The Project Gutenberg EBook of Le IIe livre des masques, by Remy de Gourmont

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Title: Le IIe livre des masques

Author: Remy de Gourmont

Release Date: November 3, 2005 [EBook #16988]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

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LE IIme LIVRE DES MASQUES

PAR

REMY DE GOURMONT


LES MASQUES AU NOMBRE DE XXIII, DESSINS PAR F. VALLOTTON


DEUXIME EDITION



PARIS

1898



       *       *       *       *       *



PRFACE


Si l'on croit ncessaire de connatre la mthode gnrale qui a guid
l'auteur dans cette seconde srie de _Masques_, on se reportera aux
pages places en tte du premier tome.

Goethe pensait:

Quand on ne parle pas des choses avec une partialit pleine d'amour, ce
qu'on dit ne vaut pas la peine d'tre rapport.

C'est peut-tre aller loin. La critique ngative est ncessaire; il n'y
a pas dans la mmoire des hommes assez de socles pour toutes les
effigies: il faut donc parfois briser et jeter  la fonte quelques
bronzes injustes et trop insolents. Mais c'est l une besogne
crpusculaire; on ne doit pas convier la foule aux excutions. Quand
nous l'appellerons, ce sera pour qu'elle participe  une fte de gloire.

Certains critiques ont toujours l'air de juges qui, leur sentence
rendue, attendent le bourreau.

Ah! voici le bourreau! Nous allons faire un feu de joie et danser
autour des cendres de nos amours!

Il n'y a plus besoin de bchers pour les mauvais livres; les flammes de
la chemine suffisent.

Les pages qui suivent ne sont pas de critique, mais d'analyse
psychologique ou littraire. Nous n'avons plus de principes et il n'y a
plus de modles; un crivain cre son esthtique en crant son oeuvre:
nous en sommes rduits a faire appel  la sensation bien plus qu'au
jugement.

En littrature, comme en tout, il faut que cesse le rgne des mots
abstraits. Une oeuvre d'art n'existe que par l'motion qu'elle nous
donne; il suffira de dterminer et de caractriser la nature de cette
motion; cela ira de la mtaphysique  la sensualit, de l'ide pure au
plaisir physique.

Il y a tant de cordes  la lyre humaine! C'est dj un travail
considrable que d'en faire le dnombrement.

27 fvrier.



       *       *       *       *       *



FRANCIS JAMMES


Voici un pote bucolique. Il y a Virgile, et peut-tre Racan, et un peu
Segrais. Nulle sorte de pote n'est plus rare: il faut vivre  l'cart
dans les vraies maisons de jadis,  la lisire des bois gards par les
seules ronces, au milieu des ormes noirs, des chnes rids et des htres
 la peau douce comme celle d'une amie trs aime; l'herbe n'est pas un
gazon vain tondu pour simuler le velours des sofas: on en fait du foin,
que les boeufs mangent avec joie en cognant contre la crche l'anneau
qui attache leur licou; et les plantes ont une vertu et un nom:

    Dans les bois vous trouverez la pulmonaire
    dont la fleur est violette et vin, la feuille vert-
    de-gris, tache de blanc, poilue et trs rugueuse;
    il y a sur elle une lgende pieuse;
    la cardamine o va le papillon aurore,
    l'isopyre lgre et le noir ellbore,
    la jacynthe qu'on crase facilement
    et qui a, crase, de gluants brillements;
    la jonquille puante, l'anmone et le narcisse
    qui fait penser aux neiges des berges de la Suisse;
    puis le lierre-terrestre bon aux asthmatiques.

Cela fait partie d'un mois de mars racont par Francis Jammes (pour
l'_Almanach des Potes_ de l'an pass), petit pome qui parut tel qu'une
violette (ou une amthyste) trouve le long d'une haie, parmi les
premiers sourires de l'anne. Tout entier, il est admirable d'art et de
grce et d'une simplicit virgilienne. C'est le premier fragment connu
de ces Gorgiques Franaises o de bonnes volonts s'essayrent jadis,
en vain.

    Septima post decimam felix et ponere vitem
    Et prensos domitare boves et licia telae
    Addere. Nona fugoe melior, contraria furtis.
    Multa adeo gelida melius se nocte dedere
    Aut cum sole novo terras irrorat Eous.
    Nocte leves melius stipulae, nocte arida prata
    Tondentur: noctis lentus non deficit humor.

C'est avec la mme scurit, la mme matrise que M. Jammes nous dit les
travaux du mois de mars:

    ......................................................
    Pour les bestiaux les rations d'hiver finissent.
    On ne mne plus, dans les prairies, les gnisses
    qui ont de beaux yeux et que leurs mres lchent,
    mais on leur donnera des nourritures fraches.

    Les jours croissent d'une heure cinquante minutes.
    Les soires sont douces et, au crpuscule,
    les chevriers tranards gonflent leurs joues aux fltes.
    Les chvres passent devant le bon chien
    qui agite la queue et qui est leur gardien.

Il n'y a sans doute pas aujourd'hui en France un autre pote capable
d'voquer un tableau aussi clair et aussi vrai avec des mots aussi
simples, avec une phrase qui semble celle d'une causerie distraite et
qui pourtant, comme par hasard, forme des vers charmants, purs et
dfinitifs. Cependant le pote suit bien sagement son calendrier et,
comme Virgile oublie un instant les soins que l'on donne aux abeilles
pour nous conter l'aventure d'Ariste, M. Francis Jammes, arriv  la
fte des Rameaux, nous dit en quelques vers une histoire de Jsus belle
et tendre ainsi que les vieilles gravures que l'on clouait dans les
alcves.

    .....................................................
    Jsus pleurait dans le jardin des oliviers....
    On tait all, en grande pompe, le chercher....
    A Jrusalem les gens pleuraient en criant son nom....
    Il tait doux comme le ciel, et son petit non
    trottinait joyeusement sur les palmes jetes.
    Des mendiants amers sanglotaient de joie,
    en le suivant, parce qu'ils avaient la foi....
    De mauvaises femmes devenaient bonnes
    en le voyant passer avec son aurole
    si belle qu'on croyait que c'tait le soleil.
    Il avait un sourire et des cheveux en miel.
    Il a ressuscit des morts ... Ils l'ont crucifi...

Quand nous aurons (et peut-tre l'aurons-nous) un calendrier complet
crit dans ce ton de simplicit pathtique, il y aura d'ajout aux tomes
pars qui sont la posie franaise un livre inoubliable.

M. Francis Jammes offrit ses premiers vers au public en 1894. Il devait
avoir vingt-cinq ans et sa vie avait t ce qu'elle est reste,
solitaire au fond des provinces, vers les Pyrnes, mais non dans la
montagne:

    Les villages brillent au soleil dans tes plaines,
    pleins de clochers, de rivires, d'auberges noires....

Les femmes des paysans ont la peau en terre brune, mais les matins
sont bleus et les soires sont bleues,

    avec des champs de paille qui sentent la menthe,
    avec des fontaines crues o l'eau claire chante....

    avec des sentiers o quand c'est le mois d'octobre
    le vent fait voler les feuilles des chtaigners....

    ainsi vont les doux villages parpills
    sur les coteaux, aux flancs des coteaux,  leurs pieds,
    dans les plaines, dans les valles, le long des gaves,
    prs des routes, prs des villes et des montagnes;
    avec les clochers minces au-dessus des toits,
    avec, sur les chemins qui se croisent, des croix,
    avec des troupeaux longs qui ont des cloches rauques
    et le berger fatigu tranant ses sabots....

    avec les palombes aux yeux rouges et tout ronds
    qui arrivent de loin dans le gris des nuages
    et les grues qui grincent dans le froid et qui font,
    comme des serrures rouilles, un bruit sauvage....

Voil, tout dchiquet, vu par bribes, le paysage o volurent les
motions de ce pote dont la solitude a exaspr et parfois troubl
l'originalit. Soucieux d'abord de dire _son_ impression du moment, il
se rpte volontiers, variant par de faible nuances les dtails de la
vie qu'il aime. Mais que de visions mues, que de jolies imaginations,
et comme les mots viennent doucement crire des pages dont la fracheur
fait envie! Ainsi le tableau, de chaste volupt:

    Tu serais nue sur la bruyre humide et rose....

et cet autre, d'un sentiment plus intime:

    La maison serait pleine de roses et de gupes....

et la complainte d'amour et de piti qui commence ainsi:

    J'aime l'ne si doux
    marchant le long des houx.

    Il prend garde aux abeilles
    et bouge les oreilles;
    et il porte les pauvres
    et des sacs remplis d'orge.

et (malgr une strophe mauvaise) la discrte lgie que rsument ces
quatre vers d'une musique si tide et si lasse:

    Le soleil pur, le nom doux du petit village,
    les belles oies qui sont blanches comme le sel,
    se mlent  mon amour d'autrefois, pareil
    aux chemins obscurs et longs de Sainte Suzanne.

Aprs encore un an ou deux d'une vie sans doute toujours pareille, le
pote a pris une conscience plus dcisive de lui-mme; son motion
devient parfois presque plaintive en mme temps que la sensualit de
l'homme s'exalte, s'avoue avec moins de pudeur, mais toujours soeur d'un
sentiment et alors toujours pure malgr sa franchise et la nudit de ses
gestes. Ce triple aspect humain, orgueil, motion, sensualit, le pome
en dialogue, appel _Un Jour_, le dveloppe, en couleurs vives et
douces: quatre scnes o la posie vole au-dessus d'une vie monotone et
presque triste, quatre images trs simples, et mme, si l'on veut,
naves, mais d'une navet qui se connat et qui connat sa beaut. Plus
que d'ambitieuses paraphrases c'est bien l la journe (ou la vie) d'un
pote, qui peroit le monde extrieur d'abord comme une sensation brute
(ainsi que tout autre homme), puis en dgage aussitt, en son esprit
prompt aux gnralisations, la signification symbolique ou absolue. Et
tout ce pome est plein de vers admirables et graves, des vers d'un vrai
pote dont le gnie encore en croissance clate, tel des rayons de
soleil  travers une haie d'acacias:

    C'est la mre douce aux cheveux gris dont tu es n.

    Les gens pauvres et fiers sont pareils  des cygnes.

    Cache-lui ton ennui parce qu'elle est une femme.
    Elle est trop jeune pour pouvoir porter deux mes.

    Bois les baisers de ta douce et tendre fiance.
    Les larmes des femmes sont lourdes et sales
    comme la mer qui noie ceux qui y sont alls.

Ne semble-t-il pas que la gaucherie ou le ddaigneux laisser-aller de ce
dernier vers ajoute  la pense srieuse comme un sourire? Il y a
beaucoup de ces sourires dans la posie de M. Francis Jammes. Je ne
trouve pas qu'il y en ait trop; j'aime le sourire.

Voil donc un pote. Il est d'une sincrit presque dconcertante; mais
non par navet, plutt par orgueil. Il sait que vus par lui les
paysages o il a vcu tressaillent sous son regard et que les chnes
tout secous parlent et que les rochers resplendissent comme des
topazes. Alors il dit toute cette vie surnaturelle et toute l'autre,
celle des heures o il ferme les yeux: et la nature et le rve
s'enlacent si discrtement, dans une ombre si bleue et avec des gestes
si harmoniques, que les deux natures ne font qu'une seule ligne, une
seule grce:

    Ils ont une ligne douce comme une ligne.

Il est grand temps, pour notre bon renom, de donner de la gloire  ce
pote et, pour notre plaisir, de respirer souvent cette posie, qu'il
a appele lui-mme une posie de roses blanches.


       *       *       *       *       *


PAUL FORT


Celui-ci fait des ballades. Il ne faut rien lui demander de plus, ou de
moins, prsentement. Il fait des ballades et veut en faire encore, en
faire toujours. Ces ballades ne ressemblent gure  celles de Franois
Villon ou de M. Laurent Tailhade; elles ne ressemblent  rien.

Typographies comme de la prose, elles sont crites en vers, et
suprieurement mouvements. Cette typographie a donn l'illusion 
d'aimables critiques que M. Paul Fort avait dcouvert la quadrature du
cercle rythmique et rsolu le problme qui tourmentait M. Jourdain de
rdiger des littratures qui ne seraient ni de la prose ni des vers;
il y a bien de la dsinvolture dans ce compliment, mais ce n'est qu'un
compliment. Si la ligne qui spare le vers de la prose est souvent
devenue, en ces dernires annes littraires, d'une troitesse presque
invisible, elle persiste nanmoins;  droite, c'est prose;  gauche,
c'est vers; inexistante pour celui qui passe, les yeux vagues, elle est
l, indlbile, pour celui qui regarde. Le rythme du vers est
indpendant de la phrase grammaticale; il place ses temps forts sur des
sons et non sur des sens. Le rythme de la prose est dpendant de la
phrase grammaticale; il place ses temps forts sur des sens et non sur
des sons. Et comme le son et le sens ne peuvent que trs rarement
concider, la prose sacrifie le son et le vers sacrifie le sens. Voil
une distinction sommaire qui peut suffire, provisoirement.

La question ne se pose d'ailleurs pas  propos des _Ballades
Franaises_, lesquelles sont bien d'un bout  l'autre en vers, ici trs
pittoresques, trs vifs, l trs sobres, trs beaux; et non pas mme en
vers libres (sauf quelques pages); en ce vieux vers nombreux, mais
dgag heureusement de la tyrannie des muettes, ces princesses qu'on ne
sait comment saluer. Avec un instinct sr d'homme de l'Isle-de-France,
il les a remises  leur vraie place, leur imposant quand il le faut le
silence qui convient  leur nom.

    Un roi conquit la reine avec ses noirs vaisseaux.
    La reine n'a plus de peine, est douce comme un agneau.

Et tout ce petit pome, vraiment parfait:

    Cette fille, elle est morte, est morte dans ses amours.
    Ils l'ont porte en terre, en terre au point du jour.
    Ils l'ont couche toute seule, toute seule en ses atours.
    Ils l'ont couche toute seule, toute seule en son cercueil.
    Ils sont revenus gament, gament avec le jour.
    Ils ont chant gament, gament: Chacun son tour.
    Cette fille, elle est morte, est morte dans ses amours.
    Ils sont alls aux champs, aux champs comme tous les jours....

J'aime beaucoup de tels vers; je n'aime gure que de tels vers, o le
rythme par des gestes srs affirme sa prsence et pour une syllabe de
plus, une de moins, ne s'vanouit pas. Qui s'aperoit que le troisime
des vers que voici n'a que onze syllabes accentues?

    Au premier son des cloches: C'est Jsus dans sa crche....
    Les cloches ont redoubl: O gu, mon fianc!
    Et puis c'est tout de suite la cloche des trpasss.

Mais assez de rythmique; il est temps que nous aimions la posie et non
plus seulement les vers des _Ballades Franaises_. Elles chantent sur
trois tons principaux; le pittoresque, l'motion, l'ironie rgissent
successivement, et parfois en mme temps, chacun de ces pomes dont la
diversit est vraiment merveilleuse; c'est le jardin des mille fleurs,
des mille parfums et des mille couleurs. Le livre premier est le plus
charmant: c'est celui des ballades qui empruntent  la chanson populaire
un refrain, le charme d'un mot qui revient comme un son de cloche, un
rythme de ronde, une lgende; on sent que le pote a vcu dans un milieu
o cette vieille littrature orale tait encore vivante, conte ou
chante. De vieux airs sonnent dans ces ballades d'un art pourtant si
nouveau:

    La mer brille au-dessus de la baie, la mer brille comme
    une coquille. On a envie de la pcher. Le ciel est gai, c'est
    joli Mai.

    C'est doux la mer au-dessus de la baie, c'est doux comme
    une main d'enfant. On a envie de la caresser. Le ciel est gai,
    c'est joli Mai.

Voici une ronde (peut-tre) qui fera encore mieux entendre sa musique
oublie:

    Un gentil page vint  passer, une reine gentille vint 
    chanter.--Roi! hou--tu les feras pendre, hou, hou, tu
    les feras tuer.

    Un gentil page vint  chanter, une reine gentille vint 
    descendre.--Roi! hou--tu les feras moudre, hou, hou, tu
    les feras tuer.

    Le grand gibet dans l'herbe tendre, la meule dore dans le
    grand pr.--Roi! hou--tu feras moudre, hou, hou, tu
    les feras pendre.

    Un moine blanc vint  passer, un moine rouge vint 
    chanter:--Roi! hou tu les feras tondre, hou, hou, pour le
    moutier.

L'motion rgit le second livre. C'est celui de l'amour, de la nature et
du rve: celui des paysages doux et nuancs, bleu et argent. La mer est
d'argent, les saules sont d'argent, l'herbe est d'argent; l'air est
bleu, la lune est bleue, les animaux sont bleus.

    L'Aube a roul ses roues de glace dans l'horizon. La terre
    se dcouvre en gammes de jour ple. Un mont reflte, hu-
    mide, les dernires toiles, et les animaux bleus boivent l'herbe
    d'argent.
    ................................................................

Et c'est gai, pur, un peu triste aussi comme quand on regarde l'tendue
des campagnes, ou la mer, ou le ciel. Les choses ont une manire si
solennelle de se coucher dans la brume, une telle attitude d'ternit
quand elles sont couches que nous devenons graves, tout au moins,  ce
spectacle qui trouble la mobilit de nos penses et les arrte et les
fixe douloureusement; mais il y a une joie dans la vue de la beaut,
qui,  certaines heures de la vie, peut dominer les autres sensations et
nous prparer  l'tat de grce ncessaire  la communion parfaite.
C'est le mysticisme dans sa fracheur la plus ingnue et dans son amour
le plus loquent. Ainsi la ballade: _L'ombre comme un parfum s'exhale
des montagnes_. Je veux dclarer que cet hymne est beau comme un des
beaux chants de Lamartine:

     Laisse nager le ciel entier dans tes yeux sombres et mle
     ton silence  l'ombre de la terre: si ta vie ne fait pas une
     ombre sur son ombre, tes yeux et ta rose sont les miroirs des
     sphres.
     ..............................................................
     A l'espalier les nuits aux branches invisibles, vois briller
     ces fleurs d'or, espoir de notre vie, vois scintiller sur nous--
     scels d'or des vies futures--nos toiles visibles aux arbres
     de la nuit.
     ...............................................................
     Contemple, sois ta chose, laisse penser tes sens, prends-
     toi de toi-mme pars dans cette vie. Laisse ordonner le ciel
      tes yeux, sans comprendre, et cre de ton silence la musique
     des nuits.

La rime manque, parfois mme l'assonance; on n'y prend garde. C'est,
renouvele par de belles images indites, la grande posie romantique.
Mais, sans tre unique, une motion aussi profonde est rare dans les
_Ballades_. Le pote a pour l'humour un penchant qu'il veut satisfaire
mme hors de propos et voici, aprs un livre sentimental (vieilles
estampes en demi-teinte), toute une bizarre mythologie, Orphe, Silne,
Hercule, restaure avec quelque hardiesse, puis l'extraordinaire _Louis
XI, curieux homme_, et _Coxcomb_, plus trange encore, puis des ballades
tranges encore et encore,--et pas une o il n'y ait quelque trait
d'originalit, de posie ou d'esprit. Nous avons donc le livre le plus
vari et les gestes les plus dispersifs. On a peine, si tt,  y bien
retrouver son chemin, tant les pistes s'enroulent et s'enlacent sous les
branches, disparaissent dans les buissons, dans les ruisseaux, dans les
mousses lastiques, tant l'animal entrevu est singulier, rapide et
mouvant. On a dfini M. Paul Fort, dans une intention sans doute
amicale: le gnie pur et simple. Ironique, cela ne serait pas encore
trs cruel; srieux, cela dit une partie de la vrit. Ce pote en effet
est une perptuelle vibration, une machine nerveuse sensible au moindre
choc, un cerveau si prompt que l'motion souvent s'est formule avant la
conscience de l'motion. Le talent de Paul Fort est une manire de
sentir autant qu'une manire de dire.



       *       *       *       *       *



HUGUES REBELL


Des hommes ne sont pas d'accord avec leur temps; ils ne vivent jamais de
la vie du peuple; l'me des foules ne leur apparat pas bien suprieure
 l'me des troupeaux.

Si l'un de ces hommes rflchit sur lui-mme et arrive  se comprendre
et  se situer dans le vaste monde, peut-tre va-t-il s'attrister, car
il sent autour de lui une invincible tendue d'indiffrence, une nature
muette, des pierres stupides, des gestes gomtriques: c'est la grande
solitude sociale. Et, au fond de son ennui, il songe au plaisir simple
d'tre d'accord, de rire avec navet, de sourire d'un air discret, de
s'mouvoir aux longues commotions. Mais aussi une fiert peut lui venir
de son renoncement et de son isolement, soit qu'il ait adopt la pose du
stylite, soit qu'il ait ferm sur ses plaisirs la porte d'un palais.

M. Rebell a choisi ce dernier mode: il se prsente  nous dans
l'attitude de l'aristocrate heureux et ddaigneux.

En un temps o, petits plagiaires de Snque le philosophe, les agents
de change, les avocats populaires, les professeurs retirs dans un
hritage, les millionnaires, les ambassadeurs, les tnors, les ministres
et les banquistes, o toute la noblesse rpublicaine, hypocritement
joyeuse de vivre, s'attendrit avec soin sur le sort des humbles, au
moment mme qu'elle leur met le pied sur la nuque, en ce temps-l, il
est agrable d'entendre quelques paroles de franchise et M. Rebell dire:
Je veux jouir de la vie telle qu'elle m'a t donne, selon toute sa
richesse, toute sa beaut, toute sa libert, toute son lgance; je suis
un aristocrate.

Cela ne signifie pas qu'insensible  toutes les souffrances naturelles
il ddaigne le peuple (comme le bourgeois-type qui hait au-dessus de lui
et mprise au-dessous); il l'aime au contraire, mais d'un amour trop
raisonnable et trop lev pour que le peuple en soit touch. Au pauvre
monde que de stupides sermons ont inclin vers les satisfactions de la
vanit et du civisme, il enseignerait volontiers la joie toute simple
d'tre un brave animal. Les plaisirs intellectuels,  quoi bon en
suggrer le dsir  des cerveaux infailliblement rtifs aux motions
dsintresses, aux lixirs qui n'ont pas tout d'abord gratt le palais
et chauff le ventre? Donc le devoir prsent est de gurir les vignes
malades et de replanter les vignes dtruites, afin d'enivrer la France
entire.

Dans le dialogue ou je recueille cette phrase, pour une telle opinion le
personnage se fait traiter d'humanitaire et d'utopiste, mais on vient 
son aide, l'on prouve qu'il en est de l'intelligence comme d'un fleuve
et que de trop nombreuses saignes font baisser son niveau. La
conclusion est le vieux _panem et circenses_, du pain, du vin et les
jeux,--et fermer les muses et les bibliothques et briser les urnes
abominables qui, durant tout un sicle, auront livr  la canaille le
destin et la pense des plus grands hommes. Opinions, comme on le voit,
assez insolentes; il n'est pas ncessaire de les taxer d'excessives:
assez de bons esprits les trouveront monstrueuses, car les bons esprits
s'loignent peu des ides communes.

Transport dans les oeuvres d'imagination, l'aristocratisme de M. Rebell
devient obscur, se confond volontiers avec la licence des moeurs. On est
un peu drout. Il n'est pas bien certain que le gitonisme soit une
forme trs heureuse du mpris des convenances sociales; ni que
l'opposition d'un cardinal dbauch  un capucin malpropre soit une
dmonstration trs probante de la supriorit de l'aristocrate sur le
mercenaire; ni qu'un peintre hystrique et vaniteux nous fasse songer
aussitt  Titien ou  Vronse; ni qu'une courtisane familire des
bouges voque sans faillir les images mouvantes de la volupt
vnitienne. Il y a bien des dfauts et bien de la grossiret dans cette
_Nichina_ qui a mis en lumire le nom de M. Rebell; mais c'est tout de
mme une oeuvre vivante, amusante et riche. On y voit une Venise  la
fois dlicate et basse, opulente et sordide, superstitieuse et lubrique,
plus prs sans doute de l'histoire que de la lgende; c'est pourquoi
quelques-uns furent choqus.

Nul, au surplus, n'a cru que ce livre dt tre regard comme capital;
essai, qui pour d'autres apparatrait un considrable effort, la
_Nichina_ n'est qu'un prologue pour Hugues Rebell romancier: on attend
de lui des histoires et des combinaisons moins arbitraires, des rcits
dont la tragi-comdie accoucherait d'une ide. Des ides, il en est
riche, autant que le plus opulent penseur d'hier ou d'aujourd'hui: il ne
lui manque que de savoir les insrer plus solidement dans le cerveau de
ses personnages. Ouvrir les _Chants de la pluie et du soleil,_ c'est
tomber dans une mine o l'on puiserait longtemps sans l'appauvrir. Ce
sont des pomes en vers ou en prose, mais o le souci de l'expression
est toujours domin par la volont de dire quelque chose de nouveau. Le
thme fondamental est la joie de vivre, d'tre un homme libre, fier, qui
ne songe qu' accomplir son destin naturel, en aimant la beaut, en
jouissant de tous les plaisirs des sens et de l'intelligence, et cela
sans mesure, sans hypocrisie, avec une fougue ignorante de tous les
mnagements et de toutes les morales. C'est un livre tumultueux,
grondant, qui donne l'impression d'une gare immense pleine de
locomotives, de sifflements, de cris et de baisers d'adieu ou de retour.
C'est un livre vraiment tout gonfl d'ides et o la nature, ivre de
sve, se fleurit des rouges et des verts les plus puissants. On peut le
comprendre aussi selon son vrai titre; il est bien de pluie et de soleil
(il y a des pages lumineuses, il y en a de troubles), mais  condition
qu'on y joigne l'ide d'une foule en rut qui s'exalte dans la poussire
ou hurle dans la boue.

Je crois que c'est l qu'il faut, au moins provisoirement, aller chercher
la vraie pense de M. Hugues Rebell et ses vraies chimres. Cet crivain
est d'ailleurs apte  nous surprendre de plus d'une manire avec tout ce
qu'il y a en lui de libert d'esprit, d'imaginations audacieuses. Mais
ds maintenant son originalit est visible et indiscutable: il est celui
qui prfre le manteau de soie au fichu de coton, le tapis de pourpre au
paillasson socialiste, la beaut  la vertu, la splendeur de Vnus nue
aux yeux funbres de la ple Virginit.

Il est aristocrate et paen.



       *       *       *       *       *



FLIX FNON


Le vritable thoricien du naturalisme, l'homme qui contribua le plus 
former cette esthtique ngative dont _Boule-de-Suif_ est l'exemple,
M. Th.... n'crivit jamais. C'est par des causeries, par de petites
remarques doucement sarcastiques qu'il apprenait  ses amis l'art de
jouir de la turpitude, de la bassesse, du mal. Sa rsignation aux ennuis
de la vie tait discrtement hilare: avec quel air fin, prudent et
satisfait je l'ai vu fumer un mauvais cigare! Il avait le projet d'un
livre, un seul, d'une synthse de la vie offerte par les moyens les plus
simples, les plus frappants. Un vieux petit employ se lve un dimanche,
dans une banlieue, et il met du vin en bouteilles; et quand toutes les
bouteilles sont pleines, sa journe est finie. Rien que cela, sans une
rflexion d'auteur (cela est rprouv par Flaubert), sans un incident
(autre que, par exemple, la crise d'un bouchon avari), sans un geste
inutile, c'est--dire capable de faire souponner qu'il y a peut-tre,
derrire les murs, une atmosphre de fleurs, de ciel et d'ides. Ce M.
Th.... est rest pour moi, car son esprit me charmait, le type de
l'crivain qui n'crit pas. Si sa vie n'a t qu'une longue ironie, s'il
y avait de l'amertume au fond de cette dlectation morose, nul ne s'en
est jamais dout: on l'a toujours vu fidle  conformer sa conduite 
des principes qu'il avait patiemment dduits de son exprience et de ses
lectures.

M. Flix Fnon n'est pas moins mystrieux que ce thoricien secret.

Ne jamais crire, ddaigner cela; mais avoir crit, avoir prouv un
talent net dans l'expos d'ides nouvelles, et tout d'un coup se taire?
Je crois qu'il y a des esprits satisfaits ds qu'ils savent leur valeur;
un seul essai les rassure. Ainsi des hommes froids ayant expriment
leur virilit abandonnent un jeu qui pour eux n'tait que la recherche
d'une preuve. M. Fnon est un cerveau froid.

Froid, non pas tide, car le ddain de l'criture n'a pas entran chez
lui le ddain de l'action: les coeurs froids sont les plus actifs et
leur patience  vouloir est infinie. Ayant donc des ides sociales (ou
anti-sociales), M. Fnon dcida de leur obir jusqu'au del de la
prudence. Cet homme qui s'est donn l'air d'un mphistophls amricain
eut le courage de compromettre sa vie pour la ralisation de plans qu'il
jugeait peut-tre insenss, mais nobles et justes: une telle page dans
la vie d'un crivain rayonne plus haut et plus loin que de rutilantes
critures. On ne doit pas, comme un Blanqui, se rendre esclave des ides
au point de s'ensevelir vivant dans la vanit du sacrifice perptuel,
mais il est bon d'avoir eu l'occasion de tmoigner quelque mpris aux
lois,  la socit, au troupeau des citoyens; si d'une vaine lutte on
emporte quelque blessure, la cicatrice est belle.

Il ne fallait gure moins de courage pour opposer, en 1886, au
brocanteur Meissonier le radieux Renoir, pour vanter Claude Monet
ce peintre dont l'oeil apprcie vertigineusement toutes les donnes
d'un spectacle et en dcompose spontanment les tons. M. Fnon se
prouvait, il y a plus, de dix ans, non seulement juge hardi de la
peinture nouvelle, mais excellent crivain. Il analyse ainsi les marines
de Monet: Ces mers, vues d'un regard qui y tombe perpendiculairement,
couvrent tout le rectangle du cadre; mais le ciel, pour invisible, se
devine: tout son changeant moi se trahit en fugaces jeux de lumires
sur l'eau. Nous sommes un peu loin de la vague de Backnysen,
perfectionne par Courbet, de la volute en tle verte se crtant de
mousse blanche dans le banal drame de ses tourmentes. M. Fnon avait
toutes les qualits d'un critique d'art: l'oeil, l'esprit analytique, le
style qui fait voir ce que l'oeil a vu et comprendre ce que l'esprit a
compris. Que n'a-t-il persvr! Nous n'avons eu depuis l're nouvelle
que deux critiques d'art, Aurier et Fnon: l'un est mort, l'autre se
tait. Quel dommage! car l'un ou l'autre aurait suffi  mettre au pas une
cole (la pseudo-symboliste) qui, pour un Maurice Denis et un Filiger,
nous donna toute une bande de copistes infidles ou maladroits!

En cherchant bien, on grossirait la valise littraire de M. Fnon.
Outre qu'aprs la disparition de la _Vogue_ il continua dans la _Revue
Indpendante_ ses notes sur les peintres, il signa aussi dans cette
revue mmorable des pages amusantes de petite critique littraire. On
peut les relire; cela mord  froid, comme l'eau seconde, et cela laisse
parfois dans la blessure le sous-entendu d'un venin trs spirituel. D'un
mot il dfinit tel gnie: Les contes que l'on connat, petits travaux
de fleurs et plumes.--En somme, juste assez d'critures pour qu'on
regrette ce qui est rest dans les limbes du possible; mais si M. Fnon
s'imagine qu'il y a, en ce moment, trop d'crivains, quelle erreur! Il y
en a si peu, qu'un seul de plus serait un renfort trs apprciable.
Surtout, il pourrait nous donner l'aide d'une critique sre et semer,
avec ironie, quelques vrits souriantes.

M. Fnon a pris trop  coeur son tat de fidle de l'glise
silencieuse dont parle Goethe, et que, nous autres, nous frquentons
trop peu.



       *       *       *       *       *



LON BLOY


M. Bloy est un prophte. Il eut soin, parmi ses crits, de nous le
certifier lui-mme: Je suis un prophte. Il pouvait ajouter, il n'y a
pas manqu:--et aussi un pamphltaire: Je suis incapable de concevoir
le journalisme autrement que sous la forme du pamphlet. Les deux mots
sont des quivalents historiques: le pamphltaire a remplac le
prophte, le jour o les hommes ont perdu la puissance de croire pour
acqurir la puissance de jouir. Le prophte fait saigner les coeurs;
le pamphltaire corche les peaux; M. Bloy est un corcheur.

Non pas le tortionnaire lgant qui, romain ou chinois, dcortique un
sein, une joue, un hmicrne, selon la science parfaite de la douleur
animale; mais le boucher qui, aprs une entaille circulaire, arrache
toute la dpouille, comme un fourreau. Tel de ses patients, toujours au
vif, crie encore aussi haut qu' l'heure o on lui enlevait sa tendre
robe de chair; l'homme est tout nu et  travers la transparence de sa
seconde peau on voit le double cloaque d'un coeur putrfi: privs de
leur hypocrisie, les hommes ainsi pels apparaissent vraiment comme des
fruits trop mrs; l'heure est passe des vendanges, on ne peut plus en
faire que du fumier.

