The Project Gutenberg EBook of Valentine, by George Sand

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Title: Valentine

Author: George Sand

Release Date: December 8, 2005 [EBook #17251]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

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LIBRAIRIE BLANCHARD
rue RICHELIEU, 78

DITION J. HETZEL

LIBRAIRIE MARESCQ ET Cie
5, RUE DU PONT-De-LODI


1832




VALENTINE

par

George SAND




NOTICE


_Valentine_ est le second roman que j'aie publi, aprs _Indiana_, qui eut
un succs littraire auquel j'tais loin de m'attendre; je retournais dans
le Berri en 1832, et je me plus  peindre la nature que j'avais sous les
yeux depuis mon enfance. Ds ces jours-l, j'avais prouv le besoin de
la dcrire; mais, par un phnomne qui accompagne toutes les motions
profondes, dans l'ordre moral comme dans l'ordre intellectuel, c'est ce
qu'on dsire le plus manifester, qu'on ose le moins aborder en public. Ce
pauvre coin du Berri, cette Valle-Noire si inconnue, ce paysage sans
grandeur, sans clat, qu'il faut chercher pour le trouver, et chrir pour
l'admirer, c'tait le sanctuaire de mes premires, de mes longues, de mes
continuelles rveries. Il y avait vingt-deux ans que je vivais dans ces
arbres mutils, dans ces chemins raboteux, le long de ces buissons
incultes, au bord de ces ruisseaux dont les rives ne sont praticables
qu'aux enfants et aux troupeaux. Tout cela n'avait de charmes que pour
moi, et ne mritait pas d'tre rvl aux indiffrents. Pourquoi trahir
l'_incognito_ de cette contre modeste qu'aucun grand souvenir historique,
qu'aucun grand site pittoresque, ne signalent  l'intrt ou  la
curiosit? Il me semblait que la Valle-Noire c'tait moi-mme, c'tait
le cadre, le vtement de ma propre existence, et il y avait si loin de l
 une toilette brillante et faite pour attirer les regards! Si j'avais
compt sur le retentissement de mes oeuvres, je crois que j'eusse voil
avec jalousie ce paysage comme un sanctuaire, o, seul jusque-l,
peut-tre, j'avais promen une pense d'artiste, une rverie de pote;
mais je n'y comptais pas, je n'y pensais mme pas du tout. J tais oblig
d'crire et j'crivais. Je me laissais entraner au charme secret rpandu
dans l'air presque natal dont j'tais envelopp. La partie descriptive de
mon roman fut gote. La fable souleva des critiques assez vives sur la
prtendue doctrine anti-matrimoniale que j'avais dj proclame, disait-on,
dans _Indiana_. Dans l'un et l'autre roman j'avais montr les dangers et
les douleurs des unions mal assorties. Il parat que, croyant faire de la
prose, j'avais fait du saint-simonisme sans le savoir. Je n'en tais pas
alors  rflchir sur les misres sociales. J'tais encore trop jeune
pour voir et constater autre chose que des faits. J'en serais peut-tre
toujours rest l, grce  mon indolence naturelle et  cet amour des
choses extrieures qui est le bonheur et l'infirmit des artistes, si
l'on ne m'et pouss, par des critiques un peu pdantesques,  rflchir
davantage et  m'inquiter des causes premires, dont je n'avais jusque-l
saisi que les effets. Mais on m'accusa si aigrement de vouloir faire
l'esprit fort et le philosophe, que je me posai un jour cette question:
Voyons donc ce que c'est que la philosophie!

GEORGE SAND.

Paris, 27 mars 1832.


       *       *       *       *       *




PREMIRE PARTIE.

I.


La partie sud-est du Berry renferme quelques lieues d'un pays
singulirement pittoresque. La grande route qui le traverse dans la
direction de Paris  Clermont tant borde des terres les plus habites,
il est difficile au voyageur de souponner la beaut des sites qui
l'avoisinent. Mais  celui qui, cherchant l'ombre et le silence,
s'enfoncerait dans un de ces chemins tortueux et encaisss qui dbouchent
sur la route  chaque instant, bientt se rvleraient de frais et calmes
paysages, des prairies d'un vert tendre, des ruisseaux mlancoliques, des
massifs d'aunes et de frnes, toute une nature suave et pastorale. En vain
chercherait-il dans un rayon de plusieurs lieues une maison d'ardoise et
de moellons.  peine une mince fume bleue, venant  trembloter derrire
le feuillage, lui annoncerait le voisinage d'un toit de chaume; et s'il
apercevait derrire les noyers de la colline la flche d'une petite glise,
au bout de quelques pas il dcouvrirait un campanile de tuiles ronges
par la mousse, douze maisonnettes parses, entoures de leurs vergers et
de leurs chenevires, un ruisseau avec son pont form de trois soliveaux,
un cimetire d'un arpent carr ferm par une haie vive, quatre ormeaux
en quinconce et une tour ruine. C'est ce qu'on appelle un bourg dans le
pays.

Rien n'gale le repos de ces campagnes ignores. L n'ont pntr ni le
luxe, ni les arts, ni la manie savante des recherches, ni le monstre 
cent bras qu'on appelle industrie. Les rvolutions s'y sont  peine fait
sentir, et la dernire guerre dont le sol garde une imperceptible trace
est celle des huguenots contre les catholiques; encore la tradition en est
reste si incertaine et si ple que, si vous interrogiez les habitants,
ils vous rpondraient que ces choses se sont passes il y a au moins deux
mille ans; car la principale vertu de cette race de cultivateurs, c'est
l'insouciance en matire d'antiquits. Vous pouvez parcourir ses domaines,
prier devant ses saints, boire  ses puits, sans jamais courir le risque
d'entendre la chronique fodale oblige, ou la lgende miraculeuse de
rigueur. Le caractre grave et silencieux du paysan n'est pas un des
moindres charmes de cette contre. Rien ne l'tonne, rien ne l'attire.
Votre prsence fortuite dans son sentier ne lui fera pas mme dtourner la
tte, et si vous lui demandez le chemin d'une ville ou d'une ferme, toute
sa rponse consistera dans un sourire de complaisance, comme pour vous
prouver qu'il n'est pas dupe de votre factie. Le paysan du Berri ne
conoit pas qu'on marche sans bien savoir o l'on va.  peine son chien
daignera-t-il aboyer aprs vous; ses enfants se cacheront derrire la haie
pour chapper  vos regards ou  vos questions, et le plus petit d'entre
eux, s'il n'a pu suivre ses frres en droute, se laissera tomber de peur
dans le foss en criant de toutes ses forces. Mais la figure la plus
impassible sera celle d'un grand boeuf blanc, doyen invitable de tous les
pturages, qui, vous regardant fixement du milieu du buisson, semblera
tenir en respect toute la famille moins grave et moins bienveillante des
taureaux effarouchs.

 part cette premire froideur  l'abord de l'tranger, le laboureur de ce
pays est bon et hospitalier, comme ses ombrages paisibles, comme ses prs
aromatiques.

Une partie de terrain comprise entre deux petites rivires est
particulirement remarquable par les teintes vigoureuses et sombres de sa
vgtation, qui lui ont fait donner le nom de _Valle-Noire_. Elle n'est
peuple que de chaumires parses et de quelques fermes d'un bon revenu.
Celle qu'on appelle _Grangeneuve_ est fort considrable; mais la
simplicit de son aspect n'offre rien qui altre celle du paysage. Une
avenue d'rables y conduit, et, tout au pied des btiments rustiques,
l'Indre, qui n'est dans cet endroit qu'un joli ruisseau, se promne
doucement au milieu des joncs et des iris jaunes de la prairie.

Le 1er mai est pour les habitants de la Valle-Noire un jour de
dplacement et de fte.  l'extrmit du vallon, c'est--dire  deux
lieues environ de la partie centrale o est situ Grangeneuve, se tient
une de ces ftes champtres qui, en tous pays, attirent et runissent tous
les habitants des environs, depuis le sous-prfet du dpartement jusqu'
la jolie grisette qui a pliss, la veille, le jabot administratif; depuis
la noble chtelaine jusqu'au petit _ptour_ (c'est le mot du pays) qui
nourrit sa chvre et son mouton aux dpens des haies seigneuriales. Tout
cela mange sur l'herbe, danse sur l'herbe, avec plus ou moins d'apptit,
plus ou moins de plaisir; tout cela vient pour se montrer en calche ou
sur un ne, en cornette ou en chapeau de paille d'Italie, en sabots de
bois de peuplier ou en souliers de satin turc, en robe de soie ou en jupe
de droguet. C'est un beau jour pour les jolies filles, un jour de haute
et basse justice pour la beaut, quand,  la lumire invitable du plein
soleil, les grces un peu problmatiques des salons sont appeles au
concours vis--vis des fraches sants, des clatantes jeunesses du
village; alors que l'aropage masculin est compos de juges de tout rang,
et que les parties sont en prsence au son du violon,  travers la
poussire, sous le feu des regards. Bien des triomphes quitables,
bien des rparations mrites, bien des jugements longtemps en litige,
signalent dans les annales de la coquetterie le jour de la fte champtre,
et le 1er mai tait l, comme partout, un grand sujet de rivalit secrte
entre les dames de la ville voisine et les paysannes endimanches de la
Valle-Noire.

Mais ce fut  Grangeneuve que s'organisa ds le matin le plus redoutable
arsenal de cette sduction nave. C'tait dans une grande chambre basse,
claire par des croises  petit vitrage; les murs taient revtus d'un
panier assez clatant de couleur, qui jurait avec les solives noircies du
plafond, les portes en plein chne et le bahut grossier. Dans ce local
imparfaitement dcor, o d'assez beaux meubles modernes faisaient
ressortir la rusticit classique de sa premire condition, une belle fille
de seize ans, debout devant le cadre dor et dcoup d'une vieille glace
qui semblait se pencher vers elle pour l'admirer, mettait la dernire main
 une toilette plus riche qu'lgante. Mais Athnas, l'hritire unique
du bon fermier, tait si jeune, si rose, si rjouissante  voir, qu'elle
semblait encore gracieuse et naturelle dans ses atours d'emprunt. Tandis
qu'elle arrangeait les plis de sa robe de tulle, madame sa mre, accroupie
devant la porte, et les manches retrousses jusqu'au coude, prparait,
dans un grand chaudron, je ne sais quelle mixture d'eau et de son, autour
de laquelle une demi-brigade de canards se tenait en bon ordre dans une
attentive extase. Un rayon de soleil vif et joyeux entrait par cette porte
ouverte, et venait tomber sur la jeune fille pare, vermeille et mignonne,
si diffrente de sa mre, replte, hle, vtue de bure.

 l'autre bout de la chambre, un jeune homme habill de noir, assis
ngligemment sur un canap, contemplait Athnas en silence. Mais son
visage n'exprimait pas cette joie expansive, enfantine, que trahissaient
tous les mouvements de la jeune fille. Parfois mme une lgre expression
d'ironie et de piti semblait animer sa bouche grande, mince et mobile.

M. Lhry, ou plutt le pre Lhry, comme l'appelaient encore par habitude
les paysans dont il avait t longtemps l'gal et le compagnon, chauffait
paisiblement ses tibias chausss de bas blancs, au feu de javelles qui
brlait en toutes saisons dans la chemine, selon l'usage des campagnes.
C'tait un brave homme encore vert, qui portait des culottes rayes,
un grand gilet  fleurs, une veste longue et une queue. La queue est un
vestige prcieux des temps passs, qui s'efface chaque jour de plus en
plus du sol de la France. Le Berri ayant moins souffert que toute autre
province des envahissements de la civilisation, cette coiffure y rgne
encore sur quelques habitus fidles, dans la classe des cultivateurs
demi-bourgeois, demi-rustres. C'tait, dans leur jeunesse, le premier pas
vers les habitudes aristocratiques, et ils croiraient droger aujourd'hui
s'ils privaient leur chef de cette distinction sociale. M. Lhry avait
dfendu la sienne contre les attaques ironiques de sa fille, et c'tait
peut-tre, dans toute la vie d'Athnas, la seule de ses volonts 
laquelle ce pre tendre n'et pas acquiesc.

--Allons donc, maman! dit Athnas en arrangeant la boucle d'or de sa
ceinture de moire, as-tu fini de donner  manger  tes canards? Tu n'es
pas encore habille? Nous ne partirons jamais!

--Patience, patience, petite! dit la mre Lhry en distribuant avec une
noble impartialit la pture  ses volatiles; pendant le temps qu'on
mettra _Mignon_  la patache, j'aurai tout celui de m'arranger. Ah! dame!
il ne m'en faut pas tant qu' toi, ma fille! Je ne suis plus jeune; et,
quand je l'tais, je n'avais pas comme toi le loisir et le moyen de me
faire belle. Je ne passais pas deux heures  ma toilette, da!

--Est-ce que c'est un reproche que vous me faites? dit Athnas d'un air
boudeur.

--Non, ma fille, non, rpondit la vieille. Amuse-toi, fais-toi _brave_,
mon enfant; tu as de la fortune, profite du travail de tes parents. Nous
sommes trop vieux  prsent pour en jouir, nous autres... Et puis, quand
on a pris l'habitude d'tre gueux, on ne s'en dfait plus. Moi qui
pourrais me faire servir pour mon argent, a m'est impossible; c'est plus
fort que moi, il faut toujours que tout soit fait par moi-mme dans la
maison. Mais toi, fais la dame, ma fille; tu as t leve pour a: c'est
l'intention de ton pre; tu n'es pas pour le nez d'un valet de charrue, et
le mari que tu auras sera bien aise de te trouver la main blanche, hein?

Madame Lhry, en achevant d'essuyer son chaudron et de dbiter ce discours
plus affectueux que sens, fit une grimace au jeune homme en manire de
sourire. Celui-ci affecta de n'y pas faire attention, et le pre Lhry,
qui contemplait les boucles de ses souliers dans cet tat de bate
stupidit si doux au paysan qui se repose, leva ses yeux  demi ferms
vers son futur gendre, comme pour jouir de sa satisfaction. Mais le futur
gendre, pour chapper  ces prvenances muettes, se leva, changea de place,
et dit enfin  madame Lhry:

Ma tante, voulez-vous que j'aille prparer la voiture?

--Va, mon enfant, va si tu veux. Je ne te ferai pas attendre, rpondit la
bonne femme.

Le neveu allait sortir quand une cinquime personne entra, qui, par son
air et son costume, contrastait singulirement avec les habitants de la
ferme.




II.


C'tait une femme petite et mince qui, au premier abord, semblait ge de
vingt-cinq ans; mais, en la voyant de prs, on pouvait lui en accorder
trente sans craindre d'tre trop libral envers elle. Sa taille fluette et
bien prise avait encore la grce de la jeunesse; mais son visage,  la
fois noble et joli, portait les traces du chagrin, qui fltrit encore
plus que les annes. Sa mise nglige, ses cheveux plats, son air calme,
tmoignaient assez l'intention de ne point aller  la fte. Mais dans la
petitesse de sa pantoufle, dans l'arrangement dcent et gracieux de sa
robe grise, dans la blancheur de son cou, dans sa dmarche souple et
mesure, il y avait plus d'aristocratie vritable que dans tous les joyaux
d'Athnas. Pourtant cette personne si imposante, devant laquelle toutes
les autres se levrent avec respect, ne portait pas d'autre nom, chez ses
htes de la ferme, que celui de mademoiselle Louise.

Elle tendit une main affectueuse  madame Lhry, baisa sa fille au front,
et adressa un sourire d'amiti au jeune homme.

--Eh bien! lui dit le pre Lhry, avez-vous t vous promener bien loin ce
matin, ma chre demoiselle?

--En vrit, devinez jusqu'o j'ai os aller! rpondit mademoiselle Louise
en s'asseyant prs de lui familirement.

--Pas jusqu'au chteau, je pense? dit vivement le neveu.

--Prcisment jusqu'au chteau, Bndict, rpondit-elle.

--Quelle imprudence! s'cria Athnas, qui oublia un instant de crper
les boucles de ses cheveux pour s'approcher avec curiosit.

--Pourquoi? rpliqua Louise; ne m'avez-vous pas dit que tous les
domestiques taient renouvels sauf la pauvre nourrice? Et bien
certainement, si j'eusse rencontr celle-l, elle ne m'et pas trahie.

--Mais enfin vous pouviez rencontrer madame...

-- six heures du matin? _madame_ est dans son lit jusqu' midi.

--Vous vous tes donc leve avant le jour? dit Bndict. Il m'a sembl en
effet vous entendre ouvrir la porte du jardin.

--Mais _mademoiselle!_ dit madame Lhry, on la dit fort matinale, fort
active. Si vous l'eussiez rencontre, celle-l?

--Ah! que je l'aurais voulu! dit Louise avec chaleur; je n'aurai pas de
repos que je n'aie vu ses traits, entendu le son de sa voix... Vous la
connaissez; vous, Athnas; dites-moi donc encore qu'elle est jolie,
qu'elle est bonne, qu'elle ressemble  son pre...

--Il y a quelqu'un ici  qui elle ressemble bien davantage, dit Athnas
en regardant Louise; c'est dire qu'elle est bonne et jolie!

La figure de Bndict s'claircit, et ses regards se portrent avec
bienveillance sur sa fiance.

--Mais coutez, dit Athnas  Louise, si vous voulez tant voir
mademoiselle Valentine, il faut venir  la fte avec nous; vous vous
tiendrez cache dans la maison de notre cousine Simone, sur la place, et
de l vous verrez certainement ces dames; car mademoiselle Valentine m'a
assur qu'elles y viendraient.

--Ma chre belle, cela est impossible, rpondit Louise; je ne descendrais
pas de la carriole sans tre reconnue ou devine. D'ailleurs, il n'y a
qu'une personne de cette famille que je dsire voir; la prsence des
autres gterait le plaisir que je m'en promets. Mais c'est assez parler de
mes projets, parlons des vtres, Athnas. Il me semble que vous voulez
craser tout le pays par un tel luxe de fracheur et de beaut!

La jeune fermire rougit de plaisir, et embrassa Louise avec une vivacit
qui prouvait assez la satisfaction nave qu'elle prouvait d'tre admire.

--Je vais chercher mon chapeau, dit-elle; vous m'aiderez  le poser,
n'est-ce pas?

Et elle monta vivement un escalier de bois qui conduisait  sa chambre.

Pendant ce temps, la mre Lhry sortit par une autre porte pour aller
changer de costume; son mari prit une fourche et alla donner ses
instructions au bouvier pour le rgime de la journe.

Alors, Bndict, rest seul avec Louise, se rapprocha d'elle, et parlant 
demi-voix:

--Vous gtez Athnas comme les autres! lui dit-il. Vous tes la seule ici
qui auriez le droit de lui adresser quelques observations, et vous ne
daignez pas le faire...

--Qu'avez-vous donc encore  reprocher  cette pauvre enfant? rpondit
Louise tonne.  Bndict! vous tes bien difficile!

--Voil ce qu'ils me disent tous, et vous aussi, Madame, vous qui pourriez
si bien comprendre ce que je souffre du caractre et des ridicules de
cette jeune personne!

--Des ridicules? rpta Louise. Est-ce que vous ne seriez pas amoureux
d'elle?

Bndict ne rpondit rien, et aprs un instant de trouble et de silence:

--Convenez, lui dit-il, que sa toilette est extravagante aujourd'hui.
Aller danser au soleil et  la poussire avec une robe de bal, des
souliers de satin, un cachemire et des plumes! Outre que cette parure est
hors de place, je la trouve du plus mauvais got.  son ge, une jeune
personne devrait chrir la simplicit et savoir s'embellir  peu de frais.

--Est-ce la faute d'Athnas si on l'a leve ainsi? Que vous vous
attachez  peu de chose! Occupez-vous plutt de lui plaire et de prendre
de l'empire sur son esprit et sur son coeur; alors soyez sr que vos
dsirs seront des lois pour elle. Mais vous ne songez qu' la froisser
et  la contredire, elle si choye, si souveraine dans sa famille!
Souvenez-vous donc combien son coeur est bon et sensible...

--Son coeur, son coeur! sans doute elle a un bon coeur; mais son esprit
est si born! c'est une bont toute native, toute vgtale,  la manire
des lgumes qui croissent bien ou mal sans en savoir la cause. Que sa
coquetterie me dplat! Il me faudra lui donner le bras, la promener,
la montrer  cette fte, entendre la sotte admiration des uns, le sot
dnigrement des autres! Quel ennui! Je voudrais en tre dj revenu!

--Quel singulier caractre! Savez-vous, Bndict, que je ne vous comprends
pas? Combien d'autres  votre place s'enorgueilliraient de se montrer
en public avec la plus jolie fille et la plus riche hritire de nos
campagnes, d'exciter l'envie de vingt rivaux conduits, de pouvoir se dire
son fianc! Au lieu de cela, vous ne vous attachez qu' la critique amre
de quelques lgers dfauts, communs  toutes les jeunes personnes de
cette classe, dont l'ducation ne s'est pas trouve en rapport avec la
naissance. Vous lui faites un crime de subir les consquences de la vanit
de ses parents; vanit bien innocente aprs tout, et dont vous devriez
vous plaindre moins que personne.

--Je le sais, rpondit-il vivement, je sais tout ce que vous allez me
dire. Ils ne me devaient rien, ils m'ont tout donn. Ils m'ont pris, moi,
fils de leur frre, fils d'un paysan comme eux, mais d'un paysan pauvre,
moi orphelin, moi indigent. Ils m'ont recueilli, adopt, et au lieu de me
mettre  la charrue, comme l'ordre social semblait m'y destiner, ils m'ont
envoy  Paris,  leurs frais; ils m'ont fait faire des tudes, ils m'ont
mtamorphos en bourgeois, en tudiant, en bel esprit, et ils me destinent
encore leur fille, leur fille riche, vaniteuse et belle. Ils me la
rservent, ils me l'offrent! Oh! sans doute, ils m'ont aim beaucoup, ces
parents au coeur simple et prodigue! mais leur aveugle tendresse s'est
trompe, et tout le bien qu'ils ont voulu me faire s'est chang en mal...
Maudite soit la manie de prtendre plus haut qu'on ne peut atteindre!

Bndict frappa du pied; Louise le regarda d'un air triste et svre.

--Est-ce l le langage que vous teniez hier, au retour de la chasse,  ce
jeune noble, ignorant et born, qui niait les bienfaits de l'ducation
et voulait arrter les progrs des classes infrieures de la socit?
Que de bonnes choses n'avez-vous pas trouv  lui dire pour dfendre
la propagation des lumires et la libert pour tous de crotre et de
parvenir! Bndict, votre esprit changeant, irrsolu, chagrin, cet esprit
qui examine et dprcie tout, m'tonne et m'afflige. J'ai peur que chez
vous le bon grain ne se change en ivraie, j'ai peur que vous ne soyez
beaucoup au-dessous de votre ducation, ou beaucoup au-dessus, ce qui ne
serait pas un moindre malheur.

--Louise, Louise! dit Bndict d'une voix altre, en saisissant la main
de la jeune femme.

Il la regarda fixement et avec des yeux humides; Louise rougit et dtourna
les siens d'un air mcontent. Bndict laissa tomber sa main et se mit 
marcher avec agitation, avec humeur; puis il se rapprocha d'elle et fit un
effort pour redevenir calme.

--C'est vous qui tes trop indulgente, dit-il. Vous avez vcu plus que moi,
et pourtant je vous crois beaucoup plus jeune. Vous avez l'exprience de
vos sentiments, qui sont grands et gnreux, mais vous n'avez pas tudi
le coeur des autres, vous n'en souponnez pas la laideur et les petitesses;
vous n'attachez aucune importance aux imperfections d'autrui, vous ne les
voyez pas peut-tre!... Ah! Mademoiselle! Mademoiselle! vous tes un guide
bien indulgent et bien dangereux...

--Voil de singuliers reproches, dit Louise avec une gaiet force. De qui
me suis-je lue le mentor ici? Ne vous ai-je pas toujours dit au contraire
que je n'tais pas plus propre  diriger les autres que moi-mme? Je
manque d'exprience, dites-vous!... Oh! je ne me plains pas de cela,
moi!...

Deux larmes coulrent le long des joues de Louise. Il se fit un instant
de silence pendant lequel Bndict se rapprocha encore, et se tint mu et
tremblant auprs d'elle. Puis Louise reprit en cherchant  cacher sa
tristesse:

--Mais vous avez raison, j'ai trop vcu en moi-mme pour observer les
autres  fond. J'ai trop perdu de temps  souffrir; ma vie a t mal
employe.

Louise s'aperut que Bndict pleurait. Elle craignait l'imptueuse
sensibilit de ce jeune homme, et, lui montrant la cour, elle lui fit
signe d'aller aider son oncle qui attelait lui-mme  la patache un gros
bidet poitevin; mais Bndict ne s'aperut pas de son intention.

--Louise! lui dit-il avec ardeur; puis il rpta: Louise! d'un ton plus
bas.--C'est un joli nom, dit-il, un nom si simple, si doux! et c'est vous
qui le portez! au lieu que ma cousine, si bien faite pour traire les
vaches et garder les moutons, s'appelle Athnas! J'ai une autre cousine
qui s'appelle Zorade, et qui vient de nommer son marmot Adhmar! Les
nobles ont bien raison de mpriser nos ridicules; ils sont amers! ne
trouvez-vous pas? Voici un rouet, le rouet de ma bonne tante; qui est-ce
qui le charge de laine? qui le fait tourner patiemment en son absence?...
Ce n'est pas Athnas... Oh non!... elle croirait s'tre dgrade si elle
avait jamais touch un fuseau; elle craindrait de redescendre  l'tat
d'o elle est sortie si elle savait faire un ouvrage utile. Non, non, elle
sait broder, jouer de la guitare, peindre des fleurs, danser; mais vous
savez filer, Mademoiselle, vous ne dans l'opulence; vous tes douce,
humble et laborieuse... J'entends marcher l-haut. C'est elle qui revient;
elle s'tait oublie devant son miroir sans doute!...

--Bndict! allez donc chercher votre chapeau, cria Athnas du haut de
l'escalier.

--Allez donc! dit Louise  voix basse en voyant que Bndict ne se
drangeait pas.

--Maudite soit la fte! rpondit-il sur le mme ton. Je vais partir, soit!
mais ds que j'aurai dpos ma belle cousine sur la pelouse, j'aurai soin
d'avoir un pied foul et de revenir  la ferme... Y serez-vous,
mademoiselle Louise?

--Non, Monsieur, je n'y serai pas, rpondit-elle avec scheresse.

Bndict devint rouge de dpit. Il se prpara  sortir. Madame Lhry
reparut avec une toilette moins somptueuse, mais encore plus ridicule
que celle de sa fille. Le satin et la dentelle faisaient admirablement
ressortir son teint cuivr par le soleil, ses traits prononcs et sa
dmarche roturire. Athnas passa un quart d'heure  s'arranger avec
humeur dans le fond de la carriole, reprochant  sa mre de froisser ses
manches en occupant trop d'espace  ct d'elle, et regrettant, dans son
coeur, que la folie de ses parents n'et pas encore t pousse jusqu'
se procurer une calche.

Le pre Lhry mit son chapeau sur ses genoux afin de ne pas l'exposer aux
cahots de la voiture en le gardant sur sa tte. Bndict monta sur la
banquette de devant, et, en prenant les rnes, osa jeter un dernier regard
sur Louise; mais il rencontra tant de froideur et de svrit dans le sien
qu'il baissa les yeux, se mordit les lvres, et fouetta le cheval avec
colre. _Mignon_ partit au galop, et, coupant les profondes ornires du
chemin, il imprima  la carriole de violentes secousses, funestes aux
chapeaux des deux _dames_ et  l'humeur d'Athnas.




III.


Mais au bout de quelques pas, le bidet, naturellement peu taill pour la
course, se ralentit; l'humeur irascible de Bndict se calma et fit place
 la honte et aux remords, et M. Lhry s'endormit profondment.

Ils suivaient un de ces petits chemins verts qu'on appelle, en langage
villageois, _tranes_; chemin si troit que l'troite voiture touchait de
chaque ct les branches des arbres qui le bordaient, et qu'Athnas put
se cueillir un gros bouquet d'aubpine en passant son bras, couvert d'un
gant blanc, par la lucarne latrale de la carriole. Rien ne saurait
exprimer la fracheur et la grce de ces petites alles sinueuses qui
s'en vont serpentant capricieusement sous leurs perptuels berceaux de
feuillage, dcouvrant  chaque dtour une nouvelle profondeur toujours
plus mystrieuse et plus verte. Quand le soleil de midi embrase, jusqu'
la tige, l'herbe profonde et serre des prairies, quand les insectes
bruissent avec force et que la caille _glousse_ avec amour dans les
sillons, la fracheur et le silence semblent se rfugier dans les tranes.
Vous y pouvez marcher une heure sans entendre d'autre bruit que le vol
d'un merle effarouch  votre approche, ou le saut d'une petite grenouille
verte et brillante comme une meraude, qui dormait dans son hamac de joncs
entrelacs. Ce foss lui-mme renferme tout un monde d'habitants, toute
une fort de vgtations; son eau limpide court sans bruit en s'purant
sur la glaise, et caresse mollement des bordures de cresson, de baume et
d'hpatiques; les fontinales, les longues herbes appeles _rubans d'eau_,
les mousses aquatiques pendantes et chevelues, tremblent incessamment dans
ses petits remous silencieux; la bergeronnette jaune y trotte sur le sable
d'un air  la fois espigle et peureux; la clmatite et le chvrefeuille
l'ombragent de berceaux o le rossignol cache son nid. Au printemps ce ne
sont que fleurs et parfums;  l'automne, les prunelles violettes couvrent
ces rameaux qui, en avril, blanchirent les premiers; la senelle rouge,
dont les grives sont friandes, remplace la fleur d'aubpine, et les ronces,
toutes charges des flocons de laine qu'y ont laisss les brebis en
passant, s'empourprent de petites mres sauvages d'une agrable saveur.

Bndict, laissant flotter les guides du paisible coursier, tomba dans une
rverie profonde. Ce jeune homme tait d'un caractre trange; ceux qui
l'entouraient, faute de pouvoir le comparer  un autre de mme trempe, le
considraient comme absolument hors de la ligne commune. La plupart le
mprisaient comme un tre incapable d'excuter rien d'utile et de solide;
et, s'ils ne lui tmoignaient pas le peu de cas qu'ils faisaient de lui,
c'est qu'ils taient forcs de lui accorder une vritable bravoure
physique et une grande fermet de ressentiments. En revanche, la famille
Lhry, simple et bienveillante qu'elle tait, n'hsitait pas  l'lever au
premier rang pour l'esprit et le savoir. Aveugles pour ses dfauts, ces
braves gens ne voyaient dans leur neveu qu'un jeune homme trop riche
d'imagination et de connaissances pour goter le repos de l'esprit.
Cependant Bndict,  vingt-deux ans, n'avait point acquis ce qu'on
appelle une instruction positive.  Paris, tour  tour possd de l'amour
des arts et des sciences, il ne s'tait enrichi d'aucune spcialit. Il
avait travaill beaucoup; mais il s'tait arrt lorsque la pratique
devenait ncessaire. Il avait senti le dgot au moment o les autres
recueillent le fruit de leurs peines. Pour lui, l'amour de l'tude
finissait l o la ncessit du mtier commenait. Les trsors de l'art
et de la science une fois conquis, il ne s'tait plus senti la constance
goste d'en faire l'application  ses intrts propres; et, comme il ne
savait pas tre utile  lui-mme, chacun disait en le voyant inoccup:
 quoi est-il bon?

De tout temps sa cousine lui avait t destine en mariage; c'tait la
meilleure rponse qu'on pt faire aux envieux qui accusaient les Lhry
d'avoir laiss corrompre leur coeur autant que leur esprit par les
richesses. Il est bien vrai que leur bon sens, ce bon sens des paysans,
ordinairement si sr et si droit, avait reu une rude atteinte au sein de
la prosprit. Ils avaient cess d'estimer les vertus simples et modestes,
et, aprs de vains efforts pour les dtruire en eux-mmes, ils avaient
tout fait pour en touffer le germe chez leurs enfants; mais ils n'avaient
pas cess de les chrir presque galement, et en travaillant  leur perte
ils avaient cru travailler  leur bonheur.

Cette ducation avait assez bien fructifi pour le malheur de l'un et de
l'autre. Athnas, comme une cire molle et flexible, avait pris dans un
pensionnat d'Orlans tous les dfauts des jeunes provinciales: la vanit,
l'ambition, l'envie, la petitesse. Cependant la bont du coeur tait en
elle comme un hritage sacr transmis par sa mre, et les influences du
dehors n'avaient pu l'touffer. Il y avait donc beaucoup  esprer pour
elle des leons de l'exprience et de l'avenir.

Le mal tait plus grand chez Bndict. Au lieu d'engourdir les sentiments
gnreux, l'ducation les avait dvelopps outre mesure, et les avait
changs en irritation douloureuse et fbrile. Ce caractre ardent, cette
me impressionnable, auraient eu besoin d'un ordre d'ides calmantes, de
principes rpressifs. Peut-tre mme que le travail des champs, la fatigue
du corps, eussent avantageusement employ l'excs de force qui fermentait
dans cette organisation nergique. Les lumires de la civilisation, qui
ont dvelopp tant de qualits prcieuses, en ont vici peut-tre autant.
C'est un malheur des gnrations places entre celles qui ne savent rien
et celles qui sauront assez: elles savent trop.

Lhry et sa femme ne pouvaient comprendre le malheur de cette situation.
Ils se refusaient  le pressentir, et, n'imaginant pas d'autres flicits
que celles qu'ils pouvaient dispenser, ils se vantaient navement d'avoir
la puissance consolatrice des ennuis de Bndict: c'tait, selon eux, une
bonne ferme, une jolie fermire, et une dot de deux cent mille francs
comptants pour entrer en mnage. Mais Bndict tait insensible  ces
flatteries de leur affection. L'argent excitait en lui ce mpris profond,
enthousiaste exagration d'une jeunesse souvent trop prompte  changer
de principes et  plier un genou converti devant le dieu de l'univers.
Bndict se sentait dvor d'une ambition secrte; mais ce n'tait pas
celle-l: c'tait celle de son ge, celle des choses qui flattent
l'amour-propre d'une manire plus noble.

Le but particulier de cette attente vague et pnible, il l'ignorait
encore. Il avait cru deux ou trois fois la reconnatre aux vives
fantaisies qui s'taient empares de son imagination. Ces fantaisies
s'taient vanouies sans lui avoir apport de jouissances durables.
Maintenant il la sentait toujours comme un mal ennemi renferm dans son
sein, et jamais elle ne l'avait tortur si cruellement qu'alors qu'il
savait moins  quoi la faire servir. L'ennui, ce mal horrible qui s'est
attach  la gnration prsente plus qu' toute autre poque de
l'histoire sociale, avait envahi la destine de Bndict dans sa fleur;
il s'tendait comme un nuage noir sur tout son avenir. Il avait dj
fltri la plus prcieuse facult de son ge, l'esprance.

 Paris, la solitude l'avait rebut. Toute prfrable  la socit qu'elle
lui semblait, il l'avait trouve, au fond de sa petite chambre d'tudiant,
trop solennelle, trop dangereuse pour des facults aussi actives que
l'taient les siennes. Sa sant en avait souffert, et ses bons parents
effrays l'avaient rappel auprs d'eux. Il y tait depuis un mois, et
dj son teint avait repris le ton vigoureux de la sant, mais son coeur
tait plus agit que jamais. La posie des champs,  laquelle il tait si
sensible, portait jusqu'au dlire l'ardeur de ces besoins ignors qui le
rongeaient. Sa vie de famille, si bienfaisante et si douce dans les
premiers jours, chaque fois qu'il venait en faire l'essai, lui tait
devenue dj plus fastidieuse que de coutume. Il ne se sentait aucun got
pour Athnas. Elle tait trop au-dessous des chimres de sa pense, et
l'ide de se fixer au sein de ces habitudes extravagantes ou triviales
dont sa famille offrait le contraste et l'assemblage lui tait odieuse.
Son coeur s'ouvrait bien  la tendresse et  la reconnaissance; mais ces
sentiments taient pour lui la source de combats et de remords perptuels.
Il ne pouvait se dfendre d'une ironie intrieure, implacable et cruelle,
 la vue de toutes ces petitesses qui l'entouraient, de ce mlange de
parcimonie et de prodigalit qui rendent si ridicules les moeurs des
parvenus. M. et Mme Lhry,  la fois paternels et despotiques, donnaient
le dimanche d'excellent vin  leurs laboureurs; dans la semaine ils leur
reprochaient le filet de vinaigre qu'ils mettaient dans leur eau. Ils
accordaient avec empressement  leur fille un superbe piano, une toilette
en bois de citronnier, des livres richement relis; ils la grondaient pour
un fagot de trop qu'elle faisait jeter dans l'tre. Chez eux, ils se
faisaient petits et pauvres pour inspirer  leurs serviteurs le zle et
l'conomie; au dehors, ils s'enflaient avec orgueil, et eussent regard
comme une insulte le moindre doute sur leur opulence. Eux, si bons, si
charitables, si faciles  gagner, ils avaient russi,  force de sottise,
 se faire dtester de tous leurs voisins, encore plus sots et plus vains
qu'eux.

Voila les dfauts que Bndict ne pouvait endurer. La jeunesse est pre et
intolrante pour la vieillesse, bien plus que celle-ci ne l'est envers
elle. Cependant, au milieu de son dcouragement, des mouvements vagues et
confus taient venus jeter quelques clairs d'espoir sur sa vie. Louise,
_madame_ ou _mademoiselle_ Louise (on l'appelait galement de ces deux
noms), tait venue s'installer  Grangeneuve depuis environ trois
semaines. D'abord, la diffrence de leurs ges avait rendu cette liaison
calme et imprvoyante; quelques prventions de Bndict, dfavorables 
Louise qu'il voyait pour la premire fois depuis douze ans, s'taient
effaces dans le charme pur et attachant de son commerce. Leurs gots,
leur instruction, leurs sympathies, les avaient rapidement rapprochs, et
Louise,  la faveur de son ge, de ses malheurs et de ses vertus, avait
pris un ascendant complet sur l'esprit de son jeune ami. Mais les douceurs
de cette intimit furent de courte dure. Bndict, toujours prompt
 dpasser le but, toujours avide de diviniser ses admirations et
d'empoisonner ses joies par leur excs, s'imagina qu'il tait amoureux de
Louise, qu'elle tait la femme selon son coeur, et qu'il ne pourrait plus
vivre l o elle ne serait pas. Ce fut l'erreur d'un jour. La froideur
avec laquelle Louise accueillit ses aveux timides lui inspira plus de
dpit que de douleur. Dans son ressentiment, il l'accusa intrieurement
d'orgueil et de scheresse. Puis il se sentit dsarm par le souvenir des
malheurs de Louise, et s'avoua qu'elle tait digne de respect autant que
de piti. Deux ou trois fois encore il sentit se ranimer auprs d'elle ces
imptueuses aspirations d'une me trop passionne pour l'amiti; mais
Louise sut le calmer. Elle n'y employa point la raison qui s'gare en
transigeant; son exprience lui apprit  se mfier de la compassion; elle
ne lui en tmoigna aucune, et quoique la duret ft loin de son me, elle
la fit servir  la gurison de ce jeune homme. L'motion que Bndict
avait tmoigne le matin, durant leur entretien, avait t comme sa
dernire tentative de rvolte. Maintenant il se repentait de sa folie,
et, enfonc dans ses rflexions, il sentait  son inquitude toujours
croissante, que le moment n'tait pas venu pour lui d'aimer exclusivement
quelque chose ou quelqu'un.

Madame Lhry rompit le silence par une remarque frivole:

--Tu vas tacher tes gants avec ces fleurs, dit-elle  sa fille.
Rappelle-toi donc que _madame_ disait l'autre jour devant toi: On
reconnat toujours une personne du commun en province  ses pieds et  ses
mains. Elle ne faisait pas attention, la chre dame, que nous pouvions
prendre cela pour nous, au moins!

--Je crois bien, au contraire, qu'elle le disait exprs pour nous. Ma
pauvre maman, tu connais bien peu madame de Raimbault, si tu penses
qu'elle regretterait de nous avoir fait un affront.

--Un affront! reprit madame Lhry avec aigreur. Elle aurait voulu nous
_faire affront!_ Je voudrais bien voir cela! Ah! bien oui! Est-ce que je
souffrirais un affront de la part de qui que ce ft?

--Il faudra pourtant bien nous attendre  essuyer plus d'une impertinence
tant que nous serons ses fermiers. Fermiers, toujours fermiers! quand nous
avons une proprit au moins aussi belle que celle de madame la comtesse!
Mon papa, je ne vous laisserai pas tranquille que vous n'ayez envoy
promener cette vilaine ferme. Je m'y dplais, je ne m'y puis souffrir.

Le pre Lhry hocha la tte.

--Mille cus de profit tous les ans sont toujours bons  prendre,
rpondit-il.

--Il vaudrait mieux gagner mille cus de moins et recouvrer notre libert,
jouir de notre fortune, nous affranchir de l'espce de domination que
cette femme orgueilleuse et dure exerce sur nous.

--Bah! dit madame Lhry, nous n'avons presque jamais affaire  elle.
Depuis ce malheureux vnement elle ne vient plus dans le pays que
tous les cinq ou six ans. Encore cette fois elle n'y est venue que par
l'occasion du mariage de sa _demoiselle_. Qui sait si ce n'est pas la
dernire! M'est avis que mademoiselle Valentine aura le chteau et la
ferme en dot. Alors nous aurions affaire  une si bonne matresse!

--Il est vrai que Valentine est une bonne enfant, dit Athnas fire de
pouvoir employer ce ton de familiarit eu parlant d'une personne dont elle
enviait le rang. Oh! celle-l n'est pas fire; elle n'a pas oubli que
nous avons jou ensemble tant petites. Et puis elle a le bon sens de
comprendre que la seule distinction, c'est l'argent, et que le ntre est
aussi honorable que le sien.

--Au moins! reprit madame Lhry; car elle n'a eu que la peine de natre,
au lieu que nous, nous l'avons gagn  nos risques et peines. Mais enfin
il n'y a pas de reproche  lui faire; c'est une bonne demoiselle, et une
jolie fille, da! Tu ne l'as jamais vue, Bndict?

--Jamais, ma tante.

--Et puis je suis attache  cette famille-l, moi, reprit madame Lhry.
Le pre tait si bon! C'tait l un homme! et beau! Un gnral, ma foi,
tout chamarr d'or et de croix, et qui me faisait danser aux ftes
patronales tout comme si j'avais t une duchesse. Cela ne faisait pas
trop plaisir  madame...

--Ni  moi non plus, objecta le pre Lhry avec navet.

--Ce pre Lhry, reprit la femme, il a toujours le mot pour rire! Mais
enfin c'est pour vous dire qu'except madame, qui est un peu haute, c'est
une famille de braves gens. Peut-on voir une meilleure femme que la
grand'mre!

--Ah! celle-l, dit Athnas, c'est encore la meilleure de toutes. Elle a
toujours quelque chose d'agrable  vous dire; elle ne vous appelle jamais
que _mon coeur_, ma _toute belle_, mon _joli minois_.

--Et cela fait toujours plaisir! dit Bndict d'un air moqueur. Allons,
allons, cela joint aux mille cus de profit sur la ferme, qui peuvent
payer bien des chiffons...

--Eh! ce n'est pas  ddaigner, n'est-ce pas, mon garon? dit le pre
Lhry. Dis-lui donc cela, toi; elle t'coutera.

--Non, non, je n'couterai rien, s'cria la jeune fille. Je ne vous
laisserai pas tranquille que vous n'ayez laiss la ferme. Votre bail
expire dans six mois; il ne faut pas le renouveler, entends-tu, mon papa?

--Mais qu'est-ce que je ferai? dit le vieillard branl par le ton  la
fois patelin et impratif de sa fille. Il faudra donc que je me croise les
bras? Je ne peux pas m'amuser comme toi  lire et  chanter, moi; l'ennui
me tuera.

--Mais, mon papa, n'avez-vous pas vos biens  faire valoir?

--Tout cela marchait si bien de front! il ne me restera pas de quoi
m'occuper. Et d'ailleurs o demeurerons-nous? Tu ne veux pas habiter avec
les mtayers?

--Non certes! vous ferez btir; nous aurons une maison  nous; nous la
ferons dcorer autrement que cette vilaine ferme; vous verrez comme je m'y
entends!

--Oui, sans doute, tu t'entends fort bien  manger de l'argent, rpondit
le pre.

Athnas prit un air boudeur.

--Au reste, dit-elle d'un ton dpit, faites comme il vous plaira; vous
vous repentirez peut-tre de ne pas m'avoir coute; mais il ne sera plus
temps.

--Que voulez-vous dire? demanda Bndict.

--Je veux dire, reprit-elle, que quand madame de Raimbault saura quelle
est la personne que nous avons reue  la ferme et que nous logeons depuis
trois semaines, elle sera furieuse contre nous, et nous congdiera ds la
fin du bail avec toutes sortes de chicanes et de mauvais procds. Ne
vaudrait-il pas mieux avoir pour nous les honneurs de la guerre et nous
retirer avant qu'on nous chasse?

Cette rflexion parut faire impression sur les Lhry. Ils gardrent le
silence, et Bndict,  qui les discours d'Athnas dplaisaient de plus
en plus, n'hsita pas  prendre en mauvaise part sa dernire objection.

--Est-ce  dire, reprit-il, que vous faites un reproche  vos parents
d'avoir accueilli madame Louise?

Athnas tressaillit, regarda Bndict avec surprise, le visage anim par
la colre et le chagrin. Puis elle plit et fondit en larmes.

Bndict la comprit et lui prit la main.

--Ah! c'est affreux! s'cria-t-elle d'une voix entrecoupe par les pleurs;
interprter ainsi mes paroles! moi qui aime madame Louise comme ma soeur!

--Allons! allons! c'est un malentendu! dit le pre Lhry; embrassez-vous,
et que tout soit dit.

Bndict embrassa sa cousine, dont les belles couleurs
reparurent aussitt.

--Allons, enfant! essuie tes larmes, dit madame Lhry, voici que nous
arrivons; ne va pas te montrer avec tes yeux rouges; voil dj du monde
qui te cherche.

En effet le son des vielles et des cornemuses se faisait entendre, et
plusieurs jeunes gens en embuscade sur la route, attendaient l'arrive des
demoiselles pour les inviter  danser les premiers.




IV.


C'taient des garons de la mme classe que Bndict, sauf la supriorit
de l'ducation qu'il avait sur eux, et dont ils taient plus ports  lui
faire un reproche qu'un avantage. Plusieurs d'entre eux n'taient pas sans
prtentions  la main d'Athnas.

--Bonne prise! s'cria celui qui tait mont sur un tertre pour dcouvrir
l'arrive des voitures; c'est mademoiselle Lhry, la beaut de la
Valle-Noire.

--Doucement, Simonneau! celle-l me revient; je lui fais la cour depuis un
an. Par droit d'anciennet, s'il vous plat!

Celui qui parla ainsi tait un grand et robuste garon  l'oeil noir, au
teint cuivr, aux larges paules; c'tait le fils du plus riche marchand
de boeufs du pays.

--C'est fort bien, Pierre Blutty, dit le premier, mais son futur est avec
elle.

--Comment? son futur! s'crirent tous les autres.

--Sans doute; le cousin Bndict.

--Ah! Bndict l'avocat, le beau parleur, le savant!

--Oh! le pre Lhry lui donnera assez d'cus pour en faire quelque chose
de bon.

--Il l'pouse?

--Il l'pouse.

--Oh! ce n'est pas fait!

--Les parents veulent, la fille veut; ce serait bien le diable si le
garon ne voulait pas.

--Il ne faut pas souffrir cela, vous autres, s'cria Georges Moret. Eh
bien, oui! nous aurions l un joli voisin! Ce serait pour le coup qu'il se
donnerait de grands airs, ce _cracheur de grec_.  lui la plus belle fille
et la plus belle dot? non, que Dieu me confonde plutt!

--La petite est coquette, le grand ple (c'est ainsi qu'ils appelaient
Bndict) n'est ni beau ni galant. C'est  nous d'empcher cela! Allons,
frres, le plus heureux de nous rgalera les autres le jour de ses noces.
Mais, avant tout, il faut savoir  quoi nous en tenir sur les prtentions
de Bndict.

En parlant ainsi, Pierre Blutty s'avana vers le milieu du chemin,
s'empara de la bride du cheval, et, l'ayant forc de s'arrter, prsenta
son salut et son invitation  la jeune fermire. Bndict tenait  rparer
son injustice envers elle; en outre, quoiqu'il ne se soucit pas de la
disputer  ses nombreux rivaux, il tait bien aise de les mortifier un
peu. Il se pencha donc sur le devant de la carriole, de manire  leur
cacher Athnas.

--Messieurs, ma cousine vous remercie de tout son coeur, leur dit-il; mais
vous trouverez bon que la premire contredanse soit pour moi. Elle vient
de m'tre promise, vous arrivez un peu tard.

Et, sans couter une seconde proposition, il fouetta le cheval et entra
dans le hameau en soulevant des tourbillons de poussire.

Athnas ne s'attendait pas  tant de joie; la veille et le matin encore
Bndict, qui ne voulait pas danser avec elle, avait feint d'avoir pris
une entorse et de boiter. Quand elle le vit marcher  ses cts d'un
air rsolu, son sein bondit de joie; car, outre qu'il et t humiliant
pour l'amour-propre d'une si jolie fille de ne pas ouvrir la danse avec
son prtendu, Athnas aimait rellement Bndict. Elle reconnaissait
instinctivement toute sa supriorit sur elle, et, comme il entre toujours
une bonne part de vanit dans l'amour, elle tait flatte d'tre destine
 un homme mieux lev que tous ceux qui la courtisaient. Elle parut donc
blouissante de fracheur et de vivacit; sa parure, que Bndict avait
si svrement condamne, sembla charmante  des gots moins purs. Les
femmes en devinrent laides de jalousie, et les hommes proclamrent
Athnas Lhry la reine du bal.

Cependant vers le soir cette brillante toile plit devant l'astre plus
pur et plus radieux de mademoiselle de Raimbault. En entendant ce nom
passer de bouche en bouche, Bndict, pouss par un sentiment de curiosit,
suivit les flots d'admirateurs qui se jetaient sur ses pas. Pour la voir,
il fut forc de monter sur un pidestal de pierre brute surmont d'une
croix fort en vnration dans le village. Cet acte d'impit, ou plutt
d'tourderie, attira les regards vers lui, et ceux de mademoiselle de
Raimbault suivant la mme direction que la foule, elle se prsenta  lui
de face et sans obstacle.

Elle ne lui plut pas. Il s'tait fait un type de femme brune, ple,
ardente, espagnole, mobile, dont il ne voulait pas se dpartir.
Mademoiselle Valentine ne ralisait point son idal; elle tait blanche,
blonde, calme, grande, frache, admirablement belle de tous points. Elle
n'avait aucun des dfauts dont le cerveau malade de Bndict s'tait pris
 la vue de ces oeuvres d'art o le pinceau, en potisant la laideur,
l'a rendue plus attrayante que la beaut mme. Et puis, mademoiselle de
Raimbault avait une dignit douce et relle qui imposait trop pour charmer
au premier abord. Dans la courbe de son profil, dans la finesse de ses
cheveux, dans la grce de son cou, dans la largeur de ses blanches paules,
il y avait mille souvenirs de la cour de Louis XIV. On sentait qu'il
avait fallu toute une race de preux pour produire cette combinaison
de traits purs et nobles, toutes ces grces presque royales, qui se
rvlaient lentement, comme celle du cygne jouant au soleil avec une
langueur majestueuse.

Bndict descendit de son poste au pied de la croix, et, malgr les
murmures des bonnes femmes de l'endroit, vingt autres jeunes gens se
succdrent  cette place envie qui permettait de voir et d'tre vu.
Bndict se trouva, une heure aprs, port vers mesdames de Raimbault. Son
oncle, qui tait occup  leur parler chapeau bas, l'ayant aperu, vint le
prendre par le bras et le leur prsenta.

Valentine tait assise sur le gazon, entre sa mre la comtesse de
Raimbault et sa grand'mre la marquise de Raimbault. Bndict ne
connaissait aucune de ces trois femmes; mais il avait ai souvent entendu
parler d'elles  la ferme, qu'il s'attendait au salut ddaigneux et glac
de l'une,  l'accueil familier et communicatif de l'autre. Il semblait que
la vieille marquise voult rparer,  force de dmonstrations, le silence
mprisant de sa belle-fille. Mais, dans cette affectation de popularit,
on retrouvait l'habitude d'une protection toute fodale.

--Comment! c'est l Bndict? s'cria-t-elle, c'est l ce marmot que j'ai
vu tout petit sur le sein de sa mre? Eh! bonjour, _mon garon_! je suis
charme de te voir si grand et si bien mis. Tu ressembles  ta mre que
c'est effrayant. Ah a, sais-tu que nous sommes d'anciennes connaissances?
tu es le filleul de mon pauvre fils, le gnral qui est mort  Waterloo.
C'est moi qui t'ai fait prsent de ton premier fourreau; mais, tu ne t'en
souviens gure. Combien y a-t-il de cela? Tu dois avoir au moins dix-huit
ans?

--J'en ai vingt-deux, Madame, rpondit Bndict.

--Sangodmi! s'cria l marquise, dj vingt-deux ans! Voyez comme le
temps passe! Je te croyais de l'ge de ma petite-fille. Tu ne la connais
pas, ma petite-fille? Tiens, regarde-la; nous savons faire des enfants
aussi, nous autres! Valentine, dis donc bonjour  Bndict; c'est le neveu
du bon Lhry, c'est le prtendu de ta petite camarade Athnas. Parle-lui,
ma fille.

Cette interpellation pouvait se traduire ainsi: Imite-moi, hritire de
mon nom; sois populaire, afin de sauver ta tte  travers les rvolutions
 venir, comme j'ai su faire dans les rvolutions passes. Nanmoins,
mademoiselle de Raimbault, soit adresse, soit usage, soit franchise,
effaa, par son regard et son sourire, tout ce que la bienveillance
impertinente de la marquise avait excit de colre dans l'me de Bndict.
Il avait fix sur elle des yeux hardis et railleurs; car sa fiert blesse
avait fait disparatre un instant la timide sauvagerie de son ge. Mais
l'expression de ce beau visage tait si douce et si sereine, le son de
cette voix si pur et si calmant, que le jeune homme baissa les yeux et
devint rouge comme une jeune fille.

--Ah! Monsieur, lui dit-elle, ce que je puis vous dire de plus sincre,
c'est que j'aime Athnas comme ma soeur; ayez donc la bont de me
l'amener. Je la cherche depuis longtemps sans pouvoir la joindre. Je
voudrais pourtant bien l'embrasser.

Bndict s'inclina profondment et revint bientt avec sa cousine.
Athnas se promena  travers la fte, bras dessus bras dessous avec la
noble fille des comtes de Raimbault. Quoiqu'elle affectt de trouver la
chose toute naturelle et que Valentine la comprt ainsi, il lui fut
impossible de cacher le triomphe de sa joie orgueilleuse en face de ces
autres femmes qui l'enviaient en s'efforant de la dnigrer.

Cependant la vielle donna le signal de la bourre. Athnas s'tait
engage cette fois  la danser avec celui des jeunes gens qui l'avait
arrte sur le chemin. Elle pria mademoiselle de Raimbault de lui servir
de vis--vis.

--J'attendrai pour cela qu'on m'invite, rpondit Valentine en souriant.

--Eh bien donc! Bndict, s'cria vivement Athnas, allez inviter
mademoiselle.

Bndict intimid consulta des yeux le visage de Valentine. Il lut dans sa
douce et candide expression le dsir d'accepter son offre. Alors il fit un
pas vers elle. Mais tout  coup la comtesse sa mre lui saisit brusquement
le bras en lui disant assez haut pour que Bndict pt l'entendre:

--Ma fille, je vous dfends de danser la bourre avec tout autre qu'avec
M. de Lansac.

Bndict remarqua alors pour la premire fois un grand jeune homme de la
plus belle figure, qui donnait le bras  la comtesse; et il se rappela que
ce nom tait celui du fianc de mademoiselle de Raimbault.

Il comprit bientt le motif de l'effroi de sa mre.  un certain trille
que la vielle excute avant de commencer la bourre, chaque danseur, selon
un usage immmorial, doit embrasser sa danseuse. Le comte de Lansac, trop
bien lev pour se permettre cette libert en public, transigea avec la
coutume du Berri en baisant respectueusement la main de Valentine.

Ensuite le comte essaya quelques pas en avant et en arrire; mais sentant
aussitt qu'il ne pouvait saisir la mesure de cette danse, qu'il n'est
donn  aucun tranger de bien excuter, il s'arrta et dit  Valentine:

-- prsent, j'ai fait mon devoir, je vous ai installe ici selon la
volont de votre mre; mais je ne veux pas gter votre plaisir par ma
maladresse. Vous aviez un danseur tout prt il y a un instant, permettez
que je lui cde mes droits.

Et se tournant vers Bndict:

--Voulez-vous bien me remplacer, Monsieur? lui dit-il avec un ton
d'exquise politesse. Vous vous acquitterez de mon rle beaucoup mieux que
moi.

Et comme Bndict, partag entre la timidit et l'orgueil, hsitait 
prendre cette place, dont on lui avait ravi le plus beau droit:

--Allons, Monsieur, ajouta M. de Lansac avec amnit, vous serez assez
pay du service que je vous demande, et c'est  vous peut-tre  m'en
remercier.

Bndict ne se fit pas prier plus longtemps; la main de Valentine vint
sans rpugnance trouver la sienne qui tremblait. La comtesse tait
satisfaite de la manire diplomatique dont son futur gendre avait arrang
l'affaire; mais tout d'un coup le joueur de vielle, factieux et goguenard
comme le sont les vrais artistes, interrompt le refrain de la bourre, et
fait entendre avec une affectation maligne le trille impratif. Il est
enjoint au nouveau danseur d'embrasser sa partenaire. Bndict devient
ple et perd contenance. Le pre Lhry, pouvant de la colre qu'il lit
dans les yeux de la comtesse, s'lance vers le vielleux et le conjure de
passer outre. Le musicien villageois n'coute rien, triomphe au milieu
des rires et des bravos, et s'obstine  ne reprendre l'air qu'aprs la
formalit de rigueur. Les autres danseurs s'impatientent. Madame de
Raimbault se prpare  emmener sa fille. Mais M. de Lansac, homme de cour
et homme d'esprit, sentant tout le ridicule de cette scne, s'avance de
nouveau vers Bndict avec une courtoisie un peu moqueuse:

--Eh bien, Monsieur, lui dit-il, faudra-t-il encore vous autoriser 
prendre un droit dont je n'avais pas os profiter? Vous n'pargnez rien
 votre triomphe.

Bndict imprima ses lvres tremblantes sur les joues veloutes de la
jeune comtesse. Un rapide sentiment d'orgueil et de plaisir l'anima un
instant; mais il remarqua que Valentine, tout en rougissant, riait comme
une bonne fille de toute cette aventure. Il se rappela qu'elle avait rougi
aussi, mais qu'elle n'avait pas ri lorsque M. de Lansac lui avait bais la
main. Il se dit que ce beau comte, si poli, si adroit, si sens, devait
tre aim; et il n'eut plus aucun plaisir  danser avec elle, quoiqu'elle
danst la bourre  merveille avec tout l'aplomb et le laisser-aller d'une
villageoise.

Mais Athnas y portait encore plus de charme et de coquetterie; sa beaut
tait du genre de celles qui plaisent plus gnralement. Les hommes
d'une ducation vulgaire aiment les grces qui attirent, les yeux qui
prviennent, le sourire qui encourage. La jeune fermire trouvait dans son
innocence mme une assurance espigle et piquante. En un instant elle fut
entoure et comme enleve par ses adorateurs campagnards. Bndict la
suivit encore quelque temps  travers le bal. Puis, mcontent de la voir
s'loigner de sa mre et se mler  un essaim de jeunes tourdies autour
duquel bourdonnaient des voles d'amoureux, il essaya de lui faire
comprendre, par ses signes et par ses regards, qu'elle s'abandonnait trop
 sa ptulance naturelle. Athnas ne s'en aperut point ou ne voulut
point s'en apercevoir. Bndict prit de l'humeur, haussa les paules, et
quitta la fte. Il trouva dans l'auberge le valet de ferme de son oncle,
qui s'tait rendu l sur la petite jument grise que Bndict montait
ordinairement. Il le chargea de ramener le soir M. Lhry et sa famille
dans la patache, et, s'emparant de sa monture, il reprit seul le chemin de
Grangeneuve  l'entre de la nuit.




V.


Valentine, aprs avoir remerci Bndict par un salut gracieux, quitta la
danse, et, se tournant vers la comtesse, elle comprit  sa pleur,  la
contraction de ses lvres,  la scheresse de son regard, qu'un orage
couvait contre elle dans le coeur vindicatif de sa mre. M. de Lansac, qui
se sentait responsable de la conduite de sa fiance, voulut lui pargner
les cres reproches du premier moment, et, lui offrant son bras, il suivit
avec elle,  une certaine distance, madame de Raimbault, qui entranait
sa belle-mre et se dirigeait vers le lieu o l'attendait sa calche.
Valentine tait mue, elle craignait la colre amasse sur sa tte; M. de
Lansac, avec l'adresse et la grce de son esprit, chercha  la distraire,
et, affectant de regarder ce qui venait de se passer comme une niaiserie,
il se chargea d'apaiser la comtesse. Valentine, reconnaissante de cet
intrt dlicat qui semblait l'entourer toujours sans gosme et sans
ridicule, sentit augmenter l'affection sincre que son futur poux lui
inspirait.

Cependant la comtesse, outre de n'avoir personne  quereller, s'en prit 
la marquise sa belle-mre. Comme elle ne trouva pas ses gens au lieu
indiqu parce qu'ils ne l'attendaient pas si tt, il fallut faire quelques
tours de promenade sur un chemin poudreux et pierreux, preuve douloureuse
pour des pieds qui avaient foul des tapis de cachemire dans les
appartements de Josphine et de Marie-Louise. L'humeur de la comtesse en
augmenta; elle repoussa presque la vieille marquise, qui, trbuchant 
chaque pas, cherchait  s'appuyer sur son bras.

--Voil une jolie fte, une charmante partie de plaisir! lui dit-elle.
C'est vous qui l'avez voulu; vous m'avez amene ici  mon corps dfendant.
Vous aimez la canaille, vous; mais, moi, je la dteste. Vous tes-vous
bien amuse, dites? Extasiez-vous donc sur les dlices des champs!
Trouvez-vous cette chaleur bien agrable?

--Oui, oui, rpondit la vieille, j'ai quatre-vingts ans.

--Moi, je ne les ai pas; j'touffe. Et cette poussire, ces grs qui vous
percent la plante des pieds! Tout cela est gracieux!

--Mais, ma belle, est-ce ma faute,  moi, s'il fait chaud, si le chemin
est mauvais, si vous avez de l'humeur?

--De l'humeur! vous n'en avez jamais, vous, je le conois, ne vous
occupant de rien, laissant agir votre famille comme il plat  Dieu. Aussi,
les fleurs dont vous avez sem votre vie ont port leurs fruits, et des
fruits prcoces, on peut le dire.

--Madame, dit la marquise avec amertume, vous tes froce dans la colre,
je le sais.

--Sans doute, Madame, reprit la comtesse, vous appelez frocit le juste
orgueil d'une mre offense?

--Et qui donc vous a offense, bon Dieu?

--Ah! vous me le demandez. Vous ne me trouvez pas assez insulte dans la
personne de ma fille, quand toute la canaille de la province a battu des
mains en la voyant embrasse par un paysan, sous mes yeux, contre mon gr!
quand ils diront demain: Nous avons fait un affront sanglant  la
comtesse de Raimbault!

--Quelle exagration! quel puritanisme! Votre fille est dshonore pour
avoir t embrasse devant trois mille personnes! Le beau crime! De mon
temps, Madame, et du vtre aussi, je gage, on ne faisait pas ainsi, j'en
conviens; mais on ne faisait pas mieux. D'ailleurs, ce garon n'est pas un
rustre.

--C'est bien pis, Madame; c'est un rustre enrichi, c'est un mariant
clair.

--Parlez donc moins haut; si l'on vous entendait!...

--Oh! vous rvez toujours la guillotine; vous croyez qu'elle marche
derrire vous, prte  vous saisir  la moindre marque de courage et de
fiert. Mais je veux bien parler bas, Madame; coutez ce que j'ai  vous
dire: Mlez-vous de Valentine le moins possible, et n'oubliez pas si vite
les rsultats de l'ducation de l'autre.

--Toujours! toujours! dit la vieille femme en joignant les mains avec
angoisse. Vous n'pargnerez jamais l'occasion de rveiller cette douleur!
Eh! laissez-moi mourir en paix, Madame; j'ai quatre-vingts ans.

--Tout le monde voudrait avoir cet ge, s'il autorisait tous les carts du
coeur et de la raison. Si vieille et si inoffensive que vous vous fassiez,
vous avez encore sur ma fille et sur ma maison une influence trs-grande.
Faites-la servir au bien commun; loignez Valentine de ce funeste exemple,
dont le souvenir ne s'est malheureusement pas teint chez elle.

--Eh! il n'y a pas de danger! Valentine n'est-elle pas  la veille d'tre
marie? Que craignez-vous ensuite?... Ses fautes, si elle en fait, ne
regarderont que son mari; notre tche sera remplie...

--Oui, Madame, je sais que vous raisonnez ainsi; je ne perdrai pas mon
temps  discuter vos principes; mais, je vous le rpte, effacez autour de
vous jusqu' la dernire trace de l'existence qui nous a souills tous.

--Grand Dieu! Madame, avez-vous fini? Celle dont vous parlez est ma
petite-fille, la fille de mon propre fils, la soeur unique et lgitime de
Valentine. Ce sont des titres qui me feront toujours pleurer sa faute au
lieu de la maudire. Ne l'a-t-elle pas expie cruellement? Votre haine
implacable la poursuivra-t-elle sur la terre d'exil et de misre? Pourquoi
cette insistance  tirailler une plaie qui saignera jusqu' mon dernier
soupir?

--Madame, coutez-moi bien: votre estimable petite-fille n'est pas si loin
que vous feignez de le croire. Vous voyez que je ne suis pas votre dupe.

--Grand Dieu! s'cria la vieille femme en se redressant, que voulez-vous
dire? Expliquez-vous; ma fille! ma pauvre fille! o est-elle? dites-le-moi,
je vous le demande  mains jointes.

Madame de Raimbault, qui venait de plaider le faux pour savoir le vrai,
fut satisfaite du ton de sincrit pathtique avec lequel la marquise
dtruisit ses doutes.

--Vous le saurez, Madame, rpondit-elle; mais pas avant moi. Je jure
que je dcouvrirai bientt la retraite qu'elle s'est choisie dans le
voisinage, et que je l'en ferai sortir. Essuyez vos larmes, voici nos
gens.

Valentine monta dans la calche et en redescendit aprs avoir pass sur
ses vtements une grande jupe de mrinos bleu qui remplaait l'amazone
trop lourde pour la saison. M. de Lansac lui prsenta la main pour monter
sur un beau cheval anglais, et les dames s'installrent dans la calche;
mais au moment o l'on voulut sortir le cheval de M. de Lansac de l'curie
villageoise, il tomba  terre et ne put se relever. Soit que ce ft
l'effet de la chaleur ou de la quantit d'eau qu'on lui avait laiss boire,
il tait en proie  de violentes tranches et absolument hors d'tat de
marcher. Il fallut laisser le jockey  l'auberge pour le soigner, et M. de
Lansac fut forc de monter en voiture.

--Eh bien! s'cria la comtesse, est-ce que Valentine va faire la route
seule  cheval?

--Pourquoi pas? dit le comte de Lansac, qui voulut pargner  Valentine le
malaise de passer deux heures en prsence de sa mre irrite. Mademoiselle
ne sera pas seule en trottant  ct de la voiture, et nous pourrons
fort bien causer avec elle. Son cheval est si sage que je ne vois pas le
moindre inconvnient  lui en laisser tout le gouvernement.

--Mais cela ne se fait gure, dit la comtesse, sur l'esprit de laquelle M.
de Lansac avait un grand ascendant.

--Tout se fait dans ce pays-ci, o il n'y a personne pour juger ce qui
est convenable et ce qui ne l'est pas. Nous allons, au dtour du chemin,
entrer dans la Valle-Noire, o nous ne rencontrerons pas un chat.
D'ailleurs il fera assez sombre dans dix minutes pour que nous n'ayons pas
 craindre les regards.

Cette grave contestation termine  l'avantage de M. de Lansac, la calche
s'enfona dans une trane de la valle; Valentine la suivit au petit galop,
et la nuit s'paissit.

 mesure que l'on avanait dans la valle, la route devenait plus troite.
Bientt il fut impossible  Valentine de la ctoyer paralllement 
la voiture. Elle se tint quelque temps par derrire; mais, comme les
ingalits du terrain foraient souvent le cocher  retenir brusquement
ses chevaux, celui de Valentine s'effarouchait chaque fois de la voiture
qui s'arrtait presque sur son poitrail. Elle profita donc d'un endroit o
le foss disparaissait pour passer devant, et alors elle galopa beaucoup
plus agrablement, n'tant gne par aucune apprhension, et laissant 
son vigoureux et noble cheval toute la libert de ses mouvements.

Le temps tait dlicieux; la lune, n'tant pas leve, laissait encore
le chemin enseveli sous ses obscurs ombrages; de temps en temps un
ver-luisant chatoyait dans l'herbe, un lzard rampait dans le buisson, un
sphinx bourdonnait sur une fleur humide. Une brise tide s'tait leve
toute charge de l'odeur de vanille qui s'exhale des champs de fves en
fleurs. La jeune Valentine, leve tour  tour par sa soeur bannie, par sa
mre orgueilleuse, par les religieuses de son couvent, par sa grand'mre
tourdie et jeune, n'avait t dfinitivement leve par personne, elle
s'tait faite elle-mme ce qu'elle tait, et, faute de trouver des
sympathies bien relles dans sa famille, elle avait pris le got de
l'tude et de la rverie. Son esprit naturellement calme, son jugement
sain, l'avaient galement prserve des erreurs de la socit et de celles
de la solitude. Livre  des penses douces et pures comme son coeur,
elle savourait le bien-tre de cette soire de mai si pleine de chastes
volupts pour une me potique et jeune. Peut-tre aussi songeait-elle 
son fianc,  cet homme qui, le premier, lui avait tmoign de la
confiance et du respect, choses si douces  un coeur qui s'estime et qui
n'a pas encore t compris. Valentine ne rvait pas la passion; elle ne
partageait pas l'empressement altier des jeunes cerveaux qui la regardent
comme un besoin imprieux de leur organisation. Plus modeste, Valentine ne
se croyait pas destine  ces nergiques et violentes preuves. Elle se
pliait facilement  la rserve dont le monde lui faisait un devoir; elle
l'acceptait comme un bienfait et non comme une loi. Elle se promettait
d'chapper  ces inclinations ardentes qui faisaient sous ses yeux le
malheur des autres,  l'amour du luxe auquel sa grand'mre sacrifiait
toute dignit,  l'ambition dont les esprances dues torturaient sa mre,
 l'amour qui avait si cruellement gar sa soeur. Cette dernire pense
amena une larme au bord de sa paupire. C'tait l le seul vnement de
la vie de Valentine; mais il l'avait remplie; il avait influ sur son
caractre, il lui avait donn  la fois de la timidit et de la hardiesse:
de la timidit pour elle-mme, de la hardiesse quand il s'agissait de sa
soeur. Elle n'avait, il est vrai, jamais pu lui prouver le dvouement
courageux dont elle se sentait anime; jamais le nom de sa soeur n'avait
t prononc par sa mre devant elle; jamais on ne lui avait fourni une
seule occasion de la servir et de la dfendre. Son dsir en tait d'autant
plus vif, et cette sorte de tendresse passionne, qu'elle nourrissait,
pour une personne dont l'image se prsentait  elle  travers les vagues
souvenirs de l'enfance, tait rellement la seule affection romanesque qui
et trouv place dans son me.

L'espce d'agitation que cette amiti comprime avait mise dans son
existence s'tait exalte encore depuis quelques jours. Un bruit vague
s'tait rpandu dans le pays que sa soeur avait t vue  huit lieues de
l, dans une ville o jadis elle avait demeur provisoirement pendant
quelques mois. Cette fois elle n'y avait pass qu'une nuit et ne s'tait
pas nomme; mais les cens de l'auberge assuraient l'avoir reconnue.
Ce bruit tait arriv jusqu'au chteau de Raimbault, situ  l'autre
extrmit de la Valle-Noire. Un domestique, empress de faire sa cour,
tait venu faire ce rapport  la comtesse. Le hasard voulut que, dans ce
moment, Valentine, occupe  travailler dans une pice voisine, entendit
sa mre lever la voix, prononcer un nom qui la fit tressaillir. Alors,
incapable de matriser son inquitude et sa curiosit, elle prta
l'oreille et pntra le secret de la confrence. Cet incident s'tait
pass la veille du 1er mai; et maintenant Valentine, mue et trouble, se
demandait si cette nouvelle tait vraisemblable, et s'il n'tait pas bien
possible que l'on se ft tromp en croyant reconnatre une personne exile
du pays depuis quinze ans.

