The Project Gutenberg EBook of Le rve, by mile Zola

This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
almost no restrictions whatsoever.  You may copy it, give it away or
re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
with this eBook or online at www.gutenberg.org


Title: Le rve

Author: mile Zola

Release Date: January 16, 2006 [EBook #17533]
[Last modified on March 16, 2007]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE RVE ***




Produced by www.ebooksgratuits.com and Chuck Greif




mile Zola

LE RVE

(1888)




I


Pendant le rude hiver de 1860, l'Oise gela, de grandes neiges couvrirent
les plaines de la basse Picardie; et il en vint surtout une bourrasque
du nord-est, qui ensevelit presque Beaumont, le jour de la Nol. La
neige, s'tant mise  tomber ds le matin, redoubla vers le soir,
s'amassa durant toute la nuit. Dans la ville haute, rue des Orfvres, au
bout de laquelle se trouve comme enclave la faade nord du transept de
la cathdrale, elle s'engouffrait, pousse par le vent, et allait battre
la porte Sainte-Agns, l'antique porte romane, presque dj gothique,
trs orne de sculptures sous la nudit du pignon. Le lendemain, 
l'aube, il y en eut l prs de trois pieds.

La rue dormait encore, emparesse par la fte de la veille.

Six heures sonnrent. Dans les tnbres, que bleuissait la chute lente
et entte des flocons, seule une forme indcise vivait, une fillette de
neuf ans, qui, rfugie sous les voussures de la porte, avait pass la
nuit  grelotter, en s'abritant de son mieux. Elle tait vtue de
loques, la tte enveloppe d'un lambeau de foulard, les pieds nus dans
de gros souliers d'homme.

Sans doute elle n'avait chou l qu'aprs avoir longtemps battu la
ville, car elle y tait tombe de lassitude. Pour elle, c'tait le bout
de la terre, plus personne ni plus rien, l'abandon dernier, la faim qui
ronge, le froid qui tue; et, dans sa faiblesse, touffe par le poids
lourd de son coeur, elle cessait de lutter, il ne lui restait que le
recul physique, l'instinct de changer de place, de s'enfoncer dans ces
vieilles pierres, lorsqu'une rafale faisait tourbillonner la neige. Les
heures, les heures coulaient. Longtemps, entre le double vantail des
deux baies jumelles, elle s'tait adosse au trumeau, dont le pilier
porte une statue de sainte Agns, la martyre de treize ans, une petite
fille comme elle, avec la palme et un agneau  ses pieds. Et, dans le
tympan, au-dessus du linteau, toute la lgende de la vierge enfant,
fiance  Jsus, se droule, en haut relief, d'une foi nave: ses
cheveux qui s'allongrent et la vtirent, lorsque le gouverneur, dont
elle refusait le fils, l'envoya nue aux mauvais lieux; les flammes du
bcher qui s'cartant de ses membres, brlrent les bourreaux, ds
qu'ils eurent allum le bois; les miracles de ses ossements, Constance,
fille de l'empereur, gurie de la lpre, et les miracles d'une de ses
figures peintes, le prtre Paulin, tourment du besoin de prendre femme,
prsentant sur le conseil du pape l'anneau orn d'une meraude 
l'image, qui tendit le doigt, puis le rentra, gardant l'anneau qu'on y
voit encore, ce qui dlivra Paulin. Au sommet du tympan, dans une
gloire, Agns est enfin reue au ciel, o son fianc Jsus l'pouse,
toute petite et si jeune, en lui donnant le baiser des ternelles
dlices. Mais, lorsque le vent enfilait la rue, la neige fouettait de
face, des paquets blancs menaaient de barrer le seuil; et l'enfant,
alors, se garait sur les cts, contre les vierges poses au-dessus du
stylobate de l'brasement. Ce sont les compagnes d'Agns, les saintes
qui lui servent d'escorte: trois  sa droite, Dorothe, nourrie en
prison de pain miraculeux, Barbe, qui vcut dans une tour, Genevive,
dont la virginit sauva Paris; et trois  sa gauche, Agathe, les
mamelles tordues et arraches, Christine, torture par son pre, et qui
lui jeta de sa chair au visage, Ccile, qui fut aime d'un ange.
Au-dessus d'elles, des vierges encore, trois rangs serrs de vierges
montent avec les arcs des claveaux, garnissent les trois voussures d'une
floraison de chairs triomphantes et chastes, en bas martyrises, broyes
dans les tourments, en haut accueillies par un vol de chrubins, ravies
d'extase au milieu de la cour cleste.

Et rien ne la protgeait plus, depuis longtemps, lorsque huit heures
sonnrent et que le jour grandit. La neige, si elle ne l'et foule, lui
serait alle aux paules. L'antique porte, derrire elle, s'en trouvait
tapisse, comme tendue d'hermine, toute blanche ainsi qu'un reposoir, au
bas de la faade grise, si nue et si lisse, que pas un flocon ne s'y
accrochait. Les grandes saintes de l'brasement surtout en taient
vtues, de leurs pieds blancs  leurs cheveux blancs, clatantes de
candeur. Plus haut, les scnes du tympan, les petites saintes des
voussures s'enlevaient en artes vives, dessines d'un trait de clart
sur le fond sombre; et cela jusqu'au ravissement final, au mariage
d'Agns, que les archanges semblaient clbrer sous une pluie de roses
blanches. Debout sur son pilier, avec sa palme blanche, son agneau
blanc, la statue de la vierge enfant avait la puret blanche, le corps
de neige immacul, dans cette raideur immobile du froid, qui glaait
autour d'elle le mystique lancement de la virginit victorieuse. Et, 
ses pieds, l'autre, l'enfant misrable, blanche de neige, elle aussi,
raidie et blanche  croire qu'elle devenait de pierre, ne se distinguait
plus des grandes vierges.

Cependant, le long des faades endormies, une persienne qui se rabattit
en claquant lui fit lever les yeux. C'tait,  sa droite, au premier
tage de la maison qui touchait  la cathdrale. Une femme, trs belle,
une brune forte, d'environ quarante ans, venait de se pencher l; et,
malgr la gele terrible, elle laissa une minute son bras nu dehors,
ayant vu remuer l'enfant. Une surprise apitoye attrista son calme
visage. Puis, dans un frisson, elle referma la fentre. Elle emportait
la vision rapide, sous le lambeau de foulard, d'une gamine blonde, avec
des yeux couleur de violette; la face allonge, le col surtout trs
long, d'une lgance de lis, sur des paules tombantes; mais bleuie
de froid, ses petites mains et ses petits pieds  moiti morts,
'ayant plus de vivant que la bue lgre de son haleine de la
cathdrale, entre deux contreforts, comme une verrue qui aurait pouss
entre les deux doigts de pied d'un colosse. Et, accote ainsi, elle
s'tait admirablement conserve, avec son soubassement de pierre, son
tage  pans de bois, garnis de briques apparentes, son comble dont la
charpente avanait d'un mtre sur le pignon, sa tourelle d'escalier
saillante,  l'angle de gauche, et o la mince fentre gardait encore la
mise en plomb du temps. L'ge toutefois avait ncessit des
rparations. La couverture de tuiles devait dater de Louis XIV.

On reconnaissait aisment les travaux faits vers cette poque:

Une lucarne perce dans l'acrotre de la tourelle, des chssis  petits
bois remplaant partout ceux des vitraux primitifs, les trois baies
accoles du premier tage rduites  deux, celle du milieu bouche avec
des briques, ce qui donnait  la faade la symtrie des autres
constructions de la rue, plus rcentes. Au rez-de-chausse, les
modifications taient tout aussi visibles, une porte de chne moulure 
la place de la vieille porte  ferrures, sous l'escalier, et la grande
arcature centrale dont on avait maonn le bas, les cts et la pointe,
de faon  n'avoir plus qu'une ouverture rectangulaire, une sorte de
large fentre, au lieu de la baie en ogive qui jadis dbouchait sur le
pav.

Sans penses, l'enfant regardait toujours ce logis vnrable de matre
artisan, proprement tenu, et elle lisait, cloue  gauche de la porte,
une enseigne jaune, portant ces mots: Hubert chasublier, en vieilles
lettres noires, lorsque, de nouveau, le bruit d'un volet rabattu
l'occupa. Cette fois, c'tait le volet de la fentre carre
durez-de-chausse: un homme  son tour se penchait, le visage tourment,
au nez en bec d'aigle, au front bossu, couronn de cheveux pais et
blancs dj, malgr ses quarante-cinq ans  peine; et lui aussi s'oublia
une minute  l'examiner, avec un pli douloureux de sa grande bouche
tendre.

Ensuite, elle le vit qui demeurait debout, derrire les petites vitres
verdtres. Il se tourna, il eut un geste, sa femme reparut, trs belle.
Tous les deux, cte  cte, ne bougeaient plus, ne la quittaient plus du
regard, l'air profondment triste.

Il y avait quatre cents ans que la ligne des Hubert, brodeurs de pre
en fils, habitait cette maison. Un matre chasublier l'avait fait
construire sous Louis XI, un autre, rparer sous Louis XIV; et l'Hubert,
actuel y brodait des chasubles, comme tous ceux de sa race. A vingt ans,
il avait aim une jeune fille de seize ans, Hubertine, d'une t'elle
passion, que, sur le refus de la mre, veuve d'un magistrat, il l'avait
enleve, puis pouse.

Elle tait d'une beaut merveilleuse, ce fut tout leur roman, leur joie
et leur malheur. Lorsque, huit mois plus tard, enceinte, elle vint au
lit de mort de sa mre, celle-ci la dshrita et la maudit, si bien que
l'enfant, n le mme soir, mourut. Et, depuis, au cimetire, dans son
cercueil, l'entte bourgeoise ne pardonnait toujours pas, car le mnage
n'avait plus eu d'enfant, malgr son ardent dsir. Aprs vingt-quatre
annes, ils pleuraient encore celui qu'ils avaient perdu, ils
dsespraient maintenant de jamais flchir la morte. Trouble de leurs
regards, la petite s'tait renfonce derrire le pilier de sainte Agns.
Elle s'inquitait aussi du rveil de la rue: les boutiques s'ouvraient,
du monde commenait  sortir. Cette rue des Orfvres, dont le bout vient
buter contre la faade latrale de l'glise, serait une vraie impasse,
bouche du ct de l'abside par la maison des Hubert, si la rue Soleil,
un troit couloir, ne la dgageait, de l'autre ct, en filant le long
du collatral, jusqu' la grande faade, place du Clotre; et il passa
deux dvotes, qui eurent un coup d'oeil tonn sur cette petite
mendiante, qu'elles ne connaissaient pas,  Beaumont. La tombe lente et
obstine de la neige continuait, le froid semblait augmenter avec le
jour blafard, on n'entendait qu'un lointain bruit de voix, dans la
sourde paisseur du grand linceul blanc qui couvrait la ville.

Mais, sauvage, honteuse de son abandon comme d'une faute, l'enfant se
recula encore, lorsque, tout d'un coup, elle reconnut devant elle
Hubertine, qui n'ayant pas de bonne, tait sortie chercher son pain.

--Petite, que fais-tu l? qui es-tu?

Et elle ne rpondit point, elle se cachait le visage. Cependant elle ne
sentait plus ses membres, son tre s'vanouissait, comme si son coeur,
devenu de glace, se ft arrt. Quand la bonne dame eut tourn le dos,
avec un geste de piti discrte, elle s'affaissa sur les genoux,  bout
de forces, glissa ainsi qu'une chiffe dans la neige, dont les flocons,
silencieusement, l'ensevelirent. Et la dame, qui revenait avec son pain
tout chaud, l'apercevant ainsi par terre, de nouveau s'approcha.

--Voyons, petite, tu ne peux rester sous cette porte.

Alors, Hubert, qui tait sorti  son tour, debout au seuil de la
maison, la dbarrassa du pain, en disant:

--Prends-la donc, apporte-la!...

Hubertine, sans ajouter rien, la prit dans ses bras solides.

Et l'enfant ne se reculait plus, emporte comme une chose, les dents
serres, les yeux ferms, toute froide, d'une lgret de petit oiseau
tomb de son nid.

On rentra, Hubert referma la porte, tandis qu'Hubertine, charge de son
fardeau, traversait la pice sur la rue, qui servait de salon et o
quelques pans de broderie taient en montre, devant la grande fentre
carre. Puis, elle passa dans la cuisine, l'ancienne salle commune,
conserve presque intacte, avec ses poutres apparentes, son dallage
raccommod en vingt endroits, sa vaste chemine au manteau de pierre.
Sur les planches, les ustensiles, pots, bouilloires, bassines, dataient
d'un ou deux sicles, de vieilles faences, de vieux grs, de vieux
tains. Mais, occupant l'tre de la chemine, il y avait un fourneau
moderne, un large fourneau de fonte, dont les garnitures de cuivre
luisaient. Il tait rouge, on entendait bouillir l'eau du coquemar. Une
casserole, pleine de caf au lait, se tenait chaude,  l'un des bouts.

--Fichtre! il fait meilleur ici que dehors, dit Hubert, en posant le
pain sur une lourde table Louis XIII qui occupait le milieu de la pice.
Mets cette pauvre mignonne prs du fourneau, elle va se dgeler.

Dj Hubertine asseyait l'enfant; et tous les deux la regardrent
revenir  elle. La neige de ses vtements fondait, tombait en gouttes
pesantes. Par les trous des gros souliers d'homme, on voyait ses petits
pieds meurtris, tandis que la mince robe dessinait la rigidit de ses
membres, ce pitoyable corps de misre et de douleur. Elle eut un long
frisson, ouvrit des yeux perdus, avec le sursaut d'un animal qui se
rveille pris au pige. Son visage sembla se renfoncer sous la guenille
noue  son menton. Ils la crurent infirme du bras droit, tellement elle
le serrait immobile, sur sa poitrine.

--Rassure-toi, nous ne voulons pas te faire du mal.... D'o viens-tu? qui
es-tu?  mesure qu'on lui parlait, elle s'effarait davantage, tournant
la tte, comme si quelqu'un tait derrire elle, pour la battre. Elle
examina la cuisine d'un coup d'oeil furtif, les dalles, les poutres, les
ustensiles brillants; puis, son regard, par les deux fentres
irrgulires, laisses dans l'ancienne baie, alla au-dehors, fouilla le
jardin jusqu'aux arbres de l'vch, dont les silhouettes blanches
dominaient le mur du fond, parut s'tonner de retrouver l,  gauche, le
long d'une alle, la cathdrale, avec les fentres romanes des chapelles
de son abside. Et elle eut de nouveau un grand frisson, sous la chaleur
du fourneau qui commenait  la pntrer; et elle ramena son regard par
terre, ne bougeant plus.

--Est-ce que tu es de Beaumont?... Qui est ton pre?

Devant son silence, Hubert s'imagina qu'elle avait peut-tre la gorge
trop serre pour rpondre.

--Au lieu de la questionner, dit-il, nous ferions mieux de lui servir
une bonne tasse de caf au lait bien chaud.

C'tait si raisonnable, que, tout de suite, Hubertine donna sa propre
tasse. Pendant qu'elle lui coupait deux grosses tartines, l'enfant se
dfiait, reculait toujours; mais le tourment de la faim fut le plus
fort, elle mangea et but goulment. Pour ne pas la gner, le mnage se
taisait, mu de voir sa petite main trembler, au point de manquer sa
bouche. Et elle ne se servait que de sa main gauche, son bras droit
demeurait obstinment coll  son corps. Quand elle eut finir elle
faillit casser la tasse, qu'elle rattrapa du coude, maladroite, avec un
geste d'estropie.

--Tu es donc blesse au bras? lui demanda Hubertine. N'aie pas peur,
montre un peu, ma mignonne.

Mais, comme elle la touchait, l'enfant, violente, se leva, se dbattit;
et, dans la lutte, elle carta le bras. Un livret cartonn, qu'elle
cachait sur sa peau mme, glissa par une dchirure de son corsage. Elle
voulut le reprendre, resta les deux poings tordus de colre, en voyant
que ces inconnus l'ouvraient et le lisaient.

C'tait un livret d'lve, dlivr par l'Administration des Enfants
assists du dpartement de la Seine.  la premire page, au-dessous d'un
mdaillon de saint Vincent de Paul, il y avait, imprimes, les formules:
nom de l'lve, et un simple trait  l'encre remplissait le blanc; puis,
aux prnoms, ceux d'Anglique. Marie; aux dates, ne le 22 janvier! 85!,
admise le 23 du mme mois, sous le numro matricule! 634. Ainsi, pre et
mre inconnus, aucun papier, pas mme un extrait de naissance, rien que
ce livret d'une froideur administrative, avec sa couverture de toile
rose ple. Personne au monde et un crou, l'abandon numrot et class.
--Oh! une enfant trouve! s'cria Hubertine.

Anglique, alors, parla, dans une crise folle d'emportement.

--Je vaux mieux que tous les autres, oui! je suis meilleure, meilleure,
meilleure.... Jamais je n'ai rien vol aux autres, et ils me volent
tout.... Rendez-moi ce que vous m'avez vol.

Un tel orgueil impuissant, une telle passion d'tre la plus forte
soulevaient son corps de petite femme, que les Hubert en demeurrent
saisis. Ils ne reconnaissaient plus la gamine blonde, aux yeux couleur
de violette, au long col d'une grce de lis. Les yeux taient devenus
noirs dans la face mchante, le cou sensuel s'tait gonfl d'un flot de
sang. Maintenant qu'elle avait chaud, elle de dressait et sifflait,
ainsi qu'une couleuvre ramasse sur la neige.

--Tu es donc mauvaise? dit doucement le brodeur. C'est pour ton bien, si
nous voulons savoir qui tu es.

Et, par-dessus l'paule de sa femme, il parcourait le livret, que
feuilletait celle-ci.  la page 2, se trouvait le nom de la nourrice.
L'enfant Anglique, Marie, a t confie le 25 janvier 1851  la
nourrice Franoise, femme du sieur Hamelin, profession de cultivateur,
demeurant commune de Soulanges, arrondissement de Nevers; laquelle
nourrice a reu, au moment du dpart, le premier mois de nourriture,
plus un trousseau. Suivait un certificat de baptme, sign par
l'aumnier de l'hospice des Enfants assists; puis, des certificats de
mdecins, au dpart et  l'arrive de l'enfant. Les paiements des mois,
tous les trimestres, emplissaient plus loin les colonnes de quatre
pages, o revenait chaque fois la signature illisible du percepteur.

--Comment, Nevers! demanda Hubertine, c'est prs de Nevers que tu as t
leve?

Anglique, rouge de ne pouvoir les empcher de lire, tait retombe dans
son silence farouche. Mais la colre lui desserra les lvres, elle parla
de sa nourrice.

--Ah! bien sr que maman Nini vous aurait battus. Elle me dfendait,
elle, quoique tout de mme elle m'allonget des claques.

--Ah! bien sr que je n'tais pas si malheureuse, l-bas, avec les
btes....

Sa voix s'tranglait, elle continuait, en phrases coupes, incohrentes,
 parler des prs o elle conduisait la Rousse, du grand chemin o l'on
jouait, des galettes qu'on faisait cuire, d'un gros chien qui l'avait
mordue.

Hubert l'interrompit, lisant tout haut:

--En cas de maladie grave ou de mauvais traitements, le sous-inspecteur
est autoris  changer les enfants de nourrice. Au-dessous, il y avait
que l'enfant Anglique, Marie, avait t confie, le 20 juin! 860, 
Thrse, femme de Louis Franchomme, tous les deux fleuristes, demeurant
 Paris.

--Bon! je comprends, dit Hubertine. Tu as t malade, on t'a ramene 
Paris.

Mais ce n'tait pas encore a, les Hubert ne surent toute l'histoire que
lorsqu'ils l'eurent tire d'Anglique, morceau  morceau. Louis
Franchomme, qui tait le cousin de maman Nini, avait d retourner vivre
un mois dans son village, afin de se remettre d'une fivre; et c'tait
alors que sa femme Thrse, se prenant d'une grande tendresse pour
l'enfant, avait obtenu de l'emmener  Paris, o elle s'engageait  lui
apprendre l'tat de fleuriste. Trois mois plus tard, son mari mourait,
elle se trouvait oblige, trs souffrante elle-mme, de se retirer chez
son frre, le tanneur Rabier, tabli  Beaumont. Elle y tait morte dans
les premiers jours de dcembre, en confiant  sa belle-soeur la petite,
qui, depuis ce temps, injurie, battue, souffrait le martyre.

--Les Rabier, murmura Hubert, les Rabier, oui, oui! des tanneurs, au
bord du Ligneul, dans la ville basse. Le mari boit, la femme a une
mauvaise conduite.

--Ils me traitaient d'enfant de la borne, poursuivit Anglique,
rvolte, enrage de fiert souffrante. Ils disaient que le ruisseau
tait assez bon pour une btarde. Quand elle m'avait roue de coups, la
femme me mettait de la pte par terre, comme  son chat; et encore je
me couchais sans manger souvent....

Ah! je me serais tue  la fin!...

Elle eut un geste de furieux dsespoir.

--Le matin de la Nol, hier, ils ont bu, ils se sont jets sur moi, en
menaant de me faire sauter les yeux avec le pouce, histoire de rire. Et
puis, a n'a pas march, ils ont fini par se battre,  si grands coups
de poing, que je les ai crus morts, tombs tous les deux en travers de
la chambre.... Depuis longtemps, j'avais rsolu de me sauver. Mais je
voulais mon livre. Maman Nini me le montrait des fois, en disant: Tu
vois, c'est tout ce que tu possdes, car, si tu n'avais pas a, tu
n'aurais rien. Et je savais o ils le cachaient, depuis la mort de
maman Thrse, dans le tiroir du haut de la commode.... Alors, je les ai
enjambs, j'ai pris le livre, j'ai couru en le serrant sous mon bras,
contre ma peau. Il tait trop grand, je m'imaginais que tout le monde le
voyait, qu'on allait me le voler. Oh! j'ai couru, j'ai couru! et, quand
la nuit a t noire, j'ai eu froid sous cette porte, Oh! j'ai eu froid,
 croire que je n'tais plus en vie. Mais a ne fait rien, je ne l'ai
pas lch, le voil! Et, d'un brusque lan, comme les Hubert le
refermaient pour le lui rendre, elle le leur arracha. Puis, assise, elle
s'abandonna sur la table, le tenant entre ses bras et sanglotant, la
joue contre la couverture de toile rose. Une humilit affreuse abattait
son orgueil, tout son tre semblait se fondre, dans l'amertume de ces
quelques pages aux coins uss, de cette pauvre chose, qui tait son
trsor, l'unique lien qui la rattacht  la vie du monde. Elle ne
pouvait vider son coeur d'un si grand dsespoir, ses larmes coulaient,
coulaient sans fin; et, sous cet crasement, elle avait retrouv sa
jolie figure de gamine blonde,  l'ovale un peu allong, trs pur, ses
yeux de violette que la tendresse plissait, l'lancement dlicat de son
col qui la faisait ressembler  une petite vierge de vitrail.

Tout d'un coup elle saisit la main d'Hubertine, elle y colla ses lvres
avides de caresses, elle la baisa passionnment.

Les Hubert en eurent l'me retourne, bgayant, prs de pleurer
eux-mmes.

--Chre, chre enfant!

Elle n'tait donc pas encore tout  fait mauvaise? Peut-tre pourrait-on
la corriger de cette violence qui les avait effrays.

--Oh! je vous en prie, ne me reconduisez pas chez les autres,
balbutia-t-elle, ne me reconduisez pas chez les autres! Le mari et la
femme s'taient regards. Justement, depuis l'automne, ils faisaient le
projet de prendre une apprentie  demeure, quelque fillette qui
gaierait la maison, si attriste de leurs regrets d'poux striles. Et
ce fut dcid tout de suite.

--Veux-tu? demanda Hubert. Hubertine rpondit sans hte, de sa voix
calme:

--Je veux bien. Immdiatement, ils s'occuprent des formalits. Le
brodeur alla conter l'aventure au juge de paix du canton nord de
Beaumont, M. Grandsire, un cousin de sa femme, le seul parent qu'elle
et revu; et celui-ci se chargea de tout, crivit  l'Assistance
publique, o Anglique fut aisment reconnue, grce au numro matricule,
obtint qu'elle resterait comme apprentie chez les Hubert, qui avaient un
grand renom d'honntet. Le sous-inspecteur de l'arrondissement, en
venant rgulariser le livret, passa avec le nouveau patron le contrat,
par lequel ce dernier devait traiter l'enfant doucement, la tenir
propre, lui faire frquenter l'cole et la paroisse, avoir un lit pour
la coucher seule.

De son ct, l'Administration s'engageait  lui payer les indemnits et
dlivrer les vtures, conformment  la rgle.

En dix jours, ce fut fait. Anglique couchait en haut, prs du grenier,
dans la chambre du comble, sur le jardin: et elle avait dj reu ses
premires leons de brodeuse. Le dimanche matin, avant de la conduire 
la messe, Hubertine ouvrit devant elle le vieux bahut de l'atelier, o
elle serrait l'or fin.

Elle tenait le livret, elle le mit au fond d'un tiroir, en disant:

--Regarde o je le place, pour que tu puisses le prendre, si tu en as
l'envie, et que tu te souviennes.

Ce matin-l, en entrant  l'glise, Anglique se trouva de nouveau sous
la porte Sainte-Agns. Un faux dgel s'tait produit dans la semaine,
puis le froid avait recommenc, si rude, que la neige des sculptures, 
demi fondue, venait de se figer en une floraison de grappes et
d'aiguilles. C'tait maintenant toute une glace, des robes
transparentes, aux dentelles de verre, qui habillaient les vierges.
Dorothe tenait un flambeau dont la coulure limpide lui tombait des
mains. Ccile portait une couronne d'argent d'o ruisselaient des perles
vives. Agathe, sur sa gorge mordue par les tenailles, tait cuirasse
d'une armure de cristal. Et les scnes du tympan, les petites vierges
des voussures semblaient tre ainsi, depuis des sicles, derrire les
vitres et les gemmes d'une chsse gante. Agns, elle, laissait traner
un manteau de cour, fil de lumire, brod d'toiles. Son agneau avait
une toison de diamants, sa palme tait devenue couleur de ciel.

Toute la porte resplendissait, dans la puret du grand froid.

Anglique se souvint de la nuit qu'elle avait passe l, sous la
protection des vierges. Elle leva la tte et leur sourit.




II


Beaumont est fait de deux villes compltement spares et distinctes:
Beaumont-l'glise, sur la hauteur, avec sa vieille cathdrale du
douzime sicle, son vch qui date seulement du dix-septime, ses
mille mes  peine, serres, touffes au fond de ses rues troites; et
Beaumont-la-Ville, en bas du coteau, sur le bord du Ligneul, un ancien
faubourg que la prosprit de ses fabriques de dentelles et de batistes
a enrichi, largi, au point qu'il compte prs de dix mille habitants,
des places spacieuses, une jolie sous-prfecture, de got moderne.

Les deux cantons, le canton nord et le canton sud, n'ont gure ainsi,
entre eux, que des rapports administratifs. Bien qu' une trentaine de
lieues de Paris, o l'on va en deux heures, Beaumont-l'glise semble
mur encore dans ses anciens remparts, dont il ne reste pourtant que
trois portes. Une population stationnaire, spciale, y vit de
l'existence que les aeux y ont mene de pre en fils, depuis cinq cents
ans.

La cathdrale explique tout, a tout enfant et conserve tout.

Elle est la mre, la reine, norme au milieu du petit tas des maisons
basses, pareilles  une couve abrite frileusement sous ses ailes de
pierre. On n'y habite que pour elle et par elle; les industries ne
travaillent, les boutiques ne vendent que pour la nourrir, la vtir,
l'entretenir, elle et son clerg; et, si l'on rencontre quelques
bourgeois, c'est qu'ils y sont les derniers fidles des foules
disparues. Elle bat au centre, chaque rue est une de ses veines, la
ville n'a d'autre souffle que le sien. De l, cette me d'un autre ge,
cet engourdissement religieux dans le pass, cette cit clotre qui
l'entoure, odorante d'un vieux parfum de paix et de foi.

Et, de toute la cit mystique, la maison des Hubert, o dsormais
Anglique allait vivre, tait la plus voisine de la cathdrale, celle
qui tenait  sa chair mme. L'autorisation de btir l, entre deux
contreforts, avait d tre accorde par quelque cur de jadis, dsireux
de s'attacher l'anctre de cette ligne de brodeurs, comme matre
chasublier, fournisseur de la sacristie. Du ct du midi, la masse
colossale de l'glise barrait l'troit jardin: d'abord le pourtour des
chapelles latrales dont les fentres donnaient sur les plates-bandes,
puis le corps lanc de la nef que les arcs-boutants paulaient, puis le
vaste comble couvert de feuilles de plomb. Jamais le soleil ne pntrait
au fond de ce jardin, les lierres et les buis seuls y poussaient
vigoureusement; et l'ombre ternelle y tait pourtant trs douce, tombe
de la croupe gante de l'abside, une ombre religieuse, spulcrale et
pure, qui sentait bon. Dans le demi jour verdtre, d'une calme
fracheur, les deux tours ne laissaient descendre que les sonneries de
leurs cloches. Mais la maison entire en gardait le frisson, scelle 
ces vieilles pierres, fondue en elles, vivant de leur sang. Elle
tressaillait aux moindres crmonies; les grand-messes, le grondement
des orgues, la voix des chantres, jusqu'au soupir oppress des fidles,
bourdonnaient dans chacune de ses pices, la beraient d'un souffle
sacr, venu de l'invisible; et,  travers le mur attidi, parfois mme
semblaient fumer des vapeurs d'encens.

Anglique, pendant cinq annes, grandit l, comme dans un clotre, loin
du monde. Elle ne sortait que le dimanche, pour aller entendre la messe
de sept heures, Hubertine ayant obtenu de ne pas l'envoyer  l'cole, o
elle craignait les mauvaises frquentations. Cette demeure antique et si
resserre, au jardin d'une paix morte, fut son univers. Elle occupait,
sous le toit, une chambre passe  la chaux; elle descendait, le matin,
djeuner  la cuisine; elle remontait  l'atelier du premier tage, pour
travailler; et c'taient avec l'escalier de pierre tournant dans sa
tourelle, les seuls coins o elle vct, justement les coins vnrables,
conservs d'ge en ge, car elle n'entrait jamais dans la chambre des
Hubert, et ne faisait gure que traverser le salon du bas, les deux
pices rajeunies au got de l'poque. Dans le salon, on avait pltr les
solives; une corniche  palmettes, accompagne d'une rosace centrale,
ornait le plafond; le papier  grandes fleurs jaunes datait du Premier
Empire, de mme que la chemine de marbre blanc et que le meuble
d'acajou, un guridon, un canap, quatre fauteuils, recouverts de
velours d'Utrecht. Les rares fois qu'elle y venait renouveler
l'talage, quelques bandes de broderies pendues devant la fentre, si
elle jetait un coup d'oeil dehors, elle voyait la mme chappe
immuable, la rue butant contre la porte Sainte Agns: une dvote
poussait le vantail qui se refermait sans bruit, les boutiques de
l'orfvre et du cirier, en face, alignant leurs saints ciboires et leurs
gros cierges, semblaient toujours vides.

Et la paix claustrale de tout Beaumont-l'glise, de la rue Magloire,
derrire l'vch, de la Grand-Rue o aboutit la rue des Orfvres, de la
place du Clotre o se dressent les deux tours, se sentait dans l'air
assoupi, tombait lentement avec le jour ple sur le pav dsert.

Hubertine s'tait charge de complter l'instruction d'Anglique.
D'ailleurs, elle pratiquait cette opinion ancienne qu'une femme en sait
assez long, quand elle met l'orthographe et qu'elle connat les quatre
rgles. Mais elle eut  lutter contre le mauvais vouloir de l'enfant,
qui se dissipait  regarder par les fentres, quoique la rcration ft
mdiocre, celles-ci ouvrant sur le jardin. Anglique ne se passionna
gure que pour la lecture; malgr les dictes, tires d'un choix
classique, elle n'arriva jamais  orthographier correctement une page;
et elle avait pourtant une jolie criture, lance et ferme, une de ces
critures irrgulires des grandes dames d'autrefois. Pour le reste, la
gographie, l'histoire, le calcul, son ignorance demeura complte. 
quoi bon la science? C'tait bien inutile. Plus tard, au moment de la
premire communion, elle apprit le mot  mot de son catchisme, dans une
telle ardeur de foi, qu'elle merveilla le monde par la sret de sa
mmoire.

La premire anne, malgr leur douceur, les Hubert avaient dsespr
souvent. Anglique, qui promettait d'tre une brodeuse trs adroite, les
dconcertait par des sautes brusques, d'inexplicables paresses, aprs
des journes d'application exemplaire. Elle devenait tout d'un coup
molle, sournoise, volant le sucre, les yeux battus dans son visage
rouge; et, si on la grondait, elle clatait en mauvaises rponses.
Certains jours, quand ils voulaient la dompter, elle en arrivait  des
crises de folie orgueilleuse, raidie, tapant des pieds et des mains,
prte  dchirer et  mordre. Une peur, alors, les faisait reculer
devant ce petit monstre, ils s'pouvantaient du diable qui s'agitait en
elle. Qui tait-elle donc? d'o venait-elle? Ces, enfants trouvs,
presque toujours, viennent du vice et du crime.  deux reprises, ils
avaient rsolu de s'en dbarrasser, de la rendre  l'Administration,
dsols, regrettant de l'avoir recueillie. Mais, chaque fois, ces
affreuses scnes, dont la maison restait frmissante, se terminaient pas
le mme dluge de larmes, la mme exaltation de repentir, qui jetait
l'enfant sur le carreau, dans une telle soif du chtiment, qu'il fallait
bien lui pardonner.

Peu  peu, Hubertine prit sur elle de l'autorit. Elle tait faite pour
cette ducation, avec la bonhomie de son me, un grand air fort et doux,
sa raison droite, d'un parfait quilibre.

Elle lui enseignait le renoncement et l'obissance, qu'elle opposait 
la passion et  l'orgueil. Obir, c'tait vivre. Il fallait obir 
Dieu, aux parents, aux suprieurs, toute une hirarchie de respect, en
dehors de laquelle l'existence drgle se gtait.

Aussi,  chaque rvolte, pour lui apprendre l'humilit, lui
imposait-elle, comme pnitence, quelque basse besogne, essuyer la
vaisselle, laver la cuisine; et elle demeurait l jusqu'au bout, la
tenant courbe sur les dalles, enrage d'abord, vaincue enfin.

La passion surtout l'inquitait, chez cette enfant, l'lan et la
violence de ses caresses. Plusieurs fois, elle l'avait surprise  se
baiser les mains. Elle la vit s'enfivrer pour des images, des petites
gravures de saintet, des Jsus qu'elle collectionnait; puis, un soir,
elle la trouva en pleurs, vanouie, la tte tombe sur la table, la
bouche colle aux images. Ce fut encore une terrible scne, lorsqu'elle
les confisqua, des cris, des larmes, comme si on lui arrachait la peau.
Et, ds lors, elle la tint svrement, ne tolra plus ses abandons,
l'accablant de travail, faisant le silence et le froid autour d'elle,
ds qu'elle la sentait s'nerver, les yeux fous, les joues brlantes.

D'ailleurs, Hubertine s'tait dcouvert un aide dans le livret de
l'Assistance publique. Chaque trimestre, lorsque le percepteur le
signait, Anglique en demeurait assombrie jusqu'au soir. Un lancement
la poignait au coeur, si, par hasard, en prenant une bobine d'or dans le
bahut, elle l'apercevait. Et, un jour de mchancet furieuse, comme rien
n'avait pu la vaincre et qu'elle bouleversait tout au fond du tiroir,
elle tait reste brusquement anantie, devant le petit livre. Des
sanglots l'touffaient, elle s'tait jete aux pieds des Hubert, en
s'humiliant, en bgayant qu'ils avaient bien eu tort de la ramasser et
qu'elle ne mritait pas de manger leur pain.

Depuis ce jour, l'ide du livret, souvent, la retenait dans ses colres.

Ce fut ainsi qu'Anglique atteignit ses douze ans, l'ge de la premire
communion. Le milieu si calme, cette petite maison endormie  l'ombre de
la cathdrale, embaume d'encens, frissonnante de cantiques, favorisait
l'amlioration lente de ce rejet sauvage, arrach on ne savait d'o,
replant dans le sol mystique de l'troit jardin; et il y avait aussi la
vie rgulire qu'on menait l, le travail quotidien, l'ignorance o l'on
y tait du monde, sans que mme un cho du quartier somnolent y
pntrt. Mais surtout la douceur venait du grand amour des Hubert, qui
semblait comme largi par un incurable remords.

Lui, passait les jours  tcher d'effacer de sa mmoire,  elle,
l'injure qu'il lui avait faite, en l'pousant malgr sa mre. Il avait
bien senti,  la mort de leur enfant, qu'elle l'accusait de cette
punition, et il s'efforait d'tre pardonn. Depuis longtemps, c'tait
fait, elle l'adorait. Il en doutait parfois, ce doute dsolait sa vie.
Pour tre certain que la morte, la mre obstine, s'tait laiss flchir
sous la terre, il aurait voulu un enfant encore. Leur dsir unique tait
cet enfant du pardon, il vivait aux pieds de sa femme, dans un culte,
une de ces passions conjugales, ardentes et chastes comme de
continuelles fianailles.

Si, devant l'apprentie, il ne la baisait pas mme sur les cheveux, il
n'entrait dans leur chambre, aprs vingt annes de mnage, que troubl
d'une motion de jeune mari, au soir des noces.

Elle tait discrte, cette chambre, avec sa peinture blanche et grise,
son papier  bouquets bleus, son meuble de noyer, recouvert de cretonne.
Jamais il n'en sortait un bruit, mais elle sentait bon la tendresse,
elle attidissait la maison entire. Et c'tait pour Anglique un bain
d'affection, o elle grandissait trs passionne et trs pure.

Un livre acheva l'oeuvre. Comme elle furetait un matin, fouillant sur
une planche de l'atelier, couverte de poussire, elle dcouvrit, parmi
des outils de brodeur hors d'usage, un exemplaire trs ancien de La
Lgende dore, de Jacques de Voragine. Cette traduction franaise, date
de 1549, avait d tre achete jadis par quelque matre chasublier, pour
les images, pleines de renseignements utiles sur les saints.

Longtemps elle-mme ne s'intressa gure qu' ces images, ces vieux bois
d'une foi nave, qui la ravissaient. Ds qu'on lui permettait de jouer,
elle prenait l'in-quarto, reli en veau jaune, elle le feuilletait
lentement: d'abord, le faux titre, rouge et noir, avec l'adresse du
libraire,  Paris, en la rue Neuve Nostre Dame,  l'enseigne Saint Jean
Baptiste; puis, le titre, flanqu des mdaillons des quatre
vanglistes, encadr en bas par l'adoration des trois Mages, en haut
par le triomphe de Jsus-Christ foulant des ossements. Et ensuite les
images se succdaient, lettres ornes, grandes et moyennes gravures dans
le texte, au courant des pages: l'Annonciation, un Ange immense inondant
de rayons une Marie toute frle; le Massacre des Innocents, le cruel
Hrode au milieu d'un entassement de petits cadavres; la Crche, Jsus
entre la Vierge et saint Joseph, qui tient un cierge; saint Jean
l'Aumnier donnant aux pauvres; saint Mathias brisant une idole; saint
Nicolas, en vque, ayant  sa droite des enfants dans un baquet; et
toutes les saintes, Agns, le col trou d'un glaive, Christine, les
mamelles arraches avec des tenailles, Genevive, suivie de ses agneaux,
Julienne flagelle, Anastasie brle, Marie l'gyptienne faisant
pnitence au dsert, Madeleine portant le vase de parfum. D'autres,
d'autres encore dfilaient, une terreur et une piti grandissaient 
chacune d'elles, c'tait comme une de ces histoires terribles et douces,
qui serrent le coeur et mouillent les yeux de larmes. Mais Anglique,
peu  peu, fut curieuse de savoir au juste ce que reprsentaient les
gravures. Les deux colonnes serres du texte, dont l'impression tait
reste trs noire sur le papier jauni, l'effrayaient, par l'aspect
barbare des caractres gothiques. Pourtant, elle s'y accoutuma,
dchiffra ces caractres, comprit les abrviations et les contractions,
sut deviner les tournures et les mots vieillis; et elle finit par lire
couramment, enchante comme si elle pntrait un mystre, triomphante 
chaque nouvelle difficult vaincue. Sous ces laborieuses tnbres, tout
un monde rayonnant se rvlait. Elle entrait dans une splendeur cleste.
Ses quelques livres classiques, si secs et si froids, n'existaient plus.
Seule, la Lgende la passionnait, la tenait penche, le front entre les
mains, prise toute, au point de ne plus vivre de la vie quotidienne,
sans conscience du temps, regardant monter, du fond de l'inconnu, le
grand panouissement du rve.

Dieu est dbonnaire, et ce sont d'abord les saints et les saintes. Ils
naissent prdestins, des voix les annoncent, leurs mres ont des songes
clatants. Tous sont beaux, forts, victorieux. De grandes lueurs les
environnent, leur visage resplendit. Dominique a une toile au front.
Ils lisent dans l'intelligence des hommes, rptent  voix haute ce
qu'on pense. Ils ont le don de prophtie, et leurs prdictions toujours
se ralisent. Leur nombre est infini, il y a des vques et des moines,
des vierges et des prostitues, des mendiants et des seigneurs de race
royale, des ermites nus mangeant des racines, des vieillards avec des
biches dans des cavernes. Leur histoire  tous est la mme, ils
grandissent pour le Christ, croient en lui, refusent de sacrifier aux
faux dieux, sont torturs et meurent pleins de gloire. Les perscutions
lassent les empereurs. Andr, mis en croix, prche pendant deux jours 
vingt mille personnes. Des conversions en masse se produisent, quarante
mille hommes sont baptiss d'un coup. Quand les foules ne se
convertissent pas devant les miracles, elles s'enfuient pouvantes. On
accuse les saints de magie, on leur pose des nigmes qu'ils
dbrouillent, on les met aux prises avec les docteurs qui restent muets.
Ds qu'on les amne dans les temples pour sacrifier, les idoles sont
renverses d'un souffle et se brisent. Une vierge noue sa ceinture au
cou de Vnus, qui tombe en poudre. La terre trembl, le temple de Diane
s'effondre, frapp du tonnerre; et les peuples se rvoltent, des guerres
civiles clatent. Alors, souvent, les bourreaux demandent le baptme,
les rois s'agenouillent aux pieds des saints en haillons, qui ont
pous la pauvret. Sabine s'enfuit de la maison paternelle. Paule
abandonne ses cinq enfants et se prive de bains. Des mortifications, des
jenes les purifient. Ni froment, ni huile. Germain rpand de la cendre
sur ses aliments. Bernard ne distingue plus les mets, ne reconnat que
le got de l'eau pure. Agathon garde trois ans une pierre dans sa
bouche. Augustin se dsespre d'avoir pch, en prenant de la
distraction  regarder un chien courir. La prosprit, la sant sont en
mpris, la joie commence aux privations qui tuent le corps. Et c'est
ainsi que, triomphants, ils vivent dans des jardins o les fleurs sont
des astres, o les feuilles des arbres chantent. Ils exterminent des
dragons, ils soulvent des temptes et les apaisent, ils sont ravis en
extase  deux coudes du sol. Des dames veuves pourvoient  leurs
besoins pendant leur vie, reoivent en rve l'avis d'aller les
ensevelir, quand ils sont morts. Des histoires extraordinaires leur
arrivent, des aventures merveilleuses, aussi belles que des romans. Et,
aprs des centaines d'annes, lorsqu'on ouvre leurs tombeaux, il s'en
chappe des odeurs suaves.

Puis, en face des saints, voici les diables, les diables innombrables.
Ils volent souvent aux environs de nous comme mouches et remplissent
l'air sans nombre. L'air est aussi plein de diables et de mauvais
esprits: comme les rayons du soleil sont pleins d'atomes, c'est poudre
menue. Et la bataille s'engage, ternelle. Toujours les saints sont
victorieux, et toujours ils doivent recommencer la victoire. Plus on
chasse de diables, plus il en revient. On en compte six mille six cent
soixante-six dans le corps d'une seule femme, que Fortunat dlivre. Ils
s'agitent, ils parlent et crient par la voix des possds, dont ils
secouent les flancs d'une tempte. Ils entrent en eux par le nez, par
les oreilles, par la bouche, et ils en sortent avec des rugissements,
aprs des jours d'effroyables luttes.  chaque dtour des routes, un
possd se vautre, un saint qui passe livre bataille.

Basile, pour sauver un jeune homme, se bat corps  corps.

Pendant toute une nuit, Macaire, couch parmi les tombeaux, est assailli
et se dfend. Les anges eux-mmes, au chevet des morts, en sont rduits,
pour avoir les mes,  rouer les dmons de coups. D'autres fois, ce ne
sont que des assauts d'intelligence et d'esprit. On plaisante, on joue
au plus fin, l'aptre Pierre et Simon le Magicien luttent de miracles.
Satan, qui rde, revt toutes les formes, se dguise en femme, va
jusqu' prendre la ressemblance des saints. Mais, ds qu'il est vaincu,
il apparat dans sa laideur: Un chat noir, plus grand qu'un chien, les
yeux gros et flamboyants, la langue longue jusques au nombril large et
sanglante, la queue torse et leve en haut en dmontrant son derrire,
duquel il assoit l'horrible punaise. Il est l'unique proccupation, la
grande haine. On en a peur et on le raille. On n'est pas mme honnte
avec lui. Au fond, malgr l'appareil froce de ses chaudires, il reste
l'ternelle dupe. Tous les pactes qu'il passe lui sont arrachs par la
violence ou la ruse. Des femmes dbiles le terrassent, Marguerite lui
crase la tte de son pied, Julienne lui crve les flancs  coups de
chane. Une srnit s'en dgage, un ddain du mal puisqu'il est
impuissant, une certitude du bien puisque la vertu est souveraine. Il
suffit de se signer, le diable ne peut rien, hurle et disparat. Quand
une vierge fait le signe de la croix, tout l'enfer croule. Alors, dans
ce combat des saints et des saintes contre Satan, se droulent les
effroyables supplices des perscutions.

Les bourreaux exposent aux mouches les martyrs enduits de miel; les font
marcher pieds nus sur du verre cass et sur des charbons ardents; les
descendent dans des fosses avec des reptiles; les flagellent  coups de
fouets munis de boules de plomb; les clouent vivants dans des cercueils,
qu'ils jettent  la mer; les pendent par les cheveux, puis les allument;
arrosent leurs plaies de chaux vive, de poix bouillante, de plomb
fondues assoient sur des siges de bronze chauffs  blanc; leur
enfoncent autour du crne des casques rougis; leur brlent les flancs
avec des torches, rompent les cuisses sur des enclumes, arrachent les
yeux, coupent la langue, cassent les doigts l'un aprs l'autre. Et la
souffrance ne compte pas, les saints restent pleins de mpris, ont une
hte, une allgresse  souffrir davantage. Un continuel miracle
d'ailleurs les protge, ils fatiguent les bourreaux. Jean boit du poison
et n'en est pas incommod. Sbastien sourit, hriss de flches.
D'autres fois, les flches restent suspendues en l'air,  droite et 
gauche du martyr; ou, lances par l'archer, elles reviennent sur elles
mmes et lui crvent les yeux. Ils boivent le plomb fondu comme de l'eau
glace. Des lions se prosternent et lchent leurs mains, ainsi que des
agneaux. Le gril de saint Laurent lui est d'une fracheur agrable. Il
crie: Malheur, tu as pris une partie, retourne l'autre et puis mange,
car elle est assez Rtie. Ccile, mise en un bain tout bouillant, est
toute ainsi comme en un froid lieu et ne sentit qu'un peu de sueur.

Christine dconcerte les supplices: son pre la fait battre par douze
hommes qui succombent de fatigue; un autre bourreau lui succde,
l'attache sur une roue, allume du feu dessous, et la flamme s'tend,
dvore quinze cents personnes; il la jette  la mer, une pierre au col,
mais les anges la soutiennent, Jsus vient la baptiser en personne, puis
la confie  saint Michel pour qu'il la ramne  terre; un autre bourreau
enfin l'enferme avec des vipres qui s'enroulent d'une caresse  sa
gorge, la laisse cinq jours dans un four, o elle chante, sans prouver
aucun mal. Vincent, qui en subit plus encore, ne parvient pas 
souffrir: on lui rompt les membres; on lui dchire les ctes avec des
peignes de fer jusqu' ce que les entrailles sortent; on le larde
d'aiguilles; on le jette sur un brasier que ses plaies inondent de sang;
on le remet en prison, les pieds clous contre un poteau; et, dpec,
rti, le ventre ouvert, il vit toujours; et ses tortures sont changes
en suavit de fleurs, une grande lumire emplit le cachot; des anges
chantent avec lui, sur une couche de roses. Le doux son du chant et la
suave odeur des fleurs s'entendirent par dehors, et quand les gardes
eurent vus, ils se convertirent  la foi, et quand Dacien entendit cette
chose, il fut tout pris et dis: Que lui ferons nous plus, nous sommes
vaincus. Tel est le cri des tourmenteurs, cela ne peut finir que par
leur conversion ou par leur mort. Leurs mains sont frappes de
paralysie. Ils prissent violemment, des artes de poisson les
tranglent, des coups de foudre les crasent, leurs chars se brisent. Et
les cachots des saints resplendissent tous, Marie et les aptres y
pntrent  l'aise, au travers des murs.

Des secours continuels, des apparitions descendent du ciel ouvert, o
Dieu se montre, tenant une couronne de pierreries.

Aussi la mort est-elle joyeuse, ils la dfient, les parents se
rjouissent, lorsqu'un des leurs succombe. Sur le mont Ararat, dix mille
crucifis expirent. Prs de Cologne, les onze mille vierges se font
massacrer par les Huns. Dans les cirques, les os craquent sous la dent
des btes.  trois ans, Quirique, que le Saint-Esprit fait parler comme
un homme, souffre le martyre. Des enfants  la mamelle injurient les
bourreaux. Un ddain, un dgot de la chair, de la loque humaine,
aiguise la douleur d'une volupt cleste. Qu'on la dchire, qu'on la
broie, qu'on la brle, cela est bon; encore et encore, jamais elle
n'agonisera assez; et ils appellent tous le fer, l'pe dans la gorge,
qui seule les tue. Eulalie, sur son bcher, au milieu d'une populace
aveugle qui l'outrage, aspire la flamme pour mourir plus vite. Dieu
l'exauce, une colombe blanche sort de sa bouche et monte au ciel.  ces
lectures, Anglique s'merveillait. Tant d'abominations et cette joie
triomphale la ravissaient d'aise, au-dessus du rel. Mais d'autres coins
de la Lgende, plus doux, l'amusaient aussi, les btes par exemple,
toute l'arche qui s'y agite.

Elle s'intressait aux corbeaux et aux aigles chargs de nourrir les
ermites. Puis, que de belles histoires sur les lions! le lion serviable
qui creuse la fosse de Marie l'gyptienne; le lion flamboyant qui garde
la porte des vilaines maisons, lorsque les proconsuls y font conduire
les vierges; et encore le lion de Jrme,  qui l'on a confi un ne,
qui le laisse voler, puis qui le ramne.

Il y avait aussi le loup, frapp de contrition, rapportant un pourceau
drob. Bernard excommunie les mouches, lesquelles tombent mortes. Remi
et Blaise nourrissent les oiseaux  leur table, les bnissent et leur
rendent la sant. Franois, plein de trs grande simplesse columbine,
les prche, les exhorte  aimer Dieu. Un oiseau qui se nomme cigale
tait en un figuier, et Franois tendit sa main et appela  lui
l'oiseau, et tantt il obt et vint sur sa main. Et il lui dit: Chante,
ma soeur, et loue notre Seigneur. Et donc chanta incontinent, et ne s'en
alla devant quelle eut cong. C'tait l, pour Anglique, un continuel
sujet de rcration, qui lui donnait l'ide d'appeler les hirondelles,
curieuse de voir si elles viendraient. Ensuite, il y avait des histoires
qu'elle ne pouvait relire sans tre malade, tant elle riait. Christophe,
le bon gant, qui porta Jsus, l'gayait aux larmes. Elle touffait, 
la msaventure du gouverneur avec les trois chambrires d'Anastasie,
quand il va les trouver dans la cuisine et qu'il baise les poles et
les chaudrons, en croyant les embrasser. Il s'assit dehors trs noir et
trs laid et ses vtements dfaits. Et quant ses serviteurs qui
l'attendaient dehors le virent ainsi tourn, si se pensrent qu'il tait
tourn en diable. Lors le battirent de verges et s'enfuirent et le
laissrent tout seul. Mais o le fou rire la prenait, c'tait lorsqu'on
tapait sur le diable, Julienne surtout, qui, tente par lui dans son
cachot, lui administra une si extraordinaire racle avec sa chane.
Alors commanda le Prvost que Julienne fut amene, et quand elle
s'assit elle tranait le diable aprs elle, et il pria disant: Ma dame
Julienne, ne me faites plus de mal. Si le trana ainsi par tout le
march, et aprs le jeta en une fosse. Ou encore elle rptait aux
Hubert, en brodant, des lgendes plus intressantes que des contes de
fes. Elle les avait lues tant de fois, qu'elle les savait par coeur: la
lgende des Sept Dormants, qui, fuyant la perscution, murs dans une
caverne, y dormirent trois cent soixante-dix-sept ans, et dont le rveil
tonna si fort l'empereur Thodose; la lgende de saint Clment, des
aventures sans fin, imprvues et attendrissantes, toute une famille, le
pre, la mre, les trois fils, spars par de grands malheurs et
finalement runis,  travers les plus beaux miracles. Ses pleurs
coulaient, elle en rvait la nuit, elle revivait plus que dans ce monde
tragique et triomphant du prodige, au pays surnaturel de toutes les
vertus, rcompenses de toutes les joies.

Lorsque Anglique fit sa premire communion, il lui sembla qu'elle
marchait comme les saintes,  deux coudes de terre.

Elle tait une jeune chrtienne de la primitive glise, elle se
remettait aux mains de Dieu, ayant appris dans le livre qu'elle ne
pouvait tre, sauve sans la grce. Les Hubert pratiquaient, simplement
la messe le dimanche, la communion aux grandes ftes; et cela avec la
foi tranquille des humbles, un peu aussi par tradition et pour leur
clientle, les chasubliers ayant de pre en fils fait leurs pques.
Hubert, lui, s'interrompait parfois de tendre un mtier, pour couter
l'enfant lire ses lgendes, dont il frmissait avec elle, les cheveux
envols au lger souffle de l'invisible. Il avait de sa passion, il
pleura, lorsqu'il la vit en robe blanche. Cette journe fut comme un
songe, tous les deux revinrent de l'glise, tonns et las. Il fallut
qu'Hubertine les grondt, le soir, elle raisonnable qui condamnait
l'exagration, mme dans les bonnes choses. Ds lors, elle dut combattre
le zle d'Anglique, surtout l'emportement de charit dont celle-ci
tait prise. Franois avait la pauvret pour matresse, Julien
l'Aumnier appelait les pauvres ses seigneurs, Gervais et Protais leur
lavaient les pieds, Martin partageait avec eux son manteau. Et l'enfant,
 l'exemple de Luce, voulait tout vendre pour tout donner. Elle s'tait
dpouille d'abord de ses menues affaires, ensuite elle avait commenc 
piller la maison. Mais le comble devint qu'elle donnait  des indignes,
sans discernement, les mains ouvertes. Un soir, le surlendemain de la
premire communion, rprimande pour avoir jet par la fentre du linge
 une ivrognesse, elle retomba dans ses anciennes violences, elle eut un
accs terrible. Puis, crase de honte, malade, elle garda le lit trois
jours.

