The Project Gutenberg EBook of La mer et les marins, by douard Corbire

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Title: La mer et les marins
       Scnes maritimes

Author: douard Corbire

Release Date: December 19, 2005 [EBook #17353]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

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LA MER ET LES MARINS.

Scnes Maritimes.

PAR DOUARD CORBIRE



Auteur des Pilotes de l'Iroise et du Ngrier.

IMPRIMERIE DE PLASSAN ET COMPAGNIE
RUE DE VAUGIRARD, N. 15
PARIS.

JULES BRAUT, LIBRAIRE-DITEUR,
RUE DE CHOISEUL, 8 BIS,
ET MME MAISON, PASSAGE CHOISEUL, 60

1833.



De tous les actes produits par la raison humaine, la navigation est,
sans contredit, le plus difficile, et celui qui a exig le plus
d'audace. La nature a mis chaque tre au milieu de ses rapports
ncessaires; elle lui a affect une place qu'il ne peut changer, elle
lui a donn des organes propres aux lments qu'il habite, et dont la
disposition sert  l'exercice de certaines inclinations innes; aussi,
ne voit-on jamais les animaux contrarier ses vues. Chez eux, l'individu
respecte toute sa vie les lois qui gouvernent l'espce entire. L'homme
seul, qui fonde toute sa prminence sur une facult pour ainsi dire
artificielle, l'homme, qui a tout tir de son industrie pour assurer son
empire sur la terre, a eu besoin d'une industrie plus puissante encore
quand il a voulu tablir sa domination sur un lment auquel la nature
ne l'avait point destin. Sur la terre, en effet, son industrie a pu le
mettre aux prises avec quelques dangers; mais, sur la mer, il a eu 
lutter contre tous. La terre tait son domaine, et il n'a eu, pour
l'assujettir, qu' obir  une inclination naturelle; ici, au contraire,
il a fallu que cette inclination cdt  une volont qui la contrariait.

Sans doute, le caractre de la raison est non-seulement de tirer parti
de tout, mais encore d'abuser de tout. L'art de la navigation mrite les
mmes blmes que tous les autres. En tendant l'empire de l'homme sur un
lment qui ne lui avait pas t donn, il a fait servir cet lment de
thtre  nos fureurs, et il n'est pas aujourd'hui un rivage si ignor
qu'il fut jadis, qui n'ait t souill du sang des hommes. Ainsi, si ce
n'est pas, rigoureusement parlant, le plus utile des arts, c'est
toujours le plus sublime de tous.

Mais ce n'est ni par ses brillants accessoires, ni par ses rsultats
plus brillants encore, et qui ont t cent fois examins, que la
navigation prsente  nos regards un spectacle si diffrent des autres
sciences, c'est par les sensations mmes dont elle remplit l'me de
celui qui lui a consacr sa vie. Quelles sensations que celles de
l'homme qui, jeune encore, quitte pour la premire fois cette famille
dans laquelle jusqu'ici se sont concentres toutes ses affections; ces
amis, qui ont t les confidents de toutes ses penses; les objets
insensibles eux-mmes, qui, n'ayant pas vieilli comme nous, retracent,
par leur aspect, des souvenirs toujours vivants. Une autre existence,
d'autres liens  contracter, d'autres hommes  frquenter, d'autres
lieux  visiter, mais rien  aimer sans cesse, rien qu'on puisse revoir
tous les jours! Quel changement dans l'esprit! quel vide mme dans
l'me!

Et quelle existence monotone! toujours la mer, calme ou irrite sans
doute, mais du moins toujours devant nous, comme si le navire tait
immobile. Changer  chaque instant d'horizon sans s'en apercevoir,
continuer sa route sans autres points de remarque que ceux que donne le
calcul; avancer ou rester sans que l'impatience puisse se prendre  rien
autre chose qu' des vents qui ne dpendent pas de nous, qu' une
planche lgre que les vagues soulvent, malgr tous nos efforts;
redouter toutes les horreurs du besoin, considrer d'un oeil morne le
navire qui fuit  la lame dans les temptes, comme si, en l'abandonnant
aux flots, il n'y avait plus d'espoir que dans le hasard, quelles
situations diverses, et comment celui qui a vcu un seul jour de cette
vie, la regrette-t-il toujours!

Ce sont prcisment ces situations qui modifient l'me de telle manire
qu'elle n'y peut plus renoncer. Qui de nous n'a pas prouv, qu'
l'aspect d'un horizon sans bornes, l'me s'tendait en quelque sorte
avec l'espace? Nous n'avons pas encore appliqu l'analyse aux sensations
que nous communique la nature muette; mais le coeur, qui n'attend pas
pour tre mu l'assentiment de la raison, nous a fait tressaillir cent
fois en contemplant l'tendue immense qui se dveloppe devant nous pour
la premire fois. Actuellement encore, le souvenir de ces heures trop
rapides o nous restions plongs dans une extase muette  la vue de
l'Ocan, nous fait prouver une sensation dlicieuse; le plaisir de la
grandeur, physiquement parlant, est un des premiers auxquels nous soyons
sensibles, et c'est un de ceux que l'habitude, qui mousse tous les
autres, nous rend le plus ncessaires. Quel est l'homme, jet au milieu
des mers, qui, ne voyant que soi dans la nature, ne conoive une espce
de sentiment de fiert, qui lui persuade, en quelque sorte, que tout
est fait pour lui? Dans les pays habits, les monuments de l'homme nous
avertissent  chaque instant d'une puissance gale ou suprieure  la
ntre; dans un dsert, au contraire, la grandeur factice de l'homme
disparat, celle de la nature se montre, et rien ne donne  l'homme une
plus haute ide de lui-mme que celui d'un espace dont il n'y a que lui
pour spectateur. Je ne crois pas qu'il faille chercher dans les
institutions changeantes, la cause de la fiert naturelle des Arabes ou
des Scythes: elle est tout entire dans le dsert qu'ils habitent; ce
dsert, qu'un homme fameux appelait un ocan de pied ferme, et dont les
tribus nomades se disent aussi les rois.

Ce sont l les deux sensations dominantes du navigateur; son me
s'assimile avec cette nature imposante qui l'environne, et elle croit 
sa grandeur, comme elle croit  celle des lments; accoutume  lutter
contre les flots, elle apprend  se raidir contre les obstacles, et elle
croit  sa volont comme  une puissance.

Notre me a besoin de mouvement, elle a besoin, pour jouir, d'prouver
des motions qui lui fassent craindre pour ses jouissances, et quels
mouvements plus imptueux que ceux que produit cette vie errante!
quelles craintes plus vives que celles que donnent ces dangers toujours
renaissants! Le marin est franc, parce qu'il vit, pour ainsi dire, hors
des conventions sociales; il est insouciant sur l'avenir, parce qu'une
vie seme de mille prils lui apprend  ne s'appuyer que sur le prsent;
il est prodigue, parce que la conviction qu'il a acquise de la fragilit
de la vie, l'invite  en jouir  tout prix; exempt des prjugs de sa
nature, on dirait que c'est un vritable cosmopolite, parce que celui
qui a beaucoup vu n'est jamais exclusif, et que ce qu'il oublie le plus
promptement dans les solitudes immenses qui se dploient devant lui, ce
sont les petites passions et les froids intrts des hommes; il est
brusque, parce que son rude mtier l'exige en quelque sorte, mais il est
souvent humain, parce que la brusquerie ne s'allie jamais avec
l'hypocrisie.

Enfin, et ce qui parat un problme insoluble, il court tous les
dangers; cent fois il jure, qu'chapp du naufrage, il n'ira plus
s'exposer  de nouveaux prils: il n'attend plus que l'instant de
recommencer une carrire qu'il a maudite si souvent. C'est encore
l'tude du coeur humain qui explique cette apparente contradiction;
l'homme, comme on l'a remarqu avec raison, tient plus  la vie par le
sentiment de ses peines que par celui des plaisirs. Le plaisir rassasie
et dgote aussitt; la peine nous force  courber le front, mais elle
laisse au fond des coeurs l'esprance de moments plus heureux, et c'est
toujours cette esprance-l qui nous porte en avant dans la vie.
L'homme, engourdi dans le plaisir, se rveille pour ainsi dire dans le
malheur; les plus vives jouissances morales sont toujours celles qui ont
t achetes par quelques peines. Sa joie enfin effleure agrablement;
mais le malheur nous blesse, et c'est des blessures du coeur qu'il sort
un baume qui les gurit.

On peut ajouter  cela que le besoin de se risquer est comme un noble
instinct qui se rfugie au fond de l'me pour triompher de ses penchants
bas et gostes, qui, en rattachant l'homme  la terre, le rapetissent
toujours.

Aprs tant de motifs d'aimer sa vie errante, comment s'tonnerait-on que
les dangers qui l'accompagnent soient capables d'en dgoter le marin?
Rien ne peut dprendre l'me d'un mouvement qui fait sa vie. Le repos
qu'on substitue aux passions violentes n'est point un repos vritable;
c'est presque toujours un ennui profond. Aussi, le marin qui a quitt sa
profession n'existe-t-il plus que par le regret; dans sa vieillesse,
tourment du besoin de s'agiter encore, on dirait qu'il ne s'attache
plus  l'existence que par les souvenirs; le murmure tourdissant des
vagues plat  son oreille; combien de fois, durant de longs jours, il
contemple, assis sur un rocher, la voile qui s'efface  l'horizon, ou la
mouette rapide qui rase de son blanc plumage l'cume blouissante des
vagues! Son imagination s'lance avec le dernier rayon du soleil
couchant, et aborde avec lui sur les ctes de l'autre hmisphre; la vue
de la tempte elle-mme ne peut l'arracher au spectacle des flots. Les
dangers qu'il a courus sont affaiblis par le souvenir; l'motion
puissante qu'il prouvait aprs les avoir affronts est encore toute
vive dans son me; et ces regrets si vifs, cette mlancolie rveuse
attestent toujours qu'aprs avoir vcu d'une vie de son choix, il ne
fait plus dsormais que traner des jours inutiles sur un lment qui
n'est pas le sien.

Ce tableau fidle des _sensations_ dans la vie maritime, trac par un
des compatriotes de M. Corbire (Ed. RICHER), trouvait ici
naturellement sa place, et devait servir d'introduction  cet ouvrage.
Il resterait  traiter une double question dj longuement dbattue, et
qu'une nouvelle polmique ne ferait peut-tre qu'embrouiller, c'est
celle-ci:

Existe-t-il une littrature maritime?

Quel est chez nous le crateur de cette littrature?

Il est incontestable que le premier qui crivit la relation d'un
naufrage, d'une tempte, d'un accident de mer, fit de la littrature
maritime, si littrature maritime il y a, et le premier qui fit cela est
dj bien loin de nous. Ainsi cra la _littrature militaire_, le
premier qui dcrivit une bataille, une retraite, un campement, un
assaut. Or, voyez combien nous aurons de sortes de littrature, si nous
accolons ce nom  chacun des diffrents sujets sur lesquels peut
s'exercer la plume et l'esprit d'un littrateur? Nous croyons, nous, que
la littrature est une, et qu'elle enchane dans son cadre immense
toutes les crations de la pense humaine.

Quant aux _scnes_ proprement dites de la _vie maritime_, nous avons la
conviction, et ce livre est la preuve, que M. Ed. Corbire est le
premier, en France, qui leur ait donn vritablement la forme
dramatique, et nous allons citer un fait: En 1829, il fut cr au Havre
un journal spcialement consacr aux grandes catastrophes dont la mer
est le thtre. M. Corbire s'y essaya dans ce genre difficile:
littrateur, observateur et marin, il avait  offrir aux fondateurs de
ce recueil un triple gage de succs, et ce succs fut complet. _Le
Navigateur_ lui doit ses cinq annes d'existence. Il se trouva des
imitateurs qui revendiqurent hautement la priorit, on les laissa dire;
il et t trop facile de leur prouver qu'ils n'avaient point _ouvert la
carrire_. Mais l'occasion se prsente trop belle de les convaincre
d'assertions errones, pour que nous la laissions chapper. Or, ce
livre, qui a pour titre _la Mer et les Marins_, contient en partie les
premiers essais de M. Corbire; c'est un fait que la justice d'abord et
la reconnaissance nous fait un devoir de proclamer.

J. MORLENT,

Directeur du _Navigateur_.




PREMIRE PARTIE.

Tableaux Nautiques.




I.

Le coup de Mer


Lorsque le vent s'est lev avec trop de violence et que la mer a grossi
de manire  empcher le navire de continuer sa route au milieu des
lames dont le choc pourrait l'endommager, on met _ la cape_, sous une
voile que l'on prsente obliquement au vent. Dans cette position, le
btiment, conservant trs-peu de vitesse, drive en cdant plutt 
l'impression de chaque vague, qu'en y rsistant. Son avant, s'offrant 
chaque coup de tangage  la lame qui dferle, reoit quelquefois des
chocs trs-forts; mais le navire culant alors dans le sens de la force
de la lame, vite au moins le danger qu'il y aurait  la rencontrer avec
une vitesse oppose  sa direction. Une fois  la cape, l'quipage n'a
plus rien  faire, et pendant tout le temps que dure la tempte, il faut
attendre, dans cette position passive, que le mauvais temps s'apaise et
permette de manoeuvrer. C'est pendant ces longues heures de coup de vent
et de dangers, que l'on peut remarquer plus particulirement cette
heureuse indiffrence que l'habitude du pril donne aux matelots. Assis
 l'abri des pavois ou de la chaloupe, pendant qu'une mer furieuse mugit
autour d'eux et menace quelquefois d'engloutir le navire, on les voit se
runir et s'approcher le plus possible les uns des autres, pour raconter
de ces contes dont la tradition perptue le souvenir parmi les marins.
Souvent ils chantent ensemble, d'une voix rauque, ces complaintes
monotones comme le bruit des vagues qui les environnent, et
mlancoliques comme la plupart des airs qu'aiment les gens de mer. C'est
en vain que le vent gronde sur leurs ttes et siffle dans les cordages,
que des torrents de pluie les inondent, et que la mort menace de les
enlever: ils chantent comme l'ouvrier le plus paisible, au fond d'une
boutique ou d'un atelier. Mais souvent leurs narrations ou leurs chants
sont interrompus de la manire la plus terrible. Quand le navire,
fatigu par la lutte qu'il livre  la tempte, craque dans toutes les
parties; que la mture, dans les mouvements effroyables du roulis, plie
et menace de tout craser par sa chute, une lame vient quelquefois
tomber sur le pont avec un fracas effroyable; tout ce qu'elle rencontre
est bris, entran; et le navire, cach un instant sous cette montagne
d'eau, ne se dgage de la lame qui l'a affaiss, qu'aprs avoir perdu
tout ce qu'il avait sur le pont avec les hommes de quart que la vague
furieuse a enlevs. Rien, peut-tre, n'est plus terrible, quand un
vnement de cette sorte a lieu, que le sentiment qu'prouvent, en
montant sur le pont, les hommes qui taient couchs. Tout a disparu;
ils cherchent avec effroi leurs camarades: on appelle les gens de quart
pour connatre ceux qui ont t assez heureux pour n'avoir pas t
emports. Dans les dbris que le coup de mer a laisss, on examine si
quelque infortun n'a pas t cras au milieu de ce dsordre affreux.
On sonde autant que possible les pompes, pour savoir si le choc terrible
dans lequel le navire a paru devoir sombrer, n'a pas dtermin une voie
d'eau. Et encore si, dans la violence de la bourrasque, la voile sur
laquelle on avait mis en cape a t mise en pices par l'imptuosit du
vent; il faut, dans l'impossibilit o l'on est de dferler une autre
voile, attendre, cras par la mer qui tourmente le navire qui n'est
plus appuy, que la tempte se soit calme, et que le temps permette de
reprendre la route et de rparer autant que l'on peut les avaries qu'a
causes le coup de mer.




II.

Navire fuyant vent arrire.


Une tempte continuelle, une mer effrayante ont tellement fatigu et
dsempar le navire, qu'il finirait peut-tre par s'ouvrir s'il
s'efforait de rester encore long-temps _ la cape_: une seule ressource
peut tre tente pour sortir de cette position, dans laquelle les pompes
suffisent  peine  vider l'eau qui entre dans la cale par les coutures
du btiment harass: on se dtermine  arriver vent arrire et _ fuir
avec le temps_.

Mais, en se hasardant  tenter cette manoeuvre, il est un danger que nul
homme de mer ne saurait se dissimuler, et qu'il faut une grande
rsolution pour affronter: c'est celui de recevoir par le travers une
lame qui peut faire sombrer le btiment: la certitude du pril prsent
l'emporte pourtant presque toujours sur la crainte du pril douteux.
Chaque homme se porte donc  son poste, et va attendre avec zle et
attention la voix du capitaine, ou le signal qu'il donnera, si son
commandement ne peut se faire entendre dans le mugissement de la
tourmente et le bruit des vagues. La barre du gouvernail, qui, pendant
_la cape_, avait t amarre sous le vent, est confie aux hommes les
plus srs de l'quipage. Le moment o les lames paraissent devoir
dferler avec moins de furie, est prvu, choisi; chacun s'apprte. Le
signal est donn; la barre alors est mise prcipitamment au vent; un foc
est hiss; le vent frappe la voile qu'on lui prsente, l'agite, la tord
avec fureur; et le bruit de cette toile, violemment froisse sur
elle-mme, se fait entendre par intervalles comme la dformation d'un
coup de canon; et ses claquements dominent un instant les sifflements
horribles de la bourrasque qui souffle dans la mture et les cordages.
Le foc ainsi tourment ne rsiste pas; il se dchire en mille pices;
mais le navire arrive, et une lame norme qui l'approche en s'levant
jusqu' la hauteur de ses hunes, le jette  une distance considrable du
point o il a commenc son volution. Le vent bientt le pousse avec
violence sur chacune des lames qui le prend par l'arrire, et qui, 
chaque impulsion, menace de l'engloutir. Souvent, lanc sur le sommet
de ces montagnes mobiles qui semblent vouloir s'crouler sur lui, on
croirait qu'en _s'apiquant_ il va disparatre verticalement dans la lame
qui le prcde et dans laquelle se plonge son beaupr. Mais cette lame,
qui l'a lev si prcipitamment, dferle le long des bords et le laisse
ensuite comme  moiti submerg, dans le creux qu'elle fait en allant
tendre  une demi-lieue devant lui son cume et sa masse imposante.
C'est dans une position aussi critique que l'on sent combien les bons
timonniers sont ncessaires; car c'est presque de leur manire de
gouverner que dpend le salut commun. Un faux coup de barre caus par la
maladresse, la peur ou une distraction de ceux qui gouvernent, peut
faire venir le navire en travers et le faire sombrer, ou du moins
l'exposer  tre dfonc par la mer. Plac sur une partie leve ou
cramponn dans les haubans, l'officier de quart, l'oeil fix sur
l'arrire, prvoit le mouvement de chaque vague, devine sa direction, et
commande aux timonniers le coup de barre qu'ils doivent donner pour que
le derrire soit toujours prsent au coup de mer. Mais toute
l'attention possible, toute l'habitude et le sang-froid qu'on peut
supposer aux timonniers et aux meilleurs officiers, ne suffisent pas
toujours pour prserver un navire qui fuit _ mts_ et _ cordes_, des
accidents que l'on court sous cette dangereuse allure. Lorsque la lame,
par exemple, surprenant par un mouvement irrgulier le navire dont la
vitesse s'est ralentie, le frappe dans son arrire, souvent elle enlve
dans ce choc irrsistible, toute la partie qui lui a oppos une
rsistance trop grande. Alors, le navire doit succomber invitablement,
car, ne pouvant plus fuir avec assez de promptitude aprs cette avarie,
le coup de mer qui succde au premier qu'il a reu, achve de le
remplir, et doit suffire presque toujours pour le faire _sancir_. Les
exemples funestes de quelques btiments qui n'ont chapp que par
miracle  de semblables accidents de mer, prouvent assez combien il en
est qui ont d prir par ces accidents mmes. Un fait qui a laiss dans
ma mmoire des dtails dont les circonstances o je me suis trouv
ensuite ont raviv le souvenir, pourrait dmontrer quels sont les prils
que les plus grands navires mmes courent en fuyant vent arrire au
milieu d'une tempte. Un capitaine anglais ramenait en Europe, sur un
trois mts de 6  700 tonneaux, l'quipage du brick le Nisus et d'autres
prisonniers capturs sur les attrages de la Martinique, en 1809. Rendu
prs des Aores, ce navire, tout neuf encore, fut assailli par une
tempte qui rendit la mer furieuse. Les vents soufflaient dans une
direction favorable, et le capitaine anglais s'obstina  ne pas vouloir
mettre en cape, malgr les instances du capitaine et des officiers
franais, qui lui reprsentaient le danger qu'il courait en continuant 
fuir vent arrire. Toutes les sollicitations furent inutiles, et
quelques verres de grog achevrent de confirmer le marin anglais dans
son imprudente rsolution. La nuit, lorsque la moiti de l'quipage
anglais tait seul rest sur le pont o le retenait le devoir, un coup
de mer tomba  bord, et le fracas avec lequel il dferla, fit croire 
ceux qui taient en bas que le btiment avait touch et qu'il coulait.
Tous se prcipitrent sur le pont: la mture seule tenait encore; mais
quatorze canons avec leurs affts, les embarcations, les ancres, le
capitaine et les quarante hommes de quart avaient disparu. Au milieu de
ce dsordre pouvantable, on essaya de mettre  la cape; la barre du
gouvernail livre  elle-mme, et prive des quatre timonniers qui,
quelques minutes auparavant, en avaient tenu la roue, donnait des coups
affreux d'un bord  l'autre du navire. Les premiers matelots qui
voulurent s'en rendre matres furent crass; mais enfin on parvint  la
fixer sous le vent, et  rester en cape, sous un foc d'artimon. Les
Franais prisonniers, qui, par suite de l'accident, se trouvaient en
bien plus grand nombre que les Anglais, s'emparrent du btiment
transport, et quand le temps le permit, ils firent route pour les ctes
de France, o ils croyaient bien pouvoir atterrir et recevoir du sort
une compensation aux dangers auxquels ils venaient d'chapper. Mais le
hasard ne favorisa pas leur tentative: une frgate anglaise qui croisait
devant Brest, chassa le navire dsempar et l'atteignit  la hauteur
d'Ouessant. Lorsque le capitaine de cette frgate apprit que c'tait en
fuyant vent en arrire dans un trop mauvais temps, que le capitaine de
sa nation avait disparu, il se contenta de dire froidement: _Never mind
so much the worth_! C'est gal, _tant pis pour lui_!




III.

La Chasse.


Le jour va poindre: ses premiers rayons dj projets vers le znith ont
averti l'officier de quart que le moment de faire faire la visite du
grement, par les _gabiers_, est arriv. Le matre d'quipage a soin
d'ordonner aux hommes qui montent dans la mture, de porter
attentivement leurs regards sur tous les points de l'horizon. A peine
le premier gabier est-il parvenu sur les barres de perroquet, qu'il
s'crie, _Navire_! Ce mot a fait tressaillir de joie tout l'quipage.
_Dans quelle partie le vois-tu_? demande l'officier au gabier: _Par le
bossoir de dessous le vent, l,  une lieue  peu prs de distance._ Un
coup de sifflet de silence se fait alors entendre: un pilotin va
prvenir le commandant; la moiti de l'quipage qui n'tait pas de
quart, est aussitt rveille, et monte sur le pont en fixant les yeux
sur le btiment dcouvert. L'officier ordonne de larguer toutes les
voiles qui, pendant la nuit, avaient t serres. Dans un instant la
frgate est couverte de toile; et tous les gabiers des hunes et les
matelots, rangs sur les manoeuvres, attendent avec leur vigilance
ordinaire, excite encore par l'espoir de quelque vnement, le
commandement que l'officier de quart fait entendre dans le sonore
porte-voix. Le cap a t mis sur le navire  vue, qui, s'apercevant de
son ct qu'un grand btiment se dirige sur lui, en faisant blanchir la
mer sur son avant, a mis dehors toutes ses voiles pour fuir selon
l'allure la plus favorable  sa marche. Pendant la premire heure de
chasse, le jour s'est fait: des aspirants, avec une longue vue en
bandoulire, se sont perchs sur la partie la plus leve de la mture,
et de temps en temps ils en descendent pour informer le commandant de la
manoeuvre du btiment chass. Les yeux tantt fixs sur la boussole, au
moyen de laquelle on relve les positions respectives des deux navires,
et tantt placs sur le tube de sa longue-vue, le commandant s'aperoit
qu'il ne tardera pas  tre  porte de canon du navire chass, qui,
malgr la force de la brise, continue  tenir hautes toutes les voiles
qu'il a pu livrer au vent. Le branle-bas de combat est ordonn  bord de
la frgate: chacun se rend  son poste. On allume les mches, le tambour
rsonne; le sifflet perant du matre d'quipage se mle au bruit du
tambour et du porte-voix de l'officier de manoeuvre. Les chirurgiens ont
dispos le triste appareil de leurs instruments, et les cadres pour
recevoir les blesss sont dj tendus dans le faux-pont. Le btiment
chass, qui voit les prparatifs que fait la frgate, emploie enfin les
derniers moyens qui lui restent pour chapper  cette redoutable
poursuite. Il jette  l'eau ses embarcations, sa drme, une partie de
ses canons, et tous les fardeaux qu'il peut tirer le plus promptement de
sa cargaison. A chacun des objets qui viennent passer en flottant le
long de la frgate, l'quipage de celle-ci jette un cri de joie. _Il est
 nous_, s'crie-t-on: _C'est un vaisseau de Compagnie!  l'abordage! 
l'abordage_! Deux canons placs sur l'avant vont partir: ils tonnent. Le
pavillon est hiss en mme temps, et les boulets dpassent le btiment
ennemi. Les houras partent alors de tous les points du navire. Dj les
canonniers de la batterie de dessous le vent, l'oeil sur la culasse de
leurs pices, suivent, en pointant, le mouvement de la lame et du
btiment qu'ils visent. _Attention au commandement_! fait entendre le
capitaine dans le vaste porte-voix qui communique  la batterie: _Feu
babord_! A ce mot la vole entire part avec fracas, et la mitraille
crible de toutes parts les voiles, la mture et le corps du vaisseau
ennemi. _A l'abordage!  l'abordage!_ rpte l'quipage: les sabres se
distribuent aussitt; les haches, les pistolets et les piques passent
dans les mains des premires escouades, palpitantes d'impatience. Les
grappins avec leurs chanes se balancent au bout des vergues, et
menacent de tomber dans le grement de l'ennemi. Mais celui-ci, voyant
la frgate  bout portant, et son quipage group sur l'avant pour
sauter  son bord, envoie une borde  mitraille qui crible le pont de
son adversaire, et abat des files entires de matelots. Aprs ce succs
inutile, contraint de se rendre  une force contre laquelle il lutterait
en vain, il amne son pavillon, et vite ainsi le carnage que lui ferait
redouter le terrible abordage d'une frgate franaise.




IV.

Le Grain blanc.


C'est aux approches de l'quateur que les grains blancs assaillent le
plus ordinairement les navires, dans les moments o l'on est quelquefois
le moins dispos  recevoir ces rafales perfides qui peuvent devenir
funestes aux btiments d'une petite capacit.

Lorsque, favoris par ce souffle lger que les marins, aux environs de
la ligne, semblent vouloir recueillir avec avidit presque dans leurs
plus petites voiles, le navire a tout mis dehors, le calme plat vient
parfois succder  la brise inconstante qui va mourir au loin en
effleurant  peine une mer sans mouvement. Rarement, dans ces instants
d'oisivet, la surveillance se trouve sollicite par la prvoyance de
quelque danger ou de quelque vnement extraordinaire. Les voiles
battent sur les mts  chacun des coups de roulis que le navire prouve
encore, et ce bruit monotone et priodique, joint au craquement de la
mture qui s'incline avec le btiment sur chacun des bords, inspire, 
tous les hommes de l'quipage, une fatigue, une langueur qui achvent de
les livrer au sommeil, dans des parages o la chaleur est dj si
accablante. Si, pendant ces heures de calme et d'ennui, un petit nuage
vient  se dtacher de l'horizon, et  parcourir avec vitesse l'azur
d'un ciel inanim, et que pour comble de malheur personne ne l'ait
aperu  bord, bientt la bont du navire et de la mture sera mise 
une rude preuve; car ce nuage qui accourt, et que personne ne voit, est
_un grain blanc_! Rien n'annonce son approche. La mer continue  tre
unie. Le soleil sous lequel le nuage a pass comme un lambeau de la gaze
la plus transparente, darde ses rayons avec la mme ardeur que si rien
n'avait intercept sa vive clart. Ce n'est que lorsqu'un sifflement
aigu se fait entendre dans les cordages et dans la mture, qu'on
s'aperoit que le grain blanc est tomb  bord. Tout le monde saute  la
manoeuvre; l'officier s'lance sur la barre du gouvernail pour aider le
timonnier  la pousser au vent. Il crie d'amener les voiles; mais dj
la force subite du vent a tellement inclin le btiment que l'eau est
presque rendue aux panneaux, et que la pente de la mture empche les
voiles d'amener. Les mts, surchargs du poids terrible de la rafale,
plient comme s'ils allaient se briser. Dans un moment aussi alarmant,
l'officier, pour le salut du navire, se dcide  faire larguer les
coutes qui retiennent le point des voiles aux bouts de chacune des
vergues: les coutes sont largues; le vent alors, s'emparant des
voiles qui ne sont plus tendues, les dchire en lambeaux et les enlve
au loin avec un fracas effroyable. Le navire cependant, soulag par la
perte de presque toute sa voilure, arrive en suivant l'impulsion que lui
donne sa barre porte depuis long-temps au vent. Il se redresse
progressivement. Le grain qui l'avait assailli a paru  peine effleurer
la surface tranquille de la mer; le calme qu'il a interrompu pendant
quelques minutes seulement, renat; on n'entend mme plus  bord le
sifflement de la rafale qui a pass comme un coup de foudre, et qui
s'loigne pour mourir dans l'espace. Mais la mture a t branle,
brise dans quelques parties; les voiles n'ont laiss que des lambeaux
sur les vergues que l'effort du vent a ployes et dpouilles de leurs
agrs. Il faut rparer les avaries, visiter le grement et la mture
pour connatre toute l'tendue des dommages occasions par le grain.
C'est ainsi, comme on le voit, qu'au milieu du calme le plus parfait,
les marins ont encore  redouter les accidents qui menacent  chaque
instant leur vie aventureuse.




V.

L'Abordage.


Le vent s'est lev avec violence aux approches de la nuit; des nuages
pais cachent le ciel, et ont drob aux yeux des marins les derniers
rayons d'un soleil qui a disparu ple sur un horizon morcel, pour ainsi
dire, par l'agitation des vagues lointaines qui s'levaient comme des
montagnes. Le navire reoit cependant encore la brise par le travers, et
continue sa route  petites voiles, malgr la mer qui embarque  bord,
et occasione des coups de roulis dont la mture est branle.
L'obscurit augmente tellement  chaque minute, que bientt les
matelots, pour saisir les cargues du petit hunier, sont obligs de
chercher  ttons les manoeuvres sur lesquelles leur a dit de se ranger
le capitaine, dont la voix est emporte par le sifflement du vent et le
mugissement des vagues. Les hommes placs aux deux bossoirs essaient en
vain de distinguer, dans les tnbres, les navires qui, courant 
contre-bord, pourraient aborder le btiment: la lame qui vient se briser
sur le bossoir du vent, le couvre  chaque moment de ses flaques
cumeuses. Un matelot post en vigie sur la vergue de misaine tient
aussi inutilement ses regards fixs sur l'espace, o ils se perdent avec
inquitude. Le capitaine crie de temps  autre, et dans les intervalles
o il croit pouvoir se faire entendre: _Veille aux bossoirs_! Mais
personne  bord ne peut rien apercevoir, rien dcouvrir mme  la plus
petite distance. Les heures s'coulent dans cette pnible anxit. Un
fanal que l'on a essay de suspendre dans la mture s'est teint,
ballott trop violemment par la force du vent et des coups de roulis.
Des cris se font entendre cependant sur l'avant: _Laisse arriver! laisse
arriver!_ rpte avec force le capitaine, en se prcipitant sur la
barre, qu'il essaie  pousser au vent: C'est un navire qui, naviguant 
contre-bord, vient se jeter avec un fracas effroyable sur le btiment,
qu'il aborde par la joue! Le choc renverse tout  bord; la mture tombe;
l'avant du navire abord est dfonc. Les lames s'lvent en mugissant
et submergent l'avant, qui reste englouti et qui s'apique dans la mer,
en mme temps que l'arrire flotte plus lev sur les vagues qui le
heurtent. En vain les plus intrpides saisissent des haches pour couper
les parties du grement qui se sont engages dans l'abordage: tous les
efforts sont inutiles, on court dans l'obscurit, les cris des deux
quipages se confondent et se perdent au sein du tumulte horrible des
vagues qui rugissent et des vents qui sifflent en enlevant les voiles
qui claquent sur leurs vergues brises. La mort s'offre de toutes parts
aux matelots: le navire coule; ils sautent  bord du btiment qui flotte
encore et qui menace de s'engloutir, en se heurtant sur la carcasse du
navire qui a dj disparu sous les vagues. Le btiment abordeur surnage
encore cependant sans mture: il est jet au large; on saute aux pompes,
que tous les efforts des deux quipages ne peuvent franchir; et c'est
dans cette position, plus cruelle peut-tre cent fois qu'une mort
prompte, qu'il faut attendre le jour. Heureux encore si, en apercevant
ses premiers rayons, les misrables marins ne sont pas rduits 
disputer leur vie  la tempte, en s'abandonnant aux flots dans une
frle chaloupe, o ils ne russissent trop souvent qu' prolonger leurs
angoisses et leur agonie.




VI.

Les Brisants.


Les moments o l'on se sent le plus fier d'tre marin sont ceux o le
danger vient donner  l'aspect et  la discipline d'un btiment de
guerre tout ce que l'appareil de la manoeuvre peut avoir d'imposant et
tout ce que l'art nautique peut offrir de ressources. Une nuit, et cette
nuit-l, je me la rappellerai toujours, un navire de guerre, sur lequel
je faisais ma premire campagne, se trouva engag d'un temps fort
mauvais entre des rochers que l'on rencontre dans les dbouquements. La
position tait d'autant plus critique que le vent tait assez fort pour
nous empcher de manoeuvrer avec facilit, et que l'obscurit nous
permettait  peine de distinguer les rcifs  vingt pieds du btiment.
Le commandant, mont sur la dunette, donnait  l'officier de manoeuvre
des ordres que celui-ci rptait dans un porte-voix dont le son mle
retentissait dans le silence de la scne la plus terrible qu'on puisse
imaginer. Les lames, portes en mugissant sur les flancs du navire,
allaient se rouler ensuite sur les brisants, dont la foudre nous
laissait apercevoir par intervalles les bords blanchis par l'cume des
flots. Tout l'quipage, rang sur le pont, attendait avec calme et dans
le plus grand silence le commandement de l'officier. Les sifflets des
matres venaient seuls se joindre de temps en temps au murmure du vent,
qui semblait nous menacer de la mort, en hurlant dans nos cordages et
dans les ralingues de nos voiles. Aussitt un coup de tonnerre, dont
tout est branl, couvre le navire de soufre et de bitume; le vent
saute avec violence, masque et enlve les voiles du vaisseau, qu'il
dchire violemment sur leurs vergues. Une grle pouvantable aveugle les
timonniers, et ne permet plus  personne de jeter les yeux au-del du
bord. C'est dans cette position qu'il fallut attendre que ce grain, qui
pouvait briser le vaisseau sur les rochers qui l'environnaient, ft
pass. Aussitt qu'il fut loign, la voix de l'officier cria de hisser
le petit foc, et de tenir la barre au vent. Le btiment arrive, il prend
de l'aire; l'obscurit, que le nuage charg de grle et de foudre
favorisait, diminue un peu. Une claircie laisse apercevoir  tout
l'quipage les brisants que le vaisseau range  _l'honneur_ avec une
vitesse effroyable. L'cume de la lame qui dferle sur cet cueil tombe
 bord: tout le monde en est couvert; mais personne ne jette un cri, ne
profre un mot dans cet instant de mort. Le porte-voix seul du
lieutenant de quart fait entendre: _Attention  gouverner_! et le
vaisseau, passant avec la vitesse de la foudre dans les vagues furieuses
qu'il divise, fuit avec la tempte qui menaait de l'engloutir.




VII.

Incendie en Mer.


Comme il cingle avec grce et avec vitesse, ce navire si bien espalm
qui vient de quitter le port et qui dj sillonne la haute mer, cette
mer sans fond et sans rivage! Quel calme rgne  bord et quelle
confiance se peint sur les figures de ces marins et de ces passagers!
Sous les larges tentes qui couvrent si lgamment ces gaillards si
propres que brlerait un soleil ardent, voyez la nonchalance des htes
du btiment dont la proue avide est tourne vers l'Europe. Quelques
matelots, perchs dans les haubans, fredonnent un chant monotone en
rparant les enflchures. Auprs des jeunes passagres assises sur des
nattes africaines languissent leurs lgants compagnons de voyage, qui
causent avec mystre, comme s'ils parlaient d'amour. De riches
marchands, qui vingt fois ont parcouru ces mers, que les marins ont vues
peut-tre moins souvent qu'eux, s'entretiennent de leurs projets de
fortune, de leurs rves d'or. Prs d'eux le capitaine, chef temporaire
de cette famille nomade, se promne grave et fier, jetant  chaque
tourne, sur le compas, des yeux vifs et pntrants, qu'il reporte sur
le _penneau_[1] que raidit le vent ou sur la voilure qu'enfle la brise
frmissante.

[Note 1: Penneau, plumasseau abandonn au vent pour faire connatre
de quel ct vient la brise qui le soulve.]

Comment concevoir, quand le temps est si beau, que le navire est si
bon, qu'un vnement inattendu puisse venir troubler, d'une manire
terrible, cette scne paisible, cette scurit parfaite, cette harmonie
dlicieuse! Quand le ciel semble sourire aux flots, et que les flots
caressent le btiment qui porte les rois de la mer, devrait-il y avoir
dans la nature quelque chose de plus redoutable que les lments dont le
gnie de l'homme a su triompher avec tant d'habilet!

Tout--coup cependant le calme qui rgne  bord vient d'tre troubl.
L'effroi a succd  la confiance, la terreur  l'esprance. Le second
est venu dire un mot, un seul mot  l'oreille du capitaine, qui de
suite, sans laisser remarquer aucune motion, est descendu dans la
chambre; et ce seul mot a suffi pour rpandre la consternation sur
toutes les physionomies, auparavant si gaies, si satisfaites. Le
capitaine est remont sur le pont. Il parat tranquille, mais il
commande avec plus de vivacit; mais chacun sait avec quel art les
marins se composent le visage  force de courage. Personne n'ose
l'interroger, mais on devine dj la circonstance qui l'a engag 
faire changer la route du navire. On a vu de la fume sortir par les
panneaux de l'avant; une odeur de feu s'est fait sentir. L'ordre de
boucher les coutilles et toutes les issues de la cale a t donn, pour
touffer l'incendie, qui dvore peut-tre dj les ponts qui
s'chauffent sous les pieds impatients de l'quipage, plus alerte qu'on
ne l'a jamais vu. Plus de doute, le feu est  bord!