Le spectacle (mme celui du fumier) n'est pas dsagrable. Il y a des
besognes auxquelles on ne voudrait pas mettre le doigt (peut-tre par
lchet ou par orgueil), mais que l'on aime  voir brasses par des
mains sans dgot, et quand la place est propre, on est content; on se
rjouit, dans la simplicit de son me, d'une atmosphre meilleure;
les parfums retrouvs passent sans se corrompre d'une rive  l'autre
par-dessus le ruisseau purifi, et la vie des fleurs sourit encore une
fois au-dessus des herbes reverdies.

Hlas! qu'elle est fugitive, la purification des cloaques! A quoi bon
craser un Albert Wolff si la racine du champignon, reste sous la terre
gluante, doit repousser le lendemain un nouveau noeud vnneux? J'ai
mpris et ddain, disait Victor Hugo. M. Bloy n'a qu'une arme, le
balai: on ne peut lui demander de la porter comme une pe; il la porte
comme un balai, et il rcle les ruisseaux infatigablement.

Le pamphltaire a besoin d'un style. M. Bloy a un style. Il en a
recueilli les premires graines dans le jardin de Barbey d'Aurevilly et
dans le jardinet de M. Huysmans, mais la sapinette est devenue, seme
dans cette terre  mtaphores, une puissante fort qui escalada des
sommets, et l'oeillet poivr, un champ resplendissant de pavots
magnifiques M. Bloy est un des plus grands crateurs d'images que la
terre ait ports; cela soutient son oeuvre, comme un rocher soutient de
fuyantes terrs; cela donne  sa pense le relief d'une chane de
montagne. Il ne lui manque rien pour tre un trs grand crivain que
deux ides, car il en a une: l'ide thologique.

Le gnie de M. Bloy n'est ni religieux, ni philosophique, ni humain, ni
mystique; le gnie de M. Bloy est thologique et rabelaisien. Ses livres
semblent rdigs par saint Thomas d'Aquin en collaboration avec
Gargantua. Ils sont scolastiques et gigantesques, eucharistiques et
scatalogiques, idylliques et blasphmatoires. Aucun chrtien ne peut les
accepter, mais aucun athe ne peut s'en rjouir. Quand il insulte un
saint, c'est pour sa douceur, ou pour l'innocence de sa charit, ou la
pauvret de sa littrature; ce qu'il appelle, on ne sait pourquoi, le
catinisme de la pit, ce sont les grces dvoues et souriantes de
Franois de Sales; les prtres simples, braves gens malfaonns par la
triste ducation sulpicienne, ce sont les bestiaux consacrs, les
vendeurs de contremarques clestes, les prposs au bachot de
l'Eucharistie,--blasphmes effroyables, puis-qu'ils vont jusqu'
tourner en drision au moins deux des sept sacrements de l'Eglise! Mais
il convient  un prophte de se donner des immunits: il se permet le
blasphme, mais seulement par excs de dilection. Ainsi sainte Thrse
blasphma une fois quand elle accepta la damnation comme ranon de son
amour. Les blasphmes de M. Bloy sont d'ailleurs d'une beaut toute
baudelairienne, et il dit lui-mme: Qui sait, aprs tout, si la forme
la plus active de l'adoration n'est pas le blasphme par amour, qui
serait la prire de l'abandonn? Oui, si le contraire de la vrit
n'est qu'une des faces de la vrit, ce qui est assez probable.

Il est fcheux qu'on ne discute pas davantage les notions thologiques
de M. Bloy; elles sont curieuses par leur tendance vaine vers l'absolu.
Vaine, car l'absolu, c'est la paix profonde au fond des immensits
silencieuses, c'est la pense contemplative d'elle-mme, c'est l'unit.
Les efforts magnifiques de M. Bloy ne l'ont pas encore sorti assez
souvent du chaos des polmiques contradictoires; mais s'il n'a pas t,
aussi souvent qu'il aurait d, le mystique perdu et glorieux qui
profre les paroles de Dieu, il l'a peut-tre t plus souvent que
tout autre; il a t lisen en certaines pages de la _Femme Pauvre_.

Comme crivain pur et simple,--c'est le seul Bloy accessible au lecteur
dsintress de la crise surnaturelle,--l'auteur du _Dsespr_ a reu
tous les dons; il est mme _amusant_; il y a du rire dans les plus
effrnes de ses diatribes: la galerie de portraits qui s'tage en ce
roman du LVe au LXe chapitre est le plus extraordinaire recueil des
injures les plus sanglantes, les plus boueuses et les plus spirituelles.
On voudrait, pour la scurit de la joie, ignorer que ces masques
couvrent des visages; mais quand tous ces visages seront abolis il
restera: que la prose franaise aura eu son Juvnal.

Il faut que tout le monde meure, y compris M. Bloy; que des gnrations
soient nes sans trouver dans leur berceau des tomes de Chaudesaignes ou
de Dulaurier; que notre temps soit devenu de la paisible histoire
anecdotique: alors seulement on pourra glorifier sans rserves--et sans
crainte d'avoir l'air d'un complice, par exemple de la _Causerie sur
quelques Charognes_--des livres qui sont le miroir d'une me violente,
injuste, orgueilleuse--et peut-tre ingnue.



       *       *       *       *       *



JEAN LORRAIN


C'est, depuis un grand nombre de sicles, le jeu de l'humanit de
creuser des fosss pour avoir le plaisir de les franchir; ce jeu devint
suprme par l'invention du pch, qui est chrtienne. Qu'il est agrable
de lire les vieux casuistes espagnols ou le _Confessarius Monialum_,
oeuvre italienne et cardinalice, si riches en questions singulires, si
pleine des dlicieuses opinions du tolrant Lamas et du complaisant
Caramuel. Charmant Caramuel que tu aurais de bonnes et fructueuses
causeries avec Jean Lorrain, rue d'Auteuil, dans le salon o il y a une
tte coupe, sanglante et verte! Tu aurais sur les genoux ta _Thologie
des Rguliers_ avec  la page conteste ton bonnet carr dont la
houppette pendrait comme un signet; et, en face de toi, Lorrain te
lirait un des sermons qu'il mdita dans son _Oratoire_.

Il faut des choses permises et des choses dfendues, sans quoi les gots
hsitants et paresseux s'arrteraient  la premire treille, se
coucheraient sur le premier gazon venu. C'est peut-tre la morale
sociale qui a cr le crime et la morale sexuelle qui a cr le plaisir.
Qu'un pacha doit tre vertueux au milieu de trois cents femmes! J'ai
toujours pens que la destruction de Sodome fut un incendie volontaire,
le suicide d'une humanit lasse de voir toujours le dsir mrir
implacable dans le fastidieux verger de la volupt.

De ce fruit ternel, M. Jean Lorrain, au lieu de le manger tout cru,
fait des sirops, des geles, des crmes, des fondants, mais il mle  sa
pte je ne sais quel gingembre inconnu, quel safran indit, quel girofle
mystrieux, qui transforme cette amoureuse sucrerie en un lixir
ironique et capiteux. Le chef-d'oeuvre d'un tel laboratoire, il me
semble bien que c'est le petit volume allgu plus haut: jamais l'art
n'alla plus loin dans le dosage mticuleux d sucre et du piment, de la
confiture de rose et du poivre rouge. Autre drageoir  pices, plus
vritable et moins innocent, il semble sortir de la poche d'un de ces
abbs damns capables de boire le vin de la messe dans le soulier de
leur matresse; livre vnneux et souriant, fallacieux brviaire o
chaque vice a sa rubrique et son antiphone et qui tire ses leons du
martyrologe de Lesbos!

Oratoire parfum  l'ambre gris, des femmes y ferment les yeux sous la
voix de l'abb Blampoix, de l'abb Octave, du frre Hepicius, du pre
Reneus; elles ne sont pas bien sages sur leurs chaises; d'aucunes, tout
 coup, tombent  genoux; d'autres se renversent, comme de grandes
fleurs pleines de larmes; et les doigts se crispent et cherchent on ne
sait quoi parmi le froissis des soies et le cliquetis des bracelets.
L'abb de Joie monte en chaire: on coute, la paume appuye sur les
seins, avec moi, avec dlices, car l'abb prche Adonis sous le nom de
Jsus et son discours quivoque va changer en amoureuses les fidles du
Christ....

M. Lorrain a, lui aussi, beaucoup prch Adonis, car comment retenir les
femmes si on ne prche Adonis? Et, comment les observer, si on les
laisse fuir? Sous ce titre insolent, _Une Femme par jour_, et sous ce
titre doux, _Ames d'Automne,_ il a not la complexit de la physionomie
fminine, la navet ou l'inconscience de ces petites mes, leurs
dtresses, leurs frocits, leur folie ou leur grce. Toutes les
pnitentes de _l'Oratoire_ et quelques autres se sont confesses avec
une rare sincrit.

Il y a bien de la mchancet en tel ou tel chapitre de ce dernier livre,
auquel je reviens toujours avec amour, bien de la cruaut, certaines
gaucheries, mais quel charme aussi en cette premire fleur, mme
empoisonne, de l'esprit de serre chaude, de la plante rare qu'est M.
Jean Lorrain!

Depuis ces temps, il y a dix ans, l'auteur de tant de chroniques a t
trs prodigue de son parfum originel, mais il n'a pu l'puiser, et
l'arbuste a garde assez de sve pour fleurir avec persvrance: ce sont
alors des pomes, des contes, de petites pages o l'on retrouve, avec
plus ou moins de miel, tout le poivre sensuel, toute l'audace parfois un
peu sadique du disciple,--du seul disciple de Barbey d'Aurevilly. N
dans l'art, M. Lorrain n'a jamais cess d'aimer son pays natal et d'y
faire de frquents voyages. S'il est enclin  la maraude, aux excursions
vers les mondes du parisianisme louche, de la putrfaction galante, le
monde de l'obole, de la natte et de la cuvette, dont un rhteur grec
(Dmtrius de Phalre) signalait dj les ravages dans la littrature,
s'il a, plus que nul autre et avec plus de talent que Dom Reneus,
propag le culte de sainte Muqueuse, s'il a chant ( mi-voix) ce qu'il
appelle modestement des amours bizarres, ce fut, au moins en un
langage qui, tant de bonne race, a souffert en souriant ses
familiarits d'oratorien secret; et si tels de ses livres sont
comparables  ces femmes d'un blond vif qui ne peuvent lever les bras
sans rpandre une odeur malsaine  la vertu, il en est d'autres dont les
parfums ne sont que ceux de la belle littrature et de l'art pur; son
got de la beaut a triomph de son got de la dpravation.

Il ne faudrait pas, en effet, le prendre pour un crivain purement
sensuel et qui ne s'intresserait qu' des cas de psychologie spciale.
C'est un esprit trs vari, curieux de tout et capable aussi bien d'un
conte pittoresque et de tragiques histoires. Il aime le fantastique, le
mystrieux, l'occulte et aussi le terrible. Qu'il voque le pass ou le
Paris d'aujourd'hui, jamais la vision n'est banale; elle est mme si
singulire qu'on est surpris jusqu' l'irritation par l'imprvu,
quelquefois un peu brusque, qui nous est impos. Il est, mme quand il
n'est que cela, le rare chroniqueur dont on peut toujours lire la prose,
mme trop rapide, avec la certitude d'y trouver du nouveau. Il aime le
nouveau, en art, comme dans la vie, et jamais il ne recula devant l'aveu
de ses gots littraires, les plus hardis, les plus scandaleux pour
l'ignorance ou pour la jalousie.

A tous ces mrites qui font de M. Lorrain un des crivains les plus
particuliers d'aujourd'hui, il faut joindre celui de pote. En vers, il
excelle encore  voquer des paysages, des figures,--ou des figurines;
voici, par exemple, une image inoubliable du danseur Bathyle:

    Bathyle alors s'arrte et, d'un oeil inhumain
    Fixant les matelots rouges de convoitise,
    Il partage  chacun son bouquet de cytise
    Et tend  leurs baisers la paume de sa main.

C'est avec une sensualit discrte et rveuse qu'il peint les
_Hrones_; chacune est symbolise par une fleur qui se dresse d'entre
ses pieds; cela est fort joli.

Enilde,  ses pieds,

    Blanche toile au coeur d'or s'ouvre une marguerite.

Elaine,

    Pile et froide  ses pieds fleurit une anmone.

Viviane,

    Et sous son rouge orteil jaillit un lys fantasque.

Mlusine,

    Et prs d'elle, rigeant ses fleurs en clairs trophes,
    Jaillit un glaeul rose  feuillage de houx.

Yseulte,

    Et, fleur de feu comme elle, auprs de son orteil,
    Flambe et s'panouit un jaune et clair soleil.

Que d'images de grce ou de volupt, en ces verrires bleues ou
glauques, avives  et l de l'or d'une renoncule ou du pourpre d'un
pavot! Que de femmes de rve ou d'effroi, que de mortes!

    Pauvres petites Ophlies
    Qui sans batelier ni bateau
    Vous en allez au fil de l'eau,
    Comme vos Hamlets vous oublient!...

Voici un beau panneau de la tapisserie des _Fes_:

    Un ple clair de lune allonge sur la grve
    L'ombre de hauts clochers et de grands toits, o rve
    Tout un choeur de gants et d'archanges ails.

    Pourtant la ville est loin,  plus de deux cents lieues;
    La dune est solitaire et les toits dentels,
    Les clochers, les pignons et les murs crnels,
    Sur le sable et les flots montent en ombres bleues.

    Au fond des profondeurs du ciel gris remues
    Toute une ville trange apparat: des palais,
    Des campaniles d'or, hants de clairs reflets,
    Et des grands escaliers croulant dans les nues.

    Leur ombre grandissante envahit les galets
    Et Morgane, accoude au milieu des nuages,
    Berce au-dessus des mers la ville des mirages.

Il y a beaucoup de fes parmi les vers de M. Lorrain. Toutes les fes,
couronnes de verveine ou d'iris bleus coiffes, se promnent
langoureuses et amoureuses dans les strophes de cette posie lunaire.

Quel est le vrai Jean Lorrain, celui des Fes ou celui des _Ames
d'Automne_? Tous les deux et il ne faut pas les sparer l'un de l'autre.



       *       *       *       *       *



EDOUARD DUJARDIN


Fonde, sous l'inspiration de M. Fnon, par un sieur Chevrier, qui n'a
pas laiss d'autres traces dans la littrature, la _Revue Indpendante_
passa en 1886 aux mains de M. Edouard Dujardin. Le premier fascicule
s'ouvre par un programme d'une insignifiance ddaigneuse, simple, prise
de possession, mais les noms des collaborateurs, alors aims de
quelques-uns et tous devenus clbres, affirmaient une volont de bien
dire et de bien faire, une certitude dans l'acheminement vers un but
d'art pur et de beaut nue qu'un prologue explicite et proclames moins
bien. Les chroniqueurs taient: Mallarm, Huysmans, Laforgue, Wyzewa.
Celui-ci pendant plus d'un an analysa les livres nouveaux avec une
discrtion et un dtachement prophtiques, mais il avait de l'esprit,
une lecture immense,--et il aimait Mallarm: c'tait malgr tout
impressionnant. M. Huysmans vivisectait les peintres avec la joie d'un
chat de gouttire dvorant une souris vivante; Laforgue tait ironique,
lger, mlancolique et dlicieux; M. Mallarm expliquait l'inutilit de
compliquer les spectacles par la rcitation de littratures gnralement
dplorables. En deux ans presque tous les crivains verss depuis sur
les contrles acadmiques (ou bien prs de subir cette formalit), M.
Bourget, M. France, M. Barrs, passrent par cette revue d'une laideur
(physique) si originale et si barbare. On y lisait aussi Villiers,
Rosny, Paul Adam, Verhaeren, Moras; Ibsen y dbuta comme crivain
francis.

Dans la dernire anne, M. Kahn, laissant la _Vogue_, remplaa par un
dogmatisme utile le plaisant scepticisme de M. de Wyzewa; en janvier
1889, la _Revue Indpendante_ passa en d'autres mains, perdit d'anne en
anne son caractre aristocratique, mourut lentement.

Seule revue d'art pendant deux ans, elle avait eu un rle important,
celui, peut-tre, de gardien du sanctuaire, hritire de tous ces
recueils ouverts  la seule littrature avouable qui s'taient succd
depuis presque un demi-sicle, la _Revue franaise_, la _Revue
fantaisiste_, la _Revue des Lettres et des Arts_, le _Monde Nouveau_, la
_Rpublique des Lettres_. Ces deux annes furent fcondes et nous en
ressentons toujours la trs bienfaisante influence. Ayant pris charge de
la littrature vers le dclin du naturalisme, M. Dujardin la conduisit
par deux chemins qui devaient se rejoindre un peu plus tard, d'un ct
vers Ibsen, de l'autre vers le symbolisme franais. On voit l'volution.
Elle se fit assez vite (des Esseintes y avait dj contribu) du prcis
 l'imprcis, du grossier au doux, du reps  la peluche, du fait 
l'ide, de la peinture  la musique. Avec la _Vogue>_ la _Revue
Indpendante_ redressa bien des mauvaises ducations, dtermina bien des
vocations, ouvrit bien des yeux alors aveugls par la boue naturaliste.

La musique, c'est--dire Wagner, inquita beaucoup M. Dujardin,  la
mme poque; dj il avait fond la _Revue Wagnrienne_, dont l'action,
peu tendue, fut profonde. Il n'y a rien de plus utile que ces revues
spciales dont le public lu parmi les vrais fidles admet les
discussions minutieuses, les admirations franches; la _Revue
Wagnrienne,_ de critique sre, de littrature vraie, cra en France le
wagnrisme srieux et presque religieux. On croyait avoir trouv l'art
intgral,--et cela dura dix ans: ce fut encore M. Dujardin qui avertit
le public que le culte du gnie ne doit pas tre une adoration aveugle.
Son article sur les Reprsentations de Bayreuth en 1896 est, comme le
premier numro de la _Revue Wagnrienne,_ une date dans l'histoire du
wagnrisme. En voici l'argument: Un art n'est-il pas d'autant plus
lev qu'il exige moins de collaborations? Le rve de Wagner,
interprt sur un thtre, par des cabotins, par des dcors et des
costumes (qui en sont l'extriorisation), choue  donner l'impression
d'un art absolu, complet; tel qu'il fut conu, le drame wagnrien est
impossible. Ainsi M. Dujardin a ouvert et referm la porte.

Au milieu de ces multiples activits, et aux heures mmes de son
apostolat wagnrien, M. Dujardin ne s'oublia pas lui-mme; il crivit
des contes, des pomes, un roman et une trilogie dramatique, la _Lgende
d'Antonia_.

Un jour, comme je regardais dans un album le vague portrait d'une jeune
fille, quelqu'un passa qui dit un nom....

Ainsi je vous connus; ayant entendu votre nom,  vous, je vous rvai.

Ainsi dbute un pome  la gloire de cette femme de rve que l'on
retrouve, souvenir ou vision, face adorable, en plusieurs autres pages
o elle est le symbole de l'idal, de l'inaccessible. Ils sont trs doux
ces pomes en prose paresseusement rythme et d'une grande puret de
ton; et toujours Antonia surgit aux dernires lignes, rappelant le pote
aux impossibles amours. Mais les femmes, les vraies femmes en vraie
chair et en vraies robes dtestent cette inconnue qu'elles devinent,
nuage miraculeux, entre leur beaut et les yeux du berger;--et la
bergre dit: ... Et puis, nous savons bien, berger de mensonge, que
nous ne sommes pour vous que l'occasion, que le quotidien, le hasard.
Vous ne nous aimez point. Celle que tu aimes rside au ciel de cet
esprit qui s'envole si loin au-dessus de nous. Oh! nous finissons par
comprendre que tu sois si volage, si aveugle, si dur. La seule que tu
aimes, menteur, n'est pas parmi nous.... Habite-t-elle de l'autre ct
de la mer, ou sur la montagne de neige ou dans la lune? Est-elle de
l-haut ou d'en bas? est-elle ange, ou femme, ou bte? Celle que tu
aimes, elle est chimre. Ah! nous sommes de doux passe-temps, des faons
de se consoler, d'attendre. Ton Antonia, je lui ressemble, alors tu veux
de moi! moi, j'ai sa chevelure... mais voici que la voisine a le son de
sa voix; et puis celle-l ce soir te reprsente un brin de ton rve....
Va, nous savons bien que tu nous mprises au fond vritable de ton coeur
de fou. Abdique le rve, homme! sois poux et tu sauras si les femmes
savent aimer constamment. Renonce le ciel! nous sommes la terre; nous ne
pouvons appartenir au Chevalier du Cygne. N'est-ce pas d'une bonne
psychologie et la juste transposition par de petites phrases trs
simples, trs nettes, de la secrte pense des femmes qui est d'asservir
l'homme tout en le servant? La posie comme la prose de M. Dujardin est
toujours sage, prudente et calme; s'il y a des carts de langue, des
essais de syntaxe un peu oss, la pense est sre, logique, raisonnable.
Qu'on lise le deuxime Intermde de _Pour la Vierge du roc ardent_; en
quelques strophes aux rimes monotones, teintes, le pote y dit toute la
vie et tout le rve de la jeune fille. C'est une entre de ballet, et
les Jeunes Filles s'avancent, fleurs en robes de mousseline:

    Fleurs au sol attaches
    Dans les gazons et les ruisseaux natals caches,
    Fleurs de tiges jamais taches,
    Nulle haleine que du soleil ne s'est sur nous jamais penche;
    Fleurs sur le sein maternel couches,
    Nous fleurissons dans les feuilles et les jonches;
    Quelques-unes avant l'heure se sont sches,
    Avant l'heure quelques-unes ont t tranches;
    Nous avons des pitis pour les fleurs que l'aurore a fauches;
    Puisse le sol nourricier nous garder attaches!

Mais, en mme temps, elles prvoient sans effroi que le jardinier va
venir:

    Vers le midi le jardinier viendra cueillir nos ttes prtes,
    Le jardinier aux yeux de joie, aux pas de fte,
    ..............................................................
    Il brisera sous le soleil les robes de nos corolles muettes,
    Et nous prendra vers le midi toutes dfaites.

Aprs la rsignation, le cri de joie:

    Oh! que douces seront les blessures
    Dont il ouvrira nos tiges pures!
    .....................................
    Oh! la dlicieuse morsure,
    L'arrachement de l'me et la sre
    Jubilation de notre torture
    Au jour de la divine meurtrissure!

Ensuite, c'est l'attente et c'est l'impatience,--puis le don:

    L'attendu qui viendra pour nous,
    Le triomphant au sexe inexorable, au sexe doux,
    Oh! qu'il nous prenne entre ses mains d'poux.

Il est charmant ce petit pome; s'il contient quelques fautes
d'harmonie, des vers rudes (surtout dans la longue laisse dont nous
n'avons rien cit), c'est que M. Dujardin ne fait jamais  la nettet de
sa pense aucun de ces sacrifices auxquels les potes se rsignent
d'ordinaire si volontiers. Autre remarque par quoi l'on verra que le
sens musical et le sens potique sont trs diffrents: M. Dujardin,
excellent musicien, ne transporte en ses vers presque aucun des dons du
musicien; les effets qu'il cherche et qu'il trouve ne sont pas de rythme
ou d'harmonie. C'est un descriptif purement pictural; son imagination
est visuelle, trs rarement auditive: il voit, dessine, dispose, et
colore ce qu'il voit.

Cette facult de se reprsenter la vie, et non seulement comme un
tableau, mais comme un tableau anim o les personnages marchent,
s'agitent selon les mille petits gestes, il l'a utilise de la faon la
plus curieuse en un roman qui semble en littrature la transposition
anticipe du cinmatographe.

_Les Lauriers sont coups_: relu, ce petit livre garde sa candeur et son
velours; psychologie d'un amoureux, un peu heureux, un peu bern, doux,
tendre, enfin rsign  ne plus revenir, content tout de mme du
souvenir d'agrables heures, de la vision qu'il emporte de cheveux
blonds dnous. C'est un rcit en forme d'aveux, et la confession relate
tous les mouvements, toutes les penses, tous les sourires, toutes les
paroles, tous les bruits; rien n'est omis de ce qui arrive en la vie
coutumire d'un jeune homme de moyenne fortune et de bon ton,  Paris,
vers 1886; la notation du dtail descend  une minutie presque maladive.
A rdiger ainsi _l'Education sentimentale_, il aurait fallu une centaine
de tomes; et cependant ce n'est pas ennuyeux: le personnage vit
curieusement, gentiment, avec les airs d'une petite souris trotte-menu,
et La est une jolie petite chatte blonde sans mchancet. Oui, tout
cela est un peu minuscule, mais si vivant (jusqu' l'agacement) et si
logique!

De la logique, de la sincrit, de la volont, de la douceur et du
sentiment, avec l'amour trs dsintress de l'art surtout en ses formes
les plus nouvelles, voil des mots que l'on peut lire, je crois, dans le
caractre de M. Dujardin. Sa littrature, quoique trs volontaire,
demeure toujours trs personnelle; et c'est un mrite, sans lequel tous
les autres sont nuls. Il faut se dire soi-mme, chanter sa propre
musique, quitte  chanter moins bien, parfois, que si on rcitait, sur
des airs connus, les paroles traditionnelles.



       *       *       *       *       *



MAURICE BARRS


Il tait vraiment bien modr, bien touchant, aussi, un peu sentimental
et trs verlainien le voeu de jeunesse de M. Maurice Barrs, aux
dernires lignes de la prface des _Taches d'encre_: Et peut-tre
qu'aprs m'avoir t un agrable entretien cet hiver avec des amis
bienveillants, elle me sera plus tard un agrable souvenir, la brochure
un peu fane que je relirai en souriant, tandis que la soeur infirmire,
avec onction, me tendra la douce tisane promise au bon pote devenu
mr. Aprs quatorze ans, la brochure est frache comme au premier jour
et M. Barrs n'a sirot,  Broussais, que peu de camomille. Mais
n'est-ce point charmant de se prdire les joies d'un maternel hpital,
par imitation, par amour pour un pote cher? Et n'est-ce point galamment
ingnu et brave? Oui,  moins qu'il ne faille voir l (c'est plus
prudent) la prcoce ironie d'un jeune homme qui savait son destin et que
les gens de son gnie meurent dans un fauteuil au Snat, un jour qu'ils
reviennent de l'Acadmie. Les existences mouvementes de l'ambitieux
s'achvent d'ordinaire parmi la paix des sincures; tout l'intervalle,
quel qu'il ait pu tre, refleurit dans les potiches, en fleurs un peu
amres. Avoir dsir beaucoup, n'avoir rien eu, avoir eu tout, cela se
rejoint un jour, aux heures crpusculaires; cela fait des bouquets en
l'air et sur les murs; cela s'appelle le jardin des souvenirs. D'ici que
M. Barrs cultive ce jardin-l, en quelque beau chteau du temps du roi
Stanislas, il faut souhaiter qu'il ait eu tout, car cela serait
vraiment dommage qu'une vie aussi logique s'achevt en ft bris.
Ensuite l'exemple serait mauvais: toute une gnration que M. Barrs
inclina vers le rve d'agir se coucherait, due, dans l'attitude de
soldats qui ne voient plus sur la colline le profil du cavalier
imprieux, qui est leur matre.

Beaucoup de jeunes gens ont cru en M. Barrs; et quelques-uns, encore,
qui sont moins jeunes que lui. Qu'enseigna-t-il donc? Ce ne fut pas
certainement l'arrivisme tout pur. Il y a dans une intelligence jeune
une originelle noblesse qui rpugne  livrer  la vie sans condition les
forces de son activit: arriver, oui, mais vers une victoire et 
travers une bataille. Comme but, M. Barrs montra la pleine possession
et la pleine jouissance de soi-mme; comme moyen, la sduction des
Barbares qui nous entourent, entravent nos voies, s'opposent, par leur
masse, au dveloppement de nos activits et de nos plaisirs. Trop
intelligent pour se soucier de ce qu'on appelle la justice sociale, trop
finement goste pour songer  dtruire des privilges o il voulait
entrer, il se fit ouvrir par le peuple la porte de la forteresse que le
peuple, alors, crut avoir prise. Cette tactique qu'on croit celle des
seuls rvolutionnaires est celle de tous les ambitieux; elle n'a encore
men M. Barrs que dans la premire enceinte, mais de l, le jour qu'il
le voudra bien et quand le boulangisme sera tout  fait oubli, il
pntrera au coeur, dans la poudrire,--et ne la fera pas sauter.

Jusqu'ici, une telle psychologie pourrait s'appliquer  plusieurs autres
hommes,  M. Jaurs, par exemple, qui, lui non plus, ne mettra pas le
feu aux poudres; M. Barrs, de meilleure race et de cerveau suprieur,
n'a jou sur cette carte, le Pouvoir, que la moiti de sa fortune;
l'autre moiti, jusqu'ici plus fructueuse, fut place par lui, et ds la
premire heure, dans la littrature.

Je ne crois pas que M. Barrs, sinon peut-tre tout  fait  ses dbuts,
ait jamais crit un livre, ou mme une page, d'art tout  fait pur, d'un
dsintressement absolu, et c'est une vritable originalit et un mrite
trs rare pour des crits de circonstance (au sens lev que Goethe
donna  ce mot) qu'ils aient, avec leur valeur d'ide et de propagande
goste, une valeur littraire gale  celle des oeuvres de beaut
ingnue. Par cette mthode, toute spontane, il apparut aux uns tel
qu'un philosophe, aux autres tel qu'un pote, et les clients qui
suivirent sa litire sortirent de toutes les rgions intellectuelles. Il
sduisait: on demanda  sa mthode des leons de sduction. Quelques-uns
ne suivirent M. Barrs que jusqu'au culte du moi, inclusivement; ils
propagrent autour d'eux un individualisme un peu sauvage, mais qui a
donn de beaux fruits; ils enseignrent (ceci est encore du Goethe) que
le meilleur moyen de faire rgner le bonheur universel, c'est que chacun
commence par faire son propre bonheur,--boutade qu'il faudrait malaxer
avec patience pour en extraire une pense dfinitive; enfin, ils
connurent ainsi les premiers lments de l'idalisme sentimental: M.
Barrs a certainement dgrossi bien des intelligences. D'autres
disciples allrent plus loin dans la connaissance de leur matre et ils
surent que pour arriver  la vie bienheureuse--qui comme dans Snque
comporte beaucoup d'or et beaucoup de pourpre--il faut plaire, et que
pour plaire il faut avoir l'air de faire concider sa pense avec
l'motion gnrale. Ils comprirent qu'il faut  un certain moment tre
boulangiste, et socialiste  un autre; qu'on rdige un roman anarchiste
 l'heure o l'anarchisme est respir avec bienveillance, et une comdie
parlementaire quand le Parlement compromis est le sujet des
conversations au djeuner des gens simples: ainsi l'on devient soi-mme
un sujet de conversation; ainsi l'on arrive  hanter doucement l'esprit
de ceux-l mme que l'on bafoue et que l'on mprise.

Cette concidence, dont M. Barrs ne s'est jamais abstenu, est-elle
vraiment mthodique, ou faut-il l'attribuer  une trs vive mobilit
d'esprit? Est-il naturel qu'un homme suprieur soit toujours inquit
des mmes inquitudes que la foule? Peut-tre, car il ne faut pas
oublier qu'un homme, mme suprieur, s'il demande toujours les faveurs
du peuple, finit par penser en mme temps que le peuple. Le triomphe de
M. Barrs, c'est qu'en crivant un article lectoral, il y met du talent
et des ides et que celui-l mme qui mprise le but qu'il vise ne
mprise pas le moyen qu'il emploie.

Parmi les tudes annonces dans le prospectus des _Taches d'encre_, un
titre frappe: _Valets de Gloire: le Nouveau Moyen de parvenir_; je ne
sais si ce pamphlet fut crit; il aurait d l'tre, car M. Barrs, de
tous les hommes arrivs (ou qui arriveront), est celui qui ressemble le
moins  un parvenu. Nul n'a pass plus simplement, avec plus d'aisance,
de l'ombre  la pnombre et de la pnombre  la lumire. Il a le sens
inn de l'aristocratisme et ce sens lui a quelquefois servi de critre
pour juger tout un mouvement littraire: ... les dernires recrues du
naturalisme, ces plats phraseurs, ces fils grossiers de paysans obtus,
cerveaux ptris par des sicles de roture et qui ne savent ni penser ni
sourire.... M. Barrs sait penser et il sait crire; et sourire: le
sourire est mme son attitude familire et peut-tre le secret de sa
sduction.

Non pas rire; cela est vulgaire: sourire: de tout, de tous, de soi-mme.
Il faut tre trs heureux pour ne jamais rire. C'est sans doute cette
srnit intrieure, cette certitude indiffrente ou dj blase qui
permet  M. Barrs de produire une oeuvre en trois volumes appele le
_Roman de l'nergie nationale,_ avec les titres de tableaux tels que
la _Justice! l' Appel  l'pe_. Cette manifestation doit-elle troubler
la vritable ide que nous avons de M. Barrs dilettante, sceptique et
aimable? Il y a des moments o don Juan rve de mariage; il y a des
moments o le dilettante songe  s'enfermer dans la prison d'une ide
forte.