Cependant, les semaines, les mois coulaient. Deux annes s'taient
passes, Anglique avait quatorze ans et devenait femme.

Quand elle lisait la Lgende, ses oreilles bourdonnaient, le sang
battait dans les petites veines bleues de ses tempes; et, maintenant,
elle se prenait d'une tendresse fraternelle pour les vierges.

Virginit est soeur des anges, possession de tout bien, dfaite du
diable, seigneurie de foi. Elle donne la grce, elle est l'invincible
perfection. Le Saint-Esprit rend Luce si pesante, que mille hommes et
cinq paires de boeufs, sur l'ordre du proconsul, ne peuvent la traner 
un mauvais lieu. Un gouverneur, qui veut embrasser Anastasie, devient
aveugle. Dans les supplices, la candeur des vierges clate, leurs chairs
trs blanches, laboures par les peignes de fer, laissent ruisseler des
fleuves de lait, au lieu de sang.  dix reprises, revient l'histoire de
la jeune chrtienne, fuyant sa famille, cache sous une robe de moine,
qu'on accuse d'avoir mis  mal une fille du voisinage, qui souffre la
calomnie sans se disculper, puis qui triomphe, dans la brusque
rvlation de son sexe innocent. Eugnie est ainsi amene devant un
juge, reconnat son pre, dchire sa robe et se montre. ternellement,
le combat de la chastet recommence, toujours les aiguillons
renaissent. Aussi la peur de la femme est-elle la sagesse des saints. Ce
monde est sem de piges, les ermites vont au dsert, o il n'y a pas de
femmes.

Ils luttent effroyablement, se flagellent, se jettent nus dans les
ronces et sur la neige. Un solitaire, aidant sa mre  traverser un gu,
se couvre les doigts de son manteau. Un martyr, attach, tent par une
fille, coupe avec les dents sa langue, qu'il lui crache au visage.
Franois dclare qu'il n'a pas de plus grand ennemi que son corps.
Bernard crie au voleur! au voleur! pour se dfendre contre une dame, son
htesse. Une femme,  qui le pape Lon donne l'hostie, le baise  la
main; et il se tranche le poignet, et la Vierge Marie remet la main en
place. Tous glorifient la sparation des poux. Alexis, trs riche,
mari, instruit sa femme dans la chastet, puis s'en va. On ne s'pouse
que pour mourir. Justine, tourmente  la vue de Cyprien, rsiste, le
convertit, et marche avec lui au supplice. Ccile, aime d'un ange,
rvle ce secret, le soir des noces,  Valrien, son mari, qui veut bien
ne pas la toucher et recevoir le baptme, afin de voir l'ange. Il
trouva en sa chambre Ccile parlant  l'ange, et l'ange tenait en sa
main deux couronnes de roses, et les bailla lune  Ccile et l'autre 
Valrien, et dit: Gardez ces couronnes du coeur et de corps sans
macule. La mort est plus forte que l'amour, c'est un dfi de
l'existence. Hilaire prie Dieu d'appeler au ciel sa fille Apia, pour
qu'elle ne se marie point; elle meurt, et la mre demande au pre de la
faire appeler galement; ce qui est fait. La Vierge Marie, elle-mme,
enlve aux femmes leurs fiancs. Un noble, parent du roi de Hongrie,
renonce  une jeune fille d'une beaut merveilleuse, ds que Marie entre
en lutte. Soudainement apparut notre Dame  lui disant: Si je suis si
belle comme tu dis, pourquoi me laisses-tu pour une autre? et il se
fiance  elle.

Parmi toutes ces saintes, Anglique eut ses prfres, celles dont les
leons allaient jusqu' son coeur, qui la touchaient au point de la
corriger. Ainsi, la sage Catherine, ne dans la pourpre, l'enchantait
par la science universelle de ses dix-huit ans, lorsqu'elle dispute avec
les cinquante rhteurs et grammairiens, que lui oppose l'empereur
Maxime. Elle les confond, les rduit au silence. Ils furent bahis et
ne surent que dire, mais se turent tous. Et l'empereur les blma pour ce
qu'il se soient laissaient vaincre si laidement d'une pucelle. Les,
cinquante alors vont lui dclarer qu'ils se convertissent. Et donc
quant le tyran entendit ceci, il fut tout pris de grande forcenerie et
commanda qu'il fussent tous amens au milieu de la cit.  ses yeux,
Catherine tait la savante invincible, aussi fire et clatante de
sagesse que de beaut, celle qu'elle aurait voulu tre, pour convertir
les hommes et se faire nourrir en prison par une colombe, avant d'avoir
la tte tranche. Mais surtout lisabeth, la fille du roi de Hongrie,
lui devenait un continuel enseignement.  chacune des rvoltes de son
orgueil, lorsque la violence l'emportait, elle songeait  ce modle de
douceur et de simplicit, pieuse  cinq ans, refusant de jouer, se
couchant par terre pour rendre hommage  Dieu, plus tard pouse
obissante et mortifie du landgrave de Thuringe, montrant  son poux
un visage gai que des larmes inondaient toutes les nuits, enfin veuve
continente, chasse de ses tats, heureuse de mener la vie d'une
pauvresse. Sa vesture estoit si vile quelle portoit ung manteau gris
alonge de autre couleur de drap. Les manches de sa cotte estoient
rompues et ramendes d'autre couleur. Le roi, son pre, l'envoie
chercher par un comte. Et quant le comte la veit en tel habit et
fillant, il se escria de douleur et de merveilles, et dist: Oncques
fille de roy ne apparut en tel habit, ne ne fut veue filler laine. Elle
est la parfaite humilit chrtienne qui vit de pain noir avec les
mendiants, panse leurs plaies sans dgot, porte leurs vtements
grossiers, dort sur la terre dure, suit les processions pieds nus.

Elle lavoit aucunes fois les escueles et les vaisseaulx de la cuysine,
et se mussoit et cachoit que les chambrieres ne l'en dtournassent, et
disoit: Si je eusse trouve une autre vie plus despite, je leusse
prinse. De sorte qu'Anglique, raidie de colre autrefois, lorsqu'on
lui faisait laver la cuisine, s'ingniait maintenant  des besognes
basses, quand elle se sentait tourmente du besoin de domination. Enfin,
plus que Catherine, plus qu'lisabeth, plus que toutes, une sainte lui
tait chre, Agns, l'enfant martyre. Son coeur tressaillait, en la
retrouvant dans la Lgende, cette vierge, vtue de sa chevelure, qui
l'avait protge sous la porte de la cathdrale. Quelle flamme de pur
amour! comme elle repousse le fils du gouverneur qui l'accoste au sortir
de l'cole! Da! hors de moy, pasteur de mort, commencement de peche et
nourrissement de felonie. Comme elle clbre l'amant! Jayme celluy
duquel la mere est Vierge et le pere ne congneut oncque femme, de la
beaulte duquel le soleil et lune sesmerveillent, par l'odeur duquel les
morts revivent. Et, quand Aspasien commande qu'on lui mette ung glayve
parmy la gorge, elle monte au paradis s'unir  son espoux blanc et
vermeil. Depuis quelques mois surtout,  des heures troubles, lorsque
des chaleurs de sang lui battaient les tempes, Anglique l'voquait,
l'implorait; et, tout de suite, il lui semblait tre rafrachie. Elle la
voyait continuellement  son entour, elle se dsesprait de faire
souvent, de penser des choses, dont elle la sentait fche. Un soir
qu'elle se baisait les mains, ainsi qu'elle en prenait parfois encore le
plaisir, elle devint brusquement trs rouge et se tourna, confuse, bien
qu'elle ft seule, ayant compris que la sainte l'avait vue.

Agns tait la gardienne de son corps.

 quinze ans, Anglique fut ainsi une adorable fille. Certes, ni la vie
clotre et travailleuse, ni l'ombre douce de la cathdrale, ni la
Lgende aux belles saintes, n'avaient fait d'elle un ange, une crature
d'absolue perfection. Toujours des fougues l'emportaient, des fautes se
dclaraient, par des chappes imprvues, dans des coins d'me qu'on
avait nglig de murer.

Mais elle se montrait si honteuse alors, elle aurait tant voulu tre
parfaite! et elle tait si humaine, si vivante, si ignorante et pure au
fond! En revenant d'une des grandes courses que les Hubert se
permettaient deux fois l'an, le lundi de la Pentecte et le jour de
l'Assomption, elle avait arrach un glantier, puis s'tait amuse  le
replanter dans l'troit jardin. Elle le taillait, l'arrosait; il y
repoussait plus droit, il y donnait des glantines plus larges, d'une
odeur fine; ce qu'elle guettait, avec sa passion habituelle, rpugnant 
le greffer pourtant, voulant voir si un miracle ne lui ferait pas porter
des roses. Elle dansait  l'entour, elle rptait d'un air ravi: C'est
moi! c'est moi! Et, si on la plaisantait sur son rosier de grand
chemin, elle en riait elle-mme, un peu ple, des larmes au bord des
paupires.

Ses yeux couleur de violette s'taient encore adoucis, sa bouche
s'entrouvrait, dcouvrait les petites dents blanches, dans l'ovale
allong du visage, que les cheveux blonds, d'une lgret de lumire,
nimbaient d'or. Elle avait grandi, sans devenir fluette, le cou et les
paules toujours d'une grce fire, la gorge ronde, la taille souple; et
gaie, et saine, une beaut rare, d'un charme infini, o fleurissaient la
chair innocente et l'me chaste.

Les Hubert, chaque jour, se prenaient pour elle d'une affection plus
vive. L'ide leur tait venue  tous deux de l'adopter. Seulement, ils
n'en disaient rien, de peur d'veiller leur ternel regret. Aussi, le
matin o le mari se dcida, dans leur chambre, la femme, tombe sur une
chaise, fondit-elle en sanglots. Adopter cette enfant, n'tait-ce pas
renoncer  en avoir jamais un? Certes, il n'y fallait plus gure
compter,  leur ge; et elle consentit, vaincue par la bonne pense d'en
faire sa fille.

Anglique, quand ils lui en parlrent, leur sauta au cou, trangla de
larmes. C'tait chose entendue, elle resterait avec eux, dans cette
maison toute pleine d'elle maintenant, rajeunie de sa jeunesse, rieuse
de son rire. Mais, ds la premire dmarche, un obstacle les consterna.
Le juge de paix, M. Grandsire, consult, leur expliqua la radicale
impossibilit de l'adoption, la loi exigeant que l'adopt soit majeur.
Puis, comme il voyait leur chagrin, il leur suggra l'expdient de la
tutelle officieuse: tout individu, g de plus de cinquante ans, peut
s'attacher un mineur de moins de quinze ans, par un titre lgal, en
devenant son tuteur officieux. Les ges y taient, ils acceptrent,
enchants; et mme il fut convenu qu'ils confreraient ensuite
l'adoption  leur pupille, par voie testamentaire, ainsi que le Code le
permet. M. Grandsire se chargea de la demande du mari et de
l'autorisation de la femme, puis se mit en rapport avec le directeur de
l'Assistance publique, tuteur de tous les enfants assists, dont il
fallait obtenir le consentement. Il y eut enqute, enfin les pices
furent dposes  Paris, chez le juge de paix dsign. Et l'on
n'attendait plus que le procs-verbal, qui constitue l'acte de la
tutelle officieuse, lorsque les Hubert furent pris d'un scrupule tardif.
Avant d'adopter ainsi Anglique, est-ce qu'ils n'auraient pas d faire
un effort pour retrouver sa famille? Si la mre existait, o
prenaient-ils le droit de disposer de la fille, sans tre absolument
certains de son abandon? Puis, au fond, il y avait cet inconnu, cette
souche gte d'o sortait l'enfant peut-tre, qui les inquitait
autrefois, dont le souci leur revenait  cette heure. Ils s'en
tourmentaient tellement, qu'ils n'en dormaient plus.

Brusquement, Hubert fit le Voyage de Paris. C'tait une catastrophe,
dans son existence calme. Il mentit  Anglique, il parla de la
ncessit de sa prsence, pour la tutelle. En vingt quatre heures, il
esprait tout savoir. Mais,  Paris, les jours coulrent, des obstacles
se dressaient  chaque pas, il y passa une semaine, rejet des uns aux
autres, battant le pav, perdu, pleurant presque. D'abord, 
l'Assistance publique, on le reut fort schement. La rgle de
l'Administration est que les enfants ne soient pas renseigns sur leur
origine, jusqu' leur majorit. Trois matins de suite, on le renvoya.
Il dut s'obstiner, s'expliquer dans quatre bureaux, s'enrouer  se
prsenter comme tuteur officieux, avant qu'un sous-chef, un grand sec,
voult bien lui apprendre l'absence absolue de documents prcis.
L'Administration ne savait rien, une sage-femme avait dpos l'enfant
Anglique, Marie, sans nommer la mre.

Dsespr, il allait reprendre la route de Beaumont, quand une ide le
ramena une quatrime fois, pour demander communication de l'extrait de
naissance, qui devait porter le nom de la sage-femme. Ce fut toute une
affaire encore. Enfin, il connut le nom, Mme Foucart, et il apprit mme
que cette femme demeurait rue des Deux-cus, en 1850.

Alors, les courses recommencrent. Le bout de la rue des Deux-cus tait
dmoli, aucun boutiquier des rues voisines ne se rappelait Mme Foucart.
Il consulta un annuaire: le nom ne s'y trouvait plus. Les yeux levs,
guettant les enseignes, il se rsigna  monter chez les sages-femmes; et
ce fut ce moyen qui russit, il eut la chance de tomber sur une vieille
dame, laquelle se rcria. Comment! si elle connaissait Mme Foucart! une
personne d'un si grand mrite, qui avait eu bien des malheurs! Elle
demeurait rue Censier,  l'autre bout de Paris. Il y courut. L,
instruit par l'exprience, il s'tait promis d'agir diplomatiquement.
Mais Mme Foucart, une femme norme, tasse sur des jambes courtes, ne le
laissa pas dployer en bel ordre les questions qu'il avait prpares 
l'avance. Ds qu'il lcha les prnoms de l'enfant et la date du dpt,
elle partit d'elle mme, elle conta toute l'histoire, dans un flot de
rancune. Ah! la petite vivait! eh bien, elle pouvait se flatter d'avoir
pour mre une fameuse coquine! Oui, Mme Sidonie, comme on la nommait
depuis son veuvage, une femme trs bien apparente, ayant un frre
ministre, disait-on, ce qui ne l'empchait pas de faire les plus
vilains commerces! Et elle expliqua de quelle faon elle l'avait connue,
quand la gueuse tenait, rue Saint-Honor, un commerce de fruits et
d'huile de Provence,  son arrive de Plassans, d'o ils dbarquaient,
elle et son mari, pour tenter fortune. Le mari mort et enterr, elle
avait eu une fille quinze mois aprs, sans savoir au juste o elle
l'avait prise, car elle tait sche comme une factur, froide comme un
prott, indiffrente et brutale comme un recors!... On pardonne une faute,
mais l'ingratitude! Est-ce que le magasin mang, elle, Mme Foucart, ne
l'avait pas nourrie pendant ses couches, ne s'tait pas dvoue jusqu'
la dbarrasser, en portant la petite l-bas?

Et, pour rcompense, lorsqu'elle tait,  son tour, tombe dans la
peine, elle n'avait pas russi  en tirer le mois de la pension, ni mme
quinze francs prts de la main  la main. Aujourd'hui, Mme Sidonie
occupait, rue du Faubourg-Poissonnire, une petite boutique et trois
pices,  l'entresol, o, sous le prtexte de vendre des dentelles, elle
vendait de tout. Ah! oui, ah! oui, une mre de cette espce, il valait
mieux ne pas la connatre! Une heure plus tard, Hubert tait  rder
autour de la boutique de Mme Sidonie. Il y entrevit une femme maigre,
blafarde, sans ge et sans sexe, vtue d'une robe noire lime, tache
de toutes sortes de trafics louches. Jamais le ressouvenir de sa fille,
ne d'un hasard n'avait d chauffer ce coeur de courtire.
Discrtement, il se renseigna, apprit des choses qu'il ne rpta 
personne, pas mme  sa femme. Pourtant, il hsitait encore, il revint
une dernire fois passer devant l'troit magasin mystrieux. Ne
devait-il point se faire connatre, obtenir un consentement? C'tait 
lui, honnte homme, de juger s'il avait le droit de trancher ainsi le
lien, pour toujours.

Brusquement, il tourna le dos, il rentra le soir  Beaumont.

Hubertine venait justement de savoir, chez M. Grandsire, que le
procs-verbal, pour la tutelle officieuse, tait sign. Et, lorsque
Anglique se jeta dans les bras d'Hubert, il vit bien,  l'interrogation
suppliante de ses yeux, qu'elle avait compris le vrai motif de son
voyage. Alors, simplement, il lui dit:

--Mon enfant, ta mre est morte.

Anglique, pleurante, les embrassa avec passion. Jamais il n'en fut
reparl. Elle tait leur fille.




III


Cette anne-l, le lundi de la Pentecte, les Hubert avaient men
Anglique djeuner aux ruines du chteau d'Hautecoeur, qui domine le
Ligneul,  deux lieues en aval de Beaumont; et, le lendemain, aprs
toute cette journe de plein air, de courses et de rires, lorsque la
vielle horloge de l'atelier sonna sept heures, la jeune fille dormait
encore.

Hubertine dut monter frapper  la porte.

--Eh bien! paresseuse!... nous avons dj djeun, nous autres.

Vivement Anglique s'habilla, descendit djeuner seule.

Puis, quand elle entra dans l'atelier, o Hubert et sa femme venaient de
se mettre au travail:

--Ah! ce que je dormais! Et cette chasuble qu'on a promise pour
dimanche! L'atelier, dont les fentres donnaient sur le jardin, tait
une vaste pice, conserve presque intacte dans son tat primitif.

Au plafond, les deux matresses poutres, les trois traves de solives
apparentes n'avaient pas mme reu de badigeon, trs enfumes, manges
des vers, laissant voir les lattes des entreyous sous les clats du
pltre. Un des corbeaux de pierre qui soutenaient les poutres, portait
une date, 1463; sans doute la date de la construction. La chemine,
galement en pierre miette et disjointe, gardait son lgance simple,
avec ses montants lancs, ses consoles, sa hotte termine par un
couronnement; mme, sur la frise, on pouvait distinguer encore, comme
fondue par l'ge, une sculpture nave, un saint Clair, patron des
brodeurs. Mais la chemine ne servait plus, on avait fait de l'tre une
armoire ouverte, en y posant des planches, o s'empilaient des dessins;
et c'tait maintenant un pole qui chauffait l pice, une grosse
cloche de fonte, dont le tuyau, aprs avoir long le plafond, allait
crever la hotte. Les portes, dj branlantes, dataient de Louis XIV. Des
lames de l'ancien parquet achevaient de se pourrir, parmi les feuillets
plus rcents, remis un  un,  chaque trou. Il y avait prs de cent ans
que la peinture jaune des murs tenait, dteinte en haut, raille dans
le bas, tache de salptre. Toutes les annes, on parlait de faire
repeindre, sans pouvoir s'y dcider, par haine du changement.

Hubertine, assise devant le mtier o tait tendue la chasuble, leva la
tte en disant:

--Tu sais que, si nous la livrons dimanche, je t'ai promis une bourriche
de penses pour ton jardin.

Gaiement, Anglique s'exclama:

--C'est vrai.... Oh! je vais m'y mettre!... Mais o donc est mon
doigtier? Les outils s'envolent, quand on ne travaille plus.

Elle glissa le vieux doigtier d'ivoire  la seconde phalange de son
petit doigt, et elle s'assit de l'autre ct du mtier, en face de la
fentre.

Depuis le milieu du dernier sicle, pas une modification ne s'tait
produite dans l'amnagement de l'atelier!... Les modes changeaient, l'art
du brodeur se transformait, mais on retrouvait encore l, scelle au
mur, la chanlatte, la pice de bois, o s'appuie le mtier, qu'un
trteau mobile porte,  l'autre bout.

Dans les coins, dormaient des outils antiques: un diligent, avec son
engrenage et ses brochettes, pour mettre en broche l'or des bobines,
sans y toucher; un rouet  main, une sorte de poulie, tordant les fils,
qu'on fixait au mur; des tambours de toutes grandeurs, garnis de leur
taffetas et de leur clisse, servant  broder au crochet. Sur une
planche, tait range une vieille collection d'emporte-pice pour les
paillettes; et l'on y voyait aussi une pave, un tatignon de cuivre, le
large chandelier classique des anciens brodeurs. Aux boucles d'un
rtelier, fait d'une courroie cloue, s'accrochaient des poinons, des
maillets, des marteaux, des fers  dcouper le vlin, des menne-lourd,
bauchoirs de buis pour modeler les fils,  mesure qu'on les emploie.
Sous la table de tilleul o l'on dcoupait, il y avait un grand
dvidoir, dont les deux tourrettes d'osier, mobiles, tendaient un
cheveau de laine rouge. Des colliers de bobines aux soies vives,
enfils dans une corde, pendaient prs du bahut. Par terre, une
corbeille tait pleine de bobines vides. Une pelote de ficelle venait de
tomber d'une chaise, droule.

--Ah! le beau temps, le beau temps! reprit Anglique. Cela fait plaisir
de vivre.

Et, avant de se pencher sur son travail, elle s'oubliait encore un
instant, devant la fentre ouverte, par laquelle entrait la radieuse
matine de mai. Un coin de soleil glissait du comble de la cathdrale,
une odeur frache de lilas montait du jardin de l'vch. Elle souriait,
blouie, baigne de printemps.

Puis, dans un sursaut, comme si elle se ft rendormie:

--Pre, je n'ai pas d'or  passer.

Hubert, qui achevait de piquer le dcalque d'un dessin de chape, alla
chercher au fond du bahut un cheveau, le coupa, effila les deux bouts
en gratignant l'or qui recouvrait la soie; et il apporta l'cheveau,
enferm dans une torche de parchemin.

--C'est bien tout?

--Oui, oui. D'un coup d'oeil, elle s'tait assure que rien ne manquait
plus: les broches charges des ors diffrents, le rouge, le vert, le
bleu; les bobines de soies de tous les tons; les paillettes, les
cannetilles, bouillon ou frisure, dans le pt, un fond de chapeau
servant de boire; les longues aiguills fines, les pinces d'acier, les
ds, les ciseaux, la pelote de cire. Tout cela trottait sur le mtier
mme, sur l'toffe tendue que protgeait un fort papier gris.

Elle avait enfil une aiguille d'or  passer. Mais, ds le premier
point, il cassa, et elle dut effiler de nouveau, en gratignant un peu
de l'or, qu'elle jeta dans le bourriquet, le carton aux dchets, qui
tranait galement sur le mtier.

--Ah! enfin! dit-elle, quand elle eut piqu son aiguille.

Un grand silence rgna. Hubert s'tait mis  tendre un mtier. Il avait
pos les deux ensubles sur la chanlatte et sur le trteau, bien en face,
de faon  placer de droit fil la soie cramoisie de la chape,
qu'Hubertine venait de coudre aux coutisses. Et il introduisait les
lattes dans les mortaises des ensubles, o il les fixait,  l'aide de
quatre clous. Puis, aprs avoir trliss  droite et  gauche, il acheva
de tendre en reculant les clous. On l'entendit taper du bout des doigts
sur l'toff, qui rsonnait comme un tambour. Anglique tait devenue
une brodeuse rare, d'une adresse et d'un got dont s'merveillaient les
Hubert. En dehors de ce qu'ils lui avaient appris, elle apportait sa
passion, qui donnait de la vie aux fleurs, de la foi aux symboles. Sous
ses mains, la soie et l'or s'animaient, une envole mystique lanait.
les moindres ornements, elle s'y livrait toute, avec son imagination en
continuel veil, sa croyance au monde de l'invisible.

Certaines de ses broderies avaient tellement remu le diocse de
Beaumont, qu'un prtre, archologue, et un autre, amateur de tableaux,
taient venus la voir, en s'extasiant devant ses Vierges, qu'ils
comparaient aux naves figures des primitifs.

C'tait la mme sincrit, le mme sentiment de l'au-del, comme cercl
dans une perfection minutieuse des dtails.

Elle avait le don du dessin, un vrai miracle qui, sans professeur, rien
qu'avec ses tudes du soir,  la lampe, lui permettait souvent de
corriger ses modles, de s'en carter, d'aller  sa fantaisie, crant de
la pointe de son aiguille. Aussi les Hubert, qui dclaraient la science
du dessin ncessaire  une bonne brodeuse, s'effaaient-ils devant elle,
malgr leur anciennet dans la partie. Et il s'en arrivaient modestement
 n'tre plus que ses aides,  la charger de tous les travaux de grand
luxe, dont ils lui prparaient les dessous.

D'un bout de l'anne  l'autre, que de merveilles, clatantes et
saintes, lui passaient par les mains! Elle n'tait que dans la soie, le
satin, le velours, les draps d'or et d'argent. Elle brodait des
chasubles, des toles, des manipules, des chapes, des dalmatiques, des
mitres, des bannires, des voiles de calice et de ciboire. Mais,
surtout, les chasubles revenaient, continuelles, avec leurs cinq
couleurs: le blanc pour les confesseurs et les vierges, le rouge pour
les aptres et les martyrs, le noir pour les morts et les jours de
jene, le violet pour les innocents, le vert pour toutes les ftes; et
l'or aussi, d'un frquent usage, pouvant remplacer le blanc, le rouge et
le vert. Au centre de la croix, c'taient toujours les mmes symboles,
les chiffres de Jsus et de Marie, le triangle entour de rayons,
l'agneau, le plican, la colombe, un calice, un ostensoir, un coeur
saignant sous les pines; tandis que, dans le montant et dans les bras,
couraient des ornements ou des fleurs, toute l'ornementation des vieux
styles, toute la flore des fleurs larges, les anmones, les tulipes, les
pivoines, les grenades, les hortensias. Il ne s'coulait pas de saison
qu'elle ne refit les pis et les raisins symboliques, en argent sur le
noir, en or sur le rouge. Pour les chasubles trs fiches, elle nuanait
des tableaux, des ttes de saints, un cadre central, l'Annonciation, la
Crche, le Calvaire.

Tantt les orfrois taient brods sur le fond mme, tantt elle
rapportait les bandes, soie ou satin, sur du brocart d'or ou du
velours. Et cette floraison de splendeurs sacres, une  une, naissait
de ses doigts minces.

En ce moment, la chasuble  laquelle travaillait Anglique tait une
chasuble de satin blanc, dont la croix se trouvait faite d'une gerbe de
lis d'or, entrelace de roses vives, en soie nuance. Au centre, dans
une couronne de petites roses d'or mat, le chiffre de Marie rayonnait,
en or rouge et vert, d'une grande richesse d'ornements.

Depuis une heure qu'elle achevait, au pass, les feuilles des petites
roses d'or, pas une parole n'avait troubl le silence. Mais l'aiguille
cassa de nouveau, elle la renfila  ttons, sous le mtier, en ouvrire
adroite. Puis, comme elle avait lev la tte, elle parut boire dans une
longue aspiration tout le printemps qui entrait.

--Ah! murmura-t-elle, faisait-il beau, hier!... Que c'est bon, le
soleil!

Hubertine, en train de cirer son fil, hocha la tte.

--Moi, je suis moulue, je ne sens plus mes bras: C'est que je n'ai pas
tes seize ans, et lorsqu'on sort si peu! Tout de suite, pourtant, elle
se remit au travail. Elle prpart les lis, en cousant des coupons de
vlin, aux repres indiqus, pour donner du relief.

--Et puis, ces premiers soleils vous cassent la tte, ajouta Hubert,
qui, son mtier tendu, s'apprtait  poncer sur la soie la bande de la
chape.

Anglique tait reste les yeux vagues, perdus dans le rayon qui tombait
d'un arc-boutant de l'glise. Et, doucement:

--Non, non, moi, a m'a rafrachie, a m'a dlasse, toute cette journe
de grand air.

Elle avait termin le petit feuillage d'or, elle se mit  une des larges
roses, tenant prtes autant d'aiguilles enfiles que de nuances de soie,
brodant  points fendus et rentrants, dans le sens mme du mouvement des
ptales: Et, malgr la dlicatesse de ce travail, les souvenirs de la
veille qu'elle revivait, tout  l'heure, dans le silence, dbordaient
maintenant de ses lvres, s'chappaient si nombreux, qu'elle ne
tarissait plus. Elle disait le dpart, la vaste campagne, le djeuner
l-bas, dans les ruines d'Hautecoeur, sur le dallage d'une salle dont
les murs crouls dominaient le Ligneul, coulant en dessous parmi les
saules,  cinquante mtres. Elle en tait pleine, de ces ruines, de ces
ossements pars sous les ronces, qui attestent l'normit du colosse,
lorsque, debout, il commandait les deux valles. Le donjon restait, haut
de soixante mtres, dcouronn, fendu, solide malgr tout sur ses
fondations de quinze pieds d'paisseur. Deux tours avaient galement
rsist, la tour de Charlemagne et la tour de David, relies par une
courtine presque intacte.  l'intrieur, on retrouvait une partie des
btiments, la chapelle, la salle de justice, des chambres; et cela
semblait avoir t bti par des gants, les marches des escaliers, les
allges des fentres, les bancs des terrasses,  une chelle dmesure
pour les gnrations d'aujourd'hui. C'tait toute une ville forte, cinq
cents hommes de guerre pouvaient y soutenir un sige de trente mois,
sans manquer de munitions ni de vivres. Depuis deux sicles, les
glantiers disjoignaient les briques des pices basses, les lilas et les
cytises fleurissaient les dcombres des plafonds effondrs, un platane
avait grandi dans la chemine de la salle des gardes. Mais, quand, au
soleil couchant, la carcasse du donjon allongeait son ombre sur trois
lieues de cultures, et que le chteau entier semblait se reconstruire,
colossal dans les brumes du soir, on en sentait encore l'ancienne
souverainet, la force rude qui en avait fait l'imprenable forteresse
dont tremblaient jusqu'aux rois de France.

--Et j'en suis sre, continua Anglique, c'est habit par des mes qui
reviennent, la nuit. On entend toutes sortes de voix, il y a des btes
partout qui vous regardent, et j'ai bien vu, en me retournant, lorsque
nous sommes partis, de grandes figures blanches flotter au-dessus des
murs.... N'est-ce pas, mre, vous qui savez l'histoire du chteau?

Hubertine eut un sourire placide.

--Oh! des revenants, je n'en ai jamais vu, moi. Mais, en effet, elle
savait l'histoire, lue dans un livre, et elle dut la raconter de
nouveau, sur les questions pressantes de la jeune fille.

Le territoire appartenait au sige de Reims, depuis saint Remi, qui le
tenait de Clovis. Un archevque, Sverin, dans les premires annes du
dixime sicle, fit lever  Hautecoeur une forteresse, pour dfendre le
pays contre les Normands, qui remontaient l'Oise, o se dverse le
Ligneul. Au sicle suivant, un successeur de Sverin le donna en fief 
Norbert, cadet de la maison de Normandie, moyennant un ceps annuel de
soixante sous et  la condition que la ville de Beaumont et son glise
resteraient franches. Ce fut ainsi que Norbert Ier devint le chef des
marquis d'Hautecoeur, dont la fameuse ligne, ds lors, emplit
l'histoire. Herv IV, excommuni deux fois pour ses vols de biens
ecclsiastiques, bandit de grandes routes qui gorgea de sa main trente
bourgeois d'un coup, eut sa tour rase par Louis le Gros, auquel il
avait os faire la guerre. Raoul Ier, qui s'tait crois avec Philippe
Auguste, prit devant Saint-Jean d'Acre, d'un coup de lance au coeur.
Mais le plus illustre fut Jean V le Grand, qui, en 1225, rebtit la
forteresse, leva en moins de cinq annes ce redoutable chteau
d'Hautecoeur,  l'abri duquel il rva un moment le trne de France; et,
aprs avoir chapp aux massacres de vingt batailles, il mourut dans son
lit, beau-frre du roi d'cosse. Puis, ce furent Flicien III, qui alla
pieds nus  Jrusalem, Herv VII qui revendiqua ses droits au trne
d'cosse, d'autres encore, puissants et nobles au travers des sicles,
jusqu' Jean IX, qui, sous Mazarin, eut la douleur d'assister au
dmantlement du chteau.

Aprs un dernier sige, on fit sauter  la mine les votes des tours et
du donjon, on incendia les btiments, o Charles VI tait venu distraire
sa folie, et que, prs de deux cents ans plus tard, Henri IV avait
habit huit jours avec Gabrielle d'Estres.

Tous ces royaux souvenirs, maintenant, dormaient dans l'herbe.

Anglique, sans arrter son aiguille, coutait passionnment, comme si
la vision de ces grandeurs mortes s'tait leve de son mtier,  mesure
que la rose y naissait, dans la vie tendre des couleurs. Son ignorance
de l'histoire largissait les faits, les reculait au fond d'une
prodigieuse lgende.

Elle en tremblait de foi ravie, le chteau se reconstruisait, montait
jusqu'aux portes du ciel, les Hautecoeur taient les cousins de la
Vierge.

--Et, demanda-t-elle, notre nouvel vque, Monseigneur d'Hautecoeur, est
alors un descendant de cette famille?

Hubertine rpondit que Monseigneur devait tre d'une branche cadette, la
branche ane se trouvant depuis longtemps teinte. C'tait mme un
singulier retour, car pendant des sicles les marquis d'Hautecoeur et le
clerg de Beaumont avaient vcu en guerre. Vers 1150, un abb entreprit
la construction de l'glise, avec les seules ressources de son ordre;
aussi l'argent manqua-t-il bientt, l'difice n'tait qu' la hauteur
des votes des chapelles latrales, et l'on dut se contenter de couvrir
la nef d'une toiture en bois. Quatre-vingts ans s'croulrent, Jean V
venait de rebtir le chteau, lorsqu'il donna trois cent mille livres,
qui jointes  d'autres sommes, permirent de continuer l'glise. On
acheva d'lever la nef. Les deux tours et la grande faade ne furent
termines que beaucoup plus tard, vers 1430, en plein quinzime sicle.
Pour rcompenser Jean V de sa largesse, le clerg lui avait accord le
droit de spulture,  lui et  ses descendants, dans une chapelle de
l'abside, consacre  saint Georges, et qui, depuis lors, se nommait la
chapelle Hautecoeur. Mais les bons rapports ne pouvaient gure durer, le
chteau mettait en continuel pril les franchises de Beaumont, sans
cesse des hostilits clataient sur des questions de tribut et de
prsance. Une surtout, le droit de page dont les seigneurs
prtendaient frapper la navigation du Ligneul, ternisa les querelles,
lorsque se dclara la grande prosprit de la ville basse, avec ses
fabriques de toiles fines.

Ds cette poque, la fortune de Beaumont s'accrut de jour en jour,
tandis que celle d'Hautecoeur baissait, jusqu'au moment o, le chteau
dmantel, l'glise triompha. Louis XIV en fit une cathdrale, un
vch fut bti dans l'ancien clos des moines; et le hasard voulait,
aujourd'hui, que justement un Hautecoeur revnt, comme vque, commander
 ce clerg, toujours debout, qui avait vaincu ses anctres, aprs
quatre cents ans de lutte.

--Mais, dit Anglique, Monseigneur a t mari. Il a un grand fils de
vingt ans, n'est-ce pas?

Hubertine avait pris les ciseaux, pour corriger un des coupons de vlin.

--Oui, c'est l'abb Cornille qui m'a cont a. Oh! une histoire bien
triste.... Monseigneur a t capitaine  vingt et un ans, sous Charles X.
 vingt-quatre ans, en 1830, il donna sa dmission, et l'on prtend que,
jusqu' la quarantaine, il mena une vie dissipe, des voyages, des
aventures, des duels. Puis, un soir, chez des amis,  la campagne, il
rencontra la fille du comte de Valenay, Paule, trs riche,
miraculeusement belle, qui avait  peine dix-neuf ans, vingt-deux de
moins que lui. Il l'aima  en tre fou, et elle l'adora, on dut hter le
mariage.

Ce fut alors qu'il racheta les ruines d'Hautecoeur pour une misre, dix
mille francs je crois, dans l'intention de rparer le chteau, o il
rvait de s'installer avec sa femme. Pendant neuf mois, ils avaient vcu
cachs au fond d'une vieille proprit de l'Anjou, refusant de voir
personne, trouvant les heures trop courtes.... Paule eut un fils et
mourut.

Hubert, en train de tamponner le dessin avec une poncette charge de
blanc, avait lev la tte, trs ple.

--Ah! le malheureux, murmura-t-il.

--On raconte qu'il faillit en mourir, continua Hubertine. Une semaine
plus tard, il entrait dans les ordres. Il y a vingt ans de cela, et il
est vque aujourd'hui.... Mais ce qu'on ajoute, c'est que, pendant vingt
ans, il a refus de voir son fils, cet enfant qui avait cot la vie 
sa mre. Il s'en tait dbarrass, en le plaant chez un oncle de
celle-ci, un vieil abb, ne voulant pas mme en recevoir des nouvelles,
tchant d'oublier son existence.

Un jour qu'on lui envoyait un portrait du petit, il crut revoir sa chre
morte, on le trouva sur le plancher, raidi, comme abattu d'un coup de
marteau.... Et puis, l'ge, la prire, ont d apaiser ce grand chagrin,
car le bon cur Comille me disait hier que Monseigneur venait enfin
d'appeler son fils prs de lui.

Anglique, ayant termin la rose, si frache que l'odeur semblait s'en
exhaler du satin, regardait de nouveau par la fentre ensoleille, les
yeux noys d'une rverie. Elle rpta  voix basse:

--Le fils de Monseigneur....

Hubertine achevait son histoire.

--Un jeune homme beau comme un dieu, parat-il. Son pre dsirait en
faire un prtre. Mais le vieil abb n'a pas voulu, le petit manquant
tout  fait de vocation.... Et des millions! cinquante  ce qu'on
raconte! Oui, sa mre lui aurait laiss cinq millions, qui, placs en
achat de terrains,  Paris, en reprsenteraient plus de cinquante
maintenant. Enfin, riche comme un roi!--Riche comme un roi, beau comme
un dieu, rpta inconsciemment Anglique, de sa voix de songe.

Et, d'une main machinale, elle prit sur le mtier une broche charge de
fil d'or, pour se mettre  la broderie en guipure d'un grand lis. Aprs
avoir dpass la fil du bec de la broche, elle en fixa le bout avec un
point de soie, au bord mme du vlin, qui faisait paisseur. Puis,
travaillant, elle dit encore, sans achever sa pense, perdue dans le
vague de son dsir:

--Oh! moi, ce que je voudrais, ce que je voudrais....

Le silence retomba, profond, troubl seulement par un chant affaibli qui
venait de l'glise. Hubert ordonnait son dessin, en repassant, avec un
pinceau, toutes les lignes pointilles de la ponure; et les ornements
de la chape apparaissaient ainsi, en blanc, sur la soie rouge. Ce fut
lui qui, de nouveau, parla.

--Ces temps anciens, c'tait si magnifique! Les seigneurs portaient des
vtements tout raides de broderies.  Lyon, on en vendait l'toffe
jusqu' six cents livres l'aune. Il faut lire les statuts et ordonnances
des matres brodeurs, o il est dit que les brodeurs du roi ont le droit
de rquisitionner par la force arme les ouvrires des autres matres....
Et nous avions des armoiries: d'azur,  la fasce diapre d'or,
accompagne de trois fleurs de lis de mme, deux en chef, une en
pointe.... Ah! c'tait beau, il y a longtemps!

Il se tut, tapa de l'ongle sur le mtier, pour en dtacher les
poussires. Puis, il reprit:

-- Beaumont, on raconte encore sur les Hautecoeur une lgende que ma
mre me rptait souvent, quand j'tais petit.... Une peste affreuse
ravageait la ville, la moiti des habitants avait dj succomb, lorsque
Jean V, celui qui a rebti la forteresse, s'aperut que Dieu lui
envoyait le pouvoir de combattre le flau. Alors, il se rendit nu-pieds
chez les malades, s'agenouilla, les baisa sur la bouche; et, ds que ses
lvres les avaient touchs, en disant: Si Dieu veut, je veux, les
malades taient guris. Voil pourquoi ces mots sont rests la devise
des Hautecoeur, qui, tous, depuis ce temps, gurissent.

La peste.... Ah! de fiers hommes! une dynastie! Monseigneur, lui, avant
d'entrer dans les ordres, se nommait Jean XII, et le prnom de son fils
doit tre galement suivi d'un chiffre, comme celui d'un prince.

Chacune de ses paroles berait et prolongeait la rverie d'Anglique.
Elle rptait, de la mme voix chantante:

--Oh! ce que je voudrais, moi, ce que je voudrais....

Tenant la broche, sans toucher au fil, elle guipait l'or, en le
conduisant de droite  gauche, sur le vlin, alternativement, et en le
fixant,  chaque retour, avec un point de soie. Le grand lis d'or, peu 
peu, fleurissait.

--Oh! ce que je voudrais, ce que je voudrais, ce serait d'pouser un
prince.... Un prince que je n'aurais jamais vu, qui viendrait un soir, au
jour tombant, me prendre par la main et m'emmener dans un palais.... Et
ce que je voudrais, ce serait qu'il ft trs beau, trs riche, oh! le
plus beau, le plus riche que la terre et jamais port! Des chevaux que
j'entendrais hennir sous mes fentres, des pierreries dont le flot
ruissellerait sur mes genoux, de l'or, une pluie, un dluge d'or, qui
tomberait de mes deux mains, ds que je les ouvrirais.... Et ce que je
voudrais encore, ce serait que mon prince m'aimt  la folie, afin
moi-mme de l'aimer comme une folle! Nous serions trs jeunes, trs
purs et trs nobles, toujours, toujours!...

Hubert, abandonnant son mtier, s'tait approch en souriant; tandis
qu'Hubertine, amicale, menaait la jeune fille du doigt.

--Ah! vaniteuse, ah! gourmande, tu es donc incorrigible?

Te voil partie avec ton besoin d'tre reine. Ce rve-l, c'est moins
vilain que de voler le sucre et de rpondre des insolences.

Mais, au fond, va! le diable est dessous, c'est la passion, c'est
l'orgueil qui parlent.

Gaiement, Anglique la regardait.

--Mre, mre, qu'est-ce que vous dtes?... Est-ce donc une faute, d'aimer
ce qui est beau et riche? Je l'aime, parce que c'est beau, parce que
c'est riche, et que a me tient chaud, il me semble, l, dans le
coeur.... Vous savez bien que je ne suis pas intresse. L'argent, ah!
vous verriez ce que j'en ferais, de l'argent, si j'en avais beaucoup. Il
en pleuvrait sur la ville, il en coulerait chez les misrables. Une
vraie bndiction, plus de misre! D'abord, vous et pre, je vous
enrichirais, je voudrais vous voir avec des robes et des habits de
brocart, comme une dame et un seigneur de l'ancien temps.

Hubertine haussa les paules.

--Folle!... Mais, mon enfant, tu es pauvre, toi, tu n'auras pas un sou
en mariage. Comment peux-tu rver un prince? Tu pouserais donc un homme
plus riche que toi?

--Comment si je l'pouserais! Et elle avait un air de stupfaction
profonde.

--Ah! oui, je l'pouserais!... Puisqu'il aurait de l'argent, lui,  quoi
bon en avoir, moi? Je lui devrais tout, je l'aimerais bien plus.

Ce raisonnement victorieux enchanta Hubert. Il partait volontiers avec
l'enfant, sur l'aile d'un nuage. Il cria:

--Elle a raison.

--Mais sa femme lui jeta un coup d'oeil mcontent. Elle devenait svre.

--Ma fille, tu verras plus tard, tu connatras la vie.

--La vie, je la connais.

--O aurais-tu pu la connatre?... Tu es trop jeune, tu ignores le mal.
Va, le mal existe, et tout-puissant.

--Le mal, le mal....

Anglique articulait lentement ce mot, pour en pntrer le sens. Et,
dans ses yeux purs, c'tait la mme surprise innocente.

Le mal, elle le connaissait bien, la Lgende le lui avait assez montr.
N'tait-ce pas le diable, le mal? et n'avait-elle pas vu le diable
toujours renaissant, mais toujours vaincu?  chaque bataille, il restait
par terre; rou de coups, pitoyable.

--Le mal, ah! mre, si vous saviez comme je m'en moque!...

On n'a qu' se vaincre, et l'on vit heureux.

Hubertine eut un geste d'inquitude chagrine.

--Tu me ferais repentir de t'avoir leve dans cette maison, seule avec
nous,  l'cart de tous, ignorante  ce point de l'existence.... Quel
paradis rves-tu donc? comment t'imagines-tu le monde?

La face de la jeune fille s'clairait d'un vaste espoir, tandis que,
penche, elle menait la broche, du mme mouvement continu.

--Vous me croyez donc bien sotte, mre?... Le monde est plein de braves
gens. Quand on est honnte et qu'on travaill, on en est rcompens,
toujours.... Oh! je sais, il y a des mchants aussi, quelques-uns. Mais
est-ce qu'ils comptent? On ne les frquente pas, ils sont vite punis....
Et puis, voyez-vous, le monde, a me produit de loin l'effet d'un grand
jardin, oui! d'un parc immense, tout plein de fleurs et de soleil. C'est
si bon de vivre, la vie est si douce, qu'elle ne peut pas tre mauvaise.

Elle s'animait, comme grise par l'clat des soies et de l'or.

--Le bonheur, c'est trs simple. Nous sommes heureux, nous autres. Et
pourquoi? parce que nous nous aimons. Voil! ce n'est pas plus
difficile.... Aussi, vous verrez, quand viendra celui que j'attends. Nous
nous reconnatrons tout de suite. Je ne l'ai jamais vu, mais je sais
comment il doit tre. Il entrera, il dira: Je viens te prendre. Alors,
je dirai: Je t'attendais, prends-moi. Il me prendra, et ce sera fait,
pour toujours. Nous irons dans un palais dormir sur un lit d'or,
incrust de diamants. Oh! c'est trs simple!

--Tu es folle, tais-toi! interrompit svrement Hubertine.

Et, la voyant excite, prs de monter encore dans le rve:

--Tais-toi! tu me fais trembler.... Malheureuse, quand nous te marierons
 quelque pauvre diable, tu te briseras les os, en retombant sur la
terre. Le bonheur, pour nous misrables, n'est que dans l'humilit et
l'obissance.

Anglique continuait de sourire, avec une obstination tranquille.

--Je l'attends, et il viendra.

--Mais elle a raison! s'cria Hubert, soulev lui aussi, emport dans
sa fivre. Pourquoi la grondes-tu?... Elle est assez belle pour qu'un
roi nous la demande. Tout arrive.

Tristement, Hubertine leva sur lui ses beaux yeux de sagesse.

--Ne l'encourage donc pas  mal faire. Mieux que personne tu sais ce
qu'il en cote de cder  son coeur.

Il devint trs ple, de grosses larmes parurent au bord de ses
paupires. Tout de suite, elle avait eu regret de la leon, elle s'tait
leve pour lui prendre les mains. Mais, lui, se dgagea, rpta d'une
voix bgayante:

--Non, non, j'ai eu tort. Tu entends, Anglique, il faut couter ta
mre. Nous sommes deux fous, elle seule est raisonnable....

J'ai eu tort, j'ai eu tort....

Trop agit pour s'asseoir, laissant la chape qu'il venait de tendre, il
s'occupa  coller une bannire, termine et reste sur le mtier. Aprs
avoir pris le pot de colle de Flandre dans le bahut, il enduisit au
pinceau l'envers de l'toffe, ce qui consolidait la broderie. Ses lvres
avaient gard un petit frisson, il ne parla plus. Mais, si Anglique,
obissante, se taisait galement, elle continuait tout bas, elle montait
plus haut, plus haut encore, dans l'au-del du dsir; et tout le disait
en elle, sa bouche que l'extase entrouvrait, ses yeux o se refltait
l'infini bleu de sa vision. Maintenant, ce rve de fille pauvre, elle le
brodait de son fil d'or; c'tait de lui que naissaient, sur le satin
blanc, et les grands lis, et les roses, et le chiffre de Marie. La tige
du lis, en couchure chevronne, avait l'lancement d'un jet de lumire,
tandis que les feuilles longues et minces, faites de paillettes cousues
chacune avec un brin de cannetille, retombaient en une pluie d'toiles.
Au centre, le chiffre de Marie tait l'blouissement, d'un relief d'or
massif, ouvrag de guipure et de gaufrure, brlant comme une gloire de
tabernacle, dans l'incendie mystique de ses rayons. Et les roses de
soies tendres vivaient, et la chasuble entire resplendissait, toute
blanche, miraculeusement fleurie d'or.

Au bout d'un long silence, Anglique leva la tte. Elle regarda
Hubertine d'un air de malice, elle hocha le menton, en rptant:

--Je l'attends, et il viendra.

C'tait fou, cette imagination. Mais elle s'enttait. Cela se passerait
ainsi, elle en tait sre. Rien n'branlait sa conviction souriante.

--Quand je te dis, mre, que ces choses arriveront.

Hubertine prit le parti de plaisanter. Et elle la taquina.

--Mais je croyais que tu ne voulais pas te marier. Tes saintes, qui
t'ont tourn la tte, ne se mariaient pas, elles. Plutt que de s'y
soumettre, elles convertissaient leurs fiancs, elles se sauvaient de
chez leurs parents et se laissaient couper le cou.

La jeune fille coutait, bahie. Puis, elle clata d'un grand rire.
Toute sa sant, tout son amour de vivre, chantait dans cette gaiet
sonore. a datait de si loin, les histoires des saintes! Les temps
avaient bien chang, Dieu triomphant ne demandait plus  personne de
mourir pour lui. Dans la Lgende, le merveilleux l'avait prise, plus que
le mpris du monde et le got de la mort. Ah! oui, certes, elle voulait
se marier, et aimer, et tre aime, et tre heureuse!

La grosse cloche de la tour se mit  sonner, un vol de moineaux s'envola
d'un lierre norme, qui encadrait, une des fentres de l'abside. Dans
l'atelier, Hubert, toujours, muet, venait de pendre la bannire tendue,
encore humide de colle, pour qu'elle scht,  un des grands clous de
fer scells au mur.

Le soleil, en tournant, se dplaait, gayait les vieux outils, le
diligent, les tourrettes d'osier, le tatignon de cuivre; et, comme il
gagnait les deux ouvrires, le mtier o elles travaillaient flamba,
avec ses ensubles et ses lattes vernies par l'usag, avec tout ce qui
trottait sur l'toffe, les cannetilles et les paillettes du pt, les
bobines de soie, les broches charges d'or fin.

Alors, dans ce rayonnement tide de printemps, Anglique regarda le
grand lis symbolique qu'elle avait termin. Puis, elle rpondit de son
air d'allgresse confiante:

--Mais c'est Jsus que je veux!




IV


Malgr sa gaiet vivace, Anglique aimait la solitude; et c'tait avec
la joie d'une vritable rcration qu'elle se retrouvait seule dans sa
chambre, le matin et le soir: elle s'y abandonnait, elle y gotait
l'escapade de ses songeries. Parfois mme, au cours de la journe,
lorsqu'elle pouvait y courir un instant, elle en tait heureuse comme
d'une fuite, en pleine libert. La chambre, trs vaste, tenait toute
une moiti du comble, dont le grenier occupait le reste. Elle tait
entirement blanchie  la chaux, les murs, les solives, jusqu'aux
chevrons apparents des parties mansardes; et, dans cette nudit
blanche, les vieux meubles de chne semblaient noirs. Lors des
embellissements du salon et de la chambre  coucher, en bas, o avait
mont l l'antique mobilier, datant de toutes les poques: un coffre de
la Renaissance, une table et des chaises Louis XIII, un norme lit Louis
XIV, une trs belle armoire Louis XV.

Seuls, le pole, en faence blanche, et la table de toilette, une petite
table recouverte de toile cire, juraient, au milieu de ces vieilleries
vnrables. Drap dans une ancienne Perse rose,  bouquets de bruyres,
si plie qu'elle tait devenue d'un rose teint, souponn  peine,
l'norme lit surtout gardait la majest de son grand ge. Mais ce qui
plaisait  Anglique, c'tait le balcon. Des deux portes-fentres
d'autrefois, l'une, celle de gauche, avait t condamne, simplement 
l'aide de clous; et le balcon, qui jadis rgnait sur la largeur de
l'tage, n'existait plus que devant la fentre de droite. Comme les
solives, dessous, taient encore bonnes, on avait remis un parquet et
viss dessus une rampe de fer,  la place de l'ancienne balustrade
pourrie. C'tait l un coin charmant, une sorte de niche, sous la pointe
du pignon, que fermaient des voliges, remplaces au commencement de ce
sicle. Lorsqu'on se penchait, on voyait toute la faade sur le jardin,
trs caduque celle-ci, avec son soubassement de petites pierres
tailles, ses pans de bois garnis de briques apparentes, ses larges
baies, aujourd'hui rduites. En bas, la porte de la cuisine tait
surmonte d'un auvent, recouvert de zinc. Et, en haut, les dernires
sablires, qui avanaient d'un mtre, ainsi que le fatage du comble, se
trouvaient consolides par de grandes consoles, dont le pied s'appuyait
au bandeau du rez-de-chausse. Cela mettait le balcon dans toute une
vgtation de charpentes, au fond d'une fort de vieux bois, que
verdissaient des girofles et des mousses.

Depuis qu'elle occupait la chambre, Anglique avait pass l bien des
heures, accoude  la rampe, regardant. D'abord, sous elle, s'enfonait
le jardin, que de grands buis assombrissaient de leur ternelle verdure;
dans un angle, contre l'glise, un bouquet de maigres lilas entourait un
vieux banc de granit; tandis que, dans l'autre angle,  moiti cache
par un lierre dont le manteau couvrait tout le mur du fond, se trouvait
une petite porte dbouchant sur le Clos-Marie, vaste terrain laiss
inculte. Ce Clos-Marie tait l'ancien verger des moines. Un ruisseau
d'eau vive le traversait, la Chevrote, o les mnagres des maisons
voisines avaient l'autorisation de laver leur linge; des familles de
pauvres se terraient dans les ruines d'un ancien moulin croul; et
personne autre n'habitait le champ, que la ruelle des Guerdaches reliait
seule  la rue Magloire, entre les hautes murailles de l'vch et
celles de l'htel Voincourt. En t, les ormes centenaires des deux
parcs barraient de leurs cimes de feuillage l'horizon troit, qui tait
ferm au midi par la croupe gante de l'glise. Ainsi enclav de toutes
parts, le Clos-Marie dormait dans la paix de son abandon, envahi
d'herbes folles, plant de peupliers et de saules que le vent avait
sems. Parmi les cailloux, la Chevrote bondissait, chantante, d'une
musique continue de cristal.

Jamais Anglique ne se lassait, en face de ce coin perdu.

