The Project Gutenberg EBook of Les grandes esprances, by Charles Dickens

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Title: Les grandes esprances

Author: Charles Dickens

Translator: Charles Bernard-Derosne

Release Date: January 21, 2006 [EBook #17565]
[Date last updated: July 19, 2006]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

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Charles Dickens

LES GRANDES ESPRANCES

(1861)

Traduction Charles Bernard-Derosne




TOME PREMIER




CHAPITRE I.


Le nom de famille de mon pre tant Pirrip, et mon nom de baptme
Philip, ma langue enfantine ne put jamais former de ces deux mots rien
de plus long et de plus explicite que Pip. C'est ainsi que je m'appelai
moi-mme Pip, et que tout le monde m'appela Pip.

Si je donne Pirrip comme le nom de famille de mon pre, c'est d'aprs
l'autorit de l'pitaphe de son tombeau, et l'attestation de ma soeur,
Mrs Joe Gargery, qui a pous le forgeron. N'ayant jamais vu ni mon
pre, ni ma mre, mme en portrait puisqu'ils vivaient bien avant les
photographes, la premire ide que je me formai de leur personne fut
tire, avec assez peu de raison, du reste, de leurs pierres tumulaires.
La forme des lettres traces sur celle de mon pre me donna l'ide
bizarre que c'tait un homme brun, fort, carr, ayant les cheveux noirs
et friss. De la tournure et des caractres de cette inscription: Et
aussi Georgiana, pouse du ci-dessus, je tirai la conclusion enfantine
que ma mre avait t une femme faible et maladive. Les cinq petites
losanges de pierre, d'environ un pied et demi de longueur, qui taient
ranges avec soin  ct de leur tombe, et ddies  la mmoire de cinq
petits frres qui avaient quitt ce monde aprs y tre  peine entrs,
firent natre en moi une pense que j'ai religieusement conserve
depuis, c'est qu'ils taient venus en ce monde couchs sur leurs dos,
les mains dans les poches de leurs pantalons, et qu'ils n'taient jamais
sortis de cet tat d'immobilit.

Notre pays est une contre marcageuse, situe  vingt milles de la mer,
prs de la rivire qui y conduit en serpentant. La premire impression
que j'prouvai de l'existence des choses extrieures semble m'tre venue
par une mmorable aprs-midi, froide, tirant vers le soir.  ce moment,
je devinai que ce lieu glac, envahi par les orties, tait le cimetire;
que Philip Pirrip, dcd dans cette paroisse, et Georgiana, sa femme, y
taient enterrs; que Alexander, Bartholomew, Abraham, Tobias et Roger,
fils desdits, y taient galement morts et enterrs; que ce grand dsert
plat, au del du cimetire, entrecoup de murailles, de fosss, et de
portes, avec des bestiaux qui y paissaient  et l, se composait de
marais; que cette petite ligne de plomb plus loin tait la rivire, et
que cette vaste tendue, plus loigne encore, et d'o nous venait le
vent, tait la mer; et ce petit amas de chairs tremblantes effray de
tout cela et commenant  crier, tait Pip.

Tais-toi! s'cria une voix terrible, au moment o un homme parut au
milieu des tombes, prs du portail de l'glise. Tiens-toi tranquille,
petit drle, o je te coupe la gorge!

C'tait un homme effrayant  voir, vtu tout en gris, avec un anneau de
fer  la jambe; un homme sans chapeau, avec des souliers uss et trous,
et une vieille loque autour de la tte; un homme tremp par la pluie,
tout couvert de boue, estropi par les pierres, corch par les
cailloux, dchir par les pines, piqu par les orties, gratign par
les ronces; un homme qui boitait, grelottait, grognait, dont les yeux
flamboyaient, et dont les dents claquaient, lorsqu'il me saisit par le
menton.

Oh! monsieur, ne me coupez pas la gorge!... m'criai-je avec terreur.
Je vous en prie, monsieur..., ne me faites pas de mal!...

--Dis-moi ton nom, fit l'homme, et vivement!

--Pip, monsieur....

--Encore une fois, dit l'homme en me fixant, ton nom... ton nom?...

--Pip... Pip... monsieur....

--Montre-nous o tu demeures, dit l'homme, montre-nous ta maison.

J'indiquai du doigt notre village, qu'on apercevait parmi les aulnes et
les peupliers,  un mille ou deux de l'glise.

L'homme, aprs m'avoir examin pendant quelques minutes, me retourna la
tte en bas, les pieds en l'air et vida mes poches. Elles ne contenaient
qu'un morceau de pain. Quand je revins  moi, il avait agi si
brusquement, et j'avais t si effray, que je voyais tout sens dessus
dessous, et que le clocher de l'glise semblait tre  mes pieds; quand
je revins  moi, dis-je, j'tais assis sur une grosse pierre, o je
tremblais pendant qu'il dvorait mon pain avec avidit.

Mon jeune gaillard, dit l'homme, en se lchant les lvres, tu as des
joues bien grasses.

Je crois qu'effectivement mes joues taient grasses, bien que je fusse
rest petit et faible pour mon ge.

Du diable si je ne les mangerais pas! dit l'homme en faisant un signe
de tte menaant, je crois mme que j'en ai quelque envie.

J'exprimai l'espoir qu'il n'en ferait rien, et je me cramponnai plus
solidement  la pierre sur laquelle il m'avait plac, autant pour m'y
tenir en quilibre que pour m'empcher de crier.

Allons, dit l'homme, parle! o est ta mre?

--L, monsieur! rpondis-je.

Il fit un mouvement, puis quelques pas, et s'arrta pour regarder
par-dessus son paule.

L, monsieur! repris-je timidement en montrant la tombe. Aussi
Georgiana. C'est ma mre!

--Oh! dit-il en revenant, et c'est ton pre qui est l tendu  ct de
ta mre?

--Oui, monsieur, dis-je, c'est lui, dfunt de cette paroisse.

--Ah! murmura-t-il en rflchissant, avec qui demeures-tu, en supposant
qu'on te laisse demeurer quelque part, ce dont je ne suis pas certain?

--Avec ma soeur, monsieur.... Mrs Joe Gargery, la femme de Joe Gargery,
le forgeron, monsieur.

--Le forgeron... hein? dit-il en regardant le bas de sa jambe.

Aprs avoir pendant un instant promen ses yeux alternativement sur moi
et sur sa jambe, il me prit dans ses bras, me souleva, et, me tenant de
manire  ce que ses yeux plongeassent dans les miens, de haut en bas,
et les miens dans les siens, de bas en haut, il dit:

Maintenant, coute-moi bien, c'est toi qui vas dcider si tu dois
vivre. Tu sais ce que c'est qu'une lime?

--Oui, monsieur....

--Tu sais aussi ce que c'est que des vivres?

--Oui, monsieur...

Aprs chaque question, il me secouait un peu plus fort, comme pour me
donner une ide plus sensible de mon abandon et du danger que je
courais.

Tu me trouveras une lime...

Il me secouait.

Et tu me trouveras des vivres...

Il me secouait encore.

Tu m'apporteras ces deux choses...

Il me secouait plus fort.

Ou j'aurai ton coeur et ton foie...

Et il me secouait toujours.

J'tais mortellement effray et si tourdi, que je me cramponnai  lui
en disant:

Si vous vouliez bien ne pas tant me secouer, monsieur, peut-tre
n'aurais-je pas mal au coeur, et peut-tre entendrais-je mieux...

Il me donna une secousse si terrible, qu'il me sembla voir danser le coq
sur son clocher. Alors il me soutint par les bras, dans une position
verticale, sur le bloc de pierre, puis il continua en ces termes
effrayants:

Tu m'apporteras demain matin,  la premire heure, une lime et des
vivres. Tu m'apporteras le tout dans la vieille Batterie l-bas. Tu
auras soin de ne pas dire un mot, de ne pas faire un signe qui puisse
faire penser que tu m'as vu, ou que tu as vu quelque autre personne; 
ces conditions, on te laissera vivre. Si tu manques  cette promesse en
quelque manire que ce soit, ton coeur et ton foie te seront arrachs,
pour tre rtis et mangs. Et puis, je ne suis pas seul, ainsi que tu
peux le croire. Il y a l un jeune homme avec moi, un jeune homme auprs
duquel je suis un ange. Ce jeune homme entend ce que je te dis. Ce jeune
homme a un moyen tout particulier de se procurer le coeur et le foie des
petits gars de ton espce. Il est impossible,  n'importe quel moucheron
comme toi, de le fuir ou de se cacher de lui. Tu auras beau fermer la
porte au verrou, te croire en sret dans ton lit bien chaud, te cacher
la tte sous les couvertures, et esprer que tu es  l'abri de tout
danger, ce jeune homme saura s'approcher de toi et t'ouvrir le ventre.
Ce n'est qu'avec de grandes difficults que j'empche en ce moment ce
jeune homme de te faire du mal. J'ai beaucoup de peine  l'empcher de
fouiller tes entrailles. Eh bien! qu'en dis-tu?

Je lui dis que je lui procurerais la lime dont il avait besoin, et
toutes les provisions que je pourrais apporter, et que je viendrais le
trouver  la Batterie, le lendemain,  la premire heure.

Rpte aprs moi: Que Dieu me frappe de mort, si je ne fais pas ce que
vous m'ordonnez, fit l'homme.

Je dis ce qu'il voulut, et il me posa  terre.

Maintenant, reprit-il, souviens-toi de ce que tu promets, souviens-toi
de ce jeune homme, et rentre chez toi!

--Bon... bonsoir... monsieur, murmurai-je en tremblant.

--C'est gal! dit-il en jetant les yeux sur le sol humide. Je voudrais
bien tre grenouille ou anguille.

En mme temps il entoura son corps grelottant avec ses grands bras, en
les serrant tellement qu'ils avaient l'air d'y tenir, et s'en alla en
boitant le long du mur de l'glise. Comme je le regardais s'en aller 
travers les ronces et les orties qui couvraient les tertres de gazon, il
sembla  ma jeune imagination qu'il ludait, en passant, les mains que
les morts tendaient avec prcaution hors de leurs tombes, pour le
saisir  la cheville et l'attirer chez eux.

Lorsqu'il arriva au pied du mur qui entoure le cimetire, il l'escalada
comme un homme dont les jambes sont roides et en-gourdies, puis il se
retourna pour voir ce que je faisais. Je me tournai alors du ct de la
maison, et fis de mes jambes le meilleur usage possible. Mais bientt,
regardant en arrire, je le vis s'avancer vers la rivire, toujours
envelopp de ses bras, et choisissant pour ses pieds malades les grandes
pierres jetes  et l dans les marais, pour servir de passerelles,
lorsqu'il avait beaucoup plu ou que la mare y tait monte.

Les marais formaient alors une longue ligne noire horizontale, la
rivire formait une autre ligne un peu moins large et moins noire, les
nuages, eux, formaient de longues lignes rouges et noires, entremles
et menaantes. Sur le bord de la rivire, je distinguais  peine les
deux seuls objets noirs qui se dtachaient dans toute la perspective qui
s'tendait devant moi: l'un tait le fanal destin  guider les
matelots, ressemblant assez  un casque sans houppe plac sur une
perche, et qui tait fort laid vu de prs; l'autre, un gibet, avec ses
chanes pendantes, auquel on avait jadis pendu un pirate. L'homme, qui
s'avanait en boitant vers ce dernier objet, semblait tre le pirate
revenu  la vie, et allant se raccrocher et se reprendre lui-mme. Cette
pense me donna un terrible moment de vertige; et, en voyant les
bestiaux lever leurs ttes vers lui, je me demandais s'ils ne pensaient
pas comme moi. Je regardais autour de moi pour voir si je n'apercevais
pas l'horrible jeune homme, je n'en vis pas la moindre trace; mais la
frayeur me reprit tellement, que je courus  la maison sans m'arrter.




CHAPITRE II.


Ma soeur, Mrs Joe Gargery, n'avait pas moins de vingt ans de plus que
moi, et elle s'tait fait une certaine rputation d'me charitable
auprs des voisins, en m'levant, comme elle disait,  la main. Oblig
 cette poque de trouver par moi-mme la signification de ce mot, et
sachant parfaitement qu'elle avait une main dure et lourde, que
d'habitude elle laissait facilement retomber sur son mari et sur moi, je
supposai que Joe Gargery tait, lui aussi, lev  la main.

Ce n'tait pas une femme bien avenante que ma soeur; et j'ai toujours
conserv l'impression qu'elle avait forc par la main Joe Gargery 
l'pouser. Joe Gargery tait un bel homme; des boucles couleur filasse
encadraient sa figure douce et bonasse, et le bleu de ses yeux tait si
vague et si indcis, qu'on et eu de la peine  dfinir l'endroit o le
blanc lui cdait la place, car les deux nuances semblaient se fondre
l'une dans l'autre. C'tait un bon garon, doux, obligeant, une bonne
nature, un caractre facile, une sorte d'Hercule par sa force, et aussi
par sa faiblesse.

Ma soeur, Mrs Joe, avec des cheveux et des yeux noirs, avait une peau
tellement rouge que je me demandais souvent si, peut-tre, pour sa
toilette, elle ne remplaait pas le savon par une rpe  muscade.
C'tait une femme grande et osseuse; elle ne quittait presque jamais un
tablier de toile grossire, attach par derrire  l'aide de deux
cordons, et une bavette impermable, toujours parseme d'pingles et
d'aiguilles. Ce tablier tait la glorification de son mrite et un
reproche perptuellement suspendu sur la tte de Joe. Je n'ai jamais pu
deviner pour quelle raison elle le portait, ni pourquoi, si elle voulait
absolument le porter, elle ne l'aurait pas chang, au moins une fois par
jour.

La forge de Joe attenait  la maison, construite en bois, comme
l'taient  cette poque plus que la plupart des maisons de notre pays.
Quand je rentrai du cimetire, la forge tait ferme, et Joe tait assis
tout seul dans la cuisine. Joe et moi, nous tions compagnons de
souffrances, et comme tels nous nous faisions des confidences; aussi, 
peine eus-je soulev le loquet de la porte et l'eus-je aperu dans le
coin de la chemine, qu'il me dit:

Mrs Joe est sortie douze fois pour te chercher, mon petit Pip; et elle
est maintenant dehors une treizime fois pour complter la douzaine de
boulanger.

--Vraiment?

--Oui, mon petit Pip, dit Joe; et ce qu'il y a de pire pour toi, c'est
qu'elle a pris Tickler avec elle.

 cette terrible nouvelle, je me mis  tortiller l'unique bouton de mon
gilet et, d'un air abattu, je regardai le feu. Tickler tait un jonc
flexible, poli  son extrmit par de frquentes collisions avec mon
pauvre corps.

Elle se levait sans cesse, dit Joe; elle parlait  Tickler, puis elle
s'est prcipite dehors comme une furieuse. Oui, comme une furieuse,
ajouta Joe en tisonnant le feu entre les barreaux de la grille avec le
poker.

--Y a-t-il longtemps qu'elle est sortie, Joe? dis-je, car je le traitais
toujours comme un enfant, et le considrais comme mon gal.

--Hem! dit Joe en regardant le coucou hollandais, il y a bien cinq
minutes qu'elle est partie en fureur... mon petit Pip. Elle revient!...
Cache-toi derrire la porte, mon petit Pip, et rabats l'essuie-mains sur
toi.

Je suivis ce conseil. Ma soeur, Mrs Joe, entra en poussant la porte
ouverte, et trouvant une certaine rsistance elle en devina aussitt la
cause, et chargea Tickler de ses investigations. Elle finit, je lui
servais souvent de projectile conjugal, par me jeter sur Joe, qui,
heureux de cette circonstance, me fit passer sous la chemine, et me
protgea tranquillement avec ses longues jambes.

D'o viens-tu, petit singe? dit Mrs Joe en frappant du pied. Dis-moi
bien vite ce que tu as fait pour me donner ainsi de l'inquitude et du
tracas, sans cela je saurai bien t'attraper dans ce coin, quand vous
seriez cinquante Pips et cinq cents Gargerys.

--Je suis seulement all jusqu'au cimetire, dis-je du fond de ma
cachette en pleurant et en me grattant.

--Au cimetire? rpta ma soeur. Sans moi, il y a longtemps que tu y
serais all et que tu n'en serais pas revenu. Qui donc t'a lev?

--C'est toi, dis-je.

--Et pourquoi y es-tu all? Voil ce que je voudrais savoir, s'cria ma
soeur.

--Je ne sais pas, dis-je  voix basse.

Je ne sais pas! reprit ma soeur, je ne le ferai plus jamais! Je connais
cela. Je t'abandonnerai un de ces jours, moi qui n'ai jamais quitt ce
tablier depuis que tu es au monde. C'est dj bien assez d'tre la femme
d'un forgeron, et d'un Gargery encore, sans tre ta mre!

Mes penses s'cartrent du sujet dont il tait question, car en
regardant le feu d'un air inconsolable, je vis paratre, dans les
charbons vengeurs, le fugitif des marais, avec sa jambe ferre, le
mystrieux jeune homme, la lime, les vivres, et le terrible engagement
que j'avais pris de commettre un larcin sous ce toit hospitalier.

Ah! dit Mrs Joe en remettant Tickler  sa place. Au cimetire, c'est
bien cela! C'est bien  vous qu'il appartient de parler de cimetire.
Pas un de nous, entre parenthses, n'avait souffl un mot de cela. Vous
pouvez vous en vanter tous les deux, vous m'y conduirez un de ces jours,
au cimetire. Ah! quel j... o... l... i c... o... u... p... l... e vous
ferez sans moi!

Pendant qu'elle s'occupait  prparer le th, Joe tournait sur moi des
yeux interrogateurs, comme pour me demander si je prvoyais quelle sorte
de couple nous pourrions bien faire  nous deux, si le malheur prdit
arrivait. Puis il passa sa main gauche sur ses favoris, en suivant de
ses gros yeux bleus les mouvements de Mrs Joe, comme il faisait toujours
par les temps d'orage.

Ma soeur avait adopt un moyen de nous prparer nos tartines de beurre,
qui ne variait jamais. Elle appuyait d'abord vigoureusement et
longuement avec sa main gauche, le pain sur la poitrine, o il ne
manquait pas de ramasser sur la bavette, tantt une pingle, tantt une
aiguille, qui se retrouvait bientt dans la bouche de l'un de nous. Elle
prenait ensuite un peu (trs peu de beurre)  la pointe d'un couteau, et
l'talait sur le pain de la mme manire qu'un apothicaire prpare un
empltre, se servant des deux cts du couteau avec dextrit, et ayant
soin de ramasser ce qui dpassait le bord de la crote. Puis elle
donnait le dernier coup de couteau sur le bord de l'empltre, et elle
tranchait une paisse tartine de pain que, finalement, elle sparait en
deux moitis, l'une pour Joe, l'autre pour moi.

Ce jour-l, j'avais faim, et malgr cela je n'osai pas manger ma
tartine. Je sentais que j'avais  rserver quelque chose pour ma
terrible connaissance et son alli, plus terrible encore, le jeune homme
mystrieux. Je savais que Mrs Joe dirigeait sa maison avec la plus
stricte conomie, et que mes recherches dans le garde-manger pourraient
bien tre infructueuses. Je me dcidai donc  cacher ma tartine dans
l'une des jambes de mon pantalon.

L'effort de rsolution ncessaire  l'accomplissement de ce projet me
paraissait terrible. Il produisait sur mon imagination le mme effet que
si j'eusse d me prcipiter d'une haute maison, ou dans une eau trs
profonde, et il me devenait d'autant plus difficile de m'y rsoudre
finalement, que Joe ignorait tout. Dans l'espce de franc-maonnerie,
dj mentionne par moi, qui nous unissait comme compagnons des mmes
souffrances, et dans la camaraderie bienveillante de Joe pour moi, nous
avions coutume de comparer nos tartines,  mesure que nous y faisions
des brches, en les exposant  notre mutuelle admiration, comme pour
stimuler notre ardeur. Ce soir-l, Joe m'invita plusieurs fois  notre
lutte amicale en me montrant les progrs que faisait la brche ouverte
dans sa tartine; mais, chaque fois, il me trouva avec ma tasse de th
sur un genou et ma tartine intacte sur l'autre. Enfin, je considrai que
le sacrifice tait invitable, je devais le faire de la manire la moins
extraordinaire et la plus compatible avec les circonstances. Profitant
donc d'un moment o Joe avait les yeux tourns, je fourrai ma tartine
dans une des jambes de mon pantalon.

Joe paraissait videmment mal  l'aise de ce qu'il supposait tre un
manque d'apptit, et il mordait tout pensif  mme sa tartine des
bouches qu'il semblait avaler sans aucun plaisir. Il les tournait et
retournait dans sa bouche plus longtemps que de coutume, et finissait
par les avaler comme des pilules. Il allait saisir encore une fois, avec
ses dents, le pain beurr et avait dj ouvert une bouche d'une
dimension fort raisonnable, lorsque, ses yeux tombant sur moi, il
s'aperut que ma tartine avait disparu.

L'tonnement et la consternation avec lesquels Joe avait arrt le pain
sur le seuil de sa bouche et me regardait, taient trop vidents pour
chapper  l'observation de ma soeur.

Qu'y a-t-il encore? dit-elle en posant sa tasse sur la table.

--Oh! oh! murmurait Joe, en secouant la tte d'un air de srieuse
remontrance, mon petit Pip, mon camarade, tu te feras du mal, a ne
passera pas, tu n'as pas pu la mcher, mon petit Pip, mon ami!

--Qu'est-ce qu'il y a encore, voyons? rpta ma soeur avec plus
d'aigreur que la premire fois.

--Si tu peux en faire remonter quelque parcelle, en toussant, mon petit
Pip, fais-le, mon ami! dit Joe. Certainement chacun mange comme il
l'entend, mais encore, ta sant!... ta sant!...

 ce moment, ma soeur furieuse avait attrap Joe par ses deux favoris et
lui cognait la tte contre le mur, pendant qu'assis dans mon coin je les
considrais d'un air vraiment piteux.

Maintenant, peut-tre vas-tu me dire ce qu'il y a, gros niais que tu
es! dit ma soeur hors d'haleine.

Joe promena sur elle un regard dsespr, prit une bouche dsespre,
puis il me regarda de nouveau:

Tu sais, mon petit Pip, dit-il d'un ton solennel et confidentiel, comme
si nous eussions t seuls, et en logeant sa dernire bouche dans sa
joue, tu sais que toi et moi sommes bons amis, et que je serais le
dernier  faire aucun mauvais rapport contre toi; mais faire un pareil
coup...

Il loigna sa chaise pour regarder le plancher entre lui et moi; puis il
reprit:

Avaler un pareil morceau d'un seul coup!

--Il a aval tout son pain, n'est-ce pas? s'cria ma soeur.

--Tu sais, mon petit Pip, reprit Joe, en me regardant, sans faire la
moindre attention  Mrs Joe, et ayant toujours sous la joue sa dernire
bouche, que j'ai aval aussi, moi qui te parle... et souvent encore...
quand j'avais ton ge, et j'ai vu bien des avaleurs, mais je n'ai jamais
vu avaler comme toi, mon petit Pip, et je m'tonne que tu n'en sois pas
mort; c'est par une permission du bon Dieu!

Ma soeur s'lana sur moi, me prit par les cheveux et m'adressa ces
paroles terribles:

Arrive, mauvais garnement, qu'on te soigne!

Quelque brute mdicale avait,  cette poque, remis en vogue l'eau de
goudron, comme un remde trs efficace, et Mrs Joe en avait toujours
dans son armoire une certaine provision, croyant qu'elle avait d'autant
plus de vertu qu'elle tait plus dgotante. Dans de meilleurs temps, un
peu de cet lixir m'avait t administr comme un excellent fortifiant;
je craignis donc ce qui allait arriver, pressentant une nouvelle entrave
 mes projets de sortie. Ce soir-l, l'urgence du cas demandait au moins
une pinte de cette drogue. Mrs Joe me l'introduisit dans la gorge, pour
mon plus grand bien, en me tenant la tte sous son bras, comme un
tire-bottes tient une chaussure. Joe en fut quitte pour une demi-pinte,
qu'il dut avaler, bon gr, mal gr, pendant qu'il tait assis, mchant
tranquillement et mditant devant le feu, parce qu'il avait peut-tre eu
mal au coeur. Jugeant d'aprs moi, je puis dire qu'il y aurait eu mal
aprs, s'il n'y avait eu mal avant.

La conscience est une chose terrible, quand elle accuse, soit un homme,
soit un enfant; mais quand ce secret fardeau se trouve li  un autre
fardeau, enfoui dans les jambes d'un pantalon, c'est (je puis l'avouer)
une grande punition. La pense que j'allais commettre un crime en volant
Mrs Joe, l'ide que je volerais Joe ne me serait jamais venue, car je
n'avais jamais pens qu'il et aucun droit sur les ustensiles du mnage;
cette pense, jointe  la ncessit dans laquelle je me trouvais de
tenir sans relche ma main sur ma tartine, pendant que j'tais assis ou
que j'allais  la cuisine chercher quelque chose ou faire quelques
petites commissions, me rendait presque fou. Alors, quand le vent des
marais venait ranimer et faire briller le feu de la chemine, il me
semblait entendre au dehors la voix de l'homme  la jambe ferre, qui
m'avait fait jurer le secret, me criant qu'il ne pouvait ni ne voulait
jener jusqu'au lendemain, mais qu'il lui fallait manger tout de suite.
D'autre fois, je pensais que le jeune homme, qu'il tait si difficile
d'empcher de plonger ses mains dans mes entrailles, pourrait bien cder
 une impatience constitutionnelle, ou se tromper d'heure et se croire
des droits  mon coeur et  mon foie ce soir mme, au lieu de demain!
S'il est jamais arriv  quelqu'un de sentir ses cheveux se dresser sur
sa tte, ce doit tre  moi. Mais peut-tre cela n'est-il jamais arriv
 personne.

C'tait la veille de Nol, et j'tais charg de remuer, avec une tige en
cuivre, la pte du pudding pour le lendemain, et cela de sept  huit
heures, au coucou hollandais. J'essayai de m'acquitter de ce devoir sans
me sparer de ma tartine, et cela me fit penser une fois de plus 
l'homme charg de fers, et j'prouvai alors une certaine tendance 
sortir la malheureuse tartine de mon pantalon, mais la chose tait bien
difficile. Heureusement, je parvins  me glisser jusqu' ma petite
chambre, o je dposai cette partie de ma conscience.

coute! dis-je, quand j'eus fini avec le pudding, et que je revins
prendre encore un peu de chaleur au coin de la chemine avant qu'on ne
m'envoyt coucher. Pourquoi tire-t-on ces grands coups de canon, Joe?

--Ah! dit Joe, encore un forat d'vad!

--Qu'est-ce que cela veut dire, Joe?

Mrs Joe, qui se chargeait toujours de donner des explications, rpondit
avec aigreur:

chapp! chapp!... administrant ainsi la dfinition comme elle
administrait l'eau de goudron.

Tandis que Mrs Joe avait la tte penche sur son ouvrage d'aiguille, je
tchai par des mouvements muets de mes lvres de faire entendre  Joe
cette question:

Qu'est-ce qu'un forat?

Joe me fit une rponse grandement labore,  en juger les contorsions
de sa bouche, mais dont je ne pus former que le seul mot: Pip!...

Un forat s'est vad hier soir aprs le coup de canon du coucher du
soleil, reprit Joe  haute voix, et on a tir le canon pour en avertir;
et maintenant on tire sans doute encore pour un autre.

--Qu'est-ce qui tire? demandai-je.

--Qu'est-ce que c'est qu'un garon comme a? fit ma soeur en fronant le
sourcil par-dessus son ouvrage. Quel questionneur ternel tu fais.... Ne
fais pas de questions, et on ne te dira pas de mensonges.

Je pensais que ce n'tait pas trs poli pour elle-mme de me laisser
entendre qu'elle me dirait des mensonges, si je lui faisais des
questions. Mais elle n'tait jamais polie avec moi, except quand il y
avait du monde.

 ce moment, Joe vint augmenter ma curiosit au plus haut degr, en
prenant beaucoup de peine pour ouvrir la bouche toute grande, et lui
faire prendre la forme d'un mot qui, au mouvement de ses lvres, me
parut tre:

Boud...

Je regardai naturellement Mrs Joe et dis:

Elle?

Mais Joe ne parut rien entendre du tout, et il rpta le mouvement avec
plus d'nergie encore; je ne compris pas davantage.

Mistress Joe, dis-je comme dernire ressource, je voudrais bien
savoir... si cela ne te fait rien... o l'on tire le canon?

--Que Dieu bnisse cet enfant! s'cria ma soeur d'un ton qui faisait
croire qu'elle pensait tout le contraire de ce qu'elle disait. Aux
pontons!

--Oh! dis-je en levant les yeux sur Joe, aux pontons!

Joe me lana un regard de reproche qui disait:

Je te l'avais bien dit[1].

     [Note 1: En anglais: _Sulks_--bouder--ayant la mme terminaison
     que _hulks_--pontons--la mprise de Pip est tout explique.]

--Et s'il te plat, qu'est-ce que les pontons? repris-je.

--Voyez-vous, s'cria ma soeur en dirigeant sur moi son aiguille et en
secouant la tte de mon ct, rpondez-lui une fois, et il vous fera de
suite une douzaine de questions. Les pontons sont des vaisseaux qui
servent de prison, et qu'on trouve en traversant tout droit les marais.

--Je me demande qui on peut mettre dans ces prisons, et pourquoi on y
met quelqu'un? dis-je d'une manire gnrale et avec un dsespoir
calme.

C'en tait trop pour Mrs Joe, qui se leva immdiatement.

Je vais te le dire, mchant vaurien, fit-elle. Je ne t'ai pas lev
pour que tu fasses mourir personne  petit feu; je serais  blmer et
non  louer si je l'avais fait. On met sur les pontons ceux qui ont tu,
vol, fait des faux et toutes sortes de mauvaises actions, et ces
gens-l ont tous commenc comme toi par faire des questions. Maintenant,
va te coucher, et dpchons!

On ne me donnait jamais de chandelle pour m'aller coucher, et en gagnant
cette fois ma chambre dans l'obscurit, ma tte tintait, car Mrs Joe
avait tambourin avec son d sur mon crne, en disant ces derniers mots
et je sentais avec pouvante que les pontons taient faits pour moi;
j'tais sur le chemin, c'tait vident! J'avais commenc  faire des
questions, et j'tais sur le point de voler Mrs Joe.

Depuis cette poque, bien recule maintenant, j'ai souvent pens combien
peu de gens savent  quel point on peut compter sur la discrtion des
enfants frapps de terreur. Cependant, rien n'est plus draisonnable
que la terreur. J'prouvais une terreur mortelle en pensant au jeune
homme qui en voulait absolument  mon coeur et  mes entrailles.
J'prouvais une terreur mortelle au souvenir de mon interlocuteur  la
jambe ferre. J'prouvais une terreur mortelle de moi-mme, depuis qu'on
m'avait arrach ce terrible serment; je n'avais aucun espoir d'tre
dlivr de cette terreur par ma toute-puissante soeur, qui me rebutait 
chaque tentative que je faisais; et je suis effray rien qu'en pensant 
ce qu'un ordre quelconque aurait pu m'amener  faire sous l'influence de
cette terreur.

Si je dormis un peu cette nuit-l, ce fut pour me sentir entran vers
les pontons par le courant de la rivire. En passant prs de la potence,
je vis un fantme de pirate, qui me criait dans un porte-voix que je
ferais mieux d'aborder et d'tre pendu tout de suite que d'attendre.
J'aurais eu peur de dormir, quand mme j'en aurais eu l'envie, car je
savais que c'tait  la premire aube que je devais piller le
garde-manger. Il ne fallait pas songer  agir la nuit, car je n'avais
aucun moyen de me procurer de la lumire, si ce n'est en battant le
briquet, ou une pierre  fusil avec un morceau de fer, ce qui aurait
produit un bruit semblable  celui du pirate agitant ses chanes.

Ds que le grand rideau noir qui recouvrait ma petite fentre et pris
une lgre teinte grise, je descendis. Chacun de mes pas, sur le
plancher, produisait un craquement qui me semblait crier: Au voleur!...
Rveillez-vous, mistress Joe!... Rveillez-vous!... Arriv au
garde-manger qui, vu la saison, tait plus abondamment garni que de
coutume, j'eus un moment de frayeur indescriptible  la vue d'un livre
pendu par les pattes. Il me sembla mme qu'il fixait sur moi un oeil
beaucoup trop vif pour sa situation. Je n'avais pas le temps de rien
vrifier, ni de choisir; en un mot, je n'avais le temps de rien faire.
Je pris du pain, du fromage, une assiette de hachis, que je nouai dans
mon mouchoir avec la fameuse tartine de la veille, un peu d'eau-de-vie
dans une bouteille de grs, que je transvasai dans une bouteille de
verre que j'avais secrtement emporte dans ma chambre pour composer ce
liquide enivrant appel jus de rglisse, remplissant la bouteille de
grs avec de l'eau que je trouvai dans une cruche dans le buffet de la
cuisine, un os, auquel il ne restait que fort peu de viande, et un
magnifique pt de porc. J'allais partir sans ce splendide morceau,
quand j'eus l'ide de monter sur une planche pour voir ce que pouvait
contenir ce plat de terre si soigneusement relgu dans le coin le plus
obscur de l'armoire et que je dcouvris le pt, je m'en emparai avec
l'espoir qu'il n'tait pas destin  tre mang de sitt, et qu'on ne
s'apercevrait pas de sa disparition, de quelque temps au moins.

Une porte de la cuisine donnait accs dans la forge; je tirai le verrou,
j'ouvris cette porte, et je pris une lime parmi les outils de Joe. Puis,
je remis toutes les fermetures dans l'tat o je les avais trouves;
j'ouvris la porte par laquelle j'tais rentr le soir prcdent; je
m'lanai dans la rue, et pris ma course vers les marais brumeux.




CHAPITRE III.


C'tait une matine de gele blanche trs humide. J'avais trouv
l'extrieur de la petite fentre de ma chambre tout mouill, comme si
quelque lutin y avait pleur toute la nuit, et qu'il lui et servi de
mouchoir de poche. Je retrouvai cette mme humidit sur les haies
striles et sur l'herbe dessche, suspendue comme de grossires toiles
d'araigne, de rameau en rameau, de brin en brin; les grilles, les murs
taient dans le mme tat, et le brouillard tait si pais, que je ne
vis qu'en y touchant le poteau au bras de bois qui indique la route de
notre village, indication qui ne servait  rien car on ne passait jamais
par l. Je levai les yeux avec terreur sur le poteau, ma conscience
oppresse en faisant un fantme, me montrant la rue des Pontons.

Le brouillard devenait encore plus pais,  mesure que j'approchais des
marais, de sorte qu'au lieu d'aller vers les objets, il me semblait que
c'taient les objets qui venaient vers moi. Cette sensation tait
extrmement dsagrable pour un esprit coupable. Les grilles et les
fosss s'lanaient  ma poursuite,  travers le brouillard, et criaient
trs distinctement: Arrtez-le! Arrtez-le!... Il emporte un pt qui
n'est pas  lui!... Les bestiaux y mettaient une ardeur gale et
carquillaient leurs gros yeux en me lanant par leurs naseaux un
effroyable: Hol! petit voleur!... Au voleur! Au voleur!... Un boeuf
noir,  cravate blanche, auquel ma conscience trouble trouvait un
certain air clrical, fixait si obstinment sur moi son oeil accusateur,
que je ne pus m'empcher de lui dire en passant:

Je n'ai pas pu faire autrement, monsieur! Ce n'est pas pour moi que je
l'ai pris!

Sur ce, il baissa sa grosse tte, souffla par ses naseaux un nuage de
vapeur, et disparut aprs avoir lanc une ruade majestueuse avec ses
pieds de derrire et fait le moulinet avec sa queue.

Je m'avanais toujours vers la rivire. J'avais beau courir, je ne
pouvais rchauffer mes pieds, auxquels l'humidit froide semblait rive
comme la chane de fer tait rive  la jambe de l'homme que j'allais
retrouver. Je connaissais parfaitement bien le chemin de la Batterie,
car j'y tais all une fois, un dimanche, avec Joe, et je me souvenais,
qu'assis sur un vieux canon, il m'avait dit que, lorsque je serais son
apprenti et directement sous sa dpendance, nous viendrions l passer de
bons quarts d'heure. Quoi qu'il en soit, le brouillard m'avait fait
prendre un peu trop  droite; en consquence, je dus rebrousser chemin
le long de la rivire, sur le bord de laquelle il y avait de grosses
pierres au milieu de la vase et des pieux, pour contenir la mare. En me
htant de retrouver mon chemin, je venais de traverser un foss que je
savais n'tre pas loign de la Batterie, quand j'aperus l'homme assis
devant moi. Il me tournait le dos, et avait les bras croiss et la tte
penche en avant, sous le poids du sommeil.

Je pensais qu'il serait content de me voir arriver aussi inopinment
avec son djeuner. Je m'approchai donc de lui et le touchai doucement 
l'paule. Il bondit sur ses pieds, mais ce n'tait pas le mme homme,
c'en tait un autre!

Et pourtant cet homme tait, comme l'autre, habill tout en gris; comme
l'autre, il avait un fer  la jambe; comme l'autre, il boitait, il avait
froid, il tait enrou; enfin c'tait exactement le mme homme, si ce
n'est qu'il n'avait pas le mme visage et qu'il portait un chapeau bas
de forme et  larges bords. Je vis tout cela en un moment, car je n'eus
qu'un moment pour voir tout cela; il me lana un gros juron  la tte,
puis il voulut me donner un coup de poing; mais si indcis et si faible
qu'il me manqua et faillit lui-mme rouler  terre car ce mouvement le
fit chanceler; alors, il s'enfona dans le brouillard, en trbuchant
deux fois et je le perdis de vue.

C'est le jeune homme! pensai-je en portant la main sur mon coeur.

Et je crois que j'aurais aussi ressenti une douleur au foie, si j'avais
su o il tait plac.

J'arrivai bientt  la Batterie. J'y trouvai mon homme, le vritable,
s'treignant toujours et se promenant  et l en boitant, comme s'il
n'et pas cess un instant, toute la nuit, de s'treindre et de se
promener en m'attendant.  coup sr, il avait terriblement froid, et je
m'attendais presque  le voir tomb inanim et mourir de froid  mes
pieds. Ses yeux annonaient aussi une faim si pouvantable que, quand je
lui tendis la lime, je crois qu'il et essay de la manger, s'il n'et
aperu mon paquet. Cette fois, il ne me mit pas la tte en bas, et me
laissa tranquillement sur mes jambes, pendant que j'ouvrais le paquet et
que je vidais mes poches.

Qu'y a-t-il dans cette bouteille? dit-il.

--De l'eau-de-vie, rpondis-je.

Il avait dj englouti une grande partie du hachis de la manire la plus
singulire, plutt comme un homme qui a une hte extrme de mettre
quelque chose en sret, que comme un homme qui mange; mais il s'arrta
un moment pour boire un peu de liqueur. Pendant tout ce temps, il
tremblait avec une telle violence, qu'il avait toute la peine du monde 
ne pas briser entre ses dents le goulot de la bouteille.

Je crois que vous avez la fivre, dis-je.

--Tu pourrais bien avoir raison, mon garon, rpondit-il.

--Il ne fait pas bon ici, repris-je, vous avez dormi dans les marais,
ils donnent la fivre et des rhumatismes.

--Je vais toujours manger mon djeuner, dit-il, avant qu'on ne me mette
 mort. J'en ferais autant, quand mme je serais certain d'tre repris
et ramen l-bas, aux pontons, aprs avoir mang; et je te parie que
j'avalerai jusqu'au dernier morceau.

Il mangeait du hachis, du pain, du fromage et du pt, tout  la fois:
jetant dans le brouillard qui nous entourait des yeux inquiets, et
souvent arrtant, oui, arrtant jusqu'au jeu des mchoires pour couter.
Le moindre bruit, rel ou imaginaire, le murmure de l'eau, ou la
respiration d'un animal le faisait soudain tressaillir, et il me disait
tout  coup:

Tu ne me trahis pas, petit diable?... Tu n'as amen personne avec toi?

--Non, monsieur!... non!

--Tu n'as dit  personne de te suivre?

--Non!

--Bien! disait-il, je te crois. Tu serais un fier limier, en vrit, si
 ton ge tu aidais dj  faire prendre une pauvre vermine comme moi,
prs de la mort, et traque de tous cts, comme je le suis.

Il se fit dans sa gorge un bruit assez semblable  celui d'une pendule
qui va sonner, puis il passa sa manche de toile grossire sur ses yeux.

Touch de sa dsolation, et voyant qu'il revenait toujours au pt de
prfrence, je m'enhardis assez pour lui dire:

Je suis bien aise que vous le trouviez bon.

--Est-ce toi qui as parl?

--Je dis que je suis bien aise que vous le trouviez bon....

--Merci, mon garon, je le trouve excellent.

Je m'tais souvent amus  regarder manger un gros chien que nous avions
 la maison, et je remarquai qu'il y avait une similitude frappante dans
la manire de manger de ce chien et celle de cet homme. Il donnait des
coups de dent secs comme le chien; il avalait, ou plutt il happait
d'normes bouches, trop tt et trop vite, et regardait de ct et
d'autres en mangeant, comme s'il et craint que, de toutes les
directions, on ne vnt lui enlever son pt. Il tait cependant trop
proccup pour en bien apprcier le mrite, et je pensais que si
quelqu'un avait voulu partager son dner, il se ft jet sur ce
quelqu'un pour lui donner un coup de dent, tout comme aurait pu le faire
le chien, en pareille circonstance.

Je crains bien que vous ne lui laissiez rien, dis-je timidement, aprs
un silence pendant lequel j'avais hsit  faire cette observation: il
n'en reste plus  l'endroit o j'ai pris celui-ci.

--Lui en laisser?...  qui?... dit mon ami, en s'arrtant sur un morceau
de crote.

--Au jeune homme.  celui dont vous m'avez parl.  celui qui se cache
avec vous.

--Ah! ah! reprit-il avec quelque chose comme un clat de rire; lui!...
oui!... oui!... Il n'a pas besoin de vivres.

--Il semblait pourtant en avoir besoin, dis-je.

L'homme cessa de manger et me regarda d'un air surpris.

Il t'a sembl?... Quand?...

--Tout  l'heure.

--O cela?

--L-bas!... dis-je, en indiquant du doigt; l-bas, o je l'ai trouv
endormi; je l'avais pris pour vous.

Il me prit au collet et me regarda d'une manire telle, que je commenai
 croire qu'il tait revenu  sa premire ide de me couper la gorge.

Il tait habill tout comme vous, seulement, il avait un chapeau,
dis-je en tremblant, et... et... (j'tais trs embarrass pour lui dire
ceci), et... il avait les mmes raisons que vous pour m'emprunter une
lime. N'avez-vous pas entendu le canon hier soir?

--Alors on a tir! se dit-il  lui-mme.

--Je m'tonne que vous ne le sachiez pas, repris-je, car nous l'avons
entendu de notre maison, qui est plus loigne que cet endroit; et, de
plus, nous tions enferms.

--C'est que, dit-il, quand un homme est dans ma position, avec la tte
vide et l'estomac creux,  moiti mort de froid et de faim, il n'entend
pendant toute la nuit que le bruit du canon et des voix qui
l'appellent.... coute! Il voit des soldats avec leurs habits rouges,
clairs par les torches, qui s'avancent et vont l'entourer; il entend
appeler son numro, il entend rsonner les mousquets, il entend le
commandement: en joue!... Il entend tout cela, et il n'y a rien. Oui...
je les ai vus me poursuivre une partie de la nuit, s'avancer en ordre,
ces damns, en pitinant, pitinant... j'en ai vu cent... et comme ils
tiraient!... Oui, j'ai vu le brouillard se dissiper au canon, et, comme
par enchantement, faire place au jour!... Mais cet homme; il avait dit
tout le reste comme s'il et oubli ma rponse; as-tu remarqu quelque
chose de particulier en lui?

--Il avait la face meurtrie, dis-je, en me souvenant que j'avais
remarqu cette particularit.

--Ici, n'est-ce pas? s'cria l'homme, en frappant sa joue gauche, sans
misricorde, avec le plat de la main.

--Oui... l!

--O est-il?

En disant ces mots, il dposa dans la poche de sa jaquette grise le peu
de nourriture qui restait.

Montre-moi le chemin qu'il a pris, je le tuerai comme un chien! Maudit
fer, qui m'empche de marcher! Passe-moi la lime, mon garon.

Je lui indiquai la direction que l'autre avait prise,  travers le
brouillard. Il regarda un instant, puis il s'assit sur le bord de
l'herbe mouille et commena  limer le fer de sa jambe, comme un fou,
sans s'inquiter de moi, ni de sa jambe, qui avait une ancienne blessure
qui saignait et qu'il traitait aussi brutalement que si elle et t
aussi dpourvue de sensibilit qu'une lime. Je recommenais  avoir peur
de lui, maintenant que je le voyais s'animer de cette faon; de plus
j'tais effray de rester aussi longtemps dehors de la maison. Je lui
dis donc qu'il me fallait partir; mais il n'y fit pas attention, et je
pensai que ce que j'avais de mieux  faire tait de m'loigner. La
dernire fois que je le vis, il avait toujours la tte penche sur son
genou, il limait toujours ses fers et murmurait de temps  autre quelque
imprcation d'impatience contre ses fers ou contre sa jambe. La dernire
fois que je l'entendis, je m'arrtai dans le brouillard pour couter et
j'entendis le bruit de la lime qui allait toujours.




CHAPITRE IV.


Je m'attendais, en rentrant,  trouver dans la cuisine un constable qui
allait m'arrter; mais, non-seulement il n'y avait l aucun constable,
mais on n'avait encore rien dcouvert du vol que j'avais commis. Mrs Joe
tait tout occupe des prparatifs pour la solennit du jour, et Joe
avait t post sur le pas de la porte de la cuisine pour viter de
recevoir la poussire, chose que malheureusement sa destine l'obligeait
 recevoir tt ou tard, toutes les fois qu'il prenait fantaisie  ma
soeur de balayer les planchers de la maison.

O diable as-tu t?

Tel fut le salut de Nol de Mrs Joe, quand moi et ma conscience nous
nous prsentmes devant elle.

Je lui dis que j'tais sorti pour entendre chanter les nols.

Ah! bien, observa Mrs Joe, tu aurais pu faire plus mal.

Je pensais qu'il n'y avait aucun doute  cela.

Si je n'tais pas la femme d'un forgeron, et ce qui revient au mme,
une esclave qui ne quitte jamais son tablier, j'aurais t aussi
entendre les nols, dit Mrs Joe, je ne dteste pas les nols, et c'est
sans doute pour cette raison que je n'en entends jamais.

Joe, qui s'tait aventur dans la cuisine aprs moi, pensant que la
poussire tait tombe, se frottait le nez avec un petit air de
conciliation pendant que sa femme avait les yeux sur lui; ds qu'elle
les eut dtourns, il mit en croix ses deux index, ce qui signifiait que
Mrs Joe tait en colre[2]. Cet tat tait devenu tellement habituel,
que Joe et moi nous passions des semaines entires  nous croiser les
doigts, comme les anciens croiss croisaient leurs jambes sur leurs
tombes.

     [Note 2: Jeu de mot impossible  rendre exactement _Cross_
    --signifie: _croix_ et aussi _contrariant, hostile, furieux, de
     mauvaise humeur_. En mettant ses doigts en croix, Joe indiquait  Pip
     l'humeur de Mrs Joe.]

Nous devions avoir un dner splendide, consistant en un gigot de porc
marin aux choux et une paire de volailles rties et farcies. On avait
fait la veille au matin un magnifique mince-pie, (ce qui expliquait
qu'on n'et pas encore dcouvert la disparition du hachis), et le
pudding tait en train de bouillir. Ces normes prparatifs nous
forcrent, avec assez peu de crmonie,  nous passer de djeuner.

Je ne vais pas m'amuser  tout salir, aprs avoir tout nettoy, tout
lav comme je l'ai fait, dit Mrs Joe, je vous le promets!

On nous servit donc nos tartines dehors, comme si, au lieu d'tre deux 
la maison, un homme et un enfant, nous eussions t deux mille hommes en
marche force; et nous puismes notre part de lait et d'eau  mme un
pot sur la table de la cuisine, en ayant l'air de nous excuser
humblement de la grande peine que nous lui donnions. Cependant Mrs Joe
avait fait voir le jour  des rideaux tout blancs et accroch un volant
 fleurs tout neuf au manteau de la chemine, pour remplacer l'ancien;
elle avait mme dcouvert tous les ornements du petit parloir donnant
sur l'alle, qui n'taient jamais dcouverts dans un autre temps, et
restaient tous les autres jours de l'anne envelopps dans une froide et
brumeuse gaze d'argent, qui s'tendait mme sur les quatre petits
caniches en faence blanche qui ornaient le manteau de la chemine, avec
leurs nez noirs et leurs paniers de fleurs  la gueule, en face les uns
des autres et se faisant pendant. Mrs Joe tait une femme d'une extrme
propret, mais elle s'arrangeait pour rendre sa propret moins
confortable et moins acceptable que la salet mme. La propret est
comme la religion, bien des gens la rendent insupportable en
l'exagrant.

Ma soeur avait tant  faire qu'elle n'allait jamais  l'glise que par
procuration, c'est  dire quand Joe et moi nous y allions. Dans ses
habits de travail, Joe avait l'air d'un brave et digne forgeron; dans
ses habits de fte, il avait plutt l'air d'un pouvantail dans de
bonnes conditions que de toute autre chose. Rien de ce qu'il portait ne
lui allait, ni ne semblait lui appartenir. Toutes les pices de son
habillement taient trop grandes pour lui, et lorsqu' l'occasion de la
prsente fte il sortit de sa chambre, au son joyeux du carillon, il
reprsentait la Misre revtue des habits prtentieux du dimanche. Quant
 moi, je crois que ma soeur avait eu quelque vague ide que j'tais un
jeune pcheur, dont un policeman-accoucheur s'tait empar, et qu'il lui
avait remis pour tre trait selon la majest outrage de la loi. Je fus
donc toujours trait comme si j'eusse insist pour venir au monde,
malgr les rgles de la raison, de la religion et de la morale, et
malgr les remontrances de mes meilleurs amis. Toutes les fois que
j'allais chez le tailleur pour prendre mesure de nouveaux habits, ce
dernier avait ordre de me les faire comme ceux des maisons de correction
et de ne me laisser sous aucun prtexte, le libre usage de mes membres.

Joe et moi, en nous rendant  l'glise, devions ncessairement former un
tableau fort mouvant pour les mes compatissantes. Cependant ce que je
souffrais en allant  l'glise, n'tait rien auprs de ce que je
souffrais en moi-mme. Les terreurs qui m'assaillaient toutes les fois
que Mrs Joe se rapprochait de l'office, ou sortait de la chambre,
n'taient gales que par les remords que j'prouvais de ce que mes
mains avaient fait. Je me demandais, accabl sous le poids du terrible
secret, si l'glise serait assez puissante pour me protger contre la
vengeance de ce terrible jeune homme, au cas o je me dciderais  tout
divulguer. J'eus l'ide que je devais choisir le moment o,  la
publication des bans, le vicaire dit: Vous tes pris de nous en donner
connaissance, pour me lever et demander un entretien particulier dans
la sacristie. Si, au lieu d'tre le saint jour de Nol, c'et t un
simple dimanche, je ne rponds pas que je n'eusse procur une grande
surprise  notre petite congrgation, en ayant recours  cette mesure
extrme.

M. Wopsle, le chantre, devait dner avec nous, ainsi que M. Hubble; le
charron, et Mrs Hubble; et aussi l'oncle Pumblechook (oncle de Joe, que
Mrs Joe tchait d'accaparer), fort grainetier de la ville voisine, qui
conduisait lui-mme sa voiture. Le dner tait annonc pour une heure et
demie. En rentrant, Joe et moi nous trouvmes le couvert mis, Mrs Joe
habille, le dner dress et la porte de la rue (ce qui n'arrivait
jamais dans d'autres temps), toute grande ouverte pour recevoir les
invits. Tout tait splendide. Et pas un mot sur le larcin.

La compagnie arriva, et le temps, en s'coulant, n'apportait aucune
consolation  mes inquitudes. M. Wopsle, avec un nez romain, un front
chauve et luisant, possdait, en outre, une voix de basse dont il
n'tait pas fier  moiti. C'tait un fait avr parmi ses
connaissances, que si l'on et pu lui donner une autre tte, il et t
capable de devenir clergyman, et il confessait lui-mme que si l'glise
et t ouverte  tous, il n'aurait pas manqu d'y faire figure; mais
que l'glise n'tant pas accessible  tout le monde, il tait
simplement, comme je l'ai dit, notre chantre. Il entonnait les rponses
d'une voix de tonnerre qui faisait trembler, et quand il annonait le
psaume, en ayant soin de rciter le verset tout entier, il regardait la
congrgation runie autour de lui d'une manire qui voulait dire: Vous
avez entendu mon ami, l-bas derrire; eh bien! faites-moi maintenant
l'amiti de me dire ce que vous pensez de ma manire de rpter le
verset?

C'est moi qui ouvris la porte  la compagnie, en voulant faire croire
que c'tait dans nos habitudes, je reus d'abord M. Wopsle, puis Mrs
Hubble, et enfin l'oncle Pumblechook.--N. B. Je ne devais pas l'appeler
mon oncle, sous peine des punitions les plus svres.

Mistress Joe, dit l'oncle Pumblechook, homme court et gros et  la
respiration difficile, ayant une bouche de poisson, des yeux ternes et
tonns, et des cheveux roux se tenant droits sur son front, qui lui
donnaient toujours l'air effray, je vous apporte, avec les compliments
d'usage, madame, une bouteille de Sherry, et je vous apporte aussi,
madame, une bouteille de porto.

Chaque anne,  Nol, il se prsentait comme une grande nouveaut, avec
les mmes paroles exactement, et portant ses deux bouteilles comme deux
sonnettes muettes. De mme, chaque anne  la Nol, Mrs Joe rpliquait
comme elle le faisait ce jour-l:

Oh!... mon... on... cle... Pum... ble... chook!... c'est bien bon de
votre part!

De mme aussi, chaque anne  la Nol, l'oncle Pumblechook rpliquait:
comme il rpliqua en effet ce mme jour:

Ce n'est pas plus que vous ne mritez... tes-vous tous bien
portants?... Comment va le petit, qui ne vaut pas le sixime d'un sou?

C'est de moi qu'il voulait parler.

En ces occasions, nous dnions dans la cuisine, et l'on passait au
salon, o nous tions aussi emprunts que Joe dans ses habits du
dimanche, pour manger les noix, les oranges, et les pommes. Ma soeur
tait vraiment smillante ce jour-l, et il faut convenir qu'elle tait
plus aimable pour Mrs Hubble que pour personne. Je me souviens de Mrs
Hubble comme d'une petite personne habille en bleu de ciel des pieds 
la tte, aux contours aigus, qui se croyait toujours trs jeune, parce
qu'elle avait pous M. Hubble je ne sais  quelle poque recule, tant
bien plus jeune que lui. Quant  M. Hubble, c'tait un vieillard vot,
haut d'paules, qui exhalait un parfum de sciure de bois; il avait les
jambes trs cartes l'une de l'autre; de sorte que, quand j'tais tout
petit, je voyais toujours entre elles quelques milles de pays, lorsque
je le rencontrais dans la rue.

Au milieu de cette bonne compagnie, je ne me serais jamais senti 
l'aise, mme en admettant que je n'eusse pas pill le garde-manger. Ce
n'est donc pas parce que j'tais plac  l'angle de la table, que cet
angle m'entrait dans la poitrine et que le coude de M. Pumblechook
m'entrait dans l'oeil, que je souffrais, ni parce qu'on ne me permettait
pas de parler (et je n'en avais gure envie), ni parce qu'on me rgalait
avec les bouts de pattes de volaille et avec ces parties obscures du
porc dont le cochon, de son vivant, n'avait eu aucune raison de tirer
vanit. Non; je ne me serais pas formalis de tout cela, s'ils avaient
voulu seulement me laisser tranquille; mais ils ne le voulaient pas. Ils
semblaient ne pas vouloir perdre une seule occasion d'amener la
conversation sur moi, et ce jour-l, comme toujours, chacun semblait
prendre  tche de m'enfoncer une pointe et de me tourmenter. Je devais
avoir l'air d'un de ces infortuns petits taureaux que l'on martyrise
dans les arnes espagnoles, tant j'tais douloureusement touch par tous
ces coups d'pingle moraux.

Cela commena au moment o nous nous mmes  table. M. Wopsle dit les
Grces d'un ton aussi thtral et aussi dclamatoire, du moins cela me
fait cet effet-l maintenant, que s'il et rcit la scne du fantme
d'Hamlet ou celle de Richard III, et il termina avec la mme emphase que
si nous avions d vraiment lui en tre reconnaissants. L-dessus, ma
soeur fixa ses yeux sur moi, et me dit d'un ton de reproche:

Tu entends cela?... rends grces... sois reconnaissant!

--Rends surtout grces, dit M. Pumblechook,  ceux qui t'ont lev, mon
garon.

Mrs Hubble secoua la tte, en me contemplant avec le triste
pressentiment que je ne ferais pas grand'chose de bon, et demanda:

Pourquoi donc les jeunes gens sont-ils toujours ingrats?

Ce mystre moral sembla trop profond pour la compagnie, jusqu' ce que
M. Hubble en et, enfin, donn l'explication en disant:

Parce qu'ils sont naturellement vicieux.

Et chacun de rpondre:

C'est vrai!

Et de me regarder de la manire la plus significative et la plus
dsagrable.

La position et l'influence de Joe taient encore amoindries, s'il est
possible, quand il y avait du monde; mais il m'aidait et me consolait
toujours quand il le pouvait; par exemple,  dner, il me donnait de la
sauce quand il en restait. Ce jour-l, la sauce tait trs abondante et
Joe en versa au moins une demi-pinte dans mon assiette.

Un peu plus tard M. Wopsle fit une critique assez svre du sermon et
insinua dans le cas hypothtique o l'glise aurait t ouverte  tout
le monde quel genre de sermon il aurait fait. Aprs avoir rappel
quelques uns des principaux points de ce sermon, il remarqua qu'il
considrait le sujet comme mal choisi; ce qui tait d'autant moins
excusable qu'il ne manquait certainement pas d'autres sujets.

C'est encore vrai, dit l'oncle Pumblechook. Vous avez mis le doigt
dessus, monsieur! Il ne manque pas de sujets en ce moment, le tout est
de savoir leur mettre un grain de sel sur la queue comme aux moineaux.
Un homme n'est pas embarrass pour trouver un sujet, s'il a sa bote 
sel toute prte.

M. Pumblechook ajouta, aprs un moment de rflexion:

Tenez, par exemple, le porc, voil un sujet! Si vous voulez un sujet,
prenez le porc!

--C'est vrai, monsieur, reprit M. Wopsle, il y a plus d'un enseignement
moral  en tirer pour la jeunesse.

Je savais bien qu'il ne manquerait pas de tourner ses yeux vers moi en
disant ces mots.

As-tu cout cela, toi?... Puisses-tu en profiter, me dit ma soeur
d'un ton svre, en matire de parenthse.

Joe me donna encore un peu de sauce.

Les pourceaux, continua M. Wopsle de sa voix la plus grave, en me
dsignant avec sa fourchette, comme s'il et prononc mon nom de
baptme, les pourceaux furent les compagnons de l'enfant prodigue. La
gloutonnerie des pourceaux n'est-elle pas un exemple pour la jeunesse?
(Je pensais en moi-mme que cela tait trs bien pour lui qui avait lou
le porc d'tre aussi gras et aussi savoureux.) Ce qui est dtestable
chez un porc est bien plus dtestable encore chez un garon.

--Ou chez une fille, suggra M. Hubble.

--Ou chez une fille, bien entendu, monsieur Hubble, rpta M. Wopsle,
avec un peu d'impatience; mais il n'y a pas de fille ici.

--Sans compter, dit M. Pumblechook, en s'adressant  moi, que tu as 
rendre grces de n'tre pas n cochon de lait....

--Mais il l'tait, monsieur! s'cria ma soeur avec feu, il l'tait
autant qu'un enfant peut l'tre.

Joe me redonna encore de la sauce.

Bien! mais je veux parler d'un cochon  quatre pattes, dit M.
Pumblechook. Si tu tais n comme cela, serais-tu ici maintenant? Non,
n'est-ce pas?

--Si ce n'est sous cette forme, dit M. Wopsle en montrant le plat.

--Mais je ne parle pas de cette forme, monsieur, repartit M.
Pumblechook, qui n'aimait pas qu'on l'interrompt. Je veux dire qu'il ne
serait pas ici, jouissant de la vue de ses suprieurs et de ses ans,
profitant de leur conversation et se roulant au sein des volupts.
Aurait-il fait tout cela?... Non, certes! Et quelle et t ta
destine, ajouta-t-il en me regardant de nouveau; on t'aurait vendu
moyennant une certaine somme, selon le cours du march, et Dunstable, le
boucher, serait venu te chercher sur la paille de ton table; il
t'aurait enlev sous son bras gauche, et, de son bras droit il t'aurait
arrach  la vie  l'aide d'un grand couteau. Tu n'aurais pas t lev
 la main... Non, rien de la sorte ne te ft arriv!

Joe m'offrit encore de la sauce, que j'avais honte d'accepter.

Cela a d tre un bien grand tracas pour vous, madame, dit Mrs Hubble,
en plaignant ma soeur.

--Un enfer, madame, un vritable enfer, rpta ma soeur. Ah! si vous
saviez!...

Elle commena alors  passer en revue toutes les maladies que j'avais
eues, tous les mfaits que j'avais commis, toutes les insomnies dont
j'avais t cause, toutes les mauvaises actions dont je m'tais rendu
coupable, tous les endroits levs desquels j'tais tomb, tous les
trous au fond desquels je m'tais enfonc, et tous les coups que je
m'tais donn. Elle termina en disant que toutes les fois qu'elle aurait
dsir me voir dans la tombe, j'avais constamment refus d'y aller.

Je pensais alors, en regardant M. Wopsle, que les Romains avaient d
pousser  bout les autres peuples avec leurs nez, et que c'est peut-tre
pour cette raison qu'ils sont rests le peuple remuant que nous
connaissons. Quoi qu'il en soit, le nez de M. Wopsle m'impatientait si
fort que pendant le rcit de mes fautes, j'aurais aim le tirer jusqu'
faire crier son propritaire. Mais tout ce que j'endurais pendant ce
temps n'est rien auprs des affreux tourments qui m'assaillirent lorsque
fut rompu le silence qui avait succd au rcit de ma soeur, silence
pendant lequel chacun m'avait regard, comme j'en avais la triste
conviction, avec horreur et indignation.

Et pourtant, dit M. Pumblechook qui ne voulait pas abandonner ce sujet
de conversation, le porc... bouilli... est un excellent manger, n'est-ce
pas?

--Un peu d'eau-de-vie, mon oncle? dit ma soeur.

 ciel! le moment tait venu! l'oncle allait trouver qu'elle tait
faible; il le dirait; j'tais perdu! Je me cramponnai au pied de la
table, et j'attendis mon sort.

Ma soeur alla chercher la bouteille de grs, revint avec elle, et versa
de l'eau-de-vie  mon oncle, qui tait la seule personne qui en prt. Ce
malheureux homme jouait avec son verre; il le soulevait, le plaait
entre lui et la lumire, le remettait sur la table; et tout cela ne
faisait que prolonger mon supplice. Pendant ce temps, Mrs Joe, et Joe
lui-mme faisaient table nette pour recevoir le pt et le pudding.

Je ne pouvais les quitter des yeux. Je me cramponnais toujours avec une
nergie fbrile au pied de la table, avec mes mains et mes pieds. Je vis
enfin la misrable crature porter le verre  ses lvres, rejeter sa
tte en arrire et avaler la liqueur d'un seul trait. L'instant d'aprs,
la compagnie tait plonge dans une inexprimable consternation. Jeter 
ses pieds ce qu'il tenait  la main, se lever et tourner deux ou trois
fois sur lui-mme, crier, tousser, danser dans un tat spasmodique
pouvantable, fut pour lui l'affaire d'une seconde; puis il se prcipita
dehors et nous le vmes, par la fentre, en proie  de violents efforts
pour cracher et expectorer, au milieu de contorsions hideuses, et
paraissant avoir perdu l'esprit.

Je tenais mon pied de table avec acharnement, pendant que Mrs Joe et Joe
s'lancrent vers lui. Je ne savais pas comment, mais sans aucun doute
je l'avais tu. Dans ma terrible situation, ce fut un soulagement pour
moi de le voir rentrer dans la cuisine. Il en fit le tour en examinant
toutes les personnes de la compagnie, comme si elles eussent t cause
de sa msaventure; puis il se laissa tomber sur sa chaise, en murmurant
avec une grimace significative:

De l'eau de goudron!

J'avais rempli la bouteille d'eau-de-vie avec la cruche  l'eau de
goudron, pour qu'on ne s'apert pas de mon larcin. Je savais ce qui
pouvait lui arriver de pire. Je secouais la table, comme un mdium de
nos jours, par la force de mon influence invisible.

Du goudron!... s'cria ma soeur, tonne au plus haut point. Comment
l'eau de goudron a-t-elle pu se trouver l?

Mais l'oncle Pumblechook, qui tait tout puissant dans cette cuisine, ne
voulut plus entendre un seul mot de cette affaire: il repoussa toute
explication sur ce sujet en agitant la main, et il demanda un grog
chaud au gin. Ma soeur, qui avait commenc  rflchir et  s'alarmer,
fut alors force de dployer toute son activit en cherchant du gin, de
l'eau chaude, du sucre et du citron. Pour le moment, du moins, j'tais
sauv! Je continuai  serrer entre mes mains le pied de la table, mais
cette fois, c'tait avec une affectueuse reconnaissance.

Bientt je repris assez de calme pour manger ma part de pudding. M.
Pumblechook lui-mme en mangea sa part, tout le monde en mangea. Lorsque
chacun fut servi, M. Pumblechook commena  rayonner sous la
bienheureuse influence du grog. Je commenais, moi,  croire que la
journe se passerait bien, quand ma soeur dit  Joe de donner des
assiettes propres... pour manger les choses froides.

Je ressaisis le pied de la table, que je serrai contre ma poitrine,
comme s'il et t le compagnon de ma jeunesse et l'ami de mon coeur. Je
prvoyais ce qui allait se passer, et cette fois je sentais que j'tais
rellement perdu.

Vous allez en goter, dit ma soeur en s'adressant  ses invits avec la
meilleure grce possible; vous allez en goter, pour faire honneur au
dlicieux prsent de l'oncle Pumblechook!

Devaient-ils vraiment y goter! qu'ils ne l'esprent pas!

Vous saurez, dit ma soeur en se levant, que c'est un pt, un savoureux
pt au jambon.

La socit se confondit en compliments. L'oncle Pumblechook, enchant
d'avoir bien mrit de ses semblables, s'cria:

Eh bien! mistress Joe, nous ferons de notre mieux; donnez-nous une
tranche dudit pt.

Ma soeur sortit pour le chercher. J'entendais ses pas dans l'office. Je
voyais M. Pumblechook aiguiser son couteau. Je voyais l'apptit renatre
dans les narines du nez romain de M. Wopsle. J'entendais M. Hubble faire
remarquer qu'un morceau de pt au jambon tait meilleur que tout ce
qu'on pouvait s'imaginer, et n'avait jamais fait de mal  personne.
Quant  Joe, je l'entendis me dire  l'oreille:

Tu y goteras, mon petit Pip.

Je n'ai jamais t tout  fait certain si, dans ma terreur, je profrai
un hurlement, un cri perant, simplement en imagination, ou si les
oreilles de la socit en entendirent quelque chose. Je n'y tenais plus,
il fallait me sauver; je lchai le pied de la table et courus pour
chercher mon salut dans la fuite.

Mais je ne courus pas bien loin, car,  la porte de la maison, je me
trouvai en face d'une escouade de soldats arms de mousquets. L'un d'eux
me prsenta une paire de menottes en disant:

Ah! te voil!... Enfin, nous le tenons; en route!...




CHAPITRE V.


L'apparition d'une range de soldats faisant rsonner leurs crosses de
fusils sur le pas de notre porte, causa une certaine confusion parmi les
convives. Mrs Joe reparut les mains vides, l'air effar, en faisant
entendre ces paroles lamentables:

Bont divine!... qu'est devenu... le pt?

Le sergent et moi nous tions dans la cuisine quand Mrs Joe rentra.  ce
moment fatal, je recouvrai en partie l'usage de mes sens. C'tait le
sergent qui m'avait parl; il promena alors ses yeux sur les assistants,
en leur tendant d'une manire engageante les menottes de sa main droite,
et en posant sa main gauche sur mon paule.

Pardonnez-moi, mesdames et messieurs, dit le sergent, mais comme j'en
ai prvenu ce jeune et habile fripon, avant d'entrer, je suis en chasse
au nom du Roi et j'ai besoin du forgeron.

--Et peut-on savoir ce que vous lui voulez? reprit ma soeur vivement.

--Madame, rpondit le galant sergent, si je parlais pour moi, je dirais
que c'est pour avoir l'honneur et le plaisir de faire connaissance avec
sa charmante pouse; mais, parlant pour le Roi, je rponds que je viens
pour affaires.

Ce petit discours fut accueilli par la socit comme une chose plutt
agrable que dsagrable, et M. Pumblechook murmura d'une voix
convaincue:

Bien dit, sergent.

--Vous voyez, forgeron, continua le sergent qui avait fini par dcouvrir
Joe; nous avons eu un petit accident  ces menottes; je trouve que
celle-ci ne ferme pas trs bien, et comme nous en avons besoin
immdiatement, je vous prierai d'y jeter un coup d'oeil sans retard.

Joe, aprs y avoir jet le coup d'oeil demand, dclara qu'il fallait
allumer le feu de la forge et qu'il y avait au moins pour deux heures
d'ouvrage.

Vraiment! alors vous allez vous y mettre de suite, dit le sergent;
comme c'est pour le service de Sa Majest, si un de mes hommes peut vous
donner un coup de main, ne vous gnez pas.

L-dessus, il appela ses hommes dans la cuisine. Ils y arrivrent un 
un, posrent d'abord leurs armes dans un coin, puis ils se promenrent
de long en large, comme font les soldats, les mains croises
ngligemment sur leurs poitrines, s'appuyant tantt sur une jambe,
tantt sur une autre, jouant avec leurs ceinturons ou leurs gibernes, et
ouvrant la porte de temps  autre pour lancer dehors un jet de salive 
plusieurs pieds de distance.

Je voyais toutes ces choses sans avoir conscience que je les voyais, car
j'tais dans une terrible apprhension. Mais commenant  remarquer que
les menottes n'taient pas pour moi, et que les militaires avaient mieux
 faire que de s'occuper du pt absent, je repris encore un peu de mes
sens vanouis.

Voudriez-vous me dire quelle heure il est? dit le sergent  M.
Pumblechook, comme  un homme dont la position, par rapport  la
socit, galait la sienne.

--Deux heures viennent de sonner, rpondit celui-ci.

--Allons, il n'y a pas encore grand mal, fit le sergent aprs
rflexion; quand mme je serais forc de rester ici deux heures, a ne
fera rien. Combien croyez-vous qu'il y ait d'ici aux marais... un quart
d'heure de marche peut-tre?...

--Un quart d'heure, justement, rpondit Mrs Joe.

--Trs bien! nous serons sur eux  la brune, tels sont mes ordres; cela
sera fait: c'est on ne peut mieux.

--Des forats, sergent? demanda M. Wopsle, en manire d'entamer la
conversation.

--Oui, rpondit le sergent, deux forats; nous savons bien qu'ils sont
dans les marais, et qu'ils n'essayeront pas d'en sortir avant la nuit.
Est-il ici quelqu'un qui ait vu semblable gibier?

Tout le monde, moi except, rpondit: Non, avec confiance. Personne
ne pensa  moi.

Bien, dit le sergent. Nous les cernerons et nous les prendrons plus tt
qu'ils ne le pensent. Allons, forgeron, le Roi est prt, l'tes-vous?

Joe avait t son habit, son gilet, sa cravate, et tait pass dans la
forge, o il avait revtu son tablier de cuir. Un des soldats alluma le
feu, un autre se mit au soufflet, et la forge ne tarda pas  ronfler.
Alors Joe commena  battre sur l'enclume, et nous le regardions faire.

Non seulement l'intrt de cette minente poursuite absorbait
l'attention gnrale, mais il excitait la gnrosit de ma soeur. Elle
alla tirer au tonneau un pot de bire pour les soldats, et invita le
sergent  prendre un verre d'eau-de-vie. Mais M. Pumblechook dit avec
intention:

Donnez-lui du vin, ma nice, je rponds qu'il n'y a pas de goudron
dedans.

Le sergent le remercia en disant qu'il ne tenait pas essentiellement au
goudron, et qu'il prendrait volontiers un verre de vin, si rien ne s'y
opposait. Quand on le lui et vers, il but  la sant de Sa Majest,
avec les compliments d'usage pour la solennit du jour, et vida son
verre d'un seul trait.

Pas mauvais, n'est-ce pas, sergent? dit M. Pumblechook.

--Je vais vous dire quelque chose, rpondit le sergent, je souponne que
ce vin-l sort de votre cave.

M. Pumblechook se mit  rire d'une certaine manire, en disant:

Ah!... ah!... et pourquoi cela?

--Parce que, reprit le sergent en lui frappant sur l'paule, vous tes
un gaillard qui vous y connaissez.

--Croyez-vous? dit M. Pumblechook en riant toujours. Voulez-vous un
second verre?

--Avec vous, rpondit le sergent, nous trinquerons. Quelle jolie musique
que le choc des verres!  votre sant.... Puissiez-vous vivre mille ans,
et ne jamais en boire de plus mauvais!

Le sergent vida son second verre et paraissait tout prt  en vider un
troisime. Je remarquai que, dans son hospitalit gnreuse, M.
Pumblechook semblait oublier qu'il avait dj fait prsent du vin  ma
soeur; il prit la bouteille des mains de Mrs Joe, et en fit les honneurs
avec beaucoup d'effusion et de gaiet. Moi-mme j'en bus un peu. Il alla
jusqu' demander une seconde bouteille, qu'il offrit avec la mme
libralit, quant on eut vid la premire.

En les voyant aller et venir dans la forge, gais et contents, je pensai
 la terrible trempe qui attendait, pour son dner, mon ami rfugi
dans les marais. Avant le repas, ils taient beaucoup plus tranquilles
et ne s'amusaient pas le quart autant qu'ils le firent aprs; mais le
festin les avait anims et leur avait donn cette excitation qu'il
produit presque toujours. Et maintenant qu'ils avaient la perspective
charmante de s'emparer des deux misrables; que le soufflet semblait
ronfler pour ceux-ci, le feu briller  leur intention et la fume
s'lancer en toute hte, comme si elle se mettait  leur poursuite; que
je voyais Joe donner des coups de marteau et faire rsonner la forge
pour eux, et les ombres fantastiques sur la muraille, qui semblaient les
atteindre et les menacer, pendant que la flamme s'levait et
s'abaissait; que les tincelles rouges et brillantes jaillissaient, puis
se mouraient, le ple dclin du jour semblait presqu' ma jeune
imagination compatissante s'affaiblir  leur intention... les pauvres
malheureux....

Enfin, la besogne de Joe tait termine. Les coups de marteau et la
forge s'taient arrts. En remettant son habit, Joe eut le courage de
proposer  quelques uns de nous d'aller avec les soldats pour voir
comment les choses se passeraient. M. Pumblechook et M. Hubble
s'excusrent en donnant pour raison la pipe et la socit des dames;
mais M. Wopsle dit qu'il irait si Joe y allait. Joe rpondit qu'il ne
demandait pas mieux, et qu'il m'emmnerait avec la permission de Mrs
Joe. C'est  la curiosit de Mrs Joe que nous dmes la permission
qu'elle nous accorda; elle n'tait pas fche de savoir comment tout
cela finirait, et elle se contenta de dire:

Si vous me ramenez ce garon la tte brise et mise en morceaux  coups
de mousquets, ne comptez pas sur moi pour la raccommoder.

Le sergent prit poliment cong des dames et quitta M. Pumblechook comme
un vieux camarade. Je crois cependant que, dans ces circonstances
difficiles, il exagrait un peu ses sentiments  l'gard de M.
Pumblechook, lorsque ses yeux se mouillrent de larmes naissantes. Ses
hommes reprirent leurs mousquets et se remirent en rang. M. Wopsle, Joe
et moi remes l'ordre de rester  l'arrire-garde, et de ne plus dire
un mot ds que nous aurions atteint les marais. Une fois en plein air,
je dis  Joe:

J'espre, Joe, que nous ne les trouverons pas.

Et Joe me rpondit:

Je donnerais un shilling pour qu'ils se soient sauvs, mon petit Pip.

Aucun flneur du village ne vint se joindre  nous; car le temps tait
froid et menaant, le chemin difficile et la nuit approchait. Il y
avait de bons feux dans l'intrieur des maisons, et les habitants
ftaient joyeusement le jour de Nol. Quelques ttes se mettaient aux
fentres pour nous regarder passer; mais personne ne sortait. Nous
passmes devant le poteau indicateur, et, sur un signe du sergent, nous
nous arrtmes devant le cimetire, pendant que deux ou trois de ses
hommes se dispersaient parmi les tombes ou examinaient le portail de
l'glise. Ils revinrent sans avoir rien trouv. Alors nous reprmes
notre marche et nous nous enfonmes dans les marais. En passant par la
porte de ct du cimetire, un grsil glacial, pouss par le vent d'est,
nous fouetta le visage, et Joe me prit sur son dos.

 prsent que nous tions dans cette lugubre solitude, o l'on ne se
doutait gure que j'tais venu quelques heures auparavant, et o j'avais
vu les deux hommes se cacher, je me demandai pour la premire fois, avec
une frayeur terrible, si le forat, en supposant qu'on l'arrtt,
n'allait pas croire que c'tait moi qui amenais les soldats? Il m'avait
dj demand si je n'tais pas un jeune drle capable de le trahir, et
il m'avait dit que je serais un fier limier si je le dpistais.
Croirait-il que j'tais  la fois un jeune drle et un limier de police,
et que j'avais l'intention de le trahir?

Il tait inutile de me faire cette question alors; car j'tais sur le
dos de Joe, et celui-ci s'avanait au pas de course, comme un chasseur,
en recommandant  M. Wopsle de ne pas tomber sur son nez romain et de
rester avec nous. Les soldats marchaient devant nous, un  un, formant
une assez longue ligne, en laissant entre chacun d'eux un intervalle
assez grand. Nous suivions le chemin que j'avais voulu prendre le matin,
et dans lequel je m'tais gar  cause du brouillard, qui ne s'tait
pas encore dissip compltement, ou que le vent n'avait pas encore
chass. Aux faibles rayons du soleil couchant, le phare, le gibet, le
monticule de la Batterie et le bord oppos de la rivire, tout
paraissait plat et avoir pris la teinte grise et plombe de l'eau.

Perch sur les larges paules du forgeron, je regardais au loin si je
ne dcouvrirais pas quelques traces des forats. Je ne vis rien; je
n'entendis rien. M. Wopsle m'avait plus d'une fois alarm par son
souffle et sa respiration difficiles; mais, maintenant, je savais
parfaitement que ces sons n'avaient aucun rapport avec l'objet de notre
poursuite. Il y eut un moment o je tressaillis de frayeur. J'avais cru
entendre le bruit de la lime.... Mais c'tait tout simplement la
clochette d'un mouton. Les brebis cessaient de manger pour nous regarder
timidement, et les bestiaux, dtournant leurs ttes du vent et du
grsil, s'arrtaient pour nous regarder en colre, comme s'ils nous
eussent rendus responsables de tous leurs dsagrments; mais  part ces
choses et le frmissement de chaque brin d'herbe qui se fermait  la fin
du jour, on n'entendait aucun bruit dans la silencieuse solitude des
marais.

Les soldats s'avanaient dans la direction de la vieille Batterie, et
nous les suivions un peu en arrire, quand soudain tout le monde
s'arrta, car, sur leurs ailes, le vent et la pluie venaient de nous
apporter un grand cri. Ce cri se rpta; il semblait venir de l'est, 
une assez grande distance; mais il tait si prolong et si fort qu'on
aurait pu croire que c'taient plusieurs cris partis en mme temps, s'il
et t possible  quelqu'un de juger quelque chose dans une si grande
confusion de sons.

Le sergent en causait avec ceux des hommes qui taient le plus rapproch
de lui, quand Joe et moi les rejoignmes. Aprs s'tre concerts un
moment, Joe (qui tait bon juge) donna son avis. M. Wopsle (qui tait un
mauvais juge) donna aussi le sien. Enfin, le sergent, qui avait la
dcision, ordonna qu'on ne rpondrait pas au cri, mais qu'on changerait
de route, et qu'on se rendrait en toute hte du ct d'o il paraissait
venir. En consquence, nous prmes  droite, et Joe dtala avec une
telle rapidit, que je fus oblig de me cramponner  lui pour ne pas
perdre l'quilibre.

C'tait une vritable chasse maintenant, ce que Joe appela aller comme
le vent, dans les quatre seuls mots qu'il pronona dans tout ce temps.
Montant et descendant les talus, franchissant les barrires, pataugeant
dans les fosss, nous nous lancions  travers tous les obstacles, sans
savoir o nous allions.  mesure que nous approchions, le bruit devenait
de plus en plus distinct, et il nous semblait produit par plusieurs
voix: quelquefois il s'arrtait tout  coup; alors les soldats aussi
s'arrtaient; puis, quand il reprenait, les soldats continuaient leur
course avec une nouvelle ardeur et nous les suivions. Bientt, nous
avions couru avec une telle rapidit, que nous entendmes une voix
crier:

Assassin!

Et une autre voix:

Forats!... fuyards!... gardes!... soldats!... par ici!... Voici les
forats vads!...

Puis toutes les voix se mlrent comme dans une lutte, et les soldats se
mirent  courir comme des cerfs. Joe fit comme eux. Le sergent courait
en tte. Le bruit cessa tout  coup. Deux de ses hommes suivaient de
prs le sergent, leurs fusils arms et prts  tirer.

Voil nos deux hommes! s'cria le sergent luttant dj au fond d'un
foss. Rendez-vous, sauvages que vous tes, rendez-vous tous les deux!

L'eau claboussait... la boue volait... on jurait... on se donnait des
coups effroyables.... Quand d'autres hommes arrivrent dans le foss au
secours du sergent, ils s'emparrent de mes deux forats l'un aprs
l'autre, et les tranrent sur la route; tous deux blasphmant, se
dbattant et saignant. Je les reconnus du premier coup d'oeil.

Vous savez, dit mon forat, en essuyant sa figure couverte de sang avec
sa manche en loques, que c'est moi qui l'ai arrt, et que c'est moi qui
vous l'ai livr; vous savez cela.

--Cela n'a pas grande importance ici, dit le sergent, et cela vous fera
peu de bien, mon bonhomme, car vous tes dans la mme situation. Vite,
des menottes!

--Je n'en attends pas de bien non plus, dit mon forat avec un rire
singulier. C'est moi qui l'ai pris; il le sait, et cela me suffit.

L'autre forat tait effrayant  voir: il avait la figure toute
dchire; il ne put ni remuer, ni parler, ni respirer, jusqu' ce qu'on
lui et mis les menottes; et il s'appuya sur un soldat pour ne pas
tomber.

Vous le voyez, soldats, il a voulu m'assassiner! furent ses premiers
mots.

--Voulu l'assassiner?... dit mon forat avec ddain, allons donc! est-ce
que je sais ce que c'est que vouloir et ne pas faire?... Je l'ai arrt
et livr aux soldats, voil ce que j'ai fait! Non seulement je l'ai
empch de quitter les marais, mais je l'ai amen jusqu'ici, en le
tirant par les pieds. C'est un gentleman, s'il vous plat, que ce
coquin. C'est moi qui rends au bagne ce gentleman... l'assassiner!...
Pourquoi?... quand je savais faire pire en le ramenant au bagne!

L'autre rlait et s'efforait de dire:

Il a voulu me tuer... me tuer... vous en tes tmoins.

--coutez! dit mon forat au sergent, je me suis chapp des pontons;
j'aurais bien pu aussi m'chapper de vos pattes: voyez mes jambes, vous
n'y trouverez pas beaucoup de fer. Je serais libre, si je n'avais appris
qu'il tait ici; mais le laisser profiter de mes moyens d'vasion, non
pas!... non pas!... Si j'tais mort l-dedans, et il indiquait du geste
le foss o nous l'avions trouv, je ne l'aurais pas lch, et vous
pouvez tre certain que vous l'auriez trouv dans mes griffes.

L'autre fugitif, qui prouvait videmment une horreur extrme  la vue
de son compagnon, rptait sans cesse:

Il a voulu me tuer, et je serais un homme mort si vous n'tiez pas
arrivs....

--Il ment! dit mon forat avec une nergie froce; il est n menteur, et
il mourra menteur. Regardez-le... n'est-ce pas crit sur son front?
Qu'il me regarde en face, je l'en dfie.

L'autre, s'efforant de trouver un sourire ddaigneux, ne russit
cependant pas, malgr ses efforts,  donner  sa bouche une expression
trs nette; il regarda les soldats, puis les nuages et les marais, mais
il ne regarda certainement pas son interlocuteur.

Le voyez-vous, ce coquin? continua mon forat. Voyez comme il me
regarde avec ses yeux faux et lches. Voil comment il me regardait
quand nous avons t jugs ensemble. Jamais il ne me regardait en face.

L'autre, aprs bien des efforts, parvint  fixer ses yeux sur son ennemi
en disant:

Vous n'tes pas beau  voir.

Mon forat tait tellement exaspr qu'il se serait prcipit sur lui,
si les soldats ne se fussent interposs.

Ne vous ai-je pas dit, fit l'autre forat, qu'il m'assassinerait s'il
le pouvait?

On voyait qu'il tremblait de peur; et il sortait de ses lvres une
petite cume blanche comme la neige.

Assez parl, dit le sergent, allumez des torches.

Un des soldats, qui portait un panier au lieu de fusil, se baissa et se
mit  genoux pour l'ouvrir. Alors mon forat, promenant ses regards pour
la premire fois autour de lui, m'aperut. J'avais quitt le dos de Joe
en arrivant au foss, et je n'avais pas boug depuis. Je le regardais,
il me regardait; je me mis  remuer mes mains et  remuer ma tte;
j'avais attendu qu'il me vt pour l'assurer de mon innocence. Il ne me
fut pas bien prouv qu'il comprt mon intention, car il me lana un
regard que je ne compris pas non plus; ce regard ne dura qu'un instant;
mais je m'en souviens encore, comme si je l'eusse considr une heure
durant, et mme pendant toute une journe.

Le soldat qui tenait le panier se ft bientt procur de la lumire, et
il alluma trois ou quatre torches, qu'il distribua aux autres.
Jusqu'alors il avait fait presque noir; mais en ce moment l'obscurit
tait complte. Avant de quitter l'endroit o nous tions, quatre
soldats dchargrent leurs armes en l'air. Bientt aprs, nous vmes
d'autres torches briller dans l'obscurit derrire nous, puis d'autres
dans les marais et d'autres encore sur le bord oppos de la rivire.

Tout va bien! dit le sergent. En route!

Nous marchions depuis peu, quand trois coups de canons retentirent tout
prs de nous, avec tant de force que je croyais avoir quelque chose de
bris dans l'oreille.

On vous attend  bord, dit le sergent  mon forat; on sait que nous
vous amenons. Avancez, mon bonhomme, serrez les rangs.

Les deux hommes taient spars et entours par des gardes diffrents.
Je tenais maintenant Joe par la main, et Joe tenait une des torches. M.
Wopsle aurait voulu retourner au logis, mais Joe tait dtermin  tout
voir, et nous suivmes le groupe des soldats et des prisonniers. Nous
marchions en ce moment sur un chemin pas trop mauvais qui longeait la
rivire, en faisant  et l un petit dtour o se trouvait un petit
foss avec un moulin en miniature et une petite cluse pleine de vase.
En me retournant, je voyais les autres torches qui nous suivaient,
celles que nous tenions jetaient de grandes lueurs de feu sur les
chemins, et je les voyais toutes flamber, fumer et s'teindre. Autour de
nous, tout tait sombre et noir; nos lumires rchauffaient l'air qui
nous enveloppait par leurs flammes paisses. Les prisonniers n'en
paraissaient pas fchs, en s'avanant au milieu des mousquets. Comme
ils boitaient, nous ne pouvions aller trs vite, et ils taient si
faibles que nous fmes obligs de nous arrter deux ou trois fois pour
les laisser reposer.