Ensuite, il en est des intelligences personnelles comme de ces
intelligences collectives qu'on appelle des civilisations: aprs un long
labeur vers la complexit, elles se couchent dans la srnit de la paix
conquise. Cette attitude est presque toujours belle; plus belle que les
gestes disparates de la priode ascendante: le repos est plus beau que
le travail. C'est le moment des amours et des enfantements, l'heure de
la plus grande richesse humaine: et celui, alors, qui sous le soleil
dclinant appelle la flamme de l'pe, trouble les mes sans faire
vibrer les muscles, ni son propre coeur.

Aussi je ne verrai provisoirement dans cette oraison  l'nergie que le
spectacle d'un homme qui lve une barrire ingnieuse, ou quelque
monument commmoratif, entre le pass et le futur de sa vie. Ce que l'on
en connat tmoigne que M. Barrs sait rflchir encore bien mieux qu'il
ne sut agir et qu'il ne sait imaginer. Les _Dracins_ sont moins un
roman qu'une thse de philosophie sociale ou encore autre chose, les
premiers mmoires d'un conspirateur qui analyse son systme et inspecte
son arsenal.

Disrali, s'il ne russit pas, parfois s'exaspre et devient Blanqui; il
parat que c'est toujours de l'nergie: comme la caricature est encore
un portrait. M. Barrs a dj conspir, sans craindre le ridicule d'une
dfaite; raconte-t-il ses dsillusions ou ses esprances? Ses
esprances: un homme comme M. Barrs n'est jamais du; il a en lui trop
de ressources et il s'estime trop lui-mme pour avouer un insuccs, sans
sourire en mme temps: et le sourire cicatrise toutes les blessures de
l'amour-propre. Le repos o nous le voyons n'est donc que passager; mais
il devra se lever seul et combattre seul: il y compte bien: ses
ambitions ne sont pas de celles qui ont besoin de complices
intelligents; il n'a pas d'lves en politique, parce que ses disciples,
rests  la phase littraire, ont pris pour but ce qui n'est pour lui
qu'un moyen et une mthode.

Peut-tre qu' vouloir se faire le champion d'une vertu, M. Barrs s'est
tromp de vertu: la persvrance semble lui convenir mieux que
l'nergie. L'nergie, c'est Napolon; la persvrance, c'est Disrali.
Se servir de tout pour arriver  tout, c'est du Disrali. La devise est
brutale; M. Barrs en a fait une prire qui ne se dit pas sur
l'Acropole, mais dans les salons, et cela prend, le long de _l'Ennemi
des Lois_, par exemple, un air innocent et pieux qui a ravi une
gnration bien dcide  mettre des gants blancs pour toucher  la vie.

Arriver est donc devenu, ds l'adolescence, l'occupation de toute la
jeunesse franaise. Ce qui est nouveau dans ce fait, c'est le ds
l'adolescence et aussi le cynisme de l'attitude avoue et affiche. M.
Barrs est certainement responsable, non du cynisme mais de l'attitude;
ce qu'elle a de laid doit tre imput  l'inlgance croissante de la
race. Quand Stendhal voulait coucher avec la Duchesse pour tirer de ses
caresses le profit d'un avancement dans la carrire, il se drobait 
lui-mme sa honte en se couvrant du nom de Banti; il ne jouissait qu'en
secret d'une turpitude impose par les moeurs  un homme qui aurait eu
le got d'amours moins productives; les Banti d'aujourd'hui avouent
volontiers de telles combinaisons et les duchesses, qui en seraient
froisses, n'en seraient pas surprises. C'est que M. Barrs, qui avait
des raisons d'estimer hautement son _moi_ et de le juger intachable, n'a
pu transmettre ces raisons essentielles  la foule de ses imitateurs. Le
danger des opinions extrmes c'est que sorties du cerveau qui les
engendra, comme d'une fleur o elles taient gracieuses, elles s'en
vont, germes insenss, se dcomposer dans les terrains les plus revches
 produire de la grce et des fleurs. Ce danger n'a pas arrt M.
Barrs; il n'et jamais crit le _Disciple_, mme s'il y avait song;
car il sait que la responsabilit n'est qu'un mot quand il s'agit de
l'ide et que le verbe, qui est un commandement, ne peut commander aux
volonts que dans le sens de leur nature et selon l'lasticit de leurs
gestes.

Une telle apologie, si elle n'tait trs courte, seulement indique,
aurait quelque chose de dsobligeant: on ne dfend pas les droits de
l'intelligence, puisqu'ils sont absolus. Il reste que M. Barrs, quelle
que soit sa fortune future, a eu des ides originales et qu'il les a
dites en beau langage; c'est tout ce que l'on peut exiger, pour le
mettre au premier rang, d'un crivain qui s'est offert aux discussions
des hommes: le reste, l'homme seul peut l'exiger de lui-mme.



       *       *       *       *       *



CAMILLE MAUCLAIR


D'une prcocit intellectuelle comparable, pour la date,  celle de
Maurice Barrs, homme des lentes avenues, ou  celle de Charles Morice,
homme des mandres et des labyrinthes, M. Mauclair est l'homme des
dductions et des prolongements. Temprament fin et  longues fibres,
souple  la faon des ployantes cimes des pins, il s'incline sous les
vents du large et accepte leur direction avec une fire simplicit.
Selon une autre image, on le verrait, berger des ides, surveiller la
croissance et la toison des brebis, les mener patre aux pturages gras,
les rassembler par des cris vers la douce table; il les aime; c'est sa
vocation.

On l'a reprsent tel qu'un disciple de M. Barrs; il le fut aussi de M.
Mallarm, de M. Maeterlinck, de plusieurs modes d'art, de plusieurs
philosophies, de toutes les manires nouvelles de vivre et de penser.
Nul plus que lui n'a passionnment cherch la fleur qui ne se cueille
pas, celle qu'on regarde, celle dont on emporte pour toujours le parfum
dans les yeux: s'il chante le rve ou s'il conseille l'nergie, c'est
que, au cours de sa promenade fivreuse, il a rencontr les iris bleus
de l'tang vert ou deux taureaux aux cornes entrelaces. Tout entier 
sa dernire rencontre, c'est sur elle qu'il reporte toutes ses
dilections anciennes, au risque de drouter ceux qui, sans avoir oubli
celle de la veille, coutent la confidence de l'heure prsente. En cela
un peu fminin, il se donne sincrement  des passions successives dont
le sourire lui drobe le reste du monde et il se couche aux pieds de
l'idole qu'il renversera demain.

Je crois bien que cette varit de gestes dans une mme attitude est
caractristique de tous ceux qui ont le bonheur d'tre inquiets,
c'est--dire d'avoir des sens tellement dlicats que le moindre bruit
les meut, ou la moindre odeur, ou la moindre lueur. La certitude a sa
beaut; l'inquitude n'est pas laide. Elle est le signe d'une
intelligence particulire, celle de l'abeille quteuse, en opposition 
celle de l'abeille maonne.

M. Mauclair est suprieurement intelligent. Il n'y a pas d'ides qu'il
ne puisse comprendre et s'assimiler aussitt; il les revt immdiatement
avec une lgance suprme; elles semblent toutes mesures  sa taille:
il y a l un sortilge singulier; on dirait qu'il possde, comme la
marraine de Cendrillon, le don de transformer les choses en objets
immdiatement utilisables; il a touch  tout et tir parti de tout ce
qu'il a touch.

Son intelligence est pure; cela veut dire qu'elle n'est pas sensualiste
et que la dfinition de Locke ne lui est pas applicable. Loin que les
ides lui entrent uniquement par les sens, il semble au contraire que
les sens n'aient qu'un rle mineur dans leur laboration. Il les reoit
 l'tat de boutures plus souvent qu' l'tat de graines: mais comme le
terreau est excellent, elles reprennent, elles verdoient, elles
fructinent. Il fait en ses mois d'aot d'abondantes cueillaisons.

Je suppose que, moins influenc par la vie que par la pense, il
rflchit plus volontiers sur une phrase que sur un fait, sur un
aphorisme que sur une sensation. Il aime les syntaxes affirmatives; les
complexits lui plaisent non pour en dbrouiller l'cheveau, mais pour
en certifier l'essence. Les choses disent des paroles contradictoires;
il n'en retient qu'une et il la commente; il est simplificateur, parce
que les modes de son intelligence sont successifs. Cela lui permet de
tenter des analyses dont le titre seul est un prodige, et d'crire, par
exemple, une Psychologie du Mystre trs raisonnable, puisque tout y
est ramen  l'unit du moi. Le besoin de comprendre explique de tels
jeux, mais rsoudre une question n'est pas la mme chose que de traiter
une question. Quant M. Maeterlinck a crit sur la Parole intrieure,
il n'a fait qu'enrichir de quelques toiles la nuit profonde o se
meuvent nos mes; quand M. Mauclair a crit sur le Mystre, il a
dtruit par son affirmation le mystre lui-mme. On voit la diffrence
des deux esprits: l'un mdite et l'autre conclut; M. Maeterlinck creuse
davantage le puits, M. Mauclair le comble. Lequel de ces travaux nous
sera-t-il le plus profitable? L'un ou l'autre, selon que nous aurons
besoin de boire, ou selon que nous serons dsaltrs.

Il faut beaucoup de subtilit et de magnifiques ressources logiques pour
vaincre l'enttement des mots, pour les agenouiller dans une posture
humble, quand ils sont orgueilleux, gracieuse, quand ils sont laids.
D'une telle lutte M. Mauclair sort toujours vainqueur, et on le vit
forcer le symbolisme  ne plus tre qu'un systme d'allusions, un pont
de lianes jet au-dessus de rien pour relier l'abstrait au concret. Ce
pont de lianes, c'est une des mthodes prfres de M. Mauclair dans sa
dialectique; il cherche toujours et russit toujours  relier ensemble
un mot connu et une signification inusite; mais le pont ne chevauche
pas le nant; il passe hardi et svelte au-dessus du fleuve des ides qui
bouillonnent au fond du prcipice. Pench sur le parapet, M. Mauclair
regarde et songe.

Il songe que de la luxure qui est un pch, parce qu'elle est une
diminution, on peut faire une vertu, peut-tre une religion (ce qui
serait moins neuf), ou, selon une courbure un peu forte des
significations, un art: Elle est l'ancienne joie de l'humanit et elle
participe de l'art et de notre dsir de ce qui est cach. Ici, la
jonction a lieu entre deux ides, l'ide de jouissance physique, presque
impersonnelle  force d'tre animale, d'tre la ncessit qui recre
incessamment les races, et l'ide de jouissance intellectuelle, si noble
qu'elle constitue  elle seule comme le signe d'une caste. M. Mauclair
russit parfaitement  runir, pour le temps que durent ses pages
d'criture, ces deux antinomies, la femme debout dans ses voiles  la
proue d'un vaisseau et la femme couche nue dansai une alcve; son
analyse, qui procde par juxtaposition de termes, trouble les logiques
coutumires; on prouve la fugitive sensation de coucher avec les
madones de Raphal ou avec les nymphes de Jean Goujon: sensation rare,
mais peu dsirable et peut-tre glaciale. La dialectique du rveur a
jou victorieusement, quoique sans rsultat dfinitif, sur ce que le mot
luxure comporte de petites ides adventices toutes prtes, semble-t-il,
 s'emmler aux cheveux de l'Antiope, mais le luxurieux, qui regarde
froidement cette; nudit peinte, n'est pas sr que la sensualit ait
t mle  l'esthtique depuis les origines. Les hommes, ceux du
commun, ont-ils vraiment tort de se rvolter contre la confusion des
mots et de ne pas vouloir comprendre que la luxure est si princirement
riche en songes qu'elle atteint  la puret? Ils ont tort, mais
seulement quand c'est M. Mauclair qui parle, car il faut se laisser
convaincre par l'loquence.

Quel charme en ses phrases et que ses priodes sont belles! Si pour
thme d'un discours il prend ce mot de M. Andr Gide: J'appelle symbole
tout ce qui _parat_, nous sommes surpris, mais non dconcerts, car
nous savons que de cette formule obscure M. Mauclair va tirer une suite
de formules dont l'lgance, fatalement, clarifiera, jusqu'au blanc
clatant, la pense douteuse qu'il a choisie pour ses expriences. Il
faut que cela devienne lumineux; il faut que nous soyons blouis 
fermer les paupires. La formule de M. Gide, qui n'est pas claire, n'est
mme pas expressive, en soi; rsum d'une manire de sentir toute
personnelle, il semble que sa vrit soit, rduite  un mot,
incommunicable  tout autre esprit. Elle est banale au degr o la
vrit est banale; riche des significations que son auteur seul peut lui
donner; pauvre, s'il la dlaisse. Il paratrait donc que, simple manire
de dire, elle ft particulirement impropre  supporter un commentaire
logique et surtout un commentaire prcis. C'est un _Sunt cogitationes
rerum_, qui tire toute sa valeur de la valeur mme de l'intelligence qui
le profra.

Or, et voici o l'loquence triomphe magnifiquement, M. Mauclair
s'empare de cette formule sche et rude, l'enveloppe dans les somptueux
plis de son style opulent; il drape, il ajuste, il ordonne, il dispose;
les longues toffes deviennent tunique, robe et manteau; le mannequin
s'anime; en vrit il sourit et on croit qu'il respire; la crature est
complte: on la voit, on l'admire, on l'aime. D'une phrase sombre toute
une thorie du symbole vient de natre, qui s'panouit dans sa richesse
verbale. Peut-tre qu'ensuite nous reviendrons  la phrase sombre
prcisment parce qu'elle est sombre, mais nous aurons joui, merveilleux
intermde, de toutes les douceurs de la lumire.

M. Mauclair fait parfaitement comprendre la justesse de cette vieille
mtaphore, la magie du style. Son style est magique non par l'clat
des couleurs, ou par l'clat des sonorits, mais pour la beaut de sa
couleur unique et la puret de son timbre. Il ressemblerait  ces
rivires qui coulent avec une fluidit riche sur un fond de sable dor
ml de cailloux dont la rsistance se rsout en une musique lente,
profonde et continue. Si cela ne devait tre totalement
incomprhensible, je dirais que je perois dans ce bruit des harmoniques
mtaphysiques, et,  la surface, la perptuelle lueur des ides que
charrie la rivire.

Quelle qu'en soit la cause, il y a un grand charme dans tous les crits
de M. Mauclair, qui sont dj trs varis et prouvent une fcondit
exceptionnelle. Tout jeune encore, plus jeune mme qu'on ne le
supposerait raisonnablement, il se veut, non le mentor, sans doute, mais
le frre an et le conseiller indulgent de la Jeunesse; cette charge
lui convient, mais il l'exercera mieux quand son intelligence, moins
avide de toutes les ides, de toutes les fleurs, se tiendra plus
volontiers dans la forteresse de la ruche. Mais n'est-il pas surprenant
qu'il parle avec matrise,  l'ge o d'autres savent  peine couter,
et qu'on ne l'ait jamais connu colier, et que son premier livre,
_Eleusis_, soit aussi substantiel que _l'Orient vierge,_ qui paraissait
nagure? Le secret de ce prestige et de cette autorit, je le trouve
peut-tre dans cet aveu: Je me proccupe de me donner tout entier 
toute minute de ma vie...., et dans cet autre: ... en m'offrant aux
variations sensitives de la minute qui va venir....



       *       *       *       *       *



VICTOR CHARBONNEL


Hier encore prtre de l'glise catholique, apostolique et romaine, M.
Charbonnel est un esprit libre, si la libert est autre chose que la
ngation pure et simple, si elle est le choix que l'on fait
volontairement parmi l'abondance des vrits intellectuelles, morales et
religieuses, qui nous sont offertes depuis les sicles. Qu'on lui
accorde un impratif catgorique, la rvlation intrieure, il n'en
demande pas davantage: ayant sauv ce thme de son apostolat, il concde
, tout ce qui n'est pas essentiel une belle force symbolique, une
indiscutable valeur de figuration. C'est donc un esprit religieux,
puisqu'il soulve le manteau des apparences pour contempler
respectueusement la nudit divine, et un esprit mystique, puisqu'il
dlaisse l'appareil des mages populaires pour n'admettre que les
rapports directs entre l'me et l'infini.

La plupart des hommes sont si mal fixs sur ce que les anciens
grammairiens appelaient la proprit des termes que certains seront
surpris de voir opposer deux mots que leur ignorance a l'habitude de
confondre. M. Charbonnel les a dlimits lui-mme en plusieurs passages
de son essai sur les _Mystiques_ d'aujourd'hui. Il a constat que ce
n'est plus que par exception que le mysticisme est rellement religieux,
quoiqu'il adopte, presque toujours, des allures religieuses. La
religion, c'est de croire en Dieu, en acceptant toutes les consquences
d'une croyance prcise; le mysticisme, c'est de croire  l'chelle de
Jacob. O mne-t-elle ncessairement? Nulle part, qu'en haut. O
mena-t-elle Plotin, o mena-t-elle Spinoza? En joignant les deux termes
on arrive  un troisime tat d'esprit o les deux tendances se
confondent, o l'chelle de Jacob, monte du coeur o elle s'appuie,
ne s'arrte en son ascension qu'en ce point de l'infini o commence la
certitude. Il y a un mysticisme divin; il y a un mysticisme sans Dieu
et, entre ces deux extrmes, plusieurs nuances o les intelligences
jouent  sauter de branche en branche, comme les oiseaux d'une fort.

Le mysticisme qui chanta rcemment dans la littrature et dans l'art
tait le concert de tous ces oiseaux. M. Charbonnel s'en est fait le
critique exact et ironique, et il a trs bien senti courir et murmurer
sous la mlancolie dominante, un peu afflige, un second air plus vif
qui disait les joies de l'idalisme, de la libert retrouve, de l'ide
reconquise. Il ne lui a pas chappe que le mysticisme moderne se sert
de la religion, mais ne la sert pas; que la thologie n'a plus de
servantes, qu'elle balaie elle-mme ses sanctuaires, et que, sans le
vouloir expressment mais par son attitude, elle en dfend l'entre 
tout ce qui est intelligence, originalit, posie, art, libration. Les
crivains naturellement ports vers le catholicisme ont d s'loigner
presque tous: leur mysticisme, s'il boit encore aux sources pures de
Denys et de Hugues, a renonc  s'abreuver au lac devenu le marcage de
toutes les btes amphibies. O est le temps o Gerbert tait lu pape
parce qu'il tait le plus grand gnie de l'Europe?

Mais non seulement le mysticisme, la religion elle-mme, nous est-il
affirm, s'est spare de l'Eglise. L'homme le plus hautement religieux
de notre temps, Tolsto, est hrtique  toutes les confessions. M.
Charbonnel a expliqu cela, en analysant une doctrine  laquelle il
reconnat la grandeur et aussi le caractre absolu de l'hrosme.
Il a bien fallu admettre, puisque Tolsto est chrtien, qu'il y a un
christianisme essentiel hostile  la religion, de mme que la religion
lui est hostile; et il a bien fallu mesurer les deux tendances et
chercher laquelle se rapproche le plus des origines vangliques.
Beaucoup d'esprits se sont inquits d'un tel problme et il s'est
trouv  la fois parmi les catholiques et parmi les protestants des
hommes prts  provoquer non une rforme des dogmes, mais une rforme
dans la manire d'interprter les dogmes. M. Sabatier cra le nouveau
symbolisme religieux dont la science de M. l'abb Duchesne avait pos
les premiers principes.

C'est l le point de contact entre les deux mysticismes, entre la
religion et la littrature: tout se rejoint parfaitement dans
l'idalisme, qui aura vaincu le jour o il aura pleinement rsorb la
morale.

Elle est encore libre. M. Charbonnel veut la sauver. Evanglique ou
naturelle, il lui offre l'abri de la conscience; il la veut intrieure
et non extrieure  l'homme. Ensuite pour protger sous un mme toit les
deux soeurs, il difiera un temple vaste, religieux et solennel. On en
trouvera les premires pierres dans l'ouvrage qu'il vient d'achever, la
_Volont de vivre_.

Notre vie n'est rien, si elle n'est pas vraiment notre vie.
L'originalit de la vie est aussi ncessaire et plus belle encore que
toutes les autres originalits. Il faut tre diffrent des autres tres;
par l'me, comme on est diffrent par les apparences corporelles,
craindre que l'habitude, la routine, ne dominent notre conduite,
prolongeant en nous l'envahissement d'une vitalit trangre.
Les grands tyrans  craindre, ce sont les mots; il y a l une page
remarquable:

Qui dira jamais le pouvoir des mots sur la vie? Ils mnent l'humanit
et parfois les plus libres consciences. Les mots de devoir, de vertu,
d'honneur, de dignit, de libert, de dvouement, exaltant la volont
jusqu'aux rsolutions aveugles et jusqu' l'hrosme. Nous vivons de
mots, je crois. Or, la force qu'ils semblent avoir, d'o leur
vient-elle, sinon du conventionnel prestige que les hommes leur ont
constitu? Chacun de nous ne les entend gure qu'avec la signification
que tous leur ont donne et qui fait leur, efficacit morale. Obir 
des mots, c'est en somme obir au vouloir confus et obscur que l'opinion
humaine profre et impose  la manire des antiques oracles.
Inconsciemment soumis  l'habitude et au pouvoir des mots, nous ne
sommes point hors de servitude.

Nous devrons nous dfier encore de nos instincts, mme s'ils nous
poussent vaguement  faire oeuvre de bien, de bont et de justice;
l'instinct n'est pas la conscience; c'est  la conscience et non 
l'instinct que nous devons obir. Arrivs  ce degr, capables de
puiser  la seule source pure de notre me le jaillissement des eaux
fcondes qui feront fleurir la vie dans nos mains, il ne faudra pas
nous reposer mme un instant, car la chair ressaisit toujours ce que
l'esprit a cr.

L, il y a la page des dentellires, qui est un des plus beaux pomes
des rcentes littratures, du style le plus pur, du symbolisme le plus
lgant; elle signifie que, de mme que les dentellires font oeuvre
d'artistes suprmes et n'en ont pas le sentiment, si, en faisant oeuvre
de vie, nous faisons oeuvre de beaut, cette beaut, ce n'est pas nous
qui l'avons conue.

Or, et le thme reprend, notre vie n'est rien si elle n'est pas
vraiment notre vie.

C'est en nous-mmes que nous en devons chercher le principe. De
l'extrieur il ne peut gure nous venir que la science, mais c'est un
peu le mal du temps d'avoir compt sur l'action du savoir plus que sur
l'nergie spontane. Ibsen, sur ce point, s'accorde avec l'auteur de
l'_Imitation,_ qui rejette les versets des prophtes et ne veut ouvrir
l'oreille qu'au verbe suprme. Ce verbe, il suffit peut-tre de se taire
et on l'entend. Pour converser avec l'infini, il ne faut que de la bonne
volont, du silence et une me. L'me est le seul principe d'galit
entre les hommes; c'est ce bien commun  tous, mystrieux et sr, qui
est la grande richesse, le grand jardin dont la culture est, pour tous,
rmunratrice et significative.

Cependant, l'nergie acquise, il faut sortir du jardin pour exercer son
nergie. Selon quel principe? Le principe du devoir, mais entendu comme
Emerson: Ce que je dois faire, c'est ce qui concerne ma personnalit
et non ce que les gens pensent que je dois faire. Quel que soit le
conseiller, son autorit et son caractre, nous ne lui obirons pas;
nous couterons sa parole avec bienveillance, en nous souvenant que nous
sommes les souverains juges de nous-mmes.

Nous voici  la libert de la conscience,  la morale personnelle; il
s'agit de rattacher ces principes au sentiment religieux, qui est le
sentiment d'une dpendance absolue. C'est facile. La rvlation
intrieure dnoue le drame et, finalement, l'homme est libre en Dieu.

M. Charbonnel est donc un spiritualiste mystique; il n'expose pas une
doctrine, mais une mthode, en mme temps qu'il introduit la littrature
dans une rgion qu'elle ne frquente gure. Emerson, lu trop souvent 
travers M. Maeterlinck, semble l'avoir guid pendant ce voyage spirituel
qui s'apothose par une belle prire au Dieu inconnu, cantique d'amour
divin, d'une puret toute mtaphysique. Ainsi, il lve  ct de
l'glise des dogmes une chapelle sans dme, d'o on voit le ciel sans
regarder  travers des nuages d'encens. Il agrandit un horizon que le
clerg d'aujourd'hui a rduit aux dimensions d'un panorama, et, comme
les mystiques catholiques de race grecque, il fait entrer dans sa
religion la philosophie de son temps.

On dirait qu'il a particulirement souffert de la grossiret et du
matrialisme ecclsiastiques, du contact de tant de superstitions
pieuses et lucratives. Il s'en est cart et il est entr en lui-mme,
seule demeure digne d'une me dlicate. Mais incapable d'gosme mme
intellectuel, ds qu'il a t assur d'avoir rcolt de bonnes graines,
il est sorti pour les semer au hasard du geste. Il accomplit, selon la
vrit morale, l'apostolat qu'il n'a pu se rsoudre  entreprendre selon
la vrit religieuse. Il n'est pas un ngateur, mais il est loyal; s'il
tait ce qu'il ne doit pas nier, il n'affirme que ce qu'il peut croire.

Son attitude, trs indpendante, ne fut jamais conciliatrice. Il
n'ignora ni la profondeur des fosss ni la fragilit des ponts que l'on
peut jeter, phrases, d'une rive  une autre rive. Il n'y a pas, en ses
crits, de traces de ces illusions malheureuses qui ont inclin des
hommes, d'ailleurs sages,  rconcilier des contraires,  nouer la tte
et la queue du serpent. Aussi quand il se crut mis en demeure de choisir
entre ses ides et son tat, il choisit de garder ses ides, sans se
demander si l'abandon de son tat n'allait pas diminuer l'intrt mme
de ses ides. Le prtre hardi deviendra-t-il un philosophe modr, ou
bien de nouvelles hardiesses seront-elles le fruit de sa libration? On
verra bien. Je disais de lui, avant cette aventure:

Je veux juger de la forme et non de la qualit de son influence. Je ne
sais si nous avons besoin d'un surcrot d'ides morales, mais je sais
que M. Charbonnel parle  beaucoup d'mes et qu'il fut salutaire 
beaucoup d'inquitudes. Sa face qui semble rude est pleine de tendresse
pour ceux que la vie a dconcerts, pour les barques dont les voiles
folles battent le long des mts: il redresse les vergues, il oriente de
nouveau la voilure, il donne le coup de barre qui dcide le voyage; il
est le bon pilote qui connat la carte des cueils et la rose des
vents.

Je disais encore, et si ce n'tait pas une prophtie, maintenant c'est
un espoir:

Qu'importe o va la barque, pourvu qu'elle ne fasse pas naufrage en
route?



       *       *       *       *       *



ALFRED VALLETTE


On a beaucoup clbr les mrites des fondateurs d'ordres religieux;
on a dit leur foi en l'idal, l'enthousiasme de leurs rves, la
persvrance de leurs gestes d'espoir vers la gloire d'avoir vcu
gnreusement, leur prosternement devant l'infini, leur culte de cet art
suprme, la charit, leur amour des formes nouvelles de l'activit
sociale, leur gnie  plier  leurs dsirs la paresse humaine, la peur
humaine, l'avarice humaine.

De ces ordres, les uns se sont teints, aprs avoir donn au monde ce
qu'ils avaient de lumire; les autres ont prolong dans les sicles
l'agonie lente qui touffe doucement les institutions en dsaccord avec
les gots de l'humanit; d'autres enfin n'ont vcu qu'en pliant et en
repliant leurs statuts selon les transformations si rapides et si
dconcertantes de l'idal ternel. Mais quelles qu'aient pu tre ces
diffrentes fortunes, une priode est surtout intressante dans
l'histoire des ordres, celle, des dbuts, celle de la lutte contre la
premire hostilit.

Pareillement, on crirait de curieux chapitres sur les fondateurs de
revues littraires, et l'on trouverait, sans doute avec tonnement, que
Philippe de Nri et tel de nos contemporains ont des caractres communs,
par exemple le got de l'inconnu et le dsintressement qui sacrifie 
la fortune d'une ide les satisfactions prsentes.

Pour qu'une oeuvre soit importante, c'est--dire inexplicable,
inexcusable, admirable dans le bien, excrable dans le mal, il faut
qu'elle apparaisse dsintresse, que les roues initiales qui la meuvent
soient d'un mtal absurde, d'un systme incomprhensible, que tout le
mcanisme se droule selon le mystre de principes tout  fait
inabordables au peuple des fidles. Quoi de plus stupide, aux yeux d'un
socialiste, que le renoncement  toute joie tangible d'une crature qui
se voue au soin de vieillards malades, dans le seul but de gagner le
ciel? Et quoi de plus stupide aux yeux, du chroniqueur parisien, que le
renoncement de l'crivain qui, pouvant gagner de l'argent, voue sa
fortune ou sa jeunesse au seul but de faire du nouveau, d'ouvrir le long
de la montagne un sentier de plus menant vers rien, vers l'art pur, vers
une statue toute nue de la Beaut?

C'est peut-tre l qu'il faut placer le fameux _sperne te sperni_, car
il arrive que les entreprises les plus mprises deviennent une source
de gloire et une source de bonheur. Il arrive, dans le domaine social,
qu'une association fonde par une servante bretonne soulage  Paris plus
de pauvres que l'Assistance publique; et il arrive, dans l'ordre
littraire, qu'une revue fonde avec quinze louis a plus d'influence sur
la marche des ides, et par consquent sur la marche du monde (et
peut-tre sur la rotation des plantes), que les orgueilleux recueils de
capitaux acadmiques et de dissertations commerciales.

Misre et strilit de l'argent, de l'argent pourtant vnrable et
adorable, car il est le signe de la libert et l'une des seules
chasubles qui donnent aux paules humaines leur grce et leur force!
Heureusement que la foi et la bonne volont sont ses immdiats
succdans et qu'il y a des paroles magiques qui valent de l'or. Tout
organisme, ds qu'il est n, tend vers sa ralisation; les organismes
conditionns par la socit ne peuvent se raliser que selon le plan
social; alors vivre c'est crer de la richesse; le mot est inluctable.
Mis en activit, un million ou une ide ont des aboutissements pareils;
seulement le million est limit par son chiffre, tandis que l'ide,
outre qu'elle est invulnrable, peut, matriellement, tre productive 
l'infini.

Ceci n'est pas un jeu d'allusions: j'cris des figures dans l'espace.
Cependant, il s'agit d'un fondateur: ainsi ces pages vont se relier aux
suivantes par la seule sonorit d'un mot.

Identifi ds la naissance du _Mercure de France_ avec la revue qu'il
avait nettement contribu  faire natre, M. Alfred Vallette en est
devenu, par la suite, le fondateur rel, puisque toutes les pierres
au-dessus de la premire ont t touches par ses seules mains, et
puisque seul il y reprsente, depuis le premier coup de marteau, le
principe de continuit, qui est le principe mme de la vie. A partir
donc du moment o il assuma cette charge, sa littrature a t tout en
actes; il n'a plus exerc qu'une imagination pratique, une critique 
consquences immdiates et certaines.

Il n'y eut l aucun phnomne de ddoublement ou de rnovation: une
intelligence naturellement raliste s'adaptait  des fonctions
ralistes, comme, d'abord, elle s'tait adapte, en littrature, 
l'analyse logique et minutieuse de la ralit. Ecrire un roman ou le
vivre, il n'y a entre les deux occupations qu'une diffrence musculaire,
tout extrieure: quel que soit le geste, le travail du cerveau est
identique; l'quivalence est parfaite entre l'acte et l'ide de l'acte,
ce qui rend inutile leur superposition; devenu matriellement actif, et
avec surabondance, M. Vallette ne pouvait plus crire; s'il abandonnait
ses fonctions actuelles, il se remettrait  crire, immdiatement. C'est
la rivire qui, selon la vanne remonte ou descendue, coule par ici ou
par l. L'intelligence n'est libre que dans les limites des lois
dynamiques.

Il faut cependant noter que l'activit extrieure de M. Vallette
surpasse ce qu'on lui a connu d'activit intrieure. Il n'aurait jamais
t un crivain fcond, de ceux qui, l'oeuvre acheve, la jettent sans
souci, dj pleins d'un amour exclusif pour celle qui va natre. Capable
de s'abstraire pendant des annes dans une ide et dans une oeuvre
unique, il est de ceux qui ont le souci de ne pas achever pour n'avoir
pas la peine de recommencer. Les commencements pouvantent certaines
intelligences: mais ce sont celles-l qui ont le sens de la continuit,
ce qui est une grande vertu, c'est--dire une grande force. La patience
de Flaubert est presque incomprhensible pour ceux qui vivent dans un
ocan d'ides dont les vagues battent; mais l'agitation de Balzac
dconcerte les esprits mthodiques.