En se livrant  ces rflexions, mademoiselle de Raimbault, lgrement
emporte par son cheval qu'elle ne songeait point  ralentir, avait pris
une avance assez considrable sur la calche. Lorsque la pense lui en
vint, elle s'arrta, et ne pouvant rien distinguer dans l'obscurit, elle
se pencha pour couter; mais, soit que le bruit des roues ft amorti par
l'herbe longue et humide qui croissait dans le chemin, soit que la
respiration haute et presse de son cheval, impatient de cette pause,
empcht un son lointain de parvenir jusqu' elle, son oreille ne put rien
saisir dans le silence solennel de la nuit. Elle retourna aussitt sur ses
pas, jugeant qu'elle s'tait fort loigne, et s'arrta de nouveau pour
couter, aprs avoir fait un temps de galop sans rencontrer personne.

Elle n'entendit encore cette fois que le chant du grillon qui s'veillait
au lever de la lune, et les aboiements lointains de quelques chiens.

Elle poussa de nouveau son cheval jusqu' l'embranchement de deux chemins
qui formaient comme une fourche devant elle. Elle essaya de reconnatre
celui par lequel elle tait venue; mais l'obscurit rendait toute
observation impossible. Le plus sage et t d'attendre en cet endroit
l'arrive de la calche, qui ne pouvait manquer de s'y rendre par l'un ou
l'autre cot. Mais la peur commenait  troubler la raison de la jeune
fille; rester en place dans cet tat d'inquitude lui semblait la pire
situation. Elle s'imagina que son cheval aurait l'instinct de se diriger
vers ceux de la voiture, et que l'odorat le guiderait  dfaut de mmoire.
Le cheval, livr  sa propre dcision, prit  gauche. Aprs une course
inutile et de plus en plus incertaine, Valentine crut reconnatre un gros
arbre qu'elle avait remarqu dans la matine. Cette circonstance lui
rendit un peu de courage; elle sourit mme de sa poltronnerie et pressa le
pas de son cheval.

Mais elle vit bientt que le chemin descendait de plus en plus rapidement
vers le fond de la valle. Elle ne connaissait point le pays, qu'elle
avait  peu prs abandonn depuis son enfance, et pourtant il lui sembla
que dans la matine elle avait ctoy la partie la plus leve du terrain.
L'aspect du paysage avait chang; la lune, qui s'levait lentement 
l'horizon, jetait des lueurs transversales dans les interstices des
branches, et Valentine pouvait distinguer des objets qui ne l'avaient pas
frappe prcdemment. Le chemin tait plus large, plus dcouvert, plus
dfonc par les pieds des bestiaux et les roues des chariots; de gros
saules branchs se dressaient aux deux cts de la haie, et, dessinant
sur le ciel leurs mutilations bizarres, semblaient autant de crations
hideuses prtes  mouvoir leurs ttes monstrueuses et leurs corps privs
de bras.




VI.


Tout  coup Valentine entendit un bruit sourd et prolong semblable au
roulement d'une voiture. Elle quitta le chemin, et se dirigea  travers un
sentier vers le lieu d'o partait ce bruit, qui augmentait toujours, mais
changeait de nature. Si Valentine et pu percer le dme de pommiers en
fleurs o se glissaient les rayons de la lune, elle et vu la ligne
blanche et brillante de la rivire s'lanant dans une cluse  quelque
distance. Cependant la fracheur croissante de l'atmosphre et une douce
odeur de menthe lui rvlrent le rivage de l'Indre. Elle jugea qu'elle
s'tait carte considrablement de son chemin; mais elle se dcida 
descendre le cours de l'eau, esprant trouver bientt un moulin ou une
chaumire o elle pt demander des renseignements. En effet, elle s'arrta
devant une vieille grange isole et sans lumire, que les aboiements d'un
chien enferm dans le clos lui firent supposer habite. Elle appela en
vain, personne ne bougea. Elle fit approcher son cheval de la porte et
frappa avec le pommeau d'acier de sa cravache. Un blement plaintif lui
rpondit: c'tait une bergerie. Et dans ce pays-l, comme il n'y a ni
loups ni voleurs, il n'y a point non plus de bergers. Valentine continua
son chemin.

Son cheval, comme s'il et partag le sentiment de dcouragement qui
s'tait empar d'elle, se mit  marcher lentement et avec ngligence. De
temps en temps il heurtait son sabot retentissant contre un caillou d'o
jaillissait un clair, ou il allongeait sa bouche altre vers les petites
pousses tendres des ormilles.

Tout  coup, dans ce silence, dans cette campagne dserte, sur ces
prairies qui n'avaient jamais ou d'autre mlodie que le pipeau de quelque
enfant dsoeuvr, ou la chanson rauque et graveleuse d'un meunier attard;
tout  coup, au murmure de l'eau et aux soupirs de la brise, vint se
joindre une voix pure, suave, enchanteresse, une voix d'homme, jeune et
vibrante comme celle d'un hautbois. Elle chantait un air du pays bien
simple, bien lent, bien triste comme ils le sont tous. Mais comme elle le
chantait! Certes, ce n'tait pas un villageois qui savait ainsi poser et
moduler les sons. Ce n'tait pas non plus un chanteur de profession qui
s'abandonnait ainsi  la puret du rhythme, sans ornement et sans systme.
C'tait quelqu'un qui sentait la musique et qui ne la savait pas; ou, s'il
la savait, c'tait le premier chanteur du monde, car il paraissait ne pas
la savoir, et sa mlodie, comme une voix des lments, s'levait vers les
cieux sans autre posie que celle du sentiment. Si, dans une fort vierge,
loin des oeuvres de l'art, loin des quinquets de l'orchestre et des
rminiscences de Rossini, parmi ces sapins alpestres o jamais le pied de
l'homme n'a laiss d'empreinte, les crations idales de Manfred venaient
 se rveiller, c'est ainsi qu'elles chanteraient, pensa Valentine.

Elle avait laiss tomber les rnes; son cheval broutait les marges du
sentier; Valentine n'avait plus peur, elle tait sous le charme de ce
chant mystrieux, et son motion tait si douce qu'elle ne songeait point
 s'tonner de l'entendre en ce lieu et  cette heure.

Le chant cessa. Valentine crut avoir fait un rve; mais il recommena en
se rapprochant, et chaque instant l'apportait plus net  l'oreille de la
belle voyageuse; puis il s'teignit encore, et elle ne distingua plus que
le trot d'un cheval.  la manire lourde et dcousue dont il rasait la
terre, il tait facile d'affirmer que c'tait le cheval d'un paysan.

Valentine eut un sentiment de peur en songeant qu'elle allait se trouver,
dans cet endroit isol, tte  tte avec un homme qui pouvait bien tre un
rustre, un ivrogne; car tait-ce lui qui venait de chanter, ou le bruit de
sa marche avait-il fait envoler le sylphe mlodieux? Cependant il valait
mieux l'aborder que de passer la nuit dans les champs. Valentine songea
que, dans le cas d'une insulte, son cheval avait de meilleures jambes que
celui qui venait  elle, et, cherchant  se donner une assurance qu'elle
n'avait pas, elle marcha droit  lui.

--Qui va l? cria une voix ferme.

--Valentine de Raimbault, rpondit la jeune fille, qui n'tait peut-tre
pas tout  fait trangre  l'orgueil de porter le nom le plus honor du
pays. Cette petite vanit n'avait rien de ridicule, puisqu'elle tirait
toute sa considration des vertus et de la bravoure de son pre.

--Mademoiselle de Raimbault! toute seule ici! reprit le voyageur. Et o
donc est M. de Lansac?... Est-il tomb de cheval? est-il mort?...

--Non, grce au ciel, rpondit Valentine, rassure par cette voix qu'elle
croyait reconnatre. Mais si je ne me trompe pas, Monsieur, l'on vous
nomme Bndict, et nous avons dans aujourd'hui ensemble.

Bndict tressaillit. Il trouva qu'il n'y avait point de pudeur  rappeler
une circonstance si dlicate, et dont la seule pense en ce moment et
dans cette solitude faisait refluer tout son sang vers sa poitrine. Mais
l'extrme candeur ressemble parfois  de l'effronterie. Le fait est
que Valentine, absorbe par l'agitation de sa course nocturne, avait
compltement oubli l'anecdote du baiser. Elle s'en souvint au ton dont
Bndict lui rpondit:

--Oui, Mademoiselle, je suis Bndict.

--Eh bien, dit-elle, rendez-moi le service de me remettre dans mon chemin.

Et elle lui raconta comment elle s'tait gare.

--Vous tes  une lieue de la route que vous deviez tenir, lui
rpondit-il, et pour la rejoindre il faut que vous passiez par la ferme
de Grangeneuve. Comme c'est l que je dois me rendre, j'aurai l'honneur de
vous servir de guide; peut-tre retrouverons-nous  l'entre de la route
la calche qui vous aura attendue.

--Cela n'est pas probable, reprit Valentine; ma mre, qui m'a vue passer
devant, croit sans doute que je dois arriver au chteau avant elle.

--En ce cas, Mademoiselle, si vous le permettez, je vous accompagnerai
jusque chez vous. Mon oncle serait sans doute un guide plus convenable;
mais il n'est point revenu de la fte, et je ne sais pas  quelle heure il
rentrera.

Valentine pensa tristement au redoublement de colre que cette
circonstance causerait  sa mre; mais comme elle tait fort innocente de
tous les vnements de cette journe, elle accepta l'offre de Bndict
avec une franchise qui commandait l'estime. Bndict fut touch de ses
manires simples et douces. Ce qui l'avait choqu d'abord en elle, cette
aisance qu'elle devait  l'ide de supriorit sociale o on l'avait
leve, finit par le gagner. Il trouva qu'elle tait fille noble de bonne
foi, sans morgue et sans fausse humilit. Elle tait comme le terme moyen
entre sa mre et sa grand'mre; elle savait se faire respecter sans
offenser jamais. Bndict tait surpris de ne plus sentir auprs d'elle
cette timidit, ces palpitations qu'un homme de vingt ans, lev loin du
monde, prouve toujours dans le tte--tte d'une femme jeune et belle. Il
en conclut que mademoiselle de Raimbault, avec sa beaut calme et son
caractre candide, tait digne d'inspirer une amiti solide. Aucune pense
d'amour ne lui vint auprs d'elle.

Aprs quelques questions rciproques, relatives  l'heure,  la route, 
la bont de leurs chevaux, Valentine demanda  Bndict si c'tait lui qui
avait chant. Bndict savait qu'il chantait admirablement bien, et ce fut
avec une secrte satisfaction qu'il se ressouvint d'avoir fait entendre sa
voix dans la valle. Nanmoins, avec cette profonde hypocrisie que nous
donne l'amour-propre, il rpondit ngligemment:

--Avez-vous entendu quelque chose? C'tait moi, je pense, ou les
grenouilles des roseaux.

Valentine garda le silence. Elle avait tant admir cette voix, qu'elle
craignait d'en dire trop ou trop peu. Cependant, aprs une pause, elle lui
demanda ingnument;

--Et o avez-vous appris  chanter?

--Si j'avais du talent, je serais en droit de rpondre que cela ne
s'apprend pas; mais chez moi ce serait une fatuit. J'ai pris quelques
leons  Paris.

--C'est une belle chose que la musique! reprit Valentine.

Et  propos de musique ils parlrent de tous les arts.

--Je vois que vous tes extrmement musicienne, dit Bndict  une
remarque assez savante qu'elle venait de faire.

--On m'a appris cela comme on m'a tout appris, rpondit-elle, c'est--dire
superficiellement;... mais, comme j'avais le got et l'instinct de cet art,
 je l'ai facilement compris.

--Et sans doute vous avez un grand talent?

--Moi! je joue des contredanses; voil tout.

--Vous n'avez pas de voix?

--J'ai de la voix, j'ai chant, et l'on trouvait que j'avais des
dispositions; mais j'y ai renonc.

--Comment! avec l'amour de l'art?

--Oui, je me suis livre  la peinture, que j'aimais beaucoup moins, et
pour laquelle j'avais moins de facilit.

--Cela est trange!

--Non. Dans le temps o nous vivons, il faut une spcialit. Notre rang,
notre fortune ne tiennent  rien. Dans quelques annes peut-tre la terre
de Raimbault, mon patrimoine sera un bien de l'tat, comme elle l'a t il
n'y a pas un demi-sicle. L'ducation que nous recevons est misrable;
on nous donne les lments de tout, et l'on ne nous permet pas de rien
approfondir. On veut que nous soyons instruites; mais du jour o nous
deviendrions savantes, nous serions ridicules. On nous lve toujours pour
tre riches, jamais pour tre pauvres. L'ducation si borne de nos
aeules valait beaucoup mieux; du moins elles savaient tricoter. La
rvolution les a trouves femmes mdiocres; elles se sont rsignes 
vivre en femmes mdiocres; elles ont fait sans rpugnance du filet pour
vivre. Nous qui savons imparfaitement l'anglais, le dessin et la musique;
nous qui faisons des peintures en laque, des crans  l'aquarelle, des
fleurs en velours, et vingt autres futilits ruineuses que les moeurs
somptuaires d'une rpublique repousseraient de la consommation, que
ferions-nous? Laquelle de nous s'abaissera sans douleur  une profession
mcanique? Car sur vingt d'entre nous, il n'en est souvent pas une qui
possde  fond une connaissance quelconque. Je ne sache qu'un tat qui
leur convienne, c'est d'tre femme de chambre. J'ai senti de bonne heure,
aux rcits de ma grand'mre et  ceux de ma mre (deux existences si
opposes: l'migration et l'empire, Coblentz et Marie-Louise), que je
devais me garantir des malheurs de l'une, des prosprits de l'autre. Et
quand j'ai t  peu prs libre de suivre mon opinion, j'ai supprim de
mes talents ceux qui ne pouvaient me servir  rien. Je me suis adonne 
un seul, parce que j'ai remarqu que, quels que soient les temps et les
modes, une personne qui fait trs bien une chose se soutient toujours dans
la socit.

--Vous pensez donc que la peinture sera moins nglige, moins inutile que
la musique dans les moeurs lacdmoniennes que vous prvoyez, puisque vous
l'avez rigidement embrasse contre votre vocation?

--Peut-tre; mais ce n'est pas l la question. Comme profession, la
musique ne m'et pas convenu; elle met une femme trop en vidence; elle la
pousse sur le thtre ou dans les salons; elle en fait une actrice ou une
subalterne  qui l'on confie l'ducation d'une demoiselle de province. La
peinture donne plus de libert; elle permet une existence plus retire,
et les jouissances qu'elle procure doublent de prix dans la solitude.
J'imagine que vous ne dsapprouverez plus mon choix... Mais allons un peu
plus vite, je vous prie; ma mre m'attend peut-tre avec inquitude.

Bndict, plein d'estime et d'admiration pour le bon sens de cette jeune
fille, flatt de la confiance avec laquelle elle lui exposait ses penses
et son caractre, doubla le pas  regret. Mais comme la ferme de
Grangeneuve talait son grand pignon blanc au clair de la lune, une ide
subite vint le frapper. Il s'arrta brusquement, et, domin par cette
pense qui l'agitait, il avana machinalement le bras pour arrter le
cheval de Valentine.

--Qu'est-ce? lui dit-elle en retenant sa monture; n'est-ce pas par ici?

Bndict resta plong dans un grand embarras. Puis tout d'un coup prenant
courage:

--Mademoiselle, dit-il, ce que j'ai  vous dire me cause une grande
anxit, parce que je ne sais pas bien comment vous l'accueillerez venant
de moi. C'est la premire fois de ma vie que je vous parle, et le ciel
m'est tmoin que je vous quitterai pntr de vnration. Cependant ce
peut tre aussi la seule, la dernire fois que j'aurai ce bonheur; et si
ce que j'ai  vous annoncer vous offense, il vous sera facile de ne jamais
rencontrer la figure d'un homme qui aura eu le malheur de vous dplaire...

Ce dbat solennel jeta autant de crainte que de surprise dans l'esprit
de Valentine. Bndict avait dans tous les temps une physionomie
particulirement bizarre. Son esprit avait la mme teinte de singularit;
elle s'en tait aperue dans l'entretien qu'ils venaient d'avoir ensemble.
Ce talent suprieur pour la musique, ces traits dont on ne pouvait saisir
l'expression dominante, cet esprit cultiv et dj sceptique  propos de
tout, faisaient de lui un tre trange aux yeux de Valentine, qui n'avait
jamais eu aucun rapport aussi direct avec un jeune homme d'une autre
classe que la sienne. L'espce de prface qu'il venait de lui dbiter lui
causa donc de l'pouvante. Quoique trangre  de pures vanits, elle
craignait une dclaration, et n'eut pas la prsence d'esprit de rpondre
un seul mot.

--Je vois que je vous effraie, Mademoiselle, reprit Bndict. C'est que,
dans la position dlicate o je me trouve jet par le hasard, je n'ai pas
assez d'usage ou d'esprit pour me faire comprendre  demi-mot.

Ces paroles augmentrent l'effroi et la terreur de Valentine.

--Monsieur, lui dit-elle, je ne pense pas que vous puissiez avoir  me
dire quelque chose que je puisse entendre, aprs l'aveu que vous faites de
votre embarras. Puisque vous craignez de m'offenser, je dois craindre de
vous laisser commettre une gaucherie. Brisons l, je vous prie; et comme
me voici dans mon chemin, agrez mes remerciements et ne prenez pas la
peine d'aller plus loin...

--J'aurais d m'attendre  cette rponse, dit Bndict profondment
offens. J'aurais d moins compter sur ces apparences de raison et de
sensibilit que je voyais chez mademoiselle de Raimbault...

Valentine ne daigna pas lui rpondre. Elle lui jeta un froid salut, et,
tout pouvante de la situation o elle se trouvait, elle fouetta son
cheval et partit.

Bndict constern la regardait fuir. Tout d'un coup il se frappa la tte
avec dpit.

--Je ne suis qu'un animal stupide, s'cria-t-il; elle ne me comprend pas!

Et, faisant sauter le foss  son cheval, il coupe  angle droit l'enclos
que Valentine ctoyait: en trois minutes il se trouve vis--vis d'elle et
lui barre le chemin. Valentine eut tellement peur qu'elle faillit tomber
 la renverse.




VII.


Bndict se jette  bas de son cheval.

--Mademoiselle, s'crie-t-il, je tombe  vos genoux. N'ayez pas peur
de moi. Vous voyez bien qu' pied je ne puis vous poursuivre. Daignez
m'couter un moment. Je ne suis qu'un sot; je vous ai fait une mortelle
injure en m'imaginant que vous ne vouliez pas me comprendre; et comme en
voulant vous prparer je ne ferais qu'accumuler sottise sur sottise, je
vais droit au but. N'avez-vous pas entendu parler dernirement d'une
personne qui vous est chre?

--Ah! parlez, s'cria Valentine avec un cri parti du coeur.

--Je le savais bien, dit Bndict avec joie; vous l'aimez, vous la
plaignez; on ne nous a pas tromps; vous dsirez la revoir, vous seriez
prte  lui tendre les bras. N'est-ce pas, Mademoiselle, que tout ce qu'on
dit de vous est vrai?

Il ne vint pas  la pense de Valentine de se mfier de la sincrit de
Bndict. Il venait de toucher la corde la plus sensible de son me; la
prudence ne lui et plus paru que de la lchet; c'est le propre des
gnrosits enthousiastes.

--Si vous savez o elle est, Monsieur, s'cria-t-elle en joignant les
mains, bni soyez-vous, car vous allez me l'apprendre.

--Je ferai peut-tre une chose coupable aux yeux de la socit; car je
vous dtournerai de l'obissance filiale. Et pourtant je vais le faire
sans remords; l'amiti que j'ai pour cette personne m'en fait un devoir,
et l'admiration que j'ai pour vous me fait croire que vous ne me le
reprocherez jamais. Ce matin elle a fait quatre lieues  pied dans la
rose des prs, sur les cailloux des gurets, enveloppe d'une mante de
paysanne, pour vous apercevoir  votre fentre ou dans votre jardin. Elle
est revenue sans y avoir russi. Voulez-vous la ddommager ce soir, et la
payer de toutes les peines de sa vie?

--Conduisez-moi vers elle, Monsieur, je vous le demande au nom de ce que
vous avez de plus cher au monde.

--Eh bien, dit Bndict, fiez-vous  moi. Vous ne devez pas vous montrer
 la ferme. Quoique mes parents en soient encore absents, les serviteurs
vous verraient; ils parleraient, et demain votre mre, informe de cette
visite, susciterait de nouvelles perscutions  votre soeur. Laissez-moi
attacher votre cheval avec le mien sous ces arbres et suivez-moi.

Valentine sauta lgrement  terre sans attendre que Bndict lui offrt
la main. Mais  peine y fut-elle que l'instinct du danger, naturel aux
femmes les plus pures, se rveilla en elle; elle eut peur. Bndict
attacha les chevaux sous un massif d'rables touffus. En revenant vers
elle, il s'cria d'un ton de franchise:

--Oh! qu'elle va tre heureuse, et qu'elle s'attend peu aux joies qui
s'approchent d'elle!

Ces paroles rassurrent Valentine. Elle suivit son guide dans un sentier
tout humide de la rose du soir, jusqu' l'entre d'une chnevire dont
un foss formait la clture. Il fallait passer sur une planche toute
tremblante. Bndict sauta dans le foss et lui servit d'appui, tandis que
Valentine le franchissait.

--Ici, Perdreau!  bas! taisez-vous! dit-il  un gros chien qui s'avanait
sur eux en grondant, et qui, en reconnaissant son matre, fit autant de
bruit par ses caresses qu'il en avait fait par sa mfiance.

Bndict le renvoya d'un coup de pied, et fit entrer sa compagne mue dans
le jardin de la ferme situ sur le derrire des btiments, comme dans la
plupart des habitations rustiques. Ce jardin tait fort touffu. Les ronces,
 es rosiers, les arbres fruitiers y croissaient ple-mle, et leurs
pousses vigoureuses, que ne mutilait jamais le ciseau du jardinier,
s'entre-croisaient sur les alles jusqu' les rendre impraticables.
Valentine accrochait sa longue jupe d'amazone  toutes les pines;
l'obscurit profonde de toute cette libre vgtation augmentait son
embarras, et l'motion violente qu'elle prouvait dans un tel moment lui
tait presque la force de marcher.

--Si vous voulez me donner la main, lui dit son guide, nous irons plus
vite.

Valentine avait perdu son gant dans cette agitation; elle mit sa main nue
dans celle de Bndict. Pour une jeune fille leve comme elle, c'tait
une trange situation. Le jeune homme marchait devant elle, l'attirait
doucement aprs lui, cartant les branches avec son autre bras pour
qu'elles ne vinssent pas fouetter le visage de sa belle compagne.

--Mon Dieu! comme vous tremblez! lui dit-il en lchant sa main lorsqu'ils
eurent atteint un endroit dcouvert.

--Ah! Monsieur, c'est de joie et d'impatience, rpondit Valentine.

Il restait encore un obstacle  franchir. Bndict n'avait pas la clef du
jardin; il fallut, pour en sortir, sauter une haie vive. Il lui proposa de
l'aider, et il fallut bien accepter. Alors le neveu du fermier prit dans
ses bras la fiance du comte de Lansac. Il porta des mains mues sur sa
taille charmante. Il respira de prs son haleine entrecoupe; et cela dura
assez longtemps, car la haie tait large, hrisse de joncs pineux, les
pierres du glacis croulaient, et Bndict n'avait pas bien toute sa
prsence d'esprit.

Cependant, telle est la pudique timidit de cet ge! son imagination alla
beaucoup moins loin que la ralit, et la peur de manquer  sa conscience
lui ta le sentiment de son bonheur.

Arriv  la porte de la maison, Bndict poussa le loquet sans bruit, fit
entrer Valentine dans la salle basse, et s'approcha du foyer  ttons. Il
eut bientt allum un flambeau, et, montrant  mademoiselle de Raimbault
un escalier de bois assez semblable  une chelle, il lui dit:

--C'est l.

Il se jeta sur une chaise, s'installa en sentinelle, et la pria de ne pas
rester plus d'un quart d'heure avec Louise.

Fatigue de sa longue course de la matine, Louise s'tait endormie de
bonne heure. La petite chambre qu'elle occupait tait une des plus
mauvaises de la ferme; mais comme elle passait pour une pauvre parente que
les Lhry avaient longtemps assiste en Poitou, elle n'avait pas voulu
qu'on dtruist l'erreur des domestiques du fermier en lui faisant une
rception brillante. Elle s'tait volontairement accommode d'une sorte de
petit grenier dont la lucarne donnait sur le plus ravissant aspect de
prairies et d'lots, coup par les sinuosits de l'Indre et plant des
plus beaux arbres. On lui avait compos  la hte un assez bon lit sur un
mchant grabat; des bottes de pois schaient sur une claie, des grappes
d'oignons dors pendaient au plancher, des pelotons de fil bis dormaient
au fond d'un dvidoir invalide. Louise, leve dans l'opulence, trouvait
du charme dans ces attributs de la vie champtre.  la grande surprise de
madame Lhry, elle avait voulu laisser  sa chambrette cet air de dsordre
et d'encombrement rustique qui lui rappelait les peintures flamandes de
Van-Ostade et de Grard Dow. Mais les objets qu'elle aimait le mieux dans
ce modeste rduit, c'tait un vieux rideau de perse  ramages fans, et
deux antiques fauteuils de point dont les bois avaient t jadis dors.
Par le plus grand hasard du monde, ces meubles avaient t retirs du
chteau environ dix annes auparavant, et Louise les reconnut pour les
avoir vus dans son enfance. Elle versa des larmes et faillit les embrasser
comme de vieux amis, en se rappelant combien de fois, dans ces heureux
jours de calme et d'ignorance  jamais perdus, elle s'tait blottie,
petite fille blonde et rieuse, dans les larges bras de ces vieux fauteuils.

Ce soir-l elle s'tait endormie en regardant machinalement les fleurs du
rideau; et cette vue avait retrac  sa mmoire tous les menus dtails de
sa vie passe. Aprs un long exil, cette vive sensation de ses anciennes
douleurs, de ses anciennes joies, se rveillait avec force. Elle se
croyait au lendemain des vnements qu'elle avait expis et pleurs dans
un triste plerinage de quinze annes. Elle s'imaginait revoir, derrire
ce rideau que le vent agitait  travers le djet de la fentre, toute
la scne brillante et magique de ses jeunes annes, la tourelle de son
vieux manoir, les chnes sculaires du grand parc, la chvre blanche
qu'elle avait aime, le champ o elle avait cueilli des bluets.
Quelquefois l'image de sa grand'mre, goste et dbonnaire crature,
se dressait devant elle avec des larmes dans les yeux comme au jour de son
bannissement. Mais ce coeur, qui ne savait aimer qu' demi, se refermait
pour elle, et cette apparition consolante s'loignait avec indiffrence et
lgret.

La seule image pure et toujours dlicieuse de ce tableau fantastique,
c'tait celle de Valentine, de ce bel enfant de quatre ans, aux longs
cheveux dors, aux joues vermeilles, que Louise avait connu. Elle la
voyait encore courir au travers des bls plus hauts qu'elle, comme une
perdrix dans un sillon; se jeter dans ses bras avec ce rire expansif et
caressant de l'enfance qui fait venir des larmes dans les yeux de la
personne aime; passer ses mains rondelettes et blanches sur le cou de sa
soeur, et l'entretenir de ces mille riens nafs dont se compose la vie d'un
enfant, dans ce langage primitif, rationnel et piquant qui nous charme et
nous surprend toujours. Depuis ce temps-l, Louise avait t mre; elle
avait aim l'enfance non plus comme un amusement, mais comme un sentiment.
Cet amour d'autrefois pour sa petite soeur s'tait rveill plus intense
et plus maternel avec celui qu'elle avait eu pour son fils. Elle se la
reprsentait toujours telle qu'elle l'avait laisse; et quand on lui
disait qu'elle tait maintenant une grande et belle personne plus robuste
et plus lance qu'elle, Louise ne pouvait parvenir  le croire plus d'un
instant; bientt son imagination se reportait  la petite Valentine, et
elle formait le souhait de la tenir sur ses genoux.

Cette riante et frache apparition se mlait  tous ses rves depuis que
tous ses jours taient occups  chercher le moyen de la voir. Au moment
o Valentine monta lgrement l'chelle et souleva la trappe qui servait
d'entre  sa chambre, Louise croyait voir, au milieu des roseaux qui
bordent l'Indre, Valentine, sa Valentine de quatre ans, courant aprs
les longues demoiselles bleues qui rasent l'eau du bout de leurs ailes.
Tout  coup l'enfant tombait dans la rivire. Louise s'lanait pour la
ressaisir; mais madame de Raimbault, la fire comtesse, sa belle-mre, son
inflexible ennemie, apparaissait, et, repoussant ses efforts, laissait
prir l'enfant.

--Ma soeur! cria Louise d'une voix touffe en se dbattant contre les
chimres de son pnible sommeil.

--Ma soeur! rpondit une voix inconnue et douce comme celle des anges que
nous entendons chanter dans nos songes.

Louise, en se redressant sur son chevet, perdit le mouchoir de soie qui
retenait ses longs cheveux bruns. Dans ce dsordre, ple, effraye,
claire par un rayon de la lune qui perait furtivement entre les
fentes du rideau, elle se pencha vers la voix qui l'appelait. Deux bras
l'enlacent; une bouche frache et jeune couvre ses joues de saintes
caresses; Louise, interdite, se sent inonde de larmes et de baisers;
Valentine, prs de dfaillir, se laisse tomber, puise d'motion, sur le
lit de sa soeur. Quand Louise comprit que ce n'tait plus un rve, que
Valentine tait dans ses bras, qu'elle y tait venue, que son coeur tait
rempli de tendresse et de joie comme le sien, elle ne put exprimer ce
qu'elle sentait que par des treintes et des sanglots. Enfin, quand elles
purent se parler:

--C'est donc toi? s'cria Louise, toi que j'ai si longtemps rve?

--C'est donc vous? s'cria Valentine, vous qui m'aimez encore!

--Pourquoi ce _vous_? dit Louise; ne sommes-nous pas soeurs?

--Oh! c'est que vous tes ma mre aussi! rpondit Valentine. Allez, je
n'ai rien oubli! Vous tes encore prsente  ma mmoire comme si c'tait
hier; je vous aurais reconnue entre mille. Oh! oui, c'est vous, c'est
bien vous! Voil vos grands cheveux bruns dont je crois voir encore les
bandeaux sur votre front; voil vos petites mains blanches et menues,
voil votre teint ple. C'est ainsi que je vous rvais.

--Oh! Valentine! ma Valentine! carte donc ce rideau, que je te voie
aussi. Ils m'avaient bien dit que tu tais belle! mais tu l'es cent fois
plus qu'ils n'ont pu l'exprimer. Tu es toujours blonde, toujours blanche;
voil tes yeux bleus si doux, ton sourire si caressant! C'est moi qui t'ai
leve, Valentine, tu t'en souviens! C'est moi qui prservais ton teint du
hle et des gerures; c'est moi qui prenais soin de tes cheveux et qui les
roulais chaque jour en spirales dores; c'est  moi que tu dois d'tre
reste si belle, Valentine; car ta mre ne s'occupait gure de toi; moi
seule je veillais sur tous tes instants...

--Oh! je le sais, je le sais! Je me rappelle encore les chansons avec
lesquelles vous m'endormiez; je me souviens qu' mon rveil je trouvais
toujours votre visage pench vers le mien. Oh! comme je vous ai pleure,
Louise! Comme j'ai t longtemps sans savoir me passer de vous! Comme je
repoussais les soins des autres femmes! Ma mre ne m'a jamais pardonn
l'espce de haine que je lui tmoignais alors, parce que ma nourrice
m'avait dit: Ta pauvre soeur s'en va, c'est ta mre qui la chasse.
Oh! Louise! Louise! vous m'tes enfin rendue!

--Et nous ne nous sparerons plus, n'est-ce pas? s'cria Louise; nous
trouverons le moyen de nous voir souvent, de nous crire. Tu ne te
laisseras pas effrayer par les menaces; nous ne redeviendrons jamais
trangres l'une  l'autre?

--Est-ce que nous l'avons jamais t! rpondit-elle; est-ce que cela est
au pouvoir de quelqu'un! Tu me connais bien mal, Louise, si tu crois
que l'on pourra te bannir de mon coeur quand on ne l'a pas pu mme ds
les jours de ma faible enfance. Mais, sois tranquille, nos maux sont
finis. Dans un mois je serai marie; j'pouse un homme doux, sensible,
raisonnable,  qui j'ai parl de toi souvent, qui approuve ma tendresse,
et qui me permettra de vivre auprs de toi. Alors, Louise, tu n'auras plus
de chagrin, n'est-ce pas? tu oublieras tes malheurs en les rpandant dans
mon sein. Tu lveras mes enfants si j'ai le bonheur d'tre mre; nous
croirons revivre en eux... Je scherai toutes tes larmes, je consacrerai
ma vie  rparer toutes les souffrances de la tienne.

--Sublime enfant, coeur d'ange! dit Louise en pleurant de joie; ce jour les
efface toutes. Va, je ne me plaindrai pas du sort qui m'a donn un tel
instant de joie ineffable! N'as-tu pas adouci dj pour moi les annes
d'exil? Tiens, vois! dit-elle en prenant sous son chevet un petit paquet
soigneusement envelopp d'un carr de velours, reconnais-tu ces quatre
lettres? C'est toi qui me les as crites  diverses poques de notre
sparation. J'tais en Italie quand j'ai reu celle-ci; tu n'avais pas dix
ans.

--Oh! je m'en souviens bien! dit Valentine; j'ai les vtres aussi. Je les
ai tant relues, tant baignes de mes larmes! Celle-l, tenez, je vous l'ai
crite du couvent. Comme j'ai trembl, comme j'ai tressailli de peur et de
joie, quand une femme que je ne connaissais pas me remit la vtre au
parloir! Elle me la glissa avec un signe d'intelligence, en me donnant des
friandises qu'elle feignait d'apporter de la part de ma grand'mre. Et
quand, deux ans aprs, tant aux environs de Paris, j'aperus contre la
grille du jardin, une femme qui avait l'air de demander l'aumne, quoique
je ne l'eusse vue qu'une seule fois, qu'un seul instant, je la reconnus
tout de suite. Je lui dis: Vous avez une lettre pour moi?--Oui, me
dit-elle, et je viendrai chercher la rponse demain. Alors je courus
m'enfermer dans ma chambre; mais on m'appela, on me surveilla tout le
reste de la journe. Le soir, ma gouvernante resta auprs de mon lit 
travailler jusqu' prs de minuit. Il fallut que je feignisse de dormir
tout ce temps; et quand elle me laissa pour passer dans sa chambre, elle
emporta la lumire. Avec combien de peine et de prcautions je parvins 
me procurer une allumette, un flambeau, et tout ce qu'il fallait pour
crire, sans faire de bruit, sans veiller ma surveillante! J'y russis
cependant; mais je laissai tomber quelques gouttes d'encre sur mon drap,
et le lendemain je fus questionne, menace, gronde! Avec quelle
impudence je sus mentir! comme je subis de bon coeur la pnitence qui me
ft inflige! La vieille femme revint et demanda  me vendre un petit
chevreau. Je lui remis la lettre, et j'levai la chvre. Quoi qu'elle ne
vnt pas directement de vous, je l'aimais  cause de vous.  Louise!
je vous dois peut-tre de n'avoir pas un mauvais coeur; on a tch de
desscher le mien de bonne heure; on a tout fait pour teindre le germe de
ma sensibilit; mais votre image chrie, vos tendres caresses, votre bont
pour moi, avaient laiss dans ma mmoire des traces ineffaables. Vos
lettres vinrent rveiller en moi le sentiment de reconnaissance que vous y
aviez laiss; ces quatre lettres marqurent quatre poques bien senties
dans ma vie; chacune d'elles m'inspira plus fortement la volont d'tre
bonne, la haine de l'intolrance, le mpris des prjugs, et j'ose dire
que chacune d'elles marqua un progrs dans mon existence morale. Louise,
ma soeur, c'est vous qui rellement m'avez leve jusqu' ce jour.

--Tu es un ange de candeur et de vertu, s'cria Louise; c'est moi qui
devrais tre  tes genoux...

--Eh! vite, cria la voix de Bndict au bas de l'escalier! sparez-vous!
Mademoiselle de Raimbault, M. de Lansac vous cherche.




VIII.


Valentine s'lana hors de la chambre. L'arrive de M. de Lansac tait
pour elle un incident agrable; elle voulait lui faire prendre part  son
bonheur; mais,  son grand dplaisir, Bndict lui apprit qu'il l'avait
drout en lui rpondant qu'il n'avait pas entendu parler de mademoiselle
de Raimbault depuis la fte. Bndict s'excusa en disant qu'il ne savait
pas quelles taient les dispositions de M. de Lansac  l'gard de Louise.
Mais au fond du coeur il avait prouv je ne sais quelle joie maligne 
envoyer ce pauvre fianc courir les champs au milieu de la nuit, tandis
que lui, Bndict, tenait la fiance sous sa garde.

--Ce mensonge est peut-tre maladroit, lui dit-il; mais je l'ai fait
dans de bonnes intentions, et il n'est plus temps de le rtracter.
Permettez-moi, Mademoiselle, de vous engager  retourner au chteau tout
de suite; je vous accompagnerai jusqu' la porte du parc, et vous direz
qu'aprs vous avoir gar le hasard vous a fait retrouver votre chemin
toute seule.

--Sans doute, rpondit Valentine trouble: c'est ce qu'il y a de moins
inconvenant  faire, aprs avoir tromp et renvoy M. de Lansac. Mais si
nous le rencontrons?

--Je dirai, reprit vivement Bndict, que, prenant part  sa peine, je
suis mont  cheval pour l'aider  vous retrouver, et que la fortune m'a
mieux servi que lui.

Valentine tait bien un peu tourmente de toutes les consquences de
cette aventure; mais, aprs tout, il n'tait gure en son pouvoir de s'en
occuper. Louise avait jet une pelisse sur ses paules, et elle tait
descendue avec elle dans la salle. L, saisissant le flambeau que Bndict
avait  la main, elle l'approcha du visage de sa soeur pour la bien voir,
et l'ayant contemple avec ravissement:

--Mon Dieu! s'cria-t-elle avec enthousiasme en s'adressant  Bndict,
voyez donc comme est belle, ma Valentine!

Valentine rougit, et Bndict plus qu'elle encore. Louise tait trop
livre  sa joie pour deviner leur embarras. Elle la couvrit de caresses;
et quand Bndict voulut l'arracher de ses bras, elle accabla ce dernier
de reproches. Mais, passant subitement  un sentiment plus juste, elle se
jeta avec effusion au cou de son jeune ami, en lui disant que tout son
sang ne paierait pas le bonheur qu'il venait de lui donner.

--Pour votre rcompense, ajouta-t-elle, je vais la prier de faire comme
moi; veux-tu, Valentine, donner aussi un baiser de soeur  ce pauvre
Bndict, qui, se trouvant seul avec toi, s'est souvenu de Louise?

--Mais, dit Valentine en rougissant, ce sera donc pour la seconde fois
aujourd'hui?

--Et pour la dernire de ma vie, dit Bndict en ployant un genou devant
la jeune comtesse. Que celui-ci efface toute la souffrance que j'ai
partage en obtenant le premier malgr vous.

La belle Valentine reprit sa srnit; mais, avec une noble pudeur sur le
front, elle leva les yeux au ciel.

--Dieu m'est tmoin, dit-elle, que du fond de mon me je vous donne cette
marque de la plus pure estime; et, se penchant vers le jeune homme, elle
dposa lgrement sur son front un baiser qu'il n'osa pas mme lui rendre
sur la main. Il se releva pntr d'un indicible sentiment de respect et
d'orgueil. Il n'avait pas connu de recueillement si suave, d'motion si
douce, depuis le jour o, jeune villageois crdule et pieux, il avait
fait sa premire communion, dans un beau jour de printemps, au parfum de
l'encens et des fleurs effeuilles.

Ils retournrent par le chemin d'o ils taient venus, et cette fois
Bndict se sentit entirement calme auprs de Valentine. Ce baiser avait
form entre eux un lien sacr de fraternit. Ils s'tablirent dans une
confiance rciproque, et, lorsqu'ils se quittrent  l'entre du parc,
Bndict promit d'aller bientt porter  Raimbault des nouvelles de
Louise.

--J'ose  peine vous en prier, rpondit Valentine, et pourtant je le
dsire bien vivement. Mais ma mre est si svre dans ses prjugs!

--Je saurai braver toutes les humiliations pour vous servir, rpondit
Bndict, et je me flatte de savoir m'exposer sans compromettre personne.

Il la salua profondment et disparut.

Valentine rentra par l'alle la plus sombre du parc; mais elle aperut
bientt  travers le feuillage, sous ces longues galeries de verdure, la
lueur et le mouvement des flambeaux. Elle trouva toute la maison en moi,
et sa mre, qui pressait les mains du cocher, brutalisait le valet de
chambre, se faisait humble avec les uns, se laissait aller  la fureur
avec les autres, pleurait comme une mre, puis commandait en reine, et,
pour la premire fois de sa vie peut-tre, semblait par intervalles
appeler la piti d'autrui  son secours. Mais ds qu'elle reconnut le pas
du cheval qui lui ramenait Valentine, au lieu de se livrer  la joie, elle
cda  sa colre longtemps comprime par l'inquitude. Sa fille ne trouva
dans ses yeux que le ressentiment d'avoir souffert.

--D'o venez-vous? lui cria-t-elle d'une voix forte, en la tirant de sa
selle avec une violence qui faillit la faire tomber. Vous jouez-vous de
mes tourments? Pensez-vous que le moment soit bien choisi pour rver  la
lune et vous oublier dans les chemins?  l'heure qu'il est, et lorsque,
pour me prter  vos caprices, je suis brise de fatigue, croyez-vous
qu'il soit convenable de vous faire attendre? Est-ce ainsi que vous
respectez votre mre, si vous ne la chrissez pas?

Elle la conduisit ainsi jusqu'au salon en l'accablant des reproches les
plus aigres et des accusations les plus dures. Valentine bgaya quelques
mots pour sa dfense, et fut dispense de la prsence d'esprit qu'elle
aurait t force d'apporter  des explications qu'heureusement on ne lui
demanda pas. Elle trouva au salon sa grand'mre, qui prenait du th, et
qui, lui tendant les bras, s'cria:

--Ah! te voil, ma petite! Mais sais-tu que tu as donn bien de
l'inquitude  ta mre? Pour moi, je savais bien qu'il ne pouvait t'tre
rien arriv de fcheux dans ce pays-ci, o tout le monde rvre le nom que
tu portes. Allons, embrasse-moi, et que tout soit oubli. Puisque te voil
retrouve, je vais manger de meilleur apptit. Cette course en calche m'a
donn une faim d'enfer.

En parlant ainsi, la vieille marquise, qui avait encore de fort bonnes
dents, mordit dans un _tost_  l'anglaise que sa demoiselle de compagnie
lui prparait. Le soin minutieux qu'elle y apportait prouvait l'importance
que sa matresse attachait  l'assaisonnement de ce mets. Quant  la
comtesse, chez qui l'orgueil et la violence taient au moins les vices
d'une me impressionnable, cdant  la force de ses sensations, elle se
laissa tomber  demi vanouie sur un fauteuil.

Valentine se jeta  ses genoux, aida  la dlacer, couvrit ses mains de
larmes et de baisers, et regretta sincrement le bonheur qu'elle avait
got en voyant combien il avait fait souffrir sa mre. La marquise quitta
son souper, dissimulant mal la contrarit qu'elle prouvait, et vint,
alerte et vive qu'elle tait, tourner autour de sa belle-fille en assurant
que ce ne serait rien.

Lorsque la comtesse ouvrit les yeux, elle repoussa rudement Valentine,
lui dit qu'elle avait trop  se plaindre d'elle pour agrer ses soins;
et comme la pauvre enfant exprimait sa douleur et demandait son pardon 
mains jointes, il lui fut imprieusement ordonn d'aller se coucher sans
avoir obtenu le baiser maternel.

La marquise, qui se piquait d'tre l'ange consolateur de la famille,
s'appuya sur le bras de sa petite-fille pour remonter  sa chambre, et
lui dit en la quittant, aprs l'avoir embrasse au front:

--Allons, ma chre petite, console-toi. Ta mre a un peu d'humeur ce soir,
mais ce n'est rien. Ne va pas t'amuser  prendre du chagrin; tu serais
couperose demain, et cela ne ferait pas les affaires de notre bon Lansac.

Valentine s'effora de sourire, et quand elle se trouva seule, elle se
jeta sur son lit, accable de chagrin, de bonheur, de lassitude, de
crainte, d'espoir, de mille sentiments divers qui se pressaient dans son
coeur.

Au bout d'une heure, elle entendit retentir dans le corridor le bruit
des bottes peronnes de M. de Lansac. La marquise, qui ne se couchait
jamais avant minuit, l'appela dans sa chambre entr'ouverte, et Valentine,
entendant leurs voix mles, alla sur-le-champ les rejoindre.

--Ah! dit la marquise avec cette joie maligne de la vieillesse qui ne
respecte aucune des dlicatesses de la pudeur parce qu'elle n'en a plus le
sentiment, j'tais bien sre que la friponne, au lieu de dormir, attendait
le retour de son fianc, le coeur agit, l'oreille au guet! Allons, allons,
mes enfants, je crois qu'il est temps de vous marier.

Rien n'allait si mal que cette ide  l'attachement calme et digne que
Valentine prouvait pour M. de Lansac. Elle rougit de mcontentement; mais
la physionomie respectueuse et douce de son fianc la rassura.

--Je n'ai pas pu dormir en effet, lui dit-elle, avant de vous avoir
demand pardon de toute l'inquitude que je vous ai cause.

--On aime, des personnes qui nous sont chres, rpondit M. de Lansac avec
une grce parfaite, jusqu'aux tourments qu'elles nous causent.

Valentine se retira confuse et agite. Elle sentit qu'elle avait de grands
torts involontaires envers M. de Lansac, et sa conscience s'impatientait
d'avoir encore quelques heures  attendre pour lui en faire l'aveu. Si elle
avait eu moins de dlicatesse et plus de connaissance du monde, elle se
ft bien garde de faire cette confession.

M. de Lansac avait, dans l'aventure de la soire, jou le rle le plus
dplaisant, et, quelle que ft la candeur de Valentine, il et peut-tre
sembl difficile  cet homme du monde de pardonner bien sincrement 
sa fiance l'espce de pacte fait avec un autre pour le tromper. Mais
Valentine rougissait de rester complice d'un mensonge envers celui qui
allait tre son poux.

Le lendemain, ds le matin, elle courut le rejoindre au salon.

--variste, lui dit-elle en allant droit au but, j'ai sur le coeur un
secret qui me pse; il faut que je vous le dise. Si je suis coupable, vous
me blmerez, mais au moins vous ne me reprocherez pas d'avoir manqu de
loyaut.

--Eh! mon Dieu! ma chre Valentine, vous me faites frmir! O voulez-vous
arriver avec ce prambule solennel? Songez dans quelle position nous nous
trouvons!... Non, non, je ne veux rien entendre. C'est aujourd'hui que je
vous quitte pour aller  mon poste attendre tristement la fin de l'ternel
mois qui s'oppose  mon bonheur, et je ne veux pas attrister ce jour dj
si triste par une confidence qui semble vous tre pnible. Quoi que vous
ayez  me dire, quoi que vous ayez fait de _criminel_, je vous absous.
Allez, Valentine, votre me est trop belle, votre vie est trop pure pour
que j'aie l'insolence de vouloir vous confesser.

--Cette confidence ne vous attristera pas, rpondit Valentine en
retrouvant toute sa confiance dans la raison de M. de Lansac. Au contraire,
lorsque mme vous m'accuseriez d'avoir agi avec prcipitation, vous vous
rjouiriez encore avec moi, j'en suis sre, d'un vnement qui me comble
de joie. J'ai retrouv ma soeur...

--Taisez-vous, dit vivement M. de Lansac en affectant une terreur comique.
Ne prononcez pas ce nom ici! Votre mre a des doutes qui dj la mettent
au dsespoir. Que serait-ce, grand Dieu! si elle savait o vous en tes?
Croyez-moi, ma chre Valentine, gardez ce secret bien avant dans votre
coeur, et n'en parlez pas mme  moi. Vous m'teriez par l tous les moyens
de conviction que mon air d'innocence doit me donner auprs de votre mre.
Et puis, ajouta-t-il en souriant d'un air qui tait  ses paroles toute
la rigidit de leur sens, je ne suis pas encore assez votre matre,
c'est--dire votre protecteur, pour me croire bien fond  autoriser un
acte de rbellion ouverte contre la volont maternelle. Attendez un mois.
Cela vous semblera bien moins long qu' moi.

Valentine, qui tenait  dgager sa conscience de la circonstance la plus
dlicate de son secret, voulut en vain insister. M. de Lansac ne voulut
rien entendre, et finit par lui persuader qu'elle ne devait rien lui dire.

Le fait est que M. de Lansac tait bien n, qu'il occupait de belles
fonctions diplomatiques, qu'il tait plein d'esprit, de sduction et de
ruse; mais qu'il avait des dettes  payer, et que pour rien au monde il
n'et voulu perdre la main et la fortune de mademoiselle de Raimbault.
Dans la crainte continuelle de s'aliner la mre ou la fille, il
transigeait secrtement avec l'une et avec l'autre, il flattait leurs
sentiments, leurs opinions, et, peu intress dans l'affaire de Louise,
il tait dcid  n'y intervenir que lorsqu'il deviendrait matre de la
terminer  son gr.

Valentine prit sa prudence pour une autorisation tacite, et, se rassurant
de ce ct, elle dirigea toutes ses penses vers l'orage qui allait
clater du ct de sa mre.

La veille au soir, le laquais adroit et bas qui avait dj insinu
quelques soupons sur l'apparition de Louise dans le pays tait entr chez
la comtesse, sous le prtexte d'apporter une limonade, et il avait eu avec
elle l'entretien suivant.




IX.


--Madame m'avait ordonn hier de m'informer de la personne...

--Il suffit. Ne la nommez jamais devant moi. L'avez-vous fait?

--Oui, Madame, et je crois tre sur la voie.

--Parlez donc.

--Je n'oserais pas affirmer  madame que la chose soit aussi certaine
que je le dsirerais. Mais voici ce que je sais: il y a  la ferme de
Grangeneuve, depuis  peu prs trois semaines, une femme qui passe pour la
nice du pre Lhry, et qui m'a bien l'air d'tre celle que nous cherchons.

--L'avez-vous vue?

--Non, Madame. D'ailleurs je ne connais pas la personne... et personne ici
n'est plus avanc que moi.

--Mais que disent les paysans?

--Les uns disent que c'est bien la parente des Lhry;  preuve, disent-ils,
qu'elle n'est pas vtue comme une demoiselle, et puis, parce qu'elle
occupe chez eux une chambre de laboureur. Ils pensent que si c'tait
mademoiselle... on lui aurait fait une autre rception  la ferme. Les
Lhry lui taient tout dvous, comme madame sait.

--Sans doute. La mre Lhry a t sa nourrice dans un temps o elle
tait fort heureuse de trouver ce moyen d'existence. Mais que disent les
autres?... Comment se fait-il que pas un ici ne puisse affirmer si cette
personne est ou n'est pas celle que tout le monde a vue autrefois?

--D'abord peu de gens l'ont vue  Grangeneuve, qui est un endroit fort
isol. Elle n'en sort presque pas, et, lorsqu'elle sort, elle est toujours
enveloppe d'une mante, parce que, dit-on, elle est malade. Ceux qui l'ont
rencontre l'ont  peine aperue, et disent qu'il leur est impossible de
savoir si la personne frache et replte qu'ils ont vue, il y a quinze ans,
est la personne maigre et ple qu'ils voient maintenant. C'est une chose
embarrassante  claircir, et qui demande beaucoup d'adresse et de
persvrance.

--Joseph! je vous donne cent francs si vous voulez vous en charger.

--Il suffit d'un ordre de madame, rpondit le valet d'un air hypocrite.
Mais si je n'en viens pas  bout aussi vite que madame le dsire, elle
voudra bien se rappeler que les paysans d'ici sont russ, mfiants; qu'ils
ont un fort mauvais esprit, aucun attachement pour leurs anciens devoirs,
et qu'ils ne seraient pas fchs de montrer une opposition quelconque  la
volont de madame...

--Je sais qu'ils ne m'aiment pas, et je m'en flicite. La haine de ces
gens-l m'honore au lieu de m'inquiter. Mais le maire de la commune
n'a-t-il point fait amener cette trangre pour la questionner?

--Madame sait que le maire est un Lhry, un cousin de son fermier; dans
cette famille-l, ils sont unis comme les doigts de la main, et ils
s'entendent comme larrons en foire...

Joseph sourit de complaisance en se trouvant tant de causticit dans le
discours. La comtesse ne daigna pas partager son sentiment; mais elle
reprit:

--Oh! c'est un grand dsagrment que ces fonctions de maire soient
remplies par des paysans,  qui elles donnent une certaine autorit sur
nous!

--Il faudra, pensa-t-elle, que je m'occupe de faire destituer celui-l, et
que mon gendre prenne l'ennui de le remplacer. Il fera faire la besogne
par les adjoints.

Puis, revenant tout  coup au sujet de l'entretien par un de ces aperus
clairs et prompts que donne la haine:

--Il y a un moyen, dit-elle: c'est d'envoyer Catherine  la ferme, et de
la faire parler.

--La nourrice de mademoiselle!... Oh! c'est une femme plus ruse que
madame ne pense. Peut-tre sait-elle dj fort bien ce qui en est.

--Enfin, il faut trouver un moyen, dit la comtesse avec humeur.

--Si madame me permet d'agir...

--Eh! certainement!

--En ce cas, j'espre tre instruit demain de ce qui intresse madame.

Le lendemain, vers six heures du matin, au moment o l'Anglus sonnait au
fond de la valle et o le soleil enluminait tous les toits d'alentour,
Joseph se dirigea vers la partie du pays la plus dserte, et en mme
temps la mieux cultive; c'tait sur les terres de Raimbault, terres
considrables et fertiles, jadis vendues comme biens nationaux, rachetes
sous l'empire par la dot de mademoiselle Chignon, fille d'un riche
manufacturier, que le gnral comte de Raimbault avait pouse en secondes
noces. L'empereur aimait  unir les anciens noms aux nouvelles fortunes:
ce mariage s'tait conclu sous son influence suprme; et la nouvelle
comtesse avait bientt dpass dans son coeur tout l'orgueil de la vieille
noblesse qu'elle hassait, et dont cependant elle avait voulu  tout prix
obtenir les honneurs et les titres.

Joseph avait sans doute tiss une fable bien savante pour se prsenter 
la ferme sans effaroucher personne. Il avait dans son sac bien des tours
de Scapin pour abuser de la simplicit des habitants; mais, par malheur,
la premire personne qu'il rencontra  cent pas de la ferme fut Bndict,
homme bien plus fin, bien plus mfiant que lui. Le jeune homme se souvint
aussitt de l'avoir vu quelque temps auparavant  une autre fte de
village, o, quoi qu'il portt fort bien son habit noir, bien qu'il
affectt des manires de supriorit sur les fermiers qui prenaient de la
bire avec lui, il avait t persifl et humili comme un vrai laquais
qu'il tait. Aussitt Bndict comprit qu'il fallait carter de la ferme
ce tmoin dangereux, et, s'emparant de lui avec force politesses ironiques,
 il le fora d'aller visiter avec lui une vigne situe  quelque distance.
Il affecta de le croire, sur sa parole, homme de confiance et rgisseur du
chteau, et feignit une grande disposition au bavardage. Joseph abusa bien
vite de l'occasion, et, au bout de dix minutes, ses intentions et ses
projets devinrent clairs comme le jour pour Bndict. Alors celui-ci se
tint sur ses gardes, et le dsabusa de ses doutes relativement  Louise
avec un air de candeur dont Joseph fut parfaitement dupe. Cependant
Bndict comprit que ce n'tait pas assez, qu'il fallait se dbarrasser
entirement des intentions malfaisantes de ce mouchard, et il retrouva
tout  coup dans sa mmoire un moyen de le dominer.

--Parbleu, monsieur Joseph! lui dit-il, je suis fort aise de vous avoir
rencontr. J'avais prcisment  vous communiquer une affaire intressante
pour vous.

Joseph ouvrit deux larges oreilles, de ces oreilles de laquais, profondes,
mobiles, habiles  saisir, vigilantes  conserver; de ces oreilles o rien
ne se perd, o tout se retrouve.

--M. le chevalier de Trigaud, continua Bndict, ce gentilhomme campagnard
qui demeure  trois lieues d'ici, et qui fait un si norme massacre de
livres et de perdrix qu'on n'en trouve plus l o il a pass, me disait
avant-hier (nous venions prcisment de tuer dans les buissons une
vingtaine de cailles vertes; car le bon chevalier est braconnier comme un
garde-chasse), il disait donc avant hier qu'il serait bien aise d'avoir un
homme intelligent comme vous  son service...

--M. le chevalier de Trigaud a dit cela? repartit l'auditeur mu.

--Sans doute, reprit Bndict. C'est un homme riche, libral, insouciant,
ne se mlant de rien, n'aimant que la chasse et la table, svre  ses
chiens, doux  ses serviteurs, ennemi des embarras domestiques, vol
depuis qu'il est au monde, volable s'il en fut. Une personne qui aurait,
comme vous, reu une certaine instruction, qui tiendrait ses comptes, qui
rformerait les abus de sa maison, et qui ne le contrarierait pas au
sortir de table, pourrait  jeun obtenir tout de son humeur facile, rgner
en prince chez lui, et gagner quatre fois autant que chez madame la
comtesse de Raimbault. Or, tous ces avantages sont  votre disposition,
monsieur Joseph, si vous voulez, de ce pas, aller vous prsenter au
chevalier.

--J'y vais au plus vite! s'cria Joseph, qui connaissait fort bien la
place et qui la savait bonne.

--Un instant! dit Bndict. Il faudra vous rappeler que, grce  mon got
pour la chasse et  la morale bien connue de ma famille, ce bon chevalier
nous tmoigne  tous une amiti vraiment extraordinaire, et que quiconque
aurait le malheur de me dplaire ou de rendre un mauvais office 
quelqu'un des miens ne _pourrirait_ pas sur le seuil de sa maison.

Le ton dont ces paroles furent prononces les rendit trs-intelligibles
pour Joseph. Il rentra au chteau, rassura compltement la comtesse, eut
l'adresse de se faire donner les cent francs de gratification pour son
zle et ses peines, et sauva Valentine de l'interrogatoire terrible que sa
mre lui rservait. Huit jours aprs il entra au service du chevalier de
Trigaud, qu'il ne vola pas (il avait trop d'esprit et son matre tait
trop bte pour qu'il s'en donnt la peine), mais qu'il pilla comme un pays
conquis.

Dans son dsir de ne pas manquer une si excellente aubaine, il avait
pouss l'adresse et le dvouement aux intentions de Bndict jusqu'
donner de faux renseignements  la comtesse sur la rsidence de Louise. En
trois jours il lui avait improvis un voyage et un dpart dont madame de
Raimbault avait t la dupe. Il avait russi encore  ne pas perdre sa
confiance en quittant son service. Il s'tait fait octroyer de bon gr la
permission de changer de matre, et madame de Raimbault ne pensa bientt
plus  lui ni  ses rvlations antrieures. La marquise, qui aimait
Louise plus peut-tre qu'elle n'avait aim personne, questionna Valentine.
Mais celle-ci connaissait trop le caractre faible et la lgret de sa
grand'mre pour confier  son impuissante affection un secret de si haute
importance. M. de Lansac tait parti, les trois femmes taient fixes 
Raimbault, o le mariage devait se conclure dans un mois. Louise, qui ne
se fiait peut-tre pas autant que Valentine aux bonnes intentions de M. de
Lansac, rsolut de mettre  profit ce temps, o elle tait  peu prs
libre, pour la voir souvent; et trois jours aprs la Journe du 1er mai,
Bndict, charg d'une lettre, se prsenta au chteau.

Hautain et fier, il n'avait jamais voulu s'y prsenter pour traiter
d'aucune affaire au nom de son oncle; mais pour Louise, pour Valentine,
pour ces deux femmes qu'il ne savait comment qualifier dans son affection,
il se faisait une sorte de gloire d'aller affronter les regards ddaigneux
de la comtesse et les affabilits insolentes de la marquise. Il profita
d'un jour chaud qui devait confiner Valentine chez elle, et, s'tant muni
d'une carnassire bien remplie de gibier, ayant pris pour vtement une
blouse, un chapeau de paille et des gutres, il partit ainsi quip en
chasseur villageois, certain que ce costume choquerait moins les yeux de
la comtesse que ne le ferait un extrieur plus soign.

Valentine crivait dans sa chambre. Je ne sais quelle attente vague
faisait trembler sa main; tout en traant des lignes destines  sa soeur,
il lui semblait que le messager qui devait s'en charger n'tait pas loin.
Le moindre bruit dans la campagne, le trot d'un cheval, la voix d'un chien
la faisait tressaillir; elle se levait et courait  la fentre; appelant
dans son coeur Louise et Bndict; car Bndict, ce n'tait pour elle, du
moins elle le croyait ainsi, qu'une partie de sa soeur dtache vers elle.

Comme elle commenait  se lasser de cette motion involontaire et
cherchait  en distraire sa pense, cette voix si belle et si pure, cette
voix de Bndict, qu'elle avait entendue la nuit sur les bords de l'Indre,
vint de nouveau charmer son oreille. La plume tomba de ses doigts; elle
couta, ravie, ce chant naf et simple qui avait tant d'empire sur ses
nerfs. La voix de Bndict partait d'un sentier qui tournait en dehors du
parc sur une colline assez rapide. Le chanteur, se trouvant lev
au-dessus des jardins, pouvait faire entendre distinctement ces vers de sa
chanson villageoise, qui renfermaient peut-tre un avertissement pour
Valentine:

       Bergre Solange, coutez.
       L'alouette aux champs vous appelle.

Valentine tait assez romanesque; elle ne pensait pas l'tre parce que son
coeur vierge n'avait pas encore conu l'amour. Mais lorsqu'elle croyait
pouvoir s'abandonner sans rserve  un sentiment pur et honnte, sa jeune
tte ne se dfendait point d'aimer tout ce qui ressemblait  une aventure.
leve sous des regards si rigides, dans une atmosphre d'usages si froids
et si guinds, elle avait si peu joui de la fracheur et de la posie de
son ge!

Colle au store de sa fentre, elle vit bientt Bndict descendre le
sentier. Bndict n'tait pas beau; mais sa taille tait remarquablement
lgante. Son costume rustique, qu'il portait un peu thtralement, sa
marche lgre et assure sur le bord du ravin, son grand chien blanc
tachet qui bondissait devant lui, et surtout son chant, assez flatteur
et assez puissant pour suppler chez lui  la beaut du visage, toute
cette apparition dans une scne champtre qui, par les soins de l'art,
spoliateur de la nature, ressemblait assez  un dcor d'opra, c'tait de
quoi mouvoir un jeune cerveau, et donner je ne sais quel accessoire de
coquetterie au prix de la missive.

Valentine fut bien tente de s'enfoncer dans le parc, d'aller ouvrir une
petite porte qui donnait sur le sentier, de tendre une main avide vers la
lettre qu'elle croyait dj voir dans celle de Bndict. Tout cela tait
assez imprudent. Une pense plus louable que celle du danger la retint: ce
fut la crainte de dsobir deux fois en allant au-devant d'une aventure
qu'elle ne pouvait pas repousser.

Elle rsolut donc d'attendre un nouvel avertissement pour descendre, et
bientt une grande rumeur de chiens anims les uns contre les autres fit
glapir tous les chos du prau. C'tait Bndict qui avait mis le sien aux
prises avec ceux de la maison, afin d'annoncer son arrive de la manire
la plus bruyante possible.

Valentine descendit aussitt; son instinct lui fit deviner que Bndict se
prsenterait de prfrence  la marquise, comme tant la plus abordable.
Elle rejoignit donc sa grand'mre, qui avait coutume de faire la sieste
sur le canap du salon, et, aprs l'avoir doucement veille, elle prit un
prtexte pour s'asseoir  ses cts.

Au bout de quelques minutes, un domestique vint annoncer que le neveu de
M. Lhry demandait  prsenter son respect et son gibier  la
marquise.

--Je me passerais bien de son respect, rpondit la vieille folle, mais que
son gibier soit le bienvenu. Faites entrer.




DEUXIME PARTIE.




X.


En voyant paratre ce jeune homme dont elle se savait complice et qu'elle
allait encourager, sous les yeux de sa grand'mre,  lui remettre un
secret message, Valentine eut un remords. Elle sentit qu'elle rougissait,
et le pourpre de ses joues alla se reflter sur celles de Bndict.

--Ah! c'est toi, mon garon! dit la marquise qui talait sur le sofa sa
jambe courte et replte avec des grces du temps de Louis XV. Sois le
bienvenu. Comment va-t-on  la ferme? Et cette bonne mre Lhry? et cette
jolie petite cousine? et tout le monde?

Puis, sans se soucier de la rponse, elle enfona la main dans la
carnassire que Bndict dtachait de son paule.

--Ah! vraiment, c'est fort beau, ce gibier-l! Est-ce toi qui l'as tu? On
dit que tu laisses un peu braconner le Trigaud sur nos terres? Mais voil
de quoi te faire absoudre...

--Ceci, dit Bndict en tirant de son sein une petite msange vivante, je
l'ai prise au filet par hasard. Comme elle est d'une espce rare, j'ai
pens que mademoiselle, qui s'occupe d'histoire naturelle, la joindrait 
sa collection.

Et, tout en remettant le petit oiseau  Valentine, il affecta d'avoir
beaucoup de peine  le glisser dans ses doigts sans le laisser chapper.
Il profita de ce moment pour lui remettre la lettre. Valentine s'approcha
d'une fentre, comme pour examiner l'oiseau de prs, et cacha le papier
dans sa poche.

--Mais tu dois avoir bien chaud, mon cher? dit la marquise. Va donc te
dsaltrer  l'office.

Valentine vit le sourire de ddain qui effleurait les lvres de Bndict.

--Monsieur aimerait peut-tre mieux, dit-elle vivement, prendre un verre
d'eau de grenades?

Et elle souleva la carafe qui tait sur un guridon derrire sa grand'mre,
pour en verser elle-mme  son hte. Bndict la remercia d'un regard,
et, passant derrire le dossier du sofa, il accepta, heureux de toucher
le verre de cristal que la blanche main de Valentine lui offrit.

La marquise eut une petite quinte de toux pendant laquelle il dit vivement
 Valentine:

--Que faudra-t-il rpondre de votre part  la demande contenue dans cette
lettre?

--Quoi que ce soit, _oui_, rpondit Valentine, effraye de tant d'audace.

Bndict promenait un regard grave sur ce salon lgant et spacieux, sur
ces glaces limpides, sur ces parquets luisants, sur mille recherches de
luxe dont l'usage mme tait ignor encore  la ferme. Ce n'tait pas la
premire fois qu'il pntrait dans la demeure du riche, et son coeur tait
loin de se prendre d'envie pour tous ces hochets de la fortune, comme et
fait celui d'Athnas. Mais il ne pouvait s'empcher de faire une remarque
qui n'avait pas encore pntr chez lui si avant; c'est que la socit
avait mis entre lui et mademoiselle de Raimbault des obstacles immenses.

Heureusement, se disait-il, je puis braver le danger de la voir sans en
souffrir. Jamais je ne serai amoureux d'elle.

--Eh, bien! ma fille, veux-tu te mettre au piano, et continuer cette
romance que tu m'avais commence tout  l'heure?

C'tait un ingnieux mensonge de la vieille marquise pour faire entendre 
Bndict qu'il tait temps de se retirer _ l'office_.

--Bonne maman, rpondit Valentine, vous savez que je ne chante gure; mais
vous qui aimez la bonne musique, si vous voulez vous donner un trs-grand
plaisir, priez monsieur de chanter.

--En vrit? dit la marquise. Mais comment sais-tu cela, ma fille?

--C'est Athnas qui me l'a dit, rpondit Valentine en baissant les yeux.

--Eh bien! s'il en est ainsi, mon garon, fais-moi ce plaisir-l, dit la
marquise. Rgale-moi d'un petit air villageois; cela me reposera du
Rossini, auquel je n'entends rien.

--Je vous accompagnerai si vous voulez, dit Valentine au jeune homme avec
timidit.

Bndict tait bien un peu troubl de l'ide que sa voix allait peut-tre
appeler au salon la fire comtesse. Mais il tait plus touch encore des
efforts de Valentine pour le retenir et le faire asseoir; car la marquise,
malgr toute sa popularit, n'avait pu se dcider  offrir un sige au
neveu de son fermier.

Le piano fut ouvert. Valentine s'y plaa aprs avoir tir un pliant auprs
du sien. Bndict, pour lui prouver qu'il ne s'apercevait pas de l'affront
qu'il avait reu, prfra chanter debout.

Ds les premires notes, Valentine rougit et plit, des larmes vinrent au
bord de sa paupire; peu  peu elle se calma, ses doigts suivirent le
chant, et son oreille le recueillit avec intrt.

La marquise couta d'abord avec plaisir. Puis, comme elle avait sans cesse
l'esprit oisif et ne pouvait rester en place, elle sortit, rentra, et
ressortit encore.

--Cet air, dit Valentine dans un instant o elle fut seule avec Bndict,
est celui que ma soeur me chantait de prdilection lorsque j'tais enfant,
et que je la faisais asseoir sur le haut de la colline pour l'entendre
rpter  l'cho. Je ne l'ai jamais oubli, et tout  l'heure j'ai failli
pleurer quand vous l'avez commenc.

--Je l'ai chant  dessein, rpondit Bndict; c'tait vous parler au nom
de Louise...

La comtesse entra comme ce nom expirait sur les lvres de Bndict.  la
vue de sa fille assise auprs d'un homme en tte--tte, elle attacha sur
ce groupe des yeux clairs, fixes, stupfaits. D'abord, elle ne reconnut
pas Bndict, qu'elle avait  peine regard  la fte, et sa surprise la
ptrifia sur place. Puis, quand elle se rappela l'impudent vassal qui
avait os porter ses lvres sur les joues de sa fille, elle fit un pas
en avant, ple et tremblante, essayant de parler et retenue par une
strangulation subite. Heureusement un incident ridicule prserva Bndict
de l'explosion. Le beau lvrier gris de la comtesse s'tait approch avec
insolence du chien de chasse de Bndict, qui, tout poudreux, tout
haletant, s'tait couch sans faon sous le piano. Perdreau, patiente et
raisonnable bte, se laissa flairer des pieds  la tte, et se contenta
de rpondre aux avanies de son hte en lui montrant silencieusement une
longue range de dents blanches. Mais quand le lvrier, hautain et
discourtois, voulut passer aux injures, Perdreau, qui n'avait jamais
souffert un affront et qui venait de faire tte  trois dogues quelques
instants auparavant, se dressa sur ses pattes, et, d'un coup de boutoir,
roula son frle adversaire sur le parquet. Celui-ci vint, en jetant des
cris aigus, se rfugier aux pieds de sa matresse. Ce fut une occasion
pour Bndict, qui vit la comtesse perdue, de s'lancer hors de
l'appartement en feignant d'entraner et de chtier Perdreau, qu'au fond
du coeur il remerciait sincrement de son inconvenance.

Comme il sortait escort des glapissements du lvrier, des sourds
grognements de son propre chien et des exclamations douloureuses de la
comtesse, il rencontra la marquise, qui, tonne de ce vacarme, lui
demanda ce que cela signifiait.

--Mon chien a trangl celui de madame, rpondit-il d'un air piteux en
s'enfuyant.

Il retourna  la ferme, emportant un grand fonds d'ironie et de haine
contre la noblesse, et riant du bout des lvres de son aventure. Cependant
il eut piti de lui-mme en se rappelant quels affronts bien plus grands
il avait prvus, et de quel sang-froid moqueur il s'tait vant en
quittant Louise quelques heures auparavant. Peu  peu tout le ridicule de
cette scne lui parut retomber sur la comtesse, et il arriva  la ferme en
veine de gaiet. Son rcit fit rire Athnas jusqu'aux larmes. Louise
pleura en apprenant comment Valentine avait accueilli son message et
reconnu la chanson que Bndict lui avait chante. Mais Bndict ne se
vanta pas de sa visite au chteau devant le pre Lhry. Celui-ci n'tait
pas homme  s'amuser d'une plaisanterie qui pouvait lui faire perdre mille
cus de profits _par chacun an_.

--Qu'est-ce donc que tout cela signifie? rpta la marquise en entrant
dans le salon.

--C'est vous, Madame, qui me l'expliquerez, j'espre, rpondit la
comtesse. N'tiez-vous pas ici quand cet homme est entr?

--Quel _homme_? demanda la marquise.

--M. Bndict, rpondit Valentine toute confuse et cherchant  prendre de
l'aplomb. Maman, il vous apportait du gibier; ma bonne maman l'a pri de
chanter, et je l'accompagnais...

--C'est pour vous qu'il chantait, Madame? dit la comtesse  sa belle-mre.
Mais vous l'coutiez de bien loin, ce me semble.

--D'abord, rpondit la vieille, ce n'est pas moi qui l'en ai pri, c'est
Valentine.