Et, pendant sept annes pourtant, elle n'y avait retrouv chaque matin
que le spectacle dj regard la veille. Les arbres de l'htel
Voincourt, dont la faade donnait sur la Grand Rue, taient si touffus,
que, l'hiver seulement, elle distinguait la fille de la comtesse,
Claire, une enfant de son ge. Dans le jardin de l'vch, c'tait une
paisseur de branches plus profonde encore, elle avait tent en vain de
reconnatre la soutane de Monseigneur; et la vieille grille garnie de
volets, qui s'ouvrait sur le clos, devait tre condamne depuis
longtemps car elle ne se souvenait pas de l'avoir vue entrebille une
seule fois, mme pour livrer passage  un jardinier. En dehors des
mnagres battant leur linge, elle n'apercevait toujours l que les
mmes petits pauvres en guenilles, couchs dans les herbes.

Le printemps, cette anne, fut d'une douceur exquise. Elle avait seize
ans, et jusqu' ce jour, ses regards seuls s'taient plu  voir reverdir
le Clos-Marie, sous les soleils d'avril. Il a pousse des feuilles
tendres, la transparence des soires chaudes, tout le renouveau odorant
de la terre, simplement, l'amusait.

Mais cette anne, au premier bourgeon, son coeur venait de battre. Il y
avait, en elle, un moi grandissant; depuis que montaient les herbes, et
que le vent lui apportait l'odeur plus forte des verdures. Des angoisses
brusques, sans cause, la serraient  la gorge. Un soir, elle se jeta
dans les bras d'Hubertine, pleurant, n'ayant aucun sujet de chagrin,
bien heureuse au contraire.

La nuit, surtout, elle faisait des rves dlicieux, elle voyait passer
des ombres, elle dfaillait en des ravissements, qu'elle n'osait se
rappeler au rveil, confuse de ce bonheur que lui donnaient les anges.
Parfois, au fond de son grand lit, elle s'veillait en sursaut, les deux
mains jointes, serres contre sa poitrine; et il lui fallait sauter
pieds nus sur le carreau de sa chambre, tant elle touffait; et elle
courait ouvrir la fentre, elle restait l, frissonnante, perdue, dans
ce bain d'air frais qui la calmait.

C'tait un merveillement continuel, une surprise de ne pas se
reconnatre, de se sentir comme agrandie de joies et de douleurs qu'elle
ignorait, toute la floraison enchante de la femme.

Eh! quoi, vraiment, les lilas et les cytises invisibles de l'vch
avaient une odeur si douce, qu'elle ne la respirait plus, sans qu'un
flot rose lui montt aux joues? Jamais encore elle ne s'tait aperue de
cette tideur des parfums, qui, maintenant, l'effleuraient d'une haleine
vivante. Et, aussi, comment n'avait-elle pas remarqu, les annes
prcdentes, un grand paulownia en fleur, dont l'norme bouquet violtre
apparaissait entre deux ormes du jardin des Voincourt? Cette anne, ds
qu'elle le regardait, une motion troublait ses yeux, tellement ce
violet ple lui allait au coeur. De mme, elle ne se souvenait point
d'avoir entendu la Chevrote causer si haut sur les cailloux, parmi les
joncs de ses rives. Le ruisseau parlait srement, elle l'coutait dire
des mots vagues, toujours rpts, qui l'emplissaient de trouble,
N'tait-ce donc plus le champ d'autrefois, que tout l'y tonnait et y
prenait de la sorte des sens nouveaux? ou bien tait-ce elle, plutt,
qui changeait, pour y sentir, y voir et y entendre germer la vie?...

Mais la cathdrale,  sa droite, la masse norme qui bouchait le ciel,
la surprenait plus encore. Chaque matin, elle s'imaginait la voir pour
la premire fois, mue de sa dcouverte, comprenant que ces vieilles
pierres aimaient et pensaient comme elle. Cela n'tait point raisonn,
elle n'avait aucune science, elle s'abandonnait  l'envole mystique de
la gante, dont l'enfantement avait dur trois sicles et o se
superposaient les croyances des gnrations. En bas, elle tait
agenouille, crase par la prire, avec les chapelles romanes du
pourtour, aux fentres  plein cintre, nues, ornes seulement de minces
colonnettes, sous les archivoltes. Puis, elle se sentait souleve, la
face et les mains au ciel, avec les fentres ogivales de la nef,
construites quatre-vingts ans plus tard, de hautes fentres lgres,
divises par des meneaux qui portaient des arcs briss et des roses.
Puis, elle quittait le sol, ravie, toute droite, avec les contreforts et
les arcs-boutants du choeur, repris et ornements deux sicles aprs, en
plein flamboiement du gothique, chargs de clochetons, d'aiguilles et de
pinacles:

Des gargouilles, au pied des arcs-boutants, dversaient les eaux des
toitures. On avait ajout une balustrade garnie de trfles, bordant la
terrasse, sur les chapelles absidales. Le comble, galement, tait orn
de fleurons. Et tout l'difice fleurissait,  mesure qu'il se
rapprochait du ciel, dans un lancement continu, dlivr de l'antique
terreur sacerdotale, allant se perdre au sein d'un Dieu de pardon et
d'amour. Elle en avait la sensation physique, elle en tait allge et
heureuse, comme d'un cantique qu'elle aurait chant, trs pur, trs fin,
se perdant trs haut.

D'ailleurs, la cathdrale vivait. Des hirondelles, par centaines,
avaient maonn leurs nids sous les ceintures de trfles, jusque dans
les creux des clochetons et des pinacles; et, continuellement, leurs
vols effleuraient les arcs-boutants et les contreforts, qu'ils
peuplaient. C'taient aussi les ramiers des ormes de l'vch, qui se
rengorgeaient au bord des terrasses, allant  petits pas, ainsi que des
promeneurs. Parfois, perdu dans le bleu,  peine gros comme une mouche,
encore beau se lissait les plumes,  la pointe d'une aiguille. Des
plantes, toute une flore, les lichens, les gramines qui poussent aux
fentes des murailles, animaient les vieilles pierres du sourd travail de
leurs racines. Les jours de grandes pluies, l'abside entire
s'veillait et grondait, dans le ronflement de l'averse battant les
feuilles de plomb du comble, se dversant par les rigoles des galeries,
roulant d'tage en tage avec la clameur d'un torrent dbord. Mme les
coups de vent terribles d'octobre et de mars lui donnaient une me, une
voix de colre et de plainte, quand ils soufflaient au travers de sa
fort de pignons et d'arcatures, de colonnettes et de roses. Le soleil
enfin la faisait vivre, du jeu mouvant de la lumire, depuis le matin,
qui la rajeunissait d'une gaiet blonde, jusqu'au soir, qui, sous les
ombres lentement allonges, la noyait d'inconnu. Et elle avait son
existence intrieure, comme le battement de ses veines, les crmonies
dont elle, vibrait toute, avec le branle des cloches, la musique des
orgues, le chant des prtres.

Toujours la vie frmissait en elle: des bruits perdus, le murmure d'une
messe basse; l'agenouillement lger d'une femme, un frisson  peine
devin, rien que l'ardeur dvote d'une prire, dite sans paroles, bouche
close.

Maintenant que les jours croissaient, Anglique, le matin et le soir,
restait longuement accoude au balcon, cte  cte avec sa grande amie
la cathdrale. Elle l'aimait plus encore le soir, quand elle n'en voyait
que la masse norme se dtacher d'un bloc sur le ciel toil. Les plans
se perdaient,  peine distinguait-elle les arcs-boutants jets comme des
ponts dans le vide. Elle la sentait veille sous les tnbres, pleine
d'une songerie de sept sicles, grande des foules qui avaient espr et
dsespr devant ses autels. C'tait une veille continue, venant de
l'infini du pass, allant  l'ternit de l'avenir, la veille
mystrieuse et terrifiante d'une maison o Dieu ne pouvait dormir. Et,
dans la masse noire, immobile et vivante, ses regards retournaient
toujours  la fentre d'une chapelle du choeur, au ras des arbustes du
Clos-Marie, la seule qui s'allumt, ainsi qu'un oeil vague ouvert sur la
nuit. Derrire,  l'angle d'un pilier, brlait une lampe de sanctuaire.
Justement, cette chapelle tait celle que les abbs d'autrefois avaient
donne  Jean V d'Hautecoeur et  ses descendants, avec le droit d'y
tre ensevelis, en rcompense de leur largesse. Consacre  saint
Georges, elle avait un vitrail du douzime sicle, o l'on voyait peinte
la lgende du saint. Ds le crpuscule, la lgende renaissait de
l'ombre, lumineuse, comme une apparition; et c'tait pourquoi Anglique,
les yeux rveurs et charms, aimait la fentre.

Le fond du vitrail tait bleu, la bordure, rouge. Sur ce fond d'une
sombre richesse, les personnages, dont les draperies volantes
indiquaient le nu, s'enlevaient en teintes vives, chaque partie faite de
verres colors, ombrs de noir, pris dans les plombs. Trois scnes de
la lgende, superposes, occupaient la fentre, jusqu' l'archivolte.
Dans le bas, la fille du roi, sortie de la ville en habits royaux, pour
tre mange, rencontrait saint Georges, prs de l'tang, d'o mergeait
dj la tte du monstre; et une banderole portait ces mots: Bon
chevalier, ne te peris pas pour moy, car tu ne me pourrois ayder ne
delivrer, mais periroys avec moy. Puis, au milieu, c'tait le combat,
le saint  cheval traversant le monstre de part en part, ce
qu'expliquait cette phrase: George brandit tellement sa lance qu'il
navra le dragon et le gecta  terre. Enfin, au-dessus, la fille du roi
emmenait  la ville le monstre vaincu:

George dist: gecte luy ta ceincture entour le col, et ne te doubte en
rien, belle fille. Et quant elle eut ce faict, le dragon la suyvit comme
un tres debonnaire chien. Lors de son excution, le vitrail devait tre
surmont, dans le plein cintre, d'un motif d'ornement. Mais, plus tard,
quand la chapelle appartint aux Hautecoeur, ils remplacrent ce motif
par leurs armes.

Et c'tait ainsi que, durant les nuits obscures, flambaient, au dessus
de la lgende, des armoiries de travail plus rcent, clatantes.
cartel, un et quatre, deux et trois, de Jrusalem et d'Hautecoeur; de
Jrusalem, qui est d'argent  la croix potence d'or, cantonnes de
quatre croisettes de mme; d'Hautecoeur, qui est d'azur  la forteresse
d'or, avec un cusson de sable au coeur d'argent en abme, le tout
accompagn de trois fleurs de lis d'or, deux en chef, une en pointe.
L'cu tait soutenu, de dextre et de senestre, par deux chimres d'or,
et timbr, au milieu d'un plumail d'azur, du casque d'argent, damasquin
d'or, tar de front et ferm d'onze grilles, qui est le casque des ducs,
marchaux de France, seigneurs titrs et chefs de compagnies
souveraines. Et, pour devise: Si Dieu volt ie vueil..

Peu  peu,  force de le voir perant le monstre de sa lance, tandis que
la fille du roi levait ses mains jointes, Anglique s'tait passionne
pour saint Georges.  cette distance, elle distinguait mal les figures,
elle les apercevait dans un agrandissement de songe, la fille mince,
blonde, avec son propre visage, le saint candide et superbe, d'une
beaut d'archange.

C'tait elle qu'il venait dlivrer, elle lui aurait bais les mains de
gratitude. Et,  cette aventure qu'elle rvait confusment, une
rencontre au bord d'un lac, un grand pril dont la sauvait un jeune
homme plus beau que le jour, se mlait le souvenir de sa promenade au
chteau d'Hautecoeur, toute une vocation du donjon fodal, debout sur
le ciel, peupl des hauts seigneurs de jadis. Les armoiries luisaient
comme un astre des nuits d't, elle les connaissait bien, les lisait
couramment, avec leurs mots sonores, elle qui brodait souvent des
blasons. Jean V s'arrtait de porte en porte, dans la ville ravage par
la peste, montait baiser les mourants sur la bouche et les gurissait,
en disant: Si, Dieu veut, je veux. Flicien III, prvenu qu'une
maladie empchait Philippe le Bel de se rendre en Palestine, y allait
pour lui, pieds nus, un cierge au poing, ce qui lui avait fait octroyer
un quartier des armes de Jrusalem. D'autres, d'autres histoires
s'voquaient, surtout celle des dames d'Hautecoeur, les Mortes
heureuses, ainsi que les nommait la lgende. Dans la famille, les femmes
mouraient jeunes, en plein bonheur. Parfois, deux, trois gnrations
taient pargnes, puis la mort reparaissait, souriante, avec des mains
douces, et emportait la fille ou la femme d'un Hautecoeur, les plus
vieilles  vingt ans, au moment de quelque grande flicit d'amour,
Laurette, fille de Raoul Ier, le soir de ses fianailles avec son cousin
Richard, qui habitait le chteau, s'tant mise  sa fentre, l'aperut
 la sienne, de la tour de David  la tour de Charlemagne; et elle crut
qu'il l'appelait, et comme un rayon de lune jetait entre eux un pont de
clart, elle marcha vers lui; mais, au milieu, dans sa hte, un faux pas
la fit sortir du rayon, elle tomba et se brisa au pied des tours; si
bien que, depuis ce temps, chaque nuit, lorsque la lune est pure, elle
marche dans l'air, autour du chteau, que baigne de blancheur le muet
frlement de sa robe immense. Balbine, femme d'Herv VII, crut pendant
six mois son mari tu  la guerre; puis, un matin qu'elle l'attendait
toujours, au sommet du donjon, elle le reconnut sur la route qui
rentrait, elle descendit en courant, si perdue de joie, qu'elle en
mourut  la dernire marche de l'escalier; et, aujourd'hui, au travers
des ruines, ds que tombait le crpuscule, elle descendait encore, on la
voyait courir d'tage en tage, filer par les couloirs et les pices,
passer comme une ombre derrire les fentres bantes, ouvertes sur le
vide. Toutes revenaient, Ysabeau, Gudule, Yvonne, Austreberthe, toutes
les Mortes heureuses, aimes de la mort qui leur avait pargn la vie,
en les enlevant d'un coup d'aile, trs jeunes, dans le ravissement de
leur premier bonheur. Certaines nuits, leur vol blanc emplissait le
chteau, ainsi qu'un vol de colombes.

Et jusqu' la dernire d'elles, la mre du fils de Monseigneur, qu'on
avait trouve tendue sans vie devant le berceau de son enfant, o,
malade, elle s'tait trane pour mourir, foudroye par la joie de
l'embrasser. Ces histoires hantaient l'imagination d'Anglique: elle en
parlait comme de faits certains, arrivs la veille; elle avait lu les
noms de Laurette et de Balbine sur de vieilles pierres tombales,
encastres dans les murs de la chapelle. Alors, pourquoi donc ne
mourrait-elle pas toute jeune, heureuse elle aussi? Les armoiries
rayonnaient, le saint descendait de son vitrail, et elle tait ravie au
ciel, dans le petit souffle d'un baiser. La Lgende le lui avait
enseign: n'est-ce pas le miracle qui est la rgle commune, le train
ordinaire des choses? Il existe  l'tat aigu, continu, s'opre avec une
facilit extrme,  tous propos, se multiplie, s'tale, dborde, mme
inutilement, pour le plaisir de nier les lois de la nature. On vit de
plain-pied avec Dieu. Abagar, roi d'Edesse, crit  Jsus qui lui
rpond.

Ignace reoit des lettres de la Vierge. En tous lieux, la Mre et le
Fils apparaissent, prennent des dguisements, causent d'un air de
bonhomie souriante. Lorsqu'il les rencontre, tienne est plein de
familiarit. Toutes les vierges pousent Jsus, les martyrs montent au
ciel s'unir  Marie. Et, quant aux anges et aux saints, ils sont les
ordinaires compagnons des hommes, vont, viennent, passent au travers des
murs, se montrent en rve, parlent du haut des nuages, assistent  la
naissance et  la mort, soutiennent dans les supplices, dlivrent des
cachots, apportent des rponses, font des commissions. Sur leurs pas,
c'est une floraison inpuisable de prodiges. Sylvestre attache la gueule
d'un dragon avec un fil. La terre se hausse, pour servir de sige 
Hilaire, que ses compagnons voulaient humilier.

Une pierre prcieuse tombe dans le calice de saint Loup. Un arbre crase
les ennemis de saint Martin, un chien lche un livre, un incendie cesse
de brler, quand il l'ordonne. Marie l'gyptienne marche sur la mer, des
mouches  miel s'chappent de la bouche d'Ambroise,  sa naissance.
Continuellement, les saints gurissent les yeux malades, les membres
paralyss ou desschs, la lpre, la peste surtout. Pas une maladie ne
rsiste au signe de la croix. Dans une foule, les souffrants et les
faibles sont mis  part, pour tre guris en masse, d'un coup de foudre.
La mort est vaincue, les rsurrections sont si frquentes, qu'elles
rentrent dans les petits vnements de chaque jour. Et, lorsque les
saints eux-mmes ont rendu l'me, les prodiges ne s'arrtent pas, ils
redoublent, ils sont comme les fleurs vivaces de leurs tombeaux. Deux
fontaines d'huile, remde souverain, coulent des pieds et de la tte de
Nicolas.

Une odeur de rose monte du cercueil de Ccile, quand on l'ouvre. Celui
de Dorothe est plein de manne. Tous les os des vierges et des martyrs
confondent les menteurs, forcent les voleurs  restituer leurs larcins,
exaucent les voeux des femmes striles, rendent la sant aux moribonds.
Plus rien n'est impossible, l'invisible rgne, l'unique loi est le
caprice du surnaturel.

Dans les temples, les enchanteurs s'en mlent, on voit des faucilles
faucher toutes seules et des serpents d'airain se mouvoir, on entend des
statues de bronze rire et des loups chanter.

Aussitt, les saints rpondent, les accablent: des hosties sont changes
en chair vivante, des images du Christ laissent chapper du sang, des
btons plants en terre fleurissent, des sources jaillissent, des pains
chauds se multiplient aux pieds des indigents, un arbre s'incline et
adore Jsus; et encore les ttes coupes parlent, les calices briss se
rparent d'eux-mmes, la pluie s'carte d'une glise pour noyer les
palais voisins, la robe des solitaires ne s'use point, se refait 
chaque saison, comme une peau de bte. En Armnie, les perscuteurs
jettent  la mer les cercueils de plomb de cinq martyrs, et celui qui
contient la dpouille de l'aptre Barthlemy prend la tte, et les
quatre autres l'accompagnent, pour lui faire honneur, et tous, dans le
bel ordre d'une escadre, ils flottent lentement sous la brise, par de
longues tendues de mer, jusqu'aux rives de Sicile.

Anglique croyait fermement aux miracles. Dans son ignorance, elle
vivait entoure de prodiges, le lever des astres et l'closion des
simples violettes. Cela lui semblait fou, de s'imaginer le monde comme
une mcanique, rgie par des lois fixes.

Tant de choses lui chappaient, elle se sentait si perdue, si faible,
au milieu de forces dont il lui tait impossible de mesurer la
puissance, et qu'elle n'aurait pas mme souponnes, sans les grands
souffles, parfois, qui lui passaient sur la face! Aussi, en chrtienne
de la primitive glise, nourrie des lectures de la Lgende,
s'abandonnait-elle, inerte, entre les mains de Dieu, avec la tache du
pch originel  effacer; elle n'avait aucune libert, Dieu seul pouvait
oprer son salut en lui envoyant la grce; et la grce tait de l'avoir
amene sous le toit des Hubert,  l'ombre de la cathdrale, vivre une
vie de soumission, de puret et de croyance. Elle l'entendait gronder au
fond d'elle, le dmon du mal hrditaire. Qui sait ce qu'elle serait
devenue, dans le sol natal? une mauvaise fille sans doute, tandis
qu'elle grandissait en sant nouvelle,  chaque saison, dans ce coin
bni. N'tait-ce pas la grce, ce milieu fait des contes qu'elle savait
par coeur, de la foi qu'elle y avait bue, de l'au-del mystique o elle
baignait, ce milieu de l'invisible o le miracle lui semblait naturel,
de niveau avec son existence quotidienne?

Il l'armait pour le combat de la vie; comme la grce armait les martyrs.
Et elle le crait elle-mme,  son insu: il naissait de son imagination
chauffe de fables, des dsirs inconscients de sa pubert; il
s'largissait de tout ce qu'elle ignorait, s'voquait de l'inconnu qui
tait en elle et dans les choses. Tout venait d'elle pour retourner 
elle, l'homme crait Dieu pour sauver l'homme, il n'y avait que le rve.
Parfois, elle s'tonnait, se touchait le visage, pleine de trouble,
doutant de sa propre matrialit. N'tait-elle pas une apparence qui
disparatrait, aprs avoir cr une illusion?

Une nuit de mai,  ce balcon o elle passait de si longues heures, elle
clata en larmes. Elle n'avait point de tristesse, elle tait
bouleverse par une attente, bien que personne ne dt venir. Il faisait
trs noir, le Clos-Marie se creusait comme un trou d'ombre, sous le ciel
cribl d'toiles, et elle ne distinguait que les masses tnbreuses des
vieux ormes de l'vch et de l'htel Voincourt. Seul, le vitrail de la
chapelle luisait. Si personne ne devait venir, pourquoi donc son coeur
battait-il ainsi,  larges coups? C'tait une attente qui datait de
loin, du fond de sa jeunesse, une attent qui avait grandi avec l'ge,
pour aboutir  cette fivre anxieuse de sa pubert. Rien ne l'aurait
surprise, il y avait des semaines qu'elle entendait bruire des voix,
dans ce coin de mystre peupl de son imagination.

La Lgende y avait lch son monde surnaturel de saints et de saintes,
le miracle tait prt  y fleurir. Elle comprenait bien que tout
s'animait, que les voix venaient des choses, jadis silencieuses, que les
feuilles des arbres, les eaux de la Chevrote, les pierres de la
cathdrale lui parlaient. Mais qui donc annonait ainsi les
chuchotements de l'invisible, que voulaient faire d'elle les forces
ignores, soufflant de l'au-del et flottant dans l'air? Elle restait
les yeux sur les tnbres, comme  un rendez-vous que personne ne lui
avait donn, et elle attendait, elle attendait toujours, jusqu' tomber
de sommeil, tandis qu'elle sentait l'inconnu dcider de sa vie, en
dehors de son vouloir. Pendant une semaine, Anglique pleura ainsi, dans
la nuit sombre. Elle revenait l, et patientait. L'enveloppement, autour
d'elle, continuait, augmentait chaque soir, comme si l'horizon se ft
rtrci et l'et oppresse. Les choses pesaient sur son coeur, les voix
maintenant bourdonnaient au fond de son crne, sans qu'elle les entendt
plus clairement. C'tait une prise de possession lente, toute la nature,
la terre avec le vaste ciel entrant dans son tre. Au moindre bruit, ses
mains brlaient, ses yeux s'efforaient de percer les tnbres. tait-ce
enfin le prodige attendu? Non, rien encore, rien que le battement
d'ailes d'un oiseau de nuit, sans doute. Et elle tendait de nouveau
l'oreille, elle percevait jusqu'au bruissement diffrent des feuilles,
dans les ormes et dans les saules. Vingt fois, ainsi, un frisson la
secoua toute, lorsqu'une pierre roulait dans le ruisseau ou qu'une bte
rdeuse glissait d'un mur. Elle se penchait, dfaillante. Rien, rien
encore. Enfin, un soir qu'une obscurit plus chaude tombait du ciel.
sans lune, quelque chose commena. Elle craignit de se tromper, cela
tait si lger, presque insensible, un petit bruit, nouveau parmi les
bruits qu'elle connaissait. Il tardait  se reproduire, elle retenait
son haleine. Puis, il se fit entendre plus fort, toujours confus. Elle
aurait dit le bruit lointain,  peine devin, d'un pas, ce tremblement
de l'air annonant une approche, hors de la vue et des oreilles. Ce
qu'elle attendait venait de l'invisible, sortait lentement de tout ce
qui frissonnait  son entour. Pice  pice, cela se dgageait de son
rve, comme une ralisation des vagues souhaits de sa jeunesse. tait ce
le saint Georges du vitrail qui, de ses pieds muets d'image peinte,
foulait les hautes herbes pour monter vers elle? La fentre justement
plissait, elle ne voyait plus nettement le saint, pareil  une petite
nue pourpre, brouille, vapore. Cette nuit-l, elle n'en put
apprendre davantage. Mais, le lendemain,  la mme heure, par la mme
obscurit, le bruit augmenta, se rapprocha un peu. C'tait un bruit de
pas, certainement, des pas de vision effleurant le sol. Ils cessaient,
ils reprenaient, ici et l, sans qu'il ft possible de prciser
l'endroit. Peut-tre lui arrivaient-ils du jardin des Voincourt, quelque
promeneur nocturne attard sous les ormes. Peut-tre, plutt,
sortaient-ils des massifs touffus de l'vch, des grands lilas dont
l'odeur violente lui noyait le coeur. Elle avait beau fouiller les
tnbres, son oue seule l'avertissait du prodige attendu, son odorat
aussi, ce parfum accru des fleurs, comme si une haleine s'y ft mle.
Et, pendant plusieurs nuits, le cercle des pas se resserra sous le
balcon, elle les couta s'avancer jusqu'au mur,  ses pieds. L, ils
s'arrtaient, et un long silence se faisait alors, et l'enveloppement
s'achevait, cette treinte lente et grandissante de l'ignor, o elle se
sentait dfaillir.

Les soires suivantes, parmi les toiles, elle vit paratre le mince
croissant de la lune nouvelle. Mais l'astre dclinait avec le jour
finissant et s'en allait, derrire le comble de la cathdrale, pareil 
un oeil de clart vive que la paupire recouvre. Elle le suivait, le
regardait s'largir  chaque crpuscule, impatiente de ce flambeau, qui
allait enfin clairer l'invisible.

Peu  peu, eu effet, le Clos-Marie sortait de l'obscurit, avec les
ruines de son vieux moulin, ses bouquets d'arbres, son ruisseau rapide.
Et alors, dans la lumire, la cration continua. Ce qui venait du rve
finit par prendre l'ombre d'un corps. Car elle n'aperut d'abord qu'une
ombre efface se mouvant sous la lune. Qu'tait-ce donc? l'ombre d'une
branche balance par le vent? Parfois, tout s'vanouissait, le champ
dormait dans une immobilit de mort, elle croyait  une hallucination de
sa vue. Puis, le doute ne fut plus possible, une tache sombre avait
franchi un espace clair, se glissant d'un saule  un autre. Elle la
perdait, la retrouvait, sans jamais arriver  la dfinir. Un soir, elle
crut reconnatre la fuite leste de deux paules, et ses yeux se
portrent aussitt sur le vitrail: il tait gristre, comme vid, teint
par la lune qui l'clairait en plein. Ds ce moment, elle remarqua que
l'ombre vivante s'allongeait, se rapprochait de sa fentre, gagnant
toujours, de trous noirs en trous noirs, parmi les herbes, le long de
l'glise:  mesure qu'elle la devinait plus proche, une motion
grandissante l'envahissait, cette sensation nerveuse qu'on prouve 
tre regard par des yeux de mystre, qu'on ne voit point. Srement, un
tre tait l; sous les feuilles, qui, les regards levs, ne la quittait
plus. Elle avait, sur les mains, sur le visage, l'impression physique de
ces regards, longs, trs doux, craintifs aussi; elle ne s'y drobait
pas, parce qu'elle les sentait purs, venus du monde enchant de la
Lgende; et son anxit premire se changeait, en un trouble dlicieux,
dans sa certitude du bonheur. Une nuit, brusquement, sur la terre
blanche de lune, l'ombre se dessina d'une ligne franche et nette,
l'ombre d'un homme, qu'elle ne pouvait voir, cach derrire les saules.
L'homme ne bougeait pas, elle regarda longtemps l'ombre immobile.

Ds lors, Anglique eut un secret. Sa chambre nue, badigeonne  la
chaux, toute blanche, en tait emplie. Elle restait des heures, dans son
grand lit, o elle se perdait, si mine, les yeux clos, mais ne dormant
pas, revoyant toujours l'ombre immobile, sur le sol clatant.  l'aube,
quand elle rouvrait les paupires, ses regards allaient de l'armoire
norme au vieux coffre, du pole de faence  la petite table de
toilette, dans la surprise de ne pas retrouver l ce profil mystrieux,
qu'elle et dessin d'un trait sr, de mmoire. Elle l'avait revu en
dormant, glisser parmi les bruyres ples de ses rideaux. Ses songes
comme sa veille en taient peupls. C'tait une ombre compagne de la
sienne, elle avait deux ombres, bien qu'elle ft seule, avec son rve.
Et ce secret, elle ne le confia  personne, pas mme  Hubertine, 
laquelle, jusque-l, elle avait tout dit. Lorsque celle-ci la
questionnait, tonne de sa joie, elle devenait trs rouge, elle
rpondait que le printemps prcoce la rendait joyeuse. Du matin au soir,
elle bourdonnait, ainsi qu'une mouche ivre des premiers soleils. Jamais
les chasubles qu'elle brodait n'avaient flamb d'un tel resplendissement
de soie et d'or. Les Hubert, souriants, la croyaient simplement
bien-portante. Sa gaiet montait  mesure que tombait le jour, elle
chantait au lever de la lune, et quand l'heure tait arrive, elle
s'accoudait au balcon, elle voyait l'ombre. Pendant tout le quartier,
elle la trouva exacte  chaque rendez-vous, droite et muette, sans
qu'elle en st davantage, ignorante de l'tre qui devait la produire.
N'tait-ce donc qu'une ombre, une apparence seulement, peut-tre le
saint disparu du vitrail, peut-tre l'ange qui avait aim Ccile
autrefois, qui descendait l'aimer  son tour? Cette pense la, rendait
orgueilleuse, lui tait trs douce, comme une caresse venue de
l'invisible. Puis, une impatience la prit de connatre, son attente
recommena. La lune, en son plein, clairait le Clos-Marie. Quand elle
tait au znith, les arbres, sous la lumire blanche qui tombait
d'aplomb, n'avaient plus d'ombres, pareils  des fontaines ruisselantes
de muettes clarts. Tout le champ s'en trouvait baign, une onde
lumineuse l'emplissait, d'une limpidit de cristal; et l'clat en tait
si pntrant, qu'on y distinguait jusqu' la dcoupure fine des feuilles
de saule. Le moindre frisson de l'air semblait rider ce lac de rayons,
endormi dans sa paix souveraine, entre les grands ormes des jardins
voisins et la croupe gante de la cathdrale.

Deux soires s'taient passes encore, lorsque, la troisime nuit, en
venant s'accouder, Anglique reut au coeur un choc violent. L, dans la
clart vive, elle l'aperut debout, tourn vers elle. Son ombre, ainsi
que celle des arbres, s'tait replie sous ses pieds, avait disparu. Il
n'y avait plus que lui; trs clair.

 cette distance, elle le voyait comme en plein jour, g de vingt ans,
blond, grand et mince. Il ressemblait au saint Georges,  un Jsus
superbe, avec ses cheveux boucls, sa barbe lgre, son nez droit, un
peu fort, ses yeux noirs, d'une douceur hautaine. Et elle le
reconnaissait parfaitement: jamais elle ne l'avait vu autre, c'tait
lui, c'tait ainsi qu'elle l'attendait. Le prodige s'achevait enfin, la
lente cration de l'invisible aboutissait  cette apparition vivante. Il
sortait de l'inconnu, du frisson des choses, des voix murmurantes, des
jeux mouvants de la nuit, de tout ce qui l'avait enveloppe, jusqu' la
faire dfaillir. Aussi le voyait-elle  deux pieds du sol, dans le
surnaturel de sa venue, tandis que le miracle l'entourait de toutes
parts, flottant sur le lac mystrieux de la lune. Il gardait pour
escorte le peuple entier de la Lgende, les saints dont les btons
fleurissent, les saintes dont les blessures laissent pleuvoir du lait.
Et le vol blanc des vierges plissait les toiles.

Anglique le regardait toujours. Il leva les deux bras, les tendit,
grands ouverts. Elle n'avait pas peur, elle lui souriait.




V


C'tait une affaire, tous les trois mois, lorsque Hubertine coulait la
lessive. On louait une femme, la mre Gabet; pendant quatre jours, les
broderies en taient oublies; et Anglique elle-mme s'en mlait, se
faisait ensuite une rcration du savonnage et du rinage, dans les eaux
claires de la Chevrote. Au sortir de la cendre, on brouettait le linge
par la petite porte de communication. On vivait les journes dans le
Clos-Marie, en plein air, en plein soleil.

--Mre, cette fois, je lave, a m'amuse tant!

Et, secoue de rires, les manches retrousses au-dessus des coudes,
brandissant le battoir, Anglique tapait de bon coeur, dans la joie et
la sant de cette rude besogne qui l'claboussait d'cume.

--a me durcit les bras, a me fait du bien, mre!

La Chevrote coupait le champ de biais, d'abord endormie, puis trs
rapide, lance en gros bouillons sur une pente caillouteuse. Elle
sortait du jardin de l'vch, par une sorte de vanne, laisse au bas de
la muraille; et,  l'autre bout,  l'angle de l'htel Voincourt, elle
disparaissait sous une arche vote, s'engouffrait dans le sol, pour
reparatre, deux cents mtres plus loin, tout le long de la rue Basse,
jusqu'au Ligneul, o elle se jetait.

De sorte qu'il fallait bien veiller sur le linge, car on pouvait courir:
toute pice lche tait une pice perdue.

--Mre, attendez, attendez!... Je vais mettre cette grosse pierre sur
les serviettes. Nous verrons si elle les emportera, la voleuse! Elle
calait la pierre, elle retournait en arracher une autre aux dcombres du
moulin, ravie de se dpenser, de se fatiguer; et, quand elle se
meurtrissait un doigt, elle le secouait, elle disait que ce n'tait
rien: Dans la journe, la famille de pauvres qui se terrait sous ces
ruines, s'en allait  l'aumne, dbande par les routes. Le clos restait
solitaire, d'une solitude dlicieuse et frache, avec ses bouquets de
saules ples, ses hauts peupliers, son herbe surtout, son dbordement
d'herbe folle, si vivace, qu'on y entrait jusqu'aux paules. Un silence
frissonnant venait des deux parcs voisins, dont les grands arbres
barraient l'horizon. Ds trois heures, l'ambre de la cathdrale
s'allongeait, d'une douceur recueillie, d'un parfum vapor d'encens.

Et elle battait le linge plus fort, de toute la force de son bras frais
et blanc.

--Mre! mre, ce que je vais manger, ce soir!... Ah! vous savez, vous
m'avez promis une tarte aux fraises. Mais, pour cette lessiv, le jour
du rinage, Anglique resta seule. La mre Gabet, souffrant d'une crise
brusque de sa sciatique, n'tait pas venue; et d'autres soins de mnage
retenaient Hubertine au logis. Agenouille dans sa bote garnie de
paille, la jeune fille prenait les pices une  une, les agitait
longuement, jusqu' ce que l'eau n'en ft plus trouble, d'une limpidit
de cristal. Elle ne se htait point, elle prouvait depuis le matin une
curiosit inquite, ayant eu l'tonnement de trouver l un vieil ouvrier
en blouse grise, qui dressait un lger chafaud, devant la fentre de la
chapelle Hautecoeur. Est-ce qu'on voulait rparer le vitrail? Il en
avait bon besoin: des verres manquaient dans le saint Georges; d'autres,
casss au cours des sicles, taient remplacs par de simples vitres.

Pourtant, cela l'irritait. Elle tait si habitue aux lacunes du saint
perant le dragon, et de la fille du roi l'emmenant avec sa ceinture,
qu'elle les pleurait dj, comme si l'on avait eu le dessein de les
mutiler. Il y avait sacrilge  changer de si vieilles choses. Et, tout
d'un coup, lorsqu'elle revint de djeuner, sa colre s'en alla: un
second ouvrier tait sur l'chafaud, jeune celui-ci, galement vtu
d'une blouse grise. Et elle l'avait reconnu, c'tait lui. Gaiement, sans
embarras, Anglique reprit sa place,  genoux dans la paille de sa
bote. Puis, de ses poignets nus, elle se remit  agiter le linge au
fond de l'eau claire. C'tait lui, grand, mince, blond, avec sa barbe
fine et ses cheveux boucls de jeune dieu, aussi blanc de peau qu'elle
l'avait vu sous la blancheur de la lune. Puisque c'tait lui, le vitrail
n'avait rien  craindre: s'il y touchait, il l'embellirait. Et elle
n'prouvait aucune dsillusion,  le retrouver vtu de cette blouse,
ouvrier comme elle, peintre verrier sans doute. Cela, au contraire,
la faisait sourire, dans son absolue certitude en son rve de royale
fortune. Il n'y avait qu'apparence.  quoi bon savoir? Un matin, il
serait celui qu'il devait tre. La pluie d'or ruisselait du comble de
la cathdrale, une marche triomphale clatait, dans le grondement
lointain des orgues. Mme elle ne se demandait pas quel chemin il
prenait pour tre l, de nuit et de jour.

 moins d'habiter une des maisons voisines, il ne pouvait passer que par
la ruelle des Guerdaches, qui longeait le mur de l'vch, jusqu' la
rue Magloire.

Alors, une heure charmante s'coula. Elle se penchait, elle rinait son
linge, le visage touchant presque l'eau frache; mais,  chaque nouvelle
pice, elle levait la tte, jetait un coup d'oeil, o, dans l'moi de
son coeur, perait une pointe de malice. Et, lui, sur l'chafaud, l'air
trs occup  constater l'tat du vitrail, la regardait de biais, gn
ds qu'elle le surprenait ainsi, tourn vers elle. C'tait une chose
tonnante comme il rougissait vite, le teint brusquement color, de trs
blanc qu'il tait.  la moindre motion, colre ou tendresse, tout le
sang de ses veines lui montait  la face. Il avait des yeux de bataille,
et il tait si timide, quand il la sentait l'examiner, qu'il redevenait
un petit enfant, embarrass de ses mains, bgayant des ordres au vieil
homme, son compagnon. Elle, ce qui l'gayait, dans cette eau dont la
turbulence lui rafrachissait les bras, tait de le deviner innocent
comme elle, ignorant de tout, avec la passion gourmande de mordre  la
vie. On n'a pas besoin de dire  voix haute ce qui est, des messagers
invisibles l'apportent, des bouches muettes le rptent. Elle levait la
tte, le surprenait  dtourner la sienne, et les minutes coulaient, et
cela tait dlicieux.

Soudain, elle le vit qui sautait de l'chafaud, puis qui s'en loignait
 reculons, au travers des herbes, comme pour prendre du champ, afin de
mieux voir. Mais elle faillit clater de rire, tellement cela tait
clair, qu'il voulait se rapprocher d'elle, uniquement. Il avait mis 
sauter une dcision farouche d'homme qui risque tout, et la drlerie
touchante, maintenant, tait qu'il restait plant  quelques pas, lui
tournant le dos, n'osant se retourner, dans le mortel embarras de son
action trop vive. Un instant, elle crut bien qu'il repartirait vers le
vitrail, ainsi qu'il en tait venu, sans un coup d'oeil en arrire.
Pourtant, il prit une rsolution dsespre, il se retourna; et, comme,
justement, elle levait la tte, avec son rire malicieux, leurs regards
se rencontrrent, demeurrent l'un dans l'autre. Ce fut, pour les deux,
une grande confusion: ils perdaient contenance, ils n'en seraient jamais
sortis, s'il ne s'tait produit alors un, incident dramatique.

--Oh! mon Dieu! cria-t-elle, dsole.

Dans son motion, la camisole de basin qu'elle rinait, d'une main
inconsciente, venait de lui chapper; et le ruisseau rapide l'emportait;
et, une minute encore, elle allait disparatre, au coin du mur des
Voincourt, sous l'arche vote, o s'engouffrait la Chevrote. Il y eut
quelques secondes d'angoisse. Il avait compris, s'tait lanc. Mais le
courant bondissait sur les cailloux, cette diablesse de camisole courait
plus vite que lui. Il se penchait, croyait la saisir, ne prenait qu'une
poigne d'cume. Deux fois, il la manqua. Enfin, excit, de l'air brave
dont on se jette au pril de sa vie, il entra dans l'eau, il sauva la
camisole, juste  l'instant o elle s'abmait sous terre. Anglique,
qui, jusque-l, avait suivi anxieusement le sauvetage, sentit le rire,
le bon rire lui remonter des flancs. Ah! cette aventure qu'elle avait
tant rve, cette rencontre au bord d'un lac, ce terrible danger dont la
dlivrait un jeune homme plus beau que le jour! Saint Georges, le
tribun, le guerrier, n'tait plus que ce peintre sur verre, ce jeune
ouvrier en blouse grise. Quand elle le vit revenir, les jambes trempes,
tenant la camisole ruisselante d'un geste gauche, comprenant le ridicule
de la passion qu'il avait mise  l'arracher des flots, elle dut se
mordre les lvres, pour contenir la fuse de gaiet qui lui chatouillait
la gorge.

Lui, s'oubliait  la regarder. Elle tait si adorable d'enfance, dans ce
rire qu'elle retenait et dont sa jeunesse vibrait toute! clabousse
d'eau, les bras glacs par le courant, elle sentait bon la puret, la
limpidit des sources vives, jaillissant de la mousse des forts.
C'tait de la sant et de la joie, au grand soleil. On la devinait bonne
mnagre, et reine pourtant, dans sa robe de travail, avec sa taille
lance, son visage long de fille de roi, tel qu'il en passe au fond des
lgendes. Et il ne savait plus comment lui rendre le linge, tellement il
la trouvait belle, de la beaut d'art qu'il aimait. Cela l'enrageait
davantage, d'avoir l'air d'un innocent, car il s'apercevait trs bien de
l'effort qu'elle faisait pour ne pas rire. Il dut se dcider, il lui
remit la camisole.

Alors, Anglique comprit que, si elle desserrait les lvres, elle
clatait. Ce pauvre garon! il la touchait beaucoup; mais cela tait
irrsistible, elle tait trop heureuse, elle avait un besoin de rire, de
rire  perdre haleine, qui la dbordait.

Enfin, elle crut qu'elle pouvait parler, voulut dire simplement:

--Merci, monsieur. Mais le rire tait revenu, le rire la fit bgayer,
lui coupa la parole; et le rire sonnait trs haut, une pluie de notes
sonores, qui chantaient, sous l'accompagnement cristallin de la
Chevrote. Lui, dconcert, ne trouva rien, pas un mot. Son visage, si
blanc, s'tait brusquement empourpr; ses yeux d'enfant timide avaient
flamb, pareils  des yeux d'aigle. Et il s'en alla, il avait disparu
avec le vieil ouvrier, qu'elle riait encore; penche sur l'eau claire,
s'claboussant de nouveau  rincer son linge, dans l'clatant bonheur de
cette journe.

Le lendemain, ds six heures, on tendit le linge, dont le paquet
s'gouttait depuis la veille. Justement, un grand vent s'tait lev qui
aidait au schage. Mme, pour que les pices ne fussent pas emportes,
on dut les fixer avec des pierres, aux quatre coins. Toute l lessive
tait l, tale, trs blanche parmi l'herbe verte, sentant bon l'odeur
des plantes; et le pr semblait s'tre fleuri soudain de nappes
neigeuses de pquerettes.

Aprs le djeuner, lorsqu'elle revint donner un regard, Anglique se
dsespra: la lessive entire menaait de s'envoler, tellement les coups
de vent devenaient plus forts, dans le ciel bleu, d'une limpidit vive,
comme pur par ces grands souffles; et, dj, un drap avait fil, des
serviettes taient alles se plaquer contre les branches d'un saule.
Elle rattrapa les serviettes. Mais, derrire elle, des mouchoirs
partaient. Et personne! elle perdait la tte. Lorsqu'elle voulut tendre
le drap, elle dut se battre. Il l'tourdissait, l'enveloppait d'un
claquement de drapeau. Dans le vent, elle entendit alors une voix qui
disait:

--Mademoiselle, dsirez-vous que je vous aide?

C'tait lui, et tout de suite elle cria, sans autre proccupation que
son souci de mnagre:

--Mais bien sr, aidez-moi donc!... Prenez le bout, l-bas! tenez ferme!

Le drap, qu'ils tiraient de leurs bras solides, battait comme une
voile. Puis, ils le posrent sur l'herbe, ils remirent aux quatre coins
des pierres plus grosses. Et, maintenant qu'il s'affaissait, dompt, ni
lui ni elle ne se relevaient, agenouills aux deux bouts, spars par ce
grand linge, d'une blancheur blouissante.

Elle finit par sourire, mais sans malice, d'un sourire de remerciement.
Il s'enhardit.

--Moi, je me nomme Flicien.

--Et moi, Anglique.

--Je suis peintre verrier, on m'a charg de rparer ce vitrail.

--J'habite l, avec mes parents, et je suis brodeuse.

Le grand vent emportait leurs paroles, les flagellait de sa puret
vivace, dans le chaud soleil dont ils taient baigns. Ils se disaient
des choses qu'ils savaient, pour le plaisir de se les dire.

--On ne va pas le remplacer, le vitrail?

--Non, non. La rparation ne se verra seulement pas.... Je l'aime autant
que vous l'aimez.

--C'est vrai, je l'aime. Il est si doux de couleur!... J'en ai brod un,
de saint Georges, mais il tait moins beau.

--Oh! moins beau.... Je l'ai vu, si c'est le saint Georges de la chasuble
de velours rouge que l'abb Comille avait dimanche.

Une merveille!

Elle rougit de plaisir et lui cria brusquement:

--Mettez donc une pierre sur le bord du drap,  votre gauche.

Le vent va nous le reprendre.

Il s'empressa, chargea le linge qui avait eu une grande palpitation, le
battement d'ailes d'un oiseau captif, s'efforant de voler encore. Et,
comme il ne remuait plus, cette fois, tous deux se relevrent.
Maintenant, elle marchait par les troits sentiers d'herbe, entre les
pices, donnait un coup d'oeil  chacune; tandis que lui la suivait,
trs affair, l'air proccup normment de la perte possible d'un
tablier ou d'un torchon. Cela semblait tout naturel. Aussi
continuait-elle de causer, racontant ses journes, expliquant ses gots.


--Moi, j'aime que les choses soient  leur place.... Le matin, c'est le
coucou de l'atelier qui me rveille, toujours  six heures; et il ne
ferait pas clair, que je m'habillerais: mes bas sont ici, le savon est
l, une vraie manie. Oh! je ne suis pas ne comme a, j'tais d'un
dsordre! Mre a d en dire, des paroles!... Et,  l'atelier, je ne
ferais rien de bon, si ma chaise n'tait pas au mme endroit, en face du
jour. Heureusement que je ne suis ni gauchre ni droitire, et que je
brode des deux mains, ce qui est une grce, car toutes n'y parviennent
pas....

C'est comme les fleurs que j'adore, je ne puis en garder un bouquet prs
de moi, sans avoir des maux de tte terribles. Je supporte les violettes
seules, et c'est surprenant, l'odeur m'en calme plutt. Au moindre
malaise, je n'ai qu' respirer des violettes, elles me soulagent.

Il l'coutait, ravi. Il se grisait de la douceur de sa voix, qu'elle
avait d'un charme extrme, pntrante et prolonge; et il devait tre
particulirement sensible  cette musique humaine, car l'inflexion
caressante, sur certaines syllabes, lui mouillait les yeux.

--Ah! dit-elle en s'interrompant, voici les chemises qui sont bientt
sches.

Puis, elle acheva ses confidences, dans le besoin naf et inconscient de
se faire connatre.--Le blanc, c'est toujours beau, n'est-ce pas?
Certains jours, j'ai assez du bleu, du rouge, de toutes les couleurs;
tandis que le blanc est une joie complte dont jamais je ne me lasse.

Rien n'y blesse, on voudrait s'y perdre.... Nous avions un chat blanc,
avec des taches jaunes, et je lui avais peint ses taches.

Il tait trs bien, mais a n'a pas tenu.... Tenez! ce que mre ne sait
pas, je garde tous les dchets de soie blanche, j'en ai plein un tiroir,
pour rien, pour le plaisir de les regarder et de les toucher, de temps
en temps.... Et j'ai un autre secret, oh! un gros celui-l! Quand je
m'veille, chaque matin, il y a prs de mon lit, quelqu'un, oui! une
blancheur qui s'envole! Il n'eut pas un doute, il parut fermement la
croire. Cela n'tait-il pas simple et dans l'ordre? Une jeune princesse
ne l'aurait point conquis si vite, parmi les magnificences de sa cour.
Elle avait, au milieu de tout ce linge blanc, sur cette herbe verte, un
grand air charmant, joyeux et souverain, qui le prenait au coeur, d'une
treinte grandissante. C'en tait fait, il n'y avait plus qu'elle, il
la suivrait jusqu'au bout de la vie.

Elle continuait  marcher, de son petit pas rapide, en tournant parfois
la tte, avec un sourire; et il venait derrire toujours, suffoqu de ce
bonheur, sans aucun espoir de l'atteindre jamais.

Mais une bourrasque souffla, un vol de menus linges, des cols et des
manchettes de percale, des fichus et des guimpes de batiste, fut
soulev, s'abattit au loin, ainsi qu'une troupe d'oiseaux blancs, rouls
dans la tempte.

Et Anglique se mit  courir.

--Ah! mon Dieu! arrivez donc! aidez-moi donc!

Tous deux s'taient prcipits. Elle arrta un col, sur le bord de la
Chevrote. Lui, dj, tenait deux guimpes, retrouves au milieu de hautes
orties. Les manchettes, une  une, furent reconquises. Mais, dans leurs
courses  toutes jambes, trois fois elle venait de l'effleurer, des plis
envols de sa jupe; et, chaque foi?, il avait eu une secousse au coeur,
la face subitement rouge.  son tour, il la frla, en faisant un saut
pour rattraper le dernier fichu, qui lui chappait. Elle tait reste
debout, immobile, touffant. Un trouble noyait son rire, elle ne
plaisantait plus, ne se moquait plus de ce grand garon innocent et
gauche. Qu'avait-elle donc, pour n'tre plus gaie et pour dfaillir
ainsi, sous cette angoisse dlicieuse? Quand il lui tendit le fichu,
leurs mains, par hasard, se touchrent. Ils tressaillirent, ils se
contemplrent, perdus. Elle s'tait recule vivement, elle demeura
quelques secondes  ne savoir que rsoudre, dans la catastrophe
extraordinaire qui lui arrivait. Puis, tout d'un coup, affole, elle
prit sa course, elle se sauva, les bras pleins du menu linge,
abandonnant le reste.

Flicien, alors, voulut parler.

--Oh! de grce... je vous en prie.... Le vent redoublait, lui coupait le
souffle. Dsespr, il la regardait courir, comme si ce grand vent l'et
emporte. Elle courait, elle courait parmi la blancheur des draps et des
nappes, dans l'or ple du soleil oblique. L'ombre de la cathdrale
semblait la prendre, et elle tait sur le point de rentrer chez elle,
par la petite porte du jardin, sans un regard en arrire.

Mais; au seuil, vivement, elle se retourna, saisie d'une bont subite,
ne voulant pas qu'il la crt trop fche. Et, confuse, souriante, elle
cria:

--Merci! merci!

tait-ce de l'avoir aide  rattraper son linge qu'elle le remerciait?
tait-ce d'autre chose? Elle avait disparu, la porte se refermait. Et
lui demeura seul, au milieu du champ, sous les grandes rafales
rgulires, qui soufflaient, vivifiantes, dans le ciel pur.

Les ormes de l'vch s'agitaient avec un long bruit de houle, une voix
haute clamait au travers des terrasses et des arcs-boutants de la
cathdrale. Mais il n'entendait plus que le claquement lger d'un petit
bonnet, nou  une branche de lilas ainsi qu'un bouquet blanc, et qui
tait  elle.

 partir de cette journe, chaque fois qu'Anglique ouvrit sa fentre,
elle aperut Flicien, en bas, dans le Clos-Marie. Il avait le prtexte
du vitrail, il y vivait sans que le travail avant le moins du monde:
Pendant des heures, il s'oubliait derrire un buisson, allong sur
l'herbe, guettant entre les feuilles.

Et cela tait trs doux, d'changer un sourire, matin et soir.

Elle, heureuse, n'en demandait pas davantage. La lessive ne devait
revenir que dans trois mois, la porte du jardin, jusque-l, resterait
close. Mais,  se voir quotidiennement, ce serait si vite pass, trois
mois! et puis, y avait-il un bonheur plus grand que de vivre de la
sorte, le jour pour le regard du soir, la nuit pour le regard du matin?

Ds la premire rencontre, Anglique avait tout dit, ses habitudes, ses
gots, les petits secrets de son coeur. Lui, silencieux, se nommait
Flicien, et elle ne savait rien autre. Peut-tre cela devait-il tre
ainsi, la femme se donnant toute, l'homme se rservant dans l'inconnu.
Elle n'prouvait aucune curiosit htive, elle souriait,  l'ide des
choses qui se raliseraient, srement. Puis, ce qu'elle ignorait ne
comptait pas, se voir importait seul. Elle ne savait rien de lui, et
elle le connaissait au point de lire ses penses dans son regard. Il
tait venu.

Elle l'avait reconnu, et ils s'aimaient. Alors, ils jouirent
dlicieusement de cette possession,  distance. C'taient sans cesse des
ravissements nouveaux, pour les dcouvertes qu'ils faisaient. Elle avait
des mains longues, abmes par l'aiguille, qu'il adora. Elle remarqua
ses pieds minces, elle fut orgueilleuse de leur petitesse. Tout en lui
la flattait, elle lui tait reconnaissante d'tre beau, elle ressentit
une joie violente, le soir o elle constata qu'il avait la barbe d'un
blond plus cendr que les cheveux, ce qui donnait  son rire une douceur
extrme. Lui, s'en alla perdu d'ivresse, un matin qu'elle s'tait
penche et qu'il avait aperu, sur son cou dlicat, un signe brun. Leurs
coeurs aussi se mettaient  nu, ils y eurent des trouvailles.
Certainement, le geste dont elle ouvrait sa fentre, ingnu et fier,
disait que, dans sa condition de petite brodeuse, elle avait l'me d'une
reine. De mme, elle le sentait bon, en voyant de quel pas lger il
foulait les herbes.

C'tait, autour d'eux, un rayonnement de qualits et de grces,  cette
heure premire de leur rencontre. Chaque entrevue apportait son charme.
Il leur semblait que jamais ils n'puiseraient cette flicit de se
voir.

--Cependant, Flicien marqua bientt quelque impatience.

Il ne restait plus allong des heures, au pied d'un buisson, dans
l'immobilit d'un bonheur absolu. Ds qu'Anglique paraissait, accoude,
il devenait inquiet, tchait de se rapprocher d'elle. Et cela finissait
par la fcher un peu, car elle craignait qu'on ne le remarqut. Un jour
mme, il y eut une vraie brouille: il s'tait avanc jusqu'au mur, elle
dut quitter le balcon. Ce fut une catastrophe, il en demeura boulevers,
le visage si loquent de soumission et de prire, qu'elle pardonna le
lendemain, en s'accoudant  l'heure habituelle. Mais l'attente ne lui
suffisait plus, il recommena. Maintenant, il semblait tre partout  la
fois, dans le Clos-Marie, qu'il emplissait de sa fivre.