Personne dsormais ne descendra dans la chambre; c'est sur le pont qu'il
faudra bivouaquer. On cherche  tout inonder sous la masse d'eau de ces
seaux que l'on remplit sans cesse, et la fume sort plus paisse par les
fentes o elle pntre. On dispose les embarcations pour recevoir au
besoin les hommes que le feu pourra chasser du bord. Un canot mis  la
mer fait le tour du navire, et sous les mains des matelots qui
s'attachent aux bordages qu'on inonde  coups d'cope, le brai des
coutures se fond, le fer des chevilles semble rougir. Un bruit sourd,
comme celui du feu souterrain qui bout dans les veines d'un volcan, se
fait entendre dans la cale, devenue un cratre au milieu des flots. Sur
ces gaillards o, quelques heures auparavant, il n'y avait que joie et
bonheur, s'tendent  demi morts des passagers qui ne veulent plus
prendre de nourriture, et qui  peine songent  se couvrir; eux qu'on
vit le matin si soigneux de leur toilette, si coquets dans leur lgant
nglig. Les marins seuls agissent, mais en silence; les commandements
du capitaine sont devenus plus brefs, ses ordres sont excuts avec plus
de promptitude. Il fait natre encore l'esprance dans des coeurs qui
sans lui n'auraient plus rien  esprer: Demain, rpte-t-il en
regardant sa montre, nous serons  terre  cette heure-ci. On ose 
peine croire  cette prophtie, et pourtant tous les yeux ne se raniment
que lorsque la voix du chef, que le pril grandit, a redit cent fois la
promesse qui console et qui fait esprer encore.

Oh! que la nuit va tre cruelle, et qu'elle semblera longue! Chaque
minute semble rapprocher d'une lieue le navire du port, et chaque minute
aussi peut faire clater l'incendie qui couve, qui craque, qui va
peut-tre s'lancer sur sa proie. Que le jour sera long  venir! et que
la brise est faible pour pousser ce btiment, qui parat se traner et
ne plus marcher! Il viendra cependant ce jour si dsir! si dsir
surtout des matelots placs sur les barres pour dcouvrir la terre ou un
navire.... Le soleil s'lve enfin sur cet horizon, qui jamais n'a paru
si vaste.... Des nuages, fantmes trompeurs, prsentent la forme
dcevante de la cte que l'on cherche.... On a cri _terre_! le btiment
approche avec le flau qu'il recle dans ses flancs  moiti consums;
mais cette cte fantastique, sur laquelle tous les yeux se fixent comme
pour la dvorer, a disparu avec le vent, qui se joue si cruellement dans
le ciel et sur les flots....

Le pont est devenu plus brlant encore sous les pieds des hommes qui le
parcourent pour manoeuvrer, et qui ne peuvent plus supporter sa chaleur.
Un terrible craquement se fait entendre: la fume plus noire s'chappe
avec plus de force, des panneaux que le feu a gagns. Le capitaine a
ordonn de faire embarquer dans les canots, les femmes d'abord, les
passagers ensuite. Chaque officier fait excuter l'ordre et se place
dans une embarcation avec le nombre de matelots et de passagers qu'elle
peut contenir. Quant au capitaine, il reste le dernier; c'est en vain
que les cris de ses passagers, les prires de son second et de ses
matelots, l'appellent dans la chaloupe: il veut parcourir encore de
l'arrire  l'avant le btiment qu'il n'a pu arracher  l'incendie, et
qu'il va abandonner  la fureur des flammes. Il jette avec douleur, et
sans profrer un mot, un dernier regard sur cette mture, sur ces voiles
qui vont devenir la proie du flau. Une explosion se fait entendre: un
cri de terreur s'chappe des embarcations, et les flammes mugissantes
qui s'lancent des panneaux, serpentent dans les voiles qu'elles
consument en s'levant comme dans les capricieux contours d'un feu
d'artifice. A travers l'incendie, et au milieu des nuages de fume qui
enveloppent cette masse flottante, le capitaine parat encore, et il est
reu dans la chaloupe amarre le long du bord embras. Les embarcations
s'loignent, la mture et la voilure enflammes tombent, et le navire
s'abme comme un vaste brasier dans le sein des mers, qu'il fait
bouillonner en s'engloutissant pour jamais dans son immense tombeau.

C'est en vain qu'au bout de quelques heures, les naufrags ont cri avec
dlire: _La terre! la terre! devant nous_. Le capitaine dtourne  peine
ses yeux du point o il a vu disparatre son btiment. La terre, c'est
la vie pour les passagers, mais sa vie  lui, c'est son beau trois-mts
_le Kent_, dont le nom depuis dix ans avait t toujours li au sien,
comme les noms de deux amis que le ciel semblait avoir faits pour ne
jamais su quitter!




DEUXIME PARTIE.

       *       *       *       *       *

Combats en Mer.




I.

Combat du ctre le Printemps

ET DE DOUZE PNICHES ANGLAISES.


J'tais sur un ctre de l'tat, de 14 petits canons. C'tait en temps de
guerre. Nous escortions vers Brest, avec deux canonnires, un convoi de
caboteurs dissmins  et l, et se cachant dans les cailloux et
presque sous les roches, de peur des croiseurs anglais, vautours
insatiables, fondant impitoyablement sur tout ce qu'ils apercevaient au
milieu de ces mers, devenues leur domaine.

Le soir, un soir d'hiver, se faisait avec ce calme houleux qui a presque
l'air d'une tempte. Nous avions ralli, avant la nuit, tout notre petit
convoi, pour l'envoyer mouiller ou plutt coucher au Conquet, sous les
batteries de la cte. On aurait dit, en voyant notre ctre _le
Printemps_ rassembler les navires confis  sa garde, d'une poule qui
cherche  runir sous son aile maternelle tous ses poussins pars.

A six heures du soir notre convoi tait ancr paisiblement  terre de
nous, les deux canonnires embosses entre le ctre et nos caboteurs.
Comme chef de ce troupeau de navires, nous avions pris la tte de la
ligne: le commandant des convoyeurs du Nord avait plac son pavillon 
notre bord.

Aprs le souper de l'quipage, le matre descendit dans la chambre, le
chapeau bas et le sifflet au ct:

--Capitaine, dit-il, fera-t-on les filets d'abordage, ce soir?

--Oui, rpond le capitaine. Quoique la division anglaise soit loin, il
est bon de prendre nos prcautions....

--Pourquoi faire vos filets, capitaine? ajoute le commandant du convoi.
Cette nuit, nous appareillerons  la mare, et ce serait donner 
l'quipage la peine de les amener.

--Cela ne fait rien, commandant; ce sera un petit travail de plus, mais
nous dormirons plus tranquilles.... Oui, matre, faites faire les
filets.

Cet ordre prudent nous sauva.

Une fois les filets d'abordage dresss au-dessus des bastingages, la
borde de quart se mit  se promener sur le pont du ctre, comme des
oiseaux dans une volire; car c'tait bien une vritable volire que ce
petit btiment entour de ces hauts filets, qui ne ressemblaient pas mal
 un grillage de fil de laiton. Il faisait froid, nous tions au mois de
dcembre, et les pieds des gens de quart frappaient rgulirement de
leurs pas sonores le pont qui recouvrait les hamacs des hommes endormis
jusqu' minuit. La mer tait calme et l'air si tranquille, qu'on
entendait du bord la voix solitaire des factionnaires de la batterie du
Conquet, crier  chaque heure: _Sentinelles, prenez garde  vous_! Mais
l'obscurit tait telle, que nos hommes avaient peine  se reconnatre 
la figure,  deux pas de distance les uns des autres.

Minuit approchait: minuit! heure si dsire par ceux qui doivent
rveiller la borde de quart!... C'est, dit-on,  terre, l'heure des
amants:  bord, c'est aussi celle du bonheur pour ceux qui ont pris le
quart avec une nuit qui semble ne vouloir jamais finir.

Un commis aux vivres, un de ces hommes qui  bord _font le quart de M.
l'abb_, comme disent les matelots, s'avise de quitter sa fumeuse
cambuse pour monter sur le pont, en amateur. C'tait la Providence qui,
sans qu'il s'en doutt, le pauvre homme, le conduisait l, pour nous,
pour l'honneur du pavillon et le salut du convoi.

Le cambusier, en humant l'air libre et frais qu'il est venu chercher,
s'amuse  porter les yeux, qu'il se frotte encore du dos de la main,
autour de lui: il ne voit d'abord rien, mais il lui semble entendre au
large un lger bruit de rames, qui fendent la mer avec prcaution, avec
mystre, avec une sournoise intention; il court devant. Il demande aux
hommes de bossoir s'ils n'entendent rien, s'ils ne croient pas
apercevoir quelque chose... l... plus loin encore... l enfin?... Les
hommes de bossoir se courbent, abaissent le sourcil, tendent leurs
regards rdeurs sur la mer unie, qui se confond avec les tnbres....
Ils ne voient rien.... Silence! crient-ils aux gens qui se promnent....
Les gens s'arrtent; ils se taisent, retiennent leur haleine.... Tout le
monde coute, prte l'oreille, ouvre bien encore les yeux.... On
n'entend rien!... Le pilotin passe devant en billant, et va frapper
huit coups  la cloche: c'est la fin de la longue veille, c'est minuit!
_Rveille au quart_! commande l'officier; rveille au quart! rpte le
matre. _En haut, les babordais_! disent les _tribordais_.... Non! non!
s'crie comme un inspir notre cambusier, que nous avons oubli, et qui
s'est tenu coll au bossoir. Non! non! tout le monde sur le pont! aux
armes! aux armes! voil les pniches!

On n'a pas le temps de s'armer: les pniches anglaises, arrtes  une
petite distance du bord, pour profiter du moment de confusion du
changement de quart donnent un dernier coup d'aviron; un effroyable
_hourra_ est pouss: les pniches volent; elles sont le long du bord. On
saute aux pices, on demande des fusils, des haches, des mches
allumes. Les hommes couchs s'lancent sur le pont. On se heurte, on
crie, on met enfin le feu aux pices: les premiers arms font feu par
les sabords. Les Anglais grimpent dans les filets, le pistolet au poing;
ils tirent: on leur lance des coups de pique, ils tombent; quelques-uns
se jettent  bord par un trou qu'ils ont fait en coupant les filets du
travers. Les coups de sabre voltigent; on se hache sur le pont, sans
savoir sur qui l'on frappe. Une des canonnires mouilles  terre du
ctre se halle  pic sur son cble, et son capitaine hle au porte-voix:
Oh! du _Printemps_, ne tirez plus du ct de babord, vous allez nous
couler! et puis cette canonnire, dpassant le ctre de toute sa
longueur, envoie une borde terrible aux pniches, qui se hallent en
dsordre sous notre beau pr. A la lueur du feu de la canonnire, nous
avons vu les Anglais perchs sur leurs bancs!... On se bat encore sur le
pont du ctre; mais dans l'intervalle des coups de feu, on entend le
bruit des avirons qui tombent rgulirement sur l'eau, qu'ils fendent 
coups presss: ce sont les Anglais qui s'en vont. Le capitaine crie tant
qu'il peut: Ne frappez plus! ne frappez plus! allumez les fanaux! Il
tait temps. Les hommes du ctre se massacraient entre eux, croyant
abattre des ennemis. En allant chercher du feu  la cuisine et 
l'habitacle pour les fanaux, nous autres petits pilotins, nous tombons
sur des cadavres qui nous barrent le chemin. On se relve, les mains
gluantes de sang; enfin, les fanaux viennent. On relve dix  douze
blesss, cinq  six morts. Trois Anglais hachs sont reconnus: ils
portent au bras une bande de drap blanc, qui devait leur servir de
reconnaissance pendant la mle. On les panse, on les interroge. L'un
d'eux, qui, malgr ses onze blessures, peut encore parler, nous apprend
que douze pniches nous ont abords, et que sans nos filets nous
eussions t enlevs en quelques minutes! Notre capitaine, pris corps 
corps par ce dernier assaillant, lui avait travers la poitrine d'un
coup de pistolet  bout portant, cependant parlait encore.

La plus complte tranquillit succda  cette attaque de nuit. Les
commandants des forts et des canonnires se rendent  notre bord: on se
flicite, on s'embrasse sur ce pont encore tout ensanglant. Le
lendemain au matin, l'ordre d'appareiller est donn, et le jour enfin se
fait.

Nous l'attendions bien impatiemment ce jour, pour contempler avec
curiosit le thtre de notre combat nocturne. Le ctre se trouva
noblement environn, au lever de l'aurore, de dbris d'embarcations, de
chapeaux de marins, percs de biscaens, d'avirons briss, parpills 
et l sur les flots, o l'on croyait apercevoir de larges taches
rouges.... Nous appareillmes avec notre convoi, que nous conduisions
tout glorieux, un large pavillon tricolore  notre pie. En doublant la
pointe Saint-Mathieu, une longue et noire frgate anglaise, dtache de
la division qui croisait au large, parvint, en louvoyant _ toc de
voiles_,  s'approcher de nous. Notre petit branle-bas de combat tait
fait  bord, protgs que nous tions sous les hautes batteries de
terre. La frgate nous rallia  demi-porte de canon, mais sans nous
envoyer un seul boulet. Elle semblait, avec inquitude, chercher  voir
si nous avions pris quelques-unes des pniches: plusieurs d'entre elles
avaient sans doute manqu au rendez-vous. La frgate parut ne pas
vouloir se venger de notre succs, car elle tait bien prs, bien
terrible, et elle ne rpondit pourtant pas aux batteries de la pointe
Saint-Mathieu, qui dj faisaient gronder leurs lourdes pices de 36. En
virant de bord, pour s'loigner, elle nous laissa lire distinctement 
la longue vue, sur son vaste arrire, ce nom crit en lettres blanches:
_Cornlie_.

Le soir, nous avions dj dbarqu tous nos blesss  l'hpital de la
marine de Brest. Le lendemain, nos morts furent ensevelis dans notre
grand pavillon, et enterrs avec pompe dans le cimetire de la ville.
Les blesss qui purent se traner  terre, suivirent le convoi.

J'avais neuf  dix ans. A cet ge, on a tout ce qu'il faut pour recevoir
les vives impressions, qui se gravent pour jamais dans une mmoire
frache et une imagination facile  impressionner: jamais aussi je
n'oublierai ces grands Anglais que je vis grimps, comme des fantmes de
nuit, dans les filets d'abordage du ctre _le Printemps_.




II.

Combat de nuit entre une frgate et un vaisseau.


La nuit s'est faite: elle sera noire. Les hommes en vigie, et les
gabiers occups dans le grement, ont promen, au coucher du soleil,
leurs regards attentifs sur un horizon brumeux. On n'a rien vu, et
pourtant c'est au coucher ou au lever du soleil, que les voiles qui
commencent  poindre sur le cercle dont le navire est le centre,
peuvent tre le plus facilement aperues. Mais rien... rien, le matre
de quart,  qui chaque vedette envoye sur les barres, doit faire son
rapport en descendant, est venu dire  l'officier: _Lieutenant, rien de
nouveau  la vigie_.--_C'est bon_, a rpondu l'officier.

Le vent a frachi avec l'obscurit; on a pris le ris de chasse dans
chaque hunier; la grande voile a t serre; tous les gens de quart se
promnent en longues files sur les passavants. Les hommes placs 
chaque bossoir veillent, et  chaque coup de marteau que le pilotin va
frapper sur la cloche pour annoncer l'heure, on entend la voix sourde du
matre, hurler ce lugubre avertissement: _Ouvre l'oeil au bossoir_, et
les sentinelles de l'avant de rpter: _Ouvre l'oeil devant_! Les yeux
en effet n'auraient garde de se fermer. De temps  autre, les
dcouvreurs officieux s'arrtent pour regarder au loin le sommet des
lames brunes qui clapottent, et qui, se dessinant en pointes au-dessus
de l'horizon, semblent prsenter l'apparence ou les formes d'un
navire.... Mais ds que l'illusion est dtruite, et ds que le spectre
se dissipe en roulant avec les flots qui l'ont produit, les regardeurs
reprennent le cours de leur promenade, pour se mler  la conversation
gnrale.

Un des hommes de bossoir cependant a appel le contre-matre de quart:
le contre-matre a tenu quelque temps ses regards inquiets sur le point
que le matelot lui a indiqu. Il passe derrire; il dit un mot 
l'oreille du matre assis nonchalamment sur le bout de la drme. Le
matre parle  l'officier; l'aspirant de quart post devant passe
derrire; l'officier a regard au vent par-dessus les bastingages. On
lui a dit: C'est l... l...; et bientt on entend le chef de quart
prononcer ces paroles, qui arrtent le sang dans toutes les veines:
_Timonnier, allez rveiller le commandant_.

Le commandant parat: il dirige sa longue-vue de nuit sur le point qu'on
lui montre. Tous les yeux suivent le mouvement de cette longue-vue au
bout de laquelle toutes les destines semblent attaches... _Cachez les
feux partout: branle-bas gnral de combat_. C'est l'ordre qu'a donn le
chef  l'officier de quart. A bord d'une frgate, en temps de guerre, le
branle-bas est aussitt fait, mme de nuit, que l'alignement d'un
rgiment d'infanterie rang sous les armes. En un clin-d'oeil, les
hamacs, o dormaient, quelques secondes auparavant, deux cents hommes,
sont ports dans les bastingages, les pices sont dtapes, les mches
allumes, les canonniers  leur poste de combat, les chirurgiens pars
dans le faux-pont  dcouper les blesss qu'on leur jettera. La poudre
circule dans les batteries avec les gargoussiers des petits mousses; le
capitaine d'armes, avec sa troupe, parcourt le sabre en main toutes les
parties du navire, pour s'assurer que tout le monde s'est rendu  son
devoir.... En quelques minutes enfin l'ordre donn par le commandant de
la frgate, se trouva excut: il n'y avait plus qu' attendre
l'vnement..

Mais, avec quelle attention les hommes que leur service appelle sur le
pont, cherchent  voir le navire que l'on croit avoir aperu! Tous les
yeux se tiennent attachs sur une masse noire qui semble approcher en se
balanant sur les flots qui la poussent vers la frgate. La grande voile
a t mise sur les cargues, le ris de prcaution, pris dans les
huniers, a t largu: mais le point noir avance, la masse aperue
grandit, s'tend: c'est un fort navire auquel l'ombre de la nuit semble
encore donner des formes gigantesques. _Il faudra bientt en dcoudre_,
se disent tout bas les matelots. _Le commandant vient de capeler son
grand uniforme. Il y aura avant le jour des chapeaux  revendre  bord_.
Mais quel silence rgne, au milieu de tant d'hommes qui vont envoyer et
recevoir la mort! Le btiment chasseur n'est plus qu' une porte de
pistolet de la frgate: c'est un vaisseau, un vaisseau de ligne!...
Savez-vous bien tout ce qu'une apparition de ce genre a d'imposant 
cette petite distance,  cette heure sinistre o le pril a quelque
chose de si funeste au milieu des mers qui gmissent, du vent qui semble
se plaindre, au bruit surtout du porte-voix, qui retentit d'une manire
si lugubre!...

Le vaisseau approche encore; on entend un terrible coup de sifflet de
_silence_, dont le son aigu et saccad se prolonge et va frapper les
oreilles attentives de l'quipage de la frgate. Puis  ce coup de
sifflet succdent ces mois solennels hls en anglais: _Ship hoe!...
C'est un Anglais, c'est un Anglais_!

Le commandant de la frgate rpond, et aussitt le pavillon franais
flotte dans l'obscurit au haut de la corne; et dans le porte-voix de
combat a retenti cet ordre si bien compris: _Parez-vous  faire feu au
commandement_! Tous les coeurs palpitent: c'est le moment suprme.

La frgate revient au vent pour prsenter le travers  l'ennemi, qui a
voulu la prendre en hanche en se laissant culer. _Feu tribord_! La vole
part  la fois  bord des deux navires, et ces deux bordes ne font
qu'un seul coup de foudre: puis un silence affreux; le temps seulement
de recharger les pices; silence qui n'est interrompu que par le bruit
des manoeuvres qui tombent, des blesss qui crient. _Feu tribord_!
rpte le commandant. _Feu tribord_! rptent les officiers; _charge en
double! pointe  dmter_! Les coups de canon ne se font pas attendre;
ils grondent sans interruption, et au fort du combat, et au sein de
l'obscurit et des bouffes de fume, on entend: _Le vaisseau est l_!
_le voil par la hanche! le voil!_ attention  pointer: _feu! feu!_ et
toujours feu.

A terre, les coups de fusil sont la base des batailles; en mer, un
combat est une longue fusillade  coups de canon: l ce sont des balles,
ici ce sont des boulets.

C'est en vain que la frgate, couverte de voiles, a voulu fuir: le
vaisseau la gagne et la couvre de feu et de mitraille; il ne pointe plus
 dmter, il pointe  couler bas. Il ne russira peut-tre que trop
bien: un aspirant est mont prcipitamment sur le pont; il a dit un mot
 l'oreille du commandant, et le commandant, sans quitter le poste, o
il semble clou, a ordonn de garnir les pompes. Les brimbales taient
montes: les pompes jouent aussitt; l'eau entre dans la cale par les
trous des boulets reus  la flottaison, et toujours le vaisseau anglais
poursuit sa proie, en paraissant tendre sur elle, comme des ailes
fatales, ses voiles encore intactes, hautes et toujours majestueusement
bordes sur ses vergues immenses.

Une dernire vole va dcider du sort de la frgate. Oh! que les chefs
de pice, enrags de toujours manquer cette mture, mettent de zle et
d'me  pointer leurs canons: cette vole sera terrible pour le
vaisseau, qui prsente le travers; elle sera lance  bout portant et
des gaillards et de la batterie: elle part, elle tonne enfin cette
vole, dernier effort du btiment le plus faible et le plus maltrait.
Elle a tonn, et long-temps aprs qu'elle est sortie comme la foudre du
flanc de la frgate, les nuages pais d'une homicide fume, cachent
encore et la frgate et le vaisseau. Mais le vent dissipe enfin ce chaud
nuage de salptre: le vaisseau a cul; un bruit effroyable se fait
entendre! C'est son grand mt de hune, avec les voiles dont il est
surcharg, qui, en craquant comme un difice qui s'croule, tombe le
long de son bord entre lui et la frgate. Un cri de _vive l'empereur_!
un cri de victoire part, avec le bruit et la rapidit de la foudre, de
dessus le pont de la frgate. Elle vient de dmter l'ennemi: elle vient
d'chapper  sa perte,  sa honte! c'est de la batterie, c'est des
gaillards, c'est de l'avant, c'est de l'arrire, c'est de partout enfin
que le coup vengeur, que le coup sauveur est parti. La frgate,
dlivre, fuit, mais en se soutenant au moyen de ses pompes sur les
flots qu'elle fend et que le sang qui coule de ses dallots a rougis.
Elle fuit; mais en s'loignant elle veut encore faire ses adieux 
l'ennemi qui lui prsente un avant tout dlabr. Une vole, charge  la
hte jusqu' la gueule, est lance avec rage dans les bossoirs du
vaisseau: c'est la dernire! un roulement annonce  bord de la frgate,
que l'action est finie et que le feu est teint.

Oh! c'est alors que la scne qu'animait l'ardeur du combat et
qu'ennoblissait l'clat de la gloire, va changer de face! Pendant deux
heures on a march dans le sang et sur des cadavres, sans s'en
apercevoir: les ides taient plus haut. Mais aprs le roulement du
tambour, mais aprs l'exaltation du carnage, les regards s'abaissent sur
le pont: la lueur des fanaux laisse voir le sang sur lequel on a march,
les cadavres et les membres pars que l'on a fouls aux pieds. L'appel
va se faire; chaque officier tient la liste de son escouade: on se range
sur le pont, dans la batterie; les rangs sont vides: on demande, on
cherche ceux qui manquent. L'officier appelle les noms: peu de voix
rpondent, _prsent_. On devine le sort de ceux qu'on appelle et qui ne
rpondent pas! C'est avec le jour que commenceront les rapides
funrailles du bord, et que les fauberts iront, sous les mains des
matelots, effacer les taches paisses du sang qui a si long-temps coul
pendant la nuit!...




III.

Chaloupe Canonnire coule par un brick anglais.


_La Canonnire_ 93 devait escorter, de Perros  l'Ile-de-Bas, sept 
huit navires chargs de grain, et destins  approvisionner les magasins
des vivres de la marine au port de Brest.

Notre canonnire tait une de ces embarcations longues et plates que
Napolon avait fait construire par milliers, pour oprer cette
gigantesque descente que tant de circonstances firent manquer. Plus
tard on avait cherch  utiliser les grandes chaloupes de la flottille,
en leur plantant une haute mture de brick de guerre, et en remplaant
leurs trois fortes pices de trente-six, par une douzaine de petits
canons de quatre; elles qui, troites et longues, ne calaient que quatre
 cinq pieds d'eau! Plusieurs de ces pauvres chaloupes canonnires, si
fastueusement gres, chavirrent sous le poids de leur haute mture et
payrent bien cruellement ainsi l'honneur d'avoir voulu s'galer aux
grands bricks de l'tat.

Aussi fallait-il voir la vigilance que mettaient les officiers embarqus
sur ces bateaux, si peu stables,  prvenir les moindres grains! A peine
un nuage s'levait-il un peu rapidement sur l'horizon;  peine la brise
venait-elle  verdir la mer, ou  frmir dans le grement, qu'on amenait
tout  bord, de peur de faire chavirer la barque sous l'effort de la
rise. On savait qu'il y allait de la vie, et c'tait avec prudence que
l'on jouait sur les flots cette partie dans laquelle l'existence de tout
un quipage est mise si souvent en jeu.

Les vents taient au sud-est lorsque nous appareillmes de Perros avec
notre petit convoi. Le matin on s'tait assur, en montant au smaphore,
guind sur la partie la plus leve de la cte, qu'il n'y avait aucun
ennemi en vue. La plus parfaite tranquillit rgnait au large sur les
flots: la brise tait ronde, la journe paraissait devoir rester belle.
En un clin d'oeil nous fmes sous voiles, laissant les Sept-Iles par
notre ct de tribord, et longeant, avec nos btiments bien rallis, la
cte de Lannion par babord. Les rochers arides que blanchissaient de
belles vagues tincelantes au soleil de mai, dfilaient dj  nos yeux,
et  chaque minute les formes bizarres du rivage changeaient d'aspect et
de perspective. Rien n'est plus piquant, sous un ciel serein, que de
voir ainsi la terre se mtamorphoser sans cesse et revtir les couleurs
et les configurations les plus diverses. C'est un vaste panorama que la
mer encadre avec son mirage, ses riants fantmes, et dont le navire est
le centre. Aucune illusion d'optique ne peut rendre ce spectacle, si
indiffrent quelquefois pour les gens qui se sont fait une habitude de
naviguer au milieu des miracles de perspective et des prodiges de
l'Ocan.

Vers midi, le vent, qui depuis notre dpart avait paru vouloir tomber,
passa dfinitivement au Sud, en faisant dfiler, sous le ciel devenu
gristre, de gros nuages, chargs de pluie. Une brume paisse s'tendit,
comme un rideau, sur le groupe des Sept-Iles que nous laissions dj
derrire nous, et sur la cte, qui ne se montrait plus  l'horizon que
comme un banc de fume. La brise, qui nous poussait au large, nous
contraignit de louvoyer, non plus pour nous rendre  l'Ile-de-Bas, mais
bien pour tcher de gagner un mouillage  terre.

Notre capitaine, brave officier, lev dans les dangers de sa profession
et accoutum  supporter toutes les contrarits du mtier, se montra
soucieux ds cet instant. Il nous ordonnait avec inquitude de bien
regarder autour du navire. Il semblait prvoir l'vnement que le sort
nous rservait.

Quant  nos pauvres btiments du convoi, ils louvoyaient aussi en ayant
soin de ne pas nous perdre de vue. Ils paraissaient craindre l'approche
de quelque croiseur, et rechercher par instinct notre protection contre
tout vnement possible; car alors les croiseurs anglais ne manquaient
pas de rder, en vrais loups, autour des faibles troupeaux de petits
btiments que nous nous hasardions quelquefois  faire sortir de nos
ports.

A dix heures on vint nous annoncer que le djener tait servi dans la
chambre. Le capitaine ne voulut pas descendre: l'officier de quart resta
sur le pont pour lui tenir compagnie et pour faire virer de bord la
canonnire, chaque fois que le pilote-ctier venait conseiller d'envoyer
vent-devant.

Nous tions assis depuis quelques minutes autour de la table du
djeuner, lorsque nous entendmes sur le pont un mouvement
extraordinaire. Nous montmes tous. Ceux des navires du convoi qui se
trouvaient  terre de nous, venaient de laisser arriver  plat sur la
canonnire. Malgr l'paisseur de la brume, ils avaient aperu au vent 
eux, un grand navire qui ne faisait pas partie du convoi. Nous jetons
les yeux sur le point qu'ils nous indiquent. La parole nous manquait
pour nous dire l'un  l'autre ce que nous venions de dcouvrir....

Une haute voilure de brick nous apparat dans la brume, sous une forme
arienne. Cette voilure, avec ses contours imposants, filait avec
vitesse comme un gros nuage noir que le vent aurait pouss
silencieusement au-dessus des flots. Bientt le brick, que nous ne
voyions encore que par son travers, laisse porter sur le groupe des
navires que nous escortions. C'est probablement le corsaire _le
Jean-Bart_, disons-nous, qui, mouill depuis long-temps  l'Ile-de-Bas,
sera parti ce matin, pour retourner  Saint-Malo. Nous nous flattions
trop; mais comment penser qu'un btiment ennemi ost, avec un temps
pareil, approcher aussi prs d'une cte aussi dangereuse! comment
supposer que sur ces mers, o quelques heures auparavant nous n'avions
pas vu un seul navire, un brick anglais ft parvenu aussitt  se placer
sous terre? On ordonne le branle-bas de combat  notre bord. Le
capitaine passe sur l'avant, un porte-voix en main. Il crie aux
btiments du convoi: _Continuez de louvoyer, et si l'un de vous amne
pour le brick en vue, je le coule  fond_.

Le moyen de choisir, si c'est un btiment ennemi? Couls par le brick
s'ils n'amnent pas, ou couls par notre canonnire s'ils amnent, nos
navires se dcident toutefois  louvoyer pour essayer de gagner la cte.
Notre anxit ne peut se peindre, nous si faibles et surpris au large
par un navire qui parat tre si fort! Qu'allons-nous devenir!

Il n'tait que trop fort, en effet, ce brick qui dj nous laisse voir
une batterie trs-haute, au-dessus des lames qui clapottent  peine au
ras de ses sabords, ouverts comme une gueule bante qui s'apprte 
vomir du sang et de la flamme.

Notre malheureux capitaine sentit qu'il fallait se sacrifier pour sauver
le convoi qui lui avait t confi. Il ordonna de commencer le feu et de
pointer juste.

Deux ou trois grosses lames passent sous la canonnire; on attend
_l'embellie_, le navire sera plus stable. Ce moment arrive, et nous
envoyons par tribord cinq coups de canon de quatre, au brick anglais,
qui parat  peine en tre effleur. Cette agression semble le mettre 
l'aise; il revient un peu au vent, en nous laissant voir  sa corne la
queue d'un large pavillon rouge; puis aprs nous entendons clater, au
milieu d'un nuage de fume blanche que vomit sa batterie, un lourd coup
de foudre. Des cris partent de notre bord; la mitraille a siffl  nos
oreilles; elle a frapp plusieurs de nos hommes. Un mt de hune tombe:
le capitaine hurle au porte-voix: _Enlevez les blesss! feu tribord_!
Nous faisons feu; mais le fracas de l'artillerie du brick couvrait le
bruit de nos petites pices. Le combat est engag: le brick nous
approche  demi-porte de pistolet; il masque son grand hunier pour ne
pas nous dpasser, et dans cette position les sifflets perants des
matres se font entendre: c'est le moment fatal. Une grle de boulets et
de mitraille tombe sur notre pont, balaie nos gaillards et nos
passavants. Cette position n'tait plus tenable; et, loin d'amener,
notre capitaine nous fait entendre au contraire ce cri terrible: _A
l'abordage!  l'abordage!_

Dans un moment de calme et d'affaissement, une petite voix vient glapir
au panneau. C'est un mousse qui crie: _Nous coulons! nous_ _coulons! la
calle est pleine d'eau_! Les boulets de 32 du brick, points  la
flottaison, nous avaient percs de part en part: chaque projectile avait
fait deux trous par lesquels l'eau entrait dans notre calle, comme dans
une citerne.

La barre de la canonnire est pousse  babord; le capitaine lui-mme
aide les timonniers  faire ce mouvement; avec l'aire que conserve
encore le navire  moiti coul, nous revenons au vent et nous abordons
le brick qui nous prsente le travers. Mais qui montera  l'abordage! Il
ne reste tout au surplus que quinze  seize combattants sur notre pont,
de tout un quipage de cinquante hommes: les Anglais prennent le parti
de descendre  notre bord; ils tombent par groupes sur nous: notre
capitaine, furieux, se prcipite devant eux. Un coup de sabre lui fait
voler le sommet de la tte: deux coups de feu l'tendent mort. Les
briquets voltigent sur nos ttes, les coups de feu pleuvent de tous
cts. Il n'y a plus que des morts, des blesss et des Anglais sur notre
canonnire, qui menace de couler avec les vainqueurs et les vaincus. Le
brick s'loigne d'elle, laissant  notre bord les deux tiers de
l'quipage, qu'il nous a mitraills, hachs et couls.

Bientt heureusement les embarcations du brick sont mises  la mer:
elles recueillent nos blesss. On nous transporte  bord du btiment
ennemi. Le capitaine anglais nous reoit avec flegme, avec un peu de
ddain mme: ses hommes taient occups  fourbir les batteries des
caronades qui venaient de nous foudroyer, et  enlever sur le pont les
taches du sang que notre feu avait fait couler. Le navire qui venait de
nous traiter ainsi se nommait _le Scylla_, capitaine Arthur Atchisson.
Il avait vingt caronades de 32 en batterie, et cent vingt-cinq hommes
d'quipage; il n'en fallait pas tant pour nous.

Le capitaine Atchisson fit appeler notre second, qui n'tait que
lgrement bless: il ordonne  un grand homme sec, qui parlait
franais, d'adresser  cet officier les questions suivantes:

--Pourquoi avez-vous rsist avec si peu de monde et un navire si
faible, au brick que vous voyez?

--Parce qu'il a plu  notre capitaine de le faire. Dites  votre
commandant que je suis son prisonnier; mais que je n'ai aucun compte 
lui rendre.

--Le capitaine Atchisson m'ordonne de vous demander quelle tait votre
intention en cherchant  l'attirer sur les roches de Krals?

--Notre intention tait de vous faire vous jeter sur les rochers et de
nous donner le plaisir de vous voir vous noyer, en nous sauvant.

--Le capitaine me dit de vous rpondre qu'il connaissait la cte tout
aussi bien que vous, parce qu'il a  bord un pilote franais.

--Et quel est ce pilote?

--C'est moi.

--En ce cas, dites  votre capitaine que vous tes une lche canaille,
et que je vous mprise trop pour rpondre dsormais aux questions qui me
seraient faites par la bouche d'un tratre de votre espce.

Le commandant anglais, devinant le sentiment que venait d'exprimer notre
second, le retient par le bras et l'attire avec lui sur l'arrire, en
ordonnant qu'on aille chercher le master.

Le master parat: il s'exprimait assez bien en franais. Aprs avoir un
instant caus avec son commandant, il dit  notre second:

Le commandant me charge, monsieur le lieutenant, de vous prsenter ses
excuses, et de vous assurer qu'il mprise autant que vous pouvez le
faire vous-mme, le pilote franais  qui vous attribuez avec raison
votre perte. C'est un tratre dont nous nous sommes servis, mais que
l'on paie et que l'on ne peut estimer. Pendant tout le temps que vous
passerez  bord, il lui sera interdit de paratre sur le gaillard
d'arrire; c'est l'ordre du capitaine Atchisson, qui m'invite aussi 
vous demander si vous voulez lui donner la main et accepter sa table.
Nous vmes, aprs ces paroles, notre second et le capitaine anglais se
donner affectueusement une poigne de main.

Nous fmes traits  bord de _la Scylla_ avec tous les gards possibles.

Quant  notre pauvre canonnire, quelques heures aprs notre combat,
elle coula, malgr toutes les peines que s'taient donnes les Anglais
pour la maintenir sur l'eau comme un trophe de leur victoire; elle
coula avec nos morts sur le pont! Le navire que ces pauvres gens avaient
dfendu jusqu'au dernier soupir, leur servit de tombeau, et le pavillon,
que personne n'avait song  amener, disparut au bout du pic sous les
flots que le sang de tant d'hommes avait rougis....

Pendant la nuit,  l'heure o les Anglais nous croyaient endormis, nous
entendmes sur le pont le bruit sourd de plusieurs voix qui semblaient
rciter des prires. Et puis ensuite on faisait silence, et des objets
qui paraissaient tre d'un grand poids taient lancs  la mer.
C'taient leurs morts que les Anglais jetaient ainsi par-dessus le bord,
mais avec mystre, pour nous cacher le mal que nous leur avions fait
dans ce combat si ingal. C'tait l une de ces coquetteries de guerre,
que l'on n'pargne pas mme aux vaincus.

Trois jours aprs notre action, nous fmes plongs, blesss, sans
effets, sans secours, dans les prisons de guerre de Plymouth.




TROISIME PARTIE.

       *       *       *       *       *

Aventures de Mer.




I.

Le Capitaine de ngrier.


Un de mes amis d'enfance, aprs avoir servi comme officier dans la
marine militaire, se livra en 1816  la traite des noirs, et parvint 
s'enrichir en peu de temps, au milieu des prils attachs  cette triste
navigation. Revenu malade  la Martinique,  la suite d'un voyage
pnible, il tait  peine convalescent, qu'il se disposa  entreprendre
une autre campagne  la cte d'Afrique. Son ami, qu'il revoyait aprs
sept  huit ans de sparation, crut devoir employer, en cette
circonstance, tout l'empire que lui donnait sur son esprit un ancien
attachement, pour le dtourner d'un projet qui, selon toutes les
apparences, allait lui coter la vie. Mais toutes ses instances furent
vaines, et la dernire conversation qu'eurent ensemble les deux marins,
est assez caractristique pour pouvoir tre rapporte ici au profit de
ceux qui ne s'imaginent pas ce qu'une vie aventureuse peut offrir de
charmes  une jeune imagination et  l'exaltation d'une me avide et
forte.

_L'ami_.--Pourquoi, avec une fortune acquise aux dpens de la sant, et
au milieu de tant de dangers, vas-tu encore, malade comme tu l'es,
chercher une mort presque certaine, tandis que tu pourrais vivre si
commodment maintenant au milieu d'une famille que tu chris, et qui
n'aura pas de plus grand bonheur que celui de te revoir?

_Le capitaine_.--Si tu connaissais comme moi toutes les sensations que
j'ai prouves dans le mtier que je fais, tu ne m'adresserais pas une
pareille question. Fatigu de vgter au milieu des habitudes uniformes
de l'Europe, j'ai trouv un autre monde, une autre nature sur la cte
d'Afrique. C'est l que je me suis senti vivre le plus nergiquement;
c'est l seulement que j'ai compt pour quelque chose, les arts qui nous
lvent au-dessus de l'incivilisation des sauvages. Et crois-tu que ce
ne soit pas quelque chose de dlicieux que de se montrer avec
supriorit au milieu d'une peuplade de ngres qui tous vous regardent
comme un homme d'une nature extraordinaire, qui vous admirent comme un
tre miraculeux? Trs-souvent, dans mes rves de gloire, je me suis
imagin que j'tais amiral, et qu'aprs un combat, je paraissais, enivr
d'applaudissements, dans une salle de spectacle. Eh bien, dans ma fivre
de gloire, j'prouvais mille fois moins de plaisir que lorsque j'ai
parcouru,  ct du cacique des Bisagos, un march ou une ville o trois
 quatre milles noirs attachaient sur moi leurs regards avides. L'ide
que j'allais choisir dans cette multitude trois ou quatre cents
esclaves, me repoussait moins que la puissance que j'allais exercer sur
tout ce monde ne me sduisait. Et puis cette mle satisfaction de
commander  un quipage d'hommes aventureux que j'avais conduits, 
travers tant de dangers, sur des ctes o les croiseurs nous
poursuivaient encore, me donnait en moi une sorte de confiance que
toutes les rcompenses dcernes par l'Europe  une belle action, ne
m'auraient pas inspire. Va, crois-moi, c'est quelque chose de bien
sduisant que de russir  surmonter de grands prils et  faire des
choses inconnues au reste du monde entier.