--Cela est fort trange, dit la comtesse en attachant des yeux perants
sur sa fille.

--Maman, dit Valentine en rougissant, je vais vous expliquer cela. Mon
piano est horriblement faux, vous le savez; nous n'avons pas de facteur
dans les environs; ce _jeune homme_ est musicien; en outre, il accorde
trs bien les instruments... Je savais cela par Athnas, qui a un piano
chez elle, et qui a souvent recours  l'adresse de son cousin...

--Athnas a un piano! ce jeune homme est musicien! Quelle trange
histoire me faites-vous l?

--Rien n'est plus vrai, Madame, dit la marquise. Vous ne voulez jamais
comprendre qu' prsent tout le monde en France reoit de l'ducation!
Ces gens-l sont riches; ils ont fait donner des talents  leurs enfants.
C'est fort bien fait; c'est la mode: il n'y a rien  dire. Ce garon
chante trs-bien, ma foi! Je l'coutais du vestibule avec beaucoup de
plaisir. Eh bien! qu'y a-t-il? Croyez-vous que Valentine ft en danger
auprs de lui quand moi j'tais  deux pas?

--Oh! Madame, dit la comtesse, vous avez une manire d'interprter mes
ides!...

--Mais c'est que vous en avez de si bizarres! Vous voil tout effarouche
parce que vous avez trouv votre fille au piano avec un homme! Est-ce
qu'on fait du mal quand on est occup  chanter? Vous me faites un crime
de les avoir laisss seuls un instant, comme si... Eh! mon Dieu! vous ne
l'avez donc pas regard, ce garon? Il est laid  faire peur!

--Madame, rpondit la comtesse avec le sentiment d'un profond mpris, il
est tout simple que vous vous traduisiez ainsi mon mcontentement. Comme
il nous est impossible de nous entendre sur de certaines choses, c'est 
ma fille que je m'adresse. Valentine, je n'ai pas besoin de vous dire que
je n'ai point les ides grossires qu'on me prte. Je vous connais assez,
ma fille, pour savoir qu'un homme de cette sorte n'est pas un _homme_ pour
vous, et qu'il n'est pas en son pouvoir de vous compromettre. Mais je hais
l'inconvenance, et je trouve que vous la bravez beaucoup trop lgrement.
Songez que rien n'est pire dans le monde que les situations ridicules.
Vous avez trop de bienveillance dans le caractre; trop de laisser-aller
avec les infrieurs. Rappelez-vous qu'ils ne vous en sauront aucun gr,
qu'ils en abuseront toujours, et que les mieux traits seront les plus
ingrats. Croyez-en l'exprience de votre mre et observez-vous davantage.
Dj plusieurs fois j'ai eu l'occasion de vous faire ce reproche: vous
manquez de dignit. Vous en sentirez les inconvnients. Ces _gens-l_ ne
comprennent pas jusqu'o il leur est permis d'aller et le point fixe
o ils doivent s'arrter. Cette petite Athnas est avec vous d'une
familiarit rvoltante. Je le tolre, parce qu'aprs tout c'est une femme.
Mais je ne serais pas trs-flatte que son fianc vnt, dans un endroit
public, vous aborder d'un petit air dgag. C'est un jeune homme fort mal
lev, comme ils le sont tous dans cette classe-l, manquant de tact
absolument... M. de Lansac, qui fait quelquefois un peu trop le libral,
a beaucoup trop augur de lui en lui parlant l'autre jour comme  un
homme d'esprit... Un autre se ft retir de la danse; lui, vous a
trs-cavalirement embrasse, ma fille... Je ne vous en fais pas un
reproche, ajouta la comtesse en voyant que Valentine rougissait  perdre
contenance; je sais que vous avez assez souffert de cette impertinence,
et, si je vous la rappelle, c'est pour vous montrer combien il faut tenir
 distance les gens _de peu_.

Pendant ce discours, la marquise, assise dans un coin, haussait les
paules. Valentine, crase sous le poids de la logique de sa mre,
rpondit en balbutiant:

--Maman, c'est seulement  cause du piano que je pensais... Je ne pensais
pas aux inconvnients...

--En s'y prenant bien, reprit la comtesse dsarme par sa soumission, il
peut n'y en avoir aucun  le faire venir. Le lui avez-vous propos?

--J'allais le faire lorsque...

--En ce cas il faut le faire rentrer...

La comtesse sonna et demanda Bndict; mais on lui dit qu'il tait dj
loin sur la colline.

--Tant pis, dit-elle quand le domestique fut sorti; il ne faut pour rien
au monde qu'il croie avoir t admis ici pour sa belle voix. Je tiens 
ce qu'il revienne en subalterne, et je me charge de le recevoir sur ce
pied-l. Donnez-moi cette critoire. Je vais lui expliquer ce qu'on attend
de lui.

--Mettez-y de la politesse au moins, dit la marquise  qui la peur tenait
lieu de raison.

--Je sais les usages, Madame, rpondit la comtesse.

Elle traa quelques mots  la hte, et les remettant  Valentine:

--Lisez, dit-elle, et faites porter  la ferme.

Valentine jeta les yeux sur le billet. Le voici:

      Monsieur Bndict, voulez-vous accorder le piano de ma fille?
      vous me ferez plaisir.

      J'ai l'honneur de vous saluer.

      F. Comtesse DE RAIMBAULT.

Valentine prit dans sa main le pain  cacheter, et feignit de le placer
sous le feuillet; mais elle sortit en gardant la lettre ouverte.
Allait-elle donc envoyer cette insolente signification? tait-ce ainsi
qu'il fallait payer Bndict de son dvouement? Fallait-il traiter en
laquais l'homme qu'elle n'avait pas craint de marquer au front d'un baiser
fraternel? Le coeur l'emporta sur la prudence; elle tira un crayon de sa
poche, et, entre les doubles portes de l'antichambre dserte, elle traa
ces mots au bas du billet de sa mre:

Oh! pardon! pardon, Monsieur! Je vous expliquerai cette invitation.
Venez; ne refusez pas de venir. Au nom de Louise, pardon!

Elle cacheta le billet et le remit  un domestique.




XI.


Elle ne put ouvrir la lettre de Louise que le soir. C'tait une longue
paraphrase du peu de mots qu'elles avaient pu changer  leur gr dans
l'entrevue de la ferme. Cette lettre toute palpitante de joie et d'espoir
tait l'expression d'une vritable amiti de femme romanesque, expansive,
soeur de l'amour, amiti pleine d'adorables purilits et de platoniques
ardeurs.

Elle terminait par ces mots:

Le hasard m'a fait dcouvrir que ta mre allait demain rendre une visite
dans le voisinage. Elle n'ira que vers la nuit  cause de la chaleur.
Tche de te dispenser de l'accompagner, et, ds que la nuit sera sombre,
viens me trouver au bout de la grande prairie,  l'endroit du petit bois
de Vavray. La lune ne se lve qu' minuit, et cet endroit est toujours
dsert.

Le lendemain, la comtesse partit vers six heures du soir, engageant
Valentine  se mettre au lit, et recommandant  la marquise de veiller 
ce qu'elle prt un bain de pieds bien chaud. Mais la vieille femme, tout
en disant qu'elle avait lev sept enfants et qu'elle sortait soigner une
migraine, oublia bien vite tout ce qui n'tait pas elle. Fidle  ses
habitudes de mollesse antique, elle se mit au bain  la place de sa
petite-fille, et fit appeler sa demoiselle de compagnie pour lui lire un
roman de Crbillon fils. Valentine s'chappa ds que l'ombre commena 
descendre sur la colline. Elle prit une robe brune afin d'tre moins
aperue dans la campagne assombrie, et, coiffe seulement de ses beaux
cheveux blonds qu'agitaient les tides brises du soir, elle franchit la
prairie d'un pied rapide.

Cette prairie avait bien une demi-lieue de long; elle tait coupe de
larges ruisseaux auxquels des arbres renverss servaient de ponts. Dans
l'obscurit, Valentine faillit plusieurs fois se laisser tomber. Tantt
elle accrochait sa robe  d'invisibles pines, tantt son pied s'enfonait
dans la vase trompeuse du ruisseau. Sa marche lgre veillait des
milliers de phalnes bourdonnantes; le grillon babillard se taisait  son
approche, et quelquefois une chouette endormie dans le tronc d'un vieux
saule s'en chappait, et la faisait tressaillir en rasant son front de son
aile souple et cotonneuse.

C'tait la premire fois de sa vie que Valentine se hasardait seule, la
nuit, volontairement, hors du toit paternel. Quoi qu'une grande exaltation
morale lui prtt des forces, la peur s'empara d'elle parfois, et lui
donnait des ailes pour raser l'herbe et franchir les ruisseaux.

Au lieu indiqu elle trouva sa soeur, qui l'attendait avec impatience.
Aprs mille tendres caresses, elles s'assirent sur la marge d'un foss et
se mirent  causer.

--Conte-moi donc ta vie depuis que je t'ai perdue, dit Valentine  Louise.

Louise raconta ses voyages, ses chagrins, son isolement, sa misre. 
peine ge de seize ans, lorsqu'elle se trouva exile en Allemagne auprs
d'une vieille parente de sa famille, elle n'avait touch qu'une faible
pension alimentaire qui ne suffisait point  la rendre indpendante.
Tyrannise par cette dugne, elle s'tait enfuie en Italie, o,  force de
travail et d'conomie, elle avait russi  subsister. Enfin, sa majorit
tant arrive, elle avait joui de son patrimoine, hritage fort modique,
car toute la fortune de cette famille venait de la comtesse; la terre mme
de Raimbault, ayant t rachete par elle, lui appartenait en propre, et
la vieille mre du gnral ne devait une existence agrable qu'aux _bons
procds_ de sa belle-fille. C'est pour cette raison qu'elle la mnageait
et avait abandonn entirement Louise, afin de ne pas tomber dans
l'indigence.

Quelque mince que ft la somme que toucha cette malheureuse fille, elle
fut accueillie comme une richesse, et suffit de reste  des besoins
qu'elle avait su restreindre. Une circonstance, qu'elle n'expliquait pas 
sa soeur, l'ayant engage  revenir  Paris, elle y tait depuis six mois
lorsqu'elle apprit le prochain mariage de Valentine. Dvore du dsir
de revoir sa patrie et sa soeur, elle avait crit  sa nourrice madame
Lhry; et celle-ci, bonne et aimante femme, qui n'avait jamais cess de
correspondre de loin en loin avec elle, se hta de l'inviter  venir
secrtement passer quelques semaines  la ferme. Louise accepta avec
empressement, dans la crainte que le mariage de Valentine ne mt bientt
une plus invincible barrire entre elles deux.

-- Dieu ne plaise! rpondit Valentine; ce sera au contraire le signal de
notre rapprochement. Mais, dis-moi, Louise, dans tout ce que tu viens de
me raconter, tu as omis une circonstance bien intressante pour moi... Tu
ne m'as pas dit si...

Et Valentine, embarrasse de prononcer un seul mot qui et rapport  cette
terrible faute de sa soeur, qu'elle et voulu effacer au prix de tout son
sang, sentit sa langue se paralyser et son front se couvrir d'une sueur
brlante.

Louise comprit, et malgr les dchirants remords de sa vie, aucun reproche
n'enfona dans son coeur une pointe si acre que cet embarras et ce
silence. Elle laissa tomber sa tte sur ses mains, et, facile  aigrir
aprs une vie de malheur, elle trouva que Valentine lui faisait plus de
mal  elle seule que tous les autres ensemble. Mais, revenant bientt  la
raison, elle se dit que Valentine souffrait par excs de dlicatesse; elle
comprit qu'il en avait dj bien cot  cette jeune fille si pudique pour
appeler une confidence plus intime et pour oser seulement la dsirer.

--Eh bien! Valentine, dit-elle en passant un de ses bras au cou de sa
jeune soeur.

Puis Valentine, essuyant ses yeux, russit par un sublime effort 
dpouiller la rigidit de la jeune vierge pour s'lever au rle de l'amie
gnreuse et forte.

--Dis-moi, s'cria-t-elle; il est dans tout cela un tre qui a d tendre
son influence sacre sur toute ta vie, un tre que je ne connais pas, dont
j'ignore le nom, mais qu'il m'a sembl parfois aimer de toute la force du
sang et de toute la volont de ma tendresse pour toi...

--Tu veux donc que je t'en parle,  ma courageuse soeur! J'ai cru que je
n'oserais jamais te rappeler son existence. Eh bien! ta grandeur d'me
surpasse tout ce que j'en esprais. Mon fils existe, il ne m'a jamais
quitte; c'est moi qui l'ai lev. Je n'ai point essay de dissimuler ma
faute en l'loignant de moi ou en lui refusant mon nom. Partout il m'a
suivie, partout sa prsence a rvl mon malheur et mon repentir. Et, le
croiras-tu, Valentine? j'ai fini par mettre ma gloire  me proclamer sa
mre, et dans toutes les mes justes j'ai trouv mon absolution en faveur
de mon courage.

--Et quand mme je ne serais pas ta soeur et ta fille aussi, rpondit
Valentine, je voudrais tre au nombre de ces justes. Mais o est-il?

--Mon Valentin est  Paris, dans un collge. C'est pour l'y conduire que
j'ai quitt l'Italie, et c'est pour te voir que je me suis spare de lui
depuis un mois. Il est beau, mon fils, Valentine; il est aimant; il te
connat; il dsire ardemment embrasser celle dont il porte le nom, et il
te ressemble. Il est blond et calme comme toi;  quatorze ans, il est
presque de ta taille... Dis, voudras-tu, quand tu seras marie, que je te
le prsente?

Valentine rpondit par mille caresses.

Deux heures s'taient coules rapidement, non-seulement  se rappeler le
pass, mais encore  faire des projets pour l'avenir. Valentine y portait
toute la confiance de son ge; Louise y croyait moins, mais elle ne le
disait pas. Une ombre noire se dessina tout d'un coup dans l'air bleu
au-dessus du foss. Valentine tressaillit et laissa chapper un cri
d'effroi. Louise, posant sa main sur la sienne, lui dit:

--Rassure-toi, c'est un ami, c'est Bndict.

Valentine fut d'abord contrarie de sa prsence au rendez-vous.
Il semblait que dsormais tous les actes de sa vie amenassent un
rapprochement forc entre elle et ce jeune homme. Cependant elle fut
force de comprendre que son voisinage n'tait pas inutile  deux femmes
dans cet endroit cart, et surtout que son escorte devait agrer 
Louise, qui tait  plus d'une lieue de son gte. Elle ne put pas non
plus s'empcher de remarquer le sentiment de dlicatesse respectueuse qui
l'avait fait s'abstenir de paratre durant leur entretien. Ne fallait-il
pas du dvouement, d'ailleurs, pour monter ainsi la garde pendant deux
heures? Tout bien considr, il y aurait eu de l'ingratitude  lui faire
un froid accueil. Elle lui expliqua le billet de sa mre, prit tout le
tort sur elle, et le supplia de ne venir au chteau qu'avec une forte
dose de patience et de philosophie. Bndict jura en riant que rien ne
l'branlerait; et, aprs l'avoir reconduite avec Louise jusqu'au bout de
la prairie, il reprit avec celle-ci le chemin de la ferme.

Le lendemain il se prsenta au chteau. Par un hasard dont Bndict ne se
plaignait pas, c'tait au tour de madame de Raimbault  avoir la migraine;
mais celle-l n'tait pas feinte, elle la fora de garder le lit. Les
choses se passrent donc mieux que Bndict ne l'avait espr. Quand il
sut que la comtesse ne se lverait pas de la journe, il commena par
dmonter le piano et enlever toutes les touches; puis il trouva qu'il
fallait remettre des _buffles_  tous les marteaux; quantit de cordes
rouilles taient  renouveler; enfin il se cra de l'ouvrage pour tout
un jour; car Valentine tait l, lui prsentant les ciseaux, l'aidant 
rouler le laiton sur la bobine, lui donnant la note au diapason, et
s'occupant de son piano peut-tre plus ce jour-l qu'elle n'avait fait
dans toute sa vie. De son ct, Bndict tait beaucoup moins habile 
cette besogne que Valentine ne l'avait annonc. Il cassa plus d'une corde
en la montant, il tourna plus d'une cheville pour une autre, et souvent
drangea l'accord de toute une gamme pour remettre celui d'une note.
Pendant ce temps, la vieille marquise allait, venait, toussait, dormait,
et ne s'occupait d'eux que pour les mettre plus  l'aise encore. Ce fut
une dlicieuse journe pour Bndict. Valentine tait si douce, elle avait
une gaiet si nave, si vraie, une politesse si obligeante, qu'il tait
impossible de ne pas respirer  l'aise auprs d'elle. Et puis je ne sais
comment il se fit qu'au bout d'une heure, par un accord tacite, toute
politesse disparut entre eux. Une sorte de camaraderie enfantine et rieuse
s'tablit. Ils se raillaient de leurs mutuelles maladresses, leurs mains
se rencontraient sur le clavier, et, la gaiet chassant l'motion, ils se
querellaient comme de vieux amis. Enfin, vers cinq heures, le piano se
trouvant accord, Valentine imagina un moyen de retenir Bndict. Un peu
d'hypocrisie s'improvisa dans ce coeur de jeune fille, et, sachant que sa
mre accordait tout  l'extrieur de la dfrence, elle se glissa dans son
alcve.

--Maman, lui dit-elle, M. Bndict a pass six heures  mon piano, et il
n'a pas fini; cependant nous allons nous mettre  table: j'ai pens qu'il
tait impossible d'envoyer ce jeune homme  l'office, puisque vous n'y
envoyez jamais son oncle, et que vous lui faites servir du vin sur votre
propre table. Que dois-je faire? Je n'ai pas os l'inviter  dner avec
nous sans savoir de vous si cela tait convenable.

La mme demande, faite en d'autres termes, n'et obtenu qu'une sche
dsapprobation. Mais la comtesse tait toujours plus satisfaite d'obtenir
la soumission  ses principes que l'obissance passive  ses volonts.
C'est le propre de la vanit de vouloir imposer le respect et l'amour de
sa domination.

--Je trouve la chose assez convenable, rpondit-elle. Puis qu'il s'est
rendu  mon billet sans hsiter, et qu'il s'est excut de bonne grce,
il est juste de lui montrer quelque gard. Allez, ma fille, invitez-le
vous-mme de ma part.

Valentine, triomphante, retourna au salon, heureuse de pouvoir faire
quelque chose d'agrable au nom de sa mre, et lui laissa tout l'honneur
de cette invitation. Bndict, surpris, hsita  l'accepter. Valentine
outre-passa un peu les pouvoirs dont elle tait investie en insistant.
Comme ils passaient tous trois  table, la marquise dit  l'oreille de
Valentine:

--Est-ce que vraiment ta mre a eu l'ide de cette honntet? Cela
m'inquite pour sa vie. Est-ce qu'elle est srieusement malade?

Valentine ne se permit pas de sourire  cette cre plaisanterie. Tour 
tour dpositaire des plaintes et des inimitis de ces deux femmes, elle
tait entre elles comme un rocher battu de deux courants contraires.

Le repas fut court, mais enjou. On passa ensuite sous la charmille pour
prendre le caf. La marquise tait toujours d'assez bonne humeur en
sortant de table. De son temps, quelques jeunes femmes, dont on tolrait
la lgret en faveur de leurs grces, et peut-tre aussi de la diversion
que leurs inconvenances apportaient  l'ennui d'une socit oisive et
blase, se faisaient fanfaronnes de mauvais ton;  certains visages
l'air _mauvais sujet_ allait bien. Madame de Provence tait le noyau
d'une coterie fminine qui _sablait fort bien le champagne_. Un sicle
auparavant, _Madame_, belle-soeur de Louis XIV, bonne et grave Allemande
qui n'aimait que les _saucisses  l'ail_ et la _soupe  la bire_,
admirait chez les dames de la cour de France, et surtout chez madame la
duchesse de Berry, la facult de boire beaucoup sans qu'il y part, et de
supporter  merveille le vin de Constance et le marasquin de Hongrie.

La marquise tait gaie au dessert. Elle racontait avec cette aisance, ce
naturel propre aux gens qui ont vu beaucoup de monde, et qui leur tient
lieu d'esprit. Bndict l'couta avec surprise. Elle lui parlait une
langue qu'il croyait trangre  sa classe et  son sexe. Elle se servait
de mots crus qui ne choquaient pas, tant elle les disait d'un air simple
et sans faon. Elle racontait aussi des histoires avec une merveilleuse
lucidit de mmoire et une admirable prsence d'esprit pour en sauver
les situations graveleuses  l'oreille de Valentine. Bndict levait
quelquefois les yeux sur elle avec effroi, et,  l'air paisible de la
pauvre enfant, il voyait si clairement qu'elle n'avait pas compris qu'il
se demandait s'il avait bien compris lui-mme, si son imagination n'avait
pas t au del du vrai sens. Enfin il tait confondu, tourdi de tant
d'usage avec tant de dmoralisation, d'un tel mpris des principes joint
 un tel respect des convenances. Le monde que la marquise lui peignait
tait devant lui comme un rve auquel il refusait de croire.

Ils restrent assez longtemps sous la charmille. Ensuite Bndict essaya
le piano et chanta. Enfin il se retira assez tard, tout surpris de son
intimit avec Valentine, tout mu sans en savoir la cause, mais emplissant
son cerveau avec dlices de l'image de cette belle et bonne fille, qu'il
tait impossible de ne pas aimer.




XII.


 quelques jours de l, madame de Raimbault fut engage par le prfet 
une brillante runion qui se prparait au chef-lieu du dpartement.
C'tait  l'occasion du passage de madame la duchesse de Berry qui s'en
allait ou qui revenait d'un de ses joyeux voyages; femme tourdie et
gracieuse, qui avait russi  se faire aimer malgr l'inclmence des temps,
et qui longtemps se fit pardonner ses prodigalits par un sourire.

Madame de Raimbault devait tre du petit nombre des dames choisies qui
seraient prsentes  la princesse, et qui prendraient place  sa table
privilgie. Il tait donc, selon elle, impossible qu'elle se dispenst de
ce petit voyage, et pour rien au monde elle n'et voulu en tre dispense.

Fille d'un riche marchand, mademoiselle Chignon avait aspir aux grandeurs
ds son enfance; elle s'tait indigne de voir sa beaut, ses grces de
reine, son esprit d'intrigue et d'ambition _s'tioler_ dans l'atmosphre
bourgeoise d'un gros capitaliste. Marie au gnral comte de Raimbault,
elle avait vol avec transport dans le tourbillon des grandeurs de
l'Empire; elle tait justement la femme qui devait y briller. Vaine,
borne, ignorante, mais sachant ramper devant la royaut, belle de cette
beaut imposante et froide pour laquelle semblait avoir t choisi le
costume du temps, prompte  s'instruire de l'tiquette, habile  s'y
conformer, amoureuse de parures, de luxe, de pompes et de crmonies,
jamais elle n'avait pu concevoir les charmes de la vie intrieure; jamais
son coeur vide et altier n'avait got les douceurs de la famille. Louise
avait dj dix ans, elle tait mme trs-dveloppe pour son ge, lorsque
madame de Raimbault devint sa belle-mre, et comprit avec effroi qu'avant
cinq ans la fille de son mari serait pour elle une rivale. Elle la relgua
donc avec sa grand'mre au chteau de Raimbault, et se promit de ne jamais
la prsenter dans le monde. Chaque fois qu'en la revoyant elle s'aperut
des progrs de sa beaut, sa froideur pour cette enfant se changea en
aversion. Enfin, ds qu'elle put reprocher  cette malheureuse une faute
que l'abandon o elle l'avait laisse rendait excusable peut-tre, elle se
livra  une haine implacable, et la chassa ignominieusement de chez elle.
Quelques personnes dans le monde assuraient savoir la cause plus positive
de cette inimiti. M. de Neuville, l'homme qui avait sduit Louise, et qui
fut tu en duel par le pre de cette infortune, avait t en mme temps,
dit-on, l'amant de la comtesse et celui de sa belle-fille.

Avec l'Empire s'tait vanouie toute la brillante existence de madame de
Raimbault; honneurs, ftes, plaisirs, flatteries, reprsentation, tout
avait disparu comme un songe, et elle s'veilla un matin, oublie et
dlaisse dans la France lgitimiste. Plusieurs furent plus habiles, et,
n'ayant pas perdu de temps pour saluer la nouvelle puissance, remontrent
au fate des grandeurs; mais la comtesse, qui n'avait jamais eu de
prsence d'esprit et chez qui les premires impressions taient violentes,
perdit absolument la tte. Elle laissa voir  celles qui avaient t ses
compagnes et ses amies toute l'amertume de ses regrets, tout son mpris
pour les _ttes poudres_, toute son irrvrence pour la dvotion
rdifie. Ses amies accueillirent ces blasphmes par des cris d'horreur;
elles lui tournrent le dos comme  une hrtique, et rpandirent leur
indignation dans les cabinets de toilette, dans les appartements secrets
de la famille royale, o elles taient admises et o leurs voix
disposaient des places et des fortunes.

Dans le systme des compensations de la couronne, la comtesse de Raimbault
fut oublie; il n'y eut pas pour elle la plus petite charge de _dame
d'atours_. Force de renoncer  l'tat de domesticit si cher aux
courtisans, elle se retira dans ses terres, et se fit _franchement
bonapartiste_. Le faubourg Saint-Germain, qu'elle avait vu jusqu'alors,
rompit avec elle comme _mal pensante_. Les gaux, les _parvenus_ lui
restrent, et elle les accepta faute de mieux; mais elle les avait si fort
mpriss dans sa prosprit, qu'elle ne trouva autour d'elle aucune
affection solide pour la consoler de ses pertes.

 trente-cinq ans il lui avait fallu ouvrir les yeux sur le nant des
choses humaines, et c'tait un peu tard pour cette femme qui avait perdu
sa jeunesse, sans la sentir passer, dans l'enivrement des joies puriles.
Force lui fut de vieillir tout d'un coup. L'exprience ne l'ayant pas
dtache de ses illusions une par une, comme cela arrive dans le cours des
gnrations ordinaires, elle ne connut du dclin de l'ge que les regrets
et la mauvaise humeur.

Depuis ce temps, sa vie fut un continuel supplice; tout lui devint sujet
d'envie et d'irritation. En vain son ironie la vengeait des ridicules de
la Restauration; en vain elle trouvait dans sa mmoire mille brillants
souvenirs du pass pour faire la critique, par opposition, de ces
semblants de royaut nouvelle; l'ennui rongeait cette femme dont la vie
avait t une fte perptuelle, et qui maintenant se voyait force de
vgter  l'ombre de la vie prive.

Les soins domestiques, qui lui avaient toujours t trangers, lui
devinrent odieux; sa fille, qu'elle connaissait  peine, versa peu de
consolations sur ses blessures. Il fallait former cette enfant pour
l'avenir, et madame de Raimbault ne pouvait vivre que dans le pass. Le
monde de Paris, qui tout d'un coup changea si trangement de moeurs et de
manires, parlait une langue nouvelle qu'elle ne comprenait plus; ses
plaisirs l'ennuyaient ou la rvoltaient; la solitude l'crasait de fivre
et d'pouvante. Elle languissait malade de colre et de douleur sur son
ottomane, autour de laquelle ne venait plus ramper une cour en sous-ordre,
miniature de la grande cour du souverain. Ses compagnons de disgrce
venaient chez elle pour gmir sur leurs propres chagrins et pour insulter
aux siens en les niant. Chacun voulait avoir accapar  lui seul toute la
disgrce des temps et l'ingratitude de la France. C'tait un monde de
victimes et d'outrags qui se dvoraient entre eux.

Ces gostes rcriminations augmentaient l'aigreur fbrile de madame de
Raimbault.

Si de plus heureux venaient lui tendre encore une main amie, et lui dire
que les faveurs de Louis XVIII n'avaient point effac en eux les souvenirs
de la cour de Napolon, elle se vengeait de leur prosprit en les
accablant de reproches, en les accusant de trahison envers le grand homme,
elle qui n'avait pas pu le trahir de la mme manire! Enfin, pour comble
de douleur et de consternation,  force de se voir passer au jour devant
ses glaces vides et immobiles,  force de se regarder sans parure, sans
rouge et sans diamants, boudeuse et fltrie, la comtesse de Raimbault
s'aperut que sa jeunesse et sa beaut avaient fini avec l'Empire.

Maintenant elle avait cinquante ans, et quoique cette beaut passe ne ft
plus crite sur son front qu'en signes hiroglyphiques, la vanit, qui
ne meurt point au coeur de certaines femmes, lui crait de plus vives
souffrances qu'en aucun temps de sa vie. Sa fille, qu'elle aimait de cet
instinct que la ncessit imprime aux plus perverses natures, tait pour
elle un continuel sujet de retour vers le pass et de haine vers le
temps prsent. Elle ne la produisait dans le monde qu'avec une mortelle
rpugnance, et si, en la voyant admire, son premier mouvement tait une
pense d'orgueil maternel, le second tait une pense de dsespoir. Son
existence de femme commence, se disait-elle, c'en est fait de la mienne!
Aussi, lorsqu'elle pouvait se montrer sans Valentine, elle se sentait
moins malheureuse. Il n'y avait plus autour d'elle de ces regards
maladroitement complimenteurs qui lui disaient: C'est ainsi que vous
ftes jadis; et vous aussi, je vous ai vue belle.

Elle ne raisonnait pas sa coquetterie au point d'enfermer sa fille
lorsqu'elle allait dans le monde; mais, pour peu que celle-ci tmoignt
son humeur sdentaire, la comtesse, sans peut-tre s'en rendre bien compte,
 admettait son refus, partait plus lgre, et respirait plus  l'aise dans
l'atmosphre agite des salons.

Garrotte  ce monde oublieux et sans piti qui n'avait plus pour elle
que des dceptions et des dboires, elle se laissait traner encore comme
un cadavre  son char. O vivre? comment tuer le temps, et arriver 
la fin de ces jours qui la vieillissaient et qu'elle regrettait ds
qu'ils taient passs? Aux esclaves de la mode, quand toute jouissance
d'amour-propre est enleve, quand tout intrt de passion est ravi, il
reste pour plaisir le mouvement, la clart des lustres, le bourdonnement
de la foule. Aprs tous les rves de l'amour ou de l'ambition subsiste
encore le besoin de bruire, de remuer, de veiller, de dire: J'y tais
hier, j'y serai demain. C'est un triste spectacle que celui de ces femmes
fltries qui cachent leurs rides sous des fleurs et couronnent leurs
fronts hves de diamants et de plumes. Chez elles tout est faux: la taille,
le teint, les cheveux, le sourire; tout est triste: la parure, le fard,
la gaiet. Spectres chapps aux saturnales d'une autre poque, elles
viennent s'asseoir aux banquets d'aujourd'hui comme pour donner  la
jeunesse une triste leon de philosophie, comme pour lui dire: C'est
ainsi que vous passerez. Elles semblent se cramponner  la vie qui les
abandonne, et repoussent les outrages de la dcrpitude en l'talant nue
aux outrages des regards. Femmes dignes de piti, presque toutes sans
famille ou sans coeur, qu'on voit dans toutes les ftes s'enivrer de fume,
de souvenirs et de bruit!

La comtesse, malgr l'ennui qu'elle y trouvait, n'avait pu se dtacher de
cette vie creuse et vente. Tout en disant qu'elle y avait renonc pour
jamais, elle ne manquait pas une occasion de s'y replonger. Lorsqu'elle
fut invite  cette runion de province que devait prsider la princesse,
elle ne se sentit pas d'aise; mais elle cacha sa joie sous un air de
condescendance ddaigneuse. Elle se flatta mme en secret de rentrer en
faveur, si elle pouvait fixer l'attention de la duchesse, et lui faire
voir combien elle tait suprieure, pour le ton et l'usage,  tout ce qui
l'entourait. D'ailleurs, sa fille allait pouser M. de Lansac, un des
favoris de la cause lgitime. Il tait bien temps de faire un pas vers
cette aristocratie de nom qui allait relustrer son aristocratie d'argent.
Madame de Raimbault ne hassait la noblesse que depuis que la noblesse
l'avait repousse. Peut-tre le moment tait-il venu de voir toutes ces
vanits s'humaniser pour elle  un signe de _Madame_.

Elle exhuma donc du fond de sa garde-robe ses plus riches parures, tout
en rflchissant  celles dont elle couvrirait Valentine pour l'empcher
d'avoir l'air aussi grande et aussi forme qu'elle l'tait rellement.
Mais, au milieu de cet examen, il arriva que Valentine, dsirant mettre 
profit cette semaine de libert, devint plus ingnieuse et plus pntrante
qu'elle ne l'avait encore t. Elle commena  deviner que sa mre levait
ces graves questions de toilette et crait ces insolubles difficults
pour l'engager  rester au chteau. Quelques mots piquants de la vieille
marquise, sur l'embarras d'avoir une fille de dix-neuf ans  produire,
achevrent d'clairer Valentine. Elle s'empressa de faire le procs aux
modes, aux ftes, aux dplacements et aux prfets. Sa mre, tonne,
abonda dans son sens, et lui proposa de renoncer  ce voyage comme elle y
renonait elle-mme. L'affaire fut bientt juge; mais une heure aprs,
comme Valentine serrait ses cartons et arrtait ses prparatifs, madame de
Raimbault recommena les siens en disant qu'elle avait rflchi, qu'il
serait inconvenant et dangereux peut-tre de ne pas aller faire sa cour 
la princesse; qu'elle se sacrifiait  cette dmarche toute politique, mais
qu'elle dispensait Valentine de la corve.

Valentine, qui depuis huit jours tait devenue singulirement ruse,
renferma sa joie.

Le lendemain, ds que les roues qui emportaient la calche de la comtesse
eurent ray le sable de l'avenue, Valentine courut demander  sa
grand'mre la permission d'aller passer la journe  la ferme avec
Athnas.

Elle se prtendit invite par sa jeune compagne  manger un gteau sur
l'herbe.  peine eut-elle parl de gteau qu'elle frmit, car la vieille
marquise fut aussitt tente d'tre de la partie; mais l'loignement et la
chaleur l'y firent renoncer.

Valentine monta  cheval, mit pied  terre  quelque distance de la
ferme, renvoya son domestique et sa monture, et prit sa vole, comme une
tourterelle, le long des buissons fleuris qui conduisaient  Grangeneuve.




XIII.


Elle avait trouv moyen, la veille, de faire avertir Louise de sa visite;
aussi toute la ferme tait en joie et en ordre pour la recevoir. Athnas
avait mis des fleurs nouvelles dans des vases de verre bleu. Bndict
avait taill les arbres du jardin, ratiss les alles, rpar les bancs.
Madame Lhry avait confectionn elle-mme la plus belle galette qui se
ft vue de mmoire de mnagre. M. Lhry avait fait sa barbe et tir le
meilleur de son vin. Ce furent des cris de joie et de surprise quand
Valentine entra toute seule et sans bruit dans la salle. Elle embrassa
comme une folle la mre Lhry, qui lui faisait de grandes rvrences; elle
serra la main de Bndict avec vivacit; elle foltra comme un enfant avec
Athnas; elle se pendit au cou de sa soeur. Jamais Valentine ne s'tait
sentie si heureuse; loin des regards de sa mre, loin de la roideur
glaciale qui pesait sur tous ses pas, il lui semblait respirer un air plus
libre, et, pour la premire fois depuis qu'elle tait ne, vivre de toute
sa vie. Valentine tait une bonne et douce nature; le ciel s'tait tromp
en envoyant cette me simple et sans ambition habiter les palais et
respirer l'atmosphre des cours. Nulle n'tait moins faite pour la vie
d'apparat, pour les triomphes de la vanit. Ses plaisirs taient, au
contraire, tout modestes, tout intrieurs; et plus on lui faisait un
crime de s'y livrer, plus elle aspirait  cette simple existence qui lui
semblait tre la terre promise. Si elle dsirait se marier, c'tait afin
d'avoir un mnage, des enfants, une vie retire. Son coeur avait besoin
d'affections immdiates, peu nombreuses, peu varies.  nulle femme la
vertu ne semblait devoir tre plus facile.

Mais le luxe qui l'environnait, qui prvenait ses moindres besoins, qui
devinait jusqu' ses fantaisies, lui interdisait les petits soins du
mnage. Avec vingt laquais autour d'elle, c'et t un ridicule et presque
une apparence de parcimonie que de se livrer  l'activit de la vie
domestique.  peine lui laissait-on le soin de sa volire, et l'on et pu
facilement prjuger du caractre de Valentine en voyant avec quel amour
elle s'occupait minutieusement de ces petites cratures.

Lorsqu'elle se vit  la ferme, entoure de poules, de chiens de chasse, de
chevreaux; lorsqu'elle vit Louise filant au rouet, madame Lhry faisant
la cuisine, Bndict raccommodant des filets, il lui sembla tre l dans
la sphre pour laquelle elle tait cre. Elle voulut aussi avoir son
occupation, et,  la grande surprise d'Athnas, au lieu d'ouvrir le piano
ou de lui demander une bande de sa broderie, elle se mit  tricoter un
bas gris qu'elle trouva sur une chaise. Athnas s'tonna beaucoup de sa
dextrit, et lui demanda si elle savait pour qui elle travaillait avec
tant d'ardeur.

--Pour qui? dit Valentine. Moi, je n'en sais rien; c'est pour quelqu'un de
vous toujours; pour toi, peut-tre?

--Pour moi ces bas gris! dit Athnas avec ddain.

--Est-ce pour toi, ma bonne soeur? demanda Valentine  Louise.

--Cet ouvrage, dit Louise, j'y travaille quelquefois; mais c'est maman
Lhry qui l'a commenc. Pour qui? je n'en sais rien non plus.

--Et si c'tait pour Bndict? dit Athnas en regardant Valentine avec
malice.

Bndict leva la tte et suspendit son travail pour examiner ces deux
femmes en silence.

Valentine avait un peu rougi; mais se remettant aussitt:

--Eh bien! si c'est pour Bndict, rpondit-elle, c'est bon; j'y
travaillerai de bon coeur.

Elle leva les yeux en riant vers sa jeune compagne. Athnas tait pourpre
de dpit. Je ne sais quel sentiment d'ironie et de mfiance venait
d'entrer dans son coeur.

--Ah! ah! dit avec une franchise tourdie la bonne Valentine, cela semble
ne pas te faire trop de plaisir. Au fait, j'ai tort, Athnas; je vais l
sur tes brises, j'usurpe des droits qui t'appartiennent. Allons, allons,
prends vite cet ouvrage, et pardonne-moi d'avoir mis la main au trousseau.

--Mademoiselle Valentine, dit Bndict pouss par un sentiment cruel pour
sa cousine, si vous ne regrettez pas de travailler pour le plus humble de
vos vassaux, continuez, je vous en prie. Les jolis doigts de ma cousine
n'ont jamais touch de fil aussi rude et d'aiguilles aussi lourdes.

Une larme roula dans les cils noirs d'Athnas. Louise lana un regard
de reproche  Bndict. Valentine, tonne, les regarda tous trois
alternativement, cherchant  comprendre ce mystre.

Ce qui avait fait le plus de mal  la jeune fermire dans les paroles de
son cousin, ce n'tait pas tant le reproche de frivolit (elle y tait
habitue) que le ton de soumission et de familiarit en mme temps envers
Valentine. Elle savait bien, en gros, l'histoire de leur connaissance, et
jusque-l elle n'avait point song  s'en alarmer. Mais elle ignorait
quel rapide progrs avait fait entre eux une intimit qui ne se serait
jamais forme dans des circonstances ordinaires. Elle s'merveillait
douloureusement d'entendre Bndict, naturellement si rebelle, si
hostile aux prtentions de la noblesse, s'intituler l'humble vassal de
mademoiselle de Raimbault. Quelle rvolution s'tait donc opre dans ses
ides? Quelle puissance Valentine exerait-elle dj sur lui?

Louise, voyant la tristesse sur tous les visages, proposa une partie de
pche sur le bord de l'Indre, en attendant le dner. Valentine, qui se
sentait instinctivement coupable envers Athnas, passa amicalement son
bras sous le sien, et se mit  courir avec elle  travers la prairie.
Affectueuse et franche comme elle tait, elle russit bientt  dissiper
le nuage qui s'tait lev dans l'me de la jeune fille. Bndict, charg
de son filet et couvert de sa blouse, les suivit avec Louise, et bientt
tous les quatre arrivrent sur les rives bordes de lotos et de saponaires.

Bndict jeta l'pervier. Il tait adroit et robuste. Dans les exercices
du corps on trouvait en lui la force, la hardiesse et la grce rustique du
paysan. C'taient des qualits qu'Athnas n'apprciait pas, communes 
tous ceux qui l'entouraient; mais Valentine s'en tonnait comme de choses
surnaturelles, et elle en faisait volontiers  ce jeune homme un point de
supriorit sur les hommes qu'elle connaissait. Elle s'effrayait de le
voir se hasarder sur des saules vermoulus qui se penchaient sur l'eau et
craquaient sous le pied; et lorsqu'elle le voyait chapper, par un bond
nerveux,  une chute certaine, atteindre avec adresse et sang-froid 
de petites places unies que l'herbe et les joncs semblaient devoir lui
cacher, elle sentait son coeur battre d'une motion indfinissable, comme
il arrive chaque fois que nous voyons accomplir bravement une oeuvre
prilleuse ou savante.

Aprs avoir pris quelques truites, Louise et Valentine s'lanant avec
enfantillage sur l'pervier tout ruisselant, et s'emparant du butin avec
des cris de joie, tandis qu'Athnas, craignant de salir ses doigts, ou
gardant rancune  son cousin, se cachait boudeuse  l'ombre des aunes,
Bndict, accabl de chaleur, s'assit sur un frne quarri grossirement
et jet d'un bord  l'autre en guise de pont. parses sur la frache
pelouse de la rive, les trois femmes s'occupaient diversement. Athnas
cueillait des fleurs, Louise jetait mlancoliquement des feuilles dans le
courant, et Valentine, moins habitue  l'air, au soleil et  la marche,
sommeillait  demi, cache,  ce qu'elle croyait, par les hautes tiges de
la prle de rivire. Ses yeux, qui errrent longtemps sur les brillantes
gerures de l'eau et sur un rayon de soleil qui se glissait parmi les
branches, vinrent par hasard se reposer sur Bndict, qu'elle dcouvrait
en entier  dix pas devant elle, assis les jambes pendantes sur le pont
lastique.

Bndict n'tait pas absolument dpourvu de beaut. Son teint tait d'une
pleur bilieuse; ses yeux longs n'avaient pas de couleur; mais son front
tait vaste et d'une extrme puret. Par un prestige attach peut-tre
aux hommes dous de quelque puissance morale, les regards s'habituaient
peu  peu aux dfauts de sa figure pour n'en plus voir que les
beauts; car certaines laideurs sont dans ce cas, et celle de Bndict
particulirement. Son teint blme et uni avait une apparence de calme
qui inspirait comme un respect d'instinct pour cette me dont aucune
altration extrieure ne trahissait les mouvements. Ces yeux, o la
prunelle ple nageait dans un mail blanc et vitreux, avaient une
expression vague et mystrieuse qui devait piquer la curiosit de tout
observateur. Mais ils auraient dsespr toute la science de Lavater; ils
semblaient lire profondment dans ceux d'autrui, et leur immobilit tait
mtallique quand ils avaient  se mfier d'un examen indiscret. Une femme
n'en pouvait soutenir l'clat quand elle tait belle; un ennemi n'y
pouvait surprendre le secret d'aucune faiblesse. C'tait un homme qu'on
pouvait toujours regarder sans le trouver au-dessous de lui-mme, un
visage qui pouvait s'abandonner  la distraction, sans enlaidir comme la
plupart des autres, une physionomie qui attirait comme l'aimant. Aucune
femme ne le voyait avec indiffrence, et si la bouche le dnigrait parfois,
l'imagination n'en perdait pas aisment l'empreinte; personne ne le
rencontrait pour la premire fois sans le suivre des yeux aussi longtemps
que possible; aucun artiste ne pouvait le voir sans en admirer la
singularit et sans dsirer la reproduire.

Lorsque Valentine le regarda, il tait plong dans une de ces rveries
profondes qui semblaient lui tre familires. La teinte du feuillage qui
l'abritait envoyait  son large front un reflet verdtre; et ses yeux
fixs sur l'eau semblaient ne saisir aucun objet. Le fait est qu'ils
saisissaient parfaitement l'image de Valentine rflchie dans l'onde
immobile. Il se plaisait  cette contemplation dont l'objet s'vanouissait
chaque fois qu'une brise lgre ridait la surface du miroir; puis l'image
gracieuse se reformait peu  peu, flottait d'abord incertaine et vague,
et se fixait enfin belle et limpide sur la masse cristalline. Bndict
ne pensait pas; il contemplait, il tait heureux, et c'est dans ces
moments-l qu'il tait beau.

Valentine avait toujours entendu dire que Bndict tait laid. Dans les
ides de la province, o, suivant la spirituelle dfinition de M. de
Stendhal, un _bel homme_ est toujours gros et rouge, Bndict tait le
plus disgraci des jeunes gens. Valentine n'avait jamais regard Bndict
avec attention; elle avait conserv le souvenir de l'impression qu'elle
avait reue en le voyant pour la premire fois; cette impression n'tait
pas favorable. Depuis quelques instants seulement elle commenait  lui
trouver un charme inexprimable. Plonge elle-mme dans une rverie o
nulle rflexion prcise ne trouvait place, elle se laissait aller  cette
dangereuse curiosit qui analyse et qui compare. Elle trouvait une immense
diffrence entre Bndict et M. de Lansac. Elle ne se demandait pas 
l'avantage duquel tait cette diffrence; seulement elle la constatait.
Comme M. de Lansac tait beau et qu'il tait son fianc, elle ne
s'inquitait pas du rsultat de cette contemplation imprudente; elle ne
pensait pas qu'il pouvait en sortir vaincu.

Et c'est pourtant ce qui arriva; Bndict, ple, fatigu, pensif, les
cheveux en dsordre; Bndict, vtu d'habits grossiers et couvert de vase,
le cou nu et hl; Bndict, assis ngligemment au milieu de cette belle
verdure, au-dessus de ces belles eaux; Bndict, qui regardait Valentine 
l'insu de Valentine, et qui souriait de bonheur et d'admiration; Bndict
alors tait un homme; un homme des champs et de la nature, un homme dont
la mle poitrine pouvait palpiter d'un amour violent, un homme s'oubliant
lui-mme dans la contemplation de ce que Dieu a cr de plus beau. Je ne
sais quelles manations magntiques nageaient dans l'air embras autour de
lui; je ne sais quelles motions mystrieuses, indfinies, involontaires,
firent tout d'un coup battre le coeur ignorant et pur de la jeune comtesse.

M. de Lansac tait un dandy rgulirement beau, parfaitement spirituel,
parlant au mieux, riant  propos, ne faisant jamais rien hors de place;
son visage ne faisait jamais un pli, pas plus que sa cravate; sa toilette,
on le voyait dans les plus petits dtails, tait pour lui une affaire
aussi importante, un devoir aussi sacr que les plus hautes dlibrations
de la diplomatie. Jamais il n'avait rien admir, ou du moins il n'admirait
plus rien dsormais; car il avait vu les plus grands potentats de l'Europe,
il avait contempl froidement les plus hautes ttes de la socit;
il avait plan dans la rgion culminante du monde, il avait discut
l'existence des nations entre le dessert et le caf. Valentine l'avait
toujours vu dans le monde, en tenue, sur ses gardes, exhalant des parfums
et ne perdant pas une ligne de sa taille. En lui, elle n'avait jamais
aperu l'homme; le matin, le soir, M. de Lansac tait toujours le mme. Il
se levait secrtaire d'ambassade, il se couchait secrtaire d'ambassade;
il ne rvait jamais; il ne s'oubliait jamais devant personne jusqu'
commettre l'inconvenance de mditer; il tait impntrable comme Bndict,
mais avec cette diffrence qu'il n'avait rien  cacher, qu'il ne possdait
pas une volont individuelle, et que son cerveau ne renfermait que les
niaiseries solennelles de la diplomatie. Enfin M. de Lansac, homme sans
passion gnreuse, sans jeunesse morale, dj us et fltri au dedans par
le commerce du monde, incapable d'apprcier Valentine, la louant sans
cesse et ne l'admirant jamais, n'avait, dans aucun moment, excit en
elle un de ces mouvements rapides, irrsistibles, qui transforment, qui
clairent, qui entranent avec imptuosit vers une existence nouvelle.

Imprudente Valentine! Elle savait si peu ce que c'est que l'amour,
qu'elle croyait aimer son fianc; non pas, il est vrai, avec passion,
mais de toute sa puissance d'aimer.

Parce que cet homme ne lui inspirait rien, elle croyait son coeur incapable
d'prouver davantage; elle ressentait dj l'amour  l'ombre de ces
arbres. Dans cet air chaud et vif son sang commenait  s'veiller;
plusieurs fois, en regardant Bndict, elle sentit comme une ardeur
trange monter de son coeur  son front, et l'ignorante fille ne comprit
point ce qui l'agitait ainsi. Elle ne s'en effraya pas: elle tait fiance
 M. de Lansac, Bndict tait fianc  sa cousine. C'taient l de belles
raisons; mais Valentine, habitue  regarder ses devoirs comme faciles 
remplir, ne croyait pas qu'un sentiment mortel  ces devoirs pt natre en
elle.




XIV.


Bndict regardait d'abord l'image de Valentine avec calme; peu  peu une
sensation pnible, plus prompte et plus vive que celle qu'elle prouvait
elle-mme, le fora de changer de place et d'essayer de s'en distraire. Il
reprit ses filets et les jeta de nouveau, mais il ne put rien prendre; il
tait distrait. Ses yeux ne pouvaient pas se dtacher de ceux de Valentine;
soit qu'il se pencht sur l'escarpement de la rivire, soit qu'il se
hasardt sur les pierres tremblantes ou sur les grs polis et glissants,
il surprenait toujours le regard de Valentine qui l'piait, qui le couvait
pour ainsi dire avec sollicitude. Valentine ne savait pas dissimuler, elle
ne croyait pas en cette circonstance avoir le moindre motif pour le faire;
Bndict palpitait fortement sous ce regard si naf et si affectueux.
Il tait fier pour la premire fois de sa force et de son courage. Il
traversa une cluse que le courant franchissait avec furie, en trois sauts
il fut  l'autre bord. Il se retourna; Valentine tait ple: Bndict se
gonfla d'orgueil.

Et puis, comme elles revenaient  la ferme par un long dtour  travers
les prs, et marchaient toutes trois devant lui, il rflchit un peu. Il
se dit que de toutes les folies qu'il pt faire, la plus misrable, la
plus fatale au repos de sa vie, serait d'aimer mademoiselle de Raimbault.
Mais l'aimait-il donc?

--Non! se dit Bndict en haussant les paules, je ne suis pas si fou;
cela n'est pas. Je l'aime aujourd'hui, comme je l'aimais hier, d'une
affection toute fraternelle, toute paisible...

Il ferma les yeux sur tout le reste, et, rappel par un regard de
Valentine, il doubla le pas et se rapprocha d'elle, rsolu de savourer le
charme qu'elle savait rpandre autour d'elle, et qui _ne pouvait pas_ tre
dangereux.

La chaleur tait si forte que ces trois femmes dlicates furent forces
de s'asseoir en chemin. Elles se mirent au frais dans un enfoncement qui
avait t un bras de la rivire, et qui, dessch depuis peu, nourrissait
une superbe vgtation d'osiers et de fleurs sauvages. Bndict, cras
sous le poids de son filet garni de plomb, se jeta par terre  quelques
pas d'elles. Mais au bout de cinq minutes toutes trois taient autour de
lui, car toutes trois l'aimaient: Louise avec une ardente reconnaissance 
cause de Valentine, Valentine (au moins elle le croyait)  cause de Louise,
et Athnas  cause d'elle-mme.

Mais elles ne furent pas plus tt installes auprs de lui, allguant
qu'il y avait l plus d'ombrage, que Bndict se trana plus prs de
Valentine, sous prtexte que le soleil gagnait de l'autre ct. Il avait
mis le poisson dans son mouchoir, et s'essuyait le front avec sa cravate.

--Cela doit tre agrable, lui dit Valentine en le raillant, une cravate
de taffetas! J'aimerais autant une poigne de ces feuilles de houx.

--Si vous tiez une personne humaine, vous auriez piti de moi au lieu de
me critiquer, rpondit Bndict.

--Voulez-vous mon fichu? dit Valentine; je n'ai que cela  vous offrir.

Bndict tendit la main sans rpondre. Valentine dtacha le foulard
qu'elle avait autour du cou.

--Tenez, voici mon mouchoir, dit Athnas vivement, en jetant  Bndict
un petit carr de batiste brod et garni de dentelle.

--Votre mouchoir n'est bon  rien, rpondit Bndict en s'emparant de
celui de Valentine avant qu'elle et song  le lui retirer.

Il ne daigna mme pas ramasser celui de sa cousine, qui tomba sur l'herbe
 ct de lui. Athnas, blesse au coeur, s'loigna et reprit en boudant
le chemin de la ferme. Louise, qui comprenait son chagrin, courut aprs
elle pour la consoler, pour lui dmontrer combien cette jalousie tait
une ridicule pense; et, pendant ce temps, Bndict et Valentine, qui ne
s'apercevaient de rien, restrent seuls dans la ravine,  deux pas l'un
de l'autre, Valentine assise et feignant de jouer avec des pquerettes,
Bndict couch, pressant ce mouchoir brlant sur son front, sur son cou,
sur sa poitrine, et regardant Valentine, d'un regard dont elle sentait le
feu sans oser le voir.

Elle resta ainsi sous le charme de ce fluide lectrique qui  son ge et 
celui de Bndict, avec des coeurs si neufs, des imaginations si timides et
des sens dont rien n'a mouss l'ardeur, a tant de puissance et de magie!
Ils ne se dirent rien, ils n'osrent changer ni un sourire ni un mot.
Valentine resta fascine  sa place, Bndict s'oublia dans la sensation
d'un bonheur imptueux, et, lorsque la voix de Louise les rappela, ils
quittrent  regret ce lieu o l'amour venait de parler secrtement, mais
nergiquement, au coeur de l'un et de l'autre,

Louise revint vers eux.

--Athnas est fche, leur dit-elle. Bndict, vous la traitez mal; vous
n'tes pas gnreux. Valentine, dites-le-lui, ma chrie. Engagez-le 
mieux reconnatre l'affection de sa cousine.

Une sensation de froid gagna le coeur de Valentine. Elle ne comprit rien au
sentiment de douleur inoue qui s'empara d'elle  cette pense. Cependant
elle matrisa vite ce mouvement, et regardant Bndict avec surprise:

--Vous avez donc afflig Athnas? lui dit-elle dans la sincrit de son
me; je ne m'en suis pas aperue. Que lui avez-vous donc dit?

--Eh! rien, dit Bndict en haussant les paules; elle est folle!

--Non! elle n'est pas folle, dit Louise avec svrit, c'est vous qui tes
dur et injuste. Bndict, mon ami, ne troublez pas ce jour, si doux pour
moi, par une faute nouvelle. Le chagrin de notre jeune amie dtruit mon
bonheur et celui de Valentine.

--C'est vrai, dit Valentine en passant son bras sous celui de Bndict 
l'exemple de Louise, qui l'entranait de l'autre ct. Allons rejoindre
cette pauvre enfant, et, si vous avez eu en effet des torts envers elle,
rparez-les, afin que nous soyons toutes heureuses aujourd'hui.

Bndict tressaillit brusquement ds qu'il sentit le bras de Valentine se
glisser sous le sien. Il le pressa insensiblement contre sa poitrine, et
finit par l'y tenir si bien qu'elle n'et pas pu le retirer sans avoir
l'air de s'apercevoir de son motion. Il valait mieux feindre d'tre
insensible  ces pulsations violentes qui soulevaient le sein du jeune
homme. D'ailleurs, Louise les entranait vers Athnas, qui se faisait une
malice de doubler le pas pour se faire suivre. Qu'elle se doutait peu, la
pauvre fille, de la situation de son fianc! Palpitant, ivre de joie entre
ces deux soeurs, l'une qu'il avait aime, l'autre qu'il allait aimer;
Louise qui la veille lui faisait prouver encore quelques rminiscences
d'un amour  peine guri, Valentine qui commenait  l'enivrer de toutes
les ardeurs d'une passion nouvelle; Bndict ne savait pas trop encore
vers qui allait son coeur, et s'imaginait par instants que c'tait vers
toutes les deux, tant on est riche d'amour  vingt ans! Et toutes deux
l'entranaient pour qu'il mt aux pieds d'une autre ce pur hommage que
chacune d'elles peut-tre regrettait de ne pouvoir accepter. Pauvres
femmes! pauvre socit o le coeur n'a de vritables jouissances que dans
l'oubli de tout devoir et de toute raison!

Au dtour d'un chemin Bndict s'arrta tout  coup, et, pressant leurs
mains dans chacune des siennes, il les regarda alternativement, Louise
d'abord avec une amiti tendre, Valentine ensuite avec moins d'assurance
et plus de vivacit.

--Vous voulez donc, leur dit-il, que j'aille apaiser les caprices de cette
petite fille? Eh bien! pour vous faire plaisir j'irai; mais vous m'en
saurez gr, j'espre!

--Comment faut-il que nous vous poussions  une chose que votre conscience
devrait vous dicter? lui dit Louise.

Bndict sourit et regarda Valentine.

--En effet, dit celle-ci avec un trouble mortel, n'est-elle pas digne de
votre affection? n'est-elle pas la femme que vous devez pouser?

Un clair passa sur le large front de Bndict. Il laissa tomber la main
de Louise, et gardant un instant encore celle de Valentine qu'il pressa
insensiblement:

--Jamais! s'cria-t-il en levant les yeux au ciel, comme pour y
enregistrer son serment en prsence de ces deux tmoins.

Puis son regard sembla dire  Louise:--Jamais cet amour n'entrera dans
un coeur o vous avez rgn.  Valentine:--Jamais; car vous y rgnerez
ternellement.

Et il se mit  courir aprs Athnas, laissant les deux soeurs confondues
de surprise.

Il faut l'avouer, ce mot _jamais_ fit une telle impression sur Valentine
qu'il lui sembla qu'elle allait tomber. Jamais joie aussi goste, aussi
cruelle, n'envahit de force le sanctuaire d'une me gnreuse.

Elle resta un instant sans pouvoir se remettre; puis, s'appuyant sur le
bras de sa soeur, sans songer, l'ingnue, que le tremblement de son corps
tait facile  apercevoir:

--Qu'est-ce donc que cela veut dire? lui demanda-t-elle.

Mais Louise tait si absorbe elle-mme dans ses penses qu'elle se fit
rpter deux fois cette question sans l'entendre. Enfin elle rpondit
qu'elle n'y comprenait rien.

Bndict atteignit sa cousine en trois sauts, et passant un bras autour de
sa taille:

--Vous tes fche? lui dit-il.

--Non, rpondit la jeune fille d'un ton qui exprimait qu'elle l'tait
beaucoup.

--Vous tes une enfant, lui dit Bndict; vous doutez toujours de mon
amiti.

--Votre amiti? dit Athnas avec dpit; je ne vous la demande pas.

--Ah! vous la repoussez donc? Alors...

Bndict s'loigna de quelques pas. Athnas se laissa tomber, ple et ne
respirant plus, sur un vieux saule au bord du chemin.

Aussitt Bndict se rapprocha; il ne l'aimait pas assez pour vouloir
entrer en discussion avec elle; il valait mieux profiter de son motion
que de perdre le temps  se justifier.

--Voyons, ma cousine, lui dit-il d'un ton svre qui dominait entirement
la pauvre Athnas, voulez-vous cesser de me bouder?

--Est-ce donc moi qui boude? rpondit-elle en fondant en larmes.

Bndict se pencha vers elle, et dposa un baiser sur un cou frais et
blanc que n'avait point rougi le hle des champs. La jeune fermire frmit
de plaisir et se jeta dans les bras de son cousin. Bndict prouva un
cruel malaise. Athnas tait,  coup sr, une fort belle personne; de
plus, elle l'aimait, et, se croyant destine  lui, elle le lui montrait
ingnument. Il tait bien difficile  Bndict de se garantir d'un certain
amour-propre et d'une sensation de plaisir toute physique en recevant ses
caresses. Cependant sa conscience lui ordonnait de repousser toute pense
d'union avec cette jeune personne; car il sentait que son coeur tait 
jamais enchan ailleurs.

Il se hta donc de se lever et d'entraner Athnas vers ses deux
compagnes, aprs l'avoir embrasse. C'est ainsi que se terminaient toutes
leurs querelles. Bndict, qui ne voulait pas, qui ne pouvait pas dire
sa pense, vitait toute explication, et, au moyen de quelques marques
d'amiti, russissait toujours  apaiser la crdule Athnas.

En rejoignant Louise et Valentine, la fiance de Bndict se jeta au cou
de cette dernire avec effusion. Son coeur facile et bon abjura sincrement
toute rancune, et Valentine, en lui rendant ses caresses, sentit comme un
remords s'lever en elle.

Nanmoins, la gaiet qui se peignait sur les traits de Bndict les
entrana toutes trois. Bientt elles rentrrent  la ferme, rieuses et
foltres. Le dner n'tant pas prt, Valentine voulut faire le tour de
la ferme, visiter les bergeries, les vaches, le pigeonnier. Bndict
s'occupait peu de tout cela, et cependant il aurait su bon gr  sa
fiance de s'en occuper. Lorsqu'il vit mademoiselle de Raimbault entrer
dans les tables, courir aprs les jeunes agneaux, les prendre dans ses
bras, caresser toutes les bestioles favorites de madame Lhry, donner
mme  manger, sur sa main blanche, aux grands boeufs de trait qui la
regardaient d'un air hbt, il sourit d'une pense flatteuse et cruelle
qui lui vint: c'est que Valentine semblait bien mieux faite qu'Athnas
pour tre sa femme; c'est qu'il y avait eu erreur dans la distribution des
rles, et que Valentine, bonne et franche fermire, lui aurait fait aimer
la vie domestique.

--Que n'est-elle la fille de madame Lhry! se dit-il; je n'aurais jamais
eu l'ambition d'apprendre, et mme encore aujourd'hui je renoncerais  la
vaine rverie de jouer un rle dans le monde. Je me ferais paysan avec
joie; j'aurais une existence utile, positive; avec Valentine, au fond de
cette belle valle, je serais pote et laboureur: pote pour l'admirer,
laboureur pour la servir. Ah! que j'oublierais facilement la foule qui
bourdonne au sein des villes!

Il se livrait  ces penses en suivant Valentine au travers des granges
dont elle se plaisait  respirer l'odeur saine et champtre. Tout d'un
coup elle lui dit en se retournant vers lui:

--Je crois vraiment que j'tais ne pour tre fermire! Oh! que j'aurais
aim cette vie simple et ces calmes occupations de tous les jours!
J'aurais fait tout moi-mme comme madame Lhry; j'aurais lev les plus
beaux troupeaux du pays; j'aurais eu de belles poules huppes et des
chvres que j'aurais menes brouter dans les buissons. Si vous saviez
combien de fois dans les salons, au milieu des ftes, ennuye du bruit de
cette foule, je me suis prise  rver que j'tais une gardeuse de moutons,
assise au coin d'un pr! mais l'orchestre m'appelait dans la cohue, mais
mon rve tait l'histoire du pot au lait!

Appuy contre un rtelier, Bndict l'coutait avec attendrissement; car
elle venait de rpondre tout haut, par une liaison d'ides sympathiques,
aux voeux qu'il avait forms tout bas.

Ils taient seuls. Bndict voulut se hasarder  poursuivre ce rve.

--Mais s'il vous avait fallu pouser un paysan? lui dit-il.

--Au temps o nous vivons, rpondit-elle, il n'y a plus de paysans. Ne
recevons-nous pas la mme ducation dans presque toutes les classes?
Athnas n'a-t-elle pas plus de talents que moi? Un homme comme vous
n'est-il pas trs-suprieur par ses connaissances  une femme comme moi?

--N'avez-vous pas les prjugs de la naissance? reprit Bndict.

--Mais je me suppose fermire; je n'aurais pas pu les avoir.

--Ce n'est pas une raison; Athnas est ne fermire, et elle est bien
fche de n'tre pas ne comtesse.

--Oh! qu' sa place je m'en rjouirais, au contraire! dit-elle avec
vivacit.

Et elle resta pensive, appuye sur la crche, vis--vis de Bndict, les
yeux fixs  terre, et ne songeant pas qu'elle venait de lui dire des
choses qu'il aurait payes de son sang.

Bndict s'enivra longtemps des images folles et flatteuses que cet
entretien venait d'veiller. Sa raison s'endormit dans ce doux silence, et
toutes les ides riantes et trompeuses prirent la vole. Il se vit matre,
poux et fermier dans la Valle-Noire. Il vit dans Valentine sa compagne,
sa mnagre, sa plus belle proprit. Il rva tout veill, et deux ou
trois fois il s'abusa au point d'tre prs de l'aller presser dans ses
bras. Quand le bruit des voix l'avertit de l'approche de Louise et
d'Athnas, il s'enfuit par un ct oppos, et courut se cacher dans un
coin obscur de la grange, derrire les meules de bl. L il pleura comme
un enfant, comme une femme, comme il ne se souvenait pas d'avoir pleur;
il pleura ce rve qui venait de l'enlever un instant au monde existant, et
qui lui avait donn plus de joie en quelques minutes d'illusion qu'il n'en
avait got dans toute une vie de ralit. Quand il eut essuy ses larmes,
quand il revit Valentine, toujours sereine et douce, interrogeant son
visage avec une muette sollicitude, il fut heureux encore: il se dit qu'il
y avait plus de bonheur et de gloire  tre aim en dpit des hommes et de
la destine qu' obtenir sans peine et sans pril une affection lgitime.
Il se plongea jusqu'au cou dans cette mer trompeuse de souhaits et de
chimres; il retomba dans son rve.  table, il se plaa auprs de
Valentine; il s'imagina qu'elle tait la matresse chez lui. Comme elle
aimait volontiers  se charger de tout l'embarras du service, elle
dcoupait, faisait les portions et se plaisait  tre utile  tous.
Bndict la regardait d'un air stupide de joie; il lui tendait son
assiette, ne lui adressait plus une seule de ces politesses d'usage qui
rapellent  chaque instant les conventions et les distances, et, quand il
voulait qu'elle lui servt de quelque mets, il lui disait en tendant son
assiette:

-- moi, madame la fermire!

Quoiqu'on bt le vin du cru  la ferme, M. Lhry avait en rserve pour les
grandes occasions, d'excellent champagne; mais personne n'y fit honneur.
L'ivresse morale tait assez forte. Ces tres jeunes et sains n'avaient
pas besoin d'exciter leurs nerfs et de fouetter leur sang. Aprs le dner
ils jourent  se cacher et  se poursuivre dans les prs. M. et Mme Lhry
eux-mmes, libres enfin des soins de la journe, se mirent de la partie.
On y admit encore une jolie servante de ferme et les enfants du mtayer.
Bientt la prairie ne retentit plus que de rires et de cris joyeux. Ce fut
le dernier coup pour la raison de Bndict. Poursuivre Valentine, ralentir
sa course pour la laisser fuir devant lui et la forcer de s'garer dans
les buissons, puis fondre sur elle  l'improviste, s'amuser de ses cris,
de ses ruses, la joindre enfin et n'oser la toucher, mais voir son sein
agit, ses joues vermeilles et ses yeux humides, c'en tait trop pour un
seul jour.

Athnas, remarquant en elle-mme ces frquentes absences de Bndict et
de Valentine, et voulant faire courir aprs elle, proposa de bander les
yeux au poursuivant. Elle serra malicieusement le mouchoir  Bndict,
s'imaginant qu'il ne pourrait plus choisir sa proie; mais Bndict s'en
souciait bien! L'instinct de l'amour, ce charme puissant et magique qui
fait reconnatre  l'amant l'air o sa matresse a pass, le guidait aussi
bien que ses yeux; il atteignait toujours Valentine, et, plus heureux qu'
l'autre jeu, il pouvait la saisir dans ses bras, et, feignant de ne pas la
reconnatre, l'y garder longtemps. Ces jeux-l sont la plus dangereuse
chose du monde.

Enfin la nuit vint, Valentine parla de se retirer; Bndict tait auprs
d'elle, et ne sut pas dissimuler son chagrin.

--Dj! s'cria-t-il d'une grosse et rude manire qui porta jusqu'au fond
du coeur de Valentine la conviction de la vrit.

--Dj! en effet, rpondit-elle; cette journe m'a sembl bien courte.

Et elle embrassa sa soeur; mais n'avait-elle song qu' Louise en le
disant?

On apprta la carriole, Bndict se promettait encore quelques instants de
bonheur; mais l'arrangement des places trompa son attente. Louise se mit
tout au fond pour n'tre pas aperue aux environs du chteau. Sa soeur se
mit auprs d'elle. Athnas s'assit sur la banquette de devant, auprs
de son cousin; il en eut tant d'humeur qu'il ne lui adressa pas un mot
pendant toute la route.

 l'entre du parc, Valentine le pria d'arrter  cause de Louise qui
craignait toujours d'tre vue malgr l'obscurit. Bndict sauta  terre
et l'aida  descendre. Tout tait sombre et silencieux autour de cette
riche demeure, que Bndict et voulu voir s'engloutir. Valentine embrassa
sa soeur et Athnas, tendit la main  Bndict, qui, cette fois, osa la
baiser, et s'enfuit dans le parc.  travers la grille, Bndict vit
pendant quelques instants flotter sa robe blanche qui s'loignait parmi
les arbres; il aurait oubli toute la terre, si Athnas, l'appelant du
fond de de la carriole, ne lui et dit avec aigreur:

--Eh bien! allez-vous nous laisser coucher ici?




XV.


Personne ne dormit  la ferme dans la nuit qui suivit cette journe.
Athnas se trouva mal en rentrant; sa mre en conut une vive inquitude,
et ne consentit  se coucher que presse par les instances de Louise.
Celle-ci s'engagea  passer la nuit dans la chambre de sa jeune compagne,
et Bndict se retira dans la sienne, o partag entre la joie et le
remords, il ne put goter un instant de repos.

Aprs la fatigue d'une attaque de nerfs, Athnas s'endormit profondment;
mais bientt les chagrins qui l'avaient torture durant le jour se
prsentrent dans les images de son sommeil, et elle se mit  pleurer
amrement. Louise, qui s'tait assoupie sur une chaise, s'veilla en
sursaut en l'entendant sangloter; et se penchant vers elle, lui demanda
avec affection la cause de ses larmes. N'en obtenant pas de rponse, elle
s'aperut qu'elle dormait et se hta de l'arracher  cet tat pnible.
Louise tait la plus compatissante personne du monde; elle avait tant
souffert pour son compte, qu'elle sympathisait avec toutes les peines
d'autrui. Elle mit en oeuvre tout ce qu'elle possdait de douceur et de
bont pour consoler la jeune fille; mais celle-ci se jetant  son cou:

--Pourquoi voulez-vous me tromper aussi? s'cria-t-elle; pourquoi
voulez-vous prolonger une erreur qui doit cesser entirement tt ou tard?
Mon cousin ne m'aime pas; il ne m'aimera jamais, vous le savez bien!
Allons, convenez qu'il vous l'a dit.

Louise tait fort embarrasse de lui rpondre. Aprs le _jamais_ qu'avait
prononc Bndict (mot dont elle ne pouvait apprcier la valeur), elle
n'osait pas rpondre de l'avenir  sa jeune amie, dans la crainte de lui
apprter une dception. D'un autre ct, elle aurait voulu trouver un
motif de consolation; car sa douleur l'affligeait sincrement. Elle
s'attacha donc  lui dmontrer que si son cousin n'avait pas d'amour pour
elle, du moins il n'tait pas vraisemblable qu'il en et pour aucune autre
femme, et elle s'effora de lui faire esprer qu'elle triompherait de sa
froideur; mais Athnas n'couta rien.

--Non, non, ma chre demoiselle, rpondit-elle en essuyant tout  coup
ses larmes, il faut que j'en prenne mon parti; j'en mourrai peut-tre de
chagrin, mais enfin je ferai mon possible pour en gurir. Il est trop
humiliant de se voir mpriser ainsi! J'ai bien d'autres aspirants! Si
Bndict croit qu'il tait le seul dans le monde  me faire la cour,
il se trompe. J'en connais qui ne me trouveront pas si indigne d'tre
recherche. Il verra! il verra que je m'en vengerai, que je ne serai pas
longtemps au dpourvu, que j'pouserai Georges Simonneau, ou Pierre Blutty,
ou bien encore Blaise Moret! Il est vrai que je ne peux pas les souffrir.
Oh! oui, je sens bien que je harai l'homme qui m'pousera  la place de
Bndict! Mais c'est lui qui l'aura voulu; et, si je suis une mauvaise
femme, il en rpondra devant Dieu!

--Tout cela n'arrivera pas, ma chre enfant, reprit Louise; vous ne
trouverez point parmi vos nombreux adorateurs un homme que vous puissiez
comparer  Bndict pour l'esprit, la dlicatesse et les talents, comme,
de son ct, il ne trouvera jamais une femme qui vous surpasse en beaut
et en attachement...

--Oh! pour cela, arrtez, ma bonne demoiselle Louise, arrtez; je ne suis
pas aveugle, ni vous non plus. Il est bien facile de voir quand on a des
yeux, et M. Bndict ne se donne pas beaucoup de peine pour chapper aux
ntres. Rien n'a t si clair pour moi que sa conduite d'aujourd'hui. Ah!
si ce n'tait pas votre soeur, que je la harais!

