The Project Gutenberg EBook of Journal des Goncourt (Deuxime srie,
deuxime volume), by Edmond de Goncourt

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Title: Journal des Goncourt (Deuxime srie, deuxime volume)
       Mmoires de la vie littraire

Author: Edmond de Goncourt

Release Date: December 30, 2005 [EBook #17420]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

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_Mmoires de la Vie Littraire_


DEUXIME SRIE--DEUXIME VOLUME--TOME CINQUIME
1872-1877


PARIS, BIBLIOTHQUE-CHARPENTIER, 11, RUE DE GRENELLE.
1891




PRFACE

(_Rponse  Monsieur Renan_)


Monsieur Renan me faisait l'honneur de me dire, il y a des annes, qu'une
lettre fausse avait t publie par LE FIGARO, comme manant de lui, et
que son ddain de l'imprim tait tel, qu'il n'avait pas rclam.

Le monsieur Renan de l'anne dernire, est vraiment bien chang.

A propos de vieilles conversations de 1870, rapportes dans mon Journal:
voici la lettre, que le _Petit Lannionnais_ publiait de l'auteur de la VIE
DE JSUS-CHRIST.

      Paris, 26 novembre, 1890.

      Ah! mon cher cousin, que je vous sais gr de vous indigner pour moi,
      en ce temps de mensonge, de faux commrages et de faux racontars.
      Tous ces rcits de M. de Goncourt sur des dners, dont il n'avait
      aucun droit de se faire l'historiographe, sont de compltes
      transformations de la vrit. Il n'a pas compris, et nous attribue
      ce que son esprit ferm  toute ide gnrale, lui a fait croire
      ou entendre. En ce qui me concerne, je proteste de toutes mes forces
      contre ce triste reportage...

      ... J'ai pour principe que le radotage des sots ne tire pas 
      consquence...

Et les foudres de cette lettre n'ont pas suffi  l'homme bnin. a t,
tous les jours, un interview nouveau, o, en son indignation grandissante
d'heure en heure, il dclarait:

Le 6 dcembre, dans le PARIS, que le sens des choses abstraites me
manquait absolument.

Le 10 dcembre, dans le XIXe SICLE, que j'avais perdu le sens moral.

Le 11 dcembre, dans la PRESSE, que j'tais inintelligent, compltement
inintelligent.

Et peut-tre M. Renan a-t-il dit bien d'autres choses dans les interview,
que je n'ai pas lus.

Tout cela, mon doux Jsus! pour la divulgation d'ides gnrales du
penseur, d'ides gnrales que tout le monde a entendu dvelopper par lui
 Magny et ailleurs, d'ides gnrales, toutes transparentes dans ses
livres, quand elles n'y sont pas nettement formules, d'ides gnrales
dont il aurait, j'ai tout lieu de le croire, remerci le divulgateur, si
le parti clrical ne s'en tait pas empar, pour lui faire la guerre.

       *       *       *       *       *

Remontons  ces dernires annes, aux annes prcdant la polmique qui
s'est leve entre M. Renan et moi. Voici ce que j'crivais dans le
dernier volume de la premire srie de mon Journal.

_L'homme_ (Renan) _toujours plus charmant et plus affectueusement poli, 
mesure qu'on le connat et qu'on l'approche. C'est le type dans la
disgrce physique de la grce morale; il y a chez cet aptre du Doute, la
haute et intelligente amabilit d'un prtre de la science_.

Voyons, est-ce le langage d'un ennemi, d'un crivain prt  dnaturer
mchamment les paroles de l'homme, dont il redonne les conversations?
N'est-ce pas plutt le langage d'un ami de l'homme, mais parfois, je
l'avoue, d'un _ennemi de sa pense_, ainsi que je l'crivais dans la
ddicace du volume, qui lui tait adress.

En effet tout le monde sait que M. Renan appartient  la famille des
grands penseurs, des contempteurs de beaucoup de conventions humaines, que
des esprits plus humbles, des gens comme moi, manquant d'ides gnrales
vnrent encore, et nul n'ignore qu'il y a une tendance chez ces grands
penseurs,  voir, en cette heure, dans la religion de la Patrie, une chose
presque aussi dmode que la religion du Roi sous l'ancienne monarchie,
une tendance  mettre l'Humanit au-dessus de la France: des ides qui ne
sont pas encore les miennes, mais qui sont incontestablement dans l'ordre
philosophique et humanitaire, des ides suprieures  mes ides
bourgeoises.

Et c'est tout ce que mettent au jour mes conversations. Car je n'ai jamais
dit que M. Renan se ft rjoui des victoires allemandes ou qu'il les
trouvt lgitimes, mais j'ai dit qu'il considrait la race allemande,
comme une race suprieure  la race franaise, peut-tre par le mme
sentiment que Nefftzer,--parce qu'elle est protestante. Eh mon dieu, ce
n'est un secret pour personne que l'engouement, pendant les deux ou trois
annes qui ont prcd la guerre, que l'engouement de nos grands penseurs
franais pour l'Allemagne, et les dneurs de Magny ont eu, pendant ces
annes, les oreilles rebattues de la supriorit de la science allemande,
de la supriorit de la femme de chambre allemande, de la supriorit de
la choucroute allemande, etc., etc., enfin de la supriorit de la
princesse de Prusse sur toutes les princesses de la terre.

Et quelqu'inintelligent, M. Renan, que vous vouliez me faire passer auprs
du public, il me restait, en 1870, encore assez de mmoire pour ne pas
confondre l'Allemagne de Goethe et de Schiller avec l'Allemagne de
Bismarck et de Moltke, et je n'ai jamais eu assez d'imagination, pour
inventer, dans mes conversations, des interruptions comme celle de
Saint-Victor.

Puis, M. Renan, on n'accuse pas les gens de radotage, de brutalit, de
perte de sens moral, sur les lectures de cousins et d'amis. A quelque
hauteur o vous ait plac l'opinion, on veut bien descendre  lire
soi-mme, les gens qu'on maltraite ainsi. Vous m'crasez, il est vrai, et
vous me le dites trop, de la hauteur des milliers de pieds cubes de
l'atmosphre intellectuelle, dans laquelle vous planez, vous gravitez,
vous tourneboulez au-dessus de moi,--ainsi que s'exprimait Ren Franois,
prdicateur du Roy, en son ESSAY DES MERVEILLES DE NATURE... Un conseil,
M. Renan, on a tellement gris votre orgueil de gros encens, que vous avez
perdu le sens de la proportion des situations et des tres. Certes c'est
beaucoup, en ce XIXe sicle, d'avoir inaugur, sur toute matire, sur tout
sentiment, dtache de toute conviction, de tout enthousiasme, de toute
indignation, la rhtorique sceptique _du pour et du contre_; d'avoir
apport le ricanement joliment satanique d'un doute universel; et par
l-dessus encore,  la suite de Bossuet, d'avoir t l'adaptateur  notre
Histoire sacre, de la prose fluide des romans de Mme Sand. Certes c'est
beaucoup; je vous l'accorde, mais point assez vraiment, pour _bondieuser_,
comme vous _bondieusez_, en ce moment, sur notre plante,--et je crois que
l'avenir le signifiera durement  votre mmoire.

Mais revenons  ma juste et lgitime dfense, et donnons ici un extrait
de mon interview dans l'CHO DE PARIS, avec M. Jules Huret qui a trs
fidlement rapport mes paroles.

--J'affirme que les conversations donnes par moi, dans les quatre
volumes parus, sont pour ainsi des stnographies, reproduisant non
seulement les ides des causeurs, mais le plus souvent leurs expressions,
et j'ai la foi que tout lecteur dsintress et clairvoyant, reconnatra
que mon dsir, mon ambition a t de faire vrais, les hommes que je
portraiturais, et que pour rien au monde, je n'aurais voulu leur prter
des paroles qu'ils n'auraient pas dites.

--Vos souvenirs taient sans doute trs frais, quand vous les criviez.

--Oh le soir mme, en rentrant, ou au plus tard, le lendemain matin.
Il n'y a aucun danger de confusion sous ce rapport.

--Je fis remarquer  M. de Goncourt que l'humeur de M. Renan ne provenait
pas seulement de la prtendue infidlit du phonographe, mais aussi de ce
qu'il se soit permis de dvider ses confidences.

--Oui, je sais, me dit M. de Goncourt, M. Renan me traite de monsieur
indiscret. J'accepte le reproche, et n'en ai nulle honte, mes
indiscrtions n'tant pas des _divulgations de la vie prive_, mais tout
bonnement des divulgations de la pense, des ides de mes contemporains:
des documents pour l'histoire intellectuelle du sicle.

Oui, je le rpte, insista M. de Goncourt, avec un geste et un accent de
conviction et de sincrit frappante, je n'en ai nulle honte, car depuis
que le monde existe, les Mmoires un peu intressants n'ont t faits que
par des indiscrets, et tout mon crime est d'tre encore vivant, au bout
des vingt ans o ils ont t crits, et o ils devaient tre publis--ce
dont, humainement parlant, je ne puis avoir le remords.

--Avant de partir, j'avais demand  M. de Goncourt, s'il savait ce qui
avait pu exciter M. Renan, en dehors des raisons apparentes  sortir,
aussi compltement et si brusquement, de son ordinaire scepticisme. M. de
Goncourt sourit sans rpondre.

--J'insinuai alors que M. Renan avait des ambitions politiques, que le
sige de Sainte-Beuve devait hanter ses rves, et que ses paradoxes
d'autrefois pouvaient le gner dans sa nouvelle carrire.

Oui, mon sourire avait dit ce que M. Jules Huret insinuait.

Et ma foi, la main sur la conscience, j'ai la conviction, que si le
penseur philosophe n'tait pas travaill par des ambitions terrestres, il
ne dsavouerait pas devant le public ses ides gnrales de cabinet
particulier.

Un dernier mot. Je me suis refus  rpondre de suite  M. Renan. J'ai
voulu qu'au revers de ma rponse, il y eut ce volume imprim, qui, je le
rpte une seconde fois, doit apporter  l'esprit de tout lecteur
indpendant et non prvenu contre moi, la certitude que selon l'expression
de M. Magnard, dans le FIGARO, mes conversations de celui-ci ou de
celui-l, _suent l'authenticit_.

EDMOND DE GONCOURT.

       *       *       *       *       *




JOURNAL DES GONGOURT




ANNE 1872


_Mardi 2 janvier 1872_.--Dner des Spartiates.

On cause de la situation financire, du discrdit du papier franais, de
la circulaire secrte du ministre des finances, accordant une remise de 10
p. 100 aux percepteurs qui font des avances, et l'on entrevoit
l'impossibilit de payer les milliards rclams par les Allemands, et l'on
pronostique la banqueroute.

Il y a  ct de moi le gnral Schmitz, un militaire ml  la
littrature,  la diplomatie,  l'conomie politique, un homme
d'intelligence, la parole pleine de faits.

La causerie est maintenant sur l'Alsace et la Lorraine, il l'interrompt en
nous jetant: Messieurs, je me trouvais en Italie, en 1866, un Autrichien,
le comte Donski me dit: Vous tes des maladroits, nous aussi parbleu...
mais vous tes des maladroits, parce que vous vous prparez une guerre
avec l'Allemagne, une guerre qui vous enlvera l'Alsace et la Lorraine.
Et comme je me rcriais  propos de l'audace de l'assertion: Et l'Alsace,
et la Lorraine seront  jamais perdues pour vous, reprit le comte, parce
que les petits tats s'en vont, et que la faveur est pour les grands,
parce que vous ne vous doutez pas de ce que l'Allemagne, aprs sa
consolidation et votre amoindrissement, deviendra comme puissance maritime,
et quelle prfrence auront, en ce temps d'intrt matriel, vos anciens
nationaux pour un grand pays riche, qui demandera beaucoup moins d'impts
que leur ancienne patrie.

Un autre fait, messieurs, que je vous demande la permission de citer.
J'ai un domestique stupide et bgue, que je garde absolument pour son
amour du cuivre qui brille. Le poli des choses: c'est du fanatisme chez
lui. Or donc, un jour  djeuner, aprs la signature de la paix, j'tais
questionn par mon ordonnance sur la nationalit d'un de ses camarades, n
dans un canton avoisinant Belfort, et comme je lui disais: Ma foi, il se
peut bien qu'il devienne Prussien, mais je n'en suis pas sr, je te dirai
cela demain. Alors mon bgue s'criait: Oh! oh! il serait di-diantrement
heu-eu-reux, il ne payerait pas comme dans la Tou-ouraine!

Voici deux faits qui sont le jugement du haut et du bas, a me semble
dcider la question.

Interrog sur les hommes du 4 Septembre, le gnral les peint ainsi:
Pelletan, c'est l'homme des gnralits. Jules Favre peut tre un mauvais
diplomate, mais il est moins coupable qu'on ne le croit. Je lui sais gr
de l'avoir entendu dire  Arago, avec une rsolution que je n'attendais
pas de lui: Je veux, je veux absolument tre averti, quand il n'y aura
plus que dix jours de vivres, parce que, entendez-le bien, monsieur, je ne
me reconnais pas le droit de faire mourir de faim deux millions de
personnes. Ferry, une nature nergique, un homme de rsolution. Je l'ai
vu au fort d'Issy, un jour, o a pleuvait rudement, et o sa nature
sanguine se grisait du spectacle, sans pouvoir s'en arracher.

Le gnral se sent cout, et il parle, il parle beaucoup, et de beaucoup
de choses et de personnes.

Je n'ai connu, dit-il, un moment aprs, que deux passionns, mais deux
vraiment passionns de la gloire, et c'taient les seuls dans l'arme:
Espinasse et de Lourmel.

J'tais aux Tuileries avec Espinasse, au moment o la guerre d'Italie
tait dclare. Les ministres voulaient que l'Empereur ne quittt pas la
France, et tchaient de se faire appuyer par l'Impratrice. Pendant ce,
Espinasse maugrait dans ses moustaches. L'Impratrice l'interpelle:

--Espinasse, dites-moi donc ce que vous avez  vous dmener, comme un lion
en cage, dans votre coin?

--Je dis, Majest, que si l'Empereur qui veut cette guerre ne vient pas
avec nous en Italie, il se conduit comme le dernier des rois fainants!

--Ce diable d'Espinasse a peut-tre bien raison, dit en souriant
l'Empereur, qui rentrait.

Lourmel, un garon charmant, avec une lgance, un _chic_  lui seul. Le
matin d'Inkermann, je le trouve au petit jour, en bottes vernies, en
culotte blanche, en gants frais, tout cela battant neuf, et alors que je
lui disais: --Comme tu es joli, aujourd'hui, pourquoi a?--Tu veux, mon
cher, qu'on mette en terre de Lourmel,  la faon d'un pauvre diable.

Je l'ai rencontr, ce cher ami, quand on l'a rapport bless
mortellement. En passant il m'a dit: Je suis bien hypothqu! Et comme
je cherchais  le rassurer sur la force de sa constitution, faisant
allusion  la mort de mon frre, tu quelques jours avant, il me jeta:
_Hodie tibi, cras mihi_.

       *       *       *       *       *

_Vendredi 5 janvier_.--Jamais un auteur ne s'avoue que, plus sa clbrit
grossit, plus son talent compte d'admirateurs incapables de l'apprcier.

       *       *       *       *       *

_Samedi 6 janvier_.--Je suis  la premire d'ASS; j'ai devant moi le
dcor ridicule du salon de Ferriol--et ce salon, du moins le vrai,
l'authentique, je le connais bien, car je l'ai dcouvert et fait acheter 
mon cousin Alphonse de Courmont, ses boiseries 3 000 francs,--qu'il et
payes 30 000 chez Vidalenc--eh bien, parole d'honneur, les personnages de
Bouilhet sont plus faux que ce dcor. Toutefois la pice va cahin caha,
dans la dfrence du public pour les hexamtres d'un mort, mais quand
l'honnte chevalier d'Aydie entrevoit le rle du ptrole dans les chteaux
royaux, ce sont des applaudissements, des hourrahs, un enthousiasme qui
assure le succs, que dis-je, le triomphe de cette singulire restitution
historique, mettant dans la bouche des gentilshommes de 1730 des penses
d'avant-hier.

       *       *       *       *       *

_Dimanche 8 janvier_.--Aujourd'hui, mon jardinier, se promenant avec moi
dans mon jardin, a tir une serpette, a entaill le dodora, et m'a dit:
Il est gel, il est mort! et ainsi des lauriers, des alaternes, des
fusains, et  peu prs de tout, avec le refrain: C'est gel! c'est
mort!... Voyez, le bois doit tre blanc. Et il me faisait voir une petite
teinte brune, la teinte d'un bois qui devient du bois  fagot.

Vraiment, quoique a paraisse imbcile de dire, c'est fait pour moi, pour
moi seul, elle est vraiment singulire la malechance que je rencontre en
tout et partout. Moi, rest si longtemps indiffrent  la nature, si peu
soucieux de ses beauts, il arrive qu'une anne, je me toque d'arbustes,
que je plante, que je fais tout mon bonheur et ma passion d'un petit coin
de verdure idal, eh bien, cette anne il faut qu'il gle, comme il n'a
pas gel depuis cent ans, et tout ce que j'ai plant, tout ce que j'aimais
des arbres plants par mon prdcesseur, tout cela est gel, est mort,
comme le disait matre Theulier.

       *       *       *       *       *

_Mardi 9 janvier_.--Dner de Brbant. Ernest Picard, avec lequel je dne
pour la premire fois, a le ventripotent aspect de ces petits manieurs
d'argent de village,  la fois percepteur et rgisseur d'un grand
propritaire habitant Paris, et cela avec un oeil goguenard, et une parole
d'avocat, spirituellement malicieuse. A propos des rcentes lections
acadmiques il dclare qu'il ne connat pas de corruption lectorale
semblable  celle de l'Institut.

On le met sur les derniers vnements. Il dit qu'il a eu ds d'abord la
plus grande dfiance de Trochu, pour avoir vu sa signature, une signature
au paraphe trembl, qui lui a fait penser de suite  un ramollissement du
cerveau, et il explique le dfenseur de Paris, par ce ramollissement, tout
en le reconnaissant trs complexe, et ne pouvant donner la clef de ce
mlange de roublarderie et de mysticisme.

Puis, il affirme que tous nos malheurs viennent du mois d'octobre 1869,
sont ds  une douzaine d'hommes qui se sont laiss emporter par leurs
passions. Sans la scission produite par ces inventeurs du mandat impratif
dans l'opposition, Ernest Picard a la conviction que l'opposition attirait
 elle la masse flottante existant dans l'assemble, et qu'elle devenait
une majorit empchant la guerre et tous nos dsastres.

       *       *       *       *       *

_10 janvier_.--Aujourd'hui, chez le franais, le journal a remplac le
catchisme. Un premier Paris de Machin ou de Chose devient un article de
foi, que l'abonn accepte avec la mme absence de libre examen que chez le
catholique d'autrefois trouvait le mystre de la Trinit.

       *       *       *       *       *

_11 janvier_.--Un interne soutenait que dans les hpitaux, pour les
malades misrables, le bain, la chemise blanche, les draps propres, le
passage de la salet  la propret, amenait une amlioration mdicalement
constate.

       *       *       *       *       *

_11 janvier_.--Ces jours-ci, trouvant dans la rue de la Paix un
encombrement de voitures de matres, tout semblable  celui d'une premire
au Thtre Franais, je me demandais quel tait le grand personnage qui
avait sa porte assige par tant de grand monde, quand, levant les yeux
au-dessus d'une porte cochre, je lus: Worth. Paris est toujours le
Paris de l'Empire.

       *       *       *       *       *

_16 janvier_.--Rien ne m'agace comme les gens qui viennent vous supplier
de leur faire voir des choses d'art, qu'ils touchent avec des mains
irrespectueuses, qu'ils regardent avec des yeux ennuys.

       *       *       *       *       *

_17 janvier_.--Flaubert est, dans le moment, si grincheux, si cassant, si
irascible, si rup  propos de tout et de rien, que je crains que mon
pauvre ami ne soit atteint de l'irritabilit maladive des affections
nerveuses  leur germe.

       *       *       *       *       *

_28 janvier_.--Aujourd'hui, aprs deux annes sans un achat, j'ai, pour la
premire fois, la tentation d'un dessin.

       *       *       *       *       *

_Lundi 29 janvier_.--La premire personne que j'aperois  l'glise, c'est
elle! Je la vois  travers le jour des ogives du choeur. Elle a la tte
penche sur l'paule, avec un mouvement de fatigue qui semble coucher sur
un oreiller la dcoupure aigu de son profil. Les lueurs des vitraux, le
feu ple des cierges, le reflet du ruban jaune qui attache son chapeau de
velours, lui donnent l'aspect d'une morte. Un moment, elle regarde de mon
ct, sans me voir, et je retrouve la vie ardente de son oeil, mle 
cette ironie diabolique, indfinissable chez cette femme honnte. Puis sa
figure se repenche sur son livre de messe. A la sacristie, la marie qui
me voit avancer de loin, me dsigne  sa parente. Aussitt son regard
m'arrive comme un jet de lumire lectrique. Quand je suis prs d'elle,
elle me prend fivreusement la main, deux ou trois fois, me disant:
J'irai vous... vous... j'irai vous voir!

       *       *       *       *       *

_Mardi 30 janvier_.--Ce soir, le gnral Schmitz nous disait que,
lorsqu'on revient de l'Extrme-Orient, et de ses cits pullulantes de
population, nos capitales de l'Occident donnent le sentiment de villes
dpeuples par la peste.

       *       *       *       *       *

_Dimanche 4 fvrier_.--Je la trouve dans un salon, o il fait presque nuit,
et o la chaleur est coeurante. Elle est vtue d'une espce de deuil
violet, dans lequel l'lgance de sa personne a une grce svre, une
grce triste. Prs d'elle, une vieille femme sourde cherche  deviner, sur
ses lvres, les mots qu'elle me dit. Elle me parle de sa mort prochaine...
qui ne fera pas de vide. Son mari est excellent, mais il se consolera avec
la peinture. Elle ne dsire qu'une chose: c'est marier sa fille ane qui
se chargera de sa petite chrie. Alors elle sera toute prte  mourir..,
sans regretter grand'chose.

A la fin, elle me demande la place de la tombe de mon frre, pour y aller
en cachette, un jour qu'elle aura beaucoup de visites  faire.

       *       *       *       *       *

_Mardi 6 fvrier_.--Charles Robin se penche vers moi, et me dit:

On devrait apprendre  chacun les qualits merveilleuses de la matire,
de la matire porte au _summum_ de son utilisation.

--Voici un livre que vous devriez faire!

--Oui, c'est vrai... mais je ne peux pas... Je n'ai pas la combinaison
crite. Dans la conversation, il m'arrive quelquefois de donner la notion
de choses... Mais le lendemain,  froid, une plume  la main, ce n'est
plus a.

       *       *       *       *       *

_Mercredi 7 fvrier_.--Thophile Gautier, ce soir, chez la princesse
dfendait Hugo, un peu contre tout le monde. Il le dfendait ainsi: Oh,
quoi que vous disiez, c'est toujours le grand Hugo, le pote des vapeurs,
des nues, de la mer,--le pote des _fluides!_

Puis il me prend  part, et me parle longtemps et amoureusement du DRAGON
IMPRIAL, et de l'auteur. On sent qu'il est fier d'avoir cr cette
cervelle. Le sens de l'Extrme-Orient qu'a la jeune femme, l'intuition
qu'elle possde des grandes poques historiques, sa _devination_ de la
Chine, du Japon, de l'Inde sous Alexandre, de Rome sous Adrien, le
remplissent d'un ravissement qu'il me verse dans l'oreille.

Et il ajoute que Judith s'est cr, qu'elle s'est faite toute seule,
qu'elle a t leve comme un petit chien qu'on laisse courir sur la table,
que personne, pour ainsi dire, ne lui a appris  crire.

       *       *       *       *       *

_Vendredi 9 fvrier_.--Beaucoup de collectionneurs aiment les dessins dans
d'affreuses montures conomiques. Beaucoup de bibliophiles aiment les
livres, dans de mdiocres reliures. Moi j'aime les dessins trs bien
monts et encadrs dans du vieux chne sculpt! J'aime les livres dont la
reliure cote trs cher. Les belles choses ne sont belles pour moi, qu'
la condition d'tre bien habilles.

       *       *       *       *       *

_Mardi 14 fvrier_.--Je dne  ct de Ziem. Je lui rappelle le petit
cadre, plaqu sur une porte cochre du quai Voltaire, le petit cadre en
bois blanc, dans lequel, une de ses premires aquarelles nous donnait
l'envie,  mon frre et  moi, de prendre des leons de l'aquarelliste. Je
lui raconte que, sduits par une grande vue de Venise, expose vers 1850,
rue Laffitte, nous avions pniblement ramass les trois cents francs que
Cornu en demandait, et que, dans le moment mme o nous entrions dans la
boutique apporter notre argent, nous voyions mettre par un monsieur, sur
un cabriolet, la toile dsire,--une des toiles capitales du peintre, et
qui vaut au moins une dizaine de mille francs,  l'heure qu'il est.

Ziem me parle de sa sant, des chaleurs qui lui montent  la tte, du
manque d'quilibre de sa circulation, de l'impossibilit qu'il prouve
maintenant  travailler dans des lieux ferms. Il me conte l'habitude
qu'il a prise, de dessiner, de peindre en plein air, debout, et cela,
pendant huit ou dix heures, disant qu'assis, il retient sa respiration,
pench qu'il est sur son travail, tandis que tout droit dans la campagne,
il respire  pleins poumons.

... C'est la voix du gnral Schmitz qui jette  la table.

Oui, oui, il faudra bien qu'un jour la vrit se fasse, que la vrit
soit connue! Eh bien, le 18 aot, le retour sur Paris tait rsolu.
L'Empereur y tait dcid. Mac-Mahon, de son ct, avait rsist aux
obsessions de Rouher et de Saint-Paul, qui voulaient le pousser en avant.
Et remarquez, messieurs, que je ne vous dis que ce que m'a affirm
Mac-Mahon. Il se disposait  faire rtrograder ses troupes, quand il
reoit une lettre de Bazaine, lui annonant qu'il sortirait, le 26, de
Metz. Cela l'branle et ne le dcide pas. Il en rfre  Palikao, qui lui
intime l'ordre de marcher en avant. Il se dcide un peu malgr lui, mais
sa responsabilit tait couverte.

La faute, oui la voil, c'est cette dpche de Palikao, cette dpche qui
a tout ruin. Sans cette dpche, toute l'arme se retirait derrire la
rive gauche de la Seine, on y encadrait toutes les forces vives du pays,
et nous livrions la bataille de Chtillon, cette fois avec de vrais
soldats. Car, qu'est-ce que vous aviez en fait de vrais soldats  Paris,
le 35e et le 42e--rien de plus... Trochu et moi, il faut qu'on le sache,
nous n'avons accept la responsabilit du sige qu'avec une arme de
secours sous les murs de Paris. Sans cette arme, il tait impossible que
cela ne fint pas comme cela a fini... Je reviens  l'Empereur. Il tait
donc dcid  rentrer aux Tuileries. Me voici dans la nuit du 18 aot chez
l'Impratrice. Je lui annonce le retour de l'Empereur. Elle s'crie:
Qu'il faut qu'il ne revienne pas, qu'il se fasse tuer  la tte de son
arme! J'ai beau lui objecter qu'il y a un sentiment gnral qui s'oppose
 ce qu'il garde le commandement, j'ai beau lui dire que s'il ne commande
plus, il est ncessaire qu'il abandonne son rle de _chevalier errant_,
qu'il est ncessaire qu'il soit sur son trne, qu'il rentre aux Tuileries.
L'Impratrice tient absolument  son ide. Elle ne m'coute pas, quand je
lui dis qu'un homme  moi viendrait chercher l'Empereur dans un coup sans
armes, au chemin de fer... Oui, c'est l'Impratrice, de concert avec
Palikao, qui a empch le retour de l'Empereur.

Un dtail. Trochu, qui tait avec moi, demande  lui lire la proclamation
qui le nomme gouverneur de Paris. Il commence: L'Empereur m'a nomm
gouverneur de Paris... L'impratrice interrompt: Non, non, ne mettez pas
l, la personnalit de l'Empereur. Le curieux, c'est que la proclamation
avait t rdige au crayon,  la lueur d'un bout de bougie, et qu'avec la
maladresse qu'a Trochu  crire, il avait dbut par: Je suis nomm
gouverneur de Paris et que c'tait moi qui avais substitu la phrase
qu'il lisait  l'Impratrice. L'Impratrice semblait blesse que nous
fassions revivre le nom de l'Empereur sur un papier gouvernemental:
Palikao, depuis un mois au moins, n'osant plus faire mention de sa
personne.

       *       *       *       *       *

_15 fvrier_.--Depuis quelque temps, dans le non travail et l'ennui, la
fabrication de mille choses infrieures prenant ma pense et mes jambes,
me font vivre,  la fois, en une espce d'ahurissement et d'hallucination
courante et emporte.

Flaubert me disait que sa mre, aprs la mort de son mari et de sa fille,
tait tout--coup devenue athe.

       *       *       *       *       *

_Lundi 19 fvrier_.--A cette premire de la reprise de RUY-BLAS, j'tais
frapp de l'infriorit de la machine dramatique, et comme elle fait faire
de l'enfantin aux plus grands talents. Et pendant tout le spectacle, je me
rcitais  moi-mme la _Fte chez Thrse_.

       *       *       *       *       *

_Mercredi 21 fvrier_.--Thophile Gautier me racontait une conversation
qu'il avait eue avec Anastasi.

Le peintre aveugle lui disait, qu'veill, il n'avait plus la mmoire des
couleurs; mais qu'il la retrouvait dans les rves de son sommeil. Les
choses, dans la nuit ternelle, o Anastasi est plong, se rappellent 
lui, le jour, seulement par un contour et un modelage, mais il ne les voit
plus colores.

       *       *       *       *       *

_29 fvrier_.--Dire qu'en dpit de la destruction ignorante des incendies,
de l'humidit, du ver, il subsiste en France tant de vieux livres. A ce
propos quelqu'un racontait que des millions de volumes avaient t
dtruits sous le premier Empire: les navires de la contrebande faisant des
chargements de bouquins, qu'aussitt qu'ils taient un peu loigns de la
cte, ils envoyaient au fond de la mer, revenant  la nuit, prendre un
chargement de marchandises.

Cela me rappelle l'anecdote que me racontait, il y a quelques jours, Burty
avec lequel je causais tapisseries. Il avait une heure  perdre  Nemours.
Ne sachant que faire, il entre dans la boutique d'un mauvais petit
revendeur, chez lequel il trouve un joli morceau de tapisserie. Il lui
demande s'il n'en a pas d'autre. C'est bien dommage que vous ne soyez pas
venu la semaine dernire, lui dit le revendeur, le grenier en tait plein,
mais un tanneur a tout pris pour recouvrir ses cuves.

Or, ce qui couvre les cuves d'une tannerie est perdu, brl.

       *       *       *       *       *

_Vendredi 1er mars_.--Ziem tombe chez moi. Il trouve entr'ouvert sur ma
table un album japonais. Le voici, aussitt, qui se met  parler de la
parent de ces images avec Giotto, avec les primitifs,  parler d'une
perspective commune  ces deux arts--obtenus chez les Italiens, par des
moyens plus timides, moins choquants--d'une perspective qui met en vue le
centre de la composition, et permet de la peupler avec un monde, au lieu
d'y placer deux ou trois ttes mangeant tout.

Trouvant une paire d'oreilles qui l'coutent, et une cervelle qui a l'air
de le comprendre, mon homme jette au loin le makintosh qui l'enveloppe, et,
sans exorde, et sans prparation, tout en arpentant la bibliothque, me
raconte sa vie.

Cette vie, la voil, telle qu'il me la conte, la coupant,  tout moment,
de petits rires silencieux, un peu extravagants.

Tout jeune, il s'est senti le vouloir d'tre peintre, mais les ides
provinciales de son pre ne lui ont permis que de prendre une carrire,
avoisinant cet art: l'architecture. En 1839, il remportait,  Dijon, les
trois prix: succs qui lui assurait la mdaille et une bourse pour tudier
 Paris.

Mais il tait dj un peu rvolutionnaire dans l'art. Une cabale se
formait contre lui, et le prfet lui retirait sa bourse. Une scne
s'ensuivait avec le prfet, qui faisait jeter l'artiste  la porte de son
cabinet. Le jeune Ziem avait dj la confiance dans le succs, l'audace,
la jactance. Il disait alors qu'il ne voulait pas tre marchand ainsi, et
qu'il lui fallait tudier  Rome. Son pre s'y refusait, un pre dur sans
tendresse. Il avait alors perdu sa mre, une mre qui l'adorait, et dont
il me montre,  son doigt, une bague qui ne l'a jamais quitt.

Alors il dcampait de la maison paternelle, sans un sou, et laissant
derrire lui une bauche d'amour avec une jeune Espagnole. Une premire
journe se passe sans manger, et la nuit, il couche dans une vigne. La
seconde journe commence et menace de finir comme la premire, avec, au
fond de l'artiste, un commencement de lchet et un vague dsir de revenir
chez son pre.

Il tait prs de Chaigny, croit-il, quand une noce passe, une noce dj un
peu gaye par le vin de Bourgogne. On lui demande, en voyant le grand
tui qu'il porte, s'il vend des lunettes. Le vin rend bon. La noce a piti
de sa mine piteuse, et l'emmne avec elle. Le mntrier ne se trouve pas
tout de suite. Ziem le remplace, avec un violon d'occasion, sur le
classique tonneau. Tout  coup la noce le voit drouler des papiers
enveloppant un flageolet, et il joue la valse de Weber, qui fait tomber en
pmoison la marie. Il est ft, nourri, abreuv, gris, pendant quelques
jours, au bout desquels, le mari, le maire du village, lui donne une
lettre de recommandation pour un ami de Valence.

Il est au moment de partir, quand il a l'heureuse inspiration de vouloir
montrer  ses htes qu'il n'est pas seulement un musicien, et il tire de
son sac un portrait, dans la manire des crayonnages de Prudhon. Le mari
et la marie se font _pourctraire_, et Ziem est  la tte de quarante
francs, une somme qu'il croit si bien une fortune, qu'en arrivant  Lyon,
il se fait conduire en voiture au thtre o l'on joue MOSE.

Il passe  Valence quelques jours, avec l'ami du maire de village de la
Bourgogne, fait des portraits gagne quelque argent, qu'il verse dans le
tablier d'une femme qu'on emmne en prison, et arrive, sans un sou, 
Marseille.

Ne doutant de rien, il descend  l'HTEL DES EMPEREURS, et expose un
portrait chez un papetier. Aucune commande ne vient. Un peu tonn et fort
dsappoint, il se rend chez une connaissance de son pre, un ingnieur
civil, qui le fait attacher aux travaux de Roquefavour,  raison de
cinquante sous par jour. Il entremle ses travaux de bureau, d'aquarelles
qu'il excute d'aprs les coins pittoresques de Marseille. Roquefavour est
termin. On attend le duc d'Orlans, qui doit venir le visiter.
L'ingnieur lui demande s'il peut en faire une grande vue pittoresque. Il
excute cette vue. Le duc d'Orlans la remarque, et lui fait la commande
par Cuvillier-Fleury, de quatre vues de Marseille pour son album. La
commande de l'Altesse est connue. Les Marseillais s'arrachent les
aquarelles du jeune peintre, les lves pleuvent. Il quitte son bureau, et
se met  vivre de ce qu'il gagne.

Cependant Rome est toujours  l'horizon de ses rves. Il se dit qu'il faut
gagner la somme pour y aller; il la gagne. Il est possesseur de dix-huit
cents francs. Il ferme boutique, et part avec un ami... Il s'est arrt 
Nice, il doit partir le lendemain. Il est en train de faire un croquis
dans une rue. Un monsieur s'approche, le complimente sur ce qu'il dessine
joliment, et malgr les rebuffades de l'artiste, lui demande s'il ne
voudrait pas faire quelques vues pour lui. Il allait refuser, quand le
monsieur, en le priant de passer  son htel, le lendemain, lui remet sa
carte, portant le nom de duc de Devonshire.

Le duc le prend en affection, le patronne prs de la socit, le donne
comme matre de dessin  la grande-duchesse de Bade, se trouvant, en ce
moment,  Nice. Il gagne de l'argent gros comme lui, qu'il jette sans
compter dans un placard. Il achte quatre chevaux, il entretient la plus
belle des Grecques, que possdait alors Nice.

Au milieu de tous ces bonheurs, il a la chance rare, me dit-il, de
rencontrer une srieuse amiti de femme, l'amiti d'une comtesse viennoise
qui va prendre la direction de toute sa vie. Cette femme lui rappelle Rome,
l'ambition de ses rves d'artiste, et elle le dcide  abandonner sa
Grecque et ses quatre chevaux.

Il part pour Rome. Il s'arrte  Florence, o les muses ne lui font
aucune impression. Il trouve que tous ces chefs-d'oeuvre manquent de vie.

Enfin il est  Rome. Il voit Benouville peindre un paysage comme il les
peignait; se sent froid devant Raphal; est affect par _l'incoloration_
du pays, o tout est gris-violet. Il n'est frapp, n'est touch, n'est
remu que par une chose: la sculpture. Grand trouble et grand dsespoir.
Il ne peut pas cependant se faire sculpteur.

Le voici  Naples. L, il essaye de refaire de l'aquarelle. Les lignes ne
lui semblent pas avoir d'assiette.

Il remonte alors toute l'Italie  pied, et arrive  Venise. Venise, du
premier coup, il la sent: a va tre la ville de sa peinture. Il y trouve
tout ce qu'il aime, la coloration, la mer, le _meublant_ pittoresque de la
marine.

Mais avant d'en faire sa patrie pour de longues annes, il veut voir Paris,
l'cole de peinture de Paris. Il veut apprendre les premiers lments de
la peinture  l'huile, qu'il n'avait point encore attaque.

Il va trouver Isabey, qui le place chez Ciceri. Dans l'atelier de Ciceri,
il se trouve avec Hoguet, Hildebrand. Cet homme, qui a bu tant de lumire,
a horreur de Paris, au mois de septembre. Il a horreur du ton de grisaille
en faveur dans l'atelier, de ce ton avec lequel il voit peindre le ciel,
si bien qu'il lui arrive un jour de mettre une boule de mastic sur la
palette de Hoguet. Il reste quinze jours chez Ciceri. Il sait maintenant
la trituration de la chose.

Il repart aussitt pour Venise, que, sauf une excursion de neuf mois en
Russie, il habite jusqu'en 1848.

Pendant ces longues annes, il tudie, selon son expression, l'_anatomie
des monuments_, donnant  chaque dtail d'architecture,  chaque colonne,
son caractre--et s'astreignant  faire cela, svrement,  la mine de
plomb.

Enfin, aprs avoir rsist  de magnifiques offres de la Russie, il se
retrouvait en 1848, au quai Voltaire, assez misrable, assez besogneux,
oblig de donner des leons, quand l'ARTISTE, en qualit de voisin, lui
consacrait un long article. Bientt aprs, il remportait, au Salon, une
premire mdaille. Son affaire tait faite.

       *       *       *       *       *

_Samedi 2 mars_.--Il y a aujourd'hui  dner, chez Flaubert, Thophile
Gautier, Tourguneff, et moi.

Tourguneff, le doux gant, l'aimable barbare, avec ses blancs cheveux lui
tombant dans les yeux, le pli profond qui creuse son front d'une tempe 
l'autre, pareille  un sillon de charrue, avec son parler enfantin, ds la
soupe, nous charme, nous _enguirlande_, selon l'expression russe, par ce
mlange de navet et de finesse: la sduction de la race slave,--sduction
releve chez lui par l'originalit d'un esprit personnel et par un savoir
immense et cosmopolite.

Il nous parle du mois de prison, qu'il a fait aprs la publication des
MMOIRES D'UN CHASSEUR, de ce mois o il eut pour cellule les archives de
la police d'un quartier, dont il compulsait les dossiers secrets. Il nous
peint, avec des traits de peintre et de romancier, le chef de la police
qui, un jour, gris par lui de champagne, lui dit, en lui touchant le
coude, et levant son verre en l'air: A Robespierre.

Puis il s'arrte un moment, perdu dans ses rflexions, et reprend: Si
j'avais l'orgueil de ces choses, je demanderais qu'on gravt seulement sur
mon tombeau ce que mon livre a fait pour l'mancipation des serfs. Oui, je
ne demanderais que cela... L'Empereur Alexandre m'a fait dire que la
lecture de mon livre a t un des grands motifs de sa dtermination.

Tho, qui est mont l'escalier, une main sur son coeur douloureux, les
yeux vagues, la face blanche comme un masque de pierrot, absorb, muet,
sourd, mange et boit automatiquement, ainsi qu'un blme somnambule dnant
 un clair de lune.

Il y a dj chez lui un mourant qui ne se rveille un peu et ne s'chappe
de son triste et concentr lui-mme, que quand il entend parler vers et
posie.

... Des vers de Molire, la conversation, remonte  Aristophane, et
Tourguneff, laissant clater tout son enthousiasme pour ce pre du rire,
et pour cette facult qu'il place si haut, et qu'il n'accorde qu' deux ou
trois hommes dans l'humanit, s'crie avec des lvres humides de dsir:
Pensez-vous, si l'on retrouvait la pice perdue de Cratinus, la pice
juge suprieure  celle d'Aristophane, la pice considre par les Grecs
comme le chef-d'oeuvre du comique, enfin la pice de la BOUTEILLE, faite
par ce vieil ivrogne d'Athnes... pour moi, je ne sais pas ce que je
donnerais... non je ne sais pas, je crois bien que je donnerais tout.

Au sortir de table, Tho s'affale sur un divan, en disant:

Au fond, rien ne m'intresse plus... il me semble que je ne suis plus un
contemporain... je suis tout dispos  parler de moi,  la troisime
personne, avec les aoristes des _prtrits trpasss_... j'ai comme le
sentiment d'tre dj mort...

--Moi, reprend Tourguneff, c'est un autre sentiment... Vous savez,
quelquefois, il y a, dans un appartement une imperceptible odeur de musc,
qu'on ne peut chasser, faire disparatre... Eh bien, il y a, autour de moi,
comme une odeur de mort, de nant, de dissolution.

Il ajoute, aprs un silence: L'explication de cela, je crois la trouver
dans un fait, dans l'impuissance maintenant absolue d'aimer, je n'en suis
plus capable, alors vous comprenez... c'est la mort.

Et comme, Flaubert et moi, contestons pour des lettrs, l'importance de
l'amour, le romancier russe s'crie, dans un geste qui laisse tomber ses
bras  terre: Moi, ma vie est sature de fminilit. Il n'y a ni livre,
ni quoi que ce soit au monde, qui ait pu me tenir lieu et place de la
femme... Comment exprimer cela? Je trouve qu'il n'y a que l'amour qui
produise un certain panouissement de l'tre, que rien ne donne, hein?...
Tenez, j'ai eu, tout jeune homme, une matresse, une meunire des environs
de Saint-Ptersbourg, que je voyais dans mes chasses. Elle tait charmante,
toute blanche, avec un trait dans l'oeil, ce qui est assez commun chez
nous. Elle ne voulait rien accepter de moi. Cependant, un jour, elle me
dit: Il faut que vous me fassiez un cadeau.

--Qu'est-ce que vous voulez?

--Rapportez-moi de Saint-Ptersbourg un savon parfum.

Je lui apporte le savon. Elle le prend, disparat, revient les joues roses
d'motion, et murmure, en me tendant ses mains, gentiment odorantes:

Embrassez-moi les mains, comme vous embrassez, dans les salons, les mains
des dames de Saint-Ptersbourg.

Je me jetai  ses genoux... et vous savez, il n'y a pas un instant dans ma
vie qui vaille celui-l.

       *       *       *       *       *

_Jeudi 14 mars_.--Thophile Gautier n'est pas venu hier dner chez la
princesse. Il est plus malade, et doit voir aujourd'hui Ricord. Je n'aime
pas savoir Ricord au chevet d'un malade. C'est aujourd'hui l'enterreur
officiel. Sa prsence semble prcipiter les dcs. Je me rappelle Murger,
Sainte-Beuve, etc.

Tho me dit, ce soir, avec le ton doucement splntique qui est un charme
tout particulier chez lui: Ricord croit que c'est la valvule mitrale du
coeur qui ne va pas: ou elle se relche ou elle se resserre. Il m'a
ordonn du bromure de potassium, dans du sirop d'asperge, mais ce n'est
qu'un traitement provisoire. Il doit revenir samedi.

Et nous causons, Tho, l'oreille prs de moi, dans une de ces poses
tortilles et agenouilles sur un fauteuil, pose qu'il prend quand il
cause de choses qui le passionnent, il me demande si je trouve de
l'intrt  son HISTOIRE DU ROMANTISME. Il est un peu inquiet. Il se sent
si souffrant, si fatigu, qu'il ne croit pas que a vaille ce qu'il aurait
pu faire. Il regrette que la forme du journal ne lui permette pas de
dvelopper l'esthtique de la chose... Il se rserve de faire cela,
quelque jour, dans une revue.

Puis bientt revenant  ce dgot de son mtier, dgot que j'ai rencontr,
dans les derniers temps, chez Gavarni, il s'crie: Ah si j'avais une
petite rente, l toute petite, mais immuable, comme je m'en irais d'ici,
tout de suite... comme j'irais vers un bout de pays, aux rivires, o il y
de la poussire dedans et qu'on balaye... Ce sont les rivires que
j'aime... Pas d'humidit... dans le dos par exemple, un bois de palmiers,
comme  Bordigures... et une Mditerrane bleue  l'horizon.

Il s'arrte quelque temps dans la contemplation de son paysage, et
reprend: Par un coup de soleil, nous esthtiserions, au bord de la mer,
les pieds dans la vague, comme Socrate ou Platon.

Pendant qu'il parle, tour  tour, l'une de ses soeurs, de ces vieilles 
tignasse grise, au torse maigre flottant dans la flanelle d'une vareuse,
entre, sans qu'on l'entende, s'assied une seconde, donne une caresse au
petit chien blanc ou  la noire Cloptre, et ressort, en enveloppant son
frre d'un regard de tendresse.

       *       *       *       *       *

_Vendredi 15 mars_.--Burty cause avec moi de la btise de Courbet, une
btise qui arrive  tre drolatique,  force d'tre bte: Mon cher, me
disait-il un jour, pendant le sige, avec l'accent que vous lui connaissez,
mon cher figurez-vous que dans ce moment-ci, je fais des crottes comme un
livre! Impossible de vous rendre le comique de la parole et de
l'intonation, je me tordais les ctes de rire, pendant que le pauvre
diable me racontait son ulcre.

Dans ce moment reprend Burty: Il est assomm, il se tient coi, il est
presque modeste, il ressemble  un chien qui vient de recevoir une
affreuse racle.

       *       *       *       *       *

_Samedi 16 mars_.--Une soeur de Tho parlait de l'effet hallucinatoire
produit chez elle par les senteurs d'un champ de fves, et des rves
troubles que ce champ lui faisait monter au cerveau, toute veille
qu'elle tait. Tho, sortant de sa somnolence, dit: La fve est la plante
qui touche le plus  l'humanit. Vous savez qu'elle se retourne dans la
terre. Pythagore la considrait si bien comme quelque chose en dehors de
la vgtation ordinaire, qu'il la proscrivait comme de la viande.

       *       *       *       *       *

_Lundi 18 mars_.--Aujourd'hui,  l'exposition de Regnault, au milieu de
l'admiration enthousiaste de tout le monde, mon admiration qui a prcd
celle des autres, baisse d'un cran. Il est pour moi dfinitivement un
dcorateur plutt qu'un peintre.

De l, je suis entran chez Fantin. Il y a, dans le fond de l'atelier,
une immense toile reprsentant une apothose raliste de Baudelaire, de
Champfleury, et il y a sur un chevalet une immense toile reprsentant une
apothose des Parnassiens, apothose o se trouve au milieu un grand vide,
parce que, nous dit le peintre, tel et tel n'ont pas voulu tre
reprsents  ct de confrres, qu'ils traitent de m..., de voleurs.

Au fond une peinture qui a de remarquables qualits, mais manquant un peu
de consistance, une peinture comme lgrement voile par les fumes, qui
hantent la tte au rayonnement roux de l'artiste.

       *       *       *       *       *

_Vendredi 22 mars_.--Tourguneff dne avec Flaubert chez moi.

Il nous dessine la silhouette bizarre de son diteur de Moscou, un
dbitant de littrature qui sait  peine lire, et qui, en fait d'criture,
est tout au plus capable de signer son nom. Il nous le peint entour de
douze petits vieillards fantastiques, ses liseurs et ses conseillers, 
700 kopecks par an.

De l, il passe  la description de types littraires, qui nous font
prendre en piti nos bohmes de France. Il nous esquisse le portrait d'un
ivrogne qui, pour boire son verre d'eau-de-vie du matin, s'tait mari 
une fille de maison, pour vingt kopecks, un ivrogne dont il a fait diter
une comdie remarquable.

Bientt il arrive  lui. Il s'analyse. Il nous dit que quand il est triste,
mal dispos, vingt vers du pote Pouchkine le retirent de l'affaissement,
le remontent, le surexcitent: cela lui donne l'attendrissement admiratif
qu'il n'prouve pour aucune des grandes et gnreuses actions. Il n'y a
que la littrature seule capable de lui procurer ce rassrnement, qu'il
reconnat de suite  une chose physique,  une sensation agrable dans les
joues! Il ajoute que dans la colre, il lui semble avoir un grand vide
dans la poitrine, dans l'estomac.

Au milieu des atomes crochus, qu'il sent autour de lui, il devient, de
minute en minute, plus expansif, et nous raconte,  la fin, l'heure de sa
vie la plus remplie de sensations.

Dans sa jeunesse, il avait fait la cour  une jeune fille qui s'tait
marie  un autre. Aprs un sjour de huit ans en Allemagne, il revient en
Russie. C'tait au mois de juillet.

Il se trouve chez la mre, pendant trois jours de fte donns par cette
russe pour la naissance de sa fille, qui les passait seule chez elle,
ayant laiss  la maison un mari malade, hypocondriaque. La mre tait une
femme folle de plaisirs, et la maison toute pleine de joie et de danses.
Un soir il invite la jeune femme  une mazurka. En la conduisant, il lui
dit:

Tenez-vous  danser, si nous causions?

--Comme vous voudrez.

On quitte la salle de danse. A ct de la salle, c'est une srie de
chambres, o l'on joue au wisth. Il y en a encore de plus recules, qui ne
sont claires que par la lune, mais o pntrent,  tout moment, des
danseurs. Ils se sont assis dans une de ces dernires pices, sur un divan
appel _pat_, en face d'une grande fentre ouverte. Ils causent, la femme
un peu dtourne de lui, et regardant le jardin.

De temps en temps, un groupe de mazurkeurs pntre dans la chambre, y
tournoie, disparat.

Tout  coup, la femme tourne vers lui ses grands yeux, des yeux immenses,
relevs  la chinoise... Alors il ne sait comment a s'est fait, mais,
dans le moment la femme a t sur lui et  lui... Il a conserv le
souvenir d'un choc de dents, du contact de ses lvres froides comme la
glace, de la chaleur de fournaise de tout le bas de son corps.

La femme, sortie de la chambre, il a couru dans la cour, chercher de l'air,
et mettre sur sa figure le souffle frais du vent.

Le lendemain on lui a dit que la femme tait partie. Il l'a revue,  des
annes de l, plusieurs fois, et n'a jamais os faire allusion  cette
soire. Parfois, il se demande si c'est bien vrai.

       *       *       *       *       *

_Dimanche 24 mars_.--Hugo est rest avant tout homme de lettres.

Dans la tourbe, au milieu de laquelle il vit, dans le contact imbcile et
fanatique qu'il est oblig de subir, dans les mesquineries idiotes de la
pense et de la parole qui le circonviennent, l'illustre amoureux du grand,
du beau, enrage au fond de lui. Cette rage, ce mpris, cette haute
contemption, se traduisent par une contradiction avec ses coreligionnaires,
 propos de tout. Hier,  sa table, il prenait la dfense du prfet
Janvier. L'autre jour,  propos d'une discussion sur Thiers, il jetait 
Meurice: Scribe est un bien autre coupable! Et comme Meurice reprenait:
Mais Thiers a supprim le RAPPEL, il lui criait: Mais qu'est-ce que a
me fait, votre RAPPEL!

Parfois, devant l'envahissement de son salon par les _hommes  feutre mou_,
il se laisse retomber; avec une lassitude indfinissable, sur son divan,
en jetant dans une oreille amie: Ah! voil les hommes politiques!

Pauvre malheureux grand homme, qui, devant la menace d'une visite de X...,
dit tristement  ses intimes: Si X... vient, nous ne lirons pas de
vers!--des vers qu'il s'tait fait, quelques instants avant, une fte
de lire.

Il disait  Judith, ces jours-ci, dans une visite o il se sauve de son
chez lui: Si nous conspirions un peu, pour faire revenir les Napolon,
alors, n'est-ce pas, nous retournerions l-bas... nous irions  Jersey...
nous travaillerions ensemble.

       *       *       *       *       *

_Mardi 26 mars_.--Hugo disait, ces jours-ci,  Burty: Parler, c'est un
effort pour moi, un discours, a me fatigue comme de faire l'amour trois
fois! Et aprs un moment de rflexion: Quatre mme!

       *       *       *       *       *

_Jeudi 28 mars_.--Je retrouve toujours Hugo, dans des campements, dans des
logis de halte.

Il y a, dans le petit salon o je suis introduit, deux commodes tages
l'une sur l'autre et un grand cadre sculpt, pos  terre, couvre tout un
panneau de la pice. Il est neuf heures et l'on dne. J'entends la voix de
Hugo se mler aux rires des femmes, au bruit des assiettes.

Il quitte poliment le dner, et vient me trouver. En homme d'intelligence
polie, il me parle ds d'abord de la mort, qu'il considre comme n'tant
pas un tat d'invisibilit pour nos organes. Il croit que les morts aims
nous entourent, sont prsents, coutent la parole qui s'occupe d'eux,
jouissent du souvenir de leur mmoire. Il finit en disant: Le souvenir
des morts, loin d'tre douloureux, est pour moi une joie.

Je le ramne  lui,  RUY-BLAS. Il se plaint de la demande, qui lui est
faite d'une nouvelle pice de son rpertoire. La rptition d'une pice,
a l'empche d'en faire une autre, et comme, dit-il, il n'a plus que
quatre ou cinq annes  produire, il veut faire les dernires choses qu'il
a en tte. Il ajoute: Il y a bien un moyen terme, j'ai des amis
excellents et trs dvous, qui veulent bien s'occuper de tout le dtail,
mais tous les mcontents, tous les non satisfaits de Meurice et de
Vacquerie, en rfrent  moi, me drangent. Au fond il faudrait
s'loigner.

Puis il parle de sa famille, de sa gnalogie lorraine, d'un Hugo, grand
brigand fodal, dont il a dessin le chteau, prs de Saverne, d'un autre
Hugo, enterr  Trves, qui a laiss un missel mystrieux, enfoui sous une
roche appele la Table prs de Saarbourg, et qu'a fait enlever le roi de
Prusse.

Il raconte longuement cette histoire, la semant de dtails bizarres de
cette archologie moyengeuse, qu'il aime, et dont il fait si souvent
emploi dans sa prose et dans sa posie.

A ce moment, a lieu dans le salon une irruption de femmes, un peu
dpeignes, un peu allumes par le vin d'un cru prigourdin, qu'on vient
de baptiser: le _cru de Victor Hugo_, une vritable invasion de bacchantes
bourgeoises. Je me sauve.

Hugo me rattrape dans l'antichambre, et me fait trs gentiment, devant la
banquette, un petit cours d'esthtique, qui, tout en s'adressant  moi, me
semble l'historique des volutions de son esprit. Vous tes, me dit-il,
historien, romancier,--je passe les choses dlicatement flatteuses, dont
il me gratifie,--vous tes un artiste. Vous savez combien je le suis! Je
passerai des journes devant un bas-relief... Mais cela est d'un ge...
Plus tard, il faut la vision philosophique des choses, c'est la seconde
phase... Plus tard encore, et en dernier, il faut entrer dans la vie
mystrieuse des choses, ce que les anciens appelaient _arcana_: les
mystres des avenirs des tres et des individus. Et il me serre la main
en me disant: Rflchissez  ce que je vous dis?

En descendant l'escalier, tout en tant touch de la grce et de la
politesse de ce grand esprit, il y avait, au fond de moi, une ironie pour
cet argot mystique, creux et sonore, avec lequel pontifient des hommes
comme Michelet, comme Hugo, cherchant  s'imposer  leur entourage, ainsi
que des vaticinateurs ayant commerce avec les dieux.

       *       *       *       *       *

_Dimanche de Pques 1er avril_.--Au lit, o je passe ma journe, je pense
combien cette semaine sainte m'est mauvaise, depuis des annes, combien
elle emporte de ma vitalit,  chaque renouveau des printemps. Je ne peux
traverser les tideurs et les frigidits de l'air, je ne peux vivre dans
l'aigreur de l'atmosphre du printemps, sans tre malade, et malade d'un
certain malaise qui me met en communication avec la mort.

Cette semaine est pour moi, tant qu'elle dure, comme une entre en
chapelle. Avec cette ide persistante de la mort, qui me rapproche d'une
autre mort, avec le vague de l'esprit, et cette _en alle de soi-mme_ que
donne le lit, toute la journe, je l'ai passe avec mon frre, ainsi que
dans la frquentation d'un vivant avec une ombre, comme si, ce jour-l, le
Christ, pour l'anniversaire de sa rsurrection, donnait cong aux mes des
morts, et leur permettait de vivre autour des vivants, invisibles, mais
amoureusement prsents.

       *       *       *       *       *

_Mardi 3 avril_.--C'est bien l'homme le plus mal lev, et le plus
furibondement comique qui soit, que ce Charles Blanc. Aujourd'hui, 
propos d'une assertion quelconque de Renan, il s'est mis  vocifrer, que
toutes les histoires de la Rvolution taient des mensonges, que tous les
historiens taient des imposteurs,--et qu'il n'y avait d'histoire que
celle de son frre, et d'historien que monsieur son frre. Et cela avec
tranglement de la voix, tremblement des mains, crachement dans la soupe
des voisins: tous les caractres d'une pilepsie dangereuse et injurieuse
pour tout le monde. Vraiment, pour aller dans la socit, le gouvernement
devrait bien acheter une muselire  son ministre des Beaux-Arts.

       *       *       *       *       *

_Jeudi 11 avril_.--Aujourd'hui, j'entre chez le libraire Tross, et lui
demande de continuer  m'envoyer ses catalogues: C'est vrai, on ne vous
les envoie plus, on m'avait dit qu'un de vous tait mort, je n'ai plus
pens qu'il y en avait un autre.

       *       *       *       *       *

_Lundi 15 avril_.--Toujours la crainte de la ccit, la menace de
l'ensevelissement tout vivant dans la nuit.

       *       *       *       *       *

_Mardi 16 avril_.--Moi, si besogneux d'affection, moi, pendant de longues
annes, si gt de ce ct, je ne peux me satisfaire de la froide amiti
et de la banale amiti des autres. Et quand j'ai pass une soire avec ce
marbre, qu'est Saint-Victor, je rentre chez moi, avec l'envie de pleurer.

X..., du SICLE, a recul les limites de la canaillerie. Un de ses
coreligionnaires me racontait, qu'il avait invent d'emprunter  ses amis,
de l'argent  5 p. 100, qu'il plaait  fonds perdu. A sa mort ses amis
ont tout perdu.