Aprs une heure de marche environ, nous arrivmes  une hutte de bois et
 un petit dbarcadre. Il y avait un poste dans la hutte. On questionna
le sergent. Alors nous entrmes dans la hutte o rgnait une forte odeur
de tabac et de chaux dtrempe. Il y avait un bon feu, une lampe, un
faisceau de mousquets, un tambour et un grand lit de camp en bois,
capable de contenir une douzaine de soldats  la fois. Trois ou quatre
soldats, tendus tout habills sur ce lit, ne firent gure attention 
nous; mais ils se contentrent de lever un moment leurs ttes
appesanties par le sommeil, puis les laissrent retomber. Le sergent fit
ensuite une espce de rapport et crivit quelque chose sur un livre.
Alors, seulement, le forat que j'appelle l'autre, fut emmen entre deux
gardes pour passer  bord le premier.

Mon forat ne me regarda jamais, except cette fois. Tout le temps que
nous restmes dans la hutte, il se tint devant le feu, en me regardant
d'un air rveur; ou bien, mettant ses pieds sur le garde-feu, il se
retournait et considrait tristement ses gardiens, comme pour les
plaindre de leur rcente aventure. Tout  coup, il fixa ses yeux sur le
sergent, et dit:

J'ai quelque chose  dire sur mon vasion. Cela pourra empcher
d'autres personnes d'tre souponnes  cause de moi.

--Dites ce que vous voulez, rpondit le sergent qui le regardait les
bras croiss; mais a ne servira  rien de le dire ici. L'occasion ne
vous manquera pas d'en parler l-bas avant de... vous savez bien ce que
je veux dire....

--Je sais, mais c'est une question toute diffrente et une tout autre
affaire; un homme ne peut pas mourir de faim, ou du moins, moi, je ne le
pouvais pas. J'ai pris quelques vivres l-bas, dans le village, prs de
l'glise.

--Vous voulez dire que vous les avez vols, dit le sergent.

--Oui, et je vais vous dire o. C'est chez le forgeron.

--Hol! dit le sergent en regardant Joe.

--Hol! mon petit Pip, dit Joe en me regardant.

--C'taient des restes, voil ce que c'tait, et une goutte de liqueur
et un pt.

--Dites-donc, forgeron, avez-vous remarqu qu'il vous manqut quelque
chose, comme un pt? demanda le sergent.

--Ma femme s'en est aperue au moment mme o vous tes entr, n'est-ce
pas, mon petit Pip?

--Ainsi donc, dit mon forat en tournant sur Joe des yeux timides sans
les arrter sur moi, ainsi donc, c'est vous qui tes le forgeron? Alors
je suis fch de vous dire que j'ai mang votre pt.

--Dieu sait si vous avez bien fait, en tant que cela me concerne,
rpondit Joe en pensant  Mrs Joe. Nous ne savons pas ce que vous avez
fait, mais nous ne voudrions pas vous voir mourir de faim pour cela,
pauvre infortun!... N'est-ce pas, mon petit Pip?

Le bruit que j'avais dj entendu dans la gorge de mon forat se fit
entendre de nouveau, et il se dtourna. Le bateau revint le prendre et
la garde qui tait prte; nous le suivmes jusqu' l'embarcadre, form
de pierres grossires, et nous le vmes entrer dans la barque qui
s'loigna aussitt, mise en mouvement par un quipage de forats comme
lui. Aucun d'eux ne paraissait ni surpris, ni intress, ni fch, ni
bien aise de le revoir; personne ne parla, si ce n'est quelqu'un, qui
dans le bateau cria comme  des chiens:

Nagez, vous autres, et vivement!

Ce qui tait le signal pour faire jouer les rames.  la lumire des
torches, nous pmes distinguer le noir ponton,  trs peu de distance de
la vase du rivage, comme une affreuse arche de No. Ainsi ancr et
retenu par de massives chanes rouilles, le ponton semblait,  ma jeune
imagination, tre enchan comme les prisonniers. Nous vmes le bateau
arriver au ponton, le tourner, puis disparatre. Alors on jeta le bout
des torches dans l'eau. Elles s'teignirent, et il me sembla que tout
tait fini pour mon pauvre forat.




CHAPITRE VI.


L'tat de mon esprit,  l'gard du larcin dont j'avais t dcharg
d'une manire si imprvue, ne me poussait pas  un aveu complet, mais
j'esprais qu'il sortirait de l quelque chose de bon pour moi.

Je ne me souviens pas d'avoir ressenti le moindre remords de conscience
en ce qui concernait Mrs Joe, quand la crainte d'tre dcouvert m'eut
abandonn. Mais j'aimais Joe, sans autre raison, peut-tre, dans les
premiers temps, que parce que ce cher homme se laissait aimer de moi;
et, quant  lui, ma conscience ne se tranquillisa pas si facilement. Je
sentais fort bien, (surtout quand je le vis occup  chercher sa lime)
que j'aurais d lui dire toute la vrit. Cependant, je n'en fis rien,
par la raison absurde que, si je le faisais, il me croirait plus
coupable que je ne l'tais rellement. La crainte de perdre la confiance
de Joe, et ds lors de m'asseoir dans le coin de la chemine, le soir,
sans oser lever les yeux sur mon compagnon, sur mon ami perdu pour
toujours, tint ma langue cloue  mon palais. Je me figurais que si Joe
savait tout, je ne le verrais plus le soir, au coin du feu, caressant
ses beaux favoris, sans penser qu'il mditait sur ma faute. Je
m'imaginais que si Joe savait tout, je ne le verrais plus me regarder,
comme il le faisait bien souvent, et comme il l'avait encore fait hier
et aujourd'hui, quand on avait apport la viande et le pudding sur la
table, sans se demander si je n'avais pas t visiter l'office. Je me
persuadais que si Joe savait tout, il ne pourrait plus, dans nos futures
runions domestiques, remarquer que sa bire tait plate ou paisse,
sans que je fusse convaincu qu'il s'imaginait qu'il y avait de l'eau de
goudron, et que le rouge m'en monterait  la face. En un mot, j'tais
trop lche pour faire ce que je savais tre bien, comme j'avais t trop
lche pour viter ce que je savais tre mal. Je n'avais encore rien
appris du monde, je ne suivais donc l'exemple de personne. Tout  fait
ignorant, je suivis le plan de conduite que je me traais moi-mme.

Comme j'avais envie de dormir un peu aprs avoir quitt le ponton, Joe
me prit encore une fois sur ses paules pour me ramener  la maison. Il
dut tre bien fatigu, car M. Wopsle n'en pouvait plus et tait dans un
tel tat de surexcitation que si l'glise et t accessible  tout le
monde, il et probablement excommuni l'expdition tout entire, en
commenant par Joe et par moi. Avec son peu de jugement, il tait rest
assis sur la terre humide, pendant un temps trs draisonnable, si bien
qu'aprs avoir t sa redingote, pour la suspendre au feu de la cuisine,
l'tat vident de son pantalon aurait rclam les mmes soins, si ce
n'et t commettre un crime de lse-convenances.

Pendant ce temps, on m'avait remis sur mes pieds et je chancelais sur le
plancher de la cuisine comme un petit ivrogne; j'tais tourdi, sans
doute parce que j'avais dormi, et sans doute aussi  cause des lumires
et du bruit que faisaient tous ces personnages qui parlaient tous en
mme temps. En revenant  moi, grce  un grand coup de poing qui me fut
administr par ma soeur entre les deux paules, et grce aussi 
l'exclamation stimulante: Allons donc!... A-t-on jamais vu un pareil
gamin! j'entendis Joe leur raconter les aveux du forat, et tous les
invits s'vertuer  chercher par quel moyen il avait pu pntrer
jusqu'au garde-manger. M. Pumblechook dcouvrit, aprs une mystrieux
examen des lieux, qu'il avait d gagner d'abord le toit de la forge,
puis le toit de la maison, et que de l il s'tait laiss glisser, 
l'aide d'une corde, par la chemine de la cuisine; et comme M.
Pumblechook tait un homme influent et positif, et qu'il conduisait
lui-mme sa voiture, au vu et au su de tout le monde, on admit que les
choses avaient d se passer ainsi qu'il le disait. M. Wopsle eut beau
crier: Mais non! Mais non! avec la faible voix d'un homme fatigu,
comme il n'apportait aucune thorie  l'appui de sa ngation et qu'il
n'avait pas d'habit sur le dos, on n'y fit aucune attention, sans
compter qu'il se dgageait une vapeur paisse du fond de son pantalon,
qu'il tenait tourn vers le feu de la cuisine pour en faire vaporer
l'humidit. On comprendra que tout cela n'tait pas fait pour inspirer
une grande confiance.

C'est tout ce que j'entendis ce soir l, jusqu'au moment o ma soeur
m'empoigna comme un coupable, en me reprochant d'avoir dormi sous les
yeux de toute la socit, et me mena coucher en me tirant par la main
avec une violence telle, qu'en marchant je faisais autant de bruit que
si j'eusse tran cinquante paires de bottes sur les escaliers. Mon
esprit, tendu et agit ds le matin, ainsi que je l'ai dj dit, resta
dans cet tat longtemps encore, aprs qu'on et laiss tomber dans
l'oubli ce terrible sujet, dont on ne parla plus que dans des occasions
tout  fait exceptionnelles.




CHAPITRE VII.


 cette poque, quand je lisais dans le cimetire les inscriptions des
tombeaux, j'tais juste assez savant pour les peler, et encore le sens
que je formais de leur construction, n'tait-il pas toujours trs
correct. Par exemple, je comprenais que: _pouse du ci-dessus_ tait
un compliment adress  mon pre dans un monde meilleur; et si, sur la
tombe d'un de mes parents dfunts, j'avais lu n'importe quel titre de
parent suivi de ces mots: _du ci-dessus_, je n'aurais pas manqu de
prendre l'opinion la plus triste de ce membre de la famille. Mes notions
thologiques, que je n'avais puises que dans le catchisme, n'taient
pas non plus parfaitement exactes, car je me souviens que lorsqu'on
m'invitait  suivre le droit chemin durant toute ma vie, je supposais
que cela voulait dire qu'il me fallait toujours suivre le mme chemin
pour rentrer ou sortir de chez nous, sans jamais me dtourner, en
passant par la maison du charron ou bien encore par le moulin.

Je devais tre, ds que je serais en ge, l'apprenti de Joe; jusque l,
je n'avais pas  prtendre  aucune autre dignit, qu' ce que Mrs Joe
appelait tre dorlot, et que je traduisais, moi, par tre trop bourr.
Non seulement je servais d'aide  la forge, mais si quelque voisin
avait, par hasard, besoin d'un mannequin pour effrayer les oiseaux, ou
de quelqu'un pour ramasser les pierres, ou faire n'importe quelle autre
besogne du mme genre, j'tais honor de cet emploi. Cependant, afin de
mnager la dignit de notre position leve de ne pas la compromettre,
on avait plac sur le manteau de la chemine de la cuisine une tirelire
dans laquelle, on le disait  tout le monde, tout ce que je gagnais
tait vers. Mais j'ai une vague ide que mes pargnes ont d contribuer
un jour  la liquidation de la Dette Nationale. Tout ce que je sais,
c'est que je n'ai jamais, pour ma part, espr participer  ce trsor.

La grande tante de M. Wopsle tenait une cole du soir dans le village,
c'est--dire que c'tait une vieille femme ridicule, d'un mrite fort
restreint, et qui avait des infirmits sans nombre; elle avait
l'habitude de dormir de six  sept heures du soir, en prsence d'enfants
qui payaient chacun deux pence par semaine pour la voir se livrer  ce
repos salutaire. Elle louait un petit cottage, dont M. Wopsle occupait
l'tage suprieur, o nous autres coliers l'entendions habituellement
lire  haute voix, et quelquefois frapper de grands coups de pied sur le
plancher. On croyait gnralement que M. Wopsle inspectait l'cole une
fois par semaine, mais ce n'tait qu'une pure fiction.; tout ce qu'il
faisait, dans ces occasions, c'tait de relever les parements de son
habit, de passer la main dans ses cheveux, et de nous dbiter le
discours de Marc Antoine sur le corps de Csar; puis venait
invariablement l'ode de Collins sur les Passions, aprs laquelle je ne
pouvais m'empcher de comparer M. Wopsle  la Vengeance rejetant son
pe teinte de sang et vocifrant pour ramasser la trompette qui doit
annoncer la Guerre. Je n'tais pas alors ce que je devins plus tard:
quand j'atteignis l'ge des passions et que je les comparai  Collins et
 Wopsle, ce fut au grand dsavantage de ces deux gentlemen.

La grand'tante de M. Wopsle, indpendamment de cette maison d'ducation,
tenait dans la mme chambre une petite boutique de toutes sortes de
petites choses. Elle n'avait elle-mme aucune ide de ce qu'elle avait
en magasin, ni de la valeur de ces objets; mais il y avait dans un
tiroir un mmorandum graisseux, qui servait de catalogue et indiquait
les prix.  l'aide de cet oracle infaillible, Biddy prsidait  toutes
les transactions commerciales. Biddy tait la petite-fille de la
grand'tante de M. Wopsle. J'avoue que je n'ai jamais pu trouver  quel
degr elle tait parente de ce dernier. Biddy tait orpheline comme moi;
comme moi aussi elle avait t leve  la main. Elle se faisait surtout
remarquer par ses extrmits, car ses cheveux n'taient jamais peigns,
ses mains toujours sales, et ses souliers n'tant jamais entrs qu'
moiti, laissaient sortir ses talons. Je ferai remarquer que cette
description ne doit s'appliquer qu'aux jours de la semaine; les
Dimanches elle se nettoyait  fond pour se rendre  l'glise.

Grce  mon application, et bien plus avec l'aide de Biddy qu'avec celle
de la grand'tante de M. Wopsle, je m'escrimais avec l'alphabet comme
avec un buisson de ronces, et j'tais trs fatigu et trs gratign par
chaque lettre. Ensuite, je tombai parmi ces neuf gredins de chiffres,
qui semblaient chaque soir prendre un nouveau dguisement pour viter
d'tre reconnus. Mais  la fin, je commenai  lire, crire et calculer,
le tout  l'aveuglette et en ttonnant, et sur une trs petite chelle.

Un soir, j'tais assis dans le coin de la chemine, mon ardoise sur les
genoux, m'vertuant  crire une lettre  Joe. Je pense que cela devait
tre une anne au moins aprs notre expdition dans les marais, car
c'tait en hiver et il gelait trs fort. J'avais devant moi, par terre,
un alphabet auquel je me reportais  tout moment; je russis donc, aprs
une ou deux heures de travail,  tracer cette ptre:

Mont chaiR JO j'ai ce Pair queux tU es bien PortaNt, j'aI ce Pair Osi
qUe je ser bien TO capabe dE Td JO, Alor NouseronT Contan et croy moa
ToN amI PiP.

Je dois dire qu'il n'tait pas indispensable que je communiquasse avec
Joe par lettres, d'autant plus qu'il tait assis  ct de moi, et que
nous tions seuls; mais je lui remis de ma propre main cette missive,
crite sur l'ardoise avec le crayon, et il la reut comme un miracle
d'rudition.

Ah! mon petit Pip! s'cria Joe en ouvrant ses grands yeux bleus; je
dis, mon petit Pip, que tu es un fier savant, toi!

--Je voudrais bien tre savant, lui rpondis-je.

Et en jetant un coup d'oeil sur l'ardoise, il me sembla que l'criture
suivait une lgre inclination de bas en haut.

Ah! ah! voil un J, dit Joe, et un O, ma parole d'honneur! Oui, un J et
un O, mon petit Pip, a fait Joe.

Jamais je n'avais entendu Joe lire  haute voix aussi longtemps, et
j'avais remarqu  l'glise, le dernier Dimanche, alors que je tenais
notre livre de prires  l'envers, qu'il le trouvait tout aussi bien 
sa convenance que si je l'eusse tenu dans le bon sens. Voulant donc
saisir la prsente occasion de m'assurer si, en enseignant Joe, j'aurais
affaire  un commenant, je lui dis:

Oh! mais, lis le reste, Joe.

--Le reste.... Hein!... mon petit Pip?... dit Joe en promenant lentement
son regard sur l'ardoise, une... deux... trois.... Eh bien, il y a trois
J et trois O, a fait trois Joe, Pip!

Je me penchai sur Joe, et en suivant avec mon doigt, je lui lus la
lettre tout entire.

C'est tonnant, dit Joe quand j'eus fini, tu es un fameux colier.

--Comment pelles-tu Gargery, Joe? lui demandai-je avec un petit air
d'indulgence.

--Je ne l'pelle pas du tout, dit Joe.

--Mais en supposant que tu l'pelles?

--Il ne faut pas le supposer, mon petit Pip, dit Joe, quoique j'aime
normment la lecture.

--Vraiment, Joe?

--normment. Mon petit Pip, dit Joe, donne-moi un bon livre ou un bon
journal, et mets-moi prs d'un bon feu, et je ne demande pas mieux.
Seigneur! ajouta-t-il aprs s'tre frott les genoux durant un moment,
quand on arrive  un J et  un O, on se dit comme cela, j'y suis enfin,
un J et un O, a fait Joe; c'est une fameuse lecture tout de mme!

Je conclus de l, qu'ainsi que la vapeur, l'ducation de Joe tait
encore en enfance. Je continuai  l'interroger:

Es-tu jamais all  l'cole, quand tu tais petit comme moi?

--Non, mon petit Pip.

--Pourquoi, Joe?

--Parce que, mon petit Pip, dit Joe en prenant le poker, et se livrant 
son occupation habituelle quand il tait rveur, c'est--dire en se
mettant  tisonner le feu; je vais te dire. Mon pre, mon petit Pip,
s'adonnait  la boisson, et quand il avait bu, il frappait  coups de
marteau sur ma mre, sans misricorde, c'tait presque la seule personne
qu'il et  frapper, except moi, et il me frappait avec toute la
vigueur qu'il aurait d mettre  frapper son enclume. Tu m'coutes,
et... tu me comprends, mon petit Pip, n'est-ce pas?

--Oui, Joe.

--En consquence, ma mre et moi, nous quittmes mon pre  plusieurs
reprises; alors ma mre, en s'en allant  son ouvrage, me disait: Joe,
s'il plat  Dieu, tu auras une bonne ducation. Et elle me mettait 
l'cole. Mais mon pre avait cela de bon dans sa duret, qu'il ne
pouvait se passer longtemps de nous: donc, il s'en venait avec un tas de
monde faire un tel tapage  la porte des maisons o nous tions, que les
habitants n'avaient qu'une chose  faire, c'tait de nous livrer  lui.
Alors, il nous emmenait chez nous, et l il nous frappait de plus belle;
comme tu le penses bien, mon petit Pip, dit Joe en laissant le feu et le
poker en repos pour rflchir; tout cela n'avanait pas mon ducation.

--Certainement non, mon pauvre Joe!

--Cependant, prends garde, mon petit Pip, continua Joe, en reprenant le
poker, et en donnant deux ou trois coups fort judicieux dans le foyer,
il faut rendre justice  chacun: mon pre avait cela de bon, vois-tu?

Je ne voyais rien de bon dans tout cela; mais je ne le lui dis pas.

Oui, continua Joe, il fallait que quelqu'un ft bouillir la marmite;
sans cela, la marmite n'aurait pas bouilli du tout, sais-tu?...

Je le savais et je te le dis.

En consquence, mon pre ne m'empchait pas d'aller travailler; c'est
ainsi que je me mis  apprendre mon mtier actuel, qui tait aussi le
sien, et je travaillais dur, je t'en rponds, mon petit Pip. Je vins 
bout de le soutenir jusqu' sa mort et de le faire enterrer
convenablement, et j'avais l'intention de faire crire sur sa tombe:
_Souviens-toi, lecteur, que, malgr ses torts, il avait eu du bon dans
sa duret._

Joe rcita cette pitaphe avec un certain orgueil, qui me fit lui
demander si par hasard il ne l'aurait pas compose lui-mme.

Je l'ai compose moi-mme, dit Joe, et d'un seul jet, comme qui dirait
forger un fer  cheval d'un seul coup de marteau. Je n'ai jamais t
aussi surpris de ma vie; je ne pouvais en croire mes propres yeux;  te
dire vrai, je ne pouvais croire que c'tait mon ouvrage. Comme je te le
disais, mon petit Pip, j'avais eu l'intention de faire graver cela sur
sa tombe; mais la posie ne se donne pas: qu'on la grave en creux ou en
relief, en ronde ou en gothique, a cote de l'argent, et je n'en fis
rien. Sans parler des croquemorts, tout l'argent que je pus pargner fut
pour ma mre. Elle tait d'une pauvre sant et bien casse, la pauvre
femme! Elle ne tarda pas  suivre mon pre et  goter  son tour la
paix ternelle.

Les gros yeux bleus de Joe se mouillrent de larmes; il en frotta
d'abord un, puis l'autre, avec le pommeau du poker, objet peu convenable
pour cet usage, il faut l'avouer.

J'tais bien isol, alors, dit Joe, car je vivais seul ici. Je fis
connaissance de ta soeur, tu sais, mon petit Pip...

Et il me regardait comme s'il n'ignorait pas que mon opinion diffrt de
la sienne; ... et ta soeur est un beau corps de femme.

Je regardai le feu pour ne pas laisser voir  Joe le doute qui se
peignait sur ma physionomie.

Quelles que soient les opinions de la famille ou du monde  cet gard,
mon petit Pip, ta soeur est, comme je te le dis... un... beau...
corps... de... femme..., dit Joe en frappant avec le poker le charbon
de terre  chaque mot qu'il disait.

Je ne trouvai rien de mieux  dire que ceci:

Je suis bien aise de te voir penser ainsi, Joe.

--Et moi aussi, reprit-il en me pinant amicalement, je suis bien aise
de le penser, mon petit Pip.... Un peu rousse et un peu osseuse, par-ci
par l; mais qu'est-ce que cela me fait,  moi?

J'observai, avec beaucoup de justesse, que si cela ne lui faisait rien 
lui,  plus forte raison, cela ne devait rien faire aux autres.

Certainement! fit Joe. Tu as raison, mon petit Pip! Quand je fis la
connaissance de ta soeur, elle me dit comment elle t'levait  la
main! ce qui tait trs bon de sa part, comme disaient les autres, et
moi-mme je finis par dire comme eux. Quant  toi, ajouta Joe qui avait
l'air de considrer quelque chose de trs laid, si tu avais pu voir
combien tu tais maigre et chtif, mon pauvre garon, tu aurais conserv
la plus triste opinion de toi-mme!

--Ce que tu dis l n'est pas trs consolant, mais a ne fait rien, Joe.

--Mais a me faisait quelque chose  moi, reprit-il avec tendresse et
simplicit. Aussi, quand j'offris  ta soeur de devenir ma compagne;
quand  l'glise et d'autres fois, je la priais de m'accompagner  la
forge, je lui dis: Amenez le pauvre petit avec vous.... Que Dieu
bnisse le pauvre cher petit, il y a place pour lui  la forge!

J'clatai en sanglots et saisis Joe par le cou, en lui demandant pardon.
Il laissa tomber le poker pour m'embrasser, et me dit:

Nous serons toujours les meilleurs amis du monde, mon petit Pip,
n'est-ce pas?... Ne pleure pas, mon petit Pip...

Aprs cette petite interruption, Joe reprit:

Eh bien! tu vois, mon petit Pip, o nous en sommes; maintenant, en te
tenant dans mes bras et sur mon coeur, je dois te prvenir que je suis
affreusement triste, oui, tout ce qu'il y a de plus triste; mais il ne
faut pas que Mrs Joe s'en doute. Il faut que cela reste un secret, si je
puis m'exprimer ainsi. Et pourquoi un secret? Le pourquoi, je vais te le
dire, mon petit Pip.

Il avait repris le poker, sans lequel il semblait ne pouvoir mener 
bonne fin sa dmonstration.

Ta soeur s'est adonne au gouvernement.

Adonne au gouvernement, Joe? repris-je tonn; car il m'tait venu la
drle d'ide (je craignais et j'allais mme jusqu' esprer) que Joe
s'tait spar de sa femme en faveur des Lords de l'Amiraut ou des
Lords de la Trsorerie.

--Adonne au gouvernement, rpta Joe; je veux dire par l qu'elle nous
gouverne, toi et moi.

--Oh!

--Et elle ne tient pas  avoir chez elle des gens instruits, continua
Joe, et moi moins qu'un autre, dans la crainte que je ne secoue le joug
comme un rebelle, vois-tu.

J'allais demander pourquoi il ne le faisait pas, quand Joe m'arrta.

Attends un peu, je sais ce que tu veux dire, mon petit Pip, attends un
peu! Je ne nie pas que Mrs Joe ne nous traite quelquefois comme des
ngres, et qu' certaines poques elle ne nous tombe dessus avec une
violence que nous ne mritons pas:  ces poques, quand ta soeur a la
tte monte, mon petit Pip, je dois avouer que je la trouve un peu
brusque.

Joe n'avait dit ces paroles qu'aprs avoir regard du ct de la porte,
et en baissant la voix.

Pourquoi je ne me rvolte pas?... Voil ce que tu allais me demander,
quand je t'ai interrompu, Pip?

--Oui, Joe.

--Eh bien! dit Joe en passant son poker dans sa main gauche, afin de
pouvoir caresser ses favoris de sa main droite, ta soeur est un esprit
fort, un esprit fort, un esprit fort, tu m'entends bien?

--Qu'est-ce que c'est que cela? demandai-je, dans l'espoir de
l'empcher d'aller plus loin.

Mais Joe tait mieux prpar pour sa dfinition que je ne m'y tais
attendu; il m'arrta par une argumentation vasive, et me rpondit en me
regardant en face:

Elle!... mais moi, je ne suis pas un esprit fort, reprit Joe en cessant
de me regarder en face, et ce que je vais te dire est parfaitement
srieux, mon petit Pip. Je vois toujours ma pauvre mre, mourant  petit
feu et ne pouvant goter un seul jour de tranquillit pendant sa vie; de
sorte que je crains toujours d'tre dans la mauvaise voie et de ne pas
faire tout ce qu'il faut pour rendre une femme heureuse, et je prfre
de beaucoup tre un peu malmen moi-mme; je voudrais qu'il n'existt
pas de Tickler pour toi, mon petit Pip; je voudrais faire tout tomber
sur moi, mais tu vois que je n'y puis absolument rien.

Malgr mon jeune ge, je crois que de ce moment j'eus une nouvelle
admiration pour Joe. Ds lors nous fmes gaux comme nous l'avions t
auparavant; mais,  partir de ce jour, je crois que je considrai Joe
avec un nouveau sentiment, et que ce sentiment partait du fond de mon
coeur.

Quoi qu'il en soit, dit Joe, en se levant pour alimenter le feu, huit
heures vont sonner au coucou hollandais, et elle n'est pas encore
rentre.... J'espre bien que la jument de l'oncle Pumblechook ne l'a
pas jete  terre.

Mrs Joe allait de temps  autre faire quelques petites tournes avec
l'oncle Pumblechook. C'tait surtout les jours de march. Elle l'aidait
en ces circonstances  acheter les objets de consommation ou de mnage,
dont l'acquisition rclame les conseils d'une femme, car l'oncle
Pumblechook tait clibataire et n'avait aucune confiance dans sa
domestique. Ce jour-l tant jour de march, cela expliquait donc
l'absence de Mrs Joe.

Joe arrangeait le feu, balayait devant la chemine, puis nous allions 
la porte pour couter si l'on n'entendait pas venir la voiture de
l'oncle Pumblechook. La nuit tait froide et sche, le vent pntrant,
il gelait ferme, un homme serait mort en passant cette nuit-l dans les
marais. Je levais les yeux vers les toiles, et je me figurais combien
il devait tre terrible pour un homme de les regarder en se sentant
mourir de froid, sans trouver de secours ou de piti dans cette
multitude tincelante.

Voil la jument! dit Joe; elle sonne comme un carillon!

Effectivement, le bruit des fers de la jument se faisait entendre sur
la route durcie par la gele; l'animal trottait mme plus gaiement qu'
son ordinaire. Nous plames dehors une chaise pour aider  descendre
Mrs Joe, aprs avoir aviv le foyer de faon  ce qu'elle pt apercevoir
la lumire par la fentre, et s'assurer que rien n'tait en dsordre
dans la cuisine. Quand nous emes termin tous ces prparatifs, les
voyageurs taient arrivs  la porte, envelopps jusqu'aux yeux. Mrs Joe
descendit sans trop de peine et l'oncle Pumblechook aussi. Ce dernier
vint nous rejoindre  la cuisine, aprs avoir tendu une couverture sur
le dos de son cheval. Ils avaient si froid tous les deux, qu'ils
semblaient attirer toute la chaleur du foyer.

Allons, dit Mrs Joe, en tant  la hte son manteau et en rejetant
vivement en arrire son chapeau, qui resta suspendu par les cordons
derrire son paule; si ce garon-l ne montre pas de reconnaissance ce
soir, il n'en montrera jamais!

J'avais l'air aussi reconnaissant qu'on peut l'avoir, quand on ne sait
pas pourquoi on doit exprimer sa gratitude.

Il faut seulement esprer, dit ma soeur, qu'on ne le choiera pas trop;
mais je crains bien le contraire.

--Soyez sans inquitude, ma nice, dit M. Pumblechook, il n'y a rien 
craindre avec elle.

Elle?... Je levai les yeux sur Joe en lui faisant signe des lvres et
des sourcils: Elle? Joe me rpondit par un mouvement tout  fait
semblable: Elle? Ma soeur ayant surpris son mouvement, il passa le
revers de sa main sur son nez, en la regardant avec l'air conciliant qui
lui tait habituel en ces occasions.

Eh bien! dit ma soeur de sa voix hargneuse, qu'est-ce que tu as 
regarder ainsi?... le feu est-il  la maison?

--Quelqu'un, hasarda poliment Joe, a dit: Elle.

--Et c'est bien Elle qu'il faut dire, je suppose, dit ma soeur,  moins
que tu ne prennes miss Havisham pour un homme; mais j'espre que tu n'es
pas encore assez bte pour cela.

--Miss Havisham de la ville? dit Joe.

--Y a-t-il une miss Havisham  la campagne? repartit ma soeur. Elle a
besoin que ce garon aille l-bas et il y va, et il tchera d'tre
content, ajouta-t-elle en levant la tte, comme pour m'encourager  tre
gai et content, ou bien je m'en mlerai.

J'avais entendu parler de miss Havisham. Qui n'avait pas entendu parler
de miss Havisham  plusieurs milles  la ronde comme d'une dame
immensment riche et morose, habitant une vaste maison,  l'aspect
terrible, fortifie contre les voleurs, et qui vivait d'une manire fort
retire?

Assurment! dit Joe tonn. Mais je me demande comment elle a connu mon
petit Pip!

--Imbcile! dit ma soeur, qui t'a dit qu'elle le connt?

--Quelqu'un, reprit Joe avec beaucoup d'gards, a dit qu'elle le
demandait et qu'elle avait besoin de lui.

--Et n'a-t-elle pas pu demander  l'oncle Pumblechook, s'il ne
connaissait pas un garon qui pt la distraire? Ne se peut-il pas que
l'oncle Pumblechook soit un de ses locataires et qu'il aille
quelquefois, nous ne te dirons pas si c'est tous les trois mois, ou tous
les six mois, ce qui serait t'en dire trop long, mais quelquefois, payer
son loyer? Et n'a-t-elle pas pu demander  l'oncle Pumblechook s'il
connaissait quelqu'un qui pt lui convenir, et l'oncle Pumblechook, qui
pense  nous sans cesse, quoique tu croies peut-tre tout le contraire,
Joseph, ajouta-t-elle d'un ton de profond reproche, comme si Joe et t
le plus endurci des neveux, n'a-t-il pas bien pu parler de ce garon,
de cette mauvaise tte-l? Je dclare solennellement que moi, je ne
l'aurais pas fait!

--Trs bien! s'cria l'oncle Pumblechook, voil qui est parfaitement
clair et prcis, trs bien! trs bien! Maintenant, Joseph, tu sais tout.

--Non, Joseph, reprit ma soeur, toujours d'un ton de reproche, tandis
que Joe passait et repassait le revers de sa main sous son nez, tu ne
sais pas encore tout, quoi que tu en puisses penser, et quoi que tu
puisses croire que tu le sais; mais il n'en est rien, car tu ne sais pas
que l'oncle Pumblechook, prenant  coeur tout ce qui nous concerne, et
voyant que l'entre de ce garon chez miss Havisham, tait un premier
pas vers la fortune, m'a offert de l'emmener ce soir mme dans sa
voiture; de le garder la nuit chez lui; et de le prsenter lui-mme 
mis Havisham demain matin. Eh! mon Dieu, qu'est-ce donc que je fais l?
s'cria ma soeur tout  coup, en rejetant son chapeau par un mouvement
de dsespoir, je reste l  causer avec des imbciles, des btes brutes,
pendant que l'oncle Pumblechook attend; que la jument s'enrhume  la
porte; et que ce mauvais sujet-l est encore tout couvert de crotte et
de salets, depuis le bout des cheveux jusqu' la semelle de ses
souliers!

Sur ce, elle fondit sur moi comme un aigle sur un agneau; elle me saisit
la tte, me la plongea  plusieurs reprises dans un baquet plein d'eau,
me savonna, m'essuya, me bourra, m'gratigna, et me ratissa jusqu' ce
que je ne fusse plus moi-mme. (Je puis remarquer ici que je m'imagine
connatre mieux qu'aucune autorit vivante, les sillons et les
cicatrices que produit une alliance, en repassant et repassant sans
piti sur un visage humain.)

Quand mes ablutions furent termines, on me fit entrer dans du linge
neuf, de l'espce la plus rude, comme un jeune pnitent dans son
cilice; on m'empaqueta dans mes habits les plus troits, mes terribles
habits! puis on me remit entre les mains de M. Pumblechook, qui me reut
officiellement comme s'il et t le shriff, et qui dbita le speech
suivant: je savais qu'il avait manqu mourir en le composant:

Mon garon, sois toujours reconnaissant envers tes parents et tes amis,
mais surtout envers ceux qui t'ont lev,  la main!

--Adieu, Joe!

--Dieu te bnisse, mon petit Pip!

Je ne l'avais jamais quitt jusqu'alors, et, grce  mon motion, mle
 mon eau de savon, je ne pus tout d'abord voir les toiles en montant
dans la carriole; bientt cependant, elles se dtachrent une  une sur
le velours du ciel, mais sans jeter aucune lumire sur ce que j'allais
faire chez miss Havisham.




CHAPITRE VIII.


La maison de M. Pumblechook, situe dans la Grande Rue, tait poudreuse,
comme doit l'tre toute maison de blatier et de grainetier. Je pensais,
 part moi, qu'il devait tre un homme bienheureux, avec une telle
quantit de petits tiroirs dans sa boutique; et je me demandais, en
regardant dans l'un des tiroirs infrieurs, et en considrant les petits
paquets de papier qui y taient entasss, si les graines et les oignons
qu'ils contenaient taient essentiellement dsireux de sortir un jour de
leur prison pour aller germer en plein champ.

C'tait le lendemain matin de mon arrive que je me livrai  ces
remarques. La veille au soir, on m'avait envoy coucher dans un grenier
si bas de plafond, dans le coin o tait le lit, que je calculai qu'une
fois dans ce lit les tuiles du toit n'taient gure  plus d'un pied
au-dessus de ma tte. Ce mme matin, je dcouvris qu'il existait une
grande affinit entre les graines et le velours  ctes. M. Pumblechook
portait du velours  ctes, ainsi que son garon de boutique; de sorte
qu'il y avait une odeur gnrale rpandue sur le velours  ctes qui
ressemblait tellement  l'odeur des graines, et dans les graines une
telle odeur de velours  ctes, qu'on n'aurait pu dire que trs
difficilement laquelle des deux odeurs dominait. Je remarquai en mme
temps que M. Pumblechook paraissait russir dans son commerce en
regardant le sellier de l'autre ct de la rue, lequel sellier semblait
n'avoir autre chose  faire dans l'existence qu' mettre ses mains dans
ses poches et  fixer le carrossier, qui,  son tour, gagnait sa vie en
contemplant, les deux bras croiss, le boulanger qui, de son ct, ne
quittait pas des yeux le mercier; celui-ci se croisait aussi les bras et
dvisageait l'picier, qui, sur le pas de sa porte, bayait 
l'apothicaire. L'horloger, toujours pench sur une petite table avec son
verre grossissant dans l'oeil, et toujours espionn par un groupe de
commres  travers le vitrage de la devanture de sa boutique, semblait
tre la seule personne, dans la Grande-Rue, qui donnt vraiment quelque
attention  son travail.

M. Pumblechook et moi nous djeunmes  huit heures dans
l'arrire-boutique, tandis que le garon de magasin, assis sur un sac de
pois dans la boutique mme, savourait une tasse de th et un norme
morceau de pain et de beurre. Je considrais M. Pumblechook comme une
pauvre socit. Sans compter qu'ayant t prvenu par ma soeur que mes
repas devaient avoir un certain caractre de dite mortifiante et
pnitentielle, il me donna le plus de mie possible, combine avec une
parcelle inapprciable de beurre, et mit dans mon lait une telle
quantit d'eau chaude, qu'il et autant valu me retrancher le lait tout
 fait; de plus, sa conversation roulait toujours sur l'arithmtique. Le
matin, quand je lui dis poliment bonjour, il me rpondit:

Sept fois neuf, mon garon?

Comment aurais-je pu rpondre, interrog de cette manire, dans un
pareil lieu et l'estomac creux! J'avais faim; mais avant que j'eusse le
temps d'avaler une seule bouche, il commena une addition qui dura
pendant tout le djeuner.

Sept?... et quatre?... et huit?... et six?... et deux?... et dix?...

Et ainsi de suite. Aprs chaque nombre, j'avais  peine le temps de
mordre une bouche, ou de boire une gorge, pendant qu'tal dans son
fauteuil et ne songeant  rien, il mangeait du jambon frit et un petit
pain chaud, de la manire la plus gloutonne, si j'ose me servir de cette
expression irrvrencieuse.

On comprendra que je vis arriver avec bonheur le moment de nous rendre
chez miss Havisham; quoique je ne fusse pas parfaitement rassur sur la
manire dont j'allais tre reu sous le toit de cette dame. En moins
d'un quart d'heure, nous arrivmes  la maison de miss Havisham qui
tait construite en vieilles briques, d'un aspect lugubre, et avait une
grande grille en fer. Quelques une des fentres avaient t mures; le
bas de toutes celles qui restaient avait t grill. Il y avait une cour
devant la maison, elle tait galement grille, de sorte qu'aprs avoir
sonn, nous dmes attendre qu'on vnt nous ouvrir. En attendant, je
jetai un coup d'oeil  l'intrieur, bien que M. Pumblechook m'et dit:

Cinq et quatorze?

Mais je fis semblant de ne pas l'entendre. Je vis que d'un ct de la
maison il y avait une brasserie; on n'y travaillait pas et elle
paraissait n'avoir pas servi depuis longtemps.

On ouvrit une fentre, et une voix claire demanda:

Qui est l?

 quoi mon compagnon rpondit:

Pumblechook.

--Trs bien! rpondit la voix.

Puis la fentre se referma, et une jeune femme traversa la cour avec un
trousseau de clefs  la main.

Voici Pip, dit M. Pumblechook.

--Ah! vraiment, rpondit la jeune femme, qui tait fort jolie et
paraissait trs fire. Entre, Pip.

M. Pumblechook allait entrer aussi quand elle l'arrta avec la porte:

Oh! dit-elle, est-ce que vous voulez voir miss Havisham?

--Oui, si miss Havisham dsire me voir, rpondit M. Pumblechook
dsappoint.

--Ah! dit la jeune femme, mais vous voyez bien qu'elle ne le dsire
pas.

Elle dit ces paroles d'une faon qui admettait si peu d'insistance que,
malgr sa dignit offense, M. Pumblechook ne put protester, mais il me
lana un coup d'oeil svre, comme si je lui avais fait quelque chose!
et il partit en m'adressant ces paroles de reproche:

Mon garon, que ta conduite ici fasse honneur  ceux qui t'ont lev 
la main!

Je craignais qu'il ne revnt pour me crier  travers la grille:

Et seize?...

Mais il n'en fit rien.

Ma jeune introductrice ferma la grille, et nous traversmes la cour.
Elle tait pave et trs propre; mais l'herbe poussait entre chaque
pav. Un petit passage conduisait  la brasserie, dont les portes
taient ouvertes. La brasserie tait vide et hors de service. Le vent
semblait plus froid que dans la rue, et il faisait entendre en
s'engouffrant dans les ouvertures de la brasserie, un sifflement aigu,
semblable au bruit de la tempte battant les agrs d'un navire.

Elle vit que je regardais du ct de la brasserie, et elle me dit:

Tu pourrais boire tout ce qui se brasse de bire l-dedans,
aujourd'hui, sans te faire de mal, mon garon.

--Je le crois bien, mademoiselle, rpondis-je d'un air rus.

--Il vaut mieux ne pas essayer de brasser de la bire dans ce lieu, elle
surirait bientt, n'est-ce pas, mon garon?

--Je le crois, mademoiselle.

--Ce n'est pas que personne soit tent de l'essayer, ajouta-t-elle, et
la brasserie ne servira plus gure. Quant  la bire, il y en a assez
dans les caves pour noyer Manor House tout entier.

--Est-ce que c'est l le nom de la maison, mademoiselle?

--C'est un de ses noms, mon garon.

--Elle en a donc plusieurs, mademoiselle?

--Elle en avait encore un autre, l'autre nom tait Satis, qui, en grec,
en latin ou en hbreu, je ne sais lequel des trois, et cela m'est gal,
veut dire: Assez.

--Maison Assez? dis-je. Quel drle de nom, mademoiselle.

--Oui, rpondit-elle. Cela signifie que celui qui la possdait n'avait
besoin de rien autre chose. Je trouve que, dans ce temps-l, on tait
facile  contenter. Mais dpchons, mon garon.

Bien qu'elle m'appelt  chaque instant: Mon garon, avec un sans-gne
qui n'tait pas trs flatteur, elle tait de mon ge,  trs peu de
chose prs. Elle paraissait cependant plus ge que moi, parce qu'elle
tait fille, belle et bien mise, et elle avait avec moi un petit air de
protection, comme si elle et eu vingt et un ans et qu'elle et t
reine.

Nous entrmes dans la maison par une porte de ct; la grande porte
d'entre avait deux chanes, et la premire chose que je remarquai,
c'est que les corridors taient entirement noirs, et que ma conductrice
y avait laiss une chandelle allume. Mon introductrice prit la
chandelle; nous passmes  travers de nombreux corridors, nous montmes
un escalier: tout cela tait toujours tout noir, et nous n'avions que la
chandelle pour nous clairer.

Nous arrivmes enfin  la porte d'une chambre; l, elle me dit:

Entre....

--Aprs vous, mademoiselle, lui rpondis-je d'un ton plus moqueur que
poli.

 cela elle me rpliqua:

Voyons, pas de niaiseries, mon garon; c'est ridicule, je n'entre pas.

Et elle s'loigna avec un air de ddain; et ce qui tait pire, elle
emporta la chandelle.

Je n'tais pas fort rassur; cependant je n'avais qu'une chose  faire,
c'tait de frapper  la porte. Je frappai. De l'intrieur, quelqu'un me
cria d'entrer. J'entrai donc, et je me trouvai dans une chambre assez
vaste, claire par des bougies, car pas le moindre rayon de soleil n'y
pntrait. C'tait un cabinet de toilette,  en juger par les meubles,
quoique la forme et l'usage de la plupart d'entre eux me fussent
inconnus; mais je remarquai surtout une table drape, surmonte d'un
miroir dor, que je pensai,  premire vue devoir tre la toilette d'une
grande dame.

Je n'aurais peut-tre pas fait cette rflexion sitt, si ds en
entrant, je n'avais vu, en effet, une belle dame assise  cette
toilette, mais je ne saurais le dire. Dans un fauteuil, le coude appuy
sur cette table et la tte penche sur sa main, tait assise la femme la
plus singulire que j'eusse jamais vue et que je verrai jamais.

Elle portait de riches atours, dentelles, satins et soies, le tout
blanc; ses souliers mmes taient blancs. Un long voile blanc tombait de
ses cheveux; elle avait sur la tte une couronne de marie; mais ses
cheveux taient tout blancs. De beaux diamants tincelaient  ses mains
et autour de son cou et quelques autres taient rests sur la table. Des
habits moins somptueux que ceux qu'elle portait taient  demi sortis
d'un coffre et parpills alentour. Elle n'avait pas entirement termin
sa toilette, car elle n'avait chauss qu'un soulier; l'autre tait sur
la table prs de sa main, son voile n'tait pos qu' demi; elle n'avait
encore ni sa montre ni sa chane, et quelques dentelles, qui devaient
orner son sein, taient avec ses bijoux, son mouchoir, ses gants,
quelques fleurs et un livre de prires, confusment entasses autour du
miroir.

Ce ne fut pas dans le premier moment que je vis toutes ces choses,
quoique j'en visse plus au premier abord qu'on ne pourrait le supposer.
Mais je vis bien vite que tout ce qui me paraissait d'une blancheur
extrme, ne l'tait plus depuis longtemps; cela avait perdu tout son
lustre, et tait fan et jauni. Je vis que dans sa robe nuptiale, la
fiance tait fltrie, comme ses vtements, comme ses fleurs, et qu'elle
n'avait conserv rien de brillant que ses yeux caves. On voyait que ces
vtements avaient autrefois recouvert les formes gracieuses d'une jeune
femme, et que le corps sur lequel ils flottaient maintenant s'tait
rduit, et n'avait plus que la peau et les os. J'avais vu autrefois  la
foire une figure de cire reprsentant je ne sais plus quel personnage
impassible, expos aprs sa mort. Dans une autre occasion, j'avais t
voir,  la vieille glise de nos marais, un squelette couvert de riches
vtements qu'on venait de dcouvrir sous le pav de l'glise. En ce
moment, la figure de cire et le squelette me semblaient avoir des yeux
noirs qu'ils remuaient en me regardant. J'aurais cri si j'avais pu.

Qui est la? demanda la dame assise  la table de toilette.

--Pip, madame.

--Pip?

--Le jeune homme de M. Pumblechook, madame, qui vient... pour jouer.

--Approche, que je te voie... approche... plus prs... plus prs...

Ce fut lorsque je me trouvai devant elle et que je tchai d'viter son
regard, que je pris une note dtaille des objets qui l'entouraient. Je
remarquai que sa montre tait arrte  neuf heures moins vingt minutes,
et que la pendule de la chambre tait aussi arrte  la mme heure.

Regarde-moi, dit miss Havisham, tu n'as pas peur d'une femme qui n'a
pas vu la lumire du soleil depuis que tu es au monde?

Je regrette d'tre oblig de constater que je ne reculai pas devant
l'norme mensonge, contenu dans ma rponse ngative.

Sais-tu ce que je touche l, dit-elle en appuyant ses deux mains sur
son ct gauche.

--Oui, madame.

Cela me fit penser au jeune homme qui avait d me manger le coeur.

Qu'est-ce?

--Votre coeur.

--Oui, il est mort!

Elle murmura ces mots avec un regard trange et en sourire de Parque,
qui renfermait une espce de vanit. Puis, ayant tenu ses mains sur son
coeur pendant quelques moments, elle les ta lentement, comme si elles
eussent press trop fortement sa poitrine.

Je suis fatigue, dit miss Havisham; j'ai besoin de distraction... je
suis lasse des hommes et des femmes.... Joue.

Je pense que le lecteur le plus exigeant voudra bien convenir que, dans
les circonstances prsentes, il et t difficile de me donner un ordre
plus embarrassant  remplir.

J'ai de singulires ides quelquefois, continua-t-elle, et j'ai
aujourd'hui la fantaisie de voir quelqu'un jouer. L! l!... fit-elle en
agitant avec impatience les doigts de sa main droite; joue!... joue!...
joue!...

Un moment la crainte de voir venir ma soeur m'aider, comme elle l'avait
promis, me donna l'ide de courir tout autour de la chambre, en galopant
comme la jument de M. Pumblechook, mais je sentis mon incapacit de
remplir convenablement ce rle, et je n'en fis rien. Je continuai 
regarder miss Havisham d'une faon qu'elle trouva sans doute peu
aimable, car elle me dit:

Es-tu donc maussade et obstin?

--Non madame, je suis bien fch de ne pouvoir jouer en ce moment. Oui,
trs fch pour vous. Si vous vous plaignez de moi, j'aurai des
dsagrments avec ma soeur, et je jouerais, je vous l'assure, si je le
pouvais, mais tout ici est si nouveau, si trange, si beau... si
triste!...

Je m'arrtai, craignant d'en dire trop, si ce n'tait dj fait, et nous
nous regardmes encore tous les deux.

Avant de me parler, elle jeta un coup d'oeil sur les habits qu'elle
portait, sur la table de toilette, et enfin sur elle-mme dans la glace.

Si nouveau pour lui, murmura-t-elle; si vieux pour moi; si trange pour
lui; si familier pour moi; si triste pour tous les deux! Appelle
Estelle.

Comme elle continuait  se regarder dans la glace, je pensai qu'elle se
parlait  elle-mme et je me tins tranquille.

Appelle Estelle, rpta-t-elle en lanant sur moi un clair de ses
yeux. Tu peux bien faire cela, j'espre? Vas  la porte et appelle
Estelle.

Aller dans le sombre et mystrieux couloir d'une maison inconnue, crier:
Estelle!  une jeune et mprisante petite crature que je ne pouvais
ni voir ni entendre, et avoir le sentiment de la terrible libert que
j'allais prendre, en lui criant son nom, tait presque aussi effrayant
que de jouer par ordre. Mais elle rpondit enfin, une toile brilla au
fond du long et sombre corridor... et Estelle s'avana, une chandelle 
la main.

Miss Havisham la pria d'approcher, et prenant un bijou sur la table,
elle l'essaya sur son joli cou et sur ses beaux cheveux bruns.

Ce sera pour vous un jour, dit-elle, et vous en ferez bon usage. Jouez
aux cartes avec ce garon.

--Avec ce garon! Pourquoi?... ce n'est qu'un simple ouvrier!

Il me sembla entendre miss Havisham rpondre, mais cela me paraissait si
peu vraisemblable:

Eh bien! vous pouvez lui briser le coeur!

-- quoi sais-tu jouer, mon garon? me demanda Estelle avec le plus
grand ddain.

Je ne joue qu' la bataille, mademoiselle.

Eh bien! battez-le, dit miss Havisham  Estelle.

Nous nous assmes donc en face l'un de l'autre.

C'est alors que je commenai  comprendre que tout, dans cette chambre,
s'tait arrt depuis longtemps, comme la montre et la pendule. Je
remarquai que miss Havisham remit le bijou exactement  la place o elle
l'avait pris. Pendant qu'Estelle battait les cartes, je regardai de
nouveau sur la table de toilette et vis que le soulier, autrefois blanc,
aujourd'hui jauni, n'avait jamais t port. Je baissai les yeux sur le
pied non chauss, et je vis que le bas de soie, autrefois blanc et jaune
 prsent, tait compltement us. Sans cet arrt dans toutes choses,
sans la dure de tous ces ples objets  moiti dtruits, cette toilette
nuptiale sur ce corps affaiss m'et sembl un vtement de mort, et ce
long voile un suaire.

Miss Havisham se tenait immobile comme un cadavre pendant que nous
jouions aux cartes; et les garnitures et les dentelles de ses habits de
fiance semblaient ptrifies. Je n'avais encore jamais entendu parler
des dcouvertes qu'on fait de temps  autre de corps enterrs dans
l'antiquit, et qui tombent en poussire ds qu'on y touche, mais j'ai
souvent pens depuis que la lumire du soleil l'et rduite en poudre.

Il appelle les valets des Jeannots, ce garon, dit Estelle avec ddain,
avant que nous eussions termin notre premire partie. Et quelles mains
il a!... et quels gros souliers!

Je n'avais jamais pens  avoir honte de mes mains, mais je commenai 
les trouver assez mdiocres. Son mpris de ma personne fut si violent,
qu'il devint contagieux et s'empara de moi.

Elle gagna la partie, et je donnai les cartes pour la seconde. Je me
trompai, justement parce que je ne voyais qu'elle, et que la jeune
espigle me surveillait pour me prendre en faute. Pendant que j'essayais
de faire de mon mieux, elle me traita de maladroit, de stupide et de
malotru.

Tu ne me dis rien d'elle? me fit remarquer miss Havisham; elle te dit
cependant des choses trs dures, et tu ne rponds rien. Que penses-tu
d'elle?

--Je n'ai pas besoin de le dire.

--Dis-le moi tout bas  l'oreille, continua miss Havisham, en se
penchant vers moi.

--Je pense qu'elle est trs fire, lui dis-je tout bas.

--Aprs?

--Je pense qu'elle est trs jolie.

--Aprs?

--Je pense qu'elle a l'air trs insolent.

Elle me regardait alors avec une aversion trs marque.

Aprs?

--Je pense que je voudrais retourner chez nous.

--Et ne plus jamais la voir, quoiqu'elle soit jolie?

--Je ne sais pas si je voudrais ne plus jamais la voir, mais je voudrais
bien m'en aller  la maison tout de suite.

--Tu iras bientt, dit miss Havisham  haute voix. Continuez  jouer
ensemble.

Si je n'avais dj vu une fois son sourire de Parque, je n'aurais jamais
cru que le visage de miss Havisham pt sourire. Elle paraissait plonge
dans une mditation active et incessante, comme si elle avait le pouvoir
de transpercer toutes les choses qui l'entouraient, et il semblait que
rien ne pourrait jamais l'en tirer. Sa poitrine tait affaisse, de
sorte qu'elle tait toute courbe; sa voix tait brise, de sorte
qu'elle parlait bas; un sommeil de mort s'appesantissait peu  peu sur
elle. Enfin, elle paraissait avoir le corps et l'me, le dehors et le
dedans, galement briss, sous le poids d'un coup crasant.

Je continuai la partie avec Estelle, et elle me battit; elle rejeta les
cartes sur la table, aprs me les avoir gagnes, comme si elle les
mprisait pour avoir t touches par moi.

Quand reviendras-tu ici? dit miss Havisham. Voyons...

J'allais lui faire observer que ce jour-l tait un mercredi, quand elle
m'interrompit avec son premier mouvement d'impatience, c'est--dire en
agitant les doigts de sa main droite:

L!... l!... je ne sais rien des jours de la semaine... ni des
mois... ni des annes.... Viens dans six jours. Tu entends?

--Oui, madame.

--Estelle, conduisez-le en bas. Donnez-lui quelque chose  manger, et
laissez-le aller et venir pendant qu'il mangera. Allons, Pip, va!

Je suivis la chandelle pour descendre, comme je l'avais suivie pour
monter. Estelle la dposa  l'endroit o nous l'avions trouve. Jusqu'au
moment o elle ouvrit la porte d'entre, je m'tais imagin qu'il
faisait tout  fait nuit, sans y avoir rflchi; la clart subite du
jour me confondit. Il me sembla que j'tais rest pendant de longues
heures dans cette trange chambre, qui ne recevait jamais d'autre clart
que celle des chandelles.

Tu vas attendre ici, entends-tu, mon garon dit Estelle.

Et elle disparut en fermant la porte.

Je profitai de ce que j'tais seul dans la cour pour jeter un coup
d'oeil sur mes mains et sur mes souliers. Mon opinion sur ces
accessoires ne fut pas des plus favorables; jamais, jusqu'ici, je ne
m'en tais proccup, mais je commenais  ressentir tout le dsagrment
de ces vulgarits. Je rsolus de demander  Joe pourquoi il m'avait
appris  appeler Jeannots les valets des cartes. J'aurais dsir que Joe
et t lev plus dlicatement, au moins j'y aurais gagn quelque
chose.

Estelle revint avec du pain, de la viande et un pot de bire; elle
dposa la bire sur une des pierres de la cour, et me donna le pain et
la viande sans me regarder, aussi insolemment qu'on et fait  un chien
en pnitence. J'tais si humili, si bless, si piqu, si offens, si
fch, si vex, je ne puis trouver le vrai mot, pour exprimer cette
douleur, Dieu seul sait ce que je souffris, que les larmes me
remplirent les yeux.  leur vue, la jeune fille eut l'air d'prouver un
vif plaisir  en tre la cause. Ceci me donna la force de les rentrer et
de la regarder en face; elle fit un signe de tte mprisant, ce qui
signifiait qu'elle tait bien certaine de m'avoir bless; puis elle se
retira.

Quand elle fut partie, je cherchai un endroit pour cacher mon visage et
pleurer  mon aise. En pleurant, je me donnais de grands coups contre
les murs, et je m'arrachai une poigne de cheveux. Telle tait
l'amertume de mes motions, et si cruelle tait cette douleur sans nom,
qu'elles avaient besoin d'tre contrecarres.

Ma soeur, en m'levant comme elle l'avait fait, m'avait rendu
excessivement sensible. Dans le petit monde o vivent les enfants,
n'importe qui les lve, rien n'est plus dlicatement peru, rien n'est
plus dlicatement senti que l'injustice. L'enfant ne peut tre expos,
il est vrai, qu' une injustice minime, mais l'enfant est petit et son
monde est petit; son cheval  bascule ne s'lve qu' quelques pouces de
terre pour tre en proportion avec lui, de mme que les chevaux
d'Irlande sont faits pour les Irlandais. Ds mon enfance, j'avais eu 
soutenir une guerre perptuelle contre l'injustice: je m'tais aperu,
depuis le jour o j'avais pu parler, que ma soeur, dans ses capricieuses
et violentes corrections, tait injuste pour moi; j'avais acquis la
conviction profonde qu'il ne s'ensuivait pas, de ce qu'elle m'levait 
la main, qu'elle et le droit de m'lever  coups de fouet. Dans toutes
mes punitions, mes jenes, mes veilles et autres pnitences, j'avais
nourri cette ide, et,  force d'y penser dans mon enfance solitaire et
sans protection, j'avais fini par me persuader que j'tais moralement
timide et trs sensible.

 force de me heurter contre le mur de la brasserie et de m'arracher les
cheveux, je parvins  calmer mon motion; je passai alors ma manche sur
mon visage et je quittai le mur o je m'tais appuy. Le pain et la
viande taient trs acceptables, la bire forte et ptillante, et je fus
bientt d'assez belle humeur pour regarder autour de moi.

Assurment c'tait un lieu abandonn. Le pigeonnier de la cour de la
brasserie tait dsert, la girouette avait t branle et tordue par
quelque grand vent, qui aurait fait songer les pigeons  la mer, s'il y
avait eu quelques pigeons pour s'y balancer; mais il n'y avait plus de
pigeons dans le pigeonnier, plus de chevaux dans les curies, plus de
cochons dans l'table, plus de bire dans les tonneaux; les caves ne
sentaient ni le grain ni la bire; toutes les odeurs avaient t
vapores par la dernire bouffe de vapeur. Dans une ancienne cour, on
voyait un dsert de fts vides, rpandant une certaine odeur cre, qui
rappelait de meilleurs jours; mais la fermentation tait un peu trop
avance pour qu'on pt accepter ces rsidus comme chantillons de la
bire qui n'y tait plus, et, sous ce rapport, ces abandonns n'taient
pas plus heureux que les autres.

 l'autre bout de la brasserie, il y avait un jardin protg par un
vieux mur qui, cependant, n'tait pas assez lev pour m'empcher d'y
grimper, de regarder par-dessus, et de voir que ce jardin tait le
jardin de la maison. Il tait couvert de broussailles et d'herbes
sauvages; mais il y avait des traces de pas sur la pelouse et dans les
alles jaunes, comme si quelqu'un s'y promenait quelquefois. J'aperus
Estelle qui s'loignait de moi; mais elle me semblait tre partout; car,
lorsque je cdai  la tentation que m'offraient les fts, et que je
commenai  me promener sur la ligne qu'ils formaient  la suite les uns
des autres, je la vis se livrant au mme exercice  l'autre bout de la
cour: elle me tournait le dos, et soutenait dans ses deux mains ses
beaux cheveux bruns; jamais elle ne se retourna et disparut au mme
instant. Il en fut de mme dans la brasserie; lorsque j'entrai dans une
grande pice pave, haute de plafond, o l'on faisait autrefois la bire
et o se trouvaient encore les ustensiles des brasseurs. Un peu oppress
par l'obscurit, je me tins  l'entre, et je la vis passer au milieu
des feux teints, monter un petit escalier en fer, puis disparatre dans
une galerie suprieure, comme dans les nuages.

Ce fut dans cet endroit et  ce moment, qu'une chose trs trange se
prsenta  mon imagination. Si je la trouvai trange alors, plus tard je
l'ai considre comme bien plus trange encore. Je portai mes yeux un
peu blouis par la lumire du jour sur une grosse poutre place  ma
droite, dans un coin, et j'y vis un corps pendu par le cou; ce corps
tait habill tout en blanc jauni, et n'avait qu'un seul soulier aux
pieds. Il me sembla que toutes les garnitures fanes de ses vtements
taient en papier, et je crus reconnatre le visage de miss Havisham, se
balanant, en faisant des efforts pour m'appeler. Dans ma terreur de
voir cette figure que j'tais certain de ne pas avoir vue un moment
auparavant, je m'en loignai d'abord, puis je m'en approchai ensuite, et
ma terreur s'accrut au plus haut degr, quand je vis qu'il n'y avait pas
de figure du tout.

Il ne fallut rien moins, pour me rappeler  moi, que l'air frais et la
lumire bienfaisante du jour, la vue des personnes passant derrire les
barreaux de la grille et l'influence fortifiante du pain, de la viande
et de la bire qui me restaient. Et encore, malgr cela, ne serais-je
peut-tre pas revenu  moi aussitt que je le fis, sans l'approche
d'Estelle, qui, ses clefs  la main, venait me faire sortir. Je pensai
qu'elle serait enchante, si elle s'apercevait que j'avais eu peur, et
je rsolus de ne pas lui procurer ce plaisir.

Elle me lana un regard triomphant en passant  ct de moi, comme si
elle se ft rjouie de ce que mes mains taient si rudes et mes
chaussures si grossires, et elle m'ouvrit la porte et se tint de faon
 ce que je devais passer devant elle. J'allais sortir sans lever les
yeux sur elle, quand elle me toucha  l'paule.

Pourquoi ne pleures-tu pas?

--Parce que je n'en ai pas envie.

--Mais si, dit-elle, tu as pleur; tu as les yeux bouffis, et tu es sur
le point de pleurer encore.

Elle se mit  rire d'une faon tout  fait mprisante, me poussa dehors
et ferma la porte sur moi. Je rendis tout droit chez M. Pumblechook.
J'prouvai un immense soulagement en ne le trouvant pas chez lui. Aprs
avoir dit au garon de boutique quel jour je reviendrais chez miss
Havisham, je me mis en route pour regagner notre forge, songeant en
marchant  tout ce que j'avais vu, et repassant dans mon esprit: que je
n'tais qu'un vulgaire ouvrier; que mes mains taient rudes et mes
souliers pais; que j'avais contract la dplorable habitude d'appeler
les valets des Jeannots; que j'tais bien plus ignorant que je ne
l'avais cru la veille, et qu'en gnral, je ne valais pas grand'chose.




CHAPITRE IX.


Quand j'arrivai  la maison, ma soeur se montra fort en peine de savoir
ce qui se passait chez miss Havisham, et m'accabla de questions. Je me
sentis bientt lourdement secou par derrire, et je reus plus d'un
coup dans la partie infrieure du dos; puis elle frotta ignominieusement
mon visage contre le mur de la cuisine, parce que je ne rpondais pas
avec assez de prestesse aux questions qu'elle m'adressait.

Si la crainte de n'tre pas compris existe chez les autres petits
garons au mme degr qu'elle existait chez moi, chose que je considre
comme vraisemblable, car je n'ai pas de raison pour me croire une
monstruosit, c'est la clef de bien des rserves. J'tais convaincu que
si je dcrivais miss Havisham comme mes yeux l'avaient vue, je ne serais
pas compris, et bien que je ne la comprisse moi-mme qu'imparfaitement,
j'avais l'ide qu'il y aurait de ma part quelque chose de mchant et de
fourbe  la prsenter aux yeux de Mrs Joe telle qu'elle tait en
ralit. La mme suite d'ides m'amena  penser que je ne devais pas
parler de miss Estelle. En consquence, j'en dis le moins possible, et
ma pauvre tte dut essuyer  plusieurs reprises les murs de la cuisine.

Le pire de tout, c'est que cette vieille brute de Pumblechook, attir
par une dvorante curiosit de savoir tout ce que j'avais vu et entendu,
arriva au grand trot de sa jument, au moment de prendre le th, pour
tcher de se faire donner toutes sortes de dtails; et la simple vue de
cet imbcile, avec ses yeux de poisson, sa bouche ouverte, ses cheveux
d'un blond ardent, dresss par une attente curieuse, et son gilet,
soulev par sa respiration mathmatique, ne firent que renforcer mes
rticences.

Eh bien! mon garon, commena l'oncle Pumblechook, ds qu'il fut assis
prs du feu, dans le fauteuil d'honneur, comment t'en es-tu tir
l-bas.

--Assez bien, monsieur, rpondis-je.

Ma soeur me montra son poing crisp.

Assez bien? rpta Pumblechook; assez bien n'est pas une rponse.
Dis-nous ce que tu entends par assez bien, mon garon.

Peut-tre le blanc de chaux endurcit-il le cerveau jusqu'
l'obstination: ce qu'il y a de certain, c'est qu'avec le blanc de chaux
du mur qui tait rest sur mon front, mon obstination s'tait durcie 
l'gal du diamant. Je rflchis un instant, puis je rpondis, comme
frapp d'une nouvelle ide:

Je veux dire assez bien...

Ma soeur eut une exclamation d'impatience et allait s'lancer sur moi.
Je n'avais aucun moyen de dfense, car Joe tait occup dans la forge,
quand M. Pumblechook intervint.

Non! calmez-vous... laissez-moi faire, ma nice... laissez-moi faire.

Et M. Pumblechook se tourna vers moi, comme s'il et voulu me couper les
cheveux, et dit:

D'abord, pour mettre de l'ordre dans nos ides, combien font
quarante-trois pence?

Je calculai les consquences qui pourraient rsulter, si je rpondais:
Quatre cents livres, et les trouvant contre moi, j'en retranchai
quelque chose comme huit pence. M. Pumblechook me fit alors suivre aprs
lui la table de multiplication des pence et dit:

Douze pence font un shilling, donc quarante pence font trois shillings
et quatre pence.

Puis il me demanda triomphalement:

Eh bien! maintenant, combien font quarante-trois pence?

Ce  quoi je rpondis aprs une mre rflexion:

Je ne sais pas.

M. Pumblechook me secoua alors la tte comme un marteau pour m'enfoncer
de force le nombre dans la cervelle et dit:

Quarante-trois pence font-ils sept shillings, six pence trois liards,
par hasard?

--Oui, dis-je.

--Mon garon, recommena M. Pumblechook en revenant  lui et se croisant
les bras sur la poitrine, comment est miss Havisham?

--Elle est grande et noire, dis-je.

--Est-ce vrai, mon oncle? demanda ma soeur.

M. Pumblechook fit un signe d'assentiment, duquel je conclus qu'il
n'avait jamais vu miss Havisham, car elle n'tait ni grande ni noire.

Bien! fit M. Pumblechook, c'est le moyen de le prendre; nous allons
savoir ce que nous dsirons.

--Je voudrais bien, mon oncle, dit ma soeur, que vous le preniez avec
vous; vous savez si bien en faire ce que vous voulez.

--Maintenant, mon garon, que faisait-elle, quand tu es entr?

--Elle tait assise dans une voiture de velours noir, rpondis-je.

M. Pumblechook et ma soeur se regardrent tout tonns, comme ils en
avaient le droit, et rptant tous deux:

Dans une voiture de velours noir?

--Oui, rpondis-je. Et miss Estelle, sa nice, je pense, lui tendait des
gteaux et du vin par la portire, sur un plateau d'or, et nous emes
tous du vin et des gteaux sur des plats d'or, et je suis mont sur le
sige de derrire pour manger ma part, parce qu'elle me l'avait dit.

--Y avait-il l d'autres personnes? demanda mon oncle.

--Quatre chiens, dis-je.

--Gros ou petits?

--normes! m'criai-je; et ils se sont battus pour avoir quatre
ctelettes de veau, renfermes dans un panier d'argent.

Mrs Joe et M. Pumblechook se regardrent de nouveau avec tonnement.
J'tais tout  fait mont, compltement indiffrent  la torture, et je
comptais leur en dire bien d'autres.

O tait cette voiture, au nom du ciel? demanda ma soeur.

--Dans la chambre de miss Havisham.

Ils se regardrent encore.

Mais il n'y avait pas de chevaux, ajoutai-je, en repoussant avec force
l'ide des quatre coursiers richement caparaonns, que j'avais eu
d'abord la singulire pense d'y atteler.

--Est-ce possible, mon oncle? demanda Mrs Joe; que veut dire cet enfant?

--Je vais vous l'expliquer, ma nice, dit M. Pumblechook. Mon avis est
que ce doit tre une chaise  porteurs; elle est bizarre, vous le savez,
trs bizarre et si extraordinaire, qu'il n'y aurait rien d'tonnant
qu'elle passt ses jours dans une chaise  porteurs.

--L'avez-vous jamais vue dans cette chaise? demanda Mrs Joe.

--Comment l'aurais-je pu? reprit-il, forc par cette question, quand
jamais de ma vie je ne l'ai vue, mme de loin.

--Bont divine! mon oncle, et pourtant vous lui avez parl?

--Vous savez bien, continua l'oncle, que lorsque j'y suis all, la porte
tait entr'ouverte; je me tenais d'un ct, elle de l'autre, et nous
nous causions de cette manire. Ne dites pas, ma nice, que vous ne
saviez pas cela. Quoi qu'il en soit, ce garon est all chez elle pour
jouer.  quoi as-tu jou, mon garon?

--Nous avons jou avec des drapeaux, dis-je.

Je dois avouer que je suis trs tonn aujourd'hui, quand je me rappelle
les mensonges que je fis en cette occasion.

Des drapeaux? rpta ma soeur.

--Oui, dis-je; Estelle agitait un drapeau bleu et moi un rouge, et miss
Havisham en agitait un tout parsem d'toiles d'or; elle l'agitait par
la portire de sa voiture, et puis nous brandissions nos sabres en
criant: Hourra! hourra!

--Des sabres?... rpta ma soeur; o les aviez-vous pris?

--Dans une armoire, dis-je, o il y avait des pistolets et des
confitures et des pilules. Le jour ne pntrait pas dans la chambre,
mais elle tait claire par des chandelles.

--Cela est vrai, ma nice, dit M. Pumblechook avec un signe de tte
plein de gravit, je puis vous garantir cet tat de choses, car j'en ai
moi-mme t tmoin.

Tous deux me regardrent, et moi-mme, prenant un petit air candide, je
les regardai aussi, en plissant avec ma main droite la jambe droite de
mon pantalon.

S'ils m'eussent adress d'autres questions, je me serais
indubitablement trahi, car j'tais sur le point de dclarer qu'il y
avait un ballon dans la cour, et j'aurais mme hasard cette absurde
dclaration, si mon esprit n'et pas balanc entre ce phnomne et un
ours enferm dans la brasserie. Cependant, ils taient tellement
absorbs par les merveilles que j'avais dj prsentes  leur
admiration, que j'chappai  cette dangereuse alternative. Ce sujet les
occupait encore, quand Joe revint de son travail et demanda une tasse de
th. Ma soeur lui raconta ce qui m'tait arriv, plutt pour soulager
son esprit merveill que pour satisfaire la curiosit de mon bon ami
Joe.

Quand je vis Joe ouvrir ses grands yeux bleus et les promener autour de
lui, en signe d'tonnement, je fus pris de remords; mais seulement en ce
qui le concernait lui, sans m'inquiter en aucune manire des deux
autres. Envers Joe, mais envers Joe seulement, je me considrais comme
un jeune monstre, pendant qu'ils dbattaient les avantages qui
pourraient rsulter de la connaissance et de la faveur de miss
Havisham. Ils taient certains que miss Havisham ferait quelque chose
pour moi, mais ils se demandaient sous quelle forme. Ma soeur
entrevoyait le don de quelque proprit rurale. M. Pumblechook
s'attendait  une rcompense magnifique, qui m'aiderait  apprendre
quelque joli commerce, celui de grainetier, par exemple. Joe tomba dans
la plus profonde disgrce pour avoir os suggrer que j'tais, aux yeux
de miss Havisham, l'gal des chiens qui avaient combattu hroquement
pour les ctelettes de veau.

Si ta tte folle ne peut exprimer d'ides plus raisonnables que
celles-l, dit ma soeur, et que tu aies  travailler, tu ferais mieux de
t'y mettre de suite.

Et le pauvre homme sortit sans mot dire.

Quand M. Pumblechook fut parti, et que ma soeur eut gagn son lit, je me
rendis  la drobe dans la forge, o je restai auprs de Joe jusqu'
ce qu'il et fini son travail, et je lui dis alors:

Joe, avant que ton feu ne soit tout  fait teint, je voudrais te dire
quelque chose.

--Vraiment, mon petit Pip! dit Joe en tirant son escabeau prs de la
forge; dis-moi ce que c'est, mon petit Pip.

--Joe, dis-je en prenant la manche de sa chemise et la roulant entre le
pouce et l'index, tu te souviens de tout ce que j'ai dit sur le compte
de miss Havisham.

--Si je m'en souviens, dit Joe; je crois bien, c'est merveilleux!

--Oui, mais c'est une terrible chose, Joe; car tout cela n'est pas vrai.

--Que dis-tu, mon petit Pip? s'cria Joe frapp d'tonnement. Tu ne
veux pas dire, j'espre, que c'est un....

--Oui, je dois te le dire,  toi, tout cela c'est un mensonge.

--Mais pas tout ce que tu as racont, bien sr; tu ne prtends pas dire
qu'il n'y a pas de voiture en velours noir, hein?

Je continuai  secouer la tte.

Mais au moins, il y avait des chiens, mon petit Pip; mon cher petit
Pip, s'il n'y avait pas de ctelettes de veau, au moins il y avait des
chiens?

--Non, Joe.

--Un chien, dit Joe, rien qu'un tout petit chien?

--Non, Joe, il n'y avait rien qui ressemblt  un chien.

Joe me considrait avec le plus profond dsappointement.

Mon petit Pip, mon cher petit Pip, a ne peut pas marcher comme a, mon
garon, o donc veux-tu en venir?

--C'est terrible, n'est-ce pas?

--Terrible!... s'cria Joe; terrible!... Quel dmon t'a pouss?

--Je ne sais, Joe, rpliquai-je en lchant sa manche de chemise et
m'asseyant  ses pieds dans les cendres; mais je voudrais bien que tu ne
m'aies pas appris  appeler les valets des Jeannots, et je voudrais que
mes mains fussent moins rudes et mes souliers moins pais.

Alors je dis  Joe que je me trouvais bien malheureux, et que je
n'avais pu m'expliquer devant Mrs Joe et M. Pumblechook, parce qu'ils
taient trop durs pour moi; qu'il y avait chez miss Havisham une fort
jolie demoiselle qui tait trs fire; qu'elle m'avait dit que j'tais
commun; que je savais bien que j'tais commun, mais que je voudrais bien
ne plus l'tre; et que les mensonges m'taient venus, je ne savais ni
comment ni pourquoi....

C'tait un cas de mtaphysique aussi difficile  rsoudre pour Joe que
pour moi. Mais Joe voulut loigner tout ce qu'il y avait de mtaphysique
dans l'espce et en vint  bout.

Il y a une chose dont tu peux tre bien certain mon petit Pip, dit Joe,
aprs avoir longtemps rumin. D'abord, un mensonge est un mensonge, de
quelque manire qu'il vienne, et il ne doit pas venir; n'en dis plus,
mon petit Pip; a n'est pas le moyen de ne plus tre commun, mon garon,
et quant  tre commun, je ne vois pas cela trs clairement: tu es d'une
petite taille peu commune, et ton savoir n'est pas commun non plus.

--Si; je suis ignorant et emprunt, Joe.

--Mais vois donc cette lettre que tu m'as crite hier soir, c'est comme
imprim! J'ai vu des lettres, et lettres crites par des messieurs trs
comme il faut, encore, et elles n'avaient pas l'air d'tre imprimes.

--Je ne sais rien, Joe; tu as une trop bonne opinion de moi, voil tout.

--Eh bien, mon petit Pip, dit Joe, que cela soit ou que cela ne soit
pas, il faut commencer par le commencement; le roi sur son trne, avec
sa couronne sur sa tte, avant d'crire ses actes du Parlement, a
commenc par apprendre l'alphabet, alors qu'il n'tait que prince
royal.... Ah! ajouta Joe avec un signe de satisfaction personnelle, il a
commenc par l'A et a t jusqu'au Z, je sais parfaitement ce que
c'est, quoique je ne puisse pas dire que j'en ai fait autant.

Il y avait de la sagesse dans ces paroles, et elles m'encouragrent un
peu.

Ne faut-il pas mieux, continua Joe en rflchissant, rester dans la
socit des gens communs plutt que d'aller jouer avec ceux qui ne le
sont pas? Ceci me fait penser qu'il y avait peut-tre un drapeau?

--Non, Joe.

--Je suis vraiment fch qu'il n'y ait pas eu au moins un drapeau, mon
petit Pip. Cela finira par arriver aux oreilles de ta soeur. coute, mon
petit Pip, ce que va te dire un vritable ami, si tu ne russis pas 
n'tre plus commun, en allant tout droit devant toi, il ne faut pas
songer que tu pourras le faire en allant de travers. Ainsi donc, mon
petit Pip, ne dis plus de mensonges, vis bien et meurs en paix.

--Tu ne m'en veux pas, Joe?

--Non, mon petit Pip, non; mais je ne puis m'empcher de penser qu'ils
taient joliment audacieux, ces chiens qui voulaient manger les
ctelettes de veau, et un ami qui te veut du bien te conseille d'y
penser quand tu monteras te coucher; voil tout, mon petit Pip, et ne le
fais plus.

Quand je me trouvai dans ma petite chambre, disant mes prires, je
n'oubliai pas la recommandation de Joe; et pourtant mon jeune esprit
tait dans un tel tat de trouble, que longtemps aprs m'tre couch, je
pensais encore comment miss Estelle considrerait Joe, qui n'tait qu'un
simple forgeron: et combien ses mains taient rudes, et ses souliers
pais; je pensais aussi  Joe et  ma soeur, qui avaient l'habitude de
s'asseoir dans la cuisine, et je rflchissais que moi-mme j'avais
quitt la cuisine pour aller me coucher; que miss Havisham et Estelle ne
restaient jamais  la cuisine; et qu'elles taient bien au-dessus de ces
habitudes communes. Je m'endormis en pensant  ce que j'avais fait chez
miss Havisham, comme si j'y tais rest des semaines et des mois au lieu
d'heures, et comme si c'et t un vieux souvenir au lieu d'un vnement
arriv le jour mme.

Ce fut un jour mmorable pour moi, car il apporta de grands changements
dans ma destine; mais c'est la mme chose pour chacun. Figurez-vous un
certain jour retranch dans votre vie, et pensez combien elle aurait t
diffrente. Arrtez-vous, vous qui lisez ce rcit, et figurez-vous une
longue chane de fil ou d'or, d'pines ou de fleurs, qui ne vous et
jamais li, si,  un certain et mmorable jour, le premier anneau ne se
ft form.




CHAPITRE X.


Un ou deux jours aprs, un matin en m'veillant, il me vint l'heureuse
ide que le meilleur moyen pour n'tre plus commun tait de tirer de
Biddy tout ce qu'elle pouvait savoir sur ce point important. En
consquence, je dclarai  Biddy, un soir que j'tais all chez la
grand'tante de M. Wopsle, que j'avais des raisons particulires pour
dsirer faire mon chemin en ce monde, et que je lui serais trs oblig
si elle voulait bien m'enseigner tout ce qu'elle savait. Biddy, qui
tait la fille la plus obligeante du monde, me rpondit immdiatement
qu'elle ne demandait pas mieux, et elle mit aussitt sa promesse 
excution.

Le systme d'ducation adopt par la grand'tante de M. Wopsle, pouvait
se rsoudre ainsi qu'il suit: Les lves mangeaient des pommes et se
mettaient des brins de paille sur le dos les uns des autres, jusqu' ce
que la grand'tante de M. Wopsle, rassemblant toute son nergie, se
prcipitt indistinctement sur eux, arme d'une baguette de bouleau, en
faisant une course effrne. Aprs avoir reu le choc avec toutes les
marques de drision possibles, les lves se formaient en ligne, et
faisaient circuler rapidement, de main en main, un livre tout dchir.
Le livre contenait, ou plutt avait contenu; un alphabet, quelques
chiffres, une table de multiplication et un syllabaire. Ds que ce livre
se mettait en mouvement, la grand'tante de M. Wopsle tombait dans une
espce de pmoison, provenant de la fatigue ou d'un accs de rhumatisme.
Les lves se livraient alors entre eux  l'examen de leurs souliers,
pour savoir celui qui pourrait frapper le plus fort avec son pied. Cet
examen durait jusqu'au moment o Biddy arrivait avec trois Bibles, tout
abmes et toutes dchiquetes, comme si elles avaient t coupes avec
le manche de quelque chose de rude et d'ingal, et plus illisibles et
plus mal imprimes qu'aucune des curiosits littraires que j'aie jamais
rencontres depuis, elles taient mouchetes partout, avec des taches de
rouille et avaient, crass entre leurs feuillets, des spcimens varis
de tous les insectes du monde. Cette partie du cours tait gnralement
gaye par quelques combats singuliers entre Biddy et les lves
rcalcitrants. Lorsque la bataille tait termine, Biddy nous indiquait
un certain nombre de pages, et alors nous lui lisions tous  haute voix
ce que nous pouvions, ou plutt ce que nous ne pouvions pas. C'tait un
bruit effroyable; Biddy conduisait cet orchestre infernal, en lisant
elle-mme d'une voix lente et monotone. Aucun de nous n'avait la moindre
notion de ce qu'il lisait. Quand ce terrible charivari avait dur un
certain temps, il finissait gnralement par rveiller la grand'tante de
M. Wopsle, et elle attrapait un des gens par les oreilles et les lui
tirait d'importance. Ceci terminait la leon du soir, et nous nous
lancions en plein air en poussant des cris de triomphe. Je dois  la
vrit de faire observer qu'il n'tait pas dfendu aux lves de
s'exercer  crire sur l'ardoise, ou mme sur du papier, quand il y en
avait; mais il n'tait pas facile de se livrer  cette tude pendant
l'hiver, car la petite boutique o l'on faisait la classe, et qui
servait en mme temps de chambre  coucher et de salon  la grand'tante
de M. Wopsle, n'tait que faiblement claire, au moyen d'une chandelle
sans mouchettes.

Il me sembla qu'il me faudrait bien du temps pour me dgrossir dans de
pareilles conditions. Nanmoins, je rsolus d'essayer, et, ce soir-l,
Biddy commena  remplir l'engagement qu'elle avait pris envers moi, en
me faisant faire une lecture de son petit catalogue, et en me prtant,
pour le copier  la main, un grand vieux D, qu'elle avait copi
elle-mme du titre de quelque journal, et que, jusqu' prsent, j'avais
toujours pris pour une boucle.

Il va sans dire qu'il y avait un cabaret dans le village, et que Joe
aimait  y aller, de temps en temps, fumer sa pipe. J'avais reu l'ordre
le plus formel de passer le prendre aux _Trois jolis bateliers,_ en
revenant de l'cole, et de le ramener  la maison,  mes risques et
prils. Ce fut donc vers les _Trois jolis bateliers_ que je dirigeai mes
pas.

 ct du comptoir, il y avait aux _Trois jolis bateliers_ une suite de
comptes d'une longueur alarmante, inscrits  la craie sur le mur prs de
la porte. Ces comptes semblaient n'avoir jamais t rgls; je me
souvenais de les avoir toujours vus l, ils avaient mme toujours grandi
en mme temps que moi, mais il y avait une grande quantit de craie dans
notre pays, et sans doute les habitants ne voulaient ngliger aucune
occasion d'en tirer parti.

Comme c'tait un samedi soir, je trouvai le chef de l'tablissement
regardant ces comptes d'un air passablement renfrogn; mais comme
j'avais affaire  Joe et non  lui, je lui souhaitai tout simplement le
bonsoir et passai dans la salle commune, au fond du couloir, o il y
avait un bon feu, et o Joe fumait sa pipe en compagnie de M. Wopsle et
d'un tranger. Joe me reut comme de coutume, en s'criant:

Hol! mon petit Pip, te voil mon garon!

Aussitt l'tranger tourna la tte pour me regarder. C'tait un homme
que je n'avais jamais vu, et il avait l'air fort mystrieux. Sa tte
tait penche d'un ct, et l'un de ses yeux tait constamment  demi
ferm, comme s'il visait quelque chose avec un fusil invisible. Il avait
une pipe  la bouche, il l'ta; et aprs en avoir expuls la fume, sans
cesser de me regarder fixement, il me fit un signe de tte. Je rpondis
par un signe semblable. Alors il continua le mme jeu et me fit place 
ct de lui.

Mais comme j'avais l'habitude de m'asseoir  ct de Joe toutes les fois
que je venais dans cet endroit, je dis:

Non, merci, monsieur.

Et je me laissai tomber  la place que Joe m'avait faite sur l'autre
banc. L'tranger, aprs avoir jet un regard sur Joe et vu que son
attention tait occupe ailleurs, me fit de nouveaux signes; puis il se
frotta la jambe d'une faon vraiment singulire, du moins a me fit cet
effet-l.

Vous disiez, dit l'tranger en s'adressant  Joe, que vous tes
forgeron.

--Oui, rpondit Joe.

--Que voulez-vous boire, monsieur?...  propos, vous ne m'avez pas dit
votre nom.

Joe le lui dit, et l'tranger l'appela alors par son nom.

Que voulez-vous boire, monsieur Gargery, c'est moi qui paye pour
trinquer avec vous?

-- vous dire vrai, rpondit Joe, je n'ai pas l'habitude de trinquer
avec personne, et surtout de boire aux frais des autres, mais aux miens.



--L'habitude, non, reprit l'tranger; mais une fois par hasard n'est pas
coutume, et un samedi soir encore! Allons! dites ce que vous voulez,
monsieur Gargery.

--Je ne voudrais pas vous refuser plus longtemps, dit Joe; du rhum.

--Soit, du rhum, rpta l'tranger. Mais monsieur voudra-t-il bien, 
son tour, tmoigner son dsir?

--Du rhum, dit M. Wopsle.

--Trois rhums! cria l'tranger au propritaire du cabaret, et trois
verres pleins!

--Monsieur, observa Joe, en manire de prsentation, est un homme qui
vous ferait plaisir  entendre, c'est le chantre de notre glise.

--Ah! ah! dit l'tranger vivement, en me regardant de ct, l'glise
isole,  droite des marais, tout entoure de tombeaux?

--C'est cela mme, dit Joe.

L'tranger, avec une sorte de murmure de satisfaction  travers sa pipe,
mit sa jambe sur le banc qu'il occupait  lui seul. Il portait un
chapeau de voyage  larges bords, et par-dessous un mouchoir roul
autour de sa tte, en manire de calotte, de sorte qu'on ne voyait pas
ses cheveux. Il me sembla que sa figure prenait en ce moment une
expression ruse, suivie d'un clat de rire touff.

Je ne connais pas trs bien ce pays, messieurs, mais il me semble bien
dsert du ct de la rivire.

--Les marais ne sont pas habits ordinairement, dit Joe.

--Sans doute!... sans doute!... mais ne pensez-vous pas qu'il peut y
venir quelquefois des Bohmiens, des vagabonds, ou quelque voyageur
gar?

--Non, dit Joe; seulement par-ci, par-l, un forat vad, et ils ne
sont pas faciles  prendre, n'est-ce pas, monsieur Wopsle?

M. Wopsle, se souvenant de sa dconvenue, fit un signe d'assentiment
dpourvu de tout enthousiasme.

Il parat que vous en avez poursuivi? demanda l'tranger.

--Une fois, rpondit Joe, non pas que nous tenions beaucoup  les
prendre, comme vous pensez bien; nous y allions comme curieux, n'est-ce
pas, mon petit Pip?