--Har Valentine! elle, votre compagne d'enfance, qui vous aime tant, qui
est si loin d'imaginer ce que vous souponnez? Valentine, si amicale et si
bienveillante de coeur, mais si fire par modestie! Ah! qu'elle souffrirait,
Athnas, si elle pouvait deviner ce qui se passe en vous!

--Ah! vous avez raison! dit la jeune filles en recommenant  pleurer; je
suis bien injuste, bien impertinente de l'accuser d'une chose semblable!
Je sais bien que si elle en avait la pense, elle frmirait d'indignation.
Eh bien! voil ce qui me dsespre pour Bndict; voil ce qui me rvolte
contre sa folie: c'est de le voir se rendre malheureux  plaisir.
Qu'espre-t-il donc? quel garement d'esprit le pousse  sa perte?
Pourquoi faut-il qu'il s'prenne de la femme qui ne pourra jamais tre
rien pour lui, tandis que sous sa main il y en a une qui lui apporterait
jeunesse, amour, fortune?  Bndict! Bndict! quel homme tes-vous donc?
Et moi, quelle femme suis-je aussi, puisque je ne peux pas me faire aimer!
Vous m'avez toutes trompe; vous m'avez dit que j'tais jolie, que j'avais
des talents, que j'tais aimable et faite pour plaire. Vous m'avez trompe;
vous voyez bien que je ne plais pas!

Athnas passa ses mains dans ses cheveux noirs comme si elle et voulu
les arracher; mais son regard tomba sur la toilette de citronnier ouverte
 ct de son lit, et le miroir lui donna un si formel dmenti qu'elle se
rconcilia un peu avec elle-mme.

--Vous tes bien enfant! lui dit Louise. Comment pouvez-vous croire que
Bndict soit dj pris de ma soeur, qu'il a vue trois fois?

--Que trois fois! Oh! que trois fois!

--Mettons-en quatre ou cinq, qu'importe! Certes, s'il l'aimait ce serait
depuis peu; car, hier encore, il me disait que Valentine tait la plus
belle, la plus estimable des femmes...

--Voyez-vous, la plus belle, la plus estimable...

--Attendez donc. Il disait qu'elle tait digne des hommages de toute la
terre, et que son mari serait le plus heureux des hommes; et cependant,
ajoutait-il, je crois que je pourrais vivre dix ans auprs d'elle sans en
devenir amoureux, tant sa confiante franchise m'inspire de respect, tant
son front pur et serein rpand de calme autour d'elle!

--Il disait cela hier?

--Je vous le jure par l'amiti que j'ai pour vous.

--Eh bien! oui; mais c'tait hier! aujourd'hui tout cela est bien chang!

--Croyez-vous donc que Valentine ait perdu le charme qui la rendait si
imposante?

--Peut-tre en a-t-elle acquis d'autres; qui sait? l'amour vient si vite!
Moi, il n'y a gure qu'un mois que j'aime mon cousin. Avant je ne l'aimais
pas; je ne l'avais pas vu depuis qu'il tait sorti du collge, et dans ce
temps-l j'tais si jeune! Et puis je me souvenais de l'avoir vu si grand,
si gauche, si embarrass de ses bras trop longs de moiti pour ses
manches! Mais quand je l'ai retrouv si lgant, si aimable, ayant si
bonne tournure, sachant tant de choses, et puis ayant ce regard un peu
svre qui lui sied si bien et qui fait que j'ai toujours peur de lui...
oh! de ce moment-l je l'ai aim, et je l'ai aim tout d'un coup; du soir
au matin mon coeur a t surpris. Qui empche que Valentine n'ait pris le
sien de mme aujourd'hui? Elle est bien belle Valentine; elle a toujours
l'esprit de dire ce qui est dans les ides de Bndict. Il semble qu'elle
devine ce qu'il a envie de lui entendre dire, et moi je fais tout le
contraire. O prend-elle cet esprit-l? Ah! c'est plutt parce qu'il est
dispos  admirer ce qu'elle dit. Et puis, quand ce ne serait qu'une
fantaisie commence ce matin, finie ce soir; quand demain il viendrait
encore me tendre la main et me dire: Faisons la paix; je vois bien que
je ne l'ai pas fix, que je ne le fixerai pas. Voyez quelle belle vie
j'aurais, tant sa femme, s'il me fallait toujours pleurer de rage,
toujours scher de jalousie! Non, non, il vaut mieux se faire une raison
et y renoncer.

--Eh bien! ma chre belle, dit Louise, puisque vous ne pouvez loigner ce
soupon de votre esprit, il faut en avoir le coeur net. Demain je parlerai
 Bndict, je l'interrogerai franchement sur ses intentions, et, quelle
que soit la vrit, vous en serez instruite. Vous sentez-vous ce courage?

--Oui, rpondit Athnas en l'embrassant; j'aime mieux savoir mon sort que
de vivre dans de pareils tourments.

--Prenez donc sur vous-mme, lui dit Louise, d'essayer de vous reposer, et
ne faites rien paratre demain de votre motion. Puisque vous ne croyez
pas devoir compter sur l'attachement de votre cousin, votre dignit de
femme exige que vous fassiez bonne contenance.

--Oh! vous avez raison, dit la jeune fille en se renfonant dans son lit.
Je veux agir selon vos conseils. Je me sens dj plus forte puisque vous
prenez mes intrts.

En effet, cette rsolution ayant ramen un peu de calme dans ses ides,
elle s'endormit bientt, et Louise, dont le coeur tait bien plus
profondment branl, attendit, les yeux ouverts, que les premires lueurs
du matin eussent blanchi l'horizon. Alors elle entendit Bndict, qui ne
dormait pas non plus, entr'ouvrir doucement la porte de sa chambre et
descendre l'escalier. Elle le suivit sans veiller personne, et tous deux,
s'tant abords d'un air plus grave que de coutume, s'enfoncrent dans une
alle du jardin qui commenait  se remplir de rose.




XVI.


Louise tait assez embarrasse pour aborder une question si dlicate,
lorsque Bndict, prenant le premier la parole, lui dit d'un ton ferme:

--Mon amie, je sais de quoi vous allez me parler. Nos cloisons de bois de
chne ne sont pas tellement paisses, la nuit n'est pas tellement bruyante
autour de cette demeure, et mon sommeil n'tait pas tellement profond, que
j'aie perdu un seul mot de votre entretien avec ma cousine. La confession
que je me proposais de vous faire serait donc parfaitement inutile 
prsent, puisque vous tes aussi bien informe que moi-mme de l'tat de
mon coeur.

Louise s'arrta et le regarda en face pour savoir s'il ne raillait point;
mais l'expression de son visage tait si parfaitement calme qu'elle resta
stupfaite.

--Je sais que vous maniez la plaisanterie avec un admirable sang-froid,
lui rpondit-elle; mais je vous supplie de me parler srieusement. Il ne
s'agit point ici de sentiments dont vous ayez le droit de vous faire un
jeu.

-- Dieu ne plaise! dit Bndict avec force; il s'agit de l'affection la
plus importante et la plus sacre de ma vie. Athnas vous l'a dit, et
j'en jure sur mon honneur, j'aime Valentine de toutes les puissances de
mon me.

Louise joignit les mains d'un air atterr, et s'cria en levant les yeux
au ciel:

--Quelle insigne folie!

--Pourquoi? reprit Bndict en attachant sur elle ce regard fixe qui
renfermait tant d'autorit.

--Pourquoi? rpta Louise; vous me le demandez! Mais, Bndict, tes-vous
sous la puissance d'un rve, ou moi-mme ne suis-je pas bien veille?
Vous aimez ma soeur, vous me le dites; et qu'esprez-vous donc d'elle,
grand Dieu?

--Ce que j'espre?... le voici, rpondit-il: j'espre l'aimer toute ma
vie.

--Et vous pensez peut-tre qu'elle vous le permettra?

--Qui sait?... peut-tre.

--Mais vous n'ignorez pas qu'elle est riche, qu'elle est d'une haute
naissance...

--Elle est, comme vous, fille du comte de Raimbault, et j'ai bien os
vous aimer! Est-ce donc parce que je suis le fils du paysan Lhry que vous
m'avez repouss?

--Non, certes, rpondit Louise, qui devint ple comme la mort; mais
Valentine n'a pas vingt ans, et en supposant qu'elle n'et pas les
prjugs de la naissance...

--Elle ne les a pas, interrompit Bndict.

--Comment le savez-vous?

--Comme vous le savez vous-mme. Notre connaissance avec Valentine date de
la mme poque, ce me semble.

--Mais oubliez-vous qu'elle dpend d'une mre vaine et inflexible, d'un
monde qui ne l'est pas moins? qu'elle est fiance  M. de Lansac? qu'elle
ne peut enfin rompre les liens qui l'enchanent  ses devoirs sans attirer
sur elle les maldictions de sa famille, le mpris de sa caste, et sans
dtruire  jamais le repos de toute sa vie?

--Comment ne saurais-je pas tout cela?

--Eh bien! enfin, qu'attendez-vous donc de sa folie ou de la vtre?

--De la sienne, rien; de la mienne tout...

--Ah! vous croyez vaincre la destine par la seule force de votre
caractre! Est-ce cela? Je vous ai entendu quelquefois dvelopper cette
utopie; mais soyez sr, Bndict, que, fussiez-vous plus qu'un homme, vous
n'y parviendrez pas. Ds cet instant, j'entre en rsistance ouverte contre
vous; je renoncerais plutt  voir ma soeur que de vous fournir l'occasion
et les moyens de compromettre son avenir...

--Oh! quelle chaleur d'opposition! dit Bndict avec un sourire, dont
l'effet fut atroce pour Louise. Calmez-vous, ma bonne soeur... vous m'avez
permis, vous m'avez presque ordonn de vous donner ce nom alors que nous
ne connaissions pas Valentine. Si vous y eussiez consenti, j'en aurais
rclam un plus doux. Mon me inquite et t fixe, et Valentine et pu
passer dans ma vie sans y faire impression; mais vous ne l'avez pas voulu,
vous avez rejet des voeux qui, maintenant j'y songe de sang-froid, ont d
vous sembler bien ridicules... Vous m'avez repouss du pied dans cette mer
d'incertitudes et d'orages; je me prends  suivre une belle toile qui me
luit; que vous importe?

--Que m'importe? quand il s'agit de ma soeur, de ma soeur dont je suis
presque la mre!...

--Ah! vous tes une mre bien jeune! dit Bndict avec un peu d'ironie.
Mais, coutez, Louise; je serais presque tent de croire que vous
manifestez toutes ces craintes pour me railler, et dans ce cas vous
devez avouer que, depuis le temps qu'elle dure, j'ai assez bien subi la
plaisanterie.

--Que voulez-vous dire?

--Il est impossible que vous me trouviez dangereux pour votre soeur, quand
vous savez si bien par vous-mme combien je le suis peu. Vos terreurs sont
fort singulires, et vous croyez la raison de Valentine bien fragile
apparemment, puisque vous vous effrayez tant des atteintes que j'y peux
porter... Rassurez-vous, bonne Louise; vous m'avez donn, il n'y a pas
longtemps, une leon dont je vous remercie, et que je saurai mettre 
profit peut-tre. Je n'irai plus m'exposer  mettre aux pieds d'une femme
telle que Valentine ou Louise l'hommage d'un coeur comme le mien. Je
n'aurai plus la folie de croire qu'il ne s'agit, pour attendrir une femme,
que de l'aimer avec toute l'ardeur d'un cerveau de vingt ans, que, pour
effacer  ses yeux la distance des rangs et pour faire taire en elle le
cri de la mauvaise honte, il suffise d'tre dvou  elle corps et me,
sang et honneur. Non, non, tout cela n'est rien aux yeux des femmes; je
suis le fils d'un paysan, je suis horriblement laid, absurde on ne peut
plus; je n'ai pas la prtention d'tre aim. Il n'est qu'une pauvre
bourgeoise frelate comme Athnas qui, faute de mieux jusqu'ici, ait pu
songer  descendre jusqu' moi.

--Bndict! s'cria Louise avec chaleur, tout ceci est une cruelle
moquerie, je le vois bien; c'est un sanglant reproche que vous m'adressez.
Oh! vous tes bien injuste; vous ne voulez pas comprendre ma situation;
vous ne songez pas que si je vous avais cout, ma conduite envers votre
famille aurait t odieuse; vous ne me tenez pas compte de la vertu qu'il
m'a fallu peut-tre pour vous sembler si glaciale. Oh! vous ne voulez rien
comprendre!

La pauvre Louise cacha son visage dans ses mains, effraye d'en avoir trop
dit. Bndict tonn la regarda attentivement. Son sein tait agit, une
rougeur brlante se trahissait sur son front malgr ses efforts pour le
cacher. Bndict comprit qu'il tait aim...

Il s'arrta irrsolu, tremblant, boulevers. Il avana une main pour
saisir celle de Louise; il craignit d'tre trop ardent, il craignit d'tre
trop froid. Louise, Valentine, laquelle des deux aimerait-il?

Quand Louise, effraye de son silence, releva timidement la tte, Bndict
n'tait plus auprs d'elle.




XVII.


Mais  peine Bndict fut-il seul que, n'prouvant plus l'effet de
l'attendrissement, il s'tonna d'en avoir ressenti un si vif, et ne
s'expliqua cette motion qu'en l'attribuant  un sentiment d'amour-propre
flatt. En effet, Bndict, ce garon laid  faire peur, comme disait la
marquise de Raimbault, ce jeune homme enthousiaste pour les autres et
sceptique envers lui-mme, se trouvait dans une trange position. Aim 
la fois de trois femmes dont la moins belle et rempli d'orgueil le coeur
de tout autre, il avait bien de la peine  lutter contre les bouffes de
vanit qui s'levaient en lui. C'tait une rude preuve pour sa raison,
il le sentait bien. Pour y rsister il se mit  penser  Valentine, 
celle des trois qui lui inspirait le moins de certitude, et qui devait
ncessairement le dsabuser la premire. Il ne connaissait l'amour de
celle-l que par ces rvlations sympathiques qui trompent rarement les
amants. Mais quand cet amour serait clos rellement dans le sein de
la jeune comtesse, il devait y tre touff en naissant, ds qu'il se
trahirait  elle-mme. Bndict se dit tout cela pour triompher du dmon
de l'orgueil, et, ce qui peut-tre ne fut pas sans mrite  son ge, il en
triompha.

Alors, jetant sur sa situation un regard aussi lucide que possible  un
homme fortement pris, il se dit qu'il fallait arrter son choix sur l'une
d'elles, et couper court sur-le-champ aux angoisses des deux autres.
Athnas fut la premire fleur qu'il retrancha de cette belle couronne;
il jugea qu'elle serait bientt console. Les naves menaces de vengeance
dont il avait t le confident involontaire pendant la nuit prcdente lui
firent esprer que Georges Simonneau, Pierre Blutty ou Blaise Moret se
chargerait de dgager sa conscience de tout remords envers elle.

Le plus raisonnable, peut-tre le plus gnreux choix et d tomber sur
Louise. Donner un tat et un avenir  cette infortune que sa famille et
l'opinion avaient si cruellement outrage, rparer envers elle les rudes
chtiments que le pass lui avait infligs, tre le protecteur d'une femme
si malheureuse et si intressante, il y avait dans cette ide quelque
chose de chevaleresque qui avait dj tent Bndict. Peut-tre l'amour
qu'il avait cru ressentir pour Louise avait-il pris naissance dans la
porte un peu hroque de son caractre. Il avait vu l une occasion de
dvouement; sa jeunesse, avide d'une gloire quelconque, appelait l'opinion
en combat singulier, comme faisaient ces preux aventuriers envoyant un
cartel au gant de la contre, jaloux qu'ils taient de faire parler d'eux,
ne ft-ce que par une chute glorieuse.

Le refus de Louise, qui d'abord avait rebut Bndict, lui apparaissait
maintenant sous son vritable aspect. Ne voulant point accepter de si
grands sacrifices, et craignant de se laisser vaincre en gnrosit,
Louise avait cherch  lui ter toute esprance, et peut-tre y avait-elle
russi au del de son dsir. Dans toute vertu il y a un peu d'espoir de
rcompense; elle n'eut pas plus tt repouss Bndict qu'elle en souffrit
amrement. Maintenant Bndict comprenait que, dans ce refus, il y avait
plus de vritable gnrosit, plus d'affection dlicate et forte qu'il n'y
en avait eu dans sa propre conduite. Louise s'levait  ses propres yeux
presque au-dessus de l'hrosme dont il se sentait capable lui-mme;
c'tait de quoi l'mouvoir profondment et le jeter dans une nouvelle
carrire d'motions et de dsirs.

Si l'amour tait un sentiment qui se calcule et se raisonne comme l'amiti
ou la haine, Bndict et t se jeter aux pieds de Louise; mais ce qui
fait l'immense supriorit de celui-l sur tous les autres, ce qui prouve
son essence divine, c'est qu'il ne nat point de l'homme mme; c'est que
l'homme n'en peut disposer; c'est qu'il ne l'accorde pas plus qu'il ne
l'te par un acte de sa volont; c'est que le coeur humain le reoit d'en
haut sans doute pour le reporter sur la crature choisie entre toutes
dans les desseins du ciel; et quand une me nergique l'a reu, c'est
en vain que toutes les considrations humaines lveraient la voix pour
le dtruire; il subsiste seul et par sa propre puissance. Tous ces
auxiliaires qu'on lui donne, ou plutt qu'il attire  soi, l'amiti,
la confiance, la sympathie, l'estime mme, ne sont que des allis
subalternes; il les a crs, il les domine, il leur survit.

Bndict aimait Valentine et non pas Louise. Pourquoi Valentine? Elle lui
ressemblait moins; elle avait moins de ses dfauts, moins de ses qualits;
elle devait sans doute le comprendre et l'apprcier moins... c'est
celle-l qu'il devait aimer apparemment. Il se mit  chrir en elle, ds
qu'il la vit, les qualits qu'il n'avait pas en lui-mme: il tait inquiet,
mcontent, exigeant envers la destine; Valentine tait calme, facile,
heureuse  propos de tout. Eh bien! cela n'tait-il pas selon les desseins
de Dieu? La suprme Providence, qui est partout en dpit des hommes,
n'avait-elle pas prsid  ce rapprochement? L'un tait ncessaire 
l'autre: Bndict  Valentine, pour lui faire connatre ces motions sans
lesquelles la vie est incomplte; Valentine  Bndict, pour apporter le
repos et la consolation dans une vie orageuse et tourmente. Mais la
socit se trouvait l entre eux, qui rendait ce choix mutuel absurde,
coupable, impie! La Providence a fait l'ordre admirable de la nature, les
hommes l'ont dtruit;  qui la faute? Faut-il que, pour respecter la
solidit de nos murs de glace, tout rayon du soleil se retire de nous?

Quand il se rapprocha du banc o il avait laiss Louise, il la trouva ple,
les mains pendantes, les yeux fixs  terre. Elle tressaillit en coutant
le frlement de ses vtements contre le feuillage; mais quand elle
l'eut regard, quand elle eut compris qu'il s'tait renferm dans son
inexpugnable impntrabilit, elle attendit dans une angoisse plus grande
le rsultat de ses rflexions.

--Nous ne nous sommes pas compris, ma soeur, lui dit Bndict en s'asseyant
 son ct. Je vais m'expliquer mieux.

Ce mot de _soeur_ fut un coup mortel pour Louise; elle rassembla ce qu'elle
avait de force pour cacher sa douleur et pour couter d'un air calme.

--Je suis loin, dit Bndict, de conserver aucun dpit contre vous; au
contraire, j'admire en vous cette candeur et cette bont qui ne se sont
point retires de moi malgr mes folies; je sens que vos refus ont affermi
mon respect et ma tendresse pour vous. Comptez sur moi comme sur le plus
dvou de vos amis, et laissez-moi vous parler avec toute la confiance
qu'un frre doit  sa soeur. Oui, j'aime Valentine, je l'aime avec passion;
et, comme Athnas l'a trs-bien remarqu, c'est d'hier seulement que je
connais le sentiment qu'elle m'inspire. Mais je l'aime sans espoir, sans
but, sans dessein aucun. Je sais que Valentine ne renoncera pour moi ni 
sa famille, ni  son prochain mariage, ni mme, en supposant qu'elle ft
libre, aux devoirs de convention que les ides de sa classe auraient pu
lui tracer. J'ai mesur de sang-froid l'impossibilit d'tre pour elle
autre chose qu'un ami obscur et soumis, estim en secret peut-tre, mais
jamais redoutable. Duss-je, moi chtif et imperceptible, inspirer 
Valentine une de ces passions qui rapprochent les rangs et surmontent les
obstacles, je la fuirais plutt que d'accepter des sacrifices dont je ne
me sens pas digne! Tout cela, Louise, doit vous rassurer un peu sur l'tat
de mon cerveau.

--En ce cas, mon ami, dit Louise en tremblant, vous allez travailler 
dtruire cet amour qui ferait le tourment de votre vie?

--Non, Louise, non, plutt mourir, rpondit Bndict avec force. Tout
mon bonheur, tout mon avenir, toute ma vie sont l! Depuis que j'aime
Valentine, je suis un autre homme; je me sens exister. Le voile sombre qui
couvrait ma destine se dchire de toutes parts; je ne suis plus seul sur
la terre; je ne m'ennuie plus de ma nullit; je me sens grandir d'heure en
heure avec cet amour. Ne voyez-vous pas sur ma figure un calme qui doit la
rendre plus supportable?

--J'y vois une assurance qui m'effraie, rpondit Louise. Mon ami, vous
vous perdez vous-mme. Ces chimres ruineront votre destine; vous
dpenserez votre nergie  des rves inutiles, et quand le temps viendra
d'tre un homme, vous verrez avec regret que vous en aurez perdu la force.

--Qu'entendez-vous donc par tre un homme, Louise?

--J'entends avoir sa place dans la socit sans tre  charge aux autres.

--Eh bien! ds demain je puis tre un homme, avocat ou portefaix, musicien
ou laboureur; j'ai plus d'une ressource.

--Vous ne pouvez tre rien de tout cela, Bndict; car au bout de huit
jours une profession quelconque, dans l'tat d'irritation o vous tes...

--M'ennuierait, j'en conviens; mais j'aurai toujours la ressource de me
casser la tte si la vie m'ennuie, ou de me faire lazzarone si elle me
plat beaucoup. Et, tout bien considr, je crois que je ne suis plus bon
 autre chose. Plus j'ai appris, plus je me suis dgot de la vie; je
veux retourner maintenant, autant que possible,  mon tat de nature, 
ma grossiret de paysan,  la simplicit des ides,  la frugalit de la
vie. J'ai, de mon patrimoine, cinq cents livres de rentes en bonnes terres,
avec une maison couverte en chaume; je puis vivre honorablement dans mes
proprits, seul, libre, heureux, oisif, sans tre  charge  personne.

--Parlez-vous srieusement?

--Pourquoi pas? Dans l'tat de la socit, le meilleur rsultat possible
de l'ducation qu'on nous donne serait de retourner volontairement 
l'tat d'abrutissement d'o l'on s'efforce de nous tirer durant vingt ans
de notre vie. Mais, coutez, Louise, ne faites pas pour moi de ces rves
chimriques que vous me reprochez. C'est vous qui m'invitez  dpenser mon
nergie en fume, quand vous me dites de travailler pour tre un homme
comme les autres, de consacrer ma jeunesse, mes veilles, mes plus belles
heures de bonheur et de posie,  gagner de quoi mourir de vieillesse
commodment, les pieds dans de la fourrure et la tte sur un coussin de
duvet. Voil pourtant le but de tous ceux qu'on appelle de bons sujets
 mon ge, et des hommes positifs  quarante ans. Dieu les bnisse!
Laissez-les aspirer de tous leurs efforts vers ce but sublime: tre
lecteurs du grand collge, ou conseillers municipaux, ou secrtaires
de prfecture. Qu'ils engraissent des boeufs et maigrissent des chevaux
 courir les foires; qu'ils se fassent valets de cour ou valets de
basse-cour, esclaves d'un ministre ou d'un _lot_ de moutons, prfets  la
livre d'or ou marchands de porcs  la ceinture double de _pistoles_;
et qu'aprs toute une vie de sueurs, de maquignonnage, de platitude
ou de grossiret, ils laissent le fruit de tant de peines  une fille
entretenue, intrigante cosmopolite, ou servante joufflue du Berri, par le
moyen de leur testament ou par l'intermdiaire de leurs hritiers presss
de _jouir de la vie_: voil la vie positive qui se droule dans toute sa
splendeur autour de moi! voil la glorieuse condition d'_homme_ vers
laquelle aspirent tous mes contemporains d'tude. Franchement, Louise,
croyez-vous que j'abandonne l une bien belle et bien glorieuse existence?

--Vous savez vous-mme, Bndict, combien il serait facile de rtorquer
cette hyperbolique satire. Aussi je n'en prendrai pas la peine; je veux
vous demander simplement ce que vous comptez faire de cette ardente
activit qui vous dvore, et si votre conscience ne vous prescrit pas d'en
faire un emploi utile  la socit?

--Ma conscience ne me prescrit rien de semblable. La _socit_ n'a pas
besoin de ceux qui n'ont pas besoin d'elle. Je conois la puissance de ce
grand mot chez des peuples nouveaux, sur une terre vierge qu'un petit
nombre d'hommes, rassembls d'hier, s'efforcent de fertiliser et de faire
servir  leurs besoins; alors, si la colonisation est volontaire, je
mprise celui qui viendra s'engraisser impunment du travail des autres.
Je puis concevoir le civisme chez les nations libres ou vertueuses, s'il
en existe. Mais ici, sur le sol de la France, o, quoi qu'on en dise,
la terre manque de bras, o chaque profession regorge d'aspirants, o
l'espce humaine, hideusement agglomre autour des palais, rampe et lche
la trace des pas du riche, o d'normes capitaux rassembls (selon toutes
les lois de la richesse sociale) dans les mains de quelques hommes,
servent d'enjeu  une continuelle loterie entre l'avarice, l'immoralit et
l'ineptie; dans ce pays d'impudeur et de misre, de vice et de dsolation;
dans cette civilisation pourrie jusqu' sa racine, vous voulez que je sois
_citoyen_? que je sacrifie ma volont, mon inclination, ma fantaisie  ses
besoins pour tre sa dupe ou sa victime? pour que le denier que j'aurais
jet au mendiant aille tomber dans la caisse du millionnaire? Il faudra
que je m'essouffle  faire du bien afin de produire un peu plus de mal,
afin de fournir mon contingent aux administrations qui patentent les
mouchards, les croupiers et les prostitues? Non, sur ma vie! je ne le
ferai pas. Je ne veux rien tre dans cette belle France, la plus claire
des nations. Je vous l'ai dit, Louise, j'ai cinq cents livres de rente;
tout homme qui a cinq cents livres de rente doit en vivre, et vivre en
paix.

--Eh bien, Bndict, si vous voulez sacrifier toute noble ambition  ce
besoin de repos qui vient de succder si vite  votre ardente impatience,
si vous voulez faire abngation de tous vos talents et de toutes vos
qualits pour vivre obscur et paisible au fond de cette valle, assurez la
premire condition de cette heureuse existence, bannissez de votre esprit
ce ridicule amour...

--Ridicule, avez-vous dit? Non! celui-l ne sera pas ridicule, j'en fais
le serment. Ce sera un secret entre Dieu et moi. Comment donc le ciel, qui
me l'inspira, pourrait-il s'en moquer? Non, ce sera mon bouclier contre la
douleur, ma ressource contre l'ennui. N'est-ce pas lui qui m'a suggr
depuis hier cette rsolution de rester libre et de me faire heureux  peu
de frais?  bienfaisante passion, qui ds son irruption se rvle par la
lumire et le calme! Vrit cleste, qui dessille les yeux et dsabuse
l'esprit de toutes les choses humaines! Puissance sublime, qui accapare
toutes les facults et les inonde de jouissances ignores!  Louise!
ne cherchez pas  m'ter mon amour; vous n'y russiriez pas, et vous me
deviendriez peut-tre moins chre; car, je l'avoue, rien ne saurait lutter
avec avantage contre lui. Laissez-moi adorer Valentine en secret, et
nourrir en moi ces illusions qui m'avaient hier transport aux cieux. Que
serait la ralit auprs d'elles? Laissez-moi emplir ma vie de cette seule
chimre, laissez-moi vivre au sein de cette valle enchante, avec mes
souvenirs et les traces qu'elle y a laisses pour moi, avec ce parfum qui
est rest aprs elle dans toutes les prairies o elle a pos le pied, avec
ces harmonies que sa voix a veilles dans toutes les brises, avec ces
paroles si douces et si naves qui lui sont chappes dans l'innocence de
son coeur et que j'ai interprtes selon ma fantaisie; avec ce baiser pur
et dlicieux qu'elle a pos sur mon front le premier jour que je l'ai vue.
Ah! Louise, ce baiser! vous le rappelez-vous? C'est vous qui l'avez voulu.

--Oh! oui, dit Louise en se levant d'un air constern, c'est moi qui ai
fait tout le mal.




XVIII.


Valentine, en rentrant au chteau, avait trouv sur sa chemine une
lettre de M. de Lansac. Selon l'usage du grand monde, elle tait en
correspondance avec lui depuis l'poque de ses fianailles. Cette
correspondance, qui semble devoir tre une occasion de se connatre et de
se lier plus intimement, est presque toujours froide et manire. On y
parle d'amour dans le langage des salons; on y montre son esprit, son
style et son criture, rien de plus.

Valentine crivait si simplement qu'elle passait aux yeux de M. de Lansac
et de sa famille pour une personne fort mdiocre. M. de Lansac s'en
rjouissait assez.  la veille de disposer d'une fortune considrable,
il entrait bien dans ses plans de dominer entirement sa femme. Aussi,
quoi qu'il ne ft nullement pris d'elle, il s'appliquait  lui crire
des lettres qui, dans le got du beau monde, devaient tre de petits
chefs-d'oeuvre pistolaires. Il s'imaginait ainsi exprimer l'attachement le
plus vif qui ft jamais entr dans le coeur d'un diplomate, et Valentine
devait ncessairement prendre de son me et de son esprit une haute ide.
Jusqu' ce moment, en effet, cette jeune personne, qui ne savait
absolument rien de la vie et des passions, avait conu pour la sensibilit
de son fianc une grande admiration, et lorsqu'elle comparait les
expressions de son dvouement  ses propres rponses, elle s'accusait de
rester, par sa froideur, bien au-dessous de lui.

Ce soir-l, fatigue des joyeuses et vives motions de sa journe, la vue
de cette suscription, qui d'ordinaire lui tait si agrable, leva en elle
comme un sentiment de tristesse et de remords. Elle hsita quelques
instants  la lire, et, ds les premires lignes, elle tomba dans une si
grande distraction qu'elle la lut des yeux jusqu' la fin sans en avoir
compris un mot, et sans avoir pens  autre chose qu' Louise,  Bndict,
au bord de l'eau et  l'oseraie de la prairie. Elle se fit un nouveau
reproche de cette proccupation, et relut courageusement la lettre du
secrtaire d'ambassade. C'tait celle qu'il avait faite avec le plus
de soin; malheureusement elle tait plus obscure, plus vide et plus
prtentieuse que toutes les autres. Valentine fut, malgr elle, pntre
du froid mortel qui avait prsid  cette composition. Elle se consola
de cette impression involontaire en l'attribuant  la fatigue qu'elle
prouvait. Elle se mit au lit, et, grce au peu d'habitude qu'elle avait
de prendre tant d'exercice, elle s'endormit profondment; mais elle
s'veilla le lendemain toute rouge et toute trouble des songes qu'elle
avait faits.

Elle prit sa lettre qu'elle avait laisse sur sa table de nuit, et la
relut encore avec la ferveur que met une dvote  recommencer ses prires
lorsqu'elle croit les avoir mal dites. Mais ce fut en vain; au lieu de
l'admiration qu'elle avait jusque-l prouve pour ces lettres, elle n'eut
que de l'tonnement et quelque chose qui ressemblait  de l'ennui; elle se
leva effraye d'elle-mme et toute plie de la fatigue d'esprit qu'elle en
ressentait.

Alors, comme en l'absence de sa mre elle faisait absolument tout ce qui
lui plaisait, comme sa grand'mre ne songeait pas mme  la questionner
sur sa journe de la veille, elle partit pour la ferme, emportant dans un
petit coffre de bois de cdre toutes les lettres qu'elle avait reues de
M. de Lansac depuis un an, et se flattant qu' la lecture de ces lettres
l'admiration de Louise raviverait la sienne.

Il serait peut-tre tmraire d'affirmer que ce ft l l'unique motif de
cette nouvelle visite  la ferme; mais si Valentine en eut un autre, ce
fut certainement  l'insu d'elle-mme. Quoi qu'il en soit, elle trouva
Louise toute seule. Sur la demande d'Athnas, qui avait voulu s'loigner
pour quelques jours de son cousin, madame Lhry tait partie avec sa fille
pour aller rendre visite dans les environs  une de ses parentes, Bndict
tait  la chasse, et le pre Lhry aux travaux des champs.

Valentine fut effraye de l'altration des traits de sa soeur. Celle-ci
donna pour excuse l'indisposition d'Athnas, qui l'avait force de
veiller. Elle sentit d'ailleurs sa peine s'adoucir aux tendres caresses
de Valentine, et bientt elles se mirent  causer avec abandon de leurs
projets pour l'avenir. Ceci conduisit Valentine  montrer les lettres de
M. de Lansac.

Louise en parcourut quelques-unes, qu'elle trouva d'un froid mortel et
d'un ridicule achev. Elle jugea sur-le-champ le coeur de cet homme, et
devina fort bien que ses intentions bienveillantes, relativement  elle,
mritaient une mdiocre confiance. La tristesse qui l'accablait redoubla
par cette dcouverte, et l'avenir de sa soeur lui parut aussi triste que le
sien; mais elle n'osa en rien tmoigner  Valentine. La veille, peut-tre,
elle se ft senti le courage de l'clairer; mais, aprs les aveux de
Bndict, Louise, qui peut-tre souponnait Valentine de l'encourager un
peu, n'osa pas l'loigner d'un mariage qui devait du moins la soustraire
aux dangers de cette situation. Elle ne se pronona pas, et la pria de lui
laisser ces lettres, en promettant de lui en dire son avis aprs les avoir
toutes lues avec attention.

Elles taient toutes deux assez attristes de cet entretien; Louise y
avait trouv de nouveaux sujets de douleur, et Valentine, en apercevant
l'air contraint de sa soeur, n'en avait pas obtenu le rsultat qu'elle en
attendait, lorsque Bndict rentra en fredonnant au loin la cavatine
_Di placer mi balza il cor_. Valentine tressaillit en reconnaissant sa
voix; mais la prsence de Louise lui causa un embarras qu'elle ne put
s'expliquer, et ce fut avec d'hypocrites efforts qu'elle attendit d'un air
d'indiffrence l'arrive de Bndict.

Bndict entra dans la salle, dont les volets taient ferms. Le passage
subit du grand soleil  l'obscurit de cette pice l'empcha de distinguer
les deux femmes. Il suspendit son fusil  la muraille en chantant toujours,
et Valentine, silencieuse, le coeur mu, le sourire sur les lvres,
suivait tous ses mouvements, lorsqu'il l'aperut, au moment o il passait
tout prs d'elle, et laissa chapper un cri de surprise et de joie. Ce cri,
parti du plus profond de ses entrailles, exprimait plus de passion et de
transport que toutes les lettres de M. de Lansac tales sur la table.
L'instinct du coeur ne pouvait gure abuser Valentine  cet gard, et la
pauvre Louise comprit que son rle tait dplorable.

De ce moment, Valentine oublia et M. de Lansac, et la correspondance, et
ses doutes, et ses remords; elle ne sentit plus que ce bonheur imprieux
qui touffe tout autre sentiment en prsence de l'tre que l'on aime. Elle
et Bndict le savourrent avec gosme en prsence de cette triste Louise,
dont la situation fausse tait si pnible entre eux deux.

L'absence de la comtesse de Raimbault s'tant prolonge de plusieurs jours
au del du terme qu'elle avait prvu, Valentine revint plusieurs fois  la
ferme. Madame Lhry et sa fille taient toujours absentes, et Bndict,
couch dans le sentier par o devait arriver Valentine, y passait des
heures de dlices  l'attendre dans le feuillage de la haie. Il la voyait
souvent passer sans oser se montrer, de peur de se trahir par trop
d'empressement; mais ds qu'elle tait entre  la ferme, il s'lanait
sur ses traces, et, au grand dplaisir de Louise, il il ne les quittait
plus de la journe. Louise ne pouvait s'en plaindre; car Bndict avait
la dlicatesse de comprendre le besoin qu'elles pouvaient avoir de
s'entretenir ensemble, et, tout en feignant de battre les buissons avec
son fusil, il les suivait  une distance respectueuse; mais il ne les
perdait jamais de vue. Regarder Valentine, s'enivrer du charme indicible
rpandu autour d'elle, cueillir avec amour les fleurs que sa robe venait
d'effleurer, suivre dvotement la trace d'herbe couche qu'elle laissait
derrire elle, puis remarquer avec joie qu'elle tournait souvent la tte
pour voir s'il tait l; saisir, deviner parfois son regard  travers
les dtours d'un sentier; se sentir appel par une attraction magique
lorsqu'elle l'appelait effectivement dans son coeur; obir  toutes ces
impressions subtiles, mystrieuses, invincibles, qui composent l'amour,
c'tait l pour Bndict autant de joies pures et fraches que vous ne
trouverez point trop puriles si vous vous souvenez d'avoir eu vingt ans.

Louise ne pouvait lui adresser de reproches; car il lui avait jur de
ne jamais chercher  voir Valentine seule un instant, et il tenait
religieusement sa parole. Il n'y avait donc  cette vie aucun danger
apparent; mais chaque jour le trait s'enfonait plus avant dans ces mes
sans exprience, chaque jour endormait la prvoyance de l'avenir. Ces
rapides instants, jets comme un rve dans leur existence, composaient
dj pour eux toute une vie qui leur semblait devoir durer toujours.
Valentine avait pris le parti de ne plus penser du tout  M. de Lansac,
et Bndict se disait qu'un tel bonheur ne pouvait pas tre balay par
un souffle.

Louise tait bien malheureuse. En voyant de quel amour Bndict tait
capable, elle apprenait  connatre ce jeune homme qu'elle avait cru
jusque-l plus ardent que sensible. Cette puissance d'aimer, qu'elle
dcouvrait en lui, le lui rendait plus cher; elle mesurait l'tendue d'un
sacrifice qu'elle n'avait pas compris en l'accomplissant, et pleurait en
secret la perte d'un bonheur qu'elle et pu goter plus innocemment que
Valentine. Cette pauvre Louise, dont l'me tait passionne, mais qui
avait appris  se vaincre en subissant les funestes consquences de la
passion, luttait maintenant contre des sentiments pres et douloureux.
Malgr elle, une dvorante jalousie lui rendait insupportable le bonheur
pur de Valentine. Elle ne pouvait se dfendre de dplorer le jour o elle
l'avait retrouve, et dj cette amiti romanesque et sublime avait perdu
tout son charme; elle tait dj, comme la plupart des sentiments humains,
dpouille d'hrosme et de posie. Louise se surprenait parfois 
regretter le temps o elle n'avait aucun espoir de retrouver sa soeur.
Et puis elle avait horreur d'elle-mme, et priait Dieu de la soustraire 
ces ignobles sentiments. Elle se reprsentait la douceur, la puret, la
tendresse de Valentine, et se prosternait devant cette image comme devant
celle d'une sainte qu'elle priait d'oprer sa rconciliation avec le ciel.
Par instants elle formait l'enthousiaste et tmraire projet de l'clairer
franchement sur le peu de mrite rel de M. de Lansac, de l'exhorter 
rompre ouvertement avec sa mre,  suivre son penchant pour Bndict, et
 se crer, au sein de l'obscurit, une vie d'amour, de courage et de
libert. Mais ce dessein, dont le dvouement n'tait peut-tre pas
au-dessus de ses forces, s'vanouissait bientt  l'examen de la raison.
Entraner sa soeur dans l'abme o elle s'tait prcipite, lui ravir la
considration qu'elle-mme avait perdue, pour l'attirer dans les mmes
malheurs, la sacrifier  la contagion de son exemple, c'tait de quoi
faire reculer le dsintressement le plus hardi. Alors Louise persistait
dans le plan qui lui avait paru le plus sage: c'tait de ne point clairer
Valentine sur le compte de son fianc, et de lui cacher soigneusement les
confidences de Bndict. Mais quoique cette conduite ft la meilleure
possible,  ce qu'elle pensait, elle n'tait pas sans remords d'avoir
attir Valentine dans de semblables dangers, et de n'avoir pas la force
de l'y soustraire tout  coup en quittant le pays.

Mais voil ce qu'elle ne se sentait pas l'nergie d'accomplir. Bndict
lui avait fait jurer qu'elle resterait jusqu' l'poque du mariage de
Valentine. Aprs cela, Bndict ne se demandait pas ce qu'il deviendrait;
mais il voulait tre heureux jusque-l; il le voulait avec cette force
d'gosme que donne un amour sans esprance. Il avait menac Louise de
faire mille folies si elle le poussait au dsespoir, tandis qu'il jurait
de lui tre aveuglment soumis si elle lui laissait encore ces deux ou
trois jours de vie. Il l'avait mme menace de sa haine et de sa colre;
ses larmes, ses emportements, son obstination, avaient eu tant d'empire
sur Louise, dont le caractre tait d'ailleurs faible et irrsolu, qu'elle
s'tait soumise  cette volont suprieure  la sienne. Peut-tre aussi
puisait-elle sa faiblesse dans l'amour qu'elle nourrissait en secret pour
lui; peut-tre se flattait-elle de ranimer le sien,  force de dvouement
et de gnrosit, lorsque le mariage de Valentine aurait ruin pour lui
toute esprance.

Le retour de madame de Raimbault vint enfin mettre un terme  cette
dangereuse intimit; alors Valentine cessa de venir  la ferme, et
Bndict tomba du ciel en terre.

Comme il avait vant  Louise le courage qu'il aurait dans l'occasion, il
supporta d'abord assez bien en apparence cette rude preuve. Il ne voulait
point avouer combien il s'tait abus lui-mme sur l'tat de ses forces.
Il se contenta pendant les premiers jours d'errer autour du chteau sous
diffrents prtextes, heureux quand il avait aperu de loin Valentine au
fond de son jardin; puis il pntra la nuit dans le parc pour voir briller
la lampe qui clairait son appartement. Une fois, Valentine s'tant
hasarde  aller voir lever le soleil au bout de la prairie,  l'endroit
o elle avait reu le premier rendez-vous de Louise, elle trouva Bndict
assis  cette mme place o elle s'tait assise; mais ds qu'il l'aperut,
il s'enfuit en feignant de ne pas la voir, car il ne se sentait pas la
force de lui parler sans trahir ses agitations.

Une autre fois, comme elle errait dans le parc  l'entre de la nuit, elle
entendit  plusieurs reprises le feuillage s'agiter autour d'elle, et
quand elle se fut loigne du lieu o elle avait prouv cette frayeur,
elle vit de loin un homme qui traversait l'alle, et qui avait la taille
et le costume de Bndict.

Il dtermina Louise  demander un nouveau rendez vous  sa soeur. Il
l'accompagna comme la premire fois, et se tint  distance pendant
qu'elles causaient ensemble. Quand Louise le rappela, il s'approcha dans
un trouble inexprimable.

--Eh bien! mon cher Bndict, lui dit Valentine qui avait rassembl tout
son courage pour cet instant, voici la dernire fois que nous nous verrons
d'ici  longtemps peut-tre. Louise vient de m'annoncer son prochain
dpart et le vtre.

--Le mien! dit Bndict avec amertume. Pourquoi le mien, Louise? Qu'en
savez-vous?

Il sentit tressaillir la main de Valentine, que dans l'obscurit il avait
garde entre les siennes.

--N'tes-vous pas dcid, rpondit Louise,  ne pas pouser votre cousine,
du moins pour cette anne? Et votre intention n'est-elle pas de vous
tablir ds lors dans une situation indpendante!

--Mon intention est de ne jamais pouser personne, rpondit-il d'un ton
dur et nergique. Mon intention est aussi de ne demeurer  la charge de
personne; mais il n'est pas prouv que mon intention soit de quitter le
pays.

Louise ne rpondit rien et dvora des larmes que l'on ne pouvait voir
couler. Valentine pressa faiblement la main de Bndict afin de pouvoir
dgager la sienne, et ils se sparrent plus mus que jamais.

Cependant on faisait au chteau les apprts du mariage de Valentine.
Chaque jour apportait de nouveaux prsents de la part du fianc; il devait
arriver lui-mme aussitt que les devoirs de sa charge le permettraient,
et la crmonie tait fixe au surlendemain; car M. de Lansac, le prcieux
diplomate, avait bien peu de temps  perdre  l'action futile d'pouser
Valentine.

Un dimanche, Bndict avait conduit en carriole sa tante et sa cousine 
la messe, au plus gros bourg de la valle. Athnas, jolie et pare, avait
retrouv tout l'clat de son teint, toute la vivacit de ses yeux noirs.
Un grand gars de cinq pieds six pouces, que le lecteur a dj vu sous
le nom de Pierre Blutty, avait accost les dames de Grangeneuve, et
s'tait plac dans le mme banc,  ct d'Athnas. C'tait une vidente
manifestation de ses prtentions auprs de la jeune fermire, et
l'attitude insouciante de Bndict, appuy  quelque distance contre
un pilier, fut pour tous les observateurs de la contre un signe non
quivoque de rupture entre lui et sa cousine. Dj Moret, Simonneau et
bien d'autres s'taient mis sur les rangs; mais Pierre Blutty avait t
le mieux accueilli.

Quand le cur monta en chaire pour faire le prne, et que sa voix
casse et chevrotante rassembla toute sa force pour noncer les noms de
Louise-Valentine de Raimbault et de Norbert-variste de Lansac, dont la
seconde et dernire publication s'affichait ce jour mme aux portes de la
mairie, il y eut sensation dans l'auditoire, et Athnas changea avec son
nouvel adorateur un regard de satisfaction et de malice; car l'amour
ridicule de Bndict pour mademoiselle de Raimbault n'tait point un
secret pour Pierre Blutty; Athnas, avec sa lgret accoutume, s'tait
livre au plaisir d'en mdire avec lui, afin peut-tre de s'encourager 
la vengeance. Elle se hasarda mme  se retourner doucement pour voir
l'effet de cette publication sur son cousin, mais, de rouge et triomphante
qu'elle tait, elle devint ple et repentante quand elle eut envisag les
traits bouleverss de Bndict.




XIX.


Louise, en apprenant l'arrive de M. de Lansac, crivit une lettre d'adieu
 sa soeur, lui exprima dans les termes les plus vifs sa reconnaissance
pour l'amiti qu'elle lui avait tmoigne, et lui dit qu'elle allait
attendre  Paris l'effet des bonnes intentions de M. de Lansac pour leur
rapprochement. Elle la suppliait de ne point brusquer cette demande, et
d'attendre que l'amour de son mari et consolid le succs qu'elle devait
en attendre.

Aprs avoir fait passer cette lettre  Valentine par l'intermdiaire
d'Athnas, qui alla en mme temps faire part  la jeune comtesse de son
prochain mariage avec Pierre Blutty, Louise fit les apprts de son voyage.
Effraye de l'air sombre et de la taciturnit presque brutale de Bndict,
elle n'osa chercher un dernier entretien avec lui. Mais le matin mme de
son dpart, il vint la trouver dans sa chambre, et, sans avoir la force de
lui dire une parole, il la pressa contre son coeur en fondant en larmes.
Elle ne chercha point  le consoler, et, comme ils ne pouvaient rien se
dire qui adouct leur peine mutuelle, ils se contentrent de pleurer
ensemble en se jurant une ternelle amiti. Ces adieux soulagrent un peu
le coeur de Louise; mais, en la voyant partir, Bndict sentit s'vanouir
la dernire esprance qui lui restt d'approcher de Valentine.

Alors il tomba dans le dsespoir. De ces trois femmes qui nagure
l'accablaient  l'envi de prvenances et d'affection, il ne lui en restait
pas une; il tait seul dsormais sur la terre. Ses rves si riants et si
flatteurs taient devenus sombres et poignants. Qu'allait-il devenir?

Il ne voulait plus rien devoir  la gnrosit de ses parents; il sentait
bien qu'aprs l'affront fait  leur fille il ne devait plus rester  leur
charge. N'ayant pas assez d'argent pour aller habiter Paris, et pas assez
de courage, dans un moment aussi critique, pour s'y crer une existence 
force de travail, il ne lui restait d'autre parti  prendre que d'aller
habiter sa cabane et son champ, en attendant qu'il et repris la volont
d'aviser  quelque chose de mieux.

Il fit donc arranger, aussi proprement que le lui permirent ses moyens,
l'intrieur de sa chaumire; ce fut l'affaire de quelques jours. Il loua
une vieille femme pour faire son mnage, et il s'installa chez lui aprs
avoir pris cong de ses parents avec cordialit. La bonne femme Lhry
sentit s'vanouir tout le ressentiment qu'elle avait conu contre lui et
pleura en l'embrassant. Le brave Lhry se fcha et voulut de force le
retenir  la ferme; Athnas alla s'enfermer dans sa chambre, o la
violence de son motion lui causa une nouvelle attaque de nerfs. Car
Athnas tait sensible et imptueuse; elle ne s'tait attache  Blutty
que par dpit et vanit; au fond de son coeur elle chrissait encore
Bndict, et lui et accord son pardon s'il et fait un pas vers elle.

Bndict ne put s'arracher de la ferme qu'en donnant sa parole d'y revenir
aprs le mariage d'Athnas. Quand il se trouva, le soir, seul dans sa
maisonnette silencieuse, ayant pour tout compagnon Perdreau assoupi entre
ses jambes, pour toute harmonie le bruit de la bouilloire qui contenait
son souper, et qui grinait sur un ton aigre et plaintif devant les fagots
de l'tre, un sentiment de tristesse et de dcouragement s'empara de lui.
 vingt-deux ans, aprs avoir connu les arts, les sciences, l'esprance et
l'amour, c'est une triste fin que l'isolement et la pauvret!

Ce n'est pas que Bndict ft trs-sensible aux avantages de la richesse,
il tait dans l'ge o l'on s'en passe le mieux; mais on ne saurait nier
que l'aspect des objets extrieurs n'ait une influence immdiate sur nos
penses, et ne dtermine le plus souvent la teinte de notre humeur. Or, la
ferme avec son dsordre et ses contrastes tait un lieu de dlices, en
comparaison de l'ermitage de Bndict. Les murs bruts, le lit de serge
en forme de corbillard, quelques vases de cuisine en cuivre et en terre,
disposs sur des rayons, le pav en dalles calcaires ingales et brches
de tous cts, les meubles grossiers, le jour rare et gris qui venait de
quatre carreaux iriss par le soleil et la pluie, ce n'tait pas l de
quoi faire clore des rves brillants. Bndict tomba dans une triste
mditation. Le paysage qu'il dcouvrait par sa porte entr'ouverte, quoique
pittoresque et vigoureusement dessin, n'tait pas non plus de nature 
donner une physionomie trs riante  ses ides. Une ravine sombre et seme
de gents pineux le sparait du chemin raide et tortueux qui se droulait
comme un serpent sur la colline oppose, et, s'enfonant dans les houx et
les buis au feuillage noirtre, semblait, par sa pente rapide, tomber
brusquement des nues.

Cependant, les souvenirs de Bndict venant  se reporter sur ses jeunes
annes qui s'taient coules en ce lieu, il trouva insensiblement un
charme mlancolique  sa retraite. C'tait sous ce toit obscur et dcrpit
qu'il avait vu le jour; auprs de ce foyer, sa mre l'avait berc d'un
chant rustique ou du bruit monotone de son rouet. Le soir, sur ce sentier
escarp, il avait vu descendre son pre, paysan grave et robuste, avec sa
cogne sur l'paule et son fils an derrire lui. Bndict avait aussi
de vagues souvenirs d'une soeur plus jeune que lui dont il avait agit le
berceau, de quelques vieux parents, d'anciens serviteurs. Mais tout
cela avait pour jamais pass le seuil. Tout tait mort, et Bndict se
rappelait  peine les noms qui avaient t jadis familiers  son oreille.

 mon pre!  ma mre! disait-il aux ombres qu'il voyait passer dans
ses rves, voil bien la maison que vous avez btie, le lit o vous avez
repos, le champ que vos mains ont cultiv. Mais votre plus prcieux
hritage, vous ne me l'avez pas transmis. O sont ici pour moi la
simplicit du coeur, le calme de l'esprit, les vritables fruits du
travail? Si vous errez dans cette demeure pour y retrouver les objets qui
vous furent chers, vous allez passer auprs de moi sans me reconnatre;
car je ne suis plus cet tre heureux et pur qui sortit de vos mains, et
qui devait profiter de vos labeurs. Hlas! l'ducation a corrompu mon
esprit; les vains dsirs, les rves gigantesques ont fauss ma nature et
dtruit mon avenir. La rsignation et la patience, ces deux vertus du
pauvre, je les ai perdues; aujourd'hui je reviens en proscrit habiter
cette chaumire dont vous tiez innocemment vains. C'est pour moi la terre
d'exil que cette terre fconde par vos sueurs; ce qui fit votre richesse
est aujourd'hui mon pis-aller.

Puis, en pensant  Valentine, Bndict se demandait avec douleur ce qu'il
et pu faire pour cette fille leve dans le luxe, ce qu'elle ft devenue
si elle et consenti  venir se perdre avec lui dans cette existence rude
et chtive; et il s'applaudissait de n'avoir pas mme essay de la
dtourner de ses devoirs.

Et pourtant il se disait aussi qu'avec l'espoir d'une femme comme
Valentine il aurait eu des talents, de l'ambition et une carrire.
Elle et rveill en lui ce principe d'nergie qui, ne pouvant servir 
personne, s'tait engourdi et paralys dans son sein. Elle et embelli la
misre, ou plutt elle l'aurait chasse; car, pour Valentine, Bndict ne
voyait rien qui ft au-dessus de ses forces.

Et elle lui chappait pour jamais; Bndict retombait dans le dsespoir.

Quand il apprit que M. de Lansac tait arriv au chteau, que dans trois
jours Valentine serait marie, il entra dans un accs de rage si atroce
qu'un instant il se crut n pour les plus grands crimes. Jamais il ne
s'tait arrt sur cette pense que Valentine pouvait appartenir  un
autre homme que lui. Il s'tait bien rsign  ne la possder jamais; mais
voir ce bonheur passer aux bras d'un autre, c'est ce qu'il ne croyait pas
encore. La circonstance la plus vidente, la plus invitable, la plus
prochaine de son malheur, il s'tait obstin  croire qu'elle n'arriverait
point, que M. de Lansac mourrait, que Valentine mourrait plutt elle-mme
au moment de contracter ces liens odieux. Bndict ne s'en tait pas
vant, dans la crainte de passer pour un fou; mais il avait rellement
compt sur quelque miracle, et, ne le voyant point s'accomplir, il
maudissait Dieu qui lui en avait suggr l'esprance et qui l'abandonnait.
Car l'homme rapporte tout  Dieu dans les grandes crises de sa vie; il a
toujours besoin d'y croire, soit pour le bnir de ses joies, soit pour
l'accuser de ses fautes.

Mais sa fureur augmenta encore quand il eut aperu, un jour qu'il rdait
autour du parc, Valentine, qui se promenait seule avec M. de Lansac.
Le secrtaire d'ambassade tait empress, gracieux, presque triomphant.
La pauvre Valentine tait ple, abattue; mais elle avait l'air doux et
rsign; elle s'efforait de sourire aux mielleuses paroles de son fianc.

Cela tait donc bien sr, cet homme tait l! il allait pouser Valentine!
Bndict cacha sa tte dans ses deux mains, et passa douze heures dans un
foss, absorb par un dsespoir stupide.

Pour elle, la pauvre jeune fille, elle subissait son sort avec une
soumission passive et silencieuse. Son amour pour Bndict avait fait des
progrs si rapides qu'il avait bien fallu s'avouer le mal  elle-mme;
mais entre la conscience de sa faute et la volont de s'y abandonner, il y
avait encore bien du chemin  faire, surtout Bndict n'tant plus l pour
dtruire d'un regard tout l'effet d'une journe de rsolutions. Valentine
tait pieuse; elle se confia  Dieu, et attendit M. de Lansac avec
l'espoir de revenir  ce qu'elle croyait avoir prouv pour lui.

Mais ds qu'il parut elle sentit combien cette bienveillance aveugle
et indulgente qu'elle lui avait accorde tait loin de constituer une
affection vritable; il lui sembla dpouill de tout le charme que son
imagination lui avait prt un instant. Elle se sentit froide et ennuye
auprs de lui. Elle ne l'coutait plus qu'avec distraction, et ne lui
rpondait que par complaisance. Il en ressentit une vive inquitude; mais
quand il vit que le mariage n'en marchait pas moins, et que Valentine
ne semblait pas dispose  faire la moindre opposition, il se consola
facilement d'un caprice qu'il ne voulut pas pntrer et qu'il feignit de
ne pas voir.

La rpugnance de Valentine augmentait pourtant d'heure en heure; elle
tait pieuse et mme dvote par ducation et par conviction. Elle
s'enfermait des heures entires pour prier, esprant toujours trouver,
dans le recueillement et la ferveur, la force qui lui manquait pour
revenir au sentiment de son devoir. Mais ces mditations asctiques
fatiguaient de plus en plus son cerveau, et donnaient plus d'intensit 
la puissance que Bndict exerait sur son me. Elle sortait de l plus
puise, plus tourmente que jamais. Sa mre s'tonnait de sa tristesse,
s'en offensait srieusement, et l'accusait de vouloir jeter de la
contrarit sur ce moment si doux, disait-elle, au coeur d'une mre. Il est
certain que tous ces embarras ennuyaient mortellement madame de Raimbault.
Elle avait voulu, pour les diminuer, que la noce se ft sans clat et sans
luxe  la campagne. Tels qu'ils taient, il lui tardait beaucoup d'en tre
dgage, et de se trouver libre de rentrer dans le monde, o la prsence
de Valentine l'avait toujours extraordinairement gne.

Bndict roulait dans sa tte mille absurdes projets. Le dernier auquel il
s'arrta, et qui mit un peu de calme dans ses ides, fut de voir Valentine
une fois avant d'en finir pour jamais avec elle; car il se flattait
presque de ne l'aimer plus quand elle aurait subi les embrassements de
M. de Lansac. Il espra que Valentine le calmerait par des paroles de
consolation et de bont, ou qu'elle le gurirait par la pruderie d'un
refus.

Il lui crivit:

MADEMOISELLE,

Je suis votre ami  la vie et  la mort, vous le savez; vous m'avez appel
votre frre, vous avez imprim sur mon front un tmoignage sacr de votre
estime et de votre confiance. Vous m'avez fait esprer, ds cet instant,
que je trouverais en vous un conseil et un appui dans les circonstances
difficiles de ma vie. Je suis horriblement malheureux; j'ai besoin de vous
voir un instant, de vous demander du courage,  vous si forte et si
suprieure. Il est impossible que vous me refusiez cette faveur. Je
connais votre gnrosit, votre mpris des sottes convenances et des
dangers quand il s'agit de faire du bien. Je vous ai vue auprs de Louise;
je sais ce que vous pouvez. C'est au nom d'une amiti aussi sainte, aussi
pure que la sienne, que je vous prie  genoux d'aller vous promener ce
soir au bout de la prairie.

BNDICT.




XX.


Valentine aimait Bndict, elle ne pouvait pas rsister  sa demande. Il y
a tant d'innocence et de puret dans le premier amour de la vie, qu'il se
mfie peu des dangers qui sont en lui. Valentine se refusait  pressentir
la cause des chagrins de Bndict; elle le voyait malheureux, et elle
et admis les plus invraisemblables infortunes plutt que de s'avouer
celle qui l'accablait. Il y a des routes si trompeuses et des replis si
multiplis dans la plus pure conscience! Comment la femme jete, avec
une me impressionnable, dans la carrire ardue et rigide des devoirs
impossibles, pourrait-elle rsister  la ncessit de transiger  chaque
instant avec eux? Valentine trouva aisment des motifs pour croire
Bndict atteint d'un malheur tranger  elle. Souvent Louise lui avait
dit, dans les derniers temps, que ce jeune homme l'affligeait par sa
tristesse et par son incurie de l'avenir; elle avait aussi parl de la
ncessit o il serait bientt de quitter la famille Lhry, et Valentine
se persuadait que, jet sans fortune et sans appui dans le monde, il
pouvait avoir besoin de sa protection et de ses conseils.

Il tait assez difficile de s'chapper la veille mme de son mariage,
obsde comme elle l'tait des attentions et des petits soins de M. de
Lansac. Elle y russit cependant en priant sa nourrice de dire qu'elle
tait couche si on la demandait, et pour ne pas perdre de temps, pour ne
pas revenir sur une rsolution qui commenait  l'effrayer, elle traversa
rapidement la prairie. La lune tait alors dans son plein; on voyait aussi
nettement les objets que dans le jour.

Elle trouva Bndict debout, les bras croiss sur sa poitrine, dans une
immobilit qui lui fit peur. Comme il ne faisait pas un mouvement pour
venir  sa rencontre, elle crut un instant que ce n'tait pas lui et fut
sur le point de fuir. Alors il vint  elle. Sa figure tait si altre, sa
voix si teinte, que Valentine, accable par ses propres chagrins et par
ceux dont elle voyait la trace chez lui, ne put retenir ses larmes, et fut
force de s'asseoir.

Ce fut fait des rsolutions de Bndict. Il tait venu en ce lieu,
dtermin  suivre religieusement la marche qu'il s'tait trace dans son
billet, il voulait entretenir Valentine de sa sparation d'avec les Lhry,
de ses incertitudes pour le choix d'un tat, de son isolement, de tous
les prtextes trangers  son vrai but. Ce but tait de voir Valentine,
d'entendre le son de sa voix, de trouver dans ses dispositions envers
lui le courage de vivre ou de mourir. Il s'attendait  la trouver grave,
rserve,  la voir arme de tout le sentiment de ses devoirs. Il y a
plus, il s'attendait presque  ne pas la voir du tout.

Quand il l'aperut au fond de la prairie, accourant vers lui de toute sa
vitesse; quand elle se laissa tomber haletante et accable sur le gazon;
quand sa douleur s'exprima en dpit d'elle-mme par des larmes, Bndict
crut rver. Oh! ce n'tait pas l de la compassion seulement, c'tait de
l'amour! Un sentiment de joie dlirante s'empara de lui! il oublia encore
une fois et son malheur et celui de Valentine, et la veille et le
lendemain, pour ne voir que Valentine qui tait l, seule avec lui,
Valentine qui l'aimait et qui ne le lui cachait plus.

Il se jeta  genoux devant elle; il baisa ses pieds avec ardeur. C'tait
une trop rude preuve pour Valentine: elle sentit tout son sang se figer
dans ses veines, sa vue se troubla; la fatigue de sa course rendant plus
pnible encore la lutte qu'elle s'imposait pour cacher ses pleurs, elle
tomba ple et presque morte dans les bras de Bndict.

Leur entrevue fut longue, orageuse. Ils n'essayrent pas de se tromper sur
la nature du sentiment qu'ils prouvaient; ils ne cherchrent point 
se soustraire au danger des plus ardentes motions. Bndict couvrit de
pleurs et de baisers les vtements et les mains de Valentine. Valentine
cacha son front brlant sur l'paule de Bndict; mais ils avaient vingt
ans, ils aimaient pour la premire fois, et l'honneur de Valentine tait
en sret auprs du sein de Bndict. Il n'osa seulement pas prononcer
ce mot d'amour qui effarouche l'amour mme. Ses lvres osrent  peine
effleurer les beaux cheveux de sa matresse. Le premier amour sait  peine
s'il existe une volupt plus grande que celle de se savoir aim. Bndict
fut le plus timide des amants et le plus heureux des hommes.

Ils se sparrent sans avoir rien projet, rien rsolu.  peine, dans ces
deux heures de transport et d'oubli, avaient-ils chang quelques paroles
sur leur situation, lorsque le timbre clair de l'horloge du chteau vint
faiblement vibrer dans le silence de la prairie. Valentine compta dix
coups presque insaisissables, et se rappela sa mre, son fianc, le
lendemain... Mais comment quitter Bndict? que lui dire pour le consoler?
o trouver la force de l'abandonner dans un tel moment? L'apparition d'une
femme  quelque distance lui arracha une exclamation de terreur. Bndict
se tapit prcipitamment dans le buisson; mais,  la vive clart de la
lune, Valentine reconnut presque aussitt sa nourrice Catherine qui la
cherchait avec anxit. Il lui et t facile de se cacher aussi  ses
regards; mais elle sentit qu'elle ne devait pas le faire, et marchant
droit  elle:

--Qu'y a-t-il? lui demanda-t-elle en se penchant toute tremblante  son
bras.

--Pour l'amour de Dieu, rentrez, Mademoiselle, dit la bonne femme; madame
vous a dj demande deux fois, et, comme j'ai rpondu que vous vous tiez
jete sur votre lit, elle m'a ordonn de l'avertir aussitt que vous
seriez veille; alors l'inquitude m'a prise, et comme je vous avais vue
sortir par la petite porte, comme je sais que vous venez quelquefois
le soir vous promener par ici, je me suis mise  vous chercher. Oh!
Mademoiselle, aller toute seule vous promener si loin! Vous avez tort;
vous devriez au moins me dire d'aller avec vous.

Valentine embrassa sa nourrice, jeta un coup d'oeil triste et inquiet sur
le buisson, et laissa volontairement  la place qu'elle quittait son
foulard, celui qu'elle avait une fois prt  Bndict dans la promenade
autour de la ferme. Lorsqu'elle fut rentre, sa nourrice le chercha
partout, et remarqua qu'elle l'avait perdu dans cette promenade.

Valentine trouva sa mre qui l'attendait dans sa chambre depuis quelques
instants. Elle manifesta un peu de surprise de la voir si compltement
habille aprs avoir pass deux heures sur son lit. Valentine rpondit
que, se sentant oppresse, elle avait voulu prendre l'air, et que sa
nourrice lui avait donn le bras pour faire un tour de promenade dans le
parc.

Alors madame de Raimbault entama une grave dissertation d'affaires avec sa
fille; elle lui fit remarquer qu'elle lui laissait le chteau et la terre
de Raimbault, dont le nom seul constituait presque tout l'hritage de son
pre, et dont la valeur relle, dtache de sa propre fortune, constituait
une assez belle dot. Elle la pria de lui rendre justice en reconnaissant
le bon ordre qu'elle avait mis dans sa fortune, et de tmoigner  tout le
monde, dans le cours de sa vie, l'excellente conduite de sa mre envers
elle. Elle entra dans des dtails d'argent qui firent de cette exhortation
maternelle une vritable consultation notarie, et termina sa harangue
en lui disant qu'elle esprait, au moment o la loi allait les rendre
_trangres_ l'une  l'autre, trouver Valentine dispose  lui accorder
des _gards_ et des soins.

Valentine n'avait pas entendu la moiti de ce long discours. Elle tait
ple, des teintes violettes cernaient ses yeux abattus, et de temps
en temps un brusque frisson parcourait tous ses membres. Elle baisa
tristement les mains de sa mre, et s'apprtait  se mettre au lit quand
la demoiselle de compagnie de sa grand'mre vint, d'un air solennel,
l'avertir que la marquise l'attendait dans son appartement.

Valentine se trana encore  cette crmonie; elle trouva la chambre 
coucher de la vieille dame accoutre d'une sorte de dcoration religieuse.
On avait form un autel avec une table et des linges brods. Des fleurs
disposes en bouquets d'glise entouraient un crucifix d'or guilloch.
Un missel de velours carlate tait ouvert sacramentellement sur l'autel.
Un coussin attendait les genoux de Valentine, et la marquise, pose
thtralement dans son grand fauteuil, s'apprtait avec une purile
satisfaction  jouer sa petite comdie d'tiquette.

Valentine s'approcha en silence, et, parce qu'elle tait pieuse de
coeur, elle regarda sans motion ces ridicules apprts. La demoiselle de
compagnie ouvrit une porte oppose par laquelle entrrent, d'un air  la
fois humble et curieux, toutes les servantes de la maison. La marquise
leur ordonna de se mettre  genoux et de prier pour le bonheur de leur
jeune matresse; puis, ayant fait agenouiller aussi Valentine, elle se
leva, ouvrit le missel, mit ses lunettes, rcita quelques versets de
psaumes, chevrota un cantique avec sa demoiselle de compagnie, et finit
en imposant les mains et en donnant sa bndiction  Valentine. Jamais
crmonie sainte et patriarcale ne fut plus misrablement travestie par
une vieille espigle du temps de la Dubarry.

En embrassant sa petite-fille, elle prit (prcisment sur l'autel) un
crin contenant une assez jolie parure en cames dont elle lui faisait
prsent, et, mlant la dvotion  la frivolit, elle lui dit presque en
mme temps:

--Dieu vous donne, ma fille, les vertus d'une bonne mre de famille!
--Tiens, ma petite, voici le petit cadeau de ta grand'mre; ce sera pour
les demi-toilettes.

Valentine eut la fivre toute la nuit, et ne dormit que vers le matin;
mais elle fut bientt veille par le son des cloches qui appelaient tous
les environs  la chapelle du chteau. Catherine entra dans sa chambre
avec un billet qu'une vieille femme des environs lui avait remis pour
mademoiselle de Raimbault. Il ne contenait que ce peu de mots tracs
pniblement:

Valentine, il serait encore temps de dire non.

Valentine frmit et brla le billet. Elle essaya de se lever; mais
plusieurs fois la force lui manqua. Elle tait assise,  demi vtue, sur
une chaise, quand sa mre entra, lui reprocha d'tre si fort en retard,
refusa de croire son indisposition srieuse, et l'avertit que plusieurs
personnes l'attendaient dj au salon. Elle l'aida elle-mme  faire sa
toilette; et quand elle la vit belle, pare, mais aussi ple que son
voile, elle voulut lui mettre du rouge. Valentine pensa que Bndict la
regarderait peut-tre passer; elle aima mieux qu'il vit sa pleur, et elle
rsista, pour la premire fois de sa vie,  une volont de sa mre.

Elle trouva au salon quelques voisins d'un rang secondaire; car madame de
Raimbault, ne voulant point d'apparat  cette noce, n'avait invit que des
gens _sans consquence_. On devait djeuner dans le jardin, et les paysans
danseraient au bout du parc au pied de la colline. M. de Lansac parut
bientt, noir des pieds  la tte, et la boutonnire charge d'ordres
trangers. Trois voitures transportrent toute la noce  la mairie, qui
tait au village voisin. Le mariage ecclsiastique fut clbr au chteau.

Valentine, en s'agenouillant devant l'autel, sortit un instant de l'espce
de torpeur o elle tait tombe; elle se dit qu'il n'tait plus temps de
reculer, que les hommes venaient de la forcer  s'engager avec Dieu, et
qu'il n'y avait plus de choix possible entre le malheur et le sacrilge.
Elle pria avec ferveur, demanda au ciel la force de tenir des serments
qu'elle voulait prononcer dans la sincrit de son me, et,  la fin de la
crmonie, l'effort surhumain qu'elle s'tait impos pour tre calme et
recueillie l'ayant puise, elle se retira dans sa chambre pour y prendre
quelque repos. Par un secret instinct de pudeur et d'attachement,
Catherine s'assit au pied de son lit et ne la quitta point.

Le mme jour,  deux lieues de l, se clbrait, dans un petit hameau de
la valle, le mariage d'Athnas Lhry avec Pierre Blutty. L aussi la
jeune pouse tait ple et triste, moins cependant que Valentine, mais
assez pour tourmenter sa mre, qui tait beaucoup plus tendre que madame
de Raimbault, et pour donner quelque humeur  son poux, qui tait
beaucoup plus franc et moins poli que M. de Lansac. Athnas avait
peut-tre un peu trop prsum des forces de son dpit en se dterminant
aussi vite  pouser un homme qu'elle n'aimait gure. Par suite peut-tre
de l'esprit de contradiction qu'on reproche aux femmes, son affection pour
Bndict se rveilla prcisment au moment o il n'tait plus temps de se
raviser, et, au retour de l'glise, elle _rgala_ son mari d'une scne de
pleurs fort _ennuyante_. C'est ainsi que s'exprimait Pierre Blutty en se
plaignant de cette contrarit  son ami Georges Simonneau.

Nanmoins la noce fut autrement nombreuse, joyeuse et bruyante  la
ferme qu'au chteau. Les Lhry avaient au moins soixante cousins et
arrire-cousins; les Blutty n'taient pas moins riches en parent, et
la grange ne fut pas assez grande pour contenir les convives.

