Project Gutenberg's Histoire de deux enfants d'ouvrier, by Hendrik Conscience

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Title: Histoire de deux enfants d'ouvrier

Author: Hendrik Conscience

Release Date: December 7, 2005 [EBook #17248]

Language: French

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*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK HISTOIRE DE DEUX ENFANTS D'OUVRIER ***




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OEUVRES COMPLTES DE HENRI CONSCIENCE


       *       *       *       *       *




HISTOIRE DE DEUX ENFANTS D'OUVRIERS

PAR

HENRI CONSCIENCE


NOUVELLE DITION, PARIS, CALMANN LVY, DITEUR,
ANCIENNE MAISON MICHEL LVY FRRES,
RUE AUBER, 3, ET BOULEVARD DES ITALIENS, 15,
 LA LIBRAIRIE NOUVELLE

1879

       *       *       *       *       *




HISTOIRE DE DEUX ENFANTS D'OUVRIERS




I.


Cette grande maison, avec ses cent fentres que l'on voit sur le pont du
Moulin,  Gand, est la fabrique de coton de M. Raemdonck. Quoique le jour
baisse, tout y est encore en pleine activit. La lourde btisse tremble
jusque dans ses fondements, sous le mouvement des mcaniques que fait
marcher la vapeur.

C'est d'abord le _diable_, cette puissante machine dans laquelle le
coton est battu, secou et foul jusqu' ce qu'il soit expurg de tout
corps tranger. Puis les cordes, les instruments de tension et les
lanternes ou pots tournants qui, tous ensemble, changent la laine vgtale
en flocons de neige, la mlent, la divisent et la prparent, pour tre
convertie par les machines  filer en un fil mince comme un cheveu. Puis
les cardeuses, et enfin les mtiers des tisserands et les barres des
fileurs avec leurs broches et leurs bobines innombrables. Tout, du haut en
bas, se meut, court et s'agite avec une rapidit fivreuse. C'est une
infinit d'essieux qui pivotent, de roues qui tournent, d'engrenages qui
grincent, de courroies qui se droulent, de mtiers qui s'agitent et de
fuseaux qui ronflent. Chaque mouvement produit un bruit qui se mle
aux autres bruits pour former une espce de roulement de tonnerre, un
grondement nervant si intense et si continu, qu'il absorbe toute la
pense du visiteur que le hasard amne en ces lieux, et l'tourdit comme
le sifflement des vents dchans sur une mer furieuse.

Tandis que le fer et le feu y remplissent tout de leur vie et de leur voix,
l'homme erre comme un muet fantme parmi les gigantesques machines que
son gnie a cres. Il y a l des hommes, des femmes, des enfants en masse;
ils surveillent la marche des rouages, ils rattachent les fils rompus,
ils placent du coton sur les bobines et fournissent sans cesse des
aliments au monstre  cent bras qui semble dvorer la matire avec une
avidit insatiable.

Voyez comme tous, hommes et femmes, vont et viennent entre les rouages
presque sans prcaution! comme les enfants passent en rampant sous les
moulins  filer! Et cependant qu'une courroie, une dent, une de toutes ces
choses qui pivotent touche leur blouse... et le fer impitoyable arrachera
leurs membres ou broiera leur corps, et ne le lchera que pour le rejeter
plus loin comme une masse informe. Ah! combien d'imprudents ouvriers
ont t dvors par cette force brutale et aveugle, qui ne fait pas de
diffrence entre le coton et la chair humaine!

Mais un coup de cloche a retenti! Le chauffeur arrte la machine, il te
aux mcaniques la respiration et la vie... et au bruit formidable, au
grondement assourdissant, succde le silence de la solitude et du repos...

C'tait par une soire de l't de 1832; les ouvriers de la fabrique de M.
Raemdonck, avertis par le son de la cloche, cessrent leur travail et se
runirent dans une cour intrieure, pour y attendre, devant le guichet
pratiqu dans l'une des fentres du bureau, le payement des salaires de la
semaine qui venait de finir.

Bien qu'entremls, ils formaient toutefois quelques groupes. On pouvait
voir que les femmes, les enfants et les hommes taient ports  former des
groupes spars; mme les tisserands et les fileurs se trouvaient  des
cts diffrents de la cour.

Les femmes furent payes d'abord; car, parmi elles, il y avait beaucoup de
mres dont les nourrissons attendaient peut-tre depuis des heures leur
nourriture. Pauvres petits, confis pendant des jours entiers  des mains
trangres; vivant depuis leur naissance dans la dtresse et le besoin;
victimes d'un vice social qui, contre la nature et la volont de Dieu,
arrache la femme  l'accomplissement de ses devoirs de mre, suprme loi
de son existence sur la terre!

Une certaine animation rgnait parmi les ouvriers; ils paraissaient joyeux
parce que la longue semaine tait coule et que le repos du lendemain
leur souriait.

Un gaillard solidement bti, qui se tenait parmi les fileurs, se
distinguait par ses propos bruyants. Des mots plaisants et de grossiers
lazzis tombaient de sa bouche, au point que plus d'une fois il avait
provoqu les clats de rire de ses camarades.

 ce moment, il aperut un ouvrier qui sortait de la fabrique et
s'approchait de l'extrmit du groupe des rieurs; il se dirigea vers lui,
fit signe qu'il avait  lui parler, l'entrana  quelques pas de ses
camarades et dit:

--Ah ! Adrien, ce soir, tu es des ntres, n'est-ce pas? Comme nous
rirons! comme nous nous amuserons!

--Des vtres, Jean? Je ne sais rien, rpondit-il.

--Comment! tu ne sais pas que Lon Leroux clbre ce soir son jubil?

--Quel jubil?

--Il y a vingt-cinq ans qu'il est fileur!

--Lon travaille-t-il dj depuis si longtemps? Impossible! cet homme
n'est pas encore assez vieux.

--Pas assez vieux, Adrien? Il tait rattacheur de fils dans la filature de
Livin Bauwens, dans la toute premire fabrique qui fut tablie  Gand.
C'tait en 1800, et Lon avait alors quinze ans. Il le sait encore au bout
du doigt comme s'il avait un almanach dans la tte. Il est devenu fileur
en 1807, chez M. Devos. Compte donc sur tes doigts; sept de trente-deux,
reste vingt-cinq.

--En effet, on ne le dirait pas: Lon ne parat pas avoir quarante ans.

--C'est qu'il comprend la vie et prend le temps comme il vient. S'il
avait t un ronge-l'me, il y a longtemps qu'il serait couch dans le
cimetire. Une bonne pinte de bire, une tranche de lard et, de temps en
temps un coup de genivre, cela rajeunit le sang, mon garon. Eh bien,
en es-tu? Un demi-franc de mise; nous chantons, nous buvons, nous rions
jusqu' minuit. D'ailleurs, c'est demain dimanche. En outre, il y aura
quatre lapins gras  croquer: un festin extra  la _Chvre bleue_, chez
notre camarade Pierre Lambin.

L'autre rflchit un moment, secoua la tte et rpondit:

--Je n'en ai pas envie, Jean.

--Qu'est-ce que cela signifie? s'cria son camarade stupfait.
Refuseras-tu cinquante centimes pour clbrer le jubil d'un vieil ami?

--Ce n'est pas  cause des cinquante centimes, Jean. Je connais  peine
Jean Leroux, et, je le dis ouvertement, boire pendant la moiti de la nuit,
cela ne me tente plus; je ne le supporte plus, j'en deviens malade.

Ces paroles, prononces d'un ton quelque peu craintif, firent clater Jean
d'un fou rire; il prit les deux mains de son ami et dit:

--Damhout, Damhout, mon garon, j'ai piti de toi. Jadis tu tais toujours
le boute-en-train, et il n'tait jamais trop tard pour toi de retourner 
la maison; mais, depuis que tu es mari, je l'ai observ ds la premire
anne, depuis que tu es mari, tu te retires peu  peu derrire les jupons
de ta femme; tu n'oses plus bouger, tu deviens un radoteur, un avare, un
capucin. Fi! tu oublies que tu es un homme, et tu es comme un enfant sous
le joug de ta femme. Tu serais bien des ntres, je le sais, cela te ferait
plaisir; mais tu dois d'abord avoir la permission de madame Damhout, et
Dieu sait si tu oses seulement la lui demander!

--Wildenslag, je ne veux pas me fcher, balbutia Damhout. Je sais que tu
n'as pas de mauvaises intentions, bien que tu sois injuste envers moi.

--Eh bien, nie alors que tu refuses  cause de ta femme!

--Au contraire, je le reconnais; mais si c'tait par gard pour elle et
par amour pour mes enfants?

--Oui, Damhout, tes enfants; tu en feras de beaux merles, de tes enfants!
Habille-les seulement comme de petits rentiers; laisse-les aller 
l'cole: aussi longtemps qu'ils sont jeunes, ils te coteront plus que tu
ne peux gagner. Ils feront les beaux messieurs et les paresseux, tandis
que, toi, pauvre diable, aprs avoir travaill toute la semaine comme un
esclave, tu ne pourras seulement pas boire une pinte de bire avec tes
amis. Donne-leur tes sueurs et ton sang, abme ta sant et abrge ta vie:
et, lorsqu'ils seront devenus grands, il ne voudront plus reconnatre ni
regarder leur pre, le pauvre ouvrier us.

Ces paroles n'taient pas sans faire impression sur l'esprit d'Adrien
Damhout. Il parut triste et rflchit un moment. Puis il dit en hsitant:

--Cependant, Wildenslag, l'instruction est un trsor, une puissance qui
rend l'homme propre  tout; et puisque nous ne pouvons laisser d'autre
hritage  nos enfants...

--Des contes, des rves de ta femme! reprit l'autre. Que veux-tu donc,
pour l'amour du ciel, qu'un fileur ou un tisserand fasse de l'instruction?
Que nous servirait maintenant de savoir lire et crire? As-tu gagn moins,
parce que, toi, aussi bien que moi, tu ne distingues pas un A d'un B?
Allons, allons, ce n'est qu'orgueil et radotage. Nos parents ont travaill
ds leur plus tendre jeunesse, nous avons travaill comme eux, et nos
enfants n'ont qu' travailler aussi; alors, il n'y a rien  dire. Crois-tu
que j'lverai mon petit btail de ma sueur jusqu' ce qu'il soit habitu
 l'oisivet? Halte-l! Il y en a dj un  la fabrique, et les autres
suivront. Cela met du beurre dans les pinards de tous cts, mon ami, et
alors on peut boire une pinte de bire et faire de temps en temps une
partie de plaisir... Eh bien, que dis-tu? Clbres-tu avec nous le jubil
de Lon Leroux? Allons, tu ne dois pas avoir si grand'peur de ta femme;
laisse-la grogner un peu; et, si la chose va trop loin, montre que tu es
homme et que tu as du coeur au ventre.

Adrien Damhout mit la main dans sa poche, en tira une pice de cinquante
centimes et la donna  son camarade.

--Ainsi, ce soir,  neuf heures prcises,  la _Chvre bleue_, chez Pierre
Lambin, dit Wildenslag. a chauffera, et on y mnera une vie dont tu
parleras encore dans tes vieux jours!

--Je tcherai de venir, mais je n'en suis pas certain, bgaya l'autre.

--Oui! tu ne seras pourtant pas assez bte pour laisser boire ton argent
par d'autres. Alors, je dirais certainement que tu as chang de vtements
avec ta femme... Impossible, Adrien, tu n'en es pas encore l.

 ce moment, on appela du bureau quelques numros, et les deux amis
comprirent que leur tour pour recevoir leur salaire de la semaine tait
arriv.

Jean Wildenslag reut le premier son argent; mais il attendit encore pour
s'en retourner avec son camarade. Lorsque Adrien Damhout vint au guichet,
on lui dit qu'il devait rester avec quelques autres, afin de prter un
coup de main pour lever un essieu.

Wildenslag lui pressa encore la main et dit en partant:

-- ce soir donc. Si tu ne viens pas, je fais une croix sur ton dos.
Prends garde, prends garde, ami! chacun doit avoir sa part de la vie en ce
monde. Sacrifie-toi pour ta femme et tes enfants, ils te dpouilleront et
t'puiseront sans piti, jusqu' ce que ta sant soit entirement altre.
Mets la voile au vent, aprs nous la fin du monde! Hourra! vive la joie!

Il poussa un clat de rire, battit un entrechat et s'lana dans la rue,
suivi des jeunes fileurs, auxquels il devait distribuer leur salaire, sous
le premier bec de gaz.




II


 l'extrmit d'une troite ruelle, dans le quartier au del du pont Neuf,
s'levaient une trentaine de petites maisons de forme semblable et bties
videmment pour tre loues  des ouvriers ou  d'autres petites gens.

Dans une de ces petites maisons, une femme tait occupe  laver du linge
et des habillements d'enfants dans une cuvette.

Elle semblait tre encore dans toute la force de l'ge. Sans doute elle
avait t belle; peut-tre l'tait-elle encore; mais la malpropret de ses
vtements, le manque de soin et la ngligence dont tout, sur elle et
autour d'elle, portait les traces flagrantes, ne pouvaient veiller
d'autres sentiments que la tristesse et le dgot. Elle travaillait avec
grande hte, plongeait ses bras nus dans la cuvette, secouait et tordait
le linge avec tant de brusquerie et de rudesse, que l'eau se rpandait 
flots sur le sol et formait comme une mare autour d'elle.

Toute la chambre tait remplie de la vapeur ftide de la lessive, et la
lampe qui tait pendue contre la chemine ne rpandait qu'une lumire
faible et presque maladive.

 ct d'elle, sur le pole, le souper cuisait dans une casserole de
terre. De temps en temps, elle tait ses mains de la cuvette, prenait une
cuiller de bois et remuait dans la casserole pour que le souper ne brlt
pas au fond.

Quatre enfants, garons et filles, malpropres, ngligs et les habits
dchirs, taient assis ou couchs sur le plancher dans un coin. Ils
s'amusaient  jouer. Souvent, ils se tiraient par les cheveux, se
battaient, criaient, ou prononaient des paroles grossires qu'on tait
tout tonn d'entendre sortir de la bouche de jeunes enfants.

Jusqu'ici, la femme n'y avait pas prt beaucoup d'attention; mais il vint
un moment o le tapage insupportable des enfants et les cris: Mre, au
secours! au secours! lui firent perdre patience. Elle s'lana vers eux,
donna au premier venu un coup de pied, au second un coup de poing, et aux
autres quelques soufflets retentissants.

Alors, elle retourna vers le pole, remua encore une fois les pommes de
terre et clata indigne contre les enfants, dans un langage si grossier,
que les pauvres petits n'y pouvaient puiser qu'une leon de brutalit.

--Maintenant, vous voil bien avancs, mchants vauriens! cria-t-elle. Les
pommes de terre sont brles. Le pre va encore faire le diable  quatre
et me jeter un tas de paroles aigres  la tte. Vous et lui, vous croyez
que je suis votre esclave, et ne vis que pour travailler et tre injurie
du matin au soir. Ah bien, oui! s'il n'est pas content, il n'a qu' aller
se faire pendre ailleurs. O reste-t-il, votre fameux pre?  la _Chvre
bleue_, chez Pierre Lambin assurment. Il a reu sa paye et l'ivrogne est
dj en train de se verser l'argent dans le gosier. Attendez un peu, je
vais le traner jusqu'ici. Ne touchez pas  la casserole pendant mon
absence, ou je vous casse le cou  tous, tourments de vos parents que vous
tes!

 peine la mre avait-elle quitt la maison, que les enfants commencrent
 danser  pieds nus dans la lessive rpandue  terre, de sorte que le mur
et les meubles furent entirement remplis de taches bourbeuses.

Ils se sparrent effrays lorsque leur pre se montra soudain sur le
seuil. L'odeur des aliments brls lui fit pousser un grognement de
mcontentement; la vapeur de la lessive et l'eau fangeuse rpandue sur le
sol le firent frmir, et son visage prit une expression de dgot et de
tristesse.

--O est la mre? demanda-t-il.

 la _Chvre bleue_, chez Pierre Lambin, rpondirent les enfants.

--Chez Pierre Lambin?

--Pour vous chercher, papa.

--Ah! vous voil, sale charogne! dit-il, lorsqu'il vit sa femme entrer.
Qu'est-ce que cette curie-ci? Pourquoi lavez-vous ces linges sales le
soir lorsque je reviens  la maison? Vous avez sans doute couru toute la
journe et t bavarder prs des voisines comme toujours?

--Tiste, va appeler ta soeur Godelive, dit la femme  un des enfants, sans
paratre faire attention aux reproches de son mari.

--La fivre me prend ds que je mets un pied dans ton table  porcs,
reprit celui-ci. J'ai envie de m'enfuir et de ne plus jamais revenir.
Travaillez donc toute la semaine, chinez-vous et suez sang et eau pour
apporter quelque argent dans le mnage: puis, le samedi, vous trouvez des
pommes de terre brles et un bazar infect qui vous fait tourner le coeur
de dgot. Vas-tu rpondre!

--Bah! rpondre, reprit la femme d'un ton railleur; je ris de tout ce que
tu dis. Crois-tu que tu m'aies prise  ton service et que je sois ta
servante? Si la chre te dplat, n'y touche pas; si la maison n'est pas
assez propre  ta guise, nettoie-la toi-mme, si tu en as l'envie, stupide
radoteur!

L'homme leva la main et fit un geste menaant.

--Tiens, tiens! dit-elle, le poing te dmange. Allons, cher Wildenslag,
calme-toi un peu... As-tu envie de retourner encore une fois  la fabrique
avec la figure pleine d'gratignures? Tu n'as qu' le dire; je suis prte,
si une petite peigne peut te faire plaisir. Tais-toi et mange en paix:
les pommes de terre ne sont qu'un peu brles; d'ailleurs, les cris, les
injures et les coups ne les rendront pas meilleures.

En ce moment, une jeune fille de sept ans entra lentement et doucement
dans la chambre. Elle tait maigre et paraissait maladive; mais ses yeux
bleus brillaient comme des perles, et sa fine petite bouche avait une
expression trange: quelque chose de souffrant et de suppliant, comme si
l'enfant tait une vivante prire. Quoique de forme ordinaire et d'toffe
commune, ses vtements taient d'une grande propret, et, dans cette sale
maison, elle rpandait comme un parfum d'innocence et de puret virginale.

Elle alla vers l'homme, mit d'un geste carressant sa main dans la sienne,
le regarda avec un sourire muet mais profond, et murmura:

--Bonjour, cher pre!

Le son argentin de cette petite voix et le regard d'amour de son enfant
mlancolique touchrent l'ouvrier.

--Bonjour, ma bonne Godelive! rpondit-il en pressant sa fille contre son
coeur. Vas-tu un peu mieux? Es-tu encore malade?

--Encore un peu, papa, rpondit-elle. Madame Damhout m'a fait boire de la
tisane, et cela m'a rafrachie.

--M. Damhout est-il dj de retour de la fabrique? demanda Wildenslag.

--Non, papa, pas encore.

--Viens, assieds-toi, Godelive, et mange, mon enfant; car ces gloutons
sont dj en train. Ils ne laisseraient rien pour toi.

La petite fille se mit  table, fit le signe de la croix et pria en
silence; aprs quoi, elle commena  manger avec une rserve remarquable
et d'excellentes manires.

Wildenslag trouva les pommes de terre extrmement mauvaises; il mangea
sans apptit, grommela  voix basse et fit la mine; mais il comprima son
dpit et n'clata plus en insultes, comme si la prsence de son enfant
avait veill en lui l'instinct des convenances. Enfin, il dit avec un
soupir:

--Mais, Lina, sans nous disputer, ne pourrais-tu pas tenir ta maison un
peu plus propre, et donner  tes enfants de meilleurs exemples? Vois comme
madame Damhout sait s'arranger. Son mari est un ouvrier comme moi; il n'a
rien de plus que son salaire journalier, et cependant, dans sa maison, on
mangerait sur le carreau, tellement tout y est propre.

--Que parles-tu de madame Damhout? rpondit-elle d'un ton aigre. C'est une
bonne et brave femme, je ne le nierai pas; mais les Damhout ne sont pas
des gens comme nous. Sois-en certain, Wildenslag, ils ont des biens ou de
l'argent plac, quoiqu'ils le cachent.

--Non, non, ils n'ont rien de ct. Il n'entre pas dans la maison un
centime qu'Adrien Damhout n'ait gagn  la fabrique. Ils ont, au contraire,
moins que nous, puisque notre garon gagne dj quatre francs par semaine.

--Joli sujet! Il reste sans doute dans l'un ou l'autre bouchon. C'est le
digne fils de son pre; il ira loin, je te le promets.

--Non, non, il a suivi la retraite... Sois-en sre, Lina, madame Damhout
fait son mnage avec moins que toi. Et, comme elle l'arrange, tu peux le
faire aussi.

--Allons, allons, Wildenslag, chacun se chausse  son pied, et il est
difficile d'apprendre  un vieux singe de nouvelles grimaces. Assez
l-dessus, a ne sert de rien. Sais-tu ce que le propritaire de la maison
dit de madame Damhout? Quelle est soigneuse et propre, parce qu'elle sait
lire.

--Le propritaire dit cela pour rire. Madame Damhout ne sait lire que dans
un almanach et dans son livre de prires. Elle n'apprendra certainement
pas le mnage dans ces livres-l.

--C'est donc parce que Damhout dpense moins d'argent et reste  la maison,
tandis que tu passes des nuits entires au cabaret  boire et  jouer?

--Cela est bien possible, rpondit Wildenslag en secouant la tte avec
impatience. Qui te dit que je ne resterais pas  la maison, du moins
pendant la semaine, si tout ici n'tait pas dgotant comme dans une
curie, et si je pouvais seulement y trouver une figure amicale; mais, toi,
avec ta brutalit et ton manque de soin, tu chasserais un ange d'ici.

La femme, offense, mit les poings sur les hanches et se disposait  faire
une sortie furieuse; mais la porte s'ouvrit avec fracas et un garon de
quatorze ans, dont les vtements taient remplis de flocons de coton,
entra en dansant; il achevait le refrain d'une chanson obscne, quoiqu'il
tnt une pipe allume entre ses lvres.

Il se mit immdiatement  table et commena  manger des pommes de terre
brles; mais, aprs la premire bouche, il jeta la fourchette sur le
plat en grommelant et clata en aigres reproches contre sa mre.

Au lieu de le corriger, le pre lui donna raison.

--Voil ma paye, dit le garon en jetant trois francs sur la table. Les
pommes de terre sont brles et sentent la lessive. Je m'en vais; j'irai
manger ailleurs, l o l'on ne risque pas d'tre empoisonn.

On se disputa violemment parce que le fils avait retenu un franc de sa
paye; cette scne se renouvela lorsque le pre remit galement son argent.
Nanmoins, aprs beaucoup de dures et grossires paroles, la tempte se
calma.

--Bonsoir, dit le garon avec joie, je vais  la _Chvre bleue_, manger
une tranche de jambon.

--Attends, Alexandre, je t'accompagne, dit le pre. Il ne fait pas bon
ici. Aprs toute une semaine de travail, nous pouvons bien un peu nous
divertir.

--Ah! ils s'imaginent que je vais m'embter toute la soire  la maison,
tandis qu'il vont s'amuser  la _Chvre bleue_ et s'en donner  coeur
joie? murmura la femme lorsque son fils et son mari furent partis. Il faut
que j'en aie ma part; j'aime aussi le jambon. Godelive, va pour une heure
chez madame Damhout. Je te ferai appeler.

Elle fouilla violemment dans le pole avec le crochet pour touffer le feu;
mais, comme cela n'allait pas assez vite  son gr, elle versa un bassin
de lessive sur les charbons ardents, de sorte que la chambre fut remplie
d'une fume infecte.

--Eh! vous, l-bas, polissons! cria-t-elle-aux enfants, prenez garde de ne
pas toucher  la lampe et de ne pas jouer avec le feu, ou je vous casse le
balai sur les os!

 ce moment, elle vit que l'an des garons tirait l'une de ses soeurs
par les cheveux, et elle entendit un bruit pareil  celui d'une toffe
qu'on dchire.

--Finis donc, bourreau! grommela-t-elle. Attends un peu, vilain fainant,
tu n'auras plus longtemps  paresser ici. La semaine prochaine, tu vas 
la fabrique. Quand je rentrerai, je te ficherai une petite racle qui ne
sera pas pour rire; a t'apprendra  dchirer encore une fois la robe de
ta soeur.

--Ce n'est pas vrai, cria le garon.

--Je l'ai vu! riposta la mre.

--Vous mentez! beugla l'enfant.

Et, comme si cette monstrueuse insolence n'avait eu rien d'insolite, la
femme ne parut point y faire attention ou ne pas l'entendre; car elle
sortit en courant de la maison et ferma bruyamment la porte derrire elle.

Pauvres enfants! que pouvaient-ils devenir sous la conduite d'une telle
mre? Rien, assurment, que des tres sauvages et incultes dpourvus de
tout sentiment de dignit humaine. Ce n'tait par leur faute; mais
tait-ce bien la faute de leur mre?

Cette femme, lorsqu'elle tait enfant elle-mme, avait pass ses premires
annes sous la surveillance d'une vieille femme ignorante et grossire, au
milieu d'enfants abandonns, dont les mres, ainsi que la sienne, devaient
travailler toute la journe  la fabrique. L, elle n'avait appris qu'un
langage brutal et impoli; elle avait grandi sans la moindre notion des
devoirs que l'homme a  remplir en cette vie envers Dieu, envers la
socit et surtout envers lui-mme. Comme elle n'avait atteint alors que
l'ge de neuf ans, il y avait encore de l'espoir qu'elle recevrait
quelques reflets des lumires de la civilisation; qu'avant de devenir
femme, elle sentirait natre en elle l'instinct de la dignit personnelle
et de la modestie virginale. Mais, avant que le dixime printemps
comment pour elle, elle tait dj  la fabrique, attache  une machine
tournant ternellement, livre  la compagnie de femmes et d'hommes encore
plus grossiers et plus ignorants qu'elle. Plus tard, elle s'est marie;
aprs la naissance de son troisime enfant, elle resta  la maison et
donna l,  ses enfants, la seule instruction qu'elle et reue: ignorance,
grossiret, abaissement et abtardissement de la nature.

Et nous qui parlons du perfectionnement moral de l'ouvrier, nous donnons 
ses enfants une pareille mre! Et nous qui blmons l'ouvrier parce qu'il
fuit sa demeure, parce qu'il boit et court les cabarets, nous lui donnons
une pareille compagne!

Oui, le progrs gigantesque de l'industrie est un des phnomnes les plus
surprenants et les plus salutaires de notre sicle; mais le penseur, le
philanthrope, ne verra pas ce progrs irrsistible sans une terreur
secrte, aussi longtemps qu'il arrache la femme, la mre du sein de la
famille, et fait de l'enfant l'esclave de la matire, dans un ge qui est
destin  son dveloppement moral et intellectuel.

Si l'on veut civiliser et perfectionner la classe ouvrire, il faut
commencer par la femme. Cette loi est impitoyable. Si l'homme rgne sur le
monde matriel, l'ducation morale dpend uniquement de la mre, et elle
rgne sur le coeur et l'esprit de la gnration naissante avec toute la
puissance de l'ange ou du dmon, selon l'lvation ou la bassesse de son
me.

L'humanit commence  le comprendre. Du fond des consciences s'lve un
cri de dtresse, une voix prophtique qui dit: Sauvez le monde de
l'abaissement moral par la femme! Instruction pour la femme! ducation
pour la femme! Lumire, dignit et notion du devoir dans le coeur des
mres du peuple! Sinon, tnbres, abaissement, injustice et sanglante
vengeance sur le monde  venir.




III


Beaucoup plus loin, dans la range des maisons d'ouvriers, il y avait une
maisonnette qui se distinguait par sa propret.

Le sol tait sem de sable blanc jusqu' la rue. Trois ou quatre pots de
fleurs rpandaient leur parfum sur les fentres, derrire des rideaux
blancs comme la neige. La chemine tait orne d'une image de la sainte
Vierge entre deux perroquets de pltre, dont le plumage rouge, jaune et
vert flattait agrablement le regard. Les petits ustensiles du mnage,
les plats et les tasses taient tals sur une armoire et brillaient et
tincelaient comme s'ils taient fiers de leur propret. Les grossires
chaises de jonc n'avaient pas une tache; la table de bois blanc tait
lave, le pole frott  la mine de plomb.

Cette habitation d'ouvrier tait aussi pauvre que les autres; les objets
les plus tincelants n'avaient cot que quelques centimes... et cependant
il y rgnait une apparence de paix, de contentement et de bien-tre; l'air
y tait si pur, tout y tait si souriant, que l'aspect de cette humble
maisonnette suffisait pour faire comprendre comment un ouvrier peut aimer
sa demeure tout aussi bien qu'un richard qui s'enorgueillit de son palais.

Dans une des chambres du rez-de-chausse, une femme tait occupe 
travailler prs d'une lampe. Elle cousait  une blouse bleue, et, comme
il y avait encore beaucoup de ces blouses plies sur une chaise, il
tait  supposer qu'elle travaillait pour un magasin. Elle pouvait avoir
vingt-huit ou trente ans; ses vtements de coton, communs et plis par le
lavage, taient d'une grande propret et mme arrangs avec une simplicit
qui ne manquait pas d'une certaine lgance.

 ct d'elle, prs de la table, tait assis un petit garon de huit ans
avec des cheveux bruns et de grands yeux vifs. Il avait devant lui un
livre ouvert et remuait les lvres, en mme temps que, du bout d'un petit
bton, il montrait les lettres qu'il s'efforait de lire.

Dans un coin, sur des tabourets de bois, taient assises deux petites
filles de trois  quatre ans. Elles jouaient avec des poupes et
s'amusaient en silence, levant de temps en temps la voix pour gronder
les poupes en riant doucement entre elles.

Depuis un instant, le petit garon paraissait embarrass, son petit bton
ne remuait plus et il secouait la tte avec impatience.

--Qu'est-ce, Bavon? demanda la femme. Cela ne va-t-il pas, mon enfant?

--Ah! mre, dit-il, le matre m'a donn  apprendre une leon dans
laquelle il y a un mot si difficile, si difficile! J'en ai chaud, mais
je n'en sors pas. Lis-le donc, toi, mre!

Il se rapprocha, lui mit le livre sous les yeux et montra le mot qui
l'arrtait.

Mais la femme, aprs un long effort, bgaya avec dcouragement:

--Ab... be... n... abn... ga... Je ne sors pas du reste, Bavon. Sont-ce
l aussi des mots pour un enfant comme toi? Tu n'as qu' le passer et  le
demander demain  ton matre.

L'enfant tenait le regard attach sur le livre; ses traits se
contractaient, ses yeux taient fixes et il tendait videmment toutes
les forces de son esprit.

--Non, laisse, mon enfant, dit la femme, ne te casse pas inutilement la
tte: le mot est trop difficile.

--Trop difficile? balbutia le petit. Il faut que je le lise, je le veux...
Ah! mre, paix, paix! tu m'as aid, cela ira... Abe... n... ga... ga...
abnga... ti... o... tion! Tiens, tiens, chre mre, le mot est abngation.

Un cri d'admiration chappa  la femme; elle prit son fils dans ses bras
et dposa un long baiser sur son front. Ce qui la touchait ainsi, c'tait
la persvrance prcoce et la volont presque virile qu'elle croyait
dcouvrir dans son fils. Que rvait-elle en lui donnant ce baiser? Elle ne
le savait pas, et nanmoins elle remerciait Dieu du fond du coeur.

L'enfant, encourag par la tendre approbation de sa mre, avait repris son
livre; mais la femme, encore mue, lui dit:

--Cher Bavon, il faut bien t'instruire; plus tard dans la vie, tu
commenceras  comprendre comme il est beau et utile de savoir lire et
crire. Celui qui ne sait pas lire n'est un homme qu' demi, et il est
condamn, ft-il mme n avec de l'esprit,  rester toujours ignorant. Tu
seras mieux et plus instruit que moi, Bavon, et tu en seras plus heureux
sur la terre. Ah! pourquoi mon parrain est-il mort sitt! Sans cela, je
saurais trs-bien lire et crire; mais il n'y avait personne qui pt me
protger, il me fallait aller  la fabrique. Je me suis encore un peu
instruite par moi-mme; mais, lorsqu'on a travaill toute la journe, cela
ne va pas bien le soir. Oui, Bavon, si chacun savait lire, il n'y aurait
pas tant de mauvaises gens; car quiconque sait lire sait qu'il est homme
et se respecte soi-mme. Malheureusement, il n'y a que peu d'enfants
d'ouvriers qui aient l'occasion ou les moyens de s'instruire; les parents,
qui sont eux-mmes ignorants, ne comprennent pas combien il est beau et
utile d'tre instruit. Toi, mon enfant, si Dieu continue  accorder la
sant  ton pre, tu pourras apprendre beaucoup de choses. Bavon, n'oublie
jamais que tu devras ce bonheur  ton pre, qui travaille du matin au soir
pour lever honorablement ses enfants, qui ne va pas au cabaret et qui,
pour ainsi dire, se retient de manger pour que tu puisses aller  l'cole.
N'est-ce pas, Bavon, tu ne l'oublieras jamais? Quoi qu'il t'arrive dans la
vie, tu continueras toujours  respecter et  aimer ton pre?