--Oui, Joe.

L'tranger continuait  me lancer des regards de ct, comme si c'et
t particulirement moi qu'il vist avec son fusil invisible, et dit:

C'est un gentil camarade que vous avez l; comment l'appelez-vous?

--Pip, dit Joe.

--Son nom de baptme est Pip?

--Non, pas son nom de baptme.

--Son surnom, alors?

--Non, dit Joe, c'est une espce de nom de famille qu'il s'est donn 
lui-mme, quand il tait tout enfant.

--C'est votre fils?

--Oh! non, dit Joe en mditant, non qu'il ft ncessaire de rflchir
l-dessus; mais parce que c'tait l'habitude, aux _Trois jolis
bateliers,_ de rflchir profondment sur tout ce qu'on disait, pendant
que l'on fumait; oh!... non. Non, il n'est pas mon fils.

--Votre neveu? dit l'tranger.

--Pas davantage, dit Joe, avec la mme apparence de rflexion profonde.
Non... je ne veux pas vous tromper... il n'est pas mon neveu.

--Que diable vous est-il donc alors? demanda l'tranger, qui me parut
pousser bien vigoureusement ses investigations.

M. Wopsle prit alors la parole, comme quelqu'un qui connaissait tout ce
qui a rapport aux parents, sa profession lui faisant un devoir de
savoir par coeur jusqu' quel degr de parent il tait interdit  un
homme d'pouser une femme, et il expliqua les liens qui existaient entre
Joe et moi. M. Wopsle ne termina pas sans citer avec un air terrible un
passage de _Richard III_, et il s'imagina avoir dit tout ce qu'il y
avait  dire sur ce sujet, quand il eut ajout:

Comme dit le pote!

Ici, je dois remarquer qu'en parlant de moi, M. Wopsle trouvait
ncessaire de me caresser les cheveux et de me les ramener jusque dans
les yeux. Je ne pouvais concevoir pourquoi tous ceux qui venaient  la
maison me soumettaient toujours au mme traitement dsagrable, dans les
mmes circonstances. Cependant, je ne me souviens pas d'avoir jamais
t, dans ma premire enfance, le sujet des conversations de notre
cercle de famille; mais quelques personnes  large main me favorisaient
de temps en temps de cette caresse ophtalmique pour avoir l'air de me
protger.

Pendant tout ce temps, l'tranger n'avait regard personne que moi; et;
cette fois, il me regardait comme s'il se dterminait  faire feu sur
l'objet qu'il visait depuis si longtemps. Mais il ne dit plus rien,
jusqu'au moment o l'on apporta les verres de rhum; alors son coup
partit, mais de la faon la plus singulire.

Il se fit comprendre par une pantomime muette, qui s'adressait
spcialement  moi. Il mlait son grog au rhum, et il le gotait tout en
me regardant, non pas avec la cuiller qu'on lui avait donne, mais avec
une lime.

Il me fit cela de manire  ce que personne autre que moi ne le vt, et
quand il et fini, il essuya la lime et la mit dans sa poche de ct.
Ds que j'aperus l'instrument, je reconnus mon forat et la lime de
Joe. Je le regardai sans pouvoir faire un mouvement; j'tais tout  fait
fascin; mais il s'appuyait alors sur son banc, sans s'inquiter
davantage de moi, et il se mit  parler de navets.

Il y avait en Joe un tel besoin de se purifier et de se reposer
tranquillement avant de rentrer  la maison, qu'il osait rester une
demi-heure de plus dans la vie active le samedi que les autres jours.
C'tait une dlicieuse demi-heure qui venait de se passer  boire
ensemble du grog au rhum. Alors Joe se leva pour partir et me prit par
la main.

Attendez un moment, monsieur Gargery, dit l'tranger, je crois avoir
quelque part dans ma poche un beau shilling tout neuf, et, si je le
trouve, ce sera pour ce petit.

Il le dnicha au milieu d'une poigne d'autres pices de peu de valeur,
l'enveloppa dans du papier chiffonn et me le donna.

C'est pour toi, dit-il, pour toi seul, tu entends?

Je le remerciai, en carquillant sur lui mes yeux plus qu'il ne
convenait  un enfant bien lev, et en me cramponnant  la main de Joe.
Il dit bonsoir  celui-ci, ainsi qu' M. Wopsle, qui sortit en mme
temps que nous, et il me fit un dernier signe de son bon oeil, non pas
en me regardant, car il le ferma; mais quelles merveilles ne peut-on pas
oprer avec un clignement d'oeil!

En rentrant  la maison, j'aurais pu parler tout  mon aise, si j'en
avais eu l'envie, car M. Wopsle nous quitta  la porte des _Trois jolis
bateliers_, et Joe marcha tout le temps, la bouche toute grande ouverte,
pour se la rincer et faire passer l'odeur du rhum, en absorbant le plus
d'air possible. J'tais comme stupfi par le changement qui s'tait
opr chez mon ancienne et coupable connaissance, et je ne pouvais
penser  autre chose.

Ma soeur n'tait pas de trop mauvaise humeur quand nous entrmes dans la
cuisine, et Joe profita de cette circonstance extraordinaire pour lui
parler de mon shilling tout neuf.

C'est une pice fausse, j'en mettrais ma main au feu, dit Mrs Joe d'un
air de triomphe; sans cela, il ne l'aurait pas donne  cet enfant.
Voyons cela.

Je sortis le shilling du papier, et il se trouva qu'il tait
parfaitement bon.

Mais qu'est-ce que cela? dit Mrs Joe, en rejetant le shilling et en
saisissant le papier, deux banknotes d'une livre chacune!

Ce n'tait en effet rien moins que deux grasses banknotes d'une livre,
qui semblaient avoir vcu dans la plus troite intimit avec tous les
marchands de bestiaux du comt. Joe reprit son chapeau et courut aux
_Trois jolis bateliers_, pour les restituer  leur propritaire. Pendant
son absence, je m'assis sur mon banc ordinaire, et je regardai ma soeur
d'une manire significative, car j'tais  peu prs certain que l'homme
n'y serait plus.

Bientt Joe revint dire que l'homme tait parti, mais que lui Joe avait
laiss un mot  l'htelier des _Trois jolis bateliers_, relativement aux
banknotes. Alors ma soeur les enveloppa avec soin dans un papier, et les
mit dans une thire purement ornementale qui tait place sur une
chemine du salon de gala. Elles restrent l bien des nuits, bien des
jours, et ce fut un cauchemar incessant pour mon jeune esprit.

Quand je fus couch, je revis l'tranger me visant toujours avec son
arme invisible, et je pensais combien il tait commun, grossier et
criminel de conspirer secrtement avec des condamns, chose  laquelle
jusque l je n'avais pas pens. La lime aussi me tourmentait, je
craignais  tout moment de la voir reparatre. J'essayai bien de
m'endormir en pensant que je reverrais miss Havisham le mercredi
suivant; j'y russis, mais dans mon sommeil, je vis la lime sortir d'une
porte et se diriger vers moi, sans pourtant voir celui qui la tenait, et
je m'veillai en criant.




CHAPITRE XI.


Le jour indiqu, je me rendis chez miss Havisham; je sonnai avec
beaucoup d'hsitation, et Estelle parut. Elle ferma la porte aprs
m'avoir fait entrer, et, comme la premire fois, elle me prcda dans le
sombre corridor o brlait la chandelle. Elle ne parut faire attention 
moi que lorsqu'elle eut la lumire dans la main, alors elle me dit avec
hauteur:

Tu vas passer par ici aujourd'hui.

Et elle me conduisit dans une partie de la maison qui m'tait
compltement inconnue.

Le corridor tait trs long, et semblait faire tout le tour de Manor
House. Arrive  une des extrmits, elle s'arrta, dposa  terre sa
chandelle et ouvrit une porte. Ici le jour reparut, et je me trouvai
dans une petite cour pave, dont la partie oppose tait occupe par une
maison spare, qui avait d appartenir au directeur ou au premier
employ de la dfunte brasserie. Il y avait une horloge au mur extrieur
de cette maison. Comme la pendule de la chambre de miss Havisham et
comme la montre de miss Havisham, cette horloge tait arrte  neuf
heures moins vingt minutes.

Nous entrmes par une porte qui se trouvait ouverte dans une chambre
sombre et trs basse de plafond. Il y avait quelques personnes dans
cette chambre; Estelle se joignit  elles en me disant:

Tu vas rester l, mon garon, jusqu' ce qu'on ait besoin de toi.

L, tait la fentre, je m'y accoudai, et je restai l, dans un tat
d'esprit trs dsagrable, et regardant au dehors.

La fentre donnait sur un coin du jardin fort misrable et trs nglig,
o il y avait une range de vieilles tiges de choux et un grand buis
qui, autrefois, avait t taill et arrondi comme un pudding; il avait 
son sommet de nouvelles pousses de couleur diffrente, qui avaient
altr un peu sa forme, comme si cette partie du jardin avait touch 
la casserole et s'tait roussie. Telle fut, du moins, ma premire
impression, en contemplant cet arbre. Il tait tomb un peu de neige
pendant la nuit; partout ailleurs elle avait disparu, mais l elle
n'tait pas encore entirement fondue, et,  l'ombre froide de ce bout
de jardin, le vent la soufflait en petits flocons qui venaient fouetter
contre la fentre, comme s'ils eussent voulu entrer pour me lapider.

Je m'aperus que mon arrive avait arrt la conversation, et que les
personnes qui se trouvaient runies dans cette pice avaient les yeux
fixs sur moi. Je ne pouvais rien voir, except la rverbration du feu
sur les vitres, mais je sentais dans les articulations une gne et une
roideur qui me disaient que j'tais examin avec une scrupuleuse
attention.

Il y avait dans cette chambre trois dames et un monsieur. Je n'avais pas
t cinq minutes  la croise, que, d'une manire ou d'une autre, ils
m'avaient tous laiss voir qu'ils n'taient que des flatteurs et des
hbleurs; mais chacun prtendait ne pas s'apercevoir que les autres
taient des flatteurs et des hbleurs, parce que celui ou celle qui
aurait admis ce soupon aurait pu tre accus d'avoir les mmes dfauts.

Tous avaient cet air inquiet et triste, de gens qui attendent le bon
plaisir de quelqu'un, et la plus bavarde des dames avait bien de la
peine  rprimer un billement, tout en parlant. Cette dame, qui avait
nom Camille, me rappelait ma soeur, avec cette diffrence qu'elle tait
plus ge, et que son visage, au premier coup d'oeil, m'avait paru avoir
des traits plus grossiers. Je commenais  penser que c'tait une grce
du ciel si elle avait des traits quelconques, tant tait haute et ple
la muraille inanime que prsentait sa face.

Pauvre chre me! dit la dame avec une vivacit de manires tout  fait
semblable  celle de ma soeur. Il n'a d'autre ennemi que lui-mme.

--Il serait bien plus raisonnable d'tre l'ennemie de quelqu'un, dit le
monsieur; bien plus naturel!

--Mon cousin John, observa une autre dame, nous devons aimer notre
prochain.

--Sarah Pocket, repartit le cousin John, si un homme n'est pas son
propre prochain, qui donc l'est?

Mis Pocket se mit  rire; Camille rit aussi, et elle dit en rprimant un
billement:

Quelle ide!

Mais ils pensrent,  ce que je crois, que cela tait aussi une bien
bonne ide. L'autre dame, qui n'avait pas encore parl, dit avec emphase
et gravit:

C'est vrai!... c'est bien vrai!

--Pauvre me! continua bientt Camille (je savais qu'en mme temps tout
ce monde-l me regardait). Il est si singulier! croirait-on que quand la
femme de Tom est morte, il ne pouvait pas comprendre l'importance du
deuil que doivent porter les enfants? Bon Dieu! disait-il, Camille, 
quoi sert de mettre en noir les pauvres petits orphelins?... Comme
Mathew! Quelle ide!...

--Il y a du bon chez lui, dit le cousin John, il y a du bon chez lui; je
ne nie pas qu'il n'y ait du bon chez lui, mais il n'a jamais eu, et
n'aura jamais le moindre sentiment des convenances.

--Vous savez combien j'ai t oblige d'tre ferme, dit Camille. Je lui
ai dit: Il faut que cela soit, pour l'honneur de la famille! Et je
lui ai rpt que si l'on ne portait pas le deuil, la famille tait
dshonore. Je discourai l-dessus, depuis le djeuner jusqu'au dner,
au point d'en troubler ma digestion. Alors il se mit en colre et, en
jurant, il me dit: Eh bien! faites comme vous voudrez! Dieu merci, ce
sera toujours une consolation pour moi de pouvoir me rappeler que je
sortis aussitt, malgr la pluie qui tombait  torrents, pour acheter
les objets de deuil.

--C'est lui qui les a pays, n'est-ce pas? demanda Estelle.

--On ne demande pas, ma chre enfant, qui les a pays, reprit Camille;
la vrit, c'est que je les ai achetes, et j'y penserai souvent avec
joie quand je serai force de me lever la nuit.

Le bruit d'une sonnette lointaine, ml  l'cho d'un bruit ou d'un
appel venant du couloir par lequel j'tais arriv, interrompit la
conversation et fit dire  Estelle:

Allons, mon garon!

Quand je me retournai, ils me regardrent tous avec le plus souverain
mpris, et, en sortant, j'entendis Sarah Pocket qui disait:

J'en suis certaine. Et puis aprs?

Et Camille ajouta avec indignation:

A-t-on jamais vu pareille chose! Quelle i... d... e...

Comme nous avancions dans le passage obscur, Estelle s'arrta tout 
coup en me regardant en face, elle me dit d'un ton railleur en mettant
son visage tout prs du mien:

Eh bien?

--Eh bien, mademoiselle? fis-je en me reculant.

Elle me regardait et moi je la regardais aussi, bien entendu.

Suis-je jolie?

--Oui, je vous trouve trs jolie.

--Suis-je fire?

--Pas autant que la dernire fois, dis-je.

--Pas autant?

--Non.

Elle s'animait en me faisant cette dernire question, et elle me frappa
au visage de toutes ses forces.

Maintenant, dit-elle, vilain petit monstre, que penses-tu de moi?

--Je ne vous le dirai pas.

--Parce que tu vas le dire l-haut.... Est-ce cela?

--Non! rpondis-je, ce n'est pas cela.

--Pourquoi ne pleures-tu plus, petit misrable?

--Parce que je ne pleurerai plus jamais pour vous, dis-je.

Ce qui tait la dclaration la plus fausse qui ait jamais t faite, car
je pleurais intrieurement, et Dieu sait la peine qu'elle me fit plus
tard.

Nous continumes notre chemin, et, en montant, nous rencontrmes un
monsieur qui descendait  ttons.

Qui est-l? demanda le monsieur, en s'arrtant et en me regardant.

--Un enfant, dit Estelle.

C'tait un gros homme, au teint excessivement brun, avec une trs grosse
tte et avec de trs grosses mains. Il me prit le menton et me souleva
la tte pour me voir  la lumire. Il tait prmaturment chauve, et
possdait une paire de sourcils noirs qui se tenaient tout droits; ses
yeux taient enfoncs dans sa tte, et leur expression tait perante et
dsagrablement souponneuse; il avait une grande chane de montre, et
sur la figure de gros points noirs o sa barbe et ses favoris eussent
t, s'il les et laiss pousser. Il n'tait rien pour moi, mais par
hasard j'eus l'occasion de le bien observer.

Tu es des environs? dit-il.

--Oui, monsieur, rpondis-je.

--Pourquoi viens-tu ici?

--C'est miss Havisham qui m'a envoy chercher, monsieur.

--Bien. Conduis-toi convenablement. J'ai quelque exprience des jeunes
gens, ils ne valent pas grand'chose  eux tous. Fais attention,
ajouta-t-il, en mordant son gros index et en fronant ses gros sourcils,
fais attention  te bien conduire.

L-dessus, il me lcha, ce dont je fus bien aise, car sa main avait une
forte odeur de savon, et il continua  monter l'escalier. Je me
demandais  moi-mme si ce n'tait pas un docteur; mais non, pensai-je,
ce ne peut tre un docteur, il aurait des manires plus douces et plus
avenantes. Du reste, je n'eus pas grand temps pour rflchir  ce sujet,
car nous nous trouvmes bientt dans la chambre de miss Havisham, o
elle et tous les objets qui l'entouraient taient exactement dans le
mme tat o je les avais laisss. Estelle me laissa debout prs de la
porte, et j'y restai jusqu' ce que miss Havisham jett les yeux sur
moi.

Ainsi donc, dit-elle sans la moindre surprise, les jours convenus sont
couls?

--Oui, madame, c'est aujourd'hui....

--L!... l!... l!... fit-elle avec son impatient mouvement de doigts,
je n'ai pas besoin de le savoir. Es-tu prt  jouer?

Je fus oblig de rpondre avec un peu de confusion.

Je ne pense pas, madame.

--Pas mme aux cartes? demanda-t-elle avec un regard pntrant.

--Si, madame, je puis faire cela, si c'est ncessaire.

--Puisque cette maison te semble vieille et triste, dit miss Havisham
avec impatience, et puisque tu ne veux pas jouer, veux-tu travailler?

Je rpondis  cette demande de meilleur coeur qu' la premire, et je
dis que je ne demandais pas mieux.

Alors, entre dans cette chambre, dit-elle en me montrant avec sa main
ride une porte qui tait derrire moi, et attends-moi l jusqu' ce que
je vienne.

Je traversai le palier, et j'entrai dans la chambre qu'elle m'avait
indique. Le jour ne pntrait pas plus dans cette chambre que dans
l'autre, et il y rgnait une odeur de renferm qui oppressait. On venait
tout rcemment d'allumer du feu dans la vieille chemine, mais il tait
plus dispos  s'teindre qu' brler, et la fume qui persistait 
sjourner dans cette chambre, semblait encore plus froide que l'air, et
ressemblait au brouillard de nos marais. Quelques bouts de chandelles
placs sur la tablette de la grande chemine clairaient faiblement la
chambre: ou, pour mieux dire, elles n'en troublaient que faiblement
l'obscurit. Elle tait vaste, et j'ose affirmer qu'elle avait t
belle; mais tous les objets qu'on pouvait apercevoir taient couverts de
poussire, dans un tat complet de vtust, et tombaient en ruine. Ce
qui attirait d'abord l'attention, c'tait une longue table couverte
d'une nappe, comme si la fte qu'on tait en train de prparer dans la
maison s'tait arrte en mme temps que les pendules. Un surtout, un
plat du milieu, de je ne sais quelle espce, occupait le centre de la
table; mais il tait tellement couvert de toiles d'araignes, qu'on n'en
pouvait distinguer la forme. En regardant cette grande tendue jauntre,
il me sembla y voir pousser un immense champignon noir, duquel je voyais
entrer et sortir d'normes araignes aux corps mouchets et aux pattes
cagneuses. On et dit que quelque vnement de la plus grande
importance venait de se passer dans la communaut arachnenne.

J'entendais aussi les souris qui couraient derrire les panneaux des
boiseries, comme si elles eussent t sous le coup de quelque grand
vnement; mais les perce-oreilles n'y faisaient aucune attention, et
s'avanaient en ttonnant sur le plancher et en cherchant leur chemin,
comme des personnes ges et rflchies,  la vue courte et  l'oreille
dure, qui ne sont pas en bons termes les unes avec les autres.

Ces cratures rampantes avaient captiv toute mon attention, et je les
examinais  distance, quand miss Havisham posa une de ses mains sur mon
paule; de l'autre main elle tenait une canne  bec de corbin sur
laquelle elle s'appuyait, et elle me faisait l'effet de la sorcire du
logis.

C'est ici, dit-elle en indiquant la table du bout de sa canne; c'est
ici que je serai expose aprs ma mort.... C'est ici qu'on viendra me
voir.

J'prouvais une crainte vague de la voir s'tendre sur la table et y
mourir de suite, c'et t la complte ralisation du cadavre en cire de
la foire. Je tremblai  son contact.

Que penses-tu de l'objet qui est au milieu de cette grande table... me
demanda-t-elle en l'indiquant encore avec sa canne; l, o tu vois des
toiles d'araignes?

--Je ne devine pas, madame.

--C'est un grand gteau... un gteau de noces... le mien!

Elle regarda autour de la chambre, puis se penchant sur moi, sans ter
sa main de mon paule:

Viens!... viens!... viens! Promne-moi... promne-moi.

Je jugeai d'aprs cela que l'ouvrage que j'avais  faire tait de
promener miss Havisham tout autour de la chambre. En consquence, nous
nous mmes en mouvement d'un pas qui, certes, aurait pu passer pour une
imitation de celui de la voiture de mon oncle Pumblechook.

Elle n'tait pas physiquement trs forte; et aprs un moment elle me
dit:

Plus doucement!

Cependant nous continuions  marcher d'un pas fort raisonnable; elle
avait toujours sa main appuye sur mon paule, et elle ouvrit la bouche
pour me dire que nous n'irions pas plus loin, parce qu'elle ne le
pourrait pas. Aprs un moment, elle me dit:

Appelle Estelle!

J'allai sur le palier et je criai ce nom comme j'avais fait la premire
fois. Quand sa lumire parut, je revins auprs de miss Havisham, et nous
nous remmes en marche.

Si Estelle et t la seule spectatrice de notre manire d'agir, je me
serais senti dj suffisamment humili; mais comme elle amena avec elle
les trois dames et le monsieur que j'avais vus en bas, je ne savais que
faire. La politesse me faisait un devoir de m'arrter; mais miss
Havisham persistait  me tenir l'paule, et nous continuions avec la
mme ardeur notre promenade insense. Pour ma part, j'tais navr 
l'ide qu'ils allaient croire que c'tait moi qui faisais tout cela.

Chre miss Havisham, dit miss Sarah Pocket, comme vous avez bonne mine!



--a n'est pas vrai! dit miss Havisham, je suis jaune et n'ai que la
peau sur les os.

Camille rayonna en voyant miss Pocket recevoir cette rebuffade, et elle
murmura en contemplant miss Havisham d'une manire tout  fait triste et
compatissante:

Pauvre chre me! certainement, elle ne doit pas s'attendre  ce qu'on
lui trouve bonne mine... la pauvre crature. Quelle ide!...

--Et vous, comment vous portez-vous, vous? demanda miss Havisham 
Camille.

Nous tions alors tout prs de cette dernire, et j'allais en profiter
pour m'arrter; mais miss Havisham ne le voulait pas; nous poursuivmes
donc, et je sentis que je dplaisais considrablement  Camille.

Merci, miss Havisham, continua-t-elle, je vais aussi bien que je puis
l'esprer.

--Comment cela?... qu'avez-vous?... demanda miss Havisham, avec une
vivacit surprenante.

--Rien qui vaille la peine d'tre dit, rpliqua Camille; je ne veux pas
faire parade de mes sentiments. Mais j'ai pens  vous toute la nuit, et
cela plus que je ne l'aurais voulu.

--Alors, ne pensez pas  moi.

--C'est plus facile  dire qu' faire, rpondit tendrement Camille, en
rprimant un soupir, tandis que sa lvre suprieure tremblait et que ses
larmes coulaient en abondance. Raymond sait de combien de gingembre et
de sels j'ai t oblige de faire usage toute la nuit, et combien de
mouvements nerveux j'ai prouvs dans ma jambe. Mais tout cela n'est
rien quand je pense  ceux que j'aime.... Si je pouvais tre moins
affectueuse et moins sensible, j'aurais une digestion plus facile et des
nerfs de fer. Je voudrais bien qu'il en ft ainsi; mais, quant  ne plus
penser  vous pendant la nuit...  quelle ide!

Ici, elle clata en sanglots.

Je compris que le Raymond en question n'tait autre que le monsieur
prsent, et qu'il tait en mme temps M. Camille. Il vint au secours de
sa femme, et lui dit en manire de consolation:

Camille... ma chre... c'est un fait avr que vos sentiments de
famille vous minent, au point de rendre une de vos jambes plus courte
que l'autre.

--Je ne savais pas, dit la digne dame, dont je n'avais encore entendu
la voix qu'une seule fois, que penser  une personne vous donnt des
droits sur cette mme personne, ma chre.

Miss Sarah Pocket, que je contemplais alors, tait une petite femme,
vieille, sche,  la peau brune et ride; elle avait une petite tte qui
semblait faite en coquille de noix et une grande bouche, comme celle
d'un chat sans les moustaches. Elle rptait sans cesse:

Non, en vrit, ma chre.... Hem!... hem!...

--Penser, ou ne pas penser, est chose assez facile, dit la grave dame.

--Quoi de plus facile? appuya miss Sarah Pocket.

--Oh! oui! oui! s'cria Camille, dont les sentiments en fermentation
semblaient monter de ses jambes jusqu' son coeur. Tout cela est bien
vrai. L'affection pousse  ce point est une faiblesse, mais je n'y puis
rien.... Sans doute, ma sant serait bien meilleure s'il en tait
autrement; et cependant, si je le pouvais, je ne voudrais pas changer
cette disposition de mon caractre. Elle est la cause de bien des
peines, il est vrai; mais c'est aussi une consolation de sentir qu'on la
possde.

Ici, nouvel clat de sentiments.

Miss Havisham et moi ne nous tions pas arrts une seule minute pendant
tout ce temps: tantt faisant le tour de la chambre, tantt frlant les
vtements des visiteurs, et tantt encore mettant entre eux et nous
toute la longueur de la lugubre pice.

Voyez, Mathew! dit Camille. Il ne fraye jamais avec mes parents et
s'inquite fort peu de mes liens naturels; il ne vient jamais ici savoir
des nouvelles de miss Havisham! J'en ai t si choque, que je me suis
accroche au sofa avec le lacet de mon corset, et que je suis reste
tendue pendant des heures, insensible, la tte renverse, les cheveux
pars et les jambes je ne sais pas comment....

--Bien plus hautes que votre tte, mon amour, dit M. Camille.

--Je suis rest dans cet tat des heures entires,  cause de la
conduite trange et inexpliquable de Mathew, et personne ne m'a
remercie.

--En vrit! je dois dire que cela ne m'tonne pas, interposa la grave
dame.

--Vous voyez, ma chre, ajouta miss Sarah Pocket, une doucereuse et
charmante personne, on serait tent de vous demander de qui vous
attendiez des remercments, mon amour.

--Sans attendre ni remercments ni autre chose, reprit Camille, je suis
reste dans cet tat, pendant des heures, et Raymond est tmoin de la
manire dont je suffoquais, et de l'inefficacit du gingembre,  tel
point qu'on m'entendait de chez l'accordeur d'en face, et que ses
pauvres enfants, tromps, croyaient entendre roucouler des pigeons 
distance... et, aprs tout cela, s'entendre dire...

Ici Camille porta la main  sa gorge comme si les nouvelles combinaisons
chimiques qui s'y formaient l'eussent suffoque.

Au moment o le nom de Mathew fut prononc, miss Havisham m'arrta et
s'arrta aussi en levant les yeux sur l'interlocutrice. Ce changement
eut quelque influence sur les mouvements nerveux de Camille et les fit
cesser.

Mathew viendra me voir  la fin, dit miss Havisham avec tristesse,
quand je serai tendue sur cette table. Ici... dit-elle en frappant la
table avec sa bquille, ici sera sa place! l,  ma tte! La vtre et
celle de votre mari, l! et celle de Sarah Pocket, l! et celle de
Georgiana, l!  prsent, vous savez tous o vous vous mettrez quand
vous viendrez me voir pour la dernire fois. Et maintenant, allez!

 chaque nom, elle avait frapp la table  un nouvel endroit avec sa
canne, aprs quoi elle me dit:

Promne-moi!... promne-moi!...

Et nous recommenmes notre course.

Je suppose, dit Camille, qu'il ne nous reste plus qu' nous retirer.
C'est quelque chose d'avoir vu, mme pendant si peu de temps, l'objet de
mon affection. J'y penserai, en m'veillant la nuit, avec tendresse et
satisfaction. Je voudrais voir  Mathew cette consolation. Je suis
rsolue  ne plus faire parade de mes sensations; mais il est trs dur
de s'entendre dire qu'on souhaite la mort d'une de ses parentes, qu'on
s'en rjouit, comme si elle tait un phnix et de se voir congdie....
Quelle trange ide!

M. Camille allait intervenir au moment o Mrs Camille mettait sa main
sur son coeur oppress et affectait une force de caractre qui n'tait
pas naturelle et devait renfermer, je le prvoyais, l'intention de
tomber en pmoison, quand elle serait dehors. Elle envoya de la main un
baiser  miss Havisham et disparut.

Sarah Pocket et Georgiana se disputaient  qui sortirait la dernire;
mais Sarah tait trop polie pour ne pas cder le pas; elle se glissa
avec tant d'adresse derrire Georgiana, que celle-ci fut oblige de
sortir la premire. Sarah Pocket fit donc son effet spar en disant ces
mots:

Soyez bnie, chre miss Havisham!

Et en ayant, sur sa petite figure de coquille de noix, un sourire de
piti pour la faiblesse des autres.

Pendant qu'Estelle les clairait pour descendre, miss Havisham
continuait de marcher, en tenant toujours sa main sur mon paule; mais
elle se ralentissait de plus en plus.  la fin, elle s'arrta devant le
feu, et dit, aprs l'avoir regard pendant quelques secondes:

C'est aujourd'hui l'anniversaire de ma naissance, Pip.

J'allais lui en souhaiter encore un grand nombre, quand elle leva sa
canne.

Je ne souffre pas qu'on en parle jamais, pas plus ceux qui taient ici
tout  l'heure que les autres. Ils viennent me voir ce jour-l, mais ils
n'osent pas y faire allusion.

Bien entendu, je n'essayai pas, moi non plus, d'y faire allusion
davantage.

 pareil jour, bien longtemps avant ta naissance, ce monceau de ruines,
qui tait alors un gteau, dit-elle en montrant du bout de sa canne,
mais sans y toucher, l'amas de toiles d'araignes qui tait sur la
table, fut apport ici. Lui et moi, nous nous sommes uss ensemble; les
souris l'ont rong, et moi-mme j'ai t ronge par des dents plus
aigus que celles des souris.

Elle porta la tte de sa canne  son coeur, en s'arrtant pour regarder
la table, et contempla ses habits autrefois blancs, aujourd'hui fltris
et jaunis comme elle, la nappe autrefois blanche et aujourd'hui jaunie
et fltrie comme elle, et tous les objets qui l'entouraient et qui
semblaient devoir tomber en poussire au moindre contact.

Quand la ruine sera complte, dit-elle, avec un regard de spectre, et
lorsqu'on me dposera morte dans ma parure nuptiale, sur cette table de
repas de noces, tout sera fini... et la maldiction tombera sur lui...
et le plus tt sera le mieux: pourquoi n'est-ce pas aujourd'hui!

Elle continuait  regarder la table comme si son propre cadavre y et
t tendu. Je gardai le silence. Estelle revint, et elle aussi se tint
tranquille. Il me sembla que cette situation dura longtemps, et je
m'imaginai qu'au milieu de cette profonde obscurit, de cette lourde
atmosphre, Estelle et moi allions aussi commencer  nous fltrir.

 la fin, sortant tout  coup et sans aucune transition de sa
contemplation, miss Havisham dit:

Allons! jouez tous deux aux cartes devant moi; pourquoi n'avez-vous pas
encore commenc?

L-dessus nous rentrmes dans la chambre et nous nous assmes en face
l'un de l'autre, comme la premire fois: comme la premire fois je fus
battu, et comme la premire fois encore, miss Havisham ne nous quitta
pas des yeux; elle appelait mon attention sur la beaut d'Estelle, et me
forait de la remarquer en lui essayant des bijoux sur la poitrine et
dans les cheveux.

Estelle, de son ct, me traita comme la premire fois,  l'exception
qu'elle ne daigna pas me parler. Quand nous emes jou une demi-douzaine
de parties, on m'indiqua le jour o je devais revenir, et l'on me fit
descendre dans la cour, comme prcdemment, pour me jeter ma nourriture
comme  un chien. Puis on me laissa seul, aller et venir, comme je le
voudrais.

Il n'est pas trs utile de rechercher s'il y avait une porte dans le mur
du jardin la premire fois que j'y avais grimp pour regarder dans ce
mme jardin, et si elle tait ouverte ou ferme. C'est assez de dire
que je n'en avais pas vu alors, et que j'en voyais une maintenant. Elle
tait ouverte, et je savais qu'Estelle avait reconduit les visiteurs,
car je l'avais vue s'en revenir la clef dans la main; j'entrai dans le
jardin et je le parcourus dans tous les sens. C'tait un lieu solitaire
et tranquille; il y avait des tranches de melons et de concombres, qui,
mles  des restes de vieux chapeaux et de vieux souliers, avaient
produit, en se dcomposant, une vgtation spontane, et par-ci, par-l,
un fouillis de mauvaises herbes ressemblant  un polon cass.

Quand j'eus fini d'examiner le jardin et une serre, dans laquelle il n'y
avait rien qu'une vigne dtache et quelques tessons de bouteilles, je
me retrouvai dans le coin que j'avais vu par la fentre. Ne doutant pas
un seul instant que la maison ne ft vide, j'y jetai un coup d'oeil par
une autre fentre, et je me trouvai,  ma grande surprise, devant un
grand jeune homme ple, avec des cils roux et des cheveux clairs.

Ce jeune homme ple disparut pour reparatre presque aussitt  ct de
moi. Il tait occup devant des livres au moment o je l'avais aperu,
et alors je vis qu'il tait tout tch d'encre.

Hol! dit-il, mon garon!

Hol! est une interpellation  laquelle, je l'ai remarqu souvent, on ne
peut mieux rpondre que par elle-mme. Donc, je lui dis:

Hol! en omettant, avec politesse, d'ajouter: mon garon!

--Qui t'a dit de venir ici?

--Miss Estelle.

--Qui t'a permis de t'y promener?

--Miss Estelle.

--Viens et battons-nous, dit le jeune homme ple.

Pouvais-je faire autrement que de le suivre? Je me suis souvent fait
cette question depuis: mais pouvais-je faire autrement? Ses manires
taient si dcides, et j'tais si surpris que je le suivis comme sous
l'influence d'un charme.

Attends une minute, dit-il, avant d'aller plus loin, il est bon que je
te donne un motif pour combattre; le voici!

Prenant aussitt un air fort irrit, il se frotta les mains l'une contre
l'autre, jeta dlicatement un coup de pied derrire lui, me tira par les
cheveux, se frotta les mains encore une fois, courba sa tte et s'lana
dans cette position sur mon estomac.

Ce procd de taureau, outre qu'il n'tait pas soutenable, au point de
vue de la libert individuelle, tait manifestement dsagrable pour
quelqu'un qui venait de manger. En consquence, je me jetai sur lui une
premire fois, puis j'allais me prcipiter une seconde, quand il dit:

Ah!... ah!... vraiment!

Et il commena  sauter en avant et en arrire, d'une faon tout  fait
extraordinaire et sans exemple pour ma faible exprience.

Ce sont les rgles du jeu, dit-il en sautant de sa jambe gauche sur sa
jambe droite; ce sont les rgles reues!

Il retomba alors sur sa jambe gauche.

Viens sur le terrain, et commenons les prliminaires!

Il sautait  droite,  gauche, en avant, en arrire, et se livrait 
toutes sortes de gambades, pendant que je le regardais dans le plus
grand tonnement.

J'tais secrtement effray, en le voyant si adroit et si alerte; mais
je sentais, moralement et physiquement, qu'il n'avait aucun droit 
enfoncer sa tte dans mon estomac, aussi irrvrencieusement qu'il
venait de le faire. Je le suivis donc, sans mot dire, dans un
enfoncement retir du jardin, form par la jonction de deux murs, et
protg par quelques broussailles. Aprs m'avoir demand si le terrain
me convenait, et avoir obtenu un: Oui! fort crnement articul par moi,
il me demanda la permission de s'absenter un moment, et revint
promptement avec une bouteille d'eau et une ponge imbibe de vinaigre.

C'est pour nous deux, dit-il en plaant ces objets contre le mur.

Alors, il retira non seulement sa veste et son gilet, mais aussi sa
chemise, d'une faon qui prouvait tout  la fois sa lgret de
conscience, son empressement et une certaine soif sanguinaire.

Bien qu'il ne part pas fort bien portant, et qu'il et le visage
couvert de boutons et une chancrure  la bouche, ces effrayants
prparatifs ne laissrent pas que de m'pouvanter. Je jugeai qu'il
devait avoir  peu prs mon ge, mais il tait bien plus grand et il
avait une manire de se redresser qui m'en imposait beaucoup. Du reste,
c'tait un jeune homme; il tait habill tout en gris, quand il n'tait
pas dshabill pour se battre, bien entendu, et il avait des coudes, et
des genoux et des poings, et des pieds considrablement dvelopps,
comparativement au reste de sa personne.

Je sentis mon coeur faiblir en le voyant me toiser avec une certaine
affectation de plaisir, et examiner ma charpente ana-tomique comme pour
choisir un os  sa convenance. Jamais je n'ai t aussi surpris de ma
vie, que lorsqu'aprs lui avoir assen mon premier coup, je le vis
couch sur le dos, me regardant avec son nez tout sanglant et me
prsentant son visage en raccourci.

Il se releva immdiatement, et aprs s'tre pong avec une dextrit
vraiment remarquable, il recommena  me toiser. La seconde surprise
manifeste que j'prouvai dans ma vie, ce fut de le voir sur le dos une
deuxime fois, me regardant avec un oeil tout noir.

Son courage m'inspirait un grand respect: il n'avait pas de force, ne
tapait pas bien dur, et de plus, je renversais  chaque coup; mais il se
relevait en un moment, s'pongeait ou buvait  mme la bouteille, en se
soignant lui-mme avec une satisfaction apparente et un air triomphant
qui me faisaient croire qu'il allait enfin me donner quelque bon coup.
Il fut bientt tout meurtri; car, j'ai regret  le dire, plus je
frappais, et plus je frappais fort; mais il se releva, et revint sans
cesse  la charge, jusqu'au moment o il reut un mauvais coup qui
l'envoya rouler la tte contre le mur: encore aprs cela, se
releva-t-il en tournant rapidement sur lui-mme, sans savoir o j'tais;
puis enfin, il alla chercher  genoux son ponge et la jeta en l'air en
poussant un grand soupir et en disant:

Cela signifie que tu as gagn!

Il paraissait si brave et si loyal que, bien que je n'eusse pas cherch
la querelle, ma victoire ne me donnait qu'une mdiocre satisfaction. Je
crois mme me rappeler que je me regardais moi-mme comme une espce
d'ours ou quelque autre bte sauvage. Cependant, je m'habillai en
essuyant par intervalle mon visage sanglant, et je lui dis:

Puis-je vous aider?

Et il me rpondit:

Non, merci!

Ensuite, je lui dis:

Je vous souhaite une bonne aprs-midi.

Et il me rpondit:

Moi de mme.

En arrivant dans la cour, je trouvai Estelle, attendant avec ses clefs;
mais elle ne me demanda ni o j'avais t, ni pourquoi je l'avais fait
attendre. Son visage rayonnait comme s'il lui tait arriv quelque chose
d'heureux. Au lieu d'aller droit  la porte, elle s'arrta dans le
passage pour m'attendre.

Viens ici!... tu peux m'embrasser si tu veux.

Je l'embrassai sur la joue qu'elle me tendait. Je crois que je serais
pass dans le feu pour l'embrasser; mais je sentais que ce baiser
n'tait accord  un pauvre diable tel que moi que comme une menue pice
de monnaie, et qu'il ne valait pas grand'chose.

Les visiteurs, les cartes et le combat m'avaient retenu si longtemps
que, lorsque j'approchai de la maison, les dernires lueurs du soleil
disparaissaient derrire les marais, et le fourneau de Joe faisait
flamboyer une longue trace de feu au travers de la route.




CHAPITRE XII.


Je n'tais pas fort rassur sur le compte du jeune homme ple. Plus je
pensais au combat, plus je me rappelais les traits ensanglants de ce
jeune homme, plus je sentais qu'il devait m'tre fait quelque chose pour
l'avoir mis dans cet tat. Le sang de ce jeune homme retomberait sur ma
tte, et la loi le vengerait. Sans avoir une ide bien positive de la
peine que j'encourais, il tait vident pour moi que les jeunes gars du
village ne devaient pas aller dans les environs ravager les maisons des
gens bien poss et rosser les jeunes gens studieux de l'Angleterre sans
attirer sur eux quelque punition svre. Pendant plusieurs jours, je
restai enferm  la maison, et je ne sortis de la cuisine qu'aprs
m'tre assur que les policemen du comt n'taient pas  mes trousses,
tout prts  s'lancer sur moi. Le nez du jeune homme ple avait tch
mon pantalon, et je profitai du silence de la nuit pour laver cette
preuve de mon crime. Je m'tais corch les doigts contre les dents du
jeune homme, et je torturais mon imagination de mille manires pour
trouver un moyen d'expliquer cette circonstance accablante quand je
serais appel devant les juges.

Quand vint le jour de retourner au lieu tmoin de mes actes de violence,
me terreurs ne connurent plus de bornes. Les envoys de la justice
venus de Londres tout exprs ne seraient-ils pas en embuscade derrire
la porte? Miss Havisham ne voudrait-elle pas elle-mme tirer vengeance
d'un crime commis dans sa maison, et n'allait-elle pas se lever sur moi,
arme d'un pistolet et m'tendre mort  ses pieds? N'aurait-on pas
soudoy une bande de mercenaires pour tomber sur moi dans la brasserie
et me frapper jusqu' la mort? J'avais, je dois le dire, une assez haute
opinion du jeune homme ple pour le croire tranger  toutes ces
machinations; elles se prsentaient  mon esprit, ourdies par ses
parents, indigns de l'tat de son visage et excits par leur grand
amour pour ses traits de famille.

Quoi qu'il en soit, je devais aller chez miss Havisham, et j'y allai.
Chose trange! rien de notre lutte n'avait transpir, on n'y fit pas la
moindre allusion, et je n'aperus pas le plus petit homme, jeune ou
ple! Je retrouvai la mme porte ouverte, j'explorai le mme jardin, je
regardai par la mme fentre, mais mon regard se trouva arrt par des
volets ferms intrieurement. Tout tait calme et inanim. Ce fut
seulement dans le coin o avait eu lieu le combat que je pus dcouvrir
quelques preuves de l'existence du jeune homme; il y avait l des traces
de sang fig, et je les couvris de terre pour les drober aux yeux des
hommes.

Sur le vaste palier qui sparait la chambre de miss Havisham de l'autre
chambre o tait dresse la longue table, je vis une chaise de jardin,
une de ces chaises lgres montes sur des roues et qu'on pousse par
derrire. On l'avait apporte l depuis ma dernire visite, et ds ce
moment je fus charg de pousser rgulirement miss Havisham, dans cette
chaise, autour de sa chambre et autour de l'autre, quand elle se
trouvait fatigue de me pousser par l'paule. Nous faisions ces voyages
d'une chambre  l'autre sans interruption, quelquefois pendant trois
heures de suite. Ces voyages ont d tre extrmement nombreux, car il
fut dcid que je viendrais tous les deux jours  midi pour remplir ces
fonctions, et je me rappelle trs bien que cela dura au moins huit ou
dix mois.

 mesure que nous nous familiarisions l'une avec l'autre, miss Havisham
me parlait davantage et me faisait quelquefois des questions sur ce que
je savais et sur ce que je comptais faire. Je lui dis que j'allais tre
l'apprenti de Joe; que je ne savais rien, et que j'avais besoin
d'apprendre toute chose, avec l'espoir qu'elle m'aiderait  atteindre ce
but tant dsir. Mais elle n'en fit rien; au contraire, elle semblait
prfrer me voir rester ignorant. Elle ne me donnait jamais d'argent,
mais seulement mon dner, et elle ne parla mme jamais de me payer mes
services.

Estelle tait toujours avec nous; c'tait toujours elle qui me faisait
entrer et sortir, mais elle ne m'invita plus jamais  l'embrasser.
Quelquefois elle me tolrait, d'autres fois elle me montrait une
certaine condescendance; tantt elle tait trs familire avec moi,
tantt elle me disait nergiquement qu'elle me hassait. Miss Havisham
me demandait quelquefois tout bas et quand nous tions seuls: Pip,
n'est-elle pas de plus en plus jolie? Et quand je lui rpondais: Oui,
ce qui tait vrai, elle semblait s'en rjouir secrtement. Aussi, tandis
que nous jouions aux cartes, miss Havisham nous regardait avec un
bonheur d'avare, quels que pussent tre les caprices d'Estelle. Et quand
ces caprices devenaient si nombreux et si contradictoires que je ne
savais plus que dire ni que faire, miss Havisham l'embrassait avec amour
et lui murmurait dans l'oreille quelque chose qui sonnait comme ceci:
Dsesprez-les tous, mon orgueil et mon espoir!... dsesprez-les tous
sans remords!

Il y avait une chanson dont Joe se plaisait  fredonner des fragments
pendant son travail, elle avait pour refrain: _le vieux Clem_. C'tait,
 vrai dire, une singulire manire de rendre hommage  un saint patron;
mais, je crois bien que le vieux Clem lui-mme ne se gnait pas beaucoup
avec ses forgerons. C'tait une chanson qui imitait le bruit du marteau
sur l'enclume; ce qui excusait jusqu' un certain point l'introduction
du nom vnr du vieux Clem.  la fin, on devait frapper son voisin
d'un coup de poing en criant: Battez, battez vieux Clem!... Soufflez,
soufflez le feu, vieux Clem!... Grondez plus fort, lancez-vous plus
haut! Un jour, miss Havisham me dit, peu aprs avoir pris place dans sa
chaise roulante, et en agitant ses doigts avec impatience:

L!... l!... l!... chante...

Je me mis  chanter tout en poussant la machine. Il arriva qu'elle y
prt un certain got, et qu'elle rptt tout en roulant autour de la
grande table et de l'autre chambre. Souvent mme Estelle se joignait 
nous; mais nos accords taient si rservs, qu' nous trois nous
faisions moins de bruit dans la vieille maison que le plus lger souffle
du vent.

Q'allais-je devenir avec un pareil entourage? Comment empcher son
influence sur mon caractre? Faut-il s'tonner si, de mme que mes yeux,
mes penses taient blouies quand je sortais de ces chambres obscures
pour me retrouver dehors  la clart du jour?

Peut-tre me serais-je dcid  parler  Joe du jeune homme ple, si je
ne m'tais pas lanc d'abord dans ce ddale d'exagrations monstrueuses
que j'ai dj avoues. Je sentais parfaitement que Joe ne manquerait pas
de voir dans ce jeune homme ple un voyageur digne de monter dans le
carrosse en velours noir. En consquence je gardai sur lui le silence le
plus profond. D'ailleurs, la frayeur qui m'avait saisi tout d'abord en
voyant miss Havisham et Estelle se concerter, ne faisait qu'augmenter
avec le temps. Je ne mis donc toute ma confiance qu'en Biddy, et c'est 
elle seule que j'ouvris mon coeur. Pourquoi me parut-il naturel d'agir
ainsi, et pourquoi Biddy prenait-elle un intrt si grand  tout ce que
je lui disais? Je l'ignorais alors, bien que je pense le savoir
aujourd'hui.

Pendant ce temps, les conciliabules allaient leur train dans la cuisine
du logis, et mon pauvre esprit tait agit et aigri des ennuis et des
dsagrments qui en rsultaient toujours. Cet ne de Pumblechook avait
coutume de venir le soir pour causer de moi et de mon avenir avec ma
soeur, et je crois rellement (avec moins de repentir que je n'en
devrais prouver) que si alors j'avais pu ter la clavette de l'essieu
de sa voiture, je l'eusse fait avec plaisir. Ce misrable homme tait si
born et d'une faiblesse d'esprit telle qu'il ne pouvait parler de moi
et de ce que je deviendrais sans m'avoir devant lui, comme si cela et
pu y faire quelque chose, et il m'arrachait ordinairement de mon
escabeau (en me tirant par le collet de ma veste) et me faisait quitter
le coin o j'tais si tranquille, pour me placer devant le feu comme
pour me faire rtir. Il commenait ainsi en s'adressant  ma soeur:

Voici un garon, ma nice, un garon que vous avez lev  la main.
Tiens-toi droit, mon garon, relve la tte et ne sois pas ingrat pour
eux, comme tu l'es toujours. Voyons, ma nice, qu'y a-t-il  faire pour
ce garon?

Et alors il me rebroussait les cheveux, ce dont, je l'ai dj dit, je
n'ai jamais tmoign la moindre reconnaissance  personne, et me tenait
devant lui en me tirant par la manche: spectacle bte et stupide qui ne
pouvait tre gal en btise et en stupidit que par M. Pumblechook
lui-mme.

Ma soeur et lui se livraient alors aux supputations les plus absurdes
sur miss Havisham, et sur ce qu'elle ferait de moi et pour moi. Je
finissais toujours par pleurer de dpit, et j'avais toutes les peines du
monde  ne pas me jeter sur lui pour le battre. Pendant ces
conversations, chaque fois que ma soeur m'interpellait, cela me causait
une douleur aussi forte que si l'on m'et arrach une dent, et
Pumblechook, qui se voyait dj mon patron, promenait sur moi le regard
dprciateur d'un entrepreneur qui se voit engag dans une affaire peu
lucrative.

Joe ne prenait aucune part  ces discussions; mais Mrs Joe lui
adressait assez souvent la parole, car elle voyait clairement qu'elle
n'tait pas d'accord avec lui relativement  ce qu'on ferait de moi.
J'tais en ge d'tre l'apprenti de Joe, et toutes les fois que ce
dernier, assis pensif auprs du feu, tenait le poker entre ses genoux,
et dgageait la cendre qui obstruait les barres infrieures du foyer, ma
soeur devinait facilement dans cette innocente action une protestation
contre ses ides. Elle ne manquait jamais alors de se jeter sur lui, de
le secouer vigoureusement, et de lui arracher le poker des mains, de
sorte que ces dbats avaient toujours une fin orageuse. Tout  coup et
sans le moindre prtexte, ma soeur se retournait sur moi, me secouait
rudement et me jetait ces mots  la figure:

Allons! En voil assez!... Va te coucher, tu nous as donn assez de
peine pour une soire, j'espre!

Comme si c'et t moi qui les eusse pris en grce de tourmenter ma
pauvre existence.

Cet tat de chose dura longtemps, et il et pu durer plus longtemps
encore, mais un jour que miss Havisham se promenait, comme 
l'ordinaire, en s'appuyant sur mon paule, elle s'arrta subitement et,
se penchant sur moi, elle me dit, avec un peu d'humeur:

Tu deviens grand garon, Pip!

Je pensai que je devais lui faire entendre, par un regard mditatif, que
c'tait sans doute le rsultat de circonstances sur lesquelles je
n'avais aucun pouvoir.

Elle n'en dit pas davantage pour cette fois, mais elle s'arrta bientt
pour me considrer encore, et un moment aprs elle recommena de nouveau
en fronant les sourcils et en faisant la mine. Le jour suivant, quand
notre exercice quotidien fut fini, et que je l'eus reconduite  sa
table de toilette, elle appela mon attention au moyen du mouvement
impatient des ses doigts.

Redis-moi donc le nom de ton forgeron?

--Joe Gargery, madame.

--C'est chez lui que tu devais entrer en apprentissage?

--Oui, miss Havisham.

--Tu aurais mieux fait d'y entrer tout de suite. Crois-tu que Gargery
consente  venir ici avec toi, et  apporter ton acte de naissance?

Je rpondis que Joe ne manquerait pas de se trouver trs honor de
venir.

Alors, qu'il vienne.

-- quelle heure voulez-vous qu'il vienne, miss Havisham?

L!... l!... Je ne connais plus rien aux heures... mais qu'il vienne
bientt et seul avec toi.

Lorsque le soir je rentrai  la maison et que je fis part  Joe du
message dont j'tais charg pour lui, ma soeur monta sur ses grands
chevaux et s'exalta plus que je ne l'avais encore vue. Elle nous demanda
si nous la prenions pour un paillasson, tout au plus bon pour essuyer
mes souliers, et comment nous osions en user ainsi avec elle et pour
quelle socit nous avions l'amabilit de la croire faite? Quand elle
eut puis ce torrent de questions et d'injures, elle clata en sanglots
et jeta un chandelier  la tte de Joe, mit son tablier de cuisine, ce
qui tait toujours un trs mauvais signe, et commena  tout nettoyer
avec une ardeur sans pareille. Non contente d'un nettoyage  sec, elle
prit un seau et une brosse, et fit tant de gchis, qu'elle nous fora 
nous rfugier dans la cour de derrire. Il tait dix heures du soir
quand nous nous risqumes  rentrer. Alors, ma soeur demanda 
brle-pourpoint  Joe pourquoi il n'avait pas pous une ngresse? Joe
ne rpondit rien, le pauvre homme, mais il se mit  caresser ses favoris
de l'air le plus piteux du monde, et il me regardait, comme s'il pensait
rellement qu'il et tout aussi bien fait.




CHAPITRE XIII.


J'prouvai une vive contrarit, le lendemain matin, en voyant Joe
revtir ses habits du dimanche, pour m'accompagner chez miss Havisham.
Cependant, je ne pouvais pas lui dire qu'il tait beaucoup mieux dans
ses habits de travail, puisqu'il avait cru ncessaire de faire toilette,
car je savais que c'tait uniquement pour moi qu'il avait pris toute
cette peine, et qu'il se gnait horriblement en portant un faux-col
tellement haut par derrire, qu'il lui relevait les cheveux sur le
sommet de la tte comme un plumet.

Pendant le djeuner, ma soeur annona son intention de nous accompagner
 la ville, en disant que nous la laisserions chez l'oncle Pumblechook,
et que nous irions la reprendre quand nous en aurions fini avec nos
belles dames. Manire de s'exprimer, qui, soit dit en passant, tait
d'un mauvais prsage pour Joe. La forge fut donc ferme pour toute la
journe, et Joe crivit  la craie sur sa porte (ainsi qu'il avait
coutume de le faire dans les rares occasions o il quittait son travail)
le mot SORTI, accompagn d'une flche trace dans la direction qu'il
avait prise.

Nous partmes pour la ville. Ma soeur ouvrait la marche avec son grand
chapeau de castor, elle portait un panier tress en paille avec la mme
solennit que si c'et t le grand sceau d'Angleterre. De plus elle
avait une paire de socques, un chle rp et un parapluie, bien que le
temps ft clair et beau. Je ne sais pas bien si tous ces objets taient
emports par pnitence ou par ostentation; mais je crois plutt qu'ils
taient exhibs pour faire voir qu'on les possdait. Beaucoup de dames,
imitant Cloptre et d'autres souveraines, aiment, lorsqu'elles
voyagent,  traner aprs elles leurs richesses et  s'en faire un
cortge d'apparat.

En arrivant chez M. Pumblechook, ma soeur nous quitta et entra avec
fracas. Il tait alors prs de midi; Joe et moi nous nous rendmes donc
directement  la maison de miss Havisham. Comme  l'ordinaire, Estelle
vint ouvrir la porte, et ds qu'elle parut, Joe ta son chapeau et, en
le tenant par le bord, il se mit  le balancer d'une main dans l'autre,
comme s'il et eu d'importantes raisons d'en connatre exactement le
poids.

Estelle ne fit attention ni  l'un ni  l'autre, mais elle nous
conduisit par un chemin que je connaissais trs bien. Je la suivais et
Joe venait le dernier. Quand je tournai la tte pour regarder Joe, je le
vis qui continuait  peser son chapeau avec le plus grand soin. Je
remarquai en mme temps qu'il marchait sur la pointe des pieds.

Estelle nous invita  entrer. Je pris donc Joe par le pan de son habit,
et je l'introduisis en prsence de miss Havisham. Miss Havisham tait
assise devant sa table de toilette, et leva aussitt les yeux sur nous.

Oh! dit-elle  Joe. Vous tes le mari de la soeur de ce garon?

Je n'aurais jamais imagin mon cher et vieux Joe si chang. Il restait
l, immobile, sans pouvoir parler, avec sa touffe de cheveux en l'air et
la bouche toute grande ouverte, comme un oiseau extraordinaire attendant
une mouche au passage.

Vous tes le mari de la soeur de cet enfant-l? rpta miss Havisham.

--C'est--dire, mon petit Pip, me dit Joe d'un ton excessivement poli et
confiant, que lorsque j'ai courtis et pous ta soeur, j'tais, comme
on dit, si tu veux bien me permettre de le dire, un garon...

La situation devenait fort embarrassante, car Joe persistait 
s'adresser  moi, au lieu de rpondre  miss Havisham.

Bien, dit miss Havisham, vous avez lev ce garon avec l'intention
d'en faire votre apprenti, n'est-ce pas, monsieur Gargery?

--Tu sais, mon petit Pip, rpliqua Joe, que nous avons toujours t bons
amis, et que nous avons projet de partager peines et plaisir ensemble,
 moins que tu n'aies quelque objection contre la profession; que tu ne
craignes le noir et la suie, par exemple, ou  moins que d'autres ne
t'en aient dgot, vois-tu, mon petit Pip....

--Cet enfant-l a-t-il jamais fait la moindre objection?... A-t-il du
got pour cet tat?

--Tu dois le savoir, mon petit Pip, mieux que personne, repartit Joe;
c'tait jusqu' prsent le plus grand dsir de ton coeur.

Et il rpta avec plus de force, de raisonnement, de confiance et de
politesse que la premire fois:

N'est-ce pas, mon petit Pip, que tu ne fais aucune objection, et que
c'est bien le plus grand dsir de ton coeur?

C'est en vain que je m'efforais de lui faire comprendre que c'tait 
miss Havisham qu'il devait s'adresser; plus je lui faisais des signes et
des gestes, plus il devenait expansif et poli  mon gard.

Avez-vous apport ses papiers? demanda miss Havisham.

--Tu le sais, mon petit Pip, rpliqua Joe avec une petite moue de
reproche. Tu me les a vu mettre dans mon chapeau, donc tu sais bien o
ils sont...

Sur ce, il les retira du chapeau et les tendit, non pas  mis Havisham,
mais  moi. Je commenais  tre un peu honteux de mon compagnon, quand
je vis Estelle, qui tait debout derrire le fauteuil de miss Havisham,
rire avec malice. Je pris les papiers des mains de Joe et les tendis 
miss Havisham.

Espriez-vous quelque ddommagement pour les services que m'a rendus
cet enfant? dit-elle en le fixant.

--Joe, dis-je, car il gardait le silence, pourquoi ne rponds-tu
pas?...

--Mon petit Pip, repartit Joe, en m'arrtant court, comme si on l'avait
bless, je trouve cette question inutile de toi  moi, et tu sais bien
qu'il n'y a qu'une seule rponse  faire, et que c'est: Non! Tu sais
aussi bien que moi que c'est: Non, mon petit Pip; pourquoi alors me le
fais-tu dire?...

Miss Havisham regarda Joe d'un air qui signifiait qu'elle avait compris
ce qu'il tait rellement, et elle prit un petit sac plac sur la table
 ct d'elle.

Pip a mrit une rcompense en venant ici, et la voici. Ce sac contient
vingt-cinq guines. Donne-le  ton matre, Pip.

Comme s'il et t tout  fait drout par l'tonnement que faisaient
natre en lui cette trange personne et cette chambre non moins
trange, Joe, mme en ce moment, persista  s'adresser  moi:

Ceci est fort gnreux de ta part, mon petit Pip, dit-il, et c'est avec
reconnaissance que je reois ton cadeau, bien que je ne l'aie pas plus
cherch ici qu'ailleurs. Et maintenant, mon petit Pip, continua Joe en
me faisant passer du chaud au froid instantanment, car il me semblait
que cette expression familire s'adressait  miss Havisham; et
maintenant, mon petit Pip, pouvons-nous faire notre devoir? Peut-il tre
fait par tous deux, ou bien par l'un ou par l'autre, ou bien par ceux
qui nous ont offert ce gnreux prsent... pour tre... une satisfaction
pour le coeur de ceux... qui... jamais...

Ici Joe sentit qu'il s'enfonait dans un ddale de difficults
inextricables, mais il reprit triomphalement par ces mots:

Et moi-mme bien plus encore!

Cette dernire phrase lui parut d'un si bon effet, qu'il la rpta deux
fois.

Adieu, Pip, dit miss Havisham. Reconduisez-les, Estelle.

--Dois-je revenir, miss Havisham? demandai-je.

--Non, Gargery est dsormais ton matre. Gargery, un mot.

En sortant, je l'entendis dire  Joe d'une voix distincte:

Ce petit s'est conduit ici en brave garon, et c'est sa rcompense. Il
va sans dire que vous ne compterez sur rien de plus.

Je ne sais comment Joe sortit de la chambre; je n'ai jamais bien pu m'en
rendre compte, mais je sais qu'au lieu de descendre, il monta
tranquillement  l'tage suprieur, qu'il resta sourd  toutes mes
observations et que je fus forc de courir aprs lui pour le remettre
dans le bon chemin. Une minute aprs, nous tions sortis, la porte tait
referme, et Estelle tait partie!

Ds que nous fmes en plein air, Joe s'appuya contre un mur et me dit:

C'est tonnant!

Et il resta longtemps sans parler, puis il rpta  plusieurs reprises:

tonnant!... trs tonnant!...

Je commenais  croire qu'il avait perdu la raison.  la fin, il
allongea sa phrase et dit:

Je t'assure, mon petit Pip, que c'est on ne peut plus tonnant!

J'ai des raisons de penser que l'intelligence de Joe s'tait claire
par ce qu'il avait vu, et que, pendant notre trajet jusqu' la maison de
Pumblechook, il avait rumin et adopt un projet subtil et profond. Mes
raisons s'appuient sur ce qui se passa dans le salon de Pumblechook, o
nous trouvmes ma soeur en grande conversation avec le grainetier
dtest.

Eh bien! s'cria ma soeur; que vous est-il arriv? Je m'tonne vraiment
que vous daigniez revenir dans une aussi pauvre socit que la ntre.
Oui, je m'en tonne vraiment!

--Miss Havisham, dit Joe en me regardant, comme s'il cherchait  faire
un effort de mmoire, nous a bien recommand de prsenter ses...
tait-ce ses compliments ou ses respects, mon petit Pip?

--Ses compliments, dis-je.

--C'est ce que je croyais, rpondit Joe: ses compliments  Mrs Gargery.

--Grand bien me fasse! observa ma soeur, quoique cependant elle ft
visiblement satisfaite.

--Elle voudrait, continua Joe en me regardant de nouveau, et en faisant
un effort de mmoire, que l'tat de sa sant lui et... permis...
n'est-ce pas, mon petit Pip?

--D'avoir le plaisir... ajoutai-je.

--... De recevoir des dames, ajouta Joe avec un grand soupir.

--C'est bien, dit ma soeur, en jetant un regard adouci  M. Pumblechook.
Elle aurait pu envoyer ses excuses un peu plus tt, mais il vaut mieux
tard que jamais. Et qu'a-t-elle donn  ce jeune gredin-l?

--Rien! dit Joe, rien!...

Mrs Joe allait clater, mais Joe continua:

Ce qu'elle donne, elle le donne  ses parents, c'est--dire elle le
remet entre les mains de sa soeur mistress J. Gargery.... Telles sont
ses paroles: J. Gargery. Elle ne pouvait pas savoir, ajouta Joe avec un
air de rflexion, si J. veut dire Joe ou Jorge.

Ma soeur se tourna du ct de Pumblechook, qui polissait avec le creux
de la main, les bras de son fauteuil, et lui faisait des signes de tte,
en regardant alternativement le feu et elle, comme un homme qui savait
tout et avait tout prvu.

Et combien avez-vous reu? demanda ma soeur en riant.

--Que penserait l'honorable compagnie, de dix livres? demanda Joe.

--On dirait, repartit vivement ma soeur, que c'est assez bien... ce
n'est pas trop... mais enfin, c'est assez....

--Eh bien! il y a plus que cela, dit Joe.

Cet pouvantable imposteur de Pumblechook s'empressa de dire, sans
cesser toutefois de polir le bras de son fauteuil:

Plus que cela, ma nice....

--Vous plaisantez? fit ma soeur.

--Non pas, ma nice, dit Pumblechook; mais attendez un peu. Continuez,
Joseph, continuez.

--Que dirait-on de vingt livres? continua Joe.

--Mais on dirait que c'est trs beau, continua ma soeur.

--Eh! bien, dit Joe, c'est plus de vingt livres.

Cet hypocrite de Pumblechook continuait ses signes de tte, et dit en
riant.

Plus que cela, ma nice.... Trs bien! Continuez, Joseph, continuez.

--Eh bien! pour en finir, dit Joe en tendant le sac  ma soeur, c'est
vingt-cinq livres que miss Havisham a donnes.

--Vingt-cinq livres, ma nice, rpta cette vile canaille de
Pumblechook, en prenant les mains de ma soeur. Et ce n'est pas plus que
vous ne mritez. Ne vous l'avais-je pas dit, lorsque vous m'avez demand
mon opinion? et je souhaite que cet argent vous profite.

Si le misrable s'en tait tenu l, son rle et t assez abject; mais
non, il parla de sa protection d'un ton qui surpassa toutes ces
hypocrisies antrieures.

Voyez-vous, Joseph, et vous, ma nice, dit-il en me tiraillant par le
bras, je suis de ces gens qui vont jusqu'au bout et surmontent tous les
obstacles quand une fois ils ont commenc quelque chose. Ce garon doit
tre engag comme apprenti, voil mon systme; engagez-le donc sans plus
tarder.

--Nous savons, mon oncle Pumblechook, dit ma soeur en serrant le sac
dans ses mains, que nous vous devons beaucoup.

--Ne vous occupez pas de moi, ma nice, repartit le diabolique marchand
de graines, un plaisir est un plaisir; mais ce garon doit tre engag
par tous les moyens possibles, et je m'en charge.

Il y avait un tribunal  la maison de ville, tout prs de l, et nous
nous rendmes auprs des juges pour m'engager, par contrat,  tre
l'apprenti de Joe. Mais ce qui ne me sembla pas drle du tout, c'est que
Pumblechook me poussait devant lui, comme si j'avais fouill dans une
poche, ou incendi un meuble. Tout le monde croyait que j'avais commis
quelque mauvaise action et que j'avais t pris en flagrant dlit, car
j'entendais des gens autour de moi qui disaient: Qu'a-t-il fait? Et
d'autres: Il est encore tout jeune; mais il a l'air d'un mauvais drle,
n'est-ce pas? Un personnage,  l'aspect bienveillant, alla mme jusqu'
me donner un petit livre, orn d'une vignette sur bois, reprsentant un
jeune mauvais sujet, portant un attirail de chanes, aussi complet que
celui de l'talage d'un marchand de saucisses et intitul: POUR LIRE
DANS MA CELLULE.

C'tait un endroit singulier, que la grande salle o nous entrmes. Les
bancs me parurent encore plus grands que ceux de l'glise. Il y avait
beaucoup de spectateurs presss sur ces bancs, et des juges formidables,
dont l'un avait la tte poudre. Les uns se couchaient dans leur
fauteuil, croisaient leurs bras, prenaient une prise de tabac, et
s'endormaient. Les autres crivaient ou lisaient le journal. Il y avait
aussi plusieurs sombres portraits appendus aux murs et qui parurent 
mes yeux peu connaisseurs un compos de sucre d'orge et de taffetas
gomm. C'est l que, dans un coin, mon identit fut dment reconnue et
atteste, le contrat pass, et que je fus engag. M. Pumblechook me
soutint pendant tous ces petits prliminaires, comme si l'on m'et
conduit  l'chafaud.

En sortant, et aprs nous tre dbarrasss des enfants, que l'espoir de
me voir torturer publiquement avait excits au plus haut point, et qui
furent trs dsappoints en voyant que mes amis m'entouraient, nous
rentrmes chez Pumblechook. Les vingt-cinq livres avaient mis ma soeur
dans une telle joie, qu'elle voulut absolument dner au _Cochon bleu_,
pour fter cette bonne aubaine, et Pumblechook partit avec sa voiture
pour ramener au plus vite les Hubbles et M. Wopsle.

Je passai une bien triste journe, car il semblait admis d'un commun
accord que j'tais de trop dans cette fte, et, ce qu'il y a de pire,
c'est qu'ils me demandaient tous, de temps en temps, quand ils n'avaient
rien de mieux  faire, pourquoi je ne m'amusais pas.

Et que pouvais-je rpondre, si ce n'est que je m'amusais beaucoup,
quand, hlas! je m'ennuyais  mourir?

Quoi qu'il en soit, ils taient tous grands, senss raisonnables et
pouvaient faire ce qu'ils voulaient et ils en profitaient. Le vil
Pumblechook,  qui revenait l'honneur de tout cela, occupait le haut de
la table, et quand il entama son speech sur mon engagement, il eut soin
d'insinuer hypocritement que je serais passible d'emprisonnement si je
jouais aux cartes, si je buvais des liqueurs fortes, ou si je rentrais
tard, ou bien encore si je frquentais de mauvaises compagnies; ce qu'il
considrait, d'aprs mes prcdents, comme invitable. Il me mit debout
sur une chaise,  ct de lui, pour illustrer ses suppositions et rendre
ses remarques plus palpables.

Les seuls autres souvenirs qui me restent de cette grande fte de
famille, c'est qu'on ne voulut pas me laisser dormir, et que toutes les
fois que je fermais les yeux, on me rveillait pour me dire de m'amuser;
puis, que trs tard dans la soire, M. Wopsle nous rcita l'ode de
Collins et il jeta  terre son sabre tach de sang avec un tel fracas,
que le garon accourut nous dire: Que les gens du dessous nous
prsentaient leurs compliments, et nous faisaient dire que nous n'tions
pas _Aux armes des Bateleurs;_ puis que tous les convives taient de
belle humeur, et qu'en rentrant au logis ils chantaient: _Viens belle
dame._ M. Wopsle faisait la basse avec sa voix terriblement sonore, se
vantait de connatre les affaires particulires de chacun, et affirmait
qu'il tait l'homme qui, malgr ses gros yeux dont on ne voyait que le
blanc, et sa faiblesse, l'emportait encore sur tout le reste de la
socit.

Enfin, je me souviens qu'en rentrant dans ma petite chambre, je me
trouvai trs misrable, et que j'avais la conviction profonde que je ne
prendrais jamais got au mtier de Joe. Je l'avais aim d'abord ce
mtier; mais d'abord, ce n'tait plus maintenant!




CHAPITRE XIV.


C'est une chose bien misrable que d'avoir honte de sa famille, et sans
doute cette noire ingratitude est-elle punie comme elle le mrite; mais
ce que je puis certifier, c'est que rien n'est plus misrable.

La maison n'avait jamais eu de grands charmes pour moi,  cause du
caractre de ma soeur, mais Joe l'avait sanctifie  mes yeux, et
j'avais cru qu'on pouvait y tre heureux. J'avais considr notre
parloir comme un des plus lgants salons; j'avais vu dans la porte
d'entre le portail d'un temple, dont on attendait l'ouverture
solennelle pour faire un sacrifice de volailles rties; la cuisine
m'avait sembl un lieu fort convenable, si ce n'est magnifique, et
j'avais regard la forge comme le seul chemin brillant qui devait me
conduire  la virilit et  l'indpendance. En moins d'une anne, tout
cela avait chang. Tout me paraissait maintenant commun et vulgaire, et
pour un empire je n'aurais pas voulu que miss Havisham et Estelle
vissent rien qui en dpendt.

tait-ce la faute du malheureux tat de mon esprit? tait-ce la faute de
miss Havisham? tait-ce la faute de ma soeur?  quoi bon chercher  m'en
rendre compte? Le changement s'tait opr en moi, c'en tait fait; bon
ou mauvais, avec ou sans excuse, c'tait un fait!

Dans le temps, il m'avait sembl qu'une fois dans la forge, en qualit
d'apprenti de Joe, avec mes manches de chemise re-trousses, je serais
distingu et heureux. J'avais alors enfin atteint ce but tant dsir, et
tout ce que je sentais, c'est que j'tais noirci par la poussire de
charbon, et que j'avais la mmoire charge d'un poids tellement pesant
qu'auprs de lui, l'enclume n'tait qu'une plume. Il m'est arriv plus
tard dans ma vie (comme dans la plupart des existences) des moments o
j'ai cru sentir un pais rideau tomber sur tout ce qui faisait l'intrt
et le charme de la mienne, pour ne me laisser que la vue de mes ennuis
et de mes tracas: mais jamais ce rideau n'est tomb si lourd ni si pais
que lorsque j'entrevis mon existence toute trace devant moi dans la
nouvelle voie o j'entrais comme apprenti de Joe.

Je me souviens qu' une poque plus recule j'avais coutume d'aller le
dimanche soir m'asseoir dans le cimetire quand la nuit tait close. L,
je comparais ma propre perspective  celle des marais que j'avais sous
les yeux et je trouvais de l'analogie entre elles en pensant combien
elles taient plates et basses toutes les deux et combien tait sombre
le brouillard qui s'tendait sur le chemin qui menait  la mer. J'tais
du reste aussi dcourag le premier jour de mon apprentissage que je le
fus par la suite; mais je suis heureux de penser que jamais je n'ai
murmur une plainte  l'oreille de Joe pendant tout le temps que dura
mon engagement. C'est mme  peu prs la seule chose dont je puisse
m'enorgueillir et dont je sois aise de me souvenir.

Car, quoiqu'on puisse m'attribuer le mrite d'avoir persvr, ce n'est
pas  moi qu'il appartient, mais bien  Joe. Ce n'est pas parce que
j'tais fidle  ma parole, mais bien parce que Joe l'tait, que je ne
me suis pas sauv de chez lui pour me faire soldat ou matelot. Ce n'est
pas parce que j'avais un grand amour de la vertu et du travail, mais
parce que Joe avait ces deux amours que je travaillais avec une bonne
volont et un zle trs suffisants. Il est impossible de savoir jusqu'
quel point peut s'tendre dans le monde l'heureuse influence d'un coeur
honnte et bienfaisant, mais il est trs facile de reconnatre combien
on a t soi-mme influenc par son contact, et je sais parfaitement que
toute la joie que j'ai gote pendant mon apprentissage venait du simple
contentement de Joe et non pas de mes aspirations inquites et
mcontentes. Qui peut dire ce que je voulais? Puis-je le dire moi-mme,
puisque je ne l'ai jamais bien su? Ce que je redoutais, c'tait
d'apercevoir,  une heure fatale, en levant les yeux, Estelle me
regarder par la fentre de la forge au moment o j'tais le plus noir et
o je paraissais le plus commun. J'tais poursuivi par la crainte qu'un
jour ou l'autre elle me dcouvrt, les mains et le visage noircis, en
train de faire ma besogne la plus grossire, et qu'elle me mpriserait.
Souvent, le soir, quand je tirais le soufflet de la forge pour Joe et
que nous entonnions la chanson du _Vieux Clem_, le souvenir de la
manire dont je la chantais avec miss Havisham me montait l'imagination,
et je croyais voir dans le feu la belle figure d'Estelle, ses jolis
cheveux flottants au gr du vent, et ses yeux me regarder avec ddain.
Souvent, dans de tels instants, je me dtournais et je portais mes
regards sur les vitres de la croise, que la nuit dtachait en noir sur
la muraille, il me semblait voir Estelle retirer vivement sa tte, et je
croyais qu'elle avait fini par me dcouvrir, et qu'elle tait l.

Quand notre journe tait termine et que nous allions souper, la
cuisine et le repas me semblaient prendre un air plus vulgaire encore
que de coutume, et mon mauvais coeur me rendait plus honteux que jamais
de la pauvret du logis.




CHAPITRE XV.


Je devenais trop grand pour occuper plus longtemps la chambre de la
grand'tante de M. Wopsle. Mon ducation, sous la direction de cette
absurde femme, se termina, non pas cependant avant que Biddy ne m'et
fait part de tout ce qu'elle avait appris au moyen du petit catalogue
des prix, voire mme une chanson comique qu'elle avait achete autrefois
pour un sou, et qui commenait ainsi:

          _Quand  Londres nous irons_
          _Ron, ron, ron,_
          _Ron, ron, ron,_
          _Faut voir quelle figure nous ferons_
          _Ron, ron, ron._

Mais mon dsir de bien faire tait si grand, que j'appris par coeur
cette oeuvre remarquable, et cela de la meilleure foi du monde. Je ne me
souviens pas, du reste, d'avoir jamais mis en doute le mrite de
l'oeuvre, si ce n'est que je pensais, comme je le fais encore
aujourd'hui, qu'il y avait dans les _ron, ron,_ tant de fois rpts, un
excs de posie. Dans mon avidit de science, je priai M. Wopsle de
vouloir bien laisser tomber sur moi quelques miettes intellectuelles, ce
 quoi il consentit avec bont. Cependant, comme il ne m'employait que
comme une espce de figurant qui devait lui donner la rplique, et dans
le sein duquel il pouvait pleurer, et qui tour  tour devait tre
embrass, malmen, empoign, frapp, tu selon les besoins de l'action,
je dclinai bientt ce genre d'instruction, mais pas assez tt cependant
pour que M. Wopsle, dans un accs de fureur dramatique, ne m'et au
trois quarts assomm.

Quoi qu'il en soit, j'essayais d'inculquer  Joe tout ce que
j'apprenais. Cela semblera si beau de ma part, que ma conscience me fait
un devoir de l'expliquer je voulais rendre Joe moins ignorant et moins
commun, pour qu'il ft plus digne de ma socit et qu'il mritt moins
les reproches d'Estelle.

La vieille Batterie des marais tait le lieu choisi pour nos tudes; nos
accessoires consistaient en une ardoise casse et un petit bout de
crayon. Joe y ajoutait toujours une pipe et du tabac. Je n'ai jamais vu
Joe se souvenir de quoi que ce soit d'un dimanche  l'autre, ni acqurir
sous ma direction la moindre connaissance quelconque. Cependant il
fumait sa pipe  la Batterie d'un air plus intelligent, plus savant
mme, que partout ailleurs. Il tait persuad qu'il faisait d'immenses
progrs, le pauvre homme! Pour moi, j'espre toujours qu'il en faisait.

J'prouvais un grand calme et un grand plaisir  voir passer les voiles
sur la rivire et  les regarder s'enfoncer au-del de la jete, et
quand quelquefois la mare tait trs basse, elles me paraissaient
appartenir  des bateaux submergs qui continuaient leur course au fond
de l'eau. Lorsque je regardais les vaisseaux au loin en mer, avec leurs
voiles blanches dployes je finissais toujours, d'une manire ou d'une
autre, par penser  miss Havisham et  Estelle, et, lorsqu'un rayon de
lumire venait au loin tomber obliquement sur un nuage, sur une voile,
sur une montagne, ou former une ligne brillante sur l'eau, cela me
produisait le mme effet. Miss Havisham et Estelle, l'trange maison et
l'trange vie qu'on y menait, me semblaient avoir je ne sais quel
rapport direct ou indirect avec tout ce qui tait pittoresque.

Un dimanche que j'avais donn cong  Joe, parce qu'il semblait avoir
pris le parti d'tre plus stupide encore que d'habitude, pendant qu'il
savourait sa pipe avec dlices, et que moi, j'tais couch sur le tertre
d'une des batteries, le menton appuy sur ma main, voyant partout en
perspective l'image de miss Havisham et celle d'Estelle, aussi bien dans
le ciel que dans l'eau, je rsolus enfin d'mettre  leur propos une
pense qui, depuis longtemps, me trottait dans la tte:

Joe, dis-je, ne penses-tu pas que je doive une visite  miss Havisham?

--Et pourquoi, mon petit Pip? dit Joe aprs rflexion.

--Pourquoi, Joe?... Pourquoi rend-on des visites?

--Certainement, mon petit Pip il y a des visites peut-tre qui... dit
Joe sans terminer sa phrase. Mais pour ce qui est de rendre visite 
miss Havisham, elle pourrait croire que tu as besoin de quelque chose,
ou que tu attends quelque chose d'elle.

--Mais, ne pourrais-je lui dire que je n'ai besoin de rien... que je
n'attends rien d'elle.

--Tu le pourrais, mon petit Pip, dit Joe; mais elle pourrait te croire,
ou croire tout le contraire.

Joe sentit comme moi qu'il avait dit quelque chose de fin, et il se mit
 aspirer avec ardeur la fume de sa pipe, pour n'en pas gter les
effets par une rptition.

Tu vois, mon petit Pip, continua Joe aussitt que ce danger fut pass,
miss Havisham t'a fait un joli prsent; eh bien! aprs t'avoir fait ce
joli prsent, elle m'a pris  part pour me dire que c'tait tout.

--Oui, Joe, j'ai entendu ce qu'elle t'a dit.

--Tout! rpta Joe avec emphase.

--Oui, Joe, je t'assure que j'ai entendu.

--Ce qui voulait dire, sans doute, mon petit Pip: tout est termin entre
nous... restons chacun chez nous... vous au nord, moi au midi....
Rompons tout  fait.

J'avais pens tout cela, et j'tais trs dsappoint de voir que Joe
avait la mme opinion, car cela rendait la chose plus vraisemblable.

Mais, Joe....

--Oui, mon pauvre petit Pip.

--... Voil prs d'un an que je suis ton apprenti, et je n'ai pas encore
remerci miss Havisham de ce qu'elle a fait pour moi. Je n'ai pas mme
t prendre de ses nouvelles, ou seulement tmoign que je me souvenais
d'elle.

--C'est vrai, mon petit Pip, et  moins que tu ne lui offres une
garniture complte de fers, ce qui, je le crains bien, ne serait pas un
prsent trs bien choisi, vu l'absence totale de chevaux....

--Je ne veux pas parler de souvenirs de ce genre-l; je ne veux pas lui
faire de prsents.

Mais Joe avait dans la tte l'ide d'un prsent, et il ne voulait pas en
dmordre.

Voyons, dit-il, si l'on te donnait un coup de main pour forger une
chane toute neuve pour mettre  la porte de la rue? Ou bien encore une
grosse ou deux de pitons  vis, dont on a toujours besoin dans un
mnage? Ou quelque joli article de fantaisie, tel qu'une fourchette 
rties pour faire griller ses muffins, ou bien un gril, si elle veut
manger un hareng saur ou quelque autre chose de semblable.

--Mais Joe, je ne parle pas du tout de prsent, interrompis-je.

--Eh bien! continua Joe, en tenant bon comme si j'eusse insist,  ta
place, mon petit Pip, je ne ferais rien de tout cela, non en vrit,
rien de tout cela! Car, qu'est-ce qu'elle ferait d'une chane de porte,
quand elle en a une qui ne lui sert pas? Et les pitons sont sujets 
s'abmer.... Quant  la fourchette  rties, elle se fait en laiton et
ne nous ferait aucun honneur, et l'ouvrier le plus ordinaire se fait un
gril, car un gril n'est qu'un gril, dit Joe en appuyant sur ces mots,
comme s'il et voulu m'arracher une illusion invtre. Tu auras beau
faire, mais un gril ne sera jamais qu'un gril, je te le rpte, et tu ne
pourras rien y changer.

--Mon cher Joe, dis-je en l'attrapant par son habit dans un mouvement de
dsespoir; je t'en prie, ne continue pas sur ce ton: je n'ai jamais
pens  faire  miss Havisham le moindre cadeau.

--Non, mon petit Pip, fit Joe, de l'air d'un homme qui a enfin russi 
en persuader un autre. Tout ce que je puis te dire, c'est que tu as
raison, mon petit Pip.

--Oui, Joe; mais ce que j'ai  te dire, moi, c'est que nous n'avons pas
trop d'ouvrage en ce moment, et que, si tu pouvais me donner une
demi-journe de cong, demain, j'irais jusqu' la ville pour faire une
visite  miss Est.... Havisham.

--Quel nom as-tu dit l? dit gravement Joe; Esthavisham, mon petit Pip,
ce n'est pas ainsi qu'elle s'appelle,  moins qu'elle ne se soit fait
rebaptiser.

--Je le sais.... Joe... je le sais..., c'est une erreur; mais que
penses-tu de tout cela?

En ralit, Joe pensait que c'tait trs bien, si je le trouvais
moi-mme ainsi; mais il stipula positivement que si je n'tais pas reu
avec cordialit ou si je n'tais pas encourag  renouveler une visite
qui n'avait d'autre objet que de prouver ma gratitude pour la faveur que
j'avais reue, cet essai serait le premier et le dernier. Je promis de
me conformer  ces conditions.

Joe avait pris un ouvrier  la semaine, qu'on appelait Orlick. Cet
Orlick prtendait que son nom de baptme tait Dolge, chose tout  fait
impossible; mais cet individu tait d'un caractre tellement obstin,
que je crois bien qu'il savait parfaitement que ce n'tait pas vrai, et
qu'il avait voulu imposer ce nom dans le village pour faire affront 
notre intelligence. C'tait un gaillard aux larges paules, dou d'une
grande force; jamais press et toujours lambinant. Il semblait mme ne
jamais venir travailler  dessein, mais comme par hasard; et quand il se
rendait aux _Trois jolis bateliers_ pour prendre ses repas, ou quand il
s'en allait le soir, il se tranait comme Can ou le Juif errant, sans
savoir le lieu o il allait, ni s'il reviendrait jamais. Il demeurait
chez l'clusier, dans les marais, et tous les jours de la semaine, il
arrivait de son ermitage, les mains dans les poches, et son dner
soigneusement renferm dans un paquet suspendu  son cou, ou ballottant
sur son dos. Les dimanches, il se tenait toute la journe sur la
barrire de l'cluse, et se balanait continuellement, les yeux fixs 
terre; et quand on lui parlait, il les levait,  demi fch et  demi
embarrass, comme si c'et t le fait le plus injurieux et le plus
bizarre qui et pu lui arriver.

Cet ouvrier morose ne m'aimait pas. Quand j'tais tout petit et encore
timide, il me disait que le diable habitait le coin le plus noir de la
forge, et qu'il connaissait bien l'esprit malin. Il disait encore qu'il
fallait tous les sept ans allumer le feu avec un jeune garon, et que je
pouvais m'attendre  servir incessamment de fagot. Mon entre chez Joe
comme apprenti confirma sans doute le soupon qu'il avait conu qu'un
jour ou l'autre je le remplacerais, de sorte qu'il m'aima encore moins,
non qu'il ait jamais rien dit ou rien fait qui tmoignt la moindre
hostilit; je remarquai seulement qu'il avait toujours soin d'envoyer
ses tincelles de mon ct, et que toutes les fois que j'entonnais le
_Vieux Clem_, il partait une mesure trop tard.

Le lendemain, Dolge Orlick tait  son travail, quand je rappelai  Joe
le cong qu'il m'avait promis. Orlick ne dit rien sur le moment, car Joe
et lui avaient justement entre eux un morceau de fer rouge qu'ils
battaient pendant que je faisais aller la forge; mais bientt il
s'appuya sur son marteau et dit:

Bien sr, notre matre!... vous n'allez pas accorder des faveurs rien
qu' l'un de nous deux.... Si vous donnez au petit Pip un demi-jour de
cong, faites-en autant pour le vieux Orlick.

Il avait environ vingt-quatre ans, mais il parlait toujours de lui comme
d'un vieillard.

Et que ferez-vous d'un demi-jour de cong si je vous l'accorde? dit
Joe.

--Ce que j'en ferai?... Et lui, qu'est-ce qu'il en fera?... J'en ferai
toujours bien autant que lui, dit Orlick.

--Quant  Pip, il va en ville, dit Joe.

--Eh bien! le vieil Orlick ira aussi en ville, repartit le digne homme.
On peut y aller deux. Il n'y a peut-tre pas que lui qui puisse aller en
ville.

--Ne vous fchez pas, dit Joe.

--Je me fcherai si c'est mon plaisir, grommela Orlick. Allons, notre
matre, pas de prfrences dans cette boutique; soyez homme!

Le matre refusa de continuer  discuter sur ce sujet jusqu' ce que
l'ouvrier se ft un peu calm. Orlick s'lana alors sur la fournaise,
en tira une barre de fer rouge, la dirigea sur moi comme s'il allait me
la passer au travers du corps, lui fit dcrire un cercle autour de ma
tte et la posa sur l'enclume, o il se mit  jouer du marteau, il
fallait voir, comme si c'et t sur moi qu'il frappait, et que les
tincelles qui jaillissaient de tous cts eussent t des gouttes de
mon sang. Finalement, quand il eut tant frapp qu'il se fut chauff et
que le fer se fut refroidi, il se reposa sur son marteau et dit:

Eh bien! notre matre?

--tes-vous raisonnable maintenant? demanda Joe.

--Ah! oui, parfaitement, rpondit brusquement le vieil Orlick.

--Alors, comme en gnral vous travaillez aussi bien qu'un autre, dit
Joe, ce sera cong pour tout le monde.