Il sortait de derrire chaque tronc d'arbre, il apparaissait au-dessus
de chaque touffe de ronces. Comme les ramiers des grands ormes, il
devait avoir son logis aux environs, entre deux branches. La Chevrote
lui tait un prtexte  vivre l, pench au-dessus du courant, o il
avait l'air de suivre le vol des nuages. Un jour, elle le vit parmi les
ruines du moulin, debout sur la charpente d'un hangar ventr, heureux
d'tre ainsi mont un peu, dans son regret de ne pouvoir voler jusqu'
son paule. Un autre jour, elle touffa un lger cri, en l'apercevant
plus haut qu'elle, entre deux fentres de la cathdrale, sur la terrasse
des chapelles du choeur. Comment avait-il pu atteindre cette galerie,
ferme d'une porte dont le bedeau gardait la clef?...

Comment, d'autres fois, le retrouva-t-elle en plein ciel, parmi les
arcs-boutants de la nef et les pinacles des contreforts? De ces
hauteurs, il plongeait au fond de sa chambre, ainsi que les hirondelles
volant  la pointe des clochetons. Jamais elle n'avait eu l'ide de se
cacher. Et, ds lors, elle se barricada, et un trouble la prenait,
grandissant,  se sentir envahie,  tre toujours deux. Si elle n'avait
pas de hte, pourquoi donc son coeur battait-il si fort, comme le
bourdon du clocher en plein branle des grandes ftes?

Trois jours se passrent, sans qu'Anglique se montrt, effraye de
l'audace croissante de Flicien. Elle se jurait de ne plus le revoir,
elle s'excitait  le dtester. Mais il lui avait donn de sa fivre,
elle ne pouvait rester en place, tous les prtextes lui taient bons 
lcher la chasuble qu'elle brodait.

Aussi, ayant appris que la mre Gabet gardait le lit, dans le plus
profond dnuement, alla-t-elle la visiter chaque matin.

C'tait rue des Orfvres mme,  trois portes. Elle arrivait avec du
bouillon, du sucre, elle redescendait acheter des mdicaments, chez le
pharmacien de la Grand-Rue. Et, un jour qu'elle remontait, portant des
paquets et des fioles, elle eut le saisissement de trouver Flicien au
chevet de la vieille femme malade. Il devint trs rouge, il s'esquiva
gauchement. Le jour suivant, comme elle partait, il se prsenta de
nouveau, elle lui laissa la place, mcontente. Voulait-il donc
l'empcher de voir ses pauvres? Justement, elle tait prise d'une de ces
crises de charit qui lui faisaient se donner toute, pour combler ceux
qui n'avaient rien. Son tre se fondait de fraternit pitoyable, 
l'ide de la souffrance. Elle courait chez le pre Mascart, un aveugle
paralytique de la rue Basse,  qui elle faisait manger elle-mme
l'assiette de soupe qu'elle lui apportait; chez les Chouteau, l'homme
et la femme, deux vieux de quatre-vingt-dix ans, qui occupaient une cave
de la rue Magloire, o elle avait emmnag d'anciens meubles, pris dans
le grenier des Hubert; chez d'autres, d'autres encore, chez tous les
misrables du quartier, qu'elle entretenait en cachette des choses
tranant autour d'elle, heureuse de les surprendre et de les voir
rayonner, pour quelque reste de la veille. Et voil que, chez tous,
dsormais, elle rencontrait Flicien! Jamais elle ne l'avait tant vu,
elle qui vitait de se mettre  la fentre, de crainte de le revoir. Son
trouble grandissait, elle se croyait trs en colre.

Dans cette aventure, le pis, vraiment, fut qu'Anglique bientt
dsespra de sa charit. Ce garon lui gtait la joie d'tre bonne.
Auparavant, il avait peut-tre d'autres pauvres, mais pas ceux-l, car
il ne les visitait point; et il avait d la guetter, monter derrire
elle, pour les connatre et les lui prendre ainsi, l'un aprs l'autre.
Maintenant, chaque fois qu'elle arrivait chez les Chouteau, avec un
petit panier de provisions, il y avait des pices blanches sur la table.
Un jour qu'elle courait porter dix sous, ses conomies de toute la
semaine, au pre Mascart, qui pleurait sans cesse misre pour son tabac,
elle le trouva riche d'une pice de vingt francs, luisante comme un
soleil. Mme, un soir qu'elle rendait visite  la mre Gabet, celle-ci
la pria de descendre lui changer un billet de banque. Et quel
crve-coeur de constater son impuissance, elle qui manquait d'argent,
lorsque lui, si aisment, vidait sa bourse! Certes, elle tait heureuse
de l'aubaine, pour ses pauvres; mais elle n'avait plus de bonheur 
donner, triste de donner si peu, lorsqu'un autre donnait tant. Le
maladroit, ne comprenant pas, croyant la conqurir, cdait  un besoin
de largesses attendri, lui tuait ses aumnes. Sans compter qu'elle
devait subir ses loges, chez tous les misrables: un jeune homme si
bon, si doux, si bien lev! Ils ne parlaient plus que de lui, ils
talaient ses dons comme pour mpriser les siens.

Malgr son serment de l'oublier, elle les questionnait sur son compte:
qu'avait-il laiss, qu'avait-il dit? et il tait beau, n'est-ce pas? et
tendre, et timide! Peut-tre osait-il parler d'elle? Ah! bien sr, il en
parlait toujours! Alors, elle l'excrait dcidment, car elle finissait
par en avoir trop lourd sur le coeur.

Enfin, les choses ne pouvaient continuer de la sorte; et, un soir de
mai, par un crpuscule souriant, la catastrophe clata.

C'tait chez les Lemballeuse, la niche de pauvresses qui se terraient
dans les dcombres du vieux moulin. Il n'y avait l que des femmes, la
mre Lemballeuse, une vieille couture de rides, Tiennette, la fille
ane, une grande sauvagesse de vingt ans, ses deux petites soeurs, Rose
et Jeanne, les yeux hardis dj, sous leur tignasse rousse. Toutes
quatre mendiaient par les routes, le long des fosss, rentraient  la
nuit, les pieds casss de fatigue, dans leurs savates que rattachaient
des ficelles. Et, justement, ce soir-l, Tiennette, ayant achev de
laisser les siennes parmi les cailloux, tait revenue blesse, les
chevilles en sang. Assise devant leur porte, au milieu des hautes herbes
du Clos-Marie, elle s'arrachait de la chair des pines, tandis que la
mre et les deux petites, autour d'elle, se lamentaient.

 ce moment, Anglique arriva, cachant sous son tablier le pain qu'elle
leur donnait chaque semaine. Elle s'tait chappe par la petite porte
du jardin, et l'avait laisse ouverte derrire elle, car elle comptait
rentrer en courant. Mais la vue de toute la famille en larmes l'arrta.

--Quoi donc? qu'avez-vous?...

--Ah! ma bonne demoiselle, gmit la mre Lemballeuse, voyez dans quel
tat cette grande bte s'est mise! Demain, elle ne pourra pas marcher,
c'est une journe fichue.... Faudrait des souliers.

Les yeux flambants sur leur crinire, Rose et Jeanne redoublrent de
sanglots, en criant d'une voix aigu:

--Faudrait des souliers, faudrait des souliers.

Tiennette avait lev  demi sa tte maigre et noire. Puis, farouche,
sans une parole, elle s'tait fait saigner encore, acharne sur une
longue charde,  l'aide d'une pingle.

mue, Anglique donna son aumne.

--Voil toujours un pain.

--Oh! du pain, reprit la mre, sans doute il en faut. Mais elle ne
marchera pas avec du pain, bien sr. Et c'est la foire  Bligny, une
foire o elle fait tous les ans plus de quarante sous....

Bon Dieu de bon Dieu! qu'est-ce qu'on va devenir? La piti et l'embarras
rendirent Anglique muette. Elle avait cinq sous tout ronds dans sa
poche. Avec cinq sous, on ne pouvait gure acheter des souliers, mme
d'occasion. Chaque fois, son manque d'argent la paralysait. Et,  cette
minute, ce qui acheva de la jeter hors d'elle, ce fut, comme elle
dtournait les yeux, d'apercevoir Flicien, debout  quelques pas, dans
l'ombre croissante. Il avait d entendre, peut-tre se trouvait-il l
depuis longtemps. C'tait toujours ainsi qu'il lui apparaissait, sans
qu'elle st jamais par o ni comment il tait venu.

--Il va donner les souliers, pensa-t-elle.

En effet, il s'avanait dj. Dans le ciel violtre, naissaient les
premires toiles. Une grande paix tide tombait de haut, endormait le
Clos-Marie, dont les saules se noyaient d'ombre.

La cathdrale n'tait plus qu'une barre noire, sur le couchant.

--Pour sr, il va donner les souliers.

Et elle en prouvait un vritable dsespoir. Il donnerait donc tout, pas
une fois elle ne le vaincrait! Son coeur battait  se rompre, elle
aurait voulu tre trs riche, pour lui montrer qu'elle aussi faisait des
heureux.

Mais les Lemballeuse avaient vu le bon monsieur, la mre s'tait
prcipite, les deux petites soeurs geignaient, la main tendue, tandis
que la grande, lchant ses chevilles sanglantes, regardait de ses yeux
obliques.

--coutez, ma brave femme, dit Flicien, vous irez dans la Grand-Rue, au
coin de la rue Basse....

Anglique avait compris, la boutique d'un cordonnier tait l. Elle
l'interrompit vivement, si agite, qu'elle bgayait des mots au hasard.

--En voil une course inutile!...  quoi bon?... Il est bien plus
simple....

Et elle ne la trouvait pas, cette chose plus simple. Que faire,
qu'inventer pour le devancer dans son aumne? Jamais elle n'aurait cru
le dtester  ce point.

--Vous direz que vous venez de ma part, reprit Flicien. Vous
demanderez....

De nouveau, elle l'interrompit, rptant d'un air anxieux:

--Il est bien plus simple.., il est bien plus simple....

Tout d'un coup, calme, elle s'assit sur une pierre, dnoua ses
souliers, les ta, ta les bas eux-mmes, d'une main vive.

--Tenez! c'est si simple! Pourquoi se dranger?

--Ah! ma bonne demoiselle, Dieu vous le rende! s'cria la mre
Lemballeuse, en examinant les souliers, presque tout neufs. Je les
fendrai dessus, pour qu'ils aillent.... Tiennette, remercie, grande bte!

Tiennette arrachait des mains de Rose et de Jeanne les bas, que
celles-ci convoitaient. Elle ne desserra pas les lvres.

Mais,  ce moment, Anglique s'aperut qu'elle avait les pieds nus et
que Flicien les voyait. Une confusion l'envahit.

Elle n'osait plus bouger, certaine que, si elle se levait, il les
verrait davantage. Puis, elle s'alarma, perdit la tte, se mit  fuir.

Dans l'herbe, ses petits pieds couraient, trs blancs. La nuit s'tait
accrue encore, le Clos-Marie devenait un lac d'ambre, entre les grands
arbres voisins et la masse noire de la cathdrale. Et il n'y avait, au
ras des tnbres du sol, que la fuite des petits pieds blancs, du blanc
satin des colombes. Effraye, ayant peur de l'eau, Anglique suivit la
Chevrotte, pour gagner la planche qui servait de pont. Mais Flicien
avait coup au travers des broussailles. Si timide jusqu'alors, il tait
devenu plus rouge qu'elle,  voir ses pieds blancs; et une flamme le
poussait, il aurait voulu crier la passion qui l'avait possd tout
entier, ds le premier jour, dans le dbordement de sa jeunesse. Puis,
quand elle le frla, il ne put que balbutier l'aveu, dont ses lvres
brlaient: Je vous aime.

perdue, elle s'tait arrte. Un instant, toute droite, elle le
regarda. Sa colre, la haine qu'elle croyait avoir, s'en allait, se
fondait en un sentiment d'angoisse dlicieuse. Qu'avait-il dit, pour
qu'elle en ft bouleverse de la sorte? Il l'aimait, elle le savait, et
voil que le mot murmur  son oreille la confondait d'tonnement et de
crainte. Lui, enhardi, le coeur ouvert, rapproch du sien par la charit
complice, rpta:

--Je vous aime.

Et elle se remit  fuir, dans sa peur de l'amant. La Chevrotte ne
l'arrta plus, elle y entra comme les biches poursuivies, ses petits
pieds blancs y coururent parmi les cailloux, sous le frisson de l'eau
glace. La porte du jardin se referma, ils disparurent.




VI


Pendant deux jours, Anglique fut accable de remords. Ds qu'elle tait
seule, elle pleurait, comme si elle et commis une faute. Et la
question, d'une obscurit alarmante, renaissait toujours: avait-elle
pch avec ce jeune homme? tait-elle perdue, ainsi que ces vilaines
femmes de la Lgende, qui cdent au diable? Les mots, murmurs si bas:
Je vous aime, retentissaient d'un tel fracas  son oreille, qu'ils
venaient pour sr de quelque terrible puissance, cache au fond de
l'invisible. Mais elle ne savait pas, elle ne pouvait savoir, dans
l'ignorance et la solitude o elle avait grandi.

Avait-elle pch avec ce jeune homme? Et elle tchait de bien se
rappeler les faits, elle discutait les scrupules de son innocence.
Qu'tait-ce donc que le pch? Suffisait-il de se voir, de causer, de
mentir ensuite aux parents? Cela ne devait pas tre tout le mal. Alors,
pourquoi suffoquait-elle ainsi? pourquoi, si elle n'tait pas coupable,
se sentait elle devenir autre, agite d'une me nouvelle? Peut-tre le
pch poussait-il l, dans ce malaise sourd dont elle dfaillait. Elle
avait plein le coeur de choses vagues, indtermines, toute une
confusion de paroles et d'actes  venir, dont elle s'effarait, avant de
comprendre. Un flot de sang lui empourprait les joues, elle entendait
clater les mots terrifiants: Je vous aime; et elle ne raisonnait
plus, elle se remettait  sangloter, doutant des faits, craignant la
faute au-del, dans ce qui n'avait pas de nom et pas de forme.

Son grand tourment tait de ne s'tre pas confie  Hubertine. Si elle
avait pu l'interroger, celle-ci, d'un mot sans doute, lui aurait rvl
le mystre. Puis, il lui semblait que parler seulement  quelqu'un de
son mal, l'aurait gurie. Mais le secret tait devenu trop gros, elle
serait morte de honte. Elle se faisait ruse, affectait des airs
tranquilles, lorsqu'il y avait tempte, au fond de son tre. Quand on
l'interrogeait sur ses distractions, elle levait des yeux surpris, en
rpondant qu'elle ne pensait  rien. Assise devant son mtier, les mains
machinales tirant l'aiguille, trs sage, elle tait ravage par une
pense unique, du matin au soir. tre aime, tre aime! Et elle  son
tour, aimait-elle? Question obscure encore, celle-ci, que son ignorance
laissait sans rponse. Elle se la rptait jusqu' s'tourdir, les mots
perdaient leur sens usuel, tout coulait  une sorte de vertige qui
l'emportait. D'un effort, elle se reprenait, elle se retrouvait,
l'aiguille  la main, brodait quand mme avec son application
accoutume, dans un rve. Peut tre couvait-elle quelque grande maladie.
Un soir, en se couchant, elle fut saisie d'un frisson; elle crut qu'elle
ne se relverait pas. Son coeur battait  se rompre, ses oreilles
s'emplissaient d'un bourdonnement de cloche. Aimait-elle ou allait-elle
mourir? Et elle souriait paisiblement  Hubertine, qui, en train de
cirer son fil, l'examinait, inquite.

D'ailleurs, Anglique avait fait le serment de ne jamais revoir
Flicien. Elle ne se risquait plus parmi les herbes folles du Clos
Marie, elle ne visitait mme plus ses pauvres. Sa peur tait qu'il ne se
passt quelque chose d'effrayant, le jour o ils se retrouveraient face
 face. Dans sa rsolution, entrait en outre une ide de pnitence, pour
se punir du pch qu'elle avait pu commettre. Aussi, les matins de
rigidit, se condamnait-elle  ne pas jeter un seul coup d'oeil par la
fentre, de crainte d'apercevoir, au bord de la Chevrotte, celui qu'elle
redoutait. Et si, tente, elle regardait, et qu'il ne ft pas l, elle
en tait toute triste, jusqu'au lendemain. Or, un matin, Hubert
ordonnait une dalmatique, lorsqu'un coup de sonnette le fit descendre.
Ce devait tre un client, quelque commande sans doute, car Hubertine et
Anglique entendaient le bourdonnement des voix, par la porte de
l'escalier reste ouverte. Puis, elles levrent la tte, trs surprises:
des pas montaient, le brodeur amenait le client, ce qui n'arrivait
jamais. Et la jeune fille demeura saisie, en reconnaissant Flicien. Il
tait mis simplement, en ouvrier d'art, dont les mains sont blanches.
Puisqu'elle n'allait plus  lui, il venait  elle, aprs des journes
d'attente vaine et d'incertitude anxieuse, passes  se dire qu'elle ne
l'aimait donc pas.

--Tiens! mon enfant, voici qui te regarde, expliqua Hubert.

Monsieur vient nous commander un travail exceptionnel: Et, ma foi! pour
en causer tranquillement, j'ai prfr le recevoir ici....

C'est  ma fille, monsieur, qu'il faut montrer votre dessin.

Ni lui ni Hubertine n'avaient le moindre soupon. Ils s'approchrent
seulement avec curiosit, pour voir. Mais Flicien tait, comme
Anglique, trangl d'motion. Ses mains tremblaient, lorsqu'il droula
le dessin; et il dut parler lentement, afin de cacher le trouble de sa
voix.--C'est une mitre pour Monseigneur.... Oui, ces dames de la ville,
qui veulent lui faire ce cadeau, m'ont charg d'en dessiner les pices
et d'en surveiller l'excution. Je suis peintre verrier, mais je
m'occupe beaucoup aussi d'art ancien.... Vous voyez, je n'ai fait que
reconstituer une mitre gothique....

Anglique, penche sur la grande feuille qu'il posait devant elle, eut
une exclamation lgre.

--Oh! sainte Agns!

C'tait, en effet, la martyre de treize ans, la vierge nue et vtue de
ses cheveux, d'o ne sortaient que ses petits pieds et ses petites
mains, telle qu'elle tait sur son pilier,  une des portes de la
cathdrale, telle surtout qu'on la retrouvait  l'intrieur, dans une
vieille statue de bois, anciennement peinte, aujourd'hui d'un blond
fauve, toute dore par l'ge. Elle occupait la face entire de la mitre,
debout, ravie au ciel, emporte par deux anges; et, au-dessous d'elle,
un paysage trs lointain, trs fin, s'tendait. Le revers et les barbes
taient enrichis d'ornements lancols, d'un beau style.

--Ces dames, reprit Flicien, font le cadeau pour la procession du
Miracle, et j'ai naturellement cru devoir choisir sainte Agns....

--L'ide est excellente, interrompit Hubert.

Hubertine dit  son tour:

--Monseigneur sera trs touch. La procession du Miracle, qui se
faisait chaque anne le 28 juillet, datait de Jean V d'Hautecoeur, en
remerciement du pouvoir miraculeux de gurir, que Dieu lui avait envoy,
 lui et  sa race, pour sauver Beaumont de la peste. La lgende contait
que les Hautecoeur devaient ce pouvoir  l'intervention de sainte Agns,
dont ils taient fort dvots; et de l l'usage antique,  la date
anniversaire, de sortir la vieille statue de la sainte, que l'on
promenait solennellement au travers des rues de la ville, dans la pieuse
croyance qu'elle continuait  en carter tous les maux.

--Pour la procession du Miracle, murmura enfin Anglique les yeux sur le
dessin, mais c'est dans vingt jours, jamais nous n'aurons le temps.

Les Hubert hochrent la tte. En effet, un pareil travail demandait des
soins infinis. Hubertine, cependant, se tourna vers la jeune fille.

--Je pourrais t'aider, je me chargerais des ornements, et tu n'aurais 
faire que la figure.

Anglique examinait toujours la sainte, dans son trouble.

Non, non! elle refusait, elle se dfendait contre la douceur d'accepter.
Ce serait trs mal, d'tre complice; car, srement, Flicien mentait,
elle sentait bien qu'il n'tait pas pauvre, qu'il se cachait sous ce
vtement d'ouvrier; et cette simplicit joue; toute cette histoire pour
pntrer jusqu' elle, la mettait en garde, amuse et heureuse au fond,
le transfigurant, voyant le royal prince qu'il devait tre, dans
l'absolue certitude o elle vivait de la ralisation entire de son
rve.

--Non, rpta-t-elle  demi-voix, nous n'aurions pas le temps.

Et, sans lever les yeux, elle continua, comme se parlant  elle-mme:

--Pour la sainte, on ne peut employer ni le pass, ni la guipure. Ce
serait indigne.... Il faut une broderie en or nu.

--Justement, dit Flicien, je songeais  cette broderie, je savais que
mademoiselle en avait retrouv le secret.... On en voit encore un assez
beau fragment  la sacristie.

Hubert se passionna.--Oui, oui, il est du quinzime sicle, il a t
brod par une de mes arrire-grand-mres.... De l'or nu, ah! il n'y
avait pas de plus beau travail, monsieur. Mais il demandait trop de
temps, il cotait trop cher, puis il exigeait de vraies artistes. Voici
deux cents ans que ce travail ne se fait plus.... Et si ma fille refuse,
vous pouvez y renoncer, car elle seule aujourd'hui est capable de
l'entreprendre, et je n'en connais pas d'autre ayant la finesse
ncessaire de l'oeil et de la main.

Hubertine, depuis qu'on parlait de l'or nu, tait devenue respectueuse.
Elle ajouta, convaincue:

--En vingt jours, en effet, c'est impossible.... Il y faut une patience
de fe. Mais  regarder fixement la sainte, Anglique venait de faire
une dcouverte qui noyait de joie son coeur. Agns lui ressemblait. En
dessinant l'antique statue, Flicien certainement songeait  elle; et
cette pense qu'elle tait ainsi toujours prsente, qu'il la revoyait
partout, amollissait sa rsolution de l'loigner. Elle leva le front
enfin, elle l'aperut tremblant, les yeux mouills d'une supplication si
ardente, qu'elle fut vaincue. Seulement, par cette malice, cette science
naturelle qui vient aux filles, mme quand elles ignorent tout, elle ne
voulut pas avoir l'air de consentir.

--C'est impossible, rpta-t-elle, en rendant le dessin. Je ne le ferais
pour personne.

Flicien eut un geste de vritable dsespoir. C'tait lui qu'elle
refusait, il croyait le comprendre. Il partait, il dit encore  Hubert:

--Quant  l'argent, tout ce que vous auriez demand.... Ces dames
mettraient jusqu' deux mille francs....

Certes, le mnage n'tait pas intress. En pourtant ce gros chiffre
l'motionna. Le mari avait regard la femme. tait-ce fcheux de laisser
aller une commande si avantageuse!

--Deux mille francs, reprit Anglique de sa voix douce, deux mille
francs, monsieur....

Et elle, pour qui l'argent ne comptait pas, retenait un sourire, un
taquin sourire qui pinait  peine les coins de sa bouche, s'gayant de
ne point paratre cder au plaisir de le voir, et de lui donner d'elle
une opinion fausse.

--Oh! deux mille francs, monsieur, j'accepte.... Je ne le ferais pour
personne, mais du moment qu'on est dcid  payer.. S'il le faut, je
passerai les nuits.

Hubert et Hubertine, alors, voulurent refuser  leur tour, de crainte
qu'elle ne se fatigut trop.

--Non, non, on ne peut pas renvoyer l'argent qui vient....

Comptez sur moi. Votre mitre sera prte, la veille de la procession.
Flicien laissa le dessin et se retira, le coeur navr, sans trouver le
courage de donner des explications nouvelles, pour s'attarder encore.
Elle ne l'aimait certainement pas, elle avait affect de ne point le
reconnatre et de le traiter en client ordinaire, dont l'argent seul est
bon  prendre. D'abord, il s'emporta, il l'accusa d'avoir l'me basse.
Tant mieux! c'tait fini, il ne penserait plus  elle. Puis, comme il y
pensait toujours, il finit par l'excuser: ne vivait-elle pas de son
travail, ne devait-elle pas gagner son pain? Deux jours aprs, il fut
trs malheureux, il se remit  rder, malade de ne point la voir. Elle
ne sortait plus, elle ne paraissait mme plus aux fentres. Et il en
tait  se dire que, si elle ne l'aimait pas, si elle n'aimait que le
gain, lui chaque jour l'aimait davantage, comme on aime l'amour  vingt
ans, sans raison, au hasard du coeur, pour la joie et la douleur
d'aimer. Un soir, il l'avait vue, et c'en tait fait: maintenant,
c'tait celle-ci, et non une autre; quelle qu'elle ft, mauvaise ou
bonne, laide ou jolie, pauvre ou riche, il allait en mourir, s'il ne
l'avait point. Le troisime jour, sa souffrance devint telle, que,
malgr son serment d'oublier, il retourna chez les Hubert.

En bas, quand il eut sonn, il fut encore reu par le brodeur, qui,
devant l'obscurit de ses explications, se dcida  le faire monter de
nouveau.

--Ma fille, monsieur dsire t'expliquer des choses que je ne comprends
pas trs bien.

Alors, Flicien balbutia:

--Si a ne gne pas trop mademoiselle, j'aimerais  me rendre compte....
Ces dames m'ont recommand de suivre en personne le travail....  moins
pourtant que je ne drange....

Anglique, en le voyant paratre, avait senti son coeur battre
violemment, jusque dans sa gorge. Il l'touffait. Mais elle l'apaisa
d'un effort; le sang n'en monta mme pas  ses joues; et ce fut trs
calme, l'air indiffrent, qu'elle rpondit:

--Oh! rien ne me drange, monsieur. Je travaille aussi bien devant le
monde.... Le dessin est de vous, il est naturel que vous en suiviez
l'excution.

Dcontenanc, Flicien n'aurait point os s'asseoir, sans l'accueil
d'Hubertine, qui souriait de son grave sourire  ce bon client. Tout de
suite, elle se remit au travail, penche sur le mtier, o elle brodait
en guipure les ornements gothiques du revers de la mitre. De son ct,
Hubert venait de dcrocher de la muraille une bannire termine,
encolle, qui depuis deux jours y schait, et qu'il voulait dtendre.
Personne ne parla plus, les deux brodeuses et le brodeur travaillaient,
comme si personne ne se ft trouv l.

Et le jeune homme s'apaisa un peu, au milieu de cette grande paix. Trois
heures sonnaient, l'ombre de la cathdrale s'allongeait dj, un
demi-jour fin entrait par la fentre large ouverte.

C'tait l'heure crpusculaire, qui commenait ds midi, pour la petite
maison, frache et verdissante, au pied du colosse. On entendit un bruit
lger de souliers sur les dalles, un pensionnat de fillettes qu'on
menait  confesse. Dans l'atelier, les vieux outils, les vieux murs,
tout ce qui restait l immuable, semblait dormir du sommeil des sicles;
et il en venait aussi beaucoup de fracheur et de calme. Un grand carr
de lumire blanche, gale et pure, tombait sur le mtier, o se
courbaient les brodeuses, avec leurs dlicats profils, dans le reflet
fauve de l'or.

--Mademoiselle, je voulais vous dire, commena Flicien gn, sentant
qu'il devait motiver sa venue, je voulais vous dire que, pour les
cheveux, l'or me semblait prfrable  la soie.

Elle avait lev la tte. Le rire de ses yeux signifia clairement qu'il
aurait pu ne pas se dranger, s'il n'avait point d'autre recommandation
 faire. Et elle se pencha de nouveau, en rpondant d'une voix doucement
moqueuse:

--Sans doute, monsieur.

Il fut trs sot, il remarqua seulement alors que, justement, elle
travaillait aux cheveux. Devant elle, tait le dessin qu'il avait fait,
mais lav de teintes d'aquarelle, rehauss d'or, d'une douceur de ton
d'ancienne miniature, plie dans un livre d'heures. Et elle copiait
cette image; avec une patience et une adresse d'artiste peignant  la
loupe. Aprs l'avoir reproduite d'un trait un peu gros sur du satin
blanc, fortement tendu, doubl d'une toile solide, elle avait couvert le
satin de fils d'or lancs de gauche  droite, arrts aux deux bouts
simplement, libres et se touchant tous. Puis, se servant de ces fils
comme d'une trame, elle les cartait de la pointe de son aiguille pour
retrouver dessous le dessin, elle suivait ce dessin, cousait les fils
d'or de points de soie en travers, qu'elle assortissait aux nuances du
modle. Dans les parties d'ombre, la soie cachait compltement l'or;
dans les demi-teintes, les points s'espaaient de plus en plus; et les
lumires taient faites de l'or seul, laiss  dcouvert. C'tait l'or
nu, le fond d'or que l'aiguille nuanait de soie, un tableau aux
couleurs fondues, comme chauffes dessous par une gloire, d'un clat
mystique.

--Ah! dit brusquement Hubert, qui commenait  dtendre la bannire, en
dvidant sur ses doigts la ficelle du trlissage, le chef-d'oeuvre d'une
brodeuse autrefois tait d'or nu...

Elle devait faire, comme il est crit dans les statuts, une image seule
qui est d'or nu, d'un demi-tiers de haut... Tu aurais t reue,
Anglique.

Et le silence retomba. Pour les cheveux, drogeant  la rgle, Anglique
avait eu la mme ide que Flicien; celle de ne point employer de soie,
de recouvrir l'or avec de l'or; et elle manoeuvrait dix aiguilles d'or
 passer, de tons diffrents, depuis l'or rouge sombre des brasiers qui
meurent, jusqu' l'or jaune ple des forts d'automne. Agns, du col aux
chevilles, se vtait ainsi d'un ruissellement de cheveux d'or. Le flot
partait de la nuque, couvrait les reins d'un pais manteau, dbordait
devant, par dessus les paules, en deux ondes qui, rejointes sous le
menton, coulaient jusqu'aux pieds. Une chevelure du miracle, une toison
fabuleuse, aux boucles normes, une robe tide et vivante, parfume de
nudit pure.

Ce jour-l, Flicien ne sut que regarder Anglique brodant les boucles 
points fendus, dans le sens de leurs enroulements; et il ne se lassait
pas de voir les cheveux crotre et flamber sous son aiguille. Leur
profondeur, le grand frisson qui les droulait d'un coup, le
troublaient. Hubertine, en train de coudre des paillettes, cachant le
fil  chacune avec un grain de frisure, se tournait de temps  autre,
l'enveloppait de son calme regard, quand elle devait jeter au bourriquet
quelque paillette mal faite.

Hubert, qui avait retir les lattes pour dcoudre la bannire des
ensubles, achevait de la plier soigneusement. Et Flicien, dont le
silence augmentait l'embarras, finit par comprendre qu'il devait avoir
la sagesse de partir, puisqu'il ne retrouvait aucune des observations
qu'il s'tait promis de faire. Il se leva, il bgaya:

--Je reviendrai.... J'ai si mal reproduit le dessin charmant de la tte,
que vous aurez peut-tre besoin de mes indications.

Anglique posa sur les siens ses grands yeux noirs tranquillement.

--Non, non.... Mais revenez, monsieur, revenez, si l'excution vous
inquite.

Il s'en alla, heureux de la permission, dsol de cette froideur. Elle
ne l'aimait pas, elle ne l'aimerait jamais, c'tait dcid.

 quoi bon, alors? Et le lendemain, et les jours suivants, il revint 
la frache maison de la rue des Orfvres. Les heures qu'il n'y passait
pas taient abominables, ravages de son combat intrieur, tortures
d'incertitudes. Il ne se calmait que prs de la brodeuse, mme rsign 
ne pas lui plaire, consol de tout, pourvu qu'elle ft prsente. Chaque
matin, il arrivait, parlait du travail, s'asseyait devant le mtier,
comme si sa prsence et t ncessaire; et cela l'enchantait de
retrouver son fin profil immobile, baign de la clart blonde de ses
cheveux, de suivre le jeu agile de ses petites mains souples, se
dbrouillant au milieu des longues aiguilles. Elle tait trs simple,
elle le traitait maintenant en camarade. Pourtant, il sentait toujours
entre eux des choses qu'elle ne disait pas et dont son coeur  lui
s'angoissait. Elle levait parfois la tte, avec son air de moquerie, les
yeux impatients et interrogateurs. Puis, en le voyant s'effarer, elle
redevenait trs froide.

Mais Flicien avait dcouvert un moyen de la passionner, dont-il
abusait. C'tait de lui parler de son art, des anciens chefs d'oeuvre de
broderie qu'il avait vus, conservs dans les trsors des cathdrales, ou
gravs dans les livres: des chapes superbes, la chape de Charlemagne, en
soie rouge, avec de grands aigles aux ailes ployes, la chape de Sion,
que dcore tout un peuple de figures saintes; une dalmatique qui passe
pour la plus belle pice connue, la dalmatique impriale, o est
clbre la gloire de Jsus-Christ sur la terre et dans le ciel, la
Transfiguration, le Jugement dernier, dont les nombreux personnages sont
brods de soies nuances, d'or et d'argent; un arbre de Jess aussi, un
orfroi de soie sur satin, qui semble dtach d'un vitrail du quinzime
sicle, Abraham en bas, David, Salomon, la Vierge Marie, puis en haut
Jsus; et ses chasubles admirables, la chasuble d'une simplicit si
grande, le Christ en croix, saignant, clabouss de soie rouge sur le
drap d'or, ayant  ses pieds la Vierge soutenue par saint Jean, la
chasuble de Naintr enfin, o l'on voit Marie, assise en majest, les
pieds chausss, tenant l'Enfant nu sur ses genoux. D'autres, d'autres
merveilles dfilaient, vnrables par leur grand ge, d'une foi, d'une
navet dans la richesse, perdues de nos jours, gardant des tabernacles
l'odeur d'encens et la mystique lueur de l'or pli.

--Ah! soupirait Anglique, c'est fini, ces belles choses. On ne peut pas
seulement retrouver les tons.

Et, les yeux luisants, elle s'arrtait de travailler, quand il lui
contait l'histoire des grandes brodeuses et des grands brodeurs
d'autrefois, Simonne de Gaules, Coli Jolye, dont les noms ont travers
les ges. Puis, tirant de nouveau l'aiguille, elle en restait
transfigure, elle gardait au visage le rayonnement de sa passion
d'artiste. Jamais elle ne lui semblait plus belle, si enthousiaste, si
virginale, brlant d'une flamme pure dans l'clat de l'or et de la soie,
avec son application profonde, son travail de prcision, les points
menus o elle mettait toute son me.

Il cessait de parler, il la contemplait, jusqu' ce que, rveille par
le silence, elle s'apert de la fivre o il la jetait. Elle en tait
confuse comme d'une dfaite, elle rattrapait son calme indiffrent, la
voix fche.

--Bon! voil encore mes soies qui s'emmlent!... Mre, ne remuez donc
pas! Hubertine, qui n'avait point boug, souriait, tranquille.

Elle s'tait inquite d'abord des assiduits du jeune homme, elle en
avait caus un soir avec Hubert, en se couchant. Mais ce garon ne leur
dplaisait pas, il demeurait trs convenable: pourquoi se seraient-ils
opposs  des entrevues d'o pouvait sortir le bonheur d'Anglique?
Elle laissait donc aller les choses, qu'elle surveillait, de
son air sage. D'ailleurs, elle-mme, depuis quelques semaines,
vivait le coeur gros des tendresses vaines de son mari. C'tait
le mois o ils avaient perdu leur enfant; et chaque anne, 
cette date, ramenait chez eux les mmes regrets, les mmes dsirs, lui
tremblant  ses pieds, brlant de se croire pardonn enfin, elle aimante
et dsole, se donnant toute, dsesprant de flchir le sort. Ils n'en
parlaient point, n'en changeaient pas un baiser de plus, devant le
monde; mais ce redoublement d'amour sortait du silence de leur chambre,
se dgageait de leur personne, au moindre geste,  la faon dont leurs
regards se rencontraient, s'oubliaient une seconde l'un dans l'autre.

Une semaine s'coula, le travail de la mitre avanait. Ces entrevues
quotidiennes avaient pris une grande douceur familire.

--Le front trs haut, n'est-ce pas? sans trace de sourcils.

--Oui, trs haut, et pas une ombre, comme dans les miniatures du
temps.--Passez-moi la soie blanche.

--Attendez, je vais l'effiler.

Il l'aidait, c'tait un apaisement que cet ouvrage  deux. Cela les
mettait dans la ralit de tous les jours. Sans qu'un mot d'amour ft
prononc, sans mme qu'un frlement volontaire rapprocht leurs doigts,
le lien se resserrait  chaque heure.

--Pre, que fais-tu donc? on ne t'entend plus.

Elle se tournait, apercevait le brodeur, les mains occupes  charger
une broche, les yeux tendres, fixs sur sa femme.

--Je donne de l'or  ta mre.

Et, de la broche apporte, du remerciement muet d'Hubertine, du
continuel empressement d'Hubert autour d'elle, un souffle tide de
caresse se dgageait, enveloppait Anglique et Flicien, penchs de
nouveau sur le mtier.

L'atelier lui-mme, l'antique pice avec ses vieux outils, sa paix d'un
autre ge, tait complice. Il semblait si loin de la rue, recul au fond
du rve, dans ce pays des bonnes mes o rgne le prodige, la
ralisation aise de toutes les joies.

Dans cinq jours, la mitre devait tre livre; et Anglique, certaine
d'avoir fini, de gagner mme vingt-quatre heures, respira, s'tonna de
trouver Flicien si prs d'elle, accoud au trteau. Ils taient donc
camarades? Elle ne se dfendait plus contre ce qu'elle sentait de
conqurant en lui, elle ne souriait plus de malice,  tout ce qu'il
cachait et qu'elle devinait.

Qu'tait-ce donc qui l'avait endormie, dans son attente inquite? Et
l'ternelle question revint, la question qu'elle se posait chaque soir,
 son coucher: l'aimait-elle? Pendant des heures, au fond de son grand
lit, elle avait retourn les mots, cherchant des sens qui lui
chappaient. Brusquement, cette nuit l, elle sentit son coeur se
fendre, elle fondit en larmes, la tte dans l'oreiller, pour qu'on ne
l'entendt point. Elle l'aimait, elle l'aimait,  en mourir. Pourquoi?
comment? elle n'en savait, elle n'en saurait jamais rien; mais elle
l'aimait, tout son tre le criait. La clart s'tait faite, l'amour
clatait comme la lumire du soleil. Elle pleura longtemps, pleine d'une
confusion et d'un bonheur inexprimables, reprise du regret de ne s'tre
pas confie  Hubertine. Son secret l'touffait, et elle fit un grand
serment, celui de redevenir de glace pour Flicien, de souffrir tout
plutt que de lui laisser voir sa tendresse.

L'aimer, l'aimer sans le dire, c'tait la punition, l'preuve qui devait
racheter la faute. Elle en souffrait dlicieusement, elle songeait aux
martyres de la Lgende, il lui semblait qu'elle tait leur soeur,  se
flageller ainsi, et que sa gardienne Agns la regardait avec des yeux
tristes et doux.

Le lendemain, Anglique acheva la mitre. Elle avait brod avec des soies
refendues, plus lgres que des fils de la Vierge, les petites mains et
les petits pieds, les seuls coins de nudit blanche qui sortaient de la
royale chevelure d'or. Elle terminait la face, d'une dlicatesse de lis,
o l'or apparaissait comme le sang des veines, sous l'piderme des
soies. Et cette face de soleil montait  l'horizon de la plaine bleue,
emporte par les deux anges.

Lorsque Flicien entra, il eut un cri d'admiration.

--Oh! elle vous ressemble!

C'tait une confession involontaire, l'aveu de cette ressemblance qu'il
avait mise dans son dessin. Il le comprit, devint trs rouge.

--C'est vrai, fillette, elle a tes beaux yeux, dit Hubert, qui s'tait
approch.

Hubertine se contentait de sourire, ayant fait la remarque depuis
longtemps; et elle parut surprise, attriste mme, quand elle entendit
Anglique rpondre, de son ancienne voix des mauvais jours:

--Mes beaux yeux, moquez-vous de moi!... Je suis laide, je me connais
bien.

Puis, se levant, se secouant, outrant son rle de fille intresse et
froide:

--Ah! c'est donc fini!... J'en avais assez, un fameux poids de moins sur
les paules!... Vous savez, je ne recommencerais pas pour le mme prix.

Saisi, Flicien l'coutait. Eh! quoi? encore l'argent! Il l'avait sentie
un moment si tendre, si passionne de son art! S'tait-il donc tromp,
qu'il la retrouvait sensible  la seule pense du gain, indiffrente au
point de se rjouir d'avoir fini et de ne plus le voir? Depuis quelques
jours, il se dsesprait, cherchait vainement sous quel prtexte il
pourrait revenir. Et elle ne l'aimait pas, et elle ne l'aimerait jamais!
Une telle souffrance lui treignit le coeur, que ses yeux plirent.

--Mademoiselle, n'est-ce pas vous qui monterez la mitre?

--Non, mre fera a beaucoup mieux....

Je suis trop contente de ne plus avoir  y toucher.

--Vous n'aimez donc pas votre travail?...

--Moi!... Je n'aime rien.

Il fallut qu'Hubertine, svrement, la fit taire. Et elle pria Flicien
d'excuser cette enfant nerveuse, elle lui dit que le lendemain, de bonne
heure, la mitre serait  sa disposition.

C'tait un cong, mais il ne s'en allait pas, il regardait le vieil
atelier, plein d'ombre et de paix, comme si on l'et chass du paradis.
Il avait eu l l'illusion d'heures si douces, il sentait si
douloureusement que son coeur y restait, arrach!

Ce qui le torturait, c'tait de ne pouvoir s'expliquer, d'emporter
l'affreuse incertitude. Enfin, il dut partir.

La porte  peine referme, Hubert demanda:

--Qu'as-tu donc, mon enfant? Es-tu souffrante?

--Eh! non, c'est ce garon qui m'ennuyait. Je ne veux plus le voir.

Et Hubertine conclut alors:

--C'est bon, tu ne le verras plus. Seulement, rien n'empche d'tre
polie.

Anglique, sous un prtexte, n'eut que le temps de monter dans sa
chambre. Elle y clata en larmes. Ah! qu'elle tait heureuse et qu'elle
souffrait! Son pauvre cher amour, comme il avait d s'en aller triste!
Mais c'tait jur aux saintes, elle l'aimerait  en mourir, et jamais il
ne le saurait.




VII


Le soir du mme jour, tout de suite en sortant de table, Anglique se
plaignit d'un grand malaise et remonta dans sa chambre. Ses motions de
la matine, ses luttes contre elle-mme, l'avaient anantie. Elle se
coucha immdiatement, elle clata de nouveau en larmes, la tte enfonce
sous le drap, avec le besoin dsespr de disparatre, de n'tre plus.

Les heures s'coulrent, la nuit s'tait faite, une ardente nuit de
juillet, dont la paix lourde entrait par la fentre, laisse grande
ouverte. Dans le ciel noir luisait un fourmillement d'toiles. Il devait
tre prs de onze heures, la lune n'allait se lever que vers minuit, 
son dernier quartier, amincie dj.

Et, dans la chambre sombre, Anglique pleurait toujours, d'un flot de
pleurs intarissable, lorsqu'un craquement,  sa porte, lui fit lever la
tte.

Il y eut un silence, puis une voix, tendrement, l'appela.

--Anglique.... Anglique... ma chrie....

Elle avait reconnu la voix d'Hubertine. Sans doute, celle-ci, en se
couchant avec son mari, venait d'entendre le bruit lointain des
sanglots; et, inquite,  demi dshabille, elle montait voir:

--Anglique, es-tu malade?

Retenant son haleine, la jeune fille ne rpondit pas.

Elle n'prouvait qu'un dsir immense de solitude, l'unique soulagement 
son mal. Une consolation, une caresse, mme de sa mre, l'aurait
meurtrie. Elle se l'imaginait derrire la porte, elle devinait qu'elle
avait les pieds nus,  la douceur du frlement sur le carreau. Deux
minutes se passrent, et elle la sentait toujours l, penche, l'oreille
colle au bois, ramenant de ses beaux bras ses vtements dfaits.

Hubertine, ne percevant plus rien, pas un souffle, n'osa appeler de
nouveau. Elle tait bien certaine d'avoir entendu des plaintes; mais, si
l'enfant avait fini par s'endormir,  quoi bon l'veiller? Elle attendit
encore une minute, trouble de ce chagrin que lui cachait sa fille,
devinant confusment, emplie elle-mme d'une grande motion tendre. Et
elle se dcida  redescendre comme elle tait monte, les mains
familires aux moindres dtours, sans laisser d'autre bruit derrire
elle, dans la maison noire, que le frlement doux de ses pieds nus.

Alors, ce fut Anglique qui, assise sur son sant, au milieu de son lit,
couta. Le silence tait si absolu, qu'elle distinguait la pression
lgre des talons au bord de chaque marche. En bas, la porte de la
chambre s'ouvrit, se referma; puis, elle saisit un murmure  peine
distinct, un chuchotement affectueux et triste, ce que ses parents
disaient d'elle sans doute, leurs craintes, leurs souhaits; et cela ne
cessait pas, bien qu'ils dussent s'tre couchs, aprs avoir teint la
lumire. Jamais les bruits nocturnes du vieux logis n'taient monts de
la sorte jusqu' elle. D'habitude, elle dormait de son gros sommeil de
jeunesse, elle n'entendait pas mme les meubles craquer; tandis que,
dans l'insomnie de sa passion combattue, il lui semblait que la maison
entire aimait et se lamentait. N'taient-ce pas les Hubert qui, eux
aussi, touffaient des larmes, toute une tendresse perdue et dsole
d'tre strile? Elle ne savait rien, elle avait la seule sensation, dans
la nuit chaude, au-dessous d'elle, de cette veille des deux poux, un
grand amour, un grand chagrin, la longue et chaste treinte des noces
toujours jeunes.

Et, pendant qu'elle tait assise, coutant la maison frissonnante et
soupirante, Anglique ne pouvait se contenir, ses larmes coulaient
encore; mais,  prsent, elles ruisselaient muettes, tides et vives,
pareilles au sang de ses veines. Une seule question, depuis le matin, se
retournait en elle, la blessait dans tout son tre: avait-elle eu raison
de dsesprer Flicien, de le renvoyer ainsi, avec la pense qu'elle ne
l'aimait pas, enfonce en plein coeur, comme un couteau? Elle l'aimait,
et elle lui avait fait cette souffrance, et elle-mme en souffrait
affreusement. Pourquoi tant de douleur? Les saintes demandaient-elles
des larmes? est-ce que cela aurait fch Agns, de la savoir heureuse?
Un doute, maintenant, la dchirait.

Autrefois, lorsqu'elle attendait celui qui devait venir, elle arrangeait
mieux les choses: il entrerait, elle le reconnatrait, tous deux s'en
iraient ensemble, trs loin, pour toujours. Et il tait venu, et voil
que l'un et l'autre sanglotaient,  jamais spars.  quoi bon? que
s'tait-il donc produit? qui avait exig d'elle ce cruel serment, de
l'aimer sans le lui dire?

Mais, surtout, la crainte d'tre la coupable, d'avoir t mchante,
dsolait Anglique. Peut-tre la fille mauvaise avait-elle repouss.
tonne, elle se rappelait son mange d'indiffrence, la faon moqueuse
dont elle accueillait Flicien, le plaisir de malice qu'elle prenait 
lui donner d'elle une ide fausse. Ses larmes redoublaient, son coeur
fondait d'une piti immense, infinie, pour la souffrance qu'elle avait
ainsi faite, sans le vouloir. Elle le revoyait toujours s'en allant,
elle avait prsente la dsolation de son visage, ses yeux troubles, ses
lvres tremblantes; et elle le suivait dans les rues, chez lui, ple,
bless  mort par elle, perdant le sang goutte  goutte. O tait-il, 
cette heure? ne frissonnait-il pas de fivre? Ses mains se serraient
d'angoisse,  l'ide de ne savoir comment rparer, le mal.

Ah! faire souffrir, cette pense la rvoltait! Elle aurait voulu tre
bonne, tout de suite, faire du bonheur autour d'elle.

Minuit allait sonner bientt, les grands ormes de l'vch cachaient la
lune  l'horizon, et la chambre restait noire. Alors, la tte retombe
sur l'oreiller, Anglique ne pensa plus, voulut s'endormir; mais elle ne
le pouvait, ses larmes continuaient  couler de ses paupires closes. Et
la pense revenait, elle songeait aux violettes que, depuis quinze
jours, elle trouvait en montant se coucher, sur le balcon, devant sa
fentre. Chaque soir, c'tait un bouquet de violettes. Flicien,
certainement, le jetait du Clos-Marie, car elle se souvenait de lui
avoir cont que les violettes seules, par une singulire vertu, la
calmaient, lorsque le parfum des autres fleurs, au contraire, la
tourmentait de terribles migraines; et il lui envoyait ainsi des nuits
douces, tout un sommeil embaum, rafrachi de bons rves. Ce soir-l,
comme elle avait mis le bouquet  son chevet, elle eut l'heureuse ide
de le prendre, elle le coucha avec elle, prs de sa joue, s'apaisa  le
respirer. Les violettes enfin tarirent ses larmes.

Elle ne dormait toujours pas, elle demeurait les yeux ferms, baigne de
ce parfum qui venait de lui, heureuse de se reposer et d'attendre, dans
un abandon confiant de tout son tre.

Mais un grand frisson passa sur elle. Minuit sonnait, elle ouvrit les
paupires, elle s'tonna de retrouver sa chambre pleine d'une clart
vive. Au-dessus des ormes, la lune montait avec lenteur, teignant les
toiles, dans le ciel pli. Par la fentre, elle apercevait l'abside de
la cathdrale, trs blanche.

Et il semblait que ce ft le reflet de cette blancheur qui clairt la
chambre, une lumire d'aube, laiteuse et frache. Les murs blancs, les
solives blanches, toute cette nudit blanche en tait accrue, largie et
recule ainsi que dans un rve. Elle reconnaissait pourtant les vieux
meubles de chne sombre, l'armoire, le coffre, les chaises, avec les
artes luisantes de leurs sculptures. Son lit seul, son lit carr, d'une
ampleur royale, l'motionnait, comme si elle ne l'avait jamais vu,
dressant ses colonnes, portant son dais d'ancienne perse rose, baign
d'une telle nappe de lune, profonde, qu'elle se croyait sur une nue, en
plein ciel, souleve par un vol d'ailes muettes et invisibles.

Un instant, elle en eut le balancement large; puis, ses yeux
s'accoutumrent, son lit tait bien dans l'angle habituel. Elle resta la
tte immobile, les regards errants, au milieu de ce lac de rayons, le
bouquet de violettes sur les lvres. Qu'attendait-elle? pourquoi ne
pouvait-elle dormir? Elle en tait certaine maintenant! elle attendait
quelqu'un. Si elle avait cess de pleurer, c'tait qu'il allait venir.
Cette clart consolatrice, qui mettait en fuite le noir des mauvais
songes, l'annonait. Il allait venir, la lune messagre n'tait entre
avant lui que pour les clairer de cette blancheur d'aurore. La chambre
tait tendue de velours blanc, ils pourraient se voir.

Alors, elle se leva, elle s'habilla: une robe blanche simplement, la
robe de mousseline qu'elle avait le jour de la promenade aux ruines
d'Hautecoeur. Elle ne noua mme pas ses cheveux qui vtirent ses
paules. Ses pieds restrent nus dans ses pantoufles.

Et elle attendit.

 prsent, Anglique ne savait par o il arriverait. Sans doute, il ne
pourrait monter, ils se verraient tous deux, elle accoude au balcon,
lui en bas, dans le Clos-Marie. Cependant, elle s'tait assise, comme si
elle et compris l'inutilit d'aller  la fentre. Pourquoi ne
passerait-il pas au travers des murs, comme les saints de la Lgende?
Elle attendait. Mais elle n'tait point seule  attendre, elle les
sentait toutes  son entour, les vierges dont le vol blanc l'enveloppait
depuis sa jeunesse. Elles entraient avec le rayon de lune, elle venaient
des grands arbres mystrieux de l'vch, aux cimes bleues, des coins
perdus de la cathdrale, enchevtrant sa fort de pierres. De tout
l'horizon connu et aim, de la Chevrotte, des saules, des herbes, la
jeune fille entendait ses rves qui lui revenaient, les espoirs, les
dsirs, ce qu'elle avait mis d'elle dans les choses,  les voir chaque
jour, et que les choses lui renvoyaient.

Jamais les voix de l'invisible n'avaient parl si haut, elle coutait
l'au-del, elle reconnaissait, au fond de la nuit brlante, sans un
souffle d'air, le lger frisson qui tait pour elle le frlement de la
robe d'Agns, quand la gardienne de son corps se tenait  son ct. Elle
s'gayait de savoir Agns l, avec les autres. Et elle attendait.

Du temps s'coula encore, Anglique n'en avait pas conscience. Cela lui
parut naturel, lorsque Flicien arriva, enjambant la balustrade du
balcon. Sur le ciel blanc, sa taille haute se dtachait. Il n'entra pas,
il resta dans le cadre lumineux de la fentre.

--N'ayez pas peur.... C'est moi, je suis venu. Elle n'avait pas peur,
elle le trouvait simplement exact.

--C'est par les charpentes, n'est-ce pas, que vous tes mont?

--Oui, par les charpentes.

Ce moyen si ais la fit rire. Il s'tait hiss d'abord sur l'auvent de
la porte; puis, de l, grimpant le long de la console, dont le pied
s'appuyait au bandeau du rez-de-chausse, il avait sans peine atteint le
balcon.

--Je vous attendais, venez prs de moi.

Flicien, qui arrivait violent, jet aux rsolutions folles, ne bougea
pas, tourdi de cette flicit brusque. Et Anglique, maintenant, tait
certaine que les saintes ne lui dfendaient pas d'aimer, car elle les
entendait l'accueillir avec elle, d'un rire d'affection, lger comme une
haleine de la nuit; O avait-elle eu la sottise de prendre qu'Agns se
fcherait?  son ct, Agns tait radieuse d'une joie qu'elle sentait
descendre sur ses paules et l'envelopper, pareille  la caresse de deux
grandes ailes. Toutes, qui taient mortes d'amour, se montraient
compatissantes aux peines des vierges, et ne revenaient errer, par les
nuits chaudes, que pour veiller, invisibles, sur leurs tendresses en
larmes.

--Venez prs de moi, je vous attendais.

Alors, chancelant, Flicien entra. Il s'tait dit qu'il la voulait,
qu'il la saisirait entre ses bras,  l'touffer, malgr ses cris. Et
voil qu'en la trouvant si douce, voil qu'en pntrant dans cette
chambre toute blanche et si pure, il redevenait plus candide et plus
faible qu'un enfant.

Il avait fait trois pas. Mais il frissonnait, il tomba sur les deux
genoux, loin d'elle.

--Si vous saviez quelle abominable torture! Je n'avais jamais souffert
ainsi, l'unique douleur est de ne se croire pas aim... Je veux bien
tout perdre, tre un misrable, mourant de faim, tordu par la maladie.
Mais je ne veux plus passer une journe, avec ce mal dvorant dans le
coeur, de me dire que vous ne m'aimez pas.... Soyez bonne,
pargnez-moi....

