The Project Gutenberg EBook of Rose d'Amour, by Alfred Assollant

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Title: Rose d'Amour

Author: Alfred Assollant

Release Date: December 18, 2005 [EBook #17344]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

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                            ALFRED ASSOLLANT

                              ROSE D'AMOUR



PARIS
E. DENTU, DITEUR
LIBRAIRE DE LA SOCIT DES GENS DE LETTRES
3, PLACE DE VALOIS, PALAIS-ROYAL



                                 1889



                                   I


J'avais  peu prs dix ans quand je fis connaissance avec Bernard...

Mais avant tout, madame, il faut que je vous parle un peu de ma famille.

Mon pre tait charpentier, et ma mre blanchisseuse. Ils n'avaient pour
tout bien que cinq filles dont je suis la plus jeune, et une maison que
mon pre btit lui-mme, sans l'aide de personne, et sans qu'il lui en
cott un centime. Elle tait perche sur la pointe d'un rocher qu'on
s'attendait tous les jours  voir rouler au fond de la valle, et qui,
pour cette raison, n'avait pas trouv de propritaire. Quand j'tais
enfant, j'allais m'asseoir  l'extrmit du rocher, sur une petite
marche en pierre, d'o l'on pouvait voir,  trois cents pieds au-dessous
du sol, la plus grande partie de la ville.

Mon pre, aprs sa journe finie, venait s'asseoir  ct de moi. Son
plaisir tait de me prendre dans ses bras et de regarder le ciel, sans
rien dire, pendant des heures entires. Il ne parlait, du reste, 
personne, except  ma mre, et encore bien rarement, soit qu'il ft
fatigu du travail,--car la hache et la scie sont de durs outils,--soit
qu'il penst, comme je l'ai cru souvent,  des choses que nous ne
pouvions pas comprendre. C'tait, du reste, un trs-bon ouvrier,
trs-doux, trs-exact et qui n'allait pas au cabaret trois fois par an.

Si mon pre tait silencieux, ma mre en revanche parlait pour lui, pour
elle, et pour toute la famille. Comme elle avait le verbe haut et la
voix forte, on l'entendait de tout le voisinage; mais ses gestes
taient encore plus prompts que ses paroles, et d'un revers de main
elle rtablissait partout l'ordre et la paix. Sa main tait, rvrence
parler, comme un vrai magasin de tapes, et la clef tait toujours sur la
porte du magasin. Au premier mot que nous disions de travers, mes soeurs
et moi, la pauvre chre femme (que le bon Dieu ait son me en son saint
paradis!) nous choisissait l'une de ses plus belles giffles et nous
l'appliquait sur la joue.

Et croyez bien, madame, que nous n'avions pas envie de rire, car ses
mains, endurcies par le travail, avaient la pesanteur de deux battoirs.
Du reste, bonne femme, qui pleurait comme une Madeleine les jours
d'enterrement, et qui aurait donn pour mon pre et pour nous son sang
et sa vie; mais quant  crier, battre et se disputer avec ses voisins,
elle n'y aurait pas renonc pour un empire.

Mon pre, qui tait la bont mme, voyait et entendait tout sans se
plaindre, se contentait de lever quelquefois les paules,--ce qui ne
le sauvait mme pas de tout reproche. Mais il tait dur  la peine. Il
disait souvent: Nous ne sommes pas en ce monde pour avoir nos aises;
et, puisque nous ne pouvons pas avoir d'enfants sans nos femmes, il faut
savoir supporter nos femmes. On l'appelait le vieux _Sans-Souci_, parce
que jamais personne n'avait pu le mettre en colre, ni homme, ni enfant,
ni crature vivante, et qu'il n'aurait pas donn une chiquenaude, mme 
un chien, except pour se dfendre de la mort.

Un jour, en revenant du lavoir, ma mre se sentit fort altre et toute
en sueur. Elle but un grand verre d'eau froide, tomba malade et mourut
la semaine suivante. Mon pre la mena au cimetire sans pleurer, et
revint  la maison avec mes soeurs et moi. Il nous embrassa toutes,
donna les clefs de ma mre  ma soeur ane, qui avait dj dix-huit
ans, s'assit dans le coin de la chemine, et mit sa tte entre ses
mains. A dater de ce jour-l, le vieux _Sans-Souci_, qui n'avait gure
parl jusque-l, ne parla plus du tout: il avait l'air de rver nuit et
jour, et nous-mmes, intimides par son silence, nous ne parlions plus
qu' voix basse pour ne pas l'interrompre dans ses rves.

Cependant mes soeurs se marirent l'une aprs l'autre, quand l'ge
fut venu, et laissrent l mon pre, avec qui je restai bientt seule.
J'avais alors dix ans, et ce fut vers ce temps-l, comme je vous le
disais en commenant, que je fis pour la premire fois connaissance avec
Bernard, dit l'_veill_ et le _Vire-Loup_. Car vous savez, madame, que
c'est assez la coutume chez nous de donner des surnoms aux garons comme
aux filles, et que ces surnoms font souvent oublier le nom que nous a
donn notre pre. Moi, par exemple, quoiqu' l'glise et  la mairie
l'on m'ait appele Marie, je n'ai jamais, depuis l'ge de douze ans,
rpondu qu'au nom de _Rose-d'Amour_, que les filles de mon ge me
donnaient par drision, et que les garons rptaient par habitude.

Car il faut vous dire, madame, et vous devez le voir aujourd'hui, que je
n'ai jamais t jolie, mme au temps o l'on dit communment que toutes
les filles le sont, c'est--dire entre seize et dix-huit ans. J'avais
les cheveux noirs, naturellement, les yeux bleus et assez doux,  ce
que disait quelquefois mon pre, qui ne pouvait pas se lasser de me
regarder; mais tout le reste de la figure tait fort ordinaire, et si
j'ajoute que je n'tais ni boiteuse, ni manchotte, ni malade, ni mal
conforme, que j'avais des dents assez blanches, et que je riais toute
la journe, vous aurez tout mon portrait.

Du reste, on m'aimait assez dans le voisinage, parce que je n'avais
jamais fait un mauvais tour ni donn un coup de langue  personne ce qui
est rare parmi les pauvres gens, et plus rare encore, dit-on, chez les
riches.

Il ne faudrait pas croire que je fusse le moins du monde malheureuse de
vivre avec mon pre, quoiqu'il ne me dit pas six paroles par jour, si ce
n'est pour les soins du mnage, et que nous n'eussions pas toujours de
quoi vivre. Les gens qui se portent bien et qui travaillent n'ont pas
de trs-grands besoins: un petit cu leur suffit pour la moiti d'une
semaine, et s'il ne suffit pas, ils prennent patience, sachant bien que
la vie est courte, que la bonne conscience est mre de la bonne humeur,
et que la gait vaut tous les autres biens.

Tous les soirs, aprs souper, dans la belle saison, j'allais me promener
avec mon pre et quelques voisins dans la campagne; nous montions dans
ce bois de chtaigniers que vous connaissez et qui est sur la hauteur,
 une demi-lieue de la ville. L, mon pre se couchait sur le gazon, les
yeux tourns vers les toiles, et moi je courais autour de lui avec les
enfants de mon ge. L'hiver, nous restions au coin du feu, tantt chez
nous, tantt chez le pre Bernard, dit _Tape--l'Oeil_, afin de mnager
le bois, qui ne se donne pas dans notre pays, et qui cote aussi cher
que le pain.

Un soir, c'tait au mois d'avril, mon pre ne voulut pas venir avec
nous, et me laissa aller au bois avec plusieurs autres garons et
filles sous la conduite de la mre Bernard, qui tait une femme trs
respectable et ge. Tout en courant, je m'garai un peu dans le bois
qui n'tait pas toujours sr; les loups y venaient quelquefois de
la grande fort de la Renarderie, qui n'est qu' six lieues de l.
Justement, ce jour-l des chasseurs avaient fait une battue dans la
fort, et un vieux loup, pour chapper aux chiens, s'tant jet dans la
campagne, avait cherch un asile dans le bois o je courais.

J'tais seule, avec un jeune garon plus g que moi de trois ans, qu'on
appelait Bernard l'_veill_, lorsqu'au dtour du sentier je vois venir
 moi le loup, une grande et norme bte, avec une gueule cumante et
des yeux tincelants que je vois encore. Je pousse des cris affreux et
je veux fuir: mais le loup, qui peut-tre ne songeait pas  moi, courait
pourtant de mon ct et allait m'atteindre; j'entendais dj le bruit
de ses pattes qui retombaient lourdement sur la terre et froissaient les
feuilles des arbres dont les chemins taient couverts depuis l'hiver,
lorsque tout  coup Bernard l'_veill_ se jette au-devant de lui. Comme
il n'avait ni arme ni bton, il quitte sa veste, attend le loup, et, le
voyant  porte, la lui jette sur la tte pour l'touffer.

En mme temps il m'appelle  son secours; mais j'tais bien embarrasse,
et pendant qu'avec les manches de sa veste il cherchait  touffer le
loup, je poussais des cris effrayants au lieu de l'aider. Le loup, tout
envelopp dans la veste de Bernard, poussait de sourds hurlements, se
dressait contre lui, et cherchait  le mordre et  le dchirer. Je ne
sais pas comment l'affaire aurait fini, si les chasseurs et les chiens
qui le poursuivaient depuis plusieurs lieues n'taient pas arrivs en
ce moment pour dlivrer Bernard. Le loup fut tu d'un coup de couteau
de chasse, les chasseurs firent de grands compliments  Bernard pour son
courage, et l'on nous remit tous deux dans notre chemin. Madame, cette
petite aventure a dcid de ma vie.

Vous devinez aisment comment Bernard fut reu par mon pre lorsqu'il
eut appris mon danger, et la manire dont il m'en avait tire. De ce
jour-l, Bernard devint notre ami le plus cher et ne nous quitta plus,
surtout le dimanche. Il perdit son surnom de l'veill pour celui de
_Vire-Loup_, qui rappelait son courage, et mon pre ne fit plus une
partie de campagne sans y inviter Bernard, qui, de son ct, ne se fit
pas prier, et ne me quittait pas plus que mon ombre.




                                   II


A parler sincrement, madame, je crois que les belles demoiselles des
villes qui ont des chapeaux de velours, des crinolines, des robes
de soie, des charpes, des cachemires, des bagues, des bracelets, et
gnralement tout ce qui leur plat et tout ce qui cote cher, ne sont
pas moiti si heureuses que nous avant leur mariage, ni peut-tre mme
quand elles sont maries; et je vais vous en dire la raison.

S'il leur prend fantaisie d'avoir un amoureux et de courir les champs
avec lui (en tout bien tout honneur s'entend), et d'admirer la lune, et
l'herbe verte des prs, et la hauteur des arbres, et la beaut du ciel,
et les toiles qui ressemblent  des clous d'or, et qui font rver si
longtemps  des pays inconnus et magnifiques, on les enferme dans leurs
chambres, on tourne la clef  double tour, et on les engage  lire
l'criture sainte, qui est une trs bonne lecture, ou l'Imitation de
Jsus-Christ.

Et si l'on veut agir plus doucement avec elles, on leur fait de beaux
et longs sermons qui durent trois heures ou trois quarts d'heure, sur la
manire de penser, de parler, de s'asseoir, de regarder les jeunes gens
du coin de l'oeil sans en faire semblant, et d'attendre aprs sur des
chaises qu'ils viennent les chercher, soit pour la danse, soit pour le
mariage, et de ne pas couter un mot de ces beaux jeunes gens si bien
gants, cirs, friss et pommads,  moins que les parents n'aient connu
d'abord s'ils sont riches ou s'ils sont pauvres, s'ils ont des places
ou s'ils n'en ont pas, si la famille est convenable, et plusieurs autres
belles choses qui sont sagement inventes pour refroidir l'inclination
naturelle des deux sexes  s'aimer l'un l'autre et  se le dire.

Tout cela, madame, est sans doute trs juste, trs bien arrang et trs
ncessaire pour sauver de toute atteinte la fragilit des demoiselles;
mais il faut dire aussi que ce serait  les faire prir d'ennui si elles
n'avaient la consolation de penser que leurs mres se sont ennuyes
de la mme faon et n'en sont pas mortes, et qu'tant aussi bien
constitues que leurs mres, elles n'en mourront sans doute pas
davantage.

Cependant une Anglaise qui travaillait dans le mme atelier que moi
m'a souvent assur que les demoiselles de son pays n'taient pas plus
surveilles que nos ouvrires, qu'elles couraient les champs avec les
jeunes gens, qu'elles faisaient des parties de plaisir, et que cela ne
les empchait pas de se bien conduire et de se bien marier. Mais, comme
vous savez, madame, chacun est juge de ses affaires, et si l'on a dcid
qu'en France les demoiselles baisseraient toujours les yeux, tiendraient
les coudes attachs au corps, ne parleraient que pour rpondre et jamais
pour interroger, c'est leur affaire et non la mienne.

Permettez-moi seulement de dire que j'aime mieux, toute pauvre qu'elle
est, la condition d'une ouvrire qui fait sa volont matin et soir,
que celle d'une demoiselle qui aurait en dot des terres, des prs, des
chteaux, des fabriques et des billets de banque, et qui obit toute sa
vie,--fille  son pre, et femme  son mari.

Pour moi, qui avais le bonheur de n'tre pas garde  vue, et tenue
dans une chambre comme une demoiselle, et surveille  tout instant, et
carte de la compagnie des garons, ni d'aucune compagnie plaisante et
agrable, je n'attendis pas quinze ans pour avoir mon amoureux en
titre, qui, fut, comme vous pensez bien, Bernard l'_veill_, Bernard le
_Vire-Loup_, mon sauveur Bernard.

Je ne vous apprendrai rien, je crois, madame, en vous disant que nos
amours taient la plus innocente chose du monde, et que la sainte Vierge
et les saints pouvaient les regarder du haut du Paradis, sans rougir.
Bernard avait dix-sept ans, et j'en avais quatorze. Nos amours
consistaient surtout  nous promener ensemble, le dimanche,  cueillir
des glantines le long des haies ou des noisettes et des mres dans les
buissons, ou encore dans les grands jours,--jours de fte, ceux-l!--
boire du lait chaud dans les villages voisins.

Mon pre qui craignait par-dessus tout de me contrarier, et qui avait
d'ailleurs confiance en moi, nous laissait souvent tte  tte dans
ces promenades. Et pourquoi aurions-nous fait du mal? Savions-nous
seulement, except par les discours des vieilles gens, ce que c'tait
que le mal? Que pouvions-nous dsirer de plus? Nous nous voyions tous
les jours, nous nous aimions, nous nous l'tions dit cent fois, nous
voulions nous marier ensemble; nos parents le voyaient et en taient
contents; les camarades de Bernard faisaient la cour aux autres filles
de mon ge, comme lui  moi, et personne ne le trouvait mauvais: c'est
le moyen de choisir son mari longtemps d'avance, de le bien connatre,
de s'accommoder  son humeur, ou de l'accommoder  la sienne propre;
qu'est-ce qu'on pourrait reprendre  cela?

Maris et femmes, dans notre monde tout est jeune; comme les garons
n'ont point d'argent, ils ne peuvent pas courir aprs des femmes de
mauvaise vie qui leur feraient dpenser leur jeunesse et leur sant;
comme les filles en ont encore moins, et que personne n'a dix cus 
ct d'elles, elles ne pensent pas  acheter des choses qui cotent
cher. Un bonnet blanc, une robe d'indienne, un fichu rouge ou bleu,
voil toute la toilette. Comment la jeunesse ne serait-elle pas
heureuse?

Aussi tions-nous heureux, Bernard et moi, parfaitement heureux, et nous
comptions bien que ce bonheur durerait toujours. Bernard tait un grand
garon, leste, bien fait, dgag, un peu mince, qui chantait toujours,
qui riait, qui m'aimait, et qui n'avait pas deux ides en dehors de moi,
ni une volont contraire  la mienne. Ses parents, qui taient assez
riches (la maison et le jardin valaient bien cinq mille francs),
n'taient pas fiers ni avares, et ils ne cherchaient pas  contrarier
ses inclinations; et quoique je n'eusse pas deux cents francs de dot 
attendre du vieux _Sans-Souci_, mon pre, et que pour des pauvres gens
la diffrence entre nous ft norme, son pre et sa mre n'avaient pas
l'air de s'en apercevoir. Ils m'aimaient comme leur fille.

Souvent Bernard me disait: Ma petite Rose-d'Amour (c'tait le nom que
mes amies m'avaient donn, justement parce que je n'tais pas belle),
je t'aime  la folie, et les autres ne sont rien auprs de toi. Tu es
toujours de l'avis de tout le monde, tu ne contraries personne, tu es
gaie comme un chardonneret, et si mes camarades pouvaient te voir et
t'entendre tous les jours comme je te vois et t'entends, il seraient
tous amoureux de toi. Quand tu leur parles, je sens quelque chose qui me
serre le coeur, et quand tu les regarde avec ces yeux bleus qui sont si
beaux qu'il n'y en a de pareils  la ronde, j'ai des envies de me jeter
sur eux et de leur arracher un par un tous les cheveux de la tte... Et
toi, Rose-d'Amour, comment m'aimes-tu?

Je rpondais  mon tour:

Mon bon Bernard, mon cher Vire-loup, je t'aime comme je peux,
c'est--dire de toutes mes forces.

--Ce n'est pas assez, disait Bernard.

Et nous commencions une dispute qui n'tait pas prs de finir, et qui
valait toujours quelque chose  Bernard, car les disputes d'amoureux ne
vaudraient gure si elles ne finissaient par un raccommodement, et le
raccommodement par un baiser.

Pardonnez-moi, madame, de vous dire tout cela et de vous ennuyer de tous
ces dtails. Hlas! c'est le temps le plus heureux de ma vie, et il me
semble, lorsque je vous le raconte, boire dans la mme tasse un reste de
crme qu'on aurait oubli par mgarde. Mais ces temps heureux allaient
finir.

Quand Bernard eut vingt ans et moi dix-sept, nos parents pensrent
 nous marier. Le vieux _Sans-Souci_ commenait  s'inquiter de nos
amours, pourtant si innocentes, et, n'et t la conscription, il
nous aurait maris tout de suite; mais vous savez ce que c'est que la
conscription, et comme elle drange souvent la vie la mieux rgle et
les projets les mieux tablis. Pouvais-je pouser Bernard pour le voir
s'enrler six mois aprs, prendre le sac et le fusil, et passer sept
ans aux pays lointains? Il fut donc dcid que nous attendrions ce terme
fatal avant de nous marier.