M. Vallette est de l'cole de Flaubert.

Observer la vie un peu de loin, sans prendre part au combat des
intrts, comme s'il s'agissait d'une autre race, c'est la premire
rgle de l'crivain raliste; il ne doit mettre aucune passion dans ses
peintures. Flaubert l'observa fidlement, car les aveux que l'on
dcouvre sous ses phrases toujours oratoires sont la trace que
l'inconscient laisse dans une oeuvre profondment pense; il y a aussi,
en l'unique roman de M. Vallette, des marques personnelles,  et l, de
ces empreintes qui prouvent  Robinson qu'un homme a pass par l, mais
le _Vierge_ n'en est pas moins un des romans les plus objectifs que l'on
puisse citer, un de ceux qui furent crits avec un sentiment parfait de
l'inutilit dfinitive de tout. Ce sentiment, qui n'est aucunement
ngateur d'une activit sociale, ne s'oppose pas davantage  l'activit
purement crbrale: il permet au contraire  un esprit de se condenser
dans une direction unique, sans regret de tous les possibles, puisque,
en somme, toutes les directions se valent, sentiers tracs vers le mme
nant. Alors on se recueille dans une vie trs seule et l'on dissque M.
Babylas, labeur d'autant plus difficile que la psychologie du personnage
est plus lmentaire. Babylas est en effet une figuration de la vie
reprsente par l'absence mme de la vie; c'est la crature  laquelle
il n'arrive jamais rien que de trs ordinaire, qui se meut dans un
milieu on dirait fluide o les chocs sont rares et adoucis,  laquelle
rien ne russit, mais qui, d'ailleurs, n'entreprend  peu prs rien;
souffre-douleur n, mais souffrant peu comme il s'amuse peu, Babylas est
surtout content d'tre assis sans rien faire dans une pose de petite
fille qui s'ennuie  la messe; changeant d'ge sans changer de besoins,
il est  peine touch par la pubert, enfin meurt encore jeune, ou
toujours vieux, sans avoir jamais pu, malgr des luttes contre sa
couardise maladive, se renseigner personnellement sur la diffrence des
sexes. Babylas n'est pas le mdiocre d'un milieu humble; c'est un tre
nul arrt dans son dveloppement vers une nullit quilibre; et encore
autre chose, car il contient du grotesque: c'est une larve, un gnome.
Il n'a ni cheveux, ni barbe; ds sa premire jeunesse, il doit couvrir
d'une perruque son crne de poussin duvet  peine; pourtant, ce n'est
ni un idiot ni un nou: c'est une maquette.

Il est presque prodigieux que l'auteur ait russi  donner l'existence 
un tre qui semble si peu fait pour vivre,  dterminer ses paroles, ses
gestes et jusqu' sa vie intrieure,  le bien poser d'aplomb dans son
ambiance, debout sur ses maigres jambes, bien logique avec lui-mme du
dehors au dedans et du dedans au dehors. On est en prsence d'une
cration baroque, bizarre, falote, mais tout de mme d'une cration;
tels, un ivoire de Chine, un bronze du Japon nous donnent, si loin
qu'ils soient de nos gots secrets, l'impression d'une oeuvre d'art.

S'il est russi, c'est--dire si l'impression premire qu'il laisse est
celle que l'auteur a voulue, un livre offre par surcrot une impression
seconde qui peut varier selon les lectures ou selon l'heure des
lectures; ainsi, il m'a sembl que la misre dont souffrait Babylas est
la misre de l'isolement par timidit sentimentale: et alors le
grotesque gnome devient un tre humain et sa timidit en fait un frre
de l'orgueilleux. Le mme mal peut tourmenter l'humble victime qui a
peur et le superbe qui ddaigne d'avouer son dsir.

On pouvait, aprs ce premier livre, attendre une suite d'tudes dans le
mme ton de sincrit et de dtachement; l'ironie sans doute se serait
accentue et, portant sur des faits plus gnraux, aurait donn aux
analyses une force plus convaincante. Il n'est rien de durable sans
l'ironie; tous les romans de jadis qui se lisent encore, le Satyricon et
Don Quichotte, l'Ane d'or et Pantagruel se sont conservs dans le sel de
l'ironie. Ironie ou posie; hors de l, tout est fadeur et platitude.
Peut-tre ne saurons-nous jamais si M. Vallette et mani suprieurement
ce don, mais nous savons qu'il le possde: en crivant de littrature,
il faut regretter que la Vie soit intervenue et, d'un geste un peu
satanique, ait renvers l'encrier sur la page commence.

Mais il n'y a pas d'activits infrieures en soi, comme il n'y a pas de
matire mprisable, et l'intelligence peut s'exercer aussi bellement 
grer le bien temporel des crivains qu' rdiger des critures.
L'important est que l'intelligence soit: ds qu'elle est, elle agit; et
partout o elle agit on sent le bienfait de sa prsence.



       *       *       *       *       *



MAX ELSKAMP


Voici, une me de Flandre et d'en haut. Dans les campagnes nues ou dans
les cathdrales fleuries, qu'il regarde la mlancolie de l'Escaut jaune
et gris ou la srnit des vieux vitraux couleur de mer, qu'il aime les
douces Flamandes aux bras nus ou Marie-aux-cloches, Marie-aux-les,
Marie des beaux navires, Max Elskamp est le pote de la Flandre
heureuse. Sa Flandre est heureuse, parce qu'il y a une toile  la
pointe de ses mts et de ses clochers, comme il y avait une toile sur
la maison de Bethlem. Sa posie est charmante et purificatrice.

Je veux dire avec lui d'abord les chansons du pauvre homme de Flandre.
Il y en a six, seulement six, parce que le dimanche, c'est la chanson
des cloches.

    Un pauvre homme est entr chez moi
    pour des chansons qu'il venait vendre,
    comme Pques chantait en Flandre
    et mille oiseaux doux  entendre,
    un pauvre homme a chant chez moi.

Et  mesure que chantait le pauvre homme, le pote a crit les chansons
de la semaine de Flandre, ensuite a taill dans le bois des images
navement nouvelles, ensuite a fait avec tout cela un petit livre qui
semble tomb par la chemine un jour de Nol, tant il est
miraculeusement doux. J'aime que les potes aient le got de la beaut
extrieure et qu'ils vtent de grces relles leurs grces rves: mais
que nul ne veuille la puret d'art des _Six chansons de Pauvre homme_;
il ne saurait,--car la semaine est finie, et

    A prsent c'est encore Dimanche,
    et le soleil, et le matin,
    et les oiseaux dans les jardins,
     prsent c'est encore Dimanche,
    et les enfants en robes blanches
    et les villes dans les lointains,
    et, sous les arbres des chemins,
    Flandre et la mer entre les branches....

Les ides se prsentent presque toujours  M. Elskamp sous la forme
d'images significatives; sa posie est emblmatique. Vraiment, et
surtout dans son premier recueil, _Dominical_, elle a l'air parfois de
raconter les emblmes dont s'ornaient les singuliers livres o l'on
s'difiait jadis, surtout en pays flamand, le Miroir de Philagie (_Den
Spieghel van Philagie_) ou cette Contemplation du Monde (_Beschouwing
der Wereld_) que l'art admirable de Jan Luiken diversifie  l'infini.
L'me, personnifie en un jeune homme, une jeune fille, en un enfant,
traverse des paysages, agit sur les lments, subit la vie, travaille 
des mtiers, se promne en barque, pche, chasse, danse, souffre,
cueille des roses ou des chardons; c'est trs mivre le plus souvent et
diffam par une navet qui a d'elle-mme une conscience trop prcise.
Pourtant il y a une posie mystique, en ces estampes et voici comment M.
Elskamp la sent et l'exprime:

    Dans un beau chteau,
    la Vierge, Jsus et l'ne
    font des parties de campagne
     l'entour des pices d'eau,
    dans un beau chteau.

    Dans un beau chteau,
    Jsus se fatigue aux rames,
    et prend plaisir  mon me
    qui se rafrachit dans l'eau,
    dans un beau chteau.

    Dans un beau chteau,
    de cormorans d'azur clament
    et courent aprs mon me
    dans l'herbe du bord de l'eau,
    dans un beau chteau.

    Dans un beau chteau,
    seigneur auprs de sa dame
    mon coeur cause avec mon me
    en changeant des anneaux,
    dans un beau chteau.

Ici, l'intention emblmatique est vidente. L'emblme est une figure par
laquelle on matrialise, mais sous leurs noms, les ides, les passions,
les vertus des hommes, ainsi que les abstractions pures, et surtout
l'me qui alors se trouve ddouble et jouant dans la vie son rle d'me
vis--vis du corps qui joue son rle de corps. Cela diftre donc du
symbole, car le symbole monte de la vie  l'abstraction et l'emblme
descend de l'abstraction  la vie....

(En rflchissant sur cette question, je songe que la littrature de
M. Maeterlinck parat emblmatique, le plus souvent: La _Mort de
Tintagiles_ semble une vraie estampe de Luiken; pareillement dans
l'effroyable, le fivreux, l'occulte, le gnie de M. Odilon Redon est
emblmatique.)

L'emblme pose tout d'abord l'abstraction; il se sert de paysages, de
personnages, de matrialits, mais vues selon des attitudes
volontairement significatives; tandis que le symbole prsente la nature
telle qu'elle est et nous laisse la libert de l'interprtation,
l'emblme affirme la vrit qu'il exprime; il l'affirme avant tout et ne
se sert de figurations que comme d'un moyen purement mnmonique.

Tels emblmes peints comme enluminures dans les missels de M. Max
Elskamp sont d'une obscurit magnifique et qui fait rver longuement.
Je ne crois pas que, depuis la _Nuit obscure de l'me_, la posie
emblmatique se puisse vanter de plusieurs aussi belles images:

    Mais les anges des toits des maisons de l'Aime,
    les anges en alls tout un grand jour loin d'Elle
    reviennent par le ciel aux maisons de l'Aime;

    les anges-voyageurs, buissonniers d'un dimanche,
    les anges-voyageurs se sont fait mal aux ailes,
    les anges-voyageurs, buissonniers d'un dimanche;

    les anges-voyageurs savent le colombier,
    et se pressent, au soir, vers le coeur de l'Aime,
    les anges-voyageurs savent le colombier;

    mais les plus petits anges se donnant la main,
    les plus petits anges se trompent de chemin,
    mais les plus petits anges sont encor trs loin;

    et les anges plus las, sur leurs bateaux  voiles.
    .....................................................
    Et les anges ont froid parmi les hirondelles,
    .....................................................

et la bien-aime attend, inquite, les anges attards. M. Elskamp est
familier avec les anges; on dirait qu'il y en a toute une lgion
rpandue autour de son rve; il les interpelle, il leur fait des aveux
et des prires; il les voit, il voit que les oiseaux leur mangent dans
la main: pote, ces oiseaux, ce sont vos vers.

Le second livre des visions de Max Elskamp, en une lgende un peu plus
dore salue la Vierge, mais la Vierge de Flandre, et il monte  la
tour,  la tour de sa race, qui est aussi la tour d'ivoire, si haut
qu'il peut monter. De l, d'o les fanaux du fleuve sont des toiles
pareilles aux toiles d'en haut, il salue

    Marie des choses ineffables,
    Marie des pures senteurs,
    Marie du soleil et des pluies,

et c'est avec bien de l'humilit qu'aprs de si charmantes litanies, il
demande pardon:

    Marie de mes beaux navires,
    Marie toile de la mer,
    me voici triste et bien amer
    d'avoir si mal tent vous dire.

La mer, de sa tour, il la salue aussi, la mer et tous ses bateaux.

             ... Allez vos chemins,
    Les tartanes, les balancelles,
    Avec vos tout petits noms d'ailes,

Le dernier volet du _Triptyque  la louange de la vie_ est un cantique
d'amour et de bont:

    Et me voici vers vous, les hommes et les femmes,
    avec mes plus beaux jours pour le coeur et pour l'me

    et la bonne parole o tous les mots qui s'aiment
    semblent des enfants blancs en robes de baptme ...
    ......................................................
    ... ma douce soeur joie et son frre Innocence
    s'en sont alls cueillir, en se donnant la main,
    sous des oiseaux chantants les fleurs du romarin....

Le jour de joie est arriv, coeurs, faites maison neuve, soyez bons,
afin de mriter la vie heureuse qui va s'tendre sur les villes et les
campagnes,

    jusqu'aux arbres loins comme des tentures.

On va respirer enfin un air d'amour, tout s'apaise, tout se purifie,
tout est printemps,

    et, cloches de bonnes nouvelles,
    lors, aux gens sur le pas des portes
    dites qu'enfin Doctrine est morte
    et qu'aujourd'hui c'est vie nouvelle.

Cette vie nouvelle bourdonne dans le coeur et dans la posie de Max
Elskamp, et dans le jardin bch et sem de ses mains, dans le jardin
fleuri par son dsir. Si l'arrosoir du jardinier semble avoir t
quelquefois rempli  cette rivire de grce, _Sagesse_, c'est que la
miraculeuse rivire a dbord de toutes parts et s'est infiltre dans
toutes les fontaines: le jardin de Max Elskamp est bien la cration d'un
jardinier original. Le sentiment religieux est moins large et moins
profond dans la posie d'Elskamp que dans celle de Verlaine; mais il est
plus intime, plus pur, plus de sanctuaire, de lampe, de cierges, de
cloches; ce n'est plus l'amour qui pleure d'avoir mal aim; c'est tout
au contraire l'amour qui s'exalte dans le sourire et le souvenir d'une
puret parfaite; c'est l'amour chaste; nulle trace d'une sensualit mme
mystique, que ceci:

    Anges de velours, anges bons ...
    Anges, la chair du soir m'envote ...
    La reine de Saba me baise
    sur les yeux; anges trs chrtiens,
    dans le noir des maisons mauvaises....

et c'est tout, avec,  l'autre page, une allusion douce et triste  la
plus aime, qui plonge, ainsi que des fleurs, ses mains aux sources de
ses yeux: mais, tentation charnelle, amour sentimental, galement loin
dans un paysage de maisons ou d'arbres.

Max Elskamp chante comme chante un enfant ou un oiseau de paradis. Il se
veut un enfant; il est l'oiseau des lgendes qu'un, moine couta pendant
plus de cinq cents ans; et, de mme qu'en la lgende, lorsqu'on l'a
cout et qu'on revient  la vie, il y a du nouveau dans les gestes des
hommes et dans les yeux des femmes; les choses signifient des penses
qu'on n'avait plus, et mme ce buveur du dimanche,

    au dimanche ivre d'eau-de-vie,

semble songer  une communion avec les puissances invisibles et belles.
Qui sait,

    car nous avons beaucoup voyag, Thophile,
    par les coeurs des hommes qui sont aussi des villes,

ce qu'il y a au fond des hommes muets et l'obscure chanson chante en
ces mes qui sont tout de mme des glises? Cette obscure chanson,
M. Elskamp la devine et la transpose, sous la protection de
Saint-Jean-des-Harmonies; il est tout musique, tout rythme; on dirait
ses vers presque toujours models sur un air; parfois trop svrement,
car posie et musique c'est trs diffrent, et il en rsulte que le
pote sacrifie la posie  la musique, la langue au rythme, le mot  la
mlodie. C'est un dfaut assez frquent dans les anciennes proses
latines o le rythme et la rime riche empitent sur le sens. Il ne faut
pas chercher la beaut d'un vers en dehors de l'accord des mots et des
significations; le vers a naturellement une tendance  trahir la pense:
l'obscurit, si elle n'est pas volontaire, est une dfaillance.

Il y a des traces d'obscurit spontane dans la posie de Max Elskamp et
aussi des traces de prciosit: l'expression, qui est toujours
originale, l'est parfois avec gaucherie. Dans les pages parfaites, la
puret est dlicieuse, nuance comme un humide ciel flamand,
transparente comme l'air du soir au-dessus des dunes et des canaux; dans
toutes, on a l'impression d'une constante recherche d'art, d'une passion
charmante pour les nouvelles manires de dire l'ternelle vie.

On peut aller sans peur vers Max Elskamp et accepter la corbeille de
fruits qu'il nous offre dors par un printemps trs doux, et boire au
puits qu'il a creus et d'o jaillissent des eaux heureuses, des eaux
fraches et pleines d'amour. On mangera et on boira de la grce et de la
tendresse.



       *       *       *       *       *



HENRI MAZEL


Nagure un crivain feignait de s'tonner que le _Mercure_, revue
d'initis, s'intresst aux question sociales. Initis est bon.
L'initi est celui qui sait tous les secrets d'un mtier, d'un art,
d'une science; c'est le contraire de l'amateur. L'initi, juge de
soi-mme, l'est aussi de ses compagnons, et ses jugements, qui n'ont pas
 tenir compte de l'opinion publique, ont, par cela mme, quelque chance
de dure et une autorit qui, pour n'tre pas bruyante, n'en est que
plus profonde. Confiant dans sa propre valeur, l'initi n'est aucunement
exclusif; il s'allie volontiers, initi d'un art, avec l'initi d'une
science, et parfois,  ces frquentations, il largit assez son esprit
pour que plusieurs passions intellectuelles s'y dveloppent et parlent.
Le moment de notre histoire littraire appel symboliste, et qui est
aujourd'hui en pleine floraison, a sonn le rveil  plusieurs clochers;
comme il rintgrait l'ide dans l'art, il l'introduisait dans la
politique, substituant  une vague conception oscillatoire, la notion
d'un dveloppement indfini de la libert individuelle. Il n'est pas un
symboliste qui n'ait, au moins une fois, abandonn la page aux belles
mtaphores, pour aller, en quelque journal libertaire, dfendre,  ct
d'ouvriers surexcits, les droits, non plus politiques, mais humains
(tout simplement), non plus du citoyen, mais de l'homme. Nous fmes tous
anarchistes, Dieu merci! et nous le sommes encore assez (je l'espre)
pour respecter en nous-mmes et en autrui le dveloppement libre de
toutes les tendances intellectuelles.

Il faut donc comprendre tout ce qu'il y a de lgitime et de vrai dans la
modration de M. Henri Mazel.

Comme M. Barrs, et bien davantage, car il connat le pass mieux et
plus loin, M. Mazel est un traditionaliste; l'un a pris de M. Taine son
art de philosopher sur de menus faits; l'autre a trouv dans le mme
hritage le got de comparer aujourd'hui avec hier, et la force de
comprendre que le dernier tat social d'un peuple, s'il n'est pas le
meilleur, n'est pas non plus le pire de tous les tats possibles. La
thorie de la rgression, qui vient d'entrer dans le domaine des
discussions ouvertes, est allgue  chaque page, au moyen d'un fait,
dans l'oeuvre historique de Taine et dans l'oeuvre scientifique de
Darwin: il serait trs possible que M. Mazel voult un jour ou l'autre
la systmatiser, dans l'ordre sociologique, et nous montrer enfin
clairement ce que nous avons gagn et ce que nous avons perdu par les
transformations brusques de la fin du dernier sicle. Taine a cru la
Rvolution beaucoup plus destructive et beaucoup plus transformatrice
qu'elle ne le fut vraiment. A-t-on observ que tel pays o les ides
rvolutionnaires n'ont pas pntr en est exactement au mme point
social que nous-mmes, et peut-tre un peu plus loin dans le sens de la
libert, de la vigueur individuelle, de l'indpendance des artisans? Une
rvolution peut trs bien n'tre qu'une rgression violente: ce mot n'a
rien de magique pour celui qui connat l'histoire. On nous montrera
peut-tre prochainement que trente ans aprs 1793, l'ancienne France
s'tait reconstitue avec la simplicit instinctive d'une fourmilire.
Tous les changements sociaux que le sicle a subis proviennent du
machinisme.

Ce sont des questions de ce genre que M. Mazel aime  traiter dans les
solides tudes qui, paralipomnes de ses fresques dramatiques,
requirent frquemment ses mditations. Il les a runies en un volume
austre, la _Synergie sociale_, austre, mais non pas rbarbatif, car
son esprit est clair, logique, simplificateur.

Le simplificateur veut comprendre. Parmi la quantit des faits, il
choisit ceux qui semblent d'abord contenir en eux-mmes leur
signification; ainsi, en cartant toutes les figures obscures, mal
peintes, il se constitue un jeu de cartes logiques avec lequel il gagne
facilement la partie contre le mystre des choses. M. Mazel ne commence
la bataille que muni d'armes irrfutables; il dfinit ses mots; c'est
faire preuve d'une grande franchise et c'est, en mme temps, affirmer
que non seulement on veut comprendre soi-mme mais qu'aussi on dsire
offrir  autrui, loyalement, tous les moyens de se dfendre contre une
conviction trop rapide.

Ainsi, dans un article rcent o il a voulu se faire un peu thologien,
M. Mazel entreprend de dmontrer que le libre examen est  la base du
catholicisme comme du protestantisme. Pour cela, rejetant toutes les
ides secondes, il pose cette seule affirmation: l'adhsion  une
croyance est un acte de libert. Sans doute, mais la vrit trop
franchement dite prend un ton de paradoxe; une simplification si extrme
me fait peur et je prfre me promener dans la fort des opinions,
contradictoires.

Cette mthode un peu tranchante sera utile  M. Mazel quand l'autorit
de son opinion sera plus forte; dj, si elle conseille  quelques
douteurs une certaine dfiance, elle doit influer heureusement sur les
esprits qui aiment les logiques toutes broyes, toutes prtes 
s'tendre en belles couleurs sur la toile qui attend. Il faut bien aussi
admettre la ncessit d'esprits affirmateurs; si l'ensemble des ides
flottait en un perptuel suspens, nous serions plus troubls que nous ne
pourrions le supporter; des notions prcises, fermes, sont
indispensables, ainsi que des rames  un canot: le bois dont seront
faites les rames importe moins; le htre est bien, le frne aussi. Une
notion fausse est souvent d'aussi bon usage qu'une notion vraie: il sera
sans doute utile  certains de croire que le libre examen est le
fondement du catholicisme; ceux qui choisiront la thse contraire
n'auront pas un point d'appui moins srieux; enfin, ceux qui refuseront
d'admettre la parent de l'acte de foi et de l'acte de libert et qui,
au contraire, opposeront l'une  l'autre ces deux ides, auront acquis
pareillement une base excellente pour l'volution future de leurs
dductions.

On dit que la sociologie est une science et que l'histoire est un vaste
cours de logique; je crois plutt que la logique est une des catgories
de notre esprit et que nous ne pouvons concevoir que logiquement un
enchevtrement de faits: c'est pourquoi l'histoire se plie si volontiers
 monter sur le thtre qui est le paradis de la logique. Le got de M.
Mazel pour la simplification explique aussi son got pour le thtre,
conu tel qu'une refonte des grands vnements ou des grandes priodes
historiques. Le _Nazaren_, le _Khalife de Carthage_ sont de larges
tableaux d'une civilisation; l'action humaine en des dcors fictifs
prend quelquefois un air plus humain que dans le cadre de la ralit;
il y a des poques du monde qu'un dialogue entre des personnages
imaginaires, mais logiques, simples, tout mus par l'unique ide qui est
leur vie, nous rend mieux que des chroniques ou des annales. Que
savons-nous de la conqute de l'Egypte par les Romains qui soit plus
vrai qu'_Antoine et Cloptre_? Le drame historique ne doit pas tre
ddaign: il est seulement fcheux que notre got absurde d'une mise en
scne raliste le rduise de plus en plus aux trahisons de la lecture.
Je crois d'ailleurs que M. Mazel considre ses premiers drames comme des
tudes plutt que comme des pices de thtre; il ne les avait que peu
destins au plaisir des foules; il les composa en manire d'exercices
pour coordonner les divers lments d'un talent scnique. Au thtre, on
s'adresse  la fois  un seul et  tous,  un homme et  une foule; il
faut tre pote et tribun, artiste et logicien; mettre en action une
ide, mais que l'action se puisse comprendre au vu de son mouvement
propre. Un art si complexe demande un apprentissage et veut aussi la
plus longue patience. M. Henri Mazel est arriv  l'heure o l'effort se
ralise, et si, en des drames donns comme des essais, il a pu mouvoir
le lecteur du coin du feu, c'est sans doute que le thtre est son
destin.

Il n'a point russi moins bien, dans un ordre d'activit tout diffrent,
lorsqu'il organisa une revue, non la plus srieuse, mais la plus grave
de celles qui naquirent vers 1890, l'_Ermitage_. De cet ermitage qui
ressembla parfois  un monastre, et qui est devenu un petit chalet
suisse, M. Mazel fut longtemps le discret prieur: c'est l qu'il se fit
connatre par des affirmations o dj se dvoilaient ses tendances
simplificatrices et son got de la critique sociale.

Il y a donc une remarquable unit dans l'oeuvre de Henri Mazel; et ses
pomes, d'une prose ample et attriste, ne contredisent pas cette
impression, c'est un crivain qui aime les ides et qui s'exprime avec
une sincrit spontane, mais prudente et judicieuse.



       *       *       *       *       *



MARCEL SCHWOB


Entre les diffrents crits de M. Schwob, conte, histoire, analyse
psychologique, je ne fais d'abord aucune distinction, afin de me
conformer  sa mthode,  laquelle je crois. Du rel au possible, il y a
la distance d'un nom; le possible, qui n'a pas de nom, pourrait en avoir
un et le rel souvent s'est aboli sous l'anonyme. Parmi les bustes
d'inconnus qui sont au Louvre (et partout) taills en marbre, il y a
peut-tre celui qui nous manque, de Lucrce ou de Clodia, et, parce
qu'il est innomm nous ne sentons, en le regardant, aucun de ces
frissons qui nous troublent devant les figures qui ont vcu.
Rvrencieux par l'hritage d'un enseignement hroque, nous voulons que
les masques un instant poss sur nos yeux aient abrit, ruches
privilgies, un grand mouvement de penses, une noble rumeur
d'abeilles; mais nous oublions que ni les ides des hommes, ni leurs
actes ne sont crits dans leur apparence charnelle, et que d'ailleurs,
vue et reproduite par un artiste, cette apparence contient dsormais le
gnie de l'artiste et non le gnie du personnage. Devant celui qui est
n pour interprter des figures, la face d'un tisserand et la face de
Goethe, l'arbre obscur du bois inconnu et le figuier de saint Vincent de
Paul ont absolument la mme valeur: celle d'une diffrence.

Le monde est une fort de diffrences; connatre le monde, c'est savoir
qu'il n'y a pas d'identits formelles, principe vident et qui se
ralise parfaitement dans l'homme puisque la conscience d'tre n'est que
la conscience d'tre diffrent. Il n'y a donc pas de science de l'homme;
mais il y a un art de l'homme. M. Schwob a dit l-dessus des choses que
je veux dclarer dfinitives, ceci par exemple: L'art est  l'oppos
des ides gnrales, ne dcrit que l'individuel, ne dsire que l'unique.
Il ne classe pas; il dclasse. Paroles singulirement lumineuses et qui
ont encore un autre mrite: celui de fixer nettement par quelques
syllabes la tendance actuelle des meilleurs esprits. Que j'aurais voulu,
lors de la guerre en Grce, qu'un voyageur m'et parl de la marchande
d'herbes qui promne sa corbeille le long de la rue d'Eole, le matin!
Que pensait-elle? Comment sa vie se mouvait, particulire, unique,
au milieu des rumeurs, voil ce que j'aurais voulu savoir. Elle, ou un
cordonnier, ou un colonel, ou un portefaix. J'attends cela aussi des
explorateurs, mais aucun ne semble avoir jamais compris l'intrt des
vies individuelles coudoyes le long des fleuves: l'homme vit au milieu
de dcors qu'il n'a mme pas la curiosit de frapper du doigt pour les
savoir en bois, en toile ou en papier.

Cet art inconnu de diffrencier les existences est pratiqu par M.
Schwob avec une sagacit vraiment aigu. Sans user jamais du procd
(lgitime aussi) de la dformation, il particularise trs facilement un
personnage d'allures mme illusoires; pour cela il lui suffit de choisir
dans une srie de faits illogiques ceux dont le groupement peut
dterminer un caractre extrieur qui se superpose, sans le cacher, au
caractre intrieur d'un homme. C'est la vie individuelle cre ou
recre par l'anecdote. Ainsi, que Lalande manget des araignes, ou
qu'Aristote collectionnt toutes sortes de vases de terre, cela ne
caractrise ni un grand astronome ni un grand philosophe, mais il faut
compter ces traits parmi ceux qui serviront  diffrencier Lalande de
lui-mme et Aristote de lui-mme. Faute de connatre de tels dtails, le
vulgaire s'imagine les hommes clbres en la perptuelle attitude d'une
figure de cire; et si on les lui rvle, il s'indigne, faute de les
comprendre, contre ce qui est un des signes les plus clairs d'une vie
individuelle. Les hommes veulent que les hommes qu'on leur raconte
soient logiques, sans s'apercevoir que la logique est la ngation mme
d'une existence particulire.

Je tente d'expliquer une mthode; c'est plus difficile que de dire son
impression sur le rsultat obtenu. Le rsultat, en plusieurs volumes de
contes et particulirement dans les _Vies Imaginaires,_ est qu'une
centaine d'tres sont ns, remuent, parlent, suivent les routes de terre
ou de mer avec une merveilleuse certitude vitale. Si l'ironie de M.
Schwob s'tait un peu incline vers le genre de mystification (o
excella Edgar Poe) que les Amricains appellent _boaxe_, que de lecteurs
mme savants il aurait pu duper avec cette vie de _Crats_, _cynique_,
o pas un mot ne dtruit la srnit d'une biographie authentique! Pour
arriver  donner une telle impression, il faut une grande sret
d'rudition, une pntrante imagination visuelle, un style pur et
flexible, un tact fin, une lgret de main et une dlicatesse extrmes,
enfin le don de l'ironie: avec toutes les vertus bien  leur aise dans
un gnie particulier, il tait trs facile d'crire les _Vies
Imaginaires_.

Le gnie particulier de M. Schwob est une sorte de simplicit
effroyablement complexe; c'est--dire, que par l'arrangement et
l'harmonie d'une infinit de dtails justes et prcis, ses contes
offrent la sensation d'un dtail unique; il y a dans la corbeille de
fleurs une pivoine que seule on voit parmi les autres abolies, mais si
les autres fleurs n'taient pas groupes autour d'elle, on ne verrait
pas la pivoine. Comme Paolo Uccello dont il a analys le gnie
gomtrique, il envoie ses lignes vers la priphrie puis les ramne au
centre; la figure de Frate Dolcino, hrtique, semble dessine d'une
seule spirale comme le Christ de Claude Mellan, mais le bout du trait
est enfin reli  son point de dpart par une courbe brusque.

L'ironie de ces contes ou de ces vies n'est que rarement accentue comme
au dbut de _MM. Burke et Hare assassins_: M. William Burke s'leva de
la condition la plus basse  une renomme ternelle; elle est plutt
latente, rpandue sur toutes les pages comme un ton discret et d'abord
invisible. M. Schwob, au cours d'un rcit, ne sent jamais le besoin de
faire comprendre ses inventions; il n'est aucunement explicatif: cela
encore donne une impression d'ironie par le contraste naturel que nous
dcouvrons entre un fait qui nous semble merveilleux ou abominable et la
brivet ddaigneuse d'un conte. Mais,  un trs haut degr, devenue
tout  fait suprieure et dsintresse, l'ironie confine  la piti;
enfin, il se fait une mtamorphose et nous ne voyons plus les lumires
de la vie que comme des petites lampes qui clairent  peine la pluie
obscure. L'ironie a dvor sa cause, nous ne savons plus nous
distinguer d'avec les misres qui nous faisaient sourire et nous aimons
l'erreur humaine dont nous faisons partie: diminue de l'intrt que
nous donnions  notre supriorit, la vie ne nous apparat plus que
comme une petite chambre d'hospice o des poupes mangent des grains de
mil dans des sous d'tain: c'est le douloureux et pourtant cordial
_Livre de Mortelle_, chef-d'oeuvre de tristesse et d'amour.

Il n'y a qu'un dfaut dans _Monelle_, c'est que le premier chapitre est
une prface et que les paroles de Monelle, obscures et fermes, n'ont
point d'application invitable dans l'histoire de Madge, de Bargette ou
de la petite Femme de Barbe-Bleue, toutes pages, et d'autres, d'une
psychologie infiniment dlicate, avec ce qu'il faut de mystre pour
relever un rcit d'entre les anecdotes. M. Schwob a voulu faire dire 
ces douces petites filles plus de choses que peut-tre n'en contient
leur petite tte tonne, et mme celle de Monelle:  faire alterner les
explications et les figures, on gne celui qui voudrait trouver tout
seul l'explication de la figure; il a couru le risque, parfois, de tuer
ses imaginations par ses raisonnements. Il faut goter les unes et les
autres, mais successivement, et ne pas trop vouloir jouir de Monelle
selon les paroles de Monelle. Les prfaces drangent les lignes d'une
oeuvre d'art; celui qui regarde ou qui lit ne comprend pas selon qu'il
est crit par des taches ou des caractres; il ne comprend pas selon le
gnie du pote, mais selon son propre gnie. J'ai vu un livre qui  un
tel sembla de pur sensualisme, incliner un autre lecteur  des vues
mtaphysiques et un autre  des penses seulement tristes. Laissons 
ceux que nous sollicitons le plaisir d'une collaboration ingnue.

Pourtant nous ferons toujours, et M. Schwob fera toujours des prfaces,
mais, des siennes, qui en valent la peine, on ordonnera des livres, 
mesure, dans le got de _Spicilge_, et nous ne serons pas distraits par
le devoir de changer  chaque chapitre la robe de notre poupe.