--Toujours! toujours! et toi aussi, chre mre! dit le petit garon en lui
caressant les joues.

 ce moment, la porte s'ouvrit et un homme entra. Ses vtements, couverts
de coton et de poussire, taient uss et paraissaient sales dans un lieu
aussi propre. L'expression de son visage trahissait une sorte de regret et
il semblait tre de mauvaise humeur.

Mais voil que le mot Pre! pre! rsonna sur tous les tons  ses
oreilles, et, avant qu'il et fait deux pas dans la chambre, on lui saisit
les mains, et de douces voix d'enfants lui souhaitrent la bienvenue avec
les plus tendres paroles. Bavon courut  sa rencontre en agitant un petit
morceau de papier au-dessus de sa tte:

--Cher pre! cher pre! cria-t-il, vingt bons points! Deux baisers pour
moi et deux sous pour ma tirelire!

Et, en disant ces paroles, le jeune garon avait fait un bond, et s'tait
suspendu au cou de son pre pour recevoir la rcompense de son application.

Pendant ce temps, la femme tait occupe  tendre la nappe sur la table
et  servir le souper. Elle sourit amicalement  son mari et lui adressa
galement quelques joyeuses paroles.

--Asseyez-vous, asseyez-vous, Damhout, dit-elle. Vous devez avoir faim,
et les pommes de terre seraient bientt refroidies. J'ai achet une
excellente sole pour vous,  bon march, et toute vivante. Allons, mes
enfants,  table,  table!

Adrien Damhout ne fut pas insensible aux tmoignages d'affection de ses
enfants; les rides disparurent de son front et un tranquille sourire
illumina son visage. Il donna  son fils les deux sous promis et tendit
sa paye  sa femme, qui, sans la compter, laissa glisser l'argent dans sa
poche.

Alors, tous prirent place  la table, couverte avec autant de propret et
de coquetterie que si ces pauvres gens allaient manger des mets exquis sur
des assiettes de porcelaine et avec des cuillers en argent. Et cependant
ils n'allaient manger que des pommes de terre tuves, dans des assiettes
grossires, avec des fourchettes de fer; sans compter la petite sole frite,
qui rpandait un fumet apptissant et qui occupait le milieu de la table
comme une pice d'honneur ou plutt comme un cadeau d'amiti.

Tous ensemble firent le signe de la croix et remercirent Dieu en silence;
aprs quoi, ils se mirent  manger avec apptit. Seulement, lorsque le
poisson allait tre entam, le silence fut un peu troubl. Damhout ne
pouvait pas se dcider  manger  lui seul la sole, si petite qu'elle ft;
il voulait partager la friture avec sa femme et ses enfants; mais la femme
prtendait qu'elle l'avait achete pour lui seul et qu'il lui ferait de la
peine en insistant plus longtemps. Quoique les enfants, prvenus par la
mre, insistassent avec elle, la discussion se termina  l'amiable par le
partage du poisson entre tous les membres de la famille.

Immdiatement aprs le souper, la nappe fut plie et tout disparut en un
clin d'oeil de la table.

La femme s'assit  la droite de son mari et commena  parler avec lui
du travail et de la fabrique; les deux petites filles grimprent sur les
genoux du pre. Bavon se tenait  sa gauche, le livre  la main, et
attendait que ses parents eussent fini de causer.

C'tait un spectacle simple et mouvant que de voir cet ouvrier, dans ses
vtements uss et souills par le travail, tenant sur ses genoux deux
petits anges si propres et si souriants, entre une femme chrie et un fils
studieux qui levait vers lui un regard respectueux et suppliant.

--Chre pre, puis-je lire? demanda enfin le petit garon. Nous avons reu
aujourd'hui une si belle leon! Je ne sais pas si je la sais bien, mais je
ferai de mon mieux.

--Oui, Bavon, lis ta leon devant ton pre, dit la femme.

Le fils ouvrit son livre et lut avec une certaine difficult et quelques
interruptions, mais assez distinctement pour tre compris:

Mes enfants, voulez-vous tre bnis de Dieu sur la terre, honorez votre
pre et votre mre. Ils vous chrissent comme la lumire de leurs yeux;
ils travaillent pour vous du matin au soir; le seul but de leurs efforts,
de leurs soins et de leurs prires n'est que votre bonheur. Aimez-les
tendrement, soyez-leur soumis et restez-leur reconnaissants; devenez le
soutien et la joie de leurs vieux jours, et rcompensez ainsi l'amour
paternel, cette abngation pure et presque divine.

Cette lecture parut faire une mauvaise impression sur l'esprit de Damhout;
elle lui rappelait ce que Wildenslag lui avait dit et donnait de nouvelles
forces  la crainte que son ami avait, pour la vingtime fois, rveille
en lui. Son visage devint srieux et il secoua la tte d'un air pensif.

--Bavon, comprends-tu ce que tu viens de lire? demanda-t-il aprs un
instant de rflexion.

--Oui, cher pre, rpondit l'enfant. Cela veut dire que vous travaillez
pour moi, et que je dois toujours vous aimer, vous et ma mre.

--Jusque dans nos vieux jours, Bavon.

--Oui, pre, jusque dans vos vieux jours, aussi longtemps que je vivrai.

--Et le feras-tu, mon enfant?

Le petit garon regarda son pre d'un air tonn, mais ne rpondit pas,
comme s'il ne concevait pas son doute.

--C'est bien, Bavon, dit Damhout; tu es sage. Reste toujours ainsi et
n'oublie jamais ce qui est crit dans ton livre; sinon, Dieu te punira.

Il y eut un moment de silence; la femme piait la physionomie de son mari,
qui semblait absorb dans de sombres penses.

--Adrien, murmura-t-elle, qu'as-tu donc, cher homme? Tu parais si pensif!
Je l'ai remarqu ds que tu es entr. Tu as quelque chose en tte. As-tu
du chagrin?

--Je n'ai pas de chagrin, Christine, rpondit-il; mais il y a pourtant
quelque chose qui me chiffonne. Les camarades vont quelquefois boire
ensemble une pinte de bire; ils rient, causent et s'amusent un peu aprs
le long travail de la semaine. Je suis toujours  la maison comme si
j'tais d'un autre monde, et les amis se moquent de moi. Peut-tre est-ce
insens de sacrifier ainsi toute sa vie, sans savoir ce qu'il en adviendra
par la suite.

Quoique ces paroles l'tonnassent, la femme prit une pice d'argent de sa
poche et la tendit  son mari en souriant amicalement.

--Mon cher Damhout, dit-elle, tu ne dois pas te priver pour moi: voici
de l'argent. Si tu dsires passer quelques heures avec tes camarades,
satisfais ton envie. Va, cela me fera plaisir, de savoir que tu t'amuses.

Mais l'homme, comme honteux de son murmure, repoussa doucement sa main.

--Non, garde l'argent, dit-il, mon envie est passe... Cependant,
Christine, ce soir, les amis clbrent le jubil de Lon Leroux, parce
qu'il y a aujourd'hui vingt-cinq ans qu'il est fileur. Wildenslag m'a pri
d'y tre prsent; je lui ai promis de venir, si c'tait possible.

--Eh bien, Damhout, c'est possible: tu dois tenir ta promesse.

--Oui, mais je ne sais pas, il me semble que je prfrerais rester  la
maison avec les enfants.

--Non, non, Damhout, c'est demain dimanche, jour o nous sommes ensemble
du matin au soir. Fais-moi ce plaisir et prends cet argent; va  la
_Chvre bleue_ et divertis-toi avec les amis. Je t'attendrai contente et
de bonne humeur; reste aussi longtemps que tu le voudras. Va, je t'en prie.

Elle le pria encore pendant quelques instants et lui fit en quelque sorte
violence pour l'obliger  se lever. Alors, elle l'accompagna jusqu' la
porte et lui souhaita une joyeuse soire. Elle retourna  la table et
reprit sa couture.

Quelques instants aprs, la porte s'ouvrit doucement, et une petite fille
entra.

--Bavon, voici Godelive, dit la mre.

Le petit garon se leva d'un bond, courut  la petite fille, lui prit la
main et la conduisit prs de la table, disant avec une grande joie:

--Ah! Godelive, c'est bien, de venir encore! Je suis las d'tudier; jouons
un peu. Veux-tu jouer  la boutique comme hier? C'est si amusant!

--Oh! non, Bavon, tenons une cole! demanda la petite fille.

--Oui, oui, une cole! reprirent les deux petites soeurs en battant des
mains.

Bavon alla chercher quelques livres qu'il avait conservs des premiers
mois qu'il allait  l'cole; il plaa Godelive sur l'un des bancs et ses
petites soeurs sur l'autre, prit la petite canne des dimanches de son pre,
et commena  aller et venir, la tte droite et avec un srieux comique
en criant de temps en temps d'un ton courrouc:

--Silence dans la classe, ou je vous mets dans le coin. Quiconque ne
connat pas sa leon, devra manger le pain sec. Godelive Weldenslag,
attention! Quelle lettre est celle-ci?--Bon! Et celle-ci? Et
celle-l?--Vous savez votre leon. Vous avancerez d'une classe. Tournez
la page de votre livre. Qu'est-ce qui est crit sur la deuxime ligne?

--Da, de, di, do, du, dit Godelive  haute voix.

--Oui, vous connaissez cela par coeur, je le sais bien; mais l, sur
l'autre page, l?

La petite fille fit un violent effort pour peler la syllabe qu'on lui
montrait, mais elle ne put y parvenir.

--Courage, faites bien attention, dit Bavon. Ces deux voyelles O et U
forment le son...

--Ou, ou! dit Godelive avec une joie triomphante.

--Trs-bien, mon enfant, vous y tes! dit le jeune instituteur avec joie.
Godelive Wildenslag reoit dix bons points.

La mre avait vu cette scne en souriant et avec plaisir.

--Chers enfants, dit-elle avec motion, vous jouez l un jeu srieux.
Croiriez-vous que Godelive finira par apprendre  lire sans aller 
l'cole?

Le petit garon et la petite fille la regardrent avec tonnement.

--C'est comme je vous le dis. Pourquoi cela vous tonne-t-il? Tenez,
Godelive, sans le savoir, connat toutes ses lettres et elle commence
dj  peler. Si Bavon voulait se donner un peu de peine, sois certaine
Godelive, que tu saurais bien vite lire.

--Vous dites cela pour rire, n'est-ce pas, madame Damhout? murmura la
petite fille d'un air de doute.

--Serait-il possible, chre mre? demanda Bavon, dans l'oeil duquel
brillait une tincelle de rsolution.

--Possible? Mais, mon enfant, c'est presque fait, tu le vois bien!

--Ah! ah! Godelive, nous jouerons toujours au jeu de l'cole! Tu apprendras
 lire!

--J'apprendrai  lire! reprit Godelive avec une joie contenue.

--Tu l'apprendras, s'cria Bavon. Dieu que a sera amusant, lorsque
nous pourrons lire  deux dans le mme livre.--Allons, mademoiselle,
rasseyez-vous sur le banc, et faites attention... ou je vous fais
apprendre par coeur deux grandes leons de catchisme!

Bavon continua  jouer son rle de matre d'cole avec un redoublement de
zle. Bien qu'en mme temps il montrt les lettres  ses petites soeurs et
les leur nommt avec une impatience simule, il s'occupait le plus souvent
de Godelive. Il lui adressait de si douces paroles d'encouragement et
faisait de si grands efforts pour l'instruire, que ce naf jeu d'enfant
devenait un travail srieux, un vritable bienfait.

Cela dura si longtemps qu'enfin les deux petites soeurs, tte contre tte,
s'taient endormies sur le banc.

Alors, la classe fut finie. La mre dshabilla les deux petites endormies
et les mit dans leur lit.

Bavon et Godelive retournrent  la table et feuilletrent un livre plein
d'images.

Pendant que madame Damhout continuait son ouvrage, les deux enfants
causaient ensemble  voix basse de l'espoir que Godelive apprendrait 
lire, quoiqu'elle ne pt aller  l'cole; puis encore d'autres belles
choses. Un doux sourire tait pour ainsi dire en permanence sur leurs
lvres; leurs yeux tincelaient d'amiti et de contentement, et
quelquefois ils se serraient affectueusement la main.

Enfin on entendit au dehors une voix d'enfant crier le nom de Godelive, et
la petite fille, aprs avoir souhait le bonsoir  Bavon et  sa mre, se
disposait  s'en aller; mais madame Damhout prit un seau et dit:

--Viens, Godelive; je dois aller chercher de l'eau  la pompe; j'irai avec
toi.

Lorsqu'elle revint dans la chambre, elle trouva Bavon endormi et dposa
enfin un long et ardent baiser sur ce front uni, comme si la bonne femme
croyait qu'un baiser maternel pouvait rchauffer et faire fructifier les
germes de l'intelligence dans le cerveau de son enfant.

 peine avait-elle repris sa couture, que son mari entra dans la chambre.

--Dj de retour? si vite? demanda-t-elle avec tonnement. Ce n'est pas
pour moi, n'est-ce pas, Adrien? J'en serais au regret.

--Non, Christine, rpondit-il pendant qu'il s'asseyait prs de la table.
Je ne puis plus me plaire  ces amusements bruyants. Les amis sont de
braves garons, je ne veux pas le mconnatre; mais ces manires brutales
et ces paroles grossires ne me vont plus. Il fait meilleur ici,  la
maison, entre toi et mes enfants. Pense un peu,  la _Chvre bleue_, ils
sont maintenant tous en train de se disputer. Assurment Lon Leroux se
battra encore ce soir avec Jacob le marchand de sable. Ils se reprochent
des choses telles, que les cheveux s'en dresseraient sur la tte. Je
regrette infiniment d'avoir t aujourd'hui  la _Chvre bleue_.

--Je le crois, Adrien; mais tu ne pouvais pas savoir qu'on s'y disputerait
et s'y insulterait.

--Ce n'est pas pour cela; mon coeur est triste.

--Comment cela? T'est-il arriv quelque chose?

--Wildenslag m'a fait peur; il me fait toujours peur... Et peut-tre
a-t-il raison; peut-tre ne faisons-nous pas bien en voulant lever notre
Bavon au-dessus de ses parents.

--Encore cette mauvaise ide!

--Mauvaise ide, Christine? Qui peut le savoir? Que notre Bavon aille
pendant des annes entires  l'cole communale, et qu'il devienne
instruit, il nous cotera bien plus d'argent qu'un autre enfant et en
outre il ne nous apportera jamais un centime dans le mnage; et, lorsqu'il
sera grand et qu'il gagnera de l'argent, il le dpensera  s'acheter de
beaux habits et sera honteux du pauvre ouvrier qui aura donn sa sueur
pour faire de lui un monsieur.

--Ah! comment peux-tu parler ainsi, les yeux fixs sur ton innocent
enfant? soupira la mre. Bavon deviendrait ingrat et mconnatrait ses
parents? Jamais, jamais! son coeur n'est qu'amour et reconnaissance.

--C'est un bon enfant, je le sais, rpliqua Damhout. Ils sont tous bons,
Christine, aussi longtemps qu'ils sont tout petits; mais, aussitt qu'ils
deviennent hommes, ils vont leur train et ne s'inquitent plus de leurs
parents. Oui, lorsqu'ils se sont un peu levs dans le monde, ils
abaissent quelquefois leur regard avec ddain sur ceux qui se sont
imprudemment sacrifis pour eux.

--Cela n'arrivera pas  notre Bavon, Damhout, rpondit la femme en
comprimant sa douleur. Son coeur est pur, j'y veillerai. Tu crains que,
plus tard, notre enfant n'ait une meilleure destine que nous? Mais, si
cela arrivait, ton coeur de pre ne battrait-il pas de joie? Ne dirais-tu
pas avec orgueil: C'est mon fils, pour lui j'ai travaill avec plaisir;
son bonheur est mon ouvrage?

--De belles choses, Christine; mais, si mon fils restait ouvrier, comme je
le suis, je ne craindrais pas que, plus tard, il ne ft honteux de son
pre.

--Et qui te dit qu'il ne deviendra pas ouvrier? N'y a-t-il pas des
ouvriers, d'excellents ouvriers qui savent lire?

--Pas beaucoup de fileurs, du moins.

--Mais il y a d'autres mtiers, Adrien. Ceux de mcanicien, de charpentier,
de menuisier et cent autres, o, avec de l'instruction et de la bonne
conduite, on peut faire son chemin.

--Vois-tu bien, Christine, que tu as rsolu de ne pas laisser aller notre
Bavon  la fabrique!

--Il ira o il voudra ou bien o il pourra, dit la femme avec une nergie
croissante. Nous ne pouvons rien en dcider d'avance. Cela dpend de son
application, de notre amour et de la volont de Dieu. Tes amis t'effrayent,
parce qu'ils disent que je veux faire de Bavon un monsieur. Ce que je
veux, c'est que mon enfant devienne un homme et ne soit pas condamn par
l'ignorance  l'impuissance et  l'esclavage ternel. S'il devient un
monsieur, tant mieux!

--Christine, Christine, soupira l'ouvrier, si tu savais combien tes
paroles m'attristent! L'orgueil est un mauvais conseiller.

--L'orgueil? s'cria la femme indigne. Crois-tu donc que le bonheur de
mes enfants m'effraye? Je ne devrais pas avoir de coeur. Ah! peut-tre ne
me comprendras-tu pas, mais je te dis, Damhout, que, si plus tard nos
enfants pouvaient abaisser leurs regards vers moi, je remercierais Dieu de
les avoir levs dans le monde. Ne secoue pas la tte. Si, au prix de ma
vie, je pouvais faire de Bavon un roi ou un empereur, je mourrais de joie
devant le trne de mon enfant!

Elle tait trs-mue et semblait trembler; il y avait quelque chose
d'inexprimable dans son maintien et dans son regard; le sentiment maternel
avait rendu cette humble femme imposante et belle.

Adrien Damhout subit l'influence de ses paroles enthousiastes; il courba
la tte comme vaincu, et se tut un moment. Puis il reprit:

--Au fond, tu as peut-tre raison, Christine; mais rflchis avec calme.
Maintenant, cela ne va pas mal, il y a beaucoup d'ouvrage et de bon
ouvrage. Nos autres enfants sont encore petits. Plus tard, tu voudras
peut-tre aussi que les filles aillent galement  l'cole?

La femme fit un signe affirmatif.

--Pourrons-nous bien continuer, sans aucun secours de nos enfants, 
supporter cette charge? Cela me parat impossible.

--Je travaillerai un peu plus, Adrien.

--Toujours travailler comme des esclaves, se sacrifier entirement pendant
toute sa vie!

--Ah! c'est seulement alors que je sens que je suis mre, quand je sais
que je me sacrifie pour le bonheur de mes enfants.

--Bon! mais, si un jour l'ouvrage venait  manquer pour longtemps; si l'un
de nous devenait srieusement malade, que ferions-nous alors?

--Alors, Adrien, nous nous arrangerions suivant la volont de Dieu. Nous
ne pouvons faire l'impossible.

--Et s'il devenait ncessaire que Bavon gagnt quelque argent, le
laisserais-tu aller  la fabrique?

--Pourquoi pas si le besoin l'exige?

--Et  quoi lui servirait alors l'instruction?

-- quoi elle lui servirait? Comment peut-tu demander cela, Adrien? Il
serait du moins un homme, un excellent ouvrier, propre  tout, et, avec un
peu de chance, il serait certain de devenir contre-matre.

--Vois-tu, Christine, dit l'homme avec une certaine satisfaction, ds que
tu me dis que tu n'es point oppose  ce que Bavon devienne un artisan, je
suis tranquille.

--Jamais, Adrien, je n'ai eu d'autre ide; mais, si c'est son sort de
faire son chemin dans le monde, je n'empcherai pas son bonheur par
gosme.

Aprs un moment de silence, elle reprit avec une douce amiti:

--Cher homme, ne nous tourmentons pas de tout cela. Pourquoi nous
attristerions-nous par une crainte prmature, tant que nous nous portons
bien et que nous ne manquons de rien? Si l'adversit nous frappe, nous
nous arrangerons selon la ncessit. Dans tous les cas, quoi qu'il arrive,
si nos enfants savent lire et crire, nous leur laisserons un prcieux
hritage, bien que nous ne soyons que de pauvres ouvriers. Ceux qui te
blment ne peuvent pas en dire autant. Mets la main sur ta conscience,
Adrien, et sens si tu n'es pas fier et heureux de te dire que, devant Dieu
et devant les hommes, tu remplis ton devoir de pre. Sois content et
n'coute plus les mauvais conseils de gens ignorants. Viens, mon ami,
je prendrai Bavon dans mes bras. Allons nous coucher.

Et Adrien Damhout prit la lampe et claira sa femme, qui montait derrire
lui l'escalier avec son fils entre ses bras.




IV


Depuis que Bavon avait acquis la conviction qu'il pourrait apprendre 
lire  Godelive, il n'avait pas laiss passer un seul jour sans l'exercer
 peler pendant plusieurs heures. Il y avait quelque chose de surprenant
dans la persistance et le zle du jeune garon. Quelquefois il fatiguait
tellement sa petite amie, que sa tte s'embrouillait et qu'elle demandait
grce.

Outre la bont du coeur qui portait Bavon  faire participer Godelive aux
bienfaits de l'instruction que sa mre lui avait fait envisager comme un
vritable trsor pour l'enfant d'un ouvrier, il avait une raison spciale
qui le pressait. Il savait que, ds que cela serait possible, sa compagne
de jeu serait oblige d'aller  la fabrique; et il craignait qu'alors elle
n'et plus le temps d'apprendre; peut-tre mme ne pourraient-ils plus
jouer que trs-rarement ensemble.

En effet, le pre Wildenslag tait ennemi de l'instruction. Dans son
opinion (qui, hlas! est partage par beaucoup d'ouvriers ignorants), les
enfants ne sont mis au monde que pour procurer  leurs parents un avantage
pcuniaire, et tout sacrifier pour eux est une sottise, ds qu'il y a
moyen de s'y soustraire. Quoiqu'il aimt sa petite Godelive plus que ses
autres enfants, il n'aimait pas  la voir assise dans la maison avec un
livre sur ses genoux et ressembler  une demoiselle par sa propret et ses
manires choisies. C'tait, d'aprs lui, un mauvais exemple dans un mnage
o chacun tait destin  travailler sans relche depuis le berceau
jusqu' la tombe, sans espoir d'un sort meilleur.

Godelive tait trop jeune et trop faible pour aller dj  la fabrique;
mais il y avait dans le voisinage une maison o l'on apprenait aux petites
filles  faire de la dentelle. Elle pourrait y gagner chaque jour quelques
sous, et ce serait autant de plus dans le mnage. D'ailleurs, elle
comprendrait qu'elle tait ne pour travailler comme les autres, et la
paresse, _la demoisellerie_, comme il disait, n'aurait pas le temps de
grandir en elle. Plus d'une fois, il avait parl de ses intentions avec sa
femme; mais madame Wildenslag l'avait toujours dcid  en retarder
l'excution en lui faisant comprendre que Godelive tait encore faible
et souffrante.

Cependant, ce motif lui fit dfaut au bout de quelques mois, car Godelive
paraissait devenir mieux portante, et elle s'tait sensiblement fortifie
en peu de temps.

Une aprs-midi, la dcision lui fut signifie et on lui dit qu'elle irait
le lendemain,  six heures,  la fabrique de dentelles.

La jeune fille s'y serait soumise sans le moindre chagrin, car elle ne
savait pas ce qui l'attendait dans cette nouvelle condition; mais le pre
lui fit comprendre le plus mauvais ct de son sort, lorsqu'il lui dit:

--Alors, Godelive, c'en est fini d'apprendre  lire. Tu en sais dj trop
pour une pauvre fille d'artisan. Tche de l'oublier; sinon, tu pourrais
plus tard concevoir des penses qui te conduiraient sur une fausse route.
Plus de livres dans la maison: ne songe qu' travailler.

Godelive sortit silencieusement de la maison et resta  la porte la tte
courbe. Longtemps elle mdita. Elle ne pourrait plus apprendre  lire!
Cette pense lui arracha des larmes et elle se dirigea lentement et comme
gare vers la demeure de madame Damhout.

Elle parut dans la chambre son tablier devant les yeux. Adrien Damhout
tait dj parti pour sa fabrique; mais, comme c'tait jeudi, jour de
cong, Bavon tait encore assis  table  ct de sa mre.

Le petit garon sauta de sa chaise, prit la jeune fille par la main et lui
demanda:

--Godelive, tu pleures! Qui t'a fait du mal?

Mais Godelive se mit  pleurer plus fort; elle paraissait inconsolable.

--Eh bien, Godelive, parle, que t'est-il arriv? Ce ne doit pas tre grave,
dit madame Damhout.

--Ah! je ne peux plus apprendre  lire! soupira l'enfant.

--Comment? Pourquoi? a ne se peut! balbutia Bavon avec une expression
d'incrdulit et en mme temps de rvolte.

--Non, je ne peux plus lire, plus jamais! Bavon, je sais dj presque lire,
et maintenant je dois faire des efforts pour l'oublier!

--Qui dit cela? s'cria le jeune garon.

--C'est mon pre qui le dit, et il n'y a rien  y faire, rpondit Godelive
avec tristesse.

--Ton pre? reprit Bavon avec pouvante.

--Oui, et demain,  six heures, je dois aller  la fabrique de dentelles,
et je ne peux plus jamais prendre un livre en main que mon pre ne le
voie. Dieu, que je suis malheureuse!

Elle recommena  pleurer de plus belle; les larmes ruisselaient entre ses
doigts. Bavon, touch de compassion, laissa tomber sa tte sur la table et
se mit galement  pleurer.

Pendant quelque temps, madame Damhout fit des efforts pour consoler les
deux enfants; mais elle n'y russit pas. Pour leur donner un peu de
courage, elle promit d'aller parler  madame Wildenslag, et exprima
l'espoir qu'elle pourrait peut-tre changer cette triste rsolution.

Elle arrangea tout dans la chambre, puis elle dit  la petite fille:

--Es-tu bien sre, Godelive, que tes parents aient dcid de te placer
dans une fabrique de dentelles?

--Certes, madame Damhout, ds demain matin.

--Ils ne savent donc pas ce que c'est qu'une fabrique de dentelles?

--Je crois bien qu'ils le savent. Cela n'est rien, madame Damhout; je veux
bien aller  la fabrique de dentelles, j'y ferai mon possible; mais ne
plus pouvoir apprendre  lire, voil ce qui m'attriste.

--Eh bien, reste ici; je vais chez ta mre. Ne pleure plus; peut-tre
reviendrai-je avec de bonnes nouvelles.

Quelques moments aprs, madame Damhout entra dans la demeure de Wildenslag.

--Bonjour, Christine; quel bonheur de vous voir ici! dit la mre de
Godelive. tes-vous  la promenade? Cela ne vous arrive pas souvent. J'ai
justement vers le caf, parce que le feu tait allum! Nous allons en
boire une excellente tasse ensemble... Et vous, l-bas, sales vauriens,
hors d'ici jusqu' ce que je vous appelle; sinon, il tombera des atouts
sur vos paules!... Maintenant, asseyez-vous, Christine, nous sommes
seules et nous pouvons causer  notre aise.

--C'est pour causer avec vous que je suis venue, rpondit madame Damhout
en s'asseyant. Est-ce vrai que vous avez rsolu de placer votre Godelive
dans une fabrique de dentelles?

--C'est vrai, Christine. Je l'aurais laisse encore quelque temps  la
maison: l'enfant n'est pas des plus fortes; mais mon mari ne cesse de
gronder, et il a peut-tre raison. On n'habitue jamais trop tt les
enfants au travail. Alors, ils apportent bientt quelque chose dans le
mnage. Vous faites une singulire mine, Christine. Cela vous tonne-t-il
que nous envoyions notre Godelive  la fabrique de dentelles?

--Cela m'attriste.

--Pourquoi donc?

--Je m'en vais vous le dire, Lina, et, puisque vous tes mre et que vous
avez un bon coeur, vous me comprendrez, je l'espre du moins. Vous ne
savez peut-tre pas ce que c'est qu'une fabrique de dentelles? Je le sais,
moi, j'y ai t une couple d'annes cloue sur une chaise, et j'y aurais
peut-tre trouv une mort prmature, si feu mon parrain, que Dieu ait son
me! ne m'en avait fait retirer pour m'envoyer  l'cole. Tenez, Hlne,
dans une fabrique de dentelles les pauvres petites filles sont courbes,
depuis le matin jusqu'au soir, sur un carreau de dentellire. On ne leur
permet pas de prendre haleine un moment. Ne jamais lever les yeux, ne
jamais bouger, toujours travailler, les membres courbs et la poitrine
crase, cela rend les enfants ples et maladifs. Un grand nombre en
deviennent contrefaits, quelques-uns mme bossus, et le pis, c'est qu'en
leur enfonant la poitrine petit  petit, on leur fait contracter les
germes de la phthisie. Oh! si vous saviez, Lina, combien on enterre de
jeunes femmes, qui ont reu le coup de la mort dans les fabriques de
dentelles!

--Ciel! vous m'effrayez! soupira madame Wildenslag. Est-ce bien vrai, tout
ce que vous dites l?

--Du moins en grande partie, Lina. Je le sais, il y a des enfants robustes
qui ne sont pas devenues malades, bien qu'elles aient t  la fabrique de
dentelles; mais, si j'avais une enfant aussi faible que Godelive, je ne
risquerais pas d'altrer sa sant et d'tre peut-tre la cause de sa mort.
Je suis mre...

--Mais, moi aussi, je suis mre, s'cria madame Wildenslag.

--Je le sais, Lina, rpondit l'autre avec douceur. Si j'avais dout de
votre amour pour vos enfants, vous ne m'auriez pas vue ici aujourd'hui.
Godelive est venue me dire que vous aviez dcid de l'envoyer demain  la
fabrique de dentelles. La chose ne me concerne pas personnellernent; mais
vous me pardonnerez si j'aime votre enfant. Elle est si aimable et si
intelligente, et elle a un coeur si bon et si pur! Cela me fait peine,
de penser que le pauvre agneau aura peut-tre la poitrine enfonce, et
qu'elle en mourra.

--Mais, Christine, elle n'ira pas  la fabrique de dentelles! dit madame
Wildenslag avec une sorte d'indignation. Je suis pauvre et ignorante, je
le reconnais; mais j'ai aussi un coeur de mre. Je ne laisserais pas
ruiner la sant de mon enfant, quand on me donnerait un monceau d'or.

--Cela vous honore  mes yeux, Lina, dit madame Damhout. Vous aimez
vritablement votre pauvre Godelive... Mais votre mari?

--Mon mari? qu'a-t-il  s'en mler? Godelive est une fille, et, quant
aux filles, la mre est seule matresse. Qu'il fasse de ses vauriens de
garons ce qu'il voudra. Soyez sans crainte, Christine, quand il remuerait
le ciel et la terre, notre Godelive n'irait pas  la fabrique de
dentelles. C'est dcid: je ne sais pas si vous avez tout  fait raison;
mais, grce  la peur que vous m'avez inspire, je ne plierais pas mme
devant le roi.

Les deux femmes se serrrent la main; madame Wildenslag paraissait
trs-flatte des louanges et de l'amiti de sa voisine, et ce fut avec
une joie franche qu'elle l'engagea  boire encore une tasse de caf.

Enfin elle dit d'un air pensif:

--Certes, Godelive n'ira pas  la fabrique de dentelles; mais elle ne peut
pourtant pas courir les rues. Son pre gronde tous les jours  cause de
cela, et il n'a pas tort. Elle est encore trop jeune pour aller  la
fabrique. Que ferais-je de l'enfant, Christine?

--Si je pouvais vous donner un bon conseil...

--C'est un bon conseil que je vous demande.

--A votre place, je laisserais aller Godelive  l'cole pendant une couple
d'annes.

--Aller  l'cole? notre Godelive  l'cole? O sont donc vos sens,
Christine? s'cria madame Wildenslag comme stupfaite. Avons-nous, pauvres
ouvriers de fabrique, les moyens de faire de notre fille une demoiselle
qui ne voudrait ni ne pourrait plus travailler.

--Vous ne me comprenez pas, Lina, repartit madame Damhout. Godelive sait,
pour ainsi dire, dj lire; si elle allait encore pendant deux annes 
l'cole, elle serait instruite et saurait trs-bien crire et calculer.
Alors, je la placerais chez une couturire ou chez une modiste. Elle
apprendrait, par consquent,  travailler, mais elle ne serait pas
irrvocablement condamne  rester simple ouvrire et servante des autres.
Avec son instruction, elle deviendrait certainement fille de boutique, et,
plus tard, elle pourrait peut-tre ouvrir une boutique  son compte et
devenir matresse  son tour. Cela vous tonne? L'instruction, Lina, rend
l'homme propre  tout. Pour nous, ouvriers illettrs, il n'y a plus
d'amlioration possible; ce que nous sommes, nous devons le rester jusqu'
la mort; mais, si nous donnons l'instruction  nos enfants, nous leur
ouvrons le monde entier, et nous cartons de leur tte l'ignorance maudite,
qui les condamnait  une vie sans espoir.