Ma soeur tait reste silencieuse dans la cour, d'o elle entendait tout
ce qui se disait. Par habitude, elle coutait et espionnait sans le
moindre scrupule. Elle parut inopinment  l'une des fentres.

Comment! fou que tu es, tu donnes des congs  de grands chiens de
paresseux comme a! Il faut que tu sois bien riche, par ma foi, pour
gaspiller ton argent de cette faon! Je voudrais tre leur matre....

--Vous seriez le matre de tout le monde si vous l'osiez, riposta Orlick
avec une grimace de mauvais prsage.

--Laissez-la dire, fit Joe.

--Je pourrais tre le matre de tous les imbciles et de tous les
coquins, repartit ma soeur, et je ne pourrais pas tre le matre de tous
les imbciles sans tre celui de votre patron, qui est le roi des buses
et des imbciles... et je ne pourrais pas tre le matre des coquins
sans tre votre matre,  vous, qui tes le plus lche et le plus fieff
coquin de tous les coquins d'Angleterre et de France. Et puis!...

--Vous tes une vieille folle, mre Gargery, dit l'ouvrier de Joe, et si
cela suffit pour faire un bon juge de coquins, vous en tes un fameux!

--Laissez-la tranquille, je vous en prie, dit Joe.

--Qu'avez-vous dit? s'cria ma soeur en commenant  pousser des cris;
qu'avez-vous dit? Que m'a-t-il dit, Pip?... Comment a-t-il os m'appeler
en prsence de mon mari?... Oh!... oh!... oh!...

Chacune de ces exclamations tait un cri perant. Ici, je dois dire,
pour rendre hommage  la vrit, que chez ma soeur, comme chez presque
toutes les femmes violentes que j'ai connues, la passion n'tait pas une
excuse, puisque je ne puis nier qu'au lieu d'tre emporte malgr elle
par la colre, elle ne s'effort consciencieusement et de propos
dlibr de s'exciter elle-mme et n'atteignit ainsi par degrs une
fureur aveugle.

Comment, reprit-elle, comment m'a-t-il appele devant ce lche qui a
jur de me dfendre?... Oh! tenez-moi!... tenez-moi!...

--Ah! murmura l'ouvrier entre ses dents, si tu tais ma femme, je te
mettrais sous la pompe et je t'arroserais convenablement.

--Je vous dis de la laisser tranquille, rpta Joe.

--Oh! s'entendre traiter ainsi! s'cria ma soeur arrive  la seconde
priode de sa colre, oh! s'entendre donner de tels noms par cet Orlick!
dans ma propre maison!... Moi! une femme marie!... en prsence de mon
mari!... Oh!... oh!... oh!...

Ici, ma soeur, aprs avoir cri et frapp du pied pendant quelques
minutes, commena  se frapper la poitrine et les genoux, puis elle jeta
son bonnet en l'air et se tira les cheveux. C'tait sa dernire tape
avant d'arriver  la rage. Ma soeur tait alors une vritable furie;
elle eut un succs complet. Elle se prcipita sur la porte
qu'heureusement j'avais eu le soin de fermer.

Que pouvait faire Joe aprs avoir vu ses interruptions mconnues, si ce
n'est de s'avancer vers son ouvrier et de lui demander pourquoi il
s'interposait entre lui et Mrs Joe, et ensuite s'il tait homme  venir
sur le terrain. Le vieil Orlick vit bien que la situation exigeait qu'on
en vnt aux mains, et il se mit aussitt sur la dfensive. Sans prendre
seulement le temps d'ter leurs tabliers de cuir, ils s'lancrent l'un
sur l'autre comme deux gants, mais personne,  ma connaissance du
moins, n'aurait pu tenir longtemps contre Joe. Orlick roula bientt dans
la poussire de charbon, ni plus ni moins que s'il et t le jeune
homme ple, et ne montra pas beaucoup d'empressement  sortir de cette
situation piteuse. Alors Joe alla ouvrir la porte et ramassa ma soeur,
qui tait tombe sans connaissance prs de la fentre (pas avant
toutefois d'avoir assist au combat). On la transporta dans la maison,
on la coucha, et on fit tout ce qu'on put pour la ranimer, mais elle ne
fit que se dbattre et se cramponner aux cheveux de Joe. Alors suivit ce
calme singulier et ce silence trange qui succdent  tous les orages,
et je montai m'habiller avec une vague sensation que j'avais dj
assist  une pareille scne, que c'tait dimanche et que quelqu'un
tait mort.

Quand je descendis, je trouvai Joe et Orlick qui balayaient, sans autres
traces de leur querelle qu'une fente  l'une des narines d'Orlick, ce
qui tait loin de l'embellir, et ce dont il aurait parfaitement pu se
passer. Un pot de bire avait t apport des _Trois jolis bateliers_,
et les deux gants se la partageaient de la manire la plus paisible du
monde. Ce calme eut sur Joe une influence sdative et philosophique. Il
me suivit sur la route pour me faire, en signe d'adieu, une rflexion
qui pouvait m'tre utile:

Du bruit, mon petit Pip, et de la tranquillit, mon petit Pip, voil la
vie!

Avec quelles motions ridicules (car nous trouvons comiques chez
l'enfant les sentiments qui sont srieux chez l'homme fait), avec
quelles motions, dis-je, me retrouvais-je sur le chemin qui conduisait
chez miss Havisham! Cela importe peu. Il en est de mme du nombre de
fois que je passai et repassai devant la porte avant de pouvoir prendre
sur moi de sonner. Il importe galement fort peu que je raconte comment
j'hsitai si je m'en retournerais sans sonner, ce que je n'aurais pas
manqu de faire si j'en avais eu le temps.

Miss Sarah Pocket, et non Estelle, vint m'ouvrir.

Comment! c'est encore toi? dit miss Pocket. Que veux-tu?

Quand je lui eus dit que j'tais seulement venu pour savoir comment se
portait miss Havisham, Sarah dlibra si elle me renverrait ou non  mon
ouvrage. Mais ne voulant pas prendre sur elle une pareille
responsabilit, elle me laissa entrer, et revint bientt me dire
schement que je pouvais monter.

Rien n'tait chang, et miss Havisham tait seule.

Eh bien! dit-elle en fixant ses yeux sur moi, j'espre que tu n'as
besoin de rien, car tu n'auras rien.

--Non, miss Havisham; je voulais seulement vous apprendre que j'tais
trs content de mon tat, et que je vous suis on ne peut plus
reconnaissant.

--L!... l!... fit-elle en agitant avec rapidit ses vieux doigts.
Viens de temps en temps, le jour de ta naissance. Ah! s'cria-t-elle
tout  coup en se tournant vers moi avec sa chaise, tu cherches Estelle,
n'est-ce pas?

J'avais en effet cherch si j'apercevais Estelle, et je balbutiai que
j'esprais qu'elle allait bien.

Elle est loin, dit miss Havisham, bien loin. Elle apprend  devenir une
dame. Elle est plus jolie que jamais, et elle est fort admire de tous
ceux qui la voient. Sens-tu que tu l'as perdue?

Il y avait dans la manire dont elle pronona ces derniers mots tant de
malin plaisir, et elle partit d'un clat de rire si dsagrable que j'en
perdis le fil de mon discours. Miss Havisham m'vita la peine de le
reprendre en me renvoyant. Quand Sarah, la femme  la tte en coquille
de noix, eut referm la porte sur moi, je me sentis plus mcontent que
jamais de notre intrieur, de mon tat et de toutes choses. Ce fut tout
ce qui rsulta de ce voyage.

Comme je flnais le long de la Grande-Rue, regardant d'un air dsol les
talages des boutiques en me demandant ce que j'achterais si j'tais un
monsieur, qui pouvait sortir de chez le libraire, sinon M. Wopsle? M.
Wopsle avait entre les mains la tragdie de _George Barnwell_[3], pour
laquelle il venait de dbourser six pence, afin de pouvoir la lire d'un
bout  l'autre sans en passer un mot en prsence de Pumblechook, chez
qui il allait prendre le th. Aussitt qu'il me vit, il parut persuad
qu'un hasard providentiel avait plac tout exprs sur son chemin un
apprenti pour l'couter, sinon pour le comprendre. Il mit la main sur
moi et insista pour que je l'accompagnasse chez M. Pumblechook. Sachant
que l'on ne serait pas trs gai chez nous, que les soires taient trs
noires et les chemins mauvais; de plus, qu'un compagnon de route, quel
qu'il ft, valait mieux que de n'avoir pas de compagnon du tout, je ne
fis pas grande rsistance. En consquence, nous entrions chez M.
Pumblechook au moment o les boutiques et les rues s'allumaient.

     [Note 3: _George Barnwell_, tragdie bourgeoise de George Lillo,
     joaillier et auteur dramatique anglais, n  Londres en 1693 et mort en
     1739. Fielding tait un de ses amis intimes. Lillo est le crateur de la
     tragdie bourgeoise, genre dans lequel il a prcd Diderot. George
     Barnwell _ou L'apprenti de Londres_, qui fut reprsent pour la premire
     fois en 1731, est un drame remarquable; il a t traduit en franais par
     Clment de Genve, en 1748, et imit par Saurin, membre de l'Acadmie
     franaise.]

N'ayant jamais assist  aucune autre reprsentation de _George
Barnwell_, je ne sais pas combien de temps cela dure ordinairement, mais
je sais bien que ce soir l nous n'en fmes pas quittes avant neuf
heures et demie, et que, quand M. Wopsle entra  Newgate, je pensais
qu'il n'en sortirait jamais pour aller  la potence, et qu'il tait
devenu beaucoup plus lent que dans un autre moment de sa dplorable
carrire. Je pensai aussi qu'il se plaignait un peu trop, aprs tout,
d'tre coup dans sa fleur, comme s'il n'avait pas perdu toutes ses
feuilles les unes aprs les autres en s'agitant depuis le commencement
de sa vie. Ce qui me frappait surtout c'taient les rapports qui
existaient dans toute cette affaire avec mon innocente personne. Quand
Barnwell commena  mal tourner, je dclare que je me sentis
positivement identifi avec lui. Pumblechook s'en aperut, et il me
foudroya de son regard indign, et Wopsle aussi prit la peine de me
prsenter son hros sous le plus mauvais jour. Tour  tour froce et
insens, on me fait assassiner mon oncle sans aucune circonstance
attnuante; Millwood avait toujours t rempli de bonts pour moi, et
c'tait pure monomanie chez la fille de mon matre d'avoir l'oeil  ce
qu'il ne me manqut pas un bouton. Tout ce que je puis dire pour
expliquer ma conduite dans cette fatale journe, c'est qu'elle tait le
rsultat invitable de ma faiblesse de caractre. Mme aprs qu'on m'eut
pendu et que Wopsle eut ferm le livre, Pumblechook continua  me fixer
en secouant la tte et disant:

Profite de l'exemple, mon garon, profite de l'exemple.

Comme si c'et t un fait bien avr que je n'attendais, au fond de mon
coeur, que l'occasion de trouver un de mes parents qui voult bien avoir
la faiblesse d'tre mon bienfaiteur pour prmditer de l'assassiner.

Il faisait nuit noire quand je me mis en route avec M. Wopsle. Une fois
hors de la ville, nous nous trouvmes envelopps dans un brouillard
pais, et, je le sentis en mme temps, d'une humidit pntrante. La
lampe de la barrire de page nous parut une grosse tache, elle ne
semblait pas tre  sa place habituelle, et ses rayons avaient l'air
d'une substance solide dans la brume. Nous en faisions la remarque, en
nous tonnant que ce brouillard se ft lev avec le changement de vent
qui s'tait opr, quand nous nous trouvmes en face d'un homme qui se
dandinait du ct oppos  la maison du gardien de la barrire.

Tiens! nous crimes-nous en nous arrtant, Orlick ici!

--Ah! rpondit-il en se balanant toujours, je m'tais arrt un instant
dans l'espoir qu'il passerait de la compagnie.

--Vous tes en retard? dis-je.

Orlick rpondit naturellement:

Et vous, vous n'tes pas en avance.

--Nous avons, dit M. Wopsle, exalt par sa rcente reprsentation, nous
avons pass une soire littraire trs agrable, M. Orlick.

Orlick grogna comme un homme qui n'a rien  dire  cela, et nous
continumes la route tous ensemble. Je lui demandai s'il avait pass
tout son cong en ville.

Oui, rpondit-il, tout entier. Je suis arriv un peu aprs vous, je ne
vous ai pas vu, mais vous ne deviez pas tre loin. Tiens! voil qu'on
tire encore le canon.

--Aux pontons? dis-je.

--Il y a des oiseaux qui ont quitt leur cage, les canons tirent depuis
la brune; vous allez les entendre tout  l'heure.

En effet, nous n'avions fait que quelques pas quand le _boum_! bien
connu se fit entendre, affaibli par le brouillard, et il roula pesamment
le long des bas cts de la rivire, comme s'il et poursuivi et atteint
les fugitifs.

Une fameuse nuit pour se donner de l'air! dit Orlick. Il faudrait tre
bien malin pour attraper ces oiseaux-l cette nuit.

Cette rflexion me donnait  penser, je le fis en silence. M. Wopsle,
comme l'oncle infortun de la tragdie, se mit  penser tout haut dans
son jardin de Camberwell. Orlick, les deux mains dans ses poches, se
dandinait lourdement  mes cts. Il faisait trs sombre, trs mouill
et trs crott, de sorte que nous nous claboussions en marchant. De
temps en temps le bruit du canon nous arrivait et retentissait
sourdement le long de la rivire. Je restais plong dans mes penses.
Orlick murmurait de temps en temps:

Battez!... battez!... vieux Clem!

Je pensais qu'il avait bu; mais il n'tait pas ivre.

Nous atteignmes ainsi le village. Le chemin que nous suivions nous
faisait passer devant les _Trois jolis bateliers_; l'auberge,  notre
grande surprise (il tait onze heures), tait en grande agitation et la
porte toute grande ouverte. M. Wopsle entra pour demander ce qu'il y
avait, souponnant qu'un forat avait t arrt; mais il en revint tout
effar en courant:

Il y a quelque chose qui va mal, dit-il sans s'arrter. Courons chez
vous, Pip... vite... courons!

--Qu'y a-t-il? demandai-je en courant avec lui, tandis qu'Orlick suivait
 ct de moi.

--Je n'ai pas bien compris; il parat qu'on est entr de force dans la
maison pendant que Joe tait sorti; on suppose que ce sont des forats;
ils ont attaqu et bless quelqu'un.

Nous courions trop vite pour demander une plus longue explication, et
nous ne nous arrtmes que dans notre cuisine. Elle tait encombre de
monde, tout le village tait l et dans la cour. Il y avait un mdecin,
Joe et un groupe de femmes rassembls au milieu de la cuisine. Ceux qui
taient inoccups me firent place en m'apercevant, et je vis ma soeur
tendue sans connaissance et sans mouvement sur le plancher, o elle
avait t renverse par un coup furieux assn sur le derrire de la
tte, pendant qu'elle tait tourne du ct du feu. Dcidment, il tait
crit qu'elle ne se mettrait plus jamais en colre tant qu'elle serait
la femme de Joe.




CHAPITRE XVI.


La tte remplie de _George Barnwell_, je ne fus d'abord pas loign de
croire qu' mon insu j'tais pour quelque chose dans l'attentat commis
sur ma soeur, ou que, dans tous les cas, tant son plus proche parent et
passant gnralement pour lui avoir quelques obligations, j'tais plus
que tout autre expos  devenir l'objet de lgitimes soupons. Mais
quand le lendemain,  la brillante clart du jour, je raisonnai de
l'affaire en entendant discuter autour de moi, je la considrai sous un
jour tout  fait diffrent et en mme temps plus raisonnable.

Joe avait t fumer sa pipe aux _Trois jolis bateliers_, depuis huit
heures un quart jusqu' dix heures moins un quart. Pendant son absence,
ma soeur s'tait mise  la porte et avait chang le bonsoir avec un
garon de ferme, qui rentrait chez lui. Cet homme ne put dire
positivement  quelle heure il avait quitt ma soeur, il dit seulement
que ce devait tre avant neuf heures. Quand Joe rentra  dix heures
moins cinq minutes, il la trouva tendue  terre et s'empressa d'appeler
 son secours. Le feu paraissait avoir peu brl et n'tait pas teint;
la mche de la chandelle pas trop longue; il est vrai que cette dernire
avait t souffle.

Rien dans la maison n'avait disparu; rien n'avait t touch, si ce
n'est la chandelle teinte qui tait sur la table, entre la porte et ma
soeur, et qui tait derrire elle, quand elle faisait face au feu et
avait t frappe. Il n'y avait aucun drangement dans le logis, si ce
n'est celui que ma soeur avait fait elle-mme en tombant et en saignant.
Il s'y trouvait en revanche une pice de conviction qui ne manquait pas
d'une certaine importance. Ma soeur avait t frappe avec quelque chose
de dur et de lourd; puis, une fois renverse, on lui avait lanc  la
tte ce quelque chose avec beaucoup de violence. En la relevant, Joe
retrouva derrire elle un fer de forat qui avait t lim en deux.

Aprs avoir examin ce fer de son oeil de forgeron, Joe dclara qu'il y
avait dj quelque temps qu'il avait t lim. Les cris et la rumeur
parvinrent bientt aux pontons, et les personnes qui en arrivrent pour
examiner le fer confirmrent l'opinion de Joe; elles n'essayrent pas de
dterminer  quelle poque ce fer avait quitt les pontons, mais elles
affirmrent qu'il n'avait t port par aucun des deux forats chapps
la veille; de plus, l'un des deux forats avait dj t repris et il ne
s'tait pas dbarrass de ses fers.

Sachant ce que je savais, je ne doutais pas que ce fer ne ft celui de
mon forat, ce mme fer que je l'avais vu et entendu limer dans les
marais. Cependant, je ne l'accusais pas d'en avoir fait usage contre ma
soeur, mais je souponnais qu'il tait tomb entre les mains d'Orlick ou
de l'tranger, celui qui m'avait montr la lime, et que l'un de ces deux
individus avait pu seul s'en servir d'une manire aussi cruelle.

Quant  Orlick, exactement comme il nous l'avait dit au moment o nous
l'avions rencontr  la barrire, on l'avait vu en ville pendant toute
la soire; il tait entr dans plusieurs tavernes avec diverses
personnes, et il tait revenu avec M. Wopsle et moi. Il n'y avait donc
rien contre lui, si ce n'est la querelle, et ma soeur s'tait querelle
plus de mille fois avec lui, comme avec tout le monde. Quant 
l'tranger, aucune dispute ne pouvait s'tre leve entre ma soeur et
lui, s'il tait venu rclamer ses deux banknotes, car elle tait
parfaitement dispose  les lui restituer. Il tait d'ailleurs vident
qu'il n'y avait pas eu d'altercation entre ma soeur et l'assaillant, qui
tait entr avec si peu de bruit et si inopinment, qu'elle avait t
renverse avant d'avoir eu le temps de se retourner.

N'tait-il pas horrible de penser que, sans le vouloir, j'avais procur
l'instrument du crime. Je souffrais l'impossible, en me demandant sans
cesse si je ne ferais pas disparatre tout le charme de mon enfance en
racontant  Joe tout ce qui s'tait pass. Pendant les mois qui
suivirent, chaque jour je rpondais ngativement  cette question, et,
le lendemain, je recommenais  y rflchir. Cette lutte venait, aprs
tout, de ce que ce secret tait maintenant un vieux secret pour moi; je
l'avais nourri si longtemps, qu'il tait devenu une partie de moi-mme,
et que je ne pouvais plus m'en sparer. En outre, j'avais la crainte
qu'aprs avoir t la cause de tant de malheurs, je finirais
probablement par m'aliner Joe s'il me croyait. Mais me croirait-il? Ces
rflexions me dcidrent  temporiser; je rsolus de faire une
confession pleine et entire si j'entrevoyais une nouvelle occasion
d'aider  dcouvrir le coupable.

Les constables et les hommes de Bow Street, de Londres, sjournrent 
la maison pendant une semaine ou deux. Ils ne firent pas mieux en cette
circonstance que ne font d'ordinaire les agents de l'autorit en pareil
cas, du moins d'aprs ce que j'ai lu ou entendu dire. Ils arrtrent des
gens  tort et  travers, et se buttrent la tte contre toutes sortes
d'ides fausses en persistant, comme toujours,  vouloir arranger les
circonstances d'aprs les probabilits, au lieu de chercher les
probabilits dans les circonstances. Aussi les voyait-on  la porte des
_Trois jolis bateliers_ avec l'air rserv de gens qui en savent
beaucoup plus qu'ils ne veulent en dire, et cela remplissait tout le
village d'admiration. Ils avaient des faons aussi mystrieuses en
saisissant leurs verres que s'ils eussent saisi le coupable lui-mme;
pas tout  fait, cependant, puisqu'ils n'en firent jamais rien.

Longtemps aprs le dpart de ces dignes reprsentants de la loi, ma
soeur tait encore au lit trs malade. Elle avait la vue toute trouble,
de sorte qu'elle voyait les objets doubles, et souvent elle saisissait
un verre ou une tasse  th imaginaire au lieu d'une ralit. L'oue
tait chez elle gravement affecte, la mmoire aussi, et ses paroles
taient inintelligibles. Quand, plus tard, elle put descendre de sa
chambre, il me fallut tenir mon ardoise constamment  sa porte pour
qu'elle pt crire ce qu'elle ne pouvait articuler; mais, comme elle
crivait fort mal, qu'elle tait mdiocrement forte sur l'orthographe,
et que Joe n'tait pas non plus un habile lecteur, il s'levait entre
eux des complications extraordinaires, que j'tais toujours appel 
rsoudre.

Cependant son caractre s'tait considrablement amlior, elle tait
devenue mme assez patiente. Un tremblement nerveux s'empara de tous ses
membres, et ils prirent une incertitude de mouvement qui fit partie de
son tat habituel; puis, aprs un intervalle de trois mois,  peine
pouvait-elle porter sa main  sa tte, et elle tombait souvent pendant
plusieurs semaines dans une tristesse voisine de l'aberration d'esprit.
Nous tions trs embarrasss pour lui trouver une garde convenable,
lorsqu'une circonstance fortuite nous vint en aide. La grand'tante de M.
Wopsle mourut, et celui-ci, voyant l'tat dans lequel ma soeur tait
tombe, laissa Biddy venir la soigner.

Ce fut environ un mois aprs la rapparition de ma soeur dans la
cuisine, que Biddy arriva chez nous avec une petite boite contenant tous
les effets qu'elle possdait au monde. Ce fut une bndiction pour nous
tous et surtout pour Joe, car le cher homme tait bien abattu, en
contemplant continuellement la lente destruction de sa femme, et il
avait coutume, le soir, en veillant  ses cts, de tourner sur moi de
temps  autre ses yeux bleus humides de larmes, en me disant:

C'tait un si beau corps de femme! mon petit Pip.

Biddy entra de suite en fonctions et prodigua  ma soeur les soins les
plus intelligents, comme si elle n'et fait que cela depuis son enfance.
Joe put alors jouir en quelque sorte de la plus grande tranquillit
qu'il et jamais gote durant tout le cours de sa vie, et il eut le
loisir de pousser de temps en temps jusqu'aux _Trois jolis bateliers_,
ce qui lui fit un bien extrme. Une chose tonnante, c'est que les gens
de la police avaient tous plus ou moins souponn le pauvre Joe d'tre
le coupable sans qu'il s'en doutt, et que, d'un commun accord, ils le
regardaient comme un des esprits les plus profonds qu'ils eussent jamais
rencontrs.

Le premier triomphe de Biddy, dans sa nouvelle charge, fut de rsoudre
une difficult que je n'avais jamais pu surmonter, malgr tous mes
efforts. Voici ce que c'tait:

Toujours et sans cesse ma soeur avait trac sur l'ardoise un chiffre qui
ressemblait  un _T_; puis elle avait appel notre attention sur ce
chiffre, comme une chose dont elle avait particulirement besoin.
J'avais donc pass en revue tous les mots qui commenaient par un T,
depuis Tabac jusqu' Tyran.  la fin, il m'tait venu dans l'ide que
cette lettre avait assez la forme d'un marteau, et, ayant prononc ce
mot  l'oreille de ma soeur, elle avait commenc  frapper sur la table
en signe d'assentiment. L-dessus, j'avais apport tous nos marteaux les
uns aprs les autres, mais sans succs. Puis j'avais pens  une
bquille. J'en empruntai une dans le village, et, plein de confiance, je
vins la mettre sous les yeux de ma soeur, mais elle se mit  secouer la
tte avec une telle rapidit, que nous emes une grande frayeur: faible
et brise comme elle tait, nous craignmes qu'elle ne se disloqut le
cou.

Quand ma soeur eut remarqu que Biddy la comprenait trs vite, le signe
mystrieux reparut sur l'ardoise. Biddy l'examina avec attention,
entendit mes explications, regarda ma soeur, me regarda, regarda Joe,
puis elle courut  la forge, suivie par Joe et par moi.

Mais oui, c'est bien cela! s'cria Biddy, ne voyez-vous pas que c'est
lui!

C'tait Orlick! Il n'y avait pas de doute, elle avait oubli son nom et
ne pouvait l'indiquer que par son marteau. Biddy le pria de venir dans
la cuisine. Orlick dposa tranquillement son marteau, essuya son front
avec son bras, puis avec son tablier, et vint en se dandinant avec cette
singulire dmarche hsitante et sans-souci qui le caractrisait.

Je m'attendais, je le confesse,  entendre ma soeur le dnoncer; mais
les choses tournrent tout autrement. Elle manifesta le plus grand dsir
d'tre en bons termes avec lui; elle montra qu'elle tait contente qu'on
le lui et amen, et parla de lui offrir quelque chose  boire. Elle
examinait sa contenance, comme si elle et particulirement souhait de
s'assurer qu'il prenait sa rception en bonne part. Elle manifestait le
plus grand dsir de se le concilier, et elle avait vis--vis de lui cet
air d'humble soumission que j'ai souvent remarqu chez les enfants en
prsence d'un matre svre. Dans la suite, elle ne passa pas un jour
sans dessiner le marteau sur son ardoise, et sans qu'Orlick vnt en se
dandinant se placer devant elle, avec sa mine hargneuse, comme s'il ne
savait pas plus que moi ce qu'il voulait faire.




CHAPITRE XVII.


Je suivis le cours de mon apprentissage, qui ne fut vari, en dehors des
limites du village et des marais, par une autre circonstance
remarquable, que par le retour de l'anniversaire de ma naissance, qui me
fit rendre ma seconde visite chez miss Havisham. Je trouvai Sarah Pocket
remplissant toujours sa charge  la porte, et miss Havisham dans l'tat
o je l'avais laisse. Miss Havisham me parla d'Estelle de la mme
manire et dans les mmes termes. L'entrevue ne dura que quelques
minutes. En partant, miss Havisham me donna une guine et me dit de
revenir  mon prochain anniversaire. Disons une fois pour toutes que
cela devint une habitude annuelle. J'essayai, la premire fois, de
refuser poliment la guine, mais ce refus n'eut d'autre effet que de me
faire demander avec colre si j'avais compt sur davantage. Aprs cela,
je la pris sans rien dire.

Tout tait si peu chang, dans la vieille et triste maison, dans la
lumire jaune de cette chambre obscure, et dans ce spectre fltri, assis
devant la table de toilette, qu'il me semblait que le temps s'tait
arrt comme les pendules, dans ce mystrieux endroit o, pendant que
tout vieillissait au dehors, tout restait dans le mme tat. La lumire
du jour n'entrait pas plus dans la maison que mes souvenirs et mes
penses ne pouvaient m'clairer sur le fait actuel; et cela m'tonnait
sans que je pusse m'en rendre compte, et sous cette influence je
continuai  har de plus en plus mon tat et  avoir honte de notre
foyer.

Imperceptiblement, je commenai  m'apercevoir qu'un grand changement
s'tait opr chez Biddy. Les quartiers de ses souliers taient relevs
maintenant jusqu' sa cheville, ses cheveux avaient pouss, ils taient
mme brillants et lisses, et ses mains taient toujours propres. Elle
n'tait pas jolie; tant commune, elle ne pouvait ressembler  Estelle;
mais elle tait agrable, pleine de sant, et d'un caractre charmant.
Il n'y avait pas plus d'un an qu'elle demeurait avec nous; je me
souviens mme qu'elle venait de quitter le deuil, quand je remarquai un
soir qu'elle avait des yeux expressifs, de bons et beaux yeux.

Je fis cette dcouverte au moment o je levais le nez d'une tche que
j'tais en train de faire: je copiais quelques pages d'un livre que je
voulais apprendre par coeur, et je m'exerais, par cet innocent
stratagme,  faire deux choses  la fois. En voyant Biddy qui me
regardait et m'observait, je posai ma plume sur la table, et Biddy
arrta son aiguille, mais sans la quitter.

Biddy, dis-je, comment fais-tu donc? Ou je suis trs bte, ou tu es
trs intelligente.

--Qu'est-ce donc que je fais?... je ne sais pas, rpondit Biddy en
souriant.

C'tait elle qui conduisait tout notre mnage, et tonnamment bien
encore, mais ce n'est pas de cette habilet que je voulais parler,
quoiqu'elle m'et tonn bien souvent.

Comment peux-tu faire, Biddy, dis-je, pour apprendre tout ce que
j'apprends?

Je commenais  tirer quelque vanit de mes connaissances, car pour les
acqurir, je dpensais mes guines d'anniversaire et tout mon argent de
poche, bien que je comprenne aujourd'hui qu' ce prix l le peu que je
savais me revenait extrmement cher.

Je pourrais te faire la mme question, dit Biddy; comment fais-tu?

--Le soir, quand je quitte la forge, chacun peut me voir me mettre 
l'ouvrage, moi; mais toi, Biddy, on ne t'y voit jamais.

--Je suppose que j'attrape la science comme un rhume, dit
tranquillement Biddy.

Et elle reprit son ouvrage.

Poursuivant mon ide, renvers dans mon fauteuil en bois, je regardais
Biddy coudre, avec sa tte penche de ct. Je commenais  voir en elle
une fille vraiment extraordinaire, car je me souvins qu'elle tait trs
savante en tout ce qui concernait notre tat, qu'elle connaissait les
noms de nos outils et les termes de notre ouvrage. En un mot, Biddy
savait thoriquement tout ce que je savais, et elle aurait fait un
forgeron tout aussi accompli que moi, si ce n'est davantage.

Biddy, dis-je, tu es une de ces personnes qui savent tirer parti de
toutes les occasions; tu n'en avais jamais eu avant de venir ici, vois
maintenant ce que tu as appris.

Biddy leva les yeux sur moi, puis se remit  coudre.

C'est moi qui ai t ton premier matre, n'est-ce pas, Pip? dit-elle.

--Biddy! m'criai-je frapp d'tonnement. Comment, tu pleures?...

--Non, dit Biddy en riant, pourquoi t'imagines-tu cela?

Ce n'tait pas une illusion que je me faisais, j'avais vu une larme
brillante tomber sur son ouvrage. Je me rappelai quel pauvre
souffre-douleur elle avait t jusqu'au jour o la grand'tante de M.
Wopsle avait perdu la mauvaise habitude de vivre, habitude si difficile
 perdre pour certaines personnes. Je me rappelais les misrables
circonstances au milieu desquelles elle s'tait trouve dans la pauvre
boutique et dans la bruyante cole du soir. Je rflchissais que, mme
dans ces temps malheureux, il devait y avoir eu en Biddy quelque talent
cach, qui se dveloppait maintenant, car dans mon premier
mcontentement de moi-mme, c'est  elle que j'avais demand aide et
assistance. Biddy causait tranquillement, elle ne pleurait plus, et il
me semblait, en songeant  tout cela et en la regardant, que je n'avais
peut-tre pas t suffisamment reconnaissant envers elle; que j'avais
t trop rserv, et surtout que je ne l'avais pas assez honore, ce
n'est peut-tre pas prcisment le mot dont je me servais dans mes
mditations, de ma confiance.

Oui, Biddy, dis-je, aprs avoir mrement rflchi, tu as t mon
premier matre, et cela  une poque o nous ne pensions gure nous
trouver un jour runis dans cette cuisine.

--Ah! la pauvre crature! s'cria Biddy, comme si cette remarque lui
et rappel qu'elle avait oubli pendant quelques instants d'aller voir
si ma soeur avait besoin de quelque chose, c'est malheureusement vrai!

--Eh bien! dis-je, il faut causer ensemble un peu plus souvent, et pour
moi, je te consulterai aussi comme autrefois. Dimanche prochain, allons
faire une tranquille promenade dans les marais, Biddy, et nous causerons
tout  notre aise.

Ma soeur ne restait jamais seule; mais Joe voulut bien prendre soin
d'elle toute l'aprs-midi du dimanche, et Biddy et moi nous sortmes
ensemble. C'tait par un beau jour d't. Quand nous emes travers le
village, pass l'glise et puis le cimetire, et que nous fmes sortis
des marais, j'aperus les voiles des vaisseaux gonfles par le vent; et
je commenai alors, comme toujours,  mler miss Havisham et Estelle aux
objets que j'avais sous les yeux. Nous nous assmes au bord de la
rivire, o l'eau en bouillonnant venait se briser sous nos pieds; et ce
doux murmure rendait encore le paysage plus silencieux qu'il ne l'et
t sans lui. Je trouvai que l'heure et le lieu taient admirablement
choisis pour faire mes plus intimes confidences  Biddy.

Biddy, dis-je, aprs lui avoir recommand le secret, je veux devenir un
monsieur.

--Oh! moi,  ta place, je n'y tiendrais pas! rpondit-elle; a n'est pas
la peine.

--Biddy, repris-je d'un ton un peu svre, j'ai des raisons toutes
particulires pour vouloir devenir un monsieur.

--Tu dois les savoir mieux que personne, Pip; mais ne penses-tu pas tre
plus heureux tel que tu es?

--Biddy! m'criai-je avec impatience, je ne suis pas heureux du tout
comme je suis. Je suis dgot de mon tat et de la vie que je mne. Je
n'ai jamais pu y prendre got depuis le commencement de mon
apprentissage. Voyons, Biddy, ne sois donc pas bte.

--Ai-je dit quelque btise? dit Biddy en levant tranquillement les yeux
et les sourcils. J'en suis fche, je ne l'ai pas fait exprs. Tout ce
que je dsire, c'est de te voir heureux et en bonne position.

--Eh bien! alors, sache une fois pour toutes que jamais je ne serai
heureux; qu'au contraire, Biddy, je serai toujours misrable, tant que
je ne mnerai pas une vie autre que celle que je mne aujourd'hui.

--C'est dommage! dit Biddy en secouant la tte avec tristesse.

Dans ce singulier combat que je soutenais avec moi-mme, j'avais si
souvent pens que c'tait dommage de penser ainsi, qu'au moment o Biddy
avait traduit en paroles ses sensations et les miennes, je fus presque
sur le point de verser des larmes de dpit et de chagrin. Je lui
rpondis qu'elle avait raison; que je sentais que cela tait trs
regrettable, mais que je n'y pouvais rien.

Si j'avais pu m'y habituer, dis-je en arrachant quelques brins d'herbe
pour donner le change  mes sentiments, comme le jour o, dans la
brasserie de miss Havisham, j'avais arrach mes cheveux et les avais
fouls aux pieds; si j'avais pu m'y faire, ou si seulement j'avais pu
conserver la moiti du got que j'avais pour la forge, quand j'tais
tout petit, je sais que cela et beaucoup mieux valu pour moi. Toi, Joe
et moi, nous n'eussions manqu de rien. Joe et moi, nous eussions t
associs aprs mon apprentissage, et j'aurais pu t'pouser et nous
serions venus nous asseoir ici par un beau dimanche, bien diffrents
l'un pour l'autre de ce que nous sommes aujourd'hui. J'aurais toujours
t assez bon pour toi, n'est-ce pas Biddy?

Biddy soupira en regardant les vaisseaux passer au loin et rpondit:

Oui, je ne suis pas trs difficile.

Je ne pouvais prendre cela pour une flatterie; mais je savais qu'elle
n'y mettait pas de mauvaise intention.

Au lieu de cela, dis-je en continuant  arracher quelques brins d'herbe
et  en mcher un ou deux; vois comme je vis, mcontent et
malheureux.... Et que m'importerait d'tre grossier et commun, si
personne ne me l'avait dit!

Biddy se retourna tout  coup de mon ct et me regarda avec plus
d'attention qu'elle n'avait regard les vaisseaux.

Ce n'tait pas une chose trs vraie ni trs polie  dire, fit-elle en
dtournant les yeux aussitt. Qui t'a dit cela?

Je fus dconcert, car je m'tais lanc dans mes confidences sans savoir
o j'allais; il n'y avait pas  reculer maintenant, et je rpondis:

La charmante jeune demoiselle qui est chez miss Havisham. Elle est plus
belle que personne ne l'a jamais t; je l'admire et je l'adore, et
c'est  cause d'elle que je veux devenir un monsieur.

Aprs cette folle confession, je jetai toute l'herbe que j'avais
arrache dans la rivire, comme si j'avais eu envie de la suivre et de
me jeter aprs elle.

Est-ce pour lui faire prouver du dpit, ou pour lui plaire, que tu
veux devenir un monsieur? demanda Biddy, aprs un moment de silence.

--Je n'en sais rien, rpondis-je de mauvaise humeur.

--Parce que, si c'est pour lui donner du dpit, continua Biddy, je crois
que tu y parviendras plus facilement en ne tenant aucun compte de ses
paroles; et si c'est pour lui plaire, je pense qu'elle n'en vaut pas la
peine. Du reste, tu dois le savoir mieux que personne.

C'tait exactement ce que j'avais pens bien des fois, et ce que, dans
ce moment, me paraissait de la plus parfaite vidence; mais comment moi,
pauvre garon de village, aurais-je pu viter cette inconsquence
tonnante, dans laquelle les hommes les plus sages et les meilleurs
tombent chaque jour?

Tout cela peut tre vrai, dis-je  Biddy, mais je la trouve si belle!

En disant ces mots, je dtournai brusquement ma figure, je saisis une
bonne poigne de cheveux de chaque ct de ma tte, et je les arrachai
violemment, tout en ayant bien conscience, pendant tout ce temps, que la
folie de mon coeur tait si absurde et si dplace que j'aurais bien
mieux fait, au lieu de dtourner ma face et de me tirer les cheveux, de
cogner ma tte contre une muraille pour la punir d'appartenir  un idiot
tel que moi.

Biddy tait la plus raisonnable des filles, et elle n'essaya plus de me
convaincre. Elle mit sa main, main fort agrable, quoiqu'un peu durcie
par le travail, sur les miennes; elle les dtacha gentiment de mes
cheveux, puis elle me frappa doucement sur l'paule pour tcher de
m'apaiser, tandis que, la tte dans ma manche, je versai quelques
larmes, exactement comme j'avais fait dans la brasserie, et je sentis
vaguement au fond de mon coeur qu'il me semblait que j'tais fort
maltrait par quelqu'un ou par tout le monde, je ne sais lequel des
deux.

Je me rjouis d'une chose, dit Biddy, c'est que tu aies senti que tu
pouvais m'accorder ta confiance, Pip, et d'une autre encore, c'est que
tu sais que je la mriterai toujours, et que je ferai tout pour la
conserver. Quant  ta premire institutrice, pauvre institutrice qui a
tant elle-mme  apprendre! si elle tait ton institutrice en ce
moment-ci, elle sait bien quelle leon elle te donnerait, mais ce serait
une rude leon  apprendre; et, comme maintenant tu en sais plus
qu'elle, a ne servirait  rien.

En disant cela, Biddy soupira et eut l'air de me plaindre; puis elle se
leva, et me dit avec un changement agrable dans la voix:

Allons-nous un peu plus loin ou rentrons-nous  la maison?

--Biddy! m'criai-je en me levant, en jetant mes bras  son cou et en
l'embrassant, je te dirai toujours tout.

--Jusqu'au jour o tu seras devenu un monsieur, dit Biddy.

--Tu sais bien que je ne serai jamais un vrai monsieur, ce sera donc
toujours ainsi, non pas que j'aie quelque chose  te dire, car tu sais
maintenant tout ce que je pense et tout ce que je sais.

--Ah! murmura Biddy, en portant ses yeux sur l'horizon; puis elle reprit
sa plus douce voix pour me dire de nouveau: allons-nous un peu plus loin
ou rentrons-nous  la maison?

Je dis  Biddy que nous irions un peu plus loin. C'est ce que nous
fmes; et cette charmante aprs-midi d't se changea en un soir d't
magnifique. Je commenais  me demander si je n'tais pas infiniment
mieux sous tous les rapports, et plus naturellement plac dans les
conditions o je me trouvais depuis mon enfance, que de jouer  la
bataille dans une chambre claire par une chandelle, o les pendules
taient arrtes et o j'tais mpris par Estelle. Je pensais que ce
serait un grand bonheur si je pouvais m'ter Estelle de la tte, ainsi
que toutes mes folles imaginations et tous mes souvenirs, et si je
pouvais prendre got au travail, m'y attacher et russir. Je me
demandais si Estelle tant  ct de moi  la place de Biddy, elle ne
m'et pas rendu trs malheureux. J'tais oblig de convenir que cela
tait trs certain, et je me dis  moi-mme:

Pip, quel imbcile tu fais, mon pauvre garon!

Nous parlions beaucoup tout en marchant, et tout ce que disait Biddy me
semblait juste. Biddy n'tait jamais impolie ni capricieuse; elle
n'tait pas Biddy un jour et une autre personne le lendemain. Elle et
prouv de la peine et non du plaisir  me faire du chagrin, et elle et
de beaucoup prfr blesser son propre coeur que de blesser le mien.
Comment se faisait-il donc que je ne l'aimais pas mieux que l'autre?

Biddy, disais-je, tout en retournant au logis, je voudrais que tu
puisses me ramener au sens commun.

--Je le voudrais aussi, rpondit Biddy.

--Si seulement je pouvais devenir amoureux de toi.... Ne te fche pas si
je parle aussi franchement  une vieille connaissance....

--Oh! pas du tout, mon cher Pip, dit Biddy; ne t'inquite pas de moi.

--Si je pouvais seulement le faire, c'est tout ce qu'il me faudrait.

--Mais tu le vois, mon pauvre Pip, tu ne pourras jamais, dit Biddy.

 ce moment de la soire, la chose ne me paraissait pas aussi
invraisemblable qu'elle m'et paru si nous avions discut cette question
quelques heures auparavant. Je dis donc que je n'en tais pas tout 
fait sr. Biddy dit qu'elle en tait bien certaine, et elle le dit d'une
manire dcisive. Au fond de mon coeur, je sentais qu'elle avait raison,
et cependant j'tais peu satisfait de la voir si affirmative sur ce
point.

En approchant du cimetire, nous emes  traverser un remblai et 
franchir une barrire prs de l'cluse. Nous vmes apparatre tout 
coup le vieil Orlick; il sortait de l'cluse, des joncs ou de la vase.

Hola! fit-il, o allez-vous donc, vous deux?

--O irions-nous, si ce n'est  la maison?

--Eh bien! je veux que le diable m'emporte si je ne vais pas avec vous
pour vous voir rentrer!

C'tait sa manie,  cet homme, de vouloir que le diable l'emportt.
Peut-tre n'attachait-il pas d'importance  ce mot, mais il s'en servait
comme de son nom de baptme pour en imposer au pauvre monde et faire
natre l'ide de quelque chose d'pouvantablement nuisible. Lorsque
j'tais plus jeune, je me figurais gnralement que si le diable
m'emportait personnellement, il ne le ferait qu'avec un croc recourb,
bien tremp et bien pointu. Biddy n'tait pas d'avis qu'il vnt avec
nous, et elle me disait tout bas:

Ne le laisse pas venir, je ne l'aime pas.

Comme moi-mme je ne l'aimais pas non plus, je pris la libert de lui
dire que nous le remerciions beaucoup, mais que nous n'avions pas besoin
qu'on nous vt rentrer. Orlick accueillit mes paroles avec un clat de
rire et s'arrta; mais bientt aprs, il nous suivit  distance, tout en
clopinant.

Voulant savoir si Biddy le souponnait d'avoir prt la main  la
tentative d'assassinat contre ma soeur, dont celle-ci n'avait jamais pu
rendre compte, je lui demandai pourquoi elle ne l'aimait pas.

Oh! dit-elle en le regardant par-dessus son paule, pendant qu'il
tchait de nous rattraper d'un pas lourd, c'est que je crains qu'il ne
m'aime.

--T'a-t-il jamais dit qu'il t'aimait? demandai-je d'un air indign.

--Non, dit Biddy, en jetant de nouveau un regard en arrire; il ne me
l'a jamais dit; mais il se met  danser devant moi toutes les fois qu'il
s'aperoit que je le regarde.

Quelque nouveau et singulier que me part ce tmoignage d'attachement,
je ne doutais pas un seul instant de l'exactitude de l'interprtation de
Biddy. Je m'chauffais  l'ide que le vieil Orlick ost l'admirer,
comme je me serais chauff s'il m'et outrag moi-mme.

Mais cela n'a rien qui puisse t'intresser, ajouta Biddy avec calme.

--Non, Biddy, c'est vrai; seulement je n'aime pas cela, et je ne
l'approuve pas.

--Ni moi non plus, dit Biddy, bien que cela doive t'tre bien gal.

--Absolument, lui dis-je; mais je dois avouer que j'aurais une bien
faible opinion de toi, Biddy, s'il dansait devant toi, de ton propre
consentement.

J'eus l'oeil sur Orlick par la suite, et toutes les fois qu'une
circonstance favorable se prsentait pour qu'il manifestt  Biddy
l'motion qu'elle lui causait, je me mettais entre lui et elle, pour
attnuer cette dmonstration. Orlick avait pris pied dans la maison de
Joe, surtout depuis l'affection que ma soeur avait prise pour lui; sans
cela, j'aurais essay de le faire renvoyer. Orlick comprenait
parfaitement mes bonnes intentions  son gard, et il y avait de sa part
rciprocit, ainsi que j'eus l'occasion de l'apprendre par la suite. Or,
comme si mon esprit n'et pas t dj assez troubl, j'en augmentai
encore la confusion en pensant,  certains jours et  certains moments,
que Biddy valait normment mieux qu'Estelle, et que la vie de travail
simple et honnte dans laquelle j'tais n n'avait rien dont on dt
rougir, mais qu'elle offrait au contraire des ressources fort
suffisantes de considration et de bonheur. Ces jours-l, j'arrivais 
conclure que mon antipathie pour le pauvre vieux Joe et la forge s'tait
dissipe, et que j'tais en bon chemin pour devenir l'associ de Joe et
le compagnon de Biddy... quand tout  coup un souvenir confus des jours
passs chez miss Havisham fondait sur moi comme un trait meurtrier, et
bouleversait de nouveau mes pauvres esprits. Une fois troubls, j'avais
de la peine  les rassembler, et souvent, avant que j'eusse pu m'en
rendre matre, ils se dispersaient dans toutes les directions,  la
seule ide que peut-tre, aprs tout, une fois mon apprentissage
termin, miss Havisham se chargerait de ma fortune.

Si mon apprentissage et continu, je n'ose affirmer que je serais rest
jusqu'au bout dans ces mmes perplexits; mais il fut interrompu
prmaturment, ainsi qu'on va le voir.




CHAPITRE XVIII.


C'tait un samedi soir de la quatrime anne de mon apprentissage chez
Joe. Un groupe entourait le feu des _Trois jolis Bateliers_ et prtait
une oreille attentive  M. Wopsle, qui lisait le journal  haute voix.
Je faisais partie de ce groupe.

Un crime qui causait grande rumeur dans le public venait d'tre commis,
et M. Wopsle, en le racontant, avait l'air d'tre plong dans le sang
jusqu'aux sourcils. Il appuyait sur chaque adjectif exprimant l'horreur,
et s'identifiait avec chacun des tmoins de l'enqute. Nous l'entendions
gmir comme la victime: C'en est fait de moi! et comme l'assassin,
mugir d'un ton froce: Je vais rgler votre compte! Il nous fit la
dposition mdicale, en imitant sans s'y tromper le praticien de notre
endroit. Il bgaya en tremblant comme le vieux gardien de la barrire
qui avait entendu les coups, avec une imitation si parfaite de cet
invalide  moiti paralys, qu'il tait permis de douter de la
comptence morale de ce tmoin. Entre les mains de M. Wopsle, le coroner
devint Timon d'Athnes, et le bedeau, Coriolan. M. Wopsle tait enchant
de lui-mme et nous en tions tous enchants aussi. Dans cet agrable
tat d'esprit, nous rendmes un verdict de meurtre avec prmditation.

Alors, et seulement alors, je m'aperus de la prsence d'un individu
tranger au pays qui tait assis sur le banc en face de moi, et qui
regardait de mon ct. Un certain air de mpris rgnait sur son visage,
et il mordait le bout de son norme index, tout en examinant les figures
des spectateurs qui entouraient M. Wopsle.

Eh bien! dit-il  ce dernier, ds que celui-ci eut termin sa lecture,
vous avez arrang tout cela  votre satisfaction, je n'en doute pas?

Chacun leva les yeux et tressaillit, comme si c'et t l'assassin. Il
nous regarda d'un air froid et tout  fait sarcastique.

Coupable, c'est vident, fit-il. Allons, voyons, dites!

--Monsieur, rpondit M. Wopsle, sans avoir l'air de vous connatre, je
n'hsite pas  vous rpondre: coupable, en effet!

L-dessus, nous reprmes tous assez de courage pour faire entendre un
lger murmure d'approbation.

Je le savais, dit l'tranger, je savais ce que vous pensiez et ce que
vous disiez; mais je vais vous faire une question. Savez-vous, ou ne
savez-vous pas que la loi anglaise suppose tout homme innocent, jusqu'
ce qu'on ait prouv... prouv... et encore prouv qu'il est coupable.

--Monsieur, commena M. Wopsle, en ma qualit d'Anglais, je....

--Allons! dit l'tranger  M. Wopsle, en mordant son index, n'ludez pas
la question. Ou vous le savez, ou vous ne le savez pas. Lequel des
deux?

Il tenait sa tte en avant, son corps en arrire, d'une faon
interrogative, et il tendait son index vers M. Wopsle.

Allons, dit-il, le savez-vous ou ne le savez-vous pas?

--Certainement, je le sais, rpondit M. Wopsle.

--Alors, pourquoi ne l'avez-vous pas dit tout de suite? Je vais vous
faire une autre question, continua l'tranger, en s'emparant de M.
Wopsle, comme s'il avait des droits sur lui: Savez-vous qu'aucun des
tmoins n'a encore subi de contre-interrogatoire?

M. Wopsle commenait:

Tout ce que je puis dire, c'est que...

Quand l'tranger l'arrta.

Comment, vous ne pouvez pas rpondre: oui ou non!... Je vais vous
prouver encore une fois.

Il tendit son doigt vers lui.

Attention! Savez-vous ou ne savez-vous pas qu'aucun des tmoins n'a
encore subi de contre-interrogatoire?... Allons, je ne vous demande
qu'un mot: Oui ou non?

M. Wopsle hsita, et nous commencions  avoir de lui une assez pauvre
opinion.

Allons, dit l'tranger, je viens  votre secours; vous ne le mritez
pas, mais j'y viens. Jetez un coup d'oeil sur ce papier que vous tenez 
la main. Qu'est-ce que c'est?

--Qu'est-ce que c'est? rpta M. Wopsle interloqu.

--Est-ce, continua l'tranger, d'un ton sarcastique et souponneux,
est-ce le papier imprim dans lequel vous venez de lire?

--Sans doute.

--Sans doute. Maintenant, revenons  ce journal, et dites-moi s'il
constate que le prisonnier a dit positivement que ses conseils lgaux
lui avaient conseill de rserver sa dfense?

--J'ai lu cela tout  l'heure, commena M. Wopsle.

--Qu'importe ce que vous avez lu? Vous pouvez lire le _Pater_  rebours
si cela vous fait plaisir, et cela a d vous arriver plus d'une fois.
Cherchez dans le journal.... Non, non, non mon ami, pas en haut de la
colonne, vous devez bien le savoir; en bas, en bas.

Nous commencions tous  voir en M. Wopsle un homme rempli de
subterfuges.

Eh bien! y tes-vous?

--Voici, di M. Wopsle.

--Bien. Suivez maintenant le passage et dites-moi s'il annonce
positivement que le prisonnier a dit que ses conseils lgaux lui ont
conseill de rserver sa dfense. Allons! y a-t-il de cela?

--Ce ne sont pas l les mots exacts, rpondit M. Wopsle.

--Pas les mots exacts, soit, rpta l'inconnu avec amertume, mais est-ce
bien la mme substance?

--Oui, dit M. Wopsle.

--Oui! rpta l'tranger en promenant son regard sur la compagnie et
tenant sa main tendue vers le tmoin Wopsle; et maintenant je vous
demande ce que vous pensez d'un homme qui, ayant ce passage sous les
yeux, peut s'endormir tranquillement aprs avoir dclar coupable un de
ses semblables, sans mme l'avoir entendu?

Nous nous mmes tous  souponner que M. Wopsle n'tait pas du tout
l'homme que nous avions pens jusque-l, et que la vrit sur son compte
commenait  se faire jour.

Et souvenez-vous que ce mme homme, continua l'tranger en dirigeant
lourdement son doigt vers M. Wopsle, que ce mme homme pourrait tre
appel  siger comme jur dans ce mme procs, aprs s'tre ainsi
prononc d'avance, et qu'il retournerait au sein de sa famille et
mettrait tranquillement sa tte sur son oreiller, aprs avoir jur
d'couter avec impartialit, et de juger de mme, entre le roi, notre
souverain matre, et le prisonnier amen  la barre, et de rendre un
verdict bas sur l'entire vidence.... Que Dieu lui vienne en aide!

Nous tions tous persuads maintenant que l'infortun M. Wopsle avait
t trop loin, et qu'il ferait mieux d'abandonner cette voie dangereuse
pendant qu'il en tait encore temps. L'trange individu, avec un air
d'autorit incontestable et une manire de nous faire comprendre qu'il
savait sur chacun de nous quelque chose de secret, qu'il ne tenait qu'
lui de dvoiler, quitta sa place et vint se placer dans l'espace laiss
libre entre les bancs, o il resta debout devant le feu, sa main gauche
dans sa poche et l'index de sa main droite dans sa bouche.

D'aprs les informations que j'ai reues, dit-il, en nous passant en
revue, j'ai quelque raison de croire qu'il y a parmi vous un forgeron du
nom de Joseph ou Joe Gargery. Qui est-ce?

--Le voici, fit Joe.

L'trange individu lui fit signe de quitter sa place, ce que Joe fit
aussitt.

Vous avez un apprenti, continua l'tranger, vulgairement connu sous le
nom de Pip. Est-il ici?

--Me voici, m'criai-je.

L'tranger ne me reconnut pas, mais moi je le reconnus pour tre le mme
monsieur que j'avais rencontr sur l'escalier, lors de ma seconde visite
 miss Havisham. Il tait trop reconnaissable pour que j'eusse pu
l'oublier. Je l'avais reconnu ds que je l'avais aperu sur le banc,
occup  nous regarder, et maintenant qu'il avait la main sur mon
paule, je pouvais l'examiner tout  mon aise. C'tait bien la mme tte
large, le mme teint brun, les mmes yeux, les mmes sourcils pais, la
mme grosse chane de montre, les mmes gros points noirs  la place de
la barbe et des favoris, et jusqu' l'odeur de savon que j'avais sentie
sur sa grande main.

Je dsire avoir un entretien particulier avec vous deux, dit-il, aprs
m'avoir examin  loisir. Cela demandera quelque temps; peut-tre
ferions-nous mieux de nous rendre chez vous. Je prfre ne pas commencer
ici la communication que j'ai  vous faire. Aprs, vous en raconterez 
vos amis, peu ou beaucoup, comme il vous plaira, cela ne me regarde
pas.

Au milieu d'un imposant silence, nous sortmes tous les trois des _Trois
jolis Bateliers_. Tout en marchant, l'tranger jetait de temps  autre
un regard de mon ct; et il lui arrivait aussi parfois de mordre son
doigt. En approchant de la maison, Joe, ayant un vague pressentiment que
la circonstance devait tre importante et demandait une certaine
crmonie, courut en avant pour ouvrir la grande porte. Notre confrence
eut lieu dans le salon de gala, que rehaussait fort peu l'clat d'une
seule chandelle.

L'trange personnage commena par s'asseoir devant la table, tira  lui
la chandelle et parcourut quelques paperasses contenues dans son
portefeuille, puis il dposa ce portefeuille sur la table, mit la
chandelle un peu de ct, et aprs avoir cherch  dcouvrir dans
l'obscurit l'endroit o Joe et moi nous tions placs:

Je me nomme Jaggers, dit-il, et je suis homme de loi  Londres, o mon
nom est assez connu. J'ai une affaire singulire  traiter avec vous, et
je commence par vous dire que ce n'est pas moi personnellement qui l'ai
conue; si l'on m'avait demand mon avis, je ne serais pas ici.... On ne
me l'a pas demand, c'est pourquoi vous me voyez. Je fais ce que j'ai 
faire comme agent confidentiel d'un autre, rien de plus, rien de moins.

Trouvant sans doute qu'il ne nous distinguait pas assez bien de sa
place, il se leva, jeta une de ses jambes sur le dos d'une chaise, et
resta ainsi, un pied sur la chaise et l'autre  terre.

Maintenant, Joseph Gargery, je suis porteur d'une offre pour vous
dbarrasser de ce jeune homme, votre apprenti. Refuseriez-vous d'annuler
son contrat, s'il vous le demandait dans son intrt et ne
demanderiez-vous pas de ddommagement?

--Que Dieu me garde de demander quoi que ce soit, pour aider mon petit
Pip  parvenir! dit Joe tout tonn, en ouvrant de grands yeux.

--Que Dieu me garde est trs pieux, mais n'a absolument rien  faire
ici, rpondit Jaggers. La question est: Voulez-vous quelque chose pour
cela? Demandez-vous quelque chose?

--La rponse, riposta svrement Joe est: Non!

Il me semble qu' ce moment M. Jaggers regarda Joe comme s'il dcouvrait
un fameux niais,  cause de son dsintressement; mais j'tais trop
surpris et ma curiosit trop veille pour en tre bien certain.

Trs bien, dit M. Jaggers; rappelez-vous ce que vous venez d'admettre,
et n'essayez pas de revenir l-dessus tout  l'heure.

--Qui est-ce qui essaye de revenir sur quoi que ce soit? repartit Joe.

--Je ne dis pas qu'on essaye. Connaissez-vous certain proverbe?

--Oui, je connais les proverbes, dit Joe.

--Mettez-vous alors dans la tte qu'un tiens vaut mieux que deux tu
l'auras, et que quand on peut tenir, il ne faut pas lcher. Mettez-vous
bien cela dans la tte, n'est-ce pas? rpta M. Jaggers, en fermant les
yeux et en faisant un signe de tte  Joe, comme s'il cherchait  se
rappeler quelque chose qu'il oubliait. Maintenant, revenons  ce jeune
homme et  la communication que j'ai  vous faire. Il a de grandes
esprances.

Joe et moi nous ouvrmes la bouche et nous nous regardmes l'un l'autre.

Je suis charg de lui apprendre, dit M. Jaggers en jetant son doigt de
mon ct, qu'il doit prendre immdiatement possession d'une fort belle
proprit; de plus, que c'est le dsir du possesseur actuel de cette
belle proprit qu'il sorte sans retard de ses habitudes actuelles et
soit lev en jeune homme comme il faut; en jeune homme qui a de grandes
esprances.

Mon rve tait clos, les folles fantaisies de mon imagination taient
dpasses par la ralit, miss Havisham se chargeait de ma fortune sur
une grande chelle.

Maintenant, monsieur Pip, poursuivit l'homme de loi, c'est  vous que
j'adresse ce qui me reste  dire. _Primo_, vous saurez que la personne
qui m'a donn mes instructions exige que vous portiez toujours le nom de
Pip. Vous n'avez nulle objection, je pense,  faire ce petit sacrifice 
vos grandes esprances. Mais si vous voyez quelques objections, c'est
maintenant qu'il faut les faire.

Mon coeur battait si vite et les oreilles me tintaient si fort, que
c'est  peine si je pus bgayer:

Je n'ai aucune objection  faire  toujours porter le nom de Pip.

--Je pense bien! _Secundo_, monsieur Pip, vous saurez que le nom de la
personne... de votre gnreux bienfaiteur doit rester un profond secret
pour tous et mme pour vous jusqu' ce qu'il plaise  cette personne de
le rvler. Je suis  mme de vous dire que cette personne se rserve de
vous dvoiler ce mystre de sa propre bouche,  la premire occasion.
Cette envie lui prendra-t-elle? je ne saurais le dire, ni personne non
plus.... Maintenant, vous devez bien comprendre qu'il vous est trs
positivement dfendu de faire aucune recherche sur ce sujet, ou mme
aucune allusion, quelque loigne qu'elle soit, sur la personne que vous
pourriez souponner. Dans toutes les communications que vous devez avoir
avec moi, si vous avez des soupons au fond de votre coeur, gardez-les.
Il est inutile de chercher dans quel but on vous fait ces dfenses;
qu'elles proviennent d'un simple caprice ou des raisons les plus graves
et les plus fortes, ce n'est pas  vous de vous en occuper. Voil les
conditions que vous devez accepter ds  prsent, et vous engager 
remplir. C'est la seule chose qui me reste  faire des instructions que
j'ai reues de la personne qui m'envoie, et pour laquelle je ne suis pas
autrement responsable.... Cette personne est la personne sur laquelle
reposent toutes vos esprances. Ce secret est connu seulement de cette
personne et de moi. Encore une fois ces conditions ne sont pas
difficiles  observer; mais si vous avez quelques objections  faire,
c'est le moment de les produire.

Je balbutiai de nouveau avec la mme difficult:

Je n'ai aucune objection  faire  ce que vous me dites.

--Je pense bien! Maintenant, monsieur Pip, j'ai fini d'numrer mes
stipulations.

Bien qu'il m'appelt M. Pip et comment  me traiter en homme, il ne
pouvait se dbarrasser d'un certain air important et souponneux; il
fermait mme de temps en temps les yeux et jetait son doigt de mon ct
tout en parlant, comme pour me faire comprendre qu'il savait sur mon
compte bien des choses dont il ne tenait qu' lui de parler.

Nous arrivons, maintenant, dit-il, aux dtails de l'arrangement. Vous
devez savoir que, quoique je me sois servi plus d'une fois du mot:
esprances, on ne vous donnera pas que des esprances seulement. J'ai
entre les mains une somme d'argent qui suffira amplement  votre
ducation et  votre entretien. Vous voudrez bien me considrer comme
votre tuteur. Oh! ajouta-t-il, comme j'allais le remercier, sachez une
fois pour toutes qu'on me paye mes services et que sans cela je ne les
rendrais pas. Il faut donc que vous receviez une ducation en rapport
avec votre nouvelle position, et j'espre que vous comprendrez la
ncessit de commencer ds  prsent  acqurir ce qui vous manque.

Je rpondis que j'en avais toujours eu grande envie.

Il importe peu que vous en ayez toujours eu l'envie, monsieur Pip,
rpliqua M. Jaggers, pourvu que vous l'ayez maintenant. Me
promettez-vous que vous tes prt  entrer de suite sous la direction
d'un prcepteur? Est-ce convenu?

--Oui, rpondis-je, c'est convenu.

--Trs bien. Maintenant, il faut consulter vos inclinations. Je ne
trouve pas que ce soit agir sagement; mais je fais ce qu'on m'a dit de
faire. Avez-vous entendu parler d'un matre que vous prfriez  un
autre?

Je n'avais jamais entendu parler d'aucun matre que de Biddy et de la
grand'tante de M. Wopsle, je rpondis donc ngativement.

Je connais un certain matre, qui, je crois, remplirait parfaitement le
but que l'on se propose, dit M. Jaggers, je ne vous le recommande pas,
remarquez-le bien, parce que je ne recommande jamais personne; le matre
dont je parle est un certain M. Mathieu Pocket.

--Ah! fis-je tout saisi, en entendant le nom du parent de miss Havisham,
le Mathieu dont Mrs et M. Camille avaient parl, le Mathieu qui devait
tre plac  la tte de miss Havisham, quand elle serait tendue morte
sur la table.

--Vous connaissez ce nom? dit M. Jaggers, en me regardant d'un air rus
et en clignant des yeux, en attendant ma rponse.

Je rpondis que j'avais dj entendu prononcer ce nom.

Oh! dit-il, vous l'avez entendu prononcer; mais qu'en pensez-vous?

Je dis, ou plutt j'essayai de dire, que je lui tais on ne peut plus
reconnaissant de cette recommandation.

Non, mon jeune ami! interrompit-il en secouant tout doucement sa large
tte. Recueillez-vous... cherchez...

Tout en me recueillant, mais ne trouvant rien, je rptai que je lui
tais trs reconnaissant de sa recommandation.

Non, mon jeune ami, fit-il en m'interrompant de nouveau; puis, fronant
les sourcils et souriant tout  la fois: Non... non... non... c'est trs
bien, mais ce n'est pas cela. Vous tes trop jeune pour que je me
contente de cette rponse: recommandation n'est pas le mot, monsieur
Pip; trouvez-en un autre.

Me reprenant, je lui dis alors que je lui tais fort oblig de m'avoir
indiqu M. Mathieu Pocket.

C'est mieux ainsi! s'cria M. Jaggers.

Et j'ajoutai:

Je serais bien aise d'essayer de M. Mathieu Pocket.

--Bien! Vous ferez mieux de l'essayer chez lui. On le prviendra. Vous
pourrez d'abord voir son fils qui est  Londres. Quand viendrez-vous 
Londres?

Je rpondis en jetant un coup d'oeil du ct de Joe, qui restait
immobile et silencieux:

Je suis prt  m'y rendre de suite.

--D'abord, dit M. Jaggers, il vous faut des habits neufs, au lieu de ces
vtements de travail. Disons donc d'aujourd'hui en huit jours.... Vous
avez besoin d'un peu d'argent... faut-il vous laisser une vingtaine de
guines?

Il tira de sa poche une longue bourse, compta avec un grand calme vingt
guines, qu'il mit sur la table et les poussa devant moi. C'tait la
premire fois qu'il retirait sa jambe de dessus la chaise. Il se rassit
les jambes cartes, et se mit  balancer sa longue bourse en lorgnant
Joe de ct.

Eh bien! Joseph Gargery, vous paraissez confondu?

--Je le suis, dit Joe d'un ton trs dcid.

--Il a t convenu que vous ne demanderiez rien pour vous, souvenez-vous
en.

--a a t convenu, rpondit Joe, c'est bien entendu et a ne changera
pas, et je ne vous demanderai jamais rien de semblable.

--Mais, dit M. Jaggers en balanant sa bourse, si j'avais reu les
instructions ncessaires pour vous faire un cadeau comme compensation?

--Comme compensation de quoi? demanda Joe.

--De la perte de ses services.

Joe appuya sa main sur mon paule, aussi dlicatement qu'une femme. J'ai
souvent pens depuis qu'il ressemblait, avec son mlange de force et de
douceur,  un marteau  vapeur, qui peut aussi bien broyer un homme que
frapper lgrement une coquille d'oeuf.

C'est avec une joie que rien ne peut exprimer, dit-il, et de tout mon
coeur, que j'accueille le bonheur de mon petit Pip. Il est libre d'aller
aux honneurs et  la fortune, et je le tiens quitte de ses services.
Mais ne croyez pas que l'argent puisse compenser pour moi la perte de
l'enfant que j'ai vu grandir dans la forge, et qui a toujours t mon
meilleur ami!...

! bon et cher Joe, que j'tais si prs de quitter avec tant
d'indiffrence, je te vois encore passer ton robuste bras de forgeron
sur tes yeux! Je vois encore ta large poitrine se gonfler, et j'entends
ta voix expirer dans des sanglots touffs! ! cher, bon, fidle et
tendre Joe! Je sens le tremblement affectueux de ta grosse main sur mon
bras aussi solennellement aujourd'hui que si c'tait le frlement de
l'aile d'un ange.

Mais,  ce moment, j'encourageais Joe. J'tais bloui par ma fortune 
venir, et il me semblait impossible de revenir sur mes pas par les
sentiers que nous avions parcourus ensemble. Je suppliai Joe de se
consoler, puisque, comme il le disait, nous avions toujours t les
meilleurs amis du monde, et, comme je le disais, moi, que nous le
serions toujours. Joe s'essuya les yeux avec celle de ses mains qui
restait libre, et il n'ajouta pas un seul mot.

M. Jaggers avait vu et entendu tout cela, comme un homme prvenu que Joe
tait l'idiot du village, et moi son gardien. Quand ce fut fini, il pesa
dans sa main la bourse qu'il avait cess de faire balancer.

Maintenant, Joseph Gargery, je vous avertis que ceci est votre dernier
recours. Je ne connais pas de demi-mesures: si vous voulez le cadeau que
je suis charg de vous faire, parlez et vous l'aurez; si, au contraire,
comme vous le prtendez...

Ici,  mon grand tonnement, il fut interrompu par les brusques
mouvements de Joe, qui tournait autour de lui, ayant grande envie de
tomber sur lui et de lui administrer quelques vigoureux coups de poing.

Je prtends, cria Joe, que si vous venez dans ma maison pour me
harceler et m'insulter, vous allez sortir! Oui, je le dis et je vous le
rpte, si vous tes un homme, sortez! Je sais ce que je dis, ce que
j'ai dit une fois, je n'en dmords jamais!

Je pris Joe  part, il se calma aussitt, et se contenta simplement de
me rpter d'une manire fort obligeante et comme un avertissement poli
pour ceux que cela pouvait concerner, qu'il ne se laisserait ni harceler
ni insulter chez lui. M. Jaggers s'tait lev pendant les dmonstrations
peu pacifiques de Joe, et il avait gagn la porte sans bruit, il est
vrai, mais aussi sans tmoigner la moindre disposition  rentrer. Il
m'adressa de loin les dernires recommandations que voici:

Eh bien, monsieur Pip, je pense que plus tt vous quitterez cette
maison et mieux vous ferez, puisque vous tes destin  devenir un
monsieur comme il faut: que ce soit donc dans huit jours. Vous recevrez
d'ici l mon adresse; vous pourrez prendre un fiacre en arrivant 
Londres, et vous vous ferez conduire directement chez moi. Comprenez que
je n'exprime aucune opinion quelconque sur la mission toute de confiance
dont je suis charg; je suis pay pour la remplir, et je la remplis.
Surtout, comprenez bien cela, comprenez-le bien.

En disant cela, il jetait son doigt tour  tour dans la direction de
chacun de nous; je crois mme qu'il aurait continu  parler longtemps
s'il n'avait pas vu que Joe pouvait devenir dangereux; mais il partit.
Il me vint dans l'ide de courir aprs lui, comme il regagnait les
_Trois jolis Bateliers_, o il avait laiss une voiture de louage.

Pardon, monsieur Jaggers, m'criai-je.

--Eh bien! dit-il en se retournant, qu'est-ce qu'il y a encore?

--Je dsire faire tout ce qui est convenable, monsieur Jaggers, et
suivre vos conseils. J'ai donc pens qu'il fallait vous les demander. Y
aurait-il quelque inconvnient  ce que je prisse cong de tous ceux que
je connais dans ce pays avant de partir?

--Non, dit-il en me regardant comme s'il avait peine  me comprendre.

--Je ne veux pas dire dans le village seulement, mais aussi dans la
ville.

--Non, dit-il, il n'y a aucun inconvnient  cela.

Je le remerciai et retournai en courant  la maison. Joe avait dj eu
le temps de fermer la grande porte, de mettre un peu d'ordre au salon de
rception, et il tait assis devant le feu de la cuisine, avec une main
sur chacun de ses genoux, regardant fixement les charbons enflamms. Je
m'assis comme lui devant le feu, et, comme lui, je me mis  regarder les
charbons, et nous gardmes ainsi le silence pendant assez longtemps.

Ma soeur tait dans son coin, enfonce dans son fauteuil  coussins, et
Biddy cousait, assise prs du feu. Joe tait plac prs de Biddy et moi
prs de Joe, dans le coin qui faisait face  ma soeur. Plus je regardais
les charbons brler, plus je devenais incapable de lever les yeux sur
Joe. Plus le silence durait, plus je me sentais incapable de parler.

Enfin je parvins  articuler:

Joe, as-tu dit  Biddy?...

--Non, mon petit Pip, rpondit Joe sans cesser de regarder le feu et
tenant ses genoux serrs comme s'il avait t prvenu qu'ils avaient
l'intention de se sparer. J'ai voulu te laisser le plaisir de le lui
dire toi-mme, mon petit Pip.

--J'aime mieux que cela vienne de toi, Joe.

--Alors, dit Joe, mon petit Pip devient un richard, Biddy, que la
bndiction de Dieu l'accompagne!

Biddy laissa tomber son ouvrage et leva les yeux sur moi. Joe leva ses
deux genoux et me regarda. Quant  moi, je les regardai tous les deux.
Aprs un moment de silence, ils me flicitrent de tout leur coeur, mais
je sentais qu'il y avait une certaine nuance de tristesse dans leurs
flicitations. Je pris sur moi de bien faire comprendre  Biddy, et 
Joe par Biddy, que je considrais que c'tait une grave obligation pour
mes amis de ne rien savoir et de ne rien dire sur la personne qui me
protgeait et qui faisait ma fortune. Je fis observer que tout cela
viendrait en temps et lieu; mais que, jusque-l, il ne fallait rien
dire, si ce n'est que j'avais de grandes esprances, et que ces grandes
esprances venaient d'un protecteur inconnu. Biddy secoua la tte d'un
air rveur en reprenant son ouvrage, et dit qu'en ce qui la regardait
particulirement elle serait discrte. Joe, sans ter ses mains de
dessus ses genoux, dit:

Et moi aussi, mon petit Pip, je serai particulirement discret.

Ensuite, ils recommencrent  me fliciter, et ils s'tonnrent mme 
un tel point de me voir devenir un monsieur, que cela finit par ne me
plaire qu' moiti.

Biddy prit alors toutes les peines imaginables pour donner  ma soeur
une ide de ce qui tait arriv. Mais, comme je l'avais prvu, tous ses
efforts furent inutiles. Elle rit et agita la tte  plusieurs reprises,
puis elle rpta aprs Biddy ces mots:

Pip... fortune.... Pip... fortune...

Mais je doute qu'ils aient eu plus de signification pour elle qu'un cri
d'lection, et je ne puis rien trouver de plus triste pour peindre
l'tat de son esprit.

Je ne l'aurais jamais pu croire si je ne l'eusse prouv, mais  mesure
que Joe et Biddy reprenaient leur gaiet habituelle je devenais plus
triste. Je ne pouvais tre, bien entendu, mcontent de ma fortune, mais
il se peut cependant que, sans bien m'en rendre compte, j'aie t
mcontent de moi-mme.

Quoi qu'il en soit, je m'assis, les coudes sur mes genoux et ma tte
dans mes mains, regardant le feu, pendant que Biddy et Joe parlaient de
mon dpart et de ce qu'ils feraient sans moi, et de toutes sortes de
choses analogues. Toutes les fois que je surprenais l'un d'eux me
regardant (ce qui leur arrivait souvent, surtout  Biddy), je me sentais
offens comme s'ils m'eussent exprim une sorte de mfiance, quoique,
Dieu le sait, tel ne ft jamais leur sentiment, soit qu'ils exprimassent
leur pense par parole ou par action.

 ce moment je me levai pour aller voir  la porte, car pour arer la
pice, la porte de notre cuisine restait ouverte pendant les nuits
d't. Je regardai les toiles et je les considrais comme de trs
pauvres, trs malheureuses et trs humbles toiles d'tre rduites 
briller sur les objets rustiques, au milieu desquels j'avais vcu.

Samedi soir, dis-je, lorsque nous nous assmes pour souper, de pain de
fromage et de bire, dans cinq jours nous serons  la veille de mon
dpart: ce sera bientt venu.

Oui, mon petit Pip, observa Joe dont la voix rsonna creux dans son
gobelet de bire, ce sera bientt venu!

--Oh! oui, bientt, bientt venu! fit Biddy.

--J'ai pens, Joe, qu'en allant  la ville lundi pour commander mes
nouveaux habits, je ferais bien de dire au tailleur que j'irais les
essayer chez lui, ou plutt qu'il doit les porter chez M. Pumblechook;
il me serait on ne peut plus dsagrable d'tre tois par tous les
habitants du village.

--M. et Mrs Hubble seraient sans doute bien aise de te voir dans ton
nouveau joli costume, mon petit Pip, dit Joe, en coupant ingnieusement
son pain et son fromage sur la paume de sa main gauche et en lorgnant
mon souper intact, comme s'il se ft souvenu du temps o nous avions
coutume de comparer nos tartines. Et Wopsle aussi, et je ne doute pas
que les _Trois jolis Bateliers_ ne regardassent ta visite comme un grand
honneur que tu leur ferais.

--C'est justement ce que je ne veux pas, Joe. Ils en feraient une
affaire d'tat, et a ne m'irait gure.

--Ah! alors, mon petit Pip, si a ne te va pas...

Alors Biddy me dit tout bas, en tenant l'assiette de ma soeur:

As-tu pens  te montrer  M. Gargery,  ta soeur et  moi? Tu nous
laisseras te voir, n'est-ce pas?

--Biddy, rpondis-je avec un peu de ressentiment, tu es si vive, qu'il
est bien difficile de te suivre.

--Elle a toujours t vive, observa Joe.

--Si tu avais attendu un moment de plus, Biddy, tu m'aurais entendu dire
que j'apporterai mes habits ici dans un paquet la veille de mon dpart.

Biddy ne dit plus rien. Lui pardonnant gnreusement, j'changeai avec
elle et Joe un bonsoir affectueux, et je montai me coucher. En arrivant
dans mon rduit, je m'assis et promenai un long regard sur cette
misrable petite chambre, que j'allais bientt quitter  jamais pour
parvenir  une position plus leve. Elle contenait, elle aussi, des
souvenirs de frache date, et en ce moment je ne pus m'empcher de la
comparer avec les chambres plus confortables que j'allais habiter, et je
sentis dans mon esprit la mme incertitude que j'avais si souvent
prouve en comparant la forge  la maison de miss Havisham, et Biddy 
Estelle.

Le soleil avait dard gaiement tout le jour sur le toit de ma mansarde,
et la chambre tait chaude. J'ouvris la fentre et je regardai au
dehors. Je vis Joe sortir doucement par la sombre porte d'en bas pour
aller faire un tour ou deux en plein air. Puis je vis Biddy aller le
retrouver et lui apporter une pipe qu'elle lui alluma. Jamais il ne
fumait si tard, et il me sembla qu'en ce moment il devait avoir besoin
d'tre consol d'une manire ou d'une autre.

Bientt il vint se placer  la porte situe immdiatement au-dessous de
ma fentre. Biddy y vint aussi. Ils causaient tranquillement ensemble,
et je sus bien vite qu'ils parlaient de moi, car je les entendis
prononcer mon nom  plusieurs reprises. Je n'aurais pas voulu en
entendre davantage quand mme je l'aurais pu. Je quittai donc la petite
fentre et je m'assis sur mon unique chaise,  ct de mon lit, pensant
combien il tait trange que cette premire nuit de ma brillante fortune
ft la plus triste que j'eusse encore passe.

En regardant par la fentre ouverte, je vis les petites ondulations
lumineuses qui s'levaient de la pipe de Joe. Je m'imaginai que
c'taient autant de bndictions de sa part, non pas offertes avec
importunit ou tales devant moi, mais se rpandant dans l'air que nous
partagions. J'teignis ma lumire et me mis au lit. Ce n'tait plus mon
lit calme et tranquille d'autrefois; et je n'y devais plus dormir de mon
ancien sommeil, si doux et si profond!




CHAPITRE XIX.


Le jour apporta une diffrence considrable dans ma manire d'envisager
les choses et mon avenir en gnral, et l'claircit au point qu'il ne me
semblait plus le mme. Ce qui pesait surtout d'un grand poids sur mon
esprit, c'tait la rflexion qu'il y avait encore six jours entre le
moment prsent et celui de mon dpart, car j'tais poursuivi par la
crainte que, dans cet intervalle, il pouvait subvenir quelque chose
d'extraordinaire dans Londres, et qu' mon arrive je trouverais
peut-tre cette ville considrablement bouleverse, sinon compltement
rase.

Joe et Biddy me tmoignaient beaucoup de sympathie et de contentement
quand je parlais de notre prochaine sparation, mais ils n'en parlaient
jamais les premiers. Aprs djeuner, Joe alla chercher mon engagement
d'apprentissage dans le petit salon; nous le jetmes au feu et je sentis
que j'tais libre. Tout frachement mancip, je m'en allai  l'glise
avec Joe, et je pensai que peut-tre le ministre n'aurait pas lu ce qui
concerne le riche et le royaume des cieux s'il avait su tout ce qui se
passait.

Aprs notre dner, je sortis seul avec l'intention d'en finir avec les
marais et de leur faire mes adieux. En passant devant l'glise je
sentis, comme je l'avais dj senti le matin une compassion sublime pour
les pauvres cratures destines  s'y rendre tous les dimanches de leur
vie, puis enfin  tre couches obscurment sous ces humbles tertres
verts. Je me promis de faire quelque chose pour elles, un jour ou
l'autre, et je formai le projet d'octroyer un dner compos de
roastbeef, de plum-pudding, d'une pinte d'ale et d'un gallon de
condescendance  chaque personne du village.

Si jusqu'alors j'avais souvent pens avec un certain mlange de honte 
ma liaison avec le fugitif que j'avais autrefois rencontr au milieu de
ces tombes, quelles ne furent pas mes penses ce jour-l, dans le lieu
mme qui me rappelait le misrable grelottant et dguenill, avec son
fer et sa marque de criminel! Ma consolation tait que cela tait arriv
il y avait dj longtemps; qu'il avait sans doute t transport bien
loin; qu'il tait mort pour moi, et qu'aprs tout, il pouvait tre
vritablement mort pour tout le monde.

Pour moi, il n'y avait plus de tertres humides, plus de fosss, plus
d'cluses, plus de bestiaux au pturage; ceux que je rencontrais me
parurent,  leur dmarche morne et triste, avoir pris un air plus
respectueux, et il me sembla qu'ils retournaient leur tte pour voir, le
plus longtemps possible, le possesseur d'aussi grandes esprances.

Adieu, compagnons monotones de mon enfance, ds  prsent, je ne pense
qu' Londres et  la grandeur, et non  la forge et  vous!

Je gagnai, en m'exaltant, la vieille Batterie; je m'y couchai et
m'endormis, en me demandant si miss Havisham me destinait  Estelle.

Quand je m'veillai, je fus trs surpris de trouver Joe assis  ct de
moi, et fumant sa pipe. Joe salua mon rveil d'un joyeux sourire et me
dit:

Comme c'est la dernire fois, mon petit Pip, j'ai pris sur moi de te
suivre.

--Et j'en suis bien content, Joe.

--Merci, mon petit Pip.

--Tu peux tre certain, Joe, dis-je quand nous nous fmes serr les
mains, que je ne t'oublierai jamais.

--Non, non, mon petit Pip! dit Joe d'un air convaincu, j'en suis
certain. Ah! ah! mon petit Pip, il suffit, Dieu merci, de se le bien
fourrer dans la tte pour en tre certain; mais j'ai eu assez de mal  y
arriver.... Le changement a t si brusque, n'est-ce pas?

Quoi qu'il en soit, je n'tais pas des plus satisfaits de voir Joe si
sr de moi. J'aurais aim  lui voir montrer quelque motion, ou 
l'entendre dire: Cela te fait honneur, mon petit Pip, ou bien quelque
chose de semblable. Je ne fis donc aucune remarque  la premire
insinuation de Joe, me contentant de rpondre  la seconde, que la
nouvelle tait en effet venue trs brusquement, mais que j'avais
toujours souhait devenir un monsieur, et que j'avais souvent song  ce
que je ferais si je le devenais.

En vrit! dit-il, tu y as pens?

--Il est bien dommage aujourd'hui, Joe, que tu n'aies pas un peu plus
profit, quand nous apprenions nos leons ici, n'est-ce pas?

--Je ne sais pas trop, rpondit Joe, je suis si bte. Je ne connais que
mon tat, 'a toujours t dommage que je sois si terriblement bte,
mais a n'est pas plus dommage aujourd'hui que a ne l'tait... il y a
aujourd'hui un an.... Qu'en dis-tu?

J'avais voulu dire qu'en me trouvant en position de faire quelque chose
pour Joe, j'aurais t apte  remplir une position plus leve. Il tait
si loin de comprendre mes intentions, que je songeai  en faire part de
prfrence  Biddy.

En consquence, quand nous fmes rentrs  la maison, et que nous emes
pris notre th, j'attirai Biddy dans notre petit jardin qui longe la
ruelle, et aprs avoir stimul ses esprits, en lui insinuant d'une
manire gnrale que je ne l'oublierais jamais, je lui dis que j'avais
une faveur  lui demander.

Et cette faveur, Biddy, dis-je, c'est que tu ne laisseras jamais
chapper l'occasion de pousser Joe un tant soit peu.

--Le pousser, comment et  quoi? demanda Biddy en ouvrant de grands
yeux.

--Joe est un brave et digne garon; je pense mme que c'est le plus
brave et le plus digne garon qui ait jamais vcu; mais il est un peu en
retard dans certaines choses; par exemple, Biddy, dans son instruction
et dans ses manires.

Bien que j'eusse regard Biddy en parlant, et bien qu'elle ouvrt des
yeux normes quand j'eus parl, elle ne me regarda pas.

Oh! ses manires! est-ce que ses manires ne sont pas convenables?
demanda Biddy en cueillant une feuille de cassis.

--Ma chre Biddy, elles conviennent parfaitement ici....

--Oh! elles sont trs bien ici, interrompit Biddy en regardant avec
attention la feuille qu'elle tenait  la main.

--coute-moi jusqu'au bout: si je devais faire arriver Joe  une
position plus leve, comme j'espre bien le faire, lorsque je serai
parvenu moi-mme, on n'aurait pas pour lui les gards qu'il mrite.

--Et ne penses-tu pas qu'il le sache? demanda Biddy.

C'tait l une question bien embarrassante, car je n'y avais jamais
song, et je m'criai schement:

Biddy! que veux-tu dire?

Biddy mit en pices la feuille qu'elle tenait dans sa main, et, depuis,
je me suis toujours souvenu de cette soire, passe dans notre petit
jardin, toutes les fois que je sentais l'odeur du cassis. Puis elle dit:

N'as-tu jamais song qu'il pourrait tre fier?

--Fier!... rptai-je avec une inflexion pleine de ddain.

--Oh! il y a bien des sortes de fiert, dit Biddy en me regardant en
face et en secouant la tte. L'orgueil n'est pas toujours de la mme
espce.

--Qu'est-ce que tu veux donc dire?

--Non, il n'est pas toujours de la mme espce, Joe est peut-tre trop
fier pour abandonner une situation qu'il est apte  remplir, et qu'il
remplit parfaitement.  dire vrai, je pense que c'est comme cela, bien
qu'il puisse paratre hardi de m'entendre parler ainsi, car tu dois le
connatre beaucoup mieux que moi.

--Allons, Biddy, je ne m'attendais pas  cela de ta part, et j'en
prouve bien du chagrin.... Tu es envieuse et jalouse, Biddy, tu es
vexe de mon changement de fortune, et tu ne peux le dissimuler.

--Si tu as le coeur de penser cela, repartit Biddy, dis-le, dis-le et
redis-le, si tu as le coeur de le penser!

--Si tu as le coeur d'tre ainsi, Biddy, dis-je avec un ton de
supriorit, ne le rejette pas sur moi. Je suis vraiment fch de
voir... d'tre tmoin de pareils sentiments... c'est un des mauvais
cts de la nature humaine. J'avais l'intention de te prier de profiter
de toutes les occasions que tu pourrais avoir, aprs mon dpart, de
rendre Joe plus convenable, mais aprs ce qui vient de se passer, je ne
te demande plus rien. Je suis extrmement pein de te voir ainsi, Biddy,
rptai-je, c'est... c'est un des vilains cts de la nature humaine.

--Que tu me blmes ou que tu m'approuves, repartit Biddy, tu peux
compter que je ferai tout ce qui sera en mon pouvoir, et, quelle que
soit l'opinion que tu emportes de moi, elle n'altrera en rien le
souvenir que je garderai de toi. Cependant, un monsieur comme tu vas
l'tre ne devrait pas tre injuste, dit Biddy en dtournant la tte.

