et de la dysenterie. Ils ignorent que chaque classe fournit
environ 75.000 dispenss bourgeois qui ne font qu'une anne de service
et qui, par consquent, ne vont jamais aux colonies. Ils ignorent que
l'effectif des troupes que nous entretenons hors de France, pour le
bnfice d'une poigne de gredins, s'lve  140.000 hommes, soit aux
trois-diximes de l'arme mtropolitaine; ils ignorent que les colonies
dvorent chaque anne plus de 190 millions du budget de la guerre.
Ils ignorent tout, parce que l'ignorance est commode  leur veulerie.
Pendant le temps que j'ai pass au Tonkin, deux choses surtout ont
absorb l'attention de la France; d'abord, la formation de plus en plus
vidente d'une alliance avec la Russie; la visite de l'amiral Avellan en
France, prcde et suivie d'emprunts nouveaux, ayant t l'un des plus
heureux symptmes de ce rapprochement, clbr comme il convient par la
presse franaise dont deux reprsentants distingus, le forban Ganivais
et le vide-cuvettes Arthur Meyer, encadraient l'amiral lorsqu'il fit
son entre  l'Opra. Puis, la scandaleuse comdie du Panama, farcie
de calomnies infmes et de vrits plus infmes encore, a commenc 
prsenter ses tableaux aux yeux merveills d'un public de gogos gagas.
Et il parat que personne n'a eu l'ide de faire la moindre allusion 
un trait qui fut sign  Francfort, le 10 mai 1871. Le peuple franais
a une longue patience. C'est la longue patience, a dit Buffon, qui
constitue le gnie. Tout est possible.

                              * * * * *

Donc, je suis revenu  Paris, au commencement de mai 1894, en cong de
convalescence. Vous ai-je dit que j'avais t bless au Tonkin, vers la
fin de 1893? Pas trs srieusement; mais cependant j'ai t inscrit au
tableau, et je compte recevoir mon troisime galon au mois de juillet.

Quelques jours aprs mon retour, je reois la visite, dans le petit
appartement que j'occupe rue de Varenne, d'un monsieur vnrable, 
barbe patriarcale et  gestes onctueux, que je ne reconnais qu'au bout
d'un instant. C'est M. Curmont. Comment a-t-il dcouvert mon adresse?
C'est sans doute mon pre qui la lui a donne? M. Curmont sourit
affirmativement.

M. Curmont m'apprend qu'il est membre de la Socit de Paix et
d'Arbitrage. Je le croyais trsorier-payeur; mais il parat qu'il a pris
sa retraite, il y a quelque temps. Est-ce en sa qualit de membre de la
susdite Socit, que M. Curmont vient me surprendre? Oui, c'est en cette
qualit. La Socit, dans son dsir de voir la fraternit rgner sur
la terre, cherche  recueillir de la bouche de tmoins irrcusables des
preuves de l'infamie de la Guerre et des horreurs qu'elle entrane.
Il est bien entendu que la plus grande discrtion est de rgle. Les
communications de toute nature sont strictement confidentielles.
Beaucoup d'officiers, comprenant qu'ils servaient la cause de
l'humanit, ont dj livr  la connaissance de la Socit des faits
intressants. Voudrais-je les imiter?

Je n'y tiens pas normment. La guerre est horrible, sale, et hassable;
c'est certain. Mais je pense que ce sont ses excs mmes qui la
feront disparatre. Je ne crois nullement  l'influence des Socits
pacifiques. Les gens qui en font partie me donnent l'ide d'officiers de
sant pour volcans. Je serais assez dispos  les taxer d'hypocrisie;
si la guerre tait supprime d'aprs leurs formules, l'instinct combatif
disparatrait et l'exploitation des pauvres deviendrait plus facile
encore qu'elle ne l'est. Une ligne d'omnibus tout entire rsume mon
opinion: Passy-Bourse. Quant  l'arbitrage, il a simplement pour but,
 mon avis, de renforcer le principe abject de Justice indirecte, de
requinquer le trne pourri de l'Equit actuelle, de faire une idole de
la Chose juge. D'ailleurs, l'arbitrage existe; c'est la mission mme de
la Diplomatie; si la diplomatie est tombe partout, particulirement en
France, aux mains de vermineuses nullits, ce n'est pas ma faute. Non,
je n'ai aucune sympathie pour les bonzes qui prchent la paix ternelle
du haut de leur comptence  barbe. La paix monotone qu'ils rvent dans
la platitude rsigne qu'ils aiment, ne sera jamais possible; la lutte
est ncessaire  l'espce humaine; le conflit existera toujours d'une
faon latente, sinon patente, entre deux tres. Que dis-je? S'il ne
restait qu'un seul homme sur la terre, un homme qui aurait russi 
dtruire tous ses semblables, cet homme serait en tat de guerre; car il
faut tre au moins deux pour signer un trait de paix. La guerre donne
une trs mauvaise direction  l'instinct combatif, je l'admets; mais cet
instinct combatif est excellent, indispensable  l'humanit; c'est le
palladium de ses liberts; il ne s'agit donc pas de le supprimer, mais
de l'employer  d'efficaces besognes. Et c'est la guerre, qui l'a fauss
et assombri, qui le fera briller comme une gnreuse toile  la pointe
de l'pe de la Rvolution. Supprimer la guerre  prsent? A prsent
qu'elle devient la guerre civile! qu'elle est devenue la guerre sociale!
A prsent qu'elle est  la veille de se transformer, au bord d'un grand
lac rouge, en la lutte intelligente et fraternelle! En voil une blague!
En voila une farce!...

Quant aux atrocits qu'entrane la guerre, je les dplore en thorie.
Mais je les explique. Elles ne sont pas autre chose que les honntes
ignominies que cre, dveloppe et nourrit l'abominable paix actuelle,
et qui se font jour subitement, sous leur aspect rel. Une preuve? Les
excs commis dans une lutte arme sont toujours en raison inverse
des dangers courus par le soldat. Celui-ci, donc, calcule bassement,
commercialement, pacifiquement, honntement! Nous sommes devenus si
affreusement civiliss, tellement confits en moralit infme, qu'il
nous faut la guerre pour nous faire voir quelles horribles ralits se
dissimulent sous les douces hypocrisies de nos systmes de civilisation
et de morale. Il faudrait aussi savoir si la vile frocit de l'homme
moderne n'est pas due, pour une grande part, aux inoculations qu'on
lui prodigue,  la hideuse vaccination,  l'habitude qu'il a prise de
considrer comme normaux les avortements rguliers ou intermittents de
sa compagne. La sauvagerie actuelle, j'en suis convaincu, n'est point la
sauvagerie ancestrale; c'est la sauvagerie civilise. D'ailleurs, elle
ne m'meut que mdiocrement; je ne me range pas avec les sentimentaux;
ces gens-l me dgotent; on dirait qu'ils n'ont jamais vu un
accouchement. Je crois que c'est la guerre qui affranchira le monde,
et je crois qu'elle ne pourra se manifester dans sa force purifiante
et libratrice qu'en se dpouillant de toute hypocrisie--qu'en
apparaissant, nue et rouge, hors du manteau des conventions.

J'expose, aussi poliment que possible, mes opinions  M. Curmont;
mais il insiste; il veut savoir si des bruits qui ont couru au sujet
d'excutions sommaires, de massacres, de pillages et de viols, peuvent
tre considrs comme dignes de foi. Oui, certainement. Et, demande M.
Curmont, est-il vrai que la torture svisse au Tonkin? Trs vrai. Et que
des impts et des amendes soient prlevs dont aucun compte n'est tenu?
Trs vrai. Que certains officiers fassent gorger la population
de villes entires, gorgements qu'ils travestissent en glorieuses
batailles, afin d'escroquer honneurs et avancements? Trs vrai. Et
que d'autres officiers commettent des faux et usurpent des fonctions
judiciaires afin de dpouiller de riches indignes? Trs vrai. Et que
le gnral commandant le corps d'occupation ait commis des actes qui, au
jugement des tribunaux, tombent sous le mpris public? Encore vrai.

--Voil les odieuses consquences de la guerre! s'crie M. Curmont.

--Ou plutt, dis-je, les consquences de l'existence actuelle. Si les
bandits qui commettent ces infamies n'taient pas srs de recevoir,
comme salaires de leurs crimes, des rcompenses de toutes sortes, ils
ne les commettraient point. Leurs actes dshonorent non seulement
eux-mmes, mais l'arme  laquelle ils appartiennent, mais leur nation,
mais leur poque. Croyez-moi, tout se tient dans l'ignoble systme
d'aujourd'hui; et c'est seulement sous les boulets que croulera ce
systme.

M. Curmont se retire, un sourire nigmatique sur les lvres. Je ne l'ai
srement pas convaincu, mais je ne dsirais pas le convaincre; je ne
dsire convaincre personne. Du reste, j'espre ne jamais le revoir. Il
m'embte, cet homme de paix.

                              * * * * *

Cet homme de paix est une infernale canaille. Vous ne devineriez jamais
ce qui vient de m'arriver. J'ai reu ce matin un numro du journal _la
Nation Franaise_, dont le directeur est Camille Dreikralle. En tte se
trouve un article, que quelqu'un a marqu d'une croix rouge, et qui est
intitul: _Les thories anarchistes dans l'Arme.--Un officier flon._
Cet article reproduit la conversation que j'ai eue hier avec M. Curmont.
On ne me nomme pas; mais je suis indirectement dsign de la faon
la plus claire. L'auteur de l'article anonyme a plac dans ma bouche
beaucoup de phrases subversives que je n'ai point prononces. Ces
enjolivements ne sont certainement pas involontaires. On me fait dire,
par exemple, que la prsence d'une trs forte partie de nos troupes aux
colonies compromet la dfense du territoire national; que l'infriorit
militaire de la France est dj trop marque; que les cadres suprieurs
de notre arme sont encombrs de nullits avres, incapables
d'organiser autre chose qu'une nouvelle dbcle; que la France, avant
d'aller civiliser les ngres et les jaunes, ferait bien de se civiliser
elle-mme et de se dbarrasser de ses honteuses superstitions romaines;
et qu'elle ferait bien, aussi, au lieu d'aller rtablir l'esclavage au
del des mers, de fonder chez elle cette libert et cette fraternit
dont les Franais parlent toujours et qu'ils ne connaissent point. Ce
sont l des choses que je puis penser, que je pense probablement; mais,
enfin, je ne les ai pas dites.

Je ne me dissimule pas, nanmoins, que cet article peut me causer un
prjudice norme. Curmont n'tait videmment qu'un instrument; mais
l'instrument de qui? Je ne pense pas que Dreikralle ait aucun intrt
 me nuire. Alors?... Mon pre sera peut-tre plus habile que moi 
dchiffrer l'nigme.

Je cours au ministre, o je le trouve dans son bureau, le numro de _la
Nation Franaise_ dpli devant lui.

--Eh! bien, s'crie-t-il, tu ne vas pas mal. Tu ne m'avais pas dit
que tu allais te lancer dans la politique et poser ta candidature de
socialiste irrductible. Mes compliments. A qui donc as-tu fait tes
confidences?

J'expose les choses  mon pre; et je termine en lui demandant s'il ne
souponne pas...

--Je ne souponne pas! s'crie-t-il. Je sais. Tu es en train d'expier,
mon garon, une grande faute que tu as commise. Vois-tu, il n'y a pas de
crime sans chtiment; c'est une loi de la providence. La vengeance est
bossue, comme a dit le pote, mais elle vient. Elle est venue pour toi.
Sais-tu qui a pouss Camille Dreikralle  publier cet article qui, si
je n'tais pas l, briserait ton avenir et t'obligerait mme peut-tre
 donner demain ta dmission? C'est sa femme. Et sais-tu comment
s'appelait Mme Dreikralle avant son mariage? Elle s'appelait Mlle Adle
Curmont. Ha!... Tu peux faire tes yeux de merlan frit, mon vieux
lapin; c'est comme a. Ah! il arrive de drles de choses dans la vie
du monde!... Moi, il y a dj longtemps que je sais  quoi m'en tenir.
Quand j'ai vu qu'on ne voulait pas me laisser te prendre comme officier
d'ordonnance lors de l'expdition du Garamaka, je me suis dout de
quelque chose; je me suis inform et j'ai appris que l'opposition venait
de Camille Dreikralle. Ne comprenant pas bien, j'ai cherch  savoir
davantage; j'ai appris ce que je viens de te dire--et aussi ce que tu
ne m'avais jamais dit.--Entre nous, tu n'es qu'un cochon... Comment! tu
abuses de cette jeune fille, tu la plantes l et tu ne lui donnes plus
signe de vie! Tu n'as mme pas l'ide de lui envoyer des fleurs! Mais 
quoi penses-tu? Il y a des choses qui se comprennent d'elles-mmes:
on doit toujours envoyer des fleurs  la femme, aprs. Elle interprte
l'envoi  sa faon, c'est--dire d'une faon qui ne lui est jamais
dsagrable, et elle ne vous en veut pas. Rellement, mon ami tu n'as
pas la moindre notion de savoir-vivre. Que tu n'aies pas revu Adle
Curmont, que tu ne lui aies pas crit, c'tait parfait. Mais il fallait
lui envoyer des fleurs. Ce n'tait pas compromettant, a n'engageait 
rien, mais a constituait un tendre souvenir et a coupait la rancune.
Des fleurs! Des fleurs!...

Ah! si mon pre savait tout!... Au bout d'un instant, il continue:

--Le mariage de Dreikralle ne parat pas lui avoir port bonheur; il a
cess d'tre rapporteur du budget de la guerre; tout le monde le croyait
inamovible. Et je sais qu'il a recours, actuellement,  de tristes
expdients. Cet article qu'il vient de publier  l'instigation de sa
femme pourrait tre un sale coup pour toi, pour nous; mais en somme,
c'est trs maladroit. Toi aussi, tu es trs maladroit; mais tes
maladresses sont quelquefois intelligentes. Oh! tu ne le fais pas
exprs. Rappelle-toi ta mission  Bruxelles, par exemple; si tu avais
envoy le rapport qu'on te demandait, ayant contre toi l'hostilit de
Dreikralle, tu aurais t frais; il se serait servi de ton rapport pour
attaquer Trisonaye, dont il convoitait la place; il aurait vendu la
mche, et tu aurais t le dindon de la farce. Quant aux rvlations
que tu as faites  Curmont, malgr leur noire stupidit, elles vont nous
tre utiles. D'abord, il faut que tu nies, que tu nies mordicus avoir
jamais dit un mot  ce vieux sclrat; on l'a chass de sa place de
trsorier-payeur en raison de nombreuses malversations; la parole d'un
vieux coquin de son espce ne vaudra donc rien en prsence du serment
d'honntes gens comme nous. Donc, c'est bien entendu: tu n'as pas vu
Curmont depuis plusieurs annes et tu n'as parl  personne. Maintenant,
j'ai dj bauch une petite combinaison. Je ne tiens pas  rester
au ministre; Lahaye-Marmenteau a t mis  la tte de l'tat-Major
gnral; nous ne sommes pas en bons termes; et j'aime autant aller
prendre l'air de la province. Je vais t'expliquer la chose tout 
l'heure, en prsence de Raubvogel; je l'avais envoy chercher en
mme temps que toi, il y a une demi-heure; tu a d le croiser avec
l'estafette.

--Mais pourquoi la prsence de Raubvogel est-elle ncessaire?

--Ha! Ha! s'crie mon pre, c'est que le cousin a une jolie petite
vengeance  tirer des Dreikralle. Ecoute-moi et tu verras que, bien que
tu aies t au Tonkin, tu n'en connais pas aussi long sur cette colonie
que moi qui suis toujours rest  Paris. Une Socit s'tait forme,
il y a deux ans environ, pour exploiter le monopole de l'opium en
Indo-Chine. Elle avait  sa tte: M. Raubvogel, directeur pour l'Europe;
M. de Saint-Josphin, directeur pour l'Indo-Chine; et MM. Camille
Dreikralle et Ganivais comme agents gnraux accrdits auprs du
gouvernement pour les rapports ordinaires de la Compagnie avec les
administrations publiques. Ne ris pas. C'est trs srieux. Je ne te
dirai pas par quels moyens cette Socit obtint la ferme de l'opium;
tu comprends qu'il s'agit d'une pression, motive, sur le
gouverneur-gnral. Pendant dix-huit mois, la Compagnie, qui avait fort
mal exploit son monopole, refusa de tenir ses engagements et de verser
un centime dans les coffres de la colonie. Non contente de se soustraire
 ses obligations, elle menaa mme de demander des dommages-intrts.
Une clause du contrat donnait au gouverneur-gnral le soin de prvenir
la contrebande. Et la Compagnie assurait que le gouvernement ne
rprimait pas la contrebande; la Compagnie en tait d'autant plus
sre, entre nous, que c'est elle-mme qui organisait et facilitait
la contrebande. Le gouverneur-gnral essaya de montrer les dents;
aussitt, une campagne terrible commena contre lui dans la presse
parisienne; la _Nation Franaise_, organe de Dreikralle, et _la
Lutce_, journal de Ganivais, attaqurent avec la dernire violence
l'administration du Tonkin. Le gouverneur-gnral, effray, se dcida 
signer la convention de rachat du monopole, comme le lui proposait M.
de Saint-Josphin. La Compagnie reut une indemnit de quatre millions,
somme qui reprsentait au moins trois fois le capital qu'elle avait
engag. M. de Saint-Josphin, tout charg d'or, se mit donc en route
pour Paris, o l'attendait le cousin Raubvogel, tout prt  procder 
une juste rpartition. Malheureusement, Camille Dreikralle et Ganivais
avaient pris les devants et avaient t attendre M. de Saint-Josphin
 Marseille. Je ne sais pas quels arguments ils employrent, mais il le
persuadrent de leur faire remise de la plus grande partie de la somme
qu'il rapportait. Ces messieurs s'tant ainsi adjug la part du lion, il
resta relativement peu de chose pour le cousin et les autres intresss.
J'avais mis quelques fonds dans l'affaire, mes derniers souvenirs du
Garamaka; et ils m'ont  peine rapport 120 p. 100. C'est drisoire. Tu
comprends que Raubvogel n'a jamais pardonn  Dreikralle et  Ganivais.
La Presse concourt  la cration et au dveloppement de nos colonies,
mais enfin elle ne doit pas les accaparer...

Un planton, qui vient annoncer M. Raubvogel, interrompt mon pre; et
avant que j'aie pu placer un mot, le cousin fait son entre.

--H! s'crie mon pre, en brandissant le journal, vous avez vu? Un
nouveau tour de votre ami Dreikralle!...

--Mon ami! ricane Raubvogel; et ses yeux brillent, et son nez se
recourbe un peu plus, et sa bouche dvore une grimace; mon ami! Ah! si
je le tenais!...

--Je crois, dit mon pre, que je puis vous donner un bon moyen de vous
venger...

--De nous venger, vous voulez dire? corrige Raubvogel.

--Naturellement, grogne mon pre. Eh! bien, je sais de source certaine
que le Dreikralle et le Ganivais sont en train, depuis quelques jours,
de faire chanter Hablez, le fabricant d'quipements militaires, etc.
Vous savez?

--Oui. Et il chante? Ce n'est pas nouveau. Gastibelza, l'homme  la
carabine, chantait ainsi. Et pourquoi chante-t-il?

--Voil, dit mon pre, lgrement embarrass. C'est une histoire de
gamelles, de bidons, d'ustensiles de campement; est-ce qu'on sait?

--Je vois, fait Raubvogel; c'est une affaire de casseroles. Et qui
est-ce qui tient la queue de la pole?

--J'espre que ce sera moi, dit mon pre; car si je n'y russis pas,
je me vois dj lanc  la rue avec un joli chaudron au derrire. Vous
comprenez? Non? Alors, faites semblant. Non? Eh bien! voici la chose en
deux mots. Jusqu' ces temps derniers, Hablez avait un assez gros stock
de fournitures qui lui avait t refus par mon prdcesseur  la tte
de la Commission de contrle. Depuis que je suis devenu prsident de
cette Commission, il a prsent de nouveau ces fournitures; et, ma foi,
elles ont t acceptes; je ne vous dirai pas comment a s'est fait...

--Inutile, dit Raubvogel. Grands dieux! nous ne sommes pas des enfants;
et nous n'avons pas besoin de tant d'explications.

--Heu! Le fait est, dit mon pre, que pour quelques plats et quelques
marmites qui n'ont pas toute la solidit dsirable...

--La belle affaire! s'crie Raubvogel. Toute cette quincaillerie ne
servirait qu'en cas de guerre; et comme l'arme n'existe que pour
conserver la paix...

--Justement. Il n'y a pas l-dedans de quoi fouetter un chat. Mais ces
deux gredins de Dreikralle et Ganivais ont eu connaissance de la chose,
je ne sais comment; et supposant que Hablez avait cent mille francs dans
la gosier, ils lui ont crit avant-hier pour le menacer...

--Hablez a les lettres? demande anxieusement Raubvogel.

--Non, rpond mon pre; je les ai. Il est venu me voir hier pour me
demander conseil et j'ai retenu les papiers, sous un prtexte. Les
voici.

Et il tend  Raubvogel deux lettres que celui-ci parcourt rapidement.

--Vous voyez, dit mon pre, que des poursuites sont invitables si une
plainte est formule. Cette plainte, mon cher cousin, il faut dterminer
Hablez  la dposer. S'il hsite, dites-lui que je dpose immdiatement
une plainte moi-mme. L'article abominable publi ce matin par
Dreikralle me prouve que ce coquin veut commencer une campagne
contre moi. Eh! bien, mon systme de dfense, c'est l'attaque. Donc,
j'attaquerai si Hablez n'agit pas. Dmontrez  Hablez qu'il a tout
intrt  agir.

--Soyez tranquille, dit Raubvogel. Pourtant, le fait demeure que
des fournitures refuses ont t prsentes de nouveau par Hablez et
acceptes par vous.

--Voil une chose, dit mon pre, dont je me fiche comme de colin-tampon;
Dreikralle et Ganivais, bien que directeurs de journaux, dputs et
chevaliers de la Lgion d'honneur, seront poursuivis pour chantage et
foutus dedans comme des tambours. Quant  Hablez, il est possible qu'on
l'inquite; il se tirera de l comme il pourra. Dites-lui qu'il n'a rien
 craindre. C'est tout ce que nous pouvons faire pour lui.

--Je lui dmontrerai aussi, dit Raubvogel en clignant de l'oeil, que
nous lui tirons une fameuse pine du pied. Je vous ferai part de ce
qu'il rpondra. Mais pour vous, ne craignez-vous rien?

--Rien; et j'espre beaucoup. Je vais immdiatement aller trouver le
ministre et le mettre au courant des choses. Je lui montrerai l'article
de _la Nation Franaise_, pour commencer. Je lui exposerai ensuite
l'affaire Hablez. Je n'ai rien  me reprocher  ce sujet-l; j'ai pu
tre imprudent, ou tout au moins un peu ngligent, mais a arrive  tout
le monde. Aprs tout, je ne peux pas vrifier par le menu les qualits
de cinquante mille bidons; je ne suis pas dedans. J'tablirai les faits
suivants: d'abord, on a calomni mon fils, on a mis dans sa bouche des
propos qu'il n'a jamais tenus, afin de commencer une campagne contre
moi; ensuite on s'attaque  moi, c'est--dire  toute l'arme franaise,
afin de peser sur Hablez et de faire chanter  tue-tte cet honorable
industriel. Il ne doit pas tre dit qu'on peut insulter impunment les
dfenseurs de la patrie. Je demanderai donc des compensations pour mon
fils et pour moi; pour mon fils, les galons de capitaine qu'il devrait
avoir depuis longtemps; pour moi-mme, un Corps d'arme.

--Un Corps d'arme! s'exclame Raubvogel qui semble s'affaisser dans un
fauteuil.

--Ni plus ni moins, dit mon pre. J'ai des tats de service, mon vieux
lapin, comme pas un des cocos qui sont ici. J'ai t  Nourhas, vous
savez, bien qu'on fasse semblant de l'oublier. Et j'ai command en
chef devant l'ennemi, au Garamaka. J'ai droit  un Corps d'arme, et je
l'aurai. Comment! On fout Lahaye-Marmenteau  la tte de l'Etat-Major,
et on me refuserait un Corps d'arme. Qu'on s'en avise! Vous savez, le
ministre, avec son flair d'artilleur? Hein? Hein? Son flair! Faudrait
pas qu'il me le mette dans le nez, son flair! Sa femme est Anglaise,
d'abord; et le mari d'une Anglaise dirigeant la Dfense nationale, a
peut sembler drle. De plus, c'est un ractionnaire, et je n'ai qu'
dire la moiti de ce que je sais pour l'asseoir sur le pav du boulevard
Saint-Germain, sans paillasson. Pas de Corps d'arme? Je pose ma
candidature au ministre. Toute la presse rpublicaine me soutiendra. On
m'a dj fait des propositions, vous savez. Il n'y en a pas  revendre,
des gnraux rpublicains. Moi, j'ai des convictions; mes vieilles
convictions dmocratiques. C'est a qui me soutient. Voyons, mon garon,
dit-il en s'adressant  moi, tu vas accompagner le cousin; nous nous
reverrons ce soir. Je suis sr que j'aurai russi, pour toi et pour moi.
Et vous, Raubvogel, que Dieu vous bnisse! a vous apprendra...

                              * * * * *

Il y a des faits qui sont trop connus pour que je les rappelle ici. Tout
le monde se souvient des condamnations qui frapprent et dshonorrent 
jamais Dreikralle et Ganivais; des poursuites intentes  Hablez, et qui
firent  cet industriel une magnifique rclame. On ignore sans doute que
j'ai t nomm capitaine, et attach  l'tat-Major gnral; mais on n'a
peut-tre pas oubli que mon pre a t appel au commandement du--zime
Corps d'arme,  Nortes.

Mme Dreikralle a quitt la France aprs la condamnation de son mari.
J'avais pu l'apercevoir un instant, au cours du procs. Elle ne m'avait
point paru trs dcourage. Aprs tout, elle avait prvu son sort--et
l'avenir lui rserve peut-tre des revanches.




XX


Mon pre assure qu'il est heureux de quitter Paris. Le ministre,
dit-il, commence  puer le clricalisme  plein nez;  vrai dire, c'est
une jsuitire. Mon pre ne peut pas se rsoudre, selon son expression,
 donner dans la calotte. Il a essay, mais il n'a pas pu. Il a
simplement russi  devenir anti-smite; et encore, voici pour quelle
raison: il y a tant de faux Juifs parmi les Chrtiens qu'on n'a pas
besoin des vrais Juifs.

Mon pre est tellement vif, alerte, jovial et frtillant qu'on ne lui
donnerait gure plus de cinquante-cinq ans; le fait est qu'il a t
rcemment atteint par la limite d'ge, et qu'il n'a t maintenu au
cadre d'activit qu'en raison du commandement qu'il a exerc. Tel est
le cas de plusieurs autres gnraux, le gnral de Lahaye-Marmenteau par
exemple. Mais bien que l'ge n'ait eu aucune influence sur la gat
de mon pre, il est certain que sa bonne humeur a pu tre affecte, de
temps en temps, par des vnements fcheux. C'est justement ce qui vient
d'arriver. La baronne de Haulka,  laquelle l'attachaient les liens
d'une amiti dj longue, a dcid de rompre toutes relations avec lui.
Pourquoi? A en croire mon pre, parce qu'il a demand un Corps
d'arme sans prendre l'avis de la baronne; et parce que la baronne est
convaincue que de grands changements politiques sont imminents et qu'il
aurait t facile au gnral Maubart, s'il tait rest au ministre,
de saisir le portefeuille de la guerre. La raison est admissible. La
baronne, que je n'ai vue que deux ou trois fois, et d'assez loin, est
certainement une intrigante fieffe; elle cherche  atteindre un but
que j'ignore, mais dans la poursuite duquel mon pre lui a t utile,
complice inconscient dont la valeur augmente en raison de l'lvation du
poste qu'il occupe. Et il est certain que mon pre,  prsent, tient son
bton de marchal.

C'est peut-tre la conscience de ces choses qui assombrit, pendant
quelques jours, le caractre de mon pre; peut-tre aussi le regret
d'avoir  abandonner, en quittant Paris, les indemnits varies
(lgales et extra-lgales) qui augmentent sa solde, et dont il trouvera
difficilement l'quivalent  Nortes. Quoi qu'il en soit, il a fait, en
termes pathtiques, ses adieux aux officiers placs sous ses ordres:
Appel  d'autres fonctions, a-t-il dit, soldat dans l'me et par
tradition de famille, j'obis et me rends  mon nouveau poste... Heureux
au moins que le sacrifice que j'accomplis en me sparant de vous puisse
vous tre un dernier enseignement, car il est subordonn  l'ide
inspiratrice de nos actes,  l'ide de patrie qui nous domine de trs
haut.