Madame Wildenslag coutait en ouvrant de grands yeux, elle paraissait ne
pas bien comprendre ce que sa voisine lui disait.

--Supposez, Lina, reprit celle-ci, que Godelive devienne fille de boutique
et plus tard mme matresse, qu'elle gagne beaucoup d'argent et qu'elle
soit habille comme une demoiselle, est-ce que cela vous ferait de la
peine? Est-ce que le bonheur de son enfant n'est pas la plus grande joie
d'une mre? Oh! si vous pouvez vous dire, la main sur la conscience,
que vous tes la seule cause de son succs dans le monde, cela ne vous
rendrait-il pas fire?

--Oui; mais continuerait-elle  aimer ses parents pauvres?

--Pourquoi pas? La reconnaissance est-elle l'ennemie de l'amour? Au
contraire, je suis bien certaine que Godelive n'oublierait jamais ce
bienfait, et qu'elle se dirait jusque dans ses vieux jours: C'est 
ma mre que je suis redevable de mon bonheur, de ma prosprit. Elle
bnirait votre nom toute sa vie et prierait Dieu pour qu'il vous donne
dans son paradis la rcompense de votre bont.

Madame Wildenslag tait touche; ses yeux taient humides d'motion.

--Et alors, voyez-vous, Lina, les gens senss vous approuveraient et vous
estimeraient. Ils diraient: Cette demoiselle, la matresse de ce beau
magasin de modes, est la fille de madame Wildenslag. La pauvre femme
d'ouvrier a montr du courage; elle a donn de l'instruction  sa fille et
assur son bonheur.

--C'est bien beau, ce que vous dites l, rpondit avec un soupir la mre
de Godelive; mais cela ne se passe pas toujours ainsi.

--Eh! quand bien mme la chose serait incertaine, condamneriez-vous pour
cela Godelive  une pauvret ternelle, lorsque vous connaissez le moyen
de lui procurer un sort meilleur? N'tes-vous pas mre, et la conviction
d'avoir rempli votre devoir ne vous rendrait-elle pas heureuse et fire?

--Aller  l'cole, c'est facile  dire, murmura madame Wildenslag en
secouant la tte; mais l'argent, les frais?

--Cela ne vous cotera rien, Lina. Chez les soeurs de Nonnenbosch,
derrire l'glise Sainte-Anne, on recevra votre enfant avec joie, et on
l'instruira gratis aussi longtemps que vous voudrez. Qu'est-ce que ces
deux annes? Godelive d'ailleurs ne peut encore rien gagner, et, une fois
instruite, elle sera d'autant plus capable de gagner un bon salaire. Soyez
certaine que, si vous suivez mon conseil, vous m'en remercierez plus tard.

Madame Wildenslag baissa la tte et ne rpondit pas.

--Eh bien, que pensez-vous de mon conseil? demanda sa voisine.

--Laissez-moi rflchir; c'est une affaire importante. Oui, je suis mre,
et le bonheur de mon enfant...

Tout  coup, elle se leva, courut  une armoire, mit un bonnet blanc et
jeta un manteau sur ses paules.

--Allons, Christine, dit-elle, venez avec moi.

--Que voulez-vous faire? demanda madame Damhout tonne.

--Ce que je veux faire? J'ai une bonne pense maintenant, et j'ai peur
qu'elle ne change. Je suis ainsi faite: je dois agir tout de suite, sinon
cela ne se fait plus. Nous allons chez les soeurs, pour voir si elles
veulent recevoir ma Godelive dans leur cole.

--Ne devez-vous pas d'abord consulter votre mari  ce sujet?

--Ne vous inquitez pas de cela. Un peu de tapage et de reproches ne me
rendra pas malade. Godelive est mon enfant, et, une fois la chose termine,
j'aurai plus facilement raison de son pre. Venez, venez, ne perdons pas
de temps! Vous savez parler poliment, Christine; si vous prenez la parole
chez les soeurs, nous russirons tout de suite, si c'est possible.

Les deux femmes sortirent ensemble et disparurent bientt derrire l'angle
de la ruelle. Sur ces entrefaites, Bavon et Godelive attendaient avec une
impatience fivreuse le retour de madame Damhout. D'abord, ils s'taient
soutenus l'un l'autre par l'esprance d'une bonne nouvelle; mais, comme la
mre de Bavon restait longtemps absente, ils commenaient  perdre courage.

Depuis une demi-heure, ils pleuraient en silence lorsque la porte s'ouvrit
tout  coup et livra passage aux deux mres. Ils se levrent tout
tremblants. L'espoir et la crainte se lisaient dans leurs yeux.

--Godelive, dit madame Wildenslag avec une grande joie, tu n'iras pas 
la fabrique de dentelles. Demain, tu vas  l'cole chez les soeurs de
Nonnenbosch, et tu apprendras  lire comme Bavon.

L'heureuse Godelive poussa un cri de joie: elle embrassa sa mre et madame
Damhout; elle prit Bavon par les mains et se mit  danser avec lui autour
de la chambre.

--Je puis aller  l'cole et apprendre  lire comme Bavon, s'criait-elle
en battant des mains. Quel bonheur!

Et elle se jeta sur le sein de sa mre, lui caressa les joues des deux
mains et murmura avec l'accent de la plus profonde reconnaissance:

--Ah! ma chre mre, ma chre mre, que vous tes bonne pour votre pauvre
Godelive! Oh! que je vous aime et que je vous aimerai toujours!

Madame Wildenslag essuya une larme. Jamais elle n'avait t si fire,
jamais elle n'avait ressenti une joie plus sincre et plus pure. Il lui
semblait que quelque chose de noble s'tait veill en elle. Elle avait du
moins ce sentiment de satisfaction intrieure qui s'lve en nous comme la
premire rcompense du devoir accompli.

--Viens, Godelive, dit-elle, retournons  la maison. Il faut que j'examine
tous tes habillements et que je t'achte une nouvelle paire de souliers.
 l'cole, tous les enfants sont trs-propres, et je ne veux pas qu'il y
ait quelque chose  dire sur toi.

En sortant, elle serra avec force la main de madame Damhout en lui disant
pour tout salut:

--Merci! merci!

Godelive fut mise  l'cole chez les soeurs. Comme la pauvre enfant se
sentait heureuse et fire lorsqu'elle traversait la rue avec ses petits
livres et son ardoise dans la main! Elle allait recevoir de l'instruction
et serait donc une crature privilgie entre tous les pauvres enfants
d'ouvriers qui ne pouvaient pas aller  l'cole. La certitude qu'elle
tait l'objet d'une faveur inattendue et particulire l'animait d'un zle
extraordinaire. Chaque soir, elle rptait ses leons avec Bavon. Comme
elle avait l'esprit vif et la mmoire excellente, elle fit en moins d'un
an des progrs si rapides, que ses institutrices mmes en furent tonnes.
En outre, elle tait si obissante, si reconnaissante, si caressante, que
les soeurs la traitaient avec une prfrence marque et taient fires des
fruits surprenants que leurs leons avaient portes chez cette pauvre
enfant d'ouvriers.

Le pre Wildenslag n'avait jamais franchement consenti  laisser sa fille
aller  l'cole. Il grondait encore tous les jours contre ce qu'il
appelait une dangereuse folie; et, quand il en parlait avec sa femme,
il n'pargnait pas les paroles amres. C'tait une ide enracine chez
lui que l'instruction doit infailliblement mener  sa perte un enfant
d'ouvrier; car, d'aprs lui, l'instruction engendrait le got de la
toilette, la vanit et beaucoup d'autres mauvaises choses. Le moindre mal
tait que les enfants, levs ainsi au-dessus de leur tat, regardaient
leurs parents de haut en bas. D'ailleurs, pendant qu'on tudie on ne gagne
rien, et c'est autant de drob aux parents, qui ont droit au salaire
de leurs enfants. Il n'tait pas seul de cet avis; sa femme pouvait le
demander  tous ses voisins, except  madame Damhout, tous parleraient
comme lui. Dans les premiers temps,  force de rpter la mme chose et de
faire de sinistres prdictions, il avait jet le doute dans l'esprit de sa
femme; mais, petit  petit, ses paroles taient devenues impuissantes sur
elle.

Godelive assistait souvent aux entretiens o son sort tait mis en
discussion; elle coutait et voyait en tremblant comment sa mre la
dfendait, et comme elle avait  souffrir pour que sa fille pt continuer
 aller  l'cole. L'enfant savait trouver des paroles si touchantes
et de si tendres caresses pour consoler sa mre; elle exprimait sa
reconnaissance avec tant de sentiment et de force, que madame Wildenslag
pressait souvent contre son coeur sa chre Godelive et l'embrassait avec
attendrissement.

Par gratitude pour sa mre, Godelive cherchait tous les moyens de se
rendre utile. Elle se levait ds l'aube du jour, arrangeait, nettoyait et
rcurait si bien, que la maison de Jean Wildenslag avait pris peu  peu un
aspect moins repoussant. Elle parlait souvent avec sa mre de ce qu'elle
apprenait  l'cole et des belles leons de morale et de biensance que
les soeurs lui donnaient. L'enfant commena ainsi, sans s'en douter,
l'ducation de sa mre, et jeta dans son cerveau les premiers rayons de
lumire qui y eussent jamais pntr.

Madame Wildenslag, malgr son ignorance et sa grossiret, avait un bon
coeur et un esprit droit. Quand elle tait seule avec Godelive, et qu'elle
entendait l'enfant parler si simplement et si bien de choses qui lui
taient absolument trangres, de pit, de morale, de devoir, elle se
sentait comme transporte dans une autre atmosphre, et il lui semblait
que son me s'levait et s'purait au contact de son enfant.

Aussi disait-elle souvent  sa voisine:

--Voyez-vous, voisine Damhout, nous autres pauvres gens, nous croyons que
nous sommes btes et mchants, cela n'est pourtant pas vrai. Le bien est
en nous, mais personne ne l'en a vu sortir. Si mes parents m'avaient mieux
leve et m'avaient envoye  l'cole, je serais devenue une autre femme;
car maintenant, je le sens bien, je ne suis pas aussi bouche que je
le croyais moi-mme. Ah! si c'tait  refaire! Mais il est trop tard,
voisine. Du moins, j'ai le bonheur de savoir que ma Godelive sera
instruite. C'est un petit ange dans ma maison; et mon mari peut me faire
peur tant qu'il voudra, je suis certaine que mon enfant ne me causera que
de la joie aussi longtemps que je vivrai. Pour ce qui regarde ses frres
et soeurs, grands et petits, il n'y a rien de bon  attendre d'eux: ils se
regimbent contre moi, comme si j'tais ne pour tre leur esclave. J'ai
fait tout au monde pour obtenir que les plus petits aillent aussi 
l'cole; mais Wildenslag saute au plafond de colre ds que j'en parle.

Peut-tre la satisfaction de madame Wildenslag avait-elle encore une autre
cause. Elle tait alle  l'cole de Godelive; les soeurs l'avaient reue
avec une grande politesse et avec une joie visible, l'avaient flicite
des progrs surprenants de son enfant et de la rsolution qu'elle avait
prise, elle, pauvre femme d'ouvrier, d'envoyer son enfant  l'cole; mais
ce qui la flattait surtout, c'est que les soeurs l'avaient invite 
prendre le caf avec elles.

Naturellement un tel honneur et de tels loges lui avaient tourn la tte,
et elle tait sortie de chez les soeurs avec le ferme dessein de laisser
Godelive chez elles aussi longtemps que possible.

Il s'ensuivit qu'aprs les deux ans couls, elle imagina mille moyens
dtourns et rsista mme ouvertement  son mari, pour que Godelive pt
aller  l'cole quelques mois de plus.

Cependant, tout n'tait pas plaisir dans la vie de Godelive. Ses frres et
soeurs, dont trois dj travaillaient dans la fabrique, avaient conu une
espce de haine contre elle. Cela leur paraissait une criante injustice
que Godelive, sans apporter de l'argent dans la maison, pt vivre  ne
rien faire. Certes, c'tait une injustice des parents de ne pas avoir fait
instruire tous leurs enfants; mais ceux-ci ne le comprenaient pas de la
sorte. Ils croyaient devoir se venger sur Godelive seule. Ils l'appelaient
ironiquement _mamselle_, la traitaient de fainante et de pique-assiette,
la malmenaient, dchiraient ou souillaient ses livres et paraissaient
avoir fait un complot pour tourmenter la pauvre enfant.

Godelive supportait tout avec une patience anglique; seulement, quand
on salissait ses livres et ses cahiers, elle pleurait en silence, parce
qu'elle craignait d'tre gronde par les soeurs.

Chaque jour, ds le souper fini, elle allait avec ses livres  la maison
de la femme Damhout. L, elle lisait et crivait  ct de Bavon, elle
recevait ses leons et ses corrections avec une amiti reconnaissante;
puis ils jouaient quelques instants; mais, le plus souvent, elle causait
avec son jeune ami de ce qu'ils se proposaient de faire par la suite, et
de ce qu'ils attendaient l'un et l'autre de l'avenir.

Madame Damhout travaillait sans relche  confectionner des blouses ou
d'autres vtements de toile. Comme, depuis peu, sa fille ane allait
galement  l'cole, elle devait tcher de gagner un peu plus d'argent,
pour que son mari ne s'apert pas que l'instruction des enfants, quoique
gratuite, exigeait cependant quelques sacrifices.

Souvent, lorsque Adrien Damhout s'tait trouv en compagnie de Jean
Wildenslag, il revenait  la maison avec un visage sombre, et alors il lui
chappait des remarques peu agrables qui laissaient percer l'inquitude
qu'il conservait touchant l'ducation que sa femme donnait  ses enfants.

Peut-tre la pauvre mre, elle-mme, n'tait-elle pas exempte de crainte
ni d'incertitude, car elle ne cessait de louer devant Bavon et Godelive,
sous toutes les formes et en toutes circonstances, l'amour et la
reconnaissance des enfants envers leurs parents comme le plus saint des
devoirs.

Comme si, par une inspiration secrte, elle sentait que l'instruction
seule ne suffit point, elle dposait avec la plus touchante et la plus
tendre sollicitude, dans les coeurs de Bavon et de Godelive, les germes
des plus pures vertus et le plus profond sentiment du devoir.

Depuis des annes, elle tait habitue  la prsence de la petite Godelive;
elle trouvait son bonheur dans l'amiti des deux enfants l'un pour
l'autre et dans leur application studieuse. Elle considrait, pour ainsi
dire, la bonne petite fille comme sa propre enfant. N'tait-ce pas grce 
elle que Godelive allait  l'cole, et ce bienfait ne lui donnait-il pas
le droit de l'aimer comme sa fille?

Godelive la rcompensait de son amour, non-seulement par une vive
gratitude, mais aussi par un sentiment d'estime et de respect qu'elle
reportait mme sur Bavon; car, quoiqu'elle vct  ses cts comme sa
soeur et son gale, il restait  ses yeux un tre suprieur, qui lui
accordait son amiti et sa noble protection dont elle n'tait pas digne.

Enfin, lorsque Godelive eut frquent l'cole pendant trois ans, sa mre
ne put pas rsister plus longtemps  son mari, et il fut rsolu qu'au
commencement de la semaine suivante, la jeune fille quitterait
l'institution des soeurs.

Wildenslag avait l'intention de l'envoyer immdiatement  la fabrique, o
elle gagnerait tout de suite quelques sous par jour, tandis qu'en lui
apprenant un mtier, il se passerait au moins deux annes avant qu'elle
rapportt  la maison plus de deux sous par semaine. Le rsultat le plus
clair  ses yeux de cette perte d'argent, c'tait un verre de bire de
moins pour lui et un plat de viande de moins sur la table. Il tait bless
d'ailleurs par l'ide de voir sa fille faire un mtier de demoiselle et
n'tre pas ouvrire de fabrique comme ses parents.

Cependant, sur ce point, il ne put avoir raison. Dans l'esprit de sa femme,
l'avenir de Godelive tait tout trac, comme la mre de Bavon le lui
avait montr; elle deviendrait couturire, fille de boutique et enfin
matresse. Il n'y avait rien  y faire, et son mari pouvait gronder et
pester tant qu'il voudrait.

Lorsque Godelve apporta  Bavon cette nouvelle inattendue et lui annona
qu'elle allait quitter l'cole, la premire impression fut la stupeur,
suivie d'une douleur muette. Les enfants ne voyaient aucun moyen de s'y
opposer, et se rsignaient; mais leurs yeux, quand leurs regards se
rencontraient, parlaient avec loquence, et, de temps en temps, un gros
soupir soulevait la poitrine de Godelive. Elle tait si bien chez les
soeurs! On l'aimait tant, et elle portait une si vive affection,  ses
matresses! Dire un ternel adieu  ses bienfaitrices lui paraissait dur
et cruel. Mais il le fallait bien; elle tait pauvre et devait apprendre
un mtier; elle le savait bien.

Madame Damhout dit  sa voisine qu'elle ne pouvait pas se dispenser
d'aller prvenir les soeurs de sa rsolution, et, par la mme occasion,
de les remercier mille fois du fond du coeur de leur bont.

Comme Lina avait t accueillie dans l'institution avec une cordialit
toute particulire, elle suivit le conseil de sa voisine.

Celles qui parurent le plus surprises et le plus affliges de cette
nouvelle inattendue, ce furent les soeurs.

Godelive tait une lve dont elles taient fires, mais toutes lui
portaient une affection particulire  cause de sa bonne conduite
et de son zle, et plus encore, peut-tre,  cause de sa touchante
reconnaissance. D'ailleurs, depuis quelques mois, Godelive leur avait
dj t utile pour apprendre  lire aux plus petites filles.

Aprs que les soeurs eurent entendu les raisons de madame Wildenslag,
elles rapprochrent leurs ttes et se parlrent quelques instants  voix
basse.

Alors, la plus ge dit:

--Madame, cela nous ferait de la peine, de perdre sitt notre meilleure
lve. Nous tions fires d'elle, et nous aurions dsir la garder encore
un an, pour montrer de quoi nous sommes capables quand nos leons tombent
sur une terre fertile. Ne pourriez-vous pas la laisser encore un peu dans
notre cole?

--Impossible, mes soeurs, rpondit madame Wildenslag avec un soupir. Je le
voudrais bien aussi, puisque je n'ai qu'un seul enfant qui ait pu aller 
l'cole, je voudrais la laisser s'instruire aussi longtemps qu'elle le
pourrait; mais il n'y a pas moyen de persuader mon mari. Nous ne pouvons
pas vivre ainsi. Les enfants cotent de l'argent; je n'en ai pas moins que
six, et, croyez-moi, ils nous mangent littralement la laine sur le dos.
Si les enfants ne pouvaient pas gagner leur vie ds qu'ils sont grands,
les gens de notre classe seraient tous sur la liste des pauvres.

--Et quand croyez-vous que Godelive, en apprenant l'tat de couturire,
puisse commencer  gagner sa nourriture?

--Pas bien vite, mes soeurs, je le sais; peut-tre dans deux ans, petit 
petit.

--Eh bien, nous voulons vous faire une bonne proposition. Laissez Godelive
continuer  frquenter l'cole. Elle dnera et elle soupera ici, et mme
elle y djenera, si vous voulez. Nous mettrons tous nos soins  lui
apprendre  bien coudre, et, ds qu'elle aura treize ou quatorze ans et
qu'elle sera bien instruite, nous la placerons nous-mmes dans un atelier,
chez une matresse qui la protgera et la fera avancer. Elle regagnera
ainsi amplement le temps perdu. Cette proposition vous plat-elle?

--Ah! chres soeurs, que vous tes bonnes pour ma pauvre enfant!
s'cria la mre les larmes aux yeux. Que Dieu vous rcompense de votre
bienfaisance! Oui, oui, certes, j'accepte de tout mon coeur votre offre
gnreuse.

C'est ainsi que Godelive, malgr les rsistances de son pre, resta 
l'cole des soeurs.

Pour ce qui regarde Bavon, il se distinguait entre tous ses condisciples
de l'cole communale, il tait beaucoup plus avanc que Godelive; il avait
une belle criture, il tait trs-exerc dans le calcul, et mme il avait
dj fait quelques progrs dans la langue franaise. Ses matres prenaient
plaisir  voir son application et la vivacit de son intelligence, et
taient fiers de ses progrs rapides.

Comme ses parents le destinaient au mtier de mcanicien ou de charpentier,
il suivait depuis cinq ou six mois les leons de l'acadmie de dessin, et
tout faisait supposer qu'il irait galement trs-loin dans cette nouvelle
branche.

Avec toutes ses occupations, et bien qu'il ne rentrt  la maison qu'
huit heures du soir, il trouvait encore le temps d'aider Godelive, en
jouant, dans ses premires tudes de la langue franaise qu'elle avait
commenc  apprendre  l'cole.

Une anne entire s'coula ainsi, sans qu'aucune contrarit vnt troubler
le bonheur tranquille de madame Damhout et des deux enfants. Un seul
vnement (si le mot vnement peut s'appliquer  si peu de chose) tait
de nature  se graver dans leur souvenir.

Bavon avait montr depuis quelque temps un singulier penchant  la
solitude. Deux fois, quand, le dimanche, ses parents avaient voulu le
prendre avec eux  la promenade, comme d'habitude, il tait rest seul
 la maison, sous prtexte qu'il avait beaucoup de besogne  achever.
Sa mre l'avait surpris un jour lui cachant quelque chose avec une
prcipitation inquite.

Qu'est-ce donc qui pouvait tant l'occuper? Il ne voulait pas le dire; il
vitait toute explication  ce sujet, et madame Damhout n'tait pas sans
inquitude, quoiqu'elle ne st pas au juste ce qu'elle craignait.

Un certain soir, Bavon, revenant de l'cole, parut entirement joyeux. Il
courait d'un bout  l'autre de la chambre avec une impatience visible en
rptant:

--Godelive n'est-elle pas encore venue? O donc reste-t-elle? Si elle ne
venait pas ce soir!

Et, comme madame Damhout lui demandait ce qui le proccupait ainsi, il
rpondit en riant:

--Tu le verras tantt, chre mre, et tu sauras alors ce que je te
cachais. Ah! ah! voil Godelive! s'cria-t-il.

La jeune fille le considra avec tonnement et regarda autour d'elle pour
deviner ce qui le rendait si joyeux.

--Quel jour du mois sommes-nous? lui demanda-t-il.

--Je n'en sais rien, balbutia-t-elle. Nous sommes dans le mois de juillet.

--Eh bien, consulte cet almanach, le 6 du mois, quelle sainte est-ce?

--Sainte Godelive! dit la jeune fille avec surprise.

--Oui, Godelive, c'est ta fte, dit-il. Je vais te fter, j'ai un cadeau
pour toi. J'y ai travaill en secret pendant tout un mois. Tu ne dois pas
en rire, ni maman non plus. J'ai fait ce que j'ai pu.

Il ouvrit un grand cahier, en tira une feuille de papier, la posa sur la
table et dit:

--Tiens, mre! tiens, Godelive! voil mon cadeau!

Sur le papier, on voyait les figures de deux enfants peintes au lavis, un
jeune garon et une jeune fille, la main dans la main et tenant chacun,
dans celle qui restait libre, un livre ouvert. Tout autour on avait peint
un bord tricolore, et ces couleurs varies lui donnaient un grand clat.
Sans doute, Bavon s'tait efforc de faire son propre portrait et celui de
Godelive. Les vtements ressemblaient  peu prs; mais l'ensemble tait
une oeuvre si grossire et si imparfaite, qu'il et t difficile de
deviner l'intention de l'auteur, s'il n'avait pas crit au-dessous en
grandes lettres: _Bavon et Godelive_. Surpris et presque triste, parce que
la petite fille restait immobile et ne donnait pas des signes de joie, il
dit d'un ton confus:

--Oui, Godelive, ce n'est pas bien fait, je le sais bien. Je l'ai fait
pour rire; c'est un souvenir du temps o nous apprenions  lire ensemble.

Godelive pencha la tte et commena  pleurer en silence; les larmes
tombaient de ses yeux comme des perles.

--Qu'est-ce que cela? murmura le jeune garon avec tonnement. Pourquoi
pleures-tu?

--Je n'en sais rien, rpondit-elle. Parce que tu es si bon pour moi!

--Allons, allons, ce n'est qu'un jeu, dit Bavon. Si j'avais su que la
petite image dt te faire pleurer, je l'aurais dchire en mille morceaux.

--Oh! la dchirer! s'cria Godelive avec frayeur. Ne fais pas cela!
Donne-la-moi, s'il te plat.

--Mais c'est pour toi que je l'ai faite, Godelive.

--Merci, Bavon; je conserverai prcieusement le souvenir de ton amiti.

Elle prit le papier, et, comme si elle craignait encore que l'image ne lui
ft enleve, elle s'lana hors de la maison en disant qu'elle voulait la
montrer  sa mre.




V


Enfin le temps tait venu o Bavon allait quitter l'cole pour tre plac
comme apprenti dans un atelier de mcanicien. Il avait plus de quatorze
ans et son ducation tait termine.

Lorsque l'instituteur en chef fut inform de cette rsolution, il vint
lui-mme dans la demeure de Damhout pour conseiller aux parents de son
lve de laisser leur fils aller encore  l'cole, du moins jusqu' la
prochaine distribution des prix. Il ne doutait pas que Bavon ne remportt
tous les premiers prix de la premire division. Sortir premier de l'cole
serait pour lui un grand honneur, et pourrait tre plus tard un titre  la
protection. L'instituteur en chef aimait beaucoup Bavon  cause de son bon
coeur et de son esprit vif, et il ne cacha pas aux parents qu'il tenait 
voir obtenir par son lve prfr l'honneur et la gloire d'un triomphe.

Il fut, par consquent, dcid que Bavon resterait  l'cole.

Depuis un mois, Godelive avait t place chez une bonne couturire par
ses institutrices. Comme protge des soeurs, elle gagnait ds le
commencement un franc par semaine.  cause de l'exigut de ce salaire,
Wildenslag reprochait souvent  sa femme sa sottise et tchait d'obtenir
d'elle que Godelive allt  la fabrique. L, les enfants ne doivent pas
passer de longues annes en apprentissage, et ils y gagnent immdiatement
beaucoup plus d'argent que dans tout autre mtier. Nanmoins, quoiqu'il ne
cesst de manifester son opinion enracine  ce sujet, sa femme ne voulait
pas en entendre parler.

Le soir, aprs les heures de travail, Godelive venait chez madame Damhout.
Elle avait trop  souffrir de ses frres et soeurs  la maison, et sa
mre, elle-mme, l'engageait  chercher la paix et le plaisir tranquille
qu'elle ne pouvait trouver chez elle.

Par habitude et par affection, elle prenait encore part aux leons de
Bavon, en se rjouissant avec lui de l'honneur et du bonheur qui
l'attendaient  la prochaine distribution des prix.

Il survint des vnements inattendus qui mirent l'industrie gantoise, et
par consquent aussi les ouvriers,  de grandes preuves. Beaucoup de
questions souleves par la rvolution de juillet en France, et par les
journes de septembre en Belgique, taient restes indcises. Les
ngociations entre les puissances n'ayant pu amener une solution,
quelques-unes menacrent de faire valoir leurs droits par les armes.
Tous les peuples, dans la crainte d'une guerre europenne, rassemblrent
avec grande hte leurs forces militaires. Cela veilla une panique
gnrale, dont le commerce et l'industrie devinrent, comme d'habitude,
les premires victimes. La surabondance des approvisionnements d'toffe
dans les magasins, quelques grandes banqueroutes  Londres et  Paris,
l'augmentation du coton brut, rsultant de la prvision d'une interruption
dans les transports maritimes, tout cela eut pour effet que les fabricants
ne pouvaient faire travailler qu'avec perte, et que la plupart fermrent
leur fabrique.

 Gand seul, vingt mille ouvriers furent sans ouvrage. Comme l'artisan,
mme lorsqu'il gagne beaucoup d'argent et n'a pas d'enfants, ne pense
ordinairement pas au lendemain, tous ces malheureux tombrent tout  coup
du bien-tre dans la plus profonde misre. Au commencement, ils trouvrent
encore quelque chose  crdit chez les boutiquiers et les boulangers;
mais, au bout de quinze jours, cette ressource tait puise, et alors la
faim et la vritable dtresse vinrent assaillir ces milliers d'ouvriers
avec femme et enfants. On les voyait stationner en groupes nombreux sur
les places ou errer dans les rues, le visage ple et le regard teint,
murmurant et menaant, et paraissant prts  sortir de l'extrme misre
par la violence.

mus de piti ou esprant que cette situation grave ne se prolongerait
pas, quelques fabricants offrirent  leurs ouvriers de travailler avec
une certaine rduction de salaire, et, de cette faon, plus de moiti des
tablissements industriels se rouvrirent.

Mais un grand nombre de fileurs et de tisserands rejetrent avec
indignation les conditions poses et reprochrent aux fabricants de
vouloir, par gosme, profiter des circonstances pour abaisser le salaire
du travail. Aprs s'tre excits pendant deux ou trois jours, gars
par l'ignorance et par la faim, ils coururent en bandes furieuses vers
les fabriques ouvertes et essayrent par la violence de les rduire 
l'inactivit. Ils maltraitrent leurs camarades, qui, pour rapporter du
pain  leurs femmes et  leurs enfants, avaient accept la rduction; ils
endommagrent les btiments et les mtiers, et se livrrent  des actes de
violence qui ncessitrent l'intervention de la force arme. Ces scnes
de dsordre inspirrent aux fabricants une grande frayeur et un profond
regret; les fabriques se fermrent de nouveau et des milliers de mnages
d'ouvriers furent plongs dans une affreuse misre.

C'tait surtout dans la demeure de Wildenslag qu'on ressentait le besoin
et les privations, car il y avait beaucoup d'enfants, et l'on avait
l'habitude de dpenser au jour le jour, sans prvoyance de l'avenir, tout
ce que l'on gagnait.

Madame Wildenslag avait une vie amre et cruelle. Tout le chagrin et toute
la mauvaise humeur de son mari et de ses enfants retombaient sur elle,
et elle n'entendait toute la journe que des reproches et des injures,
comme si elle tait l'esclave destine  supporter dans le mnage le
mcontentement de tous les autres.

Godelive, qui avait aussi sa part dans les brutalits de ses frres et
soeurs, tait l'unique consolation qui restt  sa mre; car cette enfant,
du moins, la chrissait et versait des larmes d'amour et de piti sur sa
poitrine, lorsque les autres l'avaient injurie et maltraite.

Dans la demeure des Damhout, la misre ne se fit pas sentir si vite.
Les boutiquiers avaient plus de confiance en eux et leur donnrent un
plus long crdit, parce qu'ils avaient la rputation de gens conomes.
D'ailleurs, madame Damhout,  qui la couture ne faisait pas dfaut,
travaillait ds l'aube du jour jusqu' onze heures du soir sans relche.
Peut-tre la vaillante femme avait-elle un petit magot. Son zle, son
dsir d'empcher que son mari et jamais  se plaindre de l'instruction
donne aux enfants, permettait de supposer qu'elle avait mis quelque chose
de ct pour les ncessits imprvues. Au commencement du mois, rien ne
manquait dans son mnage; elle invitait mme souvent la pauvre Godelive,
qui avait peut-tre faim,  venir souper chez elle. Mais, chaque fois,
la jeune fille rougissait en recevant cette invitation et refusait en
tremblant, comme si la pense de recevoir une aumne dans cette maison, la
frappait de honte et d'effroi.

Les ouvriers affams continuaient  errer dans les rues de Gand. Habitus
ds l'enfance  une seule espce de travail et  un mouvement uniforme et
limit, ils taient incapables de recourir  un autre labeur. L'ide ne
leur en vint mme pas, et ils se seraient plutt laisss mourir de faim
avec toute leur famille que de chercher une ressource provisoire dans une
autre occupation.

La longue dure de l'interruption du travail finit par faire sentir aussi
le besoin  la famille Damhout. En effet, ce que la femme pouvait gagner
par son travail opinitre de couture ne pouvait pas suffire pour payer
le loyer et la nourriture de cinq personnes, et dans les boutiques on
commenait  faire des difficults pour accorder un plus long crdit.

Soutenu par le courage de sa femme, qui, comme il le disait lui-mme,
travaillait  s'user les doigts, Damhout s'efforait de trouver du travail
en ville pour gagner quelque chose. La premire semaine, il n'y russit
pas, car la crainte de la guerre avait paralys plus d'une industrie,
et il y avait des centaines de malheureux qui cherchaient de l'ouvrage
et du pain. Enfin cependant, et quoiqu'il lui en cott, il accepta avec
quelques autres de curer et d'approfondir un foss bourbeux.