Dans l'aprs-midi, lorsque la moiti dansante de la noce eut suffisamment
ft les veaux gras et les pts de gibier de la ferme, on laissa
l'arne gastronomique aux vieillards, et l'on se rassembla sur la pelouse
pour commencer le bal; mais la chaleur tait extrme: il y avait peu
d'ombrage en cet endroit, et autour de la ferme il n'y avait pas de place
trs-commode pour danser. Quelqu'un insinua qu'il y avait auprs du
chteau une immense salle de verdure fort bien nivele, o cinq cents
personnes dansaient en cet instant. Le campagnard aime la foule tout comme
le dandy; pour s'amuser beaucoup, il lui faut beaucoup de monde, des pieds
qui crasent ses pieds, des coudes qui le coudoient, des poumons qui
absorbent l'air qu'il respire; dans tous les pays du monde, dans tous les
rangs de la socit, c'est l le plaisir.

Madame Lhry accueillit cette ide avec empressement; elle avait mis assez
d'argent  la toilette de sa fille pour dsirer qu'on la vt en regard de
celle de mademoiselle de Raimbault, et qu'on parlt dans tout le pays
de sa magnificence. Elle s'tait scrupuleusement informe du choix des
parures de Valentine. Pour une fte aussi champtre, on n'avait destin
 celle-ci que des ornements simples et de bon got; madame Lhry avait
cras sa fille de dentelles et de pierreries, et, jalouse de la produire
dans tout son clat, elle proposa d'aller se runir  la noce du chteau,
o elle avait t prie, elle et tous les siens. Athnas rsista bien un
peu; elle craignait de rencontrer autour de Valentine cette ple et sombre
figure de Bndict qui lui avait fait tant de mal, le dimanche prcdent,
 l'glise. Mais l'obstination de sa mre, le dsir de son mari, qui
n'tait pas non plus exempt de vanit, peut-tre aussi un peu de cette
mme vanit pour son propre compte, la dterminrent. On attela les
carrioles, chaque cavalier prit en croupe sa cousine, sa soeur ou sa
fiance. Athnas vit en soupirant s'installer, les rnes en main, dans la
patache, son nouvel poux,  cette place que Bndict avait si longtemps
occupe et qu'il n'occuperait plus.




TROISIME PARTIE.




XXI.


La danse tait fort anime au parc de Raimbault. Les paysans, pour
lesquels on avait dress des rames, chantaient, buvaient, et proclamaient
le nouveau couple le plus beau, le plus heureux et le plus honorable de la
contre. La comtesse, qui n'tait rien moins que populaire, avait ordonn
cette fte avec beaucoup de prodigalit, afin de se dbarrasser en un jour
de tous les trais d'amabilit qu'une autre et faits dans le cours de sa
vie. Elle avait un profond mpris pour la canaille, et prtendait que,
pourvu qu'on la ft boire et manger, on pouvait ensuite lui marcher sur le
ventre sans qu'elle se rvoltt. Et ce qu'il y a de plus triste en ceci,
c'est que madame de Raimbault n'avait pas tout  fait tort.

La marquise de Raimbault tait charme de cette occasion de renouveler sa
popularit. Elle n'tait pas fort sensible aux misres du pauvre, mais 
cet gard on ne la trouvait pas plus insouciante qu'au malheur de ses
amis; et, grce  son penchant pour le commrage et la familiarit,
on lui avait accord cette rputation de bont que le pauvre donne si
gratuitement, hlas!  ceux qui, ne lui faisant pas de bien, ne lui font
du moins pas de mal. En voyant passer alternativement ces deux femmes, les
esprits forts du village se disaient tout bas sous la rame:

Celle-ci nous mprise, mais elle nous rgale; celle-l ne nous rgale
pas, mais elle nous parle.

Et ils taient contents de toutes deux. La seule qui ft aime rellement,
c'tait Valentine, parce qu'elle ne se contentait pas d'tre amicale et de
leur sourire, d'tre librale et de les secourir, elle tait sensible 
leurs maux,  leurs joies; ils sentaient qu'il n'y avait dans sa bont
aucun motif d'intrt personnel, aucun calcul politique; ils l'avaient
vue pleurer sur leurs malheurs; ils avaient trouv dans son coeur des
sympathies vraies. Ils la chrissaient plus qu'il n'est donn aux hommes
grossiers de chrir les tres qui leur sont suprieurs. Beaucoup d'entre
eux savaient fort bien l'histoire de ses relations  la ferme avec sa
soeur; mais ils respectaient son secret si religieusement qu' peine
osaient-ils prononcer tout bas entre eux le nom de Louise.

Valentine passa autour de leurs tables et s'effora de sourire  leurs
voeux; mais la gaiet s'vanouit aprs qu'elle eut pass, car on avait
remarqu son air d'abattement et de maladie; il y eut mme des regards de
malveillance pour M. de Lansac.

Athnas et sa noce tombrent au milieu de cette fte, et les ides
changrent de cours. La recherche de sa parure et la bonne mine de
son mari attirrent tous les yeux. La danse qui languissait se ranima;
Valentine, aprs avoir embrass sa jeune amie, se retira de nouveau avec
sa nourrice. Madame de Raimbault, que tout ceci ennuyait beaucoup, alla
se reposer; M. de Lansac, qui, mme le jour de ses noces, avait toujours
d'importantes lettres  crire, alla faire son courrier. La noce Lhry
resta matresse du terrain, et les gens qui taient venus pour voir danser
Valentine restrent pour voir danser Athnas.

La nuit approchait. Athnas, fatigue de la danse, s'tait assise pour
prendre des rafrachissements.  la mme table, le chevalier de Trigaud,
son majordome Joseph, Simonneau, Moret, et plusieurs autres qui avaient
fait danser la marie, taient runis autour d'elle et l'accablaient
de leurs prvenances. Athnas avait sembl si belle  la danse, sa
parure brillante et folle lui allait si bien, elle avait recueilli tant
d'loges, son mari lui-mme la regardait d'un oeil noir si amoureux,
qu'elle commenait  s'gayer et  se rconcilier avec la journe de ses
noces. Le chevalier de Trigaud, raisonnablement gris, lui dbitait des
galanteries en style de Dorat, qui la faisaient  la fois rire et rougir.
Peu  peu le groupe qui l'environnait, anim par quelques bouteilles d'un
lger vin blanc du pays, par la danse, par les beaux yeux de la marie,
par l'occasion et l'usage, se mit  dbiter ces propos graveleux qui
commencent par tre nigmatiques et qui finissent par devenir grossiers.
C'est la coutume chez les pauvres, et mme chez les riches de mauvais ton.

Athnas, qui se sentait jolie, qui se voyait admire et qui ne comprenait
rien  tout le reste, sinon qu'on enviait et qu'on flicitait son mari,
s'efforait de maintenir sur ses lvres le sourire qui l'embellissait, et
commenait mme  rpondre avec une assez friponne timidit aux brlantes
oeillades de Pierre Blutty, lorsqu'une personne silencieuse vint s'asseoir
 la place vide qui tait  sa gauche. Athnas, mue malgr elle par
l'imperceptible frlement de son habit, se retourna, touffa un cri
d'effroi et devint ple: c'tait Bndict.

C'tait Bndict, plus ple qu'elle encore, mais grave, froid et ironique.
Toute la journe il avait couru les bois comme un forcen; le soir,
dsespr de se calmer  force de fatigue, il avait rsolu de voir la noce
de Valentine, d'couter les gravelures des paysans, d'entendre signaler
le dpart des poux pour la chambre nuptiale, et de se gurir  force de
colre, de piti et de dgot.

Si mon amour survit  tout cela, s'tait-il dit, c'est qu'il n'y a pas de
remde.

Et,  tout hasard il avait charg des pistolets de poche qu'il avait mis
sur lui.

Il ne s'tait pas attendu  trouver l cette autre noce et cette autre
marie. Depuis quelques instants il observait Athnas; sa gaiet
soulevait en lui un profond ddain, et il voulut se mettre au centre
des dgots qu'il venait braver en s'asseyant auprs d'elle.

Bndict, qui avait un caractre pre et sceptique, un de ces esprits
mcontents et frondeurs si incommodes aux ridicules et aux travers de la
socit, prtendait (c'tait sans doute un de ses paradoxes) qu'il n'est
point d'inconvenance plus monstrueuse, d'usage plus scandaleux que la
publicit qu'on donne au mariage. Il n'avait jamais vu, sans la plaindre,
passer au milieu de la cohue d'une noce cette pauvre jeune fille qui a
presque toujours quelque amour timide dans le coeur, et qui traverse
l'insolente attention, les impertinents regards, pour arriver dans les
bras de son mari, dflore dj par l'audacieuse imagination de tous les
hommes. Il plaignait aussi ce pauvre jeune homme dont on affichait l'amour
aux portes de la mairie, au banc de l'glise, et que l'on forait de
livrer  toutes les impurets de la ville et de la campagne la blanche
robe de sa fiance. Il trouvait qu'en lui tant le voile du mystre, on
profanait l'amour. Il et voulu entourer la femme de tant de respects
qu'on n'et jamais connu officiellement l'objet de son choix, et qu'on et
craint de l'offenser en le lui nommant.

Comment, disait-il, voulez-vous avoir des femmes aux moeurs pures, lorsque
vous faites publiquement violence  leur pudeur? quand vous les amenez
vierges en prsence de la foule assemble, et que vous leur dites, en
prenant cette foule  tmoin, Vous appartenez  l'homme que voici, vous
n'tes plus vierge. Et la foule bat des mains, rit, triomphe, raille la
rougeur des poux, et, jusque dans le secret de leur lit nuptial, les
poursuit de ses cris et de ses chants obscnes! les peuples barbares du
Nouveau-Monde avaient de plus pieux hymnes. Aux ftes du Soleil on
amenait dans le temple un homme vierge et une femme vierge. La foule
prosterne, grave et recueillie, bnissait le dieu qui cra l'amour, et,
dans toute la solennit de l'amour physique et de l'amour divin, le
mystre de la gnration s'accomplissait sur l'autel. Cette navet qui
vous rvolte tait plus chaste que vos mariages. Vous avez tant souill la
pudeur, tant oubli l'amour, tant avili la femme, que vous tes rduits 
insulter la femme, la pudeur et l'amour.

En voyant Bndict s'asseoir auprs de sa femme, Pierre Blutty, qui
n'ignorait point l'inclination d'Athnas pour son cousin, jeta sur eux
un regard de travers. Ses amis changrent avec lui le mme regard de
mcontentement. Tous hassaient Bndict pour sa supriorit dont ils
le croyaient vain. Les joyeux propos s'arrtrent un instant; mais le
chevalier de Trigaud, qui avait pour lui une grande estime, lui fit bon
accueil, et lui tendit la bouteille d'une main mal assure. Bndict avait
un ton calme et dgag qui fit croire  Athnas que son parti tait pris;
elle lui fit timidement quelques prvenances auxquelles il rpondit
respectueusement et sans humeur.

Peu  peu les paroles libres et grivoises reprirent leur cours, mais avec
l'intention vidente, de la part de Blutty et de ses amis, de leur donner
une tournure insultante pour Bndict. Celui-ci s'en aperut aussitt, et
s'arma de cette tranquillit ddaigneuse dont l'expression semblait tre
naturelle  sa physionomie.

Jusqu' son arrive, le nom de Valentine n'avait pas t prononc; ce fut
l'arme dont Blutty se servit pour le blesser. Il donna le signal  ses
compagnons, et on commena  mots couverts, un parallle entre le bonheur
de Pierre Blutty et celui de M. de Lansac, qui fit passer comme du feu
dans les veines glaces de Bndict. Mais il tait venu l pour entendre
ce qu'il entendait. Il fit bonne contenance, esprant que cette rage
intrieure qui le dvorait allait faire place au dgot. D'ailleurs, se
ft-il livr  sa colre, il n'avait aucun droit de dfendre le nom de
Valentine de ces souillures.

Mais Pierre Blutty ne s'en tint pas l. Il tait rsolu  l'insulter
grivement, et mme  lui faire une scne, afin de l'expulser  jamais de
la ferme. Il hasarda quelques mots qui donnrent  entendre combien le
bonheur de M. de Lansac tait amer au coeur d'un des convives. Tous les
regards l'interrogrent avec surprise, et virent les siens dsigner
Bndict. Alors les Moret et les Simonneau, ramassant la balle, fondirent,
avec plus de rudesse que de force relle, sur leur adversaire. Celui-ci
demeura longtemps impassible; il se contenta de jeter un coup d'oeil de
reproche  la pauvre Athnas, qui seule avait pu trahir un pareil secret.
La jeune femme, au dsespoir, essaya de changer la conversation; mais ce
fut impossible, et elle resta plus morte que vive, esprant au moins que
sa prsence contiendrait son mari jusqu' un certain point.

--Il y en a d'aucuns, disait Georges en affectant de parler plus
rustiquement que de coutume, afin de contraster avec la manire de
Bndict, qui veulent lever le pied plus haut que la jambe et qui se
cassent le nez par terre. a rappelle l'histoire de Jean Lory, qui
n'aimait ni les brunes ni les blondes, et qui a fini, comme chacun sait,
par tre bien heureux d'pouser une rousse.

Toute la conversation fut sur ce ton et fort peu spirituelle, comme on
voit. Blutty reprenant son ami Georges:

--Ce n'est pas comme a, lui dit-il; voil l'histoire de Jean Lory. Il
disait qu'il ne pouvait aimer que les blondes; mais ni les brunes ni les
blondes ne voulaient de lui: si bien que la rousse fut force d'en avoir
piti.

--Oh! dit un autre, c'est que les femmes ont des yeux.

--En revanche, reprit un troisime, il y a des hommes qui ne voient pas
plus loin que leur nez.

--_Manes habunt_, dit le chevalier de Trigaud, qui, ne comprenant rien 
la conversation, voulut au moins y faire briller son savoir.

Et il continua sa citation en corchant impitoyablement le latin.

--Ah! monsieur le chevalier, vous parlez  des sourds, dit le pre Lhry;
nous ne savons pas le grec.

--M. Benot qui n'a appris que a, dit Blutty, pourrait nous le traduire.

--Cela signifie, rpondit Bndict d'un air calme, qu'il y a des hommes
semblables  des brutes, qui ont des yeux pour ne pas voir et des oreilles
pour ne pas entendre. Cela se rapporte fort bien, comme vous voyez,  ce
que vous disiez tout  l'heure.

--Oh! pour les oreilles, pardieu! dit un gros petit cousin du mari qui
n'avait pas encore parl, nous n'en avons rien dit, et pour cause; on sait
les gards qu'on se doit entre amis.

--Et puis, dit Blutty, il n'y a de pires sourds, comme dit le proverbe,
que ceux qui ne veulent pas entendre.

--Il n'y a de pire sourd, interrompit Bndict d'une voix forte, que
l'homme  qui le mpris bouche les oreilles.

--Le mpris! s'cria Blutty en se levant rouge de colre et les yeux
tincelants; le mpris!

--J'ai dit le mpris, rpondit Bndict sans changer d'attitude et sans
daigner lever les yeux sur lui.

Il n'eut pas plus tt rpt ce mot, que Blutty, brandissant son verre
plein de vin, le lui lana  la tte; mais sa main, tremblante de fureur,
fut un mauvais auxiliaire. Le vin couvrit de taches indlbiles la belle
robe de la marie, et le verre l'et infailliblement blesse, si Bndict,
avec autant de sang-froid que d'adresse, ne l'et reu dans sa main sans
se faire aucun mal.

Athnas, pouvante, se leva et se jeta dans les bras de sa mre.
Bndict se contenta de regarder Blutty, et de lui dire avec beaucoup de
tranquillit:

--Sans moi, c'en tait fait de la beaut de votre femme.

Puis, plaant le verre au milieu de la table, il l'crasa avec un broc de
grs qui se trouvait sous sa main. Il lui porta plusieurs coups pour le
rduire en autant de morceaux qu'il put; puis, les parpillant sur la
table:

--Messieurs, leur dit-il, cousins, parents et amis de Pierre Blutty, qui
venez de m'insulter, et vous, Pierre Blutty. que je mprise de tout mon
coeur,  chacun de vous j'envoie une parcelle de ce verre. C'est autant de
sommations que je vous fais de me rendre raison; c'est autant de portions
de mon affront que je vous ordonne de rparer.

--Nous ne nous battons ni au sabre, ni  l'pe, ni au pistolet, s'cria
Blutty d'une voix tonnante; nous ne sommes pas des freluquets, des _habits
noirs_ comme toi. Nous n'avons pas pris des leons de courage, nous en
avons dans le coeur et au bout des poings. Pose ton habit, Monsieur, la
querelle sera bientt vide.

Et Blutty, grinant des dents, commena  se dbarrasser de son habit
charg de fleurs et de rubans, et  retrousser ses manches jusqu'au coude.
Athnas, qui tait tombe en dfaillance dans les bras de sa mre
s'lana brusquement et se jeta entre eux en poussant des cris perants.
Cette marque d'intrt que Blutty jugea avec raison tre tout en faveur de
Bndict, augmenta sa fureur... Il la repoussa et s'lana sur Bndict.

Celui-ci, videmment plus faible, mais agile et de sang-froid, lui passa
son pied dans les jambes et le fit tomber.

Blutty n'tait pas relev qu'une nue de ses camarades s'tait jete sur
Bndict. Celui-ci n'eut que le temps de tirer ses deux pistolets de sa
poche et de leur en prsenter les doubles canons.

--Messieurs, leur dit-il, vous tes vingt contre un, vous tes des lches!
Si vous faites un geste contre moi, quatre d'entre vous seront tus comme
des chiens.

Cette vue calma un instant leur vaillance; alors le pre Lhry, qui
connaissait la fermet de Bndict et qui craignait une issue tragique 
cette scne, se prcipita au devant de lui, et, levant son bton noueux
sur les assaillants, il leur montra ses cheveux blancs souills du vin que
Blutty avait voulu jeter  Bndict. Des larmes de colre roulaient dans
ses yeux.

--Pierre Blutty, s'cria-t-il, vous vous tes conduit aujourd'hui d'une
manire infme. Si vous croyez par de pareils procds prendre de l'empire
dans ma maison et en chasser mon neveu, vous vous trompez. Je suis encore
libre de vous en fermer la porte et de garder ma fille. Le mariage n'est
pas consomm. Athnas, passez derrire moi.

Le vieillard, prenant avec force le bras de sa fille, l'attira vers lui.
Athnas, prvenant sa volont, s'cria avec l'accent de la haine et de la
terreur:

--Gardez-moi, mon pre, gardez-moi toujours. Dfendez-moi de ce furieux
qui vous insulte, vous et votre famille! Non, je ne serai jamais sa femme!
Je ne veux pas vous quitter!

Et elle s'attacha de toute sa force au cou de son pre.

Pierre Blutty,  qui aucune clause lgale n'assurait encore l'hritage de
son beau-pre, fut frapp de la force de ces arguments. Renfermant le
dpit que lui inspirait la conduite de sa femme:

--Je conviens, dit-il en changeant aussitt de ton, que j'ai eu trop de
vivacit. Beau-pre, si je vous ai manqu, recevez mes excuses.

--Oui, Monsieur, reprit Lhry, vous m'avez manqu dans la personne de ma
fille, dont les habits de noce portent les marques de votre brutalit;
vous m'avez manqu dans la personne de mon neveu, que je saurai faire
respecter. Si vous voulez que votre femme et votre beau-pre oublient
cette conduite, offrez la main  Bndict, et que tout soit
dit.

Une foule immense s'tait rassemble autour d'eux et attendait avec
curiosit la fin de cette scne. Tous les regards semblaient dire  Blutty
qu'il ne devait point flchir; mais quoique Blutty ne manqut pas d'un
certain courage brutal, il entendait ses intrts aussi bien que tout bon
campagnard sait le faire. En outre, il tait rellement trs-amoureux de
sa femme, et la menace d'tre spar d'elle l'effrayait plus encore que
tout le reste. Sacrifiant donc les conseils de la vaine gloire  ceux du
bon sens, il dit, aprs un peu d'hsitation:

--Eh bien! je vous obirai, beau-pre; mais cela me cote, je l'avoue, et
j'espre que vous me tiendrez compte, Athnas, de ce que je fais pour
vous obtenir.

--Vous ne m'obtiendrez jamais, quoi que vous fassiez! s'cria la jeune
fermire, qui venait d'apercevoir les nombreuses taches dont elle tait
couverte.

--Ma fille, interrompit Lhry, qui savait fort bien reprendre au besoin la
dignit et l'autorit d'un pre de famille, dans la situation o vous tes,
 vous ne devez pas avoir d'autre volont que celle de votre pre. Je vous
ordonne de donner le bras  votre mari et de le rconcilier avec votre
cousin.

En parlant ainsi, Lhry se retourna vers son neveu, qui pendant cette
contestation avait dsarm et cach ses pistolets; mais, au lieu d'obir 
l'impulsion que voulait lui donner son oncle, il recula devant la main que
lui tendait  contre-coeur Pierre Blutty.

--Jamais, mon oncle! rpondit-il; je suis fch de ne pouvoir pas
reconnatre par mon obissance l'intrt que vous venez de me tmoigner,
mais il n'est pas en ma puissance de pardonner un affront. Tout ce que je
puis faire, c'est de l'oublier.

Aprs cette rponse, il tourna le dos, et disparut en se frayant avec
autorit un passage  travers les curieux bahis.




XXII.


Bndict s'enfona dans le parc de Raimbault, et se jetant sur la mousse,
dans un endroit sombre, il s'abandonna aux plus tristes rflexions. Il
venait de rompre le dernier lien qui l'attachait  la vie; car il sentait
bien qu'aprs de telles relations avec Pierre Blutty, il ne pouvait plus
en conserver de directes avec ses parents de la ferme. Ces lieux, o il
avait pass de si heureux instants, et qui taient pour lui tout remplis
des traces de Valentine, il ne les verrait plus; ou s'il y retournait
quelquefois, ce serait en tranger et sans avoir la libert d'y chercher
ses souvenirs, nagure si doux, aujourd'hui si amers. Il lui semblait que
de longues annes de malheur le sparaient dj de ces jours rcemment
couls, et il se reprochait de n'en avoir point assez joui; il se
repentait des instants d'humeur qu'il n'avait pas rprims; il dplorait
la triste nature de l'homme, qui ne sait jamais la valeur de ses joies
qu'aprs les avoir perdues.

Dsormais l'existence de Bndict devenait effrayante; environn d'ennemis,
il serait la rise de la province; chaque jour une voix, partie de trop
bas pour qu'il pt se donner la peine d'y rpondre, viendrait faire
entendre  ses oreilles d'insolentes et atroces railleries. Chaque jour
il lui faudrait rapprendre le triste dnouement de ses amours, et se
convaincre qu'il n'y avait plus d'espoir.

Cependant l'amour de soi, qui donne tant d'nergie aux naufrags prs de
prir, imprima un instant  Bndict la volont de vivre en dpit de tout.
Il fit d'incroyables efforts pour trouver  sa vie un but, une ambition,
un charme quelconque; ce fut en vain: son me se refusait  admettre
aucune autre passion que l'amour.  vingt ans, quelle autre semble en
effet digne de l'homme? tout lui semblait terne et dcolor aprs cette
rapide et folle existence qui l'avait enlev  la terre; ce qui et t
trop haut pour ses esprances il y avait  peine un mois, lui paraissait
maintenant indigne de ses dsirs. Il n'y avait au monde qu'un bonheur,
qu'un amour, qu'une femme.

Quand il eut vainement puis ce qui lui restait de force, il tomba dans
un horrible dgot de la vie, et rsolut d'en finir. Il examina ses
pistolets, et se dirigea vers la sortie du parc, pour aller accomplir son
dessein sans troubler la fte qui rayonnait encore  travers le feuillage.

Mais auparavant il voulut avaler le fond de sa coupe de douleur; il
retourna sur ses pas, et, se glissant parmi les massifs, il arriva
jusqu'au pied des murs qui renfermaient Valentine. Il les suivit au hasard
pendant quelque temps. Tout tait silencieux et triste dans ce grand
manoir; tous les domestiques taient  la fte. Depuis longtemps les
convives s'taient retirs. Bndict n'entendit que la voix de la vieille
marquise qui paraissait assez anime. Elle partait d'un appartement au
rez-de-chausse dont la fentre tait entr'ouverte. Bndict s'approcha,
et recueillit des paroles qui modifirent tout  coup ses rsolutions:

--Je vous assure, Madame, disait la marquise, que Valentine est
srieusement malade, et qu'il faudrait faire entendre raison  M. de
Lansac.

--Eh! mon Dieu! Madame, rpondit une voix que Bndict jugea ne pouvoir
tre que celle de la comtesse, vous avez la rage de vous immiscer dans
tout! Il me semble que votre intervention ou la mienne dans une pareille
circonstance ne peut tre que fort inconvenante.

--Madame, je ne connais pas d'inconvenance, reprit l'autre voix, lorsqu'il
s'agit de la sant de ma petite-fille.

--Si je ne savais combien il vous est agrable de donner ici un autre avis
que le mien, je m'expliquerais difficilement cet accs de sensibilit.

--Raillez tant qu'il vous plaira, Madame; je viens d'couter  la porte de
Valentine, ne sachant point ce qui s'y passait, et me doutant de tout
autre chose que de la vrit. En entendant la voix de la nourrice au lieu
de celle du cher mari, je suis entre, et j'ai trouv Valentine fort
souffrante, fort dfaite; je vous assure que ce ne serait pas du tout le
moment...

--Valentine aime son mari, son mari l'aime, je suis bien certaine qu'il
aura pour elle tous les gards qu'elle exigera.

--Est-ce qu'une marie d'un jour sait exiger quelque chose? est-ce qu'elle
a des droits? est-ce qu'on en tient compte?

La fentre fut ferme en cet instant, et Bndict n'en put entendre
davantage. Tout ce que la rage peut inspirer de projets terribles et
insenss, il le connut en cet instant.

 abominable violation des droits les plus sacrs! s'cria-t-il
intrieurement; infme tyrannie de l'homme sur la femme! Mariage, socits,
institutions, haine  vous! haine  mort! Et toi, Dieu! volont cratrice,
qui nous jettes sur la terre et refuses ensuite d'intervenir dans nos
destines, toi qui livres le faible  tant de despotisme et d'abjection,
je te maudis! Tu t'endors satisfait d'avoir produit, insoucieux de
conserver. Tu mets en nous une me intelligente, et tu permets au malheur
de l'touffer! Maudit sois-tu, maudites soient les entrailles qui m'ont
port!

En raisonnant ainsi, le malheureux jeune homme arma ses pistolets,
dchirait sa poitrine avec ses ongles, et marchait avec agitation, ne
songeant plus  se cacher. Tout  coup la raison, ou plutt une sorte de
lucidit dans son dlire, vint l'clairer. Il y avait un moyen de sauver
Valentine d'une odieuse et fltrissante tyrannie; il y avait un moyen de
punir cette mre sans entrailles, qui condamnait froidement sa fille  un
opprobre lgal, au dernier des opprobres qu'on puisse infliger  la femme,
au viol.

Oui, le viol! rptait Bndict avec fureur (et il ne faut pas oublier
que Bndict tait un naturel d'excs et d'exception). Chaque jour, au nom
de Dieu et de la socit, un manant ou un lche obtient la main d'une
malheureuse fille, que ses parents, son honneur ou la misre forcent
d'touffer dans son sein un amour pur et sacr. Et l, sous les yeux de la
socit qui approuve et ratifie, la femme pudique et tremblante qui a su
rsister aux transports de son amant, tombe fltrie sous les baisers d'un
matre excr! Et il faut que cela soit ainsi!

Et Valentine, la plus belle oeuvre de la cration, la douce, la simple, la
chaste Valentine tait rserve comme les autres  cet affront! En vain
ses larmes, sa pleur, son abattement avaient d clairer la conscience de
sa mre et alarmer la dlicatesse de son poux. Rien ne la dfendrait
de la honte, cette infortune! pas mme la faiblesse de la maladie et
l'puisement de la fivre! Il y a sur la terre un homme assez misrable
pour dire: N'importe! et une mre assez glace pour fermer les yeux sur ce
crime! Non, s'cria-t-il, cela ne sera pas! j'en jure par l'honneur de ma
mre!

Il arma de nouveau ses pistolets et courut au hasard devant lui. Le bruit
d'une petite toux sche l'arrta tout  coup. Dans l'tat d'irritation o
il tait, la pntration instinctive de la haine lui fit reconnatre  ce
lger indice que M. de Lansac venait droit  lui.

Ils avanaient tous deux dans une alle de jardin anglais, alle troite,
ombreuse et tournante. Un pais massif de sapins protgea Bndict. Il
s'enfona dans leurs rameaux sombres, et se tint prt  brler la cervelle
 son ennemi.

M. de Lansac venait du pavillon situ dans le parc, o jusque-l il avait
log par respect pour les convenances; il se dirigeait vers le chteau.
Ses vtements exhalaient une odeur d'ambre que Bndict dtestait presque
autant que lui; ses pas faisaient crier le sable. Le coeur de Bndict
battait haut dans sa poitrine; son sang ne circulait plus; pourtant sa
main tait ferme et son coup d'oeil sr.

Mais au moment o, le doigt sur la dtente, il levait le bras  la
hauteur de cette tte dteste, d'autres pas se firent entendre venant sur
les traces de Bndict. Il frmit de cet atroce contre-temps; un tmoin
pouvait faire chouer son entreprise et l'empcher, non pas de tuer Lansac,
il sentait que nulle force humaine ne pourrait le sauver de sa haine,
mais de se tuer lui-mme immdiatement aprs. La pense de l'chafaud le
fit frmir; il sentit que la socit avait des punitions infamantes pour
le crime hroque que son amour lui dictait.

Incertain, irrsolu, il attendit et recueillit ce dialogue:

--Eh bien! Franck, que vous a rpondu madame la comtesse de Raimbault?

--Que monsieur le comte peut entrer chez elle, rpondit un laquais.

--Fort bien; vous pouvez aller vous coucher, Franck. Tenez, voici la clef
de mon appartement.

--Monsieur ne rentrera pas?

--Ah! il en doute! dit M. de Lansac entre ses dents, et comme se parlant 
lui-mme.

--C'est que, monsieur le comte... madame la marquise... Catherine...

--C'est fort clair; allez vous coucher.

Les deux ombres noires se croisrent sous les sapins, et Bndict vit
son ennemi se rapprocher du chteau. Ds qu'il l'eut perdu de vue, sa
rsolution lui revint.

--Je laisserais chapper cette occasion! s'cria-t-il, je laisserais
seulement son pied profaner le seuil de cette demeure qui renferme
Valentine!

Il se mit  courir, mais le comte avait trop d'avance sur lui; il ne put
l'atteindre avant qu'il ft entr dans la maison.

Le comte arrivait l mystrieusement, seul, sans flambeaux, comme un
prince allant en conqute. Il franchit lgrement le perron, le pristyle,
et monta au premier tage; car cette feinte d'aller s'entretenir avec sa
belle mre n'tait qu'un arrangement de convenance pour ne pas noncer 
son laquais le motif dlicat de ses empressements. Il tait convenu avec
la comtesse qu'elle le ferait appeler  l'heure o sa femme consentirait 
le recevoir. Madame de Raimbault n'avait pas consult sa fille, comme on
le voit; elle ne pensait pas qu'il en ft besoin.

Mais au moment o M. de Lansac allait tre atteint par Bndict, dont le
pistolet toujours arm le suivait dans l'ombre, la demoiselle de compagnie
se glissa vers le diligent poux avec autant de lgret que le lui
permirent son corps balein et ses soixante ans:

--Madame la marquise aurait un mot  dire  monsieur, lui dit-elle.

Alors M. de Lansac prit une autre direction et la suivit. Ceci se passa
rapidement et dans l'obscurit; Bndict chercha en vain, et ne put
dcouvrir par quel escamotage infernal sa proie lui chappait encore.

Seul, dans cette vaste maison, dont on avait,  dessein, teint toutes les
lumires, et, sous divers prtextes, loign le peu de domestiques qui ne
fussent pas  la fte, Bndict erra au hasard, essayant de rassembler ses
souvenirs et de se diriger vers la chambre que Valentine devait habiter.
Son parti tait pris; il la soustrairait  son sort, soit en tuant son
mari, soit en la tuant elle-mme. Il avait souvent regard du dehors la
fentre de Valentine, il l'avait reconnue la nuit aux longues veilles dont
la clart de sa lampe rendait tmoignage; mais comment en trouver la
direction dans ces tnbres et dans cette agitation terrible?

Il s'abandonna au hasard. Il savait seulement que cet appartement tait
situ au premier; il suivit une vaste galerie et s'arrta pour couter.
Au bout oppos, il apercevait un rayon de lumire se glissant par une
porte entr'ouverte, et il lui semblait entendre un chuchotement de voix
de femmes. C'tait la chambre de la marquise; elle avait fait appeler
son beau-petit-fils pour l'engager  renoncer au bonheur de cette
premire nuit, et Catherine, qu'on avait fait venir l pour attester
l'indisposition de sa matresse, s'en acquittait de son mieux pour
seconder les intentions de Valentine. Mais M. de Lansac tait fort peu
persuad, et trouvait assez ridicule que toutes ces femmes vinssent dj
glisser leur curiosit et leur influence dans les mystres de son mnage;
il rsistait poliment, et jurait sur son honneur d'obir  l'ordre que
Valentine lui donnerait de vive voix de se retirer.

Bndict, ayant atteint sans bruit cette porte, entendit toute la
discussion, quoiqu'elle se ft  voix basse, dans la crainte d'attirer la
comtesse, qui et dtruit d'un mot tout l'effet de cette ngociation.

Valentine aura-t-elle bien la force de prononcer cet ordre? se demanda
Bndict. Oh! je la lui donnerai, moi.

Et il s'avana de nouveau  ttons vers un autre rayon de lumire plus
faible qui rampait sous une porte ferme; il y colla son oreille: c'tait
l! Il le sentit au battement de son coeur et  la faible respiration de
Valentine, qu'il n'tait sans doute donn qu' un homme passionn comme il
l'tait pour elle de saisir et de reconnatre.

Il s'appuyait, oppress, haletant, contre cette porte, lorsqu'il lui
sembla qu'elle cdait; il la poussa et elle obit sans bruit.

Grand Dieu! pensa Bndict, toujours prt  admettre tout ce qui pouvait
le torturer, l'attendait-elle donc?

Il fit un pas dans cette chambre; le lit tait plac de manire  masquer
la porte  la personne couche. Une veilleuse brlait dans son globe
de verre mat. tait-ce bien l? Il avana. Les rideaux taient  demi
relevs; Valentine, toute habille, sommeillait sur son lit. Son attitude
tmoignait assez de ses terreurs; elle tait assise sur le bord de sa
couche, les pieds  terre; sa tte succombant  la fatigue s'tait laisse
aller sur les coussins; son visage tait d'une pleur effrayante, et l'on
et pu compter les pulsations de la fivre sur les artres gonfles de son
cou et de ses tempes.

Bndict avait eu  peine le temps de se glisser derrire le dossier de ce
lit et de se presser entre le rideau et la muraille lorsque les pas de
Lansac retentirent dans le corridor.

Il venait de ce ct, il allait entrer. Bndict tenait toujours son
pistolet; l l'ennemi ne pouvait lui chapper, il n'avait qu'un mouvement
 faire pour l'tendre mort avant qu'il et effleur seulement le lin de
la couche nuptiale.

Au bruit que fit Bndict en se cachant, Valentine, veille en sursaut,
jeta un faible cri et se redressa prcipitamment; mais, ne voyant rien,
elle prta l'oreille et distingua les pas de son mari. Alors elle se leva
et courut vers la porte.

Ce mouvement faillit faire clater Bndict. Il sortit  demi de sa
cachette pour aller brler la cervelle  cette femme impudique et menteuse;
 mais Valentine n'avait eu d'autre intention que de verrouiller sa porte.

Cinq minutes se passrent dans le plus complet silence, au grand
tonnement de Valentine et de Bndict; celui-ci s'tait cach de nouveau,
lorsqu'on frappa doucement. Valentine ne rpondit pas; mais Bndict,
pench hors des rideaux, entendit le bruit ingal de sa respiration
entrecoupe; il voyait son effroi, ses lvres livides, ses mains crispes
contre le verrou qui la dfendait.

Courage, Valentine! allait-il s'crier, nous sommes deux pour soutenir
l'assaut! lorsque la voix de Catherine se fit entendre.

--Ouvrez, Mademoiselle, disait-elle; n'ayez plus peur; c'est moi, je suis
seule. _Monsieur_ est parti; il s'est rendu aux raisons de madame la
marquise et  la prire que je lui ai faite en votre nom de se retirer.
Oh! nous vous avons faite bien plus malade que vous n'tes, j'espre,
ajouta la bonne femme en entrant et recevant Valentine dans ses bras.
N'allez pas vous aviser de l'tre aussi srieusement que nous nous en
sommes vantes, au moins!

--Oh! tout  l'heure je me sentais mourir, rpondit Valentine en
l'embrassant; mais  prsent je suis mieux, tu m'as sauve encore pour
quelques heures. Aprs, que Dieu me protge!

--Eh! mon Dieu, chre enfant! dit Catherine, quelles ides avez-vous donc?
Allons, couchez-vous. Je passerai la nuit auprs de vous.

--Non, Catherine, va te reposer. Voici bien des nuits que je te fais
passer. Va-t'en; je l'exige. Je suis mieux; je dormirai bien. Seulement
enferme-moi, prends la clef, et ne te couche que lorsque toute la maison
sera ferme.

--Oh! n'ayez pas peur. Tenez, voici qu'on ferme dj; n'entendez-vous pas
rouler la grosse porte?

--Oui, c'est bien. Bonsoir, nourrice, ma bonne nourrice!

La nourrice fit encore quelques difficults pour se retirer; elle
craignait que Valentine ne se trouvt plus mal dans la nuit. Enfin elle
cda et se retira aprs avoir ferm la porte, dont elle emporta la
clef.

--Si vous avez besoin de quelque chose, cria-t-elle du dehors, vous me
sonnerez?

--Oui, sois tranquille, dors bien, rpondit Valentine.

Elle tira les verrous, et, secouant ses cheveux pars, elle posa les mains
sur son front, en respirant fortement comme une personne dlivre; puis
elle revint  son lit et se laissa tomber assise, avec la raideur que
donnent le dcouragement et la maladie. Bndict se pencha et put la voir.
Il et pu se montrer tout  fait sans qu'elle y prt garde. Les bras
pendants, l'oeil fix sur le parquet, elle tait l comme une froide
statue; ses facults semblaient puises, son coeur teint.




XXIII.


Bndict entendit successivement fermer toutes les portes de la maison.
Peu  peu les pas des domestiques s'loignrent du rez-de-chausse, les
reflets que quelques lumires errantes faisaient courir sur le feuillage
s'teignirent; les sons lointains des instruments et quelques coups de
pistolet qu'il est d'usage en Berry de tirer aux noces et aux baptmes en
signe de rjouissance, venaient seuls par intervalles rompre le silence.
Bndict se trouvait dans une situation inoue, et qu'il n'et jamais
os rver. Cette nuit, cette horrible nuit qu'il devait passer dans les
angoisses de la rage le runissait  Valentine! M. de Lansac retournait
seul  son gte, et Bndict, le dsol Bndict, qui devait se brler la
cervelle dans un foss, tait l enferm seul avec Valentine! Il eut des
remords d'avoir reni son Dieu, d'avoir maudit le jour de sa naissance.
Cette joie imprvue, qui succdait  la pense de l'assassinat et  celle
du suicide, le saisit si imptueusement qu'il ne songea pas  en calculer
les suites terribles. Il ne s'avoua pas que, s'il tait dcouvert en ce
lieu, Valentine tait perdue; il ne se demanda pas si cette conqute
inespre d'un instant de joie ne rendrait pas plus odieuse ensuite la
ncessit de mourir. Il s'abandonna au dlire qu'un tel triomphe sur sa
destine lui causait. Il mit ses deux mains sur sa poitrine pour en
matriser les ardentes palpitations. Mais au moment de se trahir par ses
transports, il s'arrta, domin par la crainte d'offenser Valentine, par
cette timidit respectueuse et chaste qui est le principal caractre du
vritable amour.

Irrsolu, le coeur plein d'angoisses et d'impatiences, il allait se
dterminer, lorsqu'elle sonna, et au bout d'un instant Catherine reparut.

--Bonne nourrice, lui dit-elle, tu ne m'as pas donn ma potion.

--Ah! votre _portion_? dit la bonne femme; je pensais que vous ne la
prendriez pas aujourd'hui. Je vais la prparer.

--Non, cela serait trop long. Fais dissoudre un peu d'opium dans de l'eau
de fleurs d'orange.

--Mais cela pourra vous faire mal?

--Non; jamais l'opium ne peut faire de mal dans l'tat o je suis.

--Je n'en sais rien, moi. Vous n'tes pas mdecin; voulez-vous que j'aille
demander  madame la marquise?

--Oh! pour Dieu, ne fais pas cela! Ne crains donc rien. Tiens, donne-moi
la bote; je sais la dose.

--Oh! vous en mettez deux fois trop.

--Non, te dis-je; puisqu'il m'est enfin accord de dormir, je veux pouvoir
en profiter. Pendant ce temps-l je ne penserai pas.

Catherine secoua la tte d'un air triste, et dlaya une assez forte dose
d'opium que Valentine avala  plusieurs reprises en se dshabillant, et,
quand elle fut enveloppe de son peignoir, elle congdia de nouveau sa
nourrice et se mit au lit.

Bndict, enfonc dans sa cachette, n'avait pas os faire un mouvement.
Cependant la crainte d'tre aperu par la nourrice tait bien moins forte
que celle qu'il prouva en se retrouvant seul avec Valentine. Aprs un
terrible combat avec lui-mme, il se hasarda  soulever doucement le
rideau. Le frlement de la soie n'veilla point Valentine; l'opium faisait
dj son effet. Cependant Bndict crut qu'elle entr'ouvrait les yeux.
Il eut peur, et laissa retomber le rideau, dont la frange entrana un
flambeau de bronze plac sur le guridon, et le fit tomber avec assez de
bruit. Valentine tressaillit, mais ne sortit point de sa lthargie. Alors
Bndict resta debout auprs d'elle, plus libre encore de la contempler
qu'au jour o il avait ador son image rpte dans l'eau. Seul  ses
pieds dans ce solennel silence de la nuit, protg par ce sommeil
artificiel qu'il n'tait pas en son pouvoir de rompre, il croyait
accomplir une destine magique. Il n'avait plus rien  craindre de sa
colre; il pouvait s'enivrer du bonheur de la voir sans tre troubl dans
sa joie; il pouvait lui parler sans qu'elle l'entendt, lui dire tout son
amour, tous ses tourments, sans faire vanouir ce faible et mystrieux
sourire qui errait sur ses lvres  demi entr'ouvertes. Il pouvait coller
ses lvres sur sa bouche sans qu'elle le repousst... Mais l'impunit ne
l'enhardit point jusque-l. C'est dans son coeur que Valentine avait un
culte presque divin, et elle n'avait pas besoin de protections extrieures
contre lui. Il tait sa sauvegarde et son dfenseur contre lui-mme. Il
s'agenouilla devant elle, et se contenta de prendre sa main pendante au
bord du lit, de la soutenir dans les siennes, d'en admirer la finesse et
la blancheur, et d'y appuyer ses lvres tremblantes. Cette main portait
l'anneau nuptial, le premier anneau d'une chane pesante et indissoluble.
Bndict et pu l'ter et l'anantir, il ne le voulut point; son me tait
revenue  des impressions plus douces; il voulait respecter dans Valentine
jusqu' l'emblme de ses devoirs.

Car dans cette dlicieuse extase, il avait bientt oubli tout. Il se crut
heureux et plein d'avenir comme aux beaux jours de la ferme; il s'imagina
que la nuit ne devait pas finir, et que Valentine ne devait pas s'veiller,
et qu'il accomplissait l son ternit de bonheur.

Longtemps cette contemplation fut sans danger: les anges sont moins purs
que le coeur d'un homme de vingt ans lorsqu'il aime avec passion; mais il
tressaillit lorsque Valentine, mue par un de ces rves heureux que cre
l'opium, se pencha doucement vers lui et pressa faiblement sa main en
murmurant des paroles indistinctes. Bndict tressaillit et s'loigna du
lit, effray de lui-mme.

--Oh! Bndict! lui dit Valentine d'une voix faible et lente, Bndict,
c'est vous qui m'avez pouse aujourd'hui? Je croyais que c'tait un autre;
 dites-moi bien que c'est vous!...

--Oui, c'est moi, c'est moi! dit Bndict perdu, en pressant contre son
coeur agit cette main qui cherchait la sienne.

Valentine,  demi veille, se dressa sur son chevet, ouvrit les yeux, et
fixa sur lui des prunelles ples qui flottaient dans le vague des songes.
Il y eut comme un sentiment d'effroi sur ses traits; puis elle referma les
yeux et retomba en souriant sur son oreiller.

--C'est vous que j'aimais, lui dit-elle; mais comment l'a-t-on permis?

Elle parlait si bas et articulait si faiblement que Bndict recueillait
lui-mme ses paroles comme le murmure anglique qu'on entend dans les
songes.

-- ma bien-aime! s'cria-t-il en se penchant vers elle, dites-le-moi
encore, dites-le-moi, pour que je meure de joie  vos pieds!

Mais Valentine le repoussa.

--Laissez-moi! dit-elle.

Et ses paroles devinrent inintelligibles.

Bndict crut comprendre qu'elle le prenait pour M. de Lansac. Il se
nomma plusieurs fois avec insistance, et Valentine, flottant entre la
ralit et l'illusion, s'veillant et s'endormant tour  tour, lui dit
ingnument tous ses secrets. Un instant elle crut voir M. de Lansac qui la
poursuivait une pe  la main; elle se jeta dans le sein de Bndict, et
passant ses bras autour de son cou:

--Mourons tous deux! lui dit-elle.

--Oh! tu as raison, s'cria-t-il. Sois  moi, et mourons.

Il posa ses pistolets sur le guridon, et treignit dans ses bras le corps
souple et languissant de Valentine. Mais elle lui dit encore:

--Laisse-moi, mon ami; je meurs de fatigue, laisse-moi dormir.

Elle appuya sa tte sur le sein de Bndict, et il n'osa faire un
mouvement de peur de la dranger. C'tait un si grand bonheur que de la
voir dormir dans ses bras! Il ne se souvenait dj plus qu'il en pt
exister un autre.

--Dors, dors, ma vie! lui disait-il en effleurant doucement son front avec
ses lvres; dors, mon ange. Sans doute tu vois la Vierge aux cieux; et
elle te sourit, car elle te protge. Va, nous serons unis l-haut!

Il ne put rsister au dsir de dtacher doucement son bonnet de dentelle,
et de rpandre sur elle et sur lui cette magnifique chevelure d'un blond
cendr qu'il avait regarde tant de fois avec amour. Qu'elle tait soyeuse
et parfume! que son frais contact allumait chez lui de dlire et de
fivre! Vingt fois il mordit les draps de Valentine et ses propres mains
pour s'arracher, par la sensation d'une douleur physique, aux emportements
de sa joie. Assis sur le bord de cette couche dont le linge odorant et fin
le faisait frissonner, il se jetait rapidement  genoux pour reprendre
empire sur lui-mme, et il se bornait  la regarder. Il l'entourait
chastement des mousselines brodes qui protgeaient son jeune sein si
paisible et si pur; il ramenait mme un peu le rideau sur son visage
pour ne plus la voir et trouver la force de s'en aller. Mais Valentine,
prouvant ce besoin d'air qu'on ressent dans le sommeil, repoussait cet
obstacle, et, se rapprochant de lui, semblait appeler ses caresses d'un
air naf et confiant. Il soulevait les tresses de ses cheveux et en
remplissait sa bouche pour s'empcher de crier; il pleurait de rage et
d'amour. Enfin, dans un instant de douleur inoue, il mordit l'paule
ronde et blanche qu'elle livrait  sa vue. Il la mordit cruellement, et
elle s'veilla, mais sans tmoigner de souffrance. En la voyant se dresser
de nouveau sur son lit, le regarder avec plus d'attention, et passer sa
main sur lui pour s'assurer qu'il n'tait point un fantme, Bndict, qui
tait alors assis tout  fait auprs d'elle, se crut perdu; tout son sang,
qui bouillonnait, se glaa; il devint ple, et lui dit, sans savoir ce
qu'il disait:

--Valentine, pardon; je me meurs, si vous n'avez piti de moi...

--Piti de toi! lui dit-elle avec la voix forte et brve du somnambulisme;
qu'as-tu? souffres-tu? Viens dans mes bras comme tout  l'heure; viens.
N'tais-tu pas heureux?

-- Valentine! s'cria Bndict devenu fou, dis-tu vrai? Me reconnais-tu?
Sais-tu qui je suis?

--Oui, lui dit-elle en s'assoupissant sur son paule, ma bonne nourrice!

--Non! non! Bndict! Bndict! entends-tu! l'homme qui t'aime plus que sa
vie! Bndict!

Et il la secoua pour la rveiller, mais cela tait impossible. Il ne
pouvait qu'exciter en elle l'ardeur des songes. Cette fois, la lucidit du
sien fut telle qu'il s'y trompa.

--Oui! c'est toi, dit-elle en se redressant, mon mari; je le sais, mon
Bndict; je t'aime aussi. Embrasse-moi, mais ne me regarde pas. teins
cette lumire; laisse-moi cacher mon visage contre ta poitrine.

En mme temps elle l'entoura de ses bras et l'attira vers elle avec une
force fbrile extraordinaire. Ses joues taient vivement colores, ses
lvres tincelaient. Il y avait dans ses yeux teints un feu subit et
fugitif; videmment elle avait le dlire. Mais Bndict pouvait-il
distinguer cette excitation maladive de l'ivresse passionne qui le
dvorait? Il se jeta sur elle avec dsespoir, et, prs de cder  ses
fougueuses tortures, il laissa chapper des cris nerveux et dchirants.
Aussitt des pas se firent entendre, et la clef tourna dans la serrure.
Bndict n'eut que le temps de se jeter derrire le lit; Catherine entra.

La nourrice examina Valentine, s'tonna du dsordre de son lit et de
l'agitation de son sommeil. Elle tira une chaise et resta prs d'elle
environ un quart d'heure. Bndict crut qu'elle allait y passer le reste
de la nuit et la maudit mille fois. Cependant Valentine, n'tant plus
excite par le souffle embras de son amant, retomba dans une torpeur
immobile et paisible. Catherine, rassure, imagina qu'un rve l'avait
trompe elle-mme lorsqu'elle avait cru entendre crier; elle remit le lit
en ordre, arrangea les draps autour de Valentine, releva ses cheveux sous
son bonnet, et ramena les plis de sa camisole sur sa poitrine pour la
prserver de l'air de la nuit; puis elle se retira doucement, et tourna
deux fois la clef dans la serrure. Ainsi il tait impossible  Bndict de
s'en aller par l.

Quand il se retrouva matre de Valentine, connaissant maintenant tout le
danger de sa situation, il s'loigna du lit avec effroi, et alla se jeter
sur une chaise  l'autre bout de la chambre. L, il cacha sa tte dans ses
mains et chercha  rsumer les consquences de sa position.

Ce courage froce qui lui et permis, quelques heures auparavant, de tuer
Valentine, il ne l'avait plus. Ce n'tait pas aprs avoir contempl
ses charmes modestes et touchants qu'il pouvait se sentir l'nergie de
dtruire cette belle oeuvre de Dieu: c'tait Lansac qu'il fallait tuer.
Mais Lansac ne pouvait pas mourir seul, il fallait le suivre; et que
deviendrait Valentine, sans amant, sans poux? Comment la mort de l'un lui
profiterait-elle si l'autre ne lui restait? Et puis, qui sait si elle ne
maudirait pas l'assassin de ce mari qu'elle n'aimait pas? Elle si pure,
si pieuse, et d'une me si droite et si honnte, comprendrait-elle la
sublimit d'un dvouement si sauvage? Le souvenir de Bndict ne lui
resterait-il pas funeste et odieux dans le coeur, souill de ce sang et de
ce terrible nom d'_assassin_?

--Ah! puisque je ne peux jamais la possder, se dit-il, il ne faut pas
du moins qu'elle hasse ma mmoire! Je mourrai seul, et peut-tre
osera-t-elle me pleurer dans le secret de ses prires.

Il approcha sa chaise du bureau de Valentine; tout ce qu'il fallait pour
crire s'y trouvait. Il alluma un flambeau, ferma les rideaux du lit pour
ne plus la voir et trouver la force de lui dire un ternel adieu. Il tira
les verrous de la porte, afin de n'tre pas surpris  l'improviste, et il
crivit  Valentine:

Il est deux heures du matin, et je suis seul avec vous, Valentine, seul,
dans votre chambre, matre de vous plus que ne le sera jamais votre mari;
car vous m'avez dit que vous m'aimiez, vous m'avez appel sur votre coeur
dans le secret de vos rves, vous m'avez presque rendu mes caresses; vous
m'avez fait, sans le vouloir, le plus heureux et le plus misrable des
hommes; et pourtant, Valentine, je vous ai respecte au milieu du plus
terrible dlire qui ait envahi des facults humaines. Vous tes toujours
l, pure et sacre pour moi, et vous pourrez vous veiller sans rougir.
Oh! Valentine! il faut que je vous aime bien.

Mais, quelque douloureux et incomplet qu'ait t mon bonheur, il faut que
je le paie de ma vie. Aprs des heures comme celles que je viens de passer
 vos genoux, les lvres colles sur votre main, sur vos cheveux, sur le
fragile vtement qui vous protge  peine, je ne puis pas vivre un jour de
plus. Aprs de tels transports, je ne puis pas retourner  la vie commune,
 la vie odieuse que je mnerais dsormais loin de vous. Rassure-toi,
Valentine; l'homme qui t'a mentalement possde cette nuit ne verra pas le
lever du soleil.

Et, sans cette rsolution irrvocable, o aurais-je trouv l'audace de
pntrer ici et d'avoir des penses de bonheur? Comment aurais-je os vous
regarder et vous parler comme je l'ai fait, mme pendant votre sommeil! Ce
ne sera pas assez de tout mon sang pour payer la destine qui m'a vendu de
pareils instants.

Il faut que vous sachiez tout, Valentine. J'tais venu pour assassiner
votre mari. Quand j'ai vu qu'il m'chappait, j'ai rsolu de vous tuer avec
moi. N'ayez point peur; quand vous lirez ceci, mon coeur aura cess de
battre; mais cette nuit, Valentine, au moment o vous m'avez appel dans
vos bras, un pistolet arm tait lev sur votre tte.

Et puis je n'ai pas eu le courage, je ne l'aurais pas. Si je pouvais vous
tuer du mme coup que moi, ce serait dj fait; mais il faudrait vous voir
souffrir, voir votre sang couler, votre me se dbattre contre la mort, et
ce spectacle ne durt-il qu'une seconde, cette seconde rsumerait  elle
seule plus de douleurs qu'il n'y en a eu dans toute ma vie.

Vivez donc, et que votre mari vive aussi! la vie que je lui accorde est
encore plus que le respect qui vient de m'enchaner, mourant de dsirs, au
pied de votre lit. Il m'en cote plus pour renoncer  satisfaire ma haine
qu'il ne m'en a cot pour vaincre mon amour; c'est que sa mort vous
dshonorerait peut-tre. Tmoigner ainsi ma jalousie au monde, c'tait
peut-tre lui avouer votre amour autant que le mien; car vous m'aimez,
Valentine, vous me l'avez dit tout  l'heure malgr vous. Et hier soir,
au bout de la prairie, quand vous pleuriez dans mon sein, n'tait-ce pas
aussi de l'amour? Ah! ne vous veillez pas, laissez-moi emporter cette
pense dans le tombeau!

Mon suicide ne vous compromettra pas; vous seule saurez pour qui je
meurs. Le scalpel du chirurgien ne trouvera pas votre nom crit au fond de
mon coeur, mais vous saurez que ses dernires palpitations taient pour
vous.

Adieu, Valentine; adieu, le premier, le seul amour de ma vie! Bien
d'autres vous aimeront; qui ne le ferait? mais une seule fois vous aurez
t aime comme vous devez l'tre. L'me que vous avez remplie devait
retourner au sein de Dieu, afin de ne pas dgnrer sur la terre.

Aprs moi, Valentine, quelle sera votre vie? Hlas! je l'ignore. Sans
doute vous vous soumettrez  votre sort, mon souvenir s'moussera; vous
tolrerez peut-tre tout ce qui vous semble odieux aujourd'hui, il le
faudra bien...  Valentine! si j'pargne votre mari, c'est pour que vous
ne me maudissiez pas, c'est pour que Dieu ne m'exile pas du ciel, o votre
place est marque. Dieu, protgez-moi! Valentine, priez pour moi!

Adieu... Je viens de m'approcher de vous, vous dormez, vous tes calme.
Oh! si vous saviez comme vous tes belle! oh! jamais, jamais une poitrine
d'homme ne renfermera sans se briser tout l'amour que j'avais pour vous!

Si l'me n'est pas un vain souffle que le vent disperse, la mienne
habitera toujours prs de vous.

Le soir, quand vous irez au bout de la prairie, pensez  moi si la brise
soulve vos cheveux; et si, dans ses froides caresses, vous sentez courir
tout  coup une haleine embrase; la nuit dans vos songes, si un baiser
mystrieux vous effleure, souvenez-vous de Bndict.

Il plia ce papier et le mit sur le guridon,  la place de ses pistolets,
que Catherine avait presque touchs sans les voir; il les dsarma,
les prit sur lui, se pencha vers Valentine, la regarda encore avec
enthousiasme, dposa un baiser, le premier et le dernier, sur ses lvres;
puis il s'lana vers la fentre, et, avec le courage d'un homme qui
n'a rien  risquer, il descendit au pril de sa vie. Il pouvait tomber
de trente pieds de haut, ou bien recevoir un coup de fusil, comme un
voleur; mais que lui importait! La seule crainte de compromettre Valentine
l'engageait  prendre des prcautions pour n'veiller personne. Le
dsespoir lui donna des forces surnaturelles; car, pour ceux qui
regarderaient aujourd'hui de sang-froid la distance des croises du
rez-de-chausse  celles du premier tage, au chteau de Raimbault, la
nudit du mur et l'absence de tout point d'appui, une pareille entreprise
semblerait fabuleuse.

Il atteignit pourtant le sol sans veiller personne, et gagna la campagne
par-dessus les murs.

Les premires lueurs du matin blanchissaient l'horizon.




XXIV.


Valentine, plus fatigue d'un semblable sommeil qu'elle ne l'et t d'une
insomnie, s'veilla fort tard. Le soleil tait haut et chaud dans le ciel,
des myriades d'insectes bourdonnaient dans ses rayons. Longtemps plonge
dans ce mol engourdissement qui suit le rveil, Valentine ne cherchait
point encore  recueillir ses ides; elle coutait vaguement les mille
bruits de l'air et des champs. Elle ne souffrait point parce qu'elle avait
oubli bien des choses et qu'elle en ignorait plus encore.

Elle se souleva pour prendre un verre d'eau sur le guridon, et trouva la
lettre de Bndict; elle la retourna dans ses doigts lentement et sans
avoir la conscience de ce qu'elle faisait. Enfin elle y jeta les yeux,
et, en reconnaissant l'criture, elle tressaillit et l'ouvrit d'une main
convulsive. Le rideau venait de tomber: elle voyait  nu toute sa vie.

Aux cris dchirants qui lui chapprent, Catherine accourut; elle avait la
figure renverse: Valentine comprit sur-le-champ la vrit.

--Parle! s'cria-t-elle, o est Bndict? qu'est devenu Bndict?

Et voyant le trouble et la consternation de sa nourrice, elle dit en
joignant les mains:

-- mon Dieu! c'est donc bien vrai, tout est fini!

--Hlas! Mademoiselle, comment donc le savez-vous? dit Catherine en
s'asseyant sur le lit; qui donc a pu entrer ici? j'avais la clef dans ma
poche. Est-ce que vous avez entendu? Mais mademoiselle Beaujon me l'a dit
si bas, dans la crainte de vous veiller... Je savais bien que cette
nouvelle vous ferait du mal.

--Ah! il s'agit bien de moi! s'cria Valentine avec impatience en se
levant brusquement. Parlez donc! qu'est devenu Bndict?

Effraye de cette vhmence, la nourrice baissa la tte et n'osa rpondre.

--Il est mort, je le sais! dit Valentine en retombant sur son lit, ple et
suffoque; mais depuis quand?

--Hlas! dit la nourrice, on ne sait; le malheureux jeune homme a t
trouv au bout de la prairie, ce matin, au petit jour. Il tait couch
dans un foss et couvert de sang. Les mtayers de la Croix-Bleue, en s'en
allant chercher leurs boeufs au pturage, l'ont ramass, et tout de suite
on l'a port dans sa maison; il avait la tte fracasse d'un coup de
pistolet, et le pistolet tait encore dans sa main. La justice s'y est
transporte sur-le-champ. Ah! mon Dieu! quel malheur! Qu'est-ce qui a pu
causer tant de chagrin  ce jeune homme? On ne dira pas que c'est la
misre; M. Lhry l'aimait comme son fils; et madame Lhry, que va-t-elle
dire? Ce sera une dsolation.

Valentine n'coutait plus, elle tait tombe sur son lit, roide et froide.
En vain Catherine essaya de la rveiller par ses cris et ses caresses: il
semblait qu'elle ft morte. La bonne nourrice, en voulant ouvrir ses mains
contractes, y trouva une lettre froisse. Elle ne savait pas lire, mais
elle avait l'instinct du coeur qui avertit des dangers de la personne qu'on
aime; elle lui retira cette lettre et la cacha avec soin avant d'appeler
du secours.

Bientt la chambre de Valentine fut pleine de monde; mais tous les efforts
furent vains pour la ranimer. Un mdecin qu'on fit venir promptement
lui trouva une congestion crbrale trs-grave, et parvint,  force de
saignes,  rappeler la circulation; mais les convulsions succdrent 
cet tat d'accablement, et pendant huit jours Valentine fut entre la vie
et la mort.

La nourrice se garda bien de dire la cause de cette funeste motion; elle
n'en parla qu'au mdecin sous le sceau du secret, et voici comment elle
fut conduite  comprendre qu'il y avait dans tous ces vnements une
liaison qu'il tait ncessaire de ne faire saisir  personne. En voyant
Valentine un peu mieux, aprs la saigne, le jour mme de l'vnement,
elle se mit  rflchir  la manire surnaturelle dont sa jeune matresse
en avait t informe. Cette lettre qu'elle avait trouve dans sa main lui
rappela le billet qu'on l'avait charge de lui remettre la veille, avant
le mariage, et qui lui avait t confi par la vieille gouvernante
de Bndict. tant descendue un instant  l'office, elle entendit le
domestique commenter la cause de ce suicide, et se dire tout bas que, dans
la soire prcdente, une querelle avait eu lieu entre Pierre Blutty et
Bndict, au sujet de mademoiselle de Raimbault. On ajoutait que Bndict
vivait encore, et que le mme mdecin qui soignait dans ce moment
Valentine, ayant pans le bless dans la matine, avait refus de se
prononcer positivement sur sa situation. Une balle avait fracass le front
et tait ressortie au-dessus de l'oreille; cette blessure-l, quoique
grave, n'tait peut-tre point mortelle; mais on ignorait de combien de
balles tait charg le pistolet. Il se pouvait qu'il y en et une seconde
loge dans l'intrieur du crne, et, en ce cas, le rpit qu'prouvait en
ce moment le moribond ne pouvait servir qu' prolonger ses souffrances.

Aux yeux de Catherine, il devait donc tre prouv que cette catastrophe
et les chagrins qui l'avaient prcde avaient une influence directe sur
l'tat effrayant de Valentine. Cette bonne femme s'imagina qu'un rayon
d'esprance, si faible qu'il ft, devait produire plus d'effet sur son
mal que tous les secours de la mdecine. Elle courut  la chaumire de
Bndict, qui n'tait qu' une demi-lieue du chteau, et s'assura par
elle-mme qu'il y avait encore chez cet infortun un souffle de vie.
Beaucoup de voisins, attirs par la curiosit plus que par l'intrt,
encombraient sa porte; mais le mdecin avait ordonn qu'on laisst entrer
peu de monde, et M. Lhry, qui tait install au chevet du mourant, ne
reut Catherine qu'aprs beaucoup de difficults. Madame Lhry ignorait
encore cette triste nouvelle; elle tait alle faire _le retour de noces_
de sa fille  la ferme de Pierre Blutty.

Catherine, aprs avoir examin le malade et recueilli l'opinion de Lhry,
s'en retourna aussi peu fixe qu'auparavant sur les vritables suites de
la blessure, mais compltement claire sur les causes du suicide. Par une
circonstance particulire, au moment o elle sortait de cette maison, elle
tressaillit en jetant les yeux sur une chaise o l'on avait dpos les
vtements ensanglants de Bndict. Comme il arrive toujours que nos
regards s'arrtent, en dpit de nous, sur un objet d'effroi ou de dgot,
ceux de Catherine ne purent se dtacher de cette chaise, et y dcouvrirent
un mouchoir de soie des Indes, horriblement tach de sang. Aussitt elle
reconnut le foulard qu'elle avait mis elle-mme autour du cou de Valentine
en la voyant sortir dans la soire qui prcda le mariage, et qu'elle
avait perdu dans sa promenade au bout de la prairie. Ce fut un trait de
lumire irrcusable; elle choisit donc un moment o l'on ne faisait point
attention  elle pour s'emparer de ce mouchoir, qui et pu compromettre
Valentine, et pour le cacher dans sa poche.

De retour au chteau, elle se hta de le serrer dans sa chambre et ne
songea plus  s'en occuper. Elle essaya, dans les rares instants o elle
se trouva seule avec Valentine, de lui faire comprendre que Bndict
pouvait tre sauv; mais ce fut en vain. Les facults morales semblaient
compltement puises chez Valentine; elle ne soulevait mme plus ses
paupires pour reconnatre la personne qui lui parlait. S'il lui restait
une pense, c'tait la satisfaction de se voir mourir.

Huit jours s'taient ainsi passs. Il y eut alors un mieux sensible;
Valentine parut retrouver la mmoire, et se soulagea par d'abondantes
larmes. Mais comme on ne put jamais lui faire dire le motif de cette
douleur, on pensa qu'il y avait encore de l'garement dans son cerveau.
La nourrice seule guettait un instant favorable pour parler; mais M. de
Lansac, tant  la veille de partir, se _faisait un devoir_ de ne plus
quitter l'appartement de sa femme. M. de Lansac venait de recevoir sa
nomination  la place de premier secrtaire d'ambassade (jusque-l il
n'avait t que le second), et en mme temps l'ordre de rejoindre aussitt
son chef, et de partir, avec ou sans sa femme, pour la Russie.

Il n'tait jamais entr dans les dispositions sincres de M. de Lansac
d'emmener sa femme en pays tranger. Dans le temps o il avait le plus
fascin Valentine, elle lui avait demand s'il l'emmnerait en _mission_:
et, pour ne pas lui sembler au-dessous de ce qu'il affectait d'tre, il
lui avait rpondu que son voeu le plus ardent tait de ne jamais se sparer
d'elle. Mais il s'tait bien promis d'user de son adresse, et, s'il le
fallait, de son autorit, pour prserver sa vie nomade des embarras
domestiques. Cette concidence d'une maladie qui n'tait plus sans espoir,
mais qui menaait d'tre longue, avec la ncessit pour lui de partir
immdiatement, tait donc favorable aux intrts et aux gots de M. de
Lansac. Quoique madame de Raimbault ft une personne fort habile en
matire d'intrts pcuniaires, elle s'tait laiss compltement
circonvenir par l'habilet bien suprieure de son gendre. Le contrat,
aprs les discussions les plus dgotantes pour le fond, les plus
dlicates pour la forme, avait t tress tout  l'avantage de M. de
Lansac. Il avait us, dans la plus grande extension possible, de
l'lasticit des lois pour se rendre matre de la fortune de sa femme,
et il avait fait consentir les _parties contractantes_  donner des
esprances considrables  ses cranciers sur la terre de Raimbault.
Ces lgres particularits de sa conduite avaient bien failli rompre le
mariage; mais il avait su, en flattant toutes les ambitions de la comtesse,
s'emparer d'elle mieux qu'auparavant. Quant  Valentine, elle ignorait
tellement les affaires, et sentait une telle rpugnance  s'en occuper,
qu'elle souscrivit, sans y rien comprendre,  tout ce qui fut exig d'elle.

M. de Lansac, voyant ses dettes pour ainsi dire payes, partit donc sans
beaucoup regretter sa femme, et, se frlant les mains, il se vanta
intrieurement d'avoir men  bien une dlicate et excellente affaire.
Cet ordre de dpart arrivait on ne peut plus  propos pour le dlivrer
du rle difficile qu'il jouait  Raimbault depuis son mariage. Devinant
peut-tre qu'une inclination contrarie causait le chagrin et la maladie
de Valentine, et, dans tous les cas, se sentant fort offens des
sentiments qu'elle lui tmoignait, il n'avait cependant aucun droit
jusque-l d'en montrer son dpit. Sous les yeux de ces deux mres, qui
faisaient un grand talage de leur tendresse et de leur inquitude, il
n'osait point laisser percer l'ennui et l'impatience qui le dvoraient.
Sa situation tait donc extrmement pnible, au lieu qu'en faisant une
absence indfinie, il se soustrayait en outre aux dsagrments qui
devaient rsulter de la vente force des terres de Raimbault; car le
principal de ses cranciers rclamait imprieusement ses fonds, qui
se montaient  environ cinq cent mille francs; et bientt cette belle
proprit, que madame de Raimbault avait mis tant d'orgueil  complter,
devait,  son grand dplaisir, tre dmembre et rduite  de chtives
dimensions.

En mme temps M. de Lansac se dbarrassait des pleurs et des caprices
d'une nouvelle pouse.

En mon absence, se disait-il, elle pourra s'habituer  l'ide d'avoir
alin sa libert. Son caractre calme et retir s'accommodera de cette
vie tranquille et obscure o je la laisse; ou si quelque amour romanesque
trouble son repos, eh bien! elle aura le temps de s'en gurir ou de s'en
lasser avant mon retour.

M. de Lansac tait un homme sans prjugs, aux yeux de qui toute
sentimentalit, tout raisonnement, toute conviction, se rapportaient  ce
mot puissant qui gouverne l'univers: l'argent.

Madame de Raimbault avait d'autres proprits en diverses provinces, et
des procs partout. Les procs taient l'occupation majeure de sa vie;
elle prtendait qu'ils la minaient de fatigues et d'agitations, mais sans
eux elle ft morte d'ennui. C'tait, depuis la perte de ses grandeurs,
le seul aliment qu'eussent son activit et son amour de l'intrigue; elle
y panchait aussi toute la bile que les contrarits de sa situation
amassaient en elle. Dans ce moment, elle en avait un fort important, en
Sologne, contre les habitants d'un bourg qui lui disputaient une vaste
tendue de bruyres. La cause allait tre plaide, et la comtesse brlait
d'tre l pour stimuler son avocat, influencer ses juges, menacer ses
adversaires, se livrer enfin  toute cette activit fbrile qui est le
ver rongeur des mes longtemps nourries d'ambition. Sans la maladie de
Valentine, elle serait partie, comme elle se l'tait promis, le lendemain
du mariage, pour aller s'occuper de cette affaire; maintenant, voyant sa
fille hors de danger, et n'ayant qu'une courte absence  faire, elle se
dcida  partir avec son gendre, qui prenait la route de Paris, et qui lui
fit ses adieux  mi-chemin, sur le lieu de la contestation.

Valentine restait seule pour plusieurs jours, avec sa grand'mre et sa
nourrice, au chteau de Raimbault.




XXV.


Une nuit, Bndict, accabl jusque-l par des souffrances atroces, qui ne
lui avaient pas laiss retrouver une pense, s'veilla plus calme, et fit
un effort pour se rappeler sa situation. Sa tte tait empaquete au point
qu'une partie de son visage tait prive d'air. Il fit un mouvement pour
soulever ces obstacles et retrouver la premire facult qui s'veille en
nous, le besoin de voir, avant celui mme de penser. Aussitt une main
lgre dtacha les pingles, dnoua un bandeau, et l'aida  se satisfaire.
Il regardait cette femme ple qui se penchait sur lui, et,  la lueur
vacillante d'une veilleuse, il distingua un profil noble et pur, qui avait
de la ressemblance avec celui de Valentine. Il crut avoir une vision, et
sa main chercha celle du fantme. Le fantme saisit la sienne et y colla
ses lvres.

--Qui tes-vous? dit Bndict en frissonnant.

--Vous me le demandez? lui rpondit la voix de Louise.

Cette bonne Louise avait tout quitt pour venir soigner son ami. Elle
tait l jour et nuit, souffrant  peine que madame Lhry la relayt
pendant quelques heures dans la matine, se dvouant au triste emploi
d'infirmire auprs d'un moribond presque sans espoir de salut. Pourtant,
grce aux admirables soins de Louise et  sa propre jeunesse, Bndict
chappa  une mort presque certaine, et un jour il trouva assez de force
pour la remercier et lui reprocher en mme temps de lui avoir conserv la
vie.

--Mon ami, lui dit Louise, effraye de l'abattement moral qu'elle trouvait
en lui, si je vous rappelle cruellement  cette existence que mon
affection ne saurait embellir, c'est par dvouement pour Valentine.

Bndict tressaillit.

--C'est, continua Louise, pour conserver la sienne, qui, en ce moment, est
au moins aussi menace que la vtre.

--Menace! pourquoi? s'cria Bndict.