Elle est d'ailleurs importante, cette prface de _Monelle_, pour la
psychologie de M. Schwob et pour la psychologie gnrale d'une priode;
j'y vois notes en phrases dcisives et prophtiques presque toutes les
notions qui sont demeures communes aux intellectuels d'une gnration:
le got d'une morale surtout esthtique, d'une vie sentie dans le rsum
d'un moment, d'un infini qui se peut encercler dans l'espace de l'heure
prsente, d'une libert insoucieuse de son but. L'humanit est pareille
 un filet nerveux, c'est--dire discontinu, form d'une srie de
petites toiles dont les chevelures, dans un mouvement incessant,
touchent les chevelures voisines, au hasard pendant le sommeil et, dans
la veille, selon des volonts, dont le caprice fait les dissemblances
humaines; si l'on coupe un morceau central du nerf, les cheveux
s'allongent au-dessus de la blessure, parce qu'ils sentent le besoin de
toucher d'autres cheveux: de petits gosmes vitaux sont juxtaposs dans
l'infini.

Les livres de M. Schwob engagent  rflchir aprs qu'ils ont plu par
l'imprvu des tons, des mots, des faces, des robes, des vies, des morts,
des attitudes. C'est un crivain des plus substantiels, de la race
dcime de ceux qui ont toujours sur les lvres quelques paroles neuves
de bonne odeur.



       *       *       *       *       *



PAUL CLAUDEL


On a toujours vu les hommes suprieurs, ds qu'ils n'ont pas de got 
diriger la civilisation, vivre en dehors de la civilisation. Celui-ci,
dont le nom est presque inconnu, n'a jamais coudoy ses frres;  la
premire occasion il est parti, vou, farouche,  un consulat lointain;
pour caverne, il a une pagode abandonne et, sr qu'elles ne voient pas
son me, il promne ses yeux parmi les fourmis jaunes. Mais ces dtails
mme n'intresseront personne avant cinquante ans: l'auteur de _Tte
d'or_ est ici ou l, selon qu'il a choisi. Il importe, pour les bateaux,
que le vent souffle d'ici ou de l; pour les livres, nullement: ils vont
de tous les cts  la fois, ils arrivent partout, venant de partout,
paves que les naufrages roulent dans des langes ternels. _Tte d'or_
fut mis  la mer un jour par un homme qui crivit en franais avec
gnie, il y a sept ou huit ans, et qui depuis s'est tu.

    Je la prendrai par les paules et toi par les pieds.
                                   (_Ils soulvent le corps._)
    Pas ainsi! Qu'elle repose la face contre le fond.
                          (_Ils la descendent dans la fosse_.)

                          CBS
    Qu'elle repose.

                          SIMON
    Va dans la fosse o tu ne recevras pas la pluie!

C'est avec cette simplicit grandiose qu'un homme enterre son amour.
L'oeil de celui qui regarde est au niveau de la douleur humaine, un peu
plus haut: alors, tout s'exalte et les mots pleurent avec srnit. Ce
qui disparat tait tout, mais n'est plus rien: une femme, les nuits
vcues, les fleurs vues ensemble, la vie coule comme du sable d'une
main dans une main, enfants! le jeu est le jeu et la mort est la mort,
mais pas davantage.

    Ecoute ceci que mourante elle serrait ma main sur sa joue
    Et me la baisait, fixant sur moi ses yeux.
    Et elle disait qu'elle pourrait me chanter des prsages.
    Comme une vieille barque arrive  la fin de la _mer_ ...
    ... Ma fortune fminine! Mon amour
    Plus doux que le duvet que s'arrache le cygne polaire de
      dessous les ailes!
    Va-t'en dans la fosse.

                          CBS
    Veux-tu que je t'aide  l'ensevelir?

                          SIMON
    Oui.
    Je le veux. Fais cela avec moi; et que cela ne soit pas oubli!

Ces premires pages sont bien le signe du tout. Quelle douloureuse
tragdie de la mort et du nant! L'infini humain se rduit  une petite
princesse cloue par les mains: il y a un conqurant, car l'homme est
une tragdie dont le hros est le vers conqurant; d'ici le dnouement,
il faut agir selon une action d'amour goste, jouir de tout en
mprisant tout. De la nuit ternelle nous allons  travers des obstacles
vers la nuit ternelle, nous sommes un drapeau qui flotte une journe au
bout d'un mt et qu'on rentre le soir et qui ne reverra jamais la
lumire. Que l'enfant de la mort, avant de mourir, secoue sa tte, s'il
en a la force et qu'il produise dans l'air la rumeur du chne dont le
vent remue la chevelure. Il n'y a que des gestes; les uns font du mal,
ils sont pareils  ceux qui ne font rien que des signes dans l'air:

    Je l'ai tu sans le voir, comme un gibier que l'on chasse en
          rve,
    Ou comme le voyageur qui se hte vers l'auberge arrache
          l'importune fougre.

Un sentiment profond de la mort implique un sentiment profond de la vie.
Celui qui ne meurt pas une fois par jour ignore la vie; les cigales sont
des crcelles: elles chantent la vie qu'elles nient par leur stupidit;
elles ne savent pas que cette lumire renatra sans elles; cette
journe et les autres jours seront la vie d'autres gens: il faut sentir
cela pour que toute l'amertume des piqres du soleil se change en baume.
L'amour de la vie toute bonne et simple est triste comme le regard d'un
chien. Mourir, c'est laisser en proie au hasard des yeux les yeux qui
vous parlent. Tte d'or voit mourir Cbs:

    D'abord, c'est Mai joli, puis la saison se termine et les
    hommes tombent comme des pommes.

L'heure est finie. Mais coutez,  toute les heures, la chute des
pommes: ainsi vous saurez que vous vivez encore. Cbs meurt,

    La Mort l'trangle avec ses douces mains nerveuses,

et il fait un soir d't.

    Comme c'est beau, un soir d't!
    Le silence bni s'emplit
    De l'odeur du bl qui fait le pain.
    Les seigles, et les luzernes, et les sainfoins et les haies,
    Les rondes au sortir des villages, la tranquillit de tous
          les tres....

Et Cbs meurt. Et Tte d'or, des bras du cadavre passionn, bondit 
l'action avec un dsespoir froid, un mpris sombre; il pense, ds cette
minute, ce qu'il dira plus tard:

    Quelle diffrence y a-t-il entre un homme et une taupe qui
          sont morts,
    Quand le soleil de la putrfaction commence  les mrir
          par le ventre?

Simon est devenu le conqurant, Simon Agnel, que ses cheveux de femme
blonde disent Tte d'or. Gnral vainqueur, il tue l'Empereur et
s'empare du trne. La scne est shakespearienne, et mme trop; avec ses
revirements de la foule domine par une volont, elle rappelle trop
l'ironie de _Jules Csar_. L'ironie, dans Shakespeare, est plus sre,
plus vraie, plus simple; l'auteur de _Tte d'or_ nous montre trop la
logique dans l'illogisme de la foule, mais cela reste beau par le
tonnerre de paroles hautaines et brutales et par un geste: Tte d'or a
jet son pe au peuple qu'il veut mpriser et matriser les mains
inermes; sur un signe, le peuple vaincu rapporte  genoux l'pe.

La fille de l'Empereur s'avance; elle n'est plus rien; le peuple lui
parle avec une haine de peuple, non profonde, mais jaillie de la joie de
voir souffrir une princesse, une beaut hrditaire, une grce inne:

    A prsent, va-t'en vivre de glaner et de ce que te donneront
          les pauvres pour s'amuser de toi,
    Quand tu leur raconteras que tu fus reine
    Va, pouse un rustre, travaille! Que le soleil brle ton visage
          et roussisse tes mains!

Et on la revoit mendiante, plus tard, secourue par un cavalier qui, pour
mourir, rejoint une bataille, et la princesse mange le pain dur tir
d'une fonte:

    O bouche noire! bouche de pain plus chre que la bouche
    mme!

Nous sommes  ce plus tard, et voici qu'un soldat dserteur survient et
dans la mendiante de pain reconnat la princesse, et comme elle est
seule et faible, il se venge sur cette beaut dgrade de sa lchet, de
sa misre, de sa bassesse. Aventure inexprimablement tragique: il la
cloue par les mains  un arbre, comme par les ailes, un mouchet:

    Le sang jaillit de mes mains! mais malgr ces bras renverss,
        je reste ce que je suis.
    Je suis fixe au poteau! mais mon me
    Royale n'est pas entame et, ainsi,
    Ce lieu est aussi honorable qu'un trne.

Cependant Tte d'or est bless. On le croit mort et on l'tend dans la
nuit non loin de l'arbre dont les branches tombantes cachent la reine
agonisante. Elle se rveille de sa douleur, elle crie; Tte d'or sort
de la mort, se trane, arrache les clous. La princesse dlivre lui
pardonne et l'aime, mais Tte d'or veut mourir seul, comme un roi, sans
espoir et sans amour. Hros sauvage, il chante un chant de mort:

    Ah! je vois du nouveau! Ah! Ah!
    O soleil! Toi mon
    Seul amour! A gouffre et feu!  sang, sang, 
    Porte! Or, or! Colre sacre!
    Je vois donc! O forts roses, lumire terrestre qu'branle
        l'azur glac!
    Buissons, fougres d'azur!
    Et toi, glise colossale du flamboiement,
    Tu vois ces colonnes qui se dressent devant toi pousser vers
        toi une adoration sculaire!
    Ah! ah! cette vie!
    Verse un vin pre dans la souffrance! Emplis de lait la
        poitrine des forts!
    Une odeur de violettes excite mon me  se dfaire!

                          LA PRINCESSE
    Est-ce l mourir?

                          LE ROI
    O Pre,
    Viens!  Sourire, tends-toi sur moi!
    Comme les gens de la vendange au devant des cuves
    Sortent de la maison du pressoir par toutes les portes,
    Mon sang par toutes ses plaies va  ta rencontre en triomphe!
    Je meurs. Qui racontera
    Que mourant, les bras carts, j'ai tenu le soleil sur ma
        poitrine comme une roue?
    O Bacchus, couronn d'un pampre pais,
    Poitrine contre poitrine, tu te mles  mon sang terrestre!
    bois l'esclave!
    O lion, tu me couvres, tu poses tes naseaux sur mon menton!
    O ... cher ... chien!

Sacre, la princesse reoit les insignes de la royaut, ironie qui
efface Tte d'or, sa vie, sa gloire, sa mort,--et quelle piti quand la
petite main dcloue ne peut se fermer sur le sceptre: un officier lui
presse le poing, courbe un  un ses doigts dshonors!

Mais ayant bais les lvres de l'usurpateur, elle meurt aussi, car il
faut que la toile tombe sur la scne comme une taie sur les yeux.

Ce que cette littrature forte et large doit aux tragiques grecs, 
Shakespeare,  Whitman, on le sent plutt qu'on ne peut le dterminer.
Il y a l une originalit puissante appuye  ses premiers pas sur la
main paternelle des matres: mais pour s'appuyer  ces mains hautes
comme des cimes, il faut tre naturellement grand. Telle image avoue son
origine; que d'autres frappent par l'impudeur de leur beaut neuve!

    ... O la Marne dore
    O le batelier croit qu'il vogue sur les coteaux, et les pampres
    et les maisons!

cela, sans doute, n'est que la paraphrase du vers d'Ausone; c'est la
Moselle, o

    ... vitreis vindemia turget in undis.

Mais l'habitude constante de l'auteur de _Tte d'or_ est de puiser dans
le souvenir de ses yeux; il a une puissante mmoire visuelle; il voit
les penses crites dans les gestes de la nature: Les hommes, comme des
feuilles dans le magnifique Mai, se donnaient des baisers tranquilles;
et ceci, d'une femme pleurant sur un cadavre:

    Voyez comme elle se penche, pareille au tournesol
        dfleuri,
    Qui tourne tout entier son visage de graines vers la terre.

Et ceci:

    L'heure est triste comme le baiser de deux femmes en deuil.

Cette vision de l'Adieu:

    La figure de la Cueilleuse de fleurs qui chante
    S'efface tellement dans l'pais crpuscule
    Qu'on ne voit plus que ses yeux et sa bouche qui parat
        violette.

    Le ciel, sans abaissement, rendu sensible pour
    notre imagination:

    La transparente garenne d'toiles, chasse brumeuse du Sagittaire.

C'est la vie vue  travers un blouissant rseau d'images, la vie mme,
mais avec toute sa ferie intrieure; toute la nature tremble et rve
dans ces versets lents, comme une femme porte dans une barque  travers
le soir. Les abstractions mmes lvent des bras o le sang coule en
bleu; voici les Victoires qui passent sur le chemin comme des
moissonneuses, avec les joues sombres comme le tan,--Couvertes d'un
voile et appuyant un tambour sur leurs cuisses d'or. Des images sont
d'une nergie comme surgie de l'obscurit de la conscience nerveuse, des
images qu'on dirait nes,  et l, le long d'un corps pensant, dans les
plexus:

                     ... A quoi
    Quand mon corps comme un mont hrisserait
    Un taillis de membres, emploierais-je ma foule?

    ...............................................

    Nous avions runi nos bouches comme un seul fruit
    Avec notre me pour noyau.

Les accidents les plus vulgaires de la vie animale se haussent  des
significations nobles; l'on voit les mourants d'un champ de bataille
bourbiller comme des crevettes.

Pleine d'images, cette tragdie est pleine d'ides; le solitaire a un
compagnon partout: sa propre parole; le sang, l'homme doit le rpandre
comme la femme, son lait; et toutes, images et ides, cratures d'une
magnifique richesse de sang, de cheveux, de peau, vivantes et belles, se
meuvent et fleurissent dans la fort somptueuse d'une tragdie
surhumaine.

Il ne s'agit que de _Tte d'or_ et dj mes paroles dbordent, sans
atteindre peut-tre  la hauteur grave dont il faudrait donner
l'impression. On est entr dans un gnie vaste o les pas rsonnent sur
les dalles d'cho en cho: la multiplicit des sons pourrait empcher
qu'on ait bien entendu ce que des voix disent tout bas derrire les
piliers.

En ce temps o l'opinion, en littrature, obit aux gestes honteux de
plusieurs indigences intellectuelles, il est inutile de qualifier
autrement que par des allusions le talent de l'auteur de _Tte d'or._
Dirions-nous qu'il a le don du tragique et, en puissance, toutes les
vertus d'un grand pote dramatique: peu de ttes se retourneraient et
peu sans un mauvais sourire. D'ailleurs, il s'est enferm volontairement
dans un tombeau  secret, fakir de la gloire qui a prfr tre ignor
que d'tre incompris. L'attitude, qui est belle, est rassurante. Donn
par le pote (lui-mme, il est trs vrai) le mot d'ordre du silence a
t gard depuis sept ans avec une religion vraiment exemplaire, mais
ceux qui ont souffert de se taire me pardonneront peut-tre d'avoir
parl. Je ne voudrais pas avoir vcu dans un temps o seule l'infernale
mdiocrit ait t louange; et si j'erre, j'aime mieux que cela ne soit
pas le long de la rive d'ombre.

Relu, _Tte d'or_ m'a enivr d'une violente sensation d'art et de
posie; mais, je l'avoue, c'est de l'eau-de-vie un peu forte pour les
temps d'aujourd'hui; les fragiles petites artres battent le long des
yeux, les paupires se ferment: trop grandiose, le spectacle de la vie
se trouble et meurt au seuil des cerveaux las de ne jamais songer. _Tte
d'or_ dramatise des penses; cela impose aux cerveaux un travail
inexorable  l'heure mme o les hommes ne veulent plus que cueillir,
comme des petites filles, des pquerettes dans une prairie unie; mais il
faut tre impitoyable  la purilit: c'est pourquoi nous exigeons de
l'auteur de _Tte d'or_ et de _La Ville_ l'oeuvre inconnue de sept
annes de silence.



       *       *       *       *       *



REN GHIL


M. Ren Ghil est un pote philosophique. Sa philosophie est une sorte de
positivisme panthiste et optimiste; le monde volue, du germe  la
plnitude, de l'inconscience  l'intelligence, de l'instinct  la loi,
du droit au devoir,--vers le mieux. C'est la thorie du progrs
indfini, mais affect de sentimentalisme; c'est le transformisme par
l'amour. Plus brivement, quoique peut-tre avec moins de clart, on
pourrait appeler cela un positivisme mystique.

Ce positivisme mystique est,  vrai dire, le positivisme mme, celui de
Comte et de ses plus fidles disciples. Car, tandis que, dans la srie
des notions gnrales, positivisme prenait le sens, tout moderne, de
ralisme philosophique, pour les adeptes, le mot gardait un sens
religieux, sentimental et presque amoureux.

Absolument, le positivisme est le christianisme retourn bout pour bout;
ce que l'une des croyances met au commencement, l'autre le met  la fin;
c'est une question topographique: le paradis terrestre a-t-il t la
premire tape de l'humanit, ou en sera-t-il la dernire? Les gens
irrespectueux classent cette question dans l'histoire des superstitions
populaires; ils constatent que la croyance au paradis terrestre initial
a t et est encore rpandue sur tous les points du globe; ensuite, ils
constatent encore, et avec non moins de plaisir, que la croyance au
paradis terrestre futur, si l'on nglige le millnarisme et quelques
autres rveries, fit sa premire apparition dans le monde vers le dbut
du XVIIIe sicle; des recherches mthodiques fixeraient facilement une
date qui doit tre contemporaine des crits utopistes de l'abb de
Saint-Pierre, homme d'un gnie aventureux.

Favorise par les observations de Darwin et la philosophie allemande du
devenir, aussi par la puissante illusion du progrs matriel, l'ide du
paradis terrestre futur est devenue la base du socialisme: aujourd'hui,
toutes les populaces europennes sont persuades que la ralisation du
bonheur social est scientifiquement possible.

Ainsi donc, en haut, des esprits cultivs croient  la venue de plus de
justice, de plus de bont, de plus d'amour, de plus d'intelligence; en
bas, des esprits simples croient  la venue d'un bonheur tangible, rel,
corporel: jamais un milieu plus favorable ne s'est offert  un pote
dcid  chanter les joies de l'avenir. Si M. Ren Ghil n'avait pas
fauss comme  plaisir son talent et son instrument, il aurait pu tre
ce pote, celui qui dit au vaste peuple sa propre pense, qui clarifie
ses obscurs dsirs. La langue dont a us M. Ghil lui a rendu ce rle
impossible.

Nous voici au chapitre de la Mthode intitul: _Manire d'art:
Instrumentation verbale_.

On connat le phnomne de l'audition colore. Intrigus par le sonnet
de Rimbaud, des physiologistes firent une enqute; et  cette heure il
est avr que certaines personnes peroivent les sons  la fois comme
des sons et comme des couleurs. Ces perceptions doubles, outre qu'on les
croit assez rares, diffrent, quant aux couleurs, selon les sujets:

    A noir, E blanc, I rouge, U vert, O bleu ...

Voil qui excite aussitt la contradiction du choeur des sympathiques
malades, et aussi l'tonnement des autres, de ceux pour qui les sons
demeurent obstinment invisibles. Sans tre afflig du mal de l'audition
colore, on peut nanmoins, si l'on rflchit, associer une couleur et
un son; personnellement, je contesterais la classification de Rimbaud,
pour dire par exemple: U noir, O jaune, et je serais en contradiction
avec M. Ghil qui classe l'U dans les ors et l'O dans les rouges.

M. Ghil, d'autre part, a voulu lier le bruit des consonnes aux sons
d'une srie d'instruments d'orchestre; ainsi: _r_ avec une lettre rouge,
_o_, par exemple, rpond  la srie grave des Sax et aux ides de
domination, de gloire, etc.; la mme lettre _r_ jointe  une lettre or,
_u_, par exemple, rpond  la srie des trompettes, clarinettes, fifres
et petites fltes et aux ides de tendresse, du rire, d'instinct
d'aimer, etc.

Les mots assument donc, en dehors de leur sens interne, un autre sens,
extrieur, moins prcis, qui leur est dparti par les lettres dont ils
sont forms; de l, la possibilit: soit de renforcer une ide en
l'exprimant avec des mots contenant des syllabes appartenant par leur
son  cette famille d'ides; soit de faire courir sous l'ide exprime
par les mots un sens contradictoire ou attnu, en choisissant ses mots
dans une srie instrumentale diffrente.

C'est fort ingnieux. Mais, si le principe de l'instrumentation verbale
peut s'expliquer et peut se comprendre, il ne peut tre ni senti ni mme
peru, le long de l'oeuvre du pote, par un lecteur mme prvenu et de
trs bonne volont. Si je vois les U en noir et les O en jaune, tout
l'orchestre color de M. Ghil jouera faux pour mon imagination visuelle,
et l'_'r_ et l'_o_, au lieu de sonner comme des cuivres glorieux, me
donneront, si on les joint, l'ingnuit des petites fltes.

    Il ne veut pas dormir, mon enfant ...
                                          mon enfant
    ne veut dormir, et rit! et tend  la lumire
    le hasard agrippant et l'unit premire
    de son geste ingnu qui ne se sait porteur
    des soirs d'Hrdits,--et tend  la lumire
    ronde du haut soleil son geste triomphant
    d'tre du monde!...

Ces vers simples et clairs donneraient, selon M. Ghil, une succession de
tons dont les premiers sont: bleu, blanc, rose, vermillon, rouge, bleu.
Je suis arrt par les mots: _mon enfant_, la grammaire instrumentale
tant muette sur la couleur des nasales, qui sont pourtant des voyelles.
L'accompagnement le long de ces cinq couleurs pourrait tre de violon,
harpe, etc. Le mot _lumire_ se traduit par de l'or ml de blanc et de
bleu, ce qui est assez heureux.

Mais je ne veux pas insister sur une mthode  laquelle je ne crois pas
et qui a t si dangereuse pour le seul pote qui y ait cru rellement,
M. Ren Ghil, lui-mme. Ses vers ont heureusement une valeur que la
fantaisie instrumentale a diminue sans l'effacer compltement. Le jour
o le pote du _Dire du Mieux_ oublierait que les voyelles sont colores
et que les consonnes sonnent comme des cors ou des violes, nous aurions
un barde un peu rude et un peu lourd, mais capable peut-tre d'popes,
srement de larges et profonds lyrismes.

Telle qu'elle est, l'oeuvre de M. Ghil chante avec force la vie, la
terre, les usines, les villes, les labours, la fcondit des ventres et
des glbes. Il est obscur, volontairement; il est brutal, quelquefois
avec grandeur. Quand le sujet de son pome est vraiment riche d'images
et d'ides, il les rassemble toutes, avec la fivre du botteleur que
presse l'orage, et il nous les jette tout odorantes encore de la terre
dont elles sont nes; il s'agit du livre III du _Voeu de Vivre_, tableau
tourment d'une nature ivre et en sueur:

    Oh! la Terre
          la Terre! en les sueurs et le hle:
          et l'odeur, l'aigu odeur d'engrais
          vit, et de terre grasse et de glu de ma mis
          qu'emporte dans son poil la taure allant au mle
          giglant li aux portes sourdes, tout vermeil ...

C'est de la peinture  pleine pte, jete fougueusement, aplatie au
couteau sur la toile comme sur une palette. La mort de la vieille
paysane, qui agonise pendant que ronfle la machine  battre, est une
belle page: et avec quelle simplicit grave est dite la vie de la mre
de toute la maison:

               Vous Autres! elle a t la Femme-Forte
    qui sur le seuil assise sut garder la porte
    de tout malheur et de tout tranger: elle a
    t autant que tous les hommes que voil,
    vaillante  l'oeuvre de la terre: elle a
    t, autant que toutes Femmes que voil,
    grosse de l'ouvre des entrailles, et les mles
    qu'elle a ports ont trouv doux et nourrissant
    le lait de ses mamelles autant que le sang
    de son ventre aux veines larges et animales....

Il y a plusieurs jolies chansons intercales  propos dans ce pome
champtre; en voici une pour montrer que M. Ren Ghil n'est pas toujours
le sourd marteleur dont les vers ont des gmissements rauques:

    En m'en venant au tard de nuit
    se sont teintes les telles:
    ah! que les roses ne sont-elles
    tard au rosier de mon ennui
    et mon amante, que n'est-elle
    morte en m'aimant dans un minuit.

    Pour m'entendre pleurer tout haut
     la plus haute nuit de terre
    le rossignol ne veut se taire:
    et lui, que n'est-il moi plutt
    et son Amante ne ment-elle
    et qu'il en meure dans l'ormeau.

    En m'en venant au tard de nuit
    se sont teintes les telles:
    vous lui direz, ma tendre mre,
    que l'oiseau aime  tout printemps ...
    mais vous mettre le tout en terre,
    mon seul amour et mes vingt ans.

Arriv  la partie de son oeuvre qu'il appelle l'_Ordre Altruiste_, M.
Ren Ghil s'engage dans les sombres dfils d'un dangereux didactisme:
il nous initie aux mystres de la formation des cellules primordiales,
mres lointaines de la triste humanit qu'il voudrait rnover et
moraliser. C'est un petit trait de chimie biologique ou peut-tre
d'histologie lmentaire; il est assez difficile de s'y reconnatre;
mais cela serait bien inutile, puisque nous avons sur toutes ces
matires une abondante littrature scientifique. Il n'est pas certain
que la Science soit le meilleur devenir; elle tend, par sa croissante
complexit,  ne plus gure reprsenter qu'un amas de notions infiniment
incohrentes; l'heure des synthses est passe. On nous soumet
priodiquement, avec emphase, de nouvelles thories de la vie; elles
sont bonnes durant quelques mois, parce qu'elles nous font rflchir,
mais aucune n'a encore profr la premire lettre de la premire syllabe
du mot. Les autorits scientifiques de M. Ghil ne sont plus bonnes et
quelques-uns de ses rpondants, les Ferrire et les Letourneau, ne
furent jamais des autorits. D'ailleurs il s'agit de posie, et, sans
nier que le Phosphore puisse tre chant  l'gal des Dieux, il nous est
assez indiffrent que le pote, rsign  cette tche, soit au courant
des derniers travaux du laboratoire de biologie et de physiologie
exprimentales; il nous plairait seulement qu'il et exprim de la
beaut, de la vie ou de l'amour, qu'il et gal Lamartine ou Verlaine.
Mais M. Ghil, acharn  comprendre, se fait mal comprendre et son
originalit s'teint souvent sur le seuil de nos intelligences comme un
fanal allum  la pointe des rcifs par un naufrag solitaire. Il
s'enfonce firement dans les brouillards et dans les embruns de son
orgueil, et la nuit retentit de vagissements prodigieux; des mots
sonnent sous la lune voile, qui ne sont d'aucune langue et tombent nuls
dans les oreilles humaines. A la vrit, on comprend, lorsqu'on le veut
absolument, les phrases de M. Ghil, mais ainsi que l'on comprend une
symphonie trs rude et ponctue de dissonances;  travers le chaos des
nologismes, l'amoncellement des vocables dfils du fil de la syntaxe,
on dmle de srieuses intentions; M. Ghil garde une grande srnit
dans le paradoxe, et sa conviction d'tre sincre amne parfois
au-dessus du torrent grondant de son verbe une flottille agrable
d'herbes et de fleurs. J'ai cit dj quelques beaux fragments; il y en
a beaucoup de pareils dans les dix petits volumes qu'il a offert  nos
efforts divinatoires,--mais vraiment, ceci:

    IX

                 Le rudiment hsitant se retrouve
    complexe et sr aux nuits humides de l'ovaire
    et des lourds gnitoires, de l'oogone et
    de l'anthridie en la mme algue o itre
    le gnital attrait de deux ples!

ou ceci:

    X

    Tout tonns et languissants de l'parrant
    choc en retour,
              qui de tous Sens de notre grand
    noraxe impressionna, d'clair! et  les rendre
    notre prsente rduction,--nos germes 
    s'unir en ustion de leur phosphore,
                                      cendre
    vivante et qui efferve....

ceci ou cela n'appartient  aucun langage connu, et aucune musique
verbale ne tempre l'horreur de telles incohrences. Je sais bien que,
mme ici ou l, l'intention est encore grave et que toute ide de
mystification ou de dmence doit tre carte: cependant M. Ghil, s'il
procde  un examen de conscience, ne conviendrait-il pas,  cette
heure, du droit vident des railleurs?

Le dernier volume de l'_Ordre Altruiste_ (et de _l'Oeuvre_,
provisoirement) est beaucoup mieux crit: il y a des tentatives
certaines, peut-tre volontaires, peut-tre inconscientes, de
clarification. Des manires de dire, d'une prciosit encore rude, y
sont curieuses; ainsi en ce passage un peu technique o il est enseign
 l'enfant que les mots ont avec les choses qu'ils dnomment des
rapports de surface, d'aspect, et non d'essence:

    Les mots ne disent point en mme temps l'Essence
    et la mesure: et
                  c'est pourquoi, dedans les roses
    qu'ils te nomment de loin, la nature des Choses
    demeure vierge de tes doigts et de ton vain
    esprit....

et tout le motif des roses, et ses rappels, et la page de l'Amphore, et:

    indulgentes longtemps rvent les vierges, qu'aime
    un midi de lumire et d'antiques rameaux....

Ce dernier volume est donc une indication du pome dont serait capable
M. Ghil le jour o il secouerait le harnais qu'il endossa volontairement
et qui paralyse son talent. L'art appartient en grande partie au domaine
de l'inconscient, de cette intelligence obscure et magnifique qui rve
en certains cerveaux privilgis; l'intelligence ordinaire, active et
visible, ne doit avoir en art que le rle de prudente et timide
conseillre; si elle veut dominer et diriger, l'oeuvre se fausse, se
brise, clate comme sous de maladroits marteaux. En d'autres termes,
c'est le gnie qui compose une oeuvre et c'est le talent qui la corrige
et l'achve; chez M. Ghil la spontanit a t dvore par la volont.

Qu'il s'vade donc de ses mthodes et surtout de sa dangereuse
instrumentation; guid par ses seules forces naturelles, il entendra et
nous fera entendre plus clairement

                         les mtamorphoses
    De la voix humaine dans la voix des roseaux.


       *       *       *       *       *



ANDR FONTAINAS


Des esprits abondent en dsirs; leur volupt est de cueillir le plus
grand nombre de fleurs et d'images; la fivre de l'ide exalte leur
activit crbrale: ils doivent se raliser perptuellement, ou mourir.
D'autres, aprs de brves priodes d'action, entrent en sommeil; ou
bien, le jeu de leur imagination est si lent qu'il faut des annes de
moulin pour que la farine pleuve autour du blutoir. Il s'agit du genre
et non de la qualit des meules: Alfred de Vigny, qui fut un des plus
grands, fut un des plus lents parmi les potes de notre sicle.

Et en regardant autour de nous, avec quelle prcaution majestueuse ne
voyons-nous pas Lon Dierx espacer le long de sa vie de nobles et
mlancoliques floraisons. Il ne faut donc avoir nulle surprise devant
l'infcondit de certains potes:  peine devrons-nous en rechercher la
cause, qu'elle ait nom ddain, dgot, dfiance, ou placidit.

M. Fontainas ne semble pas le pote des violentes et frquentes
motions. Il reprsente le calme des lacs abrits et des palais sans
tragdies. La vie lui est apparue telle qu'un prtexte  songer,
l'oreille ouverte  de rares musiques, l'oeil  demi-clos tendu vers de
sereines, et lointaines visions dont, bientt fatigu, il se dtourne
avec une rsignation qui n'est pas sans amertume:

    Je fus le banneret lass que nul espoir ne lente.

Il serait cependant maladroit d'identifier sa psychologie avec celle de
ce chevalier dcourag dont les soupirs sont du dsespoir:

    En mon me d'ennui jamais ne s'lve
    Le dsir d'un dsir ni le rve d'un rve....

Un tel tat d'me serait impropice  la posie, et puisque M. Fontainas
a fait ds vers et mme de beaux vers, il faut bien qu'il y ait en lui
quelques nerfs sensibles et quelques veines prtes  se gonfler par le
dsir, la colre ou l'amour. Cela nous est d'ailleurs certifi par la
tendresse mlancolique du pome qui scelle les _Vergers illusoires_:

    J'entre dans le verger natal loin des alles
    Qui conduisent aux bassins des rves trompeurs
    Par la clairire o l'air s'adoucit des vapeurs
    Odorantes de buissons fleuris d'azales....

Les joies qu'il n'a pas trouves dans le monde extrieur, il les implore
avec certitudes du bercail dont la porte ouverte attendit longtemps, et
non pas en vain, l'aventurier. C'est assez bien le thme de l'Enfant
Prodigue. Alors le pote entre dans le calme dfinitif o sa nature doit
se plaire et o elle se prlasse avec un peu de complaisance.