       *       *       *       *       *

_Dimanche 21 avril_.--Si je fais jamais quelque chose sur la vie lgante
du second Empire, il est de toute ncessit, de donner une place au th de
quatre heures,--au th,  l'instar des ths de l'Impratrice, 
Fontainebleau,  Compigne.

Dans ces ths de quatre heures, avaient lieu les conciliabules des grandes
coquettes, les assises des reines de la mode. C'tait dans ces ths, que
l'amant en titre prenait langue avec sa matresse, qu'on concertait les
rendez-vous, qu'on passait en revue les scandales, qu'on minutait la
correspondance, qu'on dressait le plan de la soire.

       *       *       *       *       *

_Mardi 23 avril_.--Arsne Houssaye racontait, ce soir, qu'en 1848 Hetzel
s'tant transport avec Lamartine, au ministre des affaires trangres,
mit la main sur le portefeuille, dans la pense qu'il contenait le secret
des secrets de la politique europenne. Il y trouva des adresses de filles
et des lettres de lorettes.

       *       *       *       *       *

_Mercredi 24 avril_.--Le joli et curieux intrieur pour un romancier, que
la chambre de Mme de Girardin. Cette chambre, elle l'a fait non tendre,
mais ainsi qu'elle le dit habiller de satin brod par Worth, moyennant
60 000 francs. La matresse, sans doute par suite de la confection d'un
petit Girardin, est toujours couche. Prs de son lit, est dress un
guridon, o le philosophe Caro mange  ct d'elle, et lui fait des
confrences sur la CIT DE DIEU.

       *       *       *       *       *

_Mercredi 8 mai_.--Il y a chez Thophile Gautier, non point encore une
diminution de l'intelligence, mais comme un ensommeillement du cerveau.
Quand il parle, il a toujours l'pithte peinte, le tour original de la
pense, mais pour parler, pour formuler ses paradoxes, on sent dans sa
parole plus lente, dans le cramponnement de son attention aprs le fil et
la logique de son ide, on sent une application, une tension, une dpense
de volont qui n'existaient pas dans le jaillissement spontan, et comme
irrflchi et irraisonn de son verbe d'autrefois. Vous avez vu des
vieillards  la vue fatigue, qui, pour regarder, soulvent avec effort
leurs lourdes paupires, eh bien, Tho, pour parler, a besoin d'un effort
physique semblable de tout le bas du visage, et tout ce qui sort
maintenant de lui, semble tre arrach, par de la volont douloureuse, 
l'engourdissement d'un tat comateux.

Enfin presque invisiblement descend sur lui, l'enveloppe, et touche  ses
attitudes,  ses gestes,  son dire, sans qu'on puisse bien la dfinir par
des mots, la triste humilit particulire  l'enfance des vieillards.

Tho me montre, avec une satisfaction de dbutant, la nouvelle dition
d'MAUX ET CAMES, toute frache sortie des presses, et o Jacquemart a
fait son portrait, en une espce de pote de l'antiquit. Et comme je lui
dis:

--Mais, Tho, vous ressemblez  Homre, l-dedans?

--Oh, tout au plus  un Anacron triste! reprend-il.

       *       *       *       *       *

_Mercredi 15 mai_.--Aujourd'hui a lieu le mariage d'Estelle, la fille de
Thophile Gautier,  l'glise de Neuilly, encore toute troue des clats
d'obus de la Commune.

Au _Dominus vobiscum_, Tho s'est lev, et a rpondu au cur par un beau
salut, avec le geste bnisseur d'un grand prtre de Jupiter.... Un peu de
tristesse montait toutefois sur la gat artificielle et de commande, 
voir au djeuner la fatigue maladive de Tho. Du reste pour les gens
superstitieux, les mauvais prsages n'ont pas manqu. On s'est cogn 
l'glise contre le convoi d'un amiral espagnol, dont la tenture portait un
grand G, et la marie cassait son verre.

       *       *       *       *       *

_Lundi 20 mai_.--J'avais dj remarqu plusieurs fois, combien sous le
soleil, l'ombre porte des choses servait aux Japonais pour leurs dessins.
Hier j'ai t confirm dans ma remarque d'une manire saisissante. La lune
clairait le perron, et dessinait sur le mur nouvellement peint, une
branche de laurier. Cette branche de laurier, on la voyait en la tache
estompe et un peu bleutre, dans le modle flou, dans le camaieu tendre,
d'un branchage sur une potiche.

Le mariage de Sardou et de Mlle Souli est original. Un graveur qui
travaillait d'aprs un tableau de la galerie de Versailles, va demander
quelque chose  Souli, et tombe dans le djeuner de la famille. Souli
l'invite  partager le djeuner. Le graveur s'excuse, en lui disant que
Sardou l'attend en bas. Souli l'invite  aller chercher l'auteur de
MADAME BENOITON. Sardou voit la jeune fille... Et il devient amoureux,
ainsi que pourrait le devenir un personnage de ses pices.

       *       *       *       *       *

_Mardi 21 mai_.--Au dner des Spartiates, le gnral Schmilz parle de la
capitulation de Sedan, comme d'une chose honteuse, et que n'absout pas la
nouvelle porte des canons, et laisse entrevoir, hlas, que la
conservation des bagages, assurs aux officiers, a amen quelques-uns 
donner leurs signatures  cette honte. Un beau mot du gnral de Bellemare
qui refusait de signer, et auquel un signataire disait:

Mais c'est du roman que vous faites l!

--Qui sait, si ce ne sera pas de l'histoire, dans quelque temps! riposta
le gnral.

       *       *       *       *       *

_Vendredi 24 mai_.--Nombre de choses  Paris cotent cher  l'inconnu, 
l'anonyme, cotent bon march au monsieur notoire,  l'homme connu. Un
membre du Jockey-club peut offrir un louis  une lorette en renom, et le
duc de Larochefoucault, trois cents francs, par an,  un domestique. Le
curieux c'est que la fille et le domestique, s'il acceptent, font une
bonne affaire.

       *       *       *       *       *

_Samedi 25 mai_.--Toutes les aristocraties sont destines  disparatre.
L'aristocratie du talent est en train d'tre tue par le petit journal,
qui dispose de la gloire, et n'en dbite que pour les siens. Il organise
dans la Rpublique des lettres, une espce de dmocratie, o les premiers
rles seront exclusivement tenus par des reporters ou des cuisiniers de
journaux: les seuls littrateurs que connatra la France, dans cinquante
ans.

Un seul grand artiste  l'Exposition, un seul: Carpeaux. La meilleure
dfinition que l'on pourrait donner de son talent, c'est qu'il est le
premier qui ait mis dans le bronze et dans le marbre, la vie nerveuse de
la chair.

       *       *       *       *       *

_Dimanche, 26 mai_.--Le manifeste de l'cole raliste, on ne va gure le
chercher o il est. Il est dans Werther, quand Goethe dit par la bouche de
son hros: Cela me confirme dans ma rsolution de _m'en tenir uniquement
 la nature_. Et il ajoute: Toute rgle, quoi qu'on dise, touffera le
sentiment de sa nature et sa vritable expression.

       *       *       *       *       *

_Mardi 28 mai_.--On cherchait aujourd'hui les raisons de la puissance de
rsistance des hommes, ns autour de l'anne 1800. On la mettait sur le
compte de l'quilibre du systme nerveux, de l'abstention du tabac. Cette
puissance ne la doivent-ils pas plutt  la virginit de leur jeunesse.
C'est le cas de Thiers, de Guizot, de Hugo, et de bien d'autres. Guizot et
Hugo, ont pu devenir des rotiques, leur prime jeunesse a t chaste. Et
Saint-Victor rappelait que Marc-Aurle remercia Frontin, de l'avoir
loign de la volupt et de la femme; jusqu' l'ge d'homme.

       *       *       *       *       *

_Dimanche 1er juin_.--Avec les annes, le vide que m'a laiss la mort de
mon frre, se fait plus grand. Rien ne repousse chez moi des gots qui
m'attachaient  la vie. La littrature ne me parle plus. J'ai un
loignement pour les hommes, pour la socit. Par moments, je suis hant
par la tentation de vendre mes collections, de me sauver de Paris,
d'acheter dans quelque coin de la France, favorable aux plantes et aux
arbres, un grand espace de terrain, o je vivrais tout seul, en farouche
jardinier.

       *       *       *       *       *

_Lundi 3 juin_.--Aujourd'hui Zola djeune chez moi. Je le vois prendre, 
deux mains, son verre  Bordeaux, et l'entends dire: Voyez le tremblement
que j'ai dans les doigts! Et il me parle d'une maladie de coeur en germe,
d'un commencement de maladie de vessie, d'une menace de rhumatisme
articulaire.

Jamais les hommes de lettres ne semblent ns plus morts, qu'en notre temps,
et jamais cependant le travail n'a t plus actif, plus incessant.
Malingre et nvrosifi, comme il l'est, Zola travaille tous les jours de
neuf heures  midi et demi, et de trois heures  huit heures. C'est ce
qu'il faut dans ce moment, avec du talent, et presque un nom, pour gagner
sa vie: Il le faut, rpte-t-il, et ne croyez pas que j'aie de la volont,
je suis de ma nature l'tre le plus faible et le moins capable
d'entranement. La volont est remplace chez moi par l'ide fixe, qui me
rendrait malade, si je n'obissais pas  son obsession.

Tout en taillant une pice, dans THRSE RAQUIN, il est, dans le moment,
en train de chercher un roman sur les Halles, tent de peindre le
plantureux de ce monde.

Et une partie de la journe, je cause avec cet aimable malade, dont la
conversation se promne, d'une manire presque enfantine, de l'esprance 
la dsesprance. Le journalisme, dit-il, au fond, lui a rendu un service.
Il lui a fait facile le travail, qu'il avait autrefois trs difficile.
C'tait une espce d'afflux d'ides et de formules, s'engorgeant  tel
point, qu'il tait quelquefois, au milieu de son travail, oblig de lcher
la plume. Aujourd'hui c'est un flux rgl, un courant moins abondant, mais
coulant sans encombre.

       *       *       *       *       *

_Mardi 4 juin_.--Ce soir, au dner des Spartiates, Robert Mitchell, fait
prisonnier  Sedan, et enferm dans une citadelle, pour avoir refus le
salut  un officier prussien, racontait que sa grande distraction, tait
de voir faire l'exercice, d'tre tmoin des soufflets, que les officiers
donnaient aux soldats. Et il faisait la remarque que, de toute la chair
ainsi frappe, rien ne rougissait que la place des cinq doigts.

Il raconte encore que, charg par des officiers de la garde impriale
d'offrir  l'Empereur leurs personnes et leurs hommes, s'il voulait tenter
une sortie, s'il voulait se frayer un passage, au moment o il abordait
l'Empereur sur la route de Mzires, un obus clata entre lui et le cheval
de l'Empereur, tuant du monde  droite et  gauche, et lui enlevant  lui,
Mitchell, un morceau de son soulier: L'Empereur, dit-il, resta impassible,
il tait beaucoup moins mu que moi!

Dans le bruit des paroles des gens qui parlent ici pour ne rien dire, de
bouches qui _prudhommisent_ o _hystrisent_ des lieux communs, ainsi que
celle d'Aubryet, c'est une bonne fortune de rencontrer un causeur  la
parole judicieuse, releve d'une pointe d'ironie parisienne.

       *       *       *       *       *

_Lundi 10 juin_.--Je suis, ce soir, au chemin de fer,  ct d'un ouvrier
compltement saoul, qui rpte  tout instant: Non, je ne la foutrais pas,
quand on me donnerait tout Paris... oui tout Paris, non je ne la foutrais
pas! Et ce rabchage, un peu bredouillant, est coup de petits rires
intrieurs, et d'imitations de vagissements d'enfants  la mamelle. L'on
pardonne  cet Alsacien, dont la tendresse de la saoulerie va  son enfant,
 sa petite fille.

       *       *       *       *       *

_Mardi 11 juin_.--Un adorable mot d'une vieille femme galante, devenue
dvote, sur le juif avec lequel elle vit. Elle disait  une amie: Tu ne
sais pas, comme maintenant il est charmant... comme il est doux, mme
quand il est malade... et puis, comme il est bon pour le bon dieu!

       *       *       *       *       *

_Mardi 11 juin_.--Ce soir, l'ancien dner de Magny, rduit par le dner,
que donne au-dessous de nous, Hugo, pour la centime reprsentation de
RUY-BLAS, se relve et ressemble presque  un de nos bons dners, du temps
de Sainte-Beuve. On y remue et on y agite les plus grosses questions. On
parle des Troglodytes; de fragments gnrateurs de mtaux, rapports du
Gronland, et qu'exprimente dans le moment Berthelot; de statues
gyptiennes du troisime sicle, dcouvertes dans une pyramide, et
dmontrant, comme moderne, l'introduction du hiratisme dans l'art
gyptien. On parle de grandes civilisations ayant une littrature, et
n'ayant ni art, ni industrie, ainsi que la civilisation brahmane, disparue
sans laisser de trace matrielle. On parle de l'_insnescence_ du sens
intime et des trois _moi_ de je ne sais quel savant. On parle des cerveaux
de Sophocle, de Shakespeare, de Balzac.

On parle enfin du refroidissement du globe, dans quelques dizaines de
millions d'annes. C'est l'occasion pour Berthelot, de peindre
pittoresquement la retraite dans les mines des derniers hommes, avec du
blanc de champignons pour nourriture, avec le gaz des marais, avec le _feu
grisou_ comme bon dieu.

Mais peut-tre,--interrompt tout--coup Renan, qui a cout avec le plus
grand srieux,--ces hommes l-dedans, auront-ils une trs grande puissance
mtaphysique!

Et la sublime navet, avec laquelle il dit cela, fait clater de rire,
toute la table.

       *       *       *       *       *

_Jeudi 20 juin_.--Lundi--c'tait presque le jour de sa mort--a commenc 
paratre dans le BIEN PUBLIC, notre Gavarni.

Tous ces jours, en parcourant le journal, ma pense tait  l'enragement
de travail, avec lequel mon frre htait la fin de ce livre. Je le
revoyais, pendant nos tristes sjours d'hiver,  Trouville, 
Saint-Gratien, riv sur une chaise, dont je ne pouvais l'arracher, une
main labourant son front, comme s'il lui fallait douloureusement extraire
les tours de phrase, les pithtes, les mots spirituels, autrefois coulant
si facilement dans le courant de son criture.

       *       *       *       *       *

_Vendredi 21 juin_.--Je dne ce soir, chez Riche, avec Flaubert, qui passe
 Paris pour se rendre  l'inauguration de la statue de Ronsard,  Vendme.

Nous dnons, bien entendu, dans un cabinet, parce que Flaubert ne veut pas
de bruit, ne tolre pas des individus  ct de lui, et qu'il lui plat,
pour manger, d'ter son habit et ses bottines.

Nous causons de Ronsard, puis tout de suite, lui se met  hurler, moi 
gmir, sur la politique, la littrature, les embtements de la vie.

En sortant, nous tombons sur Aubryet, qui nous apprend que Saint-Victor
est de l'inauguration. Eh bien, je n'irai pas  Vendme, me dit Flaubert,
non vraiment, la sensibilit est arrive chez moi  un tat maladif tel...
je suis entam au point que l'ide d'avoir la figure d'un monsieur
dsagrable, en chemin de fer, devant moi... a m'est odieux,
insupportable. Autrefois a m'aurait t gal, je me serais dit: je
m'arrangerai pour tre dans un autre compartiment, puis  la rigueur si je
n'avais pu viter mon monsieur dsagrable, je me serais soulag en
l'engueulant, maintenant ce n'est plus cela, rien que l'apprhension de la
chose, a me donne un battement de coeur... Tenez, entrons dans un caf,
je vais crire  mon domestique, que je reviens demain.

Et l, devant la paille d'un Soyer: Non, je ne suis plus susceptible de
supporter un embtement quelconque... Les notaires de Rouen me regardent
comme un toqu... vous concevez, pour les affaires de partage, je leur
disais: Qu'ils prennent tout ce qu'ils veulent; mais qu'on ne me parle de
rien, j'aime mieux tre vol qu'tre agac, et c'est comme cela pour tout,
pour les diteurs... L'action, maintenant, j'ai pour l'action une paresse
qui n'a pas de nom, il n'y a absolument que l'action du travail qui me
reste.

La lettre crite et cachete, il s'crie: Je suis heureux comme un homme
qui a fait une couillonnade! Pourquoi? Dites, le savez-vous?

Puis il me ramne au chemin de fer, et accoud sur la traverse, o l'on
fait queue pour prendre les billets, il me parle de son profond ennui, de
son dcouragement de tout, de son aspiration  tre mort, et mort sans
mtempsychose, sans survie, sans rsurrection,  tre  tout jamais
dpouill de son moi.

En l'entendant, il me semblait couter mes penses de tous les jours. Ah!
la belle dsorganisation physique, que fait, mme chez les plus forts, les
plus solidement btis, la vie crbrale. C'est positif, nous sommes tous
malades, quasi fous, et tout prpars  le devenir compltement.

       *       *       *       *       *

_Vendredi 5 juillet_.--Jollivet rappelait que l'affaire Baudin n'a fait
que faire traverser la Seine  la popularit de Gambetta, mais que cette
popularit existait dj dans le quartier latin. Depuis des annes,
Gambetta tait en renom, au caf Procope, o les tudiants venaient le
voir, et l'entendre donner la reprsentation des sances du corps
lgislatif, avec une verve, une mimique, un cabotinage des plus amusants.

Ds ce temps, il avait une action sur la jeunesse des coles. On sentait
qu'il tait destin  devenir son reprsentant.

       *       *       *       *       *

_Samedi 6 juillet_.--Thophile Gautier vient djeuner aujourd'hui. C'est
sa premire sortie, depuis son attaque de la semaine dernire. On dirait
la visite d'un somnambule. Et cependant dans l'ensommeillement de ses pas,
de ses mouvements, de sa pense, quand, un moment, il secoue sa lthargie,
le vieux Tho rapparat, et ce qu'il dit, de sa voix assoupie, avec des
bauches de gestes, semble le langage de son ombre--qui se souviendrait.

Au milieu du djeuner,  propos de l'huile d'une salade, qu'il trouve
excellente, il se met  faire un historique imag des huiles et des miels
de la Grce, qu'il termine, en comparant le miel de l'Hymte  du sablon
jaune entrelard de bougie.

Les phrases charmantes, qui sortent de sa bouche, ont quelque chose de
mcanique; elles finissent, elles s'arrtent, tout  coup, comme une
phrase, qu'aurait mise Vaucanson dans le creux d'un automate. Puis le
parleur tombe aussitt dans un mutisme effrayant, dans une absence de
lui-mme qui pouvante, dans un anantissement qui vous fait lui parler,
pour tre bien assur que la vie intelligente est encore en lui. Et,  ce
moment, les choses que vous lui dites, pour arriver  lui, semblent
parcourir des distances immenses. Une phrase sur la reconnaissance par
tout le monde de son talent de paysagiste, le fait reparler.

Oui, oui,--a-t-il dit, avec une certaine amertume mlancolique, et ce
geste qui lui fait soulever devant lui l'indicateur de sa main ple,--oui,
il est entendu que dans les voyages, on n'y met pas d'ides. Il ne peut,
n'est-ce pas, y tre question de progrs, du mrite des femmes, des
principes de 89, de toutes les Lapalissades qui font la fortune des gens
srieux. Les voyages, c'est la mise en style des choses mortes, des
murailles, des morceaux de nature... Il est bien avr, encore une fois,
que l'homme qui crit cela, n'a pas d'ides... Oui, oui, c'est une
tactique, je la connais, avec cet loge, ils font de moi, un _larbin
descriptif_.

Et comme nous lui disons, qu'il serait bon pour lui de se reposer, de se
dfatiguer dans la fabrication de la posie qu'il aime... dans la
composition de sonnets:

Oh! pour cela, dit-il, mes ides sont compltement changes. Je trouve
que la posie doit tre fabrique,  l'poque o l'on est heureux. C'est
pendant la priode de la Jeunesse, de la Force, de l'Amour, qu'il faut
faire des vers.

       *       *       *       *       *

_Mercredi 17 juillet_.--_La force prime le droit_, cette formule
prussienne du droit moderne, proclame, en pleine civilisation, par le
peuple qui se prtend le civilis par excellence, cette formule me revient
souvent  l'esprit.

Je me demande, comment toutes les plumes, tous les talents, toutes les
indignations ne sont pas souleves contre cet axiome blasphmatoire,
comment toutes les ides de justice, semes dans le monde par les
philosophies anciennes, le christianisme, la vieillesse du monde, n'ont
pas protest contre cette souveraine proclamation de l'injustice, comment
il n'y a pas eu insurrection contre cette intrusion du darwinisme en la
rglementation contemporaine, et peut-tre future de l'humanit, comment
enfin, toutes les langues de l'Europe ne se sont pas associes, dans un
manifeste de la conscience humaine, contre ce nouveau code barbare des
nations.

       *       *       *       *       *

_Mardi 23 juillet_.--Un ministre de Thiers qualifie ainsi la politique de
son chef: C'est un usufruitier qui ne fait pas les grosses rparations.

La conversation tombe sur Jules Simon,--c'est Ernest Picard qui parle, et
on sent dans les sous-entendus, dans les rticences diplomatiques de
l'ambassadeur, toute sa mprisante antipathie pour le ministre de
l'Instruction publique. Picard nous le montre, pendant toute la _Dfense
nationale_, assis sur une chaise, en arrire de la table du conseil, en un
coin, dissimul, et retrait dans l'ombre, ne se dcidant sur rien, ne se
prononant sur quoi que ce soit, ne se compromettant par aucune opinion
tranche, mnageant tous les partis, et se conservant pour toutes les
aventures du hasard.

Jules Simon, dit-il en terminant, c'est une nature de prtre, il ne lui
manque que la tonsure!

       *       *       *       *       *

_Mercredi 24 juillet_.--En revenant ce soir, en chemin de fer, de
Saint-Gratien, le prsident Desmaze me raconte sa premire affaire.

Il trouve en arrivant  Beauvais, o il avait t nomm substitut, une
femme trangle et noye. Son amant, qu'on souponna de suite, comme
auteur du crime, aprs quelques dngations, s'cria tout--coup: Je vais
tout vous dire, mon juge, mais  la condition de la voir _entamer!_

Il demandait d'assister  l'autopsie, dans un sentiment qu'on ne put
expliquer.

       *       *       *       *       *

_Jeudi 1er aot_.--Thophile Gautier, dont on vient de panser les jambes,
cause avec moi, avant dner. Il me parle, s'il lui tait donn de vivre,
et non de _vgter_, du dsir de faire quelque chose se passant  Venise,
avant la rvolution. Pour cela, il irait s'tablir, toute une anne, dans
la ville potique, et Venise lui fournit le thme de paroles toujours
peintes, de paroles toujours originales, mais un peu lentes  se formuler.

En m'en allant, la belle-fille de Tho, qui fait route avec moi, m'apprend
que son beau-pre a eu, la veille, une paralysie de la langue, qui a dur
trois quarts d'heure.

       *       *       *       *       *

_Samedi 3 aot_.--Je pars de Paris pour la Bavire, o je vais passer un
mois, avec mon parent et ami, le comte de Behaine, dans le Tyrol bavarois.

       *       *       *       *       *

_Dimanche 4 aot_.--La frontire allemande commenant  Avricourt, avec
des douaniers qui prennent des airs vainqueurs, pour ouvrir vos malles:
c'est cruel!

       *       *       *       *       *

_Lundi 5 aot_.--Je vaguais dans les rues de Munich, avec de Behaine. Il
aperoit son mdecin, donnant le bras  un monsieur, qu'il ne reconnat
pas de loin. C'est Von der Thann, le brleur de Bazeilles. Il faut se
saluer, se dire quelques paroles. Il est impossible de rendre la
grognonnerie, en mme temps que la gne du gnral bavarois.

On dirait vraiment  les voir, ces allemands, que c'est nous qui les avons
battus, tant les vainqueurs semblent avoir gard, comme la rancune d'une
dfaite.

       *       *       *       *       *

_Mardi 6 aot_.--J'entre  l'glise de Schliersee, pendant la messe.

C'est le dcor riant du rococo jsuite, dans une profusion d'encens, dans
une musique d'orgue, mle de sonneries et de trompettes, et de roulements
de tambour. Au milieu des tambours, des parfums, de l'_allegro_ des voix
et des instruments, de pieuses nuques de femmes aux cheveux jaunes,
torsads sous la calotte de drap qui les coiffe, des profils d'hommes roux,
aux traits barbares et mystiques, aux poils friss des saint
Jean-Baptiste de la vieille peinture, me donnent chez ces populations
vivant de miel et de lait,  la faon des anciens aptres, le spectacle du
vieux catholicisme, clbr par une jeune humanit.

       *       *       *       *       *

_Mercredi 7 aot_.--La femme, ici, semble de la femme fabrique  la
pacotille, une crature au visage embryonnaire,  peine quarrie dans une
chair bise, une bauche de nature,  laquelle le crateur n'a pas donn le
coup de pouce de la _gentillezza_ fminine. On ne sait si l'on a affaire 
des femmes,  des hommes, en prsence de ces androgynes, qui, par conomie,
portent des vtements masculins et ne trahissent leur sexe, que par la
largeur d'un fessier anormal dans une culotte.

A rencontrer, dans les chemins verts, ces _mineuses_, ces dbardeurs
marmiteux,  la figure charbonne, au chapeau par de plumes de coq, on a
l'impression d'tre tomb, en plein mardi gras, dans un carnaval loqueteux,
dans une descente de la Courtille, barbouille de boue et de suie.

Puis encore une chose bien laide en ce pays. La jeune maternit n'existe
pas, les mres ont l'aspect d'aeules: la femme ne se mariant ici qu'
trente-cinq ou quarante ans,  l'ge o elle a ralis sa provision de
toile pour l'avenir de sa vie: tant de chemises, tant de draps, tant de
rouleaux de toile.

       *       *       *       *       *

_Samedi 10 aot_.--Joli royaume pour un conteur fantastique, que ce
royaume, qui a pour roi, ce toqu solitaire et taciturne, vivant dans un
monde imaginaire, cr autour de lui  grand renfort de millions. C'est
lui, qui s'est fait machiner, pour sa chambre  coucher, un clair de lune
d'opra, suprieur  tous les clairs de lune, de main d'homme,--un clair
de lune qui a cot 750 000 francs. C'est lui qui s'est fait construire,
sur le toit de la Vieille Rsidence, un lac, o il vogue dans une barque,
en forme de cygne, le long d'une chane de l'Himalaya, colorie par un
peintre allemand.

Pauvre prince, mlancolique personne royale, dont la douce folie fuit son
temps et son pays, pour se rfugier dans du pass, dans du moyen ge, dans
de l'exotique.

Pauvre prince, amoureux aussi des grands sicles franais de Louis XIV et
de Louis XV, forc de travailler  la ruine de la France, sous le
commandement de M. de Bismarck, qu'il dteste. Pauvre souverain, rduit 
dire au charg d'affaires de la France: Je fais des voeux pour la
restauration de la grandeur de la France, et je suis heureux de vous dire
cela, sans que cela tombe dans des oreilles prussiennes.

       *       *       *       *       *

_Lundi 12 aot_.--Le second fils de Behaine est un enfant, tout de
caresse. Sa main, quand il prend la vtre, monte amoureusement le long de
votre poignet. Son corps se soude au vtre, quand il marche  ct de
vous. Il y a dans ses attouchements et ses frottements  votre personne,
quelque chose de l'enlacement d'une plante grimpante. Sa petite chair rose,
quand on la flatte de la main, on la sent heureuse. Ce soir, au moment o,
aprs le coucher des enfants, je causais avec la mre dans le salon, il a
tout  coup jailli, au milieu de nous deux, dans sa chemise de nuit,
disant  sa mre, avec une intonation d'un clin inexprimable: Viens un
peu nous caresser dans notre lit, pour que nous nous endormions!

       *       *       *       *       *

_Mardi 13 aot_.--Je djeune,  Munich avec de Ring, premier secrtaire
d'ambassade  Vienne.

C'est lui, qui a t le cornac diplomatique de Jules Favre,  Ferrires.
Il nous entretient de la navet de l'avocat, de la conviction qu'il avait
de subjuguer Bismarck, avec le discours qu'il prparait sur le chemin. Il
se vantait, l'innocent du Palais, de faire du Prussien, un adepte de la
fraternit des peuples, en lui faisant luire, en rcompense de sa
modration, la popularit qu'il s'acquerrait prs des gnrations futures,
runies dans un embrassement universel.

L'ironie du chancelier allemand souffla vite sur cette enfantine illusion.

       *       *       *       *       *

_Jeudi 15 aot_.--Dans une petite glise d'ici, il y a un squelette,
enferm dans une gaze constelle de paillettes, fleurie de feuillages d'or
 la faon d'un maillot de clown, un squelette qui a, dans le creux de ses
orbites et le vide de ses yeux, deux topazes, un squelette, qui montre un
rtelier de pierres prcieuses: c'est le corps de saint Alexandre,
prsent  l'adoration des fidles. Cette bijouterie de la relique ne vous
semble-t-elle pas la plus abominable profanation de la mort.

--------Aujourd'hui, douard (de Behaine) m'entretient de ses
conversations avec Bismarck, et me peint le causeur: un causeur  la
parole lente, au dbrouillage difficultueux, cherchant longuement le mot
propre, n'acceptant pas celui qu'on jette  son germanisme dans l'embarras,
mais finissant toujours par arriver  trouver l'expression juste,
l'expression piquante, l'expression excellemment ironique, l'expression
caractristique de la situation.

       *       *       *       *       *

_Samedi 17 aot_.--Les enfants s'taient parpills dans les ravines des
torrents,  la recherche d'insectes et de fleurettes.

Je suis rest seul, sur le haut sommet, jouissant de ma solitude, dans ce
lieu foudroy, qui semble l'endroit affectionn de l'orage, toutes les
fois que l'orage clate dans ces montagnes. Le sol sur lequel je marchais,
tait de la pourriture d'corce et de branches, o se dressaient, comme
des mts dmts, tous les arbres briss. Quelques-uns, arrachs de terre,
montraient, retournes en l'air, leurs racines et leur chevelu emml de
glaise sche. Sur ces dcombres de nature, fuyant  tire d'ailes, de temps
en temps, un oiseau jetait un petit cri effray: c'tait tout le bruit et
toute la vie de cet endroit.

J'y ai vcu une heure, enlev aux choses et aux ides de la terre, dans
une griserie de grandiose, d'altitude, de sublime, d'oxygne.

       *       *       *       *       *

_Dimanche 19 aot_.--Ma parole, toutes les cervelles sont dtraques, et
personne n'est plus logique en France.

J'entendais dire  l'abb, prcepteur des enfants, de Behaine, qui est un
trs honnte catholique, et accomplissant rigoureusement ses devoirs
religieux, je lui entendais dire, que tout serait sauv avec un pape
rvolutionnaire.

       *       *       *       *       *

_Samedi 14 aot_.--Hier soir, de Behaine nous a surpris, en disant: Tiens,
il est minuit! Jamais le petit salon du chalet n'avait vu pareille veille.

La conversation tait tombe sur le roman. Mme de Behaine soutenait que
les aventures extra-dramatiques des femmes du monde, peintes par Octave
Feuillet, ne l'intressaient pas, qu'elle lirait, avec bien plus d'intrt,
des tudes peignant d'aprs nature, les femmes des mnages europens,
qu'elle avait ctoys dans sa carrire diplomatique. Oui, lui dis-je, je
comprends votre got, et les romans que mon frre et moi avons faits, et
ceux surtout, que nous voulions dornavant crire, taient les romans que
vous rvez. Mais pour faire ces romans tout unis, ces romans de science
humaine, sans plus de gros drame, qu'il n'y en a dans la vie, il ne faut
pas en pondre un, tous les ans... Savez-vous qu'il faut des annes, des
annes de vie commune avec les gens qu'on veut peindre, pour que rien ne
soit imagin, qui ne corresponde  leur originalit propre... Oui, des
romans comme cela, un romancier ne peut en fabriquer qu'une douzaine, dans
sa longue vie, tandis qu'un de ces romans, qu'on fait avec le rcit d'une
aventure, amplifie augmente, charge, dramatise, on peut l'crire en
trois mois, ainsi que le fait Feuillet et beaucoup d'autres.

       *       *       *       *       *

_Mardi 27 aot_.--Un squelette de grandeur naturelle qui chevauche un lion,
et frappe les heures sur sa tte, avec l'os d'un fmur: c'est une vieille
horloge qui arrte et retient votre regard, au milieu de l'immense
bric--brac du MUSE NATIONAL de Munich.

L'lgante retraite en arrire de ce torse verdtre,--et comme enduit de
dcomposition,--en la naissance presque visible, dans son immobilit, du
mouvement qui va sonner l'heure; la tension rigide de cette jambe droite
prcdant de son pied aux petits osselets dcharns, la marche trop lente
du coursier; l'inclinaison de la tte, semblant un salut ironique de cette
tte de mort; le naturel, la science de cette quitation macabre; enfin le
prcieux, le fini, le ralisme mme de ce _cavalier-cadavre_, contrastant
avec la grossiret barbare, l'rupement naf, le fantastique de ce lion,
sculpt d'aprs un bouquin hraldique, offrent un des chantillons les
plus frappants, les plus caractristiques, les plus russis de cet art
amoureux du nant, de cet art galantin de la mort, qui fut l'art du moyen
ge.

       *       *       *       *       *

_Samedi 31 aot_.--Aujourd'hui Billing vient djeuner avec nous, 
Schlierse. Il assure que Von der Thann a dclar devant Vigoni,
secrtaire de l'ambassade italienne, que jamais l'Allemagne ne rendrait
Belfort  la France.

A propos des tendances actuelles de l'Allemagne, il cite un curieux
symptme: la reprsentation, coup sur coup, de trois pices de thtre,
montrant la progression du mouvement philosophique, qui dans la premire
pice, seulement anti-catholique, devient dans la troisime, compltement
anti-religieux,--et met en scne et ridiculise un prtre catholique, un
ministre protestant, un rabbin.

L'anne dernire, le professeur Deulinger lui disait,  peu prs en ces
termes: Les religions, a peut tre utile  vous autres latins, pour nous,
c'est inutile, car a n'apporte rien  la raison des Allemands.

       *       *       *       *       *

_Lundi 2 septembre_.--Dner  Munich, chez le comte Pfeffel.

Un dner munichois fait dans le milieu catholique et anti-prussien.

Le comte Pfeffel, un petit vieillard, ratatin, sch, nerveux, bilieux,
ironique, ayant quelque chose du physique d'un diable malingre; le nonce
du pape, Tagliani, un homme trapu, pileux, noir, charbonn, ayant quelque
chose du physique d'un diable trop bien portant; de Vaublanc, ancien
chambellan et ancien ami du roi Louis; un vieil migr franais, qui ne
s'est jamais abaiss  parler allemand, trs aimable, trs sourd, trs
dix-huitime sicle; un jeune officier dans l'arme bavaroise, fils du
comte Poggi.

Une conversation galante, intelligente, spirituelle, avec du surann, du
vieillot dans les ides, et des tours de phrases, vous faisant penser
parfois, que vous dnez dans un rve, avec des morts d'avant 89.

En fumant, l'officier bavarois, qui a fait la campagne de France, me parle
de notre printemps, comme d'une merveille extraordinaire, d'un temps de
dlices, qu'il avait cru une invention de nos potes. Il me dit que chez
eux, comme en Russie, on passe de l'hiver  l't, sans transition; il
ajoute que cette privation de printemps a une grande influence sur le
moral allemand, et que l'absence de cette jouissance indicible dans la vie
allemande, doit beaucoup contribuer  la mlancolie locale.

Je retrouve, au salon, de vieilles anglaises du corps diplomatique, de
mres et fades cratures,  exclamations,  monosyllabes inintelligents, 
travers le lappement d'une tasse de th et la dglutition d'une sandwich.

Je plains le reprsentant de la France d'tre rduit  ce rien, qui est
maintenant le parti de la France.

       *       *       *       *       *

_Mardi 3 septembre_.--En entrant au MUSE NATIONAL, on voit de l'escalier,
par la porte ouverte d'une petite salle  gauche, une tte de diable, au
milieu d'objets inconnus et inexplicables.

Je suis entr l dedans, et, regardant bien, je me suis senti froid dans
le dos, devant toutes ces inventions de souffrance, devant tous ces
instruments de torture, avec lesquels l'homme, pendant des sicles,
frocisa la mort. Et mes yeux cherchaient, malgr moi, dans cette
fronnerie cruelle, la rouille qui fut autrefois du sang.

Cette salle, cette chambre, est le muse le plus complet de glaives, de
chevalets, de fauteuils capitonns de pointes, de brodequins  vis, de
poires d'angoisse, de toutes les imaginations d'une mcanique meurtrire,
pour faire, savamment et diversement, souffrir la chair humaine.

Tout ce fer et tout cet acier du bourreau, est entreml de moins cruelles
curiosits de la vieille justice. Il y a des chapeaux et des queues de
grosse paille, qu'on faisait porter aux ribaudes; des manteaux de punition,
des sortes de tonneaux, sur le bois desquels tait peint, d'une manire
galante, par des Watteau de village, le crime qui y faisait enfermer le
sducteur; des cages pour immerger, pendant un temps fix
rglementairement, les boulangers, qui vendaient  faux poids; des bonnets
d'ne aux oreilles de fer, etc.--enfin, tout un magasin d'accessoires
diaboliques, pour terrifier le prvenu, lorsque sa chair avait rsist  la
torture.

       *       *       *       *       *

_Samedi 7 septembre_.--La domesticit est si voleuse ici, que tout est
enferm, scell, et que la matresse de maison dlivre, de sa propre main,
la pince de sel.

       *       *       *       *       *

_Lundi 9 septembre_.--Dpart ce soir de Munich pour la France.

       *       *       *       *       *

_29 septembre_.--Un cousin, chez lequel je suis en villgiature, m'emmne
 Ferrires.

Ce n'est pas un chteau, c'est un magasin de curiosits, dont les matres
semblent les conservateurs. Au milieu de cette bibelotterie crasante, une
trs charmante petite femme, aux paupires lourdes, les paupires d'une
houri turque, aux interrogations enfantines,  l'air boudeur d'une
pensionnaire en pnitence, une jeune Rothschild s'ennuyant, s'ennuyant,
comme seuls les millionnaires savent s'ennuyer.

Les matres ont l'orgueil du pass historique, qu'a acquis leur chteau,
depuis l'entrevue de Ferrires, et la vieille Mme Rothschild nous retient
longtemps dans le salon de famille, o Bismarck s'est rencontr avec Jules
Favre.

L'entrevue a eu lieu en pleine tapisserie de Boucher. C'est la premire
fois, qu'un mobilier franais du XVIIIe sicle assistait  une pareille
honte.

       *       *       *       *       *

_Octobre_.--Dans le plantage d'arbustes, amens par charretes, dans la
fatigue des courses chez les ppiniristes de la grande banlieue
parisienne, dans cette vie en plein air et sur les jambes, depuis le lever
jusqu'au coucher du jour, dans le bouleversement de ce qui est, dans le
rve de ce qui sera, dans la cration de mon jardin, je vis en un
bienheureux ahurissement, auquel la folle dpense, sans compter, apporte
quelque chose de la fivre du jeu. Et je suis avec cela heureusement
absent de moi-mme.

       *       *       *       *       *

_24 octobre_--Hier, en dnant, le nez dans un journal--c'est pour moi le
seul moyen de manger, quand je dne seul--je suis tomb, sans que rien ne
pt me le faire prsager, je suis tomb sur la nouvelle de la mort de
Thophile Gautier.

Ce matin, j'tais  Neuilly, rue de Longchamps.

Bergerat m'a fait entrer dans la chambre du mort. Sa tte, d'une pleur
orange, s'enfonait dans le noir de ses longs cheveux. Il avait, sur la
poitrine, un chapelet, dont les grains blancs, autour d'une rose en train
de se faner, ressemblaient  l'grnement d'une branchette de symphorine.
Et le pote avait ainsi la srnit farouche d'un barbare, ensommeill
dans le nant. Rien l, ne me parlait d'un mort moderne. Des ressouvenirs
des figures de pierre de la cathdrale de Chartres, mls  des
rminiscences des rcits des temps mrovingiens, me revenaient, je ne sais
pourquoi.

La chambre mme, avec le chevet de chne du lit, la tache rouge du velours
d'un livre de messe, une brindille de buis dans une poterie, sauvage, me
donnaient tout  coup la pense d'tre introduit dans un _cubiculum_ de
l'ancienne Gaule, dans un primitif, grandiose, redoutable intrieur roman.

Et la douleur fuyante d'une soeur dpeigne, aux cheveux couleur de cendre,
une douleur retourne vers le mur, avec le dsespoir passionn et forcen
d'une Guanamara, ajoutait encore  l'illusion.

       *       *       *       *       *

_25 octobre_.--Je suis, pour l'enterrement du pre, dans l'glise de
Neuilly, o il y a  peine, quelques mois, j'assistais au mariage de la
fille.

L'enterrement est pompeux. Les clairons de l'arme rendent les honneurs 
l'officier de la Lgion d'honneur. Les plus touchantes voix de l'Opra
chantent le _Requiem_ de l'auteur de GISLE. On suit  pied le corbillard
jusqu'au cimetire Montmartre. J'aperois dans un coup, Alexandre Dumas
lisant l'loge funbre, qui doit tre prononc, au gros Marchal,
effondrant le petit strapontin, sur lequel il est assis en face de son
illustre ami.

Le cimetire est plein de bas admirateurs, de confrres anonymes,
d'crivassiers dans des feuilles de choux, convoyant le journaliste,--et
non le pote, et non l'auteur de MADEMOISELLE DE MAUPIN. Pour moi, il me
semble, que mon cadavre aurait horreur d'avoir derrire son cercueil,
toute cette tourbe des lettres, et je demande seulement, pour mon compte,
les trois hommes de talent, et les six bottiers convaincus, qui taient 
l'enterrement de Henri Heine.

       *       *       *       *       *

_Novembre_.--Bar-sur-Seine. Anna, la vieille bonne d'ici, a une langue qui
enfonce tous les faiseurs de pittoresque. Revenant de voir une voisine
malade elle disait aujourd'hui: Elle pouvante! Elle disait encore d'un
mnage qui fait bonne chre: Ils mangeraient un royaume!

       *       *       *       *       *

_10 dcembre_.--Je ne me sens dcidment plus assez de sant, plus assez
de vitalit pour supporter les ennuis de la vie. Il me prend srieusement
envie de _faire absolument le mort:_ toute action, tout travail, tant
punis par des choses dsagrables  l'pigastre.

Aujourd'hui, Burty m'emmne dans un atelier de la rue des Champs.

Il fait faire le portrait de sa fille par un cirier, par un dlicat
sculpteur, qui a retrouv les procds anciens de l'art. Il s'appelle
Cros. C'est un garon tout maigre, tout noir, tout barbu, avec une
inquitante fixit dans ses yeux caves. Et cette lampe allume, et ces
petits morceaux de cire, qui semblent, en leur bote  cigare, de petits
morceaux de chair, et ce profil de Madeleine, qui prend peu  peu, sur la
plaque de verre noir, une ralit mystrieuse, sous le jour crpusculaire,
me jettent,  la longue, dans une espce de peur de cette vie magique, que
cuisine dans cette cave, ce ple garon.

       *       *       *       *       *

_29 dcembre_.--Depuis quelques jours, je me suis remis  travailler. Je
rdige les notes d'une seconde dition de l'ART DU DIX-HUITIME SICLE.
J'espre que ce travail mprisable sera l'engrenage, qui me rejettera dans
le travail du style et de l'imagination.




ANNE 1873


_22 janvier 1873_.--Cette semaine, Thiers a fait prier de Behaine de venir
dner chez lui, pour avoir ses impressions sur l'Allemagne. Or Thiers ne
lui a pas permis d'ouvrir la bouche, et tout le temps, c'est le prsident
de la Rpublique qui a racont au charg d'affaires, ses ngociations avec
Bismarck.

D'aprs l'tude profonde qu'en a fait l'historien de la Rvolution,
Bismarck serait un _ambitieux_, mais qui ne _serait point anim de mauvais
sentiments contre la France_. Au fond, malgr toute sa malice--il l'a
presque avou,--ce qui fait amnistier Bismarck par Thiers, c'est que
pendant les ngociations pour Belfort, le ministre prussien, connaissant
l'habitude, qu'avait Thiers de faire une sieste dans la journe, lui
faisait envelopper les pieds avec un paletot, pour qu'il n'et pas froid.
On doit se fliciter que cette attention n'ait pas cot Belfort  la
France.

Mon ami est sorti, effray du radotage snile et prudhommesque de notre
grand homme d'tat.

       *       *       *       *       *

_28 janvier_.--Je n'ai eu dans ma vie qu'une fois de la prvoyance, de la
clairvoyance. En 1867, j'ai prfr un dbiteur hypothcaire, au
gouvernement de Napolon III, faisant du libralisme. Cela me cote cher.
Mon notaire m'a trouv un dbiteur, qu'il faut assigner tous les six mois,
et tous les six mois, je suis  me demander si je ne serais pas forc de
quitter cette maison qui, seule, m'aide un peu  vivre.

       *       *       *       *       *

_Mardi 11 fvrier_.--Aujourd'hui, au dner de Brbant, Nigra a jet dans
la conversation--comme s'il tentait une exprience sur nous--la
proposition de nous donner, comme roi de France, son roi  lui. Oui, il a
eu le toupet de nous offrir, dans sa piti profonde, Victor-Amde, le
seul et vrai roi des races latines. Je ne sais, mais la proposition de
cette maison de Savoie pour le trne de France me semble la plus grande
insolence que ma patrie ait eu encore  subir.

       *       *       *       *       *

_26 fvrier_.--Flaubert disait aujourd'hui assez pittoresquement: Non,
c'est l'indignation seule qui me soutient... L'indignation pour moi, c'est
la broche qu'ont dans le cul les poupes, la broche qui les fait tenir
debout. Quand je ne serai plus indign, je tomberai  plat! Et il dessine
du geste la silhouette d'un polichinelle chou sur un parquet.

Partout o l'on va, dans ce moment, on se cogne  une _latrie_ bte pour
la personne de Littr. Ce Bescherelle, plus complet, est devenu une
espce de bon dieu, au milieu des rclames et des dvotions de la gent
libre-penseuse.

       *       *       *       *       *

_5 mars_.--Je dne, ce soir, avec Sardou. Je l'ai entrevu une ou deux fois,
mais je n'ai point encore caus avec lui.

Chez Sardou, rien de Dumas, rien de sa hauteur mprisante pour les gens
qu'il ne connat pas. Sardou, lui, est bon prince. Il accepte tout le
monde sur le pied de l'galit. Il est en outre bavard, trs bavard, et a
le bavardage d'un homme d'affaires. Il ne parle qu'argent, chiffres,
recettes. Rien ne dnote chez lui l'homme de lettres. Vient-il  s'gayer,
 tre spirituel, c'est de l'esprit de cabotin qui monte sur sa mince
lvre.

Un peu prolixe de son moi, il nous raconte longuement l'interdiction de sa
pice amricaine. Et  ce propos, un joli dtail sur Thiers. Aux
sollicitations du Vaudeville, implorant prs de Thiers la reprsentation
de la pice de Sardou, Thiers a fait rpondre que la chose tait
impossible: le peuple amricain tant, dans le moment, le seul peuple
faisant gagner de l'argent  Paris: on ne devait pas le blesser.

Thiers a vraiment raison de se vanter d'tre un petit bourgeois.

       *       *       *       *       *

_Dimanche 16 mars_.--Alphonse Daudet, qu'on m'avait montr applaudissant
HENRIETTE MARCHAL, je le retrouve chez Flaubert.

Il cause de Morny, dont il a t une faon de secrtaire. Tout en
l'pargnant, tout en estompant, avec des paroles de reconnaissance, le peu
de valeur du personnage, il nous le peint, comme ayant un certain tact de
l'humanit, et le sens divinatoire,  premire vue, d'un incapable avec un
intelligent.

Daudet est trs amusant et touche au plus haut comique, quand il
portraiture le littrateur, le fabricateur d'oprettes. Il nous fait le
tableau d'une matine, o Morny lui avait command une chanson, une
cocasserie madcasse, dans le genre de _bonne ngresse aimer bon ngre,
bonne ngresse aimer bon gigot_. La chose fabrique et apporte par
Daudet, dans l'enthousiasme de la premire audition, on oublie dans
l'antichambre Persigny et Boitelle.

Et voil Daudet, Lpine, le musicien, et Morny lui-mme, avec sa calotte,
et sous la grande robe de chambre, dans laquelle il singeait le
cardinal-ministre: les voil tous les trois tressautant sur des tabourets,
en faisant de grands _zim boum, zim balaboum_, pendant que l'Intrieur et
la Police se morfondaient.

       *       *       *       *       *

_17 mars_.--Cette nuit encore, je l'ai revu, mais il ne m'est donn de le
revoir que malade, et dans tout l'horrible de la maladie, et en tout
l'extrme que je n'ai pas eu  subir. Et dire, qu'au milieu du vague de
tout rve, il est tellement rel, il est tellement prsent, que dans le
cauchemar, je resouffre de ce que j'ai souffert.

Le rve fini, l'insomnie m'a pris, et ma pense incapable de se rendormir,
pousse violemment au dernier roman que nous devions faire: LA FILLE LISA,
a travaill, le reste de la nuit, dans l'horrible.

       *       *       *       *       *

_Mardi 22 avril_.--A propos de l'ignorance qu'on prte au souverain de la
Chine pour tout ce qui se passe en dehors des murailles de son palais, le
gnral Schmitz dit ce soir: Moi, ce que je puis vous affirmer, c'est que
j'ai trouv,--moi, vous m'entendez,--j'ai trouv, sur un meuble de sa
chambre les traits avec la Russie. Je les ai mme donns  un pauvre
diable qui en a eu 25 louis de l'Ambassade russe.

_Jeudi 24 avril_.--Ce soir, chez Burty, Guys nous conte l'arrive de
Gavarni,  Londres. Il dbarquait en casquette, sans un chapeau, sans un
habit--dans l'impossibilit de faire une visite, de dner dans une maison.
Guys nous le peint hostile  toute relation, et recevant trs froidement
d'Orsay qu'il avait dcid  lui rendre visite. Mais il n'y a rien 
faire, avec ce sauvage, lui dit d'Orsay.

Cependant il lui fait obtenir une audience du secrtaire du prince Albert,
auquel Gavarni prsenta une soixantaine d'aquarelles qui ne furent pas
achetes par le prince, mais furent vendues  vil prix,  un usurier.

Un grand nombre de dessins de Gavarni, sur les vnements de 1848, sont
faits d'aprs des croquis de Guys. A l'arrive au LONDON NEWS de ces
croquis, ou plutt de ces croquetons, Gavarni les feuilletant, saisi par
le caractre, le pittoresque de tel ou tel crayonnage de premier coup,
disait: Je prends celui-l!, et du croqueton faisait un dessin termin
pour la gravure.

       *       *       *       *       *

_Mardi 29 avril_.--Barodet est lu. C'est bien, c'est le commencement en
politique de la toute-puissance du nant, du zro.

On prtait  Jules Simon ce spirituel mot, par lui adress  quelqu'un lui
disant qu'il menait Thiers comme il voulait: Je le mnerais comme cela,
si je pouvais lui persuader que je suis malhonnte!

       *       *       *       *       *

_Samedi 8 mai_.--Chez Vfour, dans le salon de la Renaissance, o
autrefois j'ai abouch Sainte-Beuve avec Lagier, je dne ce soir avec Mme
Sand, Tourguneff, Flaubert.

Mme Sand est momifie de plus en plus, mais toute pleine de bonne enfance,
et de la gaiet d'une vieille femme du sicle dernier. Tourguneff, est 
son ordinaire, parleur et expansif, et on laisse parler le gant,  la
douce voix, aux rcits attendris de petites touches mues et dlicates.

Flaubert a commenc  conter un drame sur Louis XI, qu'il dit avoir fait
au collge, drame, o il avait ainsi fait parler la misre des
populations: Monseigneur, nous sommes obligs d'assaisonner nos lgumes
avec le sel de nos larmes.

Et la phrase de ce drame rejette Tourguneff dans les souvenirs de son
enfance, dans la mmoire de la dure ducation en laquelle il a grandi, et
des rvoltes que l'injustice soulevait dans sa jeune me. Il se voit, je
ne sais  propos de quel petit mfait,  la suite duquel il avait t
sermonn par son prcepteur, puis fouett, puis priv de dner, il se voit
se promenant dans le jardin, et buvant, avec une espce de plaisir amer,
l'eau sale qui de ses yeux, le long de ses joues, lui tombait dans les
coins de la bouche.

Il parle ensuite des _savoureuses_ heures de sa jeunesse, des heures, o
couch sur l'herbe, il coutait les bruits de la terre, et des heures
passes  l'afft dans une observation rveuse de la nature qu'on ne peut
rendre.

Il nous entretient d'un chien bien-aim, semblant prendre part  l'tat de
son me, le surprenant par un gros soupir, dans ses moments de
mlancolie,--un chien qui, un soir, au bord d'un tang, o Tourguneff fut
pris d'une terreur mystrieuse, se jeta dans ses jambes, comme s'il
partageait son effroi.

Puis, je ne sais,  propos de quel crochet dans la conversation et les
ides, Tourguneff nous raconte qu'tant un jour en visite chez une dame,
au moment o il se levait pour sortir, cette dame lui cria presque:
Restez, je vous en prie, mon mari sera ici dans un quart d'heure, ne me
laissez pas seule!

Comme le ton tait singulier, il la pressa tant, qu'elle lui dit: Je ne
puis pas rester seule... Aussitt qu'il n'y a plus personne auprs de moi,
je me sens enleve et transporte au milieu de l'_immense_... et je suis
l, comme une petite poupe, devant un juge dont je ne vois pas la
figure!

       *       *       *       *       *

_Samedi 24 mai_.--Le jour o nos destines se jouent dans Versailles, j'y
suis, mais j'y suis pour acheter des azales et des rhododendrons.

       *       *       *       *       *

_Mardi 27 mai_.--J'ai eu un succs au dner de Brbant, avec ce mot: La
France finira par des _pronunciamento_ d'acadmiciens.

       *       *       *       *       *

_2 juin_.--Je ne puis surmonter mon dgot, quand je lis  la quatrime
page d'un journal, dans les rclames payes: Il vient de paratre la
seconde dition: _De la situation des ouvriers en Angleterre_... travail
o M. le comte de Paris a fait oeuvre de penseur et de citoyen... Les
prtendants qui se font crivains socialistes... Pouah!

       *       *       *       *       *

_7 juin_.--Je ne crois pas que le monde finisse, parce qu'une socit
prit. Je ne crois donc pas  la fin du monde aprs la destruction de ce
qui est aujourd'hui, cependant je suis intrigu de savoir quelle pourra
tre la physionomie d'un monde, aux bibliothques, aux muses ptrols, et
dont l'effort sera de choisir pour se gouverner, les incapacits les plus
officiellement notoires.

       *       *       *       *       *

_Dimanche 8 juin_.--Ce matin, Rops est venu djeuner chez moi. Il
m'explique ce que je ne comprenais pas chez un Belge: ces coups d'oeil,
par moments, tout noirs, et ces cheveux en escalade. Il est d'origine
hongroise. Son grand-pre est de ceux qui n'ont pas voulu mourir pour
Marie-Thrse.

Dans la journe, il m'entrane chez Franois Hugo, qui habite dans la
villa, depuis quinze jours, et veut m'avoir  dner. Je tombe, sans le
savoir, sur un homme livide, qui me dit tre venu ici pour se faire
soigner par Bni-Barde. Il l'a vu ce matin, et doit commencer son
traitement le lendemain. Je n'coute plus le fils d'Hugo, je suis tout 
coup rejet dans ces cruels six mois, o deux fois par jour, j'ai tran
mon pauvre frre  ce cruel supplice, sans pouvoir le sauver.

Il me prend une envie insurmontable de fuir cette maison en gaiet et en
joie, autour de ce mourant. Au moment de passer  table, je prtexte une
migraine, et rentre chez moi, doucement penser  lui.

       *       *       *       *       *

_Lundi 9 juin_.--Un homme de valeur ne garde cette valeur qu' la
condition de persister, sans faiblir, dans son instinctif mpris de
l'opinion publique.

       *       *       *       *       *

_Jeudi 12 juin_.--Il me semble, en ces jours, que je fais les choses
absolument comme si j'tais mon excuteur testamentaire, c'est--dire trs
indiffrent  leur russite ou  leur non-russite. Je les fais par devoir,
et beaucoup pour lui. C'est ainsi qu'aujourd'hui, j'ai t demander 
Marcelin un article sur notre GAVARNI.

J'ai franchi un escalier, tout fauve du bitume de Giorgions, cuits au
four. Puis j'ai t admis dans le sanctuaire o le beau Marcelin, dans un
vestinquin clair, s'enlevait sur l'ambre d'un Crayer douteux. Ce bureau de
la VIE PARISIENNE a le clair-obscur de l'appartement d'une vieille femme
galante retire du commerce des tableaux, un appartement o rutilent les
chaleurs de faux chefs-d'oeuvre.

J'tais entr avec un gros court, que, tout d'abord, je n'avais pas
reconnu. C'tait Monselet. Marcelin se jette sur lui, l'entrane dans une
autre pice, et je l'entends lui donner, en phrases  la Napolon,
l'esprit d'un article sur le shah de Perse.

Puis il revient  moi, et me crie que le grand Gavarni, l'immense Gavarni,
le Gavarni qui touche  Michel-Ange est dans ses premires oeuvres, mais
qu'au sortir du CHARIVARI, ce n'est plus qu'un procd, qu'une manire...
Il continue, dans une espce de bagout  la Chenavard,  dire des choses
qu'on ne dirait pas  un porteur de bandes.

Des directeurs de journaux, qui sont obligs d'avoir l'air de dire quelque
chose, sur n'importe quoi,  n'importe qui, arrivent  ne plus faire la
distinction des gens auxquels ils parlent.

       *       *       *       *       *

_24 juin_.--Je suis  Versailles,--toujours comme jardinier.

Cependant l'intrt du drame, qui se joue dans ce palais m'attire et me
fait vaguer dans les rues avoisinantes. Dans ces rues, je suis effray de
la quantit des pharmacies nouvelles qu'a fait clore l'Assemble, et
devant l'exposition de tant de pains de gluten, je me demande si les
diabtiques qui sont renferms dans ces murs, auront le courage moral.

       *       *       *       *       *

_26 juin_.--Chez Frontin, l'absinthe a quelque chose d'austre, de morose,
de chagrin. Il semble que les buveurs remuent, au fond de leurs verres,
les destines de l'tat.

       *       *       *       *       *

_2 juillet_.--Fatigue immense, indfinissable. Je me rappelais, ces
temps-ci, le mot de ma pauvre vieille cousine de Bar-sur-Seine: Vous
verrez, je ne vivrai pas longtemps, je suis si fatigue, si fatigue!

Aujourd'hui, j'ai eu une petite joie. Pierre Gavarni, qui dnait chez moi,
a laiss clater navement sa stupfaction de la connaissance intime, que
mon frre et moi avions du moral de son pre.

       *       *       *       *       *

_26 juillet_.--En rentrant ce soir, je trouve une lettre qui porte le
cachet du ministre de l'Instruction Publique et des Cultes. Cela m'tonne,
je n'ai pas de commerce avec les ministres. Je l'ouvre et je lis que,
sur la proposition de mon cher confrre Charles Blanc, le ministre de
l'Instruction Publique vient d'acqurir, au compte de la direction des
beaux-arts, 125 exemplaires, au prix de 8 francs l'un, de GAVARNI,
l'_Homme et l'OEuvre_.