Ce n'est pas sans dlibrer beaucoup qu'on prit cette rsolution. Comme
les parents de Bernard taient riches et avaient dans leur maison
trois locataires qui payent chacun cent francs, il aurait t facile
de trouver un remplaant  mon pauvre Bernard; car si l'argent est bien
prcieux aux pauvres gens, encore vaut-il mieux donner son argent que
ses enfants. D'ailleurs, cette anne-l, les remplaants taient fort
chers, vous vous en souvenez, madame: c'tait en 1840, et l'on disait
chez nous que ceux qui partiraient cette anne-l seraient tus  la
guerre comme au temps du grand Napolon, et qu'il n'en chapperait pas
un sur dix, et que ceux qui reviendraient dans leurs foyers seraient
estropis  jamais.

Quand on nous dit tout cela, et que les remplaants coteraient au moins
trois mille francs pice, la somme tait si grosse qu'elle fit reculer
les parents de Bernard, et qu'il fut rsolu qu'on s'en remettrait
au hasard, et qu'on ne prendrait aucune prcaution contre le mauvais
numro. Je ne sais pas ce que pensa Bernard; mais il fit bonne
contenance devant moi et me dit: Rose-d'Amour, compte sur moi comme
je compte sur toi, et ne crains rien. S'il faut partir, je partirai, je
resterai sept ans en Afrique, ou en Allemagne, ou en Italie; mais dans
le pays o l'on m'enverra, je ne penserai qu' toi, je n'aimerai que
toi, et si tu m'aimes encore dans sept ans nous serons heureux tout
comme aujourd'hui, foi de Bernard! Je le crus sur parole, mais je ne
pus m'empcher de pleurer. Sept ans! Hlas! madame, quand on est jeune
et qu'on aime, sept ans, c'est la vie entire.

Parmi les larmes, je ne pus m'empcher de dire: Ah! la maudite
conscription! Sur quoi mon pre, le vieux _Sans-Souci_, me dit en me
prenant sur ses genoux: Mon enfant, c'est la loi. Ce n'est pas nous qui
l'avons faite, mais que veux-tu? c'est la loi... Et aprs tout, Bernard,
s'il y a guerre, tu reviendras peut-tre colonel, ou gnral, ou
marchal comme au temps de l'autre.

Pauvre pre! il cherchait  me consoler, mais je voyais bien sa
tristesse qui tait peut-tre plus forte que la mienne parce que les
vieilles gens dsesprent aisment de tout; les jeunes, au contraire,
croient toujours que le bon Dieu va venir  leurs secours.

Enfin arriva le jour du tirage, et mon pauvre Bernard, plus mort que
vif, s'en alla tirer le billet de l'urne. 19? Ah! madame, quand nous
vmes ce malheureux numro, je sentis mon coeur dfaillir, et je serais
tombe  la renverse au milieu de la salle o se faisait le tirage, si
mon pre ne m'avait pas soutenue. Bernard s'avana vers nous:

Eh bien! ma pauvre Rose-d'Amour, dit-il tout ple, c'est fini: je vais
partir.

--Tu vas partir, lui rpondit assez rudement mon pre, mais tu ne vas
pas mourir. Allons, donne-lui le bras et ramne-la  la maison.

Quel retour! Il me semblait voir Bernard pour la dernire fois. Vous
auriez cru assister  un enterrement.

Encore s'il tait borgne ou bossu! disait toujours mon pre, qui
faisait semblant de rire pour secouer notre tristesse. Mais non, ce
gaillard-l est droit comme un I, il est joli garon, il ferait trois
lieues  l'heure: jamais le gouvernement ne voudra s'en priver pour toi,
ma pauvre enfant.

Le soir, on dlibra dans les deux familles sur ce qu'il fallait faire.




                                  III


Bernard et moi nous assistions au conseil.

Ah! dit le pre Bernard, il est bien dur de travailler toute sa vie
et d'amasser avec beaucoup de peine quatre ou cinq mille francs pour en
faire cadeau au gouvernement ou n'importe  qui, quand on est vieux et
quand on ne peut plus travailler.

Mon pre, qui tait l, ne rpliqua rien. Comme il n'avait pas de dot
 me donner, il tait trop fier pour engager les parents de Bernard 
faire donner un remplaant  leur fils. Ce fut la mre de Bernard qui
rpondit  son mari.

coute, mon vieux. Ces trois mille francs qu'il nous faudra donner nous
mettront sur la paille, c'est vrai; mais aimerais-tu mieux que Bernard
partt pour l'arme, qu'il tint un fusil dans les mains, qu'il allt
tuer l'ennemi, qu'il en ft tu ou estropi, pendant que nous jouirions
ici bien tranquillement de l'argent gagn, et que nous aurions de bonne
viande  manger et de bon vin  boire tous les jours que Dieu nous
donne?

A chaque bouche ne penserais-tu pas que Bernard est l-bas, qu'il a
froid, qu'il a faim peut-tre, qu'on nous le tue? Et cette pense ne
te couperait-elle pas l'apptit? Pour moi, je suis vieille, infirme, je
n'ai pas longtemps  vivre, je n'ai pas d'autre enfant que Bernard, et
je veux voir les siens avant de mourir. Qu'il en cote ce qu'il pourra,
il faut lui donner un remplaant.

--Comme tu voudras, dit le vieux. Crois-tu que je n'aime pas Bernard
autant que toi, et que je n'ai pas envie de voir une demi-douzaine de
marmots grimper sur mes genoux et me tirer les cheveux et la barbe?
Va, va, je ne regrette pas plus mon argent que toi. Allons, viens
ici, Bernard, et toi, ma petite Rose-d'Amour, ne pleure pas comme une
fontaine, tu auras ton amoureux. C'est convenu: embrassez-vous, et que
ce soient l vos fianailles. Demain, je vais chercher quelqu'un  qui
je puisse vendre ma maison.

--Mais je ne veux pas que tu la vendes! s'cria mon pauvre Bernard. Je
ne veux pas que ma mre et toi vous soyez ruins pour moi. Je partirai.
Rose-d'Amour m'attendra, je le sais; je reviendrai  cheval et avec des
paulettes comme un seigneur, et nous nous marierons dans sept ans comme
Jacob et Rachel.

--Tais-toi, dit le pre, et ne parle ni de Rachel ni de Jacob, ni de
sept ans. Je veux voir ton premier-n l'anne prochaine, et si Rose
d'Amour manque  nous le donner, je me fcherai tout de bon. Allons, 
quinze jours la noce. Est-ce dcid, vieux _Sans-Souci_?

--Si a plat aux enfants, rpondit mon pre, je ne suis pas pour les
contrarier.

Vous croyez, madame, que j'allais tre la plus heureuse des femmes?
Attendez la fin. Ah! la tuile tombe toujours sur celui qui ne l'attend
pas.

Huit jours avant celui qui tait fix pour notre mariage, le pre
Bernard avait trouv un bourgeois qui consentait  lui prter trois
mille francs hypothqus sur la maison et le jardin, qui en valaient 
peu prs deux fois autant. Aussitt, il vint chez nous, le soir, pour
nous annoncer cette bonne nouvelle.

Eh bien! vieux _Sans-Souci_, dit-il, l'affaire est faite, et Bernard
va se marier. C'est Malingreux qui les prte. Tu connais Malingreux, ce
petit homme sec, avec un nez de fouine, qui est une si bonne pratique
pour les huissiers? Quand je dis qu'il les prte, c'est une manire de
parler, car il ne dboursera pas un centime, mais il me les fait prter
par un propritaire,  5 pour 100. Ce n'est pas trop cher, hein, pour
Malingreux?

--Ma foi, dit mon pre, je ne l'en aurais pas cru capable.

--Oui, mais le propritaire lui-mme, qui ne les a pas, est oblig de
les emprunter  un notaire,  6 pour 100.

--Six et cinq, a fait onze, dit mon pre.

--Oui, onze et trois pour la peine de Malingreux, cela fera quatorze,
sans comprendre les renouvellements. Enfin, Bernard est sauv de la
conscription, c'est tout ce que nous voulions. Ce sera  lui et 
Rose-d'Amour de regagner ma pauvre maison, et d'conomiser jour et nuit.
Et maintenant viens, _Sans-Souci_. Veux-tu venir avec nous faire une
partie  Saint-Sulpice? Nous dnerons au cabaret avec toute la famille,
except ma femme, qui ne peut pas aller si loin. Rose-d'Amour et Bernard
seront bien aises de se promener ensemble.

Le lendemain nous partions huit ou dix, ensemble,  pied, pleins de joie
comme pour une noce. J'avais pris le bras de Bernard, et nous marchions
les premiers  plus d'un quart de lieue en avant. Jamais nous n'avions
t si gais. Pensez un peu, madame, si jeunes, si heureux, contents
de nous-mmes, de nos parents, de nos amis, du bon Dieu et de toute
la nature, dlivrs d'ailleurs de toute inquitude pour l'avenir, nous
tions dans un de ces jours qu'on ne rencontre pas trois fois dans la
vie.

Saint-Sulpice est un village de quarante ou cinquante maisons, 
deux lieues de chez nous. Derrire chaque maison sont des prs et des
chnevires. Au milieu du village est une grande place avec une belle
glise, consacre  saint Sulpice, un saint  qui l'on a coup la tte
dans les anciens temps, et dont les reliques font encore des miracles.
Tout le village est trs-beau et bien situ sur le penchant de la
montagne. Les prairies sont les meilleures du dpartement, on les fauche
trois fois par an, et les boeufs si beaux que j'entends dire qu'on les
envoie  Paris, pour tre servis sur la table de l'empereur. Vous savez
mieux que moi, madame, si l'on m'a dit la vrit.

La plus belle maison du village est un grand cabaret, toujours plein le
dimanche, et o les gens de la ville vont quelquefois dner comme les
gens de la campagne. On y trouve toujours des pts, du veau rti, des
fruits, du lait, du vin d'Auvergne, de la bire et du cassis: et comme,
 cause des chemins qui sont trs mauvais dans nos montagnes, il est
plus commode d'aller  pied, on a toujours faim et soif en arrivant.

Nous n'tions pas, vous pensez bien, pour faire autrement que les
autres, et nous ne tardmes pas beaucoup  nous mettre  table. On but
et l'on mangea comme  la noce; et de fait, c'tait notre noce qu'on
clbrait. Aprs dner on dansa de toutes ses forces. Nous avions amen
un vieux joueur de violon qui nous joua les plus belles bourres du
pays, et nous fit sauter comme des Basques, ou comme des tanches dans la
friture. Peu  peu on s'chauffa de telle sorte, que les plus vieux se
mirent de la partie et voulurent danser comme les autres.

Le vieux _Sans-Souci_ lui-mme ne se fit pas prier: on invita les
paysans et les paysannes qui taient l et qui nous regardaient, 
danser avec nous, et bientt toute la commune, le maire en tte, se mit
en branle, et commena  faire un tel vacarme qu'on n'entendait pas le
son des cloches qui appelaient les paroissiens  vpres.

Pour moi, je dansais de mon mieux avec Bernard sans que personne
s'occupt de nous, tant le tumulte et les cris de joie empchaient de
rien remarquer.

Quant au pre de Bernard, il tait d'une gaiet folle; le vin et la
danse avaient rjoui sa vieillesse, il parlait de ses petits-enfants et
chantait des chansons  boire. Enfin la nuit vint, et nous retournmes 
la ville.

Comme nous arrivions, nous vmes une grande flamme s'lever au-dessus
du faubourg. C'tait la maison de Bernard qui brlait. Sa mre, reste
seule et infirme, avait, sans y penser, mis le feu aux rideaux de son
lit. On l'avait sauve  grand'peine. La rivire tait loin, on n'eut
pas d'eau pour l'incendie, et la maison fut brle tout entire sans
qu'on put en retirer une chaise.

Allons, dit le pre Bernard, plus de maison, plus d'hypothque; plus
d'hypothque, plus d'argent; plus d'argent, plus de remplaant, plus
de Bernard. Mes enfants, il faut vous sparer, Bernard partira dans dix
jours. Ma pauvre Rose, vos amours sont finies pour l'ternit, 
moins que vous n'attendiez ce garon pendant sept ans; et sept ans,
croyez-moi, c'est beaucoup.

Bernard ne dit pas un mot: on aurait cru que le tonnerre venait de
tomber sur sa tte. Pour moi, je me sauvai dans ma chambre, et je
pleurai toute la nuit.

Le vieux _Sans-Souci_, qui s'inquitait d'entendre mes sanglots 
travers la cloison, se leva au milieu de la nuit et m'embrassa en
disant:

Pauvre Rose!

Il tait loin de connatre tout mon malheur! Hlas! madame,  l'insu de
nos parents, nous tions dj maris devant Dieu, et, depuis quelques
jours, je n'avais plus rien  refuser  Bernard.




                                  IV


Jusque-l, madame, je n'avais jamais eu l'ombre d'un regret ni d'un
remords. A partir de cette fatale journe, je n'eus pas un moment de
repos intrieur. Je voyais mon bonheur dtruit, mon mari perdu, et, ce
qui tait pire encore, je n'avais mme pas la consolation d'une bonne
conscience. Ma vie tait gte, je le voyais, je le sentais, et quoique
personne ne le st, except Bernard, je n'osais lever les yeux sur
personne; il me semblait qu'on y aurait lu ce que je voulais me cacher
 moi-mme. Enfin, je commenai  avoir honte de moi-mme. Avoir honte,
madame, n'est-ce pas le pire tourment qu'on puisse souffrir en ce monde?

Cette douleur tait d'autant plus vive que Bernard, son pre et sa mre
tant sans asile  cause de l'incendie de leur maison, furent obligs de
venir habiter pendant quelque temps dans celle de mon pre, et que je me
trouvai tous les jours, matin et soir, en face de Bernard. Moi, si vive
autrefois, si gaie, je me sentais triste  tout moment et je ne disais
pas trois paroles par jour. Mon pre lui-mme finit par s'en tonner et
par en chercher la cause, car il voyait bien qu'il y avait au fond de ce
silence quelque chose de plus que la tristesse de voir partir Bernard.
Il me fit plusieurs questions, mais je n'osai rpondre, je n'osai
surtout lui dire la vrit. Et d'ailleurs, quel remde?

Ce qui vous tonnera peut-tre, c'est que Bernard lui-mme paraissait
presque aussi confus que moi de la faute que nous avions commise.
Soit qu'il comment d'en craindre les suites, soit qu'il devint ma
tristesse et ma honte et qu'il se reprocht d'en tre cause, soit
enfin qu'il ft entirement occup de l'ide de partir et de me quitter
peut-tre pour toujours, il reprit avec moi le ton et les manires d'un
frre, comme auparavant.

Enfin, il reut l'ordre de partir et de rejoindre son rgiment. Cette
nouvelle, que nous attendions tous les jours, fut cependant pour nous
comme le coup de la mort. Sa vieille mre poussait des cris dchirants:

Ah! malheureuse! disait-elle, c'est moi qui l'gorge et qui le tue!
C'est moi qui ai brl la maison, c'est moi qui envoie mon fils  la
mort!

Et s'adressant  son mari:

C'est ta faute aussi vieux fou, vieux propre  rien, qui ne penses tout
le long du jour qu' boire, manger, dormir et te promener! Tu avais bien
besoin d'inventer cette promenade de Saint-Sulpice et ces dners, et de
courir les cabarets, et de vider les bouteilles, et de danser comme un
pantin,  ton ge! Quand on pense qu'il a cinquante-cinq ans, l'ge de
Mathusalem, et que monsieur veut encore danser dans les prs avec toutes
les filles du canton! Sans-coeur, va!

--Ma femme, dit le vieux Bernard, je n'ai que cinquante-trois ans.

--Cinquante-trois ou soixante-dix, n'est-ce pas la mme chose, vieux
sans cervelle, vieux mange-tout!

--Eh! pauvre mre! dit Bernard.

--Tais-toi, dit-elle, ce n'est pas  toi de m'apprendre  parler. Je
ne suis pas encore folle, n'est-ce pas, ni imbcile, pour recevoir des
conseils de mes enfants.

--Allons, voisine..., interrompit mon pre.

--Et vous aussi, vieux _Sans-Souci_, qui avez toujours la pipe  la
bouche et qui avez fait mourir votre femme de chagrin, faut-il encore
que vous veniez vous mler des affaires de tout le monde? C'est assez
d'avoir renvers votre soupe, voyez-vous; il ne faut pas venir encore
cracher dans celle des autres. Ce n'est pas parce que nous ne sommes
plus riches comme auparavant qu'il faut croire que vous me ferez la loi.
Pauvret n'est pas vice, voyez-vous, vieux _Sans-Souci_, et les Bernard
ont toujours eu la tte prs du bonnet; et il ne faut pas croire qu'il
n'y a qu'une fille ici et que Bernard n'en trouverait pas d'autre 
pouser: car, pour les filles, nous en avons, Dieu merci, par douzaines,
et, toute brle qu'est ma maison, Bernard n'est pas encore un parti 
ddaigner, et je connais des filles d'huissier qui s'en lcheraient les
doigts bien volontiers; mais il n'est pas fait pour leur nez.

A ces mots, mon pre se mit  bourrer tranquillement sa pipe en faisant
signe du coin de l'oeil au pre Bernard.

Oui, oui, j'entends bien vos signes, vieux sans-coeur, vieux
_Sans-Souci_, dit-elle. Vous avez l'air de dire  Bernard: Laisse couler
l'eau, ou: Autant en emporte le vent, car vous vous entendez tous entre
hommes comme larrons en foire. Au lieu de pleurer comme moi mon pauvre
Bernard et de le tirer d'embarras et du service militaire, vous fumez
l vos pipes comme des va-nu-pieds. Eh bien! c'est moi qui le sauverai,
moi, sa mre.

--Comment? dit le vieux Bernard.

--J'irai chez le maire, j'irai chez le sous-prfet, j'irai chez le
prfet, chez le gnral, s'il le faut, mais je ne laisserai pas emmener
mon enfant, car ils vont me l'emmener et me le faire tuer en Afrique,
pour sr.

--Va! dit le pre.

--Oui, va, c'est bientt dit. Et comment veux-tu que j'aille? Est-ce que
je les connais, moi, ces gens-l et ces seigneurs? Mais tu me laisses
toujours la besogne sur le dos, grand fainant, et tu engraisses l au
coin du feu, les mains dans les poches, pendant que je trotte et que je
cours par les chemins, sous la pluie, le vent et la neige; cherchant le
pain de la famille.