Elle l'coutait, muette, bouleverse de piti, bienheureuse cependant.

--Ce matin, comme vous m'avez laiss partir! Je m'imaginais que vous
tiez devenue meilleure, que vous aviez compris. Et je vous ai retrouve
telle qu'au premier jour, indiffrente, me traitant en simple client qui
passe, me rappelant durement aux questions basses de la vie.... Dans
l'escalier, je trbuchais. Dehors, j'ai couru, j'avais peur d'clater en
larmes.

Puis, au moment de monter chez moi, il m'a sembl que j'allais touffer,
si je m'enfermais.... Alors, je me suis sauv en rase campagne, j'ai
march au hasard, un chemin, puis un autre.

La nuit s'est faite, je marchais encore. Mais le tourment galopait aussi
vite et me dvorait. Quand on aime, on ne peut fuir la peine de son
amour.... Tenez! c'tait l que vous aviez plant le couteau, et la
pointe s'enfonait toujours plus avant.

Il eut une longue plainte, au souvenir de son supplice.

--Je suis rest des heures dans l'herbe, abattu par le mal, comme un
arbre arrach... Et plus rien n'existait, il n'y avait que vous. La
pense que je ne vous aurais pas me faisait mourir. Dj, mes membres
s'engourdissaient, une folie emportait ma tte.... Et c'est pourquoi je
suis revenu. Je ne sais par o j'ai pass, comment j'ai pu arriver
jusqu' cette chambre.

Pardonnez-moi, j'aurais fendu les portes avec mes poings, je me serais
hiss  votre fentre en plein jour....

Elle tait dans l'ombre. Lui,  genoux sous la lune, ne la voyait pas,
toute plie de tendresse repentante, si mue qu'elle ne pouvait parler.
Il la crut insensible, il joignit les mains.

--Cela date de loin.... C'est un soir que je vous ai aperue, ici, 
cette fentre. Vous n'tiez qu'une blancheur vague, je distinguais 
peine votre visage, et pourtant je vous voyais, je vous devinais telle
que vous tes. Mais j'avais trs peur, j'ai rd, pendant des nuits,
sans trouver le courage de vous rencontrer en plein jour.... Et puis,
vous me plaisiez dans ce mystre, mon bonheur tait de rver  vous,
comme  une inconnue que je ne connatrais jamais..: Plus tard, j'ai su
qui vous tiez, on ne peut rsister  ce besoin de savoir, de possder
son rve. C'est alors que ma fivre a commenc. Elle a grandi  chaque
rencontre. Vous vous rappelez, la premire fois, dans ce champ, le matin
o j'examinais le vitrail. Jamais je ne m'tais senti si gauche, vous
avez eu bien raison de vous moquer de moi.... Et je vous ai effraye
ensuite, j'ai continu  tre maladroit, en vous poursuivant jusque chez
vos pauvres.

Dj, je cessais d'tre le matre de ma volont, je faisais les choses
avec l'tonnement et la crainte de les faire.... Lorsque je me suis
prsent pour la commande de cette mitre, c'est une force qui me
poussait, car moi je n'osais point, j'tais certain de vous dplaire....
Si vous compreniez  quel point je suis misrable! Ne m'aimez pas, mais
laissez-moi vous aimer. Soyez froide, soyez mchante, je vous aimerai
comme vous serez. Je ne vous demande que de vous voir, sans espoir
aucun, pour l'unique joie d'tre ainsi,  vos genoux.

Il se tut, dfaillant, perdant courage  croire qu'il ne trouvait rien
pour la toucher. Et il ne sentait pas qu'elle souriait, d'un sourire
invincible, peu  peu grandi sur ses lvres. Ah! le cher garon, il
tait si naf et si croyant, il rcitait l sa prire de coeur tout neuf
et passionn, en adoration devant elle, comme devant le rve mme de sa
jeunesse! Dire qu'elle avait lutt d'abord pour ne pas le revoir, puis
qu'elle s'tait jur de l'aimer sans jamais qu'il le st! Un grand
silence s'tait fait, les saintes ne dfendaient point d'aimer,
lorsqu'on aimait ainsi. Derrire son dos, une gaiet avait couru, 
peine un frisson, l'onde mouvante de la lune sur le carreau de la
chambre.

Un doigt invisible, sans doute celui de sa gardienne, se posa sur sa
bouche, pour la desceller de son serment. Elle pouvait parler dsormais,
tout ce qui flottait de puissant et de tendre  son entour lui soufflait
des paroles.

--Ah! oui, je me souviens, je me souviens....

Et Flicien, tout de suite, fut pris par la musique de cette voix, dont
le charme tait sur lui si fort, que son amour grandissait, rien qu'
l'entendre.

--Oui, je me souviens, quand vous tes venu dans la nuit.

Vous tiez si loin, les premiers soirs, que le petit bruit de vos pas me
laissait incertaine. Ensuite, je vous ai reconnu, et j'ai vu plus tard
votre ombre, et un soir enfin vous vous tes montr, par une belle nuit
pareille  celle-ci, en pleine lumire blanche. Vous sortiez lentement
des choses, tel que je vous attendais depuis des annes.... Je me
souviens du grand rire que je retenais, qui a clat malgr moi, lorsque
vous avez sauv ce linge, emport par la Chevrotte. Je me souviens de ma
colre, lorsque vous me voliez mes pauvres, en leur donnant tant
d'argent, que j'avais l'air d'une avare. Je me souviens de ma peur, le
soir o vous m'avez force  courir si vite, les pieds nus dans
l'herbe.... Oui, je me souviens, je me souviens....

Sa voix de cristal s'tait trouble un peu, dans le frisson de ce
dernier souvenir qu'elle voquait, comme si le: Je vous aime, et de
nouveau pass sur son visage. Et lui, l'coutait avec ravissement.

--J'ai t mchante, c'est bien vrai. On est si sotte, quand on ne sait
pas! On fait des choses qu'on croit ncessaires, on a peur d'tre en
faute, ds qu'on obit  son coeur. Mais que j'ai eu des remords
ensuite, que j'ai souffert de votre souffrance!... Si je voulais
expliquer cela, je ne pourrais pas sans doute. Lorsque vous tes venu,
avec votre dessin de sainte Agns, j'tais enchante de travailler pour
vous, je me doutais bien que vous reviendriez chaque jour. Et, voyez un
peu, j'ai affect l'indiffrence, comme si je prenais  tche de vous
chasser de la maison. On a donc le besoin de se rendre malheureux?
Tandis que j'aurais voulu vous accueillir les mains ouvertes, il y
avait, au fond de mon tre, une autre femme qui se rvoltait, qui avait
crainte et mfiance de vous, qui se plaisait  vous torturer
d'incertitude, dans l'ide vague d'une querelle  vider, dont elle
aurait oubli la cause trs ancienne.

Je ne suis pas toujours bonne, il repousse en moi des choses que
j'ignore.... Et, le pis, certes, est que je vous ai parl d'argent. Ah!
l'argent, moi qui n'y ai jamais song, qui en accepterais seulement de
pleins chariots pour la joie d'en faire pleuvoir o je voudrais! Quel
amusement de malice ai-je pu prendre  me calomnier ainsi? Me
pardonnerez-vous?

Flicien tait  ses pieds. Il avait march sur les genoux, jusqu'
elle. C'tait inespr et sans bornes.

Il murmura:

--Ah! chre me, inestimable, et belle, et bonne, d'une bont de prodige
qui m'a guri d'un souffle! Je ne sais plus si j'ai souffert.... Et c'est
 vous de me pardonner, car j'ai  vous faire un aveu, il faut que je
vous dise qui je suis.

Un grand trouble le reprenait,  l'ide qu'il ne pouvait se cacher
davantage, lorsqu'elle se confiait si franchement  lui.

Cela devenait dloyal. Il hsitait pourtant, dans la crainte de la
perdre, si elle s'inquitait de l'avenir, en le connaissant enfin.

Et elle attendait qu'il parlt, de nouveau malicieuse, malgr elle.

 voix trs basse, il continua:

--J'ai menti  vos parents.

--Oui, je sais, dit-elle, souriante.

--Non, vous ne savez pas, vous ne pouvez savoir, cela est trop loin....
Je ne peins sur verre que pour mon plaisir, il faut que vous sachiez....

Alors, d'un geste prompt, elle lui mit la main sur la bouche, elle
arrta sa confidence.

--Je ne veux pas savoir.... Je vous attendais, et vous tes venu.

Cela suffit.

Il ne parlait plus, cette petite main sur ses lvres le suffoquait de
bonheur.

--Je saurai plus tard, quand il sera temps.... Puis, je vous assure que
je sais. Vous ne pouvez tre que le plus beau, le plus riche, le plus
noble, car ce rve-l est le mien. J'attends bien tranquille, j'ai la
certitude qu'il s'accomplira.... Vous tes celui que j'esprais, et je
suis  vous....

Une seconde fois, elle s'interrompit, dans le frmissement des mots
qu'elle prononait. Elle n'tait pas seule  les trouver, ils lui
arrivaient de la belle nuit, du grand ciel blanc, des vieux arbres et
des vieilles pierres, endormis dehors, rvant tout haut ses rves; et
des voix, derrire elle; les murmuraient aussi, les voix de ses amies de
la Lgende, dont l'air tait peupl. Mais un mot restait  dire, celui
o tout allait se fondre, l'attente lointaine, la lente cration de
l'amant, la fivre accrue des premires rencontres. Il s'chappa, du vol
blanc d'un oiseau matinal montant au jour, dans la blancheur vierge de
la chambre.

--Je vous aime.

Anglique, les deux mains ouvertes, glisses sur les genoux, se donnait.
Et Flicien se rappelait le soir o elle courait pieds nus dans l'herbe,
si adorable, qu'il l'avait poursuivie pour balbutier  son oreille: Je
vous aime. Et il entendait bien qu'elle venait seulement de lui
rpondre, du mme cri: Je vous aime, l'ternel cri sorti enfin de son
coeur grand ouvert.

--Je vous aime.... Prenez-moi, emportez-moi, je vous appartiens.

Elle se donnait, dans un don de toute sa personne. C'tait une flamme
hrditaire rallume en elle. Ses mains ttonnantes treignaient le
vide, sa tte trop lourde pliait sur sa nuque dlicate. S'il avait tendu
les bras, elle y serait tombe, ignorant tout, cdant  la pousse de
ses veines, n'ayant que le besoin de se fondre en lui. Et ce fut lui,
venu pour la prendre, qui trembla devant cette innocence, si passionne.
Il la retint doucement par les poignets, il lui recroisa ses mains
chastes sur la poitrine.

Un instant, il la regarda, sans mme cder  la tentation de baiser ses
cheveux.

--Vous m'aimez, et je vous aime.... Ah! la certitude d'tre aim!

Mais un moi les tira de ce ravissement. Qu'tait-ce donc?

Ils se voyaient dans une grande lumire blanche, il lui semblait que la
clart de la lune s'largissait, resplendissait comme celle d'un soleil.
C'tait l'aube, une nue s'empourprait au-dessus des ormes de l'vch.
Eh! quoi? dj le jour! Ils en restaient confondus, ils ne pouvaient
croire que, depuis des heures, ils taient l,  causer. Elle ne lui
avait rien dit encore, et lui avait tant d'autres choses  dire!

--Une minute, rien qu'une minute!

L'aube, souriante, grandissait, l'aube dj tide d'une chaude journe
d't. Une  une, les toiles venaient de s'teindre, et avec elles
taient parties les visions errantes, les amies invisibles, remontes
dans un rayon de lune.

Maintenant, sous le plein jour, la chambre n'tait plus blanche que de
la blancheur de ses murs et de ses poutres, toute vide avec ses antiques
meubles de chne sombre: On voyait le lit dfait, qu'un des rideaux de
perse, retomb, cachait  demi.

--Une minute, une minute encore!

Anglique s'tait leve, refusant, pressant Flicien de partir. Depuis
que le jour croissait, elle tait prise d'une confusion, et la vue du
lit l'acheva.  sa droite, elle avait cru entendre un lger bruit,
tandis que ses cheveux s'envolaient, bien que pas un souffle de vent ne
ft entr. N'tait-ce pas Agns qui s'en allait la dernire, chasse par
le soleil?

--Non, laissez-moi, je vous en prie.... Il fait si clair maintenant, j'ai
peur.

Alors, Flicien, obissant, se retira. tre aim, cela dpassait son
dsir.  la fentre pourtant, il se retourna, il la regarda longuement
encore, comme s'il voulait emporter en lui quelque chose d'elle. Tous
deux se souriaient, baigns d'aube, dans cette caresse prolonge de leur
regard.

Une dernire fois, il lui dit:

--Je vous aime.

Et elle rpta:

--Je vous aime.

Ce fut tout, il tait descendu dj par les charpentes, avec une agilit
souple, tandis que, demeure sur le balcon, accoude, elle le suivait
des yeux. Elle avait pris le bouquet de violettes, elle le respirait
pour dissiper sa fivre. Et, quand il traversa le Clos-Marie et qu'il
leva la tte, il l'aperut qui baisait les fleurs.

Flicien avait  peine disparu derrire les saules, qu'Anglique
s'inquita, en entendant, au-dessous d'elle, ouvrir la porte de la
maison. Quatre heures sonnaient, on ne s'veillait jamais que deux
heures plus tard. Sa surprise augmenta, lorsqu'elle reconnut Hubertine;
car, d'habitude, Hubert descendait le premier.

Elle la vit se promener lentement par les alles de l'troit jardin, les
bras abandonns, la face ple dans l'air matinal, comme si un
touffement lui et fait quitter sitt sa chambre, aprs une nuit
brlante d'insomnie. Et Hubertine tait trs belle encore, vtue d'un
simple peignoir, avec ses cheveux nous  la hte; et elle semblait trs
lasse, heureuse et dsespre.




VIII


Le lendemain, en s'veillant d'un sommeil de huit heures, d'un de ces
doux et profonds sommeils qui reposent des grandes flicits, Anglique
courut  sa fentre. Le ciel tait trs pur, le temps chaud continuait,
aprs un gros orage qui l'avait inquite, la veille; et elle cria
joyeusement  Hubert, en train d'ouvrir les volets, au-dessous d'elle!

--Pre, pre! du soleil!... Ah! que je suis contente, la procession sera
belle!...

Vite, elle s'habilla pour descendre. C'tait ce jour-l, le 28 juillet,
que la procession du Miracle devait parcourir les rues de Beaumont. Et,
chaque anne,  cette date, il y avait fte chez les brodeurs: on ne
touchait pas une aiguille, on passait la journe  orner le logis,
d'aprs tout un arrangement traditionnel, que, depuis quatre cents ans,
les mres lguaient aux filles.

Anglique, en se htant de prendre son caf au lait, s'occupait dj des
tentures.

--Mre, on devrait les visiter, pour voir si elles sont en bon tat.

--Nous avons le temps, rpondit Hubertine de sa voix placide. Nous ne
les accrocherons pas avant midi.

Il s'agissait de trois panneaux admirables d'ancienne broderie, que les
Hubert gardaient avec dvotion, comme une relique de famille, et qu'ils
sortaient une fois l'an, le jour o passait la procession. Ds la
veille, selon l'usage, le crmoniaire, le bon abb Cornille, tait all
de porte en porte avertir les habitants de l'itinraire que suivrait la
statue de sainte Agns, accompagne de Monseigneur portant le Saint
Sacrement. Il y avait plus de quatre sicles que cet itinraire restait
le mme: le dpart se faisait par la porte Sainte-Agns, la rue des
Orfvres, la Grand-Rue, la rue Basse; puis, aprs avoir travers la
ville nouvelle, on regagnait la rue Magloire et la place du Clotre,
pour rentrer par la grande faade. Et les habitants, sur le parcours,
rivalisaient de zle, pavoisaient les fentres, tendaient les murs de
leurs plus riches toffes, semaient le petit pav caillouteux de roses
effeuilles.

Anglique ne se calma que lorsqu'on lui eut permis de tirer les trois
morceaux brods du tiroir o ils dormaient l'anne entire.

--Ils n'ont rien, rien du tout, murmurait-elle, ravie.

Quand elle eut enlev soigneusement les papiers fins qui les
protgeaient, ils apparurent, tous les trois consacrs  Marie: la
Vierge recevant la visite de l'Ange, la Vierge pleurant au pied de la
croix, la Vierge montant au ciel. Ils dataient du quinzime sicle, en
soie nuance sur fond d'or, d'une conservation merveilleuse; et les
brodeurs, qui en avaient refus de grosses sommes, en taient trs
fiers.

--Mre, c'est moi qui les accroche!

C'tait toute une affaire. Hubert passa la matine  nettoyer la vieille
faade. Il emmanchait un balai au bout d'un bton, il poussetait les
pans de bois garnis de briques, jusqu'aux charpentes du comble; puis, il
lavait  l'ponge le soubassement de pierre, ainsi que toutes les
parties de la tourelle d'escalier qu'il pouvait atteindre. Et les trois
morceaux brods, alors, prenaient leurs places. Anglique les accrocha,
par les anneaux, aux clous sculaires, l'Annonciation sous la fentre de
gauche, l'Assomption sous celle de droite; quant au Calvaire, il avait
ses clous au-dessus de la grande fentre du rez-de-chausse, et elle dut
sortir une chelle pour l'y pendre  son tour. Dj elle avait garni de
fleurs les fentres, l'antique logis semblait revenu au temps lointain
de sa jeunesse, avec ces broderies d'or et de soie rayonnante dans le
beau soleil de fte.

Depuis le djeuner, toute la rue des Orfvres s'activait. Pour viter la
chaleur trop forte, la procession ne sortait qu' cinq heures; mais, ds
midi, la ville faisait sa toilette. En face des Hubert, l'orfvre
tendait sa boutique de draperies bleu ciel, bordes d'une frange
d'argent; tandis que le cirier,  ct, utilisait les rideaux de son
alcve, des rideaux de cotonnade rouge, saignant au plein jour. Et
c'tait,  chaque maison, d'autres couleurs, une prodigalit d'toffes,
tout ce qu'on avait, jusqu' des descentes de lit, battant dans les
souffles las de la chaude journe. La rue en tait vtue, d'une gaiet
clatante et frissonnante, change en une galerie de gala, ouverte sous
le ciel.

Tous les habitants s'y bousculaient, parlant haut, comme chez eux, les
uns promenant des objets  pleins bras, les autres grimpant, clouant,
criant. Sans compter le reposoir qu'on dressait au coin de la Grand-Rue,
et qui mettait en l'air les femmes du voisinage, empresses  fournir
les vases et les candlabres. Anglique courut offrir les deux flambeaux
Empire, qui ornaient la chemine du salon. Elle ne s'tait pas arrte
depuis le matin, elle ne se fatiguait mme pas, souleve, porte par sa
grande joie intrieure. Et, comme elle revenait, les cheveux au vent,
effeuiller des roses dans une corbeille, Hubert plaisanta.

--Tu te donneras moins de mal, le jour de tes noces.... C'est donc toi
qu'on marie?

--Mais oui, c'est moi? rpondit-elle gaiement.

Hubertine sourit  son tour.

--En attendant, puisque la maison est belle, nous ferions bien de monter
nous habiller.

--Tout de suite, mre.... Voici ma corbeille pleine.

Elle acheva d'effeuiller ses roses, qu'elle se rservait de jeter devant
Monseigneur. Les ptales pleuvaient de ses doigts minces, la corbeille
dbordait, lgre, odorante. Et elle disparut dans l'troit escalier de
la tourelle, en disant avec un grand rire:

--Vite! je vais me faire belle comme un astre!

L'aprs-midi s'avanait. Maintenant, la fivre active de
Beaumont-l'glise s'tait apaise, une attente frmissait dans les rues,
prtes enfin, chuchotantes de voix discrtes. La grosse chaleur avait
dcru avec le soleil oblique, il ne tombait plus du ciel pli, entre les
maisons resserres, qu'une ombre tide et fine, d'une srnit tendre.
Et le recueillement tait profond, comme si toute la vieille cit
devenait un prolongement de la cathdrale. Seuls, des bruits de voitures
montaient de Beaumont-la-Ville, la cit nouvelle, au bord du Ligneul, o
beaucoup de fabriques ne chmaient mme pas, ddaigneuses de fter cette
antique solennit religieuse.

Ds quatre heures, la grosse cloche de la tour du nord, celle dont le
branle remuait la maison des Hubert, se mit  sonner; et ce fut au mme
instant qu'Anglique et Hubertine reparurent, habilles. Celle-ci tait
en robe de toile crue, garnie d'une modeste dentelle de fil, mais la
taille si jeune, dans sa rondeur puissante, qu'elle semblait tre la
soeur ane de sa fille adoptive. Anglique, elle, avait mis sa robe de
foulard blanc; et rien autre, pas un bijou aux oreilles ni aux poignets,
rien que ses mains nues, son col nu, rien que le satin de sa peau
sortant de l'toffe lgre, comme un panouissement de fleur. Un peigne
invisible, plant  la hte, retenait mal les boucles de ses cheveux en
rvolte, d'un blond de soleil. Elle tait ingnue et fire, d'une
simplicit candide, belle comme un astre.

--Ah! dit-elle, on sonne, Monseigneur a quitt l'vch.

La cloche continuait, haute et grave, dans la grande puret du ciel. Et
les Hubert s'installaient  la fentre du rez-de-chausse large ouverte,
les deux femmes accoudes sur la barre d'appui, l'homme debout derrire
elles. C'taient leurs places accoutumes, ils taient au bon endroit
pour voir, les premiers  regarder la procession venir du fond de
l'glise, sans perdre un cierge du dfil.

--O est ma corbeille? demanda Anglique.

Il fallut qu'Hubert lui passt la corbeille de roses effeuilles,
qu'elle garda entre ses bras, serre contre sa poitrine.

--Oh! cette cloche, murmura-t-elle encore, on dirait qu'elle nous berce!

Toute la petite maison vibrait, sonore du branle de la cloche; et la
rue, le quartier restait dans l'attente, gagn par ce frisson, tandis
que les tentures battaient plus languissamment,  l'air du soir. Le
parfum des roses tait trs doux.

Une demi-heure se passa. Puis, d'un seul coup, les deux vantaux de la
porte Sainte-Agns furent pousss, les profondeurs de l'glise
apparurent, sombres, piques des petites taches luisantes des cierges.
Et d'abord le porte-croix sortit, un sous-diacre en tunique, flanqu de
deux acolytes tenant chacun un grand flambeau allum. Derrire eux, se
htait le crmoniaire, le bon abb Camille, qui, aprs s'tre assur du
bel tat de la rue, s'arrta sous le porche, assista au dfil un
instant, pour vrifier si les places d'ordre taient bien prises. Les
confrries laques ouvraient la marche, des associations pieuses, des
coles, par rang d'anciennet. Il y avait des enfants tout petits, des
fillettes en blanc, pareilles  des pouses, des garonnets friss et
nu-tte, endimanchs comme des princes, ravis, cherchant dj leurs
mres du regard. Un gaillard de neuf ans allait seul, au milieu, vtu en
saint Jean Baptiste, avec une peau de mouton sur ses maigres paules
nues. Quatre gamines, fleuries de rubans roses, portaient un pavois de
mousseline, o se dressait une gerbe de bl mr.

Puis, c'taient de grandes demoiselles, groupes autour d'une bannire
de la Vierge, des dames en noir qui avaient galement leur bannire, une
soie cramoisie brode d'un saint Joseph, d'autres, d'autres bannires
encore, en velours, en satin, balances au bout des btons dors. Les
confrries d'hommes n'taient pas moins nombreuses, des pnitents de
toutes les couleurs, les pnitents gris surtout, vtus de toile bise,
encapuchonns, et dont l'emblme faisait sensation, une immense croix
garnie d'une roue,  laquelle pendaient, accrochs, les instruments de
la Passion.

Anglique se rcria de tendresse, ds que les enfants se montrrent.

--Oh! les amours! regardez donc! Un, pas plus haut qu'une botte, trois
ans  peine, chancelant et fier sur ses petits pieds, passait si drle,
qu'elle plongea la main dans la corbeille et le couvrit d'une poigne de
fleurs. Il disparaissait, il avait des roses sur les paules, parmi les
cheveux. Et le rire tendre qu'il soulevait, gagna de proche en proche,
des fleurs plurent de chaque fentre. Dans le silence bourdonnant de la
rue, on n'entendait plus que le pitinement assourdi de la procession,
tandis que les poignes de fleurs s'abattaient sur le pav, d'un vol
silencieux. Bientt, il y en eut une jonche.

Mais, rassur sur le bon ordre des laques, l'abb Cornille
s'impatienta, inquiet de ce que le cortge s'immobilisait depuis deux
minutes, et il s'empressa de regagner la tte, tout en saluant les
Hubert d'un sourire, au passage.

--Qu'ont-ils donc  ne pas marcher? dit Anglique, qu'une fivre
prenait, comme si elle et,  l'autre bout, l-bas, attendu son bonheur.

Hubertine rpondit de son air calme:

--Ils n'ont pas besoin de courir.

--Quelque encombrement, peut-tre un reposoir qu'on achve, expliqua
Hubert.

Les filles de la Vierge s'taient mises  chanter un cantique, et leurs
voix aigus montaient dans le plein air, avec une limpidit de cristal.
De proche en proche, le dfil s'branla. On repartit.

Maintenant, aprs les laques, le clerg commenait  sortir de
l'glise, les moins dignes les premiers. Tous, en surplis, se couvraient
de la barrette, sous le porche; et chacun tenait un cierge allum, ceux
de droite, de la main droite, ceux de gauche, de la main gauche, en
dehors du rang, double range de petites flammes mouvantes, presque
teintes dans le plein jour. D'abord, ce fut le grand sminaire, les
paroisses, les glises collgiales; puis, vinrent les clercs et les
bnficiaires de la cathdrale, que suivaient les chanoines, les paules
couvertes de pluviaux blancs. Au milieu d'eux, se trouvaient les
chantres, en chapes de soie rouge, qui avaient commenc l'antienne, 
pleine voix, et auxquels tout le clerg rpondait, d'un chant plus
lger. L'hymne Pange lingua s'leva trs pure, la rue tait pleine d'un
grand frissonnement de mousseline, les ailes envoles des surplis, que
les petites flammes des cierges criblaient de leurs toiles d'or pli.

--Oh! sainte Agns! murmura Anglique.

Elle souriait  la sainte, que quatre clercs portaient sur un brancard
de velours bleu, orn de dentelle. Chaque anne, elle avait un
tonnement,  la voir ainsi hors de l'ombre o elle veillait depuis des
sicles, tout autre sous la grande lumire, dans sa robe de longs
cheveux d'or. Elle tait si vieille et trs jeune pourtant, avec ses
petites mains, ses petits pieds fluets, son mince visage de fillette,
noirci par l'ge.

Mais Monseigneur devait la suivre. On entendait dj venir, du fond de
l'glise, le balancement des encensoirs.

Il y eut des chuchotements, Anglique rpta:

--Monseigneur.... Monseigneur....

Et,  cette minute, les yeux sur la sainte qui passait, elle se
rappelait les vieilles histoires, les hauts marquis d'Hautecoeur
dlivrant Beaumont de la peste, grce  l'intervention d'Agns, Jean V
et tous ceux de sa race venant s'agenouiller devant elle, dvots  son
image; et elle les voyait tous, les seigneurs du miracle, dfiler un 
un, comme une ligne de princes.

Un large espace tait rest vide. Puis, le chapelain charg du soin de
la crosse s'avana, la tenant droite, la partie courbe vers lui.
Ensuite, parurent deux thurifraires, qui allaient  reculons et
balanaient  petits coups les encensoirs, ayant chacun prs de lui un
acolyte charg de la navette. Et le grand dais de velours pourpre, garni
de crpines d'or, eut quelque peine  sortir par une des baies de la
porte. Mais, vivement, l'ordre se rtablit, les autorits dsignes
prirent les btons. Dessous, entre ses diacres d'honneur, Monseigneur
marchait, tte nue, les paules couvertes de l'charpe blanche, dont les
deux bouts enveloppaient ses mains, qui portaient le Saint Sacrement
sans le toucher, trs haut.

Tout de suite, les thurifraires venaient de prendre du champ, et les
encensoirs, lancs  la vole, retombrent en cadence, avec le petit
bruit argentin de leurs chanettes.

O donc Anglique avait-elle connu quelqu'un qui ressemblait 
Monseigneur? Un recueillement inclinait tous les fronts. Mais elle, la
tte penche  demi, le regardait. Il avait la taille haute, mince et
noble, d'une jeunesse superbe pour ses soixante ans. Ses yeux d'aigle
luisaient, son nez un peu fort accentuait l'autorit souveraine de sa
face, adoucie par sa chevelure blanche, en boucles paisses; et elle
remarqua la pleur du teint o elle crut voir monter un flot de sang.
Peut tre n'tait-ce que le reflet du grand soleil d'or, qu'il portait
de ses mains couvertes, et qui le mettait dans un rayonnement de clart
mystique.

Certainement, un visage  cette ressemblance s'voquait, au fond d'elle.
Ds les premiers pas, Monseigneur avait commenc les versets d'un
psaume, qu'il rcitait  voix basse, avec ses diacres; alternativement.
Et elle trembla, quand elle le vit tourner les yeux vers la fentre o
elle tait, tellement il lui apparut svre, d'une froideur hautaine,
condamnant la vanit de toute passion. Ses regards taient alls aux
trois broderies anciennes, Marie visite par l'Ange, Marie au pied de la
Croix, Marie montant aux cieux. Ils se rjouirent, puis ils
s'abaissrent, se fixrent sur elle, sans que, dans son trouble, elle
pt comprendre s'ils plissaient de duret ou de douceur. Dj, ils
taient revenus au Saint Sacrement, immobiles, luisants dans le reflet
du grand soleil d'or. Les encensoirs partaient  la vole, retombaient
avec le bruit argentin des chanettes, pendant qu'un petit nuage, une
fume d'encens, montait dans l'air.

Mais le coeur d'Anglique battit  se rompre. Derrire le dais, elle
venait d'apercevoir la mitre, sainte Agns ravie par deux anges,
l'oeuvre brode fil  fil de son amour, qu'un chapelain, les doigts
envelopps d'un voile, portait dvotement, comme une chose sainte. Et
l, parmi les laques qui suivaient, dans le flot des fonctionnaires,
des officiers, des magistrats, elle reconnaissait Flicien, au premier
rang, mince et blond, en habit, avec ses cheveux boucls, son nez
droit, un peu fort, ses yeux noirs, d'une douceur hautaine. Elle
l'attendait, elle n'tait pas surprise de le voir enfin se changer en
prince. Au regard anxieux qu'il lui jeta, implorant le pardon de son
mensonge, elle rpondit par un clair sourire.

--Tiens! murmura Hubertine stupfaite, n'est-ce point ce jeune homme?

Elle aussi l'avait reconnu, et elle s'inquita, lorsque, se tournant,
elle vit sa fille transfigure.

--Il nous a donc menti?... Pourquoi? le sais-tu?... Sais-tu qui est ce
jeune homme?

Oui, peut-tre le savait-elle. Une voix rpondait en elle  des
questions rcentes. Mais elle n'osait, elle ne voulait plus
s'interroger. La certitude se ferait, lorsqu'il en serait temps.

Elle en sentait l'approche, dans un gonflement d'orgueil et de passion.

--Qu'y a-t-il donc? demanda Hubert, en se penchant derrire sa femme.
Jamais il n'tait  la minute prsente. Et, quand elle lui eut dsign
le jeune homme, il douta.

--Quelle ide! ce n'est pas lui.

Alors, Hubertine affecta de s'tre trompe. C'tait le plus sage, elle
se renseignerait. Mais la procession qui venait de s'arrter de nouveau,
pendant que Monseigneur,  l'angle de la rue, encensait le Saint
Sacrement, parmi les verdures du reposoir, allait repartir; et
Anglique, dont la main s'tait oublie au fond de la corbeille, tenant
une dernire poigne de feuilles de rose, eut un geste trop prompt, jeta
les fleurs, dans son trouble enchant. Justement, Flicien se remettait
en marche.

Les fleurs pleuvaient, deux ptales, balancs lentement, volrent, se
posrent sur ses cheveux. C'tait la fin. Le dais avait disparu au coin
de la Grand-Rue, la queue du cortge s'coulait, laissant le pav
dsert, recueilli, comme assoupi de foi rveuse, dans l'exhalaison un
peu pre des roses foules. Et l'on entendait encore, au loin, de plus
en plus faible, le bruit argentin des chanettes, retombant  chaque
vole des encensoirs.

--Oh! veux-tu, mre? s'cria Anglique, nous irons dans l'glise les
voir rentrer. Le premier mouvement d'Hubertine fut de refuser. Puis,
elle prouvait elle-mme un si grand dsir d'avoir une certitude,
qu'elle consentit.

--Oui, tout  l'heure, puisque cela te fait plaisir.

Mais il fallait patienter. Anglique, qui tait monte mettre un
chapeau, ne tenait pas en place. Elle revenait  chaque minute devant la
fentre, interrogeait le bout de la rue, levait les yeux comme pour
interroger l'espace lui-mme; et elle parlait tout haut, elle suivait la
procession, pas  pas.

--Ils descendent la rue Basse.... Ah! les voil qui doivent dboucher sur
la place, devant la Sous-Prfecture.... a n'en finit plus, les grandes
voies de Beaumont-la-Ville. Et pour le plaisir qu'ils ont  voir sainte
Agns, ces marchands de toile!

Un fin nuage rose, coup dlicatement d'un treillis d'or, planait au
ciel. Cela se sentait, dans l'immobilit de l'air, que toute la vie
civile tait suspendue, que Dieu avait quitt sa maison, o chacun
attendait qu'on le rament, pour reprendre les occupations quotidiennes.
En face, les draperies bleues de l'orfvre, les rideaux rouges du
cirier, barraient toujours leurs boutiques.

Les rues semblaient dormir, il n'y avait plus, de l'une  l'autre, que
le lent passage du clerg, dont le cheminement se devinait de tous les
points de la ville.

--Mre, mre, je t'assure qu'ils sont  l'entre de l rue Magloire. Ils
vont remonter la pente.

Elle mentait, il n'tait que six heures et demie, et jamais la
procession ne rentrait avant sept heures un quart. Elle savait bien que
le dais devait longer  ce moment le bas port du Ligneul. Mais elle
avait une telle hte!...

--Mre, dpchons, nous n'aurons pas de plac.

--Allons, viens! finit par dire Hubertine, en souriant malgr elle.

--Moi, je reste, dclara Hubert. Je vais dcrocher les broderies et je
mettrai la table.

L'glise leur parut vide, Dieu n'tant plus l. Toutes les portes en
restaient ouvertes, comme celles d'une maison en droute, o l'on attend
le retour du matre. Peu de monde entrait, le matre-autel seul, un
sarcophage svre de style roman, braisillait au fond de la nef, toil
de cierges; et le reste du vaste vaisseau, les bas-cts, les chapelles,
s'emplissaient de nuit, sous la tombe du crpuscule.

Lentement, Anglique et Hubertine firent le tour. En bas, l'difice
s'crasait, des piliers trapus portaient les pleins cintres des
collatraux. Elles marchaient le long de chapelles noires, enterres
comme des cryptes. Puis, lorsqu'elles traversrent, devant la
grand-porte, sous la trave des orgues, elles eurent un sentiment de
dlivrance, en levant les yeux vers les hautes fentres gothiques de la
nef, qui s'lanaient au-dessus de la lourde assise romane. Mais elles
continurent par le bas-ct mridional, l'touffement recommena.  la
croix du transept, quatre colonnes normes taient aux quatre angles;
montaient d'un jet soutenir la vote; et l rgnait encore une clart
mauve, l'adieu du jour dans les roses des faades latrales. Elles
avaient gravi les trois marches qui menaient au choeur, elles tournrent
par le pourtour de l'abside, la partie la plus anciennement btie, d'un
enfouissement de spulcre. Un instant, contre la vieille grille, trs
ouvrage, qui fermait le choeur de partout, elles s'arrtrent pour
regarder scintiller le matre-autel, dont les petites flammes se
refltaient dans, le vieux chne poli des stalles, de merveilleuses
stalles fleuries de sculptures. Et elles revinrent ainsi  leur point de
dpart, levant de nouveau la tte, croyant sentir le souffle de
l'envole de la nef, tandis que les tnbres croissantes reculaient,
largissaient les antiques murailles, o s'vanouissaient des restes
d'or et de peinture.

--Je savais bien qu'il tait trop tt, dit Hubertine.

Anglique, sans rpondre, murmura:

--Comme c'est grand!

Il lui semblait qu'elle ne connaissait pas l'glise, qu'elle la voyait
pour la premire fois. Ses yeux erraient sur les ranges immobiles des
chaises, allaient au fond des chapelles, o l'on ne devinait que les
pierres tombales,  un redoublement d'ombre. Mais elle rencontra la
chapelle Hautecoeur, elle reconnut le vitrail, rpar enfin, avec son
saint Georges vague comme une vision, dans le jour mourant. Et elle en
eut beaucoup de joie.

 ce moment, un branle anima la cathdrale, la grosse cloche se
remettait  sonner.

--Ah! dit-elle, les voil, ils montent la rue Magloire.

Cette fois, c'tait vrai. Un flot de foule envahit les collatraux, et
l'on sentit crotre de minute en minute l'approche de la procession.
Cela grandissait avec les voles de la cloche, avec un Souffle large qui
venait du dehors, par la grand-porte bante. Dieu rentrait. Anglique,
appuye  l'paule d'Hubertine, hausse sur la pointe des pieds,
regardait cette baie ouverte, dont la rondeur se dcoupait dans le blanc
crpuscule de la place du Clotre.

D'abord, reparut le sous-diacre portant la croix, flanqu des deux
acolytes, avec leurs chandeliers; et, derrire eux, s'empressait le
crmoniaire, le bon abb Comille, essouffl, rendu de fatigue. Au seuil
de l'glise, chaque nouvel arrivant se dtachait une seconde, d'une
silhouette nette et vigoureuse, puis se noyait dans les tnbres
intrieures. C'taient les laques, les coles, les associations, les
confrries, dont les bannires, pareilles  des voiles, se balanaient,
tout d'un coup manges par l'ombre. On revit le groupe ple des filles
de la Vierge, qui entrait en chantant de leurs voix aigus de sraphins.
La cathdrale avalait toujours, la nef s'emplissait lentement, les
hommes  droite, les femmes  gauche. Mais la nuit s'tait faite, la
place au loin se piqua d'tincelles, des centaines de petites lumires
mouvantes, et ce fut le tour du clerg, les cierges allums en dehors du
rang, un double cordon de flammes jaunes, qui passa la porte. Cela n'en
finissait plus, les cierges se succdaient, se multipliaient, le grand
sminaire, les paroisses, la cathdrale, les chantres attaquant
l'antienne, les chanoines en pluviaux blancs. Et, peu  peu, alors,
l'glise s'claira, se peupla de ces flammes, illumine, crible de
centaines d'toiles, comme un ciel d't.

Deux chaises taient libres, Anglique monta sur l'une d'elles.

--Descends, rptait Hubertine, c'est dfendu.

Mais elle s'obstinait, tranquille.

--Pourquoi dfendu? Je veux voir.... Oh! est-ce beau!

Et elle finit par dcider sa mre  monter sur l'autre, chaise.

Maintenant, toute la cathdrale braisillait, ardente. Cette houle de
cierges qui la traversait, allait allumer des reflets sous les votes
crases des bas-cts, au fond des chapelles, o brillaient la vitre
d'une chsse, l'or d'un tabernacle. Mme, dans le pourtour de l'abside
jusque dans les cryptes spulcrales, s'veillaient des rayons. Le choeur
flambait, avec son autel incendi, ses stalles luisantes, sa vieille
grille dont les rosaces se dcoupaient en noir. Et l'envole de la nef
s'accusait encore, en bas les lourds piliers trapus portant les pleins
cintres, en haut les faisceaux de colonnettes s'amincissant,
fleurissant, parmi les arcs briss des ogives, tout un lancement de foi
et d'amour, qui tait comme le rayonnement mme de la lumire.

Mais, dans le roulement des pieds et le remuement des chaises, on
entendit de nouveau retomber les chanettes claires des encensoirs. Et
les orgues, aussitt, chantrent une phrase norme qui dborda, emplit
les votes d'un grondement de foudre. C'tait Monseigneur, encore sur la
place, Sainte Agns,  ce moment, gagnait l'abside, toujours porte par
les clercs, la face comme apaise aux lueurs des cierges, heureuse de
retourner  ses songeries de quatre sicles. Enfin, prcd de la
crosse, suivi de la mitre, Monseigneur rentra, tenant le Saint Sacrement
du mme geste, de ses deux mains couvertes de l'charpe. Le dais, qui
filait au milieu de la nef, s'arrta devant la grille du choeur. L, il
y eut un peu de confusion, l'vque fut un moment rapproch des
personnes de sa suite.

Depuis que Flicien avait reparu, derrire la mitre, Anglique ne le
quittait pas des yeux. Or, il arriva qu'il se trouva port sur la droite
du dais; et,  cet instant, elle vit, dans le mme regard, la tte
blanche de Monseigneur et la tte blonde du jeune homme. Un flamboiement
avait pass sur ses paupires, elle joignit les mains, elle parla tout
haut:

--Oh! Monseigneur, le fils de Monseigneur!

Son secret lui chappait. C'tait un cri involontaire, la certitude
enfin qui se faisait, dans la brusque clart de leur ressemblance.
Peut-tre, au fond d'elle, le savait-elle dj, mais elle n'aurait point
os se le dire; tandis que, maintenant, cela clatait, l'blouissait. De
toutes parts, d'elle-mme et des choses, des souvenirs remontaient,
rptaient son cri.

Hubertine, saisie, murmura:

--Le fils de Monseigneur, ce garon?

Autour d'elles deux, des gens s'taient pousss. On les connaissait, on
les admirait, la mre adorable encore dans sa toilette de simple toile,
la fille d'une grce d'archange, avec sa robe de foulard blanc. Elles
taient si belles et si en vue, ainsi montes sur des chaises, que des
regards se levaient, s'oubliaient.

--Mais oui, ma bonne dame, dit la mre Lemballeuse, qui se trouvait dans
le groupe, mais oui, le fils de Monseigneur!

Comment, vous ne saviez pas?... Et un beau jeune homme, et riche, ah!
riche  acheter la ville, s'il voulait. Des millions, des millions!

Toute ple, Hubertine coutait.

--Vous avez bien entendu conter l'histoire? continua la vieille
mendiante. Sa mre est morte en le mettant au monde, et c'est alors que
Monseigneur s'est fait prtre. Aujourd'hui, il se dcide  l'appeler
prs de lui.... Flicien VII d'Hautecoeur, comme qui dirait un vrai
prince! Alors, Hubertine eut un grand geste de chagrin. Et Anglique
rayonna, devant son rve qui se ralisait. Elle ne s'tonnait toujours
pas, elle savait bien qu'il devait tre le plus riche, le plus beau, le
plus noble; mais sa joie tait immense, parfaite, sans souci des
obstacles, qu'elle ne prvoyait point. Enfin, il se faisait connatre,
il se donnait  son tour. L'or ruisselait avec les petites flammes des
cierges, les orgues chantaient la pompe de leurs fianailles, la ligne
des Hautecoeur dfilait royalement, du fond de la lgende: Norbert Ie,
Jean V, Flicien III, Jean XII; puis, le dernier, Flicien VII, qui
tournait vers elle sa tte blonde. Il tait le descendant des cousins de
la Vierge, le matre, le Jsus superbe, se rvlant dans sa gloire, prs
de son pre.

Justement, Flicien lui souriait, et elle ne remarqua pas le regard
fch de Monseigneur, qui venait de l'apercevoir debout sur la chaise,
au-dessus de la foule, le sang au visage, en orgueilleuse et en
passionne.

--Ah! ma pauvre enfant, soupira Hubertine avec dsespoir.

Mais les chapelains et les acolytes s'taient rangs  droite et 
gauche, et le premier diacre, ayant pris le Saint Sacrement des mains de
Monseigneur, le posa sur l'autel. C'tait la bndiction finale, le
Tantum ergo mugi parles chantres, l'encens des navettes fumant dans les
encensoirs, le grand silence brusque de l'oraison. Et, au milieu de
l'glise ardente, dbordante du clerg et de peuple, sous les votes
lances, Monseigneur remonta  l'autel, reprit des deux mains le grand
soleil d'or, que par trois fois il agita en l'air, d'un lent signe de
croix.




IX


Le soir mme, en rentrant de l'glise, Anglique pensait: Je le verrai
tout  l'heure: il sera dans le Clos-Marie, et je descendrai le
retrouver. Leurs yeux s'taient donn ce rendez-vous. On ne dna qu'
huit heures, dans la cuisine, selon l'habitude. Hubert parlait seul,
excit par cette journe de fte.

Srieuse, Hubertine rpondait  peine, ne quittant pas du regard la
jeune fille, qui mangeait d'un gros apptit, mais inconsciente, sans
paratre savoir qu'elle portait la fourchette  sa bouche, toute  son
rve. Et Hubertine lisait clairement en elle, voyait se former et se
suivre une  une les penses, sous ce front candide, comme sous le
cristal d'une eau pure.

 neuf heures, un coup de sonnette les tonna. C'tait l'abb Cornille.
Malgr sa fatigue, il venait leur dire que Monseigneur avait beaucoup
admir les trois anciens panneaux de broderie.

--Oui, il en a parl devant moi. Je savais que vous seriez heureux de
l'apprendre.

Anglique, qui, au nom de Monseigneur, s'tait intresse, retomba dans
sa songerie, ds que l'on causa de la procession.

Puis, au bout de quelques minutes, elle se mit debout.

--O vas-tu donc? interrogea Hubertine.

Cette question la surprit, comme si elle-mme ne se ft pas demand
pourquoi elle se levait.

--Mre, je monte, je suis trs lasse.

Et, derrire cette excuse, Hubertine devinait la vraie raison, le besoin
d'tre seule, avec son bonheur.

--Viens m'embrasser.

Lorsqu'elle la tint serre contre elle, dans ses bras, elle la sentit
frmir. Son baiser de chaque soir se droba presque.

Alors, trs grave, elle la regarda en face, elle lut dans ses yeux le
rendez-vous accept, la fivre de s'y rendre.

--Sois sage, dors bien.

Mais dj Anglique, aprs un rapide bonsoir  Hubert et  l'abb
Cornille, montait dans sa chambre, perdue, tellement elle avait senti
son secret au bord de ses lvres. Si sa mre l'avait garde une seconde
encore contre son coeur, elle aurait parl.

Quand elle se fut enferme  double tour, la lumire la blessa, elle
souffla sa bougie. La lune se levait de plus en plus tard, la nuit tait
trs sombre. Et, sans se dshabiller, assise devant la fentre ouverte
sur les tnbres, elle attendit pendant des heures. Les minutes
s'coulaient remplies, la mme ide suffisait  l'occuper: elle
descendrait le rejoindre, quand minuit sonnerait. Cela se ferait trs
naturellement, elle se voyait agir, pas  pas, geste  geste, avec cette
aisance qu'on a dans les songes. Presque tout de suite, elle avait
entendu partir l'abb Cornille. Ensuite, les Hubert taient monts 
leur tour. Deux fois, il lui sembla que leur chambre se rouvrait, que
des pieds furtifs s'avanaient jusqu' l'escalier, comme si quelqu'un
ft venu couter l, un instant. Puis, la maison parut s'anantir dans
un sommeil profond. Lorsque l'heure eut sonn, Anglique se leva.

--Allons, il m'attend.

Et elle ouvrit sa porte, qu'elle ne referma mme pas. Dans l'escalier,
en passant devant la chambre des Hubert, elle prta l'oreille; mais elle
n'entendit rien, rien que le frisson du silence. D'ailleurs, elle tait
trs  l'aise, sans effarement ni hte, n'ayant point conscience d'tre
en faute. Une force la menait, cela lui semblait tellement simple, que
l'ide d'un danger l'aurait fait sourire. En bas, elle sortit dans le
jardin, par la cuisine, et elle oublia encore de refermer le volet.
Puis, de son allure rapide, elle gagna la petite porte qui donnait sur
le Clos-Marie, la laissa galement toute grande derrire elle. Dans le
clos, malgr l'ombre paisse, elle n'eut pas une hsitation, marcha
droit  la planche, traversa la Chevrotte, se dirigea  ttons comme
dans un lieu familier, o chaque arbre lui tait connu.

Et, tournant  droite, sous un saule, elle n'eut qu' tendre les mains
pour rencontrer les mains de celui qu'elle savait tre l,  l'attendre.

Un instant, muette, Anglique serra dans les siennes les mains de
Flicien. Ils ne pouvaient se voir, le ciel s'tait couvert d'une nue
de chaleur, que la lune  son lever, amincie, n'clairait pas encore. Et
elle parla dans les tnbres, tout son coeur se soulagea de sa grande
joie.

--Ah! mon cher seigneur, que je vous aime et que je vous remercie!... Elle
riait de le connatre enfin, elle le remerciait d'tre jeune, beau,
riche, plus encore qu'elle ne l'esprait. C'tait une gaiet sonnante,
le cri d'merveillement et de gratitude devant ce cadeau d'amour que lui
faisait son rve.

--Vous tes le roi, vous tes mon matre, et me voici  vous, je n'ai
que le regret d'tre si peu.... Mais j'ai l'orgueil de vous appartenir,
cela suffit que vous m'aimiez, pour que je sois reine  mon tour....
J'avais beau savoir et vous attendre, mon coeur s'est largi, depuis que
vous y tes devenu si grand.... Ah! mon cher seigneur, que je vous
remercie et que je vous aime!

Alors, doucement, il lui passa son bras  la taille, il l'emmena, en
disant:

--Venez chez moi.

Il lui fit gagner le fond du Clos-Marie, au travers des herbes folles;
et elle s'expliqua comment il passait chaque soir par la vieille grille
de l'vch, condamne autrefois. Il avait laiss cette grille ouverte,
il l'introduisit  son bras dans le grand jardin de Monseigneur. Au
ciel, la lune peu  peu montante, cache derrire le voile de vapeurs
chaudes, les blanchissait d'une transparence laiteuse. Toute la vote,
sans une toile, en tait emplie d'une poussire de clart, qui pleuvait
muette dans la srnit de la nuit. Lentement, ils remontrent la
Chevrotte, dont le cours traversait le parc; mais ce n'tait plus le
ruisseau rapide, prcipit sur une pente caillouteuse; c'tait une eau
calme, une eau alanguie, errant parmi des touffes d'arbres. Et, sous la
nue lumineuse, entre ces arbres baigns et flottants, la rivire
lysenne semblait se drouler dans un rve.

Anglique avait repris, joyeusement:

--Je suis fire et si heureuse d'tre ainsi,  votre bras!

Flicien, ravi de tant de simplicit et de charme, l'coutait s'exprimer
sans gne, ne rien cacher, dire tout haut ce qu'elle pensait, dans la
navet de son coeur.

--Ah! chre me, c'est moi qui dois vous tre reconnaissant de ce que
vous voulez bien m'aimer un peu, si gentiment....

Dites-moi encore comment vous m'aimez, dites-moi ce qui s'est pass en
vous, lorsque vous avez su enfin qui j'tais.

Mais, d'un joli geste d'impatience, elle l'interrompit:

--Non, non, parlons de vous, rien que de vous. Est-ce que je compte,
moi? est-ce que a importe, ce que je suis, ce que je pense?... C'est
vous seul qui existez maintenant.

Et, se serrant contre lui, ralentissant le pas, le long de la rivire
enchante, elle l'interrogeait sans fin, elle voulait tout connatre,
son enfance, sa jeunesse, les vingt annes qu'il avait vcues loin de
son pre.

--Je sais que votre mre est morte  votre naissance, et que vous avez
grandi chez un oncle, un vieil abb... Je sais que Monseigneur refusait
de vous revoir.

Il parla trs bas, d'une voix lointaine, qui semblait monter du pass.

--Oui, mon pre avait ador ma mre, j'tais coupable d'tre venu et de
l'avoir tue.... Mon oncle m'levait dans l'ignorance de ma famille,
durement, comme si j'avais t un enfant pauvre, confi  ses soins. Je
n'ai su la vrit que trs tard, il y a deux ans  peine.... Mais cela ne
m'a pas surpris, je sentais cette grande fortune derrire moi. Tout
travail rgulier m'ennuyait, je n'tais bon qu' courir les champs.
Puis, s'est dclare ma passion pour les vitraux de notre petite
glise....

Elle riait, et il s'gaya aussi.

--Je suis un ouvrier comme vous, j'avais dcid que je gagnerais ma vie
 peindre des vitraux, lorsque tout cet argent s'est croul sur moi....
Et mon pre montrait tant de chagrin, les jours o l'oncle lui crivait
que j'tais un diable, que jamais je n'entrerais dans les ordres!
C'tait sa volont formelle, de me voir prtre, peut-tre l'ide que je
rachterais par l le meurtre de ma mre. Il s'est rendu pourtant, il
m'a rappel prs de lui....

Ah! vivre, vivre, que c'est bon! Vivre pour aimer et tre aim!

Sa jeunesse bien-portante et vierge vibra dans ce cri, dont frissonna la
nuit calme. Il tait la passion, la passion dont sa mre tait morte, la
passion qui l'avait jet  ce premier amour, clos du mystre. Toute sa
fougue y aboutissait, sa beaut, sa loyaut, son ignorance et son dsir
gourmand de la vie.

--J'tais comme vous, j'attendais, et la nuit o vous vous tes montre
 votre fentre, je vous ai reconnue aussi....

Dites-moi ce que vous rviez, contez-moi vos journes d'auparavant....

Mais, de nouveau, elle lui ferma la bouche.

--Non, parlons de vous, rien que de vous. Je voudrais que rien de vous
ne me restt cach... Que je vous tienne, que je vous aime tout entier!
Et elle ne se lassait pas de l'entendre parler de lui, dans une joie
extasie  le connatre, adorante comme une sainte fille aux pieds de
Jsus. Et ni l'un ni l'autre ne se fatiguaient de rpter les mmes
choses,  l'infini, comment ils s'taient aims, comment ils s'aimaient.
Les mots revenaient pareils, toujours nouveaux, prenant des sens
imprvus, insondables. Leur bonheur grandissait  y descendre,  en
goter la musique sur leurs lvres. Il lui confessa le charme o elle le
tenait avec sa voix seule, si touch, qu'il n'tait plus, que son
esclave, rien qu' l'entendre. Elle avoua la crainte dlicieuse o il la
jetait, lorsque sa peau si blanche s'empourprait d'un flot de sang,  la
moindre colre. Et ils avaient quitt maintenant les bords vaporeux de
la Chevrotte, ils s'enfonaient sous la futaie obscure des grands ormes,
les bras  la taille.

--Oh! ce jardin, murmura Anglique, jouissant de la fracheur qui
tombait des feuillages.

--Il y a des annes que j'ai le dsir d'y entrer.... Et m'y voil avec
vous, m'y voil!...

Elle ne lui demandait pas o il la conduisait, elle s'abandonnait  son
bras, dans les tnbres des troncs centenaires.

La terre tait douce aux pieds, les votes de feuilles se perdaient,
trs hautes, comme des votes d'glise. Pas un bruit, pas un souffle,
rien que le battement de leurs coeurs.