Je redis encore une fois avec chaleur que c'tait un des vilains cts
de la nature humaine. Je me trompais dans l'application de mon
raisonnement, mais plus tard, les circonstances m'ont prouv sa
justesse, et je m'loignai de Biddy, en continuant d'avancer dans la
petite alle, et Biddy rentra dans la maison. Je sortis par la porte du
jardin, et j'errai au hasard jusqu' l'heure du souper, songeant combien
il tait trange et malheureux que la seconde nuit de ma brillante
fortune ft aussi solitaire et triste que la premire.

Mais le matin claircit encore une fois ma vue et mes ides. J'tendis
ma clmence sur Biddy, et nous abandonnmes ce sujet. Ayant endoss mes
meilleurs habits, je me rendis  la ville d'aussi bon matin que je
pouvais esprer trouver les boutiques ouvertes, et je me prsentai chez
M. Trabb, le tailleur. Ce personnage tait  djeuner dans son
arrire-boutique; il ne jugea pas  propos de venir  moi, mais il me
fit venir  lui.

Eh bien, s'cria M. Trabb, comme quelqu'un qui fait une bonne
rencontre; comment allez-vous, et que puis-je faire pour vous?

M. Trabb avait coup en trois tranches son petit pain chaud et avait
fait trois lits sur lesquels il avait tendu du beurre frais, puis il
les avait superposs les uns sur les autres. C'tait un bienheureux
vieux garon. Sa fentre donnait sur un bienheureux petit verger, et il
y avait un bienheureux coffre scell dans le mur,  ct de la chemine,
et je ne doutais pas qu'une grande partie de sa fortune n'y ft enferme
dans des sacs.

M. Trabb, dis-je, c'est une chose dsagrable  annoncer, parce que
cela peut paratre de la forfanterie, mais il m'est survenu une fortune
magnifique.

Un changement s'opra dans toute la personne de M. Trabb. Il oublia ses
tartines de beurre, quitta la table et essuya ses doigts sur la nappe en
s'criant:

Que Dieu ait piti de mon me!

--Je vais chez mon tuteur,  Londres, dis-je en tirant de ma poche et
comme par hasard quelques guines sur lesquelles je jetai complaisamment
les yeux, et je dsirerais me procurer un habillement fashionable. Je
vais vous payer, ajoutai-je, craignant qu'il ne voult me faire mes
vtements neufs que contre argent comptant.

--Mon cher monsieur, dit M. Trabb en s'inclinant respectueusement et en
prenant la libert de s'emparer de mes bras et de me faire toucher les
deux coudes l'un contre l'autre, ne me faites pas l'injure de me parler
de la sorte. Me risquerai-je  vous fliciter? Me ferez-vous l'honneur
de passer dans ma boutique?

Le garon de M. Trabb tait bien le garon le plus effront de tout le
pays. Quand j'tais entr, il tait en train de balayer la boutique; il
avait gay ses labeurs en balayant sur moi; il balayait encore quand
j'y revins, accompagn de M. Trabb, et il cognait le manche du balai
contre tous les coins et tous les obstacles possibles, pour exprimer, je
ne le comprenais que trop bien, que l'galit existait entre lui et
n'importe quel forgeron, mort ou vif.

Cessez ce bruit, dit M. Trabb avec une grande svrit, ou je vous
casse la tte! Faites-moi la faveur de vous asseoir, monsieur. Voyez
ceci, dit-il en prenant une pice d'toffe; et, la dployant, il la
drapa au-dessus du comptoir, en larges plis, afin de me faire admirer
son lustre, c'est un article charmant. Je crois pouvoir vous le
recommander, parce qu'il est rellement extra-suprieur! Mais je vais
vous en faire voir d'autres. Donnez-moi le numro 4! cria-t-il au
garon, en lui lanant une paire d'yeux des plus svres, car il
prvoyait que le mauvais sujet allait me heurter avec le numro 4, ou me
faire quelque autre signe de familiarit.

M. Trabb ne quitta pas des yeux le garon, jusqu' ce qu'il et dpos
le numro 4 sur la table qui se trouvait  une distance convenable.
Alors, il lui ordonna d'apporter le numro 5 et le numro 8.

Et surtout plus de vos farces, dit M. Trabb, ou vous vous en
repentirez, mauvais garnement, tout le restant de vos jours.

M. Trabb se pencha ensuite sur le numro 4, et avec un ton confidentiel
et respectueux tout  la fois, il me le recommanda comme un article
d't fort en vogue parmi la _Nobility_ et la _Gentry_, article qu'il
considrait comme un honneur de pouvoir livrer  ses compatriotes, si
toutefois il lui tait permis de se dire mon compatriote.

M'apporterez-vous les numros 5 et 8, vagabond! dit alors M. Trabb;
apportez-les de suite, ou je vais vous jeter  la porte et les aller
chercher moi-mme!

Avec l'assistance de M. Trabb, je choisis les toffes ncessaires pour
confectionner un habillement complet, et je rentrai dans
l'arrire-boutique pour me faire prendre mesure; car, bien que M. Trabb
et dj ma mesure, et qu'il s'en ft content jusque l, il me dit, en
manire d'excuse, qu'elle ne pouvait plus convenir dans les
circonstances actuelles, que c'tait mme de toute impossibilit. Ainsi
donc, M. Trabb me mesura et calcula dans l'arrire-boutique comme si
j'eusse t une proprit et lui le plus habile des gomtres; il se
donna tant de peine, que j'emportai la conviction que la plus ample
facture ne pourrait le ddommager suffisamment. Quand il eut fini et
qu'il fut convenu qu'il enverrait le tout chez M. Pumblechook, le jeudi
soir, il dit en tenant sa main sur la serrure de l'arrire-boutique:

Je sais bien, monsieur, que les lgants de Londres ne peuvent en
gnral protger le commerce local; mais si vous vouliez venir me voir
de temps en temps, en qualit de compatriote, je vous en serais on ne
peut plus reconnaissant. Je vous souhaite le bonjour, monsieur, bien
oblig!... La porte!

Ce dernier mot tait  l'adresse du garon, qui ne se doutait pas le
moins du monde de ce que cela signifiait; mais je le vis se troubler et
dfaillir pendant que son matre m'poussetait avec ses mains, tout en
me reconduisant. Ma premire exprience de l'immense pouvoir de
l'argent fut qu'il avait moralement renvers le garon du tailleur
Trabb.

Aprs de mmorable vnement, je me rendis chez le chapelier, chez le
cordonnier et chez le bonnetier, tout en me disant que j'tais comme le
chien de la mre Hubbart, dont l'quipement rclamait les soins de
plusieurs genres de commerce. J'allai aussi au bureau de la diligence
retenir ma place pour le samedi matin. Il n'tait pas ncessaire
d'expliquer partout qu'il m'tait survenu une magnifique fortune, mais
toutes les fois que je disais quelque chose  ce sujet, les boutiquiers
cessaient aussitt de regarder avec distraction par la fentre donnant
sur la Grande-Rue, et concentraient sur moi toute leur attention. Quand
j'eus command tout ce dont j'avais besoin, je me rendis chez
Pumblechook, et en approchant de sa maison, je l'aperus debout sur le
pas de la porte.

Il m'attendait avec une grande impatience; il tait sorti de grand matin
dans sa chaise, et il tait venu  la forge et avait appris la grande
nouvelle: il avait prpar une collation dans la fameuse salle de
Barnwell, et il avait ordonn  son garon de se tenir sous les armes
dans le corridor, lorsque ma personne sacre passerait.

Mon cher ami, dit M. Pumblechook en me prenant les deux mains, quand
nous nous trouvmes assis devant la collation, je vous flicite de votre
bonne fortune; elle est on ne peut plus mrite... oui... bien...
mrite!...

Ceci venait  point, et je crus que c'tait de sa part une manire
convenable de s'exprimer.

Penser, dit M. Pumblechook, aprs m'avoir considr avec admiration
pendant quelques instants, que j'aurai t l'humble instrument de ce qui
arrive, est pour moi une belle rcompense!

Je priai M. Pumblechook de se rappeler que rien ne devait jamais tre
dit, ni mme jamais insinu sur ce point.

Mon jeune et cher ami, dit M. Pumblechook, si toutefois vous voulez
bien me permettre de vous donner encore ce nom...

Je murmurai assez bas:

Certainement...

L-dessus, M. Pumblechook me prit de nouveau les deux mains, et
communiqua  son gilet un mouvement qui aurait pu passer pour de
l'motion, s'il se ft produit moins bas.

Mon jeune et cher ami, comptez que, pendant votre absence je ferai tout
mon possible pour que Joseph ne l'oublie pas; Joseph!... ajouta M.
Pumblechook d'un ton de compassion; Joseph! Joseph!...

L-dessus il secoua la tte en se frappant le front, pour exprimer sans
doute le peu de confiance qu'il avait en Joseph.

Mais, mon jeune et cher ami, continua M. Pumblechook, vous devez avoir
faim, vous devez tre puis; asseyez-vous. Voici un poulet que j'ai
fait venir du _Cochon bleu_. Voici une langue qui m'a t envoye du
_Cochon bleu_, et puis une ou deux petites choses qui viennent galement
du _Cochon bleu_. J'espre que vous voudrez bien y faire honneur. Mais,
reprit-il tout  coup, en se levant immdiatement aprs s'tre assis,
est-ce bien vrai? Ai-je donc rellement devant les yeux celui que j'ai
fait jouer si souvent dans son heureuse enfance!... Permettez-moi,
permettez...

Ce permettez voulait dire: Permettez-moi de vous serrer les mains.
J'y consentis. Il me serra donc les mains avec tendresse, puis il se
rassit.

Voici du vin, dit M. Pumblechook. Buvons... rendons grces  la
fortune. Puisse-t-elle toujours choisir ses favoris avec autant de
discernement! Et pourtant je ne puis, continua-t-il en se levant de
nouveau; non, je ne puis croire que j'aie devant les yeux celui qui...
et boire  la sant de celui que... sans lui exprimer de nouveau
combien...; mais, permettez, permettez-moi...

Je lui dis que je permettais tout ce qu'il voulait. Il me donna une
seconde poigne de main, vida son verre et le retourna sens dessus
dessous. Je fis comme lui, et si je m'tais retourn moi-mme, au lieu
de retourner mon verre, le vin ne se serait pas port plus directement 
mon cerveau.

M. Pumblechook me servit l'aile gauche du poulet et la meilleure tranche
de la langue; il ne s'agissait plus ici des dbris innoms du porc, et
je puis dire que, comparativement, il ne prit aucun soin de lui-mme.

Ah! pauvre volaille! pauvre volaille! tu ne pensais gure, dit M.
Pumblechook en apostrophant le poulet sur son plat, quand tu n'tais
encore qu'un jeune poussin, tu ne pensais gure  l'honneur qui t'tait
rserv; tu n'esprais pas tre un jour servie sur cette table et sous
cet humble toit  celui qui.... Appelez cela de la faiblesse si vous
voulez, dit M. Pumblechook en se levant, mais permettez...
permettez!...

Je commenais  trouver qu'il tait inutile de rpter sans cesse la
formule qui l'autorisait. Il le comprit, et agit en consquence. Mais
comment put-il me serrer si souvent les mains sans se blesser avec mon
couteau? Je n'en sais vraiment rien.

Et votre soeur, continua-t-il, aprs qu'il et mang quelques bouches
sans se dranger; votre soeur qui a eu l'honneur de vous lever  la
main, il est bien triste de penser qu'elle n'est plus capable de
comprendre ni d'apprcier tout l'honneur... permettez!...

Voyant qu'il allait encore s'lancer sur moi, je l'arrtai.

Nous allons boire  sa sant! dis-je.

Ah! s'cria M. Pumblechook en se laissant retomber sur sa chaise,
compltement foudroy d'admiration, voil comment vous savez
reconnatre, monsieur,--je ne sais pas  qui monsieur s'adressait, car
il n'y avait personne avec nous, et cependant ce ne pouvait tre 
moi,--c'est ainsi que vous savez reconnatre les bons procds,
monsieur... toujours bon et toujours gnreux. Une personne vulgaire,
dit le servile Pumblechook en reposant son verre sans y avoir got et
en le reprenant en toute hte, pourrait me reprocher de dire toujours la
mme chose, mais permettez!... permettez!...

Quand il eut fini, il reprit sa place et but  la sant de ma soeur.

Ne nous aveuglons pas, dit M. Pumblechook, son caractre n'tait pas
exempt de dfauts, mais il faut esprer que ses intentions taient
bonnes.

 ce moment, je commenai  remarquer que sa face devenait rouge. Quant
 moi, je sentais ma figure me cuire comme si elle et t plonge dans
du vin.

J'avertis M. Pumblechook que j'avais donn ordre qu'on apportt mes
nouveaux habits chez lui. Il s'tonna que j'eusse bien voulu le
distinguer et l'honorer  ce point. Je lui fis part de mon dsir
d'viter l'indiscrte curiosit du village. Il m'accabla alors de
louanges et me porta incontinent aux cieux. Il n'y avait,  l'entendre,
absolument que lui qui ft digne de ma confiance, et, en un mot, il me
suppliait de la lui continuer. Il me demanda tendrement si je me
souvenais des jeux de mon enfance et du temps o nous nous amusions 
compter, et comment nous tions alls ensemble pour contracter mon
engagement d'apprentissage, et combien il avait toujours t l'idal de
mon imagination et l'ami de mon choix. Aurai-je bu dix fois autant de
verres de vin que j'en avais bu, j'aurais toujours pu comprendre qu'il
n'avait jamais t tel qu'il le disait dans ses relations avec moi, et
du fond de mon coeur j'aurais protest contre cette ide. Cependant je
me souviens que je restai convaincu aprs tout cela que je m'tais
grandement tromp sur son compte, et qu'en somme, il tait un bon,
jovial et sensible compagnon.

Petit  petit, il prit une telle confiance en moi, qu'il en vint  me
demander avis sur ses propres affaires. Il me confia qu'il se prsentait
une excellente occasion d'accaparer et de monopoliser le commerce du bl
et des grains, et que s'il pouvait agrandir son tablissement, il
raliserait toute une fortune; mais qu'une seule chose lui manquait pour
ce magnifique projet, et que cette chose tait la plus importante de
toutes; qu'en un mot, c'taient les capitaux, mais qu'il lui semblait, 
lui, Pumblechook, que si ces capitaux taient verss dans l'affaire par
un associ anonyme, lequel associ anonyme n'aurait autre chose  faire
qu' entrer et  examiner les livres toutes les fois que cela lui
plairait, et  venir deux fois l'an prendre sa part des bnfices, 
raison de 50 pour 100; qu'il lui semblait donc, rpta-t-il, que c'tait
l une excellente proposition  faire  un jeune homme intelligent et
possesseur d'une certaine fortune, et qu'elle devait mriter son
attention. Il voulait savoir ce que j'en pensais, car il avait la plus
grande confiance dans mon opinion. Je lui rpondis:

Attendez un peu.

L'tendue et la clairvoyance contenues dans cette manire de voir le
frapprent tellement, qu'il ne me demanda plus la permission de me
serrer les mains; mais il m'assura qu'il devait le faire autrement. Il
me les serra en effet de nouveau.

Nous vidmes la bouteille, et M. Pumblechook s'engagea  vingt reprises
diffrentes  avoir l'oeil sur Joseph, je ne sais pas quel oeil, et  me
rendre des services aussi efficaces que constants, je ne sais pas quels
services. Il m'avoua pour la premire fois de sa vie, aprs en avoir
merveilleusement gard le secret, qu'il avait toujours dit, en parlant
de moi:

Ce garon n'est pas un garon ordinaire, et croyez-moi, son avenir ne
sera pas celui de tout le monde.

Il ajouta avec des larmes dans son sourire, que c'tait une chose bien
singulire  penser aujourd'hui. Et moi je dis comme lui. Enfin je me
trouvai en plein air, avec la vague persuasion qu'il y avait
certainement quelque chose de chang dans la marche du soleil, et
j'arrivai  moiti endormi  la barrire, sans seulement m'tre dout
que je m'tais mis en route.

L, je fus rveill par M. Pumblechook, qui m'appelait. Il tait bien
loin dans la rue, et me faisait des signes expressifs de m'arrter. Je
m'arrtai donc, et il arriva tout essouffl.

Non, mon cher ami, dit-il, quand il et recouvr assez d'haleine pour
parler; non, je ne puis faire autrement.... Je ne laisserai pas chapper
cette occasion de recevoir encore une marque de votre amiti. Permettez
 un vieil ami qui veut votre bien... permettez...

Nous changemes pour la centime fois une poigne de mains, et il
ordonna avec la plus grande indignation  un jeune charretier qui tait
sur la route de me faire place et de s'ter de mon chemin. Il me donna
alors sa bndiction et continua  me faire signe en agitant sa main,
jusqu' ce que j'eusse disparu au tournant de la route. Je me jetai dans
un champ, et je fis un long somme sous une haie, avant de rentrer  la
maison.

Je n'avais qu'un maigre bagage  emporter avec moi  Londres; car bien
peu, du peu que je possdais, pouvait convenir  ma nouvelle position.
Je commenai nanmoins  tout empaqueter dans l'aprs-dne. J'emballai
follement jusqu'aux objets dont je savais avoir besoin le lendemain
matin, me figurant qu'il n'y avait pas un moment  perdre.

Le mardi, le mercredi, le jeudi passrent, et le vendredi matin je me
rendis chez M. Pumblechook, o je devais mettre mes nouveaux habits
avant d'aller rendre visite  miss Havisham. M. Pumblechook m'abandonna
sa propre chambre pour m'habiller. On y avait mis des serviettes toutes
blanches pour la circonstance. Il va sans dire que mes habits neufs me
procurrent du dsappointement. Il est vraisemblable que depuis qu'on
porte des habits, tout vtement neuf et impatiemment attendu n'a jamais
rpondu de tout point aux esprances de celui pour lequel il a t fait.
Mais aprs avoir port les miens pendant environ une demi-heure, et
avoir pris une infinit de postures devant la glace exigu de M.
Pumblechook, en faisant d'incroyables efforts pour voir mes jambes, ils
me parurent aller mieux. Comme c'tait jour de march  la ville
voisine, situe  environ dix milles, M. Pumblechook n'tait pas chez
lui. Je ne lui avais pas prcis le jour de mon dpart et il tait
probable que je n'changerais plus de poignes de mains avec lui avant
de partir. Tout cela tait pour le mieux, et je sortis dans mon nouveau
costume, honteux d'avoir  passer devant le garon de boutique et
souponnant, aprs tout, que je n'tais pas plus  mon avantage
personnel que Joe dans ses habits des dimanches. Je fis un grand dtour
pour me rendre chez miss Havisham, et j'eus beaucoup de peine pour
sonner  la porte,  cause de la roideur de mes doigts, renferms dans
des gants trop troits. Sarah Pocket vint m'ouvrir. Elle recula
littralement en me voyant si chang; son visage de coquille de noix
passa instantanment du brun au vert et du vert au jaune.

Toi!... fit-elle!... toi, bon Dieu!... que veux-tu?

--Je vais partir pour Londres, miss Pocket, dis-je, et je dsirerais
vivement faire mes adieux  miss Havisham.

Sans doute on ne m'attendait pas, car elle me laissa enferm dans la
cour, pendant qu'elle allait voir si je devais tre introduit. Elle
revint peu aprs et me fit monter, sans cesser de me regarder durant
tout le trajet.

Miss Havisham prenait de l'exercice dans la chambre  la longue table.
Elle s'appuyait comme toujours sur sa bquille. La chambre tait
claire, comme prcdemment par une chandelle. Au bruit que nous fmes
en entrant, elle s'arrta pour se retourner. Elle se trouvait justement
en face du gteau moisi des fianailles.

Vous pouvez rester, Sarah, dit-elle. Eh! bien, Pip?

--Je pars pour Londres demain matin, miss Havisham.

J'tais on ne peut plus circonspect sur ce que je devais dire.

Et j'ai cru bien faire en venant prendre cong de vous.

--C'est trs bien, Pip, dit-elle en dcrivant un cercle autour de moi
avec sa canne, comme si elle tait la fe bienfaisante qui avait chang
mon sort, et qui et voulu mettre la dernire main  son oeuvre.

--Il m'est arriv une bien bonne fortune depuis la dernire fois que je
vous ai vue, miss Havisham, murmurai-je, et j'en suis bien
reconnaissant, miss Havisham!

--L! l! dit-elle, en tournant les yeux avec dlices vers l'envieuse et
dsappointe Sarah, j'ai vu M. Jaggers, j'ai appris cela, Pip. Ainsi
donc tu pars demain?

--Oui, miss Havisham.

--Et tu es adopt par une personne riche?

--Oui, miss Havisham.

--Une personne qu'on ne nomme pas?

--Non, miss Havisham.

--Et M. Jaggers est ton tuteur?

--Oui, miss Havisham.

Elle se complaisait dans ces questions et ces rponses, tant tait vive
sa joie en voyant le dsappointement jaloux de Sarah Pocket.

Eh bien! continua-t-elle, tu as  prsent une carrire ouverte devant
toi. Sois sage, mrite ce qu'on fait pour toi, et profite des conseils
de M. Jaggers.

Elle fixait les yeux tantt sur moi, tantt sur Sarah, et la figure que
faisait Sarah amenait sur son visage rid un cruel sourire.

Adieu, Pip, tu garderas toujours le nom de Pip, tu entends bien!

--Oui, miss Havisham.

--Adieu, Pip.

Elle tendit la main; je tombai  genoux, je la saisis et la portai 
mes lvres. Je n'avais pas prvu comment je devais la quitter, et l'ide
d'agir ainsi me vint tout naturellement au moment voulu. Elle lana sur
Sarah un regard de triomphe, et je laissai ma bienfaitrice les deux
mains poses sur sa canne, debout au milieu de cette chambre tristement
claire,  ct du gteau moisi des fianailles, que ses toiles
d'araignes drobaient  la vue.

Sarah Pocket me conduisit jusqu' la porte, comme si j'eusse t un
fantme qu'elle et souhait voir dehors. Elle ne pouvait revenir du
changement qui s'tait opr en moi, et elle en tait tout  fait
confondue. Je lui dis:

Adieu, miss Pocket.

Elle se contenta de me regarder fixement, et paraissait trop proccupe
pour se douter que je lui avais parl. Une fois hors de la maison, je me
rendis, avec toute la clrit possible, chez Pumblechook. J'tai mes
habits neufs, j'en fis un paquet, et je revins  la maison, vtu de mes
habits ordinaires, beaucoup plus  mon aise,  vrai dire, quoique
j'eusse un paquet  porter.

Et maintenant, ces six jours qui devaient s'couler si lentement,
taient passs, et bien rapidement encore, et le lendemain me regardait
en face bien plus fixement que je n'osais le regarder.  mesure que les
six soires s'taient d'abord rduites  cinq, puis  quatre, puis 
trois, enfin  deux, je me plaisais de plus en plus dans la socit de
Joe et de Biddy. Le dernier soir, je mis mes nouveaux vtements pour
leur faire plaisir, et je restai dans ma splendeur jusqu' l'heure du
coucher. Nous emes pour cette occasion un souper chaud, orn de
l'invitable volaille rtie, et pour terminer nous bmes un peu de
liqueur. Nous tions tous trs abattus, et nous essayions vainement de
paratre de joyeuse humeur.

Je devais quitter notre village  cinq heures du matin, portant avec moi
mon petit portemanteau. J'avais dit  Joe que je voulais partir seul.
Mon but, je le crois et je le crains, tait, en agissant ainsi, d'viter
le contraste choquant qui se serait produit entre Joe et moi, si nous
avions t ensemble jusqu' la diligence. J'avais tout fait pour me
persuader que l'gosme tait tranger  ces arrangements, mais une fois
rentr dans ma petite chambre, o j'allais dormir pour la dernire fois,
je fus bien forc d'admettre qu'il en tait autrement. J'eus un instant
l'ide de descendre pour prier Joe de vouloir bien m'accompagner le
lendemain matin, mais je n'en fis rien.

Toute la nuit, je vis des diligences qui, toutes, se rendaient en tout
autre endroit qu' Londres; elles taient atteles, tantt de chiens,
tantt de chats, tantt de cochons, tantt d'hommes, mais nulle part je
ne voyais la moindre trace de chevaux. Je rvai de voyages manqus et
fantastiques, jusqu'au point du jour, moment o les oiseaux commencrent
 chanter. Alors je me levai, et m'tant habill  demi, je m'assis  la
croise pour jouir une dernire fois de la vue, et l je me rendormis.

Biddy s'tait leve de grand matin pour me prparer  djeuner. Bien que
je ne dormisse pas une heure  la fentre, je sentis la fume du feu de
la cuisine, lorsque je m'veillai, et j'eus l'ide terrible que
l'aprs-midi devait tre avance. Quand j'eus entendu pendant longtemps
le bruit des tasses, et que je pensai que tout tait prt, je me fis
violence pour descendre, et malgr tout je restais l. Je passai mon
temps  dessangler mon portemanteau,  l'ouvrir et  le fermer
alternativement, jusqu'au moment o Biddy me cria de descendre et qu'il
tait dj tard.

Je djeunai prcipitamment et sans apptit, aprs quoi je me levais de
table, en disant avec une sorte de gaiet force:

Allons, je suppose qu'il est l'heure de partir.

Alors j'embrassai ma soeur, qui riait en agitant la tte dans son
fauteuil comme d'habitude; j'embrassai Biddy, et je jetai mes bras
autour du cou de Joe. Je pris ensuite mon petit portemanteau et je
partis. Bientt j'entendis du bruit, et je regardai derrire moi: je vis
Joe qui jetait un vieux soulier[4]. Je m'arrtai pour agiter mon
chapeau, et le bon Joe agitait son bras vigoureux au-dessus de sa tte,
en criant de toutes ses forces:

Hourra!

Quant  Biddy, elle cachait sa tte dans son tablier.

     [Note 4: Habitude anglaise. Au moment du dpart d'une personne
     aime, on jette un vieux soulier en l'air, dans la direction que va
     prendre cette personne, comme souhait de bon voyage et d'heureux
     retour.]

Je m'loignai d'un bon pas, pensant en moi-mme qu'il tait plus facile
de partir que je ne l'avais suppos, et en rflchissant  l'effet
qu'auraient produit les vieux souliers jets aprs la diligence en
prsence de toute la Grande-Rue. Je me mis  siffler, comme si cela ne
me faisait rien de partir; mais le village tait tranquille et
silencieux, et les lgres vapeurs du matin se levaient solennellement
comme si elles eussent voulu me laisser apercevoir l'univers tout
entier. J'avais t si petit et si innocent dans ces lieux; au del,
tout tait si nouveau et si grand pour moi, que bientt, en poussant un
gros soupir, je me mis  fondre en larmes. C'tait prs du poteau
indicateur qui se trouve au bout du village, et j'y appuyai ma main en
disant:

Adieu,  mon cher, mon bien cher ami!

Nous ne devrions jamais avoir honte de nos larmes, car c'est une pluie
qui disperse la poussire, qui recouvre nos coeurs endurcis. Je me
trouvais bien mieux quand j'eus pleur: j'tais plus chagrin, je
comprenais mieux mon ingratitude; en un mot, j'tais meilleur. Si
j'avais pleur plus tt, j'aurais dit  Joe de m'accompagner.

Ces larmes m'murent  un tel point, qu'elles recommencrent  couler 
plusieurs reprises pendant mon paisible voyage, et que de la voiture,
apercevant encore au loin la ville, je dlibrais, le coeur gonfl, si
je ne descendrais pas au prochain relais, et si je ne retournerais pas 
la maison pour y faire des adieux plus tendres. On changea de chevaux,
et je n'avais encore rien rsolu; cependant, je me consolai en pensant
que je pourrais descendre et retourner au relais suivant, lorsque nous
repartmes. Pendant que mon esprit tait ainsi occup, je m'imaginais
voir, dans un homme qui suivait la mme route que nous, l'exacte
ressemblance de Joe, et mon coeur battait avec force, comme s'il et t
possible que ce ft lui.

Nous relaymes encore, puis encore, enfin il fut trop tard et nous
tions trop loin pour que je continuasse  penser  retourner sur mes
pas. Le brouillard s'tait entirement et solennellement lev, et le
monde s'tendait devant moi.

FIN DE LA PREMIRE PRIODE DES ESPRANCES DE PIP.




CHAPITRE XX.


Le voyage de notre ville  la mtropole dura environ cinq heures. Il
tait un peu plus de midi lorsque la diligence  quatre chevaux dans
laquelle j'tais plac s'engagea dans le labyrinthe commercial ce
Cross-Keys, de Wood-Street, de Cheapside, de Londres, en un mot.

Nous autres Anglais, nous avions particulirement,  cette poque,
dcid que c'tait un crime de lse-nation que de mettre en doute qu'il
pt y avoir au monde quelque chose de mieux que nous et tout ce que nous
possdons: autrement, pendant que j'errais dans l'immensit de Londres,
je me serais, je le crois, demand souvent si la grande ville n'tait
pas tant soit peu laide, tortueuse, troite et sale.

M. Jaggers m'avait dment envoy son adresse. C'tait dans la
Petite-Bretagne, et il avait eu soin d'crire sur sa carte: En sortant
de Smithfield et prs du bureau de la diligence. Quoi qu'il en soit, un
cocher de fiacre qui semblait avoir autant de collets  son graisseux
manteau que d'annes, m'emballa dans sa voiture aprs m'avoir hiss sur
un nombre infini de marchepieds, comme s'il allait me conduire 
cinquante milles. Il mit beaucoup de temps  monter sur un sige
recouvert d'une vielle housse vert pois, toute ronge, use par le
temps, et dchiquete par les vers. C'tait un quipage merveilleux,
avec six grandes couronnes de comte sur les panneaux, et derrire,
quantit de choses tout en loques, pour supporter je ne sais combien de
laquais, et une flche en bas pour empcher les pitons amateurs de
cder  la tentation de remplacer les laquais.

J'avais  peine eu le temps de goter les douceurs de la voiture et de
penser combien elle ressemblait  une cour  fumier et  une boutique 
chiffons, tout en cherchant pourquoi les sacs o les chevaux devaient
manger se trouvaient  l'intrieur, quand je vis le cocher se prparer 
descendre, comme si nous allions nous arrter. Effectivement, nous nous
arrtmes bientt dans une rue  l'aspect sinistre, devant un certain
bureau dont la porte tait ouverte, et sur laquelle on lisait: M.
JAGGERS.

Combien? demandai-je au cocher.

--Un shilling, me rpondit-il,  moins que vous ne vouliez donner
davantage.

Naturellement, je ne voulais pas donner davantage, et je le lui dis.

Alors, c'est un shilling, observa le cocher. Je ne tiens pas  me faire
une affaire avec _lui_, je le connais.

Il cligna de l'oeil et secoua la tte en prononant le nom de M.
Jaggers.

Quand il eut pris son shilling et qu'il eut employ un certain temps 
remonter sur son sige, il se dcida  partir; ce qui parut apporter un
grand soulagement  son esprit. J'entrai dans le premier bureau avec mon
portemanteau  la main, et je demandai si M. Jaggers tait chez lui.

Il n'y est pas, rpondit le clerc, il est  la Cour. Est-ce  M. Pip
que j'ai l'honneur de parler?

Je fis un signe affirmatif.

M. Jaggers a dit que vous l'attendiez dans son cabinet. Il n'a pu dire
combien de temps il serait absent, ayant une cause en train, mais je
suppose que son temps tant trs prcieux, il ne sera que le temps
strictement ncessaire.

Sur ces mots, le clerc ouvrit une porte et me fit entrer dans une pice
retire, donnant sur le derrire. L, je trouvai un individu borgne,
entirement vtu de velours, et portant des culottes courtes. Cet
individu, se trouvant interrompu dans la lecture de son journal,
s'essuya le nez avec sa manche.

Allez attendre dehors, Mike, dit le clerc.

Je commenai  balbutier que j'esprais ne pas tre importun, quand le
clerc poussa l'individu dehors avec si peu de crmonie que j'en fus
tout tonn. Puis, lui jetant sa casquette sur les talons d'un air de
moquerie, il me laissa seul.

Le cabinet de M. Jaggers recevait la lumire d'en haut. C'tait un lieu
fort triste. Le vitrage tait tout de pices et de morceaux, comme une
tte casse, et les maisons voisines, toutes dformes, semblaient se
pencher pour me regarder au travers. Il n'y avait pas autant de
paperasses que je m'attendais  en trouver; mais il y avait des objets
singuliers que je ne m'attendais pas du tout  voir. Par exemple, on
pouvait contempler dans ce lieu singulier un vieux pistolet rouill, un
sabre dans son fourreau, plusieurs botes et plusieurs paquets 
l'aspect trange, et sur une tablette deux effroyables moules en pltre,
de figures particulirement enfles et tires autour du nez. Le fauteuil
 dossier de M. Jaggers tait recouvert en crin noir et avait des
ranges de clous en cuivre tout autour, comme un cercueil. Il me
semblait le voir s'taler dans ce fauteuil et mordre son index devant
ses clients. La pice tait petite, et les clients paraissaient avoir
l'habitude de s'appuyer contre le mur, car il tait, surtout en face du
fauteuil de M. Jaggers, tout graisseux, sans doute par le frottement
continuel des paules. Je me rappelais en effet que l'individu borgne
s'tait gliss adroitement contre la muraille, quand j'avais t la
cause innocente de son expulsion.

Je m'assis sur la chaise des clients, place tout contre le fauteuil de
M. Jaggers, et je fus fascin par la sombre atmosphre du lieu. Je me
souviens d'avoir remarqu que le clerc avait, comme son patron, l'air de
savoir toujours quelque chose de dsavantageux sur chacun des gens qui
se prsentaient devant lui. Je me demandais en moi-mme combien il y
avait de clercs  l'tage suprieur, et s'ils avaient tous la mme
puissance nuisible sur leurs semblables? Je m'tonnais de voir tant de
vieille paille dans la chambre, et je me demandais comment elle y tait
venue? J'tais curieux de savoir si les deux figures enfles taient de
la famille de M. Jaggers, et je me demandais pourquoi, s'il tait
rellement assez infortun pour avoir eu deux parents d'aussi mauvaise
mine, il les relguait sur cette tablette poudreuse, exposs  tre
noircis par les mouches, au lieu de leur donner une place au foyer
domestique? Je n'avais, bien entendu, aucune ide de ce que c'tait
qu'un jour d't  Londres, et mon esprit pouvait bien tre oppress par
l'air chaud et touffant et par la poussire et le gravier qui
couvraient tous les meubles. Cependant, je continuai  rester assis et 
attendre dans l'troit cabinet de M. Jaggers, tout tonn de ce que je
voyais, jusqu'au moment o il me devint impossible de supporter plus
longtemps la vue des deux bustes placs en face du fauteuil de M.
Jaggers. Je me levai donc, et je sortis.

Quand je dis au clerc que j'allais faire un tour et prendre l'air en
attendant le retour de M. Jaggers, il me conseilla d'aller jusqu'au bout
de la rue, de tourner le coin, et m'apprit que l je tomberais dans
Smithfield. En effet, j'y fus bientt. Cette ignoble place, toute
remplie d'ordures, de graisse, de sang et d'cume semblait m'attacher et
me retenir. J'en sortis avec toute la promptitude possible, en tournant
dans une rue o j'aperus le grand dme de Saint-Paul, qui se penchait
pour me voir, par-dessus une construction lugubre, qu'un passant
m'apprit tre la prison de Newgate. En suivant le mur de la prison, je
trouvai le chemin couvert de paille, pour touffer le bruit des
voitures. Je jugeai par l, et par la quantit de gens qui stationnaient
tout alentour, en exhalant une forte odeur de bire et de liqueurs, que
les jugements allaient leur train.

Pendant que je regardais autour de moi, un employ de justice,
excessivement sale et  moiti ivre, me demanda si je ne dsirais pas
entrer pour entendre prononcer un jugement ou deux; il m'assura qu'il
pouvait me faire avoir une place de devant, moyennant la somme d'une
demi-couronne; que pour ce prix modique je verrais tout  mon aise le
Lord Grand-Juge avec sa grande robe et sa grande perruque; il
m'annonait ce terrible personnage comme on annonce les figures de cire,
mais bientt il me l'offrit au prix rduit de dix-huit pence. Comme je
dclinais sa proposition, sous prtexte de rendez-vous, il eut la bont
de me faire entrer dans une cour, et de me montrer l'endroit o on
rangeait les potences, et aussi celui o on fouettait publiquement.
Ensuite, il me montra la porte par laquelle les condamns passent pour
se rendre au supplice; augmentant l'intrt que devait exciter en moi
cette terrible porte, en me donnant  entendre que le surlendemain, 
huit heures du matin, quatre de ces malheureux devaient passer par l
pour tre pendus sur une seule ligne. C'tait horrible et cela me fit
concevoir une triste ide de Londres, d'autant plus que celui qui avait
voulu me faire voir le Lord Grand-Juge portait, des pieds  la tte,
jusqu' son mouchoir inclusivement, des habits qui, videmment, dans
l'origine, ne lui avaient pas appartenu, et qu'il devait avoir achets,
du moins je l'avais en tte,  vil prix chez le bourreau. Dans ces
circonstances, je crus en tre quitte  bon compte en lui donnant un
shilling.

Je passai  l'tude pour demander si M. Jaggers tait rentr. L
j'appris qu'il tait encore absent, et je sortis de nouveau. Cette fois
je fis le tour de la Petite-Bretagne en tournant par le clos Bartholom.
J'appris alors que d'autres personnes que moi attendaient le retour de
M. Jaggers. Il y avait deux hommes  l'aspect mystrieux qui longeaient
le clos Bartholom, occups, tout en causant,  mettre le bout de leurs
souliers entre les pavs. L'un disait  l'autre, au moment o ils
passaient prs de moi pour la premire fois:

Jaggers le ferait si cela tait  faire.

Il y avait un rassemblement de deux femmes et de trois hommes dans un
coin. Une des deux femmes versait des larmes sur son chle, et l'autre,
tout en la tirant par son chle, la consolait en disant:

Jaggers est pour lui, Mlia, que veux-tu de plus?

Or, pendant que je flnais dans le clos Bartholom, un petit juif borgne
survint. Il tait accompagn d'un autre petit juif qu'il envoya faire
une commission. En l'absence du messager, je remarquai que ce juif, qui
sans doute tait d'un temprament nerveux, se livrait  une gigue
d'impatience sous un rverbre, tout en rptant avec une sorte de
frnsie ces mots:

Oh! Zazzerz!... Zazzerz!... Zazzerz!... Tous les autres ne valent pas
le diable! C'est Zazzerz qu'il me faut.

Ces tmoignages de la popularit de mon tuteur me firent une profonde
impression, et j'admirai, en m'tonnant plus que jamais.

 la fin, en regardant  travers la grille de fer du clos Bartholom,
dans la Petite Bretagne, je vis M. Jaggers qui traversait la rue et
venait de mon ct. Tous ceux qui l'attendaient le virent en mme temps
que moi. Ce fut un vritable assaut. M. Jaggers mit une main sur mon
paule, m'entrana et me fit marcher  ses cts sans me dire une seule
parole, puis il s'adressa  ceux qui le suivaient.

Il commena par les deux hommes mystrieux:

Je n'ai rien  vous dire, fit M. Jaggers en leur montrant son index; je
n'en veux pas savoir davantage: quant au rsultat, c'est une flouerie,
je vous ai toujours dit que c'tait une flouerie!... Avez-vous pay
Wemmick?

--Nous nous sommes procur l'argent ce matin, monsieur, dit un des deux
hommes d'un ton soumis, tandis que l'autre interrogeait la physionomie
de M. Jaggers.

--Je ne vous demande ni quand ni comment vous vous l'tes procur....
Wemmick l'a-t-il?

--Oui, monsieur, rpondirent les deux hommes en mme temps.

--Trs bien! Alors, vous pouvez vous en aller, je ne veux plus rien
entendre! dit M. Jaggers en agitant sa main pour les renvoyer. Si vous
me dites un mot de plus, j'abandonne l'affaire.

--Nous avons pens, monsieur Jaggers..., commena un des deux hommes en
tant son chapeau.

--C'est ce que je vous ai dit de ne pas faire, dit M. Jaggers. Vous avez
pens...  quoi et pourquoi faire?... je dois penser pour vous. Si j'ai
besoin de vous, je sais o vous trouver. Je n'ai pas besoin que vous
veniez me trouver. Allons, assez, pas un mot de plus!

Les deux hommes se regardrent pendant que M. Jaggers agitait sa main
pour les renvoyer, puis ils se retirrent humblement sans profrer une
parole.

 vous, maintenant! dit M. Jaggers, s'arrtant tout  coup pour
s'adresser aux deux femmes qui avaient des chles,  celles que les
trois hommes venaient de quitter. Oh! Amlie, est-ce vrai?

--Oui, M. Jaggers.

--Et vous souvenez-vous, repartit M. Jaggers, que sans moi vous ne
seriez pas et ne pourriez pas tre ici?

--Oh! oui, vraiment, monsieur! rpondirent simultanment les femmes, que
Dieu vous garde, monsieur, nous le savons bien!

--Alors, dit M. Jaggers, pourquoi venez-vous ici?

--Mon billet, monsieur, fit la femme qui pleurait.

--Hein? fit M. Jaggers; une fois pour toutes, si vous ne pensez pas que
votre billet soit en bonnes mains, je le sais, moi; et si vous veniez
ici pour m'ennuyer avec votre billet, je ferai un exemple de vous et de
votre billet en le laissant glisser de mes mains. Avez-vous pay
Wemmick?

--Oh! oui, monsieur, jusqu'au dernier penny.

--Trs bien. Alors vous avez fait tout ce que vous aviez  faire. Dites
un mot... un seul mot de plus... et Wemmick va vous rendre votre
argent.

Cette terrible menace nous dbarrassa immdiatement des deux femmes. Il
ne restait plus personne que le juif irritable qui avait dj, 
plusieurs reprises, port  ses lvres le pan de l'habit de M. Jaggers.

Je ne connais pas cet homme, dit M. Jaggers toujours du mme ton peu
engageant. Que veut cet individu?

--Mon zer monzieur Zazzerz, ze zuis frre d'Abraham Lazaruz!

--Qu'est-ce? dit M. Jaggers; lchez mon habit.

L'homme ne lcha prise qu'aprs avoir encore une fois bais le pan de
l'habit de M. Jaggers, et il rpliqua:

Abraham Lazaruz, zoupzonn pour l'arzenterie.

--Trop tard! dit M. Jaggers, trop tard! je suis pour l'autre partie!...

--Saint pre! monzieur Zazzerz... trop tard!... s'cria l'homme nerveux
en plissant, ne dites pas que vous tes contre Abraham Lazaruz!

--Si... dit M. Jaggers, et c'est une affaire finie.... Allez vous-en!

--Monzieur Zazzerz, seulement une demi-minute. Mon couzin est en ce
moment auprs de M. Wemmick pour lui offrir ce qu'il voudra. Monzieur
Zazzerz! un quart de minute. Si vous avez reu de l'autre partie une
somme d'argent, quelle qu'elle soit, l'argent ne fait rien! Monzieur
Zazzerz!... Monzieur!...

Mon tuteur se dbarrassa de l'importun avec un geste de suprme
indiffrence et le laissa se trmousser sur le pav comme s'il et t
chauff  blanc. Nous gagnmes la maison sans plus d'interruption. L,
nous trouvmes le clerc et l'homme en veste de velours et en casquette
garnie de fourrures.

Mike est l, dit le clerc en quittant son tabouret et s'approchant
confidentiellement de M. Jaggers.

--Oh! dit M. Jaggers en se tournant vers l'homme qui ramenait une mche
de ses cheveux sur son front comme le taureau de Cock Robin tirait le
cordon de la sonnette. Votre homme vient cette aprs-midi. Eh bien!

--Eh bien! M. Jaggers, dit Mike avec la voix d'un homme qui a un rhume
chronique; aprs bien de la peine, j'en ai trouv un qui pourra faire
l'affaire.

--Qu'est-il prt  jurer?

--Monsieur Jaggers, dit Mike en essuyant cette fois son nez avec sa
casquette de fourrure; en somme je crois qu'il jurera n'importe quoi.

M. Jaggers devenait de plus en plus irrit.

Je vous avais cependant averti d'avance, dit-il en montrant son index
au client craintif, que si vous supposiez avoir le droit de parler de la
sorte ici, je ferais de vous un exemple. Comment! infernal sclrat que
vous tes, osez-vous me parler ainsi?

Le client parut effray, et en mme temps embarrass comme un homme qui
n'a pas conscience de ce qu'il a fait.

Cruche! dit le clerc en le poussant du coude, tte creuse! Pourquoi lui
dites-vous cela en face?

--Allons, rpondez-moi vivement, mauvais garnement, dit mon tuteur d'un
ton svre: encore une fois et pour la dernire, qu'est-ce que l'homme
que vous m'amenez est prt  jurer?

Mike regardait mon tuteur dans le blanc des yeux, comme s'il et cherch
 y lire sa leon, puis il rpliqua lentement:

Il donnera des renseignements d'un caractre gnral, ou bien il jurera
qu'il a pass avec la personne toute la nuit en question.

--Allons, maintenant, faites bien attention: dans quelle position
sociale est cet homme?

Mike regardait tantt sa casquette, tantt le plancher, tantt le
plafond; puis il tourna les yeux vers moi et vers le clerc, avant de
risquer sa rponse, et en faisant beaucoup de mouvements, il se prit 
dire:

Nous l'avons habill comme...

Mon tuteur s'cria tout  coup:

Ah! vous y tenez!... vous y tenez!...

--Cruche!... ajouta le clerc en lui donnant encore une fois un grand
coup de coude.

Aprs de nouvelles hsitations, Mike partit et recommena:

Il est habill en homme respectable, comme qui dirait un ptissier.

--Est-il l? demanda M. Jaggers.

--Je l'ai laiss, rpondit Mike, assis sur le pas d'une porte au coin de
la rue.

--Faites-le passer devant cette fentre, que je le voie.

La fentre indique tait celle de l'tude. Nous nous approchmes tous
les trois derrire le grillage, et nous vmes le client passer comme par
hasard en compagnie d'un grand escogriffe  l'air sinistre, vtu de
blanc et portant un chapeau en papier. Ce marmiton tait loin d'tre 
jeun, il avait un certain oeil poch qui tait devenu vert et jaune, vu
son tat de convalescence, et qu'il avait peint pour le dissimuler.

Dites-lui qu'il emmne son tmoin sur-le-champ, dit mon tuteur au clerc
avec un profond dgot, et demandez-lui ce qu'il entend que je fasse
d'un pareil individu.

Mon tuteur m'emmena ensuite dans son propre appartement, et, tout en
djeunant avec des sandwiches et un flacon de Sherry, il m'apprit en ce
moment les dispositions qu'il avait prises pour moi. Je devais me rendre
 l'Htel Barnard, chez M. Pocket junior, o un lit avait t prpar
pour me recevoir; je devais rester avec M. Pocket junior jusqu'au lundi;
et, ce jour-l je devais me rendre avec lui chez M. son pre afin de
pouvoir dcider si je pourrais m'y plaire. J'appris aussi quelle serait
ma pension; elle tait fort convenable. Mon tuteur tira de son tiroir
pour me les donner les adresses de plusieurs ngociants auxquels je
devais recourir pour mes vtements et tout ce dont je pourrais avoir
besoin.

Vous serez satisfait du crdit qu'on vous accordera, monsieur Pip, dit
mon tuteur, dont la bouteille de Sherry rpandait autant d'odeur que le
ft lui-mme, pendant qu'il se rafrachissait  la hte; mais je serai
toujours  mme de suspendre votre pension, si je vous trouve jamais
ayant affaire aux policemen. Il est certain que vous tournerez mal d'une
faon ou d'une autre, mais ce n'est pas de ma faute.

Quand j'eus rflchi pendant quelques instants sur cette opinion
encourageante, je demandai  M. Jaggers si je pouvais envoyer chercher
une voiture. Il me rpondit que cela n'en valait pas la peine, que
j'tais trs prs de ma destination, et que Wemmick m'accompagnerai si
je le dsirais.

J'appris alors que Wemmick tait le clerc que j'avais vu dans l'tude.
On sonna un autre clerc occup en haut et qui vint prendre la place de
Wemmick pendant que Wemmick serait absent. Je l'accompagnai dans la rue
aprs avoir serr les mains de mon tuteur. Nous trouvmes une foule de
gens qui rdaient devant la porte; mais Wemmick sut se frayer un chemin
au milieu d'eux en leur disant doucement, mais d'un ton dtermin:

Je vous dis que c'est inutile; il n'a absolument rien  vous dire.

Nous pmes donc bientt nous en dbarrasser, et nous poursuivmes notre
chemin en marchant cte  cte.




CHAPITRE XXI.


Je jetai les yeux sur M. Wemmick, tout en marchant  ct de lui, pour
voir  quoi il ressemblait en plein jour. Je trouvai que c'tait un
homme sec, plutt court que grand, ayant une figure de bois, carre,
dont les traits semblaient avoir t dgrossis au moyen d'un ciseau
brch, il y avait quelques endroits qui auraient form des fossettes
si l'instrument et t plus fin et la matire plus dlicate, mais qui,
de fait, n'taient que des chancrures: le ciseau avait tent trois ou
quatre de ces embellissements sur son nez, mais il les avait abandonns
sans faire le moindre effort pour les parachever. Je jugeai qu'il devait
tre clibataire, d'aprs l'tat raill de son linge, et il semblait
avoir support bien des pertes, car il portait au moins quatre anneaux
de deuil, sans compter une broche reprsentant une dame et un saule
pleureur devant une tombe surmonte d'une urne. Je remarquai aussi que
plusieurs anneaux et un certain nombre de cachets pendaient  sa chane
de montre, comme s'il et t surcharg de souvenirs d'amis qui
n'taient plus. Il avait des yeux brillants, petits, perants et noirs,
des lvres minces et entr'ouvertes, et avec cela, selon mon estimation,
il devait avoir de quarante  cinquante ans.

Ainsi donc vous n'tes encore jamais venu  Londres? me dit M. Wemmick.

--Non, dis-je.

--J'ai moi-mme t autrefois aussi neuf que vous ici, dit M. Wemmick,
c'est une drle de chose  penser aujourd'hui.

--Vous connaissez bien tout Londres, maintenant?

--Mais oui, dit M. Wemmick, je sais comment tout s'y passe.

--C'est donc un bien mauvais lieu? demandai-je plutt pour dire quelque
chose que pour me renseigner.

--Vous pouvez tre flou, vol et assassin  Londres; mais il y a
partout des gens qui vous en feraient autant.

--Il y a peut-tre quelque vieille rancune entre vous et ces gens-l?
dis-je pour adoucir un peu cette dernire phrase.

--Oh! je ne connais pas les vieilles rancunes, repartit M. Wemmick. Il
n'y a gure de vieille rancune quand il n'y a rien  y gagner.

--C'est encore pire.

--Vous croyez cela? reprit M. Wemmick.

--Ma foi, je ne dis pas non.

Il portait son chapeau sur le derrire de la tte et regardait droit
devant lui, tout en marchant avec indiffrence dans les rues comme s'il
n'y avait rien qui pt attirer son attention. Sa bouche tait ouverte
comme le trou d'une bote aux lettres, et il avait l'air de sourire
machinalement. Nous tions dj en haut d'Holborn Hill, avant que
j'eusse pu me rendre compte qu'il ne souriait pas du tout, et que ce
n'tait qu'un mouvement mcanique.

Savez-vous o demeure M. Mathieu Pocket? demandai-je.

Oui, dit-il,  Hammersmith,  l'ouest de Londres.

Est-ce loin?

Assez...  peu prs cinq milles.

Le connaissez-vous?

Mais vous tes un vritable juge d'instruction, dit M. Wemmick en me
regardant d'un air approbateur, oui, je le connais..., je le
connais!...

Il y avait une espce de demi-dngation dans la manire dont il
pronona ces mots qui m'oppressa, et je jetai un regard de ct sur le
bloc de sa tte dans l'espoir d'y trouver quelque signe attnuant un peu
le texte quand il m'avertit que nous tions arrivs  l'Htel Barnard.
Mon oppression ne diminua pas  cette nouvelle, car j'avais suppos que
cet tablissement tait un htel tenu par M. Barnard, auprs duquel le
_Cochon bleu_ de notre ville n'tait qu'un simple cabaret. Cependant, je
trouvai que Barnard n'tait qu'un esprit sans corps, ou; si vous
prfrez, une fiction, et son htel le plus triste assemblage de
constructions mesquines qu'on ait jamais entasses dans un coin humide
pour y loger un club de matous.

Nous entrmes dans cet asile par une porte  guichet, et nous tombmes,
par un passage de communication, dans un mlancolique petit jardin
carr, qui me fit l'effet d'un cimetire sans spulture ni tombeaux. Je
crus voir qu'il y avait dans ce lieu les plus affreux arbres, les plus
affreux pierrots, les plus affreux chats et les plus affreuses maisons,
au nombre d'une demi-douzaine  peu prs, que j'eusse jamais vus. Je
m'aperus que les fentres de cette suite de chambres, qui divisaient
ces maisons, avaient  chaque tage des jalousies dlabres, des rideaux
dchirs, des pots  fleurs desschs, des carreaux briss, des amas de
poussire et de misrables haillons, pendant que les criteaux: 
LOUER-- LOUER-- LOUER-- LOUER, se penchaient sur moi en dehors des
chambres vides, comme si de nouveaux infortuns ne pouvaient se rsoudre
 les occuper, et que la vengeance de l'me de Barnard devait tre
lentement apaise par le suicide successif des occupants actuels et par
leur enterrement non sanctifi. Un linceul, dgotant de suie et de
fume, enveloppait cette cration abandonne de Barnard. Voil tout ce
qui frappait la vue aussi loin qu'elle pouvait s'tendre, tandis que la
pourriture sche et la pourriture humide et toutes les pourritures
muettes qui existaient de la cave au grenier, galement ngligs, la
mauvaise odeur des rats et des souris, des punaises et des remises qu'on
avait sous la main, s'adressaient  mon sens olfactif et semblaient
gmir  mes oreilles:

Voil la Mixture de Barnard, essayez-en.

Cela ralisait si peu la premire de mes grandes esprances, que je
jetai un regard de dsappointement sur M. Wemmick.

Ah! dit-il en se mprenant, cette retraite vous rappelle la campagne;
c'est comme  moi.

Il me conduisit par un coin en haut d'un escalier qui me parut
s'effondrer lentement sous la poussire dont il tait encombr; de sorte
qu'au premier jour les locataires de l'tage suprieur, en sortant de
chez eux, pouvaient se trouver dans l'impossibilit de descendre. Sur
l'une des portes, on lisait: M. POCKET JUNIOR, et crit  la main, sur
la bote aux lettres: _va bientt rentrer._

Il ne pensait sans doute pas que vous seriez arriv si matin, dit M.
Wemmick. Vous n'avez plus besoin de moi?

--Non, je vous remercie, dis-je.

--Comme c'est moi qui tiens la caisse, dit M. Wemmick, il est probable
que nous nous verrons assez souvent. Bonjour!

--Bonjour!

J'avanai la main, et M. Wemmick commena par la regarder, comme s'il
croyait que je lui demandais quelque chose, puis il me regarda, et dit
en se reprenant:

Oh! certainement oui... vous avez donc l'habitude de donner des
poignes de main?

J'tais quelque peu confus, en pensant que cela n'tait plus de mode 
Londres; mais je rpondis que oui.

J'en ai si peu l'habitude maintenant, dit M. Wemmick; cependant, croyez
que je suis bien aise de faire votre connaissance. Bonjour.

Quand nous nous fmes serr les mains et qu'il fut parti, j'ouvris la
fentre donnant sur l'escalier, et je manquai d'avoir la tte coupe,
car les cordes de la poulie taient pourries et la fentre retomba comme
une guillotine[5]. Heureusement cela fut si prompt que je n'avais pas eu
le temps de passer ma tte au dehors. Aprs avoir chapp  cet
accident, je me contentai de prendre une ide confuse de l'htel 
travers la fentre incruste de poussire, regardant tristement dehors,
et me disant que dcidment Londres tait une ville infiniment trop
vante.

     [Note 5: On ne connat  Londres que les fentres  guillotine, mais
     dans les maisons convenablement tenues, elles sont trs bien agences et
     fonctionnent trs rgulirement.]

L'ide que M. Pocket junior se faisait du mot bientt, n'tait certes
pas la mienne, car j'tais devenu presque fou,  force de regarder
dehors, et j'avais crit, avec mon doigt, mon nom plusieurs fois sur la
poussire de chacun des carreaux de la fentre avant d'entendre le
moindre bruit de pas dans l'escalier. Peu  peu cependant, parut devant
moi le chapeau, puis la tte, la cravate, le gilet, le pantalon et les
bottes d'un gentleman  peu prs semblable  moi. Il portait sous chacun
de ses bras un sac en papier et un pot de fraises dans une main. Il
tait tout essouffl.

Monsieur Pip? dit-il.

--Monsieur Pocket? dis-je.

--Mon cher! s'cria-t-il, je suis excessivement fch, mais j'ai appris
qu'il arrivait  midi une diligence de votre pays, et j'ai pens que
vous prendriez celle-l. La vrit, c'est que je suis sorti pour vous,
non pas que je vous donne cela pour excuse, mais j'ai pens qu'arrivant
de la campagne, vous seriez bien aise de goter un petit fruit aprs
votre dner, et je suis all moi-mme au march de Covent Garden pour en
avoir de bons.

Pour une raison  moi connue, j'prouvais la mme impression que si mes
yeux allaient me sortir de la tte; je le remerciai de son attention
intempestive, et je me demandais si c'tait un rve.

Mon Dieu! dit M. Pocket junior, cette porte est si dure...

Comme il allait mettre les fraises en marmelade, en se dbattant avec la
porte, et laisser tomber les sacs en papier qui taient sous son bras,
je le priai de me permettre de les tenir. Il me les confia avec un
agrable sourire; puis il se battit derechef avec la porte comme si
c'et t une bte froce; elle cda si subitement, qu'il fut rejet sur
moi, et que moi, je fus rejet sur la porte d'en face. Nous clatmes de
rire tous deux.

Mais je sentais encore davantage mes yeux sortir de ma tte, et j'tais
de plus en plus convaincu que tout cela tait un rve.

Entrez donc, je vous prie, dit M. Pocket junior, permettez-moi de vous
montrer le chemin. C'est un peu dnud ici, mais j'espre que vous vous
y conviendrez jusqu' lundi. Mon pre a pens que vous prfreriez
passer la soire de demain avec moi plutt qu'avec lui, et si vous avez
envie de faire une petite promenade dans Londres, je serai certainement
trs heureux de vous faire voir la ville. Quant  notre table, vous ne
la trouverez pas mauvaise, j'espre; car elle sera servie par le
restaurant de la maison, et (est-il ncessaire de le dire)  vos frais.
Telles sont les recommandations de M. Jaggers. Quant  notre logement,
il n'est pas splendide, parce que j'ai mon pain  gagner et mon pre n'a
rien  me donner; d'ailleurs je ne serais pas dispos  rien recevoir de
lui, en admettant qu'il pt me donner quelque chose. Ceci est notre
salon, juste autant de chaises, de tables, de tapis, etc., qu'on a pu en
dtourner de la maison. Vous n'avez pas  me remercier pour le linge de
table, les cuillers, les fourchettes, parce que je les fais venir pour
vous du restaurant. Ceci est ma petite chambre  coucher; c'est un peu
moisi, mais tout ce qui a appartenu  la maison Barnard est moisi. Ceci
est votre chambre, les meubles ont t lous exprs pour vous; j'espre
qu'ils vous suffiront. Si vous avez besoin de quelque chose, je vous le
procurerai. Ces chambres sont retires, et nous y serons seuls; mais
nous ne nous battrons pas, j'ose le dire. Mais, mon Dieu! pardonnez-moi,
vous tenez les fruits depuis tout ce temps; passez-moi ces paquets, je
vous prie, je suis vraiment honteux...

Pendant que j'tais plac devant M. Pocket junior, occup  lui redonner
les paquets, une..., deux... je vis dans ses yeux le mme tonnement que
je savais tre dans les miens, et il dit en se reculant:

Que Dieu me bnisse! vous tes le jeune garon que j'ai trouv
rdant....

--Et vous, dis-je, vous tes le jeune homme ple de la brasserie!




CHAPITRE XXII.


Le jeune homme ple et moi, nous restmes en contemplation l'un devant
l'autre, dans la chambre de l'Htel Barnard, jusqu'au moment o nous
partmes d'un grand clat de rire.

Est-il possible!... Est-ce bien vous? dit-il.

--Est-il possible! Est-ce bien vous? dis-je.

Et puis nous nous contemplmes de nouveau, et de nouveau nous nous
remmes  clater de rire.

Eh bien! dit le jeune homme ple en avanant sa main d'un air de bonne
humeur, c'est fini, j'espre, et vous serez assez magnanime pour me
pardonner de vous avoir battu comme je l'ai fait?

Je compris  ce discours que M. Herbert Pocket (car Herbert tait le
prnom du jeune homme ple), confondait encore l'intention et
l'excution; mais je fis une rponse modeste, et nous nous serrmes
chaleureusement les mains.

Vous n'tiez pas encore en bonne passe de fortune  cette poque? dit
Herbert Pocket.

--Non, rpondis-je.

--Non, rpta-t-il, j'ai appris que c'tait arriv tout dernirement. Je
cherchais moi-mme quelque bonne occasion de faire fortune  ce moment.

--En vrit?

--Oui, miss Havisham m'avait envoy chercher pour voir si elle pourrait
me prendre en affection, mais elle ne l'a pas pu... ou dans tous les cas
elle ne l'a pas fait.

Je crus poli de remarquer que j'en tais trs tonn.

C'est une preuve de son mauvais got! dit Herbert en riant; mais c'est
un fait. Oui, elle m'avait envoy chercher pour une visite d'essai, et
si j'tais sorti avec succs de cette preuve, je suppose qu'on aurait
pourvu  mes besoins; peut-tre aurais-je t le..., comme vous voudrez
l'appeler, d'Estelle.

--Qu'est-ce que cela? demandai-je tout  coup avec gravit.

Il tait occup  arranger ses fruits sur une assiette, tout en parlant;
c'est probablement ce qui dtournait son attention, et avait t cause
que le vrai mot ne lui tait pas venu.

Fianc! reprit-il, promis... engag... comme vous voudrez, ou tout
autre mot de cette sorte.

--Comment avez-vous support votre dsappointement? demandai-je.

--Bah! dit-il, a m'tait bien gal. C'est une sauvage.

--Miss Havisham? dis-je.

--Je ne dis pas cela pour elle: c'est d'Estelle que je voulais parler.
Cette fille est dure, hautaine et capricieuse au dernier point; elle a
t leve par miss Havisham pour exercer sa vengeance sur tout le sexe
masculin.

--Quel est son degr de parent avec miss Havisham?

--Elle ne lui est pas parente, dit-il; mais miss Havisham l'a adopte.

--Pourquoi se vengerait-elle sur tout le sexe masculin? comment cela?...

--Comment, monsieur Pip, dit-il, ne le savez-vous pas?

--Non, dis-je.

--Mon Dieu! mais c'est toute une histoire, nous la garderons pour le
dner. Et maintenant, permettez-moi de vous faire une question. Comment
tiez-vous venu l le jour que vous savez?

Je le lui dis, et il m'couta avec attention jusqu' ce que j'eusse
fini; puis il se mit  rire de nouveau, et il me demanda si j'en avais
souffert dans la suite. Je ne lui fis pas la mme question, car ma
conviction sur ce point tait parfaitement tablie.

M. Jaggers est votre tuteur,  ce que je vois, continua-t-il.

--Oui.

--Vous savez qu'il est l'homme d'affaires et l'avou de miss Havisham,
et qu'il a sa confiance quand nul autre ne l'a?

Ceci m'amenait, je le sentais, sur un terrain dangereux. Je rpondis,
avec une contrainte que je n'essayai pas de dguiser, que j'avais vu M.
Jaggers chez miss Havisham le jour mme de notre combat; mais que
c'tait la seule fois, et que je croyais qu'il n'avait, lui, aucun
souvenir de m'avoir jamais vu.

Il a eu l'obligeance de proposer mon pre pour tre votre prcepteur,
et il est venu le voir  ce sujet. Sans doute il avait connu mon pre
par ses rapports avec miss Havisham. Mon pre est le cousin de miss
Havisham, non pas que cela implique des relations trs suivies entre
eux, car il n'est qu'un bien mauvais courtisan, et il ne cherche pas 
se faire bien voir d'elle.

Herbert Pocket avait des manires franches et faciles qui taient trs
sduisantes. Je n'avais jamais vu personne alors, et je n'ai jamais vu
personne depuis qui exprimt plus fortement, tant par la voix que par le
regard, une incapacit naturelle de faire quoi que ce soit de vil ou de
dissimul. Il y avait quelque chose de merveilleusement confiant dans
tout son air, et, en mme temps, quelque chose me disait tout bas qu'il
ne russirait jamais et qu'il ne serait jamais riche. Je ne sais pas
comment cela se faisait. J'eus cette conviction absolue ds le premier
jour de notre rencontre et avant de nous mettre  table; mais je ne
saurais dfinir par quels moyens.

C'tait toujours un jeune homme ple; il avait dans toute sa personne
une certaine langueur acquise, qu'on dcouvrait mme au milieu de sa
belle humeur et de sa gaiet, et qui ne semblait pas indiquer une nature
vigoureuse. Son visage n'tait pas beau, mais il tait mieux que beau,
car il tait extrmement gai et affable. Son corps tait un peu gauche,
comme dans le temps o mes poings avaient pris avec lui les liberts
qu'on connat; mais il semblait de ceux qui doivent toujours paratre
lgers et jeunes. Les confections locales de M. Trabb l'auraient-elles
habill plus gracieusement que moi? C'est une question. Mais ce dont je
suis certain, c'est qu'il portait ses habits, quelque peu vieux,
beaucoup mieux que je ne portais les miens, qui taient tout neufs.

Comme il se montrait trs expansif, je sentis que pour des gens de nos
ges la rserve de ma part serait peu convenable en retour. Je lui
racontai donc ma petite histoire, en rptant  plusieurs reprises, et
avec force, qu'il m'tait interdit de rechercher quel tait mon
bienfaiteur. Je lui dis un peu plus tard, qu'ayant t lev en forgeron
de campagne, et ne connaissant que fort peu les usages de la politesse,
je considrerais comme une grande bont de sa part qu'il voult bien
m'avertir  demi-mot toutes les fois qu'il me verrait sur le point de
faire quelque sottise.

Avec plaisir, dit-il, bien que je puisse prdire que vous n'aurez pas
besoin d'tre averti souvent. J'aime  croire que nous serons souvent
ensemble, et je serais bien aise de bannir sur-le-champ toute espce de
contrainte entre nous. Vous plat-il de m'accorder la faveur de
commencer ds  prsent  m'appeler par mon nom de baptme, Herbert?

Je le remerciai, en disant que je ne demandais pas mieux et, en change,
je l'informai que mon nom de baptme tait Philip.

Je ne donne pas dans Philip, dit-il en souriant, cela sonne mal et me
rappelle l'enfant de la fable du syllabaire, qui est un paresseux et
tombe dans une mare, ou bien qui est si gras qu'il ne peut ouvrir les
yeux et par consquent rien voir, ou si avare qu'il enferme ses gteaux
jusqu' ce que les souris les mangent, ou si dtermin, qu'il va
dnicher des oiseaux et est mang par des ours, qui vivent trs prs
dans le voisinage. Je vais vous dire ce qui me conviendrait. Nous sommes
en bonne harmonie, et vous avez t forgeron, rappelez-vous le.... Cela
vous serait-il gal?...

--Tout ce que vous me proposerez me sera gal, rpondis-je; mais je ne
vous comprends pas.

--Vous serait-il gal que je vous appelasse Haendel? Il y a un charmant
morceau de musique de Haendel, intitul l'_Harmonieux forgeron._

--J'aimerais beaucoup ce nom.

--Alors, mon cher Haendel, dit-il en se retournant comme la porte
s'ouvrait, voici le dner, et je dois vous prier de prendre le haut de
la table, parce que c'est vous qui m'offrez  dner.

Je ne voulus rien entendre  ce sujet. En consquence, il prit le haut
de la table et je me mis en face de lui. C'tait un excellent petit
dner, qui alors me parut un vritable festin de Lord Maire; il avait
d'autant plus de valeur, qu'il tait mang dans des circonstances
particulires, car il n'y avait pas de vieilles gens avec nous, et nous
avions Londres tout autour de nous; mais ce plaisir tait encore
augment par un certain laisser aller bohme qui prsidait au banquet;
car, tandis que la table tait, comme l'aurait pu dire M. Pumblechook,
le temple du luxe, tant entirement fournie par le restaurant,
l'encadrement de la pice o nous nous tenions tait comparativement
mesquin, et avait une apparence peu apptissante. J'tonnais le garon
par mes habitudes excentriques et vagabondes de mettre les couverts sur
le plancher, o il se prcipitait aprs eux, le beurre fondu sur le
fauteuil, le pain sur les rayons des livres, le fromage dans le panier 
charbon, et la volaille bouillie dans le lit de la chambre voisine, o
je trouvai encore le soir, en me mettant au lit, beaucoup de son persil
et de son beurre, dans un tat de conglation des moins gracieux: tout
cela rendit la fte dlicieuse, et, quand le garon n'tait pas l pour
me surveiller, mon plaisir tait sans mlange.

Nous tions dj avancs dans notre dner, quand je rappelai  Herbert
sa promesse de me parler de miss Havisham.

C'est vrai, reprit-il, je vais m'acquitter tout de suite. Permettez-moi
de commencer, Haendel, par vous faire observer qu' Londres, on n'a pas
l'habitude de mettre son couteau dans sa bouche, par crainte d'accident,
et que, bien que la fourchette soit rserve pour cet usage, il ne faut
pas la faire entrer plus loin qu'il est ncessaire. C'est  peine digne
d'tre remarqu, mais il vaut mieux faire comme tout le monde.
J'ajouterai qu'on ne tient pas sa cuiller sur sa main, mais dessous.
Cela a un double avantage, vous arriverez plus facilement  la bouche,
ce qui, aprs tout, est l'objet principal, et vous pargnez, dans une
infinit de cas,  votre paule droite, l'attitude qu'on prend en
ouvrant des hutres.

Il me fit ces observations amicales d'une manire si enjoue, que nous
en rmes tous les deux, et qu' peine cela me fit-il rougir.

Maintenant, continua-t-il, parlons de miss Havisham. Miss Havisham,
vous devez le savoir, a t une enfant gte. Sa mre mourut qu'elle
n'tait encore qu'une enfant, et son pre ne sut rien lui refuser. Son
pre tait gentleman campagnard, et, de plus, il tait brasseur. Je ne
sais pourquoi il est trs bien vu d'tre brasseur dans cette partie du
globe, mais il est incontestable que, tandis que vous ne pouvez
convenablement tre gentleman et faire du pain, vous pouvez tre aussi
gentleman que n'importe qui et faire de la bire, vous voyez cela tous
les jours.

--Cependant un gentleman ne peut tenir un caf, n'est-ce pas? dis-je.

--Non, sous aucun prtexte, rpondit Herbert; mais un caf peut retenir
un gentleman. Eh bien! donc, M. Havisham tait trs riche et trs fier,
et sa fille tait de mme.

--Miss Havisham tait fille unique? hasardai-je.

--Attendez un peu, j'y arrive. Non, elle n'tait pas fille unique. Elle
avait un frre consanguin. Son pre s'tait remari secrtement... avec
sa cuisinire, je pense.

--Je croyais qu'il tait fier? dis-je.

--Mon bon Haendel, certes, oui, il l'tait. Il pousa sa seconde femme
secrtement, parce qu'il tait fier, et peu de temps aprs elle mourut.
Quand elle fut morte, il avoua  sa fille,  ce que je crois, ce qu'il
avait fait; alors le fils devint membre de la famille et demeura dans la
maison que vous avez vue. En grandissant, ce fils devint turbulent,
extravagant, dsobissant; en un mot, un mauvais garnement. Enfin, son
pre le dshrita; mais il se radoucit  son lit de mort, et le laissa
dans une bonne position, moins bonne cependant que celle de miss
Havisham.... Prenez un verre de vin, et excusez-moi de vous dire que la
socit n'exige pas que nous vidions si stoquement et si
consciencieusement notre verre, et que nous tournions son fond sens
dessus dessous, en appuyant ses bords sur notre nez.

Dans l'extrme attention que j'apportais  son rcit, je m'tais laiss
aller  commettre cette inconvenance. Je le remerciai en m'excusant:

Pas du tout, me dit-il.

Et il continua.

Miss Havisham tait donc une hritire, et, comme vous pouvez le
supposer, elle tait fort recherche comme un bon parti. Son frre
consanguin avait de nouveau une fortune suffisante; mais ses dettes d'un
ct, de nouvelles folies de l'autre, l'eurent bientt dissipe une
seconde fois. Il y avait une plus grande diffrence de manire d'tre,
entre lui et elle, qu'il n'y en avait entre lui et son pre, et on
suppose qu'il nourrissait contre elle une haine mortelle, parce qu'elle
avait cherch  augmenter la colre du pre. J'arrive maintenant  la
partie cruelle de l'histoire, m'arrtant seulement, mon cher Haendel,
pour vous faire remarquer qu'une serviette ne peut entrer dans un
verre.

Il me serait tout  fait impossible de dire pourquoi j'essayais de faire
entrer la mienne dans mon verre: tout ce que je sais, c'est que je me
surpris faisant, avec une persvrance digne d'une meilleure cause, des
efforts inous pour la comprimer dans ces troites limites. Je le
remerciai de nouveau en m'excusant, et de nouveau avec la mme bonne
humeur, il me dit:

Pas du tout, je vous assure.

Et il reprit:

Alors apparut dans le monde, c'est--dire aux courses, dans les bals
publics, ou n'importe o il vous plaira un certain monsieur qui fit la
cour  miss Havisham. Je ne l'ai jamais vu, car il y a vingt-cinq ans
que ce que je vous raconte est arriv, bien avant que vous et moi ne
fussions au monde, Haendel; mais j'ai entendu mon pre dire que c'tait
un homme lgant, et justement l'homme qu'il fallait pour plaire  miss
Havisham. Mais ce que mon pre affirmait le plus fortement, c'est que
sans prvention et sans ignorance, on ne pouvait le prendre pour un
vritable gentleman; mon pre avait pour principe qu'un homme qui n'est
pas vraiment gentleman par le coeur, n'a jamais t, depuis que le monde
existe, un vrai gentleman par les manires. Il disait aussi qu'aucun
vernis ne peut cacher le grain du bois, et que plus on met de vernis
dessus, plus le grain devient apparent. Trs bien! Cet homme serra de
prs miss Havisham, et fit semblant de lui tre trs dvou. Je crois
que jusqu' ce moment, elle n'avait pas montr beaucoup de sensibilit,
mais tout ce qu'elle en possdait se montra certainement alors. Elle
l'aima passionnment. Il n'y a pas de doute qu'elle l'idoltrt. Il
exerait une si forte influence sur son affection par sa conduite ruse,
qu'il en obtint de fortes sommes d'argent et l'amena  racheter  son
frre sa part de la brasserie, que son pre lui avait laiss par
faiblesse,  un prix norme, et en lui faisant prendre l'engagement, que
lorsqu'il serait son mari, il grerait de tout. Votre tuteur ne faisait
pas partie,  cette poque, des conseils de miss Havisham, et elle tait
trop hautaine et trop prise pour se laisser conseiller par quelqu'un.
Ses parents taient pauvres et intrigants,  l'exception de mon pre. Il
tait assez pauvre, mais il n'tait ni avide, ni jaloux, et c'tait le
seul qui ft indpendant parmi eux. Il l'avertit qu'elle faisait trop
pour cet homme, et qu'elle se mettait trop compltement  sa merci. Elle
saisit la premire occasion qui se prsenta d'ordonner  mon pre de
sortir de sa prsence et de sa maison, et mon pre ne l'a jamais revue
depuis.

 ce moment du rcit de mon convive je me rappelai que miss Havisham
avait dit: Mathieu viendra me voir  la fin, quand je serai tendue
morte sur cette table, et je demandai  Herbert si son pre tait
rellement si fch contre elle.

Ce n'est pas cela, dit-il, mais elle l'a accus, en prsence de son
prtendu, d'tre dsappoint d'avoir perdu tout espoir de faire ses
affaires en la flattant; et s'il y allait maintenant, cela paratrait
vrai,  lui comme  elle. Revenons  ce prtendu pour en finir avec lui.
Le jour du mariage fut fix, les habits de noce achets, le voyage qui
devait suivre la noce projet, les gens de la noce invits, le jour
arriva, mais non pas le fianc: il lui crivit une lettre....

--Qu'elle reut, m'criai-je, au moment o elle s'habillait pour la
crmonie...  neuf heures moins vingt minutes....

-- cette heure et  ces minutes, dit Herbert en faisant un signe de
tte affirmatif, heures et minutes auxquelles elle arrta ensuite toutes
les pendules. Ce qui, au fond de tout cela, fit manquer le mariage, je
ne vous le dirai pas parce que je ne le sais pas.... Quand elle se
releva d'une forte maladie qu'elle fit, elle laissa tomber toute la
maison dans l'tat de dlabrement o vous l'avez vue et elle n'a jamais
regard depuis la lumire du soleil.

--Est-ce l toute l'histoire? demandai-je aprs quelque rflexion.

--C'est tout ce que j'en sais, et encore je n'en sais autant que parce
que j'ai rassembl moi-mme tous ces dtails, car mon pre vite
toujours d'en parler, et mme lorsque miss Havisham m'invita  aller
chez elle, il ne me dit que ce qui tait absolument ncessaire pour moi
de savoir. Mais il y a une chose que j'ai oublie: on a suppos que
l'homme dans lequel elle avait si mal plac sa confiance a agi, dans
toute cette affaire, de connivence avec son frre; que c'tait une
intrigue ourdie entre eux et dont ils devaient se partager les
bnfices.

--Je suis surpris alors qu'il ne l'ait pas pouse pour s'emparer de
toute la fortune, dis-je.

--Peut-tre tait-il dj mari, et cette cruelle mystification peut
avoir fait partie du plan de son frre, dit Herbert; mais faites
attention que je n'en suis pas sr du tout.

--Que sont devenus ces deux hommes? demandai-je aprs avoir rflchi un
instant.

--Ils sont tombs dans une dgradation et une honte plus profonde encore
si c'est possible; puis la ruine est venue.

--Vivent-ils encore?

--Je ne sais pas.

--Vous disiez tout  l'heure qu'Estelle n'tait pas parente de miss
Havisham, mais seulement adopte par elle. Quand a-t-elle t adopte?

Herbert leva les paules.

Il y a toujours eu une Estelle depuis que j'ai entendu parler de miss
Havisham. Je ne sais rien de plus. Et maintenant, Haendel, dit-il en
laissant l l'histoire, il y a entre nous une parfaite entente: vous
savez tout ce que je sais sur miss Havisham.

--Et vous aussi, repartis-je, vous savez tout ce que je sais.

--Je le crois. Ainsi donc il ne peut y avoir entre vous et moi ni
rivalit ni brouille, et quant  la condition attache  votre fortune
que vous ne devez pas chercher  savoir  qui vous la devez, vous pouvez
compter que cette corde ne sera ni touche ni mme effleure par moi, ni
par aucun des miens.

En vrit, il dit cela avec une telle dlicatesse, que je sentis qu'il
n'y aurait plus  revenir sur ce sujet, bien que je dusse rester sous le
toit de son pre pendant des annes. Et pourtant il y avait dans ses
paroles tant d'intention, que je sentis qu'il comprenait aussi
parfaitement que je le comprenais moi-mme, que miss Havisham tait ma
bienfaitrice.

Je n'avais pas song tout d'abord qu'il avait amen la conversation sur
ce sujet pour en finir une fois pour toutes et rendre notre position
nette; mais aprs cet entretien nous fmes si  l'aise et de si bonne
humeur, que je m'aperus alors que telle avait t son intention. Nous
tions trs gais et trs accorts, et je lui demandai, tout en causant,
ce qu'il faisait. Il me rpondit:

Je suis capitaliste assureur de navires.

Je suppose qu'il vit mon regard errer autour de la chambre  la
recherche de quelque chose qui rappelt la navigation ou le capital, car
il ajouta:

Dans la Cit.

J'avais une haute ide de la richesse et de l'importance des assureurs
maritimes de la Cit, et je commenai  penser avec terreur que j'avais
renvers autrefois ce jeune assureur sur le dos, que j'avais noirci son
oeil entreprenant et fait une entaille  sa tte commerciale. Mais
alors,  mon grand soulagement, l'trange impression qu'Herbert Pocket
ne russirait jamais, et ne serait jamais riche, me revint  l'esprit.
Il continua:

Je ne me contenterai pas  l'avenir d'employer uniquement mes capitaux
dans les assurances maritimes; j'achterai quelques bonnes actions dans
les assurances sur la vie, et je me lancerai dans quelque conseil de
direction; je ferai aussi quelques petites choses dans les mines, mais
rien de tout cela ne m'empchera de charger quelques milliers de tonnes
pour mon propre compte. Je crois que je ferai le commerce, dit-il en se
renversant sur sa chaise, avec les Indes Orientales, j'y ferai les
soies, les chles, les pices, les teintures, les drogues et les bois
prcieux. C'est un commerce intressant.

--Et les profits sont grands? dis-je.

--normes! dit-il.

L'irrsolution me revint, et je commenai  croire qu'il avait encore de
plus grandes esprances que les miennes.

Je crois aussi que je ferai le commerce, dit-il en mettant ses pouces
dans les poches de son gilet, avec les Indes Occidentales, pour le
sucre, le tabac et le rhum, et aussi avec Ceylan, spcialement pour les
dents d'lphants.

--Il vous faudra un grand nombre de vaisseaux, dis-je.

--Une vraie flotte, dit-il.

Compltement bloui par les magnificences de ce programme, je lui
demandai dans quelle direction naviguaient le plus grand nombre des
vaisseaux qu'il avait assurs.

Je n'ai pas encore fait une seule assurance, rpondit-il, je cherche 
me caser.

Cette occupation semblait en quelque manire plus en rapport avec
l'Htel Barnard, aussi je dis d'un ton de conviction:

Ah!... ah!...

--Oui, je suis dans un bureau d'affaires, et je cherche  me retourner.

--Ce bureau est-il avantageux? demandai-je.

-- qui?... Voulez-vous dire au jeune homme qui y est? demanda-t-il pour
rponse.

--Non,  vous?

--Mais, non, pas  moi...

Il dit cela de l'air de quelqu'un qui compte avec soin avant d'arrter
une balance.

Cela ne m'est pas directement avantageux, c'est--dire que cela ne me
rapporte rien et j'ai ... m'entretenir.

Certainement l'affaire n'avait pas l'air avantageuse, et je secouai la
tte comme pour dire qu'il serait difficile d'amasser un grand capital
avec une pareille source de revenu.

Mais c'est ainsi qu'il faut s'y prendre, dit Herbert Pocket. Vous tes
pos quelque part; c'est le grand point. Vous tes dans un bureau
d'affaires, vous n'avez plus qu' regarder tout autour de vous ce qui
vous conviendra le mieux.

Je fus frapp d'une chose singulire: c'est que pour chercher des
affaires il fallt tre dans un bureau; mais je gardai le silence, m'en
rapportant compltement  son exprience.

Alors, continua Herbert, le vrai moment arrive o vous trouvez une
occasion; vous la saisissez au passage, vous fondez dessus, vous faites
votre capital et vous tes tabli. Quand une fois votre capital est
fait, vous n'avez plus rien  faire qu' l'employer.

Sa manire de se conduire ressemblait beaucoup  celle qu'il avait tenue
dans le jardin le jour de notre rencontre. C'tait bien toujours la mme
chose. Il supportait sa pauvret comme il avait support sa dfaite, et
il me semblait qu'il prenait maintenant toutes les luttes et tous les
coups de la fortune comme il avait pris les miens autrefois. Il tait
vident qu'il n'avait autour de lui que les choses les plus ncessaires,
car tout ce que je remarquais sur la table et dans l'appartement
finissait toujours par avoir t apport pour moi du restaurant ou
d'autre part.

Cependant, malgr qu'il s'imagint avoir fait sa fortune, il s'en
faisait si peu accroire, que je lui sus un gr infini de ne pas s'en
enorgueillir.

C'tait une aimable qualit  ajouter  son charmant naturel, et nous
continumes  tre au mieux. Le soir nous sortmes pour aller faire un
tour dans les rues, et nous entrmes au thtre  moiti prix. Le
lendemain nous fmes entendre le service  l'abbaye de Westminster. Dans
l'aprs-midi, nous visitmes les parcs. Je me demandais qui ferrait tous
les chevaux que je rencontrais; j'aurais voulu que ce ft Joe.

Il me semblait, en supputant modrment le temps qui s'tait coul
depuis le dimanche o j'avais quitt Joe et Biddy, qu'il y avait
plusieurs mois. L'espace qui nous sparait participa  cette extension,
et nos marais se trouvrent  une distance impossible  valuer. L'ide
que j'aurais pu assister ce mme dimanche aux offices de notre vieille
glise, revtu de mes vieux habits des jours de ftes, me semblait une
runion d'impossibilits gographiques et sociales, solaires et
lunaires. Pourtant, au milieu des rues de Londres, si encombres de
monde et si brillamment claires le soir, j'prouvais une espce de
remords intime d'avoir relgu si loin la pauvre vieille cuisine du
logis; et, dans le silence de la nuit, le pas de quelque maladroit
imposteur de portier, rdant  et l dans l'Htel Barnard sous prtexte
de surveillance, tombaient sourdement sur mon coeur.

Le lundi matin,  neuf heures moins un quart, Herbert alla  son bureau
pour se faire son rapport  lui-mme et prendre l'air de ce mme bureau,
comme on dit,  ce que je crois toujours, et je l'accompagnai. Il devait
en sortir une heure ou deux aprs, pour me conduire  Hammersmith, et je
devais l'attendre dans les environs. Il me sembla que les oeufs d'o
sortaient les jeunes assureurs taient incubs dans la poussire et la
chaleur, comme les oeufs d'autruche,  en juger par les endroits o ces
petits gants se rendaient le lundi matin. Le bureau o Herbert tenait
ses sances ne me fit pas l'effet d'un bon Observatoire; il tait  un
second tage sur la cour, d'une apparence trs sale, trs maussade sous
tous les rapports, et avait vue sur un autre second tage galement sur
la cour, d'o il devait tre impossible d'observer bien loin autour de
soi.

J'attendis jusqu' prs de midi. J'allai faire un tour  la Bourse; je
vis des hommes barbus, assis sous les affiches des vaisseaux en
partance, que je pris pour de grands marchands, bien que je ne puisse
comprendre pourquoi aucun d'eux ne paraissait avoir sa raison. Quand
Herbert vint me rejoindre, nous allmes djeuner dans un tablissement
clbre, que je vnrai alors beaucoup, mais que je crois aujourd'hui
avoir t la superstition la plus abjecte de l'Europe, et o je ne pus
m'empcher de remarquer qu'il y avait beaucoup plus de sauce sur les
nappes, sur les couteaux et sur les habits des garons que dans les
plats. Cette collation faite  un prix modr, eu gard  la graisse
qu'on ne nous fit pas payer, nous retournmes  l'Htel Barnard, pour
chercher mon petit portemanteau, et nous prmes ensuite une voiture pour
Hammersmith, o nous arrivmes vers trois heures de l'aprs-midi. Nous
n'avions que peu de chemin  faire pour gagner la maison de M. Pocket.
Soulevant le loquet d'une porte, nous entrmes immdiatement dans un
petit jardin donnant sur la rivire, o les enfants de M. Pocket
prenaient leurs bats, et,  moins que je ne me sois abus sur un point
o mes prjugs ou mes intrts n'taient pas en jeu, je remarquai que
les enfants de M. et Mrs Pocket ne s'levaient pas, ou n'taient pas
levs, mais qu'ils se roulaient.

Mrs Pocket tait assise sur une chaise de jardin, sous un arbre; elle
lisait, les jambes croises sur une autre chaise de jardin; et les deux
servantes de Mrs Pocket se regardaient pendant que les enfants jouaient.

Maman, dit Herbert, c'est le jeune M. Pip.

Sur ce, Mrs Pocket me reut avec une apparence d'aimable dignit.

