The Project Gutenberg EBook of Les misrables Tome III, by Victor Hugo

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Title: Les misrables Tome III
       Marius

Author: Victor Hugo

Release Date: January 11, 2006 [EBook #17494]
[This file last updated on September 27, 2010]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LES MISRABLES TOME III ***




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Victor Hugo

LES MISRABLES

Tome III--MARIUS

(1862)




Table des matires


Livre premier--Paris tudi dans son atome

Chapitre I Parvulus
Chapitre II Quelques-uns de ses signes particuliers
Chapitre III Il est agrable
Chapitre IV Il peut tre utile
Chapitre V Ses frontires
Chapitre VI Un peu d'histoire
Chapitre VII Le gamin aurait sa place dans les classifications de l'Inde
Chapitre VIII O on lira un mot charmant du dernier roi
Chapitre IX La vieille me de la Gaule
Chapitre X Ecce Paris, ecce homo
Chapitre XI Railler, rgner
Chapitre XII L'avenir latent dans le peuple
Chapitre XIII Le petit Gavroche


Livre deuxime--Le grand bourgeois

Chapitre I Quatrevingt-dix ans et trente-deux dents
Chapitre II Tel matre, tel logis
Chapitre III Luc-Esprit
Chapitre IV Aspirant centenaire
Chapitre V Basque et Nicolette
Chapitre VI O l'on entrevoit la Magnon et ses deux petits
Chapitre VII Rgle: Ne recevoir personne que le soir
Chapitre VIII Les deux ne font pas la paire


Livre troisime--Le grand-pre et le petit-fils

Chapitre I Un ancien salon
Chapitre II Un des spectres rouges de ce temps-l
Chapitre III _Requiescant_
Chapitre IV Fin du brigand
Chapitre V Utilit d'aller  la messe pour devenir rvolutionnaire
Chapitre VI Ce que c'est que d'avoir rencontrer un marguillier
Chapitre VII Quelque cotillon
Chapitre VIII Marbre contre granit


Livre quatrime--Les amis de l'A B C

Chapitre I Un groupe qui a failli devenir historique
Chapitre II Oraison funbre de Blondeau, par Bossuet
Chapitre III Les tonnements de Marius
Chapitre IV L'arrire-salle du caf Musain
Chapitre V largissement de l'horizon
Chapitre VI _Res angusta_


Livre cinquime--Excellence du malheur

Chapitre I Marius indigent
Chapitre II Marius pauvre
Chapitre III Marius grandi
Chapitre IV M. Mabeuf
Chapitre V Pauvret, bonne voisine de misre
Chapitre VI Le remplaant


Livre sixime--La conjonction de deux toiles

Chapitre I Le sobriquet: mode de formation des noms de familles
Chapitre II _Lux facta est_
Chapitre III Effet de printemps
Chapitre IV Commencement d'une grande maladie
Chapitre V Divers coups de foudre tombent sur mame Bougon
Chapitre VI Fait prisonnier
Chapitre VII Aventures de la lettre U livre aux conjectures
Chapitre VIII Les invalides eux-mmes peuvent tre heureux
Chapitre IX clipse


Livre septime--Patron-minette

Chapitre I Les mines et les mineurs
Chapitre II Le bas-fond
Chapitre III Babet, Gueulemer, Claquesous et Montparnasse
Chapitre IV Composition de la troupe


Livre huitime--Le mauvais pauvre

Chapitre I Marius, cherchant une fille en chapeau, rencontre un
     homme en casquette
Chapitre II Trouvaille
Chapitre III _Quadrifrons_
Chapitre IV Une rose dans la misre
Chapitre V Le judas de la providence
Chapitre VI L'homme fauve au gte
Chapitre VII Stratgie et tactique
Chapitre VIII Le rayon dans le bouge
Chapitre IX Jondrette pleure presque
Chapitre X Tarif des cabriolets de rgie: deux francs l'heure
Chapitre XI Offres de service de la misre  la douleur
Chapitre XII Emploi de la pice de cinq francs de M. Leblanc
Chapitre XIII _Solus cum solo, in loco remoto, non cogitabuntur orare
     pater noster_
Chapitre XIV O un agent de police donne deux coups de poing  un avocat
Chapitre XV Jondrette fait son emplette
Chapitre XVI O l'on retrouvera la chanson sur un air anglais  la mode
     en 1832
Chapitre XVII Emploi de la pice de cinq francs de Marius
Chapitre XVIII Les deux chaises de Marius se font vis--vis
Chapitre XIX Se proccuper des fonds obscurs
Chapitre XX Le guet-apens
Chapitre XXI On devrait toujours commencer par arrter les victimes
Chapitre XXII Le petit qui criait au tome deux




Livre premier--Paris tudi dans son atome




Chapitre I

Parvulus


Paris a un enfant et la fort a un oiseau; l'oiseau s'appelle le
moineau; l'enfant s'appelle le gamin.

Accouplez ces deux ides qui contiennent, l'une toute la fournaise,
l'autre toute l'aurore, choquez ces tincelles, Paris, l'enfance; il en
jaillit un petit tre. _Homuncio_, dirait Plaute.

Ce petit tre est joyeux. Il ne mange pas tous les jours et il va au
spectacle, si bon lui semble, tous les soirs. Il n'a pas de chemise sur
le corps, pas de souliers aux pieds, pas de toit sur la tte; il est
comme les mouches du ciel qui n'ont rien de tout cela. Il a de sept 
treize ans, vit par bandes, bat le pav, loge en plein air, porte un
vieux pantalon de son pre qui lui descend plus bas que les talons, un
vieux chapeau de quelque autre pre qui lui descend plus bas que les
oreilles, une seule bretelle en lisire jaune, court, guette, qute,
perd le temps, culotte des pipes, jure comme un damn, hante le cabaret,
connat des voleurs, tutoie des filles, parle argot, chante des chansons
obscnes, et n'a rien de mauvais dans le coeur. C'est qu'il a dans l'me
une perle, l'innocence, et les perles ne se dissolvent pas dans la boue.
Tant que l'homme est enfant, Dieu veut qu'il soit innocent.

Si l'on demandait  l'norme ville: Qu'est-ce que c'est que cela? elle
rpondrait: C'est mon petit.




Chapitre II

Quelques-uns de ses signes particuliers


Le gamin de Paris, c'est le nain de la gante.

N'exagrons point, ce chrubin du ruisseau a quelquefois une chemise
mais alors il n'en a qu'une; il a quelquefois des souliers, mais alors
ils n'ont point de semelles; il a quelquefois un logis, et il l'aime,
car il y trouve sa mre; mais il prfre la rue, parce qu'il y trouve la
libert. Il a ses jeux  lui, ses malices  lui dont la haine des
bourgeois fait le fond; ses mtaphores  lui; tre mort, cela s'appelle
_manger des pissenlits par la racine;_ ses mtiers  lui, amener des
fiacres, baisser les marchepieds des voitures, tablir des pages d'un
ct de la rue  l'autre dans les grosses pluies, ce qu'il appelle faire
_des ponts des arts_, crier les discours prononcs par l'autorit en
faveur du peuple franais, gratter l'entre-deux des pavs; il a sa
monnaie  lui, qui se compose de tous les petits morceaux de cuivre
faonn qu'on peut trouver sur la voie publique. Cette curieuse monnaie,
qui prend le nom de _loques_, a un cours invariable et fort bien rgl
dans cette petite bohme d'enfants.

Enfin il a sa faune  lui, qu'il observe studieusement dans des coins;
la bte  bon Dieu, le puceron tte-de-mort, le faucheux, le diable,
insecte noir qui menace en tordant sa queue arme de deux cornes. Il a
son monstre fabuleux qui a des cailles sous le ventre et qui n'est pas
un lzard, qui a des pustules sur le dos et qui n'est pas un crapaud,
qui habite les trous des vieux fours  chaux et des puisards desschs,
noir, velu, visqueux, rampant, tantt lent, tantt rapide, qui ne crie
pas, mais qui regarde, et qui est si terrible que personne ne l'a jamais
vu; il nomme ce monstre le sourd. Chercher des sourds dans les
pierres, c'est un plaisir du genre redoutable. Autre plaisir, lever
brusquement un pav, et voir des cloportes. Chaque rgion de Paris est
clbre par les trouvailles intressantes qu'on peut y faire. Il y a des
perce-oreilles dans les chantiers des Ursulines, il y a des mille-pieds
au Panthon, il y a des ttards dans les fosss du Champ de Mars.

Quant  des mots, cet enfant en a comme Talleyrand. Il n'est pas moins
cynique, mais il est plus honnte. Il est dou d'on ne sait quelle
jovialit imprvue; il ahurit le boutiquier de son fou rire. Sa gamme va
gaillardement de la haute comdie  la farce.

Un enterrement passe. Parmi ceux qui accompagnent le mort, il y a un
mdecin.--Tiens, s'crie un gamin, depuis quand les mdecins
reportent-ils leur ouvrage?

Un autre est dans une foule. Un homme grave, orn de lunettes et de
breloques, se retourne indign:--Vaurien, tu viens de prendre la
taille  ma femme.

--Moi, monsieur! fouillez-moi.




Chapitre III

Il est agrable


Le soir, grce  quelques sous qu'il trouve toujours moyen de se
procurer, l'_homuncio_ entre dans un thtre. En franchissant ce seuil
magique, il se transfigure; il tait le gamin, il devient le titi. Les
thtres sont des espces de vaisseaux retourns qui ont la cale en
haut. C'est dans cette cale que le titi s'entasse. Le titi est au gamin
ce que la phalne est  la larve; le mme tre envol et planant. Il
suffit qu'il soit l, avec son rayonnement de bonheur, avec sa puissance
d'enthousiasme et de joie, avec son battement de mains qui ressemble 
un battement d'ailes, pour que cette cale troite, ftide, obscure,
sordide, malsaine, hideuse, abominable, se nomme le Paradis.

Donnez  un tre l'inutile et tez-lui le ncessaire, vous aurez le
gamin.

Le gamin n'est pas sans quelque intuition littraire. Sa tendance, nous
le disons avec la quantit de regret qui convient, ne serait point le
got classique. Il est, de sa nature, peu acadmique. Ainsi, pour donner
un exemple, la popularit de mademoiselle Mars dans ce petit public
d'enfants orageux tait assaisonne d'une pointe d'ironie. Le gamin
l'appelait mademoiselle _Muche_.

Cet tre braille, raille, gouaille, bataille, a des chiffons comme un
bambin et des guenilles comme un philosophe, pche dans l'gout, chasse
dans le cloaque, extrait la gat de l'immondice, fouaille de sa verve
les carrefours, ricane et mord, siffle et chante, acclame et engueule,
tempre Alleluia par Matanturlurette, psalmodie tous les rythmes depuis
le De Profundis jusqu' la Chienlit, trouve sans chercher, sait ce qu'il
ignore, est spartiate jusqu' la filouterie, est fou jusqu' la sagesse,
est lyrique jusqu' l'ordure, s'accroupirait sur l'Olympe, se vautre
dans le fumier et en sort couvert d'toiles. Le gamin de Paris, c'est
Rabelais petit.

Il n'est pas content de sa culotte, s'il n'y a point de gousset de
montre.

Il s'tonne peu, s'effraye encore moins, chansonne les superstitions,
dgonfle les exagrations, blague les mystres, tire la langue aux
revenants, dpotise les chasses, introduit la caricature dans les
grossissements piques. Ce n'est pas qu'il est prosaque; loin de l;
mais il remplace la vision solennelle par la fantasmagorie farce. Si
Adamastor lui apparaissait, le gamin dirait: Tiens! Croquemitaine!




Chapitre IV

Il peut tre utile


Paris commence au badaud et finit au gamin, deux tres dont aucune autre
ville n'est capable; l'acceptation passive qui se satisfait de regarder,
et l'initiative inpuisable; Prudhomme et Fouillou. Paris seul a cela
dans son histoire naturelle. Toute la monarchie est dans le badaud.
Toute l'anarchie est dans le gamin.

Ce ple enfant des faubourgs de Paris vit et se dveloppe, se noue et
se dnoue dans la souffrance, en prsence des ralits sociales et des
choses humaines, tmoin pensif. Il se croit lui-mme insouciant; il ne
l'est pas. Il regarde, prt  rire; prt  autre chose aussi. Qui que
vous soyez qui vous nommez Prjug, Abus, Ignominie, Oppression,
Iniquit, Despotisme, Injustice, Fanatisme, Tyrannie, prenez garde au
gamin bant.

Ce petit grandira.

De quelle argile est-il fait? de la premire fange venue. Une poigne de
boue, un souffle, et voil Adam. Il sufft qu'un dieu passe. Un dieu a
toujours pass sur le gamin. La fortune travaille  ce petit tre. Par
ce mot la fortune, nous entendons un peu l'aventure. Ce pygme ptri 
mme dans la grosse terre commune, ignorant, illettr, ahuri, vulgaire,
populacier, sera-ce un ionien ou un botien? Attendez, _currit rota_,
l'esprit de Paris, ce dmon qui cre les enfants du hasard et les hommes
du destin, au rebours du potier latin, fait de la cruche une amphore.




Chapitre V

Ses frontires


Le gamin aime la ville, il aime aussi la solitude, ayant du sage en lui.
_Urbis amator_, comme Fuscus; _ruris amator_, comme Flaccus.

Errer songeant, c'est--dire flner, est un bon emploi du temps pour le
philosophe; particulirement dans cette espce de campagne un peu
btarde, assez laide, mais bizarre et compose de deux natures, qui
entoure certaines grandes villes, notamment Paris. Observer la banlieue,
c'est observer l'amphibie. Fin des arbres, commencement des toits, fin
de l'herbe, commencement du pav, fin des sillons, commencement des
boutiques, fin des ornires, commencement des passions, fin du murmure
divin, commencement de la rumeur humaine; de l un intrt
extraordinaire.

De l, dans ces lieux peu attrayants, et marqus  jamais par le passant
de l'pithte: _triste_, les promenades, en apparence sans but, du
songeur.

Celui qui crit ces lignes a t longtemps rdeur de barrires  Paris,
et c'est pour lui une source de souvenirs profonds. Ce gazon ras, ces
sentiers pierreux, cette craie, ces marnes, ces pltres, ces pres
monotonies des friches et des jachres, les plants de primeurs des
marachers aperus tout  coup dans un fond, ce mlange du sauvage et du
bourgeois, ces vastes recoins dserts o les tambours de la garnison
tiennent bruyamment cole et font une sorte de bgayement de la
bataille, ces thbades le jour, coupe-gorge la nuit, le moulin
dgingand qui tourne au vent, les roues d'extraction des carrires, les
guinguettes au coin des cimetires, le charme mystrieux des grands murs
sombres coupant carrment d'immenses terrains vagues inonds de soleil
et pleins de papillons, tout cela l'attirait.

Presque personne sur la terre ne connat ces lieux singuliers, la
Glacire, la Cunette, le hideux mur de Grenelle tigr de balles, le
Mont-Parnasse, la Fosse-aux-Loups, les Aubiers sur la berge de la Marne,
Montsouris, la Tombe-Issoire, la Pierre-Plate de Chtillon o il y a une
vieille carrire puise qui ne sert plus qu' faire pousser des
champignons, et que ferme  fleur de terre une trappe en planches
pourries. La campagne de Rome est une ide, la banlieue de Paris en est
une autre; ne voir dans ce que nous offre un horizon rien que des
champs, des maisons ou des arbres, c'est rester  la surface; tous les
aspects des choses sont des penses de Dieu. Le lieu o une plaine fait
sa jonction avec une ville est toujours empreint d'on ne sait quelle
mlancolie pntrante. La nature et l'humanit vous y parlent  la fois.
Les originalits locales y apparaissent.

Quiconque a err comme nous dans ces solitudes contigus  nos faubourgs
qu'on pourrait nommer les limbes de Paris, y a entrevu  et l, 
l'endroit le plus abandonn, au moment le plus inattendu, derrire une
haie maigre ou dans l'angle d'un mur lugubre, des enfants, groups
tumultueusement, ftides, boueux, poudreux, dpenaills, hrisss, qui
jouent  la pigoche couronns de bleuets. Ce sont tous les petits
chapps des familles pauvres. Le boulevard extrieur est leur milieu
respirable; la banlieue leur appartient. Ils y font une ternelle cole
buissonnire. Ils y chantent ingnument leur rpertoire de chansons
malpropres. Ils sont l, ou pour mieux dire, ils existent l, loin de
tout regard, dans la douce clart de mai ou de juin, agenouills autour
d'un trou dans la terre, chassant des billes avec le pouce, se disputant
des liards, irresponsables, envols, lchs, heureux; et, ds qu'ils
vous aperoivent, ils se souviennent qu'ils ont une industrie, et qu'il
leur faut gagner leur vie, et ils vous offrent  vendre un vieux bas de
laine plein de hannetons ou une touffe de lilas. Ces rencontres
d'enfants tranges sont une des grces charmantes, et en mme temps
poignantes, des environs de Paris.

Quelquefois, dans ces tas de garons, il y a des petites
filles,--sont-ce leurs soeurs?--presque jeunes filles, maigres,
fivreuses, gantes de hle, marques de taches de rousseur, coiffes
d'pis de seigle et de coquelicots, gaies, hagardes, pieds nus. On en
voit qui mangent des cerises dans les bls. Le soir on les entend rire.
Ces groupes, chaudement clairs de la pleine lumire de midi ou
entrevus dans le crpuscule, occupent longtemps le songeur, et ces
visions se mlent  son rve.

Paris, centre, la banlieue, circonfrence; voil pour ces enfants toute
la terre. Jamais ils ne se hasardent au del. Ils ne peuvent pas plus
sortir de l'atmosphre parisienne que les poissons ne peuvent sortir de
l'eau. Pour eux,  deux lieues des barrires, il n'y a plus rien. Ivry,
Gentilly, Arcueil, Belleville, Aubervilliers, Mnilmontant
Choisy-le-Roi, Billancourt, Meudon, Issy, Vanves, Svres, Puteaux,
Neuilly, Gennevilliers, Colombes, Romainville, Chatou, Asnires,
Bougival, Nanterre, Enghien, Noisy-le-Sec, Nogent, Gournay, Drancy,
Gonesse, c'est l que finit l'univers.




Chapitre VI

Un peu d'histoire


 l'poque, d'ailleurs presque contemporaine, o se passe l'action de ce
livre, il n'y avait pas, comme aujourd'hui, un sergent de ville  chaque
coin de rue (bienfait qu'il n'est pas temps de discuter); les enfants
errants abondaient dans Paris. Les statistiques donnent une moyenne de
deux cent soixante enfants sans asile ramasss alors annuellement par
les rondes de police dans les terrains non clos, dans les maisons en
construction et sous les arches des ponts. Un de ces nids, rest fameux,
a produit les hirondelles du pont d'Arcole. C'est l, du reste, le
plus dsastreux des symptmes sociaux. Tous les crimes de l'homme
commencent au vagabondage de l'enfant.

Exceptons Paris pourtant. Dans une mesure relative, et nonobstant le
souvenir que nous venons de rappeler, l'exception est juste. Tandis que
dans toute autre grande ville un enfant vagabond est un homme perdu,
tandis que, presque partout, l'enfant livr  lui-mme est en quelque
sorte dvou et abandonn  une sorte d'immersion fatale dans les vices
publics qui dvore en lui l'honntet et la conscience, le gamin de
Paris, insistons-y, si fruste, et si entam  la surface, est
intrieurement  peu prs intact. Chose magnifique  constater et qui
clate dans la splendide probit de nos rvolutions populaires, une
certaine incorruptibilit rsulte de l'ide qui est dans l'air de Paris
comme du sel qui est dans l'eau de l'ocan. Respirer Paris, cela
conserve l'me.

Ce que nous disons l n'te rien au serrement de coeur dont on se sent
pris chaque fois qu'on rencontre un de ces enfants autour desquels il
semble qu'on voie flotter les fils de la famille brise. Dans la
civilisation actuelle, si incomplte encore, ce n'est point une chose
trs anormale que ces fractures de familles se vidant dans l'ombre, ne
sachant plus trop ce que leurs enfants sont devenus, et laissant tomber
leurs entrailles sur la voie publique. De l des destines obscures.
Cela s'appelle, car cette chose triste a fait locution, tre jet sur
le pav de Paris.

Soit dit en passant, ces abandons d'enfants n'taient point dcourags
par l'ancienne monarchie. Un peu d'gypte et de Bohme dans les basses
rgions accommodait les hautes sphres, et faisait l'affaire des
puissants. La haine de l'enseignement des enfants du peuple tait un
dogme.  quoi bon les demi-lumires? Tel tait le mot d'ordre. Or
l'enfant errant est le corollaire de l'enfant ignorant.

D'ailleurs, la monarchie avait quelquefois besoin d'enfants, et alors
elle cumait la rue. Sous Louis XIV, pour ne pas remonter plus haut, le
roi voulait, avec raison, crer une flotte. L'ide tait bonne. Mais
voyons le moyen. Pas de flotte si,  ct du navire  voiles, jouet du
vent, et pour le remorquer au besoin, on n'a pas le navire qui va o il
veut, soit par la rame, soit par la vapeur; les galres taient alors 
la marine ce que sont aujourd'hui les steamers. Il fallait donc des
galres; mais la galre ne se meut que par le galrien; il fallait donc
des galriens. Colbert faisait faire par les intendants de province et
par les parlements le plus de forats qu'il pouvait. La magistrature y
mettait beaucoup de complaisance. Un homme gardait son chapeau sur sa
tte devant une procession, attitude huguenote; on l'envoyait aux
galres. On rencontrait un enfant dans la rue, pourvu qu'il et quinze
ans et qu'il ne st o coucher, on l'envoyait aux galres. Grand rgne;
grand sicle.

Sous Louis XV, les enfants disparaissaient dans Paris; la police les
enlevait, on ne sait pour quel mystrieux emploi. On chuchotait avec
pouvante de monstrueuses conjectures sur les bains de pourpre du roi.
Barbier parle navement de ces choses. Il arrivait parfois que les
exempts,  court d'enfants, en prenaient qui avaient des pres. Les
pres, dsesprs, couraient sus aux exempts. En ce cas-l, le parlement
intervenait, et faisait pendre, qui? Les exempts? Non. Les pres.




Chapitre VII

Le gamin aurait sa place dans les classifications de l'Inde


La gaminerie parisienne est presque une caste. On pourrait dire: n'en
est pas qui veut.

Ce mot, _gamin_, fut imprim pour la premire fois et arriva de la
langue populaire dans la langue littraire en 1834. C'est dans un
opuscule intitul _Claude Gueux_ que ce mot fit son apparition. Le
scandale fut vif. Le mot a pass.

Les lments qui constituent la considration des gamins entre eux sont
trs varis. Nous en avons connu et pratiqu un qui tait fort respect
et fort admir pour avoir vu tomber un homme du haut des tours de
Notre-Dame; un autre, pour avoir russi  pntrer dans l'arrire-cour
o taient momentanment dposes les statues du dme des Invalides et
leur avoir chip du plomb; un troisime, pour avoir vu verser une
diligence; un autre encore, parce qu'il connaissait un soldat qui
avait manqu crever un oeil  un bourgeois.

C'est ce qui explique cette exclamation d'un gamin parisien, piphonme
profond dont le vulgaire rit sans le comprendre:--_Dieu de Dieu! ai-je
du malheur! dire que je n'ai pas encore vu quelqu'un tomber d'un
cinquime!_ (_Ai-je_ se prononce _j'ai-t-y; cinquime_ se prononce
_cintime_.)

Certes, c'est un beau mot de paysan que celui-ci: Pre un tel, votre
femme est morte de sa maladie; pourquoi n'avez-vous pas envoy chercher
de mdecin? Que voulez-vous, monsieur, nous autres pauvres gens, _j'nous
mourons nous-mmes_. Mais si toute la passivit narquoise du paysan est
dans ce mot, toute l'anarchie libre-penseuse du mioche faubourien est, 
coup sr, dans cet autre. Un condamn  mort dans la charrette coute
son confesseur. L'enfant de Paris se rcrie:--_Il parle  son calotin.
Oh! le capon!_

Une certaine audace en matire religieuse rehausse le gamin. tre esprit
fort est important.

Assister aux excutions constitue un devoir. On se montre la guillotine
et l'on rit. On l'appelle de toutes sortes de petits noms:--Fin de la
soupe,--Grognon,--La mre au Bleu (au ciel),--La dernire
bouche,--etc., etc. Pour ne rien perdre de la chose, on escalade les
murs, on se hisse aux balcons, on monte aux arbres, on se suspend aux
grilles, on s'accroche aux chemines. Le gamin nat couvreur comme il
nat marin. Un toit ne lui fait pas plus peur qu'un mt. Pas de fte qui
vaille la Grve. Samson et l'abb Monts sont les vrais noms populaires.
On hue le patient pour l'encourager. On l'admire quelquefois. Lacenaire,
gamin, voyant l'affreux Dautun mourir bravement, a dit ce mot o il y a
un avenir: _J'en tais jaloux_. Dans la gaminerie, on ne connat pas
Voltaire, mais on connat Papavoine. On mle dans la mme lgende les
politiques aux assassins. On a les traditions du dernier vtement de
tous. On sait que Tolleron avait un bonnet de chauffeur, Avril une
casquette de loutre, Louvel un chapeau rond, que le vieux Delaporte
tait chauve et nu-tte, que Castaing tait tout rose et trs joli, que
Bories avait une barbiche romantique, que Jean Martin avait gard ses
bretelles, que Lecouff et sa mre se querellaient.--_Ne vous reprochez
donc pas votre panier_, leur cria un gamin. Un autre, pour voir passer
Debacker, trop petit dans la foule, avise la lanterne du quai et y
grimpe. Un gendarme, de station l, fronce le sourcil.--Laissez-moi
monter, m'sieu le gendarme, dit le gamin. Et pour attendrir l'autorit,
il ajoute: Je ne tomberai pas.--Je m'importe peu que tu tombes, rpond
le gendarme.

Dans la gaminerie, un accident mmorable est fort compt. On parvient
au sommet de la considration s'il arrive qu'on se coupe trs
profondment, jusqu' l'os.

Le poing n'est pas un mdiocre lment de respect. Une des choses que le
gamin dit le plus volontiers, c'est: _Je suis joliment fort, va!_--tre
gaucher vous rend fort enviable. Loucher est une chose estime.




Chapitre VIII

O on lira un mot charmant du dernier roi


L't, il se mtamorphose en grenouille; et le soir,  la nuit tombante,
devant les ponts d'Austerlitz et d'Ina, du haut des trains  charbon et
des bateaux de blanchisseuses, il se prcipite tte baisse dans la
Seine et dans toutes les infractions possibles aux lois de la pudeur et
de la police. Cependant les sergents de ville veillent, et il en rsulte
une situation hautement dramatique qui a donn lieu une fois  un cri
fraternel et mmorable; ce cri, qui fut clbre vers 1830, est un
avertissement stratgique de gamin  gamin; il se scande comme un vers
d'Homre, avec une notation presque aussi inexprimable que la mlope
leusiaque des Panathnes, et l'on y retrouve l'antique voh. Le
voici:--_Oh, Titi, ohe! y a de la grippe, y a de la cogne, prends tes
zardes et va-t'en, psse par l'gout!_

Quelquefois ce moucheron--c'est ainsi qu'il se qualifie lui-mme--sait
lire; quelquefois il sait crire, toujours il sait barbouiller. Il
n'hsite pas  se donner, par on ne sait quel mystrieux enseignement
mutuel, tous les talents qui peuvent tre utiles  la chose publique: de
1815  1830, il imitait le cri du dindon; de 1830  1848, il griffonnait
une poire sur les murailles. Un soir d't, Louis-Philippe, rentrant 
pied, en vit un, tout petit, haut comme cela, qui suait et se haussait
pour charbonner une poire gigantesque sur un des piliers de la grille
de Neuilly; le roi, avec cette bonhomie qui lui venait de Henri IV,
aida le gamin, acheva la poire, et donna un louis  l'enfant en lui
disant: _La poire est aussi l-dessus_. Le gamin aime le hourvari. Un
certain tat violent lui plat. Il excre les curs. Un jour, rue de
l'universit, un de ces jeunes drles faisait un pied de nez  la porte
cochre du numro 69.--Pourquoi fais-tu cela  cette porte? lui demanda
un passant. L'enfant rpondit: Il y a l un cur. C'est l, en effet,
que demeure le nonce du pape. Cependant, quel que soit le voltairianisme
du gamin, si l'occasion se prsente d'tre enfant de choeur, il se peut
qu'il accepte, et dans ce cas il sert la messe poliment. Il y a deux
choses dont il est le Tantale et qu'il dsire toujours sans y atteindre
jamais: renverser le gouvernement et faire recoudre son pantalon.

Le gamin  l'tat parfait possde tous les sergents de ville de Paris,
et sait toujours, lorsqu'il en rencontre un, mettre le nom sous la
figure. Il les dnombre sur le bout du doigt. Il tudie leurs moeurs et
il a sur chacun des notes spciales. Il lit  livre ouvert dans les mes
de la police. Il vous dira couramment et sans broncher:--Un tel est_
tratre;_--un tel est _trs mchant;_--un tel est _grand;_--un tel est
_ridicule;_ (tous ces mots, tratre, mchant, grand, ridicule, ont dans
sa bouche une acception particulire)--celui-ci s'imagine que le
Pont-Neuf est  lui et empche _le monde_ de se promener sur la corniche
en dehors des parapets; celui-l a la manie de tirer les oreilles aux
_personnes_ etc., etc...




Chapitre IX

La vieille me de la Gaule


Il y avait de cet enfant-l dans Poquelin, fils des Halles; il y en
avait dans Beaumarchais. La gaminerie est une nuance de l'esprit
gaulois. Mle au bon sens, elle lui ajoute parfois de la force, comme
l'alcool au vin. Quelquefois elle est dfaut. Homre rabche, soit; on
pourrait dire que Voltaire gamine. Camille Desmoulins tait faubourien.
Championnet, qui brutalisait les miracles, tait sorti du pav de Paris;
il avait, tout petit, _inond les portiques_ de Saint-Jean de Beauvais
et de Saint-Etienne du Mont; il avait assez tutoy la chsse de sainte
Genevive pour donner des ordres  la fiole de saint Janvier.

Le gamin de Paris est respectueux, ironique et insolent. Il a de
vilaines dents parce qu'il est mal nourri et que son estomac souffre, et
de beaux yeux parce qu'il a de l'esprit. Jhovah prsent, il sauterait 
cloche-pied les marches du paradis. Il est fort  la savate. Toutes les
croissances lui sont possibles. Il joue dans le ruisseau et se redresse
par l'meute; son effronterie persiste devant la mitraille; c'tait un
polisson, c'est un hros; ainsi que le petit thbain, il secoue la peau
du lion; le tambour Bara tait un gamin de Paris; il crie: En avant!
comme le cheval de l'criture dit: Vah! et en une minute, il passe du
marmot au gant.

Cet enfant du bourbier est aussi l'enfant de l'idal. Mesurez cette
envergure qui va de Molire  Bara.

Somme toute, et pour tout rsumer d'un mot, le gamin est un tre qui
s'amuse, parce qu'il est malheureux.




Chapitre X

Ecce Paris, ecce homo


Pour tout rsumer encore, le gamin de Paris aujourd'hui, comme autrefois
le _gracculus_ de Rome, c'est le peuple enfant ayant au front la ride du
monde vieux.

Le gamin est une grce pour la nation, et en mme temps une maladie.
Maladie qu'il faut gurir. Comment? Par la lumire.

La lumire assainit.

La lumire allume.

Toutes les gnreuses irradiations sociales sortent de la science, des
lettres, des arts, de l'enseignement. Faites des hommes, faites des
hommes. clairez-les pour qu'ils vous chauffent. Tt ou tard la
splendide question de l'instruction universelle se posera avec
l'irrsistible autorit du vrai absolu; et alors ceux qui gouverneront
sous la surveillance de l'ide franaise auront  faire ce choix: les
enfants de la France, ou les gamins de Paris; des flammes dans la
lumire ou des feux follets dans les tnbres.

Le gamin exprime Paris, et Paris exprime le monde.

Car Paris est un total. Paris est le plafond du genre humain. Toute
cette prodigieuse ville est un raccourci des moeurs mortes et des moeurs
vivantes. Qui voit Paris croit voir le dessous de toute l'histoire avec
du ciel et des constellations dans les intervalles. Paris a un Capitole,
l'Htel de ville, un Parthnon, Notre-Dame, un Mont Aventin, le faubourg
Saint-Antoine, un Asinarium, la Sorbonne, un Panthon, le Panthon, une
Voie Sacre, le boulevard des Italiens, une Tour des Vents, l'opinion;
et il remplace les gmonies par le ridicule. Son majo s'appelle le
faraud, son transtvrin s'appelle le faubourien,son hammal s'appelle le
fort de la halle, son lazzarone s'appelle la pgre, son cockney
s'appelle le gandin. Tout ce qui est ailleurs est  Paris. La poissarde
de Dumarsais peut donner la rplique  la vendeuse d'herbes d'Euripide,
le discobole Vejanus revit dans le danseur de corde Forioso,
Therapontigonus Miles prendrait bras dessus bras dessous le grenadier
Vadeboncoeur, Damasippe le brocanteur serait heureux chez les marchands
de bric--brac, Vincennes empoignerait Socrate tout comme l'Agora
coffrerait Diderot, Grimod de la Reynire a dcouvert le roastbeef au
suif comme Curtillus avait invent le hrisson rti, nous voyons
reparatre sous le ballon de l'arc de l'toile le trapze qui est dans
Plaute, le mangeur d'pes du Poecile rencontr par Apule est avaleur
de sabres sur le Pont-Neuf, le neveu de Rameau et Curculion le parasite
font la paire, Ergasile se ferait prsenter chez Cambacrs par
d'Aigrefeuille; les quatre muscadins de Rome, Alcesimarchus, Phoedromus,
Diabolus et Argirippe descendent de la Courtille dans la chaise de poste
de Labatut; Aulu-Gelle ne s'arrtait pas plus longtemps devant Congrio
que Charles Nodier devant Polichinelle; Marton n'est pas une tigresse,
mais Pardalisca n'tait point un dragon; Pantolabus le loustic blague au
caf anglais Nomentanus le viveur, Hermogne est tnor aux
Champs-lyses, et, autour de lui, Thrasius le gueux, vtu en Bobche,
fait la qute; l'importun qui vous arrte aux Tuileries par le bouton de
votre habit vous fait rpter aprs deux mille ans l'apostrophe de
Thesprion: _quis properantem me prehendit pallio_? le vin de Suresnes
parodie le vin d'Albe, le rouge bord de Desaugiers fait quilibre  la
grande coupe de Balatron, le Pre-Lachaise exhale sous les pluies
nocturnes les mmes lueurs que les Esquilies, et la fosse du pauvre
achete pour cinq ans vaut la bire de louage de l'Esclave.

Cherchez quelque chose que Paris n'ait pas. La cuve de Trophonius ne
contient rien qui ne soit dans le baquet de Mesmer; Ergaphilos
ressuscite dans Cagliostro; le brahmine Vsaphant s'incarne dans le
comte de Saint-Germain; le cimetire de Saint-Mdard fait de tout aussi
bons miracles que la mosque Oumoumi de Damas.

Paris a un sope qui est Mayeux, et une Canidie qui est mademoiselle
Lenormand. Il s'effare comme Delphes aux ralits fulgurantes de la
vision; il fait tourner les tables comme Dodone les trpieds. Il met la
grisette sur le trne comme Rome y met la courtisane; et, somme toute,
si Louis XV est pire que Claude, madame Dubarry vaut mieux que
Messaline. Paris combine dans un type inou, qui a vcu et que nous
avons coudoy, la nudit grecque, l'ulcre hbraque et le quolibet
gascon. Il mle Diogne, Job et Paillasse, habille un spectre de vieux
numros du _Constitutionnel_, et fait Chodruc Duclos.

Bien que Plutarque dise:_ le tyran n'envieillit gure_, Rome, sous Sylla
comme sous Domitien, se rsignait et mettait volontiers de l'eau dans
son vin. Le Tibre tait un Lth, s'il faut en croire l'loge un peu
doctrinaire qu'en faisait Varus Vibiscus: _Contra Gracchos Tiberim
habemus. Bibere Tiberim, id est seditionem oblivisci_. Paris boit un
million de litres d'eau par jour, mais cela ne l'empche pas dans
l'occasion de battre la gnrale et de sonner le tocsin.

 cela prs, Paris est bon enfant. Il accepte royalement tout; il n'est
pas difficile en fait de Vnus; sa callipyge est hottentote; pourvu
qu'il rie, il amnistie; la laideur l'gaye, la difformit le dsopile,
le vice le distrait; soyez drle, et vous pourrez tre un drle;
l'hypocrisie mme, ce cynisme suprme, ne le rvolte pas; il est si
littraire qu'il ne se bouche pas le nez devant Basile, et il ne se
scandalise pas plus de la prire de Tartuffe qu'Horace ne s'effarouche
du hoquet de Priape. Aucun trait de la face universelle ne manque au
profil de Paris. Le bal Mabille n'est pas la danse polymnienne du
Janicule, mais la revendeuse  la toilette y couve des yeux la lorette
exactement comme l'entremetteuse Staphyla guettait la vierge Planesium.
La barrire du Combat n'est pas un Colise, mais on y est froce comme
si Csar regardait. L'htesse syrienne a plus de grce que la mre
Saguet, mais, si Virgile hantait le cabaret romain, David d'Angers,
Balzac et Charlet se sont attabls  la gargote parisienne. Paris rgne.
Les gnies y flamboient, les queues rouges y prosprent. Adona y passe
sur son char aux douze roues de tonnerre et d'clairs; Silne y fait son
entre sur sa bourrique. Silne, lisez Ramponneau.

Paris est synonyme de Cosmos. Paris est Athnes, Rome, Sybaris,
Jrusalem, Pantin. Toutes les civilisations y sont en abrg, toutes les
barbaries aussi. Paris serait bien fch de n'avoir pas une guillotine.

Un peu de place de Grve est bon. Que serait toute cette fte ternelle
sans cet assaisonnement? Nos lois y ont sagement pourvu, et, grce 
elles, ce couperet s'goutte sur ce mardi gras.




Chapitre XI

Railler, rgner


De limite  Paris, point. Aucune ville n'a eu cette domination qui
bafoue parfois ceux qu'elle subjugue. _Vous plaire,  Athniens!_
s'criait Alexandre. Paris fait plus que la loi, il fait la mode; Paris
fait plus que la mode, il fait la routine. Paris peut tre bte si bon
lui semble, il se donne quelquefois ce luxe; alors l'univers est bte
avec lui; puis Paris se rveille, se frotte les yeux, dit: Suis-je
stupide! et clate de rire  la face du genre humain. Quelle merveille
qu'une telle ville! Chose trange que ce grandiose et ce burlesque
fassent bon voisinage, que toute cette majest ne soit pas drange par
toute cette parodie, et que la mme bouche puisse souffler aujourd'hui
dans le clairon du jugement dernier et demain dans la flte  l'oignon!
Paris a une jovialit souveraine. Sa gat est de la foudre et sa farce
tient un sceptre. Son ouragan sort parfois d'une grimace. Ses
explosions, ses journes, ses chefs-d'oeuvre, ses prodiges, ses popes,
vont au bout de l'univers, et ses coq--l'ne aussi. Son rire est une
bouche de volcan qui clabousse toute la terre. Ses lazzis sont des
flammches. Il impose aux peuples ses caricatures aussi bien que son
idal; les plus hauts monuments de la civilisation humaine acceptent ses
ironies et prtent leur ternit  ses polissonneries. Il est superbe;
il a un prodigieux 14 juillet qui dlivre le globe; il fait faire le
serment du Jeu de Paume  toutes les nations; sa nuit du 4 aot dissout
en trois heures mille ans de fodalit; il fait de sa logique le muscle
de la volont unanime; il se multiplie sous toutes les formes du
sublime; il emplit de sa lueur Washington, Kosciusko, Bolivar, Botzaris,
Riego, Bem, Manin, Lopez, John Brown, Garibaldi; il est partout o
l'avenir s'allume,  Boston en 1779,  l'le de Lon en 1820,  Pesth en
1848,  Palerme en 1860; il chuchote le puissant mot d'ordre: _Libert_,
 l'oreille des abolitionnistes amricains groups au bac de Harper's
Ferry, et  l'oreille des patriotes d'Ancne assembls dans l'ombre aux
Archi, devant l'auberge Gozzi, au bord de la mer; il cre Canaris; il
cre Quiroga; il cre Pisacane; il rayonne le grand sur la terre; c'est
en allant o son souffle les pousse que Byron meurt  Missolonghi et que
Mazet meurt  Barcelone; il est tribune sous les pieds de Mirabeau et
cratre sous les pieds de Robespierre; ses livres, son thtre, son
art, sa science, sa littrature, sa philosophie, sont les manuels du
genre humain; il a Pascal, Rgnier, Corneille, Descartes, Jean-Jacques,
Voltaire pour toutes les minutes, Molire pour tous les sicles; il fait
parler sa langue  la bouche universelle, et cette langue devient verbe;
il construit dans tous les esprits l'ide de progrs; les dogmes
librateurs qu'il forge sont pour les gnrations des pes de chevet,
et c'est avec l'me de ses penseurs et de ses potes que sont faits
depuis 1789 tous les hros de tous les peuples; cela ne l'empche pas de
gaminer; et ce gnie norme qu'on appelle Paris, tout en transfigurant
le monde par sa lumire, charbonne le nez de Bouginier au mur du temple
de Thse et crit _Crdeville voleur_ sur les Pyramides.

Paris montre toujours les dents; quand il ne gronde pas, il rit.

Tel est ce Paris. Les fumes de ses toits sont les ides de l'univers.
Tas de boue et de pierres si l'on veut, mais, par-dessus tout, tre
moral. Il est plus que grand, il est immense. Pourquoi? parce qu'il ose.

Oser; le progrs est  ce prix.

Toutes les conqutes sublimes sont plus ou moins des prix de hardiesse.
Pour que la rvolution soit, il ne suffit pas que Montesquieu la
pressente, que Diderot la prche, que Beaumarchais l'annonce, que
Condorcet la calcule, qu'Arouet la prpare, que Rousseau la prmdite;
il faut que Danton l'ose.

Le cri: _Audace!_ est un _Fiat Lux_. Il faut, pour la marche en avant du
genre humain, qu'il y ait sur les sommets en permanence de fires leons
de courage. Les tmrits blouissent l'histoire et sont une des grandes
clarts de l'homme. L'aurore ose quand elle se lve. Tenter, braver,
persister, persvrer, s'tre fidle  soi-mme, prendre corps  corps
le destin, tonner la catastrophe par le peu de peur qu'elle nous fait,
tantt affronter la puissance injuste, tantt insulter la victoire ivre,
tenir bon, tenir tte; voil l'exemple dont les peuples ont besoin, et
la lumire qui les lectrise. Le mme clair formidable va de la torche
de Promthe au brle-gueule de Cambronne.




Chapitre XII

L'avenir latent dans le peuple


Quant au peuple parisien, mme homme fait, il est toujours le gamin;
peindre l'enfant, c'est peindre la ville; et c'est pour cela que nous
avons tudi cet aigle dans ce moineau franc.

C'est surtout dans les faubourgs, insistons-y, que la race parisienne
apparat; l est le pur sang; l est la vraie physionomie; l ce peuple
travaille et souffre, et la souffrance et le travail sont les deux
figures de l'homme. Il y a l des quantits profondes d'tres inconnus
o fourmillent les types les plus tranges depuis le dchargeur de la
Rpe jusqu' l'quarrisseur de Montfaucon. _Fex urbis_, s'crie
Cicron; _mob_, ajoute Burke indign; tourbe, multitude, populace. Ces
mots-l sont vite dits. Mais soit. Qu'importe? qu'est-ce que cela fait
qu'ils aillent pieds nus? Ils ne savent pas lire; tant pis. Les
abandonnerez-vous pour cela? leur ferez-vous de leur dtresse une
maldiction? la lumire ne peut-elle pntrer ces masses? Revenons  ce
cri: Lumire! et obstinons-nous-y! Lumire! lumire!--Qui sait si ces
opacits ne deviendront pas transparentes? les rvolutions ne sont-elles
pas des transfigurations? Allez, philosophes, enseignez, clairez,
allumez, pensez haut, parlez haut, courez joyeux au grand soleil,
fraternisez avec les places publiques, annoncez les bonnes nouvelles,
prodiguez les alphabets, proclamez les droits, chantez les
Marseillaises, semez les enthousiasmes, arrachez des branches vertes aux
chnes. Faites de l'ide un tourbillon. Cette foule peut tre sublime.
Sachons nous servir de ce vaste embrasement des principes et des vertus
qui ptille, clate et frissonne  de certaines heures. Ces pieds nus,
ces bras nus, ces haillons, ces ignorances, ces abjections, ces
tnbres, peuvent tre employs  la conqute de l'idal. Regardez 
travers le peuple et vous apercevrez la vrit. Ce vil sable que vous
foulez aux pieds, qu'on le jette dans la fournaise, qu'il y fonde et
qu'il y bouillonne, il deviendra cristal splendide, et c'est grce  lui
que Galile et Newton dcouvriront les astres.




Chapitre XIII

Le petit Gavroche


Huit ou neuf ans environ aprs les vnements raconts dans la deuxime
partie de cette histoire, on remarquait sur le boulevard du Temple et
dans les rgions du Chteau-d'Eau un petit garon de onze  douze ans
qui et assez correctement ralis cet idal du gamin bauch plus haut,
si, avec le rire de son ge sur les lvres, il n'et pas eu le coeur
absolument sombre et vide. Cet enfant tait bien affubl d'un pantalon
d'homme, mais il ne le tenait pas de son pre, et d'une camisole de
femme, mais il ne la tenait pas de sa mre. Des gens quelconques
l'avaient habill de chiffons par charit. Pourtant il avait un pre et
une mre. Mais son pre ne songeait pas  lui et sa mre ne l'aimait
point. C'tait un de ces enfants dignes de piti entre tous qui ont pre
et mre et qui sont orphelins.

Cet enfant ne se sentait jamais si bien que dans la rue. Le pav lui
tait moins dur que le coeur de sa mre.

Ses parents l'avaient jet dans la vie d'un coup de pied.

Il avait tout bonnement pris sa vole.

C'tait un garon bruyant, blme, leste, veill, goguenard,  l'air
vivace et maladif. Il allait, venait, chantait, jouait  la fayousse,
grattait les ruisseaux, volait un peu, mais comme les chats et les
passereaux, gament, riait quand on l'appelait galopin, se fchait quand
on l'appelait voyou. Il n'avait pas de gte, pas de pain, pas de feu,
pas d'amour; mais il tait joyeux parce qu'il tait libre.

Quand ces pauvres tres sont des hommes, presque toujours la meule de
l'ordre social les rencontre et les broie, mais tant qu'ils sont
enfants, ils chappent, tant petits. Le moindre trou les sauve.

Pourtant, si abandonn que ft cet enfant, il arrivait parfois, tous les
deux ou trois mois, qu'il disait: Tiens, je vais voir maman! Alors il
quittait le boulevard, le Cirque, la porte Saint-Martin, descendait aux
quais, passait les ponts, gagnait les faubourgs, atteignait la
Salptrire, et arrivait o? Prcisment  ce double numro 50-52 que le
lecteur connat,  la masure Gorbeau.

 cette poque, la masure 50-52, habituellement dserte et ternellement
dcore de l'criteau: Chambres  louer, se trouvait, chose rare,
habite par plusieurs individus qui, du reste, comme cela est toujours 
Paris, n'avaient aucun lien ni aucun rapport entre eux. Tous
appartenaient  cette classe indigente qui commence  partir du dernier
petit bourgeois gn et qui se prolonge de misre en misre dans les
bas-fonds de la socit jusqu' ces deux tres auxquels toutes les
choses matrielles de la civilisation viennent aboutir, l'goutier qui
balaye la boue et le chiffonnier qui ramasse les guenilles.

La principale locataire du temps de Jean Valjean tait morte et avait
t remplace par toute pareille. Je ne sais quel philosophe a dit: On
ne manque jamais de vieilles femmes.

Cette nouvelle vieille s'appelait madame Burgon, et n'avait rien de
remarquable dans sa vie qu'une dynastie de trois perroquets, lesquels
avaient successivement rgn sur son me.

Les plus misrables entre ceux qui habitaient la masure taient une
famille de quatre personnes, le pre, la mre et deux filles dj assez
grandes, tous les quatre logs dans le mme galetas, une de ces cellules
dont nous avons dj parl.

Cette famille n'offrait au premier abord rien de trs particulier que
son extrme dnment. Le pre en louant la chambre avait dit s'appeler
Jondrette. Quelque temps aprs son emmnagement qui avait singulirement
ressembl, pour emprunt l'expression mmorable de la principale
locataire,  _l'entre de rien du tout_, ce Jondrette avait dit  cette
femme qui, comme sa devancire, tait en mme temps portire et balayait
l'escalier:--Mre une telle, si quelqu'un venait par hasard demander un
polonais ou un italien, ou peut-tre un espagnol, ce serait moi.

Cette famille tait la famille du joyeux va-nu-pieds. Il y arrivait et
il y trouvait la pauvret, la dtresse, et, ce qui est plus triste,
aucun sourire; le froid dans l'tre et le froid dans les coeurs. Quand
il entrait, on lui demandait:--D'o viens-tu? Il rpondait:--De la rue.
Quand il s'en allait, on lui demandait:--O vas-tu? il rpondait:--Dans
la rue. Sa mre lui disait:--Qu'est-ce que tu viens faire ici?

Cet enfant vivait dans cette absence d'affection comme ces herbes ples
qui viennent dans les caves. Il ne souffrait pas d'tre ainsi et n'en
voulait  personne. Il ne savait pas au juste comment devaient tre un
pre et une mre.

Du reste sa mre aimait ses soeurs.

Nous avons oubli de dire que sur le boulevard du Temple on nommait cet
enfant le petit Gavroche. Pourquoi s'appelait-il Gavroche? Probablement
parce que son pre s'appelait Jondrette.

Casser le fil semble tre l'instinct de certaines familles misrables.

La chambre que les Jondrette habitaient dans la masure Gorbeau tait la
dernire au bout du corridor. La cellule d' ct tait occupe par un
jeune homme trs pauvre qu'on nommait Marius.

Disons ce que c'tait que monsieur Marius.




Livre deuxime--Le grand bourgeois




Chapitre I

Quatrevingt-dix ans et trente-deux dents


Rue Boucherat, rue de Normandie et rue de Saintonge, il existe encore
quelques anciens habitants qui ont gard le souvenir d'un bonhomme
appel M. Gillenormand, et qui en parlent avec complaisance. Ce bonhomme
tait vieux quand ils taient jeunes. Cette silhouette, pour ceux qui
regardent mlancoliquement ce vague fourmillement d'ombres qu'on nomme
le pass, n'a pas encore tout  fait disparu du labyrinthe des rues
voisines du Temple auxquelles, sous Louis XIV, on a attach les noms de
toutes les provinces de France, absolument comme on a donn de nos jours
aux rues du nouveau quartier Tivoli les noms de toutes les capitales
d'Europe; progression, soit dit en passant, o est visible le progrs.

M. Gillenormand, lequel tait on ne peut plus vivant en 1831, tait un
de ces hommes devenus curieux  voir uniquement  cause qu'ils ont
longtemps vcu, et qui sont tranges parce qu'ils ont jadis ressembl 
tout le monde et que maintenant ils ne ressemblent plus  personne.
C'tait un vieillard particulier, et bien vritablement l'homme d'un
autre ge, le vrai bourgeois complet et un peu hautain du dix-huitime
sicle, portant sa bonne vieille bourgeoisie de l'air dont les marquis
portaient leur marquisat. Il avait dpass quatre-vingt-dix ans,
marchait droit, parlait haut, voyait clair, buvait sec, mangeait,
dormait et ronflait. Il avait ses trente-deux dents. Il ne mettait de
lunettes que pour lire. Il tait d'humeur amoureuse, mais disait que
depuis une dizaine d'annes il avait dcidment et tout  fait renonc
aux femmes. Il ne pouvait plus plaire, disait-il; il n'ajoutait pas: Je
suis trop vieux, mais: Je suis trop pauvre. Il disait: Si je n'tais pas
ruin... he!--Il ne lui restait en effet qu'un revenu d'environ quinze
mille livres. Son rve tait de faire un hritage et d'avoir cent mille
francs de rente pour avoir des matresses. Il n'appartenait point, comme
on voit,  cette varit malingre d'octognaires qui, comme M. de
Voltaire, ont t mourants toute leur vie; ce n'tait pas une longvit
de pot fl; ce vieillard gaillard s'tait toujours bien port. Il tait
superficiel, rapide, aisment courrouc. Il entrait en tempte  tout
propos, le plus souvent  contre-sens du vrai. Quand on le contredisait,
il levait la canne; il battait les gens, comme au grand sicle. Il avait
une fille de cinquante ans passs, non marie, qu'il rossait trs fort
quand il se mettait en colre, et qu'il et volontiers fouette. Elle
lui faisait l'effet d'avoir huit ans. Il souffletait nergiquement ses
domestiques et disait: Ah! carogne! Un de ses jurons tait: _Par la
pantoufloche de la pantouflochade!_ Il avait des tranquillits
singulires; il se faisait raser tous les jours par un barbier qui avait
t fou, et qui le dtestait, tant jaloux de M. Gillenormand  cause de
sa femme, jolie barbire coquette. M. Gillenormand admirait son propre
discernement en toute chose, et se dclarait trs sagace; voici un de
ses mots: J'ai, en vrit, quelque pntration; je suis de force 
dire, quand une puce me pique, de quelle femme elle me vient. Les mots
qu'il prononait le plus souvent, c'tait: _l'homme sensible_ et _la
nature_. Il ne donnait pas  ce dernier mot la grande acception que
notre poque lui a rendue. Mais il le faisait entrer  sa faon dans ses
petites satires du coin du feu:--La nature, disait-il, pour que la
civilisation ait un peu de tout, lui donne jusqu' des spcimens de
barbarie amusante. L'Europe a des chantillons de l'Asie et de
l'Afrique, en petit format. Le chat est un tigre de salon, le lzard est
un crocodile de poche. Les danseuses de l'Opra sont des sauvagesses
roses. Elles ne mangent pas les hommes, elles les grugent. Ou bien, les
magiciennes! elles les changent en hutres, et les avalent. Les carabes
ne laissent que les os, elles ne laissent que l'caille. Telles sont nos
moeurs. Nous ne dvorons pas, nous rongeons; nous n'exterminons pas,
nous griffons.




Chapitre II

Tel matre, tel logis


Il demeurait au Marais, rue des Filles-du-Calvaire, n 6. La maison
tait  lui. Cette maison a t dmolie et rebtie depuis, et le chiffre
en a probablement t chang dans ces rvolutions de numrotage que
subissent les rues de Paris. Il occupait un vieil et vaste appartement
au premier, entre la rue et des jardins, meubl jusqu'aux plafonds de
grandes tapisseries des Gobelins et de Beauvais reprsentant des
bergerades; les sujets des plafonds et des panneaux taient rpts en
petit sur les fauteuils. Il enveloppait son lit d'un vaste paravent 
neuf feuilles en laque de Coromandel. De longs rideaux diffus pendaient
aux croises et y faisaient de grands plis casss trs magnifiques. Le
jardin immdiatement situ sous ses fentres se rattachait  celle
d'entre elles qui faisait l'angle au moyen d'un escalier de douze ou
quinze marches fort allgrement mont et descendu par ce bonhomme. Outre
une bibliothque contigu  sa chambre, il avait un boudoir auquel il
tenait fort, rduit galant tapiss d'une magnifique tenture de paille
fleurdelyse et fleurie faite sur les galres de Louis XIV et commande
par M. de Vivonne  ses forats pour sa matresse. M. Gillenormand avait
hrit cela d'une farouche grand'tante maternelle, morte centenaire. Il
avait eu deux femmes. Ses manires tenaient le milieu entre l'homme de
cour qu'il n'avait jamais t et l'homme de robe qu'il aurait pu tre.
Il tait gai, et caressant quand il voulait. Dans sa jeunesse, il avait
t de ces hommes qui sont toujours tromps par leur femme et jamais par
leur matresse, parce qu'ils sont  la fois les plus maussades maris et
les plus charmants amants qu'il y ait. Il tait connaisseur en peinture.
Il avait dans sa chambre un merveilleux portrait d'on ne sait qui, peint
par Jordaens, fait  grands coups de brosse, avec des millions de
dtails,  la faon fouillis et comme au hasard. Le vtement de M.
Gillenormand n'tait pas l'habit Louis XV, ni mme l'habit Louis XVI;
c'tait le costume des incroyables du Directoire. Il s'tait cru tout
jeune jusque-l et avait suivi les modes. Son habit tait en drap lger,
avec de spacieux revers, une longue queue de morue et de larges boutons
d'acier. Avec cela la culotte course et les souliers  boucles. Il
mettait toujours les mains dans ses goussets. Il disait avec autorit:
_La Rvolution franaise est un tas de chenapans_.




Chapitre III

Luc-Esprit


 l'ge de seize ans, un soir,  l'Opra, il avait eu l'honneur d'tre
lorgn  la fois par deux beauts alors mres et clbres et chantes
par Voltaire, la Camargo et la Sall. Pris entre deux feux, il avait
fait une retraite hroque vers une petite danseuse, fillette appele
Nahenry, qui avait seize ans comme lui, obscure comme un chat, et dont
il tait amoureux. Il abondait en souvenirs. Il s'criait:--Qu'elle
tait jolie, cette Guimard-Guimardini-Guimardinette, la dernire fois
que je l'ai vue  Longchamps, frise en sentiments soutenus, avec ses
venez-y-voir en turquoises, sa robe couleur de gens nouvellement
arrivs, et son manchon d'agitation!--Il avait port dans son
adolescence une veste de Nain-Londrin dont il parlait volontiers et avec
effusion.--J'tais vtu comme un turc du Levant levantin, disait-il. Mme
de Boufflers, l'ayant vu par hasard quand il avait vingt ans, l'avait
qualifi un fol charmant. Il se scandalisait de tous les noms qu'il
voyait dans la politique et au pouvoir, les trouvant bas et bourgeois.
Il lisait les journaux, _les papiers nouvelles, les gazettes_, comme il
disait, en touffant des clats de rire. Oh! disait-il, quelles sont ces
gens-l! Corbire! Humann! Casimir-Perier! cela vous est ministre. Je me
figure ceci dans un journal: M. Gillenormand, ministre! ce serait farce.
Eh bien! ils sont si btes que a irait! Il appelait allgrement toutes
choses par le mot propre ou malpropre et ne se gnait pas devant les
femmes. Il disait des grossirets, des obscnits et des ordures avec
je ne sais quoi de tranquille et de peu tonn qui tait lgant.
C'tait le sans-faon de son sicle. Il est  remarquer que le temps des
priphrases en vers a t le temps des crudits en prose. Son parrain
avait prdit qu'il serait un homme de gnie, et lui avait donn ces deux
prnoms significatifs: Luc-Esprit.




Chapitre IV

Aspirant centenaire


Il avait eu des prix en son enfance au collge de Moulins o il tait
n, et il avait t couronn de la main du duc de Nivernais qu'il
appelait le duc de Nevers. Ni la Convention ni la mort de Louis XVI, ni
Napolon, ni le retour des Bourbons, rien n'avait pu effacer le souvenir
de ce couronnement. _Le duc de Nevers_ tait pour lui la grande figure
du sicle. Quel charmant grand seigneur, disait-il, et qu'il avait bon
air avec son cordon bleu! Aux yeux de M. Gillenormand, Catherine II
avait rpar le crime du partage de la Pologne en achetant pour trois
mille roubles le secret de l'lixir d'or  Bestuchef. L-dessus, il
s'animait:--L'lixir d'or, s'criait-il, la teinture jaune de Bestuchef,
les gouttes du gnral Lamotte, c'tait, au dix-huitime sicle,  un
louis le flacon d'une demi-once, le grand remde aux catastrophes de
l'amour, la panace contre Vnus. Louis XV en envoyait deux cents
flacons au pape.--On l'et fort exaspr et mis hors des gonds si on lui
et dit que l'lixir d'or n'est autre chose que le perchlorure de fer.
M. Gillenormand adorait les Bourbons et avait en horreur 1789; il
racontait sans cesse de quelle faon il s'tait sauv dans la Terreur,
et comment il lui avait fallu bien de la gat et bien de l'esprit pour
ne pas avoir la tte coupe. Si quelque jeune homme s'avisait de faire
devant lui l'loge de la Rpublique, il devenait bleu et s'irritait 
s'vanouir. Quelquefois il faisait allusion  son ge de quatrevingt-dix
ans, et disait: _J'espre bien que je ne verrai pas deux fois
quatrevingt-treize_. D'autres fois, il signifiait aux gens qu'il
entendait vivre cent ans.




Chapitre V

Basque et Nicolette


Il avait des thories. En voici une: Quand un homme aime passionnment
les femmes, et qu'il a lui-mme une femme  lui dont il se soucie peu,
laide, revche, lgitime, pleine de droits, juche sur le code et
jalouse au besoin, il n'a qu'une faon de s'en tirer et d'avoir la paix,
c'est de laisser  sa femme les cordons de la bourse. Cette abdication
le fait libre. La femme s'occupe alors, se passionne au maniement des
espces, s'y vert-de-grise les doigts, entreprend l'lve des mtayers
et le dressage des fermiers, convoque les avous, prside les notaires,
harangue les tabellions, visite les robins, suit les procs, rdige les
baux, dicte les contrats, se sent souveraine, vend, achte, rgle,
jordonne, promet et compromet, lie et rsilie, cde, concde et
rtrocde, arrange, drange, thsaurise, prodigue, elle fait des
sottises, bonheur magistral et personnel, et cela console. Pendant que
son mari la ddaigne, elle a la satisfaction de ruiner son mari. Cette
thorie, M. Gillenormand se l'tait applique, et elle tait devenue son
histoire. Sa femme, la deuxime, avait administr sa fortune de telle
faon qu'il restait  M. Gillenormand, quand un beau jour il se trouva
veuf, juste de quoi vivre, en plaant presque tout en viager, une
quinzaine de mille francs de rente dont les trois quarts devaient
s'teindre avec lui. Il n'avait pas hsit, peu proccup du souci de
laisser un hritage. D'ailleurs il avait vu que les patrimoines avaient
des aventures, et, par exemple, devenaient des _biens nationaux;_ il
avait assist aux avatars du tiers consolid, et il croyait peu au
grand-livre.--_Rue Quincampoix que tout cela_! disait-il. Sa maison de
la rue des Filles-du-Calvaire, nous l'avons dit, lui appartenait. Il
avait deux domestiques, un mle et un femelle. Quand un domestique
entrait chez lui, M. Gillenormand le rebaptisait. Il donnait aux hommes
le nom de leur province: Nmois, Comtois, Poitevin, Picard. Son dernier
valet tait un gros homme fourbu et poussif de cinquante-cinq ans,
incapable de courir vingt pas, mais, comme il tait n  Bayonne, M.
Gillenormand l'appelait Basque. Quant aux servantes, toutes s'appelaient
chez lui Nicolette (mme la Magnon dont il sera question plus loin). Un
jour une fire cuisinire, cordon bleu, de haute race de concierges, se
prsenta.--Combien voulez-vous gagner de gages par mois? lui demanda M.
Gillenormand.--Trente francs.--Comment vous nommez-vous?--Olympie.--Tu
auras cinquante francs, et tu t'appelleras Nicolette.




Chapitre VI

O l'on entrevoit la Magnon et ses deux petits


Chez M. Gillenormand la douleur se traduisait en colre; il tait
furieux d'tre dsespr. Il avait tous les prjugs et prenait toutes
les licences. Une des choses dont il composait son relief extrieur et
sa satisfaction intime, c'tait, nous venons de l'indiquer, d'tre rest
vert galant, et de passer nergiquement pour tel. Il appelait cela avoir
royale renomme. La royale renomme lui attirait parfois de
singulires aubaines. Un jour on apporta chez lui dans une bourriche,
comme une cloyre d'hutres, un gros garon nouveau-n, criant le diable
et dment emmitoufl de langes, qu'une servante chasse six mois
auparavant lui attribuait. M. Gillenormand avait alors ses parfaits
quatrevingt-quatre ans. Indignation et clameur dans l'entourage. Et 
qui cette effronte drlesse esprait-elle faire accroire cela? Quelle
audace! quelle abominable calomnie! M. Gillenormand, lui, n'eut aucune
colre. Il regarda le maillot avec l'aimable sourire d'un bonhomme
flatt de la calomnie, et dit  la cantonade: --Eh bien quoi?
qu'est-ce? qu'y a-t-il? qu'est-ce qu'il y a? vous vous bahissez
bellement, et, en vrit, comme aucunes personnes ignorantes. Monsieur
le duc d'Angoulme, btard de sa majest Charles IX, se maria 
quatrevingt-cinq ans avec une pronnelle de quinze ans, monsieur
Virginal, marquis d'Alluye, frre du cardinal de Sourdis, archevque de
Bordeaux, eut  quatrevingt-trois ans d'une fille de chambre de madame
la prsidente Jacquin un fils, un vrai fils d'amour, qui fut chevalier
de Malte et conseiller d'tat d'pe; un des grands hommes de ce
sicle-ci, l'abb Tabaraud, est fils d'un homme de quatrevingt-sept ans.
Ces choses-l n'ont rien que d'ordinaire. Et la Bible donc! Sur ce, je
dclare que ce petit monsieur n'est pas de moi. Qu'on en prenne soin. Ce
n'est pas sa faute.--Le procd tait dbonnaire. La crature, celle-l
qui se nommait Magnon, lui fit un deuxime envoi l'anne d'aprs.
C'tait encore un garon. Pour le coup, M. Gillenormand capitula. Il
remit  la mre les deux mioches, s'engageant  payer pour leur
entretien quatre-vingts francs par mois,  la condition que ladite mre
ne recommencerait plus. Il ajouta: J'entends que la mre les traite
bien. Je les irai voir de temps en temps. Ce qu'il fit. Il avait eu un
frre prtre, lequel avait t trente-trois ans recteur de l'acadmie de
Poitiers, et tait mort  soixante-dix-neuf ans. _Je l'ai perdu jeune_,
disait-il. Ce frre, dont il est rest peu de souvenir, tait un
paisible avare qui, tant prtre, se croyait oblig de faire l'aumne
aux pauvres qu'il rencontrait, mais il ne leur donnait jamais que des
monnerons ou des sous dmontiss, trouvant ainsi moyen d'aller en enfer
par le chemin du paradis. Quant  M. Gillenormand an, il ne
marchandait pas l'aumne et donnait volontiers, et noblement. Il tait
bienveillant, brusque, charitable, et s'il et t riche, sa pente et
t le magnifique. Il voulait que tout ce qui le concernait ft fait
grandement, mme les friponneries. Un jour, dans une succession, ayant
t dvalis par un homme d'affaires d'une manire grossire et visible,
il jeta cette exclamation solennelle:--Fi! c'est malproprement fait!
j'ai vraiment honte de ces grivelleries. Tout a dgnr dans ce sicle,
mme les coquins. Morbleu! ce n'est pas ainsi qu'on doit voler un homme
de ma sorte. Je suis vol comme dans un bois, mais mal vol. _Sylvae
sint consule dignae!_--il avait eu, nous l'avons dit, deux femmes; de
la premire une fille qui tait reste fille, et de la seconde une autre
fille, morte vers l'ge de trente ans, laquelle avait pous par amour
ou hasard ou autrement un soldat de fortune qui avait servi dans les
armes de la Rpublique et de l'Empire, avait eu la croix  Austerlitz
et avait t fait colonel  Waterloo. _C'est la honte de ma famille_,
disait le vieux bourgeois. Il prenait force tabac, et avait une grce
particulire  chiffonner son jabot de dentelle d'un revers de main. Il
croyait fort peu en Dieu.




Chapitre VII

Rgle: Ne recevoir personne que le soir


Tel tait M. Luc-Esprit Gillenormand, lequel n'avait point perdu ses
cheveux, plutt gris que blancs, et tait toujours coiff en oreilles de
chien. En somme, et avec tout cela, vnrable.

Il tenait du dix-huitime sicle: frivole et grand.

Dans les premires annes de la Restauration, M. Gillenormand, qui tait
encore jeune,--il n'avait que soixante-quatorze ans en 1814,--avait
habit le faubourg Saint-Germain, rue Servandoni, prs Saint-Sulpice. Il
ne s'tait retir au Marais qu'en sortant du monde, bien aprs ses
quatre-vingts ans sonns.