--En apprenant votre folie et votre crime, Bndict, Valentine, qui sans
doute avait pour vous une tendre amiti, est tombe subitement malade. Un
rayon d'espoir pourrait la sauver peut-tre; mais elle ignore que vous
vivez et que vous pouvez nous tre rendu.

--Qu'elle l'ignore donc toujours! s'cria Bndict, et puisque le mal est
fait, puisque le coup est port, laissez-la en mourir avec moi.

En parlant ainsi, Bndict arracha les bandages de sa blessure, et l'et
rouverte sans les efforts de Louise, qui lutta courageusement avec lui, et
tomba puise d'nergie, et abreuve de douleur aprs l'avoir sauv de
lui-mme.

Une autre fois, il sembla sortir d'une profonde lthargie, et saisissant
la main de Louise avec force:

--Pourquoi tes-vous ici? lui dit-il; votre soeur est mourante, et c'est 
moi que s'adressent vos soins!

Subjugue par un mouvement de passion et d'enthousiasme Louise, oubliant
tout, s'cria:

--Et si je vous aimais plus encore que Valentine?

--En ce cas vous tes maudite, rpondit Bndict en la repoussant d'un air
gar; car vous prfrez le chaos  la lumire, le dmon  l'archange.
Vous tes une misrable folle! Sortez d'ici! Ne suis-je pas assez
malheureux, sans que vous veniez me navrer l'me de vos malheurs?

Louise, atterre, cacha sa figure dans les rideaux et en enveloppa sa tte
pour touffer ses sanglots. Bndict se mit  pleurer aussi, et ces larmes
le calmrent.

Un instant aprs il la rappela.

--Je crois que je vous ai parl durement tout  l'heure, lui dit-il; il
faut pardonner quelque chose au dlire de la fivre.

Louise ne rpondit qu'en baisant la main qu'il lui tendait. Bndict eut
besoin de tout le peu de force morale qu'il avait reconquise pour
supporter sans humeur ce tmoignage d'amour et de soumission. Explique qui
pourra cette bizarrerie; la prsence de Louise, au lieu de le consoler,
lui tait dsagrable; ses soins l'irritaient. La reconnaissance luttait
chez lui avec l'impatience et le mcontentement. Recevoir de Louise tous
ces services, toutes ces marques de dvouement, c'tait comme un reproche,
comme une critique amre de son amour pour une autre. Plus cet amour lui
tait funeste, plus il s'offensait des efforts qu'on faisait pour l'en
dissuader, il s'y cramponnait comme on fait avec orgueil aux choses
dsespres. Et puis, s'il avait eu, dans son bonheur, l'me assez large
pour accorder de l'intrt et de la compassion  Louise, il ne l'avait
plus dans son dsespoir. Il trouvait que ses propres maux taient assez
lourds  porter, et cette espce d'appel fait par l'amour de Louise 
sa gnrosit lui semblait la plus goste et la plus inopportune des
exigences. Ces injustices taient inexcusables peut-tre, et cependant
les forces de l'homme sont-elles bien toujours proportionnes  ses maux?
C'est une consolante promesse vanglique; mais qui tiendra la balance, et
qui sera le juge? Dieu nous rend-il ses comptes? daigne-t-il mesurer la
coupe aprs que nous l'avons vide?

La comtesse tait absente depuis deux jours, lorsque Bndict eut son plus
terrible redoublement de fivre. Il fallut l'attacher dans son lit. C'est
encore une cruelle tyrannie que celle de l'amiti; souvent elle nous
impose une existence pire que la mort, et emploie la force arbitraire pour
nous attacher au pilori de la vie.

Enfin Louise, ayant demand  tre seule avec lui, le calma en lui
rptant avec patience le nom de Valentine.

--Eh bien! dit tout d'un coup Bndict en se dressant avec force et comme
frapp de surprise, o est-elle?

--Bndict, rpondit-elle, elle est comme vous aux portes du tombeau.
Voulez-vous, par une mort furieuse, empoisonner ses derniers instants?

--Elle va mourir! dit-il avec un sourire affreux. Ah! Dieu est bon! nous
serons donc unis!

--Et si elle vivait? lui dit Louise, si elle vous ordonnait de vivre! si,
pour prix de votre soumission, elle vous rendait son amiti?

--Son amiti! dit Bndict avec un rire ddaigneux, qu'en ferais-je?
N'avez-vous pas la mienne? qu'en retirez-vous?

--Oh! vous tes bien cruel, Bndict! s'cria Louise avec douleur; mais
pour vous sauver que ne ferais-je pas! Eh bien! dites-moi, si Valentine
vous aimait, si je l'avais vue, si j'avais recueilli dans son dlire des
aveux que vous n'avez jamais os esprer?

--Je les ai reus moi-mme! rpondit Bndict avec le calme apparent dont
il entourait souvent ses plus violentes motions. Je sais que Valentine
m'aime comme j'avais aspir  tre aim. Me raillerez-vous maintenant?

-- Dieu ne plaise! rpondit Louise stupfaite.

Louise s'tait introduite la nuit prcdente auprs de Valentine. Il lui
avait t facile de prvenir et de gagner la nourrice, qui lui tait
dvoue, et qui l'avait vue avec joie au chevet de sa soeur. C'est alors
qu'elles avaient russi  faire comprendre  cette infortune que Bndict
n'tait pas mort. D'abord elle avait tmoign sa joie par d'nergiques
caresses  ces deux personnes amies; puis elle tait retombe dans un tat
d'abattement complet, et,  l'approche du jour, Louise avait t force de
se retirer sans pouvoir obtenir d'elle un regard ou un mot.

Elle apprit le lendemain que Valentine tait mieux, et passa la nuit
entire auprs de Bndict, qui tait plus mal; mais la nuit suivante,
ayant appris que Valentine avait eu un redoublement, elle quitta Bndict
au milieu de son paroxysme, et se rendit auprs de sa soeur. Partage entre
ces deux malades, la triste et courageuse Louise s'oubliait elle-mme.

Elle trouva le mdecin auprs de Valentine. Celle-ci tait calme et
dormait lorsqu'elle entra. Alors, prenant le docteur  part, elle crut de
son devoir de lui ouvrir son coeur, et de confier  sa dlicatesse les
secrets de ces deux amants, pour le mettre  mme d'essayer sur eux un
traitement moral plus efficace.

Vous avez fort bien fait, rpondit le mdecin, de me confier cette
histoire, mais il n'en tait pas besoin; je l'aurais devine, quand mme
on ne vous et pas prvenue. Je comprends fort bien vos scrupules dans la
situation dlicate o les prjugs et les usages vous rejettent; mais moi,
qui m'applique plus positivement  obtenir des rsultats physiques, je me
charge de calmer ces deux coeurs gars, et de gurir l'un par l'autre.

En ce moment Valentine ouvrit les yeux et reconnut sa soeur. Aprs l'avoir
embrasse, elle lui demanda  voix basse des nouvelles de Bndict. Alors
le mdecin prit la parole:

--Madame, lui dit-il, c'est moi qui puis vous en donner, puisque c'est moi
qui l'ai soign et qui ai eu le bonheur jusqu'ici de prolonger sa vie.
L'ami qui vous inquite, et qui a des droits  l'intrt de toute me
noble et gnreuse comme la vtre, est maintenant physiquement hors de
danger. Mais le moral est loin d'une aussi rapide gurison, et vous seule
pouvez l'oprer.

-- mon Dieu! dit la ple Valentine en joignant les mains et en attachant
sur le mdecin ce regard triste et profond que donne la
maladie.

--Oui, Madame, reprit-il, un ordre de votre bouche, une parole de
consolation et de force, peuvent seuls fermer cette blessure; elle le
serait sans l'affreuse obstination du malade  en arracher l'appareil
aussitt que la cicatrice se forme. Notre jeune ami est atteint d'un
profond dcouragement, Madame, et ce n'est pas moi qui ai des secrets
assez puissants pour la douleur morale. J'ai besoin de votre aide,
voudrez-vous me l'accorder?

En parlant ainsi, le bon vieux mdecin de campagne, obscur savant, qui
avait maintes fois dans sa vie tanch du sang et des larmes, prit la main
de Valentine avec une affectueuse douceur qui n'tait pas sans un mlange
d'antique galanterie, et la baisa mthodiquement, aprs en avoir compt
les pulsations.

Valentine, trop faible pour bien comprendre ce qu'elle entendait, le
regardait avec une surprise nave et un triste sourire.

--Eh bien! ma chre enfant, dit le vieillard, voulez-vous tre mon
aide-major et venir mettre la dernire main  cette cure?

Valentine ne rpondit que par un signe d'avidit ingnue.

--Demain? reprit-il.

--Oh! tout de suite! rpondit-elle d'une voix faible et pntrante.

--Tout de suite, ma pauvre enfant? dit le mdecin en souriant. Eh! voyez
donc ces flambeaux! il est deux heures du matin; mais si vous voulez me
promettre d'tre sage et de bien dormir, et de ne pas reprendre la fivre
d'ici  demain, nous irons dans la matine faire une promenade dans le
bois de Vavray. Il y a de ce ct-l une petite maison o vous porterez
l'espoir et la vie.

Valentine pressa  son tour la main du vieux mdecin, se laissa
mdicamenter avec la docilit d'un enfant, passa son bras autour du cou de
Louise, et s'endormit sur son sein d'un sommeil paisible.

--Y pensez-vous, monsieur Faure? dit Louise en la voyant assoupie. Comment
voulez-vous qu'elle ait la force de sortir, elle qui tait encore 
l'agonie il y a quelques heures?

--Elle l'aura, comptez-y, rpondit M. Faure. Ces affections nerveuses
n'affaiblissent le corps qu'aux heures de la crise. Celle-ci est si
videmment lie  des causes morales, qu'une rvolution favorable dans
les ides doit en amener une quivalente dans la maladie. Plusieurs
fois, depuis l'invasion du mal, j'ai vu madame de Lansac passer d'une
prostration effrayante  une surabondance d'nergie  laquelle j'eusse
voulu donner un aliment. Il existe des symptmes de la mme affection chez
Bndict; ces deux personnes sont ncessaires l'une  l'autre...

--Oh! monsieur Faure! dit Louise, n'allons-nous pas commettre une grande
imprudence?

--Je ne le crois pas; les passions dangereuses pour la vie des individus
comme pour celle des socits sont les passions que l'on irrite et que
l'on exaspre. N'ai-je pas t jeune? n'ai-je pas t amoureux  en perdre
l'esprit? N'ai-je pas guri? ne suis-je pas devenu vieux? Allez, le temps
et l'exprience marchent pour tous. Laissez gurir ces pauvres enfants;
aprs qu'ils auront trouv la force de vivre, ils trouveront celle de
se sparer. Mais, croyez-moi, htons le paroxysme de la passion; elle
claterait sans nous d'une manire peut-tre plus terrible; en la
sanctionnant de notre prsence, nous la calmerons un peu.

--Oh! pour lui, pour elle, je ferai tous les sacrifices! rpondit Louise;
mais que dira-t-on de nous, monsieur Faure? Quel rle coupable allons-nous
jouer?

--Si votre conscience ne vous le reproche pas, qu'avez-vous  craindre des
hommes? Ne vous ont-ils pas fait le mal qu'ils pouvaient vous faire? Leur
devez-vous beaucoup de reconnaissance pour l'indulgence et la charit que
vous avez trouves en ce monde?

Le sourire malin et affectueux du vieillard fit rougir Louise. Elle se
chargea d'loigner de chez Bndict tout tmoin indiscret, et le lendemain
Valentine, M. Faure et la nourrice, s'tant fait promener environ une
heure en calche dans le bois de Vavray, mirent pied  terre dans un
endroit sombre et solitaire, o ils dirent  l'quipage de les attendre.
Valentine, appuye sur le bras de sa nourrice, s'enfona dans un des
chemins tortueux qui descendent vers le ravin; et M. Faure, prenant les
devants, alla s'assurer par lui-mme qu'il n'y avait personne de trop  la
maison de Bndict. Louise avait, sous diffrents prtextes, renvoy tout
le monde; elle tait seule avec son malade endormi. Le mdecin lui avait
dfendu de le prvenir, dans la crainte que l'impatience ne lui ft trop
pnible et n'augmentt son irritation.

Quand Valentine approcha du seuil de cette chaumire, elle fut saisie d'un
tremblement convulsif; mais M. Faure, venant  elle, lui dit:

--Allons, Madame, il est temps d'avoir du courage et d'en donner  ceux
qui en manquent; songez que la vie de mon malade est dans vos mains.

Valentine, rprimant aussitt son motion avec cette force de l'me qui
devrait dtruire toutes les convictions du matrialisme, pntra dans
cette chambre grise et sombre, o gisait le malade entre ses quatre
rideaux de serge verte.

Louise voulait conduire sa soeur vers Bndict, mais M. Faure lui prenant
la main:

--Nous sommes de trop ici, ma belle curieuse; allons admirer les lgumes
du jardin. Et vous, Catherine, dit-il  la nourrice, installez-vous sur ce
banc, au seuil de la maison, et, si quelqu'un paraissait sur le sentier,
frappez des mains pour nous avertir.

Il entrana Louise, dont les angoisses furent inexprimables durant cet
entretien. Nous ne saurions affirmer si une involontaire et poignante
jalousie n'entrait pas pour beaucoup dans le dplaisir de sa situation
et dans les reproches qu'elle se faisait  elle-mme.




XXVI.


Au lger bruit que firent les anneaux du rideau en glissant sur la
tringle rouille, Bndict se souleva  demi veill et murmura le nom
de Valentine. Il venait de la voir dans ses rves; mais quand il la vit
rellement devant lui, il fit un cri de joie que Louise entendit du fond
du jardin, et qui la pntra de douleur.

--Valentine, dit-il, est-ce votre ombre qui vient m'appeler? Je suis prt
 vous suivre.

Valentine se laissa tomber sur une chaise.

--C'est moi qui viens vous ordonner de vivre, lui rpondit-elle, ou vous
prier de me tuer avec vous.

--Je l'aimerais mieux ainsi, dit Bndict.

-- mon ami! dit Valentine, le suicide est un acte impie; sans cela, nous
serions runis dans la tombe. Mais Dieu le dfend; il nous maudirait,
il nous punirait par une ternelle sparation, Acceptons la vie, quelle
qu'elle soit; n'avez-vous pas en vous une pense qui devrait vous donner
du courage?

--Laquelle, Valentine? dites-la.

--Mon amiti n'est-elle pas?...

--Votre amiti? c'est beaucoup plus que je ne mrite, Madame; aussi je
me sens indigne d'y rpondre, et je n'en veux pas. Ah! Valentine, vous
devriez dormir toujours; mais la femme la plus pure redevient hypocrite
en s'veillant. Votre amiti!

--Oh! vous tes goste, vous ne vous souciez pas de mes remords!

--Madame, je les respecte; c'est pour cela que je veux mourir.
Qu'tes-vous venue faire ici? Il fallait abjurer toute religion, tout
scrupule, et venir  moi pour me dire: Vis, et je t'aimerai; ou bien il
fallait rester chez vous, m'oublier et me laisser prir. Vous ai-je rien
demand? ai-je voulu empoisonner votre vie? Me suis-je fait un jeu de
votre bonheur, de vos principes? Ai-je implor votre piti, seulement?
Tenez, Valentine, cette compassion que vous me tmoignez, ce sentiment
d'humanit qui vous amne ici, cette amiti que vous m'offrez, tout
cela, ce sont de vains mots qui m'eussent tromp il y a un mois, lorsque
j'tais un enfant et qu'un regard de vous me faisait vivre tout un jour.
 prsent, j'ai trop vcu, j'a trop appris les passions pour m'aveugler.
Je n'essaierai plus une lutte inutile et folle contre ma destine. Vous
devez me rsister, je le sais; vous le ferez, je n'en doute pas. Vous me
jetterez parfois une parole d'encouragement et de piti pour m'aider 
souffrir, et encore vous vous la reprocherez comme un crime, et il faudra
qu'un prtre vous en absolve pour que vous vous la pardonniez. Votre vie
sera trouble et gte par moi; votre me, sereine et pure jusqu'ici, sera
dsormais orageuse comme la mienne!  Dieu ne plaise! Et moi, en dpit
de ces sacrifices qui vous sembleront grands, je me trouverai le plus
misrable des hommes! Non, non, Valentine, ne nous abusons pas. Il faut
que je meure. Telle que vous tes, vous ne pouvez pas m'aimer sans remords
et sans tourments; je ne veux point d'un bonheur qui vous coterait si
cher. Loin de vous accuser, c'est pour votre vertu, pour votre force que
je vous aime avec tant d'ardeur et d'enthousiasme. Restez donc telle que
vous tes; ne descendez pas au-dessous de vous-mme pour arriver jusqu'
moi. Vivez, et mritez le ciel. Moi, dont l'me est au nant, j'y veux
retourner. Adieu, Valentine; vous tes venue me dire adieu, je vous en
remercie.

Ce discours dont Valentine ne sentit que trop toute la force, la jeta dans
le dsespoir. Elle ne sut rien trouver pour y rpondre, et se jeta la face
contre le lit en pleurant avec une profonde amertume. Le plus grand charme
de Valentine tait une franchise d'impressions qui ne cherchait jamais 
abuser ni elle-mme ni les autres.

Sa douleur fit plus d'effet sur Bndict que tout ce qu'elle et pu dire:
en voyant ce coeur si noble et si droit se briser  l'ide de le perdre, il
s'accusa lui-mme. Il saisit les mains de Valentine, elle pencha son front
vers les siennes et les arrosa de larmes. Alors il fut comme inond de
joie, de force et de repentir.

--Pardon, Valentine, s'cria-t-il, je suis un lche et un misrable, moi
qui vous fais pleurer ainsi. Non, non! je ne mrite pas ces regrets et cet
amour; mais Dieu m'est tmoin que je m'en rendrai digne! Ne m'accordez
rien, ne me promettez rien; ordonnez seulement, et j'obirai. Oh! oui,
c'est mon devoir; plutt que de vous coter une de ces larmes, je dois
vivre, fuss-je malheureux! Mais avec le souvenir de ce que vous avez
fait pour moi aujourd'hui, je ne le serai pas, Valentine. Je jure que je
supporterai tout, que je ne me plaindrai jamais, que je ne chercherai
point  vous imposer des sacrifices et des combats. Dites-moi seulement
que vous me plaindrez quelquefois dans le secret de votre coeur; dites que
vous aimerez Bndict en silence et dans le sein de Dieu... Mais non, ne
me dites rien, ne m'avez-vous pas tout dit? Ne vois-je pas bien que je
suis ingrat et stupide d'exiger plus que ces pleurs et ce silence!

N'est-ce pas une trange chose que le langage de l'amour? et, pour un
spectateur froid, quelle inexplicable contradiction que ce serment de
stocisme et de vertu, scell par des baisers de feu,  l'ombre d'pais
rideaux sur un lit d'amour et de souffrance! Si l'on pouvait ressusciter
le premier homme  qui Dieu donna une compagne avec un lit de mousse et
la solitude des bois, en vain peut-tre chercherions-nous dans cette me
primitive la puissance d'aimer. De combien de grandeur et de posie le
trouverions-nous ignorant! Et que dirions-nous si nous dcouvrions qu'il
est infrieur  l'homme dgnr de la civilisation? si ce corps
athltique ne renfermait qu'une me sans passion et sans vigueur?

Mais non, l'homme n'a pas chang, et sa force s'exerce contre d'autres
obstacles; voil tout. Autrefois il domptait les ours et les tigres,
aujourd'hui il lutte contre la socit pleine d'erreurs et d'ignorance.
L est sa vigueur, son audace, et peut-tre sa gloire.  la puissance
physique a succd la puissance morale.  mesure que le systme musculaire
s'nervait chez les gnrations, l'esprit humain grandissait en nergie.

La gurison de Valentine fut prompte; celle de Bndict plus lente, mais
miraculeuse nanmoins pour ceux qui n'en surent point le secret. Madame
de Raimbault ayant gagn son procs, succs dont elle s'attribua tout
l'honneur, revint passer quelques jours auprs de Valentine. Elle ne se
fut pas plus tt assure de sa gurison qu'elle repartit pour Paris. En se
sentant dbarrasse des devoirs de la maternit, il lui sembla qu'elle
rajeunissait de vingt ans. Valentine, dsormais libre et souveraine dans
son chteau de Raimbault, resta donc seule avec sa grand'mre, qui n'tait
pas, comme on sait, un mentor incommode.

Ce fut alors que Valentine dsira se rapprocher rellement de sa soeur. Il
ne fallait que l'assentiment de M. de Lansac; car la marquise reverrait
certainement avec joie sa petite-fille. Mais jamais M. de Lansac ne
s'tait prononc assez franchement  cet gard pour inspirer de la
confiance  Louise, et Valentine commenait aussi  douter beaucoup de la
sincrit de son mari.

Nanmoins elle voulait  tout risque lui offrir un asile dans sa maison,
et lui tmoigner ostensiblement sa tendresse, comme une espce de
rparation de tout ce qu'elle avait souffert de la part de sa famille;
mais Louise refusa positivement.

--Non, chre Valentine, lui dit-elle, je ne souffrirai jamais que pour moi
tu t'exposes  dplaire  ton mari. Ma fiert souffrirait de l'ide que je
suis dans une maison d'o l'on pourrait me chasser. Il vaut mieux que nous
vivions ainsi. Nous avons dsormais la libert de nous voir, que nous
faut-il de plus? D'ailleurs, je ne pourrais m'tablir pour longtemps 
Raimbault. L'ducation de mon fils est loin d'tre finie, et il faut que
je reste  Paris pour la surveiller encore quelques annes. L nous nous
verrons avec plus de libert encore; mais que cette amiti reste entre
nous un doux mystre. Le monde te blmerait certainement de m'avoir tendu
la main, ta mre te maudirait presque. Ce sont l des matres injustes
qu'il faut craindre, et dont les lois ne seraient pas impunment braves
en face. Restons ainsi; Bndict a encore besoin de mes soins. Dans un
mois au plus il faudra que je parte; en attendant, je tcherai de te voir
tous les jours.

En effet, elles eurent de frquentes entrevues. Il y avait dans le parc un
joli pavillon o M. de Lansac avait demeur durant son sjour  Raimbault;
Valentine le fit arranger pour s'en servir comme de cabinet d'tude. Elle
y fit transporter des livres et son chevalet; elle y passait une partie de
ses journes, et, le soir, Louise venait l'y trouver et causer pendant
quelques heures avec elle. Malgr ces prcautions, l'_identit_ de Louise
tait dsormais bien constate dans le pays, et le bruit avait fini par en
venir aux oreilles de la vieille marquise. D'abord, elle en avait prouv
un sentiment de joie aussi vif qu'il lui tait possible de le ressentir,
et s'tait promis de faire venir sa petite-fille pour l'embrasser, car
Louise avait t longtemps ce que la marquise aimait le mieux dans le
monde; mais la demoiselle de compagnie, qui tait une personne prudente et
pose, et qui dominait entirement sa matresse, lui avait fait comprendre
que madame de Raimbault finirait par apprendre cette dmarche et qu'elle
pourrait s'en venger.

--Mais qu'ai-je  craindre d'elle,  prsent? avait rpondu la marquise.
Ma pension ne doit-elle pas tre dsormais _servie_ par Valentine? Ne
suis-je pas chez Valentine? Et si Valentine voit sa soeur en secret,
comme on l'assure, ne serait-elle pas heureuse de me voir partager ses
intentions?

--Madame de Lansac, rpondit la vieille suivante, dpend de son mari, et
vous savez bien que M. de Lansac et vous, n'tes pas toujours fort bien
ensemble. Prenez garde, madame la marquise, de compromettre par une
tourderie l'existence de vos vieux jours. Votre petite-fille n'est pas
trs-empresse de vous voir, puisqu'elle ne vous a point fait part de son
arrive dans le pays; madame de Lansac elle-mme n'a pas jug  propos de
vous confier ce secret. Mon avis est donc que vous fassiez comme vous avez
fait jusqu'ici, c'est--dire que vous ayez l'air de ne rien voir au danger
o les autres s'exposent, et que vous tchiez de maintenir votre
tranquillit  tout prix.

Ce conseil avait dans le caractre mme de la marquise un trop puissant
auxiliaire pour tre mconnu; elle ferma donc les yeux sur ce qui se
passait autour d'elle, et les choses en restrent  ce point.

Athnas avait t d'abord fort cruelle pour Pierre Blutty, et pourtant
elle avait vu avec un certain plaisir l'obstination de celui-ci 
combattre ses ddains. Un homme comme M. de Lansac se ft retir piqu ds
le premier refus; mais Pierre Blutty avait sa diplomatie qui en valait
bien une autre. Il voyait que son ardeur  mriter le pardon de sa femme,
son humilit  l'implorer, et le bruit un peu ridicule qu'il faisait
devant trente tmoins de son martyre, flattaient la vanit de la jeune
fermire. Quand ses amis le quittrent le soir de ses noces, quoi qu'il ne
ft pas encore rentr en grce en apparence, un sourire significatif qu'il
changea avec eux leur fit comprendre qu'il n'tait pas aussi dsespr
qu'il voulait bien le paratre. En effet, laissant Athnas barricader
la porte de sa chambre, il imagina de grimper par la fentre. Il serait
difficile de n'tre pas touche de la rsolution d'un homme qui s'expose
 se casser le cou pour vous obtenir, et le lendemain,  l'heure o l'on
apporta, au milieu du repas, la nouvelle de la mort de Bndict  la ferme
de Pierre Blutty, Athnas avait une main dans celle de son mari, et
chaque regard nergique du fermier couvrait de rougeur les belles joues de
la fermire.

Mais le rcit de cette catastrophe rveilla l'orage assoupi. Athnas jeta
des cris perants, il fallut l'emporter de la salle. Le lendemain, ds
qu'elle eut appris que Bndict n'tait point mort, elle voulut aller
le voir. Blutty comprit que ce n'tait pas le moment de la contrarier,
d'autant plus que son pre et sa mre lui donnaient l'exemple et couraient
auprs du moribond. Il pensa qu'il ferait bien d'y aller lui-mme, et de
montrer ainsi  sa nouvelle famille qu'il tait dispos  dfrer  leurs
intentions. Cette marque de soumission ne pouvait pas compromettre sa
fiert auprs de Bndict, puisque celui-ci tait hors d'tat de le
reconnatre.

Il accompagna donc Athnas, et quoique son intrt ne ft pas fort
sincre, il se conduisit assez convenablement pour mriter de sa part une
mention honorable. Le soir, malgr la rsistance de sa fille, qui voulait
passer la nuit auprs du malade, madame Lhry lui ordonna de se mettre
en route avec son mari. Tte  tte dans la carriole, les deux poux se
boudrent d'abord, et puis Pierre Blutty changea de tactique. Au lieu de
paratre choqu des pleurs que sa femme donnait au cousin, il se mit 
dplorer avec elle le malheur de Bndict et  faire l'oraison funbre du
mourant. Athnas ne s'attendait point  tant de gnrosit; elle tendit
la main  son mari, et se rapprochant de lui:

--Pierre, lui dit-elle, vous avez un bon coeur; je tcherai de vous aimer
comme vous le mritez.

Quand Blutty vit que Bndict ne mourait point, il souffrit un peu plus
des visites de sa femme  la chaumire du ravin, cependant il n'en
tmoigna rien; mais quand Bndict fut assez fort pour se lever et marcher,
il sentit sa haine pour lui se rveiller, et il jugea qu'il tait temps
d'user de son autorit. Il _tait dans son droit_, comme disent les
paysans avec tant de finesse, lorsqu'ils peuvent mettre l'appui des lois
au-dessus de la conscience. Bndict n'avait plus besoin des soins de
sa cousine, et l'intrt qu'elle lui marquait ne pouvait plus que la
compromettre. En dduisant ces raisons  sa femme, Blutty mit dans son
regard et dans sa voix quelque chose d'nergique qu'elle ne connaissait
pas encore, et qui lui fit comprendre admirablement que le moment tait
venu d'obir.

Elle fut triste pendant quelques jours, et puis elle en prit son parti;
car si Pierre Blutty commenait  faire le mari  certains gards, sous
tous les autres il tait demeur amant passionn; et cela fut un exemple
de la diffrence du prjug dans les diverses classes de la socit. Un
homme de qualit et un bourgeois se fussent trouvs galement compromis
par l'amour de leur femme pour un autre. Ce fait avr, ils n'eussent pas
recherch Athnas en mariage, l'opinion les eut fltris; eussent-ils t
tromps, le ridicule les et poursuivis. Tout au contraire, la manire
savante et hardie dont Blutty conduisit toute cette affaire lui fit le
plus grand honneur parmi ses pareils.

--Voyez Pierre Blutty, se disaient-ils lorsqu'ils voulaient citer un homme
de rsolution. Il a pous une petite femme bien coquette, bien revche,
qui ne se cachait gure d'en aimer un autre, et qui, le jour de ses noces,
a fait un scandale pour se sparer de lui. Eh bien, il ne s'est pas rebut;
il est venu  bout, non-seulement de se faire obir, mais de se faire
aimer. C'est l un garon qui s'y entend. Il n'y a pas de danger qu'on se
moque de lui.

Et,  l'exemple de Pierre Blutty, chaque garon du pays se promettait bien
de ne jamais prendre au srieux les premires rigueurs d'une femme.




XXVII.


Valentine avait fait plus d'une visite  la maisonnette du ravin: d'abord
sa prsence avait calm l'irritation de Bndict; mais ds qu'il eut
repris ses forces, comme elle cessa de le voir, son amour,  lui, redevint
pre et cuisant; sa situation lui sembla insupportable; il fallut que
Louise consentt  le mener quelquefois le soir avec elle au pavillon
du parc. Domine entirement par lui, la faible Louise prouvait de
profonds remords, et ne savait comment excuser son imprudence aux yeux de
Valentine. De son ct, celle-ci s'abandonnait  des dangers dont elle
n'tait pas trop fche de voir sa soeur complice. Elle se laissait
emporter par sa destine, sans vouloir regarder en avant, et puisait dans
l'imprvoyance de Louise des excuses pour sa propre faiblesse.

Valentine n'tait point ne passionne, mais la fatalit semblait se
plaire  la jeter dans une situation d'exception, et  l'entourer de
prils au-dessus de ses forces. L'amour a caus beaucoup de suicides, mais
il est douteux que beaucoup de femmes aient vu  leurs pieds l'homme
qui s'tait brl la cervelle pour elles. Pt-on ressusciter les morts,
sans doute la gnrosit fminine accorderait beaucoup de pardons  des
dvouements si nergiques; et si rien n'est plus douloureux au coeur d'une
femme que le suicide de son amant, rien peut-tre aussi n'est plus
flatteur pour cette secrte vanit qui trouve sa place dans toutes les
passions humaines. C'tait pourtant l la situation de Valentine. Le
front de Bndict, encore sillonn d'une large cicatrice, tait toujours
devant ses yeux comme le sceau d'un terrible serment dont elle ne pouvait
rvoquer la sincrit. Ces refus de nous croire, ces railleuses mfiances
dont elles se servent toutes contre nous pour se dispenser de nous
plaindre et de nous consoler, Valentine ne pouvait s'en servir contre
Bndict. Il avait fait ses preuves; ce n'tait point l une de ces vagues
menaces dont on abuse tant auprs des femmes. Quoique la plaie large et
profonde ft ferme, Bndict en porterait toute sa vie le stigmate
indlbile. Vingt fois, durant sa maladie, il avait essay de la rouvrir,
il en avait arrach l'appareil et cruellement largi les bords. Une
si ferme volont de mourir n'avait pu tre flchie que par Valentine
elle-mme; c'tait par son ordre, par ses prires, qu'il y avait renonc.
Mais Valentine avait-elle bien compris  quel point elle se liait envers
lui en exigeant ce sacrifice?

Bndict ne pouvait se le dissimuler; loin d'elle, il faisait mille
projets hardis, il s'obstinait dans ses esprances nouvelles; il se disait
que Valentine n'avait plus le droit de lui rien refuser: mais ds qu'il se
retrouvait sous l'empire de ses regards si purs, de ses manires si nobles
et si douces, il s'arrtait subjugu et se tenait bien heureux des plus
faibles marques d'amiti.

Cependant les dangers de leurs situations allaient croissant. Pour donner
le change  leurs sentiments, ils se tmoignaient une amiti intime;
c'tait une imprudence de plus, car la rigide Valentine elle-mme ne
pouvait pas s'y tromper. Afin de rendre leurs entrevues plus calmes,
Louise, qui se mettait  la torture pour imaginer quelque chose, imagina
de faire de la musique. Elle accompagnait un peu, et Bndict chantait
admirablement. Cela complta les prils dont ils s'environnaient. La
musique peut paratre un art d'agrment, un futile et innocent plaisir
pour les esprits calmes et rassis; pour les mes passionnes, c'est la
source de toute posie, le langage de toute passion forte. C'est bien
ainsi que Bndict l'entendait; il savait que la voix humaine, module
avec me, est la plus rapide, la plus nergique expression des sentiments,
qu'elle arrive  l'intelligence d'autrui avec plus de puissance que
lorsqu'elle est refroidie par les dveloppements de la parole. Sous la
forme de mlodie, la pense est grande, potique et belle.

Valentine, rcemment prouve par une maladie de nerfs trs-violente,
tait encore en proie,  de certaines heures,  une sorte d'exaltation
fbrile. Ces heures-l, Bndict les passait auprs d'elle, et il
chantait. Valentine avait le frisson, tout son sang affluait  son coeur et
 son cerveau; elle passait d'une chaleur dvorante  un froid mortel.
Elle tenait son coeur sous ses mains pour l'empcher de briser ses parois,
tant il palpitait avec fougue,  de certains sons partis de la poitrine et
de l'me de Bndict. Lorsqu'il chantait, il tait beau, malgr ou plutt
 cause de la mutilation de son front. Il aimait Valentine avec passion,
et il le lui avait bien prouv. N'tait-ce pas de quoi l'embellir un peu?
Et puis ses yeux avaient un clat prestigieux. Dans l'obscurit, lorsqu'il
tait au piano, elle les voyait scintiller comme deux toiles. Quand elle
regardait, au milieu des lueurs vagues du crpuscule, ce front large et
blanc que rehaussait la profusion de ses cheveux noirs, cet oeil de feu et
ce long visage ple dont les traits, s'effaant dans l'ombre, prenaient
mille aspects singuliers, Valentine avait peur: il lui semblait voir en
lui le spectre sanglant de l'homme qui l'avait aime; et s'il chantait,
d'une voix creuse et lugubre, quelque souvenir du _Romo_ de Zingarelli,
elle se sentait si mue de frayeur et de superstition, qu'elle se pressait,
 en frissonnant, contre sa soeur.

Ces scnes de passion muette et comprime se passaient dans le pavillon du
jardin, o elle avait fait porter son piano, et o, insensiblement, Louise
et Bndict vinrent passer toutes les soires avec elle. Pour que Bndict
ne pt deviner les motions violentes qui la dominaient, Valentine avait
coutume, pendant les soires d't, de demeurer sans lumire. Bndict
chantait de mmoire, ensuite on faisait quelques tours de promenade dans
le parc, ou bien l'on causait auprs d'une fentre o l'on respirait la
bonne odeur des feuilles mouilles aprs une pluie d'orage, ou bien encore
on allait voir la lune du haut de la colline. Cette vie et t dlicieuse
si elle avait pu durer; mais Valentine sentait bien,  ses remords,
qu'elle durait dj depuis trop longtemps.

Louise ne les quittait pas un instant; cette surveillance sur Valentine
lui semblait un devoir, et pourtant ce devoir lui devenait souvent 
charge, car elle s'apercevait qu'elle y portait une jalousie toute
personnelle, et alors elle prouvait toutes les tortures d'une me noble
en lutte avec des sentiments troits.

Un soir o Bndict lui parut plus anim que de coutume, ses regards
enflamms, l'expression de sa voix, en s'adressant  Valentine, lui firent
tant de mal qu'elle se retira, dcourage de son rle et de ses chagrins.
Elle alla rver seule dans le parc. Une terrible palpitation s'empara de
Bndict lorsqu'il se vit seul avec Valentine. Elle essaya de lui parler
de choses gnrales, sa voix tremblait. Effraye d'elle-mme, elle garda
le silence quelques instants, puis elle le pria de chanter; mais sa voix
opra sur ses nerfs une action plus violente encore, et elle sortit, le
laissant seul au piano. Bndict en eut du dpit, et il continua de
chanter. Cependant Valentine s'tait assise sous les arbres de la terrasse,
 quelques pas de la fentre entr'ouverte. La voix de Bndict lui
arrivait ainsi plus suave et plus caressante parmi les feuilles mues, sur
la brise odorante du soir. Tout tait parfum et mlodie autour d'elle.
Elle cacha sa tte dans ses mains, et, livre  une des plus fortes
sductions que la femme ait jamais braves, elle laissa couler ses larmes.
Bndict cessa de chanter, et elle s'en aperut  peine, tant elle tait
sous le charme. Il s'approcha de la fentre et la vit. Le salon n'tait
qu'au rez-de-chausse; il sauta sur l'herbe et s'assit  ses pieds. Comme
elle ne lui parlait pas, il craignit qu'elle ne ft malade et osa carter
doucement ses mains. Alors il vit ses larmes, et laissa chapper un cri de
surprise et de triomphe. Valentine, accable de honte, voulut cacher son
front dans le sein de son amant. Comment se fit-il que leurs lvres se
rencontrrent? Valentine voulut se dfendre; Bndict n'eut pas la force
d'obir. Ayant que Louise ft auprs d'eux, ils avaient chang vingt
serments d'amour, vingt baisers dvorants. Louise, o tiez-vous donc?




XXVIII.


Ds ce moment, le pril devint imminent. Bndict se sentit si heureux
qu'il en devint fier, et se mit  mpriser le danger. Il prit sa destine
en drision, et se dit qu'avec l'amour de Valentine il devait vaincre
tous les obstacles. L'orgueil du triomphe le rendit audacieux; il imposa
silence  tous les scrupules de Louise. D'ailleurs il tait affranchi de
l'espce de dpendance  laquelle les soins et le dvouement de celle-ci
l'avaient soumis. Depuis qu'il tait guri compltement, Louise habitait
la ferme, et le soir ils se rendaient auprs de Valentine, chacun de son
ct. Il arriva plusieurs fois que Louise y vint bien aprs lui; il arriva
mme que Louise ne put pas y venir, et que Bndict passa de longues
soires seul avec Valentine. Le lendemain, lorsque Louise interrogeait
sa soeur, il lui tait facile de comprendre,  son trouble, la nature de
l'entretien qu'elle avait eu avec son amant, car le secret de Valentine
ne pouvait plus en tre un pour Louise; elle tait trop intresse  le
pntrer pour n'y avoir pas russi depuis longtemps. Rien ne manquait plus
 son malheur, et ce qui le compltait, c'est qu'elle se sentait incapable
d'y apporter un prompt remde. Louise sentait que sa faiblesse perdait
Valentine. N'et-elle eu d'autre motif que son intrt pour elle, elle
n'et pas hsit  l'clairer sur les dangers de sa situation; mais ronge
de jalousie comme elle l'tait, et conservant toute sa fiert d'me,
elle aimait mieux exposer le bonheur de Valentine que de s'abandonner
 un sentiment dont elle rougissait. Il y avait de l'gosme dans ce
dsintressement-l.

Elle se dtermina  retourner  Paris pour mettre fin au supplice qu'elle
endurait, sans avoir rien dcid pour sauver sa soeur. Elle rsolut
seulement de l'informer de son prochain dpart, et un soir, au moment o
Bndict se retira, au lieu de sortir du parc avec lui, elle dit 
Valentine qu'elle voulait lui parler un instant. Ces paroles donnrent de
l'ombrage  Bndict; il tait toujours proccup de l'ide que Louise,
tourmente par ses remords, voulait lui nuire auprs de Valentine. Cette
ide achevait de l'aigrir contre cette femme si gnreuse et si dvoue,
et lui faisait porter le poids de la reconnaissance avec humeur et
parcimonie.

--Ma soeur, dit Louise  Valentine, le moment est arriv o il faut que je
te quitte. Je ne puis rester plus longtemps loigne de mon fils. Tu n'as
plus besoin de moi, je pars demain.

--Demain! s'cria Valentine effraye; tu me quittes, tu me laisses seule,
Louise! Et que vais-je devenir?

--N'es-tu pas gurie? n'es-tu pas heureuse et libre, Valentine?  quoi
peut te servir dsormais la pauvre Louise?

--Ma soeur,  ma soeur! dit Valentine en l'enlaant de ses bras; vous ne
me quitterez point! Vous ne savez pas mes chagrins et les prils qui
m'entourent. Si vous me quittez, je suis perdue.

Louise garda un triste silence; elle se sentait une mortelle rpugnance 
couter les aveux de Valentine, et pourtant elle n'osait les repousser.
Valentine, le front couvert de honte, ne pouvait se rsoudre  parler. Le
silence froid et cruel de sa soeur la glaait de crainte. Enfin, elle
vainquit sa propre rsistance, et lui dit d'une voix mue:

--Eh bien, Louise, ne voudras-tu pas rester auprs de moi, si je te dis
que sans toi je suis perdue?

Ce mot, deux fois rpt, offrit  Louise un sens qui l'irrita malgr elle.

--Perdue! reprit-elle avec amertume, vous tes _perdue_, Valentine?

--Oh! ma soeur! dit Valentine blesse de l'empressement avec lequel Louise
accueillait cette ide, Dieu m'a protge jusqu'ici; il m'est tmoin que
je ne me suis livre volontairement  aucun sentiment,  aucune dmarche
contraire  mes devoirs.

Ce noble orgueil d'elle-mme, auquel Valentine avait encore droit, acheva
d'aigrir celle qui se livrait trop aveuglment peut-tre  sa passion.
Toujours facile  blesser, parce que sa vie passe tait souille d'une
tache ineffaable, elle prouva comme un sentiment de haine pour la
supriorit de Valentine. Un instant, l'amiti, la compassion, la
gnrosit, tous les nobles sentiments s'teignirent dans son coeur; elle
ne trouva pas de meilleure vengeance  exercer que d'humilier Valentine.

--Mais de quoi donc est-il question? lui dit-elle avec duret. Quels
dangers courez-vous? Je ne comprends pas de quoi vous me parlez.

Il y avait dans sa voix une scheresse qui fit mal  Valentine; jamais
elle ne l'avait vue ainsi. Elle s'arrta quelques instants pour la
regarder avec surprise.  la lueur d'une ple bougie qui brlait sur le
piano au fond de l'appartement, elle crut voir dans les traits de sa soeur
une expression qu'elle ne leur connaissait pas. Ses sourcils taient
contracts, ses lvres ples et serres; son oeil, terne et svre, tait
impitoyablement attach sur Valentine. Celle-ci, trouble, recula
involontairement sa chaise, et, toute tremblante, chercha  s'expliquer la
froideur ddaigneuse dont pour la premire fois de sa vie elle se voyait
l'objet. Mais elle et tout imagin plutt que de deviner la vrit.
Humble et pieuse, elle eut en ce moment tout l'hrosme que l'esprit
religieux, donne aux femmes, et, se jetant aux pieds de sa soeur, elle
cacha son visage baign de larmes sur ses genoux.

--Vous ayez raison de m'humilier ainsi, lui dit-elle; je l'ai bien mrit,
et quinze ans de vertu vous donnent le droit de rprimander ma jeunesse
imprudente et vaine. Grondez-moi, mprisez-moi; mais ayez compassion de
mon repentir et de mes terreurs. Protgez-moi, Louise, sauvez-moi; vous le
pouvez, car vous savez tout!

--Laisse! s'cria Louise, bouleverse par cette conduite et ramene tout
 coup aux nobles sentiments qui faisaient le fond de son caractre,
relve-toi, Valentine, ma soeur, mon enfant, ne reste pas ainsi  mes
genoux. C'est moi qui devrais tre aux tiens; c'est moi qui suis
mprisable et qui devrais te demander, ange du ciel, de me rconcilier
avec Dieu! Hlas! Valentine, je ne sais que trop tes chagrins; mais
pourquoi me les confier,  moi, misrable, qui ne puis t'offrir aucune
protection et qui n'ai pas le droit de te conseiller?

--Tu peux me conseiller et me protger, Louise, rpondit Valentine en
l'embrassant avec effusion. N'as-tu pas pour toi, l'exprience qui donne
la raison et la force? Il faut que cet homme s'loigne d'ici ou il faut
que je parte moi-mme. Nous ne devons pas nous voir davantage; car chaque
jour le mal augmente, et le retour  Dieu devient plus difficile. Oh! tout
 l'heure je me vantais! je sens que mon coeur est bien coupable.

Les larmes amres que rpandait Valentine brisrent le coeur de Louise.

--Hlas! dit-elle, ple et consterne, le mal est donc aussi grand que je
craignais! Vous aussi, vous voil malheureuse  jamais!

-- jamais! dit Valentine pouvante; avec la volont de gurir et l'aide
du ciel...

--On ne gurit pas! reprit Louise d'un ton sinistr, en mettant ses deux
mains sur son coeur sombre et dsol.

Puis elle se leva, et, marchant avec agitation, elle s'arrtait de temps
en temps devant Valentine pour lui parler d'une voix entrecoupe.

--Pourquoi me demander des conseils,  moi? Qui suis-je pour consoler
et pour gurir? Eh quoi! vous me demandez l'hrosme qui terrasse
les passions, et les vertus qui prservent la socit,  moi!  moi
malheureuse, que les passions ont fltrie, que la socit a maudite et
repousse! Et o prendrais-je, pour vous le donner, ce qui n'est pas en
moi? Adressez-vous aux femmes que le monde estime; adressez-vous  votre
mre! Celle-l est irrprochable; nul n'a su positivement que mon amant
ait t le sien. Elle avait tant de prudence! Et quand mon pre, quand son
poux a tu cet homme qui lui avait t parjure, elle a battu des mains;
et le monde l'a vue triompher, tant elle avait de force d'me et de
fiert! Voil les femmes qui savent vaincre une passion ou en gurir!...

Valentine, pouvante de ce qu'elle entendait, voulait interrompre sa
soeur; mais celle-ci, en proie  une sorte de dlire, continua:

--Les femmes comme moi succombent, et sont  jamais perdues! Les femmes
comme vous, Valentine, doivent prier et combattre; elles doivent chercher
leur force en elles-mmes et ne pas la demander aux autres. Des conseils!
des conseils! quels conseils vous donnerais-je que vous ne sachiez fort
bien vous dicter? C'est la force de les suivre qu'il faut trouver. Vous me
croyez donc plus forte que vous? Non, Valentine, je ne le suis pas. Vous
savez bien quelle a t ma vie, avec quelles passions indomptables je suis
ne; vous savez bien o elles m'ont conduite!

--Tais-toi, Louise, s'cria Valentine en s'attachant  elle avec douleur,
cesse de te calomnier ainsi. Quelle femme fut plus grande et plus forte
que toi dans sa chute? Peut-on t'accuser ternellement d'une faute commise
dans l'ge de l'ignorance et de la faiblesse? Hlas! vous tiez une
enfant! et depuis vous avez t sublime, vous avez forc l'estime de tout
ce qui porte un coeur lev. Vous voyez bien que vous savez ce que c'est
que la vertu.

--Hlas! dit Louise, ne l'apprenez jamais au mme prix; abandonne 
moi-mme ds mon enfance, prive des secours de la religion et de la
protection d'une mre, livre  notre aeule, cette femme si lgre et si
dpourvue de pudeur, je devais tomber de fltrissure en fltrissure! Oui,
cela serait arriv sans les sanglantes et terribles leons que me donna le
sort. Mon amant immol par mon pre; mon pre lui-mme, abreuv de douleur
et de honte par ma faute, cherchant et trouvant la mort quelques jours
aprs sur un champ de bataille; moi, bannie, chasse honteusement du toit
paternel, et rduite  traner ma misre de ville en ville avec mon enfant
mourant de faim dans mes bras! Ah! Valentine, c'est l une horrible
destine!

C'tait la premire fois que Louise parlait aussi hardiment de ses
malheurs. Exalte par la crise douloureuse o elle se trouvait, elle
s'abandonnait  la triste satisfaction de se plaindre elle-mme, et elle
oubliait les chagrins de Valentine et l'appui qu'elle lui devait. Mais
ces cris du remords et du dsespoir produisirent plus d'effet que les
plus loquentes remontrances. En mettant sous les yeux de Valentine le
tableau des malheurs o peuvent entraner les passions, elle la frappa
d'pouvante. Valentine se vit sur le bord de l'abme o sa soeur tait
tombe.

--Vous avez raison, s'cria-t-elle, c'est une horrible destine, et, pour
la porter avec courage et vertu, il faut tre vous; mon me, plus faible,
s'y perdrait. Mais, Louise, aidez-moi  avoir du courage, aidez-moi 
loigner Bndict.

Comme elle prononait ce nom, un faible bruit lui fit tourner la tte.
Toutes deux jetrent un cri perant en voyant Bndict debout, derrire
elles, comme une ple apparition.

--Vous avez prononc mon nom, Madame, dit-il  Valentine avec ce calme
profond qui donnait souvent le change sur ses impressions relles.

Valentine s'effora de sourire. Louise ne partagea pas son erreur.

--O tiez-vous donc, lui dit-elle, pour avoir si bien entendu?

--J'tais fort prs d'ici, Mademoiselle, rpondit Bndict avec un regard
double.

--Cela est au moins fort trange, dit Valentine d'un ton svre. Ma soeur
vous avait dit, ce me semble, qu'elle voulait me parler en particulier, et
vous tes rest assez prs de nous pour nous couter, sans doute?

Bndict n'avait jamais vu Valentine irrite contre lui; il en fut tourdi
un instant, et faillit renoncer  son hardi projet. Mais comme c'tait
pour lui une crise dcisive, il paya d'audace, et, conservant dans son
regard et dans son attitude cette fermet grave qui lui donnait tant de
puissance sur l'esprit des autres:

--Il est fort inutile de dissimuler, dit-il; j'tais assis derrire ce
rideau, et je n'ai rien perdu de votre entretien. J'aurais pu en entendre
davantage et me retirer, sans tre aperu, par la mme fentre qui
m'avait donn entre. Mais y tais si intress dans le sujet de votre
discussion...

Il s'arrta en voyant Valentine devenir plus ple que sa collerette et
tomber sur un fauteuil d'un air constern. Il eut envie de se jeter  ses
pieds, de pleurer sur ses mains; mais il sentait trop la ncessit de
dominer l'agitation de ces deux femmes  force de sang-froid et de
fermet.

--J'tais si intress dans votre discussion, reprit-il, que j'ai cru
rentrer dans mon droit en venant y prendre part. Si j'ai eu tort, l'avenir
en dcidera. En attendant, tchons d'tre plus forts que notre destine.
Louise, vous ne sauriez rougir de ce que vous avez dit devant moi; vous ne
pouvez oublier que vous vous tes souvent accuse ainsi  moi-mme, et je
serais tent de croire qu'il y a de la coquetterie dans votre vertueuse
humilit, tant vous savez bien quel doit en tre l'effet sur ceux qui,
comme moi, vous vnrent pour les preuves que vous avez subies.

En parlant ainsi, il prit la main de Louise, qui tait penche sur sa soeur
et la tenait embrasse; puis il l'attira doucement et d'un air affectueux
vers un sige plus loign; et quand il l'y eut assise, il porta cette
main  ses lvres avec tendresse, et aussitt, s'emparant du sige dont il
l'avait arrache, et se plaant entre elle et Valentine, il lui tourna le
dos et ne s'occupa plus d'elle.

--Valentine! dit-il alors d'une voix pleine et grave.

C'tait la premire fois qu'il osait l'appeler par son nom en prsence
d'un tiers. Valentine tressaillit, carta ses mains dont elle se cachait
le visage, et laissa tomber sur lui un regard froid et offens. Mais
il rpta son nom avec une douceur pleine d'autorit, et tant d'amour
brillait dans ses yeux que Valentine se cacha de nouveau le visage pour ne
pas le voir.

--Valentine, reprit-il, n'essayez pas avec moi ces feintes puriles qu'on
dit tre la grande dfense de votre sexe; nous ne pouvons plus nous
tromper l'un l'autre. Voyez cette cicatrice! je l'emporterai dans la
tombe! C'est le sceau et le symbole de mon amour pour vous. Vous ne pouvez
pas croire que je consente  vous perdre, c'est une erreur trop nave pour
que vous l'admettiez; Valentine, vous n'y songez pas!

Il prit ses mains dans les siennes. Subjugue par son air de rsolution,
elle les lui abandonna et le regarda d'un air effray.

--Ne me cachez pas vos traits, lui dit-il, et ne craignez pas de voir en
face de vous le spectre que vous avez retir du tombeau! Vous l'avez
voulu, Madame! si je suis devant vous aujourd'hui comme un objet de
terreur et d'aversion, c'est votre faute. Mais coute, ma Valentine, ma
toute-puissante matresse, je t'aime trop pour te contrarier; dis un mot,
et je retourne au linceul dont tu m'as retir.

En mme temps, il tira un pistolet de sa poche, et le lui montrant:

--Vois-tu, lui dit-il, c'est le mme, absolument le mme; ses braves
services ne l'ont point endommag; c'est un ami fidle et toujours  tes
ordres. Parle, chasse-moi, il est toujours prt... Oh! rassurez-vous,
s'cria-t-il d'un ton railleur, en voyant ces deux femmes, ples d'effroi,
se reculer en criant; ne craignez pas que je commette l'inconvenance de me
tuer sous vos yeux; je sais trop les gards qu'on doit aux nerfs des
femmes.

--C'est une scne horrible! s'cria Louise avec angoisse; vous voulez
faire mourir Valentine.

--Tout  l'heure, Mademoiselle, vous me rprimanderez, rpondit-il d'un
air haut et sec;  prsent je parle  Valentine, et je n'ai pas fini.

Il dsarma son pistolet et le mit dans sa poche.

--Voyez-vous, Madame, dit-il  Valentine, c'est absolument  cause de vous
que je vis, non pour votre plaisir, mais pour le mien. Mon plaisir est
et sera toujours bien modeste. Je ne demande rien que vous ne puissiez
accorder sans remords  la plus pure amiti. Consultez votre mmoire et
votre conscience; l'avez-vous trouv bien audacieux et bien dangereux,
ce Bndict qui n'a au monde qu'une passion? Cette passion, c'est vous.
Vous ne pouvez pas esprer qu'il en ait jamais une autre, lui qui est dj
vieux de coeur et d'exprience pour tout le reste! lui qui vous a aime,
n'aimera jamais une autre femme; car enfin, ce n'est pas une brute, ce
Bndict que vous voulez chasser! Eh quoi! vous m'aimez assez pour me
craindre, et vous me mprisez assez pour esprer me soumettre  vous
perdre? Oh! quelle folie! Non, non! je ne vous perdrai pas tant que
j'aurai un souffle de vie, j'en jure par le ciel et par l'enfer! je vous
verrai, je serai votre ami, votre frre, ou que Dieu me damne si...

--Par piti, taisez-vous, dit Valentine, ple et suffoque, en lui
pressant les mains d'une manire convulsive; je ferai ce que vous voudrez,
je perdrai mon me  jamais, s'il le faut, pour sauver votre vie...

--Non, vous ne perdrez pas votre me, rpondit-il, vous nous sauverez tous
deux. Croyez-vous donc que je ne puisse pas aussi mriter le ciel et tenir
un serment? Hlas! avant vous je croyais  peine en Dieu; mais j'ai adopt
tous vos principes, toutes vos croyances. Je suis prt  jurer par celui
de vos anges que vous me nommerez. Laissez-moi vivre, Valentine; que vous
importe? Je ne repousse pas la mort; impose par vous, cette fois, elle me
serait plus douce que la premire. Mais, par piti, Valentine, ne me
condamnez pas au nant!... Vous froncez le sourcil  ce mot. Eh! tu sais
bien que je crois au ciel avec toi; mais le ciel sans toi, c'est le nant.
Le ciel n'est pas o tu n'es pas; j'en suis si certain que, si tu me
condamnes  mourir, je te tuerai peut-tre aussi afin de ne pas te perdre.
J'ai dj eu cette ide... Il s'en est fallu de peu qu'elle ne domint
toutes les autres!... Mais, crois-moi, vivons encore quelques jours
ici-bas. Hlas! ne sommes-nous pas heureux? En quoi donc sommes-nous
coupables? Tu ne me quitteras pas, dis?... Tu ne m'ordonneras pas de
mourir, c'est impossible; car tu m'aimes, et tu sais bien que ton honneur,
ton repos, tes principes me sont sacrs. Est-ce que vous me croyez capable
d'en abuser, Louise? dit-il en se tournant brusquement vers elle. Vous
faisiez tout  l'heure une horrible peinture des maux o la passion nous
entrane; je proteste que j'ai foi en moi-mme, et que si j'eusse t aim
de vous jadis, je n'aurais point fltri et empoisonn votre vie. Non,
Louise, non, Valentine, tous les hommes ne sont pas des lches...

Bndict parla encore longtemps, tantt avec force et passion, tantt avec
une froide ironie, tantt avec douceur et tendresse. Aprs avoir pouvant
ces deux femmes et les avoir subjugues par la crainte, il vint  bout de
les dominer par l'attendrissement. Il sut si bien s'emparer d'elles, qu'en
les quittant il avait obtenu toutes les promesses qu'elles se seraient
crues incapables d'accorder une heure auparavant.




XXIX.


Voici quel fut le rsultat de leurs conventions.

Louise partit pour Paris, et revint quinze jours aprs avec son fils. Elle
fora madame Lhry  traiter avec elle pour une pension qu'elle voulait
lui payer chaque mois. Bndict et Valentine se chargrent tour  tour de
l'ducation de Valentin, et continurent  se voir presque tous les jours
aprs le coucher du soleil.

Valentin tait un garon de quinze ans, grand, mince et blond. Il
ressemblait  Valentine; il avait comme elle un caractre gal et facile.
Ses grands yeux bleus avaient dj cette expression de douceur caressante
qui charmait en elle; son sourire avait la mme fracheur, la mme bont.
Il ne l'eut pas plus tt vue, qu'il se prit d'affection pour elle au point
que sa mre en fut jalouse.

On rgla ainsi l'emploi de son temps: il allait passer dans la matine
deux heures avec sa tante, qui cultivait en lui les arts d'agrment. Le
reste du jour, il le passait  la maisonnette du ravin. Bndict avait
fait d'assez bonnes tudes pour remplacer avantageusement ses professeurs.
Il avait pour ainsi dire forc Louise  lui confier l'ducation de cet
enfant; il s'tait senti le courage et la volont ferme de s'en charger et
de lui consacrer plusieurs annes de sa vie. C'tait une manire de
s'acquitter envers elle, et sa conscience embrassait cette tche avec
ardeur. Mais quand il eut vu Valentin, la ressemblance de ses traits et de
son caractre avec Valentine, et jusqu' la similitude de son nom, lui
firent concevoir pour lui une affection dont il ne se serait pas cru
capable. Il l'adopta dans son coeur, et pour lui pargner les longues
courses qu'il tait forc de faire chaque jour, il obtint que sa mre le
laisst habiter avec lui. Il lui fallut bien souffrir alors que, sous
prtexte de rendre l'habitation commode  son nouvel occupant, Valentine
et Louise y fissent faire quelques embellissements. Par leurs soins, la
maison du ravin devint en peu de jours une retraite dlicieuse pour un
homme frugal et potique comme l'tait Bndict; le pav humide et malsain
fit place  un plancher lev de plusieurs pieds au-dessus de l'ancien
sol. Les murs furent recouverts d'une toffe sombre et fort commune, mais
lgamment plisse en forme de tente pour cacher les poutres du plafond.
Des meubles simples, mais propres, des livres choisis, quelques gravures,
et de jolis tableaux peints par Valentine, furent apports du chteau, et
achevrent de crer comme par magie un lgant cabinet de travail sous le
toit de chaume de Bndict. Valentine fit prsent  son neveu d'un joli
poney du pays pour venir chaque matin djeuner et travailler avec elle.
Le jardinier du chteau vint arranger le petit jardin de la chaumire;
il cacha les lgumes prosaques derrire des haies de pampres; il sema
de fleurs le tapis de verdure qui s'arrondissait devant la porte de
la maison, il fit courir des guirlandes de liseron et de houblon sur
le chaume rembruni de la toiture; il couronna la porte d'un dais de
chvrefeuille et de clmatite: il lagua un peu les houx et les buis du
ravin, et ouvrit quelques perces d'un aspect sauvage et pittoresque. En
homme intelligent, que la science de l'horticulture n'avait pas abruti, il
respecta les longues fougres qui s'accrochaient aux rochers; il nettoya
le ruisseau sans lui ter ses pierres moussues et ses margelles de
bruyres empourpres, enfin il embellit considrablement cette demeure.
Les libralits de Bndict et les bonts de Valentine fermrent la bouche
 tout commentaire insolent. Qui pouvait ne pas aimer Valentine? Dans les
premiers jours, l'arrive de Valentin, ce tmoignage vivant du dshonneur
de sa mre, fit un peu jaser le village et les serviteurs du chteau.
Quelque port qu'on soit  la bienveillance, on ne renonce pas aisment 
une occasion si favorable de blmer et de mdire. Alors on fit attention 
tout; on remarqua les frquentes visites de Bndict au chteau, le genre
de vie mystrieux et retir de madame de Lansac. Quelques vieilles femmes
qui, du reste, dtestaient cordialement madame de Raimbault, firent
observer  leurs voisines, avec un soupir et un clignement d'oeil piteux,
que les habitudes taient dj bien changes au chteau depuis le dpart
de la comtesse, et que tout ce qui s'y passait ne lui conviendrait gure
si elle pouvait s'en douter. Mais les commrages furent tout  coup
arrts par l'invasion d'une pidmie dans le pays. Valentine, Louise et
Bndict prodigurent leurs soins, s'exposrent courageusement aux dangers
de la contagion, fournirent avec gnrosit  toutes les dpenses,
prvinrent tous les besoins du pauvre, clairrent l'ignorance du riche.
Bndict avait tudi un peu en mdecine; avec une saigne et quelques
ordonnances rationnelles, il sauva beaucoup de malades. Les tendres soins
de Louise et de Valentine adoucirent les dernires souffrances des autres
ou calmrent la douleur des survivants. Quand l'pidmie fut passe,
personne ne se souvint des cas de conscience qui s'taient levs  propos
de ce jeune et beau garon transplant dans le pays. Tout ce que firent
Valentine, Bndict ou Louise, fut dclar inattaquable; et si quelque
habitant d'une ville voisine et os tenir un propos quivoque sur leur
compte, il n'tait pas un paysan  trois lieues  la ronde qui ne le
lui et fait payer cher. Le passant curieux et dsoeuvr tait mal venu
lui-mme  faire dans les cabarets de village quelques questions trop
indiscrtes sur le compte de ces trois personnes.

Ce qui complta leur scurit, c'est que Valentine n'avait gard  son
service aucun de ces valets ns dans la livre, peuple insolent, ingrat et
bas, qui salit tout ce qu'il regarde, et dont la comtesse de Raimbault
aimait  s'entourer, pour avoir apparemment des esclaves  tyranniser.
Aprs son mariage, Valentine avait renouvel sa maison; elle ne l'avait
compose que de ces bons serviteurs  demi villageois qui font un bail
pour entrer au service d'un matre, le servent avec gravit, avec lenteur,
avec _complaisance_, si l'on peut parler ainsi; qui rpondent: _Je veux
bien_, ou: _Il y a moyen_,  ses ordres, l'impatientent et le dsesprent
souvent, cassent ses porcelaines, ne lui volent pas un sou, mais par
maladresse et lourdeur font un horrible dgt dans une maison lgante;
gens insupportables, mais excellents, qui rappellent toutes les vertus de
l'ge patriarcal; qui, dans leur solide bon sens et leur heureuse
ignorance, n'ont pas l'ide de cette rapide et servile soumission de la
domesticit selon nos usages; qui obissent sans se presser, mais avec
respect; gens prcieux, qui ont encore la foi de leur devoir, parce que
leur devoir est une convention franche et raisonne; gens robustes, qui
rendraient des coups de cravache  un dandy; qui ne font rien que par
amiti; qu'on ne peut s'empcher ni d'aimer ni de maudire; qu'on souhaite,
cent fois par jour, voir  tous les diables, mais qu'on ne se dcide
jamais  mettre  la porte.

La vieille marquise et pu tre une sorte d'obstacle aux projets de nos
trois amis. Valentine s'apprtait  lui en faire la confidence et  la
disposer en sa faveur. Mais,  cette poque, elle faillit succomber  une
attaque d'apoplexie. Son raisonnement et sa mmoire en reurent une si
vive atteinte, qu'il ne fallut pas esprer de lui faire comprendre ce dont
il s'agissait. Elle cessa d'tre active et robuste; elle se renferma
presque entirement dans sa chambre, et se livra avec sa gouvernante aux
pratiques d'une dvotion purile. La religion, dont elle s'tait fait un
jeu toute sa vie, lui devint un amusement ncessaire, et sa mmoire use
ne s'exera plus qu' rciter des patentres. Il n'y avait donc plus
qu'une personne qui et pu nuire  Valentine; c'tait cette demoiselle
de compagnie. Mais mademoiselle Beaujon (c'tait son nom) ne demandait
qu'une chose au monde, c'tait de rester auprs de sa matresse, et de
la circonvenir de manire  accaparer tous les legs qu'il serait en son
pouvoir de lui faire. Valentine, tout en la surveillant de manire  ce
qu'elle n'abust jamais de l'empire qu'elle avait sur l'esprit de la
marquise, s'tant assure qu'elle mritait par son zle et ses soins
toutes les rcompenses qu'elle pourrait en obtenir, lui tmoigna une
confiance dont elle fut reconnaissante. Madame de Raimbault,  demi
instruite par la voix publique (car rien ne peut rester absolument secret,
si bien qu'on s'y prenne), lui crivit pour savoir  quoi s'en tenir sur
les diffrents propos qui lui taient parvenus. Elle avait grande
confiance dans cette Beaujon, qui n'avait jamais beaucoup aim Valentine,
et qui, en revanche, avait toujours aim  mdire. Mais la Beaujon, dans
un style et dans une orthographe remarquablement bizarres, s'empressa de
la dtromper et de l'assurer qu'elle n'avait jamais entendu parler de ces
tranges nouvelles, inventes probablement dans les petites villes des
environs. La Beaujon comptait se retirer du service aussitt que la
vieille marquise serait morte; elle se souciait fort peu ensuite du
courroux de la comtesse, pourvu qu'elle quittt cette maison les poches
pleines.

M. de Lansac crivait fort rarement, et ne tmoignait nulle impatience de
revoir sa femme, nul dsir de s'occuper de ses affaires de coeur. Ainsi une
runion de circonstances favorables concourait  protger le bonheur que
Louise, Valentine et Bndict, volaient pour ainsi dire  la loi des
convenances et des prjugs. Valentine fit entourer d'une clture la
partie du parc o tait situ le pavillon. Cette espce de parc rserv
tait fort sombre et fort bien plant. On y ajouta sur les confins, des
massifs de plantes grimpantes, des remparts de vigne vierge, d'aristoloche,
et de ces haies de jeunes cyprs qu'on taille en rideau, et qui forment
une barrire impntrable  la vue. Au milieu de ces lianes, et derrire
ces discrets ombrages, le pavillon s'levait dans une situation dlicieuse,
auprs d'une source dont le bouillonnement, s'chappant  travers les
roches, entretenait sans cesse un frais murmure autour de cette rveuse
et mystrieuse retraite. Personne n'y fut admis que Valentin, Louise,
Bndict et Athnas, lorsqu'elle pouvait chapper  la surveillance de
son mari, qui n'aimait pas beaucoup  lui voir conserver des relations
avec son cousin. Chaque matin, Valentin, qui avait une clef du pavillon,
venait y attendre Valentine. Il arrosait ses fleurs, il renouvelait celles
du salon, il essayait quelques tudes sur le piano, ou bien il donnait des
soins  la volire. Quelquefois il s'oubliait, sur un banc, aux vagues
et inquites rveries de son ge; mais sitt qu'il apercevait la forme
svelte de sa tante  travers les arbres, il se remettait  l'ouvrage.
Valentine aimait  constater la similitude de leurs caractres et de leurs
inclinations; elle se plaisait  retrouver dans ce jeune homme, malgr la
diffrence des sexes, les gots paisibles, l'amour de la vie intime et
retire qui taient en elle. Et puis elle l'aimait  cause de Bndict,
dont il recevait les soins et les leons, et dont chaque jour il lui
apportait un reflet.

Valentin, sans comprendre la force des liens qui l'attachaient  Bndict
et  Valentine, les aimait dj avec une vivacit et une dlicatesse
au-dessus de son ge. Cet enfant, n dans les larmes, le plus grand flau
et la plus grande consolation de sa mre, avait fait de bonne heure
l'essai de cette sensibilit qui se dveloppe plus tard dans le cours des
destines ordinaires. Ds qu'il avait t en ge de comprendre un peu la
vie, Louise lui avait expos nettement sa position dans le monde, les
malheurs de sa destine, la tache de sa naissance, les sacrifices qu'elle
lui avait faits, et tout ce qu'elle avait  braver pour remplir envers
lui ces devoirs si faciles et si doux aux autres mres. Valentin avait
profondment senti toutes ces choses; son me, facile et tendre, avait
pris ds lors une teinte de mlancolie et de fiert; il avait conu pour
sa mre une reconnaissance passionne, et, dans toutes ses douleurs, elle
avait trouv en lui de quoi la rcompenser et la consoler...

Mais il faut bien l'avouer, Louise, qui tait capable d'un si grand
courage et de tant de vertus suprieures au vulgaire, tait peu agrable
dans le commerce de la vie ordinaire; passionne  propos de tout, et, en
dpit d'elle mme, sensible  toutes les blessures dont elle aurait d
savoir mousser l'atteinte, elle faisait souvent retomber l'amertume de
son me sur l'me si douce et si impressionnable de son fils. Aussi, 
force d'irriter ses jeunes facults, elle les avait dj un peu puises.
Il y avait comme des teintes de vieillesse sur ce front de quinze ans, et
cet enfant,  peine clos  la vie, prouvait dj la fatigue de vivre et
le besoin de se reposer dans une existence calme et sans orage. Comme une
belle fleur ne le matin sur les rochers et dj battue des vents avant de
s'panouir, il penchait sa tte ple sur son sein, et son sourire avait
une langueur qui n'tait pas de son ge. Aussi, l'intimit si caressante
et si sereine de Valentine, le dvouement si prudent et si soutenu de
Bndict, commencrent pour lui une nouvelle re. Il se sentit panouir
dans cette atmosphre plus favorable  sa nature. Sa taille souple et
frle prit un essor plus rapide, et une douce nuance d'incarnat vint se
mler  la blancheur mate de ses joues. Athnas, qui faisait plus de
cas de la beaut physique que de toute chose au monde, dclarait n'avoir
jamais vu une tte aussi ravissante que celle de ce bel adolescent, avec
ses cheveux d'un blond cendr, comme ceux de Valentine, flottant par
grosses boucles sur un cou blanc et poli comme le marbre de l'Antinos.
L'tourdie n'tait pas fche de rpter  tout propos que c'tait un
enfant sans consquence, afin d'avoir le droit de baiser de temps en temps
ce front si pur et si limpide, et de passer ses doigts dans ces cheveux
qu'elle comparait  la soie vierge des cocons dors.

Le pavillon tait donc pour tous,  la fin du jour, un lieu de repos et de
dlices. Valentine n'y admettait aucun profane, et ne permettait aucune
communication avec les gens du chteau. Catherine avait seule droit d'y
pntrer et d'en prendre soin. C'tait l'lyse, le monde potique, la vie
dore de Valentine; au chteau, tous les ennuis, toutes les servitudes,
toutes les tristesses; la grand'mre infirme, les visites importunes, les
rflexions pnibles et l'oratoire plein de remords; au pavillon, tous les
bonheurs, tous les amis, tous les doux rves, l'oubli des terreurs, et les
joies pures d'un amour chaste. C'tait comme une le enchante au milieu
de la vie relle, comme une oasis dans le dsert.

Au pavillon, Louise oubliait ses amertumes secrtes, ses violences
comprimes, son amour mconnu. Bndict, heureux de voir Valentine
s'abandonner sans rsistance  sa foi, semblait avoir chang de caractre;
il avait dpouill ses ingalits, ses injustices, ses brusqueries
cruelles. Il s'occupait de Louise presque autant que de sa soeur; il se
promenait avec elle sous les tilleuls du parc, un bras pass sous le sien.
Il lui parlait de Valentin, lui vantait ses qualits, son intelligence,
ses progrs rapides; il la remerciait de lui avoir donn un ami et un
fils. La pauvre Louise pleurait en l'coutant, et s'efforait de trouver
l'amiti de Bndict plus flatteuse et plus douce que ne l'et t son
amour.

Athnas, rieuse et foltre, reprenait au pavillon toute l'insouciance de
son ge; elle oubliait l les tracas du mnage, les orageuses tendresses
et la jalouse dfiance de Pierre Blutty. Elle aimait encore Bndict, mais
autrement que par le pass; elle ne voyait plus en lui qu'un ami sincre.
Il l'appelait sa soeur, comme Louise et Valentine; seulement il se plaisait
 la nommer sa petite soeur. Athnas n'avait pas assez de posie dans
l'esprit pour s'obstiner  nourrir une passion malheureuse. Elle tait
assez jeune, assez belle pour aspirer  un amour partag, et jusque-l
Pierre Blutty n'avait pas contribu  faire souffrir sa petite vanit de
femme. Elle en parlait avec estime, la rougeur au front et le sourire sur
les lvres; et puis,  la moindre remarque maligne de Louise, elle
s'enfuyait, lgre espigle, parmi les sentiers du parc, tranant aprs
elle le timide Valentin, qu'elle traitait de petit colier, et qui n'avait
gure qu'un an de moins qu'elle.