_L'ami_.--Mais enfin, avec ton bon sens et le respect que tu fus habitu
 porter aux lois de l'humanit, il t'a fallu vaincre bien des obstacles
et surmonter beaucoup de remords dj, pour exercer un mtier comme
celui que tu fais?

_Le capitaine_.--Et c'est justement parce qu'il fallait braver des lois
qui gnaient mon indpendance, que j'ai fait la traite; si elle avait
t permise, je n'y aurais jamais song. Aujourd'hui, je la ferais pour
rien, non pas que je sois inhumain; car un ngre qui souffre me fait
plus de mal que la douleur que je ressentirais moi-mme; mais c'est
parce que l'attrait qui m'attire vers les choses extraordinaires, est
irrsistible pour moi.

_L'ami_.--Et ta famille, tu n'y penses donc plus?

_Le capitaine_.--Dans le moment o je me crois sur le point de perdre la
vie, je pense  ma mre; mais je l'ai mise dans l'aisance, et ce qui me
console, c'est que je lui laisserai plus de 150,000 francs.

_L'ami_.--Et crois-tu aujourd'hui que si tu voulais te marier, et que tu
eusses des enfants auxquels tu t'attacherais, ton sort ne serait pas
plus heureux que celui que tu vas chercher en prodiguant ta vie pour une
fortune dont tu n'as plus besoin, ou pour des succs sans gloire ou
plutt sans excuses?

_Le capitaine_.--Bah! une femme, des enfants, ne m'en parle pas! cette
pense me gne trop. Une jolie golette, quelques vaillants matelots,
une bonne paire de pistolets et un sabre, voil tout ce qu'il me faut.
Avec cela et mille lieues de mer  parcourir, un homme comme moi est le
plus heureux du monde! Voil tout mon bagage et ma fortune. Je n'en
aurai jamais d'autre, s'il plat  Dieu.

_L'ami_.--Et les souffrances que tu as prouves  la suite de ton
voyage, et les maladies que tu vas braver encore?

_Le capitaine_.--Quoi! les maladies de la cte d'Afrique? C'est si tt
fait: dans cinq  six heures on est expdi. Jamais je ne me suis senti
fait pour mourir de la goutte. Tiens, vois-tu, depuis qu'ici je dors
tranquille et sans craindre aucune alerte, je m'ennuie  la mort. Mais 
mon bord, quand je m'tends tout arm sur le pont avec trois cents noirs
dans ma cale, et que je pense que je serai peut-tre veill par une
rvolte ou la chasse d'un croiseur, je ne puis pas te dire combien je
m'estime comme homme, combien je mprise la vie d'un buraliste, par
exemple, ou celle d'un picier.

_L'ami_.--Tu ne comptes donc pour rien l'estime de tes semblables, la
considration dont tu pourrais jouir dans le monde?

_Le capitaine_.--Et qui t'a dit que le roi des Bisagos ou du
vieux-Calebar ne m'estimt pas? Et crois-tu que la considration des
armateurs que j'enrichis, et le respect de mon quipage, ne soient pas
quelque chose pour moi! Le monde est tout entier dans mon navire ou le
lieu que j'aborde. Tous ceux qui me regardent comme une espce d'cumeur
de mer, m'estiment plus qu'ils ne s'estiment eux-mmes. Je suis dix fois
plus homme qu'eux tous. A terre je vaudrais autant qu'eux dans la
plupart des professions qu'ils exercent;  la mer je ne voudrais d'aucun
d'eux, peut-tre, pour mon mousse. J'ai rencontr jusqu'ici bien de ces
hommes-femmes qui me regardaient avec une sorte d'effroi ou
d'tonnement, mais je n'ai vu personne qui et l'air de m'examiner avec
mpris. Tu connais d'ailleurs assez mon caractre, pour penser que tes
remontrances ne pourront branler une rsolution prise depuis si
long-temps, et  laquelle cinq voyages de traite ne m'ont pas fait
renoncer. Tu m'offres la perspective d'une vie tranquille dont je ne
veux pas, et pour laquelle je ne suis pas fait. Tu as rempli envers moi
les devoirs de l'amiti, et tu as suivi les impulsions de ton coeur en
cherchant  me ramener au sein de ma famille. Je te remercie de tous tes
efforts, et si, comme il est probable, nous ne nous revoyons plus, crois
bien que jusqu' mon dernier jour je me rappellerai ta conduite, qui est
celle d'un vieux camarade et d'un brave garon. Adieu! embrasse ma
pauvre mre pour moi, et dis-lui qu'elle est riche aujourd'hui, et
qu'elle ne me pleure pas trop, si je meurs avant elle. Adieu!... Je
n'aime pas  m'attendrir, parce que cela ne conduit  rien de fort....

Aprs cet entretien, le capitaine ngrier quitta son ami, s'embarqua sur
sa golette, et ne revint plus. Assassin  la cte d'Afrique par ses
ngres, qui se rvoltrent, dans la rivire des Bisagos, quelques jours
avant son dpart, son corps fut jet  l'eau par les esclaves furieux,
qui mirent, en s'chappant, le feu au navire qui devait les jeter sur
les ctes de la Havane.




II.

Les pirates de la Havane et le brick de guerre.


Pris par un pirate qui avait pill le ngrier sur lequel nous sortions
des Bisagos, avec une cargaison de trois cents esclaves, je me trouvai
forc de m'abandonner au sort qui venait de m'enchaner aux chances
prilleuses que couraient les forbans auxquels nous nous tions rendus.
Leur navire tait un petit trois-mts de la Havane, fin voilier, bien
quip et arm de douze caronades de 16. Ils allrent tablir, aprs
avoir captur et expdi notre btiment, leur croisire prs de
Sierra-Leone.

Une nuit, je me le rappellerai toujours, le capitaine ayant prvu du
mauvais temps, fit prendre des ris dans les huniers, et recommanda 
l'officier de quart de veiller aux grains qui s'levaient du sud-est;
mais, ne se fiant pas trop au chef du premier quart, dont l'habitude
tait de boire beaucoup, le capitaine s'entortilla de quelques
pavillons, et s'endormit sur le pont auprs du timonnier. A chaque grain
qui tombait  bord, il se rveillait, et, d'une voix tonnante, ordonnait
d'arriser les huniers. Un de ces grains fut si violent, qu'aprs avoir
grond sur nous, il nous fora d'amener les huniers sur le tenon. Mais
ds que le nuage qui nous avait inonds de pluie fut pass sous le vent,
un des hommes placs aux bossoirs cria: _Navire_! Tout le monde se leva
 ce cri rpt de l'avant  l'arrire: c'tait un spectacle curieux et
terrible que de voir ces matelots dguenills sortir de l'entrepont,
comme d'un antre de brigands, les pistolets accrochs  leur ceinture
de corde, et un large poignard  la bouche ou dans la main. Jamais un
branle-bas de combat ne fut aussi vite fait  bord de la frgate la
mieux tenue. Tous les regards de ces hommes avides se portaient sur la
partie de l'horizon o l'on avait cru apercevoir le navire. Un point
noir se faisait remarquer confusment en effet sous le vent,  une assez
petite distance. La nuit tait sombre, le ciel couvert, et le
bruissement des lames et du vent se faisait entendre seul. Le capitaine
pirate, l'oeil fix sur l'habitacle, dont il cachait la lueur avec sa
capote, faisait gouverner de manire  rallier le btiment qu'il croyait
apercevoir, se tenant toujours au vent du point o il s'imaginait le
voir fuir. Bientt un officier qui s'tait plac devant, passa sur
l'arrire pour avertir le capitaine qu'on n'tait plus qu' une porte
de fusil du navire chass. _Soyez pars  l'abordage_, dit alors le
capitaine  demi-voix  tout son monde: _Il faut l'enlever souplement,
garons_! Et tous les forbans frmirent d'impatience, courbs presque 
plat-ventre sur le gaillard d'avant, pour tre plus tt prts  sauter 
bord du btiment, qu'ils dvoraient dj des yeux. Le navire, dont nous
approchions  chaque minute, ne faisait aucune manoeuvre; le plus grand
silence rgnait  son bord: on aurait dit,  quelques embardes qu'il
faisait, que tout son monde dormait, et que le vent seul, en soufflant
dans ses voiles orientes au plus prs, lui faisait suivre sa route. Le
capitaine pirate ne se tenait pas de joie; il se frottait les mains, et
recommandait  ses gens, en retenant son haleine, de faire silence; il
voulait qu'on sautt  bord comme pour faire une niche  l'quipage,
qu'on se proposait de massacrer. Mais, au moment o le bout du beaupr
allait s'engager dans la hanche du brick, car c'tait un grand brick, un
cri terrible de _Feu partout_! se fait entendre dans un porte-voix, et
tout tombe sur le pont du corsaire, au milieu d'un nuage de feu qui nous
couvre tous, comme si notre navire avait disparu dans le cratre d'un
volcan. La dtonnation de cette vole  bout portant avait t si forte,
que personne, je crois, ne l'avait entendue. Ce ne fut que quelques
minutes aprs cette pouvantable commotion, que nos oreilles purent
distinguer le bruit de la mer qui venait battre encore tranquillement
notre navire dmt et perc d'une demi-douzaine de boulets. Nos yeux en
vain se portaient avec effroi autour de nous; le brick avait disparu. On
ne pouvait faire un pas sur le pont sans glisser dans le sang au moindre
roulis, ou sans faire crier un mourant sous ses pieds. Le gaillard
d'avant tait jonch de cadavres. On allume des fanaux; on cherche le
capitaine qui, au moment de la vole, tait mont sur le bastingage; on
ne le retrouve plus; on ouvre les panneaux de la cale, elle tait
remplie d'eau. Tous les hommes, bien portants ou non, sautent aux
pompes, qu'on ne peut franchir. _Nous coulons_! crie un officier:
_embarquons-nous dans la chaloupe et les canots, sans perdre de temps_;
et aussitt on frappe les caliornes sur la chaloupe pour la mettre  la
mer; mais, quand les embarcations sont amenes, chacun s'y jette avec
fureur: les premiers embarqus dfendent leurs places contre ceux qui
veulent s'en emparer, et empcher les canots de dborder sans eux. Les
poignards brillent dans les mains des pirates; le carnage recommence;
et, sur le pont et le long du bord du navire qui va couler dans quelques
minutes, se livre un combat affreux. La chaloupe pousse enfin du bord,
charge de ceux qui sont parvenus  massacrer les assaillants qui
voulaient s'y tablir aprs eux. Dcid  prir ou  ne me sauver que
dans cette embarcation, je saisis la bote qui renfermait un des compas
de l'habitacle, et je me jette  l'eau; je nage avec mon fardeau vers la
chaloupe, qui bordait deux ou trois avirons pour s'loigner du corsaire.
Un des forbans, voyant que j'levais quelque chose au-dessus des flots,
me prsente la pelle d'un aviron, pour m'aider  monter  bord. Ils
aperoivent un compas, et me reconnaissent: pensant que la boussole,
dont ils avaient oubli de se munir, pourrait diriger la route mieux
qu'ils n'taient capables de le faire, ils me reoivent au milieu d'eux.
Un mt de misaine et sa voile avaient t amarrs sur les bancs de
l'embarcation. On s'oriente, et nous faisons route le cap  terre.
J'indique l'aire de vent  suivre; et, sans vivres, sans aucun espoir de
recevoir des secours sur la cte que nous aborderions, nous nous
loignons du navire, que des efforts bien entendus auraient pu
long-temps encore tenir  flot. Le jour enfin vint clairer une des
scnes les plus affreuses que j'aie vues. Qu'on se figure une vingtaine
de brigands entasss dans un canot de vingt-cinq pieds, les uns la
figure barbouille de sang,  moiti endormis sous les bancs, les autres
essuyant le sang qui coulait des blessures qu'ils avaient reues en
poignardant leurs camarades, et les misrables parlant encore avec une
froce satisfaction de leurs exploits et de la victoire qu'ils avaient
remporte! Aucun regret n'chappait de leur bouche; aucune crainte ne se
lisait encore sur leurs visages effroyables. Ils parlaient presque en
riant de la ncessit de se partager les membres du premier qui
succomberait, si nous ne pouvions gagner la terre avant que la faim ne
les tourmentt. Le ciel ne permit pas que ce festin si digne d'eux leur
ft prsent. Un navire dont les voiles blanches se montraient 
l'horizon, vint frapper nos yeux: cette vue me fit tressaillir de joie.
Plac  la barre, mon premier mouvement fut de gouverner de manire 
nous en approcher; mais je pensai payer cher ce mouvement irrflchi.
Tu parais avoir bien envie de nous faire pendre au bout de la grande
vergue de ce btiment, me dit un des pirates.--Il ne nous aura peut-tre
que trop vite, ajouta un autre. Tchons d'avoir la terre: un banc de
sable vaut mieux pour nous qu'un bout de planche o il y a un pavillon
anglais ou amricain.--Mais, rpondis-je aussitt, croyez-vous que si
nous tions sauvs par un navire, je passerais moins que vous pour avoir
fait la course?--C'est vrai, dit un pirate; il serait pendu aussi au
bout d'un cartahut, comme un vrai brave. Amenons notre misaine, pour
n'tre pas aperus de ce chien de navire, qui grossit  vue
d'oeil.--C'est ma foi trop vrai, qu'il grossit: il n'y a qu'un moment
qu'on ne lui voyait que les perroquets, et  prsent on distingue ses
basses-voiles. Nous sommes gobs!--Dites-donc, les enfants, reprit un
autre, si a pouvait tre un ship marchand, un bon enfant de navire bien
charg, avec dix hommes d'quipage, est-ce que nous ne sauterions pas
bien  bord encore en jouant de la pointe? Et les forbans agitaient
leurs poignards en signe de joie. --Tiens, ma poudre n'est pas
mouille,  moi; j'ai deux coups de pistolet  envoyer au premier
venu.--Ah! il serait bon, ce navire, s'il voulait nous recevoir comme de
pauvres malheureux naufrags, et si nous sautions  bord pour prendre la
place de ces parias et leur faire faire un plongeon!--C'est un brick!
crie un forban: il est gros.--Tant mieux! il y en aura plus  la part.
Dans un quart-d'heure il sera sur nous, ou peut-tre nous serons sur
lui; et en avant les fourchettes!--Oui, en avant les fourchettes!
s'crirent-ils tous, en menaant de leurs poignards, encore tout
sanglants, le navire qui s'avanait.

Le brick ne tarda pas  apercevoir notre frle embarcation, qui se
cachait souvent entre deux lames. Une oloffe qu'il fit m'indiqua
bientt qu'il gouvernait sur nous. Quand nous pmes distinguer son bois,
nous remarqumes qu'il tait trs-allong, et que sa mture, spare par
un grand intervalle, pouvait tre celle d'un btiment de guerre. Une
large batterie jaune, rgulirement coupe par des sabords trs-hauts,
ne nous laissa bientt plus aucun doute sur l'espce de navire auquel
nous allions avoir affaire: il fallut se rsigner. Les pirates devinrent
silencieux; car rien n'impose plus  ces brigands de mer que la vue d'un
btiment trs-suprieur en force. Aprs avoir amen ses perroquets et
cargu ses basses-voiles, le brick masqua son grand hunier: cette
manoeuvre se fit au bruit d'un sifflet que je crus reconnatre pour
celui d'un matre d'quipage franais. En nous accostant, deux hommes
nous jetrent une amarre, qu'il fallut bien prendre. On nous ordonna de
monter  bord; mais tous les pirates avaient dj jet leurs poignards
et leurs pistolets  la mer. Ils avaient eu soin mme de se laver la
figure, du sang dont ils taient barbouills, et qui avait eu le temps
de scher sur leurs vilains visages.

Le commandant du brick m'interrogea, aprs m'avoir entendu prononcer
quelques mots de franais. Je lui racontai brivement mon aventure, en
ne dsignant toutefois le navire-pirate, que sous le nom de ngrier
espagnol. Je voulais pargner la vie de ces misrables, qui m'avaient
accord l'hospitalit en me recevant dans leur chaloupe. Ma rserve,
quant  eux, fut inutile, comme on va le voir.

Qu'est devenu le trois-mts ngrier auquel, dites-vous, appartenaient
ces hommes? me demanda le lieutenant de vaisseau commandant le brick
franais.

--Commandant, il a coul sous nos pieds, par suite d'une voie d'eau qui
s'est dclare subitement.

--Cette voie d'eau n'aurait-elle pas t faite par des boulets de
vingt-quatre, reus hier par le trois-mts,  onze heures du soir, 
bout portant? A ces mots, je jetai les yeux sur les seize caronades de
24 du brick, que le commandant fixait en m'adressant cette question, et
je ne doutai plus que ce ne ft le brick mme qui nous avait si bien
mitraills. Je pris le parti de convenir de tout.

Oui, commandant; je suis forc de l'avouer, c'est vous qui nous avez
couls; jamais vole de navire n'a port aussi bien: tout le grement
et la mture basse, cribls par votre mitraille, sont tombs sur nous 
l'instant mme o votre fusillade et vos caronades de l'avant, sans
doute, nous ont percs de part en part. Le navire n'a pas rest une
heure sur l'eau, aprs cet engagement terrible. Si vous aviez voulu
sauver l'quipage, cinquante hommes, peut-tre, ne seraient pas revenus
des cent quarante marins qu'il y avait  bord.

--Sauver ces misrables! Non: on ne peut pas les pendre comme ils le
mritent; mais on les coule, on passe par-dessus et on continue sa
route. Croyez-vous que je ne fusse pas depuis long-temps sur la piste de
ce gueux de trois-mts pirate? C'tait _Raphal de Rgle_ qui le
commandait. Il vous a pris avec trois cents esclaves, vous qui tiez sur
_la Louise_. Vous ne m'avez pas l'air de valoir grand'chose; mais, du
moins, vous n'tes pas un forban: allez demander  djener  la
cambuse.--Qu'on lui donne un hamac, et qu'il se couche. Quant  cette
vingtaine de pirates, qu'on appelle le capitaine d'armes, et qu'il les
mette aux fers. En arrivant au Sngal, on leur apprendra  venir comme
des imbciles attaquer la nuit un brick de guerre, o ils croyaient ne
trouver que trois hommes de quart endormis sur les cages  poules.

Quelque temps aprs m'tre couch dans le hamac o m'avait permis de
reposer le commandant, je m'veillai au bruit que les pas de l'quipage
faisaient sur le pont en manoeuvrant. C'tait le brick de guerre qui
passait entre les dbris du corsaire,  l'endroit mme o celui-ci avait
coul. Quelques avirons, des morceaux de pavois, des planches et des
bouts de mture flottaient  et l; mais pas un seul homme ne
paraissait  la surface des vagues, qui avaient tout englouti. Les
regards des gens de l'quipage se promenaient avec curiosit et avidit
mme autour du bord: pas une expression de piti ne se mlait aux
observations qu'ils se faisaient  voix basse, pour interrompre le moins
possible le silence de cette scne imposante. Le commandant ordonnait
froidement la manoeuvre, que les officiers faisaient excuter sans
paratre attacher une grande importance aux suites terribles de
l'engagement de la nuit. Une heure aprs avoir abandonn les parages o
surnageaient les dbris du trois-mts pirate, les matelots
chantonnaient des airs de bord, sur le gaillard d'avant, en se
promettant d'autres combats avant d'arriver  Gore, lieu de station du
brick.




III.

La Licorne de mer.


La licorne de mer est un de ces monstres marins que l'on croirait
invents par l'imagination des navigateurs, si plusieurs faits n'taient
venus en attester l'existence. Personne ne l'a vue encore, et jusqu'ici
des conjectures seules ont pu faire supposer sa forme; mais, malgr le
vague des probabilits que l'on a runies sur l'identit de ce ctace,
il est des circonstances qui, si elles ne font pas deviner sa
structure, prouvent du moins la ralit de son existence, et le danger
que ses attaques peuvent faire courir aux marins. Nous allons, au reste,
citer ici quelques faits dont personne ne nous contestera
l'authenticit.

En 1827, le navire _le Robuste_, de Bordeaux, fut vendu au port du
Hvre, et le constructeur qui se trouva charg de faire le radoub dont
ce navire avait besoin, remarqua avec surprise, dans un des bordages du
btiment, un bout de corne qui avait transperc un des bordages de
l'arrire,  quelques pieds au-dessous de la flottaison.

_Le Robuste_ est un navire qui a t construit dans l'Inde avec ce bois
de _tec_, dont la consistance est telle, qu'il peut tre rang parmi ces
ligneux que leur duret a fait dsigner sous le nom de _bois de fer_.
Cette corne, trouve d'une manire aussi trange, fut examine avec
attention comme on peut le croire: sa forme tait celle de l'extrmit
d'une dent d'lphant, et sa substance paraissait tre la mme que celle
de cette matire osseuse que l'on nomme ivoire de baleine. Le capitaine
_du Robuste_,  qui on fit part de cette dcouverte, n'en parut pas
surpris; et il expliqua ce fait de la manire suivante: Une nuit,
dit-il, o le navire filait avec un fort beau temps sept  huit noeuds
dans les parages du cap Horn, il fut rveill par un choc si violent,
qu'il crut que le btiment venait de se dfoncer sur un rcif. Mont
prcipitamment sur le pont, il demande aux hommes qui taient de quart,
et qu'il trouve tout interdits, ce qu'ils ont ressenti: ceux-ci
rpondent qu'ils ont prouv une secousse qui leur fait croire que le
navire a touch. On saute aux pompes, on les sonde, et on ne trouve pas
une goutte d'eau dans la cale; la vitesse du btiment mme n'avait pas
t interrompue, et le capitaine savait parfaitement qu'il n'y avait ni
rcifs ni fond dans les parages o il se trouvait. Personne ne put
deviner quelle cause avait pu produire la secousse qu'on avait
ressentie, et qui tait venue du ct de tribord par l'arrire,
c'est--dire dans le sens de la vitesse du navire. Si ce choc avait eu
lieu sur l'avant, on aurait pu penser que la rencontre de quelques
dbris de mture l'et occasionn; mais il devenait impossible de
s'expliquer comment une pave  moiti coule et pu heurter le btiment
par l'arrire, alors qu'il filait sept  huit noeuds. Comme, aprs cet
accident, _le Robuste_ ne faisait pas plus d'eau qu'auparavant, on cessa
bientt de craindre des avaries; et quelques vieux matelots attriburent
cette secousse  l'attaque de quelque licorne de mer, animal dont la
tradition leur avait dj donn l'ide.

_Le Robuste_ continua son voyage; il allait au Prou, et il effectua
cette longue campagne, et plusieurs autres ensuite, sans qu'on et
besoin de le rparer. Ce n'a t que lorsqu'il a prouv le besoin
d'tre radoub, que le bout de corne dont nous avons parl a t trouv
dans son bordage par le constructeur (M. Fouache), qui a conserv cette
substance comme quelque chose d'extraordinaire et de probant. C'tait
bien, en effet, dans la partie o le choc s'tait fait prouver que le
bout de corne s'est trouv. Il tait bris au ras du bordage, de manire
 faire penser que le ctace qui l'y avait plant avec tant de
violence, l'avait rompu pour se dgager de dessous la partie du navire
o il s'tait pris comme dans un pige.

Mais ce fait, s'il avait t observ dans une seule circonstance,
pourrait laisser encore des doutes sur l'existence de ce qu'on appelle
la _licorne de mer_. Un autre exemple, qu'un navire de notre port nous
fournira, va venir ajouter un nouveau degr d'vidence  nos
conjectures. Le trois-mts _l'Olinda_, du Hvre, en se rendant 
Rio-Janeiro, se trouva heurt violemment prs des ctes du Brsil, de la
mme manire que l'avait t _le Robuste_. Le navire, lors de cet
accident, filait neuf noeuds; la secousse fut terrible, et ne causa
cependant aucune avarie apparente. On observa, dans le moment de
l'impulsion donne au navire par le choc, que sa vitesse avait augment,
pendant quelques secondes, de manire  faire sauter l'eau  bord sur
l'avant. _L'Olinda_ fit son voyage, et je crois mme plusieurs autres
traverses, sans faire plus d'eau qu' l'ordinaire. Mais en rparant le
navire, le constructeur mme qui avait suivi le radoub _du Robuste_
rencontra dans le bordage de l'arrire de l'_Olinda_, un bout de
dfense pareil  celui qu'il avait fait arracher, quelque temps
auparavant, sous la flottaison du premier navire. Si malheureusement les
ctaces qui avaient travers le bordage de ces deux btiments taient
parvenus  retirer la dfense qu'ils y avaient enfonce, les navires
auraient coul quelques heures aprs; car jamais le jeu des pompes
n'aurait suffi  jeter l'eau qui serait entre par un trou de prs de
deux pouces de diamtre. _Le Robuste_ navigue maintenant pour le Hvre
sous le nom de _l'Indus_, et _l'Olinda_ fait encore dans notre port les
voyages du Brsil. Les faits que nous rapportons dans cet article sont 
la connaissance de tout le monde, et chacun peut les vrifier et
interroger mme le constructeur dont nous parlons, et qui occupe un des
premiers rangs de son honorable profession.

J'ai souvent entendu dire au brave et malheureux capitaine Girette qu'un
jour, aprs avoir dpass les Aores, en se rendant  la Martinique sur
le trois-mts l'_Activit_, lui et ses officiers prouvrent un choc si
violent dans la chambre o ils taient  dner, que tout ce qui se
trouvait sur la table fut renvers. Dans les parages o il se trouvait
alors, il n'y avait ni fond, ni rochers. La secousse tait venue de
l'arrire, et le navire, qui depuis a port le nom de _Manlius_, n'a pas
plus laiss apercevoir de dommages que _le Robuste_ et _l'Olinda_; mais,
pour cette fois, on n'a pas trouv dans le bordage l'indice qui avait
expliqu les chocs qu'on avait prouvs  bord des deux premiers
trois-mts.




IV.

Naufrage sur la cte de Plouguerneau.


--Vois-tu, Jobic, ce grand navire qui drive avec le courant et le vent,
sur la cte? Ne semble-t-il pas que ce soit la Providence qui nous
l'amne? Ce trois-mts va bientt se perdre, s'il plat  Dieu! Il a
vent dur cette nuit, et nous aurons des dbris  ramasser avant peu.

--coute donc, Bihan, si nous allions avec notre bateau  bord de ce
btiment gar, pour le piloter en dedans des basses! C'est que je
connais un bon mouillage, oui,  terre du grand banc qui brise l au
large. Peut-tre nous donneraient-ils quelque chose de bon  bord de ce
navire, pour leur avoir sauv la vie.

--Ah oui! tais-toi donc! Il y a deux semaines que j'ai voulu faire a
dans mon petit bateau, pour un brick anglais qui s'tait affal sous
Pontusval. J'tais tranquillement  pcher du _lieu_ au large avec ma
femme et sa cousine. Le poisson ne mordait pas, et j'avais dit pourtant
cinq bons _pater_ et autant d'_ave_, avant de jeter ma ligne  l'eau. Je
n'tais pas content, non, et il aurait fallu s'approcher bien prs de ma
figure, pour me voir rire, je t'assure. Mais voil que tout--coup
j'aperois, en levant ma tte, un navire qui barbotait dans les lames,
et qui s'en venait _au plein_. Tu sens bien qu'aussitt me voil 
rentrer mes lignes,  lever mon grapin et  courir sur le btiment 
_toc de voiles_. Quand je montai  bord, les voil tous  m'embrasser,
en anglais, je crois, car ils ne m'avaient pas l'air de parler franais.
Le capitaine savait qu'il allait se perdre.... Par signes, je finis par
lui faire entendre la manoeuvre qu'il fallait faire pour se parer de la
cte, et me voil  remettre le btiment en bonne route.... Combien
penses-tu qu'ils m'aient donn pour mon lamanage, et pour les avoir
sauvs de la mort, ces mauvais hommes-l[2]?

[Note 2: On a imit, autant qu'il tait possible dans ce petit
dialogue, la forme du langage des paysans bas-bretons de cette partie de
la cte du Finistre.]

--C'taient des Anglais, dis-tu?

--Oui, des Anglais, car ils avaient des figures bien rouges, et ils
parlaient de la gorge.

--Ils t'ont donn.... Vous tiez  trois dans ton petit bateau,  ce que
tu m'as dit, n'est-ce pas?

--Oui,  trois, moi un, ma femme deux, et sa cousine trois.

--Ils t'auront donn.... Combien de temps as-tu pass  bord?

--J'ai pass une demi-heure, une heure peut-tre, ou deux ou trois
heures, tout au plus. Mais dis-moi donc combien tu crois qu'ils m'ont
donn?

--Vingt, vingt-cinq, trente cus, peut-tre, que je pense, selon mon
ide!

--Allons donc! Une ou deux livres de viande sale, mon ami, et une
bouteille ou deux d'eau-de-vie qui avait bon got, mais qui ne se
sentait pas passer au gosier.

--Deux livres de viande et deux bouteilles d'eau-de-vie! Pas davantage?

--Pas davantage! Aprs cela, sauvez donc la vie  des hommes!

--Et ils ne t'ont pas seulement donn un peu d'argent?

--Pas ce qui te ferait mal  l'oeil en argent. Seulement, le capitaine
m'a mis dans la main trois petites pices en or, mais si petites, si
petites, que je n'y pensais seulement plus en te parlant.

--En ce cas, il ne faut pas sauver ce gros btiment qui drive sur la
cte en grand. On a meilleur profit  ramasser les hommes une fois morts
sur le bord de la grve, qu' leur sauver la vie en risquant de se
noyer. Deux livres de viande! est-il possible!

--Oui, deux livres de viande sale encore.

--Deux bouteilles d'eau-de-vie qui ne rabotait pas le gosier!

--Oui, deux bouteilles d'eau-de-vie toute douce comme du ratafia des
quatre-fruits[3].

[Note 3: Nom d'une liqueur trs-connue dans le pays.]

--Et trois petites pices d'or qui valaient peut-tre trente cus!

--Pas plus?

--Les coquins! Il faut les laisser se noyer, parce qu'aprs, vois-tu
bien, on a les dbris du btiment et de la cargaison; au lieu qu'en
sauvant le btiment, on n'a rien, et on le voit s'loigner au large en
se moquant de nous.... Oh! comme le vent souffle! Entends-tu comme la
tempte hurle, et comme la mer crie.... C'est la sainte Vierge Marie,
mre de Dieu, qui fait ce _coup de temps_ tout justement pour nous.

Le btiment qu'avaient aperu nos deux pcheurs de Plouguerneau, luttait
en effet contre la tempte, et luttait sans espoir de salut. Chacune des
voiles qu'il prsentait  la violence du vent pour essayer de s'lever
de la cte, tait enleve en mille pices par la bourrasque furieuse.
Pouss par la masse norme des lames qui le heurtent en travers, il
drive en roulant vers le rivage sem d'cueils et blanchi par l'cume
des vagues, qui mugissent sur le sable soulev. Il mouille ses ancres
sur le fond, qu'elles labourent en cdant  l'effort des cbles....
Efforts inutiles; le btiment va prir: son quipage nombreux se presse
sur le pont, monte dans les cordages, au haut des mts, que la mer
couvre dj, que le vent plie comme de frles peupliers sur la lisire
d'une fort. Les malheureux naufrags lvent les mains au ciel,
confondent leurs cris de terreur ou de dsespoir.... A terre, c'est un
autre spectacle: de barbares paysans, la joie dans les yeux, l'espoir
dans tous les gestes, l'impatience dans tous les mouvements, attendent
que la mer courrouce apporte  leurs pieds les fruits du naufrage.
Pendant que les matelots du navire et les passagers les implorent comme
des anges sauveurs, ils leur tendent les bras, mais pour les saisir, les
attirer  eux et les dpouiller. A chaque cri de terreur que poussent
les naufrags, les pcheurs du rivage rpondent par un rugissement
d'allgresse.... La tempte est la plus forte, et les voeux de la
cruaut sont seuls exaucs: le navire disparat dans une rafale
pouvantable, sous les montagnes d'eau qui mugissent en se roulant les
unes sur les autres, comme pour submerger la terre sur laquelle elles
viennent se briser avec un horrible fracas....

La rafale a pass comme un coup de foudre: une _acalmie_ lui succde....
Quelques ttes d'hommes et de femmes se montrent au-dessus des flots
palpitants; des dbris surnagent. C'est sur ces dbris que se porte
d'abord l'avidit des paysans. Ils les halent  terre, en se jouant avec
les lames furieuses auxquelles ils disputent les restes du naufrage.
Puis aprs, c'est sur les naufrags qu'ils nagent, non pour les
secourir, mais pour en faire une proie et se les partager. Aussi, voyez
avec quelle curiosit ils regardent ces matelots et ces passagers
tremblants, qu'ils attirent sur le rivage! Pendant que ceux-ci
remercient les riverains  qui ils croient devoir la vie, les paysans ne
cherchent qu' arracher la montre qu'ils aperoivent  la ceinture de
leurs htes, ou la bague qui brille  leurs doigts engourdis. Les
naufrags pleurent d'attendrissement; les paysans sourient d'un affreux
espoir. Il y a des femmes dans les naufrags sauvs. Mais il y a des
femmes aussi dans les habitants du rivage, et celles-ci sont
impitoyables. L'une d'elles va jusqu' briser avec ses dents la bague
qu'elle n'a pu ter au doigt gonfl de la femme du malheureux capitaine,
tendu mort sur la grve qui regorge dj de cadavres.

Le temps cependant s'apaise. Les hommes et les femmes chapps  la
tempte, restent pendant la nuit  demi nus, sur la plage inhospitalire
o la cupidit les a accueillis avec tant d'inhumanit. Des feux allums
par les paysans, pour clairer les travaux du sauvetage, servent 
rchauffer les membres glacs des naufrags. Les cris de joie des
pcheurs de Plouguerneau se mlent aux lamentations de leurs victimes,
toutes les fois qu'ils parviennent  tirer  sec une pave du navire, ou
une caisse de marchandises que leur apporte la mer moins agite. Le jour
se fait bientt: le temps est devenu moins menaant; le ciel, qui
quelques heures auparavant vomissait la tempte et la foudre, a repris
sa srnit, et il semblerait sourire  la nature, si les dbris d'un
navire et les cadavres de quelques naufrags n'taient pas l pour
attester les malheurs de la veille et le dlire rcent des lments.

Avec le jour, un btiment de guerre rdant sur la cte, est venu
mouiller sur le lieu de l'vnement, pour s'opposer  la fureur trop
connue des habitants de la cte aprs tous les naufrages. Les postes
voisins de douane accourent aussi. Chaque matelot de l'tat, chaque
prpos des douanes, dispute aux habitants du rivage la proie qu'ils
veulent arracher  la mort mme. L'ordre se rtablit: l'humanit veille
 ct de la cupidit; la gnrosit succde  la violence et 
l'endurcissement. Mais les paysans, repousss dans leurs cahuttes,
s'assemblent pour concerter pendant la nuit une attaque contre la force
arme, et pour tcher encore de ravir aux hommes de l'tat, les lambeaux
du navire et de la cargaison que protgent l'honneur et la force.

Il y a quarante-cinq ans  peu prs que ce triste vnement se passa
sur la cte de Plouguerneau. Depuis ce temps, toute une rvolution a
pass sur les moeurs des habitants de ces sauvages contres, et ces
moeurs se sont adoucies  la lueur des lumires qui ont pntr jusque
dans les cantons les plus ignors. Aujourd'hui peut-tre, on ne prodigue
pas encore aux naufrags, sur cette cte aride, les soins que rclame le
malheur; mais du moins on ne dpouille plus de leurs humides vtements,
les infortuns que la mer furieuse jette  moiti morts sur ces plages
d'airain. Oh! que la civilisation est belle, mme quand elle n'inspire
pas toutes les vertus! C'est elle qui mousse la frocit de la
barbarie, et qui finit par neutraliser jusqu' la plus stupide cruaut.




QUATRIME PARTIE.

       *       *       *       *       *

Moeurs des Gens de Mer.




I.

La Prire des Forbans.


Un capitaine franais, de mes amis, fut pris,  peu de distance des Iles
du Cap-Vert, par un pirate qui croisait dans ces parages. Le navire
captur n'offrit aux corsaires qui en visitaient la cale, que quelques
marchandises avaries par la grande quantit d'eau que faisait depuis
long-temps le btiment. L'quipage, pouss et enferm dans la chambre,
avait averti en vain les forbans que s'ils ne pompaient pas activement,
le navire finirait par couler bas sous leurs pieds. Ceux-ci, plus
occups  transporter  bord de leur brick-golette ce qui leur
convenait dans la cargaison, qu' franchir les pompes, ne tinrent aucun
compte de l'avis de l'quipage; et ce ne fut que vers la nuit qu'ils
s'aperurent que leur prise tait remplie  moiti de l'eau qu'on avait
nglig de pomper. Force fut alors pour eux de lcher leur proie. Le
capitaine franais et ses matelots, une fois dbarrasss de la prsence
des corsaires, sautrent aux pompes, qu'ils ne quittrent pas de la
nuit; mais ils ne purent parvenir  les franchir; et, vers le jour, ils
rsolurent d'abandonner le btiment et de se sauver dans les
embarcations. Toutes les dispositions convenables furent faites pour
excuter cette rsolution. Deux canots approvisionns de tout ce qui
tait indispensable s'loignrent  force de rames du btiment, qu'ils
abandonnaient  moiti sombr; mais  peine avaient-ils fait quelque peu
de route, qu'ils aperurent avec le jour naissant le navire-pirate, que
le calme plat de la nuit avait empch de s'loigner. Aussitt que
celui-ci eut connaissance des deux canots, il leur envoya un coup de
caronade pour les contraindre  venir  lui. Les embarcations, forces
d'obir  un ordre aussi irrsistible, abordrent le corsaire. Le
capitaine qui le commandait tait un Espagnol. En peu de mots, il fit
comprendre au capitaine franais qu'aprs l'avoir pill, il n'entendait
pas l'exposer a tre noy, et qu'il lui accordait asile  bord de son
corsaire,  condition que lui et son quipage s'emploieraient du mieux
possible jusqu' ce qu'on pt les mettre sur le premier navire qu'on
rencontrerait; et, pour commencer  les rendre utiles, on fit prendre la
barre au capitaine franais, et on ordonna aux matelots de laver le pont
du navire, pendant que les gens de l'quipage du corsaire s'occupaient 
d'autres travaux.

Quelques jours se passrent sans vnements. On faisait route vers le
cap Sainte-Marie: pendant que les pirates s'enivraient de l'eau-de-vie
qu'ils avaient trouve  bord de leur prise, ils donnaient la barre  un
des matelots franais, et un officier aussi peu attentif que les autres
 la manoeuvre fumait gravement en regardant de temps en temps le
compas sur lequel on gouvernait en route. Une nuit, pendant que l'on
relevait le quart qui avait veill jusqu' minuit, on aperut le feu
d'un navire. Le capitaine forban fut rveill: on tint conseil; il fut
dcid qu'on prendrait chasse par prudence jusqu' ce que le jour permt
d'observer le navire en vue. On crut remarquer bientt que le feu que
l'on avait relev restait  la mme distance, quoique le corsaire ft
route pour s'en loigner, et cela fit supposer que le btiment qui le
portait avait vu la golette, et qu'il la chassait.