Enfin, il poussa la porte d'un pavillon, il lui dit:

--Entrez, vous tes chez moi.

C'tait l que son pre croyait convenable de le loger,  l'cart, dans
ce coin recul du parc. Il y avait, en bas, un grand salon; en haut,
tout un appartement complet. Une lampe clairait la vaste pice du
rez-de-chausse.

--Vous voyez bien, reprit-il, avec un sourire, que vous tes chez un
artisan. Voici mon atelier.

Un atelier en effet, le caprice d'un garon riche qui se plaisait au
ct mtier, dans la peinture sur verre. Il avait retrouv les anciens
procds du treizime sicle, il pouvait se croire un de ces verriers
primitifs, produisant des chefs-d'oeuvre, avec les pauvres moyens du
temps. L'ancienne table lui suffisait, enduite de craie fondue, sur
laquelle il dessinait en rouge, et o il dcoupait les verres au fer
chaud, ddaigneux du diamant.

Justement, le moufle, un petit four reconstruit d'aprs un dessin, tait
charg; une cuisson s'y achevait, la rparation d'un autre vitrail de la
cathdrale; et il y avait encore l, dans des caisses, des verres de
toutes les couleurs, qu'il devait faire fabriquer pour lui, les bleus,
les jaunes, les verts, les rouges, ples, jasps, fumeux, sombres,
nacrs, intenses. Mais la pice tait tendue d'admirables toffes,
l'atelier disparaissait sous un luxe merveilleux d'ameublement. Au fond,
sur un antique tabernacle qui lui servait de pidestal, une grande
Vierge dore souriait, de ses lvres de pourpre.

--Et vous travaillez, vous travaillez! rptait Anglique avec une joie
d'enfant.

Elle s'amusa beaucoup du four, elle exigea qu'il lui expliqut tout son
travail, comment il se contentait,  l'exemple des matres anciens,
d'employer des verres colors dans la pte, qu'il ombrait simplement de
noir; pourquoi il s'en tenait aux petits personnages distincts,
accentuant les gestes et les draperies; et ses ides sur l'art du
verrier, qui avait dclin ds qu'on s'tait mis  peindre sur le verre,
 l'mailler, en dessinant mieux; et son opinion finale qu'une verrire
devait tre uniquement une mosaque transparente, les tons les plus vifs
disposs dans l'ordre le plus harmonieux, tout un bouquet dlicat et
clatant de couleurs. Mais, en ce moment, ce qu'elle se moquait au fond
de l'art du verrier! Ces choses n'avaient qu'un intrt, venir de lui,
l'occuper encore de lui, tre comme une dpendance de sa personne.

--Ah! dit-elle, nous serons heureux. Vous peindrez, je broderai.

Il lui avait repris les mains, au milieu de la vaste pice, dont le
grand luxe la mettait  l'aise, semblait le milieu naturel o sa grce
allait fleurir. Et tous deux, un instant, se turent. Puis, ce fut elle
qui, de nouveau, parla.

--Alors, c'est fait?

--Quoi? demanda-t-il, souriant.

--Notre mariage.

Il eut une seconde d'hsitation. Sa face, trs blanche, s'tait
brusquement colore. Elle en fut inquite.

--Est-ce que je vous fche? Mais dj il lui serrait les mains, d'une
treinte qui l'enveloppait toute.

--C'est fait. Il suffit que vous dsiriez une chose, pour qu'elle soit
faite, malgr les obstacles. Je n'ai plus qu'une raison d'tre, celle de
vous obir.

Alors, elle rayonna.

--Nous nous marierons, nous nous aimerons toujours, nous ne nous
quitterons jamais plus.

Elle n'en doutait pas, cela s'accomplirait ds le lendemain, avec cette
aisance des miracles de la Lgende. L'ide du plus lger empchement, du
moindre retard, ne lui venait mme point. Pourquoi, puisqu'ils
s'aimaient; les aurait-on spars davantage? On s'adore, on se marie, et
c'est trs simple. Elle en avait une grande joie tranquille.

--C'est dit, tapez-moi dans la main, reprit-elle en plaisantant.

Il porta la petite main  ses lvres.

--C'est dit. Et, comme elle partait, dans la crainte d'tre surprise par
l'aube, ayant une hte aussi d'en finir avec son secret, il voulut la
reconduire.

--Non, non, nous n'arriverions pas avant le jour. Je retrouverai, bien
ma route:..  demain.

-- demain.

Flicien obit, se contenta de regarder partir Anglique, et elle
courait sous les ormes sombres, elle courait le long de la Chevrotte
baigne de lumire. Dj, elle avait franchi la grille du parc, puis
s'tait lance au travers des hautes herbes du Clos-Marie. Tout en
courant, elle pensait que jamais elle ne pourrait patienter jusqu'au
lever du soleil, que le mieux tait de frapper chez les Hubert, pour les
veiller et leur tout dire. C'tait une expansion de bonheur, une
rvolte de franchise: elle se sentait incapable de le taire cinq minutes
encore, ce secret gard si longtemps. Elle entra dans le jardin, referma
la porte.

Et l, contre la cathdrale, Anglique aperut Hubertine, qui
l'attendait dans la nuit, assise sur le banc de pierre, qu'une maigre
touffe de lilas entourait. Rveille, avertie par une angoisse, celle-ci
tait monte, avait compris en trouvant les portes ouvertes. Et,
anxieuse, ne sachant o aller, craignant d'aggraver les choses, elle
attendait.

Tout de suite, Anglique se jeta  son cou, sans confusion, le coeur
bondissant d'allgresse, riant gaiement de n'avoir plus rien  cacher.

--Ah! mre, c'est fait!... Nous allons nous marier, je suis si contente!

Avant de rpondre, Hubertine l'examinait fixement..

Mais ses craintes tombrent, devant cette virginit en fleur, ces yeux
limpides, ces lvres pures. Et il ne lui resta que beaucoup de chagrin,
des larmes coulrent sur ses joues.

--Ma pauvre enfant! murmura-t-elle, comme la veille, dans l'glise.

Anglique, surprise de la voir ainsi, elle, pondre, qui ne pleurait
jamais, se rcria.

--Quoi donc? mre, vous vous faites du chagrin.... C'est vrai, j'ai t
vilaine, j'ai eu un secret pour vous. Mais si vous saviez combien il a
pes lourd en moi! On ne parle pas d'abord, ensuite on n'ose plus.... Il
faut me pardonner.

Elle s'tait assise prs d'elle, et d'un bras caressant l'avait prise 
la taille. Le vieux banc semblait s'enfoncer dans ce coin moussu de la
cathdrale. Au-dessus de leurs ttes, les lilas faisaient une ombre; et
il y avait l cet glantier que la jeune fille cultivait, pour voir s'il
ne porterait pas des roses; mais, nglig depuis quelque temps, il
vgtait, il retournait  l'tat sauvage.

--Mre, je vais tout vous dire, tenez!  l'oreille.

 demi-voix, alors, elle lui conta leurs amours, dans un flot de paroles
intarissables, revivant les moindres faits, s'animant  les revivre.
Elle n'omettait rien, fouillait sa mmoire, ainsi que pour une
confession. Et elle n'en tait point gne, le sang de la passion
chauffait ses joues, une flamme d'orgueil allumait ses yeux, sans
qu'elle hausst la voix, chuchotante et ardente.

Hubertine finit par l'interrompre, parlant elle aussi tout bas.

--Va, va, te voil partie! Tu as beau te corriger, c'est emport 
chaque fois, comme par un grand vent.... Ah! orgueilleuse, ah!
passionne, tu es toujours la petite fille qui refusait de laver la
cuisine et qui se baisait les mains.

Anglique ne put s'empcher de rire.

--Non, ne ris pas, bientt tu n'auras pas assez de larmes pour
pleurer.... Jamais ce mariage ne se fera, ma pauvre enfant.

Du coup, sa gaiet clata, sonore, prolonge.

--Mre, mre, qu'est-ce que vous dites? Est-ce pour me taquiner et me
punir?... C'est si simple! Ce soir, il va en parler  son pre. Demain,
il viendra tout rgler avec vous.

Vraiment, elle s'imaginait cela? Hubertine dut tre impitoyable. Une
petite brodeuse, sans argent, sans nom, pouser Flicien d'Hautecoeur!
Un jeune homme riche  cinquante millions! le dernier descendant d'une
des plus vieilles maisons de France!

Mais,  chaque nouvel obstacle, Anglique rpondait tranquillement:

--Pourquoi pas?

Ce serait un vrai scandale, un mariage en dehors des conditions
ordinaires du bonheur. Tout se dresserait pour l'empcher. Elle comptait
donc lutter contre tout?

--Pourquoi pas?

On disait Monseigneur fier de son nom, svre aux tendresses d'aventure.
Pouvait-elle esprer le flchir?

--Pourquoi pas?

Et, inbranlable dans sa foi:

--C'est drle, mre, comme vous croyez le monde mchant! Quand je vous
dis que les choses marcheront bien!... Il y a deux mois, vous me
grondiez, vous me plaisantiez, rappelez-vous et pourtant j'avais raison,
tout ce que j'annonais s'est ralis.

--Mais, malheureuse, attends la fin! Hubertine se dsolait, tourmente
par son remords d'avoir laiss Anglique ignorante  ce point. Elle
aurait voulu lui dire les dures leons de la ralit, l'clairer sur les
cruauts, les abominations du monde, prise d'embarras, ne trouvant pas
les mots ncessaires. Quelle tristesse, si, un jour, elle avait 
s'accuser d'avoir fait le malheur de cette enfant, leve ainsi en
recluse, dans le mensonge continu du rve!

--Voyons, ma chrie, tu n'pouserais pourtant pas ce garon malgr nous
tous, malgr son pre.

Anglique devint srieuse, la regarda en face, puis d'un ton grave:

--Pourquoi pas? Je l'aime et il m'aime.

De ses deux bras, sa mre la reprit, la ramena contre elle; et elle
aussi la regardait, sans parler encore, frmissante. La lune voile
tait descendue derrire la cathdrale, les brumes volantes se rosaient
faiblement au ciel,  l'approche du jour.

Toutes deux baignaient dans cette puret matinale, dans le grand silence
frais, que seul le rveil des oiseaux troublait de petits cris.

--Oh! mon enfant, il n'y a que le devoir et l'obissance qui fassent le
bonheur. On souffre toute sa vie d'une heure de passion et d'orgueil. Si
tu veux tre heureuse, soumets-toi, renonce, disparais....

Mais elle la sentait se rebeller dans son treinte, et ce qu'elle ne lui
avait jamais dit, ce qu'elle hsitait encore  lui dire, j'chappa de
ses lvres.

--coute, tu nous crois heureux, pre et moi: Nous le serions, si un
tourment n'avait pas gt notre vie....

Elle baissait la voix davantage, elle lui conta d'un souffle tremblant
leur histoire, le mariage malgr sa mre, la mort de l'enfant, l'inutile
dsir d'en avoir un autre, sous la punition de la faute. Cependant, ils
s'adoraient, ils avaient vcu de travail, sans besoins; et ils taient
malheureux, ils en seraient certainement arrivs  des querelles, une
vie d'enfer, peut-tre une sparation violente, sans leurs efforts, sa
bont  lui, sa raison  elle.

--Rflchis, mon enfant, ne mets rien dans ton existence, dont tu
puisses souffrir plus tard.... Sois humble, obis, fais taire le sang de
ton coeur.

Combattue, Anglique l'coutait, toute ple, retenant des larmes.

--Mre, vous me faites du mal.... Je l'aime et il m'aime.

Et ses larmes coulrent. Elle tait bouleverse de la confidence,
attendrie, avec un effarement dans les yeux, comme blesse de ce coin de
vrit entrevu. Mais elle ne cdait pas. Elle serait morte si volontiers
de son amour!

Alors, Hubertine se dcida.

--Je ne voulais pas te causer tant de peine en une fois. Il faut
pourtant que tu saches.... Hier soir, quand tu as t monte, j'ai
interrog l'abb Cornille, j'ai appris pourquoi Monseigneur, qui
rsistait depuis si longtemps, a cru devoir appeler son fils 
Beaumont.... Un de ses grands chagrins tait la fougue du jeune homme, la
hte qu'il montrait de vivre, en dehors de toute rgle. Aprs avoir
douloureusement renonc  en faire un prtre, il n'esprait mme plus le
lancer dans quelque occupation convenant  son rang et  sa fortune. Ce
ne serait jamais qu'un passionn, un fou, un artiste.... Et c'est alors
que; craignant des sottises de coeur, il l'a fait venir ici, pour le
marier tout de suite.

--Eh bien? demanda Anglique, sans comprendre encore.

--Un mariage tait en projet avant mme son arrive, et tout parat
rgl aujourd'hui, l'abb Cornille m'a formellement dit qu'il devait
pouser  l'automne mademoiselle Claire de Vincourt.... Tu connais
l'htel de Voincourt, l, prs de l'vch. Ils sont trs lis avec
Monseigneur. De part et d'autre, on ne pouvait souhaiter mieux, ni comme
nom ni comme argent. L'abb approuve beaucoup cette union.

La jeune fille n'coutait plus ces raisons de convenance. Une image
s'tait brusquement voque devant ses yeux, celle de Claire. Elle la
revoyait passer, telle qu'elle l'apercevait parfois sous les arbres de
son parc, l'hiver, telle qu'elle la retrouvait dans la cathdrale, aux
ftes: une grande demoiselle brune, de son ge, trs belle, d'une beaut
plus clatante que la sienne, avec une dmarche de royale distinction.
On la disait trs bonne, malgr son air de froideur.

--Cette grande mademoiselle, si belle, si riche.... Il l'pouse....

Elle murmurait cela comme en songe. Puis, elle eut un dchirement au
coeur, elle cria:

--Il ment donc! il ne me l'a pas dit.

Le souvenir lui tait revenu de la courte hsitation de Flicien, du
flot de sang dont ses joues s'taient empourpres, lorsqu'elle lui avait
parl de leur mariage. La secousse fut si rude, que sa tte dcolore
glissa sur l'paule de sa mre.

--Ma mignonne, ma chre mignonne.... C'est bien cruel, je le sais. Mais,
si tu attendais, ce serait plus cruel encore.

Arrache donc tout de suite le couteau de la blessure.... Rpte-toi, 
chaque rveil de ton mal, que jamais Monseigneur, le terrible Jean XII,
dont le monde, parat-il, se rappelle encore la fiert intraitable, ne
donnera son fils, le dernier de sa race,  une petite brodeuse,
ramasse sous une porte, adopte par de pauvres gens tels que nous.

Dans sa dfaillance, Anglique entendait cela, ne se rvoltait plus.
Qu'avait-elle senti passer sur sa face? Une haleine froide, venue de
loin, par-dessus les toits, lui glaait le sang.

tait-ce cette misre du monde, cette ralit triste, dont on lui
parlait comme on parle du loup aux enfants draisonnables? Elle en
gardait une douleur, rien que d'avoir t effleure. Dj, pourtant,
elle excusait Flicien: il n'avait pas menti, il tait rest muet,
simplement. Si son pre voulait le marier  cette jeune fille, lui sans
doute la refusait. Mais il n'osait encore entrer en lutte; et, puisqu'il
n'avait rien dit, peut-tre tait-ce qu'il venait de s'y dcider. Devant
ce premier croulement, ple, touche du doigt rude de la vie, elle
demeurait croyante toujours, elle avait quand mme foi en son rve. Les
choses se raliseraient, seulement son orgueil tait abattu, elle
retombait  l'humilit de la grce.

--Mre, c'est vrai, j'ai pch et je ne pcherai plus.... Je vous promets
de ne pas me rvolter, d'tre ce que le Ciel voudra que je sois.

C'tait la grce qui parlait, la victoire restait au milieu o elle
avait grandi,  l'ducation qu'elle y avait reue. Pourquoi aurait-elle
dout du lendemain, puisque, jusqu'alors, tout ce qui l'entourait
s'tait montr si gnreux pour elle, et si tendre. Elle voulait garder
la sagesse de Catherine, la modestie d'lisabeth, la chastet d'Agns,
rconforte par l'appui des saintes, certaine qu'elles seules
l'aideraient  vaincre. Est-ce que sa vieille amie la cathdrale, le
Clos-Marie et la Chevrotte, la petite maison frache des Hubert, les
Hubert eux-mmes, tout ce qui l'aimait, n'allait pas la dfendre, sans
qu'elle et  agir, simplement obissante et pure?

--Alors, tu me promets que tu ne feras jamais rien contre notre volont,
ni surtout contre celle de Monseigneur?

--Oui, mre, je promets.--Tu me promets de ne jamais revoir ce jeune
homme et de ne plus songer  cette folie de l'pouser? L, son coeur
dfaillit. Une rbellion dernire manqua de la soulever, en criant son
amour. Puis, elle plia la tte, dfinitivement dompte.--Je promets de
ne rien faire pour le revoir et pour qu'il m'pouse. Hubertine, trs
mue, la serra dsesprment dans ses bras, en remerciement de son
obissance. Ah! quelle misre! vouloir le bien, faire souffrir ceux
qu'on aime! Elle tait brise, elle se leva, surprise du jour qui
grandissait. Les petits cris des oiseaux avaient augment sans qu'on en
vt encore voler un seul. Au ciel, les nues s'cartaient comme des
gazes, dans le bleuissement limpide de l'air. Et Anglique, alors, les
regards tombs machinalement sur un glantier, finit par l'apercevoir,
avec ses fleurs chtives. Elle eut un rire triste.--Vous aviez raison,
mre, il n'est pas prs de porter des roses.




X


Le matin,  sept heures, comme de coutume, Anglique tait au travail;
et les jours se suivirent, et chaque matin elle se remit, trs calme, 
la chasuble quitte la veille. Rien ne semblait chang, elle tenait
strictement sa parole, se clotrait, sans chercher  revoir Flicien.
Cela mme ne paraissait pas l'assombrir, elle gardait son gai visage de
jeunesse, souriant  Hubertine, lorsqu'elle la surprenait, tonne, les
yeux sur elle. Pourtant, dans cette volont de silence, elle ne songeait
qu' lui, la journe entire. Son espoir demeurait invincible, elle
tait certaine que les choses se raliseraient, malgr tout.

Et c'tait cette certitude qui lui donnait son grand air de courage, si
droit et si fier.

Hubert, parfois, la grondait.

--Tu travailles trop, je te trouve un peu ple.... Est-ce que tu dors
bien au moins?

--Oh! pre, comme une souche! Jamais je ne me suis mieux porte! Mais
Hubertine,  son tour, s'inquitait, parlait de prendre des
distractions.

--Si tu veux, nous fermons les portes, nous faisons tous les trois un
voyage  Paris.

--Ah! par exemple! Et les commandes, mre?... Quand je vous dis que
c'est ma sant, de travailler beaucoup! Au fond, Anglique, simplement,
attendait un miracle, quelque manifestation de l'invisible, qui la
donnerait  Flicien.

Outre qu'elle avait promis de ne rien tenter,  quoi bon agir, puisque
l'au-del, toujours, agissait pour elle? Aussi, dans son inertie
volontaire, tout en feignant l'indiffrence, avait-elle continuellement
l'oreille aux aguets, coutant les voix, ce qui frissonnait  son
entour, les petits bruits familiers de ce milieu o elle vivait et qui
allait la secourir. Quelque chose devait se produire, forcment. Penche
sur son mtier, la fentre ouverte, elle ne perdait pas un frmissement
des arbres, pas un murmure de la Chevrotte. Les moindres soupirs de la
cathdrale lui parvenaient, dcupls par l'attention: elle entendait
jusqu'aux pantoufles du bedeau teignant les cierges. De nouveau,  ses
cts, elle sentait le frlement d'ailes mystrieuses, elle se savait
assiste de l'inconnu; et il lui arrivait de se tourner soudain, en
croyant qu'une ombre lui avait balbuti  l'oreille un moyen de
victoire.

Mais les jours passaient, rien ne venait encore.

La nuit, pour ne pas manquer  son serment, Anglique vita d'abord de
se mettre au balcon, dans la crainte de rejoindre Flicien, si elle
l'apercevait en bas. Elle attendait, du fond de sa chambre. Puis, comme
les feuilles elles-mmes ne bougeaient point, endormies, elle se risqua,
elle recommena  interroger les tnbres. D'o le miracle allait-il se
produire? Sans doute, du jardin de l'vch, une main flambante qui lui
ferait signe de venir. Peut-tre de la cathdrale, o les orgues
gronderaient et l'appelleraient  l'autel. Rien ne l'aurait surprise, ni
les colombes de la Lgende apportant des paroles de bndiction, ni
l'intervention des saintes entrant par les murs lui annoncer que
Monseigneur voulait la connatre. Et elle n'avait qu'un tonnement, qui
grandissait chaque soir: la lenteur du prodige  s'oprer. Ainsi que les
jours, les nuits succdaient aux nuits, sans que rien, rien encore se
montrt.

Aprs la seconde semaine, ce qui tonna plus encore Anglique, ce fut de
n'avoir pas revu Flicien. Elle avait bien pris l'engagement de ne rien
tenter pour se rapprocher de lui: mais, sans le dire, elle comptait que,
lui, ferait tout pour se rapprocher d'elle; et le Clos-Marie restait
vide, il n'en traversait mme plus les herbes folles. Pas une fois, en
quinze jours, aux heures de nuit, elle n'avait aperu son ombre. Cela
n'branlait pas sa foi: s'il ne venait point, c'tait qu'il s'occupait
de leur bonheur. Pourtant, sa surprise augmentait, mle  un
commencement d'inquitude.

Un soir enfin, le dner fut triste chez les brodeurs, et comme Hubert
sortait, sous le prtexte d'une course presse, Hubertine demeura seule
avec Anglique, dans la cuisine. Longuement, elle la regardait, les yeux
mouills, mue de son beau courage.

Depuis quinze jours qu'elles ne disaient pas un mot des choses dont
leurs coeurs dbordaient, elle tait touche de cette force et de cette
loyaut  tenir un serment. Une brusque tendresse lui fit ouvrir les
deux bras, et la jeune fille se jeta sur sa poitrine, et toutes deux,
muettes, s'treignirent.

Puis, lorsque Hubertine put parler:

--Ah! ma pauvre enfant, j'ai attendu d'tre seule avec toi, il faut que
tu saches.... Tout est fini, bien fini.

perdue, Anglique s'tait redresse, criant:

--Flicien est mort!

--Non, non.

--S'il ne vient pas, c'est qu'il est mort!

Et Hubertine dut expliquer que, le lendemain de la procession, elle
l'avait vu, pour exiger galement de lui le serment de ne plus
reparatre, tant qu'il n'aurait pas l'autorisation de Monseigneur.
C'tait un cong dfinitif, car elle savait le mariage impossible. Elle
l'avait boulevers, en lui montrant sa mauvaise action, cette pauvre
fille confiante, ignorante, qu'il compromettait, sans pouvoir l'pouser
un jour; et il s'tait cri, lui aussi, qu'il mourrait du chagrin de ne
pas la revoir, plutt que d'tre dloyal. Le soir mme, il se confessait
 son pre.

--Voyons, reprit Hubertine, tu as tant de courage, que je te parle sans
mnagement.... Ah! si tu savais, mignonne, comme je te plains et comme je
t'admire, depuis que je te sens si fire, si brave,  te taire et  tre
gaie, lorsque ton coeur clate.... Mais il t'en faut encore, du courage,
beaucoup, beaucoup.... J'ai rencontr cet aprs-midi l'abb Cornille.
Tout est fini, Monseigneur ne veut pas.

Elle s'attendait  une crise de larmes, et elle s'tonna de la voir,
trs ple, se rasseoir, l'air tranquille. La vieille table de chne
venait d'tre desservie, une lampe clairait l'antique salle commune,
dont la paix n'tait trouble que par le petit frmissement du coquemar.

--Mre, rien n'est fini.... Racontez-moi, j'ai le droit d'tre
renseigne, n'est-ce pas? Puisque ce sont l mes affaires.

Et elle couta attentivement ce qu'Hubertine crut pouvoir lui dire des
choses qu'elle tenait de l'abb, sautant certains dtails, continuant de
cacher la vie  cette ignorante.

Depuis qu'il avait appel son fils prs de lui, Monseigneur vivait dans
le trouble. Aprs l'avoir cart de sa prsence, au lendemain de la mort
de sa femme, et tre rest vingt ans sans consentir  le connatre,
voil qu'il le voyait dans la force et l'clat de la jeunesse, vivant
portrait de celle qu'il pleurait, ayant son ge, la grce blonde de sa
beaut. Ce long exil, cette rancune contre l'enfant qui lui avait cot
la mre, tait aussi une prudence: il le sentait  cette heure, il
regrettait d'tre revenu sur sa volont. L'ge, vingt annes de prires,
Dieu descendu en lui, rien n'avait tu l'homme ancien. Et il suffisait
que ce fils de sa chair, cette chair de la femme adore se dresst, avec
le rire de ses yeux bleus, pour que son coeur battt  se rompre, en
croyant que la morte ressuscitait. Il se frappait la poitrine du poing,
il sanglotait dans la pnitence inefficace, criant qu'on devrait
interdire le sacerdoce  ceux qui ont got  la femme, qui ont gard
d'elle des liens de sang.

Le bon abb Cornille en avait parl  Hubertine, tout bas, les mains
tremblantes. Des bruits mystrieux couraient, on chuchotait que
Monseigneur s'enfermait ds le crpuscule; et c'taient des nuits de
combat, des larmes, des plaintes, dont la violence, touffe par les
tentures, effrayait l'vch. Il avait cru oublier, dompter la passion;
mais elle renaissait avec un emportement de tempte, dans le terrible
homme qu'il tait jadis, l'homme d'aventure, le descendant des
capitaines lgendaires. Chaque soir,  genoux, la peau corche d'un
cilice, il s'efforait de chasser le fantme de la femme regrette, il
voquait du cercueil la poussire qu'elle devait tre maintenant.

Et c'tait vivante qu'elle se levait, en sa fracheur dlicieuse de
fleur, telle qu'il l'avait aime toute jeune, d'un amour fou d'homme
dj mr. La torture recommenait, saignante comme au lendemain de sa
mort; il la pleurait, il la dsirait, avec la mme rvolte contre Dieu,
qui la lui avait prise; il ne se calmait qu'au petit jour, puis, dans
le mpris de lui-mme et le dgot du monde. Ah! la passion, la bte
mauvaise, qu'il aurait voulu craser, pour retomber  la paix anantie
de l'amour divin!

Monseigneur, quand il sortait de sa chambre, retrouvait son attitude
svre, sa face calme et hautaine,  peine blmie d'un reste de pleur.
Le matin o Flicien s'tait confess, il avait cout, sans une parole,
en se domptant d'un tel effort, que pas une fibre de sa chair ne
tressaillait. Il le regardait, le coeur boulevers de le voir si jeune,
si beau, si ardent, de se revoir, dans cette folie de l'amour. Ce
n'tait plus de la rancune, c'tait l'absolue volont, le devoir rude de
le soustraire au mal dont lui-mme souffrait tant. Il tuerait la passion
dans son fils, comme il voulait la tuer en lui. Cette histoire
romanesque achevait de l'angoisser. Quoi! une fille pauvre, une fille
sans nom, une petite brodeuse aperue sous un rayon de lune,
transfigure en vierge mince de la Lgende, adore dans le rve! Et il
avait fini par rpondre d'un seul mot: Jamais! Flicien s'tait jet 
ses genoux, l'implorant, plaidant sa cause, celle d'Anglique.

Jusque-l, il ne l'avait approch qu'en tremblant, il le suppliait de ne
pas s'opposer  son bonheur, sans mme oser encore lever les yeux sur sa
personne sainte. La voix soumise, il offrait de disparatre, d'emmener
sa femme si loin qu'on ne les reverrait pas, d'abandonner  l'glise sa
grande fortune. Il ne voulait qu'tre aim et aimer, inconnu. Un
frisson, alors, avait secou Monseigneur. Sa parole tait engage aux
Voincourt, jamais il ne la reprendrait. Et Flicien,  bout de forces,
se sentant envahir d'une rage, s'en tait all, dans la crainte du flot
de sang dont ses joues s'empourpraient, et qui le jetait au sacrilge
d'une rvolte ouverte.

--Mon enfant, conclut Hubertine, tu vois bien qu'il ne faut plus songer
 ce jeune homme, car tu ne comptes point sans doute agir contre la
volont de Monseigneur.... Je prvoyais tout cela. Mais j'aime mieux que
les faits parlent et que l'obstacle ne vienne pas de moi.

Anglique avait cout de son air tranquille, les mains tombes et
jointes sur les genoux.  peine ses paupires battaient elles de loin en
loin, ses regards fixes voyaient la scne, Flicien aux pieds de
Monseigneur, parlant d'elle, dans un dbordement de tendresse. Elle ne
rpondit pas tout de suite, elle continuait de rflchir, au milieu de
la paix morte de la cuisine, o le petit frmissement du coquemar venait
de s'teindre. Elle abaissa les paupires, elle regarda ses mains que la
lumire de la lampe faisait de bel ivoire. Puis, tandis que son sourire
d'invisible confiance lui remontait aux lvres, elle dit simplement:

--Si Monseigneur refuse, c'est qu'il attend de me connatre.

Cette nuit-l, Anglique ne dormit gure. L'ide que sa vue dciderait
l'vque, la hantait. Et il n'y avait l aucune vanit personnelle de
femme, elle sentait l'amour tout-puissant, elle aimait Flicien si fort
que cela certainement se verrait, et que le pre ne pourrait s'entter 
faire leur malheur. Vingt fois, dans son grand lit, elle se retourna, se
rpta ces choses.

Monseigneur passait devant ses yeux clos. Peut-tre tait-ce en lui et
par lui que le miracle attendu allait se produire.

La nuit chaude dormait au-dehors, elle prtait l'oreille pour couter
les voix, pour tcher de surprendre ce que lui conseillaient les arbres,
la Chevrotte, la cathdrale, sa chambre elle-mme, peuple des ombres
amies. Mais tout bourdonnait, il ne lui arrivait rien de prcis. Une
impatience lui venait des certitudes trop lentes. Et, en s'endormant,
elle se surprit  dire:

--Demain, je parlerai  Monseigneur.

Quand elle se rveilla, sa dmarche lui parut toute simple et
ncessaire. C'tait de la passion ingnue et brave, une grande puret
fire dans la bravoure.

Elle savait que, chaque samedi, vers cinq heures du soir, l'vque
allait s'agenouiller dans la chapelle Hautecoeur, o il aimait  prier
seul, tout au pass de sa race et de lui-mme, cherchant une solitude
respecte de son clerg entier; et, justement, on tait au samedi. Elle
eut vite pris une dcision.  l'vch, peut-tre ne l'aurait-on pas
reue; d'autre part, il y avait toujours l du monde, elle se serait
trouble; tandis qu'il tait si commode d'attendre dans la chapelle et
de se nommer  Monseigneur, ds qu'il paratrait. Ce jour-l, elle broda
avec son application et sa srnit accoutumes, elle n'avait aucune
fivre, rsolue en son vouloir, certaine de bien agir. Puis,  quatre
heures, elle parla de monter voir la mre Gabet, elle sortit, vtue
comme pour ses courses de quartier, simplement coiffe d'un chapeau de
jardin, nou au petit bonheur des doigts. Elle avait tourn  gauche,
elle poussa le battant rembourr de la porte Sainte-Agns, qui retomba
sourdement derrire elle.

L'glise tait vide, seul un confessionnal de la chapelle Saint Joseph
se trouvait occup encore par une pnitente, dont on ne voyait dborder
que la jupe noire; et Anglique, trs calme jusque-l, se mit 
trembler, en entrant dans cette solitude sacre et froide, o le petit
bruit de ses pas lui paraissait retentir terriblement. Pourquoi donc son
coeur se serrait-il ainsi? Elle s'tait crue si forte, elle avait pass
une journe tranquille; dans l'ide de son bon droit  vouloir tre
heureuse! Et voil qu'elle ne savait plus, qu'elle plissait comme une
coupable! Elle se glissa jusqu' la chapelle Hautecoeur, elle dut s'y
tenir appuye contre la grille. Cette chapelle tait une des plus
enterres, une des plus sombres de l'antique abside romane. Pareille 
un caveau taill dans le roc, troite et nue, avec les simples nervures
de sa vote basse, elle n'tait claire que par le vitrail, la lgende
de saint Georges, o les verres rouges et les verres bleus, dominant,
faisaient un jour lilas, crpusculaire. L'autel, en marbre blanc et
noir, sans ornement aucun, avec son christ et sa double paire de
chandeliers, ressemblait  un spulcre. Et le reste des murs tait
revtu de pierres tombales, tout un encastrement du haut en bas, des
pierres ronges par l'ge, o des inscriptions en lettres profondes se
lisaient encore.

touffe, Anglique attendait, immobile. Un bedeau passa, qui ne la vit
mme point, colle  l'intrieur de cette grille. Elle apercevait
toujours la jupe de la pnitente dbordant du confessionnal. Ses yeux
s'habituaient au demi-jour, se fixaient machinalement sur les
inscriptions, dont elle finit par dchiffrer les caractres. Des noms la
frappaient, veillaient en elle les lgendes du chteau d'Hautecoeur,
Jean V le Grand, Raoul III, Herv VII. Elle en rencontra deux autres,
ceux de Laurette et de Balbine, qui l'murent aux larmes, dans son
trouble.

C'taient ceux des Mortes heureuses, Laurette tombe d'un rayon de lune
en allant rejoindre son fianc, Balbine foudroye de joie par le retour
de son mari qu'elle croyait tu  la guerre, toutes les deux revenant la
nuit, enveloppant le chteau du vol blanc de leur robe immense. Ne les
avait-elle pas vues, le jour de sa visite aux ruines, flotter au-dessus
des tours, parmi la cendre ple du crpuscule? Ah! qu'elle serait morte
volontiers comme elles,  seize ans, dans le bonheur de son rve
ralis!

Un bruit norme, rpercut sous les votes, la fit tressaillir.

C'tait le prtre qui sortait du confessionnal de la chapelle Saint
Joseph, et qui en refermait la porte. Elle eut une surprise, en ne
retrouvant pas la pnitente, disparue dj. Puis, quand le prtre,  son
tour, s'en fut all par la sacristie, elle se sentit absolument seule,
dans la vaste solitude de l'glise.  ce bruit de tonnerre du vieux
confessionnal craquant sur ses ferrures rouilles, elle avait cru que
Monseigneur approchait. Elle l'attendait depuis une demi-heure bientt,
et elle n'en avait point conscience, son motion emportait les minutes.

Mais un nouveau nom arrtait ses yeux, Flicien III, celui qui s'tait
rendu en Palestine, un cierge au poing, pour remplir un voeu de Philippe
le Bel. Et son coeur battit, elle voyait se lever la tte jeune de
Flicien VII, leur descendant  tous, le blond seigneur qu'elle adorait,
dont elle tait adore. Elle en demeurait perdue d'orgueil et de
crainte. tait-ce possible qu'elle ft l, pour l'accomplissement du
prodige? Devant elle, il y avait une plaque de marbre, plus rcente,
datant du sicle dernier, o elle lisait couramment, en lettres noires:
Norbert, Louis, Ogier, marquis d'Hautecoeur, prince de Mirande et de
Rouvres, comte de Ferrires, de Montgu, de Saint-Marc, et aussi de
Villemareuil, baron de Combeville, seigneur de Morainvilliers, chevalier
des quatre ordres du roi, lieutenant de ses armes, gouverneur de
Normandie, pourvu de la charge de capitaine gnral de la vnerie et de
l'quipage du sanglier.

C'taient les titres du grand-pre de Flicien, elle tait venue, si
simple, avec sa robe d'ouvrire, ses doigts abms par l'aiguille, pour
pouser le petit-fils de ce mort.

Il y eut un lger bruit,  peine un frlement sur les dalles.

Elle se retourna, et vit Monseigneur, et resta saisie de cette approche
silencieuse, sans le coup de foudre qu'elle attendait. Il tait entr
dans la chapelle, trs grand, trs noble, avec sa face ple au nez un
peu fort, aux yeux superbes, rests jeunes.

D'abord, il ne l'aperut pas, contre cette grille noire. Puis, comme il
s'inclinait vers l'autel, il la trouva devant lui,  ses pieds. Les
jambes flchissantes, anantie de respect et d'effroi, Anglique tait
tombe sur les deux genoux. Il lui apparaissait comme Dieu le Pre,
terrible, matre absolu de sa destine. Mais elle avait le coeur
courageux, elle parla tout de suite.

-- Monseigneur, je suis venue....

Lui, s'tait redress. Il se souvenait d'elle: la jeune fille remarque
 sa fentre, le jour de la procession, retrouve dans l'glise, debout
sur une chaise, cette petite brodeuse dont son fils tait fou. Il n'eut
pas une parole, pas un geste. Il attendait, haut, rigide.--
Monseigneur, je suis venue, pour que vous puissiez me voir.... Vous
m'avez refuse, seulement vous ne me connaissiez pas. Et me voil,
regardez-moi, avant de me repousser encore.... Je suis celle qui aime et
qui est aime, et rien autre, rien en dehors de cet amour, rien qu'une
enfant pauvre, recueillie  la porte de cette glise.... Vous me voyez 
vos pieds, combien je suis petite, faible et humble. Cela vous sera
facile de m'carter, si je vous gne. Vous n'avez qu' lever un doigt,
pour me dtruire.... Mais, que de larmes! Il faut savoir ce qu'on
souffre. Alors, on est pitoyable.... J'ai voulu,  mon tour, dfendre ma
cause, Monseigneur. Je suis une ignorante, je sais uniquement que j'aime
et que je suis aime.... Cela ne suffit-il point? Aimer, aimer et le
dire!

Et elle continuait en phrases, coupes et soupires, elle se confessait
toute, dans un lan de navet, de passion croissante.

C'tait l'amour qui avoue. Elle osait ainsi, parce qu'elle tait chaste.
Peu  peu, elle avait relev la tte.

--Nous nous aimons, Monseigneur. Lui, sans doute, vous a expliqu
comment cette chose a pu se faire. Moi, souvent, je me le suis demand,
sans parvenir  me rpondre.... Nous nous aimons, et si c'est un crime,
pardonnez-le, car il est venu de loin, des arbres et des pierres mmes
qui nous entouraient.

Quand j'ai su que je l'aimais, il tait trop tard pour ne plus
l'aimer.... Maintenant, est-ce possible de vouloir cela? Vous pouvez le
garder chez vous, le marier ailleurs, mais vous n'arriverez pas  faire
qu'il ne m'aime point. Il mourra sans moi, comme je mourrai sans lui.
Lorsqu'il n'est pas l,  mon ct, je sens bien qu'il y est encore, que
nous ne nous sparons plus, que l'un emporte le coeur de l'autre. Je
n'ai qu' fermer les yeux, je le revois, il est en moi.... Et vous nous
arracheriez de cette union? Monseigneur, cela est divin, ne nous
empchez pas de nous aimer.

Il la regardait, si frache, si simple, d'une odeur de bouquet, dans sa
petite robe d'ouvrire. Il l'coutait dire le cantique de son amour,
d'une voix pntrante de charme, peu  peu raffermie. Mais le chapeau de
jardin glissa sur ses paules, ses cheveux de lumire lui nimbrent le
visage d'or fin; et elle lui apparut comme une de ces vierges
lgendaires des anciens missels, avec quelque chose de frle, de
primitif, d'lanc dans la passion, de passionnment pur.

--Soyez bon, Monseigneur.... Vous tes le matre, faites que nous soyons
heureux. Elle l'implorait, elle courbait de nouveau le front, en le
voyant si froid, toujours sans une parole, sans un geste. Ah! cette
enfant perdue  ses pieds, cette odeur de jeunesse qui s'exhalait de sa
nuque ploye devant lui! L, il retrouvait les petits cheveux blonds, si
follement baiss autrefois. Celle dont le souvenir le torturait aprs
vingt ans de pnitence, avait cette jeunesse odorante, ce col d'une
fiert et d'une grce de lis. Elle renaissait, c'tait elle-mme qui
sanglotait, qui le suppliait d'tre doux  la passion.

Les larmes taient venues, Anglique continuait pourtant, voulait tout
dire.

--Et, Monseigneur, ce n'est pas seulement lui que j'aime, j'aime encore
la noblesse de son nom, l'clat de sa royale fortune.... Oui, je sais
que, n'tant rien, n'ayant rien, j'ai l'air de le vouloir pour son
argent; et, c'est vrai, c'est aussi pour son argent que je le veux.... Je
vous dis cela, puisqu'il faut que vous me connaissiez.... Ah! devenir
riche par lui, avec lui, vivre dans la douceur et la splendeur du luxe,
lui devoir toutes les joies, tre libres de notre amour, ne plus laisser
de larmes, plus de misres, autour de nous!... Depuis qu'il m'aime, je
me vois vtue de brocart, comme dans l'ancien temps; j'ai au cou, aux
poignets, des ruissellements de pierreries et de perles; j'ai des
chevaux, des carrosses, de grands bois o je me promne  pied, suivie
par des pages.... Jamais je ne pense  lui, sans recommencer ce rve; et
je me dis que cela doit tre, il a rempli mon dsir d'tre reine.
Monseigneur, est-ce donc vilain, de l'aimer davantage, parce qu'il
comblera tous mes souhaits d'enfant, les pluies d'or miraculeuses des
contes de fes?

Il la trouvait fire, redresse, avec son grand air charmant de
princesse, dans sa simplicit. Et c'tait bien l'autre, la mme
dlicatesse de fleur, les mmes larmes tendres, claires comme des
sourires. Toute une ivresse manait d'elle, dont il sentait monter  sa
face le frisson tide, ce mme frisson du souvenir qui le jetait, la
nuit, sanglotant  son prie-Dieu, troublant de ses plaintes le silence
religieux d'vch. Jusqu' trois heures du matin, la veille, il avait
lutt encore; et cette aventure d'amour, cette passion remue ainsi,
irritait son ingurissable blessure. Mais, derrire son impassibilit,
rien n'apparaissait, ne trahissait l'effort du combat, pour dompter les
battements du coeur. S'il perdait son sang goutte  goutte, personne ne
le voyait couler: il n'en tait que plus ple et plus muet.

Alors, ce grand silence obstin dsespra Anglique, qui redoubla de
supplications.--Je me remets entre vos mains, Monseigneur. Ayez piti,
dcidez de mon sort. Et il ne parlait toujours pas, il la terrifiait,
comme s'il avait grandi devant elle, d'une redoutable majest. La
cathdrale dserte, avec ses bas-cts dj sombres, ses votes hautes
o se mourait le jour, largissait encore l'angoisse de l'attente. Dans
la chapelle, on ne distinguait mme plus les pierres tombales, il ne
restait que lui, avec sa soutane noire, sa longue face blanche, qui
semblait seule avoir gard de la lumire. Elle en voyait les yeux luire,
s'attacher sur elle avec un clat croissant.

tait-ce donc de la colre qui les allumait de la sorte?

--Monseigneur, si je n'tais pas venue, je me serais ternellement
reproch d'avoir fait notre malheur  tous deux, par manque de
courage.... Dites, je vous en supplie, dites que j'ai eu raison, que vous
consentez.

 quoi bon discuter avec cette enfant? Il avait donn  son fils les
raisons de son refus, cela suffisait. S'il ne parlait pas, c'tait qu'il
croyait n'avoir rien  dire. Elle le comprit sans doute, elle voulut se
hausser jusqu' ses mains, pour les baiser. Mais il les carta
violemment en arrire; et elle s'effara, en remarquant que sa face ple
s'empourprait d'un brusque flot de sang.

--Monseigneur.... Monseigneur....

Enfin, il ouvrit les lvres, il lui dit un seul mot, le mot jet  son
fils: Jamais! Et, sans mme faire ses dvotions, ce jour-l, il partit.
Ses pas graves se perdirent derrire les piliers de l'abside. Tombe sur
les dalles, Anglique pleura longtemps  gros sanglots, dans la grande
paix vide de l'glise.




XI


Ds le soir, dans la cuisine, en sortant de table, Anglique se confessa
aux Hubert, dit sa dmarche prs de l'vque et le refus de celui-ci.
Elle tait toute ple, mais trs calme.

Hubert fut boulevers. Eh quoi! dj, sa chre enfant souffrait! Elle
aussi tait frappe au coeur. Il en avait des larmes plein les yeux,
dans sa parent de passion avec elle, cette fivre de l'au-del qui les
emportait si aisment ensemble, au moindre souffle.

--Ah! ma pauvre chrie, pourquoi ne m'as-tu pas consult?

Je serais all avec toi, j'aurais peut-tre flchi Monseigneur.

D'un regard, Hubertine le fit taire. Il tait vraiment draisonnable. Ne
valait-il pas mieux saisir l'occasion, pour enterrer ce mariage
impossible? Elle prit la jeune fille entre ses bras, elle la baisa
tendrement au front.

--Alors, c'est fini, mignonne, bien fini? Anglique, d'abord, ne parut
pas comprendre. Puis, les mots lui revinrent, de loin. Elle regarda
devant elle, comme si elle et interrog le vide; et elle rpondit:

--Sans doute, mre.

En effet, le lendemain, elle s'assit  son mtier, elle broda, de son
air habituel. Sa vie d'autrefois reprenait, elle semblait ne point
souffrir. Aucune allusion d'ailleurs, pas un regard vers la fentre, 
peine un reste de pleur. Le sacrifice parut accompli. Hubert lui-mme
le crut, se rendit  la sagesse d'Hubertine, travailla  carter
Flicien, qui, n'osant encore se rvolter contre son pre, s'enfivrait,
au point de ne plus tenir la promesse qu'il avait faite d'attendre, sans
tcher de revoir Anglique. Il lui crivit, et les lettres furent
interceptes. Il se prsenta un matin et ce fut Hubert qui le reut.
L'explication les dsespra autant l'un que l'autre, tellement le jeune
homme montra sa peine, lorsque le brodeur lui dit le calme convalescent
de sa fille, en le suppliant d'tre loyal, de disparatre, pour ne pas
la rejeter au trouble affreux du dernier mois. Flicien s'engagea de
nouveau  la patience; mais il refusa violemment de reprendre sa parole.
Il esprait toujours convaincre son pre.

Il attendrait, il laisserait les choses en l'tat avec les Voincourt, o
il dnait deux fois la semaine, dans l'unique but d'viter une rbellion
ouverte. Et, comme il partait, il supplia Hubert d'expliquer  Anglique
pourquoi il consentait au tourment de ne pas la voir: il ne pensait qu'
elle, tous ses actes n'avaient d'autre fin que de la conqurir.

Hubertine, quand son mari lui rapporta cet entretien, devint grave.
Puis, aprs un silence:

--Rpteras-tu  l'enfant ce qu'il t'a charg de lui dire?

--Je le devrais. Elle le regarda fixement, dclara ensuite:

--Agis selon ta conscience.... Seulement, il s'illusionne, il finira par
plier sous la volont de son pre, et ce sera notre pauvre chre
fillette qui en mourra. Alors, Hubert, combattu, plein d'angoisse,
hsita, se rsigna  ne rpter rien. D'ailleurs, chaque jour, il se
rassurait un peu, lorsque sa femme lui faisait remarquer l'attitude
tranquille d'Anglique.

--Tu vois bien que la blessure se ferme.... Elle oublie.

Elle n'oubliait pas, elle attendait, elle aussi, simplement.

Toute esprance humaine tait morte, elle en revenait  l'ide d'un
prodige. Il s'en produirait srement un, si Dieu la voulait heureuse.
Elle n'avait qu' s'abandonner entre ses mains, elle se croyait punie,
par cette nouvelle preuve, de ce qu'elle avait essay de forcer sa
volont, en importunant Monseigneur.

Sans la grce, la crature tait dbile, incapable de victoire.

Son besoin de la grce la rendait  l'humilit,  la seule esprance du
secours de l'invisible, n'agissant plus, laissant agir les forces
mystrieuses, pandues  son entour. Elle recommena, chaque soir, sous
la lampe,  relire son antique exemplaire de La Lgende dore; et elle
en sortait ravie, comme dans la navet de son enfance; et elle ne
mettait en doute aucun miracle, convaincue que la puissance de l'inconnu
est sans bornes pour le triomphe des mes pures.

Justement, le tapissier de la cathdrale tait venu demander aux Hubert
un panneau de trs riche broderie, pour le sige piscopal de
Monseigneur. Ce panneau, large d'un mtre cinquante, haut de trois,
devait s'encadrer dans la boiserie du fond, et reprsentait deux anges
de grandeur naturelle, tenant une couronne, sous laquelle se trouvaient
les armoiries des Hautecoeur. Il ncessitait de la broderie en
bas-relief, travail qui demande beaucoup d'art et une grande dpense de
force physique. Les Hubert, d'abord, avaient refus, de crainte de
fatiguer Anglique, surtout de l'attrister,  broder ces armoiries, o,
fil  fil, pendant des semaines, elle revivrait ses souvenirs. Mais elle
s'tait fche pour retenir la commande, elle se remettait chaque matin
 la besogne, avec une nergie extraordinaire. Il semblait qu'elle tait
heureuse de se lasser, qu'elle avait le besoin de briser son corps,
voulant tre calme.

Et la vie continuait, dans l'antique atelier, toujours pareille et
rgulire, comme si les coeurs, un moment, n'y avaient pas battu plus
vite. Tandis qu'Hubert s'affairait aux mtiers, dessinait, tendait et
dtendait, Hubertine aidait Anglique, toutes les deux les doigts
meurtris, quand venait le soir. Pour les anges et pour les ornements,
il avait fallu diviser chaque sujet en plusieurs parties, qu'on traitait
 part. Anglique, afin d'exprimer les grandes saillies, conduisait,
avec une broche, de gros fils crus, qu'elle recouvrait, en sens
contraire, de fil de Bretagne; et, au fur et  mesure, usant du
menne-lourd ainsi que d'un bauchoir, elle modelait ces fils, fouillait
les draperies des anges, dtachait les dtails des ornements. Il y avait
l un vrai travail de sculpture. Ensuite, quand la forme tait obtenue,
Hubertine et elle jetaient des fils d'or, qu'elles cousaient  points
d'osier. C'tait tout un bas-relief d'or, d'une douceur et d'un clat
incomparables, rayonnant comme un soleil, au milieu de la pice enfume.
Les vieux outils s'alignaient dans leur ordre sculaire, les emporte
pice, les poinons, les maillets, les marteaux; sur les mtiers,
trottaient le bourriquet et le pt, les ds et les aiguilles; et, au
fond des coins o ils achevaient de se rouiller, le diligent, le roue ta
main, le dvidoir avec ses tourrettes, paraissaient dormir, assoupis
dans la grande paix qui entrait par les fentres ouvertes.

Des jours s'coulrent, Anglique cassait des aiguilles du matin au
soir, tellement il tait dur de coudre l'or,  travers l'paisseur des
fils cirs. On l'aurait dite absorbe toute par cette rude besogne, le
corps et l'esprit, au point de ne plus penser. Ds neuf heures, elle
tombait de fatigue, se couchait, dormait d'un sommeil de plomb. Quand le
travail lui laissait la tte libre une minute, elle s'tonnait de ne pas
voir Flicien. Si elle ne faisait rien pour le rencontrer, elle songeait
qu'il aurait d tout franchir, lui, pour tre prs d'elle. Mais elle
l'approuvait de se montrer si sage, elle l'aurait grond, de vouloir
hter les choses. Sans doute il attendait aussi le prodige. C'tait
l'attente unique dont elle vivait maintenant, esprant chaque soir que
ce serait pour le lendemain. Elle n'avait pas eu jusque-l de rvolte.
Parfois, cependant, elle levait la tte: quoi, rien encore? Et elle
piquait fortement son aiguille, dont ses petites mains saignaient.
Souvent, il lui fallait la retirer avec les pinces. Quand l'aiguille
cassait, d'un coup sec de verre qu'on brise, elle n'avait pas mme un
geste d'impatience.

Hubertine s'inquita de la voir si acharne au travail, et comme
l'poque de la lessive tait venue, elle la fora  quitter le panneau
de broderie, pour vivre quatre bons jours de vie active, sous le grand
soleil. La mre Gabet, que ses douleurs laissaient tranquille, put aider
au savonnage et au rinage. C'tait une fte dans le Clos-Marie, cette
fin d'aot avait une splendeur admirable, un ciel ardent, des ombrages
noirs; tandis qu'une dlicieuse fracheur s'exhalait de la Chevrotte,
dont l'ombre des saules glaait l'eau vive. Et Anglique passa la
premire journe trs gaiement, tapant et plongeant les linges,
jouissant de la rivire, des ormes, du moulin en ruine, des herbes, de
toutes ces choses amies, si pleines de souvenirs. N'tait-ce pas l
qu'elle avait connu Flicien, d'abord mystrieux sous la lune, puis si
adorablement gauche, le matin o il avait sauv la camisole emporte?
Aprs chaque pice qu'elle rinait, elle ne pouvait s'empcher de jeter
un coup d'oeil vers la grille de l'Evch, condamne autrefois: elle
l'avait un soir franchie  son bras, peut-tre allait-il brusquement
l'ouvrir, pour la venir prendre et l'emmener aux genoux de son pre. Cet
espoir enchantait sa grosse besogne, dans les claboussures de l'cume.

Mais, le lendemain, comme la mre Gabet amenait la dernire brouette du
linge qu'elle tendait avec Anglique, elle interrompit son bavardage
interminable, pour dire sans malice:

-- propos, vous savez que Monseigneur marie son fils?

La jeune fille, en train d'taler un drap, s'agenouilla dans l'herbe, le
coeur dfaillant sous la secousse.

--Oui, le monde en cause.... Le fils de Monseigneur pousera mademoiselle
de Voincourt  l'automne.... Tout est rgl d'avant-hier, parat-il. Elle
restait  genoux, un flot d'ides confuses bourdonnait dans sa tte. La
nouvelle ne la surprenait point, elle la sentait vraie. Sa mre l'avait
avertie, elle devait s'y attendre. Mais, en ce premier moment, ce qui
lui brisait ainsi les jambes, c'tait la pense que, tremblant devant
son pre, Flicien pouvait pouser l'autre, sans l'aimer, un soir de
lassitude. Alors, il serait perdu pour elle, qu'il adorait. Jamais elle
n'avait song  cette faiblesse possible, elle le voyait pli sous le
devoir, faisant au nom de l'obissance leur malheur  tous deux. Et,
sans qu'elle bouget encore, ses yeux s'taient ports vers la grille,
une rvolte la soulevait enfin, le besoin d'en aller secouer les
barreaux, de l'ouvrir de ses ongles, de courir prs de lui et de le
soutenir de son courage, pour qu'il ne cdt pas.

Elle fut surprise de s'entendre rpondre  la mre Gabet, dans
l'instinct purement machinal de cacher son trouble.

--Ah! c'est mademoiselle Claire qu'il pouse.... Elle est trs belle, on
la dit trs bonne....

Srement, ds que la vieille femme serait partie, elle irait le
rejoindre. Elle avait assez attendu, elle briserait son serment de ne
pas le revoir, comme un obstacle importun. De quel droit les sparait-on
ainsi? Tout lui criait leur amour, la cathdrale, les eaux fraches, les
vieux ormes, parmi lesquels ils s'taient aims. Puisque leur tendresse
avait grandi l, c'tait l qu'elle voulait le reprendre, pour s'enfuir
, son cou, trs loin, si loin, que jamais plus on ne les retrouverait.