--Alors n'y va pas, reprit le vieux Bernard.

--Oui, n'y va pas! Et si je n'y vais pas, qui donc ira? Est-ce toi,
vieille poule mouille, homme de carton, boeuf au pturage? Et tu auras
le coeur et le front de laisser partir notre enfant, notre dernier
enfant, le seul qui nous soit rest de quatre que j'ai nourris! Pauvre
Bernard, pauvre ami, soutien de ma vieillesse, qui donc t'aimera,
puisque ton pre te jette l au coin de la borne comme une vieille
casquette?

Les deux hommes se levrent et allrent s'asseoir sur un banc devant la
porte pour fumer tranquillement leurs pipes; mais leur tranquillit ne
fit qu'irriter davantage la pauvre femme, qui se mit  dire que tout le
monde l'abandonnait, qu'elle le voyait bien, qu'on ne lui parlait mme
plus, qu'elle tait bonne  porter en terre, que le plus tt serait le
meilleur, et qui, finalement, fondit en larmes et embrassa Bernard en
sanglotant pendant plus d'une heure.

A ce moment, les forces lui manqurent. Elle se jeta sur son lit et
s'endormit. C'tait le moment que nous attendions, Bernard et moi, sans
nous le dire. Nos pres taient rentrs et s'taient couchs aussi;
car le chagrin mme ne pouvait pas leur faire oublier le travail du
lendemain, et les pauvres gens, par bonheur, ont trop d'affaires pour se
lamenter ternellement, comme ceux qui ont des rentes et du loisir.

Je menai Bernard dans ma chambre. Il s'assit sur la table et moi sur une
chaise  ct de lui. Si vous trouvez, madame, que c'tait une dmarche
bien hardie, il faut penser que cette entrevue tait la dernire, que
nous ne devions pas nous retrouver avant sept ans, que nous avions
mille choses  nous dire pour lesquelles il ne fallait pas de tmoin, et
qu'enfin je lui avais, par malheur, donn des droits sur moi. Au reste,
il n'tait pas dispos  en abuser ce soir-l, car nous nous sentions
tous deux le coeur serr, et nous retenions  peine nos larmes.

Rose, ma chre Rose, me dit-il ds que nous fmes assis, c'est la
dernire fois que je te parle, il ne faut pas que tu me caches rien.
M'aimes-tu comme je t'aime et comme je t'aimerai toujours? M'aimes-tu
assez pour attendre mon retour sans inquitude, et de me jurer de ne pas
te marier et de n'couter les discours de personne pendant tout ce long
temps? Dis, m'aimes-tu assez pour cela?

Tout en parlant il serrait mes mains dans les siennes avec une force et
une tendresse extraordinaires.

Oui, je t'aime assez pour t'aimer ternellement, dis-je  mon tour.

--Pense, reprit-il, que j'ai vingt ans aujourd'hui, et que j'en aurai
vingt-sept et toi vingt-quatre  mon retour. Pense que ce temps est bien
long, qu'il viendra peut-tre beaucoup de gens pour te regarder dans
les yeux, pour te dire que tu es belle, que je suis loin et que je ne
reviendrai jamais; pense...

--J'ai pens  tout, lui dis-je. Mais toi, veux-tu jurer de m'tre
toujours fidle, d'avoir en moi une confiance entire, non pas seulement
aujourd'hui, ni demain, mais tous les jours de l'anne, et dans deux
ans, et dans dix ans, et durant la vie entire? Veux-tu jurer de ne
croire personne avant moi, quelque chose qu'on puisse te dire de ma
conduite, quelque parole qu'on puisse te rapporter?

--Je le jure!

--Pense  ton tour qu'il est bien facile de dire du mal d'une honnte
fille, qu'il ne faut qu'un mot d'une mauvaise langue et qu'un mensonge
pour la dshonorer, qu'il se fait bien des histoires dans le pays et
qu'on pourra me mettre dans quelqu'une de ces histoires. Es-tu bien
rsolu et dtermin  n'couter rien de ce qu'on pourra te dire contre
moi,  moins que tu ne l'aies vu de tes deux yeux; et veux-tu jurer, si
l'on te fait quelque rapport, quand ce rapport viendrait de ton pre ou
de ta mre, ou des personnes que tu respectes le plus, de me le dire 
moi avant toute chose, afin que je puisse me justifier et confondre le
mensonge?

--Je le jure! Et maintenant, Rose, nous sommes maris pour la vie.
Prends cet anneau d'or que j'ai achet aujourd'hui pour toi; et si je
manque  mon serment, que je meure!.

Je ne rpterai pas, madame, le reste de notre conversation. Nos parents
mmes auraient pu l'couter sans nous faire rougir, et Bernard vita
avec soin tout ce qui aurait pu me rappeler la faute que nous avions
commise. Moi-mme je n'osai y faire la moindre allusion, par un
sentiment de pudeur que vous comprendrez aisment. Hlas! il tait bien
tard pour me garder.

Le lendemain, Bernard partit avec les conscrits de sa classe et alla
rejoindre son rgiment.

Ds qu'il fut parti, je me trouvai seule comme dans un dsert. Je
sentais que mes vrais malheurs allaient commencer.




                                   V


Cependant, comme aprs tout il faut vivre, et comme les pauvres gens ne
vivent pas sans manger, et comme ils ne mangent pas sans travailler, et
comme il fait froid en hiver, ce qui oblige d'avoir des robes de laine,
et chaud en t, ce qui oblige d'avoir des robes de coton, et comme les
robes de laine cotent fort cher, et comme on ne donne pas pour rien
les robes de coton, je me remis  travailler comme  l'ordinaire, ds le
lendemain du dpart de Bernard.

Ce ne fut pas sans une amre tristesse. Bien souvent je baissais la tte
sur mon ouvrage, et je m'arrtais  rver de l'absent, et  me rappeler
les dernires paroles qu'il m'avait dites et les derniers regards qu'il
m'avait jets en partant le sac sur le dos; mais le contre-matre de
l'atelier ne tardait pas  me rveiller, et je reprenais mon travail
avec ardeur.

Car il faut vous dire, madame, que je travaillais dans un atelier
avec trente ou quarante ouvrires. Chacune de nous avait son mtier et
gagnait  peu prs soixante-quinze centimes. Pour une femme, et dans ce
pays, c'est beaucoup; car les femmes, comme vous savez, sont toujours
fort mal payes, et on ne leur confie gure que des ouvrages qui
demandent de la patience.

Quinze sous par jour! pensez, madame, si nous avions de quoi mener les
violons; encore faut-il excepter les dimanches, o l'on ne travaille
pas, les jours de march, o l'on ne travaille gure, et les jours o
l'ouvrage manque, ce qui arrive au moins trois semaines par an. Quand
nous avons pay le propritaire, le boulanger, le beurre, les lgumes
et les pauvres habits que nous avons sur le corps, jugez s'il nous reste
grand'chose et si nous pouvons faire bombance.

Et ce n'est rien encore quand on vit seule ou qu'on n'a pas des enfants
 lever et des parents infirmes  soutenir; mais s'il faut lever les
enfants (et peut-on les laisser seuls avant l'ge de douze ans?) et
travailler en mme temps, l'argent du mnage sort presque tout entier de
la poche du mari.

Pour moi, qui n'avais ni parents  soutenir, puisque mon pre tait
encore droit et vigoureux, ni enfants  lever, je me trouvais encore
l'une des plus riches et des plus favorises de l'atelier. Quoique la
besogne que nous faisions ne ft pas des plus propres, et que parmi la
laine et la poussire il y et bien des occasions de se salir, je savais
m'en garantir, et mon bonnet toujours blanc et nou avec soin sous le
menton faisait l'envie de mes camarades. Rose-d'Amour fait la
coquette, disait-on; Rose-d'Amour a mis des brides bleues  son bonnet;
Rose-d'Amour veut plaire aux garons. Et le contre-matre de la
fabrique commena  me parler d'un ton plus doux qu' toutes les autres,
et  me faire des compliments sur mes beaux yeux, et  me dire qu'il
m'aimait de tout son coeur, et qu'il ne tiendrait qu' moi d'avoir
de plus belles robes et de plus beaux fichus que pas une fille de
l'atelier, et enfin  vouloir m'embrasser publiquement, par forme de
plaisanterie.

L, madame, je me fchai. Je ne puis pas dire que ses premiers
compliments m'eussent fait de la peine, car enfin l'on est toujours
bien aise d'entendre dire qu'on est jolie, surtout quand on n'a pas eu
souvent occasion de l'entendre; et franchement, except Bernard, les
garons ne m'avaient pas gte jusque-l par leurs louanges. Mais quand
je vis o le contre-matre voulait en venir, je fus indigne de sa
conduite, et lorsqu'il m'embrassa, je le repoussai fortement, ce qui
l'obligea de s'asseoir brusquement sur un sac de laine pour se garantir
de tomber en arrire, et, comme on dit chez nous, les quatre fers en
l'air.

Ce commencement, qui aurait d le dcourager, ne fit que l'exciter
davantage. Le contre-matre, madame, tait un gros homme de quarante
ans, laid comme les sept pchs capitaux, qui tait mari, qui sentait
l'eau-de-vie et qui tait horriblement brutal. Trs souvent, par pure
plaisanterie, il nous donnait des coups de poing dans le dos, ou des
coups de pied, ou des tapes sur l'paule  assommer un boeuf. Ensuite il
riait de toutes ses forces. Encore ne fallait-il pas se plaindre, car
il tait alors tout prt  recommencer; et si l'on se plaignait au
fabricant, il ne faisait qu'en rire, disant que cela ne le regardait
pas et que nous saurions toujours bien nous accommoder avec le
contre-matre, et qu'il ne fallait pas tant faire les renchries, et
toutes sortes de choses que je ne vous rapporterais pas, tant elles sont
difficiles  croire.

Cependant, grce au ciel, j'aurais encore assez bien support ses
bourrades; mais pour ses caresses, madame, c'tait  n'y pas tenir.
Comme il savait par les autres filles de l'atelier l'histoire de
mes amours avec Bernard,--car le pauvre Bernard avait pris tous ses
camarades pour confidents, et ne leur avait rien cach, except ce que
j'aurais voulu oublier moi-mme,--il commena  me dire que Bernard
ne reviendrait jamais, qu'il en conterait  toutes les filles qu'il
pourrait rencontrer, qu'il tait parti pour l'Afrique, et que dans ce
pays-l nos soldats ramassaient les mauricaudes au boisseau, qu'il n'y
avait qu' se baisser et prendre, que Bernard n'tait certainement pas
homme  faire autrement que les autres, que j'en serais pour mes frais
de fidlit, et qu'il tait bien dommage qu'une fille aussi jolie et
aussi aimable que moi ft perdue pour la socit.

Je le laissai parler tout son sol sans lui rien rpondre, et je
continuai tranquillement mon travail. Ses discours ne faisaient rien
sur moi, car j'tais bien rsolue  n'aimer jamais que Bernard et
 l'attendre ternellement. Les autres filles de l'atelier, un peu
jalouses d'abord de la prfrence du contre-matre, commencrent, en
voyant ma rsistance,  se moquer de lui, et son caprice devint une
sorte de fureur.

Mon pauvre Matthieu, disait l'une, tu perds ton temps; Rose-d'Amour ne
pense qu' son bel amoureux; elle ne t'aimera jamais.

--Et pourquoi ne m'aimerait-elle pas, petit tison d'enfer, petit serpent
en jupons? Tu m'as bien aim, toi qui parles.

--Moi?

--Oui, toi; et tu m'en as donn des marques l'anne dernire.

--Oh! le menteur.

Voil ce qui se disait dans l'atelier, et beaucoup d'autres paroles plus
libres que je n'oserais vous rpter ici. Hlas! madame, on nous lve
si peu et si mal! Ds que nous sommes nes, il faut marcher; ds que
nous marchons, il faut aller  l'atelier; la moiti, que dis-je? les
trois quarts d'entre nous n'ont jamais vu l'intrieur d'une cole.
Comment saurions-nous ce qu'il faut dire et ce qu'il faut faire, si l'on
ne nous l'enseigne pas? Ah! les demoiselles qui sont riches, qui sont
bien vtues, bien chausses, bien couches, conduites en classe ds le
matin et ramenes le soir, qui apprennent  lire,  calculer,  prier
Dieu,  faire de la musique,--ces demoiselles-l sont bien heureuses
en comparaison de nous qui naissons au hasard, vivons par miracle et
mourons si souvent sans secours.

Les discours du contre-matre, dont il ne se cachait gure, car ce sont
choses trop communes dans les ateliers pour qu'on en fasse mystre, et
le soin que je prenais de me taire et de me tenir toujours loigne de
lui, me firent d'abord une grande rputation de vertu, et l'on commena
 me citer en exemple aux autres filles du quartier, ce qui ne laissa
pas de les exciter un peu contre moi.

Vers ce temps-l, c'est--dire  peu prs trois ou quatre mois aprs le
dpart de Bernard, un matin, je me sentis toute change et je m'aperus
que j'tais grosse. Hlas! madame, c'tait le juste chtiment de Dieu et
la juste punition de n'avoir pas su me garder contre Bernard.

A cette dcouverte un froid glacial s'empara de tout mon corps et je
me sentis prte  mourir. Pensez  cette horrible situation. J'tais
grosse, et mon amant se trouvait si loign de moi qu'il ne pouvait
mme me donner de ses nouvelles et que je ne savais s'il pourrait jamais
revenir. Encore s'il avait t l! il m'aurait soutenue, encourage,
pouse, aime du moins. Mais non, tout se runissait contre moi, et je
ne vis d'abord  mon malheur d'autre remde que la mort.

Oui, madame, je vous le jure, ma premire pense fut de me jeter dans
la rivire; car de paratre devant mon pre qui m'aimait tant, qui ne
pensait qu' moi, qui aurait donn pour moi sa vie je n'osais d'abord en
soutenir l'ide.

Ce qui rendait mon malheur plus affreux, c'est que je n'osais en parler
 personne; car, vous le savez, madame, dans un pareil embarras, on
n'est pas seulement malheureux, on est encore plus ridicule. J'entendais
par avance les cris et les plaisanteries de mes camarades de l'atelier,
de celles surtout dont la conduite n'avait pas t bonne, et  qui
l'on me citait pour modle. Je voyais l'odieuse figure de Matthieu le
contre-matre, et je les entendais dire en riant:

Eh bien! Rose-d'Amour, te voil donc _embarrasse_! La voil, cette
Rose-d'Amour, cette sainte-n'y-touche, cette hypocrite qui faisait tant
la vertueuse et qui ne se serait pas laiss baiser le bout des doigts
par un garon, la voil qui va faire des layettes et occuper la
sage-femme. Va-t-on sonner les cloches pour le baptme, et faudra-t-il
faire un carillon exprs?.

Dans cette inquitude horrible, je ne vis qu'une seule personne en qui
je pusse avoir confiance; c'tait la mre de Bernard.

Elle seule pouvait excuser ma faute: elle m'aimait, elle avait longtemps
dsir notre mariage. L'enfant, aprs tout, tait son petit-fils, elle
ne pouvait en douter, et si elle me condamnait, elle ne pourrait pas du
moins condamner son petit-fils. D'ailleurs, il ne me restait pas d'autre
moyen de salut, et j'aurais mieux aim vingt fois--je vous l'ai dit--me
jeter tte baisse dans la rivire que d'en parler moi-mme  mon pre.

Le soir mme, j'allai la trouver. Depuis quelque temps, elle avait
quitt notre maison, et rebti la sienne avec beaucoup de peine et en
empruntant quelque argent  gros intrts. Elle tait assise au coin du
feu, quand j'entrai, et venait de manger sa soupe.

Entre, dit-elle, ma pauvre Rose-d'Amour, entre, mon homme n'y est pas,
et tu apportes toujours la joie partout o tu vas. Eh bien! as-tu des
nouvelles de Bernard?

--Non, lui dis-je en l'embrassant.

--Ni moi non plus. Ah! quel dommage de ne pas savoir lire et crire
comme un savant. Je lui crirais et je le forcerais bien d'crire, ce
paresseux, car enfin, il a t  l'cole, lui, et il lit couramment dans
tous les livres. O est-il maintenant? On m'a dit que son rgiment
avait quitt Strasbourg et qu'on l'envoyait en Afrique pour baptiser les
Bdouins.

Ah! les gueux! ils me le tueront. On dit aussi qu'il fait si chaud
l-bas qu'on y fait cuire la soupe au soleil, que les hommes y sont
noirs comme des taupes, et qu'il y a des oranges aux arbres comme chez
nous des prunes aux pruniers; mais ces gens-l sont si menteurs, ceux
qui reviennent de l-bas, et ils savent bien qu'on n'ira pas voir s'ils
ont menti.

Pendant qu'elle parlait, je regardais le feu en cherchant un moyen de
lui expliquer pourquoi j'tais venue; mais au moment de commencer,
je sentais mon gosier se scher et mon coeur battre si fort que j'en
entendais les battements.

Mre, lui dis-je en mettant mes bras autour de son cou, comme j'en
avais l'habitude,--car de tout temps elle m'avait montr beaucoup
d'amiti,--mre, je voudrais te dire un secret, mais je n'ose.

Au mot de secret, ses yeux brillrent comme deux charbons allums.

Parle, dit-elle, tu sais bien que l'on m'appelle _Bouche-Close_ dans la
famille.

C'tait justement tout le contraire, mais enfin je n'avais pas d'autre
ressource.

Eh bien! lui dis-je en faisant un violent effort, mre, vous aurez
bientt un petit-fils.

--Que dis-tu? malheureuse?

Alors je lui racontai tout ce qui s'tait pass entre son fils et moi.
Elle couta sans m'interrompre ce triste rcit, qui ne fut pas bien
long, comme vous pouvez croire, car l'motion o j'tais me coupait 
chaque instant la parole. Enfin, quand j'eus tout dit, elle se leva de
nouveau et me cria:

Ah! malheureuse, qu'as-tu fait? Que va dire ton pre?

--Mon pre n'en sait rien, et c'est vous que je veux prier de lui dire.

--Ah! malheureuse! malheureuse! tu avais bien besoin d'aller au
bois avec Bernard! N'aurais-tu pas d l'empcher de te suivre, ou le
repousser bien loin? Ah! mon Dieu! qu'allons-nous devenir?