Sa femme s'attrista profondment de le voir entreprendre un pareil ouvrage
et essaya de lui persuader qu'il devait l'abandonner, en lui disant qu'ils
trouveraient bien moyen de vivoter jusqu' ce qu'il et trouv quelque
chose de mieux. Mais le mari, qui tait dsespr de son oisivet et ne
voulait pas laisser peser plus longtemps sur son excellente femme les
charges du mnage, lui rsista et commena ds le lendemain l'ouvrage si
mauvais pour lui.

Il le soutint pendant la premire semaine;  la vrit, il tait triste
au fond du coeur, et tous ses membres taient comme rompus; mais il n'en
laissait rien voir, et, devant sa femme et ses enfants, il se montrait de
bonne humeur.

Une aprs-midi cependant, il revint au logis, se laissa tomber sans force
sur une chaise et dit que la fivre froide s'tait empare de lui. Il
tait trs-ple en effet, et, de temps  autre, un frisson violent
parcourait ses membres. Une expression de frayeur secrte, une altration
de son visage qui ne prsageait rien de bon, firent craindre  madame
Damhout que son mari ne ft atteint d'une grave et dangereuse maladie.
Elle comprima ses larmes pour ne pas l'inquiter, l'obligea  aller se
coucher et lui prpara de la tisane, en le consolant par l'espoir d'une
gurison rapide.

Mais l'tat d'Adrien Damhout empirait  chaque instant; il avait un grand
mal de tte, toussait avec un bruit sourd et se plaignait d'un violent
point de ct.

La femme, inquite, ne savait que faire; elle n'osait pas laisser son mari
seul, et cependant il fallait en toute hte chercher le mdecin. En allant
et venant, elle dit tout bas  sa petits fille d'aller appeler madame
Wildenslag. Lorsque, quelques instants aprs, elle entendit ouvrir la
porte, elle descendit l'escalier, raconta  sa voisine que son mari tait
rentr malade et la pria de veiller auprs de son lit jusqu' ce qu'elle
et prvenu le mdecin.

Par bonheur, madame Damhout trouva le docteur chez lui et prt  sortir;
elle n'eut pas besoin de le prier pour le dcider  venir promptement.
Il jugea, d'aprs ses explications, qu'il s'agissait probablement d'une
pleursie aigu, maladie souvent mortelle lorsqu'on ne la combat pas
immdiatement.

Son pressentiment tait fond; arriv auprs du malade, il reconnut une
inflammation de la plvre, et, en consquence, son premier soin fut
d'ouvrir une veine du malade, et de lui tirer du sang en si grande
quantit qu'il tomba en dfaillance.

 la vue du sang de son mari, madame Damhout ne put retenir sa douleur;
elle fondit en larmes et continua  pleurer en se cachant la figure dans
les mains, pendant que madame Wildenslag aidait le docteur dans son
ministre.

Lorsque le mdecin vit que le malade revenait  lui il crivit une
ordonnance et dit:

--Qu'on aille chercher cela chez le pharmacien, et qu'on lui en donne
toutes les heures une cuiller  caf. Il ne faut pas vous dsesprer ainsi,
femme; la maladie est grave lorsqu'on ne la prend pas  temps; mais vous
avez bien fait de venir m'appeler tout de suite. Maintenant, je suis
presque certain que je gurirai votre mari. Mais il peut se passer des
semaines avant qu'il soit tout  fait rtabli. Il aura probablement envie
de dormir, ne le drangez pas et ne lui adressez point la parole, il a
besoin de repos. Descendez, vous entendrez bien s'il dsire quelque chose.
Surtout qu'on ne lui donne aucune nourriture, cela pourrait tre mortel
pour lui.

Et, lorsqu'il fut descendu avec les deux femmes, il dit encore avant de
partir:

--Ayez bon courage; je reviendrai ce soir voir comment va le malade.

Madame Damhout se laissa tomber sur une chaise et recommena  pleurer 
chaudes larmes. On ne distinguait  travers ses sanglots que ces mots:

--Mon malheureux mari! mes pauvres enfants!

Sa voisine essaya de la consoler et de lui donner du courage. Soit qu'elle
y russt, soit que la conscience de ses devoirs de mre et d'pouse
rendt des forces  madame Damhout, toujours est-il que celle-ci cessa de
pleurer.

--Oui, Lina, dit-elle, vous avez raison; je ne dois pas me laisser aller 
la tristesse et  l'inquitude. Je suis seule, seule pour tout. Ah! mon
pauvre Bavon! comment lui dire que l'on a tir tant de sang  son pre?
Mais je ne dois pas parler ainsi; je tcherai de le lui cacher. Voil
l'ordonnance, Lina; je ne puis pas quitter mon mari. Auriez-vous la bont
d'aller chercher la petite bouteille?

--Quelle demande! rpondit madame Wildenslag. Sans doute on murmure et on
gronde en ce moment contre moi, parce que je suis sortie; mais, pour vous
rendre service, j'en supporterais bien d'autres. Vous ne pouvez pas
demeurer ainsi seule; je vous enverrai quelqu'un qui vous sera peut-tre
plus utile qu'une servante  gages.

Madame Damhout, reste seule, couta, le coeur palpitant, au bas de
l'escalier, et monta mme jusqu' l'tage pour apaiser son inquitude.
Elle entendit respirer son mari, fit  dessein quelque bruit; mais le
malade ne remuait pas et paraissait dormir.

Cela lui donna un peu de courage; elle redescendit, s'assit sur une chaise,
joignit les mains, et commena  prier en levant les mains au ciel.

Godelive entra dans la chambre, tenant  la main une petite bouteille
qu'elle posa sur la table; puis elle s'approcha de madame Damhout,
l'embrassa affectueusement et se mit  pleurer en silence sur sa poitrine.

La tendre compassion de la petite fille arracha de nouvelles larmes 
madame Damhout; mais, aprs s'tre apitoye pendant quelques instants sur
le malheur de son mari, elle devint matresse d'elle-mme et demanda:

--Godelive, tu ne vas donc pas  ton atelier, puisque tu es alle chercher
la bouteille?

--Ma mre y est alle; elle est venue  notre magasin et a caus avec
mademoiselle. Je puis rester  la maison aussi longtemps que je voudrai,
ft-ce pendant plus d'une semaine.

--Pourquoi rester  la maison? murmura madame Damhout, qui commenait 
souponner la vrit.

--Vous tes si seule! pour vous aider  soigner matre Damhout, et pour
faire vos commissions.

--Non, non, mon enfant; c'est trop de bont  toutes deux; je ferai rester
Bavon  la maison. Tu ne peux pas interrompre ton apprentissage; cela
pourrait te faire du tort.

La jeune fille joignit les mains en suppliant, et dit:

--Vous avez toujours t si bonne et si affectueuse pour moi! C'est  vous
que je dois d'avoir pu apprendre  lire. Je vous en prie, ne refusez pas
mes petits services. Ma mre et ma matresse m'ont permis de rester prs
de vous aussi longtemps que je puis vous tre utile. Laissez Bavon  son
cole, sinon il ne pourra pas remporter des prix. Ce serait pour lui, pour
vous et pour son pre un nouveau et grand chagrin.

Et, sans attendre une rponse, elle remit les chaises  leur place et prit
un balai pour nettoyer la chambre.

Madame Damhout la regarda un moment le coeur battant, alla  elle et
l'embrassa en murmurant:

--Eh bien, ma pauvre Godelive, j'accepte ton aide pendant une couple de
jours, jusqu' ce que mon mari aille un peu mieux. Dieu te rcompensera
pour ta gratitude et ton bon coeur.

Le soir, lorsque Bavon et sa soeur Amlie revinrent  la maison, on leur
dit que leur pre avait la fivre et qu'on ne pouvait pas troubler son
repos. Le jeune garon voyait bien,  la tristesse de sa mre et au
silence de Godelive, que la maladie de son pre tait grave. Il versa des
larmes silencieuses jusqu' ce que le docteur, qui tait venu pour visiter
encore une fois le malade, descendt l'escalier et dt d'un ton joyeux:

--Soyez tranquille, femme, la maladie n'aura pas de suites fcheuses;
mais, pour le moment, pas la moindre nourriture et le repos le plus absolu.
--Ne pleure pas, mon garon, ton pre gurira, n'en doute pas.

Cette certitude leur donna  tous du courage et de l'espoir; et ds lors
leur chagrin et leur anxit diminurent.

Bavon et sa petite soeur allaient  l'cole, comme par le pass. Godelive
travaillait comme une vritable servante; elle arrivait chez madame
Damhout de trs-bon matin, balayait et arrangeait la chambre, allait
chercher l'eau, versait le caf et faisait toutes les commissions, de
telle sorte que la pauvre femme pouvait consacrer  la couture, son seul
gagne-pain, les heures qu'elle ne passait pas auprs du lit de son mari.

En cela surtout la prsence de Godelive tait un bienfait pour les Damhout;
mais, malgr le salaire de l'aiguille, les privations se faisaient
vivement sentir, et la pauvre Christine luttait contre une misre
croissante. La maladie de son mari lui occasionnait des dpenses
extraordinaires; elle avait dj mme en secret engag ses boucles
d'oreilles et autres petits bijoux. Que serait-il arriv si elle n'avait
pas eu le temps de travailler du tout!

Godelive comprenait comment elle pouvait se rendre le plus utile. Elle
travaillait avec une persvrance tonnante, et, lorsqu'elle ne savait
plus que faire, elle prenait le fil et l'aiguille et aidait  coudre le
plus gros ouvrage.

En quelques jours, l'tat d'Adrien Damhout s'tait sensiblement amlior,
mais sa gurison complte avanait trs-lentement. En effet, aprs le
premier jour, le docteur l'avait saign deux fois; en outre, il lui avait
dfendu de prendre la moindre nourriture. Rien d'tonnant donc que le
pauvre homme devnt bientt aussi maigre qu'un squelette, et si faible
qu'il pouvait  peine parler.

Aussitt que son tat permit qu'on lui tnt compagnie, madame Damhout
et Godelive allrent coudre auprs de son lit, l'encouragrent et le
consolrent par toutes sortes de tendres paroles. C'tait aussi auprs
du lit de son pre que Bavon restait une partie de la soire.

Il se passait quelque chose d'trange dans le jeune garon. Il tait
sombre et dcourag; les autres, certains que le malade gurirait,
montraient de la joie et souriaient  des temps meilleurs; mais aucun
sourire n'entrouvrit plus les lvres de Bavon. On et dit que quelque
chose lui pesait sur le coeur.

Cette disposition d'esprit ne faisait qu'augmenter et se changeait en
une sorte de dpit secret, quand sa mre, au lieu d'aller se coucher,
continuait  travailler seule jusque trs-avant dans la nuit.

Souvent elle lui disait qu'elle ne pouvait faire autrement; que, puisque
le pre ne pouvait pas travailler, elle devait tcher de gagner quelque
chose pour lutter contre le besoin.

Le jeune garon ne rpondait pas, mais allait se coucher mcontent et
murmurant.

Quelques jours plus tard, Bavon avait retrouv sa gaiet. C'tait lui,
maintenant, qui donnait du courage aux autres. Comme depuis peu il allait
 l'cole beaucoup plus tt que de coutume, on supposait qu'il avait
russi dans les concours pour les prix, et il ne dmentait pas ces
suppositions. Chacun se rjouissait donc avec lui de son triomphe probable.

Lorsque Adrien Damhout fut tout  fait hors de danger, le docteur jugea
qu'il tait temps de restaurer graduellement ses forces. Un lundi donc, il
dit  madame Damhout qu'elle devait prparer un bon bouillon de boeuf, et
en faire boire de temps en temps une tasse  son mari.

Grands furent le chagrin et la honte de la bonne femme. Elle tait en
arrire de deux mois de loyer; elle avait donn tout entier au boulanger
son salaire de la semaine, pour obtenir encore un peu de crdit. Il n'y
avait plus rien dans la maison qui et assez de valeur pour tre mis en
gage. Et voil qu'il fallait de la viande, de bonne viande de boeuf, pour
rendre des forces  son mari. Comment se procurer cette viande sans
argent? Elle pensa au bureau de bienfaisance; elle songea  implorer la
charit de quelque personne riche; mais ces moyens lui inspiraient de
l'effroi, et la seule pense d'aller demander une aumne la faisait
trembler.

En faisant ces tristes rflexions, elle ouvrit machinalement le tiroir
de la commode, o elle enfermait son argent au temps o elle avait de
l'argent. Elle poussa un cri de surprise: depuis quinze jours, le tiroir
tait vide... et maintenant une pice de cinq francs y tincelait  ses
yeux.

Comment cette pice tait-elle venue l? tait-ce Dieu lui-mme qui avait
eu piti de sa dtresse?

Mais non, il ne pouvait pas tre question de miracle.

Godelive? Mais Godelive n'avait pas d'argent, et ses parents taient dans
le plus affreux dnment. On pouvait lire sur leur visage ple et sur
leurs joues creuses que la faim les rongeait. D'ailleurs, Lina Wildenslag
ne cachait pas qu'ils restaient souvent des journes entires sans manger.
Et madame Damhout lui avait mme fait accepter quelques sous pour le
salaire de la petite Godelive. Sans doute, en toute autre circonstance,
Lina et refus; mais elle avait dit, les larmes aux yeux, que la misre
la forait d'oublier qu'elle avait un coeur.

D'o pouvait donc venir cette pice de cinq francs?

Madame Damhout, sans chercher plus longtemps une explication qu'elle ne
pouvait trouver, se dit  elle-mme:

--Quel que soit notre bienfaiteur inconnu, que Dieu le bnisse! Ah! quelle
bonne soupe je vais pouvoir faire! Et, si quelque chose peut gurir mon
pauvre mari, ce sera bien certainement ce secours, qui nous arrive d'une
faon si gnreuse et si mystrieuse  la fois.

Bientt aprs, le bouillon chauffait sur le pole; toute la maison
tait remplie d'une odeur apptissante, et le malade, dans son lit, se
rjouissait du rgal qui lui tait annonc.

Madame Damhout raconta  son mari et  Godelive l'apparition de cette
pice de cinq francs qui n'avait jamais t dans sa commode, et qui y
tait sans doute tombe du ciel. On ne parla que de cela toute la soire;
personne ne put rien lui apprendre qui l'aidt  dcouvrir quel tait le
bienfaiteur inconnu. Bavon se creusa galement la cervelle; il ne trouva
rien.

Cependant, on reut des nouvelles plus favorables concernant l'tat
politique de l'Europe; on disait que la paix ne serait pas trouble, et
l'on annonait que plusieurs fabriques allaient recommencer  travailler.

Le dimanche suivant, de trs-bonne heure, pendant que Bavon tait all 
la premire messe, madame Damhout, voulant prendre quelques sous dans son
tiroir pour acheter du caf, vit dans un coin, ranges les unes  ct des
autres en vidence, quatre pices d'un franc.

Sa stupfaction fut grande; elle considra l'argent pendant quelques
instants, ferma le tiroir et sortit lentement en secouant la tte.

Dans la boutique, pendant qu'on lui servait le caf, l'picier lui dit:

--Les temps sont durs, n'est-ce pas, madame Damhout? Esprons que cela
changera bientt. On dit qu'il y a de bonnes nouvelles de Paris et qu'on
ne fera pas la guerre. Votre mari est bien, maintenant; Dieu soit lou! il
sera guri quand l'ouvrage reprendra. Mais je vous plains pour une chose,
c'est que la ncessit vous ait oblige de retirer Bavon de l'cole avant
la distribution des prix. C'est dommage: le brave garon aurait eu
beaucoup d'honneur.

--Vous vous trompez: notre Bavon va toujours  l'cole.

--Pas du tout; il a quitt l'cole depuis plus de deux semaines.

--Mais vous vous trompez; ce n'est pas possible, s'cria madame Damhout
avec un grand tonnement.

--Quoi! a-t-il cess d'aller  l'cole  votre insu? dit la boutiquire.
Je l'ai appris d'un sous-matre qui tait hier dans la boutique de mon
frre le tailleur. Depuis quinze jours, on n'a plus vu votre Bavon  son
cole. Ces garons, ces garons! lors mme qu'on leur mettrait une bride,
ils s'carteraient encore du bon chemin!

Madame Damhout quitta la boutique, elle avait le coeur bris et devait
se faire violence pour comprimer les larmes qui gonflaient sa poitrine
oppresse. Bavon avait quitt l'cole depuis si longtemps  l'insu de ses
parents! Le pauvre garon avait-il t en mauvaise compagnie? tait-il
engag dans une voie qui devait le conduire au mal et au vice? Mais cela
lui paraissait impossible. Quel mystre y avait-il donc dans cette
inexplicable conduite de son enfant? Un second malheur la frapperait-elle?
L'instruction aurait-elle produit en lui de si mauvais fruits? Quelle
dsillusion! Quelle lourde responsabilit pour elle envers son mari!

Tandis qu'elle tait en proie  cette cruelle incertitude, Godelive entra.
La mre comprit qu'elle ne pouvait pas accuser son fils en prsence de
cette jeune fille; elle ne voulait pas non plus inquiter son mari avant
d'avoir reu de Bavon lui-mme l'explication de sa conduite.

Godelive remarqua bien que madame Damhout tait triste et agite, et,
lorsqu'elle eut appris que le malade continuait  aller bien, elle ne sut
plus que penser et n'osa pas s'informer davantage.

Il en fut de mme de Bavon, qui, en revenant de l'glise, trouva quelque
chose de dur dans le regard de sa mre et voulut savoir d'elle ce qui
l'attristait.

Sa mre ne fit que des rponses brves et vasives jusqu'au moment o
Godelive sortit  son tour pour aller  l'glise. Alors, elle prit la main
de son fils, le regarda d'un air svre et solennel, le conduisit dans
un coin de la chambre, loin de l'escalier, et lui demanda d'une voix
tremblante:

--Bavon, est-il vrai que, depuis quinze jours, tu n'as plus t  l'cole?

L'enfant rougit jusque derrire les oreilles et courba la tte.

--Parle, Bavon, ne me laisse pas dans un doute pnible. Est-ce vrai?

--C'est vrai, ma chre mre, rpondit Bavon.

--Malheureux garon! s'cria la mre; tu as quitt ton cole depuis deux
semaines. Je tremble, je n'ose pas te demander en quelle compagnie tu as
pass ces dix jours. Ah! Bavon, moi qui croyais que tu m'aimais! Mon Dieu!
il faut pourtant bien que je le sache, si terrible que ce soit. Parle, mon
fils, dis, qu'as-tu fait pendant tout ce temps?

Bavon la regarda hardiment en face et rpondit avec une sorte d'orgueil:

--Mre, je travaille dans une fabrique.

--Tu travailles dans une fabrique?

--Dans une fabrique de bougies, depuis quinze jours.

Une clart soudaine se fit dans l'esprit de madame Damhout; ses yeux
tincelrent; elle tendit sa main tremblante vers la commode, et
demanda:

--Cet argent, cette pice de cinq francs, ces quatre francs?...

--C'est mon salaire, balbutia-t-il.

Christine, avec un cri de joie, jeta les bras autour du cou de son fils,
le serra sur sa poitrine et mouilla son front de ses larmes.

L'enfant essaya de lui faire comprendre qu'il ne mritait pas une si
grande rcompense et qu'il n'avait fait que son devoir. Son seul regret
tait de n'avoir pas trouv moyen de gagner davantage et d'pargner  sa
pauvre mre la fatigue de travailler la nuit.

Lorsque l'motion de la mre fut un peu calme, elle attira son fils sur
une chaise  ct d'elle, et lui demanda de raconter tout.

--Je vous voyais toujours, toujours travailler, toi et Godelive,
rpondit-il. Lorsque j'allais me coucher aprs avoir veill avec toi
jusque pass minuit, tu restais encore assise et tu continuais  coudre.
Mon pre tait malade, le besoin se faisait sentir dans la maison. Moi
seul, je ne faisais rien pour t'assister; ma conscience n'tait pas
tranquille, mon coeur me reprochait ma lche oisivet. Aprs quelques
jours de honte et de dsespoir, j'allai trouver l'instituteur en chef, mon
matre, et lui dis, sans rien cacher, ce qui se passait dans notre maison,
et comment j'avais rsolu de quitter l'cole pour chercher un peu
d'ouvrage et pour aider dans leur misre mon pauvre pre et ma bonne mre.
Je lui dis galement que, pendant quelque temps, je te cacherais ma
rsolution parce que j'tais convaincu que, si tu la connaissais, tu
m'empcherais de la mettre  excution. Je croyais qu'il dsapprouverait
mon projet; mais non, il me serra les mains et loua beaucoup ce qu'il
appelait mon courage et mon sentiment du devoir. Lorsqu'il comprit que je
ne savais pas o chercher de l'ouvrage, il me promit d'en parler lui-mme
 quelques-unes de ses connaissances; et, ds l'aprs-midi, il m'avait
trouv une place dans une fabrique de bougies. Je n'avais pas autre chose
 y faire qu' lier les bougies en paquets,  les arranger dans des
caisses de bois, et enfin  marquer quelques lettres et quelques chiffres
sur ces caisses. Je gagnais soixante centimes par jour, et,  la fin de la
semaine, on me donna encore une gratification parce qu'on tait satisfait
de mon travail. Oh! mre, cette pice de cinq francs, premier fruit de mon
travail, m'a rendu si heureux! Elle devait vous secourir et vous consoler
dans votre dtresse. Vous ne vous en tes pas aperue, mais, lorsque je
vis mon pauvre pre manger en souriant le bouillon fortifiant, et que je
l'entendis prdire que cela le gurirait certainement, je suis descendu et
je sais all me cacher au bout de la ruelle, derrire un mur, pour laisser
couler les larmes de joie qui gonflaient mon coeur. Le premier argent que
j'avais gagn en travaillant allait aider  rendre la sant  mon pre!
Cette ide me comblait de bonheur... Ne me loue donc pas, mre chrie, je
suis assez rcompens...

Madame Damhout, mue jusqu'au fond de l'me, se leva et monta
prcipitamment  l'tage sans faire attention aux prires de Bavon, qui
tendait les mains pour la retenir.

Peu aprs, la voix du pre Damhout rsonna avec force jusqu'au bas de
l'escalier.

--Bavon! Bavon! criait-il; viens, viens.

Le jeune garon ne pouvait rsister  l'appel de son pre; il monta en
hsitant, et, comme il voyait deux bras tremblants tendus vers lui, il
embrassa son pre avec une joyeuse effusion.

Damhout remercia et loua son fils pour sa belle et courageuse action;
sa plus grande joie tait que Bavon ft devenu ouvrier de son propre
mouvement.  la fin cependant, il exprima quelque regret, parce que son
fils travaillait dans une fabrique de bougies; cela ne lui paraissait pas
prcisment le meilleur tat.

 cette remarque, le jeune garon rpondit qu'avec l'intervention de
l'instituteur en chef, il avait obtenu de l'ouvrage dans la filature de
M. Verbeeck. L, il plucherait pendant quelque temps le coton et en
sparerait les diffrentes qualits; puis il serait plac  la premire
machine, et ainsi de suite, pour s'exercer et avancer petit  petit.

Tout cela remplit de joie le pre Damhout, car c'tait en effet le
meilleur moyen de faire son chemin dans une fabrique de coton. Bavon
deviendrait un jour contre-matre, l'heureux pre n'en doutait pas.

Lorsqu'on eut repris assez de calme pour parler de choses moins mouvantes,
on dcida que, ds le lendemain, Godelive retournerait  son atelier.
En effet, Damhout n'avait plus besoin d'tre gard constamment, car, ce
jour-l mme, il pouvait se lever pendant quelques heures. Avec les quatre
ou cinq francs par semaine que Bavon gagnait maintenant, il devenait
possible d'attendre des jours meilleurs.

L'aprs-midi, pendant que Bavon tait occup  apprendre quelque chose 
Godelive dans un livre, madame Damhout monta, s'assit auprs du lit de son
mari, et dit d'un air triomphant:

--Eh bien, Damhout, crois-tu encore que l'instruction conduit les enfants
d'ouvriers  l'orgueil et  la fainantise? Quels enfants dans toute notre
ruelle sont aussi aimants, aussi raisonnables et aussi bons que Bavon et
Godelive? Et tout cela, c'est parce qu'ils sont instruits et qu'ils savent
discerner ce qui est bon de ce qui est mauvais.

Les yeux de l'artisan se mouillrent de larmes.

--Non, non, Christine, dit-il en saisissant la main de sa femme, ce n'est
pas l la seule cause de leur bon caractre; c'est ton coeur, ton bon et
noble coeur qui bat dans leur poitrine. Une mre comme toi, c'est la
bndiction de Dieu dans un mnage.

Au commencement de la semaine suivante, quelques fabriques se rouvrirent;
mais, en attendant des nouvelles certaines touchant la paix europenne,
elles ne reurent qu'un nombre limit d'ouvriers.

Bavon travaillait dans la filature de M. Verbeeck; il portait maintenant
ses plus mauvais habits, et, comme,  cause de la nature de son travail,
il tait constamment couvert de flocons de coton, il ne paraissait plus 
beaucoup prs aussi bien soign que d'habitude. Cela donnait souvent sujet
de rire  Godelive, quand elle revenait le soir de son ouvrage, et elle se
moquait de lui en l'appelant arbre  coton. Mais lui, au lieu de s'en
fcher, ne faisait qu'en rire, et il tait fier de servir  quelque chose
et de pouvoir venir en aide  ses parents.

Malgr le besoin et la lente convalescence du pre Damhout, tout le monde
tait heureux dans cette maison. Le coeur de la mre surtout tait rempli
d'un sentiment d'orgueil et de batitude.

Le pre Wildenslag et ses fils, quoiqu'ils allassent frapper  la porte
de toutes les fabriques pour trouver de l'ouvrage, n'avaient pas russi
 en trouver. Ils s'taient fait remarquer dans la dernire meute par
leur violence et leur fureur; et, comme maintenant les fabricants ne
choisissaient que les meilleurs ouvriers, aucun d'eux ne voulut recevoir
dans son tablissement les fauteurs de la coalition contre les fabriques.

Il parat qu'en France l'industrie avait repris plus vite et avec plus de
puissance; car on vit arriver  Gand quelques envoys chargs d'embaucher
de bons ouvriers pour les villes du dpartement du Nord.

Wildenslag et ses fils accueillirent avec joie cette occasion favorable
d'chapper  la dtresse et acceptrent leurs conditions. On leur payerait
leurs frais de voyage et ils gagneraient en France un salaire plus lev
qu'en Belgique.

Certes, dans d'autres circonstances, la pense de quitter sa ville natale
aurait effray et attrist madame Wildenslag; mais aujourd'hui elle se
rjouissait de ce voyage comme d'un bonheur inattendu! En effet, elle
sortait de l'abme de la plus profonde misre. D'ailleurs, ds que le
travail abonderait  Gand, ils reviendraient. Leur absence se prolongerait
donc tout au plus pendant quelques mois.

Lina Wildenslag alla annoncer son dpart pour la France avec grande joie 
toutes ses voisines.

Lorsqu'elle arriva dans la demeure des Damhout, elle tait accompagne
de son mari, qui avait retrouv toute sa bonne humeur, et il se vanta du
salaire lev qu'on gagnait en France.

--L, disait-il, un ouvrier mange de la viande deux fois par jour et boit
de la bire et quelquefois du vin, absolument comme un riche. Ce sera une
vie amusante et une ternelle bombance!

Madame Damhout reut cette nouvelle avec tristesse. La pense que
Godelive suivrait ses parents et qu'elle ne la verrait plus de longtemps
l'attristait! mais, comme elle ne pouvait envisager le dpart de
Wildenslag que comme une chose trs-naturelle et comme un moyen d'chapper
 la misre, elle ne fit aucune objection; seulement, elle plaignait
Godelive d'tre oblige de quitter son atelier, o elle tait si bien et
o elle pouvait esprer un prompt avancement.

Madame Wildenslag le regrettait aussi; mais elle pensait qu'il tait
possible de trouver en France un autre bon atelier pour Godelive.

L-dessus, Wildenslag rpondit:

--Bah! bah! avec ton atelier! Godelive est devenue assez forte.
Lorsqu'elle verra comment ses frres et soeurs gagnent de l'argent, elle
voudra d'elle-mme travailler dans une fabrique.

Aprs que ses voisins l'eurent quitte, madame Damhout mdita longtemps
sur les paroles de Wildenslag. Elle ne savait pas pourquoi l'ide que
Godelive irait dans une fabrique l'affligeait. En vrit, elle avait
rv pour la chre enfant un tout autre avenir, mais son propre fils ne
travaillait-il pas dans une fabrique? Ce n'tait pourtant pas la mme
chose: Bavon pouvait devenir contre-matre.

Surmontant sa tristesse, elle se dit que madame Wildenslag s'arrangerait
probablement pour que sa Godelive continut en France l'tat de couturire;
l'absence de ses voisins ne serait pas longue, puisque tout faisait
supposer que le travail reprendrait bien vite  Gand. D'ailleurs, il n'y
avait rien  y faire. Les Wildenslag avaient raison d'accepter avec joie
la planche de salut qui leur tait tendue.

Lorsque, le soir, Bavon revint  la maison, sa mre lui dit que les
Wildenslag avaient rsolu de partir le surlendemain au point du jour
pour la France.

Cette nouvelle mut Bavon d'une trange faon; il courba la tte, baissa
les yeux sans rien dire et ne rpondit mme pas lorsque sa mre lui
demanda pourquoi il s'affligeait de ce qui tait, en dfinitive, un
bonheur pour les parents de Godelive. Enfin il dit d'un ton rsign:

--En effet, mre, c'est un bonheur pour eux. J'tais tellement habitu 
trouver Godelive ici le soir... Maintenant, je serai seul, toujours seul
avec toi; mais je ne suis plus un enfant... Si Godelive russit et est
heureuse en France, je ne m'attristerai pas trop de son absence. Tu as
raison, mre, l'homme doit se raidir contre le sort. D'ailleurs, qui sait
si nos voisins ne reviendront pas dans quelques mois?

Bavon s'affaisa sur une chaise, resta longtemps plong dans de profondes
rflexions, le regard fixe et poussant de temps en temps un gros soupir,
comme si un lourd fardeau pesait sur sa poitrine.

Il tait dj tard lorsque Godelive parut dans la chambre, tenant son
tablier sur ses yeux, et annona avec des pleurs et des sanglots son
prochain dpart pour la France.

Malgr le chagrin qu'il prouvait lui-mme et qu'il avait toutes les
peines du monde  dissimuler, Bavon essaya de consoler la jeune fille.
Damhout et sa femme se joignirent  lui, mais Godelive tait inconsolable.

Enfin, quand Godelive eut la force d'articuler quelques paroles
intelligibles  travers ses sanglots, elle dit pourquoi ce dpart
l'effrayait et l'affligeait si profondment. Elle se rappelait la bont
infinie que madame Damhout avait toujours eue pour elle, l'amiti que
Bavon lui avait voue; elle parla de bienfaits, de gnrosit et de piti
pour une pauvre enfant repousse; elle nommait madame Damhout sa bonne
mre et Bavon son professeur et son frre. Tout cela, elle allait le
perdre. Le monde deviendrait un dsert pour elle; tout ce qu'elle avait
aim le plus, elle allait le quitter, peut-tre pour toujours.

La petite fille avait des paroles si douces, si tendres et si
attendrissantes; l'amour de son coeur pour ses bienfaiteurs s'panchait si
ingnument et si ardemment, que chacun en fut mu jusque dans l'me.

Madame Damhout serra l'enfant contre sa poitrine et s'effora de la
consoler par des marques de vive affection.

Bavon avait pos la tte sur la table et pleurait amrement; sa douleur
tait muette, aucune plainte ne sortait de sa poitrine, car il savait
qu'ici on ne pouvait rsister  la ncessit.

On continua  pleurer jusqu' ce que madame Wildenslag vnt chercher sa
fille.

Le lendemain, cela alla un peu mieux. Fatigue de pleurer, console
et encourage par les paroles amicales de madame Damhout et de Bavon,
Godelive avait commenc  envisager peu  peu la chose avec moins de
dsolation, grce  l'espoir qu'elle avait de revenir bientt  Gand avec
ses parents.

Lorsque le mnage Wildenslag, homme, femme et enfants, tenant chacun un
paquet  la main, quitta la ruelle ds l'aube du jour, pour commencer leur
voyage vers la France, Bavon accompagna sa jeune amie.

Il marchait  ct de Godelive et portait son paquet. Ils ne pleuraient
pas et parlaient peu, ils avaient le coeur gros; ils n'ouvraient la bouche
que pour tcher de se consoler rciproquement; car ils sentaient tous deux
que cette sparation, si courte qu'elle ft, leur serait pnible. Et, dans
leur navet, ils s'engageaient l'un l'autre  ne pas trop penser au
plaisir tranquille et au calme bonheur qu'ils avaient gots ensemble
pendant les beaux jours de leur enfance.