Les pirates passent aisment de la tmrit  la peur: ils ont trop de
conscience du sort qui les attend pour ne pas s'exagrer quelquefois
l'imminence des dangers qu'ils entrevoient, et ils conservent
difficilement leur sang-froid dans les circonstances o d'autres marins
ne perdraient pas leur calme ordinaire. Le jour se fit, et ses premiers
rayons laissrent bientt  nos corsaires le loisir de reconnatre le
navire en vue: c'tait un brick de guerre, que l'on supposa appartenir 
la station franaise du Sngal. Il marchait bien; et quoique la brise
ft devenue forte, il tait couvert de toile. Le corsaire ne tarda pas 
faire aussi de la voile et  orienter au plus prs, allure favorable
pour une golette. La mer devenant grosse, et le navire, filant sept 
huit noeuds de bout  la lame, passait dans chacune des vagues qui le
couvraient de l'avant  l'arrire. Le bton de foc allait tre rompu
dans les coups du plus violent tangage. Le capitaine ordonna de rentrer
le grand foc; deux matelots sautrent  l'instant sur le beaupr, mais 
peine amenait-on la voile, qu'un des bouts de l'coute enleva en
fouettant avec force, un de ces hommes, qui fut jet  trois ou quatre
brasses du bord: il levait son bras droit sur les flots pour faire
signe qu'on le sauvt: on lui jeta plusieurs bouts de planche; mais il
fut impossible de songer  le secourir autrement; il disparut dans une
lame en jettant un cri qui fut entendu de tout l'quipage. La mort
soudaine de cet homme, dans une circonstance si critique, parut produire
sur le capitaine espagnol, mont sur le dme de la chambre, une
impression des plus vives: _Amigos_! s'cria-t-il, _no somos perros;
roguemos por el alma del pobre Simfroniano_! (Amis, nous ne sommes pas
des chiens; prions pour l'me du pauvre Simphronien). Aussitt tous les
pirates imitrent le geste de leur capitaine, mirent leur bonnet rouge 
la main, et psalmodirent une prire rapide en tournant les yeux sur la
vague qui venait d'engloutir leur camarade. Jamais, m'a dit le
capitaine franais, il n'prouva une impression semblable  celle que
lui causa la vue de tous ces pirates arms de poignards, couverts
presque de sang, et prenant l'attitude respectueuse et expressive de
gens livrs  la prire.... Le brick franais approchait cependant:
dj on distinguait sur son avant une partie de son quipage qui se
disposait  combattre. Arriv  une porte de fusil, dans l'embellie
d'une lame, il fit feu de deux caronades, dont la mitraille pera les
voiles du corsaire, qui se disposait  riposter tant bien que mal. La
fusillade commena: plusieurs hommes furent atteints, et le capitaine
espagnol, frapp  mort sur son bastingage, avait dj cri d'amener,
lorsque le petit mt de hune du brick, trop forc par les voiles qu'il
portait, se rompit et laissa le corsaire fuir sous sa vole. Au
craquement que fit entendre le mt en tombant, la joie la plus vive
clata parmi les pirates, qui tous se mirent  pousser un houra et 
s'agenouiller, le bonnet  la main, en signe d'actions de grces. Le
soir on ne voyait plus le brick, qui travaillait  rparer ses avaries.
Dans le moment de scurit qui succda  cette journe d'agitation, tous
les pirates, recueillis dans leur joie, attriburent le bonheur qu'ils
avaient eu d'chapper au brick croiseur,  la ferveur de leur prire.
Pendant toute la nuit, ils s'enivrrent en rjouissance de l'efficacit
de leur acte de contrition.

Un btiment marchand fut aperu par le pirate deux jours aprs la chasse
qu'il avait reue du brick franais, que l'on a su depuis tre _le
Cuirassier_. Le corsaire pilla le navire qu'il venait de rencontrer, et
mit  bord de la prise, qu'il renvoya, le capitaine franais et son
quipage, qui furent dbarqus  Gore. Jamais, m'a rpt plusieurs
fois ce capitaine, en me rappelant sa captivit  bord du corsaire, je
n'oublierai la prire des forbans.




II.

Le voeu de deux Matelots.


L'incrdulit afflige quelquefois chez les gens instruits; chez les
hommes grossiers, elle effraie. Les uns,  dfaut de croyance et de
religion, peuvent avoir des principes, et la morale publique se trouve
au moins rassure de ce ct; mais chez les autres, toutes les passions
s'lancent sans frein, et leur brutalit, qui ne cherche que l'occasion
de s'assouvir, en rencontre malheureusement la facilit.

On parle beaucoup de la superstition des matelots et de ces voeux
purils que la peur leur arrache souvent dans les moments de danger.
Mais on aurait tort de croire, sur les rapports qui ont accrdit
l'opinion de la faiblesse que les marins montrent quelquefois en
prsence du pril, que le plus grand nombre d'entre eux sont ports 
faire des voeux au moindre vnement qui menace leur vie. Presque tous,
au contraire, rejettent au milieu des dangers toute espce d'acte timide
qui aurait pour objet d'appeler sur eux le secours de la Providence. Un
mot plaisant, une saillie impie, une bravade gaie, s'chappe quelquefois
de la bouche du matelot qui ne voit devant lui qu'une mort certaine, et
qui la brave avec ironie, comme s'il ne s'agissait que de se donner une
vole de coups de poing avec elle, ou de la dconcerter par une
fanfaronnade.

En 1826, un navire que je commandais se trouva assailli, un jour aprs
son dpart de la Martinique, par le terrible ouragan qui renversa la
Basse-Terre. Sur vingt-un hommes dont se composait l'quipage, quatorze
languissaient dans leurs cabanes, attaqus par la fivre jaune, qui,
cette anne, avait dsol les Antilles. Ce fut avec une peine extrme
qu'avant la tempte, nous pmes russir  serrer, tant bien que mal, les
voiles dont nous voulions nous dbarrasser. Quand le vent, devenant
trs-fort, ne nous eut plus laiss de doutes sur les dangers qui nous
menaaient, une circonstance vint encore ajouter  notre embarras: le
grand foc, serr sur son bton, se dferla; et, par l'effet du vent qui
fit courir ses bagues sur la draie, il se trouva hiss; la toile tait
neuve et forte, et elle battait avec une violence telle, qu' chaque
instant le bton de foc paraissait vouloir casser avec la tte du mt de
hune, sur laquelle la draie faisait effort. Ce fut en vain, comme on le
pense bien, que nous essaymes  haler bas cette voile, dont l'effet
tait d'autant plus dangereux qu'elle faisait arriver le navire, que
nous voulions tenir en cape sous son foc d'artimon, le grand hunier
ayant t enlev. J'esprais que le grand foc aurait le mme sort; mais,
par une fatalit qu'ont prouve tous les marins, ce qui devait venir
n'arrivait pas; la maudite voile rsistait.

Un des matelots, nomm _Lachausse_, m'ayant entendu exprimer vivement
le dsir que j'avais que l'amure du foc partt, me proposa d'aller la
couper et donner un coup de couteau dans la laize du point. Il y allait
de sa vie; je lui dis d'attendre encore: Non parbleu pas! me dit-il; je
sais bien que je ne serai pas pendu cette fois-ci, pour vous dsobir.
Et voil mon homme, petit, rsolu et leste, parti sur l'avant. Un
multre de Caenne, nomm _Franconi_, le matelot de celui-ci, veut le
suivre: Allons, lui dit Lachausse, allons essayer  boire un coup
ensemble sans trinquer! Ce furent les derniers mots que j'entendis; la
force du vent m'empcha de savoir ce qu'ils y ajoutrent. Je les vis se
serrer la main, s'embrasser, et se cramponner comme des chats, sur le
bton de foc, qui allait se rompre. Trois minutes aprs, l'amure tait
coupe, la voile dfonce, mes hommes rentrs  bord, et le bout-dehors
de beaupr bris avec le petit mt de hune. Le navire, revenant alors
au vent, se tint en cape. L'ouragan, qui engloutit tant de btiments
dans cinq  six heures, s'apaisa vers le soir; et le lendemain je
rentrai  la Pointe--Ptre, pour rparer mes avaries, au milieu des
dbris dont les flots taient couverts.

Rien ne s'oublie plus vite que les dangers prouvs  la mer. Quelques
heures suffirent pour nous remettre de nos fatigues. Les malades furent
conduits mourants  l'hpital. Le surlendemain de notre arrive,
Lachausse et Franconi me parurent, en me parlant, avoir une contenance
timide: je devinai qu'ils avaient quelque chose  me demander; car il
n'est pas difficile de voir sur la figure d'un matelot quand il a
quelque chose  solliciter de son chef. La moindre inquitude lui te
son air franc et ses manires libres. Je voulus voir venir mes deux
champions. L'un d'eux tire enfin son bonnet rouge, s'approche de ct de
moi, et me demande deux gourdes  compte sur ses gages. Que feras-tu de
ces dix francs? lui dis-je; as-tu besoin de souliers, de tabac, de
chemises, d'un pantalon?--Non, me rpondit-il; j'ai de tout cela; mais,
voyez-vous, capitaine, je vous demande deux gourdes pour acheter une
poule et quatre bouteilles de vin.--Et  propos de quoi une poule?--Ah!
voyez-vous, c'est que dans l'ouragan, quand j'ai saut avec Franconi sur
le bout-dehors de beaupr, nous avons fait un voeu.--Et quel voeu,
encore?--Le voeu de manger une poule  la premire terre!... Le soir,
en effet, la poule fut cuite et mange par eux, mais par eux seuls.
Jamais voeu ne fut plus religieusement rempli.

Curieux de savoir quelle ide Lachausse, surtout, attachait  son _ex
voto_, je lui demandai, quelques jours aprs que la poule avait t
digre, s'il avait cru faire quelque chose d'agrable  Dieu, en lui
promettant le sacrifice de dix francs. Mais, d'abord, j'ai pens 
m'tre agrable  moi, me dit-il.--Tu ne crois donc  rien, lui
demandai-je encore?--Pardon, capitaine; je crois  mon ventre, quand
j'ai envie de manger un poulet.

Dans une autre circonstance, o le mme matelot entendait dire  l'un de
ses camarades: Dieu veuille que le temps change! je l'entendis
rpondre avec ironie  celui-ci: Crois-tu que, s'il y avait un Dieu, il
y aurait des matelots? Deux heures aprs, un coup de mer enlve mon
homme, qui revient  bord en se cramponnant  un bout de drisse qu'il
saisit sur les porte-haubans. A peine se vit-il sauv qu'il s'cria,
tout couvert d'eau: Parlez-moi de cela! je n'aurai pas besoin de me
mouiller le bout des doigts pour me tuer les puces. Il y avait dans ce
matelot de l'incrdulit pour tout un quipage, et on en trouve comme
lui  bord de tous les navires.




III.

L'Aspirant de Marine.


Une embarcation s'expdie du bord pour le service. Les canotiers rangs
sur leurs avirons, et le patron assis prs de son gouvernail, attendent
l'aspirant, qui prend les ordres de l'officier de garde. L'aspirant
descend dans le canot; les avirons tombent; le brigadier, post devant,
pousse au large avec sa gaffe; on rame vers terre. Pendant le trajet,
l'aspirant, assis sur le banc de tribord, n'adresse au patron, plac
prs de lui, que quelques mots de commandement; mais il n'entame aucune
conversation. Les personnes peu familiarises avec les habitudes du
service, seraient tonnes de voir, dans un marin si jeune, et
quelquefois chapp  peine  l'enfance, autant de gravit et de
svrit; mais cette attitude calme, cette raideur de caractre, taient
dj des qualits acquises  l'enfant dont on veut faire un homme de
mer. C'est le premier effet de la rigoureuse ducation qu'il a reue
parmi les hommes de sa profession. Avec l'ge, il deviendra
imperturbable. Les dangers au milieu desquels il va vivre, ne feront que
dvelopper son courage et exercer son sang-froid, la plus prcieuse des
qualits de l'homme de mer.

L'embarcation arrive  terre. L'aspirant donne ses ordres au patron,
tandis qu'il va lui-mme remplir sa corve. S'il rencontre de ses jeunes
amis, son front se dride avec eux: il est allg du poids de son rle
et de la contrainte qu'il s'est un instant impose comme chef; mais en
retournant  son poste, il reprend son air taciturne avec ses
infrieurs. Il arrive  bord, et va rendre compte de sa corve 
l'officier qui l'a expdi. Souvent il se fait que le temps pass 
terre a excd celui qui lui avait t assign; si l'officier lui
ordonne, dans ce cas, de se rendre  la fosse-aux-lions, cette
injonction est faite sans phrases, sans emportement, et elle est reue
avec rsignation, excute avec promptitude. On devine, dans cet acte
imprieux et cette obissance passive, tout le secret du service
maritime: commander, punir avec calme et obir sans observation.

Placs entre les officiers et les matelots, pour recevoir les ordres des
uns et les faire excuter aux autres, les aspirants sont presque
toujours en butte aux haines et aux sarcasmes de l'quipage. Mais leur
nergie, dans un ge d'exaltation et de dvouement, suffit  tout.
Souvent on voit ces jeunes officiers punir de leurs propres mains de
vieux marins insolents ou maladroits, et ces chtiments, qu'excusent la
rigueur et les difficults de leur position, sont toujours infligs avec
un calme et une espce de supriorit qui imposent aux hommes les plus
grossiers et les plus sauvages, ce respect et cette crainte si
ncessaires  ceux qui ne semblent destins qu' obir avec rsignation,
comme des instruments aveugles d'une volont ferme et intelligente.

Une distance immense spare le matelot de l'officier,  la mer. On ne
reconnat pas dans cette hirarchie les rapports qui, dans les armes de
terre, rapprochent les soldats de leurs suprieurs. Un caporal, dans une
compagnie, peut, avec de l'intelligence, deviner les secrets de l'art
militaire qui suffit pour conduire un rgiment. A bord d'un vaisseau, il
n'y a que les hommes qui ont consacr une partie de leur vie  l'tude
des mathmatiques, qui puissent conduire le navire. L'quipage ignore le
lieu o il se trouve, le point o on va le conduire et les moyens qu'on
emploie pour arriver  ce point-l. Cette ignorance fait toute la force
et la scurit des officiers. Trouvez un moyen vulgaire de conduire les
navires sur l'Ocan, et la discipline des btiments de commerce et celle
des btiments de guerre, deviendra impossible peut-tre. Un vaisseau, en
cinglant sur les mers, se spare pour long-temps de toutes les lois qui
veillent,  terre,  la conservation de l'ordre social; il devient, sur
les flots, une petite rpublique o la force peut opprimer la raison et
la justice. Mais le besoin de gagner un port, de trouver un asile o les
hommes qui le montent rencontreront des vivres et des secours, enchane
les plus turbulents  une ncessit sous l'empire de laquelle les
caractres les plus imptueux et les plus rebelles sont obligs de se
courber.

Les connaissances astronomiques se sont tendues, mais les moyens de
l'art nautique, en se multipliant, ont exig chaque jour aussi des
tudes plus longues et plus srieuses. Le calcul des longitudes, si
ncessaire, est rest aux mains des adeptes de la science. C'est un
bienfait de la Providence qui, en permettant que les hommes se
risquassent avec succs sur l'immensit des mers, a voulu que ceux qui
n'avaient rien  perdre fussent guids par ceux qui avaient tout 
conserver, et l'honneur d'une nation  venger, ou les intrts de la
proprit  faire respecter.




IV.

Les Pilotes.

DIALOGUE ENTRE UN JEUNE ET UN VIEUX PILOTE.

(La scne se passe sur un des quais de l'entre d'un port de mer.)


_Le pilote Filiot_.--Vous voyez bien ce temps-l, matre Ladire,
n'est-ce pas? eh bien... je ne vous en dis pas davantage, et vous m'en
direz des nouvelles, pas plus tard que demain.

_Matre Ladire_.--Pour ce qui est du temps, mon garon, quand tu
voudras m'en apprendre long comme l'petit doigt seulement, il faudra que
t'en apprennes long comme eul bras, et ce sera pas encore trop; car, en
fait de a, j'avons un baromtre qu'en sait plus que tous les gomtres
du monde.

_Le pilote Filiot_.--Et queu baromtre avez-vous donc, sans trop vous
commander, matre Ladire?

_Matre Ladire_.--C'est z'un baromtre que j'voudrais bien t'revendre
au prix qui m'a cot: une grappe de raisin[4] qui m'est z'entre dans
la cuisse avec d'autres mitrailles d'abord d'un vaisseau anglais au
combat de Groais.

[Note 4: Paquet de petits biscaens qui forment la mitraille que
s'envoient les navires qui combattent de prs.]

_Le pilote Filiot_.--C'est pas l'embarras, une blessure est une bonne
chose pour savoir le temps qui fera.

_Matre Ladire_.--Quand le vent a la moindre petite volont d'anordir,
j'parie avec le plus malin de lui dire, vingt-quatre heures  l'avance
d'o il en soufflera. Dans le temps o ce que j'pilotais, j'faisais
appareiller les navires deux mares avant le revirement de brise, aux
premiers lancements de mon genou: quand l'rhumatisme gagnait la cuisse,
ils avaient dmanch. En temps de guerre, j'aurais fait ma fortune 
bord d'un corsaire, avec mon infirmit.

_Le pilote Filiot_.--Ah! si j'avions encore des corsaires, la navigation
serait plus agrable qu' c't'heure, o il n'y a pas tant seul'ment 
gagner d'leau  boire  la mer!

_Matre Ladire_.--Si, il faut tre juste, il y a encore d'leau  boire
pour tous les vrais matelots; mais la paix a fait bien du tort aux
corsaires; mais c'est d'la faute de ceux qu'ont fait les traits.

_Le pilote Filiot_.--J'crois bien. Si encore ils avaient eu le sens de
faire une paix o c'qu'il y aurait eu la permission de faire la course,
ils n'auraient pas perdu la marine.

_Matre Ladire_.--C'est Dcrs qu'a perdu la marine: il a vendu nos
vaisseaux  l'Anglais, et il payait les capitaines pour ne pas se
battre. L'empereur tait un bon homme, qu'avait de bonnes intentions;
mais s'il avait fait pendre tous les commandants et les amiraux, le
reste se serait bien battu. Il n'y avait que la potence, quoi, qui
pouvait relever la marine. Il fallait voir, au combat du 13 prairial,
comme j'nous sommes taps. C'tait pas du Navarin, a, quand l'vaisseau
_l'Vengeur_ a coul comme un plomb pour ne pas laisser couper la ligne;
car dans notre temps une ligne coupe, c'tait la mort d'une escadre.

_Le pilote Filiot_.--J'crois qu' prsent, pas moins, si nous avions la
guerre avec l's'Anglais, ils ne mangeraient pas tous les jours notre
soupe.

_Matre Ladire_.--C'est possible; mais quand on veut faire des soldats
avec des matelots qu'ont des casques d'pompiers, on risque d'n'avoir
plus de matelots o c'qu'on a voulu avoir des matelots et des soldats:
c'est z'encore ce coquin de Dcrs qu'a voulu faire des hommes  deux
usances.

_Le pilote Filiot_.--L'matelot est fait pour l'pioir, et l'soldat pour
le fusil: en donnant l'un et l'autre  un homme, il faudrait lui donner
en mme temps quatre mains. Il n'y a pas de bon sens dans
l'embataillonnement des marins, pas plus que dans l'amarinement des
soldats. La mer, comme on dit, est au matelot, et la terre au troupier.
Chacun sa petite affaire, et tout le monde sera content.

_Matre Ladire_.--Comme j'te disais donc tout--l'heure, on s'tappait
proprement dans mon temps, et avant la rvolution. Tiens, par exemple,
en 78... oui; car c'est bien en 78 que s'est fait la guerre de 81,
n'est-ce pas?

_Le pilote Filiot_.--Oui, en 78, plus ou moins; mais a n'fait rien  la
chose.

_Matre Ladire_.--Eh bien, comme j'te disais donc, en 78, la frgate
_la Belle Poule_, que Dieu lui fasse paix et misricorde! fut z'attaque
par toute une escadre anglaise qu'tait z'en pleine paix. Le capitaine
franais, qu'tait pas trop dchir comme a, dit z' son quipage:
Enfants, c'est pas une nation civilise qui vous attaque; c'est des
brigands! et il faut z'en dcoudre! Ce qui fut dit fut fait
z'effectivement, et aprs cinq heures de combat z'un peu chaud, _la
Belle Poule_, qu'avait cribl et reint une frgate de sa force, et
qu'avait reu toute la borde de la lche escadre qui l'avait z'attaque
dans le sein de la pleine paix, s'en revint au port, gouvernant comme
une petite demoiselle, avec son grand mt de hune coup z'au raz du
chouque et sa poupe dfonce, et faisant de l'eau comme un panier par
les trous de boulets qu'elle avait reus  la flottaison. Elle avait eu
dans le combat les deux tiers de ses matelots mis sur les cadres, et
tous ses gabiers tus. Il n'y a pas eu de combat plus beau qu'a; tant
plus qu'il y a de monde qu'avale leur gaffe dans une affaire, tant plus
l'affaire est belle. Il y avait plaisir alors  se repasser de la
mitraille par le visage avec les Anglais. Le bon temps est loin 
prsent. Mais c'est gal; le nom du capitaine de _la Belle Poule_, que
j'ai z'oubli de te rciter, c'est La Clocheterie.

_Le Pilote Filiot_.--C'est toujours bon  savoir; mais il m'est avis, si
je n'ai pas la berlue, que v'l z'un navire qu'entre sans pilote dans
les jetes.

_Matre Ladire_.--Allons, mon garon, va vite dans ta pirogue
l'aborder, et souplement; car, pilote ou non  bord des navires, il faut
que l'pilotage se paie.

_Le pilote Filiot_.--Attendez, j'l'aurons avant qu'il soit  la tour. Le
capitaine, j'le connais; il est malin, et il est pratique; mais
j'l'aurai: ces Amricains, voyez-vous, a croit viter le paiement du
pilotage, quand le pilote n'a pas abord.

_Matre Ladire_.--Fais-le payer comme si tu l'avais pris  Barfleur;
car, vois-tu, il n'y a que les abus qu'ont perdu notre marine, et il ne
faut pas que toi, marin, tu prtes la main  d'sabus.




V.

Les filets d'abordage.


Nous avons quelquefois eu lieu de parler  nos lecteurs de cet appareil
dont les petits btiments de guerre s'enveloppent au mouillage, en
certaines circonstances critiques. Comme les marins seuls connaissent ce
genre de dfense, et que nous crivons surtout nos esquisses maritimes,
pour les gens trangers  la marine, nous allons essayer de donner ici
une ide exacte de ce qu'on entend par des filets d'abordage.

Ces filets, dont la maille est  peu prs de la largeur de la main, sont
faits avec un cordage de la grosseur du petit doigt. Fixs par leur base
sur la partie extrieure du bastingage, ils font le tour du navire
qu'ils sont destins  protger contre les coups de main de l'ennemi.
Des montants placs  une certaine distance les uns des autres servent 
lever les filets  huit ou dix pieds de haut au-dessus des bastingages,
et lorsque ce rseau de cordes est tendu, au moyen des drisses qui le
soutiennent, le btiment se trouve entour d'un treillage plus difficile
 franchir que les chevaux-de-frise, que l'on lve  terre avec tant de
peine et de temps.

C'est l, peut-tre, ce que l'on concevrait difficilement sans
l'exprience, qui a tant de fois dmontr l'excellence des filets
d'abordage dans les attaques subites, et contre les coups-de-main les
plus hardis.

Mais pour que ces filets puissent remplir compltement le but qu'on se
propose en les _grant_ (c'est le mot), il faut que ceux qui les
dressent aient soin de ne pas trop les raidir, et de laisser ce qu'on
appelle _du mou dedans_. Lorsque les marins des pniches attaquent un
navire garanti par ses filets, ils sont ordinairement arms de longues
faux, avec lesquelles ils cherchent  couper le rseau qui les empche
de sauter  bord. On sent bien que si les mailles du filet taient trop
raides, les assaillants parviendraient, plus aisment que lorsqu'elles
sont molles,  couper le cordage tendu.

Quelquefois nos btiments convoyeurs, non contents de dresser des filets
d'abordage, selon la manire que nous venons d'indiquer, cherchaient
encore  se prmunir contre les attaques de nuit, en installant de
doubles filets.

Ce dernier genre de rseau de corde n'est pas destin, comme son nom
semblerait l'indiquer,  doubler seulement les filets simples. C'est une
tout autre installation.

Les doubles filets d'abordage se dressent sur des montants ou des
esparres, qui se meuvent verticalement le long du bord, o ils sont
tablis sur des charnires. Cette espce de large tissu figure assez
bien, sur les flancs d'un navire, ces filets avec lesquels on prend 
terre des alouettes au miroir. Ce sont,  proprement parler, des ailes
que l'on tablit autour du bastingage. Au bout de chaque montant, on
frappe une drisse et on suspend un boulet ou une gueuse de cinquante,
pour que le poids de ces lourds objets puisse faire tomber sur la mer
les filets abandonns  eux-mmes, quand on largue les drisses qui les
tiennent levs sur leurs montants mobiles.

Les filets simples sont une arme dfensive; les filets doubles sont une
arme offensive. Voil la diffrence entre ces deux appareils.

Il est facile de comprendre que lorsque les pniches viennent aborder un
navire ainsi garanti par ses doubles filets, il suffit de larguer ce
redoutable appareil pour que les assaillants se trouvent pris sous les
mailles des filets, qui tombent sur eux de manire  les envelopper
comme dans un pige. Alors rien ne devient plus ais pour l'quipage du
btiment abord, que d'accabler  coups de fusil et  coups de canon des
assaillants  qui la libert de se mouvoir et d'agir hostilement vient
d'tre te.

Un fait que l'on m'a souvent racont, et dont tous les dtails sont
encore prsents  ma mmoire, servira mieux encore que toutes les
descriptions que l'on pourrait donner,  faire connatre tout le parti
que pouvaient retirer de l'emploi des filets, les petits btiments de
guerre qui mouillent sur les ctes, en prsence de l'ennemi, dont ils
ont  redouter les tentatives d'abordage pendant la nuit.

Un lougre, corsaire du Nord, de Dieppe ou de Calais, je crois, se trouva
tre chass, aprs avoir fait quelques prises, par une corvette
anglaise,  laquelle il ne put chapper qu'en mouillant en dedans des
bancs de Somme, sur un fond que le btiment ennemi, avec son grand
tirant d'eau, ne pouvait s'exposer  franchir. La nuit s'approchait;
mais avant que l'obscurit ne vnt envelopper tous les objets autour de
lui, le capitaine du lougre vit,  la longue vue, la corvette mettre
trois embarcations  l'eau, et puis aprs, ces embarcations, recevoir
des armes qu'on faisait passer par dessus les bastingages, aux hommes
qui les montaient.... Plus de doute; les pniches anglaises devaient
venir, pendant la nuit, attaquer au mouillage, qu'il ne pouvait plus
quitter, le pauvre corsaire franais!

Il ne fut pas difficile au capitaine du lougre de faire comprendre  son
quipage tout le danger qu'il allait courir. Le corsaire n'avait pas de
filets d'abordage: on se dcida  en faire sans perdre de temps. Chacun
se mit vaillamment  l'ouvrage, et avant l'heure de la mare, que
devaient choisir les Anglais pour l'attaquer, le lougre se trouva
_encag_ et garanti, non pas seulement avec ses filets simples, mais
encore avec les doubles filets qu'il venait d'improviser.

Les Anglais peuvent arriver maintenant quand il leur plaira, dit le
capitaine  son quipage; vous les avez dj battus d'avance.

Et, en effet, de longs avirons, au bout desquels s'tendaient
extrieurement les doubles filets, prsentaient autour du lougre
l'aspect de deux normes ventails prts  envelopper, et  craser tout
ce qui aurait l'imprudence d'approcher le navire.

On veillait partout,  bord du corsaire, aux bossoirs,  la hanche, par
le travers. Tous les yeux effleuraient les flots calmes et silencieux;
toutes les oreilles cherchaient  entendre le moindre bruit, le
mugissement des flots, le vagissement de la houle  terre, le
frmissement du peu de brise qui se jouait au roulis, dans les haubans
et dans la mture du lougre.

Quelques heures d'attente se passent ainsi. On ne chante plus  bord du
corsaire; on se parle tout bas: le capitaine veut faire croire aux
Anglais que tout sommeille  son bord.... Minuit arrive.... On
n'aperoit rien encore; on n'entend rien....

A une heure, un des officiers, plac sur l'avant, traverse la foule des
hommes arms jusqu'aux dents, et qui encombrent le pont trop troit du
corsaire; il dit au capitaine: Capitaine, regardez bien l. Le
capitaine regarde.... Ce sont les pniches. Silence, enfants! veillez
bien  ne faire feu et  n'amener nos doubles filets qu' mon seul
commandement... L'quipage ne rpond seulement pas, _oui, capitaine_,
tant il sent la ncessit de faire silence et d'obir sans dire un mot 
l'ordre de son chef....

Quel moment, que celui qui prcde de si peu une attaque de nuit, 
laquelle on est prpar! Comme les coeurs palpitent! comme les mains qui
se rencontrent se pressent en frmissant de plaisir, de crainte ou
d'impatience! Il y a bien des adieux faits en silence, et d'une manire
bien expressive, dans un pareil instant!...

Les pniches approchent. Trois points noirs se dessinent sur les flots.
Les coups d'aviron, que donnent par longs intervalles les Anglais, sont
encore sourds, mais on les entend, malgr la prcaution qu'ils ont prise
de garnir en drap leurs rames au portage, pour assourdir le bruit de
leur nage. Rendus  une demi-porte de fusil du lougre, ils lvent leurs
rames: le plus grand silence rgne partout dans l'obscurit qui
enveloppe cette scne mystrieuse, et qui va devenir bientt si terrible
et si anime.... Les pniches paraissent se dfier du calme qu'elles
remarquent  bord du lougre. Elles se dcident, au cas o elles seraient
vues,  attendre la vole de l'ennemi, pour l'aborder ensuite avant
qu'il n'ait pu recharger ses pices.... Le capitaine franais, qui
pntre le motif de leur retard  l'aborder, feint de tomber dans le
pige: il ordonne de faire feu de deux pices seulement; et, aprs cette
explosion, les pniches donnent deux ou trois bons coups d'aviron, et
les voil le long du corsaire....

C'est alors que les coups de feu partent, que les pices pointes 
couler bas, percent les pniches. Les assaillants veulent sauter  bord:
ils rencontrent les filets d'abordage. Une des pniches veut fuir, et
les doubles filets s'abaissent sur les embarcations, qu'ils enlacent de
leurs rseaux inextricables: Rendez-vous! rendez-vous! crie le
capitaine du corsaire aux Anglais, que les gens du lougre fusillent,
pendant qu'ils cherchent  se dptrer de la maille des doubles filets.
Les assaillants, assaillis  leur tour, sont percs, accabls, foudroys
sans dfense. Ils ne peuvent que crier qu'ils se rendent.... Le feu
cesse alors. On ouvre une petite partie des filets, et chaque prisonnier
que l'on dgage du pige, passe  bord du corsaire pour tre renferm
dans la cale. Une fois les pniches vides, on travaille, pour les
maintenir sur l'eau,  boucher vite les trous des boulets qu'elles ont
reus.

A peine tous les prisonniers dsarms sont-ils fourrs dans la cale, que
le capitaine du corsaire s'crie: Mes amis, ce n'est pas le tout; la
corvette a voulu nous prendre, il faut la prendre elle-mme! Sautez-moi
en double dans les pniches, allez prendre une touline sur l'avant pour
remorquer le lougre; coupons nos amarres, et gouvernons sur la corvette
anglaise!

Cet ordre est aussi vite excut que l'intention du capitaine est
comprise. Les pniches, nageant sur l'avant, halent le corsaire vers
l'endroit o l'ennemi est mouill. Au bout d'une demi-heure d'efforts,
le lougre est amen le long de la corvette anglaise, qui croit voir dans
le navire qui s'approche, l'ennemi que ses pniches sont parvenues 
enlever. Aussi, ds que le commandant anglais pense que le lougre est
rendu assez prs de lui, il lui hle de jeter l'ancre. Il n'est plus
temps: les trois embarcations qui remorquent le corsaire coupent leur
touline et accostent la corvette, pendant que le lougre, avec les
avirons qu'il a bords lui-mme, approche l'ennemi par l'arrire, et
lui jette tout son monde  bord....

La corvette, qui s'tait dpourvue de la plus grande partie de son
quipage, pour armer les pniches qui devaient enlever le lougre, se
rend au bout de quelques minutes d'abordage. Le soir mme de ce jour, si
bien employ par le corsaire, le lougre victorieux rentrait  Calais,
avec la double et glorieuse capture qu'il venait de faire.




VI.

Le Matre d'quipage.


Un matre d'quipage initiait un jeune mousse  la connaissance des
diverses manoeuvres qui composent le grement, et,  chaque erreur que
commettait l'lve dans cette longue numration, le professeur lui
appliquait sur les paules cinq ou six coups du bout de la manoeuvre qui
avait t mal dsigne. L'officier de quart, prsent  la leon,
s'approche du matre: Il parat, lui dit-il, que vous soignez
particulirement ce jeune homme?--Que voulez-vous, rpond le vieux
marin; il m'a t recommand, et c'est bien juste: j'ai vu son pre
tomber mort  ct de moi au combat de Groais, et on doit quelque
petite chose  la mmoire d'un ancien camarade.

Ce matre, si dvot au souvenir de ses amis, avait un fils qu'il
comblait des marques de son active sollicitude. Violemment indispos un
jour contre lui, il le poursuivit dans la batterie du vaisseau, un nerf
de boeuf  la main; mais, dans la rapidit de sa course, le pied lui
manque, il tombe, et se luxe le pouce de la main gauche, en cherchant 
amortir le poids de sa chute. Au juron que lui arrache la douleur, le
fils s'arrte, et accourt aussitt pour relever et secourir le rude
auteur de ses jours. Ma foi, monsieur, dit celui-ci en racontant sa
msaventure au chirurgien qui le pansait, le bon coeur de mon garon m'a
tellement remu l'me, que je n'ai pu lui donner que neuf  dix coups de
nerf de boeuf. Il parat que le bonhomme avait atteint l le maximum
thermomtrique de sa sensibilit paternelle.

On a peu d'ide du respect qu'imprime  tous ses subordonns le matre
d'quipage d'un navire de guerre. A son aspect, tous les regards se
portent sur les contractions de cette figure basane, que la moindre
contrarit agite avec force, que le plus lger murmure enflamme avec
fureur. Cet homme, sorti de la classe des matelots, est plus terrible
aux matelots mmes, que les officiers, qu'un rang plus lev met moins
en relation que lui avec cette classe grossire. Les noms de _face de
fer_, de _gare la bche_, lui sont donns, mais en cachette, et les
railleurs ne se livrent  leurs saillies, qu'avec une sorte de terreur.
Au coup magique du sifflet qu'il porte  sa ceinture, les hommes
accourent, la manoeuvre s'excute en silence et avec promptitude;
malheur  celui qui le mcontenterait assez pour qu'il le traitt de
_Paria_ ou de _Parisien_, son animosit ne se bornerait pas  ces
dnominations, que les gens du mtier considrent pourtant comme les
plus injurieuses pour un homme de mer.

Ces coups de sifflet du matre de manoeuvres, qui composent, 
proprement dire, le langage dans lequel l'officier communique avec
l'quipage, produisent dans certaines circonstances une impression
indicible. Quand deux navires, par exemple, s'approchent  porte de
pistolet pour se combattre avec plus de certitude, au signe du
commandant, part ce qu'on appelle le coup de sifflet de silence: tout se
tat dans cet instant de terreur et de la plus morne attente. A peine le
sifflet a-t-il cess de se faire entendre, que la mort vole dans
l'pouvantable fracas de cent bouches  feu. On peut rendre au bout du
pinceau, qui reproduit le prestige de la vie, toute l'horreur d'une
bataille, toute l'pouvante d'une scne de carnage: il n'est donn 
aucune plume,  aucune loquence de rendre l'effet du coup de sifflet
qui prcde la premire vole que va lancer un vaisseau.

Dans les premiers temps de notre rpublique hlas trop phmre, des
ordres du jour ritrs dfendirent aux officiers et matres de frapper
les matelots sous leurs ordres. Les matres, que cette disposition
philanthropique indisposait plus que les autres, rpondaient aux marins
qui se trouvaient dans le cas d'invoquer le bnfice de la nouvelle
rforme: La loi dfend de frapper, mais elle ne dfend pas de pousser;
et l'impulsion valait quelquefois bien les coups qu'elle remplaait. On
conviendra que si ce n'tait pas l transgresser la loi avec finesse,
c'tait au moins l'luder avec force.




VII.

Les Corsaires travestis.


Antoine Mode[5], capitaine d'un corsaire, qui, pendant les deux
dernires guerres, a laiss des souvenirs si honorables  la Guadeloupe,
commandait une petite embarcation o il avait entass cent hommes
dtermins comme lui.

[Note 5: La mode est une pice d'or qui dans les Colonies vaut de
38  40 fr. C'est par allusion  la grande quantit d'or qu'avait gagn
Antoine dans ses courses, qu'on le nomma Mode.]

Il rencontre au vent de la Dsirade un grand btiment anglais richement
charg pour la Jamaque: l'attaquer et le prendre fut l'affaire de peu
d'instants pour des marins accoutums  monter dans un navire marchand
comme dans une salle de billard. L'quipage, dix-huit passagers et dix
passagres furent mis  bord du corsaire avec leurs effets; trente
Franais furent chargs de reconduire la prise, et le corsaire fit voile
pour la Pointe--Ptre. Le lendemain de sa capture, il aperut avec le
jour un brick de guerre qui se dirigeait sur lui. Antoine Mode, jugeant
que ce btiment qui le gagnait tait anglais, ordonna  ses gens de
prendre toutes les robes qu'ils trouveraient dans les malles des
passagres, et de s'en affubler. Il fut obi  la minute, et on vit
paratre sur le pont une cinquantaine de belles qui cachaient la
fracheur de leur teint sous des ombrelles qu'elles agitaient avec
autant de grce qu'elles en pouvaient mettre. L'intention du capitaine
tait, en ordonnant ce singulier travestissement, de faire croire au
navire ennemi que le corsaire n'tait qu'un bateau caboteur, charg de
passagers et de passagres qui se rendaient d'une le  l'autre; et, 
l'aide de cette ruse, d'chapper  la supriorit des forces du brick,
qui l'aurait probablement abandonn sans le visiter; mais il n'en fut
pas ainsi. A peine l'Anglais se vit-il  porte de canon, qu'il envoya
toute sa vole. Certain de ne pas lui chapper par la fuite, Antoine
demande  ses gens s'ils veulent sauter  l'abordage. Tous rpondent: A
l'abordage! Le corsaire vire de bord, cingle vers le brick, dont il
reoit une vole  bout portant; il l'longe. Les braves amazones
d'Antoine jettent leurs ombrelles et leurs chapeaux de paille au diable,
tirent leurs poignards, arment leurs pistolets et sautent en cumant de
rage  bord du brick anglais. En une demi-heure, le pont est couvert de
sang et de morts. Un homme du corsaire saute sur le pavillon ennemi, et
l'amne. Le brick se rend, et Antoine Mode fait route avec sa glorieuse
capture, pour la Pointe, o il rentre avec son quipage encore vtu des
costumes de femme, qu'ils n'avaient pas eu le temps de quitter avant
cette rapide action. Jamais, disait Antoine tout glorieux, le cotillon
ne s'est mieux tir d'affaires! Je doute, en effet, que celui de
Jeanne Hachette ou de l'hrone de Vaucouleurs et brill de plus
d'clat dans la fureur d'un abordage.