Les vers de M. Fontainas ont certainement t crits dans une oasis.
Travaills avec mthode, ils apparaissent comme des bronzes bien
cisels, dbarrasss de toute mousse et de toute bavure: ainsi ils ont
acquis une grande puret de profil; les lignes sont nettes, les
surfaces, harmonieuses, les contours, dgags; l'ensemble est solide,
srieux et d'aplomb. Si les pomes ordonns avec de tels vers manquent
presque toujours de fantaisie et d'imprvu, ils ont des qualits
particulires: la certitude, la noblesse, l'ampleur, la force. Jusque
dans le rve, M. Fontainas garde une grande nettet de vision une
lucidit parfaite; voici des songes composs comme ceux de Racine avec
logique et clairvoyance, o les sensations et les images soigneusement
enchanes se droulent selon d'imprieuses concordances. Telle est le
pome,

    Les nobles vaisseaux bercs le long de leurs amarres....

composition excellente et savante qui a toute la beaut et toute la
froideur d'un jardin romain. Pour bien sentir la diffrence qu'il y a
entre un pote rflchi et un pote spontan, il faut comparer ce pome
au _Bateau ivre_, de Rimbaud; il y a dans chacune de ces oeuvres
exactement tout ce que l'autre pote n'aurait pu y mettre.

    J'ai suivi des mois pleins, pareille aux vacheries
    Hystriques, la houle  l'assaut des rcifs,
    Sans songer que les pieds lumineux des Maries
    Pussent forcer le muffle aux Ocans poussifs;

    J'ai heurt, savez-vous? d'incroyables Florides.
    Mlant aux fleurs des yeux de panthres, aux peaux
    D'hommes, des arcs-en-ciel tendus comme des brides,
    Sous l'horizon des mers,  de glauques troupeaux....

Et maintenant:

    Nos yeux veulent voir les grands mirages aveuglants,
    Et, las de la vie et de ses landes monotones,
    Se perdre aux vallons sans fin des astres ruisselants:
    D'tranges forts et l'orgueil fauve des automnes
    Encadrent des lacs pensifs assoupis dans le soir
    Aux vagues baisers pars des lentes argemones....

Voil les deux tempraments: le hasard de la sensation, les images
arraches brutalement par touffes, herbes et fleurs mles, l'ivresse
d'une ruche que frappe un rayon de soleil sorti d'entre deux nuages;
d'autre part: la sensation raisonne, pressure jusqu' ce qu'il en
sorte une image normale et raisonnable; des oppositions de mots choisis
pour ce qu'ils contiennent de clart et de vrit; une imagination
logique, sage et calme. Il y a de l'imprudence dans cette expression
absurde, mais qui frappe et sduit, _les vacheries hystriques;_ il y a
trop de prudence dans le mot _argmone_, car on suppose que si nous
dcouvrons, par hasard, que cette plante est un vague pavot pineux,
nous accepterons volontiers la somnifre douceur de ses baisers.

Comme tous les potes srs de leur instrument et assurs qu'un excs
d'motion ne leur fera pas trembler la main, M. Fontainas est capable de
trs curieuses virtuosits. il n'abuse pas de son adresse  emmler les
sons et les images, peut-tre par ddain, mais on voit qu'il serait trs
capable de composer en perfection les pomes  forme fixe les plus
compliqus et les plus dcourageants. Voici une page  laquelle pour
tre une sextine il n'a manqu que la volont du pote: alors Banville
l'et cite parmi les modles, et elle semble d'ailleurs une fleur
destine  tous les futurs florilges:

    Sur le basalte, au portique des antres calmes,
    Lourd de la mousse des fucus d'or et des algues
    Parmi l'occulte et lent frmissement des vagues
    S'ouvrent en floraisons hautaines dans les algues
    Les coupes d'orgueil de glaeuls grles et calmes.

    Le mystre o vient mourir le rythme des vagues
    Exhale en lueurs de longues caresses calmes,
    Et le rouge corail o se tordent des algues
    Etend  la mer des bras sanglants d fleurs calmes
    Qui mirent leurs reflets sur le repos des vagues.

    Et te voici parmi les jardins fleuris d'algues
    En la nocturne et lointaine chanson des vagues,
    Reine dont les regards pensifs en clarts calmes
    Sont de glauques glaeuls rigeant sur les vagues
    Leurs vasques aux pleurs doux du corail et des algues.

Oui, voil videmment qui surpasse les forces intermittentes des potes
dispersifs: chacun, dans les champs de l'art, a sa place et sa besogne.

J'ai trouv dans le volume de M. Fontainas des traces d'un emploi
heureux de l'allitration et de la rptition; il use encore avec
modration de ces artifices, souvent ncessaires, car l'assonance
intrieure, par exemple, facilite singulirement l'expression du rythme;
elle est des plus lgitimes dans le vers de douze syllabes, alors que
l'cartement des finales empche les rimes de donner toute leur
sonorit.

    Le cor de corne sonne au loin dans le hallier.

C'est fort joli. Et encore:

    Les danses souples vont s'enlaant par guirlandes,
    Et les filles rieuses aux bras des garons
    Rythment folles avec leurs naves chansons
    Leurs danses en mandres souples par les landes.

Ceci est un peu prcieux:

    L'azur vert appli d'une opale....
    ....................................
    Nos pas suivaient le regard ple de l'opale....

Et ceci, plutt mauvais:

    Le givre: vivre libre en l'ire de l'hiver.

A ces jeux il faut prfrer le lent dploiement, comme de soies
changeantes, des images translucides qui flottent et jouent sur l'_Eau
du fleuve_:

    Qui donc n'a vu des yeux du rve
    Lthargique s'pandre et se pmer aux grves
    Et se tordre, boucles blondes
    Que surchargent les pierreries,
    La chevelure douloureuse de l'onde?

Ce dernier vers n'est-il pas beau et pur et d'une tragique simplicit?

Ecrite en vers libres, cette dernire partie du volume est la plus
originale et la plus agrable. L, s'il procde, pour la technique, de
M. Viel-Griffin, il n'est aucunement imitateur; l'influence est
lgitime et tout extrieure. Tandis que dans les _Estuaires d'ombre_ M.
Fontainas avait subi, trop exactement, l'empreinte de M. Mallarm, dans
_l'Eau du Fleuve_, il se rend personnel le mode prosodique qui s'est
impos  lui. Il donne alors au vers libre l'allure qu'il avait donne 
l'alexandrin; il le fait lent, calme, un peu solennel, srieux, un peu
svre:

    Midi s'apaise et les vagues s'allongent.
    O rves reposs de langueur et de charme,
    O calmes songes!
    Sur la mousse  l'ombre d'aulnes et d'ormes
    Les pcheurs paisibles dorment
    Tandis qu'en l'eau presque mourante un long fil plonge.
    Nul frisson ne court plus aux feuillages,
    Le soleil ne jette aucun rayon,
    Tout est calme....

Et c'est bien, dite avec grce par lui-mme, l'impression finale que
donne la posie de M. Fontainas: l'eau calme, grave et tide d'une anse
o, parmi les roseaux, les nnuphars et les joncs, le fleuve, dans la
srnit du soir, se repose et s'endort.



       *       *       *       *       *



JEHAN RICTUS


Du temps que M. Gabriel Randon sculptait la _Dame de Proue_ d'une nef
qui n'a pas encore vu la mer, nul ne prvoyait que, nouveau Bruant, il
dt lancer aux foules troubles les apostrophes argotiques, violentes et
goguenardes qui ont fait  Jehan Rictus la rputation singulire d'un
pote du pav et d'un dclamateur du trteau. Il y a des vocations
soudaines et des aiguillages imprvus. M. Randon avait t l'une des
voix de l'anarchisme littraire, au temps o de futurs acadmiciens
dmolissaient (trs peu) la Socit au moyen de phrases lgantes et de
sarcasmes spirituels. C'est  lui, je crois, qu'on doit le mot fameux:
Il n'y a pas d'innocent, mot terrible et digne d'un prophte plus
biblique, opinion grave qui nous mettait plus bas que la ville maudite
d'o Loth ne devait sortir, il est vrai, que pour donner un exemple
fcheux aux familles futures. Enfin, les potes ayant rintgr leur
campement, aux sources de l'Hippocrne, on s'aperut de la disparition
de celui qui taillait, avec un soin dlicieux, la proue vierge d'un
navire en partance pour les Atlantides: peu de temps aprs, nous fmes
informs de la naissance de Jehan Rictus et des _Soliloques du Pauvre_.

Il y avait une rumeur du ct de Montmartre: quelque chose de nouveau
surgissait d'entre la foule des diseurs de gaudrioles et de bonne
aventure; quelqu'un, pour la premire fois, faisait parler, avec un
abandon original et capricieux, le Pauvre des grandes villes, le
trimardeur parisien, le loqueteux en qui il reste du bohme, le vagabond
qui n'a pas perdu tout sentimentalisme, le rdeur en qui il y a du
pote, le misrable capable encore d'ironie, le dchu dont la colre
s'vapore en maldictions blagueuses, dont la haine recule si

    L'espoir luit comme un brin de paille dans l'table,

dont l'amertume n'est que du dsir ranci, l'homme enfin qui voudrait
vivre et que l'gosme des lus rejette ternellement dans les tnbres
extrieures.

C'est l un type humain, admissible  la fraternit. Il posera peut-tre
une bombe, un jour de dsespoir; il ne surinera pas un pante le long des
fortifs. Entre ce Pauvre et les humanits basses que clbra M. Bruant,
il y a toute la profondeur des douves qui sparent l'homme de
l'animalit et l'art de la crapule.

Le Pauvre de Jehan Rictus penche certainement vers l'anarchisme. Comme
il est priv de toute jouissance matrielle, les grands principes le
laissent froid. Le Socialiste en paletot et le Rpublicain en redingote
lui inspirent un identique mpris et il ne conoit gure comment les
malheureux, doucement leurrs par les politiciens gras, peuvent encore
couter sans rire la honteuse promesse d'un bonheur illusoire autant que
futur. Il n'est pas sot, il pense  aujourd'hui et non  demain, 
lui-mme, qui a faim et froid, et non aux problmatiques mmes encore
prisonniers dans les reins faciles du proltariat:

    Nous ... on est les pauv's 'tits Fan-fans,
    Les p'tits flaups ... les p'tits fourbus,
    Les p'tits fou-fous ... les p'tits fantmes
    Qui z'ont soupe du mquier d'mme....

Elle est trs amusante, cette ronde biscornue, la _Farandole des Pauv's
'tits Fan-fans_.

C'est surtout dans la premire pice du volume, l'_Hiver_, qu'il faut
chercher la pittoresque expression de ce mpris du Pauvre pour tous les
professionnels de la politique ou de la bienfaisance, pour les sereines
pleureuses, entretenues par la misre qui les coute et les paie,
rentes par les larmes des crve-la-faim, pour tous les hypocrites dont
le fructueux mtier est de plaind' les Pauvr's en faisant la noce.
Dans les socits gostes et avachies, nul commerce ne rapporte
davantage que celui de la piti, et la traite des Pauvres demande moins
de capitaux et fait courir moins de dangers que la traite des ngres.
C'est tout plaisir. Jehan Rictus dit cela ironiquement, en son langage:

    Ah! c'est qu'on n'est pas muff' en France,
    On n's'occup' que des malheureux;
    Et dzimm et boum! la Bienfaisance
    Bat l'tambour su'les ventres creux!

    L'en faut, des Pauv's, c'est ncessaire,
    Afin qu'tout un chacun s'exerce,
    Car si y gn'avait pas d'misre,
    a pourrait ben ruiner l'commerce.

Le pome le plus curieux, le plus trange et aussi le plus connu des
_Soliloques_ est le _Revenant_. On en connat le thme: le Pauvre
attard dans la nuit resonge  ce qu'on lui a cont jadis d'un Dieu qui
s'est fait homme, qui vcut, lui aussi, pauvre parmi les pauvres, et
qui, pour sa bont et la divine hardiesse de sa parole, fut supplici.
Il tait venu pour sauver le monde; mais la mchancet du monde a t
plus forte que sa parole, plus forte que sa mort, plus forte que sa
rsurrection. Alors, puisque les hommes sont aussi cruels, vingt sicles
aprs sa venue, qu'aux jours de sa venue, peut-tre l'heure a-t-elle
sonn d'une incarnation nouvelle, peut-tre va-t-il descendre pareil
 un pauvre de Paris, de mme que jadis il vcut pareil un pauvre de
Galile? Et il descend. Le voil:

    Viens! que j'te regarde ... ah! comm' t'es blanc.
    Ah! comm' t'es ple ... comm' t'as l'air triste....
    ..................................................

    Ah! comm' t'es ple ... ah! comm' t'es blanc.
    Tu grelottes, tu dis rien, tu trembles

    (T'as pas bouff, sr ... ni dormi!),
    Pauv' vieux, va ...Si qu'on s'rait amis?

    Veux-tu qu'on s'assoye su' un banc,
    Ou veux-tu qu'on ballade ensemble?
    ..........................................

    Ah! comme t'es ple ... ah! comme t'es blanc!
    Sais-tu qu't'as, l'air d'un Revenant?...

Et te Pauvre continue, faisant du Christ des misrables un portrait qui,
trait pour trait, s'applique  lui, le Pauvre. L'ide n'est pas banale
et je ne suis pas surpris qu' l'audition, dit avec motion et force par
le pote, ce morceau soit d'un effet saisissant.

Plus loin, aprs avoir expose  Jsus combien sa religion a dgnr
avec la bassesse des prtres et la lchet des fidles, Jehan Rictus, le
Pauvre, se souvient qu'il est aussi pote lyrique; il y a l une strophe
qui est belle et qui le serait davantage en style pur:

    Toi au moins, t'tais un sincre,
    Tu marchais ... tu marchais toujours;
    (Ah! coeur amoureux, coeur amer),
    Tu marchais mme dessus la mer
    Et t'as march jusqu'au Calvaire.

Cela finit par de durs reproches, qui ne manquent pas de grandeur:

    Ah! rien n't'meut, va, ouvr' les bras,
    Prends ton essor et n'reviens pas;
    T'es l'tendard des sans courage,
    T'es l'Albatros du grand Naufrage,
    T'es l'Goland du Malheur!

Ici, c'est l'ide de la rsignation qui trouble le Pauvre; comme tant
d'autres, il la confond avec l'ide bouddhiste de non-activit. Cela n'a
pas d'autre importance en un temps o l'on confond tout et o un cerveau
capable d'associer et de dissocier logiquement les ides doit tre
considr comme une production miraculeuse de la Nature. Passons.
Finalement le Pauvre reconnat qu'il a interpell son lamentable reflet
dans la glace d'un marchand de vins. La conclusion de la troisime
partie est brutale, mais bien dans le ton de sincrit libertaire qui
anime les _Soliloques_: Toi qui as jet les hommes  genoux, maintenant
remets-les debout,

    Y faut secouer au coeur des Hommes
    Le Dieu qui pionc' dans chacun d'nous.

A la fin du livre intitul _Dception_, il y a un morceau
particulirement curieux et qui n'est pas sans faire songer que la
grande posie n'est peut-tre pas incompatible avec le style populaire,
et souvent grossier, adopt par Jehan Rictus. Il s'agit de la Mort.

    Tonnerr' de dieu, la Femme en Noir,
    La Sans-Remords ... la Sans-Mamelles,
    La Dure-aux Coeurs, la Frache-aux-Molles,
    La Sans-Piti, la Sans-Prunelles,
    Qui va jugulant les pus belles
    Et jarnacquant l'jarret d' l'Espoir;

    Vous savez ben ... la Grande en Noir
    Qui tranch' les tronch's par ribambelles
    Et dans les tas les pus rebelles
    Envoie son Tranchoir en coup d'aile
    Pour fair' du Silence et du Soir!

Les apocopes et les mots dforms n'ont pu gter tout  fait ces deux
strophes, mais comme elles auraient gagn  tre crites srieusement!
Il m'est vraiment difficile d'admettre le patois, l'argot, les fautes
d'orthographe, les apocopes, tout ce qui, atteignant la forme de la
phrase ou du mot, en altre ncessairement la beaut. Ou, si je
l'admets, ce sera comme jeu; or, l'art ne joue pas; il est grave, mme
quand il rit, mme quand il danse.

Il faut encore comprendre qu'en art, tout ce qui n'est pas ncessaire
est inutile; et tout ce qui est inutile est mauvais. Les _Soliloques du
Pauvre_ exigeaient peut-tre un peu d'argot, celui qui, familier  tous,
est sur la limite de la vraie langue; pourquoi en avoir rendu la lecture
si ardue  qui n'a pas frquent les milieux particuliers o il semble
que l'on parle pour n'tre pas compris? Ensuite, l'argot est difficile
 manier; Jehan Rictus, malgr son abondance, volue assez difficilement
parmi les cueils de ce vocabulaire. Beaucoup des mots qu'il emploie ne
sont peut-tre plus en usage, car l'argot, malgr ce qu'il retient de
permanent, se transforme avec tant de rapidit que d'une anne  l'autre
les choses les plus usuelles ont chang de nom. Autrefois le grand mot
des voleurs (et des autres), l'argent, ne gardait que trs peu de temps
son manteau argotique; constamment rhabill, il chappait  la
connaissance immdiate des non-initis. Ds que le nom argotique de
l'argent avait pass dans le peuple les voleurs en imaginaient un autre.
Il parat qu'il n'y a plus de jargon ou argot spcial aux voleurs;
c'est--dire que son domaine se serait tendu et aurait pntr jusque
dans les ateliers et les usines: une telle langue n'en demeure pas moins
une langue secrte.

Tout cela ne m'empche pas de reconnatre le talent trs particulier de
Jehan Rictus. Il a cr un genre et un type; il a voulu hausser 
l'expression littraire le parler commun du peuple, et il y a russi
autant que cela se pouvait; cela vaut la peine qu'on lui fasse quelques
concessions, et qu'on se dpartisse, mais pour lui seul, d'une rigueur
sans laquelle la langue franaise, dj si bafoue, deviendrait la
servante des bateleurs et des turlupins.



       *       *       *       *       *



HENRY BATAILLE


La confession est un des besoins spirituels de l'homme. Or, ds que
l'homme a un peu d'intelligence, de sensibilit, de got pour les jeux
de l'esprit, il se confesse en langage rythm: telle est l'origine de la
posie intime et personnelle. Il y a des lgies d'aveu ou de dsespoir
parmi les plus anciennes posies connues, l'ode de Sapho ou le Chant de
la soeur ddaigne, retrouv sur un papyrus hiroglyphique, et
admirable. Catulle s'est confess avec tant d'ingnuit que toute sa vie
sentimentale se trouve crite dans ses pomes dj verlainiens. Les
manuscrits du moyen ge sont pleins de confessions en rythme,
mlancoliques et rprobatives, si elles sont l'oeuvre de moines ou de
clercs pnitents, effrontes,  la manire d'Horace ou d'Ausone, si ce
sont des Goliards qui ont chant leurs amours et leurs ripailles. La
posie franaise la plus assure de vivre et de plaire est celle o des
mes troubles dirent leur dsir et leur peine de vivre: il y eut
Rutebeuf, il y eut Villon, Ronsard et Thophile; il y eut Vigny, il y
eut Lamartine, il y eut Baudelaire et Verlaine; il y en eut des
centaines et le plus gauche  dcouvrir son coeur nous meut encore
aprs des annes de cimetire ou des sicles de poussire.

En ces temps derniers on abusa un peu de cette posie subjective.
D'innombrables potes atteints d'un psittacisme morbide et prtentieux
s'appliqurent  publier d'abondants dcalques des aveux les plus
clbres: les arts d'imitation ne sont-il pas la gloire de notre
industrie? Mais rares sont les confessions o l'on ne s'ennuie  aucune
redite; rares, les hommes dont la perversit est originale, dont la
candeur est nouvelle. Du nouveau, encore du nouveau, toujours du
nouveau: voil le principe premier de l'art. M. Henry Bataille s'y est
conform spontanment (c'est ainsi qu'il le faut) avec une dlicate
simplicit.

Ce que l'on connut d'abord de M.Bataille, c'taient de petites
impressions tendres,  propos de choses mystrieuses et vagues, d'une
nature malade, vanouie, de femmes muettes qui passaient parfumes de
douceur, de petites filles sages et dj tristes, d'une enfance frle et
peureuse, des vers crits dans la _Chambre Blanche_, des vers pour
Monelle, peut-tre.... Le pote s'est refait tout petit enfant, jusqu'au
conte de fes, jusqu' la berceuse; mais l'intrt est prcisment dans
le spectacle de cette mtamorphose; et,  voir comment le jeune homme
revit son enfance, on devine comment l'homme revivra sa jeunesse. Il y a
toujours un oiseau bleu qui est parti et qui ne reviendra plus; hier est
toujours le paradis perdu, et dans vingt ans M. Bataille songera encore:

    Oiseau bleu, couleur du temps,
    Me connais-tu? fais-moi signe:--
    La nuit nous donne des airs sanglotants,
    Et la lune te fait blanc comme les cygnes....

    Oiseau bleu, couleur du temps,
    Dis, reconnais-tu la servante
    Qui tous les matins ouvrait
    La fentre et le volet
    De la vieille tour branlante?...

    O donc est le saule o tu nichais tous les ans,
    Oiseau bleu, couleur du temps?

    Oiseau bleu, couleur du temps.
    Dis un adieu pour la servante
    Qui n'ouvrira plus dsormais
    La fentre, ni le volet
    De la vieille tour o tu chantes ...
    Ah! reviendras-tu tous les ans,
    Oiseau bleu, couleur du temps?

Et toujours il y aura des villages qu'on se souviendra d'avoir vu mourir
un soir, et qu'on n'oubliera pas, et o l'on voudrait revenir,--oh! un
seul instant, revenir vers le pass qu'on a vu mourir, un soir
d'adolescence, un soir de jeunesse, un soir d'amour:

    Il y a de grands soirs o les villages meurent--
    Aprs que les pigeons sont rentrs se coucher.--
    Ils meurent, doucement, avec le bruit de l'heure
    Et le cri bleu des hirondelles au clocher ...
    Alors, pour les veiller, des lumires s'allument,
    Vieilles petites lumires de bonnes soeurs,
    Et des lanternes passent, l-bas, dans la brume ...
    Au loin le chemin gris chemine avec douceur ...

De toutes ces visions le pote enfin se dtache avec une fermet
attriste:

    Mon enfance, adieu, mon enfance.--Je vais vivre.
    Nous nous retrouverons aprs l'affreux voyage,
    Quand nous aurons ferm nos mes et nos livres,
    Et les blanches annes et les belles images ...
    Peut-tre que nous n'aurons plus rien  nous dire!
    Mon enfance ... tu seras la vieille servante,
    Qui ne sait plus bercer et ne sait plus sourire....

Et ainsi jusqu' la mort chacune de nos existences successives nous sera
une belle et douce trangre qui s'loigne lentement et se perd dans
l'ombre de la grande avenue o nos souvenirs sont devenus des arbres qui
songent en silence....

Il y a donc, dans ce livre de l'enfance, toute une philosophie de la
vie: un regret mlancolique du pass, une peur fire de l'avenir. Les
pomes plus rcents de M. Bataille, encore pars, ne semblent pas
contrarier cette impression: il y demeure le rveur nerveusement triste,
passionnment doux et tendre, ingnieux  se souvenir,  sentir, 
souffrir. Quant  ses deux drames, la _Lpreuse_ et _Ton sang_, sont-ils
bien, comme l'auteur le croit, la transposition en action des mmes
sensations et des mmes ides que, paralllement, il transpose en
pomes? Pomes et tragdies sont ns dans la mme fort, viornes et
frnes, voil tout ce que l'on peut affirmer: ils ont puis  la mme
terre, au mme vent,  la mme pluie, mais la diffrence essentielle est
celle que j'ai dite: les deux drames sont deux beaux arbres tragiques.

La _Lpreuse_ est bien le dveloppement naturel d'un chant populaire:
tout ce qui est contenu dans le thme apparat  son tour, sans
illogisme, sans effort. Cela a l'air d'tre n ainsi, tout fait, un
soir, sur des lvres, prs du cimetire et de l'glise d'un village de
Bretagne, parmi l'odeur cre des ajoncs crass, au son des cloches
tristes, sous les yeux surpris des filles aux coiffes blanches. Tout le
long de la tragdie l'ide est porte par le rythme comme selon une
danse o les coups de sabots font des pauses douloureuses. Il y a du
gnie l-dedans. Le troisime acte devient admirable, lorsque,
connaissant son mal et son sort, le lpreux attend dans la maison de son
pre le cortge funbre qui va le conduire  la maison des morts, et
l'impression finale est qu'on vient de jouir d'une oeuvre entirement
originale et d'une parfaite harmonie.

Le vers employ l est trs simple, trs souple, ingal d'tendue et
merveilleusement rythm: c'est le vers libre dans toute sa libert
familire et lyrique:

    Je sais o j'ai t empoisonn.
    C'est en buvant du vin dans le mme verre
    qu'une jeune fille que j'aimais....
    ..................................................

    Sur la table il y avait nappe blanche,
    un vase rempli de beurre jaune,
    et elle tenait  la main un verre
    du vin qui plat au coeur des femmes....
    ..................................................

    Elle n'avait pas pourtant lieu de me har....
    Je ne suis qu'un pauvre jeune fermier,
    fils de Matelinn et de Maria Kantek
    J'ai pass trois ans  l'cole ...
    mais maintenant je n'y retournerai plus....
    Dans un peu de temps je m'en irai encore loin du pays,
    Dans un peu de temps je serai mort,
    et m'en irai en purgatoire....
    Et pendant ce temps mon moulin tournera
             diga-diga di,
    Ah! mon moulin tournera
             Diga-diga da....

_Ton sans_ est crit en prose, trs simple aussi, et comme transparente.
Je n'aime gure cette histoire, trop mdicale, de transfusion du sang,
mais le thme accept, on est en prsence d'un vrai drame d'aujourd'hui,
hardi et vrai. Le ton singulier de cette tragdie est donn par une
sorte de mysticisme charnel. Les affinits corporelles sont substitues
aux affinits morales: c'est un psychisme matriel. Voici un passage du
rle de Daniel (le jeune homme  qui Marthe a donn son sang), par
lequel le principe du drame sera un peu expliqu:

     Tu ne peux pas le voir couler dans mes veines ... mais c'est si
     extraordinaire de le contenir en moi ... si trange ... si absurde
     et si doux.... Je contemple mes mains comme si je les voyais pour
     la premire fois.... Je ne sais quelle tideur frache y coule en
     cascade ... et sous le rseau transparent des veines, il me semble
     que je suis dans sa fuite toute la source lche de ton coeur....
     Il y a une douceur nouvelle qui court en moi comme un printemps....
     Je t'assure, pose ta main sur la mienne ... elle t'appartient ...
     je suis un peu toi maintenant ... Je veux que tu sentes se faire la
     confusion, je veux que tu reconnaisses en moi le battement
     inconscient de ta vie.... Ah! que ma joie ne te paraisse pas
     purile!... je t'en supplie.... Ta vie! pense  cela ... la vie de
     ta chair,  dfaut de ton me.... Ce sang m'apporte un peu de ton
     ternit ... oui de ton pass, de ton prsent, de ton avenir, et
     c'est comme s'il accourait  moi du fond de ta plus lointaine et
     mystrieuse enfance....

Il n'y a peut-tre pas l une seule mtaphore qui n'ait t lue dans les
effusions attribues d'ordinaire aux amants; il semble pourtant qu'on
les lise pour la premire fois, car c'est la premire fois qu'elles sont
justes. Cependant le style de _Ton sang_ n'est pas toujours assez pur,
et trop parfois de vraie conversation, sous prtexte de thtre. Le
prtexte n'est pas valable.

Les deux tragdies se rejoignent par cette ide que le sang de la femme,
pur ou impur, haine ou amour, est une maldiction pour l'homme. L'amour
est une joie empoisonne; la fatalit veut que ce qui est le suprme
bien de l'homme soit la source de ses plus cruels tourments, que le
fleuve o il boit la vie soit le mme o il boit la douleur et la mort.

C'est, du moins, l'impression que j'ai retire de cette lecture, mais,
comme dit M. Bataille dans sa Prface,  plus le drame apparat simple
et dpourvu de haute signification, mieux le vrai but est atteint. Une
oeuvre d'art, tableau, statue, pome, roman ou drame, ne doit jamais
avoir une signification trop prcise, ni vouloir dmontrer quelque
vrit morale ou psychologique, ni tre un enseignement, ni contenir une
thorie. Il faut opposer _Hamlet_  _Polyeucte_.

M. Henry Bataille dont les ides semblent sagement imprcises ne sera
jamais tent par l'apostolat: le got de la beaut le prservera de se
plaire dans les chambres resserres et malsaines de la maison des
formules. Il est appel  sentir confusment la vie,  ne pas trop la
comprendre; c'est la condition mme de l'enfantement des oeuvres. Tous
les grands actes naturels de l'existence humaine sont dirigs ou domins
par l'inconscient.



       *       *       *       *       *



EPHRAM MIKHAL


Puisqu'il ne nous laissa que de trop brves pages, l'oeuvre seulement de
quelques annes; puisqu'il est mort  l'ge o plus d'un beau gnie
dormait encore, parfum inconnu, dans le calice ferm de la fleur,
Mikhal ne devrait pas tre jug, mais seulement aim. Il tait
charmant, quoique trs fier; aimable, quoique triste et repli; doux,
quoiqu'il et  souffrir ou de la vie, ou des importuns et des envieux,
car il eut une gloire prcoce, comme son talent. A dix-huit ans dj,
son originalit tait sensible: il introduisait dans le vers parnassien,
sans le dhancher ainsi que M. Coppe, une grce mlancolique, alors
neuve surtout par le contraste de la puret de l'accent avec la
sincrit du sentiment. La femme  la beaut impassible souffre en
silence, sans gestes, sans parade, sans larmes: sa peine est adoucie par
la joie d'tre belle.

Il y a sans doute, dans la _Dame en deuil_ un peu de la psychologie de
Mikhal: son orgueil l'enchanait  son ennui:

    Va-t'en! Je veux rester la veuve taciturne
    De mes rves d'antan que j'ai tus moi-mme.

Presque aucun de ses pomes o ne se rpte ta plainte de l'orgueil et
de l'ennui; ce n'est pas l'ennui de vivre--il vcut si peu; ce n'est pas
l'ennui de ne pas vivre--il n'eut pas le temps de s'apercevoir que la
vie donne moins qu'elle promet; c'tait un ennui maladif et invincible,
l'ennui des prdestins qui sentent obscurment, comme l'eau glace d'un
fleuve gonfl, monter le long de leurs membres les vagues de la mort; et
c'tait aussi l'orgueil de ne pas avouer ses pressentiments et de
chercher des causes vaines  une tristesse plus forte que l'me qui la
portait. Mais il ne faudrait pas exagrer l'influence d'une sant
chtive sur les tendances et les gots d'une intelligence. Nous ne
savons rien de prcis ni rien d'utile sur la formation des
personnalits. A chaque homme nouveau, le mystre recommence. La
botanique n'est pas applicable aux plantes humaines: au degr de
diffrenciation o les hommes sont arrivs, chaque exemplaire de
l'humanit est une terre inexplore,--et inexplorable, puisque,
relativement  ta conscience, l'homme lui-mme, avec sa pense comme
avec ses gestes, est un fragment du monde extrieur.

Mikhal tait ainsi: doux et fier, plein d'un ennui trs triste:

    Mais le ciel gris est plein de tristesse calme
    ineffablement douce aux coeurs chargs d'ennuis.
    ................................................
    L'ennui, rythme dolent de flte suranne.
    ................................................
    Chre, mon me obscure est comme un ciel mystique,
    Un ciel d'automne, o nul astre ne resplendit....
    ................................................
    Je sombre dans un grand et morne nonchaloir.
    .................................................
    N'coute pas le cri lointain qui le rclame,
    Les conseils exhals dans la senteur des nuits.
    Tu sais que nul baiser librateur, mon me,
    Ne rompt l'enchantement de tes subtils ennuis.
    .................................................
    Quand le vent automnal sonne le deuil des chnes,
    Je sens en moi, non le regret du clair t,
    Mais l'ineffable horreur des floraisons prochaines.
    .................................................

Voici tout entier le _Crpuscule Pluvieux_, o jamais peut-tre
l'ennui, le mystrieux ennui, n'a t avou avec une loquence aussi
sereine:

    L'ennui descend sur moi comme un brouillard d'automne
    Que le soir paissit de moment en moment;
    Un ennui lourd accourt mystrieusement,
    Qui m'opprime de nuit paisse et monotone.

    Pourtant nul glorieux amour ne m'a bless,
    Et c'est sans regretter les heures envoles
    Que je revois au loin, vagues formes voiles,
    Mes souvenirs errants au jardin du pass.

    Et pourtant, maintenant, dans l'horreur languissante
    D'un soir de pluie et dans la lente obscurit,
    Je sens mon coeur que nul amour n'a dsert
    Mlancolique ainsi qu'une chambre d'absente.

Plus loin, dans l'_Acte de Contrition_, c'est encore le mme sentiment de
drliction et d'accablement:

    Je confessais que les Printemps et les Automnes
    Passent en vain le seuil sacr des horizons,
    Car mon me est pareille aux dserts monotones
    Assoupis dans l'oubli strile des saisons.

    Quelques mois avant sa mort, il dit, en un doux
    et beau vers, son tat d'me:

    Nous sommes les amants tristes parmi les fleurs.