On arriva  la porte de la ville, et, comme il tait temps pour Bavon
d'aller  sa fabrique, il ne pouvait pas accompagner plus loin les
Wildenslag.

Bavon et Godelive, obissant  un mme mouvement, se prirent les mains,
changrent un long regard dont ils ne comprenaient pas eux-mmes la
signification, et murmurrent d'une voix trangle:

--Adieu, Bavon!--Adieu, Godelive!--Au revoir!

Des larmes jaillirent de leurs yeux; mais la jeune fille, sentant faiblir
son courage, poussa un cri de douleur, et courut rejoindre ses parents,
qui taient dj plus avant sur la route.

Bavon resta immobile, il suivait des yeux la pauvre Godelive, qui se
tranait derrire ses parents la tte basse et en chancelant. Il esprait
qu'elle retournerait encore une fois la tte vers lui; mais les voyageurs
arrivrent au tournant de la route et tous disparurent  la vue de Bavon.

Alors, il lui sembla que quelque chose se dchirait violemment dans son
coeur. Le vide affreux qui s'tait fait tout  coup en lui et autour de
lui le frappait de stupeur, et il secouait la tte comme s'il se demandait
l'explication du trouble de ses sens.

Il rebroussa chemin et se dirigea vers la fabrique. L'image de Godelive le
suivait partout, avec l'trange regard qu'il avait vu dans ses yeux. Le
mot adieu! rsonnait sans cesse  ses oreilles; mais le travail est un
puissant consolateur, il prte  l'homme une force extraordinaire contre
les fantmes qui le poursuivent.

Avant la fin du premier jour, la douleur de Bavon avait dj diminu, et,
quoiqu'il rvt encore  Godelive et  son dpart, le calme et la paix
taient rentrs dans son me.

Le soir, lorsqu'il revint  la maison, il prit ses livres, comme
d'habitude, mais il arriva plus d'une fois qu'il levait tout  coup la
tte et regardait sans le savoir autour de lui, comme s'il cherchait
quelqu'un des yeux; parfois il se levait au moindre bruit et allait  la
porte. Quelque chose lui manquait, et, quoique sa propre distraction le
ft rire, sa mre tait inquite de la singulire agitation de son fils.

Aussi elle parlait peu de Godelive avec lui; et, lorsqu'il la forait de
parler de l'amie absente, elle rompait la conversation aussitt que
possible. Son amour maternel lui disait qu'elle ne devait pas donner
d'aliment  la profonde tristesse de son fils, bien qu'elle penst plus 
Godelive que son fils lui-mme.

Il s'coula ainsi une quinzaine de jours. Bavon paraissait consol de
l'absence de Godelive, et, s'il en parlait encore, c'tait avec calme et
avec raison.

Le pre Damhout tait  peu prs guri. Il s'tait dj rendu  la
fabrique de M. Raemdonck pour y tre accept. Encore une semaine et il
reprendrait son mtier de fileur.

Un jour, un professeur de l'cole communale vint chez eux pour les inviter
tous, au nom du directeur,  la distribution des prix, qui tait fixe
au lundi suivant. Il tait bien vrai que Bavon, n'ayant pas continu 
frquenter l'cole, n'avait pas droit aux prix; mais les instituteurs
avaient dcid que son zle, ses progrs et surtout sa belle conduite,
mritaient une rcompense publique. Bavon remporterait donc un prix
extraordinaire. Lui-mme et ses parents ne pouvaient pas ngliger
d'assister  la solennit de la distribution des prix. Ils reviendraient
sans aucun doute contents et fiers  la maison.




VI


La salle o la distribution des prix de l'cole communale allait avoir
lieu tait comble. Les assistants taient pour la plupart les pres et
mres des lves, et, par consquent, de trs-petits bourgeois et des
artisans. Cependant, tout en avant, on remarquait aussi quelques dames et
quelques messieurs qui, inspirs par un noble sentiment, venaient honorer
par leur prsence la distribution des prix de l'cole gratuite.

Adrien Damhout et sa femme Christine taient assis au cinquime ou sixime
banc, au milieu du public; leur fils Bavon se trouvait parmi les coliers,
 la place que les instituteurs lui avaient assigne.

Tout tait prt, et les cloches de l'glise avaient dj annonc l'heure
depuis un moment, lorsque la porte s'ouvrit soudain avec bruit. Le
bourgmestre de Gand, accompagn de quelques chevins et conseillers, entra
et s'avana jusque prs de l'estrade, o de grands fauteuils taient
rservs aux autorits.

Adrien Damhout murmura avec un joyeux tonnement  l'oreille de sa femme:

--N'as-tu pas vu, Christine, que M. Raemdonck est entr avec le
bourgmestre?

--M. Raemdonck, le matre de la fabrique?

--Oui, regarde, devant nous, sur le deuxime sige, prs du bourgmestre, 
sa gauche. C'est M. Raemdonck lui-mme.

--Cela se comprend, Adrien, puisque M. Raemdonck est depuis un an dans le
conseil de la ville.

--Oui, et il doit y avoir beaucoup d'occupation, car maintenant il ne se
mle plus autant de la fabrique; c'est le vieux commis qui dirige presque
tout. Ah! je ne sais pas, Christine, mais cela me fait beaucoup de plaisir,
de voir M. Raemdonck ici.

--Et  moi aussi, Adrien. Maintenant, ton matre verra que tu es un bon
pre et que tu as fait instruire tes enfants.

Leur entretien fut interrompu par le bruit de la sonnette qui annonait le
dbut de la solennit.

Un des conseillers avait gravi l'estrade et pronona un discours
d'ouverture. Il parla de la ncessit de l'instruction pour toutes les
classes de la socit, et engagea surtout les ouvriers  ne pas laisser
leurs enfants dans l'impuissance et l'esclavage de l'ignorance.

Il dit en terminant sa harangue:

--coutez, mes amis, comment un typographe bruxellois, M. Dauby, parle 
ses camarades: L'instruction, dit-il, est actuellement une ncessit pour
chacun, quelle que soit la carrire ou la profession qu'on s'est choisie.
N'tre pas instruit quand d'autres le sont, place l'homme dans une
situation trs-infrieure. Les avantages de l'instruction ne consistent
pas seulement  savoir lire, crire et calculer, mais aussi  clairer
l'esprit, dvelopper l'intelligence et former la raison; elle apprend 
observer et  comparer; elle donne  l'homme des lumires et de la force
pour remplir ses devoirs et dfendre ses droits. Vous le savez, camarades,
l'industrie se transforme incessamment: chaque jour apporte de nouvelles
amliorations. Tout progresse; l'ouvrier doit progresser aussi et suivre
le pas des autres, s'il ne veut pas rester en arrire et tre cras. Si
les mcaniques lui enlvent son travail corporel et matriel pour ne plus
lui laisser que le travail de l'esprit, c'est aussi un perfectionnement,
mais seulement  condition que l'ouvrier sache s'lever  la hauteur de sa
nouvelle tche. Qui l'aidera  cela? L'instruction, la science, qui
dveloppe l'esprit et donne  l'homme de nouvelles forces, des forces bien
plus puissantes que celles de son bras, parce qu'elles ne craignent ni la
fatigue, ni les annes; la science, qui lui ouvre de nouvelles routes, qui
lui procure un meilleur salaire avec moins de fatigues physiques;
la science, qui diminue l'antique ingalit entre les hommes et peut
contribuer beaucoup plus  la faire disparatre entirement que les rves
insenss de ceux qui voudraient le partage des richesses, dont le rsultat
le plus sr serait l'galit de la pauvret. Bnissons donc, comme
artisans, le progrs des coles, la diffusion des lumires, comme la
plus belle gloire de notre sicle. Quant  nous, nous considrons chaque
cole comme un temple lev  la dignit et au bien-tre de la classe
ouvrire!--Voil, mes amis, les nobles paroles qui vous sont adresses
par un de vos camarades. Gravez-les dans votre coeur et suivez le sage
conseil qu'elles renferment; car il vous montre le moyen de doubler vos
forces, d'accrotre votre bien-tre, et, dans l'avenir, d'lever et
d'ennoblir le travail et l'ouvrier.

Ce discours, prononc avec force et conviction, avait produit une profonde
impression sur l'esprit des auditeurs. Ce ne fut qu'aprs un moment du
plus religieux silence que les applaudissements clatrent. Parmi ceux qui
applaudissaient et criaient bravo avec enthousiasme, on remarquait surtout
madame Damhout. La bonne Christine avait entendu justifier loquemment sa
faon de penser, et elle sentait que les paroles du conseiller taient un
loge de sa propre conduite envers ses enfants.

--Eh bien, Adrien, demanda-t-elle d'un air triomphant, avais-je raison,
oui ou non? Ce monsieur en sait plus que Jean Wildenslag, n'est-ce pas? Et
tu entends bien qu'il y a des ouvriers intelligents qui pensent comme moi
sur l'instruction des enfants?

Damhout fit avec la tte un signe affirmatif; mais il n'avait pas le temps
de lui rpondre, car les exercices des coliers commencrent immdiatement
et furent prolongs sans relche.

On rcita quelques vers et des fables, et l'on joua mme une amusante
comdie, aux applaudissements rpts des spectateurs, qui taient
stupfaits et fiers de l'instruction de leurs enfants.

Enfin on procda  la distribution des prix. Un grand nombre de garons de
tout ge, les petits d'abord, furent appels tour  tour et reurent un ou
plusieurs livres.

Beaucoup de mres versrent des larmes de bonheur et d'orgueil;
quelques-unes serrrent publiquement leurs enfants sur leur coeur et
firent redoubler, par ce naf panchement d'amour et de joie, les
applaudissements des spectateurs mus.

Lorsqu'on fut venu aux lves de la premire classe et que Bavon vit les
livres disparatre un  un de la table, une lgre crainte s'empara de
lui. S'il avait continu  aller  l'cole, il et remport assurment la
plus grande partie de ces prix. Tout l'honneur qu'on avait fait maintenant
 ses anciens camarades lui serait tomb en partage. Comme ce triomphe
public, en prsence du bourgmestre et des autres magistrats, aurait rendu
sa bonne mre et son pauvre pre heureux! Maintenant, il ne recevrait
qu'un prix, un petit prix, puisqu'il n'y avait plus de grands livres sur
la table.

Bavon devint encore plus triste lorsqu'il vit partir galement le dernier
prix; mais il fut tir de ses sombres penses par l'apparition de
l'instituteur en chef qui s'avanait sur l'estrade pour parler au public.

L'orateur tait un homme  cheveux gris; il y avait dans son beau et
imposant visage une expression de bont, de conviction et d'amour, qui
faisait supposer que ce vieillard envisageait l'instruction des enfants
comme une sorte de sacerdoce.

Il commena son allocution d'un ton calme, mais profondment senti. Ses
premires paroles tonnrent chacun et attirrent tout particulirement
l'attention, car il raconta une anecdote d'artisans, un pre et une mre
qui, au prix de beaucoup de sacrifices, avaient fait instruire leur fils,
et qui, mme au milieu de la misre, des maladies et de la dtresse,
avaient prfr souffrir de la faim que de retirer leur enfant de l'cole.
Il loua beaucoup ces parents, les nomma de nobles et dignes personnes, et
les cita comme exemple  tous ceux qui l'coutaient.

Comme il ne nommait personne, on crut que c'tait une invention de sa part;
mais le courage et les sacrifices de ces parents imaginaires arrachrent
nanmoins des larmes d'admiration des yeux de tous les assistants.

Christine Damhout tenait la tte baisse pour cacher son motion. Son
coeur battait violemment et elle paraissait honteuse.

--Dieu a rcompens ces bons parents, poursuivit le vieil orateur, et,
dans le fait que je vais vous raconter, vous trouverez la preuve que
l'instruction, associe  l'ducation morale, ennoblit le coeur de l'homme
et lui donne aussi, avec la conscience de son devoir, le courage et la
force de le remplir. Le fils de ces parents tait un de nos lves. Il
tait le plus fort et le plus instruit de la premire classe, et il aurait
remport certainement tous les premiers prix. Personne n'en doutait, ni
nous, ses professeurs, ni ses condisciples, ni lui-mme. Il aspirait aprs
le jour de la distribution des prix, pas pour lui-mme, mais pour son pre
et sa mre, que son beau triomphe devait rendre heureux. Alors, vint la
stagnation des fabriques; son pre tomba dangereusement malade; la misre
et les souffrances accablrent ses pauvres parents. Que fit le garon?
Il renona  tous ses prix,  l'honneur longtemps rv, pour remplir un
devoir imprieux. Il quitta l'cole, sans l'oser dire  ses parents,
chercha et trouva de l'ouvrage dans une fabrique, mit en secret son
salaire dans la commode de sa mre et sauva ainsi ses parents, comme un
bienfaiteur invisible, de la plus profonde misre... En quittant l'cole
avant le temps, le bon fils a perdu son droit aux prix; mais nous,
ses professeurs, avec l'assentiment de M. le bourgmestre et le secours
d'un gnreux protecteur des coles populaires, nous avons rsolu de
reconnatre son zle, son instruction et surtout sa noble conduite par une
rcompense particulire.

Il prit derrire un rideau un grand livre in-quarto et une couronne
de lauriers. Le livre tait reli en cuir rouge et dor sur tranche.
L'instituteur l'ouvrit, et on vit qu'il tait rempli de vignettes. Il
portait pour titre: _la Mcanique applique  l'industrie_.

Tous les spectateurs s'taient levs et ouvraient de grands yeux pour
deviner  qui ce magnifique livre pouvait tre destin.

L'instituteur en chef se tourna du ct des lves et dit avec une
profonde motion:

--Venez, Bavon Damhout, mon ami, recevez ce gage de l'estime de vos
matres; qu'il vous soit un prcieux souvenir et un encouragement pour
continuer  marcher dans le sentier de la vertu et du devoir. Vous tes
ouvrier; mais, dans cette utile carrire, l'avenir est ouvert pour vous.
Soyez un exemple pour vos camarades, et montrez-leur pendant votre vie,
dans votre conduite et dans vos succs, les fruits inapprciables de
l'instruction!

Bavon tait ple et il tremblait; il semblait ne pas avoir la force de
gravir l'estrade, tellement cet honneur inattendu l'mouvait en prsence
de ses parents. Un des instituteurs lui prit le bras et le conduisit sur
l'estrade. Son vieux matre l'embrassa, lui posa la couronne de lauriers
sur la tte et lui remit le grand livre.

La salle trembla sous un tonnerre de bravos; beaucoup de spectateurs
essuyaient des larmes, les femmes surtout portaient leur mouchoir  leurs
yeux.

Devant l'estrade se trouvaient le bourgmestre et les autres magistrats,
prts  fliciter le jeune homme couronn; mais Bavon, sans y prter
attention, ds qu'il se vit en possession de son prix, se retourna,
leva le livre et la couronne des deux mains en l'air, et s'cria avec
exaltation:

--Mre! mre! mre!

Puis il s'lana comme un fou ou comme un aveugle entre les bancs et le
public, jeta le livre et la couronne sur les genoux de sa mre, lui sauta
au cou et l'embrassa avec effusion. Il embrassa aussi longtemps et
ardemment son pre.

--Vous avez travaill et souffert pour me faire instruire, dit-il. Pre,
pre, je travaillerai pour vous. Oh! que Dieu me protge! vous le verrez,
vous le verrez!

Ces gens simples, dans leur bonheur, dans leur motion, avaient oubli le
monde entier et ne paraissaient pas savoir qu'une foule de personnes, les
larmes aux yeux et des paroles d'admiration sur les lvres les entouraient
et contemplaient l'panchement de leur allgresse.

Damhout se leva le premier et dit  sa femme:

--Viens, Christine, viens, on nous regarde. C'est fini; le bourgmestre est
dj parti. Allons-nous-en  la maison.

 la froideur simule de ses paroles, on aurait pu supposer que le pre
Damhout tait moins sensible au triomphe de son fils; mais on se serait
tout  fait tromp. Son coeur tait plein d'orgueil, car, lorsqu'il fut
sorti des bancs, il tait facile de voir qu'il faisait tous ses efforts
pour rester  ct de Bavon, afin que chacun st bien qu'il tait le pre
de ce jeune homme.

Bavon semblait depuis un moment saisi par un sentiment de confusion; il
tenait la tte baisse et marchait en chancelant entre ses parents.

Lorsqu'ils allaient atteindre la porte de la salle, Christine dit  son
fils:

--Cher Bavon, tu ne dois pas tre confus; au contraire, lve la tte,
on voudrait te voir en face, c'est par amiti...

Le jeune garon, comme s'il se rveillait en sursaut, poussa un soupir et
murmura avec une singulire motion  l'oreille de sa mre:

--Ah! si Godelive avait pu voir cela!

Ils furent pousss hors de la porte par les flots de la foule, et ils se
trouvrent dans la rue.

--Christine, dit le pre Damhout, l-bas se trouve M. Raemdonck; il nous
regarde et semble vouloir me parler.

--En effet, Adrien, c'est naturel, il te flicitera. Quel honneur,
n'est-ce pas? Ton propre matre! Qui se serait attendu  autant de
bonheur? Ce bon et cher Bavon!

M. Raemdonck appela Damhout d'un signe. Tandis que Bavon et sa mre
restaient au milieu de la rue, entours d'une foule de curieux, Adrien
alla  son matre la tte dcouverte. Celui-ci lui serra amicalement la
main et lui dit:

--Je vous flicite, Damhout. Remettez votre casquette, je vous en prie.
Que vous tiez un ouvrier bon et zl, je le savais depuis longtemps; mais
avoir, comme un pre sage et clair, fait instruire votre fils jusqu' ce
qu'il et pass toutes les classes de l'instruction primaire, cela vous
honore grandement  mes yeux.

--Ah! c'est ma femme, monsieur, rpondit l'ouvrier mu.

--Votre femme?

--Oui, monsieur. C'est pourquoi je dois remercier Dieu de m'avoir donn la
femme la meilleure et la plus sense qu'on puisse trouver sur la terre.

--Soit, mon ami; vous y avez nanmoins contribu par votre travail. J'ai
promis au bourgmestre de faire quelque chose pour vous rcompenser, si
c'est possible. Dites-moi, que vous proposez-vous de faire de votre fils?

--Il est  la fabrique de M. Verbeeck.

---Qu'y fait-il?

--La semaine prochaine, il sera plac au premier _diable_, monsieur.

--Oui, cela n'est pas mauvais; avec le temps, il pourra devenir matre
ouvrier. Voulez-vous me faire un plaisir, Damhout? continua M. Raemdonck.
Envoyez-moi votre fils; je veux aussi lui donner un prix, un cadeau.
Retournez chez vous avec votre fils, et, ds qu'il aura dpos son livre
et sa couronne et qu'il se sera un peu repos, faites-le venir chez moi,
je l'attendrai.

Damhout retourna vers sa femme et lui raconta avec un joyeux tonnement ce
que son matre lui avait dit. Il lui avait parl si amicalement et mme
serr la main!

Les Damhout, regards, lous et envis par tout le monde, arrivrent
enfin  leur petite ruelle, devant la maison o les Wildenslag avaient
demeur. Bavon parut vouloir s'arrter, et leva mme, par un mouvement
involontaire, son prix et sa couronne, comme pour les montrer  une
crature invisible; mais il poussa un soupir et suivit ses parents dans
leur demeure.

Aprs les avoir embrasss de nouveau, Bavon sortit de la ruelle pour se
diriger en toute hte vers la maison de M. Raemdonck, o l'attendait un
nouveau prsent. Quel serait ce prsent? Un livre, peut-tre autre chose!

Bavon sonna chez M. Raemdonck. La servante le conduisit dans le bureau.
Un homme dj g, le premier commis sans doute, vint  lui en souriant
amicalement.

--Je vous flicite, mon garon, dit-il en lui prenant la main. On vous a
fait un honneur que vous mritez bien. J'tais prsent et je me suis senti
profondment mu. Cela vous portera bonheur, d'aimer ainsi vos parents.

Bavon pronona le nom de M. Raemdonck.

--Oui, je le sais, dit le commis, monsieur vous a fait venir; mais il est
dans la fabrique avec un marchand et il vous prie de l'attendre un peu.
Asseyez-vous, mon ami, M. Raemdonck voudrait vous faire du bien, si c'est
possible. Il voudrait connatre ce que vous savez et jusqu' quel point
vous tes instruit, et il m'a charg de vous mettre  l'preuve, si vous y
consentez.

--Je lui en suis bien reconnaissant et ferai tout ce qui vous plaira,
rpondit Bavon.

--Eh bien, placez-vous devant ce pupitre; voici la minute d'une lettre,
crivez-la au net, de votre mieux et sans faute. Ne soyez pas intimid.
Vous avez l un modle pour la forme de la lettre. Commencez, pendant ce
temps, je continuerai mon propre travail.

Un silence complet rgna dans le bureau jusqu'au moment o Bavon, en
levant la tte et en se retournant, fit comprendre que la lettre tait
crite.

Le commis s'approcha, regarda le papier un instant et dit avec tonnement:

--Oh! oh! mon garon, quelle main ferme! quelle belle criture!... et pas
de faute! Bavon! je ne m'y serais pas attendu. Cela fera plaisir  M.
Raemdonck, car il vous porte un vritable intrt, parce que vous tes le
fils d'un de nos plus anciens et de nos meilleurs ouvriers. Savez-vous
bien calculer aussi?

--J'tais le plus fort de toute la classe pour le calcul, monsieur, du
moins au dire de mes matres.

--Eh bien, voici une colonne de chiffres: additionnez-les d'abord,
multipliez le total par 365 et divisez le tout par 514.

En quelques minutes, Bavon avait fait le calcul, et le commis vit avec une
satisfaction sincre qu'il ne s'tait pas tromp.

--Attendez encore un instant ici, mon ami, dit-il; je vais avertir M.
Raemdonck de votre arrive.

Il laissa Bavon seul dans le bureau, ouvrit une porte et entra, au bout
d'un corridor, dans une salle o le propritaire de la fabrique tait
assis devant une table et feuilletait des papiers.

--Eh bien, Vremans, quelle est l'instruction du jeune homme? demanda-t-il.
Pourriez-vous l'employer?

--C'est un phnomne, rpondit le commis. Il a  peine quinze ans, et il a
une criture aussi ferme et aussi jolie que celle d'un vieux commis. Il
sait bien calculer, il a une intelligence prompte et il est capable de
tout, du moins de tout ce qu'il peut avoir  faire dans le bureau sous ma
surveillance.

--Vous ne prtendez pas, n'est-ce pas, qu'il pourrait remplacer le commis
que vous avez renvoy avant-hier?

--Non, monsieur, je n'oserais l'affirmer, quoique je sois convaincu que
cet lve de l'cole communale me rendrait plus de services; mais il
est trop jeune et on ne doit pas le gter ds le commencement par des
appointements trop levs.

--En effet, l'autre commis avait mille francs. Que pourrions-nous donner
au fils de Damhout? Vous savez que je veux rcompenser ses parents.

--Le tiers, monsieur; trois cents francs, par exemple. Ce serait suffisant
pour commencer. J'aiderai le jeune homme et le mettrai au courant.
S'il reste zl et fidle, nous pourrons augmenter successivement ses
appointements.

--C'est bien, Vremans, je vous remercie. Envoyez-moi le jeune homme, mais
ne lui dites rien.

Quelques minutes aprs, Bavon entra et se tint debout, la casquette,  la
main, devant M. Raemdonck.

Celui-ci, aprs l'avoir considr quelques instants avec bienveillance,
lui dit:

--'a t un beau jour pour vous, mon ami! vous vous tes acquis beaucoup
de protecteurs, et, si vous continuez comme vous avez fait jusqu' prsent,
vous ferez probablement votre chemin; mais, quoi qu'il vous arrive,
n'oubliez jamais que vos parents, pauvres ouvriers de fabrique, se sont
sacrifis pour vous donner de l'ducation.

--Je ne l'oublierai pas, monsieur, rpondit Bavon d'une voix mue, mais
avec un sourire plein de volont dont l'expression tonna M. Raemdonck.

--Ah! c'est bien, dit-il, que vous soyez pntr de tout ce que vos
parents ont fait pour vous, votre pre surtout, n'est-ce pas?

--Oui, monsieur, mon pre a travaill pour moi; c'est pour moi qu'il s'est
rendu malade. Ma mre a pass des nuits sans dormir pour me laisser aller
 l'cole.

--Et vous les chrirez, et, si vous le pouvez, vous les rcompenserez dans
leurs vieux jours?

--Oui, monsieur, aussi longtemps que je vivrai.

--Vous tes maintenant dans la fabrique de M. Verbeeck, et, la semaine
prochaine, on vous placera au _diable_ en qualit d'aide. C'est un bon
moyen d'arriver  quelque chose. Mais cela va bien lentement, mon garon.
Avec votre instruction, on peut trouver peut-tre un chemin plus court.

--Je deviendrai contre-matre, monsieur.

--Et alors?

--Alors, monsieur, mon pre ne travaillera plus, ni ma mre non plus.

--Vous tes un brave garon, dit M. Raemdonck touch. Que gagnez-vous, 
prsent? Quatre ou cinq francs par semaine, n'est-ce pas? Ce n'est pas
assez. Je veux vous aider  atteindre le noble but que votre coeur vous
montre, en vous ouvrant une carrire o, avec votre instruction et votre
bonne volont, on peut avancer beaucoup plus vite. J'avais l'intention de
vous donner un livre; mais tous les livres de ma bibliothque seront 
votre disposition. Je veux vous faire un autre cadeau. Voulez-vous tre
commis dans mon bureau? Si vous restez dans les bonnes ides o vous tes,
je vous pousserai et je vous traiterai comme mon fils.

-- monsieur! tant de bonts! s'cria Bavon en levant les mains vers lui.
Que ma mre sera contente!

--Vous acceptez donc la place?

--Je puis  peine parler... Oh! oui, oui, je ferai de mon mieux.

--Mais vous ne demandez pas ce que vous gagnerez. Si vous vous rendez
utile et travaillez avec zle, j'augmenterai bientt vos appointements,
cela dpend de vous. Maintenant, et pour le moment, vous toucherez quatre
cents francs; c'est au moins deux fois autant que votre salaire actuel.

Bavon fondit en larmes; il bgaya quelques paroles entrecoupes, bnit son
bienfaiteur, et parla de son pre et de sa mre; mais il tait trop mu
pour prononcer des phrases suivies.

M. Raemdonck ouvrit un tiroir de son pupitre, y prit quelque chose,
s'approcha de Bavon tout tourdi, et lui dit:

--Venez demain dans le grand bureau; le premier commis est un brave homme
et un noble coeur, il aura de l'amiti pour vous et vous poussera. Je veux
vous donner un denier  Dieu. Tenez, prenez ceci, portez-le  votre pre
avec la bonne nouvelle, et tchez de rester digne de ma protection, vous
assurerez votre propre bonheur et le bonheur de vos bons parents. Adieu,
mon garon, et  demain.

Bavon n'y voyait plus; la tte lui tournait; il se trouva dans la rue sans
le savoir. Quatre cents francs! Il allait gagner quatre cents francs!
Quelle richesse! et comme sa mre allait tre stupfaite et heureuse 
cette nouvelle! Il ne pouvait pas y croire; il rvait peut-tre? Non, non,
c'tait bien vrai!

Alors seulement, il sentit quelque chose dans sa main et l'ouvrit. Deux
pices d'or de vingt francs tincelrent  ses yeux.

Il poussa un cri de joie, et, sans faire attention aux passants qui le
regardaient avec tonnement, il se mit  courir de toutes ses forces
jusqu' la maison de ses parents, en levant la main au-dessus de sa
tte.

--Mre, pre, s'cria-t-il, je deviens commis dans le bureau de M.
Raemdonck. Je gagne quatre cents francs, bientt je gagnerai davantage.
Voil mon denier  Dieu. Pre, pre! nous serons riches; vous vivrez sans
travailler; ma mre ne sera plus oblige de coudre la nuit. Pas tout de
suite, mais cela viendra; oui, oui, avec le temps cela viendra, duss-je
succomber  la peine.

Et, puis d'motions, il se laissa tomber sur une chaise, riant et
pleurant  la fois.

Les parents contemplaient avec stupfaction les deux pices d'or que leur
fils avait jetes sur la table; eux aussi semblaient ne pouvoir y croire.

Tout  coup Damhout se jeta au cou de sa femme, la serra sur son coeur et
bgaya les larmes aux yeux:

-- chre Christine! que Dieu te bnisse! C'est  toi,  toi seule que
nous sommes redevables de ce bonheur. Tu es plus qu'une mre pour tes
enfants, plus qu'une femme pour moi: tu es notre ange gardien.

Bavon se leva soudain et se mit  crier, en courant vers la porte:

-- Godelive, Godelive!

Sa mre courut derrire lui en poussant un cri d'angoisse.

--Ciel! mon pauvre fils, que t'arrive-t-il? dit-elle.

Mais Bavon, rouge de confusion, se jeta dans ses bras et rpondit:

--Ce n'est rien, ma chre mre, je rve; la joie me fait perdre la tte.




VII


Le lendemain, Bavon se rendit  son bureau; il tait si joyeux et si plein
d'enthousiasme, qu'il tait entirement absorb par son nouveau travail.
Le soir, il apporta des critures avec lui et resta assis, la plume  la
main, jusqu'au moment o ses parents lui rappelrent qu'il tait temps
d'aller se coucher. Il ne parla mme plus de Godelive ni des regrets qu'il
avait parce qu'elle n'avait pu voir son triomphe.

Mais, aprs quelques jours d'exaltation, le calme rentra dans son esprit.
Le souvenir de son amie absente lui revint avec autant de force
qu'auparavant, et il pria instamment sa mre d'crire  Godelive. La
pauvre fille se rjouirait de son bonheur, et ce serait sans doute une
consolation  ses chagrins.

Une soire entire fut consacre  la rdaction de la lettre; car, quoique
Bavon tnt la plume pour sa mre, il y pancha toute la joie de son propre
coeur, et dcrivit complaisamment la distribution des prix et la visite 
M. Raemdonck. Godelive devait tout savoir, absolument comme si elle avait
t prsente. Il n'oublia pas non plus de se fliciter du bel avenir qui
l'attendait et de la protection divine qui, si elle ne le quittait pas,
lui permettrait de rendre ses parents riches et heureux. Elle devait
rpondre tout de suite et dire quand son pre reviendrait  Gand; toutes
les fabriques s'taient rouvertes, et le travail ne manquait pas; car elle
devait bien penser que, malgr leur joie, ses parents et lui taient
dsols de ne plus la voir.

La lettre fut mise  la poste, et ds ce moment Bavon attendit la rponse
avec une fivre d'impatience. Une semaine se passa, deux semaines, un mois
entier. Chaque midi et chaque soir, quand Bavon quittait son bureau, il
courait en grande hte  sa maison et sa premire parole tait:

--Eh bien, eh bien, mre, n'est-il rien arriv?

--Rien, rien encore, mon fils, rpondait la femme Damhout avec un soupir.

Bavon devint peu  peu triste et dcourag et souvent il restait assis le
soir pendant de longues heures, la tte appuye sur sa main, ou il causait
avec sa mre des raisons probables du silence de Godelive. tait-elle
malade? Lui tait-il arriv malheur? S'taient-ils tromps en crivant
l'adresse de la lettre? Mais cela n'tait pas possible, puisque Godelive
elle-mme, avant son dpart, leur avait donn cette adresse.

Heureusement, Bavon trouvait dans le travail une distraction  ses tristes
penses. En effet, le sentiment du devoir tait trs-puissant en lui. Tant
qu'il tait dans son bureau, il tendait toutes les forces de sa volont et
luttait victorieusement contre le chagrin qui assombrissait son esprit, et
l'on ne pouvait deviner d'aprs son travail que des soucis cuisants le
tourmentaient sans cesse.

Un soir, le vieux commis lui dit avec une douceur toute paternelle:

--Bavon, mon garon, vous ne devez pas travailler avec tant d'efforts;
vous finirez par vous rendre malade. Je vois depuis plusieurs jours que
vous tes triste et mlancolique. Ne craignez rien, vous faites mieux et
plus qu'on ne pouvait attendre de vous. M. Raemdonck est trs-content,
vous le savez bien. Allons, allons, quand on remplit consciencieusement
son devoir, on doit avoir le coeur lger et joyeux; sans cela, le travail
devient ennuyeux et pnible.

Le pauvre garon retourna fort contrit  la maison; il considrait cette
exhortation amicale comme un reproche indirect, car elle prouvait que le
premier commis avait remarqu les sombres dispositions de son esprit,
et peut-tre y avait-il eu une faute dans ses critures. D'ailleurs,
Godelive ne rpondait pas... Dj six longues semaines s'taient coules.
Aurait-il jamais de ses nouvelles?... Peut-tre tait-elle dangereusement
malade! peut-tre tait-elle morte! car, aprs une si courte absence, il
n'osait pas douter de sa reconnaissance, de son fidle souvenir.