Mais aujourd'hui, comme il se rend  la gare de l'Ouest, en route pour
le sige de son commandement, il a recouvr sa gat et son insouciance
ordinaires. Dans la voiture, il perptre des calembours inavouables,
se livre  des plaisanteries d'une telle indcence qu'elles font rougir
l'officier d'ordonnance qu'il emmne avec lui. Il sifflote: Grenadier,
que tu m'affliges, En m'apprenant ton dpart... Sur le quai
d'embarquement une foule d'amis et connaissances, d'admirateurs, de
journalistes, se presse pour faire ses adieux  mon pre. Beaucoup de
dames dans cette foule; des dames qui luttent avec les reporters pour
avoir quelques instants d'entretien avec le hros de Nourhas, qui
sourient de toutes leurs dents, et qui ont apport des fleurs.

--Je ne sais pas ce que les femmes ont  me courir aprs comme a, me
dit mon pre en s'installant dans son coup; elles grillent toutes de
se vautrer sur ma vieille peau; on dirait qu'elles me prennent pour un
wagon-lit.

Le train part au milieu de dmonstrations enthousiastes. Il reviendra,
dit la foule en se dispersant; il reviendra... (Quand le clairon
sonnera, taratata). Le lendemain un rdacteur d'un journal bien-pensant
dclare que malgr de bas calculs, prpars avec un acharnement
maladif, il a pu interviewer le hros de Nourhas. Tandis que le
gnral Maubart parle, crit-il, j'coute la musique de sa voix
mtallique, je regarde ses yeux dans lesquels perce la tendresse, et je
vois briller sur son front la petite toile mystrieuse qui illumine les
lus de Dieu... Au revoir! me dit-il d'une voix qui descend jusqu'
mon coeur. Que tous ceux qui me lisent se partagent le salut suprme du
glorieux soldat aux bons Franais, et qu'ils devinent l'motion profonde
que j'ai ressentie et les larmes dlicieuses que j'ai pleures!

                              * * * * *

Comme je demandais un jour au capitaine de Bellevigne, peu de temps
aprs mon entre au ministre, quelle tait l'utilit d'une section de
mobilisation dans les bureaux de l'tat-Major, il me rpondit qu'il n'en
savait rien.

--Je pense, dis-je, qu'elle est destine beaucoup plus  rassurer les
Franais qu' inquiter les peuples trangers.

--Ce n'est pas trs sr, rpondit Bellevigne; les Franais ne demandent
qu' tre rassurs; et du moment qu'on leur dit qu'ils peuvent avoir
confiance en ceux qui veillent sur leurs destines, ils dorment sur les
deux oreilles. Mais les nations voisines doivent tre amenes  supposer
que l'arme franaise possde un plan de mobilisation qu'on complte et
qu'on perfectionne sans relche. Il est vrai que nos ennemis ventuels,
trs au courant de notre situation gnrale, savent qu'il nous est
impossible, normalement, d'laborer un plan tant soit peu praticable;
pourtant, nous devons faire tous nos efforts pour les tenir sur le
qui-vive. En somme, la section de mobilisation existe surtout pour
assister les gens, amis ou ennemis, disposs  croire au miracle en
matire d'organisation militaire. Pour qu'une mobilisation rapide ft
possible...

--Il faudrait bien des choses! m'criai-je.

--Il faudrait avant tout, reprit Bellevigne, un gouvernement intelligent
et fort, c'est--dire sr de la lgitimit de son existence et dont le
pouvoir se fortifierait sans cesse de la sve toujours jeune qui monte
du vieux tronc des traditions; il faudrait un peuple dcid  comprendre
l'efficace grandeur des symboles ouvrs par les ges, un peuple qui
sentirait que la foi donne une autre vigueur que le scepticisme, et qui
rouvrirait enfin  Dieu, qu'il en a chass, son me et son coeur.

--Il faudrait, dis-je  mon tour, que toutes les misrables idoles
d'aujourd'hui--rpugnants simulacres de ce qui fut et de ce qui
sera--fussent renverses et rduites en poudre. Il faudrait qu'il y
et un peuple. Non pas le peuple d' prsent, amas de haillons humains
croupissant sur la loque d'abstraction qui s'appelle une patrie; mais un
peuple libre, respirant largement sur une terre libre, sur le sol enfin
arrach aux griffes des voleurs--sur le Sol qui est la Patrie.

--Vous savez, reprit Bellevigne en souriant, que je ne puis considrer
vos ides que comme chimriques. Cependant, je comprends que le
spectacle des ignominies actuelles puisse les faire germer dans un
cerveau que lasse et rvolte le perptuel mensonge. N'est-ce pas
mensonge, et mensonge seulement, tout ce qu'on enseigne  la nation
au sujet de sa puissance militaire? Et comment cette nation, si elle
n'tait point aveugle par une incrdulit complique de fatigants
mirages, comment cette nation pourrait-elle ajouter foi  d'aussi
grossires impostures? Croyez-moi, mon cher ami: pour la foule, quand
la croyance disparat, c'est la superstition qui vient; toutes les
superstitions.

Je me suis rappel les paroles prononces  Malenvers par l'abb
Lamargelle. Le prtre, qui est un athe, avait dit: religion;
l'officier, qui est un croyant, a dit: superstition; moi, qui voudrais
tre un Franais, j'ai pens: lchet. Le capitaine de Bellevigne a
continu:

--Comment le public peut-il croire  la possibilit d'une mobilisation
rapide dans un pays qui a rejet le recrutement rgional et qui
distribue ses rservistes avec l'unique souci de les loigner de leurs
foyers? N'est-il pas vident que la seule proccupation des gouvernants
est de diminuer les chances d'un soulvement que provoqueraient
leur malhonntet et leur insuffisance? N'est-il pas clair que cette
proccupation met en pril la dfense nationale? N'est-il pas certain
que notre rseau ferr est hors d'tat de rendre,  un moment critique,
les services qu'on en doit attendre? Et qui ignore que, s'il en est
ainsi, c'est parce que les gens qui se sont succds au pouvoir depuis
1870 ont toujours sacrifi les intrts suprieurs du pays  des
considrations de l'ordre le plus vil? Le systme de mobilisation qu'on
entoure de tant de mystres n'est qu'une absence complte de systme;
les plans bauchs par le gnral de Paramel et par d'autres sont
rduits  nant par d'insurmontables obstacles, soigneusement entretenus
par la Crapule qui lgifre. S'il en tait autrement, que serait-il
besoin de tant de secrets? Est-ce que le systme allemand n'est pas
parfaitement connu! Il est excellent; donc, on n'a nulle raison de le
cacher. Mais  nous, le mystre est indispensable.

--Cette malheureuse situation, dis-je, est connue de nos voisins; ils
sont aussi au courant des mesures presque drisoires qu'on a prises
pour y remdier. Pourtant, ils ne savent rien d'une faon absolue. Des
_fuites_, comme nous disons, des _indiscrtions_ commises nous ne savons
par qui, les renseignent de temps en temps sur des points de
dtail. Mais j'ai souvent pens  l'hypothse suivante: un tratre
d'intelligence suprieure vendant  l'tranger la preuve de notre
infriorit, lui livrant la dmonstration circonstancie de notre
irrmdiable impuissance  mobiliser rapidement nos troupes; la
trahison dcouverte; et cet homme arrt. Devant la ralisation de cette
hypothse, que feraient le Gouvernement et l'tat-Major?

--Le mieux serait de supprimer l'homme sans bruit, sans dire pourquoi.

--Mais, rpliquai-je, de nos jours on ne supprime les gens que par
jugement, et il faut dire pourquoi.

--On ne pourrait pas dire pourquoi, reprit Bellevigne; on dirait tout,
except la vrit. La vrit que les trangers connatraient
tout entire, il faudrait que la France continut  l'ignorer. On
condamnerait l'homme, non pas pour le forfait qu'il aurait commis, mais
pour des crimes imaginaires; et pour cela, on entasserait fraudes sur
mensonges, faux sur parjures.

--Oui; et tout cela en pure perte, probablement. Car l'tranger aurait
intrt  faire briller quelques rayons de la vrit aux yeux du peuple
franais,  obliger l'tat-Major  ouvrir ses coffres-forts et  exhiber
quelques-uns de ses mystrieux dossiers. Il aurait intrt  voir si le
peuple franais, mis en prsence d'indiscutables faits, se rvolterait
contre l'imposture organise et exigerait la transformation totale de
son arme; ou bien s'il continuerait  accepter la situation qu'on lui
a cre. Ce qui signifierait, videmment, qu'il a fait abngation de son
existence propre et qu'il est prt au dmembrement.

                              * * * * *

On comprendra pourquoi je rapporte ici cette conversation. On comprendra
aussi pour quelles raisons je me dispense de dcrire par le menu mon
sjour aux bureaux de l'tat-Major gnral.

                              * * * * *

Je ne sais pas si vous y avez pris garde, mais jusqu'ici ma vie n'a pas
t gaye une seule fois du sourire de l'amiti. Je ne m'en plains pas;
j'en fais simplement la remarque. Mais  prsent, c'est une affection
peut-tre pas trs profonde, mais relle, qui me lie au capitaine de
Bellevigne. Le comte de Bellevigne appartient  une famille qui fut
toujours oppose aux ides librales, mais qui n'migra point  la
fin du sicle dernier et n'a jamais port les armes contre la France;
l'indlbile tache morale qui stigmatise la plus grande partie de
l'aristocratie franaise ne souille donc pas son caractre. Il est
un peu plus jeune que moi; d'esprit point troit, mais concentr;
intelligent, mais domin par de vieilles ides; et sincre jusqu' la
navet. Son idal franchement ractionnaire m'intresse; comment de
telles convictions peuvent-elles, en notre temps, rgenter l'esprit
d'un homme? Nous mprisons tous deux l'abjection prsente; il la pse au
poids d'un pass qu'il potise, et je la toise  la mesure d'un avenir
qu'aurole mon imagination. Au fond, le grand point est de mpriser
cette abjection. L'tre qui accepte la laideur de la vie actuelle, qui
en jouit, qui ne sent pas pour elle haine et dgot, cet tre-l cesse
d'tre un homme.

Les ides que j'exprime intressent aussi le capitaine de Bellevigne. Il
admet l'essence, mais rejette le mode. Moi, j'admets le mode, et de plus
en plus.

J'ai vu. J'ai lu. J'ai trouv, formules, beaucoup de penses qui ne
s'taient prsentes  mon esprit que trononnes ou en dsordre.
J'ai compris la Comdie Inhumaine joue sur notre Terre par ces deux
monstres, l'glise et l'tat, par tous ceux qui en vivent et par tous
ceux qui en meurent.

Comdie inhumaine--infme, imbcile, indigne d'hommes. Comdie Inhumaine
partout. Et quelle comdie plus grotesque et plus sinistre en mme
temps que cette comdie de la Revanche qui se joue en France, sans
interruption, depuis 1870? Le Pouvoir Civil agite aux yeux d'une tourbe
abrutie le bulletin de vote, qui reprsente la volont civique; le
Pouvoir Militaire brandit le drapeau, qui reprsente la Patrie.
La tourbe applaudit, admire, bille, bave, crache au bassinet
parlementaire, casque militairement. Et l'homme au bulletin de vote et
l'homme au drapeau se partagent les cus, se les partagent en frres (de
la cte). Les liens les plus troits les attachent l'un  l'autre. Les
filous des assembles parlantes ne peuvent continuer leurs trafics
que grce  l'existence perptue de l'arme prtorienne; et l'arme
prtorienne ne peut continuer  exister au bnfice de l'aristocratie
 galons, que grce  la complicit des vomissures de l'urne. Si le
Pouvoir Civil a russi  conserver l'arme telle qu'elle est, quelles
transformations n'aurait-il pu facilement lui faire subir, s'il l'avait
voulu? Mais il sait qu'il a tout  perdre, et son existence mme,  la
constitution d'une arme vraiment nationale; et il tient  vivre, au
milieu de toutes les ordures et de toutes les hontes, afin de pouvoir
saigner les pauvres et vider leurs bas de laine. Les scandales du Panama
ont clat, continuent. On perquisitionne, on arrte des gens, on les
relche, on les emprisonne, on rend des ordonnances de non-lieu--mais
on ne rend pas l'argent.--Petit-Gris, vertueux rpublicain, a vol
1.600.000 francs; M. de Trisonaye, qui reprsenta si longtemps
l'intgrit au ministre de la guerre, n'a vol qu'une centaine de mille
francs (tlgraphiquement). Tout ce qui est au pouvoir a vol. Il n'y
a que des voleurs au pouvoir; des voleurs qui ont dpouill leur patrie
non seulement de son argent, mais de son intelligence et de son nergie.
Devant de telles infamies, le peuple ne se soulve pas. Vingt-quatre
ans d'avilissement en ont fait une chose inerte, une ponge  bottes, un
crachoir. Il ne comprend plus que, pour qu'il puisse vivre, pour que la
France vive, il faut que la canaille dirigeante soit jete  l'gout.
Il ne comprend plus rien, mme pas qu'il est devenu la rise du monde
entier. Il s'indigne lorsque les bombes de Ravachol ou d'mile Henry
blessent ou tuent quelques-uns de ses exploiteurs, quelques-uns de leurs
valets; il s'indigne lorsque le couteau de Caserio crve le plastron de
Carnot. Il a de la piti pour tout le monde, mais pas pour lui-mme.

Alors, pourquoi aurait-on piti de lui?..... En avant, fils de pauvres!
Sac au dos! Allez crever sur le champ de bataille! Et vous! les vieux,
payez, payez et payez encore, pour que vos fils puissent crever! En
guerre!

Pas du ct des Vosges, la guerre. Non. Pas encore pour cette fois-ci.
Nous sommes prts, bien entendu, mais nous prfrons attendre (comme le
lapin). Chacun, n'est-ce pas? est libre de choisir son heure. Et on
nous a pris tant de pendules que nous pouvons bien y mettre le temps, 
choisir notre heure..... Mais il y a une grande le, tout l-bas, o
les Jsuites ne peuvent pas s'installer  leur aise et ont besoin de la
Rpublique franaise pour les aider..... La Marianne donc, se campe sur
l'oreille le bas de laine vid qui lui sert de bonnet phrygien, relve
sur ses fesses noires de coups sa cotte raide de fange, retrousse
ses manches rouges de sang franais--et pousse au cul du Jsuite.--La
civilisation malgache doit disparatre devant la barbarie franaise. En
avant, fils de Pauvres! Allez crever de la fivre et de la dysenterie!
Et vous, les vieux, payez, payez et payez encore pour que vos fils
puissent crever!.... C'est nous qui avons prpar l'expdition, et c'est
quelque chose de chouette. On n'a jamais rien vu de pareil. (Pour sr!)
Tout le monde a dj fait son petit bnfice, en attendant les gros;
tout le monde, y compris le personnage  gutres blanches, gendre de
voleur et voleur lui-mme, qui est Prsident de la Rpublique.

J'ai essay de faire partie de l'expdition; je n'ai pas pu. Toutes
les bonnes places sont rserves aux officiers qui furent lves
d'tablissements congrganistes; et ils sont lgion. Le clricalisme
s'empare de la France de plus en plus, et rapidement, grce  la
complicit des politiciens rpublicains; ces misrables n'ont jamais
t que les plus rpugnants des Tartufes; ils ont toujours envoy leurs
femmes s'agenouiller devant les prtres qu'ils prtendaient combattre,
ils ont toujours mis leurs filles au couvent et leurs fils dans les
jsuitires. Mille fois, le concours de l'glise leur a t prcieux;
et surtout pour l'dification, aujourd'hui presque complte, de cette
immense Blague: l'alliance franco-russe.

Je demeure donc aux bureaux de l'tat-Major, o je m'ennuie
suffisamment. Je m'ennuie, mais on ne m'ennuie pas; au contraire. Le
gnral de Lahaye-Marmenteau, dont j'avais redout l'hostilit, n'a
jamais fait preuve envers moi que de la plus grande bienveillance. Mes
camarades,  part le capitaine de Bellevigne, ne m'intressent gure.
Ils sont tous ractionnaires et clricaux jusqu'aux moelles, convaincus
d'ailleurs qu'ils doivent l'tre, dans l'intrt de leur pays--de leur
pays qu'ils ignorent incroyablement.--Le principe d'autorit, dont
le culte les imprgne, pervertit leur pauvre entendement. Leur tat
d'esprit est celui de ces migrs que Napolon fltrissait dans sa
proclamation du golfe Juan; celui de ces comtes de Bernis et de Vog
qui gorgeaient, en 1815, les soldats en garnison  Nmes, celui de ces
aristocrates qui, en 1871, applaudissaient au meurtre de la Commune par
les hideux Capitulards; un tat d'esprit misrable, qu'on ne supprimera
jamais qu'en supprimant ceux qui l'incarnent.

Et les types dfilent, identiques moralement, laids physiquement,
grelottant d'hypocrisie et de servilit; de l'or, sur tout a,
rcompensant des annes de service drisoire, des besognes souvent
inavouables. Des gens vont, viennent, militaires ou civils, escrocs
ou mouchards, on ne sait pas quoi, on ne sait pas pourquoi; boutonnant
leurs redingotes sur des plans de forteresses, emportant des dossiers
confidentiels dans la coiffe de leurs chapeaux. Devant les cartons vides
ou bourrs de paperasses suspectes (mais dans lesquels nous avons russi
 enfermer l'nergie et l'initiative de la nation) voluent des tres
tranges; le gnral Schnick, ple, fantomatique; le gnral Schnack,
norme, rouge, imprieux, tonitruant; le gnral Schnock, figure
poupine, voix fle, geste dsarticul; tous personnages destins 
exercer de grands commandements, en temps de guerre. Que font l ces
grosses lgumes? On l'ignore. Un officier suprieur, l'autre jour, a
pass son aprs-midi  polir soigneusement une lanterne sourde (j'ai
pens que c'tait pour traverser la Fort Noire,  l'occasion); ce
personnage, m'a-t-on dit, n'tait autre que le fameux colonel... Mais
j'ignorais alors le nom du colonel, et je suis le seul  l'avoir oubli
depuis. Ai-je oubli le nom de cet honnte guerrier, aux allures de
rastaquoure, qui s'appelle le commandant Karpathanzy? Il n'y parat
pas.

                              * * * * *

J'ai dj dit que le gnral de Lahaye-Marmenteau tait fort aimable
pour moi. Rien ne m'empche de le rpter. Le gnral est un de ces
hommes froidement et tenacement insinuants dont on peut deviner l'esprit
continuellement agit sous un calme apparent, trs rservs et trs
fureteurs,  volont toujours tendue, qui vous inquitent et vous
fatiguent. La premire impression qu'ils vous font ressentir est
extrmement dplaisante; mais leur habilet  jouer leur rle la modifie
rapidement, et peut mme changer l'antipathie qu'ils inspiraient d'abord
en une sorte de sympathie, non exempte de toute dfiance pourtant.
J'insiste sur ce dernier point afin d'expliquer pourquoi ce fut
seulement vers le milieu de 1895 que je me dcidai  rpondre aux
marques d'intrt, que me prodiguait le gnral, par autre chose que par
l'expression de la plus froide politesse.

C'est durant l'automne de la mme anne que le gnral, au Cercle
Militaire, me prsente  son ami M. Pilastre. La chose est faite comme
par hasard. Mais est-elle faite par hasard? N'a-t-on pas l'intention de
recommencer les tentatives bauches  Malenvers? J'ai trs peu le temps
de me poser, mme, la question. M. Pilastre m'enlace de sa sympathie,
m'enveloppe, me capture; le moyen de rsister aux avances de M.
Pilastre, homme rond en affaires et carrment sans faons?... Vous
connaissez tous, au moins de nom, ce gros industriel qui est si fier
de sa rosette d'officier de la Lgion d'honneur et de son grade de
commandant dans la territoriale. Sa fortune est considrable; son
intelligence, beaucoup moindre. J'ai essay deux ou trois fois de
plaisanter la pesanteur d'esprit de l'industriel devant le gnral;
mais ce dernier a pris un front svre et a chang le sujet de la
conversation. Il est impossible que son opinion diffre de la mienne;
il est bien plus probable qu'il a de bonnes raisons pour ne point
l'exprimer. Aprs tout, peu importe. Pilastre est, actuellement, un
lourdaud; mais il n'a pas encore atteint la cinquantaine, et tout espoir
n'est pas perdu. Pilastre est trs militaire, trs cocardier; cela peut
prouver qu'il est d'esprit libre, car le sentiment de la libert, c'est
le sentiment du pouvoir au repos; et ce sentiment ne peut tre inspir
 un tre ou  une nation que par les armes permanentes modernes,
qui sont un pouvoir et qui sont au repos. Le chauvinisme de Pilastre,
d'ailleurs, n'a rien d'attristant.

--Shakespeare, Goethe, Ibsen, Carlyle, dit-il, corrompent le got
franais, embrument l'inspiration gauloise. Cependant, il ne faudrait
pas aller trop loin. Ainsi, il y a quelque chose dans la musique de
l'Allemagne, bien que j'aie cru de mon devoir de protester contre la
premire reprsentation de _Lohengrin_. Et il n'existe peut-tre pas
aujourd'hui,  Paris, dix crivains gaux  Shakespeare.

Je suis souvent invit par M. Pilastre, qui habite un grand appartement
du boulevard Malesherbes. J'accepte presque toujours ces invitations; et
la raison pour laquelle je les accepte est justement celle qui m'avait
pouss  me promettre  moi-mme de les dcliner le plus souvent
possible. Mlle Pilastre, ds l'instant o je l'ai revue, a exerc sur
moi une grande attraction. L'impression pnible qu'elle m'avait produite
autrefois ne s'est pas renouvele; les sentiments qu'elle excite en moi
 Paris sont tout diffrents de ceux que m'inspirrent  Malenvers, 
une poque o nous tions plus jeunes tous deux, sa difformit et sa
faiblesse. Je cherche  m'expliquer ces choses.

Je hais la sentimentalit et je suis peu accessible  l'motion. Je ne
sais pas ressentir la piti. La vue de l'infirme, du faible, du pauvre,
produit en moi l'ennui et la colre. La difformit, qui a cr tant de
philanthropes, ne pourrait jamais faire de moi qu'un rvolt. C'est
la rage qu'excite en moi la laideur des monstruosits actuelles qui me
pousse  dsirer ardemment des transformations sociales; et non pas une
soif de sympathie provoque par la beaut plus ou moins chimrique
d'un idal quelconque. Les peintres qui ont peint des Tentations ont
gnralement entour leurs saints, au grand tonnement des imbciles,
d'tres horribles  contempler, de cratures anormales; sachant bien
que si la beaut peut attirer l'homme fort hors d'une certaine position
morale, la laideur pourra beaucoup plus srement le pousser  en
sortir....

La difformit de Mlle Pilastre donc, ne me rebute point; me stimule.
Cette difformit, d'ailleurs, n'est pas toujours apparente. Il y a des
heures o elle disparat, non pas derrire les brumes d'une piti dont
je suis incapable, mais devant la lumire d'une intelligence suprieure,
glorieusement rvle. Mlle Pilastre est fort instruite, et sa
conversation trs intressante; ses ides, ses faons de voir et de
penser, sont d'un esprit d'lite qui sait s'affirmer; elle doit avoir
un joli mpris pour le chauvinisme de son pre. C'est en vain qu'on
chercherait  trouver, dans les opinions et les manires, la moindre
ressemblance entre le pre et la fille. La grce des attitudes, la
joliesse du geste, la musique de la voix donnent  Mlle Pilastre un
charme particulier, la rendent subitement trs prenante; sa difformit
cesse trs vite de choquer; il ne reste bientt devant vous qu'un tre
frle, comme arrt momentanment dans son dveloppement, et dont la
laideur n'est pour ainsi dire qu' fleur de peau. C'est une laideur
d'ensemble; mais les dtails sont jolis. Les yeux surtout sont
magnifiques, rayonnants de pense, avec une grande force d'amour
scintillant quelquefois dans leur profondeur noire.

Et c'est cette lueur-l, dans ses yeux-l, que j'apprhende et que
je hais. L'amour. Mais pas l'amour libre, matre de soi-mme et
volontairement offert. L'amour catalogu, class, matricul; l'amour
dont la jeune fille est la dpositaire souponne, qu'elle a en
consigne, mais qui ne lui appartient point rellement et dont elle ne
peut disposer. Ah! cette lueur-l dans ces yeux-l! L'amie, que je suis
joyeux de connatre, que je serais heureux d'avoir toujours, disparat
et fait place  l'pouse garantie sur facture et  vendre  prix fixe.
Je n'aurai pas l'amie, que je voudrais; et l'on m'offre l'pouse, dont
je ne veux pas. Cette pense m'exaspre. La femme--la femme qui est 
vendre, qui sera vendue, et que je refuse d'acheter ou de recevoir--se
transfigure soudain. Son charme s'vanouit; sa voix captivante cesse de
chanter. Ses imperfections physiques s'affirment, s'imposent, exagres;
sa laideur crot, touche  l'horreur, devient insupportable. Et les
tres  qui elle appartient, qui disposent d'elle, ceux qui veulent
trafiquer de son me et de sa chair, s'approchent de moi et cherchent
 me faire parler. Le gnral de Lahaye-Marmenteau m'apprend que je ne
dplais pas  sa filleule; Pilastre m'assure qu'il devient jaloux de
moi; Mlle de Lahaye-Marmenteau me laisse entendre que si je ne suis pas
absolument hostile au mariage.... J'hsite  comprendre. Je refuse de
comprendre. Je me promets de ne pas comprendre.

Et pourquoi pas? Pourquoi reculer devant un march, hsiter devant un
change? Toute notre vie est faite de a. Si la femme a des dfauts
physiques, n'ai-je pas des vices? J'apporte mon nom et ma situation
sociale; mais elle apporte son argent et la certitude, pour moi, de
protections efficaces. Si elle est  vendre; moi aussi. L'officier, qui
se fait payer pour entrer en campagne, se fait aussi payer pour entrer
en mnage; toujours relativement  son grade et  ses risques; la nation
crache, et la femme casque. Quoi de plus normal? Et peut-tre que nous
nous aimerions, tout de mme....

Tout de mme... Peut-tre... Eh! bien, non, je ne ligoterai pas ma vie
 ce Tout de mme! Je ne clouerai pas  ce Peut-tre l'existence d'une
femme--surtout de cette femme-l!--Puisqu'il faut vivre au milieu de
choses et d'tres qui nous emplissent l'me de rpugnance et d'aversion,
en face de la rpulsion sans cesse grandissante qu'on s'inspire 
soi-mme, je vivrai seul. Je n'ose pas le dire--je ne sais pas pourquoi
je n'ose pas le dire--mais je me jure de vivre seul. Les liens qui
m'attachent  cette Socit que je mprise sont dj trop nombreux; je
n'ai pas le courage de les briser, mais je ne les augmenterai pas. Le
sabre que je trane inutilement depuis tant d'annes dj, je ne le
mettrai pas dans la balance  peser les dots; j'aurais sans doute mieux
fait de m'en dbarrasser; mais qui sait s'il ne me servira pas un de ces
jours--l'un de ces jours o l'on se rjouit d'tre rest libre?--Quelque
chose me dit que de grandes convulsions sont proches, et qu'avant
longtemps, au-del et en-de des frontires--on entendra pas
mal--rsonner le Brutal.

On peut s'amuser tout de mme, en attendant; et la bndiction nuptiale
n'est pas indispensable  l'existence. (Je pense  Mme Raubvogel,
en crivant a). J'en pince pour Estelle. Autant l'avouer; vous le
devineriez tout de suite. a t long  venir, mais c'est venu. Estelle
a quarante-deux ans sonns, si je sais compter; mais elle est plus belle
que jamais; d'une beaut plantureuse, montante, qui vous attire et vous
retient. Ah! qu'il y a de belles femmes dans ma famille! C'est peut-tre
ma qualit de parent qui empchait Estelle, au dbut, d'attacher aucune
importance  mes dclarations. Mais peu  peu je suis arriv  la
convaincre de la ralit de mes sentiments et aussi de leur ardeur. Je
crois qu'Estelle, si elle avait le temps, me prouverait qu'elle n'est
point insensible. Mais elle n'a pas le temps. Les Russes l'accaparent;
ils lui prennent tous ses instants. On ne se figure pas comme ces Slaves
sont exigeants. Grattez le Russe, a-t-on dit, et vous trouverez le
Tartare. Mme Raubvogel, qui a mis le dicton  l'preuve, assure qu'il
n'exagre point. Cependant, le devoir avant tout.