Et en sortant du monde, il s'tait mur dans ses habitudes. La
principale, et o il tait invariable, c'tait de tenir sa porte
absolument ferme le jour, et de ne jamais recevoir qui que ce soit,
pour quelque affaire que ce ft, que le soir. Il dnait  cinq heures,
puis sa porte tait ouverte. C'tait la mode de son sicle, et il n'en
voulait point dmordre.--Le jour est canaille, disait-il, et ne mrite
qu'un volet ferm. Les gens comme il faut allument leur esprit quand le
znith allume ses toiles.--Et il se barricadait pour tout le monde,
ft-ce pour le roi. Vieille lgance de son temps.




Chapitre VIII

Les deux ne font pas la paire


Quant aux deux filles de M. Gillenormand, nous venons d'en parler. Elles
taient nes  dix ans d'intervalle. Dans leur jeunesse elles s'taient
fort peu ressembl, et, par le caractre comme par le visage, avaient
t aussi peu soeurs que possible. La cadette tait une charmante me
tourne vers tout ce qui est lumire, occupe de fleurs, de vers et de
musique, envole dans des espaces glorieux, enthousiaste, thre,
fiance ds l'enfance dans l'idal  une vague figure hroque. L'ane
avait aussi sa chimre; elle voyait dans l'azur un fournisseur, quelque
bon gros munitionnaire bien riche, un mari splendidement bte, un
million fait homme, ou bien, un prfet; les rceptions de la prfecture,
un huissier d'antichambre chane au cou, les bals officiels, les
harangues de la mairie, tre madame la prfte, cela tourbillonnait
dans son imagination. Les deux soeurs s'garaient ainsi, chacune dans
son rve,  l'poque o elles taient jeunes filles. Toutes deux avaient
des ailes, l'une comme un ange, l'autre comme une oie.

Aucune ambition ne se ralise pleinement, ici-bas du moins. Aucun
paradis ne devient terrestre  l'poque o nous sommes. La cadette avait
pous l'homme de ses songes, mais elle tait morte. L'ane ne s'tait
pas marie.

Au moment o elle fait son entre dans l'histoire que nous racontons,
c'tait une vieille vertu, une prude incombustible, un des nez les plus
pointus et un des esprits les plus obtus qu'on pt voir. Dtail
caractristique: en dehors de la famille troite, personne n'avait
jamais su son petit nom. On l'appelait _mademoiselle Gillenormand
l'ane_.

En fait de cant, mademoiselle Gillenormand l'ane et rendu des points
 une miss. C'tait la pudeur pousse au noir. Elle avait un souvenir
affreux dans sa vie; un jour, un homme avait vu sa jarretire.

L'ge n'avait fait qu'accrotre cette pudeur impitoyable. Sa guimpe
n'tait jamais assez opaque, et ne montait jamais assez haut. Elle
multipliait les agrafes et les pingles l o personne ne songeait 
regarder. Le propre de la pruderie, c'est de mettre d'autant plus de
factionnaires que la forteresse est moins menace.

Pourtant, explique qui pourra ces vieux mystres d'innocence, elle se
laissait embrasser sans dplaisir par un officier de lanciers qui tait
son petit-neveu et qui s'appelait Thodule.

En dpit de ce lancier favoris, l'tiquette: _Prude_, sous laquelle
nous l'avons classe, lui convenait absolument. Mlle Gillenormand tait
une espce d'me crpusculaire. La pruderie est une demi-vertu et un
demi-vice.

Elle ajoutait  la pruderie le bigotisme, doublure assortie. Elle tait
de la confrrie de la Vierge, portait un voile blanc  de certaines
ftes, marmottait des oraisons spciales, rvrait le saint sang,
vnrait le sacr coeur, restait des heures en contemplation devant un
autel rococo-jsuite dans une chapelle ferme au commun des fidles, et
y laissait envoler son me parmi de petites nues de marbre et  travers
de grands rayons de bois dor.

Elle avait une amie de chapelle, vieille vierge comme elle, appele Mlle
Vaubois, absolument hbte, et prs de laquelle Mlle Gillenormand avait
le plaisir d'tre un aigle. En dehors des agnus dei et des ave maria,
Mlle Vaubois n'avait de lumires que sur les diffrentes faons de faire
les confitures. Mlle Vaubois, parfaite en son genre, tait l'hermine de
la stupidit sans une seule tache d'intelligence.

Disons-le, en vieillissant Mlle Gillenormand avait plutt gagn que
perdu. C'est le fait des natures passives. Elle n'avait jamais t
mchante, ce qui est une bont relative; et puis, les annes usent les
angles, et l'adoucissement de la dure lui tait venu. Elle tait triste
d'une tristesse obscure dont elle n'avait pas elle-mme le secret. Il y
avait dans toute sa personne la stupeur d'une vie finie qui n'a pas
commenc.

Elle tenait la maison de son pre. M. Gillenormand avait prs de lui sa
fille comme on a vu que monseigneur Bienvenu avait prs de lui sa soeur.
Ces mnages d'un vieillard et d'une vieille fille ne sont point rares et
ont l'aspect toujours touchant de deux faiblesses qui s'appuient l'une
sur l'autre.

Il y avait en outre dans la maison, entre cette vieille fille et ce
vieillard, un enfant, un petit garon toujours tremblant et muet devant
M. Gillenormand. M. Gillenormand ne parlait jamais  cet enfant que
d'une voix svre et quelquefois la canne leve:--_Ici!
monsieur!--Maroufle, polisson, approchez!--Rpondez, drle!--Que je vous
voie, vaurien!_ etc., etc. Il l'idoltrait.

C'tait son petit-fils. Nous retrouverons cet enfant.




Livre troisime--Le grand-pre et le petit-fils




Chapitre I

Un ancien salon


Lorsque M. Gillenormand habitait la rue Servandoni, il hantait plusieurs
salons trs bons et trs nobles. Quoique bourgeois, M. Gillenormand
tait reu. Comme il avait deux fois de l'esprit, d'abord l'esprit qu'il
avait, ensuite l'esprit qu'on lui prtait, on le recherchait mme, et on
le ftait. Il n'allait nulle part qu' la condition d'y dominer. Il est
des gens qui veulent  tout prix l'influence et qu'on s'occupe d'eux; l
o ils ne peuvent tre oracles, ils se font loustics. M. Gillenormand
n'tait pas de cette nature; sa domination dans les salons royalistes
qu'il frquentait ne cotait rien  son respect de lui-mme. Il tait
oracle partout. Il lui arrivait de tenir tte  M. de Bonald, et mme 
M. Bengy-Puy-Valle.

Vers 1817, il passait invariablement deux aprs-midi par semaine dans
une maison de son voisinage, rue Frou, chez madame la baronne de T.,
digne et respectable personne dont le mari avait t, sous Louis XVI,
ambassadeur de France  Berlin. Le baron de T., qui de son vivant
donnait passionnment dans les extases et les visions magntiques, tait
mort ruin dans l'migration, laissant, pour toute fortune, en dix
volumes manuscrits relis en maroquin rouge et dors sur tranche, des
mmoires fort curieux sur Mesmer et son baquet. Madame de T. n'avait
point publi les mmoires par dignit, et se soutenait d'une petite
rente, qui avait surnag on ne sait comment. Madame de T. vivait loin de
la cour, _monde fort ml_, disait-elle, dans un isolement noble, fier
et pauvre. Quelques amis se runissaient deux fois par semaine autour de
son feu de veuve et cela constituait un salon royaliste pur. On y
prenait le th, et l'on y poussait, selon que le vent tait  l'lgie
ou au dithyrambe, des gmissements ou des cris d'horreur sur le sicle,
sur la charte, sur les buonapartistes, sur la prostitution du cordon
bleu  des bourgeois, sur le jacobinisme de Louis XVIII, et l'on s'y
entretenait tout bas des esprances que donnait Monsieur, depuis Charles
X.

On y accueillait avec des transports de joie des chansons poissardes o
Napolon tait appel _Nicolas_. Des duchesses, les plus dlicates et
les plus charmantes femmes du monde, s'y extasiaient sur des couplets
comme celui-ci adress aux fdrs:

          _Renfoncez dans vos culottes_
          _Le bout d'chemis' qui vous pend._
          _Qu'on n'dis'pas qu'les patriotes_
          _Ont arbor l'drapeau blanc!_

On s'y amusait  des calembours qu'on croyait terribles,  des jeux de
mots innocents qu'on supposait venimeux,  des quatrains, mme  des
distiques; ainsi sur le ministre Dessolles, cabinet modr dont
faisaient partie MM. Decazes et Deserre:

          _Pour raffermir le trne branl sur sa base,_
          _Il faut changer de sol, et de serre et de case._

Ou bien on y faonnait la liste de la chambre des pairs, chambre
abominablement jacobine, et l'on combinait sur cette liste des
alliances de noms, de manire  faire, par exemple, des phrases comme
celle-ci: _Damas, Sabran, Gouvion Saint-Cyr_. Le tout gament.

Dans ce monde-l on parodiait la Rvolution. On avait je ne sais quelles
vellits d'aiguiser les mmes colres en sens inverse. On chantait son
petit _a ira_:

          _Ah! a ira! a ira! a ira_
          _Les buonapartist' la lanterne!_


Les chansons sont comme la guillotine; elles coupent indiffremment,
aujourd'hui cette tte-ci, demain celle-l. Ce n'est qu'une variante.

Dans l'affaire Fualds, qui est de cette poque, 1816, on prenait parti
pour Bastide et Jausion, parce que Fualds tait buonapartiste. On
qualifiait les libraux, _les frres et amis;_ c'tait le dernier degr
de l'injure.

Comme certains clochers d'glise, le salon de madame la baronne de T.
avait deux coqs. L'un tait M. Gillenormand, l'autre tait le comte de
Lamothe-Valois, duquel on se disait  l'oreille avec une sorte de
considration: _Vous savez? C'est le Lamothe de l'affaire du collier_.
Les partis ont de ces amnisties singulires.

Ajoutons ceci: dans la bourgeoisie, les situations honores
s'amoindrissent par des relations trop faciles; il faut prendre garde 
qui l'on admet; de mme qu'il y a perte de calorique dans le voisinage
de ceux qui ont froid, il y a diminution de considration dans
l'approche des gens mpriss. L'ancien monde d'en haut se tenait
au-dessus de cette loi-l comme de toutes les autres. Marigny, frre de
la Pompadour, a ses entres chez M. le prince de Soubise. Quoique? non,
parce que. Du Barry, parrain de la Vaubernier, est le trs bien venu
chez M. le marchal de Richelieu. Ce monde-l, c'est l'olympe. Mercure
et le prince de Gumne y sont chez eux. Un voleur y est admis, pourvu
qu'il soit dieu.

Le comte de Lamothe qui, en 1815, tait un vieillard de soixante-quinze
ans, n'avait de remarquable que son air silencieux et sentencieux, sa
figure anguleuse et froide, ses manires parfaitement polies, son habit
boutonn jusqu' la cravate, et ses grandes jambes toujours croises
dans un long pantalon flasque couleur de terre de Sienne brle. Son
visage tait de la couleur de son pantalon.

Ce M. de Lamothe tait compt dans ce salon,  cause de sa
clbrit, et, chose trange  dire, mais exacte,  cause du nom de
Valois.

Quant  M. Gillenormand, sa considration tait absolument de bon aloi.
Il faisait autorit. Il avait, tout lger qu'il tait et sans que cela
cott rien  sa gat, une certaine faon d'tre, imposante, digne,
honnte et bourgeoisement altire; et son grand ge s'y ajoutait. On
n'est pas impunment un sicle. Les annes finissent par faire autour
d'une tte un chevellement vnrable.

Il avait en outre de ces mots qui sont tout  fait l'tincelle de la
vieille roche. Ainsi quand le roi de Prusse, aprs avoir restaur Louis
XVIII, vint lui faire visite sous le nom de comte de Ruppin, il fut reu
par le descendant de Louis XIV un peu comme marquis de Brandebourg et
avec l'impertinence la plus dlicate. M. Gillenormand approuva.--_Tous
les rois qui ne sont pas le roi de France_, dit-il, _sont des rois de
province_. On fit un jour devant lui cette demande et cette rponse:--
quoi donc a t condamn le rdacteur du _Courrier franais_?-- tre
suspendu.--_Sus_ est de trop, observa Gillenormand. Des paroles de ce
genre fondent une situation.

 un _te deum_ anniversaire du retour des Bourbons, voyant passer M. de
Talleyrand, il dit: _Voil son excellence le Mal_.

M. Gillenormand venait habituellement accompagn de sa fille, cette
longue mademoiselle qui avait alors pass quarante ans et en semblait
cinquante, et d'un beau petit garon de sept ans, blanc, rose, frais,
avec des yeux heureux et confiants, lequel n'apparaissait jamais dans ce
salon sans entendre toutes les voix bourdonner autour de lui: Qu'il est
joli! quel dommage! pauvre enfant! Cet enfant tait celui dont nous
avons dit un mot tout  l'heure. On l'appelait--pauvre enfant--parce
qu'il avait pour pre un brigand de la Loire.

Ce brigand de la Loire tait ce gendre de M. Gillenormand dont il a dj
t fait mention, et que M. Gillenormand qualifiait _la honte de sa
famille_.




Chapitre II

Un des spectres rouges de ce temps-l


Quelqu'un qui aurait pass  cette poque dans la petite ville de Vernon
et qui s'y serait promen sur ce beau pont monumental auquel succdera
bientt, esprons-le, quelque affreux pont en fil de fer, aurait pu
remarquer, en laissant tomber ses yeux du haut du parapet, un homme
d'une cinquantaine d'annes coiff d'une casquette de cuir, vtu d'un
pantalon et d'une veste de gros drap gris,  laquelle tait cousu
quelque chose de jaune qui avait t un ruban rouge, chauss de sabots,
hl par le soleil, la face presque noire et les cheveux presque blancs,
une large cicatrice sur le front se continuant sur la joue, courb,
vot, vieilli avant l'ge, se promenant  peu prs tous les jours, une
bche et une serpe  la main, dans un de ces compartiments entours de
murs qui avoisinent le pont et qui bordent comme une chane de terrasses
la rive gauche de la Seine, charmants enclos pleins de fleurs desquels
on dirait, s'ils taient beaucoup plus grands: ce sont des jardins, et,
s'ils taient un peu plus petits: ce sont des bouquets. Tous ces enclos
aboutissent par un bout  la rivire et par l'autre  une maison.
L'homme en veste et en sabots dont nous venons de parler habitait vers
1817 le plus troit de ces enclos et la plus humble de ces maisons. Il
vivait l seul, et solitaire, silencieusement et pauvrement, avec une
femme ni jeune, ni vieille, ni belle, ni laide, ni paysanne, ni
bourgeoise, qui le servait. Le carr de terre qu'il appelait son jardin
tait clbre dans la ville pour la beaut des fleurs qu'il y cultivait.
Les fleurs taient son occupation.

 force de travail, de persvrance, d'attention et de seaux d'eau, il
avait russi  crer aprs le crateur, et il avait invent de certaines
tulipes et de certains dahlias qui semblaient avoir t oublis par la
nature. Il tait ingnieux; il avait devanc Soulange Bodin dans la
formation des petits massifs de terre de bruyre pour la culture des
rares et prcieux arbustes d'Amrique et de Chine. Ds le point du jour,
en t, il tait dans ses alles, piquant, taillant, sarclant, arrosant,
marchant au milieu de ses fleurs avec un air de bont, de tristesse et
de douceur, quelquefois rveur et immobile des heures entires, coutant
le chant d'un oiseau dans un arbre, le gazouillement d'un enfant dans
une maison, ou bien les yeux fixs au bout d'un brin d'herbe sur quelque
goutte de rose dont le soleil faisait une escarboucle. Il avait une
table fort maigre, et buvait plus de lait que de vin. Un marmot le
faisait cder, sa servante le grondait. Il tait timide jusqu' sembler
farouche, sortait rarement, et ne voyait personne que les pauvres qui
frappaient  sa porte et son cur, l'abb Mabeuf, bon vieux homme.
Pourtant si des habitants de la ville ou des trangers, les premiers
venus, curieux de voir ses tulipes et ses roses, venaient sonner  sa
petite maison, il ouvrait sa porte en souriant. C'tait le brigand de la
Loire.

Quelqu'un qui, dans le mme temps, aurait lu les mmoires militaires,
les biographies, le _Moniteur_ et les bulletins de la grande Arme,
aurait pu tre frapp d'un nom qui y revient assez souvent, le nom de
Georges Pontmercy. Tout jeune, ce Georges Pontmercy tait soldat au
rgiment de Saintonge. La Rvolution clata. Le rgiment de Saintonge
fit partie de l'arme du Rhin. Car les anciens rgiments de la monarchie
gardrent leurs noms de province, mme aprs la chute de la monarchie,
et ne furent embrigads qu'en 1794. Pontmercy se battit  Spire, 
Worms,  Neustadt,  Turkheim,  Alzey,  Mayence o il tait des deux
cents qui formaient l'arrire-garde de Houchard. Il tint, lui douzime,
contre le corps du prince de Hesse, derrire le vieux rempart
d'Andernach, et ne se replia sur le gros de l'arme que lorsque le canon
ennemi eut ouvert la brche depuis le cordon du parapet jusqu'au talus
de plonge. Il tait sous Klber  Marchiennes et au combat du
Mont-Palissel o il eut le bras cass d'un biscaen. Puis il passa  la
frontire d'Italie, et il fut un des trente grenadiers qui dfendirent
le col de Tende avec Joubert. Joubert en fut nomm adjudant-gnral et
Pontmercy sous-lieutenant. Pontmercy tait  ct de Berthier au milieu
de la mitraille dans cette journe de Lodi qui fit dire  Bonaparte:
_Berthier a t canonnier, cavalier et grenadier_. Il vit son ancien
gnral Joubert tomber  Novi, au moment o, le sabre lev, il criait:
En avant! Ayant t embarqu avec sa compagnie pour les besoins de la
campagne dans une pniche qui allait de Gnes  je ne sais plus quel
petit port de la cte, il tomba dans un gupier de sept ou huit voiles
anglaises. Le commandant gnois voulait jeter les canons  la mer,
cacher les soldats dans l'entre-pont et se glisser dans l'ombre comme
navire marchand. Pontmercy fit frapper les couleurs  la drisse du mt
de pavillon, et passa firement sous le canon des frgates britanniques.
 vingt lieues de l, son audace croissant, avec sa pniche il attaqua
et captura un gros transport anglais qui portait des troupes en Sicile,
si charg d'hommes et de chevaux que le btiment tait bond jusqu'aux
hiloires. En 1805, il tait de cette division Malher qui enleva
Gnzbourg  l'archiduc Ferdinand.  Weltingen, il reut dans ses bras,
sous une grle de balles, le colonel Maupetit bless mortellement  la
tte du 9me dragons. Il se distingua  Austerlitz dans cette admirable
marche en chelons faite sous le feu de l'ennemi. Lorsque la cavalerie
de la garde impriale russe crasa un bataillon du 4me de ligne,
Pontmercy fut de ceux qui prirent la revanche et qui culbutrent cette
garde. L'empereur lui donna la croix. Pontmercy vit successivement faire
prisonniers Wurmser dans Mantoue, Mlas dans Alexandrie, Mack dans Ulm.
Il fit partie du huitime corps de la grande Arme que Mortier
commandait et qui s'empara de Hambourg. Puis il passa dans le 55me de
ligne qui tait l'ancien rgiment de Flandre.  Eylau, il tait dans le
cimetire o l'hroque capitaine Louis Hugo, oncle de l'auteur de ce
livre, soutint seul avec sa compagnie de quatrevingt-trois hommes,
pendant deux heures, tout l'effort de l'arme ennemie. Pontmercy fut un
des trois qui sortirent de ce cimetire vivants. Il fut de Friedland.
Puis il vit Moscou, puis la Brsina, puis Lutzen, Bautzen, Dresde,
Wachau, Leipsick, et les dfils de Gelenhausen; puis Montmirail,
Chteau-Thierry, Craon, les bords de la Marne, les bords de l'Aisne et
la redoutable position de Laon.  Arnay-le-Duc, tant capitaine, il
sabra dix cosaques, et sauva, non son gnral, mais son caporal. Il fut
hach  cette occasion, et on lui tira vingt-sept esquilles rien que du
bras gauche. Huit jours avant la capitulation de Paris, il venait de
permuter avec un camarade et d'entrer dans la cavalerie. Il avait ce
qu'on appelait dans l'ancien rgime _la double-main_, c'est--dire une
aptitude gale  manier, soldat, le sabre ou le fusil, officier, un
escadron ou un bataillon. C'est de cette aptitude, perfectionne par
l'ducation militaire, que sont nes certaines armes spciales, les
dragons, par exemple, qui sont tout ensemble cavaliers et fantassins. Il
accompagna Napolon  l'le d'Elbe.  Waterloo, il tait chef d'escadron
de cuirassiers dans la brigade Dubois. Ce fut lui qui prit le drapeau du
bataillon de Lunebourg. Il vint jeter le drapeau aux pieds de
l'empereur. Il tait couvert de sang. Il avait reu, en arrachant le
drapeau, un coup de sabre  travers le visage. L'empereur, content, lui
cria: _Tu es colonel, tu es baron, tu es officier de la lgion
d'honneur_! Pontmercy rpondit: _Sire, je vous remercie pour ma veuve_.
Une heure aprs, il tombait dans le ravin d'Ohain. Maintenant
qu'tait-ce que ce Georges Pontmercy? C'tait ce mme brigand de la
Loire.

On a dj vu quelque chose de son histoire. Aprs Waterloo, Pontmercy,
tir, on s'en souvient, du chemin creux d'Ohain, avait russi  regagner
l'arme, et s'tait tran d'ambulance en ambulance jusqu'aux
cantonnements de la Loire.

La Restauration l'avait mis  la demi-solde, puis l'avait envoy en
rsidence, c'est--dire en surveillance,  Vernon. Le roi Louis XVIII,
considrant comme non avenu tout ce qui s'tait fait dans les
Cent-Jours, ne lui avait reconnu ni sa qualit d'officier de la lgion
d'honneur, ni son grade de colonel, ni son titre de baron. Lui de son
ct ne ngligeait aucune occasion de signer _le colonel baron
Pontmercy_. Il n'avait qu'un vieil habit bleu, et il ne sortait jamais
sans y attacher la rosette d'officier de la lgion d'honneur. Le
procureur du roi le fit prvenir que le parquet le poursuivrait pour
port illgal de cette dcoration. Quand cet avis lui fut donn par un
intermdiaire officieux, Pontmercy rpondit avec un amer sourire: Je ne
sais point si c'est moi qui n'entends plus le franais, ou si c'est vous
qui ne le parlez plus, mais le fait est que je ne comprends pas.--Puis
il sortit huit jours de suite avec sa rosette. On n'osa point
l'inquiter. Deux ou trois fois le ministre de la guerre et le gnral
commandant le dpartement lui crivirent avec cette suscription: _
monsieur le commandant Pontmercy_. Il renvoya les lettres non
dcachetes. En ce mme moment, Napolon  Sainte-Hlne traitait de la
mme faon les missives de sir Hudson Lowe adresses _au gnral
Bonaparte_. Pontmercy avait fini, qu'on nous passe le mot, par avoir
dans la bouche la mme salive que son empereur.

Il y avait ainsi  Rome des soldats carthaginois prisonniers qui
refusaient de saluer Flaminius et qui avaient un peu de l'me d'Annibal.

Un matin, il rencontra le procureur du roi dans une rue de Vernon, alla
 lui, et lui dit:--Monsieur le procureur du roi, m'est-il permis de
porter ma balafre?

Il n'avait rien, que sa trs chtive demi-solde de chef d'escadron. Il
avait lou  Vernon la plus petite maison qu'il avait pu trouver. Il y
vivait seul, on vient de voir comment. Sous l'Empire, entre deux
guerres, il avait trouv le temps d'pouser mademoiselle Gillenormand.
Le vieux bourgeois, indign au fond, avait consenti en soupirant et en
disant: _Les plus grandes familles y sont forces_. En 1815, madame
Pontmercy, femme du reste de tout point admirable, leve et rare et
digne de son mari, tait morte, laissant un enfant. Cet enfant et t
la joie du colonel dans sa solitude; mais l'aeul avait imprieusement
rclam son petit-fils, dclarant que, si on ne le lui donnait pas, il
le dshriterait. Le pre avait cd dans l'intrt du petit, et, ne
pouvant avoir son enfant, il s'tait mis  aimer les fleurs.

Il avait du reste renonc  tout, ne remuant ni ne conspirant. Il
partageait sa pense entre les choses innocentes qu'il faisait et les
choses grandes qu'il avait faites. Il passait son temps  esprer un
oeillet ou  se souvenir d'Austerlitz.

M. Gillenormand n'avait aucune relation avec son gendre. Le colonel
tait pour lui un bandit, et il tait pour le colonel une ganache.
M. Gillenormand ne parlait jamais du colonel, si ce n'est quelquefois
pour faire des allusions moqueuses  sa baronnie. Il tait
expressment convenu que Pontmercy n'essayerait jamais de voir son fils
ni de lui parler, sous peine qu'on le lui rendt chass et dshrit.
Pour les Gillenormand, Pontmercy tait un pestifr. Ils entendaient
lever l'enfant  leur guise. Le colonel eut tort peut-tre d'accepter
ces conditions, mais il les subit, croyant bien faire et ne sacrifier
que lui. L'hritage du pre Gillenormand tait peu de chose, mais
l'hritage de Mlle Gillenormand ane tait considrable. Cette tante,
reste fille, tait fort riche du ct maternel, et le fils de sa soeur
tait son hritier naturel.

L'enfant, qui s'appelait Marius, savait qu'il avait un pre, mais rien
de plus. Personne ne lui en ouvrait la bouche. Cependant, dans le monde
o son grand-pre le menait, les chuchotements, les demi-mots, les clins
d'yeux, s'taient fait jour  la longue jusque dans l'esprit du petit,
il avait fini par comprendre quelque chose, et comme il prenait
naturellement, par une sorte d'infiltration et de pntration lente, les
ides et les opinions qui taient, pour ainsi dire, son milieu
respirable, il en vint peu  peu  ne songer  son pre qu'avec honte et
le coeur serr.

Pendant qu'il grandissait ainsi, tous les deux ou trois mois, le colonel
s'chappait, venait furtivement  Paris comme un repris de justice qui
rompt son ban, et allait se poster  Saint-Sulpice,  l'heure o la
tante Gillenormand menait Marius  la messe. L, tremblant que la tante
ne se retournt, cach derrire un pilier, immobile, n'osant respirer,
il regardait son enfant. Ce balafr avait peur de cette vieille fille.

De l mme tait venue sa liaison avec le cur de Vernon, M. l'abb
Mabeuf.

Ce digne prtre tait frre d'un marguillier de Saint-Sulpice, lequel
avait plusieurs fois remarqu cet homme contemplant cet enfant, et la
cicatrice qu'il avait sur la joue, et la grosse larme qu'il avait dans
les yeux. Cet homme qui avait si bien l'air d'un homme et qui pleurait
comme une femme avait frapp le marguillier. Cette figure lui tait
reste dans l'esprit. Un jour, tant all  Vernon voir son frre, il
rencontra sur le pont le colonel Pontmercy et reconnut l'homme de
Saint-Sulpice. Le marguillier en parla au cur, et tous deux sous un
prtexte quelconque firent une visite au colonel. Cette visite en amena
d'autres. Le colonel d'abord trs ferm finit par s'ouvrir, et le cur
et le marguillier arrivrent  savoir toute l'histoire, et comment
Pontmercy sacrifiait son bonheur  l'avenir de son enfant. Cela fit que
le cur le prit en vnration et en tendresse, et le colonel de son ct
prit en affection le cur. D'ailleurs, quand d'aventure ils sont
sincres et bons tous les deux, rien ne se pntre et ne s'amalgame plus
aisment qu'un vieux prtre et un vieux soldat. Au fond, c'est le mme
homme. L'un s'est dvou pour la patrie d'en bas, l'autre pour la patrie
d'en haut; pas d'autre diffrence.

Deux fois par an, au 1er janvier et  la Saint-Georges, Marius crivait
 son pre des lettres de devoir que sa tante dictait, et qu'on et dit
copies dans quelque formulaire; c'tait tout ce que tolrait M.
Gillenormand; et le pre rpondait des lettres fort tendres que l'aeul
fourrait dans sa poche sans les lire.




Chapitre III

_Requiescant_


Le salon de madame de T. tait tout ce que Marius Pontmercy connaissait
du monde. C'tait la seule ouverture par laquelle il pt regarder dans
la vie. Cette ouverture tait sombre, et il lui venait par cette lucarne
plus de froid que de chaleur, plus de nuit que de jour. Cet enfant, qui
n'tait que joie et lumire en entrant dans ce monde trange, y devint
en peu de temps triste, et, ce qui est plus contraire encore  cet ge,
grave. Entour de toutes ces personnes imposantes et singulires, il
regardait autour de lui avec un tonnement srieux. Tout se runissait
pour accrotre en lui cette stupeur. Il y avait dans le salon de madame
de T. de vieilles nobles dames trs vnrables qui s'appelaient Mathan,
No, Lvis qu'on prononait Lvi, Cambis qu'on prononait Cambyse. Ces
antiques visages et ces noms bibliques se mlaient dans l'esprit de
l'enfant  son ancien testament qu'il apprenait par coeur, et quand
elles taient l toutes, assises en cercle autour d'un feu mourant, 
peine claires par une lampe voile de vert, avec leurs profils
svres, leurs cheveux gris ou blancs, leurs longues robes d'un autre
ge dont on ne distinguait que les couleurs lugubres, laissant tomber 
de rares intervalles des paroles  la fois majestueuses et farouches, le
petit Marius les considrait avec des yeux effars, croyant voir, non
des femmes, mais des patriarches et des mages, non des tres rels, mais
des fantmes.

 ces fantmes se mlaient plusieurs prtres, habitus de ce salon
vieux, et quelques gentilshommes; le marquis de Sassenaye, secrtaire
des commandements de madame de Berry, le vicomte de Valory, qui publiait
sous le pseudonyme de _Charles-Antoine_ des odes monorimes, le prince de
Beauffremont qui, assez jeune, avait un chef grisonnant et une jolie et
spirituelle femme dont les toilettes de velours carlate  torsades
d'or, fort dcolletes, effarouchaient ces tnbres, le marquis de
Coriolis d'Espinouse, l'homme de France qui savait le mieux la
politesse proportionne, le comte d'Amendre, le bonhomme au menton
bienveillant, et le chevalier de Port-de-Guy, pilier de la bibliothque
du Louvre, dite le cabinet du roi. M. de Port-de-Guy, chauve et plutt
vieilli que vieux, contait qu'en 1793, g de seize ans, on l'avait mis
au bagne comme rfractaire, et ferr avec un octognaire, l'vque de
Mirepoix, rfractaire aussi, mais comme prtre, tandis que lui l'tait
comme soldat. C'tait  Toulon. Leur fonction tait d'aller la nuit
ramasser sur l'chafaud les ttes et les corps des guillotins du jour;
ils emportaient sur leur dos ces troncs ruisselants, et leurs capes
rouges de galriens avaient derrire leur nuque une crote de sang,
sche le matin, humide le soir. Ces rcits tragiques abondaient dans le
salon de madame de T.; et  force d'y maudire Marat, on y applaudissait
Trestaillon. Quelques dputs du genre introuvable y faisaient leur
whist, M. Thibord du Chalard, M. Lemarchant de Gomicourt, et le clbre
railleur de la droite, M. Cornet-Dincourt. Le bailli de Ferrette, avec
ses culottes courtes et ses jambes maigres, traversait quelquefois ce
salon en allant chez M. de Talleyrand. Il avait t le camarade de
plaisir de M. le comte d'Artois, et,  l'inverse d'Aristote accroupi
sous Campaspe, il avait fait marcher la Guimard  quatre pattes, et de
la sorte montr aux sicles un philosophe veng par un bailli.

Quant aux prtres, c'taient l'abb Halma, le mme  qui M. Larose, son
collaborateur  _la Foudre_, disait: _Bah! qui est-ce qui n'a pas
cinquante ans? quelques blancs-becs peut-tre_! l'abb Letourneur,
prdicateur du roi, l'abb Frayssinous, qui n'tait encore ni comte, ni
vque, ni ministre, ni pair, et qui portait une vieille soutane o il
manquait des boutons, et l'abb Keravenant, cur de Saint-Germain des
Prs; plus le nonce du pape, alors monsignor Macchi, archevque de
Nisibi, plus tard cardinal, remarquable par son long nez pensif, et un
autre monsignor ainsi intitul: abbate Palmieri, prlat domestique, un
des sept protonotaires participants du saint-sige, chanoine de
l'insigne basilique librienne, avocat des saints, _postulatore di
santi_, ce qui se rapporte aux affaires de canonisation et signifie 
peu prs matre des requtes de la section du paradis; enfin deux
cardinaux, M. de la Luzerne et M. de Clermont-Tonnerre. M. le cardinal
de la Luzerne tait un crivain et devait avoir, quelques annes plus
tard, l'honneur de signer dans le _Conservateur_ des articles cte 
cte avec Chateaubriand; M. de Clermont-Tonnerre tait archevque de
Toulouse, et venait souvent en villgiature  Paris chez son neveu le
marquis de Tonnerre, qui a t ministre de la marine et de la guerre. Le
cardinal de Clermont-Tonnerre tait un petit vieillard gai montrant ses
bas rouges sous sa soutane trousse; il avait pour spcialit de har
l'encyclopdie et de jouer perdument au billard, et les gens qui, 
cette poque, passaient dans les soirs d't rue Madame, o tait alors
l'htel de Clermont-Tonnerre, s'arrtaient pour entendre le choc des
billes, et la voix aigu du cardinal criant  son conclaviste,
monseigneur Cottret, vque _in partibus_ de Caryste: _Marque, l'abb,
je carambole_. Le cardinal de Clermont-Tonnerre avait t amen chez
madame de T. par son ami le plus intime, M. de Roquelaure, ancien vque
de Senlis et l'un des quarante. M. de Roquelaure tait considrable par
sa haute taille et par son assiduit  l'acadmie;  travers la porte
vitre de la salle voisine de la bibliothque o l'acadmie franaise
tenait alors ses sances, les curieux pouvaient tous les jeudis
contempler l'ancien vque de Senlis, habituellement debout, poudr 
frais, en bas violets, et tournant le dos  la porte, apparemment pour
mieux faire voir son petit collet. Tous ces ecclsiastiques, quoique la
plupart hommes de cour autant qu'hommes d'glise, s'ajoutaient  la
gravit du salon de T., dont cinq pairs de France, le marquis de
Vibraye, le marquis de Talaru, le marquis d'Herbouville, le vicomte
Dambray et le duc de Valentinois, accentuaient l'aspect seigneurial. Ce
duc de Valentinois, quoique prince de Monaco, c'est--dire prince
souverain tranger, avait une si haute ide de la France et de la pairie
qu'il voyait tout  travers elles. C'tait lui qui disait: _Les
cardinaux sont les pairs de France de Rome, les lords sont les pairs de
France d'Angleterre_. Au reste, car il faut en ce sicle que la
rvolution soit partout, ce salon fodal tait, comme nous l'avons dit,
domin par un bourgeois. M. Gillenormand y rgnait.

C'tait l l'essence et la quintessence de la socit parisienne
blanche. On y tenait en quarantaine les renommes, mme royalistes. Il y
a toujours de l'anarchie dans la renomme. Chateaubriand, entrant l,
et fait l'effet du pre Duchne. Quelques rallis pourtant pntraient,
par tolrance, dans ce monde orthodoxe. Le comte Beugnot y tait reu 
correction.

Les salons nobles d'aujourd'hui ne ressemblent plus  ces salons-l.
Le faubourg Saint-Germain d' prsent sent le fagot. Les royalistes de
maintenant sont des dmagogues, disons-le  leur louange.

Chez madame de T., le monde tant suprieur, le got tait exquis et
hautain, sous une grande fleur de politesse. Les habitudes y
comportaient toutes sortes de raffinements involontaires qui taient
l'ancien rgime mme, enterr, mais vivant. Quelques-unes de ces
habitudes, dans le langage surtout, semblaient bizarres. Des
connaisseurs superficiels eussent pris pour province ce qui n'tait que
vtust. On appelait une femme _madame la gnrale. Madame la colonelle_
n'tait pas absolument inusit. La charmante madame de Lon, en souvenir
sans doute des duchesses de Longueville et de Chevreuse, prfrait cette
appellation  son titre de princesse. La marquise de Crquy, elle aussi,
s'tait appele _madame la colonelle_.

Ce fut ce petit haut monde qui inventa aux Tuileries le raffinement de
dire toujours en parlant au roi dans l'intimit _le roi_  la troisime
personne et jamais _votre majest_, la qualification _votre majest_
ayant t souille par l'usurpateur.

On jugeait l les faits et les hommes. On raillait le sicle, ce qui
dispensait de le comprendre. On s'entr'aidait dans l'tonnement. On se
communiquait la quantit de clart qu'on avait. Mathusalem renseignait
pimnide. Le sourd mettait l'aveugle au courant. On dclarait non avenu
le temps coul depuis Coblentz. De mme que Louis XVIII tait, par la
grce de Dieu,  la vingt-cinquime anne de son rgne, les migrs
taient, de droit,  la vingt-cinquime anne de leur adolescence.

Tout tait harmonieux; rien ne vivait trop; la parole tait  peine un
souffle; le journal, d'accord avec le salon, semblait un papyrus. Il y
avait des jeunes gens, mais ils taient un peu morts. Dans
l'antichambre, les livres taient vieillottes. Ces personnages,
compltement passs, taient servis par des domestiques du mme genre.
Tout cela avait l'air d'avoir vcu il y a longtemps, et de s'obstiner
contre le spulcre. Conserver, Conservation, Conservateur, c'tait l 
peu prs tout le dictionnaire. _tre en bonne odeur_, tait la question.
Il y avait en effet des aromates dans les opinions de ces groupes
vnrables, et leurs ides sentaient le vtyver. C'tait un monde momie.
Les matres taient embaums, les valets taient empaills.

Une digne vieille marquise migre et ruine, n'ayant plus qu'une bonne,
continuait de dire: _Mes gens_.

Que faisait-on dans le salon de madame de T.? On tait ultra.

tre ultra; ce mot, quoique ce qu'il reprsente n'ait peut-tre pas
disparu, ce mot n'a plus de sens aujourd'hui. Expliquons-le.

tre ultra, c'est aller au del. C'est attaquer le sceptre au nom du
trne et la mitre au nom de l'autel; c'est malmener la chose qu'on
trane; c'est ruer dans l'attelage; c'est chicaner le bcher sur le
degr de cuisson des hrtiques; c'est reprocher  l'idole son peu
d'idoltrie; c'est insulter par excs de respect; c'est trouver dans le
pape pas assez de papisme, dans le roi pas assez de royaut, et trop de
lumire  la nuit; c'est tre mcontent de l'albtre, de la neige, du
cygne et du lys au nom de la blancheur; c'est tre partisan des choses
au point d'en devenir l'ennemi; c'est tre si fort pour, qu'on est
contre.

L'esprit ultra caractrise spcialement la premire phase de la
Restauration.

Rien dans l'histoire n'a ressembl  ce quart d'heure qui commence 
1814 et qui se termine vers 1820  l'avnement de M. de Villle, l'homme
pratique de la droite. Ces six annes furent un moment extraordinaire, 
la fois brillant et morne, riant et sombre, clair comme par le
rayonnement de l'aube et tout couvert en mme temps des tnbres des
grandes catastrophes qui emplissaient encore l'horizon et s'enfonaient
lentement dans le pass. Il y eut l, dans cette lumire et dans cette
ombre, tout un petit monde nouveau et vieux, bouffon et triste, juvnile
et snile, se frottant les yeux; rien ne ressemble au rveil comme le
retour; groupe qui regardait la France avec humeur et que la France
regardait avec ironie; de bons vieux hiboux marquis plein les rues, les
revenus et les revenants, des ci-devant stupfaits de tout, de braves
et nobles gentilshommes souriant d'tre en France et en pleurant aussi,
ravis de revoir leur patrie, dsesprs de ne plus retrouver leur
monarchie; la noblesse des croisades conspuant la noblesse de l'Empire,
c'est--dire la noblesse de l'pe; les races historiques ayant perdu le
sens de l'histoire; les fils des compagnons de Charlemagne ddaignant
les compagnons de Napolon. Les pes, comme nous venons de le dire, se
renvoyaient l'insulte; l'pe de Fontenoy tait risible et n'tait
qu'une rouillarde; l'pe de Marengo tait odieuse et n'tait qu'un
sabre. Jadis mconnaissait Hier. On n'avait plus le sentiment de ce qui
tait grand, ni le sentiment de ce qui tait ridicule. Il y eut
quelqu'un qui appela Bonaparte Scapin. Ce monde n'est plus. Rien,
rptons-le, n'en reste aujourd'hui. Quand nous en tirons par hasard
quelque figure et que nous essayons de le faire revivre par la pense,
il nous semble trange comme un monde antdiluvien. C'est qu'en effet il
a t lui aussi englouti par un dluge. Il a disparu sous deux
rvolutions. Quels flots que les ides! Comme elles couvrent vite tout
ce qu'elles ont mission de dtruire et d'ensevelir, et comme elles font
promptement d'effrayantes profondeurs!

Telle tait la physionomie des salons de ces temps lointains et candides
o M. Martainville avait plus d'esprit que Voltaire.

Ces salons avaient une littrature et une politique  eux. On y croyait
en Five. M. Agier y faisait loi. On y commentait M. Colnet, le
publiciste bouquiniste du quai Malaquais. Napolon y tait pleinement
Ogre de Corse. Plus tard, l'introduction dans l'histoire de M. le
marquis de Buonaparte, lieutenant gnral des armes du roi, fut une
concession  l'esprit du sicle.

Ces salons ne furent pas longtemps purs. Ds 1818, quelques doctrinaires
commencrent  y poindre, nuance inquitante. La manire de ceux-l
tait d'tre royalistes et de s'en excuser. L o les ultras taient
trs fiers, les doctrinaires taient un peu honteux. Ils avaient de
l'esprit; ils avaient du silence; leur dogme politique tait
convenablement empes de morgue; ils devaient russir. Ils faisaient,
utilement d'ailleurs, des excs de cravate blanche et d'habit boutonn.
Le tort, ou le malheur, du parti doctrinaire a t de crer la jeunesse
vieille. Ils prenaient des poses de sages. Ils rvaient de greffer sur
le principe absolu et excessif un pouvoir tempr. Ils opposaient, et
parfois avec une rare intelligence, au libralisme dmolisseur un
libralisme conservateur. On les entendait dire: Grce pour le
royalisme! il a rendu plus d'un service. Il a rapport la tradition, le
culte, la religion, le respect. Il est fidle, brave, chevaleresque,
aimant, dvou. Il vient mler, quoique  regret, aux grandeurs
nouvelles de la nation les grandeurs sculaires de la monarchie. Il a le
tort de ne pas comprendre la Rvolution, l'Empire, la gloire, la
libert, les jeunes ides, les jeunes gnrations, le sicle. Mais ce
tort qu'il a envers nous, ne l'avons-nous pas quelquefois envers lui? La
Rvolution, dont nous sommes les hritiers, doit avoir l'intelligence de
tout. Attaquer le royalisme, c'est le contre-sens du libralisme. Quelle
faute! et quel aveuglement! La France rvolutionnaire manque de respect
 la France historique, c'est--dire  sa mre, c'est--dire 
elle-mme. Aprs le 5 septembre, on traite la noblesse de la monarchie
comme aprs le 8 juillet on traitait la noblesse de l'Empire. Ils ont
t injustes pour l'aigle, nous sommes injustes pour la fleur de lys. On
veut donc toujours avoir quelque chose  proscrire! Ddorer la couronne
de Louis XIV, gratter l'cusson d'Henri IV, cela est-il bien utile? Nous
raillons M. de Vaublanc qui effaait les N du pont d'Ina! Que
faisait-il donc? Ce que nous faisons. Bouvines nous appartient comme
Marengo. Les fleurs de lys sont  nous comme les N. C'est notre
patrimoine.  quoi bon l'amoindrir? Il ne faut pas plus renier la patrie
dans le pass que dans le prsent. Pourquoi ne pas vouloir toute
l'histoire? Pourquoi ne pas aimer toute la France?

C'est ainsi que les doctrinaires critiquaient et protgeaient le
royalisme, mcontent d'tre critiqu et furieux d'tre protg.

Les ultras marqurent la premire poque du royalisme; la congrgation
caractrisa la seconde.  la fougue succda l'habilet. Bornons ici
cette esquisse.

Dans le cours de ce rcit, l'auteur de ce livre a trouv sur son chemin
ce moment curieux de l'histoire contemporaine; il a d y jeter en
passant un coup d'oeil et retracer quelques-uns des linaments
singuliers de cette socit aujourd'hui inconnue. Mais il le fait
rapidement et sans aucune ide amre ou drisoire. Des souvenirs,
affectueux et respectueux, car ils touchent  sa mre, l'attachent  ce
pass. D'ailleurs, disons-le, ce mme petit monde avait sa grandeur. On
en peut sourire, mais on ne peut ni le mpriser ni le har. C'tait la
France d'autrefois.

Marius Pontmercy fit comme tous les enfants des tudes quelconques.
Quand il sortit des mains de la tante Gillenormand, son grand-pre le
confia  un digne professeur de la plus pure innocence classique. Cette
jeune me qui s'ouvrait passa d'une prude  un cuistre. Marius eut ses
annes de collge, puis il entra  l'cole de droit. Il tait royaliste,
fanatique et austre. Il aimait peu son grand-pre dont la gat et le
cynisme le froissaient, et il tait sombre  l'endroit de son pre.

C'tait du reste un garon ardent et froid, noble, gnreux, fier,
religieux, exalt; digne jusqu' la duret, pur jusqu' la sauvagerie.




Chapitre IV

Fin du brigand


L'achvement des tudes classiques de Marius concida avec la sortie du
monde de M. Gillenormand. Le vieillard dit adieu au faubourg
Saint-Germain et au salon de madame de T., et vint s'tablir au Marais
dans sa maison de la rue des Filles-du-Calvaire. Il avait l pour
domestiques, outre le portier, cette femme de chambre Nicolette qui
avait succd  la Magnon, et ce Basque essouffl et poussif dont il a
t parl plus haut.

En 1827, Marius venait d'atteindre ses dix-sept ans. Comme il rentrait
un soir, il vit son grand-pre qui tenait une lettre  la main.

--Marius, dit M. Gillenormand, tu partiras demain pour Vernon.

--Pourquoi? dit Marius.

--Pour voir ton pre.

Marius eut un tremblement. Il avait song  tout, except  ceci, qu'il
pourrait un jour se faire qu'il et  voir son pre. Rien ne pouvait
tre pour lui plus inattendu, plus surprenant, et, disons-le, plus
dsagrable. C'tait l'loignement contraint au rapprochement. Ce
n'tait pas un chagrin, non, c'tait une corve.

Marius, outre ses motifs d'antipathie politique, tait convaincu que son
pre, le sabreur, comme l'appelait M. Gillenormand dans ses jours de
douceur, ne l'aimait pas; cela tait vident, puisqu'il l'avait
abandonn ainsi et laiss  d'autres. Ne se sentant point aim, il
n'aimait point. Rien de plus simple, se disait-il.

Il fut si stupfait qu'il ne questionna pas M. Gillenormand. Le
grand-pre reprit:

--Il parat qu'il est malade. Il te demande.

Et aprs un silence il ajouta:

--Pars demain matin. Je crois qu'il y a cour des Fontaines une voiture
qui part  six heures et qui arrive le soir. Prends la. Il dit que c'est
press.

Puis il froissa la lettre et la mit dans sa poche. Marius aurait pu
partir le soir mme et tre prs de son pre le lendemain matin. Une
diligence de la rue du Bouloi faisait  cette poque le voyage de Rouen
la nuit et passait par Vernon. Ni M. Gillenormand ni Marius ne songrent
 s'informer.

Le lendemain,  la brune, Marius arrivait  Vernon. Les chandelles
commenaient  s'allumer. Il demanda au premier passant venu: _la maison
de monsieur Pontmercy_. Car dans sa pense il tait de l'avis de la
Restauration, et, lui non plus, ne reconnaissait son pre ni baron ni
colonel.

On lui indiqua le logis. Il sonna; une femme vint lui ouvrir, une petite
lampe  la main.

--Monsieur Pontmercy? dit Marius.

La femme resta immobile.

--Est-ce ici? demanda Marius.

La femme fit de la tte un signe affirmatif.

--Pourrais-je lui parler?

La femme fit un signe ngatif.

--Mais je suis son fils, reprit Marius. Il m'attend.

--Il ne vous attend plus, dit la femme.

Alors il s'aperut qu'elle pleurait.

Elle lui dsigna du doigt la porte d'une salle basse. Il entra.

Dans cette salle qu'clairait une chandelle de suif pose sur la
chemine, il y avait trois hommes, un qui tait debout, un qui tait 
genoux, et un qui tait  terre et en chemise couch tout de son long
sur le carreau. Celui qui tait  terre tait le colonel.

Les deux autres taient un mdecin et un prtre, qui priait.

Le colonel tait depuis trois jours atteint d'une fivre crbrale. Au
dbut de la maladie, ayant un mauvais pressentiment, il avait crit  M.
Gillenormand pour demander son fils. La maladie avait empir. Le soir
mme de l'arrive de Marius  Vernon, le colonel avait eu un accs de
dlire; il s'tait lev de son lit malgr la servante, en criant:--Mon
fils n'arrive pas! je vais au-devant de lui!--Puis il tait sorti de sa
chambre et tait tomb sur le carreau de l'antichambre. Il venait
d'expirer.

On avait appel le mdecin et le cur. Le mdecin tait arriv trop
tard, le cur tait arriv trop tard. Le fils aussi tait arriv trop
tard.

 la clart crpusculaire de la chandelle, on distinguait sur la joue du
colonel gisant et ple une grosse larme qui avait coul de son oeil
mort. L'oeil tait teint, mais la larme n'tait pas sche. Cette
larme, c'tait le retard de son fils.

Marius considra cet homme qu'il voyait pour la premire fois, et pour
la dernire, ce visage vnrable et mle, ces yeux ouverts qui ne
regardaient pas, ces cheveux blancs, ces membres robustes sur lesquels
on distinguait  et l des lignes brunes qui taient des coups de sabre
et des espces d'toiles rouges qui taient des trous de balles. Il
considra cette gigantesque balafre qui imprimait l'hrosme sur cette
face o Dieu avait empreint la bont. Il songea que cet homme tait son
pre et que cet homme tait mort, et il resta froid.

La tristesse qu'il prouvait fut la tristesse qu'il aurait ressentie
devant tout autre homme qu'il aurait vu tendu mort.

Le deuil, un deuil poignant, tait dans cette chambre. La servante se
lamentait dans un coin, le cur priait, et on l'entendait sangloter, le
mdecin s'essuyait les yeux; le cadavre lui-mme pleurait.

Ce mdecin, ce prtre et cette femme regardaient Marius  travers leur
affliction sans dire une parole; c'tait lui qui tait l'tranger.
Marius, trop peu mu, se sentit honteux et embarrass de son attitude;
il avait son chapeau  la main, il le laissa tomber  terre, afin de
faire croire que la douleur lui tait la force de le tenir.

En mme temps il prouvait comme un remords et il se mprisait d'agir
ainsi. Mais tait-ce sa faute? Il n'aimait pas son pre, quoi!

Le colonel ne laissait rien. La vente du mobilier paya  peine
l'enterrement. La servante trouva un chiffon de papier qu'elle remit 
Marius. Il y avait ceci, crit de la main du colonel:

--_Pour mon fils_.--L'empereur m'a fait baron sur le champ de bataille
de Waterloo. Puisque la Restauration me conteste ce titre que j'ai pay
de mon sang, mon fils le prendra et le portera. Il va sans dire qu'il en
sera digne.

Derrire, le colonel avait ajout:

 cette mme bataille de Waterloo, un sergent m'a sauv la vie. Cet
homme s'appelle Thnardier. Dans ces derniers temps, je crois qu'il
tenait une petite auberge dans un village des environs de Paris, 
Chelles ou  Montfermeil. Si mon fils le rencontre, il fera  Thnardier
tout le bien qu'il pourra.

Non par religion pour son pre, mais  cause de ce respect vague de la
mort qui est toujours si imprieux au coeur de l'homme, Marius prit ce
papier et le serra.

Rien ne resta du colonel. M. Gillenormand ft vendre au fripier son pe
et son uniforme. Les voisins dvalisrent le jardin et pillrent les
fleurs rares. Les autres plantes devinrent ronces et broussailles, ou
moururent.

Marius n'tait demeur que quarante-huit heures  Vernon. Aprs
l'enterrement, il tait revenu  Paris et s'tait remis  son droit,
sans plus songer  son pre que s'il n'et jamais vcu. En deux jours le
colonel avait t enterr, et en trois jours oubli.

Marius avait un crpe  son chapeau. Voil tout.




Chapitre V

Utilit d'aller  la messe pour devenir rvolutionnaire


Marius avait gard les habitudes religieuses de son enfance. Un dimanche
qu'il tait all entendre la messe  Saint-Sulpice,  cette mme
chapelle de la Vierge o sa tante le menait quand il tait petit, tant
ce jour-l distrait et rveur plus qu' l'ordinaire, il s'tait plac
derrire un pilier et agenouill, sans y faire attention, sur une chaise
en velours d'Utrecht au dossier de laquelle tait crit ce nom:
_Monsieur Mabeuf, marguillier_. La messe commenait  peine qu'un
vieillard se prsenta et dit  Marius:

--Monsieur, c'est ma place.

Marius s'carta avec empressement, et le vieillard reprit sa chaise.

La messe finie, Marius tait rest pensif  quelques pas; le vieillard
s'approcha de nouveau et lui dit:

--Je vous demande pardon, monsieur, de vous avoir drang tout  l'heure
et de vous dranger encore en ce moment; mais vous avez d me trouver
fcheux, il faut que je vous explique.

--Monsieur, dit Marius, c'est inutile.

--Si! reprit le vieillard, je ne veux pas que vous ayez mauvaise ide de
moi. Voyez-vous, je tiens  cette place. Il me semble que la messe y est
meilleure. Pourquoi? je vais vous le dire. C'est  cette place-l que
j'ai vu venir pendant dix annes, tous les deux ou trois mois
rgulirement, un pauvre brave pre qui n'avait pas d'autre occasion et
pas d'autre manire de voir son enfant, parce que, pour des arrangements
de famille, on l'en empchait. Il venait  l'heure o il savait qu'on
menait son fils  la messe. Le petit ne se doutait pas que son pre
tait l. Il ne savait mme peut-tre pas qu'il avait un pre,
l'innocent! Le pre, lui, se tenait derrire un pilier pour qu'on ne le
vt pas. Il regardait son enfant, et il pleurait. Il adorait ce petit,
ce pauvre homme! J'ai vu cela. Cet endroit est devenu comme sanctifi
pour moi, et j'ai pris l'habitude de venir y entendre la messe. Je le
prfre au banc d'oeuvre o j'aurais droit d'tre comme marguillier.
J'ai mme un peu connu ce malheureux monsieur. Il avait un beau-pre,
une tante riche, des parents, je ne sais plus trop, qui menaaient de
dshriter l'enfant si, lui le pre, il le voyait. Il s'tait sacrifi
pour que son fils ft riche un jour et heureux. On l'en sparait pour
opinion politique. Certainement j'approuve les opinions politiques, mais
il y a des gens qui ne savent pas s'arrter. Mon Dieu! parce qu'un homme
a t  Waterloo, ce n'est pas un monstre; on ne spare point pour cela
un pre de son enfant. C'tait un colonel de Bonaparte. Il est mort, je
crois. Il demeurait  Vernon o j'ai mon frre cur, et il s'appelait
quelque chose comme Pontmarie ou Montpercy....--Il avait, ma foi, un
beau coup de sabre.

--Pontmercy? dit Marius en plissant.

--Prcisment. Pontmercy. Est-ce que vous l'avez connu?

--Monsieur, dit Marius, c'tait mon pre.

Le vieux marguillier joignit les mains, et s'cria:

--Ah! vous tes l'enfant! Oui, c'est cela, ce doit tre un homme 
prsent. Eh bien! pauvre enfant, vous pouvez dire que vous avez eu un
pre qui vous a bien aim!

Marius offrit son bras au vieillard et le ramena jusqu' son logis. Le
lendemain, il dit  M. Gillenormand:

--Nous avons arrang une partie de chasse avec quelques amis.
Voulez-vous me permettre de m'absenter trois jours?

--Quatre! rpondit le grand-pre. Va, amuse-toi.

Et, clignant de l'oeil, il dit bas  sa fille:

--Quelque amourette!




Chapitre VI

Ce que c'est que d'avoir rencontrer un marguillier


O alla Marius, on le verra un peu plus loin.

Marius fut trois jours absent, puis il revint  Paris, alla droit  la
bibliothque de l'cole de droit, et demanda la collection du
_Moniteur_.

Il lut le _Moniteur_, il lut toutes les histoires de la Rpublique et de
l'empire, le _Mmorial de Sainte-Hlne_, tous les mmoires, les
journaux, les bulletins, les proclamations; il dvora tout. La premire
fois qu'il rencontra le nom de son pre dans les bulletins de la grande
Arme, il en eut la fivre toute une semaine. Il alla voir les gnraux
sous lesquels Georges Pontmercy avait servi, entre autres le comte H. Le
marguillier Mabeuf, qu'il tait all revoir, lui avait cont la vie de
Vernon, la retraite du colonel, ses fleurs, sa solitude. Marius arriva 
connatre pleinement cet homme rare, sublime et doux, cette espce de
lion-agneau qui avait t son pre.

Cependant, occup de cette tude qui lui prenait tous ses instants comme
toutes ses penses, il ne voyait presque plus les Gillenormand. Aux
heures des repas, il paraissait; puis on le cherchait, il n'tait plus
l. La tante bougonnait. Le pre Gillenormand souriait. Bah! bah! c'est
le temps des fillettes!--Quelquefois le vieillard ajoutait:--Diable! je
croyais que c'tait une galanterie, il parat que c'est une passion.

C'tait une passion en effet. Marius tait en train d'adorer son pre.

En mme temps un changement extraordinaire se faisait dans ses ides.
Les phases de ce changement furent nombreuses et successives. Comme ceci
est l'histoire de beaucoup d'esprits de notre temps, nous croyons utile
de suivre ces phases pas  pas et de les indiquer toutes.

Cette histoire o il venait de mettre les yeux l'effarait.

Le premier effet fut l'blouissement.

La Rpublique, l'empire, n'avaient t pour lui jusqu'alors que des mots
monstrueux. La Rpublique, une guillotine dans un crpuscule; l'empire,
un sabre dans la nuit. Il venait d'y regarder, et l o il s'attendait 
ne trouver qu'un chaos de tnbres, il avait vu, avec une sorte de
surprise inoue mle de crainte et de joie, tinceler des astres,
Mirabeau, Vergniaud, Saint-Just, Robespierre, Camille Desmoulins,
Danton, et se lever un soleil, Napolon. Il ne savait o il en tait. Il
reculait aveugl de clarts. Peu  peu, l'tonnement pass, il
s'accoutuma  ces rayonnements, il considra les actions sans vertige,
il examina les personnages sans terreur; la rvolution et l'empire se
mirent lumineusement en perspective devant sa prunelle visionnaire; il
vit chacun de ces deux groupes d'vnements et d'hommes se rsumer dans
deux faits normes; la Rpublique dans la souverainet du droit civique
restitue aux masses, l'empire dans la souverainet de l'ide franaise
impose  l'Europe; il vit sortir de la rvolution la grande figure du
peuple et de l'empire la grande figure de la France. Il se dclara dans
sa conscience que tout cela avait t bon.

Ce que son blouissement ngligeait dans cette premire apprciation
beaucoup trop synthtique, nous ne croyons pas ncessaire de l'indiquer
ici. C'est l'tat d'un esprit en marche que nous constatons. Les progrs
ne se font pas tous en une tape. Cela dit, une fois pour toutes, pour
ce qui prcde comme pour ce qui va suivre, nous continuons.

Il s'aperut alors que jusqu' ce moment il n'avait pas plus compris son
pays qu'il n'avait compris son pre. Il n'avait connu ni l'un ni
l'autre, et il avait eu une sorte de nuit volontaire sur les yeux. Il
voyait maintenant; et d'un ct il admirait, de l'autre il adorait.

Il tait plein de regrets, et de remords, et il songeait avec dsespoir
que tout ce qu'il avait dans l'me, il ne pouvait plus le dire
maintenant qu' un tombeau! Oh! si son pre avait exist, s'il l'avait
eu encore, si Dieu dans sa compassion et dans sa bont avait permis que
ce pre ft encore vivant, comme il aurait couru, comme il se serait
prcipit, comme il aurait cri  son pre: Pre! me voici! c'est moi!
j'ai le mme coeur que toi! je suis ton fils! Comme il aurait embrass
sa tte blanche, inond ses cheveux de larmes, contempl sa cicatrice,
press ses mains, ador ses vtements, bais ses pieds! Oh! pourquoi ce
pre tait-il mort si tt, avant l'ge, avant la justice, avant l'amour
de son fils! Marius avait un continuel sanglot dans le coeur qui disait
 tout moment: hlas! En mme temps, il devenait plus vraiment srieux,
plus vraiment grave, plus sr de sa foi et de sa pense.  chaque
instant des lueurs du vrai venaient complter sa raison. Il se faisait
en lui comme une croissance intrieure. Il sentait une sorte
d'agrandissement naturel que lui apportaient ces deux choses, nouvelles
pour lui, son pre et sa patrie.

Comme lorsqu'on a une clef, tout s'ouvrait; il s'expliquait ce qu'il
avait ha, il pntrait ce qu'il avait abhorr; il voyait dsormais
clairement le sens providentiel, divin et humain, des grandes choses
qu'on lui avait appris  dtester et des grands hommes qu'on lui avait
enseign  maudire. Quand il songeait  ses prcdentes opinions, qui
n'taient que d'hier et qui pourtant lui semblaient dj si anciennes,
il s'indignait et il souriait.

De la rhabilitation de son pre il avait naturellement pass  la
rhabilitation de Napolon.

Pourtant, celle-ci, disons-le, ne s'tait point faite sans labeur.

Ds l'enfance on l'avait imbu des jugements du parti de 1814 sur
Bonaparte. Or, tous les prjugs de la Restauration, tous ses intrts,
tous ses instincts, tendaient  dfigurer Napolon. Elle l'excrait
plus encore que Robespierre. Elle avait exploit assez habilement la
fatigue de la nation et la haine des mres. Bonaparte tait devenu une
sorte de monstre presque fabuleux, et, pour le peindre  l'imagination
du peuple qui, comme nous l'indiquions tout  l'heure, ressemble 
l'imagination des enfants, le parti de 1814 faisait apparatre
successivement tous les masques effrayants, depuis ce qui est terrible
en restant grandiose jusqu' ce qui est terrible en devenant grotesque,
depuis Tibre jusqu' Croquemitaine. Ainsi, en parlant de Bonaparte, on
tait libre de sangloter ou de pouffer de rire, pourvu que la haine ft
la basse. Marius n'avait jamais eu--sur cet homme, comme on
l'appelait,--d'autres ides dans l'esprit. Elles s'taient combines
avec la tnacit qui tait dans sa nature. Il y avait en lui tout un
petit homme ttu qui hassait Napolon.

En lisant l'histoire, en l'tudiant surtout dans les documents et les
matriaux, le voile qui couvrait Napolon aux yeux de Marius se dchira
peu  peu. Il entrevit quelque chose d'immense, et souponna qu'il
s'tait tromp jusqu' ce moment sur Bonaparte comme sur tout le reste;
chaque jour il voyait mieux; et il se mit  gravir lentement, pas  pas,
au commencement presque  regret, ensuite avec enivrement et comme
attir par une fascination irrsistible, d'abord les degrs sombres,
puis les degrs vaguement clairs, enfin les degrs lumineux et
splendides de l'enthousiasme.

Une nuit, il tait seul dans sa petite chambre situe sous le toit. Sa
bougie tait allume; il lisait accoud sur sa table  ct de sa
fentre ouverte. Toutes sortes de rveries lui arrivaient de l'espace et
se mlaient  sa pense. Quel spectacle que la nuit! on entend des
bruits sourds sans savoir d'o ils viennent, on voit rutiler comme une
braise Jupiter qui est douze cents fois plus gros que la terre, l'azur
est noir, les toiles brillent, c'est formidable.

Il lisait les bulletins de la grande Arme, ces strophes hroques
crites sur le champ de bataille; il y voyait par intervalles le nom de
son pre, toujours le nom de l'empereur; tout le grand empire lui
apparaissait; il sentait comme une mare qui se gonflait en lui et qui
montait; il lui semblait par moments que son pre passait prs de lui
comme un souffle, et lui parlait  l'oreille; il devenait peu  peu
trange; il croyait entendre les tambours, le canon, les trompettes, le
pas mesur des bataillons, le galop sourd et lointain des cavaleries; de
temps en temps ses yeux se levaient vers le ciel et regardaient luire
dans les profondeurs sans fond les constellations colossales, puis ils
retombaient sur le livre et ils y voyaient d'autres choses colossales
remuer confusment. Il avait le coeur serr. Il tait transport,
tremblant, haletant; tout  coup, sans savoir lui-mme ce qui tait en
lui et  quoi il obissait, il se dressa, tendit ses deux bras hors de
la fentre, regarda fixement l'ombre, le silence, l'infini tnbreux,
l'immensit ternelle, et cria: Vive l'empereur!

 partir de ce moment, tout fut dit. L'ogre de Corse,--l'usurpateur,--le
tyran,--le monstre qui tait l'amant de ses soeurs,--l'histrion qui
prenait des leons de Talma,--l'empoisonneur de Jaffa,--le
tigre,--Buonapart,--tout cela s'vanouit, et fit place dans son esprit
 un vague et clatant rayonnement o resplendissait  une hauteur
inaccessible le ple fantme de marbre de Csar. L'empereur n'avait t
pour son pre que le bien-aim capitaine qu'on admire et pour qui l'on
se dvoue; il fut pour Marius quelque chose de plus. Il fut le
constructeur prdestin du groupe franais succdant au groupe romain
dans la domination de l'univers. Il fut le prodigieux architecte d'un
croulement, le continuateur de Charlemagne, de Louis XI, de Henri IV,
de Richelieu, de Louis XIV et du comit de salut public, ayant sans
doute ses taches, ses fautes et mme son crime, c'est--dire tant
homme; mais auguste dans ses fautes, brillant dans ses taches, puissant
dans son crime. Il fut l'homme prdestin qui avait forc toutes les
nations  dire:--la grande nation. Il fut mieux encore; il fut
l'incarnation mme de la France, conqurant l'Europe par l'pe qu'il
tenait et le monde par la clart qu'il jetait. Marius vit en Bonaparte
le spectre blouissant qui se dressera toujours sur la frontire et qui
gardera l'avenir. Despote, mais dictateur; despote rsultant d'une
Rpublique et rsumant une rvolution. Napolon devint pour lui
l'homme-peuple comme Jsus est l'homme-Dieu.

On le voit,  la faon de tous les nouveaux venus dans une religion, sa
conversion l'enivrait, il se prcipitait dans l'adhsion et il allait
trop loin. Sa nature tait ainsi: une fois sur une pente, il lui tait
presque impossible d'enrayer. Le fanatisme pour l'pe le gagnait et
compliquait dans son esprit l'enthousiasme pour l'ide. Il ne
s'apercevait point qu'avec le gnie, et ple-mle, il admirait la force,
c'est--dire qu'il installait dans les deux compartiments de son
idoltrie, d'un ct ce qui est divin, de l'autre ce qui est brutal. 
plusieurs gards, il s'tait mis  se tromper autrement. Il admettait
tout. Il y a une manire de rencontrer l'erreur en allant  la vrit.
Il avait une sorte de bonne foi violente qui prenait tout en bloc. Dans
la voie nouvelle o il tait entr, en jugeant les torts de l'ancien
rgime comme en mesurant la gloire de Napolon, il ngligeait les
circonstances attnuantes.