Lorsque, triste et soupirant, il entra dans la ruelle, il poussa tout 
coup un cri de surprise et de joie. Il vit de loin, sur le seuil de la
porte, sa mre tenant  la main un papier qu'elle avait l'air de lui
montrer.

Il bondit en avant, entrana sa mre dans la maison et s'cria:

--Une lettre de Godelive?

--Oui, de Godelive ou de ses parents. Elle vient de France.

--Et que renferme-t-elle, mre?

--Tu sais, Bavon, que je ne sais pas lire l'criture.

--Donne, donne, je la lirai pour toi... Elle est de Godelive mme. coute,
mre. Ah! je tremble d'impatience.

Bonne madame Damhout...

--Tiens, pourquoi m'appelle-t-elle madame, maintenant? s'cria Christine
tonne.

--Eh bien, c'est par respect, mre. D'ailleurs, en France, on appelle
toutes les femmes madame. Mais laisse-moi lire, ne m'interromps pas,
je te prie.

Bonne madame Damhout,

Pardonnez-moi si je n'ai pas rpondu plus tt  votre lettre. Mon pre
l'avait reue  la fabrique; et oublie dans sa poche. Lorsque ma mre
voulut raccommoder sa veste, elle l'a trouve... Je vous remercie, ainsi
que Bavon et M. Damhout, du plus profond de mon coeur, pour l'amiti que
vous continuez  porter  la pauvre Godelive. Votre lettre nous a rendus
si heureux, que, ma mre et moi, nous avons pleur de joie, et bni Dieu
de sa bont envers vous. Pour ce qui me concerne, j'ai beaucoup de chagrin,
car je pense sans cesse  vous tous; je pleure parce que je ne vous vois
plus, et que je ne sais mme pas si je vous reverrai jamais de ma vie. Mon
pre dit souvent qu'il ne retournera plus jamais au pays; car il y a ici
du travail en abondance et le salaire est trs-lev. Ma mre n'a pas
encore pu trouver d'atelier pour moi. Je travaille dans une fabrique
et gagne six francs par semaine. Ah! si ma mre pouvait me trouver un
atelier! Les gens qui travaillent dans la fabrique sont si grossiers et
si mal levs! Ils jurent et s'injurient, et, comme ces grossirets me
rpugnent, ils se moquent de moi et me font souffrir. J'en suis devenue
presque malade; mais maintenant cela va un peu mieux. Mon frre Baptiste
a perdu l'oeil gauche dans une rixe entre des ouvriers flamands et des
ouvriers franais. On se bat ici presque tous les jours. Que Bavon fera
son chemin dans le monde et que vous deviendrez tous riches, c'est ce
dont j'tais dj convaincue quand j'tais encore tout enfant; mais,
dans votre bonheur, vous penserez quelquefois  la pauvre Godelive,
n'est-ce pas? Quoi que je devienne, ouvrire de fabrique ou couturire,
je me rappellerai votre bont pour moi avec une reconnaissance mle de
respect. Mais soyez certains que, si Godelive vivait cent ans, elle
prononcerait encore sur son lit de mort le nom de celui qui a appris 
lire  la pauvre enfant malade, et de celle qui, comme une seconde mre,
l'a conduite  l'cole.

Votre humble servante,

GODELIVE WILDENSLAG.

Bavon laissa tomber sa tte sur la table et se mit  pleurer; madame
Damhout avait galement les larmes aux yeux. Cependant, elle essaya de
faire comprendre  son fils qu'il avait tort de s'affliger si fort. Qu'y
avait-il donc de si malheureux dans le sort de Godelive? Elle tait triste
parce qu'elle devait vivre loin de son pays natal et loin de ses amis.
Cela n'tait-il pas naturel? D'ailleurs, Bavon pouvait tre bien certain
que les Wildenslag reviendraient un jour  Gand.

Mais telle n'tait pas la raison de la tristesse du jeune garon. Ce qui
l'effrayait, c'tait de savoir que Godelive travaillait dans une fabrique,
au milieu de gens grossiers et brutaux, et c'tait pour cela qu'il tait
inconsolable. Il craignait que Godelive, par le contact de ces gens
ignorants, ne perdt sa modestie et la puret de son coeur; ce qui serait,
d'aprs lui, le plus grand malheur qui pt lui arriver. Sa dsolation
renfermait peut-tre un sentiment d'gosme; mais il le cachait sous la
compassion pour la compagne de sa jeunesse et soupira plusieurs fois avec
un profond dsespoir:

--Pauvre Godelive! pauvre Godelive!

Adrien Damhout revint  la maison. Bavon comprima son chagrin; car, en
prsence de son pre, il n'osait pas pancher si librement les motions de
son coeur.

Aprs avoir caus pendant quelque temps de la lettre de Godelive, on
rsolut de lui crire encore le mme soir, pour la consoler et lui donner
du courage. En outre, on mettrait, dans la lettre  elle adresse, une
autre lettre pour sa mre, o l'on engagerait celle-ci  se hter de
chercher un atelier pour sa fille.

Lorsque ces deux lettres furent crites, Bavon devint un peu plus
tranquille. Il avait maintenant trouv un moyen de parler avec Godelive;
c'tait en quelque sorte, comme si elle tait encore prsente; la preuve
de sa reconnaissance, la certitude qu'elle pensait encore  leur douce
amiti, lui faisait du bien au coeur. Avec ces penses consolantes, le
jeune homme se mit au lit, et son sommeil ne fut pas troubl.

Il attendit pendant des mois entiers une deuxime rponse de Godelive,
mais il ne vint pas de nouvelles. On crivit une autre lettre et mme une
troisime, mais ce fut en vain.

Bavon en conclut que le pre Wildenslag dtruisait les lettres. Comme on
les adressait  la fabrique, attendu qu'on ne connaissait pas l'adresse
des Wildenslag, il les recevait toujours  son ouvrage. La lettre
dans laquelle Damhout pressait Godelive de quitter la fabrique avait
probablement dcid Wildenslag  rompre toute relation entre son mnage et
les Damhout. Peut-tre les gens mal levs au milieu desquels Godelive
tait condamne  vivre avaient-ils dj exerc sur elle une influence
pernicieuse! peut-tre sa mmoire s'tait-elle obscurcie et avait-elle
oubli ses anciens amis! Mais cela ne se pouvait, du moins pas si vite!

Un soir que Bavon causait avec sa mre, il lui chappa quelques paroles
tristes, qui parurent surprendre madame Damhout. Ce qu'elle lui rpondit
pour le consoler fit monter le rouge de la honte au front de Bavon. Il
balbutia quelques excuses et continua  rflchir en silence; puis il prit
un livre et vita ainsi la conversation, aussitt qu'il remarqua que sa
mre le regardait avec attention.

De l'amour?... Sa piti serait de l'amour?... Il aimerait Godelive,
autrement que comme une compagne de jeu, comme une soeur? Sa mre ne
l'avait pas dit; mais pourquoi alors avait-elle parl d'un secret penchant
du coeur, d'un sentiment qu'il devait tcher de dominer et de vaincre?

Ds ce moment, Bavon devint discret avec sa mre pour tout ce qui
concernait Godelive. Chaque fois qu'elle prononait le nom de la jeune
fille, et cela n'arrivait plus souvent, il dtournait la conversation.
Cela n'empchait pas qu'il ne ft triste au fond de l'me et ne regrettt
son amie absente.

Chaque fois qu'il rentrait  la maison, il esprait que sa mre lui
montrerait une lettre; mais les mois s'coulaient et l'on n'entendait plus
parler de Godelive.

Le pre Damhout avait bien rencontr un jour un ouvrier qui venait de
France et qui lui avait donn des nouvelles des Wildenslag. Mais ses
paroles n'taient pas de nature  rjouir Bavon ni sa mre. D'aprs son
dire, les Wildenslag gagnaient beaucoup d'argent, beaucoup trop d'argent
mme, car ils taient connus pour les plus grands buveurs et les plus
grands dpensiers de toute la ville. Ils taient toujours en dispute avec
tout le monde, et paraissaient trouver leur plaisir dans les rixes et les
querelles. Revenir  Gand, c'est ce qu'ils ne feraient assurment pas, ils
avaient pour cela beaucoup trop bonne vie en France. Quant  Godelive, il
ne la connaissait pas; mais il savait que tous les Wildenslag, parents et
enfants, travaillaient  la fabrique.

Malgr la tristesse constante qui pesait sur son esprit, Bavon
accomplissait si bien ses devoirs dans son bureau, qu'il obtenait de plus
en plus la faveur de M. Raemdonck et du premier commis. On avait dj
lev ses appointements  six cents francs, et, comme son pre continuait
 travailler et que sa mre n'avait pas cess de confectionner des blouses,
il y eut bientt tant d'aisance dans la maison, qu'on rsolut de quitter
la ruelle et d'aller demeurer dans une rue moins obscure.

Ils auraient dmnag beaucoup plus tt si Bavon ne s'tait efforc de
retarder cette rsolution. Il ne cachait pas qu'il s'loignerait avec
regret des lieux o avait t son berceau, et o s'taient passs les
beaux jours de son enfance. Ne lui disaient-ils pas et ne lui
rptaient-ils pas chaque jour combien sa mre l'avait aim, et combien
elle l'avait encourag de ses efforts pour apprendre  lire? Tous les
souvenirs de sa vie n'taient-ils pas attachs  cette humble chambre?

Cependant,  la fin, il ne put plus rsister  sa mre. On loua une jolie
petite maison et l'on avait dj commenc  y transporter les meubles.

On dna pour la dernire fois dans l'ancienne demeure. Bavon tait assis 
table entre ses deux petites soeurs, en face de ses parents. Il ne parlait
pas, il tait trs-mlancolique; ses yeux erraient parfois autour de la
chambre comme pour dire adieu  ces murs qui avaient si souvent entendu
les voix joyeuses des enfants.

Tout  coup un homme entra dans la chambre et cria  quelqu'un qui se
trouvait au dehors:

--Oui, oui, je viens! Quelques minutes seulement. Va  la _Chvre bleue_,
chez Pierre Lambin. Je te retrouverai l.

Et, s'approchant de la table, l'homme saisit la main de Damhout et dit:

--Bonjour, Adrien. Je ne voulais pas tre venu  Gand sans t'avoir vu. Tu
as du bonheur, je le sais, et je m'en rjouis, car tu es un brave homme.

--Tiens, tienne Geerts! s'cria Damhout, Il y a au moins quatre ans que
je t'ai vu pour la dernire fois. O es-tu rest?

--Je viens de France. On y trouve toujours beaucoup de travail.

--De France?

--Oui, de Wazemmes, prs de Lille.

--De Wazemmes? s'crirent les parents et Bavon avec une joyeuse surprise.

--Pourquoi cela vous tonne-t-il? demanda tienne.

--Et comment vont les Wildenslag? Ils demeurent aussi  Wazemmes, n'est-ce
pas? demanda madame Damhout.

--C'est--dire, rpondit l'autre, ils y ont demeur quelque temps, d'aprs
ce que j'ai appris des amis; mais ils sont partis de l pour Douai. Je les
ai vus pendant huit ou dix jours, car j'ai travaill pendant six mois 
Douai. Mais, la semaine aprs mon arrive, les Wildenslag en sont partis
subitement. Les amis disent qu'ils ont accept du travail pour une ville
du milieu de la France, pour Rouen, peut-tre; mais je ne le sais pas bien.

--Et les Wildenslag taient toujours bien?

--Bien? Oui, beaucoup trop bien. Il vaudrait mieux pour eux souffrir un
peu de misre. Il n'y a pas de plus grands vauriens au monde que ces
Wildenslag. Si vous pouviez les voir maintenant, Adrien! Il ne font que
boire et bambocher pendant la moiti de la semaine, et en outre les amis
les vitent, car ils sont d'un caractre trs-brutal et ne font que
chercher noise  tout le monde.

Adrien et sa femme secourent la tte avec tristesse et sans rien dire.
Voyant que Geerts prenait la main de son mari pour lui dire adieu, madame
Damhout demanda:

--Ne pourriez-vous pas nous dire, tienne, comment va Godelive Wildenslag?
Vous ne la connaissez peut-tre pas?

--N'est-ce pas une fille maigre et dlicate, avec des cheveux blonds et
des yeux bleus vifs?

--Oui.

--Ah! je la connais bien; du moins, je ne l'ai que trop bien vue! Elle est
encore pire que les autres. Tous les Wildenslag, grands et petits, sont
des gens grossiers.

--Que voulez-vous dire,  ciel?

--Figurez-vous, je viens dans la ruelle o demeurent les Wildenslag, pas
pour eux, mais pour un ami, car je ne voulais pas avoir affaire  ces
brutes. Savez-vous ce que je vois? Un tas de femmes, au milieu desquelles
se trouvait la mre Wildenslag, en train de se disputer avec fureur. Tout
 coup Godelive, le sabot  la main, s'lance hors de la maison et se met
 frapper  droite et  gauche avec tant de violence, qu'il fallut la
saisir  quatre pour s'en rendre matre. Les vilaines paroles qu'elle
prononait me rendirent honteux, quoique je n'aie pas peur d'une petite
querelle. J'tais rvolt de voir cette faible et dlicate jeune fille, au
visage frais et joli, parler un langage si grossier, et j'avais envie de
donner quelques taloches  cette fille mal embouche.

--Godelive? Mais cela n'est pas possible! dit madame Damhout avec un
profond soupir. L'avez-vous vue rellement?

--De mes propres yeux. Peut-tre tait-elle hors d'elle-mme parce qu'on
attaquait sa mre... Maintenant, Adrien, portez-vous bien, et vous aussi,
madame Damhout, jusqu' ce que je revienne encore  Gand.

L'ouvrier sortit. Son dpart fut suivi d'un moment de profond silence; les
Damhout se regardaient, puis regardaient leur fils avec une douloureuse
stupfaction. Bavon paraissait irrit. Un feu sombre tincelait dans ses
yeux et ses lvres tremblaient.

Comme sa mre se disposait  lui adresser quelques paroles pour le
consoler et disculper Godelive, le jeune homme se leva et dit avec force:

--Ma mre, mon pre, ne me parlez plus jamais de Godelive. Je veux
l'oublier, oublier toute mon enfance, pour ne plus penser  elle. Qu'une
personne ignorante perde  ce point le respect d'elle-mme, cela peut se
comprendre; mais elle sait lire, elle est instruite, elle n'a reu de vous,
mre, que des leons de vertu et de morale. Votre bont, nos bienfaits,
notre amiti, elle a tout oubli. Elle est doublement coupable. Oh!
j'toufferai avec effort son souvenir dans mon coeur. Mre, fais venir des
ouvriers tout de suite, que tout soit port dans notre nouvelle demeure.
Je ne veux plus coucher ici, je ne veux plus mettre le pied dans la
ruelle. Je t'en prie, que je trouve tout prt quand je reviendrai  la
maison; tu me rendras heureux. Adieu; je vais  mon bureau, je ne puis
plus rester ici. Ce soir, je sonnerai  la porte de la maison de l'autre
rue.

Il allait partir; mais, comme il remarqua que sa mre tait inquite et
voulait le retenir, il lui dit d'une voix moins mue:

--Sois tranquille, mre, ce n'est que pour un moment; demain, je ne
penserai plus  rien. C'est fini: j'avais du chagrin, mais maintenant je
suis guri, guri pour toujours.

Il serra tendrement les mains de sa mre et sortit de la maison.

Ces fcheuses nouvelles de Godelive parurent avoir dlivr Bavon d'une
proccupation secrte, et, sous ce rapport, elles lui avaient rellement
fait du bien. Comme si cet vnement avait fait disparatre tout ce qu'il
y avait encore en lui d'enfantin, son esprit devint plus srieux, et il
prit plus qu'auparavant la physionomie d'une personne pose, qui ne
s'occupe que de choses utiles.

Ds ce jour, il travailla avec plus de zle dans son bureau, et tous ses
efforts tendaient  se rendre familires l'industrie et la direction de la
fabrique.

M. Raemdonck et le vieux premier commis prenaient plaisir  le faire
avancer. Le dernier surtout l'aimait beaucoup et se dchargeait sur lui
d'une grande partie de sa besogne, afin de lui donner l'exprience de
tout. Il ne lui cachait mme pas qu'il le faisait avec une intention
particulire.

--Je puis devenir malade, disait le premier commis; je puis avoir une
autre place; mon oncle le tanneur peut mourir. Alors, j'hrite une fortune,
et je vais vivre dans mon village natal. Je veux vous rendre capable de
me remplacer au besoin dans mes travaux, s'il arrive que vous soyez assez
g pour obtenir ma place chez M. Raemdonck.

Cette perspective fut un nouvel aiguillon pour Bavon. Avec le consentement
de son matre, il emporta chez lui des livres de la bibliothque, tudia
la mcanique, suivit les inventions nouvelles, dessina, mdita, et il
avait dj contribu  introduire dans les instruments de travail de la
fabrique une amlioration qui rapportait de beaux bnfices.

Ses appointements s'levaient au chiffre de mille francs lorsqu'il
atteignit sa dix-neuvime anne.

Il ne parlait plus de Godelive ni de son enfance, et paraissait ne plus
attacher de prix  ces souvenirs. Cependant, il y avait encore des moments
o l'image de Godelive se dressait devant ses yeux, et o il pensait
avec plaisir  la compagne de ses premires annes. Non pas  Godelive,
l'ouvrire de fabrique, qui s'tait laiss entraner  la grossiret et
 l'abaissement moral par les mauvais exemples; non, mais  la gentille
petite Godelive,  la pure et nave enfant qui avait grandi avec lui et
qui avait partag tous ses plaisirs et toutes ses esprances. Dans son
travail opinitre, dans ses tudes constantes, il entendait parfois encore
une petite voix argentine murmurer son nom; et son doux visage avec des
yeux bleus brillants lui apparaissait encore de temps en temps, tel qu'il
l'avait vue pour la dernire fois  la porte de la ville. Ce n'tait l
que des rves qui n'avaient plus rien de commun avec la ralit, il le
savait bien.

Le pre Damhout avait plus d'une fois engag son fils  faire prendre des
renseignements sur les Wildenslag par M. Raemdonck ou par son premier
commis, mais Bavon avait repouss ces tentatives avec effroi, et sa mre
lui avait donn raison.

En effet, que pouvait-il y avoir dsormais de commun entre lui et
Godelive? Il se sentait appel  s'lever jusqu' la bourgeoisie et 
vivre parmi les gens comme il faut. Si les Wildenslag revenaient  Gand,
ne serait-il pas honteux d'avoir vcu en ami et en frre avec des gens qui
mritaient plutt le mpris que l'estime du monde? Non, non, on ne pouvait
plus lui parler des Wildenslag; ils l'avaient bless dans sa sensibilit
et il tait aigri contre eux.

C'taient pour ainsi dire les mmes rflexions qui engageaient sa mre 
touffer ses propres souvenirs. Cinq ou six ans auparavant, elle avait
bien pens quelquefois que Bavon et Godelive taient peut-tre destins 
tre unis par le mariage. Ce rve lui avait mme souri comme une chose
possible; mais maintenant il y avait tant de distance entre Bavon et
Godelive, qu'on ne pouvait plus penser, sans un secret sentiment de honte,
 l'intimit passe avec les Wildenslag.

On finit donc par ne plus parler du tout de Godelive, quoique dans le
coeur de Bavon et dans celui de sa mre s'veillt un sentiment sans cesse
renaissant de tristesse et de piti pour la malheureuse enfant.

Bavon, qui approchait de sa majorit, se familiarisait sans relche avec
tout ce qui concerne le commerce et la fabrication du coton. Avec le
consentement du premier commis, il passait une partie de la journe dans
la fabrique mme, non-seulement pour connatre la pratique du travail,
mais aussi pour surveiller les ouvriers et soigner les intrts de
M. Raemdonck. Il remplissait ce dernier devoir avec tant de zle et
d'intelligence, que le premier commis, qui tait fier de son lve, disait
parfois  M. Raemdonck:

--Soyez certain que Bavon Damhout vous fait faire chaque anne pour
plusieurs milliers de francs de bnfice. Les ouvriers l'aiment et
l'estiment, et ils ont soin que rien ne soit bris ou perdu, uniquement
pour lui faire plaisir.

En effet, Bavon tait trs-affable et trs-doux envers tout le monde, et
son savoir et ses progrs tonnants taient de nature  lui assurer la
considration des ouvriers; mais ce n'tait pas l la principale raison de
leur affection pour lui.

Son propre pre, leur vieux et brave camarade, tait employ  filer, et
le jeune homme devait souvent lui donner, comme  eux-mmes, des ordres
ou des indications. Cela et pu avoir quelque chose de pnible, un vieux
tisserand qui se voit donner des ordres, dans sa propre fabrique, par son
jeune fils. Mais Bavon ne s'approchait de son pre que la tte dcouverte,
lui adressait la parole avec le plus grand respect, lui souriait et lui
serrait si tendrement la main, que tous les ouvriers se sentaient touchs.
Il ne leur en cotait donc pas d'obir  un fils d'ouvrier qui avait
acquis le droit de commander par son exprience, et qui gagnait la
respectueuse affection de chacun par sa douceur et par son respect pour
son vieux pre.

Bavon ne se contentait pas de ce qu'il y avait  apprendre pour lui dans
la fabrique de M. Raemdonck. Il avait obtenu de son matre qu'il s'abonnt
aux publications les plus nouvelles sur la fabrication et l'industrie; il
suivait les cours publics du soir que de savants professeurs donnaient sur
cette matire. Il visitait, chaque fois qu'il en avait l'occasion, les
meilleures fabriques de Gand.

Il acquit ainsi insensiblement une profonde connaissance de tout ce qui
concerne l'industrie du coton et ses perfectionnements.

Il tait heureux, car tout le monde autour de lui l'apprciait et le
chrissait... Cependant, son ciel n'tait pas tout  fait sans nuages. Son
pre travaillait toujours  la fabrique! Le rve du jeune homme n'tait
donc pas encore ralis, le but de sa vie tait encore loin de se trouver
atteint. Il aurait bien voulu que son pre cesst de travailler; mais ses
parents et lui taient habitus maintenant dans leur nouvelle demeure 
un certain bien-tre. On ne pouvait pas abandonner cette position pour
reprendre un genre de vie moins ais, et ses appointements seuls n'taient
pas suffisants pour subvenir aux frais de mnage. Ces rflexions taient
quelquefois pour lui les causes d'un chagrin passager... et, en outre,
lorsqu'il tait seul et se laissait aller  ses rveries, ses penses le
ramenaient souvent aux beaux jours de son enfance. Alors, il sentait dans
son coeur un vide, une insurmontable tristesse, un ver qui le rongeait
doucement, il est vrai, mais qui ne voulait pas mourir.

Un matin que Bavon tait entr dans son bureau et s'tait mis  crire en
l'absence du premier commis, une servante vint l'avertir que M. Raemdonck
dsirait lui parler et l'attendait au salon.

Lorsqu'il se prsenta devant le propritaire de la fabrique, celui-ci le
fit asseoir et lui dit:

--Monsieur Damhout, lorsque, sur la recommandation de M. le bourgmestre et
d'aprs mon propre mouvement, je vous ai reu dans mon bureau, j'esprais
que vous vous montreriez reconnaissant de ma protection par votre
application et votre zle. Je ne me suis pas tromp; au contraire, vous
m'avez pleinement satisfait et vous m'avez mme procur de grands
avantages dans mes affaires. Votre amour pour vos parents m'a inspir, en
outre, une profonde estime et une vritable amiti pour vous. En un mot,
vous tes un brave jeune homme, et je suis extrmement content de vous. Je
sais que votre plus beau rve, le but de tous vos efforts, est de dlivrer
votre pre du travail et de rcompenser votre mre de ses sacrifices
passs par le bien-tre et l'aisance. Le moyen de vous faire toucher ce
but se prsente en ce moment, et, quoique vous soyez trs-jeune encore,
je veux cependant vous prouver que j'ai confiance en votre exprience.
L'oncle de mon premier commis est mort hier. M. Vremans donne sa dmission
et va demeurer dans son village natal. Vous sentez-vous capable d'tre mon
premier commis?

--Oh! monsieur, balbutia Bavon, si je n'en tais pas capable, je le
deviendrais par reconnaissance pour votre extrme bont.

--C'est que, mon ami, il y a des appointements de plus de trois mille cinq
cents francs qui sont attachs  cette place; oui, de quatre mille francs
avec quelques profits. C'est beaucoup pour un jeune homme de vingt-deux
ans. Cette augmentation considrable ne vous sera-t-elle pas funeste? Vous
tes dans l'ge le plus dangereux.

--prouvez-moi, je vous en prie, monsieur, ft-ce durant une anne entire,
dit Bavon. Ce que vous m'offrez, c'est le bonheur que j'ai rv pour
mes parents. Oh! si je me montre jamais indigne de cette gnrosit,
chassez-moi, mprisez-moi: mais non, non, je ferai tous mes efforts et, si
c'est possible, je vous prouverai que votre bienfait a doubl mes forces.

--Je vous crois, mon ami, l'amour filial sera votre ange gardien. Soyez
donc mon premier commis, et que le noble but de votre vie soit atteint.
Vous pouvez prendre quelqu'un du petit bureau pour crire les lettres
jusqu' ce que nous ayons trouv quelqu'un pour vous remplacer.

M. Raemdonck se leva et serra la main du jeune homme en lui disant:

--Je vous flicite, monsieur le premier commis; allez  la fabrique,
maintenant, car vous brlez sans doute d'impatience d'apprendre cette
bonne nouvelle  votre pre.

Bavon ne s'en allait pas: il restait debout et pensif devant son matre.

--Eh bien, avez-vous encore quelque chose  me dire? demanda celui-ci.

--Monsieur, je voudrais vous adresser une prire.

--Parlez, mon ami.

--Elle est assez singulire; mais vous tes si bon pour moi!... Je dsire
que, pendant quelques mois, personne ne sache rien de ma position, pas
mme mes parents. Que l'on suppose du moins que mon traitement courant
n'est pas augment.

--Quelle singulire ide est cela? s'cria M. Raemdonck avec tonnement.
Pourquoi ce mystre?

--C'est, monsieur, parce que je veux faire une surprise  mes parents,
et, pour cela, il faut que je puisse pargner pendant quelque temps sans
qu'ils le sachent.

--Quelle surprise?

--Je ne le sais pas encore, monsieur; un cadeau, quelque chose qui les
rendrait heureux tout d'une fois. Je vous le dirai et vous demanderai
votre bon conseil ds que j'aurai pris une dcision  ce sujet... Et, si
j'tais oblig de vous demander une avance sur mes appointements...?

--Ah! pour atteindre un si noble but, il ne faut pas m'pargner: ma caisse
vous est ouverte, du moins tant que vous resterez dans des limites
raisonnables.

Bavon, aprs avoir chaleureusement exprim sa reconnaissance, sortit du
salon et se rendit  son bureau. Il fit venir un aide du petit bureau et
le mit immdiatement  l'oeuvre. Il se prit  penser  ce qu'il avait dit
 M. Raemdonck et  la surprise qu'il avait l'intention de faire  ses
parents. Son projet tait arrt dans sa tte depuis bien des annes; mais
il n'avait pas os le dire  son matre, dans la crainte qu'il ne vnt
encore lui-mme  changer d'ide. Aprs de longues rflexions, il persista
cependant dans sa premire rsolution.

Au dner, lorsqu'il se mit  table avec ses parents et ses soeurs, il
raconta que le vieux premier commis avait donn sa dmission parce que
son oncle, qui venait de mourir, lui avait laiss une riche succession.
M. Raemdonck tait tout dispos  donner sa place  Bavon; mais,  cause
de sa jeunesse, il voulait d'abord le mettre  l'preuve pendant quelques
mois.

Il fit briller ainsi aux yeux de ses parents l'espoir de le voir obtenir
bientt une augmentation considrable; et il ne leur cacha pas que, si ce
bonheur lui arrivait, il ne souffrirait pas un instant que son pre
continut  travailler. Il trouverait alors, dans l'lvation de ses
appointements, les moyens de procurer  sa mre tout le bien-tre possible
et de lui permettre de vivre comme une vritable rentire. Il tait si
content et si joyeux, qu'il associa tout le monde  son bonheur.

Enfin il raconta que le neveu de M. Raemdonck, qui avait sjourn
longtemps  Paris et qui s'y tait mari depuis peu, allait venir demeurer
 Gand. M. Raemdonck cherchait une maison pour son neveu. La maison ne
devrait pas tre grande, mais jolie et commode: il voulait la garnir de
beaux meubles et l'approprier entirement pour l'arrive de son neveu et
de sa jeune femme. Bavon en parlait parce que son matre l'avait pri de
chercher, parmi les maisons  louer, celles qui pourraient convenir  son
neveu, et le jeune homme, qui n'avait pas beaucoup de temps, engagea sa
mre  aller se promener un peu dans les plus belles rues, pas loin de la
fabrique, pour voir s'il n'y avait pas de maisons convenables  louer.

Le soir mme, en revenant de la fabrique, sa mre lui apprit qu'il y avait
de jolies maisons bourgeoises  louer dans la rue Maguelonne, dans la rue
Lange-Meere et dans la rue de la Croix, prs de l'glise Saint-Bavon.
Cette dernire tait peut-tre un peu petite, mais elle tait de
construction moderne, et l'criteau annonait qu'il y avait un jardin.

Deux jours aprs, Bavon apporta  sa mre les remercments de M. Raemdonck,
qui avait trouv  son gr la maison situe dans la rue de la Croix, prs
de l'glise Saint-Bavon, et l'avait immdiatement loue.

Depuis lors, Bavon parla souvent encore de cette maison; il vantait le
luxe des meubles que son matre y faisait placer et l'arrangement plein de
got de toute la maison. M. Raemdonck l'y avait dj men deux fois et lui
faisait l'honneur de le consulter sur l'ameublement et sur la disposition
du jardin.

Les descriptions rptes du jeune homme veillrent la curiosit de sa
mre  tel point, qu'elle exprima le dsir de voir la belle maison 
l'intrieur. Bavon promit d'en demander la permission  son matre; mais
il fallait encore attendre quelques semaines, jusqu' ce que la demeure
des nouveaux maris ft entirement en ordre.

Enfin, un samedi soir, il montra tout joyeux une grande clef et annona
que M. Raemdonck leur permettait de visiter la maison du haut en bas, et
mme de passer l'aprs-dne entire dans le beau jardin: il y apprterait
une bonne bouteille de vin et il invitait Bavon  la vider avec ses
parents  sa sant. C'tait le lendemain dimanche: ds qu'on aurait dn,
on se rendrait dans la maison de la rue de la Croix pour y passer une
heure ou deux. Ce serait une vritable fte.

En effet, le lendemain,  peine se donna-t-on le temps de dner, tellement
les soeurs taient impatientes. On se dirigea en causant gaiement de ce
qu'on allait voir du ct de Saint-Bavon. Quand on fut arriv dans la rue
de la Croix, on s'arrta devant la maison pour contempler la faade.
Il y avait un petit balcon o des fleurs de diffrentes couleurs
s'entrelaaient en guirlandes. Il y avait aussi des fleurs devant les
fentres, ce qui fit faire  la mre Damhout la remarque qu'elle avait
toujours eu une sorte de prdilection pour ces clochettes d'un rouge de
corail.

Lorsque la porte fut ouverte, Bavon dit  ses soeurs, qui voulaient ouvrir
tout de suite les portes des chambres:

--Non, non, pas ainsi! le plus beau pour la fin, sinon nous n'aurions pas
grand plaisir de notre visite. Allons d'abord au jardin; notre mre aime
tant les fleurs!

--Et moi donc! interrompit Adrien Damhout; lorsque j'tais plus jeune, mes
parents demeuraient  Ludeberg. Nous avions un petit jardin pour lequel
j'oubliais le boire et le manger. Pendant toute l'aprs-midi, le dimanche,
j'tais  l'oeuvre et j'avais les plus belles girofles et les plus beaux
oeillets de tout le voisinage.

Ils entrrent dans le jardin: il n'tait pas trs-tendu, mais les
sentiers y serpentaient gracieusement; le soleil versait ses rayons
caressants sur une partie du sol, et il y avait une telle abondance de
fleurs, que les petites filles s'lancrent en avant, les mains tendues,
et se mirent  crier:

--Ah! qu'il fait beau et frais ici, et quelle bonne odeur!

Bavon, plus calme en apparence, se promenait avec ses parents dans
les sentiers, leur montrait les fleurs, cueillait pour eux celles qui
rpandaient le meilleur parfum, et les conduisit ainsi sous un berceau de
verdure, o ils s'assirent en riant pour jouir un moment  leur aise de la
vue du jardin.

L, il y avait sur la table un pot en porcelaine avec du tabac, et  ct
quatre ou cinq longues pipes hollandaises.

--Tiens! murmura Adrien tonn, je savais que M. Raemdonck fume
quelquefois un cigare; mais il est vrai que, comme on le dit, beaucoup
de messieurs fument la pipe chez eux.

--Vous ne comprenez pas, pre, remarqua Bavon; M. Raemdonck a fait mettre
l le tabac et les pipes pour que vous puissiez y fumer  votre gr.