Master Alick et miss Jane! cria une des bonnes  deux enfants, si vous
courez comme cela contre ces buissons, vous tomberez dans la rivire, et
vous vous noierez, et alors que dira votre papa?

En mme temps, cette bonne ramassa le mouchoir de Mrs Pocket, et dit:

C'est au moins la sixime fois, madame, que vous le laissez tomber!

Sur quoi Mrs Pocket se mit  rire, et dit:

Merci, Flopson.

Puis, s'installant sur une seule chaise, elle continua sa lecture. Son
visage prit une expression srieuse, comme si elle et lu depuis une
semaine; mais, avant qu'elle et pu lire une demi-douzaine de lignes,
elle leva les yeux sur moi, et dit:

J'espre que votre maman se porte bien?

Cette demande inattendue me mit dans un tel embarras, que je commenai 
dire de la faon la plus absurde du monde, qu'en vrit si une telle
personne avait exist, je ne doutais pas qu'elle ne se ft bien porte,
qu'elle ne lui en et t bien oblige, et qu'elle ne lui et envoy ses
compliments, quand la bonne vint  mon aide.

Encore!... dit-elle en ramassant le mouchoir de poche; si a n'est pas
la septime fois!... Que ferez-vous cette aprs-midi, madame?

Mrs Pocket regarda son mouchoir d'un air inexprimable, comme si elle ne
l'et jamais vu; ensuite, en le reconnaissant, elle dit avec un sourire:

Merci, Flopson.

Puis elle m'oublia, et reprit sa lecture.

Maintenant que j'avais le temps de les compter, je vis qu'il n'y avait
pas moins de six petits Pockets, de grandeurs varies, qui se roulaient
de diffrentes manires.

J'arrivai  peine au total, quand un septime se fit entendre dans des
rgions leves, en pleurant d'une faon navrante.

N'est-ce pas Baby[6]? dit Flopson d'un air surpris; dpchez-vous,
Millers, d'aller voir.

     [Note 6: _Baby_, nom gnrique du dernier enfant d'une famille riche
     ou pauvre; on appelle _baby_ le dernier-n jusqu' quatre ou cinq ans.]

Millers, qui tait la seconde bonne, gagna la maison, et peu  peu
l'enfant qui pleurait se tut et resta tranquille, comme si c'et t un
jeune ventriloque auquel on et ferm la bouche avec quelque chose. Mrs
Pocket lut tout le temps, et j'tais trs curieux de savoir quel livre
ce pouvait tre.

Je suppose que nous attendions l que M. Pocket vnt  nous; dans tous
les cas, nous attendions. J'eus ainsi l'occasion d'observer un
remarquable phnomne de famille. Toutes les fois que les enfants
s'approchaient par hasard de Mrs Pocket en jouant, ils se donnaient des
crocs-en-jambe et se roulaient sur elle, et cela avait toujours lieu 
son tonnement momentan et  leurs plus pnibles lamentations. Je ne
savais comment expliquer cette singulire circonstance, et je ne pouvais
m'empcher de former des conjectures sur ce sujet, jusqu'au moment o
Millers descendit avec le Baby, lequel Baby fut remis entre les mains de
Flopson, laquelle Flopson allait le passer  Mrs Pocket, quand elle alla
donner la tte la premire contre Mrs Pocket. Baby et Flopson furent
heureusement rattraps par Herbert et moi.

Misricorde! Flopson, dit Mrs Pocket en quittant son livre, tout le
monde tombe ici.

--Misricorde vous-mme, vraiment, madame! repartit Flopson en
rougissant trs fort, qu'avez-vous donc l?

--Ce que j'ai l, Flopson? demanda Mrs Pocket.

--Mais c'est votre tabouret! s'cria Flopson; et si vous le tenez sous
vos jupons comme cela, comment voulez-vous qu'on ne tombe pas?... Tenez,
prenez le Baby, madame, et donnez-moi votre livre.

Mrs Pocket fit ce qu'on lui conseillait et fit maladroitement danser
l'enfant sur ses genoux, pendant que les autres enfants jouaient
alentour. Cela ne durait que depuis fort peu de temps, quand Mrs Pocket
donna sommairement des ordres pour qu'on les rentrt tous dans la maison
pour leur faire faire un somme. C'est ainsi que, dans ma premire
visite, je fis cette seconde dcouverte, que l'ducation des petits
Pockets consistait  tomber et  dormir alternativement. Dans ces
circonstances, lorsque Flopson et Millers eurent fait rentrer les
enfants dans la maison, comme un petit troupeau de moutons, et quand M.
Pocket en sortit pour faire ma connaissance, je ne fus pas trs surpris
en trouvant que M. Pocket tait un gentleman dont le visage avait l'air
perplexe, et qui avait sur la tte des cheveux trs gris et en dsordre,
comme un homme qui ne peut pas parvenir  trouver le vrai moyen
d'arriver  son but.




CHAPITRE XXIII.


Je suis bien aise de vous voir, me dit M. Pocket, et j'espre que vous
n'tes pas fch de me voir non plus, car je ne suis pas, ajouta-t-il
avec le sourire de son fils, un personnage bien effrayant.

Il avait l'air assez jeune, malgr son dsordre et ses cheveux trs
gris, et ses manires semblaient tout  fait naturelles. Je veux dire
par l qu'elles taient dpourvues de toute affectation. Il y avait
quelque chose de comique dans son air distrait, qui et t franchement
burlesque, s'il ne s'tait aperu lui-mme qu'il tait bien prs de
l'tre. Quand il eut caus un moment avec moi, il dit, en s'adressant 
Mrs Pocket, avec une contraction un peu inquite de ses sourcils, qui
taient noirs et beaux:

Belinda, j'espre que vous avez bien reu M. Pip?

Elle regarda par-dessus son livre et rpondit:

Oui.

Elle me sourit alors, mais sans savoir ce qu'elle faisait, car son
esprit tait ailleurs; puis elle me demanda si j'aimerais  goter un
peu de fleur d'oranger. Comme cette question n'avait aucun rapport
loign ou rapproch avec aucun sujet, pass ou futur, je considrai
qu'elle l'avait lance comme le premier pas qu'elle daignait faire dans
la conversation gnrale.

Je dcouvris en quelques heures, je puis le dire ici sans plus tarder,
que Mrs Pocket tait fille unique d'un certain chevalier, mort d'une
faon tout  fait accidentelle, qui s'tait persuad  lui-mme que
dfunt son pre aurait t fait baronnet, sans l'opposition acharne de
quelqu'un, opposition base sur des motifs entirement personnels. J'ai
oubli de qui, si toutefois je l'ai jamais su. tait-ce du souverain, du
premier ministre, du chancelier, de l'archevque de Canterbury ou de
toute autre personne? Je ne sais; mais en raison de ce fait, entirement
suppos, il s'tait li avec tous les nobles de la terre. Je crois que
lui-mme avait t cr chevalier pour s'tre rendu matre,  la pointe
de la plume, de la grammaire anglaise, dans une adresse dsespre,
copie sur vlin,  l'occasion de la pose de la premire pierre d'un
difice quelconque, et pour avoir tendu  quelque personne royale, soit
la truelle, soit le mortier. Peu importe pourquoi; il avait destin Mrs
Pocket  tre leve, ds le berceau, comme une personne qui, dans
l'ordre des choses, devait pouser un personnage titr, et de laquelle
il fallait loigner toute espce de connaissance plbienne. On avait
russi  faire si bonne garde autour de la jeune miss, d'aprs les
intentions de ce pre judicieux, qu'elle avait toutes sortes d'agrments
acquis et brillants, mais qu'elle tait du reste parfaitement incapable
et inutile. Avec ce caractre si heureusement form, dans la premire
fleur de jeunesse, il n'avait pas encore dcid s'il se destinerait aux
grandeurs administratives ou aux grandeurs clricales. Comme pour
arriver aux unes ou autres, ce n'tait qu'une question de temps, lui et
Mrs Pocket avaient pris le temps par les cheveux (qui,  en juger par
leur longueur, semblaient avoir besoin d'tre coups) et s'taient
maris  l'insu du pre judicieux. Le pre judicieux, n'ayant rien 
accorder ou  refuser que sa bndiction, avait magnifiquement pass ce
douaire sur leurs ttes, aprs une courte rsistance, et avait assur 
M. Pocket que sa femme tait un trsor digne d'un prince. M. Pocket
avait install ce trsor de prince dans les voies du monde tel qu'il
est, et l'on suppose qu'il n'y prit qu'un bien faible intrt. Cependant
Mrs Pocket tait en gnral l'objet d'une piti respectueuse, parce
qu'elle n'avait pas pous un personnage titr, tandis que, de son ct,
M. Pocket tait l'objet d'une espce de reproche tacite, parce qu'il
n'avait jamais su acqurir la moindre distinction honorifique.

M. Pocket me conduisit dans la maison et me montra ma chambre, qui tait
une chambre agrable, et meuble de faon  ce que je pusse m'y trouver
confortablement. Il frappa ensuite aux portes de deux chambres
semblables et me prsenta  leurs habitants, qui se nommaient Drummle et
Startop. Drummle, jeune homme  l'air vieux et d'une structure lourde,
tait en train de siffler. Startop, plus jeune d'annes et d'apparence,
lisait en tenant sa tte comme s'il et craint qu'une trs forte charge
de science ne la ft clater.

M. et Mrs Pocket avaient tellement l'air d'tre chez les autres, que je
me demandais qui tait rellement en possession de la maison et les
laissait y vivre, jusqu' ce que j'eusse dcouvert que cette grande
autorit tait dvolue aux domestiques. C'tait peut-tre une assez
agrable manire de mener les choses pour s'viter de l'embarras, mais
elle paraissait coteuse, car les domestiques sentaient qu'ils se
devaient  eux-mmes de bien manger, de bien boire, et de recevoir
nombreuse compagnie  l'office. Ils accordaient une table trs
gnreusement servie  M. et Mrs Pocket; cependant il me parut toujours
que l'endroit o il tait de beaucoup prfrable d'avoir sa pension
tait la cuisine; en supposant toutefois le pensionnaire en tat de se
dfendre, car moins d'une semaine aprs mon arrive, une dame du
voisinage, personnellement inconnue de la famille, crivit pour dire
qu'elle avait vu Millers battre le Baby. Ceci affligea grandement Mrs
Pocket, qui fondit en larmes  la rception de cette lettre, et s'cria
qu'il tait vraiment extraordinaire que les voisins ne pussent s'occuper
de leurs affaires.

J'appris peu  peu, par Herbert particulirement, que M. Pocket avait
tudi  Harrow et  Cambridge, o il s'tait distingu, et qu'ayant eu
le bonheur d'pouser Mrs Pocket  un ge peu avanc, il avait chang de
voie et avait pris l'tat de rmouleur universitaire. Aprs avoir
repass un certain nombre de lames mousses, dont les possesseurs,
lorsqu'ils taient influents, lui promettaient toujours de l'aider dans
son avancement, mais oubliaient toujours de le faire, quand une fois les
lames avaient quitt la meule, il s'tait fatigu de ce pauvre travail
et tait venu  Londres. L, aprs avoir vu s'vanouir graduellement ses
plus belles esprances, il avait, sous le prtexte de faire des
lectures, appris  lire  diverses personnes qui n'avaient pas eu
occasion de le faire ou qui l'avaient nglig; puis il en avait refourbi
plusieurs autres; de plus, en raison de ses connaissances littraires,
il s'tait charg de compilations et de corrections bibliographiques; et
tout cela, ajout  des ressources particulires, trs modres, avait
finir par maintenir la maison sur le pied o je la voyais.

M. et Mrs Pocket avaient un pernicieux voisinage; c'tait une dame
veuve, d'une nature tellement sympathique, qu'elle s'accordait avec tout
le monde, bnissait tout le monde, et rpandait des sourires ou des
larmes sur tout le monde, selon les circonstances. Cette dame s'appelait
Coiler, et j'eus l'honneur de lui offrir le bras pour la conduire 
table le jour de mon installation. Elle me donna  entendre, en
descendant l'escalier, que c'tait un grand coup pour cette chre Mrs
Pocket et pour ce cher M. Pocket, de se voir dans la ncessit de
recevoir des pensionnaires chez eux.

Ceci n'est pas pour vous, me dit-elle dans un dbordement d'affection
et de confidence, il y avait un peu moins de cinq minutes que je la
connaissais; s'ils taient tous comme vous, ce serait tout autre chose.
Mais cette chre Mrs Pocket, dit Mrs Coiler, aprs le dsappointement
qu'elle a prouv de si bonne heure, non qu'il faille blmer ce cher M.
Pocket, a besoin de tant de luxe et d'lgance....

--Oui, madame, dis-je pour l'arrter, car je craignais qu'elle ne se
prt  pleurer.

--Et elle est d'une nature si aristocratique!...

--Oui, madame, dis-je encore dans le mme but que la premire fois.

--Que c'est dur, continua Mrs Coiler, de voir l'attention et le temps de
ce cher M. Pocket dtourns de cette chre Mrs Pocket!

Tandis que j'accordais toute mon attention  mon couteau,  ma
fourchette,  ma cuillre,  mes verres et aux autres instruments de
destruction qui se trouvaient sous ma main, il se passa quelque chose,
entre Mrs Pocket et Drummle, qui m'apprit que Drummle, dont le nom de
baptme tait Bentloy, tait actuellement le plus proche hritier, moins
un, d'un titre de baronnet, et plus tard, je sus que le livre que
j'avais vu dans le jardin entre les mains de Mrs Pocket, tait un trait
de blason, et qu'elle connaissait la date exacte  laquelle son
grand-papa aurait figur dans le livre, s'il avait jamais d y figurer.
Drummle parlait peu; mais, dans ces rares moments de loquacit, il me
fit l'effet d'une espce de garon boudeur; il parlait comme un des lus
et reconnaissait Mrs Pocket comme femme et comme soeur. Except eux et
Mrs Coiler, la pernicieuse voisine, personne ne prit le moindre intrt
 cette partie de la conversation, et il me sembla qu'elle tait pnible
pour Herbert. Elle promettait de durer encore longtemps, lorsque le
groom vint annoncer un malheur domestique. En effet, la cuisinire avait
manqu son rti.  mon indicible surprise, je vis alors pour la premire
fois M. Pocket se livrer, pour soulager son esprit,  une dmonstration
qui me sembla fort extraordinaire, mais qui ne parut faire aucune
impression sur les autres convives, et avec laquelle je me familiarisai
bientt comme tout le monde. tant en train de dcouper, il posa sur la
table son couteau et sa fourchette, passa ses deux mains dans ses
cheveux en dsordre et parut faire un violent effort pour se soulever
avec leur aide. Aprs cela, voyant qu'il ne soulevait pas sa tte d'une
ligne, il continua tranquillement ce qu'il tait en train de faire.

Ensuite, Mrs Coiler changea de sujet et commena  me faire des
compliments. Cela me plut pendant quelques instants; mais elle me flatta
si brutalement, que le plaisir ne dura pas longtemps. Elle avait une
manire serpentine de s'approcher de moi, lorsqu'elle prtendait
s'intresser srieusement aux localits et aux amis que j'avais quitts,
qui ressemblait  celle de la vipre  langue fourchue, et quand, par
hasard, elle s'adressait  Startop, lequel lui parlait fort peu, ou 
Drummle, qui lui parlait moins encore, je les enviais d'tre  l'autre
bout de la table.

Aprs dner, on amena les enfants, et Mrs Coiler se livra aux
commentaires les plus flatteurs, sur leurs yeux, leurs nez ou leurs
jambes. C'tait un moyen bien trouv pour former leur esprit. Il y avait
quatre petites filles et deux petits garons, sans compter le baby, qui
tait l'un ou l'autre, et le prochain successeur du Baby, qui n'tait
encore ni l'un ni l'autre. Ils furent introduits par Flopson et Millers,
comme si ces deux sous-officiers avaient t envoys pour recruter des
enfants, et avaient enrl ceux-ci. Mrs Pocket regardait ses jeunes
bambins, qui auraient d tre nobles, comme si elle avait dj eu le
plaisir de les voir quelque part, mais ne sachant pas au juste ce
qu'elle en voulait faire.

Donnez-moi votre fourchette, madame, et prenez le Baby, dit Flopson. Ne
le prenez pas de cette manire, ou vous allez lui mettre la tte sous la
table.

Ainsi prvenue, Mrs Pocket prit le Baby de l'autre sens, et lui mit la
tte sur la table; ce qui fut annonc,  tous ceux qui taient prsents,
par une affreuse secousse.

Mon Dieu! mon Dieu! rendez-le-moi, madame, dit Flopson, Miss Jane,
venez danser devant le Baby, oh! venez! venez!

Une des petites filles, une simple fourmi, qui semblait avoir
prmaturment pris sur elle de s'occuper des autres, quitta sa place
prs de moi et se mit  danser devant le Baby jusqu' ce qu'il cesst de
crier, et se mt  rire. Alors tous les enfants clatrent de rire, et
M. Pocket, qui pendant tout le temps avait essay  deux reprises
diffrentes de se soulever par les cheveux, se prit  rire galement, et
nous rmes tous, pour manifester notre grande satisfaction.

Flopson,  force de secouer le Baby et de faire mouvoir ses
articulations, comme celles d'une poupe d'Allemagne, parvint  le
dposer, sain et sauf, dans le giron de Mrs Pocket, et lui donna le
casse-noisette pour s'amuser, recommandant en mme temps  Mrs Pocket de
bien faire attention que les branches de cet instrument n'taient pas de
nature  vivre en parfait accord avec les yeux de l'enfant, et chargea
svrement miss Jane d'y veiller. Les deux bonnes quittrent ensuite
l'appartement et se disputrent vivement sur l'escalier, avec un groom
dbauch, qui avait servi  table, et qui avait perdu au jeu la moiti
des boutons de sa veste.

Je me sentis l'esprit trs mal  l'aise quand je vis Mrs Pocket, tout en
mangeant des quartiers d'oranges tremps dans du vin sucr, entamer une
discussion avec Drummle  propos de deux baronnies, oubliant tout  fait
le Baby qui, sur ses genoux, excutait des choses vraiment effroyables
avec le casse-noisette.  la fin, la petite Jane, voyant le jeune
cerveau de son petit frre en danger, quitta doucement sa place, et,
employant une foule de petits artifices, elle parvint  loigner l'arme
dangereuse. Mrs Pocket finissait au mme instant son orange, et
n'approuvant pas cela, elle dit  Jane:

Oh! vilaine enfant! comment oses-tu?... Va t'asseoir de suite....

--Chre maman, balbutia la petite fille, le Baby pouvait se crever les
yeux.

--Comment oses-tu me rpondre ainsi? reprit Mrs Pocket; va te remettre
sur ta chaise,  l'instant.

La dignit de Mrs Pocket tait si crasante, que je me sentais tout
embarrass, comme si j'avais fait moi-mme quelque chose pour la mettre
en colre.

Belinda, reprit M. Pocket, de l'autre bout de la table, comment peux-tu
tre si draisonnable? Jane ne l'a fait que pour empcher le Baby de se
blesser.

--Je ne permets  personne de se mler du Baby, dit Mrs Pocket; je suis
surprise, Mathieu, que vous m'exposiez  un pareil affront.

--Bon Dieu! s'cria M. Pocket pouss  bout, doit-on laisser les enfants
se tuer  coups de casse-noisette sans essayer de les sauver?

--Je ne veux pas que Jane se mle du Baby, dit Mrs Pocket, avec un
regard majestueux,  l'adresse de l'innocente petite coupable; je
connais, j'espre, la position de mon grand-papa. En vrit, Jane...

M. Pocket mit encore ses mains dans ses cheveux, et, cette fois, il se
souleva rellement  quelques pouces de sa chaise.

coutez ceci, s'cria-t-il en s'adressant aux lments, ne sachant plus
 qui demander secours, faut-il que les Babies des pauvres gens se
tuent,  coups de casse-noisette,  cause de la position de leur
grand-papa?

Puis il se souleva encore, et garda le silence.

Nous tenions tous les yeux fixs sur la nappe, avec embarras, pendant
que tout cela se passait. Une pause s'ensuivit pendant laquelle
l'honnte Baby, qu'on ne pouvait pas maintenir en repos, se livra  une
srie de sauts et de mouvements pour aller avec la petite Jane, qui me
parut le seul membre de la famille, hors les domestiques, avec lequel il
et envie de se mettre en rapport.

Monsieur Drummle, dit Mrs Pocket, voulez-vous sonner Flopson? Jane,
dsobissante petite crature, va te coucher. Et toi, Baby chri, viens
avec maman.

Le Baby avait un noble coeur, et il protesta de toutes ses forces; il se
plia en deux et se jeta en arrire par-dessus le bras de Mrs Pocket;
puis il exhiba  la compagnie une paire de bas tricots et de jambes 
fossettes au lieu de sa douce figure; finalement on l'emporta dans un
accs de mutinerie terrible. Aprs tout, il finit par gagner la partie,
car quelques minutes aprs, je le vis  travers la fentre, dans les
bras de la petite Jane.

On laissa les cinq autres enfants seuls  table, parce que Flopson avait
une occupation secrte qui ne regardait personne; et je pus alors me
rendre compte des relations qui existaient entre eux et M. Pocket. On le
verra par ce qui va suivre. M. Pocket, avec l'embarras naturel  son
visage chauff et  ses cheveux en dsordre, les regarda pendant
quelques minutes comme s'il ne se rendait pas bien compte comment ils
couchaient et mangeaient dans l'tablissement, et pourquoi la nature ne
les avait pas logs chez une autre personne; puis, d'une manire
dtourne et jsuitique, il leur fit certaines questions:

Pourquoi le petit Joe a-t-il ce trou  son devant de chemise?

Celui-ci rpondit:

Papa, Flopson devait le raccommoder quand elle aurait le temps.

--Comment la petite Fanny a-t-elle ce panaris?

Celle-ci rpondit:

Papa, Millers allait lui mettre un cataplasme, quand elle l'a oubli.

Puis il se laissa aller  sa tendresse paternelle, leur donna  chacun
un shilling, et leur dit d'aller jouer. Ds qu'ils furent sortis, il fit
un effort violent pour se soulever par les cheveux et ne plus penser 
ce malencontreux sujet.

Dans la soire, on fit une partie sur l'eau. Comme Drummle et Startop
avaient chacun un bateau, je rsolus d'avoir aussi le mien et de les
battre tous deux.

J'tais assez fort dans la plupart des exercices en usage chez les
jeunes gens de la campagne; mais, comme je sentais que je n'avais pas
assez d'lgance et de genre pour la Tamise, pour ne rien dire des
autres rivires, je rsolus de me placer de suite sous la direction d'un
homme qui avait remport le prix aux dernires rgates, et  qui mes
nouveaux amis m'avaient prsent quelque temps auparavant. Cette
autorit pratique me rendit tout confus, en disant que j'avais un bras
de forgeron. S'il avait su combien son compliment avait t prs de lui
faire perdre son lve, je doute qu'il l'et fait.

Un bon souper nous attendait  la maison, et je pense que nous nous
serions tous bien amuss, sans une circonstance des plus dsagrables.
M. Pocket tait de bonne humeur quand une servante entra et dit:

Monsieur, je voudrais vous parler, s'il vous plat.

--Parler  votre matre? dit Mrs Pocket, dont la dignit se rvolta
encore. Comment! y pensez-vous? Allez parler  Flopson, ou parlez-moi...
 un autre moment.

--Je vous demande pardon, madame, repartit la servante; je dsire parler
tout de suite, et parler  mon matre.

L-dessus, M. Pocket sortit de la salle, et jusqu' son retour nous
fmes de notre mieux pour prendre patience.

Voil quelque chose de joli, Belinda, dit M. Pocket, en revenant, avec
une expression de chagrin et mme de dsespoir sur le visage; voil la
cuisinire qui est tendue ivre-morte sur le plancher de la cuisine, et
qui a mis dans l'armoire un norme morceau de beurre frais, tout prs 
tre vendu comme graisse!

Mrs Pocket montra aussitt une aimable motion, et dit:

C'est encore cette odieuse Sophie!

--Que veux-tu dire, Belinda? demanda M. Pocket.

--Oui, c'est Sophie qui vous l'a dit, fit Mrs Pocket; ne l'ai-je pas vue
de mes yeux et entendue de mes oreilles, revenir tout  l'heure ici et
demander  vous parler?

--Mais ne m'a-t-elle pas emmen en bas, Belinda, rpondit M. Pocket,
montr la situation dans laquelle se trouvait la cuisinire et jusqu'au
paquet de beurre?

--Et vous la dfendez, Mathieu, dit Mrs Pocket, quand elle fait mal?

M. Pocket fit entendre un grognement terrible.

Suis-je la petite fille de grand-papa pour n'tre rien dans la maison?
dit Mrs Pocket; sans compter que la cuisinire a toujours t un trs
bonne et trs respectable femme, qui a dit, en venant s'offrir ici,
qu'elle sentait que j'tais ne pour tre duchesse.

Il y avait un sofa prs duquel se trouvait M. Pocket; il se laissa
tomber dessus, dans l'attitude du Gladiateur mourant. Sans abandonner
cette posture, il dit d'une voix creuse:

Bonsoir, monsieur Pip.

Alors je pensai qu'il tait temps de le quitter pour m'en aller coucher.




CHAPITRE XXIV.


Deux ou trois jours aprs, quand je me fus bien install dans ma
chambre, que j'eus fait plusieurs courses dans Londres et command  mes
fournisseurs tout ce dont j'avais besoin, M. Pocket et moi nous emes
une longue conversation ensemble. Il en savait plus sur ma carrire
future que je n'en savais moi-mme, car il m'apprit que M. Jaggers lui
avait dit que n'tant destin  aucune profession, j'aurais une
ducation suffisante, si je pouvais m'entretenir avec la pension moyenne
que reoivent les jeunes gens dont les familles se trouvent dans une
bonne situation de fortune. J'acquiesai, cela va sans dire, ne sachant
rien qui allt  l'encontre.

Il m'indiqua certains endroits de Londres o je trouverais les rudiments
des choses que j'avais besoin de savoir, et moi je l'investis des
fonctions de directeur et de rptiteur pour toutes mes tudes. Il
esprait qu'avec une direction intelligente, je ne rencontrerais que peu
de difficults et serais bientt en tat de me dispenser de toute autre
aide que la sienne. Par le ton avec lequel il me dit cela, et par
beaucoup d'autres choses semblables, il sut admirablement gagner ma
confiance, et je puis dire ds  prsent qu'il remplit toujours ses
engagements envers moi, avec tant de zle et d'honorabilit, qu'il me
rendit zl  remplir honorablement les miens envers lui. S'il m'avait
montr l'indiffrence d'un matre, je lui aurais, en retour, montr
celle d'un colier; il ne me donna aucun prtexte semblable, et nous
agissions tous deux avec une gale justice. Je ne le considrai jamais
comme un homme ayant quelque chose de grotesque en lui, ou quoique ce
soit qui ne ft srieux, honnte et bon dans ses rapports de professeur
avec moi.

Une fois ces points rgls, et quand j'eus commenc  travailler avec
ardeur, il me vint dans l'ide que, si je pouvais garder ma chambre dans
l'Htel Barnard, mon existence serait agrablement varie, et que mes
manires ne pourraient que gagner dans la socit d'Herbert. M. Pocket
ne fit aucune objection  cet arrangement; mais il pensa qu'avant de
rien dcider  ce sujet, il devait tre soumis  mon tuteur. Je compris
que sa dlicatesse venait de la considration, que ce plan pargnerait
quelques dpenses  Herbert. En consquence, je me rendis dans la Petite
Bretagne, et je fis part  M. Jaggers de mon dsir.

Si je pouvais acheter les meubles que je loue maintenant, dis-je, et
deux ou trois autres petites choses, je serais tout  fait comme chez
moi dans cet appartement.

--Faites donc, dit M. Jaggers avec un petit sourire, je vous ai dit que
vous iriez bien. Allons, combien vous faut-il?

Je dis que je ne savais pas combien.

Allons, repartit M. Jaggers, combien?... cinquante livres?

--Oh! pas  beaucoup prs autant.

--Cinq livres? dit M. Jaggers.

C'tait une si grande chute, que je dis tout dsappoint:

Oh! plus que cela.

Plus que cela? Eh?... dit M. Jaggers, en se posant pour attendre ma
rponse, les mains dans ses poches, la tte de ct et les yeux fixs
sur le mur qui tait derrire moi: combien de plus?

Il est si difficile de fixer une somme, dis-je en hsitant.

Allons, dit M. Jaggers, arrivons-y: deux fois cinq, est-ce assez?...
trois fois cinq, est-ce assez?... quatre fois cinq, est-ce assez?...

Je dis que je pensais que ce serait magnifique.

Quatre fois cinq feront magnifiquement votre affaire, vraiment! dit M.
Jaggers en fronant les sourcils, et que faites-vous de quatre fois
cinq?

--Ce que j'en fais?

--Ah! dit M. Jaggers, combien?

--Je suppose que vous en faites vingt livres, dis-je en souriant.

--Ne vous inquitez pas de ce que j'en fais, mon ami, observa M.
Jaggers, en secouant et en agitant sa tte d'une manire contradictoire;
je veux savoir ce que vous en ferez, vous?

--Vingt livres naturellement!

--Wemmick! dit M. Jaggers en ouvrant la porte de son cabinet, prenez le
reu de M. Pip et comptez-lui vingt livres.

Cette manire bien accuse de traiter les affaires me fit une impression
trs profonde, et qui n'tait pas des plus agrables. M. Jaggers ne
riait jamais, mais il portait de grandes bottes luisantes et craquantes,
et en appuyant ses mains sur ses bottes, avec sa grosse tte penche en
avant et ses sourcils rapprochs pour attendre ma rponse, il faisait
craquer ses bottes, comme si elles eussent ri d'un rire sec et mfiant.
Comme il sortit en ce moment, et que Wemmick tait assez causeur, je dis
 Wemmick que j'avais peine  comprendre les manires de M. Jaggers.

Dites-lui cela, et il le prendra comme un compliment, rpondit Wemmick.
Il ne tient pas  ce que vous le compreniez. Oh! ajouta-t-il, car je
paraissais surpris, ceci n'est pas personnel; c'est professionnel...
professionnel seulement.

Wemmick tait  son pupitre; il djeunait et grignotait un biscuit sec
et dur, dont il jetait de temps en temps de petits morceaux dans sa
bouche ouverte, comme s'il les mettait  la poste.

Il me fait toujours l'effet, dit Wemmick, de s'amuser  tendre un pige
 homme, et de le veiller de prs. Tout d'un coup, clac! vous tes
pris!

Sans remarquer que les piges  hommes n'taient pas au nombre des
amnits de cette vie, je dis que je le supposais trs adroit.

Profond, dit Wemmick, comme l'Australie, en indiquant avec sa plume le
parquet du cabinet, pour faire comprendre que l'Australie tait
l'endroit du globe le plus symtriquement oppos  l'Angleterre. S'il y
avait quelque chose de plus profond que cette contre, ajouta Wemmick en
portant sa plume sur le papier, ce serait lui.

Je lui dis ensuite que je supposais que le cabinet de M. Jaggers tait
une bonne tude.  quoi Wemmick rpondit:

Excellente!

Je lui demandai encore s'ils taient beaucoup de clercs. Il me dit:

Nous ne courons pas beaucoup aprs les clercs, parce qu'il n'y a qu'un
Jaggers, et que les clients n'aiment pas  l'avoir de seconde main. Nous
ne sommes que quatre. Voulez-vous voir les autres? Je puis dire que vous
tes des ntres.

J'acceptai l'offre. Lorsque M. Wemmick eut mis tout son biscuit  la
poste et m'eut compt mon argent, qu'il prit dans la cassette du
coffre-fort, la clef duquel coffre-fort il gardait quelque part dans son
dos, et qu'il l'et tire de son collet d'habit comme une queue de
cochon en fer, nous montmes  l'tage suprieur. La maison tait sombre
et poussireuse, et les paules graisseuses, dont on voyait les marques
dans le cabinet de M. Jaggers semblaient s'tre frottes depuis des
annes contre les parois de l'escalier. Sur le devant du premier tage,
un commis qui semblait tre quelque chose d'intermdiaire entre le
cabaretier et le tueur de rats, gros homme ple et bouffi, tait trs
occup avec trois ou quatre personnages de pitre apparence, qu'il
traitait avec aussi peu de crmonie qu'on paraissait traiter
gnralement toutes les personnes qui contribuaient  remplir les
coffres de M. Jaggers.

En train de trouver des preuves pour Old Bailey, dit M. Wemmick en
sortant.

Dans la chambre au-dessus de celle-ci, un mollasse petit basset de
commis, aux cheveux tombants, dont la tonte semblait avoir t oublie
depuis sa plus tendre enfance, tait galement occup avec un homme  la
vue faible, que M. Wemmick me prsenta comme un fondeur qui avait son
creuset toujours brlant, et qui me fondrait tout ce que je voudrais. Il
tait dans un tel tat de transpiration, qu'on et dit qu'il essayait
son art sur lui-mme. Dans une chambre du fond, un homme haut d'paules,
 la figure souffreteuse, envelopp d'une flanelle sale, vtu de vieux
habits noirs, qui avaient l'air d'avoir t cirs, se tenait pench sur
son travail, qui consistait  faire de belles copies et  remettre au
net les notes des deux autres employs, pour servir  M. Jaggers.

C'tait l tout l'tablissement quand nous regagnmes l'tage infrieur,
Wemmick me conduisit dans le cabinet de M. Jaggers, et me dit:

Vous tes dj venu ici.

--Dites-moi, je vous prie, lui demandai-je, en apercevant encore les
deux bustes au regard trange, quels sont ces portraits?

--Ceux-ci, dit Wemmick, en montant sur une chaise et soufflant la
poussire qui couvrait les deux horribles ttes avant de les descendre,
ce sont deux clbrits, deux fameux clients, qui nous ont valu un monde
de crdit. Ce gaillard-l...--mais tu as d, vieux coquin, descendre de
ton armoire pendant la nuit, et mettre ton oeil sur l'encrier, pour
avoir ce pt-l sur ton sourcil,--a assassin son matre.

--Cela lui ressemble-t-il? demandai-je en reculant devant cette brute,
pendant que Wemmick crachait sur son sourcil et l'essuyait avec sa
manche.

--Si cela lui ressemble!... mais c'est lui-mme, le moule a t fait 
Newgate, aussitt qu'il a t dcroch.--Tu avais de l'amiti pour moi,
n'est-ce pas, mon vieux gredin? dit Wemmick, en interpellant le buste.

Il m'expliqua ensuite cette singulire apostrophe, en touchant sa
broche, et en disant:

Il l'a fait faire exprs pour moi.

--Est-ce que cet autre animal a eu la mme fin? dis-je. Il a le mme
air.

--Vous avez devin, dit Wemmick, c'est l'air de tous ces gens-l; on
dirait qu'on leur a saisi la narine avec du crin et un petit hameon.
Oui, il a eu la mme fin. C'est, je vous assure une fin toute naturelle
ici. Il avait falsifi des testaments, et c'est cette lame, si ce n'est
pas lui, qui a envoy dormir les testateurs supposs.--Tu tais un avide
gaillard, malgr tout, dit M. Wemmick, en commenant  apostropher le
second buste; et tu te vantais de pouvoir crire le grec; tu tais un
fier menteur; quel menteur tu faisais! Je n'en ai jamais vu de pareil 
toi!

Avant de remettre son dfunt ami sur sa tablette, Wemmick toucha la plus
grosse de ses bagues de deuil, et dit:

Il l'a envoye acheter, la veille, tout exprs pour moi.

Tandis qu'il mettait en place l'autre buste, et qu'il descendait de la
chaise, il me vint  l'ide que tous les bijoux qu'il portait
provenaient de sources analogues. Comme il n'avait montr aucune
discrtion sur ce sujet, je pris la libert de le lui demander, quand il
se retrouva devant moi, occup  pousseter ses mains.

Oh! oui, dit-il, ce sont tous des cadeaux de mme genre; l'un amne
l'autre. Vous voyez, voil comment cela se joue, et je ne les refuse
jamais. Ce sont des curiosits. Elles ont toujours quelque valeur,
peut-tre n'en ont-elles pas beaucoup; mais, aprs tout, on les a et on
les porte. Cela ne signifie pas grand'chose pour vous, avec vos
brillants dehors, mais pour moi, l'toile qui me guide me dit: Accepte
tout ce qui se peut porter.

Quand j'eus rendu hommage  cette thorie, il continua d'un ton affable:

Si un de ces jours vous n'aviez rien de mieux  faire, et qu'il vous
ft agrable de venir me voir  Walworth, je pourrais vous offrir un
lit, et je considrerais cela comme un grand honneur pour moi. Je n'ai
que peu de choses  vous montrer: seulement deux ou trois curiosits,
que vous serez peut-tre bien aise de voir. Je raffole de mon petit bout
de jardin et de ma maison de campagne.

Je lui dis que je serais enchant d'accepter son hospitalit.

Merci! dit-il alors, nous considrerons donc la chose comme tout  fait
entendue. Venez lorsque cela vous fera plaisir. Avez-vous dj dn avec
M. Jaggers?

--Pas encore.

--Eh bien! dit Wemmick, il vous donnera du vin et du bon vin. Moi, je
vous donnerai du punch et du punch qui ne sera pas mauvais. Maintenant
je vais vous dire quelque chose: Quand vous irez dner chez M. Jaggers,
faites attention  sa gouvernante.

--Verrai-je quelque chose de bien extraordinaire?

--Vous verrez, dit Wemmick, une bte froce apprivoise. Vous allez me
dire que a n'est pas si extraordinaire; je vous rpondrai que cela
dpend de la frocit naturelle de la bte et de son degr de
soumission. Je ne veux pas amoindrir votre opinion de la puissance de M.
Jaggers, mais faites-y bien attention.

Je lui dis que je le ferais avec tout l'intrt et toute la curiosit
que cette communication veillait en moi; et, au moment o j'allais
partir, il me demanda si je ne pouvais pas disposer de cinq minutes pour
voir M. Jaggers  l'oeuvre.

Pour plusieurs raisons, et surtout parce que je ne savais pas bien
clairement  quelle oeuvre nous allions voir M. Jaggers, je rpondis
affirmativement. Nous plongemes dans la Cit, et nous entrmes dans un
tribunal de police encombr de monde, o un individu assez semblable au
dfunt qui avait du got pour les broches, se tenait debout  la barre
et mchait quelque chose, tandis que mon tuteur faisait subir  une
femme un interrogatoire ou contre-interrogatoire, je ne sais plus
lequel. Il la frappait de terreur, et en frappait galement le tribunal
et toutes les personnes prsentes. Si quelqu'un,  quelque classe qu'il
appartnt, disait un mot qu'il n'approuvait pas, il demandait aussitt
son expulsion. Si quelqu'un ne voulait pas admettre son affirmation, il
disait:

Je saurai bien vous y forcer!

Et si, au contraire, quelqu'un l'admettait, il disait:

Maintenant, je vous tiens!

Les juges tremblaient au seul mouvement de son doigt. Le voleurs, les
policemen taient suspendus, avec un ravissement ml de crainte,  ses
paroles, et tremblaient quand un des poils de ses sourcils se tournait
de leur ct. Pour qui tait-il? Que faisait-il? Je ne pouvais le
deviner, car il me paraissait tenir la salle tout entire comme sous la
meule d'un moulin. Je sais seulement que quand je sortis sur la pointe
des pieds, il n'tait pas du ct des juges, car par ses rcriminations
il faisait trembler convulsivement sous la table les jambes du vieux
gentleman qui prsidait, et qui reprsentait sur ce sige la loi et la
justice britanniques.




CHAPITRE XXV.


Bentley Drummle, qui avait le caractre assez mal fait pour voir dans un
livre une injure personnelle que lui faisait l'auteur, ne reut pas la
nouvelle connaissance qu'il faisait en moi dans une meilleure
disposition d'esprit. Lourd de tournure, de mouvements et de
comprhension, son apathie se rvlait dans l'expression inerte de son
visage et dans sa grosse langue, qui semblait s'taler maladroitement
dans sa bouche, comme il s'talait lui-mme dans la chambre. Il tait
paresseux, fier, mesquin, rserv et mfiant. Il appartenait  une
famille de gens riches du comt de Sommerset, qui avaient nourri cet
amalgame de qualits jusqu'au jour o ils avaient dcouvert qu'il
avanait en ge et n'tait qu'un idiot. Ainsi donc Bentlet Drummle tait
entr chez M. Pocket quand il avait une tte de plus que ce dernier en
hauteur, et une demi-douzaine de ttes de plus que la plupart des autres
hommes en largeur.

Startop avait t gt par une mre trop faible et gard  la maison, au
lieu d'tre envoy en pension; mais il tait profondment attach  sa
mre, et il l'admirait par-dessus toutes choses au monde; il avait les
traits dlicats comme ceux d'une femme, et tait,--comme vous pouvez le
voir, bien que vous ne l'ayez jamais vu, me disait Herbert,--tout le
portrait de sa mre. Il tait donc tout naturel que je me prisse
d'amiti pour lui plus que pour Drummle.

Dans les premires soires de nos parties de canotage, nous ramions,
cte  cte, en revenant  la maison, nous parlant d'un bateau 
l'autre, tandis que Drummle suivait seul notre sillage sur les bords en
saillie, et parmi les roseaux; il s'approchait toujours des rives comme
un animal amphibie, qui se trouve mal  l'aise lorsqu'il est pouss par
la mare dans le vrai chemin. Il me semble toujours le voir nous suivre
dans l'ombre et sur les bas-fonds, pendant que nos deux bateaux
glissaient au milieu du fleuve, au soleil couchant, ou aux rayons de la
lune.

Herbert tait mon camarade et mon ami intime. Je lui offris la moiti de
mon bateau, ce qui fut pour lui l'occasion de frquents voyages 
Hammersmith, et comme j'avais la moiti de son appartement, cela
m'amenait souvent  Londres. Nous avions coutume d'aller et de venir 
toute heure d'un endroit  l'autre. J'prouve encore de l'affection pour
cette route (bien qu'elle ne soit plus ce qu'elle tait alors) embellie
par les impressions d'une jeunesse pleine d'espoir et qui n'a pas t
encore prouve.

J'avais dj pass un ou deux mois dans la famille de M. Pocket, lorsque
M. et Mrs Camille firent leur apparition. Camille tait la soeur de M.
Pocket. Georgiana, que j'avais vue chez miss Havisham, le mme jour, fit
aussi son apparition. C'tait une de ces cousines, vieilles filles,
difficiles  digrer, qui donnent  leur roideur le nom de religion, et
 leur gaiet le nom d'humour. Ces gens l me hassaient avec toute la
haine de la cupidit et du dsappointement. Il va sans dire qu'ils me
cajolaient dans ma prosprit avec la bassesse la plus vile. Quant  M.
Pocket, ils le regardaient comme un grand enfant n'ayant aucune notion
de ses propres intrts, et ils lui tmoignaient cependant la
complaisante dfrence que je leur avais entendu exprimer  son gard.
Ils avaient un profond mpris pour Mrs Pocket, mais ils convenaient que
la pauvre me avait prouv un cruel dsappointement dans sa vie, parce
que cela faisait rejaillir sur eux un faible rayon de considration.

Tel tait le milieu dans lequel je m'tais install, et dans lequel je
devais continuer mon ducation. Je contractai bientt des habitudes
coteuses, et je commenai par dpenser une quantit d'argent, qui,
quelque temps auparavant, m'aurait paru fabuleuse; mais, tant bien que
mal, je pris got  mes livres. Je n'avais d'autre mrite que d'avoir
assez de sens pour m'apercevoir de mon insuffisance. Entre M. Pocket et
Herbert, je fis quelques progrs. J'avais sans cesse l'un ou l'autre sur
mes paules pour me donner l'lan qui me manquait et m'aplanir toutes
les difficults. Si j'avais moins travaill j'aurais t infailliblement
un aussi grand niais que Drummle.

Je n'avais pas revu M. Wemmick depuis quelques semaines, lorsqu'il me
vint  l'ide de lui crire un mot pour lui proposer de l'accompagner
chez lui un soir ou l'autre. Il me rpondit que cela lui ferait bien
plaisir, et qu'il m'attendrait  son tude  six heures. Je m'y rendis
et je le trouvai en train de glisser dans son dos la clef de son
coffre-fort au moment o l'horloge sonnait.

Avez-vous pens aller  pied jusqu' Walworth? dit-il.

--Certainement, dis-je, si cela vous va.

--On ne peut mieux, rpondit Wemmick, car j'ai eu toute la journe les
jambes sous mon bureau, et je serai bien aise de les allonger. Je vais
maintenant vous dire ce que j'ai pour souper, M. Pip: j'ai du boeuf
bouilli prpar  la maison, une volaille froide rtie, venue de chez le
rtisseur; je la crois tendre, parce que le rtisseur a t jur dans
une de nos causes l'autre jour; or, nous lui avons rendu la besogne
facile; je lui ai rappel cette circonstance en lui achetant la
volaille, et je lui ai dit: Choisissez-en une bonne, mon vieux brave,
parce que si vous avions voulu vous clouer  votre banc pour un jour ou
deux de plus, nous l'aurions pu facilement.  cela il me rpondit:
Laissez-moi vous offrir la meilleure volaille de la boutique. Je le
laissai faire, bien entendu. Jusqu' un certain point, a peut se
prendre et se porter. Vous ne voyez pas d'objection, je suppose,  ce
que j'aie  dner un vieux?...

Je croyais rellement qu'il parlait encore de la volaille, jusqu' ce
qu'il ajoutt:

Parce que j'ai chez moi un vieillard qui est mon pre.

Je lui dis alors ce que la politesse rclamait.

Ainsi donc, vous n'avez pas encore dn avec M. Jaggers? continua-t-il
tout en marchant.

--Pas encore.

--Il me l'a dit cet aprs-midi, en apprenant que vous veniez. Je pense
que vous recevrez demain une invitation qu'il doit vous envoyer, il va
aussi inviter vos camarades; ils sont trois, n'est-ce pas?

Bien que je n'eusse pas l'habitude de compter Drummle parmi mes amis
intimes, je rpondis:

Oui.

--Oui, il va inviter toute la bande...

J'eus peine  prendre ce mot pour un compliment.

Et quel que soit le menu, il sera bon. Ne comptez pas d'avance sur la
varit, mais vous aurez la qualit. Il y a encore quelque chose de
drle chez lui, continua Wemmick aprs un moment de silence, il ne ferme
jamais ni ses portes ni ses fentres pendant la nuit.

--Et on ne le vole jamais?

--Jamais, rpondit Wemmick; il dit, et il le redit  qui veut
l'entendre: Je voudrais voir l'homme qui me volera. Que Dieu vous
bnisse! si je ne l'ai pas entendu cent fois, je ne l'ai pas entendu
une, dire dans notre tude, aux voleurs: Vous savez o je demeure: on
ne tire jamais de verrous chez moi. Pourquoi n'y essayeriez-vous pas
quelque bon coup? Allons, est-ce que cela ne vous tente pas? Pas un
d'entre eux, monsieur, ne serait assez hardi pour l'essayer, pour amour
ni pour argent.

--Ils le craignent donc beaucoup? dis-je.

--S'ils le craignent! dit Wemmick, je crois bien qu'ils le craignent!
Malgr cela, il est rus jusque dans la dfiance qu'il a d'eux. Point
d'argenterie, monsieur, tout mtal anglais jusqu' la dernire cuiller.

--De sorte qu'ils n'auraient pas grand'chose, observai-je, quand bien
mme ils....

--Ah! mais, il aurait beaucoup, lui, dit Wemmick en m'interrompant, et
ils le savent. Il aurait leurs ttes; les ttes de grand nombre d'entre
eux. Il aurait tout ce qu'il pourrait obtenir, et il est impossible de
dire ce qu'il n'obtiendrait pas, s'il se l'tait mis dans la tte.

J'allais me laisser aller  mditer sur la grandeur de mon tuteur quand
Wemmick ajouta:

Quant  l'absence d'argenterie, ce n'est que le rsultat de sa
profondeur naturelle, vous savez. Une rivire a sa profondeur naturelle,
et lui aussi, il a sa profondeur naturelle. Voyez sa chane de montre,
elle est vraie, je pense.

--Elle est trs massive, dis-je.

--Massive, rpta Wemmick, je le crois, et sa montre  rptition est en
or et vaut cent livres comme un sou. Monsieur Pip, il y a quelque chose
comme sept cents voleurs dans cette ville qui savent tout ce qui
concerne cette montre; il n'y a pas un homme, une femme ou un enfant
parmi eux qui ne reconnatrait le plus petit anneau de cette chane, et
qui ne le laisserait tomber, comme s'il tait chauff  blanc, s'il se
laissait aller  y toucher.

En commenant par ce sujet, et passant ensuite  une conversation d'une
nature plus gnrale, M. Wemmick et moi nous smes tromper le temps et
la longueur de la route jusqu'au moment o il m'annona que nous tions
entrs dans le district de Walworth.

Cela me parut tre un assemblage de ruelles retires, de fosss et de
petits jardins, et prsenter l'aspect d'une retraite assez triste. La
maison de Wemmick tait un petit cottage en bois, lev au milieu d'un
terrain dispos en plates bandes; le fate de la maison tait dcoup et
peint de manire  simuler une batterie munie de canons.

C'est mon propre ouvrage, dit Wemmick; c'est gentil, n'est-ce pas?

J'approuvai hautement l'architecture et l'emplacement. Je crois que
c'tait la plus petite maison que j'eusse jamais vue; elle avait de
petites fentres gothiques fort drles, dont la plus grande partie
taient fausses, et une porte gothique si petite qu'on pouvait  peine
entrer.

C'est un vritable mt de pavillon, dit Wemmick, et les dimanches j'y
hisse un vrai drapeau, et puis, voyez: quand j'ai pass ce pont, je le
relve ainsi, et je coupe les communications.

Le pont tait une planche qui tait jete sur un foss d'environ quatre
pieds de large et deux de profondeur.

Il tait vraiment plaisant de voir avec quel orgueil et quelle
promptitude il le leva, tout en souriant d'un sourire de vritable
satisfaction, et non pas simplement d'un sourire machinal.

 neuf heures, tous les soirs, heure de Greenwich, dit Wemmick, le
canon part. Tenez, le voil! En l'entendant partir, ne croyez-vous pas
entendre une vritable couleuvrine?

La pice d'artillerie en question tait monte dans une forteresse
spare, construite en treillage, et elle tait protge contre les
injures du temps par une ingnieuse combinaison de toile et de goudron
formant parapluie.

Plus loin, par derrire, dit Wemmick, hors de vue, comme pour empcher
toute ide de fortifications, car j'ai pour principe quand j'ai une ide
de la suivre jusqu'au bout et de la maintenir; je ne sais pas si vous
tes de cette opinion....

--Bien certainement, dis-je.

Plus loin, par derrire, reprit Wemmick, nous avons un cochon, des
volailles et des lapins. Souvent, je secoue mes pauvres petits membres
et je plante des concombres, et vous verrez  souper quelle sorte de
salade j'obtiens ainsi, monsieur, dit Wemmick en souriant de nouveau,
mais srieusement cette fois, et en secouant la tte. Supposer, par
exemple, que la place soit assige, elle pourrait tenir un diable de
temps avec ses provisions.

Il me conduisit ensuite  un berceau,  une douzaine de mtres plus
loin, mais auquel on arrivait par des dtours si nombreux, qu'il fallait
vritablement un certain temps pour y parvenir. Nos verres taient dj
prpars dans cette retraite, et notre punch rafrachissait dans un lac
factice sur le bord duquel s'levait le berceau. Cette pice d'eau, avec
une le dans le milieu, qui aurait pu servir de saladier pour le souper,
tait de forme circulaire et on avait construit  son centre une
fontaine qui, lorsqu'on faisait mouvoir un petit moulin en tant le
bouchon d'un tuyau, jouait avec assez de force pour mouiller
compltement le dos de la main.

C'est moi qui suis mon ingnieur, mon charpentier, mon jardinier, mon
plombier; c'est moi qui fais tout, dit Wemmick en rponse  mes
compliments. Eh bien, a n'est pas mauvais; tout cela efface les toiles
d'araignes de Newgate, et a plat au vieux. Il vous est gal d'tre
prsent de suite au vieux, n'est-ce pas? Ce serait une affaire faite.

J'exprimai la bonne disposition dans laquelle je me trouvais, et nous
entrmes au chteau. L, nous trouvmes, assis prs du feu, un homme
trs g, vtu d'un paletot de flanelle, propre, gai, prsentable, bien
soign, mais tonnamment sourd.

Eh bien! vieux pre, dit Wemmick en serrant les mains du vieillard
d'une manire  la fois cordiale et joviale, comment allez-vous?

--a va bien, John, a va bien, rpondit le vieillard.

--Vieux pre, voici M. Pip, dit Wemmick, je voudrais que vous pussiez
entendre son nom. Faites-lui des signes de tte, M. Pip, il aime a...
faites-lui des signes de tte, s'il vous plat, comme si vous tiez de
son avis!

--C'est une jolie maison qu'a l mon fils, monsieur, dit le vieillard,
pendant que j'agitais la tte avec toute la rapidit possible; c'est un
joli jardin d'agrment, monsieur; aprs mon fils, ce charmant endroit et
les magnifiques travaux qu'on y a excuts devraient tre conservs
intacts par la nation pour l'agrment du peuple.

--Vous en tes aussi fier que Polichinelle, n'est-ce pas, vieux? dit
Wemmick, dont les traits durs s'adoucissaient pendant qu'il contemplait
le vieillard. Tenez, voil un signe de tte pour vous, dit-il en lui en
faisant un norme. Tenez, en voil un autre.... Vous aimez cela,
n'est-ce pas?... Si vous n'tes pas fatigu, M. Pip, bien que je sache
que c'est fatigant pour les trangers, voulez-vous lui en faire encore
un? Vous ne vous imaginez pas combien cela lui plat.

Je lui en fis plusieurs, ce qui le mit en charmante humeur. Nous le
laissmes occup  donner  manger aux poules, et nous nous assmes pour
prendre notre punch sous le berceau, o Wemmick me dit en fumant une
pipe qu'il lui avait fallu bien des annes pour amener sa proprit 
son tat actuel de perfection.

Est-elle  vous, M. Wemmick?

--Oh! oui, dit Wemmick, il y a pas mal de temps que je l'ai. Par
Saint-Georges! c'est une proprit dont le sol m'appartient.

--Vraiment? J'espre que M. Jaggers l'admire.

--Il ne l'a jamais vue, dit Wemmick; il n'en a jamais entendu parler, ni
jamais vu le vieux, ni jamais entendu parler de lui. Non, les affaires
sont une chose et la vie prive en est une autre. Quand je vais 
l'tude, je laisse le chteau derrire moi, de mme que, quand je viens
au chteau, je laisse aussi l'tude derrire moi. Si cela ne vous est
pas dsagrable, vous m'obligerez en faisant de mme; je ne tiens pas 
ce qu'on parle de mes affaires.

D'aprs cela, je sentis que ma bonne foi tait engage, et que je devais
obtemprer  la demande. Le punch tant trs bon, nous restmes  boire
et  causer jusqu' prs de neuf heures.

Le moment de tirer le canon approche, dit alors Wemmick, en dposant sa
pipe, c'est le rgal du vieux.

Nous rentrmes au chteau et nous y trouvmes le vieillard occup 
rougir un pocker. C'tait un de ces prliminaires indispensables  cette
grande crmonie nocturne, et ses yeux exprimaient l'attente la plus
vive. Wemmick tait l, la montre sous les yeux, attendant le moment de
prendre le fer des mains du vieillard pour se rendre  la batterie. Il
le prit, sortit, et bientt le canon partit, en faisant un bruit qui fit
trembler la pauvre petite boite de cottage comme si elle allait tomber
en pices, et rsonner tous les verres et jusqu'aux tasses  th.
L-dessus le vieux, qui aurait, je crois, t lanc hors de son fauteuil
s'il ne s'tait pas retenu  ses bras, s'cria d'une voix exalte:

Il est parti!... je l'ai entendu!...

Et je lui fis des signes de tte jusqu'au moment o je pus lui dire, ce
qui n'tait pas une figure de rhtorique, qu'il m'tait absolument
impossible de le voir.

Wemmick employa le temps qui s'coula entre cet instant et le souper 
me faire admirer sa collection de curiosits. La plupart taient d'une
nature criminelle. C'tait la plume avec laquelle avait t commis un
faux clbre, un ou deux rasoirs de distinction, quelques mches de
cheveux et plusieurs confessions manuscrites formules aprs la
condamnation, et auxquelles M. Wemmick attachait une valeur
particulire, comme n'tant toutes, pour me servir de ses propres
paroles, qu'un tas de mensonges, monsieur. Ces dernires taient
agrablement dissmines parmi des petits spcimens de porcelaine de
Chine, des verres et diverses bagatelles sans importance, faites de la
main de l'heureux possesseur de ce musum, et quelques pots  tabac,
orns par le vieux. Tout cela se voyait dans cette chambre du chteau,
o j'avais t introduit tout d'abord, et qui servait non seulement de
salle de rception, mais aussi de cuisine,  en juger par un polon
accroch au mur, et certaine mcanique en cuivre qui se trouvait
au-dessus du foyer, et qui sans doute tait destine  suspendre le
tournebroche.

On tait servi par une petite fille trs propre, qui donnait des soins
au vieillard pendant le jour. Quand elle eut mis le couvert, le pont fut
baiss pour lui donner passage, et elle se retira pour aller se coucher.
Le souper tait excellent, et bien que le chteau ft sujet  des odeurs
de fumier; qu'il et un arrire-got de noix gtes; et que le cochon
aurait pu tre tenu plus  l'cart, je fus me coucher, enchant de la
rception qui m'avait t faite. Comme il n'y avait aucune autre pice
au-dessus de ma petite chambre-tourelle et que le plafond qui me
sparait du mt de pavillon tait trs mince, il me sembla, lorsque je
fus couch sur le dos dans mon lit, que ce bton s'appuyait sur mon
front et s'y balanait toute la nuit.

Wemmick tait debout de trs grand matin, et je crains bien de l'avoir
entendu cirer lui-mme mes souliers. Aprs cela il se mit  jardiner et
je le voyais, de ma fentre gothique, faisant semblant d'occuper le
vieillard, et lui faisant des signes de tte de la manire la plus
dvoue et la plus affectueuse. Notre djeuner fut aussi bon que le
souper, et  huit heures et demie prcises, nous partmes pour la Petite
Bretagne.  mesure que nous avancions, Wemmick devenait de plus en plus
sec et de plus en plus dur, et sa bouche reprenait la forme du trou
d'une boite aux lettres.  la fin, lorsque nous fmes arrivs au lieu de
ses occupations et qu'il tira la clef du collet de son habit, il
paraissait ne pas plus se soucier de sa proprit de Walworth que si le
chteau, le pont-levis, le berceau, le lac, la fontaine et le vieux
lui-mme, eussent t lancs dans l'espace par la dernire dcharge du
canon.




CHAPITRE XXVI.


Il arriva, ainsi que Wemmick me l'avait prdit, que j'allais bientt
avoir l'occasion de comparer l'intrieur de mon tuteur avec celui de son
clerc-caissier. Mon tuteur tait dans son cabinet et se lavait les mains
avec son savon parfum. Quand j'arrivai dans l'tude il m'appela et me
fit, pour moi et mes amis, l'invitation que Wemmick m'avait prpar 
recevoir.

Sans crmonie! stipula-t-il: pas d'habits de gala, et mettons cela 
demain.

Je lui demandai o il faudrait aller, car je ne savais pas o il
demeurait, et je crois que c'tait uniquement pour ne pas dmordre de
son systme de ne jamais convenir d'une chose, qu'il rpliqua:

Venez me prendre ici, et je vous conduirai chez moi.

Je profite de l'occasion pour faire remarquer qu'il se lavait en
quittant ses clients comme fait un dentiste ou un mdecin. Il avait
prs de sa chambre un cabinet prpar pour cet usage, et qui sentait le
savon parfum comme une boutique de parfumeur. L, il avait derrire la
porte une serviette d'une dimension peu commune, et il se lavait les
mains, les essuyait et les schait sur cette serviette toutes les fois
qu'il rentrait du tribunal, ou qu'un client quittait sa chambre. Quand
mes amis et moi nous vnmes le prendre le lendemain  six heures, il
paraissait avoir eu  s'occuper d'une affaire plus complique et plus
noire qu' l'ordinaire, car nous le trouvmes la tte enfonce dans son
cabinet, lavant non seulement ses mains, mais se baignant la figure dans
sa cuvette en se gargarisant le gosier. Et mme, quand il eut fait tout
cela et qu'il eut employ toute la serviette  se bien essuyer, il prit
son canif et gratta ses ongles avant de mettre son habit, pour en
effacer toute trace de sa nouvelle affaire. Il y avait comme de coutume,
lorsque nous sortmes de la rue, quelques personnes qui rdaient 
l'entour de la maison et qui dsiraient videmment lui parler; mais il y
avait quelque chose de si concluant dans l'aurole de savon parfum qui
entourait sa personne, qu'elles en restrent l pour cette fois. En
s'avanant vers l'ouest, il fut reconnu  chaque instant par quelqu'un
des visages qui encombraient les rues.

Dans ces occasions, il ne manqua jamais de me parler un peu plus haut,
mais il ne reconnut personne et ne sembla pas remarquer que quelqu'un le
reconnt.

Il nous conduisit dans Gerrard Street, au quartier de Soho,  une maison
situe au sud de cette rue. C'tait une maison assez belle dans son
genre, mais qui avait grand besoin d'tre repeinte, et dont les fentres
taient fort sales. Il prit la clef, ouvrit la porte, et nous entrmes
tous dans un vestibule en pierre, nu, triste et paraissant peu habit.
En haut d'un escalier, sombre et noir, tait une enfilade de trois
pices, galement sombres et noires, qui formaient le premier tage. Les
panneaux des murs taient entours de guirlandes sculptes, et pendant
que mon tuteur tait au milieu de ces sculptures, nous priant d'entrer,
je pensais que je savais bien  quelles guirlandes elles ressemblaient.

Le dner tait servi dans la plus confortable de ces pices; la seconde
tait le cabinet de toilette, la troisime la chambre  coucher. Il nous
dit qu'il occupait toute la maison, mais qu'il ne se servait gure que
de l'appartement dans lequel nous nous trouvions. La table tait
convenablement servie, sans argenterie vritable bien entendu. Prs de
sa chaise se trouvait un grand dressoir qui supportait une quantit de
carafes et de bouteilles, et quatre assiettes de fruits pour le dessert.
Je remarquai que chaque chose tait pose  sa porte, et qu'il
distribuait chaque objet lui-mme.

Il y avait une bibliothque dans la chambre. Je vis, d'aprs le dos des
livres, qu'ils traitaient gnralement de lois criminelles, de
biographies criminelles, de procs criminels, de jugements criminels,
d'actes du Parlement et d'autres choses semblables. Tout le mobilier
tait bon et solide, comme sa chane et sa montre; mais il avait un air
officiel, et l'on n'y voyait aucun ornement de fantaisie. Dans un coin
tait une petite table couverte de papiers, avec une lampe  abat-jour;
Jaggers semblait ainsi apporter avec lui au logis l'tude et ses
travaux, et les voiturer le soir pour se mettre au travail.

Comme il avait  peine vu, jusqu' ce moment, mes trois compagnons; car,
lui et moi, nous avions march ensemble, il se tint appuy contre la
chemine aprs avoir sonn, et les examina avec attention.  ma grande
surprise, il parut aussitt s'intresser principalement, sinon
exclusivement au jeune Drummle.

Pip, dit-il en posant sa large main sur mon paule et en m'attirant
vers la fentre, je ne les distingue pas l'un de l'autre; lequel est
l'araigne?

--L'araigne? dis-je.

--Le pustuleux, le paresseux, le sournois..., quel est celui qui est
couperos?

--C'est Bentley Drummle, rpliquai-je; celui au visage dlicat est
Startop.

Sans faire la moindre attention au visage dlicat, il rpondit:

Bentley Drummle est son nom?... Vraiment!... J'ai du plaisir  regarder
ce gaillard-l...

Il commena immdiatement  parler  Drummle, ne se laissant pas rebuter
par sa lourde manire de rpondre et ses rticences; mais apparemment
incit au contraire  lui arracher des paroles. Je les regardais tous
les deux, quand survint entre eux et moi la gouvernante, qui apportait
le premier plat du dner.

C'tait une femme d'environ quarante ans, je suppose; mais j'ai pu la
croire plus vieille qu'elle n'tait rellement, comme la jeunesse a
l'habitude de faire. Plutt grande que petite, elle avait une figure
vive et mobile, extrmement ple, de grands yeux bleus fltris, et une
quantit de cheveux flottants. Je ne saurais dire si c'tait une
affection du coeur qui tenait ses lvres entr'ouvertes, comme si elle
avait des palpitations, et qui donnait  son visage une expression
curieuse d'tonnement et d'agitation; mais je sais que j'avais t au
thtre voir jouer _Macbeth_ un ou deux soirs auparavant, et que son
visage me paraissait anim d'un air froce, comme les visages que
j'avais vu sortir du chaudron des sorcires.

Elle mit le plat sur la table, toucha tranquillement du doigt mon tuteur
au bras, pour lui notifier que le dner tait prt, et disparut. Nous
prmes place autour de la table ronde, et mon tuteur garda Drummle d'un
ct, tandis que Startop s'asseyait de l'autre. C'tait un fort beau
plat de poisson que la gouvernante avait mis sur la table. Nous emes
ensuite un gigot de mouton des meilleurs; et puis aprs une volaille
galement bien choisie. Les sauces, les vins et tous les accessoires
taient d'excellente qualit et nous furent servies de la main mme de
notre hte, qui les prenait sur son dressoir; quand ils avaient fait le
tour de la table, il les replaait sur le mme dressoir. De mme il nous
passait des assiettes propres, des couteaux et des fourchettes propres
pour chaque plat, et dposait ensuite ceux que nous lui rendions dans
deux paniers placs  terre prs de sa chaise. Aucun autre domestique
que la femme de mnage ne parut. Elle apportait tous les plats, et je
continuais  trouver sa figure toute semblable  celles que j'avais vues
sortir du chaudron. Des annes aprs, je fis apparatre la terrible
image de cette femme en faisant passer un visage qui n'avait d'autre
ressemblance naturelle avec le sien que celle qui provenait de cheveux
flottants derrire un bol d'esprit de vin enflamm dans une chambre
obscure.

Pouss  observer tout particulirement la gouvernante, tant pour son
extrieur extraordinaire que pour ce que m'en avait dit Wemmick, je
remarquai que toutes les fois qu'elle se trouvait dans la salle, elle
tenait les yeux attentivement fixs sur mon tuteur, et qu'elle retirait
promptement ses mains des plats qu'elle mettait avec hsitation devant
lui, comme si elle et craint qu'il ne la rappelt et n'essayt de lui
parler pendant qu'elle tait proche, s'il avait eu quelque chose  lui
dire. Je crus apercevoir dans ses manires le sentiment intime de ceci,
et d'un autre ct l'intention de toujours le tenir cach.

Le dner se passa gaiement; et, bien que mon tuteur semblt suivre
plutt que conduire la conversation, je voyais bien qu'il cherchait 
deviner le ct faible de nos caractres. Pour ma part, j'tais en train
d'exprimer mes tendances  la prodigalit et aux dpenses, et mon dsir
de protger Herbert, et je me vantais de mes grandes esprances, avant
d'avoir l'ide que j'avais ouvert la bouche. C'tait la mme chose pour
chacun de nous, mais pour Drummle encore plus que pour tout autre; ses
dispositions  railler les autres avec envie et soupon se firent jour
avant qu'on n'et enlev le poisson.

Ce n'est pas alors, mais seulement quand on fut au fromage, que notre
conversation tomba sur nos plaisirs nautiques, et qu'on railla Drummle
de sa manire amphibie de ramer, le soir, derrire nous. L-dessus,
Drummle informa notre hte qu'il prfrait de beaucoup jouir  lui seul
de notre place sur l'eau  notre compagnie, et que, sous le rapport de
l'adresse, il tait plus que notre matre, et que, quant  la force, il
pourrait nous hacher comme paille. Par une influence invisible, mon
tuteur sut l'animer, le faire arriver  un degr qui n'tait pas loign
de la fureur,  propos de cette plaisanterie, et il se prit  mettre son
bras  nu et  le mesurer, pour montrer combien il tait musculeux; et
nous nous mmes tous  mettre nos bras  nu, et  les mesurer de la
faon la plus ridicule.

 ce moment, la gouvernante desservait la table: mon tuteur ne faisait
pas attention  elle; mais, le profil tourn de ct, il s'appuyait sur
le dos de sa chaise en mordant le bout de son index, et tmoignait 
Drummle un intrt que je ne m'expliquais pas le moins du monde. Tout 
coup il laissa tomber comme une trappe sa large main sur celle de la
gouvernante, qu'elle tendait par-dessus la table. Il fit ce mouvement
si subitement et si subtilement, que nous en laissmes l notre folle
dispute.

Si vous parlez de force, dit M. Jaggers, je vais vous faire voir un
poignet. Molly, faites voir votre poignet.

La main de Molly, prise au pige, tait sur la table; mais elle avait
dj mis son autre main derrire son dos.

Matre, dit-elle  voix basse, les yeux fixs sur lui, attentifs et
suppliants, je vous en prie!...

--Je vais vous faire voir un poignet, rpta M. Jaggers avec une
immuable dtermination de le montrer. Molly, faites-leur voir votre
poignet.

--Matre, fit-elle de nouveau, je vous en prie!...

--Molly, dit M. Jaggers sans la regarder, mais regardant au contraire
obstinment de l'autre ct de la salle, faites-leur voir vos deux
poignets, faites-les voir, allons!

Il lui prit la main, et tourna et retourna son poignet sur la table.
Elle avana son autre main et tint ses deux poignets l'un  ct de
l'autre.

Ce dernier poignet tait compltement dfigur et couvert de cicatrices
profondes dans tous les sens. En tenant ses mains tendues en avant,
elle quitta des yeux M. Jaggers, et les tourna d'un air d'interrogation
sur chacun de nous successivement.

Voil de la force, dit M. Jaggers en traant tranquillement avec son
index les nerfs du poignet; trs peu d'hommes ont la force de poignet
qu'a cette femme. Ces mains ont une force d'treinte vraiment
remarquable. J'ai eu occasion de voir bien des mains, mais je n'en ai
jamais vu de plus fortes sous ce rapport, soit d'hommes, soit de femmes,
que celles-ci.

Pendant qu'il disait ces mots d'une faon lgrement moqueuse, elle
continuait  regarder chacun d'entre nous, l'un aprs l'autre, en
suivant l'ordre dans lequel nous tions placs. Ds qu'il cessa de
parler, elle reporta ses yeux sur lui.

C'est bien, Molly, dit M. Jaggers en lui faisant un lger signe de
tte; on vous a admire, et vous pouvez vous en aller.

Elle retira ses mains et sortit de la chambre. M. Jaggers, prenant alors
les carafons sur son dressoir, remplit son verre et fit circuler le vin.

Il va tre neuf heures et demie, messieurs, dit-il, et il faudra tout 
l'heure nous sparer. Je vous engage  faire le meilleur usage possible
de votre temps. Je suis aise de vous avoir vus tous. M. Drummle, je bois
 votre sant!

Si son but, en distinguant Drummle, tait de l'embarrasser encore
davantage, il russit parfaitement. Dans son triomphe stupide, Drummle
montra le mpris morose qu'il faisait de nous, d'une manire de plus en
plus offensante, jusqu' ce qu'il devnt positivement intolrable. 
travers toutes ces phases, M. Jaggers le suivit avec le mme intrt
trange. Drummle semblait en ce moment trouver du bouquet au vin de M.
Jaggers.

Dans notre peu de discrtion juvnile, je crois que nous bmes trop et
je sais que nous parlmes aussi beaucoup trop. Nous nous chauffmes
particulirement  quelque grossire raillerie de Drummle, sur notre
penchant  tre trop gnreux et  dpenser notre argent. Cela me
conduisit  faire remarquer, avec plus de zle que de tact, qu'il avait
mauvaise grce  parler ainsi, lui  qui Startop avait prt de l'argent
en ma prsence, il y avait  peine une semaine.

Eh bien! repartit Drummle, il sera pay.

--Je ne veux pas dire qu'il ne le sera pas, rpliquai-je; mais cela
devrait vous faire retenir votre langue sur nous et notre argent, je
pense.

--Vous pensez! repartit Drummle. Ah! Seigneur!

--J'ose dire, continuai-je avec l'intention d'tre trs mordant, que
vous ne prteriez d'argent  aucun de nous, si nous en avions besoin.

--Vous dites vrai, rpondit Drummle; je ne vous prterais pas une pice
de six pence. D'ailleurs, je ne la prterais  personne.

--Vous prfreriez la demander dans les mmes circonstances, je crois?

--Vous croyez? rpliqua Drummle. Ah! Seigneur!

Cela devenait d'autant plus maladroit, qu'il tait vident que je
n'obtiendrais rien de sa stupidit sordide. Je dis donc, sans avoir
gard aux efforts d'Herbert pour me retenir:

Allons, M. Drummle, puisque nous sommes sur ce sujet, je vais vous dire
ce qui s'est pass, entre Herbert que voici et moi, quand vous lui avez
emprunt de l'argent.

--Je n'ai pas besoin de savoir ce qui s'est pass entre Herbert que
voici et vous, grommela Drummle, et je pense, ajouta-t-il en grommelant
plus bas, que nous pourrions aller tous deux au diable pour en finir.

--Je vous le dirai cependant, fis-je, que vous ayez ou non besoin de le
savoir. Nous avons dit qu'en le mettant dans votre poche, bien content
de l'avoir, vous paraissiez vous amuser beaucoup de ce qu'il avait t
assez faible pour vous le prter.

Drummle clata de rire; et il nous riait  la face, avec ses mains dans
ses poches et ses paules rondes jetes en arrire: ce qui voulait dire
que c'tait parfaitement vrai, et qu'il nous tenait tous pour des nes.

L-dessus Startop l'entreprit, bien qu'avec plus de grce que je n'en
avais montre, et l'exhorta  tre un peu plus aimable.

Startop tait un garon vif et plein de gaiet, et Drummle tait
exactement l'oppos. Ce dernier tait toujours dispos  voir en lui un
affront direct et personnel. Ce dernier rpondit d'une faon lourde et
grossire, et Startop essaya d'apaiser la discussion, en faisant
quelques lgres plaisanteries qui nous firent tous rire. Piqu de ce
petit succs, plus que de toute autre chose, Drummle, sans menacer, sans
prvenir, tira ses mains de ses poches, laissa tomber ses paules, jura,
s'empara d'un grand verre et l'aurait lanc  la tte de son adversaire,
sans la prsence d'esprit de notre amphitryon, qui le saisit au moment
o il s'tait lev dans cette intention.

Messieurs, dit M. Jaggers, posant rsolument le verre sur la table et
tirant sa montre  rptition en or, par sa chane massive, je suis
excessivement fch de vous annoncer qu'il est neuf heures et demie.

Sur cet avis, nous nous levmes tous pour partir. Startop appelait
gaiement Drummle: Mon vieux, comme si rien ne s'tait pass; mais le
vieux tait si peu dispos  rpondre, qu'il ne voulut mme pas regagner
Hammersmith en suivant le mme ct du chemin; de sorte qu'Herbert et
moi, qui restions en ville, nous les vmes s'avancer chacun d'un ct
diffrent de la rue, Startop marchant le premier, et Drummle se tranant
derrire, rasant les maisons, comme il avait coutume de nous suivre dans
son bateau.

Comme la porte n'tait pas encore ferme, j'eus l'ide de laisser
Herbert seul un instant, et de retourner dire un mot  mon tuteur. Je le
trouvai dans son cabinet de toilette, entour de sa provision de bottes;
il y allait dj de tout coeur et se lavait les mains, comme pour ne
rien garder de nous.

Je lui dis que j'tais remont pour lui exprimer combien j'tais fch
qu'il se ft pass quelque chose de dsagrable, et que j'esprais qu'il
ne m'en voudrait pas beaucoup.

Peuh!... dit-il en baignant sa tte et parlant  travers les gouttes
d'eau. Ce n'est rien, Pip; cependant je ne dteste pas cette araigne.

Il s'tait tourn vers moi, en secouant la tte, en soufflant et en
s'essuyant.

Je suis bien aise que vous l'aimiez, monsieur; mais je ne l'aime pas,
moi.

--Non, non, dit mon tuteur avec un signe d'assentiment; n'ayez pas trop
de choses  dmler avec lui.... Tenez-vous aussi loign de lui que
possible.... Mais j'aime cet individu, Pip; c'est un garon de la bonne
espce. Ah! si j'tais un diseur de bonne aventure!

Regardant par-dessus sa serviette, son oeil rencontra le mien; puis il
dit, en laissant retomber sa tte dans les plis de la serviette et en
s'essuyant les deux oreilles:

Vous savez ce que je suis?... Bonsoir, Pip.

--Bonsoir, monsieur.

Environ un mois aprs cela, le temps que l'Araigne devait passer chez
M. Pocket tait coul, et au grand contentement de toute la maison, 
l'exception de Mrs Pocket, Drummle rentra dans sa famille, et regagna
son trou.




CHAPITRE XXVII.


Mon cher monsieur Pip,

Je vous cris la prsente,  la demande de M. Gargery, pour vous faire
savoir qu'il va se rendre  Londres, en compagnie de M. Wopsle. Il
serait bien content s'il lui tait permis d'aller vous voir. Il compte
passer  l'Htel Barnard, mardi,  neuf heures du matin. Si cela vous
gnait, veuillez y laisser un mot. Votre pauvre soeur est toujours dans
le mme tat o vous l'avez laisse. Nous parlons de vous tous les soirs
dans la cuisine, et nous nous demandons ce que vous faites et ce que
vous dites pendant ce temps-l. Si vous trouvez que je prends ici des
liberts, excusez-les pour l'amour des jours passs. Rien de plus, cher
monsieur Pip, de

Votre reconnaissante et  jamais affectionne servante,

          Biddy.

P. S. Il dsire trs particulirement que je vous crive ces deux mots:
_What larks_[7]. Il dit que vous comprendrez. J'espre et je ne doute
pas que vous serez charm de le voir, quoique vous soyez maintenant un
beau monsieur, car vous avez toujours eu bon coeur, et lui, c'est un
digne, bien digne homme. Je lui ai tout lu, except seulement la
dernire petite phrase, et il dsire trs particulirement que je vous
rpte encore: _What larks._

     [Note 7: _What larks,_ intraduisible; manire de demander  Pip
     des nouvelles de sa vie de garon.]

Je reus cette lettre par la poste, le lundi matin. Le rendez-vous tait
donc pour le lendemain. Qu'il me soit permis de confesser exactement
avec quels sentiments j'attendis l'arrive de Joe.

Ce n'tait pas avec plaisir, bien que je tinsse  lui par tant de
liens. Non; c'tait avec un trouble considrable, un peu de
mortification et un vif sentiment de mauvaise humeur en pensant  son
manque de manires. Si j'avais pu l'empcher de venir, en donnant de
l'argent, j'en aurais certainement donn. Ce qui me rassurait le plus,
c'est qu'il venait  l'Htel Barnard et non pas  Hammersmith, et que
consquemment il ne tomberait pas sous la griffe de Drummle. Je n'avais
pas d'objection  laisser voir Joe  Herbert ou  son pre, car je les
estimais tous les deux; mais j'aurais t trs vex de le laisser voir
par Drummle, pour lequel je n'avais que du mpris. C'est ainsi que, dans
la vie, nous commettons gnralement nos plus grandes bassesses et nos
plus grandes faiblesses pour des gens que nous mprisons.

J'avais commenc  dcorer nos chambres, tantt d'une manire tout 
fait inutile, tantt d'une manire mal approprie, et ces luttes avec le
dlabrement de l'Htel Barnard ne laissaient pas que d'tre fort
coteuses.  cette poque, nos chambres taient bien diffrentes de ce
que je les avais trouves, et je jouissais de l'honneur d'occuper une
des premires pages dans les registres des tapissiers voisins. J'avais
t bon train dans les derniers temps, et j'avais mme pouss les choses
jusqu' m'imaginer de faire mettre des bottes  un jeune garon; c'tait
mme des bottes  revers. On aurait pu dire que c'tait moi qui tais le
domestique, car lorsque j'eus pris ce monstre dans le rebut de la
famille de ma blanchisseuse, et que je l'eus affubl d'un habit bleu,
d'un gilet canari, d'une cravate blanche, de culottes beurre frais et
des bottes susdites, je dus lui trouver peu de travail  faire, mais
beaucoup de choses  manger, et, avec ces deux terribles exigences, il
troublait ma vie.

Ce fantme vengeur reut l'ordre de se trouver  son poste, ds huit
heures du matin, le mardi suivant, dans le vestibule; c'taient deux
pieds carrs, garnis de tapis; et Herbert me suggra l'ide de certains
mets pour le djeuner, qu'il supposait devoir tre du got de Joe. Bien
que je lui fusse sincrement oblig de l'intrt et de la considration
qu'il tmoignait pour mon ami, j'avais en mme temps un vague soupon
que si Joe ft venu pour le voir, lui, il n'aurait pas t  beaucoup
prs aussi empress.

Quoi qu'il en soit, je vins en ville le lundi soir pour tre prt 
recevoir Joe. Je me levai de grand matin pour faire donner  la salle 
manger et au djeuner leur plus splendide apparence. Malheureusement, la
matine tait pluvieuse, et un ange n'aurait pu s'empcher de voir que
Barnard rpandait des larmes de suie en dehors des fentres, comme si
quelque ramoneur gigantesque avait pleur au-dessus des toits.

 mesure que le moment approchait, j'aurais voulu fuir, mais le Vengeur,
suivant les ordres reus, tait dans le vestibule, et bientt j'entendis
Joe dans l'escalier. Je devinais que c'tait Joe,  sa manire bruyante
de monter les marches, se souliers de grande tenue tant toujours trop
larges, et au temps qu'il mit  lire les noms inscrits sur les portes
des autres tages pendant son ascension. Lorsqu'enfin il s'arrta 
notre porte, j'entendis ses doigts suivre les lettres de mon nom, et
ensuite j'entendis distinctement respirer,  travers le trou de la
serrure; finalement, il donna un unique petit coup sur la porte, et
Pepper, tel tait le nom compromettant du Vengeur, annona:

M. Gargery!

Je crus que Joe ne finirait jamais de s'essuyer les pieds, et que
j'allais tre oblig de sortir pour l'enlever du paillasson; mais  la
fin, il entra.

Joe, comment allez-vous, Joe?

--Pip, comment allez-vous, Pip?

Avec son bon et honnte visage, ruisselant et tout luisant d'eau et de
sueur, il posa son chapeau entre nous sur le plancher, et me prit les
deux mains et les fit manoeuvrer de haut en bas, comme si j'eusse t la
dernire pompe brevete.

Je suis aise de vous voir, Joe.... Donnez-moi votre chapeau.

Mais Joe, prenant avec soin son chapeau dans ses deux mains, comme si
c'et t un nid garni de ses oeufs, ne voulait pas se sparer de cette
partie de sa proprit, et s'obstinait  parler par-dessus de la manire
la plus incommode du monde.

Comme vous avez grandi! dit Joe, comme vous avez gagn!... Vous tes
devenu tout  fait un homme de bonne compagnie.

Joe rflchit pendant quelques instants avant de trouver ces mots:

...  coup sr, vous ferez honneur  votre roi et  votre pays.

--Et vous, Joe, vous avez l'air tout  fait bien.

--Dieu merci! dit Joe, je suis galement bien; et votre soeur ne va pas
plus mal, et Biddy est toujours bonne et obligeante, et tous nos amis ne
vont pas plus mal, s'ils ne vont pas mieux; except Wopsle qui a fait
une chute.

Et pendant tout ce temps, prenant toujours grand soin du nid d'oiseaux
qu'il tenait dans ses mains, Joe roulait ses yeux tout autour de la
chambre et suivait les dessins  fleur de ma robe de chambre.

Il a fait une chute, Joe?

--Mais oui, dit Joe en baissant la voix; il a quitt l'glise pour se
mettre au thtre; le thtre l'a donc amen  Londres avec moi, et il a
dsir, dit Joe en plaant le nid d'oiseaux sous son bras gauche et en
se penchant comme s'il y prenait un oeuf avec sa main droite, vous
offrir ceci comme je voudrais le faire moi-mme.

Je pris ce que Joe me tendait. C'tait l'affiche toute chiffonne d'un
petit thtre de la capitale, annonant, pour cette semaine mme, les
premiers dbuts du clbre et renomm Roscius, amateur de province, dont
le jeu sans pareil, dans les pices les plus tragiques de notre pote
national, venait de produire dernirement une si grande sensation dans
les cercles dramatiques de la localit.

tiez-vous  cette reprsentation, Joe? demandai-je.

--J'y tais, dit Joe avec emphase et solennit.

--A-t-il fait une grande sensation?

--Mais oui, dit Joe; on lui a jet certainement beaucoup de pelures
d'oranges: particulirement au moment o il voit le fantme. Mais je
m'en rapporte  vous, monsieur, est-ce fait pour encourager un homme et
lui donner du coeur  l'ouvrage, que d'intervenir  tout moment entre
lui et le fantme, en disant: _Amen_. Un homme peut avoir eu des
malheurs et avoir t  l'glise, dit Joe en baissant la voix et en
prenant le ton de l'tonnement et de la persuasion, mais ce n'est pas
une raison pour qu'on le pousse  bout dans un pareil moment. C'est 
dire que si l'ombre du propre pre de cet homme ne peut attirer son
attention, qu'est-ce donc qui le pourra, monsieur? Encore bien plus
quand son affliction est malheureusement si lgre, que le poids des
plumes noires la chasse. Essayez de la fixer comme vous pourrez.

 ce moment, l'air effray de Joe, qui paraissait aussi terrifi que
s'il et vu un fantme, m'annona qu'Herbert venait d'entrer dans la
chambre. Je prsentai donc Joe  Herbert, qui avana la main, mais Joe
se recula et continua  tenir le nid d'oiseaux.

Votre serviteur, monsieur, dit-il, j'espre que vous et Pip...

Ici ses yeux tombrent sur le groom qui dposait des rties sur la
table, et son regard semblait indiquer si clairement qu'il considrait
ce jeune gentleman comme un membre de la famille, que je le regardai en
fronant les sourcils, ce qui l'embarrassa encore davantage.

Je parle de vous deux, messieurs; j'espre que vous vous portez bien,
dans ce lieu renferm? Car l'endroit o nous sommes peut tre une
excellente auberge, selon les gots et les opinions que l'on a 
Londres, dit Joe confidentiellement; mais quant  moi, je n'y garderais
pas un cochon, surtout si je voulais l'engraisser sainement et le manger
de bon apptit.

Aprs avoir mis ce jugement flatteur sur les mrites de notre logement,
et avoir montr incidemment sa tendance  m'appeler monsieur, Joe,
invit  se mettre  table, chercha autour de la chambre un endroit
convenable o il pt dposer son chapeau, comme s'il ne pouvait trouver
une place pour un objet si rare: il finit par le poser sur l'extrme
bord de la chemine, d'o ce malheureux chapeau ne tarda pas  tomber 
plusieurs reprises.

Prenez-vous du th ou du caf, monsieur Gargery? demanda Herbert, qui
faisait toujours les honneurs du djeuner.

--Je vous remercie, monsieur rpondit Joe en se roidissant des pieds 
la tte; je prendrai ce qui vous sera la plus agrable  vous-mme.

--Prfrez-vous le caf?

--Merci, monsieur, rpondit Joe, videmment embarrass par cette
question, puisque vous tes assez bon pour choisir le caf, je ne vous
contredirai pas; mais ne trouvez-vous pas que c'est un peu chauffant?

--Du th, alors? dit Herbert en lui en versant.

Ici, le chapeau de Joe tomba de la chemine; il se prcipita pour le
ramasser et le posa exactement au mme endroit, comme s'il et fallu
absolument, selon les rgles de la biensance, qu'il retombt presque
aussitt.

Quand tes-vous arriv ici, monsieur Gargery?

--tait-ce hier dans l'aprs-midi? rpondit Joe aprs avoir touss dans
sa main, comme s'il avait eu le temps d'attraper un rhume depuis qu'il
tait arriv. Non, non.... Oui, oui..., c'tait hier dans l'aprs-midi,
dit-il avec une apparence de sagesse mle de soulagement et de stricte
impartialit.

--Avez-vous dj vu quelque chose  Londres?