Je souris d'abord  l'ironie de cette tude, si psychologiquement
amoureuse, entrant dans les bibliothques gouvernementales,  l'ironie de
ce livre renfermant la plus positive profession d'athisme encourage par
ce gouvernement clrical.

Puis j'entre en fureur de cette compromission de nos deux noms, par cet
achat, qu'on peut supposer sollicit. Quelle famille, que ces Blanc! en
train de dsarmer secrtement les haines, en train de museler les
antipathies, avec un peu d'argent pris  l'tat.

Et quoi faire cependant? En ma qualit d'homme bien lev, il n'y a qu'
remercier. Quel malheur de n'tre pas n saltimbanque! Demain je
refuserais d'une manire retentissante, dans tous les journaux, et je
passerais pour un _pur_, et je vendrais mon dition.

       *       *       *       *       *

_Mardi 5 aot_.--Mme Charles Hugo m'a invit ce soir  dner, de la part
de son beau-pre. Dans l'humide jardin de la petite maison, Franois Hugo
est couch dans un fauteuil, le teint cireux, les yeux  la fois vagues et
fixes, les bras contracts dans un pelotonnement frileux. Il est triste de
la tristesse de l'anmie. Debout, dans la rigidit d'un vieil huguenot de
drame, se tient le pre. Arrive Bocher, un ami de la maison, arrive
Meurice, aux pas qui ne font pas de bruit.

On se met  table. Et aussitt se renversant dans les assiettes de tout
le monde, deux ttes d'enfant: la tte mlancolique du petit garon, la
tte fute de la petite Jeanne, et avec Jeanne, les rires joyeux, les
familiarits attouchantes, les gestes tapageurs, les adorables
coquetteries de quatre ans.

La soupe est mange, et Hugo, qui a annonc avoir la cholrine, mange
du melon, boit de l'eau glace, disant que tout cela pour lui, n'a pas
d'importance.

Il se met  parler. Il parle de l'Institut, de cette admirable conception
de la Convention, de ce _Snat dans le bleu_, comme il l'appelle. Il le
voudrait voir, ses cinq classes assembles, discuter idalement toutes les
questions repousses par la Chambre... ainsi la peine de mort. L, Hugo a
un morceau de la plus haute loquence, qu'il termine par ces mots: Oui,
je le sais, le dfaut c'est l'lection par les membres en faisant
partie... Il y a dans l'homme une tendance  choisir son infrieur... Pour
que l'institution ft complte, il faudrait que l'lection ft faite sur
une liste prsente par l'Institut, dbattue par le journalisme, nomme
par le suffrage universel.

Sur cette thse, qui semble un de ses habituels _morceaux de bravoure_,
il est, je le rpte, trs loquent, plein d'aperus, de hautes paroles,
d'clairs.

Au milieu de son speach, une allusion  l'glise de Montmartre lui fait
dire: Moi, vous savez depuis longtemps mon ide, je voudrais un _liseur_
par village, pour faire contrepoids au cur, je voudrais un homme qui
lirait, le matin, les actes officiels, les journaux; qui lirait, le soir,
des livres.

Il s'interrompt: Donnez-moi  boire, non pas du vin suprieur que
boivent ces messieurs--il fait allusion  une bouteille de
Saint-Estphe--mais du vin ordinaire, quand il est sincre, c'est celui
que je prfre, non pas du Bourgogne, par exemple: a donne la goutte 
ceux qui ne l'ont pas, a la triple  ceux qui l'ont... Les vins des
environs de Paris, on est injuste pour eux, ils taient estims autrefois,
on les a laiss dgnrer... ce vin de Suresnes sans eau, ce n'est
vraiment pas mauvais... Tenez, monsieur de Goncourt, il y a longtemps de
cela, mon frre Abel, en sa qualit de lorrain et de Hugo, tait trs
hospitalier. Son bonheur tait de tenir table ouverte. Sa table, c'tait
alors dans un petit cabaret, au-dessus de la barrire du Maine.
Figurez-vous deux arbres coups et non corcs, sur lesquels on avait
fich, avec de gros clous, une planche. L, il recevait toute la journe.
Il n'y avait, il faut l'avouer, que des omelettes gigantesques et des
poulets  la crapaudine, et encore pour les retardataires, des poulets 
la crapaudine et des omelettes gigantesques. Et ce n'taient pas des
imbciles qui mangeaient ces omelettes. C'taient Delacroix, Musset, nous
autres... Eh bien l, nous avons beaucoup bu de ce petit vin, qui a une si
jolie couleur de groseille: a n'a jamais fait de mal  personne.

Depuis quelque temps, la petite Jeanne porte sa cuisse de poulet  ses
yeux,  son nez, quand tout  coup elle laisse tomber sa tte dans la
paume de sa main, tenant toujours la cuisse  moiti mange, et s'endort,
sa petite bouche entr'ouverte, et toute grasse de sauce. On l'enlve, et
son corps tout mou, se laisse emporter, comme un corps o il n'y aurait
pas d'os.

Hugo fait un cours d'hydrothrapie, il nous entretient de l'ablution qu'il
prend chaque matin: ablution qu'il a enrichie de quelques carafes d'eau
glace, qu'il se verse lentement sur la nuque, dans le cours de la
journe,--vantant fort ce rconfort pour les travaux de l'intelligence et
autres.

Il coupe son cours d'hydrothrapie par cette invitation: Vous devriez
venir me voir  Guernesey, pendant le mois de janvier. Vous verriez la mer,
comme vous ne l'avez jamais vue. J'ai fait construire, au haut de ma
maison, une cage en cristal, une espce de serre, qui m'a bien cot 6 000
francs. C'est la meilleure stalle pour voir les grands spectacles de
l'Ocan, pour tudier le sens d'une tempte... Oui, on s'est beaucoup
moqu de moi,  propos de cela, mais une tempte, a parle!.. a vous
interroge!... a a des intermittences!.. des exclamations!

La nuit se fait frache. La pleur de Franois Hugo devient verte. Le
grand homme, tte nue, en petite jaquette d'alpaga, n'a pas froid, est
plein de vie dbordante. Et la montre inconsciente de sa puissante et
robuste sant prs de son fils mourant, fait mal.

       *       *       *       *       *

_16 aot_.--Je suis tomb hier sur Hugo, en confrence avec La Rochelle,
pour la reprsentation de MARIE TUDOR.

C'tait une scne de comdie du plus haut comique. Le thme de Hugo avec
le directeur de thtre tait simple. Il lui disait: Moi, il n'y a plus
qu'une chose qui m'intresse, c'est de jouer avec mes petits-enfants, tout
le reste ne m'est plus de rien. Ainsi, faites absolument comme vous
l'entendrez, vous tes, n'est-ce pas, bien plus intress que moi au
succs de la pice. Puis, au bout de tous ces apparents abandonnements,
apparaissait sournoisement le nom de Meurice, de l'excellent Meurice, 
qui La Rochelle devait rfrer, en dernier ressort, pour tout. Et toujours
 la suite de cela, le refrain: Moi, jouer avec mes petits-enfants, c'est
tout ce que je demande.

En se levant, La Rochelle, mis  l'aise par la dbonnarit du grand homme,
lui demandait si Dumaine ne pourrait pas jouer, deux ou trois fois, dans
je ne sais quelle pice: Voyez-vous, rpondait Hugo,  ce que vous
demandez, je vais vous dire qu'il y a deux Hugo: le Hugo de maintenant, un
vieil imbcile, prt  tout laisser faire, et puis il y a le Hugo
d'autrefois, un jeune homme plein d'autorit--et il appuya lentement sur
cette phrase.--Cet Hugo l vous aurait refus net, il aurait voulu la
virginit de Dumaine pour sa pice. Et le ton sec et autoritaire, dont le
second Hugo dit cela, doit faire comprendre  La Rochelle qu'il n'y a au
fond qu'un seul Hugo, celui du pass et du prsent.

Hugo, ce soir, est surexcit dans son rvolutionnarisme, par des choses
qu'il ne dit pas. Une duret implacable monte  sa figure, allume le noir
de ses yeux, quand il parle de l'Assemble, de l'arme de Mac-Mahon. Ce
n'est plus l'hostilit haute ou ironique d'un homme de pense, sa parole a
quelque chose de l'impitoyabilit froce de la parole d'un ouvrier manuel.

       *       *       *       *       *

_Dimanche 17 aot_.--Il y a, ce soir, dans l'antichambre de la princesse,
un norme rouleau de papiers. Ce sont les interrogatoires de Bazaine,
laisss l, par Lachaud qui dne avec nous.

L'avocat affirme, que le duc d'Aumale a ptitionn la prsidence, qu'il
l'a arrache, contre toute justice, au gnral Schramm, que c'est enfin,
pour le prince, un moyen de se produire. Si ce que dit l'avocat est la
vrit, et ce dont je doute, c'est assez tragiquement funambulesque cette
conception d'un prtendant, d'arriver au trne par une prsidence de Cour
d'assises.

       *       *       *       *       *

_Mardi 19 aot_.--Le docteur Robin nous racontait, ce soir, que le hasard
l'ayant mis  mme de rendre service  des Japonais, rencontrs en Italie,
il les retrouva  Vienne. Ils se firent alors un plaisir de lui montrer,
dans les plus grands dtails, leur exposition. On causa, on parla de la
_philosophie de la forme des objets_, et on parla de Dieu, auquel ils ne
croient pas, ne croyant gure qu'aux esprits,  des manifestations des
mes des trpasss.

Puis au bout de cela, le mdecin demanda aux Japonais s'ils trouvaient nos
Franaises jolies. Oui, oui, lui fut-il rpondu, mais elles sont trop
grandes! Ces orientaux donnaient, dans cette phrase, l'idal de ce qu'ils
cherchent chez la femme: un joli petit animal, qu'on enveloppe avec la
caresse tombante d'une main.

En effet, n'avons-nous pas vu les Japonaises de la grande Exposition,
expliquer la phrase de leurs compatriotes, avec leurs rampements, leurs
agenouillements, leurs gracieuses attaches au sol, leurs mouvements de
gentils quadrupdes, leurs habitudes enfin, de se faire toutes ramasses,
toutes peletonnes, toutes exigus.

Quelqu'un ajoute, que les officiers de marine sont unanimes  reconnatre
que dans tout l'Orient, c'est seulement au Japon qu'on trouve chez la
femme, la gaiet, l'entrain, un amour du plaisir, presque
occidental.

       *       *       *       *       *

_1er septembre_.--Aprs une affreuse migraine, je rvais, cette nuit, que
je me trouvais dans un endroit vague et indfini, comme un paysage du
sommeil. L, se mettait  courir un danseur comique, dont chacune des
poses devenait derrire lui, un arbre gardant le dessin ridicule et
contorsionn du danseur.

       *       *       *       *       *

_Vendredi 10 septembre_.--Aujourd'hui, dans l'exposition japonaise de
Cernuschi, je rencontre Burty, revenu de la campagne pour quelques heures
 Paris.

Nous sortons du Palais de l'Industrie, lui, moi, et un monsieur qu'il me
prsente, et dont je n'entends pas le nom. Nous marchons en causant, tous
les trois, dans les Champs-Elyses, moi cherchant  deviner quel pouvait
tre ce monsieur, parlant intelligemment, mais dont je ne pouvais saisir
le regard. L'homme parti je demande  Burty. Qui est donc ce monsieur?

--Mon cher, vous me faites une charge? me rpond Burty.

C'tait Gambetta, le tribun, le dictateur, l'inventeur des nouvelles
couches sociales.

Eh bien, sur l'honneur, il a la face grasse et dore d'un courtier de la
petite bourse, qu'claire, le soir, le gaz du boulevard de l'Opra.

       *       *       *       *       *

Ce soir, de retour de la chasse, en attendant le chemin de fer, nous
tions entrs dans l'usine de fil de fer de Plaines. J'admirais l'adresse,
la grce, avec laquelle ces hommes jonglaient, dans le noir de la nuit
tombante, avec les mandres du fer, avec les rubans de feu, passant du
rouge  l'orang, de l'orang au cerise. L, je me suis surpris  avoir
presque peur de l'attirement que produit le tournoiement de grandes
machines, l'action enveloppante de l'engrainage:--cela a quelque chose de
la fascination du vide.

       *       *       *       *       *

_29 octobre_.--Hier soir, chez Brbant, je m'entretenais avec Robin de la
persistance singulire de la vie, chez Feydeau. Il me disait qu'il n'y
comprenait rien, qu'il n'aurait jamais pu croire qu'il pt vivre quinze
mois, qu'il avait un caillot de sang dans la cervelle de la grosseur de
son verre  bordeaux.

Aujourd'hui j'ai un saisissement, en tombant sur la nouvelle de la mort de
ce pauvre garon.

       *       *       *       *       *

_Mercredi 29 octobre_.--La France est perdue. Henri V pas plus que le
comte de Paris, le comte de Paris pas plus que Thiers, Gambetta pas plus
que Thiers, n'ont d'autorit pour faire du gouvernement. Et les aventures
de la gloire nous sont si bien dfendues par M. de Bismarck, que dans le
plus lointain avenir, notre pays ne peut esprer la poigne brutale et
reconstituante d'un gendarme hroque.

       *       *       *       *       *

_Dimanche 2 novembre_.--Cette lumire implacablement blanche de la lune,
dans ces premires nuits de novembre, dans cette nuit du jour des Morts,
est vraiment spectrale. Il me semble y voir des reflets de linceul.

       *       *       *       *       *

_Lundi 3 novembre_.--Dans les lettres on a un certain nombre d'amis, qui
cessent tout  coup d'tre de vos connaissances, ds qu'ils ne vous
croient plus susceptibles de faire du bruit.

Rien n'est comparable  l'tat,  la fois stupide et heureux, que vous
donne une journe de jardinage,  l'air vif et froid de ce premier mois de
l'hiver. Rentr  la maison,  la chaleur de votre feu, une espce
d'ensommeillement s'empare de vous, une plaisante immobilit monte dans
vos jambes et vos bras fatigus. On dit bonsoir aux projets de la soire,
et l'on s'isole paresseusement dans un tte--tte vague avec soi-mme,
dans un nant trouble, dont le coup de sonnette de votre meilleur ami,
vous sortirait le plus dsagrablement du monde.

       *       *       *       *       *

_15 novembre_.--Les partis politiques ressemblent, dans ce moment,  ces
gens, que de Vigny vit, un jour, se battre dans un fiacre emport.

       *       *       *       *       *

_5 dcembre_.--Devant le feu de la chambre d'en haut, qui sert de fumoir
chez la princesse, aprs dner, nous nous demandions, avec Berthelot, si
la science pure, bellement abstraite, et contemptrice de l'industrialisme,
n'est pas, comme l'art, le fait des socits aristocratiques.

Berthelot avoue que les tats-Unis ne s'occupent, ne s'emparent de nos
dcouvertes, rien que pour l'application. Cette Italie qu'il croyait,
aprs sa rnovation, reprendre un lan, et redevenir quelque peu l'Italie
du XVIe sicle, il constate tristement qu'elle imite maintenant les
tats-Unis, et est oblig de dclarer que les vrais et dsintresss
savants qu'elle possde encore, sont des savants de la vieille gnration:
On sait trs bien, dit-il, comment se fait une vocation, c'est par
l'action sur l'imagination des enfants, des jeunes gens, du rle que joue
dans les conversations autour d'eux, un individu de leur famille ou de
leur connaissance. Eh bien! dans les socits, o, ce rle est pris par
l'argent, il n'y a plus de recrutement pour les carrires de gloire. Dans
ce pays, qu'est-ce qu'il arrive, lorsque les instincts du jeune homme sont
par trop scientifiques, il se met dans une carrire satisfaisant  moiti
ses gots,  moiti son dsir d'enrichissement, il devient ingnieur de
chemin de fer, directeur d'usine, directeur de produits chimiques... Dj
cela commence  arriver en France, o l'cole polytechnique ne fait plus
de savants.

Et la conversation continuant, Berthelot ajoutait: Que la science moderne,
cette science qui n'a gure que cent ans de date, et qu'on dote d'un
avenir de sicles, lui semblait presque limite par les trente annes du
sicle dans lequel nous vivons. Un homme qui sait les trois langues dans
lesquelles se fait actuellement la science, peut se tenir aujourd'hui au
courant. Mais voil les Russes qui se mettent de la partie. Qui sait le
russe parmi nous? Bientt tout l'Orient y viendra. Alors... Puis le nombre
et l'inconnu des socits scientifiques. Aujourd'hui, j'ai reu un diplme
de Bethlem, qui me nomme membre de la Socit, je sais par le timbre qui
porte New-York, que c'est en Amrique, et voil tout... N'y a-t-il pas des
Socits en Australie, ayant dj publi sur l'histoire naturelle, des
travaux de la plus grande importance... Un jour il sera impossible de
connatre seulement les localits scientifiques... Et la mmoire
pourra-t-elle suffire... Pensez-vous qu' l'heure prsente, pour ma partie,
il y a, par an, huit cents mmoires dans les trois langues, anglaise,
allemande, franaise!

Et il termine, en disant qu'il pense que a finira, comme en Chine, o il
croit  une science primordiale compltement perdue, et rduite et tombe
 des recettes industrielles.

       *       *       *       *       *

_Mercredi 10 dcembre_.--Ce soir, chez la princesse, le dner a t froid,
contraint, coup de longs silences. La pense de chacun tait au jugement
de Bazaine.

Aprs le dner, la princesse s'est absorbe dans le travail de la
tapisserie: un moyen pour elle, au milieu des grands vnements, de
s'absenter de son salon, de s'appartenir. Elle rpond  peine aux gens,
qui lui font la politesse de venir s'asseoir, sur la petite chaise place
 ses pieds, relevant le nez  chaque entrant  qui elle jette: Eh bien,
sait-on quelque chose? Enfin, la soire s'avanant, et personne
n'apportant des nouvelles, elle s'crie tout  coup: C'est prodigieux,
ces hommes! a ne sait rien! moi, si j'avais des culottes, il me semble
que je serais de suite partout, que je saurais tout. Voyons jeune Gautier,
si vous alliez au Cercle imprial, peut-tre saurions-nous quelque chose?

Le fils Gautier est trs longtemps absent. En sortant, je le croise sous
la porte cochre, et il me jette: _Condamn  mort  l'unanimit_!

       *       *       *       *       *

_Vendredi 12 dcembre_.--De Behaine, en attendant le dner, et Stoffel qui
est en retard, me parle de l'espce de susceptibilit maladive de Bismarck,
de ses fureurs  la moindre attaque d'un journal franais, de sa
gallophobie, de la chance, qu'a la France de trouver dans le comte
d'Arnim--tout prussien qu'il est--un sentiment aristocratique, qui le rend
hostile au radicalisme franais et non  la France.

Avec un autre ambassadeur, il a la certitude qu'un prtexte aurait t
dj trouv pour envahir  nouveau notre pays.

       *       *       *       *       *

_Mardi 16 dcembre_.--Dcidment, je n'ai plus d'intrt  crer un
livre.--Crer un massif de fleurs, une chambre, une reliure: voil, ce qui
dans ce moment, amuse ma cervelle.

Comme on parle de l'action rvolutionnaire, exerce dans les lections en
province, Calemard de Lafayette dit: L'agent rvolutionnaire le plus
redoutable, et qu'on retrouve presque dans tous les cantons,--j'ai pu en
faire l'observation moi-mme--c'est un huissier vreux, devenu banquier.

       *       *       *       *       *

_Mercredi 17 dcembre_.--La toquade de Flaubert d'avoir toujours fait et
endur des choses plus normes que les autres, a pris, ce soir, les
proportions de la dernire bouffonnerie. Il a bataill violemment, et
s'est presque chamaill avec le sculpteur Jacquemart, pour prouver qu'il
avait eu plus de poux en gypte que lui, qu'il lui avait t suprieur en
vermine.

Puis affal sur moi, et avec des coups de doigt sur ma poitrine, me
faisant l'effet de coups de bouton de fleuret, il a cherch  me prouver,
que personne, personne au monde n'avait t amoureux, comme il l'avait t
une fois. a t pour lui l'occasion de me _reraconter_ une histoire qu'il
m'a dj conte plusieurs fois, l'histoire dans laquelle il risquait sa
vie, au milieu des prcipices d'une falaise, pour embrasser un chien de
Terre-Neuve, appel Thabor,  une certaine place, o sa matresse avait
l'habitude de dposer un baiser.

Une passion qui l'avait empoign en quatrime, et qu'il garda, au fond de
lui, en dpit des amours banales, jusqu' trente-deux ans.

       *       *       *       *       *

_Jour de Nol 25 dcembre_.--Je me sens plus seul, les jours de fte, que
les autres jours.

Je me promne aujourd'hui dans cette maison qui s'arrange, fait sa
toilette, devient un nid d'art, et mon plaisir est tout triste, qu'il ne
soit pas l, pour en jouir, pour lui aussi promener, dans ces pierres
reluisant neuf, sa jolie gat d'autrefois.

Quand j'entends ces blagueurs, ces enfls de la parole, parler de leurs
travaux sur l'antiquit, je pense  notre travail sur la rvolution, 
cette lecture de livres et de brochures, qui feraient une lieue de pays, 
ce plongement dans cet immense papier du journalisme, o nul n'avait mis
le nez,  ces journes,  ces nuits de chasse dans l'inconnu sans limites,
je nous revois pendant deux ans, retirs du monde, de notre famille, ayant
donn nos habits noirs, pour ne pouvoir aller nulle part, nous payant
seulement, aprs notre dner, la distraction d'une promenade d'une heure,
dans le noir des boulevards extrieurs... et en mon ddain silencieux, je
les laisse blaguer.

       *       *       *       *       *

_Dimanche 28 dcembre_.--Au convoi de Franois Hugo, nous sommes accosts,
Flaubert et moi,  la sortie du Pre-Lachaise, par Judith.

Dans une fourrure de plumes, la fille de Thophile Gautier est belle,
d'une beaut trange. Son teint d'une blancheur  peine rose, sa bouche
dcoupe, comme une bouche de primitif, sur l'ivoire de larges dents, ses
traits purs, et comme sommeillants, ses grands yeux, o des cils d'animal,
des cils durs et semblables  de petites pingles noires, n'adoucissent
pas d'une pnombre le regard, donnent  la lthargique crature
l'indfinissable et le mystrieux d'une femme-sphinx, d'une chair, d'une
matire, dans laquelle il n'y aurait pas de nerfs modernes. Et la jeune
femme a pour repoussoir  son blouissante jeunesse, d'un ct le chinois
Tsing  la face plate, au nez retrouss, de l'autre sa mre, la vieille
Grisi, dans son ratatinement souffreteux.

Puis, afin que tout soit bizarre, excentrique, fantastique, dans la
rencontre, Judith s'excuse auprs de Flaubert, de l'avoir manqu la
veille. Elle tait sortie pour prendre sa leon de magie, oui, sa leon de
magie!

       *       *       *       *       *

_Mardi 30 dcembre_.--Quelqu'un dit, au dner des Spartiates: l'Empire a
branl dans le manche, depuis le jour de l'attentat d'Orsini. Oui, reprend
le gnral Schmitz, et permettez-moi une anecdote. Quelqu'un disait, huit
jours aprs cet attentat, au duc d'Aumale:--L'Empereur a t trs
bien!--Comme mon pre, chaque fois qu'on a tent de l'assassiner,
rpondit le duc d'Aumale, mais attendez... il ne se passait pas une
semaine aprs, que mon pre ne commt une grosse faute.




ANNE 1874


_1er janvier 1874_.--Je jette dans le feu l'almanach de l'anne passe,
et les pieds sur les chenets, je vois noircir, puis mourir dans le
voltigement de petites langues de feu, toute cette longue srie de jours
gris, dpossds de bonheur, de rves d'ambition,--de jours amuss de
petites choses btes.

       *       *       *       *       *

_Samedi 17 janvier_.--L'on ne se doute gure de l'hrosme secret dploy
par les suprmes lgantes de Paris. Le besoin qu'elles ont d'tre
toujours en vue, sous peine d'oubli du public, leur fait traiter la
maladie, la mort avec des ddains et des mpris sublimes de lgret et de
hauteur.

Mme X... tait, il y a huit jours,  la reprsentation de FORT-EN-GUEULE,
et la salle,  la voir toute charmante et toute souriante, ne pensait
gure, que lorsque les yeux de cette femme regardaient dans sa jumelle,
ils ne voyaient pas ce qui se jouait sur la scne, mais qu'ils voyaient
les affreux instruments d'acier, les bistouris impitoyables qui allaient
la dchirer, le lendemain matin, et lui faire, pour la septime fois,
l'opration des glandes cancreuses. Remonte dans sa voiture, elle jetait
 un ami: Demain, n'est-ce pas,  quatre heures? voulant que le
lendemain ressemblt  ses autres jours de femme  la mode.

Hier, l'opre avait un risyple sur les deux bras, et l'on tait dans la
plus grande inquitude.

       *       *       *       *       *

_Mardi 20 janvier_.--Triste journe que cette premire journe, o
commence le vasselage de la France. Aujourd'hui l'UNIVERS est suspendu par
l'ordre de M. de Bismarck. Demain le chancelier de l'Empire demandera
peut-tre que la France se fasse protestante.

       *       *       *       *       *

_Mercredi 28 janvier_.--Le dner de la princesse tait, ce soir, bond de
mdecins, Tardieu, Demarquay, etc., etc.

Les mdecins ne fument pas, et quelqu'un, en leur absence, soutenait au
fumoir, qu'ils taient les plus nuls des hommes! Moi l-dessus, comme je
me rcrie et que j'affirme, que la classe la plus intelligente que j'avais
rencontre dans ma vie, tait celle des internes, Blanchard me donne
raison sur ce point, mais il ajoute, qu'aussitt leurs tudes finies, le
besoin de gagner de l'argent--l'argent que gagne un mdecin, un chirurgien
tant la cote de sa valeur--le besoin de gagner de l'argent, le retire de
tout travail, de toute tude, mousse son observation par l'abtissement
de visites rapides et successives, par la fatigue mme des tages monts.
L'intelligence, s'il y a une intelligence chez l'homme, au lieu de
progresser, diminue.

L-dessus Flaubert s'crie: Il n'y a pas de caste, que je mprise comme
celle des mdecins, moi qui suis d'une famille de mdecins, de pre en
fils, y compris les cousins, car je suis le seul Flaubert qui ne soit pas
mdecin... mais quand je parle de mon mpris pour la caste, j'excepte mon
papa... Je l'ai vu, lui, dire dans le dos de mon frre, en lui montrant le
poing, quand il a t reu docteur: Si j'avais t  sa place,  son ge,
avec l'argent qu'il a, quel homme j'aurais t! Vous comprenez par cela
son ddain pour la pratique rapace de la mdecine.

Et Flaubert continue, et nous peint son pre  soixante ans, les beaux
dimanches de l't, disant qu'il allait se promener dans la campagne, et
s'chappant par une porte de derrire, pour courir  l'_Ensevelissoir_, et
dissquer comme un carabin.

Il nous le montre encore, dpensant deux cents francs de frais de poste,
pour aller faire dans quelque coin du dpartement, une opration  une
poissonnire, qui le payait avec une douzaine de harengs.

       *       *       *       *       *

_Jeudi 29 janvier_.--Il est vraiment heureux, cet Alexandre Dumas, et
prodigieuse est la sympathie de tout le monde pour lui. J'ai entendu hier
dans un coin du salon, Tardieu et Demarquay se lamenter, une partie de la
soire, sur la possibilit d'un chec de l'crivain  l'Acadmie, comme
s'il s'agissait d'une maladie de leurs enfants, et Demarquay s'est lev,
en disant: Je devais faire une opration en province demain, mais je n'y
vais pas, je veux savoir un des premiers... Alexandre m'a promis de
m'envoyer un tlgramme, aussitt la nomination connue!

       *       *       *       *       *

_Mercredi 4 fvrier 1874_.--Un trait de Balzac, que ne connatront
peut-tre pas ses biographes futurs.

Le vieux Giraud racontait, ce soir, qu'il tait voisin du directeur de
l'hospice Beaujon, et que celui-ci voisinait avec lui, tous les jours.
Une fois, le directeur lui dit: J'ai une mourante trs distingue, qui
se dit la soeur de Balzac. Comme cela me rpugne de la mettre entre quatre
planches, j'ai t voir Balzac, et lui ai demand 16 francs pour un
cercueil.

Balzac m'a dit: Cette femme ment, je n'ai pas de soeur  l'hpital. Ma
foi, cette femme m'intressait, j'ai de ma poche achet le cercueil.

Les annes se passent, le peintre et le directeur d'hpital voisinent,
comme par le pass. Un matin, le directeur arrive chez Giraud, tout
boulevers: Vous vous rappelez mon histoire de la soeur de Balzac,
hein?... Vous ne savez pas ce qui vient de m'arriver?... Balzac m'a fait
demander aujourd'hui... Je l'ai trouv mourant, ainsi que les journaux
l'annonaient: Monsieur, s'est-il cri, en me voyant, je vous ai dit que
cette femme pour laquelle vous tes venu me demander un cercueil, n'tait
pas ma soeur, c'est moi qui ai menti. J'ai voulu vous avouer cela, avant
de mourir.[1]

[Note 1: Le rcit a un caractre de vrit, mais quelle est cette soeur,
dont les biographes ne parlent pas. Est-ce une soeur naturelle? Ne
serait-ce pas plutt une belle-soeur.--La vracit de mon rcit a t
confirme par un article d'Arsne Houssaye, dans le FIGARO et l'CHO DE
PARIS.]

       *       *       *       *       *

_Dimanche 8 fvrier_.--Ce soir, en dnant chez Flaubert, Alphonse Daudet
nous racontait son enfance, une enfance htive et trouble. Elle s'est
passe au milieu d'une maison sans argent, sous un pre changeant tous les
jours d'industrie et de commerce, dans le brouillard ternel de cette
ville de Lyon, dj abomine par cette jeune nature amoureuse de soleil.
Alors des lectures immenses--il n'avait pas douze ans--des lectures de
potes, de livres d'imagination qui lui exaltaient la cervelle, des
lectures fouettes de l'ivresse produite par des liqueurs chipes  la
maison, des lectures promenes, des journes entires, sur des bateaux
qu'il dcrochait du quai.

Et dans la rverbration brlante des deux fleuves, ivre de lecture et
d'alcool sucr,--et myope comme il l'tait--l'enfant arrivait  vivre,
ainsi que dans un rve, une hallucination, o, pour ainsi dire, rien de
la ralit des choses ne lui arrivait.

       *       *       *       *       *

_Jeudi 12 fvrier_.--J'ai dn hier avec des vaudevillistes, parmi
lesquels il y avait Labiche, l'auteur du CHAPEAU DE PAILLE D'ITALIE.

C'est un homme grand, gros, gras, glabre, au nez sensuel et turgescent,
dans une physionomie placide et charnue. Avec le srieux implacable, le
srieux presque cruel de tous les comiques du dix-neuvime sicle, le dit
Labiche lche des mots drles, des mots faisant rire les gens qui ont le
rire facile. Du reste, il faut avouer qu'il a eu le plus grand succs, en
racontant qu'il a t nomm maire--il est maire,  ce qu'il parat, d'une
localit en Sologne--nomm maire, aprs avoir mand  son prfet, qu'il
tait le seul homme de sa localit, qui se moucht dans un mouchoir.

       *       *       *       *       *

_Vendredi 13 fvrier_.--Hier, j'ai pass mon aprs-midi dans l'atelier
d'un peintre, nomm Degas.

Aprs beaucoup de tentatives, d'essais, de pointes pousses dans tous les
sens, il s'est namour du moderne, et dans le moderne, il a jet son
dvolu sur les blanchisseuses et les danseuses. Je ne puis trouver son
choix mauvais, moi qui dans MANETTE SALOMON, ai chant ces deux
professions, comme fournissant les plus picturaux modles de femmes de ce
temps, pour un artiste moderne. En effet, c'est le rose de la chair, dans
le blanc du linge, dans le brouillard laiteux de la gaze: le plus charmant
prtexte aux colorations blondes et tendres.

Et Degas nous met sous les yeux des blanchisseuses, des blanchisseuses,
tout en parlant leur langue, et nous expliquant techniquement le coup de
fer _appuy_, le coup de fer _circulaire_, etc., etc.

Dfilent ensuite les danseuses. C'est le foyer de la danse, o sur le jour
d'une fentre, se silhouettent fantastiquement des jambes de danseuses,
descendant un petit escalier, avec l'clatante tache de rouge d'un tartan
au milieu de tous ces blancs nuages ballonnants, avec le repoussoir
canaille d'un matre de ballets ridicule. Et l'on a devant soi, surpris
sur la nature, le gracieux tortillage des mouvements et des gestes de ces
petites filles-singes.

Le peintre vous exhibe ses tableaux, commentant, de temps en temps, son
explication par la mimique d'un dveloppement chorgraphique, par
l'imitation, en langage de danseuse, d'une de leurs _arabesques_,--et
c'est vraiment trs amusant de le voir, les bras arrondis,--mler 
l'esthtique du matre de danse, l'esthtique du peintre, parlant du
_boueux tendre_ de Velasquez et du _silhouetteux_ de Mantegna.

Un original garon que ce Degas, un maladif, un nvros, un ophtalmique 
un point, qu'il craint de perdre la vue, mais par cela mme un tre
minemment sensitif, et recevant le contre-coup du caractre des choses.
C'est jusqu' prsent l'homme que j'ai vu le mieux attraper, dans la copie
de la vie moderne, l'me de cette vie.

Maintenant ralisera-t-il jamais quelque chose de tout  fait complet?
Je ne sais. Il me parat un esprit bien inquiet.

De cet atelier, je suis tomb  la nuit tombante dans l'atelier de Galland,
le peintre-dcorateur, dans cet atelier qui, en sa grandeur de cathdrale
et avec son peuple mythologique de petites maquettes, au milieu de ses
grisailles mourantes, semblait s'ouvrir  l'veil crpusculaire d'un
Olympe de Lilliput, ressuscitant la nuit.

       *       *       *       *       *

_Dimanche 22 fvrier_.--Je vais dire un bonjour  de Chennevires, que je
n'ai pas vu depuis sa nomination  la direction des Beaux-Arts, craignant
un peu qu' sa porte, on ne m'apprenne qu'il habite maintenant des lambris
dors, en quelque coin ministriel. Non, le portier me laisse monter, et
la petite bonne m'ouvre.

Me voici dans la salle  manger, aux vulgaires carafons d'eau-de-vie, aux
corbeilles de pommes rides, au milieu de la desserte presque ouvrire du
dner du dimanche.

Autour de la table, dans le brouillard des cigarettes, on aperoit la
grosse face de Prarond; la mine superbe du dput-caricaturiste Buisson,
le profil du peintre Toulmouche, une barbe chinchilla que je ne connais
pas, et que je vois toujours l, et trnant au centre, le bon et affaiss
Chennevires, un bonnet de coton enfonc jusqu'aux sourcils, et le menton
touchant la table. L'intrieur, est rest provincial, normand,
_chardinesque_, et les grandeurs n'ont rien chang au train de la
maison.

Et quand on passe dans la chambre  lit, qui sert de petit salon, on
trouve telle qu'elle tait autrefois, la simple madame de Chennevires, et
_Bb_, emplissant plus que jamais de son bruit, de son mouvement, du
caprice tyrannique, de son remue-mnage, le milieu bourgeois et familieux.

Quelques billets de thtre, tranant sur la table; et des papiers 
_en-tte ministriel_, mls  des croquis de Buisson, reprsentant Bb
avec un corps de petite chatte, de petite chienne, de poulette: c'est tout
ce qu'il y a de chang, c'est tout ce qu'il y a de nouveau dans la maison.

       *       *       *       *       *

_Mardi 24 fvrier_.--Si j'tais encore peintre, je ferais un trait grav 
l'eau-forte de ce fond de Paris, que l'on voit du haut du pont Royal. De
ce trait grav, je ferai tirer une centaine d'preuves sur papier coll,
et je m'amuserais  les aquareller de toutes les colorations qui se lvent
des brumes aqueuses de la Seine, de toutes les magiques couleurs, dont
notre automne, notre hiver, peignent cet horizon de pltre gris et de
pierre rouille.

Aujourd'hui de la _mouche_, sur laquelle je suis venu d'Auteuil, je
regardais. Dans la menace noire d'un orage d'hiver, sous la lumire
blafarde d'un jour d'clipse, le spectacle tait merveilleux. On voyait,
blanches d'une blancheur lectrique, les deux piles du pont, on voyait les
Tuileries de la couleur d'une eau jaune ensoleille, et tout au fond, dans
une nue qui semblait la fume rougeoyante d'un incendie, la masse de
vieille pierre de Notre-Dame apparaissait violette, avec des transparences
d'amthyste.

       *       *       *       *       *

_Mardi 3 mars_.--Un joli mot de Paul de Saint-Victor,  propos de la
mondanit de Renan: Renan, c'est le _gandin_ de l'exgse!

       *       *       *       *       *

_Vendredi 6 mars_.--Je djeunais, ce matin, chez Claudius Popelin, d'o
nous devions partir pour la rptition du CANDIDAT. La rptition est
remise, et nous voil, tous les deux,--Giraud et Gautier fils partis--
fumer et  causer, dans l'expansion d'un bon djeuner.

Il me confie que la princesse crit des Mmoires, et que c'est lui qui l'a
dcide, en lui disant que si elle n'en faisait pas, on en ferait de faux
qui passeraient pour vrais.

Il ajoute: Enfin elle s'y est mise. Quand elle a fait un petit bout, elle
est trs contente, elle s'admire presque enfantinement, d'avoir fabriqu
un morceau de livre. Lorsqu'il y en a huit ou dix pages, je les recopie,
car vous devez savoir ce que c'est que son criture, et elle est incapable
de se recopier. Je n'ai pas besoin de vous dire, que je ne suis absolument
qu'un copiste, que je ne veux peser en rien sur la libert de sa
manire... Mais attendez. Il se lve et va chercher un petit cahier reli,
et nous nous renfonons dans le divan, et il commence la lecture.

Les mmoires commencent  l'enfance de la princesse, mle  l'enfance du
prince Napolon. Il y a, dans ces premires pages, un portrait trs
saisissant de la vieille Ltitia, de la mre inconsole du Csar disparu,
cette figure d'aeule antique, avec ses mains de cire, et le ronronnement
incessant de son rouet dans le silence du grand palais.

La langue parle de la princesse, sa manire de pourtraire les gens, en
brouillant un dtail physique avec un trait moral, cela, est vraiment pas
mal conserv dans le travail, assis et rassis, de la composition et de
l'criture.

       *       *       *       *       *

_Jeudi 12 mars_.--Hier, c'tait funbre, cette espce de glace tombant peu
 peu,  la reprsentation du CANDIDAT, dans cette salle enfivre de
sympathie, dans cette salle attendant des tirades sublimes, des traits
d'esprit naturel, des mots engendreurs de batailles. D'abord a t, sur
toutes les figures, une tristesse apitoye, puis, longtemps contenue par
le respect pour la personne et le talent de Flaubert, la dception des
spectateurs a pris sa vengeance, dans une sorte de chtement gouailleur,
dans une moquerie sourieuse de tout le pathtique de la chose.

Aprs la reprsentation, je vais serrer la main de Flaubert, dans les
coulisses. Je le trouve sur la scne dj vide, au milieu de deux ou trois
Normands,  l'attitude consterne des gardes d'Hippolyte. Il n'y a plus
sur les planches, un seul acteur, une seule actrice. C'est une dsertion,
une fuite autour de l'auteur. On voit les machinistes, qui n'ont pas
termin leur service, se hter avec des gestes hagards, les yeux fixs sur
la porte de sortie. Dans les escaliers, dgringole silencieusement la
troupe des figurants. C'est  la fois triste et un peu fantastique, comme
une dbandade, une droute dans un diorama,  l'heure crpusculaire.

En m'apercevant, Flaubert a un sursaut, comme s'il se rveillait, comme
s'il voulait rappeler  lui sa figure officielle d'homme fort: Eh bien,
voil! me dit-il avec de grands mouvements des bras colres, et un rire
mprisant qui joue mal le Je m'en fous!. Et comme je lui dis que la
pice se relvera  la seconde, il s'emporte contre la salle, contre le
public blagueur des premires.

       *       *       *       *       *

_Dimanche 15 mars_.--Je trouve Flaubert assez philosophe  la surface,
mais avec les coins de la bouche tombants, et sa voix, tonitruante, est
basse, par moments, comme une voix qui parlerait dans la chambre d'un
malade.

Aprs le dpart de Zola, il s'est chapp,  me dire, avec une amertume
concentre: Mon cher Edmond, il n'y a pas  dire, c'est le four le plus
_carabin_.... Et, au bout d'un long silence, il laisse tomber de ses
lvres: Il y a des croulements comme cela!

Au fond, cette chute est dplorable pour tout fabricateur de livres: pas
un de nous ne sera jou d'ici  dix ans.

       *       *       *       *       *

_Mercredi 8 avril_.--Quelle carrire suivie contre vents et mare,
jusqu'aux annes ultimes du dernier survivant. Il ne nat pas, tous les
jours, pour crire l'histoire d'une cole de peinture, deux hommes ayant
fait de srieuses tudes de peinture, deux hommes qui, indpendamment de
cette comptence, se trouvent tre  la fois des rudits et des stylistes.
Il se pourrait bien mme, que cela ft arriv pour la premire fois.

Eh bien, pour le livre, sorti de cette collaboration, pour l'ART DU
DIX-HUITIME SICLE, les articles, sauf un article de Banville,
d'ordinaire trs lyrique  l'endroit de ses amis, tous les articles sont
des apprciations fadement bienveillantes, et telles que le journalisme en
consacre au livre d'un agent de change, qui dresse le catalogue de sa
galerie de tableaux.

       *       *       *       *       *

_Mardi 14 avril_.--Dner chez Riche, avec Flaubert, Tourguneff, Zola,
Alphonse Daudet. Un dner de gens de talent qui s'estiment, et que nous
voudrions faire mensuel, les hivers suivants.

On dbute par une grande dissertation sur les aptitudes spciales des
constips et des diarrhiques, en littrature, et de l, on passe au
mcanisme de la langue franaise.

A ce propos, Tourguneff dit  peu prs cela: Votre langue, messieurs,
m'a tout l'air d'un instrument, dans lequel les inventeurs auraient
bonassement cherch la clart, la logique, le gros  peu prs de la
dfinition, et il arrive que l'instrument se trouve mani aujourd'hui par
les gens les plus nerveux, les plus impressionnables, les moins
susceptibles de se satisfaire de l' peu prs.

       *       *       *       *       *

_Jeudi 16 avril_.--Cette jolie petite tte d'Armand, je l'ai vue, il n'y a
pas dix jours, si espiglement heureuse dans sa convalescence, si remueuse,
si veille, sur son oreiller, de la vie qui revenait.

Aujourd'hui,  quatre heures, sur cet oreiller,  la lueur du grand cierge
pascal peint et dor que le pape donna  son pre, je revois la tte du
pauvre enfant, avec de grands bleuissements sous ses yeux ferms, avec
l'affreuse rtractation de ses lvres violettes, sur le blanc des dents.
Je la revois,  neuf heures, cette tte aime, blanche de la pleur d'un
lys fltri, qui serait clair par un clair de lune.

L'enfant est mort d'une mningite, de cette inhumaine maladie, qui
s'attaque aux mieux portants. Son dlire, ce dlire particulier aux
maladies du cerveau, et qui fait, aux vieux comme aux jeunes, repasser,
dans les dernires heures de l'agonie, les sensations de leur vie--son
dlire tait  la fois doux et dchirant. Il ne parlait que de roses que
ses petites mains cherchaient  rassembler en bouquet, pour sa bonne amie,
la soeur qui le soignait, il ne parlait que de bouvreuils que ses petites
mains s'efforaient  attraper dans le vide, pour les mettre dans le giron
de sa mre, et sa voix expirante rptait toutes les gaies chansons
italiennes, que sa premire enfance avait entendues, dans la baie de
Naples.

Je ne crois pas aux maladies du cerveau ressemblant  des coups de foudre.
Cet enfant n'tait pas plus intelligent, pas plus spirituel qu'un autre,
mais cet enfant avait une facult que je n'ai jamais rencontre, pousse 
ce dveloppement chez aucun autre: la facult de la sensation. Je n'ai
jamais vu un enfant jouir, comme lui, du parfum d'une fleur, de la vue
d'une jolie femme bien habille, du confort d'un bon fauteuil du toucher
d'une chose agrable. Et son toucher  lui tait particulier, on peut dire
que c'tait une caresse. Non je n'ai jamais rencontr des sens procurant 
un tre, par le contact des choses, un panouissement sensuel semblable,
une flicit pareille. C'tait la facult suprieure de ce petit cerveau,
une facult anormale, et les facults anormales d'un cerveau, quelles
qu'elles soient, sont toujours menaces d'une mningite.

Le spectacle de cette mort est horrible. La mre, cette frle femme, s'est
donn pour tche d'tre forte pour elle et son mari, et, sans une larme,
elle veille  tout, elle fait tout, elle touche  tout, avec un corps tout
d'une pice, et des gestes automatiques qui font peur. J'tais tout 
l'heure dans sa chambre, devant son armoire  glace. Je n'oublierai jamais
la douce voix artificielle, qu'elle a prise pour me dire de me dranger,
et le haut-de-corps dsespr, avec lequel, l'armoire ouverte, elle a jet
sur ses bras, deux draps--les draps pour ensevelir son cher enfant.

       *       *       *       *       *

_Fin d'avril_.--A l'heure qu'il est, en littrature, le tout n'est pas de
crer des personnages, que le public ne salue pas comme de vieilles
connaissances, le tout n'est pas de dcouvrir une forme originale de style,
le tout est d'inventer une lorgnette avec laquelle vous faites voir les
tres et les choses  travers des verres qui n'ont point encore servi,
vous montrez des tableaux sous un angle de jour inconnu jusqu'alors, vous
crez une optique nouvelle.

Cette lorgnette, nous l'avions invente, mon frre et moi, aujourd'hui je
vois tous les jeunes s'en servir, avec la candeur dsarmante de gens, qui
en auraient dans leurs poches, le brevet d'invention.

       *       *       *       *       *

_10 mai_.--Des journes de malaise, de dtente morale, des journes
passes au lit, dans une vague vie. L dedans, de temps en temps, la
lecture d'un livre que je vais chercher, en chemise, sur la premire
range,  porte de la main: une lecture qui, dans le silence et le
recueillement tide du lit, approche les choses et les faits, comme dans
une vision lumineuse. Puis revenant par l-dessus, la somnolence et
l'enfoncement dans le vide. Des journes qui ont quelque chose du temps
qu'il fait dehors et de ses coups de soleil rapides, dans la monotonie
grise du ciel.

Ces jours-l, j'aime  lire de l'histoire, surtout de la vieille histoire:
il me semble que je ne la lis pas, mais bien plutt que je la rve.

       *       *       *       *       *

_Mardi 12 mai_.--Mes jeunes amis se marient l'un aprs l'autre.
Aujourd'hui c'est le tour de Pierre Gavarni. Et  l'glise, ma pense va
au souvenir du petit enfant qu'il tait, quand son pre l'a envoy, la
premire fois, chez moi.

Aprs la crmonie, Pierre m'a entran  l'htel Talabot, un htel au
plafond dont j'ai reconnu les peintures. Voillemot, pendant qu'il les
peignait pour Billaut, tait venu nous chercher, mon frre et moi, pour
les admirer. On a djeun autour de petites tables improvises, toutes
bruissantes du froufrou de robes heureuses. Le mari, charmant garon,
mais toujours un peu tombant de la lune, _hannetonnait_ l dedans,
poussant l'un ou l'autre, dans quelque coin, avec des mains de caresse,
vous disant des choses qu'il oubliait de finir, et qu'il terminait par un
sourire heureux.

C'tait le plus dlicieux spectacle de l'ahurissement, produit par l'amour,
chez un jeune homme distrait.

       *       *       *       *       *

_Dimanche 17 mai_.--Ma vie se passe  descendre au jardin voir fleurir des
roses, puis  remonter crire des notes sur Watteau.

       *       *       *       *       *

_Mardi 26 mai_.--Aujourd'hui j'ai 52 ans.

En l'honneur de cet anniversaire, la princesse m'a demand  dner. Comme
toutes les princesses, elle trouve amusant de faire une fois, par hasard,
un dner trs mal servi, o elle apporte la joie bruyante d'un enfant, au
restaurant.

Aprs le dner, on a fait, sur un tas de feuilles de papier, les plans
d'un htel idal, que la princesse ne construira jamais, mais qu'elle aime
 btir en imagination, avec les imaginations de ses amis.

       *       *       *       *       *

_Dimanche 31 mai_.--C'est maintenant comme un reproche, lorsqu'il m'arrive,
par la poste, un volume d'un confrre.

J'ai jet, aujourd'hui, dans un coin, la CONQUTE DE PLASSANS de Zola,
souffrant de voir sur ma table, ce joli volume jaune,  la couverture
toute neuve,  l'impression toute frache, qui semblait me dire: Toi, tu
es donc compltement fini?

       *       *       *       *       *

_Vendredi 5 juin_.--Hier, Alphonse Daudet est venu djeuner avec sa femme
chez moi. Un mnage qui ressemble  celui que je faisais avec mon frre.
La femme crit, et j'ai lieu de la souponner d'tre un artiste en style.

Daudet est ce joli garon chevelu, aux rejets superbes,  tout moment, de
cette chevelure en arrire, aux coups de monocle  la Scholl. Il parle
spirituellement de son impudeur  fourrer dans ses livres, tout ce qui lui
fournit des observations littraires, et se dit dj presque brouill avec
une partie de sa famille.

Puis l'on cause des uns et des autres... Daudet s'avoue beaucoup plus
frapp du bruit, du son des tres et des choses, que de leur vue, et tent
parfois de jeter dans sa littrature des _pif_, des _paf_, des _boum_. Et,
en effet, il est d'une myopie qui touche  l'infirmit, et semble lui
faire traverser les milieux de la vie, ainsi qu'un aveugle--pas mal
clairvoyant tout de mme.

       *       *       *       *       *

_Lundi 22 juin_.--Jules Janin a eu ce qu'il a ambitionn toute sa vie: un
bel enterrement.

Derrire sa dpouille ont embot le pas, du militaire, du civil, de
l'acadmique, avec la populace des lettres. Sa gloire, quoiqu'il ait eu, 
un moment, un certain talent, sa gloire sera celle d'un agrable et
loquace causeur. Elle ne durera gure plus que le JJ. en fleurs,
calligraphi au milieu du gazon de son jardin.

Le malheureux! on va l'enterrer  vreux. C'est, cruel pour des os aussi
parisiens que les siens, d'attendre, en province, le Jugement dernier.

       *       *       *       *       *

_Mardi 30 juin_.--Quand on vit quelque temps en communion avec les femmes
de Prudhon, ces portraits ne vous restent pas dans la mmoire, comme des
portraits. Elles flottent et sourient en votre pense rveuse, ces
effigies vagues et noyes dans la demi-teinte, ainsi que des types
potiques, des incarnations idales de la femme du Directoire, de l'Empire,
de la Restauration.

       *       *       *       *       *

_Mercredi 1er juillet_.--D'o venez-vous, comme a, disais-je, aujourd'hui,
 Mlle *** rentrant du dehors, au moment, o je poussais la petite porte
battante du parc: Je viens de faire des acquisitions. Puis, en riant:
Je viens d'acheter de la potasse chez l'picier.

Il y a dans le moment chez toutes les Parisiennes brunes, une passion de
devenir blondes, et toutes travaillent, non sans succs,  obtenir cette
coloration, en se lavant les cheveux avec de la potasse, dissoute dans de
l'eau.

Donc, nous nous sommes mis  causer toilette, et, elle me conte l'origine
de cette mode, elle m'apprend que le docteur Tardieu, ayant t visiter
une fabrique de potasse, avait t frapp du ton de la chevelure des
ouvriers et des ouvrires. C'tait le _blond flamboyant vnitien_. Et le
matre de l'tablissement disait  Tardieu, que les cheveux de tout son
monde devenaient comme cela, au bout de dix-huit mois. La chose raconte 
Paris, devant un cercle de femmes, avait fait faire d'abord secrtement,
puis ouvertement, des essais, et la potasse tait entre, d'une manire
officielle, dans la toilette de la Parisienne, de ces annes.

       *       *       *       *       *

_Mercredi 8 juillet_.--Je vais passer ma journe chez Alphonse Daudet, 
Champrosay, le pays affectionn par Eugne Delacroix.

Il habite une grande maison bourgeoise batit dans un petit parc minuscule
 la dix-huitime sicle. La maison est gaye par un enfant intelligent
et beau, sur la figure duquel, se trouve, joliment mle, la ressemblance
du pre et de la mre. Il y a encore l, le charme de la mre, une femme
lettre, toute efface dans une ombre de discrtion et de dvouement. On
dirait que tout s'est runi, pour enfermer entre ces quatre murs, cette
bienheureuse srnit bourgeoise des bourgeois, et cependant transperce,
par moments, sous la gat et la gentille griserie des paroles, un peu de
la mlancolie qui habite tout atelier de la pense.

La journe est accablante de chaleur. Les persiennes fermes, on esthtise
dans la pnombre, on cause, procds, cuisine de style. L-dessus, Daudet
se laisse aller  me parler de la prose, des vers de sa femme. Mme Daudet
veut bien me lire une pice de vers, o des fils disperss d'un col,
qu'elle vient de broder en plein air, la potesse imagine un nid, fait par
les oiseaux du jardin. Cela est tout  fait charmant. Une femme seule
pouvait le faire, et je l'engage  crire un volume, o sa proccupation
soit de faire avant tout, une oeuvre de femme.

Elle est vraiment trs extraordinaire, Mme Daudet. Je n'ai jamais
rencontr un tre, homme ou femme, qui ait si bien lu qu'elle, un lecteur
qui connaisse aussi  fond les moyens d'optique et de coloration, la
syntaxe, les tours, les ficelles de tous les militants de l'heure prsente.

Le soleil tomb, l'on monte en canot, et le long de la rive, une ligne 
la main, l'on disserte et l'on esthtise encore, dans les menaces d'un
orage et les roulements du tonnerre.

       *       *       *       *       *

_Samedi 11 juillet_.--L'envie, et l'envie du haut en bas de la socit,
c'est la grande maladie nationale. J'ai eu un parent trs riche et trs
avare, qui aurait donn de son argent, et pas mal, pour voir tomber du
ministre Lamartine, qu'il ne connaissait pas du tout.

Ce parent, tait le reprsentant de la grande bourgeoisie franaise, qui
souffre des pomes crs par le pote, des victoires gagnes par le
gnral, des dcouvertes mises au jour par le savant. Car, en effet, toute
la notorit, tout le retentissement, tout le bruit glorieux qui se fait
en France autour d'un nom franais, semble se faire au dtriment de tous
les Franais.

A toute affirmation d'une supriorit, chacun en France jaunit un peu, et
chacun sent l'ictre rongeur, mordre  son foie jaloux.

       *       *       *       *       *

_Mercredi 15 juillet_.--Je pars pour le lac de Constance, pour Lindau, o
de Behaine m'a offert l'hospitalit, dans la villa Kallenberg.

Je suis dans un compartiment britannique, et je vois, au mme moment, sept
anglais remonter leurs montres. C'est fait d'une manire si mcanique, si
automatique, que cela me fait presque peur, et que je me sauve dans un
autre compartiment.

       *       *       *       *       *

_Samedi 18 juillet_.--Villa Kallenberg. Ce pays est vraiment charmant.
C'est au milieu de montagnes bleues, une petite mer ayant le clapotement
des vagues et la brise du soir d'un ocan,--d'un ocan en miniature, que
les Allemands appellent la mer de Souabe. L'eau est claire d'une clart
lgrement savonneuse, et la terre est l'amie des essences rares, des
arbustes  fleurs, des arbres au feuillage pourpre, au feuillage panach,
et cette verdure et cette floraison poussent dans l'eau.

Puis ici, le paysage a une luminosit particulire. Des reflets de cette
tendue immense d'eau, comme des reflets d'un miroir frapp de soleil, la
rive, les arbres, la villa, sont tout brillants des clairs d'une lumire
courante.

       *       *       *       *       *

_Dimanche 19 juillet_.--Hier, le comte de Banneville prenait sa place, 
l'Htel de Bavire de Lindau, pour le souper. Deux Allemandes surviennent.
Le garon d'htel leur indique leurs places,  ct du jeune secrtaire
d'ambassade: Prs d'un Franais, nous ne voulons pas tre empoisonnes!
s'crie tout haut, l'une d'elles en franais. Et ces femmes taient des
femmes de la socit.

Cette brutalit, peut mieux que toute chose, indiquer l'exaspration
haineuse de l'Allemagne pour la France.

       *       *       *       *       *

_Mardi 11 aot_.--Le jeune comte de Balloy est venu passer deux ou trois
jours ici, avant de se rendre en Perse, o il est nomm second secrtaire.
Il a pass trois ans en Chine, et en cause trs intelligemment.

Il est quelque peu bibeloteur, et trs amusant  entendre raconter la
fabrication toute primitive des maux cloisonns. La carcasse de la pice
faite, les cloisons soudes, l'ouvrier, sur le pas de sa porte, a devant
lui un _plat de feu_, une espce de four de campagne, dans lequel il cuit
et recuit l'mail, une trentaine de fois, soufflant son feu,  grands
coups d'ventail. La fabrication se fait presque avec les doigts, aids de
deux ou trois petits mchants instruments, et sans plus d'appareil et de
dpense d'tablissement que cela.

Il dit que la lucidit des cloisonns chinois tient  ce que tout
l'intrieur des cellules, avant que l'mail y soit vers, est argent: les
artes extrieures tant dores aprs la finition de la pice.

Il me donne ce dtail curieux, que les collectionneurs chinois n'exposent
jamais leurs objets d'art.

L, l'objet d'art est toujours enferm dans une bote, dans un tui, dans
un fourreau d'toffe, et presque cach dans quelque coin du logis. Le
collectionneur chinois le possde, pour en jouir, et s'en dlecter, lui
tout seul, la porte ferme, dans une heure de repos, de tranquillit, de
recueillement amoureux. S'il le fait voir, cela se passe  peu prs ainsi:
il invite un ami, un collectionneur comme lui,  prendre une tasse de th.
Et tout en humant l'eau odorante, il s'chappe  dire: Au fait, je me
suis procur un beau morceau de jade! Et le voil, tirant lentement de sa
bote, son bibelot, le faisant tourner et retourner sous les yeux de son
ami, lui en dtaillant les beauts.

Et aprs que tous deux l'ont admir longuement et secrtement, notre
collectionneur fait rentrer le bibelot dans sa bote, et la bote dans sa
cachette.

       *       *       *       *       *

L'abb de Lansac parlait hier d'un prtre, d'un chanoine de Notre-Dame,--je
crois que c'est l'auteur de l'HOMME D'APRS LA RVLATION--qui,
ennuy du temps qu'il fallait donner au manger, et un peu dgot de la
matrialit de la chose, s'tait fait fabriquer des sucs de viandes, des
essences de lgumes, du sublim d'aliments, dont il se nourrissait, sous
la forme immatrielle de quelques gouttes prises dans un flacon.
Malheureusement, au bout de quelques annes de ce rgime, l'estomac et les
entrailles de ce mangeur spiritualiste, se resserrrent de telle sorte,
qu'il manqua mourir.

       *       *       *       *       *

_Lundi 17 aot_.--Le caractre des heures de dcouragement,
c'est de vivre rencogn dans l'heure prsente, la pense comme ramene
sur elle-mme, et retire du champ de l'avenir, o elle est toujours
 prendre le galop.