Le Devoir est une chose avec laquelle on ne plaisante point, chez les
poux Raubvogel. Le devoir patriotique surtout. Raubvogel est de longue
date affili  toutes les socits revanchardes; il figure dans toutes
les dmonstrations patriotiques  ct de sa femme qui, aux yeux de tous
les Parisiens, reprsente l'Alsace; il n'a cess de proposer les motions
les plus violentes contre l'Allemagne. Un jour, il dclare qu'on devrait
trouver moyen de communiquer le phylloxera aux vignes de l'Ennemie, des
maladies  son bl et  ses pommes de terre; un autre jour, il lance
l'anathme contre les gens qui se dsaltrent avec de la bire de Munich
ou qui ronflent comme des toupies d'Allemagne; ces gens-l, dit-il,
ne sont pas des patriotes. Il demande qu'on lve, sur la place de la
Concorde, une statue  Metz; il rclame une dcoration spciale
pour tous les combattants de 1870-71. Des multitudes approuvent ces
propositions; la presse les appuie; on admire gnralement le beau zle
franais de M. Raubvogel.

Toute peine mrite salaire. Et qui est-ce qui est rcompens de son
dvouement  la patrie ds que l'alliance franco-russe est conclue?
C'est le cousin Raubvogel. (D'autres aussi, mais n'en parlons pas.)
Les Moscovites affluent chez le cousin; non pas prcisment de hauts
personnages, mais de gros personnages tout de mme, des financiers, des
brasseurs d'affaires, d'honntes gens qui suivent l'exemple donn par
leur gouvernement et qui viennent changer leur papier contre de l'or
franais. Raubvogel aide ces bienfaiteurs de la France  couler leur
excellent papier, et Mme Raubvogel les met  mme d'apprcier, sous
toutes ses faces, le charme de l'existence fin-de-sicle. Je dois dire
que,  force de se frotter  des notabilits de l'arme, de la finance
et de la politique, Estelle a acquis des connaissances plus que
superficielles sur des sujets qui restent, d'ordinaire, ferms aux
femmes. Ainsi, elle savait que nous ne possdions  l'tat-Major que des
renseignements fort incomplets sur les ctes de la mer du Nord et de
la Baltique; un gnral russe l'avait mise au courant du fait, et
son patriotisme s'alarmait. J'ai rassur Estelle; je lui ai appris,
confidentiellement, que deux officiers, le capitaine de Rouy et un
autre, venaient justement de partir sur un yacht, en touristes, pour
inspecter les ctes en question.

Pour mon compte, je ne crois gure aux rsultats de l'espionnage; pas
plus, d'ailleurs, que je ne crois  l'efficacit d'une alliance avec la
Russie. Nous n'y voyons pas plus clair depuis que les Russes mangent
la chandelle par les deux bouts; le caractre franais s'est seulement
transform d'une faon curieuse: il s'est englu de solennit. Mais la
presse  la solde du pouvoir chante l'alliance russe (tout en crevant
d'envie de dbiner la Russie, par lassitude de la louange). Des
journalistes crivent ceci: Le Czar jette sa cavalerie sur l'Est
allemand. Des chevaux comme nous n'en n'avons jamais vus en France, qui
s'agenouillent, se couchent et se relvent au plus lger sifflement
de leur matre; les voil en Allemagne, et ils coupent les fils
tlgraphiques, et ils font sauter les ponts et ils minent les voies
ferres... Les fantassins russes ont des grappins de fer pour monter
sur les branches des arbres et les maisons... La France avait vcu
longtemps replie sur elle-mme, mais depuis que les ftes de
Cronstadt ont clat comme une fanfare, l'incendiaire poigne de
mains franco-russe nous a rendu notre vigueur. Une bonne moiti des
rdacteurs de journaux franais, il faut le dire, ne s'abandonne pas 
un enthousiasme aussi dsordonn. Les Belges sont trop expansifs, c'est
vrai; mais les Suisses modrent leurs transports.

M. Delanoix, que je vois assez souvent chez son gendre, bien qu'il soit
grand partisan de l'alliance, me semble plutt Suisse dans l'expression
de ses sentiments. Il dit que la Russie est l'allie naturelle de la
France, mais qu'il faut constater ce fait indniable avec modration;
que la France sera toujours la France pourvu qu'elle reste modre; que
l'arme est une institution grandiose et dmocratique, et qu'il ne faut
la critiquer qu'avec modration. M. Delanoix est devenu tellement pre
conscrit, il l'est devenu si compltement et avec tant de bonne foi, que
je commence  l'aimer.

Mais j'aime mieux sa fille,  gu, j'aime mieux sa fille!

                              * * * * *

J'ai chant tellement haut qu'on m'a entendu. Et voici les reproches
loquents, muets, ironiques et chagrins qui commencent  pleuvoir. M.
Pilastre me gratifie de longs discours qui tendent  prouver que le
moindre cart dans la conduite d'un officier porte atteinte au prestige
de l'arme territoriale,  laquelle il appartient. Mlle Pilastre,
qui vient de revenir de Nice, au commencement de cette anne 1896,
m'accueille avec une froideur que la temprature ne suffit pas 
justifier; Mlle de Lahaye-Marmenteau approuve sardoniquement mon got
pour les fruits mrs, et le gnral de Lahaye-Marmenteau me transperce
de regards svres. On dirait vraiment que je suis la proprit de
tous ces gens-l, et que je commets un crime en faisant mine de leur
chapper. D'abord, pourquoi diable me tmoignent-ils tant d'intrt? Ou
plutt, quel intrt peuvent-ils avoir  me passer la corde au cou?

Le capitaine de Bellevigne, auquel je demande des renseignements  ce
sujet, n'en a point  me donner. Il se souvient seulement qu'un officier
employ  la direction de l'infanterie lui a pos, il y a deux ans
environ, les questions que je lui pose  prsent. Lui, Bellevigne, ne
comprend pas plus aujourd'hui qu'alors. trange...

Heureusement, mon pre m'crit de Nortes qu'il va faire un petit voyage
 Paris; il pourra sans doute me donner des explications. Il vient me
voir un matin, en coup de vent, me remet une somme assez ronde et me
donne rendez-vous pour le surlendemain; il est trs proccup, trs
affair. Le surlendemain, je reois une lettre qui m'apprend que mon
pre a t oblig de repartir tout de suite pour Nortes. Embtant.....

Aprs tout, a ne fait rien; les renseignements que je n'ai pu avoir ni
de Bellevigne, ni de mon pre, le cousin Raubvogel me les donnera sans
aucun doute. Je vais aller... Ah! mais, non! Pas de btises! Raubvogel
mettrait sa femme au courant de mes petites affaires, et Estelle doit
rester persuade qu'elle seule me proccupe. Alors?... J'ai trouv.
Schurke.

Je m'en souviens parfaitement; c'est le 1er mai 1896,  la suite d'un
dner auquel je l'ai pri, que Gdon Schurke me fait les rvlations
suivantes: Mlle Pilastre, qui est ne  Nice peu de temps avant la
guerre de 1870, n'est pas la fille de M. Pilastre. Elle est la fille
du gnral de Lahaye-Marmenteau et d'une danseuse alors clbre, la
Saltazzi. Le gnral assista  la naissance de sa fille. Il s'tait
rendu  Nice sur l'avis des mdecins auxquels il tait parvenu  faire
croire que sa sant tait des plus dlabres. Pourtant, il ne put
reconnatre son enfant; il tait mari; sa femme, qui fut assez
longtemps la matresse du gnral Maubart, ne mourut qu'en 1871,
accidentellement. Depuis, malgr ses promesses, il ngligea de remplir
cette formalit. La Saltazzi mourut  Venise en 1886. Le gnral de
Lahaye-Marmenteau s'tait remari six mois auparavant, avec une jeune
femme fort riche. Nanmoins il n'abandonna pas sa fille, qu'il lui tait
de nouveau devenu impossible de reconnatre comme sienne, et qu'il
ne pouvait avouer. Il chargea sa soeur, qui tait dj la marraine de
l'enfant, de veiller sur la jeune fille qui avait alors seize ans.
La Saltazzi, qui possdait une assez grosse fortune, avait laiss par
testament tous ses biens  sa fille; hormis une somme de deux cent
mille francs qui, disait-elle, devra tre remise au gnral de
Lahaye-Marmenteau le jour o ma fille sera reconnue par son pre, et
marie; ou, en cas de dcs de ma fille avant que ces deux conditions
ne soient remplies, devra tre distribue aux pauvres de Venise. Cette
clause n'intressa d'abord que mdiocrement le gnral, qui a toujours
eu de grands besoins, mais qui avait la libre disposition de la fortune
de sa femme. Cependant, vers 1890, Mme de Lahaye-Marmenteau s'mut des
brches faites  son patrimoine; bien conseille par Me Lerequin,
avou, elle confia  cet habile officier ministriel la direction de ses
affaires. Le gnral se mit alors  songer aux deux cent mille francs.
Le testament de la Saltazzi exigeait d'abord la reconnaissance de
l'enfant par son pre; mais il ne disait pas quel tait le pre; le pre
pouvait, par consquent, tre n'importe qui; le gnral se mit donc 
chercher ce n'importe qui, dtermin, pourtant,  ne pas se contenter du
premier venu. Des agents secrets du ministre furent mis en campagne;
et aprs avoir us largement des fonds publics, dcouvrirent chez
l'ambitieux M. Pilastre la bosse de la paternit fictive. La croix de
la Lgion d'honneur, puis la rosette, et les galons de commandant
d'un bataillon de la territoriale, furent promis  M. Pilastre, s'il
consentait  reconnatre pour sa fille l'enfant de la Saltazzi. Il
consentit. Et le gnral tint ses promesses. La premire des conditions
imposes par la danseuse est donc remplie; il reste  excuter la
seconde. Comme on ne veut pas, une fois de plus, se contenter du premier
venu, la chose est assez malaise. Cependant, il faudra se hter, car le
gnral de Lahaye-Marmenteau est fort press d'argent.

--Voil, dit Gdon Schurke en terminant. Monsieur votre pre aurait pu
vous mettre au courant des faits, l'autre jour, tout aussi bien que moi.
Mais il tait trs press; il avait Mme Plantain  enlever.....

--Mme Plantain! m'cri-je, la femme de l'inventeur?

--Elle-mme, rpond Schurke. Son mari a quitt la France depuis qu'il
est sorti de prison, mais elle habitait toujours  Paris; le gnral
Maubart lui faisait la cour depuis dj longtemps; il a russi 
l'emmener  Nortes; peut-tre, aprs tout, en tout bien tout honneur.

--C'est vraiment curieux, dis-je. Mais que vous savez de choses,
Schurke! Que vous en savez!.....

--J'en sais trop, ricane Schurke, beaucoup trop. J'en sais tellement que
j'en suis las, fourbu, extnu. Et voulez-vous que je vous dise? C'est
toujours la mme chose. Il n'y a que des dupes partout; mme ceux qui
tendent les piges sont des dupes. C'est ridicule, lamentable, et
tuant. Pour moi, j'en ai par-dessus la tte. Un de ces jours..... Vous
tes-vous demand quelquefois ce que c'est qu'un tratre? Et avez-vous
pens qu'un homme puisse trahir sans aucune raison, sans aucun intrt,
machinalement, pour ainsi dire, et sous la pression ractive d'un
invincible dgot? Pensez-y.

J'y songerai, si j'ai le temps. Mais j'ai justement dans ma poche un
billet d'Estelle qui m'accorde un rendez-vous pour aprs-demain, et je
ne veux penser  rien d'autre.




XXI


C'est chez moi qu'Estelle m'a donn rendez-vous. Comme je vais quitter
le bureau, vers quatre heures, sous un prtexte, le capitaine de
Bellevigne entre et vient m'annoncer tout bas qu'il a une importante
communication  me faire. Nous sortons ensemble; et sitt dehors, il
m'apprend...

Il m'apprend une chose inoue, extraordinaire, monstrueuse,
absolument incroyable. Les poux Raubvogel viennent d'tre mis en tat
d'arrestation. Ils sont sous les verrous, accuss d'espionnage. Le
capitaine de Rouy et son compagnon (ces deux officiers qui taient
partis rcemment, sur un yacht, pour examiner le littoral germanique)
ont t arrts  Danzig; et l'on prtend qu'ils ont t capturs sur
des indications fournies par Raubvogel. De simples prsomptions! Non;
presque une certitude. C'est Gdon Schurke qui a dnonc les Raubvogel
et il ne reste plus qu' contrler ses dclarations, qui sont des plus
vraisemblables. Jusqu' prsent, on garde le secret sur l'affaire.

Quel scandale! D'abord, je suis saisi d'tonnement, comme ptrifi.
Certes, je n'ai jamais cru  la sincrit des dmonstrations
patriotiques du cousin; je pensais qu'il s'y livrait parce qu'elles
lui taient utiles, commercialement; mais qu'elles fussent destines
 couvrir une trahison systmatique... Quelle chose stupfiante!... Et
cette chose stupfiante, tout d'un coup, m'apparat comme la plus simple
du monde. Raubvogel, espion? Naturellement; il n'a jamais cess d'tre
au service de l'Allemagne; c'est un espion-n, c'est l'espion... Et je
me souviens des informations sur le voyage de de Rouy que j'ai moi-mme
donnes  Estelle. Et je m'avoue que je suis la cause inconsciente, mais
pas innocente, de la msaventure dont mes camarades ont t victimes.
J'ai t jou par une femme. Et dire que je n'ai jamais pu jouer avec
cette femme-l! Schurke aurait bien pu attendre jusqu' demain...

Des cris, des pleurs, des lamentations, des objurgations, des
supplications; et tout a en pure perte. C'est M. Delanoix qui accourt,
effar, atterr, affol, qui crie, qui gmit, qui se multiplie,
qui cherche  touffer la terrible affaire. touffer l'affaire, le
gouvernement ne demanderait pas mieux; malheureusement, il ne peut pas.
Le capitaine de Rouy a un frre que Schurke a mis aussi au courant des
choses; ce frre est journaliste, et menace de commencer une violente
campagne contre le gouvernement, s'il fait preuve de clmence envers les
Raubvogel. Le silence est donc impossible. La presse s'empare des faits,
hurle au scandale, clabaude, grince. Mon pre, de Nortes, m'crit:
Ces Raubvogel sont d'horribles crapules; je l'avais toujours pens.
Dsavoue-les, comme je le fais moi-mme. Ils ne sont pas nos parents.
Combien je regrette d'avoir t assez faible pour le laisser croire!
Voil ce que c'est que la bont... M. Delanoix quitte Paris, dsespr;
je le conduis  la gare du Nord. Le pauvre homme fait piti; il est plus
mort que vif.

Plus mort que vif? Je te crois! Le tlgraphe, ce soir, nous apporte la
nouvelle de son dcs; il est mort ce matin, subitement. On parle d'un
suicide... Des blagues! Pas plus de suicide que sur ma main. M. Delanoix
est mort de honte; il est mort de honte, comme un honnte homme. Voil
tout.

Donc, voil le beau-pre mort et le gendre en prison. Voyez-vous quel
thme aux mditations d'un moraliste offrent les destines de ces deux
hommes? Ils avaient, l'un et l'autre, un rle  jouer dans la Comdie
Inhumaine; le premier a pris cette comdie au srieux, et en a oubli sa
vraie nature; le second s'est toujours souvenu que cette comdie tait
une comdie, et s'est toujours souvenu aussi que ses instincts
devaient dominer son jeu. Raubvogel, quels qu'aient t les
masques--invariablement souriants, d'ailleurs--dont il ait agrment sa
figure, est toujours rest un irrgulier, un fantaisiste; et, bien qu'il
paye aujourd'hui la pnalit due aux artistes, il a tellement acquis
l'lasticit, la flexibilit du virtuose, qu'il ne souffre pas le moins
du monde de ce qui lui arrive. Il n'en mourra pas. Il en tirera sans
doute de nombreux bnfices. Je suis sr qu'il s'en tient les ctes,
dans sa prison. Quant  Delanoix, le masque d'austrit immuable qu'il
s'est pos sur la face a pntr sa chair, est devenu sa chair mme.
Delanoix s'est transform, rellement, en ce quelque chose de raide,
de routinier, de rigide et de fragile, qu'il aurait d seulement
reprsenter: un honnte homme. Et la main du Destin, au lieu de le
courber, de lui faire faire une pirouette, ou de le faire rire, l'a
bris. Le voil mort. Et bien avanc, n'est-ce pas? Lisez les journaux,
et voyez la rputation qu'ils lui font. On le traite d'hypocrite, de
tartufe, de canaille; on assure qu'il tait de mche avec son gendre, et
que c'est pour cela qu'il s'est tu. On sort de sales histoires sur son
compte, et mme on en invente. (Pourquoi? oh! pourquoi?) Si Delanoix,
au lieu de prendre la Comdie Inhumaine au tragique, avait simplement
hauss les paules, il vivrait encore; on le respecterait; et il boirait
tranquillement son apritif avec Ranc, en pre peinard.

Avant de mourir, Delanoix a donn une irrfutable preuve de sa vertu
intransigeante. Il a dshrit sa fille dans toute la mesure du possible
et m'a institu son lgataire. J'ai accept la succession, bien entendu;
et j'ai charg du soin de mes intrts Me Lerequin, l'avou dont m'avait
parl Gdon Schurke.

Un samedi, tout  la fin du mois de juin, les poux Raubvogel
comparaissent devant le tribunal. Le mari est condamn  plusieurs
annes de prison; la femme est acquitte. Qu'on chtie Raubvogel, soit;
mais les intrts de la France seraient bien mieux servis si, au lieu de
le condamner pour espionnage, on le punissait pour avoir appartenu  ces
absurdes socits patriotiques,  ces honteuses ligues qui se sont fait
un monopole de la Revanche et l'ont tue sous l'excs du ridicule. Quant
 Mme Raubvogel, je dois dire... Mais pourquoi m'occuper d'une femme que
je ne reverrai jamais?

                              * * * * *

Le lendemain, dimanche, une paresse sans cause, mais invincible, me
retient au lit. J'ai renvoy mon ordonnance et lui ai dit de ne pas
revenir avant midi; l-dessus, je me suis rendormi du sommeil du juste.

Il est environ neuf heures lorsqu'un coup de sonnette me rveille en
sursaut. Qui peut venir?... Ah! que je suis sot! C'est Bellevigne
qui m'a promis de m'apporter des billets pour un concert d'orgue, au
Trocadro. Je saute  terre, je traverse en courant (et _en bannire_)
le petit salon qui prcde ma chambre  coucher, je tourne la clef de la
porte de l'appartement, je crie: Entrez! et je reviens en toute hte
me mettre au lit. J'entends la porte s'ouvrir et se refermer, des pas
presss dans le salon, et tout d'un coup...

Estelle! C'est Estelle! Elle est l, l,  la porte de ma chambre.
L, enveloppe d'un grand cache-poussire, coiffe d'une toque sans
voilette... Non, pas  la porte de ma chambre, mais plus prs, beaucoup
plus prs, prs de moi. Non pas enveloppe d'un manteau et coiffe d'une
toque; la toque s'est envole sur une table, le cache-poussire est
tomb sur un fauteuil et il disparat sous un jupon, sous deux jupons.
Non pas prs de moi, mais trs prs, trs prs; trs prs, avec sa
magnifique toison fauve parse sur les oreillers, avec des baisers et
des frissons, et des sanglots--et des sanglots...

Elle m'aime, elle m'aime, elle m'aime! Ah! qu'elle m'aime! Elle m'aime
surtout  cause de mes mrites moraux, de ma gnrosit, de mes grandes
qualits de coeur. Elle me dit tout a  travers ses larmes. Elle est
bien, bien malheureuse; elle est seule au monde; elle n'a que moi; elle
n'a confiance qu'en moi; elle n'a de ressource qu'en moi... a, c'est
vrai. Tout dpend de moi; si je m'obstine  conserver l'hritage...
Mais ma force de rsistance est mise  une bien rude preuve. Il y a un
proverbe qui dit que tout est loyal en amour et en guerre. Je ne sais
pas trop si c'est ici une question d'amour ou de guerre, mais il est
certain que l'attaque d'Estelle a t aussi perfide que hardie, et qu'il
y a peu de chances pour que l'avantage me reste. C'est d'autant plus
triste que les illusions que j'ai pu avoir un instant s'envolent 
tire-d'aile, et que je sens de plus en plus vivement qu'on n'en veut
qu' ma bourse. Allons, il n'y a qu' me rsigner...

Je me rsigne. Je laisse Estelle gagner son procs. Elle a t
dshrite par son pre, mais je lui promets de la remettre en
jouissance. Un bon procd en vaut un autre.

Je tiens ma parole (ou peu s'en faut). Je vais, accompagn d'Estelle,
faire plusieurs visites  Me Lerequin. Il y a beaucoup d'avous  Paris,
mais Me Lerequin est le seul bon. C'est un homme respectueux des lois,
qui s'engage  jongler avec les dernires volonts de Delanoix sans
heurter aucune prescription lgale. En secret, il me conseille de
conserver un petit souvenir de l'hritage: une centaine de mille francs;
je me rends  son avis. Estelle fait la grimace, mais tant pis... Mme
Raubvogel passe encore une semaine  Paris, liquidant son tablissement,
solidifiant les liens qui nous attachent l'un  l'autre. Puis, elle part
pour le Nord.

Deux jours aprs, je suis invit  me prsenter devant le gnral de
Lahaye-Marmenteau. Je trouve le gnral seul, dans son cabinet, jouant
nerveusement avec un crayon; il a une drle de figure, pas drle.

--Il faut avouer, me dit-il d'une voix svre, que vous avez t bien
inconsidr. Aprs la misrable affaire dans laquelle ont t compromis
deux membres de votre famille, vous commettez la lgret de vous
afficher en la compagnie de la femme du tratre. J'ai ici des rapports
qui ne me permettent point de douter du fait. On ne pousse pas
l'imprudence  ce point-l! Une pareille imprudence, en vrit, devient
de l'impudence. Vous avez l'air de narguer l'autorit...

J'essaye de protester, de m'expliquer; mais le gnral m'impose silence.
Personnellement, dit-il, il ne doute pas de moi; il a seulement voulu
me mettre face  face avec les rsultats possibles de mon tourderie.
La preuve qu'il ne m'en veut point, c'est qu'il va me donner un bon
conseil. Pourquoi ne profit-je pas de la situation particulire que me
font ma prsence  l'tat-Major et ma qualit de fils de gnral pour
m'tablir socialement dans une position qui me mettrait  l'abri de tous
et de moi-mme? Cette position, un mariage pourrait me l'assurer; un bon
et honorable mariage; et si...

Froidement, je remercie le gnral; je lui dclare que je suis dcid
 ne point me marier. Il me lance un regard charg de haine, baisse la
tte et reprend, d'une voix qui siffle entre ses dents:

--Vous tes libre. Souvenez-vous seulement que la situation privilgie
 laquelle je faisais allusion tout  l'heure ne sera pas toujours la
vtre; votre poste  l'tat-Major peut vous tre enlev d'un moment 
l'autre; votre pre, qui n'est plus jeune, peut vous manquer aussi. Et
alors... Et alors, murmure le gnral au bout d'un instant, des langues
se dlieront peut-tre et diront des choses que, jusqu' prsent, on n'a
pas dites: des choses qui ternissent  jamais une mmoire. Notre poque
aussi poursuit l'iniquit des pres sur les enfants...

Trs surpris, plus que surpris, j'invite le gnral  s'expliquer. Il
refuse. J'insiste. Il me donne l'ordre de me retirer.

J'prouve, en quittant le cabinet du gnral, des sensations tranges:
gne violente, colre, inquitude; un mystrieux et menaant inconnu
m'enserre, plane sur moi. Que faire? Ecrire  mon pre? Et lui
rapporter... Non; ne pas lui crire, aller lui parler. Je rentre chez
moi au plus vite. Mon ordonnance, qui m'attend, me remet un tlgramme
dat de Nortes; mon pre, qui est au plus mal, me demande en toute hte.
Je quitte Paris par le premier train.

                              * * * * *

Je n'ai jamais essay de vous faire prendre mon pre comme le type de
l'amour paternel, ni de me prsenter  vous comme un modle de pit
filiale. Cependant, il est certain que nous avons toujours prouv l'un
pour l'autre, mon pre et moi, une affection moyenne. Nous ne sommes ni
d'aveugles enthousiastes, ni d'orgueilleux imbciles; nous allons, par
consquent, rarement aux extrmes; et les sentiments que nous prouvons
ne nous treignent point, ne nous consument point, n'existent que
relativement. Nous ne les empalons pas, ainsi que de ridicules
rabat-joies, sur la seringue verticale des grands principes; nous
n'avons pas de temps  perdre  de pareilles sottises. Mon pre n'aurait
pas donn sa vie pour son fils, comme Loizerolles; mais il ne l'aurait
pas condamn  mort, comme Brutus. En somme, je crois que notre
affection commune n'a jamais eu d'autre base que l'habitude, n'est que
l'intrt tempr et pour ainsi dire artistique que porte la crature au
crateur, et sans doute le crateur  la crature. Cet intrt, surtout
par le temps qui court, peut tre considr comme de l'affection. Et une
semblable affection est-elle durable? Hlas! non.

Je ne sais pas pourquoi je m'crie: Hlas! Cette interjection n'a rien 
faire ici. J'aurais d simplement dire: Non.

Non, non, une semblable affection n'est point durable. Elle ne persiste
qu'autant que les tres qu'elle influence existent, communiquent,
sont conscients de leur prsence, de leur force rciproques. Car, ne
procdant que de l'habitude, elle ne trouve son essence que dans la
drisoire ralit de la vie actuelle, dans ses institutions et ses
complications; elle n'a nul effet crateur et fcond sur la vie
intrieure, mentale et morale, et ne peut donc s'affirmer dans le
souvenir. La mort la brise, d'un seul coup, et en dtruit la mmoire
mme avant que soient quarries les planches dont on va faire le
cercueil.

De cela je viens de me rendre compte,  l'instant mme. Lorsque je me
suis trouv, subitement, en prsence du cadavre de mon pre--car il
tait mort deux heures avant mon arrive  Nortes--j'ai senti monter en
moi un grand flux d'aversion, j'ai t secou d'un remous d'amertume.
Bile, fiel, rancune, excration. J'avais besoin de lui; peut-tre
avait-il besoin de moi; nous aurions pu nous aider encore, puisque nous
tions associs, puisque la vie nous avait impos l'association! Et il
m'a abandonn, il a manqu au contrat; il est l, inerte, grotesque...
il n'est plus l. Alors, quoi?... Sa mort me semble une dsertion. C'est
une dsertion.

C'est plus encore. C'est la fin, non pas seulement d'un homme, mais
de toutes les choses auxquelles je m'efforais de croire  travers
cet homme. C'est l'vanouissement dfinitif de convictions spectrales
qu'voquait en moi son geste. C'est l'croulement du prestige militaire,
du prestige franais, de l'Arme, de l'paulette, de tout. C'est comme
si tout, tout, tait mort avec ce mort. Comme si ce cadavre tait le
cadavre de la Socit entire...

--Ah! qu'il est ple! Ha! Ha! Ah! qu'il est ple! ricane une voix
derrire moi.

Je me retourne. C'est Lycopode qui vient d'entrer dans la chambre o je
me croyais seul.

--Ah! oui, alors, on peut le dire, qu'il est ple! continue-t-elle,
en se dandinant; je ne l'ai jamais vu blanc comme a depuis le jour
o Jean-Baptiste lui a dit ses quatre vrits,  Versailles. Vous
rappelez-vous, Monsieur Jean?...

Lycopode est ivre. Je me souviens d'avoir entendu dire que la vieille
femme s'tait mise  boire. C'est avec difficult que je la dcide 
quitter la chambre...

Dans l'aprs-midi, de nombreuses visites de condolances. Fonctionnaires
civils et militaires, amis et connaissances, beaucoup de dames. Des
fleurs arrivent, des croix, des couronnes. Tout cela, peu  peu, appelle
hors de l'ombre, o je les avais vues s'effondrer ce matin, toutes
les choses qui n'taient point mortes. Elles montent, elles montent,
triomphantes de plus en plus, s'affirment autour du cadavre. Et dans
cette chambre mortuaire, maintenant pare, fleurie et comme vivante,
surgit le prestige de la France, en fiert!