Cependant, vers le mme temps, le pote eut des heures heureuses, des
moments de joies et d'espoir:

    Joyeuses, sur les claires ondes
    D'un golfe paisible et splendide,
    Des galres aux voiles blondes
    Appareillent pour l'Atlantide.

    Et des lys ravis par les brises
    Neigent dans la douce venelle,
    Tandis qu'au loin des voire prises
    Proclament la joie ternelle.

Et ceci, tir de l'_Ile Heureuse_:

    Dans le golfe aux jardins ombreux,
    Des couples blonds d'amants heureux
    Ont fleuri les mts langoureux
          De la galre,
    Et, caress du doux t,
    Notre beau navire enchant
    Vers les pays de volupt
          Fend l'onde claire!

Mais o sont les jardins d'Armide? Les conqurants de son rve (avril
1890) qui devaient venir le dlivrer et remporter

    ................................vers les les
    Qui parfument les mers de fruits mrs et d'aromates
    Et fleurissent au loin l'eau des golfes tranquilles,

les conqurants furent les anges de la nuit et nous ne savons rien de
plus.

Ces vers, les derniers crits par Mikhal, peu de semaines, ou de jours,
avant sa fin, ont un intrt presque testamentaire. S'il faut les
prendre pour autre chose qu'un thme, qu'un canevas o la broderie n'est
qu'indique, si, alors, ils taient, dans son esprit, dfinitifs, ils
marquent le premier pas d'une volution du pote vers le vers libre,--ou
vers un certain vers libre, celui qui conservant les allures des rythmes
traditionnels, se libre nanmoins de la tyrannie de la rime romantique
et de la superstition du nombre constant. L'intention de faire des vers
d'une forme nouvelle me parat vidente dans ce morceau unique; les
assonances, heureuses et non de hasard, en tmoignent: pourpres-sourdre;
terribles-marines; thyrse-triste; plages-aromates,--et, comme Mikhal
connaissait l'ancienne posie franaise et tes rgles prcises de la
vieille assonance, il a voulu les respecter dans cet essai, qui, malgr
sa brivet, est,  ce point de vue, remarquable. Le parnassien allait
donc voluer naturellement vers l'esthtique d'aujourd'hui, quand la
mort le surprit; il avait sans doute compris qu'il ne faut pas ddaigner
les manires nouvelles d'exprimer l'motion et la beaut.

Parralllement  ses pomes, Mikhal avait crit des contes en prose; il
tiennent dans le petit volume des _Oeuvres_, juste autant, juste aussi
peu de place que les vers. L encore il fut curieusement prcoce et, 
dix-neuf ans, il produisait des pages tout  fait charmantes par la
franchise de la philosophie, telles que le _Magasin de jouets_, avec,
dj, de jolies phrases: Ces belles Poupes, vtues de velours et de
fourrures et qui laissent traner derrire elles une namourante odeur
d'iris. Dans _Miracles_, l'incroyance au divin est analyse avec une
belle sret de main et d'intelligence; presque partout, on sent un
esprit matre de soi et qui tient  ne revtir de la forme que des ides
qui valent la forme. Il est surtout attir par les histoires
significatives et rvlatrices d'un tat d'me hermtique: il aime la
magie et le prodige, les cratures oppresses par le mystre et qui ont
mal  la raison. C'tait un lecteur assidu de Spinoza, qui lui avait
enseign, selon la juste expression de M. Pierre Quillard, avec un
mysticisme suprieur, la vanit de la joie et de la douleur, et il
devait goter galement la vie et la philosophie nirvniennes du
philosophe de sa race. Le chef-d'oeuvre de ces proses, c'est
_Armentaria_, pome trs pur, trs clairement aurol d'amour, fleur
mystique et candide, _flos admirabilis!_ Il y a des lignes comme
celle-ci; Armentaria dit: Soyons purs dans les tnbres et allons au
ciel silencieusement.

Il suffit d'avoir crit ce peu de vers et ce peu de prose: la postrit
n'en demanderait pas davantage, s'il y avait encore place pour les
prfrs des Dieux dans le muse que nous enrichissons vainement pour
elle et que les barbares futurs n'auront peut-tre jamais la curiosit
d'ouvrir.



       *       *       *       *       *



ALBERT AURIER


Avec un temprament outrancier d'observateur ironiste, une tendance 
des jovialits rabelaisiennes, Aurier se trouva, ds ses premires
annes d'tudiant, engag dans un groupement littraire en apparence
trs oppos  ses penchants. Mais, de mme que tout n'tait pas ridicule
dans le _Dcadent,_ tout n'est pas de simple jeu dans les vers qu'Aurier
y donnait abondamment; ce sonnet, _Sous Bois_, dat de Luchon, aot
1886, n'a pas qu'une valeur de prcocit:

    Les forts de sapins semblent des cathdrales
    Qu'ombrent d'immenses deuils. Infinis, sans espoir,
    Montent des noirs piliers se perdant en le noir,
    Et l'ombre bleue emplit les votes colossales!...

    Tandis que, pour voiler l'invisible ostensoir,
    Pendent sur les vitraux des loques spulcrales,
    Vagues, passent des chants tristes comme des rles,
    Les chants de la fort  la brise du soir.

    --O Temple! Bien souvent je suis le labyrinthe
    De tes nefs, par la nuit cherchant ton Arche-Sainte!...
    Mais, en vain! L'horizon, toujours sombre et bant,

    Fuit devant moi; le Vide dort au fond des salles!
    --Ainsi, mon coeur, sondant les clestes ddales,
    Marche, toujours heurtant l'implacable nant!

Si, aprs cette estampe romantique, j'extrais du mme recueil la
_Contemplation_, on aura peut-tre une ide assez juste d'Aurier trs
jeune, partag entre le vouloir d'tre srieux et l'amusement de ne pas
l'tre:

    Le coeur inond d'une ineffable tristesse,
    Je contemple le crne aim de ma matresse.

    Dans ses orbites creux, d'pouvants remplis,
    J'ai fait coller deux trs beaux lapis-lazulis;

    J'ai mis artistement sur l'os blanc de sa nuque,
    Poli comme un ivoire, une vieille perruque;

    J'ai, dans ce faux chignon, rpandu ses parfums
    Prfrs (souvenir de mes amours dfunts);

    J'ai plac, pour cacher son rictus trop morose,
    A ses troublantes dents ma cigarette rose,

    Puis j'ai pos le tout ( la place d'un saint)
    Dans une niche, sur les velours d'un coussin.

    Et je songe qu'ainsi (mditations mornes!)
    La Catin ne peut plus me gratifier de cornes!

Ces deux notes, l'une de mlancolie, l'autre d'ironie, persistrent 
sonner jusqu' la fin dans les vers d'Aurier, et on les retrouvera dans
le _Pendu_ et dans _Irne_.

Quant aux caractres propres, diffrentiels de sa posie, ce sont, il me
semble, la spontanit et l'inattendu. Il ne fut jamais un chercheur de
pierres prcieuses: il sertissait celles qu'il avait sous la main, plus
soucieux de leur mise en valeur que de leur raret; mais, pcheur de
perles, il le fut aussi trop peu et, trop confiant en sa force
improvisatrice, il laissa, mme en des morceaux jugs par lui
dfinitifs, chapper des  peu prs et des erreurs. Cela vaut-il mieux
que d'tre trop parfait? Oui, quand la perfection de la forme n'est que
le rsultat d'un pnible limage, d'une qute aveugle des rarets parses
dans les dictionnaires, d'un effort naf  tirer, sur le vide d'une
oeuvre, un rideau constell de fausses meraudes et de rubis inanes.
Il est cependant une certaine dextrit manuelle qu'il faut possder;
il faut tre  la fois l'artisan et l'artiste, manier le ciseau et
l'bauchoir, et que la main qui a dessin les rinceaux puisse les
marteler sur l'enclume.

Mais l, Aurier pcha moins par omission que par jeunesse, et s'il
montra un talent moins sr que son intelligence, c'est que toutes les
facults de l'me n'atteignent pas  la mme heure leur complet
dveloppement; chez lui, l'intelligence avait fleuri la premire et
attir a soi la meilleure partie de la sve.

L'intelligence et le talent, voila, je crois, une distinction qui n'a
gure t faite en critique littraire; elle est pourtant capitale, il
n'y a pas un rapport constant ni mme un rapport logique entre ces deux
manires d'tre; on peut tre fort intelligent et n'avoir aucun talent;
on peut tre dou d'un talent littraire ou artistique vident et n'tre
qu'un sot; on peut aussi cumuler ces deux dons: alors on est Goethe ou
Villiers de l'Isle-Adam, ou moins, mais un tre complet.

Aurier manqua de quelques annes pour s'harmoniser dfinitivement. Il en
tait encore  la priode o l'on ressent une si grande tendresse pour
toutes ses ides qu'on se hte de les revtir, mme d'toffes un peu
frustes, de peur qu'elles n'aient froid dans la chemise aux notules:
d'ailleurs, presque rien de ce que nous connaissons de lui, en fait de
vers, n'avait reu la suprme correction.

Mais que l'on ne prenne pas cette opinion pour absolue; on pourrait la
contrarier en citant l'extraordinaire _Sarcophage vif_, par exemple, ou
le _Subtil Empereur_:

    En l'or constell des barbares dalmatiques,
    La peau farde et les cheveux teints d'incarnat,
    je trne, contempteur des nudits attiques
    Dans la peau royale o mon rve s'incarna....

    Je regarde en raillant agoniser l'empire
    Dans les rires du cirque et les cris des jockeys,
    Et cet croulement formidable m'inspire
    Des vers subtils fleuris de vocables coquets!...

    Je suis le Basileus dilettante et farouche!
    Ma cathdre est d'or pur sous un dais de tabis....
    Quand je parle, on dirait qu'il tombe de ma bouche
    Des anges, des saphirs, des fleurs et des rubis....

Pote, Aurier l'est encore jusqu'en sa critique d'art. Il interprte les
oeuvres, il en rdige le commentaire, me--esthte, peut-tre, mais non
pas esthticien, et la valeur de sa critique, presque toujours positive,
tient en partie au choix qu'il sut faire, de main sre, entre les
artistes et entre les oeuvres.

Sa critique est positive; il exalte le sujet de son analyse; il dit les
signifiances; obscurment voulues par le peintre et, ce disant,
recompose trs souvent une oeuvre un peu diffrente, par les tendances
nouvelles qu'il y trouve, de celle qu'il a eue sous les yeux: ainsi,
dans son tude sur Henry de Groux, un grandiose pendu nous apparat,
plus grandiose encore et plus lamentable aussi, parmi le renouveau
luxuriant des sves, que le grandiose et lamentable bonhomme du peintre
de la Violence.

Quant aux dfauts des oeuvres qu'il aimait, il les voyait bien, mais il
prfra souvent les taire, sachant que l'loge doit, pour porter, tre
un peu partial, et sachant aussi que le rle du critique est de nous
signaler des beauts et des joies, non des imperfections et des causes
de tristesse. A l'oeuvre mauvaise, mdiocre ou nulle, le silence seul
convient, et, contrairement  l'opinion d'Edgar Poe, j'affirme que la
plupart des chefs-d'oeuvre mme ont besoin pour tre compris,  l'heure
o ils closent, de la charitable glose d'une intelligence amie.
Malheureusement, la critique influente, si peu qu'elle le soit encore,
tant devenue prudente ou servile, il est ncessaire de la contredire de
temps  autre, rien que pour montrer que l'on n'est pas dupe: cela seul
induisit Aurier  contester non le talent, mais le gnie de M.
Meissonier, peintre fameux des tats-majors et ds cuirassiers. Ce ne
fut que par occasion qu'il livra bataille au taureau; il avait, comme
critique, une besogne plus urgente: mettre en lumire les isols,
comme il disait, forcer vers eux l'attention de quelques-uns. La
premire tude de ce genre, son _Van Gogh_ eut un succs inattendu; elle
tait excellente, d'ailleurs, disait la vrit sans mnagements pour
l'opinion, et vantait le peintre du soleil et des soleils sans ces
emballements purils qui sont la tare de l'enthousiasme. Ds l, il
exprimait les deux inquitudes dont il se souciait avant tout: le
peintre est-il sincre? et que signifie sa peinture? La sincrit, en
art, est bien difficile  dmler de l'inconsciente fraude o se
laissent aller les artistes les plus purs et les plus dsintresss;
l'extrme talent dgnre trs souvent en virtuosit: il faut donc, en
principe, croire l'artiste sur sa parole, sur son oeuvre. A la seconde
question, la rponse est gnralement plus facile. Voici ce qu'Aurier
dit  propos de Van Gogh, et cela peut servir de dfinition assez nette
du symbolisme en art:

C'est, presque toujours, un symboliste. Non point, je le sais, un
symboliste  la manire des Primitifs italiens, ces mystiques qui
prouvaient  peine le besoin de dsimmatrialiser leurs rves, mais un
symboliste sentant la continuelle ncessit de revtir ses ides de
formes prcises, pondrables, tangibles, d'enveloppes intensment
charnelles et matrielles. Dans presque toutes ses toiles, sous cette
enveloppe morphique, sous cette chair trs chair, sous cette matire
trs matire, gt, pour l'esprit qui sait l'y voir, une pense, une
Ide, et cette Ide, essentiel substratum de l'oeuvre, en est, en mme
temps, la cause efficiente et finale. Quant aux brillantes et clatantes
symphonies de couleurs et de lignes, quelle que soit leur importance
pour le peintre, elles ne sont dans son travail que de simples procds
de symbolisation.

En son tude sur Gauguin, un an plus tard, il revint sur cette thorie,
la dveloppa, exposant, avec une grande sret de logique, les principes
lmentaires de l'art symboliste ou idiste, qu'il rsume ainsi:

L'oeuvre d'art devra tre:

1 _Idiste_, puisque son idal unique sera l'expression de l'Ide;

2 _Symboliste_, puisqu'elle exprimera cette ide par des formes;

3 _Synthtique_, puisqu'elle crira ces formes, ces signes, selon un
mode de comprhension gnrale;

4 _Subjective_, puisque l'objet n'y sera jamais considr en tant
qu'objet, mais en tant que signe d'ide peru par le sujet;

5 (C'est une consquence) _Dcorative_--car la peinture dcorative
proprement dite, telle que l'ont comprise les gyptiens, trs
probablement les Grecs et les Primitifs, n'est rien autre chose qu'une
manifestation d'art  la fois subjectif, synthtique, symboliste et
idiste.

Aprs avoir ajout que l'art _dcoratif_ est le seul art, que la
peinture n'a pu tre cre que pour dcorer de penses, de rves et
d'ides les murales banalits des difices humains, il impose encore 
l'artiste le ncessaire don d'_motivit_, en allguant, seule, cette
transcendantale motivit, si grande et si prcieuse, qui fait
frissonner l'me devant le drame ondoyant des abstractions.

Grce  ce don, les symboles, c'est--dire les Ides, surgissent des
tnbres, s'animent, se mettent  vivre d'une vie qui n'est plus notre
vie contingente et relative, d'une vie essentielle, la vie de l'Art,
l'tre de l'tre.

Grce  ce don, l'art est complet, parfait, absolu, existe enfin.

Sans doute, tout cela est plutt, au fond, une philosophie qu'une
thorie de l'art, et je me mfierais de l'artiste, mme suprieurement
dou, qui s'appliquerait  la raliser par des oeuvres; mais c'est une
philosophie trs haute et possiblement fconde: quelques artistes en
seront peut-tre touchs mme  travers leur cuirasse d'inconscience.

En critique, Aurier tait encore d'avis que l'on doit examiner l'oeuvre
en soi et qu'il est ridicule de faire intervenir dans sou jugement des
motifs aussi vagues et aussi trompeurs que l'hrdit et le milieu. Il y
a un lien de cause  effet, cela est navement clair, entre l'homme et
l'oeuvre, mais de quel intrt peut bien tre la connaissance de l'homme
pour qui s'amuse aux fantastiques marines de Claude Lorrain? La logique,
si j'y rflchissais, m'affirmerait ce Claude Napolitain ou Vnitien,
mridional tout au moins, et qu'il soit n en Lorraine, cela me
suffoquerait, si j'tais M. Taine; l'histoire, il est vrai, m'apprend
qu'il sjourna  Naples et qu'il passa par Venise: je m'en doutais, mais
cela n'ajoute rien  mon rve, et Cloptre, appuye  l'paule de
Dellius, n'y puise pas une beaut nouvelle.

Sans tre un bon roman, ni de bonne littrature, _Vieux_ est un roman
amusant, et, avec cela, bien ordonn. La personnalit d'Aurier n'y est
pas encore bien nette; son esprit ne s'y affirme qu' l'tat de
collaborateur,--collaborateur de Scarron et de Thophile Gautier, de
Balzac et mme de certains petits naturalistes qui tentrent d'tre
goguenards. Mais le plus grave dfaut de ce livre fut qu'il n'exprimait
plus, quand il fut achev, les tendances esthtiques de l'auteur, ou
qu'il n'en exprimait que la moiti et la partie la moins neuve et la
plus caduque. Qu'on lise, cependant, le chapitre VII: ce sont de fort
belles pages et bien  leur place, quoique d'un ton plus lev que le
reste du roman; qu'on lise, au chapitre XXI, la psychologie de l'heure
du coucher, et ce qui suit: c'est d'une finesse un peu simple, mais
comme c'est observ et quelle belle ironie en action! Qu'on lise encore
la dclaration d'amour du vieux Godeau, les tendres paroles dont se
soulage le malheureux pendant que la bien-aime se livre, cyniquement,
 d'autres soulagements: c'est d'un genre de comique qui n'a de vulgaire
que la forme, et qui laisse dans le souvenir une impression de
rabelaisianisme ingnu.

Enfin, _Vieux_ est une oeuvre trs imparfaite,--mais non pas mdiocre.

Aurier annonait plusieurs romans, les _Manigances,_ la _Bte qui
meurt_: comme toujours, et comme tous les faiseurs de projets, il se
proccupa de raliser ses promesses dans l'ordre inverse o il les avait
faites. On a retrouv dans ses papiers un manuscrit intitul _Edwige_,
mais qu'il avait verbalement dbaptis quelques semaines avant sa mort;
il a paru sous ce titre: _Ailleurs_.

Plus qu'une esquisse et moins qu'une oeuvre acheve, ce petit roman
philosophique est curieux: c'est un duel tragi-comique entre la Science
et la Posie, entre l'Idalit et le Positivisme, cont en un style
adquat au sujet, tantt bizarrement familier, tantt mesur et stell
de belles mtaphores. On y retrouve l'auteur de _Vieux_, mais plus
sobre; on y retrouve le pote et le critique d'art, mais plus sr de sa
philosophie et plus matre de l'expression de ses ides ou de ses
sentiments.

Aurier avait, comme romancier, un don assez rare et sans lequel le
meilleur roman n'est qu'un recueil de morceaux choisis: il savait riger
en vie un personnage, lui attribuer un caractre absolu et dvoiler
logiquement, au cours d'un volume, les phases de ce caractre, non par
de vagues analyses, mais par la mise en scne de faits systmatiquement
choisis pour leur valeur rvlatrice: tel, dans _Vieux_, M. Godeau;
tels, dans _Ailleurs,_ Hans et l'ingnieur. Cet ingnieur est une
merveilleuse caricature: Aurier lui prte des propos d'un comique
vraiment norme et pourtant lamentablement vraisemblables, car c'est
encore un autre de ses dons, comme romancier, de n'outrer jamais que le
vrai ou le possible: il y avait en lui le gnie d'un Daumier,--et
Daumier, seul, aurait pu conter avec des images un symbolique pisode
aussi amrement comique que la colre du Dr Cocon accus d'hrosme.
Aurier serait all trs loin en ce genre, le roman de l'ironie comique,
de l'amertume exhilarante: que de joies il nous et donnes!

C'tait un homme de talent et d'un talent peu ordinaire, un esprit
suprieur; il ne doit pas tre oubli: on peut encore lire ses romans,
goter plus d'une page de ses vers et, pendant longtemps, ses critiques
d'art fourniront des ides, une mthode et des principes.



       *       *       *       *       *



LES GONCOURT


Quoique les dernires volutions littraires se soient faites loin de
M. de Goncourt et qu'il ait eu l'orgueil--ou la faiblesse--de s'en
dsintresser, on ne trouverait sans doute pas  cette heure un
symboliste de marque, et mme le plus absolu en ses ides, qui ne
consentit  signer un loge cordial de l'auteur de _Madame Gervaisais._
Le doute qui assombrit l'clat des obsques d'Alexandre Dumas, ou les
moins illustres funrailles de M. Daudet, s'est rsolu en vidente
lumire et en certitude pure et simple: les _Goncourt_ furent un grand
crivain.

Ils en eurent tous les caractres: l'originalit, la fcondit, la
diversit.

L'originalit est le don premier, mystrieux et formidable; sans lui,
toutes les autres qualits de l'crivain sont striles, nuisibles, et
mme un peu ridicules, le jour o l'homme de lettres laborieux et
intelligent, mais pas davantage, fier de multiples aptitudes, se veut
dress en statue sur un pidestal de tomes. Plus digne de gloire est le
gnie intermittent ou soudain qui se manifeste par de capricieux clairs
ou par la lueur inattendue d'un rayon seul et qu'on ne reverra pas. Les
Goncourt appartiennent  la caste des gnies continus et sans
dfaillance; s'ils ne doivent pas tre nombrs parmi les demi-dieux, ils
le seront parmi les hros qui accumulrent un total de belles actions
gal  une oeuvre unique et grandiose. Chacun des livres des Goncourt
fut une de ces belles actions, chacune d'une beaut diffrente et neuve.

Historiens, appliquant aux vnements d'hier la mthode documentaire
d'Augustin Thierry, ils restiturent, en place d'une vision de parade,
un XVIII_e_ sicle vivant et sincre, rajeuni par la typique anecdote,
clair par le sourire des femmes, expliqu par le costume, par le
billet, par l'estampe, par le cri de la rue, par l'pigramme, par le
mot. Cette sorte d'histoire n'est pas toute l'histoire, mais c'est
peut-tre la seule qui puisse intresser dsormais des esprits devenus
sceptiques par trop de lectures et plus curieux de comprendre les
diffrences que de ramener  l'unit la diversit des vnements. Si
l'on ne retient de l'histoire que les faits les plus gnraux, ceux qui
se prtent aux parallles et aux thories, il suffit, comme disait
Schopenhauer, de confrer avec Hrodote le journal du matin: tout
l'intermdiaire, rptition vidente et fatale des faits les plus
lointains et des faits les plus rcents, devient inutile et fastidieux;
Bossuet le rejette. Ce fut la premire originalit des Goncourt de crer
de l'histoire avec les dtritus mme de l'histoire. Tout un mouvement de
curiosit date de l; la publication de _l'Histoire de la Socit
franaise pendant la Rvolution et sous le Directoire_ ouvrit l're du
bibelot,--et que l'on ne voie pas en ce mot une intention dprciatrice;
le bibelot historique jadis s'appela relique: c'est le signe matriel
qui tmoigne devant le prsent de l'existence du pass. En ce sens, le
muse Carnavalet, pour prendre un exemple bien clair, est l'oeuvre des
Goncourt,--et, s'il avait achet la partie historique du cabinet
d'Auteuil, il aurait pu tout naturellement changer de nom en
s'enrichissant.

L'Oeuvre historique des Goncourt, laisses de ct ses consquences et
son influence, a une valeur certaine. D'abord ils imaginrent d'crire
l'histoire; ils ne font ni des discours ni des dissertations, mais des
livres; ils traitent Marie-Antoinette non pas en sujet mais en motif
autour duquel se viennent rassembler tous les petits faits de vie dont
vivait la reine:  connatre ses jeux, ses paroles, ses robes et ses
coiffures, ils pntrent plus facilement jusqu' son me qui, occupe
sans doute de combinaisons politiques, l'tait aussi de jeux, de robes
et de coiffures. Tous ces dtails, que les gens graves de l'an 1855
taxaient d'enfantillages, ne les empchrent pas de dgager les premiers
le vritable rle de la reine et de montrer que tous les fils venaient
se nouer autour de ses doigts fins et redoutables. La clef de l'nigme
que cherchaient en vain les historiens srieux et professionnels, les
Goncourt la trouvrent dans une bote  mouches, peut-tre, mais ils la
trouvrent.

Leur priode uniquement historique se clt vers 1860: alors, sans
modifier leurs procds, ils demandent aux faits de la vie contemporaine
ce qu'ils avaient demand au document du pass: la vrit raliste.

Chercher la vrit semble une entreprise illusoire et paradoxale. Avec
de la patience, on atteint quelquefois l'exactitude, et avec de la
conscience, la vracit; ce sont les qualits fondamentales de
l'histoire; on les retrouve dans les romans des Goncourt. Leurs
fictions, plus que toutes autres, inspirent confiance; on peut y tudier
la vie comme dans la vie elle-mme; les faits, transposs selon le ton
ncessaire, loin d'tre dfigurs, sont encore accentus et rendus plus
vivants par l'art qui les remet en leur place et en leur lumire
logiques. Le ralisme ne s'y tale jamais avec la brutalit dmocratique
o il descendit plus tard; ils manient les anecdotes sociales avec
dlicatesse, comme les mdecins font des plaies les plus sales; avec
piti, avec ddain, avec joie,--toujours avec cette supriorit
aristocratique, don de ceux qui, levs au-dessus de la basse vie, n'y
inclinent que leur intelligence et n'y mettent pas les mains. Tous leurs
romans sont observs de haut, par un regard qui plonge; ils dominent
leurs personnages; ils ne sont jamais familiers, mais jamais insolents.

Observateurs dsintresss, sans croyances, sans opinions sociales, ils
vont dans la vie, la poitrine bravement tourne vers la lame, et ils
notent, aprs le choc, leur sensation. Ils se font ainsi un rpertoire
authentique d'attestations dont ils ont prouv sur eux-mmes la vrit
immdiate. Que ces fiches soient ranges dans leur cerveau ou dans des
botes, c'est l qu'ils puisent s'ils ont  dire, ressentie par un de
leurs personnages, une impression analogue  celle qu'ils prouvrent.
Aussi ils coutaient, attentifs aux involontaires confidences, aux cris
de nature, prompts  saisir la valeur significative d'un sourire, d'un
regard, d'un geste. Voulant reproduire en son lmentaire vracit la
langue des enfants, ils s'astreignirent  passer sur un banc des
Tuileries d'immobiles aprs-midi, figs en un feint sommeil, pour ne pas
effaroucher la piaillerie des moineaux. L'un comme l'autre, ils avaient
la passion d'couter aux portes de la vie; ils cherchaient des secrets
comme des gens cherchent de minuscules coquillages dans le sable des
dunes; le survivant garda jusqu' sa dernire heure ce besoin de savoir
ce qui se passe, de regarder par la fentre, de soulever les stores et
les rideaux. Tout ce qui ne put logiquement trouver place dans les
romans devint la matire du _Journal_,--ce carnet colossal d'un
romancier raliste.

On appelle raliste le romancier qui ne travaille que d'aprs
l'observation minutieuse des faits de la vie ordinaire, mais un
romancier qui ne serait que raliste ne serait que la moiti d'un
romancier, ou moins: on le vit bien lorsque le ralisme fut mani par le
dplorable Champfleury. Comme mthode, le ralisme avait t invent par
les romantiques qui se vantaient,  l'imitation de Goethe, de mler
exactement dans leurs oeuvres la vrit et la posie. Plus tard, tandis
que les uns gardaient la seule posie et, par Musset, arrivaient 
Octave Feuillet, les autres, rejetant toute posie, venant de Stendhal,
aboutissaient aux sches analyses de Duranty,--qu'aucun effort n'a pu
tirer de son spulcre. Cependant Flaubert, qui ne fit jamais que subir
impatiemment le ralisme, continuait la tradition de Chateaubriand. Les
Goncourt perpturent, en le rnovant, le vritable romantisme des
romanciers, celui de Balzac; si l'on veut bien tudier leur oeuvre d'un
peu prs, se remmorer _Rene Mauperin_ ou _Soeur Philomne_, ou mme la
tragique _Germinie Lacerteux_, on sera forc de le reconnatre et on le
reconnatra un jour ou l'autre, si quivoque que cela paraisse  cette
heure, aprs l'oraison funbre de M. Zola: les Goncourt furent des
romantiques. Par eux, par Edmond de Goncourt qui fit la _Faustin_, se
clt le cycle ouvert par Balzac.

En aucun des romans qui vont de _Charles Demailly_  _Chrie_, on ne
sent cette affectation d'insensibilit, d'ironie froide qui caractrisa
depuis les oeuvres de presque tous les mdanistes. Il y a mme chez eux
un penchant  la piti ou  la tendresse qui va jusqu'au
sentimentalisme, mais discret, et si pur. _Rene Mauperin_ est un livre
de ce ton, plein de larmes caches; _Soeur Philomne_ est une oeuvre de
sentiment: dgage par la pense du ralisme adventice qui l'encombre et
le dfigure, ce roman serait, en mme temps que la plus mouvante, la
plus pure histoire d'amour crite depuis _Atala_. Ici, la mthode a gt
le gnie, mais le gnie et la tradition ont vaincu la mthode.

En mme temps qu'ils continuaient une priode littraire, ils en
ouvraient une autre, fraternellement avec Gustave Flaubert. Quant parut
_Germinie Lacerteux_, M. Zola regardait la lune se jouer sur l'onde
azure du ruisseau bord de saules o Ninon, chantant une barcarolle,
prend un bain sentimental. Il est inutile d'insister: tout le
naturalisme, en sa partie populaire, vient de _Germinie Lacerteux_;
cette oeuvre forte et hardie n'tait qu'un pisode dans l'pope des
Goncourt; les annes suivantes ils donnaient _Manette Salomon_, puis
_Madame Gervaisais_, analyse suraigu du mysticisme maladif; nanmoins,
c'est l'histoire de la servante hystrique qui semble avoir eu
l'influence la plus dcisive sur le dveloppement ultrieur du
naturalisme, tel qu'il fut compris par M. Zola et par ses disciples
immdiats.

La domination des Goncourt s'tendit plus loin que sur une cole; hormis
peut-tre Villiers de l'Isle-Adam, il n'est aucun crivain qui ne l'ait
subie pendant vingt ans, de 1869  1889: leur instrument de rgne fut le
style.

On leur attribue le mot, dmontis depuis, _d'criture artiste_; ils
inventrent du moins la chose et se firent ainsi des ennemis de tous
ceux qui sont dnus de style personnel et, naturellement, des
journalistes, qui rdigent en hte, dont le mtier pour ainsi dire est
de ne pas crire. Ecrire, selon l'exemple des Goncourt, c'est forger
des mtaphores nouvelles, c'est n'ouvrir sa phrase qu' des images
indites ou retravailles, dformes par le passage forc au laminoir du
cerveau; c'est encore plusieurs choses et d'abord c'est avoir un don
particulier et une sensibilit spciale. On peut cependant, par la
volont et par le travail, acqurir un style presque personnel en
cultivant, selon sa direction naturelle, la facult qu'a tout homme
intelligent d'exprimer sa pense au moyen de phrases. Trouver des
phrases que nul n'a encore faites, en mme temps claires, harmonieuses,
justes, vivantes, mondes de tout parasitisme oratoire, de tout lieu
commun, des phrases o les mots, mme les plus ordinaires, prennent,
comme les notes en musique, une valeur de position, des phrases un peu
tourmentes, greffes adroitement de ces incidentes qui dconcertent,
puis charment l'oreille et l'esprit lorsqu'on a saisi le ton et le
mcanisme de l'accord, des phrases qui se meuvent comme des tres, oui,
qui semblent vivre d'une vie dlicieusement factice, comme des crations
de magie.

Quand on a got  ce vin on ne veut plus boire l'ordinaire vinasse des
bas littrateurs. Si les Goncourt taient devenus populaires, si la
notion du style pouvait pntrer dans les cerveaux moyens! On dit que le
peuple d'Athnes avait cette notion.

Aprs l'originalit de leur style, l'importance de leur rle littraire,
historique, artistique, ce qu'il faut admirer chez les Goncourt, et chez
le survivant jusqu' la dernire heure, c'est la fcondit. Non pas la
banale et abondante moisson de lignes qu'ils engerbrent en d'infinis
tomes, non pas cette fcondit  la Sand toute pareille au travail
naturel de l'animal prolifique,--mais une production raisonne et voulue
d'oeuvres choisies entre toutes celles qui leur taient possibles, et
diversifies assez pour que rien d'essentiel n'ait chapp  leurs mains
d'entre les fruits de l'arbre. Ils ont vraiment cueilli les fruits les
plus beaux et les plus varis de forme, de couleur et de saveur; ils ont
dit de l'homme, des choses, de la vie tout ce qu'ils avaient  en dire,
et cela mthodiquement, d'aprs un plan secret, mais certainement
labor ds leurs premires annes de travail. Demeur seul, Edmond de
Goncourt complta l'oeuvre commune par des livres o, s'il y a quelque
chose de moins, il y a aussi quelque chose de plus: la _Faustin_ et
_Chrie_ tmoignent que si les deux frres avaient ensemble du gnie, le
mourant lgua au survivant la part qu'il aurait pu emporter. Quoi que
l'on ait dit, le second des Goncourt tait peut-tre le moins pre des
deux, en mme temps que le moins esclave des rgles ralistes; dans les
oeuvres qu'il signa seul, le ton est plus uniforme, la tendresse plus
profonde, la piti plus humaine: peu de livres sont aussi touchants que
les _Frres Zemganno_ et peu sont plus poignants que la _Fille Elisa_.
Les pages o il dit l'horreur du silence dans les bagnes de femmes
auraient fait abolir cette coutume abominable si nous tions un peuple
apte encore aux sentiments lmentaires de la misricorde.