--------Il est des maris de ce temps, qui traitent leurs femmes comme des
filles. Ils combattent leur rpulsion par des cadeaux, et triomphent  la
longue de l'antipathie de ces pauvres et faibles cratures, en dveloppant
et encourageant chez elles, des dsirs de cocottes qu'ils satisfont, 
l'instar des riches entreteneurs.

       *       *       *       *       *

_Mardi 18 aot_.--Lucerne. Rien de douloureux, dans ces pays limitrophes
de la France, comme un dner de table d'hte, ce dner jusqu' ce jour, o
rgnait le Franais par le droit de la grce, de l'esprit, de la gat!
Aujourd'hui,  peine notre langue se susurre-t-elle tout bas, et au haut
bout, l'on voit, comme ce soir, un Prussien en uniforme, tout militaire et
tout raide,  cette place d'honneur. Le Franais en est  regretter ces
files de muets gentlemen et de caricaturales ladies, qui ont cd la place
 l'invasion des touristes allemands, et  leur grossire mancipation par
le monde.

       *       *       *       *       *

_Mercredi 19 aot_.--Dans le voyage en bateau  vapeur, le long des berges
du lac des Quatre-Cantons,  chaque crique,  chaque dbarcadre, toutes
ces estacades, tous ces balcons, toutes ces avances, toutes ces
balustrades, que peuplent au milieu de plantes grimpantes, des voyageuses
accoudes dans des mouvements de grce,--toutes ces lgres architectures
de bois, le pied dans l'eau, portant des fleurs et des femmes, me
semblaient drouler devant moi, les images d'un album japonais, les
reprsentations de la vie au bord de l'eau de l'Extrme-Orient.

... Par ces altitudes sans arbres et sans herbes, par la nuit qui
commenait  tomber, par ces tnbres claires de la blancheur de l'cume
des gouffres, ce sentier d'abmes, avec ses ponts du Diable, avec ses
tours et ses dtours sans fin dans les anfractuosits du rocher plein
d'horreur, me donnait la sensation d'une terre finissante,  l'entre d'un
monde inconnu.

       *       *       *       *       *

_Jeudi 20 aot_.--La Furca, le Grimsel. Sur ces hauts sommets, le voyageur
jouit de la puret de l'air, comme un gourmet d'eau, jouit  Rome, de la
bont de l'_aqua felice_.

       *       *       *       *       *

_Vendredi 21 aot_.--Le Handeck, Meyringen, sept heures de marche.

Giessbach. Une cration de gnie, et du gnie le plus moderne. Un htel o
l'on est servi par de jolies prostitues travesties en virginales
Suissesses, et o, aprs dner, l'on vous gratifie d'une vraie cascade,
illumine de feux de bengale.

       *       *       *       *       *

_Samedi 22 aot_.--Ce matin, l'embarcadre de Giessbach s'offrait aux
regards, comme le plus charmant tableau de genre, comme un tableau digne
de la touche spirituelle de Knaus. Une montagne de malles et de sacs de
nuit, une vieille calche au velours rouge pass, des chaises  porteurs
sur lesquelles taient renverses des fillettes en robe blanche, les
mollets  l'air: tout un capharnam de choses accidentes de jolis petits
dtails linaires, de jolis petits tons.

Au poing, le bton  la corne de chamois, et dans le harnachement de cuir
soutenant  la ceinture, la lorgnette, l'album, l'ventail, l'ombrelle, de
jeunes voyageuses se tenant debout, tout ariennes dans le voltigement de
leur voile de gaze, autour de la figure.

Il ne faut pas oublier, en un coin, un groupe de Suissesses, au corsage de
linge blanc, silencieuses, les bras croiss sur la poitrine. Elles
formaient un cercle de femmes, se regardant avec des regards vagues, et un
peu exalts,--les regards qu'elles ont  l'glise.

Soudain du milieu d'elles, un chant s'est lev, un chant triste, comme
une mlancolie de montagne. Et sans s'occuper de ceux qui taient l, et
comme pour se faire plaisir  elles-mmes, toutes  leur chant, ces femmes
ont continu  vous remuer douloureusement l'me, avec leurs voix. Leurs
chants, peu  peu, je ne sais comment, ont fait renatre le souvenir, et
m'ont rappel que l, o j'allais passer aujourd'hui, j'y avais pass, il
y a vingt ans, avec mon frre.

Alors pendant que, la tte basse, les yeux roulant des larmes, je
tracassais, de mon bton, les cailloux, j'entendais de Behaine, clater en
un long sanglot. Ces chants, ces modulations, ces plaintes musicales
avaient fait, tout  coup, remonter  la surface de nos coeurs saignants
et vides, des douleurs enterres,--lui, son Armand, moi, mon Jules,--et
tous deux, nous repleurions nos bien-aims.

       *       *       *       *       *

_Dimanche 23 aot_.--Sur le bateau de Romanshorn  Lindau, j'tudiais une
allemande dnant, dont le profil,  tout moment, se penchait, de bas en
haut, vers un voisin, en de bestiales coquetteries. C'tait une crature
blonde et bovine, avec des tons d'ambre dans le lait de sa chair, des
sourcils fauves, de longs cils roux, faisant comme un battement d'ailes de
gupes, au-dessus de la pmoison de son regard. J'ai vu rarement un appel
_ la braguette_, avec une telle cochonnerie de l'oeil, une telle
apptence suceuse des lvres.

Le sensualisme de la femme allemande a quelque chose, en style noble, du
_rut_ de Pasipha.

... Dcidment les voyages, ne sont qu'une suite de petits supplices. On a,
tout le temps, trop chaud, trop froid, trop soif, trop faim, et tout le
temps, on est trop mal couch, trop mal servi, trop mal nourri, pour
beaucoup trop d'argent et de fatigue.

En raison du pittoresque prvu, que l'Europe peut vous offrir, a n'en
vaut vraiment pas la peine.

       *       *       *       *       *

_Lundi 24 aot_.--Ce soir, Mme de Behaine dfinissait admirablement le
got de toilette de l'ancienne parisienne. tre bien chausse, bien
gante, avoir de jolis rubans: la robe n'tait qu'un accessoire
disait-elle.

J'ajouterai que c'tait aussi une toilette, dans les nuances douces, dans
une tonalit discrte. Le voyant, le _coup de pistolet_ dans l'habillement
de la femme, est une victoire du got tranger, du got amricain sur
l'ancien got franais.

--------Dans le monde, il y a tout  redouter des hommes aux ides
librales et aux habits de coupe clricale.

       *       *       *       *       *

_Mercredi 2 septembre_.--L'anniversaire de la dfaite de la France prend,
cette anne, en Bavire, un caractre religieux. En ce jour, nous
rappelant Sedan, j'ai vu, avec le soleil levant, arriver dans le jardin,
le pre et la mre Kallenberg, qui, avec des gestes de pontifes, ont hiss
le pavillon aux couleurs allemandes. Puis cela fait, ils ont fait joindre
religieusement leurs mains  leurs trois petits enfants, qui ont entonn
un hymne de guerre contre nous.

Pendant que l'excration de notre pays devient un culte, qu'elle se glisse
dans la prire de l'enfant d'outre-Rhin, en France qui se souvient? qui
prvoit ce que nous rserve cette jeune gnration?

       *       *       *       *       *

_Jeudi 3 septembre_.--Dpart de Lindau pour Paris, par Constance,
Schaffouse, Ble.

J'ai vu peu de femmes si studieusement occupes du bonheur de leurs maris,
que la femme de mon ami. La proccupation de faire  son _pauvre homme_ la
vie douce, d'carter tout ce qui peut mettre un nuage sur son front, de
lui donner le plat qu'il aime, de lui sauver le dsagrable d'une nouvelle,
de dfendre enfin,  toute heure, son systme nerveux des mauvaises
choses physiques et morales, dpasse tout ce qu'on peut imaginer. Il y a
l, certes, une qualit dlicate de dvouement particulire  la femme, et
que l'homme ne possde jamais d'une manire si rgle, si continue, si
persistante.

Je pensais, en vivant au milieu de ce mnage, que l'amour d'une honnte
femme pour son mari, est encore ce qu'il y a de meilleur en fait d'amour.

       *       *       *       *       *

_Dimanche, 13 septembre_.--Auteuil. Je vague au milieu de mes livres, sans
les ouvrir, de mes dessins et de mes fleurs, sans les regarder. Les
attaches qui existaient en moi pour toutes ces choses, me font l'effet
d'tre casses. Ma maison mme ne me semble plus tre pour moi, ce qu'elle
tait, il y a six mois. Je ne jouis pas d'y tre. Je ne sais quelle
indiffrence de mourant m'est venue, avant l'heure. Autrefois un dsir,
une ambition, une esprance me sortaient, un jour, violemment de cet tat
d'me.

Aujourd'hui, je sens qu'il n'y plus rien au monde, que je me donnerais la
peine de dsirer, d'ambitionner, d'esprer, de rver. J'en suis arriv 
ce dtachement de la vie militante, o dans le dernier sicle, un homme,
comme moi, s'enterrait dans un couvent: un couvent de Bndictins.

Mais le rgime de la libert a tu ces retraites pour les blesss de la
vie.

       *       *       *       *       *

_Lundi 14 septembre_.--Exposition nationale de nos manufactures. La
tapisserie, on peut le dclarer  la stupfaction de bon nombre de gens,
la tapisserie est un art perdu. Ce n'est plus qu'une laborieuse imitation
terne et noire de la peinture.

Dans les tapisseries modernes, exposes l, il ne se trouve plus rien de
cet art particulier, de cette cration conventionnelle, qui faisait des
tableaux de laine et de soie, d'aprs des lois et une optique, qui ne sont
ni les lois ni l'optique de la peinture  l'huile.

       *       *       *       *       *

_Mardi 15 septembre_.--Dpart pour Bar-sur-Seine.

Pendant les heures lentes du voyage, je pense qu'il y a, cette anne,
quarante ans que je viens, tous les automnes, passer un mois dans cette
maison de famille. Je me revois  mon premier voyage. J'avais douze ans,
quand mon cousin, le pre de celui-ci,  la descente de la diligence de
Troyes, m'acheta une blouse blanche, pour mettre sur mes vtements de
petit parisien. Quel mois accident, que ce mois! Tout d'abord pour mes
dbuts, je tombai  la Seine, o je pensai me noyer, et quelques jours
aprs, je me faisais clater dans les mains, une poudrire,--heureusement
en carton,--et mille autres imprudences.

C'est curieux, tout ce feu, toute cette exubrance tout ce diable au corps,
toute cette activit violente, s'taient envols de mon individu, quand
je revins, l'anne suivante. J'tais devenu un _jeunet_ srieux, trs peu
remuant, presque triste, et qui, couchant dans la bibliothque, passait
ses nuits  lire les ditions strotypes avec les bons yeux de l'enfance,
passait ses journes  rvasser.

--------Un mot de cur d'ici, parlant d'une femme qui accouche tous les
ans: Cette femme est comme un confessionnal, il y a toujours du monde.

       *       *       *       *       *

_Lundi 28 septembre_.--Aujourd'hui, toute la journe, nous l'avons passe
chez un _machabe_. C'est le nom que le lieutenant de gendarmerie donne
aux vignerons du pays.

Une journe de course, en plein soleil, aprs des perdreaux rouges, dans
les cteaux de vigne,  la pierraille croulante sous les souliers de
chasse. Et le soir, presque endormi de fatigue, avec beaucoup de vague
dans la cervelle, je suis couch au fond d'une barque, que mon machabe
fait glisser, sans bruit, au milieu de la nuit et des ombres tranges des
deux bords. De temps en temps, un bruit  la fois crpitant et mouill: ce
sont des crevisses qui tombent des balances dans un seau.

Les sensations dans cette barque, par les heures crpusculaires,
n'appartiennent plus, pour ainsi dire, aux sensations du jour et de
l'veil. C'est, comme si j'allais en un rve, conduit par mon frre sur
une eau morte, dans un paysage de l'autre monde.

       *       *       *       *       *

_Mardi 29 septembre_.--La vieille Marguerite, la cuisinire piscopale de
mon oncle de Neufchteau, est ici, et, ses vieux doigts de soixante-dix
ans, font rapparatre, pour la dernire fois, les fricasses de poulets
au beurre d'crevisse, les salmis de bcasses, parfums de baies de
genivre, tous ces _fricots sublimes_, que n'a jamais gots un Parisien.

Je songe, en dgustant ces succulences, avec le respect qu'on a pour ces
choses d'art, quelle nation nous avons t, quel paradis est la France, et
quels sauvages sont nos vainqueurs.

Il y a vraiment dans cette vieille cuisine provinciale de la France, comme
l'exquisit d'une civilisation, que les nations nouvelles ne referont plus!

       *       *       *       *       *

_Jeudi 1er octobre_.--Il y a des jours o la fatigue, au sortir du lit,
est crasante, o ma vie se trane comme dans une courbature. Cette
fatigue-l, serait-ce la vieillesse? Il me semble aussi parfois que je
n'ai plus l'acuit humaine des perceptions, et que la somnolence des
Limbes m'envahit. Ces impressions, je les prouve au milieu d'un grand
vent d'automne, et des grondements d'une meute, qui digre, colre, les
quatre membres d'une pauvre vache, morte d'une pritonite.

-------- la bonne,  la mauvaise humeur d'un homme, il y a toujours un
motif. Chez la femme rien de pareil. Elle est subitement traverse par un
courant de gaiet ou de tristesse noire, sans cause.

--------Les ambitieux de province ne sont, la plupart du temps, que les
machinistes de l'ambition de leurs femmes: la carrire d'un mari, son
lection au conseil gnral, tant  peu prs toute la distraction, que
peut se donner une femme intelligente.

       *       *       *       *       *

_Lundi 5 octobre_.--Hier, pendant que je cherchais un carambolage par les
quatre bandes, sur le billard du casino, j'ai entendu de mes oreilles,
cette phrase prononce par un gros bourgeois de la localit: Eh monsieur
je ne veux pas revenir  des temps o l'on me forcera  battre les
tangs! Il rpondait, ce gigantesque imbcile,  un monsieur qui lui
disait: Qu'est-ce que a vous fait, au fond, le retour du comte de
Chambord?

La phrase de ce Prudhomme est bien grave, elle condamne la France
irrvocablement  la Rpublique.

--------A propos d'lections, et des statistiques fournies, ces jours-ci,
par de simples gendarmes, j'ai t frapp de la certitude, pour ainsi dire,
de la prophtie du renseignement sur les votes. C'est d'autant plus
merveilleux, que ces hommes reoivent la dfense d'aller au caf, de se
mler  la vie de leurs concitoyens, et qu'il leur est ordonn, en mme
temps, de savoir ce qu'ils font, ce qu'ils disent, ce qu'ils pensent.

       *       *       *       *       *

_Samedi 10 octobre_.--Tout de mon long sur la terre, la joue sur le bras,
c'est pour moi un des plaisirs de la chasse au bois, de _somnoler_,  demi
veill par le fourmillement de la terre, le susurrement de l'air
ensoleill, les jappements lointains de la meute, dans les profondeurs de
la fort.

--------En province, toute puissance de travail se perd, au bout de
quelque temps, dans le _farniente_ plantureux de la vie matrielle. Il est
arriv ici un ingnieur, travailleur, grand liseur, qui ft devenu
quelqu'un, s'il tait rest  Paris. Dans deux ans, il ne fera plus que sa
besogne, ne lira plus un livre, perdra la curiosit des choses de l'esprit,
deviendra un estomac.

       *       *       *       *       *

_Lundi 26 octobre_.--Hier, je suis tomb  dner,  l'improviste, 
Saint-Gratien. La princesse faisait, demi couche sur un grand divan,
l'espce de sieste rflchissante, qu'elle a l'habitude de faire, tous les
jours,  la tombe de la nuit. Elle s'est tout  coup dresse sur les
pieds, et m'entranant dans le grand salon, qu'elle m'a fait plusieurs
fois parcourir d'un bout  l'autre, dans une promenade, au pas ht,
presque militaire, elle s'est mise  me parler des dceptions que la vie
vous apporte: a donne presque envie de rire, dit-elle, quand il arrive
une seule de ces choses,  la fois, mais lorsqu'il y en a beaucoup,  la
suite l'une de l'autre, cela fait rflchir tristement!

       *       *       *       *       *

_Vendredi 30 octobre_.--Ce matin j'ai t prendre Burty, et nous avons t
_inspectionner_ l'arrivage de deux envois du Japon. Nous avons pass des
heures, au milieu de ces formes, de ces couleurs, de ces choses de bronze,
de porcelaine, de faence, de jade, d'ivoire, de bois, de carton, de tout
cet art capiteux et hallucinatoire. Nous avons pass des heures, tant
d'heures, qu'il tait quatre heures quand j'ai djeun. Ces dbauches
d'art--celle de ce matin m'a cot beaucoup de cents francs--me laissent
comme la fatigue et l'branlement d'une nuit de jeu. J'emporte de l une
scheresse de bouche, que l'eau de mer d'une douzaine d'hutres peut seule
rafrachir.

J'ai achet des albums anciens, un bronze si gras qu'il semble la cire de
ce bronze, et la robe d'un tragdien japonais, o sur du velours noir, des
dragons d'or aux yeux d'mail, se griffent au milieu d'un champ de
pivoines roses.

       *       *       *       *       *

_Dimanche 1er novembre_.--Paris. Une lettre de Zola me convie, aujourd'hui,
 aller voir la rptition de sa pice (LES HRITIERS RABOURDIN).

Cluny: une salle de spectacle qui, en plein Paris, trouve le moyen de
ressembler  une salle de province, comme peut-tre, par exemple, la salle
de Sarreguemines. C'est navrant, pour un homme de valeur, d'tre
interprt dans une telle salle. Et je ne pense pas sans tristesse 
Flaubert, dont le tour va venir dans un mois.

Au fond, une rptition a toujours de l'intrt pour moi. C'est le seul
milieu, o un semblant de fantastique se mle  la vie relle. Et je
regardais dans cette lumire indescriptible, dans cette lumire faite de
la clart mourante d'un crpuscule et du flambement flave du gaz, mal
allum, je regardais la petite Charlotte Bernard, passer des coulisses sur
la scne, avec sur sa peau des colorations et des glacis d'une crature de
clair de lune.

       *       *       *       *       *

_Lundi 2 novembre_.--Au milieu de la matrialisation et de l'utilitarisme
moderne, un seul sentiment immatriel et dsintress subsiste en France:
le culte des morts.

Je ne crois pas qu'il y ait ce jour, dans les cimetires des autres pays
de l'Europe, tant de robes noires, tant de couronnes, tant de fleurs. En
sortant du cimetire, je me suis crois  la porte, avec Dubois de
l'Estang qui, en me donnant la main, m'a dit: Vous revenez de chez votre
frre? Cette phrase qui me faisait revenir d'auprs d'un mort, comme de
chez un vivant, m'a fait plaisir toute la journe.

       *       *       *       *       *

_Mercredi 4 novembre_.--La princesse m'a fait des reproches tendres, sur
ce que je sjournais chez tout le monde, except chez elle. Donc je pars
aujourd'hui pour Saint-Gratien, quittant avec un certain regret mon chez
moi, dans lequel je n'tais pas fch de me rinstaller aprs tant de mois
d'absence.

Ce soir, on lit,  haute voix, le volume de Daudet, que j'ai apport:
FROMONT JEUNE ET RISLER AN. Au milieu de la lecture, Popelin se met 
prendre de petits morceaux de papier, et sur leur surface mouille, fait
tomber des taches de couleur, imitant les marbrures du papier peigne. La
princesse, d'un oeil  demi entr'ouvert, regarde un moment faire, puis
tout--coup, avec un vrai coup de patte de chat, elle ramne  elle la
bote d'aquarelle, arrache une feuille du bloc de Whatman, et la voil 
barbouiller,  barbouiller. Une feuille couverte, elle passe  une autre,
puis  une autre, inventant les ficelles les plus extraordinaires pour
faire des claboussures patantes.

Toute heureuse de _cochonner_, elle fait cracher, sur le papier, sur sa
robe de cachemire blanc, le carmin et la cendre verte. Et comme je lui
raconte la manire dont les peintres dcorateurs font les veines du bois,
je lui vois arracher son peigne de son chignon, et de son peigne faire des
stries sur son coloriage.

Elle est toute veille, ne s'occupant pas de l'heure que marque la
pendule, et coloriant et marbrant avec l'appassionnement fivreux du
plaisir de l'enfance.

       *       *       *       *       *

_Samedi 7 novembre_.--C'est le jour o Giraud et les intimes de la maison
viennent djeuner. Ce petit monde dne, couche, et ne repart que par le
train de dix heures, du dimanche soir.

Autour de la table, il y a ce matin, Jalabert, Philippe Rousseau, au noir
de la physionomie aurol du blanc de ses cheveux. Parmi les femmes c'est
Mme Guyon, l'actrice  moustaches, l'excellente femme, qui a l'air d'une
garde-malade rbarbative.

       *       *       *       *       *

_Dimanche 8 novembre_.--Des promenades courantes, au milieu de causeries
violentes, tout--coup interrompues par _Dick, Dick, Dick!_

C'est la princesse qui se retourne, et rassemble toute sa meute de petits
chiens: Mie, la petite chienne paralyse, Nina, la chienne gymnaste, Miss
l'impotente: hippopotamesque petit animal,--et enfin Dick, abruti par les
grandeurs, et qui se perd toutes les cinq minutes.

       *       *       *       *       *

_Lundi 9 novembre_.--...La causerie d'aprs djeuner s'assoupit peu  peu,
on parcourt les journaux.

Enfin il est deux heures, la princesse se met  sa table, et commence mon
portrait. Peu  peu le silence se fait dans l'atelier. L'on n'entend plus
que le bruit de l'effacement du morceau de gomme lastique du gnral
Chauchard, le bruit de la taille du crayon de Popelin, le bruit du coucou,
les gloussements des petits chiens, les rires touffs des demoiselles,
ainsi que dans le coin d'une classe. La princesse travaille applique,
absorbe.

De temps en temps, la tte de diable du vieux Giraud apparat derrire
l'paule ou le gant de Sude de la princesse, et jette le nez d'un dessin
plus fin... le collet n'a pas d'paisseur. Et aussitt il disparat, et
retourne aquareller,  sa place, des costumes de fantaisie pour LA HAINE
de Sardou.

La princesse travaille toujours. Le jour baisse, elle continue.

Enfin la sance est leve. La princesse se rejette de suite, sans prendre
une minute de repos,  sa broderie, et tout en tirant l'aiguille, elle
dit: Apportez-moi ce morceau de satin blanc qui est l... je voudrais y
broder quelque chose, avec les soies qui sont ici. Et le morceau de satin
blanc et les soies apports, il faut que Popelin fasse instantanment une
fouille dans les armoires, et retrouve ses cartons de dessins de fleurs,
parmi lesquels la princesse choisit une tulipe. C'est vraiment chez cette
femme une activit merveilleuse.

La lampe a t apporte. La princesse travaille  sa tapisserie, en
combinant dans sa tte sa broderie. Mlle Julie Zeller fronce les 75 mtres
de garniture de sa robe, Mlle Abbatucci soutache un corsage de jais, Mme
de Galbois tricote un bonnet pour le vieux Giraud. Les hommes se sont
rassembls autour de l'atelier de confection. Giraud, qui a fait une
sieste, se rveille tout merillonn, et adresse des drleries  Mme de
Galbois.

       *       *       *       *       *

_Jeudi 12 novembre_.--Saint-Gratien s'embarque, aujourd'hui, pour visiter
l'maillerie du Bourget. Toute la journe, dans ces ateliers de magie, o
l'on voit couper du verre, comme du beurre, et faire avec ce verre, des
rosettes, ainsi que l'on en ferait avec du ruban.

Je suis toujours frapp des nergiques dessins, que donne la trituration
de l'industrie, dessins que personne n'a tent de faire. Quel dessin que
le jeune homme mont sur un escabeau, soufflant un abat-jour, les joues
gonfles.

Dans la partie de l'maillerie o l'on prpare les plaques pour les rues
de Paris, le pittoresque ajustement de l'homme et de la femme, semant
l'mail sur la fonte rouge: l'homme avec son mouchoir lui couvrant le bas
de la figure: la femme avec ce cache-bouche, termin par ce long serpent
s'enroulant autour de sa ceinture. Et la belle gravit de style que donne
aux mouvements, aux attitudes, le danger du mtier!

       *       *       *       *       *

_Vendredi 13 novembre_.--A djeuner,  propos de Zola, dont le nom a t
prononc par moi, et qu'on abme comme dmocrate, je ne puis pas
m'empcher de m'crier:

Mais c'est la faute de l'Empire. Zola n'avait pas le sou. Il avait une
mre, une femme  nourrir. Il n'avait pas d'abord d'opinion politique.
Vous l'auriez eu avec tant d'autres, si on avait voulu. Il n'a trouv 
placer sa copie que dans les journaux dmocratiques. Eh bien, en vivant
tous les jours avec ces gens, il est devenu dmocrate. C'est tout
naturel... Ah! princesse, vous ne savez pas quel service vous avez rendu
aux Tuileries, combien votre salon a dsarm de haines et de colres, quel
tampon vous avez t entre le gouvernement et ceux qui tiennent une
plume... Mais Flaubert et moi, si vous ne nous aviez achets, pour ainsi
dire, avec votre grce, vos attentions, vos amitis, nous aurions t tous
deux des reinteurs de l'Empereur et de l'Impratrice.

       *       *       *       *       *

_Samedi 14 novembre_.--Fin de journe assez grise. La princesse un peu
enrhume, et qui ternue  se faire sauter le crne, est chez elle, comme
retire dans la fourrure de son veston bleu. Benedetti souffrant d'un
rhumatisme garde la chambre. Mme Guyon et Mme Gautier ont la migraine.
Mlle Abbatucci qui a voulu faire des papiers granits,  souffler de
l'encre verte dans un pulvrisateur, prise de mal de coeur, a t se
coucher.

Dans l'atelier, je suis seul, dsoeuvr, et un blanc soleil d'hiver
claire si joliment toutes les choses qui sont l, qu'il me prend la
tentation de les dcrire. Je veux laisser un souvenir de cette pice, qui
fut vraiment pendant l'Empire, l'aimable domicile du gouvernement de l'art
et de la littrature, le gracieux ministre des grces. Je veux laisser un
souvenir ressemblant  la fois  une peinture et  un inventaire de
commissaire-priseur, quelque chose qui, dans les temps futurs, permette 
ceux qui aimeront la mmoire de la princesse, de la retrouver, de la voir,
comme s'ils poussaient la porte de cet atelier, gard dans la cendre d'une
Pompi.

L'atelier est une grande annexe contre le salon de droite, dont les
fentres latrales qui n'ont pas t bouches, forment des niches. Les
deux faades dont l'une regarde Catinat, dont l'autre regarde le parc et
Montmorency, sont pour ainsi dire deux grandes baies vitres, par
lesquelles le soleil et la lumire entrent  flot. La faade parallle au
salon est perce seulement d'une porte-fentre, d'o l'on descend dans
l'alle menant au lac d'Enghien.

On entre du salon dans l'atelier, comme par une espce de petit corridor,
fait et reserr entre de grands meubles de marqueterie couronns d'oiseaux
empaills, de bassins de cuivre orientaux, de cabinets de laque rouge, de
petites tables de nacre et d'caille, de tout un monde de choses, o
brillent les reflets des mtaux, o clatent les couleurs des plumages
exotiques. Tout  l'entre, une fontaine maille verte et bleue, pour le
lavage des doigts salis par le maniement du crayon.

Le passage s'largit entre des paravents, sur lesquels sont drapes des
toffes de la Chine, des toffes du Maroc lames d'or, et contre lesquels
sont entrouverts des cartons, laissant voir des bouts de dessins et des
papiers de toute couleur.

Si l'on tourne  droite, on trouve dans la baie de l'ancienne fentre du
salon, un petit canap vert ray de blanc, surmont des mdailles, des
diplmes que la princesse a reus aux expositions. Au milieu, figure pose
sur le rebord de la fentre, une grande photographie reprsentant le
prince imprial. Puis, au mur, dans l'encoignure, un cadre contenant
d'immenses papillons du Brsil qui semblent des morceaux d'azur, et une
reproduction photographique du tableau du fils Giraud: le Charmeur.

Et nous voici devant la grande baie qui regarde Catinat, et devant un
amoncellement de meubles et de porcelaines encombrant le vide, avec la
profusion qu'aime la princesse. C'est d'un ct une table en marqueterie,
surmonte d'une corbeille en porcelaine, de l'autre une table portant un
vase jaune imprial, fabriqu par Decker, duquel s'lance un palmier.
Entre les deux tables est plac un grand divan, couvert de la perse qui
garnit tout le rez-de-chausse, et met aux plafonds et aux murs son vert
d'eau, fleuri de fleurs roses et bleues. Un grand tapis de Perse, tout gai,
tout riant, et o dans la pourpre de petits morceaux de blanc ressemblent
 des morceaux de papier sems sur la laine, couvre le parquet et tout ce
ct de l'atelier.

En avant du divan, une chaise en sparterie, brode de soie jaune et bleue,
et devant le mtier  tapisserie de la princesse, o la bande commence
est cache sous un mouchoir de soie brod de fleurettes violettes. A ct
monte, sur son haut pied, un grand panier en vannerie, orn de noeuds de
rubans, contenant les soies de la princesse, dans un _fazzoletto_ rouge,
ray d'or.

Ce coin est le coin du travail de la femme chez la princesse, et le coin
de son repos. L, est le mtier  tapisserie, o elle se jette au sortir
du dessin et de l'aquarelle. L, est le grand divan de perse, o,  la
tombe de la nuit,  cette heure qui l'attriste, elle fait sa petite
sieste mlancolique. L, est la corbeille des chiens, dormant leur sommeil
recroquevill! L, est le petit divan vert ray de blanc, o se tiennent
les colloques intimes de la politique, les entretiens d'affaires, les duos
de la sollicitation et de la protection, petit canap qu'elle affectionne,
et d'o ses pieds frileux vont chercher, tout  ct, le souffle tide
d'une bouche de calorifre, qui ventile le poil remuant des petits chiens
dans leur corbeille.

Dans le grand panneau qui fait face au salon, il y a d'abord dress contre
le mur un immense meuble de marqueterie hollandaise, aux tiroirs _en
tombeaux_, portant sur sa corniche des vases argents, dans lesquels sont
ouverts des parasols japonais.

Puis, c'est un bureau Louis XV, sur lequel la princesse crit un billet
press, inscrit un renseignement, une adresse, le nom d'une plante en
latin. Sur ce bureau se voient un buvard en maroquin blanc, dont se
dtache le relief d'un _M_ en bronze dor; un encrier form par une boule
en cuivre, port par un aigle argent; un coupe-papier en bois de santal,
aux incrustations de nacre; de grands ciseaux dans une gaine de maroquin
blanc; un petit agenda disant la date du mois; un petit chronomtre disant
l'heure du jour. La galerie du bureau porte, entre deux bouquets de
violettes artificielles, un minuscule bronze du grand Empereur en Csar
romain.

Devant la porte qui mne au lac d'Enghien, un vrai capharnam. Au milieu
se dresse dans un vase, imitant le jaspe sanguin, une fougre arborescente,
dont la mousse du pied est becquete par des oiseaux. D'une flte de
verre bleu monte dans la verdure grle de la fougre, un bouquet de
chrysanthmes, aux tons foncs de fleurs de velours.

Tournant autour des deux vases, se droule devant, un petit paravent de
poche, o Popelin, sur une toile crue, a peint des oiseaux et des fleurs,
se droule un porte-photographies en maroquin rouge, contenant les
portraits de Popelin, de l'abb Coquereau, de Benedetti, de Mme Benedetti,
de Victor Giraud, du vieux Giraud, du docteur Puysaye. Sur un coin de la
table, un petit pupitre en laque, montre expose, la photographie du
tableau de la Fte-Dieu de Rousseau, au bas duquel Augier a crayonn des
vers.

Et il y a encore sur cette table un petit miroir de poche en ivoire, une
gaine  ciseaux de plusieurs grandeurs, un petit panier  franges d'or, un
petit sac en maroquin blanc, une pelotte  pingles, des paires de gants
salis par le fusain, une carafe  demi remplie de limonade, un voile noir
pli,--le voile de la promenade--et j'oubliais un petit pot, o trempent
dans l'eau des feuilles de sauge, dont la princesse use pour une
inflammation de gencives.

Aprs la porte recommence le panneau, et c'est un bahut hollandais faisant
pendant  l'autre, dans son assez vilaine tonalit jaune. Sur sa corniche,
entre deux paons la queue dploye, se renverse un amour tenant un miroir,
derrire lequel sont deux harpes dores, aux fines sculptures Louis XVI.
Puis, c'est un enchevtrement de petites tables, de tabourets, d'une
toilette dont des rouleaux de papier de toutes couleurs cachent la glace;
d'un chevalet Bonhomme, sur lequel pose une aquarelle, reprsentant un
coucher de soleil dans le parc, qu'on a admir, il y a deux ou trois jours;
d'un fauteuil-balanoire viennois; d'une petite tagre portant  tous
les tages, des Bottin, des Dictionnaires, des Almanachs de Gotha.

Seulement deux grands tableaux dans l'atelier. Ces deux grands tableaux,
placs aux deux cts de la porte de sortie, reprsentent tous deux des
paons: l'un est de Philippe Rousseau, l'autre de Monginot.

Maintenant c'est le panneau vitr de la faade du parc. Contre le vitrage
monte un rideau vert, qui au milieu de la lumire ensoleille de tout
l'atelier, met une grande ombre sur tout ce ct, sur les liseurs de
livres et de revues, assis sur le grand divan du milieu. C'est
ordinairement sur ce divan, que prend place le lecteur, quand une lecture
est faite  haute voix. Ce ct de l'atelier est le ct de la peinture,
du dessin. Dans l'encoignure, dans l'angle de la faade du parc et du mur
mitoyen du salon, sur une table est pos le petit pupitre, sur lequel la
princesse crayonne ses portraits aux trois crayons. A ct du pupitre, 
porte de la main, les crayons, la sanguine, la craie, la gomme lastique
employs par la princesse, tous objets qu'elle n'aime pas qu'on touche,
disant que les autres sont des _sales_.

Au-dessus de sa tte, est un cartel Louis XVI,  la sonnerie grave.
Derrire elle un second petit divan vert, ray de blanc, remplit la niche
de la fentre du salon, qui est comme une petite chapelle des dessins
d'Hbert.

Sur le rebord, il y a, envelopp dans un mouchoir de soie  pois blancs,
une copie  l'aquarelle d'un Tiepolo de sa galerie, et sur le Tiepolo,
pli et nou par la princesse, avec l'art d'une demoiselle de magasin de
chez Boissier, est un petit tablier de soie noire, qu'elle met les jours
o elle fait du lavis.

Tout le mur en retour jusqu'au plafond et jusqu' la porte d'entre de
l'atelier, est garni d'tagres algriennes, d'oeufs d'autruches aux
pendeloques de perles, de lanternes vnitiennes, de gargoulettes
orientales, d'instruments de musique sauvages, encastrs dans les immenses
rinceaux que dessinent les palmes de la Semaine Sainte, envoyes par le
pape  l'Altesse Impriale, et d'o s'lance de son bton d'empaillement,
un lophophore, cet oiseau de velours noir au collier d'maux translucides.

Et dans le fouillis des choses, la presse des objets, la confusion des
formes et des couleurs, l'on entrevoit encore des photographies de
l'Empereur Napolon III, dans toutes les phases de sa bonne ou de sa
mauvaise fortune; on entrevoit les clairs de rubis et d'meraude de toute
une collection d'oiseaux-mouches dans l'ombre d'une armoire; on entrevoit
des aquarelles drolatiques de Giraud reprsentant des scnes de
l'intrieur de la princesse; on entrevoit d'lgiaques ttes d'tudes
d'Amaury Duval; on entrevoit de vieilles gravures reprsentant Napolon
Ier en costume troubadouresque; on entrevoit des mcaniques en bronze
dor pour tenir horizontalement une branche, on entrevoit par
l'entrebillement des panneaux, des tiroirs, des albums, des blocs de
papiers  aquarelle, des cornets de cristal hrisss de pinceaux, des
tubes, des vessies, une arme de bouteilles d'encres de couleur avec leurs
floquets de ruban rouge: tous les ustensiles et tous les outils de la
peinture  l'huile, de l'aquarelle, du pastel, du crayonnage,-- l'tat
de provisions.

       *       *       *       *       *

_Lundi 16 novembre_.--La princesse a une qualit charmante, une certaine
grce de coeur  regretter les amis qui partent. Elle parle en phrases
douces, et non comdiennes, du dsagrment de se sparer, de l'ennui de ne
pas toujours continuer cette vie commune, et elle btit bientt dans le
rve et l'impossible humain, une espce de phalanstre, o l'on mlerait
ses existences jusqu' la mort. Puis sa parole meurt, et sa figure
s'assombrit dans une moue mlancolique, dont il est trs difficile au
_partant_ de n'tre pas touch.

Elle avait dit, il y a quelques instants,  propos de chaussettes de soie,
dont elle m'avait demand la commande,  propos de gardes de livres, que
Popelin devait me fabriquer, aprs mon dpart: Oui, les gens qui partent
doivent toujours laisser quelques petites commissions derrire eux... avec
cela on se souvient mieux et plus d'eux... Il semble qu'ils ne vous ont
pas quitt tout  fait.

Elle se lve tout  coup, et quoiqu'il _giboule_ au dehors, elle me parle,
dans le vent et la pluie, d'aller passer quinze jours  Nice, de voir en
famille d'amis, ce pays de fleurs et ce ciel bleu pendant l'hiver.

Nous rentrons. Un domestique annonce que la voiture est avance. A mon
adieu, la princesse riposte, presque brutalement: Pas ce mot, je ne
l'aime pas, dites au revoir?

       *       *       *       *       *

_Vendredi 20 novembre_.--Par le vent froid qu'il fait, ce matin, en
montant vers Saint-Cloud, pour gagner Versailles,--dans l'excitation d'une
marche presque courante, mon roman (LA FILLE LISA) commence  prendre une
apparence de dessin dans ma cervelle. Je me rsous  mettre dans le
renfoncement, et le vague d'un souvenir, toutes les scnes de b.., et de
cour d'assises, que je voulais peindre dans la ralit brutale de la
mise en scne, et les trois parties de mon roman se condensent en un seul
morceau.

Pourquoi au milieu de cette incubation, me suis-je mis  penser  un
empereur d'Allemagne, je ne sais plus lequel, qui, ayant demand  son
chapelain, si vraiment Dieu tait dans l'hostie, en fit sceller une dans
un coffret. Des annes, des annes se passrent, au bout desquelles
l'empereur fit ouvrir le coffret. On y trouva le cadavre d'un ver. Cela
ferait une assez belle image, dans un bouquin suprieur.

Mais  propos de ver, j'ai trouv, hier, mon ami Burty dsol. Il avait
dcouvert, dans ses albums japonais, un ver de l'Extrme-Orient, un ver
tout envelopp de poils blancs, comme de la soie, un ver charmant, un
petit animal d'art enfin, et comme il tait vivant, il l'avait mis avec
le plus grand soin dans une bote, et comptait le prsenter  la Socit
d'acclimatation. Mais, oh malheur! cette bte de Julie, en faisant le
salon, n'a-t-elle pas jet la bestiole dans la chemine.

       *       *       *       *       *

_Samedi 24 novembre_.--Ce matin, je vais au BON MARCH.

J'avais appris par Bracquemond que le BON MARCH avait reu, dans un envoi
de tapis d'Orient modernes, quelques vieux tapis de Perse. On me les
montre et devant ce _ras velout_, devant ces surfaces givreuses et
miroitantes, devant ces laines qui ont le micac de crins coups, devant
cette fonte de couleurs, entrant les unes dans les autres, ainsi que les
tons d'une aquarelle trempant dans l'eau, devant ces jaunes qui ont le
plissement de l'or vert, ces roses qui semblent le rose de la fraise
crase dans de la crme, devant ces bleus, ces verts, qui sont si peu les
bleus, les verts de l'Occident, devant cette palette de couleurs doucement
souriantes, qu'on dirait la palette invente pour jouer autour du corps nu
d'une femme, je me sens pris d'une passion d'amateur de tableaux pour ces
tapis, et une indescriptible horreur me vient subitement pour tous les
Sallandrouze quelconques.

--------Les hommes de l'imprimerie ont quelque chose  la fois de
l'hallucination et de l'hbtement. Il semble que, dans leur cervelle,
dansent toutes les corrections de toutes les preuves, jetes sur la table
du portier.

       *       *       *       *       *

_Lundi 30 novembre_.--Le bonheur de rentrer dans son chez soi de banlieue,
de s'enfermer au milieu du dos de ses livres, des reflets de ses bronzes,
des clairs de ses porcelaines, du chatoiement de ses tapis, et de ses
portires; le bonheur,  la clart d'un feu de bois,  la lumire douce
donne par une lampe de l'ancien systme, de corriger des preuves, en
remuant des bouquins, en ouvrant des cartons, en feuilletant des
gravures:--cela  la fois dans le silence et la plainte d'un vent de
campagne.

       *       *       *       *       *

_Mardi 1er dcembre_.--Les anciens dners de Magny deviennent assommants.
Il n'y a pas plus de cohsion entre les messieurs disparates qui les
composent actuellement, qu'entre des gens descendant de diligence pour
dner  table d'hte. Plus d'intrt des uns et des autres, pour ce que
chacun fait, tente, espre.

Aujourd'hui,  propos de Mme de Svign, ce brutal de Charles Blanc
s'emporte  froid, et proclame que la femme contemporaine de Vauban, et
qui a mdit des paysans dans un alina de ses lettres, ne peut pas avoir
de talent. Il ajoute que toutes les femmes crivent aussi bien qu'elle, et
qu'il apportera, la prochaine fois, cent cinquante lettres de femmes qui
valent les lettres de la trs clbre pistolire.

Renan, qu'on est sr de voir opiner du bonnet,  tous les paradoxes
littraires qui se dbitent, dodeline de la tte, en signe
d'acquiescement: C'est dplorable, cette rputation, laisse-t-il  la
fin tomber de ses lvres, et longtemps il rpte dans le silence: Ce
n'est pas un penseur!... puis ce n'est pas un penseur!

Et les mpris bruyants des _penseurs_ du dner pour la pure littrature,
empchent d'entendre la lgre parole moqueuse d'Ernest Picard racontant 
ses voisins, qu'il tait au moment de demander le vote des lois
constitutionnelles, quand Dufaure, qui se trouvait derrire lui, lui a
jet dans l'oreille: Ne parlez pas de cela, la Chambre va se mettre 
rire!

       *       *       *       *       *

_Mercredi 2 dcembre_.--Ce soir, chez la princesse, en mangeant ma soupe,
je dis  Flaubert, plac prs de moi: Je vous fais mon compliment d'avoir
retir votre pice. Quand on a eu un chec, comme nous en avons eu, tous
les deux, il faut, pour la revanche, tre srs d'tre jous par de vrais
acteurs.

Il me parat un peu embarrass, et puis, aprs un silence, il accouche de:
Je suis au Gymnase, maintenant... ce n'est pas moi, c'est Peregallo qui a
voulu la prsenter. Et il ajoute: Il y a cinq robes dans ma pice, et l,
les femmes peuvent en acheter.

Il y a cinq robes dans ma pice...  fascination du thtre!... Flaubert
dit cela!--et moi, peut-tre j'en dirai autant demain.

... Du sang, on n'en trouve point,--c'est Claude Bernard qui parle--on ne
saigne plus du tout. De mon temps, il y en avait des baquets dans les
hpitaux... J'en ai eu besoin dernirement, pour mon cours, je n'ai pu
m'en procurer... Et sans un vieux mdecin, vous savez Pasteur?... celui
qui suit mon cours, je n'en aurais pas eu... Il s'est saign... Lui c'est
un ancien lve de Broussais. Il continue la tradition. Il se saigne, 
tout bout de champ... Ne me disait-il pas: Moi je me saigne, tous les
jours, et j'en arrose mes fleurs.

Il est intressant  entendre et agrable  regarder, ce Claude Bernard!
Il a une si belle tte d'homme bon, d'aptre scientifique. Puis il a
encore un: On a trouv un _on_ si distingu, pour parler de ses propres
dcouvertes.

       *       *       *       *       *

_Vendredi 4 dcembre_.--Aujourd'hui, aprs avoir dclar de Lindau 
Chennevires, que je n'entendais nullement travailler pour sa commission,
je trouve poli d'y faire acte de prsence, pour lui rendre une visite. Je
tombe au milieu de ce monde _commissionnant_, rang autour d'une table
verte, sous laquelle mon ami disparat presque dans l'affaissement de son
corps. Il est question d'une exposition  Paris des principaux tableaux
des muses de province, et voil qu'en pensant que les importants tableaux
de l'cole franaise du XVIIIe sicle qui sont  Angers et ailleurs,
pourraient bien tre oublis, je me laisse fourrer dans la sous-commission
de l'Exposition.

En sortant de l, je vais dner chez Pierre Gavarni. C'est gentil un jeune
mnage, dans un appartement qui n'est pas compltement meubl, dans un
intrieur o le tapissier n'a pas pos le dernier clou, et o le premier
enfant apparat  l'tat de ronde bosse. Ce petit mnage a le dbraill et
la grce d'un mnage d'tudiant.

Pierre Gavarni me raconte qu'il a vendu mille francs ses aquarelles du
salon, me montre des croquis de la vie lgante parisienne, qu'il est en
train d'excuter pour un journal, qui doit de se fonder, me parle avec une
certaine fivre de son dsir de faire de l'eau-forte.

       *       *       *       *       *

_Mardi 8 dcembre_.--Dans ce moment, c'est pour moi un intrt de voir se
mtamorphoser en livre, ma laide et incorrecte criture, d'assister  la
jolie et proprette matrialisation d'une chose intellectuelle.

Ce sont d'abord des _placards_, encore humides, et  la fois
recroquevills et boursouffls, se rpandant sur toute ma table, au sortir
de l'enveloppe: de grands morceaux de papier noircis d'un vilain imprim,
et n'ayant encore rien d'un volume. Puis viennent les premires feuilles,
o ma pense est dans le cadre d'une page, mais encore dansante, et toute
pleine de maculatures et de grosses fautes btes, puis enfin se succdent
les secondes, les troisimes feuilles, o peu  peu, dans le nettoyage
spirituel et matriel, m'apparat le livre qui sera mon livre.

       *       *       *       *       *

_Mercredi 9 dcembre_.--Ce soir, en fumant, les invits de la princesse
causent d'une actrice de la Comdie-Franaise, quand tout  coup le vieux
Giraud dit:

C'est drle, moi, j'ai manqu d'tre son pre!

Ah bah! s'crie-t-on, racontez-nous a?

J'tais tout jeunet, faisant dj le portrait de tout le monde, quand le
grand-pre de la dite actrice--il tait rgisseur d'un thtre du
boulevard--me dit: Tu devrais faire le portrait de ma fille? J'tais
lve de l'cole, elle tait lve de la Danse, j'avais seize ans, elle en
avait peut-tre dix-huit, vous voyez a d'ici... A l'Opra elle faisait de
la pantomime avec un matre de ballet... Ne s'amusa-t-elle pas  vouloir
se faire mon professeur dans cet art... Moi, qui tais mime ds l'enfance,
vous pensez si a m'allait, et me voil, le portrait abandonn,  tourner
autour d'elle avec des ronds de jambe, et des mains sur le coeur, me voil
 m'agenouiller, en simulacre de dclaration... Elle trouvait a trs
drle, et moi en _arlequinant_, vous vous doutez que je pelotais fort...
Un jour, que nous arlequinions ainsi, le pre entre tout  coup, et me
voit serrer sa fille de trs prs. Il ne dit pas un mot, mais m'indique,
d'un bras thtralement tendu, la porte... Je ramasse mon carton, tout en
me disant  moi-mme: puisqu'il la fait _ la noblesse_, il faut la
continuer... Et le pre me voit, une main devant les yeux, la colonne
vertbrale, secoue de mouvements de dsespoir, sortir de la pice, avec
la marche de Levassor, dans la parodie de LUCIE DE LAMMERMOOR.

Depuis, je ne l'ai revue qu'une fois, il y a quelques annes, dans un
dner chez Bressant. C'tait alors, en termes d'atelier, un vieux
_plumeau_, mais sa fille marchait derrire elle, et je l'ai reconnue dans
la jeunesse de sa fille. J'ai voulu lui rappeler le petit jeunet, si blond,
mais elle a fait semblant de chercher dans ses souvenirs, sans le
retrouver.

       *       *       *       *       *

_Lundi 14 dcembre_.--J'avais fait demander, indirectement, au duc
d'Aumale la permission d'tudier pour mon CATALOGUE DE WATTEAU, les
Singeries de Chantilly, le duc m'a rpondu par une invitation  djeuner,
et ce matin, je suis  sa table, au milieu de seize personnes que je ne
connais pas du tout. Je pourrais tout au plus nommer le comte de Paris, la
comtesse de Paris, Mme de Saint-Didier, le vieux duc d'Hrouville,
bonhomme trange, qui djeune avec une barbe de trois jours, Mlle
Jacquemart, la peintresse, en amazone et en chapeau de cheval.

Le duc d'Aumale, il n'y a qu'un mot pour le peindre: c'est le type du
vieux colonel de cavalerie lgre. Il en a l'lgance svelte, l'apparence
ravage, la barbiche gristre, la calvitie et la voix casse par le
commandement. Le teint un peu orang, un oeil qui a la couleur grise d'un
oeil d'oiseau, et dans les moments d'attention, sur son front, au-dessus
du nez, des rides dessinant comme un if lumineux.

La conversation, qui va de la cuisine milanaise, du _risotto_ au
polichinelle napolitain, lui donne l'occasion de montrer une science, une
rudition que n'ont pas d'ordinaire les princes.

Sauf le vieux duc d'Hrouville, la table ne compte pas de personnalits
originales: ce sont des officiers en bourgeois, des dputs, du tout le
monde.

On se lve de table. Le prince me mne dans le salon de la Grande
Singerie, et s'en fait le cicerone aimable et intelligent. Puis il me
fait descendre, traverse sa chambre, dont le lit,  la militaire, est
surmont d'une reine Marie-Amlie aprs sa mort, et o il y a, dans des
vitrines de pieuses dfroques, des haillons aims et rvrs, dbarrasse,
 coups de pied, les grandes bottes de chasse, fermant, l'entre de la
Petite Singerie, et me la fait voir, en dtail.

Le prince est simple, grand seigneur bon enfant, et malgr mon peu de
sympathie pour les d'Orlans, il me force  rendre justice  la
distinction de ses manires, au charme vivant de son accueil.




ANNE 1875


_Vendredi 8 janvier_.--Depuis deux ou trois jours, je commence  revivre,
et ma personnalit rentre tout doucement dans l'tre vague et fluide et
vide, que font les grandes maladies.

J'ai t bien malade. J'ai manqu mourir. A force de promener, le mois
dernier, un rhume dans les boues et le dgel de Paris, un beau matin, je
n'ai pu me lever. Trois jours, je suis rest avec une fivre terrible et
une cervelle battant la breloque... Le jour de Nol, il a fallu aller  la
recherche d'un mdecin, indiqu par le concierge de la villa. Le mdecin
m'a dclar que j'avais une fluxion de poitrine, et m'a fait poser dans le
dos un vsicatoire, grand comme un cerf-volant.

Onze jours, j'ai vcu sans fermer l'oeil, et toujours me remuant et
toujours parlant, avec la conscience toutefois que je draisonnais, mais
ne pouvant m'en empcher. Ce dlire, c'tait une espce de course folle
dans tous les magasins de bibelots de Paris, o j'achetais tout, tout,
tout,--et l'emportais moi mme.

Il y avait aussi, dans mon esprit troubl, une dformation de ma chambre,
devenue plus grande, et descendue du premier au rez-de-chausse. Je me
disais que c'tait impossible, et cependant je la voyais telle. Un jour,
je fus intrieurement trs agit, il me sembla que le sabre japonais, qui
est toujours sur ma chemine, n'y tait plus: je me figurais que l'on
redoutait un accs de folie de ma part, que l'on avait peur de moi.

Dans ce dlire, toujours un peu conscient, l'homme de lettres voulut
s'analyser, _s'crire_. Malheureusement les notes, que je retrouve sur un
calepin, sont compltement illisibles. Je ne puis en dchiffrer qu'une
seule. (Nuit du 28 dcembre.)--Je ne peux, je ne sais plus dormir, quand
je le veux absolument et que je ferme les yeux, il se prsente devant moi,
une feuille blanche avec un encadrement et une grande lettre orne: une
page toute prpare pour tre remplie, et qu'il faut que je remplisse
absolument. Celle-ci crite, une autre se prsente, et encore une autre et
toujours ainsi.

       *       *       *       *       *

_Vendredi 22 janvier_.--C'est paradoxal vraiment, le prix des choses. J'ai
l devant moi un bronze japonais, un canard qui a la parent la plus
extraordinaire avec les animaux antiques du Vatican. Si l'on en trouvait
un, comme cela, dans une fouille d'Italie, il se payerait peut-tre dix
mille francs. Le mien m'a cot cent vingt francs. A ct de ce bronze,
mes yeux vont  un ivoire japonais, un singe costum en guerrier du
Taicoun. La sculpture de l'armure est une merveille de fini et de
perfection menue: c'est un bijou de Cellini. Suppose-t-on ce que vaudrait
ce bout d'ivoire, si l'artiste italien l'avait sign de son poinon. Il
est peut-tre sign d'un nom, aussi clbre l-bas, mais sa signature ne
vaut encore que vingt francs, en France.

Je ne suis pas fch d'avoir introduit un peu, beaucoup de japonaiserie,
dans mon XVIIIe sicle. Au fond, cet art du XVIIIe sicle est un peu le
_classicisme du joli_, il lui manque l'originalit et la grandeur. Il
pourrait  la longue devenir strilisant. Et ces albums, et ces bronzes,
et ces ivoires, ont cela de bon, qu'ils vous rejettent le got et l'esprit
dans le courant des crations de la force et de la fantaisie.

       *       *       *       *       *

_Lundi 25 janvier_.--Le dner de Flaubert n'a pas de chance. C'est en
sortant du premier, que j'ai attrap ma fluxion de poitrine. Aujourd'hui,
Flaubert souffrant manque, il est au lit. Nous ne sommes donc que
Tourguneff, Zola, Daudet et moi.

On cause tout d'abord de Taine. Comme chacun cherche  dfinir les
qualits et les imperfections de son talent. Tourguneff nous interrompt,
en disant avec l'originalit de sa pense et le doux gazouillement de sa
parole: La comparaison n'est pas noble, mais permettez-moi, messieurs, de
comparer Taine  un chien de chasse que j'ai eu: il qutait, il arrtait,
il faisait tout le mange d'un chien de chasse d'une manire merveilleuse,
seulement, il n'avait pas de nez, j'ai t oblig de le vendre.

Zola est tout heureux, tout panoui de l'excellente cuisine, et comme je
lui dis:

Zola, seriez-vous, par hasard, gourmand?

--Oui, me rpondit-il, c'est mon seul vice, et chez moi, quand il n'y a
pas quelque chose de bon  dner, je suis malheureux, tout  fait
malheureux... Il n'y a que cela... les autres choses, a n'existe pas pour
moi... Ah, vous ne savez pas quelle est ma vie?

Et le voici, avec un visage tout  coup assombri, qui entame le chapitre
de ses misres. C'est curieux comme les expansions du jeune romancier
versent, de suite en des paroles mlancoliques.

Zola a commenc un des tableaux les plus noirs de sa jeunesse, des
amertumes de sa vie de tous les jours, des injures qui lui sont adresses,
de la suspicion o on le tient, de l'espce de quarantaine faite autour de
ses oeuvres.

Tourguneff dit  mi-voix: C'est particulier, un Russe de mes amis, un
homme de grand esprit, affirmait que le type de Jean-Jacques Rousseau
tait un type franais, et qu'on ne trouvait qu'en France... Zola, qui
n'a pas cout, continue  gmir, et, comme on lui dit, qu'il n'a pas  se
plaindre, qu'il a fait un assez beau chemin pour un homme n'ayant pas
encore ses trente-cinq ans:

Eh bien! voulez-vous que je vous parle l, du fond de mon coeur,
s'exclame Zola, vous me regarderez comme un enfant, mais tant pis... Je ne
serai jamais dcor, je ne serai jamais de l'Acadmie, je n'aurai jamais
une de ces distinctions qui affirment mon talent. Prs du public, je serai
toujours un paria, oui un paria. Et il le rpte quatre ou cinq fois un
paria.

Tourguneff le regarde, un moment, avec une ironie paternelle, puis lui
conte ce joli apologue: Zola, lors de la fte donne  l'ambassade russe,
 l'occasion de l'affranchissement des serfs, vnement dans lequel, vous
savez, que j'ai t pour quelque chose, le comte Orloff, qui est mon ami,
et au mariage duquel j'ai t tmoin, le comte m'invita  dner. Je ne
suis peut-tre pas le premier littrateur russe en Russie, mais  Paris,
comme il n'y en a pas d'autre, vous m'accorderez que c'est moi, eh bien,
dans ces conditions, savez-vous comment j'ai t plac  table; j'ai eu la
quarante-septime place, j'ai t plac aprs le pope, et vous savez le
mpris dont jouit le prtre en Russie.

Et un petit rire slave remplit les yeux de Tourguneff, en forme de
conclusion.

Zola est en veine de causerie, et il continue  nous parler de son travail,
de la ponte quotidienne des cent lignes, qu'il s'arrache tous les jours,
de son cnobitisme, de sa vie d'intrieur, qui n'a de distractions, le
soir, que quelques parties de dominos avec sa femme, ou la visite de
compatriotes. Au milieu de cela, il s'chappe  nous avouer, qu'au fond,
sa grande satisfaction, sa grande jouissance est de sentir l'action, la
domination qu'il exerce, de son humble trou sur Paris, et il le dit avec
l'accent d'un homme de talent, qui a longtemps marin dans la misre.

Pendant la confession acerbe du romancier raliste, Daudet se rcite 
lui-mme des vers provenaux, et semble se gargariser avec la douce
sonorit musicale de la posie du ciel bleu.

       *       *       *       *       *

_Vendredi 29 janvier_.--Je monte, ce soir,  la Commission prside par de
Chennevires, curieux de savoir ce que devient l'ide de cette exposition
des tableaux franais des Muses de province. J'arrive au moment o le
projet est rejet.

Au fond, je ne sais pas pourquoi je suis revenu. Tous ces messieurs autour
du tapis vert, tous ces mielleux bonshommes de la Commission, tous ces
administratifs littrateurs, poussant leur carrire par la toute-puissance
du passe-moi la casse, je te passerai le sen m'inspirent presque un
dgot physique. Puis  quoi bon rompre des lances dans ce monde,  propos
de l'art franais qu'ils ne sentent pas plus que les autres, mais dont ils
n'ont pas encore appris le respect.

       *       *       *       *       *

_Samedi 30 janvier_.--Une chose dure, et qui m'a t bien pnible
aujourd'hui: a t de signer,  la place habituelle o taient _Edmond et
Jules_, de signer d'un seul nom, un livre sous presse.

       *       *       *       *       *

_Jeudi 4 fvrier_.--Aujourd'hui je travaille aux Archives.