Le mme capitaine, dans une course prcdente, avait puis toute sa
mitraille dans quelques engagements conscutifs; quoiqu'il mt toujours
double charge dans ses canons, il lui restait encore quelque poudre;
mais la mitraille lui manquait. Dj on avait envoy  l'ennemi les
clous qu'on avait pu ramasser, le lest en caillou qu'on avait pu
arracher de la cale. Il ne restait rien pour la dernire vole avant
l'abordage: J'ai dans ma chambre deux quarts remplis de gourdes!
s'crie comme par inspiration le capitaine: dfoncez-les; chargez nos
pices avec des piastres!--Mais, capitaine, c'est votre argent, cela,
lui dit son second.--Corbleu! c'est le placer  bon intrt, mon ami!
Feu, et  l'abordage! Au bout d'une demi-heure, le navire ennemi fut
enlev.




VIII.

Le Cuisinier et le matre Coq.


Parmi les gens qui ont  bord une charge importante, il faut compter le
cuisinier, et ensuite l'homme qu'on appelle improprement _matre-coq_;
car il valait mieux conserver la dnomination de _cook_ (mot anglais qui
signifie cuisinier), que de donner au cuisinier de l'quipage le nom
d'une volaille: mais, en fait d'tymologie, les marins n'y regardent pas
de plus prs que les acadmiciens qui vous apprennent que le mot
_Beefsteaks_ signifie une tranche de boeuf ou de _mouton_ grill.

Le cuisinier des officiers met  peu prs entre lui et le matre-coq, la
distance qui existe entre un bottier  la mode et le savetier du coin;
mais ces deux tres, spars par la science et les prtentions, sont
runis par la ncessit dans une cahutte enfume, de la largeur d'un
tonneau, et presque toujours fixe sur le pont, o elle est en butte 
tous les vents et  tous les coups de mer. C'est dans ce laboratoire
exigu que le chimiste culinaire, debout, prside  la confection de ces
dners de bord, dont la propret ne fait pas toujours les frais, et dans
lesquels la dlicatesse est souvent sacrifie aux circonstances.

Les inconvnients attachs aux postes de cuisinier de navire n'engagent
pas les phnix de la profession  s'embarquer pour parcourir, la
casserole  la main, toute la sphricit du globe. Aussi, nous
l'avouerons, la plupart des cuisiniers de bord sont peu dignes du titre
d'artiste, qu'ils s'arrogent modestement; car  les en croire, ils ne
sortent tous de rien moins que de la bouche d'un ambassadeur, ou des
fourneaux d'une excellence, ou mme des cuisines de la cour. Ce serait
cependant faire trop d'honneur au plus grand nombre que de supposer
qu'ils sortent d'une assez mauvaise gargote.

Si ces messieurs, toutefois ne donnent pas toujours aux passagers et aux
officiers, les preuves d'un talent qu'on aime  reconnatre, il faut
convenir qu'il en est qui offrent, dans certaines circonstances,
l'exemple d'un dvouement absolu. Lorsque le navire, inclin par
l'effort d'un coup de vent, plonge  chaque instant sous les vagues qui
enlvent tout sur le pont, on voit le cuisinier se faire amarrer dans sa
taverne; et l, attisant avec une pince rouille quelques charbons que
lui dispute la tempte, il attend, la bouilloire  la main, que le th
soit chaud, ou qu'une lame enlve dans son passage, lui, sa cuisine et
tout ce qui l'environne.... Quelques cuisiniers ont vu trancher leurs
destines par des vnements de mer assez brusques. Les grands btiments
de guerre offrent aux desservants de Comus des temples plus srs; car
c'est dans l'entrepont qu'on place les cuisines, et l, du moins, ces
artistes sont  l'abri des coups de mer.

Depuis que le besoin de manger est devenu un art, et que cet art a t
rduit en prceptes sous la plume des Beauvilliers et des Carme, les
moindres gargotiers, fiers de leur vocation, se sont donn une teinte de
littrature de cuisine. On pense bien que ceux qui se sont vus au milieu
de matelots ordinairement peu lettrs, se sont arrog  bord la
suprmatie de l'esprit et l'exploitation des bons mots; mais la rudesse
des antagonistes qu'ils s'attirent parmi l'quipage leur fait trop
souvent expier la douceur des airs qu'ils se donnent. Quelques hommes
sont-ils insuffisants pour serrer une voile que le vent va mettre en
lambeaux, le matre d'quipage ordonne au cuisinier de monter sur la
vergue, o il a presque toujours mauvaise grce, et c'est alors que les
matelots, forts de leur adresse, se vengent par des apostrophes du
malheureux, qui se cramponne  chaque objet comme  une planche de
salut.

Le matre-coq d'un vaisseau de guerre est charg, avec l'assistance de
trois ou quatre aides, de diriger l'bullition d'une chaudire dans
laquelle il entre  peu prs deux barriques d'eau. Aprs que l'quipage
a port sa viande dans ce potage collectif, la chaudire est ferme au
cadenas par la commission nomme chaque jour pour surveiller la
coquerie. Avec un appareil, on hisse ce vase norme sur les bancs d'un
immense foyer, et  midi on sonne la cloche pour avertir que la soupe va
tre trempe. La chaudire est descendue, cent gamelles sont ranges
autour d'elle, et le matre-coq, mont sur une estrade, plonge la vaste
cuiller dont il s'arme, dans les flots du clair bouillon, qu'il
distribue avec l'air d'impartialit d'un Minos ou d'un Rhadamante; mais
si le bouillon n'est pas du got de ceux qui le reoivent, si le boeuf
ou le lard n'est pas cuit, ou l'est trop, alors les injures et
quelquefois les lambeaux de viande pleuvent sur le triste chef de
cuisine, que les officiers ont de la peine  arracher  l'animosit des
matelots. Voil un des mille dsagrments du mtier: en voici un
privilge. A la mer, la viande sale rend, dans l'eau o on la fait
bouillir, beaucoup de graisse; toute celle qui surnage appartient de
droit au matre-coq, qui la vend  la premire relche; ensuite il jouit
de la faveur de manger  la table du cambusier, o le vin rogn aux
rations de l'quipage, est rarement pargn.

Malgr la surveillance que l'on porte  la propret douteuse du
matre-coq, il s'introduit souvent dans la chaudire des corps assez
trangers  la confection des potages bourgeois. On a t jusqu' y
trouver des chapeaux, des souliers, des couteaux, des morceaux de tabac,
des bouts de manoeuvre, etc. Une punition prompte suit toujours de prs
ces ngligences: le matre et les aides-coqs reoivent sur le dos vingt
 trente coups de corde, et, cette justice une fois rendue, le bouillon
rconfortant est bu comme s'il n'avait t question de rien.




IX.

Suprme flicit du Matelot.


Vous qui cherchez dans les volupts d'un amour naf, cette flicit d'un
moment, la seule qui nous soit permise sur cette terre d'illusion; vous
qui la placez dans les jouissances les plus positives que nous puissions
procurer  nos sens trop imparfaits; ou vous, enfin, qui, plus sages que
les amants et les picuriens, ne demandez qu' l'tude ces douceurs qui
consolent des femmes, et quelquefois mme de la vie; vous ne devinerez
jamais dans quelle espce d'enivrement le matelot place son suprme
bonheur?--Dans le vin? direz-vous peut-tre.--Non pas
exclusivement.--Dans l'amour du sexe?--Non pas encore
exclusivement.--Dans la bonne chre?--Est-ce qu'il la connat, lui?
est-ce qu'il la conoit, cette bonne chre, qui exige presque de l'art
et de l'tude; lui,  qui une ration de biscuit et un morceau de boeuf
sal suffisent?--O donc le matelot place-t-il sa flicit?--Vous allez
le savoir; mais, avant tout, donnez-vous la peine de le suivre quand
vous le voyez chausser son pantalon blanc, donner un coup de brosse  sa
veste toute froisse dans son sac moisi. Il va demander  son officier
la permission d'aller  terre. Cette permission, sollicite le chapeau
bas et l'oeil baiss, lui est accorde.

En mettant le pied sur le rivage, qu'il ne connat pas encore, il
s'informe d'abord  quel prix se boit la bouteille de vin dans le pays,
et s'il y a beaucoup de gendarmes. Le vin et les gendarmes, c'est tout
ce qui l'intresse ou le proccupe; car il sait qu'il aura affaire 
tous deux.

Il boit d'abord; le reste viendra plus tard. Il chante aprs avoir bu,
c'est la rgle; puis il cherche l'occasion de se donner une peigne, et
l'occasion ne tarde gure  lui sourire. Une ribotte  terre est, pour
lui, le feu d'artifice d'une belle fte; les coups de poings en sont le
bouquet.

Le matelot en belle humeur est assez taquin de son naturel, pour peu
qu'il sente la terre vaciller sous ses pas et qu'il entrevoie un grand
espace  parcourir. Gardez-vous bien de vous laisser coudoyer par lui;
ds que vous le voyez faire des embardes et placer avec une bachique
coquetterie son chapeau sur l'oreille gauche: c'est dj un fort mauvais
signe.

Pour peu que dans l'auberge, thtre de ses rudes jouissances, il y ait
cependant de quoi s'amuser, il n'ira pas demander  l'extrieur des
motifs de distraction, surtout lorsqu'il se sent dans la poche assez
d'argent pour faire face aux prodigalits par lesquelles il veut
signaler son luxe. Qu'un miroir brille  ses yeux demi-voils de
vapeurs alcooliques, il commence par briser le miroir, quitte  le
payer. Qu'un ramas de verres et de bouteilles encombre la table sur
laquelle il s'est appuy, il ne lui en faut pas davantage, et, d'un coup
de main, il fait voler en clats ces verres fragiles, si fidle image du
clinquant d'ici bas; car le matelot est philosophe au moins jusque dans
le dsordre de ses actions et de ses ides: puis il paie largement; car
cet argent qu'il mprise toujours, par philosophie, il le prodigue quand
il s'agit de rparer ses folies, en affichant le superbe ddain qu'il
professe pour le vil mtal. Ce qu'il veut surtout, c'est du scandale,
mais de ce scandale qui appelle  grand bruit la force arme. Arrive
seulement un gendarme ou la garde, et vous allez voir comme il va faire
briller son audace, aprs avoir fait redouter son ardeur dlirante. Un
sabre est lev sur lui, il le fait voler en clats, en s'armant
spontanment d'un barreau de chaise brise, tant les expdients lui sont
familiers. Une baonnette le menace, il l'carte d'une main, en lanant
un coup de poing de l'autre. Que des doigts vigoureux le saisissent au
collet, c'est l, pour lui, la moindre des choses; il laisse sous le
poignet de l'agent de la force publique, la veste par laquelle on croit
le tenir. C'est alors que, tout meurtri, l'oeil poch et la chemise en
lambeaux, il s'chappe avec la rapidit du cerf, tout glorieux d'avoir
achet, au prix d'une partie de ses vtements et de sa sret
personnelle, le plaisir d'avoir chavir la garde et embt un gendarme.

Mais ce n'est encore l qu'une jouissance vulgaire. Il faut, pour
complter la farce, qu'il s'esquive de manire  tre poursuivi, en
fuyant en vrai Parthe, et en faisant une retraite brillante. S'il peut
combiner sa fuite de faon  attirer ses adversaires sur le bord d'un
quai ou le long du rivage, la partie sera dlicieuse; car au moment o
les _grippe-jsus_, comme ils le disent, croiront pouvoir s'emparer de
lui, vous le verrez se jeter tout habill dans les flots, et disparatre
comme un autre Prote, aux regards bahis des gardiens de l'ordre
public. Une fois  la mer, il se fait inviolable; c'est sous une autre
juridiction qu'il passe, en se flanquant  l'eau. Son domicile rel,
c'est l'embarcation qui se rend  bord, et qui le pchera en passant au
moment o, faisant la planche, il nargue la garde  laquelle il vient de
se soustraire.

Tout mouill, il arrive  bord; mais en saisissant la tire-veille de
babord, il change de contenance: c'est une attitude grave qu'il faut
prendre, pour se prsenter avec une certaine aisance  l'officier de
quart.

--Lieutenant, me voil rendu z' bord.

--C'est bien. Qu'as-tu fait de ta veste?

--Mon lieutenant, je l'ai z'oublie z' terre, par mgarde.

--O t'es-tu fait noircir l'oeil ainsi?

--C'est z'en tombant sur le banc de l'embarcation, qui roulait.

--Va demander ta ration  la cambuse, et ton hamac au capitaine d'armes.

--Merci, mon lieutenant.

Vous avez suivi notre philosophe dans l'picurisme de ses plaisirs, mais
il n'a eu garde d'puiser toutes ses jouissances dans la coupe de
volupt que lui a prsente la terre. Une fois  bord, il savoure de
nouveau, en les ranimant, les dlices qu'il a gotes dans la journe.
Ses camarades, rests  bord, l'coutent avec ravissement, le
questionnent avec curiosit.

--Comment! tu as bch trois gendarmes?

--En trois coups de poing de bout, je les ai fait arriver  plat.

--Et la garde?

--La garde! elle est venue pour me poursuivre dans une alle o il y
avait une trappe. J'ai t'lev la trappe, et mes joueurs de clarinette
de cinq pieds ont descendu la garde dans la calle, que j'ai
_t'entrebille_,  seule fin de... v'l c'que c'est. (Car, remarquez
bien que le matelot qui, par euphonisme, a dit  son officier,
_lieutenant, me v'l z' bord_, dira  ses camarades _la calle que j'ai
t'ouverte_. L's euphonique est pour le langage lev; le _t_ tudesque
pour la conversation familire.)

--Mais, dis donc, reprennent les amis, qui est-ce qui t'a accommod
l'oeil au beurre roux?

--C'est un coup de poing que j'ai voulu voir de trop prs, et sans
lunettes, encore.

--Et ta chemise, qui te l'a dralingue de c'te faon, en manire de
brodure au crochet?

--Le grapin  cinq branches d'un caporal, qui m'a demand la moiti de
ma chemise et de mon gilet rond, pour en avoir un chantillon. Mais
c'est gal, je m'suis-t'i amus, bon Dieu de bois! J'ai cass en plus de
dix mille morceaux tout ce qu'il y avait dans la case de l'htesse; j'ai
dfonc la fentre avec la tte du mari, pour ne pas me faire mal aux
mains, et j'ai march, finalement, sur le ventre de plus de cinq
crapaudins avant de me jeter en pagaye  l'eau. Mais j'ai tout d'mme
perdu ma paire de souliers neufs que tu sais bien, et ma montre de 19
francs, qui tait si bonne.

Et tous les auditeurs, merveills, de rpter en soupirant: Ce nom de
Dieu-l, s'est-il amus!... Ah! le nom de Dieu!... Demain, j'demande la
permission d'aller t' terre.

Voil la vraie flicit du matelot. Ne faut-il pas que chacun ait la
sienne!




X.

Matre Lahoraine,

OU QUI DE QUATRE OTE TROIS RESTE DEUX.


Un homme aux formes sches et arides, au teint maroquin, se promne, le
sifflet d'argent  la ceinture, sur les passavants du vaisseau _le
Rgulus_. C'est matre Lahoraine, un de ces vaillants matelots d'lite
que Brest fournit  la marine militaire.

Sur une des caronades du gaillard d'arrire, un jeune aspirant, le
hausse-col sous le menton, s'tale nonchalamment et regarde avec
distraction le haut du grand mt dans le grement duquel des matelots,
huchs  et l, travaillent en chantant. L'aspirant fait le service de
l'enseigne de quart. Il se lve en billant, jette quelques pas indcis
sur les bordages si bien blanchis du gaillard d'arrire, et puis il
accoste matre Lahoraine.

--Eh bien, matre Lahoraine, vous faites les cent pas pour ne pas avoir
la goutte?

--Il faut bien, monsieur. Et vous, vous billez,  ce que j'ai l'honneur
de voir, pour vous _dgourder_?

--Il est si ennuyeux de monter la garde en rade!

--Que voulez-vous? notre mtier ne se compose que d'embtements. Aussi
j'ai bien promis que, si jamais j'ai un fils et qu'il veuille se faire
marin, je l'tranglerai plutt comme un canard, le gueux!

--Est-ce que vous seriez encore de _mauvais poil_, matre Lahoraine?

--Comment voulez-vous que ce soit autrement  bord de cette baille 
brai, avec un quipage de danseurs et de matres d'armes! a sait friser
une contredanse au _Plaisir de Brest_, mais c'est un bon  rien  bord,
quand il faut danser sur une vergue et maintenir la propret, qui est
l'me du vaisseau. Il est  six cent cinquante hommes, cet quipage-l,
n'est-ce pas? Eh bien, s'il ne change pas d'amures pour courir une autre
borde que celle qu'il a prise, je le mangerai comme une..., comme une
poule-mouille, qu'il est, sous votre respect. Ce que je vous dis l,
d'ailleurs, je l'ai dit plus de cent fois au commandant, aussi vrai que
vous tes un honnte homme!

--Je conviens que vous avez affaire  des conscrits qui ne valent pas
encore un vieil quipage; mais ils ont du zle et font tout leur
possible.

--Leur possible! pardieu, la belle avance! leur possible! Mais ce n'est
rien que cela, monsieur; et on voit bien que vous tes encore jeune.
Dans notre mtier, vous apprendrez que ce n'est pas ce qui est possible
qu'il faut faire, mais l'impossible.

--L'impossible! c'est bien facile  dire, cela; mais comment me
prouveriez-vous que c'est ce qui ne peut pas tre fait, qu'il faut faire
dans notre mtier?

--Comment?

--Oui, comment?

--Vous allez le voir.... Vous voyez bien, par exemple, combien il y a
d'hommes dans cette grande hune?

--Sans doute; j'y vois quatre hommes, quatre gabiers.

--Eh bien, si je vous disais que je veux qu'il y en ait cinq dans
quatre, que diriez-vous?

--Je croirais que vous voulez l une chose impossible.

--C'est justement ce que je voulais vous faire dire. A prsent, vous
allez voir comment je me patine pour faire l'impossible en marine, et 
ma faon.

Matre Lahoraine prend son sifflet; et, au moyen de quelques sons aigus,
il fait entendre aux gabiers de la grande hune qu'il va leur donner un
ordre.

Les gabiers coutent attentivement....

_Un des gabiers_ rpond au coup de sifflet du matre:--Hol!

_Matre Lahoraine_, avec un ton radouci et en jetant un coup-d'oeil
d'intelligence  l'aspirant:--Combien qu'es-tu, mes fils, dans c'te
grand'-hune?

_Un des gabiers_.--Matre Lahoraine, je sommes quatre.

_Matre Lahoraine_.--Eh bien, puisque tu es  quatre, mes enfants,
descends trois, et reste  deux l haut.

_Un des gabiers_, aprs un moment d'hsitation.--Mais, matre Lahoraine,
je vous ai dit que nous tiommes  quatre.

_Matre Lahoraine_.--Je l'ai bien entendu, pardieu! crois-tu donc que je
suis sourd?

_Le gabier_.--Mais, vous avez dit de descendre trois et de rester deux;
si,  quatre, il en descend trois, nous ne _restrommes qu' qu'un_.

_Matre Lahoraine_.--_Qu' qu'un_! Je veux que tu descendes trois, et
que tu restes  deux.... Allons, descends trois, et puis j'irai rgler
mon compte aprs, et te prouver que, qui de quatre te trois, reste
deux, en marine. (Ici, nouveau coup-d'oeil d'intelligence de matre
Lahoraine  l'aspirant, qui coute, qui regarde et qui attend.)

Les trois gabiers descendent. Le matre les compte  mesure qu'ils
dfilent silencieusement devant lui, l'pissoire au poignet, et le
morceau de suif sur le chapeau.

--C'est bon, te voil trois. Actuellement, je vais voir dans la hune si
je trouve mon compte.

Le matre monte, en se balanant avec calme, dans la hune, o le seul
gabier, pour attendre l'vnement, se dispose  essuyer la svre
investigation de son impassible chef.

--Combien es-tu dans ta hune, mon garon? demande le matre en passant
ses deux pouces dans les oreillettes du pont fort troit de son pantalon
bleu.

--Matre Lahoraine, je suis  un, comme vous voyez bien.

--En ce cas, tu m'as fait la contrebande d'un homme, et tu vas payer
pour ceux qui m'ont fait la queue. Ah! tu veux aussi te fiche de moi!
Attends, attends un peu!

Et l-dessus, le bout du garant d'un palanquin sert  fustiger le
malheureux gabier, qui n'a pas pu prsenter  matre Lahoraine ses
comptes en rgle.

Aprs ce chtiment si bien mrit et si vigoureusement appliqu, le
matre redescend, avec son stocisme accoutum, sur le gaillard
d'arrire, o l'aspirant est demeur spectateur fort intrigu de cette
scne, dont il ne s'explique pas bien encore la morale et le but.

_Matre Lahoraine_.--Quand je vous disais, monsieur, que j'avais affaire
 un quipage de danseurs! Croyez-vous que, dans mon temps, des matelots
ne m'auraient pas fait dix mille fois proprement la queue, et que je
n'aurais pas trouv le reste de mon compte dans cette chienne de
grand'-hune, que le feu du ciel _chamberde_?

--Mais comment, dans votre temps, matre Lahoraine, auriez-vous pu
raisonnablement trouver deux hommes o vous n'en auriez laiss qu'un?

--Comment?... Aussitt que ces trois _mateluches_ qui sont descendus
auraient t en bas, un vrai matelot, dans mon temps, se serait pommoy
le long du grand tai dans la grand'-hune, pendant que j'tais 
balander dans les grandes enflchures; et une fois que j'aurais t l
haut, j'aurais trouv mon compte, l'impossible, quoi! comme je vous
disais tout--l'heure.

--Mais vous n'auriez pas moins, en retrouvant votre compte, devin le
stratagme?

--Oui, sans doute, j'aurais devin la farce  la figure. Mais j'aurais
dit, pas moins, c'est de bons b..., et j'aurais t agrablement mis
dedans, parce que c'est avec de la malice, monsieur, voyez-vous bien,
qu'on fait de l'impossible en marine. Mais  prsent, il n'y a plus
moyen, depuis qu'on nous donne des _matelas_ pour des _matelots_ et
qu'on force les anciens matres d'quipage comme moi  compter, non plus
par livres, onces, pintes et chopines, mais par _kakagramme_ et
_cocolitre_; il n'y a plus moyen, il n'y a plus moyen, je vous dis!
Pauvre marine franaise! o ce que tu es donc? ou ce que tu es, pauvre
marine?




XI.

Le Chien de l'artillerie de marine.


Bien avant que la renomme ne publit les prodiges d'intelligence de
_Munito_, et que l'histoire ne burint les hauts faits des quadrupdes
de son espce, il existait  Brest un caniche, recueilli par les
artilleurs de marine, nourri de la ration du soldat, et lev dans les
principes et les usages de la caserne. Il n'avait pas de propritaire en
titre, le chien _la Bombarde_; chaque canonnier tait son matre, et le
rgiment tait devenu son pre collectif et adoptif. Que de taloches lui
avait cot son ducation! mais aussi, que de caresses et de soins lui
valaient sa gentillesse et son utilit! car _la Bombarde_ n'tait pas un
chien oisif, absorbant sans fruit les aliments qu'on lui offrait dans
l'une et l'autre chambre. Il payait au centuple, en bons offices
militaires, les matres qui le nettoyaient, qui lui faisaient le poil et
qui se chargeaient  l'envi des dtails de sa toilette et de sa
nourriture.

Pendant l'exercice, plant sur son joli derrire devant le front du
bataillon, il suivait les mouvements des canonniers, en maniant dans ses
pattes de devant la canne que l'adjudant-major lui avait confie.
Dfilait-on par le flanc, il se plaait en tte de la premire compagnie
de bombardiers. Nul autre chien n'aurait partag avec lui l'honneur de
stationner auprs du chef de bataillon ou du colonel; car s'il tait
doux avec ses militaires, et pour ainsi dire ses compagnons d'armes, il
mordait trs-dur ses gaux, le chien _la Bombarde_! En un mot, personne
n'tait plus exclusif que lui sous le rapport des privilges qu'il avait
conquis, et qu'il n'tait pas d'humeur  partager avec les animaux de sa
race.

Lorsque, sur le beau quartier de la marine,  midi sonnant, la garde
montante dfilait au son du tambour pour aller occuper les postes de
l'immense port de Brest, _la Bombarde_ prenait le pas en partant de la
patte gauche, pour se rendre d'abord  l'Hospice de la Marine, o les
infirmiers ne manquaient jamais de lui offrir un bouillon et quelques os
de la viande mange par les malades.

Une fois le bouillon pris, notre chien de garde parcourait tous les
postes du port, joyeux de recueillir une caresse l, de recevoir une
culotte plus loin, et de faire un tour de promenade  quinze pas de la
gurite, avec la sentinelle place  l'extrmit du quai de la Digue, la
dernire des nombreuses stations du port.

Le soir, c'tait bien autre chose! A peine le souper de la caserne
tait-il mang que notre infatigable inspecteur se disposait  faire sa
ronde de nuit. Il fallait voir avec quel bienveillant empressement le
gardien de la grille de la rue de la Filerie entr'ouvrait un coin de sa
haute porte pour laisser passer _la Bombarde_ dans ce port si bien
gard, et o jamais aucun tre humain n'aurait pu s'introduire sans
donner le mot d'ordre  la garde ou le mot de ralliement  l'impassible
sentinelle. Mais lui n'avait pas de mot d'ordre  donner; son museau lui
servait de passeport, et ses bonnes intentions taient trop
universellement reconnues pour qu'il inspirt la plus petite dfiance
aux hommes chargs de la surveillance des arsenaux et des magasins.

Les sentinelles poses la nuit, dans les parties les plus solitaires du
port, ont d'autant plus besoin d'tre surveilles, que la moindre
ngligence de leur part peut souvent leur coter la vie, ou compromettre
la sret gnrale.

Lorsque, par exemple, les forats parviennent, pendant une nuit obscure,
 briser leurs fers pais, ces malheureux cherchent, en tuant les
sentinelles qui pourraient s'opposer  leur passage,  se frayer une
voie sre pour gagner le fond du port et se jeter dans la campagne.

Malheur, dans ces moments, au factionnaire qui cherche dans sa gurite
un abri contre la pluie ou le vent! Le forat qui s'vade, arm d'une
_gournable_ en fer, cloue au pavois de la gurite l'imprudente
sentinelle qui s'est laisse aller au sommeil. Que de fois les officiers
de ronde n'ont-ils pas rencontr, baigns dans leur sang, les malheureux
soldats dont les forats avaient coup le bout des pieds avec un cercle
en fer, qu'ils avaient russi  convertir en une faux tranchante! Une
sentinelle ne sait pas ce qu'elle risque dans les postes loigns, en
s'enveloppant de sa capote, et en frappant du pied le rebord de cette
gurite autour de laquelle rde si souvent le dsespoir du galrien qui
soupire aprs la libert!

Les vieux soldats seuls, quand une pluie douce, descendant autour d'eux,
invite les galriens  s'vader, savent prvenir l'vnement en
tournant, le fusil arm, aux environs de leur gurite. C'est la chasse
qu'ils font alors, bien plus qu'une faction; et lorsque le galrien
dserteur croit se dbarrasser d'un incommode surveillant, en se jetant
sur l'asile de la sentinelle, celle-ci lui lance son coup de fusil ou
sa baonnette dans le corps, et crie: _A la garde_!

_La Bombarde_ avait soin de faire sa ronde dans les postes ordinairement
les plus menacs, et lorsque surtout des soldats nouvellement arrivs au
rgiment, se trouvaient placs  ces postes, il sentait un conscrit 
une lieue de lui. Ds qu'il rencontrait une sentinelle endormie, il la
tirait par le pantalon ou la gutre, avec humeur, avec autorit mme,
comme pour lui reprocher son imprudente ngligence, et il paraissait lui
dire: _Tu ne sais donc pas, malheureux! qu'il y va pour toi de la
vie_?... Quand la sentinelle n'tait que rfugie dans sa gurite, le
caniche de ronde l'obligeait  en sortir, et ne lui laissait de repos
que lorsqu'elle avait repris le cours de sa promenade accoutume.

Si, dans ses excursions nocturnes, le chien avait eu vent d'un forat
dserteur, oh! alors, l'affaire du fugitif tait claire: le chien
courait donner l'veil  tous les postes; ses aboiements appelaient la
garde, et la garde, sur les pas de _la Bombarde_, tait certaine de
faire une bonne capture. Une ronde d'officier suprieur produisait
moins d'impression dans le port de Brest, qu'un des aboiements de _la
Bombarde_. Homme, avec son intelligence et son nez, le caniche aurait
occup un grade lev. Chien, il marchait  quatre pattes, et ne
subsistait que grce  la commisration et  l'amiti des militaires ses
camarades. La nature est-elle juste, en faisant des chiens plus
intelligents que certains hommes, ou certains hommes moins intelligents
que certains chiens?

Les anciens, ds qu'un conscrit arrivait au rgiment, ne manquaient
jamais de dire au dernier venu: Tu vois bien ce caniche-l, n'est-ce
pas? eh bien, c'est le chien de l'artillerie! Cette nuit, il te
rveillera, si tu dors; et ne t'avise pas de lui faire du mal, car tu
aurais  faire  tout le rgiment.

Un jour, jour de malheur et de fatalit! un gros Lorrain tombe avec un
groupe de beaux frais conscrits,  la caserne. Le tour de garde du
nouvel agrg arrive; on oublie de lui donner le mot d'ordre au sujet du
chien de ronde; la nuit vient; le gros Lorrain se trouve plac auprs de
la Tonnellerie. _La Bombarde_ commence, comme d'habitude, son service 
minuit. Le silence qui rgne autour de la gurite de la Tonnellerie
l'inquite: il veut surprendre le factionnaire, pour avoir le droit de
le rveiller en grognant. Le factionnaire, en effet, sommeille
profondment, l'paule appuye sur le ct de sa gurite, et le fusil
pos entre ses jambes affaisses. A cet aspect, _la Bombarde_ recule; il
revient bientt  la charge, et de sa dent anime il tire avec humeur le
bas de la gutre du conscrit, qui, surpris dsagrablement au milieu de
son somme, commence  avoir peur d'abord, et finit, une fois rassur,
par donner un grand coup de pied au chien importun qui est venu le
dranger si mal  propos. _La Bombarde_ s'irrite; le conscrit se met en
colre: l'un n'a que ses dents et son bon droit; l'autre, sa baonnette
et son fusil. La lutte s'engage, et le malheureux chien tombe, perc de
coups, sous la main de celui qu'il a peut-tre arrach  la mort.

Le caporal de la porte du Moulin--Poudre vient  une heure du matin
relever gament la sentinelle. A quelques pas de la gurite, son pied
rencontre quelque chose qui l'embarrasse: c'est le corps d'un chien
mort! La lune commenait  clairer cette partie du port. Un funeste
pressentiment engage le caporal  porter attentivement les yeux sur
l'animal qui gt l sans vie auprs de la sentinelle, qui voit avec
dlices le moment o elle va retourner  son corps-de-garde bien clos et
bien chaud.... C'est la Bombarde! s'crie avec effroi et douleur le
caporal.... On l'a tu!... Qui l'a tu?...--C'est moi, rpond niaisement
le conscrit.--Vous, gredin?--Ah! mais, caporal, c'est qu'il m'a mordu
aussi!--Tu es de service, reprend le caporal, rends-en grce au ciel!
Mais demain il fera jour, et tu descendras la garde.--Sans doute que je
la descendrai!--Oui, Jean-fesse, tu la descendras, mais pour que tout le
rgiment te passe sur le corps.

Le poste, instruit du triste vnement, accourt. Les restes de _la
Bombarde_, envelopps dans une capote, passent la nuit au
corps-de-garde, et les plaintes et les maldictions du poste tombent sur
l'infortun meurtrier du caniche. Le conscrit ne dit mot; la garde,
releve  midi, regagne le quartier; le conscrit quitte sa giberne et
son fusil; mais le caporal lui a dit  l'oreille de garder son sabre. Ce
mot est significatif.... On se rend dans les douves de la ville, auprs
de la porte de Landernau. L, le vengeur de _la Bombarde_ force son
meurtrier  croiser le fer, et en moins d'une seconde l'me du conscrit
va rejoindre celle _du chien de l'artillerie_, si toutefois un chien qui
eut plus d'intelligence que la plupart des humains, peut avoir une me.

Tout un rgiment, pendant une semaine, porta le deuil du caniche, sur sa
figure. Le souvenir du chien de l'artillerie vit encore dans la caserne
qui a vu, depuis le trpas de _la Bombarde_, la guerre et la mort
renouveler cinq  six fois le rgiment des canonniers, dont il surveilla
le service pendant toute sa vie.




CINQUIME PARTIE.

       *       *       *       *       *

Causeries, Contes, Aventures

Et Traditions de Bord.




I.

Causeries de Marins.


Il faisait calme plat: une tente ombrageait le gaillard d'arrire des
rayons d'un soleil ardent, et l'quipage inoccup se livrait  ces
entretiens bizarres, saccads, varis et quelquefois piquants, comme
tout ce qui porte l'empreinte du caractre saillant des marins. Nous
nous trouvions alors par le travers des Bermudes. Un matelot borgne (et
je me le rappelle d'autant mieux, que cet incident de physionomie me
l'avait dj fait remarquer) se tenait sur la barre immobile, en
regardant  chaque instant, de l'oeil qui lui restait, si quelque peu de
brise ne s'levait pas d'un des points du magnifique horizon qui nous
entourait de son cercle immense. Le capitaine, en corps de chemise,
fumait indolemment un cigare, allong sur son banc de quart, comme s'il
avait foul l'ottomane la plus lastique.

--Thodore, dit-il brusquement au matelot qui tait  la barre du
gouvernail, o diable as-tu donc perdu ton oeil!--Ma foi, _cap'taine_,
rpond le matelot, un peu embarrass de cette question imprvue..., vous
me demandez _o c'que_ j'ai perdu mon oeil?... Mais dame!... je l'ai
perdu  la lecture..., et puis d'un coup de poing.--Ah! tu sais donc
lire?--Pardieu! si je sais lire! j'ai eu assez de mal  l'apprendre pour
m'en souvenir; et tenez, l'endroit o j'ai fait mon ducation, n'est pas
loin de nous  prsent. C'est  Saint-Georges-des-Bermudes. J'tais
prisonnier l, et un canonnier d'artillerie de marine, pris sur le mme
navire que moi, m'a appris la lecture dans le livre de l'_cole du canon
 bord des vaisseaux_ de S.M.I. et R.--Mais qui donc t'a dfonc l'oeil
qui te manque?--Est-ce que je ne vous l'ai pas dj dit: il a coul  la
lecture, et puis un coup de _poing de bout_ d'un mauvais sujet, _un
espce_ de matre de danse _d' bord du Messager_ m'a fait le reste
dans une dispute _ou c'que_ je n'avais pas tort.--Que faisais-tu donc
aux Bermudes, quand tu y tais prisonnier?--Mais je montrais la langue
franaise, quoi, _cap'taine_!--Toi, la langue franaise! et savais-tu
assez d'anglais encore pour te faire comprendre de tes lves?--Pardieu,
je crois bien! _j'tiommes_ deux prisonniers qui _saviommes_ l'anglais
et le franais, comme les Anglais mme et des capitaines de vaisseau! A
ce dernier trait de navet et de modestie, le capitaine ne put
s'empcher de rire aux clats; le matelot au contraire semblait piqu de
ce que son chef se permt d'lever des doutes sur son savoir en fait de
langues.--Mais, _cap'taine_, vous riez, lui dit-il: donnez-moi plutt un
coup d'eau-de-vie et un livre anglais, et si je ne lis pas le livre
anglais tout aussi bien que j'avalerai l'boujaron, vous m'ferez
r'trancher ma ration d'vin pendant toute la traverse.--Mousse! s'crie
aussitt le capitaine, va me prendre un verre d'eau-de-vie, et
apporte-moi un de mes livres anglais. Le mousse monte quelques secondes
aprs avec un large verre d'eau-de-vie et une petite brochure que le
capitaine ouvre alors et prsente  Thodore.--Tiens, lis-moi ce
titre-l.--_Cap'taine_, dit _Thodore_, un peu embarrass, j'vous
prviens que j'entends bien l'anglais  la parole, mais que je ne sais
pas bien lire  l'criture ni  la lecture.--C'est gal, lis-moi
cela.--_Thodore_ songe alors  dchiffrer le titre de la brochure: _The
pi...l...o...t... the pilot... c...o...ast, at... lan...t...i...c...
b..i..grec...bi..; R...o..ro... b...e...r...t... Robert...
B...l...ac...k... f...o...r...d... ford, blague forte_.--Eh bien!
reprend le capitaine, aprs que Thodore a fini sa laborieuse
appellation, ce n'est pas difficile  traduire cela! Sais-tu ce que a
veut dire en franais?--Ma foi, a veut dire, rpond le matelot, assez
en peine d'attacher quelques ides aux mots de _Coast_ et d'_Atlantic_,
a veut dire que...--Allons, voyons, accouche donc de ta traduction!--Eh
bien! cap'taine, a veut dire en bon franais que le pilote, ou celui
qui tient  prsent la barre, _blague fort_, aprs avoir bu l'coup de
chnick, et qu'il ne sait pas un mot d'anglais.... Voil!




II.

Les deux Aspirants.


Parmi nous, gais aspirants de marine, il y avait des contes de
faux-ponts que chacun brodait  sa manire, comme ces charges que les
lves peintres se plaisent  inventer et  embellir dans leurs loisirs
d'atelier.

La plus petite bizarrerie dans un vnement, du reste fort ordinaire,
donnait lieu quelquefois  des exagrations qui ensuite finissaient
toujours par tre enregistres dans les annales burlesques de la charge
du bord. Les aspirants taient les caricaturistes de la marine, et en
cette qualit ils remplissaient leur mission avec un scrupule dont
plusieurs notabilits de l'arme navale n'ont pas toujours eu lieu de se
fliciter.

Au nombre de leurs charges favorites, je m'en rappelle une qui pour nous
n'tait pas dpourvue d'originalit. Peut-tre qu'en la retraant ici 
l'aide de mes souvenirs, elle perdra  la lecture une grande partie du
mrite qu'elle avait dans la tradition. Mais  quinze ou dix-huit ans on
n'est pas difficile sur la valeur des contes qui amusent. Tout ce qui
fait rire  cet ge est de bon aloi; mon conte aujourd'hui paratra
peut-tre impossible, d'assez mauvais got? N'importe! je le hasarde
parce qu'il m'a plu il y a quelque vingt annes. Personne ne sera forc
de le trouver exquis, dlicieux; le voici:

Un vieux chef de timonnerie avait un fils  qui il fit donner une assez
bonne ducation pour qu' quinze ans il devnt aspirant de seconde
classe.

Le pre Larigot ne se sentait pas d'aise d'avoir russi  faire du fils
Larigot un sujet qui, imberbe encore, se trouvait presque aussi avanc
en grade que l'auteur de ses jours. Il obtint, pour rendre ce glorieux
rapprochement plus frappant  tous les yeux, de faire embarquer son
hritier sur la mme frgate que lui.

Larigot tait brave homme, mais un peu grotesque dans son langage et ses
manires. Son fils commenait dj  se sentir de l'ambition; cependant
on le voyait encore se promener familirement avec son pre bras dessus,
bras dessous, sur la dunette ou sur le gaillard d'arrire.

Le dimanche, lorsque le pre timonnier demandait  aller  terre, les
bras bariols d'un double galon de sergent-major, le fils aspirant
consentait  l'accompagner avec son frac bleu couronn des deux trfles
d'uniforme. Ils allaient mme ensemble boire de la bire et sabler,
par-dessus tout cela, le verre de punch, tant le pre tait glorieux de
pouvoir trinquer avec son cher enfant!