--Impossible, Bavon.

--Il me l'a dit lui-mme, pre. Vous devez fumer pour lui faire plaisir.

--Quelle bont! Alors, je me risque; car le tabac parat trs-bon. Deux ou
trois bouffes... rien que pour contenter notre gnreux matre.

Il alluma sa pipe, fit monter la fume en petits nuages jusqu' la verdure
de la vote et dit alors en souriant, et d'un air joyeux:

--Excellent tabac! Que les gens riches sont heureux! Tenez, comme cela,
sur ce banc, le visage tourn vers ce beau jardin et la pipe  la bouche,
je voudrais passer ma vie.

--Vous vous trompez, cher pre, repartit Bavon. Il y a encore quelque
chose que vous feriez.

--Oui, aller  la pche, n'est-ce pas? J'aime beaucoup cela, en effet;
cela me servirait  varier un peu mes amusements.

Pendant ce temps, les petites filles se plaisaient  comparer les fleurs
entre elles, et discutaient sur leur beaut et leur parfum.

Le pre Damhout dposa sa pipe en disant qu'il la reprendrait plus tard;
car sa femme tait impatiente de visiter la maison.

Bavon les conduisit d'abord dans une couple de chambres qui taient
trs-bien ornes, mais qui n'offraient rien de particulier. Dans la
cuisine, la femme Damhout admira le beau fourneau luisant et les chaudrons
tincelants, les pots et les poles  frire, qui s'talaient le long des
murs.

Dans la cave, il y avait un tonneau de bire sur son chantier; un bac
maonn contenait un certain nombre de bouteilles de vin, et il s'y
trouvait mme un grand pot de grs, qui contenait assurment une provision
de beurre.

Cela fit dire aux Damhout que M. Raemdonck n'avait rien oubli, et que son
neveu trouverait tout prt, absolument comme s'il avait lui-mme occup la
maison depuis longtemps.

Au grenier, sur des cordes  scher, on avait tendu quelques filets de
pche de formes diverses, tout neufs et fabriqus avec beaucoup de soin.
Le pre Damhout, qui tait connaisseur, les prit en main, essaya la
solidit du fil et murmura en lui-mme:

--Heureuses gens, ils ont tout ce que leur coeur peut dsirer!

--Maintenant, au salon,  la plus belle chambre! cria Bavon. L, vous
verrez des choses autrement belles; et nous allons y boire,  la sant de
M. Raemdonck, l'excellente bouteille de vin qu'il a donne pour nous.

Lorsque Bavon ouvrit le salon en question, tous poussrent un cri
d'admiration. Tous les meubles taient en bois de mahoni massif; les
gravures dans des cadres dors, suspendus aux murs; un moelleux tapis 
fleurs rouges sur le parquet; une pendule dore et des candlabres
assortis sur la chemine; des chaises rembourres et des fauteuils 
dossier qui tendaient leurs bras capitonns et semblaient dire: Je suis
si commode, venez, reposez-vous sur moi. C'est ce que firent les petites
filles d'abord et les parents ensuite; mais Bavon prit sa mre par le bras
et lui montra une petite table dont la tablette, pouvait se lever. Sous
cette tablette, dans un petit coffre, on voyait briller une quantit
d'objets en acier destins  la couture et  la broderie, qui blouirent
les yeux de madame Damhout et de ses petites filles.

--Maintenant, le verre de vin  la sant de... de... nous allons voir...
 table!

Il ouvrit une armoire, y prit une bouteille et des verres et versa le vin.
Chacun voulut saisir son verre pour boire en l'honneur de M. Raemdonck;
mais Bavon les retint.

--Attendez un moment, dit-il, il y a aussi quelque chose  manger. Voil
un gteau d'amandes que M. Raemdonck n'a pas donn, et ce n'est pas non
plus  sa sant que nous allons boire d'abord...

--Qu'est-ce que cela? s'cria Amlie, la fille ane; ces lettres en sucre
sur le gteau? Sais-tu, mre, ce qu'on y lit?

--Ah! ah! vive Christine, notre bonne mre! s'cria Bavon en levant son
verre. C'est aujourd'hui sa fte! Puisse-t-elle vivre longtemps, longtemps!

Et tous les autres rptrent en choeur:

--Puisse-t-elle vivre longtemps, longtemps!

--Quelle singulire ide de Bavon de te fter dans cette maison, s'cria
Amlie. C'est bien drle!

--Et maintenant, mre, dit le jeune homme d'un ton solennel et les yeux
pleins de larmes d'attendrissement, maintenant, celui qui te doit tout,
son instruction, son bonheur, son avenir, va te faire un cadeau, auquel
il a rv depuis son enfance,  toi et au pauvre ouvrier de fabrique, qui
a souffert et qui s'est puis pour son fils! Tu as vu cette maison,
ce jardin, ces fleurs, ces filets? Tout cela t'appartient. J'ai lou
la maison, j'ai achet les meubles. Tu demeureras ici; mon pre ne
travaillera plus; il fumera sa pipe, soignera les fleurs et ira pcher.
Nous sommes riches, je suis premier commis, je gagne quatre mille francs!
Dieu soit bni de m'avoir permis de rcompenser ton amour. Pre, mre,
mettez-vous  votre aise, vous tes chez vous!

Madame Damhout tait si profondment touche, qu'elle s'appuya sur la
table pour ne pas tomber; mais elle se releva, sauta au cou de son fils et
le pressa sur son coeur maternel avec une tendresse fivreuse. Damhout,
muet de stupeur, versait des larmes de joie; les petites filles battaient
des mains et dansaient avec ivresse.

Le soir, Bavon, assis  ct de sa mre, tait silencieux et triste. Il
lui dit qu'il tait trs-fatigu; mais madame Damhout voyait bien qu'il
avait autre chose dans l'esprit.

Elle murmura enfin d'une voix contenue:

--Bavon, tu songes  quelqu'un. Moi aussi, mon fils. Lorsqu'on est heureux,
n'est-ce pas, on voudrait que tous ceux qu'on a aims le fussent aussi?

--Oui, mre, rpondit-il, l'homme n'est pas toujours matre de ses penses;
mais ce n'est rien. C'est un souvenir de mon enfance qui surgit dans mon
coeur malgr moi.

Un dimanche,  la nuit tombante, une femme dj ge et une jeune fille
sortirent de l'troite ruelle o les Damhout avaient demeur jadis. Leurs
vtements dguenills, leur pas incertain et leur apprhension visible,
tout en elles tmoignait non-seulement d'une grande misre, mais aussi
d'un profond dcouragement. Elles marchaient lentement, silencieuses et la
tte baisse, le long des maisons, comme crases sous un sentiment de
honte ou de frayeur secrte.

Il y avait, cependant une diffrence remarquable dans leur aspect. Tandis
que la femme, comme une personne depuis longtemps habitue  la pauvret,
tait, pour ainsi dire, couverte de haillons, la fille avait probablement
fait tous ses efforts pour cacher, autant que possible, les signes
extrieurs de la misre. Ses vtements, bien que trs-uss, taient d'une
extrme propret; et son bonnet, quoique rapic et recousu, tait aussi
blanc que la neige.

Lorsqu'elle levait par hasard la tte pour viter un passant, on la
regardait avec surprise, comme si l'on tait tonn de trouver de pareils
traits sous ces misrables habillements.

En effet, la pauvre fille tait trs-jolie; dans ses yeux bleus, quoique
maintenant obscurcis par le chagrin, brillait une tincelle d'intelligence
et de sensibilit; ses joues taient fraches et son front d'un blanc
de lis. En outre, il y avait dans la coupe de ses habillements, dans
l'lgance de ses formes et dans la modestie de son allure, quelque chose
de particulier qui ne permettait pas de douter que la jeune fille n'et
reu une bonne ducation.

Quelque douloureux vnement avait prcipit cette malheureuse d'une
position plus leve dans une misre si profonde, qu'on devait la prendre,
elle et sa compagne, pour des femmes qui demandent leur pain  l'aumne.

Sans changer une parole, elles avaient atteint le bas Escaut et
s'approchaient du pont de la Vigne. La femme dit d'une voix altre:

--Aie bon courage, mon enfant. Tu vas si lentement, as-tu peur?

--Oui, mre, je ne sais pas, mon coeur bat avec angoisse, soupira la jeune
fille.

-- ciel! crains-tu que les Damhout ne repoussent notre prire? Cela me
fait trembler. Hlas! qu'adviendrait-il donc de nous?

--Madame Damhout nous aidera, mre; il ne faut pas en douter. Un coeur
comme le sien ne peut pas rester insensible  notre malheur; et, lorsque,
les larmes aux yeux, j'invoquerai son affection d'autrefois pour la pauvre
Godelive...

--Sans doute; et, puisqu'ils sont encore plus riches qu'on ne nous l'avait
dit  Lille... Ah! Godelive, la tentative que nous allons faire est bien
pnible, surtout pour toi, je le sais; mais la faim est une impitoyable
ncessit.

--Les Damhout sont riches, trs-riches! rpta la jeune fille d'une voix
sourde, dont le tremblement trange surprit sa mre.

--Mais c'est tant mieux, Godelive, dit-elle. Dieu soit lou de leur avoir
donn les moyens de nous venir en aide!

--Aller demander l'aumne, mre! aux Damhout! moi, la petite Godelive
qu'ils ont aime si tendrement, qui osait faire avec eux des rves
d'avenir!  ma belle enfance, avec quels reproches vous vous dressez
devant mes yeux! Mendiante! Godelive une mendiante!

--Non, mon enfant, ne sois pas si svre pour toi-mme. Nous venons
demander assistance, c'est vrai; mais nous ne sommes pourtant pas des
mendiantes.

Elles passrent devant l'glise Saint-Bavon. La jeune fille paraissait
pousse par une force secrte vers la petite porte du temple, et s'tait
retourne  moiti, peut-tre sans le savoir.

La femme la retint et dit:

--Mais, Godelive, que fais-tu? Nous devons aller tout droit; la rue de la
Croix est l-bas.

--La honte, l'effroi, mre; mon me veut prier et demander des forces;
car, maintenant que nous approchons de l'endroit o je tendrai ma main
suppliante ...  madame Damhout, tout mon courage m'abandonne.

--La nuit tombe, Godelive; nous ne pouvons pas attendre jusqu' ce qu'il
fasse tout  fait noir. Viens, mon enfant, c'est un moment pnible, en
effet; mais il sera bientt pass. Nous viendrons ici, prs du saint
spulcre remercier Dieu de sa misricorde, ou... ou verser des larmes de
dsespoir sur le mme banc o nous nous sommes agenouilles tant de fois.
Viens maintenant, cela ne durera pas longtemps.

Elles poursuivirent leur chemin jusque dans la rue de la Croix, o elles
se mirent  regarder autour d'elles pour reconnatre la maison qu'on leur
avait dcrite dans la ruelle. Comme il faisait  moiti obscur, elles ne
parvinrent pas  trouver tout de suite ce qu'elles cherchaient. Enfin, la
femme dit:

--C'est l, Godelive. Cette jolie porte ronde, ce balcon! Quelle belle
maison! Que les Damhout doivent tre heureux! Ils le mritent aussi,
n'est-ce pas? Ah! puissent-ils exaucer notre prire! Il y a dj de la
lumire dans la chambre du rez-de-chausse. Godelive, prends courage, mon
enfant; jette-toi aux pieds de madame Damhout, conjure-la par les bonts
qu'elle a eues pour toi; elle nous sauvera, sois-en sre.

--Oui, mre, la lutte est finie, je sens que j'ai repris un peu de force.

Comme elles approchaient de la maison, Godelive vit,  travers les
carreaux, qu'un homme, un monsieur, se tenait dans l'appartement clair.
Quoiqu'il tournt le dos vers la rue, cette vue la frappa d'une
incomprhensible frayeur; mais, au mme instant, le monsieur fit un
mouvement et se tourna vers la fentre, de faon que la jeune fille put
reconnatre son visage.

Elle poussa un cri touff, se mit  trembler sur ses jambes et s'appuya
contre la muraille pour ne point tomber.

Elle vit sa mre tendre la main vers la sonnette. Elle s'lana en avant,
carta de la porte sa mre stupfaite, la conduisit, par une sorte de
violence fivreuse, du ct sombre de la rue, et cacha en pleurant son
visage dans la poitrine de madame Wildenslag, tandis qu'elle s'criait:

--Mre, mre, il est l!

--Qui?

--Bavon.

--Eh bien, Dieu soit lou! il exhortera sa mre  la misricorde envers
nous. Viens, surmonte la honte...

--Impossible, ma mre, sanglota la jeune fille. Oh! pargne-moi cette
souffrance, cette humiliation, ce dsespoir; demander l'aumne en sa
prsence,  lui, hlas! mon coeur se brise, je m'vanouirais  ses pieds,
peut-tre j'en mourrais!

--Veux-tu donc que j'aille seule?

--Je te bnirai et je t'en serai reconnaissante toute ma vie, chre mre.
L'ide seule de lui tendre la main me remplit d'une angoisse mortelle.

--Mais ils t'aiment plus que moi; et s'ils repoussent ma prire parce que
tu n'es plus avec moi?

--Alors, rpondit la jeune fille avec une agitation extrme, alors,
j'toufferai toute honte et toute sensibilit dans mon coeur. J'irai 
lui, je me prosternerai  ses pieds, j'embrasserai ses genoux, je les
arroserai de mes larmes. Oh! il nous donnera plus que ce qu'il nous faut,
mais quelque chose sera mort en moi! C'est gal, je me soumettrai, je me
sacrifierai, pour racheter la honte et sauver notre honneur.

--Eh bien, je suis plus endurcie que toi contre la honte; j'essayerai.

Godelive joignit les mains et dit d'un ton suppliant:

-- ma mre! aie piti de moi. Ne prononce pas mon nom en sa prsence,
cache-lui que je suis venue avec toi, ne lui parle pas du tout de moi. Je
vais m'agenouiller devant le saint spulcre dans l'glise Saint-Bavon.
Avec quelle ferveur je prierai! Dieu te protgera! Dans sa grce infinie,
il m'pargnera peut-tre le fatal sacrifice de ma dignit, l'unique bien
dont la conservation me donnait des forces et me permettait de lutter
contre l'affreuse amertume de ma vie. Va, mre, j'attendrai avec angoisse
devant le saint spulcre. Ne me nomme pas, ne me nomme pas!

En murmurant ces dernires paroles, elle s'loigna rapidement dans la
direction de Saint-Bavon.

La femme la suivit un instant des yeux, secoua la tte et se dit  voix
basse, en traversant la rue:

--Je le craignais. Pauvre Godelive! Elle est doublement malheureuse.
Je comprends que son coeur saigne cruellement... Sans cela, elle ne me
laisserait pas aller seule, elle qui, par amour, par bont, sacrifierait
sa vie pour dtourner de moi la douleur d'une humiliation. Eh bien,
j'aurai du courage pour deux. Affront, honte, salut ou joie, qu'est-ce qui
m'attend l dedans,  ciel?

Elle sonna, et dit  la servante qui vint lui ouvrir qu'elle dsirait
parler  M. Damhout.

La servante, qui tait dans la demi-obscurit, ne remarqua sans doute pas
ses mauvais habits, car elle ouvrit la porte de la chambre vers la rue,
et l'introduisit auprs d'un jeune monsieur qui lisait, assis devant une
table.

Il leva la tte et considra avec une surprise dsagrable cette femme mal
vtue. Il lui dit sans se lever:

--Vous venez demander de l'ouvrage dans la fabrique, madame?
Prsentez-vous demain matin au bureau, je verrai s'il y a de la place pour
vous. Maintenant, je ne puis pas vous l'assurer.

--Je voudrais parler  M. Damhout, balbutia la femme.

--M. Damhout, c'est moi-mme.

--Non,  votre pre ou  votre mre, monsieur.

--Ils sont alls passer la soire chez des amis,  l'autre bout de la
ville. Vous ne pourrez pas les voir aujourd'hui; revenez demain avant
midi.

--Hlas! soupira la femme, moi qui arrive de France et qui dois partir
demain de bon matin!

--De France? vous venez de France? murmura Bavon en regardant la femme en
plein visage avec une agitation croissante.

--Vous ne me reconnaissez pas, monsieur? En effet, vous tiez encore jeune,
et la longue adversit vieillit les gens avant le temps.

--Madame Wildenslag! Vous seriez la mre de...? la femme de Jean...? Lina
Wildenslag? Impossible! Vous avez donc t malade?

--Malade et malheureuse, monsieur.

Le jeune homme avait peine  se contenir; il s'tait lev et avait fait
un mouvement pour lui tendre la main; mais un nouveau regard jet sur
ses misrables vtements, le souvenir de la conduite des Wildenslag, le
retinrent, et il se laissa retomber sur sa chaise.

--Vous devrez attendre jusqu' demain,  moins que vous ne vouliez me
confier  moi-mme ce que vous avez  leur dire, rpondit-il.

--Je venais me jeter  leurs pieds et implorer leur secours, monsieur.
Nous sommes dans une terrible dtresse; nous n'avons plus d'autre
ressource que la gnrosit de vos parents. Sans doute, dans notre misre,
nous n'avons pas le droit de nous souvenir de l'amiti qu'ils nous ont
accorde autrefois, et que nous ne mritions pas; mais ils pardonneront 
des gens profondment malheureux d'oser encore esprer en la charit de
votre bonne mre.

--Une aumne! s'cria Bavon comme terrifi.

--Plus qu'une aumne, monsieur, nous sauver de la honte.

--Je ne vous comprends pas, dit-il avec mfiance. O sont donc vos fils,
vos filles, votre mari? Ils gagnaient beaucoup d'argent.

--Mon mari est mort, monsieur. Mes fils... l'un est soldat en Afrique, un
autre demeure  Rouen, un troisime  Mulhouse. Ils ont des enfants et ne
pensent plus  leur pauvre mre. Un seul, le plus jeune, est avec nous...
avec moi,  Lille. C'est pour lui, monsieur, que je viens implorer le
secours de vos parents. Il avait obtenu du travail dans le magasin d'une
fabrique. Hier, on l'a envoy porter un paquet au chemin de fer. Le
malheureux s'est arrt en route dans un cabaret; il s'y est oubli avec
des camarades, et a perdu le paquet qu'on lui avait confi. Le matre de
la fabrique prtend que mon fils a vol le paquet et l'a vendu. Il veut le
faire arrter par les gendarmes, et condamner comme voleur  cinq annes
de galres. Ah! monsieur, nous avons peut-tre mrit notre misre par une
vie de dsordre et de dissipation. Le malheur me le dit; cependant, nous
restons honntes, et mon pauvre fils n'est pas coupable d'autre chose que
d'une grande ngligence. Au fond, c'est un bon garon; il a un coeur
sensible, il respecte sa mre. Que la pauvret reste notre lot, je la
supporterai patiemment comme une juste punition; mais le dshonneur d'une
condamnation! mon fils aux galres! Je suis mre et je ne survivrais pas 
un pareil coup, et mon.... Oh! monsieur, vous pouvez nous sauver avec si
peu de chose, du moins avec si peu de chose pour vous qui tes riche! Le
matre de la fabrique veut bien tout oublier et accepter sa justification,
si demain avant midi nous lui rendons le paquet ou cent francs! Pour vous,
ce n'est presque rien; pour nous, c'est plus que la vie. Laissez-vous
toucher par mes larmes, ayez piti de gens qui, malgr l'loignement et
l'adversit, n'ont pas pass un seul jour sans songer avec reconnaissance
 vos parents.

Elle tomba  genoux au milieu de la chambre et tendit vers le jeune homme
ses mains tremblantes.

Celui-ci ne pouvait rester matre de son motion, quelques efforts qu'il
ft pour y parvenir. Il alla  elle et la releva en disant:

--Calmez-vous, madame; je comprends votre anxit et votre malheur.
Cent francs peuvent vous sauver, dites-vous? Consolez-vous, je vous
les donnerai. Asseyez-vous sur cette chaise, j'ai quelque chose  vous
demander. Vous parliez de vos fils... mais vos filles?

--Mes filles? bulbutia la femme Wildenslag avec embarras.

--Oui, vos filles, que leur est-il arriv?

--Monsieur, elles demeurent bien loin en France. Elles sont maries.

--Maries! s'cria Bavon avec une profonde angoisse dans le regard.

Il regarda pendant quelque temps avec un mcontentement visible la femme
effraye, qui courbait la tte sur sa poitrine et demeurait sans parole.

--Oui, je vous aiderai, ne craignez rien, rpta-t-il; mais, si ma
compassion pour votre douleur maternelle ne m'avait pas vaincu, je serais
rest insensible  vos supplications. Bien plus, je me serais veng sur
vous, et vous aurais ferm impitoyablement la porte; car vous, madame,
vous avez, sans le savoir, empoisonn ma vie et troubl mon bonheur.

--Moi, monsieur? Vous vous trompez assurment.

--Non, je ne me trompe pas. Ma mre avait dpos dans le coeur de votre
Godelive les germes de la vertu et du sentiment du devoir. Moi, enfant
encore innocent, j'avais partag avec elle les premires notions de
l'instruction; de l'instruction qui devait la prserver de l'abaissement
moral et de la perversit du coeur. Vous, sa mre, qu'avez-vous fait de
votre bonne et pure Godelive? Vous l'avez envoye dans une fabrique, pour
qu'elle vous rapportt de l'argent; vous avez expos cette tendre fleur au
rude contact de gens grossiers...

--Monsieur, monsieur, ce n'est pas vrai! s'cria madame Wildenslag en
frmissant.

Mais Bavon, tout hors de lui, l'interrompit et continua:

--Laissez-moi parler jusqu'au bout; c'est la dernire fois que son nom
sortira de ma bouche. Je le rpte avec indignation, qu'avez-vous fait de
votre pauvre Godelive? Ah! il est inutile de rpondre, puisque, au bout de
deux ans, on la surprend dans une ruelle de Douai, le sabot  la main, se
battant, injuriant et prononant des paroles qui firent reculer de dgot
un simple ouvrier de fabrique. Voil ce que vous avez fait de votre pauvre
Godelive. Maintenant, elle est goste, insensible, et il n'y a plus en
elle aucune dlicatesse; maintenant, elle hait sans doute la mre qui a
vendu pour un peu d'argent la puret de son me.

--Oh! non, non, monsieur, ayez piti de moi. Godelive est la seule de mes
enfants qui m'aime encore vritablement, mon seul soutien dans le malheur!

--Soit, madame; peut-tre un bon sentiment a-t-il survcu en elle;
peut-tre vous a-t-elle pardonn le mal que vous lui avez fait; mais, moi,
je ne vous le pardonne pas, je ne puis pas vous le pardonner... Tenez,
voici les cent francs que vous demandez. Allez maintenant, et puisse Dieu
ne pas vous punir plus longtemps de votre fatale erreur  l'gard de votre
enfant.

En prononant ces mots, il avait plong la main dans un tiroir de son
pupitre et compt cinq pices d'or sur la table.

Madame Wildenslag contempla l'argent avec des yeux hagards, et ses lvres
tremblantes murmurrent:

--Oh! Dieu! si je pouvais repousser ce secours! Mais non, l'honneur de mon
fils, l'honneur de ma pauvre Godelive... Je dois courber le front comme
une esclave sous une criante injustice, entendre accuser de bassesse, de
perversit du coeur, mon anglique enfant... Ah! le courage me manque.
Je succombe...

Elle se laissa tomber sur une chaise et se mit  pleurer amrement.

--Une criante injustice? rpta Bavon tonn de ces exclamations. Mes
reproches, si svres qu'ils soient, ne sont-ils pas fonds?

--Ils sont faux, entirement faux! s'cria madame Wildenslag  travers ses
larmes. Qui a t assez lche pour venir vous dire qu'il a vu ma Godelive
se battre et profrer de grossires injures?

--C'est tienne Geerts, qui l'a vue  Douai frapper avec ses sabots
qu'elle tenait  la main.

--Ah! je me souviens de cette triste affaire; ce n'tait pas Godelive,
c'tait sa soeur Thrse, qui lui ressemble en effet, du moins par les
traits du visage. Godelive, monsieur! jamais une vilaine parole n'est
tombe de ses lvres; elle a t matresse d'cole; elle a de l'esprit,
elle est bonne comme un ange, et son coeur est encore aussi pur que
lorsque vous lui appreniez  lire.

--Ciel! que dites-vous, madame! balbutia Bavon saisi par le doute. Et elle
est marie?

--Et elle n'a jamais permis, monsieur, qu'un homme la regardt sans
respect. Et elle n'est pas marie.

--Mais expliquez-vous, vous me faites mourir d'impatience. Dites-moi, je
vous en supplie, quel a donc t le sort de la pauvre Godelive pendant ces
huit longues annes?

--Eh bien, je comprimerai ma douleur, dit madame Wildenslag en levant la
tte. Pour dfendre ma noble enfant, ma bonne Godelive, je trouverai du
courage et des forces. coutez, monsieur, vous apprendrez quel a t notre
sort et le sien depuis que vous nous avez dit un douloureux adieu  la
porte de la ville. Nous allmes  Wazemmes, prs de Lille, et y trouvmes
beaucoup de travail et un bon salaire. Comme mes efforts pour faire
recevoir Godelive dans un atelier de couture ne russirent pas, son pre
la fit aller  la fabrique. La pauvre enfant ne put pas s'y habituer et
tomba malade de chagrin. Elle fut longtemps avant de reprendre quelques
forces; alors, pour gagner quelque chose, elle commena chez nous une
petite cole pour apprendre  lire aux enfants des Flamands nos voisins.

--Et nos lettres, pourquoi les avez-vous laisses sans rponse?

--Vos lettres? Nous n'en avons reu qu'une, et Godelive y a rpondu.

--Nous en avons encore crit trois autres.

--Je ne sais rien de cela, monsieur.

--Votre mari les recevait  la fabrique. Les aurait-il gardes ou
dtruites?

--C'est possible, monsieur; il croyait qu'il valait mieux pour Godelive
n'avoir plus de relations avec des gens beaucoup au-dessus de notre tat;
car nous savions par une personne de Gand que vous tiez devenu commis
chez M. Raemdonck, et Godelive disait toujours que vous ne manqueriez pas
de devenir riche.

--Et pourquoi Godelive ne nous crivait-elle pas pour avoir de nos
nouvelles?

--Nous, pauvres et humbles ouvriers de fabrique? Et cependant, j'ai
souvent engag Godelive  vous crire. Mais elle n'osait pas, il y avait
trop de distance entre vos parents et nous.

--Continuez, madame, je ne vous interromprai plus.

--Ah! notre histoire est courte, monsieur, reprit madame Wildenslag. Mon
mari et mes fils menaient une vie de dsordre. Ils restaient souvent la
moiti de la semaine sans travailler, de sorte qu'ils se virent interdire
l'accs de beaucoup de fabriques. Nous partmes tous ensemble pour Rouen.
L, Godelive tint encore une cole chez nous et y instruisit les enfants
des ouvriers franais; car,  force d'entendre parler le franais, elle
avait fait des progrs rapides dans cette langue. Elle avait beaucoup 
souffrir de la brutalit de ses frres et de la jalousie de ses soeurs,
parce qu'elle tait toujours convenablement habille, que tout le monde
l'estimait, et qu'on la citait comme un modle de politesse et de bonnes
manires. Une dame de la ville lui procura enfin une bonne place de
sous-institutrice dans un pensionnat de jeunes demoiselles. Elle y resta
deux annes entires, ne retenant de son traitement que ce qui lui tait
absolument ncessaire pour s'acheter les vtements dont elle avait besoin
pour tre habille  peu prs comme les autres institutrices. Elle nous
donnait tout le surplus pour nous venir en aide, car son pre tait devenu
malade, et la plupart de mes autres enfants, maris ou non maris, taient
alls demeurer sparment, et les deux garons qui restaient avec nous
nous donnaient moins de leur salaire que le cot de leur nourriture et de
leur entretien. Le mal de mon mari empirait insensiblement; c'tait une
maladie de langueur qui puisait chaque jour ses forces et nous faisait
craindre qu'il ne gurt plus. Alors, il arriva un vnement qui devait
nous plonger dans la plus affreuse misre. Un de mes fils, qui depuis
s'est engag et est parti pour l'Afrique, un brutal, un bambocheur fini,
avait t dj plusieurs fois,  la honte de la pauvre Godelive, sonner 
la porte de son pensionnat pour lui demander de l'argent. Cela dplaisait
fort  la directrice de l'tablissement; cependant, par affection pour
Godelive, on avait pris patience. Mais, un jour, mon mauvais sujet de fils,
 aveugl par la boisson, pntre violemment dans le pensionnat, et, l, 
force d'injures et de menaces, veut contraindre sa soeur  lui donner une
grosse somme d'argent. Il effraya si fort les institutrices et inspira aux
lves une si profonde terreur, que Godelive perdit sa place, et revint 
la maison  demi-morte de honte et de dsespoir. Son frre, qui sentait
bien qu'il nous avait rendus tous malheureux, partit le lendemain pour
prendre du service dans la lgion trangre en Afrique. Godelive, dont le
courage et le dvouement sont inpuisables, commena immdiatement 
chercher quelques nouvelles lves et de l'ouvrage de couture, mais elle
n'y parvint pas assez vite. La pauvret tait devant notre porte, et nous
tions pouvants du triste avenir qui nous menaait. Peut-tre mon pauvre
mari avait-il un pressentiment secret qu'il ne vivrait plus longtemps; car
un dsir irrsistible de retourner en Flandre s'alluma tout  coup en lui.
Nous essaymes de le dtourner de ce projet; Godelive surtout tremblait,
je ne sais pourquoi,  la seule ide que nous reverrions la ville de Gand.
Il n'y avait rien  y faire, car il nous suppliait en pleurant  chaudes
larmes de ne pas le laisser mourir sur la terre trangre. L'air de la
Flandre devait le gurir, il en tait convaincu. Nous vendmes nos meubles
et tout ce que nous possdions, et nous partmes un beau matin pour notre
pays natal. De tous nos enfants, aucun ne voulait nous suivre, except la
seule Godelive. Mon mari avait trop espr de ses forces. Quoiqu'il
menat de succomber en route, il ne voulut pas s'arrter; mais, lorsque
nous atteignmes le faubourg de Lille, il ne pouvait pas aller plus loin
et tomba sans connaissance dans une auberge, o nous nous tions fait
dposer. Il revint un peu  lui aprs quelques heures de repos. Nous
restmes deux jours dans cette auberge; mais nos faibles ressources
tiraient  leur fin. Nous trouvmes, pas loin de l, une petite maison
d'ouvriers qui tait vide, nous la loumes et nous y transportmes notre
pauvre malade. Un mauvais lit, une couple de chaises, un vieux pole et
deux ou trois pices de batterie de cuisine absorbrent, jusqu'au dernier
franc, tout ce que nous possdions.... coutez maintenant, monsieur, je
vous en prie, et puissiez-vous admirer comme elle le mrite la force d'me
et la bont de mon enfant! Une cruelle misre pesa sur nous; je devins
presque folle de dsespoir et de chagrin. Pas de vivres, pas de secours
pour mon mari mourant; pour toute perspective, la faim pour nous et une
mort affreuse pour lui. Comment dcrirai-je la conduite anglique de
Godelive? Elle apporta de l'argent dans la maison, fit venir le mdecin et
paya les mdicaments. Je n'osais pas lui demander o elle en cherchait les
moyens; mais je remarquai bien que ses boucles d'oreilles d'abord, puis
sa croix d'or, puis les uns aprs les autres ses meilleurs vtements
disparaissaient; si bien qu'il ne lui resta plus que des objets sans
valeur. Enfin il fallut sacrifier aussi mes habits des dimanches. Je
parlai de demander qu'on ret mon mari  l'hpital; mais il demanda grce
en pleurant, et Godelive ne voulut pas en entendre parler. Alors, nous
crivmes  Rouen pour demander des secours  nos enfants. Mon plus jeune
fils seul rpondit qu'il viendrait travailler pour nous; mais il s'tait
grivement bless au bras dans sa fabrique, et nous fit attendre jusqu'
ce qu'il ft trop tard. Cela dura presque tout un mois, monsieur, un mois
durant lequel Godelive passa presque toutes les nuits assise au chevet du
lit de son pre, le consolant, lui parlant de gurison, de la misricorde
de Dieu, et de la vie meilleure qui nous attend au ciel. Jamais une
plainte ne sortait de sa bouche; elle riait, elle tait gaie, pour nous
donner du courage. Oh! monsieur, les paroles me manquent pour vous dire
tout ce que Godelive a fait pour nous dans ces jours terribles. Jugez-en.
Pendant la dernire semaine de sa vie, mon pauvre mari, abus par les
tendres soins, par les douces consolations de son enfant, la prit pour un
ange, et ne lui parla plus que comme  une crature envoye par Dieu pour
adoucir son agonie et lui montrer le ciel. Et, monsieur, ce n'tait pas
parce que l'esprit de son pre tait affaibli par la maladie; non, moi, sa
mre, j'tais prs de partager la mme erreur. Il vint un moment o ses
sacrifices me firent tomber  ses pieds et o, folle de reconnaissance et
d'admiration, je m'agenouillai devant mon enfant, comme devant l'image
la plus pure de la bont divine. Ah! si vous aviez vu mourir mon mari,
contemplant sa fille d'un regard bienheureux, et embrassant encore, en
signe d'adieu, la main de son ange de consolation!