Bernard est en Afrique et ne reviendra jamais, et voil ma pauvre
Rose-d'Amour qui est sa femme et qui ne sera jamais marie. Ah! mon
Dieu! comment vais-je faire pour l'annoncer  ton pre? Il est capable
de te tuer, le pauvre homme, dans le premier moment, et c'est bien
excusable, car on n'a jamais vu personne se conduire comme tu t'es
conduite, ma pauvre Rose; non, jamais! jamais! jamais. Ah! mon Dieu! Ah!
mon Dieu!

Aprs ce dernier lan de douleur, elle convint pourtant avec moi qu'elle
annoncerait cette nouvelle  mon pre, et qu'elle lui promettrait
d'adopter l'enfant.

Le lendemain  la mme heure, j'tais assise toute tremblante  ct de
mon pre. J'attendais et je craignais horriblement l'arrive de la mre
de Bernard. Contre son usage, mon pre qui ne parlait gure, tait ce
soir-l d'une humeur toute joyeuse.

Boutonnet, dit-il, me doit cent vingt francs. Je veux te les donner,
ma petite Rose, pour que tu fasses rparer ta chambre et que tu y fasses
mettre du papier blanc comme une princesse. Au bas je veux planter une
vignette et un petit berceau avec cette belle glycine que tu as vue dans
le jardin du maire, qui est toute bleue et blanche, et qui s'tend si
vite et si loin. Je veux que ta chambre soit la plus jolie de tout le
quartier, comme tu en es la plus jolie fille et moi le plus heureux
pre. Et, ma foi, tiens, s'il faut que je t'avoue mes mauvais
sentiments, je suis bien aise maintenant que Bernard soit parti pour
l'arme et que votre mariage soit retard. Il m'ennuyait, ce Bernard.
Il tait toujours ici, fourr dans la maison ou dans le jardin, il te
donnait le bras, il te parlait matin et soir, il te faisait la cour; il
ne me laissait rien; il avait tout rcolt. A prsent, du moins, il ne
m'assassine plus de ses visites et je puis t'aimer en toute libert. Ah!
ma bonne Rose, ma chre Rose-d'Amour, tu es aujourd'hui toute ma pense
et ma vie, tu es mon soleil et ma joie. Quand je travaille, c'est pour
toi; quand je chante, c'est parce que je t'ai vue; quand je suis triste,
je t'coute et ma tristesse s'en va. Ne me quitte pas, mon enfant; je
suis vieux, et quoique fort, je n'ai peut-tre pas longtemps  vivre.
Sois avec moi toujours,--marie ou non marie,--je te devrai mon dernier
bonheur. Je ferai danser tes enfants sur mes genoux, et, comme leur
mre, ils rjouiront ma vieillesse. Je leur dirai des contes bleus,
je les ferai rire, je les amuserai, va, je ne te serai pas inutile. Je
t'aime, mon enfant, parce que tu as toujours t bonne et douce, et
que mme enfant, je m'en souviens encore, tu tais sans malice. Depuis
dix-sept ans que tu es ne, tu ne m'as pas encore donn un chagrin, et
je n'ai pas une pense qui ne soit pour t'pargner une peine ou pour te
faire un plaisir.

En mme temps, il me tenait troitement serre sur sa poitrine et
m'embrassait avec tendresse. Je ne savais que rpondre; j'avais envie
de pleurer, en pensant  l'horrible nouvelle qu'il allait recevoir;
j'aurais voulu retarder le moment fatal, et empcher la mre de Bernard
de lui tout apprendre. Je cherchais mme moyen de l'avertir; mais il
tait trop tard. Elle entra au mme instant.

Aprs les premiers compliments:

Va te coucher, dit-elle, ma pauvre Rose-d'Amour; je te trouve
maintenant un peu ple. Tu auras trop veill. Les veilles ne sont pas
bonnes pour la jeunesse. Va te coucher. J'ai quelque chose  dire  ton
pre que tu ne dois pas entendre.

--Oh! oh! mre Bernard, dit mon pre, vous tes bien discrte
aujourd'hui: sur quelle herbe avez-vous march?

--C'est bon, c'est bon, vieux _Sans-Souci_. Je sais ce que je dis. Il
est temps pour Rose d'aller se coucher.

De fait, j'avais peine  me soutenir.

C'est vrai, dit mon pre en me regardant, te voil toute ple. C'est la
croissance, sans doute.

Il m'embrassa, et je courus m'enfermer et me barricader dans ma chambre,
le laissant seul avec le mre de Bernard.




                                   VI


Ds que la porte fut referme sur moi et que j'eus mis le verrou, je
collai mon visage  la cloison, et je cherchai  voir par la fente qui
tait entre deux planches; car notre maison, que mon pre avait btie
pice  pice, prenant l les pierres, ici le mortier, plus loin la
brique, n'tait pas, comme vous pensez bien, aussi solide que ces belles
maisons en pierres de taille qu'on btit pour les bourgeois, qui ont
pignon sur rue, chevaux  l'curie, vin dans la cave, gibier et viande
de boucherie dans le garde-manger, et des vtements  n'en savoir que
faire. Tout se faisait  bon march chez nous; notre plancher tait en
cailloux tirs du fond de l'eau, et nos meubles auraient pu demeurer
cinquante ans exposs dans la rue, nuit et jour, sans tenter personne.

Mais, malgr toute mon attention, je n'entendis rien. La mre de Bernard
parlait  voix basse, et mon pre, la tte dans ses mains et tourn vers
le feu, demeurait immobile comme un rocher.

Except un cri touff qu'il fit au commencement, vous auriez dit une de
ces statues qu'on voit  l'glise dans les niches des saints.

Quand elle eut fini de parler, il ne rpondit pas un mot. J'attendais
avec toute l'inquitude que vous pouvez penser quel serait son premier
mouvement. La mre de Bernard, au bout d'un moment, recommena 
parler et  l'interroger, mais il ne rpondit encore rien. Ce silence
m'inquitait plus que ne l'aurait fait la plus violente colre.

Eh bien! demanda-t-elle une troisime fois, que voulez-vous faire?

--Ah! ma fille! ma pauvre fille!

Ce fut tout ce qu'il put dire. Il se leva, et, sans dire ni bonjour ni
bonsoir  la mre de Bernard, il sortit et alla s'asseoir sur le rocher
o nous nous tions assis si longtemps ensemble. J'eus peur un moment
qu'il ne voult se jeter de l dans le prcipice et s'y briser la tte.

J'ouvris la porte sur le champ, et je courus sur ses pas.

Il se retourna.

Que veux-tu?

Je me jetai  genoux devant lui en joignant les mains.

Pre, pardonne-moi!

--Rentre! dit-il d'une voix qui me parut toute change. Rentre!

Je n'osai lui dsobir et je retournai dans ma chambre.

Le lendemain, en ouvrant la fentre au point du jour (je ne m'tais pas
couche), je le vis encore sur son rocher et dans la mme position o
je l'avais laiss le soir. Il avait les yeux fixes et la figure
horriblement ple.

La cloche de l'atelier sonna. C'tait l'heure o tous les ouvriers
descendent et vont travailler. Il se leva machinalement, prit sa hache,
et parut prt  descendre; puis, tout  coup, il fit un geste comme une
personne accable, jeta sa hache dans le jardin, sortit et s'en alla
dans la campagne.

Le soir, il ne reparut pas, ni le lendemain, ni le troisime jour. Je me
sentais tourmente de remords horribles, je commenais  craindre qu'il
ne se ft tu, et j'allai prier la mre Bernard de le faire chercher
partout.

Quand j'entrai chez elle, je n'y trouvai que le vieux Bernard.

Ma femme m'a tout racont, dit-il. Viens ici, Rose.

Je m'approchai en tremblant.

coute, ce n'est pas  moi de te faire un crime, si tu me donnes des
petits-enfants avant le temps. C'est bien la faute de Bernard autant que
la tienne. Je ne te gronderai donc pas pour cela; mais tu vas me faire
un serment.

--Lequel?

--Tu vas me jurer que jamais tu n'as donn le petit bout du doigt 
personne.

--Oh! pre Bernard!

--Eh! mon enfant, tu ne serais pas la premire. Au reste, je ne veux pas
te faire de peine. Oui, Rose, je te crois, et je suis prt  recevoir
mon petit-fils quand son temps sera venu: mais tu sens qu'il faut que tu
te tiennes comme une sage personne, et que tu ne fasses plus parler de
toi jusqu' l'arrive de Bernard, si tu veux qu'il t'pouse; car, sans
cela, point de salut. On m'a parl de Matthieu, le contre-matre....

--Oh! pre, pouvez-vous croire?...

--Je ne crois rien, tu le vois bien, puisque je veux que tu sois ma
fille comme auparavant; mais, enfin, il faut prendre ses prcautions en
ce monde. Je suis vieux, Rose, et j'ai bien vu des filles qui auraient
jur de.... Allons, ne pleure pas, mon enfant, je ne te dis pas cela
pour t'affliger, mais parce que je ne veux pas qu'on se moque de moi.

Pendant qu'il parlait, je pleurais comme une Madeleine. Hlas! madame
je commenais  voir toutes les suites de ma faute, et tous les malheurs
que je m'tais attirs. Mon pre en fuite, moi dshonore, mon enfant
sans pre, et toute ma vie perdue pour un moment d'oubli.

Et vous irez chercher mon pre? dis-je au vieux Bernard.

--J'irai le chercher, Rose, mais je ne rponds pas qu'il revienne.
_Sans-Souci_ a de l'honneur, et l'on n'aime pas  voir sa fille montre
au doigt dans le quartier.

Chacune de ses paroles me perait le coeur, et le pauvre homme
n'y faisait pas attention et ne s'apercevait pas de l'effet de ses
consolations. Enfin il fut rsolu qu'il irait chercher mon pre le
lendemain.

Il partit, en effet, et, deux jours aprs, ramena mon pre. Il ne se
borna pas l, et chercha  nous rconcilier. Aux premiers mots, le vieux
_Sans-Souci_ l'interrompit:

Laisse-nous, Bernard. Je veux lui parler seul.

Quand la porte fut referme, mon pre me dit, sans me regarder:

Assieds-toi, Rose. Je ne te reproche rien. J'aurais d te garder mieux.
J'ai oubli mon devoir de pre. Dieu m'en punit. J'ai eu confiance en
toi; tu m'as tromp, tu ne me tromperas plus. Aujourd'hui tu es femme
et matresse de toi. Je n'ai plus aucun droit sur toi. Si tu veux courir
les champs et prendre un autre amant, en attendant le retour de Bernard,
tu es libre. Je ne te dirai pas un mot, je ne ferai plus un pas pour
t'en empcher. Mais si je n'ai plus de droits, j'ai encore des devoirs
envers toi. Je dois te protger jusqu' ton mariage (si tu dois te
marier jamais), contre la faim, la misre et les mauvais sujets. Quoique
tu aies mrit d'tre insulte, je ne veux pas qu'on t'insulte, et le
premier qui te parlera plus haut ou autrement qu' l'ordinaire, je lui
romprai les os; oui, je lui romprai les os! ajouta-t-il en frappant sur
la table un coup si fort, qu'elle se fendit en deux. Je voulais d'abord
te quitter et te laisser cette maison, que j'avais btie pour toi, o
ta mre est morte, o tes soeurs sont nes, je ne voulais plus te voir;
mais si l'on croyait que je t'abandonne, tout le monde te cracherait 
la figure, car on serait bien aise d'insulter une femme sans dfense.
Cela dispense les autres femmes de faire preuve de vertu.

Les paroles sortaient une  une de son gosier avec un effort qui faisait
peine  voir. Ces trois jours passs  courir la campagne l'avaient
fatigu plus qu'une longue maladie. Je l'coutais, abattue, consterne,
presque prosterne, sans rien dire. Il reprit:

Nous vivrons donc ensemble comme par le pass. Tout ce qui te manquera,
je te le donnerai mais tu ne seras plus pour moi qu'une trangre.

A ces mots, je fondis en larmes et me jetai  genoux devant lui. Il
m'carta doucement de la main, se leva, et, prenant sa hache, il alla
travailler comme  l'ordinaire.

Je me couchai sur mon lit, les membres briss par la fatigue et la
douleur. La fivre me prit et ne me quitta qu'au bout de huit jours.
Cependant mon histoire commenait  se rpandre. Le dpart subit de mon
pre et son retour, qu'on ne s'expliquait pas, avaient fait causer les
voisins, car dans notre pays tout est vnement. On interrogea mon pre,
qui ne rpondit rien, suivant sa coutume. Alors la mre de Bernard fit
entendre qu'elle en savait sur ce mystre plus long qu'elle n'en voulait
dire. On la pressa de parler.

C'est bon, c'est bon, dit-elle; ce n'est pas pour rien qu'on m'a
surnomme Bouche-close. Vous voudriez bien savoir ce qu'il y a, mes
petits amis; mais vous ne saurez rien, c'est moi qui vous le dis.

--On ne saura rien parce qu'il n'y a rien, dit une voisine.

--Ah! vous croyez qu'il n'y a rien vous autres? Et pourquoi donc le
vieux _Sans-Souci_ aurait-il?... Mais je ne veux rien dire, pour vous
faire enrager.

--Bon! s'il y avait quelque chose, reprit une autre, est-ce que vous ne
l'auriez pas tambourin depuis longtemps aux quatre coins de la ville?

--Tambourin! vieille folle? c'est vous qu'on tambourine tous les jours
depuis soixante ans! Ah! je tambourine les secrets! Eh bien! vous ne
saurez pas celui-l, vous ne le saurez jamais, c'est--dire... vous
ne le saurez pas avant le temps. N'empche que Bernard est un fameux
gaillard et un joli garon.

--Voil du nouveau! cria la vieille qui avait parl de tambouriner. Elle
va nous faire l'loge de son Bernard. Un joli garon, n'est-ce pas, un
va-nu-pieds qui n'a jamais su gagner dix sous!...

--Mon Bernard! un va-nu-pieds! Eh bien! quand je lcherai mon coq,
gardez vos poules, mes amies, je ne vous dis que a.

--Un fameux coq! ce Bernard! Ne dirait-on pas que les filles vont courir
aprs lui?

--Eh bien! et quand on le dirait, sais-tu qu'il y en a plus d'une
qui!... Mais je ne veux rien dire, j'en dirais trop. Et aprs tout, ce
n'est pas sa faute,  cette pauvre fille!...

--Quelle pauvre fille? dit une des curieuses. Quelle est l'abandonne du
ciel qui voudrait d'un vilain singe comme ton Bernard?

--L'abandonne du ciel! Apprends, dvergonde, que tu serais encore bien
heureuse d'tre cette abandonne du ciel, et si Bernard avait voulu....
Demande plutt ....

--A qui, mre Bernard?

--A mon bonnet, bavarde! Tu voudrais bien savoir ce que je ne veux pas
te dire; mais ce n'est ni moi, ni Bernard, ni le vieux _Sans-Souci_,
qui....

--Le vieux _Sans-Souci_! cria l'autre, c'est donc Rose-d'Amour, Rose la
vertueuse, Rose la ruse, Rose la renchrie, Rose qui fait la fire en
public avec les garons?

--Qui est-ce qui te parle de Rose-d'Amour, langue du diable, langue
pestifre?

--Bon! la vieille se fche; mais c'est toi qui nous as parl du vieux
_Sans-Souci_.

--Le fait est, dit une autre, que Rose plit tous les jours.

--Rose maigrit, Rose se dessche, Rose dprit.

--C'est faux, dit la premire qui avait parl, Rose-d'Amour ne maigrit
pas; au contraire, elle engraisse. Rose-d'Amour tait en fleurs ce
printemps, elle donnera des fruits cet hiver.

--Est-ce que vous allez devenir grand'mre, mre Bernard?

La pauvre femme vit bien alors qu'elle avait trop parl. Le plaisir
de vanter son fils lui avait fait dire ce malheureux secret. Ds le
lendemain, ce fut l'histoire de tout le quartier. Quand j'entrai dans
l'atelier, le contre-matre vint me prendre le menton en riant. Mes
camarades se moqurent de moi; ce fut une rise gnrale. Le soir, on
se mit en haie pour me voir passer. Ah! madame, les femmes sont si dures
les unes pour les autres!

Cependant je n'osai rien dire, de peur que mon pre ne se ft quelque
querelle avec les voisins. Heureusement le pauvre homme, tout occup de
son propre chagrin, ne s'aperut pas des affronts qu'on me faisait. Il
allait de bonne heure  son travail, il revenait  la nuit close; pour
viter tous les regards, il se coulait le long des murs, il faisait des
dtours et rentrait  la maison en suivant des sentiers de chvre. Nous
ne nous parlions plus. Je prparais la soupe comme  l'ordinaire; il
prenait son cuelle, s'enfonait dans le coin de la chemine et mangeait
sans lever les yeux. Quand il avait fini il allait s'asseoir sur le
rocher, mais seul, car je n'osais plus lui tenir compagnie; il demeurait
l une heure ou deux,  rflchir, rentrait et se couchait. A peine si
je lui disais d'une voix tremblante:

Bonsoir, pre.

Il me rpondait:

Bonsoir.

Et se retournait du ct de la muraille. J'allais alors dans ma chambre,
et je passais la moiti de la nuit  pleurer.

Voil, madame, comment je passai la moiti de l'anne. Enfin,
j'accouchai d'une fille avec des douleurs terribles. Mon pre avait fait
venir la sage-femme et attendait, dans la chambre  ct de la mienne,
que je fusse dlivre. Quand ma petite fille fut ne, il la prit
dans ses bras, l'enveloppa lui-mme dans les langes et la mit dans le
berceau; puis il entra pour me voir, et me demanda si j'avais besoin de
quelque chose.

Je n'ai besoin de rien, lui dis-je, que de ton pardon.

Il se dtourna sans rpondre, et sortit en s'essuyant les yeux. Le
pauvre homme tait, je crois, mille fois plus malheureux que moi. Il
m'aimait tant, et il me voyait si malheureuse! Mais il craignait de me
donner la moindre marque d'amiti.

Quand je pus me lever, je lui demandai bien humblement la permission de
nourrir moi-mme mon enfant. Je craignais qu'il ne voult pas la voir.

Il est bien tard, dit-il, pour me demander cette permission-l; mais la
pauvre enfant est innocente. Garde-la.