Un soir, l'enfant ramena  bord le vnrable auteur de ses jours, un peu
pris de boisson. Le lieutenant de garde flicita le jeune aspirant sur
sa pit filiale. On mit le pre  la fosse-aux-lions, et les collgues
du fils Larigot ne manqurent pas de plaisanter le jeune homme sur la
ribotte qu'il venait de faire en famille. De l un coup d'pe du fils
Larigot avec un de ses malins confrres. Le pre, sorti de la
fosse-aux-lions par l'intercession du fils, servit de tmoin  l'enfant,
qui se battait pour lui. Aprs le duel vint le djeuner, comme c'tait
alors la rgle. Le pre Larigot se grisa une seconde fois avec les
aspirants; seconde visite du pre Larigot  la fosse-aux-lions en
arrivant  bord. C'tait justice. En 1804, le fils s'avisa de choisir
pour matresse une femme que le pre courtisait, et qui devint, malgr
les filiales reprsentations du jeune homme, la belle-mre de notre
aspirant de deuxime classe.

Le commandant de la frgate, choqu de l'inconvenance qui pouvait
rsulter de la prsence du pre et du fils  bord du navire o ils
occupaient des grades  peu prs gaux, dbarqua le pre.

Avec un peu de travail le fils devint aspirant de premire classe, et
le pre se flicita encore d'avoir donn le jour  un garon qui tait
devenu son suprieur. Funeste joie, triste orgueil de pre! que de
larmes il devait lui coter!

La flottille de Boulogne fut cre. Il fallait bien des capitaines pour
trois ou quatre mille prames, chaloupes canonnires, bateaux-plats,
bombardes, pniches et bateaux-canonniers. Le pre Larigot devint
capitaine de canonnire en sa qualit de chef de timonnerie, grade dans
lequel il devait stationner toute sa vie.

Le fils, par une singulire concidence, commandait une section de
canonnires, qui se rencontra sur les ctes avec la canonnire que
montait le pre Larigot. Comme le guidon de commandement tait  bord du
fils, et que le pre manoeuvrait fort mal, le commandant de la section
ordonna, par un signal, les arrts au capitaine de la canonnire dont il
ne connaissait que le numro et la mauvaise manoeuvre.

Le lendemain il apprit qu'il avait puni son respectable pre, et
celui-ci eut la douleur d'apprendre qu'il avait t puni par son garon
 la face de toute la flottille de Boulogne.

Sortons de cet tat, s'cria-t-il, en recevant le compliment de
condolance de son fils; si j'avais su les mathmatiques, l'empereur
m'aurait fait enseigne auxiliaire. Apprends-moi ce que je ne sais pas et
ce qui me manque pour avancer; il m'en cotera moins de recevoir des
leons de mon fils, que d'un professeur tranger.

Le pre avait la tte dure: le fils tait vif. Souvent il arriva au
matre de dire  l'lve, celui qui l'avait mis au monde, qu'il ne
savait ce qu'il disait, et celui-ci s'emporta contre le professeur, qui
lui jeta l'ponge du tableau au visage. L'lve resta chef de
timonnerie.

Les aspirants alors taient en bon train pour avancer. Le fils Larigot
devint enseigne de vaisseau  la barbe dj grise du pre Larigot. Ds
lors il n'y eut plus entre eux de commun que le nom.

Lorsque l'enseigne entrevoyait dans les rues la face rubiconde du chef
de timonnerie, il changeait de route, et le pre Larigot poursuivait
obstinment sa gniture dnature, en lui criant: Tu es un orgueilleux,
un enfant sans entrailles,  qui j'ai eu la btise de mettre des
paulettes sur le dos! Comment ai-je pu faire tout seul avec ta dfunte
mre, que le ciel confonde! un garnement de cette espce! Et le fils
murmurait en enrageant: Comment se fait-il que je sois le fils d'un tel
ivrogne!

Quelques annes se passrent sans que le pre, envoy  Brest, revt le
fils, qui se trouva embarqu  bord d'un vaisseau de la division
d'Anvers.

Un beau jour, des escouades de matres, de quartiers-matres et de
matelots, arrivrent dans ce dernier port pour tre rparties entre les
diffrents btiments qui composaient l'escadre.

Les commissaires de marine, qui dans ce temps-l du moins avaient la
plume assez malencontreuse, dsignrent le chef de timonnerie Larigot
pour tre embarqu  bord du vaisseau mme o le fils faisait, en sa
qualit de plus ancien enseigne du bord, le service de lieutenant. Il
tait justement de garde quand le chef de timonnerie vint lui prsenter
son billet d'embarquement.

--Lieutenant, j'ai l'honneur.... Mais il me semble, si je ne me trompe,
que....

--Comment vous nommez-vous?

--Vous le voyez... tu le vois bien, sur ce billet.

--Quoi! c'est encore vous? que le diable vous emporte!

--Que le diable t'emporte toi-mme, entends-tu, mauvais garnement de
fils!

--Capitaine d'armes, conduisez-moi cet homme  la fosse-aux-lions, et
s'il raisonne, qu'on le mette aux fers.

--Ciel! est-il possible d'avoir un fils de cette faon! Mais non, tu
n'es pas mon enfant, je te renie et je te maudis.

--Vous avez raison; je ne suis que votre suprieur. Conduisez cet homme
 la fosse-aux-lions.

Le malheureux pre alla maudire pendant sept  huit jours  la
fosse-aux-lions et sa paternit et le sort qui le condamnait  croupir
dans un grade o tous les blancs-becs d'aspirants lui avaient dj pass
sur le corps.

Mais le pre Larigot dans son infortune avait du moins une consolation.
La femme qu'il avait pouse malgr les calomnieuses reprsentations de
son indigne fils, tait encore jeune; elle avait voulu le suivre de
Brest  Anvers, et, en dpit de la discipline du bord qui ne permettait
pas aux btiments de l'escadre de recevoir des femmes, elle tait
parvenue  s'introduire sous un costume de novice. Un petit mousse assez
espigle, qui devina le travestissement de l'_pouse_ du chef de
timonnerie, parvint, en se rendant  bord dans l'embarcation du soir, 
lui inspirer assez de confiance pour qu'elle lui avout que c'tait M.
Larigot son mari, qu'elle allait voir sous le dguisement qui cachait
son sexe.

Ce petit mousse tait celui de l'enseigne Larigot; enfant trop dvou 
son matre, il rpond  la pauvre dame:

--Oui, votre mari, je sais ce que c'est: mon matre n'a jamais dit qu'il
ft mari, mais c'est gal. Aussitt que nous serons arrivs le long du
bord, vous vous glisserez par un sabord de la batterie avant qu'on ne
vienne visiter l'embarcation, et je me charge du reste. Comme il fait
nuit et que mon matre est couch, tout s'arrangera au mieux.

Le canot arrive, madame Larigot, aide du petit mousse, se glisse comme
un rat par le sabord entr'ouvert au-dessous duquel se balance
l'embarcation. Le mousse saisit par la main celle qu'il croit tre la
mystrieuse matresse de son matre, et il la conduit, elle ignorante
des usages du bord, dans la chambre mme de l'enseigne Larigot, qui dj
dormait du sommeil le plus profond.

Une voix toute fminine le rveilla en tremblotant. La porte ouverte par
le mousse se referme sur ce couple infortun ou trop fortun.... Comme
on voudra.

--Mon ami Larigot, c'est moi!... si tu savais ce que j'ai t oblige de
faire pour venir te voir  bord!... je me suis dguise.

Et des baisers que la pauvre femme croit les plus conjugaux du monde,
empchent l'enseigne, encore tout tonn de sa bonne fortune inespre,
de rpondre  d'aussi tendres preuves d'amour.

On assure que la nuit cacha, de ses voiles obscurs, une scne  peu prs
incestueuse.

Une demi-heure se passa; madame Larigot croyait toujours tre dans les
bras de son mari.

Mais l'erreur dura trop ou trop peu; ds qu'il ne lui fut plus possible
de se mprendre sur la non-identit des personnes, la victime de cette
mprise se mit  crier, en s'chappant des bras de celui qui n'tait pas
son poux. Le canonnier de faction  la porte de la Sainte-Barbe, o
tait la chambre de l'enseigne, accourt  ce bruit; on se rveille, des
fanaux viennent clairer la scne, et le fils Larigot reconnat, dans sa
facile et nocturne conqute, sa belle-mre!

A bord d'un vaisseau de ligne, les nouvelles de cette espce circulent
vite. On n'pargna pas, une demi-heure seulement,  la susceptibilit
conjugale du pre Larigot, la connaissance d'un vnement qui devait
encore ajouter  la haine qu'il avait conue pour son malheureux fils.
Mconnu, injuri et bloqu par lui! passe encore, s'cria-t-il, dans son
dlire. Mais co... co... cohabiter avec ce monstre qui dshonore mes
cheveux blancs en subornant ma femme, non: je ne le souffrirai pas!
Qu'on me donne un poignard, un pistolet, un couteau, n'importe quoi!

Le gardien de la fosse-aux-lions lui rpond avec le plus grand
sang-froid:

--Je n'ai rien de tout cela  votre service pour le moment.

--N'y a-t-il pas ici un pissoir?

--Oui, mais vous aurez bigrement de la peine  vous tuer avec a.

--N'importe! j'essaierai; je ne puis plus vivre.

--Tenez, chef, voil celui qui pique le plus.

Et l'infortun pre Larigot prend son pissoir et d'une main conduite
par la rage, il s'enfonce violemment entre les ctes le fatal et lourd
instrument que l'imbcillit du gardien lui a offert.

Le fils Larigot ne se montra pas inconsolable en apprenant la fin
malheureuse de son pre; lui-mme prit d'une manire funeste quelque
temps aprs, en prenant un bain de pied dans une assiette  soupe.

La morale de cette histoire dplorable est qu'on ne doit jamais naviguer
 bord du mme navire que son pre.




III.

Dialogue

ENTRE LE CONTRE-MAITRE D'QUIPAGE LESTUME ET LE NOVICE LHOMMIC.

_Sur le gaillard d'avant d'un vaisseau de l'expdition d'Alger_.


_Lhommic_.--Sans tre trop curieux, matre Lestume, pourrait-on demander
si j'allons, oui ou non,  Alger, et si c'est sr que l'on se tapera?

_Lestume_.--C'est possible; mais ce n'est pas si sr que du vinaigre.

_Lhommic_.--Pourquoi donc cela?

_Lestume_.--Parce que le vinaigre est ce qu'il y a de plus sr au monde.

_Lhommic_.--Mais c'est pas a que j'voulais dire; j'voulais comme qui
dirait vous d'mander si Alger est fort?

_Lestume_.--Est-ce que tu as vu des forts qui taient faibles? Alger est
un fort, n'est-ce pas? Eh bien, qui dit fort, dit tout; parce qu'un fort
est un fort, quoi!

_Lhommic_.--Sans vous commander, voulez-vous me dire tant seulement si
c'est une le?

_Lestume_.--C'est une le, et c'est pas une le; c'est une terre, et ce
n'est pas une terre; c'est l'un et l'autre.

_Lhommic_.--Je me suis laiss dire qu'il n'y avait pas d'eau?

_Lestume_.--Qu qui t'a dit cela? Il y a quinze brasses d'eau 
demi-encblure de la cte.

_Lhommic_.--Mais j'entendais de l'eau bonne  boire.

_Lestume_.--Eh bien, s'il n'y a pas d'eau, on boira du vin; voyez donc
le grand mal!

_Lhommic_.--C'est pas moins une belle chose, qu'la guerre, comme on dit,
mais quand on en est revenu.

_Lestume_.--C'est bon  dire  terre, c'te parole; mais  la mer,
j'avons chavir le proverbe, et j'disons qu'la guerre est une belle
chose quand on y va.

_Lhommic_.--Oui, mais s'il y a, pas moins, beaucoup d'canons  ce fort
d'Alger....

_Lestume_.--Eh bien! tant plus d'canons  prendre, tant plus  la part
quand ils seront pris, comme disaient les frres de la cte de
Saint-Domingue; mais t'as pas connu a, toi, et t'as pas mme assez
d'connaissance pour l'avoir devin.

_Lhommic_.--Mais l'vaisseau ne marche pas; avec une brise carabine, il
n'file qu'huit noeuds.

_Lestume_.--C'est gal; _qui va piano va sano_, comme dit l'Anglais.

_Lhommic_.--C'est pas l'embarras, j'arriverons toujours assez tt; car
une fois que j'serons l....

_Lestume_.--Eh bien, une fois que tu seras l, au premier coup de
sifflet d'_embarque les grands canotiers_! tu prendras ton aviron en
forme de plume, t'arrimeras des soldats entre les bancs, t'iras le bout
 terre, et quand t'auras dbarqu le pousse-caillou, tu pousseras de
fond avec la gaffe, et tu reviendras  bord prendre ton poste de combat,
s'il y a moyen de se seringuer avec la terre. Quand l'pavillon z'a-t-t
insult, il faut en dcoudre, je ne connais que cela.

_Lhommic_.--Mais l'pavillon a-t-il t bien-t-insult?

_Lestume_.--L'commandant l'a dit, toujours; et il doit s'y connatre,
lui qu'a toujours fait la guerre en temps de paix. Tu n'tais donc pas
l, quand il a fait un coup d'platine avec l'quipage? Enfants! qu'il a
dit, l'pavillon d'Henri IV a-t-t blasphm et molest, et j'compte sur
vous pour aller le laver dans le sang des _Barbaresses_!

_Lhommic_.--Qu'est-ce que c'est que le sang _barbaresse_?

_Lestume_.--Imbcile! tu ne vois pas que c'est le sang des Barbares?

_Lhommic_.--C'est donc des Barbares, que les bourgeois qui sont dans
Alger?

_Lestume_.--Je crois bien, puisqu'ils ont insult l'pavillon d'Henri IV.

_Lhommic_.--Mais c'est pas l'pavillon d'Henri IV, puisque Henri IV
n'tait pas dans la marine.

_Lestume_.--Allons, t'es trop born pour entrer avec moi dans les
explications de l'histoire. Mais j'suis pas fch d'aller un peu m'taper
avec ces parias-l; il y a long-temps que j'n'avons entendu des
grognards de 36; je commenais  me rouiller.

_Lhommic_.--Mais vous tiez pas moins, pourtant,  Navarin?

_Lestume_.--Oui, mais a compte pas, a. Les Turcs, c'est pas des
matelots: c'est des chalandous de la rivire de Nantes, et c'est pas
plus marins que des Parisiens.

_Lhommic_.--Ah! ma foi, moi, j'aime mieux rester rouill, que d'me
drouiller  coups de boulets.

_Lestume_.--Oui, j'crois avoir doutance que t'as pas le coeur bien
guerrier; mais je te relev'rai l'courage, n'aie pas peur. J'ai demand
z'au capitaine de frgate  te donner z'un poste sur la dunette, parce
que c'est l qu'il y a le plus de tabac  recevoir dans un combat, et a
forme un jeune homme plus vite. Et puis, vois-tu bien, j'ai dit au
capitaine d'armes, qu'est mon ami: Quand vous ferez votre ronde dans
l'combat, pour voir s'il n'y a pas des capons aux pices, faites-moi
l'amiti d'passer votre sabre dans l'ventre au petit Lhommic, qu'est de
mon pays, Breton comme moi, et qui m'a-t-t recommand, s'il n'y va pas
rondement. Ainsi, si tu fais un mouvement horizontalement, t'es bien
sr d'tre pas manqu.

_Lhommic_.--A votre ide, matre Lestume! Mais c'est z'une drle de
recommandation que vous avez donne l au cap'taine d'armes.

_Lestume_.--Ecoute donc, c'est comme j'te dis: l'capitaine d'armes et
moi, j'sommes une paire d'amis, et on s'rend d'petits services  la mer,
comme de raison; et il ne sera pas dit qu'un Breton comme moi, un enfant
de Brest, aura fait la galine  bord d'un vaisseau o c'que matre
Lestume a t contre-matre du gaillard d'avant, et dans un combat o il
y a des coups, Dieu merci,  recevoir pour tout l'quipage.




IV.

Premire Causerie du gaillard d'avant.


_Le novice Ivon.--_Dites donc, matre Laounan, vous qu'avez vu le
Grand-Mogol, qu'est-ce que c'est, sans tre trop curieux?

_Matre Laounan_.--C'est un Mogol qu'a une barbe respectable, toute
blanche, jusqu' son pont de culotte, et qui, tout d'mme, n'a pas de
pantalon, attendu que c'est une manire de Turc ou d'Ottomane, comme on
dit dans le pays.

_Le novice Ivon_.--Ah , c'est-il tout d'mme un bon homme?

_Matre Laounan_.--C'est un homme si l'on veut; mais, pour des Turcs ou
des Ottomanes, c'est ce qu'il faut. Quand il n'est pas content ou
satisfait de son conseil, il leur z'y fait couper la tte net, avec un
sabre ou une faon de damas.

_Ivon_.--Les Turcs ou les Ottomanes, c'est donc la mme chose, dans le
pays?

_Matre Laounan_.--Ah! doucement, Jeannette; n'allons pas si vite, en
fait d'histoire naturelle. Les _Turcs_, c'est ceux qu'habitent comme qui
dirait la Turquie; les _Ottomanes_, c'est les chrtiens qu'adorent
Mahomet, ou, autrement dit, _le prophte_.

_Ivon_.--C'est pas moins un drle de nom, _Ottomanes_, et je serais
curieux d'savoir o ils ont t chercher cette parole-l.

_Matre Laounan_.--C'est pas une parole; c'est une qualification
_indigne_, ou, autrement, _intrinsche_; et a vient du pourquoi qui
fait que les Turcs s'allongions toujours sur des grands canaps, comme
de vritables _cagnes_, comme tu as pu z'en voir dans la chambre du
commandant, le matin, quand tu vas sauberder le tillac, garnis en
velours _escramoisi_ avec des clous dors en cuivre.

_Ivon_.--Le Grand-Mogol a-t-il de la malice dans les yeux, et a
parat-il un malin b...?

_Matre Laounan_.--Oui, mais tant soit peu froce. Quand il m'a
z'aperu, il a vu  ma figure et  ce que son interprte lui a souffl 
genoux dans le tuyau de l'oreille, que j'tais-t-un Franais de nation.
Il reconnat tous les pavillons des individus  la _physolomie_ de
chacun.

_Ivon_.--Je me suis laiss dire que les Turcs n'aimaient pas beaucoup
les Franais?

_Matre Laounan_.--Eh bien, tu t'es laiss dire une btise, mon garon.
Sur trente-six _ingrdients_ que j'tiommes l, Anglais, Portugais,
Allemands et Bretons, il ne m'a fait donner que vingt  vingt-cinq coups
de trique  l'_orientaliste_, attendu qu'il m'avait reconnu pour
Franais: c'est des gards qui n'tions pas dans le trait. Les autres
ont reu la _doudouille_ complte,  la mode du pays.

_Ivon_.--C'est pas moins heureux pour vous, d'avoir vu du pays.

_Matre Laounan_.--Il n'y a que les voyages qui forment l'homme; et
autant de pays qu'on a vus, autant de fois que l'on est propre  tout.
Quand on sait demander un verre de vin dans toutes les langues, on ne
meurt jamais de faim, dans aucune partie du monde, avec un doublon
d'Espagne dans sa poche, et moyennant qu'il y ait du pain o ce que l'on
est.

_Ivon_.--Ah a, o ce que j'allons de l'heure qu'il est?

_Matre Laounan_.--Dans l'_Archipelle_, o ce qu'il y a l'le de
Cythre, consacre  Vnus, la desse de la beaut et des _rhumatisses_,
comme l'a dcouvert un chirurgien-major que j'avions dans notre voyage
d'_exploraison_.

_Ivon_.--Qu'est-ce qu'on peut voir de bon dans l'Archipde?

Matre Laounan.--Dites donc, vous autres, v'l-t-il pas une espce de
malgache et de paliaca qui me demande ce que l'on peut voir de bon dans
l'_Archipelle_?... Mais, double _lofia_, dans l'_Archipelle_, on voit
l'_Archipelle_; c'est comme si tu me demandais ce que tu vois quand tu
te fais la barbe.

_Ivon_.--Eh bien, quand j'me fais la barbe, j'vois mon miroir.

_Matre Laounan_.--Et dans ton miroir, qu'est-ce que tu y vois?

_Ivon_.--Ce que je vois dans mon miroir?

_Matre Laounan_.--Oui, qu'est-ce que tu y vois? Attendez un peu, vous
autres; il va vous dire ce qu'il voit dans son miroir, quand il s'y
voit....

_Ivon_.--Eh bien, je m'y vois, quoi!...

_Matre Laounan_.--Tu n'y vois qu'une b... de bte, comme tu seras
toute ta chienne de vie, au nom du Pre, du Fils, du Saint-Esprit qui
t'illumine, ainsi soit-il! Borde un pouce de l'coute du petit foc, qui
ralingue depuis une demi-heure, et va-t'en te coucher ensuite, pour
faire comme le berger et mettre un cornichon  l'ombre.




Deuxime Causerie du gaillard d'avant.

_Un matelot_.--Dites donc, conscrit, sans vous commander, prenez-moi un
bout de c'te corde et halez-moi dessus de toutes vos forces, si vous en
avez, par manire d'acquit seulement.

_Le conscrit halant_.--Savez-vous comment on nomme la mer o nous
naviguons?

_Le matelot_.--La mer inconnue, qui tombe directement dans l'embouchure
du lac _Cacafouin_.

_Le conscrit_.--Tiens, c'est singulier! jamais je n'ai entendu parler de
ce lac-l.

_Le matelot_.--C'est que vous n'avez jamais appris la gographie.

_Le conscrit_.--Si, certainement; mais le lac Cacafouin ne se trouve pas
sur la carte.

_Le matelot_.--C'est que vous n'avez jamais regard la carte avec vos
lunettes, et en vous bouchant le nez.

_Le conscrit_.--Qu'est-ce donc que ce lac?

_Le matelot_.--C'est-z-un lac de poudre liquide  fumer les cannes 
sucre: on navigue, dans c'te mer-l, la tte en bas, les pieds en haut,
avec une brasse de profondeur, et on ne prend sa respiration que par le
dernier bouton de la gutre.

_Le conscrit_.--Ah! je vois que vous voulez vous gausser de moi.

_Le matelot_.--Non pas, mon ami; je ne veux que m'amuser aux dpens du
passager. Savez-vous ce que c'est que le passager?

_Le conscrit_.--Mais, le passager, c'est moi.

_Le matelot_.--Trop honnte pour vous dire le contraire; mais le
passager, c'est une manire de malle vivante, qui boit, qui mange, qui
dort, et envers qui on a dit au commandant: Commandant, vous porterez de
Brest  l'Ile-Bourbon trois cents citoyens qui ne pourront pas se tenir
sur leurs pieds, et  qui vous ferez voir le bonhomme Tropique et la
ligne dans une longue-vue o vous mettrez un cheveu.

_Le conscrit_.--Le bonhomme Tropique est une farce, n'est-ce pas?

_Le matelot_.--Oui, c'est une farce qui ne vous fera pas rire,  moins
que vous n'ayez trois cents kilos de gat cloue, double et cheville
en cuivre dans l'me.

_Le conscrit_.--Mais qu'est-ce que c'est que le bonhomme Tropique?

_Le matelot_.--C'est le cur de la ligne, qui donne la bndiction avec
des tuyaux de pompe  laver, et qui fait pleuvoir des pois secs, quand
il ternue.

_Le conscrit_.--Et la ligne?

_Le matelot_.--C'est un grand cble que le grand Chasse-F... a fil par
le bout dans le milieu du monde, en voulant appareiller pour couper la
cte d'Afrique en deux. Vous ne savez pas ce que c'est, peut-tre, que
le grand Chasse-F...?

_Le conscrit_.--Pas plus que le lac Cacafouin.

_Le matelot_.--Le grand Chasse-F... est un trois-ponts qui a du cent
vingt mille tonnerres en batterie, et qui se sert de la lune pour pomme
de girouette; il y a dix mille ans qu'on travaille  Lyon et  Rouen
pour lui faire un pavillon de poupe. Un jour son commandant a voulu le
faire virer de bord vent-devant, et le talon de son gouvernail a touch
sur le fond d'Ouessant, tandis que son beaupr a t chavirer tout ce
qu'il y avait de servi sur la Table-Bay, au cap de Bonne-Esprance.

_Le conscrit_.--C'est donc un bien grand vaisseau?

_Le matelot_.--Ah! mais oui; mais ce n'est pas le tout. Un jour, le
commandant a voulu envoyer son mousse pour parer la flamme qui s'tait
engage dans un calle-hauban de perroquet, et ce b... de mousse, quand
il est descendu, avait la barbe grise et sa demi-solde en poche.

_Le conscrit_.--L'Anglais ne prendra pas ce vaisseau-l, je crois bien.

_Le matelot_.--Si, peut-tre, mais dans l'anne de j'ten f...; il y a
trois mille ans qu'on se bat sur le gaillard d'avant, et que le
branle-bas d'combat n'est pas encore fait sur le gaillard d'arrire; le
commandant n'a seulement pas t rveill par le charivari que font les
caronades d'en avant des passe-avants, et qui tapent dur; mais c'qu'il y
a de plus farce, c'est qu'un passager comme vous,  un demi-pouce de nez
prs, est tomb dans la cale par le grand panneau, et qu'il n'est pas
encore rendu  fond de cale: ce particulier-l tombe toujours; il sera
mort d'ge avant de se casser les reins.

_Le conscrit_.--Mais qui est-ce qui commande votre grand Chasse-F...?
c'est sans doute le Pre Eternel?

_Le matelot_.--Le Pre Eternel? ah bien oui! il n'est que patron de
chaloupe,  bord, et il y a dix-huit cent trente ans et le pouce que
notre seigneur Jsus-Christ fait du feu sous la chaudire de l'quipage,
sans avoir pu encore arriver  faire bouillir la soupe et  faire cuire
les boulets de trois mille cinq cent soixante qui serviront de petits
pois  la ration.

_Le conscrit_.--Pourquoi donc que les matelots inventent des btises
comme a?

_Le matelot_.--Mais ils inventent ces btises-l pour vous faire croire
qu'ils sont plus btes que ceux-l qui les coutent pendant une heure,
comme vous le faites l.

_Le conscrit_.--Vous vous moquez donc de moi?

_Le matelot_.--Pas trop; mais  vous voir ouvrir la bouche comme une
gamelle de sept, j'commence  croire qu'en fait de gaudichonneries, vous
avez charg plus que votre plein, conscrit. (Le matelot s'loigne en
regardant gament le conscrit de ct, et en chantant  plein gosier:)

        Reviendras-tu, toi que mon coeur adore!




V.

La Casaque du bon Dieu.


A bord d'un brick de l'tat se trouvait un matre calfat, trs-bon
chrtien, fidle croyant, et un matre canonnier, esprit fort, s'il en
fut, goguenardant tout ce qui sentait la religion, un esprit voltairien,
en un mot.

Le matre calfat appelait toujours son collgue, _matre_ Canon, et
celui-ci ne dsignait son confrre que sous le nom familier de matre
_Mailloche_.

Matre Canon et matre Mailloche avaient souvent ensemble des
discussions thologiques, philosophiques et philanthropiques, dont
l'quipage s'amusait beaucoup avec tout le respect que l'on devait
cependant, au grade et  l'ge des graves interlocuteurs. Nos deux
matres, malgr le dissentiment de leurs opinions, taient du reste les
meilleurs amis du monde; et leurs petites taquineries ne semblaient mme
que raviver et rendre leur liaison plus piquante. C'est ainsi que deux
arbres dont le feuillage est diffrent, enlacent leurs branches pour
confondre leurs fruits confraternels, et rsister, s'il le faut
ensemble,  la tempte.

Le brick sur lequel naviguaient nos deux amis, relcha pendant la
guerre, au Passage, port espagnol, situ  l'entre de cette Bidassoa,
que les troupes impriales n'avaient pas encore passe, pour aller
porter le ravage dans la Pninsule. Nous tions, enfin, en paix avec les
Espagnols.

Quelques jours aprs leur entre dans le port, les deux matres
demandrent la permission d'aller passer la journe du dimanche  terre.
L'un avait revtu son uniforme de sergent d'artillerie de marine,
l'autre avait endoss le large habit de sa profession avec son collet
bord d'un large galon d'or. La toilette tait complte, car chacun des
deux amis sentait le besoin de ne se montrer qu'avec dignit aux yeux
d'une population trangre.

A peine rendu  terre, le matre calfat, malgr la duret de son oreille
trop bien faite aux coups redoubls du marteau, entend des chants
religieux remplir une vaste glise. Ces accents de pit allchent notre
dvot; mais il n'ose pas quitter son compagnon, pour aller entendre la
messe qui le sduit. Le matre canonnier, devinant l'envie et l'embarras
de son camarade, lui propose de l'accompagner jusque dans le sein de
l'glise apostolique et romaine.

--Quoi! vous tteriez d'une messe, matre Canon, par gard pour moi?

--Et pourquoi pas, matre Mailloche? On peut n'tre pas de la mme ide
sur ces btises-l, mais a n'empche pas d'aller avec ses amis, en
haussant les paules pour eux.

--Vous hausserez donc les paules pour moi, n'est-ce pas?

--Oui; mais vous avalerez votre messe pour vous, et si a vous fait du
bien, a ne m'empas d'tre content de moi.

Les deux amis entrent  l'glise. L'un tire de son petit sac de toile 
voiles, son petit livre de messe, et il se met  chanter pieusement
faux, en latin,  la grande dification des Espagnols qui l'entourent.
L'autre, oblig de suivre les dvots mouvements de la foule, de
s'agenouiller, de se faire donner la bndiction en courbant le dos,
murmure tout bas qu'il aimerait cent fois mieux faire la charge en douze
temps, que l'exercice command par un moine.

L'office divin touche  sa fin, cependant! le sacrifice de la messe est
offert, et sans doute aussi accept. La foule s'coule religieusement,
et nos deux compagnons vont, n'ayant rien de mieux  faire, se promener
dans les rues du Passage.

L'heure du dner arrive: l'apptit vient avec elle  nos
promeneurs.--Ah , demande matre Canon, nous ferez-vous jener encore,
aprs m'avoir fait avaler une messe qui ne m'a pas rempli du tout
l'estomac?--Non pas, matre Canon, nous allons, si vous voulez, monter
dans cette petite auberge, au premier tage. Ma religion,  moi, ne
dfend pas de manger et de boire  son contentement. L'vangile est l
pour un coup, d'ailleurs: Donnez  boire  qui a soif.

--J'ai soif, moi.

--Eh bien! nous allons boire un coup ou deux, mais _moderato_, comme dit
l'Anglais.

--J'ai faim aussi, et bigrement mme.

--Eh bien! nous allons manger un morceau, mais ne jurons pas
aujourd'hui, car il ne faut pas se ficher du dimanche, qui est le jour
de Dieu. Entrons dans l'auberge, et je dirai le _benedicite_ avant de
manger, attendu que les Espagnols nous feraient payer plus cher, si nous
ne disions pas notre prire avant le repas.

On servit une matelotte  l'oignon aux convives franais, qui
s'tablirent gament prs d'une petite fentre qui donnait sur la rue.
Un vin rouge, pais et doucereux, sentant un peu la peau de bouc, leur
fut prsent comme la perle des vins du pays. Ils s'en abreuvrent avec
dlices et en jasant beaucoup. Une procession vint  passer.

Aux accents nasillards des moines qui entranaient la foule bruyante sur
leurs pas gravement cadencs, le matre calfat fit ses dispositions pour
se mettre  genoux; mais avant qu'il ne pt humilier sa figure
rubiconde, sur le bord de la fentre, on lui cria de la rue, en
espagnol: _A genoux, les Franais_!

--Ceci sent joliment la farce! s'cria le matre canonnier, qui ne
s'agenouillait pas.

--C'est gal, calons nos mts de hune, et amenons nos basses largues sur
les porte-aux-lofs.

--Non pas, ma foi! J'ai entendu une messe  contre-coeur; je ne veux pas
amener au milieu de mon dner pour une escouade de calotins.

--_A genoux, les Franais! A genoux, et quelque chose pour le
bienheureux saint Sbastien_! cria-t-on de la rue et du milieu de la
foule.

--Ah! tu demandes quelque chose pour ton saint, dit matre Canon,
attends: tiens, tiens, attrape! et en prononant ces mots, le sergent
d'artillerie jette sur la procession quelques os de poulet rongs
jusqu' la moelle.

--Que faites-vous donc l, matre Canon?

--Je donne quelque chose  ces mendiants, matre Mailloche.

--Vous allez nous faire reinter, c'est sr, matre Canon.

--Ah! ils reintent donc aussi, vos catholiques, quand ils sont mille
contre un?

Les prdictions du mystique calfat allaient s'accomplir: les coureurs de
la procession ne parlaient dj de rien moins que d'assommer les deux
impies. Le matre calfat, voyant son camarade menac mettre le sabre 
la main, prit un barreau de chaise, pour se dfendre en ami gnreux
plutt qu'en chrtien rsign au martyre de la canaille. On crie, on
hurle et le combat va commencer.

Fort heureusement que pour nos deux assigs, une des embarcations de
leur brick se trouvait non loin de l'auberge o l'on venait de les
assaillir. Au bruit de l'attaque, les canotiers franais, arms de longs
avirons, accourent, et, faisant fuir les Espagnols sous les coups de
leurs mobiles balistes, ils parvinrent  tirer matre Canon et matre
Mailloche du mauvais pas dans lequel ceux-ci s'taient engags pour des
os de poulet jets sur deux ou trois ttes _encalottes_, comme les
appelait le sacrilge canonnier.

En arrivant  bord, le soir, les deux amis, encore un peu agits des
libations qu'ils avaient offertes  Bacchus et des motions que leur
avaient fait prouver les Espagnols, ne se dirent pas grand'chose. On
les plaisanta un peu sur l'agrment qu'ils avaient d trouver dans leur
promenade  terre, et ils allrent se coucher, sans daigner rpondre aux
sarcasmes que leurs confrres rests  bord leur lanaient d'un air
demi-goguenard et demi-apitoy. Mais le lendemain, quand les fumes du
vin du Passage furent tout--fait dissipes, et que matre Canon et
matre Mailloche se trouvrent en prsence, le premier, assis sur la
drme, interpella ainsi son camarade, en prsence de tout l'quipage
rassembl pour couter la discussion, qui paraissait devoir tre savante
et vive.

--Vous avez vu hier cependant, matre Mailloche,  quoi vous conduit
votre belle religion!

--Ce n'est pas ma religion qui a fait tout le mal, c'est vos os de
poulet, plutt.

--Et pour des os de poulet, faut-il tuer un homme, morbleu?

--Ce n'est pas le bon Dieu, encore une fois, qui est la cause de ce qui
se fait de mal en ce monde.

--Votre bon Dieu, puisque bon Dieu il y a, a de vilains soldats  son
service, et vous pouvez vous en vanter.

--Mais qu'avez-vous tant  reprocher  mon bon Dieu, au bout du compte?
N'est-ce pas lui qui a permis aux canotiers de notre bord, de nous
retirer de la patte de cette canaille du Passage?

--Comment! ce que j'ai  reprocher  votre bon Dieu? Vous avez le front
de me demander cela  moi? Ce n'est pas moi seulement qui lui reproche
ce qu'il a fait anciennement: c'est tout le monde.

N'est-ce pas lui qui a fait tenter notre premire mre par un serpent 
sonnettes, sur un arbre, et qui a puni plus de cinq cent millions
d'hommes avant leur naissance, parce que l'pouse de M. Adam, que vous
ne connaissez pas plus que l'an quarante, avait mang une pomme ou une
poire de trop?

--Mais si c'est pour votre bonheur que le bon Dieu a fait tout cela?

--Oui, c'est pour notre bonheur  prsent, qu'il a rendu malheureux un
tas de pauvres b... comme vous et moi, n'est-ce pas? Et puis ensuite,
pourquoi le bon Dieu, par exemple, qui est si bon, a-t-il fait le
dluge?

--Pour corriger les hommes qui taient trop mchants.

--Mais puisqu'il est si puissant et si despote  son bord, et qu'il peut
tout faire d'un seul commandement, pourquoi, une supposition, n'a-t-il
pas dit  ces hommes: _Corrige-toi, tas de gueux et de vermines_, plutt
que de les noyer comme de vrais pourceaux? Belle fichue manire de
corriger quelques coupables, que de noyer tout le monde en bloc!

--Vous ne pouvez pas comprendre tout cela, matre Canon; vous n'avez pas
la foi, comme on dit.

--Mais je comprends bien la mort de votre seigneur Jsus-Christ,
cependant. Votre bon Dieu n'a-t-il pas laiss mourir son fils, comme un
simple particulier, par exemple? hein! Ripostez, s'il vous plat, 
cette botte-l, vous qui tes si crne dans les critures?

--Il a laiss mourir son divin fils, pour nous racheter de nos pchs,
vous, moi et les autres.

--Eh bien! moi, je vous donne mon billet, que si j'avais t  la place
du bon Dieu, j'aurais plutt vendu jusqu' ma dernire casaque, que de
laisser condamner mon enfant  faire sa dernire grimace sur la croix.

A cette ide de la _casaque du bon Dieu_, les assistants, qui jusque-l
avaient gard leur srieux, ne purent s'empcher d'clater de rire.
Matre Mailloche, tout dconcert, quitta en marmottant le lieu de la
discussion; et matre Canon, tout triomphant, laissa couler sur les
traces de son interlocuteur vaincu, un flux d'arguments, au milieu
desquels on entendait encore ces mots: _Il m'a fait manger une messe,
mais j'ai fait avaler des os de poulet  sa procession_.

Le mot de la _casaque du bon Dieu_ n'eut garde d'tre perdu  bord du
brick. Long-temps encore aprs le dbarquement de matre Canon, on ne
parlait de lui qu'en le dsignant sous le nom de _la Casaque du bon
Dieu_. C'est sous ce sobriquet qu'il navigua  bord d'une douzaine de
navires, jusqu' sa mort.

Que Dieu soit en paix  ce brave impie!




VI.

Le Ngre blanc.


Aprs le terrible ouragan qui dispersa, pendant la dernire guerre, la
division de l'amiral Willaumetz, le vaisseau franais le _Foudroyant_ se
vit forc de relcher  San-Salvador, dans la baie de Tous-les-Saints,
si justement nomme, en gard  la quantit prodigieuse de saints que
chment les dvots habitants du pays.

A bord de ce vaisseau existait, parmi les canonniers de marine, un grand
gaillard, au teint basan, aux cheveux laineux, et que, par allusion 
son nez cras et  ses yeux tout ronds, ses camarades avaient appel
_le Ngre_. Loin de se fcher de cette dnomination, notre _Ngre_
semblait au contraire la supporter fort gament; et s'il avait connu les
vers de Ducis, il se serait peut-tre mme cri volontiers, en
parodiant le Maure Othello:

        On m'appelle le Ngre, et j'en fais vanit,
        Ce nom ira peut-tre  la postrit.

Il n'alla pas tout--fait si loin.

Un jour, ayant obtenu de son capitaine de frgate et de son capitaine
d'artillerie la permission d'aller  terre, il se dirigea avec quatre de
ses camarades vers le fort San-Antonio. Le tafia se boit  bon march 
Bahia, et pour quelques pices de six liards, les marins peuvent
facilement parvenir, par le plus court chemin possible, au comble de
l'humaine flicit du matelot, c'est--dire  se griser compltement.
Nos cinq artilleurs se grisrent donc, et tellement, que le Ngre, pour
gayer la partie, emprunta les vtements d'un esclave afin de remplir
son rle de noir sous le costume de rigueur du personnage. Je vous
laisse  penser les grimaces et les contorsions africaines que fit notre
homme, excit par l'hilarit de ses camarades! Il obtint enfin un succs
dramatique dont les esclaves de coulisses que nous voyons dans _Paul et
Virginie_ s'enorgueilliraient. Mais le mouvement que notre canonnier
s'tait donn pour rendre l'illusion plus complte aux yeux des
spectateurs, acheva de lui faire perdre l'usage de sa raison.