Elle fondit en larmes et laissa tomber sa tte sur sa poitrine.

Le jeune homme avait cout ce rcit avec une motion croissante;
l'expression de son visage tait un singulier mlange de compassion et
de fiert secrte, de douleur et de joie.  la fin cependant, la piti
pour le triste sort des Wildenslag l'emporta. Depuis un instant, de
silencieuses larmes coulaient sur ses joues.

Il se leva, alla  madame Wildenslag, lui prit la main et dit:

--Pauvre femme, que vous avez souffert! Je vous accusais cruellement, oh!
pardonnez-le-moi!... Soyez remercie; car je comprends,  vos paroles,
 votre motion maternelle, que vous avez contribu  maintenir votre
Godelive dans la voie que sa vertu et son instruction lui montraient.
Allons, consolez-vous, je parlerai de vous  mes parents; nous vous
aiderons, la misre du moins ne vous visitera plus.

--Soyez bni! murmura la femme en sanglotant; votre bont m'arrache de
nouvelles larmes. Ah! vous avez le coeur de votre mre... un coeur
gnreux comme celui de Godelive!

Bavon fit un pas vers son pupitre et y prit un peu d'argent.

--Avec les cent francs qui sont l, dit-il, vous pouvez payer le prix du
paquet perdu. Cette triste affaire ne doit donc plus vous inquiter. Voici
encore cent francs, afin de pourvoir  vos premiers besoins. Je chercherai
avec ma mre les moyens de vous assurer un sort moins pnible. Si nous
pouvions procurer  Godelive une place d'institutrice  Gand! Pour votre
fils, j'ai un ouvrage avantageux. Puisqu'il a un coeur sensible, je le
ramnerai dans le bon chemin. Tenez, prenez l'argent, madame; ne soyez
pas honteuse pour cela. Je vous dois de la reconnaissance; vous m'avez
dlivr aujourd'hui d'un grand chagrin et d'une profonde tristesse qui me
rongeaient le coeur depuis des annes. Oui, c'est ainsi. La pense que la
bonne et douce Godelive, l'amie de mon enfance, l'ange qui a veill au lit
de mon pre malade, s'tait perdue, cette pense m'tait pnible, et ma
compassion devenait petit  petit une douleur amre. Maintenant, je suis
tranquille l-dessus. Je suis heureux de savoir qu'elle a conserv, outre
la puret, la noblesse et la bont de son coeur.

Madame Wildenslag, ayant ramass l'argent sur la table, joignit les mains
et dit au jeune homme, les yeux humides de pleurs:

--Oh! monsieur, votre bont, votre gnrosit me confond. Je ne sais
comment vous exprimer ma reconnaissance. Demain matin, avant notre dpart,
nous reviendrons. Godelive vous remerciera  genoux.

--Godelive! demain? s'cria le jeune homme hors de lui. O est donc
Godelive?

--Je n'ose pas vous tromper plus longtemps, monsieur: elle est dans
l'glise Saint-Bavon,  prier devant le saint spulcre.

--Et pourquoi n'est-elle pas avec vous?

--La pauvre fille a eu peur, monsieur,

--Peur? de moi?

--Elle est honteuse, monsieur. Pour payer les frais de notre voyage  Gand,
nous avons t obliges de vendre les seuls vtements qui avaient encore
quelque valeur. Godelive craignait de se prsenter devant vous...

--Et pourtant, je voudrais la voir! s'cria Bavon avec agitation. Aprs
huit annes d'absence! Que font les habits? Ne tmoignent-ils pas de son
dvouement, de son amour pour ses parents! Ah! si je pouvais souhaiter une
rcompense, ce serait de la consoler et de lui donner du courage.

--J'irai la chercher, monsieur... Moi aussi, j'tais honteuse de la
tentative que j'avais  faire auprs de vous; mais les bienfaits des
nobles coeurs tels que vous n'humilient pas, au contraire. Je le ferai
comprendre  Godelive, monsieur. Elle viendra vous remercier.

 ces mots, madame Wildenslag sortit.

Bavon succombant sous le poids de ses motions, se laissa tomber sur une
chaise et cacha son visage dans ses mains. L'expression de sa physionomie
trahissait une lutte intrieure contre des penses qui le troublaient
malgr lui. Cependant, aprs quelques minutes, il parut avoir triomph de
la rvolte secrte d'un sentiment qu'il croyait dompt, car il releva la
tte et se dit avec un sourire un peu ironique:

--Ce sont des songes que la ralit dissipe. Pas de rves impossibles!
Oui, c'est notre devoir de reconnatre et de rcompenser ce que la bonne
petite Godelive a fait autrefois pour mon pre malade. Si nous la
laissions dans le malheur, ce serait une cruelle ingratitude; notre
devoir est trs-simple et facile  remplir. Nous les aiderons et
nous les protgerons, jusqu' ce que Godelive ait trouv  se placer
avantageusement dans un tablissement d'instruction, jusqu' ce qu'elle
ait les moyens de vivre tranquillement et  son aise. Nous veillerons sur
eux de manire  les prserver du malheur.

Il courba de nouveau la tte et fixa ses regards sur le parquet. Aprs un
moment d'immobilit, il reprit avec un soupir:

--C'est trange. On dirait que l'homme renferme en lui une double
crature... Mais non; son coeur et sa volont ne sont pas toujours
d'accord. Et cependant, je dois chasser cette pense, puisque entre elle
et moi s'est leve une impossibilit sociale, je dois oublier mon
enfance. Son malheur me prescrit le respect: ne blessons pas son coeur
sensible. Ah! l'on sonne. La voil! Comme mon coeur bat! Il faut que je
reste matre de moi... Pauvre petite Godelive, tait-ce ainsi que je
devais te revoir!

Madame Wildenslag entra dans la chambre, suivie de sa fille.

Godelive, confuse, tenait la tte baisse comme une condamne, et n'osait
pas lever les yeux. Elle tremblait visiblement et ce n'est que lorsque sa
mre la prit par le bras qu'elle s'avana jusqu'au milieu de la chambre.

Bavon avait laiss chapper un cri touff et il avait fait un pas pour
s'approcher de la jeune fille et lui prendre la main. Mais il se retint et
dit:

--Godelive, pardonnez-moi. Je souhaitais si ardemment vous revoir! Ne
soyez pas honteuse; je sais ce que vous avez souffert et ce que vous avez
fait pour vos parents. Ces mauvais vtements vous rehaussent  mes yeux,
et le seul effet qu'ils produisent sur moi, c'est de m'inspirer un
sentiment de profond respect pour le noble coeur qu'ils couvrent.

La jeune fille leva la tte et dit d'une voix calme, mais avec un accent
solennel:

--Monsieur, je vous remercie du fond de mon me, plus encore de vos bonnes
paroles que de vos bienfaits. Vous ne nous dlivrez pas seulement d'une
crainte affreuse, vous nous sauvez de la misre. Soyez bni!  toutes mes
prires je mlerai votre nom et le nom de vos parents, afin que Dieu vous
rende aussi heureux que vous le mritez.

Bavon paraissait interdit, un clat trange brillait dans son regard.
Sa main tremblante s'appuyait sur la table comme s'il avait eu besoin
d'un soutien. Ces grands yeux bleus si languissants et si pleins de
reconnaissance, qui se fixaient sur lui; ce joli visage, ce front pur, o
la pudeur et la confusion rpandaient un nuage ros!... oh! elle tait
plus belle encore que l'anglique Godelive de ses rves. Quel combat
violent il livrait contre son coeur! Mais il fallait matriser ses sens
gars; le respect de lui-mme, le respect de la malheureuse Godelive le
lui commandaient. Un soupir touff souleva sa poitrine oppresse; il se
laissa choir sur une chaise et dit avec un calme apparent:

--Vous revoir aprs huit annes d'absence, Godelive, est pour moi une
grande joie. Cela me remue. C'est naturel, n'est-ce pas? Les souvenirs de
l'enfance vivent dans le coeur de l'homme et s'y rveillent toujours avec
une nouvelle force!... Ah! je vous laisse l debout au milieu de la
chambre. Excusez-moi; prenez un sige.

--Monsieur, balbutia-t-elle, ayez compassion d'une malheureuse jeune
fille. Votre bont est infinie. Je suis mue, je me sens malade, et mes
forces m'abandonnent... Accordez-moi comme une grce de quitter cette
maison aujourd'hui. Demain matin, je serai plus calme et je pourrai
exprimer  madame votre mre ma reconnaissance sans bornes.

--Vous voulez partir, Godelive? s'cria le jeune homme avec chagrin. Oh!
non, je vous en prie, encore un instant.

Pousse par sa mre et pour dfrer  ce voeu, la jeune fille s'assit et
baissa de nouveau la tte. On et dit que le regard de Bavon lui inspirait
de l'effroi, et, en effet, chaque fois qu'elle l'avait rencontr, elle
avait tressailli.

--Dites-moi, Godelive, dans votre pnible existence, avez-vous quelquefois
pens  notre heureuse enfance? demanda Bavon.

--Ma seule consolation en ce monde, soupira la jeune fille, tait le
souvenir de votre bont pour la pauvre enfant malade.

--Et pour moi, Godelive, l'unique mais amre douleur de ma vie, c'tait de
penser que la douce compagne des annes de mon enfance errait perdue et
malheureuse par le monde.

Il y eut un court silence.

--Godelive, demanda tout  coup le jeune homme comme pouss par une
motion violente, Godelive, je vous ai donn un souvenir. L'avez-vous
conserv?

Il n'obtint pas de rponse.

--L'image de Bavon et de Godelive avec leur livre  la main, dit-il;
naf dessin qui a cot au petit Bavon au moins un mois de travail. Vous
m'aviez promis de le conserver.

--Mais, Godelive, comment peux-tu laisser ainsi M. Damhout sans rponse?
s'cria la mre Wildenslag. Oui, oui, monsieur, elle l'a conserv... Ne me
retiens pas, Godelive... Si bien conserv, monsieur, que, depuis des
annes, ce dessin se trouve sous le crucifix devant lequel Godelive a
l'habitude de prier.

--Ah! merci, merci de votre fidle souvenir! dit Bavon.

--Pourquoi cela vous tonne-t-il, monsieur? dit la jeune fille avec
dignit. Si je voulais prier toute ma vie pour le bonheur de celui qui m'a
appris  lire, pouvais-je faire mieux que de placer son image  l'endroit
o je m'agenouille chaque soir pour lever mon me  Dieu?

Bavon lui prit les mains, et, d'une voix profondment mue:

--Toujours le mme ange!... Venez, Godelive, consolez-vous et prenez
courage, vous ne serez plus malheureuse; nous vous protgerons. Nous
chercherons pour vous une bonne place d'institutrice. Ma mre vous chrira
de nouveau et vous assistera. Je serai votre ami, comme lorsque nous
tions encore enfants... c'est--dire, je ne sais pas, mon agitation me
trouble l'esprit; mes sens sont gars...

La jeune fille, effraye, lui arracha sa main avec une vivacit si
fivreuse, qu'il se sentit bless au fond du coeur de ce mouvement, et
qu'il recula d'un pas avec stupeur.

Godelive releva lentement la tte; quoiqu'on vt briller des larmes dans
ses yeux, il y avait dans son regard tant de fiert virginale, et dans
l'expression de son beau visage tant de noblesse que Bavon la considra
avec respect.

--Je vous en supplie, monsieur, dit-elle, ayez piti de moi. La mort mme
ne saurait me faire oublier ce que vous avez fait pour moi lorsque j'tais
enfant, et ce que vous faites aujourd'hui pour nous tirer de l'abme; car,
dans le sein de Dieu mme, mon me se souviendra encore de votre bont.
Mais ne cherchez pas de place pour moi  Gand. Aprs la journe de demain,
je ne foulerai plus le pav de ma ville natale. Je connais la noblesse de
votre coeur. Vous me comprenez, j'en suis sre.

--Mais non, je ne vous comprends pas, murmura Bavon.

--Vous ne comprenez pas l'inexorable devoir qui m'oblige  chercher une
position en France?... reprit Godelive. Ah! s'il n'y avait pas entre
vous et moi de profonds, d'ineffaables souvenirs, je voudrais par
reconnaissance devenir la servante de votre mre et votre propre esclave.
Maintenant, il ne peut y avoir d'autre lien entre nous que le bienfait
d'un ct et l'ternelle gratitude de l'autre. J'ai beaucoup souffert,
amrement souffert, sans que mon courage se soit bris. Si je devais un
instant perdre votre estime, j'en mourrais. Oui, oui, Bavon, l'me de
la pauvre Godelive a soif de votre respect, et elle le gardera avec sa
reconnaissance jusqu'au tombeau. Adieu, monsieur;  demain.

Et, se levant, elle prit le bras de sa mre et l'entrana vers la porte.
Le jeune homme tendit la main pour la retenir; mais les paroles
solennelles de la jeune fille l'avaient rappel si nergiquement au
sentiment de la ralit et  la conscience du devoir, qu'il resta comme
clou au plancher jusqu'au moment o il entendit la porte de la rue se
fermer. Alors, muet et les yeux hagards, il leva les bras au ciel en
murmurant des paroles inintelligibles. Son esprit tait agit et ses ides
taient confuses.

Enfin, aprs un moment de repos, il se dit:

--Qu'elle est belle! Sous ces mauvais vtements, elle me paraissait
fire et imposante comme une reine. Elle a su conserver la puret et la
dlicatesse de son coeur au milieu de gens grossiers et ignorants, malgr
le besoin, la faim et la misre! Ah! l'instruction! C'est moi qui ai
donn  cette me la lumire, la force de rsister  la corruption, 
l'avilissement moral. C'est ma mre qui lui a inspir l'amour de la vertu
et du devoir. Rose au milieu des pines, lis fleurissant sur un fumier! Et
le lis est rest pur, et la rose a rpandu son parfum comme un baume sur
les souffrances de ceux qui l'entouraient. Il faut qu'elle soit noble
parmi les plus nobles pour ne pas avoir succomb sous de pareilles
preuves. Merci, mon Dieu, vous qui avez fait fructifier les germes
dposs dans son coeur et dans son esprit par un enfant comme elle!

Il s'essuya le front et se mit  marcher autour de la chambre pour se
soustraire au tourbillon de ses penses. Tout  coup il s'cria:

--Impossible, impossible!... Le monde, mes parents... ses frres, ses
soeurs... le seul bonheur qui doit m'tre refus sur terre.... Mais est-ce
sa faute? Elle ira loin de sa ville natale, elle aura du chagrin, elle en
mourra peut-tre! Oui, oui, je ne me trompe pas; sa confusion, sa pudeur
alarme, ses dernires paroles... Elle aussi a souffert; elle aussi porte
dans son coeur un ver qui la ronge cruellement.

Il s'affaissa sur une chaise, mit ses mains devant ses yeux, et murmura
avec dsespoir:

--Hlas! hlas! cela ne se peut pas; elle a raison, je ne dois plus la
voir aprs la journe de demain. Moi aussi, je veux respecter le souvenir
de mon enfance et le conserver jusqu'au tombeau. Elle l'a dit: il n'y a
dsormais plus d'autre lien possible entre nous que le souvenir du pass,
le bienfait et la reconnaissance.

Aprs un moment de silence, il se leva de nouveau.

--Je la perdrais pour toujours? s'cria-t-il. Cette belle me, ce coeur
aimant irait languir dans des pays lointains? Il y a un autre lien, un
lien sacr, un lien ternel. Il y a un remde pour son chagrin et pour ma
tristesse... Oh! je n'en puis plus; il faut que je parle  mon pre,  ma
mre,  mon matre. Le monde entier me condamnt-il, le bonheur de ma vie
est  ce prix.  moi,  moi l'amie de mon enfance!  moi la douce et pure
Godelive!

Et, en achevant, ces paroles, il sortit, courant comme un fou.




CONCLUSION


Il y a une couple d'annes, il me vint  l'ide d'crire un rcit tir de
la vie des ouvriers de Gand. Dans le but de rassembler quelques premiers
renseignements  ce sujet, je sonnai une aprs-midi  la grille d'une des
grandes fabriques de Gand.

J'avais une lettre de recommandation, je la remis aux mains du directeur
de l'tablissement, un homme d'environ trente-cinq ans, dont les habits,
quoique indiquant l'aisance, taient couverts de flocons de coton.

 peine eut-il lu mon nom dans la lettre, qu'il se montra tout joyeux de
ma visite, me dit qu'il tait grand ami de la littrature flamande et se
mit entirement  mon service.

Il me conduisit pendant des heures  travers les vastes salles et les
ateliers de la fabrique, me montrant et m'expliquant tout et rpondant 
mes questions avec une si rare obligeance, que je ne savais comment le
remercier de son cordial accueil.

Ce n'tait certes pas un homme ordinaire. Il parla de l'industrie, de
ses progrs et de l'organisation du travail, non-seulement avec une
connaissance approfondie, mais mme avec une sorte d'enthousiasme potique
qui m'tonna.

J'avais dj, auparavant, sans autre mobile que la curiosit, visit
quelques autres tablissements du mme genre; mais nulle part je n'avais
trouv autant d'ordre ni de propret. Les salles et les ateliers taient
larges et hauts; on avait tabli en nombre suffisant de puissants
ventilateurs pour chasser la poussire; partout o les rouages, o les
courroies pouvaient saisir et estropier le travailleur imprudent, il y
avait des plaques de zinc pour le prserver de ces malheurs; partout il y
avait de l'espace et de l'air en abondance, et l'on s'apercevait qu'on
avait veill avec une sollicitude toute paternelle  la sant et au
bien-tre des ouvriers. Les femmes, les hommes et les enfants, que je vis
au travail en grand nombre, taient tout autres que je ne me l'tais
figur. Pas de vtements malpropres ou dchirs; de la gravit et de
la retenue; quelque chose de digne dans le regard; et, quand on leur
adressait la parole, de la politesse et de la convenance.

Je flicitai sincrement le directeur et lui dis qu'il pouvait tre fier
du bel tablissement dont il avait la conduite.

--En effet, rpondit-il, j'en suis dj un peu fier; mais j'espre qu'avec
le temps j'introduirai encore d'autres amliorations, surtout en ce
qui concerne le sort des ouvriers. Il y a une chose dont je suis plus
orgueilleux...

Il regarda sa montre et dit:

--Encore quelques minutes et je vous le montrerai. Voyez-vous, monsieur,
on peut faire du travailleur tout ce que l'on veut; mais il faut
naturellement un peu de patience, car on doit d'abord triompher de
l'ignorance, qui, tant qu'elle subsiste, est un obstacle invincible au
perfectionnement des classes ouvrires.

Un instant aprs, une cloche sonna. Je vis  et l des enfants et de
jeunes garons quitter les moulins  filer et sortir de l'atelier.

--L'heure du repas est-elle venue pour eux? demandai-je.

--Non, ils vont  l'cole, rpondit le directeur. De deux fileurs, l'un
quitte le travail pour une heure. Pendant ce temps, l'autre servira seul
le moulin, ce qui ne lui est pas difficile, attendu que son camarade,
avant de partir, a tout prpar autant que possible. Il en est de mme
des enfants qui sont occups  d'autres travaux. Chacun a son tour, et
celui qui ne peut pas quitter son travail pendant la semaine reoit
l'instruction le dimanche et le lundi, pendant le temps o les travaux
cessent. C'est seulement depuis huit ans que j'ai fond cette cole avec
l'autorisation des propritaires de la fabrique, et maintenant je puis me
vanter que plus de la moiti de nos ouvriers, tant hommes que femmes,
savent lire et crire. On s'aperoit bien, n'est-ce pas, que l'instruction
leur a inspir un sentiment de dignit personnelle? C'est mon rve de voir,
avant que je meure, qu'il n'y a plus un seul ouvrier illettr dans toute
la fabrique. Vous pourriez croire, monsieur, que des enfants d'ouvriers
n'ont pas l'esprit subtil et qu'une heure de classe ne peut pas produire
en eux des fruits apprciables; veuillez me suivre, je suis sr que ce que
vous entendrez vous tonnera et vous fera plaisir.

En disant ces dernires paroles, il se dirigea vers une porte qui donnait
sur la cour intrieure, et me conduisit un peu plus loin dans une grande
salle remplie de ranges de pupitres, derrire lesquels taient assis une
soixantaine de garons de huit  quinze ans.

Le directeur dit quelques mots  l'instituteur, et celui-ci me pria,
puisque les coliers avaient prcisment commenc  crire, de vouloir
bien jeter un coup d'oeil sur leur criture.

Il y en avait beaucoup, en effet, qui avaient une belle main. J'en
entendis quelques-uns lire avec une puret de prononciation que j'avais
rarement rencontre dans d'autres coles.

Alors suivirent une foule d'exercices conduits, cette fois, par le
directeur lui-mme, pour me faire juger du dveloppement de l'intelligence
de ces pauvres enfants d'ouvriers.

On posa des questions sur l'industrie et la division du travail, sur la
tisseranderie en gnral et le coton en particulier; sur les principes
de la mcanique et la nature des forces physiques que l'homme emploie 
faciliter son travail; sur les caisses d'pargne et les associations
de secours mutuels, et enfin sur les devoirs de l'homme envers Dieu,
envers lui-mme et envers son prochain; en un mot, sur tout ce dont la
connaissance pouvait faire de ces enfants d'habiles ouvriers, de bons
pres de famille et des citoyens clairs d'une patrie libre.

Mon tonnement fut grand lorsque j'entendis rpondre  ces questions sans
hsiter, et avec une remarquable clart, par beaucoup d'enfants; mais je
fus encore plus surpris de les entendre rsoudre pendant une demi-heure,
sur une ardoise ou simplement de tte, les problmes les plus compliqus
de l'arithmtique.

 peine pouvais-je croire que j'avais vu ces mmes garons rattacher des
fils derrire le mtier  filer. Le directeur et l'instituteur taient
fiers de ma stupfaction et des louanges que je leur adressai, ainsi qu'
leurs lves.

Aprs que j'eus press cordialement et avec reconnaissance la main de
l'instituteur, je suivis le directeur, qui me pria de me hter, parce que,
autrement, il n'aurait pas le temps de me montrer encore une autre cole.

Lorsque nous emes travers la cour, il ouvrit une petite porte. Nous
passmes dans un jardin rempli de fleurs et entour de murs. Au loin, prs
d'un berceau de verdure, je vis trois ou quatre enfants, dont les deux
plus petits taient assis dans un petit chariot.  cette jolie voiture on
avait attel deux agneaux. Le conducteur tait un petit garon d'environ
dix ans. Des deux cts de la petite voiture marchait une vieille dame,
pour prserver les enfants de tout accident.

Dans le berceau de verdure tait assis un vieillard qui ne pouvait avoir
plus de soixante ans. Il fumait une pipe et tait occup  filocher un
filet  pcher.

Tout le monde riait et prenait plaisir  l'amusement des enfants.

Le directeur jeta, avec un sourire de bonheur, un regard sur cette scne,
sans toutefois interrompre sa marche.

Mais  peine l'eut-on aperu de loin, que les enfants assis dans la
voiture tendirent les mains, tandis que les cris de Pre! pre!
rsonnaient dans le jardin. Le petit garon abandonna les agneaux,
accourut en bondissant et sauta au cou du directeur. Il baisa l'enfant et
le renvoya, avec la promesse de revenir bientt, ajoutant qu'il devait
montrer la fabrique  l'tranger.

--Tenez, monsieur, me dit le directeur avec une certaine motion, tout ce
que j'aime le plus au monde est l. Ce vieillard est mon pre; de ces deux
dames, l'une est ma mre, et l'autre la mre de ma femme. Ces petits anges
sont mes enfants. Dieu m'a combl de bonheur. Seulement, ma femme n'est
pas ici; je sais o elle est, vous allez la voir.

Il se dirigea vers une autre issue et ouvrit bientt la porte d'une salle,
o une cinquantaine de petites filles taient assises devant des pupitres,
comme dans l'autre cole.

Outre l'institutrice, qui se tenait entre les pupitres, il y avait 
l'extrmit suprieure de la classe une dame richement vtue, qui semblait
occupe  donner une leon particulire  quatre ou cinq des plus grandes
filles. Le directeur me conduisit prs d'elle et me la prsenta comme sa
femme.

--Live, dit-il, ce monsieur est une de nos bonnes vieilles connaissances.
Cent fois, dans les longues soires d'hiver, il nous a fait passer des
heures rapides et agrables. Il n'y a pas huit jours qu'il nous a fait
verser des larmes de compassion sur le sort des pauvres conscrits.

La dame pronona mon nom avec surprise; ses grands yeux bleus tincelaient
de joie; elle me combla de tmoignages d'amiti et me toucha profondment
par la douceur extrme de sa voix et l'affabilit de ses paroles.

 la demande de son mari, elle fit faire aux petites filles des exercices
pour me montrer que, l aussi, l'instruction tait convenablement
organise et portait des fruits. Aprs quoi, je continuai  suivre le
directeur. Chemin faisant, je lui dis:

--Ah! monsieur,  quel noble but vous avez, vous et votre charmante femme,
consacr vos efforts! Pourquoi toutes les personnes qui ont de l'autorit
sur l'ouvrier ne comprennent-elles pas leur mission comme vous?

--Sans doute, rpondit-il, l'instruction est le seul moyen de tirer les
classes laborieuses de l'abaissement moral. L'intrt bien entendu des
patrons exige qu'on ne laisse pas plus longtemps la partie la plus
utile et la plus nombreuse de la socit plonge dans les tnbres de
l'ignorance. Mais ce ne sont pas l les seuls mobiles qui nous poussent,
ma femme et moi,  rpandre parmi les ouvriers, dans la mesure de nos
forces, l'instruction, la notion du devoir et le sentiment de la dignit
personnelle. Non, monsieur, nous payons une dette, une dette sacre 
l'instruction populaire. Nous sommes enfants de pauvres ouvriers de
fabrique. L'instruction dont nous avons pu profiter fut le premier lien
entre nos coeurs, et, pendant que, encore enfant, j'apprenais  lire 
celle qui est aujourd'hui la mre de mes fils, le germe d'une affection
pure et durable est n dans son coeur. Mes bons parents m'ont donn
l'instruction au prix de nombreux et amers sacrifices. C'tait mon plus
beau rve de les rcompenser de leur amour en leur apportant le bonheur
dans leurs vieux jours. Grce  l'ducation qu'ils m'ont donne, j'y suis
parvenu. Dans sa jeunesse, ma femme a t prouve par le malheur et
l'adversit; si elle avait t ignorante, elle et perdu assurment, au
milieu des gens grossiers et vils parmi lesquels elle tait oblige de
vivre, la noblesse de son coeur et la dlicatesse de son esprit; mais
l'instruction l'a prserve de la corruption morale, et me l'a rendue
pure, noble et dvoue comme un ange d'amour et de bont. L'instruction
populaire nous a donc faits ce que nous sommes; et, si du fond de notre
coeur nous rendons grce  Dieu pour tout le bonheur dont il nous
a combls, nous devons reconnatre que le Seigneur s'est servi de
l'instruction pour nous en gratifier. Ne vous tonnez donc pas davantage,
si nous nous consacrons  l'instruction des pauvres enfants de la
fabrique. Comme je vous le disais, nous payons une dette, une dette
sacre.

J'avais cout cette longue explication avec une sorte de distraction.
J'tais obsd de l'ide que la vie du directeur de cette fabrique
renfermait peut-tre le sujet d'un rcit intressant et instructif; et
j'tais dj occup en imagination  le composer et  l'crire. Mais mon
guide, tout en continuant de parler, m'avait conduit dans un salon de sa
demeure, et il me dit en me prsentant un sige:

--Veuillez vous asseoir, je veux boire un verre de vin avec vous. Ne me
refusez pas, je vous en prie... Je vous offrirai ce que j'ai de meilleur
dans ma cave.

Il tira un cordon de sonnette et dit  la servante, qui parut  la porte:

--Apportez deux verres et quelques biscuits... Je vais moi-mme  la cave,
car elle ne trouverait pas le vin que je veux vous faire goter.

Depuis que j'tais entr dans ce salon, un certain objet avait attir mes
regards. Outre quelques tableaux, on voyait, suspendue  la muraille, une
espce d'estampe colorie, qui me paraissait grossire et enfantine comme
ces images dont s'amusent les enfants. Cependant, les matres du logis
devaient y attacher un grand prix, car le cadre dor dont on l'avait
entoure tait extrmement riche et avait cot beaucoup plus videmment
que les cadres des autres tableaux.

Un sentiment de curiosit me fit me lever. Je m'approchai de l'estampe et
vis, mieux qu'auparavant, qu'elle ne pouvait tre que l'oeuvre d'un enfant
qui s'tait donn beaucoup de peine pour dessiner les figures d'un petit
garon et d'une petite fille se tenant par la main, et portant chacun un
livre ouvert. Sous les figures, on lisait en lettres ornes ces deux noms:

_Bavon et Godelive_.

--Cette image vous fait sourire, n'est-ce pas? dit le directeur, qui
rentrait avec un bouteille de vin.

--Sourire? rpondis-je trs-gravement. Non pas; il me semble que cette
esquisse enfantine cache toute une histoire.

--En effet, lorsque j'tais petit garon, j'essayai un jour de dessiner
les figures de deux enfants dont les coeurs nafs avaient conu une
profonde et durable affection, en mme temps que leurs esprits recevaient
les premires leons. Aujourd'hui, ils sont unis par le mariage et leur
plus beau, leur plus prcieux souvenir, c'est cette grossire image.

--Quel beau rcit on pourrait en faire! m'criai-je en acceptant un verre
de vin. Oh! je vous en prie, monsieur, racontez-moi votre histoire.

--Mais je ne dsire pas que ma vie soit rendue publique.

--On peut l'crire avec des changements de dtail et de noms, de faon
qu'on ne reconnaisse pas les personnages.

Mon interlocuteur hsitait. Je fis un dernier effort en lui disant que
l'histoire de sa vie serait une force et un exemple, un encouragement pour
les uns, un stimulant pour les autres, et qu'elle aiderait peut-tre
puissamment  la fondation de nouvelles coles.

--C'est une affaire grave, dit-il; j'en veux causer d'abord avec ma femme.
Il n'y a qu'un moyen, c'est que vous soupiez avec nous. Ne me refusez pas,
sinon vous ne connatrez certainement pas notre histoire.

Je me laissai persuader; je passai cette soire entre Bavon et Godelive.
En face de moi taient assis le vieux Damhout, Christine, sa femme, et la
mre Wildenslag;  l'autre bout de la table se tenaient quatre charmants
enfants: deux garons et deux filles.

Je quittai cette maison, la tte remplie de doux rves, le coeur plein de
paroles d'amiti, de bonheur et d'amour, et la mmoire pleine de la simple
et touchante histoire que j'ai raconte dans ce livre.

FIN

       *       *       *       *       *

Imprimerie D. BARDIN,  Saint-Germain.

       *       *       *       *       *





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by Hendrik Conscience

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electronic work or group of works on different terms than are set
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both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael
Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark.  Contact the
Foundation as set forth in Section 3 below.

1.F.

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effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread
public domain works in creating the Project Gutenberg-tm
collection.  Despite these efforts, Project Gutenberg-tm electronic
works, and the medium on which they may be stored, may contain
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that arise directly or indirectly from any of the following which you do
or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.


Section  2.  Information about the Mission of Project Gutenberg-tm

Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
electronic works in formats readable by the widest variety of computers
including obsolete, old, middle-aged and new computers.  It exists
because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
people in all walks of life.

Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
remain freely available for generations to come.  In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
and the Foundation web page at https://www.pglaf.org.


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service.  The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541.  Its 501(c)(3) letter is posted at
https://pglaf.org/fundraising.  Contributions to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
permitted by U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
throughout numerous locations.  Its business office is located at
809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
business@pglaf.org.  Email contact links and up to date contact
information can be found at the Foundation's web site and official
page at https://pglaf.org

For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org


Section 4.  Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment.  Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States.  Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements.  We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance.  To
SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
particular state visit https://pglaf.org

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
any statements concerning tax treatment of donations received from
outside the United States.  U.S. laws alone swamp our small staff.

Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
methods and addresses.  Donations are accepted in a number of other
ways including including checks, online payments and credit card
donations.  To donate, please visit: https://pglaf.org/donate


Section 5.  General Information About Project Gutenberg-tm electronic
works.

Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
concept of a library of electronic works that could be freely shared
with anyone.  For thirty years, he produced and distributed Project
Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.


Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
unless a copyright notice is included.  Thus, we do not necessarily
keep eBooks in compliance with any particular paper edition.


Most people start at our Web site which has the main PG search facility:

     https://www.gutenberg.org

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including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
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