Dans cette petite salle basse, entre ces deux armoires de _rpertoires_
srieux, sous ce jour tamis, qui semble la lumire passant par le chssis
d'un graveur, au milieu de ces tables recouvertes d'un maroquin noir,
parmi ces messieurs dcors penchs sur des rouleaux de parchemins
recroquevills, o se lisent de longues lettres mrovingiennes,
sous cette chaire, dans laquelle se tient cet huissier, en cravate blanche,
au pince-nez,  la chane d'acier,--l'tude est grave, a quelque chose de
solennel.

       *       *       *       *       *

_Samedi 6 fvrier_.--Un artiste, nomm Desboutin, que je ne connaissais
pas, a apport chez Burty, jeudi, deux ou trois portraits  la pointe
sche: des planches suprmement artistiques. Je les ai admires, ces
pointes sches! Il m'a offert de me graver, et rendez-vous a t pris.

Je vais le trouver aux Batignolles avec Burty.

L'atelier est dans la cour d'une grande cit ouvrire, bruyante de toutes
les industries du bois et du fer. Il est construit en planches mal jointes,
que recouvrent au dedans d'immenses tapisseries rapportes d'Italie,
reprsentant la mort d'Antoine, la construction de Carthage, et mettant au
mur en leurs verdures fanes, dans une couleur haillonneuse, un monde ple
et effac de guerriers farouches  l'apparence spectrale. D'un ct du mur
la vieille tapisserie fait la portire d'une autre pice, dans laquelle on
entend des cris d'enfants.

Et partout sur le ton sordide et jauntre de la laine dteinte, pendent 
des clous, des chssis montrant sur les genoux et les bras d'une mre, des
nudits d'enfants, de petits ventres, de petits culs au coloris rose et
gris des esquisses de Lepici: l'tal d'une chair, dans laquelle on sent
les entrailles d'un peintre-pre. Et partout dans l'atelier sont pars des
joujoux, et du linge repris. Et deux petits chiens, nouveaux ns, gros
comme des rats, se tiennent fraternellement dans les pattes l'un de
l'autre, se mordillant leurs petites gueules entr'ouvertes.

Sur le rebord d'une fentre, prs d'une chaise, au dossier raccommod avec
une ficelle, une page d'un vieux livre entr'ouvert: RAGIONAMENTI DI PIETRO
ARETINO, est grise de la poussire, tombe depuis des mois.

Desboutin me fait asseoir dans un grand fauteuil de velours vert, le
meuble d'apparat du logis. Il enduit d'huile une planche de cuivre pour en
enlever le brillant, et se met  crayonner sur son genou.

C'est une tte originale, avec une chevelure  la Giorgion, une tte toute
cahoteuse de mplats et de rondeurs turgescentes: une tte de foudroy. Sa
mre avait douze cent mille francs, qu'elle a perdus, en lui laissant des
dettes. Il avait acquis des terrains  Florence, et une partie de ces
terrains lui tait achete 250,000 francs, pour le percement d'un
boulevard, quand le transfrement de la capitale d'Italie  Rome a fait
abandonner le projet. Sa peinture ne se vend pas, et sa littrature--il a
fait le MAURICE DE SAXE avec Amigues--ne lui rapporte pas plus que sa
peinture.

Soulevant la portire, une Italienne, sa femme, est entre dans l'atelier,
promenant sur les bras, de long en large, une petite fille. Puis est
apparu sous la portire,  quatre pattes, un joli gamin tout frisott, qui,
aprs quelques instants d'hsitation, s'est dcid  venir  nous. Et l
dessus est rentre, toute joyeuse de sa promenade dans la cour, la mre
des petits chiens.

Desboutin a attaqu, avec la pointe, le cuivre  vif, passant  tout
moment l'envers de son petit doigt, charg de noir, pour se rendre compte
de son travail, cherchant en mme temps, ainsi qu'il le disait, la couleur
et le dessin, et laissant transpirer son mpris pour l'eau-forte, qu'il
appelle de la _gravure dans un cataplasme_.

Il travaille appliqu et nerveux, jetant des mots italiens, dans une
intonation tendre  sa femme, jetant des _secatore_ au beau petit garon,
qui devient trop familier, jetant des _porcheria_  la chienne _Mouchette_,
dont la gat se prend, par moments,  aboyer. Et je pose jusqu' la nuit,
charm par le tableau que j'ai sous les yeux.

C'tait vraiment d'une opposition charmante, sur l'antiquaille des murs,
et pour ainsi dire, sur la pourriture des tapisseries, ces deux frais
enfants, assis sur deux petites chaises, l'un en face de l'autre, le petit
garon avec son visage et son teint  la Murillo, la petite fille sous son
petit bonnet blanc: tous deux entours des jeux de petits chiens, qui
semblaient former avec eux une famille du mme ge.

       *       *       *       *       *

_Dimanche 7 fvrier_.--De Behaine a vu hier le marchal Mac-Mahon. Il a
t frapp, attendri, c'est son expression, du _boulvari_ fait dans cette
loyale cervelle, par les complications tortueuses de la politique du
moment. Le marchal lui est apparu comme un homme prochainement menac
d'une congestion crbrale.

Puis de Behaine me peint la dlivrance joyeuse, qu'avait prouve le
marchal, quand, aprs quelques mots sur la politique intrieure, il lui a
demand o en tait l'arme. Tout de suite, a a t un autre homme. Plus
cette inquitante concentration, plus ces mouvements nerveux, plus ces
contractions de mains impatientes et prtes  broyer des choses. Le
marchal s'est mis  causer gament et alertement, des hommes, des canons,
des fusils, et a termin par cette phrase: Oh cette anne, il n'est pas
probable que Bismarck nous fasse la guerre, et l'anne prochaine nous
serons prts!

       *       *       *       *       *

_Jeudi 11 fvrier_.--Je n'ai jamais assist  une sance de rception 
l'Acadmie, et je suis curieux de voir de mes yeux, d'entendre de mes
oreilles, cette chinoiserie.

On m'a donn un billet, et ce matin, aprs djeuner, nous partons, la
princesse, Mlle de Galbois, Benedetti, le gnral Chauchard, et moi, pour
l'Institut.

Ces ftes de l'intelligence sont assez mal organises, et par un froid
trs vif, on fait queue, un long temps, entre des sergents de ville
maussades, et des troubades tonns de la bousculade entre les belles
dames  quipages et des messieurs  rosettes d'officiers.

Enfin nous sommes  la porte. Apparat un matre d'htel. Non, c'est
l'illustre Pingard, une clbrit parisienne qui doit une partie de sa
notorit  sa gnognonnerie, un homme tout en noir, avec des dents
recourbes en dfense, et un rognonement de bouledogue rup. Il nous fait
entrer dans un vestibule, orn de statues de grands hommes, ayant l'air
trs ennuy de leur reprsentation en un marbre trop acadmique, disparat
un moment, et puis reparat, et gourmande durement la princesse--qu'il
feint de ne pas reconnatre--pour avoir dpass une certaine ligne du pav.

Enfin ascension dans un troit escalier tournant, semblable  l'escalier
de la colonne Vendme, et o Mme de Galbois commence  se trouver mal. Et
nous voil dans un petit recoin, en forme de loge, dont les murs vous font
blancs,  la faon des meuniers, et d'o, comme d'une lucarne, le regard
plonge, non sans une espce de vertige, dans la salle.

La dcoration de la coupole, grise comme la littrature qu'on encourage
au-dessous, est  faire pleurer. Sur un gris verdtre, sont peints en gris
demi-deuil, des muses, des aigles, des enroulements de lauriers, pour
lesquels le peintre a obtenu  peu prs le trompe-l'oeil d'une planche
dcoupe. Et le triste jour, reflt par cette triste peinture, tombe
morne et glac sur les crnes d'en bas.

La salle est toute petite, et le monde parisien, si affam de ce spectacle,
qu'on n'aperoit pas un pouce de la tenture use des banquettes d'en bas,
un pouce du bois des gradins de collge des grandes tribunes du premier
tage, tant se pressent et se tassent dessus, des fesses nobiliaires,
doctrinaires, millionnaires, hroques. Et je vois, par une fente de la
porte de notre loge, dans le corridor, une femme de la dernire lgance,
assise sur une marche d'un escalier, et qui coutera sur cette marche les
deux discours.

Nous avons crois, en entrant, le marchal Canrobert, et la premire
personne, que nous apercevons dans la salle, est Mme de La Valette, et
partout ce sont des hommes et des femmes du plus grand monde. Une
remarque. Chez les femmes assistant  cette solennit, rgne une certaine
gravit de toilette, une couleur assombrie de _bas bleu_ dans les robes,
parmi lesquels clate, par ci par l, le manteau de velours violet garni
de fourrures de la superbe Mme d'Haussonville, ou dtonne le chapeau
extravagant de quelque actrice.

Le monde intime de la maison, quelques hommes et les femmes des
acadmiciens, sont ramasss dans l'espce d'enceinte d'un petit cirque,
dfendu par une balustrade. A droite et  gauche, sur les deux grandes
tribunes en espalier, sont tags, dans du drap noir, les membres de
toutes les acadmies.

Le soleil, qui s'est dcid  luire, claire des visages o toutes les
lignes remontent en l'air, en ces courbes, par lesquelles on reprsente
dans les ttes d'expression, la batitude. On sent chez tous les hommes
une admiration prventive, impatiente de dborder, et les femmes ont
quelque chose d'humide dans le sourire.

La voix d'Alexandre Dumas se fait entendre. Aussitt c'est un
recueillement religieux, puis bientt de petits rires bienveillants, des
applaudissements caressants, des _ah!_ pms.

L'exorde est tout plein de jolies gamineries, d'amusantes pasquinades,
d'aimables traits d'esprit, puis vient le morceau srieux, le morceau
historique, o le rcipiendaire dclare, grce  sa facult de lire entre
les lignes de l'imprim, avoir fait la dcouverte que Richelieu n'a jamais
t jaloux des vers de Corneille, qu'il lui en a seulement voulu un moment,
pour avoir retard, avec sa cration du CID, l'unit franaise. Il s'est
content de le faire appeler, et lui a dit: Prends un sige,
Corneille... L, un monologue du cardinal-ministre, fabriqu par Dumas.

Une salle ivre, des applaudissements, des trpignements.

La proraison prononce, tous les traits de tous les visages se sont
allongs, en les courbes tombantes d'un fer  cheval, et une noire
tristesse s'est amoncele sur tous les fronts.

Ici un entr'acte, pendant lequel j'ai regard la salle. Alors j'ai vu la
petite Jeannine Dumas, trs peu sensible  l'loquence de son pre, en
train de dtraquer la lunette de sa mre. J'ai vu Lescure tout rapproch
de la balustrade des lus, prenant des notes. J'ai vu l'imprimeur Claye,
avec la physionomie d'un mortel agrablement hypnotis. J'ai vu un beau
jeune homme, dans l'enroulement d'un caban  broderies d'argent, la tte
penche sur une main gante de jaune, qu'on m'a dit tre le pote
Droulde. J'ai vu l'acadmicien Sacy, et son hilarit  la Boudha. J'ai
vu un acadmicien qu'on n'a pu me nommer, aux tirebouchons de poils dans
les oreilles, et  la peau bleue du macaque sur les pommettes. J'ai vu un
autre acadmicien, en calotte de velours noir, enterr dans un cache-nez
de cocher, et gant de gants de laine, qui n'ont qu'un pouce. On n'a pu
encore me nommer celui-l. J'ai vu... J'ai vu...

A ce moment, la voix de vinaigre du vieux d'Haussonville a mont jusqu'
nous: une voix qui semblait la voix du vieux Samson, jouant le marquis de
Giboyer.

Alors a commenc la _chinoiserie_, c'est--dire l'excution du
rcipiendaire avec tous les saluts, les salamalecs, les grimaces ironiques,
et les sous-entendus froces de la politesse acadmique. M.
d'Haussonville a fait entendre  Dumas qu'il tait  peu prs un rien du
tout, que sa jeunesse s'tait passe au milieu des htares, qu'il n'avait
pas le droit de parler de Corneille: une excution, o se mlait le mpris
de sa littrature au mpris d'un grand seigneur pour un _croquant_.

Et aprs l'injure de chaque commencement de phrase, jete d'une voix
sonore, la tte dresse vers la coupole, il y avait chez le cruel orateur,
un sourd plongeon de sa voix dans sa poitrine, pour le compliment banal de
la queue des phrases,--et que personne n'entendait. Oui, il me semblait
assister, dans une baraque de guignol, au plongeon ironiquement
rvrencieux de polichinelle, aprs le coup de bton qu'il donne sur la
tte de sa victime.

_E finita comedia_ enfin, et tout le monde s'en va bien content.

       *       *       *       *       *

_Mercredi 17 fvrier_.--Ce soir, le nouvel acadmicien a cherch  se
montrer simple mortel,  craser le moins possible de son succs ses
confrres.

Aprs dner, il s'est mis  parler, d'une manire intressante, de la
cuisine du succs, et un moment se tournant vers Flaubert et moi, avec un
ton o le mpris s'alliait  la piti: Vous autres, vous ne vous doutez
pas, pour le succs d'une oeuvre dramatique, de l'importance de la
composition d'une premire... vous ne savez pas tout ce qu'il faut
faire... tenez, simplement, si vous n'encadrez pas au milieu de
bienveillants, de sympathiques, les quatre ou cinq membres que chaque club
dtache pour ces jours l... car en voil des messieurs peu disposs 
l'enthousiasme... et si vous ne pensez pas  cela,  cela,  cela.

Et Dumas nous apprend tout un monde de choses, que nous ignorions
parfaitement, et que maintenant que nous les savons, nous ne saurons
jamais mettre en pratique.

       *       *       *       *       *

_Samedi 20 fvrier_.--Les gens riches, il leur arrive parfois d'avoir du
got dans les porcelaines, dans les tapisseries, dans les meubles, dans
les tabatires, dans les objets de l'art industriel. C'est la rflexion
que je faisais aujourd'hui devant les boiseries du XVIIIe sicle, que me
montrait le comte de ***, boiseries trs artistement travailles, et trs
bien ramasses. Mais n'a-t-il pas eu l'ide de me faire monter dans une
chambre, et de vouloir me faire voir ses tableaux. Il semble vraiment
qu'aux richards, sauf de trs rares exceptions, est dfendu le got de
l'art, suprieur,--de l'art fait par des mains, qui ne sont plus des mains
d'ouvrier.

       *       *       *       *       *

_Vendredi 26 fvrier_.--Aujourd'hui je suis entr une minute  la vente
Sechan. J'ai vu vendre de vieux tapis persans, de vieux morceaux
d'harmonieuses couleurs trs passes, des 6,000, des 7,000, des 12,000
francs. C'est une marque bien caractrise de matrialisme dans une
socit, que ce prurit des enchres pour les choses de l'industrie
artistique, tant qu'on voudra.

Je trouve aussi l-dedans le symptme d'une socit qui s'ennuie, d'une
socit o la femme ne joue plus le rle attrayant, qu'elle jouait dans
les autres sicles. J'ai remarqu, pour mon compte, que les achats
s'interrompent, quand ma vie est trs amuse ou trs occupe. L'achat
continu, insatiable, maladif, n'existe que dans les priodes de tristesse,
de vide, d'inoccupation du coeur ou de la cervelle. Renan m'apprenait, ces
jours-ci, que l'on a t assez longtemps  savoir d'o venaient les fameux
tapis, appels tapis de Caramanie: l'industrie orientale n'tant pas
gnralise dans des fabriques de manufactures, mais localise dans les
logis d'un chacun, travaillant sans publicit, avec sa femme et ses
enfants. Enfin l'on avait appris que la grande fabrication avait lieu
surtout dans une petite ville, nomme Ourcha, l'ancienne capitale de la
Phrigie; et tout faisait supposer  Renan, que l s'tait conserve la
fabrication des tapis de l'ancienne Babylone.

       *       *       *       *       *

_Mercredi 3 mars_.--La princesse exprimait aujourd'hui  dner le
sentiment d'angoisse qu'on prouve, au rveil, en ouvrant les yeux dans le
jour gris de toutes ces vilaines journes: Quand on se rveille, dit-elle,
c'est comme si on avait commis un crime!

--------Dans ce moment-ci, chez les crivains littraires, c'est une
recherche, une slection, une chinoiserie de style, qui tendent  rendre
l'criture impossible. C'est mal crit, quand on emploie deux _de_ qui se
rgissent; exemple, la fameuse phrase faisant le dsespoir de Flaubert:
une couronne de fleurs d'orangers. C'est mal crit, lorsqu'on place assez
prs de l'autre, dans une phrase, deux mots commenant, par la mme
syllabe. On a t plus loin, on a dclar qu'on ne pouvait pas commencer
une phrase par un monosyllabe: ces deux pauvres petites lettres ne pouvant
servir de fondation  une grande phrase,  une priode.

Cette recherche de la petite bte abtit les mieux dous, les
dtourne,--occups qu'ils sont de la sertissure  la loupe d'une
phrase--de toutes les fortes, les grandes, les chaleureuses choses, qui
font vivre un livre.

       *       *       *       *       *

_Dimanche 7 mars_.--Zola en entrant chez Flaubert se laisse tomber dans un
fauteuil, et murmure d'une voix dsespre:

--Que a me donne du mal, ce Compigne... que a me donne du mal!

Alors Zola demande  Flaubert, combien il y avait de lustres clairant la
table du dner... Si la causerie faisait beaucoup de bruit... et de quoi
on causait... et qu'est-ce que disait l'Empereur.....

Et Flaubert, moiti piti de son ignorance de l'intrieur imprial, moiti
satisfaction d'apprendre  deux ou trois visiteurs, qu'il a pass quinze
jours  Compigne, joue  Zola dans sa robe de chambre, un Empereur
classique au pas tranant, une main derrire son dos ploy en deux,
tortillant sa moustache, avec des phrases idiotes de son cru:

--Oui, fait-il, aprs qu'il a vu que Zola a pris son croquis, cet homme
tait la btise, la btise toute pure!

--Certainement, lui dis-je, je suis de votre avis... mais la btise est en
gnral bavarde, et la sienne a t muette: a t sa force, elle a permis
de tout supposer.

       *       *       *       *       *

_Mardi 9 mars_.--Dner chez Brebant. C'est une confusion de paroles, un
_meli-melo_ de conversations diverses, un brouhaha _d'a parte_, d'o
jaillissent et surnagent des phrases comme celles-ci:

DU MESNIL.--Oui, le ministre tait fait ce matin, mais ce soir, il est
dfait.

CHARLES-EDMOND.--Decazes a racont qu'il a trouv Mac-Mahon pleurant,
pleurant positivement.

RENAN.--Le miel de l'Hymte... il n'est bon que quand il est vieux...
Alors il est dur, il faut le couper au couteau: Tenez, pendant le sige,
nous avons fait la dcouverte d'une bote oublie... elle tait au moins,
depuis six ans,  la maison... a t une vraie ressource.

SCHERER.--Ce livre de d'Haussonville sur Sainte-Beuve, l'avez-vous lu?...
Il ne se doute, pas un moment, de ce qu'tait l'homme.

CHARLES BLANC.--Je vous dis que la qualit des tapis persans, c'est le
_suint_, la vie animale, dont est encore imprgne la laine, quand on la
teint, tandis que chez nous, la laine est morte, lorsqu'on l'emploie.

ROBIN.--A Berlin, elles sont 70,000 femmes qui appartiennent  la
prostitution, dont 50,000 sont inscrites  la police, et 20,000 font de
la prostitution occulte.

Un quelconque.--J'affirme que si Mac-Mahon se retirait, il y aurait dans
les vingt-quatre heures un coup d'tat, et une proclamation du prince
Imprial.

BROCCA.--Les anthropologistes sont des canailles!

RENAN.--La Vierge! on ne la reprsente plus avec un enfant; maintenant on
te auprs d'elle, autant qu'on peut, le symbole de la maternit. Notre
sicle a t le sicle de la Vierge, le XXe sicle sera peut-tre le
sicle du bon Saint-Joseph.

Un quelconque.--Vallon, ce Vallon, pass grand homme, et Buffet devenu
populaire, c'est vraiment trop fort, et l'ironie de ce temps est
excessive.

CHARLES BLANC.--Vous savez que Thiers m'emmne avec lui en Egypte... Oui,
il veut y aller... il me disait, ce matin: c'est un pays extraordinaire,
un pays extraordinaire... tout  fait extraordinaire... il n'y a rien 
craindre pour la sant...

FROMENTIN.--L'Egypte, l'Egypte, je suis tourment de l'ide d'crire
quelques pages sur ce pays... Figurez-vous, mon cher de Goncourt, une
terre tourbeuse, quelque chose!... comme le caoutchouc, o le pas ne
s'entend pas... Un ciel bleu tendre... Vous ne connaissez que l'Orient
clair et dcoup... L,  tous les plans, d'imperceptibles voiles de
vapeur, devenant plus intenses  mesure qu'elles s'loignent... L, des
bonshommes noirs ou bleus... il est trs rare de rencontrer une note
rouge... et quel joli ton fait l dedans la cotonnade bleue... Je les vois,
tous ces bonshommes, avec une petite lumire au front et  la clavicule.

Ici Fromentin fait le geste d'un peintre qui pose, une petite touche
carre  la Teniers, sur une toile.

Ah! il faut une fire puissance de luminosit, pour rendre cela, dans ces
milieux de terrains et de ciels un peu neutres, et parmi cette vgtation,
sortant d'un limon bitumeux, qui a des verdeurs comme nulle part... Je
n'ai pas trouv, en peinture, le mode pour rendre cela, non je ne l'ai pas
trouv encore, il faudra que je le recherche... Par le vent du Nord, le
Nil est tourment, vagueux, sale, mais par le vent du Midi c'est du mtal
en fusion... Et un climat d'une douceur, d'une douceur, qui vous fait la
peau comme moite.

A mesure qu'il parle de ce pays, le blanc de ses yeux s'agrandit dans son
exaltation, ou bien, les yeux ferms, la tte renverse en arrire, il se
touche le front de l'index.

--Et la nuit, ce que c'est, hein! Charles-Edmond,--s'crie-t-il,--vous
rappelez-vous les heures passes prs de ce temple, dans cette enceinte,
occupe par des cordiers... Ah! ces heures, je veux crire quelque chose
sur ces heures... simplement, afin de m'en redonner la sensation.

Et longtemps, il nous dcrit le pays avec une mmoire qui a le souvenir du
jour, du vent, du nuage: une mmoire locale inoue, mettant avec la
couleur de sa parole, sous nos yeux, les tournants du Nil, les aspects des
pylones, les silhouettes des petits villages, les lignes cahotes de la
chane Lybique--comme s'il nous en montrait les esquisses.

Non, je ne suis jamais tomb sur un homme, ayant emport d'un pays, une
rminiscence plus gardeuse de tous les dtails  demi-cachs et presque
secrets, qui en font le caractre intime.

Il disait, en terminant: Oh! j'ai une mmoire tout  fait particulire,
je ne prends pas de notes, il m'arrive mme quelquefois, dans la fatigue
du voyage, de fermer les yeux, de sommeiller  demi, et je suis tout 
fait de mauvaise humeur contre moi, me disant: Tu perds a! Eh bien non,
au bout de deux ou trois ans, j'en retrouve le souvenir rigoureux.

       *       *       *       *       *

_Mercredi 10 mars_.--On dplore, ce soir, l'abaissement du got
intellectuel et artistique des classes suprieures. On parle du public de
l'Opra,  l'heure actuelle, moins bon juge de la musique et du chant, que
des orphonistes de province; on parle du public du mardi du
Thtre-Franais, plus ignorant de notre littrature dramatique, que les
trangers qui s'y trouvent--et l'on s'effraye un peu de cette dcapitation
de la haute socit, par l'infriorit qui la gagne tous les jours.

       *       *       *       *       *

_Mardi 16 mars_.--Des coups de fortune faits, ces jours-ci, sur les fonds
espagnols, par quelques-uns de nos confrres de la littrature et du
journalisme, la conversation des Spartiates va  l'tymologie, et l'on
recherche celle de _petit crev_. L'un dit que c'est l'antiphrase de gros
crev, c'est--dire, crevant de sant, l'autre soutient que cela vient des
chemises bouillonnes qu'ils avaient l'habitude de porter, et du nom donn
 ces chemises par les blanchisseuses: _chemises  petits crevs_.

Quant au terme de _gommeux_, l'on prtend que c'est l'appellation de
mpris, que les femmes donnent dans les cabarets de barrire,  ceux qui
mettent de la gomme dans leur absinthe,  ceux qui ne sont pas de vrais
hommes.

A la fin du dner, Nigra, le ministre d'Italie, parlant des cardinaux, des
prtres d'Italie, et de leur tolrance et de leur _manica larga_, 
l'endroit des choses d'amour, Saint-Victor dit brillamment: Pour eux, les
dogmes, c'est comme les rgles du wisth, il faut s'y soumettre, mais ils
n'y attachent pas d'importance!

       *       *       *       *       *

_Mercredi 17 mars_.--On parlait, ce soir, des jeunes filles incurables de
_Notre-Dame des Sept Douleurs_, de ces tronons humains, de ces corps sur
l'un desquels il y a cinquante-trois plaies  panser, tous les jours; de
ces malheureuses  la tte qui pousse, et qu'on est oblig d'enfermer et
de contenir dans un cerceau. Eh bien, savez-vous, ce que disait la
suprieure  la prsidente de l'oeuvre? elle lui disait, que toutes,
toutes, entendez-vous, rvent de se marier. Et la religieuse ajoutait en
riant, que cela la convainquait que le mariage tait la vocation
naturelle de la femme.

       *       *       *       *       *

_Vendredi 19 mars_.--Ces Anglais, quand ils se mettent  tre originaux,
le sont d'une manire plus carre que les autres europens.

Je dis cela  propos d'Oliphant, ce diplomate du journalisme, qui, un beau
jour, quitte sa grande existence pour faire partie d'une petite secte
religieuse, vivant sur le bord d'un fleuve d'Amrique. Il tait l, quand
le grand prtre de l'endroit, lui dit: Vous tes une force qui se perd
ici, il faut rentrer dans la vie active.

Il part, et le voil, tout aussitt, correspondant du TIMES  Paris, avec
un traitement de prs de cent mille francs, et le voil, quelques mois
aprs, charg des ngociations de la paix avec l'Allemagne,  la suite
d'une pique, survenue entre M. d'Arnim et M. Thiers, et qui leur rendait
les entretiens insupportables. Puis, soudainement, au milieu de ces
grandes affaires, il est repris du dsir de revivre de la vie de sa secte,
et il part, emmenant sa mre: lui pour scier du bois, elle pour faire des
blanchissages. Car dans ce petit monde, tous et toutes doivent travailler
de leurs mains.

       *       *       *       *       *

_Dimanche 21 mars_.--Alphonse Daudet habite, au Marais, l'htel Lamoignon.
Un morceau de Louvre, que cet htel, tout peupl,--en ces nombreux petits
logements, dbits dans l'immensit des anciens
appartements,--d'innombrables industries, qui mettent leurs noms, sur les
paliers de pierre des escaliers. C'est bien l, la maison qu'il fallait
habiter pour crire FROMONT JEUNE ET RISLER AN, une maison, o, du
cabinet de l'auteur, on a devant soi de grands et mlancoliques ateliers
vitrs, et de petits jardins plants d'arbres noirs, dont les racines
poussent dans des conduits de gaz: de petits jardins aux cailloux
verdissants,  l'enceinte faite de caisses d'emballage.

Daudet, qui demeure en ce vieil htel, depuis sept ans, me dit que cette
maison a t bonne pour lui, qu'elle l'a calm, assagi. Il a eu une
jeunesse fivreuse, une jeunesse aimant les coups, les trimballements dans
les milieux canaille, une jeunesse qui a longtemps gard, selon son
expression, _les vagues retardataires, les dos de monstres de la mer aprs
une tempte_. Eh bien! dans cette maison tranquille, pacifique,
assoupissante, il s'est transform; et  son _ronron_ laborieux, il est
devenu peu  peu un autre homme qu'il tait.

De la rue Pave, nous allons chez Flaubert  pied.

Dans la longue course, je cause avec Daudet, en marchant, du roman qu'il
est en train de faire, et o il a l'intention de placer incidemment Morny.

Je le dissuade de faire cela. Le Morny qu'il a eu la bonne fortune de
connatre, de jauger, doit tre  mon sens l'objet d'une tude spciale,
tude o il pourra mettre en scne une des figures qui reprsentent le
mieux le temps. Il se rcrie sur les cts btes, bourgeois de la figure.
Je lui dis qu'il faut bien se garder de les attnuer, qu'un des caractres
de ce sicle, c'est la petitesse des hommes dans la grandeur et la
tourmente des choses; que s'il veut le faire absolument suprieur, il fera
un Maxime de Trailles, un de Marsay, il construira enfin une abstraction.
Il faut qu'il reprsente le grand diplomate des secrtes oeuvres de
l'intrieur, avec ses cts de _brocante_ et de littrature des Bouffes.
Et Daudet trouve le conseil bon.

Chez Flaubert, Tourguneff nous traduit le PROMTHE et nous analyse le
SATYRE: deux oeuvres de la jeunesse de Goethe, deux imaginations de la
plus haute envole.

Dans cette traduction, o Tourguneff cherche  nous donner la jeune vie
du monde naissant, palpitante dans les phrases, je suis frapp de la
familiarit, en mme temps que de la hardiesse de l'expression. Les
grandes, les originales oeuvres, dans quelque langue qu'elles existent,
n'ont jamais t crites en style acadmique.

       *       *       *       *       *

_Mardi 30 mars_.--Paul Lacroix me confirme dans la confidence, que m'avait
faite Gavarni sur l'conomie apporte par Balzac dans l'amour physique. Le
plus souvent, il ne prenait de la chose, que l'amusette de la _petite oie_,
et autres bagatelles, regardant l'mission sminale, comme la filtration
par la verge, comme une perte de pure substance crbrale. C'est ainsi, je
ne sais  l'occasion de quelle maudite matine, o il avait oubli ses
thories, qu'il arriva chez Latouche, en s'criant: J'ai perdu un livre,
ce matin!

       *       *       *       *       *

_Mercredi 31 mars_.--En ces derniers jours que de stations dans cette
boutique de la rue de Rivoli, o trne, en sa bijouterie d'idole japonaise,
la grasse Mme Desoye.

Une figure presque historique de ce temps, car ce magasin a t l'endroit,
l'cole, pour ainsi dire, o s'est labor ce grand mouvement japonais,
qui s'tend aujourd'hui de la peinture  la mode. a t tout d'abord
quelques originaux, comme mon frre et moi, puis Baudelaire, puis Burty,
puis Villot, presque aussi amoureux de la marchande que de ses bibelots,
puis  notre suite, la bande des peintres impressionnistes,--enfin les
hommes et les femmes du monde, ayant la prtention d'tre des natures
artistiques.

Dans cette boutique aux trangets, si joliment faonnes et toujours
caresses de soleil, les heures passent rapides,  regarder,  manier, 
retourner, ces choses d'un art agrable au toucher, et cela, au milieu du
babil, des rires, des pouffements fous de la joviale crature.

Bonne fille et adroite marchande, que cette blanche juive, ayant fait une
rvolution au Japon, par la transparence de son teint, et que les fivreux
du pays, auxquels elle donnait de la quinine, croyaient trs sincrement
la Vierge Marie, visitant l'Extrme-Orient.

       *       *       *       *       *

_Mardi 6 avril._--Ce soir, le dner a tourn  la tempte  propos de
Hugo. Sur un mot un peu blasphmatoire d'un convive, Saint-Victor est
devenu soudainement furibond, et Charles Blanc est entr en pilepsie: le
premier avec des clats de voix auxquels se mle presque la pleurnicherie
de l'enfance, le second avec un espce d'aboiement rauque et fl, qui
fait craindre,  tout moment, qu'il ne vienne  s'trangler.
L'exclusivisme de ces deux tres tue notre dner, qui avait jusqu'ici cela
de particulier, que chacun pouvait dire sa pense--mme sa pense pousse
 l'outrance par la contradiction,--sur toute chose et tout individu.

... Je djeune chez Magny,  ct d'un vieillard, d'un antique habitu,
qui prtend avoir mang la premire ctelette, cuite chez le restaurateur.
Une figure flasque, de longs cheveux de savant, et une cravate blanche
sous une immense redingote de propritaire. Il est tout grognonnant,
traite familirement les garons de canaille, se plaint de n'avoir plus
de dents et trop de cheveux, dit  Magny au sujet de son fils, qu'il s'est
toujours refus la satisfaction d'tre pre, et un peu allum par un
Bourgogne capiteux, se mchonne  lui-mme des choses cyniques, qui
laissent comprendre que c'est un vieil accoucheur.

En sortant, je le trouve en confrence, galamment bavarde, avec les dames
du comptoir, appuy d'une main sur une canne  bquille, de l'autre sur un
parapluie, sous un chapeau de travers, un chapeau gris orn d'un crpe. Ce
serait pour un livre, un admirable type du vieillard cynique, libral,
_gobichonneur_, ayant pour Dieu Branger.

       *       *       *       *       *

_Dimanche 18 avril._--En sortant de chez Flaubert, Zola et moi, nous nous
entretenions de l'tat de notre pauvre ami, qui,--il vient de l'avouer,--
la suite de noires mlancolies, se laisse aller  des accs de larmes. Et
tout en causant des raisons littraires, qui sont la cause de cet tat, et
qui nous tuent les uns aprs les autres, nous nous tonnions du _manque de
rayonnement_ autour de cet homme clbre.

Il est clbre, et il a du talent, et il est trs bon garon, et il est
trs accueillant. Pourquoi donc, presque,  l'exception de Tourguneff, de
Daudet, de Zola, et de moi,  ses dimanches ouverts  tout le monde, n'y
a-t-il personne? Pourquoi?

       *       *       *       *       *

_Mercredi 21 avril_.--Dans nos dners du mercredi, chez la princesse,
maintenant des peintres bouchent les vides des morts, des nombreux morts
de l'ancien dner, uniquement compos d'hommes de lettres.

Grome qui dne avec nous,  la veille d'un dpart pour Constantinople,
me plat, lui, avec son physique nergique, sa figure cabosse, son
regard au grand blanc, enfin par toute cette physionomie, qu'on dirait
la physionomie d'un talent farouche.

Il va faire un sjour  Stamboul, chez le peintre de Sa Hautesse, qui
exerce sa profession au milieu des scnes les plus bouffonnes: Un nez,
des yeux, une bouche, deux moustaches, tu vois, c'est le sultan, qui
dsignant chaque morceau de sa figure avec son doigt, ajoute: Maintenant,
fais mon portrait. Et dj il lui a tourn les talons.

       *       *       *       *       *

_Samedi 24 avril_.--Exposition Fortuny. Il se dclare vraiment, dans le
moment, une passion curieuse pour le bric--brac vermoulu et la loque
d'atelier. Le fameux vase _alhambresque_, je l'avoue  ma honte, me fait
l'effet d'un vase en carton peint, pour un drame littraire et assyrien de
l'Odon.

       *       *       *       *       *

_Dimanche 25 avril_.--Chez Flaubert. Les uns et les autres se confient les
hallucinations de leur mauvais tat nerveux.

Tourguneff raconte, que descendant au son de la cloche, au dner,
avant-hier, et passant devant le cabinet de toilette de Viardot, il l'a vu,
le dos tourn, en veston de chasse, occup  se laver les mains, puis a
t fort tonn de le retrouver, en entrant dans la salle  manger, assis
 sa place ordinaire. Il raconte ensuite une autre hallucination. Il tait
revenu en Russie, aprs une longue absence, et allait rendre visite  un
ami qu'il avait quitt, les cheveux tout noirs. Au moment o il entrait,
il voyait comme une perruque blanche lui tomber du plafond sur la tte, et
quand l'ami se retournait pour voir qui entrait, Tourguneff avait
l'tonnement de le retrouver tout blanc.

Zola se plaint de passages de souris, ou d'envoles d'oiseaux,  sa droite,
 sa gauche.

Flaubert dit, qu'aprs une longue absorption, et un long penchement de
tte sur sa table de travail, il prouve, au moment de se redresser, comme
une peur de trouver quelqu'un derrire lui.

       *       *       *       *       *

_Samedi 1er mai_.--Au restaurant Voisin. Le bonheur de la mangeaille chez
les Anglais, a quelque chose de matriellement dgotant, qu'on ne trouve
chez aucun autre peuple civilis. Toute leur cervelle, pendant le manger,
appartient  la mastication et  la dglutition. Les hommes faits ont de
petits gloussements de satisfaction animale, leurs blanches et roses
femmes rayonnent dans un abrutissement briol, et l'on voit les
garonnets et boys sourire amoureusement  la viande. C'est chez tous,
hommes, femmes et enfants, un gaudissement bestial, une rpltion muette,
stupidement extatique.

       *       *       *       *       *

_Dimanche 9 mai._--Une singulire rue dans un original quartier que ce
coin de Paris, o Barbey-d'Aurevilly est gt.

Cette rue Rousselet, dans ces lointains perdus de la rue de Svres, a le
caractre d'une banlieue de petite ville, dans laquelle le voisinage de
l'cole militaire met quelque chose de soldatesque. Sur les portes, des
concierges balayent avec des calottes de turcos. Dans des boutiques
d'imageries, sont seulement exposes des feuilles  un sol, reprsentant
tous les costumes de l'arme franaise. Une choppe primitive de barbier,
dont la profession est crite  l'encre sur le crpi du mur, fait appel
aux mentons de messieurs les militaires.

L, les maisons ont l'entre des maisons de village, et au-dessus de hauts
murs, passent les ombrages denses de jardins et de parcs de communauts
religieuses.

Dans une maison qui a l'air d'une vacherie--la vacherie habite par le
colonel Chabert, du roman de Balzac,--je m'adresse  une sorte de paysanne,
qui est la portire de Barbey. Tout d'abord, elle me dit qu'il n'y est
pas. Je connais la consigne. Je bataille. Enfin elle se dcide  monter
ma carte, et me jette, en redescendant: Au premier, le n 4 dans le
corridor.

Un petit escalier, un plus petit corridor, et encore une petite porte
peinte en ocre, sur laquelle est la clef.

J'entre, et dans un fouillis, un dsordre qui ne laisse rien distinguer,
je suis reu par Barbey d'Aurevilly, en manches de chemise, et en pantalon
gris perle dcor d'une bande noire, devant une de ces anciennes toilettes,
au grand rond de glace basculant. Il s'excuse de me recevoir ainsi,
s'habillant, me dit-il, pour aller  la messe.

Je le retrouve, ainsi que je l'avais aperu  l'enterrement de Roger de
Beauvoir, je le retrouve avec son teint boucan, sa longue mche de
cheveux lui balafrant la figure, son lgance frelate dans sa
demi-toilette, mais en dpit de tout cela, il faut l'avouer, possdant une
politesse de gentilhomme et des grces de monsieur bien n, qui font
contraste avec ce taudis, o se mlent, se heurtent, se confondent avec
des objets d'habillements et des chaussettes sales, des livres, des
journaux, des revues.

J'emporte de ce logis de la rue Rousselet, comme le souvenir d'un lettr
de race dans la dbine.

       *       *       *       *       *

_Samedi 15 mai._--Je sors de l'Exposition.

Le ct caractristique de cette exposition, c'est l'introduction dans la
peinture de tout le brillant, de tout le cliquetant, de tout le coruscant
du bric--brac.

Oui, la peinture n'est plus que le trompe-l'oeil de la cramique, des
clairs de l'acier, des lumires cassantes de la soie et du satin. C'est
sur la toile le feu d'artifice du bibelot. On peut trouver a trs joli,
mais n'est-ce point, au fond, de la trs petite couleur, bonne  laisser
 la peinture  la gouache?

       *       *       *       *       *

_Mardi 25 mai._--Transbordement pour l't, du dner des Spartiates de
chez Brbant, chez Laurent des Champs-lyses.

Une nouvelle recrue: Raoul Duval, le jeune orateur de la Chambre. C'est
un homme  la physionomie fivreuse, claire par le rutilement d'une
chevelure et d'une barbe rousses, un homme aux mains loquentes, d'une
blancheur presque exsangue. Et, chose bizarre, ce qui sort et s'chappe de
cette bouche d'enthousiaste, c'est de la logique profonde et du haut bon
sens.

Il est curieux  entendre raconter les incidents de cette restauration
manque, mene par le duc Decazes et qui depuis... de cette restauration
mene par d'Audiffret-Pasquier entranant  la fin, un peu  son corps
dfendant, le duc de Broglie.

Il nous raconte toute cette ngociation, o  ses demandes d'une lettre,
d'un mot sign du roi, on lui offrait la conversation de Chesnelong. Il
nous peint Audiffret-Pasquier, comme un hurluberlu, rptant  tout
propos: Qui osera nous arrter, quand nous formerons un bataillon carr,
avec le drapeau tricolore plant au milieu de nous!

Pour Raoul Duval, la chose mene par des honntes gens et des sincres du
parti, a t un pige tendu par les orlanistes  leur cousin. Ils ont
voulu et ont russi  le rendre impossible en France.

Puis il s'tend sur les Orlanistes, accuse leur manque de caractre, de
dcision, leur peur de se compromettre au grand jour. Et il nous conte,
que pendant le second sige de Paris, il avait organis dans la
Seine-Infrieure et quelques autres dpartements de l'Ouest, un plan de
dfense, dans le cas o le Mont-Valrien serait pris et o la Commune
triompherait. Il ajoute que, tout en ne s'illusionnant pas sur la dure de
la dfense, il avait t trouver en Angleterre, le comte de Paris, et lui
avait demand d'appuyer de son nom et de sa prsence, la rsistance. Le
comte de Paris avait refus! Et Raoul Duval s'crie: Croyez-vous, que si
j'avais t Joinville, je me serais laiss ainsi empoigner et reconduire
par Ranc.

Raoul Duval reprend la parole, parle de l'alliance des Orlanistes avec
Gambetta, et comme il tmoignait son tonnement au tribun, et lui disait
qu'il avait bien certainement en poche quelque coup de Jarnac, pour les
anantir, Gambetta lui fit un signe affirmatif, et d'un bout de son doigt,
se touchant le creux de l'estomac, imita, en polichinellant, le _couic_
tragique des acteurs en bois.

Un mot bien parisien du matre d'un restaurant de la petite banlieue
parisienne,  Arsne Houssaye lui disant:

--Oui, oui, l't vous gagnez beaucoup d'argent, mais l'hiver vous ne
faites rien.

--L'hiver, mais, monsieur, nous avons les adultres!.

       *       *       *       *       *

_Mardi 1er juin_.--Aujourd'hui, Erdan, de passage  Paris, a t amen 
notre dner. C'est un homme,  la fois vieux et jeune, aux petits yeux,
aux petites moustaches, aux petits traits ratatins, au petit front bomb,
semblable  un ivoire japonais reprsentant le Dieu de la longvit.

Il s'est montr causeur, fin, dlicat, tnu, argutieux presque, et parlant
des choses, avec le tour d'une pense qui a cess d'tre franaise et qui
s'est faite italienne. Il parle du pape, du concile futur, de Garibaldi
qui, pour lui, reprsente le _summum_ de puissance qu'a une vraie royaut:
la foi d'une population dans un homme. Il nous le peint avec des trous,
des vides, des cts btes, mais avec des grandeurs et des gnrosits
d'un homme du pass, d'un homme antique.

       *       *       *       *       *

_Dimanche 6 juin._--Aujourd'hui j'tais tranquille et presque heureux chez
moi, comptant dner tout seul, et un peu paperasser le soir. Soudain mon
jeune cousin fait irruption chez moi avec la S***, et il faut, bon gr mal
gr, que j'aille faire, disent-ils, une _petite fte_ avec eux. Nous
allons dner chez Voisin, o nous rejoignent des amis et des amies.

Les filles ne sont supportables qu' la condition d'tre des folles
cratures, des toques, des extravagantes, des tres qui vous tonnent un
peu par l'entrain de leur verve ou l'inattendu de leur caprice. Cette S***,
c'est du vice tout froid, tout arithmtique, que ne monte pas mme le vin,
enfin une prostitue sans le temprament d'une vraie p.....

Pris de mlancolie, j'examine le cabinet, et je me rappelle que mon frre
y est venu dner, l'anne de sa mort, et que trs souffrant, il s'tait
couch  la fin du dner, sur le canap, dans un tel navrement, que toute
la gaiet de mon petit cousin s'en tait all.

Aussi, quand on parle d'aller  un bal  Bougival, je m'enfuis et traverse
Paris, me cognant  la joie et  l'ivresse des foules, revenant du _Grand
Prix_, et je marche l-dedans, triste, triste, triste.

       *       *       *       *       *

_Mardi 15 juin._--Tous les jours, tre sous la menace d'un envahissement,
tous les jours, pouvoir tre pills, dmnags, dnationaliss: voil la
position de la France,--et personne n'a l'air d'y songer. Saint-Victor
disait, ce soir, que la Russie nous avait fait avertir que, pass cette
anne, elle ne rpondait plus de rien.

Puis Saint-Victor panche son admiration pour Montaigne, dans le sein de
Charles Blanc, qui raconte drlement, comme il a possd le divin livre.

J'tais petit clerc, pauvre comme Job, je gagnais 25 francs par mois. Un
grand clerc de l'tude, un jour,  djeuner, nous dit d'un air
superbe:--Moi, j'entre dans le roulage... oui dans le roulage!--Et vos
livres, les livres que vous m'aviez prts, lui dis-je.--Mes livres... ah!
des livres dans le roulage... Tenez, vous tes un bon garon, je vous les
donne... Vous me payerez deux francs par mois.

C'est ainsi que je devins possesseur d'un Montaigne et d'un Rousseau. Les
ai-je lus dans cette petite chambre, que j'habitais alors HOTEL DE LA
MARINE, en face la Banque--une chambre si basse, qu'il fallait choisir un
endroit pour changer de chemise.--Et je ne l'ai plus, cependant, ce
Montaigne,... quand j'ai voulu aller  Athnes, il a fallu vendre mes
livres... Mais j'ai encore le Rousseau...

       *       *       *       *       *

_Jeudi 17 juin._--L'tonnement est extrme chez moi, en voyant la
rvolution qui s'est faite, tout d'un coup, dans les habitudes de la
gnration nouvelle des marchands de bric--brac. Hier, c'taient des
auvergnats, des ferrailleurs, des Vidalenc en un mot, aujourd'hui ce sont
des messieurs, habills par nos illustres tailleurs, achetant et lisant
des livres, et ayant des femmes aussi distingues que les femmes les plus
distingues:--des messieurs, s'il vous plat, donnant des dners, servis
par des domestiques en cravate blanche.

Je faisais ces rflexions chez Auguste Sichel, devant un potage aux nids
d'hirondelles, et en remarquant le pied d'galit tabli entre le matre
de la maison et les opulents clients que le mnage avait  sa table. Ce
commerce n'est plus, chez le vendeur, un tat d'infriorit vis--vis de
l'acheteur, qui semble au contraire l'oblig du vendeur. Il y avait l les
Camundo, Cernuschi, Cernuschi  la flamme,  la fois spirituelle et
finaude de l'oeil.

La conversation a t ncessairement sur la Chine et le Japon, et a t
un tableau dsolant fait par Cernuschi du Cleste Empire. Il a longuement
parl de la putrfaction des villes, de l'aspect _cimetireux_ des
campagnes, de la tristesse morne et de l'ennui dsol, qui se dgagent de
tout le pays. La Chine, selon lui, pue la m... et la mort.

       *       *       *       *       *

_Jeudi 1er juillet._--J'ai djeun ce matin chez Cernuschi. Le riche
collectionneur a donn  sa collection le milieu  la fois imposant et
froid d'un Louvre. Je regrette qu'il ne lui ait pas donn le milieu
hospitalier et plaisant d'une habitation de l-bas, d'un petit coin de
patrie retrouve. Sur des murailles blanches, sur le ton de brique Pompi,
en honneur dans nos muses, ces objets de l'Extrme-Orient semblent
malheureux.

Aussitt aprs le djeuner, a commenc la visite des deux mille bronzes,
des faences, des porcelaines, de toute cette innombrable runion des
imaginations de la forme. Dans les bronzes, des merveilles, des merveilles
qui semblent l'idal de ce que le got et l'art savant de la fabrication
peuvent produire. Il y a l tel vase, o l'industrie n'est plus de
l'industrie, mais bien de l'art.

Il est prs de trois heures, et dj les yeux me tombent des orbites. Mais
je ne suis pas  la fin de la journe. Les Sichel m'entranent rue Pigalle.

En chemin, Philippe Sichel me raconte qu'il a trouv dans une prison, 
Pkin, le grand acteur de la Chine: Vous allez voir un homme
extraordinaire, me dit le mandarin qui me conduisait. Aussitt il appelle,
et je vois un homme ayant aux pieds une chane norme, arriver sur nous,
avec la vitesse d'un chevreuil. Il avait si bien combin son pas, sur le
jeu de la chane, qu'il tait arriv  courir. Je lui mets un dollar dans
une main, et le dollar pass dans l'autre main, tait dj perdu contre un
camarade, avant qu'il se ft retourn pour me remercier. Il avait vingt
ans de prison pour avoir enlev la femme d'un haut fonctionnaire, et il
disait sa vie perdue, faute d'un Empereur qui aimt le thtre,--se
regardant tout  fait indispensable dans une vraie troupe impriale.

Nous voil rue Pigalle,  inspecter dans les remises, l'entassement des
objets qui arrivent de Pkin,  examiner dans les cachettes des greniers,
les porcelaines, les jades, les bronzes, les curiosits de slection,
dissimules au public, et gardes pour les Rothschild, les Camundo.

Il est cinq heures, quand quelqu'un propose d'aller finir la journe
chez Bing, et de voir ses nombreux dballages. Tout le monde aussitt,
rue Chauchat, o jusqu' sept heures, nous touchons, nous manions,
nous palpons des rarets, en un tat de fatigue tout proche de
l'vanouissement. Une dbauche de japonaiserie et de chinoiserie, qui dans
la lassitude de la fin de la journe, et le vide de l'estomac  l'heure du
dner, vous donne le sentiment de vaguer dans un cauchemar, o toutes les
matires prcieuses se mlent, o toutes les formes se confondent et
s'accouplent, et o l'on se sent presque enlac par une vgtation
exotique de jade, de porcelaine, de mtal cisel.

       *       *       *       *       *

_Lundi 5 juillet._--Ce pauvre pre Maherault, il exhalera son dernier
soupir le nez tomb dans le carton d'une vente! C'est bien le type de la
vraie race passionne des anciens collectionneurs.

Aujourd'hui je le trouve dans le comptoir du marchand d'estampes Clment,
tripotant d'une main fivreuse les dessins de son contemporain Guichardot,
pareil  un spectre. Je lui adresse la parole, il sort comme des
aboiements, et rien que des espces d'aboiements du vieil homme mourant,
et qui n'a gard un reste de vie, que pour la jouissance furieuse de sa
manie.

       *       *       *       *       *

_Vendredi 17 juillet._--Si mon me  plat prouve le besoin d'une petite
excitation potique, c'est chez Henri Heine que je la trouve; si mon
esprit ennuy du terre  terre de la vie, a besoin d'une distraction dans
le surnaturel, dans le fantastique, c'est chez Po, que je la trouve.

a m'embte tout de mme, de n'tre exalt ou _surnaturalis_ que par des
trangers.

       *       *       *       *       *

_Vendredi 25 juillet._--Aujourd'hui j'ai crit, en grosses lettres, sur la
premire feuille d'un cahier blanc: LA FILLE LISA.

Puis ce titre crit, j'ai t pris d'une anxit douloureuse, je me suis
mis  douter de moi-mme. Il m'a sembl en interrogeant mon triste cerveau,
que je n'avais plus en moi la puissance, le talent de faire un livre
d'imagination, et j'ai peur... d'une oeuvre que je ne commence plus avec
la confiance que j'avais, quand lui, il travaillait avec moi.

       *       *       *       *       *

_Mercredi 28 juillet._--Un jeune Japonais, auquel on demandait la
traduction d'une posie, s'arrta, l'autre jour, au beau milieu de son
travail, en s'criant: Non, c'est impossible de vous faire comprendre
cela, avec les mots de votre langue, vous tes si grossiers!... Et comme
on se rcriait: Oui, si grossiers! phrase qu'il fit suivre  peu prs de
ceci: Vous dites  une femme, je vous aime! Eh bien! chez nous, c'est
comme si on disait: Madame, je voudrais coucher avec vous! Tout ce que
nous osons dire  la dame que nous aimons, c'est que nous envions prs
d'elle la place des canards mandarins. C'est, messieurs, notre oiseau
d'amour.

       *       *       *       *       *

_Vendredi 30 juillet._--Singuliers originaux que Paris et sa banlieue
produisent. Un jeune homme, dont la mre tenait un commerce de dentelles 
Groslay, passe sa jeunesse toute entire  courir  cheval les villages
des environs,  surveiller le travail des ouvrires, et  leur faire des
enfants.

La mre meurt; l'industrie tombe en ruine, et le jeune homme est atteint
d'un rhumatisme articulaire terrible. Il est transport  l'hpital, et
son cas est si extraordinaire, qu'il intresse le mdecin en chef et les
internes. Il devient un sujet  expriences, et il cote prs de 20 000
francs  l'hpital, tant on lui fait prendre de sulfate de quinine, qu'on
arrtait lorsqu'il devenait sourd, et de choses extraordinaires, et de
bains composs de plantes aromatiques de l'Inde.

Il est enfin guri, mais se trouve sans un sou. Il s'accroche alors 
une bossue, qui avait un gnie dans un genre: la composition des roses
artificielles.

Et les voil, tous les deux, dans une mansarde du PASSAGE DU DSIR, 
faire des fleurs, lui taillant et donnant la forme aux ptales, elle les
assemblant. Ces fleurs portes par lui chez Baton ou chez un autre, ces
fleurs-modles, que copiaient ensuite des demoiselles de magasin, taient
payes de 50  60 francs pice, en sorte qu'il revenait avec sept ou huit
cents francs, et son carton rempli des primeurs et des vins les plus chers,
achets chez Chevet.

Et cet homme et cette bossue, dans leur petit logement de 200 francs, ne
dpensant rien que pour la gueule, n'existant que pour elle, vivaient dans
une continuelle repltion des plus succulentes et des plus chres choses.
Le mari avait mme machin un sac, o il y avait un compartiment pour la
glace, un tui particulier pour la conservation des fraises, un appareil
pour faire chauffer le caf, en sorte que, le dimanche, dans le _Dsert_
de la fort de Fontainebleau, ces deux tres djeunaient, comme au caf
Anglais.

Des annes se passent dans cette vie de boustifaille et de cration de
petits chefs-d'oeuvre, une vie toute solitaire, toute spare des autres,
quand il vient  notre homme un abcs dans le ventre.

Aussitt il se fait transporter  son ancien hpital, et il demande qu'on
lui fasse quelque chose d'extraordinaire, que _cela le connat_. On lui
dit, qu'il y a un ou deux exemples de gurison de gens, auxquels on a
ouvert le ventre et arrach l'abcs. Il se fait, sans barguigner, ouvrir
le ventre, et meurt d'une pritonite, au bout de quelques jours.

       *       *       *       *       *

_Dimanche 1er aot._--Aujourd'hui,  Bellevue, chez Charles-Edmond, aprs
un certain macaroni remplaant la soupe, prcipit par beaucoup de verres
de sauterne, aprs une tranche de melon exquis, combattue par un verre de
trs vieille eau-de-vie, Charles Blanc devient expansif, et se raconte. Il
est lgrement bredouillant. Les ides et les paroles affluent un peu chez
lui, comme les liquides dans le goulot trop troit d'une bouteille, mais
il a un certain tour pasquinant dans le dire, assez amusant.

Il nous montre son frre Louis, petit-fils d'un guillotin de 93, fils
d'un ardent royaliste, ayant obtenu une bourse, et arrivant, aprs huit
jours de diligence, au collge de Rodez.

Et voici le petit bonhomme, pas plus haut qu'une _botte de
gendarme_--c'est son expression--se prsentant chez le proviseur, qui n'a
pas t prvenu et qui lui dit:

--Mais, mon petit ami, qui est-ce qui vous envoie?

--Monsieur, c'est le Roi, qui a donn l'ordre que je sois instruit  ses
frais!--rpond le bambin dj srieux.

La rponse a le plus grand succs.

L'an cas, la mre se remue pour faire donner de l'instruction au
second. Elle va trouver Villle, a une pique avec lui, et grce  une de
ces audaces que savent se faire pardonner les femmes, s'crie au milieu de
la discussion: Eh Monseigneur, Monseigneur... vous avez t un monsieur,
avant d'tre Monseigneur.. L'Excellence trouvant l'emportement drle, dit
 Mme Blanc: Eh bien le Monseigneur d'aujourd'hui vous accorde ce que
vous demandez. Et Charles rejoint Louis  Rodez.

Ils sortent du collge. Leur mre est morte, leur pre est fou d'une folie
qui a commenc  la terrible sance de Lanjuinais. Ils sont sans
ressources, et tombs  Paris, avec de quoi vivre quelques jours. Les deux
jeunes gens, qui ont dj dix-sept et dix-huit ans, vont faire une visite
 Pozzo di Borgo. Le beau vieillard les reoit aimablement, leur dit que
depuis la Rvolution, il n'a plus aucune influence, mais qu'il a un ami,
un vritable ami, M. Marcotte, et que M. Marcotte les fera entrer dans les
forts. Refus de Louis Blanc qui prend la parole au nom des deux frres.
Alors Pozzo di Borgo va  une armoire, en tire un gros sac de pices de
cent sous, qu'il se dispose  leur donner. Second refus de Louis Blanc.

Quelques jours aprs, ils rendaient une visite  un autre de leurs parents,
 Ferri Pisani, auquel Pozzo di Borgo avait dit que ces petits jeunes
gens taient _intraitables_. Pisani leur met entre les mains 300 francs,
le premier semestre d'une pension qu'il s'engage  leur faire. Et cela,
fait d'une manire si amicale et si brusque, qu'ils ne peuvent cette fois
refuser. Leur premier soin est de cacher la somme entre le matelas et la
paillasse, dans une pauvre petite chambre d'un htel, prs des
Messageries. Mais, ils avaient t vus par une ouvrire, travaillant dans
une chambre donnant sur la petite cour de l'htel, et, le soir, en
rentrant, ils trouvaient le magot dnich. Dsespoir, plaintes  la police,
recherches inutiles. Ils vont conter leur malheur  Ferri Pisani, et
Louis lui demandant de lui avancer trois cents autres francs, en les
retenant sur les semestres futurs: Mes enfants, je ne suis pas un
banquier, voyez-vous, je ne suis pas un banquier... C'est un petit
malheur!--s'criait Ferri Pisani, avec un accent corse, un peu indign de
la proposition,--et il leur redonnait aussitt les trois cents francs.

Dans toutes les circonstances c'est Louis, l'orateur, l'orateur dj
srieux, ratiocinant, syllogistique, qu'il sera plus tard.

Il y a toutefois un joli mot de lui, enfant. Un jour de l'An, les deux
bambins avaient t amens souhaiter la bonne anne au marchal Jourdan,
qui tait aussi leur parent. Ils voient dans le salon un magnifique cheval
en bois, destin  leur cousin Ferri Pisani. Eux, des bonbons  manger,
c'est tout ce qu'on leur donne. Au moment du dpart, Louis, aprs avoir
embrass le marchal, se retourne vers le joujou, objet de son envie, et
lui adresse, dans un gros soupir, un plaisant: Adieu cheval!