L'ide des bonnes grosses farces arrive vite aux marins qui sont
descendus  terre pour s'amuser, de manire  ne pas perdre un seul
instant.

L'un d'eux dit  ses camarades:--Dites donc, vous autres, si, tandis
qu'il est en train de faire ses _macaqueries_, nous lui passions une
couche de noir sur son franc-bord, croyez-vous qu'il ne ferait pas
encore mieux le ngre?

--Tiens, c'est vrai! repart un autre. Mais avec quoi veux-tu que nous
le _galipotions_ en noir?

--Avec quoi? Attends un peu; tu vas voir qu'il est plus ais de noircir
un blanc que de blanchir un noir.

Et, en prononant ces mots, notre Raphal improvis se frotte les mains
sur le fond des marmites et des casseroles qu'il trouve dans le cabaret,
et puis il vient dposer, le plus artistement qu'il peut, cette couche
de bistre sur les joues, le front et le cou de notre Ngre, qui se
laisse faire, tout en continuant de parler crole  son barbouilleur, et
toujours pour rendre la scne plus piquante. Les mains mme du Ngre ne
sont pas pargnes; et, poussant encore plus loin le scrupule de la
vraisemblance, l'artiste alla jusqu' frotter les pieds du malheureux
canonnier, de la suie humide qu'on put recueillir sur le fond des
casserolles, qui n'avaient jamais t fourbies, sans doute, avec autant
de soin.

Un des artilleurs, sduit par l'illusion, s'avise de s'crier, avec une
admirable bonne foi de spectateur:--Le diable m'emporte! on le vendrait
presque pour un noir, tant il est ressemblant comme a!

Cette exclamation devient un trait de lumire pour nos farceurs, qui
rptent presque en mme temps: _Vendons-le! vendons-le!_ Ces gens-l
avaient apparemment entendu parler de l'histoire de _Joseph_. Voil
pourtant comme le texte des saintes critures est souvent interprt.

Le ngre, pour rendre la farce qu'il a commence tout--fait complte,
consent  tre vendu, certain qu'il est de recouvrer ses droits
inalinables d'homme libre en se lavant la figure, ressource que n'ont
pas toujours les ngres de bon teint.

On sort, on court, on trouve une habitation. Mes quatre canonniers
pntrent dans une sucrerie; ils demandent  parler au matre. Le matre
parat: il entend un peu le franais.

--Monsieur l'habitant, lui dit un des canonniers, voil avec nous un
noir que nous avons eu pour notre part de prise, notre vaisseau ayant
amarrin, dans la croisire que nous venons de faire, un ngrier anglais
de Liverpool. Ce drle, qui nous sert assez mal  notre plat, n'est bon
qu' tre men durement dans une habitation. Si vous voulez nous
l'acheter, nous vous le vendrons bon march.

L'habitant examine la marchandise. Le teint en est reluisant comme une
paire de bottes bien cires. Notre ngre, toujours a son rle,
baragouine de mauvais franais; il fait des gambades qui ne jurent
nullement avec l'esprit de son personnage.

--Mais, ce noir est ivre! dit l'habitant.

--Oui, monsieur l'habitant; nous l'avons sol pour pouvoir le conduire
plus facilement ici.

Notre sucrier ne donna qu' moiti dans le pige que lui tendaient les
canonniers. Il se doutait bien que le ngre qu'on lui offrait pouvait
bien avoir t enlev par les vendeurs sur quelque habitation voisine;
mais il tait loin de supposer que la marchandise n'tait recouverte que
d'un enduit de suie. A Bahia, les procds entre habitants n'allaient
pas, en ce temps-l, jusqu' empcher un brave producteur de souffler un
esclave ou deux  ses confrres en cannes  sucre. Celui-ci demande 
nos nouveaux marchands ce qu'ils veulent pour leur part de prise?

--Mais, c'est selon; qu'en donneriez-vous bien?

--Cent pataques, rpond l'habitant, qui ne voulait pas laisser passer
l'occasion d'avoir pour peu de chose un grand diable qui pourrait
devenir un bon sujet sous le fouet d'un contre-matre.

--Mettez-en deux cents, et qu'il n'en soit plus question.

--Non; je ne vous en donnerai que cent-cinquante.

--C'est votre dernier mot?

--Mon dernier mot.

--Eh bien, enlevez, c'est pes!

Ici le ngre vendu fait mine de pleurer: le matre cherche  le
consoler.

--Oh! il n'a pas un mauvais naturel, et vous en ferez quelque chose,
allez, monsieur l'habitant. C'est un march comme on en voit peu, que
vous venez de faire l.

L'habitant paie une trs-faible partie des cent cinquante pataques. Il
fait pour le reste un bon qu'il promet de solder dans quelques jours. On
s'empare du ngre vendu: les canonniers s'loignent. A leur dpart,
nouveaux cris de dsespoir du ngre; nouvelles consolations de la part
de l'habitant. Le contre-matre arrive, et veut enchaner l'esclave,
pour tre plus sr de le conserver; mais celui-ci, qui, jusque-l, avait
pris le tout en plaisanterie, rsiste  la main brutale qui veut lui
passer les fers aux pieds. Le contre-matre, accoutum  plus de
docilit, se fche; l'esclave se regimbe: des aides arrivent. Le matre
ordonne d'appliquer au mutin un _quatre de piquet_ pour sa bien-venue,
et pour lui donner une ide de la discipline  laquelle il faudra qu'il
s'habitue. Quatre petits pieux sont fichs en terre; on renverse le
patient  plat-ventre, et de vigoureux esclaves attachent chaque main et
chaque pied du rcalcitrant au pieu qui correspond  chacun de ses
membres. L'excuteur est prt; le fouet du supplice est lev: il n'y a
plus qu' ter  la victime le vtement qui cache la partie charnue sur
laquelle doit tomber le chtiment. Mais,  surprise! au lieu de
l'piderme d'bne que les esclaves, valets de bourreau, s'attendaient 
trouver comme d'ordinaire, sur les muscles arrondis de la rgion
infrieure, ils dcouvrent une peau plus blanche encore que celle de
leur matre!... Le fouet, qui plane sur le postrieur du coupable,
reste suspendu dans la main du contre-matre; l'habitant, tmoin du
spectacle, demeure ananti.... Mais, reprenant bientt cette puissance
de rsolution que l'on recouvre avec le dsir de la vengeance, il
ordonne que l'excution ait lieu sans gard pour la couleur de la peau
qu'on vient de dcouvrir  ses yeux irrits. Le _ngre blanc_ a beau
protester en bon franais europen, il a beau invoquer sa qualit
d'homme libre et de sujet de Napolon, il reoit les vingt-neuf coups de
fouet destins  l'esclave mutin.

Pendant ce temps, que faisaient nos artilleurs, indignes vendeurs de
leur collgue?... Ils buvaient le prix de la peau artificielle et des
tortures immrites de leur victime. Celle-ci, rendue  la libert, ne
les rejoignit que juste  temps pour prendre part au reste du gteau,
qu'elle avait si chrement pay.

Le lendemain, l'habitant, en grande tenue, arriva dans une pirogue 
bord du _Foudroyant_ pour rclamer du commandant du vaisseau la
restitution de l'argent qu'il avait compt aux canonniers, et du billet
qu'il avait souscrit pour la valeur du _ngre blanc_.




VII.

Avale a, Las-Cazas.


Un magnifique corsaire, arm  Bordeaux, je crois, reut en s'lanant
sur les mers qu'il devait ravager, le nom de _Las-Cazas_.

L'quipage du _Las-Cazas_ se montrait aussi fringant, que le patron du
navire avait t pacifique durant ses courses apostoliques dans le
Nouveau-Monde.

Le flamboyant trois-mts fut pris par les Anglais, quelques heures aprs
son appareillage du bas de la Gironde.

La renomme un peu bambocheuse de l'quipage intraitable du _Las-Cazas_,
avait franchi les murs des prisons d'Angleterre, long-temps mme avant
la mise en mer du coursier, sur les exploits duquel les captifs franais
avaient fond les plus hautes esprances. Le _Las-Cazas_, arm comme il
l'tait, devait venger les prisonniers de tous les mauvais traitements
dont leurs vainqueurs les accablaient. La gloire du triomphateur du
Trocadro consola, disent les bons royalistes, la captivit de Napolon,
 peu prs comme les victoires des Athniens faisaient palpiter de joie
Thmistocle, exil d'Athnes. Il n'y a que manire de s'entendre pour
bien prendre les choses.

Mais quand, au lieu d'apprendre les succs du _Las-Cazas_, les
prisonniers de guerre de Plymouth virent arriver, pour partager leur
rclusion, les pauvres diables capturs sur le corsaire vengeur, un des
loustics, des mauvais plaisants de la prison, se mit  hurler: _Avale_
_a, Las-Cazas_! Il n'en fallut pas davantage; l'exclamation
pigrammatique vola de bouche en bouche, et  chaque dsappointement, 
chaque mystification, les dsappointeurs ne manquaient pas de rpter 
chaque mystifi, l'ternel, le populaire _Avale a, Las-Cazas_! Le mot
enfin devint proverbe de prison. C'tait dj beaucoup. Il ne resta pas
captif dans l'enceinte des cachots o il tait n.

De la prison, dont il avait fait long-temps les dlices sarcastiques,
notre _Avale a, Las-Cazas_! passa d'abord dans la marine, et il voyagea
pendant longues annes, sur toutes les mers du globe,  bord des
vaisseaux, frgates, corvettes et avisos de notre arme navale; si bien
qu'aux rives mmes o la gloire apostolique du vertueux _Las-Cazas_
n'est pas encore oublie, des matelots, fort peu verss dans l'histoire
des conqutes des Espagnols, rptaient toujours  leurs camarades, pour
la plupart grands avaleurs de pilules amres: _Avale a, Las-Cazas_!

Certaine anne de l'empire, je ne me rappelle pas bien laquelle, M. le
comte de Las-Cazas, connu pour un mrite peu ordinaire, et pour sa
fidlit au malheur, la plus rare de toutes les vertus humaines, arrive
incognito  Lorient. Il avait servi quelque peu dans la marine. Il se
montra dsireux de visiter, en vieil amateur, les vaisseaux de la rade.
Il se prsente  bord du _Diadme_.

L'enseigne charg ce jour-l du service du lieutenant de garde, passait
 bord pour ce qu'on nomme un bon vivant, un peu goguenard et trs-gros
farceur. Il reoit avec politesse le curieux tranger, qui ne lui fait
pas,  la premire vue, l'effet d'un connaisseur; l'officier de service,
cicrone oblig de tout visiteur un peu proprement tourn, fait
parcourir les batteries du vaisseau au nouveau-venu, qu'il accompagne,
suivi de quelques autres officiers du bord, et tous gens d'une belle
humeur, disposs  s'gayer  la premire occasion. A chaque station, le
visiteur questionne, et le cicrone rpond.

--Voil de bien gros canons, monsieur l'officier: ils doivent porter
bien loin?

--Mais,  quatre ou cinq lieues, plus ou moins. On nous donne de si
mauvaise poudre.

--Ah! diable, je ne croyais pas que ces gros calibres eussent une aussi
tonnante porte!... Mais, ces normes canons doivent tre
difficilement maintenus  leur place, quand la mer est grosse. Qu'en
faites-vous alors?

--Nous les descendons dans la cale, et chaque officier se fait un
plaisir d'en loger un dans sa chambre, pour viter les accidents que
pourraient occasioner les coups de roulis.

Les officiers qui accompagnent le visiteur et le dmonstrateur, pouffent
de rire; mais dcemment, et en touffant dans leurs mains, leurs
bouffes d'hilarit. On continue la promenade.

--A quel usage emploie-t-on ces barres de fer que je vois suspendues
auprs de chaque pice d'artillerie?

--A casser le biscuit des gens de l'quipage, quand il est trop vieux et
trop dur pour tre mang couramment. Puis, se retournant vers ses
camarades: _Avale a, Las-Cazas_! rptait notre goguenard,  chaque
rponse saugrenue qu'il faisait aux questions de l'tranger.

On arrive,  travers toutes ces plaisanteries rptes presque  chaque
pas,  l'tambroir des pompes. C'tait l une bonne grosse pice  faire
avaler  notre Las-Cazas; aussi l'officier s'en promettait-il une belle,
car le questionneur jusque-l ne s'tait pas montr fort difficile sur
les morceaux qu'on lui avait donns  digrer.

--Comment nommez-vous ce genre de pompes, monsieur l'officier?

--On appelle cela des pompes  chapelet. Ce nom leur a t donn par
allusion  un usage tabli  bord, lorsqu'on est rduit, dans un cas
prilleux,  employer cet immense appareil, les matelots disent alors
leurs prires en prenant en main leur chapelet, et c'est de l, vous
comprenez bien que... (_Avale a, Las-Cazas_.)

--Le singulier usage et l'trange dnomination! Mais pourriez-vous me
dire si les heuses et les chopines de ce genre de pompes, employ
d'abord par les Anglais, sont construites comme celles des pompes
aspirantes et  simple brimballe?

--Mais monsieur... cela dpend... (Ici plus d'_Avale a, Las-Cazas_).
L'officier reste interdit  ces mots, qui commencent  sentir le mtier.
L'tranger reprend:

--Combien pensez-vous qu'avec un semblable appareil, on puisse franchir
de pouces  l'heure,  bord d'un vaisseau comme celui-ci, qui ne doit,
eu gard  ses faons, franchir qu' huit ou neuf pouces?

--Mais, monsieur, cela dpend encore... cela dpend du nombre
d'hommes... employ .... Vous comprenez bien?

A l'embarras qu'prouve l'interrog, ses camarades, qui, jusque-l
avaient beaucoup ri du questionneur, passent du ct de celui-ci, et 
leur tour ils soufflent dans l'oreille de leur collgue dcontenanc,
ces mots terribles, ces mots de la plus poignante drision: _Avale a,
Las-Cazas_! Le mystificateur mystifi ne sait plus que dire, que
rpondre aux observations de l'tranger, qui continue  causer
hydraulique, statique, bras de levier, croc  mordre dans les fuses,
point d'appui, coups de roulis et de tangage, manche en cuir et manche
en toile, dalots, brimballe double et martinet simple, etc., etc. Aprs
avoir long-temps parl seul et parl fort bien, l'inconnu, jugeant que
le supplice de son savant de bord, avait t assez long, lui prsente,
avec une politesse exquise et dchirante, ses plus humbles remercments,
et lui fait promettre, si jamais il vient  Paris, de lui offrir
l'occasion de s'acquitter envers lui de la dette que son obligeance lui
a fait contracter; puis l'tranger ajoute:--Vous avez bien voulu, sans
me connatre, me faire les honneurs de chez vous. Mais comme il est
juste que vous sachiez au moins quelle est la personne que vous avez
bien voulu obliger avec tant de dlicatesse, vous me permettrez de vous
dire que je suis le comte de Las-Cazas; mais _que je n'ai pas tout
aval_.

Les camarades de l'officier dsappoint taient encore l. Je vous
laisse  penser s'ils oublirent de lui insinuer dans l'oreille, un bon
et dernier _Avale a, Las-Cazas_!

Pendant plus d'un mois, le pauvre enseigne de vaisseau ne put ouvrir la
bouche pour prononcer un seul mot, sans que ses collgues ne lui
rptassent l'inexorable exclamation. Mais, pour lui, il fut
radicalement guri de la manie de _faire avaler a_  tout le monde.




VIII.

Le petit Coup de Mer.


Dans les contes que les officiers de marine s'taient plu  dbiter aux
passagers d'une frgate qui se rendait  Bourbon, ces messieurs avaient
beaucoup exagr l'effet terrible des coups de mer. Les accidents les
plus bizarres et les moins croyables n'avaient eu garde de manquer 
l'imagination des narrateurs. L'un s'tait trouv  bord d'un navire o,
pendant un coup de cape, le mt de misaine, dplant, tait venu prendre
la place du grand mt, enlev par l'effet d'une vague furieuse. L'autre
avait t jet lui-mme  cinquante brasses de son navire, et port, au
sein de l'onde cumeuse,  bord d'un vaisseau naviguant de conserve avec
le btiment que la lame venait de submerger. Un troisime, enfin,
s'tait vu lancer du port, o il fumait son cigarre, jusque sur les
barres du perroquet, qu'une montagne d'eau tait parvenue  atteindre,
dans la violence de ce mouvement ascensionnel. Les passagres, surtout,
coutaient, en regardant avec effroi les flots qui pendant ces
entretiens clapotaient le long du bord, toutes ces folies, racontes du
ton le plus srieux, dans le langage le plus expressif.

Au nombre de ces passagres, il en tait une autour de laquelle un jeune
sous-lieutenant papillonnait avec grce, autant du moins que le lui
permettaient les coups de roulis et de tangage avec lesquels ses pieds
mal assurs n'taient pas encore trs-familiers. Un vieux mari, encore
moins fait que le galant aux brusques mouvements du navire, se
cramponnait aux bastingages, tandis que sa moiti essayait de se
promener sur le pont avec l'aide du bras du sous-lieutenant. Un jour,
que la mer tait un peu clapoteuse, nos deux promeneurs inexpriments
tombrent ensemble sur le gaillard, aux yeux du vieil poux constern.
Les aspirants, oiseaux de mauvais augure du bord, tirrent pour le mari
un triste prsage de cette double chute. On releva les deux promeneurs.

En doublant le cap de Bonne-Esprance, la frgate prouva du gros temps,
de ce gros temps pendant lequel les passagers osent  peine risquer un
bout de nez  l'ouverture du capot. Plus de jeux innocents sur le pont,
plus de conversations intimes sur l'arrire pendant les premires heures
du quart de nuit, plus enfin de promenade entre le sous-lieutenant et la
jeune marcheuse! Le vent impitoyable avait enlev dans ses jeux cruels,
et nos plaisirs et nos joyeuses distractions. Une cabine installe dans
la batterie, avec deux cadres spars, reclait depuis deux jours
l'poux qui ne mangeait plus, et sa jolie petite moiti qui soupirait
toujours. Le vieux mari craignait surtout le coup de mer: la jeune femme
paraissait les redouter beaucoup moins; mais aucun passager n'osait se
montrer sur le pont humide et glissant que la lame nettoyait assez
brutalement de temps  autre.

Entre nous aspirants, grands amateurs de ces petits scandales qui
assaisonnent la fade vie du bord, nous nous entretenions la nuit en
courant la grande borde, des yeux quteurs de madame Blinblin (c'tait
le nom de l'hrone), des risibles terreurs de son jaloux de mari, et
des projets d'invasion du petit sous-lieutenant Larobleu, notre heureux
comptiteur en bonnes fortunes de traverse.

--Il la regarde, disions-nous quelquefois, de manire  faire penser que
M. Blinblin a rempli sa vocation.

--Moi je crois que si on faisait tous les soirs l'appel de la borde qui
n'est pas de quart, il y aurait un cadre de vide.

--Mais c'est gal: on aurait  la fin le compte de tout notre monde; il
se rencontrerait peut-tre un cadre o l'on trouverait deux individus
prsents pour un.

--Ah! oui, dans la cabane de M. Blinblin, avec son bonnet de coton,
n'est-ce pas?

--Oui, c'est a, avec son bonnet de coton. Oh! mais pour celui-l, c'est
conscience. La pauvre femme, ce n'est pas de sa faute, au fait! c'est
l'influence de la physionomie du mari sur elle, qui agit sur le moral de
la femme, indpendamment de sa volont propre. C'est la vocation de M.
Blinblin qu'elle remplit enfin tout btement. De l le principe
d'attraction entre elle et le sous-lieutenant Larobleu, attraction qui
doit s'exercer en raison directe des masses, et en raison inverse du
carr des distances.

--Ah! ah! ah! le mot est prcieux! Je t'en fiche, des distances; on t'en
donnera!

Une nuit, vers une heure du matin, un petit coup de mer, ou plutt un
lger coup de balai, nous tombe sur le pont, et passe comme une liquide
foudre, en secouant un peu nos pavois du vent. On n'y pensait pas le
moins du monde, lorsque du fond du panneau de l'arrire, on voit
apparatre,  la clart indcise de la lune, le ple visage du bon M.
Blinblin surmont de son fidle et clatant bonnet de coton?...

--Et par quel hasard vous  cette heure, monsieur Blinblin, et aprs un
coup de mer encore?

--Vous plaisantez, monsieur l'officier de quart; c'est justement le coup
de mer qui m'amne sur le pont; ma femme n'est plus dans son cadre. Ma
chambre est toute mouille;... je redoute un accident terrible.

--Un accident! et lequel?

A ces derniers mots, un des aspirants de quart s'approche en maraudeur
de conversations; il examine bien attentivement la figure de M.
Blinblin, et puis il vient nous dire:--C'est toujours ma mme ide, il
est impossible avec cette mine-l qu'il en soit autrement.

Dix minutes aprs, le bruit courait dans toute la frgate que madame
Blinblin s'tait jete  la mer. Ses vtements avaient t retrouvs
prs de son cadre vide: son poux tait dsespr. Il n'y avait plus 
douter de l'vnement.

A quatre heures du matin, au relvement de quart, l'officier fit part du
triste vnement  celui qui le remplaait. Les aspirants ne manqurent
pas non plus de l'annoncer  leurs collgues. La dsolation devint
gnrale.

Mais l'aspirant qui venait de tirer l'horoscope dfinitif de M.
Blinblin,  son apparition sur le gaillard d'arrire, ne donna pas dans
le suicide de la jeune dame. Il avait une tout autre ide de sa force
morale.

Il se rend tout droit  la porte de la chambre du sous-lieutenant
Larobleu: nous le suivons en silence dans le faux pont; il frappe avec
force  cette porte:--Lieutenant! lieutenant!

--Eh bien! qu'y a-t-il? que voulez-vous?

--Vous ne savez pas, lieutenant? M. Blinblin, croyant que sa femme s'est
noye cette nuit, vient de se jeter  la mer.

--Ah! mon Dieu! mon mari! non, non!

L'aspirant dnicheur, se tournant vers nous avec sang-froid:

--Eh bien! dites encore que je n'avais pas bien lu sur la physionomie du
particulier?

--C'est vrai, c'est sa voix!... M. Blinblin a rempli sa vocation.

--Mais comment lui faire avaler cette pilule un peu proprement?

--Tiens, mais si nous la lui faisions avaler avec un coup de mer, lui
qui en a si peur?

--C'est cela, un coup de mer. Laissez-moi, vous autres, arranger ce
phnomne-l.

On va trouver l'poux inconsolable.

--Monsieur Blinblin, vous ne vous tes pas tromp, un coup de mer avait
effectivement enlev votre femme.

--Est-ce qu'on l'aurait vue, messieurs; ah! parlez, parlez, je vous en
supplie!

--Mieux que cela, nous l'avons retrouve.

--O donc? morte, peut-tre? Parlez donc!

--Non, vivante; dans le faux pont: elle a pass par le sabord de votre
chambre avec la lame, et s'est trouve entrane sans connaissance
dans... dans....

--Dans le faux pont, peut-tre, ou  fond de cale! j'en avais le
pressentiment. Mais o est-elle donc maintenant, cette pauvre femme?

--Dans son cadre, sans doute.

--Mais elle avait laiss ses vtements au pied de son cadre, mme quand
le coup de mer a frapp  bord.... Dans quel tat l'aurez-vous
retrouve, bon Dieu!

Le vieil poux court dans sa chambre. Son pouse y tait dj rentre.
Il l'embrasse, la presse contre sa poitrine palpitante; et sur les
vtements de femme qu'elle avait laisss au pied du cadre, le mari
retrouve une veste, un chapeau et un pantalon d'homme! Mais il retrouve
bien sa tendre moiti dans le cadre.

Jamais M. Blinblin ne s'expliqua bien l'effet de ce coup de mer: car,
disait-il, je conois assez passablement qu'une lame ait pu enlever
madame Blinblin de notre chambre, et la jeter vanouie dans le faux
pont; mais je ne comprends pas du tout comment il a pu se faire que
cette lame l'ait enleve toute dshabille et me l'ait rendue sous des
vtements qui ne sont pas ceux de son sexe.

--Oh! bah! les coups de mer ont quelquefois produit des effets si
prodigieux, monsieur Blinblin!

--Oui, mais des effets du genre de celui-l!

--Quand nous vous disions, monsieur Blinblin, qu'il n'y a pas de
traverse qui n'offre des exemples aussi surprenants de la force des
lames, vous ne vouliez pas nous croire. Nous croirez-vous, maintenant?

--Oui, je commence  croire quelque chose  prsent.




IX.

Le Goguelin.


C'tait un bien bon navire que le vieux vaisseau _l'Aquilon_, mouill
depuis longues annes dans la rade de Brest, o il pourrissait firement
avec ses mts de perroquets  flche, son ourse et ses filets de
casse-tte! Tous les matelots pouvaient jouer au _paroli_ dans les
vastes batteries de _l'Aquilon_, sans qu'un maussade capitaine d'armes
vnt mettre brutalement fin  ces jeux de hasard, condamns  la fois
par la morale et la discipline. Les officiers faisaient faire leur ronde
de nuit par les aspirants, qui confiaient ce service de rade aux
timonniers, qui en chargeaient les pilotins, et ceux-ci, se carrant sur
l'arrire du canot de ronde, reprsentaient pendant la nuit le
lieutenant de service, qui dormait profondment dans sa chambre. C'tait
l'ge d'or du service maritime, et _l'Aquilon_ figurait assez bien le
bon Saturne de cet ge de paix en temps de guerre.

Tout allait cependant admirablement  bord du vaisseau et dans la
division dont il faisait partie. On se donne mille fois plus de mal
aujourd'hui pour n'tre pas beaucoup plus heureux. O donc, s'il vous
plat, est le progrs?

Mais ce qui caractrisait surtout la bonhomie de la marine dans ce
temps-l, c'tait la superstition des quipages. Il n'y avait pas de
btiments o les vieux matelots ne crussent fort srieusement aux
revenants de bord. Ils appelaient ces espces de loups-garous marins,
des _goguelins_, par corruption du mot _gobelin_, spectre de nuit;
_kobalos_, pour ceux qui savent le grec.

_L'Aquilon_ avait comme de raison son _goguelin_  lui. Les pilotins,
les mousses et les novices faisaient leurs dlices des contes que l'on
se plaisait  dbiter le matin sur les courses nocturnes du _farfadet_
domestique attach au vaisseau, comme ces larves qui  terre lisent
domicile dans certaines masures clbres et redoutes. L'un l'avait
entendu hurler ou soupirer dans le canon des pompes dont il tait l'me.
L'autre l'avait vu y grimper comme un singe vaporeux, jusqu' la pomme
du grand mt; un troisime avait t rveill dans son hamac par la main
glaciale du fantme. Quand le _goguelin_ avait touch le sac de pois que
l'on mettait quotidiennement dans la chaudire o bouillait le potage de
sept cents hommes, les pois ne cuisaient plus; un sort avait t jet
sur eux, et le matre-coq recevait quinze coups de bout de corde pour la
maladresse qu'on lui imputait. Le gnie nocturne du vaisseau avait enfin
une telle influence sur toute l'existence de l'quipage, que rien de ce
qui se passait  bord ne paraissait indiffrent  l'empire secret qu'il
exerait quelquefois si malicieusement.

Heureux ge de crdulit! combien les temps sont changs. La marine
aujourd'hui s'est civilise  ne plus la reconnatre: elle ne croit plus
 rien, pas mme  la vertu musculaire du feu Saint-Elme, qui auparavant
passait pour aider les matelots  serrer un perroquet.

La nuit, lorsque les hamacs, suspendus au nombre de six  sept cents
sous les ponts du vaisseaux _l'Aquilon_, renfermaient ce peuple de
matelots endormis par l'histoire qui venait d'expirer entre les lvres
languissantes d'un conteur de batterie, le _goguelin_ se glissait,  la
faible lueur du fanal de la sainte-barbe, sous les hamacs qu'il
secouait, et alors on entendait les marins ou les canonniers, rveills
par le fantme, crier d'une voix mue: _Le goguelin! le goguelin! gare
au goguelin_! Le canonnier de faction  la sainte-barbe dans la batterie
basse, ou  la porte de la chambre des officiers, saisissait plus
fortement son sabre et se disposait  frapper le revenant, qui toujours
s'chappait en poussant des cris plaintifs, dont tous les peureux se
sentaient glacs. Les esprits sont insaisissables comme on le sait, et
ce privilge nous explique assez la difficult que l'on a quelquefois 
saisir la pense de ceux qui passent  Paris pour nos esprits les plus
fameux.

Un vendredi, jour fri pour les spectres et les revenants, vers onze
heures du soir, le _goguelin_ faisait sa tourne. La circonstance tait
favorable; le fanal de la sainte-barbe venait de s'teindre en exhalant
une puante odeur d'huile de poisson. Le canonnier, vestale
trs-masculine prpose  la garde du feu sacr, cherchait  rallumer sa
mche encore incandescente, lorsqu'une main trs-vivante lui applique un
vigoureux soufflet. Il court aprs le _goguelin_, dont il a cru
reconnatre le pas. Le fantme fuit, mais pas tellement vite, qu'il
puisse chapper  la poursuite anime du soufflet. Un collet de chemise
reste dans les doigts de celui-ci, et le farfadet, si bien apprhend au
corps, s'chappe en lame de feu, par un sabord de la batterie de 36, en
laissant dans la main du canonnier la partie du linge par laquelle il a
t saisi. Le canonnier donne l'alarme, tout le monde veut se lever,
mais le capitaine de frgate, rveill par le bruit, dont on lui
explique la cause, ordonne que chacun reste couch, et qu'on s'assure de
la prsence de chacun de ceux des hommes dont le hamac est suspendu.
Cette inspection d'un nouveau genre, ne produisit aucun renseignement
prcis. Seulement, en ttant les hommes rests couchs, le capitaine
d'armes crut remarquer une certaine humidit dans la peau d'un canonnier
multre, un peu orang-outang, trs-bon nageur et personnage du reste
trs-factieux, connu sous le nom de _Tabago_. Le capitaine d'armes
conut quelques soupons sur le compte de Tabago, et rien de plus.

Quelques jours se passrent, sans qu'on entendt parler du _goguelin_,
mais les revenants aiment leur mtier. Celui de l'_Aquilon_ recommena
bientt ses courses nocturnes: on le poursuivit comme par le pass,
d'abord assez vainement, puis enfin, un soir, on le force encore  se
jeter  l'eau. Pour cette fois, le capitaine d'armes, qui l'avait
entendu plonger, va visiter le hamac de Tabago, o il ne trouve pas son
homme. Il se porte prcipitamment dans la sainte-barbe: il ordonne
quelques apprts  deux canonniers qui le suivent, et ils restent tous
trois l'oreille colle aux sabords de retraite, attendant l'vnement.

Cinq  six minutes s'taient  peine coules, que les trois guetteurs
entendent la mer clapoter un peu sur l'arrire du vaisseau, puis les
chanes du gouvernail s'agiter lgrement. On fait silence: la lumire
du grand fanal, qui projette sa clart sur la table place sous la
tamissaille, a t teinte par prcaution. La scne va se passer dans la
plus parfaite obscurit: C'est ce qu'on dsire.

Quelque chose, un homme peut-tre, grimpe le long des ferrures du
gouvernail; il gagne avec lenteur, avec souplesse, le petit escalier
pendu  l'un des sabords de retraite, il fait un dernier pas, et le
voil sortant de l'eau, dans la sainte-barbe mme. Mais en faisant ce
dernier pas, il trbuche et tombe.... O? Vous ne le devinez pas! dans
un filet, que le capitaine d'armes a tendu en dedans pour pcher son
fantme. L'esprit attrap ainsi au filet, se dbat, mais en vain: on
serre le trou de la seine, par lequel il est entr dans le pige. Les
trois pcheurs, arms chacun d'une bonne garcette, font voltiger leurs
terrestres coups sur l'pine dorsale du revenant. On allume enfin les
fanaux, et tous les curieux viennent jouir du spectacle singulier du
_goguelin_ pch dans un casier!

Le _goguelin_ du vaisseau l'_Aquilon_ n'tait autre chose que le multre
_Tabago_. L'esprit fut mis quinze jours aux fers, et les plus lourds des
goguenards de l'quipage, en passant  ct de lui pour aller allumer
leur pipe  la mche de cuisine, lui rptrent pendant quinze jours:
Ah! tu as voulu faire le _goguelin_, Tabago!...




X.

Le Noy-Vivant.


Le quart de minuit  quatre heures commenait  bord; le temps tait
superbe, et la brise douce et tide des tropiques, poussait en poupe
notre navire, majestueusement charg de ses bonnettes hautes et basses.
Le timonnier venait de relever  la barre son _matelot_, qui lui avait
dit en lui remettant la route:--Tu n'oublieras pas de donner des
calottes au mousse, qui n'a pas cur c'te lampe, entends-tu?

--Oui; donne-moi un bout de tabac, et veille  ma chemise, que j'ai
amarre au sec sur le bredindin.

Le matre d'quipage s'tait plac devant, de manire  enfourcher le
pied du bossoir de tribord, le menton appuy sur ses deux bras croiss,
comme pour guetter quelque chose  l'horizon. Aprs avoir bill trois
ou quatre fois, il se retourne nonchalamment vers ses matelots, encore 
moiti endormis:

--Voyons, qui est-ce qui nous conte un conte cette nuit?

--Quel conte voulez-vous, matre Bihan?

--Mais un conte qui soit vrai; car il n'y a que la vrit qui m'amuse,
moi; les colles m'embtent.

--En ce cas, je vais vous conter le _Noy-Vivant_; c'est comme qui
dirait un matelot ressuscit aprs avoir bu un coup de trop  la grande
tasse.

--Cric! braille un auditeur.

--Crac! rpondent en choeur tous les autres hommes de quart.

--Ah! mais non, rpond avec gravit le narrateur. Il n'y a ni _cric_ ni
_crac_ l dedans. C'est que cette histoire-l est du vritable, ou bien
le bon Dieu n'est pas mon patron de chaloupe. D'abord, un; je vous
prviens que si vous avez l'air de dire encore _cric crac_, je rengane
mon compliment jusqu' la garde, et empoigne le d qui voudra!

--Allons, conte tes affaires au cook, espce de mal bord! et laisse-les
rognonner. Que celui-l qui ne veut pas couter fasse semblant de
dormir; chacun est libre; moi, j'aime les histoires. Va de l'avant, et
silence partout.

Cette invitation de matre Bihan obtient le silence que rclame le
conteur, et il commence  peu prs ainsi sa narration, dont je me
garderai bien de reproduire, malgr mon respect pour le texte, les
expressions littrales, expressions que d'ailleurs le lecteur ne
comprendrait pas toutes.

Je me suis laiss dire par un vieux matelot, cet ancien que vous
savez, qui m'a cass un bras, dans une dispute  terre, qu'un navire de
Bordeaux, o il tait embarqu, doublait un jour le cap de
Bonne-Esprance. Vers le coup de quatre  cinq heures du soir, plus ou
moins, la brise commena  souffler du bon coin, et le navire charroyait
pas mal de la toile; les vents taient de l'arrire et la mer moutonnait
dj. Voyons, dit le capitaine, monte-moi deux hommes devant et
derrire, me serrer les perroquets.

Ce qui fut dit fut fait.

Amne, dborde, cargue et serre les perroquets, dit le second.

Un matelot, qui avait nom Petit-Louis, se dhalle  l'emporture du
grand perroquet. Les bras taient bien tenus et la drisse passe en
palan de roulis; il n'y avait pas de soin de ce ct-l; mais le
marche-pied n'tait pas plus solide que l'ordonnance ne le portait: ne
voil-t-il pas qu'au roulis du navire, qui en prenait tribord et babord,
que ce nom-de-D... de marche-pied vient  partir! Vous savez tous, aussi
bien comme moi, ce que c'est qu'un marche-pied qui part. Petit-Louis
cabane et tombe  l'eau en grand. On crie de dessus le pont: _Un homme 
la mer! un homme  la mer_! Le capitaine,  cette parole, fait mettre la
barre  babord et masquer le grand-hunier; la boue de sauvetage est
largue et file. Amne les palans du canot du porte-manteau; jette les
cages  poules et les quartiers de panneau, le long du bord! On cherche
l'homme  la mer, mais pas plus de Petit-Louis que dessus ma main. Au
bout d'un quart-d'heure, rehisse le canot, vente le grand hunier et va
de l'avant. C'est un homme de perdu, quoi! le rle d'quipage est l; on
l'apostille mort, c'est un individu de moins  l'appel, une ration de
plus  bord.

Depuis vingt-quatre heures il y avait dans les eaux du trois-mts, un
btiment qui torchait de la toile aussi; pendant que le trois-mts de
Bordeaux avait mis en panne pour tcher de sauver Petit-Louis, le
btiment en vue avait gagn le franais. Mais le capitaine bordelais,
qui ne voulait pas se laisser doubler, en torcha toute la nuit, et le
lendemain on ne voyait plus le navire qui avait t aperu la veille,
avec un pavillon anglais.

Quarante jours se passent, et au bout de ce temps-l le btiment
bordelais arrive  l'Ile-de-France. Quarante-huit heures aprs lui,
entre un trois-mts anglais. C'tait celui qui avait doubl le cap en
mme temps que le Bordelais.

A cet endroit de la narration, un des auditeurs se met  brailler:
_cric! crac!_ et pour prouver qu'ils sont encore bien veills, les
autres assistants rptent: _cric! crac!_ Le conteur, satisfait de
n'avoir pas endormi son monde, continue, mais en faisant encore
observer, toutefois, qu'il s'est conform jusque-l  la plus exacte
vrit.

--Je vous disais donc, que le trois-mts anglais tait arriv quarante
heures aprs le bordelais.

Voil qu'une nuit, que le matelot de quart  bord du franais, se
fermait les yeux pour se les tenir chauds, il se rveille en entendant,
le long du bord, le bruit des pagaies d'un rafiau qui accostait le
navire. Qui est-ce donc, qu'il se dit, qui peut venir  bord  cette
heure? mon homme va  l'chelle de tribord pour voir ce que veut le
particulier, qui monte du rafiau sur le pont.

--Qui tes-vous? demande-t-il au particulier.

--Comment! est-ce que tu ne me reconnais pas, Jean-Marie? que lui
rpond celui-ci.

--Ma foi non, attendu qu'il fait nuit comme dans la peau du diable.

--Quoi! tu ne reconnais pas,  la voix tant seulement, Petit-Louis, le
noy en doublant le cap?

--Ah! mon Dieu! s'crie le matelot de quart; et d'o viens-tu donc,
comme a, nous qui t'avions cru _stourbe_?

--Et qui est-ce qui t'a dit que je suis vivant  l'heure qu'il est?

--Mais, puisque te voil?

--Me voil, oui; mais ce n'est pas une raison. Tu ne crois donc pas aux
revenants qui reviennent? Donne-moi une poigne de main, si tu n'as pas
peur d'un mort....

L'homme de quart en question veut lui donner la main, mais a fait
brosse. C'tait une ombre de main, la vapeur des quatre doigts et le
pouce du noy, enfin.

--Ce n'est pas le tout, que reprend Petit-Louis, o a-t-on mis le sac
qui tait  moi, de mon vivant s'entend?

--Ton sac? il est dans la chambre du second.

A cette parole, Petit-Louis, le revenant, descend dans la chambre du
second du navire, qui dormait comme une paille de bitte; il reprend son
sac, monte sur le pont, dit adieu  l'homme de quart, qui le regarde
passer sans oser ouvrir la bouche, ni lever les yeux. Il descend dans
son rafiau, et le voil qui file en pagayant, comme de la fume, sur la
lame, quand la brise la chasse sous le vent.