La journe a t horriblement longue et fatigante. Pourtant, je n'ai
pris que quelques heures de repos; et, bien avant minuit, j'ai t
relever les deux officiers d'ordonnance qui veillaient le corps de mon
pre.

Je suis donc seul dans la chambre mortuaire, et m'ennuie ferme. Mon pre
avait bien des dfauts, c'est certain; mais je puis assurer, non sans un
certain orgueil filial, que c'est la premire fois que je m'embte avec
lui. Si encore j'avais apport quelque chose  lire... Les scells ont
t poss sur tous les meubles;  l'exception pourtant d'un secrtaire,
 gauche de la chemine; ce secrtaire, m'a-t-on dit, ne contient que
des papiers personnels et de l'argent; la clef m'en a t remise  mon
arrive. Si j'en faisais l'inventaire?

Les tiroirs sont dans le plus grand dsordre. Je trouve d'abord deux
cassettes; l'une qui contient de l'argent, l'autre qui contient des
lettres dont la suscription semble rcente. J'ouvre l'une de ces
lettres; puis, toutes les autres; elles m'intressent beaucoup (vous
verrez pourquoi, mais un peu plus tard). A part cela, je ne dcouvre
rien de bien curieux. De vieilles lettres d'amour ou d'affaires; des
factures; des fleurs sches, des mches de cheveux; des compliments
que j'ai tracs pniblement, aux jours lointains de mon enfance, pour la
fte paternelle; des billets  ordre et des photographies; des lettres
de ma mre et de mes grands-parents; et un cahier, au papier jauni, sur
la couverture duquel s'allongent des mots allemands, couleur de rouille.
Je prends ce cahier, dont le titre seul (_Der Beresina-Uebergang. Eine
Berichtigung_) veille en moi des souvenirs nombreux. C'est un manuscrit
qui fut compos, voil bien des annes dj, par mon grand-pre, Ludwig
von Falke. Et je revois le vieillard trs distinctement, avec ses
yeux bleus si profonds et sa grande cicatrice; je le revois essayant
d'expliquer des choses que personne ne voulait entendre; souriant, avec
de l'ironie au coin des lvres, lorsqu'on lui parlait du passage de la
Brsina, auquel il avait assist, comme un terrible dsastre qui avait
mis en relief une fois de plus, pourtant, l'admirable hrosme des
troupes franaises... Je m'installe dans un fauteuil et je commence
la lecture du manuscrit, trac d'une criture haute et ferme dont
les lettres germaniques accentuent encore le caractre de logique et
d'artistique vrit.

Bien que j'aie conserv le manuscrit et qu'il soit l, sur ma table,
tandis que j'cris ces pages, je ne puis ni le reproduire ici ni mme
en citer les passages les plus importants. A quoi bon? Mes compatriotes
qui, en fait d'histoire, n'admettent gure que des lgendes putrfies,
ne modifieraient point leur systme en raison de ce que je pourrais
dire. Leur sige est fait. (Tous leurs siges sont faits. Le reste
aussi.) Ils continueraient  se figurer que la Grande Arme de 1812,
aprs des misres sans nom causes surtout par le froid, fut en fait
annihile par les Russes  la Brsina en dpit du magnifique dvouement
des troupes franaises. Comment pourraient-ils admettre que le
passage de la Brsina, au lieu d'tre la lamentable catastrophe que
reprsentent les historiens, est le plus haut exploit de Napolon durant
la retraite de 1812? Et comment pourraient-ils croire que l'Empereur ne
dut le succs de son opration qu' la bravoure des troupes allemandes,
et surtout  l'hrosme de la brigade badoise? Des Allemands sauvant
d'une destruction fatale et complte la Grande Arme et Napolon
lui-mme, ce serait, pour les Franais, ridiculement paradoxal et
inadmissible. Voil pourquoi je ne veux pas reproduire ici le travail de
mon grand-pre. Comme la lecture du manuscrit, cependant, a produit
sur moi une impression profonde, et a eu, par contre-coup, une grande
influence sur mon existence, je me vois forc d'en donner un rsum
aussi bref que possible.

Les troupes du Grand-Duch de Bade qui prirent part  la campagne de
1812 se composaient de 7.666 hommes de toutes armes. (Il faut remarquer
que le 1er bataillon du 2e rgiment d'infanterie badoise faisait partie
de la Garde Impriale.) Une brigade d'infanterie, forte de 5.000 hommes,
avec son artillerie (deux batteries, une  pied et une  cheval), et
commande par le gnral Markgraf Wilhelm von Baden, formait part du 9e
Corps, plac sous les ordres du marchal Victor.

Mon grand-pre tait lieutenant dans le Leib-Infanterie-Regiment
Grossherzog n 1, dont le colonel tait von Franken. La brigade badoise
faisait partie de la division du gnral Dndels (26e division); le
9e Corps comprenait deux autres divisions d'infanterie: celle de
Partonneaux, compose de jeunes soldats recruts en Hollande et dans
les Villes Hansatiques, et celle de Grard, forme de Polonais et de
Saxons; de plus, une division de cavalerie commande par le gnral
Fournier, et ne comprenant que des troupes allemandes, particulirement
les Chevau-lgers Hessois; la 2e brigade (31e de l'arme), sous les
ordres du colonel badois von Laroche, tant forme par le Schsisches
Dragonerregiment (colonel prince Jean de Saxe), et le Badisches
Husarenregiment von Geusau (colonel von Cancrin).

Le 2e et le 9e Corps, dont le commandement, depuis le dpart d'Oudinot
et de Gouvion Saint-Cyr, avait t confi au marchal Victor, restrent
cantonns  Ssjenno jusque vers le 18 novembre, date  laquelle Napolon
commena sa retraite de Smolensk. Leurs forces combines s'levaient (y
compris la brigade badoise)  25.000 hommes; ils tenaient Wittgenstein
en chec  l'ouest et un peu au nord de Orscha, o la Grande Arme
devait passer le Dnieper. Le marchal Oudinot, presque guri de sa
blessure, tant revenu prendre le commandement de son Corps et ayant
reu peu aprs l'ordre de marcher sur Borissow, Victor concentra
ses troupes  Tschereja; couvrant le flanc droit de l'arme contre
Wittgenstein et ses 25.000 Russes.

Victor tait arriv  Tschereja le 20 novembre, aprs s'tre avanc
contre Wittgenstein jusqu' Tschaschinki; un combat dont le rsultat fut
indcis s'tait engag en cet endroit; la cavalerie badoise commande
par le colonel von Laroche s'y tait particulirement distingue, mais
avait perdu von Cancrin, colonel du rgiment des hussards de Bade. Le
marchal Victor avait avec lui environ 12.000 hommes. Il avait reu un
ordre de Napolon l'avisant qu'Oudinot, avec ses 13.000 soldats, serait
le 23 sur la Brsina pour couvrir le passage de l'arme, qui aurait
lieu au plus tard le 24; quant  lui, Victor, il devait occuper
fortement la route Lepel-Baran-Borissow et empcher Wittgenstein
d'attaquer Oudinot.

Victor, cependant, au lieu de s'tablir sur la route Lepel-Borissow,
laissa cette route ouverte  l'ennemi et marcha,  une assez grande
distance de la rivire, par Cholopenitschi et Ratutitschi. Le marchal,
en ne se conformant pas  ses instructions, rendit pire la situation de
l'arme franaise. Sa retraite tait couverte par la cavalerie allemande
de von Laroche, qui se comporta admirablement. Le 22, on apprit
que Borissow avait t captur le 21 par l'avant-garde de l'amiral
Tschitschagof, sous les ordres du gnral Lambert; le 23 au soir, on
apprit que Napolon venait d'arriver  Bohr, et que Tschitschagof avait
t battu par Oudinot dans la plaine de Loschniza (sur la rive gauche de
la Brsina, un peu au nord de Borissow); il avait perdu un millier de
prisonniers, tous ses bagages, et le pont de Borissow aurait t repris
s'il n'avait t brl par les Russes. Le 24,  Baturi, l'arrire-garde
de Victor, commande par le gnral Delaitre, se trouva dans une
situation dsespre. Le Markgraf Wilhelm von Baden envoya  son secours
le rgiment Grossherzog n 1; mais l'ennemi attaqua avec une telle
violence que le Markgraf se vit oblig de faire prendre position  sa
brigade tout entire  l'entre d'une fort. Compagnie aprs compagnie
fut dploye en tirailleurs; et il fut ainsi possible, au prix de grands
sacrifices, d'abord de dlivrer l'arrire-garde, puis de repousser
dfinitivement les forces trs suprieures de l'ennemi. Cette action
valut au Markgraf (qui n'tait g que de vingt ans) les plus grands
loges du marchal.

Le 25,  midi, le neuvime Corps atteignit la grande route de Moscou 
Loschniza. La brigade badoise fit halte juste comme l'arme de Pologne
passait sur cette route. D'abord, venaient environ vingt aigles portes
par des sous-officiers; puis, une quinzaine de gnraux, la plupart 
pied, envelopps de manteaux de dames et de fourrures souilles; 500
hommes en armes, tout au plus, suivaient. C'taient les misrables
restes d'un Corps d'arme qui avait pass le Niemen, quelques mois
plus tt, fort de 40.000 hommes. Le temps tait trs beau, et le plus
brillant soleil clairait de ses rayons le lamentable spectacle. La
brigade badoise bivouaqua  Loschniza; le Markgraf avait encore sous ses
ordres 2.240 hommes.

Napolon avait fait, dans la journe du 25, une forte dmonstration
devant Ucholod (au-dessous de Borissow); il avait envoy l une
division de cuirassiers, un bataillon d'infanterie, du canon, et
plusieurs milliers de tranards (_d'amateurs_), qui devaient donner 
Tschitschagof l'impression d'une formidable force destine  couvrir
le passage. L'amiral russe fut pris au pige, fit replier tous ses
dtachements au nord d'Ucholod et concentra ses troupes sur ce point.
A huit heures du soir, les sapeurs et les pontonniers commencrent
 construire deux ponts; l'un, pour l'infanterie, un peu au nord du
village de Studienka, l'autre, pour l'artillerie, presque en face du
village. Un peu plus tard, l'Empereur, accompagn du roi de Naples,
visita les bivouacs.

Napolon avait envoy au marchal Victor, le soir du 25, une dpche
furieuse dans laquelle il lui reprochait d'avoir laiss ouverte la route
Lepel-Borissow, et de ne pas avoir attaqu Wittgenstein avec toutes ses
forces,  Baturi; il lui donnait l'ordre de se rendre le lendemain avant
l'aube  Borissow, avec deux divisions, et de revenir de l  Studienka.
La division Partonneaux et la division Dndels (dont faisait partie la
brigade badoise) se mirent donc en route le 26,  trois heures du
matin. Pendant la marche, par une concidence extraordinaire, la brigade
badoise rencontra un convoi qui tait parti de Karlsruhe en juillet,
et qui lui apportait  l'instant le plus critique, aprs avoir travers
presque toute l'Europe au milieu de difficults sans nombre, les
provisions et les chaussures dont elle avait le plus pressant besoin.
C'est avec la plus grande difficult, entour et press par des hordes
de tranards appartenant  tous les Corps, que le Markgraf put ramener
sa brigade de Borissow, o la division Partonneaux avait t laisse
avec ordre de ne se replier qu'au dernier moment. Une nergie norme
permit seule d'atteindre les ponts de Studienka, vers le soir; la
brigade badoise, avec la division Dndels, traversa la rivire sur
le pont de l'artillerie et eut  prendre position prs du pont, tout
aussitt; l, elle se trouva cte  cte avec le brave 1er bataillon
du 2e rgiment d'infanterie de Bade, qui avait servi pendant toute la
campagne dans la Garde Impriale. Les ponts avaient t prts  trois
heures de l'aprs-midi; le Corps d'Oudinot avait pass tout aussitt,
s'tait dploy, avait repouss l'avant-garde de Tschitschagof, et
bivouaquait dans le bois au nord de Staschow. Le reste de l'arme
franaise se rapprochait en toute hte de Studienka, et une vaste
multitude d'_amateurs_ grouillait sur les terrains bas, au sud du
village.

Ce sont sans doute les feux innombrables allums par ces _amateurs_,
et qui lui firent croire  la prsence de forces considrables, qui
empchrent Wittgenstein, alors prs de Barau, de marcher sur Studienka,
et qui le poussrent  se diriger sur Borissow, par Kostriza. Quoi qu'il
en soit, le passage de l'arme put s'effectuer sans encombre le 27.
L'Empereur passa  une heure aprs midi. A quatre heures, le pont de
l'artillerie se rompit, et des milliers d'_amateurs_ essayrent de se
frayer un passage;  deux autres reprises aussi. Malheureusement,
ils n'essayrent pas de traverser la rivire pendant la nuit, lorsque
l'arme,  l'exception du Corps de Victor, qui formait l'arrire-garde,
eut pass; les ponts restrent alors libres pendant plusieurs heures, et
l'tat-Major franais, s'il avait fait son devoir, aurait alors envoy
sur la rive droite ces pauvres gens, les blesss et les bagages. Mais
l'tat-Major franais ne fit pas son devoir; ainsi que le dit Napolon
lui-mme, il n'tait bon  rien.

Le 28,  l'aube, la brigade badoise reut l'ordre de repasser la
rivire afin de renforcer Victor. Ce marchal tait  Studienka avec
une faible partie de son Corps (en fait, avec la division Grard et la
cavalerie), la division Dndels ayant pass sur la rive droite dans la
nuit du 26, avec presque toute l'artillerie du neuvime Corps; et la
division Partonneaux, qui avait t laisse  Borissow le 26 au matin,
ne s'tant pas encore replie. La brigade badoise prouva une difficult
inoue  repasser la rivire. Un nombre norme de voitures et de
caissons encombrait les ponts, sur lesquels s'crasait une cohue
dsordonne de maraudeurs et de tranards; malades et blesss taient
prcipits sans piti dans les flots qui charriaient d'normes glaons;
d'autres malheureux essayaient de passer la rivire  gu et prissaient
bientt; c'tait, de tous cts, une scne de misre et d'horreur. Le
froid, qui jusque-l n'avait pas t bien vif, devenait de plus en plus
intense; une tempte de neige commenait  rager. Le Markgraf russit
enfin  faire passer son infanterie sur la rive gauche; mais il fut
impossible de transporter les canons; ils furent laisss sur la rive
droite, en position en avant des ponts et en querre, de faon  couvrir
les approches de Studienka.

Comme le marchal Victor commenait  prendre ses dispositions, les
Russes attaqurent vigoureusement sur la rive droite. Tschitschagof,
avec 30.000 hommes, s'avana contre Oudinot, qui n'avait que 8.000
hommes, mais qui russit  le repousser avant l'arrive de Napolon et
de la Vieille Garde. Oudinot ayant t grivement bless, Ney prit le
commandement. Les Russes attaqurent une seconde fois, furieusement; les
Franais commenaient  plier, lorsque Ney fit charger la division de
cuirassiers de Dumerc. (Cette charge,  peine connue, n'est gale dans
les annales de la guerre que par le fameux Todesritt de la brigade
von Bredow,  Vionville.) Les Russes furent repousss dans le plus grand
dsordre jusqu' Staschow et mis dans l'impossibilit de renouveler leur
attaque. L'Arme put commencer sa retraite sur Sembin.

Mais, sur la rive gauche, Victor attendait anxieusement l'arrive de
la division Partonneaux, forte de 4.000 hommes, qui devait avoir vacu
Borissow et march sur Studienka. Ce fut seulement un bataillon du 56e
avec quatre canons, qui parut, et qui dclara n'avoir nulle connaissance
du sort de sa division dont il formait l'arrire-garde. Quelques
fuyards, pourtant, qui avaient chapp au dsastre, apprirent bientt
au marchal ce qui s'tait pass. Partonneaux, ngligeant les plus
lmentaires prcautions, s'tait tromp de route, s'tait heurt
quelques heures plus tt  l'avant-garde de Wittgenstein, avait t
lui-mme fait prisonnier; et le gnral Camus, qui lui avait succd,
avait capitul.

Le marchal, ne doutant pas qu'il allait tre attaqu par toutes les
forces de Wittgenstein--et comprenant que le sort de la Grande Arme
tout entire tait maintenant entre ses mains--prit les dispositions
suivantes. Il appuya  la rivire son aile droite, commande par le
Markgraf Wilhelm von Baden et compose de six bataillons badois et du
bataillon du 56e (jeunes soldats originaires de Hambourg et de Lbeck)
avec 4 canons; il plaa au centre treize bataillons allemands et
polonais commands par Grard; et  l'aile gauche, la brigade saxonne
avec l'artillerie de Grard, 14 pices en tout. En chelon  l'extrme
gauche, fut place la cavalerie de Fournier, hussards de Bade, dragons
de Saxe, chevau-lgers de Hesse. On voit que toutes ces troupes, 
l'exception de quelques bataillons polonais, taient allemandes.
La position couronnait des hauteurs dont la dernire dclivit, au
nord-ouest, supportait les masures ruines du hameau de Studienka. En
avant de la position s'tendait une plaine large de 500 mtres environ
o courait un petit ruisseau, trop troit pour arrter l'avance de
l'ennemi; au del, on n'apercevait que des bois. Des tirailleurs furent
dissmins sur le penchant des collines, mais le gros des troupes resta
post derrire les crtes.

Bientt, les Russes apparurent, sortant des bois. Wittgenstein dploya
ses forces en arrire du ruisseau, et avana sa gauche vers le long de
la Brsina afin de tourner la droite franaise et de couper la retraite
de Victor. Le choc de l'attaque tomba sur le bataillon badois plac 
l'extrme droite et qui, aprs une longue et hroque rsistance, ayant
brl ses dernires cartouches, commena  plier. Immdiatement, le
Markgraf s'lana  la tte d'un second bataillon, chargea les Russes en
flanc et les rejeta  la pointe de la baonnette au del du ruisseau.
A l'aile droite, les Franais--c'est--dire, bien entendu, les
Allemands--taient donc vainqueurs. A l'aile gauche, au contraire,
l'immense supriorit numrique des Russes leur avait permis de tourner
les Franais, dont la situation tait des plus critiques. Victor
renfora sa gauche en toute hte, mais en vain; les Russes gagnaient
du terrain de minute en minute, grce  leur nombre, en dpit de
l'admirable rsistance des Saxons. Tout semblait perdu, lorsque Victor
donna  la cavalerie l'ordre de charger. Les hussards de Bade et les
chevau-lgers de Hesse formrent la premire ligne; les dragons de
Saxe, sous le prince Jean, la seconde. Le gnral Fournier ayant t
grivement bless, le colonel badois von Laroche prit le commandement.
La charge balaya la premire ligne russe, rompit le carr form par le
34e Chasseurs, et fora l'ennemi  la fuite. Les cavaliers allemands
furent chargs  leur tour par un corps de cuirassiers russes; le
colonel von Laroche fut bless d'un coup de sabre qui lui fendit la
figure de la bouche  l'oreille, fut fait prisonnier; une terrible mle
s'ensuivit, au cours de laquelle le colonel von Laroche fut dlivr; et
les Russes furent obligs de tourner bride. Les pertes de la cavalerie
franaise--c'est--dire allemande--avaient t normes; mais l'ennemi
cessa de rien tenter contre l'aile gauche, se contentant de la canonner
 longue distance.

Vers la fin de l'aprs-midi, au moment o la tempte de neige
redoublait, Wittgenstein attaqua une seconde fois l'aile droite avec
fureur. Le Markgraf fit preuve de la plus grande habilet et du
plus grand courage; bien qu'ils perdissent 1100 hommes et vingt-huit
officiers, et malgr le nombre crasant de leurs adversaires, les Badois
obligrent les Russes  se retirer en dsordre. Quand la nuit tomba,
les troupes badoises avaient non seulement conserv leurs positions mais
avaient mme gagn du terrain; et Wittgenstein tait oblig de renoncer
 toute nouvelle attaque. Le Markgraf n'avait plus avec lui que 900
hommes. Et c'taient ces 900 hommes qui, le lendemain 29,  une heure du
matin traversaient les derniers la Brsina, sauvant blesss et canons;
et se dployaient face aux ponts tandis qu'on les dtruisait, formant
l'extrme arrire-garde de la Grande Arme...

La lecture du manuscrit, je l'ai dit, a produit sur moi une impression
profonde. Cette impression, je ne veux pas l'analyser. Pourtant, elle
pourrait se diviser en deux parties.

D'abord, absurdit honteuse des haines internationales. La composition
des armes napoloniennes, l'existence de l'Empire franais avec
des chefs-lieux qui s'appelaient Amsterdam, Rome et Hambourg, ne
prouvent-elles point, par l'absurde, la possibilit de la fraternit des
peuples? Si les nations peuvent vivre en bonne harmonie sous le
sabre d'un despote, ne pourraient-elles vivre fraternellement dans
l'indpendance de fdrations libres? Et quand je pense que l'homme qui
a trac ce manuscrit, mon grand-pre, tait un Allemand et qu'il a su
donner toute une existence de bonheur  cette Franaise qui tait ma
grand'mre, je me demande si les frontires n'ont pas surtout pour
mission de barrer la route  l'amour qui pourrait fondre les races,
dvelopper l'homme en force et en intelligence.

Ensuite, le Mensonge tricolore. De l'hrosme dont firent preuve les
troupes allemandes  la Brsina et ailleurs, en 1812, Napolon n'a pas
dit un mot dans ses bulletins clbres; pas plus qu'il ne voulut parler
de la bravoure dploye par les Saxons  Wagram; pas plus qu'il ne
voulut jamais faire leur part de gloire  aucun de ses allis;
cela, disait-il, aurait t contraire  la politique et  l'honneur
national. Il aurait t contraire  l'honneur national, selon Napolon
et selon bien d'autres qui l'avaient prcd ou qui le suivirent, de
dire la vrit. Donc, on mentit; donc, on ment; donc, on mentira. La
nation franaise est invincible, elle est la reine de la civilisation,
elle est la premire nation du monde. Et, quels sont les fruits
de l'imposture et de la hblerie, on l'a vu en 1870, on le voit
aujourd'hui, on le verra peut-tre demain--et pour la dernire fois.--Ce
prestige de la France que j'ai vu surgir ici, il y a quelques heures,
c'est un mensonge. C'est de l'irrel, c'est du truqu; c'est du dcor,
c'est du plagiat. C'est le semblant de vie et de grandeur qu'il y a
dans cette chambre, que cre l'animation factice de choses mortes, de
tentures, de fleurs coupes, de drapeaux--de choses mortes qui font un
cadre phmre  un corps qui se corrompt, qui pue...

Je me lve et je vais et viens. Le vide, le vide norme de l'existence
qui fut celle de mon pre, qui est la mienne, qui est celle de mon pays,
m'apparat tout d'un coup. Oh! je veux vivre, vivre compltement, et
libre. Je quitterai l'arme; ma dtermination est bien prise... Mais le
sommeil me saisit; je regagne mon fauteuil et j'essaye en vain de relire
quelques pages du manuscrit. Le jour va se lever, le frisson du matin
me secoue. La pluie commence  tomber, frappe les vitres. Le bruit des
cordes d'un luth touch aux endeuilles mesures du vieux temps, d'une
gat lente, voile de crpe. Puis, de longs silences; des chansons
jamais chantes. Puis, des bruits clairs, des cliquetis, des sifflements
d'aciers froisss, des crpitements secs; des demi-rves de bataille;
des rves de rvolte. Puis, le sommeil.

                              * * * * *

Les funrailles. Les obsques d'un gnral commandant un corps d'arme.
De temps en temps, on peut voir a.




XXII


Vous n'avez sans doute pas oubli ces lettres que j'avais trouves dans
le secrtaire ( gauche de la chemine). Je vous avais promis de vous
dire pourquoi elles m'avaient intress. Je vais tenir ma promesse, bien
que vous ne le mritiez gure. Vous n'avez mme pas protest contre
la manire, vraiment par trop rapide, dont j'ai enterr mon pre. Vous
n'avez mme pas dit qu'il est rellement honteux de conduire les morts
au triple galop  leur dernire demeure. Et j'ai profit de votre
silence pour ne point vous faire part de mille incidents qui vous
auraient affects; pour ne point vous apprendre par exemple, que le
gnral de Lahaye-Marmenteau, reprsentant l'Etat-Major, avait assist
aux funrailles et s'tait montr fort aimable envers moi; ce qui
m'avait amen  considrer comme de simples paroles en l'air les vagues
menaces qu'il avait profres  Paris. Ce fait, joint  cette autre
circonstance que mon pre, en dpit de tout, m'a laiss une somme assez
ronde, m'a mis en cet tat de belle humeur qui, maintenant, ne doit plus
vous surprendre.

Quant aux lettres que j'ai justement  la main, ce matin, en me
dirigeant vers Sainte-Luce (l'un des jolis faubourgs de Nortes), ce sont
tout bonnement les missives envoyes  mon pre par Mme Plantain et
que je vais reporter  cette dame. Vous dcrirai-je l'agrable villa
qu'habite Mme Plantain? Vous dpeindrai-je Mme Plantain elle-mme? Ne
vous contenterez-vous pas de savoir qu'elle s'appelle Isabelle? Vous
penserez, naturellement, que je vous donne l un renseignement qui ne
m'a pas cot cher et que j'ai simplement trouv au bas de chacune des
ptres que je viens de remettre, en mains propres,  Mme Plantain. Eh!
bien, vous vous trompez; je n'ai point lu les lettres... Ah! sapristi,
je viens de vous dire qu'elles m'avaient beaucoup intress... Enfin, je
les ai lues sans les lire; je les ai parcourues; je lis trs vite...

Mme Plantain, aussi, lit trs vite; elle vient de me le dclarer; (vous
voyez que notre conversation est assez longue, assez amicale, et qu'il
n'y aurait rien d'tonnant  ce que Mme Plantain elle-mme m'et appris
son petit nom). Mme Plantain--Isabelle! Isabelle!--Isabelle avoue
qu'elle raffole de Dumas pre. Je confesse que je suis sanguinaire, mais
que les abattoirs du roman d'aventures me dgotent. Alors, elle dit
que ce n'est pas Dumas pre qu'elle aime; mais Dumas fils. Hlas! Hlas!
Elle dit qu'elle adore la psychologie et qu'elle lit Bourget; (a, c'est
pas vrai. On ne peut pas). Elle voit tout  travers des pices et des
romans. Quel vide! Mais quel joli vide! Des yeux qui ont la profondeur
des rves. (On dirait des puits. J'aime mieux m'arrter ici; je descends
trop, pour commencer.)

Mme Plantain m'explique pourquoi elle a quitt son mari. Plantain
n'tait plus jeune, tant s'en faut; c'tait un savant, toujours enferm
dans son laboratoire, et qui ne supposait pas qu'une jeune femme pt
dsirer trouver dans la vie autre chose que des cornues. Je vois a.
Vous aussi. Mme Plantain est une femme incomprise. (Voil un type neuf.)
Un type frquent chez les nations en dcadence, lorsque l'intelligence,
comme dit Gibbon, a renonc avec un sourire ou avec un soupir. Une
btise touchante et noire, que ne percent pas les rayons blafards
d'une instruction htive; point de sens moral, car, pour les cerveaux
spongieux, ds que le crime cesse d'tre le pch, il n'existe plus;
et une sensibilit extrme, douloureuse un peu, qui n'est pas la bont,
mais le rappel intrieur et pnible, l'vocation amrement goste de
souffrances rves. Mme Plantain croit  l'idal, sourit  des futurs
couronns de promesses; des romances lui pourrissent dans le coeur. Ce
genre de femme n'est pas mon fait; je suis encore trop jeune, ou plus
assez. Mais pour un vieux, ce serait le rve. Mon pre s'y connaissait,
tout de mme.

Mme Plantain dplore la mort de mon pre; elle avait grande confiance
en lui; la preuve, c'est qu'elle est venue habiter Nortes. Mais comment
retourner  Paris, o le bruit fait autour du nom de son mari a rendu sa
position,  elle, si difficile? D'autre part, rester  Nortes... Est-ce
que je ne pense pas que sa situation est un peu fausse? Peut-tre. Et ne
pourrais-je pas donner quelques conseils  l'amie de mon pre? Mais si.
Et d'autant plus dsintresss que je suis dcid, malgr le charme de
la jeune femme,  ne point naviguer dans les eaux paternelles. Non,
non, me dis-je chaque jour, je ne serai jamais autre chose que l'ami
d'Isabelle; ce sera plus original; a sentira moins le roman. Mais la
nuit vient; et, ma foi...