       *       *       *       *       *

_Samedi 7 aot_.--J'tais, ce soir, dans la douce absorption d'une
cervelle qui recommence  crer. Je me sentais enlev de mon existence
personnelle, et transport, avec une petite fivre, dans la fiction de mon
roman. Des tres, ns de ma rverie, commenaient  prendre autour de moi
une ralit vivante, des morceaux d'criture se rangeaient dans le dessin
vague d'un plan naissant. L dedans un coup de sonnette, et dans ma bote
 lettres, une lettre qui m'apprend que le marchand de cuirs qui me doit
80 000 francs ne m'a pas pay le trimestre de la rente qu'il me doit, et
me laisse supposer que des mois, des annes peuvent se passer dans
l'absence de presque toute la moiti de mon revenu, et les tracas d'un
procs.

Adieu le roman. Toute la lgre fabulation s'est envole, s'est perdue
dans le vide, comme un oiseau sous un coup de pierre, et tous les efforts
de mon imagination, travaillant  ressaisir l'bauche de cration de la
soire, n'aboutissent qu' reconstruire dans ma cervelle, et me faire
toute prsente, la nfaste figure de M. Dubois, huissier, rue Rambuteau,
n 20.

       *       *       *       *       *

_Mardi 10 aot_.--Quand nous sommes entrs chez la dame, dans le jour
voil de sa galerie d'hiver; elle donnait de petits cheveaux de pte
sche, de petits ronds de vermicelle, aux poissons rouges de son aquarium.

Elle tait en robe de chambre de cachemire bleu, avec de larges parements
et de petites poches en cachemire blanc. Sur ses poignets se rpandait en
bouillons argents une mousseline d'Orient, dont tout son lgant corps de
poitrinaire est envelopp.

Elle s'est excuse de n'tre point habille, s'est plainte d'tre reprise
d'une bronchite, d'avoir perdu le bnfice de sa cure du Mont-Dore; cela
dit avec des frottements de mains voyous sur l'estomac, et des a racle
canailles, empchant tout apitoiement.

Par une porte intrieure, bientt, une femme,  l'aspect d'une cabotine
humble, a fait son entre. C'est la B..., la dame de compagnie attache
prs de la mauvaise humeur de la courtisane. Quelques instants aprs,
arrivait le sculpteur, occup dans ce moment, du buste en marbre de la
matresse de l'htel. On se mettait  table.

Un somptueux dner, arros d'un Hochkeimer frapp, tout  fait suprieur,
mais un dner o, entre chaque convive, une tte de chien formidable, une
tte de chien de toutes les grandes espces, demandait, et quand on le
faisait attendre, demandait avec des aboiements froces, tout prt 
manger le convive qui l'oubliait trop longtemps.

Dans la galerie, machine pour faire disparatre l'Empereur par une trappe,
dans le temps o une autre tait la propritaire de l'htel, on a pris le
caf, tout le monde, couch sur un divan de la largeur et de la grandeur
de quatre ou cinq lits.

Partout un grand luxe, mais un luxe commun et achet tout d'un coup, et au
milieu duquel, la gaze qui enveloppe et dfend les dorures, dit la
mesquinerie bourgeoise de cette fille place par le hasard dans la famille
des grandes impures.

En prenant mon chapeau, pos sur un petit bonheur du jour, j'aperois une
tasse vide, qui, renverse sur le ct, dans le marc de caf qui sche, et
en sa trane mystrieuse, prpare la bonne aventure, que se dira demain
la matresse de l'htel.

       *       *       *       *       *

_Dimanche 22 aot_.--Aujourd'hui, je vais  la recherche du _document
humain_, aux alentours de l'cole militaire. On ne saura jamais notre
timidit naturelle, notre malaise au milieu de la plbe, notre horreur de
la canaille, et combien le vilain et laid document, avec lequel nous avons
construit nos livres, nous a cot. Ce mtier d'agent de police
consciencieux du roman populaire, est bien le plus abominable mtier que
puisse faire un homme d'essence aristocratique.

Mais l'attirant de ce monde neuf, qui a quelque chose de la sduction
d'une terre non explore, pour un voyageur, puis la tension des sens, la
multiplicit des observations et des remarques, l'effort de la mmoire, le
jeu des perceptions, le travail htif et courant d'un cerveau qui
_moucharde_ la vrit, grisent le sang-froid de l'observateur, et lui font
oublier, dans une sorte de fivre, les durets et les dgots de son
observation.

       *       *       *       *       *

_Jeudi 9 septembre_.--Je me dis par moments, il faut traiter la vie avec
le mpris qu'elle mrite de la part d'un homme suprieur. En cette ruine
qui me menace, il ne faut m'attacher qu'aux observations qu'elle va me
procurer sur les avous, sur les huissiers, sur le monde de la loi, et les
malheurs qui n'empchent pas absolument de manger ne doivent tre
considrs par moi, que comme des auxiliaires de la littrature.

Je me dis cela, et en dpit de l'indiffrence surhumaine que je me prche,
la proccupation bourgeoise d'une vie rtrcie et sans jouissances, rentre
en moi.

       *       *       *       *       *

_Lundi 13 septembre_.--Ce soir, chass des pices du bas de ma maison, par
l'odeur de la peinture, devant le lit vide de mon frre je regarde le
prospectus de ses eaux-fortes, qui m'arrive de chez Claye. L'imprvu des
choses de la vie est surprenant. De ces eaux-fortes pour lesquelles les
manieurs de la pointe n'avaient pas, de son vivant, assez d'encouragement
dcourageant, de sourires ironiquement bienveillants, de mpris enfin,
l'auteur, le pauvre, enfant, ne se doutait pas que bien peu d'annes aprs
sa mort, on en ferait un des plus beaux livres, publis  la mmoire d'un
aquafortiste.

       *       *       *       *       *

_Mardi 14 septembre._--Dpart de Paris pour Bar-sur-Seine. Je m'en vais
l-bas, avec une espce de joie de sortir de mon isolement, qui, pendant
ce mois, m'a pes plus que jamais.

       *       *       *       *       *

_Samedi 25 septembre_--Aujourd'hui le lieutenant de gendarmerie nous
faisait la description d'un singulier _nid de chrtiens_, qu'il avait
dcouvert dans une perquisition. Un ancien cur vivant avec son neveu dans
le vieux chteau de Gi, entre des murs de dix pieds d'paisseur. Dans ces
murs, pas de meubles, mais des dvalements de fruits jusqu'au milieu des
chambres, et l dedans seulement, deux lits et deux superbes femelles de
la campagne, sautes  bas des draps, la gorge  l'air, et prtes  mordre
les gendarmes.

Il nous parlait aprs de la terreur, qu'inspirent dans les villages
certains hommes, et  l'appui il nous narre cette anecdote.

Un ouvrier charpentier emmne deux de ses amis boire un verre de vin, dans
sa chambre. Quelques jours aprs, il s'aperoit qu'on lui a vol cent
francs, qu'il avait dans sa commode. Il conte la chose  un des deux
camarades, qu'il avait emmens. Le camarade lui dit: --Il n'y a qu'un tel
ou moi qui ayons pu te voler. Ce n'est pas moi, c'est donc lui,
redemande-lui donc hardiment tes cent francs.--Lui redemander, rpond le
vol, il est plus fort que moi, il me battra, et il est bien capable de me
tuer!--Tu es bte, riposte le camarade, il y a une fentre qui donne dans
le clos en face de ton armoire, dis-lui que tu l'as vu par la fentre.

L-dessus le vol va trouver le voleur.--Voyons, rends-moi mes cent
francs?--Tes cent francs! et voici le voleur qui s'apprte  lui tomber
dessus.--Oui, la plaisanterie a assez dur, s'crie l'autre, je t'ai vu,
je te dis que je t'ai vu par la fentre au clos.--Tu m'as vu! tu m'as vu!
reprend le voleur dsaronn, eh bien, je vais te faire un billet.

Et le vol a d se contenter de ce billet, et ne se serait jamais plaint,
si le voleur n'avait pas t compromis dans une affaire d'assassinat.

       *       *       *       *       *

_Mercredi 29 septembre._--Bar-sur-Seine. Les ouvriers travaillant aux
mcaniques compliques, ont quelque chose d'_hoffmanesque_.

J'avais fait cette remarque  propos des accordeurs de piano. Aujourd'hui,
arrive ici un monteur de billards.

C'est un vieillard qui entre, sa petite valise au dos, habill d'une
antique redingote, qu'il boutonne sur un corps ramass et tout tremblotant,
avec l-dessus une pauvre vieille figure, comme taille dans un manche de
parapluie, et o il y a de gros yeux gris, sans lumire. Soudain, voici
mon vieillard qui jette sa redingote, passe une blouse blanche, prend une
barre de fer, et tout musculeux, de ses mains noueuses, brise les travers
de la caisse d'emballage, comme des allumettes. Il m'apparat ainsi qu'un
espce de Goliath, au nez tuberculeux d'un abb napolitain, aux yeux de
jettatore, effrayants, diaboliques.

       *       *       *       *       *

_Dimanche 3 octobre._--Ce que je demande avant tout  Dieu, c'est de
mourir dans ma maison, dans ma chambre. La pense de la mort chez les
autres, m'est horrible.

       *       *       *       *       *

_Samedi 9 octobre._--On n'a jamais vrifi le rle que joue l'amour
physique, dans l'attachement des femmes honntes pour leurs maris.
Quelquefois les maris le savent si bien, que pour punir leurs pouses, ils
les privent de leurs faveurs, et les font ainsi,--et cela sans un reproche,
sans une parole--venir  rsipiscence.

       *       *       *       *       *

_Vendredi 15 octobre._--Je me retrouve  Paris avec une paresse indicible
 me remuer,  sortir de chez moi. Les trois ou quatre volumes portant mon
nom, qui s'impriment ou se rimpriment, ne m'intressent nullement. Fumer,
en regardant vaguement des choses d'art, ce serait, en ce moment, toute
l'ambition de ma vie.

       *       *       *       *       *
_Samedi 16 octobre._--Le petit prince Sayounsi a donn, ces jours-ci, ses
sabres de famille  Burty. En les donnant, le prince s'est excus du
mauvais tat de ses armes, disant que ses amis s'en servaient,  Paris,
pour couper les bouchons de Champagne. Oui, voil,  quoi sont tombs ces
farouches lames, ces aciers superbes!

Je remarquais sur la lame du petit sabre, des ondulations presque
imperceptibles, en forme de nuages, et  propos de ces ondulations, le
prince Sayounsi, a dit  Burty, qu'un japonais en comptant le nombre de
nuages compris dans un espace, qu'il lui dsignait entre ses deux ongles,
y lisait la signature de l'armurier.

Ces lames, c'est l'idal de l'acier, l'idal de ce beau ton cruel du mtal
de la mort.

Et le sobre et svre got d'ornementation qui pare ce beau mtal. Je me
rappelais, en les maniant, un sabre que j'ai vu dernirement. Une petite
araigne d'or filait sa toile, et les fils presque invisibles de sa trame,
descendaient sur la lame, sur le fourreau, apparaissant sous les
miroitements du jour, en leurs matires diffrentes, comme une toile
d'araigne baigne de rose, sous le soleil du matin.

       *       *       *       *       *

_Mercredi 27 octobre._--Voici la phrase textuelle, dite par Radowitz, le
_famulus_ de Bismark, au duc de Gontaut-Biron, lorsque, l't dernier, il
l'interrogeait sur les intentions de son matre:

_Humainement, chrtiennement, politiquement_, nous sommes obligs de
faire la guerre  la France.

Et  la suite de cette dclaration, de longues considrations  l'appui.

       *       *       *       *       *

_Jeudi 4 novembre._--Ces jours-ci mon cabinet de travail a t fini, les
livres replacs sur les rayons, les gravures rentres dans les cartons,
les tapis persans tendus sur les murs, les bronzes, les plats, les vases
raccrochs aux parois, ou perchs sur les entablements des meubles. C'est
charmant, toutes ces choses brillantes, scintillantes, chatoyantes, riant
dans le rouge de la pice, sous ce plafond de velours noir, o des chiens
de F s'attaquent dans un champ de pivoines roses. Le bouquet de pavots du
trumeau, au-dessus de la glace, clate sous de l'or neuf, comme un bouquet
d'orfvrerie.

J'ai rarement prouv une jouissance pareille  celle, que j'ai  vivre
dans cette harmonie somptueuse,  vivre dans ce monde d'objets d'art si
peu bourgeois, en ce choix et cette haute fantaisie de formes et de
couleur. Le travail, ici, en levant, de temps en temps, le nez en l'air,
me semble du travail en un lieu enchant, et j'ai peine  quitter ces
choses pour les rues de Paris.

       *       *       *       *       *

_Dimanche 7 novembre_.--Une dame de ma connaissance m'interrogeait sur ce
que j'avais fait, ces jours-ci, dans l'Oise, je lui disais que j'avais t
voir la prison de Clermont, et qu'une chose m'avait fait un singulier
effet. C'est dans la _Rserve_, o sont empaquets les effets des
condamnes, un paquet portant sous le numro d'crou: _Entre 7 septembre
1872.--Sortie le 5 septembre 1887_.

A cela la dame me rpondait: Eh bien quoi, c'est une femme condamne 
quinze ans de prison. Qu'est-ce que vous voyez de si singulier l dedans?

       *       *       *       *       *

_Lundi 8 novembre._--En trois mots--c'est Flaubert qui parle--je vais
vous dire ce qu'il en est... je suis ruin... Il y a eu tout  coup sur
les bois, une baisse, comme jamais on en a vu. Ce qui valait 100 francs
n'a plus valu que 60... D'abord j'ai fait des prts  mon neveu, puis
quand la faillite a t menaante, j'ai rachet,  bas prix s'entend, des
crances... tout mon avoir y a pass... Mais s'il se relve, il est rest
 la tte de ses affaires... je ne perdrai rien... Il me doit aujourd'hui
plus d'un million.

       *       *       *       *       *

_Mardi 16 novembre._--On cause des confrences qui avaient lieu, ces
jours-ci, entre Dupanloup et Dumas fils, pour faire introduire la
recherche de la paternit dans le code, et l'on ne doutait pas que, si la
Chambre actuelle s'tait perptue, une proposition _ad hoc_, n'et t
soumise  ses dlibrations.

Un mot de Dupanloup  Dumas:

--Comment trouvez-vous MADAME BOVARY.

--Un joli livre.

--Un chef-d'oeuvre, monsieur... oui, un chef-d'oeuvre, pour ceux qui ont
confess en province.

       *       *       *       *       *

_Samedi 20 novembre_.--Ce soir, en causant avec Jacquet, le peintre de la
femme  la robe de velours rouge de cette anne, j'tais plus que jamais
confirm dans l'ide qu'il n'y avait qu'une manire de faire un salon: un
salon o l'homme de lettres confesserait le peintre, le forcerait 
retrouver toute l'origine embryonnaire de son oeuvre, lui ferait dire les
circonstances dans lesquelles elle est ne, les rvolutions qu'elle a
subies, lui arracherait, pour ainsi dire, la gense psychologique et
matrielle de sa toile.

Oui, pour une intelligence de l'art, il y aurait  faire un salon tout
nouveau, tout original, un salon qui ne parlerait que de la vingtaine de
tableaux marquants,--un salon  faire une fois dans sa vie, et  ne plus
jamais recommencer.

Et mme dans ce salon, les curieuses notes qu'y apporterait l'anecdote
racontant les choses reprsentes, ce que j'appellerai le _mobilier de la
couleur_.

C'est ainsi que dans le tableau de Jacquet, la robe de velours rouge
venait d'une princesse russe, morte dans un misrable garni. Elle avait
t achete, quinze francs, par un confrre de Jacquet,  un camarade de
faction pendant le sige. Et cette robe, Jacquet, la voyait tous les jours,
et ce beau ton, qu'il _sentait sien_, lui faisait venir des ides de vol.
Or le propritaire, un ami, tait dans le moment en train de tourner au
dix-huitime sicle. Un beau jour donc, Jacquet prenait dans son atelier
un fauteuil, aux pieds contourns, que son ami regardait du mme oeil que
lui lorgnait la robe. Le troc accept, il emportait la robe, et aussitt
en possession de la loque  la splendide couleur, il esquissait sur une
vieille toile, en deux heures, son tableau.

Il n'y a que les choses qu'on enlve comme cela dit-il, qui sont bonnes.

Maintenant dans la robe, la crature qu'il y avait mise, tait, selon son
expression, une statuette de Saxe trs brche, casse en beaucoup
d'endroits, une statuette  placer tout en haut sur une planche, de peur
qu'un coup de plumeau ne la rduise en morceaux, une femme dont la cocasse
morale, les flures psychiques, le ressoudage incomplet, avaient fait dans
la pourpre le caractre de ce tableau.

       *       *       *       *       *

_Dimanche 21 novembre_.--L'Empereur de Russie,--c'est Tourguneff qui
parle--n'a jamais lu quoi que ce soit, dans l'imprim. Quand il lui prend
envie de faire connaissance d'un livre ou d'un article de journal, on lui
en fait une copie dans une criture de chancellerie, une belle
calligraphie toute ronde. Et Tourguneff nous contait que, de temps en
temps, l'autocrate fait dans le village de *** un petit sjour, o il
affecte de dpouiller l'empereur, et se fait appeler M. Romanow!

Donc l, un jour, il dit  sa famille: Le temps n'est pas beau aujourd'hui,
on ne sortira pas ce soir, je vous mnage une surprise. Le soir arriv,
l'Empereur apparat avec un manuscrit dans les mains. C'tait une
nouvelle de moi... Et comme nous lui disons:--a t un
succs?--Nullement, l'Empereur est de sa personne, trs sentimental. Il
avait choisi une nouvelle fort peu pathtique, et l'a lue d'une voix
larmoyante.

C'est bien singulier, dit encore Tourguneff, c'est bien singulier comme
quelquefois des natures pas lettres trouvent des notes shakespeariennes.

Il y a  Saint-Ptersbourg, de petites voitures menes par un petit cheval,
voitures qui ne cotent pas cher, et que je prenais, quand j'tais jeune.
On est derrire le cocher, tout prs de son oreille, et je causais avec le
cocher. Ces voitures sont conduites d'ordinaire par des paysans qui
viennent faire une saison dans la capitale, et c'est rare, les paysans qui
quittent leur maison, parce que notre paysan sait que son pre couchera
avec sa femme... Oui, c'est comme cela... J'avais donc pris un de ces
cochers, et je vous disais que je causais avec lui. La course tait
longue. Il se met  me parler de sa femme qui tait morte. Les Russes ne
sont pas en gnral tendres, et celui-ci me parlait de sa femme avec une
tendresse inexprimable.

--Eh bien, qu'est-ce qui vous est arriv, quand vous tes entr dans sa
chambre, lui dis-je.

--Je l'ai prise par le bras, et l'ai appele par son nom, et Tourguneff
nous dit en russe, le nom de Marie.

--Et aprs?

--Oh! aprs, j'ai fait une chose bien bte, je me suis assis prs de son
lit,--et l'homme faisant le geste de battre la terre de la paume de sa
main, ajouta au bout de cela, avec un clair dans les yeux.--Oui, j'ai
dit: Ouvre-toi, ventre insatiable!

--Et aprs encore.

--Je me suis couch et j'ai dormi.

       *       *       *       *       *

_Lundi 29 novembre_.--Un marchand de bibelots me disait aujourd'hui: Oh!
Marquis (le chocolatier), quand il marchande ici quelque chose, dont il a
envie, je ne le lui donne pas pour rien... car a se voit, son envie... il
a un petit tremblement nerveux dans les doigts qui touchent l'objet... Eh
bien..., quand il a son tremblement, vous comprenez...

       *       *       *       *       *

_Mardi 30 novembre_.--Aujourd'hui,  notre ancien dner de Magny, qui
devient un dner tout politique, et qu'on appelle le dner du TEMPS,
Bardoux a fait, pour la premire fois, son apparition. C'est un monsieur,
au noir de la barbe rase d'un prtre du Midi, aux longs cheveux rejets
en arrire,  la mode chez les universitaires  ides rvolutionnaires.

       *       *       *       *       *

_Mercredi 1er dcembre_.--Au fumoir de la princesse, on cause, ce soir,
des morts, des tus par l'amour dans l'union lgitime. L-dessus quelqu'un
parle d'un mnage, apparent aux de Noailles, dont l'amour longtemps
contrari, s'tait dpens avec une espce de fureur, aprs la clbration
du mariage. Et il donne un joli dtail sur la fin de ces deux agonisants
de l'amour. Les mdecins avaient dfendu tout contact entre les deux
chairs amoureuses, et dans un mme lit, une glace sans tain sparait les
deux amants, sans les empcher de se voir.

       *       *       *       *       *

_Lundi 6 dcembre_.--C'est bon de sentir la reconnaissance de votre talent,
de percevoir autour de votre oeuvre un mouvement de l'opinion favorable
admiratif, respectueux. Je crains toutefois que a arrive un peu tard,
pour en profiter longtemps.

       *       *       *       *       *

_Mercredi 8 dcembre_.--Popelin disait, ce soir, trs justement d'aprs
des remarques faites dans la socit qu'on pourrait croire la plus
intelligente de Paris, il disait qu'on n'estimait les gens que sur une
cote officielle: les peintres, quand ils taient dcors, les hommes de
lettres, quand ils taient acadmiciens,--et il ajoutait qu'il n'avait
jamais trouv chez aucune personne du monde, homme ou femme,
l'intelligence ou le courage d'un jugement personnel sur une oeuvre d'art.

       *       *       *       *       *

_Vendredi 10 dcembre_.--Jamais je n'ai vu un spectacle plus triste: une
femme en cheveux blancs, une aeule mendiant prs de tous, dans la
boutique de Dentu, des rclames, dit la malheureuse, pour se faire un nom.

       *       *       *       *       *

_Samedi 11 dcembre_.--Je suis dcidment trop mang par le bibelot. Si ce
n'tait que l'argent, mais c'est la part de pense que a prend.

       *       *       *       *       *

_Mercredi 15 dcembre_.--Ce soir, Raoul Duval nous entretenait d'un
singulier et honteux compromis: un duc aurait promis  un snateur sa voix,
pour sa nomination  l'Acadmie,  la condition que le snateur lui
donnerait sa voix pour le Snat.

       *       *       *       *       *

_Jeudi 16 dcembre_.--Hier Gambetta, un peu gris par son succs oratoire
et la nomination de la fourne des snateurs rpublicains, est rest
jusqu' deux heures du matin, dans les bureaux de LA RPUBLIQUE, blaguant.

Il tait, au dire de Burty, trs amusant en dbagoulant une de ses
dernires entrevues avec Thiers, dont il imitait la voix flte, et les
petits gestes de polichinelle vampire.

Entre autres choses, Thiers lui avait racont son ministre, et tout ce
qu'on cachait au marchal Soult, et tout ce qu'on faisait en dehors de
lui. Enfin, un jour,  propos de je ne sais quoi de _patricot_ sans sa
participation, le marchal furieux se rendit chez le Roi. J'tais averti,
dit Thiers, et ma voiture suivit de prs la voiture du marchal... Dans
les affaires, voyez-vous, Gambetta, il faut toujours avoir une figure de
bonne humeur... Retenez cela, Gambetta, a vous servira... La porte du Roi
tait ferme pour tout le monde. Je la forai, et au moment o je passai
la figure que je vous disais, par la porte entr'ouverte, le Roi en
confrence avec Soult, me jeta: Tout est arrang..., _on a pleur!_

Le roi Louis-Philippe, on le voit, tait digne de son compre Thiers.

On parla ensuite entre Thiers et Gambetta des lections. Et Thiers se
rcriait sur les noms qu'il lui avait fallu voter... Vous m'avez fait
voter pour Lorgeril, pour celui qui m'a toujours si maltrait, oui, pour
celui qui m'a appel le Mal... Car j'ai t fortement maltrait dans ma
vie... Savez-vous que j'ai mille cinq cents caricatures, parues contre
moi... Mme Dosne en a fait la collection... Je les regarde quelquefois, a
m'amuse... Il y en a de drles, une entre autres o je suis en
dragon--c'est dj assez singulier d'avoir fait de moi un dragon--et je
suis couch sur un fumier avec trois cochons... vous voyez d'ici la
lgende.

Puis parlant de la journe, Thiers dit au tribun de la Rpublique:
Gambetta, vous avez t imprudent, oui vous avez t imprudent, vous
pouviez... Et comme Gambetta lui coupait la parole, en lui disant qu'il
savait ce qu'il faisait, qu'il n'y avait aucun danger, au bout de quoi, il
ajoutait:

--Et aprs tout!

--Oui, vous tes un joueur, reprenait Thiers, un beau joueur, vous avez
raison, pendant que vous tes en passe, il faut faire _suer aux cartes_
leur argent.

Devant ces bribes et ces dboutonnements de conversations, le vieil homme
politique n'apparat-il pas, comme un prudhomme mphistophlique?

       *       *       *       *       *

_Mardi 21 dcembre._--Une vieille actrice trs connue disait, ces jours-ci,
 quelqu'un: J'ai quarante mille livres de rente, je vieillis avec
dignit.

       *       *       *       *       *

_Vendredi 24 dcembre._--Exposition Barye.

Barye est un sculpteur du corps de l'homme trs ordinaire. La femme, sous
son bauchoir, prend l'aspect caricatural, qu'aurait un vritable antique,
copi par Daumier. L'ornemaniste se montre _empire, perruque_, n pour
l'agrmentation du zinc.

Barye n'a de gnie que comme animalier, et dans les grands fauves. Le
premier il a rendu le tressautement du repos; le sillonnement tranquille
de la force et de la vitesse dans le courant des muscles aux grands
mplats carrs; le flottement lastique dans la marche du corps sous la
peau distendue; le rampement du bond. Le premier, il a rendu la srnit
ennuye du roi des animaux.

L'aquarelliste me parat surfait. On sent trop sur la feuille de papier,
parmi les roches grises de Fontainebleau, le transport d'un croquis de
froce fait au Jardin des Plantes. Cependant, parmi ces aquarelles, il y a
autour d'normes arbres desschs, des enroulements alourdis de boas,
apparaissant dans la lueur d'un clair livide, qui sont d'un coloriste
tout  fait dramatique.

       *       *       *       *       *

_Lundi 27 dcembre_.--Je dne ce soir chez Hugo. Sur les huit heures, il
apparat dans une redingote  collet de velours, la corde lche d'un
foulard blanc autour du cou. Il se laisse tomber sur le divan, prs de la
chemine, parle du rle de conciliation qu'il veut jouer dornavant dans
les assembles, dit qu'il n'est pas un modr, parce que l'idal d'un
modr n'est pas le sien, mais qu'il est un _apais_, un homme sans
ambition et prouv par la vie.

L-dessus arrive Saint-Victor, qui prsente Dalloz. Le directeur du
MONITEUR, tout aussitt, fait une profession de foi de conservateur
progressiste, et se comparant  une jambe qui marche, dans son mouvement
en avant, prenant mal son point d'appui sur son pied de derrire,
s'embourbe dans son speach, en manquant de tomber.

On passe dans la salle  manger. Le dner ressemble assez  un dner donn
par un cur de village  son vque. Il y a une gibelotte de lapin, suivie
d'un rosbif, aprs lequel fait son entre un poulet rti. Autour de la
table, sont assis de Banville, sa femme, son fils, Saint-Victor, Dalloz,
Mme Drouet, Mme Charles Hugo, flanque de ses deux enfants, son diable de
petite fille, et son doux petit garon aux beaux yeux velouts.

Hugo est en verve. Il cause d'une manire bonhomme, charmante, s'amusant
de ce qu'il raconte, et coupant quelquefois son rcit d'un rire sonore,
qui se rpte deux fois dans sa bouche.

Il n'y a, dit-il, de vraies haines, que les haines littraires. Les
haines politiques ne sont rien. Les hommes n'apportent pas aux ides de ce
domaine la mme foi qu' leurs doctrines littraires, qui sont et le
_credo_ convaincu et le produit d'un temprament. Ici, il s'interrompt
pour jeter: Tenez, nous sommes cinq dans ce salon, qui pensons absolument
d'une manire diffrente, eh bien, je sais que nous nous aimons mieux, que
ne m'aime Emmanuel Arago!

Puis Hugo parle de l'Acadmie. Il fait un color et spirituel portrait de
Royer-Collard: Un oeil trs fin, trs malin, sous un pais sourcil, un
oeil embusqu sous une broussaille, le bas de la figure disparaissant dans
une cravate, qui montait parfois jusqu'au nez, au dos une grande redingote
du Directoire, et toujours les bras croiss et la tte renverse en
arrire...

Il m'avait dclar qu'il avait lu mes livres, que les uns lui plaisaient,
les autres non, mais qu'il ne voterait pas pour moi, parce que
j'apporterais une temprature qui changerait le climat de l'Acadmie... Je
vous l'avoue, j'aimais aller  l'Acadmie, les sances du dictionnaire
avaient un intrt pour moi; je suis trs amoureux d'tymologies, charm
par ce qu'il y a de mystre dans ces mots de subjonctif, de participe...
J'tais assidu autour de cette table, o juste en face de moi, comme vous
l'tes, monsieur de Goncourt, j'avais Royer-Rollard.

A l'Acadmie, il faut vous dire, je ne sais pourquoi, ds mon arrive,
Cousin s'tait pos, vis--vis de moi, en antagoniste. Un jour arrive le
mot: Intemprie. L'tymologie, demande-t-on? _Intempries_, rpond
quelqu'un... Messieurs, s'crie Cousin, nous devons apporter une certaine
rserve dans le choix des mots que nous avons l'honneur de consacrer;
_intempries_ n'est pas du latin, a n'existe dans aucun auteur de bonne
latinit: c'est du latin de cuisine. Tout le monde se taisait. Alors je
jette tranquillement _intempries_; et j'ajoute: Tacite. Tacite, mais ce
n'est pas du latin, reprend Cousin, c'est du latin bon pour le romantisme,
n'est-ce pas Patin, vous qui savez le latin? Mais avant que Patin et
pris la parole, on entendit sortir de la haute cravate de Royer-Collard,
avec une intonation nasillarde et mprisamment moqueuse: Messieurs,
Cousin et Patin sont des messieurs qui savent du latin! L'on rit, et
l'tymologie fut accepte.

Un autre jour, un autre mot vint... malheureusement je ne me le rappelle
plus... non je ne me le rappelle plus. Cousin de dclarer que le mot
n'tait pas franais. L-dessus un silence, au milieu duquel je dis:

M. Pingard, voulez-vous descendre  la bibliothque et m'apporter le
troisime volume de Regnard. Et le volume apport, je lus le mot, dans une
phrase du VOYAGE EN LAPONIE. Il ne faut pas me montrer plus fort que je ne
le suis. Quelques jours avant, un hasard m'avait fait faire une recherche
dans le volume, pour quelque chose que je faisais. Cousin aussitt de
s'crier: Est-ce vraiment une raison d'accepter un mot, parce qu'il est
dans le coin d'un bon auteur. De la grande cravate on entendit encore
sortir: Dans les bons auteurs il n'y a pas de coin, pas de coin!

Non, j'aimais Royer-Collard... les deux hommes que je n'aimais pas,
c'tait Cousin et Guizot.

Dans la salle  manger, au plafond bas, il y a au-dessus de nous, une
flambe de gaz  vous cuire la cervelle, Mme Charles Hugo me dit que trs
souvent cette chaleur produit chez son fils des troubles de la tte, qui
lui font dsirer d'tre toujours  ct de lui. Et sous cette lumire de
migraine, Hugo continue  boire du champagne et  parler comme si rien de
ce qui fait mal aux autres, n'avait de puissance sur sa robuste
constitution.

La-dessus, et dans ce milieu, Dalloz s'est mis  parler btement des
choses psychologiques, toutes nouvelles, qu'avait apportes Dumas fils au
thtre. L-dessus Banville s'emporte, et d'une voix stridente, coupante,
lui demande qu'il lui indique n'importe quoi, qui ne soit pas dans Balzac.

Le nom de Dumas fils fait remonter la conversation  Dumas pre.

Hugo se met  dire, qu'il vient de lire les vrais mmoires de d'Artagnan.
Et l-dessus il dclare que s'il n'avait pas pour habitude de ne rien
prendre aux autres, jamais il n'a t plus tent par l'appropriation d'une
histoire, et le dsir de lui donner une forme d'art que par un pisode,
dont Dumas ne s'est pas servi. Et il se met  raconter merveilleusement,
se jouant dans un dlicat rotisme, l'histoire de cette chambrire, dont
d'Artagnan fait l'entremetteuse douloureuse de son intrigue avec la
duchesse, la menaant de ne plus revenir, si elle n'obtient de sa
matresse qu'elle lise ses lettres, la menaant de ne plus revenir, si
elle n'obtient qu'elle y rponde... Et le merveilleux dnouement humain,
s'crie-t-il, dnouement bien suprieur  tous les dnouements du ralisme
actuel. La chambrire matrise fait obtenir un rendez-vous  d'Artagnan,
mais au moment de ce rendez-vous, le ressentiment de la victime,
soudainement enrage de vengeance, le laisse, en hiver, vingt-quatre
heures sans feu et sans nourriture dans le froid glacial d'un cabinet, au
sortir duquel la duchesse lui ouvrant les bras, le rejette bientt hors du
lit, d'un coup de pied.

On sort de table. Banville et moi allons fumer une cigarette dans
l'escalier, avec la promesse d'un fumoir dans un avenir prochain.

Nous retrouvons Hugo, dans la salle  manger, debout et tout seul, devant
la table, prparant la lecture de ses vers: une prparation qui a quelque
chose de la manipulation prventive d'une sance de prestidigitation, o
le prestidigitateur essayerait dans un coin, ses tours.

Et voil Hugo s'adossant  la chemine du salon, le voil  la main la
grande feuille de papier de sa copie transatlantique,--un fragment de ces
manuscrits lgus  la Bibliothque, et qu'il nous dit tre crits sur du
papier de fil, pour en assurer la conservation.

Puis il met lentement ses lunettes, que longtemps une certaine coquetterie
lui a fait repousser, essuie longuement de son mouchoir, et pour ainsi
dire, avec des gestes rveurs, la sueur qui perle sur les veines
turgescentes de son front.

Il commence enfin, jetant, en forme d'exorde, comme pour nous avertir
qu'il a encore des mondes entiers dans la tte: Messieurs, j'ai
soixante-quatorze ans, et je commence ma carrire. Il nous lit le
Soufflet du pre, une suite de la LGENDE DES SICLES, o il y a de
beaux vers surhumains.

Il est curieux  voir lire, Hugo! Sur la chemine, prpare comme un
thtre pour la lecture, et o quatorze bougies, refltes dans la glace
et dans les appliques, font derrire lui, un brasier de lumire, sa figure,
une figure d'ombre, comme il dirait, se dtache cercle d'une aurole,
d'un rayonnement courant dans le ras rche de ses cheveux, de son collier
blanc, et transperant de clart rose ses oreilles fourchues de satyre.

Aprs le Soufflet du pre on dcide facilement le grand homme  lire
autre chose. Les vers qu'il nous lit cette fois sont tirs d'un nouveau
pome qu'il appelle: Toute la lyre, un pome o il veut mettre tout--et
qui lui permet _d'tre jeune_, dit-il en souriant.

Sur ce, il dclame un morceau original: une promenade d'amants dans les
bois, au printemps. La femme cause politique, et l'homme parle d'amour. Et
quand la femme semble amollie par l'veil amoureux de la nature, soudain,
voquant le souvenir de la dernire guerre, cette femme se montre toute
prte  se livrer furieusement  lui, non pour faire l'amour, mais pour
qu'il naisse et jaillisse de leurs embrassements, un vengeur.

       *       *       *       *       *

_Mardi 28 dcembre_.--Dner chez Brbant.

_Une voix_.--Buffet, sa figure est antipathique... il a toujours le visage
crisp d'un homme qui se brosse les dents.

_Une autre voix_.--Oh, la sductrice famille que cette famille Sarah
Bernhardt... Vous n'avez pas connu la charmante petite Rgina, morte 
dix-neuf ans...

_Une autre voix_.--Oui, on estime  quatre-vingts millions de rente, la
fortune que les jsuites possdent en France, et cela est tabli par une
enqute secrte, faite tout dernirement... C'tait assez difficile, ils
n'ont que des actions au porteur... le gouvernement a fait des recherches,
pour arriver  savoir quelles taient les personnes qui touchaient ces
titres.

_Une autre voix_.--L'homme n'est qu'une forme de la matire en activit.

_Une autre voix_.--Le livre de Taine, c'est trs bien, sa structure de la
socit me parat fort intelligemment faite.

BARDOUX.--Messieurs, permettez-moi d'tre d'un avis contraire. M. Taine
n'a fait son livre que d'aprs les ides dj mises dans les livres. Il
ne s'est pas dout d'une chose, c'est que la Rvolution a t accomplie et
excute seulement par les lgistes, les avocats, les hommes de loi, les
procureurs... Songez qu'il y avait 240 avocats  la Constituante. Les
historiens n'ont vu jusqu' prsent que le ct pisodique de la
Rvolution: les sances o parlait Mirabeau, les sances o dfilaient les
sections. Ils n'ont pas song que la Rvolution, qui est toute la
constitution civile de la socit actuelle, a t faite sans bruit, sans
discussion, sans loquence, au commencement des sances, o l'on votait
jusqu' 90 dcrets--des dcrets prpars par cinq avocats ou hommes
d'affaires... Cela s'est pour ainsi dire pass, sans que, dans leur
ignorance des affaires, la noblesse et le clerg se soient aperus du
grand bouleversement tranquille qui se faisait. La rvolution est
accomplie avec la Constituante.

Cela est nettement et clairement dmontr par la lecture de trois cents
volumes, que j'ai le premier lus et coups,--vous m'entendez, messieurs,
coups--les trois cents volumes du Corps Lgislatif, dans lesquels aucun
historien n'a mis le nez, et qui taient, ce que sont de nos jours, les
_distributions_... Oui, il m'est arriv de baiser la page, o est
l'historique du serment du jeu de Paume... Maintenant ces hommes qui ont
fond une socit civile, taient-ils capables de fonder une socit
politique. Leur idal, c'tait de fonder, non point une rpublique, mais
une monarchie anglaise, et je l'eusse dsir, mais ils n'ont point trouv
d'appui dans le Roi... Il y a encore un grand malheur dans la Rvolution,
a t la prdominance du Midi sur le Nord, l'influence girondine... C'est
depuis ce temps, il faut l'avouer, que la France est dsquilibre.

       *       *       *       *       *

_Mercredi 29 dcembre_.--Sur un coin de canap de la princesse, Fromentin
me disait ce soir: Moi, mon cher, si je n'avais pas de femme, si je
n'avais pas d'enfants, si je n'tais pas pre et grand-pre, je ne
peindrais plus. Je me dferais de mon htel, je prendrais un petit
logement dans un quartier lointain et tranquille... j'achterais de
grandes bottes fourres... et, ayant ainsi bien chaud aux pieds, je
passerais le reste de ma vie  noircir du papier.




ANNE 1876


_Samedi 1er janvier 1876_.--J'entre maintenant, avec terreur, dans l'anne
qui vient. J'ai peur de tout ce qu'elle a de mauvais, en rserve, pour ma
tranquillit, ma fortune, ma sant.

       *       *       *       *       *

_Vendredi 7 janvier_.--Chez Daudet, gai et charmant dner, autour d'une
soupire de bouillabaisse et d'un rti de grives de Corse. Tout le monde
se sent coude  coude avec des sympathiques, et l'on mange mieux, entre
talents qui s'estiment.

La satisfaction de Flaubert clate dans des violences de paroles, sous
lesquelles la gentille Mme Daudet parat peureusement rapetisser, la
satisfaction de Zola s'expansionne dans le bonheur, bien naturel, de voir
la fortune et l'argent prendre le chemin de son intrieur.

Tourguneff, qui a un commencement de goutte, est venu en pantoufles. Il
dcrit originalement ce qu'il prouve. Il lui semble que, dans son orteil,
habite quelqu'un occup  lui dtacher l'ongle, avec un couteau rond et
mouss.

       *       *       *       *       *

_Lundi 11 janvier_.--Depuis que mes yeux prennent l'habitude de vivre dans
les couleurs de l'Extrme-Orient, mon dix-huitime sicle se dcolore. Je
le vois grisaille.

       *       *       *       *       *

_Jeudi 20 janvier_.--Hier soir, dans le fumoir de la princesse, on causait
de Rossini.

Quelqu'un parle d'une lettre crite par lui  Paganini, le lendemain de sa
premire audition, lettre dans laquelle le _maestro_ est tout entier. Il
lui disait qu'il n'avait pleur que trois fois dans sa vie: une premire
fois, lorsqu'il avait eu son premier opra siffl; une seconde fois,
lorsque, dans une partie avec ses amis, il avait laiss tomber dans le lac
de Garde une dinde truffe; enfin la troisime fois, en l'entendant la
veille.

       *       *       *       *       *

_Vendredi 21 janvier_.--Le battement de coeur de l'Empereur, du grand
Empereur, tait presque comme s'il n'tait pas. On le percevait  peine,
en appliquant sa tte contre sa poitrine. Je ne sais pas si ce dtail
physiologique, donn par la princesse, a t imprim quelque part[1].

[Note 1: M. George Barral m'crit qu'il a fait allusion  ce dtail,
dans son PRCIS DE L'HISTOIRE SOUS NAPOLON 1er. Savine 1889.]

       *       *       *       *       *

_Samedi 22 janvier_.--La paternit amoureuse de l'enfant encore dans ses
langes, a quelque chose qui surprend, qui tonne chez les jeunes pres. Je
faisais cette remarque auprs de Pierre Gavarni, me montrant son petit de
quatre mois, avec des joies humides de l'oeil et de la bouche. Il me
confessait que ces petits tres ont quelque chose d'adorable: le rire de
leur sommeil, le _rire aux anges_,--c'est le nom que les sages-femmes ont
donn  ce rire.

Mon petit Pierre Gavarni expliquait, ce soir, assez ingnieusement, le
talent de Fromentin: un manque d'tudes suivies, une inexprience curieuse
du mtier de la grande peinture, mais le jet sur la toile d'un milieu et
d'une heure, que le peintre peuple aprs d'Arabes et de chevaux mal
dessins et incompltement peints, mais qui sont au fond charmants,
presque vrais, et qui vivent par l'exquise et potique trouvaille de la
nature ambiante.

Cette dfinition du talent de Fromentin l'amenait  parler de lui-mme,
avec sa parole lente et calme, o l'on sent dessous la tnacit tranquille
et doucement entte du vieux Gavarni. Il me disait qu'il cherchait
toujours, qu'il venait de dcouvrir  peu prs la tache que fait sous des
arbres, une amazone de femme, et qu'il ne dsesprait pas,  la longue, de
trouver le caractre, le style d'un habit noir, enfin l'_hrosme_ de la
vie moderne.

       *       *       *       *       *

_Lundi 24 janvier_.--Chez Alphonse Daudet. Rendre l'_irrendable_ c'est ce
que vous avez fait,--me dit, ce soir, Alphonse--a doit tre l'effort
actuel, mais le point o il faut s'arrter: voil le difficile, sous peine
de tomber dans le _amphigourisme_.

Et l-dessus, Mme Daudet nous lit un potique morceau de prose, sur
l'entre de l'aube matinale dans la gaze rose des robes, dans le gouffre
d'azur des glaces, dans la rouge lumire plissante de la fin d'un bal.

       *       *       *       *       *

_Mardi 25 janvier_.--Dans la journe j'tais chez un marchand d'estampes.

Entre un jeune homme  l'air innocent, qui pose sur le comptoir des
gravures, et demande ce qu'on veut lui en donner. Moi, le dos tourn, et
le nez dans un carton d'images, j'aperois, du coin de l'oeil, six
estampes en couleur, six Janinet _avant la lettre_, des estampes fraches,
comme si on les apportait du tirage. Il y avait, entre autres, LA
COMPARAISON, d'aprs Lawreince, dont Dauvin demandait, il y a quelques
mois, 1,500 francs. Ces six gravures valaient, au bas mot, pour un
marchand, 2,000, 2,500 francs.

Un silence, o, aprs toutes sortes de batailles intrieures, et avec la
voix balbutiante qu'a la canaillerie dans une affaire, et cachant, sous le
masque de l'imbcillit, le chaffriolement de ses traits, le marchand
dit:--Mais je vous en donne 120 francs.--Il me semble que c'est bien
bon march, reprit le jeune homme, est-ce que je ne pourrais pas en avoir
150 francs, dont j'ai absolument besoin?

Je me tenais  quatre, pour ne pas lui crier:

tre simple et ignorant, ramasse tes gravures, et va en demander
carrment douze cents francs dans la boutique  ct, et on te les
donnera!

Le marchand a t inflexible... il n'a voulu lui donner que ses cent vingt
francs.

Je n'ai jamais vu d'gorgement aussi froce, accompli avec des apparences
aussi _bonhomme_.

Le commerce! quelle haute pense a eu la socit ancienne de le vouloir
dfendre  sa noblesse!

       *       *       *       *       *

_Lundi 24 janvier_.--Je dne avec les mnages Droz et Daudet.

L'auteur des quarante ditions de MONSIEUR, MADAME ET BB, est un homme
court, aux mains grasses, ayant sur la figure, quand il parle, de la
nervosit de Fromentin.

Le soir, encastr debout entre un meuble et la chemine, il regrette
spirituellement, une pipe aux dents, le sicle pass, et dplore sa peine
 travailler, emport perptuellement par l'cole buissonnire, et toutes
les recherches de circumvallation, que lui fait faire une brochure trouve
sur les quais.

       *       *       *       *       *

_Dimanche 30 janvier_.--L'lection Barodet, les lections snatoriales de
la chambre, l'lection de Hugo au second tour de scrutin, commencent 
mettre trs nettement en pratique, dans la politique et le gouvernement
de la nation, la rvolution dernire, thoriquement formule dans les
livres de Babeuf. C'est au nom des principes absolus de l'galit, le
commencement de la dmolition de l'aristocratie de l'intelligence.

       *       *       *       *       *

_Lundi 31 janvier_.--Morny--c'est Alphonse Daudet qui parle--n'tait pas
une intelligence suprieure. Il vous disait: Moi, j'ai la plus grande
facilit potique, en pension, il m'arrivait, quand un devoir tait
difficile, de l'crire en vers... et je me doute de ce que pouvaient tre
ses vers! Il disait encore: La musique, je crois encore que j'tais n
pour en faire, c'est tonnant comme les airs m'arrivent naturellement, et
il chantonnait un air qui tait une rminiscence de: _Au clair de la
lune_... Seulement chez lui, aucune btise administrative... Il a t
toujours charmant pour moi, ne me demandant que de me faire couper les
cheveux... Ce qu'il y a de curieux, c'est par quoi je l'ai sduit.
Poupart-Davyl, pour une dette d'imprimerie, fait opposition sur mon
traitement... Vous voyez d'ici l'effet dans les bureaux... Morny de
sourire, et de se moquer de mon crancier... L-dessus il me vient une
affection de poitrine qui me faisait cracher le sang, il me relve le
moral, et m'annonce qu'il fera de moi, dans le Midi, le plus jeune des
sous-prfets... C'est  lui que je dois ce voyage en Algrie, en Corse, en
Sardaigne, qui m'a remis sur les pieds: voyage pendant lequel je n'ai eu
qu' lui adresser, tous les mois, une petite lettre reconnaissante... Je
le rpte, l'homme fut toujours gracieux avec moi, et n'a jamais rien eu
de ce qu'il avait quelquefois avec les autres.

J'ai t trs peu son complice pour les chansons _ngres_, et j'ai
doucement dclin de faire les paroles d'une cantate. Oui, il rvait la
musique d'une machine, avec des Vive l'Empereur! qui devait remuer les
masses, un 15 aot. Me trouvant froid, il s'est alors adress  Hector
Crmieux. Mais savez-vous le joli de la chose. a devait se passer  la
porte Saint-Martin. Le duc s'y rend, pour jouir de l'ovation faite  sa
musique. Il entend jouer du Molire, puis du Corneille, mais pas la
moindre cantate. Il sort, en faisant claquer la porte de sa loge.
L'anonymat des paroles et de la musique de la cantate improvise, avait
t si bien gard, que la censure l'avait refuse.

Oh! c'tait bien amusant le dessous du rideau... c'tait mme passablement
farce. Je ne sais  propos de quelle attaque de la musique de Saint-Remy,
par Rochefort, le duc fut embt... mais l, dans les moelles. Il fit
mme runir la collection de ses oeuvres, et les adressa  Jouvin, pour
qu'il le venget des attaques de ce monsieur de Rochefort. Alors Crmieux,
Halvy et Siraudin taient les collaborateurs du duc et ses confidents
littraires, et Siraudin,  ce propos, tenta avec la diplomatie d'un
auteur dramatique double de celle d'un confiseur, d'oprer un
rapprochement entre Rochefort et de Morny.

Toutes les fois qu'il rencontrait Rochefort, il lui parlait du Rembrandt,
du fameux Rembrandt de Morny, lui arrachant la promesse de venir le voir,
et prenant rendez-vous avec lui. Le comique, c'est qu'il ne vint jamais,
et que j'ai vu plus de sept ou huit fois, le duc faire le pied de grue, en
attendant Rochefort.

--Et vous ne faites rien de cela?--s'exclame tout  coup Zola, qui
depuis quelques instants, ainsi que toutes les fois qu'il entend des
choses _convertissables_ en roman, s'agite sur sa chaise,  laquelle il
fait dcrire des demi-cercles.--Mais c'est un livre superbe  faire... il
y a l un caractre, si j'avais eu cela pour l'Excellence Rougon... Est-ce
que ce n'est pas votre avis, Flaubert?

--Oui, c'est curieux, mais il n'y a pas un livre l-dedans!

--Il n'y a pas un livre, il n'y a pas un livre... Mais si il y a un livre,
n'est-ce pas Goncourt?... Mais vous, Flaubert, pourquoi ne faites-vous pas
quelque chose sur ce temps?

--Pourquoi? fait Flaubert, parce qu'il faudrait avoir trouv la forme et
la manire de s'en servir. Et puis maintenant je suis une _bedolle_!

--Une _bedolle_, qu'est-ce que c'est que a? interroge Daudet.

--Non personne mieux que moi ne sait combien je suis bedolle... Oui, une
bedolle!... Quoi, un vieux cheik, enfin?

Et Flaubert finit sa phrase d'un geste vaguement dsespr.

       *       *       *       *       *

_Mercredi 2 fvrier_.--Alexandre Dumas, ce soir, donne un dtail de
l'anecdote russe qui a servi aux _Danicheff_, dont l'invention a de quoi
rjouir un romancier. Un avocat est convenu, moyennant une somme d'argent,
de faire casser le mariage d'une femme. Il se rend chez le pope, le grise,
s'empare de son registre, gratte le nom de l'homme, puis... vous croyez
qu'il substitue un autre nom--non, sur le nom gratt, il remet le mme
nom. On comprend le procs, l'avocat plaide la surcharge.

       *       *       *       *       *

_Vendredi 4 fvrier._--Quand maintenant j'ai travaill le soir, qu'il y a
eu la veille, chauffement de la cervelle, je suis sr d'avoir le
lendemain la migraine. Et cela a lieu fatalement, toutes les fois qu'il y
a dans mon travail, la cration de personnages.

       *       *       *       *       *

_Samedi 5 fvrier._--Amusant bonhomme que ce Cernuschi, avec son baragouin
franco-italien, sa faconde gouailleuse, ses drleries d'imagination, ses
paradoxes-vrits appuys sur une vraie science conomique, et enfin son
art de faire comprendre des choses abstraites avec la vulgarit des
comparaisons.

Il dit que toute la socit vit aujourd'hui de passif, que tout le monde,
 de rares exceptions, passe sa vie dans les dettes, et que les mariages,
les successions, et enfin la mort, font durer et mettent en rgle cet tat
gnral.

Il dit encore, que dans le commerce, les Boissier, les Marquis, sont des
maisons  part, et que tout le reste  peu prs du commerce de Paris, vit
toute son existence, en ayant la plus grande peine  ne pas faire
faillite. Et il passe une revue gnrale, en citant les noms, de la
situation financire des commerants du boulevard. Puis il fait un tableau
du commerce de l'Inde, de la Chine, avec l'Angleterre, et il dmontre que
ce commerce est tout comme le commerce du boulevard des Italiens.

Puis sa parole va aux lections, et il empoigne amicalement Jourde, le
directeur du SICLE, qui est l, sur le manque d'indpendance de sa
feuille, sur son aplatissement devant les exigences des amis de Louis
Blanc et autres. Ils s'crie que la Rpublique ne sera fonde, que si les
rpublicains _svres_ veulent se sparer des rpublicains n'apportant 
la Rpublique que des lments de dissolution.

Il dplore qu' l'heure prsente, tout homme qui crit un article, vise 
un sige au Snat ou  la Chambre, et mnage les personnalits qui peuvent
lui tre utiles, sans souci de l'intrt gnral, et il termine en disant
que son rve serait de fonder un journal qui ressemblerait au choeur des
tragdies antiques, et avertirait la nation, au nom de l'intrt de la
chose publique.

       *       *       *       *       *

_Mardi 8 fvrier_.--Aprs les circuits de la parole autour de la papaut,
de l'inconscience des philosophes allemands, des actions impulsives des
alinistes, de l'origine de la vrole, le dernier mot de la conversation
du dner est celui-ci:

Alors dcidment le morpion est moins bien arm par le crateur que le
pou?

       *       *       *       *       *

_Samedi 12 fvrier_.--Pour me connatre, pour savoir ce que je vaux, il
faut me plaire: avec les gens qui ne me sont pas sympathiques, je me
referme et ne laisse rien passer de moi.

       *       *       *       *       *

_Dimanche 13 fvrier_.--En lisant, cette nuit, du Michelet, j'ai
l'impression d'une littrature opiace, capiteuse et trouble, surexcitante
et nervante.

       *       *       *       *       *

_Jeudi 17 fvrier_.--Je dne aujourd'hui chez Burty, avec deux Japonais:
le prince Sayounsi et un Japonais du commun.

Le prince, c'est le type du Chinois avec les yeux remonts, la bouche 
grosses lvres, la face enfantinement sourieuse: tout cela sous une raie
au milieu de la tte, la raie du gandin parisien.

L'autre est un type plus de son pays, il a une de ces figures cabosses de
masques japonais en carton ou en bois; sa barbe et ses cheveux sont faits
d'un crin noir; les protubrances du sourcil, au-dessus du front sont trs
dtaches, la prunelle dans le blanc de son oeil, un peu extravas de sang,
ne se tient jamais tranquille au centre, comme dans l'oeil europen. On
la rencontre toujours irrite ou anime par quelque passion de l'me, en
bas, en haut, dans les coins,--cela donnant au regard un caractre
fivreusement trange.

Tous deux ont une voix douce et musicale, des pieds d'une petitesse
exquise, des mains doues pour prendre les choses, de la prhension
dlicatement ttonnante des singes. Ce qui me frappe surtout chez eux,
c'est l'absence d'estomac et de toute la tripaille matrielle qui remplit
un ventre europen, et leur maigreur de lapin vid et l'exigut de leurs
personnes flottent dans nos pantalons et nos redingotes, un peu  la faon
de la petitesse d'animaux affubls dans les cirques de vtements humains.

       *       *       *       *       *

_Dimanche 20 fvrier._--Une journe qui va dcider du sort de la France
et de mon individu. Les lections seront-elles radicales, et D.... me
payera-t-il?

       *       *       *       *       *

_Lundi 21 fvrier._--Chateaubriand  l'tranger, en Russie, en Allemagne,
en Angleterre,--c'est Tourguneff qui le dit, et avec une autorit
incontestable,--n'a aucunement de rputation. Sa belle prose potique,
mre et nourrice de toutes les proses colores de l'heure actuelle, ne
jouit d'aucune estime.

       *       *       *       *       *

_Jeudi 24 fvrier._--C'est curieux, comme le plus souvent mes sympathies
existent au dtriment de mes intrts. C'est ainsi que si mes opinions
conservatrices avaient triomph, et si monsieur Buffet n'avait pas t
battu, LA FILLE LISA aurait bien pu tre poursuivie.

--Un morceau crit, parat-il bien, il y a des gens qui soutiennent que
cela tient  ce que l'crivain a trouv, le jour o il a jet ce morceau,
la formule unique et absolue qui lui convenait. Je ne partage pas cette
opinion et je crois que le mme morceau, crit  quatre poques
diffrentes, dans des dispositions d'esprit dissemblables, aura dans
chacune de ses laborations, s'il est crit par un homme de talent, une
excellence, une perfection autre, mais adquate.

       *       *       *       *       *

_Lundi 28 fvrier._--Quand la vie a des embtements, il faut avoir le
courage de se jeter  bas de son lit, ds qu'on ne dort plus, et promener
et secouer sur ses pieds, les lchets molles du matin.

       *       *       *       *       *

_Mardi 29 fvrier._--En parlant du papier us, effiloqu, qui est toute la
monnaie de certains pays de l'Europe, de l'Italie surtout, Saint-Victor
dit assez joliment que ce papier lui apparat, comme la charpie d'un tat
bless.

       *       *       *       *       *

_Jeudi 2 mars_.--Hier dans le fumoir de la princesse, l'on causait style,
et l'on parlait de l'impuissance de bien crire chez les gens qui parlent
plusieurs langues. Pour ces gens, les mots ne gardent plus leur
particularit, leur qualit unique,  l'exclusion de tout synonyme, d'tre
l'enveloppe s'adaptant juste  une chose ou  un tre. Les mots, chez les
linguistes, deviennent des dnominations vagues, des reprsentations
effaces, ds  peu prs de vocables, des entits.

       *       *       *       *       *

_Dimanche 5 mars_.--Aujourd'hui Tourguneff est entr chez Flaubert, en
disant:

Je n'ai jamais si bien vu qu'hier, combien les races sont diffrentes: a
m'a fait rver toute la nuit... Nous sommes cependant, n'est-ce pas, nous,
des gens du mme mtier, des gens de plume... Eh bien, hier, dans MADAME
CAVERLET, quand le jeune homme a dit  l'amant de sa mre qui allait
embrasser sa soeur: Je vous dfends d'embrasser cette jeune fille. Eh
bien, j'ai prouv un mouvement de rpulsion, et il y aurait eu cinq cents
Russes dans la salle, qu'ils auraient prouv le mme sentiment... et
Flaubert, et les gens qui taient dans la loge, ne l'ont pas prouv ce
moment de rpulsion... J'ai beaucoup rflchi dans la nuit... Oui, vous
tes bien des latins, il y a chez vous du romain et de sa religion du
droit, en un mot, vous tes des hommes de la loi... Nous, nous ne sommes
pas ainsi... Comment dire cela?... Voyons, supposez chez nous un rond,
autour duquel sont tous les vieux Russes, puis derrire, ple-mle, les
jeunes Russes. Eh bien les vieux Russes disent oui ou non,--auxquels
acquiescent ceux qui sont derrire. Alors figurez-vous que devant ce oui
ou non, la loi n'est plus, n'existe plus, car la loi chez les Russes ne
se _cristallise_ pas, comme chez vous. Un exemple. Nous sommes voleurs en
Russie, et cependant, qu'un homme ait commis vingt vols qu'il avoue, mais
qu'il soit constat qu'il y ait eu besoin, qu'il ait eu faim, il est
acquitt... Oui, vous tes des hommes de la loi, de l'honneur, nous, tout
_autocratiss_ que nous soyons, nous sommes des hommes--et comme il
cherche son mot, je lui jette de l'humanit. Oui, c'est cela, reprend-il,
nous nous sommes des hommes moins conventionnels, nous sommes des hommes
de l'humanit.

Aujourd'hui dimanche, dernier jour des lections, j'ai la curiosit de
saisir l'aspect du salon Hugo.

Dans l'escalier, je rencontre s'en allant Maurice et Vacquerie.