Le lendemain, vous m'entendez-bien, le _lofia_, qui avait fait le
quart, raconte son aventure au second. Le second ne trouve plus dans sa
chambre le sac de Petit-Louis. Bah! qu'il dit, c'est une carotte de
longueur que tu as voulu me tirer. C'est toi qui as vol le butin du
mort, et qui,  prsent, veux faire un conte pour couvrir ton coup de
flibuste d'un peu de rafistolage. Mais la couleur, qui est de mauvais
teint, ne prendra pas sur l'tamine de mon pavillon.

On fait un rapport contre l'homme de quart, qui est mis quinze jours en
prison, comme le voleur des effets du trpass.

Pendant tout ce tintamarre, le navire anglais, arriv quarante-huit
heures aprs le bordelais, appareille, et il n'est pas plutt hors de la
passe du grand port de l'Ile-de-France, qu'il vient une pirogue  bord,
porter une lettre  l'adresse du capitaine de Bordeaux.

--Tiens, dit le capitaine en regardant l'adresse, c'est de l'criture
de ce pauvre Petit-Louis, qui a t noy en doublant le cap. Il lit:

Mon capitaine,

Je mets la main  la plume pour vous crire ces trois lignes,  seule
fin de vous dire que quand je suis tomb  l'eau, en serrant le grand
perroquet, j'ai eu la chose de ne pas me noyer; par le plus grand
hasard, j'ai croch une cage  poule, que vous aviez eu l'attention de
m'envoyer par-dessus le bord, et le navire anglais qui naviguait dans
nos eaux, m'a sauv, Dieu merci.

Comme une fois  bord de ce navire, il m'a pris envie de dserter, je
me suis mis dans la tte d'aller prendre mon sac  votre bord, en me
disant revenant, pendant la nuit. J'ai fait une fameuse peur  ce
gaudichon de Jean-Marie,  qui, sans vous commander, je vous prie de
prsenter mes amitis, attendu qu'il a pass quinze jours en prison pour
moi, que je n'oublierai jamais.

J'ai celui d'tre le vtre, mon capitaine, avec subordination,

Salut et respect, PETIT-LOUIS.

_P.S._ Je vous dirai aussi, si c'est un effet de votre part, qu'il n'y
a pas besoin de lever mon extrait mortuaire, attendu que je ne suis pas
mort, et que a coterait de l'argent.

_Sign_, idem.

Matre Bihan, qui jusque-l avait cout avec rsignation le rcit du
conteur, ne put retenir plus long-temps cette exclamation, qui lui
pesait sur les lvres:

--En voil-t-il une bonne! Il faut la coller au pied du mt de misaine.

Et en disant ces mots, la large main du matre, sur la paume de laquelle
il a eu la prcaution de passer la langue, s'appliqua en grand sur le
pied du mt.

--Bien,  prsent la voil colle, et elle est solide.

--Mais quand je vous dis, matre Bihan, que c'est vrai.

--Allons, laisse-nous tranquille, avec ta vrit! Un homme de quart qui
est assez gaudichon pour croire que les noys reviennent pour demander
leur sac!

--Mais quand je vous dis....

En ce moment mme la brise frachit, le vent halle l'avant; on amne les
bonnettes; on oriente au plus prs. L'officier de quart ordonne de
carguer et de serrer le grand-perroquet, et matre Bihan saisit cette
occasion pour commander au conteur: Va-t'en l-haut serrer ce grand
perroquet, et prends garde de tomber  la mer, entends-tu? parce que tu
serais mal reu de venir me demander tes effets, mon ami, quarante jours
aprs ta mort.




XI.

Promenade sur la Dunette


Les aspirants, petits jeunes gens assez rudes et fort espigles, avaient
en gnral,  bord des vaisseaux, une rpugnance invincible pour toutes
les jolies passagres qui s'avisaient de se plaindre de la migraine. Ces
messieurs prtendaient, dans leur langage figur, que les femmes qui se
donnaient les airs d'avoir des vapeurs, ressemblaient aux navires qui se
pavoisent avec des pavillons qui ne font partie d'aucune srie de
signaux. C'est joli, mais a ne sert  rien. Les migraines, comme
armes de coquetterie, servent cependant souvent  quelque chose.

La femme d'un bel intendant, qui allait s'engraisser administrativement
aux colonies, passait aux Antilles  bord d'un vaisseau de ligne. On
avait eu soin de loger le bureaucrate dans une des chambres de la
dunette, prs de celle du capitaine de frgate, la seconde personne du
bord, homme encore galant, qui faisait l'important, parce que ses
fonctions taient importantes.

Les aspirants de vaisseau dtestaient leur capitaine de frgate, qui
cherchait de son ct  humilier les jeunes gens dans lesquels il
entrevoyait un avenir qui devait lui chapper.

Au nombre des vexations qu'il avait plu au capitaine de frgate
d'exercer envers les aspirants, il en tait une  laquelle ceux-ci se
montraient fort sensibles. Le soir, quand ceux de ces petits officiers
en herbe, qui n'taient pas de quart, voulaient se promener sur la
dunette, M. le capitaine leur ordonnait d'aller prendre ailleurs leurs
bats. Il voulait que l'espace lui ft seul rserv. Aussi les aspirants
nommaient-ils leur chef bourru, _le roi de la dunette_, et, en effet, de
dix heures du soir  minuit, il rgnait seul sur cette partie du
vaisseau.

On cherchait  bord  s'expliquer la raison pour laquelle le capitaine
de frgate tenait si singulirement, depuis le dpart du vaisseau, 
s'approprier exclusivement le privilge de se carrer sur la dunette.
Cette prtention donna lieu aux questions suivantes parmi les aspirants:

Pourquoi le capitaine se promne-t-il seul jusqu' minuit sur la
dunette?

Pourquoi cesse-t-il, une fois M. l'intendant et madame l'intendante
endormis, de faire de grands pas sur cette partie privilgie du
vaisseau?

Pourquoi madame l'intendante couche-t-elle seule, depuis qu'elle se dit
malade, dans la chambre o elle couchait auparavant avec son mari prs
de la cabane du capitaine?

Pourquoi enfin le capitaine fait-il sa cour  madame l'intendante et
prend-il avec elle cet air de courtoisie qui va si mal avec la face de
fer qu'il nous montre dans le service?

Ces questions, ainsi poses, donnrent lieu  une gaie dlibration  la
suite de laquelle on rsolut de tirer toute cette affaire  clair. On
chargea les deux plus mauvais petits sujets d'entre les aspirants, de
procder aux moyens qui pourraient faire dcouvrir le plus promptement
possible, ce que chacun se croyait intress  apprendre par dsir de
vengeance. Toute libert fut accorde aux investigateurs.

Les deux commissaires chargs de l'enqute procdrent pendant le jour
avec calme et impartialit. L'un d'eux crut remarquer, en rdant autour
de la dunette, qu'il tait assez facile de se glisser la nuit dans la
chambre de madame l'intendante, par la petite fentre extrieure de
l'appartement o elle se couchait chaque soir toute seule, toujours
souffrante, toujours accable de sa migraine....

Une gouttire en plomb se trouvait place tout prs de cette
bienheureuse fentre, et il fallait, pour s'introduire dans la chambre,
mettre les pieds et les mains dans la gouttire et se blottir comme un
chat.... Mais le capitaine de frgate avait les articulations
trs-souples. Les aspirants l'avaient remarqu plus d'une fois,
lorsqu'ils l'avaient vu faire le matin ses trois ou quatre flexibles
saluts au commandant, en lui demandant comment il avait pass la nuit.

La gouttire et la fentre de la chambre de l'intendante fixrent donc
particulirement l'impartiale et grave attention des commissaires de
l'enqute. Ils arrtrent leur plan, et ils songrent, sans en rvler
tout--fait le but,  s'assurer les moyens de l'excuter.

On mit  contribution, parmi les aspirants seulement, toutes les
bouteilles d'encre dont on pouvait disposer pour le bien et le succs de
_la chose_.

A neuf heures du soir, les deux excuteurs de la vengeance des jeunes
espigles, se transportent sur la dunette, munis de cinq  six topettes
d'encre de la petite-vertu. Ils bouchent la gouttire et rpandent 
flots le noir liquide dont ils se sont pourvus.

Cette fois-l le capitaine de frgate, en se promenant  l'heure
accoutume sur la dunette, n'eut pas besoin d'employer son autorit pour
forcer les aspirants  le laisser seul; il put, avant dix heures du
soir, jouir exclusivement et tout  son aise du domaine sur lequel il se
livrait  ses promenades mditatives.

Mais pour tre rest seul sur sa dunette chrie, tous ses pas n'en
furent pas moins surveills avec la plus scrupuleuse exactitude. Nichs
ds neuf heures du soir dans les grands porte-haubans, une demi-douzaine
d'aspirants guettaient, en retenant leur haleine, les moindres
mouvements de leur capitaine de frgate. Il tombait ce jour-l une
petite pluie fine qui traversait tous les vtements de gens de quart;
mais malgr l'incommodit de leur position et le dsagrment de se
sentir mouills jusqu'aux os, nos guetteurs nichs dans leurs
porte-haubans ne perdirent pas un seul des pas de leur capitaine.

Enfin, vers onze heures du soir, on n'entend plus rien, et l'on voit
l'amoureux capitaine, se croyant favoris par l'ombre de cette nuit
qu'il appelait sans doute de tous ses voeux, enjamber le bastingage, se
coucher, barbotter un peu dans la gouttire et disparatre aux yeux
fixes et perants de nos aspirants de marine.

--La farce est joue, s'cria l'un d'eux, le renard est pris au pige;
nous pouvons aller nous coucher. Cette nuit produira son fruit.

Allons nous coucher en attendant le joyeux dnouement de notre petite
comdie, rptrent tous les joyeux jeunes gens, et ils regagnrent
leurs cadres en cachant une partie de leur joie et en comptant beaucoup
sur le lendemain.

Le lendemain, comme ils l'avaient prvu, leur apporta la vengeance
qu'ils s'taient promise. A cinq heures du matin, on fit laver le pont,
et les timonniers en jetant de l'eau sur la dunette firent remarquer au
lieutenant de quart, qui n'y fit aucune attention, les traces d'encre
dont la gouttire en plomb portait encore les traces accusatrices.

A neuf heures du matin le commandant sortit de sa chambre pour jouir du
beau temps, et M. le capitaine de frgate ne manqua pas d'aller lui
faire ses trois saluts d'usage. Oui, fais bien le beau, se dirent entre
les dents les aspirants, tu as d arranger proprement la couverture de
ce pauvre intendant et de madame son pouse.

L'intendant arriva bientt aussi, mais l'air tout affair et suivi d'un
domestique qui portait, en faisant des embarras, une couverture et une
paire de draps tout tachs d'encre.

--Mais qu'allez-vous donc faire avec toute cette friperie-l, monsieur
l'intendant? demanda le commandant au bureaucrate.

--Commandant, je vais faire mettre ce bagage-l  l'air sur la dunette,
avec la permission de M. l'officier de quart. C'est toute une histoire
que ces taches d'encre que vous voyez sur la couverture et les draps de
ma femme.

Imaginez-vous, commandant, que ce matin en me rveillant j'aperois
toute l'encre de mon bureau rpandue sur mes papiers que j'avais eu
l'imprudence de ne pas remettre dans le tiroir. Madame l'intendante
tait bien venue fureter de bonne heure dans ma chambre, mais elle
n'avait pas remarqu ce dsordre. C'est ce matin seulement qu'en entrant
dans l'appartement de madame, j'ai trouv le mot de l'nigme crit en
griffes de chat sur la couverture du lit.

--Quoi! c'est un chat qui, aprs s'tre barbouill les pattes dans votre
encrier, a t s'introduire chez madame?

--En douteriez-vous, commandant,  ces marques du bout des pattes encore
empreintes sur les draps? Oh! c'est bien l le cachet d'un de ces
messieurs-l! Il n'y a pas  s'y mprendre.

Un aspirant crut devoir faire remarquer que l'empreinte tait un peu
large pour des pattes de chat. Le capitaine de frgate lui lana un
regard foudroyant, et le commentateur fut forc de se taire, mais il
n'en pensa pas moins.

La couverture et les draps furent tals au soleil, et bientt chacun
passa prs des objets de cette nouvelle exposition, en faisant la
critique que la forme et le caractre des traces d'encre lui
inspiraient. Il fallut bien que le capitaine de frgate supportt
jusqu'au soir toute cette borde de quolibets.

Le capitaine de frgate envoya ce jour-l, sous trois ou quatre
prtextes diffrents, trois ou quatre aspirants  la fosse aux lions. Il
ne se lassait pas d'enrager, et ses victimes ne se fatiguaient pas de
rire beaucoup. Mais le secret que les aspirants avaient gard pendant
quelques heures ne pouvait long-temps se renfermer dans leur poste
d'entrepont. De l'entrepont l'aventure courut au poste des chirurgiens,
qui la firent parvenir  la chambre des officiers; de la chambre des
officiers, elle passa sur le gaillard d'arrire; du gaillard d'arrire
elle vola au gaillard d'avant, et une fois l elle courut partout. Les
matelots, gens  qui l'pithte caractristique arrive toute mche, ne
furent pas long-temps  baptiser leur capitaine de frgate, d'un de ces
noms de bord qui ne s'en vont jamais. Il l'appelrent _Patte-de-Chat_,
et _Patte-de-Chat_ ne put jamais pardonner aux aspirants, pour qui sa
haine augmenta d'anne en anne, le tour qu'on lui avait jou. Cet
officier mourut aux Antilles, dans la grce de Dieu et la haine finale
des aspirants de marine.




XII.

Le Phnomne Vivant.


--Dis donc, _Cheveux-d'toupes_, viens-t'en ici me dire, bigre de
mousse, pourquoi tu n'as pas donn un coup de gratte aux postes des
chirurgiens?

--Ah, mais je ne veux pas, matre Jugan, que l'on m'appelle
_Cheveux-d'Etoupes_!

--Pourquoi t'avises-tu d'avoir une perruque blanche comme la drosse du
gouvernail? Est-ce ma faute,  moi, si tu as un toupet de chanvre en
franc-filain?

--Mais, est-ce ma faute,  moi, donc, si mes cheveux sont blancs et si
j'ai les yeux bords de rouge? je voudrais bien vous voir  ma place,
allez, matre Jugan!

--Est-ce que par hasard un matre d'quipage peut tre  la place d'un
failli chien de mousse comme toi? Mais blanc ou noir, rouge ou jaune, la
premire fois que le poste de tes matres ne sera pas gratt comme la
table o ils mangent leur soupe, tu auras affaire  moi, entends-tu, et
tu sais bien ce que c'est que d'avoir un compte  rgler avec matre
Jugan?

--Eh bien, la premire fois aussi qu'on m'appellera encore
_Cheveux-d'Etoupes_, je prendrai mon cong sous la semelle de mes
souliers, et je dserterai d' bord de la gabare la _Caravane_.

--Belle fichue dsertion que tu feras l! _la gabare_ sera bien gne de
faire de la route quand tu ne seras plus  bord! en attendant,
prends-moi une gratte, de ta main blanche et dodue, comme dit la
chanson, et fais-moi l'honneur d'aller en bas me jouer un air de violon
sur la romance de _Femme sensible_, avec ou sans variations.

On continua d'appeler le pauvre mousse _Cheveux-d'Etoupes_, et
l'aide-de-camp des chirurgiens, ne pouvant supporter, malgr sa
rsignation philosophique, le sobriquet dont on le poursuivait, dbarqua
clandestinement  la Rochelle; et un mois se passa sans qu'on entendt
parler du dserteur. Son signalement bien distinct avait t donn  la
gendarmerie, qui n'avait pu mettre la main sur le dlinquant. Sa famille
ne l'avait pas recl, et enfin _Cheveux-d'Etoupes_ paraissait tre
devenu insaisissable. Les chirurgiens, ses anciens matres, l'avaient
dj remplac  bord, aprs avoir fait le deuil de leur domestique qui,
malgr son temprament lymphatique, ne laissait pas que d'tre ce qu'on
appelle un bon petit mousse.

Un jour, l'un de ces chirurgiens se promenait  la Rochelle avec un
aspirant de la gabare. Ils avaient dn  l'htel des Ambassadeurs, o
alors on corchait passablement les convives de passage. Ils avaient
mme pris leur demi-tasse de Martinique au joli caf _Belle-Vue_, sur le
port, et, ne sachant comment passer le reste de la soire, ils se
laissaient aller nonchalamment dans les rues de la Patrie, du Maire,
Guiton et de la Rive.

Une voix haute et volubile les frappe; c'est celle d'un charlatan qui,
mont sur les quatre planches qui formaient son thtre, s'criait,
aprs avoir fait la parade de rigueur:

Entrez, entrez, messieurs! prenez vos places: on va commencer
l'explication du fameux albinos vivant!

Ce phnomne extraordinaire, arrivant de l'intrieur de l'Afrique, est
g de douze ans; il a les cheveux blancs, les yeux ronds et bords de
rouge. Il ne parle que la langue de son pays; son caractre est
trs-doux, sa peau est lisse et fine. Il ne faudrait pas avoir cinq sous
dans sa poche, ni dans celle de son voisin, pour se refuser un phnomne
semblable. Entrez, entrez, messieurs, prenez vos places! ce superbe
spectacle va commencer.

Le chirurgien, grand amateur par tat de toutes les curiosits
naturelles, propose  l'aspirant, son camarade, d'entrer dans le magasin
o se montrait le phnomne vivant. Les deux compagnons prennent place
avec les autres amateurs.

Au bout de quelques minutes d'attente, dans un local troit,
qu'clairait faiblement une mauvaise lampe, dcore du nom de lustre,
une toile d'emballage se lve par un coin, et sous la frange de la
guenille, s'avance gravement un enfant aux cheveux de lin, aux yeux
tendres et paresseux. La lueur fort peu brillante du quinquet semble
blesser sa vue oblique et timide. Il ose  peine effleurer de son regard
indcis le petit nombre de spectateurs qui le contemplent avec une
certaine curiosit; mais ses yeux, toutefois, en rencontrant ceux du
chirurgien et de l'aspirant, paraissent chercher  se reposer du ct
oppos  celui o se trouvent placs les deux observateurs.

Vous le voyez, messieurs, continue le cornac de l'_albinos_, cet
intressant Africain jouit d'une vue si faible, que l'clat de
l'uniforme de ces deux officiers lui fait mal aux yeux. Il a t trouv
dans une peuplade d'_albinos_ dont son pre tait le chef. Il n'y voit
bien que la nuit, tout comme les chats sans comparaison; il mange peu,
il dort beaucoup, mais le jour seulement. Ses cheveux sont doux comme de
la soie: ils ont, ainsi que peut s'en assurer l'aimable compagnie, la
couleur de l'toupe ( ce mot, l'albinos fait un mouvement
trs-prononc); ce phnomne vivant parle la langue de son pays, et il
peut  peine articuler les mots dont nous nous servons en France....

Approchez, monsieur le docteur; vous pouvez toucher sa peau...

--Bolo! bolo! s'crie l'albinos en s'loignant du docteur, qui dj a
appliqu sur la joue du phnomne, un doigt qu'il en a retir tout
couvert d'une substance blanche.

--Ce mot _bolo! bolo_, veut dire, messieurs, que a lui fait mal, ayant
la peau molle comme de la pte.

--Mais, Dieu me pardonne, s'crie le chirurgien aprs avoir bien examin
la figure blanchie du phnomne, je crois que c'est _Cheveux
d'Etoupes_!

L'albinos,  ces mots, se sauve derrire sa serpillire. Le chirurgien
le poursuit: l'aspirant court aprs le chirurgien, et tous deux de
crier, en ramenant le phnomne sur son estrade: oui, oui, c'est ce b...
de mousse qui a dsert.

--Qu'est-ce  dire, messieurs, reprend le charlatan, finissons de grce
cette plaisanterie. Je puis produire des certificats comme _quoi que
mon_ phnomne est vritable.

Les spectateurs se lvent: leurs murmures annoncent qu'ils doutent de la
ralit du phnomne. Le charlatan, tout essouffl, interpelle avec
force le chirurgien, qui dj s'tait empar d'une des oreilles de
l'albinos.

--Ah! coquin, tu dis que tu es un albinos; bientt les gendarmes te
feront voir ce que l'on gagne  dserter, et  se faire passer pour une
curiosit.

Le _charlatan_.--Vous voyez bien, monsieur le docteur, que vous ne savez
ce que vous dites, je m'en rapporte  ces messieurs et dames. Voyez si
cet enfant comprend un mot de tout ce que vous lui chantez: je soutiens
que c'est un albinos; d'ailleurs j'ai mes certificats.

_Le chirurgien_.--Je soutiens, et je vous prouverai que c'est mon
mousse.--Dis, coquin, pourquoi as-tu dsert du bord, ou si tu continues
 faire l'imbcile, je te donnerai une vole que le coeur t'en fera mal.

_L'Albinos_.--Eh bien, monsieur Ollivry, je suis dsert parce qu'on
m'appelait toujours _Cheveux-d'Etoupes_  bord, quoi!

Cet aveu naf chapp au malheureux mousse dans l'instant le plus vif de
l'altercation, porta la consternation sur la figure palpitante du
charlatan. Les spectateurs s'crirent tous qu'on avait tromp leur
bonne foi, et qu'il fallait leur rendre leur argent  la porte. Chacun
adresse les reproches les plus nergiques au mystificateur mystifi 
son tour. La garde du poste voisin accourt au bruit. Un commissaire de
police s'informe du motif qui a pu provoquer le scandale qu'il veut
faire cesser. On saisit l'albinos vivant, qui, abdiquant
trs-piteusement son rle, essuie la farine dont on lui a saupoudr le
visage. Le soir mme, il se trouve reconduit  bord de la gabare _la
Caravane_. Je vous laisse  penser la manire dont il fut accueilli par
l'quipage et par le lieutenant en pied charg du dtail! Quinze coups
de martinet par jour pendant une semaine....

Mais le pauvre petit diable y gagna au moins de changer de sobriquet. Au
lieu de l'appeler comme auparavant _Cheveux-d'Etoupes_, on ne le dsigna
plus que sous le nom de _Phnomne-Vivant_. Ainsi, quand il prenait
envie  ses matres de lui adresser la parole, ils ne lui disaient plus:
_Cheveux-d'Etoupes_, avance  l'ordre; ils se contentaient de lui crier:
_Phnomne_, avance  l'ordre, ou sinon.... La belle avance, je vous le
demande!

_Miseria miseris_!




SIXIME PARTIE.

Moeurs des Ngres.




I.

Le Bamboula.


De gros nuages chargs d'lectricit, pousss par un vent suffoquant du
Sud-Est, se droulaient du sommet du Morne-d'Orange, pour envelopper la
ville de Saint-Pierre. Les navires mouills en ligne courbe sur la rade
foraine de ce port, frmissaient sur leurs amarres raidies par la
brise, et la lame creuse et gonfle venait battre sourdement le rivage
sur lequel toutes les pirogues des noirs avaient t hales  sec. Il
faisait nuit: c'tait un dimanche; et au loin, sous des arbres ombreux,
j'entendais bruire des tambourins, s'lever un murmure prolong de voix
cadences, et je voyais scintiller des torches brillantes et mobiles
comme ces feux errants que l'on rencontre dans les nuits d'orage au fond
du fourr de nos campagnes.

Je demandai quel tait ce bruit, et ce que pouvaient signifier ces feux
allums sous ces grands arbres,  l'extrmit de la ville. Un ngre me
rpondit, avec une expression d'tonnement et de joie qu'on ne pourrait
pas facilement exprimer: _Matre, a Bamboula_..

Je voulus voir ce que c'tait que _le Bamboula_.

Sous le feuillage d'immenses sabliers et de larges manguiers, j'aperus,
en m'approchant d'une vaste cour, une foule de ngres, s'agitant  la
lueur des flambeaux fumeux d'o s'exhalait une odeur touffante d'huile
de palma-christi. Le reflet des torches, projet sur la figure suante
de tous ces noirs, la mobilit de tous ces visages sinistres, leurs yeux
brillants comme des lucioles, leurs contorsions en gambadant, leurs
chants, tantt bruyants, tantt touffs, mais que je me rappelle encore
comme si c'tait hier, donnaient  cette scne un aspect que je ne
pourrais pas trop dcrire. Tout ce monde-l dansait avec dlire, avec
fureur. Je crus que c'tait un festin de Cannibales.

De grands noirs, presque nus, placs  l'un des angles de la cour,
taient assis sur de gros tambours en cuivre qu'ils battaient du bout
des doigts avec une force convulsive. C'tait l'orchestre de ce bal
diabolique. J'examinai, en frissonnant, les traits de ces hideux
excutants. La peau de leur figure, ruisselante de sueur, se contractait
si horriblement qu'il aurait t difficile de trouver encore quelque
chose d'humain dans leur physionomie bouleverse. A chaque temps de la
mesure infernale qu'ils battaient sur la peau de leurs caisses d'airain,
leur visage changeait d'expression, leur bouche se tordait, leurs yeux
s'enflammaient, et puis ensuite, succombant sous l'effort, ces
pouvantables instrumentistes s'abandonnaient  des spasmes horribles
que la foule paraissait admirer comme des mouvements de divine extase.
C'tait apparemment le moment d'une cleste vision. On ne les retirait
de ce long vanouissement, qu'en leur donnant  avaler des verres 
bire, remplis d'un limpide tafia qu'ils buvaient comme de l'eau; de
belles ngresses chantaient des strophes improvises que les danseuses
rptaient en choeur. Chacune des coryphes agitait dans sa main une
espce de hochet avec lequel elle suivait la mesure marque par les
cymbales. D'un ct, sautaient les ngres _Ibo_, dont la danse tait
nonchalante comme la physionomie des noirs de cette caste. Plus loin,
les _Cap-Laost_ s'avanaient en cadence avec une attitude vive et fire,
comme pour soutenir le choc de l'ennemi; prs d'eux, les _Loango_
multipliaient leurs postures lascives et molles, et au bruit des mmes
instruments chaque caste d'esclaves reproduisait la danse de son pays.
_Le Bamboula_ runissait enfin tous les divers caractres de danse des
peuplades de l'Afrique. C'tait presque un cours d'histoire de la cte
de Guine que je faisais en examinant cette runion si diverse de
naturels rassembls par le plaisir que les ngres aiment le plus
passionnment.

Un crole que je rencontrai, me disait flegmatiquement en faisant le
tour du _Bamboula_: Ici, ce sont les ngres empoisonneurs; l, vous
voyez les noirs les plus voleurs et les plus paresseux de la cte. Dans
ce coin-l, dansent les ngres croles. Aucun de ces derniers n'tait
tatou.

--Mais, demandai-je  mon compagnon, quels sont ces grands noirs qui
battent si passionnment ces cymbales?

--Des princes africains, pour la plupart. Ces hommes-l sont presque
tous d'une force prodigieuse. Tout haletants, comme ils sont, ils ne
quittent peut-tre _le Bamboula_ que pour aller empoisonner leurs
camarades, leurs parents, leurs matres, qui sait! Vous ne sauriez
croire combien cet exercice excitant de la danse prdispose nos ngres 
accomplir les desseins les plus pervers. Les convulsions qu'ils
prouvent ici, et l'irritation de leurs organes si puissamment agits
par ces chants et ce mouvement, ne sont trop souvent que les
avant-coureurs des accidents que nous n'avons que trop d'occasions de
dplorer dans l'le.

Cette explication suffit pour me faire trouver _le Bamboula_ encore plus
infernal que je ne l'avais vu.

Mais neuf heures sonnrent  la paroisse du mouillage; les sons
lamentables de la cloche se rpandirent dans l'air, qui, dans ce pays,
semble retentir d'une manire plus lugubre encore qu'en Europe, des
percussions qui l'branlent. Une grosse pluie tide et sulfureuse
commenait  tomber  la lueur plissante des clairs. _Le Bamboula_
allait finir: c'tait dommage, car il tait dans toute sa fleur et son
clat sauvage. Les danseurs semblaient redoubler de rage, comme pour
mettre les derniers instants  profit. Les cymbaliers se pmaient en
rugissant sur leurs tambours, qu'ils ne frappaient plus que par
intervalles, et lorsqu'ils paraissaient sortir de leurs nvralgiques
accs de lthargie. Comment finira tout cela? pensais-je: qui viendra
mettre un terme  cette scne d'exaltation et de sinistres jouissances?
Des archers de ville, que je n'avais pas encore aperus, s'lanent, un
nerf de boeuf  la main; ils se prcipitent sur tous les noirs qu'ils
rencontrent. Les ngres qui chappent  leurs coups redoubls, se
jettent dans un coin pour danser encore aux sons des cymbales, que les
sergents de la police arrachent aux cymbaliers frmissants de rage. Les
torches s'teignent ou disparaissent dans les mains qui les agitent ou
les saisissent. On crie, on frappe, on fuit, on poursuit partout, et
bientt la foule, pourchasse dans tous les recoins, s'coule mugissante
sous le fouet, partout o elle trouve une issue.

A neuf heures et quart, la cour tait vide, l'obscurit la plus complte
avait succd au tumulte le plus grand que j'eusse encore vu. Un lugubre
silence rgnait seul sous ces grands arbres que de larges gouttes de
pluie venaient mouiller et laver de la poussire dont leurs feuilles
avaient t couvertes pendant la fte. De temps  autre seulement, la
foudre, qui grondait sur Saint-Pierre, venait encore clairer le lieu
o quelques minutes auparavant j'avais vu cette pompe diabolique,
entendu ce tintamare infernal!...

Le lendemain, en me rappelant cette scne effrayante du soir, il me
sembla avoir eu le cauchemar dans la nuit, et un poids norme me
paraissait encore comprimer ma poitrine.

Si jamais vous allez aux Antilles, n'oubliez pas d'aller voir _le
Bamboula_: l'Opra, avec toutes ses pompes factices, est bien loin de
valoir un tel spectacle.




II.

Dame Prine


Vers le milieu de novembre 1827, on a excut,  Saint-Pierre de la
Martinique, une vieille ngresse qui, pendant une vie de soixante-dix 
soixante-douze ans, a empoisonn, de compte fait, cinquante-cinq 
soixante personnes. Cette femme, s'il est permis de donner ce nom, 
tout ce que la nature a produit de plus dgotant et de plus atroce,
loignait les soupons que ses crimes rpts avaient accumuls sur
elle, par ces marques de dvotion qui en imposent si facilement  l'me
pieuse des colons. La matresse  qui elle appartenait, lui avait donn
une case,  laquelle tait joint un jardin, o dame Prine cultivait des
plantes vnneuses, avec autant de soin que quelques femmes, dans nos
climats, arrosent leurs rosiers et leurs oeillets. Ce fut lorsqu'il n'y
eut plus  reculer contre l'vidence de ses forfaits et la masse des
preuves, que le ministre public fut nanti d'une accusation contre cette
misrable. Interroge, d'aprs l'acte dcern contre elle, elle ne
chercha pas  se dfendre, et lorsqu'on lui demanda quel motif l'avait
engage  dtruire les enfants de son matre et les siens mme, elle
rpondit avec beaucoup de tranquillit qu'elle l'ignorait, mais qu'elle
croyait tre ne pour empoisonner, comme d'autres sont destins par le
sort,  vendre du caf ou du sucre. Le prsident qui la questionnait, la
pressait d'avouer ses complices.--Mes complices, rpond-elle, sont tous
les ngres et les multres de la colonie.--Mais pourquoi
affichiez-vous, continue le magistrat, des marques si vives de pit,
quand vous vous livriez au plus grand des crimes que dfend la
religion.--Eh! ne nous faut-il pas un masque  nous autres ngres, comme
 vous autres blancs!--Mais vous empoisonniez aussi les ngres?--J'ai
t jusqu'ici l'empoisonneuse des chiens et des mulets, plutt que de
n'empoisonner rien. Malheur  ceux qui venaient me demander des lgumes
de mon jardin; je trouvais moyen de leur faire avaler quelque chose de
mortel.--Vous aviez donc des prparations ou des simples bien
subtils?--En manque-t-il dans le pays, et comptez-vous que ce soit pour
rien que Dieu fasse pousser cela? En effet, c'est par l que la
confrrie des ngres empoisonneurs, qui dsolent la Martinique,
professait pour dame Prine, le respect que ses rares talents devaient
lui mriter, aux yeux des plus adroits chimistes (c'est la dnomination
ironique que l'on donne  ces monstres). Elle jetait ce qu'elle appelait
des sorts, sur les individus qui lui dplaisaient, et ces sorts
n'taient autre chose que des breuvages ou des manations morbifiques,
qui conduisaient,  divers intervalles, ses victimes  la mort. D'aprs
ses aveux, une fleur, sur laquelle elle jetait de la poudre, suffisait
pour empoisonner. On ne se figure pas en Europe la supriorit que les
ngres, et surtout ceux de la cte d'Afrique, acquirent dans la
prparation des substances vgtales. La dfiance des mdecins qui ont
parcouru, de leurs cabinets, toutes les parties de la terre, dans les
relations de quelques voyageurs frivoles, peut nier ce fait; mais elle
ne convaincra jamais d'erreur les yeux des gens clairs, qui en ont vu,
sur les lieux, les effets les plus palpables, ou les plus funestes. La
circulation du sang est un phnomne aussi tonnant que la proprit
vnneuse de certains vgtaux; on fit servir, jusque sous le rgne de
Louis XV, les subtilits mmes de la science,  combattre l'attraction
qu'exerce l'aspiration de certains reptiles, sur d'autres animaux.

Dame Prine, pour en revenir  elle, a entendu son arrt avec une
indiffrence parfaite. Le matin du jour o on devait l'excuter, elle
demanda du vin blanc; elle djeuna avec un apptit que l'on pourrait
appeler philosophique, si l'on ne craignait de profaner cette
qualification. Arrive sur le lieu du supplice, au milieu d'un piquet de
grenadiers, et suivie d'une foule de ngres et de gens de couleur, elle
y parut vtue des habits blancs qu'elle mettait pour communier. Cette
figure noire et sillonne de rides, qui acqurait un nouveau degr
d'horreur sous la peau de cette vieille ngresse, n'exprimait aucune
motion. Ce monstre, aprs s'tre entretenu avec l'ecclsiastique qui
accompagnait ses derniers moments, est mont  la potence, son mouchoir
de tte est tomb dans l'effort qu'il faisait pour gravir l'chelle
patibulaire. Les ngres en ont tir le fatal pronostic que son me irait
en enfer. Un mouchoir tomb leur a paru un signe plus certain de la
rprobation ternelle, que cinquante-cinq  soixante personnes
empoisonnes. Dame Prine a termin enfin son excrable vie, en jetant,
sous la corde, un cri  peine entendu. Les gendarmes ont dispers la
populace, qui voulait se partager ses vtements comme des reliques du
martyre.




SEPTIME PARTIE.

Ornithologie Maritime.




I.

Le Plongeon.


Le plongeon est un oiseau de mer, qui nage  la surface de l'eau et qui
disparat dans les flots  l'instant mme o part l'amorce du fusil qui
le vise. Un moment aprs il relve sa tte et semble braver un autre
coup et dfier l'inconstance de l'onde sur laquelle ou dans laquelle il
se joue. Un observateur disait que c'tait moins un oiseau aquatique
qu'un oiseau politique.

Le plongeon vole difficilement, et ne parcourt qu'un fort petit espace,
mais il nage au mieux entre deux eaux. Dans les mauvais temps, il
disparat sous les ondes, et ne montre sa tte que lorsque l'orage est
dissip, et qu'il y a quelque chose  avaler  la surface plane.

Cet oiseau, dont les plumes sont enduites de la substance huileuse
particulire aux bipdes de son espce, change, dit-on, annuellement de
couleur. Celui qu'on a vu blanc une anne, parat noir l'anne suivante.
Mais il ne peut changer que d'une de ces couleurs  l'autre. C'est
peut-tre un malheur attach  sa condition; mais tous les tres ne
peuvent pas prtendre  la commode mobilit des nuances du camlon ou
de la dorade.

C'est sur les hauts fonds qu'on remarque le plus de plongeons, parce que
l ils atteignent facilement le fond, si la mer est grosse, et sa
surface tranquille si elle est calme. Il y a toujours pour eux un beau
ct dans leur position.

On a remarqu encore qu'ils nagent ordinairement le nez dans le vent:
preuve incontestable qu'ils savent d'o le vent tourne. Est-ce calcul?
est-ce prvision instinctive? Ce n'est pas sur les girouettes qu'ils ne
voient pas qu'ils peuvent se diriger! Il est  croire que les plongeons
sont connaisseurs en vent.

Selon toute probabilit, cet oiseau doit atteindre une extrme
longvit: peu accessible, par l'paisseur de sa peau, et sa fourrure
graisseuse,  toutes les impressions extrieures, dou de la facult
d'chapper avec une vitesse comparable  la rapidit de l'clair,  la
balle qu'on lui destine, quelle cause accidentelle pourrait couper le
fil de ses destines? Les poissons? il les vite en volant; les oiseaux
de proie? il les brave en plongeant; il n'y a que les indigestions 
craindre pour lui; mais il digre avec chaleur s'il avale avec
gloutonnerie; peu estim, il ne craint pas les piges dont l'industrie
du chasseur entoure nos gibiers marins les plus recherchs. Enfin dans
la condition animale du plongeon, je cherche en vain un ct
malheureux, le ciel semble avoir fait pour eux, ce qu'il refuse hlas! 
bien des animaux de mrite,  deux pieds et sans plumes.

FIN.




TABLE DES MATIRES

       *       *       *       *       *

PREMIRE PARTIE.

TABLEAUX NAUTIQUES.


I.--Le Coup de Mer.
II.--Navire fuyant vent arrire.
III.--La Chasse.
IV.--Le Grain blanc.
V.--L'Abordage.
VI.--Les Brisants.
VII.--Incendie en Mer.


DEUXIME PARTIE.

COMBATS EN MER.


I.--Combat du ctre _le Printemps_ et de douze Pniches anglaises.
II.--Combat de nuit entre une Frgate et un Vaisseau.
III.--Chaloupe-Canonnire coule par un Brick anglais.


TROISIME PARTIE.

AVENTURES DE MER.


I.--Le Capitaine de Ngrier.
II.--Les Pirates de la Havane et le Brick de guerre.
III.--La Licorne de Mer.
IV.--Naufrage sur la cte de Plouguerneau.


QUATRIME PARTIE.

MOEURS DES GENS DE MER.


I.--La Prire des Forbans.
II.--Le Voeu des Matelots.
III.--L'Aspirant de Marine.
IV.--Les Pilotes.
V.--Les Filets d'Abordage.
VI.--Le Matre d'quipage.
VII.--Les Corsaires travestis.
VIII.--Le Cuisinier et le Matre-Coq.
IX.--Suprme flicite du Matelot.
X.--Matre Lahoraine, ou qui de quatre te trois reste deux.
XI.--Le Chien de l'Artillerie de Marine.


CINQUIME PARTIE.

CAUSERIES, CONTES, AVENTURES ET TRADITIONS DE BORD.


I.--Causeries de Marins.
II.--Les deux Aspirants.
III.--Dialogue entre le Contre-Matre d'quipage Lestume et le novice
------Lhommic.
IV.--Premire Causerie du gaillard d'avant.
-----Deuxime Causerie du gaillard d'avant.
V.--La Casaque du Bon Dieu.
VI.--Le Ngre blanc.
VII.--Avale a, Las-Cazas.
VIII.--Le petit Coup de Mer.
IX.--Le Goguelin.
X.--Le Noy-Vivant.
XI.--Promenade sur la Dunette.
XII.--Le Phnomne vivant.


SIXIME PARTIE.

MOEURS DES NGRES.


I.--Le Bamboula.
II.--Dame Prine.


SEPTIME PARTIE.

ORNITHOLOGIE MARITIME.


I.--Le Plongeon.






End of Project Gutenberg's La mer et les marins, by douard Corbire

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