Je ne me dissimule pas qu'une liaison entre Isabelle et moi nous
placerait tous deux dans une situation particulire, peu compatible avec
les prceptes de la morale courante. Mais un officier n'a rien  faire
avec la morale courante. Son guide n'est pas la morale courante, mais
l'honneur militaire. Et des manifestations passionnelles peuvent-elles
porter atteinte  l'honneur militaire? En conscience, je ne le crois
pas. D'ailleurs, toute discussion sur ce point serait oiseuse; ce
n'est pas l qu'est la question; et je puis vous en exposer le noeud en
quelques mots. Mon pre a respect Isabelle. S'il tait possible d'avoir
des preuves de la chose, j'en aurais. Il l'a respecte, peut-tre, parce
qu'il ne pouvait faire autrement; mais enfin, il l'a respecte. De sorte
que je suis parfaitement libre de ne point l'imiter. J'en fais ici le
serment: si tel n'tait point le cas, je m'abstiendrais. Cela ferait
saigner mon coeur, c'est certain; mais je le laisserais saigner. Je ne
suis pas de ceux qui traitent les choses  la lgre et ricaneraient, 
ma place: O le pre a pass, passera bien l'enfant. Non. Je sais
tre srieux quand il faut l'tre. Et c'est prcisment parce qu'elle
apprcie ma bonne foi et la gravit de mon caractre qu'Isabelle se
dcide  me donner son coeur.

Nous voil heureux. A Nortes? Pendant quelques jours. A Paris? Pendant
quelques jours. Puis, Isabelle part pour Trouville o elle reste jusque
vers le milieu de septembre et o je vais la retrouver le plus souvent
possible. Nous faisons des projets d'avenir; ds qu'elle aura obtenu son
divorce (l'instance a t introduite, il y a dj longtemps, sur
l'avis de mon pre), nous nous marierons. Isabelle aura alors la
libre disposition de sa fortune, dont elle ne touche  prsent que
les intrts, et qui est considrable; je m'attache de plus en plus
 Isabelle. Sa comprhension de la Socit, de l'Arme, etc., est au
niveau de celle de la foule; mais pourquoi pas? Et pourquoi l'ordre
social actuel n'existerait-il point, puisque ses victimes sont assez
sottes et assez lches pour l'accepter? Et pourquoi n'en tirerions-nous
pas tout le profit possible, nous, les privilgis? Isabelle croit  mon
avenir, me voit dj colonel, gnral...

Quoi? Ma dtermination de quitter l'arme?... Vous voulez rire. Il y a
beau jour que j'ai chang d'avis. Savez-vous  quoi je me suis dcid, 
prsent? A imiter les mthodes de mon pre; ni plus, ni moins. Elles
lui ont russi; pourquoi ne me russiraient-elles point,  moi? Je
plaisante, je ris, je blague, je fais du bruit, de la poussire et de
l'esbrouffe; je joue au bon garon et au bon diable; je mlange une
inconscience voulue  une franchise maquignonne; je commence  entrer
dans la peau du bonhomme. a prend, a prend. a prend mme sur moi;
je vois les choses sous un nouvel aspect, trs riant. Les amitis, les
sympathies, les apprciations flatteuses pleuvent. Et lorsque le czar
vient  Paris, en octobre, lorsque l'tat-Major franais doit prparer,
de concert avec un reprsentant de Sa Majest, la grande revue que
ladite Majest passera  Chlons, savez-vous qui est dsign pour donner
 l'illustre Moscovite tous les renseignements qu'il peut dsirer? C'est
moi. Je suis spcialement attach  la personne du clbre tacticien
russe, le gnral Knoutkoff.

                              * * * * *

L'aigrefin que la Rpublique a choisi pour prsident ayant t
contempler  Saint-Ptersbourg les clefs d'un grand nombre de villes
franaises et les drapeaux de la Grande Arme, le czar lui rend sa
politesse. Le czar vient en France, vient  Paris. Quel bonheur!
Qu'est-ce que c'est que le bonheur? crit Nietzsche. C'est sentir que
notre pouvoir augmente, qu'une rsistance est surmonte. Les Franais
sont heureux parce qu'ils sentent que leurs facults serviles se
dveloppent, qu'ils ont matris la rpugnance que causent les
dfinitifs avilissements. Le peuple franais possde aujourd'hui cette
alliance russe qu'il a achete au prix de tant de palinodies et de tant
d'abjections; alliance naturelle des Fils de Blial et des Diables
rouges avec les Saints Cosaques et les Chevaliers du Knout; alliance
naturelle--mais oui!--du lche tortionnaire Prudhomme avec l'infme
gelier de la Sibrie. Les peuples? Le pauvre peuple russe croupit
dans son esclavage, dans sa vermine morale et physique, se dbat contre
l'ignorance, contre la fivre, contre la faim. Le misrable peuple
franais croupit sur sa honteuse dfaite dont le souvenir lui donne
le cauchemar, se dbat fbrilement contre les vrits qui veulent lui
ouvrir les paupires, et qu'il refuse de voir. Le peuple russe qui
ne connat, dit Adam Mickiewicz, qu'un seul hrosme: celui de la
servitude, est li, par l'Autocrate blanc et le Tartufe tricolore,
au peuple franais qui ne connat plus qu'un seul hrosme: celui du
mensonge.--Vive la Russie! crie le peuple franais, qui se dit libre, et
qui est esclave, et qui n'est plus mme un peuple--et qui le sait.

--Vive la Russie! crie Prudhomme en brandissant son parapluie ou
en agitant son sabre (retour d'Allemagne). La Russie, parbleu!
continue-t-il tout bas, ne peut rendre aucun service  la France dans
une guerre de revanche. Elle ne pourrait jouer un rle important dans
une lutte avant un mois, deux mois peut-tre,  dater du jour de la
mobilisation. L'Allemagne, avec deux ou trois corps d'arme empcherait
(s'il en tait besoin) toute action rapide de l'arme russe. D'ailleurs,
la Russie est incapable de tout. Il lui a fallu un an pour touffer
l'insurrection polonaise, malgr les atrocits commises par Mourawieff
le Bourreau. Au Caucase, elle n'est arrive qu' des rsultats partiels,
aprs des annes et des annes de guerre. Depuis 1877, depuis Plevna o
la clef de la position, la redoute de Grivitza, ne put tre emporte que
par les Roumains, son arme n'a fait aucun progrs; au contraire. Elle
serait battue, sur mer, par l'Italie; et sur terre, par le Japon. Mais
cette guerre de revanche qu'elle ne peut nous aider  entreprendre, elle
peut--justement--l'empcher. En concluant une alliance avec nous, elle
contresigne le trait de Francfort--cet excellent trait grce auquel
nous prosprons, nous, les riches; grce auquel nous pouvons nous soler
du sang des misrables. La possibilit de la guerre de revanche--que
c'est notre seule mission de prparer--est donc carte. Quel bonheur!
Et si, par impossible, cette guerre clate quand mme, et si (comme
c'est probable) nous sommes encore vaincus, nous pourrons contenir le
peuple; lui dire que s'il bouge, les Russes ne viendront pas nous aider,
et lui faire prendre patience--ce qui est le grand point--jusqu'aux
capitulations libratrices. Et aprs, si, comme en 1871, il se rend
compte de la comdie joue par nous et tente de se soulever--mon Dieu!
nous recommencerons 1871, nous aussi!...

Voil les ides qui me chevauchent par la tte, bien malgr moi, mais
que je me garde d'exprimer. Je n'nonce que les ides qu'exprimait
mon pre, ou qu'il exprimerait. J'ai promis de l'imiter en tout et je
tiendrai parole. Cependant, je ne suis pas matre de mes penses;
du reste, je ne sais point si les mmes penses, malgr leur peu
d'orthodoxie, ne se prsenteraient pas  l'esprit de mon pre.
S'efforcer de penser ce qu'on dit et de ne pas dire ce qu'on pense, tout
est l, quand on veut faire son chemin.

Du chemin, j'en ai dj fait beaucoup, aux cts du gnral Knoutkoff.
Nous avons parcouru Paris en tous sens, avec des haltes aux bons
endroits. Actuellement, nous sommes en route pour Chlons; le gnral
va jeter un coup d'oeil--le coup d'oeil du matre--sur les derniers
prparatifs de la revue qui doit avoir lieu aprs-demain. Les troupes
commencent  encombrer les localits qui avoisinent la plaine fameuse.
C'est avec peine que j'ai pu dcouvrir un logement convenable pour
Isabelle au Grand Mourmelon; Isabelle mourrait de chagrin si elle
n'assistait pas  la revue; il y aura place pour elle dans la tribune
officielle, grce  l'aimable entremise du gnral Knoutkoff.

Le brave gnral est expansif et n'hsite pas  me laisser voir, comme
on dit, le fond de son sac. Il prononce des phrases comme celles-ci:

--Le soldat n'est que de la matire brute... Les armes dmocratiques!
Quelle imbcile utopie!... Ce qui vous manque, c'est un gouvernement
fort avec un prince, un empereur  sa tte; nous vous tenons en
rserve l'homme providentiel... La suppression de la Pologne a t une
excellente chose; elle a rduit normment les causes de guerre entre
les grands tats... Une guerre, dans l'tat prsent des esprits, serait
une catastrophe; elle amnerait certainement une rvolution sociale.
Mais nous tiendrons la main  ce qu'il n'y ait pas de guerre; les
expditions coloniales suffiront  faire pousser la graine d'pinards...
Maintenant que l'alliance franco-russe est conclue, mon auguste
matre va s'occuper de la suppression progressive des grandes armes
nationales; un dsarmement partiel s'impose; il faut revenir au principe
des armes rduites, seuls instruments efficaces et srs au service des
Pouvoirs forts...

Des envies me prennent parfois de souffleter ce garde-chiourme
convaincu de son importance, orgueilleux de sa tunique  plis, couleur
vert-bouteille, fier de son pantalon bleu  bandes rouges bouffant
au-dessus des bottes. Mais je me contiens; j'approuve; j'admire;
j'applaudis.

La revue. L'immense plaine s'embrase d'une flamme d'acier. L'immense
plaine o l'pe d'Atius faucha les hordes d'Attila. L'immense plaine
o l'pe de la France...

Elle pend au ct du Barbare, l'pe de la France; elle se cache, rouge
de rouille, peut-tre de honte, dans le fourreau de l'Autocrate; elle
appartient  l'Autocrate, qui a consenti  l'accepter,  la fin;  la
ramasser sur un tas d'or; et qui l'accrochera, ce soir,  ct de son
knout. Il y avait des noms gravs sur la lame: Zurich, Austerlitz,
Friedland, Eylau, Borodino, Krasno, La Brsina, Sbastopol; ils n'y
sont plus; c'est l'aigrefin  tuyau-de-pole et  gutres blanches,
accroupi l-bas dans un char--bancs, qui les a effacs, avec sa lime.

Et l'Autocrate part au galop, soudain. Suivi d'une arme de gnraux
galonns, chamarrs, brods, tincelants d'toiles, de croix, de
mdailles, de crachats, de cordons, de rubans, d'aiguillettes. Ils
brillent tous, mais non de leur propre lumire: ils empruntent leurs
rayons aux regards du Matre. Le Matre passe sur le front des
rgiments--un pauvre tre, chafouin, tique, jauntre,  l'oeil inquiet
et sournois.--Le Matre passe sur le front des rgiments dont les
drapeaux frmissent, dsesprs, en de grands efforts pour s'envoler des
hampes, lances de Cosaques, auxquelles les clourent les Vaincus.

Au bruit de musiques ructant des hymnes russes et vomissant des
marseillaises, au bruit des acclamations de foules dlirantes, le dfil
commence. Les troupes de la Rpublique Franaise, ivres d'orgueil,
dfilent devant l'Autocrate. Infanterie, cavalerie, artillerie, l'Arme
de la Revanche, l'Arme qui est prte, l'Arme qui est prte  donner sa
vie--pour le Czar... Spectacle sublime, grandiose, enivrant, qui devrait
m'emplir d'enthousiasme, moi aussi, et de fiert... Mais... mais...
_Grillenhaftes Herz, warum tirilirst du nicht_?...

                              * * * * *

Le dgot que m'a caus l'avilissement national a t tellement violent
que je n'ai pu m'empcher d'exprimer  plusieurs reprises mon opinion.
Et le capitaine de Bellevigne vient de me prvenir que mes propos ont
t rapports en haut lieu, et que je puis m'attendre  une disgrce.

En effet, je reois brusquement avis que je suis affect au
rgiment d'infanterie qui tient garnison  Sandkerque. Je dois aller
immdiatement occuper mon poste. Je quitte donc Paris sans tarder.
Isabelle viendra me rejoindre ds que j'aurai prpar son installation.
Sandkerque, le vieux port sur la mer du Nord; ville trs propre; assez
gaie; assez triste. Municipalit ractionnaire; donc, casernes vieilles
et en mauvais tat, maigres subventions au Cercle d'officiers, etc.; si
la municipalit tait socialiste, il n'en serait pas de mme, chacun
le sait. Personne comme les socialistes pour soigner l'arme.
Stratgiquement, on aurait d placer de la cavalerie  Sandkerque; mais
l'eau y est trs mauvaise, et ferait crever les chevaux; on n'y a donc
mis que des fantassins. Je ne m'amuse pas normment  Sandkerque;
mes camarades qui sont maris--mon Dieu! c'est toujours la mme chose:
monotonie des papotages, dtresse plus ou moins dore; ceux qui sont
rests garons--de vieux tudiants, qui n'tudient pas. Ils font leur
devoir, tellement quellement; des parties de manille; leurs pques.

D'ailleurs, peu de temps pour s'amuser. Les conscrits sont arrivs
rcemment, et font leurs classes; un certain nombre de Parisiens parmi
eux. (A propos, Paris a prsent au dernier tirage au sort 18.000 jeunes
gens, sur lesquels 11.000 seulement ont t reconnus propres au service
militaire. Si la population dcrot en quantit, on peut dire qu'elle
ne laisse pas de dcrotre en qualit.) De plus, un certain nombre de
rservistes ajourns, dont plusieurs Parisiens aussi, ont t verss
dans ma compagnie; bruyants, fanfarons, sans morale et sans faons. L'un
d'eux, un ouvrier d'art, un ciseleur je crois, nomm Fermaille, m'amuse
pas mal; je ne le lui laisse pas voir, naturellement. Mon lieutenant,
l'autre jour, m'a dit que ce Fermaille a amen avec lui une petite femme
rigolote, connue  Montmartre sous le nom de la Mme-Chichi, et qui
danse au Moulin-Rouge. Une de ces professions quivoques qui sont
l'indispensable corollaire des professions honorables; la beaut de la
vertu nous condamnant, hlas!  la laideur du vice... Mon lieutenant
m'a fait le portrait de la petite femme et m'a dit que, s'il tait  ma
place, il la chaufferait. (Lui, il ne peut pas; il est coll.) Mais je
ne veux pas chauffer la petite femme; je ne veux mme pas aller au caf
Franco-Russe, o on peut la voir, tous les soirs, avec son amant.

Avant-hier, pourtant, sur la Grand'Place, je me suis trouv tout  coup
en sa prsence. Je l'ai reconnue tout de suite  la description qu'on
m'en avait faite. Et j'ai t trs pris, immdiatement empoign. Le coup
de foudre. Une poupe de Montmartre; trs noire; du faux Orient; des
yeux riants, bruyants; des dents d'un bel orient. Un profond petit
animal. Des ides confuses se pressent, se bousculent: me venger de
ma relgation ici; happer de la chair parisienne, souvenir qui passe;
affirmer ma volont, mon pouvoir. J'aborde la petite femme, lui parle.
Elle rpond--ce qu'elle rpond;--sourit et sourit; un oeil dit non, un
oeil dit oui. L'effet produit est inou. (Toujours le mme.) Presque
immdiatement aprs l'avoir quitte, je rencontre Fermaille; il doit
m'avoir vu, affecte de ne pas me saluer; je lui fais rpter le salut.
Le soir, je vais au caf Franco-Russe; la Mme-Chichi y est, trs
srieuse cette fois; Fermaille aussi, qui me regarde de travers. Nous
allons voir a.

Hier, sous un prtexte, j'ai retir  Fermaille la permission de coucher
en ville.

Lui a-t-on dit que je me suis promen longtemps hier soir avec sa
matresse? Peut-tre. En tout cas,  la revue d'armes aujourd'hui, il
rpond insolemment  une observation que je lui fais. Comme je lui porte
une punition, il me lance  la tte un ceinturon qui ne m'atteint pas.
Il est immdiatement arrt; en prvention de Conseil de guerre.

L-dessus, penserez-vous, la Mme-Chichi me ferme sa porte. Pas du
tout; elle me l'entr'ouvre. La Mme-Chichi est une bonne Franaise. Elle
comprend trs bien que les officiers doivent toujours faire leur devoir,
si pnible qu'il soit; que, sans discipline, il n'est point d'arme
possible; et qu'il faut une arme, car le caf-concert doit croire 
quelque chose. Donc, la Mme-Chichi a le coeur bien gros, mais elle me
fait les yeux doux.

Je n'ai pas l'intention de qualifier l'acte que j'ai commis, pas plus
que je ne veux dcrire la situation d'esprit dans laquelle je me trouve.
Aprs tout, si vous ne voulez pas qu'un homme abuse de son autorit--ne
lui donnez pas d'autorit.--Le hasard est un grand matre. Pourquoi
cette femme, cette Mme-Chichi, s'est-elle trouve sur mon chemin? Et
juste au moment o il tait dangereux pour moi de rencontrer des cheveux
bruns, des yeux noirs? Les dernires femmes que j'ai connues, Estelle et
ses devancires, taient blondes, trs blondes. Ce sont l des dtails
qu'il ne faut point ngliger de relater dans un livre srieux. Ils
feront comprendre ici mon enthousiasme pour les brunes. Ils expliqueront
pourquoi j'ai t aussi violemment attir par Isabelle, trs brune, et
par la Mme-Chichi, trs noire. Et puis, pourquoi Isabelle n'est-elle
pas ici? Ce n'est pas tout  fait ma faute. Et puis... et puis...

J'installe la Mme-Chichi  Nalo-les-Bains, la plage de Sandkerque, 
sept ou huit cents mtres des fortifications. Elle habite  quelques pas
de la maison o j'ai mon appartement. a durera ce que a durera. J'ai
crit  Isabelle de ne pas venir encore; je lui dis que je n'ai pas pu
louer la villa que je dsire prendre pour elle; je lui dis qu'il fait
horriblement froid. Ce n'est pas vrai; le temps est beau pour la saison.

Cependant, la Justice militaire (qui relve de la Direction de la
Cavalerie) ne reste pas inactive. Le Conseil de guerre, au chef-lieu,
juge Fermaille. Le malheureux avoue, bgaye presque. Je dpose
froidement, implacablement; quelque chose encore me crispe, me force
 affirmer ma volont, mon pouvoir. Les tmoins, des soldats, dposent
aussi; plus implacables mme que moi; heureux, visiblement, d'exhiber
leur servilit. Le rquisitoire rclame une condamnation exemplaire;
Fermaille est une mauvaise tte qui tenait sur ses chefs des propos
horribles, si l'on en croit une rumeur publique qui en bruitait en
ville la nouvelle. L'acte qu'il a commis, en jetant  la tte de son
capitaine le ceinturon qui confirme les bruits rpandus sur son compte,
est abominable; l'officier, qui n'a pas t atteint, tourdi par la
douleur et le danger, a t frapp dans son prestige. Quel doit tre
le chtiment d'un pareil crime? La mort! L'avocat d'office, un
sous-lieutenant, prsente la dfense de l'accus; il fait appel 
la clmence du Conseil. Le jugement est rendu. Des circonstances
attnuantes ayant t accordes, ce ne sera pas la mort. Vingt ans de
travaux publics--seulement.

La vie du nomm Fermaille est donc brise. Et pourquoi pas? Puisque les
citoyens acceptent le systme militaire actuel, qu'ils l'acceptent avec
toutes ses consquences. Ce n'est pas fini. Je vais faire du service.
J'en fais. Je me reprends--ou plutt, pour la premire fois, je me
prends de got pour ma profession. En peu de temps, j'acquiers dans le
rgiment une rputation pouvantable. Il y a des pleurs--mais pas de
grincements de dents.--Pleurez donc,--jean-foutres!

J'crirai avec une plume. J'crirai avec un sabre. J'crirai avec un
couteau de boucher. La chair qui ne veut point tre libre, qui se
mprise, doit tre traite comme de la viande--comme de la charogne.

Mon ordonnance est un garon dgourdi. Tout est relatif, bien entendu;
il se figure, ainsi que beaucoup de Franais, que Napolon III a succd
 Napolon Ier, qu'en 1870 c'est contre les Russes que la France a fait
la guerre, et que l'Alliance rcemment conclue est un pacte d'oubli de
nos dsastres. Mais, malgr tout, c'est un matois. La preuve, c'est que
ce soir vers neuf heures, juste comme je reviens avec la Mme-Chichi de
la ville, o nous avons dn, je le trouve qui guette mon passage
auprs du pont-levis; il se prcipite vers moi ds qu'il m'aperoit et
m'annonce qu'une dame est venue, il y a une heure environ, me demander.
Il n'a pu faire autrement que de la laisser s'installer chez moi, o
elle m'attend; mais il a cru bien faire en venant au-devant de moi,
pour m'avertir. Pour sr, qu'il a bien fait! Je lui glisse une pice; je
renvoie la Mme-Chichi dans ses foyers par la voie la plus rapide, avec
ordre d'attendre patiemment mes instructions; et je rentre chez moi au
plus vite.

Un vent froid souffle en tempte, ridant les eaux du foss-canal qui
ceinture la ville, soulevant de temps en temps le sable des dunes;
sifflant  travers les branches dnudes des arbres plants sur les
glacis; la nuit est noire, noire; je suis  peine sorti de la ville, que
je ne puis voir, en me retournant, l'norme masse des fortifications que
semblent avoir dvore les nuages. Je pense, tout en marchant. Pourquoi
Isabelle est-elle venue? Pourquoi?... Car c'est Isabelle qui m'attend,
srement... Et que vais-je lui dire?... Je ne puis me dcider  rien; je
me fie compltement au hasard. C'est le mieux... J'arrive chez moi.

Isabelle est assise au coin de la chemine, et se lve  mon arrive.
Un seul coup d'oeil a suffi  me convaincre qu'elle est au courant de ma
conduite; je m'attends  une scne. Mais, aprs avoir repouss la main
que je lui offre, elle commence  me donner simplement les raisons de
son voyage. Elle parle froidement, sans un geste, d'une voix calme,
comme fatigue, que secoue un peu d'amertume. Elle me dit qu'une lettre
anonyme, qu'elle jette sur la table, lui a appris, il y a quelques
jours, ce que je faisais  Sandkerque; cette femme que j'ai enleve  ce
pauvre diable que j'ai fait condamner, et avec laquelle je vis. J'essaye
de protester. Mais Isabelle m'apprend qu'elle est  Sandkerque depuis
deux jours dj et qu'elle est sre de ce qu'elle avance. Elle ne peut,
malheureusement, conserver aucune illusion. Elle me demande seulement
pourquoi j'ai agi envers elle d'une pareille faon. N'a-t-elle pas
t pour moi une bonne amie, franche et sincre? Peut-tre m'est-il
impossible, pour une raison ou pour une autre, de lui retourner
l'affection qu'elle me porte, peut-tre la trouv-je, par exemple, trop
peu intelligente. Mais alors, j'aurais d lui dire sans dtours ce
que je pensais. Elle aurait pu continuer  m'estimer. Au lieu qu'
prsent... Elle ne peut comprendre pourquoi je me suis jou d'elle,
pourquoi je l'ai bassement trompe, pourquoi je lui ai impos une
humiliation aussi immrite.

Je ne rponds pas. Les paroles si justes, si exemptes d'exagration et
si dignes, d'Isabelle, me rduisent au silence. Je me sens violemment
saisi par le contraste entre l'esprit sincre, libre et haut reprsent
par cette femme que j'ai mprise, trompe, et la vilenie, l'hypocrisie
mesquine et froce qui caractrisa mes actions. Quelles infamies
j'ai commises, et non seulement envers elle! Et lui demander de me
pardonner!... Oui... je vais...

Mais Isabelle, aprs un silence de quelques instants, dclare qu'elle
a simplement voulu, en venant, me prouver qu'elle n'a aucun tort envers
moi et qu'elle n'est pas ma dupe. Elle a t sa propre dupe, et trop
longtemps; elle a agi follement, misrablement, elle aussi. Elle ne
savait pas. Aujourd'hui, elle comprend. Le mal qu'elle a fait, peut-tre
pourra-t-elle le rparer. Elle a crit hier  son mari, qui est en
Belgique, pour lui demander de lui pardonner et de venir la chercher.
S'il veut la reprendre, elle sera  lui, honntement et compltement;
et elle conservera toujours l'amer regret de ses garements, qui lui
semblent dj si loin d'elle, si loin qu'ils n'existent plus que comme
de mauvais et sales rves, des rves de mensonge.

Encore, je ne rponds pas. Je suis tourdi par le choc de penses
contradictoires, confuses, dont je ne puis saisir que des fragments.
Oui... non... oui... Ce sera le mieux pour elle. Et quant  moi...
quant  moi... J'essaye de parler; je bgaye des mots sans suite. Alors,
Isabelle s'avance vers moi, les poings crisps, et s'crie:

--Des rves de mensonge! Il n'y a que du mensonge, en toi et en tes
pareils! Tu es un lche! Tu es un tratre! Vous tes tous des lches et
des tratres! Mon mari le disait, que rien n'existe pour vous, que
vous n'avez ni coeur ni honneur, et que vous sacrifieriez tout, patrie
comprise,  vos plaisirs et  vos besoins d'argent. Je ne voulais pas le
croire; et je l'ai dtest pour avoir dit a. Mais maintenant, je vois
bien qu'il avait raison. Je vois bien qu'on l'a tortur, perscut,
emprisonn, parce qu'il a dit la vrit. S'il veut encore de moi, de moi
qui me suis salie  tes paulettes, j'irai vivre  l'tranger, avec lui;
et je n'aurai plus de patrie, comme lui!...

Elle saisit son manteau, s'en enveloppe, s'lance hors de la chambre,
sort de l'appartement, descend l'escalier. Et je reste l, clou sur
place par ses paroles, chos de tant de penses qui, de plus en plus
fort, grondent en moi.

Pourtant, je ne peux pas laisser Isabelle seule, dans la nuit noire;
elle ne connat pas les chemins, et l'tat de surexcitation dans lequel
elle se trouve... Je sors en toute hte. Dans la rue, personne. Je cours
jusqu' la place du Kursaal. Personne encore. Je m'informe auprs de
l'homme de l'octroi,  l'entre de l'avenue qui mne  Sandkerque;
depuis une bonne demi-heure, il n'a vu passer me qui vive; il a vu
seulement, il y a quelques minutes, une dame traverser la place dans la
direction de la digue. Je me prcipite de ce ct; la digue, balaye
par des rafales, me semble dserte; cependant, l'obscurit est tellement
grande!... Je remonte la digue en courant, jusqu'au glacis; je descends
sur le chemin militaire qui borde, extrieurement, les larges fosss des
fortifications; je le suis jusqu'au pont-levis, appelant d'instant en
instant. Tout est dsert et silencieux. Que faire. Si je savais au moins
 quel htel Isabelle est descendue... Je reviens  Nalo et je demande
 l'homme de l'octroi s'il ne s'est pas tromp, tout  l'heure, en me
donnant un renseignement. Si, il s'est tromp; il se souvient maintenant
que, deux minutes avant d'avoir rpondu  ma question, il avait vu
passer une dame qui marchait trs rapidement, se dirigeant vers la
ville. Une dame enveloppe d'un grand manteau? Oui, prcisment. Quel
imbcile!..... Je rentre chez moi.

Le lendemain matin, vers dix heures, comme je reviens de l'exercice, je
trouve le commissaire de police qui m'attend. Il m'apprend que ce
matin on a retir du foss-canal, au bout de la digue, le cadavre d'une
femme...

Je vivrais cent ans que je n'oublierais pas l'motion qu'ont produite
en moi les paroles de cet homme; motion tellement poignante, tellement
vraie, que je ne veux mme pas essayer de la faire revivre, ici, avec
des mots. J'avais senti hier, pendant qu'Isabelle me parlait, j'avais
senti qu'elle allait mourir. J'ai senti que cette femme, qui m'insultait
justement, tait dj une morte... je sentais que je l'avais tue.....