Dans le salon du pote presque vide, Mme Drouet, raide dans sa robe de
douairire galante, se tient assise  la droite d'Hugo, en une attention
religieuse. Sur un coin du divan Mme Charles Hugo est affaisse dans le
chiffonnement mou d'une robe de dentelle noire, joliment sourieuse, avec
toutes sortes de dlicates ironies dans les yeux, pour l'office auquel
elle assiste tous les soirs.

Les hommes sont Flaubert, Tourguneff, Gouzien, et un petit jeune homme
inconnu.

Hugo cause de la sduction de l'loquence de Thiers, faite, dit-il, avec
des choses qu'on sait mieux que lui, et d'une foule de fautes de franais,
et tout cela dbit avec une trs vilaine voix,--et qui cependant, au bout
d'une demi-heure, vous prend, vous intresse, s'impose  vous.

Et passant en revue les autres orateurs, il ajoute: Par exemple, il ne
faut pas les lire, ces discours, oui, ce sont des confrences, d'aimables
confrences, dont l'effet ne dpasse pas le troisime jour... Et cependant,
messieurs, dit-il, en se levant, l'ambition d'un orateur ne doit-elle pas
tre de parler pour plus longtemps que a... de parler  l'avenir?

Je donne le bras  Mme Drouet, et l'on passe dans la salle  manger, o il
y a sur la table, des fruits, des liqueurs, des sirops.

L, les bras croiss sur la poitrine, le corps un peu renvers dans sa
redingote boutonne, et le blanc d'un foulard au cou, Hugo se remet 
parler. Il parle de cette voix douce, lente, peu sonore, et cependant trs
distincte, une voix qui s'amuse autour des mots; et les caresse. Il parle,
les yeux demi-ferms, avec toutes sortes d'expressions _chatte_, passant
sur sa physionomie qui fait la morte, sur cette chair qui a pris le beau
et chaud culottage de la chair d'un syndic de Rembrandt, et quand sa
parole s'anime, il y a sur son front un trange tressautement de la ligne
de ses cheveux blancs, qui monte et redescend.

Hugo esthtise ainsi sur Michel-Ange, Rembrandt, Rubens, Jordaens qu'il
met, par parenthse, fort  tort, au-dessus de Rubens.

Nous restons seuls, toute la soire, sans un coup de sonnette d'homme
politique dans ce parlage d'art et de littrature. Et  onze heures, tout
le monde se lve et s'en va, Hugo mettant sur sa tte un vieux chapeau de
Castelar, que l'Espagnol lui a laiss en place d'un plus
neuf.

       *       *       *       *       *

_Lundi 13 mars_.--Tourguneff parlait du comique, se mlant quelquefois
aux actes hroques.

Il contait qu'un gnral russe, aprs une attaque, deux fois repousse par
les Franais retranchs derrire le mur d'un cimetire, avait command 
ses soldats de le jeter par-dessus le mur.

Eh bien, comment a s'est-il pass?--demandait Tourguneff au gnral en
question, un trs gros homme.

Et voici ce que le gnral lui racontait. Il s'tait trouv dans une
flaque d'eau, au milieu de laquelle il essayait de se relever et de se
remettre sur ses pieds sans le pouvoir, et il retombait chaque fois, en
criant: hurrah! Pendant ce, un fantassin franais, qui le regardait, sans
tirer, lui criait en riant: Gros cochon! gros cochon!

Mais les hurrah avaient t entendus, les Russes s'taient dcids 
franchir le mur, et les Franais taient bientt chasss du cimetire.

Lisant, ces jours-ci, les CONTES DROLATIQUES de Balzac, je suis effray de
l'admiration nave avec laquelle je les lis. Cela me fait presque peur. Le
fabricateur de livres, encore capable d'en fabriquer, dans sa lecture, ne
se dpart jamais, et cela tout naturellement, d'un certain sens critique.
Le jour o il lit comme un bourgeois, il me semble prt  perdre sa
puissance cratrice.

       *       *       *       *       *

_Mardi 21 mars_.--La toute-puissance de l'Acadmie sur l'esprit de la
France, n'a jamais t plus compltement exprime que par le mot d'un
gendarme  Renan.

C'tait  l'poque de l'Exposition universelle, Renan se tenait dans la
grande salle des manuscrits de la Bibliothque, et  cause de l'affluence
des visiteurs, on avait donn  Renan pour compagnon un gendarme. Dans un
moment o ils taient seuls, le gendarme, tendant la main vers les
reliures en bois et les reliures en peau de truie des antiques manuscrits
des vieux sicles, dit  Renan: Monsieur, tous ces ouvrages, je pense,
sont les livres couronns par l'Acadmie?

Ce soir, Berthelot s'est tendu sur la corruption et la vnalit de
l'administration des tats-Unis. A ce propos il affirmait que les soieries
de Lyon, tant frappes d'un droit de 60 pour 100, chaque expditeur, 
l'intrieur de sa caisse, clouait un billet de 500 francs, et ne payait
que 6 pour cent. Renan ajoute que son tailleur qui habille l'Amrique, lui
confiait que pour ses habits d'outre-mer, il a l'habitude de coudre un
billet de 50 francs, dans l'intrieur de la manche.

       *       *       *       *       *

_Dimanche 26 mars_.--Quinze jours de migraine, de douleurs de tte
insupportables qui me forcent  me mettre au lit,  chercher un
soulagement dans l'obscurit d'une chambre compltement ferme. Et le
reste du temps, un tat trouble de la tte ne me permettant pas de travail,
ou ne produisant que du mauvais travail.

       *       *       *       *       *

_Jeudi 30 mars_.--Lachaud, qui a t l'avocat de l'Internationale, tait,
hier, curieux  entendre causer sur la puissance de cette Socit, 
laquelle sont affilis tous les ouvriers de Paris.

Il disait le sou, que l'ouvrier garde chaque jour dans son gousset, en
dpit de la tentation du marchand de vin, le sou prserv, le sou sauv et
livr, tous les quatre jours,  un collecteur.

A ce propos, il nous contait cette histoire personnelle, attestant
l'autorit d'une institution qui est comme la religion actuelle de
l'ouvrier.

Un petit entrepreneur de toiture d'un village de l'arrondissement de
Saint-Denis, dans un accident de chemin de fer, a les deux jambes coupes.
Il devait mourir. Il rchappe par un miracle. Lachaud plaide d'office pour
lui, et par un bonheur singulier, un concours de chances extraordinaires,
il lui obtient une fortune, il lui obtient une indemnit de 95,000
francs.

A quelques annes de l, en 1869, je crois me rappeler, Lachaud se
prsente dans l'arrondissement de Saint-Denis. Il fait sa tourne. Il est
invit  djeuner dans le village de son homme, o son amphitryon ne lui
cache pas que le pays est mauvais, et qu'il n'aura pas de voix.

A ce moment, on annonce l'homme aux deux jambes coupes. Voici Lachaud
compliment, au milieu de l'affirmation des convives, que c'est une bien
bonne chose pour lui que cette visite... que l'homme a une grande
influence.

L'homme sort de sa petite voiture, se met sur ses jambes artificielles,
embrasse les mains de Lachaud, s'crie qu'il lui doit sa fortune, que sa
femme aprs lui aura de quoi vivre, que ses enfants seront heureux: un
vrai discours, prononc moiti pleurant.

Puis, s'arrtant au milieu de son attendrissement, il dit: Je vous dois
tout cela... je suis prt  faire tout ce que vous voudrez...  vous
prter 80,000 fr.; mais... et je suis venu pour cela, c'tait pour moi un
devoir de vous le dclarer... je ne peux pas voter pour vous...
j'appartiens  l'_Internationale_... je dois mme travailler contre vous.

Et le cul-de-jatte de l'_Internationale_ se remet  pleurer, et sa douleur
tait sincrement dchirante.

       *       *       *       *       *

_Dimanche 2 avril_.--Comme dans notre mtier d'ouvrier en cration, on
paye vite le succs par le malaise physique et le dtraquement nerveux.
Aujourd'hui, j'entendais l'heureux Daudet s'crier sur une modulation
dsespre: Oh! j'ai des aprs-midi d'une tristesse... tenez, je voudrais
tre une femme pour pleurer!

       *       *       *       *       *

_Mercredi 12 avril_.--Je suis tellement souffrant, en cette fin de mars et
ce commencement d'avril, je me sens si prs de mourir, tous les ans,
pendant la semaine sainte, que parfois je me demande si la mort du Christ
n'est pas une allgorie, et si la Passion, avec ses racontars lgendaires,
n'est pas une personnification,  la manire antique, de l'influence
homicide du vent du Nord-Est, sur le renouveau des corps et des
tres.

--------Philippe Siebel racontait qu'tant  Ceylan, il se promenait. Il
est arrt par le bruit artiste d'un marteau, un marteau qui reprenait, se
taisait, avait l'air de causer avec l'homme, le maniant: un marteau qui
tait comme une intelligence, et qui n'tait pas le marteau bte d'un
ouvrier europen. Philippe Sichel tombait alors sur un homme en train de
monter les panneaux de la porte d'une habitation, et il se mettait 
l'couter, charm, ravi, quand l'ouvrier faisant sauter un petit morceau
de bois d'un panneau, le faonnait dans quelques minutes, en un petit
animal sculpt qu'il tendait  l'tranger.

       *       *       *       *       *

_Mardi 2 mai_.--L'ingnieur Freycinet, l'homme de guerre de la _Dfense
nationale_, vient dner, pour la premire fois,  notre dner de Brhant.

Par une de ces ironies que font quelquefois les hasards de la conversation,
le monteur de la campagne de 1870 tombe au milieu de paroles, qui, tout
le temps du dner, font l'loge d'Annibal, clbrent la puissance
d'organisation qui permit aux Carthaginois de se maintenir vingt ans en
Italie, chantent les talents militaires de cet homme unique, que Napolon
plaait le premier parmi les hommes de guerre du pass.

A la longue, la figure de l'ancien ministre de la guerre, cette figure qui
semble la figure d'un puritain d'un roman de Walter Scott, s'allonge,
s'assombrit, et le nouveau dneur a l'air de trouver qu'on cause chez nous,
trop longtemps de la mme chose.

       *       *       *       *       *

_Mercredi 3 mai_.--Lachaud, l'avocat, donnait ce soir un dtail _topique_
sur la dgnrescence de l'homme du peuple et de l'ouvrier, dtail qu'il
tenait d'une matresse de maison du boulevard extrieur, pour laquelle il
avait plaid.

Elle lui dclarait qu'il n'y avait plus rien  faire dans son tat:
l'amour dans les basses classes ayant, depuis quelque temps, perdu de son
enragement. Elle ajoutait qu'autrefois, il fallait surveiller tout homme
qui montait, pour qu'il ne redoublt pas. Maintenant, cette surveillance
est inutile, l'homme du peuple de 1876 ne redouble plus.

       *       *       *       *       *

_Jeudi 4 mai_.--Aujourd'hui les larmes me sont venues aux yeux, en
corrigeant les preuves d'une nouvelle dition de CHARLES DEMAILLY. Jamais,
je crois, il n'est arriv de dcrire par avance, d'une manire si
pouvantablement vraie, le dsespoir d'un homme de lettres sentant tout 
coup l'impuissance et le vide de sa cervelle.

       *       *       *       *       *

_Vendredi 5 mai_.--Notre _socit des cinq_ a la fantaisie de manger une
bouillabaisse, dans la taverne qui est derrire l'Opra-Comique. On est,
ce soir, causeur, verveux.

... TOURGUNEFF.--Moi, pour travailler, il me faut l'hiver, une gele
comme nous en avons en Russie, un froid _astringent_, avec des arbres
chargs de cristaux, alors... Je travaille cependant encore mieux en
automne, vous savez, par ces temps o il n'y a pas de vent, pas de vent du
tout, o le sol est lastique, o l'air a comme un got vineux... Mon chez
moi, c'est une petite maison en bois, avec un jardin plant d'acacias
jaunes,--nous n'avons pas d'acacias blancs.--A l'automne, la terre est
toute couverte de gousses, qui crpitent, quand on marche dessus, et l'air
est tout rempli de ces oiseaux qui imitent les autres... oui, des
pies-griches. L dedans tout seul...

Tourguneff ne finit pas sa phrase, mais une contraction de ses poings
ferms sur sa poitrine, nous dit la jouissance et l'ivresse de cervelle,
qu'il prouve dans ce petit coin de la vieille Russie.

... FLAUBERT.--Oui, une noce classique. J'tais, pour tout dire, un
enfant. J'avais onze ans. C'est moi qui dtacha la jarretire de la
marie. Il y avait  la noce une petite fille. Je suis revenu  la maison,
amoureux d'elle. Je voulais lui donner mon coeur, une expression que
j'avais entendue. Dans ce temps, il arrivait, tous les jours, chez mon
pre, des bourriches de gibier, de poisson, de choses  manger, que lui
envoyaient des malades qu'il avait guris, des bourriches qu'on dposait,
le matin, dans la salle  manger. Et en mme temps, comme j'entendais sans
cesse parler d'oprations, ainsi que de choses habituelles et ordinaires,
je songeais srieusement  prier mon pre, de m'ter le coeur. Et je
voyais mon coeur apport dans une bourriche, par un conducteur de
diligence,  la plaque,  la casquette garnie de frisure de peluche, oui,
je le voyais, mon coeur, pos sur le buffet de la salle  manger de ma
petite femme. Et dans le don matriel de mon coeur, il n'y avait ni
blessure, ni sang.

ZOLA.--Moi...

... J'tais rappel en Russie, reprend Tourguneff, je me trouvais 
Naples, je n'avais plus que cinq cents francs. Il n'existait pas le chemin
de fer alors. Le retour fut embarrass, difficile, et vous l'imaginez bien,
sans dpenses d'amour. Je me trouvais  Lucerne, regardant du haut du
pont, prs d'une femme accoude  mes cts, sur le parapet, des canards
qui ont une tache, en forme d'amande sur la tte. La soire tait
magnifique. Nous nous mmes  causer, puis  nous promener. Et en nous
promenant, nous entrmes dans le cimetire... Flaubert, vous connaissez le
cimetire?... Je ne me rappelle pas, en ma vie, avoir t plus amoureux,
plus excit, plus pressant... La femme se coucha sur une grande tombe...

...--Tout a, qu'est-ce auprs de ceci, s'exclame Flaubert, son coude se
serrant contre sa poitrine--qu'est-ce auprs d'un bras de femme aime,
qu'on presse une seconde contre son coeur, en la menant  table.

DAUDET.--Malheur!--fait-il, en se tortillant sur sa chaise, avec des mains
qui se crispent nerveusement au-dessus de sa tte.--Ce n'est pas mon
genre...

...--Mais Daudet, dit ingnument Flaubert, vous savez, je suis cochon!

--Laissez donc, vous tes un cynique avec les hommes et un sentimental
avec les femmes.

--Ma foi, c'est vrai, avoue en riant Flaubert, mme avec les femmes de
maison, que j'appelle _mon petit ange_...

...--C'est curieux,--laisse chapper Tourguneff, coutant avec des yeux
effars et presque inquiets, ce qui se dit,--c'est curieux, moi, je
n'aborde la femme qu'avec un sentiment de respect, d'motion, et de
surprise mon bonheur... Daudet, vous n'avez pas connu de femmes russes?...
Tant pis... Cela aurait eu un intrt pour vous... La femme russe,
voyons... comment vous la dfinir: c'est un mlange de simplicit, de
tendresse, et de dpravation inconsciente!

...--Dans la Haute-Egypte,--c'est encore la voix de Flaubert--par la nuit
noire comme un four, entre des maisons basses, au milieu de l'aboiement
des chiens qui veulent vous dvorer, on vous mne  une hutte, haute
_comme un jeune homme de dix-sept ans_. L dedans, tout au fond, on trouve,
couche par terre, une femme en chemise, dont le corps est entour, sept
ou huit fois, d'une grande chane d'or, une femme qui a les fesses froides
comme de la glace. Alors, avec cette femme qui reste immobile dans le
plaisir, on prouve, voyez-vous, des jouissances infinies, des
jouissances...

Moi.--Allons, Flaubert, mon vieux, c'est de la littrature, a!

       *       *       *       *       *

_Jeudi, 11 mai_.--La photographie semble donner
presque seulement l'animalit contenue dans l'homme
ou la femme reprsente.

--------Ne croyez pas aux gens qui disent aimer l'art, et qui, pendant
toute la dure de leur chienne de vie, n'ont pas donn dix francs pour une
esquisse, pour un dessin, pour n'importe quoi de peint ou de crayonn! A
l'amoureux d'art, la vue des choses d'art ne suffit pas, il sent le besoin
d'tre propritaire d'un petit bout, d'un petit morceau de cet art, qu'il
soit riche ou non.

       *       *       *       *       *

_Mardi 20 juin_.--Tout homme de lettres est toujours un individu biscornu,
hant par des originalits bizarres, et il n'y a pas besoin pour tre
ainsi, d'tre un imaginateur, un pote, un romancier; il suffit qu'on soit
un homme, vivant de la vie des lettres.

Voici Villemain. Sait-on comment se passaient ses nuits. Il ne dormait pas,
et _pannotait_ jusqu'au matin, prenant ici un livre, l un papier, qu'au
bout de trs peu de temps, il envoyait derrire lui, sur le corps de Mme
Villemain, couche et dormant dans le lit conjugal, puis il passait  un
autre livre,  un autre papier qui prenait bientt le mme chemin, en
sorte que la pauvre femme confiait  une amie, que ses nuits taient
horribles, que ce n'tait qu'une suite de sursauts, de peurs, de rveils
brusques.

Patin, c'tait une autre manie. Sa femme adorait la campagne. Il ne
l'empchait pas absolument d'y aller, mais il se refusait imprieusement 
la suivre, dclarant que le gaz carbonique dgag par les arbres,
l'touffait.

--------Le vieux Giraud confessait qu'il prenait en grippe ceux qui lui
crivaient de trop longues lettres. Quand une lettre a plusieurs pages,
s'criait-il, je dis  mon rapin  qui je la jette: Additionne le
total!

       *       *       *       *       *

_Mardi, 27 juin_.--On causait de la sincrit des convictions.

Arnaud de l'Arige, c'est une tte d'ascte, de crois,--s'crie Robin,
avec dans la voix une colre amusante--oui, lui, un convaincu, un
sincre... mais de Broglie, allons donc, c'est une tte d'pervier dplum,
sans circonvolutions, sans une circonvolution!

--------Un symptme bien positif de l'industrialisme de l'art dans ce
moment, c'est que les dessinateurs ne demandent plus tel prix d'un dessin:
ils se font payer comme les graveurs, tant le dcimtre carr.

       *       *       *       *       *

_3 juillet_.--J'tais, ces jours-ci, avec Sophie Arnould et la
Saint-Huberty; j'tais avec la famille des jolis dessinateurs qui
s'appellent les Saint-Aubin; je travaillais dans les archives et le papier
galant de l'ancienne Acadmie de musique; je tournais et retournais dans
mes cartons et ceux de Destailleurs; ces dessins de grce qu'on a plus
refaits; je me sentais heureux, et je me trouvais dans le temps et avec
les gens que j'aime... mais je me suis jur de reprendre mon roman en
juillet. Me voici donc, comme un chirurgien, qu'on arracherait 
d'aimables curiosits, oblig de reprendre la cruelle autopsie moderne, la
brutale prose, le travail qui fait mal, et dont tout mon systme nerveux
souffre, tout le temps que le volume _se pense_ et s'crit...

--------Il s'lve,  l'heure qu'il est, une gnration de jeunes liseurs
de bouquins, aux yeux ne connaissant que le noir de l'imprim, une
gnration de petits lettrs, sans passion, sans temprament, les yeux
ferms aux femmes, aux fleurs, aux objets d'art,  tout le beau de la
nature, et qui croient qu'ils feront des livres. Les livres, les livres de
valeur, ne se font que du contre-coup de toutes les motions produites par
les beauts belles ou laides de la terre, chez une nature exalte.

Il faut pour faire quelque chose de bon littrairement, que tous les sens
soient des fentres grandes ouvertes.

       *       *       *       *       *

_Vendredi 21 juillet._--Je rentre furieux. Je viens du fond de Paris.
J'avais rendez-vous avec le mdecin charg du dispensaire des maisons de
prostitution de Vincennes et de l'cole Militaire. Eh bien de cet
inspecteur, depuis des annes, des parties gnitales affectes  messieurs
les militaires, je n'ai pu tirer un renseignement, une anecdote, un mot.
Il m'a seulement affirm que ces femmes taient btes: voil tout.

       *       *       *       *       *

_Mardi 25 juillet._--Hbrard disait ce soir: Je ne sais, si c'est d'tre
entr trs jeune dans le journalisme politique, mais cela ou autre chose a
fait de moi, tout  fait un _homme de journe_ en politique. Pass six
heures, rien des choses politiques ne m'intresse plus, ne me passionne
plus, ne m'est plus de rien.

Le docteur Robin pose pour axiome: on ne travaille bien, qu' la condition
de bien dormir... et on ne dort bien, qu' la condition de bien dner, la
veille.

       *       *       *       *       *

_Lundi 31 juillet._--La maladie, sans la souffrance aigu, n'est pas
quelque chose de tout  fait dsagrable: c'est une espce de diffusion
inconsciente de la cervelle dans un ensommeillement fivreux. Mes penses
me font alors l'effet, dans une rivire dborde, de ces petits riens
brillants, entrans au fil du courant, et qui font le plongeon, et qui
reparaissent, et qui se divisent et se perdent dans le torentueux de l'eau.

       *       *       *       *       *

_Mercredi 2 aot_.--Dans la fugitivit d'un rve sans queue ni tte de
malade, j'ai revu mon vieux Pouthier (l'Anatole de MANETTE SALOMON.)
C'tait lui, dans le corps d'un nain de Velasquez, avec la peau du visage,
comme _galuchatise_ par l'alcoolisme et d'affreuses maladies, et en mme
temps, avec un doux et humble regard qui me demandait de le reconnatre.

Envelopp de loques sans couleur, il tait assis sur la premire marche
d'un escalier, la tte baisse, les bras pendants, des pantoufles roses 
ses pieds.

--------Oh! la bonne petite pluie, qui sait si bien qu'on a besoin
d'elle!--ainsi que dit le pote chinois.--Eh bien, cette bonne petite
pluie ne tombera donc jamais?

       *       *       *       *       *

_Mardi 8 aot_.--Ernest Picard, aprs une longue absence--il a t trs
malade--a fait sa rapparition  notre dernier dner de Brbant. Le gros
homme est dgonfl et dcolor, comme un de ces lphants de baudruche qui
aurait servi d'enseigne  un magasin de jouets, et sur lequel il a plu.

Il s'assied, et le voici, ds la soupe, dans ce monde de fanatiques
protestants comme Scherer, de politiques troits comme Robin; le voici, 
donner l'envole  son scepticisme raffin; spiritualis, si l'on peut
dire, par la maladie. Avec cette voix toupe, cette voix morte qui ne
fait pas de bruit, il lance ses ironiques petites phrases, termines par
un point d'interrogation de son malin petit oeil. C'est comme une srie de
coups de bistouris, donns en se jouant dans l'aveuglement, la prsomption,
la btise de tout ce monde officiel, qui compte  notre table,
aujourd'hui cinq snateurs.

A un moment, Bral se penche vers moi, et me dit: Il est encore malade,
Picard, voyez comme il est amer!

Il continuait, l'amusant malade, et je jouissais. Il me semblait entendre
un trs charmant et trs mchant fou, venant dire  notre table, sous une
forme quelconque, leurs vrits  nos seigneurs les dmocrates.

Il est vraiment, cet homme; un gros enfant terrible pour son parti.

       *       *       *       *       *

_Lundi 14 aot_.--Dans une blondine chevelure de petite fille, c'est joli
le papier des papillotes: on dirait les cosses de l'automne dans le
flavescent feuillage d'un arbuste  fleurs.

       *       *       *       *       *

_Jeudi 17 aot._--En rentrant ce soir, Plagie m'apprend que Fervaques est
mort subitement dans la journe.

Il n'y a pas huit jours qu'il tait venu, en voisin, me demander de lui
crire la prface de son troisime volume de PARIS AU JOUR LE JOUR. Dans
une longue causerie avec lui, sous les marronniers du jardin, un rayon de
soleil lui arrivant en pleine figure, il me sembla tout  coup voir un
vieillard sous l'apparente jeunesse de sa figure. Je restai frapp de
cette vision, qui fut comme un clair.

       *       *       *       *       *

_Mardi 15 aot._--Je crois qu'un curieux d'art ne nat pas comme un
champignon, et que le raffinement de son got est produit par l'ascension
de deux ou trois gnrations, vers la distinction des choses usuelles.

Mon pre, un soldat, n'a jamais achet un objet d'art, mais aux choses qui
servaient au mnage, il leur voulait une qualit, une perfection, un beau
non ordinaire. Et je me rappelle dans ce temps, o l'on ne se servait pas
de verre mousseline, il buvait son bordeaux dans un verre qu'aurait bris,
en le touchant, une main grossire. J'ai hrit de cette dlicatesse de
mon pre, et le meilleur vin et la plus excellente liqueur, je ne puis les
apprcier dans un pais cristal.

--------Moi, ma charogne m'est indiffrente, et il m'importe peu de
pourrir, mais si j'aimais une femme, et que je vinsse  la perdre, il me
semble que cette dissolution humoreuse serait un tourment pour ma pense
et mon souvenir.

Oui, les corps pour lesquels on a une religion, on leur voudrait le nant
de cendre des anciens.

       *       *       *       *       *

_Samedi 19 aot._--Triste journe. Je vais  la messe de mort de Fervaques,
dans cette glise d'Auteuil, o je ne suis pas entr depuis l'enterrement
de mon frre.

       *       *       *       *       *

_Lundi 21 aot._--A la petite porte de fer battante du parc de
Saint-Gratien, o j'ai l'habitude de me faire descendre, je tombe sur
Anastasi. Il m'apprend que la princesse est avec tout son monde  Paris,
et qu'elle ne reviendra que pour dner. Je lui donne le bras, et nous
allons nous asseoir, sous la tente, au bord du lac d'Enghien.

L, il me raconte ses misres, sa jeunesse passe jusqu' vingt ans, aux
Quinze-Vingt: son pre tant devenu aveugle  trente-six ans. Il a eu pour
le nourrir et relever, le pain donn tous les jours aux aveugles, avec la
pension de trente francs par mois. Il entremle son rcit de dtails sur
la vie des habitants, sur leurs habitudes, sur les mouvements d'me de ces
infirmes, sur les originaux de l'endroit, des dtails enfin, avec lesquels
un romancier ferait un original et neuf dbut d'une existence.

Et il ajoute qu'il avait conserv de cette vie, un souvenir
d'pouvantement si grand, que lorsqu'il s'est vu aveugle chez Dubois, et
qu'il ne savait comment il mangerait, l'ide de retourner aux Quinze-Vingt
lui avait caus une telle horreur, qu'on le faisait surveiller pour qu'il
ne se tut pas.

       *       *       *       *       *

_Mardi 29 aot_.--Partout autour de moi, des morts subites, des coups de
foudre, des vivants comme assassins. Ce pauvre Fromentin,  notre dernier
dner de Brbant, qui eut lieu la veille de son dpart, il m'accompagnait
jusqu' mon chemin de fer, et m'interrogeait sur mon roman, avec ce joli
tonnement de son oeil circonflexe.

       *       *       *       *       *

_Vendredi 1er septembre_.--Flaubert racontait que pendant ces deux mois,
o il est rest chambr, la chaleur lui avait donn comme une ivresse de
travail, et qu'il avait travaill quinze heures tous les jours. Il se
couchait  quatre heures du matin, et s'tonnait de se trouver  sa table
de travail, quelquefois  neuf heures.

Un _bchage_, coup seulement de pleines eaux dans la Seine, le soir.

Et le produit de ces neuf cents heures de travail, est une nouvelle de
trente pages.

       *       *       *       *       *

_Samedi 2 septembre_.-- mon ge, et dans mon mtier, quand on se sent,
certains jours, talonn par la mort, l'angoisse est affreuse de savoir,
s'il vous sera donn de terminer le livre commenc, et si la ccit, le
ramollissement du cerveau, ou enfin la mort, n'inscriront pas le mot fin,
au milieu de votre oeuvre.

       *       *       *       *       *

_Dimanche 3 septembre_.--Turgan disait  Toto Gautier: Vois-tu, pour
gagner de l'argent, il ne faut pas tre de ceux qui travaillent, il faut
s'arranger pour tre de ceux qui _font travailler_.

--------A la maison centrale de Melun, lors du changement de rgime qui
amena la suppression du tabac pour les dtenus, des frres et amis
jetaient par-dessus les murs des morceaux de pipes culottes, dont les
dtenus,  dfaut d'autre chose, chiquaient la terre imbibe de nicotine.

       *       *       *       *       *

_Vendredi 3 octobre_.--Hier, j'ai reu un livre d'un jeune homme, nomm
Huysmans: l'HISTOIRE D'UNE FILLE, avec une lettre qui me disait le livre
arrt par la censure. Le soir, dans le fond du salon de la princesse,
j'ai caus, une bonne heure, avec l'avocat Doumerc, de l'affaire de ma
dsastreuse hypothque.

De cette perscution d'un livre semblable  celui que je fais, et de cette
sance avec cet homme de loi, glabre et de noir habill, il est advenu, la
nuit, que j'ai rv que j'tais en prison, une prison aux pierres de
taille lignes comme la Bastille, dans un dcor de l'Ambigu. Et le curieux,
le voici: j'tais emprisonn simplement pour crire le livre de LA FILLE
LISA, et cela sans qu'il et paru, sans qu'il ft plus avanc qu'il ne
l'est en ce moment. On conoit ma fureur intrieure du procd
gouvernemental, et elle tait complte cette fureur, dans mon rve, de ce
que je me trouvais ml, dans une grande salle,  des confrres tondus
comme des aspirants  la guillotine, aux mains exsangues, esthtisant
prtentieusement, le monocle dans l'oeil,--des confrres correctement
sinistres, ainsi que le Baudelaire que j'ai entrevu une fois.

J'avais encore, au fond de moi, la vague inquitude que la censure avait
profit de mon absence pour dtruire mon manuscrit, le manuscrit de mon
oeuvre dernire. Quand, tout  coup, s'ouvrait dans la muraille de pierres
de taille, une baie qui me montrait sur un petit thtre, clair par une
rampe de gaz, deux femmes de la prison de Clermont, deux femmes de la
prison de mon livre. Et les deux assassines, qui travaillaient debout,
penches sur une table, m'attaquaient d'oeillades, avec des fous rires qui
les courbaient et les aplatissaient sur la table, toutes remuantes de
torsions de reins et de frtillements de hanches.

Et il arrivait que mon indignation d'tre arrt, l'horreur de la socit
au milieu de laquelle je me trouvais, la perte de mon manuscrit, tout cela
disparaissait dans la recherche que je faisais, en ma cervelle en feu, du
moyen de me transporter prs de ces deux femmes, sans veiller l'attention
d'un garde-chiourme terrible qui fumait un brle-gueule, adoss au mur, 
ct de moi.

       *       *       *       *       *

_Mardi 17 octobre_.--Saint-Victor, qui a beaucoup vcu dans la socit de
Lamartine, affirmait que le pote ne lisait jamais que Gibbon, un voyage
en Chine de lord Macartney, et la correspondance de Voltaire, et encore ne
lisait-il ces livres, toujours les mmes, que pour s'endormir.

       *       *       *       *       *

_Jeudi 19 octobre_.--Aujourd'hui, chez les Sichel, je regardais la
collection d'un laqueur japonais, pour les besoins de son art. J'tais
frapp en ces figurations, qui s'excutent gnralement dans la tonalit
noire et or, de ce que la plupart n'taient pas laves  l'encre de Chine,
mais  l'aquarelle. On voit par l que dans le laque, les laqueurs veulent
mettre une chaleur de coloriste, et qu'en leur travail, ils se soutiennent
par une vritable esquisse de peintre.

--------Un monsieur rencontre une ancienne connaissance, qu'il sait depuis
longtemps dans la dbine:

--Eh bien, comment a va-t-il?

--Oh! je suis heureuse dans le moment, j'ai un vieux trs riche...
figure-toi que c'est un ancien bniste... il vient tous les lundis chez
moi... me fait dshabiller toute nue, et se met  vernir mes meubles...
Moi, je le suis en le tapotant, et en lui disant: Comme tu vernis bien!
A la fin a l'exalte...

       *       *       *       *       *

_Mardi 31 octobre_.--L'attention et l'observation japonaises sont amuses
par des vnements de la nature plus petits que ceux qui nous intressent,
nous autres Europens. Pour que la campagne nous parle, nous tente  la
reproduire, il faut qu'elle se montre  nous sous de grands aspects, avec
d'originales beauts, qu'elle soit dramatise par un orage, par un coucher
ou un lever de soleil.

Les Japonais, eux, ils ne demandent pas tant de choses. Je viens d'acheter
une garde de sabre, o dans un ciel corn par un quartier de lune
d'argent, d'arbres qu'on ne voit pas, tombent  travers le ciel neigeux,
deux jaunes feuilles d'automne. C'est l tout le motif de la ciselure, et
ces deux feuilles, qui font tout le dcor imagin par l'artiste,
composeraient galement tout le _libretto_ d'un pome de l-bas.

Ce soir,  la reprise des dners du TEMPS (c'est ainsi que s'appelle
l'ancien dner Magny), Liouville faisait remarquer le nombre d'incomplets,
d'estropis, de gens avec un lobe crbral trop dvelopp et un membre
atrophi, qui avaient jou un rle dans la Commune. Il numrait aussi les
mystiques du gouvernement, ce qui me fait m'crier: Il y aurait un joli
titre pour les baptiser: _Brancroches et mystiques_.

Hbrard me parlant de Charles Blanc,  propos de l'article indcent commis
contre Fromentin, article souffl par Saint-Victor, me disait de
l'acadmicien: Il est de la nature de ces femmes qui peuvent voyager, en
chemin de fer, avec un inconnu, quarante heures sans faiblir, mais  la
condition de ne pas rencontrer un tunnel... L'homme qui chambrera Charles
Blanc deux jours, aura toujours raison de lui.

       *       *       *       *       *

_Vendredi 3 novembre_.--Voisin, le prfet de police apprenait  Claudin,
que les arrestations de nuit  Paris, allaient tous les jours de 200  240
personnes, et qu'elles montaient  400 les jours de fte...

       *       *       *       *       *

_Vendredi 8 novembre_.--C'est bon, c'est fcondant pour l'imagination, les
courses que je fais, la nuit tombe, avant dner. Les gens qu'on coudoie,
on ne voit pas leurs figures; le gaz qui commence  s'allumer dans les
boutiques y met une lueur diffuse, o l'on ne distingue rien, et la
locomotion remue votre cervelle, sans que les yeux soient distraits, au
milieu de ces choses endormies, et de ces vivants  l'tat d'ombres. Alors
la tte travaille et enfante.

Je vais ainsi par le Bois, par la grande rue de Boulogne jusqu'au pont de
Saint-Cloud, et, regardant un moment dans la Seine, le reflet du pauvre
village ruin, je reviens par le mme chemin.

Et les notes, jetes ainsi en marchant, presque  l'aveuglette sur un
carnet, je les reprends le lendemain matin, dans le travail rassis du
cabinet.

       *       *       *       *       *

_Dimanche 12 novembre._--Au fond, je n'ai pas grande sympathie pour ces
femmes du dix-huitime sicle, ces femmes sans premier mouvement, sans foi,
sans croyance  un sentiment bon et dsintress, toute satures, 
l'exception de deux ou trois, de positivisme et de scepticisme. Elles me
semblent avoir des mes d'avous.

       *       *       *       *       *

_Lundi 13 novembre._--Un croquis d'un _bistingo_ de peintres, dont je
n'avais pas entendu parler, quand j'ai fait MANETTE SALOMON: la maison
Schumacker du quartier Pigalle.

Le pre, un gant mayenais, la mre, une gante ayant toujours une
fluxion, et la tte embguine dans une fanchon, termine par un petit
noeud, ressemblant  un bouton de potiche, les deux filles, deux beauts
de six pieds.

Il fallait passer par une cuisine, o l'on trouvait les trois Gargamelles
cumant des pots, puis on s'engageait dans un troit corridor, clair au
fond par une seule fentre, donnant sur des estacades de travers, o
s'tageaient de malheureux pots de girofles: un fond ayant quelque chose
d'un logis d'une rue de province, dans l'ombre d'une grande glise.

Dans ce corridor, qui tait la salle  manger, Brendel, Schlosser,
Heilbuth, mangeaient parmi de grands chiens, pendant que, magistralement,
se promenait au milieu d'eux le gargotier puriste Schumacker, reprenant
les fautes de franais de sa clientle alsacienne et prussienne.

Un des habitus de l, tait un curieux type de bohme, le peintre X...,
ramass par le banquier Halphen, pour lui donner des leons de peinture,
puis ensuite, pour veiller  ce que, dans sa maison de banque, quelqu'un
du dehors ne prt pas de l'argent, ou une traite tranant sur un bureau,
et passant toute la journe, sur un pied, en fumant tous les vieux bouts
de cigare, oublis par les uns et par les autres sur les coins de
chemines.

C'tait l sa vie, mais de temps en temps, Halphen prouvant le besoin de
s'en dbarrasser, et ayant la piti de le mettre sur le pav, l'expdiait
avec une pacotille au Congo ou chez le roi de Siam. Mais la pacotille
tait quelquefois faite si en dehors des besoins des populations, qu'un
jour,  la suite d'une cargaison dans un pays quelconque, Halphen recevait
de lui cette lettre: Gonze, tu m'envoies avec des peignes dans une
contre _ousce_ qu'on se rase la tte!

       *       *       *       *       *

_Mardi 14 novembre_.--Son paletot relev jusqu'aux oreilles, il me prend
le bras dans la rue, et se grisant de sa parole, il me fait la conduite
jusqu'au chemin de fer, avec la gesticulation d'un tudiant qui sort d'une
brasserie.

Oh! Dufaure, je le connais bien... A moi, il a fait des confidences qu'il
n'a faites  personne. Que vous dire, c'est un jansniste... il a, ne
savez-vous pas cela? un pont  son pantalon, un homme qui a un pont  son
pantalon, vous concevez... sa femme, une intelligente femme au fond, est
collete jusqu' la pomme d'Adam, avec sur la tte des couvre-chefs
singuliers... elle fait faire ses robes  Maremmes, c'est tout vous
dire... Ils allaient, dans le temps, aux soires de Louis-Philippe, en
omnibus, en compagnie de deux beaux-frres qui taient des officiers de la
garde nationale... vous les voyez tous les quatre, les beaux-frres avec
leurs oursons, se faisant descendre devant le chteau, et sortant toujours
des Tuileries, de faon  ne pas manquer l'omnibus de onze heures... Il a
t un moment orlaniste, puis cela lui a pass, il est devenu
rpublicain... Oui, il va  la messe,  la messe de cinq heures du matin,
avec un livre de messe particulier, o il y a des prires de je ne sais
plus qui... enfin c'est un jansniste... Il n'est pas bon, oh! il n'est
pas tendre, mais il faut le dire, ce n'est pas tout le monde, c'est un
orateur d'une clart, d'une ironie, d'une mchancet... Et cependant,
comme il me disait: Il n'aime pas la lutte, mais quand il est dedans,
ainsi qu'il me le disait encore, il tuerait tout le monde... Quant aux
choses prsentes, il ne s'en doute pas. Que vous dire, il a vu Talma, et
il s'est arrt  Talma... Il se couche  huit heures... Son livre de
messe particulier et Tacite, voil tout ce qu'il lit... Vous savez qu'il a
79 ans?

Waddington, un monsieur pas franais, pas comprhensif de tout ce que
nous aimons... ah mon cher, il n'y a plus de dilettante politique, comme
au dix-huitime sicle.., Say, un gentleman de cercle, qui a toujours chez
lui un membre de la chambre anglaise, Decazes un rien, un nant, enfin
c'est ce monsieur qui passe... Marcre, un puriste, un rdacteur, rien que
cela, pas une flamme?... Ce n'est pas comme Ricard, qui avait une balle
dans les reins, qui le faisait marcher un peu courb, un passionn,
celui-l?... L dedans pas une intelligence suprieure... Je ne vois que
Picard, lui un vrai bourgeois de l'ancien temps, un bourgeois du
dix-huitime sicle, avec une connaissance des hommes et une comprhension
des choses... Oui des bonapartistes, des orlanistes, mais pas un franais,
pas un homme amoureux de sa patrie, comme Cavour.

Et la France va tout de mme... et ce sont les petits fonctionnaires qui
la font aller... oui, ces gens qui ont la probit, qui sont travailleurs,
et qui font trs bien la chose qu'ils font tous les jours.

       *       *       *       *       *

_Vendredi 17 novembre._--Dans l'ennui du procs en expectative avec mon
notaire, dans l'irritation nerveuse de la rentre du cheval des Martin du
Nord en mon mur mitoyen, dans le dcouragement lche de tout mon tre
physique et moral, l'achat que je fais, ce soir, de la Correspondance de
Balzac me remonte, et me rend la volont de lutter. Devant tous les
embtements qui n'ont pas tu son nergie, qui n'ont point arrt la
fabrication spirituelle de l'entt crivain, je me dis: Allons, il faut
tre aussi vaillant que lui!

--------Depuis deux ou trois jours, je suis hant par la tentation de
faire un voyage au Japon, et il ne s'agit pas ici de _bricomanie_. Il est
en moi le rve de faire un livre, qui, sous la forme d'un journal,
s'appellerait UN AN AU JAPON, et un livre encore plus senti que peint.
Ce livre, j'ai la confiance que j'en ferais un livre ne ressemblant 
aucun autre. Ah, si j'tais de quelques annes plus jeune!

       *       *       *       *       *

_Mardi 21 novembre_.--On parlait, ce soir, de la venette dans laquelle
avait vcu Thiers, tout le temps de son pouvoir, craignant toujours d'tre
enlev, et se faisant garder  Versailles par 400 soldats, dans le temps
o il n'y en avait pas plus de 1,500 en tat de se battre. On ne sait
jamais, mme  l'heure qu'il est, le train qu'il prend, pas plus que celui
par lequel il arrive.

Girardin confiait  Arsne Houssaye, que le clibat de Veron l'avait
dcid  se marier, et l'enterrement civil de Sainte-Beuve  se faire
enterrer religieusement.

       *       *       *       *       *

_Samedi 25 novembre_.--Ce matin, sortant de mon lit, j'ai eu un
tourdissement, et si Plagie ne m'avait pas pris  bras-le-corps et coll
contre le mur, je serais tomb  terre. Toute la journe je suis rest
avec une espce de faiblesse dans la perpendicularit. Cela m'a fait un
peu peur.

       *       *       *       *       *

_Lundi 27 dcembre_.--Tourguneff disait que de tous les peuples de
l'Europe, la musique  part, les Allemands taient le peuple qui avait le
sentiment le moins exact de l'art, et que la petite convention bte et
fausse qui nous faisait,  nous, rejeter un livre, leur paraissait  eux,
la gentillesse de la perfection apporte au vrai des choses.

Il ajoutait qu'au contraire, le peuple russe, qui est un peuple menteur,
comme un peuple qui a t longtemps esclave, aimait dans l'art la vrit
et la ralit.

En remontant la rue de Clichy, il nous parle de plusieurs projets de
nouvelles, dont l'une serait les sensations dans la steppe, d'un vieux
cheval ayant de l'herbe jusqu'au milieu de la poitrine.

Puis il s'arrte, et il dit: Il y a dans la Russie mridionale des meules
de foin, comme cette maison. On y monte avec des chelles. J'y ai couch
plusieurs fois. Vous ne vous doutez pas ce qu'est le ciel l-bas, il est
tout bleu, d'un gros bleu sem de grande toiles d'argent. Sur les minuit,
il s'lve une chaleur douce et majestueuse--je donne ses
expressions--c'est enivrant!... Une fois que j'tais couch sur le dos, au
haut d'une de ces meules, jouissant de la nuit, je me suis surpris, je ne
sais combien de temps cela durait, disant stupidement: Une, deux! une
deux!

       *       *       *       *       *

_Mardi 12 dcembre_.--Quelques six mois avant sa mort, me dit du Mesnil,
je causais avec Fromentin. Il tait allong sur son divan, dans un tat de
prostration crispe, qui suit la journe d'un ouvrier de la pense:

Je voudrais crire un dernier livre, soupira-t-il tout--coup, oh un
dernier livre!

Oui,--et il continuait avec le triste haussement d'paules d'un homme qui
se sent au bout de la trane de sa vie,--oui je voudrais crire un livre,
qui montrerait comment se fait la production dans un cerveau.

Et s'arrtant et s'enfonant le poing dans une arcade sourcilire, il
ajouta: Vois-tu, tu ne sais pas ce que j'ai l-dessus!

       *       *       *       *       *

_Mercredi 13 dcembre_.--L'abominable mtier que celui des lettres. Toute
la fin de mon livre aura t crite, avec la pense, le pressentiment, que
tant d'efforts, de recherches, de travail de style, auront pour rcompense
l'amende et la prison, et peut-tre la privation des droits civiques--que
je serais enfin dshonor par des magistrats franais, absolument comme si
j'avais t surpris dans une pissotire.

       *       *       *       *       *

_Samedi 16 dcembre_.--C'est trs difficile  expliquer. Il me semble,
qu' gauche et derrire la tte quelque chose m'attire en arrire, quelque
chose qui doit ressembler  l'action de l'aimant sur un corps acir, ou
mieux  l'aspiration du vide, et cela descend, toujours  gauche, sous les
ctes, le long des vertbres jusqu'au bassin, comme une onde frmissante,
avec un sentiment dans tout le corps de perte d'quilibre. Est-ce un
trouble passager? Est-ce la menace de la congestion, avec la mort  bref
dlai. Je n'en sais rien, mais je suis bien malheureux de ce livre non
termin, et c'est pour moi comme une victoire, chaque chapitre que
j'ajoute au manuscrit, avec la hte d'un homme, qui craindrait de n'avoir
pas le temps d'crire tous les articles de son testament.

       *       *       *       *       *

_Jeudi 21 dcembre_.--Le docteur Camus me parlait physiologiquement de la
Parisienne, de la femme du monde. Il disait le peu de vie de son corps. Et
 ce propos, il contait que, lors d'une pidmie de petite vrole, il y a
quelques annes, il avait t appel dans une grande maison, o une
vingtaine de jeunes femmes avaient fait la partie de se faire revacciner.

Dans tous ces bras, voyez-vous, s'crie le docteur, il me semblait entrer
dans du parchemin;... mais aprs les dames, on eut l'ide de faire
revacciner les femmes de chambre. L ce fut autre chose, l'acier pntrait
dans les chairs comme dans une pomme qui jute..., oui, une pomme pleine de
suc.

       *       *       *       *       *

_Mercredi 27 dcembre_.--Aujourd'hui que mon livre de LA FILLE LISA est
presque termin, commence  apparatre et  se dessiner vaguement dans mon
esprit le roman, avec lequel je rve de faire mes adieux  l'imagination.

Je voudrais crer deux clowns, deux frres s'aimant comme nous nous sommes
aims, mon frre et moi. Ils auraient mis en commun leur colonne
vertbrale, et chercheraient, toute leur vie, un tour impossible, qui
serait pour eux, la trouvaille d'un problme de la science. L-dedans,
beaucoup de dtails sur l'enfance du plus jeune, et la fraternit du plus
g, mle d'un peu de paternit. L'an, la force; le jeune, la grce,
avec quelque chose d'une nature peuple potique, qui trouverait son
exutoire dans le fantastique, que le clown anglais apporte au tour de
force.

Enfin le tour, longtemps irralisable par des impossibilits du mtier,
serait trouv. Ce jour-l, la vengeance d'une cuyre, dont l'amour aurait
t ddaign par le plus jeune, le ferait manquer. Bien entendu la femme
n'apparatrait qu' la cantonnade. Il y aurait chez les deux frres une
religion du muscle, qui les ferait s'abstenir de la femme, et de tout ce
qui diminue la force.

Le plus jeune, dans le tour manqu, aurait les deux cuisses brises, et le
jour o il serait reconnu qu'il ne pourrait plus tre clown, son frre
abandonnerait le mtier, pour ne pas lui crever le coeur.

Ici transporter toutes les douleurs morales que j'ai perues chez mon
frre, quand il a senti son cerveau incapable de ne plus produire.

Cependant, l'amour de son mtier survivant chez l'an, la nuit, quand son
jeune frre serait endormi, il se relverait pour faire des tours, tout
seul, dans un grenier,  la lueur de deux chandelles. Une nuit, son frre
se relverait, se tranerait au grenier, et l'autre se retournant, le
verrait avec des larmes coulant silencieusement sur ses joues. Alors il
lancerait le trapze par la fentre, se jetterait dans les bras de son
frre, et tous deux resteraient  pleurer, embrasss en une tendre
treinte.

La chose trs courte et cherche tout entire dans le sentiment et le
pittoresque du dtail.




ANNE 1877

_Mercredi 3 janvier_.--Sur un de ces divans, o, en se tournant le dos,
on est face  face, je regardais Mlle *** rflchissant:

--Qu'est-ce qui vous passe dans la tte?

--Oh! cette pense... je ne la dirai  personne... Elle est abominable!
fait-elle, moiti rougissant, moiti riant.

Les mauvaises penses, dans une cervelle de jeune fille, noircissent la
transparence de leur regard, comme de l'ombre d'un nuage dans une vague.

       *       *       *       *       *

_Vendredi 5 janvier_.--Au fond la Bastille n'a pas cess d'exister pour
les hommes de lettres. Non, ce n'est plus une lettre de cachet d'un
ministre tyrannique qui vous jette dans un cachot, mais c'est le jugement
d'un tribunal correctionnel, qui est aux ordres d'un ministre rtrograde
et imbcile.

La procdure est diffrente, mais le rsultat est absolument le mme,
qu'au dix-huitime sicle.

       *       *       *       *       *

_Mardi 16 janvier_.--Une confession de Raoul Rigault pre,  Ernest
Picard: Mon fils tait arriv  un tel degr de cynisme, qu'un jour il a
dit: Tiens, il y a longtemps que je n'ai vu papa... J'ai envie de le
faire arrter... comme a, on me l'amnera.

J'ai lu, je ne sais o, que chez quelques chiens, il y avait en leur
gaiet, comme l'apparence d'un rire. Plagie soutient qu'elle en connat
un, qu'elle a vu parfaitement rire. Et l'histoire est vraiment jolie. Ce
chien est le chien du marchand de journaux d'ici. C'est un vieux chien
qu'on purge trs souvent, et sa figure de chien prend un aspect navr,
quand il aperoit la prparation de la mdecine. Un jour donc qu'il
regardait piteusement son matre fondre des sels dans l'cuelle habituelle
de ses purgations, et qu'il voyait, la chose faite, tout--coup le
marchand de journaux porter l'cuelle  sa bouche, alors cet animal
clatait de rire, du rire le plus humain.

--------Je ne sais pas si dcidment j'irai passer une anne au Japon,
mais au moins je m'amuserai du projet de ce voyage, pendant six mois.

       *       *       *       *       *

_Vendredi 19 janvier_.--Dans ce moment la Parisienne a apptit de
Gambetta. Elle veut l'avoir _at home_, elle veut le servir  ses amies,
elle veut le montrer, chou sur un divan de soie,  ses invits. Le gros
homme politique devient, en ces jours, la bte curieuse que se disputent
les salons. Depuis quinze jours, c'est un change de billets, de notules
diplomatiques, de la part de Mme Charpentier, pour avoir  dner l'ancien
dictateur. Burty est l'ambassadeur, et le commissionnaire charg d'appuyer
tout ce que contiennent les _babillets_... Enfin l'homme illustre a bien
voulu se promettre, et aujourd'hui le mnage Charpentier l'attend sous les
armes, la matresse de maison, moite d'une petite sueur d'motion, dans
l'angoisse que le dieu se soit tromp d'invitation, et aussi dans la
terreur que le dner soit trop cuit.

 huit heures sonnantes, Gambetta apparat, une rose-th  la
boutonnire...

... Au fond, je perois chez cet homme, sous une apparence de bonne
enfance et de rondeur endormie, l'veil d'une attention toujours  l'aguet,
et qui note les paroles, et qui prend la mesure des gens, et qui se rend
compte trs bien, au bout de trois phrases, de ceux qui sont encore 
couter, et de ceux qui ne le sont plus.

Au dessert, il s'gaye, dit des drleries, que souligne la voix de bronze
de Coquelin l'an.

Au sortir de table, Gambetta me dit aimablement qu'il est heureux de
rencontrer un homme, que des amis communs lui ont fait connatre. Il
ajoute avec un tact dlicat: Que le salon Charpentier aura peut-tre la
fortune--chose regarde comme impossible en France--de runir et de mettre
en contact des gens d'opinion diffrente, qui s'estiment et s'apprcient,
chacun, bien entendu, gardant son opinion. Et il parle de l'Angleterre,
o le soir, dans le mme cercle, les antagonistes les plus violents se
donnent la main.

Burty joue le rle de la bonne de l'homme politique, et quand je m'en vais,
je ne puis m'empcher de lui crier: Vous ne venez pas avec moi, hein!...
Allons, vous allez le mener faire _pipi_, et le coucher!

A propos de Diaz, une curieuse anecdote. Coquelin an racontait qu'tant
tout jeune, et gagnant seulement dix-huit cents francs par an, et ayant,
avec beaucoup de peine, mis de ct deux cents francs, il avait demand 
Diaz de lui faire un tableautin. Diaz lui crivait que le tableautin
l'attendait, et il trouvait dans l'atelier un tableau beaucoup plus
important qu'il ne s'y attendait, et dans un cadre d'au moins trente
francs. Un peu honteux, il tirait timidement de sa poche une enveloppe, o
taient deux billets de cent francs. Diaz ouvrait l'enveloppe, dpliait
les deux billets, puis, lui tirant l'oreille, lui disait: Jeune homme,
c'est trop!--et il lui rendait un billet.

       *       *       *       *       *

_Mercredi 1er fvrier_.--Un Anglais chez Renan: M. Renan?

--C'est moi, Monsieur.

--Alors, monsieur, vous savez si la Bible a dit que le livre tait un
ruminant?

--Ma foi, non, monsieur, mais nous allons voir.

Renan prend une Bible hbraque, cherche parmi les prceptes de Mose, et
trouve cette phrase: Tu ne mangeras... tu ne mangeras pas le livre,
parce qu'il rumine.

--C'est parfaitement exact... la Bible dit que c'est un ruminant.

--Mo, bien content--reprend l'Anglais qui parle trs mal le franais--je
ne suis pas un astronome, je ne suis pas un gologue... les choses que je
ne sais pas, ne me regardent pas... je suis un naturaliste... Donc,
puisque la Bible dit que c'est un ruminant, et que c'est une erreur... la
Bible n'est pas un livre rvl... Mo bien content...

Et il repasse la porte l-dessus, dbarrass tout  coup de sa
religiosit. C'est bien anglais.

       *       *       *       *       *

_Jeudi 8 fvrier._--Le bon  tirer de la feuille d'un livre, en lequel on
croit, le lchage dfinitif d'une prose aime, c'est dur  s'arracher. On
lit, on relit sa feuille, ne pouvant s'en dtacher, retardant toujours le
moment o vous abdiquez la correction, la retouche, o vous cessez d'tre
matre de la faute, de la btise, de l'ineptie qui se cache si bien dans
l'preuve, et qui vous saute aux yeux dans le livre.

       *       *       *       *       *

_Lundi 12 fvrier._--Chez Hugo, ce soir. Il dit qu'il n'a jamais t
malade, qu'il n'a jamais eu rien, qu'il n'a jamais souffert de quoi que ce
soit, sauf un anthrax, un charbon dans le dos, qui l'a empch de sortir
dix-sept jours.

Aprs quoi, selon son expression, il a t _cautris_. Et rien ne peut
lui faire: le chaud, le froid, les averses qui le trempent jusqu'aux os.
Il lui semble qu'il est _invulnrable_...

       *       *       *       *       *

_Mardi 14 fvrier._--La femme d'un prsident de tribunal de province
disait  Flaubert: Nous sommes bien heureux, mon mari n'a pas eu un
acquittement pendant la session!.

Qu'on songe  tout ce qu'il y a dans cette phrase.

       *       *       *       *       *

_Samedi 18 fvrier_.--C'est curieux la rvolution amene par l'art
japonais chez un peuple esclave dans le domaine de l'art, de la symtrie
grecque, et qui soudain, s'est mis  se passionner pour une assiette, dont
la fleur n'tait plus au beau milieu, pour une toffe o l'harmonie
n'tait plus faite au moyen de passages et de transitions par des
demi-teintes, mais seulement par la juxtaposition savamment coloriste des
couleurs.

Qu'est-ce qui aurait os peindre, il y a vingt ans, une femme en robe
vraiment jaune; a n'a pu se tenter qu'aprs la Salom japonaise de
Regnault, et cette introduction autoritaire dans l'optique de l'Europe de
la couleur impriale de l'Extrme-Orient, oui, c'est une vraie rvolution
en la chromatique du tableau et de la mode.

       *       *       *       *       *

_Lundi 19 fvrier_.--Tourguneff conte, ce soir, qu'il y avait, prs de
l'habitation de sa mre, un rgisseur qui avait deux filles d'une
merveilleuse beaut, et dans ses promenades et ses chasses aux environs,
il passait et repassait souvent par l.

Un jour qu'il tait amen par son dsir de voir les deux soeurs devant la
maison, tout le monde tait en moi sur la porte. On lui dit que la plus
jeune, la plus belle, avait une fivre chaude. Il se promenait, quelques
instants, devant les murs de bois, au travers desquels passaient des
bruits de paroles qu'il n'entendait pas, mais qui mordaient sa curiosit.

Enfin, dans un moment o on ne faisait pas attention  lui, il entrait et
pntrait dans la chambre. La jeune fille tait couche toute habille sur
son lit, ne montrant d'un peu dcouvert que son cou qui tait trs blanc.
Elle avait la tte renverse en arrire, avec un regard flottant entre ses
paupires entr'ouvertes, et de la bouche de la jolie fillette sortaient
toutes les impurets, toutes les obscnits, toutes les salauderies
imaginables, ainsi que le flot de purin d'un fumier--cela, pendant que
pleurait auprs d'elle une vieille tante, en se cachant la figure dans ses
mains.

... Alors Flaubert se met  attaquer--toutefois avec des coups, de trs
grands coups de chapeau, au talent de l'auteur--se met  attaquer les
prfaces, les doctrines, les professions de foi naturalistes de Zola.

Zola rpond  peu prs ceci:

Vous, vous avez une petite fortune qui vous a permis de vous affranchir
de beaucoup de choses... moi, ma vie, j'ai t oblig de la gagner
absolument avec ma plume, moi j'ai t oblig de passer par toutes sortes
d'critures, oui d'critures _mprisables_... Eh! mon Dieu, je me moque
comme vous de ce mot _naturalisme_, et cependant, je le rpterai, parce
qu'il faut un baptme aux choses, pour que le public les croie neuves...
Voyez-vous, je fais deux parts dans ce que j'cris, il y a mes oeuvres,
avec lesquelles on me juge et avec lesquelles je dsire tre jug, puis il
y a mon feuilleton du BIEN PUBLIC, mes articles de Russie, ma
correspondance de Marseille, qui ne me sont de rien, que je rejette, et
qui ne sont que pour faire mousser mes livres.

J'ai d'abord pos un clou, et d'un coup de marteau, je l'ai fait entrer
d'un centimtre dans la cervelle du public, puis d'un second coup, je l'ai
fait entrer de deux centimtres... Eh bien mon marteau, c'est le
journalisme, que je fais moi-mme autour de mes oeuvres.