Quoi qu'il en ft, un pas prodigieux tait fait. O il avait vu
autrefois la chute de la monarchie, il voyait maintenant l'avnement de
la France. Son orientation tait change. Ce qui avait t le couchant
tait le levant. Il s'tait retourn.

Toutes ces rvolutions s'accomplissaient en lui sans que sa famille s'en
doutt.

Quand, dans ce mystrieux travail, il eut tout  fait perdu son ancienne
peau de bourbonien et d'ultra, quand il eut dpouill l'aristocrate, le
jacobite et le royaliste, lorsqu'il fut pleinement rvolutionnaire,
profondment dmocrate, et presque rpublicain, il alla chez un graveur
du quai des Orfvres et y commanda cent cartes portant ce nom: _le baron
Marius Pontmercy_.

Ce qui n'tait qu'une consquence trs logique du changement qui s'tait
opr en lui, changement dans lequel tout gravitait autour de son pre.
Seulement, comme il ne connaissait personne, et qu'il ne pouvait semer
ces cartes chez aucun portier, il les mit dans sa poche.

Par une autre consquence naturelle,  mesure qu'il se rapprochait de
son pre, de sa mmoire, et des choses pour lesquelles le colonel avait
combattu vingt-cinq ans, il s'loignait de son grand-pre. Nous l'avons
dit, ds longtemps l'humeur de M. Gillenormand ne lui agrait point. Il
y avait dj entre eux toutes les dissonances de jeune homme grave 
vieillard frivole. La gat de Gronte choque et exaspre la mlancolie
de Werther. Tant que les mmes opinions politiques et les mmes ides
leur avaient t communes, Marius s'tait rencontr l avec M.
Gillenormand comme sur un pont. Quand ce pont tomba, l'abme se fit. Et
puis, par-dessus tout, Marius prouvait des mouvements de rvolte
inexprimables en songeant que c'tait M. Gillenormand qui, pour des
motifs stupides, l'avait arrach sans piti au colonel, privant ainsi le
pre de l'enfant et l'enfant du pre.

 force de pit pour son pre, Marius en tait presque venu 
l'aversion pour son aeul.

Rien de cela du reste, nous l'avons dit, ne se trahissait au dehors.
Seulement il tait froid de plus en plus; laconique aux repas, et rare
dans la maison. Quand sa tante l'en grondait, il tait trs doux et
donnait pour prtexte ses tudes, les cours, les examens, des
confrences, etc. Le grand-pre ne sortait pas de son diagnostic
infaillible:--Amoureux! Je m'y connais.

Marius faisait de temps en temps quelques absences.

O va-t-il donc comme cela? demandait la tante.

Dans un de ces voyages, toujours trs courts, il tait all 
Montfermeil pour obir  l'indication que son pre lui avait laisse, et
il avait cherch l'ancien sergent de Waterloo, l'aubergiste Thnardier.
Thnardier avait fait faillite, l'auberge tait ferme, et l'on ne
savait ce qu'il tait devenu. Pour ces recherches, Marius fut quatre
jours hors de la maison.

--Dcidment, dit le grand-pre, il se drange.

On avait cru remarquer qu'il portait sur sa poitrine et sous sa chemise
quelque chose qui tait attach  son cou par un ruban noir.




Chapitre VII

Quelque cotillon


C'tait un arrire-petit-neveu que M. Gillenormand avait du ct
paternel, et qui menait, en dehors de la famille et loin de tous les
foyers domestiques, la vie de garnison. Le lieutenant Thodule
Gillenormand remplissait toutes les conditions voulues pour tre ce
qu'on appelle un joli officier. Il avait une taille de demoiselle, une
faon de traner le sabre victorieuse, et la moustache en croc. Il
venait fort rarement  Paris, si rarement que Marius ne l'avait jamais
vu. Les deux cousins ne se connaissaient que de nom. Thodule tait,
nous croyons l'avoir dit, le favori de la tante Gillenormand, qui le
prfrait parce qu'elle ne le voyait pas. Ne pas voir les gens, cela
permet de leur supposer toutes les perfections.

Un matin, Mlle Gillenormand aine tait rentre chez elle aussi mue que
sa placidit pouvait l'tre. Marius venait encore de demander  son
grand-pre la permission de faire un petit voyage, ajoutant qu'il
comptait partir le soir mme.--Va! avait rpondu le grand-pre, et M.
Gillenormand avait ajout  part en poussant ses deux sourcils vers le
haut de son front: Il dcouche avec rcidive. Mlle Gillenormand tait
remonte dans sa chambre trs intrigue, et avait jet dans l'escalier
ce point d'exclamation: C'est fort! et ce point d'interrogation: Mais o
donc est-ce qu'il va? Elle entrevoyait quelque aventure de coeur plus ou
moins illicite, une femme dans la pnombre, un rendez-vous, un mystre,
et elle n'et pas t fche d'y fourrer ses lunettes. La dgustation
d'un mystre, cela ressemble  la primeur d'un esclandre; les saintes
mes ne dtestent point cela. Il y a dans les compartiments secrets de
la bigoterie quelque curiosit pour le scandale.

Elle tait donc en proie au vague apptit de savoir une histoire.

Pour se distraire de cette curiosit qui l'agitait un peu au del de ses
habitudes, elle s'tait rfugie dans ses talents, et elle s'tait mise
 festonner avec du coton sur du coton une de ces broderies de l'Empire
et de la Restauration o il y a beaucoup de roues de cabriolet. Ouvrage
maussade, ouvrire revche. Elle tait depuis plusieurs heures sur sa
chaise quand la porte s'ouvrit. Mlle Gillenormand leva le nez; le
lieutenant Thodule tait devant elle, et lui faisait le salut
d'ordonnance. Elle poussa un cri de bonheur. On est vieille, on est
prude, on est dvote, on est la tante; mais c'est toujours agrable de
voir entrer dans sa chambre un lancier.

--Toi ici, Thodule! s'cria-t-elle.

--En passant, ma tante.

--Mais embrasse-moi donc.

--Voil! dit Thodule.

Et il l'embrassa. La tante Gillenormand alla  son secrtaire, et
l'ouvrit.

--Tu nous restes au moins toute la semaine?

--Ma tante, je repars ce soir.

--Pas possible!

--Mathmatiquement!

--Reste, mon petit Thodule, je t'en prie.

--Le coeur dit oui, mais la consigne dit non. L'histoire est simple. On
nous change de garnison; nous tions  Melun, on nous met  Gaillon.
Pour aller de l'ancienne garnison  la nouvelle, il faut passer par
Paris. J'ai dit: je vais aller voir ma tante.

--Et voici pour ta peine.

Elle lui mit dix louis dans la main.

--Vous voulez dire pour mon plaisir, chre tante.

Thodule l'embrassa une seconde fois, et elle eut la joie d'avoir le cou
un peu corch par les soutaches de l'uniforme.

--Est-ce que tu fais le voyage  cheval avec ton rgiment? lui
demanda-t-elle.

--Non, ma tante. J'ai tenu  vous voir. J'ai une permission spciale.
Mon Grosseur mne mon cheval; je vais par la diligence. Et  ce propos,
il faut que je vous demande une chose.

--Quoi?

--Mon cousin Marius Pontmercy voyage donc aussi, lui?

--Comment sais-tu cela? fit la tante, subitement chatouille au vif de
la curiosit.

--En arrivant, je suis all  la diligence retenir une place dans le
coup.

--Eh bien?

--Un voyageur tait dj venu retenir une place sur l'impriale. J'ai vu
sur la feuille son nom.

--Quel nom?

--Marius Pontmercy.

--Le mauvais sujet! s'cria la tante. Ah! ton cousin n'est pas un garon
rang comme toi. Dire qu'il va passer la nuit en diligence!

--Comme moi.

--Mais toi, c'est par devoir; lui, c'est par dsordre.

--Bigre! fit Thodule.

Ici, il arriva un vnement  Mlle Gillenormand ane; elle eut une
ide. Si elle et t homme, elle se ft frappe le front. Elle
apostropha Thodule:

--Sais-tu que ton cousin ne te connat pas?

--Non. Je l'ai vu, moi; mais il n'a jamais daign me remarquer.

--Vous allez donc voyager ensemble comme cela?

--Lui sur l'impriale, moi dans le coup.

--O va cette diligence?

--Aux Andelys.

--C'est donc l que va Marius?

-- moins que, comme moi, il ne s'arrte en route. Moi, je descends 
Vernon pour prendre la correspondance de Gaillon. Je ne sais rien de
l'itinraire de Marius.

--Marius! quel vilain nom! Quelle ide a-t-on eue de l'appeler Marius!
Tandis que toi, au moins, tu t'appelles Thodule!

--J'aimerais mieux m'appeler Alfred, dit l'officier.

--coute, Thodule.

--J'coute, ma tante.

--Fais attention.

--Je fais attention.

--Y es-tu?

--Oui.

--Eh bien, Marius fait des absences.

--Eh! eh!

--Il voyage.

--Ah! ah!

--Il dcouche.

--Oh! oh!

--Nous voudrions savoir ce qu'il y a l-dessous.

Thodule rpondit avec le calme d'un homme bronz:

--Quelque cotillon.

Et avec ce rire entre cuir et chair qui dcle la certitude, il ajouta:

--Une fillette.

--C'est vident, s'cria la tante qui crut entendre parler M.
Gillenormand, et qui sentit sa conviction sortir irrsistiblement de ce
mot _fillette_, accentu presque de la mme faon par le grand-oncle et
par le petit-neveu. Elle reprit:

--Fais-nous un plaisir. Suis un peu Marius. Il ne te connat pas, cela
te sera facile. Puisque fillette il y a, tche de voir la fillette. Tu
nous criras l'historiette. Cela amusera le grand-pre.

Thodule n'avait point un got excessif pour ce genre de guet; mais il
tait fort touch des dix louis, et il croyait leur voir une suite
possible. Il accepta la commission et dit:--Comme il vous plaira, ma
tante. Et il ajouta  part lui:--Me voil dugne.

Mlle Gillenormand l'embrassa.

--Ce n'est pas toi, Thodule, qui ferais de ces frasques-l. Tu obis 
la discipline, tu es l'esclave de la consigne, tu es un homme de
scrupule et de devoir, et tu ne quitterais pas ta famille pour aller
voir une crature.

Le lancier fit la grimace satisfaite de Cartouche lou pour sa probit.

Marius, le soir qui suivit ce dialogue, monta en diligence sans se
douter qu'il et un surveillant. Quant au surveillant, la premire chose
qu'il fit, ce fut de s'endormir. Le sommeil fut complet et
consciencieux. Argus ronfla toute la nuit.

Au point du jour, le conducteur de la diligence cria:--Vernon! relais de
Vernon! les voyageurs pour Vernon!--Et le lieutenant Thodule se
rveilla.

--Bon, grommela-t-il,  demi endormi encore, c'est ici que je descends.

Puis, sa mmoire se nettoyant par degrs, effet du rveil, il songea 
sa tante, aux dix louis, et au compte qu'il s'tait charg de rendre des
faits et gestes de Marius. Cela le fit rire.

Il n'est peut-tre plus dans la voiture, pensa-t-il, tout en
reboutonnant sa veste de petit uniforme. Il a pu s'arrter  Poissy; il
a pu s'arrter  Triel; s'il n'est pas descendu  Meulan, il a pu
descendre  Mantes,  moins qu'il ne soit descendu  Rolleboise, ou
qu'il n'ait pouss jusqu' Pacy, avec le choix de tourner  gauche sur
vreux ou  droite sur Laroche-Guyon. Cours aprs, ma tante. Que diable
vais-je lui crire,  la bonne vieille?

En ce moment un pantalon noir qui descendait de l'impriale apparut  la
vitre du coup.

--Serait-ce Marius? dit le lieutenant.

C'tait Marius.

Une petite paysanne, au bas de la voiture, mle aux chevaux et aux
postillons, offrait des fleurs aux voyageurs.--Fleurissez vos dames,
criait-elle.

Marius s'approcha d'elle et lui acheta les plus belles fleurs de son
ventaire.

--Pour le coup, dit Thodule sautant  bas du coup, voil qui me pique.
 qui diantre va-t-il porter ces fleurs-l? Il faut une firement jolie
femme pour un si beau bouquet. Je veux la voir.

Et, non plus par mandat maintenant, mais par curiosit personnelle,
comme ces chiens qui chassent pour leur compte, il se mit  suivre
Marius.

Marius ne faisait nulle attention  Thodule. Des femmes lgantes
descendaient de la diligence; il ne les regarda pas. Il semblait ne rien
voir autour de lui.

--Est-il amoureux! pensa Thodule.

Marius se dirigea vers l'glise.

-- merveille, se dit Thodule. L'glise! c'est cela. Les rendez-vous
assaisonns d'un peu de messe sont les meilleurs. Rien n'est exquis
comme une oeillade qui passe par-dessus le bon Dieu.

Parvenu  l'glise, Marius n'y entra point, et tourna derrire le
chevet. Il disparut  l'angle d'un des contreforts de l'abside.

--Le rendez-vous est dehors, dit Thodule. Voyons la fillette.

Et il s'avana sur la pointe de ses bottes vers l'angle o Marius avait
tourn.

Arriv l, il s'arrta stupfait.

Marius, le front dans ses deux mains, tait agenouill dans l'herbe sur
une fosse. Il y avait effeuill son bouquet.  l'extrmit de la fosse,
 un renflement qui marquait la tte, il y avait une croix de bois noir
avec ce nom en lettres blanches: _Colonel Baron Pontmercy_. On entendait
Marius sangloter.

La fillette tait une tombe.




Chapitre VIII

Marbre contre granit


C'tait l que Marius tait venu la premire fois qu'il s'tait absent
de Paris. C'tait l qu'il revenait chaque fois que M. Gillenormand
disait: Il dcouche.

Le lieutenant Thodule fut absolument dcontenanc par ce coudoiement
inattendu d'un spulcre; il prouva une sensation dsagrable et
singulire qu'il tait incapable d'analyser, et qui se composait du
respect d'un tombeau ml au respect d'un colonel. Il recula, laissant
Marius seul dans le cimetire, et il y eut de la discipline dans cette
reculade. La mort lui apparut avec de grosses paulettes, et il lui fit
presque le salut militaire. Ne sachant qu'crire  la tante, il prit le
parti de ne rien crire du tout; et il ne serait probablement rien
rsult de la dcouverte faite par Thodule sur les amours de Marius,
si, par un de ces arrangements mystrieux si frquents dans le hasard,
la scne de Vernon n'et eu presque immdiatement une sorte de
contre-coup  Paris.

Marius revint de Vernon le troisime jour de grand matin, descendit chez
son grand-pre, et, fatigu de deux nuits passes en diligence, sentant
le besoin de rparer son insomnie par une heure d'cole de natation,
monta rapidement  sa chambre, ne prit que le temps de quitter sa
redingote de voyage et le cordon noir qu'il avait au cou, et s'en alla
au bain.

M. Gillenormand, lev de bonne heure comme tous les vieillards qui se
portent bien, l'avait entendu rentrer, et s'tait ht d'escalader, le
plus vite qu'il avait pu avec ses vieilles jambes, l'escalier des
combles o habitait Marius, afin de l'embrasser, et de le questionner
dans l'embrassade, et de savoir un peu d'o il venait.

Mais l'adolescent avait mis moins de temps  descendre que l'octognaire
 monter, et quand le pre Gillenormand entra dans la mansarde, Marius
n'y tait plus.

Le lit n'tait pas dfait, et sur le lit s'talaient sans dfiance la
redingote et le cordon noir.

--J'aime mieux a, dit M. Gillenormand.

Et un moment aprs il fit son entre dans le salon o tait dj assise
Mlle Gillenormand ane, brodant ses roues de cabriolet.

L'entre fut triomphante.

M. Gillenormand tenait d'une main la redingote et de l'autre le ruban de
cou, et criait:

--Victoire! nous allons pntrer le mystre! nous allons savoir le fin
du fin, nous allons palper les libertinages de notre sournois! nous
voici  mme le roman. J'ai le portrait!

En effet, une bote de chagrin noir, assez semblable  un mdaillon,
tait suspendue au cordon.

Le vieillard prit cette bote et la considra quelque temps sans
l'ouvrir, avec cet air de volupt, de ravissement et de colre d'un
pauvre diable affam regardant passer sous son nez un admirable dner
qui ne serait pas pour lui.

--Car c'est videmment l un portrait. Je m'y connais. Cela se porte
tendrement sur le coeur. Sont-ils btes! Quelque abominable goton, qui
fait frmir probablement! Les jeunes gens ont si mauvais got
aujourd'hui!

--Voyons, mon pre, dit la vieille fille.

La bote s'ouvrait en pressant un ressort. Ils n'y trouvrent rien qu'un
papier soigneusement pli.

--_De la mme au mme_, dit M. Gillenormand clatant de rire. Je sais ce
que c'est. Un billet doux!

--Ah! lisons donc! dit la tante.

Et elle mit ses lunettes. Ils dplirent le papier et lurent ceci:

--_Pour mon fils_.--L'empereur m'a fait baron sur le champ de bataille
de Waterloo. Puisque la Restauration me conteste ce titre que j'ai pay
de mon sang, mon fils le prendra et le portera. Il va sans dire qu'il en
sera digne.

Ce que le pre et la fille prouvrent ne saurait se dire. Ils se
sentirent glacs comme par le souffle d'une tte de mort. Ils
n'changrent pas un mot. Seulement M. Gillenormand dit  voix basse et
comme se parlant  lui-mme:

--C'est l'criture de ce sabreur.

La tante examina le papier, le retourna dans tous les sens, puis le
remit dans la bote.

Au mme moment, un petit paquet carr long envelopp de papier bleu
tomba d'une poche de la redingote. Mademoiselle Gillenormand le ramassa
et dveloppa le papier bleu. C'tait le cent de cartes de Marius. Elle
en passa une  M. Gillenormand qui lut: _Le baron Marius Pontmercy_.

Le vieillard sonna. Nicolette vint. M. Gillenormand prit le cordon, la
bote et la redingote, jeta le tout  terre au milieu du salon, et dit:

--Remportez ces nippes.

Une grande heure se passa dans le plus profond silence. Le vieux homme
et la vieille fille s'taient assis se tournant le dos l'un  l'autre,
et pensaient, chacun de leur ct, probablement les mmes choses. Au
bout de cette heure, la tante Gillenormand dit:

--Joli!

Quelques instants aprs, Marius parut. Il rentrait. Avant mme d'avoir
franchi le seuil du salon, il aperut son grand-pre qui tenait  la
main une de ses cartes et qui, en le voyant, s'cria avec son air de
supriorit bourgeoise et ricanante qui tait quelque chose d'crasant:

--Tiens! tiens! tiens! tiens! tiens! tu es baron  prsent. Je te fais
mon compliment. Qu'est-ce que cela veut dire?

Marius rougit lgrement, et rpondit:

--Cela veut dire que je suis le fils de mon pre.

M. Gillenormand cessa de rire et dit durement:

--Ton pre, c'est moi.

--Mon pre, reprit Marius les yeux baisss et l'air svre, c'tait un
homme humble et hroque qui a glorieusement servi la Rpublique et la
France, qui a t grand dans la plus grande histoire que les hommes
aient jamais faite, qui a vcu un quart de sicle au bivouac, le jour
sous la mitraille et sous les balles, la nuit dans la neige, dans la
boue, sous la pluie, qui a pris deux drapeaux, qui a reu vingt
blessures, qui est mort dans l'oubli et dans l'abandon, et qui n'a
jamais eu qu'un tort, c'est de trop aimer deux ingrats, son pays et moi!

C'tait plus que M. Gillenormand n'en pouvait entendre.  ce mot, _la
Rpublique_, il s'tait lev, ou pour mieux dire, dress debout. Chacune
des paroles que Marius venait de prononcer avait fait sur le visage du
vieux royaliste l'effet des bouffes d'un soufflet de forge sur un tison
ardent. De sombre il tait devenu rouge, de rouge pourpre, et de pourpre
flamboyant.

--Marius! s'cria-t-il. Abominable enfant! je ne sais pas ce qu'tait
ton pre! je ne veux pas le savoir! je n'en sais rien et je ne le sais
pas! mais ce que je sais, c'est qu'il n'y a jamais eu que des misrables
parmi tous ces gens-l! c'est que c'taient tous des gueux, des
assassins, des bonnets rouges, des voleurs! je dis tous! je dis tous! je
ne connais personne! je dis tous! entends-tu, Marius! Vois-tu bien, tu
es baron comme ma pantoufle! C'taient tous des bandits qui ont servi
Robespierre! tous des brigands qui ont servi Bu--o--na--part! tous des
tratres qui ont trahi, trahi, trahi, leur roi lgitime! tous des lches
qui se sont sauvs devant les Prussiens et les Anglais  Waterloo! Voil
ce que je sais. Si monsieur votre pre est l-dessous, je l'ignore, j'en
suis fch, tant pis, votre serviteur!

 son tour, c'tait Marius qui tait le tison, et M. Gillenormand qui
tait le soufflet. Marius frissonnait dans tous ses membres, il ne
savait que devenir, sa tte flambait. Il tait le prtre qui regarde
jeter au vent toutes ses hosties, le fakir qui voit un passant cracher
sur son idole. Il ne se pouvait que de telles choses eussent t dites
impunment devant lui. Mais que faire? Son pre venait d'tre foul aux
pieds et trpign en sa prsence, mais par qui? par son grand-pre.
Comment venger l'un sans outrager l'autre? Il tait impossible qu'il
insultt son grand-pre, et il tait galement impossible qu'il ne
venget point son pre. D'un ct une tombe sacre, de l'autre des
cheveux blancs. Il fut quelques instants ivre et chancelant, ayant tout
ce tourbillon dans la tte; puis il leva les yeux, regarda fixement son
aeul, et cria d'une voix tonnante:

-- bas les Bourbons, et ce gros cochon de Louis XVIII!

Louis XVIII tait mort depuis quatre ans, mais cela lui tait bien gal.

Le vieillard, d'carlate qu'il tait, devint subitement plus blanc que
ses cheveux. Il se tourna vers un buste de M. le duc de Berry qui tait
sur la chemine et le salua profondment avec une sorte de majest
singulire. Puis il alla deux fois, lentement et en silence, de la
chemine  la fentre et de la fentre  la chemine, traversant toute
la salle et faisant craquer le parquet comme une figure de pierre qui
marche.  la seconde fois, il se pencha vers sa fille, qui assistait 
ce choc avec la stupeur d'une vieille brebis, et lui dit en souriant
d'un sourire presque calme.

--Un baron comme monsieur et un bourgeois comme moi ne peuvent rester
sous le mme toit.

Et tout  coup se redressant, blme, tremblant, terrible, le front
agrandi par l'effrayant rayonnement de la colre, il tendit le bras
vers Marius et lui cria:

--Va-t'en.

Marius quitta la maison.

Le lendemain, M. Gillenormand dit  sa fille:

--Vous enverrez tous les six mois soixante pistoles  ce buveur de sang,
et vous ne m'en parlerez jamais.

Ayant un immense reste de fureur  dpenser et ne sachant qu'en faire,
il continua de dire _vous_  sa fille pendant plus de trois mois.

Marius, de son ct, tait sorti indign. Une circonstance qu'il faut
dire avait aggrav encore son exaspration. Il y a toujours de ces
petites fatalits qui compliquent les drames domestiques. Les griefs
s'en augmentent, quoique au fond les torts n'en soient pas accrus. En
reportant prcipitamment, sur l'ordre du grand-pre, les nippes de
Marius dans sa chambre, Nicolette avait, sans s'en apercevoir, laiss
tomber, probablement dans l'escalier des combles, qui tait obscur, le
mdaillon de chagrin noir o tait le papier crit par le colonel. Ce
papier ni ce mdaillon ne purent tre retrouvs. Marius fut convaincu
que monsieur Gillenormand,  dater de ce jour il ne l'appela plus
autrement, avait jet le testament de son pre, au feu. Il savait par
coeur les quelques lignes crites par le colonel, et, par consquent,
rien n'tait perdu. Mais le papier, l'criture, cette relique sacre,
tout cela tait son coeur mme. Qu'en avait-on fait?

Marius s'en tait all, sans dire o il allait, et sans savoir o il
allait, avec trente francs, sa montre, et quelques hardes dans un sac de
nuit. Il tait mont dans un cabriolet de place, l'avait pris  l'heure
et s'tait dirig  tout hasard vers le pays latin.

Qu'allait devenir Marius?




Livre quatrime--Les amis de l'A B C




Chapitre I

Un groupe qui a failli devenir historique


 cette poque, indiffrente en apparence, un certain frisson
rvolutionnaire courait vaguement. Des souffles, revenus des profondeurs
de 89 et de 92, taient dans l'air. La jeunesse tait, qu'on nous passe
le mot, en train de muer. On se transformait, presque sans s'en douter,
par le mouvement mme du temps. L'aiguille qui marche sur le cadran
marche aussi dans les mes. Chacun faisait en avant le pas qu'il avait 
faire. Les royalistes devenaient libraux, les libraux devenaient
dmocrates.

C'tait comme une mare montante complique de mille reflux; le propre
des reflux, c'est de faire des mlanges; de l des combinaisons d'ides
trs singulires; on adorait  la fois Napolon et la libert. Nous
faisons ici de l'histoire. C'taient les mirages de ce temps-l. Les
opinions traversent des phases. Le royalisme voltairien, varit
bizarre, a eu un pendant non moins trange, le libralisme bonapartiste.

D'autres groupes d'esprits taient plus srieux. L on sondait le
principe; l on s'attachait au droit. On se passionnait pour l'absolu,
on entrevoyait les ralisations infinies; l'absolu, par sa rigidit
mme, pousse les esprits vers l'azur et les fait flotter dans
l'illimit. Rien n'est tel que le dogme pour enfanter le rve. Et rien
n'est tel que le rve pour engendrer l'avenir. Utopie aujourd'hui, chair
et os demain.

Les opinions avances avaient des doubles fonds. Un commencement de
mystre menaait l'ordre tabli, lequel tait suspect et sournois.
Signe au plus haut point rvolutionnaire. L'arrire-pense du pouvoir
rencontre dans la sape l'arrire-pense du peuple. L'incubation des
insurrections donne la rplique  la prmditation des coups d'tat.

Il n'y avait pas encore en France alors de ces vastes organisations
sous-jacentes comme le tugendbund allemand et le carbonarisme italien:
mais  et l des creusements obscurs, se ramifiant. La Cougourde
s'bauchait  Aix; il y avait  Paris, entre autres affiliations de ce
genre, la socit des Amis de l'A B C.

Qu'tait-ce que les Amis de l'A B C? une socit ayant pour but, en
apparence, l'ducation des enfants, en ralit le redressement des
hommes.

On se dclarait les amis de l'A B C.--_L'Abaiss_, c'tait le peuple. On
voulait le relever. Calembour dont on aurait tort de rire. Les
calembours sont quelquefois graves en politique; tmoin le _Castratus ad
castra_ qui fit de Narss un gnral d'arme; tmoin: _Barbari et
Barberini_; tmoin: _Fueros y Fuegos;_ tmoin: _Tu es Petrus et super
hanc petram_, etc., etc.

Les amis de l'A B C taient peu nombreux. C'tait une socit secrte 
l'tat d'embryon; nous dirions presque une coterie, si les coteries
aboutissaient  des hros. Ils se runissaient  Paris en deux endroits,
prs des halles, dans un cabaret appel _Corinthe_ dont il sera question
plus tard, et prs du Panthon dans un petit caf de la place
Saint-Michel appel _le caf Musain_, aujourd'hui dmoli; le premier de
ces lieux de rendez-vous tait contigu aux ouvriers, le deuxime, aux
tudiants.

Les conciliabules habituels des Amis de l'A B C se tenaient dans une
arrire-salle du caf Musain.

Cette salle, assez loigne du caf, auquel elle communiquait par un
trs long couloir, avait deux fentres et une issue avec un escalier
drob sur la petite rue des Grs. On y fumait, on y buvait, on y
jouait, on y riait. On y causait trs haut de tout, et  voix basse
d'autre chose. Au mur tait cloue, indice suffisant pour veiller le
flair d'un agent de police, une vieille carte de la France sous la
Rpublique.

La plupart des amis de l'A B C taient des tudiants, en entente
cordiale avec quelques ouvriers. Voici les noms des principaux. Ils
appartiennent dans une certaine mesure  l'histoire: Enjolras,
Combeferre, Jean Prouvaire, Feuilly, Courfeyrac, Bahorel, Lesgle ou
Laigle, Joly, Grantaire.

Ces jeunes gens faisaient entre eux une sorte de famille,  force
d'amiti. Tous, Laigle except, taient du midi.

Ce groupe tait remarquable. Il s'est vanoui dans les profondeurs
invisibles qui sont derrire nous. Au point de ce drame o nous sommes
parvenus, il n'est pas inutile peut-tre de diriger un rayon de clart
sur ces jeunes ttes avant que le lecteur les voie s'enfoncer dans
l'ombre d'une aventure tragique.

Enjolras, que nous avons nomm le premier, on verra plus tard pourquoi,
tait fils unique et riche.

Enjolras tait un jeune homme charmant, capable d'tre terrible. Il
tait angliquement beau. C'tait Antinos farouche. On et dit,  voir
la rverbration pensive de son regard, qu'il avait dj, dans quelque
existence prcdente, travers l'apocalypse rvolutionnaire. Il en avait
la tradition comme un tmoin. Il savait tous les petits dtails de la
grande chose. Nature pontificale et guerrire, trange dans un
adolescent. Il tait officiant et militant; au point de vue immdiat,
soldat de la dmocratie; au-dessus du mouvement contemporain, prtre de
l'idal. Il avait la prunelle profonde, la paupire un peu rouge, la
lvre infrieure paisse et facilement ddaigneuse, le front haut.
Beaucoup de front dans un visage, c'est comme beaucoup de ciel dans un
horizon. Ainsi que certains jeunes hommes du commencement de ce sicle
et de la fin du sicle dernier qui ont t illustres de bonne heure, il
avait une jeunesse excessive, frache comme chez les jeunes filles,
quoique avec des heures de pleur. Dj homme, il semblait encore
enfant. Ses vingt-deux ans en paraissaient dix-sept. Il tait grave, il
ne semblait pas savoir qu'il y et sur la terre un tre appel la femme.
Il n'avait qu'une passion, le droit, qu'une pense, renverser
l'obstacle. Sur le mont Aventin, il et t Gracchus; dans la
Convention, il et t Saint-Just. Il voyait  peine les roses, il
ignorait le printemps, il n'entendait pas chanter les oiseaux; la gorge
nue d'vadn ne l'et pas plus mu qu'Aristogiton; pour lui, comme pour
Harmodius, les fleurs n'taient bonnes qu' cacher l'pe. Il tait
svre dans les joies. Devant tout ce qui n'tait pas la Rpublique, il
baissait chastement les yeux. C'tait l'amoureux de marbre de la
Libert. Sa parole tait prement inspire et avait un frmissement
d'hymne. Il avait des ouvertures d'ailes inattendues. Malheur 
l'amourette qui se ft risque de son ct! Si quelque grisette de la
place Cambrai ou de la rue Saint-Jean-de-Beauvais, voyant cette figure
d'chapp de collge, cette encolure de page, ces longs cils blonds, ces
yeux bleus, cette chevelure tumultueuse au vent, ces joues roses, ces
lvres neuves, ces dents exquises, et eu apptit de toute cette aurore,
et ft venue essayer sa beaut sur Enjolras, un regard surprenant et
redoutable lui et montr brusquement l'abme, et lui et appris  ne
pas confondre avec le chrubin galant de Baumarchais le formidable
chrubin d'zchiel.

 ct d'Enjolras qui reprsentait la logique de la rvolution,
Combeferre en reprsentait la philosophie. Entre la logique de la
rvolution et sa philosophie, il y a cette diffrence que sa logique
peut conclure  la guerre, tandis que sa philosophie ne peut aboutir
qu' la paix. Combeferre compltait et rectifiait Enjolras. Il tait
moins haut et plus large. Il voulait qu'on verst aux esprits les
principes tendus d'ides gnrales; il disait: Rvolution, mais
civilisation; et autour de la montagne  pic il ouvrait le vaste horizon
bleu. De l, dans toutes les vues de Combeferre, quelque chose
d'accessible et de praticable. La rvolution avec Combeferre tait plus
respirable qu'avec Enjolras. Enjolras en exprimait le droit divin, et
Combeferre le droit naturel. Le premier se rattachait  Robespierre; le
second confinait  Condorcet. Combeferre vivait plus qu'Enjolras de la
vie de tout le monde. S'il et t donn  ces deux jeunes hommes
d'arriver jusqu' l'histoire, l'un et t le juste, l'autre et t le
sage. Enjolras tait plus viril, Combeferre tait plus humain. _Homo_ et
_Vir_, c'tait bien l en effet leur nuance. Combeferre tait doux comme
Enjolras tait svre, par blancheur naturelle. Il aimait le mot
citoyen, mais il prfrait le mot homme. Il et volontiers dit:
_Hombre_, comme les espagnols. Il lisait tout, allait aux thtres,
suivait les cours publics, apprenait d'Arago la polarisation de la
lumire, se passionnait pour une leon o Geoffroy Saint-Hilaire avait
expliqu la double fonction de l'artre carotide externe et de l'artre
carotide interne, l'une qui fait le visage, l'autre qui fait le cerveau;
il tait au courant, suivait la science pas  pas, confrontait
Saint-Simon avec Fourier, dchiffrait les hiroglyphes, cassait les
cailloux qu'il trouvait et raisonnait gologie, dessinait de mmoire un
papillon bombyx, signalait les fautes de franais dans le Dictionnaire
de l'Acadmie, tudiait Puysgur et Deleuze, n'affirmait rien, pas mme
les miracles, ne niait rien, pas mme les revenants, feuilletait la
collection du _Moniteur_, songeait. Il dclarait que l'avenir est dans
la main du matre d'cole, et se proccupait des questions d'ducation.
Il voulait que la socit travaillt sans relche  l'lvation du
niveau intellectuel et moral, au monnayage de la science,  la mise en
circulation des ides,  la croissance de l'esprit dans la jeunesse, et
il craignait que la pauvret actuelle des mthodes, la misre du point
de vue littraire born  deux ou trois sicles classiques, le
dogmatisme tyrannique des pdants officiels, les prjugs scolastiques
et les routines ne finissent par faire de nos collges des hutrires
artificielles. Il tait savant, puriste, prcis, polytechnique,
piocheur, et en mme temps pensif jusqu' la chimre, disaient ses
amis. Il croyait  tous les rves: les chemins de fer, la suppression de
la souffrance dans les oprations chirurgicales, la fixation de l'image
de la chambre noire, le tlgraphe lectrique, la direction des ballons.
Du reste peu effray des citadelles bties de toutes parts contre le
genre humain par les superstitions, les despotismes et les prjugs. Il
tait de ceux qui pensent que la science finira par tourner la position.
Enjolras tait un chef, Combeferre tait un guide. On et voulu
combattre avec l'un et marcher avec l'autre. Ce n'est pas que Combeferre
ne ft capable de combattre, il ne refusait pas de prendre corps  corps
l'obstacle et de l'attaquer de vive force et par explosion; mais mettre
peu  peu, par l'enseignement des axiomes et la promulgation des lois
positives, le genre humain d'accord avec ses destines, cela lui
plaisait mieux; et, entre deux clarts, sa pente tait plutt pour
l'illumination que pour l'embrasement. Un incendie peut faire une aurore
sans doute, mais pourquoi ne pas attendre le lever du jour? Un volcan
claire, mais l'aube claire encore mieux. Combeferre prfrait
peut-tre la blancheur du beau au flamboiement du sublime. Une clart
trouble par de la fume, un progrs achet par de la violence, ne
satisfaisaient qu' demi ce tendre et srieux esprit. Une prcipitation
 pic d'un peuple dans la vrit, un 93, l'effarait; cependant la
stagnation lui rpugnait plus encore, il y sentait la putrfaction et la
mort;  tout prendre, il aimait mieux l'cume que le miasme, et il
prfrait au cloaque le torrent, et la chute du Niagara au lac de
Montfaucon. En somme il ne voulait ni halte, ni hte. Tandis que ses
tumultueux amis, chevaleresquement pris de l'absolu, adoraient et
appelaient les splendides aventures rvolutionnaires, Combeferre
inclinait  laisser faire le progrs, le bon progrs, froid peut-tre,
mais pur; mthodique, mais irrprochable; flegmatique, mais
imperturbable. Combeferre se ft agenouill et et joint les mains pour
que l'avenir arrivt avec toute sa candeur, et pour que rien ne troublt
l'immense volution vertueuse des peuples. _Il faut que le bien soit
innocent_, rptait-il sans cesse. Et en effet, si la grandeur de la
rvolution, c'est de regarder fixement l'blouissant idal et d'y voler
 travers les foudres, avec du sang et du feu  ses serres, la beaut du
progrs, c'est d'tre sans tache; et il y a entre Washington qui
reprsente l'un et Danton qui incarne l'autre, la diffrence qui spare
l'ange aux ailes de cygne de l'ange aux ailes d'aigle.

Jean Prouvaire tait une nuance plus adoucie encore que Combeferre. Il
s'appelait Jehan, par cette petite fantaisie momentane qui se mlait au
puissant et profond mouvement d'o est sortie l'tude si ncessaire du
moyen-ge. Jean Prouvaire tait amoureux, cultivait un pot de fleurs,
jouait de la flte, faisait des vers, aimait le peuple, plaignait la
femme, pleurait sur l'enfant, confondait dans la mme confiance l'avenir
et Dieu, et blmait la rvolution d'avoir fait tomber une tte royale,
celle d'Andr Chnier. Il avait la voix habituellement dlicate et tout
 coup virile. Il tait lettr jusqu' l'rudition, et presque
orientaliste. Il tait bon par-dessus tout; et, chose toute simple pour
qui sait combien la bont confine  la grandeur, en fait de posie il
prfrait l'immense. Il savait l'italien, le latin, le grec et l'hbreu;
et cela lui servait  ne lire que quatre potes: Dante, Juvnal, Eschyle
et Isae. En franais, il prfrait Corneille  Racine et Agrippa
d'Aubign  Corneille. Il flnait volontiers dans les champs de folle
avoine et de bleuets, et s'occupait des nuages presque autant que des
vnements. Son esprit avait deux attitudes, l'une du ct de l'homme,
l'autre du ct de Dieu; il tudiait, ou il contemplait. Toute la
journe il approfondissait les questions sociales; le salaire, le
capital, le crdit, le mariage, la religion, la libert de penser, la
libert d'aimer, l'ducation, la pnalit, la misre, l'association, la
proprit, la production et la rpartition, l'nigme d'en bas qui couvre
d'ombre la fourmilire humaine; et le soir, il regardait les astres, ces
tres normes. Comme Enjolras, il tait riche et fils unique. Il parlait
doucement, penchait la tte, baissait les yeux, souriait avec embarras,
se mettait mal, avait l'air gauche, rougissait de rien, tait fort
timide. Du reste, intrpide.

Feuilly tait un ouvrier ventailliste, orphelin de pre et de mre, qui
gagnait pniblement trois francs par jour, et qui n'avait qu'une pense,
dlivrer le monde. Il avait une autre proccupation encore: s'instruire;
ce qu'il appelait aussi se dlivrer. Il s'tait enseign  lui-mme 
lire et  crire; tout ce qu'il savait, il l'avait appris seul. Feuilly
tait un gnreux coeur. Il avait l'embrassement immense. Cet orphelin
avait adopt les peuples. Sa mre lui manquant, il avait mdit sur la
patrie. Il ne voulait pas qu'il y et sur la terre un homme qui ft sans
patrie. Il couvait en lui-mme, avec la divination profonde de l'homme
du peuple, ce que nous appelons aujourd'hui _l'ide des nationalits_.
Il avait appris l'histoire exprs pour s'indigner en connaissance de
cause. Dans ce jeune cnacle d'utopistes, surtout occups de la France,
il reprsentait le dehors. Il avait pour spcialit la Grce, la
Pologne, la Hongrie, la Roumanie, l'Italie. Il prononait ces noms-l
sans cesse,  propos et hors de propos, avec la tnacit du droit. La
Turquie sur la Grce et la Thessalie, la Russie sur Varsovie, l'Autriche
sur Venise, ces viols l'exaspraient. Entre toutes, la grande voie de
fait de 1772 le soulevait. Le vrai dans l'indignation, il n'y a pas de
plus souveraine loquence, il tait loquent de cette loquence-l. Il
ne tarissait pas sur cette date infme, 1772, sur ce noble et vaillant
peuple supprim par trahison, sur ce Crime  trois, sur ce guet-apens
monstre, prototype et patron de toutes ces effrayantes suppressions
d'tats qui, depuis, ont frapp plusieurs nobles nations, et leur ont,
pour ainsi dire, ratur leur acte de naissance. Tous les attentats
sociaux contemporains drivent du partage de la Pologne. Le partage de
la Pologne est un thorme dont tous les forfaits politiques actuels
sont les corollaires. Pas un despote, pas un tratre, depuis tout 
l'heure un sicle, qui n'ait vis, homologu, contre-sign et paraph,
_ne varietur_, le partage de la Pologne. Quand on compulse le dossier
des trahisons modernes, celle-l apparat la premire. Le congrs de
Vienne a consult ce crime avant de consommer le sien. 1772 sonne
l'hallali, 1815 est la cure. Tel tait le texte habituel de Feuilly. Ce
pauvre ouvrier s'tait fait le tuteur de la justice, et elle le
rcompensait en le faisant grand. C'est qu'en effet il y a de l'ternit
dans le droit. Varsovie ne peut pas plus tre tartare que Venise ne peut
tre tudesque. Les rois y perdent leur peine, et leur honneur. Tt ou
tard, la patrie submerge flotte  la surface et reparat. La Grce
redevient la Grce; l'Italie redevient l'Italie. La protestation du
droit contre le fait persiste  jamais. Le vol d'un peuple ne se
prescrit pas. Ces hautes escroqueries n'ont point d'avenir. On ne
dmarque pas une nation comme un mouchoir.

Courfeyrac avait un pre qu'on nommait M. de Courfeyrac. Une des ides
fausses de la bourgeoisie de la Restauration en fait d'aristocratie et
de noblesse, c'tait de croire  la particule. La particule, on le sait,
n'a aucune signification. Mais les bourgeois du temps de _la Minerve_
estimaient si haut ce pauvre _de_ qu'on se croyait oblig de l'abdiquer.
M. de Chauvelin se faisait appeler M. Chauvelin, M. de Caumartin, M.
Caumartin, M. de Constant de Rebecque, Benjamin Constant, M. de
Lafayette, M. Lafayette. Courfeyrac n'avait pas voulu rester en arrire,
et s'appelait Courfeyrac tout court.

Nous pourrions presque, en ce qui concerne Courfeyrac, nous en tenir l,
et nous borner  dire quant au reste: Courfeyrac, voyez Tholomys.

Courfeyrac en effet avait cette verve de jeunesse qu'on pourrait
appeler la beaut du diable de l'esprit. Plus tard, cela s'teint comme
la gentillesse du petit chat, et toute cette grce aboutit, sur deux
pieds, au bourgeois, et, sur quatre pattes, au matou.

Ce genre d'esprit, les gnrations qui traversent les coles, les leves
successives de la jeunesse, se le transmettent, et se le passent de main
en main, _quasi cursores_,  peu prs toujours le mme; de sorte que,
ainsi que nous venons de l'indiquer, le premier venu qui et cout
Courfeyrac en 1828 et cru entendre Tholomys en 1817. Seulement
Courfeyrac tait un brave garon. Sous les apparentes similitudes de
l'esprit extrieur, la diffrence entre Tholomys et lui tait grande.
L'homme latent qui existait en eux tait chez le premier tout autre que
chez le second. Il y avait dans Tholomys un procureur et dans
Courfeyrac un paladin.

Enjolras tait le chef. Combeferre tait le guide, Courfeyrac tait le
centre. Les autres donnaient plus de lumire, lui il donnait plus de
calorique; le fait est qu'il avait toutes les qualits d'un centre, la
rondeur et le rayonnement.

Bahorel avait figur dans le tumulte sanglant de juin 1822,  l'occasion
de l'enterrement du jeune Lallemand.

Bahorel tait un tre de bonne humeur et de mauvaise compagnie, brave,
panier perc, prodigue et rencontrant la gnrosit, bavard et
rencontrant l'loquence, hardi et rencontrant l'effronterie; la
meilleure pte de diable qui ft possible; ayant des gilets tmraires
et des opinions carlates; tapageur en grand, c'est--dire n'aimant rien
tant qu'une querelle, si ce n'est une meute, et rien tant qu'une
meute, si ce n'est une rvolution; toujours prt  casser un carreau,
puis  dpaver une rue, puis  dmolir un gouvernement, pour voir
l'effet; tudiant de onzime anne. Il flairait le droit, mais il ne le
faisait pas. Il avait pris pour devise: _avocat jamais_, et pour
armoiries une table de nuit dans laquelle on entrevoyait un bonnet
carr. Chaque fois qu'il passait devant l'cole de droit, ce qui lui
arrivait rarement, il boutonnait sa redingote, le paletot n'tait pas
encore invent, et il prenait des prcautions hyginiques. Il disait du
portail de l'cole: quel beau vieillard! et du doyen, M. Delvincourt:
quel monument! Il voyait dans ses cours des sujets de chansons et dans
ses professeurs des occasions de caricatures. Il mangeait  rien faire
une assez grosse pension, quelque chose comme trois mille francs. Il
avait des parents paysans auxquels il avait su inculquer le respect de
leur fils.

Il disait d'eux: Ce sont des paysans, et non des bourgeois; c'est pour
cela qu'ils ont de l'intelligence.

Bahorel, homme de caprice, tait pars sur plusieurs cafs; les autres
avaient des habitudes, lui n'en avait pas. Il flnait. Errer est humain,
flner est parisien. Au fond, esprit pntrant, et penseur plus qu'il ne
semblait.

Il servait de lien entre les Amis de l'A B C et d'autres groupes encore
informes, mais qui devaient se dessiner plus tard.

Il y avait dans ce conclave de jeunes ttes un membre chauve.

Le marquis d'Avaray, que Louis XVIII fit duc pour l'avoir aid  monter
dans un cabriolet de place le jour o il migra, racontait qu'en 1814, 
son retour en France, comme le roi dbarquait  Calais, un homme lui
prsenta un placet.--Que demandez-vous? dit le roi.--Sire, un bureau de
poste.--Comment vous appelez-vous?--L'Aigle.

Le roi frona le sourcil, regarda la signature du placet et vit le nom
crit ainsi: _Lesgle_. Cette orthographe peu bonapartiste toucha le roi
et il commena  sourire. Sire, reprit l'homme au placet, j'ai pour
anctre un valet de chiens, surnomm Lesgueules. Ce surnom a fait mon
nom. Je m'appelle Lesgueules, par contraction Lesgle, et par corruption
L'Aigle.--Ceci fit que le roi acheva son sourire. Plus tard il donna 
l'homme le bureau de poste de Meaux, exprs ou par mgarde.

Le membre chauve du groupe tait fils de ce Lesgle, ou Lgle, et signait
Lgle (de Meaux). Ses camarades, pour abrger, l'appelaient Bossuet.

Bossuet tait un garon gai qui avait du malheur. Sa spcialit tait de
ne russir  rien. Par contre, il riait de tout.  vingt-cinq ans, il
tait chauve. Son pre avait fini par avoir une maison et un champ; mais
lui, le fils, n'avait rien eu de plus press que de perdre dans une
fausse spculation ce champ et cette maison. Il ne lui tait rien rest.
Il avait de la science et de l'esprit, mais il avortait. Tout lui
manquait, tout le trompait; ce qu'il chafaudait croulait sur lui. S'il
fendait du bois, il se coupait un doigt. S'il avait une matresse, il
dcouvrait bientt qu'il avait aussi un ami.  tout moment quelque
misre lui advenait; de l sa jovialit. Il disait: _J'habite sous le
toit des tuiles qui tombent_. Peu tonn, car pour lui l'accident tait
le prvu, il prenait la mauvaise chance en srnit et souriait des
taquineries de la destine comme quelqu'un qui entend la plaisanterie.
Il tait pauvre, mais son gousset de bonne humeur tait inpuisable. Il
arrivait vite  son dernier sou, jamais  son dernier clat de rire.
Quand l'adversit entrait chez lui, il saluait cordialement cette
ancienne connaissance, il tapait sur le ventre aux catastrophes; il
tait familier avec la Fatalit au point de l'appeler par son petit
nom.--Bonjour, Guignon, lui disait-il.

Ces perscutions du sort l'avaient fait inventif. Il tait plein de
ressources. Il n'avait point d'argent, mais il trouvait moyen de faire,
quand bon lui semblait, des dpenses effrnes. Une nuit, il alla
jusqu' manger cent francs dans un souper avec une pronnelle, ce qui
lui inspira au milieu de l'orgie ce mot mmorable: _Fille de cinq louis,
tire-moi mes bottes_.

Bossuet se dirigeait lentement vers la profession d'avocat; il faisait
son droit,  la manire de Bahorel. Bossuet avait peu de domicile;
quelquefois pas du tout. Il logeait tantt chez l'un, tantt chez
l'autre, le plus souvent chez Joly. Joly tudiait la mdecine. Il avait
deux ans de moins que Bossuet.

Joly tait le malade imaginaire jeune. Ce qu'il avait gagn  la
mdecine, c'tait d'tre plus malade que mdecin.  vingt-trois ans, il
se croyait valtudinaire et passait sa vie  regarder sa langue dans son
miroir. Il affirmait que l'homme s'aimante comme une aiguille, et dans
sa chambre il mettait son lit au midi et les pieds au nord, afin que, la
nuit, la circulation de son sang ne ft pas contrarie par le grand
courant magntique du globe. Dans les orages, il se ttait le pouls. Du
reste, le plus gai de tous. Toutes ces incohrences, jeune, maniaque,
malingre, joyeux, faisaient bon mnage ensemble, et il en rsultait un
tre excentrique et agrable que ses camarades, prodigues de consonnes
ailes, appelaient Jolllly.--Tu peux t'envoler sur quatre L, lui disait
Jean Prouvaire.

Joly avait l'habitude de se toucher le nez avec le bout de sa canne, ce
qui est l'indice d'un esprit sagace.

Tous ces jeunes gens, si divers, et dont, en somme, il ne faut parler
que srieusement, avaient une mme religion: le Progrs.

Tous taient les fils directs de la rvolution franaise. Les plus
lgers devenaient solennels en prononant cette date: 89. Leurs pres
selon la chair taient ou avaient t feuillants, royalistes,
doctrinaires; peu importait; ce ple-mle antrieur  eux, qui taient
jeunes, ne les regardait point; le pur sang des principes coulait dans
leurs veines. Ils se rattachaient sans nuance intermdiaire au droit
incorruptible et au devoir absolu.

Affilis et initis, ils bauchaient souterrainement l'idal.

Parmi tous ces coeurs passionns et tous ces esprits convaincus, il y
avait un sceptique. Comment se trouvait-il l? Par juxtaposition. Ce
sceptique s'appelait Grantaire, et signait habituellement de ce rbus:
R. Grantaire tait un homme qui se gardait bien de croire  quelque
chose. C'tait du reste un des tudiants qui avaient le plus appris
pendant leurs cours  Paris; il savait que le meilleur caf tait au
caf Lemblin, et le meilleur billard au caf Voltaire, qu'on trouvait de
bonnes galettes et de bonnes filles  l'Ermitage sur le boulevard du
Maine, des poulets  la crapaudine chez la mre Saguet, d'excellentes
matelotes barrire de la Cunette, et un certain petit vin blanc barrire
du Combat. Pour tout, il savait les bons endroits; en outre la savate et
le chausson, quelques danses, et il tait profond btonniste. Par-dessus
le march, grand buveur. Il tait laid dmesurment; la plus jolie
piqueuse de bottines de ce temps-l, Irma Boissy, indigne de sa
laideur, avait rendu cette sentence: _Grantaire est impossible;_ mais la
fatuit de Grantaire ne se dconcertait pas. Il regardait tendrement et
fixement toutes les femmes, ayant l'air de dire de toutes: _si je
voulais_! et cherchant  faire croire aux camarades qu'il tait
gnralement demand.

Tous ces mots: droit du peuple, droits de l'homme, contrat social,
rvolution franaise, Rpublique, dmocratie, humanit, civilisation,
religion, progrs, taient, pour Grantaire, trs voisins de ne rien
signifier du tout. Il en souriait. Le scepticisme, cette carie de
l'intelligence, ne lui avait pas laiss une ide entire dans l'esprit.
Il vivait avec ironie. Ceci tait son axiome: Il n'y a qu'une certitude,
mon verre plein. Il raillait tous les dvouements dans tous les partis,
aussi bien le frre que le pre, aussi bien Robespierre jeune que
Loizerolles.--Ils sont bien avancs d'tre morts, s'criait-il. Il
disait du crucifix: Voil une potence qui a russi. Coureur, joueur,
libertin, souvent ivre, il faisait  ces jeunes songeurs le dplaisir de
chantonner sans cesse: _J'aimons les filles et j'aimons le bon vin_.
Air: Vive Henri IV.

Du reste ce sceptique avait un fanatisme. Ce fanatisme n'tait ni une
ide ni un dogme, ni un art, ni une science; c'tait un homme: Enjolras.
Grantaire admirait, aimait et vnrait Enjolras.  qui se ralliait ce
douteur anarchique dans cette phalange d'esprits absolus? Au plus
absolu. De quelle faon Enjolras le subjuguait-il? Par les ides? Non.
Par le caractre. Phnomne souvent observ. Un sceptique qui adhre 
un croyant, cela est simple comme la loi des couleurs complmentaires.
Ce qui nous manque nous attire. Personne n'aime le jour comme l'aveugle.
La naine adore le tambour-major. Le crapaud a toujours les yeux au ciel;
pourquoi? pour voir voler l'oiseau. Grantaire, en qui rampait le doute,
aimait  voir dans Enjolras la foi planer. Il avait besoin d'Enjolras.
Sans qu'il s'en rendt clairement compte et sans qu'il songet  se
l'expliquer  lui-mme, cette nature chaste, saine, ferme, droite, dure,
candide, le charmait. Il admirait, d'instinct, son contraire. Ses ides
molles, flchissantes, disloques, malades, difformes, se rattachaient 
Enjolras comme  une pine dorsale. Son rachis moral s'appuyait  cette
fermet. Grantaire, prs d'Enjolras, redevenait quelqu'un. Il tait
lui-mme d'ailleurs compos de deux lments en apparence incompatibles.
Il tait ironique et cordial. Son indiffrence aimait. Son esprit se
passait de croyance et son coeur ne pouvait se passer d'amiti.
Contradiction profonde; car une affection est une conviction. Sa nature
tait ainsi. Il y a des hommes qui semblent ns pour tre le verso,
l'envers, le revers. Ils sont Pollux, Patrocle, Nisus, Eudamidas,
phestion, Pechmja. Ils ne vivent qu' la condition d'tre adosss  un
autre; leur nom est une suite, et ne s'crit que prcd de la
conjonction _et_; leur existence ne leur est pas propre; elle est
l'autre ct d'une destine qui n'est pas la leur. Grantaire tait un de
ces hommes. Il tait l'envers d'Enjolras.

On pourrait presque dire que les affinits commencent aux lettres de
l'alphabet. Dans la srie, O et P sont insparables. Vous pouvez, 
votre gr, prononcer O et P, ou Oreste et Pylade.

Grantaire, vrai satellite d'Enjolras, habitait ce cercle de jeunes gens;
il y vivait; il ne se plaisait que l; il les suivait partout. Sa joie
tait de voir aller et venir ces silhouettes dans les fumes du vin. On
le tolrait pour sa bonne humeur.

Enjolras, croyant, ddaignait ce sceptique, et, sobre, cet ivrogne. Il
lui accordait un peu de piti hautaine. Grantaire tait un Pylade point
accept. Toujours rudoy par Enjolras, repouss durement, rejet et
revenant, il disait d'Enjolras: Quel beau marbre!




Chapitre II

Oraison funbre de Blondeau, par Bossuet


Une certaine aprs-midi, qui avait, comme on va le voir, quelque
concidence avec les vnements raconts plus haut, Laigle de Meaux
tait mensuellement adoss au chambranle de la porte du caf Musain. Il
avait l'air d'une cariatide en vacances; il ne portait rien que sa
rverie. Il regardait la place Saint-Michel. S'adosser, c'est une
manire d'tre couch debout qui n'est point hae des songeurs. Laigle
de Meaux pensait, sans mlancolie,  une petite msaventure qui lui
tait chue l'avant-veille  l'cole de droit, et qui modifiait ses
plans personnels d'avenir, plans d'ailleurs assez indistincts.

La rverie n'empche pas un cabriolet de passer, et le songeur de
remarquer le cabriolet. Laigle de Meaux, dont les yeux erraient dans une
sorte de flnerie diffuse, aperut,  travers ce somnambulisme, un
vhicule  deux roues cheminant dans la place, lequel allait au pas, et
comme indcis.  qui en voulait ce cabriolet? pourquoi allait-il au pas?
Laigle y regarda. Il y avait dedans,  ct du cocher, un jeune homme,
et devant ce jeune homme un assez gros sac de nuit. Le sac montrait aux
passants ce nom crit en grosses lettres noires sur une carte cousue 
l'toffe: _Marius Pontmercy_.

Ce nom fit changer d'attitude  Laigle. Il se dressa et jeta cette
apostrophe au jeune homme du cabriolet:

--Monsieur Marius Pontmercy!

Le cabriolet interpell s'arrta.

Le jeune homme qui, lui aussi, semblait songer profondment, leva les
yeux.

--Hein? dit-il.

--Vous tes monsieur Marius Pontmercy?

--Sans doute.

--Je vous cherchais, reprit Laigle de Meaux.

--Comment cela? demanda Marius; car c'tait lui, en effet, qui sortait
de chez son grand-pre, et il avait devant lui une figure qu'il voyait
pour la premire fois. Je ne vous connais pas.

--Moi non plus, je ne vous connais point, rpondit Laigle.

Marius crut  une rencontre de loustic,  un commencement de
mystification en pleine rue. Il n'tait pas d'humeur facile en ce
moment-l. Il frona le sourcil. Laigle de Meaux, imperturbable,
poursuivit:

--Vous n'tiez pas avant-hier  l'cole?

--Cela est possible.

--Cela est certain.

--Vous tes tudiant? demanda Marius.

--Oui, monsieur. Comme vous. Avant-hier je suis entr  l'cole par
hasard. Vous savez, on a quelquefois de ces ides-l. Le professeur
tait en train de faire l'appel. Vous n'ignorez pas qu'ils sont trs
ridicules dans ce moment-ci. Au troisime appel manqu, on vous raye
l'inscription. Soixante francs dans le gouffre.

Marius commenait  couter. Laigle continua:

--C'tait Blondeau qui faisait l'appel. Vous connaissez Blondeau, il a
le nez fort pointu et fort malicieux, et il flaire avec dlices les
absents. Il a sournoisement commenc par la lettre P. Je n'coutais pas,
n'tant point compromis dans cette lettre-l. L'appel n'allait pas mal.
Aucune radiation. L'univers tait prsent. Blondeau tait triste. Je
disais  part moi: Blondeau, mon amour, tu ne feras pas la plus petite
excution aujourd'hui. Tout  coup Blondeau appelle _Marius Pontmercy_.
Personne ne rpond. Blondeau, plein d'espoir, rpte plus fort: _Marius
Pontmercy_. Et il prend sa plume. Monsieur, j'ai des entrailles. Je me
suis dit rapidement: Voil un brave garon qu'on va rayer. Attention.
Ceci est un vritable vivant qui n'est pas exact. Ceci n'est pas un bon
lve. Ce n'est point l un cul-de-plomb, un tudiant qui tudie, un
blanc-bec pdant, fort en sciences, lettres, thologie et sapience, un
de ces esprits btas tirs  quatre pingles; une pingle par facult.
C'est un honorable paresseux qui flne, qui pratique la villgiature,
qui cultive la grisette, qui fait la cour aux belles, qui est peut-tre
en cet instant-ci chez ma matresse. Sauvons-le. Mort  Blondeau! En ce
moment, Blondeau a tremp dans l'encre sa plume noire de ratures, a
promen sa prunelle fauve sur l'auditoire, et a rpt pour la troisime
fois: _Marius Pontmercy_! J'ai rpondu: _Prsent_! Cela fait que vous
n'avez pas t ray.

--Monsieur!... dit Marius.

--Et que, moi, je l'ai t, ajouta Laigle de Meaux.

--Je ne vous comprends pas, fit Marius.

Laigle reprit:

--Rien de plus simple. J'tais prs de la chaire pour rpondre et prs
de la porte pour m'enfuir. Le professeur me contemplait avec une
certaine fixit. Brusquement, Blondeau, qui doit tre le nez malin dont
parle Boileau, saute  la lettre L. L, c'est ma lettre. Je suis de
Meaux, et je m'appelle Lesgle.

--L'Aigle! interrompit Marius, quel beau nom!

--Monsieur, le Blondeau arrive  ce beau nom, et crie: _Laigle_! Je
rponds: _Prsent_! Alors Blondeau me regarde avec la douceur du tigre,
sourit, et me dit: Si vous tes Pontmercy, vous n'tes pas Laigle.
Phrase qui a l'air dsobligeante pour vous, mais qui n'tait lugubre que
pour moi. Cela dit, il me raye.

Marius s'exclama.

--Monsieur, je suis mortifi...

--Avant tout, interrompit Laigle, je demande  embaumer Blondeau dans
quelques phrases d'loge senti. Je le suppose mort. Il n'y aurait pas
grand'chose  changer  sa maigreur,  sa pleur,  sa froideur,  sa
roideur, et  son odeur. Et je dis: _Erudimini qui judicatis terram_.
Ci-gt Blondeau, Blondeau le Nez, Blondeau Nasica, le boeuf de la
discipline, _bos disciplin_, le molosse de la consigne, l'ange de
l'appel, qui fut droit, carr, exact, rigide, honnte et hideux. Dieu le
raya comme il m'a ray.

Marius reprit:

--Je suis dsol...

--Jeune homme, dit Laigle de Meaux, que ceci vous serve de leon. 
l'avenir, soyez exact.

--Je vous fais vraiment mille excuses.

--Ne vous exposez plus  faire rayer votre prochain.

--Je suis dsespr...

Laigle clata de rire.

--Et moi, ravi. J'tais sur la pente d'tre avocat. Cette rature me
sauve. Je renonce aux triomphes du barreau. Je ne dfendrai point la
veuve et je n'attaquerai point l'orphelin. Plus de toge, plus de stage.
Voil ma radiation obtenue. C'est  vous que je la dois, monsieur
Pontmercy. J'entends vous faire solennellement une visite de
remercments. O demeurez-vous?

--Dans ce cabriolet, dit Marius.

--Signe d'opulence, repartit Laigle avec calme. Je vous flicite. Vous
avez l un loyer de neuf mille francs par an.

En ce moment Courfeyrac sortait du caf.

Marius sourit tristement:

--Je suis dans ce loyer depuis deux heures et j'aspire  en sortir; mais
c'est une histoire comme cela, je ne sais o aller.

--Monsieur, dit Courfeyrac, venez chez moi.

--J'aurais la priorit, observa Laigle, mais je n'ai pas de chez moi.

--Tais-toi, Bossuet, reprit Courfeyrac.

--Bossuet, fit Marius, mais il me semblait que vous vous appeliez
Laigle.

--De Meaux, rpondit Laigle; par mtaphore, Bossuet.

Courfeyrac monta dans le cabriolet.

--Cocher, dit-il, htel de la Porte-Saint-Jacques.

Et le soir mme, Marius tait install dans une chambre de l'htel de la
Porte-Saint-Jacques, cte  cte avec Courfeyrac.




Chapitre III

Les tonnements de Marius


En quelques jours, Marius fut l'ami de Courfeyrac. La jeunesse est la
saison des promptes soudures et des cicatrisations rapides. Marius prs
de Courfeyrac respirait librement, chose assez nouvelle pour lui.
Courfeyrac ne lui fit pas de questions. Il n'y songea mme pas.  cet
ge, les visages disent tout de suite tout. La parole est inutile. Il y
a tel jeune homme dont on pourrait dire que sa physionomie bavarde. On
se regarde, on se connat.

Un matin pourtant, Courfeyrac lui jeta brusquement cette interrogation:

-- propos, avez-vous une opinion politique?

--Tiens! dit Marius, presque offens de la question.

--Qu'est-ce que vous tes?

--Dmocrate-bonapartiste.

--Nuance gris de souris rassure, dit Courfeyrac.

Le lendemain, Courfeyrac introduisit Marius au caf Musain. Puis il lui
chuchota  l'oreille avec un sourire: Il faut que je vous donne vos
entres dans la rvolution. Et il le mena dans la salle des Amis de l'A
B C. Il le prsenta aux autres camarades en disant  demi-voix ce simple
moi que Marius ne comprit pas: Un lve.

Marius tait tomb dans un gupier d'esprits. Du reste, quoique
silencieux et grave, il n'tait ni le moins ail ni le moins arm.

Marius, jusque-l solitaire et inclinant au monologue et  l'apart par
habitude et par got, fut un peu effarouch de cette vole de jeunes
gens autour de lui. Toutes ces initiatives diverses le sollicitaient 
la fois, et le tiraillaient. Le va-et-vient tumultueux de tous ces
esprits en libert et en travail faisait tourbillonner ses ides.
Quelquefois, dans le trouble, elles s'en allaient si loin de lui qu'il
avait de la peine  les retrouver. Il entendait parler de philosophie,
de littrature, d'art, d'histoire, de religion, d'une faon inattendue.
Il entrevoyait des aspects tranges; et comme il ne les mettait point en
perspective, il n'tait pas sr de ne pas voir le chaos. En quittant les
opinions de son grand-pre pour les opinions de son pre, il s'tait cru
fix; il souponnait maintenant, avec inquitude et sans oser se
l'avouer, qu'il ne l'tait pas. L'angle sous lequel il voyait toute
chose commenait de nouveau  se dplacer. Une certaine oscillation
mettait en branle tous les horizons de son cerveau. Bizarre remue-mnage
intrieur. Il en souffrait presque.

Il semblait qu'il n'y et pas pour ces jeunes gens de choses
consacres. Marius entendait, sur toute matire, des langages
singuliers, gnants pour son esprit encore timide.

Une affiche de thtre se prsentait, orne d'un titre de tragdie du
vieux rpertoire, dit classique.-- bas la tragdie chre aux bourgeois!
criait Bahorel. Et Marius entendait Combeferre rpliquer:

--Tu as tort, Bahorel. La bourgeoisie aime la tragdie, et il faut
laisser sur ce point la bourgeoisie tranquille. La tragdie  perruque a
sa raison d'tre, et je ne suis pas de ceux qui, de par Eschyle, lui
contestent le droit d'exister. Il y a des bauches dans la nature; il y
a, dans la cration, des parodies toutes faites; un bec qui n'est pas un
bec, des ailes qui ne sont pas des ailes, des nageoires qui ne sont pas
des nageoires, des pattes qui ne sont pas des pattes, un cri douloureux
qui donne envie de rire, voil le canard. Or, puisque la volaille existe
 ct de l'oiseau, je ne vois pas pourquoi la tragdie classique
n'existerait point en face de la tragdie antique.

Ou bien le hasard faisait que Marius passait rue Jean-Jacques-Rousseau
entre Enjolras et Courfeyrac.

Courfeyrac lui prenait le bras.

--Faites attention. Ceci est la rue Pltrire, nomme aujourd'hui rue
Jean-Jacques-Rousseau,  cause d'un mnage singulier qui l'habitait il
y a une soixantaine d'annes. C'taient Jean-Jacques et Thrse. De
temps en temps, il naissait l de petits tres. Thrse les enfantait,
Jean-Jacques les enfantrouvait.

Et Enjolras rudoyait Courfeyrac.

--Silence devant Jean-Jacques! Cet homme, je l'admire. Il a reni ses
enfants, soit; mais il a adopt le peuple.

Aucun de ces jeunes gens n'articulait ce mot: l'empereur. Jean Prouvaire
seul disait quelquefois Napolon; tous les autres disaient Bonaparte.
Enjolras prononait _Buonaparte_. Marius s'tonnait vaguement. _Initium
sapienti_.




Chapitre IV

L'arrire-salle du caf Musain


Une des conversations entre ces jeunes gens, auxquelles Marius assistait
et dans lesquelles il intervenait quelquefois, fut une vritable
secousse pour son esprit.