--Vous m'excuserez, mon capitaine, dit le magistrat au moment de se
retirer, de vous avoir drang. Mais on avait vu cette dame avec vous,
et il tait de mon devoir... Il est absolument certain que la mort est
due  un accident. L'hypothse d'un suicide doit tre carte. Madame
Plantain avait donn rendez-vous ici  son mari qui est arriv  huit
heures, juste comme on venait de rapporter le cadavre  l'htel. La
douleur du pauvre homme est navrante; il m'a fait piti  moi-mme...
bien que je n'aie pu oublier un moment, mon capitaine, les ignobles
calomnies qu'il a dverses sur notre brave arme...




XXIII


J'ai pass les dernires semaines de 1896 et les premiers jours de 1897,
 Sandkerque, de la faon la plus misrable. Je m'lance des profondeurs
du dcouragement  d'excessifs dsirs d'action,  de frntiques besoins
de manifestations violentes; et le dgot que j'prouve pour moi-mme,
pour tout ce qui m'entoure, m'arrache brusquement l'nergie ncessaire
 l'effort. J'ai renvoy la Mme-Chichi  Paris, et le contact de mes
semblables, leur vue, me sont devenus insupportables. J'erre, pendant
des heures et des heures, au bord de la mer, dans les dunes, ruminant
sans cesse le mme dsespoir, mchant la mme exaspration. Je suis
condamn  une vie pour laquelle je ne suis point fait,  laquelle j'ai
t destin ds mon enfance, jet ds que je devins un homme, et que je
n'ai pas le courage d'abandonner.

A la mort de mon pre, j'avais pris la rsolution de quitter l'arme;
rsolution bien faible, sans doute, puisque le premier prtexte m'a
permis d'y renoncer. Et j'ai voulu essayer d'imiter mon pre, de jouer,
comme lui, un rle dans une comdie; et j'ai vu que j'tais aussi
incapable de jouer un rle que d'tre purement et simplement moi-mme...
Incapable d'tre moi-mme? Aprs tout, je ne sais pas; il faudrait
oser essayer. Et l'audace ne me serait pas difficile, car j'ai du pain
assur, au moins pour plusieurs annes; il me reste 150.000 francs
environ; et si je donne ma dmission... Mais, immdiatement, une ide
s'empare de moi: j'ai des ennemis, des gens qui m'en veulent--cette
lettre anonyme, envoye  Isabelle, en est encore une preuve--et si je
pars, ces gens-l diront que j'ai eu peur d'eux, que j'ai fui, que je
n'ai pas mme eu le courage d'engager la lutte contre leur puissance.
Ils vont probablement m'attaquer encore, tratreusement, un de ces
jours. Qu'ils viennent!...

Mes pressentiments ne me trompent gure. Vers la fin de janvier, juste
au moment o mes nerfs commencent  se calmer un peu, je reois l'ordre
de me rendre  Paris, o le gnral de Lahaye-Marmenteau dsire me
demander quelques explications.--A propos de quoi?

                              * * * * *

A propos de certains papiers que mon pre, en sa qualit de commandant
de Corps d'arme, avait en dpt; on ne retrouve point ces papiers.
Ne pourrais-je mettre l'tat-Major sur leurs traces? (Je flaire l,
immdiatement, un prtexte d'entrevue.) Je rplique schement que j'ai
toujours ignor l'existence mme de ces papiers. Le gnral, piqu,
me fait observer que mon affirmation ne suffit pas. Je rponds, plus
schement encore, que cette affirmation doit suffire. Le gnral, qui
parat plus surpris qu'irrit, me regarde un instant dans le blanc des
yeux; et il se dcide  dire, lentement:

--La disparition de ces documents peut avoir pour vous, indirectement,
des rsultats trs srieux. Si la mmoire de votre pre est ternie, vous
comprenez... Votre pre a souvent t fort imprudent. Il a vcu, par
exemple, durant plusieurs annes, avec une personne des plus suspectes,
une Allemande, cette baronne de Haulka...

--Il est certain, dis-je en interrompant le gnral, que mon pre n'a
pas toujours t trs scrupuleux au sujet des femmes. Il lui est
mme arriv d'emprunter celle du voisin. Mais, mon gnral, pourquoi
n'avez-vous jamais attir son attention sur ce point pendant sa vie,
vous qui tiez mieux plac que tout autre pour le faire?

--Que voulez-vous dire? demande le gnral d'une voix rauque, en
crispant les poings.

--Rien d'autre que ce que je dis.

--Alors, reprend-il en mchant les mots avec rage, je vous rappellerai
que vous oubliez nos situations rciproques, et que cela peut vous
coter cher. Si je voulais... La mort mystrieuse de Mme Plantain, 
Sandkerque, si nous nous donnions la peine de chercher...

--Mon gnral, il faut vous donner cette peine, et tout de suite; je
vous en prie. Et dcouvrir en mme temps, si c'est possible, l'ignoble
personnage qui avait envoy une lettre anonyme  cette malheureuse
femme...

--Malheureuse femme! s'crie le gnral en frappant du poing la table
devant laquelle il est assis. Cela vous va bien! Cela vous va bien, de
la plaindre! En vrit! A peine chappe aux griffes du pre, elle tombe
dans celles du fils. Parbleu! Elle tait riche!

--Dans ma famille, dis-je en ricanant, on a toujours aim l'argent.
Famille militaire, mon gnral. Cependant, on ne s'est jamais cach
derrire des hommes de paille pour pratiquer l'usure.

Lahaye-Marmenteau a un haut-le-corps; pourtant, il affecte de ne pas
comprendre; il siffle:

--Votre conduite vis--vis de Mme Plantain a t atroce. Vous n'avez pas
de coeur.

--Si; en vous coutant, je l'ai sur les lvres.

Le gnral,  l'instant, est sur ses pieds; la bouche cumante, le bras
tendu vers moi.

--Vous qui faites passer vos hommes au Conseil de guerre, s'crie-t-il,
vous allez... Vous osez m'insulter... moi!... Dans mon cabinet de
chef...

--Un cabinet? Un cabinet? rpt-je  demi-voix--car l'ide ne vient
tout  coup que je pourrais tre entendu par quelque invisible tmoin
apost derrire une porte--; un cabinet? Je ne savais pas; je croyais
que c'tait une agence matrimoniale.

--Cela vaudrait mieux pour vous, grince le gnral en regagnant
son fauteuil et en avanant les mains vers un timbre; les agences
matrimoniales ne possdent point, sur le compte du gnral Maubart,
hros de Nourhas, des documents semblables  ceux qui sont ici, dans
un tiroir de mon bureau. Leur publication s'impose, vous comprenez.
L'iniquit des pres...

Le gnral appuie le doigt sur le timbre et, comme un officier
d'ordonnance parat, me congdie de la main. Mais je veux avoir le
dernier mot.

--Mon gnral, dis-je en faisant un pas vers Lahaye-Marmenteau, je me
souviendrai toujours de ce que vous venez de me faire comprendre: qu'il
ne faut jamais redouter les gens assez couards pour s'attaquer aux morts
et dont le mtier consiste  prter leur incomptence  leur pays, comme
on dit,  la petite semaine.

                              * * * * *

Ce serait une erreur de croire que les menaces du gnral de
Lahaye-Marmenteau m'ont laiss froid. Elles m'inquitent, au contraire,
normment. D'autant plus que ces menaces ne s'adressent pas directement
 moi, mais  la mmoire d'un homme dont, malgr les liens de parent
les plus troits, je ne connais qu'imparfaitement la vie. Je sais bien
que l'existence de mon pre n'a point t sans reproche; mais quel crime
a-t-il pu commettre dont l'normit, une fois divulgue, marquerait d'un
signe d'infamie la pierre de son tombeau?... Une ide me vient, tout
d'un coup, quelques instants aprs ma sortie du ministre. Il y a
quelqu'un,  Paris, qui est certainement au courant des moindres dtails
de la vie de mon pre; c'est la baronne de Haulka. Je ne connais pas la
baronne, que j'ai simplement aperue deux ou trois fois; mais je n'ai
jamais entendu mon pre, assez sarcastique et assez rancunier, parler
d'elle d'une faon dfavorable. Il n'hsitait mme jamais  reconnatre
qu'elle ne lui avait donn que d'excellents conseils. Et pourquoi, si
je lui expose la situation difficile dans laquelle je me trouve,
refuserait-elle de me donner les renseignements qu'il me faut?

Je prends un fiacre et me fais conduire chez la baronne, dont je me
rappelle heureusement l'adresse. Elle est chez elle, et me reoit
immdiatement.

La baronne est une femme de taille moyenne, plutt mince, ple et brune;
elle a quarante-cinq ans au moins, mais on lui en donnerait  peine
quarante; le front est d'une idaliste, mais le menton indique la
dcision rapide et la force de caractre. Les yeux sont trs beaux, d'un
grand silence imperturbable; c'est comme de la lumire qui dort.
Les lvres sont fines, et il y a,  leurs commissures, un petit pli
dsespr; les mouvements sont pleins de grce, mais discrets, presque
timides. La baronne s'exprime en franais avec une facilit et une
lgance rares. Elle m'assure aimablement de toute sa sympathie, et
me met si bien  mon aise, et d'une faon tellement naturelle, et si
dlicatement, que je n'prouve aucune difficult  lui exposer l'objet
de ma visite.

La baronne, quand j'ai fini, reste un moment silencieuse.

--Ce que vous m'apprenez, dit-elle enfin, me surprend plus que je ne
saurais dire. Le gnral Maubart, je le sais, n'tait pas en fort bons
termes avec le gnral de Lahaye-Marmenteau; pourtant, ils n'taient
point anims, l'un contre l'autre, d'une de ces haines qui poussent les
hommes aux pires extrmits. Et, comme j'ai toujours entendu dire par
votre pre lui-mme que, pendant votre sjour  l'tat-Major, vous
n'aviez eu qu' vous louer du gnral de Lahaye-Marmenteau...

Je me vois oblig de dtromper la baronne, de la mettre au courant des
faits qui ont motiv le changement d'attitude du gnral  mon gard. Je
lui apprends quelles tentatives on fit pour me marier  Mlle Pilastre,
et aussi quels liens attachent rellement cette jeune personne au
gnral; j'explique comment ce dernier a conu pour moi une haine
profonde.

--La haine est mauvaise conseillre, dit la baronne en secouant la
tte; elle aveugle. Et voil pourquoi le gnral de Lahaye-Marmenteau,
exaspr de voir qu'il ne peut marier Mlle Pilastre, juste au moment o
ce mariage l'aiderait  rparer le dsordre de ses affaires, se laisse
aller  tenir des propos qu'il ne pse point et qu'il regrettera
bientt. Les menaces qu'il vous a faites sont insenses, ne valent pas
la peine d'tre discutes; elles manent d'un homme dont l'esprit n'est
pas calme, est obsd par de gros soucis. De cette situation mentale du
gnral de Lahaye-Marmenteau j'ai eu moi-mme des preuves. La complte
confiance que j'ai en vous, monsieur, m'autorise  vous l'apprendre;
le gnral est arriv  se convaincre que je suis une personne
dangereuse--tranchons le mot: une espionne--et il cherche  me faire
expulser. Naturellement, je ne crains rien; ma conscience est tranquille
et mes sympathies franaises sont bien connues. Je ne cite le fait
que pour vous montrer jusqu' quel degr d'exagration l'insuccs, la
hantise de circonstances dfavorables, peuvent entraner un homme.

--Il faut ajouter, dis-je, qu'en raison de la crainte qu'on a de voir
ressusciter une malheureuse affaire, une pidmie de soupon s'est
abattue sur l'tat-Major. Il y a de nombreuses fuites, comme nous
disons: on ne sait  qui les attribuer, et l'on souponne et l'on
surveille tout le monde.

Et je cite des exemples, quelques-uns amusants. Ainsi, le cas du
capitaine de Bellevigne, qui a des relations pistolaires avec une
dame marie, et qui n'ose pas permettre  cette dame de correspondre
directement avec lui: il craint que ces lettres ne soient interceptes
chez son concierge, et l'amoureux secret dcouvert. La dame lui crit
poste restante, au bureau de la rue du Bac; et le capitaine va chercher
les lettres tous les deux jours.

La baronne coute sans manifester d'autre intrt qu'un intrt de
politesse.

--Il est certain, dit-elle, que tout n'est pas pour la mieux dans le
meilleur des mondes; mais pourtant, avec beaucoup de patience, on arrive
 vivre. Une chose ncessaire, aussi, c'est tre sr de soi-mme, ne
point se laisser effrayer. Et c'est le conseil que j'ose vous donner,
monsieur. Soyez convaincu que votre pre, qui avait ses fautes, car il
tait homme, n'a jamais commis aucun acte dont vous puissiez avoir 
rougir.

Je quitte la baronne, enchant; enchant d'elle, et de moi aussi.
J'ai eu une fameuse ide, d'aller la voir! Je pensais bien que
Lahaye-Marmenteau parlait pour me faire peur;  prsent, j'en suis sr.
Il cherchera sans doute encore  m'effrayer, mais il perdra son temps.
Maintenant que je sais que je n'ai rien de bien srieux  redouter, je
puis attendre l'attaque de pied ferme. J'bauche peu  peu un systme de
dfense, que je me propose de complter  Sandkerque, o je me dcide 
retourner ce soir mme. Mais, en descendant un escalier, je glisse, je
me tords le pied, et il me devient impossible de faire un pas.

Le mdecin-major que j'ai fait appeler a dclar que je souffre d'une
foulure, que je ne serai pas rtabli avant douze on quinze jours, et que
je dois rester au lit environ une semaine. Et voil le sixime jour que
je gis sur ma couche solitaire; tudiant, pour toute distraction, le
style audacieux des journalistes franais; ne recevant pas d'autres
visites que celles du major, qui vient de m'annoncer, heureusement, que
je pourrai me lever demain. J'avais crit au capitaine de Bellevigne ds
le premier jour, pour le prier de me venir voir; en dpit d'une seconde
et d'une troisime lettres, il n'est point venu. Mais, ce soir, juste
comme je cherche  trouver les raisons qui ont pu l'amener  rester
invisible et silencieux, le domestique l'introduit.

Inutile de dire combien je suis heureux de voir Bellevigne. Quant  lui,
je ne le trouve gure dmonstratif; il semble proccup, horriblement
ennuy. Je n'ose pas lui demander les raisons de sa mlancolie; mais,
au moment o je vais lui faire le rcit de mon entrevue avec
Lahaye-Marmenteau, il m'apprend qu'il vient d'tre la victime de
l'aventure la plus dplorable que l'on puisse imaginer.

--Il faut, dit-il, que je vous raconte en dtail ce qui m'est arriv.
C'est tellement monstrueux que vous le croirez  peine. Cela suffirait,
si mes sentiments religieux n'taient pas aussi profonds,  me faire
douter de tout et  me pousser aux thories subversives que vous aimiez
 exposer..... Vous savez que j'allais chercher tous les deux jours, au
bureau de poste de la rue du Bac, des lettres de Mme d'Artoulle. Hier
matin, comme je rclamais les missives adresses  mes initiales, le
buraliste me remit un assez grand nombre de lettres; ce  quoi je ne
pris pas garde. Comme je les mettais dans ma poche, un individu qui
faisait semblant d'crire  un pupitre et que je reconnus ds qu'il se
retourna pour le commandant Karpathanzi, s'approcha de moi; il me pria,
par ordre, de le suivre. Trs tonn, plus qu'tonn, je le suivis. Un
fiacre, en quelques minutes, nous conduisit au ministre; le commandant
me mena immdiatement au cabinet du gnral de Lahaye-Marmenteau avec
lequel il me laissa seul. Le gnral me pria de lui montrer les lettres
qu'on m'avait remises au bureau de poste. Je les sortis de ma poche;
il y en avait cinq, deux que j'ai reconnu  la suscription avoir
t envoyes par Mme d'Artoulle, et trois qui portaient des timbres
allemands. Le gnral m'ordonna d'ouvrir les lettres devant lui; ce
que je fis. Il jeta  peine un coup d'oeil sur les billets de Mme
d'Artoulle, et me les rendit. Quant aux lettres expdies d'Allemagne,
il me demanda des explications  leur sujet. Je dclarai ne pouvoir en
donner aucune; j'affirmai, de plus, ne connatre l'allemand que trs
imparfaitement. Le gnral, qui ne sait pas un mot de cette langue, fit
appeler l'archiviste Irmaudin. Ce dernier parut aussitt et traduisit
les lettres; dans l'une, on me remerciait des renseignements que j'avais
envoys au sujet des nouveaux freins hydrauliques; dans les deux autres,
on me priait de complter mes indications sur les dfenses de Verdun, et
on me demandait le croquis des projets pour le fort d'arrt de Hirson.
L'archiviste se retira. Je restai seul avec le gnral. J'tais cras,
ananti. Je n'ai pas besoin de vous dire, mon cher ami, combien innocent
je suis de la monstrueuse accusation qui pesait sur moi. Cependant,
toutes les apparences me condamnaient; je le sentais, j'tais accabl
par d'irrfutables vidences; je me voyais pris dans un pige dont je
ne m'expliquais pas, dont je ne m'explique pas, mme maintenant, le
mcanisme.

--Et, demand-je, plein d'une motion que Bellevigne, heureusement, est
trop troubl pour remarquer, et comment vous tes-vous.....?

--Comment je me suis tir de l? complte Bellevigne en souriant
amrement. Vous pouvez le deviner. Lahaye-Marmenteau me tenait en son
pouvoir. Comment me dfendre? Vous comprenez  quelle condition il a
promis de dtruire les lettres..... Du reste, continue-t-il, j'ai sans
doute tort d'accuser le gnral; il tait visiblement de bonne foi. Une
ide m'tait venue, il est vrai..... mais est-elle juste? Il ne faut
pas porter de jugements tmraires. Je suis victime d'une horrible
machination, mais je ne puis accuser personne. Je dois tre, jusqu'au
bout, fidle  mes principes..... Dieu saura trouver les coupables,
et les punir. Malgr tout, il m'impose une bien rude preuve......
Ah, j'avais toujours pens que mes relations condamnables avec Mme
d'Artoulle auraient leur chtiment!.....

Bellevigne s'est retir depuis longtemps que je suis encore sous le
coup des rvlations qu'il m'a faites. Y a-t-il quelque moyen de ruiner
l'odieuse intrigue dont je crois distinguer,  prsent, tous les fils
et tous les acteurs? Je n'en vois aucun. Peut-tre demain trouverai-je
quelque chose.

Mais, dans les journaux du matin que je puis lire debout, enfin, je
trouve un cho ainsi conu: Hier, grande soire chez M. Pilastre, le
sympathique industriel, commandant de la territoriale, officier de la
Lgion d'honneur,  l'occasion des fianailles de Mlle Pilastre avec le
capitaine comte de Bellevigne. Remarqu: le gnral Schnock, la comtesse
d'Heumartel, M. et Mme Courbassol, l'acadmicien Jacques Lematre,
la baronne de Haulka, le gnral de Lahaye-Marmenteau..... Ces deux
derniers noms, accoupls, me font voir tout  coup une chose que
j'avais  peine entrevue jusqu'ici. Je croyais tenir tous les fils de
l'intrigue, et pourtant... A prsent, je comprends que c'est la baronne,
craignant une expulsion, qui a mis  profit une indiscrtion que j'ai
commise pour donner enfin  Lahaye-Marmenteau le moyen de marier sa
fille; en raison de quoi, elle est dans les meilleurs termes avec
lui, et sre de pouvoir continuer  habiter Paris. C'est moi qui ai,
involontairement, fourni  cette femme la possibilit d'une manoeuvre
habile. Elle s'est joue de moi. Elle m'a du. Donc, toutes les
assurances qu'elles m'a donnes taient fausses; donc, j'ai tout 
redouter. Mais quoi? Qui pourra me dire ce que j'ai  craindre? Qui
pourra m'apprendre, enfin, la vrit sur mon pre?..... Fou que je suis!
Si l'acte qu'on reproche  mon pre avait t commis aprs 1870, je le
connatrais; donc, il a t commis--s'il l'a t--auparavant..... Et
peut-tre..... Cette affaire de Nourhas!..... Lahaye-Marmenteau m'en a
parl, l'autre jour. Nourhas!..... Oui, il y a quelqu'un qui pourra
me dire la vrit; mon oncle Karl. Je prendrai ce soir le train pour
Wiesbaden, o je sais qu'il vit.




XXIV


Le train n'est pas plutt parti que je me rends compte de l'absurdit
du raisonnement qui m'a fait entreprendre mon voyage. La baronne a
certainement fait un usage inavouable d'une indiscrtion que j'ai
commise, mais il ne s'ensuit pas que toutes les assurances qu'elle m'a
donnes soient fausses. Elles peuvent tre fausses; mais il n'est pas
sr qu'elles le soient. Je ne vois pas pourquoi elle ne m'aurait
point dit la vrit; elle n'est certainement pas femme  gaspiller les
mensonges. La conscience du dtestable rle que j'ai jou malgr moi
dans l'intrigue ourdie contre Bellevigne m'a certainement tourn la
tte, m'a empch de voir clairement les choses. Ce voyage  Wiesbaden
est une entreprise inconsidre, un pas de clerc. D'abord, je m'absente
de Paris, je quitte mme la France, sans aucune permission; c'est, dans
les circonstances prsentes, souverainement imprudent. Puis, j'aurais
d m'assurer, avant de me mettre en route, des sentiments de mon oncle
 mon gard. Pendant longtemps je lui ai crit, au moins  l'occasion
de sa fte et du premier janvier, et j'en ai toujours reu des rponses
affectueuses; mais depuis plusieurs annes dj, par pure ngligence,
j'ai cess de correspondre avec lui. J'aurais d au moins l'avertir de
ma visite..... Mais le train file rapidement, je m'endors, et je ne
me rveille qu' la frontire. Je ne serai pas  Wiesbaden avant midi;
c'est encore loin.....

Pourtant, a vient. Comme je descends du wagon, un commissionnaire,
qui s'empare de ma valise, me recommande l'htel Die drei Strche, un
tablissement rcemment ouvert dans la Wilhelmstrasse,  deux pas de la
gare. Pourquoi pas l aussi bien qu'ailleurs? Cette enseigne des Trois
Cigognes me rappelle l'htel o le cousin Raubvogel fit jadis ses
premires armes,  Mulhouse. C'est dj si vieux, tout a!.... L'htel
est un tablissement de premier ordre. J'envoie un mot  mon oncle, pour
l'aviser de mon arrive, je fais rapidement ma toilette, je djeune, et
il n'est gure plus de deux heures et demie lorsque je sonne  la
porte de l'appartement occup, dans la Rheinstrasse, par le gnral en
retraite von Falke.

Nous prouvons, mon oncle et moi, lorsque nous nous trouvons en
prsence, un embarras momentan. Il y a plus de vingt-cinq ans que la
vie nous a spars; le souvenir que nous avons gard l'un de l'autre, en
dpit de toute logique, est la reprsentation un peu efface des tres
que nous tions, il y a un quart de sicle. En l'homme qu'il a devant
lui, mon oncle doit retrouver l'enfant, doit voir l'enfant qui a grandi.
Et l'homme fort, dont j'ai conserv l'image, descend rapidement en mon
imagination le cours des annes et devient le vieil homme que j'ai sous
les yeux--un vieillard que j'ai dj vu, j'en ai la sensation soudaine,
un vieillard que je connais. Mon oncle, avec ses cheveux blancs, son
large front, ses profonds yeux bleus et sa haute taille un peu courbe,
mon oncle me rappelle trait pour trait mon grand-pre--son pre  lui.

Il laisse voir franchement la joie que lui cause ma visite; mais sous
cette joie perce une certaine inquitude, qu'il ne tarde pas  exprimer
en deux ou trois questions brves. Est-ce que quelque vnement fcheux
n'a pas t la cause de mon voyage? Est-ce que...? Je rassure mon oncle;
je lui affirme qu'aucune affaire embarrassante, au moins m'intressant
directement, n'a motiv ma visite. Son visage se rassrne; mais il
s'assombrit de nouveau ds que je rpte les menaces vagues profres
par le chef de l'tat-Major, et qui visent la mmoire de mon pre. Et
lorsque je dclare  mon oncle que j'ai compt sur lui pour m'apprendre
s'il y a dans ces insinuations autre chose que de la calomnie, il se
lve et se met  marcher dans le salon sans rpondre, trs agit.

--Il n'est pas ncessaire, dit-il enfin, de t'apprendre combien je
regrette d'avoir  te parler comme je vais le faire. Il est bien inutile
aussi de te donner mon opinion sur les gens qui, aprs avoir fait bonne
figure  ton pre durant sa vie, s'attaquent  lui ds qu'il est mort.
Il s'agit seulement de te dire si,  ma connaissance, ton pre a commis
un acte de nature  changer en excration, sitt connu, les sentiments
admiratifs professs pour lui par tes compatriotes. Je te rponds
franchement: oui. Ton pre a laiss la rputation d'un homme qui avait
fait plus que son devoir en 1870; rputation usurpe. On l'appelait
communment: le hros de Nourhas. Il n'y a pas eu de hros  Nourhas;
ou, s'il y en eut un, ce ne fut pas ton pre. C'est  l'affaire de
Nourhas, sois en sr, que faisait allusion le chef de votre tat-Major;
or, comme tu t'en souviens, j'assistais  cet engagement. Je puis donc
te dire exactement quel fut, ce jour-l, le rle jou par ton pre. Je
vais t'exposer les faits schement, et sans aucun commentaire.