Mais ce qu'il serait impossible de rendre, c'est la tendresse muette et
rserve de Bndict et de Valentine, c'est ce sentiment exquis de pudeur
et de dvouement qui dominait chez eux la passion ardente toujours prte 
dborder. Il y avait dans cette lutte ternelle mille tourments et mille
dlices, et peut-tre Bndict chrissait-il autant les uns que les
autres. Valentine pouvait souvent encore craindre d'offenser Dieu et
souffrir de ses scrupules religieux; mais lui, qui ne concevait pas aussi
bien l'tendue des devoirs d'une femme, se flattait de n'avoir entran
Valentine dans aucune faute et de ne l'exposer  aucun repentir. Il lui
sacrifiait avec joie ces brlantes aspirations qui le dvoraient. Il tait
fier de savoir souffrir et vaincre: tout bas, son imagination s'enivrait
de mille dsirs et de mille rves; mais tout haut il bnissait Valentine
des moindres faveurs. Effleurer ses cheveux, respirer ses parfums, se
coucher sur l'herbe  ses pieds, la tte appuye sur un coin de son
tablier de soie, reprendre sur le front de Valentin un des baisers qu'elle
venait d'y dposer, emporter furtivement, le soir, le bouquet qui s'tait
fltri  sa ceinture, c'taient l les grands accidents et les grandes
joies de cette vie de privation, d'amour et de bonheur.




QUATRIME PARTIE.




XXX.


Quinze mois s'coulrent ainsi: quinze mois de calme et de bonheur dans la
vie de cinq individus, c'est presque fabuleux. Il en fut ainsi pourtant.
Le seul chagrin qu'prouva Bndict, ce fut de voir quelquefois Valentine
ple et rveuse. Alors il se htait d'en chercher la cause, et il
dcouvrait toujours qu'elle avait rapport  quelque alarme de son me
pieuse et timore. Il parvenait  chasser ces lgers nuages, car Valentine
n'avait plus le droit de douter de sa force et de sa soumission. Les
lettres de M. de Lansac achevaient de la rassurer, elle avait pris le
parti de lui crire que Louise tait installe  la ferme avec son fils,
et que _M. Lhry_ (Bndict) s'occupait de l'ducation de ce jeune homme,
sans dire dans quelle intimit elle vivait avec ces trois personnes. Elle
avait ainsi expliqu leurs relations, en affectant de regarder M. de
Lansac comme li envers elle par la promesse de lui laisser voir sa soeur.
Toute cette histoire avait paru bizarre et ridicule  M. de Lansac. S'il
n'avait pas tout  fait devin la vrit, du moins tait-il sur la voie.
Il avait hauss les paules en songeant au mauvais got et au mauvais ton
d'une intrigue de sa femme avec un cuistre de province.

Mais, tout bien considr, la chose lui plaisait mieux ainsi qu'autrement.
Il s'tait mari avec la ferme rsolution de ne pas s'embarrasser de
madame de Lansac, et, pour le moment, il entretenait avec une premire
danseuse du thtre de Saint-Ptersbourg des relations qui lui faisaient
envisager trs-philosophiquement la vie. Il trouvait donc fort juste que
sa femme se crt de son ct des affections qui l'enchanassent loin
de lui sans reproches et sans murmures. Tout ce qu'il dsirait, c'tait
qu'elle agt avec prudence, et qu'elle ne le couvrt point, par une
conduite dissolue, de ce sot et injuste ridicule qui s'attache aux maris
tromps. Or, il se fiait assez au caractre de Valentine pour dormir en
paix sur ce point; et puisqu'il fallait ncessairement  cette jeune femme
abandonne ce qu'il appelait une occupation de coeur, il aimait mieux la
lui voir chercher dans le mystre de la retraite qu'au milieu du bruit et
de l'clat des salons. Il se garda donc bien de critiquer ou de blmer son
genre de vie, et toutes ses lettres exprimrent, dans les termes les plus
affectueux et les plus honorables, la profonde indiffrence avec laquelle
il tait rsolu d'accueillir toutes les dmarches de Valentine.

La confiance de son mari, dont elle attribua les motifs  de plus nobles
causes, tourmenta longtemps Valentine en secret. Cependant peu  peu les
susceptibilits de son esprit rigide s'engourdirent et se reposrent dans
le sein de Bndict. Tant de respect, de stocisme, de dsintressement,
un amour si pur et si courageux, la touchrent profondment. Elle en vint
 se dire que, loin d'tre un sentiment dangereux, c'tait l une vertu
hroque et prcieuse, que Dieu et l'honneur sanctionnaient leurs liens,
que son me s'purait et se fortifiait  ce feu sacr. Toutes les sublimes
utopies de la passion robuste et patiente vinrent l'blouir. Elle osa bien
remercier le ciel de lui avoir donn pour sauveur et pour appui, dans les
prils de la vie, ce puissant et magnanime complice qui la protgeait et
la gardait contre elle-mme. La dvotion jusqu'alors avait t pour elle
comme un code de principes sacrs, fortement raisonns et gravement
repasss chaque jour pour la dfense de ses moeurs; elle changea de nature
dans son esprit, et devint une passion potique et enthousiaste, une
source de rves asctiques et brlants, qui, bien loin de servir de
rempart  son coeur, l'ouvrirent de tous cts aux attaques de la passion.
Cette dvotion nouvelle lui sembla meilleure que l'ancienne. Comme elle
la sentit plus intense et plus fconde en vives motions, en ardentes
aspirations vers le ciel, elle l'accueillit avec imprudence, et se plut 
penser que l'amour de Bndict l'avait allume.

De mme que le feu purifie l'or, se disait-elle, l'amour vertueux lve
l'me, dirige son essor vers Dieu, source de tout amour.

Mais, hlas! Valentine ne s'aperut point que cette foi, retrempe au feu
des passions humaines, transigeait souvent avec les devoirs de son origine,
et descendait  des alliances terrestres. Elle laissa ravager les forces
que vingt ans de calme et d'ignorance avaient amasses en elle; elle la
laissa envahir et altrer ses convictions, jadis si nettes et si rigides,
et couvrir de ses fleurs trompeuses l'pre et troit sentier du devoir.
Ses prires devinrent plus longues; le nom et l'image de Bndict s'y
mlaient sans cesse, et elle ne les repoussait plus; elle s'en entourait
pour s'exciter  mieux prier: le moyen tait infaillible, mais il tait
dangereux. Valentine sortait de son oratoire avec une me exalte, des
nerfs irrits, un sang actif et brlant; alors les regards et les paroles
de Bndict ravageaient son coeur comme une lave ardente. Qu'il et t
assez hypocrite ou assez habile pour prsenter l'adultre sous un jour
mystique, et Valentine se perdait en invoquant le ciel.

Mais ce qui devait les prserver longtemps, c'tait la candeur de ce jeune
homme, en qui rsidait vraiment une me honnte. Il s'imaginait qu'au
moindre effort pour branler la vertu de Valentine il devait perdre son
estime et sa confiance, si pniblement achetes. Il ne savait pas qu'une
fois engage sur la pente rapide des passions on ne revient gure sur ses
pas. Il n'avait pas la conscience de sa puissance; l'et-il eue, peut-tre
ne s'en serait-il pas servi, tant tait droit et loyal encore cet esprit
tout neuf et tout jeune.

Il fallait voir de quelles nobles fatuits, de quelles sublimes paradoxes
ils sanctionnaient leur imprudent amour.

--Comment pourrais-je t'engager  manquer  tes principes, disait Bndict
 Valentine, moi qui te chris pour cette force virile que tu m'opposes!
moi qui prfre ta vertu  ta beaut, et ton me  ton corps! moi qui te
tuerais avec moi, si l'on pouvait m'assurer de te possder immdiatement
dans le ciel, comme les anges possdent Dieu!

--Non, tu ne saurais mentir, lui rpondait Valentine, toi que Dieu m'a
envoy pour m'apprendre  le connatre et  l'aimer, toi qui le premier
m'as fait concevoir sa puissance et m'as enseign les merveilles de la
cration. Hlas! je la croyais si petite et si borne! Mais toi, tu as
grandi le sens des prophties, tu m'as donn la clef des posies sacres,
tu m'as rvl l'existence d'un vaste univers dont le pur amour est le
lien et le principe. Je sais maintenant que nous avons t crs l'un
pour l'autre, et que l'alliance immatrielle contracte entre nous est
prfrable  tous les liens terrestres.

Un soir, ils taient tous runis dans le joli salon du pavillon. Valentin,
qui avait une voix agrable et frache, essayait une romance; sa mre
l'accompagnait. Athnas, un coude appuy sur le piano, regardait
attentivement son jeune favori, et ne voulait point s'apercevoir du
malaise qu'elle lui causait. Bndict et Valentine, assis prs de la
fentre, s'enivraient des parfums de la soire, de calme, d'amour, de
mlodie et d'air pur. Jamais Valentine n'avait senti une si profonde
scurit. L'enthousiasme se glissait de plus en plus dans son me,
et, sous le voile d'une juste admiration pour la vertu de son amant,
grandissait sa passion intense et rapide. La ple clart des toiles leur
permettait  peine de se voir. Pour remplacer ce chaste et dangereux
plaisir que verse le regard, ils laissrent leurs mains s'enlacer.
Peu  peu, l'treinte devint plus brlante, plus avide; leurs siges
se rapprochrent insensiblement, leurs cheveux s'effleuraient et se
communiquaient l'lectricit abondante qu'ils dgagent; leurs haleines se
mlaient, et la brise du soir s'embrasait autour d'eux. Bndict, accabl
sous le poids du bonheur dlicat et pntrant que recle un amour  la
fois repouss et partag, pencha sa tte sur le bord de la croise et
appuya son front sur la main de Valentine, qu'il tenait toujours dans les
siennes. Ivre et palpitant, il n'osait faire un mouvement, de peur de
dranger l'autre main qui s'tait glisse sur sa tte, et qui se promenait
moelleuse et lgre, comme le souffle d'un follet, parmi les flots rudes
et noirs de sa chevelure. C'tait une motion qui brisait sa poitrine
et qui faisait refluer tout son sang  son coeur. Il y avait de quoi en
mourir; mais il serait mort plutt que de laisser voir son trouble, tant
il craignait d'veiller les mfiances et les remords de Valentine. Si elle
avait su quels torrents de dlices elle versait dans son sein, elle se ft
retire. Pour obtenir cet abandon, ces molles caresses, ces cuisantes
volupts, il y fallait paratre insensible. Bndict retenait sa
respiration, et comprimait l'ardeur de sa fivre. Son silence finit
par gner Valentine, elle lui parla  voix basse pour se distraire de
l'motion trop vive qui commenait  la gner aussi.

--N'est-ce pas que nous sommes heureux, lui dit-elle, peut-tre pour lui
faire entendre ou pour se dire  elle-mme qu'il ne fallait pas dsirer de
l'tre davantage.

--Oh! dit Bndict, en s'efforant malgr lui d'assurer le son de sa voix,
il faudrait mourir ainsi!

Un pas rapide, qui traversait la pelouse et s'approchait du pavillon,
retentit au milieu du silence. Je ne sais quel pressentiment vint effrayer
Bndict; il serra convulsivement la main de Valentine et la pressa contre
son coeur, qui battait aussi haut dans sa poitrine que le bruit inquitant
de ces pas inattendus. Valentine sentit le sien se glacer d'une peur
vague, mais terrible; elle retira brusquement ses mains et se dirigea vers
la porte. Mais elle s'ouvrit avant qu'elle l'et atteinte, et Catherine
essouffle parut.

--Madame, dit-elle d'un air empress et constern, M. de Lansac est au
chteau!

Ce mot fit sur tous ceux qui l'entendirent le mme effet qu'une pierre
lance au sein des ondes pures et immobiles d'un lac; les cieux, les
arbres, les dlicieux paysages qui s'y refltaient se brisent, se tordent
et s'effacent; un caillou a suffi pour faire rentrer dans le chaos toute
une scne enchante: ainsi fut rompue l'harmonie dlicieuse qui rgnait
en ce lieu une minute auparavant. Ainsi fut boulevers le beau rve de
bonheur dont se berait cette famille. Disperse tout  coup comme
les feuilles que le vent balaie en tourbillon, elle se spara pleine
d'anxits et d'alarmes. Valentine pressa Louise et son fils dans ses
bras.

-- jamais  vous! leur dit-elle en les quittant; nous nous reverrons
bientt, j'espre; peut-tre demain.

Valentin secoua tristement la tte; un mouvement de fiert et de haine
indfinissable venait d'clore en lui au nom de M. de Lansac. Il avait
souvent song que ce noble comte pourrait bien le chasser de sa maison;
cette ide avait parfois empoisonn le bonheur qu'il y gotait.

--Cet homme fera bien de vous rendre heureuse, dit-il  sa tante d'un air
martial qui la fit sourire d'attendrissement; sinon il aura affaire  moi!

--Que pourrais-tu craindre avec un tel chevalier? dit Athnas  madame de
Lansac en s'efforant de paratre gaie, et en donnant une petite tape de
sa main ronde et polie sur la joue enflamme du jeune homme.

--Venez-vous, Bndict? cria Louise en se dirigeant vers la porte du parc
qui s'ouvrait sur la campagne.

--Tout  l'heure, rpondit-il.

Il suivit Valentine vers l'autre sortie, et tandis que Catherine teignait
 la hte les bougies et fermait le pavillon:

--Valentine!... lui dit-il d'une voix sourde et violemment agite.

Il ne put en dire davantage. Comment et-il os exprimer d'ailleurs le
sujet de ses craintes et de sa fureur?

Valentine le comprit, et lui tendant la main d'un air ferme:

--Soyez tranquille, lui rpondit-elle avec un sourire d'amour et de
fiert.

L'expression de sa voix et de son regard eut tant de puissance sur
Bndict que, docile  la volont de Valentine, il s'loigna presque
tranquille.




XXXI.


M. de Lansac en costume de voyage et affectant une grande fatigue, s'tait
drap nonchalamment sur le canap du grand salon. Il vint au-devant de
Valentine d'un air galant et empress ds qu'il l'aperut. Valentine
tremblait et se sentait prs de s'vanouir. Sa pleur, sa consternation,
n'chapprent point au comte; il feignit de ne pas s'en apercevoir, et lui
fit compliment au contraire sur l'clat de ses yeux et la fracheur de
son teint. Puis il se mit aussitt  causer avec cette aisance que donne
l'habitude de la dissimulation; et le ton dont il parla de son voyage,
la joie qu'il exprima de se retrouver auprs de sa femme, les questions
bienveillantes qu'il lui adressa sur sa sant, sur les plaisirs de sa
retraite, l'aidrent  se remettre de son motion et  paratre, comme
lui, calme, gracieuse et polie.

Ce fut alors seulement qu'elle remarqua dans un coin du salon un homme
gros et court, d'une figure rude et commune; M. de Lansac le lui prsenta
comme _un de ses amis_. Il y avait quelque chose de contraint dans la
manire dont M. de Lansac pronona ces mots; le regard sombre et terne
de cet homme, le salut raide et gauche qu'il lui rendit, inspirrent 
Valentine un loignement irrsistible pour cette figure ingrate, qui
semblait se trouver dplace en sa prsence, et qui s'efforait,  force
d'impudence, de dguiser le malaise de sa situation.

Aprs avoir soup  la mme table et vis--vis de cet inconnu d'un
extrieur si repoussant, M. de Lansac pria Valentine de donner des ordres
pour qu'on prpart un des meilleurs appartements du chteau  son bon
_M. Grapp_. Valentine obit, et quelques instants aprs M. Grapp se retira,
aprs avoir chang quelques paroles  voix basse avec M. de Lansac, et
avoir salu sa femme avec le mme embarras et le mme regard d'insolente
servilit que la premire fois.

Lorsque les deux poux furent seuls ensemble, une mortelle frayeur
s'empara de Valentine. Ple et les yeux baisss, elle cherchait en vain
 renouer la conversation, quand M. de Lansac, rompant le silence, lui
demanda la permission de se retirer, accabl qu'il tait de fatigue.

--Je suis venu de Ptersbourg en quinze jours, lui dit-il avec une sorte
d'affectation; je ne me suis arrt que vingt-quatre heures  Paris; aussi
je crois... j'ai certainement de la fivre.

--Oh! sans doute, vous avez... vous devez avoir la fivre, rpta
Valentine avec un empressement maladroit.

Un sourire haineux effleura les lvres discrtes du diplomate.

--Vous avez l'air de Rosine dans _le Barbier_! dit-il d'un ton
semi-plaisant, semi-amer, _Buona sera, don Basilio_! Ah! ajouta-t-il en
se tranant vers la porte d'un air accabl, j'ai un imprieux besoin de
sommeiller! Une nuit de plus en poste, et je tombais malade. Il y a de
quoi, n'est-ce pas, ma chre Valentine?

--Oh oui! rpondit-elle, il faut vous reposer; je vous ai fait prparer...

--L'appartement du pavillon, n'est-il pas vrai, ma trs-belle? C'est le
plus propice au sommeil. J'aime ce pavillon, il me rappellera l'heureux
temps o je vous voyais tous les jours...

--Le pavillon! rpondit Valentine d'un air pouvant qui n'chappa point 
son mari, et qui lui servit de point de dpart pour les dcouvertes qu'il
se proposait de faire avant peu.

--Est-ce que vous avez dispos du pavillon? dit-il d'un air parfaitement
simple et indiffrent.

--J'en ai fait une espce de retraite pour tudier, rpondit-elle avec
embarras; car elle ne savait pas mentir. Le lit est enlev, il ne
saurait tre prt pour ce soir... Mais l'appartement de ma mre, au
rez-de-chausse, est tout prt  vous recevoir... s'il vous convient.

--J'en rclamerai peut-tre un autre demain, dit M. de Lansac avec une
intention froce de vengeance et un sourire plein d'une fade tendresse;
en attendant, je m'arrangerai de celui que vous m'assignez.

Il lui baisa la main. Sa bouche sembla glace  Valentine. Elle froissa
cette main dans l'autre pour la ranimer, quand elle se trouva seule.
Malgr la soumission de M. de Lansac  se conformer  ses dsirs, elle
comprenait si peu ses vritables intentions que la peur domina d'abord
toutes les angoisses de son me. Elle s'enferma dans sa chambre, et
le souvenir confus de cette nuit de lthargie qu'elle y avait passe
avec Bndict lui revenant  l'esprit, elle se leva et marcha dans
l'appartement avec agitation pour chasser les ides dcevantes et cruelles
que l'image de ces vnements veillait en elle. Vers trois heures,
ne pouvant ni dormir ni respirer, elle ouvrit sa fentre. Ses yeux
s'arrtrent longtemps sur un objet immobile, qu'elle ne pouvait prciser,
mais qui, se mlant aux tiges des arbres, semblait tre un tronc d'arbre
lui-mme. Tout  coup elle le vit se mouvoir et s'approcher; elle reconnut
Bndict. pouvante de le voir ainsi se montrer  dcouvert en face des
fentres de M. de Lansac, qui taient directement au-dessous des siennes,
elle se pencha avec pouvante pour lui indiquer, par signes, le danger
auquel il s'exposait. Mais Bndict, au lieu d'en tre effray, ressentit
une joie vive en apprenant que son rival occupait cet appartement.
Il joignit les mains, les leva vers le ciel avec reconnaissance, et
disparut. Malheureusement M. de Lansac, que l'agitation fbrile du voyage
empchait aussi de dormir, avait observ cette scne de derrire un rideau
qui le cachait  Bndict.

Le lendemain, M. de Lansac et M. Grapp se promenrent seuls ds le matin.

--Eh bien! dit le petit homme ignoble au noble comte, avez-vous parl 
votre _pouse_?

--Comme vous y allez, mon cher? Eh! donnez-moi le temps de respirer.

--Je ne l'ai pas, moi, Monsieur. Il faut terminer cette affaire avant huit
jours; vous savez que je ne puis diffrer davantage.

--Eh! patience! dit le comte avec humeur.

--Patience? reprit le crancier d'une voix sombre; il y a dix ans,
Monsieur, que je prends patience; et je vous dclare que ma patience est 
bout. Vous deviez vous acquitter en vous mariant, et voici dj deux ans
que vous...

--Mais que diable craignez-vous? Cette terre vaut cinq cent mille francs,
et n'est greve d'aucune autre hypothque.

--Je ne dis pas que j'aie rien  risquer, rpondit l'intraitable crancier;
mais je dis que je veux rentrer dans mes fonds, runir mes capitaux, et
sans tarder. Cela est convenu, Monsieur, et j'espre que vous ne ferez pas
encore cette fois comme les autres.

--Dieu m'en prserve! j'ai fait cet horrible voyage exprs pour me
dbarrasser  tout jamais de vous... de votre crance, je veux dire, et
il me tarde de me voir enfin libre de soucis. Avant huit jours vous serez
satisfait.

--Je ne suis pas aussi tranquille que vous, reprit l'autre du mme ton
rude et persvrant; votre femme... c'est--dire votre _pouse_, peut
faire avorter tous vos projets; elle peut refuser de signer...

--Elle ne refusera pas...

--Hein! vous direz peut-tre que je vais trop loin; mais moi, aprs tout,
j'ai le droit de voir clair dans les affaires de famille. Il m'a sembl
que vous n'tiez pas aussi enchants de vous revoir que vous me l'aviez
fait entendre.

--Comment! dit le comte plissant de colre  l'insolence de cet homme.

--Non, non! reprit tranquillement l'usurier. Madame la comtesse a eu l'air
mdiocrement flatte. Je m'y connais, moi...

--Monsieur! dit le comte d'un ton menaant.

--Monsieur! dit l'usurier d'un ton plus haut encore et fixant sur son
dbiteur ses petits yeux de sanglier; coutez, il faut de la franchise en
affaires, et vous n'en avez point mis dans celle-ci... coutez, coutez!
Il ne s'agit pas de s'emporter. Je n'ignore pas que d'un mot madame de
Lansac peut prolonger indfiniment ma crance; et qu'est-ce que je tirerai
de vous aprs? Quand je vous ferais coffrer  Sainte-Plagie, il faudrait
vous y nourrir; et il n'est pas sr qu'au train dont va l'affection de
votre femme, elle voult vous en tirer de si tt...

--Mais enfin, Monsieur, s'cria le comte outr, que voulez-vous dire? sur
quoi fondez-vous...

--Je veux dire que j'ai aussi, moi, une femme jeune et jolie. Avec de
l'argent, qu'est-ce qu'on n'a pas? Eh bien, quand j'ai fait une absence de
quinze jours seulement, quoique ma maison soit aussi grande que la vtre,
ma femme, je veux dire mon pouse, n'occupe pas le premier tage tandis
que j'occupe le rez-de-chausse. Au lieu qu'ici, Monsieur... Je sais bien
que les ci-devant nobles ont conserv leurs anciens usages, qu'ils vivent
 part de leurs femmes; mais mordieu! Monsieur, il y a deux ans que vous
tes spar de la vtre...

Le comte froissait avec fureur une branche qu'il avait ramasse pour se
donner une contenance.

--Monsieur, brisons l! dit-il touffant de colre. Vous n'avez pas le
droit de vous immiscer dans mes affaires  ce point; demain vous aurez la
garantie que vous exigez, et je vous ferai comprendre alors que vous avez
t trop loin.

Le ton dont il pronona ces paroles effraya fort peu M. Grapp; il tait
endurci aux menaces, et il y avait une chose dont il avait bien plus peur
que des coups de canne: c'tait la banqueroute de ses dbiteurs.

La journe fut employe  visiter la proprit. M. Grapp avait fait venir
dans la matine un employ au cadastre. Il parcourut les bois, les champs,
les prairies, estimant tout, chicanant pour un sillon, pour un arbre
abattu; dprciant tout, prenant des notes, et faisant le tourment et le
dsespoir du comte, qui fut vingt fois tent de le jeter dans la rivire.
Les habitants de Grangeneuve furent trs-surpris de voir arriver ce noble
comte en personne, escort de son acolyte qui examinait tout, et dressait
presque dj l'inventaire du btail et du mobilier aratoire. M. et madame
Lhry crurent voir dans cette dmarche de leur nouveau propritaire
un tmoignage de mfiance et l'intention de rsilier le bail. Ils ne
demandaient pas mieux dsormais. Un riche matre de forges, parent et ami
de la maison, venait de mourir sans enfants, et de laisser par testament
deux cent mille francs  _sa chre et digne filleule Athnas Lhry, femme
Blutty_. Le pre Lhry proposa donc  M. de Lansac la rsiliation du bail,
et M. Grapp se chargea de rpondre que dans trois jours les parties
s'entendraient  cet gard.

Valentine avait cherch vainement une occasion d'entretenir son mari et
de lui parler de Louise. Aprs le dner, M. de Lansac proposa  Grapp
d'examiner le parc. Ils sortirent ensemble, et Valentine les suivit,
craignant, avec quelque raison, les recherches du ct du parc rserv.
M. de Lansac lui offrit son bras, et affecta de s'entretenir avec elle sur
un ton d'amiti et d'aisance parfaite.

Elle commenait  reprendre courage, et se serait hasarde  lui adresser
quelques questions, lorsque la clture particulire dont elle avait
entour sa _rserve_ vint frapper l'attention de M. de Lansac.

--Puis-je vous demander, ma chre, ce que signifie cette division? lui
dit-il d'un ton trs-naturel. On dirait d'une remise pour le gibier. Vous
livrez-vous donc au royal plaisir de la chasse?

Valentine expliqua, en s'efforant de prendre un ton dgag, qu'elle avait
tabli sa retraite particulire en ce lieu, et qu'elle y venait jouir
d'une plus libre solitude pour travailler.

--Eh! mon Dieu, dit M. de Lansac, quel travail profond et consciencieux
exige donc de semblables prcautions? Eh quoi! des palissades, des grilles,
des massifs impntrables! mais vous avez fait du pavillon un palais de
fes, j'imagine! Moi qui croyais dj la solitude du chteau si austre!
Vous la ddaignez, vous! C'est le secret du clotre; c'est le mystre
qu'il faut  vos sombres lucubrations. Mais, dites-moi, cherchez-vous la
pierre philosophale, ou la meilleure forme de gouvernement? Je vois bien
que nous avons tort l-bas de nous creuser l'esprit sur la destine des
empires; tout cela se pse, se prpare et se dnoue au pavillon de votre
parc.

Valentine, accable et effraye de ces plaisanteries, o il lui semblait
voir percer moins de gaiet que de malice, et voulu pour beaucoup
dtourner M. de Lansac de ce sujet; mais il insista pour qu'elle leur ft
les honneurs de sa retraite, et il fallut s'y rsigner. Elle avait espr
le prvenir de ses runions de chaque jour avec sa soeur et son fils avant
qu'il entreprt cette promenade. En consquence, elle n'avait pas donn 
Catherine l'ordre de faire disparatre les traces que ses amis pouvaient
y avoir laisses de leur prsence quotidienne: M. de Lansac les saisit du
premier coup d'oeil. Des vers crits au crayon sur le mur par Bndict, et
qui clbraient les douceurs de l'amiti et le repos des champs; le nom de
Valentin, qui, par une habitude d'colier, tait trac de tous cts; des
cahiers de musique appartenant  Bndict, et portant son chiffre; un joli
fusil de chasse avec lequel Valentin poursuivait quelquefois les lapins
dans le parc, tout fut explor minutieusement par M. de Lansac, et lui
fournit le sujet de quelque remarque moiti aigre, moiti plaisante. Enfin
il ramassa sur un fauteuil une lgante toque de velours qui appartenait 
Valentin, et la montrant  Valentine:

--Est-ce l, lui dit-il en affectant de rire, la toque de l'invisible
alchimiste que vous voquez en ce lieu?

Il l'essaya, s'assura qu'elle tait trop petite pour un homme, et la
replaa froidement sur le piano; puis se retournant vers Grapp, comme si
un mouvement de colre et de vengeance contre sa femme l'et emport sur
les mnagements qu'il devait  sa position:

--Combien valuez-vous ce pavillon? lui dit-il d'un ton brusque et sec.

--Presque rien, rpondit l'autre. Ces objets de luxe et de fantaisie sont
des _non-valeurs_ dans une proprit. La bande noire ne vous en donnerait
pas cinq cents francs. Dans l'intrieur d'une ville, c'est diffrent.
Mais quand il y aura, autour de cette construction, un champ d'orge ou
une prairie artificielle, je suppose,  quoi sera-t-elle bonne?  jeter
par terre, pour le moellon et la charpente.

Le ton grave dont Grapp pronona cette rponse fit passer un frisson
involontaire dans le sang de Valentine. Quel tait donc cet homme  figure
immonde, dont le regard sombre semblait dresser l'inventaire de sa
maison, dont la voix appelait la ruine sur le toit de ses pres, dont
l'imagination promenait la charrue sur ces jardins, asile mystrieux d'un
bonheur pur et modeste?

Elle regarda en tremblant M. de Lansac, dont l'air insouciant et calme
tait impntrable.

Vers dix heures du soir, Grapp, se prparant  se retirer dans sa chambre,
attira M. de Lansac sur le perron.

--Ah , lui dit-il avec humeur, voici tout un jour de perdu; tchez que
cette nuit amne un rsultat pour mes affaires, sinon je m'en explique ds
demain avec madame de Lansac. Si elle refuse de faire honneur  vos dettes,
je saurai du moins  quoi m'en tenir. Je vois bien que ma figure ne lui
plait gure; je ne veux pas l'ennuyer, mais je ne veux pas qu'on se joue
de moi. D'ailleurs je n'ai pas le temps de m'amuser  la vie de chteau.
Parlez, Monsieur; aurez-vous un entretien ce soir avec votre pouse?

--Morbleu! Monsieur, s'cria Lansac impatient en frappant sur la grille
dore du perron, vous tes un bourreau!

--C'est possible, rpondit Grapp, jaloux de se venger par l'insulte de la
haine et du mpris qu'il inspirait. Mais, croyez-moi, transportez votre
oreiller  un autre tage.

Il s'loigna en grommelant je ne sais quelles sales rflexions. Le comte,
qui n'tait pas fort dlicat dans le coeur, l'tait pourtant assez dans la
forme; il ne put s'empcher de penser en cet instant que cette chaste et
sainte institution du mariage s'tait horriblement souille en traversant
les sicles cupides de notre civilisation.

Mais d'autres penses, qui avaient un rapport plus intressant avec sa
situation, occuprent bientt son esprit pntrant et froid.




XXXII.


M. de Lansac se trouvait dans une des plus diplomatiques situations qui
puissent se prsenter dans la vie d'un homme du monde. Il y a plusieurs
sortes d'honneur en France: l'honneur d'un paysan n'est pas l'honneur d'un
gentilhomme, celui d'un gentilhomme n'est pas celui d'un bourgeois. Il
y en a pour tous les rangs et peut-tre aussi pour tous les individus.
Ce qu'il y a de certain, c'est que M. de Lansac en avait  sa manire.
Philosophe sous certains rapports, il avait encore des prjugs sous bien
d'autres. Dans ces temps de lumires, de perceptions hardies et de
rnovation gnrale, les vieilles notions du bien et du mal doivent
ncessairement s'altrer un peu, et l'opinion flotter incertaine sur
d'innombrables contestations de limites.

M. de Lansac consentait bien  tre trahi, mais non pas tromp.  cet
gard, il avait fort raison; avec les doutes que certaines dcouvertes
levaient en lui relativement  la fidlit de sa femme, on conoit qu'il
n'tait pas dispos  effectuer un rapprochement plus intime et  couvrir
de sa responsabilit les suites d'une erreur prsume. Ce qu'il y avait
de laid dans sa situation, c'est que de viles considrations d'argent
entravaient l'exercice de sa dignit, et le foraient  marcher de biais
vers son but.

Il tait livr  ces rflexions, lorsque, vers minuit, il lui sembla
entendre un lger bruit dans la maison, silencieuse et calme depuis plus
d'une heure.

Une porte vitre donnait du salon sur le jardin  l'autre extrmit du
btiment, mais sur la mme faade que l'appartement du comte; il s'imagina
entendre ouvrir cette porte avec prcaution. Aussitt le souvenir de ce
qu'il avait vu la nuit prcdente, joint au dsir ardent d'obtenir des
preuves qui lui donneraient un empire sans bornes sur sa femme, vint le
frapper; il passa  la hte une robe de chambre, mit des pantoufles, et,
marchant dans l'obscurit avec toute la prcaution d'un homme habitu
 la prudence, il sortit par la porte encore entr'ouverte du salon, et
s'enfona dans le parc sur les traces de Valentine.

Bien qu'elle et referm sur elle la grille de l'enclos, il lui fut facile
d'y pntrer, en escaladant la clture, quelques minutes aprs elle. Guid
par l'instinct et par de faibles bruits, il arriva au pavillon; et, se
cachant parmi les hauts dahlias qui croissaient devant la principale
fentre, il put entendre tout ce qui s'y passait.

Valentine, oppresse par l'motion que lui causait une telle dmarche,
s'tait laiss tomber en silence sur le sofa du salon. Bndict, debout
auprs d'elle, et non moins troubl, resta muet aussi pendant quelques
instants; enfin il fit un effort pour sortir de cette pnible situation.

--J'tais fort inquiet, lui dit-il; je craignais que vous n'eussiez pas
reu mon billet.

--Ah! Bndict, rpondit tristement Valentine, ce billet est d'un fou, et
il faut que je sois folle moi-mme pour me soumettre  cette audacieuse et
coupable sommation. Oh! j'ai failli ne pas venir, mais je n'ai pas eu la
force de rsister; que Dieu me le pardonne!

--Sur mon me, Madame! dit Bndict avec un emportement dont il n'tait
pas matre, vous avez fort bien fait de ne l'avoir pas eue; car, au risque
de votre vie et de la mienne, j'aurais t vous chercher, ft-ce...

--N'achevez pas, malheureux! Maintenant vous tes rassur, dites-moi!
Vous m'avez vue, vous tes bien sr que je suis libre; laissez-moi vous
quitter...

--Croyez-vous donc tre en danger ici, et croyez-vous n'y tre pas au
chteau?

--Tout ceci est bien coupable et bien ridicule, Bndict. Heureusement
Dieu semble inspirer  M. de Lansac la pense de ne pas m'exposer  une
criminelle rvolte...

--Madame, je ne crains pas votre faiblesse, je crains vos principes.

--Oseriez-vous les combattre maintenant!

--Maintenant, Madame, je ne sais pas ce que je n'oserais pas. Mnagez-moi,
je n'ai pas ma tte, vous le voyez bien.

--Oh! mon Dieu! dit Valentine avec amertume, que s'est-il donc pass en
vous depuis si peu de temps? Est-ce ainsi que je devais vous retrouver,
vous si calme et si fort il y a vingt-quatre heures?

--Depuis vingt-quatre heures, rpondit-il, j'ai vcu toute une vie de
tortures, j'ai combattu avec toutes les furies de l'enfer! Non, non, en
vrit, je ne suis plus ce que j'tais il y a vingt-quatre heures, une
jalousie diabolique, une haine inextinguible, se sont rveilles. Ah!
Valentine, je pouvais bien tre vertueux il y a vingt-quatre heures; mais
 prsent tout est chang.

--Mon ami, dit Valentine effraye, vous n'tes pas bien; sparons-nous,
cet entretien ne sert qu' irriter vos souffrances. Songez d'ailleurs...
Mon Dieu! n'ai-je pas vu comme une ombre passer devant la fentre?

--Qu'importe? dit Bndict en s'approchant tranquillement de la fentre;
ne vaut-il pas mieux cent fois vous voir tuer dans mes bras que de vous
savoir vivante aux bras d'un autre? Mais rassurez-vous; tout est calme,
ce jardin est dsert.

--coutez, Valentine, dit-il d'un ton calme mais abattu, je suis bien
malheureux. Vous avez voulu que je vcusse; vous m'avez condamn  porter
un lourd fardeau!

--Hlas! dit-elle, des reproches! Depuis quinze mois ne sommes-nous pas
heureux, ingrat?

--Oui, Madame, nous tions heureux, mais nous ne le serons plus!

--Pourquoi ces noirs prsages? Quelle calamit pourrait nous menacer?

--Votre mari peut vous emmener, il peut nous sparer  jamais, et il est
impossible qu'il ne le veuille pas.

--Mais jusqu'ici, au contraire, ses intentions paraissent trs-pacifiques.
S'il voulait m'attacher  sa fortune, ne l'et-il pas fait plus tt?
Je souponne prcisment qu'il lui tarde d'tre dbarrass de je ne sais
quelles affaires...

--Ces affaires, j'en devine la nature. Permettez-moi de vous le dire,
Madame, puisque l'occasion s'en prsente: ne ddaignez pas le conseil d'un
ami dvou, qui s'occupe fort peu des intrts et des spculations de ce
monde, mais qui sort de son indiffrence lorsqu'il s'agit de vous. M. de
Lansac a des dettes, vous ne l'ignorez pas.

--Je ne l'ignore pas, Bndict, mais je trouve fort peu convenable
d'examiner sa conduite avec vous et en ce lieu...

--Rien n'est moins _convenable_ que la passion que j'ai pour vous,
Valentine; mais si vous l'avez tolre jusqu'ici, par compassion pour moi,
vous devez tolrer de mme un avis que je vous donne par intrt pour
vous. Ce que je dois conclure de la conduite de votre mari  votre gard,
c'est que cet homme est peu empress, et par consquent peu digne de vous
possder. Vous seconderiez peut-tre ses intentions secrtes en vous
crant sur-le-champ une existence  part de la sienne...

--Je vous comprends, Bndict: vous me proposez une sparation, une sorte
de divorce; vous me conseillez un crime...

--Eh! non, Madame; dans les ides de soumission conjugale que vous
nourrissez si religieusement, si M. de Lansac lui-mme le dsire, rien de
plus moral qu'une division sans clat et sans scandale.  votre place je
la solliciterais, et n'en voudrais pour garantie que l'honneur des deux
personnes intresses. Mais, par cette sorte de contrat fait entre vous
avec bienveillance et loyaut, vous assureriez au moins votre existence
 venir contre les envahissements de ses cranciers; au lieu que je
crains...

--J'aime  vous entendre parler ainsi, Bndict, rpondit-elle; ces
conseils me prouvent votre candeur; mais j'ai tant entendu parler
d'affaires  ma mre, que j'en ai un peu plus que vous la connaissance.
Je sais que nulle promesse n'engage un homme sans honneur  respecter les
biens de sa femme, et si j'avais le malheur d'tre marie  une pareil
homme, je n'aurais d'autre ressource que ma fermet, d'autre guide que ma
conscience. Mais, rassurez-vous, Bndict, M. de Lansac est un coeur probe
et gnreux. Je ne redoute rien de semblable de sa part, et d'ailleurs, je
sais qu'il ne peut aliner aucune de mes proprits sans me consulter...

--Et moi, je sais que vous ne lui refuseriez aucune signature; car je
connais votre facile caractre, votre mpris pour les richesses...

--Vous vous trompez, Bndict; j'aurais du courage, s'il le fallait. Il
est vrai que pour moi je me contenterais de ce pavillon et de quelques
arpents de terre; rduite  douze cents francs de rente je me trouverais
encore riche. Mais ces biens dont on a frustr ma soeur, je veux au moins
les transmettre  son fils aprs ma mort: Valentin sera mon hritier. Je
veux qu'il soit un jour comte de Raimbault. C'est l le but de ma vie.
Pourquoi avez-vous frmi ainsi, Bndict?

--Vous me demandez pourquoi? s'cria Bndict sortant du calme o la
tournure de cet entretien l'avait amen. Hlas! que vous connaissez peu la
vie! que vous tes tranquille et imprvoyante! Vous parlez de mourir sans
postrit, comme si... Juste ciel! tout mon sang se soulve  cette pense;
mais, sur mon me, si vous ne dites pas vrai, Madame...

Il se leva et marcha dans la chambre avec agitation; de temps en temps il
cachait sa tte dans ses mains, et sa forte respiration trahissait les
tourments de son me.

--Mon ami, lui dit Valentine avec douceur, vous tes aujourd'hui sans
force et sans raison. Le sujet de notre entretien est d'une nature trop
dlicate; croyez-moi, brisons l; car je suis bien assez coupable d'tre
venue ici  une pareille heure sur la sommation d'un enfant sans prudence.
Ces penses orageuses qui vous torturent, je ne puis les calmer par mon
silence, et vous devriez savoir l'interprter sans exiger de moi des
promesses coupables... Pourtant, ajouta-t-elle d'une voix tremblante en
voyant l'agitation de Bndict augmenter  mesure qu'elle parlait, s'il
faut absolument pour vous rassurer et pour vous contenir, que je manque 
tous mes devoirs et  tous mes scrupules, eh bien! soyez content: je vous
jure sur votre affection et sur la mienne (je n'oserais jurer par le ciel!)
que je mourrai plutt que d'appartenir  aucun homme.

--Enfin!... dit Bndict d'une voix brve et en s'approchant d'elle,
vous daignez me jeter une parole d'encouragement! J'ai cru que vous me
laisseriez partir dvor d'inquitude et de jalousie; j'ai cru que vous ne
me feriez jamais le sacrifice d'une seule de vos troites ides. Vraiment!
vous avez promis cela? Mais, Madame, cela est hroque!

--Vous tes amer, Bndict. Il y avait bien longtemps que je ne vous avais
vu ainsi. Il faut donc que tous les chagrins m'arrivent  la fois!

--Ah! c'est que, moi, je vous aime avec fureur, dit Bndict en lui
prenant le bras avec un transport farouche; c'est que je donnerais mon me
pour sauver vos jours; c'est que je vendrais ma part du ciel pour pargner
 votre coeur le moindre des tourments que le mien dvore; c'est que je
commettrais tous les crimes pour vous amuser, et que vous ne feriez pas la
plus lgre faute pour me rendre heureux.

--Ah! ne parlez pas ainsi, rpondit-elle avec abattement. Depuis si
longtemps je m'tais habitue  me fier  vous; il faudra donc encore
craindre et lutter! il faudra vous fuir peut-tre...

--Ne jouons pas sur les mots! s'cria Bndict avec fureur et rejetant
violemment son bras qu'il tenait encore. Vous parlez de me fuir!
Condamnez-moi  mort, ce sera plus tt fait. Je ne pensais pas, Madame,
que vous reviendriez sur ces menaces; vous esprez donc que ces quinze
mois m'ont chang? Eh bien, vous avez raison; ils m'ont rendu plus
amoureux de vous que je ne l'avais jamais t; ils m'ont donn l'nergie
de vivre, au lieu que mon ancien amour ne m'avait donn que celle de
mourir.  prsent, Valentine, il n'est plus temps de s'en dpartir; je
vous aime exclusivement; je n'ai que vous sur la terre; je n'aime Louise
et son fils que pour vous. Vous tes mon avenir, mon but, ma seule passion,
ma seule pense; que voulez-vous que je devienne si vous me repoussez? Je
n'ai point d'ambition, point d'amis, point d'tat; je n'aurai jamais rien
de tout ce qui compose la vie des autres. Vous m'avez dit souvent que dans
un ge plus avanc je serais avide des mmes intrts que le reste des
hommes; je ne sais si vous aurez jamais raison avec moi sur ce point; mais
ce qu'il y a de certain, c'est que je suis encore loin de l'ge o les
nobles passions s'teignent, et que je ne puis pas avoir la volont de
l'atteindre si vous m'abandonnez. Non, Valentine, vous ne me chasserez pas,
cela est impossible; ayez piti de moi, je manque de courage!

Bndict fondit en pleurs. Il faut de telles commotions morales pour
amener aux larmes et  la faiblesse de l'enfant l'homme irrit et
passionn, que la femme la moins impressionnable rsiste rarement  ces
rapides lans d'une sensibilit imprieuse. Valentine se jeta en pleurant
dans le sein de celui qu'elle aimait, et l'ardeur dvorante du baiser qui
unit leurs lvres lui fit connatre enfin combien l'exaltation de la vertu
est prs de l'garement. Mais ils eurent peu de temps pour s'en convaincre;
car  peine avaient-ils chang cette brlante effusion de leurs mes,
qu'une petite toux sche et un air d'opra fredonn sous la fentre avec
le plus grand calme frapprent Valentine de terreur. Elle s'arracha des
bras de Bndict, et, saisissant son bras d'une main froide et contracte,
elle lui couvrit la bouche de son autre main.

--Nous sommes perdus, lui dit-elle  voix basse, c'est lui!

--Valentine! n'tes-vous pas ici, ma chre? dit M. de Lansac en
s'approchant du perron avec beaucoup d'aisance.

--Cachez-vous! dit Valentine en poussant Bndict derrire une grande
glace portative qui occupait un angle de l'appartement; et elle s'lana
au-devant de M. de Lansac avec cette force de dissimulation que la
ncessit rvle miraculeusement aux femmes les plus novices.

--J'tais bien sr de vous avoir vu prendre le chemin du pavillon il y a
un quart d'heure, dit Lansac en entrant, et, ne voulant pas troubler votre
promenade solitaire, j'avais dirig la mienne d'un autre ct; mais
l'instinct du coeur ou la force magique de votre prsence me ramne malgr
moi au lieu o vous tes. Ne suis-je pas indiscret de venir interrompre
ainsi vos rveries, et daignerez-vous m'admettre dans le sanctuaire?

--J'tais venue ici pour prendre un livre que je veux achever cette nuit,
dit Valentine d'une voix forte et brve, toute diffrente de sa voix
ordinaire.

--Permettez-moi de vous dire, ma chre Valentine, que vous menez un genre
de vie tout  fait singulier et qui m'alarme pour votre sant. Vous passez
les nuits  vous promener et  lire; cela n'est ni raisonnable ni prudent.

--Mais je vous assure que vous vous trompez, dit Valentine en essayant de
l'emmener vers le perron. C'est par hasard que, ne pouvant dormir cette
nuit, j'ai voulu respirer l'air frais du parc. Je me sens tout  fait
calme, je vais rentrer.

--Mais ce livre que vous vouliez emporter, vous ne l'avez pas?

--Ah! c'est vrai, dit Valentine trouble.

Et elle feignit de chercher un livre sur le piano. Par un malheureux
hasard, il ne s'en trouvait pas un seul dans l'appartement.

--Comment esprez-vous le trouver dans cette obscurit? dit M. de Lansac.
Laissez-moi allumer une bougie.

--Oh! ce serait impossible! dit Valentine pouvante. Non, non, n'allumez
pas, je n'ai pas besoin de ce livre, je n'ai plus envie de lire.

--Mais pourquoi y renoncer, quand il est si facile de se procurer de la
lumire? J'ai remarqu hier sur cette chemine un flacon phosphorique
trs-lgant. Je gagerais mettre la main dessus.

En mme temps il prit le flacon, y plaa une allumette qui ptilla en
jetant une vive lumire dans l'appartement, puis, passant  un ton bleu et
faible, sembla mourir en s'enflammant; ce rapide clair avait suffi  M.
de Lansac pour saisir le regard d'pouvante que sa femme avait jet sur la
glace. Quand la bougie fut allume, il affecta plus de calme et de
simplicit encore: il savait o tait Bndict.

--Puisque nous voici ensemble, ma chre, dit-il en s'asseyant sur le sofa,
au mortel dplaisir de Valentine, je suis rsolu de vous entretenir d'une
affaire assez importante dont je suis tourment. Ici nous sommes bien srs
de n'tre ni couts ni interrompus: voulez-vous avoir la bont de
m'accorder quelques minutes d'attention?

Valentine, plus ple qu'un spectre, se laissa tomber sur une chaise.

--Daignez vous approcher, ma chre, dit M. de Lansac en tirant  lui une
petite table sur laquelle il plaa la bougie.

Il appuya son menton sur sa main, et entama la conversation avec l'aplomb
d'un homme habitu  proposer aux souverains la paix ou la guerre sur le
mme ton.




XXXIII.


--Je prsume, ma chre amie, que vous dsirez savoir quelque chose de mes
projets, afin d'y conformer les vtres, dit-il en attachant sur elle des
yeux fixes et perants qui la tinrent comme fascine  sa place. Sachez
donc que je ne puis quitter mon poste, ainsi que je l'esprais, avant un
certain nombre d'annes. Ma fortune a reu un chec considrable qu'il
m'importe de rparer par mes travaux. Vous emmnerai-je ou ne vous
emmnerai-je pas? _That is the question_, comme dit Hamlet. Dsirez-vous
me suivre, dsirez-vous rester? Autant qu'il dpendra de moi, je me
conformerai  vos intentions; mais prononcez-vous, car sur ce point toutes
vos lettres ont t d'une retenue par trop chaste. Je suis votre mari
enfin, j'ai quelque droit  votre confiance.

Valentine remua les lvres, mais sans pouvoir articuler une parole.
Place entre son matre railleur et son amant jaloux, elle tait dans une
horrible situation.

Elle essaya de lever les yeux sur M. de Lansac; son regard de faucon tait
toujours attach sur elle. Elle perdit tout  fait contenance, balbutia et
ne rpondit rien.

--Puisque vous tes si timide, reprit-il en levant un peu la voix, j'en
augure bien pour votre soumission, et il est temps que je vous parle des
devoirs que nous avons contracts l'un envers l'autre. Jadis, nous tions
amis, Valentine, et ce sujet d'entretien ne vous effarouchait pas;
aujourd'hui vous tes devenue avec moi d'une rserve que je ne sais
comment expliquer. Je crains que des gens peu disposs en ma faveur ne
vous aient beaucoup trop entoure en mon absence; je crains... vous
dirai-je tout? que des intimits trop vives n'aient un peu affaibli la
confiance que vous aviez en moi.

Valentine rougit et plit; puis elle eut le courage de regarder son mari
en face pour s'emparer de sa pense. Elle crut alors saisir une expression
de malice haineuse sous cet air calme et bienveillant, et se tint sur ses
gardes.

--Continuez, Monsieur, lui dit-elle avec plus de hardiesse qu'elle ne
s'attendait elle-mme  en montrer; j'attends que vous vous expliquiez
tout  fait pour vous rpondre.

--Entre gens de bonne compagnie, rpondit Lansac, on doit s'entendre avant
mme de se parler; mais puisque vous le voulez, Valentine, je parlerai.
Je souhaite, ajouta-t-il avec une affectation effrayante, que mes paroles
ne soient pas perdues. Je vous parlais tout  l'heure de nos devoirs
respectifs; les miens sont de vous assister et de vous protger...

--Oui, Monsieur, de me protger! rpta Valentine avec consternation, et
cependant avec quelque amertume.

--J'entends fort bien, reprit-il; vous trouvez que ma protection a un peu
trop ressembl jusqu'ici  celle de Dieu. J'avoue qu'elle a t un peu
lointaine, un peu discrte; mais si vous le dsirez, dit-il d'un ton
ironique, elle se fera sentir davantage.

Un brusque mouvement derrire la glace rendit Valentine aussi froide
qu'une statue de marbre. Elle regarda son mari d'un air effar; mais il
ne parut pas s'tre aperu de ce qui causait sa frayeur, et il continua:

--Nous en reparlerons, ma belle; je suis trop homme du monde pour
importuner des tmoignages de mon affection une personne qui la
repousserait. Ma tche d'amiti et de protection envers vous sera donc
remplie selon vos dsirs et jamais au del; car, dans le temps o nous
vivons, les maris sont particulirement insupportables pour tre trop
fidles  leurs devoirs. Que vous en semble?

--Je n'ai point assez d'exprience pour vous rpondre.

--Fort bien rpondu. Maintenant, ma chre belle, je vais vous parler de
vos devoirs envers moi. Ce ne sera pas galant; aussi, comme j'ai horreur
de tout ce qui ressemble au pdagogisme, ce sera la seule et dernire fois
de ma vie. Je suis convaincu que le sens de mes prceptes ne sortira
jamais de votre mmoire. Mais comme vous tremblez! quel enfantillage! Me
prenez-vous pour un de ces rustres antdiluviens qui n'ont rien de plus
agrable  mettre sous les yeux de leurs femmes que le joug de la fidlit
conjugale? Croyez-vous que je vais vous prcher comme un vieux moine, et
enfoncer dans votre coeur les stylets de l'inquisition pour vous demander
l'aveu de vos secrtes penses?--Non, Valentine, non, reprit-il aprs une
pause pendant laquelle il la contempla froidement; je sais mieux ce qu'il
faut vous dire pour ne pas vous troubler. Je ne rclamerai de vous que ce
que je pourrai obtenir sans contrarier vos inclinations et sans faire
saigner votre coeur. Ne vous vanouissez pas, je vous en prie, j'aurai
bientt tout dit. Je ne m'oppose nullement  ce que vous viviez intimement
avec une famille de votre choix qui se rassemble souvent ici, et dont les
traces peuvent attester la prsence rcente...

Il prit sur la table un album de dessins sur lequel tait
grav le nom de Bndict, et le feuilleta d'un air d'indiffrence.

--Mais, ajouta-t-il en repoussant l'album d'un air ferme et imprieux,
j'attends de votre bon sens que nul conseil tranger n'intervienne dans
nos affaires prives, et ne tente de mettre obstacle  la gestion de nos
proprits communes. J'attends cela de votre conscience, et je le rclame
au nom des droits que votre position me donne sur vous. Eh bien! ne me
rpondrez-vous pas? Que regardez-vous dans cette glace?

--Monsieur, rpondit Valentine frappe de terreur, je n'y regardais pas.

--Je croyais, au contraire, qu'elle vous occupait beaucoup. Allons,
Valentine, rpondez-moi, ou, si vous avez encore des distractions, je vais
transporter cette glace dans un autre coin de l'appartement, o elle
n'attirera plus vos yeux.

--N'en faites rien, Monsieur! s'cria Valentine perdue. Que voulez-vous
que je vous rponde? qu'exigez-vous de moi? que m'ordonnez-vous?

--Je n'ordonne rien, rpondit-il en reprenant sa manire accoutume et son
air nonchalant; j'implore votre obligeance pour demain. Il sera question
d'une longue et ennuyeuse affaire; il faudra que vous consentiez 
quelques arrangements ncessaires, et j'espre qu'aucune influence
trangre ne saurait vous dcider  me dsobliger, pas mme les conseils
de votre miroir, ce donneur d'avis que les femmes consultent  propos de
tout.

--Monsieur, dit Valentine d'un ton suppliant, je souscris d'avance  tout
ce qu'il vous plaira d'imposer; mais retirons-nous, je vous prie, je suis
trs-fatigue.

--Je m'en aperois, reprit M. de Lansac.

Et pourtant il resta encore quelques instants assis avec indolence,
regardant Valentine qui, debout, le flambeau  la main, attendait avec une
mortelle anxit la fin de cette scne.

Il eut l'ide d'une vengeance plus amre que celle qu'il venait d'exercer;
mais se rappelant la profession de foi que Bndict avait faite quelques
instants auparavant, il jugea fort prudemment ce jeune exalt capable
de l'assassiner; il prit donc le parti de se lever et de sortir avec
Valentine. Celle-ci, par une dissimulation bien inutile, affecta de fermer
soigneusement la porte du pavillon.

--C'est une prcaution fort sage, lui dit M. de Lansac d'un ton caustique,
d'autant plus que les fentres sont disposes de manire  laisser entrer
et sortir facilement ceux qui trouveraient la porte ferme.

Cette dernire remarque convainquit enfin Valentine de sa vritable
situation  l'gard de son mari.




XXXIV.


Le lendemain,  peine tait-elle leve que le comte et M. Grapp
demandrent  tre admis dans son appartement. Ils apportaient diffrents
papiers.

--Lisez-les, Madame, dit M. de Lansac en voyant qu'elle prenait
machinalement la plume pour les signer.

Elle leva en plissant les yeux sur lui; son regard tait si absolu, son
sourire si ddaigneux, qu'elle se hta de signer d'une main tremblante, et
les lui rendant:

--Monsieur, lui dit-elle, vous voyez que j'ai confiance en vous, sans
examiner si les apparences vous accusent.

--J'entends, Madame, rpondit Lansac en remettant les papiers  M. Grapp.

En ce moment il se sentit si heureux et si lger d'tre dbarrass
de cette crance qui lui avait suscit dix ans de tourments et de
perscutions, qu'il eut pour sa femme quelque chose qui ressemblait  de
la reconnaissance, et lui baisa la main en lui disant d'un air presque
franc:

--Un service en vaut un autre, Madame.

Le soir mme, il lui annona qu'il tait forc de repartir le lendemain
avec M. Grapp pour Paris, mais qu'il ne rejoindrait point l'ambassade
sans lui avoir fait ses adieux et sans la consulter sur ses projets
particuliers, auxquels, disait-il, il ne mettrait jamais d'opposition.

Il alla se coucher, heureux d'tre dbarrass de sa dette et de sa femme.

Valentine, en se retrouvant seule le soir, rflchit enfin avec calme aux
vnements de ces trois jours. Jusque-l, l'pouvante l'avait rendue
incapable de raisonner sa position; maintenant que tout s'tait arrang 
l'amiable, elle pouvait y reporter un regard lucide. Mais ce ne fut pas
la dmarche irrparable qu'elle avait faite en donnant sa signature
qui l'occupa un seul instant; elle ne put trouver dans son me que le
sentiment d'une consternation profonde, en songeant qu'elle tait perdue
sans retour dans l'opinion de son mari. Cette humiliation lui tait si
douloureuse qu'elle absorbait tout autre sentiment.

Esprant trouver un peu de calme dans la prire, elle s'enferma dans son
oratoire; mais alors, habitue qu'elle tait  mler le souvenir de
Bndict  toutes ses aspirations vers le ciel, elle fut effraye de ne
plus trouver cette image aussi pure au fond de ses penses. Le souvenir de
la nuit prcdente, de cet entretien orageux dont chaque parole, entendue
sans doute par M. de Lansac, faisait monter la rougeur au front de
Valentine, la sensation de ce baiser, qui tait reste cuisante sur ses
lvres, ses terreurs, ses remords, ses agitations, en se retraant les
moindres dtails de cette scne, tout l'avertissait qu'il tait temps de
retourner en arrire, si elle ne voulait tomber dans un abme. Jusque-l
le sentiment audacieux de sa force l'avait soutenue, mais un instant avait
suffi pour lui montrer combien la volont humaine est fragile. Quinze mois
d'abandon et de confiance n'avaient pas rendu Bndict tellement stoque
qu'un instant n'et dtruit le fruit de ces vertus pniblement acquises,
lentement amasses, tmrairement vantes. Valentine ne pouvait pas se le
dissimuler, l'amour qu'elle inspirait n'tait pas celui des anges pour le
Seigneur; c'tait un amour terrestre, passionn, imptueux, un orage prt
 tout renverser.

Elle ne fut pas plus tt descendue ainsi dans les replis de sa conscience,
que son ancienne pit, rigide, positive et terrible, vint la tourmenter
de repentirs et de frayeurs. Toute la nuit se passa dans ces angoisses,
elle essaya vainement de dormir. Enfin, vers le jour, exalte par ses
souffrances, elle s'abandonna  un projet romanesque et sublime, qui a
tent plus d'une jeune femme au moment de commettre sa premire faute:
elle rsolut de voir son mari et d'implorer son appui.

Effraye de ce qu'elle allait faire,  peine fut-elle habille et prte 
sortir de sa chambre qu'elle y renona; puis elle y revint, recula encore,
et aprs un quart d'heure d'hsitations et de tourments, elle se dtermina
 descendre au salon et  faire demander M. de Lansac.

Il tait  peine cinq heures du matin; le comte avait espr quitter le
chteau avant que sa femme ft veille. Il se flattait d'chapper ainsi
 l'ennui de nouveaux adieux et de nouvelles dissimulations. L'ide de
cette entrevue le contraria donc vivement, mais il n'tait aucun moyen
convenable de s'y soustraire. Il s'y rendit, un peu tourment de n'en
pouvoir deviner l'objet.

L'attention avec laquelle Valentine ferma les portes, afin de n'tre
entendue de personne, et l'altration de ses traits et de sa voix,
achevrent d'impatienter M. de Lansac, qui ne se sentait pas le temps
d'essuyer une scne de sensibilit. Malgr lui, ses mobiles sourcils se
contractrent, et quand Valentine essaya de prendre la parole, elle trouva
dans sa physionomie quelque chose de si glacial et de si repoussant
qu'elle resta devant lui muette et anantie.

Quelques mots polis de son mari lui firent sentir qu'il s'ennuyait
d'attendre; alors elle fit un effort violent pour parler, mais elle ne
trouva que des sanglots pour exprimer sa douleur et sa honte.

--Allons, ma chre Valentine, dit-il enfin en s'efforant de prendre un
air ouvert et caressant, trve de purilits! Voyons, que pouvez-vous
avoir  me dire? Il me semblait que nous tions parfaitement d'accord sur
tous les points. De grce, ne perdons pas de temps; Grapp m'attend, Grapp
est impitoyable.

--Eh bien, Monsieur, dit Valentine en rassemblant son courage, je vous
dirai en deux mots que j'ai  implorer de votre piti: emmenez-moi.

En parlant ainsi, elle courba presque le genou devant le comte, qui recula
de trois pas.

--Vous emmener! vous! y pensez-vous. Madame?

--Je sais que vous me mprisez, s'cria Valentine avec la rsolution du
dsespoir; mais je sais que vous n'en avez pas le droit. Je jure, Monsieur,
que je suis encore digne d'tre la compagne d'un honnte homme.

--Voudriez-vous me faire le plaisir de m'apprendre, dit le comte d'un ton
lent et accentu par l'ironie, combien de promenades nocturnes vous avez
faites seule (comme hier soir, par exemple) au pavillon du parc depuis
environ deux ans que nous sommes spars?

Valentine, qui se sentait innocente, sentit en mme temps son courage
augmenter.

--Je vous jure sur Dieu et l'honneur, dit-elle, que ce fut hier la
premire fois.

--Dieu est bnvole, et l'honneur des femmes est fragile. Tachez de jurer
par quelque autre chose.

--Mais, Monsieur, s'cria Valentine en saisissant le bras de son mari d'un
ton d'autorit, vous avez entendu notre entretien cette nuit; je le sais,
j'en suis sre. Eh bien, j'en appelle  votre conscience, ne vous a-t-il
pas prouv que mon garement fut toujours involontaire? N'avez-vous pas
compris que si j'tais coupable et odieuse  mes propres yeux, du moins
ma conduite n'tait pas souille de cette tache qu'un homme ne saurait
pardonner? Oh! vous le savez bien! vous savez bien que s'il en tait
autrement, je n'aurais pas l'effronterie de venir rclamer votre
protection. Oh! variste, ne me la refusez pas! Il est temps encore de
me sauver; ne me laissez pas succomber  ma destine; arrachez-moi  la
sduction qui m'environne et qui me presse. Voyez! je la fuis, je la hais,
je veux la repousser! Mais je suis une pauvre femme, isole, abandonne de
toutes parts; aidez-moi. Il est temps encore, vous dis-je, je puis vous
regarder en face. Tenez! ai-je rougi? ma figure ment-elle? Vous tes
pntrant, vous, on ne vous tromperait pas si grossirement. Est-ce que
je l'oserais? Grand Dieu, vous ne me croyez pas! Oh! c'est une horrible
punition que ce doute!

En parlant ainsi, la malheureuse Valentine, dsesprant de vaincre la
froideur insultante de cette me de marbre, tomba sur ses genoux et
joignit les mains en les levant vers le ciel, comme pour le prendre 
tmoin.

--Vraiment, dit M. de Lansac aprs un silence froce, vous tes trs-belle
et trs-dramatique! Il faut tre cruel pour vous refuser ce que vous
demandez si bien; mais comment voulez-vous que je vous expose  un
nouveau parjure? N'avez-vous pas jur  votre amant cette nuit que vous
n'appartiendriez jamais  aucun homme?

 cette rponse foudroyante, Valentine se releva indigne, et regardant
son mari de toute la hauteur de sa fiert de femme outrage:

--Que croyez-vous donc que je sois venue rclamer ici? lui dit-elle. Vous
affectez une trange erreur, Monsieur; mais vous ne pensez pas que je me
sois mise  genoux pour solliciter une place dans votre lit?

M. de Lansac, mortellement bless de l'aversion hautaine de cette femme
tout  l'heure si humble, mordit sa lvre ple et fit quelques pas pour se
retirer. Valentine s'attacha  lui.

--Ainsi vous me repoussez! lui dit-elle, vous me refusez un asile dans
votre maison et la sauvegarde de votre prsence autour de moi! Si vous
pouviez m'ter votre nom, vous le feriez sans doute! Oh! cela est inique,
Monsieur. Vous me parliez hier de nos devoirs respectifs; comment
remplissez-vous les vtres? Vous me voyez prs de rouler dans un prcipice
dont j'ai horreur, et quand je vous supplie de me tendre la main, vous m'y
poussez du pied. Eh bien! que mes fautes retombent sur vous!...

--Oui, vous dites vrai, Valentine, rpondit-il d'un ton goguenard en lui
tournant le dos, vos fautes retomberont sur ma tte.

Il sortait, charm de ce trait d'esprit; elle le retint encore, et tout
ce qu'une femme au dsespoir peut inventer d'humble, de touchant et de
pathtique, elle sut le trouver en cet instant de crise. Elle fut si
loquente et si vraie que M. de Lansac, surpris de son esprit, la regarda
quelques instants d'un air qui lui fit esprer de l'avoir attendri. Mais
il se dgagea doucement en lui disant:

--Tout ceci est parfait, ma chre, mais c'est souverainement ridicule.
Vous tes fort jeune, profitez d'un conseil d'ami: c'est qu'une femme
ne doit jamais prendre son mari pour son confesseur; c'est lui demander
plus de vertu que sa profession n'en comporte. Pour moi, je vous trouve
charmante; mais ma vie est trop occupe pour que je puisse entreprendre de
vous gurir d'une grande passion. Je n'aurais d'ailleurs jamais la fatuit
d'esprer ce succs. J'ai assez fait pour vous, ce me semble, en fermant
les yeux; vous me les ouvrez de force: alors il faut que je fuie, car ma
contenance vis--vis de vous n'est pas supportable, et nous ne pourrions
nous regarder l'un l'autre sans rire.

--Rire! Monsieur, rire! s'cria-t-elle avec une juste colre.

--Adieu, Valentine! reprit-il; j'ai trop d'exprience, je vous l'avoue,
pour me brler la cervelle pour une infidlit; mais j'ai trop de bon sens
pour vouloir servir de chaperon  une jeune tte aussi exalte que la
vtre. C'est pour cela aussi que je ne dsire pas trop vous voir rompre
cette liaison qui a pour vous encore toute la beaut romanesque d'un
premier amour. Le second serait plus rapide, le troisime...

--Vous m'insultez, dit Valentine d'un air morne, mais Dieu me protgera.
Adieu, Monsieur; je vous remercie de cette dure leon; je tcherai d'en
profiter.

Ils se salurent, et, un quart d'heure aprs, Bndict et Valentin, en se
promenant sur le bord la grand'route, virent passer la chaise de poste qui
emportait le noble comte et l'usurier vers Paris.




XXXV.


Valentine, pouvante en mme temps qu'offense mortellement des
injurieuses prdictions de son mari, alla dans sa chambre dvorer ses
larmes et sa honte. Plus que jamais effraye des consquences d'un
garement que le monde punissait d'un tel mpris, Valentine, accoutume
 respecter religieusement l'opinion, prit horreur de ses fautes et de
ses imprudences. Elle roula mille fois dans son esprit le projet de se
soustraire aux dangers de sa situation; elle chercha au dehors tous ses
moyens de rsistance, car elle n'en trouvait plus en elle-mme, et la peur
de succomber achevait d'nerver ses forces; elle reprochait amrement  sa
destine de lui avoir t tout secours, toute protection.

--Hlas! disait-elle, mon mari me repousse, ma mre ne saurait me
comprendre, ma soeur n'ose rien; qui m'arrtera sur ce versant dont la
rapidit m'emporte?

leve pour le monde et selon ses principes, Valentine ne trouvait nulle
part en lui l'appui qu'elle avait droit d'en attendre en retour de ses
sacrifices. Si elle n'et possd l'inestimable trsor de la foi, sans
doute elle et foul aux pieds, dans son dsespoir, tous les prceptes de
sa jeunesse. Mais sa croyance religieuse soutenait et ralliait toutes ses
croyances.

Elle ne se sentit pas la force, ce soir-l, de voir Bndict; elle
ne le fit donc pas avertir du dpart de son mari, et se flatta qu'il
l'ignorerait. Elle crivit un mot  Louise pour la prier de venir au
pavillon  l'heure accoutume.

Mais  peine taient-ils ensemble que mademoiselle Beaujon dpcha
Catherine au petit parc pour avertir Valentine que sa grand'mre,
srieusement incommode, demandait  la voir.

La vieille marquise avait pris dans la matine une tasse de chocolat dont
la digestion, trop pnible pour ses organes dbilits, lui occasionnait
une oppression et une fivre violentes. Le vieux mdecin, M. Faure, trouva
sa situation fort dangereuse.

Valentine s'empressait  lui prodiguer ses soins, lorsque la marquise, se
redressant tout  coup sur son chevet avec une nettet de prononciation et
de regard qu'on n'avait pas remarque en elle depuis longtemps, demanda
 tre seule avec sa petite-fille. Les personnes prsentes se retirrent
aussitt, except la Beaujon, qui ne pouvait supposer que cette mesure
s'tendt jusqu' elle. Mais la vieille marquise, rendue tout  coup, par
une rvolution miraculeuse de la fivre,  toute la clart de son jugement
et  toute l'indpendance de sa volont, lui ordonna imprieusement de
sortir.

--Valentine, lui dit-elle quand elles furent seules, j'ai  te demander
une grce; il y a bien longtemps que je l'implore de la Beaujon, mais elle
me trouble l'esprit par ses rponses; toi, tu me l'accorderas, je parie.

-- ma bonne maman! s'cria Valentine en se mettant  genoux devant son
lit, parlez, ordonnez.

--Eh bien, mon enfant, dit la marquise en se penchant vers elle et en
baissant la voix, je ne voudrais pas mourir sans voir ta soeur.

Valentine se leva avec vivacit et courut  une sonnette.

--Oh! ce sera bientt fait, lui dit-elle joyeusement, elle n'est pas loin
d'ici; qu'elle sera heureuse, chre grand'mre! Ses caresses vous rendront
la vie et la sant!

Catherine fut charge par Valentine d'aller chercher Louise, qui tait
reste au pavillon.

--Ce n'est pas tout, dit la marquise, je voudrais aussi voir son fils.

Prcisment, Valentin, envoy par Bndict, qui tait inquiet de Valentine
et n'osait se prsenter devant elle sans son ordre, venait d'arriver au
petit parc lorsque Catherine s'y rendit. Au bout de quelques minutes,
Louise et son fils furent introduits dans la chambre de leur aeule.

Louise, abandonne avec un cruel gosme par cette femme, avait russi
 l'oublier, mais quand elle la retrouva sur son lit de mort, hve et
dcrpite; quand elle revit les traits de celle dont la tendresse
indulgente avait veill bien ou mal sur ses premires annes d'innocence
et de bonheur, elle sentit se rveiller cet inextinguible sentiment de
respect et d'amour qui s'attache aux premires affections de la vie. Elle
s'lana dans les bras de sa grand'mre, et ses larmes, dont elle croyait
la source tarie pour elle, coulrent avec effusion sur le sein qui l'avait
berce.

La vieille femme retrouva aussi de vifs lans de sensibilit  la vue de
cette Louise, jadis si vive et si riche de jeunesse, de passion et de
sant, maintenant si ple, si frle et si triste. Elle s'exprima avec
une ardeur d'affection qui fut en elle comme le dernier clair de cette
tendresse ineffable dont le ciel a dou la femme dans son rle de mre.
Elle demanda pardon de son oubli avec une chaleur qui arracha des sanglots
de reconnaissance  ses deux petites-filles; puis elle pressa Valentin
dans ses bras tiques, s'extasia sur sa beaut, sur sa grce, sur sa
ressemblance avec Valentine. Cette ressemblance, ils la tenaient du
comte Raimbault, le dernier fils de la marquise; elle retrouvait en eux
encore les traits de son poux. Comment les liens sacrs de la famille
pourraient-ils tre effacs et mconnus sur la terre? Quoi de plus
puissant sur le coeur humain qu'un type de beaut recueilli comme un
hritage par plusieurs gnrations d'enfants aims! Quel lien d'affection
que celui qui rsume le souvenir et l'esprance! Quel empire que celui
d'un tre dont le regard fait revivre tout un pass d'amour et de regrets,
toute une vie que l'on croyait teinte et dont on retrouve les motions
palpitantes dans un sourire d'enfant!

Mais bientt cette motion sembla s'teindre chez la marquise, soit
qu'elle et ht l'puisement de ses facults, soit que la lgret
naturelle  son caractre et besoin de reprendre son cours. Elle fit
asseoir Louise sur son lit, Valentine dans le fond de l'alcve, et
Valentin  son chevet. Elle leur parla avec esprit et gaiet, surtout avec
autant d'aisance que si elle les et quitts de la veille; elle interrogea
beaucoup Valentin sur ses tudes, sur ses gots, sur ses rves d'avenir.