Ce fut sa seule parole; mais je le voyais me regarder souvent quand il
pensait n'tre pas vu, et s'attendrir sur mon sort. Il allait chercher
lui-mme ou acheter tout ce dont j'avais besoin, et quand je voulais le
remercier, il rpondait brusquement:

C'est pour l'enfant.

Quand il fut question du baptme, je voulus encore lui demander conseil.

Appelle-la comme tu voudras, dit-il.

Je l'appelai Bernardine en souvenir de son pre; mais comme ce nom
faisait mal au vieux _Sans-Souci_, je changeais, quand il tait l, ce
nom pour celui de ma mre, qui s'appelait Jeanne.

Petit  petit, nous reprmes notre vie ordinaire. Je nourrissais mon
enfant, et comme je savais coudre, je gagnais encore quelque argent 
demeurer dans la maison. Le pre et la mre de Bernard venaient nous
voir souvent, et nous parlions ensemble de Bernard, du moins quand mon
pre n'y tait pas, car la premire fois qu'on en parla devant lui il se
leva, sortit, et ne voulut pas rentrer de toute la soire.

Il faut vous dire, madame, que ma pauvre Bernardine tait jolie comme
un ange, avec de beaux cheveux blonds friss, de petites dents blanches
comme du lait, et des lvres comme on n'en fait plus. Ds l'ge de huit
mois elle commena  marcher, et  neuf mois elle disait papa et maman,
comme une personne naturelle.

Le vieux _Sans-Souci_, malgr tout son chagrin, ne tarda pas  l'aimer
plus que moi-mme. Il la prenait dans ses bras, il lui riait, il lui
chantait des chansons comme on en fait aux petits enfants:

    Do, do,
  L'enfant do.

Il la berait dans ses bras, il la portait dans le jardin, il la mettait
 cheval sur son cou, la promenait et la faisait sauter et danser. Quand
elle eut un an, il finit par ne pouvoir plus s'en sparer. Vous jugez si
j'tais contente et si j'esprais de me rconcilier avec lui.

Il m'arriva bientt un autre bonheur.

Depuis que j'avais sevr mon enfant, j'tais retourne  l'atelier, o
l'on finissait par s'accoutumer  moi. Le contre-matre seul essayait
encore de prendre avec moi un air familier, mais je me tenais toujours
aussi loin que je pouvais, et mme un jour, comme il voulut m'embrasser
de force pendant que mes camarades riaient, je le menaai de tout dire 
mon pre.

Est-ce que tu crois que je le crains ton pre? dit-il en grognant et
grondant comme un dogue.

Mais il n'osa plus y revenir, et je vcus tranquille pendant quelque
temps.




                                  VII


Un soir, la mre de Bernard entra chez nous avec son mari. Elle tenait 
la main une grande lettre ouverte qui me fit battre le coeur ds que je
l'aperus.

Eh bien! Rose-d'Amour, dit-elle en m'embrassant, voici des nouvelles de
Bernard. Il n'est pas mort, il n'est pas estropi: il est vainqueur du
sultan de Maroc; il a les galons de caporal; il a pris la _tante_ du
sultan. Ah! pour a, je ne n'y comprends rien. Que veut-il faire de la
tante du Sultan? Il valait bien mieux prendre son neveu; mais il parat
qu'il courait  bride abattue et que Bernard, qui tait  pied et qui
portait son sac et son fusil, n'a pas pu le rattraper. C'est gal,
c'est bien drle de laisser l sa tante. Pourquoi l'avait-il mene  la
bataille?

--Voyons, dit le vieux Bernard, donne-moi la lettre pour que je la lise,
car tu nous la racontes si bien que je n'y comprends plus rien.

--Et qu'est-ce que tu comprends, vieux fou? Tu ne sais pas seulement
faire cuire ta soupe, et si tu fermais les yeux tu ne saurais pas la
manger. coute-moi cette lettre, Rose, et tu verras les belles choses
qu'il dit pour toi et pour moi.

En mme temps, elle commena sa lecture. Tenez, madame, voici la lettre:


Isly.... 1845.


Ma chre mre,

La prsente est pour vous dire que je me porte bien et que je souhaite
que la prsente vous trouve dans le mme tat qu'elle me quitte,
c'est--dire joyeuse et bien portante, ainsi que mon pre, le vieux
Sans-Souci et ma petite Rose-d'Amour, et mes parents, et mes amis, et
toutes mes connaissances.

Subsquemment, je viens d'tre fait caporal avec des galons dont
auxquels je me suis fait sensiblement hommage pour la circonstance de ce
que les Morocains sont venus nous attaquer pendant que nous mangions la
soupe, ce qui m'a drang notoirement, vu qu'il est sensible qu'on ne
peut manger la soupe et faire le coup de feu avec commodit, et qu'il
faut choisir substantiellement entre la soupe et l'trillement du
moricaud, dont j'ai choisi l'trillement, dans l'esprance de manger
plutt ma soupe et plus tranquillement, ce qui n'a pas manqu.

Insensiblement le sultan de Maroc, qu'on appelle Raman, Karaman ou
quelque chose de pareil, vu que dans son pays on est comme qui dirait
aux galres et qu'on y rame  perptuit,  cause du soleil qui est
chaud comme braise et qui rend noirs comme charbon ceux qui ont la
ngligence de le regarder en face, ce pauvre sultan, que je dis, a eu
l'imprudence de venir se frotter contre ma baonnette, dont je lui ai
montr la pointe avec l'intention de la lui mettre dans la poitrine
comme dans un fourreau; mais que le moricaud, pntrant mon dessein, m'a
grossirement montr le dos, comme s'il avait eu besoin d'un lavement;
mais que je n'ai pas eu le temps d'obtemprer  son dsir, vu qu'il
tait dj loin et que ma baonnette consquemment n'a pas des ailes
comme les oiseaux, et que, comme dit l'autre, ce n'est pas la peine
de courir aprs la mauvaise compagnie, et que, s'il m'a fait une
impolitesse en me tournant le dos, je puis bien lui pardonner
diamtralement en long et en large, vu qu'il a fait le mme affront au
marchal Bugeaud et  tous les officiers et sous-officiers du rgiment,
et que le sergent-major m'a dit qu'il aurait fait la mme chose au grand
Napolon lui-mme.

Itrativement et sans tarder, j'ai couru droit vers sa tente, qui tait
tendue sur six btons dors et qui prenait l'air au soleil, et que moi
et Dumanet nous l'avons emporte  nous deux sur nos paules et qu'on a
dit que nous aurions la croix, ou du moins que mon capitaine l'aurait,
ce qui honore toute la compagnie et subsquemment le simple soldat, dont
auquel du reste mon capitaine a bien voulu me dire que je serais mis 
l'ordre du jour et que j'aurais les galons de caporal, ce qui m'a fait
plaisir, vu que je sais que tu es glorieuse de ton fils et que tu seras
bien aise d'apprendre qu'il est le brave des braves ou qu'il ne s'en
faut de gure, mais qu'il t'aime toujours par-dessus toute chose,
mre Bernard, except toutefois ma chre Rose-d'Amour que j'espre qui
m'attendra toujours, et qui sera ternellement ma chrie.

Je compte que tu m'criras bientt pour me donner de tes nouvelles,
et subsquemment de celles de mon pre, de Rose-d'Amour et de toute la
famille, et que tu me diras qui est-ce qui vit et qui est-ce qui meurt,
et qui est-ce qui se marie, et je t'embrasse sur les deux yeux.

  Ton fils honor,

  Bernard.

Dis  Rose-d'Amour que je voulais lui envoyer la tente du sultan, mais
qu'on va l'embarquer pour la France et la donner au roi Louis-Philippe,
qui pourra la montrer, s'il veut,  tous ces badauds de Parisiens.
Dis-lui aussi que voici bientt deux ans que je suis loin d'elle et que
nous n'avons plus que cinq ans  attendre.



Je ne sais pas, madame, ce que vous pensez de cette lettre, mais, pour
moi, elle me fit un effet dont vous ne pouvez pas avoir d'ide. Tout
ce que j'avais souffert, je l'oubliai en un instant. Je ne pensai plus
qu'au bonheur de revoir Bernard, et, s'il faut le dire, ses galons de
caporal me rendaient toute fire. Je pensai tout de suite qu'il avait
gagn la bataille  lui tout seul, et que c'tait une grande injustice
de ne pas lui donner la croix et de ne pas mettre son nom dans tous
les journaux; et j'enviai la mre de Bernard, qui pouvait s'en aller et
montrer sa lettre dans tout le quartier et se faire honneur de son
fils, comme j'aurais voulu me faire honneur de mon mari et du pre de ma
petite Bernardine.

Mon pre, qui avait tout entendu, et qui n'en faisait pas semblant,
parut plus content qu' l'ordinaire, et pendant quelques jours je fus
presque heureuse. Hlas! madame, ce n'tait qu'un moment de repos dans
ma douleur, et ce que j'avais souffert n'tait rien auprs de ce que
j'avais  souffrir encore.

Un soir, c'tait pendant l't, aprs souper, mon pre tenait ma petite
Bernardine dans ses bras et tait assis sur un banc devant la porte.
Il s'amusait  la faire sauter sur ses genoux et la faisait rire aux
clats, lorsqu'un homme qu'il connaissait vint  passer. C'tait un
mauvais ouvrier, mchant, querelleur, ivrogne, et qui avait eu quelque
dispute avec mon pre deux mois auparavant, je ne sais plus  quel
sujet.

Quand cet homme vit mon pre ainsi occup, comme il avait bu ce jour-l,
il voulut l'insulter et lui dit:

Bonsoir, _Sans-Souci_, comment va ta petite btarde?

A ces mots, mon pre, qui tait l'homme le plus doux du monde et le plus
ennemi des batailles, devint ple comme un mort; il dposa Bernardine 
terre, et saisissant l'homme aux cheveux, il le roula dans la poussire
et l'accabla de coups de pied et de coups de poing.

Les voisins voulurent l'arracher de ses mains, mais mon pre y allait
avec tant de rage qu'on ne put jamais dlivrer l'autre;  peine si l'on
parvint  le relever  demi, tout sanglant et la bouche cumante.

Cependant,  force de frapper, mon pre, fatigu, finit par lcher
prise. A ce moment, l'autre ayant ses deux mains libres, tira de sa
poche un compas (c'tait un charpentier comme mon pre) et l'en frappa
deux fois dans la poitrine. Mon pre tomba aussitt, et l'autre se sauva
sans qu'on pt l'arrter.

Jugez, madame, quel spectacle pour moi qui voyais toute cette bataille
commence  cause de moi, et qui ne pouvais pas l'empcher. Je me jetai
sur mon pre pour le relever; mais il tait en tel tat qu'il fallut
le porter sur son lit. On appela le mdecin, qui secoua la tte et dit
qu'il n'avait pas deux heures  vivre.

Puisqu'il en est ainsi, dit mon pre, sortez tous: je veux parler  ma
fille.

Mes yeux se fondaient en eau. Je ne pouvais plus parler. Je m'avanai
vers son lit.

Embrasse-moi, dit-il, ma chre enfant, et rconcilions-nous, puisque je
vais mourir. Dieu me punit d'avoir t peut-tre trop svre avec toi,
aprs avoir t trop ngligent.

--Oh! pre, tu me pardonnes!

Et je l'embrassai de toutes mes forces.

Je ne te pardonne pas, ma pauvre Rose, dit-il, c'est Dieu seul qui
pardonne. Moi, je t'aime. Qu'est-ce que je pourrais te reprocher? Ne
m'as-tu pas aim, soign, caress? As-tu t ingrate ou mchante avec
moi? Jamais. Et si tu as manqu  tes devoirs de femme, n'est-ce pas
toi qui en as port la peine? Va, je t'aime, et si je regrette quelque
chose, c'est de te laisser seule et sans protection sur la terre, car
tes soeurs, je le sais, sont tout occupes de leurs maris et de leurs
enfants, comme il est naturel, et ne pourront jamais t'aider. Je ne
puis plus rien pour toi que te donner cette maison. Je te la donne. Tes
soeurs ont reu leur dot. Toi, attends Bernard, puisqu'il le faut, et
lve Bernardine mieux que je ne t'ai leve. Je ne te demande pas de la
rendre meilleure et plus douce que toi, car tu as toujours t bonne et
soumise envers moi, ni plus laborieuse, car je ne t'ai jamais vu
perdre une minute, mais de la surveiller mieux. Hlas! tu vois tous les
malheurs qui naissent d'un moment d'oubli. Apporte-moi Bernardine.

Il la prit dans ses bras, la regarda un moment, l'embrassa, et me la
rendit en disant:

C'est tout ton portrait; elle sera aussi jolie que toi.

Quelques moments aprs, le prtre entra et resta seul pendant une
demi-heure avec lui. Quand il fut sorti, je revins  mon tour, je pris
la main de mon pre; il fit un effort pour me sourire encore, et mourut.

Je me trouvai seule sur la terre, avec Bernardine qu'il fallait
protger, quand j'avais moi-mme si grand besoin de protection.




                                 VIII


Ce nouveau et terrible malheur, le plus grand de tous peut-tre, qui
venait de me frapper, aurait d exciter la piti de nos voisins; ce fut
tout le contraire. Quand j'allai en pleurant, et la tte cache dans le
capuchon de ma mante, mener au cimetire le corps de mon pauvre pre,
j'entendis de tous cts des cris contre moi.

La voil, cette coquine qui a fait assassiner son pre! La voil, cette
dvergonde! Si elle n'avait pas eu une si mauvaise conduite, le pauvre
homme vivrait encore. Ah! c'tait un digne homme, celui-l, et qui
mritait bien de n'tre pas le pre d'une pareille effronte!... Pauvre
vieux Sans-Souci! il n'aurait pas donn une chiquenaude  un enfant ni
fait de mal  une mouche, mais elle l'a tourment toute sa vie et n'a
pas eu de repos qu'il ne ft tu. La misrable! comment ose-t-elle se
montrer dans les rues? On devrait la poursuivre  coups de pierres?

Voil, madame, les choses les plus douces qu'on disait de moi et que
j'eus tout le temps d'entendre de notre maison  l'glise et de l'glise
au cimetire.

Quand le cercueil fut descendu dans la fosse, et quand les premires
pelletes de terre eurent t jetes sur le corps les cris redoublrent,
et quelques-uns parlaient de me jeter dans la rivire.

A ce moment-l, brise par la fatigue, par la honte, par le dsespoir,
je me trouvai mal et je tombai sans connaissance dans le cimetire mme.
Personne, except le vieux Bernard, ne s'occupa de me relever; on cria
mme que c'tait une comdie, que je cherchais  inspirer de la piti
aux assistants; et quand, ranime par les soins du pre Bernard, je pus
sortir du cimetire et revenir  la maison, on me suivit dans la rue
avec des hues.

Enfin, madame, j'avais bu le calice jusqu' la lie, et j'tais devenue
comme insensible  tout. Au point o j'tais arrive, je ne craignais ni
n'esprais plus rien, et la mort mme aurait t pour moi un bienfait.

Quant je rentrai chez moi, le vieux Bernard me quitta. C'tait un
honnte homme, mais il craignait qu'on ne lui fit un mauvais parti, et
il n'tait pas de force ni d'humeur  me dfendre seul contre tous. La
mre Bernard, quoi qu'elle aimt beaucoup Bernardine, ne voulait pas non
plus se compromettre pour moi, car on quitte volontiers ceux contre qui
le monde aboie, et ce sont de solides amis ceux qui vous dfendent quand
vous tes seul contre tous.

Ce soir-l, quand je me vis seule au coin de mon feu,  cette place o
mon pre tait encore assis la veille, je fus prise d'une telle envie de
pleurer et d'un tel dsespoir que j'eus un instant l'ide de me briser
la tte contre les murs. Je pensais que j'tais seule au monde,
que Bernard m'avait oublie ou m'oublierait  coup sr; que s'il ne
m'oubliait pas, ses parents l'empcheraient d'pouser une fille sans dot
et dshonore, qu'il me trouverait vieille et laide  son tour, qu'on
lui ferait cent histoires de moi o je serais peinte comme une mauvaise
fille, et qu'il faudrait qu'il m'aimt d'un amour sans pareil s'il
pouvait rsister  tous ces dgots. Enfin, mon coeur ne me fournissait
que des sujets de chagrin, et si ce dsespoir avait dur quelque temps,
je crois que j'en serais devenue folle.

Pendant que je rflchissais ainsi, ma petite Bernardine, que j'avais
mise dans son berceau et oublie, s'cria:

Papa! papa!

A ce cri, qui me rappelait si cruellement ma perte, je me remis 
pleurer et j'allais la prendre dans son berceau; mais l'enfant, effraye
sans doute de voir ma figure ple et dcompose, dtourna la tte et se
mit  crier plus fort:

Papa! papa!

Je sentis alors que j'tais mre et qu'il n'tait plus temps de se
dsesprer.

Papa est sorti, lui dis-je.

--Il est sorti.... Va-t-il revenir bientt?

--Je ne sais pas.

--Il reviendra en t? dit l'enfant.

--Oui, mon enfant, en t.

Ces deux mots la calmrent. Il faut savoir que, lorsqu'elle demandait
quelque chose qu'il m'tait impossible de lui donner, j'avais l'habitude
de lui promettre de le donner en t, et ce mot dont elle ne connaissait
pas le sens lui faisait autant de plaisir que si j'avais fait sa
volont.

Au bout d'un instant, Bernardine s'endormit dans mes bras, et je la
plaai sur son lit.

Je demeurai enferme chez moi pendant plusieurs jours sans voir personne
car les parents mmes de Bernard m'avaient abandonne, et mes soeurs et
mes beaux-frres ne voulaient plus me voir. Enfin, il fallut sortir et
aller chercher de l'ouvrage  l'atelier.

Aussitt qu'on me vit paratre, ce ne fut qu'un cri contre moi. Toutes
mes camarades se levrent pour me chasser et dclarrent qu'elles
partiraient si je rentrais au milieu d'elles. Madame, j'tais si
dsespre que je ne ressentis pas ce terrible affront comme j'aurais
fait en toute autre circonstance; je m'assis sur une chaise en faisant
signe que je ne pouvais plus me soutenir, ni parler, et que je priais
qu'on et piti de moi.

Mais le triste tat o j'tais ne m'aurait pas sauve de cette avanie si
Matthieu le contre-matre n'avait pas pris mon parti.