J'coute avec l'motion la plus grande; l'accusation porte contre
le mort se prcise, va s'affirmer; et je sais que c'est moi que doit
frapper, le jour o la vrit sera connue, la condamnation qu'elle
entrane. Mon oncle, qui s'est arrt un instant, s'assied et continue:

--Voyons; les Franais avaient t battus le 28 novembre 
Beaune-la-Rolande, et le 2 dcembre  Loigny... En fait, je m'en
souviens trs bien maintenant, c'tait le surlendemain de la reprise
d'Orlans par nos troupes. Nous ne poursuivions que fort mollement
l'arme franaise qui battait en retraite sur Vendme, dmoralise et
dans le plus grand dsordre... Ce matin-l, donc,  l'aube, nous fmes
avertis qu'un corps franais, qu'on valuait  1.500 hommes environ,
avec du canon, avait pris position pendant la nuit  Nourhas, un gros
village sur notre droite et compltement en dehors de la ligne de
retraite. L'information nous sembla tellement invraisemblable que
nous refusmes d'abord d'y ajouter foi. Mais, comme elle fut bientt
confirme par une reconnaissance de cavalerie, il fut dcid que trois
bataillons et une batterie iraient attaquer immdiatement. Je partis
avec ces troupes, places sous le commandement du colonel von Kern. Nous
n'tions gure qu' un kilomtre de Nourhas lorsque le brouillard, qui
jusque-l avait t assez pais, se leva. Nous pmes apercevoir les
bivouacs des Franais, sur la grande plaine qui s'tend en avant du
village; ces malheureux bivouaquaient ainsi toutes les nuits, leurs
officiers craignant, s'ils les laissaient pntrer dans les maisons, de
ne pouvoir les en faire sortir. Ils semblaient n'avoir pris aucune des
prcautions les plus lmentaires. Point de grand' gardes, pas mme de
sentinelles; aucun officier n'tait visible. On ne voyait nulle trace
de travaux de dfense, de retranchements; on aurait pu les distinguer
facilement car la neige, dont une couche paisse couvrait le sol, avait
cess de tomber depuis la veille. Un bataillon fut envoy sur la gauche,
 travers champs, de faon  occuper le chemin vicinal qui rejoint la
route de Vendme, au sud du village; l'artillerie alla au galop prendre
position sur les talus de la route; deux compagnies se dployrent en
tirailleurs, avec une troisime en soutien. C'est alors seulement que
nous fmes aperus; les Franais se prcipitrent vers le village,
tandis que notre infanterie ouvrait le feu et que nos canons lanaient
leurs premiers obus. Nos tirailleurs gagnrent rapidement du terrain;
des fentres de quelques maisons l'ennemi s'tait dcid  riposter,
mais faiblement. Comme il paraissait rsolu  ne pas se servir de son
artillerie, ordre fut donn  la ntre de tirer rapidement. Au bout de
quelques minutes, nous vmes paratre  l'entre du village le drapeau
blanc d'un parlementaire. Le colonel von Kern fit immdiatement cesser
le feu et s'avana quelque peu, accompagn de deux capitaines et de
moi, au-devant de l'officier franais qui s'approchait de nos lignes. Ce
dernier nous dclara que le colonel commandant les troupes franaises,
jugeant sa situation intenable, demandait  se rendre; il tait  la
tte de 1.200 hommes, mobiles pour la plupart; il avait aussi trois
canons. Von Kern rpondit qu'il ne pouvait accepter qu'une reddition
sans conditions, et qu'il accordait une demi-heure au colonel franais
pour se dcider; s'il acceptait, ses hommes devaient vacuer Nourhas,
jeter leurs armes en un monceau sur la route, et aller ensuite se masser
sur la plaine. L'officier franais partit au galop et nous attendmes.
Vingt minutes plus tard, nous vmes les Franais sortir du village,
dposer leurs fusils  l'endroit convenu, et commencer  se grouper sur
la plaine. La compagnie qui s'tait dploye  l'extrme droite reut
l'ordre de se reformer et de se diriger vers les prisonniers dont elle
devait avoir la garde. Comme elle quittait un bouquet de bois pour
s'engager dans la plaine, une dtonation retentit; puis deux, puis
plusieurs; nous vmes tomber trois hommes. Les officiers franais qui
s'avanaient vers nous, sur la route, s'arrtrent un instant, trs
tonns. Von Kern m'envoya vers la compagnie, qui avait fait halte, et
que j'atteignis au moment o elle ouvrait le feu contre une ferme situe
sur une minence, au nord du village; c'tait de l qu'taient partis
les coups de fusil, que d'autres  prsent suivaient, frquents et bien
dirigs. Une dizaine d'hommes taient dj hors de combat. Le capitaine
voulait attaquer de suite; je le laissai libre d'agir, sans grande
confiance. A l'aide de ma longue-vue, je voyais que la ferme (elle
s'appelle la ferme de la Chevrette) avait t rapidement mise en tat de
dfense, un travail qui ncessitait la prsence de vingt-cinq ou trente
hommes. Cependant, nos tirailleurs s'avanaient, envoyant des balles
dans les fentres barricades, mais sans rponse de l'ennemi; comme
ils n'taient gure qu' deux cents mtres du btiment, un feu terrible
clata qui coucha sur le sol une douzaine d'hommes, et me convainquit
que je ne m'tais pas tromp sur le nombre des dfenseurs de la ferme.
Je fis replier la compagnie derrire le bouquet de bois; mouvement
pendant lequel elle perdit encore plusieurs soldats. Von Kern, qui avait
suivi l'action, venait de donner l'ordre d'agir  l'artillerie. Un obus,
bientt, clata devant la porte de la ferme; un second lzarda le mur
du haut en bas; un troisime dfona le toit; d'autres suivirent, dont
l'explosion provoquait des craquements, des boulements, soulevait des
nuages de poussire. De la ferme, peu  peu, on cessa de tirer. Les
canons s'tant tus, la compagnie s'avana une seconde fois, au pas de
charge, accueillie seulement par trois ou quatre coups de feu; l'une des
balles m'atteignit au bras droit. Un instant aprs, nous pntrions
dans la ferme o nous trouvions, au milieu des dcombres, une dizaine de
cadavres et cinq ou six blesss. Parmi ces derniers se trouvait l'homme
qui avait organis et dirig la dfense; c'tait un sergent. Lorsqu'il
avait vu son colonel envoyer aux Allemands un parlementaire, il s'tait
rsolu, quant  lui,  ne point rendre ses armes sans s'en tre servi;
par un chemin dtourn, il avait gagn la ferme de la Chevrette avec
quelques braves gens, et... Tu sais le reste. Je reconnus de suite ce
sergent pour l'avoir vu chez vous,  Paris et  Versailles, en qualit
d'ordonnance. Il s'appelait... il s'appelait...

--Jean-Baptiste, dis-je. Et un flot de sang monte  mes joues; et je
sens quelque chose dans ma gorge, qui m'trangle. Mon oncle demande:

--Qu'est-il devenu?

--Je ne sais pas, dis-je tout bas, trs bas; je... je... je crois qu'il
est mort.

--Ah!... Les blesss furent soigns immdiatement; la balle que j'avais
reue dans le bras fut extraite; la blessure, sans tre fort grave, me
mit dans l'impossibilit de continuer la campagne; tu te rappelles que
je revins  Versailles. Les prisonniers furent dirigs sur Orlans; de
l, sur l'Allemagne. Quant au colonel qui commandait les Franais--j'ai
entendu dire qu'un officier de mobiles, qui s'opposait  la
capitulation, l'avait bless de son sabre et avait t tu par lui d'un
coup de revolver--quant  ce colonel que, bien entendu, je ne pus voir
qu'aprs l'engagement...

--Oui, murmur-je, j'ai compris.

--Comment les Franais sont arrivs  transformer cette affaire de
Nourhas en un glorieux fait d'armes, je l'ignore. L'origine des lgendes
est mystrieuse; c'est sans doute pourquoi elles ont la vie dure; et
c'est sur la terre de France, surtout, qu'elle croissent et multiplient.
Comme individus, vous tes gnralement clairvoyants et intelligents;
comme nation, vous vous refusez absolument  voir les choses telles
qu'elles sont. Voil pourquoi, courbs sous des jougs de plus en plus
lourds et de plus en plus grotesques, vous parlez toujours de rsister
au monde... Quant  ton pre dont, comme Allemand, il m'est impossible
d'excuser l'acte, je crois que si j'tais Franais je pourrais trouver
beaucoup de raisons  sa dcharge. Depuis Sedan, la guerre ne continuait
que parce qu'elle servait l'ambition de la horde de gredins qui
cherchaient  se hisser au pouvoir et que vous avez eu le temps de voir
 l'oeuvre. Les coquins qui avaient install  Tours leur sanguinaire
incomptence, et qui ne constiturent jamais que le gouvernement de la
Trahison nationale, sous le nom de gouvernement de la Dfense nationale,
s'taient improviss administrateurs, financiers et stratgistes.
Tu peux tudier aisment, car les documents abondent, leurs tranges
systmes d'administration et de finance. Je me contenterai de dire que
la continuelle et ridicule intervention de Gambetta et de Trisonaye
auprs des chefs militaires a beaucoup facilit notre succs sur la
Loire. Ces imbciles voulurent  tout prix prendre l'offensive. Tu
connais leurs plans. C'est d'une btise noire. A l'un, vous avez os
lever une statue. A l'autre, vous n'avez pas os lever une potence...
Le village de Nourhas n'offrait qu'une position dtestable; il tait
compltement en dehors de la ligne de retraite; et le gnral en chef
ne l'avait fait occuper que sur un ordre exprs venu de Tours, qu'il ne
pouvait s'expliquer, mais auquel, aprs hsitation, il rsolut
d'obir. Ton pre,  qui fut confie la mission de dfendre le village,
n'ignorait rien de la situation; il se savait sacrifi  la criminelle
sottise de misrables dilettanti. De plus, la grande majorit des hommes
qu'il avait sous ses ordres n'taient que des recrues mal exerces, des
clops, des tranards. Les artilleurs qui conduisaient les trois canons
mis  sa disposition s'taient enfuis pendant la nuit sur leurs chevaux,
abandonnant leurs pices que personne ne savait servir. Il ne peut
tre question de manque de bravoure; ton pre avait fait ses preuves;
d'ailleurs, Frdric fuyant  Molwitz, Napolon se cachant  Hanau...
Pourtant, il y a un courage moral que ton pre, peut-tre, ne montra pas
souvent. Ce courage, il est vrai, aurait d tre fortement tremp, pour
subsister encore chez un Franais  la fin de 1870. Il tait vident
qu'on ne se battait plus pour la France. Les sclrats de Tours,
hommes de paille d'un vaste syndicat de rapine et de concussion, ne
continuaient leur lamentable guerre  outrance que dans l'intrt de
leur parti et des fournisseurs-bandits qui leur graissaient la patte.
Et les pauvres soldats, affams, en haillons, mouraient de froid et de
faim; taient fusills sous prtexte d'indiscipline, dix et vingt 
la fois, par des chef indignes auxquels le Borgne infme, arrach 
sa taverne par l'meute, recommandait d'touffer  tout prix l'esprit
rvolutionnaire...

--Malgr tout, dis-je, quand on porte une paulette...

--Et ceux qui parlent d'accuser ton pre, s'crie mon oncle, ne
portent-ils pas une paulette, eux aussi? Et o taient-ils en 1870?
Qu'ont-ils fait en 1870? Ils ont une belle audace de se poser en
justiciers, et mme d'ouvrir la bouche! Peut-tre, au moment d'agir,
s'en apercevront-ils. L'histoire n'est pas muette, aprs tout; bien
qu'elle soit souvent volontairement fausse, elle n'est muette ni sur
l'affaire de Nourhas ni sur bien d'autres faits encore plus odieux; mais
les peuples refusent d'couter sa voix; le peuple franais, surtout.
Il ne vit que sur le mensonge; le mensonge du pass, le mensonge du
prsent. La France parle de son relvement; o en sont les preuves?
N'est-elle pas lie,  l'heure actuelle, des mmes entraves qu'elle
accepta aprs ses dsastres? Sa population dcrot; commercialement,
elle se trouve dans la position qu'elle occupait en 1865; militairement,
les mmes vices qui ont perdu son arme en 1870 subsistent, aggravs.
Vos fanfaronnades ne trompent personne. Vous oubliez trop, voyez-vous,
qu'il y a des juges  Berlin. Tout le mal vient de ce que vous n'avez
pas eu le courage de regarder en face votre dfaite. Voil pourquoi
vous avez cess d'tre vous-mmes. Voil pourquoi, en rorganisant votre
arme, vous avez servilement imit l'arme allemande, sans vous douter
que l'tat de l'Allemagne diffre normment de la situation de
la France; voil pourquoi vous n'avez pas su trouver, pour votre
gouvernement et pour votre arme, une formule adapte  votre position
particulire, extraite de cette position mme; en harmonie avec votre
caractre...

--Du caractre, dis-je, nous n'en avons plus.

Je refuse, au grand regret de mon oncle, l'invitation qu'il me fait de
passer quelques jours  Wiesbaden. Je veux repartir le soir mme. Aprs
un dner rapide, j'ai juste le temps de passer  l'htel avant d'aller 
la station. On me remet ma note, que je paye et que je vais mettre dans
ma poche lorsque mes regards tombent, par hasard, sur ces deux mots
imprims en tte du papier: Eigenthmer: G. S. Raubvogel. Raubvogel,
propritaire! Est-ce que?... Mais le temps presse; je n'ai pas une
minute  perdre. En me rendant  la station, j'interroge le domestique
qui porte ma valise. Quel est le propritaire de l'htel?

--C'est, dit-il, une dame; une belle femme; Mme Raubvogel, dont le mari
a t mis injustement en prison par les perfides Franais. C'est une
bonne patriote allemande, une Alsacienne... une vraie Alsacienne...
Htons-nous, monsieur, le train va partir...

Je ne tiens pas  vous faire part des penses qui me harclent pendant
le voyage. Vous pouvez facilement les imaginer. J'arrive  Paris le
lendemain, et le surlendemain matin j'ai rejoint ma garnison.

                              * * * * *

A Sandkerque, j'ai d'abord pass quelques jours dans un tat de
prostration complte, n'ayant mme pas la force de suivre une ide. Une
image dominait toutes mes penses, descendait sur elles, les crasait:
l'image de l'acte commis par mon pre; et je refusais de me prsenter
 moi-mme une condamnation ou une justification de cet acte, mon pre
n'ayant jamais conform sa vie  un talon moral, ou mme immoral, ayant
seulement cherch  vivre. Je sentais que j'aurais pu, au besoin, juger
l'homme; mais ses actes! mais un de ses actes!... Puis, j'ai essay de
rflchir, de prendre une dtermination, de me tenir prt, au moins, 
faire face  toute ventualit; mais l'nergie, encore, m'a fait dfaut.
Mon indiffrente indolence a mme fini par me persuader que je n'ai rien
 craindre; que Lahaye-Marmenteau, comme l'a prvu mon oncle, hsitera
avant de rien tenter contre moi; et que, le temps aidant, il cessera
mme de penser  me perscuter. Ma scurit me semble de plus en plus
certaine.

Un matin, cependant, je suis appel chez le gnral gouverneur de la
ville. Ce gnral, qui n'a encore que les deux toiles bien qu'il ait
presque atteint la limite d'ge, ne m'est pas inconnu; je l'ai rencontr
plusieurs fois chez mon pre. C'est un homme de valeur. Mais ses
opinions irreligieuses et bonapartistes, franchement avoues, lui ont
barr la route des honneurs, ouverte seulement  la double hypocrisie
rpublicaine et clricale. Il n'a jamais pu pntrer dans ces comits
et ces services centraux, dans ces dortoirs et ces antichambres de toute
espce qui absorbent en France un nombre effrayant de gnraux ineptes
et assurent leur avancement; qui leur procurent d'normes traitements
et des indemnits extravagantes; qui constituent des sincures ignores
partout, except chez nous. Il n'a jamais exerc que des fonctions
actives, relativement mal rtribues. Il me fait un accueil qui m'tonne
un peu, trs cordial certainement, mais manifestement embarrass.

--Vous savez, me dit-il, que j'ai t l'ami de votre pre. Je vais donc
vous parler rondement, en toute franchise. On vous en veut; on vous
en veut terriblement. J'ai reu l'ordre de faire exercer sur vous une
surveillance de tous les instants. Je ne devrais pas vous prvenir. Je
vous prviens parce que je flaire l-dessous une machination dgotante.
Votre pre a laiss derrire lui des haines qu'on cherche  assouvir sur
vous. N'est-ce pas? Enfin, moi, je ne sais pas. Je suppose. C'est  vous
d'ouvrir l'oeil. Je vais encore vous dire quelque chose. On vous accuse
d'avoir fait rcemment un voyage en Allemagne,  Wiesbaden; il parat
qu'on vous a vu l en compagnie d'officiers allemands. Tout a, pour
moi, c'est des histoires  dormir debout; pourtant, vous savez o va la
malignit des gens. Vous n'ignorez pas que nous vivons  une poque o
le personnage important, dans l'arme comme ailleurs, c'est le mouchard.
Maintenant, je dois vous donner un autre avis. On m'a ordonn de vous
faire surveiller; mais il y a d'autres gens qu'on a chargs de la mme
mission, et qui s'en acquitteront avec plus de zle que moi. Je veux
parler de ces gredins en robes noires qui sont devenus les vrais matres
de nos rgiments; qui dirigent partout l'oeuvre de Notre-Dame des
Armes, qui sont les aumniers des garnisons. Nous en avons un ici,
l'abb Chouanard, qui envoie rapport sur rapport  qui de droit, j'en
ai la certitude; il tient dans sa main la plupart des soldats qu'on
embauche jusque dans les casernes, les ordonnances, les femmes. Il
espionne, dnonce et calomnie sans trve; tout cela se passe dans
l'ombre, mais se passe. Il fallait avoir la Rpublique pour en venir
l. Tout les officiers qui ne pratiquent pas, qui ne sortent pas
des jsuitires, sont tenus en suspicion, mal nots, vgtent, sont
perscuts. On n'pargne rien, ni personne. Si je n'tais pas sur
le point de prendre ma retraite, j'en ai la conviction, j'aurais t
dplac, envoy en disgrce dans un trou. J'ai aim passionnment ma
profession; mais, je l'avoue, je suis heureux de la quitter bientt;
l'arme rpublicaine est trop clricale pour moi, bonapartiste. Ainsi,
prenez garde; vous voil averti.

Je remercie le gnral qui, aprs un moment d'hsitation, ajoute:

--Je crois que je n'ai pas assez insist. On cherche  vous jouer un
sale tour, par tous les moyens; vous comprenez. Je ne sais donc pas si
vous feriez bien de persister  rester... Par exemple, si vous demandiez
un long cong? Hein?... Ou bien... ou bien... Enfin, rflchissez.

J'ai rflchi. Et j'ai devin, sans peine, le plan de Lahaye-Marmenteau.
Un nouveau moyen d'action lui a t fourni par mon voyage  Wiesbaden.
L'tat-Major a t inform de ce voyage, certainement, par Estelle qui
doit jouer maintenant vis--vis de l'Allemagne le rle qu'elle a jou
si longtemps vis--vis de la France, ne serait-ce qu'afin de hter
la libration de son mari; et je m'arrte un moment  penser  cet
excellent Raubvogel qui, au sortir de sa prison, se retrouvera  la tte
d'un htel des _Trois Cigognes_, exactement comme s'il n'avait jamais
quitt Mulhouse, comme s'il n'avait connu ni grandeur ni dcadence;
encore un qui s'est donn beaucoup de mal pour rien!... Donc,
Lahaye-Marmenteau se gardera bien de faire publier quoi que ce soit sur
le compte de mon pre. Un de ces jours, aprs m'avoir fait suffisamment
espionner par ses mouchards en soutanes, aprs avoir accumul contre moi
un certain nombre de calomnies difficiles  dtruire, il me fera appeler
 Paris. Il me forcera  m'expliquer sur mon voyage  Wiesbaden, voyage
entrepris par moi clandestinement et sans aucune autorisation, voyage
dont il connat fort bien les motifs--qu'il feindra d'ignorer.--Ces
motifs, devant les accusations portes contre moi, il faudra que je les
rvle, afin de me disculper. Et l'acte commis par mon pre en 1870,
dont la divulgation doit me dshonorer et que Lahaye-Marmenteau n'aura
pas rendu public, sera expos par moi-mme... Toute lutte est devenue
impossible.

Cette fois, je prends rapidement mon parti. J'envoie ma dmission au
ministre. Elle est immdiatement accepte. J'ai rgl, d'avance, mes
affaires; et le soir mme je pars pour Paris.

                              * * * * *

Ne vous imaginez pas que j'aie l'intention d'aller chercher querelle au
gnral de Lahaye-Marmenteau. Le gnral et ses pareils sont des gens
trop difficiles  attaquer. Si vous leur aplatissez le nez d'un coup
de poing, ils vous font mettre en prison; si vous crivez la vrit sur
leur compte, le public franais, fier de ses incomparables Capitulards,
refuse de vous lire. Et puis, il ne faut pas empiter sur les
prrogatives des Prussiens. Je ne me suis rendu  Paris qu'afin de me
mettre en route pour Marseille; et je ne vais  Marseille qu'afin de
m'embarquer pour Bne.

Je m'embarque; et le bateau, n'appartenant point  la marine militaire,
arrive  bon port. A Bne, une statue de M. Thiers, d'abord, excite mon
tonnement; je ne puis arriver  comprendre pourquoi les Algriens
ont jug ncessaire d'lever ce monument  la mmoire du sanguinaire
Foutriquet qui libra le territoire  grands coups de milliards.
Ensuite, je prends discrtement des informations; je m'enquiers de
l'atelier de Travaux publics, qu'on m'indique immdiatement (vous voyez
comme j'ai de la chance); je m'enquiers aussi d'un nomm Fermaille,
condamne  vingt ans... Et justement un garon d'htel, dont le beau
frre est chaouch aux Travaux, peut me donner tous les renseignements
dsirables. Le nomm Fermaille fait partie d'un dtachement qui vient
d'tre envoy  Macheda, pour rparer une route.

Macheda est un tout petit village, assez misrable, o une dizaine de
colons luttent pniblement contre l'usure et la tyrannie militaire. Une
pauvre auberge, dpt d'absinthe, o je trouve  me loger. Le mercanti,
je m'en aperois tout de suite, est un ancien fagot qui polit sa canne
et sur lequel on peut absolument compter pour vous aider  faire un
mauvais coup (et mme un bon), pourvu qu'on lui graisse la patte. Je
mets cet honnte citoyen au courant de mes projets, et il m'aide 
les raliser; il va trouver moyen, dans la journe, de se mettre en
relations avec Fermaille. Pour moi, je dois autant que possible viter
de me faire voir.

Pourtant, je puis regarder. D'une fentre, je contemple une vaste
tendue de cette terre d'Algrie qui devrait, comme autrefois, nourrir
une partie de l'Europe et qui ne peut arriver  suffire  ses propres
besoins. Sous la domination franaise, mille fois pire que la domination
barbaresque, la _ferox Africa_ est devenue un pays de misre, de
strilit et de dsolation. C'est le domaine de l'Exploiteur et du
Tortionnaire. Si la France avait dpens l une moiti de l'argent
qu'elle a stupidement sem au Tonkin, au Soudan, au Dahomey, au Congo,
 Madagascar--si elle avait seulement donn  l'Algrie la
libert--l'Algrie aurait fait de la France une nation heureuse et
forte. Mais la France, qui refuse la libert  ses colonies comme elle
se la refuse  elle-mme, veut tre malheureuse et faible. Elle gaspille
l'argent, su douloureusement par les pauvres. Elle gaspille aussi les
hommes.

J'aperois l-bas le camp des condamns aux Travaux publics. Ils peinent
comme des ngres sous la matraque des surveillants, gards de prs par
des tirailleurs au fusil charg. Pauvres diables dont tout le crime
est d'avoir dit son fait  quelque suprieur imbcile; fils de pauvres
souvent, mais fils de bourgeois aussi; car la tyrannie de l'autorit
militaire, que les Riches ne peuvent imposer aux Pauvres sans en
souffrir dans une certaine mesure, est tellement abominable qu'elle les
pousse eux-mmes  la rvolte ds qu'elle se fait sentir  eux. Plus
loin, je distingue un dtachement de disciplinaires, haillonneux,
sinistres, qui cassent des pierres sous l'oeil d'infmes chaouchs arms
de revolvers (Voir _Biribi, Arme d'Afrique_). Le crime de ces hommes
est d'avoir manqu  la discipline; discipline odieuse, imbcile, et qui
n'existe que parce que la Patrie n'est qu'une Blague au lieu d'tre
une Ralit. Voil des tres (et ils sont des milliers!) forts et
intelligents pour la plupart, dont on ruine la sant et la raison,
de parti pris. La France gaspille les hommes; elle gaspille leur
intelligence et leur force;  l'heure o sa population dcrot; 
l'heure o, tous les quatre ans, un contingent tout entier passe par
l'ajournement ou est rform;  l'heure o la population de l'Allemagne
augmente sans cesse;  l'heure o la France peut tre facilement
envahie, non seulement par l'Est, mais par le Nord-Ouest--car la flotte
du Nord et de l'Ouest de la France n'a pas la moiti de la puissance
de la marine de guerre allemande!--Et la France, la France de la
Bourgeoisie catholique, rpte que la force principale des armes, c'est
la discipline. La force principale des armes, leur seule force, c'est
le sentiment patriotique de l'galit; c'est la conscience de la patrie
relle, de la terre appartenant galement  tous ceux qui la dfendent.
Et la discipline est un crime, un crime commis pour entretenir
l'ingalit et la misre, un crime atroce, un crime contre la Nation! Ce
ne sont pas ces forats, que j'aperois, qui sont des criminels; ce
sont ceux qui les envoyrent au bagne. Ah! ces hommes  kpis noirs,
 capotes grises!... Une envie me prend de vivre avec eux, de souffrir
avec eux; et de sortir de leur Enfer d'obissance, et de revenir en
France; et de battre la charge, contre Prudhomme, sur un tambour de
rgiment!...

Un nom que le mercanti prononce par hasard excite ma curiosit.
Estelleville. Qu'est-ce que c'est que a, Estelleville? C'est un
village, pas trs loin, qui fut fond aprs 1870 par des Alsaciens... Et
toute une histoire trs vieille, l'histoire de cette colonie d'migrants
alsaciens que Raubvogel cra en Algrie, me revient en mmoire. Dans
l'aprs-midi, je me dcide  pousser jusqu' Estelleville. A peine un
hameau; quelques misrables masures autour d'un puits  l'eau saumtre,
des ruines, un immense cimetire. Quatre ou cinq familles, au type et
 l'accent alsacien, vivent l. Un vieux se rappelle M. Raubvogel qui
tait, croit-il se souvenir, un ministre, et qui leur avait fait
de belles promesses; mais on n'a jamais connu que la misre, 
Estelleville; l'endroit n'est pas sain, non plus; et le vieux tend la
main dans la direction du cimetire. D'ailleurs, ces pauvres gens ne
se plaignent point; ils semblent trop abrutis pour a; ils regrettent
seulement de ne pas tre rests en Alsace, de ne pas tre devenus
Allemands.

Le soir venu, le mercanti m'annonce que Fermaille trouvera moyen de
s'chapper du camp, et que nous pouvons nous attendre  le voir arriver
vers minuit. Il n'est pas beaucoup plus tard, en effet, lorsque nous
entendons frapper timidement  la porte de la maison. Le mercanti va
ouvrir, et revient avec un homme vtu du costume pnitentiaire mais que,
malgr son crne compltement ras, je reconnais immdiatement. C'est
Fermaille. Lui aussi me reconnat, et son trouble devient extrme; il
craint un pige, videmment. J'ai beaucoup de peine  le rassurer, 
le convaincre que je ne dsire que son vasion. Il risque quelques
objections; il hsite  fuir le bagne; c'est comme s'il craignait de
faire tort  l'tat de sa personne. Il persiste, malgr tout ce que je
peux dire,  m'appeler continuellement: Mon capitaine. C'est avec le
plus grand mal que nous le dcidons  quitter sa dfroque de galrien
et  s'envelopper d'un burnous. De ce garon, naturellement assez
nergique, intelligent et frondeur, quelques mois de captivit ont fait
un idiot, une chiffe...

Le mercanti, sans bruit, a attel une sorte de tapecul. Il est une heure
du matin comme nous partons, Fermaille, moi, et un jeune Maltais qui
sert de domestique au mercanti, et qui doit ramener la voiture. Le petit
cheval ne va pas mal, et il n'est gure plus de trois heures lorsque
nous entrons dans Bne. Un peu avant d'arriver  la caserne des zouaves,
nous descendons de la voiture, Fermaille et moi, et nous nous dirigeons
 pied vers le port. Je reconnais bientt le navire italien avec le
capitaine duquel j'ai fait march, il y a deux jours, avant d'aller 
Macheda. Le capitaine, qu'un matelot a t chercher, parat sur le pont,
et nous montons  bord; je verse  l'Italien la somme convenue, et je
remets Fermaille entre ses mains. Puis, avant de descendre sur le quai,
je donne  Fermaille un portefeuille qui contient vingt mille francs.
C'est beaucoup, certainement; mais je ne veux pas faire les choses 
demi. Fermaille veut se jeter  mes pieds, m'assure de son ternelle
reconnaissance, se confond en remerciements; il trouve aussi que c'est
beaucoup, vingt mille francs; aprs tout, la libert ne vaut peut-tre
pas cher, en monnaie franaise... Je suis oblig de faire signe au
capitaine, qui fait disparatre Fermaille par une coutille.

De l'avant-port, au lever du jour, je vois le bateau se mettre en route,
gagner la haute mer, se diriger vers l'Italie. Quelques heures aprs, je
prends passage  bord d'un steamer anglais qui va  Malte, o je dsire
passer plusieurs jours. Aprs quoi, j'irai quelque part, je ne sais o.
Pas en France; j'en ai assez, pour le moment. Sans doute en Angleterre.




XXV


Depuis un an environ je vis en Angleterre, principalement  Londres,
m'efforant de donner une forme prcise, exacte,  des ides qui vibrent
en moi, compltes et puissantes, mais qu'estropient et dfigurent toutes
les tentatives d'expression. A l'homme qui n'a jamais rien fait, tout
travail est excessivement malais, presque impossible. Des difficults
plus grandes encore se dressent devant l'homme qui fait effort vers
l'Action relle, mais dont une longue habitude a tronqu les facults
et l'nergie, les ajustant aux courtes exigences du simulacre d'action.
Voici une mine: les aptitudes. Quelque minerai en est arrach,  un
pied ou deux de la surface; transform, par des procds grossiers et
faciles, en une mauvaise fonte; mais il s'agit d'aller chercher au
coeur mme de la mine, par le travail persistant et dur qu'exige la
perforation des puits et des galeries, la matire suprieure qu'un
labeur ardu, compliqu, changera en un pur mtal. On essaye, on peine,
on trime. On se lasse, on se dcourage, on renonce. Pourtant, agir!
agir... Et c'est toujours le mme genre d'action qui se prsente comme
seul praticable, celui dont j'ai si longtemps fait le geste vain: l'pe
au poing; l'arme...