Cela se passait dans l'arrire-salle du caf Musain.  peu prs tous les
Amis de l'A B C taient runis ce soir-l. Le quinquet tait
solennellement allum. On parlait de choses et d'autres, sans passion et
avec bruit. Except Enjolras et Marius, qui se taisaient, chacun
haranguait un peu au hasard. Les causeries entre camarades ont parfois
de ces tumultes paisibles. C'tait un jeu et un ple-mle autant qu'une
conversation. On se jetait des mots qu'on rattrapait. On causait aux
quatre coins.

Aucune femme n'tait admise dans cette arrire-salle, except Louison,
la laveuse de vaisselle du caf, qui la traversait de temps en temps
pour aller de la laverie au laboratoire.

Grantaire, parfaitement gris, assourdissait le coin dont il s'tait
empar. Il raisonnait et draisonnait  tue-tte, il criait:

--J'ai soif. Mortels, je fais un rve: que la tonne de Heidelberg ait
une attaque d'apoplexie, et tre de la douzaine de sangsues qu'on lui
appliquera. Je voudrais boire. Je dsire oublier la vie. La vie est une
invention hideuse de je ne sais qui. Cela ne dure rien et cela ne vaut
rien. On se casse le cou  vivre. La vie est un dcor o il y a peu de
praticables. Le bonheur est un vieux chssis peint d'un seul ct.
L'Ecclsiaste dit: tout est vanit; je pense comme ce bonhomme qui n'a
peut-tre jamais exist. Zro, ne voulant pas aller tout nu, s'est vtu
de vanit.  vanit! rhabillage de tout avec de grands mots! une cuisine
est un laboratoire, un danseur est un professeur, un saltimbanque est un
gymnaste, un boxeur est un pugiliste, un apothicaire est un chimiste, un
perruquier est un artiste, un gcheux est un architecte, un jockey est
un sportsman, un cloporte est un ptrygibranche. La vanit a un envers
et un endroit; l'endroit est bte, c'est le ngre avec ses verroteries;
l'envers est sot, c'est le philosophe avec ses guenilles. Je pleure sur
l'un et je ris de l'autre. Ce qu'on appelle honneurs et dignits, et
mme honneur et dignit, est gnralement en chrysocale. Les rois font
joujou avec l'orgueil humain. Caligula faisait consul un cheval; Charles
II faisait chevalier un aloyau. Drapez-vous donc maintenant entre le
consul Incitatus et le baronnet Roastbeef. Quant  la valeur intrinsque
des gens, elle n'est gure plus respectable. coutez le pangyrique que
le voisin fait du voisin. Blanc sur blanc est froce; si le lys parlait,
comme il arrangerait la colombe! une bigote qui jase d'une dvote est
plus venimeuse que l'aspic et le bongare bleu. C'est dommage que je sois
un ignorant, car je vous citerais une foule de choses; mais je ne sais
rien. Par exemple, j'ai toujours eu de l'esprit; quand j'tais lve
chez Gros, au lieu de barbouiller des tableautins, je passais mon temps
 chiper des pommes; rapin est le mle de rapine. Voil pour moi; quant
 vous autres, vous me valez. Je me fiche de vos perfections,
excellences et qualits. Toute qualit verse dans un dfaut; l'conome
touche  l'avare, le gnreux confine au prodigue, le brave ctoie le
bravache; qui dit trs pieux dit un peu cagot; il y a juste autant de
vices dans la vertu qu'il y a de trous au manteau de Diogne. Qui
admirez-vous, le tu ou le tueur, Csar ou Brutus? Gnralement on est
pour le tueur. Vive Brutus! il a tu. C'est a qui est la vertu. Vertu,
soit, mais folie aussi. Il y a des taches bizarres  ces grands
hommes-l. Le Brutus qui tua Csar tait amoureux d'une statue de petit
garon. Cette statue tait du statuaire grec Strongylion, lequel avait
aussi sculpt cette figure d'amazone appele Belle-Jambe, Eucnemos, que
Nron emportait avec lui dans ses voyages. Ce Strongylion n'a laiss que
deux statues qui ont mis d'accord Brutus et Nron; Brutus fut amoureux
de l'une et Nron de l'autre. Toute l'histoire n'est qu'un long
rabchage. Un sicle est le plagiaire de l'autre. La bataille de Marengo
copie la bataille de Pydna; le Tolbiac de Clovis et l'Austerlitz de
Napolon se ressemblent comme deux gouttes de sang. Je fais peu de cas
de la victoire. Rien n'est stupide comme vaincre; la vraie gloire est
convaincre. Mais tchez donc de prouver quelque chose! Vous vous
contentez de russir, quelle mdiocrit! et de conqurir, quelle misre!
Hlas, vanit et lchet partout. Tout obit au succs, mme la
grammaire. _Si volet usus_, dit Horace. Donc, je ddaigne le genre
humain. Descendrons-nous du tout  la partie? Voulez-vous que je me
mette  admirer les peuples? Quel peuple, s'il vous plat? Est-ce la
Grce? Les Athniens, ces Parisiens de jadis, tuaient Phocion, comme qui
dirait Coligny, et flagornaient les tyrans au point qu'Anacphore disait
de Pisistrate: Son urine attire les abeilles. L'homme le plus
considrable de la Grce pendant cinquante ans a t ce grammairien
Philetas, lequel tait si petit et si menu qu'il tait oblig de plomber
ses souliers pour n'tre pas emport par le vent. Il y avait sur la plus
grande place de Corinthe une statue sculpte par Silanion et catalogue
par Pline; cette statue reprsentait pisthate. Qu'a fait pisthate? il
a invent le croc-en-jambe. Ceci rsume la Grce et la gloire. Passons 
d'autres. Admirerai-je l'Angleterre? Admirerai-je la France? La France?
pourquoi?  cause de Paris? je viens de vous dire mon opinion sur
Athnes. L'Angleterre? pourquoi?  cause de Londres? je hais Carthage.
Et puis, Londres, mtropole du luxe, est le chef-lieu de la misre. Sur
la seule paroisse de Charing-Cross, il y a par an cent morts de faim.
Telle est Albion. J'ajoute, pour comble, que j'ai vu une Anglaise danser
avec une couronne de roses et des lunettes bleues. Donc un groing pour
l'Angleterre! Si je n'admire pas John Bull, j'admirerai donc frre
Jonathan? Je gote peu ce frre  esclaves. tez _time is money_, que
reste-t-il de l'Angleterre? tez _cotton is king_, que reste-t-il de
l'Amrique? L'Allemagne, c'est la lymphe; l'Italie, c'est la bile. Nous
extasierons-nous sur la Russie? Voltaire l'admirait. Il admirait aussi
la Chine. Je conviens que la Russie a ses beauts, entre autres un fort
despotisme; mais je plains les despotes. Ils ont une sant dlicate. Un
Alexis dcapit, un Pierre poignard, un Paul trangl, un autre Paul
aplati  coups de talon de botte, divers Ivans gorgs, plusieurs
Nicolas et Basiles empoisonns, tout cela indique que le palais des
empereurs de Russie est dans une condition flagrante d'insalubrit. Tous
les peuples civiliss offrent  l'admiration du penseur ce dtail: la
guerre; or la guerre, la guerre civilise, puise et totalise toutes les
formes du banditisme, depuis le brigandage des trabucaires aux gorges du
mont Jaxa jusqu' la maraude des Indiens Comanches dans la
Passe-Douteuse. Bah! me direz-vous, l'Europe vaut pourtant mieux que
l'Asie? Je conviens que l'Asie est farce; mais je ne vois pas trop ce
que vous avez  rire du grand lama, vous peuples d'occident qui avez
ml  vos modes et  vos lgances toutes les ordures compliques de
majest, depuis la chemise sale de la reine Isabelle jusqu' la chaise
perce du dauphin. Messieurs les humains, je vous dis bernique! C'est 
Bruxelles que l'on consomme le plus de bire,  Stockholm le plus
d'eau-de-vie,  Madrid le plus de chocolat,  Amsterdam le plus de
genivre,  Londres le plus de vin,  Constantinople le plus de caf, 
Paris le plus d'absinthe; voil toutes les notions utiles. Paris
l'emporte, en somme.  Paris, les chiffonniers mmes sont des sybarites;
Diogne et autant aim tre chiffonnier place Maubert que philosophe au
Pire. Apprenez encore ceci: les cabarets des chiffonniers s'appellent
bibines; les plus clbres sont _la Casserole_ et _l'Abattoir_. Donc, 
guinguettes, goguettes, bouchons, caboulots, bouibouis, mastroquets,
bastringues, manezingues, bibines des chiffonniers, caravansrails des
califes, je vous atteste, je suis un voluptueux, je mange chez Richard 
quarante sous par tte, il me faut des tapis de Perse  y rouler
Cloptre nue! O est Cloptre? Ah! c'est toi, Louison. Bonjour.

Ainsi se rpandait en paroles, accrochant la laveuse de vaisselle au
passage, dans son coin de l'arrire-salle Musain, Grantaire plus
qu'ivre.

Bossuet, tendant la main vers lui, essayait de lui imposer silence, et
Grantaire repartait de plus belle:

--Aigle de Meaux,  bas les pattes. Tu ne me fais aucun effet avec ton
geste d'Hippocrate refusant le bric--brac d'Artaxerce. Je te dispense
de me calmer. D'ailleurs je suis triste. Que voulez-vous que je vous
dise? L'homme est mauvais, l'homme est difforme. Le papillon est russi,
l'homme est rat. Dieu a manqu cet animal-l. Une foule est un choix de
laideurs. Le premier venu est un misrable. Femme rime  infme. Oui,
j'ai le spleen, compliqu de la mlancolie, avec la nostalgie, plus
l'hypocondrie, et je bisque, et je rage, et je bille, et je m'ennuie,
et je m'assomme, et je m'embte! Que Dieu aille au diable!

--Silence donc, R majuscule! reprit Bossuet qui discutait un point de
droit avec la cantonade, et qui tait engag plus qu' mi-corps dans une
phrase d'argot judiciaire dont voici la fin:

--...Et quant  moi, quoique je sois  peine lgiste et tout au plus
procureur amateur, je soutiens ceci: qu'aux termes de la coutume de
Normandie,  la Saint-Michel, et pour chaque anne, un quivalent devait
tre pay au profit du seigneur, sauf autrui droit, par tous et un
chacun, tant les propritaires que les saisis d'hritage, et ce, pour
toutes emphytoses, baux, alleux, contrats domaniaires et domaniaux,
hypothcaires et hypothcaux....

--chos, nymphes plaintives, fredonna Grantaire.

Tout prs de Grantaire, sur une table presque silencieuse, une feuille
de papier, un encrier et une plume entre deux petits verres annonaient
qu'un vaudeville s'bauchait. Cette grosse affaire se traitait  voix
basse, et les deux ttes en travail se touchaient:

--Commenons par trouver les noms. Quand on a les noms, on trouve le
sujet.

--C'est juste. Dicte. J'cris.

--Monsieur Dorimon?

--Rentier?

--Sans doute.

--Sa fille, Clestine.

--... tine. Aprs?

--Le colonel Sainval.

--Sainval est us. Je dirais Valsin.

 ct des aspirants vaudevillistes, un autre groupe, qui, lui aussi,
profitait du brouhaha pour parler bas, discutait un duel. Un vieux,
trente ans, conseillait un jeune, dix-huit ans, et lui expliquait  quel
adversaire il avait affaire:

--Diable! mfiez-vous. C'est une belle pe. Son jeu est net. Il a de
l'attaque, pas de feintes perdues, du poignet, du ptillement, de
l'clair, la parade juste, et des ripostes mathmatiques, bigre! et il
est gaucher.

Dans l'angle oppos  Grantaire, Joly et Bahorel jouaient aux dominos et
parlaient d'amour.

--Tu es heureux, toi, disait Joly. Tu as une matresse qui rit toujours.

--C'est une faute qu'elle fait, rpondait Bahorel. La matresse qu'on a
tort de rire. a encourage  la tromper. La voir gaie, cela vous te le
remords; si on la voit triste, on se fait conscience.

--Ingrat! c'est si bon une femme qui rit! Et jamais vous ne vous
querellez!

--Cela tient au trait que nous avons fait. En faisant notre petite
sainte-alliance, nous nous sommes assign  chacun notre frontire que
nous ne dpassons jamais. Ce qui est situ du ct de bise appartient 
Vaud, du ct de vent  Gex. De l la paix.

--La paix, c'est le bonheur digrant.

--Et toi, Jolllly, o en es-tu avec ta brouillerie avec mamselle... tu
sais qui je veux dire?

--Elle me boude avec une patience cruelle.

--Tu es pourtant un amoureux attendrissant de maigreur.

--Hlas!

-- ta place, je la planterais l.

--C'est facile  dire.

--Et  faire. N'est-ce pas Musichetta qu'elle s'appelle?

--Oui. Ah! mon pauvre Bahorel, c'est une fille superbe, trs littraire,
de petits pieds, de petites mains, se mettant bien, blanche, potele,
avec des yeux de tireuse de cartes. J'en suis fou.

--Mon cher, alors il faut lui plaire, tre lgant, et faire des effets
de rotule. Achte-moi chez Staub un bon pantalon de cuir de laine. Cela
prte.

-- combien? cria Grantaire.

Le troisime coin tait en proie  une discussion potique. La
mythologie paenne se gourmait avec la mythologie chrtienne. Il
s'agissait de l'Olympe dont Jean Prouvaire, par romantisme mme, prenait
le parti. Jean Prouvaire n'tait timide qu'au repos. Une fois excit, il
clatait, une sorte de gat accentuait son enthousiasme, et il tait 
la fois riant et lyrique:

--N'insultons pas les dieux, disait-il. Les dieux ne s'en sont peut-tre
pas alls. Jupiter ne me fait point l'effet d'un mort. Les dieux sont
des songes, dites-vous. Eh bien, mme dans la nature, telle qu'elle est
aujourd'hui, aprs la fuite de ces songes, on retrouve tous les grands
vieux mythes paens. Telle montagne  profil de citadelle, comme le
Vignemale, par exemple, est encore pour moi la coiffure de Cyble; il ne
m'est pas prouv que Pan ne vienne pas la nuit souffler dans le tronc
creux des saules, en bouchant tour  tour les trous avec ses doigts; et
j'ai toujours cru qu'Io tait pour quelque chose dans la cascade de
Pissevache.

Dans le dernier coin, on parlait politique. On malmenait la charte
octroye. Combeferre la soutenait mollement, Courfeyrac la battait en
brche nergiquement. Il y avait sur la table un malencontreux
exemplaire de la fameuse Charte-Touquet. Courfeyrac l'avait saisie et la
secouait, mlant  ses arguments le frmissement de cette feuille de
papier.

--Premirement, je ne veux pas de rois. Ne ft-ce qu'au point de vue
conomique, je n'en veux pas; un roi est un parasite. On n'a pas de roi
gratis. coutez ceci: Chert des rois.  la mort de Franois Ier, la
dette publique en France tait de trente mille livres de rente;  la
mort de Louis XIV, elle tait de deux milliards six cents millions 
vingt-huit livres le marc, ce qui quivalait en 1760, au dire de
Desmarets,  quatre milliards cinq cents millions, et ce qui
quivaudrait aujourd'hui  douze milliards. Deuximement, n'en dplaise
 Combeferre, une charte octroye est un mauvais expdient de
civilisation. Sauver la transition, adoucir le passage, amortir la
secousse, faire passer insensiblement la nation de la monarchie  la
dmocratie par la pratique des fictions constitutionnelles, dtestables
raisons que tout cela! Non! non! n'clairons jamais le peuple  faux
jour. Les principes s'tiolent et plissent dans votre cave
constitutionnelle. Pas d'abtardissement. Pas de compromis. Pas d'octroi
du roi au peuple. Dans tous ces octrois-l, il y a un article 14.  ct
de la main qui donne, il y a la griffe qui reprend. Je refuse net votre
charte. Une charte est un masque; le mensonge est dessous. Un peuple qui
accepte une charte abdique. Le droit n'est le droit qu'entier. Non! pas
de charte!

On tait en hiver; deux bches ptillaient dans la chemine. Cela tait
tentant, et Courfeyrac n'y rsista pas. Il froissa dans son poing la
pauvre Charte-Touquet, et la jeta au feu. Le papier flamba. Combeferre
regarda philosophiquement brler le chef-d'oeuvre de Louis XVIII, et se
contenta de dire:

--La charte mtamorphose en flamme.

Et les sarcasmes, les saillies, les quolibets, cette chose franaise
qu'on appelle l'entrain, cette chose anglaise qu'on appelle l'humour, le
bon et le mauvais got, les bonnes et les mauvaises raisons, toutes les
folles fuses du dialogue, montant  la fois et se croisant de tous les
points de la salle, faisaient au-dessus des ttes une sorte de
bombardement joyeux.




Chapitre V

largissement de l'horizon


Les chocs des jeunes esprits entre eux ont cela d'admirable qu'on ne
peut jamais prvoir l'tincelle ni deviner l'clair. Que va-t-il jaillir
tout  l'heure? on l'ignore. L'clat de rire part de l'attendrissement.
Au moment bouffon, le srieux fait son entre. Les impulsions dpendent
du premier mot venu. La verve de chacun est souveraine. Un lazzi suffit
pour ouvrir le champ  l'inattendu. Ce sont des entretiens  brusques
tournants o la perspective change tout  coup. Le hasard est le
machiniste de ces conversations-l.

Une pense svre, bizarrement sortie d'un cliquetis de mots, traversa
tout  coup la mle de paroles o ferraillaient confusment Grantaire,
Bahorel, Prouvaire, Bossuet, Combeferre et Courfeyrac.

Comment une phrase survient-elle dans le dialogue? d'o vient qu'elle se
souligne tout  coup d'elle-mme dans l'attention de ceux qui
l'entendent? Nous venons de le dire, nul n'en sait rien. Au milieu du
brouhaha, Bossuet termina tout  coup une apostrophe quelconque 
Combeferre par cette date.

--18 juin 1815: Waterloo.

 ce nom, Waterloo, Marius, accoud prs d'un verre d'eau sur une table,
ta son poignet de dessous son menton, et commena  regarder fixement
l'auditoire.

--Pardieu, s'cria Courfeyrac (_Parbleu_,  cette poque, tombait en
dsutude), ce chiffre 18 est trange, et me frappe. C'est le nombre
fatal de Bonaparte. Mettez Louis devant et Brumaire derrire, vous avez
toute la destine de l'homme, avec cette particularit expressive que le
commencement y est talonn par la fin.

Enjolras, jusque-l muet, rompit le silence, et adressa  Courfeyrac
cette parole:

--Tu veux dire le crime par l'expiation.

Ce mot, _crime_, dpassait la mesure de ce que pouvait accepter Marius,
dj trs mu par la brusque vocation de Waterloo.

Il se leva, il marcha lentement vers la carte de France tale sur le
mur et au bas de laquelle on voyait une le dans un compartiment spar,
il posa son doigt sur ce compartiment, et dit:

--La Corse. Une petite le qui a fait la France bien grande.

Ce fut le souffle d'air glac. Tous s'interrompirent. On sentit que
quelque chose allait commencer.

Bahorel, ripostant  Bossuet, tait en train de prendre une pose de
torse  laquelle il tenait. Il y renona pour couter.

Enjolras, dont l'oeil bleu n'tait attach sur personne et semblait
considrer le vide, rpondit sans regarder Marius:

--La France n'a besoin d'aucune Corse pour tre grande. La France est
grande parce qu'elle est la France. _Quia nominor leo_.

Marius n'prouva nulle vellit de reculer; il se tourna vers Enjolras,
et sa voix clata avec une vibration qui venait du tressaillement des
entrailles:

-- Dieu ne plaise que je diminue la France! mais ce n'est point la
diminuer que de lui amalgamer Napolon. Ah , parlons donc. Je suis
nouveau venu parmi vous, mais je vous avoue que vous m'tonnez. O en
sommes-nous? qui sommes-nous? qui tes-vous? qui suis-je?
Expliquons-nous sur l'empereur. Je vous entends dire Buonaparte en
accentuant l'u comme des royalistes. Je vous prviens que mon grand-pre
fait mieux encore; il dit Buonapart. Je vous croyais des jeunes gens.
O mettez-vous donc votre enthousiasme? et qu'est-ce que vous en faites?
qui admirez-vous si vous n'admirez pas l'empereur? et que vous faut-il
de plus?

Si vous ne voulez pas de ce grand homme-l, de quels grands hommes
voudrez-vous? Il avait tout. Il tait complet. Il avait dans son cerveau
le cube des facults humaines. Il faisait des codes comme Justinien, il
dictait comme Csar, sa causerie mlait l'clair de Pascal au coup de
foudre de Tacite, il faisait l'histoire et il l'crivait, ses bulletins
sont des Iliades, il combinait le chiffre de Newton avec la mtaphore de
Mahomet, il laissait derrire lui dans l'orient des paroles grandes
comme les pyramides;  Tilsitt il enseignait la majest aux empereurs, 
l'acadmie des sciences il donnait la rplique  Laplace, au conseil
d'tat il tenait tte  Merlin, il donnait une me  la gomtrie des
uns et  la chicane des autres, il tait lgiste avec les procureurs et
sidral avec les astronomes; comme Cromwell soufflant une chandelle sur
deux, il s'en allait au Temple marchander un gland de rideau; il voyait
tout, il savait tout; ce qui ne l'empchait pas de rire d'un rire
bonhomme au berceau de son petit enfant; et tout  coup, l'Europe
effare coutait, des armes se mettaient en marche, des parcs
d'artillerie roulaient, des ponts de bateaux s'allongeaient sur les
fleuves, les nues de la cavalerie galopaient dans l'ouragan, cris,
trompettes, tremblement de trnes partout, les frontires des royaumes
oscillaient sur la carte, on entendait le bruit d'un glaive surhumain
qui sortait du fourreau, on le voyait, lui, se dresser debout sur
l'horizon avec un flamboiement dans la main et un resplendissement dans
les yeux, dployant dans le tonnerre ses deux ailes, la grande Arme et
la vieille garde, et c'tait l'archange de la guerre!

Tous se taisaient, et Enjolras baissait la tte. Le silence fait
toujours un peu l'effet de l'acquiescement ou d'une sorte de mise au
pied du mur. Marius, presque sans reprendre haleine, continua avec un
surcrot d'enthousiasme:

--Soyons justes, mes amis! tre l'empire d'un tel empereur, quelle
splendide destine pour un peuple, lorsque ce peuple est la France et
qu'il ajoute son gnie au gnie de cet homme! Apparatre et rgner,
marcher et triompher, avoir pour tapes toutes les capitales, prendre
ses grenadiers et en faire des rois, dcrter des chutes de dynastie,
transfigurer l'Europe au pas de charge, qu'on sente, quand vous menacez,
que vous mettez la main sur le pommeau de l'pe de Dieu, suivre dans un
seul homme Annibal, Csar et Charlemagne, tre le peuple de quelqu'un
qui mle  toutes vos aubes l'annonce clatante d'une bataille gagne,
avoir pour rveille-matin le canon des Invalides, jeter dans des abmes
de lumire des mots prodigieux qui flamboient  jamais, Marengo, Arcole,
Austerlitz, Ina, Wagram! faire  chaque instant clore au znith des
sicles des constellations de victoires, donner l'empire franais pour
pendant  l'empire romain, tre la grande nation et enfanter la grande
Arme, faire envoler par toute la terre ses lgions comme une montagne
envoie de tous cts ses aigles, vaincre, dominer, foudroyer, tre en
Europe une sorte de peuple dor  force de gloire, sonner  travers
l'histoire une fanfare de titans, conqurir le monde deux fois, par la
conqute et par l'blouissement, cela est sublime; et qu'y a-t-il de
plus grand?

--tre libre, dit Combeferre.

Marius  son tour baissa la tte. Ce mot simple et froid avait travers
comme une lame d'acier son effusion pique, et il la sentait s'vanouir
en lui. Lorsqu'il leva les yeux, Combeferre n'tait plus l. Satisfait
probablement de sa rplique  l'apothose, il venait de partir, et tous,
except Enjolras, l'avaient suivi. La salle s'tait vide. Enjolras,
rest seul avec Marius, le regardait gravement. Marius cependant, ayant
un peu ralli ses ides, ne se tenait pas pour battu; il y avait en lui
un reste de bouillonnement qui allait sans doute se traduire en
syllogismes dploys contre Enjolras, quand tout  coup on entendit
quelqu'un qui chantait dans l'escalier en s'en allant. C'tait
Combeferre, et voici ce qu'il chantait:

          _Si Csar m'avait donn_
          _La gloire et la guerre,_
          _Et qu'il me fallt quitter_
          _L'amour de ma mre_
          _Je dirais au grand Csar:_
          _Reprends ton sceptre et ton char,_
          _J'aime mieux ma mre,  gu!_
          _J'aime mieux ma mre._

L'accent tendre et farouche dont Combeferre le chantait donnait  ce
couplet une sorte de grandeur trange. Marius, pensif et l'oeil au
plafond, rpta presque machinalement: Ma mre?...

En ce moment, il sentit sur son paule la main d'Enjolras.

--Citoyen, lui dit Enjolras, ma mre, c'est la Rpublique.




Chapitre VI

_Res angusta_


Cette soire laissa  Marius un branlement profond, et une obscurit
triste dans l'me. Il prouva ce qu'prouve peut-tre la terre au moment
o on l'ouvre avec le fer pour y dposer le grain de bl; elle ne sent
que la blessure; le tressaillement du germe et la joie du fruit
n'arrivent que plus tard.

Marius fut sombre. Il venait  peine de se faire une foi; fallait-il
donc dj la rejeter? il s'affirma  lui-mme que non. Il se dclara
qu'il ne voulait pas douter, et il commena  douter malgr lui. tre
entre deux religions, l'une dont on n'est pas encore sorti, l'autre o
l'on n'est pas encore entr, cela est insupportable; et ces crpuscules
ne plaisent qu'aux mes chauves-souris. Marius tait une prunelle
franche, et il lui fallait de la vraie lumire. Les demi-jours du doute
lui faisaient mal. Quel que ft son dsir de rester o il tait et de
s'en tenir l, il tait invinciblement contraint de continuer,
d'avancer, d'examiner, de penser, de marcher plus loin. O cela
allait-il le conduire? il craignait, aprs avoir fait tant de pas qui
l'avaient rapproch de son pre, de faire maintenant des pas qui l'en
loigneraient. Son malaise croissait de toutes les rflexions qui lui
venaient. L'escarpement se dessinait autour de lui. Il n'tait d'accord
ni avec son grand-pre, ni avec ses amis; tmraire pour l'un, arrir
pour les autres; et il se reconnut doublement isol, du ct de la
vieillesse, et du ct de la jeunesse. Il cessa d'aller au caf Musain.

Dans ce trouble o tait sa conscience, il ne songeait plus gure  de
certains cts srieux de l'existence. Les ralits de la vie ne se
laissent pas oublier. Elles vinrent brusquement lui donner leur coup de
coude.

Un matin, le matre de l'htel entra dans la chambre de Marius et lui
dit:

--Monsieur Courfeyrac a rpondu pour vous.

--Oui.

--Mais il me faudrait de l'argent.

--Priez Courfeyrac de venir me parler, dit Marius.

Courfeyrac venu, l'hte les quitta. Marius lui conta ce qu'il n'avait
pas song  lui dire encore, qu'il tait comme seul au monde et n'ayant
pas de parents.

--Qu'allez-vous devenir? dit Courfeyrac.

--Je n'en sais rien, rpondit Marius.

--Qu'allez-vous faire?

--Je n'en sais rien.

--Avez-vous de l'argent?

--Quinze francs.

--Voulez-vous que je vous en prte?

--Jamais.

--Avez-vous des habits?

--Voil.

--Avez-vous des bijoux?

--Une montre.

--D'argent?

--D'or. La voici.

--Je sais un marchand d'habits qui vous prendra votre redingote et un
pantalon.

--C'est bien.

--Vous n'aurez plus qu'un pantalon, un gilet, un chapeau et un habit.

--Et mes bottes.

--Quoi! vous n'irez pas pieds nus? quelle opulence!

--Ce sera assez.

--Je sais un horloger qui vous achtera votre montre.

--C'est bon.

--Non, ce n'est pas bon. Que ferez-vous aprs?

--Tout ce qu'il faudra. Tout l'honnte du moins.

--Savez-vous l'anglais?

--Non.

--Savez-vous l'allemand?

--Non.

--Tant pis.

--Pourquoi?

--C'est qu'un de mes amis, libraire, fait une faon d'encyclopdie pour
laquelle vous auriez pu traduire des articles allemands ou anglais.
C'est mal pay, mais on vit.

--J'apprendrai l'anglais et l'allemand.

--Et en attendant?

--En attendant je mangerai mes habits et ma montre.

On fit venir le marchand d'habits. Il acheta la dfroque vingt francs.
On alla chez l'horloger. Il acheta la montre quarante-cinq francs.

--Ce n'est pas mal, disait Marius  Courfeyrac en rentrant  l'htel,
avec mes quinze francs, cela fait quatre-vingts francs.

--Et la note de l'htel? observa Courfeyrac.

--Tiens, j'oubliais, dit Marius.

L'hte prsenta sa note qu'il fallut payer sur-le-champ. Elle se
montait  soixante-dix francs.

--Il me reste dix francs, dit Marius.

--Diable, fit Courfeyrac, vous mangerez cinq francs pendant que vous
apprendrez l'anglais, et cinq francs pendant que vous apprendrez
l'allemand. Ce sera avaler une langue bien vite ou une pice de cent
sous bien lentement.

Cependant la tante Gillenormand, assez bonne personne au fond dans les
occasions tristes, avait fini par dterrer le logis de Marius. Un matin,
comme Marius revenait de l'cole, il trouva une lettre de sa tante et
les _soixante pistoles_, c'est--dire six cents francs en or dans une
bote cachete.

Marius renvoya les trente louis  sa tante avec une lettre respectueuse
o il dclarait avoir des moyens d'existence et pouvoir suffire
dsormais  tous ses besoins. En ce moment-l il lui restait trois
francs.

La tante n'informa point le grand-pre de ce refus de peur d'achever de
l'exasprer. D'ailleurs n'avait-il pas dit: Qu'on ne me parle jamais de
ce buveur de sang!

Marius sortit de l'htel de la porte Saint-Jacques, ne voulant pas s'y
endetter.




Livre cinquime--Excellence du malheur




Chapitre I

Marius indigent


La vie devint svre pour Marius. Manger ses habits et sa montre, ce
n'tait rien. Il mangea de cette chose inexprimable qu'on appelle _de la
vache enrage_. Chose horrible, qui contient les jours sans pain, les
nuits sans sommeil, les soirs sans chandelle, l'tre sans feu, les
semaines sans travail, l'avenir sans esprance, l'habit perc au coude,
le vieux chapeau qui fait rire les jeunes filles, la porte qu'on trouve
ferme le soir parce qu'on ne paye pas son loyer, l'insolence du portier
et du gargotier, les ricanements des voisins, les humiliations, la
dignit refoule, les besognes quelconques acceptes, les dgots,
l'amertume, l'accablement. Marius apprit comment on dvore tout cela, et
comment ce sont souvent les seules choses qu'on ait  dvorer.  ce
moment de l'existence o l'homme a besoin d'orgueil parce qu'il a besoin
d'amour, il se sentit moqu parce qu'il tait mal vtu, et ridicule
parce qu'il tait pauvre.  l'ge o la jeunesse vous gonfle le coeur
d'une fiert impriale, il abaissa plus d'une fois ses yeux sur ses
bottes troues, et il connut les hontes injustes et les rougeurs
poignantes de la misre. Admirable et terrible preuve dont les faibles
sortent infmes, dont les forts sortent sublimes. Creuset o la destine
jette un homme, toutes les fois qu'elle veut avoir un gredin ou un
demi-dieu.

Car il se fait beaucoup de grandes actions dans les petites luttes. Il y
a des bravoures opinitres et ignores qui se dfendent pied  pied dans
l'ombre contre l'envahissement fatal des ncessits et des turpitudes.
Nobles et mystrieux triomphes qu'aucun regard ne voit, qu'aucune
renomme ne paye, qu'aucune fanfare ne salue. La vie, le malheur,
l'isolement, l'abandon, la pauvret, sont des champs de bataille qui ont
leurs hros; hros obscurs plus grands parfois que les hros illustres.

De fermes et rares natures sont ainsi cres; la misre, presque
toujours martre, est quelquefois mre; le dnment enfante la
puissance d'me et d'esprit; la dtresse est nourrice de la fiert; le
malheur est un bon lait pour les magnanimes.

Il y eut un moment dans la vie de Marius o il balayait son palier, o
il achetait un sou de fromage de Brie chez la fruitire, o il attendait
que la brune tombt pour s'introduire chez le boulanger, et y acheter un
pain qu'il emportait furtivement dans son grenier, comme s'il l'et
vol. Quelquefois on voyait se glisser dans la boucherie du coin, au
milieu des cuisinires goguenardes qui le coudoyaient, un jeune homme
gauche portant des livres sous son bras, qui avait l'air timide et
furieux, qui en entrant tait son chapeau de son front o perlait la
sueur, faisait un profond salut  la bouchre tonne, un autre salut au
garon boucher, demandait une ctelette de mouton, la payait six ou sept
sous, l'enveloppait de papier, la mettait sous son bras entre deux
livres, et s'en allait. C'tait Marius. Avec cette ctelette, qu'il
faisait cuire lui-mme, il vivait trois jours.

Le premier jour il mangeait la viande, le second jour il mangeait la
graisse, le troisime jour il rongeait l'os.

 plusieurs reprises la tante Gillenormand fit des tentatives, et lui
adressa les soixante pistoles. Marius les renvoya constamment, en disant
qu'il n'avait besoin de rien.

Il tait encore en deuil de son pre quand la rvolution que nous avons
raconte s'tait faite en lui. Depuis lors, il n'avait plus quitt les
vtements noirs. Cependant ses vtements le quittrent. Un jour vint o
il n'eut plus d'habit. Le pantalon allait encore. Que faire? Courfeyrac,
auquel il avait de son ct rendu quelques bons offices, lui donna un
vieil habit. Pour trente sous, Marius le fit retourner par un portier
quelconque, et ce fut un habit neuf. Mais cet habit tait vert. Alors
Marius ne sortit plus qu'aprs la chute du jour. Cela faisait que son
habit tait noir. Voulant toujours tre en deuil, il se vtissait de la
nuit.

 travers tout cela, il se fit recevoir avocat. Il tait cens habiter
la chambre de Courfeyrac, qui tait dcente et o un certain nombre de
bouquins de droit soutenus et complts par des volumes de romans
dpareills figuraient la bibliothque voulue par les rglements. Il se
faisait adresser ses lettres chez Courfeyrac.

Quand Marius fut avocat, il en informa son grand-pre par une lettre
froide, mais pleine de soumission et de respect. M. Gillenormand prit la
lettre avec un tremblement, la lut, et la jeta, dchire en quatre, au
panier. Deux ou trois jours aprs, mademoiselle Gillenormand entendit
son pre qui tait seul dans sa chambre et qui parlait tout haut. Cela
lui arrivait chaque fois qu'il tait trs agit. Elle prta l'oreille;
le vieillard disait:--Si tu n'tais pas un imbcile, tu saurais qu'on
ne peut pas tre  la fois baron et avocat.




Chapitre II

Marius pauvre


Il en est de la misre comme de tout. Elle arrive  devenir possible.
Elle finit par prendre une forme et se composer. On vgte, c'est--dire
on se dveloppe d'une certaine faon chtive, mais suffisante  la vie.
Voici de quelle manire l'existence de Marius Pontmercy s'tait
arrange:

Il tait sorti du plus troit, le dfil s'largissait un peu devant
lui.  force de labeur, de courage, de persvrance et de volont, il
tait parvenu  tirer de son travail environ sept cents francs par an.
Il avait appris l'allemand et l'anglais. Grce  Courfeyrac qui l'avait
mis en rapport avec son ami le libraire, Marius remplissait dans la
littrature-librairie le modeste rle d'_utilit_. Il faisait des
prospectus, traduisait des journaux, annotait des ditions, compilait
des biographies, etc. Produit net, bon an mal an, sept cents francs. Il
en vivait. Pas mal. Comment? Nous l'allons dire.

Marius occupait dans la masure Gorbeau, moyennant le prix annuel de
trente francs, un taudis sans chemine qualifi cabinet o il n'y avait,
en fait de meubles, que l'indispensable. Ces meubles taient  lui. Il
donnait trois francs par mois  la vieille principale locataire pour
qu'elle vnt balayer le taudis et lui apporter chaque matin un peu d'eau
chaude, un oeuf frais et un pain d'un sou. De ce pain et de cet oeuf, il
djeunait. Son djeuner variait de deux  quatre sous selon que les
oeufs taient chers ou bon march.  six heures du soir, il descendait
rue Saint-Jacques, dner chez Rousseau, vis--vis Basset le marchand
d'estampes du coin de la rue des Mathurins. Il ne mangeait pas de soupe.
Il prenait un plat de viande de six sous, un demi-plat de lgumes de
trois sous, et un dessert de trois sous. Pour trois sous, du pain 
discrtion. Quant au vin, il buvait de l'eau. En payant au comptoir, o
sigeait majestueusement madame Rousseau,  cette poque toujours grasse
et encore frache, il donnait un sou au garon, et madame Rousseau lui
donnait un sourire. Puis il s'en allait. Pour seize sous, il avait eu un
sourire et un dner.

Ce restaurant Rousseau, o l'on vidait si peu de bouteilles et tant de
carafes, tait un calmant plus encore qu'un restaurant. Il n'existe plus
aujourd'hui. Le matre avait un beau surnom; on l'appelait _Rousseau
l'aquatique_.

Ainsi, djeuner quatre sous, dner seize sous; sa nourriture lui cotait
vingt sous par jour; ce qui faisait trois cent soixante-cinq francs par
an. Ajoutez les trente francs de loyer et les trente-six francs  la
vieille, plus quelques menus frais; pour quatre cent cinquante francs,
Marius tait nourri, log et servi. Son habillement lui cotait cent
francs, son linge cinquante francs, son blanchissage cinquante francs,
le tout ne dpassait pas six cent cinquante francs. Il lui restait
cinquante francs. Il tait riche. Il prtait dans l'occasion dix francs
 un ami; Courfeyrac avait pu lui emprunter une fois soixante francs.
Quant au chauffage, n'ayant pas de chemine, Marius l'avait simplifi.

Marius avait toujours deux habillements complets; l'un vieux, pour tous
les jours, l'autre tout neuf, pour les occasions. Les deux taient
noirs. Il n'avait que trois chemises, l'une sur lui, l'autre dans sa
commode, la troisime chez la blanchisseuse. Il les renouvelait  mesure
qu'elles s'usaient. Elles taient habituellement dchires, ce qui lui
faisait boutonner son habit jusqu'au menton.

Pour que Marius en vnt  cette situation florissante, il avait fallu
des annes. Annes rudes; difficiles, les unes  traverser, les autres 
gravir. Marius n'avait point failli un seul jour. Il avait tout subi, en
fait de dnment; il avait tout fait, except des dettes. Il se rendait
ce tmoignage que jamais il n'avait d un sou  personne. Pour lui, une
dette, c'tait le commencement de l'esclavage. Il se disait mme qu'un
crancier est pire qu'un matre; car un matre ne possde que votre
personne, un crancier possde votre dignit et peut la souffleter.
Plutt que d'emprunter il ne mangeait pas. Il avait eu beaucoup de jours
de jene. Sentant que toutes les extrmits se touchent et que, si l'on
n'y prend garde, l'abaissement de fortune peut mener  la bassesse
d'me, il veillait jalousement sur sa fiert. Telle formule ou telle
dmarche qui, dans toute autre situation, lui et paru dfrence, lui
semblait platitude, et il se redressait. Il ne hasardait rien, ne
voulant pas reculer. Il avait sur le visage une sorte de rougeur svre.
Il tait timide jusqu' l'pret.

Dans toutes ses preuves il se sentait encourag et quelquefois mme
port par une force secrte qu'il avait en lui. L'me aide le corps, et
 de certains moments le soulve. C'est le seul oiseau qui soutienne sa
cage.

 ct du nom de son pre, un autre nom tait grav dans le coeur de
Marius, le nom de Thnardier. Marius, dans sa nature enthousiaste et
grave, environnait d'une sorte d'aurole l'homme auquel, dans sa pense,
il devait la vie de son pre, cet intrpide sergent qui avait sauv le
colonel au milieu des boulets et des balles de Waterloo. Il ne sparait
jamais le souvenir de cet homme du souvenir de son pre, et il les
associait dans sa vnration. C'tait une sorte de culte  deux degrs,
le grand autel pour le colonel, le petit pour Thnardier. Ce qui
redoublait l'attendrissement de sa reconnaissance, c'est l'ide de
l'infortune o il savait Thnardier tomb et englouti. Marius avait
appris  Montfermeil la ruine et la faillite du malheureux aubergiste.
Depuis il avait fait des efforts inous pour saisir sa trace et tcher
d'arriver  lui dans ce tnbreux abme de la misre o Thnardier avait
disparu. Marius avait battu tout le pays; il tait all  Chelles, 
Bondy,  Gournay,  Nogent,  Lagny. Pendant trois annes il s'y tait
acharn, dpensant  ces explorations le peu d'argent qu'il pargnait.
Personne n'avait pu lui donner de nouvelles de Thnardier; on le croyait
pass en pays tranger. Ses cranciers l'avaient cherch aussi, avec
moins d'amour que Marius, mais avec autant d'acharnement, et n'avaient
pu mettre la main sur lui. Marius s'accusait et s'en voulait presque de
ne pas russir dans ses recherches. C'tait la seule dette que lui et
laisse le Colonel, et Marius tenait  honneur de la payer.--Comment!
pensait-il, quand mon pre gisait mourant sur le champ de bataille,
Thnardier, lui, a bien su le trouver  travers la fume et la mitraille
et l'emporter sur ses paules, et il ne lui devait rien cependant, et
moi qui dois tant  Thnardier, je ne saurais pas le rejoindre dans
cette ombre o il agonise et le rapporter  mon tour de la mort  la
vie! Oh! je le retrouverai!--Pour retrouver Thnardier en effet, Marius
et donn un de ses bras, et, pour le tirer de la misre, tout son sang.
Revoir Thnardier, rendre un service quelconque  Thnardier, lui dire:
Vous ne me connaissez pas, eh bien, moi, je vous connais! je suis l!
disposez de moi!--c'tait le plus doux et le plus magnifique rve de
Marius.




Chapitre III

Marius grandi


 cette poque, Marius avait vingt ans. Il y avait trois ans qu'il avait
quitt son grand-pre. On tait rest dans les mmes termes de part et
d'autre, sans tenter de rapprochement et sans chercher  se revoir.
D'ailleurs, se revoir,  quoi bon? pour se heurter? Lequel et eu raison
de l'autre? Marius tait le vase d'airain, mais le pre Gillenormand
tait le pot de fer.

Disons-le, Marius s'tait mpris sur le coeur de son grand-pre. Il
s'tait figur que M. Gillenormand ne l'avait jamais aim, et que ce
bonhomme bref, dur et riant, qui jurait, criait, temptait et levait la
canne, n'avait pour lui tout au plus que cette affection  la fois
lgre et svre des Grontes de comdie. Marius se trompait. Il y a des
pres qui n'aiment pas leurs enfants; il n'existe point d'aeul qui
n'adore son petit-fils. Au fond, nous l'avons dit, M. Gillenormand
idoltrait Marius. Il l'idoltrait  sa faon, avec accompagnement de
bourrades et mme de gifles; mais, cet enfant disparu, il se sentit un
vide noir dans le coeur. Il exigea qu'on ne lui en parlt plus, en
regrettant tout bas d'tre si bien obi. Dans les premiers temps il
espra que ce buonapartiste, ce jacobin, ce terroriste, ce septembriseur
reviendrait. Mais les semaines se passrent, les mois se passrent, les
annes se passrent; au grand dsespoir de M. Gillenormand, le buveur
de sang ne reparut pas.--Je ne pouvais pourtant pas faire autrement que
de le chasser, se disait le grand-pre, et il se demandait: si c'tait 
refaire, le referais-je? Son orgueil sur-le-champ rpondait oui, mais sa
vieille tte qu'il hochait en silence rpondait tristement non. Il avait
ses heures d'abattement. Marius lui manquait. Les vieillards ont besoin
d'affections comme de soleil. C'est de la chaleur. Quelle que ft sa
forte nature, l'absence de Marius avait chang quelque chose en lui.
Pour rien au monde, il n'et voulu faire un pas vers ce petit drle
mais il souffrait. Il ne s'informait jamais de lui, mais il y pensait
toujours. Il vivait, de plus en plus retir, au Marais. Il tait encore,
comme autrefois, gai et violent, mais sa gat avait une duret
convulsive comme si elle contenait de la douleur et de la colre, et ses
violences se terminaient toujours par une sorte d'accablement doux et
sombre. Il disait quelquefois:--Oh! s'il revenait, quel bon soufflet je
lui donnerais!

Quant  la tante, elle pensait trop peu pour aimer beaucoup; Marius
n'tait plus pour elle qu'une espce de silhouette noire et vague; et
elle avait fini par s'en occuper beaucoup moins que du chat ou du
perroquet qu'il est probable qu'elle avait.

Ce qui accroissait la souffrance secrte du pre Gillenormand, c'est
qu'il la renfermait tout entire et n'en laissait rien deviner. Son
chagrin tait comme ces fournaises nouvellement inventes qui brlent
leur fume. Quelquefois, il arrivait que des officieux malencontreux lui
parlaient de Marius, et lui demandaient:--Que fait, ou que devient
monsieur votre petit-fils?--Le vieux bourgeois rpondait, en soupirant,
s'il tait trop triste, ou en donnant une chiquenaude  sa manchette,
s'il voulait paratre gai:--Monsieur le baron Pontmercy plaidaille dans
quelque coin.

Pendant que le vieillard regrettait, Marius s'applaudissait. Comme 
tous les bons coeurs, le malheur lui avait t l'amertume. Il ne pensait
 M. Gillenormand qu'avec douceur, mais il avait tenu  ne plus rien
recevoir de l'homme _qui avait t mal pour son pre_.--C'tait
maintenant la traduction mitige de ses premires indignations. En
outre, il tait heureux d'avoir souffert, et de souffrir encore. C'tait
pour son pre. La duret de sa vie le satisfaisait et lui plaisait. Il
se disait avec une sorte de joie que--_c'tait bien le moins_; que
c'tait--une expiation;--que,--sans cela, il et t puni, autrement et
plus tard, de son indiffrence impie pour son pre et pour un tel pre;
qu'il n'aurait pas t juste que son pre et eu toute la souffrance, et
lui rien;--qu'tait-ce d'ailleurs que ses travaux et son dnment
compars  la vie hroque du colonel? qu'enfin sa seule manire de se
rapprocher de son pre et de lui ressembler, c'tait d'tre vaillant
contre l'indigence comme lui avait t brave contre l'ennemi; et que
c'tait l sans doute ce que le colonel avait voulu dire par ce mot: _il
en sera digne_.--Paroles que Marius continuait de porter, non sur sa
poitrine, l'crit du colonel ayant disparu, mais dans son coeur.

Et puis, le jour o son grand-pre l'avait chass, il n'tait encore
qu'un enfant, maintenant il tait un homme. Il le sentait. La misre,
insistons-y, lui avait t bonne. La pauvret dans la jeunesse, quand
elle russit, a cela de magnifique qu'elle tourne toute la volont vers
l'effort et toute l'me vers l'aspiration. La pauvret met tout de suite
la vie matrielle  nu et la fait hideuse; de l d'inexprimables lans
vers la vie idale. Le jeune homme riche a cent distractions brillantes
et grossires, les courses de chevaux, la chasse, les chiens, le tabac,
le jeu, les bons repas, et le reste; occupations des bas cts de l'me
aux dpens des cts hauts et dlicats. Le jeune homme pauvre se donne
de la peine pour avoir son pain; il mange; quand il a mang, il n'a plus
que la rverie. Il va aux spectacles gratis que Dieu donne; il regarde
le ciel, l'espace, les astres, les fleurs, les enfants, l'humanit dans
laquelle il souffre, la cration dans laquelle il rayonne. Il regarde
tant l'humanit qu'il voit l'me, il regarde tant la cration qu'il voit
Dieu. Il rve, et il se sent grand; il rve encore, et il se sent
tendre. De l'gosme de l'homme qui souffre, il passe  la compassion de
l'homme qui mdite. Un admirable sentiment clate en lui, l'oubli de soi
et la piti pour tous. En songeant aux jouissances sans nombre que la
nature offre, donne et prodigue aux mes ouvertes et refuse aux mes
fermes, il en vient  plaindre, lui millionnaire de l'intelligence, les
millionnaires de l'argent. Toute haine s'en va de son coeur  mesure que
toute clart entre dans son esprit. D'ailleurs est-il malheureux? Non.
La misre d'un jeune homme n'est jamais misrable. Le premier jeune
garon venu, si pauvre qu'il soit, avec sa sant, sa force, sa marche
vive, ses yeux brillants, son sang qui circule chaudement, ses cheveux
noirs, ses joues fraches, ses lvres roses, ses dents blanches, son
souffle pur, fera toujours envie  un vieil empereur. Et puis chaque
matin il se remet  gagner son pain; et tandis que ses mains gagnent du
pain, son pine dorsale gagne de la fiert, son cerveau gagne des ides.
Sa besogne finie, il revient aux extases ineffables, aux contemplations,
aux joies; il vit les pieds dans les afflictions, dans les obstacles,
sur le pav, dans les ronces, quelquefois dans la boue; la tte dans la
lumire. Il est ferme, serein, doux, paisible, attentif, srieux,
content de peu, bienveillant; et il bnit Dieu de lui avoir donn ces
deux richesses qui manquent  bien des riches, le travail qui le fait
libre et la pense qui le fait digne.

C'tait l ce qui s'tait pass en Marius. Il avait mme, pour tout
dire, un peu trop vers du ct de la contemplation. Du jour o il tait
arriv  gagner sa vie  peu prs srement, il s'tait arrt l,
trouvant bon d'tre pauvre, et retranchant au travail pour donner  la
pense. C'est--dire qu'il passait quelquefois des journes entires 
songer, plong et englouti comme un visionnaire dans les volupts
muettes de l'extase et du rayonnement intrieur. Il avait ainsi pos le
problme de sa vie: travailler le moins possible du travail matriel
pour travailler le plus possible du travail impalpable; en d'autres
termes, donner quelques heures  la vie relle, et jeter le reste dans
l'infini. Il ne s'apercevait pas, croyant ne manquer de rien, que la
contemplation ainsi comprise finit par tre une des formes de la
paresse; qu'il s'tait content de dompter les premires ncessits de
la vie, et qu'il se reposait trop tt.

Il tait vident que, pour cette nature nergique et gnreuse, ce ne
pouvait tre l qu'un tat transitoire, et qu'au premier choc contre les
invitables complications de la destine, Marius se rveillerait.

En attendant, bien qu'il ft avocat et quoi qu'en penst le pre
Gillenormand, il ne plaidait pas, il ne plaidaillait mme pas. La
rverie l'avait dtourn de la plaidoirie. Hanter les avous, suivre le
palais, chercher des causes, ennui. Pourquoi faire? Il ne voyait aucune
raison pour changer de gagne-pain. Cette librairie marchande et obscure
avait fini par lui faire un travail sr, un travail de peu de labeur,
qui, comme nous venons de l'expliquer, lui suffisait.

Un des libraires pour lesquels il travaillait, M. Magimel, je crois, lui
avait offert de le prendre chez lui, de le bien loger, de lui fournir un
travail rgulier, et de lui donner quinze cents francs par an. tre bien
log! quinze cents francs! Sans doute. Mais renoncer  sa libert! tre
un gagiste! une espce d'homme de lettres commis! Dans la pense de
Marius, en acceptant, sa position devenait meilleure et pire en mme
temps, il gagnait du bien-tre et perdait de la dignit; c'tait un
malheur complet et beau qui se changeait en une gne laide et ridicule;
quelque chose comme un aveugle qui deviendrait borgne. Il refusa.

Marius vivait solitaire. Par ce got qu'il avait de rester en dehors de
tout, et aussi pour avoir t par trop effarouch, il n'tait dcidment
pas entr dans le groupe prsid par Enjolras. On tait rest bons
camarades; on tait prt  s'entr'aider dans l'occasion de toutes les
faons possibles; mais rien de plus. Marius avait deux amis, un jeune,
Courfeyrac, et un vieux, M. Mabeuf. Il penchait vers le vieux. D'abord
il lui devait la rvolution qui s'tait faite en lui; il lui devait
d'avoir connu et aim son pre. _Il m'a opr de la cataracte_,
disait-il.

Certes, ce marguillier avait t dcisif.

Ce n'est pas pourtant que M. Mabeuf et t dans cette occasion autre
chose que l'agent calme et impassible de la providence. Il avait clair
Marius par hasard et sans le savoir, comme fait une chandelle que
quelqu'un apporte; il avait t la chandelle et non le quelqu'un.

Quant  la rvolution politique intrieure de Marius, M. Mabeuf tait
tout  fait incapable de la comprendre, de la vouloir et de la diriger.

Comme on retrouvera plus tard M. Mabeuf, quelques mots ne sont pas
inutiles.




Chapitre IV

M. Mabeuf


Le jour o M. Mabeuf disait  Marius: _Certainement, j'approuve les
opinions politiques_, il exprimait le vritable tat de son esprit.
Toutes les opinions politiques lui taient indiffrentes, et il les
approuvait toutes sans distinguer, pour qu'elles le laissassent
tranquille, comme les Grecs appelaient les Furies les belles, les
bonnes, les charmantes, les _Eumnides_. M. Mabeuf avait pour opinion
politique d'aimer passionnment les plantes, et surtout les livres. Il
possdait comme tout le monde sa terminaison en _iste_, sans laquelle
personne n'aurait pu vivre en ce temps-l, mais il n'tait ni royaliste,
ni bonapartiste, ni chartiste, ni orlaniste, ni anarchiste; il tait
bouquiniste.

Il ne comprenait pas que les hommes s'occupassent  se har  propos de
billeveses comme la charte, la dmocratie, la lgitimit, la monarchie,
la Rpublique, etc., lorsqu'il y avait dans ce monde toutes sortes de
mousses, d'herbes et d'arbustes qu'ils pouvaient regarder, et des tas
d'in-folio et mme d'in-trente-deux qu'ils pouvaient feuilleter. Il se
gardait fort d'tre inutile; avoir des livres ne l'empchait pas de
lire, tre botaniste ne l'empchait pas d'tre jardinier. Quand il avait
connu Pontmercy, il y avait eu cette sympathie entre le colonel et lui,
que ce que le colonel faisait pour les fleurs, il le faisait pour les
fruits. M. Mabeuf tait parvenu  produire des poires de semis aussi
savoureuses que les poires de Saint-Germain; c'est d'une de ses
combinaisons qu'est ne,  ce qu'il parat, la mirabelle d'octobre,
clbre aujourd'hui, et non moins parfume que la mirabelle d't. Il
allait  la messe plutt par douceur que par dvotion, et puis parce
qu'aimant le visage des hommes, mais hassant leur bruit, il ne les
trouvait qu' l'glise runis et silencieux. Sentant qu'il fallait tre
quelque chose dans l'tat, il avait choisi la carrire de marguillier.
Du reste, il n'avait jamais russi  aimer aucune femme autant qu'un
oignon de tulipe ou aucun homme autant qu'un elzevir. Il avait depuis
longtemps pass soixante ans lorsqu'un jour quelqu'un lui demanda:
--Est-ce que vous ne vous tes jamais mari?--J'ai oubli, dit-il. Quand
il lui arrivait parfois-- qui cela n'arrive-t-il pas?--de dire:--Oh!
si j'tais riche!--ce n'tait pas en lorgnant une jolie fille, comme le
pre Gillenormand, c'tait en contemplant un bouquin. Il vivait seul,
avec une vieille gouvernante. Il tait un peu chiragre, et quand il
dormait ses vieux doigts ankyloss par le rhumatisme s'arc-boutaient
dans les plis de ses draps. Il avait fait et publi une _Flore des
environs de Cauteretz_ avec planches colories, ouvrage assez estim
dont il possdait les cuivres et qu'il vendait lui-mme. On venait deux
ou trois fois par jour sonner chez lui, rue Mzires, pour cela. Il en
tirait bien deux mille francs par an; c'tait  peu prs l toute sa
fortune. Quoique pauvre, il avait eu le talent de se faire,  force de
patience, de privations et de temps, une collection prcieuse
d'exemplaires rares en tous genres. Il ne sortait jamais qu'avec un
livre sous le bras et il revenait souvent avec deux. L'unique dcoration
des quatre chambres au rez-de-chausse qui, avec un petit jardin,
composaient son logis, c'taient des herbiers encadrs et des gravures
de vieux matres. La vue d'un sabre ou d'un fusil le glaait. De sa vie,
il n'avait approch d'un canon, mme aux Invalides. Il avait un estomac
passable, un frre cur, les cheveux tout blancs, plus de dents ni dans
la bouche ni dans l'esprit, un tremblement de tout le corps, l'accent
picard, un rire enfantin, l'effroi facile, et l'air d'un vieux mouton.
Avec cela point d'autre amiti ou d'autre habitude parmi les vivants
qu'un vieux libraire de la porte Saint-Jacques appel Royol. Il avait
pour rve de naturaliser l'indigo en France.

Sa servante tait, elle aussi, une varit de l'innocence. La pauvre
bonne vieille femme tait vierge. Sultan, son matou, qui et pu miauler
le Miserere d'Allegri  la chapelle Sixtine, avait rempli son coeur et
suffisait  la quantit de passion qui tait en elle. Aucun de ses rves
n'tait all jusqu' l'homme. Elle n'avait jamais pu franchir son chat.
Elle avait, comme lui, des moustaches. Sa gloire tait dans ses bonnets,
toujours blancs. Elle passait son temps le dimanche aprs la messe 
compter son linge dans sa malle et  taler sur son lit des robes en
pice qu'elle achetait et qu'elle ne faisait jamais faire. Elle savait
lire. M. Mabeuf l'avait surnomme _la mre Plutarque_.

M. Mabeuf avait pris Marius en gr, parce que Marius, tant jeune et
doux, rchauffait sa vieillesse sans effaroucher sa timidit. La
jeunesse avec la douceur fait aux vieillards l'effet du soleil sans le
vent. Quand Marius tait satur de gloire militaire, de poudre  canon,
de marches et de contre-marches, et de toutes ces prodigieuses batailles
o son pre avait donn et reu de si grands coups de sabre, il allait
voir M. Mabeuf, et M. Mabeuf lui parlait du hros au point de vue des
fleurs.

Vers 1830, son frre le cur tait mort, et presque tout de suite, comme
lorsque la nuit vient, tout l'horizon s'tait assombri pour M. Mabeuf.
Une faillite--de notaire--lui enleva une somme de dix mille francs, qui
tait tout ce qu'il possdait du chef de son frre et du sien. La
rvolution de Juillet amena une crise dans la librairie. En temps de
gne, la premire chose qui ne se vend pas, c'est une _Flore_. _La Flore
des environs de Cauteretz_ s'arrta court. Des semaines s'coulaient
sans un acheteur. Quelquefois M. Mabeuf tressaillait  un coup de
sonnette.--Monsieur, lui disait tristement la mre Plutarque, c'est le
porteur d'eau.--Bref, un jour M. Mabeuf quitta la rue Mzires, abdiqua
les fonctions de marguillier, renona  Saint-Sulpice, vendit une
partie, non de ses livres, mais de ses estampes,--ce  quoi il tenait le
moins,--et s'alla installer dans une petite maison du boulevard
Montparnasse, o du reste il ne demeura qu'un trimestre, pour deux
raisons: premirement, le rez-de-chausse et le jardin cotaient trois
cents francs et il n'osait pas mettre plus de deux cents francs  son
loyer; deuximement, tant voisin du tir Fatou, il entendait toute la
journe des coups de pistolet, ce qui lui tait insupportable.

Il emporta sa _Flore_, ses cuivres, ses herbiers, ses portefeuilles et
ses livres, et s'tablit prs de la Salptrire dans une espce de
chaumire du village d'Austerlitz, o il avait pour cinquante cus par
an trois chambres et un jardin clos d'une haie avec puits. Il profita de
ce dmnagement pour vendre presque tous ses meubles. Le jour de son
entre dans ce nouveau logis, il fut trs gai et cloua lui-mme les
clous pour accrocher les gravures et les herbiers, il piocha son jardin
le reste de la journe, et, le soir, voyant que la mre Plutarque avait
l'air morne et songeait, il lui frappa sur l'paule et lui dit en
souriant:--Bah! nous avons l'indigo!

Deux seuls visiteurs, le libraire de la porte Saint-Jacques et Marius,
taient admis  le voir dans sa chaumire d'Austerlitz, nom tapageur qui
lui tait, pour tout dire, assez dsagrable.

Du reste, comme nous venons de l'indiquer, les cerveaux absorbs dans
une sagesse, ou dans une folie, ou, ce qui arrive souvent, dans les deux
 la fois, ne sont que trs lentement permables aux choses de la vie.
Leur propre destin leur est lointain. Il rsulte de ces
concentrations-l une passivit qui, si elle tait raisonne,
ressemblerait  la philosophie. On dcline, on descend, on s'coule, on
s'croule mme, sans trop s'en apercevoir. Cela finit toujours, il est
vrai, par un rveil, mais tardif. En attendant, il semble qu'on soit
neutre dans le jeu qui se joue entre notre bonheur et notre malheur. On
est l'enjeu, et l'on regarde la partie avec indiffrence.

C'est ainsi qu' travers cet obscurcissement qui se faisait autour de
lui, toutes ses esprances s'teignant l'une aprs l'autre, M. Mabeuf
tait rest serein, un peu purilement, mais trs profondment. Ses
habitudes d'esprit avaient le va-et-vient d'un pendule. Une fois mont
par une illusion, il allait trs longtemps, mme quand l'illusion avait
disparu. Une horloge ne s'arrte pas court au moment prcis o l'on en
perd la clef.

M. Mabeuf avait des plaisirs innocents. Ces plaisirs taient peu coteux
et inattendus; le moindre hasard les lui fournissait. Un jour la mre
Plutarque lisait un roman dans un coin de la chambre. Elle lisait haut,
trouvant qu'elle comprenait mieux ainsi. Lire haut, c'est s'affirmer 
soi-mme sa lecture. Il y a des gens qui lisent trs haut et qui ont
l'air de se donner leur parole d'honneur de ce qu'ils lisent.

La mre Plutarque lisait avec cette nergie-l le roman qu'elle tenait 
la main. M. Mabeuf entendait sans couter.

Tout en lisant, la mre Plutarque arriva  cette phrase. Il tait
question d'un officier de dragons et d'une belle:

...La belle bouda, et le dragon...

Ici elle s'interrompit pour essuyer ses lunettes.

--Bouddha et le Dragon, reprit  mi-voix M. Mabeuf. Oui, c'est vrai, il
y avait un dragon qui, du fond de sa caverne, jetait des flammes par la
gueule et brlait le ciel. Plusieurs toiles avaient dj t incendies
par ce monstre qui, en outre, avait des griffes de tigre. Bouddha alla
dans son antre et russit  convertir le dragon. C'est un bon livre que
vous lisez l, mre Plutarque. Il n'y a pas de plus belle lgende.

Et M. Mabeuf tomba dans une rverie dlicieuse.




Chapitre V

Pauvret, bonne voisine de misre


Marius avait du got pour ce vieillard candide qui se voyait lentement
saisi par l'indigence, et qui arrivait  s'tonner peu  peu, sans
pourtant s'attrister encore. Marius rencontrait Courfeyrac et cherchait
M. Mabeuf. Fort rarement pourtant, une ou deux fois par mois, tout au
plus.

Le plaisir de Marius tait de faire de longues promenades seul sur les
boulevards extrieurs, ou au Champ de Mars ou dans les alles les moins
frquentes du Luxembourg. Il passait quelquefois une demi-journe 
regarder le jardin d'un maracher, les carrs de salade, les poules
dans le fumier et le cheval tournant la roue de la noria. Les passants
le considraient avec surprise, et quelques-uns lui trouvaient une mise
suspecte et une mine sinistre. Ce n'tait qu'un jeune homme pauvre,
rvant sans objet.

C'est dans une de ses promenades qu'il avait dcouvert la masure
Gorbeau, et, l'isolement et le bon march le tentant, il s'y tait log.
On ne l'y connaissait que sous le nom de monsieur Marius.

Quelques-uns des anciens gnraux ou des anciens camarades de son pre
l'avaient invit, quand ils le connurent,  les venir voir. Marius
n'avait point refus. C'taient des occasions de parler de son pre. Il
allait ainsi de temps en temps chez le comte Pajol, chez le gnral
Bellavesne, chez le gnral Fririon, aux Invalides. On y faisait de la
musique, on y dansait. Ces soirs-l Marius mettait son habit neuf. Mais
il n'allait jamais  ces soires ni  ces bals que les jours o il
gelait  pierre fendre, car il ne pouvait payer une voiture et il ne
voulait arriver qu'avec des bottes comme des miroirs.

Il disait quelquefois, mais sans amertume:--Les hommes sont ainsi faits
que, dans un salon, vous pouvez tre crott partout, except sur les
souliers. On ne vous demande l, pour vous bien accueillir, qu'une chose
irrprochable; la conscience? non, les bottes.

Toutes les passions, autres que celles du coeur, se dissipent dans la
rverie. Les fivres politiques de Marius s'y taient vanouies. La
rvolution de 1830, en le satisfaisant, et en le calmant, y avait aid.
Il tait rest le mme, aux colres prs. Il avait toujours les mmes
opinions, seulement elles s'taient attendries.  proprement parler, il
n'avait plus d'opinions, il avait des sympathies. De quel parti
tait-il? du parti de l'humanit. Dans l'humanit il choisissait la
France; dans la nation il choisissait le peuple; dans le peuple il
choisissait la femme. C'tait l surtout que sa piti allait. Maintenant
il prfrait une ide  un fait, un pote  un hros, et il admirait
plus encore un livre comme Job qu'un vnement comme Marengo. Et puis
quand, aprs une journe de mditation, il s'en revenait le soir par les
boulevards et qu' travers les branches des arbres il apercevait
l'espace sans fond, les lueurs sans nom, l'abme, l'ombre, le mystre,
tout ce qui n'est qu'humain lui semblait bien petit.

Il croyait tre et il tait peut-tre en effet arriv au vrai de la vie
et de la philosophie humaine, et il avait fini par ne plus gure
regarder que le ciel, seule chose que la vrit puisse voir du fond de
son puits.

Cela ne l'empchait pas de multiplier les plans, les combinaisons, les
chafaudages, les projets d'avenir. Dans cet tat de rverie, un oeil
qui et regard au dedans de Marius, et t bloui de la puret de
cette me. En effet, s'il tait donn  nos yeux de chair de voir dans
la conscience d'autrui, on jugerait bien plus srement un homme d'aprs
ce qu'il rve que d'aprs ce qu'il pense. Il y a de la volont dans la
pense, il n'y en a pas dans le rve. Le rve, qui est tout spontan,
prend et garde, mme dans le gigantesque et l'idal, la figure de notre
esprit. Rien ne sort plus directement et plus sincrement du fond mme
de notre me que nos aspirations irrflchies et dmesures vers les
splendeurs de la destine. Dans ces aspirations, bien plus que dans les
ides composes, raisonnes et coordonnes, on peut retrouver le vrai
caractre de chaque homme. Nos chimres sont ce qui nous ressemble le
mieux. Chacun rve l'inconnu et l'impossible selon sa nature.

Vers le milieu de cette anne 1831, la vieille qui servait Marius lui
conta qu'on allait mettre  la porte ses voisins, le misrable mnage
Jondrette. Marius, qui passait presque toutes ses journes dehors,
savait  peine qu'il et des voisins.

--Pourquoi les renvoie-t-on? dit-il.

--Parce qu'ils ne payent pas leur loyer. Ils doivent deux termes.

--Combien est-ce?

--Vingt francs, dit la vieille.

Marius avait trente francs en rserve dans un tiroir.

--Tenez, dit-il  la vieille, voil vingt-cinq francs. Payez pour ces
pauvres gens, donnez-leur cinq francs, et ne dites pas que c'est moi.