Que lui voulez-vous, dit-il,  cette pauvre Rose-d'Amour? Elle a un
enfant; eh bien! et vous, n'avez-vous pas fait tout ce qu'il faut faire
pour en avoir aussi? Asseyez-vous et tenez-vous tranquilles, ou si
quelqu'une de vous remue je la mets  la porte de l'atelier. Et vous
Rose, allez  votre mtier. C'est moi qui aurai soin de vous.

--Il aura soin! il aura soin! dit tout bas en grondant l'une des plus
furieuses. Est-ce qu'il va prendre la succession de Bernard?

Matthieu l'entendit et lui donna un grand coup de poing sur l'paule.

Tais-toi, dit-il, ou je vais raconter tes histoires.

Cette menace fit taire tout le monde, mais on ne cessa par pour cela
de me har et de me perscuter secrtement; cependant, c'tait dj
beaucoup de pouvoir travailler et vivre.

Vous tes tonne, madame, et vous croyez peut-tre que j'avais affaire
 de trs-mchantes femmes. Pas du tout: elles n'taient ni meilleures
ni plus mauvaises que celles qu'on voit tous les jours dans la rue; mais
elles me voyaient  terre et me frappaient sans rflexion, comme on fait
toujours pour le plus faible, dans le grand monde aussi bien que dans le
petit.

Quand je revins chez moi, j'y trouvai la mre de Bernard, qui gardait
ma petite fille pendant que j'tais  l'atelier. Elle fut bien contente
d'apprendre que j'avais enfin trouv de l'ouvrage.

Est-ce que tu vas vivre seule? me dit-elle.

--Et comment voulez-vous que je vive? Mes soeurs ne veulent pas de moi.

Je vis qu'elle tait tente de m'offrir un logement dans sa maison,
mais qu'elle n'osait me le proposer de peur de s'engager et d'engager
Bernard. D'ailleurs, son mari pouvait le trouver mauvais: il avait
t trs fch du bruit qui s'tait fait et des paroles qu'il avait
entendues le jour de l'enterrement de mon pre; il ne voulait pas
s'exposer  une seconde algarade. C'tait un homme sage et voyez-vous,
madame, les hommes de ce caractre n'aiment pas  s'exposer sans
ncessit.

Je vcus donc seule, ne sortant que pour aller le dimanche  la messe et
tous les autres jours  l'atelier. Je commenai aussi  rflchir et 
couter avec plus de soin les exhortations qu'on faisait en chaire tous
les dimanches.

Jusque-l j'avais entendu, sans les comprendre, les paroles de
l'vangile que lisait le cur dans sa chaire, ou plutt, comme font les
enfants, je marmottais des prires dont je n'avais jamais cherch le
sens; mais quand je sentis que j'tais seule sur la terre, et que je ne
pouvais attendre de consolation de personne, je commenai  rflchir
et  vouloir causer avec Dieu mme, puisqu'on dit qu'il coute galement
tout le monde, et qu'il n'est pas besoin d'tre savant pour l'entretenir
face  face.

En rcitant les premiers mots de la prire que je faisais soir et matin:
Notre Pre qui tes aux cieux, je fus tonne de n'avoir jamais pens
 ce que je commenai  me faire du ciel une ide que je n'avais jamais
eue auparavant.

Je me souvins que mon pre, qui n'tait pourtant pas un savant, m'avait
souvent dit que le ciel tait tout autre chose que ce qu'on se figure;
que c'tait une espace immense o roulaient des milliards d'toiles, et
que ces toiles taient un million de fois plus loignes de nous que
le soleil, et qu'elles taient elles-mmes des soleils, et qu'autour de
chacun de ses soleils tournaient des quantits innombrables de mondes
plus grands que la terre entire et la mer; et je fis rflexion que si
notre soleil tait si petit en comparaison de cet espace immense, et
si petite notre terre en prsence du soleil, et si petite ma ville en
prsence de la terre entire, et moi si petite dans cette ville mme, ce
n'tait pas la peine de s'occuper de mes voisins, ni de leur haine, ni
de leur mpris; que la vie ici-bas tait assez courte pour qu'on pt
eu oublier facilement et promptement toutes les douleurs; que si ce
voisinage m'tait insupportable, je pouvais me rfugier dans ma chambre
et que mon me trouverait aisment un abri dans ces penses et dans ces
esprances, qu'il n'tait au pouvoir de personne de m'enlever.

Je pensai aussi que cette vie ternelle dont nous parlait le cur
n'tait peut-tre pas autre chose qu'une vie nouvelle dans un monde
meilleur, o je pourrais aisment trouver une place si je remplissais
tous mes devoirs sur la terre; je pensai aussi avec joie que si j'avais
commis une grande et inexcusable faute, je l'avais trs cruellement
expie; que le dpart de Bernard, la mort de mon pre, la haine et le
mpris de mes voisins taient des chtiments dont la justice divine
pouvait se contenter, et que s'il m'arrivait de quitter cette vie avant
le retour de Bernard, je pouvais esprer, ne m'tant pas rvolte contre
ma destine, qu'elle cesserait de me poursuivre dans un autre monde, et
que je pourrais rejoindre mon pre et vivre heureuse  mon tour.

Ces rflexions, que je vous dis bien, mal, et que je ne fis pas en un
jour, commencrent  rendre mon esprit plus tranquille. Je ne craignais
plus comme auparavant de tomber dans un affreux dsespoir; ou plutt,
comme j'tais tendue toute meurtrie au fond du prcipice, je ne
craignais plus aucune chute ni aucune meurtrissure. Cependant mes
preuves n'taient pas termines.




                                  IX


Le meurtrier de mon pre ayant t arrt, fut jug deux mois aprs 
la cour d'assises. Je fus force, comme tmoin, d'assister au jugement.
Nouvelle douleur, qui recommenait l'ancienne.

Ah! madame, si vous saviez dans quels termes les magistrats me
parlrent, comme on me fit entendre, en m'interrogeant, que j'tais
une fille perdue, comme tous les tmoins dclarrent que j'avais une
rputation dplorable, comme le procureur du roi me renvoya  ma place
d'un air de mpris en relevant la manche de sa robe, comme on rejeta sur
moi tous les torts de la querelle, comme l'avocat de celui qui avait tu
mon pre fit l'loge de son client, comme il assura que mon pauvre pre,
le vieux _Sans-Souci_, tait un homme sans moeurs, un vagabond, mal
fam; que sais-je encore (hlas! pauvre pre! un si bon ouvrier,
si laborieux et si doux! et c'est moi qui lui attirais toutes ces
injures!)? comme il ajouta que son client avait donn une marque
d'intrt et d'amiti  mon pre en lui demandant des nouvelles de sa
petite-fille; comment mon pre, qui tait toujours ( son dire) ivrogne
et furieux, avait rpondu par des injures et des coups  cette marque
d'amiti; comme il avait voulu assommer le client, pris en tratre (en
tratre!) et forc de se dfendre, avait rsist de son mieux; comment
un compas s'tait trouv dans sa poche: comment mon pre avait voulu
le prendre et l'en frapper; comment l'autre s'tait dbattu et mon pre
s'tait enferr, ce qu'on pouvait appeler une justice de la divine
Providence..

Enfin, madame, il parla tant et si bien; il leva si souvent les bras
vers le ciel et les fit retomber sur la barre, il invoqua les prsents
et les absents, et il dit de si belles choses de son client et de si
laides de mon pre et de moi, que l'assassin fut acquitt et que le
peuple le reconduisit en poussant des cris et en applaudissant  la
sentence; et moi, pour chapper aux coups de pierres et aux hues,
j'attendis la nuit, je traversai la ville en courant, et m'enfermai chez
moi en grande peur d'tre poursuivie. C'est la justice des hommes.

Quand je rentrai, ma petite Bernardine me tendit les bras en riant; je
la pris  mon cou, je la serrai de toutes mes forces sur ma poitrine,
comme si l'on avait voulu me l'arracher, et je me sentis console.
Aprs tout, grce  mon travail et au petit jardin que mon pre m'avait
laiss, je n'avais ni froid ni faim, et je pouvais vivre en paix, entre
ma famille et Dieu. Combien de malheureux voudraient pouvoir en dire
autant!

Cependant je comptais les jours, les mois et les annes qui me
sparaient encore de Bernard. Lui seul me restait sur la terre; mais
s'il venait  m'abandonner, je me sentais tout  fait dcourage, car
les rflexions pieuses et la confiance en Dieu pouvaient bien m'adoucir
l'amertume de la vie, mais non pas me la rendre prcieuse et me la faire
aimer. L'amour seul pouvait faire ce miracle.

Une chose surtout, quand j'tais seule, m'inquitait cruellement.
Pourquoi ne m'crivait-il pas? Il est vrai que je ne savais pas
l'criture (c'est un de nos grands malheurs  nous, pauvres ouvrires),
mais la mre Bernard aurait d me lire ses lettres.

Quand je l'interrogeais, elle rpondait toujours:

Bernard va bien, il sera sergent un de ces jours. Son capitaine est
trs-content. S'il veut tre officier, il le sera, et mme colonel.

--Colonel!

A vous dire le vrai, madame, je ne sais pas trop ce que c'est qu'un
colonel; mais j'ai toujours entendu dire qu'il faut tre si riche et si
grand seigneur pour en porter les paulettes, que j'avais peine 
croire que Bernard pt tre colonel, et cependant, en y pensant bien, je
trouvais que personne n'en pouvait tre plus digne.

J'ai su depuis que la mre de Bernard ne me disait pas tout. Son fils
m'avait crit, mais en mettant sa lettre dans celle de sa mre, parce
qu'il dsirait que sa mre me la lt tout haut elle-mme, et aussi parce
qu'il avait peur que mon pauvre pre (le vieux Sans-Souci), dont il
ignorait la mort, ne voult l'intercepter; en quoi il se trompait
des deux cts, car mon pre me laissait toute libert, et la mre de
Bernard, qui commenait  se dgoter de moi  cause de tout le bruit
qu'on avait fait, et qui rvait de voir son fils officier, et qui aurait
voulu lui faire pouser la fille d'un notaire, garda soigneusement
toutes les lettres sans m'en dire un seul mot.

Enfin, j'tais arrive  l'ge de vingt-deux ans; Bernard n'avait plus
que deux ans de service  faire, et je commenais  esprer la fin de
mes peines, lorsqu'un soir le contre-matre Matthieu, qui n'avait jamais
cess de me faire la cour mais que j'avais tenu  distance, s'avisa de
me demander un rendez-vous.

Il faut vous dire que sa femme tait morte depuis deux mois, et
qu'avantageux comme il l'tait, il avait toujours cru qu'il n'y avait
que cet obstacle entre nous. Je le priai de me laisser tranquille.

coute, dit-il, il faut que tu aies un amoureux cach, car de vivre
ainsi seule et d'attendre quelqu'un qui ne viendra jamais, ce n'est pas
naturel.

Je haussai les paules sans rpondre, et je rentrai chez moi.

Il tait  peu prs dix heures du soir; Bernardine tait dj couche
et j'allais me coucher moi-mme, lorsque j'entendis qu'on frappait 
la vitre deux coups lgers. Je n'eus pas grand peur d'abord, car il n'y
avait rien  prendre chez moi, et la mre de Bernard venait quelquefois
chez moi le soir et frappait de la mme manire pour se faire entendre.

Je me levais donc et j'ouvris la fentre sans dfiance.

Est-ce vous, mre?

Pour toute rponse, un homme sauta dans la chambre qui tait au
rez-de-chausse et au niveau de la rue. Aussitt je poussai un cri.

Tais-toi, dit-il. C'est moi, Matthieu. Ne me reconnais-tu pas?

Je reculai, moiti de frayeur, moiti de colre:

Je ne vous connais pas. Que me voulez-vous? Sortez, ou j'appelle.

--Pas de bruit, Rose. On viendrait, on me trouverait ici, et l'on
croirait que tu m'as fait venir. Expliquons-nous tranquillement.

--Je ne veux pas m'expliquer, lui dis-je avec force. Sortez d'ici!

--Allons, tu fais la mchante; tu as tort. Je t'aime, tu le sais bien.
Tu es seule, je suis seul aussi, car mes enfants ne comptent pas. Nous
pouvons vivre ensemble.

--Va-t'en, Matthieu, ou je crie: Au feu!

A ces mots, il saute tout  coup sur moi et veut me fermer la bouche.
Mais je me dgage  la faveur de l'obscurit; je saisis une chaise, et
la jette dans ses jambes. Il tombe, j'ouvre la porte, et je me mets 
courir comme une folle dans la rue.

Ds qu'il vit que je m'tais chappe, il sortit lui-mme, et pour
viter d'tre rencontr, il descendit  travers les jardins qui vont de
ce ct-l jusqu' la rivire.

Quand je vis qu'il tait parti, je rentrai moi-mme toute tremblante
dans la maison, je fermai soigneusement la porte et la fentre, je mis
un bton  ct de mon lit pour me dfendre si j'tais attaque la nuit,
et je dormis assez tranquillement jusqu'au lendemain.

Je ne parlai de cette aventure  personne, et on ne l'aurait pas connue
si un voisin qui par hasard tait dans son jardin, n'avait aperu au
clair de lune Matthieu qui fuyait du ct de la rivire. Il le reconnut
sur-le-champ, et n'eut rien de plus press que d'en parler le lendemain
 tout le quartier.

Ce fut une rumeur gnrale. Si le feu avait pris  trois maisons  la
fois, on n'en aurait pas fait plus de bruit.

On fit d'abord raconter au voisin tout ce qu'il avait vu.

A quelle heure?

--A dix heures.

--C'tait Matthieu? L'avez-vous bien reconnu?

--Parbleu! si je l'ai reconnu! il a laiss sa casquette dans mon jardin.

--Et d'o venait-il?

--Ah! pour cela, je n'en sais rien.

--Je le sais, moi, dit une femme. Il venait de chez Rose-d'Amour.

A ce nom, tout le monde se mit  crier:

En voil une gaillarde, une effronte! Rien ne pourra donc la corriger?
Comment! elle va dbaucher les pres de famille, maintenant!

--Faites attention  ce que je vous dis, ajouta une de mes camarades
d'atelier, il y aura encore quelqu'un de tu pour cette malheureuse.

--Ce n'est pas tonnant, dit une vieille femme. Les hommes n'aiment que
ces cratures-l?

Et cette fois encore, on rejeta sur moi tous les torts. C'tait moi qui
avais encourag Matthieu. Du vivant de sa femme, je l'avais reu chez
moi tous les soirs. Quelqu'un dit qu'il l'avait vu sortir de ma maison 
trois heures du matin. On plaignit la pauvre dfunte, on assura qu'elle
tait morte du chagrin de voir la mauvaise conduite de son mari; enfin
tout ce qu'on avait dit contre moi depuis le dpart de Bernard se
rveilla de nouveau, et cette fois je n'avais plus d'appui nulle part.
Mon pre tait mort, mon pauvre pre, le seul tre qui m'et protge!

Il faut vous dire que j'avais encore, sans le savoir, un nouveau sujet
de tristesse.

Quand je vis que Bernard ne m'crivait pas et que sa mre ne me parlait
plus de lui que rarement, de loin en loin, j'avais rsolu d'apprendre
 lire et  crire, et d'crire mes lettres moi-mme, car except le
catchisme, qu'on m'avait fait apprendre pour la premire communion, je
ne savais absolument rien de ce qu'on enseigne dans les coles.

Mais en mme temps j'tais fort embarrasse d'apprendre, car d'abord,
madame, je n'avais pas la tte bien organise pour les livres. Cela
vient un peu de naissance, comme vous savez, et mon pre, mes soeurs
et moi nous avions la tte si dure qu'il avait fallu renoncer  nous
apprendre  lire.

Cependant, comme je veux fermement ce que je veux, je m'en allai trouver
un pauvre garon qu'on appelait Jean-Paul, qui tait sans famille, sans
parents connus, et sorti, je crois, de l'hospice de Lyon. Ce pauvre
Jean-Paul, qui tait boiteux et marqu de la petite vrole, mais doux
comme un mouton et aim de tout le monde  cause de sa bont, faisait
le soir, aprs souper, une cole de lecture et d'criture  sept ou huit
filles de mon ge qui n'avaient pas appris  lire mieux que moi, et qui
en sentaient trop tard la ncessit.

Comme il tait garon tailleur et vivait de son aiguille, sans tre
riche, il faisait son cole gratis et ne se faisait pas prier pour
crire les lettres de son quartier. J'allai lui demander de me recevoir
parmi ses lves.

Le pauvre garon me regarda en souriant, suivant sa manire, et me dit:

Tu es bien grande, Rose-d'Amour, pour apprendre l'criture  ton ge.
Est-ce que tu veux crire  ton colonel?

--Justement. C'est  mon colonel.

--Au colonel Bernard?

--Oui, au colonel Bernard.

--Eh bien! viens quand tu voudras.

J'y allai le soir mme, et je commenai  travailler si durement et avec
tant d'application  faire des barres, des _a_, des _o_, des _i_, des
_u_, des majuscules, des minuscules, de la ronde, de l'anglaise, de la
btarde et de la coule, que j'en tais bien souvent plus fatigue que
de bcher la terre, tant la plume est un outil pesant pour celui qui
n'en a pas l'habitude.

Enfin je commenai  crire des lettres grandes d'un pouce, puis d'un
demi-pouce, d'un quart de pouce, et finalement de grandeur naturelle, et
quoique je n'aie jamais t grande crivassire, je puis maintenant me
faire lire et lire les autres.

Pendant ce temps, Jean-Paul pensait  tout autre chose. Un soir, comme
je m'en allais aprs la leon, il me retint par le bras, et me fit
signe qu'il avait quelque secret  me dire. Moi, toujours simple et bien
loigne de croire qu'on pt s'occuper de moi, je restai et je m'assis.

Jean-Paul ferma la porte et s'assit en face de moi.

Rose-d'Amour, la bien nomme, dit-il, comment me trouves-tu?

Je crus qu'il voulait rire.

Trs joli garon, lui dis-je.

Il secoua la tte.

Non, non, ce n'est pas cela que je te demande, Rose. Parle-moi
srieusement, et regarde-moi bien... coute, j'ai vingt-six ans, cent
francs d'conomies et le mobilier que voil; je t'aime  la folie.
Veux-tu m'aimer?

--Est-ce que tu vas m'insulter, Jean-Paul? lui dis-je d'un air triste.

Je me sentais venir les larmes aux yeux.

T'insulter? moi! Rose-d'Amour! moi, t'insulter! As-tu pu le croire? Je
te demande si tu veux te marier avec moi?