--------Chez quelques chirurgiens, leur travail de tous les jours, dans le
muscle, dans la chair, leur apporte quelquefois le dgot de la viande.
C'est ainsi, que le frre de Flaubert ne se nourrit presque que de pain et
de vin.

--------Un mot d'une vieille potesse. Elle disait  un ami d'un tudiant
en mdecine, qui tait son amant dans le moment:

Eh bien, qu'est-ce qu'il est devenu votre ami... voici plus de quinze
jours que je ne l'ai vu... et  mon ge, et avec mon temprament... est-ce
l, croyez-vous, de l'hygine?

--------Un volume qui est sous presse, et qui n'a point encore paru,
laisse son auteur, dans un tat vague, dans une rsolution singulire de
l'activit et du travail. Il vit, pour ainsi dire, tout ce temps, dans une
vie mal veille.

--------Flaubert conte que, lors de son voyage en Orient, il avait apport
une douzaine de botes de pastilles de cantharides, dans l'intention de se
faire bien venir des vieux cheiks, auxquels il pouvait demander
l'hospitalit. Elles avaient t prpares par Cadet-Gassicourt, d'aprs
la recette de son grand-pre, pour l'usage particulier du marchal de
Richelieu.

       *       *       *       *       *

_Jeudi, 8 mars_.--Il y a deux ou trois mois, dans la maison voisine, s'est
install un anglais, avec quatre voitures, les chevaux de ces quatre
voitures, un chef, un matre d'htel, enfin avec toute une maison monte
sur un grand pied. Le mnage n'est pas une minute entre les quatre murs.
Toute la journe, monsieur brle le pav dans un tilbury, en compagnie de
son valet de chambre; et dans un coup qui suit, madame, en compagnie de
sa femme de chambre. Et les deux voitures sont atteles avec des grelots.

Ces jours-ci, est arriv un molosse assourdissant, escort de quatre paons,
qui remplissent le petit jardin de leurs cris de mirliton crev.

Or, hier en rentrant chez moi, j'aperois une chose immense,  l'apparence
d'une diligence, qu'une attele d'ouvriers pousse sous la porte-cochre.
Plagie, dont la curiosit est veille, avise le sergent de ville, se
promenant sous sa fentre, et lui demande ce que c'est que a. Et le
sergent de ville de lui apprendre, que mon voisin est un ancien
saltimbanque d'origine irlandaise, auquel un oncle a laiss quelque chose
comme un hritage de cent mille livres de rente, qu'il est en train de
manger... et qu'il a fait revenir son ancienne voiture de saltimbanque
pour y remonter, quand il sera arriv  son dernier billet de mille. Je
suis condamn  des voisinages bizarres.

--------L'homme qui s'enfonce et s'abme dans la cration littraire, n'a
pas besoin d'affection, de femmes, d'enfants. Son coeur n'existe plus, il
n'est plus qu'une cervelle. Aprs tout, peut-tre dis-je cela, parce qu'il
y a en moi, la conscience que dans quelque affection, que je pourrais
rencontrer dans l'avenir, l'affection comprhensive de ma pense ne sera
plus retrouvable.

       *       *       *       *       *

_Mardi, 13 mars_.--Dner chez Hbrard, avec le mnage Daudet. A la fin du
dner, Daudet reproche  sa femme gentiment et d'une manire philosophique,
de ne pas connatre la piti pour les malheureux. Elle rpond trs
franchement que cela n'est plus, mais que cela tait autrefois, quand elle
tait toute jeune, toute bien portante, toute vivante, dans le bonheur
d'une existence facile et aise, et qu'alors il n'y avait dans la charit
qu'elle faisait, aucun attendrissement, rien de son coeur. C'est une
confession trs curieuse et trs vraie de la jeune fille, parfaitement
heureuse.

La compassion ne vient que par la connaissance et le contact des misres
humaines.

       *       *       *       *       *

_Mardi, 20 mars_.--Aujourd'hui, je ne puis tenir chez moi, je ne puis
travailler, je ne puis attendre le soir, o j'ai l'espoir de voir, chez
Charpentier, la physionomie de mon volume. J'entre chez les marchands de
gravures, et dans la nuit en plein jour d'un orage terrible, je feuillette
des estampes, en m'appliquant, sans russir,  les trouver trs amusantes.

       *       *       *       *       *

_Mercredi, 21 mars_.--Aujourd'hui parat LA FILLE LISA. Je suis chez
Charpentier  faire mes envois, au milieu de commis qui passent,  tout
moment, la tte par la porte, et jettent: C'est X... qui en a demand 50,
et qui en veut 100... Peut-on, en donner 13,  Y... Marpon rclame qu'on
lui complte son 1,000... Il veut, si le livre est saisi, les avoir dans
sa cachette.

Et dans l'activit, le bruit, le _tohu-bohu_ de ce dpart fivreux,
j'cris les ddicaces, j'cris plein de l'motion d'un joueur qui masse
toute sa fortune sur un coup, me demandant, si ce succs, qui se dessine
d'une manire si inattendue, va tre tout  coup tu par une poursuite
ministrielle, me demandant, si cette reconnaissance de mon talent,
arrivant avant ma mort, ne va pas tre encore une fois loigne par cette
malechance, qui nous a poursuivis, mon frre et moi, toute la vie. Et 
chaque tte qui passe,  chaque lettre qu'on apporte, j'attends toujours
la terrible annonce: Nous sommes saisis.

En regagnant le chemin de fer d'Auteuil, j'ai une de ces joies enfantines
d'auteur, je vois un monsieur, qui, mon livre  la main, sans pouvoir
attendre sa rentre chez lui, le lit en pleine rue, sous une petite pluie
qui tombe.

       *       *       *       *       *

_Jeudi, 22 mars_.--A la descente du chemin de fer, tout d'abord un coup
d'oeil  la vitrine de la librairie. Il y a en montre des exemplaires de
LA FILLE LISA. Je ne suis pas encore saisi... J'entre au passage
Choiseuil, chez Rouquette.

Eh bien, a va-t-il la vente?

--Mais on disait, ce matin, de l'autre ct de la Seine, que vous tiez
saisi, j'ai retir le livre de l'talage.

Partout, cependant sur mon passage, exposition du bouquin, au titre
alarmant... Aprs tout, peut-tre pensai-je, le livre est-il dj arrt
chez Charpentier et pas encore chez les dpositaires. J'entre chez Vaton.
Je recule  l'interroger. Il ne me dit rien... Inquitude anxieuse, bile
qui monte  la bouche et la fait amre... Mon moral est un hros, mais mon
physique est un lche. Je suis prt  tout subir,  tout affronter, 
n'accepter aucune compromission,  aller en prison,  perdre la
considration bourgeoise et tout, mais, sacr nom de Dieu, je ne puis
empcher mon coeur d'avoir les battements de la peur d'une femme.

En m'approchant de chez Charpentier, il me vient le dsir de rencontrer
quelqu'un qui m'annonce la nouvelle, et m'vite d'y entrer.

Enfin m'y voici, et de l'autre ct de la porte, fouillant de l'oeil le
dessus de la barrire, pour voir s'il y a des ranges d'exemplaires. a
existe, les ranges, et les employs font tranquillement des paquets, et
le dpart continue dans une pleine scurit. Gaullet me dit qu'il y en a
plus de 5,000 de partis, et que Charpentier qui avait fait tirer  6,000,
a donn l'ordre de faire retirer de suite 4,000.

Je suis devant Magny,--et du bordeaux et de la viande rouge dans
l'estomac,--je commence  savourer cette vente de 10,000 exemplaires, en
quelques jours... 10,000 exemplaires... nous,  qui il fallait des annes
pour en vendre 1,500... Oh! l'ironie des bonnes et des mauvaises fortunes
de la vie... Puis, dans ce restaurant, o, en face de moi, a t si souvent
assis mon frre, la chaise vide de l'autre ct de ma table me fait penser
 lui, et une grande tristesse me prend, en songeant, que le pauvre enfant
n'a eu que le crucifiement de la vie des lettres.

       *       *       *       *       *

_Vendredi 23 mars_.--Un mauvais jour. J'ai un peu de la superstition de
Gautier,  son endroit... Sera-ce aujourd'hui?... a jetterait un froid
dans le dner que les Charpentier donnent, ce soir, en l'honneur de
l'apparition du livre.

Un ancien ambassadeur vient me voir, et laisse tomber de ses lvres: Un
titre bien grave!, et sur un ton qui semble m'annoncer une poursuite pour
dans quelques jours, une poursuite rvle  l'ambassadeur, en haut lieu.

L'ambassadeur dehors, ainsi que j'ai l'habitude de faire dans les grands
embtements de ma vie, je me couche. Plagie est  Paris. J'entends sonner,
sonner plusieurs fois, je ne me lve pas. Puis aussitt qu'on est parti,
le trac me prend. Je me figure que c'est Charpentier, qui est venu me dire,
que le livre tait saisi. Et je vis dans cette anxit jusqu'au dner, o
je trouve toute la maison Charpentier, dans la tranquillit la plus
parfaite d'esprit.

       *       *       *       *       *

_Lundi 26 mars_.--J'avais vraiment cru que ma vieillesse, la mort de mon
frre, adouciraient un peu,  mon gard, la frocit de la critique. Il
n'en est rien, et je m'attends  ce que la dernire pellete qu'on jettera
sur mon cercueil, sera une pellete d'injures.

       *       *       *       *       *

_Mardi 27 mars_.--Ce jour-ci, un _pur_ du journalisme, avec toutes les
perfidies de la citation tronque, me dsigne au procureur gnral de la
Rpublique... Je m'tonne presque, qu'il n'ait point affirm, dans son
article, que je tenais la maison du gros numro de l'avenue Suchet ou que
j'y avais des fonds, et que mon livre n'avait t crit que pour faire
marcher la maison.

       *       *       *       *       *

_Mercredi 28 mars_.--Ce soir, chez la princesse pas un mot, pas une
allusion  mon livre. Cependant aprs dner, tout--coup interrompant ses
noeuds, et comme sortant d'une longue rvasserie, l'Altesse me jette: De
Goncourt, est-ce que vous pouvez tre poursuivi? Je suis reconnaissant 
la femme de cette phrase qui me la dvoile, dans le fond de sa pense,
comme proccupe des menaces suspendues sur ma tte.

       *       *       *       *       *

_Samedi 31 mars_.--Un espce d'ennui irrit d'attendre,  toute heure, 
tout coup de sonnette l'annonce de la catastrophe. Il y a des moments o
l'on aimerait en finir, et o l'on appelle presque la cruelle certitude.

--------Il n'y a vraiment que moi, pour avoir des succs pareils,  celui
d'HENRIETTE MARCHAL,  celui de la FILLE LISA, des succs o toute la
joie lgitime de la russite, du bruit, si l'on veut de l'oeuvre, est
empoisonne par les sifflets ou la menace d'une poursuite.

C'est ravivant et exaltant tout de mme le succs brut, l'exposition
insolente de son livre, de son livre auprs duquel, on sent que les autres
n'existent pas. Je viens de voir, sur un boulevard neuf, une grande
librairie, qui n'a en montre que LA FILLE LISA, talant par toutes ses
vitrines, aux gens qui s'arrtent, mon nom, mon nom seul.

Allons, plus d'apprhensions bourgeoises, plus de terreurs _btasses_.
J'ai fait un livre brave, arrive ce qui pourra!... Oui, quoi qu'on dise,
je crois que mon talent a grandi dans le malheur, dans le chagrin... Et
oui, mon frre et moi, avons men, les premiers, un mouvement littraire
qui emportera tout, un mouvement, qui sera peut-tre aussi grand que le
mouvement romantique... et si je vis encore quelques annes, et que des
milieux bas, des sujets canailles, je puisse monter aux ralits
distingues, c'est alors que le vieux jeu sera enterr, et que ni ni, ce
sera fini du conventionnel, de l'imbcile conventionnel.

       *       *       *       *       *

_Lundi 2 avril_.--C'est curieux, la frocit toute particulire des haines,
que nous avons le privilge d'exciter,--nous les Goncourt.

Au collge quelques-uns des camarades de mon frre, en auraient mang 
belles dents, et ces camarades  la vilaine gueule, jaloux de sa jolie
figure, ont tch, plusieurs fois, de le dfigurer, et cela sans qu'il y
et presque de rapport, de contact avec eux, mais par ce sentiment enrag
des dmocraties contre les aristocraties, de quelque nature qu'elles
soient.

       *       *       *       *       *

_Mercredi 3 avril_.--Je reois un petit mot de Burty m'annonant que mon
livre a t fort _pluch_ au ministre, mais _qu'il n'y aura pas de
poursuites_.

Je ne suis rassur qu' moiti, il ne faut, pour changer cela, qu'un
caprice de gouvernant ou un article d'un grand journal.

La princesse, aprs dner, me regardant avec une tendresse un peu
intrigue, me dit: Comme vous faites des choses qui vous ressemblent
peu!... C'est abominable! C'est abominable!--Et elle fuit ma rponse.

       *       *       *       *       *

_Samedi 7 avril_.--J'ai dn, ces jours-ci, avec Octave Feuillet. C'est
particulier comme ce romancier de cour a gard un cachet de province. On
ne peut lui contester la gentillesse polie d'un aimable homme, mais
vraiment il surprend, ainsi que pourrait le faire, le naturel d'une
prfecture lointaine, par l'tonnement qu'il tmoigne  un mot violent, 
une comparaison cocasse,  une exagration d'artiste, enfin  tout ce qui
fait le fonds de la conversation entre lettrs parisiens[1].

[Note 1: Ici je rappelle que le mot: _Musset des familles_ est de mon
frre, un joli baptme vraiment du talent du romancier, avant la
publication de MONSIEUR DE CAMORS. Et ce mot m'amne  demander qu'on
veuille bien restituer  mon frre un autre mot, qui semble avoir t le
mot patant du roman de LA MORTE, tant il a t cit, et rpt par tous
les critiques. Et cependant elle avait t jete cinquante fois au public
de l'Odon, cette phrase du monsieur en habit noir: d'HENRIETTE
MARCHAL: Il y a des gens qui y disent des choses qui _corrompraient un
singe_ et qui feraient dfleurir un lys sur sa tige. Les propos _ faire
rougir un singe_, a me semble bien descendre de l'engueulement du bal
d'HENRIETTE MARCHAL.]

       *       *       *       *       *

_Dimanche 8 avril_.--Un peu de tristesse au fond de toutes ces attaques.
J'aurai fait la plus ordurire chose pornographique, je n'aurais cherch
ni l'lvation austre de la pense, ni la rigidit du style, ni le coup
d'aile potique, que je serais absolument trait comme je le suis.

       *       *       *       *       *

_Mercredi 14 avril_.--Je lis ce soir dans le BIEN PUBLIC, que le
TINTAMARRE est poursuivi pour un article, portant le titre de _La Fille
lisabeth_, qui est une parodie de LA FILLE LISA.

       *       *       *       *       *

_Mardi 17 avril_.--On parlait, ce soir, de l'implacabilit allemande, de
l'impossibilit de parler  l'humanit de ces hommes, ferms et
inaccessibles. L-dessus Cherbuliez m'apprend qu'on se trompe, qu'il y a
chez les Teutons, un quart d'heure pour les concessions: c'est le quart
d'heure qui s'coule entre le dessert du dner et la dixime bouffe d'un
cigare. Saint-Vallier lui a racont que, c'est dans ce moment, dans ce
moment seul, qu'il a pu obtenir ce qu'il a obtenu, en le cours de ses
ngociations.

       *       *       *       *       *

_Lundi 23 avril_.--J'tais tranquille, je me croyais sauv, quand Paul de
Cassagnac s'est plaint  la tribune de la Chambre des dputs, qu'on ne
poursuivt pas le TINTAMARRE, pour son article de _La Fille lisabeth_.
L-dessus le Procureur gnral de la Rpublique s'est engag  poursuivre.
Et aussitt le TINTAMARRE a fait parvenir pour sa dfense,  ce qu'on m'a
dit, un exemplaire de LA FILLE LISA, annot par un de ses lgistes. Et
voil qu'on a repris mon volume au Ministre, et qu'on le balafre de
crayon rouge. Forc de poursuivre un journal rpublicain, il se pourrait
trs bien que le gouvernement, pour paratre tenir la balance gale, et
la faiblesse de faire asseoir en police correctionnelle, un homme que LA
MARSEILLAISE vient de peindre, ce matin, comme un familier de
Compigne--o il n'a jamais mis les pieds.

       *       *       *       *       *

_Dimanche 29 avril_.--Vraiment, j'ai beau chercher, je ne puis m'expliquer
l'intensit de la haine contre nous.

Pour moi, les journalistes n'ont pas t des critiques, ils ont t des
substituts de procureurs du Roi ou de la Rpublique. Ah quels pudibonds!
et cependant...

       *       *       *       *       *

_Jeudi 3 mai_.--Ce soir, chez Burty, le prince Sayounsi dit, que trois
choses avaient tonn et charm son got japonais: les fraises, les
cerises, les asperges.

Il disait aussi maintenant, rver tout haut, tantt en franais, tantt en
japonais. Comme on le questionnait, et qu'on lui demandait, dans quelle
langue, se formulaient ses ides, il nous avouait que les choses de droit,
les choses artificielles venaient  lui, sous des formules franaises;
les choses naturelles, les choses d'amour et autres, sous des formules
japonaises.

       *       *       *       *       *

_Samedi 5 mai_.--Hier au dner, donn  l'occasion du dpart de
Tourguneff pour la Russie, on cause amour, de l'amour qui est
dans les livres.

Je dis que l'amour, jusqu' prsent, n'a pas t tudi dans le roman,
d'une manire scientifique, et que nous n'en avons prsent que la part
potique. Zola, qui a amen la conversation sur ce sujet, un peu  propos
de son nouveau livre, dclare que l'amour n'est pas un sentiment
particulier, qu'il ne prend pas les tres aussi absolument qu'on le peint,
que les phnomnes qu'on y rencontre, se retrouvent dans l'amiti, dans le
patriotisme, et que l'intensit grande de ce sentiment n'est amene que
par la perspective de la copulation.

Tourguneff soutient, lui, que a n'est pas... Il prtend que l'amour est
un sentiment qui a une _couleur_ toute particulire, et que Zola fera
fausse route, s'il ne veut pas admettre cette couleur, cette chose
_qualitative_... Il affirme que l'amour produit chez l'homme, un effet que
ne produit aucun autre sentiment... que c'est chez l'tre vritablement
amoureux, comme si on retranchait sa personne...

Il parle d'une pesanteur au coeur qui n'a rien d'humain... Il parle des
yeux de la premire femme qu'il a aime comme d'une chose tout  fait
immatrielle... et qui n'a rien  faire avec la matrialit.

Dans tout ceci, il y a un malheur, c'est que ni Flaubert, en dpit de
l'exagration de son verbe en ces matires, ni Zola, ni moi, n'avons t
jamais trs srieusement amoureux, et que nous sommes incapables de
peindre l'amour. Il n'y aurait que Tourguneff pour le faire; mais il lui
manque justement le sens critique, que nous aurions pu y mettre, si nous
avions t amoureux  son image.

       *       *       *       *       *

_Dimanche 13 mai_.--Nulle part comme au Japon, la vnration de la
cration et de la crature, quelque infime qu'elle soit. Nulle part ce
regard religieusement amoureux de la petite bestiole, et qui la recre
avec l'art, dans son rien microscopique.


--------Bien bizarre chez moi, cette attirance d'un milieu d'art, et qui
me pousse  venir m'asseoir,  passer des heures, dans une boutique de
bibelots ou de tableaux. Quand je suis l, les yeux rjouis par une
contemplation vagabonde, quelque chose a beau me dire qu'il y a dehors,
des spectacles plus intressants, des spectacles sollicitant le romancier,
je me sens, comme clou au dos de mon sige, je ne puis me
lever.

C'tait autrefois chez Peyrelongue, aujourd'hui c'est chez les Sichel.

       *       *       *       *       *

_Jeudi 24 mai_.--Ce coup d'tat a la faiblesse des choses qui ne sont pas
franches, pas carres, pas dcisives. Il ne profite pas des appoints de
l'illgalit brutale, et il a contre lui toutes les rsistances que
soulve une violation de la loi. J'ai bien peur qu'il ne russisse pas, 
cause de l'honntet qui y prside.

--------Baudelaire est un grand, trs grand pote, mais n'est point, je le
rpte, un prosateur original, il traduit toujours Po, quand mme il
n'est plus son traducteur,--et qu'il aspire  faire du Baudelaire.

       *       *       *       *       *

_Dimanche 3 juin_.--Par la luminosit spectrale, que fait dans la pierre
d'une capitale, un coucher de jour, des silhouettes noires marchant, un
journal devant le nez, sur le bitume mou.--Un glissement, un bruissement
d'tres silencieux, dans la mort du jour, allant aux kiosques illumins du
rouge transparent des annonces de l'eau de Botot, et s'accumulant en un
coin du boulevard.--Puis, tout  coup, de ces tas d'hommes sous les arbres,
dont le gaz se met  clairer le feuillage poussireux, s'lve un
murmure de phrases, en une langue inintelligible, qui devient un
braillement norme.

Ceci, c'est la petite Bourse du boulevard des Italiens, le soir d'une
bataille parlementaire.

       *       *       *       *       *

_Jeudi 21 juin_.--Toutes les fois, que je dne chez un restaurateur du
boulevard, sur les huit heures, je vois arriver, port sur ses bquilles,
un jeune tranger, dont la colonne vertbrale, molle comme celle d'un ver
 soie, forme un S. Ce monsieur,  l'arabesque fantastique, possde une
barbe rousse d'aptre, qui lui tombe jusqu'au milieu de l'estomac, et une
tonsure naturelle, faite d'un petit rond, dans ses cheveux coups ras. Il
est accompagn d'une jeune femme, d'une nationalit interlope, avec un
bout de nez rouge de clown anglais, dans une figure toute blme.

Et tous deux se plongent, avant de manger, dans la lecture d'imprims
immenses, o les raccourcis de la face ple de la femme, o les raccourcis
de la tte de bossu mchant du jeune homme, prennent, sous le gaz,
l'aspect effrayant d'un mnage de larves, vivant de correspondances
trangres.

       *       *       *       *       *

_Mercredi 4 juillet_.--L'homme clbre, qui dvoile une humanit bonasse
aux gens, avec lesquels le hasard le met en rapport, perd de son prestige.
Les inconnus, comme les domestiques, n'ont d'admiration que pour les gens
qui ne les regardent pas comme leurs semblables.

--------Il y a, dans la lourdeur qui prcde un orage, comme un
vanouissement de l'homme et de la nature.

--------Un charmant dtail de la fabrication des tapis turcs. Il n'est pas
rare, quand on les examine de tout prs, de dcouvrir au milieu des laines
clatantes, une petite mche de cheveux. C'est la mche de cheveux, que se
coupe la femme turque, en son travail  la maison, le jour tombant, pour 
dfaut d'autre marque, arrter et se remmorer la tche de sa journe.

       *       *       *       *       *

_Mercredi 18 juillet_.--Il y a longtemps que je ne me suis ml, dans un
lieu public,  l'humanit parisienne. Ce soir, au Cirque, je suis frapp
de la physionomie de la jeunesse franaise, de son aspect concentr,
triste, rogue. Il n'y a plus sur les jeunes figures, cet veil, cet air un
peu fou, un peu casseur, mais qui se faisait pardonner par l'inoffensivit,
et comme par le restant d'une joyeuse et remuante enfance.

       *       *       *       *       *

_Mardi 24 juillet_.--Un voisin de mon dner de Brbant, un universitaire
dont je ne peux jamais me rappeler le nom, me disait qu'en Nubie, on
pratique, une opration, retranchant  la femme, les organes de la
jouissance, et que grce au bienfait de cette opration, une prostitue
pouvait se livrer  son mtier, sans aucune fatigue, et conservait ainsi
trs longtemps, dans leur fracheur, les charmes de sa jeunesse.

       *       *       *       *       *

_Vendredi 27 juillet_.--Ce jour, j'tais convoqu  la mairie du huitime
arrondissement; pour le mariage de Mlle Madeleine Burty. Je me trouvais
tre tmoin de ce mariage avec Gambetta.

La proclamation de l'union de l'homme et de la femme, dans ces endroits
civils, ressemble vraiment trop  la condamnation prononce par un
prsident de Cour d'assises.

Au moment, o je m'avanais pour signer sur le registre, le maire me fait
signe d'aller  lui. Et le voici,--du reste en homme fort
distingu--moiti mcontent, moiti satisfait,  se plaindre  moi,
d'avoir fait figurer son frre dans un roman, avec des dtails si
particuliers, qu'il est impossible, me dit-il, que je ne l'aie pas connu.
Le maire, est,  ce qu'il parat, le frre de l'abb Caron, que j'ai
croqu sous le nom de l'abb Blampoix, dans RENE MAUPERIN. Je me dfends,
en lui rpondant que, dans mon livre, je n'ai fait aucune personnalit,
que j'ai peint un type gnral--et ce qui est la vrit--que je n'ai
jamais vu ni connu l'abb.

Sur quoi, nous nous quittons trs gracieusement.

De l au temple protestant,  la crmonie religieuse, qu'a bien fallu
subir Burty. Ici le ministre a des amabilits non pareilles pour tout le
monde. Le mari est de la race hroque, qui a fait passer d'Angleterre en
Amrique, l'indpendance de la foi. Burty est l'homme de bien par
excellence. Gambetta va redonner  la France, sous trois mois, la grandeur
qu'elle a perdue, et moi, je suis en train d'apprendre aux femmes de ce
temps, la grce de la femme du dix-huitime sicle.

Du temple chez Burty, o dans deux chambres dmeubles, Potel et Chabot
ont dress deux tables de douze couverts. Gambetta,  ce djeuner, apporte
une formidable gat, et au milieu de rires retentissants jusque sur le
palier, certifie qu'il est sr,  l'heure prsente, de la nomination de
405 dputs rpublicains.

A trois heures, le monde se lve de table. La marie se fait coiffer par
Julie, le mari quitte son habit noir et passe un veston, et Burty, dont
la paternit est arrive  la limite dernire des devoirs et des
obligations, m'entrane japoniser chez Bing.

       *       *       *       *       *

_Jeudi 2 aot_.--Aujourd'hui, en faisant un paquet de tous les journaux,
qui ont parl de la FILLE LISA, je les _lisotte_, en les pliant. C'est
vraiment inou, ce qu'a fait crire ce livre, o je dfie de trouver, je
ne dirai pas un mot cochon, mais une expression vive,--ce qu'a fait crire
ce livre aux _purs_ du journalisme. On a voqu le nom de M. de Germiny
moins digne d'une punition que moi, et un journal a t jusqu' demander,
que l'auteur de la FILLE LISA soit enferm dans une maison de fous,
ainsi que l'auteur de JUSTINE, le fut par ordre de l'empereur Napolon Ier.

       *       *       *       *       *

_Samedi, 4 aot_.--Dpart pour le chteau de Jean d'Heurs.

Je voyage avec deux hommes gras: un jeune, un vieux. L'adolescent qui
semble de la race des Durham, passe le temps  s'ponger, avec son
mouchoir, le derrire des oreilles et le dessus des poignets. Le vieux, le
procrateur du jeune, la figure turgide, boursouffle, un oeil clos,
laisse par instants entrevoir, dans un demi-veil clignotant, la prunelle
perfide de son bon oeil. Il a des favoris blancs o reste un peu du roux
de leur ancienne couleur. Et de sa bouche lippue, le monstrueux borgne
tracasse un vieux bout de cigare teint, avec la grimace d'un poupon de
Gargamelle qui tterait, le soleil dans les yeux.

Je sens que la fortune et la graisse de ces hommes, ont t faites avec
l'gorgement des paysans.

En vue de Bar-le-Duc, ma pense va  ce temps, o je suis venu dans cette
ville, tout jeunet, tout plein de cette tendre flamme amoureuse, qui suit,
 deux ou trois ans de l, la flamme amoureuse de la premire communion.

Et je revois cette gentille petite femme d'avocat,--marie, il n'y avait
pas, ma foi, plus de trois mois--qui, toujours en retard, me gardait seul,
pour se faire accompagner au bois,  _la tendue_. Elle se plaignait d'une
maladie de coeur, et comme il y avait une grande cte  monter, avant
d'arriver au bois, elle me faisait mettre la main sur son coeur, sans
corset, pour me dmontrer comme il battait fort. Si bien que Chrubin, 
la dernire visite  _la tendue,_ s'tait jur de mettre  mal la femme de
l'avocat dans le bois, mais sa belle-soeur, qui tait un peu ma parente,
vit si bien dans nos yeux, lors de notre arrive  la baraque, l'envie
chez moi de tenter l'aventure, et peut-tre chez elle le dsir de
succomber, qu'elle se tint dans nos souliers, toute la journe.

Le lendemain, je repartais pour Paris, et le collge.

A quinze jours de l, le souvenir de la jolie et excitante avocate,
aurait dit Retif de la Bretonne, m'entranait  me _desniaiser_, un
dimanche de sortie, avec Madame Charles, une crature  dgoter  tout
jamais de l'amour physique, une courte femme, au torse rhombodal,
emmanch de deux petits bras; de deux petites jambes, qui la faisait
ressembler, sur son lit,  un crabe renvers sur le dos.

       *       *       *       *       *

_Lundi, 6 aot_.--Jean d'Heurs. Un parc qui rappelle en grand le
Petit-Trianon, et dans lequel coule une vraie rivire, une cour d'honneur
digne d'un Marly, des amas de curiosits, parmi lesquelles il y a une
collection de livres et de reliures qui vaut plus d'un million, des
armoires toutes pleines de vieilles dentelles, dans lesquelles, il y a de
quoi fabriquer des robes de 30,000 francs, etc., etc., etc.

       *       *       *       *       *

_Mercredi, 8 aot_.--Des femmes de la campagne portant des enfants avec de
musculeux hanchements, marchent le long de la rivire, dans l'ombre des
grands arbres. Lentes, elles passent dtaches sur un champ d'avoine, tout
ensoleill. Elles apparaissent ainsi, comme de rustiques cariatides,
peintes en grisaille sur un fond d'or.

       *       *       *       *       *

_Mercredi, 15 aot_.--Une population de village un peu effrayante,--c'est
celle de Robert-Espagne--qui a pour le bourgeois, le regard hostile d'un
mauvais quartier de Paris, la veille d'une insurrection.

La _Truchotte_, la marchande d'crevisses, chez laquelle nous allons, une
vieille femme, la tte nue, o il y a une raie, comme un large trac d'une
route vicinale, en un pays de landes. Sa fille, la _Lancire_, n'y est
pas. Un petit bonhomme de cinq ans nous prcde, au bord de la rivire,
bgayant des jurements, et arm d'un grand fouet, dont il fouaille les
poules sur le chemin. Il se jette sur mes mains pour les mordre, quand je
fais mine de lui ter ce fouet, qu'il me fourre  la fin dans le derrire,
en manire de me demander une cigarette. Et voil l'affreux mme, que sa
grand'mre nous dit dj boire de l'eau-de-vie comme un homme, qui,
toussaillant et pleurant, fume, pendant que sa chemise breneuse sort par
sa culotte fendue.

Cet enfant est un symbole: il me reprsente l'avenir des campagnes.

       *       *       *       *       *

_Jeudi, 23 aot_.--Aujourd'hui, tombe au chteau le peintre clbre des
chiens et des chats: Lambert. Il vient peindre Alma, l'admirable pagneul
anglais: les amours de la chtelaine. Le fin gourmand, qu'est ce Lambert!
il arrive, les poches bourres de menus, pour les faire excuter par les
consciencieux _cordons bleus_ de la province.

       *       *       *       *       *

_Vendredi, 31 aot_.--Paris. Il y a quelque chose de triste chez l'homme
arriv  la somme de notorit, qu'un littrateur peut acqurir de son
vivant. Il est comme dsintress de sa carrire. Il sent qu'un nouveau
livre le laisse o il est, ne le porte plus en avant. Il continue, par un
certain orgueil d'artiste, par l'amour du beau qui est en lui, de faire le
mieux qu'il peut, mais le coup de fouet du succs n'a plus d'aiguillon
pour lui. Il est un peu, comme un militaire arriv au plus haut grade,
qu'il puisse atteindre dans une arme spciale, et qui continue  faire des
actions d'clat, sans entranement, mais tout simplement parce qu'il est
brave.

       *       *       *       *       *

_Samedi 1er septembre_.--Ce soir, chez Sichel tombe Dor. Il est engraiss,
paissi, et du gros garon sortent des esthtiques suprieures, des
thories nbuleuses, qui le font ressembler  un toucheur de boeufs,
attaqu de mysticisme...

Il vient de modeler une bouteille, haute comme une chambre, une bouteille,
dont s'chappent, dans une mousse ptillante, les hallucinations
matrialises de l'ivresse, enfin une _dive bouteille_ grand format, et
dont un bronzier lui demande pour la fonte, 50 000 francs.

--------Je rapporte de la PORTE CHINOISE, un petit foukousa rose, de ce
ton adorablement faux, qu'on appelle _rose turc_. J'ai comme le sentiment
d'un sorbet  la fraise que boiraient mes yeux.

--------Cet enterrement de Thiers, cette idoltrie d'un homme, est pour
moi le tmoignage le plus frappant du temprament monarchique de la
France. Elle voudra toujours dans un prsident, un monarque, un dominateur,
et non un serviteur des assembles gouvernantes.

       *       *       *       *       *

_Lundi 9 octobre_.--Journe passe avec les Charpentier,  Champrosay,
chez les Daudet.

Gai djeuner, gay par mille aimables blagues plaisantant Mme Daudet de
sa gentille ide, d'avoir voulu me marier avec une trs charmante femme de
ses amies.

Daudet est tu. Voici cinq mois qu'il travaille depuis quatre heures du
matin jusqu' huit heures, de neuf heures  midi, de deux heures  six
heures, de huit heures  minuit: en tout vingt heures de pioche,
auxquelles il faut ajouter trois heures de travail de sa femme.

Sa fivre est passe, et il a encore trois feuilletons  revoir. Son
dernier morceau, sa _premire_ dont il pouvait faire un chef-d'oeuvre,
ce n'est pas a, dit-il. Maintenant, il adoptera ma mthode, il fera le
dernier chapitre avant la fin, au moment de l'empoignement.

Aprs djeuner, une partie de boule dans la cour. L-dessus, on va prendre,
pour une promenade dans la fort, un ami qui demeure dans la maison de
Delacroix.

Une maison de notaire de village dans la dbine, un jardin de cur, un
atelier peint d'un gris-vert pois: c'est le ci-devant logis de campagne
du coloriste.

A propos de cette triste habitation, une jolie histoire. Le voisin de
Delacroix, un ancien marchand de vin, avait un mur qui gnait la vue du
peintre. Delacroix lui proposait pour l'abattis de ce mur, un grosse somme
qu'il refusait, puis enfin son portrait et celui de sa femme, qu'il
refusait encore. Mais  la mort du peintre, ne voil-t-il pas que le
marchand de vin apprend le gros prix de ses peintures, et depuis ce jour,
le mnage qui a de quoi vivre cependant, mne une existence dsespre,
rptant  tous ceux qui veulent les entendre: Pourquoi qu'il n'a pas dit
qu'un portrait de lui, se vendait 100,000 francs?

Nous voici, les paletots relevs, sous une bise froide, vous coupant le
visage, dans la maigre et souffreteuse fort de Snart. On parle, en
marchant, de Meilhac et de la modernit de ses pices, on parle des femmes
de la socit bourgeoise se disputant Gambetta, on parle des
_catastropheux_ de la littrature, et de la mission officielle qu'ils se
donnent, d'apprendre  leurs amis, sans en tre pris, que leurs livres ne
valent rien, on parle des Mmoires de Philarte Chasle, dont Daudet admire
la vie du style.

Dans un caf d'un petit village, on se rchauffe, avec un saladier de vin
chaud, au milieu de paysans jouant au billard. Puis on rentre dans la
fort, toujours causant. On va  l'ermitage, dans lequel est encastre une
maison abrupte, au jardin fruitier devenu sauvage, qui appartient  Nadar.

De retour  la maison, on dne avec des mets qui vous font venir des
ampoules sur la langue, et des vins sucrs. Et la politique, qui n'avait
fait que siffloter le matin, se met  hurler...

       *       *       *       *       *

_Mardi 10 octobre_.--Aujourd'hui je suis mordu par mon roman de l'Actrice
LA FAUSTIN. Le livre, sans que j'y mne ma pense fait tout  coup son
entre chez moi par une lvation du pouls et une petite fivre de la
cervelle.

--------Saint-Simon jug par Mme du Deffand: Le style est abominable, les
portraits mal faits, l'auteur n'tait point un homme d'esprit.

       *       *       *       *       *

_Jeudi 11 octobre_.--Il y a chez moi une aversion telle de la politique,
qu'aujourd'hui, o c'est vraiment un devoir de voter, je m'abstiens...
J'aurais pass toute ma vie, sans voter une seule fois!

       *       *       *       *       *

_Dimanche 14 octobre_.--Des chapeaux, des chapeaux noirs, au-dessus
desquels on voit de temps en temps, merger une chose blanche qui est un
journal, arrach d'un kiosque, et autour duquel se forme aussitt un
groupe, aux oreilles tendues.

Le pas de tout ce monde sur l'asphalte, c'est le grondement d'une mer...
Je n'ai jamais vu de ma vie sur les boulevards, une foule pareille...
C'est vous ici, me jette Burty d'une chaise, o il est assis au caf
Bignon, au milieu des rdacteurs de la RPUBLIQUE FRANAISE. Et j'entends
parler de traiter la droite, comme un ancien gouverneur du Tonkin, qui est
l, a trait les Annamites.

       *       *       *       *       *

_Mardi 23 octobre_.--Des journes aux Archives, dans l'inconnu de
l'histoire intime des pcheresses du XVIIIe sicle. Au sortir de l, des
sances chez Bing ou Sichel, puis des dners chez Nol, o un verre de
fine Champagne devant moi, je tire de la poche de ma jaquette qui est sur
le coeur, un petit objet prcieux que je regarde dans le creux de ma main,
avec l'amour d'un objet vol.

       *       *       *       *       *

_Dimanche 11 novembre_.--J'ai fait la remarque que les hommes qui
possdent un gros postrieur, ont la dissimulation de la femme.

       *       *       *       *       *

_Lundi 12 novembre_.--Un curieux type  fabriquer avec ce marquis de
Saint-Senne, vivant dans une mansarde, en face du plus beau tapis persan
du seizime sicle connu, et possdant dans deux ou trois malles,--des
malles des bonnes de la campagne,--les plus belles pes, les plus riches
majoliques, et pour garder ces trsors, se privant de tout, et mangeant
dans une crmerie.

--------Je sens maintenant la neige en moi, dans l'intrieur de mes os,
douze heures d'avance, et cela dans la pice la mieux chauffe.

       *       *       *       *       *

_Vendredi 23 novembre._--Ah! le succs, si le public voyait dans
l'intimit les triomphateurs, il n'aurait pas la jalousie de leurs
triomphes. Aujourd'hui, le lendemain de la mise en vente du NABAB,
aujourd'hui, o il est dj parti onze mille exemplaires de son livre,
Daudet entre chez Charpentier, d'un petit pas rtract, avec des gestes de
constriction, et un air soucieux, sur lequel l'amabilit est un effort.

Pendant le dner, il est nerveux, agac, inquiet des articles qui se
feront, inquiet des articles qui ne se feront pas. A la reprsentation
d'HERNANI--il l'avoue--il est obstinment rest  sa place, de peur de
tomber dans un compliment qui ne ft pas celui qu'il dsirait, et ses
oreilles prises d'une acuit douloureuse, entendaient ou croyaient
entendre tout ce qu'on disait de lui et de son roman, et il passe la
soire  combattre, presque avec de l'effroi et un peu d'humeur, le dsir
qu'a sa femme d'aller avec Mme Charpentier, entendre une confrence de
Sarcey, sur le livre du jour.

Nous descendons  la librairie. Daudet montre  sa femme la ddicace,
tire  quelques exemplaires, et qu'elle ne connat pas encore. Et Mme
Daudet la lisant se dfend de la reconnaissance de son talent par son mari,
avec des mots qui ont presque le bredouillement mu d'une dfaite de
femme amoureuse: Non, non, c'est trop... je ne veux pas... non, je ne
veux pas!

--------Le boire et le manger me sont indiffrents, le reste seulement
plaisant, et il n'y a plus pour moi, en ces jours nervs comme des
lendemains de migraine, il n'y a plus pour moi d'attachant dans la vie que
le travail de la cervelle: l'architecture d'un morceau ou la ciselure
d'une phrase.

       *       *       *       *       *

_Dcembre_.--Je ne connais pas dans l'histoire un homme plus digne de
piti que le marchal. Son message est la plus horrible torture qu'on ait
pu infliger  un homme d'honneur.

       *       *       *       *       *

_Mardi 18 dcembre_.--Dans ce dner de l'ancien Magny, aujourd'hui tout
plein de ministres et de victorieux de l'heure prsente, en la grosse et
exultante joie de leur triomphe politique, je me sens un vaincu, l'homme
d'une France qui est morte  tout jamais.

--------Une navrante fin d'anne, avec mes 80 000 francs dont je n'ai
aucune nouvelle, avec cette bronchite chronique qui me confine et me
calfeutre des semaines entires dans mon intrieur dsol, avec Plagie,
malade au lit d'un rhumatisme articulaire... Je comptais sur elle pour me
fermer les yeux. Est-ce que la pauvre fille, la dernire des personnes qui
me soit srieusement attache, est-ce que je vais la perdre, et rester
tout seul, tout seul sur la terre, sans une affection, sans un dvouement.
Ce sont des journes toutes noires, en proie  l'angoisse du matin, quand
je demande  sa fille des nouvelles de la nuit, en proie  l'angoisse du
soir, quand je rentre, et que je monte chez elle pour savoir comment elle
a pass la journe.

       *       *       *       *       *

_Vendredi 28 dcembre_.--Hier, chez Bing, le marchand de japonaiseries, je
voyais une longue femme, trs ple, empaquete dans un _water-proof_
interminable, tout remuer, tout dplacer, et de temps en temps, mettre un
objet par terre en disant: Ce sera pour ma soeur.

Je ne reconnaissais pas la femme, mais j'avais le sentiment que c'tait
une femme connue de moi et du public. Alors s'est avanc vers moi, en me
tendant la main, son cavalier qui se trouve tre presque mon parent. C'est
singulier, comme cette Sarah Bernhardt me rappelait aujourd'hui, par ce
jour gris et pluvieux, ces lgantes et efflanques convalescentes, qui,
dans un hpital, passent devant vous, en le crpuscule de cinq heures,
pour se rendre  la prire du fond de la salle.

       *       *       *       *       *

_Samedi 29 dcembre_.--Le marchal disait, il y a un mois,  de Behaine:
C'est affreux... c'est affreux... je n'en serais pas l, si je n'avais
pas craint la guerre trangre.

       *       *       *       *       *

FIN DU JOURNAL DES GONCOURT
--DEUXIME SRIE--DEUXIME VOLUME--TOME CINQUIME--1872-1877.

       *       *       *       *       *




TABLE ALPHABTIQUE DES NOMS.


A

Abbatucci (Mlle),      149.
Albert (le prince),      78.
Amaury-Duval,      158.
Amigues,      179.
Anacron,      40.
Anastasi,      16, 286, 287.
Anna,      69.
Arago (Emmanuel),      240.
Aretin,      178.
Aristophane,      24.
Arnaud (de l'Arige),      280.
Arnim (comte d'),      98, 195.
Arnould (Sophie),      280.
Artagnan (d'),      243.
Aubryet,      46, 49.
Audiffret-Pasquier,      206.
Augier (mile),      155.
Aumale (duc d'),      90, 101, 167, 168.

B

Babeuf,      256.
Balloy (le comte de),      129, 130.
Balzac,      47, 108, 109, 198, 243, 269, 297.
Banneville (le comte),      129.
Banville (Thodore de),      118, 240, 243, 244.
Banville (Mme de),      240.
Barbey d'Aurevilly,      203, 204, 205.
Bardoux,      234, 246, 247.
Barodet,      78, 256.
Barye,      238.
Baton,      216.
Baudelaire,      28, 199, 290, 330.
Baudin,      50.
Bazaine,      14, 90, 97.
Beauvoir (Roger de),      205.
Behaine (le comte de),      55, 58, 60, 61, 98, 128, 135, 180, 348.
Behaine (Armand de),      119.
Behaine (Mme de),      61, 73, 120, 136.
Bellemare (de),      42.
Benedetti,      155, 181.
Benedetti (Mme),      155.
Beni-Barde,      82.
Benouville,      21.
Beranger,      200.
Bernard (Claude),      163.
Bernard (Mlle Charlotte),      146.
Bernhardt (Sarah),      347.
Bernhardt (Regina),      246.
Berthelot,      47, 95, 96, 97, 270.
Bescherelle,      75.
Billing,      63.
Bing,      213, 335, 344, 347.
Bismarck,      58, 59, 60, 67, 73, 94, 106, 181, 228.
Blanc (Louis),      217, 218, 219, 261.
Blanc (Charles), 36, 85, 162, 190, 191, 199, 209, 217, 218, 219, 292, 293.
Blanc (Mme), 218.
Blanchard,      107.
Bocher,      86.
Boissier,      260.
Boitelle,      76.
Boucher,      67.
Bouilhet,      7.
Bracquemond,      160.
Breal,      284.
Brobant,      8, 74, 80, 93, 190, 206, 244.
Brendel,      294.
Brossant,      166.
Brocca,      191.
Broglie (le duc de),      206, 280.
Broussais,      163.
Buffet,      191, 245, 264.
Buisson,      113.
Burty, 17, 27, 28, 70, 92, 144, 178, 199, 227, 236, 262, 309, 310, 324,
327, 334, 335, 343.
Burty (Madeleine),      333, 335.

C

Cadet-Gassicourt,      316.
Camundo (les),      212.
Camus (le docteur),      301, 302.
Canrobert (le marchal),      183.
Caro,      39.
Caron (l'abb),      334.
Carpeaux,      42.
Cassagnac (Paul de),      327.
Castelar,      268.
Cavour,      297.
Cellini,      173.
Cernuschi,      92, 211, 260, 261.
Champfleury,      28.
Charpentier (Georges),      318, 320, 331, 310.
Charpentier (Mme),      309, 340.
Charles (Mme),      337.
Charles-Edmond,      190, 192, 217.
Chasles (Philarte),      342.
Chateaubriand,      263.
Chauchard (le gnral),      148, 161.
Chenavard,      83.
Chennevires (de),      112,113,164,176.
Chennevires (Mme de),      113.
Cherbuliez,      326.
Chevet,      216,
Claudin,      293,
Claye (l'imprimeur),      184, 223.
Clment (marchand d'estampes),      213.
Ciceri (Eugne),      22.
Coquelin (l'an),      310.
Coquereau (l'abb),      155.
Corneille,      184.
Cratinus,      24.
Crayer,      83,
Cremieux (Hector),      257, 258,
Cros,      70.
Courmont (Alphonse de),      7.
Cousin (Victor),      241, 242.

D

Dalloz,      239, 240, 243.
Daudet (Alphonse),      76, 109, 110, 118, 123, 126, 146, 196, 197, 201,
251, 254, 255, 256, 250, 272, 277, 318, 341, 342, 345.
Daudet (Mme Alphonse),      124, 126, 127, 173, 176, 251, 254, 318, 311,
345, 346.
Decazes (le duc),      190, 206, 297.
Decker (le cramiste),      153.
Deffand (Mme du),      343.
Degas,      111, 112.
Delacroix (Eugne),      88, 126.
Demarquay,      107, 108.
Deroulde,      184.
Desboutin,      177, 178, 179, 180.
Desoye (Mme),      198, 199.
Destailleurs,      281.
Desmaze,      54.
Deulinger,      63.
Devonshire (le duc de),      21.
Diaz,      310, 311.
Dor,      339.
Doumerc,      289.
Dosne (Mme),      237.
Drouet (Mme),      266, 267.
Droz,      255, 556.
Dubois,      220.
Dubois (de l'Estang),      146.
Dufaure,      162, 295, 296.
Dumaine,      90.
Dumas (pre),      243.
Dumas (fils),      69, 75, 108, 185, 186, 243, 259.
Dumas (Jeannine),      184.
Dupanloup,      230.

E

Erdan,      207, 208.
Espinasse,      5, 6.
Eugnie (l'Impratrice), 15, 38.

F

Fantin,      29.
Favre (Jules),      5, 59, 67.
Ferri-Pisani,      218, 219.
Fervaques,      285, 286.
Ferry (Jules),      5.
Feuillet (Octave),      02, 325.
Feydeau,      93.
Flaubert (le chirurgien),      315.
Flaubert,      10, 16, 23, 25, 29, 48, 49, 50, 74, 76, 79, 99, 100, 101,
107, 108, 109, 116, 117, 118, 146, 150, 163, 173, 186, 188, 189, 197, 200,
202, 203, 251, 259, 265, 267, 275, 277, 278, 287, 288. 312, 314,.316, 329.
Fortuny,      202.
Freycinet, 273, 274.
Fromentin, 191, 192, 193, 247, 253, 256, 287, 292, 300.
Frontin, 43.
Frontin (le limonadier), 84.

G

Galland,      112.
Galbois (la baronne de),      149, 181, 182.
Gambetta,      93, 94, 236, 237, 238, 309, 310, 333, 334, 342.
Garibaldi,      108.
Gautier (Thophile),      12, 16, 23, 24, 26, 28, 39, 40,51,52, 54, 68,
69, 321.
Gautier (fils),      97, 115, 288.
Gautier fils (Mme),      151.
Gautier (Judith),      12, 32, 100, 101.
Gautier (Estelle),      40.
Gavarni,      27, 48, 78, 82, 83, 85, 198, 254.
Gavarni (Pierre),      81, 122, 164, 253.
Germiny (de),      335.
Grome,      201.
Gibbon,      290.
Girardin (mile),      298.
Girardin (Mme),      39.
Giraud (Eugne),      108, 109, 115, 147, 148, 149, 155, 165, 166, 280.
Giraud (Victor),      153, 155.
Goethe,      43.
Gontaut-Biron (le duc de),      228.
Gouzien,      207.
Guichardot,      213.
Guizot,      43, 242.
Guyon(Mme),      147, 151.
Guys,      78.

H

Halvy,      258.
Haussonville (le duc),      185.
Haussonville, (fils),      190.
Haussonville (Mme d'),      182.
Hbert,       282, 292, 317.
Heilbuth,      294,
Heine (Henri),      214.
Henri V,      94, 142.
Herouville (le duc d'),      167.
Hetzel,      38.
Hildebrand,      22.
Hoguet,      22.
Homre,      40.
Houssaye (Arsne),      38, 207, 298.
Hugo,      12, 31, 32, 33, 34, 35, 43, 47, 86, 87, 88, 89, 90, 199, 239,
240, 241, 242, 243, 244, 245, 256, 266, 267, 268, 312.
Hugo (Abel),      87.
Hugo (Franois),      81, 82, 89, 100.
Hugo (Mme Charles),      85, 240, 242, 267.
Hugo (Jeanne),      86, 88.
Huysmans,      289.

I

Isabey,      22.

J

Jacquemart (le sculpteur),      99.
Jacquemart (le graveur),      40.
Jacquemart (Mlle),      167.
Jacquet (le peintre),      231.
Jalabert,      147.
Janin (Jules),      124.
Joinville (le duc),      107.
Jollivet,      50.
Jordaens,      268.
Jourdan (le marchal),      219.
Jourde,      261.
Jouvin,      258.

K

Kallemberg (le mnage),      137.

L

Labiche,      110.
Lachaud,      90, 270, 271, 274.
Lacroix (Paul),      198.
Lafayette (Calemard de),      98.
Lagier,      79.
Lamartine,      38, 127, 290.
Lambert (le peintre),      339.
_Lancire_ (la),      338.
Lansac (l'abb de);      131.
Latouche (Henri de),      198.
Laurent,      206.
La Rochelle,      89. 90.
Lepine,      76.
Lescure (de),      184.
Levassor,      166.
Ltitia (la mre de l'Empereur),      115.
Larochefoucault (le duc),      42.
Liouville,      292.
Littr,      75.
Lorgeril,      237.
Lourmel (de),      5, 6.
Louis XI,      79.
Louis XIV,      58.
Louis XV,      58.
Louis-Philippe,      237.
Louis (le roi de Bavire),      64.

M

Macartney (lord),      290.
Mac Mahon,      14, 90, 180, 190, 191, 346, 348.
Magny,      200.
Maherault,      213.
Mantegna,      112.
Marchal,      69.
Marcelin,      83, 81.
Marcre,      297.
Marcotte,      218.
Marguerite,      147.
Marie-Amlie (la reine),      168.
Marie-Thrse,      81.
Marpon,      319.
Marquis,      234, 260.
Mathilde (la princesse),      45, 97, 123, 144, 146, 147, 148, 149, 151,
152, 153, 154, 155, 156, 157, 158, 159. 182, 188, 201, 322, 325.
Meilhac,      342.
Mesnil (du),      190, 300.
Meurice,      31, 33, 86,89, 266.
Michelet,      35, 262.
Michel-Ange,      83, 268.
Mirabeau,      246.
Mitchell (Robert),      45, 46.
Molire,      24.
Monginot,      156.
Monselet,      83.
Montaigne,      210.
Morny (le duc),      76,197, 256, 257, 258.
Murger,      26.
Musset,      88.

N

Nadar,      342.
Napolon Ier,      154, 158, 253, 335.
Napolon III,      14, 45, 46, 74, 157.
Napolon (le prince),      115.
Nigra,      74, 194.

O

Oliphant,      195, 196.
Orlans (le duc),      20.
Orsini,      101.

P

Palikao,      14, 15.
Paris (le comte de),      81, 94, 167, 207.
Paris (la comtesse de),      167.
Pasteur,      163.
Patin,      241, 242, 279.
Plagie,      299, 308, 317, 321, 347.
Pelletan,      51.
Peregallo,      163.
Persigny,      76.
Peyrelongue,      330.
Pfeffel (le comte),      164.
Picard (Ernest),      8, 53, 162, 283, 284, 297.
Pingard,      181, 242.
Platon,      27.
Po,      214.
Popelin (Claudius),      114, 148, 149, 155, 235.
Prarond,      113.
Procope,      50.
Poggi (le comte),      64.
Pouchkine,      29.
Poupart-Davyl,      257.
Pouthior,      283.
Pozzo di Borgo,      218.
Puisaye (le docteur),      155.

R

Radowitz,      228.
Ranc,      207.
Raoul-Duval,      206, 207, 236.
Raoul Rigault (pre),      308.
Raphal,      21.
Rognard,      242.
Regnault (le peintre),      28, 313.
Rembrandt,      258, 268.
Renan,      36, 48, 114, 162, 188, 190, 191, 269, 270, 311.
Riche,      48.
Richelieu (le cardinal),      184.
Ricard,      297.
Ricord,      261.
Ring,      59.
Robin (Charles),      15, 91, 93, 191, 280, 284.
Rochefort,      258.
Rochegrosse,      240.
Rouquette,      319.
Ronsard,      48, 49.
Rops,      81.
Rossini,      262.
Rostchild (Mme Alphonse),      67.
Rouher,      14.
Rousseau (Jean-Jacques),      210.
Rousseau (Philippe),      147, 155, 156.
Royer-Collard,      240, 241, 242.
Rubens,      268.

S

Sacy (de),      184.
Saint-Aubin,      280.
Sainte-Beuve,      26, 47, 190, 298.
Saint-Didier (Mme),      167.
Saint-Huberty,      280.
Saint-Paul,      14.
Saint-Seine (le marquis de),      343.
Saint-Simon,      343.
Saint-Vallier,      326.
Saint-Victor,      37, 43, 49, 114, 191, 199, 208, 239, 240, 264, 290, 292.
Sand (Mme),      79.
Sardou,      41, 75, 76, 148.
Say,      297.
Sayounsi (le prince),      227, 262, 328.
Schlosser,      294.
Schumacker,      294, 295.
Scherer,      190, 284.
Schmitz (le gnral),      3, 11, 14, 41, 77, 101.
Scholl,      124.
Scribe,      31.
Socrate,      27.
Sechan,      187.
Svign (Mme de), 162.
Simon (Jules),      53, 54, 78.
Shakespeare,      47.
Sichel (Auguste),      210, 339, 344.
Sichel (Philippe),      212, 273.
Siraudin,      258.
Sophocle,      47.
Stoffel,      98.
Souli (Mlle),      41.
Soult (le marchal),      237.
Soyer,      49.

T

Tacite,      241.
Tagliani,      64,
Taine,      173, 246.
Tardieu,      106, 108, 126.
Teniers,      192.
Theulier,      7.
Thiers,      31, 43, 53, 73, 75, 76, 94, 191, 195, 230, 237, 238, 298, 340.
Tiepolo,      157.
Toulmouche,      113.
Tourguneff,      23, 24, 25, 26, 29, 30, 31, 79, 80, 118, 173, 174, 175,
197, 201, 232, 233, 262, 263, 265, 266, 267, 268, 275, 276, 277, 299, 300,
313, 314, 328, 329.
Trochu,      8, 14, 15.
Tross,      37.
_Truchotte_ (la),      338.
Tsing (le Chinois),      101.
Turgan,      288.

V

Vacquerie,      33, 266.
Valette (Mme de La),      183.
Vallon,      191.
Vaton,      320.
Vauban,      162.
Vaublanc (de),      64.
Vaucanson,      51.
Velasquez,      112.
Vron,      298.
Victor-Amde,      74.
Vidalenc,      7, 210.
Vigoni,      63.
Vigny (Alfred de),      95.
Villle (le ministre),      217.
Villemain,      279.
Villemain (Mme),      279.
Villot,      199.
Voillemot,      122.
Voltaire,      291.
Von der Thann,      55, 63.

W

Watteau,      123, 167.
Waddington,      297.
Worth,      9, 39.

Z

Zeller (Mlle Julie),      149.
Ziem,      13, 17, 18, 19, 20, 21, 22, 23.
Zola,      44, 45, 117, 118, 123, 146, 150, 173, 174, 175, 176, 189, 190,
201, 203, 251, 258, 276, 314, 315, 328, 329.

       *       *       *       *       *

TABLE DES MATIRES


ANNE 1872      1

ANNE 1873      71

ANNE 1874      103

ANNE 1875      169

ANNE 1876      249

ANNE 1877      305

       *       *       *       *       *





End of the Project Gutenberg EBook of Journal des Goncourt (Deuxime srie,
deuxime volume), by Edmond de Goncourt

*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK JOURNAL DES GONCOURT ***

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and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service.  The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541.  Its 501(c)(3) letter is posted at
http://pglaf.org/fundraising.  Contributions to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
permitted by U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
throughout numerous locations.  Its business office is located at
809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
business@pglaf.org.  Email contact links and up to date contact
information can be found at the Foundation's web site and official
page at http://pglaf.org

For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org


Section 4.  Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment.  Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States.  Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements.  We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance.  To
SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
particular state visit http://pglaf.org

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
any statements concerning tax treatment of donations received from
outside the United States.  U.S. laws alone swamp our small staff.

Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
methods and addresses.  Donations are accepted in a number of other
ways including including checks, online payments and credit card
donations.  To donate, please visit: http://pglaf.org/donate


Section 5.  General Information About Project Gutenberg-tm electronic
works.

Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
concept of a library of electronic works that could be freely shared
with anyone.  For thirty years, he produced and distributed Project
Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.


Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
unless a copyright notice is included.  Thus, we do not necessarily
keep eBooks in compliance with any particular paper edition.


Most people start at our Web site which has the main PG search facility:

     http://www.gutenberg.org

This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
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