Chapitre VI

Le remplaant


Le hasard fit que le rgiment dont tait le lieutenant Thodule vint
tenir garnison  Paris. Ceci fut l'occasion d'une deuxime ide pour la
tante Gillenormand. Elle avait, une premire fois, imagin de faire
surveiller Marius par Thodule; elle complota de faire succder Thodule
 Marius.

 toute aventure, et pour le cas o le grand-pre aurait le vague besoin
d'un jeune visage dans la maison, ces rayons d'aurore sont quelquefois
doux aux ruines, il tait expdient de trouver un autre Marius. Soit,
pensa-t-elle, c'est un simple erratum comme j'en vois dans les livres;
Marius, lisez Thodule.

Un petit-neveu est l' peu prs d'un petit-fils;  dfaut d'un avocat,
on prend un lancier.

Un matin, que M. Gillenormand tait en train de lire quelque chose comme
la _Quotidienne_, sa fille entra, et lui dit de sa voix la plus douce,
car il s'agissait de son favori:

--Mon pre, Thodule va venir ce matin vous prsenter ses respects.

--Qui a, Thodule?

--Votre petit-neveu.

--Ah! fit le grand-pre.

Puis il se remit  lire, ne songea plus au petit-neveu qui n'tait qu'un
Thodule quelconque, et ne tarda pas  avoir beaucoup d'humeur, ce qui
lui arrivait presque toujours quand il lisait. La feuille, qu'il
tenait, royaliste d'ailleurs, cela va de soi, annonait pour le
lendemain, sans amnit aucune, un des petits vnements quotidiens du
Paris d'alors:

--Que les lves des coles de droit et de mdecine devaient se runir
sur la place du Panthon  midi;--pour dlibrer.--Il s'agissait d'une
des questions du moment, de l'artillerie de la garde nationale, et d'un
conflit entre le ministre de la guerre et la milice citoyenne au sujet
des canons parqus dans la cour du Louvre. Les tudiants devaient
dlibrer l-dessus. Il n'en fallait pas beaucoup plus pour gonfler M.
Gillenormand.

Il songea  Marius, qui tait tudiant, et qui, probablement, irait,
comme les autres, dlibrer,  midi, sur la place du Panthon.

Comme il faisait ce songe pnible, le lieutenant Thodule entra, vtu en
bourgeois, ce qui tait habile, et discrtement introduit par
mademoiselle Gillenormand. Le lancier avait fait ce raisonnement:--Le
vieux druide n'a pas tout plac en viager. Cela vaut bien qu'on se
dguise en pkin de temps en temps.

Mademoiselle Gillenormand dit, haut,  son pre:

--Thodule, votre petit-neveu.

Et, bas, au lieutenant:

--Approuve tout.

Et se retira.

Le lieutenant, peu accoutum  des rencontres si vnrables, balbutia
avec quelque timidit: Bonjour, mon oncle, et fit un salut mixte compos
de l'bauche involontaire et machinale du salut militaire acheve en
salut bourgeois.

--Ah! c'est vous; c'est bien, asseyez-vous, dit l'aeul.

Cela dit, il oublia parfaitement le lancier.

Thodule s'assit, et M. Gillenormand se leva.

M. Gillenormand se mit  marcher de long en large, les mains dans ses
poches, parlant tout haut et tourmentant avec ses vieux doigts irrits
les deux montres qu'il avait dans ses deux goussets.

--Ce tas de morveux! a se convoque sur la place du Panthon! Vertu de
ma mie! Des galopins qui taient hier en nourrice! Si on leur pressait
le nez, il en sortirait du lait! Et a dlibre demain  midi! O
va-t-on? o va-t-on? Il est clair qu'on va  l'abme. C'est l que nous
ont conduits les descamisados! L'artillerie citoyenne! Dlibrer sur
l'artillerie citoyenne! S'en aller jaboter en plein air sur les
ptarades de la garde nationale! Et avec qui vont-ils se trouver l?
Voyez un peu o mne le jacobinisme. Je parie tout ce qu'on voudra, un
million contre un fichtre, qu'il n'y aura l que des repris de justice
et des forats librs. Les rpublicains et les galriens, a ne fait
qu'un nez et qu'un mouchoir. Carnot disait: O veux-tu que j'aille,
tratre? Fouch rpondait: O tu voudras, imbcile! Voil ce que c'est
que les rpublicains.

--C'est juste, dit Thodule.

M. Gillenormand tourna la tte  demi, vit Thodule, et continua:

--Quand on pense que ce drle a eu la sclratesse de se faire
carbonaro! Pourquoi as-tu quitt ma maison? Pour t'aller faire
rpublicain. Pssst! d'abord le peuple n'en veut pas de ta Rpublique, il
n'en veut pas, il a du bon sens, il sait bien qu'il y a toujours eu des
rois et qu'il y en aura toujours, il sait bien que le peuple, aprs
tout, ce n'est que le peuple, il s'en hurle, de ta Rpublique,
entends-tu, crtin! Est-ce assez horrible, ce caprice-l! S'amouracher
du pre Duchne, faire les yeux doux  la guillotine, chanter des
romances et jouer de la guitare sous le balcon de 93, c'est  cracher
sur tous ces jeunes gens-l, tant ils sont btes! Ils en sont tous l.
Pas un n'chappe. Il suffit de respirer l'air qui passe dans la rue pour
tre insens. Le dix-neuvime sicle est du poison. Le premier polisson
venu laisse pousser sa barbe de bouc, se croit un drle pour de vrai, et
vous plante l les vieux parents. C'est rpublicain, c'est romantique.
Qu'est-ce que c'est que a, romantique? faites-moi l'amiti de me dire
ce que c'est que a? Toutes les folies possibles. Il y a un an, a vous
allait  _Hernani_. Je vous demande un peu, _Hernani_! des antithses!
des abominations qui ne sont pas mme crites en franais! Et puis on a
des canons dans la cour du Louvre. Tels sont les brigandages de ce
temps-ci.

--Vous avez raison, mon oncle, dit Thodule.

M. Gillenormand reprit:

--Des canons dans la cour du Musum! pourquoi faire? Canon, que me
veux-tu? Vous voulez donc mitrailler l'Apollon du Belvdre? Qu'est-ce
que les gargousses ont  faire avec la Vnus de Mdicis? Oh! ces jeunes
gens d' prsent, tous des chenapans! Quel pas grand'chose que leur
Benjamin Constant! Et ceux qui ne sont pas des sclrats sont des
dadais! Ils font tout ce qu'ils peuvent pour tre laids, ils sont mal
habills, ils ont peur des femmes, ils ont autour des cotillons un air
de mendier qui fait clater de rire les jeannetons; ma parole d'honneur,
on dirait les pauvres honteux de l'amour. Ils sont difformes, et ils se
compltent en tant stupides; ils rptent les calembours de Tiercelin
et de Potier, ils ont des habits-sacs, des gilets de palefrenier, des
chemises de grosse toile, des pantalons de gros drap, des bottes de gros
cuir, et le ramage ressemble au plumage. On pourrait se servir de leur
jargon pour ressemeler leurs savates. Et toute cette inepte marmaille
vous a des opinions politiques. Il devrait tre svrement dfendu
d'avoir des opinions politiques. Ils fabriquent des systmes, ils refont
la socit, ils dmolissent la monarchie, ils flanquent par terre toutes
les lois, ils mettent le grenier  la place de la cave et mon portier 
la place du roi, ils bousculent l'Europe de fond en comble, ils
rebtissent le monde, et ils ont pour bonne fortune de regarder
sournoisement les jambes des blanchisseuses qui remontent dans leurs
charrettes! Ah! Marius! ah! gueusard! aller vocifrer en place publique!
discuter, dbattre, prendre des mesures! ils appellent cela des mesures,
justes dieux! le dsordre se rapetisse et devient niais. J'ai vu le
chaos, je vois le gchis. Des coliers dlibrer sur la garde nationale,
cela ne se verrait pas chez les Ogibbewas et chez les Cadodaches! Les
sauvages qui vont tout nus, la caboche coiffe comme un volant de
raquette, avec une massue  la patte, sont moins brutes que ces
bacheliers-l! Des marmousets de quatre sous! a fait les entendus et
les jordonnes! a dlibre et ratiocine! C'est la fin du monde. C'est
videmment la fin de ce misrable globe terraqu. Il fallait un hoquet
final, la France le pousse. Dlibrez, mes drles! Ces choses-l
arriveront tant qu'ils iront lire les journaux sous les arcades de
l'Odon. Cela leur cote un sou, et leur bon sens, et leur intelligence,
et leur coeur, et leur me, et leur esprit. On sort de l, et l'on fiche
le camp de chez sa famille. Tous les journaux sont de la peste; tous,
mme le _Drapeau blanc_! au fond Martainville tait un jacobin! Ah!
juste ciel! tu pourras te vanter d'avoir dsespr ton grand-pre, toi!

--C'est vident, dit Thodule.

Et, profitant de ce que M. Gillenormand reprenait haleine, le lancier
ajouta magistralement:

--Il ne devrait pas y avoir d'autre journal que le _Moniteur_ et d'autre
livre que l'_Annuaire militaire_.

M. Gillenormand poursuivit:

--C'est comme leur Sieys! un rgicide aboutissant  un snateur! car
c'est toujours par l qu'ils finissent. On se balafre avec le tutoiement
citoyen pour arriver  se faire dire monsieur le comte. Monsieur le
comte gros comme le bras, des assommeurs de septembre! Le philosophe
Sieys! Je me rends cette justice que je n'ai jamais fait plus de cas
des philosophies de tous ces philosophes-l que des lunettes du
grimacier de Tivoli! J'ai vu un jour les snateurs passer sur le quai
Malaquais en manteaux de velours violet sems d'abeilles avec des
chapeaux  la Henri IV. Ils taient hideux. On et dit les singes de la
cour du tigre. Citoyens, je vous dclare que votre progrs est une
folie, que votre humanit est un rve, que votre rvolution est un
crime, que votre Rpublique est un monstre, que votre jeune France
pucelle sort du lupanar, et je vous le soutiens  tous, qui que vous
soyez, fussiez-vous publicistes, fussiez-vous conomistes, fussiez-vous
lgistes, fussiez-vous plus connaisseurs en libert, en galit et en
fraternit que le couperet de la guillotine! Je vous signifie cela, mes
bonshommes!

--Parbleu, cria le lieutenant, voil qui est admirablement vrai.

M. Gillenormand interrompit un geste qu'il avait commenc, se retourna,
regarda fixement le lancier Thodule entre les deux yeux, et lui dit:

--Vous tes un imbcile.




Livre sixime--La conjonction de deux toiles




Chapitre I

Le sobriquet: mode de formation des noms de familles


Marius  cette poque tait un beau jeune homme de moyenne taille, avec
d'pais cheveux trs noirs, un front haut et intelligent, les narines
ouvertes et passionnes, l'air sincre et calme, et sur tout son visage
je ne sais quoi qui tait hautain, pensif et innocent. Son profil, dont
toutes les lignes taient arrondies sans cesser d'tre fermes, avait
cette douceur germanique qui a pntr dans la physionomie franaise par
l'Alsace et la Lorraine, et cette absence complte d'angles qui rendait
les Sicambres si reconnaissables parmi les romains et qui distingue la
race lonine de la race aquiline. Il tait  cette saison de la vie o
l'esprit des hommes qui pensent se compose, presque  proportions
gales, de profondeur et de navet. Une situation grave tant donne,
il avait tout ce qu'il fallait pour tre stupide; un tour de clef de
plus, il pouvait tre sublime. Ses faons taient rserves, froides,
polies, peu ouvertes. Comme sa bouche tait charmante, ses lvres les
plus vermeilles et ses dents les plus blanches du monde, son sourire
corrigeait ce que toute sa physionomie avait de svre.  de certains
moments, c'tait un singulier contraste que ce front chaste et ce
sourire voluptueux. Il avait l'oeil petit et le regard grand.

Au temps de sa pire misre, il remarquait que les jeunes filles se
retournaient quand il passait, et il se sauvait ou se cachait, la mort
dans l'me. Il pensait qu'elles le regardaient pour ses vieux habits et
qu'elles en riaient; le fait est qu'elles le regardaient pour sa grce
et qu'elles en rvaient.

Ce muet malentendu entre lui et les jolies passantes l'avait rendu
farouche. Il n'en choisit aucune, par l'excellente raison qu'il
s'enfuyait devant toutes. Il vcut ainsi indfiniment,--btement, disait
Courfeyrac.

Courfeyrac lui disait encore:--N'aspire pas  tre vnrable (car ils se
tutoyaient; glisser au tutoiement est la pente des amitis jeunes). Mon
cher, un conseil. Ne lis pas tant dans les livres et regarde un peu plus
les margotons. Les coquines ont du bon,  Marius!  force de t'enfuir et
de rougir, tu t'abrutiras.

D'autres fois Courfeyrac le rencontrait et lui disait:

--Bonjour, monsieur l'abb.

Quand Courfeyrac lui avait tenu quelque propos de ce genre, Marius tait
huit jours  viter plus que jamais les femmes, jeunes et vieilles, et
il vitait par-dessus le march Courfeyrac.

Il y avait pourtant dans toute l'immense cration deux femmes que Marius
ne fuyait pas et auxquelles il ne prenait point garde.  la vrit on
l'et fort tonn si on lui et dit que c'taient des femmes. L'une
tait la vieille barbue qui balayait sa chambre et qui faisait dire 
Courfeyrac: Voyant que sa servante porte sa barbe, Marius ne porte point
la sienne. L'autre tait une espce de petite fille qu'il voyait trs
souvent et qu'il ne regardait jamais.

Depuis plus d'un an, Marius remarquait dans une alle dserte du
Luxembourg, l'alle qui longe le parapet de la Ppinire, un homme et
une toute jeune fille presque toujours assis cte  cte sur le mme
banc,  l'extrmit la plus solitaire de l'alle, du ct de la rue de
l'Ouest. Chaque fois que ce hasard qui se mle aux promenades des gens
dont l'oeil est retourn en dedans amenait Marius dans cette alle, et
c'tait presque tous les jours, il y retrouvait ce couple. L'homme
pouvait avoir une soixantaine d'annes, il paraissait triste et srieux;
toute sa personne offrait cet aspect robuste et fatigu des gens de
guerre retirs du service. S'il avait eu une dcoration, Marius et dit:
c'est un ancien officier. Il avait l'air bon, mais inabordable, et il
n'arrtait jamais son regard sur le regard de personne. Il portait un
pantalon bleu, une redingote bleue et un chapeau  bords larges, qui
paraissaient toujours neufs, une cravate noire et une chemise de quaker,
c'est--dire, clatante de blancheur, mais de grosse toile. Une grisette
passant un jour prs de lui, dit: Voil un veuf fort propre. Il avait
les cheveux trs blancs.

La premire fois que la jeune fille qui l'accompagnait vint s'asseoir
avec lui sur le banc qu'ils semblaient avoir adopt, c'tait une faon
de fille de treize ou quatorze ans, maigre, au point d'en tre presque
laide, gauche, insignifiante, et qui promettait peut-tre d'avoir
d'assez beaux yeux. Seulement ils taient toujours levs avec une sorte
d'assurance dplaisante. Elle avait cette mise  la fois vieille et
enfantine des pensionnaires de couvent; une robe mal coupe de gros
mrinos noir. Ils avaient l'air du pre et de la fille.

Marius examina pendant deux ou trois jours cet homme vieux qui n'tait
pas encore un vieillard et cette petite fille qui n'tait pas encore une
personne, puis il n'y fit plus aucune attention. Eux de leur ct
semblaient ne pas mme le voir. Ils causaient entre eux d'un air
paisible et indiffrent. La fille jasait sans cesse, et gament. Le
vieux homme parlait peu, et, par instants, il attachait sur elle des
yeux remplis d'une ineffable paternit.

Marius avait pris l'habitude machinale de se promener dans cette alle.
Il les y retrouvait invariablement.

Voici comment la chose se passait:

Marius arrivait le plus volontiers par le bout de l'alle oppos  leur
banc. Il marchait toute la longueur de l'alle, passait devant eux, puis
s'en retournait jusqu' l'extrmit par o il tait venu, et
recommenait. Il faisait ce va-et-vient cinq ou six fois dans sa
promenade, et cette promenade cinq ou six fois par semaine sans qu'ils
en fussent arrivs, ces gens et lui,  changer un salut. Ce personnage
et cette jeune fille, quoiqu'ils parussent et peut-tre parce qu'ils
paraissaient viter les regards, avaient naturellement quelque peu
veill l'attention des cinq ou six tudiants qui se promenaient de
temps en temps le long de la Ppinire, les studieux aprs leur cours,
les autres aprs leur partie de billard. Courfeyrac, qui tait un des
derniers, les avait observs quelque temps, mais trouvant la fille
laide, il s'en tait bien vite et soigneusement cart. Il s'tait enfui
comme un Parthe en leur dcochant un sobriquet. Frapp uniquement de la
robe de la petite et des cheveux du vieux, il avait appel la fille
_mademoiselle Lanoire_ et le pre _monsieur Leblanc_, si bien que,
personne ne les connaissant d'ailleurs, en l'absence du nom, le surnom
avait fait loi. Les tudiants disaient:--Ah! monsieur Leblanc est  son
banc! et Marius, comme les autres, avait trouv commode d'appeler ce
monsieur inconnu M. Leblanc.

Nous ferons comme eux, et nous dirons M. Leblanc pour la facilit de ce
rcit.

Marius les vit ainsi presque tous les jours  la mme heure pendant la
premire anne. Il trouvait l'homme  son gr, mais la fille assez
maussade.




Chapitre II

_Lux facta est_


La seconde anne, prcisment au point de cette histoire o le lecteur
est parvenu, il arriva que cette habitude du Luxembourg s'interrompit,
sans que Marius st trop pourquoi lui-mme, et qu'il fut prs de six
mois sans mettre les pieds dans son alle. Un jour enfin il y retourna.
C'tait par une sereine matine d't, Marius tait joyeux comme on
l'est quand il fait beau. Il lui semblait qu'il avait dans le coeur tous
les chants d'oiseaux qu'il entendait et tous les morceaux du ciel bleu
qu'il voyait  travers les feuilles des arbres.

Il alla droit  son alle, et, quand il fut au bout, il aperut,
toujours sur le mme banc, ce couple connu. Seulement, quand il
approcha, c'tait bien le mme homme; mais il lui parut que ce n'tait
plus la mme fille. La personne qu'il voyait maintenant tait une grande
et belle crature ayant toutes les formes les plus charmantes de la
femme  ce moment prcis o elles se combinent encore avec toutes les
grces les plus naves de l'enfant; moment fugitif et pur que peuvent
seuls traduire ces deux mots: quinze ans. C'taient d'admirables cheveux
chtains nuancs de veines dores, un front qui semblait fait de marbre,
des joues qui semblaient faites d'une feuille de rose, un incarnat ple,
une blancheur mue, une bouche exquise d'o le sourire sortait comme une
clart et la parole comme une musique, une tte que Raphal et donne 
Marie pose sur un cou que Jean Goujon et donn  Vnus. Et, afin que
rien ne manqut  cette ravissante figure, le nez n'tait pas beau, il
tait joli; ni droit ni courb, ni italien ni grec; c'tait le nez
parisien; c'est--dire quelque chose de spirituel, de fin, d'irrgulier
et de pur, qui dsespre les peintres et qui charme les potes.

Quand Marius passa prs d'elle, il ne put voir ses yeux qui taient
constamment baisss. Il ne vit que ses longs cils chtains pntrs
d'ombre et de pudeur.

Cela n'empchait pas la belle enfant de sourire tout en coutant l'homme
 cheveux blancs qui lui parlait, et rien n'tait ravissant comme ce
frais sourire avec des yeux baisss.

Dans le premier moment, Marius pensa que c'tait une autre fille du mme
homme, une soeur sans doute de la premire. Mais, quand l'invariable
habitude de la promenade le ramena pour la seconde fois prs du banc, et
qu'il l'eut examine avec attention, il reconnut que c'tait la mme. En
six mois la petite fille tait devenue jeune fille; voil tout. Rien
n'est plus frquent que ce phnomne. Il y a un instant o les filles
s'panouissent en un clin d'oeil et deviennent des roses tout  coup.
Hier on les a laisses enfants, aujourd'hui on les retrouve
inquitantes.

Celle-ci n'avait pas seulement grandi, elle s'tait idalise. Comme
trois jours en avril suffisent  de certains arbres pour se couvrir de
fleurs, six mois lui avaient suffi pour se vtir de beaut. Son avril 
elle tait venu.

On voit quelquefois des gens qui, pauvres et mesquins, semblent se
rveiller, passent subitement de l'indigence au faste, font des dpenses
de toutes sortes, et deviennent tout  coup clatants, prodigues et
magnifiques. Cela tient  une rente empoche; il y a eu chance hier.
La jeune fille avait touch son semestre.

Et puis ce n'tait plus la pensionnaire avec son chapeau de peluche, sa
robe de mrinos, ses souliers d'colier et ses mains rouges; le got
lui tait venu avec la beaut; c'tait une personne bien mise avec une
sorte d'lgance simple et riche et sans manire. Elle avait une robe de
damas noir, un camail de mme toffe et un chapeau de crpe blanc. Ses
gants blancs montraient la finesse de sa main qui jouait avec le manche
d'une ombrelle en ivoire chinois, et son brodequin de soie dessinait la
petitesse de son pied. Quand on passait prs d'elle, toute sa toilette
exhalait un parfum jeune et pntrant.

Quant  l'homme, il tait toujours le mme.

La seconde fois que Marius arriva prs d'elle, la jeune fille leva les
paupires. Ses yeux taient d'un bleu cleste et profond, mais dans cet
azur voil il n'y avait encore que le regard d'un enfant. Elle regarda
Marius avec indiffrence, comme elle et regard le marmot qui courait
sous les sycomores, ou le vase de marbre qui faisait de l'ombre sur le
banc; et Marius de son ct continua sa promenade en pensant  autre
chose.

Il passa encore quatre ou cinq fois prs du banc o tait la jeune
fille, mais sans mme tourner les yeux vers elle.

Les jours suivants, il revint comme  l'ordinaire au Luxembourg, comme 
l'ordinaire, il y trouva le pre et la fille, mais il n'y fit plus
attention. Il ne songea pas plus  cette fille quand elle fut belle
qu'il n'y songeait lorsqu'elle tait laide. Il passait fort prs du banc
o elle tait, parce que c'tait son habitude.




Chapitre III

Effet de printemps


Un jour, l'air tait tide, le Luxembourg tait inond d'ombre et de
soleil, le ciel tait pur comme si les anges l'eussent lav le matin,
les passereaux poussaient de petits cris dans les profondeurs des
marronniers, Marius avait ouvert toute son me  la nature, il ne
pensait  rien, il vivait et il respirait, il passa prs de ce banc, la
jeune fille leva les yeux sur lui, leurs deux regards se rencontrrent.

Qu'y avait-il cette fois dans le regard de la jeune fille? Marius n'et
pu le dire. Il n'y avait rien et il y avait tout. Ce fut un trange
clair.

Elle baissa les yeux, et il continua son chemin.

Ce qu'il venait de voir, ce n'tait pas l'oeil ingnu et simple d'un
enfant, c'tait un gouffre mystrieux qui s'tait entr'ouvert, puis
brusquement referm.

Il y a un jour o toute jeune fille regarde ainsi. Malheur  qui se
trouve l!

Ce premier regard d'une me qui ne se connat pas encore est comme
l'aube dans le ciel. C'est l'veil de quelque chose de rayonnant et
d'inconnu. Rien ne saurait rendre le charme dangereux de cette lueur
inattendue qui claire vaguement tout--coup d'adorables tnbres et qui
se compose de toute l'innocence du prsent et de toute la passion de
l'avenir. C'est une sorte de tendresse indcise qui se rvle au hasard
et qui attend. C'est un pige que l'innocence tend  son insu et o elle
prend des coeurs sans le vouloir et sans le savoir. C'est une vierge qui
regarde comme une femme.

Il est rare qu'une rverie profonde ne naisse pas de ce regard l o il
tombe. Toutes les purets et toutes les candeurs se concentrent dans ce
rayon cleste et fatal qui, plus que les oeillades les mieux travailles
des coquettes, a le pouvoir magique de faire subitement clore au fond
d'une me cette fleur sombre, pleine de parfums et de poisons, qu'on
appelle l'amour.

Le soir, en rentrant dans son galetas, Marius jeta les yeux sur son
vtement, et s'aperut pour la premire fois qu'il avait la malpropret,
l'inconvenance et la stupidit inoue d'aller se promener au Luxembourg
avec ses habits de tous les jours, c'est--dire avec un chapeau cass
prs de la ganse, de grosses bottes de roulier, un pantalon noir blanc
aux genoux et un habit noir ple aux coudes.




Chapitre IV

Commencement d'une grande maladie


Le lendemain,  l'heure accoutume, Marius tira de son armoire son habit
neuf, son pantalon neuf, son chapeau neuf et ses bottes neuves; il se
revtit de cette panoplie complte, mit des gants, luxe prodigieux, et
s'en alla au Luxembourg.

Chemin faisant, il rencontra Courfeyrac, et feignit de ne pas le voir.
Courfeyrac en rentrant chez lui dit  ses amis. Je viens de rencontrer le
chapeau neuf et l'habit neuf de Marius et Marius dedans. Il allait sans
doute passer un examen. Il avait l'air tout bte.

Arriv au Luxembourg, Marius fit le tour du bassin et considra les
cygnes, puis il demeura longtemps en contemplation devant une statue qui
avait la tte toute noire de moisissure et  laquelle une hanche
manquait. Il y avait prs du bassin un bourgeois quadragnaire et ventru
qui tenait par la main un petit garon de cinq ans et lui disait:--vite
les excs. Mon fils, tiens-toi  gale distance du despotisme et de
l'anarchie.--Marius couta ce bourgeois. Puis il fit encore une fois le
tour du bassin. Enfin il se dirigea vers son alle, lentement et comme
s'il y allait  regret. On et dit qu'il tait  la fois forc et
empch d'y aller. Il ne se rendait aucun compte de tout cela, et
croyait faire comme tous les jours.

En dbouchant dans l'alle, il aperut  l'autre bout sur leur banc M.
Leblanc et la jeune fille. Il boutonna son habit jusqu'en haut, le
tendit sur son torse pour qu'il ne ft pas de plis, examina avec une
certaine complaisance les reflets lustrs de son pantalon, et marcha sur
le banc. Il y avait de l'attaque dans cette marche et certainement une
vellit de conqute. Je dis donc: il marcha sur le banc, comme je
dirais: Annibal marcha sur Rome.

Du reste il n'y avait rien que de machinal dans tous ses mouvements, et
il n'avait aucunement interrompu les proccupations habituelles de son
esprit et de ses travaux. Il pensait en ce moment-l que le _Manuel du
Baccalaurat_ tait un livre stupide et qu'il fallait qu'il et t
rdig par de rares crtins pour qu'on y analyst comme chef-d'oeuvre de
l'esprit humain trois tragdies de Racine et seulement une comdie de
Molire. Il avait un sifflement aigu dans l'oreille. Tout en approchant
du banc, il tendait les plis de son habit, et ses yeux se fixaient sur
la jeune fille. Il lui semblait qu'elle emplissait toute l'extrmit de
l'alle d'une vague lueur bleue.

 mesure qu'il approchait, son pas se ralentissait de plus en plus.
Parvenu  une certaine distance du banc, bien avant d'tre  la fin de
l'alle, il s'arrta, et il ne put savoir lui-mme comment il se fit
qu'il rebroussa chemin. Il ne se dit mme point qu'il n'allait pas
jusqu'au bout. Ce fut  peine si la jeune fille put l'apercevoir de
loin et voir le bel air qu'il avait dans ses habits neufs. Cependant il
se tenait trs droit, pour avoir bonne mine dans le cas o quelqu'un qui
serait derrire lui le regarderait.

Il atteignit le bout oppos, puis revint, et cette fois il s'approcha un
peu plus prs du banc. Il parvint mme jusqu' une distance de trois
intervalles d'arbres, mais l il sentit je ne sais quelle impossibilit
d'aller plus loin, et il hsita. Il avait cru voir le visage de la jeune
fille se pencher vers lui. Cependant il fit un effort viril et violent,
dompta l'hsitation, et continua d'aller en avant. Quelques secondes
aprs, il passait devant le banc, droit et ferme, rouge jusqu'aux
oreilles, sans oser jeter un regard  droite, ni  gauche, la main dans
son habit comme un homme d'tat. Au moment o il passa--sous le canon de
la place--il prouva un affreux battement de coeur. Elle avait comme la
veille sa robe de damas et son chapeau de crpe. Il entendit une voix
ineffable qui devait tre sa voix. Elle causait tranquillement. Elle
tait bien jolie. Il le sentait, quoiqu'il n'essayt pas de la
voir.--Elle ne pourrait cependant, pensait-il, s'empcher d'avoir de
l'estime et de la considration pour moi si elle savait que c'est moi
qui suis le vritable auteur de la dissertation sur Marcos Obregon de la
Ronda que monsieur Franois de Neufchteau a mise, comme tant de lui,
en tte de son dition de _Gil Blas_!

Il dpassa le banc, alla jusqu' l'extrmit de l'alle qui tait tout
proche, puis revint sur ses pas et passa encore devant la belle fille.
Cette fois il tait trs ple. Du reste il n'prouvait rien que de fort
dsagrable. Il s'loigna du banc et de la jeune fille, et, tout en lui
tournant le dos, il se figurait qu'elle le regardait, et cela le faisait
trbucher.

Il n'essaya plus de s'approcher du banc, il s'arrta vers la moiti de
l'alle, et l, chose qu'il ne faisait jamais, il s'assit, jetant des
regards de ct, et songeant, dans les profondeurs les plus indistinctes
de son esprit, qu'aprs tout il tait difficile que les personnes dont
il admirait le chapeau blanc et la robe noire fussent absolument
insensibles  son pantalon lustr et  son habit neuf.

Au bout d'un quart d'heure il se leva, comme s'il allait recommencer 
marcher vers ce banc qu'une aurole entourait. Cependant il restait
debout et immobile. Pour la premire fois depuis quinze mois il se dit
que ce monsieur qui s'asseyait l tous les jours avec sa fille l'avait
sans doute remarqu de son ct et trouvait probablement son assiduit
trange.

Pour la premire fois aussi il sentit quelque irrvrence  dsigner cet
inconnu, mme dans le secret de sa pense, par le sobriquet de M.
Leblanc.

Il demeura ainsi quelques minutes la tte baisse, et faisant des
dessins sur le sable avec une baguette qu'il avait  la main.

Puis il se tourna brusquement du ct oppos au banc,  M. Leblanc et 
sa fille, et s'en revint chez lui.

Ce jour-l il oublia d'aller dner.  huit heures du soir il s'en
aperut, et comme il tait trop tard pour descendre rue Saint-Jacques,
tiens dit-il, et il mangea un morceau de pain.

Il ne se coucha qu'aprs avoir bross son habit et l'avoir pli avec
soin.




Chapitre V

Divers coups de foudre tombent sur mame Bougon


Le lendemain, mame Bougon,--c'est ainsi que Courfeyrac nommait la
vieille portire-principale-locataire-femme-de-mnage de la masure
Gorbeau, elle s'appelait en ralit madame Burgon, nous l'avons
constat, mais ce brise-fer de Courfeyrac ne respectait rien,--mame
Bougon, stupfaite, remarqua que monsieur Marius sortait encore avec son
habit neuf.

Il retourna au Luxembourg, mais il ne dpassa point son banc de la
moiti de l'alle. Il s'y assit comme la veille, considrant de loin et
voyant distinctement le chapeau blanc, la robe noire et surtout la lueur
bleue. Il n'en bougea pas, et ne rentra chez lui que lorsqu'on ferma les
portes du Luxembourg. Il ne vit pas M. Leblanc et sa fille se retirer.
Il en conclut qu'ils taient sortis du jardin par la grille de la rue de
l'Ouest. Plus tard, quelques semaines aprs, quand il y songea, il ne
put jamais se rappeler o il avait dn ce soir-l.

Le lendemain, c'tait le troisime jour, mame Bougon fut refoudroye.
Marius sortit avec son habit neuf.

--Trois jours de suite! s'cria-t-elle.

Elle essaya de le suivre, mais Marius marchait lestement et avec
d'immenses enjambes; c'tait un hippopotame entreprenant la poursuite
d'un chamois. Elle le perdit de vue en deux minutes et rentra
essouffle, aux trois quarts touffe par son asthme, furieuse.--Si cela
a du bon sens, grommela-t-elle, de mettre ses beaux habits tous les
jours et de faire courir les personnes comme cela!

Marius s'tait rendu au Luxembourg.

La jeune fille y tait avec M. Leblanc. Marius approcha le plus prs
qu'il put en faisant semblant de lire dans un livre, mais il resta
encore fort loin, puis revint s'asseoir sur son banc o il passa quatre
heures  regarder sauter dans l'alle les moineaux francs qui lui
faisaient l'effet de se moquer de lui.

Une quinzaine s'coula ainsi. Marius allait au Luxembourg non plus pour
se promener, mais pour s'y asseoir toujours  la mme place et sans
savoir pourquoi. Arriv l, il ne remuait plus. Il mettait chaque matin
son habit neuf pour ne pas se montrer, et il recommenait le lendemain.

Elle tait dcidment d'une beaut merveilleuse. La seule remarque qu'on
pt faire qui ressemblt  une critique, c'est que la contradiction
entre son regard qui tait triste et son sourire qui tait joyeux
donnait  son visage quelque chose d'un peu gar, ce qui fait qu' de
certains moments ce doux visage devenait trange sans cesser d'tre
charmant.




Chapitre VI

Fait prisonnier


Un des derniers jours de la seconde semaine, Marius tait comme  son
ordinaire assis sur son banc, tenant  la main un livre ouvert dont
depuis deux heures il n'avait pas tourn une page. Tout  coup il
tressaillit. Un vnement se passait  l'extrmit de l'alle. M.
Leblanc et sa fille venaient de quitter leur banc, la fille avait pris
le bras du pre, et tous deux se dirigeaient lentement vers le milieu de
l'alle o tait Marius. Marius ferma son livre, puis il le rouvrit,
puis il s'effora de lire. Il tremblait. L'aurole venait droit 
lui.--Ah! Mon dieu! pensait-il, je n'aurai jamais le temps de prendre
une attitude.--Cependant, l'homme  cheveux blancs et la jeune fille
s'avanaient. Il lui paraissait que cela durait un sicle et que cela
n'tait qu'une seconde.--Qu'est-ce qu'ils viennent faire par ici? se
demandait-il. Comment! elle va passer l! Ses pieds vont marcher sur ce
sable, dans cette alle,  deux pas de moi!--Il tait boulevers, il et
voulu tre trs beau, il et voulu avoir la croix! Il entendait
s'approcher le bruit doux et mesur de leurs pas. Il s'imaginait que M.
Leblanc lui jetait des regards irrits. Est-ce que ce monsieur va me
parler? pensait-il. Il baissa la tte; quand il la releva, ils taient
tout prs de lui. La jeune fille passa, et en passant elle le regarda.
Elle le regarda fixement, avec une douceur pensive qui fit frissonner
Marius de la tte aux pieds. Il lui sembla qu'elle lui reprochait
d'avoir t si longtemps sans venir jusqu' elle et qu'elle lui disait:
C'est moi qui viens. Marius resta bloui devant ces prunelles pleines de
rayons et d'abmes.

Il se sentait un brasier dans le cerveau. Elle tait venue  lui, quelle
joie! Et puis, comme elle l'avait regard! Elle lui parut plus belle
qu'il ne l'avait encore vue. Belle d'une beaut tout ensemble fminine
et anglique, d'une beaut complte qui et fait chanter Ptrarque et
agenouiller Dante. Il lui semblait qu'il nageait en plein ciel bleu. En
mme temps il tait horriblement contrari, parce qu'il avait de la
poussire sur ses bottes.

Il croyait tre sr qu'elle avait regard aussi ses bottes.

Il la suivit des yeux jusqu' ce qu'elle et disparu. Puis il se mit 
marcher dans le Luxembourg comme un fou. Il est probable que par moments
il riait tout seul et parlait haut. Il tait si rveur prs des bonnes
d'enfants que chacune le croyait amoureux d'elle.

Il sortit du Luxembourg, esprant la retrouver dans une rue.

Il se croisa avec Courfeyrac sous les arcades de l'Odon et lui dit:
Viens dner avec moi. Ils s'en allrent chez Rousseau, et dpensrent
six francs. Marius mangea comme un ogre. Il donna six sous au garon. Au
dessert il dit  Courfeyrac: As-tu lu le journal? Quel beau discours a
fait Audry de Puyraveau!

Il tait perdument amoureux.

Aprs le dner, il dit  Courfeyrac: Je te paye le spectacle. Ils
allrent  la Porte-Saint-Martin voir Frdrick dans _l'Auberge des
Adrets_. Marius s'amusa normment.

En mme temps il eut un redoublement de sauvagerie. En sortant du
thtre, il refusa de regarder la jarretire d'une modiste qui enjambait
un ruisseau, et Courfeyrac ayant dit: _Je mettrais volontiers cette
femme dans ma collection_, lui fit presque horreur.

Courfeyrac l'avait invit  djeuner au caf Voltaire le lendemain.
Marius y alla, et mangea encore plus que la veille. Il tait tout pensif
et trs gai. On et dit qu'il saisissait toutes les occasions de rire
aux clats. Il embrassa tendrement un provincial quelconque qu'on lui
prsenta. Un cercle d'tudiants s'tait fait autour de la table et l'on
avait parl des niaiseries payes par l'tat qui se dbitent en chaire 
la Sorbonne, puis la conversation tait tombe sur les fautes et les
lacunes des dictionnaires et des prosodies-Quicherat. Marius interrompit
la discussion pour s'crier:--C'est cependant bien agrable d'avoir la
croix!

--Voil qui est drle! dit Courfeyrac bas  Jean Prouvaire.

--Non, rpondit Jean Prouvaire, voil qui est srieux.

Cela tait srieux en effet. Marius en tait  cette premire heure
violente et charmante qui commence les grandes passions.

Un regard avait fait tout cela.

Quand la mine est charge, quand l'incendie est prt, rien n'est plus
simple. Un regard est une tincelle.

C'en tait fait. Marius aimait une femme. Sa destine entrait dans
l'inconnu.

Le regard des femmes ressemble  de certains rouages tranquilles en
apparence et formidables. On passe  ct tous les jours paisiblement et
impunment et sans se douter de rien. Il vient un moment o l'on oublie
mme que cette chose est l. On va, on vient, on rve, on parle, on rit.
Tout  coup on se sent saisi. C'est fini. Le rouage vous tient, le
regard vous a pris. Il vous a pris, n'importe par o ni comment, par une
partie quelconque de votre pense qui tranait, par une distraction que
vous avez eue. Vous tes perdu. Vous y passerez tout entier. Un
enchanement de forces mystrieuses s'empare de vous. Vous vous dbattez
en vain. Plus de secours humain possible. Vous allez tomber d'engrenage
en engrenage, d'angoisse en angoisse, de torture en torture, vous, votre
esprit, votre fortune, votre avenir, votre me; et, selon que vous serez
au pouvoir d'une crature mchante ou d'un noble coeur, vous ne sortirez
de cette effrayante machine que dfigur par la honte ou transfigur par
la passion.




Chapitre VII

Aventures de la lettre U livre aux conjectures


L'isolement, le dtachement de tout, la fiert, l'indpendance, le got
de la nature, l'absence d'activit quotidienne et matrielle, la vie en
soi, les luttes secrtes de la chastet, l'extase bienveillante devant
toute la cration, avaient prpar Marius  cette possession qu'on nomme
la passion. Son culte pour son pre tait devenu peu  peu une religion,
et, comme toute religion, s'tait retir au fond de l'me. Il fallait
quelque chose sur le premier plan. L'amour vint.

Tout un grand mois s'coula, pendant lequel Marius alla tous les jours
au Luxembourg. L'heure venue, rien ne pouvait le retenir.--Il est de
service, disait Courfeyrac. Marius vivait dans les ravissements. Il est
certain que la jeune fille le regardait.

Il avait fini par s'enhardir, et il s'approchait du banc. Cependant il
ne passait plus devant, obissant  la fois  l'instinct de timidit et
 l'instinct de prudence des amoureux. Il jugeait utile de ne point
attirer l'attention du pre. Il combinait ses stations derrire les
arbres et les pidestaux des statues avec un machiavlisme profond, de
faon  se faire voir le plus possible  la jeune fille et  se laisser
voir le moins possible du vieux monsieur. Quelquefois pendant des
demi-heures entires, il restait immobile  l'ombre d'un Lonidas ou
d'un Spartacus quelconque, tenant  la main un livre au-dessus duquel
ses yeux, doucement levs, allaient chercher la belle fille, et elle, de
son ct, dtournait avec un vague sourire son charmant profil vers lui.
Tout en causant le plus naturellement et le plus tranquillement du monde
avec l'homme  cheveux blancs, elle appuyait sur Marius toutes les
rveries d'un oeil virginal et passionn. Antique et immmorial mange
qu've savait ds le premier jour du monde et que toute femme sait ds
le premier jour de la vie! Sa bouche donnait la rplique  l'un et son
regard donnait la rplique  l'autre.

Il faut croire pourtant que M. Leblanc finissait par s'apercevoir de
quelque chose, car souvent, lorsque Marius arrivait, il se levait et se
mettait  marcher. Il avait quitt leur place accoutume et avait
adopt,  l'autre extrmit de l'alle, le banc voisin du Gladiateur,
comme pour voir si Marius les y suivrait. Marius ne comprit point, et
fit cette faute. Le pre commena  devenir inexact, et n'amena plus
sa fille tous les jours. Quelquefois il venait seul. Alors Marius ne
restait pas. Autre faute.

Marius ne prenait point garde  ces symptmes. De la phase de timidit
il avait pass, progrs naturel et fatal,  la phase d'aveuglement. Son
amour croissait. Il en rvait toutes les nuits. Et puis il lui tait
arriv un bonheur inespr, huile sur le feu, redoublement de tnbres
sur ses yeux. Un soir,  la brune, il avait trouv sur le banc que M.
Leblanc et sa fille venaient de quitter, un mouchoir. Un mouchoir tout
simple et sans broderie, mais blanc, fin, et qui lui parut exhaler des
senteurs ineffables. Il s'en empara avec transport. Ce mouchoir tait
marqu des lettres U. F.; Marius ne savait rien de cette belle enfant,
ni sa famille, ni son nom, ni sa demeure; ces deux lettres taient la
premire chose d'elle qu'il saisissait, adorables initiales sur
lesquelles il commena tout de suite  construire son chafaudage. U
tait videmment le prnom. Ursule! pensa-t-il, quel dlicieux nom! Il
baisa le mouchoir, l'aspira, le mit sur son coeur, sur sa chair, pendant
le jour, et la nuit sous ses lvres pour s'endormir.

--J'y sens toute son me! s'criait-il.

Ce mouchoir tait au vieux monsieur qui l'avait tout bonnement laiss
tomber de sa poche.

Les jours qui suivirent la trouvaille, il ne se montra plus au
Luxembourg que baisant le mouchoir et l'appuyant sur son coeur. La belle
enfant n'y comprenait rien et le lui marquait par des signes
imperceptibles.

-- pudeur! disait Marius.




Chapitre VIII

Les invalides eux-mmes peuvent tre heureux


Puisque nous avons prononc le mot _pudeur_, et puisque nous ne cachons
rien, nous devons dire qu'une fois pourtant,  travers ses extases, son
Ursule lui donna un grief trs srieux. C'tait un de ces jours o elle
dterminait M. Leblanc  quitter le banc et  se promener dans l'alle.
Il faisait une vive brise de prairial qui remuait le haut des platanes.
Le pre et la fille, se donnant le bras, venaient de passer devant le
banc de Marius. Marius s'tait lev derrire eux et les suivait du
regard, comme il convient dans cette situation d'me perdue.

Tout  coup un souffle de vent, plus en gat que les autres, et
probablement charg de faire les affaires du printemps, s'envola de la
ppinire, s'abattit sur l'alle, enveloppa la jeune fille dans un
ravissant frisson digne des nymphes de Virgile et des faunes de
Thocrite, et souleva sa robe, cette robe plus sacre que celle d'Isis,
presque jusqu' la hauteur de la jarretire. Une jambe d'une forme
exquise apparut. Marius la vit. Il fut exaspr et furieux.

La jeune fille avait rapidement baiss sa robe d'un mouvement divinement
effarouch, mais il n'en fut pas moins indign.--Il tait seul dans
l'alle, c'est vrai. Mais il pouvait y avoir eu quelqu'un. Et s'il y
avait eu quelqu'un! Comprend-on une chose pareille! C'est horrible ce
qu'elle vient de faire l!--Hlas! la pauvre enfant n'avait rien fait;
il n'y avait qu'un coupable, le vent; mais Marius, en qui frmissait
confusment le Bartholo qu'il y a dans Chrubin, tait dtermin  tre
mcontent, et tait jaloux de son ombre. C'est ainsi en effet que
s'veille dans le coeur humain, et que s'impose, mme sans droit,
l'cre et bizarre jalousie de la chair. Du reste, en dehors mme de
cette jalousie, la vue de cette jambe charmante n'avait eu pour lui rien
d'agrable; le bas blanc de la premire femme venue lui et fait plus de
plaisir.

Quand son Ursule, aprs avoir atteint l'extrmit de l'alle, revint
sur ses pas avec M. Leblanc et passa devant le banc o Marius s'tait
rassis, Marius lui jeta un regard bourru et froce. La jeune fille eut
ce petit redressement en arrire accompagn d'un haussement de paupires
qui signifie: Eh bien, qu'est-ce qu'il a donc?

Ce fut l leur premire querelle.

Marius achevait  peine de lui faire cette scne avec les yeux que
quelqu'un traversa l'alle. C'tait un invalide tout courb, tout rid
et tout blanc, en uniforme Louis XV, ayant sur le torse la petite plaque
ovale de drap rouge aux pes croises, croix de Saint-Louis du soldat,
et orn en outre d'une manche d'habit sans bras dedans, d'un menton
d'argent et d'une jambe de bois. Marius crut distinguer que cet tre
avait l'air extrmement satisfait. Il lui sembla mme que le vieux
cynique, tout en clopinant prs de lui, lui avait adress un clignement
d'oeil trs fraternel et trs joyeux, comme si un hasard quelconque
avait fait qu'ils pussent tre d'intelligence et qu'ils eussent savour
en commun quelque bonne aubaine. Qu'avait-il donc  tre si content, ce
dbris de Mars? Que s'tait-il donc pass entre cette jambe de bois et
l'autre? Marius arriva au paroxysme de la jalousie.--Il tait peut-tre
l! se dit-il; il a peut-tre vu!--Et il eut envie d'exterminer
l'invalide.

Le temps aidant, toute pointe s'mousse. Cette colre de Marius contre
Ursule, si juste et si lgitime qu'elle ft, passa. Il finit par
pardonner; mais ce fut un grand effort; il la bouda trois jours.

Cependant,  travers tout cela et  cause de tout cela, la passion
grandissait et devenait folle.




Chapitre IX

clipse


On vient de voir comment Marius avait dcouvert ou cru dcouvrir qu'Elle
s'appelait Ursule.

L'apptit vient en aimant. Savoir qu'elle se nommait Ursule, c'tait
dj beaucoup; c'tait peu. Marius en trois ou quatre semaines eut
dvor ce bonheur. Il en voulut un autre. Il voulut savoir o elle
demeurait.

Il avait fait une premire faute: tomber dans l'embche du banc du
Gladiateur. Il en avait fait une seconde: ne pas rester au Luxembourg
quand M. Leblanc y venait seul. Il en fit une troisime. Immense. Il
suivit Ursule.

Elle demeurait rue de l'Ouest,  l'endroit de la rue le moins frquent,
dans une maison neuve  trois tages d'apparence modeste.

 partir de ce moment, Marius ajouta  son bonheur de la voir au
Luxembourg le bonheur de la suivre jusque chez elle.

Sa faim augmentait. Il savait comment elle s'appelait, son petit nom du
moins, le nom charmant, le vrai nom d'une femme; il savait o elle
demeurait; il voulut savoir qui elle tait.

Un soir, aprs qu'il les eut suivis jusque chez eux et qu'il les eut vus
disparatre sous la porte cochre, il entra  leur suite et dit
vaillamment au portier:

--C'est le monsieur du premier qui vient de rentrer?

--Non, rpondit le portier. C'est le monsieur du troisime.

Encore un pas de fait. Ce succs enhardit Marius.

--Sur le devant? demanda-t-il.

--Parbleu! fit le portier, la maison n'est btie que sur la rue.

--Et quel est l'tat de ce monsieur? repartit Marius.

--C'est un rentier, monsieur. Un homme bien bon, et qui fait du bien aux
malheureux, quoique pas riche.

--Comment s'appelle-t-il? reprit Marius.

Le portier leva la tte, et dit:

--Est-ce que monsieur est mouchard?

Marius s'en alla assez penaud, mais fort ravi. Il avanait.

--Bon, pensa-t-il. Je sais qu'elle s'appelle Ursule, qu'elle est fille
d'un rentier, et qu'elle demeure l, au troisime, rue de l'Ouest.

Le lendemain M. Leblanc et sa fille ne firent au Luxembourg qu'une
courte apparition; ils s'en allrent qu'il faisait grand jour. Marius
les suivit rue de l'Ouest comme il en avait pris l'habitude. En arrivant
 la porte cochre, M. Leblanc fit passer sa fille devant puis s'arrta
avant de franchir le seuil, se retourna et regarda Marius fixement.

Le jour d'aprs, ils ne vinrent pas au Luxembourg. Marius attendit en
vain toute la journe.

 la nuit tombe, il alla rue de l'Ouest, et vit de la lumire aux
fentres du troisime. Il se promena sous ces fentres jusqu' ce que
cette lumire ft teinte.

Le jour suivant, personne au Luxembourg. Marius attendit tout le jour,
puis alla faire sa faction de nuit sous les croises. Cela le conduisait
jusqu' dix heures du soir. Son dner devenait ce qu'il pouvait. La
fivre nourrit le malade et l'amour l'amoureux.

Il se passa huit jours de la sorte. M. Leblanc et sa fille ne
paraissaient plus au Luxembourg. Marius faisait des conjectures tristes;
il n'osait guetter la porte cochre pendant le jour. Il se contentait
d'aller  la nuit contempler la clart rougetre des vitres. Il y voyait
par moments passer des ombres, et le coeur lui battait.

Le huitime jour, quand il arriva sous les fentres, il n'y avait pas de
lumire.--Tiens! dit-il, la lampe n'est pas encore allume. Il fait nuit
pourtant. Est-ce qu'ils seraient sortis? Il attendit. Jusqu' dix
heures. Jusqu' minuit. Jusqu' une heure du matin. Aucune lumire ne
s'alluma aux fentres du troisime tage et personne ne rentra dans la
maison. Il s'en alla trs sombre.

Le lendemain,--car il ne vivait que de lendemains en lendemains, il n'y
avait, pour ainsi dire, plus d'aujourd'hui pour lui,--le lendemain il ne
trouva personne au Luxembourg, il s'y attendait;  la brune, il alla 
la maison. Aucune lueur aux fentres; les persiennes taient fermes; le
troisime tait tout noir.

Marius frappa  la porte cochre, entra et dit au portier:

--Le monsieur du troisime?

--Dmnag, rpondit le portier.

Marius chancela et dit faiblement:

--Depuis quand donc?

--D'hier.

--O demeure-t-il maintenant?

--Je n'en sais rien.

--Il n'a donc point laiss sa nouvelle adresse?

--Non.

Et le portier levant le nez reconnut Marius.

--Tiens! c'est vous! dit-il, mais vous tes donc dcidment
quart-d'oeil?




Livre septime--Patron-minette




Chapitre I

Les mines et les mineurs


Les socits humaines ont toutes ce qu'on appelle dans les thtres _un
troisime dessous_. Le sol social est partout min, tantt pour le bien,
tantt pour le mal. Ces travaux se superposent. Il y a les mines
suprieures et les mines infrieures. Il y a un haut et un bas dans cet
obscur sous-sol qui s'effondre parfois sous la civilisation, et que
notre indiffrence et notre insouciance foulent aux pieds.
L'Encyclopdie, au sicle dernier, tait une mine, presque  ciel
ouvert. Les tnbres, ces sombres couveuses du christianisme primitif,
n'attendaient qu'une occasion pour faire explosion sous les Csars et
pour inonder le genre humain de lumire. Car dans les tnbres sacres
il y a de la lumire latente. Les volcans sont pleins d'une ombre
capable de flamboiement. Toute lave commence par tre nuit. Les
catacombes, o s'est dite la premire messe, n'taient pas seulement la
cave de Rome, elles taient le souterrain du monde.

Il y a sous la construction sociale, cette merveille complique d'une
masure, des excavations de toutes sortes. Il y a la mine religieuse, la
mine philosophique, la mine politique, la mine conomique, la mine
rvolutionnaire. Tel pioche avec l'ide, tel pioche avec le chiffre, tel
pioche avec la colre. On s'appelle et on se rpond d'une catacombe 
l'autre. Les utopies cheminent sous terre dans ces conduits. Elles s'y
ramifient en tous sens. Elles s'y rencontrent parfois, et y
fraternisent. Jean-Jacques prte son pic  Diogne qui lui prte sa
lanterne. Quelquefois elles s'y combattent. Calvin prend Socin aux
cheveux. Mais rien n'arrte ni n'interrompt la tension de toutes ces
nergies vers le but, et la vaste activit simultane, qui va et vient,
monte, descend et remonte dans ces obscurits, et qui transforme
lentement le dessus par le dessous et le dehors par le dedans; immense
fourmillement inconnu. La socit se doute  peine de ce creusement qui
lui laisse sa surface et lui change les entrailles. Autant d'tages
souterrains, autant de travaux diffrents, autant d'extractions
diverses. Que sort-il de toutes ces fouilles profondes? L'avenir.

Plus on s'enfonce, plus les travailleurs sont mystrieux. Jusqu' un
degr que le philosophe social sait reconnatre, le travail est bon; au
del de ce degr, il est douteux et mixte; plus bas, il devient
terrible.  une certaine profondeur, les excavations ne sont plus
pntrables  l'esprit de civilisation, la limite respirable  l'homme
est dpasse; un commencement de monstres est possible.

L'chelle descendante est trange; et chacun de ces chelons correspond
 un tage o la philosophie peut prendre pied, et o l'on rencontre un
de ces ouvriers, quelquefois divins, quelquefois difformes. Au-dessous
de Jean Huss, il y a Luther; au-dessous de Luther, il y a Descartes;
au-dessous de Descartes, il y a Voltaire; au-dessous de Voltaire, il y a
Condorcet; au-dessous de Condorcet, il y a Robespierre; au-dessous de
Robespierre, il y a Marat; au-dessous de Marat, il y a Babeuf. Et cela
continue. Plus bas, confusment,  la limite qui spare l'indistinct de
l'invisible, on aperoit d'autres hommes sombres, qui peut-tre
n'existent pas encore. Ceux d'hier sont des spectres; ceux de demain
sont des larves. L'oeil de l'esprit les distingue obscurment. Le
travail embryonnaire de l'avenir est une des visions du philosophe.

Un monde dans les limbes  l'tat de foetus, quelle silhouette inoue!

Saint-Simon, Owen, Fourier, sont l aussi, dans des sapes latrales.

Certes, quoiqu'une divine chane invisible lie entre eux  leur insu
tous ces pionniers souterrains, qui, presque toujours, se croient
isols, et qui ne le sont pas, leurs travaux sont bien divers, et la
lumire des uns contraste avec le flamboiement des autres. Les uns sont
paradisiaques, les autres sont tragiques. Pourtant, quel que soit le
contraste, tous ces travailleurs, depuis le plus haut jusqu'au plus
nocturne, depuis le plus sage jusqu'au plus fou, ont une similitude, et
la voici: le dsintressement. Marat s'oublie comme Jsus. Ils se
laissent de ct, ils s'omettent, ils ne songent point  eux. Ils voient
autre chose qu'eux-mmes. Ils ont un regard, et ce regard cherche
l'absolu. Le premier a tout le ciel dans les yeux; le dernier, si
nigmatique qu'il soit, a encore sous le sourcil la ple clart de
l'infini. Vnrez, quoi qu'il fasse, quiconque a ce signe: la prunelle
toile.

La prunelle ombre est l'autre signe.

 elle commence le mal. Devant qui n'a pas de regard songez et tremblez.
L'ordre social a ses mineurs noirs.

Il y a un point o l'approfondissement est de l'ensevelissement, et o
la lumire s'teint.

Au-dessous de toutes ces mines que nous venons d'indiquer, au-dessous de
toutes ces galeries, au-dessous de tout cet immense systme veineux
souterrain du progrs et de l'utopie, bien plus avant dans la terre,
plus bas que Marat, plus bas que Babeuf, plus bas, beaucoup plus bas, et
sans relation aucune avec les tages suprieurs, il y a la dernire
sape. Lieu formidable. C'est ce que nous avons nomm le troisime
dessous. C'est la fosse des tnbres. C'est la cave des aveugles.
_Inferi_.

Ceci communique aux abmes.




Chapitre II

Le bas-fond


L le dsintressement s'vanouit. Le dmon s'bauche vaguement; chacun
pour soi. Le moi sans yeux hurle, cherche, ttonne et ronge. L'Ugolin
social est dans ce gouffre.

Les silhouettes farouches qui rdent dans cette fosse, presque btes,
presque fantmes, ne s'occupent pas du progrs universel, elles ignorent
l'ide et le mot, elles n'ont souci que de l'assouvissement individuel.
Elles sont presque inconscientes, et il y a au dedans d'elles une sorte
d'effacement effrayant. Elles ont deux mres, toutes deux martres,
l'ignorance et la misre. Elles ont un guide, le besoin; et, pour toutes
les formes de la satisfaction, l'apptit. Elles sont brutalement
voraces, c'est--dire froces, non  la faon du tyran, mais  la faon
du tigre. De la souffrance ces larves passent au crime; filiation
fatale, engendrement vertigineux, logique de l'ombre. Ce qui rampe dans
le troisime dessous social, ce n'est plus la rclamation touffe de
l'absolu; c'est la protestation de la matire. L'homme y devient dragon.
Avoir faim, avoir soif, c'est le point de dpart; tre Satan, c'est le
point d'arrive. De cette cave sort Lacenaire.

On vient de voir tout  l'heure, au livre quatrime, un des
compartiments de la mine suprieure, de la grande sape politique,
rvolutionnaire et philosophique. L, nous venons de le dire, tout est
noble, pur, digne, honnte. L, certes, on peut se tromper, et l'on se
trompe; mais l'erreur y est vnrable tant elle implique d'hrosme.
L'ensemble du travail qui se fait l a un nom: le Progrs.

Le moment est venu d'entrevoir d'autres profondeurs, les profondeurs
hideuses.

Il y a sous la socit, insistons-y, et, jusqu'au jour o l'ignorance
sera dissipe, il y aura la grande caverne du mal.

Cette cave est au-dessous de toutes et est l'ennemie de toutes. C'est la
haine sans exception. Cette cave ne connat pas de philosophes. Son
poignard n'a jamais taill de plume. Sa noirceur n'a aucun rapport avec
la noirceur sublime de l'critoire. Jamais les doigts de la nuit qui se
crispent sous ce plafond asphyxiant n'ont feuillet un livre ni dpli
un journal. Babeuf est un exploiteur pour Cartouche! Marat est un
aristocrate pour Schinderhannes. Cette cave a pour but l'effondrement de
tout.

De tout. Y compris les sapes suprieures, qu'elle excre. Elle ne mine
pas seulement, dans son fourmillement hideux, l'ordre social actuel;
elle mine la philosophie, elle mine la science, elle mine le droit, elle
mine la pense humaine, elle mine la civilisation, elle mine la
rvolution, elle mine le progrs. Elle s'appelle tout simplement vol,
prostitution, meurtre et assassinat. Elle est tnbres, et elle veut le
chaos. Sa vote est faite d'ignorance.

Toutes les autres, celles d'en haut, n'ont qu'un but, la supprimer.
C'est l que tendent, par tous leurs organes  la fois, par
l'amlioration du rel comme par la contemplation de l'absolu, la
philosophie et le progrs. Dtruisez la cave Ignorance, vous dtruisez
la taupe Crime.

Condensons en quelques mots une partie de ce que nous venons d'crire.
L'unique pril social, c'est l'Ombre.

Humanit, c'est identit. Tous les hommes sont la mme argile. Nulle
diffrence, ici-bas du moins, dans la prdestination. Mme ombre avant,
mme chair pendant, mme cendre aprs. Mais l'ignorance mle  la pte
humaine la noircit. Cette incurable noirceur gagne le dedans de l'homme
et y devient le Mal.




Chapitre III

Babet, Gueulemer, Claquesous et Montparnasse


Un quatuor de bandits, Claquesous, Gueulemer, Babet et Montparnasse,
gouvernait de 1830  1835 le troisime dessous de Paris.

Gueulemer tait un Hercule dclass. Il avait pour antre l'gout de
l'Arche-Marion. Il avait six pieds de haut, des pectoraux de marbre, des
biceps d'airain, une respiration de caverne, le torse d'un colosse, un
crne d'oiseau. On croyait voir l'Hercule Farnse vtu d'un pantalon de
coutil et d'une veste de velours de coton. Gueulemer, bti de cette
faon sculpturale, aurait pu dompter les monstres; il avait trouv plus
court d'en tre un. Front bas, tempes larges, moins de quarante ans et
la patte d'oie, le poil rude et court, la joue en brosse, une barbe
sanglire; on voit d'ici l'homme. Ses muscles sollicitaient le travail,
sa stupidit n'en voulait pas. C'tait une grosse force paresseuse. Il
tait assassin par nonchalance. On le croyait crole. Il avait
probablement un peu touch au marchal Brune, ayant t portefaix 
Avignon en 1815. Aprs ce stage, il tait pass bandit.

La diaphanit de Babet contrastait avec la viande de Gueulemer. Babet
tait maigre et savant. Il tait transparent, mais impntrable. On
voyait le jour  travers les os, mais rien  travers la prunelle. Il se
dclarait chimiste. Il avait t pitre chez Bobche et paillasse chez
Bobino. Il avait jou le vaudeville  Saint-Mihiel. C'tait un homme 
intentions, beau parleur, qui soulignait ses sourires et guillemetait
ses gestes. Son industrie tait de vendre en plein vent des bustes de
pltre et des portraits du chef de l'tat. De plus, il arrachait les
dents. Il avait montr des phnomnes dans les foires, et possd une
baraque avec trompette, et cette affiche:--Babet, artiste dentiste,
membre des acadmies, fait des expriences physiques sur mtaux et
mtallodes, extirpe les dents, entreprend les chicots abandonns par
ses confrres. Prix: une dent, un franc cinquante centimes; deux dents,
deux francs; trois dents, deux francs cinquante. Profitez de
l'occasion.--(Ce profitez de l'occasion signifiait: faites-vous-en
arracher le plus possible.) Il avait t mari et avait eu des enfants.
Il ne savait pas ce que sa femme et ses enfants taient devenus. Il les
avait perdus comme on perd son mouchoir. Haute exception dans le monde
obscur dont il tait, Babet lisait les journaux. Un jour, du temps qu'il
avait sa famille avec lui dans sa baraque roulante, il avait lu dans le
_Messager_ qu'une femme venait d'accoucher d'un enfant suffisamment
viable, ayant un mufle de veau, et il s'tait cri: _Voil une fortune!
ce n'est pas ma femme qui aurait l'esprit de me faire un enfant comme
cela_!

Depuis, il avait tout quitt pour entreprendre Paris. Expression de
lui.

Qu'tait-ce que Claquesous? C'tait la nuit. Il attendait pour se
montrer que le ciel se ft barbouill de noir. Le soir il sortait d'un
trou o il rentrait avant le jour. O tait ce trou? Personne ne le
savait. Dans la plus complte obscurit,  ses complices, il ne parlait
qu'en tournant le dos. S'appelait-il Claquesous? non. Il disait: Je
m'appelle Pas-du-tout. Si une chandelle survenait, il mettait un masque.
Il tait ventriloque. Babet disait: _Claquesous est un nocturne  deux
voix_. Claquesous tait vague, errant, terrible. On n'tait pas sr
qu'il et un nom, Claquesous tant un sobriquet; on n'tait pas sr
qu'il et une voix, son ventre parlant plus souvent que sa bouche; on
n'tait pas sr qu'il et un visage, personne n'ayant jamais vu que son
masque. Il disparaissait comme un vanouissement; ses apparitions
taient des sorties de terre.

Un tre lugubre, c'tait Montparnasse. Montparnasse tait un enfant;
moins de vingt ans, un joli visage, des lvres qui ressemblaient  des
cerises, de charmants cheveux noirs, la clart du printemps dans les
yeux; il avait tous les vices et aspirait  tous les crimes. La
digestion du mal le mettait en apptit du pire. C'tait le gamin tourn
voyou, et le voyou devenu escarpe. Il tait gentil, effmin, gracieux,
robuste, mou, froce. Il avait le bord du chapeau relev  gauche pour
faire place  la touffe de cheveux, selon le style de 1829. Il vivait de
voler violemment. Sa redingote tait de la meilleure coupe, mais rpe.
Montparnasse, c'tait une gravure de modes ayant de la misre et
commettant des meurtres. La cause de tous les attentats de cet
adolescent tait l'envie d'tre bien mis. La premire grisette qui lui
avait dit: Tu es beau, lui avait jet la tache des tnbres dans le
coeur, et avait fait un Can de cet Abel. Se trouvant joli, il avait
voulu tre lgant; or la premire lgance, c'est l'oisivet;
l'oisivet d'un pauvre, c'est le crime. Peu de rdeurs taient aussi
redouts que Montparnasse.  dix-huit ans, il avait dj plusieurs
cadavres derrire lui. Plus d'un passant les bras tendus gisait dans
l'ombre de ce misrable, la face dans une mare de sang. Fris, pommad,
pinc  la taille, des hanches de femme, un buste d'officier prussien,
le murmure d'admiration des filles du boulevard autour de lui, la
cravate savamment noue, un casse-tte dans sa poche, une fleur  sa
boutonnire; tel tait ce mirliflore du spulcre.




Chapitre IV

Composition de la troupe


 eux quatre, ces bandits formaient une sorte de Prote, serpentant 
travers la police et s'efforant d'chapper aux regards indiscrets de
Vidocq sous diverse figure, arbre, flamme, fontaine, s'entre-prtant
leurs noms et leurs trucs, se drobant dans leur propre ombre, botes 
secrets et asiles les uns pour les autres, dfaisant leurs personnalits
comme on te son faux nez au bal masqu, parfois se simplifiant au point
de ne plus tre qu'un, parfois se multipliant au point que Coco-Lacour
lui-mme les prenait pour une foule.

Ces quatre hommes n'taient point quatre hommes; c'tait une sorte de
mystrieux voleur  quatre ttes travaillant en grand sur Paris; c'tait
le polype monstrueux du mal habitant la crypte de la socit.

Grce  leurs ramifications, et au rseau sous-jacent de leurs
relations, Babet, Gueulemer, Claquesous et Montparnasse avaient
l'entreprise gnrale des guets-apens du dpartement de la Seine. Ils
faisaient sur le passant le coup d'tat d'en bas. Les trouveurs d'ides
en ce genre, les hommes  imagination nocturne, s'adressaient  eux pour
l'excution. On fournissait aux quatre coquins le canevas, ils se
chargeaient de la mise en scne. Ils travaillaient sur scnario. Ils
taient toujours en situation de prter un personnel proportionn et
convenable  tous les attentats ayant besoin d'un coup d'paule et
suffisamment lucratifs. Un crime tant en qute de bras, ils lui
sous-louaient des complices. Ils avaient une troupe d'acteurs de
tnbres  la disposition de toutes les tragdies de cavernes.

Ils se runissaient habituellement  la nuit tombante, heure de leur
rveil, dans les steppes qui avoisinent la Salptrire. L, ils
confraient. Ils avaient les douze heures noires devant eux; ils en
rglaient l'emploi.

_Patron-Minette_, tel tait le nom qu'on donnait dans la circulation
souterraine  l'association de ces quatre hommes. Dans la vieille langue
populaire fantasque qui va s'effaant tous les jours, _Patron-Minette_
signifie le matin, de mme que _Entre chien et loup_ signifie le soir.
Cette appellation, _Patron-Minette_, venait probablement de l'heure 
laquelle leur besogne finissait, l'aube tant l'instant de
l'vanouissement des fantmes et de la sparation des bandits. Ces
quatre hommes taient connus sous cette rubrique. Quand le prsident des
assises visita Lacenaire dans sa prison, il le questionna sur un mfait
que Lacenaire niait.--Qui a fait cela? demanda le prsident. Lacenaire
fit cette rponse, nigmatique pour le magistrat, mais claire pour la
police:--C'est peut-tre Patron-Minette.