Je lui tendis la main. Il la baisa et la serra dans les siennes.

Eh bien, tu acceptes? dit-il. En ce cas, la noce se fera dans quinze
jours.

--Elle ne se fera pas. Tu ne m'as pas comprise, mon bon Jean-Paul. Elle
ne se fera jamais.

--Ah! oui, je le sais, tu aimes Bernard; mais pense-t-il encore  toi,
et reviendra-t-il jamais?

--Qu'il revienne ou non, je l'aime, et j'ai promis de l'attendre.

--Non, tu ne l'aimes pas, s'cria-t-il. coute-moi, Rose, je sais ce qui
t'arrte. C'est ta fille. Eh bien! je la reconnatrai. On se moquera de
moi, mais je me moquerai des autres  mon tour. Je t'aime et je serai
heureux. Je n'ai pas de parents, pas de famille, je suis un enfant
trouv, je ne dois compte de rien  personne, et je t'aime. Ne me dis
pas que tu ne m'aimes pas aujourd'hui: je le sais et je te le pardonne;
mais tu m'aimeras un jour. Tu es si bonne! car je te vois depuis cinq
ans, Rose, et je n'ai pas cru un seul mot de ce qu'on a dit de toi. Je
ne le croirais pas quand je l'aurais vu de mes deux yeux. Tu es seule,
sans amis, sans fortune, sans mari, sans amant. Je suis seul comme toi,
et personne ne m'aime; appuyons-nous l'un sur l'autre, aimons-nous et
marions-nous. Va, je ne serai pas jaloux de Bernard. Je te prends telle
que tu es, et je t'aime mieux qu'aucune crature, car tu es la meilleure
fille du quartier; et quoiqu'on t'ait fait bien du mal, tu n'as jamais
cherch  te venger: et la vengeance aurait t pourtant bien facile. Ce
qu'il me faut, c'est une bonne femme, douce et laborieuse, et soigneuse,
et je sais que tu le seras, car tu l'es dj. Dis un mot, Rose, et tu
feras mon bonheur et peut-tre le tien.

Je ne puis vous dire, madame, combien je fus touche des paroles de
ce pauvre garon: je sentais bien qu'il disait vrai et qu'il m'aimait
tendrement; mais moi je ne l'aimais pas, et surtout j'avais dans le
coeur un trop tendre souvenir de Bernard.

Comme il vit que je ne rpondais rien, il me crut branle et voulut
continuer. Ses yeux bleus, qui taient pleins de douceur, m'imploraient
encore mieux que ses discours; mais, d'un mot, je lui fermai la bouche.

Adieu, Jean-Paul. Je te remercie, et tu seras toujours pour moi un
ami, le meilleur et le plus sr aprs Bernard; mais ce mariage est
impossible, et je ne remettrai plus les pieds dans cette maison.

--Et tu ne me permettras pas d'aller te voir?

--Non, car tu ne pourrais pas t'empcher de me parler de ce que je ne
veux plus entendre. Devant Dieu, je suis la femme de Bernard, et je ne
dois entendre de personne un mot d'amour.

A ces mots, je sortis et refermai la porte. Il n'essaya pas de me
retenir, tant il tait constern.




                                   X


Quand on connut l'aventure de Matthieu, le pre et la mre Bernard,
qui avaient t jusqu'alors assez bien disposs pour moi, ne purent pas
s'empcher de croire qu'il fallait que j'eusse fait de grandes avances
 ce misrable, pour qu'il ost entrer chez moi par la fentre  dix
heures du soir. Quand chacun eut dit son mot et racont son histoire, le
pre Bernard hocha la tte et dit  sa femme:

Rose-d'Amour ne sera pas notre fille.

--C'est une dvergonde, dit la mre. On m'assurait encore ce matin
qu'elle recevait trois ou quatre jeunes gens toutes les nuits et, de
plus, monsieur l'adjoint au maire.

--Qu'elle reoive qui elle voudra, dit le pre, j'empcherai bien
Bernard de l'pouser.

--Et moi aussi, dit la mre. Mais qui aurait cru cela de cette petite
fille que nous avons tenue sur nos genoux, qui tait si sage et si
douce, tant enfant! Il faut que Dieu l'ai abandonne.

Le lendemain, sans perdre de temps, la mre Bernard vint chez moi pour
m'annoncer cette nouvelle. Quoique je connusse dj par mes camarades
d'atelier tous les bruits qui avaient couru, j'tais loin de m'attendre
 ce dernier coup.

Je ne vous raconterai pas son discours. Je ne l'entendis pas tout
entier. Aux premiers mots, je compris tout, et je reus comme un coup de
massue sur la tte.

Ah! mre, lui dis-je, est-ce vous qui devriez me dire une chose
pareille!

Et je me mis  fondre en larmes.

coute, mon enfant, rpondit-elle, mets-toi  ma place. Tu ne penses
qu' toi; moi, je pense  mon Bernard, et je ne serais pas bien aise
qu'il ft le mari d'une coureuse. Je veux croire que tu n'as rien fait
de mal, et que tu n'attirais chez toi ce Matthieu et tous les autres
que pour chanter les psaumes avec eux et dire les litanies de la sainte
Vierge; mais...

--J'ai attir Matthieu? moi!

--Ma foi, je rpte ce qui se dit. Ils sont l plus de trente qui ont
vu les gens entrer chez toi  toutes heures de la nuit, ou en sortir. Il
faut bien croire de pareils tmoins. Et aprs tout....

--C'est bien, lui dis-je en me levant, car je me sentais indigne, vous
pouvez dire  Bernard ce qu'il vous plaira, mais vous tes chez moi.

--C'est bon, c'est bon, on s'en va. Ne vas-tu pas faire la princesse
parce que tu t'es mise dans ton tort? Je ne te dit pas: au revoir, ma
petite.

Je la laissai partir et ne cherchai pas  la retenir; puis je repris
ma vie accoutume, et je retournai  l'atelier, malgr les cris
d'indignation des voisins, qui disaient que je m'entendais avec
Matthieu.

Le mchant homme lui-mme le laissait croire, et en mon absence disait
d'un air fin:

Rose-d'Amour et moi, nous ne sommes pas aussi brouills qu'elle veut le
faire croire.

Si vous me demandez pourquoi je n'ai pas quitt son atelier, je vous
dirai, madame, que je craignais de ne pas trouver d'ouvrage dans un
autre. Les mauvais bruits qui couraient m'auraient suivie partout:
j'aurais t perscute ailleurs tout autant et peut-tre davantage;
et d'ailleurs, je vous avoue que, grce  mes lectures,--car depuis que
Jean-Paul m'avait enseign  lire, je lisais souvent _l'vangile_
et _l'Imitation de Jsus-Christ_, et j'en tirais des consolations
infinies,--grce  mes lectures, je devenais  peu prs indiffrente
 tout ce qu'on disait de moi. Toujours frappe au mme endroit et par
tous, je sentais ma blessure se cicatriser, et je commenais  vivre
dans un monde bien suprieur  tous les autres, dans le monde o les
corps ont disparu, et o il ne reste plus que de purs esprits. L, du
moins, je me sentais libre.

Enfin j'appris de mes camarades que Bernard allait revenir; on disait
qu'il tait sergent, qu'il allait obtenir un emploi dans les droits
runis, qu'il allait vivre comme un bourgeois, et sa mre parlait mme
de lui acheter une charge d'huissier.

A cette nouvelle, je sentis mon coeur battre plus vite et plus
joyeusement, et je crus que mes peines touchaient  leur fin. Imaginez,
madame, un enfer qui a dur sept ans avec la promesse du paradis! Voil
ce que je pensai tout de suite en apprenant ce retour. Du reste, j'en
eus bientt des preuves certaines.

La mre de Bernard commena  parcourir le quartier en racontant les
campagnes de son fils, tous ses grades depuis celui de caporal jusqu'
celui de sergent; tous les Arabes qu'il avait tus; tous les bois de
myrtes et de lauriers-roses o il avait chass le lion, le tigre, la
panthre, le lopard, la perdrix, le livre et tous les autres animaux
froces. Elle fit blanchir sa maison du haut en bas: quoique la maison,
qui tait neuve, comme vous savez, n'en et gure besoin. Elle acheta
des cravates, des mouchoirs, des chemises, douze paires de bas; elle
parlait mme d'aller au-devant de lui jusqu' Paris, et ( ce qu'on
disait) de le faire revenir en poste comme un prince.

Toute la rue tait en rumeur  cause de cet vnement.

Pour moi, qui attendais Bernard avec plus d'impatience qu'elle, car je
lui avais crit depuis deux ans une douzaine de lettres auxquelles il
n'avait jamais rpondu, je me tenais plus renferme que jamais dans mon
atelier, et au sortir de l'atelier dans ma chambre.

J'tais certaine, quelque mal qu'on pt lui dire de moi, qu'il n'en
croirait pas un mot, tant j'avais confiance en lui, et j'tais sre que
sa premire visite et sa premire parole seraient pour moi.

Enfin, j'appris un matin dans mon atelier que Bernard devait arriver le
soir par la diligence. Le pre Bernard devait aller l'attendre avec tous
ses amis, et la mre faisait prparer un grand souper dont la fume (car
nous tions voisins) pourrait se faire sentir jusque chez moi.

Rien n'tait plus naturel que toute cette joie, ce festin et ses
apprts. Eh bien! madame, il me semblait entendre parler de mon
enterrement. A mesure que l'heure approchait, je me sentais prte  me
trouver mal, et je fus force de sortir de l'atelier et de rentrer chez
moi.

Je venais  peine de fermer ma porte et de m'asseoir prs de la fentre,
qui donnait sur la campagne, lorsque j'entendis les grelots des chevaux
et le roulement de la diligence au fond de la valle. En mme temps,
je vis les amis de Bernard et son pre arrter la diligence le faire
descendre et l'emmener bras dessus bras dessous aprs l'avoir embrass.

A quoi pense-t-il maintenant? me disais-je. M'a-t-il oublie? Je le
saurai en le voyant entrer. Son premier regard, sa premire parole
doivent tre pour moi.

J'avais mis ma plus belle robe et mon plus beau bonnet. J'avais habill
Bernardine comme une petite poupe, et je la retenais  grand'peine 
ct de moi pour qu'elle ft tout  fait belle quand son pre la verrait
pour la premire fois. Je me demandais aussi s'il fallait attendre
Bernard, ou bien si je ne ferais pas mieux de descendre dans la rue et
de me jeter dans ses bras ds qu'il aurait paru. Cependant un reste de
dfiance me retint, et j'attendis de pied ferme, mais non sans maudire
la lenteur des minutes.

Il parut enfin au coin de la rue. Je le voyais, cache derrire le
rideau de ma fentre. Il tait plus fort, plus hardi, mieux dcoupl,
mieux pris dans sa taille, plus beau aussi; mais c'tait bien Bernard.
Il avait pench son kpi sur l'oreille, ce qui lui donnait l'air
guerrier; sa moustache tait fine et longue. C'tait un bel homme, un
joli garon dont toute femme et t fire.

Il passa devant ma maison sans lever les yeux. J'tais l, prte 
crier,  m'lancer, je laissai retomber le rideau. J'tais presque
folle de douleur. Pas un regard! Ses amis taient avec lui; peut-tre
n'osait-il pas les quitter et entrer chez moi, mais pas un regard!

Il ne m'aimait plus!

Ainsi pendant sept ans j'avais souffert mort et passion  cause de
lui; mon pre tait mort, j'avais t dshonore, je vivais, seule,
malheureuse, mprise, abandonne de tous: une seule chose me soutenait,
son amour, et il ne m'aimait plus!

Le tonnerre serait tomb sur ma tte sans me faire plus de mal.

J'tai mon bonnet, je le jetai  terre, je pleurai de colre et de
dsespoir. Bernardine tonne se jetait  mon cou et cherchait  me
consoler.

Tu m'avais promis de me faire voir papa. O est-il donc papa?

--Il est parti, mon enfant, il ne reviendra plus!

Quand la nuit fut venue et l'enfant couch, j'allai m'asseoir dans mon
jardin, qui tait voisin de celui de Bernard, sous un berceau que mon
pre avait fait lui-mme, et j'entendis de l le bruit du souper, le
choc des verres, les cris de joie des amis, et le vieux Bernard qui
buvait  la sant de son fils, de sa femme, de l'arme franaise, du roi
des Franais, de la garde nationale et du sultan Abd-el-Kader.

J'entendis aussi la voix de Bernard! mais il me parut moins gai qu'on
s'y attendait, et quelqu'un en fit la remarque.

Je suis un peu fatigu, dit-il. J'ai fait cent lieues sans dormir.

--Et tu veux dormir ce soir? dit le pre. C'est trop juste. Eh bien! va
te coucher, mon garon; et nous, amis, buvons.

Bernard monta dans sa chambre, et au lieu de se coucher, s'assit
auprs de la fentre. Il appuyait son menton sur sa main. Je le voyais
parfaitement quoiqu'il ne me vt pas, car son visage tait clair par
la lune et j'tais dans l'ombre, sous le berceau.

Aprs tre rest plus d'une heure dans cette position, il poussa un long
soupir, ferma la fentre et se coucha.

Quelques moments aprs, ses amis sortirent de la maison, et j'entendis
le vieux Bernard qui chantonnait un air  boire:

    Que Monus et la Folie
  Veillent toujours sur notre vie, etc.

Alors, toute brise par le dsespoir, j'allai me coucher  mon tour.
Voil comment se passa ce jour dont j'avais attendu tant de bonheur.




                                  XI


Le lendemain fut pareil. Bernard passa et repassa devant ma maison, sans
mme lever les yeux sur ma fentre. Oh! sa mre avait d lui raconter
de moi de terribles histoires. Je ne puis vous dire, madame, combien
j'tais indigne. Quelque chose qu'on m'et dit de lui, de quelque
crime qu'on l'et accus, je n'en aurais rien cru; et lui, sur un simple
rcit, me croyait coupable et me condamnait sans m'entendre.

Que dis-je? il me condamnait! il poussait si loin le mpris qu'il ne
daignait pas s'informer de moi, ni douter un seul instant! Et tous ces
bruits infmes qui avaient couru sur moi, lui seul en tait cause; quand
le monde entier m'aurait condamne, lui seul aurait d m'absoudre: et
pendant que je vivais dans la solitude et le dsespoir, il ftait ses
amis, il en tait ft; il riait peut-tre quand on lui parlait de moi!

Cette pense devint si continuelle et si dsesprante, que je crus
retrouver un moment la force d'oublier Bernard et de me faire  moi
seule une vie, puisque je ne pouvais plus tre marie  celui pour qui
j'avais tout sacrifi.

Je continuai d'aller  l'atelier en ayant soin d'viter les rues et les
heures o je pouvais craindre la rencontre de Bernard. Je ne voulais pas
qu'il me crt assez peu fire pour le rechercher et me justifier prs de
lui.

Il ne me fut pas du reste trs-difficile de l'viter, car il prenait de
son ct le mme soin, et quoique les deux maisons fussent trs-proches
voisines l'une de l'autre, et que les deux jardins fussent trs-petits
et spars seulement l'un de l'autre par un mur  hauteur d'appui,
nous vcmes pendant trois semaines cte  cte sans nous voir et sans
changer une parole.

Une seule fois, je le vis paratre  l'entre de la rue au moment o je
sortais moi-mme. Aussitt je me sentis plir si fortement que la force
me manqua, et je rentrai chez moi sans le regarder.

Ne croyez pas, madame, qu'il y et l quelque sentiment de honte. Non:
je me sentais forte devant lui. Tout le monde pouvait me reprocher
d'avoir failli; lui seul ne le pouvait pas, car je n'avais failli que
pour lui.

Cependant on commenait  s'tonner de sa conduite. Les histoires
d'amour, c'est comme les assassinats; tout le monde aime  en parler, et
surtout les femmes. Mes camarades d'atelier s'aperurent bien vite que
Bernard ne pensait plus  moi. On nous surveilla, on vit bien que ni
publiquement ni secrtement nous n'avions ensemble aucune intelligence;
on lui en parla, et voici comment, car j'ai su plus tard toute
l'affaire.

Un jour, une fille assez coquette du quartier, qui avait, je crois,
quelque envie d'pouser Bernard, causait avec lui.

Oh! vous, dit-elle, on ne peut pas se fier  vous.

--Pourquoi? demanda Bernard.

--N'avez-vous pas tromp cette pauvre Rose-d'Amour.

Bernard devint sombre tout  coup.

Ne parlons pas de cela, dit-il. C'est elle qui m'a indignement tromp,
et pour qui? pour ce Matthieu, un misrable, pour Jean-Paul, un enfant
trouv, et qui sait encore pour combien d'autres? Ah! la malheureuse!
elle m'a bien fait souffrir!

Il faut vous dire qu'en effet le pauvre Jean-Paul, aprs que je l'eus
refus, ne se tint pas pour battu, et raconta son amour  tous les
voisins; et quoiqu'il et dit trs-honntement et trs-franchement
toute la vrit, les autres filles, qui se trouvaient blesses de la
prfrence qu'il me donnait, avaient racont l'histoire tout autrement
que lui, disant qu'il en agissait ainsi par ruse et pour mieux cacher
son jeu.

La conversation de Bernard et de cette fille me fut bientt rpte
par une de mes camarades d'atelier, car on se faisait un plaisir de me
tourmenter, parce que je ne voulais jamais rendre le mal pour le mal,
ayant toujours  l'esprit cette parole de Jsus-Christ, que je lisais
tous les soirs dans l'vangile: Aimez-vous les uns les autres.

Ces paroles de Bernard me rejetrent de nouveau dans une douleur dont
vous ne pouvez avoir d'ide. Perdre ses amis, ses parents, son mari,
c'est le plus grand malheur du monde; mais se sentir mprise de celui
qu'on aime le plus, n'est-ce pas le comble de toutes les calamits?

Alors, je commenai  dsesprer de tout et  me dgoter de la vie.
Les livres saints eux-mmes, que je lisais si souvent, n'avaient plus de
consolation pour moi.

Oui, puisqu'on me traite comme une malheureuse femme, odieuse  tous et
mprise de tous, pensai-je, c'est que Dieu ne veut pas que je vive plus
longtemps, c'est que je n'ai plus rien  faire ici-bas.

Hlas! madame, je ne me justifie pas, je vous raconte toutes mes
penses. Cependant, au moment de mourir, j'tais retenue par la crainte
de laisser Bernardine seule sur la terre et expose peut-tre aux mmes
malheurs que sa mre.