Enfin, et pour rsumer l'impression que donne la vue panoramique de
cette double existence, si noblement prolonge par l'un d'eux jusque
vers l'extrme vieillesse, les Goncourt furent de miraculeux hommes de
lettres. Victor Hugo souligna un jour sur un contrat son nom de ces
mots, si vilipends: homme de lettres. Plus justement encore, Edmond de
Goncourt et pu signer ainsi son testament. Il tait de lettres, comme
on tait jadis de robe ou d'pe; il l'tait tout entier,
simplement, firement,--mais jusqu' la souffrance et jusqu' la manie,
comme le prouve cette entreprise de monographies japonaises, qui, oeuvre
de tout autre, et paru inutile et mme absurde. Il crivait pour se
raliser, pour dire ses sensations, ses admirations, ses gots et ses
dgots. Nul autre souci,--et surtout quel mmorable dsintressement!
En tout autre temps, nul n'aurait song  louer Edmond de Goncourt pour
ce ddain de l'argent et de la basse popularit, car l'amour est
exclusif et celui qui aime l'art n'aime que l'art: mais, aprs les
exemples de toutes les avidits qui nous ont t donns depuis vingt ans
par les boursiers de lettres, par la coulisse de la littrature, il est
juste et ncessaire de glorifier, en face de ceux qui vivent pour
l'argent, ceux qui vcurent pour l'ide et pour l'art.

La place des Goncourt dans l'histoire littraire de ce sicle sera
peut-tre aussi grande que celle mme de Flaubert, et ils la devront 
leur souci si nouveau, si scandaleux en une littrature alors encore
toute rhtoricienne, de la non-imitation; cela a rvolutionn le monde
de l'criture. Flaubert devait beaucoup  Chateaubriand; il serait
difficile de nommer le matre des Goncourt. Ils conquirent pour eux,
ensuite pour tous les talents, le droit  la personnalit stricte, le
droit  l'gosme artistique, le droit pour un crivain de s'avouer tel
quel, et rien qu'ainsi, sans s'inquiter des modles, des rgles, de
tout le pdantisme universitaire et cnaculaire, le droit de se mettre
face  face avec la vie, avec la sensation, avec le rve, avec l'ide,
de crer sa phrase--et mme, dans les limites du gnie de la langue, sa
syntaxe.

Ainsi, ils compltrent l'oeuvre de Victor Hugo qui se vantait justement
d'avoir libr les mots du dictionnaire; ainsi ils achevrent
l'volution du romantisme en fondant dfinitivement la libert du style.



       *       *       *       *       *



HELLO

_OU LE CROYANT_


Hello reprsente la foi, en ce qu'elle doit avoir d'absolu, et la
crdulit, en ce qu'elle peut avoir de plus transitoire.

La vie de l'homme est un acte de foi et un acte de confiance (ces deux
mots sont presque des doublets); il faut que l'homme croie, sinon  la
ralit, du moins  la vracit de sa vie et de la vie; il faut qu'il
ait foi dans la floraison, aux heures o il plante son verger, et foi
dans la fructification aux heures o il se promne sous les fleurs. Les
fleurs qu'il dsire et les fruits qu'il attend diffrent selon la nature
de son me, mais il croit aux fleurs et aux fruits, et qu'il mangera les
fruits, et qu'il s'endormira rassasi au pied de l'arbre de sa
prdilection. Il a la foi, puisqu'il vit et puisque la faillite de tous
les vieux automnes ne l'incline pas  se coucher avant tout travail,
parmi la terrible strilit de l'herbe.

Hello, par l'absolutisme de sa foi, est bien un reprsentant de
l'humanit croyante, de l'humanit qui, ayant  peine sem, se penche
dj anxieuse vers les secrets du sillon; mais il y a une maldiction
sur le sein de la terre; il est peut-tre pourri depuis le meurtre
d'Abel: la semence ne germe pas: et l'homme recommence  jeter des
graines dans la glbe pourrie; il y verse du sang, il y enfonce son
coeur, il y enterre son me, il descend tout entier dans cette tombe
miraculeuse, et l, paisible sous le terrible manteau des herbes
striles, il attend, imputrescible germe, l'heure de la germination
divine.

La foi est imputrescible, puisque l'humanit vit et puisque le silence
des tombes ne l'a pas dcourage de creuser de nouvelles tombes.

Hello est le croyant. Sa foi n'est pas l'esprance imprcise d'un
hdoniste inconscient; elle est absolue dans son principe comme dans son
but, et ce principe et ce but sont uns; parti de la vrit, il va vers
la vrit. Il sait ce qu'il sme, il sait ce qu'il rcoltera, et quand
il se confie  la tombe, quel fruit d'illumination, quel fruit
d'ternit.

S'il va vers la vrit, c'est par obissance; pour aller vers la vrit,
il est forc de la prendre dans son coeur, de l'arracher, chair de sa
chair, et de la jeter loin, devant lui, admirable proie, qu'il
disputera, sr de la victoire, aux chiens de l'erreur.

Il sait ce que c'est que la vrit; il sait donc ce que c'est que
l'erreur.

Pour lui, le monde des ides se divise en deux hmisphres; l'un est
continuellement clair par le rayonnement de l'infini; l'autre est
continuellement entnbr par les vapeurs de l'orgueil. Il sait pourquoi
l'orgueil engendre les tnbres: l'orgueil est un cran entre
l'intelligence humaine et l'intelligence divine; l'orgueil se contemple
lui-mme et se contemple seul, car il se croit seul. C'est l l'erreur
absolue, comme la vrit absolue est de ne pas croire en soi, mais de
croire en Dieu seul, qui est la vrit unique.

La croyance d'Hello est la croyance au Dieu providentiel. Rien n'arrive
sans son ordre ou sans sa permission. Mais Dieu est logique; il y a un
plan divin: Hello le connat sommairement. Dieu veut ce que Hello
croit. Dieu veut l'accomplissement de la vrit; Dieu veut s'accomplir
lui-mme et se raliser partiellement en toute crature de bonne
volont. Les moyens de Dieu sont obscurs; ses desseins sont clairs. Ses
actes sont parfois terribles, mais ceux-l seuls en souffrent parmi les
hommes qui habitent l'hmisphre des tnbres; ceux qui se sont rangs
du ct de la lumire peuvent tre passagrement blouis et navrs: un
jour viendra o le souvenir mme des agonies ne sera plus que la joie de
comprendre la ncessit fugitive de la douleur humaine.

La Providence, ayant organis, administre par l'intermdiaire de
l'Eglise. L'Eglise rsout les affaires courantes et de logique; en ce
domaine elle est souveraine. La Providence se rserve l'extraordinaire
et l'absurde, c'est--dire le surnaturel; en cet ordre d'ides, elle
opre le plus souvent au moyen des saints et d'abord de la Vierge Marie,
qui est la Sainte au-dessus des saints. Hello croit fermement  tout
miracle admis par l'Eglise;  la vertu des reliques; aux apparitions;
aux gurisons subites; aux punitions providentielles; aux bienveillances
temporaires de l'infini. Dieu est pench sur nous; il nous observe comme
nous observons une fourmilire; il relve, si elles tombent trop
charges du fardeau de la croix lue, les fourmis croyantes, les fourmis
au coeur pur et mmes les fourmis pcheresses mais en qui le souffle du
pch n'a pas teint toutes les flammes de l'amour. Dieu parle  ses
fourmis prfres; il les encourage; il leur prdit l'avenir; il leur
dvoile les cataclysmes par quoi les mchants seront avertis et inclins
au repentir, s'il en est temps encore. Hello, fourmi de bonne volont,
s'arrte sur la pente du ftu, et rend  Dieu son regard d'amour.

Hello est chrtien et catholique absolument; il croit avec gnie; il
croit spontanment, sans effort, mais avec l'nergie du batelier,
emport par le courant du fleuve et qui croit au courant du fleuve.
Il sait que la vie l'emporte et il sait vers quel pays. Le paysage des
rives l'intresse  peine et ne l'intresse pas comme paysage. Quand il
a regard un dfil de saules, de roseaux ou de peupliers, il ferme les
yeux un bon moment et mdite sur la signification des arbres, des
arbustes et des herbes. Ayant mdit, il comprend, car il est apte 
comprendre tout, et il comprend  l'inverse du savant. Le comment des
choses ne l'inquite pas; il en cherche le pourquoi, et il le trouve
toujours, toujours satisfait par l'explication la plus simple,
l'ternelle explication dont le croyant se contente: Dieu l'a voulu
ainsi.

On dirait qu'il se contente de peu, mais c'est une apparence: il ne se
contente que de l'infini. A chaque pas,  chaque coup d'aviron,  chaque
pont,  chaque gu, il a besoin de l'infini, Christophe qui, pour
traverser le torrent tumultueux, a besoin d'un bton lourd et haut comme
un chne. Sans ce bton le croyant tombe et s'vanouit: Hello manie le
sien avec certitude et avec dlectation. Selon les circonstances de la
route il en fait un pieu, une perche, une passerelle, un rempart; dans
les menues branches il taille des flches; les ramilles lui servent de
verges: il a du plaisir  fustiger le monde avec les verges de l'infini.

Le croyant n'est pas le voyant. Le voyant ne se trompe jamais
humainement sur l'essence des mes ou des intelligences; son regard
pntre les corces et les carapaces et porte jusqu'au milieu des
secrets une lumire pareille  ces lampes par quoi on claire subitement
les cavernes et les abmes. Le regard du croyant et sa lampe s'arrtent
 la porte ou  la surface: il n'ose ni enfoncer les portes, ni briser
les surfaces; il est prudent; sa lumire s'appelle la Foi: il a peur de
la diminuer, car il sait que la diminuer, c'est la perdre. Il rde
autour du mystre comme le loup autour du troupeau, et il croit avoir
compt les brebis parce qu'il a fait le tour du troupeau pendant une
nuit sans lune. Hello n'entre jamais au coeur des problmes, ces
troupeaux d'ides; il les cerne, il les ceint d'un cercle d'o il leur
dfend de sortir, puis il leur parle; ses discours sont uniformes:
problme, tu es simple, trop simple pour que je m'attarde autour de toi,
si simple que tu n'existes pas. Troupeau d'ides runies l sous un
berger de hasard pour brouter l'herbe de l'erreur, tu es mon prisonnier,
parce que j'ai dessin un cercle autour de ton pturage et parce que tu
ptures l'herbe de l'erreur. Regarde-moi, du fond de ta prison
circulaire, vois comme les tincelles jaillissent quand mes pieds
foulent l'herbe de la vrit; et toutes ces tincelles, vois comme elles
se rejoignent en longues et douces flammes: alors je les moissonne, je
les engerbe, je les emporte sur mes paules, fardeau glorieux de vrit,
et je te laisse pturer l'ignominie empoisonne.

Il y a le bien et le mal. Hello est trs simplet sous son air de
profondeur. C'est un prophte infiniment naf. Il a la navet du gnie
et la navet de l'ignorance. Il est douloureusement ignorant. N'ayant
vu jamais les paysages d'ides que de loin, dans un brouillard d'aurore
ou de crpuscule, il n'est pas nomenclateur: il ne sait pas comment se
nomment les arbres; il ne sait pas comment s'appellent les hommes; et
dans le troupeau des ides il ne fait que cette distinction: il y a des
brebis blanches et des brebis noires.

Toutes les sciences lui sont trangres, mme celles que les chrtiens
cultivent en vue de fins apologtiques. En histoire, il est demeur 
Bossuet, et de Maistre lui semble hardi; en philologie, presque jovial,
il sait que Babel veut dire confusion, et il ne sait gure que cela.

Ignorant, il est crdule: ne l'ayant pas lu, il suppose que l'admirable
Darwin est un farceur dans le genre de Voltaire. Il le mprise pour
exalter Benot Labre et M. Dupont (de Tours). N'ayant de principes que
des principes extrieurs  lui-mme, il ne juge pas, il accepte et il
explique. Il a endoss la foi comme un vtement; il s'est orn de
superstitions comme de breloques. Il vante le pouvoir miraculeux de la
langue de M. Olier conserve dans un bocal  Saint-Sulpice. On dirait
qu'il veut dcourager l'intelligence, mais il n'a vraiment qu'un
dessein: taler sa foi comme les lessiveuses talent du linge sur une
haie. Il tale toute sa foi, toute la lessive et jusqu'aux linges les
plus trous et les plus tachs. Il est fier de sa foi et de son
ignorance, et de sa crdulit, et de ses chiffons mal blanchis. Il
voudrait que l'Eglise lui ordonnt des croyances et des talages plus
humiliants. Ayant bais les sandales de Labre, la redingote de M. Dupont
et la calotte de M. Vianey, il souhaiterait de plus rpugnantes joies:
par un ct, la vnration des reliques se rapproche des divagations
sensuelles. Il y a des baisers qui ne sont sensuels que parce qu'ils
sont sales; il y a des reliques qui ne sont saintes que parce qu'elles
sont malpropres.

Mais le croyant est humble. La pure cendre des palmes n'a tach son
front que d'un signe symbolique; il lui faut de la vraie poussire,
celles des sentiers o des sueurs ont suint, celles des dalles o des
femmes accroupies ont laiss l'odeur de leurs glandes. Il y a l'hystrie
de la poussire. Il y aussi l'hystrie du dbris de cimetire et de la
pice anatomique. La rotule a des pouvoirs et l'omoplate a des volonts:
l'humble s'agenouille devant la rotule et le croyant se signe devant
l'omoplate. Il veut se faire plus humble qu'un vieil ossement; il veut
se faire si croyant qu'il croira au pouvoir de l'inerte et  la volont
de la mort.

Dans l'excs de l'humilit il y a de l'orgueil; il y a de la vanit dans
l'excs de la croyance. Hello a la vanit de la croyance et l'orgueil
de l'humilit. Il accepte l'absurde avec ostentation; il dprcie son
intelligence avec fiert. Il se donne  croire des choses dont la
stupidit ferait rire une gardeuse d'oies; il se salit l'esprit et les
mains  des contacts o hsiteraient des manouvriers, mais c'est pour
dire: Voyez comme je suis suprieur aux gentils. Je suis suprieur aux
gentils parce que je suis obissant, croyant et humble. Si je suis un
tre d'lection, ce n'est ni par mon intelligence ni par mon amour:
l'infini m'a lu au-dessus des autres hommes parce que je me suis couch
dans la poussire, parce que j'ai lch la poussire, parce que je me
suis roul dans la poussire, poussire sur laquelle je vous prie,
frres, de marcher avec assurance et de cracher avec mpris. Puisque
l'infini m'a lu, je veux que vous me mprisiez: cela sera ma seule
rcompense terrestre. Je veux paratre un Labre intellectuel. Vous
marcherez sur moi et vous ne me verrez pas: je suis si grand que je
puis, comme une vermine, me cacher dans la poussire. Je suis grand, je
suis fort, je suis beau, je suis pur, je suis vrai parce que je suis un
atome imprgn de la grandeur, de la force, de la beaut, de la puret
et de la vrit de Dieu. Quand je parle, on ne m'coute pas, parce que
ma voix est si puissante qu'on l'entend sans l'couter: on n'coute pas
le tonnerre. Quand je passe, on ne me voit pas, car on ne voit pas le
vent et je passe au milieu des galres mortes comme une triomphante
barque dont les voiles sont gonfles par le souffle des anges: elle
glisse comme un fantme divin, au milieu des galres mortes, et les
rameurs s'agitent, mais elle a fui, si rapide et si tumultueuse qu'ils
s'arrtent en se disant l'un  l'autre: quelque chose vient de passer
pendant que nous dormions.

Je passe et on ne me voit pas, je parle et on ne m'coute pas. Voit-on
Dieu? Ecoute-t-on Dieu? Pourtant Dieu passe incessamment parmi nous,
arbres, barques, tabernacles ou pierres! Pourtant Dieu parle
ternellement  chacun de nous, et il nous dit des choses si douces et
si merveilleuses! On ne me voit pas et on ne m'coute pas, parce que je
suis l'envoy de Dieu et le porte-parole de Dieu. Je suis le gnie.

Le Gnie est arm d'une partialit terrible, comme une pe  deux
tranchants! Non seulement il aime le bien, mais de plus il hait le mal!
Cette seconde gloire lui est inhrente tout autant que la premire.
J'insiste, il hait le mal, et cette sainte haine est le couronnement de
son amour.

Voil Hello peint par lui-mme, croyant qui croit  lui-mme.

Il ajoute:

Une des meilleures manires, non de dfinir, malt de faire deviner
l'homme de gnie, serait cette parole; il est le contraire de l'homme
mdiocre.

C'est encore vrai. Hello, type du croyant, n'est pas mdiocre, puisqu'il
est excessif; il est vraiment le contraire du mdiocre.

Il continue:

Peut-tre une dfinition complte du gnie est-elle impossible, parce
que le gnie fait clater toutes les formules.

Il est tellement son nom  lui-mme qu'il n'en peut pas supporter
d'autres. Son nom est le gnie, son atmosphre est la gloire.

Aucune priphrase n'quivaut  son nom, aucune atmosphre ne remplace
son atmosphre.

Il refuse de se laisser enfermer dans une dfinition. Il brise tous les
cadres. Il est le Samson du monde des esprits: et quand vous avez cru le
circonscrire, il fait comme le hros juif: il emporte avec lui sur la
montagne les portes de sa prison.

Mais Hello, qui a du gnie, n'est pas le gnie. Il n'emportera pas sur
la montagne les portes de sa prison. Sa prison, c'est la foi. Il demeure
l, il s'y trouve bien. Au lieu de dsarticuler les portes, il y ajoute
de nouveaux verrous. Samson est le rvolt; Hello est le croyant.


       *       *       *       *       *


BIBLIOGRAPHIE

G.-ALBERT AURIER (1865-1892).
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     (1893).

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     --_Les Taches d'encre_ (1883).-_Le Quartier Latin_ (1888).--_Sous
     l'oeil des Barbares_ (1888).--_Un Homme libre_ (1889).--_Une Heure
     chez Monsieur Renan_ (1890).--_Le Jardin de Brnice_
     (1891).--_Trois Stations de psychothrapie_ (1891).--_Le Culte du
     Moi_ (1892).--_L'Ennemi des Lois_ (1892).--_Toute licence sauf
     contre l'amour_ (1892).--_Une Journe parlementaire_ (1894).--_Du
     Sang, de la Volupt et de la Mort_ (1894).--_Les Dracins_ (1897).

HENRY BATAILLE (1873).
     --_La Chambre blanche_ (1895).--_Ton Sang, prcde de la Lpreuse_
     (1897).--_Et voici le Jardin_ (1898).

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     --_Le Rvlateur du Globe_ (1884).--_Propos d'un Entrepreneur de
     dmolitions_ (1884).-_Le Pal_ (1885).--_Le Dsespr_ (1887).
     --_Un Brelan d'Excommunis_ (1889).--_Christophe Colomb devant les
     Taureaux_ (1890).--_Le Salut par les Juifs_ (1892).--_Sueur de
     sang_ (1893).--_Lon Bloy devant les Cochons_ (1894).--_Histoires
     dsobligeantes_ (1894).--_Ici on assassine les grands Hommes_
     (1895).--_La Chevalire de la Mort_ (1896).--_La Femme Pauvre_
     (1897).--_Le Mendiant ingrat_ (1898).

VICTOR CHARBONNEL (1863).
     --_Les Mystiques dans la littrature prsente_ (1897).--_Un Congrs
     universel des Religions_ (1897).--_La Volont de vivre_ (1898).

PAUL CLAUDEL (1870).
     --_Tte d'Or_ (1891).--_La Ville_ (1893).--_L'Agamemnon d'Eschyle_
     (1896).

EDOUARD DUJARDIN (1861).
     --_Les Hantises_ (1886).--_A la Gloire d'Antonia_ (1887).--_Pour la
     Vierge du Roc ardent_ (1888).--_Les Lauriers sont coups_ (1888).
     --_Antonia_ (1891).--_La Comdie des Amours_ (1891).--_Rponse de
     la Bergre au Berger_ (1892).--_Le Chevalier du Pass_ (1892).--_La
     Fin d'Antonia_ (1893).--_Les Lauriers sont coups_, avec _trois
     Pomes_ et les _Hantises_ (1897).--_L'Initiation au Pch et 
     l'Amour_ (1898).

MAX ELSKAMP (1862).
     --_Dominical_ (1892).--_Salutations, dont d'angliques_
     (1893).--_En Symbole vers l'Apostolat_ (1895).--_Six Chansons de
     pauvre homme pour clbrer la semaine de Flandre_ (1896).--_La
     Louange de la Vie_ (1898).--_Enluminures_ (1898).

FLIX FNON (1865).
     --_Les Impressionnistes en 1886_ (1886).

ANDR FONTAINAS (1865).
     --_Le Sang des Fleurs_ (1889).--_Les Vergers illusoires_
     (1892).--_Nuits d'Epiphanie_ (1894).--_Les Estuaires d'ombre_
     (1896).--_Crpuscules_ (1897).

PAUL FORT (1872).
     --_La Petite Bte_ (1890).--_Plusieurs choses_ (1894).--_Premires
     Lueurs sur la colline_ (1894).--_Presque les doigts aux clefs_
     (1894).--_Il y a l des cris_ (1895).--_Ballades: Ma Lgende_
     (1896),--_Ballades: La Mer_ (1896).--_Ballades: Les Saisons_
     (1896).--_Ballades: Louis XI, curieux homme_ (1896).--_Ballades
     Franaises_ (1897).--_Montagne (Ballades Franaises, IIe srie_)
     (1898).

REN GHIL (1862).
     --_Lgendes d'Ames et de Sang_ (1885).--_Trait du Verbe_ (1886 et
     1888).--_Le Geste ingnu_ (1887).--I. _Dire du Mieux: Le Meilleur
     Devenir et le Geste ingnu_ (1889).--_Mthode volutive-instrumentiste
     d'une posie rationnelle_ (1889).--I. _Dire du Mieux: La Preuve goste_
     (1890).--_En mthode  l'oeuvre_ (1891).--I. _Dire du Mieux:
     Le Voeu de vivre_ (1891-92-93).--I. _Dire du Mieux: L'Ordre
     Altruiste_ (1894-95-97).

EDMOND ET JULES DE GONCOURT (1822-1896; 1830-1870).
     --_En 18.._ (1851).--_Salon de 1852. Peinture. Dessin. Sculpture.
     Gravure. Lithographie_ (1852).--_La Lorette_ (1853).--_Mystres des
     thtres_ (1853).--_La Rvolution dans les moeurs_
     (1854).--_Histoire de la socit franaise pendant la Rvolution_
     (1854).--_Histoire de la socit franaise pendant le Directoire_
     (1855).--_La Peinture  l'Exposition de 1855_ (1855).--_Une Voiture
     de masques_ (1856); 2e dit. en 1876, sous le titre: _Quelques
     cratures de ce temps_.--_Les Actrices_ (1856); 2e dit. sous le
     titre d'_Armande_(1892).--_Sophie Arnould, d'aprs sa
     correspondance et ses mmoires indits_ (1857),--_Portraits intimes
     du XVIIIe sicle. tudes nouvelles d'aprs les lettres authographes
     et les documents indits_ (1857-1858, 2 vol.)--_Histoire de
     Marie-Antoinette_ (1858).--_L'Art du XVIIIe sicle_ (1859-1875), 12
     fascicules et 2e et 3e sries (1882, 2 vol.).--_Les Hommes de
     lettres_ (1860); 2e d. en 1868 sous le titre de _Charles
     Demailly_.--_Les Matresses de Louis XV. Lettres et documents
     indits_ (1860, 2 vol.).--_Soeur Philomne_ (1861).--_La Femme au
     XVIIIe sicle_ (1862).--_Rene Mauperin_ (1864).--_Germinie
     Lacerteux_ (1864).--_Henriette Marchal_ (1866).--_Ides et
     Sensations_ (1866).-_Manette Salomon_ (1867, 2 vol.).--_Madame
     Gervaisais_ (1869).--_Gavarni, l'homme et l'oeuvre_ (1873.)--_La
     Patrie en danger_ (1873).--_L'Amour au XVIIIe sicle_ (1875).--_La
     Du Barry_ (1878).--_Madame de Pompadour_ (1878).--_La Duchesse de
     Chteauroux et ses soeurs_ (1879), ces 3 vol. formant la 2e dit.
     des _Matresses de Louis XV_.--_Pages retrouves_ (1886).--_Journal
     des Goncourt. Mmoires de la vie littraire_ (1887-1896, 9
     vol.).--_Prfaces et manifestes littraires_ (1888).--_L'Italie
     d'hier, notes de voyages, 1855-1856_ (1894).

EDMOND DE GONCOURT (1822-1896).
     --_Catalogue raisonn de l'oeuvre peint, dessin et grav d'Antoine
     Watteau_ (1875).--_Catalogue raisonn de l'oeuvre peint, dessin et
     grav de P.-P. Prud'hon_ (1876).--_La Fille lisa_ (1877).--_Les
     Frres Zemganno_ (1879).--_La Maison d'un artiste_ (1881, 2
     vol.).--_La Faustin_ (1882).--_La Saint-Huberty, d'aprs ses
     Mmoires et sa correspondance_ (1882).--_Chrie_ (1884).--_Germinie
     Lacerteux_, pice (1888).--_Mademoiselle Clairon, d'aprs ses
     correspondances et les rapports de police du temps_
     (1890).--_Outamaro, le peintre des maisons vertes_ (1891).--_La
     Guimard_ (1893).--_A bas le progrs_! (1893).--_Hokousa_ (1896).

JULES DE GONCOURT (1830-1870).
     --_Lettres_ (1885).

ERNEST HELLO (1828-1885).
     --_Renan, l'Allemagne et l'athisme au XIXe sicle_ (1858).--_Le
     Style_ (1861).--_Angle de Foligno_, traduction et commentaire
     (1868).--_Rusbrock l'Admirable_, traduction et commentaire
     (1869).--_Oeuvres choisies de Jeanne Chzard de Matel_ (1870).
     --_La Vierge dans l'Ecriture_ (1870).--_Le Jour du Seigneur_
     (1870).--_L'Homme_ (1871).--_Les Physionomies de Saints_
     (1875).--_Paroles de Dieu_ (1878).--_Contes extraordinaires_
     (1879).--_Les Plateaux de la Balance_ (1880).--_Philosophie et
     Athisme_ (1895).--_Le Sicle_ (1895).

FRANCIS JAMMES (1868).
     --_Six sonnets_ (1891).--_Vers_ (1892).--_Vers_ (1893).--_Vers_
     (1894).--_Un Jour_ (1896).--_De l'Anglus de l'aube  l'Anglus du
     soir_ (1898).

JEAN LORRAIN (1855).
     --_Le Sang des Dieux_ (1882).--_La Fort bleue_ (1883).--_Les
     Lepillier_ (1885).--_Viviane_ (1885).--_Modernits_ (1885).--_Trs
     Russe_ (1886).--_Griseries_ (1887).--_Dans l'Oratoire_ (1888).
     --_Sonyeuse_ (1891).--_Buveurs d'mes_ (1893).--_Sensations et
     souvenirs_ (1894).--_Yanthis_ (1894).--_La Petite Classe_
     (1895).--_Le Conte du Bohmien_(1896).--_Brocliande_ (1896).--_Un
     Dmoniaque_ (1896).--_Une Femme par jour_ (1896).--_Contes pour lire
      la chandelle_ (1897).--_Ames d'Automne_ (1898).

CAMILLE MAUCLAIR (1872).
     --_Eleusis_ (1894).--_Stphane Mallarm_ (1894).--_Sonatines
     d'Automne_ (1895)--_Couronne de clart_ (1805).--_Jules
     Laforgue_ (1896).--_Les Clefs d'or_ (1896).--_L'Orient Vierge_
     (1897).

HENRI MAZEL (1864).
     --_Le Nazaren_ (1891).--_La Fin des Dieux_ (1892).--_Vieux Saxe_
     (1893).--_Saint Antoine affirme_ (1894).--_Flottille dans le Golfe_
     (1895).--_En Cortge_ (1895).--_La Frise du Temple_ (1895).--_La
     Synergie sociale_ (1896).--_Le Khalife de Carthage_
     (1897)--_L'Hrsiarque_ (1898).

EPHRAM MIKHAL (1866-1890).
     --_L'Automne_ (1886).-_La Fiance de Corinthe_ (1888).--_Le Cor
     fleuri_ (1880).--_Oeuvres_ (1890).--_Brisis_ (1897).

HUGUES REBELL (1868).
     --_les Jeudis Saints_ (1886).--_Les Mprisants_ (1886).--_Timandra_
     (1887).--_Les Etourdissements_ (1888).--_Athltes et Psychologues_
     (1890).--_Baisers d'ennemis_ (1892).--_Chants de la pluie et du
     soleil_ (1894).--_Union des Trois Aristocraties_ (1894).--_Le
     Magasin d'Auroles_ (1896).--_La Nichina_ (1897).--_La Clef de
     Saint Pierre_ (1897).--_La Femme qui a connu l'Empereur_ (1898).

JEHAN RICTUS (GABRIEL RANDON) (1867).
     --_Les Soliloques du Pauvre_ (1897).

MARCEL SCHWOB (1867).
     --_Coeur double_(1891).--_Le Roi au Masque d'or_ (1893).--_Mimes_
     (1893).--_Le Livre de Monelle_ (1894).--_Annabella et Giovanni_
     (1894).--_Moll Flanders_, traduit de DeFoe (1895).--_La Croisade
     des Enfants_ (1896).--_Vies imaginaires_
     (1896).--_Spicilge_(1896).

ALFRED VALLETTE (1858).
     --_Le Vierge_ (1891).--_A l'Ecart_ (1891).


       *       *       *       *       *


TABLE DES MATIRES


PRFACE

FRANCIS JAMMES

PAUL FORT

HUGUES REBELL

FLIX FNON

LON BLOY

JEAN LORRAIN

EDOUARD DUJARDIN

MAURICE BARRS

CAMILLE MAUCLAIR

VICTOR CHARBONNEL

ALFRED VALLETTE

MAX ELSKAMP

HENRI MAZEL

MARCEL SCHWOB

PAUL CLAUDEL

REN GHIL

ANDR FONTAINAS

JEHAN RICTUS

HENRY BATAILLE

EPHRAM MIKHAL

ALBERT AURIER

LES GONCOURT

HELLO



BIBLIOGRAPHIE






End of Project Gutenberg's Le IIe livre des masques, by Remy de Gourmont

*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE IIE LIVRE DES MASQUES ***

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written explanation to the person you received the work from.  If you
received the work on a physical medium, you must return the medium with
your written explanation.  The person or entity that provided you with
the defective work may elect to provide a replacement copy in lieu of a
refund.  If you received the work electronically, the person or entity
providing it to you may choose to give you a second opportunity to
receive the work electronically in lieu of a refund.  If the second copy
is also defective, you may demand a refund in writing without further
opportunities to fix the problem.

1.F.4.  Except for the limited right of replacement or refund set forth
in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS' WITH NO OTHER
WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO
WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.

1.F.5.  Some states do not allow disclaimers of certain implied
warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages.
If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the
law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be
interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by
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provision of this agreement shall not void the remaining provisions.

1.F.6.  INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the
trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in accordance
with this agreement, and any volunteers associated with the production,
promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works,
harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
that arise directly or indirectly from any of the following which you do
or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.


Section  2.  Information about the Mission of Project Gutenberg-tm

Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
electronic works in formats readable by the widest variety of computers
including obsolete, old, middle-aged and new computers.  It exists
because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
people in all walks of life.

Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
remain freely available for generations to come.  In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
and the Foundation web page at https://www.pglaf.org.


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service.  The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541.  Its 501(c)(3) letter is posted at
https://pglaf.org/fundraising.  Contributions to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
permitted by U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
throughout numerous locations.  Its business office is located at
809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
business@pglaf.org.  Email contact links and up to date contact
information can be found at the Foundation's web site and official
page at https://pglaf.org

For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org


Section 4.  Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment.  Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States.  Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements.  We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance.  To
SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
particular state visit https://pglaf.org

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
any statements concerning tax treatment of donations received from
outside the United States.  U.S. laws alone swamp our small staff.

Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
methods and addresses.  Donations are accepted in a number of other
ways including including checks, online payments and credit card
donations.  To donate, please visit: https://pglaf.org/donate


Section 5.  General Information About Project Gutenberg-tm electronic
works.

Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
concept of a library of electronic works that could be freely shared
with anyone.  For thirty years, he produced and distributed Project
Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.


Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
unless a copyright notice is included.  Thus, we do not necessarily
keep eBooks in compliance with any particular paper edition.


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     https://www.gutenberg.org

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including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
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