On devine parfois une pice sur l'nonc des personnages; on peut de
mme presque apprcier une bande sur la liste des bandits. Voici, car
ces noms-l surnagent dans les mmoires spciales,  quelles
appellations rpondaient les principaux affilis de Patron-Minette:

  Panchaud, dit Printanier, dit Bigrenaille.
  Brujon. (Il y avait une dynastie de Brujon; nous ne renonons pas
   en dire un mot.)
  Boulatruelle, le cantonnier dj entrevu.
  Laveuve.
  Finistre.
  Homre Hogu, ngre.
  Mardisoir.
  Dpche.
  Fauntleroy, dit Bouquetire.
  Glorieux, forat libr.
  Barrecarrosse, dit monsieur Dupont.
  Lesplanade-du-Sud.
  Poussagrive.
  Carmagnolet.
  Kruideniers, dit Bizarro.
  Mangedentelle.
  Les-pieds-en-l'air.
  Demi-liards, dit Deux-milliards.
  Etc., etc.

Nous en passons, et non des pires. Ces noms ont des figures. Ils
n'expriment pas seulement des tres, mais des espces. Chacun de ces
noms rpond  une varit de ces difformes champignons du dessous de la
civilisation. Ces tres, peu prodigues de leurs visages, n'taient pas
de ceux qu'on voit passer dans les rues. Le jour, fatigus des nuits
farouches qu'ils avaient, ils s'en allaient dormir, tantt dans les
fours  pltre, tantt dans les carrires abandonnes de Montmartre ou
de Montrouge, parfois dans les gouts. Ils se terraient.

Que sont devenus ces hommes? Ils existent toujours. Ils ont toujours
exist. Horace en parle: _Ambubaiarum collegia, phannacopolae, mendici,
mimae;_ et, tant que la socit sera ce qu'elle est, ils seront ce
qu'ils sont. Sous l'obscur plafond de leur cave, ils renaissent  jamais
du suintement social. Ils reviennent, spectres, toujours identiques;
seulement ils ne portent plus les mmes noms et ils ne sont plus dans
les mmes peaux.

Les individus extirps, la tribu subsiste.

Ils ont toujours les mmes facults. Du truand au rdeur, la race se
maintient pure. Ils devinent les bourses dans les poches, ils flairent
les montres dans les goussets. L'or et l'argent ont pour eux une odeur.
Il y a des bourgeois nafs dont on pourrait dire qu'ils ont l'air
volables. Ces hommes suivent patiemment ces bourgeois. Au passage d'un
tranger ou d'un provincial, ils ont des tressaillements d'araigne.

Ces hommes-l, quand, vers minuit, sur un boulevard dsert, on les
rencontre ou on les entrevoit, sont effrayants. Ils ne semblent pas des
hommes, mais des formes faites de brume vivante; on dirait qu'ils font
habituellement bloc avec les tnbres, qu'ils n'en sont pas distincts,
qu'ils n'ont pas d'autre me que l'ombre, et que c'est momentanment, et
pour vivre pendant quelques minutes d'une vie monstrueuse, qu'ils se
sont dsagrgs de la nuit.

Que faut-il pour faire vanouir ces larves? De la lumire. De la lumire
 flots. Pas une chauve-souris ne rsiste  l'aube. clairez la socit
en dessous.




Livre huitime--Le mauvais pauvre




Chapitre I

Marius, cherchant une fille en chapeau, rencontre un homme en casquette


L't passa, puis l'automne; l'hiver vint. Ni M. Leblanc ni la jeune
fille n'avaient remis les pieds au Luxembourg. Marius n'avait plus
qu'une pense, revoir ce doux et adorable visage. Il cherchait toujours,
il cherchait partout; il ne trouvait rien. Ce n'tait plus Marius le
rveur enthousiaste, l'homme rsolu, ardent et ferme, le hardi
provocateur de la destine, le cerveau qui chafaudait avenir sur
avenir, le jeune esprit encombr de plans, de projets, de fierts,
d'ides et de volonts; c'tait un chien perdu. Il tomba dans une
tristesse noire. C'tait fini. Le travail le rebutait, la promenade le
fatiguait, la solitude l'ennuyait; la vaste nature, si remplie autrefois
de formes, de clarts, de voix, de conseils, de perspectives,
d'horizons, d'enseignements, tait maintenant vide devant lui. Il lui
semblait que tout avait disparu.

Il pensait toujours, car il ne pouvait faire autrement; mais il ne se
plaisait plus dans ses penses.  tout ce qu'elles lui proposaient tout
bas sans cesse, il rpondait dans l'ombre:  quoi bon?

Il se faisait cent reproches. Pourquoi l'ai-je suivie? J'tais si
heureux rien que de la voir! Elle me regardait, est-ce que ce n'tait
pas immense? Elle avait l'air de m'aimer. Est-ce que ce n'tait pas
tout? J'ai voulu avoir quoi? Il n'y a rien aprs cela. J'ai t absurde.
C'est ma faute, etc., etc. Courfeyrac, auquel il ne confiait rien,
c'tait sa nature, mais qui devinait un peu tout, c'tait sa nature
aussi, avait commenc par le fliciter d'tre amoureux, en s'en
bahissant d'ailleurs; puis, voyant Marius tomb dans cette mlancolie,
il avait fini par lui dire:--Je vois que tu as t simplement un animal.
Tiens, viens  la Chaumire!

Une fois, ayant confiance dans un beau soleil de septembre, Marius
s'tait laiss mener au bal de Sceaux par Courfeyrac, Bossuet et
Grantaire, esprant, quel rve! qu'il la retrouverait peut-tre l. Bien
entendu, il n'y vit pas celle qu'il cherchait.--C'est pourtant ici qu'on
retrouve toutes les femmes perdues, grommelait Grantaire en apart.
Marius laissa ses amis au bal, et s'en retourna  pied, seul, las,
fivreux, les yeux troubles et tristes dans la nuit, ahuri de bruit et
de poussire par les joyeux coucous pleins d'tres chantants qui
revenaient de la fte et passaient  ct de lui, dcourag, aspirant
pour se rafrachir la tte l'cre senteur des noyers de la route.

Il se remit  vivre de plus en plus seul, gar, accabl, tout  son
angoisse intrieure, allant et venant dans sa douleur comme le loup dans
le pige, qutant partout l'absente, abruti d'amour.

Une autre fois, il avait fait une rencontre qui lui avait produit un
effet singulier. Il avait crois dans les petites rues qui avoisinent le
boulevard des Invalides un homme vtu comme un ouvrier et coiff d'une
casquette  longue visire qui laissait passer des mches de cheveux
trs blancs. Marius fut frapp de la beaut de ces cheveux blancs et
considra cet homme qui marchait  pas lents et comme absorb dans une
mditation douloureuse. Chose trange, il lui parut reconnatre M.
Leblanc. C'taient les mmes cheveux, le mme profil, autant que la
casquette le laissait voir, la mme allure, seulement plus triste. Mais
pourquoi ces habits d'ouvrier? qu'est-ce que cela voulait dire? que
signifiait ce dguisement? Marius fut trs tonn. Quand il revint 
lui, son premier mouvement fut de se mettre  suivre cet homme; qui sait
s'il ne tenait point enfin la trace qu'il cherchait? En tout cas, il
fallait revoir l'homme de prs et claircir l'nigme. Mais il s'avisa de
cette ide trop tard, l'homme n'tait dj plus l. Il avait pris
quelque petite rue latrale, et Marius ne put le retrouver. Cette
rencontre le proccupa quelques jours, puis s'effaa.--Aprs tout, se
dit-il, ce n'est probablement qu'une ressemblance.




Chapitre II

Trouvaille


Marius n'avait pas cess d'habiter la masure Gorbeau. Il n'y faisait
attention  personne.

 cette poque,  la vrit, il n'y avait plus dans cette masure
d'autres habitants que lui et ces Jondrette dont il avait une fois
acquitt le loyer, sans avoir du reste jamais parl ni au pre, ni aux
filles. Les autres locataires taient dmnags ou morts, ou avaient t
expulss faute de payement.

Un jour de cet hiver-l, le soleil s'tait un peu montr dans
l'aprs-midi, mais c'tait le 2 fvrier, cet antique jour de la
Chandeleur dont le Soleil tratre, prcurseur d'un froid de six
semaines, a inspir  Mathieu Laensberg ces deux vers rests justement
classiques:

          _Qu'il luise ou qu'il luiserne,_
          _L'ours rentre en sa caverne._

Marius venait de sortir de la sienne. La nuit tombait. C'tait l'heure
d'aller dner; car il avait bien fallu se remettre  dner, hlas! 
infirmits des passions idales!

Il venait de franchir le seuil de sa porte que mame Bougon balayait en
ce moment-l mme tout en prononant ce mmorable monologue:

--Qu'est-ce qui est bon march  prsent? tout est cher. Il n'y a que la
peine du monde qui est bon march; elle est pour rien, la peine du
monde!

Marius montait  pas lents le boulevard vers la barrire afin de gagner
la rue Saint-Jacques. Il marchait pensif, la tte baisse.

Tout  coup il se sentit coudoy dans la brume; il se retourna, et vit
deux jeunes filles en haillons, l'une longue et mince, l'autre un peu
moins grande, qui passaient rapidement, essouffles, effarouches, et
comme ayant l'air de s'enfuir; elles venaient  sa rencontre, ne
l'avaient pas vu, et l'avaient heurt en passant. Marius distinguait
dans le crpuscule leurs figures livides, leurs ttes dcoiffes, leurs
cheveux pars, leurs affreux bonnets, leurs jupes en guenilles et leurs
pieds nus. Tout en courant, elles se parlaient. La plus grande disait
d'une voix trs basse:

--Les cognes sont venus. Ils ont manqu me pincer au demi-cercle.

L'autre rpondait:--Je les ai vus. J'ai caval, caval, caval!

Marius comprit,  travers cet argot sinistre, que les gendarmes ou les
sergents de ville avaient failli saisir ces deux enfants, et que ces
enfants s'taient chappes.

Elles s'enfoncrent sous les arbres du boulevard derrire lui, et y
firent pendant quelques instants dans l'obscurit une espce de
blancheur vague qui s'effaa.

Marius s'tait arrt un moment.

Il allait continuer son chemin, lorsqu'il aperut un petit paquet
gristre  terre  ses pieds. Il se baissa et le ramassa. C'tait une
faon d'enveloppe qui paraissait contenir des papiers.

--Bon, dit-il, ces malheureuses auront laiss tomber cela!

Il revint sur ses pas, il appela, il ne les retrouva plus; il pensa
qu'elles taient dj loin, mit le paquet dans sa poche, et s'en alla
dner.

Chemin faisant, il vit dans une alle de la rue Mouffetard une bire
d'enfant couverte d'un drap noir, pose sur trois chaises et claire
par une chandelle. Les deux filles du crpuscule lui revinrent 
l'esprit.

--Pauvres mres! pensa-t-il. Il y a une chose plus triste que de voir
ses enfants mourir; c'est de les voir mal vivre.

Puis ces ombres qui variaient sa tristesse lui sortirent de la pense,
et il retomba dans ses proccupations habituelles. Il se remit  songer
 ses six mois d'amour et de bonheur en plein air et en pleine lumire
sous les beaux arbres du Luxembourg.

--Comme ma vie est devenue sombre! se disait-il. Les jeunes filles
m'apparaissent toujours. Seulement autrefois c'taient les anges;
maintenant ce sont les goules.




Chapitre III

_Quadrifrons_


Le soir, comme il se dshabillait pour se coucher, sa main rencontra
dans la poche de son habit le paquet qu'il avait ramass sur le
boulevard. Il l'avait oubli. Il songea qu'il serait utile de l'ouvrir,
et que ce paquet contenait peut-tre l'adresse de ces jeunes filles, si,
en ralit, il leur appartenait, et dans tous les cas les renseignements
ncessaires pour le restituer  la personne qui l'avait perdu.

Il dfit l'enveloppe.

Elle n'tait pas cachete et contenait quatre lettres, non cachetes
galement.

Les adresses y taient mises.

Toutes quatre exhalaient une odeur d'affreux tabac.

La premire lettre tait adresse: _ Madame, madame la marquise de
Grucheray, place vis--vis la chambre des dputs, n_...

Marius se dit qu'il trouverait probablement l les indications qu'il
cherchait, et que d'ailleurs la lettre n'tant pas ferme, il tait
vraisemblable qu'elle pouvait tre lue sans inconvnient.

Elle tait ainsi conue:

Madame la marquise,

La vertu de la clmence et piti est celle qui unit plus troitement la
socit. Promenez votre sentiment chrtien, et faites un regard de
compassion sur cette infortun espaol victime de la loyaut et
d'attachement  la cause sacre de la lgitim, qu'il a pay de son
sang, consacre sa fortune, toute, pour dfendre cette cause, et
aujourd'hui se trouve dans la plus grande misre. Il ne doute point que
votre honorable personne l'accordera un secours pour conserver une
existence extrmement pnible pour un militaire d'ducation et d'honneur
plein de blessures. Compte d'avance sur l'humanit qui vous anim et sur
l'intrt que Madame la marquise porte  une nation aussi malheureuse.
Leur prire ne sera pas en vaine, et leur reconnaissance conservera sont
charmant souvenir.

De mes sentiments respectueux avec lesquelles j'ai l'honneur d'tre,

Madame,

Don Alvarez, capitaine espaol de caballerie, royaliste refugi en
France que se trouve en voyag pour sa patrie et le manquent les
rssources pour continuer son voyag.

Aucune adresse n'tait jointe  la signature. Marius espra trouver
l'adresse dans la deuxime lettre dont la suscription portait: _
Madame, madame la contesse de Montvernet, rue Cassette, n 9_.

Voici ce que Marius y lut:

Madame la comtesse,

C'est une malheureuse mer de famille de six enfants dont le dernier
n'a que huit mois. Moi malade depuis ma dernire couche, abandonne de
mon mari depuis cinq mois n'aiyant aucune rssource au monde dans la
plus affreuse indigance.

Dans l'espoir de Madame la contesse, elle a l'honneur d'tre, madame,
avec un profond respect,

Femme Balizard.

Marius passa  la troisime lettre, qui tait comme les prcdentes une
supplique; on y lisait:

Monsieur Pabourgeot, lecteur, ngociant-bonnetier en gros, rue
Saint-Denis au coin de la rue aux Fers.

Je me permets de vous adresser cette lettre pour vous prier de
m'accorder la faveur prtieuse de vos simpaties et de vous intresser 
un homme de lettres qui vient d'envoyer un drame au thtre-franais. Le
sujet en est historique, et l'action se passe en Auvergne du temps de
l'empire. Le style, je crois, en est naturel, laconique, et peut avoir
quelque mrite. Il y a des couplets a chanter a quatre endroits. Le
comique, le srieux, l'imprvu, s'y mlent  la varit des caractres
et a une teinte de romantisme rpandue lgrement dans toute l'intrigue
qui marche mistrieusement, et va, par des pripessies frappantes, se
denouer au milieu de plusieurs coups de scnes clatants.

Mon but principal est de satisfre le desir qui anime progresivement
l'homme de notre sicle, c'est  dire, la mode, cette caprisieuse et
bizarre girouette qui change presque  chaque nouveau vent.

Malgr ces qualits j'ai lieu de craindre que la jalousie, l'gosme
des auteurs privilgis, obtienne mon exclusion du thtre, car je
n'ignore pas les dboires dont on abreuve les nouveaux venus.

Monsieur Pabourgeot, votre juste rputation de protecteur clair des
gants de lettres m'enhardit  vous envoyer ma fille qui vous exposera
notre situation indigante, manquant de pain et de feu dans cette saison
d'hyver. Vous dire que je vous prie d'agreer l'hommage que je dsire
vous faire de mon drame et de tous ceux que je ferai, c'est vous prouver
combien j'ambicionne l'honneur de m'abriter sous votre gide, et de
parer mes crits de votre nom. Si vous daignez m'honorer de la plus
modeste offrande, je m'occuperai aussitt  faire une pisse de vers
pour vous payer mon tribu de reconnaissance. Cette pisse, que je
tacherai de rendre aussi parfaite que possible, vous sera envoye avant
d'tre insre au commencement du drame et dbite sur la scne.

                   Monsieur,
             Et Madame Pabourgeot,
          Mes hommages les plus respectueux.
           Genflot, homme de lettres.

P. S. Ne serait-ce que quarante sous.

Excusez-moi d'envoyer ma fille et de ne pas me prsenter moi-mme, mais
de tristes motifs de toilette ne me permettent pas, hlas! de sortir...

Marius ouvrit enfin la quatrime lettre. Il y avait sur l'adresse: _Au
monsieur bienfaisant de l'glise Saint-Jacques-du-Haut-Pas_. Elle
contenait ces quelques lignes:

Homme bienfaisant,

Si vous daignez accompagner ma fille, vous verrez une calamit
missrable, et je vous montrerai mes certificats.

 l'aspect de ces crits votre me gnreuse sera mue d'un sentiment de
sensible bienveillance, car les vrais philosophes prouvent toujours de
vives motions.

Convenez, homme compatissant, qu'il faut prouver le plus cruel besoin,
et qu'il est bien douloureux, pour obtenir quelque soulagement, de le
faire attester par l'autorit comme si l'on n'tait pas libre de
souffrir et de mourir d'inanition en attendant que l'on soulage notre
misre. Les destins sont bien fatals pour d'aucuns et trop prodigue ou
trop protecteur pour d'autres.

J'attends votre prsence ou votre offrande, si vous daignez la faire,
et je vous prie de vouloir bien agrer les sentiments respectueux avec
lesquels je m'honore d'tre,

             homme vraiment magnanime,
                votre trs humble
            et trs obissant serviteur,
          P. Fabantou, artiste dramatique.

Aprs avoir lu ces quatre lettres, Marius ne se trouva pas beaucoup plus
avanc qu'auparavant.

D'abord aucun des signataires ne donnait son adresse.

Ensuite elles semblaient venir de quatre individus diffrents, don
Alvars, la femme Balizard, le pote Genflot et l'artiste dramatique
Fabantou, mais ces lettres offraient ceci d'trange qu'elles taient
crites toutes quatre de la mme criture.

Que conclure de l, sinon qu'elles venaient de la mme personne?

En outre, et cela rendait la conjecture plus vraisemblable, le papier,
grossier et jauni, tait le mme pour les quatre, l'odeur de tabac
tait la mme, et, quoiqu'on et videmment cherch  varier le style,
les mmes fautes d'orthographe s'y reproduisaient avec une tranquillit
profonde, et l'homme de lettres Genflot n'en tait pas plus exempt que
le capitaine espaol.

S'vertuer  deviner ce petit mystre tait peine inutile. Si ce n'et
pas t une trouvaille, cela et eu l'air d'une mystification. Marius
tait trop triste pour bien prendre mme une plaisanterie du hasard et
pour se prter au jeu que paraissait vouloir jouer avec lui le pav de
la rue. Il lui semblait qu'il tait  colin-maillard entre ces quatre
lettres qui se moquaient de lui.

Rien n'indiquait d'ailleurs que ces lettres appartinssent aux jeunes
filles que Marius avait rencontres sur le boulevard. Aprs tout,
c'taient des paperasses videmment sans aucune valeur.

Marius les remit dans l'enveloppe, jeta le tout dans un coin, et se
coucha.

Vers sept heures du matin, il venait de se lever et de djeuner, et il
essayait de se mettre au travail lorsqu'on frappa doucement  sa porte.

Comme il ne possdait rien, il n'tait jamais sa clef, si ce n'est
quelquefois, fort rarement, lorsqu'il travaillait  quelque travail
press. Du reste, mme absent, il laissait sa clef  sa serrure.--On
vous volera, disait mame Bougon.--Quoi? disait Marius.--Le fait est
pourtant qu'un jour on lui avait vol une vieille paire de bottes, au
grand triomphe de mame Bougon.

On frappa un second coup, trs doux comme le premier.

--Entrez, dit Marius.

La porte s'ouvrit.

--Qu'est-ce que vous voulez, mame Bougon? reprit Marius sans quitter des
yeux les livres et les manuscrits qu'il avait sur sa table.

Une voix, qui n'tait pas celle de mame Bougon, rpondit:

--Pardon, monsieur....

C'tait une voix sourde, casse, trangle, raille, une voix de vieux
homme enrou d'eau-de-vie et de rogome.

Marius se tourna vivement, et vit une jeune fille.




Chapitre IV

Une rose dans la misre


Une toute jeune fille tait debout dans la porte entrebille. La
lucarne du galetas o le jour paraissait tait prcisment en face de la
porte et clairait cette figure d'une lumire blafarde. C'tait une
crature hve, chtive, dcharne; rien qu'une chemise et une jupe sur
une nudit frissonnante et glace. Pour ceinture une ficelle, pour
coiffure une ficelle, des paules pointues sortant de la chemise, une
pleur blonde et lymphatique, des clavicules terreuses, des mains
rouges, la bouche entr'ouverte et dgrade, des dents de moins, l'oeil
terne, hardi et bas, les formes d'une jeune fille avorte et le regard
d'une vieille femme corrompue; cinquante ans mls  quinze ans; un de
ces tres qui sont tout ensemble faibles et horribles et qui font frmir
ceux qu'ils ne font pas pleurer.

Marius s'tait lev et considrait avec une sorte de stupeur cet tre
presque pareil aux formes de l'ombre qui traversent les rves.

Ce qui tait poignant surtout, c'est que cette fille n'tait pas venue
au monde pour tre laide. Dans sa premire enfance, elle avait d mme
tre jolie. La grce de l'ge luttait encore contre la hideuse
vieillesse anticipe de la dbauche et de la pauvret. Un reste de
beaut se mourait sur ce visage de seize ans, comme ce ple soleil qui
s'teint sous d'affreuses nues  l'aube d'une journe d'hiver.

Ce visage n'tait pas absolument inconnu  Marius. Il croyait se
rappeler l'avoir vu quelque part.

--Que voulez-vous, mademoiselle? demanda-t-il.

La jeune fille rpondit avec sa voix de galrien ivre:

--C'est une lettre pour vous, monsieur Marius.

Elle appelait Marius par son nom; il ne pouvait douter que ce ne ft 
lui qu'elle et affaire; mais qu'tait-ce que cette fille? comment
savait-elle son nom?

Sans attendre qu'il lui dt d'avancer, elle entra. Elle entra
rsolment, regardant avec une sorte d'assurance qui serrait le coeur
toute la chambre et le lit dfait. Elle avait les pieds nus. De larges
trous  son jupon laissaient voir ses longues jambes et ses genoux
maigres. Elle grelottait.

Elle tenait en effet une lettre  la main qu'elle prsenta  Marius.

Marius en ouvrant cette lettre remarqua que le pain  cacheter large et
norme tait encore mouill. Le message ne pouvait venir de bien loin.
Il lut:

Mon aimable voisin, jeune homme!

J'ai apris vos bonts pour moi, que vous avez pay mon terme il y a six
mois. Je vous bnis, jeune homme. Ma fille ane vous dira que nous
sommes sans un morceau de pain depuis deux jours, quatre personnes, et
mon pouse malade. Si je ne suis point dessu dans ma pense, je crois
devoir esprer que votre coeur gnreux s'humanisera  cet expos et
vous subjuguera le dsir de m'tre propice en daignant me prodiguer un
lger bienfait.

Je suis avec la considration distingue qu'on doit aux bienfaiteurs de
l'humanit,

                  Jondrette.

P. S.--Ma fille attendra vos ordres, cher monsieur Marius.

Cette lettre, au milieu de l'aventure obscure qui occupait Marius depuis
la veille au soir, c'tait une chandelle dans une cave. Tout fut
brusquement clair.

Cette lettre venait d'o venaient les quatre autres. C'tait la mme
criture, le mme style, la mme orthographe, le mme papier, la mme
odeur de tabac.

Il y avait cinq missives, cinq histoires, cinq noms, cinq signatures, et
un seul signataire. Le capitaine espaol don Alvars, la malheureuse
mre Balizard, le pote dramatique Genflot, le vieux comdien Fabantou
se nommaient tous les quatre Jondrette, si toutefois Jondrette lui-mme
s'appelait Jondrette.

Depuis assez longtemps dj que Marius habitait la masure, il n'avait
eu, nous l'avons dit, que de bien rares occasions de voir, d'entrevoir
mme son trs infime voisinage. Il avait l'esprit ailleurs, et o est
l'esprit est le regard. Il avait d plus d'une fois croiser les
Jondrette dans le corridor ou dans l'escalier; mais ce n'tait pour lui
que des silhouettes; il y avait pris si peu garde que la veille au soir
il avait heurt sur le boulevard sans les reconnatre les filles
Jondrette, car c'tait videmment elles, et que c'tait  grand'peine
que celle-ci, qui venait d'entrer dans sa chambre, avait veill en lui,
 travers le dgot et la piti, un vague souvenir de l'avoir rencontre
ailleurs.

Maintenant il voyait clairement tout. Il comprenait que son voisin
Jondrette avait pour industrie dans sa dtresse d'exploiter la charit
des personnes bienfaisantes, qu'il se procurait des adresses, et qu'il
crivait sous des noms supposs  des gens qu'il jugeait riches et
pitoyables des lettres que ses filles portaient,  leurs risques et
prils, car ce pre en tait l qu'il risquait ses filles; il jouait une
partie avec la destine et il les mettait au jeu. Marius comprenait que
probablement,  en juger par leur fuite de la veille, par leur
essoufflement, par leur terreur, et par ces mots d'argot qu'il avait
entendus, ces infortunes faisaient encore on ne sait quels mtiers
sombres, et que de tout cela, il tait rsult, au milieu de la socit
humaine telle qu'elle est faite, deux misrables tres qui n'taient ni
des enfants, ni des filles, ni des femmes, espces de monstres impurs et
innocents produits par la misre.

Tristes cratures sans nom, sans ge, sans sexe, auxquelles ni le bien,
ni le mal ne sont plus possibles, et qui, en sortant de l'enfance, n'ont
dj plus rien dans ce monde, ni la libert, ni la vertu, ni la
responsabilit. mes closes hier, fanes aujourd'hui, pareilles  ces
fleurs tombes dans la rue que toutes les boues fltrissent en attendant
qu'une roue les crase.

Cependant, tandis que Marius attachait sur elle un regard tonn et
douloureux, la jeune fille allait et venait dans la mansarde avec une
audace de spectre. Elle se dmenait sans se proccuper de sa nudit. Par
instants, sa chemise dfaite et dchire lui tombait presque  la
ceinture. Elle remuait les chaises, elle drangeait les objets de
toilette poss sur la commode, elle touchait aux vtements de Marius,
elle furetait ce qu'il y avait dans les coins.

--Tiens, dit-elle, vous avez un miroir!

Et elle fredonnait, comme si elle et t seule, des bribes de
vaudeville, des refrains foltres que sa voix gutturale et rauque
faisait lugubres. Sous cette hardiesse perait je ne sais quoi de
contraint, d'inquiet et d'humili. L'effronterie est une honte.

Rien n'tait plus morne que de la voir s'battre et pour ainsi dire
voleter dans la chambre avec des mouvements d'oiseau que le jour effare,
ou qui a l'aile casse. On sentait qu'avec d'autres conditions
d'ducation et de destine, l'allure gaie et libre de cette jeune fille
et pu tre quelque chose de doux et de charmant. Jamais parmi les
animaux la crature ne pour tre une colombe ne se change en une
orfraie. Cela ne se voit que parmi les hommes.

Marius songeait, et la laissait faire.

Elle s'approcha de la table.

--Ah! dit-elle, des livres!

Une lueur traversa son oeil vitreux. Elle reprit, et son accent
exprimait ce bonheur de se vanter de quelque chose, auquel nulle
crature humaine n'est insensible:

--Je sais lire, moi.

Elle saisit vivement le livre ouvert sur la table, et lut assez
couramment:

...Le gnral Bauduin reut l'ordre d'enlever avec les cinq bataillons
de sa brigade le chteau de Hougomont qui est au milieu de la plaine de
Waterloo...

Elle s'interrompit:

--Ah! Waterloo! Je connais a. C'est une bataille dans les temps. Mon
pre y tait. Mon pre a servi dans les armes. Nous sommes joliment
bonapartistes chez nous, allez! C'est contre les Anglais Waterloo.

Elle posa le livre, prit une plume, et s'cria:

--Et je sais crire aussi!

Elle trempa la plume dans l'encre, et se tournant vers Marius:

--Voulez-vous voir? Tenez, je vais crire un mot pour voir.

Et avant qu'il et eu le temps de rpondre, elle crivit sur une feuille
de papier blanc qui tait au milieu de la table: _Les cognes sont l_.

Puis, jetant la plume:

--Il n'y a pas de fautes d'orthographe. Vous pouvez regarder. Nous avons
reu de l'ducation, ma soeur et moi. Nous n'avons pas toujours t
comme nous sommes. Nous n'tions pas faites....

Ici elle s'arrta, fixa sa prunelle teinte sur Marius, et clata de
rire en disant avec une intonation qui contenait toutes les angoisses
touffes par tous les cynismes:

--Bah!

Et elle se mit  fredonner ces paroles sur un air gai:

          _J'ai faim, mon pre._
            _Pas de fricot._
          _J'ai froid, ma mre._
            _Pas de tricot._
              _Grelotte,_
              _Lolotte!_
              _Sanglote,_
              _Jacquot!_

 peine eut-elle achev ce couplet qu'elle s'cria:

--Allez-vous quelquefois au spectacle, monsieur Marius? Moi, j'y vais.
J'ai un petit frre qui est ami avec des artistes et qui me donne des
fois des billets. Par exemple, je n'aime pas les banquettes de galeries.
On y est gn, on y est mal. Il y a quelquefois du gros monde; il y a
aussi du monde qui sent mauvais.

Puis elle considra Marius, prit un air trange, et lui dit:

--Savez-vous, monsieur Marius, que vous tes trs joli garon?

Et en mme temps il leur vint  tous les deux la mme pense, qui la fit
sourire et qui le fit rougir.

Elle s'approcha de lui, et lui posa une main sur l'paule.

--Vous ne faites pas attention  moi, mais je vous connais, monsieur
Marius. Je vous rencontre ici dans l'escalier, et puis je vous vois
entrer chez un appel le pre Mabeuf qui demeure du ct d'Austerlitz,
des fois, quand je me promne par l. Cela vous va trs bien, vos
cheveux bouriffs.

Sa voix cherchait  tre trs douce et ne parvenait qu' tre basse. Une
partie des mots se perdait dans le trajet du larynx aux lvres comme sur
un clavier o il manque des notes.

Marius s'tait recul doucement.

--Mademoiselle, dit-il avec sa gravit froide, j'ai l un paquet qui
est, je crois,  vous. Permettez-moi de vous le remettre.

Et il lui tendit l'enveloppe qui renfermait les quatre lettres.

Elle frappa dans ses deux mains, et s'cria:

--Nous avons cherch partout!

Puis elle saisit vivement le paquet, et dfit l'enveloppe, tout en
disant:

--Dieu de Dieu! avons-nous cherch, ma soeur et moi! Et c'est vous qui
l'aviez trouv! Sur le boulevard, n'est-ce pas? ce doit tre sur le
boulevard? Voyez-vous, a a tomb quand nous avons couru. C'est ma
mioche de soeur qui a fait la btise. En rentrant nous ne l'avons plus
trouv. Comme nous ne voulions pas tre battues, que cela est inutile,
que cela est entirement inutile, que cela est absolument inutile, nous
avons dit chez nous que nous avions port les lettres chez les personnes
et qu'on nous avait dit nix! Les voil, ces pauvres lettres! Et  quoi
avez-vous vu qu'elles taient  moi? Ah! oui,  l'criture! C'est donc
vous que nous avons cogn en passant hier au soir. On n'y voyait pas,
quoi! J'ai dit  ma soeur: Est-ce que c'est un monsieur? Ma soeur m'a
dit: Je crois que c'est un monsieur!

Cependant, elle avait dpli la supplique adresse au monsieur
bienfaisant de l'glise Saint-Jacques-du-Haut-Pas.

--Tiens! dit-elle, c'est celle pour ce vieux qui va  la messe. Au fait,
c'est l'heure. Je vas lui porter. Il nous donnera peut-tre de quoi
djeuner.

Puis elle se remit  rire, et ajouta:

--Savez-vous ce que cela fera si nous djeunons aujourd'hui? Cela fera
que nous aurons eu notre djeuner d'avant-hier, notre dner
d'avant-hier, notre djeuner d'hier, notre dner d'hier, tout a en une
fois, ce matin. Tiens! parbleu! si vous n'tes pas contents, crevez,
chiens!

Ceci fit souvenir Marius de ce que la malheureuse venait chercher chez
lui.

Il fouilla dans son gilet, il n'y trouva rien.

La jeune fille continuait, et semblait parler comme si elle n'avait plus
conscience que Marius ft l.

--Des fois je m'en vais le soir. Des fois je ne rentre pas. Avant d'tre
ici, l'autre hiver nous demeurions sous les arches des ponts. On se
serrait pour ne pas geler. Ma petite soeur pleurait. L'eau, comme c'est
triste! Quand je pensais  me noyer, je disais: Non, c'est trop froid.
Je vais toute seule quand je veux, je dors des fois dans les fosss.
Savez-vous, la nuit, quand je marche sur le boulevard, je vois les
arbres comme des fourches, je vois des maisons toutes noires grosses
comme les tours de Notre-Dame, je me figure que les murs blancs sont la
rivire, je me dis: Tiens, il y a de l'eau l! Les toiles sont comme
des lampions d'illuminations, on dirait qu'elles fument et que le vent
les teint, je suis ahurie, comme si j'avais des chevaux qui me
soufflent dans l'oreille; quoique ce soit la nuit, j'entends des orgues
de Barbarie et les mcaniques des filatures, est-ce que je sais, moi? Je
crois qu'on me jette des pierres, je me sauve sans savoir, tout tourne,
tout tourne. Quand on n'a pas mang, c'est trs drle.

Et elle le regarda d'un air gar.

 force de creuser et d'approfondir ses poches, Marius avait fini par
runir cinq francs seize sous. C'tait en ce moment tout ce qu'il
possdait au monde.--Voil toujours mon dner d'aujourd'hui, pensa-t-il,
demain nous verrons.--Il prit les seize sous et donna les cinq francs 
la fille.

Elle saisit la pice.

--Bon, dit-elle, il y a du soleil!

Et comme si ce soleil et eu la proprit de faire fondre dans son
cerveau des avalanches d'argot, elle poursuivit:

--Cinque francs! du luisant! un monarque! dans cette piolle! c'est
chentre! Vous tes un bon mion. Je vous fonce mon palpitant. Bravo les
fanandels! deux jours de pivois! et de la viandemuche! et du fricotmar!
on pitancera chenument! et de la bonne mouise!

Elle ramena sa chemise sur ses paules, fit un profond salut  Marius,
puis un signe familier de la main, et se dirigea vers la porte en
disant:

--Bonjour, monsieur. C'est gal. Je vas trouver mon vieux.

En passant, elle aperut sur la commode une crote de pain dessche qui
y moisissait dans la poussire; elle se jeta dessus et y mordit en
grommelant:

--C'est bon! c'est dur! a me casse les dents!

Puis elle sortit.




Chapitre V

Le judas de la providence


Marius depuis cinq ans avait vcu dans la pauvret, dans le dnment,
dans la dtresse mme, mais il s'aperut qu'il n'avait point connu la
vraie misre. La vraie misre, il venait de la voir. C'tait cette larve
qui venait de passer sous ses yeux. C'est qu'en effet qui n'a vu que la
misre de l'homme n'a rien vu, il faut voir la misre de la femme; qui
n'a vu que la misre de la femme n'a rien vu, il faut voir la misre de
l'enfant.

Quand l'homme est arriv aux dernires extrmits, il arrive en mme
temps aux dernires ressources. Malheur aux tres sans dfense qui
l'entourent! Le travail, le salaire, le pain, le feu, le courage, la
bonne volont, tout lui manque  la fois. La clart du jour semble
s'teindre au dehors, la lumire morale s'teint au dedans; dans ces
ombres, l'homme rencontre la faiblesse de la femme et de l'enfant, et
les ploie violemment aux ignominies.

Alors toutes les horreurs sont possibles. Le dsespoir est entour de
cloisons fragiles qui donnent toutes sur le vice ou sur le crime.

La sant, la jeunesse, l'honneur, les saintes et farouches dlicatesses
de la chair encore neuve, le coeur, la virginit, la pudeur, cet
piderme de l'me, sont sinistrement manis par ce ttonnement qui
cherche des ressources, qui rencontre l'opprobre, et qui s'en accommode.
Pres, mres, enfants, frres, soeurs, hommes, femmes, filles, adhrent,
et s'agrgent presque comme une formation minrale, dans cette brumeuse
promiscuit de sexes, de parents, d'ges, d'infamies, d'innocences. Ils
s'accroupissent, adosss les uns aux autres, dans une espce de destin
taudis. Ils s'entreregardent lamentablement.  les infortuns! comme ils
sont ples! comme ils ont froid! Il semble qu'ils soient dans une
plante bien plus loin du soleil que nous.

Cette jeune fille fut pour Marius une sorte d'envoye des tnbres.

Elle lui rvla tout un ct hideux de la nuit.

Marius se reprocha presque les proccupations de rverie et de passion
qui l'avaient empch jusqu' ce jour de jeter un coup d'oeil sur ses
voisins. Avoir pay leur loyer, c'tait un mouvement machinal, tout le
monde et eu ce mouvement; mais lui Marius et d faire mieux. Quoi! un
mur seulement le sparait de ces tres abandonns, qui vivaient  ttons
dans la nuit, en dehors du reste des vivants, il les coudoyait, il tait
en quelque sorte, lui, le dernier chanon du genre humain qu'ils
touchassent, il les entendait vivre ou plutt rler  ct de lui, et il
n'y prenait point garde! tous les jours  chaque instant,  travers la
muraille, il les entendait marcher, aller, venir, parler, et il ne
prtait pas l'oreille! et dans ces paroles il y avait des gmissements,
et il ne les coutait mme pas! sa pense tait ailleurs,  des songes,
 des rayonnements impossibles,  des amours en l'air,  des folies; et
cependant des cratures humaines, ses frres en Jsus-Christ, ses frres
dans le peuple, agonisaient  ct de lui! agonisaient inutilement! Il
faisait mme partie de leur malheur, et il l'aggravait. Car s'ils
avaient eu un autre voisin, un voisin moins chimrique et plus attentif,
un homme ordinaire et charitable, videmment leur indigence et t
remarque, leurs signaux de dtresse eussent t aperus, et depuis
longtemps dj peut-tre ils eussent t recueillis et sauvs! Sans
doute ils paraissaient bien dpravs, bien corrompus, bien avilis, bien
odieux mme, mais ils sont rares, ceux qui sont tombs sans tre
dgrads; d'ailleurs il y a un point o les infortuns et les infmes se
mlent et se confondent dans un seul mot, mot fatal, les misrables; de
qui est-ce la faute? Et puis, est-ce que ce n'est pas quand la chute est
plus profonde que la charit doit tre plus grande?

Tout en se faisant cette morale, car il y avait des occasions o Marius,
comme tous les coeurs vraiment honntes, tait  lui-mme son propre
pdagogue, et se grondait plus qu'il ne le mritait, il considrait le
mur qui le sparait des Jondrette, comme s'il et pu faire passer 
travers cette cloison son regard plein de piti et en aller rchauffer
ces malheureux. Le mur tait une mince lame de pltre soutenue par des
lattes et des solives, et qui, comme on vient de le lire, laissait
parfaitement distinguer le bruit des paroles et des voix. Il fallait
tre le songeur Marius pour ne pas s'en tre encore aperu. Aucun papier
n'tait coll sur ce mur ni du ct des Jondrette, ni du ct de Marius;
on en voyait  nu la grossire construction. Sans presque en avoir
conscience, Marius examinait cette cloison; quelquefois la rverie
examine, observe et scrute comme ferait la pense. Tout  coup il se
leva, il venait de remarquer vers le haut, prs du plafond, un trou
triangulaire rsultant de trois lattes qui laissaient un vide entre
elles. Le pltras qui avait d boucher ce vide tait absent, et en
montant sur la commode on pouvait voir par cette ouverture dans le
galetas des Jondrette. La commisration a et doit avoir sa curiosit. Ce
trou faisait une espce de judas. Il est permis de regarder l'infortune
en tratre pour la secourir.--Voyons un peu ce que c'est que ces
gens-l, pensa Marius, et o ils en sont.

Il escalada la commode, approcha sa prunelle de la crevasse et regarda.




Chapitre VI

L'homme fauve au gte


Les villes, comme les forts, ont leurs antres o se cachent tout ce
qu'elles ont de plus mchant et de plus redoutable. Seulement, dans les
villes, ce qui se cache ainsi est froce, immonde et petit, c'est--dire
laid; dans les forts, ce qui se cache est froce, sauvage et grand,
c'est--dire beau. Repaires pour repaires, ceux des btes sont
prfrables  ceux des hommes. Les cavernes valent mieux que les bouges.

Ce que Marius voyait tait un bouge.

Marius tait pauvre et sa chambre tait indigente; mais, de mme que sa
pauvret tait noble, son grenier tait propre. Le taudis o son regard
plongeait en ce moment tait abject, sale, ftide, infect, tnbreux,
sordide. Pour tous meubles, une chaise de paille, une table infirme,
quelques vieux tessons, et dans deux coins deux grabats indescriptibles;
pour toute clart, une fentre-mansarde  quatre carreaux, drape de
toiles d'araigne. Il venait par cette lucarne juste assez de jour pour
qu'une face d'homme part une face de fantme. Les murs avaient un
aspect lpreux, et taient couverts de coutures et de cicatrices comme
un visage dfigur par quelque horrible maladie. Une humidit chassieuse
y suintait. On y distinguait des dessins obscnes grossirement
charbonns.

La chambre que Marius occupait avait un pavage de briques dlabr;
celle-ci n'tait ni carrele, ni planchie; on y marchait  cru sur
l'antique pltre de la masure devenu noir sous les pieds. Sur ce sol
ingal, o la poussire tait comme incruste, et qui n'avait qu'une
virginit, celle du balai, se groupaient capricieusement des
constellations de vieux chaussons, de savates et de chiffons affreux; du
reste cette chambre avait une chemine; aussi la louait-on quarante
francs par an. Il y avait de tout dans cette chemine, un rchaud, une
marmite, des planches casses, des loques pendues  des clous, une cage
d'oiseau, de la cendre, et mme un peu de feu. Deux tisons y fumaient
tristement.

Une chose qui ajoutait encore  l'horreur de ce galetas, c'est que
c'tait grand. Cela avait des saillies, des angles, des trous noirs, des
dessous de toits, des baies et des promontoires. De l d'affreux coins
insondables o il semblait que devaient se blottir des araignes grosses
comme le poing, des cloportes larges comme le pied, et peut-tre mme on
ne sait quels tres humains monstrueux.

L'un des grabats tait prs de la porte, l'autre prs de la fentre.
Tous deux touchaient par une extrmit  la chemine et faisaient face 
Marius.

Dans un angle voisin de l'ouverture par o Marius regardait, tait
accroche au mur dans un cadre de bois noir une gravure colorie au bas
de laquelle tait crit en grosses lettres: LE SONGE. Cela reprsentait
une femme endormie et un enfant endormi, l'enfant sur les genoux de la
femme, un aigle dans un nuage avec une couronne dans le bas, et la femme
cartant la couronne de la tte de l'enfant, sans se rveiller
d'ailleurs; au fond Napolon dans une gloire s'appuyait sur une colonne
gros bleu  chapiteau jaune orne de cette inscription:

MARINGO. AUSTERLITS. INA. WAGRAMME. ELOT.

Au-dessus de ce cadre, une espce de panneau de bois plus long que large
tait pos  terre et appuy en plan inclin contre le mur. Cela avait
l'air d'un tableau retourn, d'un chssis probablement barbouill de
l'autre ct, de quelque trumeau dtach d'une muraille et oubli l en
attendant qu'on le raccroche.

Prs de la table, sur laquelle Marius apercevait une plume, de l'encre
et du papier, tait assis un homme d'environ soixante ans, petit,
maigre, livide, hagard, l'air fin, cruel et inquiet; un gredin hideux.

Lavater, s'il et considr ce visage, y et trouv le vautour ml au
procureur; l'oiseau de proie et l'homme de chicane s'enlaidissant et se
compltant l'un par l'autre, l'homme de chicane faisant l'oiseau de
proie ignoble, l'oiseau de proie faisant l'homme de chicane horrible.

Cet homme avait une longue barbe grise. Il tait vtu d'une chemise de
femme qui laissait voir sa poitrine velue et ses bras nus hrisss de
poils gris. Sous cette chemise, on voyait passer un pantalon boueux et
des bottes dont sortaient les doigts de ses pieds.

Il avait une pipe  la bouche et il fumait. Il n'y avait plus de pain
dans le taudis, mais il y avait encore du tabac.

Il crivait, probablement quelque lettre comme celles que Marius avait
lues.

Sur le coin de la table on apercevait un vieux volume rougetre
dpareill, et le format, qui tait l'ancien in-12 des cabinets de
lecture, rvlait un roman. Sur la couverture, s'talait ce titre
imprim en grosses majuscules: DIEU, LE ROI, L'HONNEUR ET LES DAMES, PAR
DUCRAY-DUMINIL. 1814.

Tout en crivant, l'homme parlait haut, et Marius entendait ses paroles:

--Dire qu'il n'y a pas d'galit, mme quand on est mort! Voyez un peu
le Pre-Lachaise! Les grands, ceux qui sont riches, sont en haut, dans
l'alle des acacias, qui est pave. Ils peuvent y arriver en voiture.
Les petits, les pauvres gens, les malheureux, quoi! on les met dans le
bas, o il y a de la boue jusqu'aux genoux, dans les trous, dans
l'humidit. On les met l pour qu'ils soient plus vite gts! On ne peut
pas aller les voir sans enfoncer dans la terre.

Ici il s'arrta, frappa du poing sur la table, et ajouta en grinant des
dents:

--Oh! je mangerais le monde!

Une grosse femme qui pouvait avoir quarante ans ou cent ans tait
accroupie prs de la chemine sur ses talons nus.

Elle n'tait vtue, elle aussi, que d'une chemise et d'un jupon de
tricot rapic avec des morceaux de vieux drap. Un tablier de grosse
toile cachait la moiti du jupon. Quoique cette femme ft plie et
ramasse sur elle-mme, on voyait qu'elle tait de trs haute taille.
C'tait une espce de gante  ct de son mari. Elle avait d'affreux
cheveux d'un blond roux grisonnants qu'elle remuait de temps en temps
avec ses normes mains luisantes  ongles plats.

 ct d'elle tait pos  terre, tout grand ouvert, un volume du mme
format que l'autre, et probablement du mme roman.

Sur un des grabats, Marius entrevoyait une espce de longue petite fille
blme assise, presque nue et les pieds pendants, n'ayant l'air ni
d'couter, ni de voir, ni de vivre.

La soeur cadette sans doute de celle qui tait venue chez lui.

Elle paraissait onze ou douze ans. En l'examinant avec attention, on
reconnaissait qu'elle en avait bien quatorze. C'tait l'enfant qui
disait la veille au soir sur le boulevard: _J'ai caval! caval!
caval!_

Elle tait de cette espce malingre qui reste longtemps en retard, puis
pousse vite et tout  coup. C'est l'indigence qui fait ces tristes
plantes humaines. Ces cratures n'ont ni enfance ni adolescence. 
quinze ans, elles en paraissent douze,  seize ans, elles en paraissent
vingt. Aujourd'hui petites filles, demain femmes. On dirait qu'elles
enjambent la vie, pour avoir fini plus vite.

En ce moment, cet tre avait l'air d'un enfant.

Du reste, il ne se rvlait dans ce logis la prsence d'aucun travail;
pas un mtier, pas un rouet, pas un outil. Dans un coin quelques
ferrailles d'un aspect douteux. C'tait cette morne paresse qui suit le
dsespoir et qui prcde l'agonie.

Marius considra quelque temps cet intrieur funbre plus effrayant que
l'intrieur d'une tombe, car on y sentait remuer l'me humaine et
palpiter la vie.

Le galetas, la cave, la basse-fosse o de certains indigents rampent au
plus bas de l'difice social, n'est pas tout  fait le spulcre, c'en
est l'antichambre; mais, comme ces riches qui talent leurs plus grandes
magnificences  l'entre de leur palais, il semble que la mort, qui est
tout  ct, mette ses plus grandes misres dans ce vestibule.

L'homme s'tait tu, la femme ne parlait pas, la jeune fille ne semblait
pas respirer. On entendait crier la plume sur le papier.

L'homme grommela, sans cesser d'crire:

--Canaille! canaille! tout est canaille!

Cette variante  l'piphonme de Salomon arracha un soupir  la femme.

--Petit ami, calme-toi, dit-elle. Ne te fais pas de mal, chri. Tu es
trop bon d'crire  tous ces gens-l, mon homme.

Dans la misre, les corps se serrent les uns contre les autres, comme
dans le froid, mais les coeurs s'loignent. Cette femme, selon toute
apparence, avait d aimer cet homme de la quantit d'amour qui tait en
elle; mais probablement, dans les reproches quotidiens et rciproques
d'une affreuse dtresse pesant sur tout le groupe, cela s'tait teint.
Il n'y avait plus en elle pour son mari que de la cendre d'affection.
Pourtant les appellations caressantes, comme cela arrive souvent,
avaient survcu. Elle lui disait: _Chri_, _petit ami_, _mon homme_, etc.,
de bouche, le coeur se taisant.

L'homme s'tait remis  crire.




Chapitre VII

Stratgie et tactique


Marius, la poitrine oppresse, allait redescendre de l'espce
d'observatoire qu'il s'tait improvis, quand un bruit attira son
attention et le fit rester  sa place.

La porte du galetas venait de s'ouvrir brusquement.

La fille ane parut sur le seuil.

Elle avait aux pieds de gros souliers d'homme tachs de boue qui avait
jailli jusque sur ses chevilles rouges, et elle tait couverte d'une
vieille mante en lambeaux que Marius ne lui avait pas vue une heure
auparavant, mais qu'elle avait probablement dpose  sa porte afin
d'inspirer plus de piti, et qu'elle avait d reprendre en sortant. Elle
entra, repoussa la porte derrire elle, s'arrta pour reprendre haleine,
car elle tait tout essouffle, puis cria avec une expression de
triomphe et de joie:

--Il vient!

Le pre tourna les yeux, la femme tourna la tte, la petite soeur ne
bougea pas.

--Qui? demanda le pre.

--Le monsieur!

--Le philanthrope?

--Oui.

--De l'glise Saint-Jacques?

--Oui.

--Ce vieux?

--Oui.

--Et il va venir?

--Il me suit.

--Tu es sre?

--Je suis sre.

--L, vrai, il vient?

--Il vient en fiacre.

--En fiacre. C'est Rothschild!

Le pre se leva.

--Comment es-tu sre? s'il vient en fiacre, comment se fait-il que tu
arrives avant lui? Lui as-tu bien donn l'adresse au moins? lui as-tu
bien dit la dernire porte au fond du corridor  droite? Pourvu qu'il ne
se trompe pas! Tu l'as donc trouv  l'glise? a-t-il lu ma lettre?
qu'est-ce qu'il t'a dit?

--Ta, ta, ta! dit la fille, comme tu galopes, bonhomme! Voici: je suis
entre dans l'glise, il tait  sa place d'habitude, je lui ai fait la
rvrence, et je lui ai remis la lettre, il a lu, et il m'a dit: O
demeurez-vous, mon enfant? J'ai dit: Monsieur, je vas vous mener. Il m'a
dit: Non, donnez-moi votre adresse, ma fille a des emplettes  faire, je
vais prendre une voiture, et j'arriverai chez vous en mme temps que
vous. Je lui ai donn l'adresse. Quand je lui ait dit la maison, il a
paru surpris et qu'il hsitait un instant, puis il a dit: C'est gal,
j'irai. La messe finie, je l'ai vu sortir de l'glise avec sa fille, je
les ai vus monter en fiacre. Et je lui ai bien dit la dernire porte au
fond du corridor  droite.

--Et qu'est-ce qui te dit qu'il viendra?

--Je viens de voir le fiacre qui arrivait rue du Petit-Banquier. C'est
ce qui fait que j'ai couru.

--Comment sais-tu que c'est le mme fiacre?

--Parce que j'en avais remarqu le numro donc!

--Quel est ce numro?

--440.

--Bien, tu es une fille d'esprit.

La fille regarda hardiment son pre, et, montrant les chaussures qu'elle
avait aux pieds:--Une fille d'esprit, c'est possible. Mais je dis que je
ne mettrai plus ces souliers-l, et que je n'en veux plus, pour la sant
d'abord, et pour la propret ensuite. Je ne connais rien de plus agaant
que des semelles qui jutent et qui font ghi, ghi, ghi, tout le long du
chemin. J'aime mieux aller nu-pieds.

--Tu as raison, rpondit le pre d'un ton de douceur qui contrastait
avec la rudesse de la jeune fille, mais c'est qu'on ne te laisserait pas
entrer dans les glises. Il faut que les pauvres aient des souliers. On
ne va pas pieds nus chez le bon Dieu, ajouta-t-il amrement. Puis
revenant  l'objet qui le proccupait:--Et tu es sre, l, sre, qu'il
vient?

--Il est derrire mes talons, dit-elle.

L'homme se dressa. Il y avait une sorte d'illumination sur son visage.

--Ma femme! cria-t-il, tu entends. Voil le philanthrope. teins le feu.

La mre stupfaite ne bougea pas.

Le pre, avec l'agilit d'un saltimbanque, saisit un pot gueul qui
tait sur la chemine et jeta de l'eau sur les tisons.

Puis s'adressant  sa fille ane:

--Toi! dpaille la chaise!

Sa fille ne comprenait point.

Il empoigna la chaise et d'un coup de talon il en fit une chaise
dpaille. Sa jambe passa au travers.

Tout en retirant sa jambe, il demanda  sa fille:

--Fait-il froid?

--Trs froid. Il neige.

Le pre se tourna vers la cadette qui tait sur le grabat prs de la
fentre et lui cria d'une voix tonnante:

--Vite!  bas du lit, fainante! tu ne feras donc jamais rien! Casse un
carreau!

La petite se jeta  bas du lit en frissonnant.

--Casse un carreau! reprit-il.

L'enfant demeura interdite.

--M'entends-tu? rpta le pre, je te dis de casser un carreau!

L'enfant, avec une sorte d'obissance terrifie, se dressa sur la pointe
du pied, et donna un coup de poing dans un carreau. La vitre se brisa et
tomba  grand bruit.

--Bien, dit le pre.

Il tait grave et brusque. Son regard parcourait rapidement tous les
recoins du galetas.

On et dit un gnral qui fait les derniers prparatifs au moment o la
bataille va commencer.

La mre, qui n'avait pas encore dit un mot, se souleva et demanda d'une
voix lente et sourde et dont les paroles semblaient sortir comme figes:

--Chri, qu'est-ce que tu veux faire?

--Mets-toi au lit rpondit l'homme.

L'intonation n'admettait pas de dlibration. La mre obit et se jeta
lourdement sur un des grabats.

Cependant on entendait un sanglot dans un coin.

--Qu'est-ce que c'est? cria le pre.

La fille cadette, sans sortir de l'ombre o elle s'tait blottie, montra
son poing ensanglant. En brisant la vitre elle s'tait blesse; elle
s'en tait alle prs du grabat de sa mre, et elle pleurait
silencieusement.

Ce fut le tour de la mre de se redresser et de crier:

--Tu vois bien! les btises que tu fais! en cassant ton carreau, elle
s'est coupe!

--Tant mieux! dit l'homme, c'tait prvu.

--Comment? tant mieux? reprit la femme.

--Paix! rpliqua le pre, je supprime la libert de la presse.

Puis, dchirant la chemise de femme qu'il avait sur le corps, il fit un
lambeau de toile dont il enveloppa vivement le poignet sanglant de la
petite.

Cela fait, son oeil s'abaissa sur la chemise dchire avec satisfaction.

--Et la chemise aussi, dit-il. Tout cela a bon air.

Une bise glace sifflait  la vitre et entrait dans la chambre. La brume
du dehors y pntrait et s'y dilatait comme une ouate blanchtre
vaguement dmle par des doigts invisibles.  travers le carreau cass,
on voyait tomber la neige. Le froid promis la veille par le soleil de la
Chandeleur tait en effet venu.

Le pre promena un coup d'oeil autour de lui comme pour s'assurer qu'il
n'avait rien oubli. Il prit une vieille pelle et rpandit de la cendre
sur les tisons mouills de faon  les cacher compltement.

Puis se relevant et s'adossant  la chemine:

--Maintenant, dit-il, nous pouvons recevoir le philanthrope.




Chapitre VIII

Le rayon dans le bouge


La grande fille s'approcha et posa sa main sur celle de son pre.

--Tte comme j'ai froid, dit-elle.

--Bah! rpondit le pre, j'ai bien plus froid que cela.

La mre cria imptueusement:

--Tu as toujours tout mieux que les autres, toi! mme le mal.

-- bas! dit l'homme.

La mre, regarde d'une certaine faon, se tut.

Il y eut dans le bouge un moment de silence. La fille ane dcrottait
d'un air insouciant le bas de sa mante, la jeune soeur continuait de
sangloter; la mre lui avait pris la tte dans ses deux mains et la
couvrait de baisers en lui disant tout bas:

--Mon trsor, je t'en prie, ce ne sera rien, ne pleure pas, tu vas
fcher ton pre.

--Non! cria le pre, au contraire! sanglote! sanglote! cela fait bien.

Puis, revenant  l'ane:

--Ah , mais! il n'arrive pas! S'il allait ne pas venir! j'aurais
teint mon feu, dfonc ma chaise, dchir ma chemise et cass mon
carreau pour rien!

--Et bless la petite! murmura la mre.

--Savez-vous, reprit le pre, qu'il fait un froid de chien dans ce
galetas du diable? Si cet homme ne venait pas! Oh! voil! il se fait
attendre! il se dit: Eh bien! ils m'attendront! ils sont l pour
cela!--Oh! je les hais, et comme je les tranglerais avec jubilation,
joie, enthousiasme et satisfaction, ces riches! tous ces riches! ces
prtendus hommes charitables, qui font les conflits, qui vont  la
messe, qui donnent dans la prtraille, prchi, prcha, dans les
calottes, et qui se croient au-dessus de nous, et qui viennent nous
humilier, et nous apporter des vtements! comme ils disent! des nippes
qui ne valent pas quatre sous, et du pain! Ce n'est pas cela que je
veux, tas de canailles! c'est de l'argent! Ah! de l'argent! jamais!
parce qu'ils disent que nous l'irions boire, et que nous sommes des
ivrognes et des fainants! et eux! qu'est-ce qu'ils sont donc, et
qu'est-ce qu'ils ont t dans leur temps? des voleurs! ils ne se
seraient pas enrichis sans cela! Oh! l'on devrait prendre la socit par
les quatre coins de la nappe et tout jeter en l'air! tout se casserait,
c'est possible, mais au moins personne n'aurait rien, ce serait cela de
gagn!--Mais qu'est-ce qu'il fait donc, ton mufle de monsieur
bienfaisant? viendra-t-il! L'animal a peut-tre oubli l'adresse!
Gageons que cette vieille bte....

En ce moment on frappa un lger coup  la porte; l'homme s'y prcipita
et l'ouvrit en s'criant avec des salutations profondes et des sourires
d'adoration:

--Entrez, monsieur! daignez entrer, mon respectable bienfaiteur, ainsi
que votre charmante demoiselle.

Un homme d'un ge mr et une jeune fille parurent sur le seuil du
galetas.

Marius n'avait pas quitt sa place. Ce qu'il prouva en ce moment
chappe  la langue humaine.

C'tait Elle.

Quiconque a aim sait tous les sens rayonnants que contiennent les
quatre lettres de ce mot: Elle.

C'tait bien elle. C'est  peine si Marius la distinguait  travers la
vapeur lumineuse qui s'tait subitement rpandue sur ses yeux. C'tait
ce doux tre absent, cet astre qui lui avait lui pendant six mois,
c'tait cette prunelle, ce front, cette bouche, ce beau visage vanoui
qui avait fait la nuit en s'en allant. La vision s'tait clipse, elle
reparaissait!

Elle reparaissait dans cette ombre, dans ce galetas, dans ce bouge
difforme, dans cette horreur!

Marius frmissait perdument. Quoi! c'tait elle! les palpitations de
son coeur lui troublaient la vue. Il se sentait prt  fondre en larmes.
Quoi! il la revoyait enfin aprs l'avoir cherche si longtemps! il lui
semblait qu'il avait perdu son me et qu'il venait de la retrouver.

Elle tait toujours la mme, un peu ple seulement; sa dlicate figure
s'encadrait dans un chapeau de velours violet, sa taille se drobait
sous une pelisse de satin noir. On entrevoyait sous sa longue robe son
petit pied serr dans un brodequin de soie.

Elle tait toujours accompagne de M. Leblanc.

Elle avait fait quelques pas dans la chambre et avait dpos un assez
gros paquet sur la table.

La Jondrette ane s'tait retire derrire la porte et regardait d'un
oeil sombre ce chapeau de velours, cette mante de soie, et ce charmant
visage heureux.




Chapitre IX

Jondrette pleure presque


Le taudis tait tellement obscur que les gens qui venaient du dehors
prouvaient en y pntrant un effet d'entre de cave. Les deux nouveaux
venus avancrent donc avec une certaine hsitation, distinguant  peine
des formes vagues autour d'eux, tandis qu'ils taient parfaitement vus
et examins par les yeux des habitants du galetas, accoutums  ce
crpuscule.

M. Leblanc s'approcha avec son regard bon et triste, et dit au pre
Jondrette:

--Monsieur, vous trouverez dans ce paquet des hardes neuves, des bas et
des couvertures de laine.

--Notre anglique bienfaiteur nous comble, dit Jondrette en s'inclinant
jusqu' terre.--Puis, se penchant  l'oreille de sa fille ane, pendant
que les deux visiteurs examinaient cet intrieur lamentable, il ajouta
bas et rapidement:

--Hein? qu'est-ce que je disais? des nippes! pas d'argent. Ils sont tous
les mmes!  propos, comment la lettre  cette vieille ganache
tait-elle signe?

--Fabantou, rpondit la fille.

--L'artiste dramatique, bon!

Bien en prit  Jondrette, car en ce moment-l mme M. Leblanc se
retournait vers lui, et lui disait de cet air de quelqu'un qui cherche
le nom:

--Je vois que vous tes bien  plaindre, monsieur....

--Fabantou, rpondit vivement Jondrette.

--Monsieur Fabantou, oui, c'est cela, je me rappelle.

--Artiste dramatique, monsieur, et qui a eu des succs.

Ici Jondrette crut videmment le moment venu de s'emparer du
philanthrope. Il s'cria avec un son de voix qui tenait tout  la fois
de la gloriole du bateleur dans les foires et de l'humilit du mendiant
sur les grandes routes:

--lve de Talma, monsieur! je suis lve de Talma! La fortune m'a souri
jadis. Hlas! maintenant c'est le tour du malheur. Voyez, mon
bienfaiteur, pas de pain, pas de feu. Mes pauvres mmes n'ont pas de
feu! Mon unique chaise dpaille! Un carreau cass! par le temps qu'il
fait! Mon pouse au lit! malade!

--Pauvre femme! dit M. Leblanc.

--Mon enfant blesse! ajouta Jondrette.

L'enfant, distraite par l'arrive des trangers, s'tait mise 
contempler la demoiselle, et avait cess de sangloter.

--Pleure donc! braille donc! lui dit Jondrette bas.

En mme temps il lui pina sa main malade. Tout cela avec un talent
d'escamoteur.

La petite jeta les hauts cris.

L'adorable jeune fille que Marius nommait dans son coeur son Ursule
s'approcha vivement:

--Pauvre chre enfant! dit-elle.

--Voyez, ma belle demoiselle, poursuivit Jondrette, son poignet
ensanglant! C'est un accident qui est arriv en travaillant sous une
mcanique pour gagner six sous par jour. On sera peut-tre oblig de lui
couper le bras!

--Vraiment? dit le vieux monsieur alarm.

La petite fille, prenant cette parole au srieux, se remit  sangloter
de plus belle.

--Hlas, oui, mon bienfaiteur! rpondit le pre.

Depuis quelques instants, Jondrette considrait, le philanthrope d'une
manire bizarre. Tout en parlant, il semblait le scruter avec attention
comme s'il cherchait  recueillir des souvenirs. Tout  coup, profitant
d'un moment o les nouveaux venus questionnaient avec intrt la petite
sur sa main blesse, il passa prs de sa femme qui tait dans son lit
avec un air accabl et stupide, et lui dit vivement et trs bas:

--Regarde donc cet homme-l!

Puis se retournant vers M. Leblanc, et continuant sa lamentation:

--Voyez, monsieur! je n'ai, moi, pour tout vtement qu'une chemise de ma
femme! et toute dchire! au coeur de l'hiver. Je ne puis sortir faute
d'un habit. Si j'avais le moindre habit, j'irais voir mademoiselle Mars
qui me connat et qui m'aime beaucoup. Ne demeure-t-elle pas toujours
rue de la Tour-des-Dames? Savez-vous, monsieur? nous avons jou ensemble
en province. J'ai partag ses lauriers. Climne viendrait  mon
secours, monsieur! Elmire ferait l'aumne  Blisaire! Mais non, rien!
Et pas un sou dans la maison! Ma femme malade, pas un sou! Ma fille
dangereusement blesse, pas un sou! Mon pouse a des touffements. C'est
son ge, et puis le systme nerveux s'en est ml. Il lui faudrait des
secours, et  ma fille aussi! Mais le mdecin! mais le pharmacien!
comment payer? pas un liard! Je m'agenouillerais devant un dcime,
monsieur! Voil o les arts en sont rduits! Et savez-vous, ma charmante
demoiselle, et vous, mon gnreux protecteur, savez-vous, vous qui
respirez la vertu et la bont, et qui parfumez cette glise o ma
pauvre fille en venant faire sa prire vous aperoit tous les jours?...
Car j'lve mes filles dans la religion, monsieur. Je n'ai pas voulu
qu'elles prissent le thtre. Ah! les drlesses; que je les voie
broncher! Je ne badine pas, moi! Je leur flanque des bouzins sur
l'honneur, sur la morale, sur la vertu! Demandez-leur. Il faut que a
marche droit. Elles ont un pre. Ce ne sont pas de ces malheureuses qui
commencent par n'avoir pas de famille et qui finissent par pouser le
public. On est mamselle Personne, on devient madame Tout-le-Monde.
Crebleur! pas de a dans la famille Fabantou! J'entends les duquer
vertueusement, et que a soit honnte, et que a soit gentil, et que a
croie en Dieu! sacr nom!--Eh bien, monsieur, mon digne monsieur,
savez-vous ce qui va se passer demain? Demain, c'est le 4 fvrier, le
jour fatal, le dernier dlai que m'a donn mon propritaire; si ce soir
je ne l'ai pas pay, demain ma fille ane, moi, mon pouse avec sa
fivre, mon enfant avec sa blessure, nous serons tous quatre chasss
d'ici, et jets dehors, dans la rue, sur le boulevard, sans abri, sous
la pluie, sur la neige. Voil, monsieur. Je dois quatre termes, une
anne! c'est--dire une soixantaine de francs.

Jondrette mentait. Quatre termes n'eussent fait que quarante francs, et
il n'en pouvait devoir quatre, puisqu'il n'y avait pas six mois que
Marius en avait pay deux.

M. Leblanc tira cinq francs de sa poche et les posa sur la table.

Jondrette eut le temps de grommeler  l'oreille de sa grande fille:

--Gredin! que veut-il que je fasse avec ses cinq francs? Cela ne me paye
pas ma chaise et mon carreau! Faites donc des frais!

Cependant, M. Leblanc avait quitt une grande redingote brune qu'il
portait par-dessus sa redingote bleue et l'avait jete sur le dos de la
chaise.

--Monsieur Fabantou, dit-il, je n'ai plus que ces cinq francs sur moi,
mais je vais reconduire ma fille  la maison et je reviendrai ce soir;
n'est-ce pas ce soir que vous devez payer?...