Est-il possible, donc, qu'un homme porte en soi quelque chose d'norme,
de grand, et ne puisse pas l'exprimer, et ne puisse exposer, malgr tous
ses efforts, que des dformations ridicules des ralits qu'il voudrait
vivre? Oui, c'est possible. Et la mme impuissance, certainement, doit
se manifester chez les peuples. Elle se manifeste, aujourd'hui, chez la
nation franaise. La France d' prsent n'interprte pas la France; la
travestit, la trahit. Pourquoi?...

Parce que, peut-tre, avant l'action intellectuelle, idale, une autre
action qui, pour ainsi dire, lui servira d'assise, doit s'effectuer;
l'action matrielle, brutale. Je n'ai pu russir parce que je ne suis
pas sr de moi, sr de la vie; parce que je ne me sens pas libre. La
France non plus n'est pas sre d'elle-mme; ne sent pas la scurit
de l'existence; n'est pas libre. On n'est pas libre quand on achte
sa libert; on est libre quand on la prend, sa libert; quand on
l'empoigne. Nous, nous sommes libres--au bout de cette chane de papier
qu'on appelle le trait de Francfort.--Et nous payons, pour a.
Est-ce que nous payons les intrts des cinq milliards, et des autres
milliards, oui ou non? On nous vend des bouts d'indpendance, un
mensonge de libert; nous sommes acheteurs. Qui paye? Les pauvres.

J'aurais voulu crire un livre sur les pauvres; je n'ai pas pu. D'abord,
pour crire sur les pauvres, il faut les observer, les voir. C'est un
hideux spectacle. C'est la servitude, non seulement volontaire, mais
qumande, mais achete par les esclaves. J'aurais voulu montrer aux
pauvres ce qu'ils dpensent d'efforts et d'intelligence,  croupir
dans l'ignorance. J'aurais voulu leur faire voir ce qu'il leur faut
de courage pour tre lches. Mais leur abjection est trop norme, en
vrit. Cette chair, tiquete,  vendre, vendue, se mprise trop, me
dgote trop. Dans tous les pays du monde les pauvres sont des
troupeaux d'tres vils, aimant leurs chanes de papier, vnrant leurs
gardes-chiourmes, pleins d'estime et d'admiration pour les laquais de
leurs gardes-chiourmes, pour leurs valets d'pe et de plume. Toute
une immonde racaille bourgeoise, grimauds, cabotins, et rapins--tourbe
d'assassins et d'empoisonneurs que je voue  la mort--vit, prospre et
multiplie sur l'argent donn par les pauvres, avec plaisir. Les pauvres
se repaissent des ordures bourgeoises, s'en gavent. Et quant aux hommes
qui leur parlent de libert et d'galit, quant aux hommes qui leur
consacrent leurs forces, leur talent, leur vie--les pauvres n'en ont
cure; je suis sr qu'ils les hassent. La colre me saisit, quand je
pense  a; et je souhaite une nouvelle Commune--pour la rpression.

J'aurais voulu crier aux Pauvres franais: On vous dit que votre pays
s'est relev de sa dfaite de 1870. C'est un mensonge. On vous dit que
vous tes un peuple libre. Vous tes des vaincus. On se rit de vous,
partout, et on vous nargue. Situation honteuse, qu'ont seulement intrt
 prolonger ceux qui tiennent  conserver leur argent, leurs grades,--et
leur peau.--Situation honteuse dont vous payez tous les frais et dont
vous avez intrt  sortir au plus vite. L'acceptation nette des faits
accomplis, le dsarmement complet, ne sont pas possibles. Vous, et vos
voisins, vous tes trop btes. Vous serez trop btes jusqu' ce que les
boulets de canon vous aient ouvert l'intellect. L'acceptation sournoise
des faits accomplis, et le dsarmement partiel? Ce n'est pas une
solution; pourtant, le premier point a t ralis par l'alliance russe,
qui a ratifi le trait de Francfort. Quant au dsarmement partiel et
simultan des grandes puissances, on commence  vous l'offrir; on vous
le proposera, de plus en plus ouvertement, car on tient  ne point
laisser trop longtemps entre vos mains des armes dont vous pourriez
faire un mauvais usage. conomiquement, ce dsarmement partiel ne
changerait rien, tout compte fait,  votre situation. Politiquement, il
resserrerait vos liens. Vous vivriez, esclaves bnis par l'Eglise, sous
le knout d'une nouvelle Sainte-Alliance. Alors, la guerre?...

Oui, la guerre. A quoi vous sert-elle, la paix actuelle? A vgter, 
crever. Les Riches en vivent, de cette paix. Ils vous font la guerre,
pendant cette paix, et vivent de vous; et vivent bien. Ils chantent les
bienfaits de la paix, et ses beauts; vous accompagnez le cantique
avec les borborygmes de vos boyaux vides. Pourquoi donc que vous
n'attaqueriez pas le refrain, pour voir, avec une clarinette de six
pieds? La Civilisation est un flau, et l'Art une moquerie, et la
Science un mensonge, lorsque la paix, comme aujourd'hui, est une
imposture; lorsqu'elle cause plus de dsastres et plus de meurtres que
la guerre; lorsque tout le monde le sait, et que personne n'ose le dire.

La guerre? A moins que vous ne soyez que des hordes de mercenaires
idiots, elle vous donnera la libert et le bonheur. Les grandes armes
nationales ont pour mission ncessaire, force, de crer la ralit
des patries, de donner la terre  l'homme. Les Riches le savent si bien
qu'ils ne veulent d'une lutte europenne  aucun prix; que l'ide seule
d'un conflit les fait trembler; qu'ils refusent, partout, de laisser
tudier les consquences d'une guerre; qu'en France, quand Burdeau nomma
un comit charg de rechercher comment l'organisme social continuerait
 fonctionner en temps de guerre, les autorits intervinrent et
suspendirent l'enqute. Parbleu! Les grandes armes nationales tant
constitues en fait, les boulets tirs sur les ennemis ricocheraient sur
l'Ennemi--sur l'affameur.--Pauvres! n'ayez pas peur de la guerre! Elle
vous librera. Elle tuera la Misre qui vous trangle, et l'Hypocrisie
qui vous ligotte. Elle vous donnera une patrie. Vous aurez la
victoire--la victoire qui vous permettra de faire jaillir la fraternit
internationale de votre Nationalisme rel.--Vous aurez la victoire, la
plus glorieuse de toutes, lorsque vous tendrez la main  vos frres,
dlivrs aussi, par-dessus les corps ventrs de vos ignobles tyrans...

Mais un grand dcouragement s'empare de moi; un fatalisme
dprimant.--Pourquoi parler? Je ne suis pas fait pour parler.
L'paulette, je le sens, est entre comme une marque dans ma chair:
je suis fait pour combattre. Et puis, tout n'a-t-il pas t dit pour
pousser les esclaves  la libert, pour les jeter au bonheur? Tous les
livres n'ont-ils pas t crits, et tous les pomes, et le plus grand de
tous les pomes--la Carmagnole?

--Vive le son du canon!

Et c'est juste comme je fredonne, une aprs-midi,  Hyde Park, le
refrain de la chanson splendide, que je vois passer  ct de moi une
dame qui sourit; j'ai  peine eu le temps de la reconnatre qu'elle
m'aborde. C'est la baronne de Haulka.

                              * * * * *

Certes, si j'avais pu apercevoir  une certaine distance la baronne de
Haulka, je me serais arrang de faon  l'viter. Quant  la baronne,
elle se dit enchante de me rencontrer, et elle semble considrer une
conversation entre nous comme la chose la plus naturelle. La froideur de
mon attitude ne parat pas la gner; on dirait qu'elle ne s'en aperoit
pas. Elle me parle comme  un ami de longue date. Elle m'apprend qu'elle
est venue passer cinq ou six semaines  Londres. Elle s'exprime avec
tant de laisser-aller, de bonhomie, que je sens ma dfiance et ma
rancune fondre peu  peu, et malgr moi. Je me laisse entraner  dire
deux mots de mes affaires, puis trois; et j'arrive aux confidences.
J'avoue que je suis un peu las de mon existence prsente, et que...

--Vous regrettez votre paulette, interrompt la baronne au moment o
j'hsite  continuer ma phrase. Eh! bien, pourquoi ne la reprenez-vous
pas? Vous aviez un si bel avenir! Aprs tout, quoi qu'on en dise, les
gens d'intelligence arrivent toujours  faire leur chemin dans l'arme;
des obstacles peuvent tre placs sur leur route, mais un peu de
patience leur permet d'en triompher. A propos, je me rappelle que vous
tiez li avec le capitaine de Bellevigne; savez-vous qu'il doit tre
nomm commandant le mois prochain? Son mariage lui a port bonheur.
Etiez-vous encore en France lorsqu'il a pous Mlle Pilastre? Un gros
sac..... Allons! o ai-je la tte? N'avez-vous pas t amoureux de Mlle
Pilastre?..... Voyons, au moins un peu? Je crois me rappeler quelque
chose comme a. Si je ne me trompe pas, vous avez eu tort de pas pousser
votre pointe. La prsente Mme de Bellevigne ne vivra pas vieille; et,
dame! un bel hritage. Ah! si vous m'aviez consulte!...

Je suis lgrement abasourdi, et ne sais trop que dire. La baronne,
videmment, n'a pas la moindre intention de me convaincre de sa bonne
foi; elle m'indique simplement ce qu'elle prfre me voir faire semblant
d'admettre. Elle continue:

--Je me suis toujours souvenue de cette visite que vous m'avez faite...
vous rappelez-vous? au sujet de votre pre... C'tait tellement
singulier! Nous tions tous deux, au mme moment, menacs par
Lahaye-Marmenteau. Entre nous, cet homme est toqu, pour ne pas dire
plus. Il voulait alors me faire expulser, ainsi que je vous l'ai dit.
Huit jours aprs, nous tions les meilleurs amis du monde. Expliquez des
caractres pareils. L'amiti, d'ailleurs, n'a point t ternelle. Nous
sommes,  prsent,  couteaux tirs. Je m'en console, vous pouvez m'en
croire. Mais vraiment, ce guerrier devrait se purger, comme disaient
vos potes du XVIIe sicle, avec quelques grains d'ellbore; aprs tout,
peut-tre son manque d'quilibre crbral lui assure-t-il quelque joie.
Il y a  tre fou, crivait Dryden, un plaisir que les fous seuls
connaissent. Vous voyez que j'ai ma faon  moi d'expliquer les choses.

Je m'en aperois, en effet. Aprs avoir fait silencieusement quelques
pas dans Rotten Row, la baronne reprend:

--Lahaye-Marmenteau voulait me faire expulser comme espionne.
L'invention tait comique! Moi qui ai toutes mes relations dans l'arme
et la diplomatie! Remarquez que je ne voudrais pas mdire de l'Espion.
Il a son utilit dans notre systme social; c'est incontestable. Il
consolide des liens; ou les dnoue; comme on veut. Il achte, surprend,
livre et vend des secrets dont la plupart sont des mensonges. Il
contribue donc ainsi au triomphe de la vrit. Il est l'ennemi-n
de toutes les choses clandestines; par consquent, de l'hypocrisie.
Pourquoi lui jeter la pierre? Et puis, toujours juger! Vouloir que la
certitude des perceptions, qui n'existe point dans le monde physique,
existe dans le monde moral! Il ne faut pas oublier, non plus, que
l'espion aime son pays. Aimer son pays est beau. C'est grand. Moi,
par exemple, bien que mes sympathies intellectuelles soient toutes
franaises, je n'ai jamais oubli que je suis Allemande. Je ne condamne
mme pas compltement le chauvinisme d' prsent. Je pense que le
sentiment cosmopolite du XVIIIe sicle, un peu grossier, doit s'purer
en passant par notre priode de patriotisme troit et hystrique. Oui!
l'amour de la patrie est vraiment beau! Voil pourquoi, pensant ainsi,
j'ai toujours aim le soldat. Voil pourquoi l'aiment les peuples,
dont le coeur est simple et franc; voil pourquoi ils le vnrent
spcialement dans l'histoire; et mme dans cette potique et puissante
transfiguration de l'histoire qui s'appelle la lgende. A mon avis,
la lgende est souvent suprieure, mme en vracit symbolique, 
l'histoire. Je l'ai dit plusieurs fois  votre pre qui, un jour, 
ma grande joie, adopta mon opinion... A propos, vous n'ignorez pas,
j'espre, que le monument qu'on doit lever par souscription publique au
gnral Maubart,  Nourhas, sera inaugur dans deux mois?...

Je l'ignorais. La baronne se rcrie. Comment! Est-ce possible? Moi,
le fils du gnral!... Enfin, la France, elle, n'oublie pas. Et Mme
de Haulka, se faisant trs amie, presque maternelle, m'assure que je
devrais profiter de cette occasion pour demander ma rintgration dans
l'arme. Elle m'apprend qu'elle peut m'tre utile. Je n'ai qu' essayer.
Elle rpond du succs.

                              * * * * *

La baronne ne se vantait pas. Elle m'a t fort utile. Peu de temps
aprs notre premire rencontre, c'est--dire vers le 20 juin 1898, j'ai
reu notification du fait que je suis affect au rgiment d'infanterie
qui tient garnison  O... Il est entendu qu'on considrera le temps
pass par moi  l'tranger comme ayant t consacr  une mission
spciale. J'aurai simplement  dire ce que je pense de l'arme anglaise.
Pas difficile. Je n'aurai rien  dire. Avant de quitter Londres, j'ai
revu plusieurs fois Mme de Haulka, qui s'est toujours montre fort
aimable pour moi.

(Ici, je dois ouvrir une parenthse. On a prtendu, je le sais, que
la baronne m'avait remis des documents intressant le gnral de
Lahaye-Marmenteau et plusieurs de ses collgues, documents dont la
possession m'assurait la neutralit et mme la bienveillance des
personnages en question. C'est un point que je ne veux pas discuter.)

Quelques jours avant mon dpart, un matin, je me trouve nez  nez, au
coin d'une rue, avec une jeune femme qui pousse un cri en m'apercevant.
C'est la Mme-Chichi. Elle me raconte une histoire touchante. Elle est
venue  Londres retrouver Fermaille, qui exerce avec succs son mtier
de ciseleur dans la capitale britannique; elle n'aime pas beaucoup
l'Angleterre, mais le devoir avant tout. Elle est si heureuse de
me rencontrer! Et Fermaille aussi sera si content!... Comment? Elle
s'explique. Fermaille a reconstitu les 20.000 francs que je lui ai
donns  Bne, et avait dj cherch  se procurer mon adresse, afin de
me les renvoyer. Si je voulais venir, demain, chez eux, il me remettrait
la somme en mains propres. Mais, certainement...

Je viens. Fermaille, avec des remerciements infinis, m'offre de me
rendre les 20.000 francs immdiatement. J'accepte. Comme j'empoche la
somme, il me demande si je crois qu'il pourra un jour rentrer en France.
Je lui rponds que je prendrai des informations et l'aviserai. La
Mme-Chichi, tout mue d'une pareille condescendance, m'admire.
Moralement, elle s'agenouille devant moi. Relve-toi, crature de
Dieu!...

Ne croyez pas que je vais m'emballer; j'ai simplement l'intention de
vous faire comprendre que la Mme-Chichi ne m'en veut pas plus que
son amant, et que pour ma part je ne lui garde pas rancune. Notre
rconciliation, du reste, est scelle chez moi, le soir mme.
L'apposition des scells (ou des sceaux) ne dure gure qu'une
petite heure. Mais il est entendu qu'aprs-demain matin, j'enlve la
Mme-Chichi. Je l'emmne en France avec moi.

Cependant, aprs le dpart de ladite Mme-Chichi (et voici un passage
que je conseille aux femmes de mditer), je rflchis. Je perois
clairement que la France est pleine de Mmes-Chichi; en vrit, il n'y a
gure que de a, en France, des btes de somme en puissance de maris et
de la paillasse  curs; alors,  quoi bon rimporter l'objet?

Je me dcide donc  partir, non le surlendemain matin, mais le lendemain
matin--tout seul.




XXVI


C'est aujourd'hui qu'a lieu l'inauguration du monument lev  mon pre.
D'abord, j'avais rsolu de ne point assister  cette crmonie; inutile
de vous donner mes raisons. Mais mon absence aurait t remarque,
commente; et du moment que je suis rentr dans l'arme...

Je me suis donc rendu  Nourhas; j'y suis arriv hier soir. Un gros
village, dj pavois, enguirland de chapelets de lampions; masures
piteuses, vieilles, sales; demi-chaumires dont l'agglomration
hasardeuse fut rcemment bastionne d'normes btiments industriels,
construits de brique. Au centre, une grande place o se tient le march,
au milieu de laquelle s'lve la statue que des toiles verdtres cachent
aux regards; une glise cagneuse grimace dans un coin; une fontaine
larmoie dans un autre. Le pav est horrible, rhumatismal; et des
auberges, des caboulots, sur les quatre faces talent leurs enseignes:
Au Hros de Nourhas.--Au Glorieux Vaincu.--A la Belle Vue du Hros.

J'tais arriv hier soir et je m'tais log dans une sorte d'htel,
au bout du village, prs de la gare. J'avais donn l'ordre qu'on me
rveillt de bonne heure.

Et ce matin, avant six heures, je sors et je gagne la campagne. Je
m'efforce de retrouver les endroits dont mon oncle, l'anne dernire,
m'a donn la description. Voici la plaine, le bois dont il m'a parl; je
m'avance le long de la route par o sont arrivs les Allemands. Ah!
je voudrais pouvoir douter du rcit qui m'a t fait. Je cherche 
interroger les lieux,  leur arracher la vrit. Ils sont muets. Ils ont
oubli.--Non; ils n'ont jamais su.--Dans sa hautaine indiffrence, la
terre est prte encore pour de nouvelles tueries, si la sottise humaine
le veut--si l'intelligence humaine l'exige.--Je marche vers une colline,
l-bas; un ocan de feuillage se brise,  sa base, en une odorante
cume. a sent le bonheur, on dirait. Doux, aussi, et charg de mmoires
anciennes, de passer le petit ruisseau qui chantonne sur les cailloux
blancs. Et les sentiers pleins d'une bue transparente, qu'on devine
montant comme une mare d'air, lave par la rose...

Je reviens sur mes pas. Un beau pays, la France; mais... Un btiment
blanc sur une minence, tout au bout de la grande plaine qui prcde le
village; la ferme de la Chevrette, srement; si j'allais l?

Je suis bien reu  la ferme. Elle est habite par la mme famille
qui l'occupait en 1870. Trois gnrations,  prsent. Un vieux et une
vieille, de soixante-dix ans environ; leurs enfants, deux garons et une
fille, de trente  quarante ans; les petits-enfants, de cinq  dix-huit.
Est-ce que ces braves gens ont quelque souvenir du glorieux fait
d'armes dont leur ferme fut le thtre? Pour sr! Ils en sont pleins, de
souvenirs; l'enfant de cinq ans, lui-mme, en a. Et c'tait un colonel
qui commandait les Franais? Oui, un colonel; un colonel avec cinq
galons sur ses manches.

--Un colonel; oui, Monsieur, affirme l'homme de quarante ans; le colonel
Maubart. Je n'avais gure que douze ans, alors, mais je m'en souviens
comme si c'tait hier. Le colonel Maubart a dit comme a, en entrant:
Nous allons mourir pour la France! Oui, Monsieur...

La vieille, assise dans un coin, essaie de dire quelque chose; mais le
vieux lui coupe la parole:

--Moi, Monsieur, j'tais dans cette chambre, quand il est entr avec
son bataillon. Mme qu'il m'a dit: Nous allons mourir pour la France!
qu'il m'a dit, dit-il...

--Veux-tu te taire! glapit la vieille, de son coin; t'tais dans le bois
avec les p'tiots, vieux capon... T'as rien vu, rien de rien... Y n'vous
disent que des menteries, monsieur, ajoute-t-elle, en se tournant vers
moi; j'tais toute seule ici, quand y sont venus. Y avait pas pus de
colonel qu'y en a aujourd'hui, l'bon Dieu m'est tmoin. Y avait qu'un
sergent, et pis v'l tout. A preuve qu'y m'a dit: Allez donc vous
cacher dans le collier, la mre; c'est pas la peine que vous gobiez une
prune. A preuve...

Mais des exclamations indignes couvrent la voix de la vieille. Mari,
enfants, petits-enfants, hurlent en mme temps. La grand'mre a perdu
la tte; elle ne sait plus ce qu'elle dit; elle bat la breloque.
Un sergent! Un sergent dfendant la ferme de la Chevrette! Est-ce
possible!... Un colonel, Monsieur, le colonel Maubart...

Je sors de la ferme, coeur. Tout est imposture, ici et
ailleurs.--Est-ce qu'un petit nombre de Franais  l'me haute,
perscuts toujours, et affreusement, dans leur pays, n'ont pas donn
au monde l'illusion d'une France gnreuse, noble et libre? La lgende,
partout. La lgende dominant des troupeaux qui n'ont point conscience
d'eux-mmes, le cerveau fangeux, la chair faite de mensonge.

Ds le matin, donc, c'est le dgot qui m'envahit.

                              * * * * *

Les personnages officiels sont arrivs. Un banquet a eu lieu, au
cours duquel on a port beaucoup de toasts  beaucoup de choses.
Et maintenant, en prsence de notabilits de tout ordre, au son des
instruments des musiques locales, les toiles qui masquaient le monument
viennent de tomber. Sous les rayons d'un soleil aveuglant, le bronze
apparat dans toute son horreur. Vous connaissez la statue. C'est la
mme que les autres. On en a mis partout. Une grande question, j'ai
oubli de vous le dire, s'tait pose devant l'esprit patriotique
du Comit qui prit l'initiative de l'rection du monument:
reprsenterait-on mon pre en uniforme de colonel, ou en uniforme de
gnral? On s'est dcid pour l'uniforme de gnral. Mon pre, a fait
valoir quelqu'un, non seulement avait t hros en 1870, mais depuis il
avait continu. L'argument tait sans rplique. Le sculpteur, homme de
gnie original, et qu'on va dcorer, a os reprsenter mon pre tte
nue. Voil de la hardiesse; tout le monde loue l'audace du sculpteur. En
France, on aime l'audace...

La chaleur est touffante. Pas d'air, pas un souffle de vent. Au loin,
l'orage gronde..... Et la longue srie des discours va commencer. Une
grande lassitude s'est empare de moi; je ne me sens pas bien; ah! que
je voudrais que tout cela ft termin!..... Courbassol, ministre de la
Justice, qui reprsente le gouvernement, prend la parole.

--Il y a moins de trente ans, dit-il, la terre sur laquelle s'lve le
glorieux monument que nous inaugurons aujourd'hui, et qui est maintenant
sillonne par les soldats franais, tait occupe par les armes
trangres; et quand nous comparons la France d'alors, dsempare, 
bout de forces,  la nation vigoureuse qui revit sous nos yeux dans
sa mle vitalit, nous prouvons une douce consolation et un lgitime
sentiment de fiert!

Courbassol, pourtant, dclare que cette fiert ne va pas jusqu'
l'enivrement. Si son patriotisme est ardent, il sait se contenir; il
grandit dans le silence; il se recueille. Mais, il faut qu'on le sache
bien, le jour o la France serait oblige de se lever.....

--Il s'est produit, s'crie-t-il, des sectes qui ont ni la patrie; et
de nos jours, sous nos yeux, quelques adeptes de ces folies maladives
balbutient parfois je ne sais quelle malsaine ngation; mais la
conscience nationale les rprouve; et leur me noire est oblige de
rougir de ses blasphmes.... Non! on ne renie pas la patrie. Ce serait
renier son pre et son berceau!

Je me sens de plus en plus mal; ma faiblesse augmente de moment en
moment.

--L'homme que nous honorons aujourd'hui nous offre l'exemple du
patriotisme le plus pur et le plus dsintress. C'tait un hros.
C'tait, dans toute la force du terme, un caractre. C'tait une me
droite, une me d'acier, forge dans les temps antiques sur l'enclume du
devoir, messieurs!.....

Cette dernire phrase est salue par des acclamations enthousiastes.
Ah! cela ne finira donc pas.... Courbassol continue, de sa voix qui
bourdonne:

--Ce qui a distingu le gnral Maubart, c'est son respect du
gouvernement tabli; du rgime que le pays s'est librement donn.
Et qu'on ne vienne pas nous dire que la pit et les sentiments
dmocratiques sont inconciliables. Le hros de Nourhas a su allier
une dvotion exemplaire  la fidlit la plus troite aux institutions
rpublicaines!....

Des applaudissements clatent et retentissent douloureusement dans ma
tte; c'est comme s'ils ne devaient jamais cesser. Le bruit change,
change, se transforme en une clameur de plus en plus distante. Et j'ai
une vision, tout d'un coup: un champ de bataille, immense, couvert de
blesss qui rlent, de morts; c'est la nuit. Et l'aube verdit; rougeoie;
et des tambours battent; et des tocsins sonnent  des beffrois; et les
blesss se lvent; et les morts se lvent; et les blesss et les morts
s'lancent, derrire un homme qui tient un drapeau rouge; et puis,
il n'y a plus que du feu, partout; et puis..... Nous n'avons pas t
vaincus!....

                              * * * * *

Je reprends connaissance dans la salle d'une auberge o l'on m'a
transport. Je m'tais vanoui, il y a quelques minutes, sur la place:
la qualit des vins du banquet, la colre, l'ennui, la chaleur..... je
ne sais pas. On a dboutonn mon dolman, ouvert ma chemise; plusieurs
personnes, qui taient dans la salle, sortent ds qu'elles me voient
reprendre mes sens; une vieille femme, seule, reste  mes cts.
Courbassol, sur la place, continue son discours; il crie:

--Oui, c'est Gambetta, pour lequel le gnral Maubart avait une si vive
admiration, qui a pos la fondation de ce courant de libert, de cette
grande vague de patriotisme qui nous emplit d'une lgitime fiert!

Formidable, un coup de tonnerre couvre les applaudissements. Je
m'approche d'une fentre. D'un ciel couleur d'encre, les tnbres
tombent, comme un couvercle norme; une mare d'air froid balaye le
sol; les faces de la foule se dcomposent, verdissent; les faades des
maisons sont blmes; les drapeaux tricolores se violacent, palpitent
comme des ailes d'oiseaux faibles fuyant devant la tempte... Il y a
un silence. Mais la voix de Courbassol, toute secoue de peur, s'lve
pourtant:

--Et savez-vous, messieurs, ce qui constitue la principale grandeur,
la supriorit de notre brave arme? C'est qu'elle est l'arme
dmocratique, nationale. C'est qu'elle est l'arme de la Rpublique, du
gouvernement de tous par tous et pour tous, soucieux des humbles, pris
d'idal, fidle  la grande devise franaise scelle de notre sang:
Libert, Egalit.....

Et l'orage crve. Des clairs dchirent la nue de sillons livides; la
foudre gronde, roule son fracas, clate; les maisons tremblent; des
trombes d'eau s'abattent sur la place.

Elle est vide tout d'un coup, cette place. 'a t une fuite soudaine,
une dbandade, un sauve-qui-peut. Foule, pompiers, fonctionnaires,
musiciens, orateur, ont disparu. Un torrent, que grossit la pluie
diluvienne, cache le pav, vient cumer contre les murs. Aux fentres
vite fermes pendent les restes des guirlandes et des lampions, des
guenilles qui furent les drapeaux. Et derrire les vitres de ces
fentres, partout, en haut, en bas, j'aperois des visages blafards--des
bouches ouvertes comme hbtes par l'inattendu qui termina la fte
lamentable, des yeux fixs sur la statue...

La statue; le simulacre qui regarde ces figures-l; qui les regarde, le
front haut, fier, dans une pose de dfi; dans une pose de dfi que je
comprends, tout d'un coup.

Et je les contemple, plein d'une amertume dsespre,--face  face,
spars par le verre que fait trembler la foudre, le peuple-souverain,
Blague de chair, et la statue, Mensonge de bronze...



Londres, 1900-1901.





_______________________________________________________________________

Paris.--L. MARETHEUX, imprimeur, 1, rue Cassette.--9765.

  PARIS

  BIBLIOTHQUE-CHARPENTIER
  EUGNE FASQUELLE, DITEUR
  11, RUE DE GRENELLE, 11

  1905


  DU MME AUTEUR

  Bas les coeurs, 1870-71, roman.
  Biribi, arme d'Afrique, roman.
  Le Voleur, roman.
  La Belle France.
  La libre Angleterre.
  La Maison du Mouchard, roman.
  La Terre n'a pas de matre.

_______________________________________________________________________








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Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
concept of a library of electronic works that could be freely shared
with anyone.  For thirty years, he produced and distributed Project
Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.

Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
unless a copyright notice is included.  Thus, we do not necessarily
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