--Mais oui, monsieur, fit Joe. M. Wopsle et moi, nous sommes alls tout
droit au grand magasin de cirage, mais nous n'avons pas trouv que cela
rpondt aux belles affiches rouges poses sur les murs. Je veux dire,
ajouta Joe en matire d'explication, quand  ce qui est de
l'_archi-tec-ta-to-ture_...

Je crois rellement que Joe aurait encore prolong ce mot, qui exprimait
pour moi un genre d'architecture de ma connaissance, si son attention
n'et t providentiellement dtourne par son chapeau qui roulait de
nouveau  terre. En effet, ce chapeau exigeait de lui une attention
constante et une vivacit d'oeil et de main assez semblable  celle d'un
joueur de cricket[8].

     [Note 8: _Cricket_, jeu de paume ressemblant assez  notre jeu de
     barres.]

Il joua avec ce couvre-chef d'une manire surprenante, et dploya une
grande adresse, tantt se prcipitant sur lui et le rattrapant au moment
o il glissait  terre, tantt l'arrtant  moiti chemin, le heurtant
partout, et le faisant rebondir comme un volant  tous les coins de la
chambre, et contre toutes les fleurs du papier qui garnissait le mur,
avant de pouvoir s'en emparer et le sentir en sret; puis, finalement,
le laissant tomber dans le bol  rincer les tasses, o je pris la
libert de mettre la main dessus.

Quant  son col de chemise et  son col d'habit, c'taient deux
problmes  tudier, mais galement insolubles. Pourquoi faut-il qu'un
homme se gne  ce point, pour se croire compltement habill! Pourquoi
faut-il qu'il croie ncessaire de faire pnitence en souffrant dans ses
habits de fte. Alors Joe tomba dans une si inexplicable rverie, que sa
fourchette en resta suspendue, entre son assiette et sa bouche. Ses yeux
se portaient dans de si tranges directions; il tait afflig d'une toux
si extraordinaire et se tenait si loign de la table, qu'il laissa
tomber plus de morceaux qu'il n'en mangeait, prtendant ensuite qu'il
n'avait rien laiss chapper; et je fus trs content, au fond du coeur,
quand Herbert nous quitta pour se rendre dans la Cit.

Je n'avais ni assez de sens ni assez de sentiment pour reconnatre que
tout cela tait de ma faute, et que si j'avais t plus sans crmonie
avec Joe, Joe aurait t plus  l'aise avec moi. Je me sentais gn et 
bout de patience avec lui; il avait ainsi amoncel des charbons ardents
sur ma tte.

Puisque nous sommes seuls maintenant, monsieur... commena Joe.

--Joe, interrompis-je d'un ton chagrin, comment pouvez-vous m'appeler
monsieur?

Joe me regarda un instant avec quelque chose d'indcis dans le regard
qui ressemblait  un reproche. En voyant sa cravate de travers, ainsi
que son col, j'eus conscience qu'il avait une sorte de dignit qui
sommeillait en lui.

Nous sommes seuls, maintenant, reprit Joe, et comme je n'ai ni
l'intention ni le loisir de rester ici bien longtemps, je vais conclure
ds  prsent, en commenant par vous apprendre ce qui m'a procur le
plaisir que vous me faites en ce moment. Car si ce n'tait pas, dit Joe
avec son ancien air de bonne franchise, que mon seul dsir est de vous
tre utile, je n'aurais pas eu l'honneur de rompre le pain en compagnie
de gentlemen tels que vous deux, et dans leur propre demeure.

Je dsirais si peu revoir le regard qu'il m'avait dj jet, que je ne
lui fis aucun reproche sur le ton qu'il prenait.

Eh bien! monsieur, continua Joe, voil ce qui s'est pass; je me
trouvais aux _Trois jolis Bateliers_, l'autre soir, Pip...

Toutes les fois qu'il revenait  son ancienne affection, il m'appelait
Pip, et quand il retombait dans ses ambitions de politesse, il
m'appelait monsieur.

Alors, dit Joe en reprenant son ton crmonieux, Pumblechook arriva
dans sa charrette; il tait toujours le mme... iden-tique... et me
faisant quelquefois l'effet d'un peigne qui m'aurait peign  rebrousse
poil, en se donnant par toute la ville comme si c'tait lui qui et t
votre camarade d'enfance, et comme si vous le regardiez comme le
compagnon de vos jeux.

--Allons donc! mais c'tait vous, Joe.

--Je l'avais toujours cru, Pip, dit Joe en branlant doucement la tte,
bien que cela ne signifie pas grand'chose maintenant, monsieur. Eh bien!
Pip, ce mme Pumblechook, ce faiseur d'embarras, vint me trouver aux
_Trois jolis Bateliers_ (o l'ouvrier vient boire tranquillement une
pinte de bire et fumer une pipe sans faire d'abus), et il me dit:
Joseph, miss Havisham dsire vous parler.

--Miss Havisham, Joe?

--Elle dsire vous parler; ce sont les paroles de Pumblechook.

Joe s'assit et leva les yeux au plafond.

Oui, Joe; continuez, je vous prie.

--Le lendemain, monsieur, dit Joe en me regardant comme si j'tais  une
grande distance de lui, aprs m'tre fait propre, je fus voir miss A.

--Miss A, Joe, miss Havisham?

--Je dis, monsieur, rpliqua Joe avec un air de formalit lgale, comme
s'il faisait son testament, miss A ou autrement miss Havisham. Elle
s'exprima ainsi qu'il suit: Monsieur Gargery, vous tes en
correspondance avec M. Pip? Ayant en effet reu une lettre de vous,
j'ai pu rpondre que je l'tais. Quand j'ai pous votre soeur,
monsieur, j'ai dit: Je le serai; et, interrog par votre amie, Pip,
j'ai dit: Je le suis.--Voudrez-vous lui dire alors, dit-elle,
qu'Estelle est ici, et qu'elle serait bien aise de le voir?

Je sentais mon visage en feu, en levant les yeux sur Joe. J'espre
qu'une des causes lointaines de cette douleur devait venir de ce que je
sentais que si j'avais connu le but de sa visite, je lui aurais donn
plus d'encouragement.

Biddy, continua Joe, quand j'arrivai  la maison et la priai de vous
crire un petit mot, Biddy hsita un moment: Je sais, dit-elle, qu'il
sera plus content d'entendre ce mot de votre bouche; c'est jour de fte,
si vous avez besoin de le voir, allez-y. J'ai fini, monsieur, dit Joe
en se levant, et, Pip, je souhaite que vous prospriez et russissiez de
plus en plus.

--Mais vous ne vous en allez pas tout de suite, Joe?

--Si fait, je m'en vais, dit Joe.

--Mais vous reviendrez pour dner, Joe?

--Non, je ne reviendrai pas, dit Joe.

Nos yeux se rencontrrent, et tous les monsieur furent bannis du coeur
de cet excellent homme, quand il me tendit la main.

Pip! mon cher Pip, mon vieux camarade, la vie est compose d'une suite
de sparations de gens qui ont t lis ensemble, s'il m'est permis de
le dire: l'un est forgeron, un autre orfvre, celui-ci bijoutier,
celui-l chaudronnier; les uns russissent, les autres ne russissent
pas. La sparation entre ces gens-l doit venir un jour ou l'autre, et
il faut bien l'accepter quand elle vient. Si quelqu'un a commis
aujourd'hui une faute, c'est moi. Vous et moi ne sommes pas deux
personnages  paratre ensemble dans Londres, ni mme ailleurs, si ce
n'est quand nous sommes dans l'intimit et entre gens de connaissance.
Je veux dire entre amis. Ce n'est pas que je sois fier, mais je n'ai pas
ce qu'il faut, et vous ne me verrez plus dans ces habits. Je suis gn
dans ces habits, je suis gn hors de la forge, de notre cuisine et de
nos marais. Vous ne me trouveriez pas la moiti autant de dfauts, si
vous pensiez  moi et si vous vous figuriez me voir dans mes habits de
la forge, avec mon marteau  la main, voire mme avec ma pipe. Vous ne
me trouveriez pas la moiti autant de dfauts si, en supposant que vous
ayez eu envie de me voir, vous soyez venu mettre la tte  la fentre de
la forge et regarder Joe, le forgeron, l, devant sa vieille enclume,
avec son vieux tablier brl, et attach  son vieux travail. Je suis
terriblement triste aujourd'hui; mais je crois que, malgr tout, j'ai
dit quelque chose qui a le sens commun. Ainsi donc, Dieu te bnisse, mon
cher petit Pip, mon vieux camarade, Dieu te bnisse!

Je ne m'tais pas tromp, en m'imaginant qu'il y avait en lui une
vritable dignit. La coupe de ses habits m'tait aussi indiffrente,
quand il eut dit ces quelques mots, qu'elle et pu l'tre dans le ciel.
Il me toucha doucement le front avec ses lvres et partit. Aussitt que
je fus revenu suffisamment  moi, je me prcipitai sur ses pas, et je le
cherchai dans les rues voisines, mais il avait disparu.




CHAPITRE XXVIII.


Il tait clair que je devais me rendre  notre ville ds le lendemain,
et dans les premires effusions de mon repentir, il me semblait
galement clair que je devais descendre chez Joe. Mais quand j'eus
retenu ma place  la voiture pour le lendemain, quand je fus all chez
M. Pocket, et quand je fus revenu, je n'tais en aucune faon convaincu
de la ncessit de ce dernier point, et je commenai  chercher quelque
prtexte et  trouver de bonnes raisons pour descendre au _Cochon bleu_:

Je serais un embarras chez Joe, pensai-je; je ne suis pas attendu, et
mon lit ne sera pas prt. Je serai trop loin de miss Havisham. Elle est
exigeante et pourrait ne pas le trouver bon.

On n'est jamais mieux tromp sur terre que par soi-mme, et c'est avec
de tels prtextes que je me donnai le change. Que je reoive innocemment
et sans m'en douter une mauvaise demi-couronne fabrique par un autre,
c'est assez draisonnable, mais qu'en connaissance de cause je compte
pour bon argent des pices fausses de ma faon, c'est assurment chose
curieuse! Un tranger complaisant, sous prtexte de mettre en sret et
de serrer avec soin mes banknotes pour moi s'en empare, et me donne des
coquilles de noix; qu'est-ce que ce tour de passe-passe auprs du mien,
si je serre moi-mme mes coquilles de noix, et si je les fais passer 
mes propres yeux pour des banknotes.

Aprs avoir dcid que je devais descendre au _Cochon bleu_, mon esprit
resta dans une grande indcision. Emmnerais-je mon groom avec moi ou ne
l'emmnerais-je pas? C'tait bien tentant de se reprsenter ce coteux
mercenaire avec ses bottes, prenant publiquement l'air sous la grande
porte du _Cochon bleu_. Il y avait quelque chose de presque solennel 
se l'imaginer introduit comme par hasard dans la boutique du tailleur,
et confondant de surprise admiratrice l'irrespectueux garon de Trabb.
D'un autre ct, le garon de Trabb pouvait se glisser dans son intimit
et lui dire beaucoup de choses; ou bien, hardi et mchant comme je le
connaissais, il le poursuivrait peut-tre de ses hues jusque dans la
Grande Rue. Ma protectrice pourrait aussi entendre parler de lui, et ne
pas m'approuver. D'aprs tout cela, je rsolus de laisser le Vengeur 
la maison.

C'tait pour la voiture de l'aprs-midi que j'avais retenu ma place; et
comme l'hiver tait revenu, je ne devais arriver  destination que deux
ou trois heures aprs le coucher du soleil. Notre heure de dpart de
Cross Keys tait fixe  deux heures. J'arrivai un quart d'heure en
avance, suivi du Vengeur, si je puis parler ainsi d'un individu qui ne
me suivait jamais, quand il lui tait possible de faire autrement.

 cette poque, on avait l'habitude de conduire les condamns au dpt
par la voiture publique, et comme j'avais souvent entendu dire qu'ils
voyageaient sur l'impriale, et que je les avais vus plus d'une fois sur
la grande route balancer leurs jambes enchanes au-dessus de la
voiture, je ne fus pas trs surpris quand Herbert, en m'apercevant dans
la cour, vint me dire que deux forats allaient faire route avec moi;
mais j'avais une raison, qui commenait  tre une vieille raison, pour
trembler malgr moi des pieds  la tte quand j'entendais prononcer le
mot forat.

Cela ne vous inquite pas, Haendel? dit Herbert.

--Oh! non!

--Je croyais que vous paraissiez ne pas les aimer.

--Je ne prtends pas que je les aime, et je suppose que vous ne les
aimez pas particulirement non plus; mais ils me sont indiffrents.

--Tenez! les voil, dit Herbert, ils sortent du cabaret; quel misrable
et honteux spectacle!

Les deux forats venaient de rgaler leur gardien, je suppose, car ils
avaient avec eux un gelier, et tous les trois s'essuyaient encore la
bouche avec leurs mains. Les deux malheureux taient attachs ensemble
et avaient des fers aux jambes, des fers dont j'avais dj vu un
chantillon, et ils portaient un habillement que je ne connaissais que
trop bien aussi. Leur gardien avait une paire de pistolets et portait
sous son bras un gros bton noueux, mais il paraissait dans de bons
termes avec eux et se tenait  leur ct, occup  voir mettre les
chevaux  la voiture. Ils avaient vraiment l'air de faire partie de
quelque exhibition intressante, non encore ouverte, et lui, d'tre leur
directeur. L'un tait plus grand et plus fort que l'autre, et on et dit
que, selon les rgles mystrieuses du monde des forats, comme des gens
libres, on lui avait allou l'habillement le plus court. Ses bras et ses
jambes taient comme de grosses pelotes de cette forme et son
accoutrement le dguisait d'une faon complte. Cependant, je reconnus
du premier coup son clignotement d'oeil. J'avais devant moi l'homme que
j'avais vu sur le banc, aux _Trois jolis Bateliers_, certain samedi
soir, et qui m'avait mis en joue avec son fusil invisible!

Il tait facile de voir que jusqu' prsent il ne me reconnaissait pas
plus que s'il ne m'et jamais vu de sa vie. Il me regarda de ct, et
ses yeux rencontrrent ma chane de montre; alors il se mit  cracher
comme par hasard, puis il dit quelques mots  l'autre forat, et ils se
mirent  rire; ils pivotrent ensuite sur eux-mmes en faisant rsonner
leurs chanes entremles, et finirent par s'occuper d'autre chose. Les
grands numros qu'ils avaient sur le dos, leur enveloppe sale et
grossire comme celle de vils animaux; leurs jambes enchanes et
modestement entoures de mouchoirs de poche, et la manire dont tous
ceux qui taient prsents les regardaient et s'en tenaient loigns, en
faisaient, comme l'avait dit Herbert, un spectacle des plus dsagrables
et des plus honteux.

Mais ce n'tait pas encore tout. Il arriva que toute la rotonde de la
voiture avait t retenue par une famille quittant Londres, et qu'il n'y
avait pas d'autre place pour les deux prisonniers que sur la banquette
de devant, derrire le cocher. L-dessus, un monsieur de mauvaise
humeur, qui avait pris la quatrime place sur cette banquette, se mit
dans une violente colre, et dit que c'tait violer tous les traits que
de le mler  une si atroce compagnie; que c'tait pernicieux, infme,
honteux, et je ne sais plus combien d'autres choses.  ce moment les
chevaux taient attels et le cocher impatient de partir. Nous nous
prparmes tous  monter, et les prisonniers s'approchrent avec leur
gardien, apportant avec eux cette singulire odeur de mie de pain,
d'toupe, de fil de caret, de pierre enfume qui accompagne la prsence
des forats.

--Ne prenez pas la chose si mal, monsieur, dit le gardien au voyageur en
colre, je me mettrai moi-mme auprs de vous, et je les placerai tout
au bout de la banquette. Ils ne vous adresseront pas la parole,
monsieur, vous ne vous apercevrez pas qu'ils sont l.

--Et il ne faut pas m'en vouloir, grommela le forat que j'avais
reconnu; je ne tiens pas  partir, je suis tout dispos  rester, en ce
qui me concerne; la premire personne venue peut prendre ma place.

--Ou la mienne, dit l'autre d'un ton rude, je ne vous aurais gn ni les
uns ni les autres si l'on m'et laiss faire.

Puis ils se mirent tous deux  rire,  casser des noix, en crachant les
coquilles tout autour d'eux, comme je crois rellement que je l'aurais
fait moi-mme  leur place si j'avais t aussi mpris.

 la fin, on dcida qu'on ne pouvait rien faire pour le monsieur en
colre, et qu'il devait ou rester, ou se contenter de la compagnie que
le hasard lui avait donne; de sorte qu'il prit sa place sans cesser
cependant de grogner et de se plaindre, puis le gardien se mit  ct de
lui. Les forats s'installrent du mieux qu'ils purent, et celui des
deux que j'avais reconnu s'assit si prs derrire moi que je sentais son
souffle dans mes cheveux.

Adieu, Haendel! cria Herbert quand nous nous mmes en mouvement.

Et je songeai combien il tait heureux qu'il m'et trouv un autre nom
que celui de Pip.

Il est impossible d'exprimer avec quelle douleur je sentais la
respiration du forat me parcourir, non-seulement derrire la tte, mais
encore toute l'pine dorsale; c'tait comme si l'on m'et touch la
moelle au moyen de quelque acide mordant et pntrant au point de me
faire grincer des dents. Il semblait avoir un bien plus grand besoin de
respirer qu'un autre homme et faire plus de bruit en respirant; je
sentais qu'une de mes paules remontait et s'allongeait par les efforts
que je faisais pour m'en prserver.

Le temps tait horriblement dur, et les deux forats maudissaient le
froid. Avant d'avoir fait beaucoup de chemin, nous tions tous tombs
dans une immobilit lthargique, et quand nous emes pass la maison qui
se trouve  mi-route, nous ne fmes autre chose que de somnoler, de
trembler et de garder le silence. Je m'assoupis moi-mme en me demandant
si je ne devais pas restituer une couple de livres sterling  ce pauvre
misrable avant de le perdre de vue, et quel tait le meilleur moyen 
employer pour y parvenir. Tout en rflchissant ainsi, je sentis ma tte
se pencher en avant comme si j'allais tomber sur les chevaux. Je
m'veillai tout effray et repris la question que je m'adressais 
moi-mme.

Mais je devais l'avoir abandonne depuis plus longtemps que je ne le
pensais, puisque, bien que je ne pusse rien reconnatre dans
l'obscurit, aux lueurs et aux ombres capricieuses de nos lanternes, je
devinais les marais de notre pays, au vent froid et humide qui soufflait
sur nous. Les forats, en se repliant sur eux-mmes pour avoir plus
chaud et pour que je pusse leur servir de paravent, se trouvaient encore
plus prs de moi. Les premiers mots que je leur entendis changer quand
je m'veillai rpondaient  ceux de ma propre pense.

Deux banknotes d'une livre.

--Comment les a-t-il eues? dit le forat que je ne connaissais pas.

--Comment le saurais-je? repartit l'autre. Quelqu'un les lui aura
donnes, des amis, je pense.

--Je voudrais, dit l'autre avec une terrible imprcation contre le
froid, les avoir ici.

--Les deux billets d'une livre, ou les amis?

--Les deux billets d'une livre. Je vendrais tous les amis que j'ai et
que j'ai eus pour un seul, et je trouverais que c'est un fameux march.
Eh bien! il disait donc?...

--Il disait donc, reprit le forat que j'avais reconnu: tout fut dit et
fait en une demi-minute derrire une pile de bois,  l'arsenal de la
Marine. Vous allez tre acquitt? Je le fus. Trouverai-je le garon qui
l'a nourri, qui a gard son secret, et lui donnerai-je les deux billets
d'une livre? Oui, je le trouverai. Et c'est ce que j'ai fait.

--Vous tes fou! grommela l'autre. Moi je les aurais dpenss  boire et
 manger. Il tait sans doute bien naf. Vous dites qu'il ne savait rien
sur votre compte?

--Non, pas la moindre chose. Autres bandes, autres vaisseaux. Il avait
t jug pour rupture de ban et condamn.

--Est-ce l sur l'honneur, la seule fois que vous ayez travaill dans
cette partie du pays?

--C'est la seule fois.

--Quelle est votre opinion sur l'endroit?

--Un trs vilain endroit; de la vase, du brouillard, des marais et du
travail. Du travail, des marais, du brouillard et de la vase.

Ils tmoignrent tous deux de leur aversion pour le pays avec une grande
nergie de langage, et aprs avoir puis ce sujet il ne leur resta plus
rien  dire.

Aprs avoir entendu ce dialogue j'aurais assurment d descendre et me
cacher dans la solitude et dans l'ombre de la route, si je n'avais pas
tenu pour certain que cet homme ne pouvait avoir aucun soupon de mon
identit. En vrit, non seulement ma personne tait si change, mais
j'avais des habits si diffrents et j'tais dans des circonstances si
opposes qu'il n'tait pas probable qu'il pt me reconnatre sans
quelque secours accidentel. Pourtant ce fait seul d'tre avec lui sur la
voiture tait assez trange pour me remplir de crainte et me faire
penser qu' l'aide de la moindre concidence il pourrait  tout moment
me reconnatre, soit en entendant prononcer mon nom, soit en m'entendant
parler. Pour cette raison, je rsolus de descendre aussitt que nous
toucherions  la ville et de me mettre ainsi hors de sa porte.
J'excutai ce projet avec succs. Mon petit portemanteau se trouvait
dans le coffre, sous mes pieds; je n'avais qu' tourner un ressort pour
m'en emparer; je le jetai avant moi, puis je descendis devant le premier
rverbre et posai les pieds sur les premiers pavs de la ville. Quant
aux forats, ils continurent leur chemin avec la voiture, et, comme je
savais vers quel endroit de la rivire ils devaient tre dirigs, je
voyais dans mon imagination le bateau des forats les attendant devant
l'escalier vaseux. J'entendis encore une voix rude s'crier: Au large,
vous autres! comme  des chiens. Je voyais de nouveau cette maudite
arche de No, ancre au loin, dans l'eau noire et bourbeuse.

Je n'aurais pu dire de quoi j'avais peur, car mes craintes taient
vagues et indfinies, mais j'avais une grande frayeur. En gagnant
l'htel je sentais qu'une terreur pouvantable, surpassant de beaucoup
la simple apprhension d'une reconnaissance pnible ou dsagrable, me
faisait trembler; je crois mme qu'elle ne prit aucune forme distincte,
et qu'elle ne fut mme pendant quelques minutes qu'un souvenir des
terreurs de mon enfance.

La salle  manger du _Cochon bleu_ tait vide, je n'avais pas encore
command mon dner, et j'tais  peine assis quand le garon me
reconnut. Il s'excusa de son peu de mmoire et me demanda s'il fallait
envoyer Boots chez M. Pumblechook.

Non, dis-je, certainement non!

Le garon, c'tait lui qui avait apport le Code de commerce le jour de
mon contrat, parut surpris et profita de la premire occasion qui se
prsenta pour placer  ma porte un vieil extrait crasseux d'un journal
de la localit avec tant d'empressement que je le pris et lus ce
paragraphe:

Nos lecteurs n'apprendront pas sans intrt,  propos de l'lvation
rcente et romanesque  la fortune d'un jeune ouvrier serrurier de nos
environs (quel thme, disons-le en passant, pour la plume magique de
notre compatriote Toby, le pote de nos colonnes, bien qu'il ne soit pas
encore universellement connu), que le premier patron du jeune homme,
son compagnon et son ami, est un personnage trs respect, qui n'est
pas tranger au commerce des grains, et dont les magasins, minemment
commodes et confortables, sont situs  moins d'une centaine de milles
de la Grande Rue. Ce n'est pas sans prouver un certain plaisir
personnel que nous le citons comme le Mentor de notre jeune Tlmaque,
car il est bon de savoir que notre ville a galement produit le
fondateur de la fortune de ce dernier. De la fortune de qui?
demanderont les sages aux sourcils contracts et les beauts aux yeux
brillants de la localit. Nous croyons que Quentin Metsys fut forgeron
 Anvers.--VERB. SAP.

J'ai l'intime conviction, base sur une grande exprience, que si, dans
les jours de ma prosprit, j'avais t au ple nord, j'y aurais trouv
quelqu'un, Esquimau errant ou homme civilis, pour me dire que
Pumblechook avait t mon premier protecteur et le fondateur de ma
fortune.




CHAPITRE XXIX.


De bonne heure j'tais debout et dehors. Il tait encore trop tt pour
aller chez miss Havisham; j'allai donc flner dans la campagne, du ct
de la ville qu'habitait miss Havisham, qui n'tait pas du mme ct que
Joe: remettant au lendemain  aller chez ce dernier. En pensant  ma
patronne, je me peignais en couleurs brillantes les projets qu'elle
formait pour moi.

Elle avait adopt Estelle, elle m'avait en quelque sorte adopt aussi;
il ne pouvait donc manquer d'tre dans ses intentions de nous unir. Elle
me rservait de restaurer la maison dlabre, de faire entrer le soleil
dans les chambres obscures, de mettre les horloges en mouvement et le
feu aux foyers refroidis, d'arracher les toiles d'araignes, de dtruire
la vermine; en un mot d'excuter tous les brillants haut faits d'un
jeune chevalier de roman et d'pouser la princesse. Je m'tais arrt
pour voir la maison en passant, et ses murs de briques rouges calcines,
ses fentres mures, le lierre vert et vigoureux embrassant jusqu'au
chambranle des chemines, avec ses tendons et ses ramilles, comme si ses
vieux bras sinueux eussent cach quelque mystre prcieux et attrayant
dont je fusse le hros. Estelle en tait l'inspiration, cela va sans
dire, comme elle en tait l'me; mais quoiqu'elle et pris un trs grand
empire sur moi et que ma fantaisie et mon espoir reposassent sur elle,
bien que son influence sur mon enfance et sur mon caractre et t
toute puissante, je ne l'investis pas, mme en cette matine romantique,
d'autres attributs que ceux qu'elle possdait. C'est avec intention que
je mentionne cela maintenant parce que c'est le fil conducteur au moyen
duquel on pourra me suivre dans mon pauvre labyrinthe. Selon mon
exprience, les sentiments de convention d'un amant ne peuvent pas
toujours tre vrais. La vrit pure est que, lorsque j'aimai Estelle
d'un amour d'homme, je l'aimai parce que je la trouvais irrsistible.
Une fois pour toutes j'ai senti,  mon grand regret, trs souvent pour
ne pas dire toujours, que je l'aimais malgr la raison, malgr les
promesses, malgr la tranquillit, malgr l'espoir, malgr le bonheur,
malgr enfin tous les dcouragements qui pouvaient m'assaillir. Une fois
pour toutes, je ne l'en aimais pas moins, tout en le sachant
parfaitement, et cela n'eut pas plus d'influence pour me retenir, que si
je m'tais imagin trs srieusement qu'elle et toutes les perfections
humaines.

Je calculai ma promenade de faon  arriver  la porte comme dans
l'ancien temps. Quand j'eus sonn d'une main tremblante, je tournai le
dos  la porte, en essayant de reprendre haleine et d'arrter les
battements de mon coeur. J'entendis la porte de ct s'ouvrir, puis des
pas traverser la cour; mais je fis semblant de ne rien entendre, mme
quand la porte tourna sur ses gonds rouills.

Enfin, me sentant touch  l'paule, je tressaillis et me retournai. Je
tressaillis bien davantage alors, en me trouvant face  face avec un
homme vtu de vtements sombres. C'tait le dernier homme que je me
serais attendu  voir occuper le poste de portier chez miss Havisham.

Orlick!

--Ah! c'est que voyez-vous, il y a des changements de position encore
plus grand que le vtre. Mais entrez, entrez! j'ai reu l'ordre de ne
pas laisser la porte ouverte.

J'entrai; il la laissa retomber, la ferma et retira la clef.

Oui, dit-il en se tournant, aprs m'avoir assez malhonntement prcd
de quelques pas dans la maison, c'est bien moi!

--Comment tes-vous venu ici?

--Je suis venu ici sur mes jambes, rpondit-il, et j'ai apport ma malle
avec moi sur une brouette.

--tes-vous ici pour le bien?

--Je n'y suis pas pour le mal, au moins, d'aprs ce que je suppose?

Je n'en tais pas bien certain; j'eus le loisir de songer en moi-mme 
sa rponse, pendant qu'il levait lentement un regard inquisiteur du pav
 mes jambes, et de mes bras  ma tte.

Alors vous avez quitt la forge? dis-je.

--Est-ce que a a l'air d'une forge, ici? rpliqua Orlick, en jetant un
coup d'oeil mprisant autour de lui; maintenant prenez-le pour une forge
si cela vous fait plaisir.

Je lui demandai depuis combien de temps il avait quitt la forge de
Gargery.

Un jour est ici tellement semblable  l'autre, rpliqua-t-il, que je ne
saurais le dire sans en faire le calcul. Cependant, je suis venu ici
quelque temps aprs votre dpart.

--J'aurais pu vous le dire, Orlick.

--Ah! fit-il schement, je croyais que vous tiez pour tre tudiant.

En ce moment, nous tions arrivs  la maison, o je vis que sa chambre
tait place juste  ct de la porte, et qu'elle avait une petite
fentre donnant sur la cour. Dans de petites proportions, elle
ressemblait assez au genre de pices appeles loges, gnralement
habites par les portiers  Paris; une certaine quantit de clefs
taient accroches au mur; il y ajouta celle de la rue. Son lit, 
couvertures rapices, se trouvait derrire, dans un petit compartiment
ou renfoncement. Le tout avait un air malpropre, renferm et endormi
comme une cage  marmotte humaine, tandis que lui, Orlick, apparaissait
sombre et lourd dans l'ombre d'un coin prs de la fentre, et semblait
tre la marmotte humaine pour laquelle cette cage avait t faite. Et
cela tait rellement.

Je n'ai jamais vu cette chambre, dis-je, et autrefois il n'y avait pas
de portier ici.

--Non, dit-il, jusqu'au jour o il n'y eut plus aucune porte pour
dfendre l'habitation, et que les habitants considrassent cela comme
dangereux  cause des forats et d'un tas de canailles et de va-nu-pieds
qui passent par ici. Alors on m'a recommand pour remplir cette place
comme un homme en tat de tenir tte  un autre homme, et je l'ai prise.
C'est plus facile que de souffler et de jouer du marteau.--Il est
charg; il l'est!

Mes yeux avaient rencontr, au-dessus de la chemine, un fusil  monture
en cuivre, et ses yeux avaient suivi les miens.

Eh bien, dis-je, ne dsirant pas prolonger davantage la conversation,
faut-il monter chez miss Havisham?

--Que je sois brl si je le sais! rpondit-il en s'tendant et en se
secouant. Mes ordres ne vont pas plus loin. Je vais frapper un coup sur
cette cloche avec le marteau, et vous suivrez le couloir jusqu' ce que
vous rencontriez quelqu'un.

--Je suis attendu, je pense.

--Qu'on me brle deux fois, si je puis le dire! rpondit-il.

L-dessus, je descendis dans le long couloir qu'autrefois j'avais si
souvent foul de mes gros souliers, et il fit rsonner sa cloche. Au
bout du passage, pendant que la cloche vibrait encore, je trouvai Sarah
Pocket, qui me parut avoir verdi et jauni  cause de moi.

Oh! dit-elle, est-ce vous, monsieur Pip?

--Moi-mme, miss Pocket. Je suis aise de vous dire que M. Pocket et sa
famille se portent bien.

--Sont-ils un peu plus sages? dit Sarah, en secouant tristement la tte.
Il vaudrait mieux qu'ils fussent sages que bien portants. Ah! Mathieu!
Mathieu!... vous savez le chemin, monsieur?

--Passablement, car j'ai mont cet escalier bien souvent dans
l'obscurit.

Je le gravis alors avec des bottes bien plus lgres qu'autrefois et je
frappai, de la mme manire que j'avais coutume de le faire,  la porte
de la chambre de miss Havisham.

C'est le coup de Pip, dit-elle immdiatement; entrez, Pip.

Elle tait dans sa chaise, auprs de la vieille table, toujours avec ses
vieux habits, les deux mains croises sur sa canne, le menton appuy
dessus, et les yeux tourns du ct du feu.  ct d'elle tait le
soulier blanc qui n'avait jamais t port, et une dame lgante que je
n'avais jamais vue, tait assise, la tte penche sur le soulier, comme
si elle le regardait.

Entrez, Pip, continua miss Havisham, sans dtourner les yeux. Entrez,
Pip. Comment allez-vous, Pip? Ainsi donc, vous me baisez la main comme
si j'tais une reine? Eh! eh bien?...

Elle me regarda tout  coup sans lever les yeux, et rpta d'un air
moiti riant, moiti de mauvaise humeur:

Eh bien?

--J'ai appris, mis Havisham, dis-je un peu embarrass, que vous tiez
assez bonne pour dsirer que je vinsse vous voir: je suis venu aussitt.

--Eh bien?

La dame qu'il me semblait n'avoir jamais vue avant, leva les yeux sur
moi et me regarda durement. Alors je vis que ses yeux taient les yeux
d'Estelle. Mais elle tait tellement change, tellement embellie; elle
tait devenue si compltement femme, elle avait fait tant de progrs
dans tout ce qui excite l'admiration, qu'il me semblait n'en avoir fait
aucun. Je m'imaginais, en la regardant, que je redevenais un garon
commun et grossier. C'est alors que je sentis toute la distance et
l'ingalit qui nous sparaient, et l'impossibilit d'arriver jusqu'
elle.

Elle me tendit la main. Je bgayai quelque chose sur le plaisir que
j'avais  la revoir, et sur ce que je l'avais longtemps, bien longtemps
espr.

La trouvez-vous trs change, Pip? demanda miss Havisham avec son
regard avide et en frappant avec sa canne sur une chaise qui se trouvait
entre elles deux, et pour me faire signe de m'asseoir.

--Quand je suis entr, miss Havisham, je n'ai absolument rien reconnu
d'Estelle, ni son visage, ni sa tournure, mais maintenant je reconnais
bien que tout cela appartient bien  l'ancienne....

--Comment! vous n'allez pas dire  l'ancienne Estelle? interrompit miss
Havisham. Elle tait fire et insolente, et vous avez voulu vous
loigner d'elle, ne vous en souvenez-vous pas?

Je rpondis avec confusion qu'il y avait trs longtemps de tout cela,
qu'alors je ne m'y connaissais pas... et ainsi de suite. Estelle
souriait avec un calme parfait, et dit qu'elle avait conscience que
j'avais parfaitement raison, et qu'elle avait t dsagrable.

Et lui!... est-il chang? demanda miss Havisham.

--normment! dit Estelle en m'examinant.

--Moins grossier et moins commun, dit miss Havisham en jouant avec les
cheveux d'Estelle.

Et elle se mit  rire, puis elle regarda le soulier qu'elle tenait  la
main, et elle se mit  rire de nouveau et me regarda. Elle posa le
soulier  terre. Elle me traitait encore en enfant; mais elle cherchait
 m'attirer.

Nous tions dans la chambre fantastique, au milieu des vieilles et
tranges influences qui m'avaient tant frapp, et j'appris qu'elle
arrivait de France, et qu'elle allait se rendre  Londres. Hautaine et
volontaire comme autrefois, ces dfauts taient presque effacs par sa
beaut, qui tait quelque chose d'extraordinaire et de surnaturel; je le
pensais, du moins, dsireux que j'tais de sparer ses dfauts de sa
beaut. Mais il tait impossible de sparer sa prsence de ces
malheureux et vifs dsirs de fortune et d'lgance qui avaient tourment
mon enfance, de toutes ces mauvaises aspirations qui avaient commenc
par me rendre honteux de notre pauvre logis et de Joe, de toutes ces
visions qui m'avaient fait voir son visage dans le foyer ardent, dans
les clats du fer, jusque sur l'enclume, qui l'avaient fait sortir de
l'obscurit de la nuit, pour me regarder  travers la fentre de la
forge et disparatre ensuite.... En un mot, il m'tait impossible de la
sparer, dans le pass ou dans le prsent, des moments les plus intimes
de mon existence.

Il fut convenu que je passerais tout le reste de la journe chez miss
Havisham; que je retournerais  l'htel le soir, et le lendemain 
Londres. Quand nous emes caus pendant quelque temps, miss Havisham
nous envoya promener dans le jardin abandonn. En y entrant, Estelle me
dit que je devais bien la rouler un peu comme autrefois.

Estelle et moi entrmes donc dans le jardin, par la porte prs de
laquelle j'avais rencontr le jeune homme ple, aujourd'hui Herbert;
moi, le coeur tremblant et adorant jusqu'aux ourlets de sa robe; elle,
entirement calme et bien certainement n'adorant pas les ourlets de mon
habit. En approchant du lieu du combat, elle s'arrta et dit:

Il faut que j'aie t une singulire petite crature, pour me cacher et
vous regarder combattre ce jour-l, mais je l'ai fait, et cela m'a
beaucoup amuse.

--Vous m'en avez bien rcompens.

--Vraiment! rpliqua-t-elle naturellement, comme si elle se souvenait 
peine. Je me rappelle que je n'tais pas du tout favorable  votre
adversaire, parce que j'avais vu de fort mauvais oeil qu'on l'et fait
venir ici pour m'ennuyer de sa compagnie.

--Lui et moi, nous sommes bons amis maintenant, lui dis-je.

--Vraiment! Je crois me souvenir que vous faites vos tudes chez son
pre?

--Oui.

C'est avec rpugnance que je rpondis affirmativement, car cela me
donnait l'air d'un enfant, et elle me traitait dj suffisamment comme
tel.

En changeant de position pour le prsent et l'avenir, vous avez chang
de camarades? dit Estelle.

--Naturellement, dis-je.

--Et ncessairement, ajouta-t-elle d'un ton fier, ceux qui vous
convenaient autrefois comme socit ne vous conviendraient plus
aujourd'hui?

En conscience, je doute fort qu'il me restt en ce moment la plus lgre
intention d'aller voir Joe; mais s'il m'en restait une ombre, cette
observation la fit vanouir.

Vous n'aviez en ce temps-l aucune ide de la fortune qui vous tait
destine? dit Estelle.

--Pas la moindre.

Son air de complte supriorit en marchant  ct de moi, et mon air de
soumission et de navet en marchant  ct d'elle formaient un
contraste que je sentais parfaitement: il m'et encore fait souffrir
davantage, si je ne l'avais considr comme venant absolument de moi,
qui tais si loign d'elle par mes manires, et en mme temps si
rapproch d'elle par ma passion.

Le jardin tait trop encombr de vgtation pour qu'on y pt marcher 
l'aise, et quand nous en emes fait deux ou trois fois le tour, nous
rentrmes dans la cour de la brasserie. Je lui montrai avec finesse
l'endroit o je l'avais vue marcher sur les tonneaux le premier jour des
temps passs, et elle me dit en accompagnant ses paroles d'un regard
froid et indiffrent:

Vraiment!... ai-je fait cela?

Je lui rappelai l'endroit o elle tait sortie de la maison pour me
donner  manger et  boire, et elle me rpondit:

Je ne m'en souviens pas.

--Vous ne vous souvenez pas de m'avoir fait pleurer? dis-je.

--Non, fit-elle en secouant la tte et en regardant autour d'elle.

Je crois vraiment que son peu de mmoire, et surtout son indiffrence me
firent pleurer de nouveau en moi-mme, et ce sont ces larmes-l qui sont
les larmes les plus cuisantes de toutes celles que l'on puisse verser.

Vous savez, dit Estelle, d'un air de condescendance qu'une belle et
ravissante femme peut seule prendre, que je n'ai pas de coeur... si cela
peut avoir quelque rapport avec ma mmoire.

Je me mis  balbutier quelque chose qui indiquait assez que je prenais
la libert d'en douter... que je savais le contraire... qu'il tait
impossible qu'une telle beaut n'ait pas de coeur....

Oh! j'ai un coeur qu'on peut poignarder ou percer de balles, sans
doute, dit Estelle, et il va sans dire que s'il cessait de battre, je
cesserais de vivre, mais vous savez ce que je veux dire: je n'ai pas la
moindre douceur  cet endroit-l. Non; la sympathie, le sentiment,
autant d'absurdits selon moi.

Qu'tait-ce donc qui me frappait chez elle pendant qu'elle se tenait
immobile  ct de moi et qu'elle me regardait avec attention? tait-ce
quelque chose qui m'avait frapp chez miss Havisham? Dans quelques uns
de ses regards, dans quelques uns de ses gestes, il y avait une lgre
ressemblance avec miss Havisham; c'tait cette ressemblance qu'on
remarque souvent entre les enfants et les personnes avec lesquelles ils
ont vcu longtemps dans la retraite, ressemblance de mouvements,
d'expression entre des visages qui, sous d'autres rapports, sont tout 
fait diffrents. Et pourtant je ne pouvais lui trouver aucune similitude
de traits avec miss Havisham. Je regardai de nouveau, et bien qu'elle me
regardt encore, la ressemblance avait disparu.

Qu'tait-ce donc?...

Je parle srieusement, dit Estelle, sans froncer les sourcils (car son
front tait uni) autant que son visage s'assombrissait. Si nous tions
destins  vivre longtemps ensemble, vous feriez bien de vous pntrer
de cette ide, une fois pour toutes. Non, fit-elle en m'arrtant d'un
geste imprieux, comme j'entrouvrais les lvres, je n'ai accord ma
tendresse  personne, et je n'ai mme jamais su ce que c'tait.

Un moment aprs, nous tions dans la brasserie abandonne, elle
m'indiquait du doigt la galerie leve d'o je l'avais vue sortir le
premier jour, et me dit qu'elle se souvenait d'y tre monte, et de
m'avoir vu tout effarouch. En suivant des yeux sa blanche main, cette
mme ressemblance vague, que je ne pouvais dfinir, me traversa de
nouveau l'esprit. Mon tressaillement involontaire lui fit poser sa main
sur mon bras, et immdiatement le fantme s'vanouit encore et disparut.

Qu'tait-ce donc?...

Qu'avez-vous? demanda Estelle. tes-vous effray?

--Je le serais, si je croyais ce que vous venez de dire, rpondis-je
pour finir.

--Alors vous ne le croyez pas? N'importe, je vous l'ai dit, miss
Havisham va bientt vous le rappeler. Faisons encore un tour de jardin,
puis vous rentrerez. Allons! il ne faut pas pleurer sur ma cruaut:
aujourd'hui, vous serez mon page; donnez-moi votre paule.

Sa belle robe avait tran  terre, elle la relevait alors d'une main et
de l'autre me touchait lgrement l'paule en marchant. Nous fmes
encore deux ou trois tours dans ce jardin abandonn, qui pour moi
paraissait tout en fleurs. Les vgtations jaunes et vertes qui
sortaient des fentes du vieux mur eussent-elles t les fleurs les plus
belles et les plus prcieuses, qu'elles ne m'eussent pas laiss un plus
charmant souvenir.

Il n'y avait pas entre nous assez de diffrence d'annes pour l'loigner
de moi: nous tions presque du mme ge, quoi que bien entendu elle
part plus ge que moi; mais l'air d'inaccessibilit que lui donnaient
sa beaut et ses manires me tourmentait au milieu de mon bonheur;
cependant, j'avais l'assurance intime que notre protectrice nous avait
choisis l'un pour l'autre. Malheureux garon!

Enfin, nous rentrmes dans la maison et j'appris avec surprise que mon
tuteur tait venu voir miss Havisham pour affaires, et qu'il reviendrait
dner. Les vieilles branches des candlabres de la chambre avaient t
allumes pendant notre absence, et miss Havisham m'attendait dans son
fauteuil.

Je dus pousser le fauteuil comme par le pass, et nous commenmes notre
lente promenade habituelle autour des cendres du festin nuptial. Mais
dans cette chambre funbre, avec cette image de la mort, couche dans ce
fauteuil et fixant ses yeux sur elle, Estelle paraissait plus belle,
plus brillante que jamais, et je tombai sous un charme encore plus
puissant.

Le temps s'coula ainsi, l'heure du dner approchait, et Estelle nous
quitta pour aller  sa toilette. Nous nous tions arrts prs du centre
de la longue table et miss Havisham, un de ses bras fltris hors du
fauteuil, reposait sa main crispe sur la nappe jaunie.

Estelle ayant retourn la tte et jet un coup d'oeil par-dessus son
paule, avant de sortir, miss Havisham lui envoya de la main un baiser;
elle imprima  ce mouvement une ardeur dvorante, vraiment terrible dans
son genre. Puis Estelle tant partie, et nous restant seuls, elle se
tourna vers moi, et me dit  voix basse:

N'est-elle pas belle... gracieuse... bien leve? Ne l'admirez-vous
pas?

--Tous ceux qui la voient doivent l'admirer, miss Havisham.

Elle passa son bras autour de mon cou et attira ma tte contre la
sienne, toujours appuye sur le dos de son fauteuil.

Aimez-la.... Aimez-la!... Aimez-la.... Comment est-elle avec vous?

Avant que j'eusse eu le temps de rpondre, si toutefois j'avais pu
rpondre  une question si dlicate, elle rpta:

Aimez-la!... Aimez-la!... Si elle vous traite avec faveur, aimez-la!...
Si elle vous accable, aimez-la!... Si elle dchire votre coeur en
morceaux, et  mesure qu'il deviendra plus vieux et plus fort, il
saignera davantage, aimez-la!... aimez-la!... aimez-la!...

Jamais je n'avais vu une ardeur aussi passionne que celle avec laquelle
elle prononait ces mots. Je sentais autour de mon cou les muscles de
son bras amaigri se gonfler sous l'influence de la passion qui la
possdait.

coutez-moi, Pip, je l'ai adopte pour qu'on l'aime, je l'ai leve
pour qu'on l'aime, je lui ai donn de l'ducation pour qu'on l'aime,
j'en ai fait ce qu'elle est afin qu'elle pt tre aime, aimez-la!...

Elle rptait le mot assez souvent pour ne laisser aucun doute sur ce
qu'elle voulait dire; mais si le mot souvent rpt et t un mot de
haine, au lieu d'tre un mot d'amour, tels que dsespoir, vengeance,
mort cruelle, il n'aurait pu rsonner davantage  mes oreilles comme une
maldiction.

Je vais vous dire, fit-elle dans le mme murmure passionn et
prcipit, ce que c'est que l'amour vrai: c'est le dvouement aveugle,
l'abngation entire, la soumission absolue, la confiance et la foi
contre vous-mme et contre le monde entier, l'abandon de votre me et de
votre coeur tout entier  la personne aime. C'est ce que j'ai fait!

Lorsqu'elle arriva  ces paroles et  un cri sauvage qui les suivit, je
la retins par la taille, car elle se soulevait sur son fauteuil,
enveloppe dans sa robe qui lui servait de suaire, et s'lanait dans
l'espace comme si elle et voulu se briser contre la muraille et tomber
morte.

Tout ceci se passa en quelques secondes. En la remettant dans son
fauteuil, je crus sentir une odeur qui ne m'tait pas inconnue; en me
tournant, j'aperus mon tuteur dans la chambre.

Il portait toujours, je crois ne pas l'avoir dit encore, un riche
foulard, de proportions imposantes, qui lui tait d'un grand secours
dans sa profession. Je l'ai vu remplir de terreur un client ou un
tmoin, en dployant avec crmonie ce foulard, comme s'il allait se
moucher immdiatement, puis s'arrtant, comme s'il voyait bien qu'il
n'aurait pas le temps de le faire avant que le client ou le tmoin ne se
fussent compromis; le client ou le tmoin,  demi compromis, imitant son
exemple, s'arrtait immdiatement, comme cela devait tre. Quand je le
vis dans la chambre, il tenait cet expressif mouchoir de poche des deux
mains et nous regardait. En rencontrant mon oeil, il dit clairement, par
une pause momentane et silencieuse, tout en conservant son attitude:
En vrit! C'est singulier! Puis il se servit de son mouchoir comme on
doit s'en servir, avec un effet formidable.

Miss Havisham l'avait vu en mme temps que moi. Comme tout le monde,
elle avait peur de lui. Elle fit de violents efforts pour se remettre,
et balbutia qu'il tait aussi exact que toujours.

Toujours exact, rpta-t-il en venant  moi; comment a va-t-il, Pip?
Vous ferai-je faire un tour, miss Havisham? Ainsi donc, vous voil ici,
Pip?

Je lui dis depuis quand j'tais arriv, et comment miss Havisham avait
dsir que je vinsse voir Estelle. Ce  quoi il rpliqua:

Ah! c'est une trs jolie personne!

Puis il poussa devant lui miss Havisham dans son fauteuil avec une de
ses grosses mains, et mit l'autre dans la poche de son pantalon, comme
si ladite poche tait pleine de secrets.

Eh! Pip! combien de fois aviez-vous dj vu miss Estelle, dit-il en
s'arrtant.

--Combien!...

--Ah! combien de fois? Dix mille fois?

--Oh! non, pas aussi souvent.

--Deux fois?

--Jaggers, interrompit miss Havisham,  mon grand soulagement, laissez
donc mon Pip tranquille, et descendez dner avec lui.

Il s'excuta, et nous descendmes ensemble l'escalier. Pendant que nous
nous rendions aux appartements spars en traversant la cour du fond, il
me demanda combien de fois j'avais vu miss Havisham manger et boire, me
donnant comme de coutume  choisir entre cent fois et une fois.

Je rflchis et je rpondis:

Jamais!

--Et jamais vous ne la verrez, Pip, reprit-il avec un singulier sourire;
elle n'a jamais souffert qu'on la voie faire l'un ou l'autre depuis
qu'elle a adopt ce genre de vie. La nuit elle erre au hasard dans la
maison et prend la nourriture qu'il lui faut.

--Permettez, monsieur, dis-je, puis-je vous faire une question?

--Vous le pouvez, dit-il, mais je suis libre de refuser d'y rpondre.
Voyons votre question.

--Le nom d'Estelle est-il Havisham, ou bien...

Je n'avais rien  ajouter.

Ou qui? dit-il.

--Est-ce Havisham?

--C'est Havisham.

Cela nous mena jusqu' la table o elle et Sarah Pocket nous
attendaient. M. Jaggers prsidait. Estelle s'assit en face de lui. Nous
dnmes fort bien, et nous fmes servis par une servante que je n'avais
jamais vue pendant mes alles et venues, mais qui, je le sais, avait
toujours t employe dans cette mystrieuse maison. Aprs dner, on
plaa devant mon tuteur une bouteille de vieux porto; il tait vident
qu'il se connaissait en vins, et les deux dames nous laissrent. Je n'ai
jamais vu autre part, mme chez M. Jaggers, rien de pareil  la rserve
que M. Jaggers affectait dans cette maison. Il tenait ses regards
baisss sur son assiette, et c'est  peine si pendant le dner il les
dirigea une seule fois sur Estelle. Quand elle lui parlait, il coutait
et rpondait, mais ne la regardait jamais, du moins je ne m'en aperus
pas. De son ct, elle le regardait souvent avec intrt et curiosit,
sinon avec mfiance; mais il n'avait jamais l'air de se douter de
l'attention dont il tait l'objet. Pendant tout le temps que dura le
dner, il semblait prendre un malin plaisir  rendre Sarah Pocket plus
jaune et plus verte, en revenant souvent dans la conversation  mes
esprances; mais l encore il semblait ne se douter de rien, il allait
jusqu' paratre arracher, et il arrachait en effet, bien que je ne
susse pas comment, des renseignements sur mon innocent individu.

Quand lui et moi restmes seuls, il se posa et il se rpandit sur toute
sa personne un air de tranquillit parfaite, consquence probable des
informations qu'il possdait sur tout le monde en gnral. C'en tait
rellement trop pour moi. Il contre-examinait jusqu' son vin quand il
n'avait rien d'autre sous la main; il le plaait entre la lumire et
lui, le gotait, le retournait dans sa bouche, puis l'avalait, posait le
verre, le reprenait, regardait de nouveau le vin, le sentait,
l'essayait, le buvait, remplissait de nouveau son verre, le
contre-examinait encore jusqu' ce que je fusse aussi inquiet que si
j'avais su que le vin lui disait quelque chose de dsagrable sur mon
compte. Trois ou quatre fois, je crus faiblement que j'allais entamer la
conversation; mais toutes les fois qu'il me voyait sur le point de lui
demander quelque chose, il me regardait, son verre  la main, en
tournant et retournant son vin dans sa bouche, comme pour me faire
remarquer que c'tait inutile de lui parler puisqu'il ne pourrait pas me
rpondre.

Je crois que miss Pocket sentait que ma prsence la mettait en danger de
devenir folle et d'aller peut-tre jusqu' dchirer son bonnet, lequel
tait un affreux bonnet, une espce de loque en mousseline, et  semer
le plancher de ses cheveux, lesquels n'avaient assurment jamais pouss
sur sa tte. Elle ne reparut que plus tard lorsque nous remontmes chez
miss Havisham pour faire un whist. Pendant notre absence, miss Havisham
avait, d'une manire vraiment fantastique, plac quelques uns de ses
plus beaux bijoux de sa table de toilette dans les cheveux d'Estelle,
sur son sein et sur ses bras, et je vis jusqu' mon tuteur qui la
regardait par-dessous ses pais sourcils, et levait un peu les yeux
quand cette beaut merveilleuse se trouvait devant lui avec son brillant
clat de lumire et de couleur.

Je ne dirai rien de la manire tonnante avec laquelle il gardait tous
ses atouts au whist, et parvenait, au moyen de basses cartes qu'il avait
dans la main,  rabaisser compltement la gloire de nos rois et de nos
reines, ni de la conviction que j'avais qu'il nous regardait comme trois
innocentes et pauvres nigmes qu'il avait devines depuis longtemps. Ce
dont je souffrais le plus, c'tait l'incompatibilit qui existait entre
sa froide personne et mes sentiments pour Estelle; ce n'tait pas parce
que je savais que je ne pourrais jamais me dcider  lui parler d'elle,
ni parce que je savais que je ne pourrais jamais supporter de l'entendre
faire craquer ses bottes devant elle, ni parce que je savais que je ne
pourrais jamais me rsigner  le voir se laver les mains prs d'elle:
c'tait parce que je savais que mon admiration serait toujours  un ou
deux pieds au-dessus de lui, et que mes sentiments seraient regards par
lui comme une circonstance aggravante.

On joua jusqu' neuf heures, et alors il fut convenu que, lorsque
Estelle viendrait  Londres j'en serais averti, et que j'irais
l'attendre  la voiture. Puis je lui dis bonsoir, je lui serrai la main
et je la quittai.

Mon tuteur occupait au _Cochon bleu_ la chambre voisine de la mienne.
Jusqu'au milieu de la nuit les paroles de miss Havisham: Aimez-la!
aimez-la! aimez-la! rsonnrent  mon oreille. Je les adaptai  mon
usage, et je rptais  mon oreille: Je l'aime!... je l'aime!... je
l'aime!... plus de cent fois. Alors un transport de gratitude envers
miss Havisham s'empara de moi en songeant qu'Estelle m'tait destine, 
moi, autrefois le pauvre garon de forge. Puis je pensais avec crainte
qu'elle n'entrevoyait pas encore cette destine sous le mme jour que
moi. Quand commencerait-elle  s'y intresser? Quand me serait-il donn
d'veiller son coeur muet et endormi?

Mon Dieu! je croyais ces motions grandes et nobles, et je ne pensais
pas qu'il y avait quelque chose de bas et de petit  rester loign de
Joe parce que je savais qu'elle avait et qu'elle devait avoir un profond
ddain pour lui. Il n'y avait qu'un jour que Joe avait fait couler mes
larmes, mais elles avaient bien vite sch!... Dieu me pardonne! elles
avaient bien vite sch!...

FIN DU PREMIER VOLUME.




TOME SECOND.




CHAPITRE I.


Le matin, aprs avoir bien considr la chose, tout en m'habillant au
_Cochon bleu_, je rsolus de dire  mon tuteur que je ne savais pas trop
si Orlick tait bien le genre d'homme qui convenait pour remplir un
poste de confiance chez miss Havisham.

Sans doute, il n'est pas tout  fait le genre d'homme qu'il faut, Pip,
dit mon tuteur, sachant d'avance  quoi s'en tenir sur son compte; parce
que l'homme qui remplit un poste de confiance n'est jamais le genre
d'homme qu'il faut.

Et il sembla ravi de trouver que ce poste en particulier n'tait pas
tenu exceptionnellement par quelqu'un du genre qu'il fallait, et il
m'couta d'un air satisfait pendant que je lui racontais ce que je
savais d'Orlick.

Trs bien, Pip, dit-il quand j'eus fini, je passerai tout  l'heure
pour remercier notre ami.

Un peu alarm par cette promptitude d'action, j'opinai pour un peu de
dlai, et je ne lui cachai mme pas que notre ami lui-mme serait
peut-tre assez difficile  manier.

Oh! allons donc! dit mon tuteur en laissant passer le bout de son
mouchoir de poche avec une entire confiance, je voudrais bien le voir
discuter la chose avec moi!

Comme nous devions retourner ensemble  Londres par la voiture de midi,
et que j'avais djeun avec une si grande apprhension de voir paratre
Pumblechook, que je pouvais  peine tenir ma tasse, cela me fournit
l'occasion de dire que j'avais besoin de marcher et que j'irais en avant
sur la route de Londres, pendant que M. Jaggers irait  ses affaires,
s'il voulait bien prvenir le cocher que je reprendrais ma place quand
la voiture me rejoindrait. Je pus ainsi fuir le _Cochon bleu_ aussitt
aprs djeuner. En faisant un dtour d'un couple de milles, en pleine
campagne, derrire la proprit de Pumblechook, je retombai dans la
grande rue, un peu au-del de ce traquenard, et je me sentis
comparativement en sret.

Ce me fut un grand plaisir de me retrouver dans la vieille et
silencieuse ville, et il ne m'tait pas trop dsagrable de me voir,
par-ci par-l, reconnu et lorgn. Un ou deux boutiquiers sortirent mme
de leurs boutiques, et marchrent un peu en avant de moi, dans la rue,
afin de pouvoir se retourner, comme s'ils avaient oubli quelque chose,
et se trouver face  face avec moi pour me contempler. Dans ces
occasions, je ne sais pas qui d'eux ou de moi faisait le pire semblant:
eux de ne pas me regarder, moi de ne pas les voir; toujours est-il que
ma position me semblait une position distingue, et que je n'en tais
pas du tout mcontent, quand le sort jeta sur mon chemin ce mcrant
sans nom, le garon du tailleur Trabb.

En portant les yeux  une certaine distance en avant, j'aperus ce
garon, qui approchait en se battant les flancs avec un grand sac bleu
qui tait vide. Jugeant qu'un regard tranquille et indiffrent, jet sur
lui comme par hasard, tait ce qui me convenait le mieux et ce qui
parviendrait probablement  conjurer son mauvais esprit, je m'avanai
avec une grande placidit de visage, et je me flicitais dj de mon
succs, quand tout  coup les genoux du garon de Trabb
s'entre-choqurent, ses cheveux se dressrent, sa casquette tomba, tous
ses membres tremblrent avec violence, il chancela enfin sur la route,
en criant  la populace:

Au secours!... soutenez-moi!... j'ai peur!...

Il feignait d'tre au comble de la terreur et de la prostration, par
l'effet de la dignit de ma dmarche et de toute ma personne. Quand je
passai  ct de lui, ses dents claqurent  grand bruit dans sa bouche,
et il se prosterna dans la poussire, avec tous les signes d'une
humiliation profonde.

C'tait une chose bien dure  supporter, mais a n'tait encore rien que
cela. Je n'avais pas fait deux cents pas, quand,  mon inexprimable
terreur,  mon juste tonnement et  ma profonde indignation, je vis de
nouveau le garon Trabb qui approchait. Il venait de tourner le coin
d'une rue; son sac bleu tait pass sur son paule, ses yeux refltaient
un honnte empressement, et la dtermination de gagner au plus vite la
maison de Trabb se lisait dans sa dmarche. Cette fois, ce fut avec une
espce d'pouvante qu'il eut l'air de me dcouvrir. Il prouva les mmes
effets que la premire fois, mais avec un mouvement de rotation; il
courut autour de moi tout en chancelant, les genoux faibles et
tremblants, et les mains leves comme pour demander misricorde. Ses
prtendues souffrances furent une grande jubilation pour les
spectateurs; quant  moi, j'tais littralement confondu.

Je n'avais pas dpass de beaucoup la poste aux lettres, quand de
nouveau j'aperus le garon de Trabb, dbusquant par un chemin dtourn.
Cette fois, il tait entirement chang; il portait le sac bleu de la
manire dgage dont je portais mon pardessus et se carrait en face de
moi, de l'autre ct de la rue, suivi d'une foule joyeuse de jeunes
amis, auxquels il criait de temps en temps, en agitant la main et en
prenant un air superbe:

Je ne vous connais pas! je ne vous connais pas!

Les mots ne pourraient donner une ide de l'outrage et du ridicule
lancs sur moi par le garon de Trabb, quand, passant  ct de moi, il
tirait son col de chemise, frisait ses cheveux, appuyait son poing sur
la hanche, tout en se carrant d'une manire extravagante, en balanant
ses coudes et son corps, et en criant  ceux qui le suivaient:

Connais pas!... connais pas!... Sur mon me, je ne vous connais
pas!...

Son ignominieux cortge se mit immdiatement  pousser des cris et  me
poursuivre sur le pont. Ces cris ressemblaient  ceux d'une basse-cour
extrmement effraye, dont les volatiles m'auraient connu quand j'tais
forgeron; ils mirent le comble  ma honte lorsque je quittai la ville,
et me poursuivirent jusqu'en plein champ.

Mais,  moins d'avoir, en cette occasion, t la vie au garon de Trabb,
je ne sais rellement pas aujourd'hui ce que j'aurais pu faire, sinon de
me rsigner  endurer ce supplice. Lui chercher querelle dans la rue ou
tirer de lui une autre rparation que le meilleur sang de son coeur, et
t futile et dgradant. C'tait d'ailleurs un garon que personne ne
pouvait atteindre, un serpent invulnrable et astucieux, qui, traqu
dans un coin, s'chappait entre les jambes de celui qui le poursuivait,
en sifflant ddaigneusement. J'crivis cependant, par le courrier du
lendemain,  M. Trabb pour lui dire que M. Pip se devait  lui-mme de
cesser  l'avenir tout rapport avec un homme qui pouvait oublier ce
qu'il devait aux intrts de la socit, au point d'employer un garon
qui excitait le dgot et le mpris de tous les gens respectables.

La voiture, portant dans ses flancs M. Jaggers, arriva en temps
opportun. Je repris donc ma place sur l'impriale et j'arrivai 
Londres, sauf, mais non sain, car mon coeur tait dchir. Ds mon
arrive, j'envoyai  Joe une morue et une bourriche d'hutres, comme
offrande expiatoire, en rparation de ce que je n'tais pas all
moi-mme lui faire une visite; puis je me rendis  l'htel Barnard.

Je trouvai Herbert en train de dner avec des viandes froides, et
enchant de me revoir. Ayant envoy le Vengeur au restaurant pour
demander une addition au dner, je sentis que je devais ce soir-l mme
ouvrir mon coeur  mon camarade et ami. Cette confidence ne regardant
aucunement le Vengeur qui tait dans le vestibule, et cette pice, vue
par le trou de la serrure, ne paraissait gure qu'une antichambre, je
l'envoyai au spectacle. Je ne pourrais donner une meilleure preuve de la
duret de mon esclavage, vis--vis de ce matre, que les dgradantes
subtilits auxquelles j'tais forc d'avoir recours pour lui trouver de
l'emploi. J'avais si peu de ressources, que souvent je l'envoyais au
coin de Hyde Park pour voir quelle heure il tait.

Quand nous emes fini de dner, les pieds poss sur les chenets, je lui
dis:

Mon cher Herbert, j'ai quelque chose de trs particulier  vous
communiquer.

--Mon cher Haendel, rpondit-il, j'couterai avec attention et dfrence
ce que vous voudrez bien me confier.

--Cela me concerne, Herbert, dis-je, ainsi qu'une autre personne.

Herbert se croisa les pieds, regarda le feu, la tte penche de ct,
et, l'ayant vainement regard pendant un moment, il me regarda de
nouveau, parce que je ne continuais pas.

Herbert, dis-je en mettant ma main sur son genou, j'aime... j'adore
Estelle.

Au lieu d'tre abasourdi, Herbert rpliqua comme si de rien n'tait:

C'est juste! Eh bien?

--Eh bien! Herbert, est-ce l tout ce que vous me dites: Eh bien?

--Aprs? voulais-je dire, fit Herbert; il va sans dire que je sais cela.

--Comment savez-vous cela? dis-je.

--Comment je le sais, Haendel?... Mais par vous.

--Je ne vous l'ai jamais dit.

--Vous ne me l'avez jamais dit?... Vous ne m'avez jamais dit non plus
quand vous vous tes fait couper les cheveux, mais j'ai eu assez
d'intelligence pour m'en apercevoir. Vous l'avez toujours adore, depuis
que je vous connais. Vous tes arriv ici avec votre adoration et votre
portemanteau! Jamais dit!... mais vous ne m'avez dit que cela du matin
au soir. En me racontant votre propre histoire, vous m'avez dit
clairement que vous aviez commenc  l'adorer la premire fois que vous
l'aviez vue, quand vous tiez tout jeune, tout jeune.

--Trs bien, alors, dis-je, nullement fch de cette nouvelle lumire
jete sur mon coeur. Je n'ai jamais cess de l'adorer, et elle est
devenue la plus belle et la plus adorable des cratures. Je l'ai vue
hier, et si je l'adorais dj, je l'adore doublement maintenant.

--Il est heureux pour vous alors, Haendel, dit Herbert, que vous ayez
t choisi pour elle, et que vous lui soyez destin. Sans nous occuper
de ce qu'il nous est dfendu de rechercher, nous pouvons nous risquer 
dire qu'il ne peut y avoir de doute entre nous sur ce point. Mais
savez-vous ce qu'Estelle pense de cette adoration?

Je secouai tristement la tte.

Oh! elle en est  mille lieues.

--Patience, mon cher Haendel; vous avez le temps, vous avez le temps!
Mais vous avez encore quelque chose  me dire?

--Je suis honteux de le dire, rpondis-je, et pourtant il n'y a pas plus
de mal  le dire qu' le penser: vous m'appelez un heureux mortel...
sans doute je le suis. Hier je n'tais encore qu'un pauvre garon de
forge; aujourd'hui, je suis... quoi?...

--Dites un bon garon, si vous voulez finir votre phrase, rpondit
Herbert en souriant et en pressant mes mains dans les siennes, un bon
garon, un curieux mlange d'imptuosit et d'hsitation, de hardiesse
et de dfiance, d'animation et de rverie.

Je m'arrtai un instant pour considrer si mon caractre contenait
rellement un pareil mlange. Je n'en retrouvai pas les lments; mais
je pensais que cela ne valait pas la peine d'tre discut.

Quand je demande ce que je suis aujourd'hui, Herbert, continuai-je, je
traduis en parole la pense qui me proccupe le plus; vous dites que je
suis heureux! Je sais que je n'ai rien fait pour m'lever, et que c'est
la fortune seule qui a tout fait. C'est avoir eu bien de la chance, et
pourtant quand je pense  Estelle....

--Et quand vous n'y pensez pas, tes-vous plus tranquille? interjeta
Herbert, les yeux fixs sur le feu, ce qui me parut trs bon et trs
sympathique de sa part.

--... Alors, mon cher Herbert, je ne puis vous dire combien je me sens
dpendant de tout et incertain de l'avenir, et  combien de centaines de
hasards je m'en sens expos. Tout en vitant le terrain dfendu, comme
vous l'avez fait si judicieusement tout  l'heure, je puis encore dire
que toutes mes esprances dpendent de la constance d'une
personne,--sans nommer personne,--et m'affliger de voir ces esprances
encore si vagues et si indfinies.

En disant cela, je soulageai mon esprit de tout ce qui l'avait toujours
tourment plus ou moins; mais, sans nul doute, depuis la veille plus que
jamais.

Maintenant, Haendel, rpliqua Herbert de son ton gai et encourageant,
il me semble que les angoisses d'une tendre passion nous font regarder
le dfaut de notre cheval avec un verre grossissant, et dtournent notre
attention de ses qualits. Ne m'avez-vous pas racont que votre tuteur,
M. Jaggers, vous avait dit, ds le dbut, que vous n'aviez pas que des
esprances? Et mme, s'il ne vous l'avait pas dit, bien que ce soit l
un trs grand _si_, j'en conviens, ne pensez-vous pas que de tous les
hommes de Londres, M. Jaggers serait le dernier  continuer ses
relations actuelles avec vous, s'il n'tait pas sr de son terrain?

Je rpondis que je ne pouvais nier que ce ft l un grand point, et,
comme il arrive souvent en pareil cas, je le dis en ayant l'air de faire
avec rpugnance une concession  la vrit et  la justice, et comme si
j'avais rprim le besoin de le nier!

Je crois bien que c'est un grand point, dit Herbert, et je crois aussi
que vous seriez bien embarrass d'en trouver un plus grand. Du reste,
vous devez attendre le bon plaisir de votre tuteur comme il doit
attendre le bon plaisir de ses clients. Vous aurez vingt et un ans avant
de savoir o vous en tes; peut-tre alors recevrez-vous quelque nouvel
claircissement. Dans tous les cas, vous serez plus prs de le recevoir,
car il faut bien que cela vienne  la fin.

--Quel charmant caractre vous avez, dis-je en admirant avec
reconnaissance l'entrain de ses manires.

--Ce doit tre, dit Herbert, car je n'ai gure que cela. Je dois
reconnatre que le bon sens de ce que je viens de dire n'est pas de moi,
mais de mon pre. La seule remarque que je lui ai jamais entendu faire
sur votre situation, c'est cette conclusion: La chose est faite et
arrange, ou sans cela M. Jaggers ne s'en mlerait pas. Et maintenant,
avant d'en dire davantage sur mon pre, ou le fils de mon pre, et de
vous rendre confidence pour confidence, j'prouve le besoin de me rendre
srieusement dsagrable  vos yeux, positivement repoussant.

--Vous n'y russirez pas, dis-je.

--Oh! si! dit-il. Une... deux... trois... et je commence, Haendel, mon
bon ami...

Quoi qu'il parlt d'un ton fort lger, il tait trs mu.

J'ai pens, depuis que nous causons ici, les pieds sur les barreaux de
la grille, que votre mariage avec Estelle ne peut tre assurment une
condition de votre hritage, si votre tuteur ne vous en a jamais parl.
Ai-je raison de comprendre ainsi ce que vous m'avez dit, qu'il n'a
jamais fait allusion  elle, en aucune manire, directement ou
indirectement; que votre protecteur pouvait avoir des vues quant  votre
mariage futur?

--Jamais.

--Maintenant, Haendel, je ne veux pas vous faire de peine, sur mon me
et sur mon honneur! Ne lui tant pas engag, ne pouvez-vous vous
dtacher d'elle? Je vous ai dit que j'allais tre dsagrable.

Je dtournai la tte, car quelque chose de glacial et d'inattendu
fondait sur moi, comme le vent des vieux marais venant de la mer; un
sensation pnible comme celle qui m'avait subjugu le matin o j'avais
quitt la forge, quand le brouillard se levait solennellement, et quand
j'avais mis la main sur le poteau indicateur de notre village, fit de
nouveau battre mon coeur. Il y eut entre nous un silence de quelques
instants.

Oui, mais mon cher Haendel, continua Herbert, comme si nous avions
parl au lieu de garder le silence, ce qui rend la chose trs srieuse,
c'est qu'elle a pris d'aussi fortes racines dans la poitrine d'un garon
que la nature et les circonstances ont fait si romanesque! Songez  la
manire dont elle a t leve, et songez  miss Havisham. Songez  ce
qu'elle est par elle-mme. Mais voil que je deviens repoussant et que
vous me hassez: cela peut amener des vnements malheureux.

--Je sais tout ce que vous pouvez me dire, Herbert, repris-je en
continuant de tenir ma tte tourne, mais je ne puis m'empcher de
l'aimer.

--Vous ne pouvez vous en dtacher?

--Non, cela m'est impossible!

--Vous ne pouvez pas essayer, Haendel?

--Non, cela m'est impossible!

--Eh bien! dit Herbert en se levant et se secouant vivement, comme s'il
avait dormi, et se mettant vivement  remuer le feu, maintenant, je vais
essayer de devenir agrable!

Il fit le tour de la chambre, secoua les rideaux, mit les chaises  leur
place, rangea les livres et tout ce qui tranait, regarda dans le
vestibule, jeta un coup d'oeil dans la boite aux lettres, ferma la porte
et revint prendre sa chaise au coin du feu, o il s'assit, en berant sa
jambe gauche entre ses deux bras.

Je vais vous dire un ou deux mots, Haendel, touchant mon pre et le
fils de mon pre. Je crains qu'il soit  peine ncessaire, pour le fils
de mon pre, de vous faire remarquer que l'tablissement de mon pre
n'est pas tenu d'une faon bien brillante.

--Il y a toujours plus qu'il ne faut, Herbert, dis-je, pour dire quelque
chose d'encourageant.

--Oh! oui; c'est aussi ce que dit le balayeur et aussi la marchande de
poisson, qui demeure dans la rue qui se trouve derrire. Srieusement,
Haendel, car le sujet est assez srieux, vous savez ce qui en est aussi
bien que moi. Je crois qu'il fut un temps o mon pre s'occupait encore
de quelque chose; mais si ce temps a jamais exist, il n'est plus.
Puis-je vous demander si vous avez dj eu l'occasion de remarquer dans
votre pays que les enfants, qui ne sont pas positivement de bons partis,
sont toujours trs particulirement presss de se marier?

Cette question tait si singulire, que je lui demandai en retour:

En est-il ainsi?

--Je ne sais pas, dit Herbert, et c'est ce que j'ai besoin de savoir,
parce que c'est positivement le cas avec nous. Ma pauvre soeur
Charlotte, qui venait aprs moi et qui est morte avant sa quatorzime
anne, en est un exemple frappant. La petite Jane est de mme; son dsir
d'tre maritalement tablie pourrait vous faire croire qu'elle a pass
sa courte existence dans la contemplation perptuelle du bonheur
domestique. Le petit Alick, qui est encore en robe, a dj pris des
arrangements pour son union avec une jeune personne trs convenable de
Kew, et, en vrit, je pense qu' l'exception du Baby, nous sommes tous
fiancs.

--Alors, vous aussi, vous l'tes? dis-je.

--Je le suis, dit Herbert, mais c'est un secret.

Je l'assurai de ma discrtion, et je le priai de me faire la faveur de
me donner de plus longs dtails. Il avait parl avec tant de dlicatesse
et de sympathie de ma faiblesse, que j'avais besoin de savoir quelque
chose de sa force.

Puis-je demander le nom de la personne? dis-je.

--Clara, dit Herbert.

--Habite-t-elle Londres?

--Oui. Peut-tre dois-je dire, fit Herbert, qui tait devenu trs abattu
et trs faible depuis que nous avions abord cet intressant sujet,
qu'elle est un peu au-dessous des absurdes notions de famille de ma
mre. Son pre tait employ aux vivres dans la marine; je crois que
c'tait une espce de _purser_[9].

     [Note 9: _Purser_ est le titre qui, sur les vaisseaux de la marine
     royale et de la marine marchande, est donn  l'officier ou  l'employ
     charg de toutes les questions relatives aux approvisionnements et au
     service de la table. Cet emploi correspond  peu prs  celui de nos
     comptables.]

--Qu'est-il maintenant?

--Maintenant, il est invalide, rpondit Herbert.

--Vivant... sur?...

-- un premier tage, dit Herbert, qui n'y tait pas du tout, car
j'avais voulu parler de ses moyens d'existence. Je ne l'ai jamais vu
depuis que je connais Clara, car il ne quitte pas sa chambre, qui est
au-dessus, mais je l'ai entendu constamment aller et venir et faire un
vacarme effroyable en roulant quelque terrible instrument sur le
plancher.

Herbert me regarda et se mit  rire de tout son coeur, et recouvra en un
moment ses manires enjoues ordinaires.

Ne vous attendez-vous pas  le voir?

--Oh! oui, je m'attends toujours  le voir, rpondit Herbert, parce que
je ne l'entends jamais sans m'attendre  le voir passer  travers le
plancher, mais je ne sais pas combien de temps les solives pourront y
tenir.

Quand il eut encore ri de tout son coeur, il redevint inquiet, et me dit
que ds qu'il aurait ralis un capital, il avait l'intention d'pouser
cette jeune personne. Puis il ajouta comme une chose fort mlancolique,
mais allant de soi:

Mais on ne peut se marier, vous le savez, tant qu'on ne s'est pas
encore tir d'affaire.

Comme nous tions  contempler le feu, et que je pensais combien le
capital tait quelquefois un rve difficile  raliser, je mis mes mains
dans mes poches. Un morceau de papier pli, qui se trouvait dans l'une
d'elles, attira mon attention. Je l'ouvris, et je vis que c'tait le
programme de thtre que j'avais reu de Joe, et qui annonait le
clbre amateur de province, le Roscius en renom.

Dieu me bnisse! m'criai-je involontairement; c'est pour ce soir!

Ceci changea notre sujet de conversation en un moment, et nous rsolmes
immdiatement de nous rendre au thtre. Donc, lorsque j'eus pris
l'engagement de consoler et d'aider Herbert dans son affaire de coeur,
par tous les moyens praticables et impraticables, quand Herbert m'eut
dit que sa fiance me connaissait dj de rputation, et que je lui
serais prsent, et quand nous emes scell d'une chaude poigne de main
notre mutuelle confidence, nous soufflmes nos bougies, nous arrangemes
notre feu, et aprs avoir ferm notre porte, nous nous mmes en qute de
M. Wopsle et d'Hamlet, prince de Danemark.




CHAPITRE II[10].


 notre arrive en Danemark[11], nous trouvmes le roi et la reine de ce
pays dans deux fauteuils levs sur une table de cuisine, et tenant leur
cour. Toute la noblesse danoise tait l; elle se composait d'un jeune
gentilhomme enfoui dans des bottes en peau de chamois, qu'il avait
probablement hrites d'un anctre gant; d'un vnrable pair  figure
sale, qui paraissait n'tre sorti des rangs du peuple que dans un ge
trs avanc; et d'une personne avec un peigne dans les cheveux, les deux
jambes recouvertes de soie blanche, et prsentant une apparence toute
fminine. Mon minent compatriote, M. Wopsle, charg du rle d'Hamlet,
se tenait sournoisement  part, les bras croiss, et j'aurais pu dsirer
que ses boucles de cheveux et son front eussent t plus vraisemblables.

     [Note 10: Ce chapitre est, comme on le verra, consacr au rcit
     d'une reprsentation d'_Hamlet_ sur un thtre de trente-sixime ordre.
     Le chef-d'oeuvre de Shakespeare est trop gnralement connu en France
     pour que les excentricits de cette reprsentation aient besoin de
     commentaires. Nous dirons seulement que les reprsentations de
     Shakespeare sur des thtres borgnes son en effet un des cts
     caractristiques de la libert des thtres en Angleterre, et ce sont
     justement elles qui donnent la mesure de l'immense popularit de cette
     grande illustration nationale.]

     [Note 11: C'est--dire au thtre, la scne se passant en Danemark.]

Plusieurs petites circonstances curieuses transpiraient  mesure que
l'action se droulait. Le dfunt roi paraissait non seulement avoir t
atteint d'un rhume au moment de sa mort, mais l'avoir emport avec lui
dans la tombe, et l'avoir rapport en sortant. Le royal fantme portait
aussi un fantme de manuscrit autour de son bton de commandement, qu'il
avait l'air de consulter de temps en temps, et cela avec une tendance
vidente  perdre l'endroit o il en tait rest, ce qui rsultait sans
doute de son tat de mortalit. C'est ce qui, je pense, amena la galerie
 conseiller  l'ombre de tourner la page, recommandation qu'elle prit
extrmement mal. Il faut aussi faire remarquer que cet esprit
majestueux, qui avait l'air, en faisant son apparition, d'avoir march
longtemps et d'avoir parcouru une distance norme, sortait d'un mur,
immdiatement contigu. Cela fut cause que les terreurs qu'il inspirait
furent reues avec drision. La reine de Danemark, dame trs gaillarde,
fut considre par le public comme ayant trop de cuivre sur sa personne.
Son menton se runissait  son diadme par une large bande de ce mtal,
comme si elle et eu un mal de dents formidable. Sa taille tait ceinte
d'une autre bande, et chacun de ses bras galement, de sorte qu'on lui
donnait tout haut le nom de grosse caisse. Le jeune gentilhomme, dans
les bottes de son anctre, tait trs insuffisant pour reprsenter tout
d'une baleine  lui seul, un marin habile, un acteur ambulant, un
fossoyeur, un prtre et un personnage de la plus haute importance,
assistant  l'assaut d'armes devant la cour, et qui par son oeil habile
et son jugement sain, tait appel  juger les plus beaux coups. Cela
amena graduellement le public  manquer graduellement d'indulgence pour
lui, et lorsque enfin on le reconnut dans les saints ordres, se refusant
 clbrer le service funbre, l'indignation gnrale ne connut plus de
bornes et le poursuivit sous la forme de coquilles de noix. En dernier
lieu, Ophlia fut en proie  une folie si lente et si musicale, que,
lorsque au moment voulu, elle eut t son charpe de mousseline blanche,
qu'elle l'eut plie et entoure, un mauvais plaisant du parterre, qui
depuis longtemps rafrachissait son nez impatient contre une barre de
fer du premier rang, s'cria:

Maintenant que le moutard est couch, qu'on nous donne  souper.

Ce qui, pour ne pas dire davantage, tait tout  fait hors de propos.

Tous ces incidents s'accumulaient d'une manire foltre sur mon
infortun compatriote. Toutes les fois que le prince indcis avait 
faire une question ou  clairer un doute, le public l'y aidait. Comme
par exemple,  la question: s'il tait plus noble  l'esprit de
souffrir, quelques uns crirent:

Oui!

Quelques uns:

Non

Et d'autres, penchant pour les deux opinions, dirent:

Voyons,  pile ou face!

C'tait tout  fait une confrence d'avocats. Quand il demanda pourquoi
un tre comme lui ramperait entre le ciel et la terre, il fut encourag
par les cris:

coutez! coutez!

Lorsqu'il parut avec son bas en dsordre (ce dsordre exprim, selon
l'usage, par un pli trs propre  la partie suprieure, pli que l'on
obtient, je crois,  l'aide d'un fer  repasser), une discussion s'leva
dans la galerie,  propos de la pleur de sa jambe, et le public demanda
si elle tait occasionne par la peur que lui avait faite le fantme.
Lorsqu'il saisit le flageolet qui ressemblait normment  une petite
flte dont on avait jou dans l'orchestre, et qu'on venait de mettre
dehors, on lui demanda,  l'unanimit, le _Rule Britannia._ Quand il
recommanda  l'accompagnateur de ne pas massacrer l'air, le mauvais
plaisant dit:

Et vous non plus, vous tes bien plus mauvais que lui.

Et j'prouve de la peine  ajouter que des clats de rire accueillirent
M. Wopsle dans chacune de ces occasions.

Mais ses plus rudes preuves furent dans le cimetire, qui avait
l'apparence d'une fort vierge, avec une sorte de petit vestiaire d'un
ct, et une porte  tourniquet de l'autre. Quand M. Wopsle, en manteau
noir, fut aperu passant au tourniquet, on avertit amicalement le
fossoyeur, en criant:

Attention! voil l'entrepreneur des pompes funbres qui vient voir
comment vous travaillez!

Je crois qu'il est bien connu, que dans un pays constitutionnel, M.
Wopsle ne pouvait dcemment pas rendre le crne aprs avoir moralis
dessus, sans s'essuyer les doigts avec une serviette blanche, qu'il tira
de son sein; mais mme cette action, innocente et indispensable, ne
passa pas sans le commentaire:

Garon!...

L'arrive du corps pour l'enterrement, dans une grande boite noire,
vide, avec le couvercle ouvert et retombant en dehors, fut le signal
d'une joie gnrale, qui s'accrut encore par la dcouverte, parmi les
porteurs, d'un individu, sujet  l'identification. La joie suivit M.
Wopsle, dans sa lutte avec Larte sur le bord de la tombe de l'orchestre
et ne se ralentit pas jusqu'au moment o il renversa le Roi de dessus la
table de cuisine et qu'il fut mort  force de se tenir les pieds en
l'air.

Nous avions fait au commencement quelques timides efforts pour applaudir
M. Wopsle, mais avec trop d'insuccs pour persister. Nous tions donc
rests tranquilles, tout en souffrant pour lui, mais riant tout bas,
nanmoins, de l'un  l'autre. Je riais tout le temps, malgr moi, tant
cela tait comique, et pourtant j'avais une espce d'impression qu'il y
avait quelque chose de positivement beau dans l'locution de M. Wopsle:
non pas que j'en aie peur  cause de mes anciennes relations, mais parce
qu'elle tait trs lente, terrible, montante et descendante, et qu'elle
ne ressemblait en aucune manire  la faon dont un homme, dans les
circonstances naturelles de la vie ou de la mort, s'est jamais exprim
sur quoi que ce soit. Quand la tragdie fut finie, et qu'on et rappel
et hu notre ami, je dis  Herbert:

Partons sur-le-champ de peur de le rencontrer.

Nous descendmes en toute hte, mais pas assez vite cependant.  la
porte se trouvait une espce de juif, avec des sourcils extrmement
pais et crasseux. Il m'aperut comme nous avancions, et me dit quand
nous passmes  ct de lui:

M. Pip et son ami?

L'identit de M. Pip et de son ami ayant t avoue, il continua:

M. Waldengarver, serait bien aise d'avoir l'honneur....

--Waldengarver? rptai-je.

Immdiatement Herbert me dit  l'oreille:

C'est Wopsle, sans doute.

--Oh! bien, dis-je, faut-il vous suivre?

--Quelques pas, s'il vous plat.

Quand nous fmes dans un couloir retir, il se retourna pour me
demander:

Quel air lui avez-vous trouv? c'est moi qui l'ai habill.

Je ne savais pas de quoi il avait l'air, si ce n'est d'un conducteur
d'enterrement avec l'addition d'un grand soleil ou d'une toile danoise
pendue  son cou, par un ruban bleu--ce qui lui avait donn l'air d'tre
assur par quelque compagnie extraordinaire d'assurance contre
l'incendie. Mais je rpondis qu'il m'avait paru trs convenable.

Quand il arrive  la tombe, il fait admirablement valoir son manteau;
mais, de la coulisse, il m'a sembl que quand il voit le fantme dans
l'appartement de la reine, il aurait pu tirer meilleur parti de ses
bas.

Je fis un signe d'assentiment, et nous tombmes, en passant par une sale
petite porte volante, dans une sorte de caisse d'emballage o il faisait
trs chaud et o M. Wopsle se dbarrassait de ses vtements danois. Il y
avait juste assez de place pour nous permettre de regarder par-dessus
nos paules, en tenant ouverte la porte ou le couvercle de la caisse.

Messieurs, dit M. Wopsle, je suis fier de vous voir. J'espre, monsieur
Pip, que vous m'excuserez de vous avoir fait prier de venir. J'ai eu le
bonheur de vous connatre autrefois, et le drame a toujours eu des
droits particuliers  l'estime des nobles et des riches.

En mme temps, M. Waldengarver, dans une effroyable transpiration,
cherchait  se dbarrasser de son deuil princier.

Retournez les bas! monsieur Waldengarver, dit le possesseur de cette
partie du costume, ou vous les crverez, vous les crverez, et vous
crverez trente-cinq shillings. Shakespeare n'a jamais t interprt
avec une plus belle paire de bas. Tenez-vous tranquille sur votre
chaise, et laissez-moi faire.

Sur ce, il se mit  genoux et commena  dpouiller sa victime qui, le
premier bas t, serait infailliblement tombe  la renverse avec sa
chaise, s'il y avait eu de la place pour tomber n'importe comment.

Je n'avais pas os dire jusqu'alors un seul mot sur la reprsentation;
mais en ce moment M. Waldengarver nous regarda avec satisfaction, et
dit:

Messieurs, comment vous a-t-il sembl que cela marchait, vu de face?

Herbert rpondit derrire moi, me poussant en mme temps:

Suprieurement!

Comment avez-vous trouv que j'ai rendu le personnage, messieurs? dit
M. Waldengarver, presque avec un ton de protection, si ce n'est tout 
fait.

Herbert rpondit de derrire, en me poussant de nouveau:

Merveilleux! complet!

Et je rptai hardiment, comme si je l'avais invent et comme si je
devais appuyer sur ces mots:

Merveilleux! complet!

--Je suis aise d'avoir votre approbation, messieurs, dit M.
Waldengarver, avec un air de dignit, tout en se cognant en mme temps
contre la muraille et en se retenant au sige du fauteuil.