Le visage de Jondrette s'claira d'une expression trange.

Il rpondit vivement:

--Oui, mon respectable monsieur.  huit heures je dois tre chez mon
propritaire.

--Je serai ici  six heures, et je vous apporterai les soixante francs.

--Mon bienfaiteur! cria Jondrette perdu.

Et il ajouta tout bas:

--Regarde-le bien, ma femme!

M. Leblanc avait repris le bras de la belle jeune fille et se tournait
vers la porte:

-- ce soir, mes amis, dit-il.

--Six heures? fit Jondrette.

--Six heures prcises.

En ce moment le par-dessus rest sur la chaise frappa les yeux de la
Jondrette ane.

--Monsieur, dit-elle, vous oubliez votre redingote.

Jondrette dirigea vers sa fille un regard foudroyant accompagn d'un
haussement d'paules formidable.

M. Leblanc se retourna et rpondit avec un sourire:

--Je ne l'oublie pas, je la laisse.

-- mon protecteur, dit Jondrette, mon auguste bienfaiteur, je fonds en
larmes! Souffrez que je vous reconduise jusqu' votre fiacre.

--Si vous sortez, repartit M. Leblanc, mettez ce par-dessus. Il fait
vraiment trs froid.

Jondrette ne se le fit pas dire deux fois. Il endossa vivement la
redingote brune.

Et ils sortirent tous les trois, Jondrette prcdant les deux trangers.




Chapitre X

Tarif des cabriolets de rgie: deux francs l'heure


Marius n'avait rien perdu de toute cette scne, et pourtant en ralit
il n'en avait rien vu. Ses yeux taient rests fixs sur la jeune fille,
son coeur l'avait pour ainsi dire saisie et enveloppe tout entire ds
son premier pas dans le galetas. Pendant tout le temps qu'elle avait t
l, il avait vcu de cette vie de l'extase qui suspend les perceptions
matrielles et prcipite toute l'me sur un seul point. Il contemplait,
non pas cette fille, mais cette lumire qui avait une pelisse de satin
et un chapeau de velours. L'toile Sirius ft entre dans la chambre
qu'il n'et pas t plus bloui.

Tandis que la jeune fille ouvrait le paquet, dpliait les hardes et les
couvertures, questionnait la mre malade avec bont et la petite blesse
avec attendrissement, il piait tous ses mouvements, il tchait
d'couter ses paroles. Il connaissait ses yeux, son front, sa beaut, sa
taille, sa dmarche, il ne connaissait pas le son de sa voix. Il avait
cru en saisir quelques mots une fois au Luxembourg, mais il n'en tait
pas absolument sr. Il et donn dix ans de sa vie pour l'entendre, pour
pouvoir emporter dans son me un peu de cette musique. Mais tout se
perdait dans les talages lamentables et les clats de trompette de
Jondrette. Cela mlait une vraie colre au ravissement de Marius. Il la
couvait des yeux. Il ne pouvait s'imaginer que ce ft vraiment cette
crature divine qu'il apercevait au milieu de ces tres immondes dans ce
taudis monstrueux. Il lui semblait voir un colibri parmi des crapauds.

Quand elle sortit, il n'eut qu'une pense, la suivre, s'attacher  sa
trace, ne la quitter que sachant o elle demeurait, ne pas la reperdre
au moins aprs l'avoir si miraculeusement retrouve! Il sauta  bas de
la commode et prit son chapeau. Comme il mettait la main au pne de la
serrure et allait sortir, une rflexion l'arrta. Le corridor tait
long, l'escalier roide, le Jondrette bavard, M. Leblanc n'tait sans
doute pas encore remont en voiture; si, en se retournant dans le
corridor, ou dans l'escalier, ou sur le seuil, il l'apercevait lui,
Marius, dans cette maison, videmment il s'alarmerait et trouverait
moyen de lui chapper de nouveau, et ce serait encore une fois fini. Que
faire? Attendre un peu? mais pendant cette attente, la voiture pouvait
partir. Marius tait perplexe. Enfin il se risqua, et sortit de sa
chambre.

Il n'y avait plus personne dans le corridor. Il courut  l'escalier. Il
n'y avait personne dans l'escalier. Il descendit en hte, et il arriva
sur le boulevard  temps pour voir un fiacre tourner le coin de la rue
du Petit-Banquier et rentrer dans Paris.

Marius se prcipita dans cette direction. Parvenu  l'angle du
boulevard, il revit le fiacre qui descendait rapidement la rue
Mouffetard; le fiacre tait dj trs loin, aucun moyen de le rejoindre;
quoi? courir aprs? impossible; et d'ailleurs de la voiture on
remarquerait certainement un individu courant  toutes jambes  la
poursuite du fiacre, et le pre le reconnatrait. En ce moment, hasard
inou et merveilleux, Marius aperut un cabriolet de rgie qui passait 
vide sur le boulevard. Il n'y avait qu'un parti  prendre, monter dans
ce cabriolet, et suivre le fiacre. Cela tait sr, efficace et sans
danger.

Marius fit signe au cocher d'arrter, et lui cria:

-- l'heure!

Marius tait sans cravate, il avait son vieil habit de travail auquel
des boutons manquaient, sa chemise tait dchire  l'un des plis de la
poitrine.

Le cocher s'arrta, cligna de l'oeil et tendit vers Marius sa main
gauche en frottant doucement son index avec son pouce.

--Quoi? dit Marius.

--Payez d'avance, dit le cocher.

Marius se souvint qu'il n'avait sur lui que seize sous.

--Combien? demanda-t-il.

--Quarante sous.

--Je payerai en revenant.

Le cocher, pour toute rponse, siffla l'air de La Palisse et fouetta son
cheval.

Marius regarda le cabriolet s'loigner d'un air gar. Pour vingt-quatre
sous qui lui manquaient, il perdait sa joie, son bonheur, son amour! il
retombait dans la nuit! il avait vu et il redevenait aveugle! il songea
amrement et, il faut bien le dire, avec un regret profond, aux cinq
francs qu'il avait donns le matin mme  cette misrable fille. S'il
avait eu ces cinq francs, il tait sauv, il renaissait, il sortait des
limbes et des tnbres, il sortait de l'isolement, du spleen, du
veuvage; il renouait le fil noir de sa destine  ce beau fil d'or qui
venait de flotter devant ses yeux et de se casser encore une fois. Il
rentra dans la masure dsespr.

Il aurait pu se dire que M. Leblanc avait promis de revenir le soir, et
qu'il n'y aurait qu' s'y mieux prendre cette fois pour le suivre; mais
dans sa contemplation, c'est  peine s'il avait entendu.

Au moment de monter l'escalier, il aperut de l'autre ct du boulevard,
le long du mur dsert de la rue de la Barrire des Gobelins, Jondrette
envelopp du par-dessus du philanthrope, qui parlait  un de ces
hommes de mine inquitante qu'on est convenu d'appeler _rdeurs de
barrires;_ gens  figures quivoques,  monologues suspects, qui ont un
air de mauvaise pense, et qui dorment assez habituellement de jour, ce
qui fait supposer qu'ils travaillent la nuit.

Ces deux hommes, causant immobiles sous la neige qui tombait par
tourbillons, faisaient un groupe qu'un sergent de ville et  coup sr
observ, mais que Marius remarqua  peine.

Cependant, quelle que ft sa proccupation douloureuse, il ne put
s'empcher de se dire que ce rdeur de barrires  qui Jondrette
parlait ressemblait  un certain Panchaud, dit Printanier, dit
Bigrenaille, que Courfeyrac lui avait montr une fois et qui passait
dans le quartier pour un promeneur nocturne assez dangereux. On a vu,
dans le livre prcdent, le nom de cet homme. Ce Panchaud, dit
Printanier, dit Bigrenaille, a figur plus tard dans plusieurs procs
criminels et est devenu depuis un coquin clbre. Il n'tait encore
alors qu'un fameux coquin. Aujourd'hui il est  l'tat de tradition
parmi les bandits et les escarpes. Il faisait cole vers la fin du
dernier rgne. Et le soir,  la nuit tombante,  l'heure o les groupes
se forment et se parlent bas, on en causait  la Force dans la
fosse-aux-lions. On pouvait mme, dans cette prison, prcisment 
l'endroit o passait sous le chemin de ronde ce canal des latrines qui
servit  la fuite inoue en plein jour de trente dtenus en 1843, on
pouvait, au-dessus de la date de ces latrines, lire son nom, PANCHAUD,
audacieusement grav par lui sur le mur de ronde dans une de ses
tentatives d'vasion. En 1832, la police le surveillait dj, mais il
n'avait pas encore srieusement dbut.




Chapitre XI

Offres de service de la misre  la douleur


Marius monta l'escalier de la masure  pas lents;  l'instant o il
allait rentrer dans sa cellule, il aperut derrire lui dans le corridor
la Jondrette ane qui le suivait. Cette fille lui fut odieuse  voir,
c'tait elle qui avait ses cinq francs, il tait trop tard pour les lui
redemander, le cabriolet n'tait plus l, le fiacre tait bien loin.
D'ailleurs elle ne les lui rendrait pas. Quant  la questionner sur la
demeure des gens qui taient venus tout  l'heure, cela tait inutile,
il tait vident qu'elle ne la savait point, puisque la lettre signe
Fabantou tait adresse _au monsieur bienfaisant de l'glise
Saint-Jacques-du-Haut-Pas_.

Marius entra dans sa chambre et poussa sa porte derrire lui.

Elle ne se ferma pas; il se retourna et vit une main qui retenait la
porte entr'ouverte.

--Qu'est-ce que c'est? demanda-t-il, qui est l?

C'tait la fille Jondrette.

--C'est vous? reprit Marius presque durement, toujours vous donc! Que me
voulez-vous?

Elle semblait pensive et ne regardait pas. Elle n'avait plus son
assurance du matin. Elle n'tait pas entre et se tenait dans l'ombre du
corridor, o Marius l'apercevait par la porte entre-bille.

--Ah , rpondrez-vous? fit Marius. Qu'est-ce que vous me voulez?

Elle leva sur lui son oeil morne o une espce de clart semblait
s'allumer vaguement, et lui dit:

--Monsieur Marius, vous avez l'air triste. Qu'est-ce que vous avez?

--Moi! dit Marius.

--Oui, vous.

--Je n'ai rien.

--Si!

--Non.

--Je vous dis que si!

--Laissez-moi tranquille!

Marius poussa de nouveau la porte, elle continua de la retenir.

--Tenez, dit-elle, vous avez tort. Quoique vous ne soyez pas riche, vous
avez t bon ce matin. Soyez-le encore  prsent. Vous m'avez donn de
quoi manger, dites-moi maintenant ce que vous avez. Vous avez du
chagrin, cela se voit. Je ne voudrais pas que vous eussiez du chagrin.
Qu'est-ce qu'il faut faire pour cela? Puis-je servir  quelque chose?
Employez-moi. Je ne vous demande pas vos secrets, vous n'aurez pas
besoin de me dire, mais enfin je peux tre utile. Je peux bien vous
aider, puisque j'aide mon pre. Quand il faut porter des lettres, aller
dans les maisons, demander de porte en porte, trouver une adresse,
suivre quelqu'un, moi je sers  a. Eh bien, vous pouvez bien me dire ce
que vous avez, j'irai parler aux personnes. Quelquefois quelqu'un qui
parle aux personnes, a suffit pour qu'on sache les choses, et tout
s'arrange. Servez-vous de moi.

Une ide traversa l'esprit de Marius. Quelle branche ddaigne-t-on quand
on se sent tomber?

Il s'approcha de la Jondrette.

--coute... lui dit-il.

Elle l'interrompit avec un clair de joie dans les yeux.

--Oh! oui, tutoyez-moi! j'aime mieux cela.

--Eh bien, reprit-il, tu as amen ici ce vieux monsieur avec sa
fille....

--Oui.

--Sais-tu leur adresse?

--Non.

--Trouve-la-moi.

L'oeil de la Jondrette, de morne, tait devenu joyeux, de joyeux il
devint sombre.

--C'est l ce que vous voulez? demanda-t-elle.

--Oui.

--Est-ce que vous les connaissez?

--Non.

--C'est--dire, reprit-elle vivement, vous ne la connaissez pas, mais
vous voulez la connatre.

Ce _les_ qui tait devenu _la_ avait je ne sais quoi de significatif et
d'amer.

--Enfin, peux-tu? dit Marius.

--Vous avoir l'adresse de la belle demoiselle?

Il y avait encore dans ces mots la belle demoiselle une nuance qui
importuna Marius. Il reprit:

--Enfin n'importe! l'adresse du pre et de la fille. Leur adresse,
quoi!

Elle le regarda fixement.

--Qu'est-ce que vous me donnerez?

--Tout ce que tu voudras!

--Tout ce que je voudrai?

--Oui.

--Vous aurez l'adresse.

Elle baissa la tte, puis d'un mouvement brusque elle tira la porte qui
se referma.

Marius se retrouva seul.

Il se laissa tomber sur une chaise, la tte et les deux coudes sur son
lit, abm dans des penses qu'il ne pouvait saisir et comme en proie 
un vertige. Tout ce qui s'tait pass depuis le matin, l'apparition de
l'ange, sa disparition, ce que cette crature venait de lui dire, une
lueur d'esprance flottant dans un dsespoir immense, voil ce qui
emplissait confusment son cerveau.

Tout  coup il fut violemment arrach  sa rverie.

Il entendit la voix haute et dure de Jondrette prononcer ces paroles
pleines du plus trange intrt pour lui:

--Je te dis que j'en suis sr et que je l'ai reconnu.

De qui parlait Jondrette? il avait reconnu qui? M. Leblanc? le pre de
son Ursule? quoi! est-ce que Jondrette le connaissait? Marius
allait-il avoir de cette faon brusque et inattendue tous les
renseignements sans lesquels sa vie tait obscure pour lui-mme?
allait-il savoir enfin qui il aimait, qui tait cette jeune fille? qui
tait son pre? l'ombre si paisse qui les couvrait tait-elle au moment
de s'claircir? Le voile allait-il se dchirer? Ah! ciel!

Il bondit, plutt qu'il ne monta, sur la commode, et reprit sa place
prs de la petite lucarne de la cloison.

Il revoyait l'intrieur du bouge Jondrette.




Chapitre XII

Emploi de la pice de cinq francs de M. Leblanc


Rien n'tait chang dans l'aspect de la famille, sinon que la femme et
les filles avaient puis dans le paquet, et mis des bas et des camisoles
de laine. Deux couvertures neuves taient jetes sur les deux lits.

Le Jondrette venait videmment de rentrer. Il avait encore
l'essoufflement du dehors. Ses filles taient prs de la chemine,
assises  terre, l'ane pansant la main de la cadette. Sa femme tait
comme affaisse sur le grabat voisin de la chemine avec un visage
tonn. Jondrette marchait dans le galetas de long en large  grands
pas. Il avait les yeux extraordinaires.

La femme, qui semblait timide et frappe de stupeur devant son mari, se
hasarda  lui dire:

--Quoi, vraiment? tu es sr?

--Sr! Il y a huit ans! mais je le reconnais! Ah! je le reconnais! je
l'ai reconnu tout de suite! Quoi, cela ne t'a pas saut aux yeux?

--Non.

--Mais je t'ai dit pourtant: fais attention! mais c'est la taille, c'est
le visage,  peine plus vieux, il y a des gens qui ne vieillissent pas,
je ne sais pas comment ils font; c'est le son de voix. Il est mieux mis,
voil tout! Ah! vieux mystrieux du diable, je te tiens, va!

Il s'arrta et dit  ses filles:

--Allez-vous-en, vous autres!--C'est drle que cela ne t'ait pas saut
aux yeux.

Elles se levrent pour obir.

La mre balbutia:

--Avec sa main malade?

--L'air lui fera du bien, dit Jondrette. Allez.

Il tait visible que cet homme tait de ceux auxquels on ne rplique
pas. Les deux filles sortirent.

Au moment o elles allaient passer la porte, le pre retint l'ane par
le bras et dit avec un accent particulier:

--Vous serez ici  cinq heures prcises. Toutes les deux. J'aurai besoin
de vous.

Marius redoubla d'attention.

Demeur seul avec sa femme, Jondrette se remit  marcher dans la chambre
et en fit deux ou trois fois le tour en silence. Puis il passa quelques
minutes  faire rentrer et  enfoncer dans la ceinture de son pantalon
le bas de la chemise de femme qu'il portait.

Tout  coup il se tourna vers la Jondrette, croisa les bras, et s'cria:

--Et veux-tu que je te dise une chose? La demoiselle....

--Eh bien quoi! repartit la femme, la demoiselle?

Marius n'en pouvait douter, c'tait bien d'elle qu'on parlait. Il
coutait avec une anxit ardente. Toute sa vie tait dans ses oreilles.

Mais le Jondrette s'tait pench, et avait parl bas  sa femme. Puis il
se releva et termina tout haut:

--C'est elle!

--a? dit la femme.

--a! dit le mari.

Aucune expression ne saurait rendre ce qu'il y avait dans le _a_ de la
mre. C'tait la surprise, la rage, la haine, la colre, mles et
combines dans une intonation monstrueuse. Il avait suffi de quelques
mots prononcs, du nom sans doute, que son mari lui avait dit 
l'oreille, pour que cette grosse femme assoupie se rveillt, et de
repoussante devnt effroyable.

--Pas possible! s'cria-t-elle. Quand je pense que mes filles vont
nu-pieds et n'ont pas une robe  mettre! Comment! une pelisse de satin,
un chapeau de velours, des brodequins, et tout! pour plus de deux cents
francs d'effets! qu'on croirait que c'est une dame! Non, tu te trompes!
Mais d'abord l'autre tait affreuse, celle-ci n'est pas mal! elle n'est
vraiment pas mal! ce ne peut pas tre elle!

--Je te dis que c'est elle. Tu verras.

 cette affirmation si absolue, la Jondrette leva sa large face rouge et
blonde et regarda le plafond avec une expression difforme. En ce moment
elle parut  Marius plus redoutable encore que son mari. C'tait une
truie avec le regard d'une tigresse.

--Quoi! reprit-elle, cette horrible belle demoiselle qui regardait mes
filles d'un air de piti, ce serait cette gueuse! Oh! je voudrais lui
crever le ventre  coups de sabot!

Elle sauta  bas du lit, et resta un moment debout, dcoiffe, les
narines gonfles, la bouche entr'ouverte, les poings crisps et rejets
en arrire. Puis elle se laissa retomber sur le grabat. L'homme allait
et venait sans faire attention  sa femelle.

Aprs quelques instants de ce silence, il s'approcha de la Jondrette et
s'arrta devant elle, les bras croiss, comme le moment d'auparavant.

--Et veux-tu que je te dise encore une chose?

--Quoi? demanda-t-elle.

Il rpondit d'une voix brve et basse:

--C'est que ma fortune est faite.

La Jondrette le considra de ce regard qui veut dire: Est-ce que celui
qui me parle deviendrait fou?

Lui continua:

--Tonnerre! voil pas mal longtemps dj que je suis paroissien de la
paroisse-meurs-de-faim-si-tu-as-du-feu-meurs-de-froid-si-tu-as-du-pain!
j'en ai assez eu de la misre! ma charge et la charge des autres! Je ne
plaisante plus, je ne trouve plus a comique, assez de calembours, bon
Dieu! plus de farces, pre ternel! Je veux manger  ma faim, je veux
boire  ma soif! bfrer! dormir! ne rien faire! je veux avoir mon tour,
moi, tiens! avant de crever! je veux tre un peu millionnaire.

Il fit le tour du bouge et ajouta:

--Comme les autres.

--Qu'est-ce que tu veux dire? demanda la femme.

Il secoua la tte, cligna de l'oeil et haussa la voix comme un physicien
de carrefour qui va faire une dmonstration:

--Ce que je veux dire? coute!

--Chut! grommela la Jondrette, pas si haut! si ce sont des affaires
qu'il ne faut pas qu'on entende.

--Bah! qui a? le voisin? je l'ai vu sortir tout  l'heure. D'ailleurs
est-ce qu'il entend, ce grand bta? Et puis je te dis que je l'ai vu
sortir.

Cependant, par une sorte d'instinct, Jondrette baissa la voix, pas assez
pourtant pour que ses paroles chappassent  Marius. Une circonstance
favorable, et qui avait permis  Marius de ne rien perdre de cette
conversation, c'est que la neige tombe assourdissait le bruit des
voitures sur le boulevard.

Voici ce que Marius entendit:

--coute bien. Il est pris, le crsus! C'est tout comme. C'est dj
fait. Tout est arrang. J'ai vu des gens. Il viendra ce soir  six
heures. Apporter ses soixante francs, canaille! As-tu vu comme je vous
ai dbagoul a, mes soixante francs, mon propritaire, mon 4 fvrier!
ce n'est seulement pas un terme! tait-ce bte! Il viendra donc  six
heures! c'est l'heure o le voisin est all dner. La mre Burgon lave
la vaisselle en ville. Il n'y a personne dans la maison. Le voisin ne
rentre jamais avant onze heures. Les petites feront le guet. Tu nous
aideras. Il s'excutera.

--Et s'il ne s'excute pas? demanda la femme.

Jondrette fit un geste sinistre et dit:

--Nous l'excuterons.

Et il clata de rire.

C'tait la premire fois que Marius le voyait rire. Ce rire tait froid
et doux, et faisait frissonner.

Jondrette ouvrit un placard prs de la chemine et en tira une vieille
casquette qu'il mit sur sa tte aprs l'avoir brosse avec sa manche.

--Maintenant, fit-il, je sors. J'ai encore des gens  voir. Des bons. Tu
verras comme a va marcher. Je serai dehors le moins longtemps possible.
C'est un beau coup  jouer. Garde la maison.

Et, les deux poings dans les deux goussets de son pantalon, il resta un
moment pensif, puis s'cria:

--Sais-tu qu'il est tout de mme bien heureux qu'il ne m'ait pas
reconnu, lui! S'il m'avait reconnu de son ct, il ne serait pas revenu.
Il nous chappait! C'est ma barbe qui m'a sauv! ma barbiche romantique!
ma jolie petite barbiche romantique!

Et il se remit  rire.

Il alla  la fentre. La neige tombait toujours et rayait le gris du
ciel.

--Quel chien de temps! dit-il.

Puis croisant la redingote:

--La pelure est trop large.--C'est gal, ajouta-t-il, il a diablement
bien fait de me la laisser, le vieux coquin! Sans cela je n'aurais pas
pu sortir et tout aurait encore manqu!  quoi les choses tiennent
pourtant!

Et, enfonant la casquette sur ses yeux, il sortit.

 peine avait-il eu le temps de faire quelques pas dehors que la porte
se rouvrit et que son profil fauve et intelligent reparut par
l'ouverture.

--J'oubliais, dit-il. Tu auras un rchaud de charbon.

Et il jeta dans le tablier de sa femme la pice de cinq francs que lui
avait laisse le philanthrope.

--Un rchaud de charbon? demanda la femme.

--Oui.

--Combien de boisseaux?

--Deux bons.

--Cela fera trente sous. Avec le reste j'achterai de quoi dner.

--Diable, non.

--Pourquoi?

--Ne va pas dpenser la pice-cent-sous.

--Pourquoi?

--Parce que j'aurai quelque chose  acheter de mon ct.

--Quoi?

--Quelque chose.

--Combien te faudra-t-il?

--O y a-t-il un quincaillier par ici?

--Rue Mouffetard.

--Ah oui, au coin d'une rue, je vois la boutique.

--Mais dis-moi donc combien il te faudra pour ce que tu as  acheter?

--Cinquante sous-trois francs.

--Il ne restera pas gras pour le dner.

--Aujourd'hui il ne s'agit pas de manger. Il y a mieux  faire.

--a suffit, mon bijou.

Sur ce mot de sa femme, Jondrette referma la porte, et cette fois Marius
entendit son pas s'loigner dans le corridor de la masure et descendre
rapidement l'escalier.

Une heure sonnait en cet instant  Saint-Mdard.




Chapitre XIII

_Solus cum solo, in loco remoto, non cogitabuntur orare pater noster_


Marius, tout songeur qu'il tait, tait, nous l'avons dit, une nature
ferme et nergique. Les habitudes de recueillement solitaire, en
dveloppant en lui la sympathie et la compassion, avaient diminu
peut-tre la facult de s'irriter, mais laiss intacte la facult de
s'indigner; il avait la bienveillance d'un brahme et la svrit d'un
juge; il avait piti d'un crapaud, mais il crasait une vipre. Or,
c'tait dans un trou de vipres que son regard venait de plonger;
c'tait un nid de monstres qu'il avait sous les yeux.

--Il faut mettre le pied sur ces misrables, dit-il.

Aucune des nigmes qu'il esprait voir dissiper ne s'tait claircie; au
contraire, toutes s'taient paissies peut-tre; il ne savait rien de
plus sur la belle enfant du Luxembourg et sur l'homme qu'il appelait M.
Leblanc, sinon que Jondrette les connaissait.  travers les paroles
tnbreuses qui avaient t dites, il n'entrevoyait distinctement qu'une
chose, c'est qu'un guet-apens se prparait, un guet-apens obscur, mais
terrible; c'est qu'ils couraient tous les deux un grand danger, elle
probablement, son pre  coup sr; c'est qu'il fallait les sauver;
c'est qu'il fallait djouer les combinaisons hideuses des Jondrette et
rompre la toile de ces araignes.

Il observa un moment la Jondrette. Elle avait tir d'un coin un vieux
fourneau de tle et elle fouillait dans des ferrailles.

Il descendit de la commode le plus doucement qu'il put et en ayant soin
de ne faire aucun bruit.

Dans son effroi de ce qui s'apprtait et dans l'horreur dont les
Jondrette l'avaient pntr, il sentait une sorte de joie  l'ide qu'il
lui serait peut-tre donn de rendre un tel service  celle qu'il
aimait.

Mais comment faire? Avertir les personnes menaces? o les trouver? Il
ne savait pas leur adresse. Elles avaient reparu un instant  ses yeux,
puis elles s'taient replonges dans les immenses profondeurs de Paris.
Attendre M. Leblanc  la porte le soir  six heures, au moment o il
arriverait, et le prvenir du pige? Mais Jondrette et ses gens le
verraient guetter, le lieu tait dsert, ils seraient plus forts que
lui, ils trouveraient moyen de le saisir ou de l'loigner, et celui que
Marius voulait sauver serait perdu. Une heure venait de sonner, le
guet-apens devait s'accomplir  six heures. Marius avait cinq heures
devant lui.

Il n'y avait qu'une chose  faire.

Il mit son habit passable, se noua un foulard au cou, prit son chapeau,
et sortit, sans faire plus de bruit que s'il et march sur de la mousse
avec des pieds nus.

D'ailleurs la Jondrette continuait de fourgonner dans ses ferrailles.

Une fois hors de la maison, il gagna la rue du Petit-Banquier.

Il tait vers le milieu de cette rue prs d'un mur trs bas qu'on peut
enjamber  de certains endroits et qui donne dans un terrain vague, il
marchait lentement, proccup qu'il tait, la neige assourdissait ses
pas; tout  coup il entendit des voix qui parlaient tout prs de lui. Il
tourna la tte, la rue tait dserte, il n'y avait personne, c'tait en
plein jour, et cependant il entendait distinctement des voix.

Il eut l'ide de regarder par-dessus le mur qu'il ctoyait.

Il y avait l en effet deux hommes adosss  la muraille, assis dans la
neige et se parlant bas.

Ces deux figures lui taient inconnues. L'un tait un homme barbu en
blouse et l'autre un homme chevelu en guenilles. Le barbu avait une
calotte grecque, l'autre la tte nue et de la neige dans les cheveux.

En avanant la tte au-dessus d'eux, Marius pouvait entendre.

Le chevelu poussait l'autre du coude et disait:

--Avec Patron-Minette, a ne peut pas manquer.

--Crois-tu? dit le barbu; et le chevelu repartit:

--Ce sera pour chacun un fafiot de cinq cents balles, et le pire qui
puisse arriver: cinq ans, six ans, dix ans au plus!

L'autre rpondit avec quelque hsitation et en grelottant sous son
bonnet grec:

--a, c'est une chose relle. On ne peut pas aller  l'encontre de ces
choses-l.

--Je te dis que l'affaire ne peut pas manquer, reprit le chevelu. La
maringotte du pre Chose sera attele.

Puis ils se mirent  parler d'un mlodrame qu'ils avaient vu la veille 
la Gat.

Marius continua son chemin.

Il lui semblait que les paroles obscures de ces hommes, si trangement
cachs derrire ce mur et accroupis dans la neige, n'taient pas
peut-tre sans quelque rapport avec les abominables projets de
Jondrette. Ce devait tre l _l'affaire_.

Il se dirigea vers le faubourg Saint-Marceau et demanda  la premire
boutique qu'il rencontra o il y avait un commissaire de police.

On lui indiqua la rue de Pontoise et le numro 14.

Marius s'y rendit.

Et passant devant un boulanger, il acheta un pain de deux sous et le
mangea, prvoyant qu'il ne dnerait pas.

Chemin faisant, il rendit justice  la providence. Il songea que, s'il
n'avait pas donn ses cinq francs le matin  la fille Jondrette, il
aurait suivi le fiacre de M. Leblanc, et par consquent tout ignor, que
rien n'aurait fait obstacle au guet-apens des Jondrette, et que M.
Leblanc tait perdu, et sans doute sa fille avec lui.




Chapitre XIV

O un agent de police donne deux coups de poing  un avocat


Arriv au numro 14 de la rue de Pontoise, il monta au premier et
demanda le commissaire de police.

--Monsieur le commissaire de police n'y est pas, dit un garon de bureau
quelconque; mais il y a un inspecteur qui le remplace. Voulez-vous lui
parler? est-ce press?

--Oui, dit Marius.

Le garon de bureau l'introduisit dans le cabinet du commissaire. Un
homme de haute taille s'y tenait debout, derrire une grille, appuy 
un pole, et relevant de ses deux mains les pans d'un vaste carrick 
trois collets. C'tait une figure carre, une bouche mince et ferme,
d'pais favoris grisonnants trs farouches, un regard  retourner vos
poches. On et pu dire de ce regard, non qu'il pntrait, mais qu'il
fouillait.

Cet homme n'avait pas l'air beaucoup moins froce ni beaucoup moins
redoutable que Jondrette; le dogue quelquefois n'est pas moins
inquitant  rencontrer que le loup.

--Que voulez-vous? dit-il  Marius, sans ajouter monsieur.

--Monsieur le commissaire de police?

--Il est absent. Je le remplace.

--C'est pour une affaire trs secrte.

--Alors parlez.

--Et trs presse.

--Alors, parlez vite.

Cet homme, calme et brusque, tait tout  la fois effrayant et
rassurant. Il inspirait la crainte et la confiance. Marius lui conta
l'aventure.--Qu'une personne qu'il ne connaissait que de vue devait tre
attire le soir mme dans un guet-apens;--qu'habitant la chambre voisine
du repaire il avait, lui Marius Pontmercy, avocat, entendu tout le
complot  travers la cloison;--que le sclrat qui avait imagin le
pige tait un nomm Jondrette;--qu'il aurait des complices,
probablement des rdeurs de barrires, entre autres un certain Panchaud,
dit Printanier, dit Bigrenaille;--que les filles de Jondrette feraient
le guet;--qu'il n'existait aucun moyen de prvenir l'homme menac,
attendu qu'on ne savait mme pas son nom;--et qu'enfin tout cela devait
s'excuter  six heures du soir au point le plus dsert du boulevard de
l'Hpital, dans la maison du numro 50-52.

 ce numro, l'inspecteur leva la tte, et dit froidement:

--C'est donc dans la chambre du fond du corridor?

--Prcisment, fit Marius, et il ajouta:--Est-ce que vous connaissez
cette maison?

L'inspecteur resta un moment silencieux, puis rpondit en chauffant le
talon de sa botte  la bouche du pole:

--Apparemment.

Il continua dans ses dents, parlant moins  Marius qu' sa cravate:

--Il doit y avoir un peu de Patron-Minette l dedans.

Ce mot frappa Marius.

--Patron-Minette, dit-il. J'ai en effet entendu prononcer ce mot-l.

Et il raconta  l'inspecteur le dialogue de l'homme chevelu et de
l'homme barbu dans la neige derrire le mur de la rue du Petit-Banquier.

L'inspecteur grommela:

--Le chevelu doit tre Brujon, et le barbu doit tre Demi-Liard, dit
Deux-Milliards.

Il avait de nouveau baiss les paupires, et il mditait.

--Quant au pre Chose, je l'entrevois. Voil que j'ai brl mon carrick.
Ils font toujours trop de feu dans ces maudits poles. Le numro 50-52.
Ancienne proprit Gorbeau.

Puis il regarda Marius.

--Vous n'avez vu que ce barbu et ce chevelu?

--Et Panchaud.

--Vous n'avez pas vu rdailler par l une espce de petit muscadin du
diable?

--Non.

--Ni un grand gros massif matriel qui ressemble  l'lphant du Jardin
des Plantes?

--Non.

--Ni un malin qui a l'air d'une ancienne queue-rouge?

--Non.

--Quant au quatrime, personne ne le voit, pas mme ses adjudants,
commis et employs. Il est peu surprenant que vous ne l'ayez pas aperu.

--Non. Qu'est-ce que c'est, demanda Marius, que tous ces tres-l?

L'inspecteur rpondit:

--D'ailleurs ce n'est pas leur heure.

Il retomba dans son silence, puis reprit:

--50-52. Je connais la baraque. Impossible de nous cacher dans
l'intrieur sans que les artistes s'en aperoivent. Alors ils en
seraient quittes pour dcommander le vaudeville. Ils sont si modestes!
le public les gne. Pas de a, pas de a. Je veux les entendre chanter
et les faire danser.

Ce monologue termin, il se tourna vers Marius et lui demanda en le
regardant fixement:

--Aurez-vous peur?

--De quoi? dit Marius.

--De ces hommes?

--Pas plus que de vous! rpliqua rudement Marius qui commenait 
remarquer que ce mouchard ne lui avait pas encore dit monsieur.

L'inspecteur regarda Marius plus fixement encore et reprit avec une
sorte de solennit sentencieuse.

--Vous parlez l comme un homme brave et comme un homme honnte. Le
courage ne craint pas le crime, et l'honntet ne craint pas l'autorit.

Marius l'interrompit:

--C'est bon; mais que comptez-vous faire?

L'inspecteur se borna  lui rpondre:

--Les locataires de cette maison-l ont des passe-partout pour rentrer
la nuit chez eux. Vous devez en avoir un?

--Oui, dit Marius.

--L'avez-vous sur vous?

--Oui.

--Donnez-le-moi, dit l'inspecteur.

Marius prit sa clef dans son gilet, la remit  l'inspecteur, et ajouta:

--Si vous m'en croyez, vous viendrez en force.

L'inspecteur jeta sur Marius le coup d'oeil de Voltaire  un acadmicien
de province qui lui et propos une rime; il plongea d'un seul mouvement
ses deux mains, qui taient normes, dans les deux poches de son
carrick, et en tira deux petits pistolets d'acier, de ces pistolets
qu'on appelle coups de poing. Il les prsenta  Marius en disant
vivement et d'un ton bref:

--Prenez ceci. Rentrez chez vous. Cachez-vous dans votre chambre. Qu'on
vous croie sorti. Ils sont chargs. Chacun de deux balles. Vous
observerez, il y a un trou au mur, comme vous me l'avez dit. Les gens
viendront. Laissez-les aller un peu. Quand vous jugerez la chose 
point, et qu'il sera temps de l'arrter, vous tirerez un coup de
pistolet. Pas trop tt. Le reste me regarde. Un coup de pistolet en
l'air, au plafond, n'importe o. Surtout pas trop tt. Attendez qu'il y
ait commencement d'excution, vous tes avocat, vous savez ce que c'est.

Marius prit les pistolets et les mit dans la poche de ct de son habit.

--Cela fait une bosse comme cela, cela se voit, dit l'inspecteur.
Mettez-les plutt dans vos goussets.

Marius cacha les pistolets dans ses goussets.

--Maintenant, poursuivit l'inspecteur, il n'y a plus une minute  perdre
pour personne. Quelle heure est-il? Deux heures et demie. C'est pour
sept heures?

--Six heures, dit Marius.

--J'ai le temps, reprit l'inspecteur, mais je n'ai que le temps.
N'oubliez rien de ce que je vous ai dit. Pan. Un coup de pistolet.

--Soyez tranquille, rpondit Marius.

Et comme Marius mettait la main au loquet de la porte pour sortir
l'inspecteur lui cria:

-- propos, si vous aviez besoin de moi d'ici-l, venez ou envoyez ici.
Vous feriez demander l'inspecteur Javert.




Chapitre XV

Jondrette fait son emplette


Quelques instants aprs, vers trois heures, Courfeyrac passait par
aventure rue Mouffetard en compagnie de Bossuet. La neige redoublait et
emplissait l'espace. Bossuet tait en train de dire  Courfeyrac:

-- voir tomber tous ces flocons de neige, on dirait qu'il y a au ciel
une peste de papillons blancs.--Tout  coup, Bossuet aperut Marius qui
remontait la rue vers la barrire et avait un air particulier.

--Tiens! s'exclama Bossuet. Marius!

--Je l'ai vu, dit Courfeyrac. Ne lui parlons pas.

--Pourquoi?

--Il est occup.

-- quoi?

--Tu ne vois donc pas la mine qu'il a?

--Quelle mine?

--Il a l'air de quelqu'un qui suit quelqu'un.

--C'est vrai, dit Bossuet.

--Vois donc les yeux qu'il fait! reprit Courfeyrac.

--Mais qui diable suit-il?

--Quelque mimi-goton-bonnet-fleuri! il est amoureux.

--Mais, observa Bossuet, c'est que je ne vois pas de mimi, ni de goton,
ni de bonnet-fleuri dans la rue. Il n'y a pas une femme.

Courfeyrac regarda, et s'cria:

--Il suit un homme!

Un homme en effet, coiff d'une casquette, et dont on distinguait la
barbe grise quoiqu'on ne le vt que de dos, marchait  une vingtaine de
pas en avant de Marius.

Cet homme tait vtu d'une redingote toute neuve trop grande pour lui et
d'un pouvantable pantalon en loques tout noirci par la boue.

Bossuet clata de rire.

--Qu'est-ce que c'est que cet homme-l?

--a? reprit Courfeyrac, c'est un pote. Les potes portent assez
volontiers des pantalons de marchands de peaux de lapin et des
redingotes de pairs de France.

--Voyons o va Marius, fit Bossuet, voyons o va cet homme, suivons-les,
hein?

--Bossuet! s'cria Courfeyrac, aigle de Meaux! vous tes une prodigieuse
brute. Suivre un homme qui suit un homme!

Ils rebroussrent chemin.

Marius en effet avait vu passer Jondrette rue Mouffetard, et l'piait.

Jondrette allait devant lui sans se douter qu'il y et dj un regard
qui le tenait.

Il quitta la rue Mouffetard, et Marius le vit entrer dans une des plus
affreuses bicoques de la rue Gracieuse, il y resta un quart d'heure
environ, puis revint rue Mouffetard. Il s'arrta chez un quincaillier
qu'il y avait  cette poque au coin de la rue Pierre-Lombard, et,
quelques minutes aprs, Marius le vit sortir de la boutique, tenant  la
main un grand ciseau  froid emmanch de bois blanc qu'il cacha sous sa
redingote.  la hauteur de la rue du Petit-Gentilly, il tourna  gauche
et gagna rapidement la rue du Petit-Banquier. Le jour tombait, la neige
qui avait cess un moment venait de recommencer. Marius s'embusqua au
coin mme de la rue du Petit-Banquier qui tait dserte comme toujours,
et il n'y suivit pas Jondrette. Bien lui en prit, car, parvenu prs du
mur bas o Marius avait entendu parler l'homme chevelu et l'homme barbu,
Jondrette se retourna, s'assura que personne ne le suivait et ne le
voyait, puis enjamba le mur, et disparut.

Le terrain vague que ce mur bordait communiquait avec l'arrire-cour
d'un ancien loueur de voitures mal fam qui avait fait faillite et qui
avait encore quelques vieux berlingots sous des hangars.

Marius pensa qu'il tait sage de profiter de l'absence de Jondrette pour
rentrer; d'ailleurs l'heure avanait; tous les soirs mame Burgon, en
partant pour aller laver la vaisselle en ville, avait coutume de fermer
la porte de la maison qui tait toujours close  la brune; Marius avait
donn sa clef  l'inspecteur de police; il tait donc important qu'il se
htt.

Le soir tait venu; la nuit tait  peu prs ferme; il n'y avait plus,
sur l'horizon et dans l'immensit, qu'un point clair par le soleil,
c'tait la lune.

Elle se levait rouge derrire le dme bas de la Salptrire.

Marius regagna  grands pas le n 50-52. La porte tait encore ouverte
quand il arriva. Il monta l'escalier sur la pointe du pied et se glissa
le long du mur du corridor jusqu' sa chambre. Ce corridor, on s'en
souvient, tait bord des deux cts de galetas en ce moment tous 
louer et vides. Mame Burgon en laissait habituellement les portes
ouvertes. En passant devant une de ces portes, Marius crut apercevoir
dans la cellule inhabite quatre ttes d'hommes immobiles que
blanchissait vaguement un reste de jour tombant par une lucarne. Marius
ne chercha pas  voir, ne voulant pas tre vu. Il parvint  rentrer dans
sa chambre sans tre aperu et sans bruit. Il tait temps. Un moment
aprs, il entendit mame Burgon qui s'en allait et la porte de la maison
qui se fermait.




Chapitre XVI

O l'on retrouvera la chanson sur un air anglais  la mode en 1832


Marius s'assit sur son lit. Il pouvait tre cinq heures et demie. Une
demi-heure seulement le sparait de ce qui allait arriver. Il entendait
battre ses artres comme on entend le battement d'une montre dans
l'obscurit. Il songeait  cette double marche qui se faisait en ce
moment dans les tnbres, le crime s'avanant d'un ct, la justice
venant de l'autre. Il n'avait pas peur, mais il ne pouvait penser sans
un certain tressaillement aux choses qui allaient se passer. Comme 
tous ceux que vient assaillir soudainement une aventure surprenante,
cette journe entire lui faisait l'effet d'un rve, et, pour ne point
se croire en proie  un cauchemar, il avait besoin de sentir dans ses
goussets le froid des deux pistolets d'acier.

Il ne neigeait plus; la lune, de plus en plus claire, se dgageait des
brumes, et sa lueur mle au reflet blanc de la neige tombe donnait 
la chambre un aspect crpusculaire.

Il y avait de la lumire dans le taudis Jondrette. Marius voyait le trou
de la cloison briller d'une clart rouge qui lui paraissait sanglante.

Il tait rel que cette clart ne pouvait gure tre produite par une
chandelle. Du reste, aucun mouvement chez les Jondrette, personne n'y
bougeait, personne n'y parlait, pas un souffle, le silence y tait
glacial et profond, et sans cette lumire on se ft cru  ct d'un
spulcre.

Marius ta doucement ses bottes et les poussa sous son lit.

Quelques minutes s'coulrent. Marius entendit la porte d'en bas tourner
sur ses gonds, un pas lourd et rapide monta l'escalier et parcourut le
corridor, le loquet du bouge se souleva avec bruit; c'tait Jondrette
qui rentrait.

Tout de suite plusieurs voix s'levrent. Toute la famille tait dans le
galetas. Seulement elle se taisait en l'absence du matre comme les
louveteaux en l'absence du loup.

--C'est moi, dit-il.

--Bonsoir, premuche! glapirent les filles.

--Eh bien? dit la mre.

--Tout va  la papa, rpondit Jondrette, mais j'ai un froid de chien aux
pieds. Bon, c'est cela, tu t'es habille. Il faudra que tu puisses
inspirer de la confiance.

--Toute prte  sortir.

--Tu n'oublieras rien de ce que je t'ai dit? Tu feras bien tout?

--Sois tranquille.

--C'est que... dit Jondrette. Et il n'acheva pas sa phrase.

Marius l'entendit poser quelque chose de lourd sur la table,
probablement le ciseau qu'il avait achet.

--Ah , reprit Jondrette, a-t-on mang ici?

--Oui, dit la mre, j'ai eu trois grosses pommes de terre et du sel.
J'ai profit du feu pour les faire cuire.

--Bon, repartit Jondrette. Demain je vous mne dner avec moi. Il y aura
un canard et des accessoires. Vous dnerez comme des Charles-Dix. Tout
va bien!

Puis il ajouta en baissant la voix.

--La souricire est ouverte. Les chats sont l.

Il baissa encore la voix et dit:

--Mets a dans le feu.

Marius entendit un cliquetis de charbon qu'on heurtait avec une pincette
ou un outil en fer, et Jondrette continua:

--As-tu suif les gonds de la porte pour qu'ils ne fassent pas de bruit?

--Oui, rpondit la mre.

--Quelle heure est-il?

--Six heures bientt. La demie vient de sonner  Saint-Mdard.

--Diable! fit Jondrette. Il faut que les petites aillent faire le guet.
Venez, vous autres, coutez ici.

Il y eut un chuchotement.

La voix de Jondrette s'leva encore:

--La Burgon est-elle partie?

--Oui, dit la mre.

--Es-tu sre qu'il n'y a personne chez le voisin?

--Il n'est pas rentr de la journe, et tu sais bien que c'est l'heure
de son dner.

--Tu es sre?

--Sre.

--C'est gal, reprit Jondrette, il n'y a pas de mal  aller voir chez
lui s'il y est. Ma fille, prends la chandelle et vas-y.

Marius se laissa tomber sur ses mains et ses genoux et rampa
silencieusement sous son lit.

 peine y tait-il blotti qu'il aperut une lumire  travers les fentes
de sa porte.

--P'pa, cria une voix, il est sorti.

Il reconnut la voix de la fille ane.

--Es-tu entre? demanda le pre.

--Non, rpondit la fille, mais puisque sa clef est  sa porte, il est
sorti.

Le pre cria:

--Entre tout de mme.

La porte s'ouvrit, et Marius vit entrer la grande Jondrette, une
chandelle  la main. Elle tait comme le matin, seulement plus
effrayante encore  cette clart.

Elle marcha droit au lit, Marius eut un inexprimable moment d'anxit,
mais il y avait prs du lit un miroir clou au mur, c'tait l qu'elle
allait. Elle se haussa sur la pointe des pieds et s'y regarda. On
entendait un bruit de ferrailles remues dans la pice voisine.

Elle lissa ses cheveux avec la paume de sa main et fit des sourires au
miroir tout en chantonnant de sa voix casse et spulcrale:

              _Nos amours ont dur toute une semaine,_
           _Ah! que du bonheur les instants sont courts!_
            _S'adorer huit jours, c'tait bien la peine!_
            _Le temps des amours devrait durer toujours!_
          _Devrait durer toujours! devrait durer toujours!_

Cependant Marius tremblait. Il lui semblait impossible qu'elle
n'entendt pas sa respiration.

Elle se dirigea vers la fentre et regarda dehors en parlant haut avec
cet air  demi fou qu'elle avait.

--Comme Paris est laid quand il a mis une chemise blanche! dit-elle.

Elle revint au miroir et se fit de nouveau des mines, se contemplant
successivement de face et de trois quarts.

--Eh bien! cria le pre, qu'est-ce que tu fais donc?

--Je regarde sous le lit et sous les meubles, rpondit-elle en
continuant d'arranger ses cheveux, il n'y a personne.

--Cruche! hurla le pre. Ici tout de suite! et ne perdons pas le temps.

--J'y vas! j'y vas! dit-elle. On n'a le temps de rien dans leur baraque!

Elle fredonna:

          _Vous me quittez pour aller  la gloire,_
          _Mon triste coeur suivra partout vos pas._

Elle jeta un dernier coup d'oeil au miroir et sortit en refermant la
porte sur elle.

Un moment aprs, Marius entendit le bruit des pieds nus des deux jeunes
filles dans le corridor et la voix de Jondrette qui leur criait:

--Faites bien attention! l'une du ct de la barrire, l'autre au coin
de la rue du Petit-Banquier. Ne perdez pas de vue une minute la porte de
la maison, et pour peu que vous voyiez quelque chose, tout de suite
ici! quatre  quatre! Vous avez une clef pour rentrer.

La fille ane grommela:

--Faire faction nu-pieds dans la neige!

--Demain vous aurez des bottines de soie couleur scarabe! dit le pre.

Elles descendirent l'escalier, et, quelques secondes aprs, le choc de
la porte d'en bas qui se refermait annona qu'elles taient dehors.

Il n'y avait plus dans la maison que Marius et les Jondrette; et
probablement aussi les tres mystrieux entrevus par Marius dans le
crpuscule derrire la porte du galetas inhabit.




Chapitre XVII

Emploi de la pice de cinq francs de Marius


Marius jugea que le moment tait venu de reprendre sa place  son
observatoire. En un clin d'oeil, et avec la souplesse de son ge, il fut
prs du trou de la cloison.

Il regarda.

L'intrieur du logis Jondrette offrait un aspect singulier, et Marius
s'expliqua la clart trange qu'il y avait remarque. Une chandelle y
brlait dans un chandelier vert-de-gris, mais ce n'tait pas elle qui
clairait rellement la chambre. Le taudis tout entier tait comme
illumin par la rverbration d'un assez grand rchaud de tle plac
dans la chemine et rempli de charbon allum; le rchaud que la
Jondrette avait prpar le matin. Le charbon tait ardent et le rchaud
tait rouge, une flamme bleue y dansait et aidait  distinguer la forme
du ciseau achet par Jondrette rue Pierre-Lombard, qui rougissait
enfonc dans la braise. On voyait dans un coin prs de la porte, et
comme disposs pour un usage prvu, deux tas qui paraissaient tre l'un
un tas de ferrailles, l'autre un tas de cordes. Tout cela, pour
quelqu'un qui n'et rien su de ce qui s'apprtait, et fait flotter
l'esprit entre une ide trs sinistre et une ide trs simple. Le bouge
ainsi clair ressemblait plutt  une forge qu' une bouche de l'enfer,
mais Jondrette,  cette lueur, avait plutt l'air d'un dmon que d'un
forgeron.

La chaleur du brasier tait telle que la chandelle sur la table fondait
du ct du rchaud et se consumait en biseau. Une vieille lanterne
sourde en cuivre, digne de Diogne devenu Cartouche, tait pose sur la
chemine.

Le rchaud, plac dans le foyer mme,  ct des tisons  peu prs
teints, envoyait sa vapeur dans le tuyau de la chemine et ne rpandait
pas d'odeur.

La lune, entrant par les quatre carreaux de la fentre, jetait sa
blancheur dans le galetas pourpre et flamboyant, et pour le potique
esprit de Marius, songeur mme au moment de l'action, c'tait comme une
pense du ciel mle aux rves difformes de la terre.

Un souffle d'air, pntrant par le carreau cass, contribuait  dissiper
l'odeur du charbon et  dissimuler le rchaud.

Le repaire Jondrette tait, si l'on se rappelle ce que nous avons dit de
la masure Gorbeau, admirablement choisi pour servir de thtre  un fait
violent et sombre et d'enveloppe  un crime. C'tait la chambre la plus
recule de la maison la plus isole du boulevard le plus dsert de
Paris. Si le guet-apens n'existait pas, on l'y et invent.

Toute l'paisseur d'une maison et une foule de chambres inhabites
sparaient ce bouge du boulevard, et la seule fentre qu'il et donnait
sur de vastes terrains vagues enclos de murailles et de palissades.

Jondrette avait allum sa pipe, s'tait assis sur la chaise dpaille,
et fumait. Sa femme lui parlait bas.

Si Marius et t Courfeyrac, c'est--dire un de ces hommes qui rient
dans toutes les occasions de la vie, il et clat de rire quand son
regard tomba sur la Jondrette. Elle avait un chapeau noir avec des
plumes assez semblable aux chapeaux des hrauts d'armes du sacre de
Charles X, un immense chle tartan sur son jupon de tricot, et les
souliers d'homme que sa fille avait ddaigns le matin. C'tait cette
toilette qui avait arrach  Jondrette l'exclamation: _Bon! tu t'es
habille! tu as bien fait. Il faut que tu puisses inspirer la
confiance_!

Quant  Jondrette, il n'avait pas quitt le surtout neuf et trop large
pour lui que M. Leblanc lui avait donn, et son costume continuait
d'offrir ce contraste de la redingote et du pantalon qui constituait aux
yeux de Courfeyrac l'idal du pote.

Tout  coup Jondrette haussa la voix:

-- propos! j'y songe. Par le temps qu'il fait, il va venir en fiacre.
Allume la lanterne, prend-l, et descends. Tu te tiendras derrire la
porte en bas. Au moment o tu entendras la voiture s'arrter, tu
ouvriras tout de suite, il montera, tu l'claireras dans l'escalier et
dans le corridor, et pendant qu'il entrera ici, tu redescendras bien
vite, tu payeras le cocher, et tu renverras le fiacre.

--Et de l'argent? demanda la femme.

Jondrette fouilla dans son pantalon, et lui remit cinq francs.

--Qu'est-ce que c'est que a? s'cria-t-elle.

Jondrette rpondit avec dignit:

--C'est le monarque que le voisin a donn ce matin.

Et il ajouta:

--Sais-tu? il faudrait ici deux chaises.

--Pourquoi?

--Pour s'asseoir.

Marius sentit un frisson lui courir dans les reins en entendant la
Jondrette faire cette rponse paisible:

--Pardieu! je vais t'aller chercher celles du voisin.

Et d'un mouvement rapide elle ouvrit la porte du bouge et sortit dans le
corridor.

Marius n'avait pas matriellement le temps de descendre de la commode,
d'aller jusqu' son lit et de s'y cacher.

--Prends la chandelle, cria Jondrette.

--Non, dit-elle, cela m'embarrasserait, j'ai les deux chaises  porter.
Il fait clair de lune.

Marius entendit la lourde main de la mre Jondrette chercher en
ttonnant sa clef dans l'obscurit. La porte s'ouvrit. Il resta clou 
sa place par le saisissement et la stupeur.

La Jondrette entra.

La lucarne mansarde laissait passer un rayon de lune entre deux grands
pans d'ombre. Un de ces pans d'ombre couvrait entirement le mur auquel
tait adoss Marius, de sorte qu'il y disparaissait.

La mre Jondrette leva les yeux, ne vit pas Marius, prit les deux
chaises, les seules que Marius possdt, et s'en alla, en laissant la
porte retomber bruyamment derrire elle.

Elle rentra dans le bouge:

--Voici les deux chaises.

--Et voil la lanterne, dit le mari. Descends bien vite.

Elle obit en hte, et Jondrette resta seul.

Il disposa les deux chaises des deux cts de la table, retourna le
ciseau dans le brasier, mit devant la chemine un vieux paravent, qui
masquait le rchaud, puis alla au coin o tait le tas de cordes et se
baissa comme pour y examiner quelque chose. Marius reconnut alors que ce
qu'il avait pris pour un tas informe tait une chelle de corde trs
bien faite avec des chelons de bois et deux crampons pour l'accrocher.

Cette chelle et quelques gros outils, vritables masses de fer, qui
taient mls au monceau de ferrailles entass derrire la porte,
n'taient point le matin dans le bouge Jondrette et y avaient t
videmment apports dans l'aprs-midi, pendant l'absence de Marius.

--Ce sont des outils de taillandier, pensa Marius.

Si Marius et t un peu plus lettr en ce genre, il et reconnu, dans
ce qu'il prenait pour des engins de taillandier, de certains instruments
pouvant forcer une serrure ou crocheter une porte, et d'autres pouvant
couper ou trancher, les deux familles d'outils sinistres que les voleurs
appellent _les cadets_ et _les fauchants_.

La chemine et la table avec les deux chaises taient prcisment en
face de Marius. Le rchaud tant cach, la chambre n'tait plus claire
que par la chandelle; le moindre tesson sur la table ou sur la chemine
faisait une grande ombre. Un pot  l'eau gueul masquait la moiti d'un
mur. Il y avait dans cette chambre je ne sais quel calme hideux et
menaant. On y sentait l'attente de quelque chose d'pouvantable.

Jondrette avait laiss sa pipe s'teindre, grave signe de proccupation,
et tait venu se rasseoir. La chandelle faisait saillir les angles
farouches et fins de son visage. Il avait des froncements de sourcils et
de brusques panouissements de la main droite comme s'il rpondait aux
derniers conseils d'un sombre monologue intrieur. Dans une de ces
obscures rpliques qu'il se faisait  lui-mme, il amena vivement  lui
le tiroir de la table, y prit un long couteau de cuisine qui y tait
cach et en essaya le tranchant sur son ongle. Cela fait, il remit le
couteau dans le tiroir, qu'il repoussa.

Marius de son ct saisit le pistolet qui tait dans son gousset droit,
l'en retira et l'arma.

Le pistolet en s'armant fit un petit bruit clair et sec.

Jondrette tressaillit et se souleva  demi sur sa chaise:

--Qui est l? cria-t-il.

Marius suspendit son haleine, Jondrette couta un instant, puis se mit 
rire en disant:

--Suis-je bte! C'est la cloison qui craque.

Marius garda le pistolet  sa main.




Chapitre XVIII

Les deux chaises de Marius se font vis--vis


Tout  coup la vibration lointaine et mlancolique d'une cloche branla
les vitres. Six heures sonnaient  Saint-Mdard.

Jondrette marqua chaque coup d'un hochement de tte. Le sixime sonn,
il moucha la chandelle avec ses doigts.

Puis il se mit  marcher dans la chambre, couta dans le corridor,
marcha, couta encore:--Pourvu qu'il vienne! grommela-t-il; puis il
revint  sa chaise.

Il se rasseyait  peine que la porte s'ouvrit.

La mre Jondrette l'avait ouverte et restait dans le corridor faisant
une horrible grimace aimable qu'un des trous de la lanterne sourde
clairait d'en bas.

--Entrez, monsieur, dit-elle.

--Entrez, mon bienfaiteur, rpta Jondrette se levant prcipitamment.

M. Leblanc parut.

Il avait un air de srnit qui le faisait singulirement vnrable.

Il posa sur la table quatre louis.

--Monsieur Fabantou, dit-il, voici pour votre loyer et vos premiers
besoins. Nous verrons ensuite.

--Dieu vous le rende, mon gnreux bienfaiteur! dit Jondrette; et,
s'approchant rapidement de sa femme:

--Renvoie le fiacre!

Elle s'esquiva pendant que son mari prodiguait les saluts et offrait une
chaise  M. Leblanc. Un instant aprs elle revint et lui dit bas 
l'oreille:

--C'est fait.

La neige qui n'avait cess de tomber depuis le matin tait tellement
paisse qu'on n'avait point entendu le fiacre arriver, et qu'on ne
l'entendit pas s'en aller.

Cependant M. Leblanc s'tait assis.

Jondrette avait pris possession de l'autre chaise en face de M. Leblanc.

Maintenant, pour se faire une ide de la scne qui va suivre, que le
lecteur se figure dans son esprit la nuit glace, les solitudes de la
Salptrire couvertes de neige, et blanches au clair de lune comme
d'immenses linceuls, la clart de veilleuse des rverbres rougissant 
et l ces boulevards tragiques et les longues ranges des ormes noirs,
pas un passant peut-tre  un quart de lieue  la ronde, la masure
Gorbeau  son plus haut point de silence, d'horreur et de nuit, dans
cette masure, au milieu de ces solitudes, au milieu de cette ombre, le
vaste galetas Jondrette clair d'une chandelle, et dans ce bouge deux
hommes assis  une table, M. Leblanc tranquille, Jondrette souriant et
effroyable, la Jondrette, la mre louve, dans un coin, et, derrire la
cloison, Marius invisible, debout, ne perdant pas une parole, ne perdant
pas un mouvement, l'oeil au guet, le pistolet au poing.

Marius du reste n'prouvait qu'une motion d'horreur, mais aucune
crainte. Il treignait la crosse du pistolet et se sentait
rassur.--J'arrterai ce misrable quand je voudrai, pensait-il.

Il sentait la police quelque part l en embuscade, attendant le signal
convenu et toute prte  tendre le bras.

Il esprait du reste que de cette violente rencontre de Jondrette et de
M. Leblanc quelque lumire jaillirait sur tout ce qu'il avait intrt 
connatre.




Chapitre XIX

Se proccuper des fonds obscurs


 peine assis, M. Leblanc tourna les yeux vers les grabats qui taient
vides.

--Comment va la pauvre petite blesse? demanda-t-il.

--Mal, rpondit Jondrette avec un sourire navr et reconnaissant, trs
mal, mon digne monsieur. Sa soeur ane l'a mene  la Bourbe se faire
panser. Vous allez les voir, elles vont rentrer tout  l'heure.

--Madame Fabantou me parat mieux portante? reprit M. Leblanc en jetant
les yeux sur le bizarre accoutrement de la Jondrette, qui, debout entre
lui et la porte, comme si elle gardait dj l'issue, le considrait dans
une posture de menace et presque de combat.

--Elle est mourante, dit Jondrette. Mais que voulez-vous, monsieur? elle
a tant de courage, cette femme-l! Ce n'est pas une femme, c'est un
boeuf.

La Jondrette, touche du compliment, se rcria avec une minauderie de
monstre flatt:

--Tu es toujours trop bon pour moi, monsieur Jondrette!

--Jondrette, dit M. Leblanc, je croyais que vous vous appeliez Fabantou?

--Fabantou dit Jondrette! reprit vivement le mari. Sobriquet d'artiste!

Et, jetant  sa femme un haussement d'paules que M. Leblanc ne vit pas,
il poursuivit avec une inflexion de voix emphatique et caressante:

--Ah! c'est que nous avons toujours fait bon mnage, cette pauvre chrie
et moi! Qu'est-ce qu'il nous resterait, si nous n'avions pas cela! Nous
sommes si malheureux, mon respectable monsieur! On a des bras, pas de
travail! On a du coeur, pas d'ouvrage! Je ne sais pas comment le
gouvernement arrange cela, mais, ma parole d'honneur, monsieur, je ne
suis pas jacobin, monsieur, je ne suis pas bousingot, je ne lui veux pas
de mal, mais si j'tais les ministres, ma parole la plus sacre, cela
irait autrement. Tenez, exemple, j'ai voulu faire apprendre le mtier du
cartonnage  mes filles. Vous me direz: Quoi! un mtier? Oui! un mtier!
un simple mtier! un gagne-pain! Quelle chute, mon bienfaiteur! Quelle
dgradation quand on a t ce que nous tions! Hlas! il ne nous reste
rien de notre temps de prosprit! Rien qu'une seule chose, un tableau
auquel je tiens, mais dont je me dferais pourtant, car il faut vivre!
item, il faut vivre!

Pendant que Jondrette parlait, avec une sorte de dsordre apparent qui
n'tait rien  l'expression rflchie et sagace de sa physionomie,
Marius leva les yeux et aperut au fond de la chambre quelqu'un qu'il
n'avait pas encore vu. Un homme venait d'entrer, si doucement qu'on
n'avait pas entendu tourner les gonds de la porte. Cet homme avait un
gilet de tricot violet, vieux, us, tach, coup et faisant des bouches
ouvertes  tous ses plis, un large pantalon de velours de coton, des
chaussons  sabots aux pieds, pas de chemise, le cou nu, les bras nus et
tatous, et le visage barbouill de noir. Il s'tait assis en silence et
les bras croiss sur le lit le plus voisin, et, comme il se tenait
derrire la Jondrette, on ne le distinguait que confusment.

Cette espce d'instinct magntique qui avertit le regard fit que M.
Leblanc se tourna presque en mme temps que Marius. Il ne put se
dfendre d'un mouvement de surprise qui n'chappa point  Jondrette.

--Ah! je vois! s'cria Jondrette en se boutonnant d'un air de
complaisance, vous regardez votre redingote? Elle me va! ma foi, elle me
va!

--Qu'est-ce que c'est que cet homme? dit M. Leblanc.

--a! fit Jondrette, c'est un voisin. Ne faites pas attention.

Le voisin tait d'un aspect singulier. Cependant les fabriques de
produits chimiques abondent dans le faubourg Saint-Marceau. Beaucoup
d'ouvriers d'usines peuvent avoir le visage noir. Toute la personne de
M. Leblanc respirait d'ailleurs une confiance candide et intrpide. Il
reprit:

--Pardon, que me disiez-vous donc, monsieur Fabantou?

--Je vous disais, monsieur et cher protecteur, repartit Jondrette, en
s'accoudant sur la table et en contemplant M. Leblanc avec des yeux
fixes et tendres assez semblables aux yeux d'un serpent boa, je vous
disais que j'avais un tableau  vendre.

Un lger bruit se fit  la porte. Un second homme venait d'entrer et de
s'asseoir sur le lit, derrire la Jondrette. Il avait, comme le premier,
les bras nus et un masque d'encre ou de suie.

Quoique cet homme se ft,  la lettre, gliss dans la chambre, il ne put
faire que M. Leblanc ne l'apert.

--Ne prenez pas garde, dit Jondrette. Ce sont des gens de la maison. Je
disais donc qu'il me restait un tableau, un tableau prcieux....--Tenez,
monsieur, voyez.

Il se leva, alla  la muraille au bas de laquelle tait pos le panneau
dont nous avons parl, et le retourna, tout en le laissant appuy au
mur. C'tait quelque chose en effet qui ressemblait  un tableau et que
la chandelle clairait  peu prs. Marius n'en pouvait rien distinguer,
Jondrette tant plac entre le tableau et lui; seulement il entrevoyait
un barbouillage grossier, et une espce de personnage principal enlumin
avec la crudit criarde des toiles foraines et des peintures de
paravent.

--Qu'est-ce que c'est que cela? demanda M. Leblanc.

Jondrette s'exclama:

--Une peinture de matre, un tableau d'un grand prix, mon bienfaiteur!
J'y tiens comme  mes deux filles, il me rappelle des souvenirs! mais,
je vous l'ai dit et je ne m'en ddis pas, je suis si malheureux que je
m'en dferais.

Soit hasard, soit qu'il et quelque commencement d'inquitude, tout en
examinant le tableau, le regard de M. Leblanc revint vers le fond de la
chambre. Il y avait maintenant quatre hommes, trois assis sur le lit, un
debout prs du chambranle de la porte, tous quatre bras nus, immobiles,
le visage barbouill de noir. Un de ceux qui taient sur le lit
s'appuyait au mur, les yeux ferms, et l'on et dit qu'il dormait.
Celui-l tait vieux; ses cheveux blancs sur son visage noir taient
horribles. Les deux autres semblaient jeunes. L'un tait barbu, l'autre
chevelu. Aucun n'avait de souliers; ceux qui n'avaient pas de chaussons
taient pieds nus.

Jondrette remarqua que l'oeil de M. Leblanc s'attachait  ces hommes.

--C'est des amis. a voisine, dit-il. C'est barbouill parce que a
travaille dans le charbon. Ce sont des fumistes. Ne vous en occupez pas,
mon bienfaiteur, mais achetez-moi mon tableau. Ayez piti de ma misre.
Je ne vous le vendrai pas cher. Combien l'estimez-vous?

--Mais, dit M. Leblanc en regardant Jondrette entre les deux yeux et
comme un homme qui se met sur ses gardes, c'est quelque enseigne de
cabaret. Cela vaut bien trois francs.

Jondrette rpondit avec douceur:

--Avez-vous votre portefeuille l? je me contenterais de mille cus.

M. Leblanc se leva debout, s'adossa  la muraille et promena rapidement
son regard dans la chambre. Il avait Jondrette  sa gauche du ct de la
fentre et la Jondrette et les quatre hommes  sa droite du ct de la
porte. Les quatre hommes ne bougeaient pas et n'avaient pas mme l'air
de le voir; Jondrette s'tait remis  parler d'un accent plaintif, avec
la prunelle si vague et l'intonation si lamentable que M. Leblanc
pouvait croire que c'tait tout simplement un homme devenu fou de misre
qu'il avait devant les yeux.

--Si vous ne m'achetez pas mon tableau, cher bienfaiteur, disait
Jondrette, je suis sans ressource, je n'ai plus qu' me jeter  mme la
rivire. Quand je pense que j'ai voulu faire apprendre  mes deux
filles le cartonnage demi-fin, le cartonnage des botes d'trennes. Eh
bien! il faut une table avec une planche au fond pour que les verres ne
tombent pas par terre, il faut un fourneau fait exprs, un pot  trois
compartiments pour les diffrents degrs de force que doit avoir la
colle selon qu'on l'emploie pour le bois, pour le papier ou pour les
toffes, un tranchet pour couper le carton, un moule pour l'ajuster, un
marteau pour clouer les aciers, des pinceaux, le diable, est-ce que je
sais, moi? et tout cela pour gagner quatre sous par jour! et on
travaille quatorze heures! et chaque bote passe treize fois dans les
mains de l'ouvrire! et mouiller le papier! et ne rien tacher! et tenir
la colle chaude! le diable, je vous dis! quatre sous par jour! comment
voulez-vous qu'on vive?