En vain ses filles lui reprsentrent qu'elle se fatiguait par
cette longue causerie; peu  peu elles s'aperurent que ses ides
s'obscurcissaient; sa mmoire baissa: l'tonnante prsence d'esprit
qu'elle avait recouvre fit place  des souvenirs vagues et flottants, 
des perceptions confuses; ses joues brillantes de fivre passrent  des
tons violets, sa parole s'embarrassa. Le mdecin, que l'on fit rentrer,
lui administra un calmant. Il n'en tait plus besoin; on la vit
s'affaisser et s'teindre rapidement.

Puis tout  coup, se relevant sur son oreiller, elle appela encore
Valentine, et fit signe aux autres personnes de se retirer au fond de
l'appartement.

--Voici une ide qui me revient, lui dit-elle  voix basse. Je savais bien
que j'oubliais quelque chose, et je ne voulais pas mourir sans te l'avoir
dit. Je savais bien des secrets que je faisais semblant d'ignorer. Il y en
a un que tu ne m'as pas confi, Valentine; mais je l'ai devin depuis
longtemps: tu es amoureuse, mon enfant.

Valentine frmit de tout son corps; domine par l'exaltation que tous ces
vnements accumuls en si peu de jours devaient avoir produite sur son
cerveau, elle crut qu'une voix d'en haut lui parlait par la bouche de son
aeule mourante.

--Oui, c'est vrai, rpondit-elle en penchant son visage brlant sur les
mains glaces de la marquise; je suis bien coupable; ne me maudissez pas,
dites-moi une parole qui me ranime et qui me sauve.

--Ah! ma petite! dit la marquise en essayant de sourire, ce n'est pas
facile de sauver une jeune tte comme toi des passions! Bah!  ma dernire
heure je puis bien tre sincre. Pourquoi ferais-je de l'hypocrisie avec
vous autres? En pourrai-je faire dans un instant devant Dieu? Non, va. Il
n'est pas possible de se prserver de ce mal tant qu'on est jeune. Aime
donc, ma fille; il n'y a que cela de bon dans la vie. Mais reois le
dernier conseil de ta grand'mre et ne l'oublie pas: Ne prends jamais un
amant qui ne soit pas de ton rang.

Ici la marquise cessa de pouvoir parler.

Quelques gouttes de la potion lui rendirent encore quelques minutes de
vie. Elle adressa un sourire morbide  ceux qui l'environnaient et murmura
des lvres quelques prires. Puis, se tournant vers Valentine:

--Tu diras  ta mre que je la remercie de ses bons procds, et que je
lui pardonne les mauvais. Pour une femme sans naissance, aprs tout, elle
s'est conduite assez bien envers moi. Je n'attendais pas tant, je l'avoue,
de la part de mademoiselle Chignon.

Elle pronona ce mot avec une affectation de mpris. Ce fut le dernier
qu'elle fit entendre; et, selon elle, la plus grande vengeance qu'elle pt
tirer des tourments imposs  sa vieillesse, fut de dnoncer la roture de
madame de Raimbault comme son plus grand vice.

La perte de sa grand'mre, quoique sensible au coeur de Valentine, ne
pouvait pas tre pour elle un malheur bien rel. Nanmoins, dans la
disposition d'esprit o elle tait, elle la regarda comme un nouveau coup
de sa fatale destine, et se plut  redire, dans l'amertume de ses penses,
que tous ses appuis naturels lui taient successivement enlevs, et,
comme  dessein, dans le temps o ils lui taient le plus ncessaires.

De plus en plus dcourage de sa situation, Valentine rsolut d'crire 
sa mre pour la supplier de venir  son secours, et de ne point revoir
Bndict jusqu' ce qu'elle et consomm ce sacrifice. En consquence,
aprs avoir rendu les derniers devoirs  la marquise, elle se retira chez
elle, s'y enferma, et, dclarant qu'elle tait malade et ne voulait voir
personne, elle crivit  la comtesse de Raimbault.

Alors, quoique la duret de M. de Lansac et bien d la dgoter de
verser sa douleur dans un coeur insensible, elle se confessa humblement
devant cette femme orgueilleuse qui l'avait fait trembler toute sa vie.
Maintenant, Valentine, exaspre par la souffrance, avait le courage du
dsespoir pour tout entreprendre. Elle ne raisonnait plus rien; une
crainte majeure dominait toute autre crainte. Pour chapper  son amour,
elle aurait march sur la mer. D'ailleurs, au moment o tout lui manquait
 la fois, une douleur de plus devenait moins effrayante que dans un temps
ordinaire. Elle se sentait une nergie froce envers elle-mme, pourvu
qu'elle n'et pas  combattre Bndict; les maldictions du monde entier
l'pouvantaient moins que l'ide d'affronter la douleur de son amant.

Elle avoua donc  sa mre qu'elle aimait _un autre homme que son mari_. Ce
furent l tous les renseignements qu'elle donna sur Bndict; mais elle
peignit avec chaleur l'tat de son me et le besoin qu'elle avait d'un
appui. Elle la supplia de la rappeler auprs d'elle; car telle tait la
soumission absolue qu'exigeait la comtesse, que Valentine n'et pas os la
rejoindre sans son aveu.

 dfaut de tendresse, madame de Raimbault et peut-tre accueilli avec
vanit la confidence de sa fille; elle et peut-tre fait droit  sa
demande, si le mme courrier ne lui et apport une lettre date du
chteau de Raimbault, qu'elle lut la premire: c'tait une dnonciation en
rgle de mademoiselle Beaujon.

Cette fille, suffoque de jalousie en voyant la marquise entoure d'une
nouvelle famille  ses derniers moments, avait t furieuse surtout du don
de quelques bijoux antiques offerts  Louise par sa grand'mre, comme gage
de souvenir. Elle se regarda comme frustre par ce legs, et, n'ayant aucun
droit pour s'en plaindre, elle rsolut au moins de s'en venger; elle
crivit donc sur-le-champ  la comtesse, sous prtexte de l'informer de
la mort de sa belle-mre, et elle profita de l'occasion pour rvler
l'intimit de Louise et de Valentine. l'installation scandaleuse de
Valentin dans le voisinage, son ducation faite  demi par madame de
Lansac, et tout ce qu'il lui plut d'appeler les _mystres du pavillon_;
car elle ne s'en tint pas  dvoiler l'amiti des deux soeurs, elle noircit
les relations qu'elles avaient avec le neveu du fermier, le _paysan
Benot Lhry_; elle prsenta Louise comme une intrigante qui favorisait
odieusement l'union coupable de ce rustre avec sa soeur; elle ajouta qu'il
tait bien tard sans doute pour remdier  tout cela, car le commerce
durait depuis quinze grands mois. Elle finit en dclarant que M. de Lansac
avait sans doute fait  cet gard de fcheuses dcouvertes, car il tait
parti au bout de trois jours sans avoir aucune relation avec sa femme.

Aprs avoir donn ce soulagement  sa haine, la Beaujon quitta Raimbault,
riche des libralits de la famille, et venge des bonts que Valentine
avait eues pour elle.

Ces deux lettres mirent la comtesse dans une fureur pouvantable; elle et
ajout moins de foi aux aveux de la dugne, si les aveux de sa fille,
arrivs en mme temps, ne lui en eussent sembl la confirmation. Alors
tout le mrite de cette confession nave fut perdu pour Valentine. Madame
de Raimbault ne vit plus en elle qu'une malheureuse dont l'honneur tait
entach sans retour, et qui, menace de la vengeance de son mari, venait
implorer l'appui ncessaire de sa mre. Cette opinion ne fut que trop
confirme par les bruits de la province qui arrivaient chaque jour  ses
oreilles. Le bonheur pur de deux amants n'a jamais pu s'abriter dans la
paix obscure des champs sans exciter la jalousie et la haine de tout ce
qui vgte sottement au sein des petites villes. Le bonheur d'autrui est
un spectacle qui dessche et dvore le provincial; la seule chose qui lui
fait supporter sa vie troite et misrable, c'est le plaisir d'arracher
tout amour et toute posie de la vie de son voisin.

Et puis madame de Raimbault, qui avait t dj frappe du retour subit de
M. de Lansac  Paris, le vit, l'interrogea, ne put obtenir aucune rponse,
mais put fort bien comprendre,  l'habilet de son silence et  la dignit
de sa contenance vasive, que tout lien d'affection et de confiance tait
rompu entre sa femme et lui.

Alors elle fit  Valentine une rponse foudroyante, lui conseilla de
chercher dsormais son refuge dans la protection de cette soeur tare comme
elle, lui dclara qu'elle l'abandonnait  l'opprobre de son sort, et finit
en lui donnant presque sa maldiction.

Il est vrai de dire que madame de Raimbault fut navre de voir la vie de
sa fille gte  tout jamais; mais il entra encore plus d'orgueil bless
que de tendresse maternelle dans sa douleur. Ce qui le prouve, c'est que
le courroux l'emporta sur la piti, et qu'elle partit pour l'Angleterre,
afin, prtendit-elle, de s'tourdir sur ses chagrins, mais, en effet,
pour se livrer  la dissipation sans tre expose  rencontrer des gens
informs de ses malheurs domestiques, et disposs  critiquer sa conduite
en cette occasion.

Tel fut le rsultat de la dernire tentative de l'infortune Valentine.
La rponse de sa mre jeta une telle douleur dans son me qu'elle absorba
toutes ses autres penses. Elle se mit  genoux dans son oratoire, et
rpandit son affliction en longs sanglots. Puis, au milieu de cette
amertume affreuse, elle sentit ce besoin de confiance et d'espoir qui
soutient les mes religieuses; elle sentit surtout ce besoin d'affection
qui dvore la jeunesse. Hae, mconnue, repousse de partout, il lui
restait encore un asile: c'tait le coeur de Bndict. tait-il donc
si coupable, cet amour tant calomni? Dans quel crime l'avait-il donc
entrane?

Mon Dieu! s'cria-t-elle avec ardeur, toi qui seul vois la puret de
mes dsirs, toi qui seul connais l'innocence de ma conduite, ne me
protgeras-tu pas? te retireras-tu aussi de moi? La justice que les hommes
me refusent, n'est-ce pas en toi que je la trouverai? Cet amour est-il
donc si coupable?

Comme elle se penchait sur son prie-Dieu, elle aperut un objet qu'elle y
avait dpos comme l'_ex-voto_ d'une superstition amoureuse; c'tait ce
mouchoir teint de sang que Catherine avait rapport de la maison du ravin
le jour du suicide de Bndict, et que Valentine lui avait rclam ensuite
en apprenant cette circonstance. En ce moment, la vue du sang rpandu pour
elle fut comme une victorieuse protestation d'amour et de dvouement, en
rponse aux affronts qu'elle recevait de toutes parts. Elle saisit le
mouchoir, le pressa contre ses lvres, et, plonge dans une mer de
tourments et de dlices, elle resta longtemps immobile et recueillie,
ouvrant son coeur  la confiance, et sentant revenir cette vie ardente qui
dvorait son tre quelques jours auparavant.




XXXVI.


Bndict tait bien malheureux depuis huit jours. Cette feinte maladie,
dont Louise ne savait lui donner aucun dtail, le jetait dans de vives
inquitudes. Tel est l'gosme de l'amour, qu'il aimait encore mieux
croire au mal de Valentine que de la souponner de vouloir le fuir. Ce
soir-l, pouss par un vague espoir, il rda longtemps autour du parc;
enfin, matre d'une clef particulire que l'on confiait d'ordinaire 
Valentin, il se dcida  pntrer jusqu'au pavillon. Tout tait silencieux
et dsert dans ce lieu nagure si plein de joie, de confiance et
d'affection. Son coeur se serra; il en sortit, et se hasarda  entrer dans
le jardin du chteau. Depuis la mort de la vieille marquise, Valentine
avait supprim plusieurs domestiques. Le chteau tait donc peu habit.
Bndict en approcha sans rencontrer personne.

L'oratoire de Valentine tait situ dans une tourelle vers la partie la
plus solitaire du btiment. Un petit escalier en vis, reste des anciennes
constructions sur lesquelles le nouveau manoir avait t bti, descendait
de sa chambre  l'oratoire, et de l'oratoire au jardin. La fentre,
cintre et surmonte d'ornements dans le got italien de la renaissance,
s'levait au-dessus d'un massif d'arbres dont la cime s'empourprait alors
des reflets du couchant. La chaleur du jour avait t extrme; des clairs
silencieux glissaient faiblement sur l'horizon violet, l'air tait rare et
comme charg d'lectricit; c'tait un de ces soirs d't o l'on respire
avec peine, o l'on sent en soi une excitation nerveuse extraordinaire, o
l'on souffre d'un mal sans nom qu'on voudrait pouvoir soulager par des
larmes.

Parvenu au pied du massif en face de la tour, Bndict jeta un regard
inquiet sur la fentre de l'oratoire. Le soleil embrasait ses vitraux
coloris. Bndict chercha longtemps  saisir quelque chose derrire ce
miroir ardent, lorsqu'une main de femme l'ouvrit tout  coup, et une forme
fugitive se montra et disparut.

Bndict monta sur un vieux if, et, cach par ses rameaux noirs et
pendants, il s'leva assez pour que sa vue pt plonger dans l'intrieur.
Alors il vit distinctement Valentine  genoux, avec ses cheveux blonds 
demi dtachs, qui tombaient ngligemment sur son paule, et que le soleil
dorait de ses derniers feux. Ses joues taient animes, son attitude avait
un abandon plein de grce et de candeur. Elle pressait sur sa poitrine et
baisait avec amour ce mouchoir sanglant que Bndict avait cherch avec
tant d'anxit aprs son suicide, et qu'il reconnut aussitt entre ses
mains.

Alors Bndict, promenant ses regards craintifs sur le jardin dsert, et
n'ayant qu'un mouvement  faire pour atteindre  cette fentre, ne put
rsister  la tentation. Il s'attacha  la balustrade sculpte, et,
abandonnant la dernire branche qui le soutenait encore, il s'lana au
pril de sa vie.

En voyant une ombre se dessiner dans l'air blouissant de la croise,
Valentine jeta un cri; mais, en le reconnaissant, sa terreur changea de
nature.

-- ciel! lui dit-elle, oserez-vous donc me poursuivre jusqu'ici?

--Me chassez-vous? rpondit Bndict. Voyez! vingt pieds seulement me
sparent du sol; ordonnez-moi de lcher cette balustrade, et j'obis.

--Grand Dieu! s'cria Valentine pouvante de la situation o elle le
voyait, entrez, entrez! Vous me faites mourir de frayeur.

Il s'lana dans l'oratoire, et Valentine, qui s'tait attache  son
vtement dans la crainte de le voir tomber, le pressa dans ses bras par un
mouvement de joie involontaire en le voyant sauv.

En cet instant tout fut oubli, et les rsistances que Valentine avait
tant mdites, et les reproches que Bndict s'tait promis de lui faire.
Ces huit jours de sparation, dans de si tristes circonstances, avaient
t pour eux comme un sicle. Le jeune homme s'abandonnait  une joie
folle en pressant contre son coeur Valentine, qu'il avait craint de trouver
mourante, et qu'il voyait plus belle et plus aimante que jamais.

Enfin, la mmoire de ce qu'il avait souffert loin d'elle lui revint; il
l'accusa d'avoir t menteuse et cruelle.

--coutez, lui dit Valentine avec feu en le conduisant devant sa madone,
j'avais fait serment de ne jamais vous revoir, parce que je m'tais
imagin que je ne pourrais le faire sans crime. Maintenant jurez-moi que
vous m'aiderez  respecter mes devoirs; jurez-le devant Dieu, devant cette
image, emblme de puret; rassurez-moi, rendez-moi la confiance que j'ai
perdue. Bndict, votre me est sincre, vous ne voudriez pas commettre un
sacrilge dans votre coeur; dites! vous sentez-vous plus fort que je ne le
suis?

Bndict plit et recula avec pouvante. Il avait dans l'esprit une
droiture vraiment chevaleresque, et prfrait le malheur de perdre
Valentine au crime de la tromper.

--Mais c'est un voeu que vous me demandez, Valentine! s'cria-t-il.
Pensez-vous que j'aie l'hrosme de le prononcer et de le tenir sans y
tre prpar?

--Eh quoi! ne l'tes-vous pas depuis quinze mois? lui dit-elle. Ces
promesses solennelles que vous me ftes un soir en face de ma soeur, et
que jusqu'ici vous aviez si loyalement observes...

--Oui, Valentine, j'ai eu cette force, et j'aurai peut-tre celle de
renouveler mon voeu. Mais ne me demandez rien aujourd'hui, je suis trop
agit; mes serments n'auraient nulle valeur. Tout ce qui s'est pass a
chass le calme que vous aviez fait rentrer dans mon sein. Et puis,
Valentine! femme imprudente! vous me dites que vous tremblez! Pourquoi me
dites-vous cela? Je n'aurais pas eu l'audace de le penser. Vous tiez
forte quand je vous croyais forte; pourquoi me demander,  moi, l'nergie
que vous n'avez pas? O la trouverai-je maintenant? Adieu, je vais me
prparer  vous obir. Mais jurez-moi que vous ne me fuirez plus; car vous
voyez l'effet de cette conduite sur moi: elle me tue, elle dtruit tout
l'effet de ma vertu passe.

--Eh bien! Bndict, je vous le jure; car il m'est impossible de ne pas me
fier  vous quand je vous vois et quand je vous entends. Adieu; demain
nous nous reverrons tous au pavillon.

Elle lui tendit la main; Bndict hsita  la toucher. Un tremblement
convulsif l'agitait.  peine l'eut-il effleure, qu'une sorte de rage
s'empara de lui. Il treignit Valentine dans ses bras, puis il voulut la
repousser. Alors l'effroyable violence qu'il imposait  sa nature ardente
depuis si longtemps ayant puis toutes ses forces, il se tordit les mains
avec fureur et tomba presque mourant sur les marches du prie-Dieu.

--Prends piti de moi, dit-il avec angoisse, toi qui as cr Valentine;
rappelle mon me  toi, teins ce souffle dvorant qui ronge ma poitrine
et torture ma vie; fais-moi la grce de mourir.

Il tait si ple, tant de souffrance se peignait dans ses yeux teints,
que Valentine le crut rellement sur le point de succomber. Elle se jeta
 genoux prs de lui, le pressa sur son coeur avec dlire, le couvrit de
caresses et de pleurs, et tomba puise elle-mme dans ses bras avec des
cris touffs, en le voyant dfaillir et rejeter en arrire sa tte froide
et mourante.

Enfin elle le rappela  lui-mme; mais il tait si faible, si accabl,
qu'elle ne voulut point le renvoyer ainsi. Retrouvant toute son nergie
avec la ncessit de le secourir, elle le soutint et le trana jusqu' sa
chambre, o elle lui prpara du th.

En ce moment, la bonne et douce Valentine redevint l'officieuse et active
mnagre dont la vie tait toute consacre  tre utile aux autres.
Ses terreurs de femme et d'amante se calmrent pour faire place aux
sollicitudes de l'amiti. Elle oublia en quel lieu elle amenait Bndict
et ce qui devait se passer dans son me, pour ne songer qu' secourir ses
sens. L'imprudente ne fit point attention aux regards sombres et farouches
qu'il jetait sur cette chambre o il n'tait entr qu'une fois, sur ce
lit o il l'avait vue dormir toute une nuit, sur tous ces meubles qui lui
rappelaient la plus orageuse crise et la plus solennelle motion de sa
vie. Assis sur un fauteuil, les sourcils froncs, les bras pendants, il
la regardait machinalement errer autour de lui, sans imaginer  quoi elle
s'occupait.

Quand elle lui apporta le breuvage calmant qu'elle venait de lui prparer,
il se leva brusquement et la regarda d'un air si trange et si gar
qu'elle laissa chapper la tasse et recula avec effroi.

Bndict jeta ses bras autour d'elle et l'empcha de fuir.

--Laissez-moi, s'cria-t-elle, le th m'a horriblement brle.

En effet, elle s'loigna en boitant. Il se jeta  genoux et baisa son
petit pied lgrement rougi au travers de son bas transparent, et puis il
faillit mourir encore; et Valentine, vaincue par la piti, par l'amour,
par la peur surtout, ne s'arracha plus de ses bras quand il revint  la
vie...

C'tait un moment fatal qui devait arriver tt ou tard. Il y a bien de la
tmrit  esprer vaincre une passion, quand on se voit tous les jours et
qu'on a vingt ans.

Durant les premiers jours, Valentine, emporte au del de toutes ses
impressions habituelles, ne songea point au repentir; mais ce moment vint
et il fut terrible.

Alors Bndict regretta amrement un bonheur qu'il fallait payer si cher.
Sa faute reut le plus rude chtiment qui pt lui tre inflig: il vit
Valentine pleurer et dprir de chagrin.

Trop vertueux l'un et l'autre pour s'endormir dans des joies qu'ils
avaient rprouves et repousses si longtemps, leur existence devint
cruelle. Valentine n'tait point capable de transiger avec sa conscience.
Bndict aimait trop passionnment pour sentir un bonheur que ne
partageait plus Valentine. Tous deux taient trop faibles, trop livrs 
eux-mmes, trop domins par les imptueuses sensations de la jeunesse,
pour s'arracher  ces joies pleines de remords. Ils se quittaient avec
dsespoir; ils se retrouvaient avec enthousiasme. Leur vie tait un combat
perptuel, un orage toujours renaissant, une volupt sans bornes et un
enfer sans issue.

Bndict accusait Valentine de l'aimer peu, de ne pas savoir le prfrer 
son honneur,  l'estime d'elle-mme, de n'tre capable d'aucun sacrifice
complet; et quand ces reproches avaient amen une nouvelle faiblesse de
Valentine, quand il la voyait pleurer avec dsespoir et succomber sous de
ples terreurs, il hassait le bonheur qu'il venait de goter; il et
voulu au prix de son sang en laver le souvenir. Il lui offrait alors de la
fuir, il lui jurait de supporter la vie et l'exil; mais elle n'avait plus
la force de l'loigner.

--Ainsi je resterais seule et abandonne  ma douleur! lui disait-elle;
non, ne me laissez pas ainsi, j'en mourrais; je ne puis plus vivre qu'en
m'tourdissant. Ds que je rentre en moi-mme, je sens que je suis perdue;
ma raison s'gare, et je serais capable de couronner mes crimes par le
suicide. Votre prsence du moins me donne la force de vivre dans l'oubli
de mes devoirs. Attendons encore, esprons, prions Dieu; seule, je ne puis
plus prier; mais prs de vous l'espoir me revient. Je me flatte de trouver
un jour assez de vertu en moi pour vous aimer sans crime. Peut-tre m'en
donnerez-vous le premier, car enfin vous tes plus fort que moi; c'est moi
qui vous repousse et qui vous rappelle toujours.

Et puis venaient ces moments de passion imptueuse o l'enfer avec ses
terreurs faisait sourire Valentine. Elle n'tait pas incrdule alors, elle
tait fanatique d'impit.

--Eh bien, disait-elle, bravons tout; qu'importe que je perde mon me?
Soyons heureux sur la terre; le bonheur d'tre  toi sera-t-il trop pay
par une ternit de tourments? Je voudrais avoir quelque chose de plus 
te sacrifier; dis, ne sais-tu pas un prix qui puisse m'acquitter envers
toi?

--Oh! si tu tais toujours ainsi! s'criait Bndict.

Ainsi Valentine, de calme et rserve qu'elle tait naturellement, tait
devenue passionne jusqu'au dlire par suite d'un impitoyable concours
de malheurs et de sductions qui avaient dvelopp en elle de nouvelles
facults pour combattre et pour aimer. Plus sa rsistance avait t longue
et raisonne, plus sa chute tait violente. Plus elle avait amass de
forces pour repousser la passion, plus la passion trouvait en elle les
aliments de sa force et de sa dure.

Un vnement que Valentine avait pour ainsi dire oubli de prvoir, vint
faire diversion  ces orages. Un matin, M. Grapp se prsenta muni de
pices en vertu desquelles le chteau et la terre de Raimbault lui
appartenaient, sauf une valeur de vingt mille francs environ, qui
constituait  l'avenir toute la fortune de madame de Lansac. Les terres
furent immdiatement mises en vente, au plus offrant, et Valentine fut
somme de sortir, sous vingt-quatre heures, des proprits de M. Grapp.

Ce fut un coup de foudre pour ceux qui l'aimaient; jamais flau cleste ne
causa dans le pays une semblable consternation. Mais Valentine ressentit
moins son malheur qu'elle ne l'et fait dans une autre situation; elle
pensa, dans le secret de son coeur, que M. de Lansac tant assez vil pour
se faire payer son dshonneur au poids de l'or, elle tait pour ainsi dire
quitte envers lui. Elle ne regretta que le pavillon, asile d'un bonheur
pour jamais vanoui, et, aprs en avoir retir le peu de meubles qu'il lui
fut permis d'emporter, elle accepta provisoirement un refuge  la ferme de
Grangeneuve, que les Lhry, en vertu d'un arrangement avec Grapp, taient
eux-mmes sur le point de quitter.




XXXVII.


Au milieu de l'agitation que lui causa ce bouleversement de sa destine,
elle passa quelques jours sans voir Bndict. Le courage avec lequel elle
supporta l'preuve de sa ruine raffermit un peu son me, et elle trouva en
elle assez de calme pour tenter d'autres efforts.

Elle crivit  Bndict:

Je vous supplie de ne point chercher  me voir durant cette quinzaine,
que je vais passer dans la famille Lhry. Comme vous n'tes point entr
 la ferme depuis le mariage d'Athnas, vous n'y sauriez reparatre
maintenant sans afficher nos relations. Quelque invit que vous puissiez
l'tre par madame Lhry, qui regrette toujours votre dsunion apparente,
refusez, si vous ne voulez m'affliger beaucoup. Adieu; je ne sais point
ce que je deviendrai, j'ai quinze jours pour m'en occuper. Quand j'aurai
dcid de mon avenir, je vous le ferai savoir, et vous m'aiderez  le
supporter, quel qu'il soit. V.

Ce billet jeta une profonde terreur dans l'esprit de Bndict; il crut y
voir cette dcision tant redoute qu'il avait fait rvoquer si souvent 
Valentine, mais qui,  la suite de tant de chagrins, devenait peut-tre
invitable. Abattu, bris sous le poids d'une vie si orageuse et d'un
avenir si sombre, il se laissa aller au dcouragement. Il n'avait mme
plus l'espoir du suicide pour le soutenir. Sa conscience avait contract
des engagements envers le fils de Louise; et puis, d'ailleurs, Valentine
tait trop malheureuse pour qu'il voult ajouter ce coup terrible 
tous ceux dont le sort l'avait frappe. Dsormais qu'elle tait ruine,
abandonne, navre de chagrins et de remords, son devoir,  lui, tait de
vivre pour s'efforcer de lui tre utile et de veiller sur elle en dpit
d'elle-mme.

Louise avait enfin vaincu cette folle passion qui l'avait si longtemps
torture. La nature de ses liens avec Bndict, consolide et purifie
par la prsence de son fils, tait devenue calme et sainte. Son caractre
violent s'tait adouci  la suite de cette grande victoire intrieure. Il
est vrai qu'elle ignorait compltement le malheur qu'avait eu Bndict
d'tre trop heureux avec Valentine; elle s'efforait de consoler celle-ci
de ses pertes, sans savoir qu'elle en avait fait une irrparable, celle de
sa propre estime. Elle passait donc tous ses instants auprs d'elle, et ne
comprenait pas quelles nouvelles anxits pesaient sur Bndict.

La jeune et vive Athnas avait personnellement souffert de ces derniers
vnements, d'abord parce qu'elle aimait sincrement Valentine, et puis
parce que le pavillon ferm, les douces runions du soir interrompues,
le petit parc abandonn pour jamais, gonflaient son coeur d'une amertume
indfinissable. Elle s'tonnait elle-mme de n'y pouvoir songer sans
soupirer; elle s'effrayait de la longueur de ses jours et de l'ennui de
ses soires.

videmment il manquait  sa vie quelque chose d'important, et Athnas,
qui touchait  peine  sa dix-huitime anne, s'interrogeait navement 
cet gard sans oser se rpondre. Mais, dans tous ses rves, la blonde et
noble tte du jeune Valentin se montrait parmi des buissons chargs de
fleurs. Sur l'herbe des prairies, elle croyait courir poursuivie par lui;
elle le voyait grand, lanc, souple comme un chamois, franchir les haies
pour l'atteindre; elle foltrait avec lui, elle partageait ses rires si
francs et si jeunes; puis elle rougissait elle-mme en voyant la rougeur
monter sur ce front candide, en sentant cette main frle et blanche brler
en touchant la sienne, en surprenant un soupir et un regard mlancolique
 cet enfant, dont elle ne voulait pas se mfier. Toutes les agitations
timides d'un amour naissant, elle les ressentait  son insu. Et quand elle
s'veillait, quand elle trouvait  son ct ce Pierre Blutty, ce paysan
si rude, si brutal en amour, si dpourvu d'lgance et de charme, elle
sentait son coeur se serrer et des larmes venir au bord de ses paupires.
Athnas avait toujours aim l'aristocratie; un langage lev, lors mme
qu'il tait au-dessus de sa porte et de son intelligence, lui semblait
la plus puissante des sductions. Lorsque Bndict parlait d'arts ou de
sciences, elle l'coutait avec admiration, parce qu'elle ne le comprenait
pas. C'tait par sa supriorit en ce genre qu'il l'avait longtemps
domine. Depuis qu'elle avait pris son parti de renoncer  lui, le jeune
Valentin, avec sa douceur, sa retenue, la majest fodale de son beau
profil, son aptitude aux connaissances abstraites, tait devenu pour elle
un type de grce et de perfection. Elle avait longtemps exprim tout
haut sa prdilection pour lui; mais elle commenait  ne plus oser, car
Valentin grandissait d'une faon effrayante, son regard devenait pntrant
comme le feu, et la jeune fermire sentait le sang lui monter au visage
chaque fois qu'elle prononait son nom.

Le pavillon abandonn tait donc un sujet involontaire d'aspirations et de
regrets. Valentin venait bien quelquefois embrasser sa mre et sa tante;
mais la maison du ravin tait assez loigne de la ferme pour qu'il ne pt
faire souvent cette course sans se dranger beaucoup de ses tudes, et la
premire semaine parut mortellement longue  madame Blutty.

L'avenir devenait incertain. Louise parlait de retourner  Paris avec
son fils et Valentine. D'autres fois, les deux soeurs faisaient le projet
d'acheter une petite maison de paysan et d'y vivre solitaires. Blutty,
qui tait toujours jaloux de Bndict, quoi qu'il n'en et gure sujet,
parlait d'emmener sa femme en Marche, o il avait des proprits. De
toutes les manires, il faudrait s'loigner de Valentin; Athnas ne
pouvait plus y penser sans des regrets qui portaient une vive lumire dans
les secrets de son coeur.

Un jour, elle se laissa entraner par le plaisir de la promenade jusqu'
un pr fort loign, qu'en bonne fermire elle voulait parcourir. Ce pr
touchait au bois de Vavray, et le ravin n'tait pas loin sur la lisire du
bois. Or, il arriva que Bndict et Valentin se promenaient par l; que le
jeune homme aperut, sur le vert fonc de la prairie, la taille alerte et
bien prise de madame Blutty, et qu'il francht la haie sans consulter
son mentor pour aller la rejoindre. Bndict se rapprocha d'eux, et ils
causrent quelque temps ensemble.

Alors Athnas, qui avait pour son cousin un reste de ce vif intrt qui
rend l'amiti d'une femme pour un homme si complaisante et si douce,
s'aperut des ravages que depuis quelques jours surtout, le chagrin avait
faits en lui. L'altration de ses traits l'effraya, et, passant son bras
sous le sien, elle le pria avec instance de lui dire franchement la cause
de sa tristesse et l'tat de sa sant. Comme elle s'en doutait un peu,
elle eut la dlicatesse de renvoyer Valentin  quelque distance, en le
chargeant de lui rapporter son ombrelle oublie sous un arbre.

Il y avait si longtemps que Bndict se contraignait pour cacher sa
souffrance  tous les yeux, que l'affection de sa cousine lui fut douce.
Il ne put rsister au besoin de s'pancher, lui parla de son attachement
pour Valentine, de l'inquitude o il vivait spar d'elle, et finit par
lui avouer qu'il tait rduit au dsespoir par la crainte de la perdre 
jamais.

Athnas, dans sa candeur, ne voulut pas voir dans cette passion, qu'elle
connaissait depuis longtemps, le ct dlicat, qui et fait reculer une
personne plus prudente. Dans la sincrit de son me, elle ne croyait pas
Valentine capable d'oublier ses principes, et jugeait cet amour aussi pur
que celui qu'elle prouvait pour Valentin. Elle s'abandonna donc  l'lan
de la sympathie, et promit qu'elle solliciterait de Valentine une dcision
moins rigide que celle qu'elle mditait...

--Je ne sais si je russirai, lui dit-elle avec cette franchise expansive
qui la rendait aimable en dpit de ses travers; mais je vous jure que je
travaillerai  votre bonheur comme au mien propre. Puiss-je vous prouver
que je n'ai jamais cess d'tre votre amie!

Bndict, touch de cet lan d'amiti gnreuse, lui baisa la main avec
reconnaissance. Valentin, qui revenait en ce moment avec l'ombrelle, vit
ce mouvement, et devint tour  tour si rouge et si ple qu'Athnas s'en
aperut et perdit elle-mme contenance; mais, tchant de se donner un air
solennel et important:

--Il faudra nous revoir, dit-elle  Bndict, pour nous entendre sur cette
grande affaire. Comme je suis tourdie et maladroite, j'aurai besoin de
votre direction. Je viendrai donc demain me promener par ici, et vous
dire ce que j'aurai obtenu. Nous aviserons au moyen d'obtenir davantage.
 demain!

Et elle s'loigna lgrement avec un signe de tte amical  son cousin;
mais ce n'est pas lui qu'elle regarda en prononant son dernier mot.

Le lendemain, en effet, ils eurent une nouvelle confrence. Tandis que
Valentin errait en avant sur le sentier du bois, Athnas raconta  son
cousin le peu de succs de ses tentatives. Elle avait trouv Valentine
impntrable. Cependant elle ne se dcourageait pas, et durant toute une
semaine elle travailla de tout son pouvoir  rapprocher les deux amants.

La ngociation ne marcha pas trs-vite. Peut-tre la jeune
plnipotentiaire n'tait-elle pas fche de multiplier les confrences
dans la prairie. Dans les intervalles de ces causeries avec Bndict,
Valentin se rapprochait, et se consolait d'tre exclu du secret en
obtenant un sourire et un regard qui valaient plus que mille paroles. Et
puis, quand les deux cousins s'taient tout dit, Valentin courait aprs
les papillons avec Athnas, et, tout en foltrant, il russissait 
toucher sa main,  effleurer ses cheveux,  lui ravir quelque ruban ou
quelque fleur.  dix-sept ans, on en est encore  la posie de Dorat.

Bndict, lors mme que sa cousine ne lui apportait aucune bonne nouvelle,
tait heureux d'entendre parler de Valentine. Il l'interrogeait sur les
moindres actes de sa vie, il se faisait redire mot pour mot ses entretiens
avec Athnas. Enfin, il s'abandonnait  la douceur d'tre encourag et
consol, sans se douter des funestes consquences que devaient avoir ses
relations si pures avec sa cousine.

Pendant ce temps, Pierre Blutty tait all en Marche pour donner un coup
d'oeil  ses affaires particulires.  la fin de la semaine, il revint par
un village o se tenait une foire, et o il s'arrta pour vingt-quatre
heures. Il y rencontra son ami Simonneau.

Un malheureux hasard avait voulu que Simonneau se ft namour depuis peu
d'une grosse gardeuse d'oies, dont la chaumire tait situe dans un
chemin creux  trois pas de la prairie. Il s'y rendait chaque jour, et
de la lucarne d'un grenier  foin qui servait de temple  ses amours
rustiques, il voyait passer et repasser dans le sentier Athnas, appuye
sur le bras de Bndict. Il ne manqua pas d'incriminer ces rendez-vous.
Il se rappelait l'ancien amour de mademoiselle Lhry pour son cousin; il
savait la jalousie de Pierre Blutty, et il n'imaginait pas qu'une femme
pt venir trouver un homme, causer confidentiellement avec lui, sans y
porter des sentiments et des intentions contraires  la fidlit
conjugale.

Dans son gros bon sens, il se promit d'avertir Pierre Blutty, et il n'y
manqua pas. Le fermier entra dans une fureur pouvantable, et voulut
partir sur-le-champ pour assommer son rival et sa femme. Simonneau le
calma un peu en lui faisant observer que le mal n'tait peut-tre pas
aussi grand qu'il pouvait le devenir.

--Foi de Simonneau, lui dit-il, j'ai presque toujours vu _le garon 
mademoiselle Louise_ avec eux, mais  environ trente pas; il pouvait les
voir, aussi je pense bien qu'ils ne pouvaient pas faire grand mal; mais
ils pouvaient en dire; car, lorsqu'il s'approchait d'eux, ils avaient soin
de le renvoyer. Ta femme lui tapait doucement sur la joue, et le faisait
courir bien loin, afin de causer  son aise apparemment.

--Voyez-vous, l'effronte! disait Pierre Blutty en se mordant les poings.
Ah! je devais bien m'en douter que cela finirait ainsi. Ce freluquet-l!
il en conte  toutes les femmes. Il a fait la cour  mademoiselle Louise
en mme temps qu' ma femme avant son mariage. Depuis, il est au _su_ de
tout le monde qu'il a os courtiser madame de Lansac. Mais celle-l est
une femme honnte et respectable, qui a refus de le voir, et qui a
dclar qu'il ne mettrait jamais les pieds  la ferme tant qu'elle y
serait. Je le sais bien, peut-tre! j'ai entendu qu'elle le disait  sa
soeur, le jour o elle est venue loger chez nous. Maintenant, faute de
mieux, ce monsieur veut bien revenir  ma femme! Qu'est-ce qui me rpondra
d'ailleurs qu'ils ne s'entendent pas depuis longtemps? Pourquoi tait-elle
si entiche, ces derniers mois, d'aller au chteau tous les soirs, contre
mon gr? C'est qu'elle le voyait l. Et il y a un diable de parc o ils se
promenaient tous deux tant qu'ils voulaient. Vingt mille tonnerres! je
m'en vengerai!  prsent qu'on a ferm le parc, ils se donnent rendez-vous
dans le bois, c'est tout clair! Sais-je ce qui se passe la nuit? Mais,
triple diable! me voici; nous verrons si cette fois Satan dfendra sa
peau. Je leur ferai voir qu'on n'insulte pas impunment Pierre Blutty.

--S'il te faut un camarade, tu sais que je suis l, rpondit Simonneau.

Les deux amis se pressrent la main et prirent ensemble le chemin de la
ferme.

Cependant Athnas avait si bien plaid pour Bndict, elle avait avec
tant de candeur et de zle dfendu la cause de l'amour; elle avait surtout
si bien peint sa tristesse, l'altration de sa sant, sa pleur, ses
anxits; elle l'avait montr si soumis, si timide, que la faible
Valentine s'tait laiss flchir. En secret mme, elle avait t bien aise
de voir solliciter son rappel; car  elle aussi les journes semblaient
bien longues et sa rsolution bien cruelle.

Bientt il n'avait plus t question que de la difficult de se voir.

--Je suis force, avait dit Valentine, de me cacher de cet amour comme
d'un crime. Un ennemi que j'ignore, et qui sans doute me surveille de bien
prs, a russi  me brouiller avec ma mre. Maintenant je sollicite mon
pardon; car quel autre appui me reste? Mais si je me compromets par
quelque nouvelle imprudence, elle le saura, et il ne faudra plus esprer
la flchir. Je ne puis donc pas aller avec toi  la prairie.

--Non, sans doute, dit Athnas, mais il peut venir ici.

--Y songes-tu? reprit Valentine. Outre que ton mari s'est prononc souvent
 cet gard d'une manire hostile, et que la prsence de Bndict  la
ferme pourrait faire natre des querelles dans ta famille et dans ton
mnage, rien ne serait plus manifeste pour me compromettre que cette
dmarche, aprs deux ans couls sans reparatre ici. Son retour serait
remarqu et comment comme un vnement, et nul ne pourrait douter que
j'en fusse la cause.

--Tout cela est fort bien, dit Athnas; mais qui l'empche de venir ici 
la brune, sans tre observ? Nous voici en automne, les jours sont courts;
 huit heures il fait nuit noire;  neuf heures tout le monde est couch;
mon mari, qui est un peu moins dormeur que les autres, est absent. Quand
Bndict serait, je suppose,  la porte du verger sur les neuf heures et
demie, quand j'irais le lui ouvrir, quand vous causeriez dans la salle
basse une heure ou deux, quand il retournerait chez lui vers onze heures,
avant le lever de la lune, eh bien! qu'y aurait-il de si difficile et de
si dangereux?

Valentine fit bien des objections. Athnas insista, supplia, pleura
mme, dclara que ce refus causerait la mort de Bndict. Elle finit par
l'emporter. Le lendemain elle courut triomphante  la prairie, et y porta
cette bonne nouvelle.

Le soir mme, Bndict, muni des instructions de sa protectrice, et
connaissant parfaitement les lieux, fut introduit auprs de Valentine,
et passa deux heures avec elle; il russit, dans cette entrevue, 
reconqurir tout son empire. Il la rassura sur l'avenir, lui jura de
renoncer  tout bonheur qui lui coterait un regret, pleura d'amour et de
joie  ses pieds, et la quitta, heureux de la voir plus calme et plus
confiante, aprs avoir obtenu un second rendez-vous pour le lendemain.

Mais le lendemain Pierre Blutty et Georges Simonneau arrivrent 
la ferme. Blutty dissimula assez bien sa fureur et observa sa femme
attentivement. Elle n'alla point A la prairie, il n'en tait plus besoin;
et d'ailleurs elle craignait d'tre suivie.

Blutty prit des renseignements autour de lui avec autant d'adresse qu'il
en fut capable, et il est vrai de dire que les paysans n'en manquent point
lorsqu'une des cordes paisses de leur sensibilit est enfin mise en jeu.
Tout en affectant un air d'indiffrence assez bien jou, il eut tout le
jour l'oeil et l'oreille au guet. D'abord il entendit un garon de charrue
dire  son compagnon que Charmette, la grande chienne fauve de la ferme,
n'avait pas cess d'aboyer depuis neuf heures et demie jusqu' minuit.
Ensuite il se promena dans le verger, et vit le sommet d'un mur en pierres
sches qui l'entourait un peu drang. Mais un indice plus certain, ce fut
un talon de botte marqu en plusieurs endroits sur la glaise du foss. Or,
personne  la ferme ne faisait usage de bottes; on n'y connaissait que les
sabots ou les souliers ferrs  triple rang de clous.

Alors Blutty n'eut plus de doutes. Pour s'emparer  coup sr de son ennemi,
il sut renfermer sa colre et sa douleur, et vers le soir il embrassa
assez cordialement sa femme, en disant qu'il allait passer la nuit  une
mtairie que possdait Simonneau,  une demi-lieue de l. On venait de
finir les vendanges; Simonneau, qui avait fait sa rcolte un des derniers,
avait besoin d'aide pour surveiller et contenir pendant cette nuit la
fermentation de ses cuves. Cette fable n'inspira de doute  personne;
Athnas se sentait trop innocente pour s'effrayer des projets de son
mari.

Il se retira donc chez son compagnon, et brandissant avec fureur une de
ces lourdes fourches en fer dont on se sert dans le pays pour _affter_ le
foin sur les charrettes en temps de rcolte, il attendit la nuit avec une
cuisante impatience. Pour lui donner du coeur et du sang-froid, Simonneau
le fit boire.




XXXVIII


Sept heures sonnrent. La soire tait froide et triste. Le vent mugissait
sur le chaume de la maisonnette, et le ruisseau, gonfl par les pluies
des jours prcdents, remplissait le ravin de son murmure plaintif et
monotone. Bndict se prparait  quitter son jeune ami, et il commenait,
comme la veille,  lui btir une fable sur la ncessit de sortir  une
pareille heure, lorsque Valentin l'interrompit.

--Pourquoi me tromper? lui dit-il tout  coup en jetant sur la table d'un
air rsolu le livre qu'il tenait. Vous allez  la ferme.

Immobile de surprise, Bndict ne trouva point de rponse.

--Eh bien, mon ami, dit le jeune homme avec une amertume concentre, allez
donc, et soyez heureux, vous le mritez mieux que moi; et si quelque chose
peut adoucir ce que je souffre, c'est de vous avoir pour rival.

Bndict tombait des nues; les hommes ont peu de perspicacit pour ces
sortes de dcouvertes, et d'ailleurs ses propres chagrins l'avaient trop
absorb depuis longtemps pour qu'il pt s'tre aperu que l'amour avait
fait irruption aussi chez cet enfant dont il avait la tutelle. tourdi de
ce qu'il entendait, il s'imagina que Valentin tait amoureux de sa tante,
et son sang se glaa de surprise et de chagrin.

--Mon ami, dit Valentin en se jetant sur une chaise d'un air accabl,
je vous offense, je vous irrite, je vous afflige peut-tre! Vous que
j'aime tant! me voil forc de lutter contre la haine que vous m'inspirez
quelquefois! Tenez, Bndict, prenez garde  moi, il y a des jours o je
suis tent de vous assassiner.

--Malheureux enfant! s'cria Bndict en lui saisissant fortement le bras;
vous osez nourrir un pareil sentiment pour celle que vous devriez
respecter comme votre mre!

--Comme ma mre, reprit-il avec un sourire triste; elle serait bien jeune,
ma mre!

--Grand Dieu! dit Bndict constern, que dira Valentine?

--Valentine! Et que lui importe? D'ailleurs, pourquoi n'a-t-elle pas prvu
ce qui arriverait? Pourquoi a-t-elle permis que chaque soir nous runt
sous ses yeux? Et vous-mme pourquoi m'avez-vous pris pour le confident
et le tmoin de vos amours? Car vous l'aimez, maintenant je ne puis m'y
tromper. Hier, je vous ai suivi, vous alliez  la ferme, et je ne suppose
point que vous y alliez si secrtement pour voir ma mre ou ma tante.
Pourquoi vous en cacheriez-vous?

--Ah a, que voulez-vous donc dire? s'cria Bndict dgag d'un poids
norme; vous me croyez amoureux de ma cousine?

--Qui ne le serait? rpondit le jeune homme avec un naf enthousiasme.

--Viens, mon enfant, dit Bndict en le pressant contre sa poitrine.
Crois-tu  la parole d'un ami? Eh bien! je te jure sur l'honneur que je
n'eus jamais d'amour pour Athnas, et que je n'en aurai jamais. Es-tu
content maintenant?

--Serait-il vrai? s'cria Valentin en l'embrassant avec transport; mais,
en ce cas, que vas-tu donc faire  la ferme?

--M'occuper, rpondit Bndict embarrass, d'une affaire importante pour
l'existence de madame de Lansac. Forc de me cacher pour ne pas rencontrer
Blutty, avec lequel je suis brouill, et qui pourrait  juste titre
s'offenser de ma prsence chez lui, je prends quelques prcautions pour
parvenir auprs de ma tante. Ses intrts exigent tous mes soins... C'est
une affaire d'argent que tu comprendrais peu... Que t'importe, d'ailleurs?
Je te l'expliquerai plus tard, il faut que je parte.

--Il suffit, dit Valentin; je n'ai pas d'explication  vous demander. Vos
motifs ne peuvent tre que nobles et gnreux. Mais permets-moi de
t'accompagner, Bndict.

--Je le veux bien, pendant une partie du chemin, rpondit-il.

Ils sortirent ensemble.

--Pourquoi ce fusil? dit Bndict en voyant Valentin passer  ses cts
l'arme sur l'paule.

--Je ne sais. Je veux aller avec toi jusqu' la ferme. Ce Pierre Blutty te
hait, je le sais. S'il te rencontrait, il te ferait un mauvais parti. Il
est lche et brutal; laisse-moi t'escorter. Tiens, hier soir je n'ai pu
dormir tant que tu n'as pas t rentr. Je faisais des rves affreux; et 
prsent que j'ai le coeur dcharg d'une horrible jalousie,  prsent que
je devrais tre heureux, je me sens dans l'humeur la plus noire que j'aie
eue de ma vie.

--Je t'ai dit souvent, Valentin, que tu as les nerfs d'une femme. Pauvre
enfant! Ton amiti m'est douce pourtant. Je crois qu'elle russirait  me
faire supporter la vie quand tout le reste me manquerait.

Ils marchrent quelque temps en silence, puis ils reprirent une
conversation interrompue et brise  chaque instant. Bndict sentait
son coeur se gonfler de joie  l'approche du moment qui devait le runir
 Valentine. Son jeune compagnon, d'une nature plus frle et plus
impressionnable, se dbattait sous le poids de je ne sais quel
pressentiment. Bndict voulut lui montrer la folie de son amour pour
Athnas, et l'engager  lutter contre ce penchant dangereux. Il lui fit
des maux de la passion une peinture sinistre, et pourtant d'ardentes
palpitations de joie dmentaient intrieurement ses paroles.

--Tu as raison peut-tre! lui dit Valentin. Je crois que je suis destin 
tre malheureux. Du moins je le crois ce soir, tant je me sens oppress et
abattu. Reviens de bonne heure, entends-tu? ou laisse-moi t'accompagner
jusqu'au verger.

--Non, mon enfant, non, dit Bndict en s'arrtant sous un vieux saule qui
formait l'angle du chemin. Rentre; je serai bientt prs de toi, et je
reprendrai ma mercuriale. Eh bien! qu'as-tu?

--Tu devrais prendre mon fusil.

--Quelle folie!

--Tiens, coute! dit Valentin.

Un cri rauque et funbre partit au-dessus de leurs ttes.

--C'est un engoulevent, rpondit Bndict. Il est cach dans le tronc
pourri de cet arbre. Veux-tu l'abattre? Je vais le faire partir.

Il donna un coup de pied contre l'arbre. L'oiseau partit d'un vol oblique
et silencieux. Valentin l'ajusta, mais il faisait trop sombre pour qu'il
pt l'atteindre. L'engoulevent s'loigna en rptant son cri sinistre.

--Oiseau de malheur! dit le jeune homme, je t'ai manqu! n'est-ce pas
celui-l que les paysans appellent _l'oiseau de la mort_?

--Oui, dit Bndict avec indiffrence; ils prtendent qu'il chante sur la
tte d'un homme une heure avant sa fin. Gare  nous! nous tions sous cet
arbre quand il a chant.

Valentin haussa les paules, comme s'il et t honteux de ses purilits.
Cependant il pressa la main de son ami avec plus de vivacit que de
coutume.

--Reviens bientt, lui dit-il.

Et ils se sparrent.

Bndict entra sans bruit et trouva Valentine  la porte de la maison.

--J'ai de grandes nouvelles  vous apprendre, lui dit-elle; mais ne
restons pas dans cette salle, la premire personne venue pourrait nous y
surprendre. Athnas me cde sa chambre pour une heure. Suivez-moi.

Depuis le mariage de la jeune fermire, on avait arrang et dcor, pour
les nouveaux poux, une assez jolie chambre au rez-de-chausse. Athnas
l'avait offerte  son amie, et avait t attendre la fin de sa confrence
dans la chambre que celle-ci occupait  l'tage suprieur.

Valentine y conduisit Bndict.

Pierre Blutty et Georges Simonneau quittrent,  peu prs  la mme heure,
la mtairie o ils avaient pass l'aprs-dn. Tous deux suivaient en
silence un chemin creux sur le bord de l'Indre.

--Sacrebleu! Pierre, tu n'es pas un homme, dit Georges en s'arrtant. On
dirait que tu vas faire un crime. Tu ne dis rien, tu as t ple et dfait
comme un linceul tout le jour,  peine si tu marches droit. Comment! c'est
pour une femme que tu te laisses ainsi dmoraliser?

--Ce n'est plus tant l'amour que j'ai pour la femme, rpondit Pierre d'une
voix creuse et en s'arrtant, que la haine que j'ai pour l'homme. Celle-l
me fige le sang autour du coeur; et quand tu dis que je vais faire un
crime, je crois que tu ne te trompes pas.

--Ah a, plaisantes-tu? dit Georges en s'arrtant  son tour. Je me suis
associ avec toi pour donner une _roule_.

--Une _roule_ jusqu' ce que mort s'ensuive, reprit l'autre d'un ton
grave. Il y a assez longtemps que sa figure me fait souffrir. Il faut que
l'un de nous deux cde la place  l'autre cette nuit.

--Diable! c'est plus srieux que je ne pensais. Qu'est-ce donc que tu
tiens l en guise de bton? Il fait si noir! Est-ce que tu t'es obstin 
emporter cette diable de fourche?

--Peut-tre!

--Mais, dis donc, n'allons pas nous jeter dans une affaire qui nous
mnerait aux assises, da! Cela ne m'amuserait pas, moi qui ai femme et
enfants!

--Si tu as peur, ne viens pas!

--J'irai, mais pour t'empcher de faire un mauvais coup.

Ils se remirent en marche.

--coutez, dit Valentine en tirant de son sein une lettre cachete de
noir; je suis bouleverse, et ce que je sens en moi me fait horreur de
moi-mme. Lisez; mais si votre coeur est aussi coupable que le mien,
taisez-vous, car j'ai peur que la terre ne s'ouvre pour nous engloutir.

Bndict, effray, ouvrit la lettre; elle tait de Franck, le valet de
chambre de M. de Lansac. M. de Lansac venait d'tre tu en duel.

Le sentiment d'une joie cruelle et violente envahit toutes les facults de
Bndict. Il se mit  marcher avec agitation dans la chambre pour drober
 Valentine une motion qu'elle condamnait, mais dont elle-mme ne pouvait
se dfendre. Ses efforts furent vains. Il s'lana vers elle, et, tombant
 ses pieds, il la pressa contre sa poitrine dans un transport d'ivresse
sauvage.

-- quoi bon feindre un recueillement hypocrite? s'cria-t-il. Est-ce toi,
est-ce Dieu que je pourrais tromper? N'est-ce pas Dieu qui rgle nos
destines? N'est-ce pas lui qui te dlivre de la chane honteuse de
ce mariage? N'est-ce pas lui qui purge la terre de cet homme faux et
stupide?...

--Taisez-vous! dit Valentine en lui mettant ses mains sur la bouche.
Voulez-vous donc attirer sur nous la vengeance du ciel? N'avons-nous pas
assez offens la vie de cet homme? faut-il l'insulter jusqu'aprs sa mort!
Oh! taisez-vous, cela est un sacrilge. Dieu n'a peut-tre permis cet
vnement que pour nous punir et nous rendre plus misrables encore.

--Craintive et folle Valentine! que peut-il donc nous arriver maintenant?
N'es-tu pas libre? L'avenir n'est-il pas  nous? Eh bien! n'insultons pas
les morts, j'y consens. Bnissons, au contraire, la mmoire de cet homme
qui s'est charg d'aplanir entre nous les distances de rang et de fortune.
Bni soit-il pour t'avoir faite pauvre et dlaisse comme te voil! car
sans lui je n'aurais pu prtendre  toi. Ta richesse, ta considration,
eussent t des obstacles que ma fiert n'et pas voulu franchir...
 prsent tu m'appartiens, tu ne peux pas, tu ne dois pas m'chapper,
Valentine; je suis ton poux, j'ai des droits sur toi. Ta conscience,
ta religion, t'ordonnent de me prendre pour appui et pour vengeur. Oh!
maintenant, qu'on vienne t'insulter dans mes bras, si on l'ose! Moi, je
comprendrai mes devoirs; moi, je saurai la valeur du dpt qui m'est
confi; moi, je ne te quitterai pas; je veillerai sur toi avec amour! Que
nous serons heureux! Vois donc comme Dieu est bon! comme, aprs les rudes
preuves, il nous envoie les biens dont nous tions avides! Te souviens-tu
qu'un jour tu regrettais ici de n'tre pas fermire, de ne pouvoir
te soustraire  l'esclavage d'une vie opulente pour vivre en simple
villageoise sous un toit de chaume? Eh bien, voil ton voeu exauc. Tu
seras suzeraine dans la chamire du ravin; tu courras parmi les taillis
avec ta chvre blanche. Tu cultiveras tes fleurs toi-mme, tu dormiras
sans crainte et sans souci sur le sein d'un paysan. Chre Valentine, que
tu seras belle sous le chapeau de paille des faneuses! Que tu seras adore
et obie dans ta nouvelle demeure! Tu n'auras qu'un serviteur et qu'un
esclave, ce sera moi; mais j'aurai plus de zle  moi seul que toute
une livre. Tous les ouvrages pnibles me concerneront; toi, tu n'auras
d'autre soin que d'embellir ma vie et de dormir parmi les fleurs  mon
ct.

Et d'ailleurs nous serons riches. J'ai doubl dj la valeur de mes terres;
j'ai mille francs de rente! et toi, quand tu auras vendu ce qui te reste,
tu en auras  peu prs autant. Nous arrondirons notre proprit. Oh! ce
sera une terre magnifique! Nous aurons ta bonne Catherine pour factotum.
Nous aurons une vache et son veau, que sais-je?... Allons, rjouis-toi
donc, fais donc des projets avec moi!...

--Hlas! je suis accable de tristesse, dit Valentine, et je n'ai pas la
force de repousser vos rves. Ah! parle-moi parle-moi encore de ce bonheur;
 dis-moi qu'il ne peut nous fuir: je voudrais y croire.

--Et pourquoi donc t'y refuser?

--Je ne sais, dit-elle en mettant sa main sur sa poitrine, je sens l un
poids qui m'touffe. Le remords! Oh! oui, c est le remords! je n'ai pas
mrit d'tre heureuse, moi, je ne dois pas l'tre. J'ai t coupable;
j'ai trahi mes serments; j'ai oubli Dieu; Dieu me doit des chtiments, et
non des rcompenses.

--Chasse ces noires ides. Pauvre Valentine! te laisseras-tu donc ainsi
ronger et fltrir par le chagrin? En quoi donc as-tu t si criminelle?
N'as-tu pas rsist assez longtemps? N'est-ce pas moi qui suis le
coupable? N'as-tu pas expi ta faute par ta douleur?

--Oh! oui, mes larmes auraient d m'en laver! Mais, hlas! chaque jour
m'enfonait plus avant dans l'abme; et qui sait si je n'y aurais pas
croupi toute ma vie? Quel mrite aurai-je  prsent? Comment rparerai-je
le pass? Toi-mme, pourras-tu m'aimer toujours? Auras-tu confiance en
celle qui a trahi ses premiers serments?

--Mais, Valentine, pense donc  tout ce qui devrait te servir d'excuse.
Songe donc  ta position malheureuse et fausse. Rappelle-toi ce mari qui
t'a pousse  ta perte avec prmditation,  cette mre qui a refus de
t'ouvrir ses bras dans le danger,  cette vieille femme qui n'a trouv
rien de mieux  te dire  son lit de mort que ces religieuses paroles:
_Ma fille, prends un amant de ton rang_.

--Ah! il est vrai, dit Valentine faisant un amer retour sur le pass, ils
traitaient tous la vertu avec une incroyable lgret. Moi seule, qu'ils
accusaient, je concevais la grandeur de mes devoirs, et je voulais faire
du mariage une obligation rciproque et sacre. Mais ils riaient de ma
simplicit; l'un me parlait d'argent, l'autre de dignit, un troisime de
convenances. L'ambition ou le plaisir, c'tait l toute la morale de leurs
actions, tout le sens de leurs prceptes; ils m'invitaient  faillir et
m'exhortaient  savoir seulement professer les dehors de la vertu. Si, au
lieu d'tre le fils d'un paysan, tu eusses t duc et pair, mon pauvre
Bndict, ils m'auraient porte en triomphe!

--Sois-en sre, et ne prends donc plus les menaces de leur sottise et leur
mchancet pour les reproches de ta conscience.

Lorsque onze heures sonnrent au _coucou_ de la ferme, Bndict s'apprta
 quitter Valentine. Il avait russi  la calmer,  l'enivrer d'espoir, 
la faire sourire; mais au moment o il la pressa contre son coeur pour lui
dire adieu, elle fut saisie d'une trange terreur.

--Et si j'allais te perdre! lui dit-elle en plissant. Nous avons prvu
tout, hormis cela! Avant que tout ce bonheur se ralise, tu peux mourir,
Bndict!

--Mourir! lui dit-il en la couvrant de baisers, est-ce qu'on meurt quand
on s'aime ainsi?

Elle lui ouvrit doucement la porte du verger, et l'embrassa encore sur le
seuil.

--Te souviens-tu, lui dit-il tout bas, que tu m'as donn ici ton premier
baiser sur le front?...

-- demain! lui rpondit-elle.

Elle avait  peine regagn sa chambre qu'un cri profond et terrible
retentit dans le verger; ce fut le seul bruit; mais il fut horrible, et
toute la maison l'entendit.

En approchant de la ferme, Pierre Blutty avait vu de la lumire dans la
chambre de sa femme, qu'il ne savait pas tre occupe par Valentine. Il
avait vu passer distinctement deux ombres sur le rideau, celle d'un homme
et celle d'une femme; plus de doutes pour lui. En vain Simonneau avait
voulu le calmer; dsesprant d'y parvenir et craignant d'tre inculp dans
une affaire criminelle, il avait pris le parti de s'loigner. Blutty avait
vu la porte s'entr'ouvrir, un rayon de lumire qui s'en chappait lui
avait fait reconnatre Bndict; une femme venait derrire lui, il ne put
voir son visage parce que Bndict le lui cacha en l'embrassant; mais ce
ne pouvait tre qu'Athnas. Le malheureux jaloux dressa alors sa fourche
de fer au moment o Bndict, voulant franchir la clture du verger, monta
sur le mur en pierres sches  l'endroit qui portait encore les traces de
son passage de la veille; il s'lana pour sauter et se jeta sur l'arme
aigu; les deux pointes s'enfoncrent bien avant dans sa poitrine, et il
tomba baign dans son sang.

 cette mme place, deux ans auparavant, il avait soutenu Valentine dans
ses bras la premire fois qu'elle tait venue furtivement  la ferme pour
voir sa soeur.

Une rumeur affreuse s'leva dans la maison  la vue de ce crime; Blutty
s'enfuit et s'alla remettre  la discrtion du procureur du roi. Il lui
raconta franchement l'affaire: l'homme tait son rival, il avait t
assassin dans le jardin du meurtrier; celui-ci pouvait se dfendre en
assurant qu'il l'avait pris pour un voleur. Aux yeux de la loi il devait
tre acquitt; aux yeux du magistrat auquel il confiait avec franchise la
passion qui l'avait fait agir et le remords qui le dchirait, il trouva
grce. Il ft rsult des dbats un horrible scandale pour la famille
Lhry, la plus nombreuse et la plus estime du dpartement. Il n'y eut
point de poursuites contre Pierre Blutty.

On apporta le cadavre dans la salle.

Valentine recueillit encore un sourire, une parole d'amour et un regard
vers le ciel. Il mourut sur son sein.

Alors elle fut entrane dans sa chambre par Lhry, tandis que madame
Lhry emmenait de son ct Athnas vanouie.

Louise, ple, froide, et conservant toute sa raison, toutes ses facults
pour souffrir, resta seule auprs du cadavre.

Au bout d'une heure Lhry vint la rejoindre.

--Votre soeur est bien mal, lui dit le vieillard constern. Vous devriez
aller la secourir. Je remplirai, moi, le triste devoir de rester ici.

Louise ne rpondit rien, et entra dans la chambre de Valentine.

Lhry l'avait dpose sur son lit. Elle avait la face verdtre, ses yeux
rouges et ardents ne versaient pas de larmes. Ses mains taient raidies.
autour de son cou; une sorte de rle convulsif s'exhalait de sa poitrine.

Louise, ple aussi, mais calme en apparence, prit un flambeau et se pencha
vers sa soeur.

Quand ces deux femmes se regardrent, il y eut entre elles comme un
magntisme horrible. Le visage de Louise exprimait un mpris froce, une
haine glaciale; celui de Valentine, contract par la terreur, cherchait
vainement  fuir ce terrible examen, cette vengeresse apparition.

--Ainsi, dit Louise en passant sa main furieuse dans les cheveux pars de
Valentine, comme si elle et voulu les arracher, c'est vous qui l'avez tu!

--Oui, c'est moi! moi! moi! bgaya Valentine hbte.

--Cela devait arriver, dit Louise. Il l'a voulu; il s'est attach  votre
destine, et vous l'ayez perdu! Eh bien! achevez votre tche, prenez aussi
ma vie; car ma vie, c'tait la sienne, et moi je ne lui survivrai pas!
Savez-vous quel double coup vous avez frapp? Non, vous ne vous flattiez
pas d'avoir fait tant de mal! Eh bien! triomphez! Vous m'avez supplante,
vous m'avez rong le coeur tous les jours de votre vie, et vous venez d'y
enfoncer le couteau. C'est bien! Valentine, vous avez complt l'oeuvre de
votre race. Il tait crit que de votre famille sortiraient pour moi tous
les maux. Vous avez t la fille de votre mre, la fille de votre pre,
qui savait, lui aussi, faire si bien couler le sang! C'est vous qui m'avez
attire dans ces lieux, que je ne devais jamais revoir, vous qui, comme un
basilic, m'y avez fascine et attache afin d'y dvorer mes entrailles 
votre aise. Ah! vous ne savez pas comme vous m'avez fait souffrir! Le
succs a d passer votre attente. Vous ne savez pas comme je l'aimais, cet
homme qui est mort! mais vous lui aviez jet un charme, et il ne voyait
plus clair autour de lui. Oh! je l'aurais rendu heureux, moi! Je ne
l'aurais pas tortur comme vous avez fait! Je lui aurais sacrifi une
vaine gloire et d'orgueilleux principes. Je n'aurais pas fait de sa vie
un supplice de tous les jours. Sa jeunesse, si belle et si suave, ne se
serait pas fltrie sous mes caresses gostes! Je ne l'aurais pas condamn
 dprir rong de chagrins et de privations. Ensuite je ne l'aurais
pas attir dans un pige pour le livrer  un assassin. Non! il serait
aujourd'hui plein d'avenir et de vie, s'il et voulu m'aimer! Soyez
maudite, vous qui l'en avez empch!

En profrant ces imprcations, la malheureuse Louise s'affaiblit, et finit
par tomber mourante aux pieds de sa soeur.

Quand elle revint  la vie, elle ne se souvint plus de ce qu'elle avait
dit. Elle soigna Valentine avec amour; elle l'accabla de caresses et
de larmes. Mais elle ne put effacer l'affreuse impression que cette
confession involontaire lui avait faite. Dans ses accs de fivre,
Valentine se jetait dans ses bras en lui demandant pardon avec toutes les
terreurs de la dmence.

Elle mourut huit jours aprs. La religion versa quelque baume sur ses
derniers instants, et la tendresse de Louise adoucit ce rude passage de la
terre au ciel.

Louise avait tant souffert, que ses facults, rompues au joug de la
douleur, trempes au feu des passions dvorantes, avaient acquis une force
surnaturelle. Elle rsista  ce coup affreux, et vcut pour son fils.

Pierre Blutty ne put jamais se consoler de sa mprise. Malgr la rudesse
de son organisation, le remords et le chagrin le rongeaient secrtement.
Il devint sombre, hargneux, irritable. Tout ce qui ressemblait  un
reproche l'exasprait, parce que le reproche s'levait encore plus haut
en lui-mme. Il eut peu de relations avec sa famille durant l'anne qui
suivit son crime. Athnas faisait de vains efforts pour dissimuler
l'effroi et l'loignement qu'il lui inspirait. Madame Lhry se cachait
pour ne pas le voir, et Louise quittait la ferme les jours o il devait y
venir. Il chercha dans le vin une consolation  ses ennuis, et parvint 
s'tourdir en s'enivrant tous les jours. Un soir il s'alla jeter dans la
rivire, que la clart blanche de la lune lui fit prendre pour un chemin
sabl. Les paysans remarqurent, comme une juste punition du ciel, que sa
mort arriva, jour pour jour, heure pour heure, un an aprs celle de
Bndict.

Plusieurs annes aprs, on vit bien du changement dans le pays. Athnas,
hritire de deux cent mille francs lgus par son parrain le matre de
forges, acheta le chteau de Raimbault et les terres qui l'environnaient.
M. Lhry, pouss par sa femme  cet acte de vanit, vendit ses proprits,
ou plutt les troqua (les malins du pays disent avec perte) contre les
autres terres de Raimbault. Les bons fermiers s'installrent donc dans
l'opulente demeure de leurs anciens seigneurs, et la jeune veuve put
satisfaire enfin ces gots de luxe qu'on lui avait inspirs ds l'enfance.




XXXIX.


Louise, qui avait t achever  Paris l'ducation de son fils, fut invite
alors  venir se fixer auprs de ses fidles amis. Valentin venait d'tre
reu mdecin. On l'engageait  se fixer dans le pays, o M. Faure, devenu
trop vieux pour exercer, lui lguait avec empressement sa clientle.

Louise et son fils revinrent donc, et trouvrent chez cette honnte
famille l'accueil le plus sincre et le plus tendre. Ce fut une triste
consolation pour eux que d'habiter le pavillon. Pendant cette longue
absence, le jeune Valentin tait devenu un homme; sa beaut, son
instruction, sa modestie, ses nobles qualits, lui gagnaient l'estime
et l'affection des plus rcalcitrants sur l'article de la naissance.
Cependant il portait bien lgitimement le nom de Raimbault. Madame Lhry
ne l'oubliait pas, et disait tout bas  son mari que c'tait peu d'tre
propritaire si l'on n'tait seigneur; ce qui signifiait, en d'autres
termes, qu'il ne manquait plus  leur fille que le nom de leurs anciens
matres. M. Lhry trouvait le jeune mdecin bien jeune.

--Eh! disait la mre Lhry, notre Athnas l'est bien aussi. Est-ce que
nous ne sommes pas de _la mme ge_, toi et moi? Est-ce que nous en avons
t moins heureux pour a?

Le pre Lhry tait plus positif que sa femme; il disait que _l'argent
attire l'argent_; que sa fille tait un assez beau parti pour prtendre
non-seulement  un noble, mais encore  un riche propritaire. Il fallut
cder, car l'ancienne inclination de madame Blutty se rveilla avec une
intensit nouvelle en retrouvant son _jeune colier_ si grand et si
perfectionn. Louise hsita; Valentin, partag entre son amour et sa
fiert, se laissa pourtant convaincre par les brlants regards de la belle
veuve. Athnas devint sa femme.

Elle ne put pas rsister  la dmangeaison de se faire annoncer dans
les salons aristocratiques des environs sous le titre de comtesse de
Raimbault. Les voisins en firent des gorges chaudes, les uns par mpris,
les autres par envie. La vraie comtesse de Raimbault intenta  la nouvelle
un procs pour ce fait; mais elle mourut, et personne ne songea plus 
rclamer. Athnas tait bonne, elle fut heureuse; son mari, dou de
l'excellent caractre et de la haute raison de Valentine, l'a facilement
domine et corrige doucement de beaucoup de ses travers. Ceux qui lui
restent la rendent piquante et la font aimer comme le feraient des
qualits, tant elle les reconnat avec franchise.

La famille Lhry est raille dans le pays pour ses vanits et ses
ridicules; cependant nul pauvre n'est rebut  la porte du chteau, nul
voisin n'y rclame vainement un service; on en rit par jalousie plutt que
par piti. Si quelque ancien compagnon du vieux Lhry lui adresse parfois
une lourde pigramme sur son changement de fortune, Lhry s'en console
en voyant que la moindre avance de sa part est reue avec orgueil et
reconnaissance.

Louise se repose auprs de sa nouvelle famille de la triste carrire
qu'elle a fournie. L'ge des passions a fui derrire elle; une teinte de
mlancolie religieuse s'est rpandue sur ses penses de chaque jour. Sa
plus grande joie est d'lever sa petite-fille blonde et blanche, qui
perptue le nom bien-aim de Valentine, et qui rappelle  sa trs-jeune
grand'mre les premires annes de cette soeur chrie. En passant devant
le cimetire du village, le voyageur a vu souvent le bel enfant jouer aux
pieds de Louise, et cueillir des primevres qui croissent sur la double
tombe de Valentine et de Bndict.

FIN DE VALENTINE.

       *       *       *       *       *





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or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.


Section  2.  Information about the Mission of Project Gutenberg-tm

Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
electronic works in formats readable by the widest variety of computers
including obsolete, old, middle-aged and new computers.  It exists
because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
people in all walks of life.

Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
remain freely available for generations to come.  In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
and the Foundation web page at https://www.pglaf.org.


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service.  The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541.  Its 501(c)(3) letter is posted at
https://pglaf.org/fundraising.  Contributions to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
permitted by U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
throughout numerous locations.  Its business office is located at
809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
business@pglaf.org.  Email contact links and up to date contact
information can be found at the Foundation's web site and official
page at https://pglaf.org

For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org


Section 4.  Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment.  Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States.  Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements.  We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance.  To
SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
particular state visit https://pglaf.org

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
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approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
any statements concerning tax treatment of donations received from
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Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
methods and addresses.  Donations are accepted in a number of other
ways including including checks, online payments and credit card
donations.  To donate, please visit: https://pglaf.org/donate


Section 5.  General Information About Project Gutenberg-tm electronic
works.

Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
concept of a library of electronic works that could be freely shared
with anyone.  For thirty years, he produced and distributed Project
Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.


Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
unless a copyright notice is included.  Thus, we do not necessarily
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