--a y est, dit enfin la mre Gabet, qui venait de pendre  un buisson
les dernires serviettes. Dans deux heures, a sera sec.... Bien le
bonsoir, mademoiselle, puisque vous n'avez que faire de moi.

Maintenant, debout au milieu de cette floraison de linges, clatants sur
l'herbe verte, Anglique songeait  cet autre jour, o, dans le grand
vent, parmi le claquement des draps et des nappes, leurs coeurs
s'taient donns, si ingnus. Pourquoi avait-il cess de venir la voir?
Pourquoi n'tait-il pas  ce rendez-vous, dans cette gaiet saine de la
lessive? Mais, tout  l'heure, quand elle le tiendrait entre ses bras,
elle savait bien qu'il n'appartiendrait plus qu' elle seule. Elle
n'aurait, pas mme besoin de lui reprocher sa faiblesse, il lui
suffirait de s'tre montre, pour qu'il retrouvt la volont de leur
bonheur. Il oserait tout, elle n'avait qu' le rejoindre, dans un
instant.

Une heure se passa, et Anglique marchait  pas ralentis, entre les
linges, toute blanche elle-mme de l'aveuglant reflet du soleil, et une
voix confuse s'levait dans son tre, grandissait, l'empchait d'aller
l-bas,  la grille. Elle s'effrayait devant cette lutte commenante.
Quoi donc? il n'y avait pas en elle que son vouloir? une autre chose,
qu'on y avait mise sans doute, la contrecarrait, bouleversait la bonne
simplicit de sa passion. C'tait si simple, de courir  celui qu'on
aime; et elle ne le pouvait dj plus, le tourment du doute la tenait:
elle avait jur, puis ce serait trs mal peut-tre. Le soir, lorsque la
lessive fut sche et qu'Hubertine vint l'aider  la rentrer, elle ne
s'tait pas dcide encore, elle se donna la nuit pour rflchir. Les
bras dbordant de ces linges de neige, qui sentaient bon, elle jeta un
regard d'inquitude au Clos-Marie, dj noy de crpuscule, comme  un
coin de nature ami refusant d'tre complice. Le lendemain, Anglique
s'veilla pleine de trouble. D'autres nuits se passrent, sans lui
apporter une rsolution. Elle ne retrouvait son calme que dans sa
certitude d'tre aime. Cela tait rest inbranlable, elle s'y reposait
divinement. Aime, elle pouvait attendre, elle supporterait tout. Des
crises de charit l'avaient reprise, elle s'attendrissait aux moindres
souffrances, les yeux gonfls de larmes toujours prs de jaillir. Le
pre Mascart se faisait donner du tabac, les Chouteau tiraient d'elle
jusqu' des confitures. Mais surtout les Lemballeuse profitaient de
l'aubaine, on avait vu Tiennette danser dans les ftes, avec une robe de
la bonne demoiselle. Et voil, un jour, comme Anglique apportait  la
mre Lemballeuse des chemises promises la veille, qu'elle aperut de
loin, chez les mendiants, madame de Vaincourt et sa fille Claire,
accompagnes de Flicien. Celui-ci, sans doute, les avait amenes. Elle
ne se montra pas, elle s'en revint, le coeur glac.

Deux jours plus tard, elle les vit qui entraient tous les trois chez les
Chouteau; puis, un matin, le pre Mascart lui conta une visite du beau
jeune homme avec deux dames. Alors, elle abandonna ses pauvres, qui
n'taient plus  elle, puisque, aprs les lui avoir pris, Flicien les
donnait  ces femmes; elle cessa de sortir, de peur de les rencontrer
encore, de recevoir au coeur la blessure dont la souffrance, chaque
fois, s'enfonait davantage; et elle sentait que quelque chose mourait
en elle, sa vie s'en allait goutte  goutte.

Ce fut un soir, aprs une de ces rencontres, seule dans sa chambre,
touffe d'angoisse, qu'elle laissa chapper ce cri:

--Mais il ne m'aime plus! Elle revoyait Claire de Voincourt, grande,
belle, avec sa couronne de cheveux noirs; et elle le revoyait, lui, 
ct, mince et fier. N'taient-ils pas faits l'un pour l'autre, de la
mme race, si appareills, qu'on les aurait crus maris dj?

--Il ne m'aime plus, il ne m'aime plus!...

Cela clatait en elle, avec un grand bruit de ruine. Sa foi branle,
tout croulait, sans qu'elle retrouvt le calme d'examiner, de discuter
froidement les faits. Elle croyait la veille, elle ne croyait plus 
cette heure: un souffle, sorti elle ne savait d'o, avait suffi; et,
d'un coup, elle tait tombe  l'extrme misre, qui est de ne se croire
pas aim. Il le lui avait bien dit, autrefois: c'tait l'unique douleur,
l'abominable torture.

Jusque-l, elle avait pu se rsigner, elle attendait le miracle.

Mais sa force s'en tait alle avec la foi, elle roulait  une dtresse
d'enfant. Et la lutte douloureuse commena.

D'abord, elle fit appel  son orgueil: tant mieux, s'il ne l'aimait
plus! car elle tait trop fire pour l'aimer encore. Et elle se mentait
 elle-mme, elle affectait d'tre dlivre, de chantonner
d'insouciance, pendant qu'elle brodait les armoiries des Hautecoeur,
auxquelles elle s'tait mise. Mais son coeur se gonflait  l'touffer,
elle avait la honte de s'avouer qu'elle tait assez lche pour l'aimer
toujours, l'aimer davantage. Durant une semaine, les armoiries, en
naissant fil  fil sous ses doigts, l'emplirent d'un affreux chagrin.
cartel, un et quatre, deux et trois, de Jrusalem et d'Hautecoeur; de
Jrusalem, qui est d'argent  la croix potence d'or, cantonne de
quatre croisettes de mme; d'Hautecoeur, qui est d'azur  la forteresse
d'or, avec un cusson de sable au coeur d'argent en abme, le tout
accompagn de trois fleurs de lis d'or, deux en chef, une en pointe.

Les maux taient faits de cordonnet, les mtaux de fil d'or et
d'argent. Quelle misre de sentir trembler sa main, de baisser la tte
pour cacher ses yeux, que le flamboiement de ces armoiries aveuglait de
larmes! Elle ne songeait qu' lui, elle l'adorait dans l'clat de sa
noblesse lgendaire. Et, lorsqu'elle broda la devise: Si Dieu veut, je
veux, en soie noire sur une banderole d'argent, elle comprit bien
qu'elle tait son esclave, que jamais plus elle ne se reprendrait: ses
pleurs l'empchaient de voir, tandis que, machinalement, elle continuait
 piquer l'aiguille.

Alors, ce fut pitoyable, Anglique aima en dsespre, se dbattit dans
cet amour sans espoir, qu'elle ne pouvait tuer.

Toujours, elle voulait courir  Flicien, le reconqurir en se jetant 
son cou; et, toujours, la bataille recommenait. Parfois, elle croyait
avoir vaincu, il se faisait un grand silence en elle, il lui semblait se
voir, comme elle aurait vu une trangre, toute petite, toute froide,
agenouille en fille obissante, dans l'humilit du renoncement: ce
n'tait plus elle, c'tait la fille sage qu'elle devenait, que le milieu
et l'ducation avaient faite. Puis, un flot de sang montait,
l'tourdissait; sa belle sant, sa jeunesse ardente galopaient en
cavales chappes; et elle se retrouvait avec son orgueil et sa passion,
toute  l'inconnu violent de son origine.

Pourquoi donc aurait-elle obi? Il n'y avait pas de devoir, il n'y avait
que le libre dsir. Dj, elle apprtait sa fuite, calculait l'heure
favorable pour forcer la grille du jardin de l'vque. Mais, dj aussi,
l'angoisse revenait, un sourd malaise, le tourment du doute. Si elle
cdait au mal, elle en aurait l'ternel remords. Des heures, des heures
abominables se passaient; au milieu de cette incertitude du parti 
prendre, sous ce vent de tempte qui, sans cesse, la rejetait de la
rvolte de son amour  l'horreur de la faute.

Et elle sortait affaiblie de chaque victoire sur son coeur.

Un soir, au moment de quitter la maison pour aller rejoindre Flicien,
elle songea brusquement  son livret d'enfant assiste, dans la dtresse
o elle tait de ne plus trouver la force de rsister  sa passion. Elle
le prit au fond du bahut, le feuilleta, se souffleta  chaque page de la
bassesse de sa naissance, affame d'un ardent besoin d'humilit. Pre et
mre inconnus, pas de nom, rien qu'une date et un numro, l'abandon de
la plante sauvage qui pousse au bord du chemin! Et les souvenirs se
levaient en foule, les prairies grasses de la Nivre, les btes qu'elle
y avait gardes, la route plate de Soulanges o elle marchait pieds nus,
maman Nini qui la giflait, quand elle volait des pommes. Des pages
surtout rveillaient sa mmoire, celles qui constataient, tous les trois
mois, les visites du sous-inspecteur et du mdecin, des signatures,
accompagnes parfois d'observations et de renseignements: une maladie
dont elle avait failli mourir, une rclamation de sa nourrice au sujet
de souliers brls, des mauvaises notes pour son caractre indomptable.
C'tait le journal de sa misre. Mais une pice acheva de la mettre en
larmes, le procs-verbal constatant la rupture du collier qu'elle avait
gard jusqu' l'ge de six ans. Elle se souvenait de l'avoir excr
d'instinct, ce collier fait d'olives en os, enfiles sur une ganse de
soie, et que fermait une mdaille d'argent, portant la date de son
entre et son numro. Elle le devinait un collier d'esclave, elle
l'aurait rompu de ses petites mains, sans la terreur des consquences.

Puis, l'ge venant, elle s'tait plainte qu'il l'tranglait. Pendant un
an encore, on le lui avait laiss. Aussi quelle joie, lorsque le
sous-inspecteur avait coup la ganse, en prsence du maire de la
commune, remplaant ce signe d'individualit par un signalement en
forme, o taient dj ses yeux couleur de violette, ses fins cheveux
d'or! Et, pourtant, elle le sentait toujours  son cou, ce collier de
bte domestique, qu'on marque pour la reconnatre: il lui restait dans
la chair, elle touffait. Ce jour-l,  cette page, l'humilit revint,
affreuse, la fit remonter dans sa chambre, sanglotante, indigne d'tre
aime. Deux autres fois, le livret la sauva. Ensuite, lui-mme fut sans
force contre ses rvoltes.

Maintenant, c'tait la nuit que les crises de tentation la
tourmentaient. Avant de se coucher, pour purifier son sommeil, elle
s'imposait de relire la Lgende. Mais, le front entre les mains, malgr
son effort, elle ne comprenait plus: les miracles la stupfiaient, elle
ne percevait qu'une fuite dcolore de fantmes.

Puis, dans son grand lit, aprs un anantissement de plomb, une angoisse
brusque l'veillait en, sursaut, au milieu des tnbres.

Elle se dressait, perdue, s'agenouillait parmi les draps rejets, la
sueur aux tempes, toute secoue d'un frisson; et elle joignait les
mains, et elle bgayait: Mon Dieu, pourquoi m'avez-vous abandonne?
Car sa dtresse tait de se sentir seule,  ces moments, dans l'ombre.
Elle avait rv de Flicien, elle tremblait de s'habiller, d'aller le
rejoindre, sans que personne ft l pour l'en empcher. C'tait la grce
qui se retirait d'elle, Dieu cessait d'tre  son entour, le milieu
l'abandonnait. Dsesprment, elle appelait l'inconnu, elle prtait
l'oreille  l'invisible.

Et l'air tait vide, plus de voix chuchotantes, plus de frlements
mystrieux. Tout semblait mort: le Clos-Marie, avec la Chevrotte, les
saules, les herbes, les ormes de l'vch, et la cathdrale elle-mme.
Rien ne restait des rves qu'elle avait mis l, le vol blanc des
vierges, en s'vanouissant, ne laissait des choses que le spulcre. Elle
en agonisait d'impuissance, dsarme, en chrtienne de la primitive
glise que le pch hrditaire terrasse, ds que cesse le secours du
surnaturel. Dans le morne silence de ce coin protecteur, elle l'coutait
renatre et hurler, cette hrdit du mal, triomphante de l'ducation
reue. Si, deux minutes encore, aucune aide ne lui arrivait des forces
ignores, si les choses ne se rveillaient et ne la soutenaient, elle
succomberait certainement, elle irait  sa perte. Mon Dieu, mon Dieu,
pourquoi m'avez-vous abandonne? Et,  genoux au milieu de son grand
lit, toute petite, dlicate, elle se sentait mourir.

Puis, chaque fois, jusqu' prsent,  la minute de son extrme dtresse,
une fracheur la soulageait. C'tait la grce qui avait piti, qui
entrait en elle lui rendre son illusion. Elle sautait pieds nus sur le
carreau de la chambre, elle courait  la fentre, dans un grand lan;
et l, elle entendait de nouveau les voix, des ailes invisibles
effleuraient ses cheveux, le peuple de la Lgende sortait des arbres et
des pierres, l'entourait en foule.

Sa puret, sa bont, tout ce qu'il y avait d'elle dans les choses, lui
revenait et la sauvait. Ds lors, elle n'avait plus peur, elle se savait
garde: Agns tait de retour, en compagnie des vierges, errantes et
douces dans l'air frissonnant. C'tait un encouragement lointain, un
long murmure de victoire qui lui parvenait, ml au vent de la nuit.
Pendant une heure, elle respirait cette douceur calmante, mortellement
triste, affermie en sa volont d'en mourir, plutt que de manquer  son
serment. Enfin, brise, elle se recouchait, elle se rendormait avec la
crainte de la crise du lendemain, tourmente toujours de cette ide
qu'elle finirait par succomber, si elle s'affaiblissait ainsi,  chaque
fois.

Une langueur, en effet, puisait Anglique, depuis qu'elle ne se croyait
plus aime de Flicien. Elle avait la blessure au flanc, elle en mourait
un peu  chaque heure, discrte, sans une plainte. D'abord, cela s'tait
traduit par des lassitudes: un essoufflement la prenait, elle devait
lcher son fil, restait une minute les yeux plis, perdus dans le vide.
Puis, elle avait cess de manger,  peine quelques gorges de lait; et
elle cachait son pain, le jetait aux poules des voisines, pour ne pas
inquiter ses parents. Un mdecin appel, n'ayant rien dcouvert,
accusait la vie trop clotre, se contentait de recommander l'exercice.
C'tait un vanouissement de tout son tre, une disparition lente. Son
corps flottait comme au balancement de deux grandes ailes, de la lumire
semblait sortir de sa face amincie o l'me brlait. Et elle en tait
venue  ne plus descendre de sa chambre qu'en s'appuyant des deux mains
aux murs de l'escalier, chancelante. Mais elle s'enttait, faisait la
brave, ds qu'elle se sentait regarde, voulait quand mme terminer le
panneau de dure broderie, pour le sige de Monseigneur. Ses petites
mains longues n'avaient plus la force, et quand elle cassait une
aiguille, elle ne pouvait l'arracher avec les pinces.

Or, un matin qu'Hubert et Hubertine, forcs de sortir, l'avaient laisse
seule, au travail, le brodeur, en rentrant le premier, la trouva sur le
carreau, glisse de sa chaise, vanouie, abattue devant le mtier. Elle
succombait  la tche, un des grands anges d'or restait inachev.
Boulevers, Hubert la prit dans ses bras, s'effora de la remettre
debout. Mais elle retombait, elle ne s'veillait pas de ce nant.

--Ma chrie, ma chrie.... Rponds-moi, de grce....

Enfin, elle ouvrit les yeux, elle le regarda avec dsolation.

Pourquoi la voulait-il vivante? Elle tait si heureuse, morte!

--Qu'as-tu, ma chrie? Tu nous as donc tromps, tu l'aimes donc
toujours? Elle ne rpondait pas, elle le regardait de son air d'immense
tristesse. Alors, d'une treinte dsespre, il la souleva, il la monta
dans sa chambre; et, quand il l'eut pose sur le lit, si blanche, si
faible, il pleura de la cruelle besogne qu'il avait faite sans le
vouloir, en cartant d'elle celui qu'elle aimait.

--Je te l'aurais donn, moi! Pourquoi ne m'as-tu rien dit?

Mais elle ne parla pas, ses paupires se refermrent, et elle parut se
rendormir. Il tait rest debout, les yeux sur son mince visage de lis,
le coeur saignant de piti. Puis, comme elle respirt avec douceur, il
descendit, en entendant sa femme rentrer.

En bas, dans l'atelier, l'explication eut lieu. Hubertine venait d'ter
son chapeau, et tout de suite il lui dit qu'il avait ramass l'enfant
l, qu'elle sommeillait sur son lit, frappe  mort.

--Nous nous sommes tromps. Elle songe toujours  ce garon, et elle en
meurt.... Ah! si tu savais le coup que j'ai reu, le remords qui me
dchire, depuis que j'ai compris et que je l'ai porte l-haut, si
pitoyable! C'est notre faute, nous les avons spars par des
mensonges.... Quoi? tu la laisserais souffrir, tu ne dirais rien pour la
sauver!

Hubertine, comme Anglique, se faisait, le regardait de son grand air
raisonnable, toute ple de chagrin. Et lui, le passionn que cette
passion souffrante jetait hors de son habituelle soumission, ne se
calmait pas, agitait ses mains fivreuses.

--Eh bien! je parlerai, moi, je lui dirai que Flicien l'aime, que c'est
nous autres qui avons eu la cruaut de l'empcher de revenir, en le
trompant lui aussi.... Chacune de ses larmes, maintenant, va me brler le
coeur. Ce serait un meurtre dont je me sentirais complice.... Je veux
qu'elle soit heureuse, oui! heureuse, quand mme, par tous les moyens....

Il s'tait approch de sa femme, il osait crier sa tendresse rvolte,
s'irritant davantage du silence triste qu'elle gardait.

--Puisqu'ils s'aiment, ils sont les matres.... Il n'y a rien au-del,
quand on aime et qu'on est aim... Oui! par tous les moyens, le bonheur
est lgitime.

Enfin, Hubertine parla, de sa voix lente, debout, immobile.

--Qu'il nous la prenne, n'est-ce pas? qu'il l'pouse, malgr nous,
malgr son pre.... C'est ce que tu leur conseilles, tu crois qu'ils
seront heureux ensuite, que l'amour suffira....

Et, sans transition, de la mme voix navre, elle poursuivit:

--En revenant, j'ai pass devant le cimetire, un espoir m'y a fait
entrer encore.... Je me suis agenouille une fois de plus,  cette place
use par nos genoux, et j'y ai pri longtemps.

Hubert avait pli, un grand froid emportait sa fivre. Certes, il la
connaissait, la tombe de la mre obstine, o ils taient alls si
souvent pleurer et se soumettre, en s'accusant de leur dsobissance,
pour que la morte leur fit grce, du fond de la terre.

Et ils restaient l des heures, certains de sentir en eux fleurir cette
grce, si jamais elle leur tait accorde. Ce qu'ils demandaient, ce
qu'ils attendaient, c'tait un enfant encore, l'enfant du pardon,
l'unique signe auquel ils se sauraient pardonns enfin.

Mais rien n'tait venu, la mre froide et sourde les laissait sous
l'inexorable punition, la mort de leur premier enfant, qu'elle avait
pris et emport, qu'elle refusait de leur rendre.

--J'ai pri longtemps, rpta Hubertine, j'coutais si rien ne
tressaillait....

Anxieux, Hubert l'interrogeait du regard.

--Et rien, non! rien n'est mont de la terre, rien n'a tressailli en
moi. Ah! c'est fini, il est trop tard, nous avons voulu notre malheur.

Alors, il trembla, il demanda:

--Tu m'accuses?

--Oui, tu es le coupable, j'ai commis la faute aussi en te suivant....
Nous avons dsobi, toute notre vie en a t gte.

--Et tu n'es pas heureuse?

--Non, je ne suis pas heureuse.... Une femme qui n'a point d'enfant n'est
pas heureuse. Aimer n'est rien, il faut que l'amour soit bni. Il tait
tomb sur une chaise, puis, les yeux gros de larmes. Jamais elle ne
lui avait reproch ainsi la plaie vive de leur existence; et elle, qui
revenait si vite et le consolait, lorsqu'elle l'avait bless d'une
allusion involontaire, cette fois le regardait souffrir, toujours
debout, sans un geste, sans un pas vers lui. Il pleura, il cria au
milieu de ses pleurs:

--Ah! la chre enfant, l-haut, c'est elle que tu condamnes....

Tu ne veux pas qu'il l'pouse, comme je t'ai pouse, et qu'elle souffre
ce que tu as souffert.

Elle rpondit d'un signe de tte, simplement, dans toute la force et la
simplicit de son coeur.

--Mais tu le disais toi-mme, la pauvre chre fillette en mourra....
Veux-tu donc sa mort?

--Oui, sa mort, plutt qu'une vie mauvaise.

Il s'tait redress, frmissant, et il se rfugia entre ses bras, et
tous deux sanglotrent. Longtemps, ils s'treignirent. Lui, se
soumettait; elle, maintenant, devait s'appuyer  son paule, pour
retrouver assez de courage. Ils en sortirent dsesprs et rsolus,
enferms dans un grand et poignant silence, au bout duquel, si Dieu le
voulait, tait la mort consentie de l'enfant.

 partir de ce jour, Anglique dut rester dans sa chambre:

Sa faiblesse devenait telle, qu'elle ne pouvait descendre  l'atelier:
tout de suite, sa tte tournait, ses jambes se drobaient.

D'abord, elle marcha, voyagea jusqu'au balcon, en s'aidant des meubles.
Puis, il lui fallut se contenter d'aller de son lit  son fauteuil. La
course tait longue, elle ne la risquait que le matin et le soir,
puise. Pourtant, elle travaillait toujours, abandonnant la broderie en
bas-relief, trop rude, brodant des fleurs en soies nuances; et elle les
brodait d'aprs nature, un bouquet de fleurs sans parfum, qui la
laissaient calme, des hortensias et des roses trmires. Le bouquet
fleurissait dans un vase, souvent elle se reposait longuement  le
regarder, car la soie, si lgre, pesait lourd  ses doigts. En deux
journes, elle n'avait fait qu'une rose, toute frache, clatante sur le
satin; mais c'tait sa vie, elle tiendrait l'aiguille jusqu'au dernier
souffle. Fondue de souffrance, amincie encore, elle n'tait plus qu'une
flamme pure et trs belle.

 quoi bon lutter davantage, puisque Flicien ne l'aimait pas?
Maintenant, elle mourait de cette conviction: il ne l'aimait pas,
peut-tre ne l'avait-il jamais aime. Tant qu'elle avait eu des forces
elle s'tait battue contre son coeur, sa sant, sa jeunesse, qui la
poussaient  courir le rejoindre. Depuis qu'elle se trouvait cloue l,
elle devait se rsigner, c'tait fini.

Un matin, comme Hubert l'installait dans son fauteuil, en posant sur un
coussin ses petits pieds inertes, elle dit avec un sourire:

--Ah! je suis bien sre d'tre sage,  prsent, et de ne pas me sauver.
Hubert se hta de descendre, suffoqu, craignant d'clater en larmes.




XII


Cette nuit-l, Anglique ne put dormir. Une insomnie la tenait les
paupires ardentes, dans l'extrme faiblesse o elle tait; et, comme
les Hubert s'taient couchs et que minuit allait sonner bientt, elle
prfra se relever, malgr l'effort immense, prise de la peur de mourir,
si elle restait au lit davantage.

Elle touffait, elle passa un peignoir, se trana jusqu' la fentre,
qu'elle ouvrit toute grande.

--L'hiver tait pluvieux, d'une douceur humide. Puis, elle s'abandonna
dans son fauteuil, aprs avoir, devant elle, sur la petite table, relev
la mche de la lampe, qu'on laissait allume la nuit entire. L, prs
du volume de La Lgende dore, tait le bouquet de roses trmires et
d'hortensias, qu'elle copiait. Et, pour se rendre  la vie, elle eut une
fantaisie de travail, attira son mtier, fit quelques points, de ses
mains gares. La soie rouge d'une rose saignait entre ses doigts
blancs, il semblait que ce ft le sang de ses veines qui achevait de
couler, goutte  goutte.

Mais elle, qui, depuis deux heures, se retournait en vain dans ses draps
brlants, cda presque tout de suite au sommeil, ds qu'elle fut assise.
Sa tte se renversa, soutenue par le dossier, s'inclina un peu sur
l'paule droite; et, la soie tant demeure entre ses mains immobiles,
on aurait dit qu'elle travaillait encore. Trs blanche, trs calme, elle
dormait sous la lampe, dans la chambre d'une paix et d'une blancheur de
tombe. La lumire plissait le grand lit royal, drap de sa perse rose
dteinte. Seuls, le coffre, l'armoire, les siges de vieux chne
tranchaient, tachaient les murs de deuil. Des minutes s'coulrent, elle
dormait trs calme et trs blanche.

Enfin, il y eut un bruit. Et, sur le balcon, Flicien parut, tremblant,
amaigri comme elle. Sa face tait bouleverse, il s'lanait dans la
chambre, lorsqu'il l'aperut, affaisse ainsi au fond du fauteuil,
pitoyable et si belle. Une douleur infinie lui serra le coeur, il
s'agenouilla, s'abma dans une contemplation navre.

Elle n'tait donc plus, le mal l'avait donc dtruite, qu'elle lui
semblait ne plus peser, s'tre allonge l, ainsi qu'une plume que le
vent allait reprendre? Dans son clair sommeil, sa souffrance se voyait,
et sa rsignation. Il ne la reconnaissait qu' sa grce de lis,
l'lancement de son col dlicat sur ses paules tombantes, sa face
longue et transfigure de vierge volant au ciel. Les cheveux n'taient
plus que de la lumire, l'me de neige clatait sous la soie
transparente de la peau. Elle avait la beaut des saintes dlivres de
leur corps, il en tait bloui et dsespr, dans un saisissement qui
l'immobilisait, les mains jointes.

Elle ne se rveillait pas, il la regardait toujours.

Un petit souffle des lvres de Flicien dut passer sur le visage
d'Anglique. Tout d'un coup, elle ouvrit des yeux trs grands.

Elle ne bougeait pas, elle le regardait  son tour, avec un sourire,
comme dans un rve. C'tait lui, elle le reconnaissait, bien qu'il ft
chang. Mais elle croyait sommeiller encore, car il lui arrivait de le
voir ainsi en dormant, ce qui, au rveil, aggravait sa peine.

Il avait tendu les mains, il parla.

--Chre me, je vous aime.... On m'a dit ce que vous souffriez, et je
suis accouru.... Me voici, je vous aime.

Elle frmissait, elle passait les doigts sur ses paupires, d'un geste
machinal.

--Ne doutez plus.... Je suis  vos pieds, et je vous aime, je vous aime
toujours.

Alors, elle eut un cri.

--Ah! c'est vous.... Je ne vous attendais plus, et c'est vous....

De ses mains ttonnantes, elle lui avait pris les tiennes, elle
s'assurait qu'il n'tait pas une vision errante du sommeil.

--Vous m'aimez toujours, et je vous aime, ah! plus que je ne croyais
pouvoir aimer!

C'tait un tourdissement de bonheur, une premire minute d'allgresse
absolue, o ils oubliaient tout, pour n'tre qu' cette certitude de
s'aimer encore, et de se le dire. Les souffrances de la veille, les
obstacles du lendemain, avaient disparu; ils ne savaient comment ils
taient l; mais ils y taient, ils mlaient leurs douces larmes, ils se
serraient d'une treinte chaste, lui perdu de piti, elle si macie
par le chagrin, qu'il n'avait d'elle, entre les bras, qu'un souffle.
Dans l'enchantement de sa surprise, elle restait comme paralyse,
chancelante et bienheureuse au fond du fauteuil, ne retrouvant pas ses
membres, ne se soulevant  demi que pour retomber, sous l'ivresse de sa
joie.

--Ah! cher seigneur, mon dsir unique est accompli: je vous aurai revu,
avant de mourir. Il releva la tte, il eut un geste d'angoisse.

--Mourir!... Mais je ne veux pas! Je suis l, je vous aime.

Elle souriait divinement.

--Oh! je puis mourir, puisque vous m'aimez. Cela ne m'effraie plus, je
m'endormirai ainsi, sur votre paule.... Dites-moi encore que vous
m'aimez.

--Je vous aime, comme je vous aimais hier, comme je vous aimerai
demain.... N'en doutez jamais, cela est pour l'ternit.

--Oui, pour l'ternit, nous nous aimons.

Anglique, extasie, regardait devant elle, dans la blancheur de la
chambre. Mais, peu  peu, un rveil la rendit grave. Elle rflchissait
enfin, au milieu de cette grande flicit qui l'avait tourdie. Et les
faits l'tonnaient.

--Si vous m'aimez, pourquoi n'tes-vous pas venu?

--Vos parents m'ont dit que vous n'aviez plus d'amour pour moi. J'ai
manqu aussi d'en mourir.... Et c'est lorsque je vous ai sue malade, que
je me suis dcid, quitte  tre chass de cette maison, dont on me
fermait la porte.

--Ma mre me disait galement que vous ne m'aimiez plus, et j'ai cru ma
mre.... Je vous avais rencontr avec cette demoiselle, je pensais que
vous obissiez  Monseigneur.

--Non, j'attendais. Mais j'ai t lche, j'ai trembl devant lui.

Il y eut un silence. Anglique s'tait redresse. Sa face devenait dure,
le front coup d'un pli de colre.

--Alors, on nous a tromps l'un et l'autre, on nous a menti pour nous
sparer.... Nous nous aimions, et on nous a torturs, on a failli nous
tuer tous les deux.... Eh bien! c'est abominable, cela nous dlie de nos
serments. Nous sommes libres.

Un furieux mpris l'avait mise debout. Elle ne sentait plus son mal, ses
forces revenaient, dans ce rveil de sa passion et de son orgueil. Avoir
cru son rve mort, et tout d'un coup le retrouver vivant et rayonnant!
se dire qu'ils n'avaient pas dmrit de leur amour, que les coupables
taient les autres! Ce grandissement d'elle-mme, ce triomphe enfin
certain, l'exaltaient, la jetaient  une rvolte Suprme.

--Allons, partons! dit-elle simplement.

Et elle marchait par la chambre, vaillante, dans toute son nergie et sa
volont. Dj, elle choisissait un manteau pour s'en couvrir les
paules. Une dentelle, sur sa tte, suffirait.

Flicien avait eu un cri de bonheur, car elle devanait son dsir, il ne
songeait qu' cette fuite, sans trouver l'audace de la lui proposer. Oh!
partir ensemble, disparatre, couper court  tous les ennuis,  tous les
obstacles! Et cela  l'instant, en s'vitant mme le combat de la
rflexion!

--Oui, tout de suite, partons, ma chre me. Je venais vous prendre, je
sais o nous aurons une voiture. Avant le jour, nous serons loin, si
loin, que jamais personne ne pourra nous rejoindre. Elle ouvrait des
tiroirs, les refermait violemment, sans rien y prendre, dans une
exaltation croissante. Comment! elle se torturait depuis des semaines,
elle avait travaill  le chasser de sa mmoire, mme elle croyait y
avoir russi! et il n'y avait rien de fait, et cet affreux travail tait
 refaire! Non, jamais elle n'aurait cette force. Puisqu'ils s'aimaient,
c'tait bien simple: ils s'pousaient, aucune puissance ne les
dtacherait l'un de l'autre.

--Voyons, que dois-je emporter?... Ah! j'tais sotte, avec mes scrupules
d'enfant. Quand je songe qu'ils sont descendus jusqu' mentir! Oui, je
serais morte, qu'ils ne vous auraient pas appel... Faut-il prendre du
linge, des vtements, dites?

Voici une robe plus chaude.... Et ils m'avaient mis un tas d'ides, un
tas de peurs dans la tte. Il y a le bien, il y a le mal, ce qu'on peut
faire, ce qu'on ne peut pas faire, des choses compliques,  vous rendre
imbcile. Ils mentent toujours, ce n'est pas vrai: il n'y a que le
bonheur de vivre, d'aimer celui qui vous aime....

Vous tes la fortune, la beaut, la jeunesse, mon cher seigneur, et je
me donne  vous,  jamais, entirement, et mon unique plaisir est en
vous, et faites de moi ce qu'il vous plaira.

Elle triomphait, dans une flambe de tous les feux hrditaires que l'on
croyait morts. Des musiques l'enivraient; elle voyait leur royal dpart,
ce fils de princes l'enlevant, la faisant reine d'un royaume lointain;
et elle le suivait, pendue  son cou, couche sur sa poitrine, dans un
tel frisson de passion ignorante, que tout son corps en dfaillait de
joie. N'tre plus que tous les deux, s'abandonner au galop des chevaux,
fuir et disparatre dans une treinte!...

--Je n'emporte rien, n'est-ce pas?...  quoi bon?

Il brlait de sa fivre, dj devant la porte.

--Non, rien.... Partons vite.

--Oui, partons, c'est cela.

Et elle l'avait rejoint. Mais elle se retourna, elle voulut donner un
dernier regard  la chambre. La lampe brlait avec la mme douceur ple,
le bouquet d'hortensias et de roses trmires fleurissait toujours, une
rose inacheve, vivante pourtant, au milieu du mtier, semblait
l'atteindre. Surtout, jamais la chambre ne lui avait paru si blanche,
les murs blancs, le lit blanc, l'air blanc, comme empli d'une haleine
blanche.

Quelque chose en elle vacilla, et il lui fallut s'appuyer au dossier
d'une chaise.

--Qu'avez-vous? demanda Flicien inquiet.

Elle ne rpondait pas, elle respirait difficilement. Reprise d'un
frisson, les jambes dj brises, elle dut s'asseoir.

--Ne vous inquitez pas, ce n'est rien.... Une minute de repos seulement,
et nous partons.

Ils se turent. Elle regardait dans la chambre, comme si elle y et
oubli un objet prcieux, qu'elle n'aurait pu dire. C'tait un regret,
d'abord lger, puis qui grandissait et lui touffait peu  peu la
poitrine. Elle ne se rappelait plus. tait-ce tout ce blanc qui la
retenait ainsi? Toujours elle avait aim le blanc, jusqu' voler les
bouts de soie blanche pour s'en donner le plaisir en cachette.

--Une minute, une minute encore, et nous partons, mon cher seigneur.

Mais elle ne faisait mme plus un effort pour se lever.

Anxieux, il s'tait remis  genoux devant elle.

--Est-ce que vous souffrez, ne puis-je rien pour votre soulagement? Si
vous avez froid, je prendrai vos petits pieds dans mes mains, et je les
rchaufferai, jusqu' ce qu'ils soient assez vaillants pour courir. Elle
hocha la tte.

--Non, non, je n'ai pas froid, je pourrai marcher.... Attendez une
minute, une seule minute.

Il voyait bien que d'invisibles chanes la liaient aux membres, la
rattachaient l, si fortement, que, dans un instant peut-tre, il lui
serait impossible de l'en arracher. Et, s'il ne l'emmenait pas tout de
suite, il songeait  la lutte invitable avec son pre, le lendemain, 
ce dchirement, devant lequel il reculait depuis des semaines. Alors, il
se fit pressant, d'une supplication ardente.

--Venez, les routes sont noires  cette heure, la voiture nous emportera
dans les tnbres; et nous irons toujours, toujours, bercs, endormis
aux bras l'un de l'autre, comme enfouis sous un duvet; sans craindre les
fracheurs de la nuit; et, quand le jour se lvera, nous continuerons
dans le soleil, encore, encore plus loin, jusqu' ce que nous soyons
arrivs au pays o l'on est heureux.... Personne ne nous connatra, nous
vivrons, cachs au fond de quelque grand jardin, n'ayant d'autre soin
que de nous aimer davantage,  chaque journe nouvelle. Il y aura l des
fleurs grandes comme des arbres, des fruits plus doux que le miel. Et
nous vivrons de rien, au milieu de cet ternel printemps, nous vivrons
de nos baisers, ma chre me.

Elle frissonna sous ce brlant amour, dont il lui chauffait la face.
Tout son tre dfaillait,  l'effleurement des joies promises.

--Oh! dans un moment, tout  l'heure!...

--Puis, si les voyages nous fatiguent, nous reviendrons ici, nous
relverons les murs du chteau d'Hautecoeur, et nous y achverons nos
jours. C'est mon rve.... Toute notre fortune, s'il le faut, y sera
jete,  main ouverte. De nouveau, le donjon commandera aux deux
valles. Nous habiterons le logis d'honneur, entre la tour de David et
la tour de Charlemagne.

Le colosse en entier sera rtabli, comme aux jours de sa puissance, les
courtines, les btiments, la chapelle, dans le luxe barbare
d'autrefois.... Et je veux que nous y menions l'existence des temps
anciens, vous princesse, et moi prince, au milieu d'une suite d'hommes
d'armes et de pages. Nos murailles de quinze pieds d'paisseur nous
isoleront, nous serons dans la lgende....

Le soleil baisse derrire les coteaux, nous revenons d'une chasse, sur
de grands chevaux blancs, parmi le respect des villages agenouills. Le
cor sonne, le pont-levis s'abaisse. Des rois, le soir, sont  notre
table. La nuit, notre couche est sur une estrade, surmonte d'un dais,
comme un trne. Des musiques jouent, lointaines, trs douces, tandis que
nous nous endormons aux bras l'un de l'autre, dans la pourpre et l'or.
Frmissante, elle souriait maintenant d'un orgueilleux plaisir,
combattue d'une souffrance, qui revenait, l'envahissait, effaant le
sourire de sa bouche douloureuse. Et, comme de son geste machinal elle
cartait les visions tentatrices, il redoubla de flamme, tcha de la
saisir, de la faire sienne, entre ses bras perdus.

--Oh! venez, oh! soyez  moi.... Fuyons, oublions tout dans notre
bonheur.

Elle se dgagea brusquement, d'une rvolte instinctive; et, debout, ces
mots jaillirent de ses lvres:

--Non, non, je ne peux pas, je ne peux plus! Pourtant, elle se
lamentait, encore ravage par la lutte, hsitante, bgayante.

--Je vous en prie, soyez bon, ne me pressez pas, attendez....

Je voudrais tant vous obir pour vous prouver que je vous aime, m'en
aller  votre bras dans les beaux pays lointains, habiter royalement
ensemble le chteau de vos rves. Cela me semblait si facile, j'avais si
souvent refait le plan de notre fuite....

Et, que vous dirai-je? maintenant, cela me parat impossible.

C'est comme si, tout d'un coup, la porte se soit mure et que je ne
puisse sortir.

Il voulut l'tourdir de nouveau, elle le fit taire d'un geste.

--Non, ne parlez plus.... Est-ce singulier!  mesure que vous me dites
des choses si douces, si tendres, qui devraient me convaincre la peur me
prend, un froid me glace...Mon Dieu! qu'ai-je donc? Ce sont vos paroles
qui m'cartent de vous. Si vous continuez, je vais ne plus pouvoir vous
entendre, il faudra que vous partiez.... Attendez, attendez un peu.

Et elle marchait lentement par la chambre, cherchant  se reprendre,
tandis que lui, immobile, se dsesprait.

--J'avais cru ne plus vous aimer, mais ce n'tait que du dpit
assurment, puisque l, tout  l'heure, lorsque je vous ai retrouv 
mes pieds, mon coeur a bondi, mon premier lan a t de vous suivre, en
esclave.... Alors, si je vous aime, pourquoi m'pouvantez-vous? et qui
m'empche de quitter cette chambre, comme si des mains invisibles me
tenaient par tout le corps, par chacun des cheveux de ma tte? Elle
s'tait arrte prs du lit, elle revint vers l'armoire, alla ainsi
devant les autres meubles. Certainement, des liens secrets les
unissaient  sa personne. Les murs blancs surtout, la grande blancheur
du plafond mansard, l'enveloppaient d'une robe de candeur, dont elle ne
se serait dvtue qu'avec des larmes.

Dsormais, tout cela faisait partie de son tre, le milieu tait entr
en elle. Et elle le comprit davantage, lorsqu'elle se trouva en face du
mtier, rest sous la lampe,  ct de la table.

Son coeur fondait,  voir la rose commence, qu'elle ne finirait jamais,
si elle partait de la sorte, en criminelle. Les annes de travail
s'voquaient dans sa mmoire, ces annes si sages, si heureuses, une si
longue habitude de paix et d'honntet, que rvoltait la pense d'une
faute. Chaque jour, la petite maison frache des brodeurs, la vie active
et pure qu'elle y menait,  l'cart du monde, avaient refait un peu du
sang de ses veines.

Mais lui, la voyant ainsi reconquise par les choses, sentit le besoin de
hter le dpart.

--Venez, l'heure s'coule, bientt il ne sera plus temps.

Alors, la lumire se fit complte, elle cria:

--Il est dj trop tard.... Vous voyez bien que je ne peux pas vous
suivre. Il y avait en moi, jadis, une passionne et une orgueilleuse qui
aurait jet ses deux bras  votre cou, pour que vous l'emportiez. Mais
on m'a change, je ne me retrouve plus....

Vous n'entendez donc pas que tout, dans cette chambre, me crie de
rester? Et ma joie est devenue d'obir.

Sans parler, sans discuter avec elle, il tchait de l'emmener comme une
enfant indocile. Elle l'vita, s'chappa vers la fentre.

--Non, de grce! Tout  l'heure, je vous aurais suivi. Mais c'tait la
rvolte dernire. Peu  peu,  mon insu, l'humilit et le renoncement
qu'on mettait en moi, devaient s'y amasser.

Aussi,  chaque retour de mon pch d'origine, la lutte tait-elle moins
rude, je triomphais de moi-mme avec plus de facilit. Dsormais, c'est
fini, je me suis vaincue.... Ah! cher seigneur, je vous aime tant! Ne
faisons rien contre notre bonheur. Il faut se soumettre pour tre
heureux.

Et, comme il s'avanait d'un pas encore, elle se trouva devant la
fentre grande ouverte, sur le balcon.

--Vous ne voulez pas me forcer  me jeter par l... coutez donc,
comprenez que j'ai avec moi ce qui m'entoure. Les choses me parlent
depuis longtemps, j'entends des voix, et jamais je ne les ai entendues
me parler si haut.... Tenez! c'est tout le Clos-Marie qui m'encourage 
ne pas gter mon existence et la vtre, en me donnant  vous, contre la
volont de votre pre. Cette voix chantante, c'est la Chevrotte, si
claire, si frache, qu'elle semble avoir mis en moi sa puret de
cristal. Cette voix de foule, tendre et profonde, c'est le terrain
entier, les herbes, les arbres, toute la vie paisible de ce coin sacr,
travaillant  la paix de ma propre vie. Et les voix viennent de plus
loin encore, des ormes de l'vch, de cet horizon de branches, dont la
moindre s'intresse  ma victoire.... Puis, tenez! cette grande voix
souveraine, c'est ma vieille amie la cathdrale, qui m'a instruite,
ternellement veille dans la nuit. Chacune de ses pierres, les
colonnettes de ses fentres, les clochetons de ses contreforts, les
arcs-boutants de son abside, ont un murmure que je distingue, une langue
que je comprends. coutez ce qu'ils disent, que mme dans la mort
l'esprance reste. Lorsqu'on s'est humili, l'amour demeure et
triomphe.... Et enfin, tenez! l'air lui-mme est plein d'un chuchotement
d'mes, voici mes compagnes les vierges qui arrivent, invisibles.
coutez, coutez!

Souriante, elle avait lev la main, d'un geste d'attention profonde.
Tout son tre tait ravi dans les souffles pars. C'taient les vierges
de la Lgende, que son imagination voquait comme en son enfance, et
dont le vol mystique sortait du vieux livre, aux images naves, pos sur
la table. Agns, d'abord, vtue de ses cheveux, ayant au doigt l'anneau
de fianailles du prtre Paulin. Puis, toutes les autres, Barbe avec sa
tour, Genevive avec ses agneaux, Ccile avec sa viole, Agathe aux
mamelles arraches, lisabeth mendiant par les routes, Catherine
triomphant des docteurs. Un miracle rend Luce si pesante, que mille
hommes et cinq paires de boeufs ne peuvent la traner  un mauvais lieu.
Le gouverneur qui veut embrasser Anastasie, devient aveugle. Et toutes,
dans la nuit claire, volent, trs blanches, la gorge encore ouverte par
le fer des supplices, laissant couler, au lieu du sang, des fleuves de
lait. L'air en est candide, les tnbres s'clairent comme d'un
ruissellement d'toiles. Ah! mourir d'amour comme elles, mourir vierge,
clatante de blancheur, au premier baiser de l'poux! Flicien s'tait
rapproch.

--Je suis celui qui existe, Anglique, et vous me refusez pour des
rves....

--Des rves, murmura-t-elle.

--Car, si elles vous entourent, ces visions, c'est que vous mme les
avez cres.... Venez, ne mettez plus rien de vous dans les choses, elles
se tairont. Elle eut un mouvement d'exaltation.

--Oh! non, qu'elles parlent, qu'elles parlent plus haut! Elles sont ma
force, elles me donnent le courage de vous rsister....

C'est la grce, et jamais elle ne m'a inonde d'une pareille nergie. Si
elle n'est qu'un rve, le rve que j'ai mis  mon entour et qui me
revient, qu'importe! Il me sauve, il m'emporte sans tache, au milieu des
apparences.... Oh! renoncez, obissez comme moi. Je ne veux pas vous
suivre.

Dans sa faiblesse, elle s'tait redresse, rsolue, invincible.

--Mais on vous a trompe, reprit-il, on est descendu jusqu'au mensonge
pour nous dsunir!

--La faute d'autrui n'excuserait pas la ntre.

--Ah! votre coeur s'est retir de moi, vous ne m'aimez plus.

--Je vous aime, je ne lutte contre vous que pour notre amour et notre
bonheur.... Obtenez le consentement de votre pre, et je vous suivrai.

--Mon pre, vous ne le connaissez pas. Dieu seul pourrait le flchir....
Alors, dites, c'est fini? Si mon pre m'ordonne d'pouser Claire de
Voincourt, faut-il donc que je lui obisse?

 ce dernier coup, Anglique chancela. Elle ne put retenir cette
plainte:

--C'est trop.... Je vous en supplie, allez-vous-en, ne soyez pas cruel....
Pourquoi tes-vous venu? J'tais rsigne, je me faisais  ce malheur de
ne pas tre aime de vous. Et voil que vous m'aimez et que tout mon
martyre recommence!...

Comment voulez-vous que je vive, maintenant?

Flicien crut  une faiblesse, il rpta:

--Si mon pre veut que je l'pouse....

Elle se raidissait contre la souffrance; et elle parvint encore  se
tenir debout, dans le dchirement de son coeur; puis, se tranant vers
la table, comme pour lui livrer passage:

--pousez-la, il faut obir.

Il se trouvait  son tour devant la fentre, prt  partir, puisqu'elle
le renvoyait.

--Mais vous en mourrez! cria-t-il.

Elle s'tait calme, elle murmura, avec un sourire:

--Oh! c'est  moiti fait.

Un instant encore, il la regarda, si blanche, si rduite, d'une lgret
de plume qu'un souffle emporte; et il eut un geste de rsolution
furieuse, il disparut dans la nuit. Elle, appuye au dossier du
fauteuil, quand il ne fut plus l, tendit dsesprment les mains vers
les tnbres. De gros sanglots agitaient son corps, une sueur d'agonie
couvrait sa face.

Mon Dieu! c'tait la fin, elle ne le verrait plus. Tout son mal l'avait
reprise, ses jambes brises se drobaient sous elle. Ce fut 
grand-peine qu'elle put regagner son lit, o elle tomba victorieuse et
sans souffle. Le lendemain matin, on l'y trouva mourante. La lampe
venait de s'teindre d'elle-mme,  l'aube, dans la blancheur triomphale
de la chambre.




XIII


Anglique allait mourir. Il tait dix heures, une claire matine de la
fin de l'hiver, un temps vif, avec un ciel blanc, tout gay de soleil.
Dans le grand lit royal, drap d'une ancienne perse rose, elle ne
bougeait plus, sans connaissance depuis la veille. Allonge sur le dos,
ses mains d'ivoire abandonnes sur le drap, elle n'avait plus ouvert les
yeux; et son fin profil s'tait aminci, sous le nimbe d'or de ses
cheveux; et on l'aurait crue morte dj, sans le tout petit souffle de
ses lvres.

La veille, Anglique s'tait confesse et avait communi, se sentant
trs mal. Le bon abb Cornille, vers trois heures, lui avait apport le
saint viatique. Puis, dans la soire, comme la mort la glaait peu 
peu, un grand dsir lui tait venu de l'extrme-onction, la mdecine
cleste, institue pour la gurison de l'me et du corps. Avant de
perdre connaissance, sa dernire parole, un murmure  peine, recueilli
par Hubertine avait bgay ce dsir des saintes huiles, Oh! tout de
suite, pour qu'il ft temps encore. Mais la nuit s'avanait, on avait
attendu le jour, et l'abb, averti, allait enfin arriver. Tout se
trouvait prt, les Hubert achevaient d'arranger la chambre. Sous le gai
soleil, qui,  cette heure matinale, frappait les vitres, elle tait
d'une blancheur d'aurore, avec la nudit de ses grands murs blancs. Ils
avaient couvert la table d'une nappe blanche.  droite et  gauche d'un
crucifix, deux cierges y brlaient, dans les flambeaux d'argent, monts
du salon. Et il y avait encore l de l'eau bnite et un aspersoir, une
aiguire d'eau avec son bassin et une serviette, deux assiettes de
porcelaine blanche, l'une pleine de flocons d'ouate; l'autre de cornets
de papier blanc. On avait couru les serres de la ville basse sans
trouver d'autres fleurs que des roses, de grosses roses blanches dont
les normes touffes garnissaient la table comme d'un frisson de blanches
dentelles. Et, dans cette blancheur accrue, Anglique mourante respirait
toujours de son petit souffle, les paupires closes.

 sa visite du matin, le docteur venait de dire qu'elle ne vivrait pas
la journe. D'un moment  l'autre, peut-tre, passerait-elle, sans mme
reprendre connaissance. Et les Hubert attendaient. Il fallait que la
chose ft, malgr leurs larmes. S'ils avaient voulu cette mort,
prfrant l'enfant morte  l'enfant rvolte, c'tait que Dieu la
voulait avec eux. Maintenant, cela chappait  leur puissance, ils ne
pouvaient que se soumettre.

Ils ne regrettaient rien, mais leur tre succombait de douleur.

Depuis qu'elle tait l, agonisante, ils l'avaient soigne, en refusant
tout secours tranger. Ils se trouvaient seuls encore,  cette heure
dernire, et ils attendaient.

Hubert, machinal, alla ouvrir la porte du pole de faence, dont le
ronflement ressemblait  une plainte: Le silence se fit, une douce
chaleur plissait les roses. Depuis un instant, Hubertine coutait les
bruits de la cathdrale, derrire le mur. Un branle de cloche donnait un
frisson aux vieilles pierres; sans doute l'abb Cornille quittait
l'glise, avec les saintes huiles; et elle descendit pour le recevoir,
au seuil de la maison. Deux minutes s'coulrent, un grand murmure
emplit l'troit escalier de la tourelle. Puis, dans la chambre tide,
Hubert, frapp d'tonnement, se mit  trembler, tandis qu'une crainte
religieuse, un espoir aussi, le faisaient tomber  genoux.

Au lieu du vieux prtre attendu, c'tait Monseigneur qui entrait,
Monseigneur en rochet de dentelle, ayant l'tole violette et portant le
vaisseau d'argent, o se trouvait l'huile des infirmes, bnite par
lui-mme le Jeudi saint. Ses yeux d'aigle restaient fixes, sa belle face
ple, sous les paisses boucles de ses cheveux blancs, gardait une
majest. Et, derrire lui, comme un simple clerc, marchait l'abb
Cornille, un crucifix  la main et le rituel sous l'autre bras.

Debout un moment  la porte, l'vque dit d'une voix grave:

--Fax huic domui.

--Et omnibus habitantibus in ea, rpondit plus bas le prtre.

Quand ils furent entrs, Hubertine, qui remontait  leur suite,
tremblante elle aussi de saisissement, vint s'agenouiller prs de son
mari. L'un et l'autre, prosterns, les mains jointes, prirent de toute
leur me.

Au lendemain de sa visite  Anglique, l'explication terrible avait eu
lieu entre Flicien et son pre. Ds le matin, ce jour-l, il fora les
portes, se fit recevoir dans l'oratoire mme, o l'vque tait encore
en oraison, aprs une de ces nuits de lutte affreuse contre le pass
renaissant. Chez ce fils respectueux, courb jusqu'alors par la crainte,
la rvolte dbordait, longtemps touffe; et le choc fut rude, qui
heurtait ces deux hommes, du mme sang, prompt  la violence. Le
vieillard, ayant quitt son prie-Dieu, coutait, les joues tout de suite
empourpres, muet, dans une obstination hautaine. Le jeune homme, la
flamme galement au visage, vidait son coeur, parlait d'une voix qui
s'levait peu  peu, grondante. Il disait Anglique malade,  l'agonie,
il racontait dans quelle crise de tendresse pouvante il avait fait le
projet de fuir avec elle, et comment elle s'tait refuse  le suivre,
d'un renoncement et d'une chastet de sainte. Ne serait-ce pas un
meurtre, que de la laisser mourir, cette enfant obissante, qui
entendait ne le tenir que de la main de son pre? Lorsqu'elle pouvait
l'avoir enfin, lui, son titre, sa fortune, elle avait cri non, elle
s'tait dbattue, victorieuse d'elle-mme. Et il l'aimait,  en mourir,
lui aussi, il se mprisait de n'tre point  son ct, pour s'teindre
ensemble, du mme souffle! Aurait-on la cruaut de vouloir leur fin
misrable  tous deux? Ah! l'orgueil du nom, la gloire de l'argent,
l'enttement dans la volont, est-ce que cela pesait, lorsqu'il n'y
avait plus que deux heureux  faire?

Et il joignait, il tordait ses mains tremblantes, hors de lui, il
exigeait un consentement, suppliant encore, menaant dj.

Mais l'vque ne se dcida  ouvrir les lvres que pour rpondre par le
mot de sa toute-puissance: Jamais! Alors, Flicien, dans sa rbellion,
avait dlir, perdant tout mnagement. Il parla de sa mre. C'tait elle
qui ressuscitait en lui, pour rclamer les droits de la passion. Son
pre ne l'avait donc pas aime, il s'tait donc rjoui de sa mort, qu'il
se montrait si dur  ceux qui s'aimaient et qui voulaient vivre? Mais il
avait beau s'tre glac dans les renoncements du culte, elle reviendrait
le hanter et le torturer, puisqu'il torturait l'enfant qu'elle avait eu
de leur mariage. Elle tait toujours, elle voulait tre dans les enfants
de son enfant,  jamais; et il la tuait de nouveau, en refusant  cet
enfant la fiance choisie, celle qui devait continuer la race. On
n'pousait pas L'glise, quand on avait pous la femme. Et, en face de
son pre immobile, grandi dans un effrayant silence, il lana les mots
de parjure et d'assassin. Puis, pouvant, chancelant, il s'enfuit.