Eh bien, me dis-je, je vais la lui lguer en mourant. S'il ne m'aime
plus, du moins il aimera sa fille.

Un soir, donc, je mis le lit de Bernardine dans la chambre qui tait 
ct de la mienne, je fermai soigneusement la porte, j'crivis  Bernard
une lettre que voici:

Bernard, tu m'as perdue, tu m'as abandonne. Je te pardonne, je meurs.
Prends soin de ta fille. A ce dernier moment, o je vais paratre devant
Dieu, je le jure, je n'ai jamais aim que toi. Tu lveras Bernardine et
tu lui parleras quelquefois de sa mre, n'est-ce pas? Adieu!

En mme temps, je m'habillai de ma plus belle robe, j'allumai au milieu
de la chambre le feu que j'avais mis dans un rchaud, et je me couchai
sur mon lit, en laissant sur la table une lampe allume.

Mais avant de vous dire ce qui suivit, il faut que vous sachiez que
les paroles de Bernard n'avaient pas t rapportes  moi seule. Elles
arrivrent aussi jusqu'aux oreilles de mon pauvre ami Jean-Paul.

Comme c'tait un trs honnte garon, tout rempli de dlicatesse, il ne
voulut pas souffrir qu'on m'accust faussement d'une faute qu'il savait
fort bien que je n'avais pas commise, et il voulut m'en justifier
lui-mme. Il alla donc trouver Bernard.

C'tait aprs la journe termine. Bernard, fatigu de son travail,
mcontent de moi, de tout le monde et peut-tre de lui-mme, le reut
fort mal; mais Jean-Paul ne se rebuta point.

Tes grands airs ne m'imposent pas, dit-il  Bernard. Je suis bon tout
comme un autre pour te prter le collet, et il faut que tu m'coutes.

--Parle donc, puisque tu veux parler.

--Oui, je veux parler et dire la vrit, et peut-tre suis-je le seul
qui puisse ou qui veuille la dire sur Rose-d'Amour.

--Oh! oh! dit Bernard, que ce ton-l et la sincrit connue de Jean-Paul
engagrent  l'couter plus attentivement.

--Oui, l'on t'a menti, si l'on t'a dit que Rose-d'Amour m'avait aim.

--Sais-tu que c'est ma mre qui me l'a dit?

--Eh bien, sauf ton respect, la mre Bernard a menti comme tous les
autres. Il y a ici une ligue contre cette pauvre Rose-d'Amour, et j'en
sais bien la raison; c'est qu'elle a plus d'esprit, de bont et
de raison dans son petit doigt que toutes celles qui font tant les
ddaigneuses n'en ont dans toute leur personne. Et, tiens, pour preuve,
si tu y renonces, je l'pouse.

--Toi? dit Bernard tonn.

--Oui, moi, Jean-Paul, dit la _Paire-de-Ciseaux_, et si elle l'avait
voulu il y a deux ans, ce serait dj fait; mais elle t'attendait, la
pauvre crature, et voil comment tu la rcompenses.

--Mais, dit Bernard toujours dfiant, quel intrt as-tu  me la faire
pouser?

--Pauvre Bernard! tu es bien de la race de ceux qui disent toujours:
Voil un honnte homme. Quel intrt a-t-il  tre honnte? Eh bien!
oui, puisque tu veux le savoir, oui, j'ai un intrt, c'est que si tu
l'abandonnes positivement, peut-tre voudra-t-elle de moi; et ma foi, je
ne ferai pas le difficile; je la prendrai ds demain, si elle veut, et
mme je t'inviterai  la noce.

--Qui t'empche de commencer par l?

--Ah! c'est que je veux qu'elle ne doute pas que tu l'abandonnes. Cela
pourra la dcider en ma faveur. Et pour preuve de cet abandon, je veux
que tu sois mon garon d'honneur, et que tu ailles lui faire ma demande
en mariage.

--Tu es fou!

--Je ne suis pas fou du tout; je suis trs sens. Je la connais depuis
sept ans; je l'ai toujours vue aimable, douce, gaie, et fidle  son
devoir et  toi. C'est une femme comme celle-l qu'il me faut. Je me
moque du pass. Ne suis-je pas moi-mme un enfant trouv? et si mon
coeur est content, ai-je besoin de prendre l'avis du voisin?

--Mais enfin, dit Bernard qui doutait toujours, tu la prends quoiqu'elle
ait t ma matresse; ne pourrais-tu pas la prendre aussi quoiqu'elle
et appartenu  Matthieu comme  moi?

--Et tu crois cela, imbcile? Matthieu s'est vant, comme un fanfaron
qu'il est, et jamais il n'a bais le bas de sa robe. D'ailleurs, si tu
ne l'aimes plus, que t'importe Matthieu et tout l'univers?

--Mais tu voulais me la faire pouser, tout  l'heure.

--Moi? jamais je ne t'en ai parl. Je pense que c'est ton devoir parce
qu'elle t'aime, et parce qu'elle a une fille de toi; mais je crois aussi
que tu la rendras trs-malheureuse, car tu es orgueilleux, goste, tu
crois que le soleil et la lune tournent autour de toi, et tu tournes
toi-mme  tout vent comme une girouette. Le premier venu te fait voir
des toiles en plein midi. Quand tu es venu ici, l'on t'a fait croire
tout ce qu'on a voulu; tu as tout aval parce que tu es sans rflexion,
et tu as rejet cette pauvre Rose parce que tu es plein de vanit; et si
vous vous mariez et qu'une mchante langue te parle encore d'elle, tu es
si fou que tu croiras tout, tu te mettras en colre, tu la battras ou la
tueras, et, dans tous les cas, tu la rendras ternellement malheureuse.
Moi, au contraire, je l'aimerai toute ma vie, et elle m'aimera aussi, je
le sais, non pas d'amour, car on n'aime pas deux fois, mais de bonne et
tendre amiti; et je serai son mari, je saurai toutes ses penses, et je
l'aimerai et l'honorerai ternellement, et je la protgerai contre tous,
et j'terai pour elle les cailloux du chemin o elle s'est blesse si
souvent, la pauvre fille! Et s'il faut...

--coute, interrompit Bernard, tu es un honnte homme, je le sais, et tu
ne voudrais pas me tromper. Jure qu'elle ne t'a jamais aim.

--Je le jure.

--Et jure aussi qu'elle n'a jamais aim Matthieu.

--Je jure que je le crois, dit Jean-Paul: mais si tu veux savoir la
vrit, interroge-le lui-mme. J'irai volontiers chez lui avec toi, et
je serai votre tmoin.

--Eh bien! allons, dit Bernard.... Ah! si tu avais dit la vrit, quels
remords pour moi!

Matthieu tait chez lui et frona le sourcil en les voyant entrer. Il
se douta bien  leur mine que Jean-Paul et Bernard venaient chercher une
explication srieuse.

Que me voulez-vous? demanda-t-il.

--Te parler en particulier, dit Bernard. Fais sortir tes enfants.

--Sortons nous-mmes, dit Matthieu.

Et comme s'il et craint quelque attaque, il prit dans un coin un fort
bton de houx. A cette vue Bernard, qui comprit sa pense, en prit une
autre de force et de longueur gales; Jean-Paul resta seul sans armes.

Viens sur la route, un peu loin des maisons, dit Bernard. Il ne faut
pas que personne, except Jean-Paul que voil, entende la question que
je vais te faire, ni ta rponse.

Matthieu y consentit, et ils marchrent en silence jusqu'auprs d'un
petit bois qui n'tait pas fort loign.

C'est l, dit Bernard. Arrtons-nous. On dit Matthieu, que tu t'es
vant d'avoir eu les bonnes grces de Rose-d'Amour?

--Je ne m'en suis pas vant, rpondit Matthieu.

--Eh bien! on l'a dit, et tu n'as pas dit le contraire.

--Ce n'est pas  moi  faire taire les langues.

--Voyons, dit Bernard, qui commenait  s'chauffer, as-tu t aim
d'elle, oui ou non?

--De quel droit fais-tu cette question? demanda Matthieu avec un grand
sang-froid.

--Je devais l'pouser, et j'ai d'elle une fille. J'ai le droit de savoir
si celle que je veux pouser est digne de moi.

--Et quelle preuve as-tu que je vais dire la vrit? Va, laisse parler
les femmes. pouse Rose, si cela te fait plaisir, et ne l'pouse pas si
cela t'ennuie; mais ne va pas t'inquiter et te tourmenter la cervelle
pour savoir ce qu'elle a fait en ton absence.

--Ainsi, tu refuses de rpondre?

--Je refuse.

--Dfends-toi, car je vais te briser le crne.

--Fou! dit l'autre, qu'est-ce que cela prouvera? Mais si tu veux, je
suis prt. En garde!

Il se battirent  coups de bton pendant un bon quart d'heure, clairs
seulement par la lune. Jean-Paul tait tmoin. Enfin, Matthieu reut un
dernier coup sur la tte, si violent qu'il en demeura tout tourdi. Il
s'assit dans le foss qui bordait la route, et se lava la figure, qui
tait couverte de sang. De son ct, Bernard se lavait aussi les mains
dans l'eau du foss.

Maintenant, dit Matthieu, la bataille est finie, du moins pour ce soir,
car je ne puis plus me soutenir, et il faudra me ramener chez moi.
Je vais rpondre franchement  ta question. Oui, j'ai voulu plaire 
Rose-d'Amour; oui je suis all chez elle un soir sans sa permission....

--Ah! misrable, s'cria Bernard, tu l'avoues donc?

--Pour moi, oui; mais pour elle non. Elle courut dans la rue en me
voyant, et, comme je crus qu'elle allait appeler les voisins, je me mis
 courir  travers les jardins. C'est ce jour-l qu'on me vit et qu'on
fit toutes les histoires que ta mre t'a racontes.

--Et pourquoi n'as-tu pas parl plus tt? dit Bernard.

--Pour te donner confiance. Si j'avais parl avant de me battre, tu
aurais cru que je niais pour viter la bataille. D'ailleurs, entre nous,
j'tais un peu jaloux de toi, et j'esprais bien te frotter les
paules. Le bon Dieu a voulu que les miennes fussent frottes et non les
tiennes.

Quand Bernard entendit ces paroles, il fut saisi d'une telle joie, qu'il
voulut courir sur-le-champ vers la ville pour se rconcilier avec moi;
mais Jean-Paul le rappela.

Eh! dit-il, donne-moi donc un coup de main pour transporter Matthieu,
qui va passer la nuit dans ce foss si tu ne m'aides.

--Qu'il y crve, s'il veut! dit Bernard; il l'a bien mrit!

Cependant il vint au secours de son camarade et amena Matthieu, qui
tait d'ailleurs plus meurtri de coups que grivement bless.

Ds qu'il fut dans son lit, Bernard le quitta pour venir se rconcilier
avec moi. Bernard courait si vite que l'autre avait peine  le suivre.
Il tait dix heures du soir, et tout le quartier dormait dj. Ils
virent ma lampe allume,  travers les vitres, et frapprent.

Le charbon tait  peine allum depuis une demi-heure, et dj la fume
se rpandait dans l'appartement. Je me sentais dfaillir et ne rpondis
pas  l'appel qu'on me faisait du dehors.

Rose-d'Amour! c'est moi! c'est moi! criait Bernard.

Je reconnus cette voix et je crus rver ou entrer dj dans la mort.
Cependant les cris continuaient, et comme je ne rpondais pas, Bernard
frappa si violemment la fentre qu'elle s'ouvrit,  demi brise, et il
entra en sautant dans la chambre avec Jean-Paul. L'air frais entra avec
eux et commena  me ranimer.

A la malheureuse! dit Jean-Paul, elle a voulu s'asphyxier.

Et il ouvrit la porte aussitt.

A ces mots Bernard s'lana vers mon lit, et m'embrassa sans que j'eusse
le temps de me reconnatre.

Rose, chre Rose, c'est moi qui t'aime et qui te demande pardon 
genoux!

Je ne vous rpterai pas, madame, tout ce qu'il me dit dans ce premier
instant. Je l'entendais moi-mme  peine tant j'tais tonne, joyeuse
et trouble de ce changement. Avoir touch la mort de si prs, et
rentrer tout  coup dans la vie, dans la joie, dans le bonheur?

M'aimes-tu, me pardonnes-tu? demandait mille fois Bernard.

Pour toute rponse, je me laissai aller dans ses bras.

A cette vue, Jean-Paul, que je n'avais pas encore aperu, dtourna la
tte et sortit brusquement. Si gnreux qu'il ft, notre bonheur lui
faisait mal.

Bernard passa la moiti de la nuit  me raconter tout ce qu'il avait
souffert  cause de moi, toute les vilaines histoires qu'on lui avait
crites au rgiment, et quand je voulus me plaindre de sa crdulit, il
me ferma la bouche d'un baiser. De mon ct, je lui racontai tous mes
malheurs, et comment la seule esprance de le revoir m'avait soutenue
pendant ces sept annes d'infortune.

Va, va, dit-il, plus rien ne nous sparera. Dans quinze jours nous
serons maris.

Mais quand je lui montrai notre petite Bernardine, qui dormait et
n'avait rien su des vnements de la nuit, il s'cria qu'elle tait plus
belle que tout ce qu'il avait vu sur la terre, moi seule, excepte, et
il me jura si passionnment de m'aimer toujours, que je vis bien qu'il
disait vrai et que je serais heureuse dornavant pour le pass et pour
l'avenir.

Douze jours aprs nous fmes maris. La veille, Jean-Paul vint me dire
adieu.

Vous ne restez pas pour la noce? lui dis-je.

--Non, Rose je vous remercie. Vous tes heureuse, et par moi; j'en
remercie le ciel, mais je ne puis m'accoutumer  vous voir au bras d'un
autre. Je pars ce soir pour l'Amrique. L, je verrai du nouveau, et je
vous oublierai peut-tre. Adieu.








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1.B.  "Project Gutenberg" is a registered trademark.  It may only be
used on or associated in any way with an electronic work by people who
agree to be bound by the terms of this agreement.  There are a few
things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works
even without complying with the full terms of this agreement.  See
paragraph 1.C below.  There are a lot of things you can do with Project
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works.  See paragraph 1.E below.

1.C.  The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation"
or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
Gutenberg-tm electronic works.  Nearly all the individual works in the
collection are in the public domain in the United States.  If an
individual work is in the public domain in the United States and you are
located in the United States, we do not claim a right to prevent you from
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works based on the work as long as all references to Project Gutenberg
are removed.  Of course, we hope that you will support the Project
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Gutenberg-tm License when you share it without charge with others.

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the laws of your country in addition to the terms of this agreement
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Gutenberg-tm work.  The Foundation makes no representations concerning
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States.

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1.E.1.  The following sentence, with active links to, or other immediate
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whenever any copy of a Project Gutenberg-tm work (any work on which the
phrase "Project Gutenberg" appears, or with which the phrase "Project
Gutenberg" is associated) is accessed, displayed, performed, viewed,
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This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
almost no restrictions whatsoever.  You may copy it, give it away or
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from the public domain (does not contain a notice indicating that it is
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with the phrase "Project Gutenberg" associated with or appearing on the
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1.E.9.  If you wish to charge a fee or distribute a Project Gutenberg-tm
electronic work or group of works on different terms than are set
forth in this agreement, you must obtain permission in writing from
both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael
Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark.  Contact the
Foundation as set forth in Section 3 below.

1.F.

1.F.1.  Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable
effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread
public domain works in creating the Project Gutenberg-tm
collection.  Despite these efforts, Project Gutenberg-tm electronic
works, and the medium on which they may be stored, may contain
"Defects," such as, but not limited to, incomplete, inaccurate or
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property infringement, a defective or damaged disk or other medium, a
computer virus, or computer codes that damage or cannot be read by
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1.F.2.  LIMITED WARRANTY, DISCLAIMER OF DAMAGES - Except for the "Right
of Replacement or Refund" described in paragraph 1.F.3, the Project
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Gutenberg-tm trademark, and any other party distributing a Project
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fees.  YOU AGREE THAT YOU HAVE NO REMEDIES FOR NEGLIGENCE, STRICT
LIABILITY, BREACH OF WARRANTY OR BREACH OF CONTRACT EXCEPT THOSE
PROVIDED IN PARAGRAPH F3.  YOU AGREE THAT THE FOUNDATION, THE
TRADEMARK OWNER, AND ANY DISTRIBUTOR UNDER THIS AGREEMENT WILL NOT BE
LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR
INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH
DAMAGE.

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opportunities to fix the problem.

1.F.4.  Except for the limited right of replacement or refund set forth
in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS', WITH NO OTHER
WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO
WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.

1.F.5.  Some states do not allow disclaimers of certain implied
warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages.
If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the
law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be
interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by
the applicable state law.  The invalidity or unenforceability of any
provision of this agreement shall not void the remaining provisions.

1.F.6.  INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the
trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in accordance
with this agreement, and any volunteers associated with the production,
promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works,
harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
that arise directly or indirectly from any of the following which you do
or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.


Section  2.  Information about the Mission of Project Gutenberg-tm

Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
electronic works in formats readable by the widest variety of computers
including obsolete, old, middle-aged and new computers.  It exists
because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
people in all walks of life.

Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
remain freely available for generations to come.  In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
and the Foundation web page at https://www.pglaf.org.


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service.  The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541.  Its 501(c)(3) letter is posted at
https://pglaf.org/fundraising.  Contributions to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
permitted by U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
throughout numerous locations.  Its business office is located at
809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
business@pglaf.org.  Email contact links and up to date contact
information can be found at the Foundation's web site and official
page at https://pglaf.org

For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org

Section 4.  Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment.  Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States.  Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements.  We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance.  To
SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
particular state visit https://pglaf.org

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
any statements concerning tax treatment of donations received from
outside the United States.  U.S. laws alone swamp our small staff.

Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
methods and addresses.  Donations are accepted in a number of other
ways including including checks, online payments and credit card
donations.  To donate, please visit: https://pglaf.org/donate


Section 5.  General Information About Project Gutenberg-tm electronic
works.

Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
concept of a library of electronic works that could be freely shared
with anyone.  For thirty years, he produced and distributed Project
Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.

Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
unless a copyright notice is included.  Thus, we do not necessarily
keep eBooks in compliance with any particular paper edition.

Most people start at our Web site which has the main PG search facility:

     https://www.gutenberg.org

This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.

*** END: FULL LICENSE ***