Tout en parlant, Jondrette ne regardait pas M. Leblanc qui l'observait.
L'oeil de M. Leblanc tait fix sur Jondrette et l'oeil de Jondrette sur
la porte. L'attention haletante de Marius allait de l'un  l'autre. M.
Leblanc paraissait se demander: Est-ce un idiot? Jondrette rpta deux
ou trois fois avec toutes sortes d'inflexions varies dans le genre
tranant et suppliant: Je n'ai plus qu' me jeter  la rivire! j'ai
descendu l'autre jour trois marches pour cela du ct du pont
d'Austerlitz!

Tout  coup sa prunelle teinte s'illumina d'un flamboiement hideux, ce
petit homme se dressa et devint effrayant, il fit un pas vers M. Leblanc
et lui cria d'une voix tonnante:

--Il ne s'agit pas de tout cela! me reconnaissez-vous?




Chapitre XX

Le guet-apens


La porte du galetas venait de s'ouvrir brusquement, et laissait voir
trois hommes en blouse de toile bleue, masqus de masques de papier
noir. Le premier tait maigre et avait une longue trique ferre, le
second, qui tait une espce de colosse, portait, par le milieu du
manche et la cogne en bas, un merlin  assommer les boeufs. Le
troisime, homme aux paules trapues, moins maigre que le premier, moins
massif que le second, tenait  plein poing une norme clef vole 
quelque porte de prison.

Il parat que c'tait l'arrive de ces hommes que Jondrette attendait.
Un dialogue rapide s'engagea entre lui et l'homme  la trique, le
maigre.

--Tout est-il prt? dit Jondrette.

--Oui, rpondit l'homme maigre.

--O donc est Montparnasse?

--Le jeune premier s'est arrt pour causer avec ta fille.

--Laquelle?

--L'ane.

--Il y a un fiacre en bas?

--Oui.

--La maringotte est attele?

--Attele.

--De deux bons chevaux?

--Excellents.

--Elle attend o j'ai dit qu'elle attendt?

--Oui.

--Bien, dit Jondrette.

M. Leblanc tait trs ple. Il considrait tout dans le bouge autour de
lui comme un homme qui comprend o il est tomb, et sa tte, tour  tour
dirige vers toutes les ttes qui l'entouraient, se mouvait sur son cou
avec une lenteur attentive et tonne, mais il n'y avait dans son air
rien qui ressemblt  la peur. Il s'tait fait de la table un
retranchement improvis; et cet homme qui, le moment d'auparavant,
n'avait l'air que d'un bon vieux homme, tait devenu subitement une
sorte d'athlte, et posait son poing robuste sur le dossier de sa chaise
avec un geste redoutable et surprenant.

Ce vieillard, si ferme et si brave devant un tel danger, semblait tre
de ces natures qui sont courageuses comme elles sont bonnes, aisment et
simplement. Le pre d'une femme qu'on aime n'est jamais un tranger pour
nous. Marius se sentit fier de cet inconnu.

Trois des hommes aux bras nus dont Jondrette avait dit: _ce sont des
fumistes_, avaient pris dans le tas de ferrailles, l'un une grande
cisaille, l'autre une pince  faire des peses, le troisime un marteau,
et s'taient mis en travers de la porte sans prononcer une parole. Le
vieux tait rest sur le lit, et avait seulement ouvert les yeux. La
Jondrette s'tait assise  ct de lui. Marius pensa qu'avant quelques
secondes le moment d'intervenir serait arriv, et il leva sa main
droite vers le plafond, dans la direction du corridor, prt  lcher son
coup de pistolet.

Jondrette, son colloque avec l'homme  la trique termin, se tourna de
nouveau vers M. Leblanc et rpta sa question en l'accompagnant de ce
rire bas, contenu et terrible qu'il avait:

--Vous ne me reconnaissez donc pas?

M. Leblanc le regarda en face et rpondit:

--Non.

Alors Jondrette vint jusqu' la table. Il se pencha par-dessus la
chandelle, croisant les bras, approchant sa mchoire anguleuse et froce
du visage calme de M. Leblanc, et avanant le plus qu'il pouvait sans
que M. Leblanc recult, et, dans cette posture de bte fauve qui va
mordre, il cria:

--Je ne m'appelle pas Fabantou, je ne m'appelle pas Jondrette, je me
nomme Thnardier! je suis l'aubergiste de Montfermeil! entendez-vous
bien? Thnardier! Maintenant me reconnaissez-vous?

Une imperceptible rougeur passa sur le front de M. Leblanc, et il
rpondit sans que sa voix tremblt, ni s'levt, avec sa placidit
ordinaire:

--Pas davantage.

Marius n'entendit pas cette rponse. Qui l'et vu en ce moment dans
cette obscurit l'et vu hagard, stupide et foudroy. Au moment o
Jondrette avait dit: _Je me nomme Thnardier_, Marius avait trembl de
tous ses membres et s'tait appuy au mur comme s'il et senti le froid
d'une lame d'pe  travers son coeur. Puis son bras droit, prt 
lcher le coup de signal, s'tait abaiss lentement, et au moment o
Jondrette avait rpt _Entendez-vous bien, Thnardier_? les doigts
dfaillants de Marius avaient laiss tomber le pistolet. Jondrette, en
dvoilant qui il tait, n'avait pas mu M. Leblanc, mais il avait
boulevers Marius. Ce nom de Thnardier, que M. Leblanc ne semblait pas
connatre, Marius le connaissait. Qu'on se rappelle ce que ce nom tait
pour lui! Ce nom, il l'avait port sur son coeur, crit dans le
testament de son pre! il le portait au fond de sa pense, au fond de
sa mmoire, dans cette recommandation sacre: Un nomm Thnardier m'a
sauv la vie. Si mon fils le rencontre, il lui fera tout le bien qu'il
pourra. Ce nom, on s'en souvient, tait une des pits de son me; il
le mlait au nom de son pre dans son culte. Quoi! c'tait l ce
Thnardier, c'tait l cet aubergiste de Montfermeil qu'il avait
vainement et si longtemps cherch! Il le trouvait enfin, et comment! ce
sauveur de son pre tait un bandit! cet homme, auquel lui Marius
brlait de se dvouer, tait un monstre! ce librateur du colonel
Pontmercy tait en train de commettre un attentat dont Marius ne voyait
pas encore bien distinctement la forme, mais qui ressemblait  un
assassinat! et sur qui, grand Dieu! Quelle fatalit! quelle amre
moquerie du sort! Son pre lui ordonnait du fond de son cercueil de
faire tout le bien possible  Thnardier, depuis quatre ans Marius
n'avait pas d'autre ide que d'acquitter cette dette de son pre, et, au
moment o il allait faire saisir par la justice un brigand au milieu
d'un crime, la destine lui criait: c'est Thnardier! La vie de son
pre, sauve dans une grle de mitraille sur le champ hroque de
Waterloo, il allait enfin la payer  cet homme, et la payer de
l'chafaud! Il s'tait promis, si jamais il retrouvait ce Thnardier, de
ne l'aborder qu'en se jetant  ses pieds, et il le retrouvait en effet,
mais pour le livrer au bourreau! Son pre lui disait: Secours
Thnardier! et il rpondait  cette voix adore et sainte en crasant
Thnardier! Donner pour spectacle  son pre dans son tombeau l'homme
qui l'avait arrach  la mort au pril de sa vie, excut place
Saint-Jacques par le fait de son fils, de ce Marius  qui il avait lgu
cet homme! et quelle drision que d'avoir si longtemps port sur sa
poitrine les dernires volonts de son pre crites de sa main pour
faire affreusement tout le contraire! Mais, d'un autre ct, assister 
ce guet-apens et ne pas l'empcher! quoi! condamner la victime et
pargner l'assassin! est-ce qu'on pouvait tre tenu  quelque
reconnaissance envers un pareil misrable? Toutes les ides que Marius
avait depuis quatre ans taient comme traverses de part en part par ce
coup inattendu. Il frmissait. Tout dpendait de lui. Il tenait dans sa
main  leur insu ces tres qui s'agitaient l sous ses yeux. S'il tirait
le coup de pistolet, M. Leblanc tait sauv et Thnardier tait perdu;
s'il ne le tirait pas, M. Leblanc tait sacrifi et, qui sait?
Thnardier chappait. Prcipiter l'un, ou laisser tomber l'autre!
remords des deux cts. Que faire? que choisir? manquer aux souvenirs
les plus imprieux,  tant d'engagements profonds pris avec lui-mme, au
devoir le plus saint, au texte le plus vnr! manquer au testament de
son pre, ou laisser s'accomplir un crime! Il lui semblait d'un ct
entendre son Ursule le supplier pour son pre, et de l'autre le
colonel lui recommander Thnardier. Il se sentait fou. Ses genoux se
drobaient sous lui. Et il n'avait pas mme le temps de dlibrer, tant
la scne qu'il avait sous les yeux se prcipitait avec furie. C'tait
comme un tourbillon dont il s'tait cru matre et qui l'emportait. Il
fut au moment de s'vanouir.

Cependant Thnardier, nous ne le nommerons plus autrement dsormais, se
promenait de long en large devant la table dans une sorte d'garement et
de triomphe frntique.

Il prit  plein poing la chandelle et la posa sur la chemine avec un
frappement si violent que la mche faillit s'teindre et que le suif
claboussa le mur.

Puis il se tourna vers M. Leblanc, effroyable, et cracha ceci:

--Flamb! fum! fricass!  la crapaudine!

Et il se remit  marcher, en pleine explosion.

--Ah! criait-il, je vous retrouve enfin, monsieur le philanthrope!
monsieur le millionnaire rp! monsieur le donneur de poupes! vieux
Jocrisse! Ah! vous ne me reconnaissez pas! Non, ce n'est pas vous qui
tes venu  Montfermeil,  mon auberge, il y a huit ans, la nuit de Nol
1823! ce n'est pas vous qui avez emmen de chez moi l'enfant de la
Fantine, l'Alouette! ce n'est pas vous qui aviez un carrick jaune! non!
et un paquet plein de nippes  la main comme ce matin chez moi! Dis
donc, ma femme! c'est sa manie,  ce qu'il parat, de porter dans les
maisons des paquets pleins de bas de laine! vieux charitable, va! Est-ce
que vous tes bonnetier, monsieur le millionnaire? vous donnez aux
pauvres votre fonds de boutique, saint homme! quel funambule! Ah! vous
ne me reconnaissez pas? Eh bien, je vous reconnais, moi, je vous ai
reconnu tout de suite ds que vous avez fourr votre mufle ici. Ah! on
va voir enfin que ce n'est pas tout roses d'aller comme cela dans les
maisons des gens, sous prtexte que ce sont des auberges, avec des
habits minables, avec l'air d'un pauvre, qu'on lui aurait donn un sou,
tromper les personnes, faire le gnreux, leur prendre leur gagne-pain,
et menacer dans les bois, et qu'on n'en est pas quitte pour rapporter
aprs, quand les gens sont ruins, une redingote trop large et deux
mchantes couvertures d'hpital, vieux gueux, voleur d'enfants!

Il s'arrta, et parut un moment se parler  lui-mme. On et dit que sa
fureur tombait comme le Rhne dans quelque trou; puis, comme s'il
achevait tout haut des choses qu'il venait de se dire tout bas, il
frappa un coup de poing sur la table et cria:

--Avec son air bonasse!

Et apostrophant M. Leblanc:

--Parbleu! vous vous tes moqu de moi autrefois. Vous tes cause de
tous mes malheurs! Vous avez eu pour quinze cents francs une fille que
j'avais, et qui tait certainement  des riches, et qui m'avait dj
rapport beaucoup d'argent, et dont je devais tirer de quoi vivre toute
ma vie! une fille qui m'aurait ddommag de tout ce que j'ai perdu dans
cette abominable gargote o l'on faisait des sabbats sterlings et o
j'ai mang comme un imbcile tout mon saint-frusquin! Oh! je voudrais
que tout le vin qu'on a bu chez moi ft du poison  ceux qui l'ont bu!
Enfin n'importe! Dites donc! vous avez d me trouver farce quand vous
vous tes en all avec l'Alouette! Vous aviez votre gourdin dans la
fort! Vous tiez le plus fort. Revanche. C'est moi qui ai l'atout
aujourd'hui! Vous tes fichu, mon bonhomme! Oh mais, je ris. Vrai, je
ris! Est-il tomb dans le panneau! Je lui ai dit que j'tais acteur, que
je m'appelais Fabantou, que j'avais jou la comdie avec mamselle Mars,
avec mamselle Muche, que mon propritaire voulait tre pay demain 4
fvrier, et il n'a mme pas vu que c'est le 8 janvier et non le 4
fvrier qui est un terme! Absurde crtin! Et ces quatre mchants
philippes qu'il m'apporte! Canaille! Il n'a mme pas eu le coeur d'aller
jusqu' cent francs! Et comme il donnait dans mes platitudes! a
m'amusait. Je me disais: Ganache! Va, je te tiens. Je te lche les
pattes ce matin! Je te rongerai le coeur ce soir!

Thnardier cessa. Il tait essouffl. Sa petite poitrine troite
haletait comme un soufflet de forge. Son oeil tait plein de cet ignoble
bonheur d'une crature faible, cruelle et lche, qui peut enfin
terrasser ce qu'elle a redout et insulter ce qu'elle a flatt, joie
d'un nain qui mettrait le talon sur la tte de Goliath, joie d'un chacal
qui commence  dchirer un taureau malade, assez mort pour ne plus se
dfendre, assez vivant pour souffrir encore.

M. Leblanc ne l'interrompit pas, mais lui dit lorsqu'il s'interrompit:

--Je ne sais ce que vous voulez dire. Vous vous mprenez. Je suis un
homme trs pauvre et rien moins qu'un millionnaire. Je ne vous connais
pas. Vous me prenez pour un autre.

--Ah! rla Thnardier, la bonne balanoire! Vous tenez  cette
plaisanterie! Vous pataugez, mon vieux! Ah! vous ne vous souvenez pas?
Vous ne voyez pas qui je suis!

--Pardon, monsieur, rpondit M. Leblanc avec un accent de politesse qui
avait en un pareil moment quelque chose d'trange et de puissant, je
vois que vous tes un bandit.

Qui ne l'a remarqu, les tres odieux ont leur susceptibilit, les
monstres sont chatouilleux.  ce mot de bandit, la femme Thnardier se
jeta  bas du lit, Thnardier saisit sa chaise comme s'il allait la
briser dans ses mains.--Ne bouge pas, toi! cria-t-il  sa femme; et, se
tournant vers M. Leblanc:

--Bandit! oui, je sais que vous nous appelez comme cela, messieurs les
gens riches! Tiens! c'est vrai, j'ai fait faillite, je me cache, je n'ai
pas de pain, je n'ai pas le sou, je suis un bandit! Voil trois jours
que je n'ai pas mang, je suis un bandit! Ah! vous vous chauffez les
pieds, vous autres, vous avez des escarpins de Sakoski, vous avez des
redingotes ouates, comme des archevques, vous logez au premier dans
des maisons  portier, vous mangez des truffes, vous mangez des bottes
d'asperges  quarante francs au mois de janvier, des petits pois, vous
vous gavez, et, quand vous voulez savoir s'il fait froid, vous regardez
dans le journal ce que marque le thermomtre de l'ingnieur Chevalier.
Nous! c'est nous qui sommes les thermomtres! nous n'avons pas besoin
d'aller voir sur le quai au coin de la tour de l'Horloge combien il y a
de degrs de froid, nous sentons le sang se figer dans nos veines et la
glace nous arriver au coeur, et nous disons: Il n'y a pas de Dieu! Et
vous venez dans nos cavernes, oui, dans nos cavernes, nous appeler
bandits! Mais nous vous mangerons! mais nous vous dvorerons, pauvres
petits! Monsieur le millionnaire! sachez ceci: J'ai t un homme tabli,
j'ai t patent, j'ai t lecteur, je suis un bourgeois, moi! et vous
n'en tes peut-tre pas un, vous!

Ici Thnardier fit un pas vers les hommes qui taient prs de la porte,
et ajouta avec un frmissement:

--Quand je pense qu'il ose venir me parler comme  un savetier!

Puis s'adressant  M. Leblanc avec une recrudescence de frnsie:

--Et sachez encore ceci, monsieur le philanthrope! je ne suis pas un
homme louche, moi! je ne suis pas un homme dont on ne sait point le nom
et qui vient enlever des enfants dans les maisons! Je suis un ancien
soldat franais, je devrais tre dcor! J'tais  Waterloo, moi! et
j'ai sauv dans la bataille un gnral appel le comte de je ne sais
quoi! Il m'a dit son nom; mais sa chienne de voix tait si faible que je
ne l'ai pas entendu. Je n'ai entendu que _Merci_. J'aurais mieux aim
son nom que son remercment. Cela m'aurait aid  le retrouver. Ce
tableau que vous voyez, et qui a t peint par David  Bruqueselles,
savez-vous qui il reprsente? il reprsente moi. David a voulu
immortaliser ce fait d'armes. J'ai ce gnral sur mon dos, et je
l'emporte  travers la mitraille. Voil l'histoire. Il n'a mme jamais
rien fait pour moi, ce gnral-l; il ne valait pas mieux que les
autres! Je ne lui en ai pas moins sauv la vie au danger de la mienne,
et j'en ai les certificats plein mes poches! Je suis un soldat de
Waterloo, mille noms de noms! Et maintenant que j'ai eu la bont de vous
dire tout a, finissons, il me faut de l'argent, il me faut beaucoup
d'argent, il me faut normment d'argent, ou je vous extermine, tonnerre
du bon Dieu!

Marius avait repris quelque empire sur ses angoisses, et coutait. La
dernire possibilit de doute venait de s'vanouir. C'tait bien le
Thnardier du testament. Marius frissonna  ce reproche d'ingratitude
adress  son pre et qu'il tait sur le point de justifier si
fatalement. Ses perplexits en redoublrent. Du reste il y avait dans
toutes ces paroles de Thnardier, dans l'accent, dans le geste, dans le
regard qui faisait jaillir des flammes de chaque mot, il y avait dans
cette explosion d'une mauvaise nature montrant tout, dans ce mlange de
fanfaronnade et d'abjection, d'orgueil et de petitesse, de rage et de
sottise, dans ce chaos de griefs rels et de sentiments faux, dans cette
impudeur d'un mchant homme savourant la volupt de la violence, dans
cette nudit effronte d'une me laide, dans cette conflagration de
toutes les souffrances combines avec toutes les haines, quelque chose
qui tait hideux comme le mal et poignant comme le vrai.

Le tableau de matre, la peinture de David dont il avait propos l'achat
 M. Leblanc, n'tait, le lecteur l'a devin, autre chose que l'enseigne
de sa gargote, peinte, on s'en souvient, par lui-mme, seul dbris qu'il
et conserv de son naufrage de Montfermeil.

Comme il avait cess d'intercepter le rayon visuel de Marius, Marius
maintenant pouvait considrer cette chose, et dans ce badigeonnage il
reconnaissait rellement une bataille, un fond de fume, et un homme qui
en portait un autre. C'tait le groupe de Thnardier et de Pontmercy, le
sergent sauveur, le colonel sauv. Marius tait comme ivre, ce tableau
faisait en quelque sorte son pre vivant, ce n'tait plus l'enseigne du
cabaret de Montfermeil, c'tait une rsurrection, une tombe s'y
entr'ouvrait, un fantme s'y dressait. Marius entendait son coeur tinter
 ses tempes, il avait le canon de Waterloo dans les oreilles, son pre
sanglant vaguement peint sur ce panneau sinistre l'effarait, et il lui
semblait que cette silhouette informe le regardait fixement.

Quand Thnardier eut repris haleine, il attacha sur M. Leblanc ses
prunelles sanglantes, et lui dit d'une voix basse et brve:

--Qu'as-tu  dire avant qu'on te mette en brindesingues?

M. Leblanc se taisait. Au milieu de ce silence une voix raille lana
du corridor ce sarcasme lugubre:

--S'il faut fendre du bois, je suis l, moi!

C'tait l'homme au merlin qui s'gayait.

En mme temps une norme face hrisse et terreuse parut  la porte avec
un affreux rire qui montrait non des dents, mais des crocs.

C'tait la face de l'homme au merlin.

--Pourquoi as-tu t ton masque? lui cria Thnardier avec fureur.

--Pour rire, rpliqua l'homme.

Depuis quelques instants, M. Leblanc semblait suivre et guetter tous les
mouvements de Thnardier, qui, aveugl et bloui par sa propre rage,
allait et venait dans le repaire avec la confiance de sentir la porte
garde, de tenir, arm, un homme dsarm, et d'tre neuf contre un, en
supposant que la Thnardier ne comptt que pour un homme. Dans son
apostrophe  l'homme au merlin, il tournait le dos  M. Leblanc.

M. Leblanc saisit ce moment, repoussa du pied la chaise, du poing la
table, et d'un bond, avec une agilit prodigieuse, avant que Thnardier
et eu le temps de se retourner, il tait  la fentre. L'ouvrir,
escalader l'appui, l'enjamber, ce fut une seconde. Il tait  moiti
dehors quand six poings robustes le saisirent et le ramenrent
nergiquement dans le bouge. C'taient les trois fumistes qui
s'taient lancs sur lui. En mme temps, la Thnardier l'avait empoign
aux cheveux.

Au pitinement qui se fit, les autres bandits accoururent du corridor.
Le vieux qui tait sur le lit et qui semblait pris de vin, descendit du
grabat et arriva en chancelant, un marteau de cantonnier  la main.

Un des fumistes dont la chandelle clairait le visage barbouill, et
dans lequel Marius, malgr ce barbouillage, reconnut Panchaud, dit
Printanier, dit Bigrenaille, levait au-dessus de la tte de M. Leblanc
une espce d'assommoir fait de deux pommes de plomb aux deux bouts d'une
barre de fer.

Marius ne put rsister  ce spectacle.--Mon pre, pensa-t-il,
pardonne-moi!--Et son doigt chercha la dtente du pistolet. Le coup
allait partir lorsque la voix de Thnardier cria:

--Ne lui faites pas de mal!

Cette tentative dsespre de la victime, loin d'exasprer Thnardier,
l'avait calm. Il y avait deux hommes en lui, l'homme froce et l'homme
adroit. Jusqu' cet instant, dans le dbordement du triomphe, devant la
proie abattue et ne bougeant pas, l'homme froce avait domin; quand la
victime se dbattit et parut vouloir lutter, l'homme adroit reparut et
prit le dessus.

--Ne lui faites pas de mal! rpta-t-il. Et, sans s'en douter, pour
premier succs, il arrta le pistolet prt  partir et paralysa Marius
pour lequel l'urgence disparut, et qui, devant cette phase nouvelle, ne
vit point d'inconvnient  attendre encore. Qui sait si quelque chance
ne surgirait pas qui le dlivrerait de l'affreuse alternative de laisser
prir le pre d'Ursule ou de perdre le sauveur du colonel?

Une lutte herculenne s'tait engage. D'un coup de poing en plein torse
M. Leblanc avait envoy le vieux rouler au milieu de la chambre, puis de
deux revers de main avait terrass deux autres assaillants, et il en
tenait un sous chacun de ses genoux; les misrables rlaient sous cette
pression comme sous une meule de granit; mais les quatre autres avaient
saisi le redoutable vieillard aux deux bras et  la nuque et le tenaient
accroupi sur les deux fumistes terrasss. Ainsi, matre des uns et
matris par les autres, crasant ceux d'en bas et touffant sous ceux
d'en haut, secouant vainement tous les efforts qui s'entassaient sur
lui, M. Leblanc disparaissait sous le groupe horrible des bandits comme
un sanglier sous un monceau hurlant de dogues et de limiers.

Ils parvinrent  le renverser sur le lit le plus proche de la croise et
l'y tinrent en respect. La Thnardier ne lui avait pas lch les
cheveux.

--Toi, dit Thnardier, ne t'en mle pas. Tu vas dchirer ton chle.

La Thnardier obit, comme la louve obit au loup, avec un grondement.

--Vous autres, reprit Thnardier, fouillez-le.

M. Leblanc semblait avoir renonc  la rsistance. On le fouilla. Il
n'avait rien sur lui qu'une bourse de cuir qui contenait six francs, et
son mouchoir.

Thnardier mit le mouchoir dans sa poche.

--Quoi! pas de portefeuille? demanda-t-il.

--Ni de montre, rpondit un des fumistes.

--C'est gal, murmura avec une voix de ventriloque l'homme masqu qui
tenait la grosse clef, c'est un vieux rude!

Thnardier alla au coin de la porte et y prit un paquet de cordes, qu'il
leur jeta.

--Attachez-le au pied du lit, dit-il. Et, apercevant le vieux qui tait
rest tendu  travers la chambre du coup de poing de M. Leblanc et qui
ne bougeait pas:

--Est-ce que Boulatruelle est mort? demanda-t-il.

--Non, rpondit Bigrenaille, il est ivre.

--Balayez-le dans un coin, dit Thnardier.

--Deux des fumistes poussrent l'ivrogne avec le pied prs du tas de
ferrailles.

--Babet, pourquoi en as-tu amen tant? dit Thnardier bas  l'homme  la
trique, c'tait inutile.

--Que veux-tu? rpliqua l'homme  la trique, ils ont tous voulu en tre.
La saison est mauvaise. Il ne se fait pas d'affaires.

Le grabat o M. Leblanc avait t renvers tait une faon de lit
d'hpital port sur quatre montants grossiers en bois  peine quarri.
M. Leblanc se laissa faire. Les brigands le lirent solidement, debout
et les pieds posant  terre, au montant du lit le plus loign de la
fentre et le plus proche de la chemine.

Quand le dernier noeud fut serr, Thnardier prit une chaise et vint
s'asseoir presque en face de M. Leblanc. Thnardier ne se ressemblait
plus, en quelques instants sa physionomie avait pass de la violence
effrne  la douceur tranquille et ruse. Marius avait peine 
reconnatre dans ce sourire poli d'homme de bureau la bouche presque
bestiale qui cumait le moment d'auparavant, il considrait avec stupeur
cette mtamorphose fantastique et inquitante, et il prouvait ce
qu'prouverait un homme qui verrait un tigre se changer en un avou.

--Monsieur... fit Thnardier.

Et cartant du geste les brigands qui avaient encore la main sur M.
Leblanc:

--loignez-vous un peu, et laissez-moi causer avec monsieur.

Tous se retirrent vers la porte. Il reprit:

--Monsieur, vous avez eu tort de vouloir sauter par la fentre. Vous
auriez pu vous casser une jambe. Maintenant, si vous le permettez, nous
allons causer tranquillement. Il faut d'abord que je vous communique une
remarque que j'ai faite, c'est que vous n'avez pas encore pouss le
moindre cri.

Thnardier avait raison, ce dtail tait rel, quoiqu'il et chapp 
Marius dans son trouble. M. Leblanc avait  peine prononc quelques
paroles sans hausser la voix, et, mme dans sa lutte prs de la fentre
avec les six bandits, il avait gard le plus profond et le plus
singulier silence. Thnardier poursuivit:

--Mon Dieu! vous auriez un peu cri au voleur, que je ne l'aurais pas
trouv inconvenant!  l'assassin! cela se dit dans l'occasion, et, quant
 moi, je ne l'aurais point pris en mauvaise part. Il est tout simple
qu'on fasse un peu de vacarme quand on se trouve avec des personnes qui
ne vous inspirent pas suffisamment de confiance. Vous l'auriez fait
qu'on ne vous aurait pas drang. On ne vous aurait mme pas billonn.
Et je vais vous dire pourquoi. C'est que cette chambre-ci est trs
sourde. Elle n'a que cela pour elle, mais elle a cela. C'est une cave.
On y tirerait une bombe que cela ferait pour le corps de garde le plus
prochain le bruit d'un ronflement d'ivrogne. Ici le canon ferait boum et
le tonnerre ferait pouf. C'est un logement commode. Mais enfin vous
n'avez pas cri, c'est mieux, je vous en fais mon compliment, et je vais
vous dire ce que j'en conclus. Mon cher monsieur, quand on crie,
qu'est-ce qui vient? la police. Et aprs la police? la justice. Eh bien,
vous n'avez pas cri; c'est que vous ne vous souciez pas plus que nous
de voir arriver la justice et la police. C'est que,--il y a longtemps
que je m'en doute,--vous avez un intrt quelconque  cacher quelque
chose. De notre ct nous avons le mme intrt. Donc nous pouvons nous
entendre.

Tout en parlant ainsi, il semblait que Thnardier, la prunelle attache
sur M. Leblanc, chercht  enfoncer les pointes aigus qui sortaient de
ses yeux jusque dans la conscience de son prisonnier. Du reste son
langage, empreint d'une sorte d'insolence modre et sournoise, tait
rserv et presque choisi, et dans ce misrable qui n'tait tout 
l'heure qu'un brigand on sentait maintenant l'homme qui a tudi pour
tre prtre.

Le silence qu'avait gard le prisonnier, cette prcaution qui allait
jusqu' l'oubli mme du soin de sa vie, cette rsistance oppose au
premier mouvement de la nature, qui est de jeter un cri, tout cela, il
faut le dire, depuis que la remarque en avait t faite, tait importun
 Marius, et l'tonnait pniblement.

L'observation si fonde de Thnardier obscurcissait encore pour Marius
les paisseurs mystrieuses sous lesquelles se drobait cette figure
grave et trange  laquelle Courfeyrac avait jet le sobriquet de
monsieur Leblanc. Mais, quel qu'il ft, li de cordes, entour de
bourreaux,  demi plong, pour ainsi dire, dans une fosse qui
s'enfonait sous lui d'un degr  chaque instant, devant la fureur comme
devant la douceur de Thnardier, cet homme demeurait impassible; et
Marius ne pouvait s'empcher d'admirer en un pareil moment ce visage
superbement mlancolique.

C'tait videmment une me inaccessible  l'pouvante et ne sachant pas
ce que c'est que d'tre perdue. C'tait un de ces hommes qui dominent
l'tonnement des situations dsespres. Si extrme que ft la crise, si
invitable que ft la catastrophe, il n'y avait rien l de l'agonie du
noy ouvrant sous l'eau des yeux horribles.

Thnardier se leva sans affectation, alla  la chemine, dplaa le
paravent qu'il appuya au grabat voisin, et dmasqua ainsi le rchaud
plein de braise ardente dans laquelle le prisonnier pouvait parfaitement
voir le ciseau rougi  blanc et piqu  et l de petites toiles
carlates.

Puis Thnardier vint se rasseoir prs de M. Leblanc.

--Je continue, dit-il. Nous pouvons nous entendre. Arrangeons ceci 
l'amiable. J'ai eu tort de m'emporter tout  l'heure, je ne sais o
j'avais l'esprit, j'ai t beaucoup trop loin, j'ai dit des
extravagances. Par exemple, parce que vous tes millionnaire, je vous ai
dit que j'exigeais de l'argent, beaucoup d'argent, immensment d'argent.
Cela ne serait pas raisonnable. Mon Dieu, vous avez beau tre riche,
vous avez vos charges, qui n'a pas les siennes? Je ne veux pas vous
ruiner, je ne suis pas un happe-chair aprs tout. Je ne suis pas de ces
gens qui, parce qu'ils ont l'avantage de la position, profitent de cela
pour tre ridicules. Tenez, j'y mets du mien et je fais un sacrifice de
mon ct. Il me faut simplement deux cent mille francs.

M. Leblanc ne souffla pas un mot. Thnardier poursuivit:

--Vous voyez que je ne mets pas mal d'eau dans mon vin. Je ne connais
pas l'tat de votre fortune, mais je sais que vous ne regardez pas 
l'argent, et un homme bienfaisant comme vous peut bien donner deux cent
mille francs  un pre de famille qui n'est pas heureux. Certainement
vous tes raisonnable aussi, vous ne vous tes pas figur que je me
donnerais de la peine comme aujourd'hui, et que j'organiserais la chose
de ce soir, qui est un travail bien fait, de l'aveu de tous ces
messieurs, pour aboutir  vous demander de quoi aller boire du rouge 
quinze et manger du veau chez Desnoyers. Deux cent mille francs, a vaut
a. Une fois cette bagatelle sortie de votre poche, je vous rponds que
tout est dit et que vous n'avez pas  craindre une pichenette. Vous me
direz: Mais je n'ai pas deux cent mille francs sur moi. Oh! je ne suis
pas exagr. Je n'exige pas cela. Je ne vous demande qu'une chose. Ayez
la bont d'crire ce que je vais vous dicter.

Ici Thnardier s'interrompit, puis il ajouta en appuyant sur les mots et
en jetant un sourire du ct du rchaud:

--Je vous prviens que je n'admettrais pas que vous ne sachiez pas
crire.

Un grand inquisiteur et pu envier ce sourire.

Thnardier poussa la table tout prs de M. Leblanc, et prit l'encrier,
une plume et une feuille de papier dans le tiroir qu'il laissa
entr'ouvert et o luisait la longue lame du couteau.

Il posa la feuille de papier devant M. Leblanc.

--crivez, dit-il.

Le prisonnier parla enfin.

--Comment voulez-vous que j'crive? je suis attach.

--C'est vrai, pardon! fit Thnardier, vous avez bien raison.

Et se tournant vers Bigrenaille:

--Dliez le bras droit de monsieur.

Panchaud, dit Printanier, dit Bigrenaille, excuta l'ordre de
Thnardier. Quand la main droite du prisonnier fut libre, Thnardier
trempa la plume dans l'encre et la lui prsenta.

--Remarquez bien, monsieur, que vous tes en notre pouvoir,  notre
discrtion, absolument  notre discrtion, qu'aucune puissance humaine
ne peut vous tirer d'ici, et que nous serions vraiment dsols d'tre
contraints d'en venir  des extrmits dsagrables. Je ne sais ni votre
nom, ni votre adresse; mais je vous prviens que vous resterez attach
jusqu' ce que la personne charge de porter la lettre que vous allez
crire soit revenue. Maintenant veuillez crire.

--Quoi? demanda le prisonnier.

--Je dicte.

M. Leblanc prit la plume. Thnardier commena  dicter:

--Ma fille...

Le prisonnier tressaillit et leva les yeux sur Thnardier.

--Mettez ma chre fille, dit Thnardier. M. Leblanc obit. Thnardier
continua:

--Viens sur-le-champ...

Il s'interrompit:

--Vous la tutoyez, n'est-ce pas?

--Qui? demanda M. Leblanc.

--Parbleu! dit Thnardier, la petite, l'Alouette.

M. Leblanc rpondit sans la moindre motion apparente:

--Je ne sais ce que vous voulez dire.

--Allez toujours, fit Thnardier; et il se remit  dicter:

--Viens sur-le-champ. J'ai absolument besoin de toi. La personne qui te
remettra ce billet est charge de t'amener prs de moi. Je t'attends.
Viens avec confiance.

M. Leblanc avait tout crit. Thnardier reprit:

--Ah! effacez _viens avec confiance;_ cela pourrait faire supposer que
la chose n'est pas toute simple et que la dfiance est possible.

M. Leblanc ratura les trois mots.

-- prsent, poursuivit Thnardier, signez. Comment vous appelez-vous?

Le prisonnier posa la plume et demanda:

--Pour qui est cette lettre?

--Vous le savez bien, rpondit Thnardier. Pour la petite. Je viens de
vous le dire.

Il tait vident que Thnardier vitait de nommer la jeune fille dont il
tait question. Il disait l'Alouette, il disait la petite, mais il
ne prononait pas le nom. Prcaution d'habile homme gardant son secret
devant ses complices. Dire le nom, c'et t leur livrer toute
l'affaire, et leur en apprendre plus qu'ils n'avaient besoin d'en
savoir.

Il reprit:

--Signez. Quel est votre nom?

--Urbain Fabre, dit le prisonnier.

Thnardier, avec le mouvement d'un chat, prcipita sa main dans sa
poche et en tira le mouchoir saisi sur M. Leblanc. Il en chercha la
marque et l'approcha de la chandelle.

--U.F. C'est cela. Urbain Fabre. Eh bien, signez U.F.

Le prisonnier signa.

--Comme il faut les deux mains pour plier la lettre, donnez, je vais la
plier.

Cela fait, Thnardier reprit:

--Mettez l'adresse. _Mademoiselle Fabre_, chez vous. Je sais que vous
demeurez pas trs loin d'ici, aux environs de Saint-Jacques-du-Haut-Pas,
puisque c'est l que vous allez  la messe tous les jours, mais je ne
sais pas dans quelle rue. Je vois que vous comprenez votre situation.
Comme vous n'avez pas menti pour votre nom, vous ne mentirez pas pour
votre adresse. Mettez-la vous-mme.

Le prisonnier resta un moment pensif, puis il reprit la plume et
crivit:

--Mademoiselle Fabre, chez monsieur Urbain Fabre, rue
Saint-Dominique-d'Enfer, n 17.

Thnardier saisit la lettre avec une sorte de convulsion fbrile.

--Ma femme! cria-t-il.

La Thnardier accourut.

--Voici la lettre. Tu sais ce que tu as  faire. Un fiacre est en bas.
Pars tout de suite, et reviens idem.

Et s'adressant  l'homme au merlin:

--Toi, puisque tu as t ton cache-nez, accompagne la bourgeoise. Tu
monteras derrire le fiacre. Tu sais o tu as laiss la maringotte?

--Oui, dit l'homme.

Et, dposant son merlin dans un coin, il suivit la Thnardier.

Comme ils s'en allaient, Thnardier passa sa tte par la porte
entrebille et cria dans le corridor:

--Surtout ne perds pas la lettre! songe que tu as deux cent mille francs
sur toi.

La voix rauque de la Thnardier rpondit:

--Sois tranquille. Je l'ai mise dans mon estomac.

Une minute ne s'tait pas coule qu'on entendit le claquement d'un
fouet qui dcrut et s'teignit rapidement.

--Bon! grommela Thnardier. Ils vont bon train. De ce galop-l la
bourgeoise sera de retour dans trois quarts d'heure.

Il approcha une chaise de la chemine et s'assit en croisant les bras et
en prsentant ses bottes boueuses au rchaud.

--J'ai froid aux pieds, dit-il.

Il ne restait plus dans le bouge avec Thnardier et le prisonnier que
cinq bandits. Ces hommes,  travers les masques ou la glu noire qui leur
couvrait la face et en faisait, au choix de la peur, des charbonniers,
des ngres ou des dmons, avaient des airs engourdis et mornes, et l'on
sentait qu'ils excutaient un crime comme une besogne, tranquillement,
sans colre et sans piti, avec une sorte d'ennui. Ils taient dans un
coin entasss comme des brutes et se taisaient. Thnardier se chauffait
les pieds. Le prisonnier tait retomb dans sa taciturnit. Un calme
sombre avait succd au vacarme farouche qui remplissait le galetas
quelques instants auparavant.

La chandelle, o un large champignon s'tait form, clairait  peine
l'immense taudis, le brasier s'tait terni, et toutes ces ttes
monstrueuses faisaient des ombres difformes sur les murs et au plafond.

On n'entendait d'autre bruit que la respiration paisible du vieillard
ivre qui dormait.

Marius attendait, dans une anxit que tout accroissait. L'nigme tait
plus impntrable que jamais. Qu'tait-ce que cette petite que
Thnardier avait aussi nomme l'Alouette? tait-ce son Ursule? Le
prisonnier n'avait pas paru mu  ce mot, l'Alouette, et avait rpondu
le plus naturellement du monde: Je ne sais ce que vous voulez dire. D'un
autre ct, les deux lettres U.F. taient expliques, c'tait Urbain
Fabre, et Ursule ne s'appelait plus Ursule. C'est l ce que Marius
voyait le plus clairement. Une sorte de fascination affreuse le retenait
clou  la place d'o il observait et dominait toute cette scne. Il
tait l, presque incapable de rflexion et de mouvement, comme ananti
par de si abominables choses vues de prs. Il attendait, esprant
quelque incident, n'importe quoi, ne pouvant rassembler ses ides et ne
sachant quel parti prendre.

--Dans tous les cas, disait-il, si l'Alouette, c'est elle, je le verrai
bien, car la Thnardier va l'amener ici. Alors tout sera dit, je
donnerai ma vie et mon sang s'il le faut, mais je la dlivrerai! Rien ne
m'arrtera.

Prs d'une demi-heure passa ainsi. Thnardier paraissait absorb par une
mditation tnbreuse. Le prisonnier ne bougeait pas. Cependant Marius
croyait par intervalles et depuis quelques instants entendre un petit
bruit sourd du ct du prisonnier.

Tout  coup Thnardier apostropha le prisonnier:

--Monsieur Fabre, tenez, autant que je vous dise tout de suite.

Ces quelques mots semblaient commencer un claircissement. Marius prta
l'oreille. Thnardier continua:

--Mon pouse va revenir, ne vous impatientez pas. Je pense que
l'Alouette est vritablement votre fille, et je trouve tout simple que
vous la gardiez. Seulement, coutez un peu. Avec votre lettre, ma femme
ira la trouver. J'ai dit  ma femme de s'habiller, comme vous avez vu,
de faon que votre demoiselle la suive sans difficult. Elles monteront
toutes deux dans le fiacre avec mon camarade derrire. Il y a quelque
part en dehors d'une barrire une maringotte attele de deux trs bons
chevaux. On y conduira votre demoiselle. Elle descendra du fiacre. Mon
camarade montera avec elle dans la maringotte, et ma femme reviendra ici
nous dire: C'est fait. Quant  votre demoiselle, on ne lui fera pas de
mal, la maringotte la mnera dans un endroit o elle sera tranquille,
et, ds que vous m'aurez donn les petits deux cent mille francs, on
vous la rendra. Si vous me faites arrter, mon camarade donnera le coup
de pouce  l'Alouette. Voil.

Le prisonnier n'articula pas une parole. Aprs une pause, Thnardier
poursuivit:

--C'est simple, comme vous voyez, Il n'y aura pas de mal si vous ne
voulez pas qu'il y ait du mal. Je vous conte la chose. Je vous prviens
pour que vous sachiez.

Il s'arrta, le prisonnier ne rompit pas le silence, et Thnardier
reprit:

--Ds que mon pouse sera revenue et qu'elle m'aura dit: L'Alouette est
en route, nous vous lcherons, et vous serez libre d'aller coucher chez
vous. Vous voyez que nous n'avions pas de mauvaises intentions.

Des images pouvantables passrent devant la pense de Marius. Quoi!
cette jeune fille qu'on enlevait, on n'allait pas la ramener? Un de ces
monstres allait l'emporter dans l'ombre? o?... Et si c'tait elle! Et
il tait clair que c'tait elle! Marius sentait les battements de son
coeur s'arrter. Que faire? Tirer le coup de pistolet? mettre aux mains
de la justice tous ces misrables? Mais l'affreux homme au merlin n'en
serait pas moins hors de toute atteinte avec la jeune fille, et Marius
songeait  ces mots de Thnardier dont il entrevoyait la signification
sanglante: _Si vous me faites arrter, mon camarade donnera le coup de
pouce  l'Alouette_.

Maintenant ce n'tait pas seulement par le testament du colonel, c'tait
par son amour mme, par le pril de celle qu'il aimait, qu'il se sentait
retenu.

Cette effroyable situation, qui durait dj depuis plus d'une heure,
changeait d'aspect  chaque instant. Marius eut la force de passer
successivement en revue toutes les plus poignantes conjectures,
cherchant une esprance et ne la trouvant pas. Le tumulte de ses penses
contrastait avec le silence funbre du repaire.

Au milieu de ce silence on entendit le bruit de la porte de l'escalier
qui s'ouvrait, puis se fermait.

Le prisonnier fit un mouvement dans ses liens.

--Voici la bourgeoise, dit Thnardier.

Il achevait  peine qu'en effet la Thnardier se prcipita dans la
chambre, rouge, essouffle, haletante, les yeux flambants, et cria en
frappant de ses grosses mains sur ses deux cuisses  la fois:

--Fausse adresse!

Le bandit qu'elle avait emmen avec elle, parut derrire elle et vint
reprendre son merlin.

--Fausse adresse? rpta Thnardier.

Elle reprit:

--Personne! Rue Saint-Dominique, numro dix-sept, pas de monsieur Urbain
Fabre! On ne sait pas ce que c'est!

Elle s'arrta suffoque, puis continua:

--Monsieur Thnardier! ce vieux t'a fait poser! Tu es trop bon, vois-tu!
Moi, je te vous lui aurais coup la margoulette en quatre pour
commencer! et s'il avait fait le mchant, je l'aurais fait cuire tout
vivant! Il aurait bien fallu qu'il parle, et qu'il dise o est la fille,
et qu'il dise o est le magot! Voil comment j'aurais men cela, moi! On
a bien raison de dire que les hommes sont plus btes que les femmes!
Personne! numro dix-sept! C'est une grande porte cochre! Pas de
monsieur Fabre, rue Saint-Dominique! et ventre  terre, et pourboire au
cocher, et tout! J'ai parl au portier et  la portire, qui est une
belle forte femme, ils ne connaissent pas a!

Marius respira. Elle, Ursule, ou l'Alouette, celle qu'il ne savait plus
comment nommer, tait sauve.

Pendant que sa femme exaspre vocifrait, Thnardier s'tait assis sur
la table; il resta quelques instants sans prononcer une parole,
balanant sa jambe droite qui pendait, et considrant le rchaud d'un
air de rverie sauvage.

Enfin il dit au prisonnier avec une inflexion lente et singulirement
froce:

--Une fausse adresse? qu'est-ce que tu as donc espr?

--Gagner du temps! cria le prisonnier d'une voix clatante.

Et au mme instant il secoua ses liens; ils taient coups. Le
prisonnier n'tait plus attach au lit que par une jambe.

Avant que les sept hommes eussent eu le temps de se reconnatre et de
s'lancer, lui s'tait pench sous la chemine, avait tendu la main
vers le rchaud, puis s'tait redress, et maintenant Thnardier, la
Thnardier et les bandits, refouls par le saisissement au fond du
bouge, le regardaient avec stupeur levant au-dessus de sa tte le
ciseau rouge d'o tombait une lueur sinistre, presque libre et dans une
attitude formidable.

L'enqute judiciaire,  laquelle le guet-apens de la masure Gorbeau
donna lieu par la suite, a constat qu'un gros sou, coup et travaill
d'une faon particulire, fut trouv dans le galetas, quand la police y
ft une descente; ce gros sou tait une de ces merveilles d'industrie
que la patience du bagne engendre dans les tnbres et pour les
tnbres, merveilles qui ne sont autre chose que des instruments
d'vasion. Ces produits hideux et dlicats d'un art prodigieux sont dans
la bijouterie ce que les mtaphores de l'argot sont dans la posie. Il y
a des Benvenuto Cellini au bagne, de mme que dans la langue il y a des
Villon. Le malheureux qui aspire  la dlivrance trouve moyen,
quelquefois sans outils, avec un eustache, avec un vieux couteau, de
scier un sou en deux lames minces, de creuser ces deux lames sans
toucher aux empreintes montaires, et de pratiquer un pas de vis sur la
tranche du sou de manire  faire adhrer les lames de nouveau. Cela se
visse et se dvisse  volont; c'est une bote. Dans cette bote, on
cache un ressort de montre, et ce ressort de montre bien mani coupe des
manilles de calibre et des barreaux de fer. On croit que ce malheureux
forat ne possde qu'un sou; point, il possde la libert. C'est un gros
sou de ce genre qui, dans des perquisitions de police ultrieures, fut
trouv ouvert et en deux morceaux dans le bouge sous le grabat prs de
la fentre. On dcouvrit galement une petite scie en acier bleu qui
pouvait se cacher dans le gros sou. Il est probable qu'au moment o les
bandits fouillrent le prisonnier, il avait sur lui ce gros sou qu'il
russit  cacher dans sa main, et qu'ensuite, ayant la main droite
libre, il le dvissa, et se servit de la scie pour couper les cordes qui
l'attachaient, ce qui expliquerait le bruit lger et les mouvements
imperceptibles que Marius avait remarqus.

N'ayant pu se baisser de peur de se trahir, il n'avait point coup les
liens de sa jambe gauche.

Les bandits taient revenus de leur premire surprise.

--Sois tranquille, dit Bigrenaille  Thnardier. Il tient encore par une
jambe, et il ne s'en ira pas. J'en rponds. C'est moi qui lui ai ficel
cette patte-l.

Cependant le prisonnier leva la voix:

--Vous tes des malheureux, mais ma vie ne vaut pas la peine d'tre tant
dfendue. Quant  vous imaginer que vous me feriez parler, que vous me
feriez crire ce que je ne veux pas crire, que vous me feriez dire ce
que je ne veux pas dire....

Il releva la manche de son bras gauche et ajouta:

--Tenez.

En mme temps il tendit son bras et posa sur la chair nue le ciseau
ardent qu'il tenait dans sa main droite par le manche de bois.

On entendit le frmissement de la chair brle, l'odeur propre aux
chambres de torture se rpandit dans le taudis. Marius chancela perdu
d'horreur, les brigands eux-mmes eurent un frisson, le visage de
l'trange vieillard se contracta  peine, et, tandis que le fer rouge
s'enfonait dans la plaie fumante, impassible et presque auguste, il
attachait sur Thnardier son beau regard sans haine o la souffrance
s'vanouissait dans une majest sereine.

Chez les grandes et hautes natures les rvoltes de la chair et des sens
en proie  la douleur physique font sortir l'me et la font apparatre
sur le front, de mme que les rbellions de la soldatesque forcent le
capitaine  se montrer.

--Misrables, dit-il, n'ayez pas plus peur de moi que je n'ai peur de
vous.

Et arrachant le ciseau de la plaie, il le lana par la fentre qui tait
reste ouverte, l'horrible outil embras disparut dans la nuit en
tournoyant et alla tomber au loin et s'teindre dans la neige.

Le prisonnier reprit:

--Faites de moi ce que vous voudrez.

Il tait dsarm.

--Empoignez-le! dit Thnardier.

Deux des brigands lui posrent la main sur l'paule, et l'homme masqu 
voix de ventriloque se tint en face de lui, prt  lui faire sauter le
crne d'un coup de clef au moindre mouvement.

En mme temps Marius entendit au-dessous de lui, au bas de la cloison,
mais tellement prs qu'il ne pouvait voir ceux qui parlaient, ce
colloque chang  voix basse:

--Il n'y a plus qu'une chose  faire.

--L'escarper!

--C'est cela.

C'taient le mari et la femme qui tenaient conseil.

Thnardier marcha  pas lents vers la table, ouvrit le tiroir et y prit
le couteau.

Marius tourmentait le pommeau du pistolet. Perplexit inoue. Depuis une
heure il y avait deux voix dans sa conscience, l'une lui disait de
respecter le testament de son pre, l'autre lui criait de secourir le
prisonnier. Ces deux voix continuaient sans interruption leur lutte qui
le mettait  l'agonie. Il avait vaguement espr jusqu' ce moment
trouver un moyen de concilier ces deux devoirs, mais rien de possible
n'avait surgi. Cependant le pril pressait, la dernire limite de
l'attente tait dpasse,  quelques pas du prisonnier Thnardier
songeait, le couteau  la main.

Marius gar promenait ses yeux autour de lui, dernire ressource
machinale du dsespoir.

Tout  coup il tressaillit.

 ses pieds, sur sa table, un vif rayon de pleine lune clairait et
semblait lui montrer une feuille de papier. Sur cette feuille il lut
cette ligne crite en grosses lettres le matin mme par l'ane des
filles Thnardier:

--Les cognes sont l.

Une ide, une clart traversa l'esprit de Marius; c'tait le moyen qu'il
cherchait, la solution de cet affreux problme qui le torturait,
pargner l'assassin et sauver la victime. Il s'agenouilla sur la
commode, tendit le bras, saisit la feuille de papier, dtacha doucement
un morceau de pltre de la cloison, l'enveloppa dans le papier, et jeta
le tout par la crevasse au milieu du bouge.

Il tait temps. Thnardier avait vaincu ses dernires craintes ou ses
derniers scrupules et se dirigeait vers le prisonnier.

--Quelque chose qui tombe! cria la Thnardier.

--Qu'est-ce? dit le mari.

La femme s'tait lance et avait ramass le pltras envelopp du
papier. Elle le remit  son mari.

--Par o cela est-il venu? demanda Thnardier.

--Pardi! fit la femme, par o veux-tu que cela soit entr? C'est venu
par la fentre.

--Je l'ai vu passer, dit Bigrenaille.

Thnardier dplia rapidement le papier et l'approcha de la chandelle.

--C'est de l'criture d'ponine. Diable!

Il fit signe  sa femme, qui s'approcha vivement et il lui montra la
ligne crite sur la feuille de papier, puis il ajouta d'une voix sourde:

--Vite! l'chelle! laissons le lard dans la souricire et fichons le
camp!

--Sans couper le cou  l'homme? demanda la Thnardier.

--Nous n'avons pas le temps.

--Par o? reprit Bigrenaille.

--Par la fentre, rpondit Thnardier. Puisque Ponine a jet la pierre
par la fentre, c'est que la maison n'est pas cerne de ce ct-l.

Le masque  voix de ventriloque posa  terre sa grosse clef, leva ses
deux bras en l'air et ferma trois fois rapidement ses mains sans dire un
mot. Ce fut comme le signal du branle-bas dans un quipage. Les brigands
qui tenaient le prisonnier le lchrent; en un clin d'oeil l'chelle de
corde fut droule hors de la fentre et attache solidement au rebord
par les deux crampons de fer.

Le prisonnier ne faisait pas attention  ce qui se passait autour de
lui. Il semblait rver ou prier.

Sitt l'chelle fixe, Thnardier cria.

--Viens! la bourgeoise!

Et il se prcipita vers la croise.

Mais comme il allait enjamber, Bigrenaille le saisit rudement au collet.

--Non pas, dis donc, vieux farceur! aprs nous!

--Aprs nous! hurlrent les bandits.

--Vous tes des enfants, dit Thnardier, nous perdons le temps. Les
railles sont sur nos talons.

--Eh bien, dit un des bandits, tirons au sort  qui passera le premier.

Thnardier s'exclama:

--tes-vous fous! tes-vous toqus! en voil-t-il un tas de jobards!
perdre le temps, n'est-ce pas? tirer au sort, n'est-ce pas? au doigt
mouill!  la courte paille! crire nos noms! les mettre dans un
bonnet!...

--Voulez-vous mon chapeau? cria une voix du seuil de la porte.

Tous se retournrent. C'tait Javert.

Il tenait son chapeau  la main, et le tendait en souriant.




Chapitre XXI

On devrait toujours commencer par arrter les victimes


Javert,  la nuit tombante, avait apost des hommes et s'tait embusqu
lui-mme derrire les arbres de la rue de la Barrire des Gobelins qui
fait face  la masure Gorbeau de l'autre ct du boulevard. Il avait
commenc par ouvrir sa poche, pour y fourrer les deux jeunes filles
charges de surveiller les abords du bouge. Mais il n'avait coffr
qu'Azelma. Quant  ponine, elle n'tait pas  son poste, elle avait
disparu et il n'avait pu la saisir. Puis Javert s'tait mis en arrt,
prtant l'oreille au signal convenu. Les alles et venues du fiacre
l'avaient fort agit. Enfin il s'tait impatient, et, _sr qu'il y
avait un nid l_, sr d'tre _en bonne fortune_, ayant reconnu plusieurs
des bandits qui taient entrs, il avait fini par se dcider  monter
sans attendre le coup de pistolet.

On se souvient qu'il avait le passe-partout de Marius.

Il tait arriv  point.

Les bandits effars se jetrent sur les armes qu'ils avaient abandonnes
dans tous les coins au moment de s'vader. En moins d'une seconde, ces
sept hommes, pouvantables  voir, se grouprent dans une posture de
dfense, l'un avec son merlin, l'autre avec sa clef, l'autre avec son
assommoir, les autres avec les cisailles, les pinces et les marteaux,
Thnardier son couteau au poing. La Thnardier saisit un norme pav qui
tait dans l'angle de la fentre et qui servait  ses filles de
tabouret.

Javert remit son chapeau sur sa tte, et fit deux pas dans la chambre,
les bras croiss, la canne sous le bras, l'pe dans le fourreau.

--Halte-l! dit-il. Vous ne passerez pas par la fentre, vous passerez
par la porte. C'est moins malsain. Vous tes sept, nous sommes quinze.
Ne nous colletons pas comme des auvergnats. Soyons gentils.

Bigrenaille prit un pistolet qu'il tenait cach sous sa blouse et le mit
dans la main de Thnardier en lui disant  l'oreille:

--C'est Javert. Je n'ose pas tirer sur cet homme-l. Oses-tu, toi?

--Parbleu! rpondit Thnardier.

--Eh bien, tire.

Thnardier prit le pistolet, et ajusta Javert.

Javert, qui tait  trois pas, le regarda fixement et se contenta de
dire:

--Ne tire pas, va! ton coup va rater.

Thnardier pressa la dtente. Le coup rata.

--Quand je te le disais! fit Javert.

Bigrenaille jeta son casse-tte aux pieds de Javert.

--Tu es l'empereur des diables! je me rends.

--Et vous? demanda Javert aux autres bandits.

Ils rpondirent:

--Nous aussi.

Javert repartit avec calme:

--C'est a, c'est bon, je le disais, on est gentil.

--Je ne demande qu'une chose, reprit le Bigrenaille, c'est qu'on ne me
refuse pas du tabac pendant que je serai au secret.

--Accord, dit Javert.

Et se retournant et appelant derrire lui:

--Entrez maintenant!

Une escouade de sergents de ville l'pe au poing et d'agents arms de
casse-tte et de gourdins se rua  l'appel de Javert. On garrotta les
bandits. Cette foule d'hommes  peine clairs d'une chandelle
emplissait d'ombre le repaire.

--Les poucettes  tous! cria Javert.

--Approchez donc un peu! cria une voix qui n'tait pas une voix d'homme,
mais dont personne n'et pu dire: c'est une voix de femme.

La Thnardier s'tait retranche dans un des angles de la fentre, et
c'tait elle qui venait de pousser ce rugissement.

Les sergents de ville et les agents reculrent.

Elle avait jet son chle et gard son chapeau; son mari, accroupi
derrire elle, disparaissait presque sous le chle tomb, et elle le
couvrait de son corps, levant le pav des deux mains au-dessus de sa
tte avec le balancement d'une gante qui va lancer un rocher.

--Gare! cria-t-elle.

Tous se refoulrent vers le corridor. Un large vide se fit au milieu du
galetas.

La Thnardier jeta un regard aux bandits qui s'taient laiss garrotter
et murmura d'un accent guttural et rauque:

--Les lches!

Javert sourit et s'avana dans l'espace vide que la Thnardier couvait
de ses deux prunelles.

--N'approche pas, va-t'en, cria-t-elle, ou je t'croule!

--Quel grenadier! fit Javert; la mre! tu as de la barbe comme un homme,
mais j'ai des griffes comme une femme.

Et il continua de s'avancer.

La Thnardier, chevele et terrible, carta les jambes, se cambra en
arrire et jeta perdument le pav  la tte de Javert. Javert se
courba. Le pav passa au-dessus de lui, heurta la muraille du fond dont
il fit tomber un vaste pltras et revint, en ricochant d'angle en angle
 travers le bouge, heureusement presque vide, mourir sur les talons de
Javert.

Au mme instant Javert arrivait au couple Thnardier. Une de ses larges
mains s'abattit sur l'paule de la femme et l'autre sur la tte du mari.

--Les poucettes! cria-t-il.

Les hommes de police rentrrent en foule, et en quelques secondes
l'ordre de Javert fut excut.

La Thnardier, brise, regarda ses mains garrottes et celles de son
mari, se laissa tomber  terre et s'cria en pleurant:

--Mes filles!

--Elles sont  l'ombre, dit Javert.

Cependant les agents avaient avis l'ivrogne endormi derrire la porte
et le secouaient. Il s'veilla en balbutiant:

--Est-ce fini, Jondrette?

--Oui, rpondit Javert.

Les six bandits garrotts taient debout; du reste, ils avaient encore
leurs mines de spectres; trois barbouills de noir, trois masqus.

--Gardez vos masques, dit Javert.

Et, les passant en revue avec le regard d'un Frdric II  la parade de
Potsdam, il dit aux trois fumistes:

--Bonjour, Bigrenaille. Bonjour, Brujon. Bonjour, Deux-Milliards.

Puis, se tournant vers les trois masques, il dit  l'homme au merlin:

--Bonjour, Gueulemer.

Et  l'homme  la trique:

--Bonjour, Babet.

Et au ventriloque:

--Salut, Claquesous.

En ce moment, il aperut le prisonnier des bandits qui, depuis l'entre
des agents de police, n'avait pas prononc une parole et se tenait tte
baisse.

--Dliez monsieur! dit Javert, et que personne ne sorte!

Cela dit, il s'assit souverainement devant la table, o taient restes
la chandelle et l'critoire, tira un papier timbr de sa poche et
commena son procs-verbal.

Quand il eut crit les premires lignes qui ne sont que des formules
toujours les mmes, il leva les yeux:

--Faites approcher ce monsieur que ces messieurs avaient attach.

Les agents regardrent autour d'eux.

--Eh bien, demanda Javert, o est-il donc?

Le prisonnier des bandits, M. Leblanc, M. Urbain Fabre, le pre d'Ursule
ou de l'Alouette, avait disparu.

La porte tait garde, mais la croise ne l'tait pas. Sitt qu'il
s'tait vu dli, et pendant que Javert verbalisait, il avait profit du
trouble, du tumulte, de l'encombrement, de l'obscurit, et d'un moment
o l'attention n'tait pas fixe sur lui, pour s'lancer par la fentre.

Un agent courut  la lucarne, et regarda. On ne voyait personne dehors.

L'chelle de corde tremblait encore.

--Diable! fit Javert entre ses dents, ce devait tre le meilleur!




Chapitre XXII

Le petit qui criait au tome deux


Le lendemain du jour o ces vnements s'taient accomplis dans la
maison du boulevard de l'Hpital, un enfant, qui semblait venir du ct
du pont d'Austerlitz, montait par la contre-alle de droite dans la
direction de la barrire de Fontainebleau. Il tait nuit close. Cet
enfant tait ple, maigre, vtu de loques, avec un pantalon de toile au
mois de fvrier, et chantait  tue-tte.

Au coin de la rue du Petit-Banquier, une vieille courbe fouillait dans
un tas d'ordures  la lueur du rverbre; l'enfant la heurta en passant,
puis recula en s'criant:

--Tiens! moi qui avait pris a pour un norme, un norme chien!

Il pronona le mot norme pour la seconde fois avec un renflement de
voix goguenarde que des majuscules exprimeraient assez bien: un norme,
un NORME chien!

La vieille se redressa furieuse.

--Carcan de moutard! grommela-t-elle. Si je n'avais pas t penche, je
sais bien o je t'aurais flanqu mon pied!

L'enfant tait dj  distance.

--Kisss! kisss! fit-il. Aprs a, je ne me suis peut-tre pas tromp.

La vieille, suffoque d'indignation, se dressa tout  fait, et le
rougeoiement de la lanterne claira en plein sa face livide, toute
creuse d'angles et de rides, avec des pattes d'oie rejoignant les coins
de la bouche. Le corps se perdait dans l'ombre et l'on ne voyait que la
tte. On et dit le masque de la Dcrpitude dcoup par une lueur dans
la nuit. L'enfant la considra.

--Madame, dit-il, n'a pas le genre de beaut qui me conviendrait.

Il poursuivit son chemin et se remit  chanter:

              _Le roi Coupdesabot_
           _S'en allait  la chasse,_
          _ la chasse aux corbeaux..._

Au bout de ces trois vers, il s'interrompit. Il tait arriv devant le
numro 50-52, et, trouvant la porte ferme, il avait commenc  la
battre  coups de pied, coups de pied retentissants et hroques,
lesquels dcelaient plutt les souliers d'homme qu'il portait que les
pieds d'enfant qu'il avait.

Cependant cette mme vieille qu'il avait rencontre au coin de la rue du
Petit-Banquier accourait derrire lui poussant des clameurs et
prodiguant des gestes dmesurs.

--Qu'est-ce que c'est? qu'est-ce que c'est? Dieu Seigneur! on enfonce la
porte! on dfonce la maison!

Les coups de pied continuaient.

La vieille s'poumonait.

--Est-ce qu'on arrange les btiments comme a  prsent!

Tout  coup elle s'arrta. Elle avait reconnu le gamin.

--Quoi! c'est ce satan!

--Tiens, c'est la vieille, dit l'enfant. Bonjour, la Burgonmuche. Je
viens voir mes anctres.

La vieille rpondit, avec une grimace composite, admirable
improvisation de la haine tirant parti de la caducit et de la laideur,
qui fut malheureusement perdue dans l'obscurit:

--Il n'y a personne, mufle.

--Bah! reprit l'enfant, o donc est mon pre?

-- la Force.

--Tiens! et ma mre?

-- Saint-Lazare.

--Eh bien! et mes soeurs?

--Aux Madelonnettes.

L'enfant se gratta le derrire de l'oreille, regarda mame Burgon, et
dit:

--Ah!

Puis il pirouetta sur ses talons, et, un moment aprs, la vieille reste
sur le pas de la porte l'entendit qui chantait de sa voix claire et
jeune en s'enfonant sous les ormes noirs frissonnant au vent d'hiver:

             _Le roi Coupdesabot_
           _S'en allait  la chasse,_
          _ la chasse aux corbeaux,_
           _Mont sur des chasses._
           _Quand on passait dessous_
           _On lui payait deux sous._






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electronic work or group of works on different terms than are set
forth in this agreement, you must obtain permission in writing from
both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael
Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark.  Contact the
Foundation as set forth in Section 3 below.

1.F.

1.F.1.  Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable
effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread
public domain works in creating the Project Gutenberg-tm
collection.  Despite these efforts, Project Gutenberg-tm electronic
works, and the medium on which they may be stored, may contain
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property infringement, a defective or damaged disk or other medium, a
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of Replacement or Refund" described in paragraph 1.F.3, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation, the owner of the Project
Gutenberg-tm trademark, and any other party distributing a Project
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LIABILITY, BREACH OF WARRANTY OR BREACH OF CONTRACT EXCEPT THOSE
PROVIDED IN PARAGRAPH F3.  YOU AGREE THAT THE FOUNDATION, THE
TRADEMARK OWNER, AND ANY DISTRIBUTOR UNDER THIS AGREEMENT WILL NOT BE
LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR
INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH
DAMAGE.

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in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS', WITH NO OTHER
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1.F.5.  Some states do not allow disclaimers of certain implied
warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages.
If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the
law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be
interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by
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provision of this agreement shall not void the remaining provisions.

1.F.6.  INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the
trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in accordance
with this agreement, and any volunteers associated with the production,
promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works,
harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
that arise directly or indirectly from any of the following which you do
or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.


Section  2.  Information about the Mission of Project Gutenberg-tm

Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
electronic works in formats readable by the widest variety of computers
including obsolete, old, middle-aged and new computers.  It exists
because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
people in all walks of life.

Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
remain freely available for generations to come.  In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service.  The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541.  Its 501(c)(3) letter is posted at
http://pglaf.org/fundraising.  Contributions to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
permitted by U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
throughout numerous locations.  Its business office is located at
809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
business@pglaf.org.  Email contact links and up to date contact
information can be found at the Foundation's web site and official
page at http://pglaf.org

For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org

Section 4.  Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment.  Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States.  Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements.  We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance.  To
SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
particular state visit http://pglaf.org

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
any statements concerning tax treatment of donations received from
outside the United States.  U.S. laws alone swamp our small staff.

Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
methods and addresses.  Donations are accepted in a number of other
ways including checks, online payments and credit card
donations.  To donate, please visit: http://pglaf.org/donate


Section 5.  General Information About Project Gutenberg-tm electronic
works.

Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
concept of a library of electronic works that could be freely shared
with anyone.  For thirty years, he produced and distributed Project
Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.

Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
unless a copyright notice is included.  Thus, we do not necessarily
keep eBooks in compliance with any particular paper edition.

Most people start at our Web site which has the main PG search facility:

     http://www.gutenberg.org

This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.

*** END: FULL LICENSE ***