Lorsqu'il fut seul, Monseigneur, comme frapp d'un couteau en pleine
poitrine, tourna sur lui-mme et s'abattit, les deux genoux sur le
prie-Dieu. Un rle affreux sortait de sa gorge. Ah! les misres du
coeur, les invincibles faiblesses de la chair! Cette femme, cette morte
toujours ressuscite, il l'adorait ainsi qu'au premier soir, quand il
avait bais ses pieds blancs; et ce fils, il l'adorait comme une
dpendance d'elle mme, un peu de sa vie qu'elle lui avait laiss; et
cette jeune fille, cette petite ouvrire qu'il repoussait, il l'adorait
aussi, de l'adoration que son fils avait pour elle. Maintenant, tous les
trois dsespraient ses nuits. Sans qu'il se l'avout, elle l'avait
touch dans la cathdrale, la petite brodeuse, si simple, avec ses
cheveux d'or, sa nuque frache, sentant bon la jeunesse. Il la revoyait,
elle passait dlicate, pure, d'une soumission irrsistible. Un remords
ne serait pas entr en lui, d'une marche plus certaine, ni plus
conqurante. Il pouvait la rejeter  voix haute, il savait bien
dsormais qu'elle lui tenait le coeur, de ses humbles mains, abmes par
l'aiguille. Pendant que Flicien le suppliait violemment, il les avait
aperues, derrire sa tte blonde, les deux femmes adores, celle que
lui pleurait, celle qui se mourait pour son enfant. Et, ravag,
sanglotant, ne sachant o retrouver le calme, il demandait au Ciel de
lui donner le courage de s'arracher le coeur, puisque ce coeur n'tait
plus  Dieu.

Monseigneur pria jusqu'au soir. Quand il reparut, il tait d'une
blancheur de cire, dchir, rsolu pourtant. Lui ne pouvait rien, il
rpta le mot terrible: Jamais! C'tait Dieu qui seul avait le droit de
le relever de sa parole; et Dieu, implor, se taisait. Il fallait
souffrir. Deux jours s'coulrent. Flicien rdait devant la petite
maison, fou de douleur, aux aguets des nouvelles. Chaque fois que
sortait quelqu'un, il dfaillait de crainte. Et ce fut ainsi que le
matin o Hubertine courut  l'glise demander les saintes huiles, il sut
qu'Anglique ne passerait pas la journe. L'abb Cornille n'tait pas
l, il battit la ville pour le trouver, mettant en lui une dernire
esprance de secours divin. Puis, comme-il ramenait le bon prtre, son
espoir s'en alla, il tomba  une crise de doute et de rage. Que faire?
de quelle faon obliger le Ciel  intervenir? Il s'chappa, fora de
nouveau les portes de l'vch; et l'vque, un moment, eut peur, devant
l'incohrence de ses paroles. Ensuite, il comprit:

Anglique agonisait, elle attendait l'extrme-onction, Dieu seul pouvait
la sauver. Le jeune homme n'tait venu que pour crier sa peine, rompre
avec ce pre abominable, lui jeter son meurtre au visage. Mais
Monseigneur l'coutait sans colre, les yeux clairs brusquement d'un
rayon, comme si une voix enfin avait parl. Et il lui fit signe de
marcher le premier, il le suivit, en disant:

--Si Dieu veut, je veux.

Flicien fut travers d'un grand frisson. Son pre consentait, dcharg
de son vouloir, soumis  la bonne volont du miracle. Eux n'taient
plus, Dieu agirait. Les larmes l'aveuglrent, pendant que Monseigneur, 
la sacristie, prenait les saintes huiles des mains de l'abb Cornille.
Il les accompagna, perdu, il n'osa entrer dans la chambre, tomb  deux
genoux sur le palier, devant la porte grande ouverte.

--Fax huic domui.

--El omnibus habitantibus in ea.

Monseigneur venait de poser, sur la table blanche, entre les deux
cierges, les saintes huiles en traant dans l'air le signe de la croix,
avec le vase d'argent. Il prit ensuite, des mains de l'abb, le
crucifix, et s'approcha de la malade, pour le lui faire baiser.

Mais Anglique tait toujours sans connaissance, les paupires closes,
les mains raidies, pareille aux minces et rigides figures de pierre
couches sur les tombeaux. Un instant, il la regarda, s'aperut qu'elle
n'tait point morte,  son petit souffle, lui mit aux lvres le
crucifix. Il attendait, sa face gardait la majest du ministre de la
pnitence, aucune motion humaine ne s'y montra, lorsqu'il eut constat
que pas un frmissement n'avait couru sur le fin profil ni dans les
cheveux de lumire. Elle vivait pourtant, cela suffisait au rachat des
fautes. Alors, Monseigneur reut de l'abb le bnitier et l'aspersoir;
et, tandis que celui-ci lui prsentait le rituel ouvert, il jeta de
l'eau bnite sur la mourante, en lisant les paroles latines:

--Asperges me, Domine, hyssopo, et mundabor; lavabis me, et super nivem,
dealbabor. Des gouttes jaillissaient, tout le grand lit en tait
rafrachi, comme d'une rose. Il en plut sur les doigts, sur les joues;
mais, une  une, elles y roulaient, ainsi que sur un marbre insensible.

Et l'vque se tourna ensuite vers les assistants, il les aspergea 
leur tour. Hubert et Hubertine, agenouills cte  cte, dans leur
besoin de foi ardente, se courbrent sous l'onde de cette bndiction.
Et l'vque bnissait aussi la chambre, les meubles, les murs blancs,
toute cette blancheur nue, lorsque, en passant prs de la porte, il se
trouva devant son fils, abattu sur le seuil, sanglotant dans ses mains
brlantes. D'un geste lent, il leva par trois fois l'aspersoir, il le
purifia d'une pluie douce. Cette eau bnite, ainsi rpandue partout,
c'tait pour chasser d'abord les mauvais esprits, volant par milliards,
invisibles.  ce moment, un ple rayon de soleil d'hiver glissait
jusqu'au lit; et tout un vol d'atomes, des poussires agiles, semblaient
y vivre, innombrables, descendus d'un angle de la fentre comme pour
baigner de leur foule tide les mains froides de la mourante.

Revenu devant la table, Monseigneur dit l'oraison:--Exaudi nos.... Il ne
se pressait point. La mort tait l, parmi les rideaux de vieille perse;
mais il la sentait sans hte, elle patienterait.

Et, bien que, dans l'anantissement de son tre, l'enfant ne pt
l'entendre, il lui parla, il demanda:

--N'avez-vous rien sur la conscience qui vous fasse de la peine?
Confessez vos tourments, soulagez-vous, ma fille.

Allonge, elle garda le silence. Lorsqu'il lui eut en vain donn le
temps de rpondre, il commena l'exhortation de la mme voix pleine,
sans paratre savoir que pas une de ses paroles ne lui arrivait.

--Recueillez-vous, demandez, au fond de vous-mme, pardon  Dieu. Le
sacrement va vous purifier et vous rendre des forces nouvelles. Vos yeux
deviendront clairs, vos oreilles chastes, vos narines fraches, votre
bouche sainte, vos mains innocentes....

Il dit jusqu'au bout ce qu'il fallait dire, les yeux sur elle; et elle
soufflait  peine, pas un des cils de ses paupires closes ne remuait.
Puis, il commanda:

--Rcitez le symbole.

Aprs avoir attendu, il le rcita lui-mme.

--Credo in unum Deum....

--Amen, rpondit l'abb Cornille.

On entendait toujours, sur le palier, Flicien pleurer  gros sanglots,
dans l'nervement de l'espoir. Hubert et Hubertine priaient, du mme
geste lanc et craintif, comme s'ils avaient senti descendre les
toutes-puissances inconnues. Un arrt s'tait produit, un balbutiement
de prire. Et, maintenant, les litanies du rituel se droulaient,
l'invocation aux saints et aux saintes, l'envole des _Kyrie eleison_,
appelant tout le ciel au secours de l'humanit misrable.

Puis, soudain, les voix tombrent, il se fit un silence profond.
Monseigneur se lavait les doigts, sous les quelques gouttes d'eau que
l'abb lui versait de l'aiguire. Enfin, il reprit le vaisseau des
saintes huiles, en ta le couvercle, vint se placer devant le lit.
C'tait la solennelle approche du sacrement, de ce dernier sacrement
dont l'efficacit efface tous les pchs mortels ou vniels, non
pardonns, qui demeurent dans l'me aprs les autres sacrements reus:
anciens restes de pchs oublis, pchs commis sans le savoir, pchs
de langueur n'ayant pas permis de se rtablir fermement en la grce de
Dieu.

Mais o les prendre, ces pchs? Ils venaient donc du dehors, dans ce
rayon de soleil, aux poussires dansantes, qui semblaient apporter des
germes de vie jusque sur ce grand lit royal, blanc et froid de la mort
d'une vierge?

Monseigneur s'tait recueilli, les regards de nouveau sur Anglique,
s'assurant que le petit souffle n'avait pas cess. Il se dfendait
encore de toute motion humaine,  la voir si amincie, d'une beaut
d'ange, immatrielle dj. Son pouce ne trembla pas, lorsqu'il le trempa
doucement dans les saintes huiles et qu'il commena les onctions sur les
cinq parties du corps o rsident les sens, les cinq fentres par
lesquelles le mal entre dans l'me.

D'abord, sur les yeux, sur les paupires fermes, la droite, la gauche;
et le pouce, lgrement, traait le signe de la croix.

--Fer istam sanctam unctionem, et sltam piissimam misericordiam,
indulgeattibi Dominus quidquid per visum deliquisti.

Et les pchs de la vue taient rpars, les regards lascifs, les
curiosits dshonntes, les vanits des spectacles, les mauvaises
lectures, les larmes rpandues pour des chagrins coupables. Et elle ne
connaissait d'autre livre que la Lgende, d'autre horizon que l'abside
de la cathdrale, qui lui bouchait le reste du monde. Et elle n'avait
pleur que dans la lutte de l'obissance contre la passion. L'abb
Cornille prit un des flocons d'ouate, en essuya les deux paupires, puis
l'enferma dans un des cornets de papier blanc.

Ensuite, Monseigneur oignit les oreilles, aux lobes d'une transparence
de nacre, le droit, le gauche,  peine mouills du signe de la croix.

--Fer istam sanctam unctionem, et suam piissimam misericordiam,
indulgeat tibi Dominus quidquid per gustum delisquisti. Et toute
l'abomination de l'oue se trouvait rachete, toutes les paroles, toutes
les musiques qui corrompent, les mdisances, les calomnies, les
blasphmes, les propos licencieux couts avec complaisance, les
mensonges d'amour aidant  la dfaite du devoir, les chants profanes
exaltant la chair, les violons des orchestres pleurant de volupt sous
les lustres. Et, dans son isolement de fille clotre, elle n'avait mme
jamais entendu le bavardage libre des voisines, le juron d'un charretier
qui fouette ses chevaux. Et elle n'avait dans les oreilles d'autres
musiques que les cantiques saints, le grondement des orgues, le
balbutiement des prires, dont la petite maison frache vibrait toute,
au flanc de la vieille glise.

L'abb, aprs avoir essuy les oreilles avec un flocon d'ouate, le mit
dans un des cornets de papier blanc.

Ensuite, Monseigneur passa aux narines, la droite, la gauche, pareilles
 deux ptales de rose blanche, que son pouce purifiait du signe de la
croix.

--Fer istam sanctam unctionem, et suam piissimam misericordiam,
indulgeat tibi Dominus quidquid per odoratum deliquisti.

Et l'odorat retournait  l'innocence premire, lav de toute souillure,
non seulement de la honte charnelle des parfums, de la sduction des
fleurs aux haleines trop douces, des senteurs parses de l'air qui
endorment l'me, mais encore des fautes de l'odorat intrieur, les
mauvais exemples donns  autrui, la peste contagieuse du scandale. Et,
droite, pure, elle avait fini par tre un lis parmi les lis, un grand
lis dont le parfum fortifiait les faibles, gayait les forts. Et,
justement, elle tait si candidement dlicate, qu'elle n'avait jamais pu
tolrer les oeillets ardents, les lilas musqus, les jacinthes
fivreuses, seulement  l'aise parmi les floraisons calmes, les
violettes et les primevres des bois.

L'abb essuya les narines, glissa le flocon d'ouate dans un autre des
cornets de papier blanc.

Ensuite, Monseigneur, descendant  la bouche close, qu'entrouvrait 
peine le lger souffle, barra la lvre infrieure du signe de la croix.

--Fer btam sanctam unctionem, et suam piissimam misericordiam, indulgeat
tibi Dominus quidquid per gustum deliquisti.

Et toute sa bouche n'tait plus qu'un calice d'innocence, car c'tait,
cette fois, le pardon des basses satisfactions du got, la gourmandise,
la sensualit du vin et du miel, le pardon surtout des crimes de la
langue, l'universelle coupable, la provocatrice, l'empoisonneuse, celle
qui fait les querelles, les guerres, les erreurs, les paroles fausses
dont le ciel lui-mme est obscurci. Et la gourmandise n'avait jamais t
son vice, elle en tait venue, comme Elisabeth,  se nourrir, sans
distinguer les aliments. Et, si elle vivait dans l'erreur, c'tait son
rve qui l'y avait mise, l'espoir de l'au-del, la consolation de
l'invisible, tout ce monde enchant que crait son ignorance et qui
faisait d'elle une sainte.

L'abb, ayant essuy la bouche, plia le flocon d'ouate dans le quatrime
des cornets de papier blanc.

Enfin, Monseigneur,  droite, puis  gauche, joignant les paumes des
deux petites mains d'ivoire, renverses sur le drap, effaa leurs
pchs, du signe de la croix.

--Fer istam sanctam unctionem, et suam piissimam misericordiam,
indulgeat tibi Dominus quidquid per tactum deliquisti.

Et le corps entier tait blanc, lav de ses dernires macules, celles du
toucher, les plus salissantes, les rapines, les batteries, les meurtres,
sans compter les pchs des autres parties omises, la poitrine, les
reins et les pieds, que cette onction rachetait aussi, tout ce qui brle
et rugit dans la chair, nos colres, nos dsirs, nos passions drgles,
les charniers o nous courons, les joies dfendues dont crient nos
membres. Et, depuis qu'elle tait l, mourante de sa victoire, elle
avait abattu sa violence, son orgueil et sa passion, comme si elle n'et
apport le mal originel que pour la gloire d'en triompher. Et elle ne
savait mme pas qu'elle avait eu des dsirs, que sa chair avait gmi
d'amour, que le grand frisson de ses nuits pouvait tre coupable,
tellement elle tait cuirasse d'ignorance, l'me blanche, toute
blanche.

L'abb essuya les mains, fit disparatre le flocon d'ouate dans le
dernier cornet de papier blanc, et brla les cinq cornets, au fond du
pole.

La crmonie tait termine, Monseigneur se lavait les doigts, avant de
dire l'oraison finale. Il n'avait plus qu' exhorter encore la mourante,
en lui mettant au poing le cierge symbolique, pour chasser les dmons et
montrer qu'elle venait de recouvrer l'innocence baptismale. Mais elle
tait reste rigide, les yeux ferms, morte. Les saintes huiles avaient
purifi son corps, les signes de croix laissaient leurs traces aux cinq
fentres de l'me, sans faire remonter aux joues une onde de vie.
Implor, espr, le prodige ne s'tait pas produit. Hubert et Hubertine,
toujours agenouills cte  cte, ne priaient plus, regardaient de leurs
yeux fixes, si ardemment qu'on les aurait dits tous les deux immobiliss
 jamais, ainsi que ces figures de donataires qui attendent la
rsurrection, dans un coin d'ancien vitrail. Flicien s'tait tran sur
les genoux, maintenant  la porte mme, ayant cess de sangloter, la
tte droite, lui aussi, pour voir, enrag de la surdit de Dieu.

Une dernire fois, Monseigneur s'approcha du lit, suivi de l'abb
Cornille, qui tenait, tout allum, le cierge qu'on devait mettre dans la
main de la malade. Et l'vque, s'enttant  aller jusqu'au bout du
rite, afin de laisser  Dieu le temps d'agir, pronona la formule:

--Accipe lampadem ardentem, custodi unctionem tuam, ut cum Dominus ad
judicandum venerit, possis occurrere ei cum omnibus sanctis, et vivas in
soecula soeculorum.

--Amen, rpandit l'abb.

Mais, quand ils essayrent d'ouvrir la main d'Anglique et de la serrer
autour du cierge, la main inerte retomba sur la poitrine.

Alors, Monseigneur fut saisi d'un grand tremblement.

C'tait l'motion, longtemps combattue, qui dbordait en lui, emportant
les dernires rigidits du sacerdoce. Il l'avait aime, cette enfant, du
jour o elle tait venue sangloter  ses genoux.  cette heure, elle
tait pitoyable, avec cette pleur du tombeau, d'une beaut si
douloureuse, qu'il ne tournait plus les regards vers le lit, sans que
son coeur, secrtement, ft noy de chagrin. Il cessait de se contenir,
deux grosses larmes gonflrent ses paupires, coulrent sur ses joues.
Elle ne pouvait pas mourir ainsi, il tait vaincu par son charme dans la
mort.

Et Monseigneur, se rappelant les miracles de sa race, ce pouvoir que le
Ciel leur avait donn de gurir, songea que Dieu sans doute attendait
son consentement de pre. Il invoqua sainte Agns, devant laquelle tous
les siens avaient fait leurs dvotions, et comme Jean V. d'Hautecoeur
allant prier au chevet des pestifrs et les baiser, il pria, il baisa
Anglique sur la bouche.

--Si Dieu veut, je veux.

Tout de suite, Anglique ouvrit les paupires. Elle le regardait sans
surprise, veille de son long vanouissement; et ses lvres, tides du
baiser, souriaient. C'taient des choses qui devaient se raliser,
peut-tre sortait-elle de les rver une fois encore, trouvant trs
simple que Monseigneur ft l, pour la fiancer  son fils, puisque
l'heure tait arrive enfin.

D'elle-mme elle se mit sur son sant, au milieu du grand lit royal.

L'vque, ayant dans les yeux la clart du prodige, rpta la formule:

--Accipe lampadem ardentem....

--Amen, rpondit l'abb.

Anglique avait pris le cierge allum, et d'une main ferme, elle le
tenait droit. La vie tait revenue, la flamme brlait trs claire,
chassant les esprits de la nuit.

Un grand cri traversa la chambre, Flicien tait debout, comme soulev
par le vent du miracle; tandis que les Hubert, renverss sous le mme
souffle, restaient  genoux, les yeux bants, la face ravie, devant ce
qu'ils venaient de voir. Le lit leur avait paru envelopp d'une vive
lumire, des blancheurs montaient encore dans le rayon de soleil,
pareilles  des plumes blanches; et les murs blancs, toute la chambre
blanche gardait un clat de neige. Au milieu, ainsi qu'un lis rafrachi
et redress sur sa tige, Anglique dgageait cette clart. Ses cheveux
d'or fin la nimbaient d'une aurole, les yeux couleur de violette
luisaient divinement, toute une splendeur de vie rayonnait de son visage
pur. Et Flicien, la voyant gurie, boulevers de cette grce que le
Ciel leur faisait, s'approcha, s'agenouilla prs du lit.

--Ah! chre me, vous nous reconnaissez, vous vivez.... Je suis  vous,
mon pre le veut bien, puisque Dieu l'a voulu.

Elle inclina la tte, elle eut un rire gai.

--Oh! je savais, j'attendais.... Tout ce que j'ai vu doit tre.

Monseigneur, qui avait retrouv sa hauteur sereine, lui posa de nouveau
sur la bouche le crucifix, qu'elle baisa cette fois, en servante
soumise. Puis, d'un grand geste, par toute la chambre, au-dessus de
toutes les ttes, il donna les bndictions dernires, pendant que les
Hubert et l'abb Comille pleuraient.

Flicien avait pris la main d'Anglique. Et, dans l'autre petite main,
le cierge d'innocence brlait, trs haut.




XIV


Le mariage fut fix aux premiers jours de mars. Mais Anglique restait
trs faible, malgr la joie qui rayonnait de toute sa personne. Elle
avait d'abord voulu redescendre  l'atelier, ds la premire semaine de
sa convalescence, s'enttant  finir le panneau de broderie en
bas-relief, pour le sige de Monseigneur: c'tait la dernire
tche d'ouvrire, disait-elle gaiement, on ne lchait pas
une commande au beau milieu. Puis, puise par cet effort,
elle avait d de nouveau garder la chambre. Elle y vivait souriante,
sans retrouver la sant pleine d'autrefois, toujours blanche et
immatrielle comme sous les saintes huiles, allant et venant d'un petit
pas de vision, se reposant, songeuse, pendant des heures, d'avoir fait
quelque longue course, de sa table  sa fentre. Et l'on recula le
mariage, on dcida qu'on attendrait son complet rtablissement, qui ne
pouvait tarder, avec des soins.

Chaque aprs-midi, Flicien montait la voir, Hubert et Hubertine
taient-l, on passait ensemble d'adorables heures, on refaisait les
mmes projets, continuellement. Assise, elle se montrait d'une vivacit
rieuse, la premire  parler des jours si remplis de leur prochaine
existence, les voyages, Hautecoeur  restaurer, toutes les flicits 
connatre. On l'aurait dit bien sauve alors, reprenant des forces, dans
le printemps htif qui entrait, chaque jour plus tide, par la fentre
ouverte. Et elle ne retombait aux gravits de ses songeries que
lorsqu'elle tait seule, ne craignant pas d'tre vue. La nuit, des voix
l'avaient effleure; puis, c'tait un appel de la terre,  son entour;
en elle aussi, la clart se faisait, elle comprenait que le miracle
continuait uniquement pour la ralisation de son rve. N'tait-elle pas
morte dj, n'existant plus parmi les apparences que grce  un rpit
des choses? Cela, aux heures de solitude, la berait avec une douceur
infinie, sans regret  l'ide d'tre emporte dans sa joie, certaine
toujours d'aller jusqu'au bout du bonheur. Le mal attendrait. Sa grande
allgresse en devenait simplement srieuse, elle s'abandonnait, inerte,
ne sentait plus son corps, volait aux pures dlices; et il fallait
qu'elle entendt les Hubert rouvrir la porte, ou que Flicien entrt la
voir, pour qu'elle se redresst, feignant la sant revenue, causant avec
des rires de leurs annes de mnage, trs loin, dans l'avenir.

Vers la fin de mars, Anglique sembla s'gayer encore. Deux fois, toute
seule, elle avait eu des vanouissements. Un matin, elle venait de
tomber au pied du lit, comme Hubert lui montait justement une tasse de
lait; et, pour le tromper, elle plaisanta par terre, raconta qu'elle
cherchait une aiguille perdue.

Puis, le lendemain, elle se fit trs joyeuse, elle parla de brusquer le
mariage, de le mettre  la mi-avril. Tous se rcrirent: elle
tait encore si faible, pourquoi ne pas attendre? rien ne pressait.
Mais elle s'enfivra, elle voulait tout de suite, tout de suite.
Hubertine, surprise, eut un soupon devant cette hte, la regarda un
instant, plissante au petit souffle froid qui l'effleurait. Dj, la
chre malade se calmait, dans son tendre besoin de faire illusion aux
autres, elle qui se savait condamne. Hubert et Flicien, en continuelle
adoration, n'avaient rien vu, rien senti. Et, se mettant debout par un
effort de volont, allant et venant de son pas souple d'autrefois, elle
tait charmante, elle dit que la crmonie achverait de la gurir, tant
elle serait heureuse. D'ailleurs, Monseigneur dciderait. Quand, le soir
mme, l'vque fut l, elle lui expliqua son dsir, les yeux dans les
siens, sans le quitter du regard, la voix si douce, que, sous les mots,
il y avait l'ardente supplication de ce qu'elle ne disait pas.
Monseigneur savait, et il comprit. Il fixa le mariage  la mi-avril.

Alors, on vcut dans le tumulte, de grands prparatifs furent faits.
Hubert, malgr sa tutelle officieuse, avait d demander son consentement
au directeur de l'Assistance publique qui reprsentait toujours le
conseil de famille, Anglique n'tant point majeure; et M. Grandsire, le
juge de paix, s'tait charg de ces dtails, afin d'en viter le ct
pnible  Flicien et  la jeune fille. Mais celle-ci ayant vu qu'on se
cachait, se fit monter un jour son livret d'lve, dsirant le remettre
elle mme  son fianc. Elle tait dsormais en tat d'humilit
parfaite, elle voulait qu'il st bien la bassesse d'o il la tirait,
pour la hausser dans la gloire de son nom lgendaire et de sa grande
fortune. C'taient ses parchemins,  elle, cette pice administrative,
cet crou o il n'y avait qu'une date suivie d'un numro. Elle le
feuilleta une fois encore, puis le lui donna sans confusion, joyeuse de
ce qu'elle n'tait rien et de ce qu'il la faisait tout. Il en fut touch
profondment, il s'agenouilla, lui baisa les mains avec des larmes,
comme si ce ft elle qui lui et fait l'unique cadeau, le royal cadeau
de son coeur. Les prparatifs, pendant deux semaines, occuprent
Beaumont, bouleversrent la ville haute et la ville basse.

Vingt ouvrires, disait-on, travaillaient nuit et jour au trousseau. La
robe de noce,  elle seule, en occupait trois; et il y aurait une
corbeille d'un million, un flot de dentelles, de velours, de satin et de
soie, un ruissellement de pierreries, des diamants de reine. Mais
surtout ce qui remuait le monde, c'taient les aumnes considrables, la
marie ayant voulu donner aux pauvres autant qu'on lui donnait,  elle,
un autre million qui venait de s'abattre sur la contre, en une pluie
d'or.

Enfin, elle contentait son ancien besoin de charit, dans les
prodigalits du rve, les mains ouvertes, laissant couler sur les
misrables un fleuve de richesse, un dbordement de bien-tre. De la
petite chambre blanche et nue, du vieux fauteuil o elle tait cloue,
elle en riait de ravissement, lorsque l'abb Cornille lui apportait les
listes de distribution. Encore, encore! on ne distribuait jamais assez.
Elle aurait dsir le pre Mascart attabl devant des festins de prince,
les Chouteau vivant dans le luxe d'un palais, la mre Gabet gurie,
redevenue jeune,  force d'argent; et les Lemballeuse, la mre et les
trois filles, elle les aurait combles de toilettes et de bijoux. La
grle des pices d'or redoublait sur la ville, ainsi que dans les contes
de fes, au-del mme des ncessits quotidiennes, pour la beaut et la
joie, la gloire de l'or, tombant  la rue et luisant au grand soleil de
la charit.

Enfin, la veille du beau jour, tout fut prt. Flicien avait acquis,
derrire l'vch, rue Magloire, un ancien htel, qu'on achevait
d'installer somptueusement. C'taient de grandes pices, ornes
d'admirables tentures, emplies des meubles les plus prcieux, un salon
en vieilles tapisseries, un boudoir bleu, d'une douceur de ciel matinal,
une chambre  coucher surtout, un nid de soie blanche et de dentelle
blanche, rien que du blanc, lger, envol, le frisson mme de la
lumire. Mais Anglique, qu'une voiture devait venir prendre, avait
constamment refus d'aller voir ces merveilles.

Elle en coutait le rcit avec un sourire enchant, et elle ne donnait
aucun ordre, elle ne voulait point s'occuper de l'arrangement. Non, non,
cela se passait trs loin, dans cet inconnu du monde qu'elle ignorait
encore. Puisque ceux qui l'aimaient lui prparaient ce bonheur, si
tendrement, elle dsirait y entrer, ainsi qu'une princesse, venue des
pays chimriques, abordant au royaume rel, o elle rgnerait. Et, de
mme, elle se dfendait de connatre la corbeille, qui, elle aussi,
tait l-bas, le trousseau de linge fin, brod  son chiffre de
marquise, les toilettes de gala charges de broderies, les bijoux
anciens, tout un lourd trsor de cathdrale, et les joyaux modernes, des
prodiges de monture dlicate, des brillants dont la pluie ne montrait
que leur eau pure. Il suffisait  la victoire de son rve que cette
fortune l'attendt chez elle, rayonnante dans la ralit prochaine de la
vie. Seule, la robe de noce fut apporte, le matin du mariage.

Ce matin-l, veille avant les autres, dans son grand lit, Anglique
eut une minute de dfaillance dsespre, en craignant de ne pouvoir se
tenir debout. Elle essayait, sentait plier ses jambes; et, dmentant la
vaillante srnit qu'elle montrait depuis des semaines, une angoisse
affreuse, la dernire, cria de tout son tre. Puis, ds qu'elle vit
entrer Hubertine joyeuse, elle fut surprise de marcher, car ce n'taient
plus ses forces  elle, une aide srement lui venait de l'invisible, des
mains amies la portaient. On l'habilla, elle ne pesait plus rien, elle
tait si lgre, que, plaisantant, sa mre s'en tonnait, lui disait de
ne pas bouger davantage, si elle ne voulait point s'envoler. Et, pendant
toute la toilette, la petite maison frache des Hubert, vivant au flanc
de la cathdrale, frissonna du souffle norme de la gante, de ce qui
dj y bourdonnait de la crmonie, l'activit fivreuse du clerg, les
voles des cloches surtout, un branle continu d'allgresse, dont
vibraient les vieilles pierres.

Sur la ville haute, depuis une heure, les clochers sonnaient, comme aux
grandes ftes. Le soleil s'tait lev radieux, une limpide matine
d'avril, une onde de rayons printaniers, vivante des appels sonores qui
avaient mis debout les habitants.

Beaumont entier tait en liesse pour le mariage de la petite brodeuse,
que tous les coeurs pousaient. Ce beau soleil criblant les rues,
c'tait comme la pluie d'or, les aumnes des contes de fes, qui
ruisselaient de ses mains frles. Et, sous cette joie de la lumire, la
foule se portait en masse vers la cathdrale, emplissant les bas-cts,
dbordant sur la place du Clotre. L, se dressait la grande faade,
ainsi qu'un bouquet de pierre, trs fleuri, du gothique le plus orn,
au-dessus de la svre assise romane. Dans les tours, les cloches
continuaient  sonner, et la faade semblait tre la gloire mme de ces
noces, l'envole de la fille pauvre au travers du miracle, tout ce qui
s'lanait et flambait, avec la dentelle ajoure, la floraison liliale
des colonnettes, des balustrades, des arcatures, des niches de saints
surmontes de dais, des pignons vids en trfles, garnis de crossettes
et de fleurons, des roses immenses, panouissant le mystique rayonnement
de leurs meneaux.

 dix heures, les orgues grondrent, Anglique et Flicien entraient,
marchant  petits pas vers le matre-autel, entre les rangs presss de
la foule. Un souffle d'admiration attendrie fit onduler les ttes. Lui,
trs mu, passait fier et grave, dans sa beaut blonde de jeune dieu,
aminci encore par la svrit de l'habit noir. Mais elle, surtout,
soulevait les coeurs, si adorable, si divine, d'un charme mystrieux de
vision. Sa robe tait de moire blanche, simplement couverte de vieilles
malines, que retenaient des perles, des cordons de perles fines
dessinant les garnitures du corsage et les volants de la jupe. Un voile
d'ancien point d'Angleterre, fix sur la tte par une triple couronne de
perles, l'enveloppait, descendait jusqu'aux talons. Et rien autre, pas
une fleur, pas un bijou, rien que ce flot lger, ce nuage frissonnant,
qui semblait mettre dans un battement d'ailes sa petite figure douce de
vierge de vitrail, aux yeux de violette, aux cheveux d'or.

Deux fauteuils de velours cramoisi attendaient Flicien et Anglique
devant l'autel; et, derrire eux, pendant que les orgues largissaient
leur phrase de bienvenue, Hubert et Hubertine s'agenouillrent sur les
prie-Dieu destins  la famille. La veille, ils avaient eu une joie
immense, dont ils demeuraient perdus, ne trouvant point assez d'actions
de grces pour leur bonheur  eux, qui s'ajoutait  celui de leur fille.
Hubertine, tant alle au cimetire une fois encore, dans la pense
triste de leur solitude, de la petite maison vide, lorsque cette fille
aime ne serait plus l, avait suppli sa mre longtemps; et, tout d'un
coup, un choc en elle l'avait redresse, frmissante, exauce enfin. Du
fond de la terre, aprs trente ans, la morte obstine pardonnait, leur
envoyait l'enfant du pardon, si ardemment dsir et attendu. tait-ce la
rcompense de leur charit, de cette pauvre crature de misre
recueillie, un jour de neige,  la porte de la cathdrale, aujourd'hui
marie  un prince, dans toute la pompe des grandes crmonies? Ils en
restaient sur les deux genoux, sans prire, sans paroles formules,
ravis de gratitude, tout leur tre s'exhalant en un remerciement infini.
Et, de l'autre ct de la nef, sur son sige piscopal, Monseigneur
tait lui aussi de la famille, plein de la majest du Dieu qu'il
reprsentait: il resplendissait dans la gloire de ses vtements sacrs,
la face d'une hauteur sereine, dgag des passions de ce monde; tandis
que les deux anges du panneau de broderie, au-dessus de sa tte,
soutenaient les armes clatantes des Hautecoeur.

Alors, la solennit commena. Tout le clerg tait prsent, des prtres
taient venus des paroisses, pour honorer leur vque. Dans ce flot
blanc des surplis, dont les grilles dbordaient, luisaient les chapes
d'or des chantres et les robes rouges des enfants de choeur. L'ternelle
nuit des bas-cts, sous l'crasement des chapelles romanes, s'clairait
ce matin-l du limpide soleil d'avril, allumant les vitraux, o
rougeoyait une braise de pierreries. Mais l'ombre de la nef, surtout,
flambait d'un fourmillement de cierges, des cierges aussi nombreux que
les toiles en un ciel d't: au milieu, le matre-autel en tait
incendi, l'ardent buisson symbolique brlant du feu des mes; et il y
en avait dans des flambeaux, dans des torchres, dans des lustres; et,
devant les poux, deux grands candlabres,  branches rondes, faisaient
comme deux soleils. Des massifs de plantes vertes changeaient le choeur
en un jardin vivace, que fleurissaient de grosses touffes d'azales
blanches, de camlias blancs et de lilas blancs. Jusqu'au fond de
l'abside, tincelaient des chappes d'or et d'argent, des pans entrevus
de velours et de soie, un blouissement lointain de tabernacle, parmi
les verdures. Et, au-dessus de ce braisillement, la nef s'lanait, les
quatre normes piliers du transept montaient soutenir la vote dans le
souffle tremblant de ces milliers de petites flammes, qui donnaient un
frisson  la pleine lumire des hautes fentres gothiques. Anglique
avait voulu tre marie par le bon abb Camille, et lorsqu'elle le vit
s'avancer en surplis, avec l'tole blanche, suivi de deux clercs, elle
eut un sourire. C'tait enfin la ralisation de son rve, elle pousait
la fortune, la beaut, la puissance, au-del de tout espoir. L'glise
chantait par ses orgues, rayonnait par ses cierges, vivait par son
peuple de fidles et de prtres.

Jamais l'antique vaisseau n'avait resplendi d'une pompe plus souveraine,
comme largi, dans son luxe sacr, d'une expansion de bonheur. Et
Anglique souriait, sachant qu'elle avait la mort en elle, au milieu de
cette joie, clbrant sa victoire.

En entrant, elle venait d'avoir un regard pour la chapelle Hautecoeur,
o dormaient Laurette et Balbine, les Mortes heureuses, emportes toutes
jeunes en pleine flicit d'amour.

 cette heure dernire, elle tait parfaite, victorieuse de sa passion,
corrige, renouvele, n'ayant mme plus l'orgueil du triomphe, rsigne
 cette envole de son tre, dans l'hosanna de sa grande amie, la
cathdrale. Lorsqu'elle s'agenouilla, ce fut en servante trs humble et
trs soumise, entirement lav du pch d'origine; et elle tait aussi
trs gaie de son renoncement. L'abb Cornille, aprs tre descendu de
l'autel, fit l'exhortation, d'une voix amie. Il donna en exemple le
mariage que Jsus avait contract avec l'glise, il parla de l'avenir,
des jours  vivre dans la foi, des enfants qu'il faudrait lever en
chrtiens; et l, de nouveau, en face de cet espoir, Anglique sourit;
tandis que Flicien, prs d'elle, frmissait,  l'ide de tout ce
bonheur, qu'il croyait fix maintenant. Puis, vinrent les demandes du
rituel, les rponses qui lient pour l'existence entire, le oui
dcisif qu'elle pronona, mue, du fond de son coeur, qu'il dit plus
haut, avec une gravit tendre. L'irrvocable tait fait, le prtre avait
mis leurs mains droites l'une dans l'autre, en murmurant la formule: Ego
conjungo vos in matrimonium, in nomine Patri, et Filii, et Spiritus
Sancti. Mais il restait  bnir l'anneau, qui est le symbole de la
fidlit inviolable, de l'ternit du lien; et cela dura. Dans le bassin
d'argent, au-dessus de l'anneau d'or, le prtre agitait l'aspersoir, en
forme de croix. Benedic, Domine, annulum hunc.... Ensuite, il le prsenta
 l'poux, pour lui tmoigner que L'glise scellait et cachetait son
coeur, o aucune autre femme ne devait plus entrer; et l'poux le mit au
doigt de l'pouse, afin de lui apprendre  son tour que, seul parmi les
hommes, il existait, pour elle dsormais. C'tait l'union troite, sans
fin, le signe de dpendance port par elle, qui lui rappellerait
constamment la foi jure; c'tait aussi la promesse d'une longue suite
d'annes communes, comme si ce petit cercle d'or les attachait jusqu'
la tombe. Et, tandis que le prtre, aprs les oraisons finales, les
exhortait une fois encore, Anglique avait son clair sourire de
renoncement, elle qui savait.

Les orgues, alors, clamrent d'allgresse, derrire l'abb Cornille, qui
se retirait avec les clercs. Monseigneur, immobile en sa majest,
abaissait sur le couple ses yeux d'aigle, trs doux.  genoux toujours,
les Hubert levaient la tte, aveugls de larmes heureuses. Et la phrase
norme des orgues roula, se perdit en une grle de petites notes aigus,
pleuvant sous les votes, pareilles  un chant matinal d'alouette. Un
long frmissement, une rumeur attendrie avait agit la foule des
fidles, entasse dans la nef et dans les bas-cts. L'glise, pare de
fleurs, tincelante de cierges, clatait de la joie du sacrement. Puis,
ce furent encore deux heures de souveraine pompe, la messe chante, avec
les encensements. Le clbrant avait paru, vtu de la chasuble blanche,
accompagn du crmoniaire, des deux thurifraires tenant l'encensoir et
la navette, des deux acolytes portant les grands chandeliers d'or
allums. Et la prsence de Monseigneur compliquait le rite, les saluts,
les baisers.  chaque minute, des inclinations, des gnuflexions,
faisaient battre les files des surplis. Dans les vieilles stalles
fleuries de sculptures, tout le chapitre se levait; et c'tait, 
d'autres instants, comme une haleine du ciel qui prosternait d'un coup
le clerg, dont la foule emplissait l'abside. Le clbrant chantait 
l'autel. Il se, taisait, allait s'asseoir, pendant que le choeur,  son
tour, longuement, continuait, des phrases graves de chantre, des notes
fines d'enfant de choeur, lgres, ariennes comme des fltes
d'archange. Une voix trs belle, trs pure, s'leva, une voix de jeune
fille dlicieuse  entendre, la voix, disait-on, de mademoiselle Claire
de Voincourt, qui avait voulu chanter  ces noces du miracle. Les orgues
qui l'accompagnaient avaient un large soupir attendri, une srnit
d'me bonne et heureuse. Il se produisait de brusques silences, puis les
orgues clataient de nouveau en roulements formidables, pendant que le
crmoniaire ramenait les acolytes avec leurs chandeliers, conduisait
les thurifraires au clbrant, qui bnissait l'encens des navettes. Et,
 tous moments, des voles d'encensoir montaient, avec le vif clair et
le bruit argentin des chanettes. Une nue odorante bleuissait dans
l'air, on encensait l'vque, le clerg, l'autel, l'vangile, chaque
personne et chaque chose  son tour, jusqu'aux masses profondes du
peuple, de trois coups,  droite,  gauche, et en face.

Cependant, Anglique et Flicien,  genoux, coutaient dvotement la
messe, qui est la consommation mystrieuse du mariage de Jsus et de
l'glise on leur avait mis en la main,  chacun, une chandelle ardente,
symbole de la virginit conserve depuis le baptme. Aprs l'oraison
dominicale, ils taient rests sous le voile, signe de soumission, de
pudeur et de modestie, pendant que le prtre, debout du ct de
l'ptre, lisait les prires prescrites. Ils tenaient toujours les
chandelles ardentes, qui sont aussi un avertissement de songer  la
mort, mme dans la joie des justes noces. Et c'tait fini, l'offrande
tait faite, le clbrant s'en allait, accompagn du crmoniaire, des
thurifraires et des acolytes, aprs avoir pri Dieu de bnir les poux,
afin qu'ils voient crotre et multiplier leurs enfants, jusqu' la
troisime et la quatrime gnration.

 ce moment, la cathdrale entire exulta. Les orgues entamrent la
marche triomphale, dans un tel clat de foudre, que le vieil difice en
tremblait. Frmissante, la foule tait debout, se haussait pour voir;
des femmes montaient sur les chaises, il y avait des rangs presss de
ttes, jusqu'au fond des chapelles noires des collatraux; et tout ce
peuple souriait, le coeur battant. Les milliers de cierges, en cet adieu
final, semblaient brler plus haut, allongeant leurs flammes, des
langues de feu dont vacillaient les votes. Un dernier hosanna du clerg
montait, dans les fleurs et les verdures, au milieu du luxe des
ornements et des vases sacrs. Mais, tout d'un coup, la grand porte,
sous les orgues, ouverte  deux battants, troua le mur sombre d'une
nappe de plein jour. C'tait la claire matine d'avril, le vivant soleil
du printemps, la place du Clotre avec ses gaies maisons blanches; et l
une autre foule attendait les poux, plus nombreuse encore, d'une
sympathie plus impatiente, agite dj de gestes et d'acclamations. Les
cierges avaient pli, les orgues couvraient de leur tonnerre les bruits
de la rue.

Et, d'une marche lente, entre la double haie des fidles, Anglique et
Flicien se dirigrent vers la porte. Aprs le triomphe, elle sortait
du rve, elle marchait l-bas, pour entrer dans la ralit. Ce porche de
lumire crue ouvrait sur le monde qu'elle ignorait; et elle ralentissait
le pas, elle regardait les maisons actives, la foule tumultueuse, tout
ce qui la rclamait et la saluait. Sa faiblesse tait si grande, que son
mari devait presque la porter. Pourtant, elle souriait toujours, elle
songeait  cet htel princier, plein de bijoux et de toilettes de reine,
o l'attendait la chambre des noces, toute de soie blanche. Une
suffocation l'arrta, puis elle eut la force de faire quelques pas
encore. Son regard avait rencontr l'anneau pass  son doigt, elle
souriait de ce lien ternel. Alors, au seuil de la grand-porte, en haut
des marches qui descendaient sur la place, elle chancela. N'tait-elle
pas alle jusqu'au bout du bonheur? N'tait-ce pas l que la joie d'tre
finissait? Elle se haussa d'un dernier effort, elle mit sa bouche sur la
bouche de Flicien. Et, dans ce baiser, elle mourut.

Mais la mort tait sans tristesse. Monseigneur, de son geste habituel de
bndiction pastorale, aidait cette me  se dlivrer, calm lui-mme,
retourn au nant divin. Les Hubert, pardonns, rentrant dans
l'existence, avaient la sensation extasie qu'un songe finissait. Toute
la cathdrale, toute la ville taient en fte. Les orgues grondaient
plus haut, les cloches sonnaient  la vole, la foule acclamait le
couple d'amour, au seuil de l'glise mystique, sous la gloire du soleil
printanier. Et c'tait un envolement triomphal, Anglique heureuse,
pure, lance, emporte dans la ralisation de son rve, ravie des
noires chapelles romanes aux flamboyantes votes gothiques, parmi les
restes d'or et de peinture, en plein paradis des lgendes.

Flicien ne tenait plus qu'un rien trs doux et trs tendre, cette robe
de marie, toute de dentelles et de perles, la poigne de plumes
lgres, tides encore, d'un oiseau. Depuis longtemps, il sentait bien
qu'il possdait une ombre. La vision, venue de l'invisible, retournait 
l'invisible. Ce n'tait qu'une apparence, qui s'effaait, aprs avoir
cr une illusion. Tout n'est que rve. Et, au sommet du bonheur,
Anglique avait disparu, dans le petit souffle d'un baiser.






End of the Project Gutenberg EBook of Le rve, by mile Zola

*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE RVE ***

***** This file should be named 17533-8.txt or 17533-8.zip *****
This and all associated files of various formats will be found in:
        http://www.gutenberg.org/1/7/5/3/17533/

Produced by www.ebooksgratuits.com and Chuck Greif

Updated editions will replace the previous one--the old editions
will be renamed.

Creating the works from public domain print editions means that no
one owns a United States copyright in these works, so the Foundation
(and you!) can copy and distribute it in the United States without
permission and without paying copyright royalties.  Special rules,
set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to
copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to
protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark.  Project
Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you
charge for the eBooks, unless you receive specific permission.  If you
do not charge anything for copies of this eBook, complying with the
rules is very easy.  You may use this eBook for nearly any purpose
such as creation of derivative works, reports, performances and
research.  They may be modified and printed and given away--you may do
practically ANYTHING with public domain eBooks.  Redistribution is
subject to the trademark license, especially commercial
redistribution.



*** START: FULL LICENSE ***

THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE
PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK

To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free
distribution of electronic works, by using or distributing this work
(or any other work associated in any way with the phrase "Project
Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full Project
Gutenberg-tm License (available with this file or online at
http://gutenberg.org/license).


Section 1.  General Terms of Use and Redistributing Project Gutenberg-tm
electronic works

1.A.  By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm
electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to
and accept all the terms of this license and intellectual property
(trademark/copyright) agreement.  If you do not agree to abide by all
the terms of this agreement, you must cease using and return or destroy
all copies of Project Gutenberg-tm electronic works in your possession.
If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a Project
Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound by the
terms of this agreement, you may obtain a refund from the person or
entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph 1.E.8.

1.B.  "Project Gutenberg" is a registered trademark.  It may only be
used on or associated in any way with an electronic work by people who
agree to be bound by the terms of this agreement.  There are a few
things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works
even without complying with the full terms of this agreement.  See
paragraph 1.C below.  There are a lot of things you can do with Project
Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement
and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic
works.  See paragraph 1.E below.

1.C.  The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation"
or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
Gutenberg-tm electronic works.  Nearly all the individual works in the
collection are in the public domain in the United States.  If an
individual work is in the public domain in the United States and you are
located in the United States, we do not claim a right to prevent you from
copying, distributing, performing, displaying or creating derivative
works based on the work as long as all references to Project Gutenberg
are removed.  Of course, we hope that you will support the Project
Gutenberg-tm mission of promoting free access to electronic works by
freely sharing Project Gutenberg-tm works in compliance with the terms of
this agreement for keeping the Project Gutenberg-tm name associated with
the work.  You can easily comply with the terms of this agreement by
keeping this work in the same format with its attached full Project
Gutenberg-tm License when you share it without charge with others.

1.D.  The copyright laws of the place where you are located also govern
what you can do with this work.  Copyright laws in most countries are in
a constant state of change.  If you are outside the United States, check
the laws of your country in addition to the terms of this agreement
before downloading, copying, displaying, performing, distributing or
creating derivative works based on this work or any other Project
Gutenberg-tm work.  The Foundation makes no representations concerning
the copyright status of any work in any country outside the United
States.

1.E.  Unless you have removed all references to Project Gutenberg:

1.E.1.  The following sentence, with active links to, or other immediate
access to, the full Project Gutenberg-tm License must appear prominently
whenever any copy of a Project Gutenberg-tm work (any work on which the
phrase "Project Gutenberg" appears, or with which the phrase "Project
Gutenberg" is associated) is accessed, displayed, performed, viewed,
copied or distributed:

This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
almost no restrictions whatsoever.  You may copy it, give it away or
re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
with this eBook or online at www.gutenberg.org

1.E.2.  If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is derived
from the public domain (does not contain a notice indicating that it is
posted with permission of the copyright holder), the work can be copied
and distributed to anyone in the United States without paying any fees
or charges.  If you are redistributing or providing access to a work
with the phrase "Project Gutenberg" associated with or appearing on the
work, you must comply either with the requirements of paragraphs 1.E.1
through 1.E.7 or obtain permission for the use of the work and the
Project Gutenberg-tm trademark as set forth in paragraphs 1.E.8 or
1.E.9.

1.E.3.  If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is posted
with the permission of the copyright holder, your use and distribution
must comply with both paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 and any additional
terms imposed by the copyright holder.  Additional terms will be linked
to the Project Gutenberg-tm License for all works posted with the
permission of the copyright holder found at the beginning of this work.

1.E.4.  Do not unlink or detach or remove the full Project Gutenberg-tm
License terms from this work, or any files containing a part of this
work or any other work associated with Project Gutenberg-tm.

1.E.5.  Do not copy, display, perform, distribute or redistribute this
electronic work, or any part of this electronic work, without
prominently displaying the sentence set forth in paragraph 1.E.1 with
active links or immediate access to the full terms of the Project
Gutenberg-tm License.

1.E.6.  You may convert to and distribute this work in any binary,
compressed, marked up, nonproprietary or proprietary form, including any
word processing or hypertext form.  However, if you provide access to or
distribute copies of a Project Gutenberg-tm work in a format other than
"Plain Vanilla ASCII" or other format used in the official version
posted on the official Project Gutenberg-tm web site (www.gutenberg.org),
you must, at no additional cost, fee or expense to the user, provide a
copy, a means of exporting a copy, or a means of obtaining a copy upon
request, of the work in its original "Plain Vanilla ASCII" or other
form.  Any alternate format must include the full Project Gutenberg-tm
License as specified in paragraph 1.E.1.

1.E.7.  Do not charge a fee for access to, viewing, displaying,
performing, copying or distributing any Project Gutenberg-tm works
unless you comply with paragraph 1.E.8 or 1.E.9.

1.E.8.  You may charge a reasonable fee for copies of or providing
access to or distributing Project Gutenberg-tm electronic works provided
that

- You pay a royalty fee of 20% of the gross profits you derive from
     the use of Project Gutenberg-tm works calculated using the method
     you already use to calculate your applicable taxes.  The fee is
     owed to the owner of the Project Gutenberg-tm trademark, but he
     has agreed to donate royalties under this paragraph to the
     Project Gutenberg Literary Archive Foundation.  Royalty payments
     must be paid within 60 days following each date on which you
     prepare (or are legally required to prepare) your periodic tax
     returns.  Royalty payments should be clearly marked as such and
     sent to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation at the
     address specified in Section 4, "Information about donations to
     the Project Gutenberg Literary Archive Foundation."

- You provide a full refund of any money paid by a user who notifies
     you in writing (or by e-mail) within 30 days of receipt that s/he
     does not agree to the terms of the full Project Gutenberg-tm
     License.  You must require such a user to return or
     destroy all copies of the works possessed in a physical medium
     and discontinue all use of and all access to other copies of
     Project Gutenberg-tm works.

- You provide, in accordance with paragraph 1.F.3, a full refund of any
     money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the
     electronic work is discovered and reported to you within 90 days
     of receipt of the work.

- You comply with all other terms of this agreement for free
     distribution of Project Gutenberg-tm works.

1.E.9.  If you wish to charge a fee or distribute a Project Gutenberg-tm
electronic work or group of works on different terms than are set
forth in this agreement, you must obtain permission in writing from
both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael
Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark.  Contact the
Foundation as set forth in Section 3 below.

1.F.

1.F.1.  Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable
effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread
public domain works in creating the Project Gutenberg-tm
collection.  Despite these efforts, Project Gutenberg-tm electronic
works, and the medium on which they may be stored, may contain
"Defects," such as, but not limited to, incomplete, inaccurate or
corrupt data, transcription errors, a copyright or other intellectual
property infringement, a defective or damaged disk or other medium, a
computer virus, or computer codes that damage or cannot be read by
your equipment.

1.F.2.  LIMITED WARRANTY, DISCLAIMER OF DAMAGES - Except for the "Right
of Replacement or Refund" described in paragraph 1.F.3, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation, the owner of the Project
Gutenberg-tm trademark, and any other party distributing a Project
Gutenberg-tm electronic work under this agreement, disclaim all
liability to you for damages, costs and expenses, including legal
fees.  YOU AGREE THAT YOU HAVE NO REMEDIES FOR NEGLIGENCE, STRICT
LIABILITY, BREACH OF WARRANTY OR BREACH OF CONTRACT EXCEPT THOSE
PROVIDED IN PARAGRAPH F3.  YOU AGREE THAT THE FOUNDATION, THE
TRADEMARK OWNER, AND ANY DISTRIBUTOR UNDER THIS AGREEMENT WILL NOT BE
LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR
INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH
DAMAGE.

1.F.3.  LIMITED RIGHT OF REPLACEMENT OR REFUND - If you discover a
defect in this electronic work within 90 days of receiving it, you can
receive a refund of the money (if any) you paid for it by sending a
written explanation to the person you received the work from.  If you
received the work on a physical medium, you must return the medium with
your written explanation.  The person or entity that provided you with
the defective work may elect to provide a replacement copy in lieu of a
refund.  If you received the work electronically, the person or entity
providing it to you may choose to give you a second opportunity to
receive the work electronically in lieu of a refund.  If the second copy
is also defective, you may demand a refund in writing without further
opportunities to fix the problem.

1.F.4.  Except for the limited right of replacement or refund set forth
in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS', WITH NO OTHER
WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO
WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.

1.F.5.  Some states do not allow disclaimers of certain implied
warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages.
If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the
law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be
interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by
the applicable state law.  The invalidity or unenforceability of any
provision of this agreement shall not void the remaining provisions.

1.F.6.  INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the
trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in accordance
with this agreement, and any volunteers associated with the production,
promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works,
harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
that arise directly or indirectly from any of the following which you do
or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.


Section  2.  Information about the Mission of Project Gutenberg-tm

Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
electronic works in formats readable by the widest variety of computers
including obsolete, old, middle-aged and new computers.  It exists
because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
people in all walks of life.

Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
remain freely available for generations to come.  In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service.  The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541.  Its 501(c)(3) letter is posted at
http://pglaf.org/fundraising.  Contributions to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
permitted by U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
throughout numerous locations.  Its business office is located at
809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
business@pglaf.org.  Email contact links and up to date contact
information can be found at the Foundation's web site and official
page at http://pglaf.org

For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org

Section 4.  Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment.  Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States.  Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements.  We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance.  To
SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
particular state visit http://pglaf.org

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
any statements concerning tax treatment of donations received from
outside the United States.  U.S. laws alone swamp our small staff.

Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
methods and addresses.  Donations are accepted in a number of other
ways including checks, online payments and credit card
donations.  To donate, please visit: http://pglaf.org/donate


Section 5.  General Information About Project Gutenberg-tm electronic
works.

Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
concept of a library of electronic works that could be freely shared
with anyone.  For thirty years, he produced and distributed Project
Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.

Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
unless a copyright notice is included.  Thus, we do not necessarily
keep eBooks in compliance with any particular paper edition.

Most people start at our Web site which has the main PG search facility:

     http://www.gutenberg.org

This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.

*** END: FULL LICENSE ***