--Mais je vais vous dire une chose, monsieur Waldengarver, dit l'homme
qui lui retirait ses bas, que vous ne comprenez pas, maintenant faites
attention, je ne crains pas qu'on dise le contraire, je vous dis donc
que vous vous trompez quand vous placez vos jambes de profil. Le dernier
Hamlet que j'ai habill faisait la mme faute aux rptitions, jusqu'au
jour o je lui fis mettre un grand pain  cacheter rouge sur chaque
genou; puis,  la dernire rptition, j'allai me mettre de face,
monsieur, au fond du parterre, et toutes les fois que son rle le
plaait de profil, je criais: Je ne vois pas les pains  cacheter! 
la reprsentation, tout marcha le mieux du monde.

M. Waldengarver me sourit, comme pour me dire:

Un fidle serviteur, je flatte sa manie.

Puis il dit trs haut:

Mes vues sont un peu classiques et abstraites pour eux; mais ils
progresseront, ils progresseront.

Herbert et moi nous rptmes ensemble:

Oh! sans doute ils progresseront.

--Avez-vous remarqu, messieurs, dit M. Waldengarver, qu'il y avait un
homme  la galerie qui voulait jeter du ridicule sur le service... je
veux dire la reprsentation?

Nous rpondmes lchement que nous croyions avoir remarqu quelque chose
de semblable, et j'ajoutai que, sans doute, cet homme tait ivre.

Oh! non pas! non pas, monsieur! Il n'tait pas ivre; celui qui
l'emploie veille  cela, monsieur: il ne lui permettrait pas de
s'enivrer.

--Vous connaissez celui qui l'emploie dis-je.

M. Wopsle ferma les yeux et les rouvrit, excutant ces mouvements avec
une grande lenteur.

Vous avez d remarquer, messieurs, dit-il, un ne ignorant et beuglant,
 la gorge pele, qui a une expression de basse malignit sur le visage;
il a essay, je ne dirai pas jou, le rle de Claudius, roi de Danemark.
C'est celui qui l'emploie, messieurs, voil sa profession!

Sans savoir exactement si j'aurais t plus fch pour M. Wopsle, s'il
et t au dsespoir, j'tais, quoi qu'il en soit, si fch pour lui, et
je compatissais tellement  son sort, que je profitai de l'instant o il
se retournait pour faire mettre ses bretelles, ce qui nous forait 
rester en dehors de la porte, pour demander  Herbert ce qu'il pensait
de l'avoir  souper. Herbert dit qu'il pensait qu'il serait bien de
l'inviter. En consquence je lui fis mon invitation et il vint avec nous
 l'htel _Barnard_, envelopp jusqu'aux yeux. Nous le traitmes de
notre mieux, et il resta jusqu' deux heures du matin, en passant en
revue son succs et en dveloppant ses plans. J'ai oubli ce qu'ils
taient en dtail, mais j'ai un souvenir gnral qu'il voulait commencer
par ressusciter le thtre pour finir par l'anantir, d'autant plus que
sa mort le laisserait dans un abandon complet, et sans aucune chance
d'espoir.

Aprs tout cela, je gagnai mon lit dans un tat piteux; je pensai 
Estelle, je rvai que toutes mes esprances taient vanouies, et que je
devais donner ma main en lgitime mariage  la Clara d'Herbert, ou jouer
_Hamlet_ avec le fantme de miss Havisham, devant vingt mille personnes,
sans en savoir les vingt premiers mots.




CHAPITRE III.


Un des jours suivants, tandis que j'tais occup avec mes livres et M.
Pocket, je reus par la poste une lettre, dont la seule enveloppe me
jeta dans un grand moi, car bien que je n'eusse jamais vu l'criture de
l'adresse, je devinai sur-le-champ de qui elle venait. Elle ne
commenait pas par Cher monsieur Pip, ni par Cher Pip, ni par Cher
monsieur, ni par Cher n'importe qui, mais ainsi:

Je dois venir  Londres aprs-demain, par la voiture de midi; je crois
qu'il a t convenu que vous deviez venir  ma rencontre. C'est dans
tous les cas le dsir de miss Havisham, et je vous cris pour m'y
conformer. Elle vous envoie ses souvenirs.

Toute  vous,

ESTELLE.

Si j'en avais eu le temps, j'aurais probablement command plusieurs
habillements complets pour cette occasion; mais comme je ne l'avais pas,
je dus me contenter de ceux que j'avais. Mon apptit me quitta
instantanment, et je ne gotai ni paix ni repos que le jour indiqu ne
ft arriv; non cependant que sa venue m'apportt l'un ou l'autre, car
alors ce fut pire que jamais. Je commenai par rder autour du bureau
des voitures, bien avant que la voiture et seulement quitt le _Cochon
bleu_ de notre ville. Je le savais parfaitement, et pourtant il me
semblait qu'il n'y avait pas de scurit  quitter de vue le bureau
pendant plus de cinq minutes de suite. J'avais dj pass la premire
demi-heure d'une garde de quatre ou cinq heures dans cet tat
d'excitation, quand M. Wemmick se heurta contre moi.

Hol! ah! monsieur Pip! dit-il, comment a va-t-il? Je ne pensais pas
que ce ft ici que vous dussiez faire votre faction.

Je lui expliquai que je venais attendre quelqu'un qui devait arriver par
la voiture, et je lui demandai des nouvelles de son pre et du chteau.

Tous les deux sont florissants. Merci! dit-il, le vieux surtout, c'est
un fameux pre, il aura quatre-vingt-deux ans  son prochain
anniversaire; j'ai envie de tirer quatre-vingt-deux coups de canon, si
toutefois les voisins ne se plaignent pas, et si mon canon peut
supporter un pareil service. Mais on ne parle pas de cela  Londres. O
pensez-vous que j'aille?

-- l'tude, dis-je, car il tait tourn dans cette direction.

--Tout prs, rpondit Wemmick, car je vais  Newgate. Nous sommes en ce
moment dans l'affaire d'un banquier qui a t vol. Je suis all jusque
sur la route, pour avoir une ide de la scne o l'action s'est passe,
et l-dessus je dois avoir un mot ou deux d'entretien avec notre client.

--Est-ce que votre client a commis le vol? demandai-je.

--Que Dieu ait piti de votre me et de votre corps, non! rpondit
Wemmick schement; mais il en est accus comme vous ou moi pourrions
l'tre. L'un de nous, vous le savez, pourrait aussi bien en tre accus.

--Seulement nous ne le sommes ni l'un ni l'autre, rpondis-je.

--En vrit, dit Wemmick en me touchant la poitrine du bout du doigt,
vous tes un profond gaillard, monsieur Pip. Vous serait-il agrable de
jeter un coup d'oeil sur Newgate?... Avez-vous le temps?

J'avais tant de temps  perdre que la proposition m'agra comme un
soulagement malgr ce qu'elle avait d'inconciliable avec mon ardent
dsir de ne pas perdre de vue le bureau des voitures. Je murmurais donc
que j'allais m'informer si j'avais le temps d'aller avec lui. J'entrai
dans le bureau et demandai au commis, avec la plus stricte prcision, le
moment le plus rapproch auquel on attendait la voiture, ce que je
savais d'avance tout aussi bien que lui. Je rejoignis alors M. Wemmick,
et, faisant semblant de consulter ma montre, et d'tre surpris du
renseignement que j'avais reu, j'acceptai son offre.

En quelques minutes, nous arrivmes  Newgate et nous traversmes la
loge o quelques fers taient suspendus aux murailles nues,  ct des
rglements de l'intrieur de la prison.  cette poque, les prisons
taient fort ngliges, et la priode de raction exagre, suite
invitable de toutes les erreurs publiques qui en est toujours la
punition la plus lourde et la plus longue, tait encore loin. Alors les
criminels n'taient pas mieux logs et mieux nourris que les soldats
(pour ne point parler des pauvres), et ils mettaient rarement le feu 
leur prison, dans le but excusable d'ajouter  la saveur de leur soupe.
Quand Wemmick me fit entrer, c'tait l'heure des visites. Un cabaretier
circulait avec de la bire, et les prisonniers, derrire les barreaux
des grilles, en achetaient et causaient  des amis: c'tait,  vrai
dire, une scne repoussante, laide, sale et affligeante.

Je remarquai que Wemmick marchait au milieu des prisonniers comme un
jardinier marcherait au milieu de ses plantes. Cette ide me vint quand
je le vis aborder un grand gaillard qui tait arriv la nuit, et qu'il
lui dit:

Eh bien! capitaine Tom, nous voil donc ici? Ah! vraiment!... Eh!
n'est-ce pas Black Bill qui est l-bas derrire la fontaine?... Mais je
ne vous ai pas vu depuis deux mois. Comment vous trouvez-vous ici?

S'arrtant devant les barreaux, il coutait les paroles inquites et
prcipites des prisonniers, mais ne parlait jamais  plus d'un  la
fois. Wemmick, avec sa bouche en forme de boite aux lettres, dans une
parfaite immobilit, les regardait pendant qu'ils parlaient comme s'il
voulait prendre tout particulirement note des pas qu'ils avaient fait
depuis sa dernire visite vers l'avenir qui les attendait aprs leur
jugement.

Il tait trs populaire, et je vis qu'il jouait le rle familier et bon
enfant dans les affaires de M. Jaggers; bien qu'il y et dans toute sa
personne un peu de la dignit de M. Jaggers, qui empchait qu'on
l'approcht au-del de certaines limites. En reconnaissant
successivement chaque client, il leur faisait un signe de tte,
arrangeait son chapeau de ses deux mains sur sa tte, pinait davantage
sa bouche, et finissait par remettre ses mains dans ses poches. Une ou
deux fois il eut des difficults  propos des -comptes sur les
honoraires. Alors, s'loignant le plus possible de l'argent offert en
quantit insuffisante, il disait:

C'est inutile, mon garon, je ne suis qu'un subordonn; je ne puis
prendre cela. N'agissez pas ainsi avec un subordonn. Si vous ne pouvez
pas fournir le montant, mon garon, vous feriez mieux de vous adresser 
un autre patron. Ils sont nombreux dans la profession, vous savez, et ce
qui ne vaut pas la peine pour l'un est suffisant pour l'autre. C'est ce
que je vous recommande en ma qualit de subordonn. Ne prenez pas une
peine inutile,  quoi bon?  qui le tour?

C'est ainsi que nous nous promenmes dans la serre de Wemmick jusqu' ce
qu'il se tournt vers moi, et me dt:

Faites attention  l'homme auquel je vais donner une poigne de main.

Je n'aurais pas manqu de le faire sans y tre engag, car il n'avait
encore donn de poigne de main  personne.

Presque aussitt qu'il eut fini de parler, un gros homme roide, que je
vois encore en crivant, dans un habit olive  la mode, avec une
certaine pleur s'tendant sur son teint naturellement rouge, et des
yeux qui allaient et venaient de tous cts quand il essayait de les
fixer, arriva  un des coins de la grille, et porta la main  son
chapeau, qui avait une surface graisseuse et paisse comme celle d'un
bouillon froid, en faisant un salut militaire demi-srieux,
demi-plaisant.

Bien  vous, colonel! dit Wemmick. Comment allez-vous, colonel?

--Trs bien, monsieur Wemmick.

--On a fait tout ce qu'il tait possible de faire, mais les preuves
taient trop fortes contre nous, colonel.

--Oui, elles taient trop fortes, monsieur, mais a m'est gal.

--Non, non, dit Wemmick froidement, a ne vous est pas gal. Puis se
tournant vers moi: Il a servi Sa Majest cet homme, il a t soldat dans
la ligne, il s'est fait remplacer.

--En vrit? dis-je.

Et les yeux de l'homme me regardrent, puis ils regardrent par-dessus
ma tte, puis tout autour de moi, et enfin il passa ses mains sur ses
lvres et se mit  rire.

Je crois que je sortirai d'ici lundi, monsieur, dit-il  Wemmick.

--Peut-tre! rpondit mon ami, mais on ne sait pas.

--Je suis aise d'avoir eu la chance de vous dire adieu, monsieur
Wemmick, dit l'homme en passant sa main entre les barreaux.

--Merci! dit Wemmick en lui donnant une poigne de main, moi de mme
colonel.

--Si ce que j'avais sur moi quand j'ai t pris avait t du vrai,
monsieur Wemmick, dit l'homme sans vouloir retirer sa main, je vous
aurais demand la faveur de porter une autre bague en reconnaissance de
vos attentions.

--Je prends votre bonne volont pour le fait, dit Wemmick.  propos,
vous tiez un grand amateur de pigeons?

L'homme leva les yeux en l'air.

On m'a dit que vous aviez une race remarquable de culbutants, ajouta
Wemmick, pourriez-vous dire  un de vos amis de m'en apporter une paire
si vous n'en avez plus besoin?

--Ce sera fait, monsieur.

--Trs bien! dit Wemmick, on aura soin d'eux. Bonjour, colonel; adieu.

Ils se serrrent de nouveau les mains, et, en nous loignant, Wemmick me
dit:

C'est un faux monnayeur, excellent ouvrier. Le rapport du recorder sera
fait aujourd'hui. Il est sr d'tre excut lundi.... Une paire de
pigeons a bien son prix.

L-dessus, il tourna la tte, et fit signe  cette plante morte, puis il
promena les yeux autour de lui en sortant de la cour comme s'il et
considr quelle autre plante il pourrait bien mettre  sa place.

En sortant de la prison par la loge, je vis que l'importance de mon
tuteur n'tait pas moins bien apprcie par les porte-clefs que par ceux
qu'ils gardaient.

Eh bien! monsieur Wemmick, dit l'un d'eux qui nous retenait entre deux
portes garnies de pointes de fer et de clous, en ayant soin de fermer
l'une avant d'ouvrir l'autre, qu'est-ce que va faire M. Jaggers de cet
assassin de l'autre ct de l'eau? Va-t-il en faire un meurtrier sans
prmditation ou autre chose?... Que va-t-il faire de lui?

--Pourquoi ne le lui demandez-vous pas? rpondit Wemmick.

--Oh! oui, n'est-ce pas? dit le porte-clefs.

--Vous voyez, monsieur Pip, voil la manire d'en user avec ces gens-l,
observa Wemmick. Ils ne se gnent pas pour me faire des questions  moi,
le subordonn, mais vous ne les prendrez jamais  en faire  mon patron.

--Est-ce que ce jeune homme est un des apprentis ou un des membres de
votre tude? demanda le porte-clefs en riant de l'humeur de Wemmick.

--Tenez, le voil encore! s'cria Wemmick, je vous l'ai dit: il fait au
subordonn une seconde question avant qu'on ait rpondu  la premire.
Eh bien! quand M. Pip serait l'un des deux?

--Mais alors, dit le porte-clefs en riant de nouveau, il connat M.
Jaggers?

--Ya! cria Wemmick en regardant le porte-clefs d'une faon burlesque,
vous tes aussi muet qu'une de vos clefs quand vous avez affaire  mon
patron, vous le savez bien. Faites-nous sortir, vieux renard, ou je vous
fais intenter par lui une action pour emprisonnement illgal.

Le porte-clefs se mit  rire et nous souhaita le bonsoir; puis il
continua de rire aprs nous, par-dessus les piques du guichet quand nous
descendmes dans la rue.

Faites attention, monsieur Pip, me dit gravement Wemmick  l'oreille en
prenant mon bras pour se montrer plus confidentiel; je crois que ce
qu'il y a de plus fort chez M. Jaggers c'est la manire dont il se
tient. Il est toujours si fier que sa roideur constante fait partie de
ses immenses capacits. Ce faux-monnayeur n'et pas plus os se passer
de lui que ce porte-clefs n'et os lui demander ses intentions dans une
de ses causes. Alors, entre sa roideur et eux il introduit ses
subordonns, voyez-vous; et, de cette manire, il les tient corps et
me.

J'admirai fort la subtilit de mon tuteur. Mais,  vrai dire, j'eusse
dsir de tout mon coeur, et ce n'est pas la premire fois, avoir un
tuteur d'une capacit moindre.

M. Wemmick et moi nous nous sparmes  l'tude de la Petite Bretagne,
o les clients de M. Jaggers abondaient comme de coutume, et je
retournai me mettre en faction dans la rue du bureau des voitures, ayant
encore deux ou trois heures devant moi. Je passai tout ce temps  penser
combien il tait trange pour moi de me voir poursuivi et entour de
toute cette infection de prison et de crimes: pendant mon enfance, dans
nos marais isols, par un soir d'hiver, je l'avais rencontre d'abord;
elle avait ensuite dj reparu  deux reprises diffrentes comme une
tache  demi efface mais non enleve, et je ne pouvais l'empcher de se
mler  ma fortune et  mes progrs dans le monde. Je pensais aussi  la
belle Estelle, si fire et si distingue qui venait  moi, et je
songeais avec une extrme horreur au contraste qui existait entre elle
et la prison. J'aurais donn beaucoup alors pour que Wemmick ne m'et
pas rencontr ou bien que je ne lui eusse pas cd en allant avec lui.
Je sentais que j'allais retrouver Newgate toujours et partout, imprgn
jusque dans mes habits et dans l'air que je respirais. Je secouai la
poussire de la prison reste  mes pieds; je l'enlevai de mes habits et
l'exhalai de mes poumons. J'tais si troubl au souvenir de la personne
qui allait venir, je me trouvais tellement indigne d'elle que je n'eus
plus conscience du temps. La voiture me parut donc arriver assez
promptement aprs tout, et je n'tais pas encore dbarrass de la
souillure de conscience que m'avait communique la serre de M. Wemmick,
quand je vis Estelle passer sa tte  la portire et me faire signe en
agitant la main.

Qu'tait donc cette ombre sans nom qui passait encore dans cet instant?




CHAPITRE IV.


Dans ses fourrures de voyage, Estelle semblait plus dlicatement belle
qu'elle n'avait encore paru, mme  mes yeux. Ses manires aussi taient
plus sduisantes qu'elle ne leur avait permis d'tre jusqu'alors
vis--vis de moi, et je crus voir dans ce changement l'influence de miss
Havisham.

Nous tions dans la cour de l'htel: elle m'indiquait ses bagages. Quand
nous les emes tous assembls, je me souvins, n'ayant pens qu' elle
pendant tout le temps, que je ne savais pas o elle allait.

Je vais  Richmond, me dit-elle. Nous avons appris qu'il y a deux
Richmond: l'un dans le comt de Surrey, l'autre dans le comt d'York. Le
mien est le Richmond de Surrey. C'est  dix milles d'ici. Je dois
prendre une voiture et vous devez me conduire. Voici ma bourse, et vous
devez y puiser pour toutes mes dpenses. Oh! il faut la prendre! Nous
n'avons le choix ni vous ni moi, il faut obir  nos instructions. Ni
vous ni moi ne sommes libres de suivre notre propre impulsion.

 son regard en me donnant la bourse, j'esprai qu'il y avait dans ses
paroles une intention plus intime. Elle les dit avec une nuance de
hauteur, mais cependant sans dplaisir.

Il va falloir envoyer chercher une voiture, Estelle. Voulez-vous vous
reposer un peu ici?

--Oui, je dois me reposer un peu ici. Je dois prendre un peu de th et
vous devez veiller sur moi pendant tout ce temps.

Elle passa son bras sous le mien, comme si on lui et dit qu'elle devait
le faire, et je priai un garon qui regardait la voiture de l'air d'un
homme qui n'avait jamais vu pareille chose de sa vie, de nous conduire 
une chambre particulire. L-dessus, il tira une serviette, comme si
c'tait un talisman magique sans lequel il ne trouverait jamais son
chemin dans l'escalier, et nous conduisit dans le trou le plus noir de
l'tablissement, meubl d'un diminutif de miroir, article tout  fait
superflu, vu l'exigut du lieu, d'un ravier  anchois, d'un huilier 
sauces et des socques de quelqu'un. Sur les objections que je fis, il
nous mena dans une autre pice, o se trouvait une table pour trente
couverts, et dans la chemine de cette mme chambre, on voyait une
feuille de papier arrache  un cahier de copie sous un boisseau de
charbon de terre. Le garon prit mes ordres qui ne consistaient qu'
demander un peu de th pour ma compagnie, et nous quitta.

J'ai cru et je crois que l'air de cette chambre, avec sa forte
combinaison d'odeur d'table et d'odeur de soupe, aurait pu induire 
penser que le dpartement des transports n'allait pas trs bien et que
le propritaire de l'entreprise faisait bouillir les chevaux pour le
dpartement des vivres; cependant cette chambre tait tout pour moi,
puisque Estelle y tait; je pensais qu'avec elle j'aurais pu y tre
heureux pour la vie. Remarquez que je n'y tais pas du tout heureux, 
ce moment-l, et que je le savais bien.

O allez-vous,  Richmond? demandai-je  Estelle.

--Je vais demeurer, dit-elle,  grand frais, chez une dame du pays qui a
le pouvoir, ou du moins elle le dit, de me mener partout, de me
prsenter, de me montrer le monde, et de me montrer au monde.

--Je suppose que vous serez enchante du changement et de l'admiration
qui vous sera tmoigne.

--Oui, je le suppose aussi.

Elle rpondit avec tant d'insouciance, que je lui dis:

Vous parlez de vous-mme comme si vous tiez une autre.

--O avez-vous appris comment je parle des autres? Allons! allons! dit
Estelle, avec un charmant sourire, vous ne vous attendez pas  me voir
aller  votre cole; je parle  ma manire. Comment vous trouvez-vous
chez M. Pocket?

--J'y suis tout  fait bien. Du moins...

Il me sembla alors que je venais de baisser dans son esprit.

Du moins? rpta Estelle.

--Aussi bien que je puis tre partout o vous n'tes pas.

--Quel niais vous faites! dit Estelle avec beaucoup de calme; comment
pouvez-vous dire de pareilles absurdits? P. Pocket est, je crois, bien
suprieur au reste de la famille?

--Trs suprieur, en vrit. Il n'est l'ennemi de personne.

--N'ajoutez pas: que de lui-mme, interrompit Estelle, car je hais ces
sortes de gens; mais il est rellement dsintress et au-dessus des
petitesses de la jalousie et du dpit, du moins  ce que j'ai entendu
dire?

--J'ai tout lieu de le dire, je vous assure.

--Vous n'avez pas lieu de le dire de tous les siens, dit Estelle en me
faisant signe de la tte, avec une expression tout  la fois grave et
railleuse, car ils assomment miss Havisham de rapports et d'insinuations
qui vous sont peu favorables. Ils vous espionnent, dnaturent tout ce
que vous faites, et crivent contre vous des lettres quelquefois
anonymes. Vous tes enfin le tourment de leur vie. Vous pouvez  peine
vous faire une ide de la haine que ces gens-l ont pour vous.

--J'espre qu'ils ne parviennent pas  me nuire? dis-je.

Au lieu de rpondre, Estelle se mit  rire. Ceci me parut trs singulier
et je fixai les yeux sur elle dans une grande perplexit. Quand elle
cessa, et elle n'avait pas ri du bout des lvres, mais avec une gaiet
relle, je dis d'un ton dfiant dont je me servais avec elle:

J'espre que cela ne vous amuserait pas, s'ils me faisaient du mal?

--Non, non, soyez-en sr? dit Estelle; vous pouvez tre certain que je
ris parce qu'ils chouent. Oh! quelles tortures ces gens-l prouvent
avec miss Havisham!

Elle se mit  rire de nouveau, et maintenant qu'elle m'avait dit
pourquoi, son rire continuait  me paratre singulier; je ne pouvais
m'empcher de douter qu'il ft naturel, et il me semblait trop fort pour
la circonstance. Je pensai qu'il devait y avoir l-dessous plus de
choses que je n'en savais. Elle comprit ma pense et y rpondit.

Il n'est pas facile, mme pour vous, dit-elle, de comprendre la
satisfaction que j'prouve  voir contrecarrer ces gens-l, et quel
sentiment dlicieux je ressens quand ils se rendent ridicules. Vous
n'avez pas t lev dans cette trange maison depuis l'enfance; moi, je
l'ai t. Votre jeune esprit n'a pas t aigri par leurs intrigues
contre vous, on ne l'a pas touff sans dfense, sous le masque de la
sympathie et de la compassion: moi, j'ai prouv cela. Vous n'avez pas,
petit  petit, ouvert vos grands yeux d'enfant sur toutes ces
impostures: moi, je l'ai fait!

Estelle ne riait plus; elle n'allait pas non plus chercher ses souvenirs
dans des endroits sans profondeur. Je n'aurais pas voulu tre la cause
de son regard en ce moment pour toutes mes belles esprances.

Je puis vous dire deux choses, continua Estelle: d'abord, malgr le
proverbe qui dit: pierre qui roule finit par s'user, vous pouvez tre
certain que ces gens-l ne pourront jamais, mme dans cent ans, vous
pardonner sous aucun prtexte le pied sur lequel vous tes avec miss
Havisham. Ensuite, c'est  vous que je dois de les voir si occups et si
lches sans nul rsultat, et l-dessus, je vous tends la main.

Comme elle me l'offrait franchement, car son air sombre n'avait t que
momentan, je la pris et la portai  mes lvres.

Que vous tes un garon ridicule! dit Estelle; ne voudrez-vous donc
jamais recevoir un avis? ou embrassez-vous ma main avec les penses que
j'avais le jour o je vous laissai autrefois embrasser ma joue?

--Quelles penses? dis-je.

--Il faut que je rflchisse un moment. Des penses de mpris pour les
vils flatteurs et les intrigants.

--Si je dis oui, pourrai-je encore embrasser votre joue?

--Vous auriez d le demander avant de toucher ma main. Mais oui, si vous
voulez.

Je me penchai, et son visage resta calme, comme celui d'une statue.

Maintenant, dit Estelle en s'chappant  l'instant mme o je touchai
sa joue, vous devez vous occuper de me faire donner du th et de me
conduire  Richmond.

Son retour  ce ton, comme si notre runion nous tait impose et que
nous fussions de simples marionnettes, me fit de la peine; mais tout me
fit de la peine dans cette rencontre. Quelque pt tre son ton avec moi,
c'et t folie de prendre confiance et d'y mettre toutes mes
esprances, et pourtant je continuai  me leurrer contre toute raison et
tout espoir. Pourquoi le rpter mille fois? C'est ainsi qu'il en fut
toujours.

Je sonnai pour le th et le garon revint avec son fil magique; il
apporta peu  peu une cinquantaine d'accessoires  ce breuvage, mais de
th, pas une goutte: un plateau, des tasses et des soucoupes, des
assiettes, des couteaux et des fourchettes, y compris le couteau 
dcouper, des cuillers de diffrentes dimensions, des salires, un
modeste petit muffin enferm avec une extrme prcaution sous une forte
cloche en fer: Mose dans les roseaux, reprsent par un apptissant
morceau de beurre dans une quantit de persil, un pain ple avec une
tte poudre, puis des tartines triangulaires recouvertes par deux
preuves d'impression et reposant sur les barres du foyer de la cuisine,
et enfin une grosse fontaine de famille, avec laquelle le garon entra
en chancelant, son visage exprimant la fatigue et la souffrance. Aprs
une absence assez prolonge  ce moment du repas, il revint enfin avec
une cassette de belle apparence, contenant des petites brindilles et des
petites feuilles. Je les plongeai dans l'eau chaude, et de tous ces
prparatifs, je parvins  extraire une tasse de je ne sais quoi pour
Estelle.

La note paye, aprs avoir laiss quelque souvenir au garon, sans
oublier le valet d'curie et la femme de chambre; en un mot, ayant sem
des pourboires partout sans avoir content personne, et la bourse
d'Estelle considrablement allge, nous montmes dans notre voiture de
poste et nous partmes. Tournant dans Cheapside, et montant la rue de
Newgate, nous nous trouvmes bientt sous les murs dont j'avais tant de
honte.

Quel est cet endroit? demanda Estelle.

D'abord, je voulais faire semblant de ne pas le connatre; ensuite, je
le lui dis. Elle regarda par la portire, puis rentra aussitt sa tte
en murmurant:

Les misrables!

Pour rien au monde, je n'aurais pas alors avou ma visite.

M. Jaggers, dis-je, pour changer la conversation, et mettre adroitement
Estelle sur une autre voie, passe pour tre plus que toute autre
personne de Londres dans les secrets de cet affreux endroit.

--Il est plus que personne dans les secrets de tous les endroits, je
pense, dit Estelle  voix basse.

--Vous avez t habitue  le voir souvent, je suppose?

--J'ai t habitue  le voir  des intervalles trs irrguliers,
d'aussi longtemps que je m'en souvienne; mais je ne le connais pas mieux
maintenant que je ne le connaissais avant de pouvoir parler. O en
tes-vous avec lui? avancez-vous dans son intimit?

--Une fois accoutum  ses manires mfiantes, dis-je, je m'y suis assez
bien fait.

--tes-vous intimes?

--J'ai dn avec lui,  sa maison particulire.

--J'imagine, dit Estelle en frissonnant, que ce doit tre une maison
curieuse.

--Oui, c'est une maison trs curieuse.

Je m'tais promis d'tre circonspect et de ne pas parler trop librement
de mon tuteur avec elle; mais tant sur ce sujet, je me serais laiss
aller  dcrire le dner de Gerrard Street, si nous n'tions pas arrivs
tout  coup devant la lumire d'un bec de gaz. Il parut, tout le temps
que nous le vmes, jeter une flamme trs vive, avive encore par cet
inexplicable sentiment que j'avais dj prouv, et lorsque nous l'emes
dpass, je restai pendant quelques moments tout bloui, comme si un
clair venait de passer devant mes yeux.

La conversation tomba sur autre chose, et principalement sur la route
que nous suivions en voyageant, et sur les endroits remarquables de
Londres de ce ct de la ville, et ainsi de suite. La grande ville lui
tait presque inconnue, me dit-elle, car elle n'avait jamais quitt les
environs de miss Havisham jusqu' son dpart pour la France, et elle
n'avait fait qu'y passer en allant et en revenant. Je lui demandai si
mon tuteur devait beaucoup s'occuper d'elle pendant qu'elle resterait 
Richmond; ce  quoi elle rpondit avec feu:

Dieu m'en prserve!

Et rien de plus.

Cependant, il m'tait impossible de ne pas voir qu'elle mettait tous ses
soins  m'attirer, qu'elle se rendait trs sduisante: elle n'avait pas
besoin de prendre tant de peine. Mais cela ne me rendait pas plus
heureux. Elle tenait mon coeur dans sa main, parce qu'elle avait la
volont de s'en emparer, de le briser et de le jeter au vent, et non
parce qu'elle avait pour moi la moindre tendresse. Voil ce que je
sentais.

En traversant Hammersmith, je lui montrai la demeure de M. Mathieu
Pocket, en lui disant que ce n'tait pas bien loign de Richmond, et
que j'esprais bien la voir quelquefois.

Oh! oui, vous me verrez.... Vous viendrez quand vous le jugerez
convenable.... On doit vous annoncer  la famille.... On vous a mme
dj annonc.

Je lui demandai si c'tait une famille nombreuse que celle dont elle
allait faire partie.

Non, il n'y a que deux personnes: la mre et la fille; la mre est une
dame d'un certain rang, je crois, mais qui ne ddaigne pas d'augmenter
son revenu.

--Je m'tonne que miss Havisham ait pu se sparer de vous encore une
fois et si tt.

--Cela fait partie de ses projets sur moi, Pip, dit Estelle avec un
soupir comme si elle tait fatigue. Je dois lui crire constamment et
la voir rgulirement, et lui dire comment je vais, moi et mes bijoux,
car ils sont presque tous  moi maintenant.

C'tait la premire fois qu'elle m'et encore appel par mon nom; sans
doute elle le fit avec intention, et sachant bien que je ne le
laisserais pas tomber  terre.

Nous arrivmes  Richmond, hlas! bien trop vite. Le lieu de notre
destination tait une maison prs de la prairie, une vieille et grave
maison o les paniers, la poudre et les mouches, les habits brods, les
bas rembourrs, les manchettes et les pes avaient eu leurs beaux
jours, mais il y avait longtemps. Quelques vieux arbres devant la maison
taient encore coups d'une faon aussi suranne et aussi peu naturelle
que les paniers, les perruques et les anciens habits  pans roides; mais
le moment n'tait pas loin o leurs places dans la grande procession des
morts allaient tre dsignes, et ils ne devaient pas tarder  s'y mler
pour suivre la route silencieuse qui mne  l'oubli et au repos.

Une sonnette  vieux timbre, qui, j'ose le dire, avait souvent dit dans
son temps  la maison:Voici le panier vert, voici l'pe  poigne de
diamant, voici les souliers  talons rouges, et le bleu solitaire,
rsonna gravement dans le clair de lune, et deux servantes, rouges comme
des cerises, vinrent en voltigeant recevoir Estelle.

Les malles ne tardrent pas  disparatre sous la porte d'entre; elle
me donna la main et un sourire, et disparut galement aprs m'avoir dit
bonsoir. Et cependant je ne quittai pas des yeux la maison, pensant quel
bonheur ce serait de vivre prs d'elle, tout en sachant que je ne serais
jamais heureux avec elle, mais toujours misrable.

Je remontai en voiture pour retourner  Hammersmith; j'y montai avec un
coeur malade et j'en sortis avec un coeur plus malade encore.  notre
porte, je trouvai la petite Jane Pocket qui revenait d'une petite
soire, escorte par son petit amoureux, malgr qu'il ft sujet de
Flopson.

M. Pocket n'tait pas encore rentr; il faisait une lecture au dehors,
car c'tait un excellent professeur d'conomie domestique, et ses
traits sur la manire d'lever les enfants et de diriger les
domestiques taient considrs comme les meilleurs ouvrages crits sur
ces matires. Mais Mrs Pocket tait  la maison et se trouvait dans un
lger embarras, parce qu'on avait donn  son petit Baby un tui rempli
d'aiguilles pour le faire tenir tranquille pendant l'inexplicable
absence de Millers avec un de ses parents, soldat dans l'infanterie de
la garde, et il mangeait plus d'aiguilles qu'il n'tait facile d'en
retrouver, soit en faisant une petite opration, soit en administrant
quelque tonique,  un enfant d'un ge aussi tendre.

M. Pocket tait aussi justement renomm pour donner d'excellents avis
pratiques et pour avoir une perception saine et nette des choses,
beaucoup de jugement; j'avais quelque ide, sentant mon coeur si malade,
de le prier de vouloir bien recevoir mes confidences; mais ayant par
hasard aperu Mrs Pocket qui lisait son livre sur les titres et les
dignits, aprs avoir prescrit le lit comme remde souverain pour le
Baby, je pensai que je ferais tout aussi bien de m'abstenir.




CHAPITRE V.


En m'habituant  mes esprances, j'tais arriv insensiblement 
observer l'effet qu'elles produisaient sur moi et sur ceux qui
m'entouraient; et tout en me dissimulant autant que possible leur action
sur mon caractre, je savais trs bien que cette action n'tait pas
bonne de tout point. Je vivais dans un tat de malaise chronique en
songeant  ma conduite envers Joe, et ma conscience n'tait pas plus 
l'aise  l'gard de Biddy. Souvent, quand je m'veillais la nuit, je
pensais avec un grand abattement d'esprit que j'aurais t plus heureux
et meilleur si je n'avais jamais vu la figure de miss Havisham et si
j'tais arriv  l'ge d'homme, content d'tre le compagnon de Joe, dans
la vieille et honnte forge. Bien souvent aussi, le soir, quand j'tais
seul, assis devant le feu, je pensais qu'aprs tout il n'y avait pas de
feu comme celui de la forge et celui de notre cuisine.

Cependant Estelle tait si insparable de mes insomnies et de mes
agitations d'esprit, que j'tais rellement confus en m'apercevant de
l'effet prodigieux qu'elle produisait sur moi, c'est--dire qu'en
supposant que je n'eusse pas eu d'autres proccupations et d'autres
esprances, et que j'eusse simplement continu de penser  elle, je ne
pouvais parvenir  me persuader que mon tat et t beaucoup meilleur.
Quant  l'influence de ma position sur les autres, je n'tais pas dans
le mme embarras, et je vis, bien qu'un peu obscurment peut-tre,
qu'elle ne profitait  personne, et surtout qu'elle ne profitait pas 
Herbert. Mes habitudes coteuses entranaient sa nature facile  des
dpenses qu'il n'tait pas en tat de supporter, corrompaient la
simplicit de sa vie et mlaient  sa tranquillit des inquitudes et
des regrets. Je n'avais pas le moindre remords d'avoir amen sans le
savoir les autres membres de la famille Pocket aux pauvres ruses qu'ils
pratiquaient, parce que ces petitesses taient dans leur nature et
auraient t provoques par n'importe qui si je les avais laisss
sommeiller. Mais avec Herbert c'tait bien diffrent. Je me reprochais
souvent de lui avoir rendu le mauvais service d'encombrer ses chambres,
modestement garnies, de meubles plus luxueux et aussi inutiles les uns
que les autres, et d'avoir mis  sa disposition le Vengeur  gilet jaune
serin.

De sorte que, pour augmenter de plus en plus notre petit confortable, je
commenai ds ce moment  contracter une quantit de dettes. Il m'tait
presque impossible de commencer sans qu'Herbert en ft autant; il suivit
donc bientt mon exemple. D'aprs l'ide que nous suggra Startop, nous
nous fmes prsenter  un club appel les _Pinsons du Bocage_,
institution dont je n'ai jamais bien devin le but, si ce n'est que les
membres devaient dner  grands frais une fois tous les quinze jours
pour se quereller entre eux le plus possible aprs dner et s'amuser 
griser les six garons de service, de faon  leur faire descendre les
escaliers sur la tte. Je sais que ces remarquables fins sociales
s'accomplissaient si invariablement qu'Herbert et moi nous ne trouvmes
rien de mieux  dire dans le premier toast de la runion que la
magnifique phrase suivante: Messieurs, puisse ce premier accord de bons
sentiments rgner toujours parmi les _Pinsons du Bocage._ Les Pinsons
dpensaient follement leur argent. L'htel o nous dnions tait situ
dans Covent Garden, et le premier Pinson que je vis quand j'eus
l'honneur de faire partie du Bocage fut Bentley Drummle, qui,  cette
poque, se promenait par la ville dans un cabriolet  lui, et causait un
dommage considrable aux bornes des coins de rues. Quelquefois il
s'lanait de son quipage par-dessus le tablier, la tte la premire,
et je le vis dans une occasion descendre  la porte du Bocage de cette
manire imprvue exactement comme du charbon de terre. Mais ici
j'anticipe un peu, car je n'tais pas encore Pinson et ne pouvais
l'tre, selon les lois jures par la socit, avant ma majorit.

Confiant dans mes propres ressources, j'aurais volontiers pris sur moi
les dpenses d'Herbert, mais Herbert tait fier, et je ne pouvais lui
faire une semblable proposition. Ainsi, il se mettait de tous cts dans
l'embarras, et continuait  se proccuper vivement des moyens qu'il
pourrait trouver pour tcher d'en sortir. Quand, petit  petit, nous
arrivmes  passer ensemble de longues heures, je remarquai qu'il
considrait sa position prsente et future d'un oeil dsespr au
djeuner; puis qu'il commenait  la considrer avec un peu plus
d'espoir vers midi, qu'il retombait dans ses inquitudes vers l'heure du
dner; qu'il semblait apercevoir le capital indispensable assez
nettement dans le lointain aprs le dner, qu'il le ralisait vers
minuit, et que, vers dix heures du matin, le dsespoir le reprenait au
point qu'il parlait d'acheter une carabine et de partir pour l'Amrique
avec l'intention bien arrte de forcer les buffles  faire sa fortune.

J'tais ordinairement  Hammersmith la moiti de la semaine environ, et
quand j'tais  Hammersmith j'allais  Richmond. Herbert venait souvent
 Hammersmith quand j'y tais, et je pense que ces jours-l son pre
entrevoyait vaguement que l'occasion qu'il cherchait n'avait pas encore
paru; mais que, eu gard  la manie gnrale de tomber, remarquable dans
cette famille, il devait ncessairement finir par tomber sur quelque
chose d'avantageux. Pendant ce temps-l, M. Pocket grisonnait et
essayait plus souvent que jamais de se tirer les cheveux pour sortir de
ses perplexits, tandis que Mrs Pocket donnait des crocs-en-jambe 
toute la famille  l'aide de son tabouret, lisait son livre de blason,
perdait son mouchoir de poche, nous parlait de son grand-papa et
enseignait au Baby  se conduire, en le faisant mettre au lit toutes les
fois qu'il attirait son attention.

Comme je suis maintenant en train de rsumer toute une poque de ma vie
dans le but de dblayer la route devant moi, je ne puis mieux faire que
de complter la description de nos habitudes et de notre manire de
vivre  l'Htel Barnard.

Nous dpensions le plus d'argent que nous pouvions, et nous obtenions en
change aussi peu que les gens auxquels nous avions affaire se mettaient
dans la tte de nous donner. Nous tions toujours plus ou moins gns,
et la plupart de nos connaissances se trouvaient dans la mme condition.
Une heureuse fiction nous faisait croire que nous nous amusions
constamment, et une ombre de vrit nous faisait voir que nous n'y
arrivions jamais, et j'avais une entire certitude que notre cas, sous
ce dernier rapport, tait assez commun.

Chaque matin Herbert se rendait dans la Cit pour regarder autour de lui
s'il ne voyait pas quelque moyen de sortir d'embarras. Je lui rendais
souvent visite dans la sombre chambre du fond dans laquelle il vivait
avec une bouteille d'encre, une patre  chapeau, une boite  charbon,
une boite  ficelle, un almanach, un pupitre, un tabouret et une rgle,
et je ne me rappelle pas l'avoir vu faire autre chose que d'attendre
l'occasion de faire la fortune si patiemment espre. Si nous avions
fait tout ce que nous entreprenions aussi fidlement qu'Herbert, nous
aurions pu former une rpublique de toutes les vertus. Il n'avait rien
autre chose  faire, le pauvre garon, si ce n'est de se rendre  une
certaine heure de l'aprs-midi au Lloyd pour voir son patron, je pense.
Il ne faisait jamais autre chose au Lloyd,  ma connaissance du moins,
que d'en revenir. Quand il voyait les choses trs srieusement et qu'il
fallait positivement trouver quelque expdient, il allait  la Bourse 
l'heure des affaires, il entrait, il sortait et excutait une sorte de
contredanse lugubre au milieu des magnats de la finance.

Car, me disait Herbert en rentrant dner, un jour qu'il sortait de
cette runion, je trouve que l'occasion ne vient pas toute seule,
Haendel, et qu'il faut aller la trouver... et c'est ce que je fais.

Si nous avions eu moins d'attachement l'un pour l'autre, je crois que,
par mauvaise humeur, nous nous serions querells rgulirement tous les
matins. Je dtestais au-del de toute expression cet appartement qui
m'avait fait faire tant de folies, et, dans ces moments de repentir, je
ne pouvais supporter la vue de la livre du Vengeur, qui me paraissait
plus coteuse alors et moins rmunratrice qu' tout autre moment de la
journe.  mesure que mes dettes s'accumulaient, le djeuner prenait une
forme de plus en plus creuse, et dans une certaine occasion, menac par
lettres de poursuites lgales qui n'taient pas tout  fait trangres 
la bijouterie, comme le disait certain papier griffonn que j'avais sous
les yeux, j'allai jusqu' saisir le Vengeur par le collet et  l'enlever
de terre, de sorte qu'il se trouvait en l'air comme un Cupidon bott,
sous prtexte qu'il nous manquait un petit pain.

 certains jours, ou plutt  des jours incertains, car ils dpendaient
de notre humeur, je disais  Herbert, comme si je venais de faire une
dcouverte remarquable:

Mon cher Herbert, nous nous enfonons.

--Mon cher Haendel, me rpondait Herbert, en toute sincrit, croyez-le
si vous le voulez, mais ces mmes mots, par une trange concidence,
taient sur mes lvres.

--Alors, Herbert, rpliquais-je, voyons  voir clair dans nos affaires.

Nous prouvions toujours une profonde satisfaction en prenant jour dans
cette intention; je m'imaginais toujours que c'tait l traiter les
affaires; que c'tait le moyen de prendre l'ennemi  la gorge, et je
sais qu'Herbert pensait comme moi.

Nous commandions quelque chose de dlicat et de rare, pour dner, avec
une bouteille de quelque chose sortant aussi de l'ordinaire, afin de
fortifier nos esprits et d'tre en tat de bien examiner les choses. Le
dner fini, nous mettions sur la table un paquet de plumes, de l'encre
en abondance et une quantit raisonnable de papier blanc et de papier
buvard, car il nous avait paru convenable d'avoir une papeterie bien
monte.

Je prenais alors une feuille de papier et j'crivais en haut de la page,
et d'une belle main:

TAT DES DETTES DE PIP.

Ajoutant avec soin:

Htel Barnard.

Et la date.

Herbert aussi prenait une feuille de papier et crivait la mme formule:

TAT DES DETTES D'HERBERT.

Chacun de nous se reportait alors  un monceau de papiers plac  son
ct, et qui avaient t jets dans des tiroirs aprs avoir t uss et
dchirs dans les poches, ou  demi brls pour allumer les bougies,
plants dans le coin des glaces pendant des semaines, ou autrement
avaris. Le bruit de nos plumes sur le papier nous calmait
considrablement, et parfois mme je trouvais autant de mrite au
travail difiant que nous entreprenions que si nous avions rellement
pay nos dettes. Au point de vue mritoire, ces deux choses me
semblaient  peu prs gales.

Quand nous avions crit un certain temps, je demandais  Herbert o il
en tait.

Elles montent, Haendel, disait-il, elles montent, sur ma parole!

Herbert se grattait pralablement la tte  la vue de ces chiffres
accumuls!

Soyez ferme, Herbert, rpondais-je en me couchant sur ma plume avec une
nouvelle ardeur; regardez la chose en face; voyez dans vos affaires,
fixez-les jusqu' les dvisager.

--C'est ce que je voudrais, Haendel; seulement, ce sont elles qui me
dvisagent.

Mon ton rsolu n'en produisait pas moins son effet, et Herbert se
remettait au travail. Un moment aprs, il cessait de nouveau, sous
prtexte qu'il n'avait pas la facture de Cobb ou de Lobb, ou de Nobb,
selon la circonstance.

Alors, Herbert, valuez  peu prs  quelle somme elle peut monter;
prenez un chiffre rond et portez-le sur votre liste.

--Quel garon de ressource vous faites, mon ami, rpondait-il avec
admiration. Rellement, vous avez des dispositions remarquables pour les
affaires.

C'est ce que je pensais, et en ces occasions j'tais trs convaincu que
je mritais la rputation d'un homme d'affaires de premire force:
prompt, dcisif, nergique, prcis, et de sang-froid. Quand j'avais
port toutes mes dettes sur ma liste, je pointais et numrotais les
factures. Chaque fois que j'inscrivais un numro, j'prouvais une
vritable sensation de plaisir. Quand je n'avais plus rien  numroter,
je pliais toutes mes factures d'une manire uniforme, j'inscrivais le
montant sur le dos de chacune d'elles et les liais en un seul paquet
symtrique; puis je faisais la mme opration pour les comptes
d'Herbert, qui convenait modestement qu'il n'avait pas mon gnie
administratif, et qui sentait que j'avais apport quelque lumire dans
ses affaires.

Mon systme avait encore un autre ct brillant: c'tait ce que
j'appelais laisser une marge. Supposons, par exemple, que les dettes
d'Herbert se montassent  cent soixante-quatre livres quatre shillings
et deux pence, je disais:

Laissez une marge, et portez-les  deux cents livres.

Ou, supposons que les miennes montassent  quatre fois autant, je
laissais une marge et je les portais  sept cents livres. J'avais la
plus haute opinion de la sagesse de cette marge. Mais je suis forc de
convenir, en regardant en arrire, que je crois que ce fut un systme
coteux, car nous recommencions aussitt  faire de nouvelles dettes,
pour combler la marge; et quelquefois, vu les ides de libert et de
solvabilit qu'elle comportait, nous tions promptement forcs d'avoir
recours  une nouvelle marge.

 la suite d'un examen de ce genre, il y avait gnralement un calme, un
repos, un vertueux silence, qui me donnait pour le moment une opinion
admirable de moi-mme. Satisfait de mes efforts, de ma mthode et des
compliments d'Herbert, je restais assis, avec son paquet symtrique et
le mien pos devant moi sur la table, au milieu des diverses fournitures
de bureau, me figurant tre une sorte de banquier plutt qu'un simple
particulier tel que j'tais.

En ces occasions solennelles, nous fermions notre porte d'entre, afin
de ne pas tre drangs. Un soir, je venais de tomber dans cet tat de
batitude, quand nous entendmes une lettre glisser dans la fente de
ladite porte, et tomber sur le plancher.

C'est pour vous, Haendel, dit Herbert qui tait sorti et rentrait en la
tenant, et j'espre que ce n'est rien de mauvais.

Il faisait allusion au lourd cachet noir de l'enveloppe et  sa bordure
noire.

La lettre tait signe Trabb et Co; elle contenait simplement que
j'tais un honor monsieur, et qu'ils prenaient la libert de m'informer
que Mrs Gargery avait quitt ce monde le lundi dernier  six heures
vingt minutes du soir, et que ma prsence tait rclame  l'enterrement
le lundi suivant,  trois heures de l'aprs-midi.




CHAPITRE VI.


C'tait la premire fois qu'une tombe s'ouvrait sur la route de ma vie,
et la brche qu'elle fit sur ce terrain uni fut extraordinaire. La
figure de ma soeur dans son fauteuil, auprs du feu de la cuisine, me
poursuivit nuit et jour. Mon esprit ne pouvait se figurer que ce
fauteuil pt se passer d'elle, et quoiqu'elle n'et tenu depuis
longtemps que peu de place dans ma pense, je me sentis pourchass par
les ides les plus tranges. Tantt je croyais qu'elle courait aprs moi
dans la rue, tantt qu'elle frappait  la porte. Dans ma chambre, avec
laquelle elle n'avait jamais eu le moindre rapport, je m'imaginais
perptuellement entendre le son de sa voix, voir sa figure couverte de
la pleur de la mort, et apercevoir la forme de son corps.

Mon enfance avait t telle, que je pouvais  peine me souvenir de ma
soeur avec tendresse; mais je suppose qu'une certaine somme de regrets
peut exister sans beaucoup d'affection. Sous cette influence, et
peut-tre pour compenser l'absence d'un sentiment plus doux, je fus
saisi d'une violente indignation contre l'assassin qui l'avait fait tant
souffrir, et je sentais qu'avec des preuves suffisantes, j'aurais t
capable de poursuivre de ma vengeance Orlick, ou tout autre, jusqu' la
dernire extrmit.

Ayant crit  Joe pour lui offrir des consolations et pour l'assurer que
je me rendrais  l'enterrement, je passai les jours qui suivirent dans
le curieux tat d'esprit que je viens de dcrire. Au jour fix, je
partis de grand matin, et descendis au _Cochon bleu_, assez  temps pour
aller  pied jusqu' la forge.

C'tait un jour d't. Tout en marchant, le temps o j'tais une pauvre
petite crature sans appui, et o ma soeur ne m'pargnait pas, me
revenait vivement  l'esprit, mais en teintes lgres et adoucies. Le
souffle mme des fves et des trfles murmurait  mon coeur qu'un jour
viendrait o il serait bon pour ma mmoire que ceux qui marcheraient
sous le soleil fussent apaiss en pensant  moi, comme je l'tais en
pensant  ma soeur.

Enfin, j'arrivai en vue de la maison. Je vis que Trabb et Co avaient
command tout ce qui tait ncessaire pour les fun-railles, et qu'ils
avaient pris possession de la demeure de Joe. Deux tres sinistres et
ridicules, tenant chacun une canne recouverte d'un crpe noir, comme si
cet instrument pouvait communiquer la plus petite consolation  qui que
ce ft, taient posts devant la porte de la maison; je reconnus l'un
d'eux, un petit postillon renvoy du _Cochon bleu_ pour avoir vers un
jeune couple dans un foss le matin mme du mariage, par suite de son
tat d'ivresse qui l'obligeait  monter  cheval en tenant ses deux bras
croiss autour du cou de l'animal. Tous les enfants du village, et la
plupart des femmes admiraient ces noires sentinelles, et les fentres
closes de la maison et de la forge. Quand j'arrivai, une des deux
sentinelles, l'ancien postillon, frappa  la porte pensant que j'tais
trop puis par la douleur pour qu'il me restt la force de frapper
moi-mme.

L'autre, un charpentier qui avait autrefois mang deux oies sans boire,
 la suite d'un pari, ouvrit la porte et me fit entrer dans le petit
salon. M. Trabb avait accapar la meilleure table,  laquelle il avait
mis toutes les rallonges, et o il talait une espce de bazar de deuil,
 grand renfort d'pingles galement noires. Au moment de mon arrive,
il finissait d'entourer le chapeau de quelqu'un d'un long crpe, noir
comme un ngrillon d'Afrique. Il tendit la main pour prendre le mien, et
moi, me mprenant sur son mouvement, et troubl par la circonstance, je
lui serrai les mains avec toutes les marques d'une ardente affection.

Le pauvre cher Joe, embarrass dans un petit manteau noir, attach par
un gros noeud sous son menton, tait assis tout seul  l'autre bout de
la chambre, o, comme conducteur du deuil, il avait t plac par Trabb.
Quand je me penchai pour lui dire:

Cher Joe, comment vous portez-vous?

Il rpondit:

Pip!... mon petit Pip, vous l'avez connue lorsqu'elle tait une bien
belle...

Et il saisit ma main sans rien dire de plus.

Biddy avait l'air trs propre et trs modeste dans ses vtements noirs;
elle allait et venait tranquillement, et se rendait trs utile. Quand
j'eus parl  Biddy, j'allai m'asseoir auprs de Joe, et je commenai 
me demander dans quelle partie du salon... elle... ma soeur... se
trouvait. L'air du salon exhalait une odeur de gteau; je cherchai
autour de moi la table des rafrachissements. On ne pouvait la voir que
lorsqu'on s'tait habitu  l'obscurit, mais il y avait dessus un
plum-cake coup par morceaux, des oranges coupes aussi, et des
sandwichs, et des biscuits, et deux carafes que j'avais bien connues
comme ornement, mais que je n'avais jamais vu servir de ma vie, l'une
pleine de porto, l'autre de sherry. Devant cette table, se tenait le
servile Pumblechook, envelopp dans un manteau noir, et ayant plusieurs
mtres de crpe  son chapeau: tantt il se bourrait, et tantt il
faisait d'obsquieux mouvements pour attirer mon attention. Ds qu'il
eut russi, il vint  moi en rpandant autour de lui une odeur de sherry
et de gteau et il me dit d'une voix mue:

Permettez, cher monsieur...

Et il excuta ce qu'il me demandait la permission de faire. Je dcouvris
aussi M. et Mrs Hubble; cette dernire dans le silencieux paroxysme de
douleur command par la circonstance, se tenait dans un coin. Nous
devions tous suivre le convoi, bien entendu aprs avoir t affubls par
Trabb comme de ridicules paquets.

C'est--dire, Pip, me dit tout bas Joe, au moment o nous allions tre
ce que M. Trabb appelait rangs dans le salon deux  deux,--ce qui avait
terriblement l'air de la rptition de quelque drame
burlesque,--c'est--dire, monsieur, que je l'aurais de prfrence porte
 l'glise moi-mme, avec trois ou quatre amis, qui seraient venus  mon
aide de bon coeur et avec de bons bras; mais il a fallu considrer ce
que les voisins en diraient, et s'ils ne penseraient pas que c'et t
lui manquer de respect.

--Tous les mouchoirs dehors! cria en ce moment M. Trabb d'une voix
affaire. Les mouchoirs dehors, nous sommes prts!

Nous portmes donc nos mouchoirs  nos visages, comme si nous saignions
du nez, et nous nous mmes deux par deux. Joe et moi. Biddy et
Pumblechook. M. et Mrs Hubble. On fit faire  la dpouille mortelle de
ma soeur le tour par la porte de la cuisine; et, comme c'est un point
important dans un convoi funbre que les six porteurs soient touffs et
aveugls sous une horrible housse en velours noir  bordure blanche, le
convoi ressemblait  un monstre aveugle avec douze jambes humaines, se
tranant et avanant sous la direction des deux conducteurs--le
postillon et son camarade.

Les voisins cependant approuvaient hautement ce crmonial, et on nous
admira beaucoup lorsque nous traversmes le village. La partie la plus
jeune et la plus agite de la commune se prcipitait  travers le
cortge sans s'inquiter de le couper, ou restait  nous attendre pour
nous voir dfiler aux endroits les plus avantageux. Alors les plus
intrpides criaient d'un ton exalt  notre approche des coins o ils
stationnaient:

Les voici!... les voil!...

Et nous n'tions pas du tout rjouis. Pendant cette marche je fus on ne
peut plus vex par l'abject Pumblechook qui se trouvant derrire moi
persista tout le long du chemin--croyant avoir une attention dlicate--
arranger mon crpe flottant et  tendre les plis de mon manteau. Plus
tard mon attention fut attire par l'expressif orgueil de M. et de Mrs
Hubble qui se gonflaient et s'enorgueillissaient dmesurment de faire
partie d'un convoi si distingu.

Nous apermes enfin la ligne des marais qui s'tendait lumineuse devant
nous, avec les voiles des vaisseaux sur la rivire, dont ils semblaient
sortir, et nous arrivmes au cimetire, auprs des tombes de mes
parents, que je n'avais jamais connus:

          FEU PHILIP PIRRIP
            de cette paroisse
               et aussi
              GEORGIANA
          pouse du ci-dessus.

On dposa tranquillement ma soeur dans la terre, pendant que les
alouettes chantaient dans les airs, et qu'un vent lger faisait se jouer
sur le sol les magnifiques ombres des nuages et des arbres.

Je ne parlerai pas de la conduite toute mondaine de Pumblechook devant
la tombe. Je dirai seulement que toutes ses politesses m'taient
adresses, et que mme, lorsqu'on lut ces nobles passages des critures
qui rappellent  l'humanit qu'elle n'a rien apport en ce monde, et
qu'elle n'en peut rien emporter, et comment elle passe comme une ombre,
je l'entendis grommeler je ne sais quoi sous forme de rserve mentale,
d'un jeune monsieur de sa connaissance qui venait d'arriver  une
immense fortune, d'une manire tout  fait inattendue. Quand nous
rentrmes il eut la hardiesse de me dire qu'il aurait souhait que ma
soeur pt connatre que je lui avais fait tant d'honneur et de me
laisser entendre qu'elle eut considr que sa mort ne payait pas trop un
tel honneur. De retour  la maison, il but ce qui restait de sherry, et
M. Hubble but le porto, et tous deux se mirent  causer de choses et
d'autres, ce qui, je l'ai remarqu depuis, est l'habitude gnrale dans
ces occasions, comme si les survivants taient d'une tout autre race que
le dfunt et reconnus immortels. Enfin, Pumblechook partit avec M. et
Mrs Hubble pour passer la soire chez eux, j'en tais convaincu, et pour
dire au _Trois jolis bateliers_ qu'il tait le fondateur de ma fortune
et mon premier bienfaiteur.

Quand ils furent tout partis, et quant Trabb et ses hommes, mais non son
garon, eurent serr l'appareil de leurs momeries dans des sacs, et
qu'ils furent partis aussi, la maison me parut plus saine. Bientt
aprs, Biddy, Joe et moi, nous nous assmes devant un dner froid; mais
nous dnmes dans le salon, et non dans la vieille cuisine, et Joe tait
si excessivement attentif  ce qu'il faisait avec son couteau, sa
fourchette et la salire et tout le reste, qu'il y avait une grande gne
entre nous. Mais aprs dner, quand je lui eus fait prendre sa pipe pour
aller flner avec lui dans la forge, et que nous nous fmes assis
ensemble sur le grand bloc de pierre dans la rue, tout alla mieux.
J'avais remarqu qu'aprs l'enterrement Joe avait chang ses habits, de
manire  tablir un compromis entre ses vtements du dimanche et ceux
de tous les jours: il avait ainsi l'air plus naturel et paraissait
rellement l'homme qu'il tait.

Il fut enchant de la prire que je lui fis de me faire coucher dans mon
ancienne petite chambre, et moi je fus enchant aussi, car je crus avoir
fait quelque chose de grand en prsentant cette requte. Quand les
ombres de la nuit furent venues, je saisis une occasion d'entraner
Biddy dans le jardin, pour avoir avec elle une petite conversation.

Biddy, dis-je, je pense que tu aurais bien pu m'crire quelques mots
sur ces tristes choses.

--Pensez-vous, monsieur Pip? dit Biddy. J'aurais crit, si j'y avais
pens.

--Ne crois pas que j'ai l'intention d'tre dur, quand je dis que je
crois qu tu aurais d y avoir pens.

--Croyez-vous, monsieur Pip?

Elle tait si calme et il y avait un air si gentil, si doux et si bon
dans toute sa personne, que je ne pouvais supporter l'ide de la faire
pleurer encore. Aprs avoir considr un moment ses yeux baisss,
pendant qu'elle marchait  ct de moi, je changeai donc de
conversation.

Je suppose qu'il te sera difficile de rester ici maintenant, chre
Biddy.

--Oh! je ne le puis, monsieur Pip, dit Biddy d'un ton de regret mais
cependant de profonde conviction. J'ai parl  Mrs Hubble, et je dois
aller chez elle demain; j'espre qu'ensemble nous pourrons avoir soin de
M. Gargery jusqu' ce qu'il ait pris ses arrangements.

--Comment vas-tu vivre, Biddy? Si tu as besoin d'ar....

--Comment je vais vivre? rpta Biddy avec une rougeur fugitive, je vais
vous le dire, monsieur Pip. Je vais tcher d'obtenir la place de
matresse dans la nouvelle cole qu'on finit de btir ici; je puis me
faire bien recommander par tous les voisins, et j'espre tre  la fois
applique et patiente, et m'instruire moi-mme en instruisant les
autres. Vous savez, monsieur Pip, continua Biddy avec un sourire, en
levant les yeux sur moi, les nouvelles coles ne sont pas comme les
anciennes; mais j'ai appris beaucoup, grce  vous, depuis ce temps-l,
et j'ai eu le temps de faire des progrs.

--Je pense que tu feras toujours des progrs, Biddy, dans n'importe
quelle circonstance.

--Ah! pourvu que ce ne soit pas du mauvais ct de la nature humaine!
murmura Biddy.

C'tait moins un reproche intentionnel  mon adresse, qu'une pense
involontairement chappe.

Eh bien! pensai-je, je vais aussi laisser de ct ce sujet-l.

Je continuai  marcher  ct de Biddy, qui tenait toujours les yeux
fixs  terre.

Je ne connais pas les dtails de la mort de ma soeur, Biddy.

--Il y a peu de chose  en dire. La pauvre crature! Elle tait dans un
de ses accs, bien qu'ils fussent plutt moindres que plus forts dans
ces derniers temps. Il y a quatre jours, dans la soire, elle sortit de
son apathie ordinaire, juste au moment du th, et dit trs
distinctement: Joe! Comme elle n'avait pas dit un seul mot depuis
longtemps, je courus chercher M. Gargery dans la forge. Elle me faisait
signe qu'elle dsirait le voir assis  ct d'elle, et voulait que je
misse ses bras autour de son cou. C'est ce que je fis, et elle appuya sa
main sur son paule, toute contente et toute satisfaite, et bientt
aprs, elle dit encore une fois: Joe, et puis une fois: Pardon, et
une fois: Pip. Et elle ne releva plus jamais sa tte, et ce fut juste
une heure aprs que nous l'tendmes sur son lit, parce que nous vmes
qu'elle tait morte.

Biddy pleura.... Le sombre jardin, et la rue, et les toiles qui se
montraient, tout cela tait trouble  mes yeux.

--On n'a jamais rien dcouvert, Biddy?

--Rien.

--Sais-tu ce qu'Orlick est devenu?

-- la couleur de ses habits, je dois penser qu'il travaille dans les
carrires.

--Tu l'as donc revu? Pourquoi regardes-tu maintenant cet arbre sombre
dans la rue?

--C'est l que j'ai vu Orlick le soir de la mort de votre soeur.

--Et tu l'as encore revu depuis, Biddy?

--Oui, je l'ai vu l depuis que nous nous promenons ici. C'est inutile,
ajouta Biddy en posant la main sur mon bras, comme j'allais m'lancer
dehors. Vous savez que je ne voudrais pas vous tromper: il n'est pas
rest une minute l, et il est parti.

Cela raviva mon indignation de voir Biddy poursuivie par cet individu,
et je me sentis outr contre lui. Je le dis  Biddy, et j'ajoutai que je
donnerais n'importe quelle somme, et que je prendrais toutes les peines
du monde pour le faire partir du pays. Par degrs, elle m'amena  des
paroles plus calmes; elle me dit combien Joe m'aimait, et qu'il ne
s'tait jamais plaint de rien:--elle n'ajouta pas de moi, il n'en tait
pas besoin; je savais ce qu'elle voulait dire,--mais qu'il remplissait
toujours les devoirs de son tat; qu'il avait le bras solide, la langue
calme et bon coeur.

En effet, il serait impossible de dire trop de bien de lui, dis-je;
Biddy, nous parlerons souvent de ces choses; car, sans doute, je
viendrai souvent ici; maintenant, je ne vais pas laisser le pauvre Joe
seul.

Biddy ne rpliqua pas un mot.

Biddy, ne m'entends-tu pas?

--Oui, monsieur Pip.

--Sans te demander pourquoi tu m'appelles monsieur Pip, ce qui me parat
tre de mauvais got, fais-moi savoir ce que tu veux dire?

--Ce que je veux dire? demanda Biddy timidement.

--Biddy, dis-je, en appuyant avec force, je t'en prie, dis-moi ce que tu
veux dire par l?

--Par l? dit Biddy.

--Allons, ne rpte pas comme un cho; autrefois, tu ne rptais pas
ainsi, Biddy.

--Autrefois? dit Biddy; oh! monsieur Pip! autrefois!...

Je songeai que je ferais bien d'abandonner aussi ce sujet. Cependant,
aprs un autre tour silencieux dans le jardin, je repris:

Biddy, j'ai dit tout  l'heure que je reviendrais souvent voir Joe. Tu
n'as rien rpondu.... Dis-moi pourquoi, Biddy?

--tes-vous donc bien sr que vous viendrez le voir souvent? demanda
Biddy, s'arrtant dans l'troite alle du jardin et me regardant  la
clart des toiles d'un oeil clair et pur.

--Oh! mon Dieu, dis-je, comme dsesprant de faire entendre raison 
Biddy, voil qui est vraiment un trs mauvais ct de la nature humaine.
N'en dis pas davantage, s'il te plat, Biddy, cela me fait trop de
peine.

Par cette raison dominante, je tins Biddy  distance pendant le souper,
et, quand je montai  mon ancienne petite chambre, je pris cong d'elle
aussi froidement que le permettait le souvenir du cimetire et de
l'enterrement. Toutes les fois que je me rveillais dans la nuit, et
cela m'arriva tous les quarts d'heure, je pensais  la mchancet, 
l'injure,  l'injustice que Biddy m'avait faites.

Je devais partir de grand matin. De grand matin, je fus debout, et
regardant, sans tre vu, par la fentre de la forge, je restai l
pendant plusieurs minutes, contemplant Joe, dj au travail, et
rayonnant de sant et de force.

Adieu, cher Joe. Non, ne l'essuyez pas, pour l'amour de Dieu!
Donnez-moi votre main noircie; je reviendrai bientt et souvent.

--Jamais trop tt, monsieur, et jamais trop souvent, Pip. dit Joe.

Biddy m'attendait  la porte de la cuisine avec une tasse de lait encore
chaud et du pain grill.

Biddy, dis-je en lui tendant la main avant de partir, je ne suis pas
fch, mais je suis bless.

--Non, ne soyez pas bless, dit-elle avec motion; que je sois seule
blesse, si j'ai manqu de gnrosit.

Et de nouveau comme autrefois, le brouillard se levait devant mon
chemin. Voulait-il me dire, comme je suis tent de le croire, que je ne
reviendrais pas, et que Biddy avait raison? S'il voulait le dire, hlas!
il avait devin juste.




CHAPITRE VII.


Herbert et moi, nous allions de mal en pis, dans le sens de
l'accroissement de nos dettes. Tout en regardant dans nos affaires et
laissant des marges, nous vivions comme devant, et le temps s'coulait,
malgr cela, comme il a l'habitude de faire; et j'atteignis ma majorit,
accomplissant ainsi la prdiction d'Herbert, que j'en arriverais l
avant de savoir le secret de ma destine.

Herbert lui-mme avait atteint sa majorit huit mois avant moi. Comme il
n'avait rien d'autre que sa majorit  attendre, l'vnement ne fit pas
une grande sensation dans l'Htel Barnard. Mais nous avions envisag le
vingt et unime anniversaire de ma naissance avec une multitude de
conjectures et d'esprances, pensant tous deux que mon tuteur ne pouvait
viter de me dire quelque chose de positif en cette occasion.

J'avais eu soin de bien faire savoir, dans la Petite Bretagne, quand
arriverait mon jour de naissance. La veille, je reus un mot officiel de
Wemmick, m'informant que M. Jaggers serait bien aise que je prisse la
peine de passer chez lui  cinq heures, dans l'aprs-midi de cet heureux
jour. Ceci nous convainquit que quelque chose de dcisif allait arriver,
et me jeta dans un trouble extraordinaire, au moment o je me rendais 
l'tude de mon tuteur, avec une ponctualit modle.

Dans la pice d'entre, Wemmick m'offrit ses flicitations et se frotta
incidemment le nez avec un morceau de papier de soie qu'il tenait pli
et que je me plaisais  regarder; mais il ne me dit rien de plus, et me
fit signe d'entrer dans le cabinet de mon tuteur. On tait en novembre,
et mon tuteur se tenait devant le feu, le dos appuy contre la chemine,
les mains sous les pans de son habit.

Eh bien! Pip, je dois vous appeler monsieur Pip, aujourd'hui. Recevez
mes flicitations, monsieur Pip.

Nous changemes une poigne de mains; c'tait un faible donneur de
poigne de mains, et je le remerciai.

Asseyez-vous, monsieur Pip, dit mon tuteur.

Comme j'tais assis et qu'il conservait son attitude et fronait ses
sourcils en regardant ses bottes, je me sentis dans une position peu
agrable, qui me rappela le jour d'autrefois o j'avais t mis sur la
pierre d'un tombeau. Les deux bustes sinistres de la console n'taient
pas loin de lui, et ils avaient l'air de tenter un effort stupide et
apoplectique pour se mler  la conversation.

Maintenant, mon jeune ami, dbuta mon tuteur, comme si j'tais un
tmoin sur la sellette, je vais avoir un mot ou deux de conversation
avec vous.

--Tout ce qu'il vous plaira, monsieur.

-- combien estimez-vous, dit M. Jaggers en se penchant d'abord pour
regarder  terre, puis, rejetant sa tte en arrire pour regarder au
plafond;  combien estimez-vous le montant de ce que vous dpensez pour
vivre?

--Pour vivre, monsieur?

--Oui, rpta M. Jaggers en regardant toujours au plafond, le montant?

Et alors, en regardant tout autour de la chambre, il porta le mouchoir
qu'il tenait  la main prs de son nez.

J'avais si souvent regard dans mes affaires, que j'avais entirement
perdu toute ide que j'avais pu avoir de ce qu'elles taient rellement.
Je me reconnus donc avec chagrin tout  fait incapable de rpondre 
cette question. Cette rplique parut agrable  M. Jaggers, qui dit:

Je le pensais bien!

Et il se moucha d'un air satisfait.

Maintenant que je vous ai fait une question, mon ami, avez-vous quelque
chose  me demander?

--Ce serait sans doute un grand soulagement pour moi, de vous faire
plusieurs questions, monsieur; mais je me souviens de la dfense que
vous m'avez faite.

--Adressez-moi une question, dit M. Jaggers.

--Dois-je connatre le nom de mon bienfaiteur aujourd'hui?

--Non; demandez autre chose.

--Cette confidence doit-elle m'tre faite bientt?

--Mettez cela de ct pour le moment, dit M. Jaggers, et demandez autre
chose.

Je cherchai en moi-mme, mais il me parut impossible d'viter cette
question:

Ai...-je quelque chose  recevoir, monsieur?

L-dessus M. Jaggers s'cria d'une voix triomphante:

Je pensais bien que nous y viendrions!

Et il appela Wemmick pour lui demander le morceau de papier, Wemmick
parut, le donna et disparut.

Maintenant, monsieur Pip, dit M. Jaggers, faites attention, s'il vous
plat; vous n'avez pas trop mal tir sur nous, votre nom parat assez
souvent sur le livre de caisse de Wemmick; mais vous avez des dettes,
cela va sans dire?

--Je crains bien qu'il ne faille dire oui, monsieur.

--Vous savez qu'il faut dire oui, n'est-ce pas? dit M. Jaggers.

--Oui, monsieur.

--Je ne vous demande pas ce que vous devez, parce que vous ne le savez
pas, et que, si vous le saviez, vous ne le diriez pas.... Oui... oui...
mon ami! s'cria M. Jaggers en agitant son index, en voyant que j'allais
protester, il est assez probable que, quand mme vous le voudriez, vous
ne le pourriez pas. J'en sais plus long l-dessus que vous. Maintenant,
prenez ce morceau de papier. Vous le tenez?... Trs bien!... Allons,
dpliez-le et dites-moi ce que c'est.

--C'est une banknote, dis-je, de cinq cents livres.

--C'est une banknote de cinq cents livres, et c'est une jolie somme
d'argent! Qu'en dites-vous?

--Comment pourrais-je dire autrement!

--Ah! mais, rpondez  ma question, dit M. Jaggers.

--Indubitablement.

--Vous trouvez que c'est indubitablement une jolie somme. Eh bien! cette
jolie somme, monsieur Pip, vous appartient; c'est un prsent qu'on vous
fait aujourd'hui; c'est un -compte sur vos esprances, et c'est 
raison de cette belle somme par an, et pas d'une plus grande, que vous
devez vivre, jusqu' ce que le donateur du tout se prsente.
C'est--dire que vous arrangerez vos affaires d'argent comme vous
l'entendrez, et vous recevrez de Wemmick cent vingt-cinq livres par
trimestre, jusqu' ce que vous communiquiez directement avec la source
principale, et non plus avec celui qui n'est qu'un simple agent. Comme
je vous l'ai dj dit, je ne suis qu'un simple agent, j'excute mes
instructions et je suis pay pour cela. Je les crois imprudentes, mais
je ne suis pas pay pour donner mon opinion sur leur mrite.

Je commenais  exprimer ma reconnaissance pour mon bienfaiteur inconnu,
et pour la gnrosit grande avec laquelle il me traitait, quand M.
Jaggers m'arrta.

Je ne suis pas pay, dit-il froidement, pour rapporter vos paroles 
qui que ce soit.

Puis il rassembla les pans de son habit, comme il avait rassembl les
lments de la conversation, et se mit  regarder ses bottes, les
sourcils froncs, comme s'il les et souponnes de mauvaises intentions
contre lui.

Aprs un silence, je lui dis:

Il y avait tout  l'heure, monsieur Jaggers, une question que vous avez
dsir me voir carter un instant; j'espre ne rien faire de mal en la
faisant de nouveau.

--Qu'est-ce que c'est? dit-il.

J'aurais pu prvoir qu'il ne m'aiderait jamais, mais j'tais aussi
embarrass pour refaire cette question que si elle et t tout  fait
neuve; je dis en hsitant:

Mais, mon patron... cette source principale dont vous m'avez parl, M.
Jaggers... doit-il bientt...?

Ici j'eus la dlicatesse de m'arrter.

Doit-il bientt? quoi? dit M. Jaggers, a n'est pas une question, ,
vous le savez.

--... Venir  Londres? dis-je, aprs avoir cherch une forme prcise de
mots; ou m'appellera-t-il autre part?

--Pour ceci, rpliqua Jaggers, en fixant pour la premire fois ses yeux
profondment enfoncs, il faut vous rappeler le soir o nous nous sommes
rencontrs dans votre village. Que vous ai-je dit alors, Pip?

--Vous m'avez dit, monsieur Jaggers, qu'il pourrait se passer des annes
avant que cette personne se ft connatre.

--C'est cela mme, dit M. Jaggers; eh bien, voil ma rponse...

Comme nous nous regardions tous les deux, je sentis mon coeur battre
plus fort par le dsir ardent de tirer quelque chose de lui, et en
sentant qu'il battait plus fort et que mon tuteur s'en apercevait, je
sentais aussi que j'avais moins de chance de tirer quelque chose de lui.

Pensez-vous que cela dure encore des annes, monsieur Jaggers?

M. Jaggers secoua la tte, non pour rpondre ngativement  ma question,
mais pour indiquer qu'il ne pouvait rpondre n'importe comment, et les
deux horribles bustes, aux visages grimaants, semblaient, lorsque mes
yeux se portaient sur eux, tre sous le coup d'un pnible effort, en
voyant leur attention suspendue comme s'ils allaient ternuer.

Allons, dit M. Jaggers en rchauffant le gras de ses jambes avec le dos
de ses mains, je vais tre prcis avec vous, mon ami Pip. C'est une
question qu'il ne faut pas faire; vous le comprendrez mieux quand je
vous dirai que cela pourrait me compromettre. Allons, je vais aller un
peu plus avant avec vous, je vous dirai mme quelque chose de plus.

Il se pencha tellement, pour froncer les sourcils, du ct de ses
bottes, qu'il pouvait se frotter le gras des jambes dans la pose qu'il
avait prise.

Quand cette personne se fera connatre, dit M. Jaggers en se
redressant, vous et elle rglerez vos affaires ensemble; quand cette
personne se fera connatre, mon rle dans cette affaire cessera; quand
cette personne se fera connatre, il ne sera pas ncessaire que j'en
sache davantage. Voil tout ce que j'ai  dire.

Nous nous regardmes l'un l'autre; puis je dtournai les yeux, et les
portai sur le plancher, en rflchissant. De ces dernires paroles, je
tirai la conclusion que miss Havisham, avec ou sans raison, ne l'avait
pas mis dans sa confidence au sujet de ses projets sur Estelle; qu'il en
prouvait quelque ressentiment et mme de la jalousie, ou que rellement
il s'opposait  ces projets, et ne voulait pas s'en occuper. Quand je
relevai les yeux, je vis qu'il n'avait cess tout le temps de me
regarder malicieusement, et qu'il le faisait encore.

Si c'est l tout ce que vous avez  me dire, monsieur, remarquai-je, il
ne me reste plus rien  ajouter.

Il fit un signe d'assentiment, tira sa montre tant redoute des voleurs,
et me demanda o j'allais dner. Je lui rpondis:

Chez moi avec Herbert.

Et, comme consquence naturelle, je lui demandai s'il voudrait bien nous
honorer de sa compagnie. Il accepta aussitt l'invitation, mais il
insista pour partir sur-le-champ avec moi, afin que je ne fisse pas
d'extra pour lui. Il avait d'abord une ou deux lettres  crire et, bien
entendu, ses mains  laver.

Alors, dis-je, je vais aller dans le cabinet  ct, causer avec
Wemmick.

Le fait est que, lorsque les cinq cents livres taient tombes dans ma
poche, une pense m'tait venue  l'esprit; elle s'y tait dj
prsente souvent, et il me semblait que Wemmick tait une excellente
personne  consulter sur une pense de cette sorte.

Il avait dj ferm sa caisse, et faisait ses prparatifs de dpart. Il
avait quitt son pupitre, sorti les deux chandeliers de son bureau
graisseux, les avait placs en ligne avec les mouchettes sur une
tablette prs de la porte, tout prs d'tre teints; il avait parpill
son feu, apprt son chapeau et son pardessus, et se frappait la
poitrine avec sa clef, comme si c'tait un bon exercice aprs les
affaires.

Monsieur Wemmick, dis-je, j'ai besoin de votre opinion. J'ai le plus
grand dsir d'tre utile  un ami...

Wemmick pina sa boite aux lettres et secoua la tte, comme si son
opinion tait morte pour toute fatale faiblesse de cette sorte.

Cet ami, continuai-je, essaye d'entrer dans la vie commerciale, mais il
n'a pas d'argent et trouve les commencements difficiles et
dcourageants.... Je voudrais, d'une manire ou d'une autre, l'aider 
commencer....

--Avec de l'argent comptant? dit Wemmick d'un ton plus sec que de la
sciure de bois.

--Avec un peu d'argent comptant, et peut-tre aussi en anticipant un peu
sur mes esprances.

--Monsieur Pip, dit Wemmick, j'aimerais  rcapituler avec vous sur mes
doigts, s'il vous plat, les noms des divers ponts jusqu' Chelsea.
Voyons: il y a le pont de Londres, un; Southwark, deux; Blackfriars,
trois; Waterloo, quatre; Westminster, cinq; Wauxhall, six; Chelsea,
sept.[12]

     [Note 12: Depuis l'poque vague o se passent les faits raconts par
     Philip Pirrip, la Tamise s'est enrichie de trois ponts: 1 le pont de
     _Charing-Cross_, entre les ponts de Waterloo et de Westminster; 2 le
     pont _Victoria_, entre les ponts du Wauxhall et de Chelsea; 3 le pont
     de _Battersea_ en aval du pont de Chelsea.]

Il avait marqu chaque pont  son tour, en frappant avec la poigne de
sa clef sur la paume de sa main:

Il n'y en a pas moins de sept  choisir, vous voyez.

--Je ne vous comprends pas, dis-je.

--Choisissez votre pont, monsieur Pip, repartit Wemmick, promenez-vous
sur votre pont, et lancez votre argent dans la Tamise par-dessus l'arche
centrale de votre pont, et vous en connatrez la fin. Rendez service 
un ami, prtez-lui de l'argent, et vous pourrez galement en savoir la
fin; mais c'est une fin moins agrable et moins profitable.

J'aurais pu mettre un journal  la poste dans sa bouche, tant il
l'entrebillait aprs avoir dit cela.

C'est bien dcourageant, dis-je.

--Je n'ai pas voulu faire autre chose.

--Alors, votre opinion, dis-je lgrement indign, est qu'un homme ne
devrait jamais....

--Placer un avoir portatif chez un ami, dit Wemmick, certainement non; 
moins qu'il ne veuille se dbarrasser de l'ami; et alors, le tout est de
savoir quelle somme portative il peut falloir pour se dbarrasser de
lui.

--Et c'est l votre dernier mot, monsieur Wemmick!

--C'est l! rpondit-il, mon dernier mot... ici....

--Ah! dis-je en le pressant, car je croyais voir jour derrire lui. Mais
serait-ce votre dernier mot chez vous,  Walworth.

--Monsieur Pip, rpliqua-t-il avec gravit, Walworth est un endroit, et
cette tude en est un autre, de mme que mon pre est une personne, et
que M. Jaggers est une autre personne: il ne faut pas les confondre l'un
avec l'autre. Mes sentiments de Walworth doivent tre pris  Walworth;
ici, dans cette tude, il ne faut compter que sur mes sentiments
officiels.

--Trs bien, dis-je, considrablement soulag; alors j'irai vous trouver
 Walworth, vous pouvez y compter.

--Monsieur Pip, rpondit-il, vous y serez le bienvenu, comme
connaissance personnelle et prive.

Nous avions dit tout cela  voix basse, sachant bien que les oreilles de
mon tuteur taient les plus fines parmi les plus fines. Comme il se
montrait dans l'embrasure de sa porte, en essuyant ses mains, Wemmick
mit son pardessus et se tint prt  teindre les chandelles. Nous
descendmes dans la rue tous les trois ensemble, et, sur le pas de la
porte, Wemmick prit de son ct, M. Jaggers et moi de l'autre.

Je ne pus m'empcher de dsirer plus d'une fois ce soir l que M.
Jaggers et dans Gerrard Street, ou un vieux, ou un canon, ou quelque
chose, ou quelqu'un pour le piquer un peu et drider son front. C'tait
une considration dsagrable pour un vingt-et-unime anniversaire de
naissance et cela ne valait gure la peine de songer qu'on atteignait sa
majorit pour entrer dans un monde mfiant o il fallait toujours tre
sur ses gardes comme il le faisait. Il tait mille fois mieux inform et
plus intelligent que Wemmick et pourtant j'aurais mille fois prfr
avoir Wemmick  dner que lui. M. Jaggers ne me rendit pas seul
mlancolique, car lorsqu'il fut parti Herbert me dit en fixant les yeux
sur le feu, qu'il lui semblait avoir commis une mauvaise action et
l'avoir oublie, tant il se sentait abattu et coupable.




CHAPITRE VIII.


Pensant que le dimanche tait le jour le plus convenable pour aller
consulter M. Wemmick  Walworth, je consacrai l'aprs-midi du dimanche
suivant  un plerinage au chteau. En arrivant devant les crneaux, je
trouvai le pavillon flottant et le pont-levis lev; mais, sans me
laisser dcourager par ces dmonstrations de dfiance et de rsistance,
je sonnai  la porte, et fus admis de la manire la plus pacifique.

Mon fils, monsieur, dit le vieillard, aprs avoir assur le pont-levis,
avait dans l'ide que le hasard pourrait vous amener aujourd'hui, et il
m'a charg de vous dire qu'il serait bientt de retour de sa promenade
de l'aprs-midi. Il est trs rgl dans ses promenades, mon fils... trs
rgl en toutes choses, mon fils.

Je faisais des signes de tte au vieillard, comme Wemmick lui-mme
aurait pu faire, et nous entrmes nous mettre prs du feu.

C'est  son tude que vous avez fait la connaissance de mon fils,
monsieur? dit le vieillard en gazouillant selon son habitude, tout en
se chauffant les mains  la flamme.

Je fis un signe affirmatif.

Ah! j'ai entendu dire que mon fils tait trs habile dans sa partie,
monsieur.

Je fis plusieurs signes successifs.

Oui, c'est ce qu'on m'a dit. Il s'occupe de jurisprudence.

Je fis des signes sans interruption.

Ce qui me surprend beaucoup chez mon fils, dit le vieillard, car il n'a
pas t lev dans cette partie, mais dans la tonnellerie.

Curieux de savoir ce que le vieillard connaissait de la rputation de M.
Jaggers, je lui hurlai ce nom  l'oreille. Il me jeta dans une grande
confusion en se mettant  rire de tout son coeur, et en rpliquant d'une
manire trs fine:

Non,  coup sr, vous avez raison!

Et,  l'heure qu'il est, je n'ai pas la moindre ide de ce qu'il voulait
dire, ni de la plaisanterie qu'il croyait que j'avais faite.

Comme je ne pouvais pas rester  lui faire perptuellement des signes de
tte, je lui demandai en criant s'il avait exerc la profession de
tonnelier.  force de hurler ce mot plusieurs fois, en frappant
doucement sur le ventre du vieillard, pour mieux attirer son attention,
je russis enfin  me faire comprendre.

Non, dit-il, un magasin... un magasin... d'abord, l-bas.

Il semblait me montrer la chemine; mais je crois qu'il voulait dire 
Liverpool.

Et puis, dans la Cit de Londres, ici. Cependant, ayant une infirmit,
car j'ai l'oreille dure, monsieur...

J'exprimai par gestes le plus grand tonnement.

Oui, j'ai l'oreille dure, et voyant cette infirmit, mon fils s'est mis
dans la jurisprudence et il a pris soin de moi, et petit  petit il a
cr cette lgante et belle proprit. Mais pour en revenir  ce que
vous disiez, vous savez, poursuivit le vieillard en riant de nouveau, je
dis: non,  coup sr; vous avez raison.

Je me demande modestement si mon extrme ingnuit m'aurait jamais mis 
mme de dire quelque chose qui l'aurait amus moiti autant que cette
plaisanterie imaginaire, quand j'entendis tout  coup un clic-clac dans
le mur d'un ct de la chemine, et que je vis s'ouvrir un carr
montrant une petite planchette, sur laquelle on lisait:

JOHN.

Le vieillard suivait mes yeux, et s'cria d'une voix triomphante:

Mon fils est rentr!

Et tous deux nous nous rendmes au pont-levis.

On aurait vraiment pay pour voir Wemmick m'adressant un salut de
l'autre ct du foss, pendant que nous aurions pu nous serrer la main
par-dessus, avec la plus grande facilit. Le vieux tait si enchant de
faire manoeuvrer le pont-levis, que je n'offris pas de l'aider; je me
tins tranquille, jusqu'au moment o Wemmick et travers et m'et
prsent  miss Skiffins. C'tait une jeune femme qui l'accompagnait.

Miss Skiffins avait l'air d'tre en bois, et ouvrait la bouche comme
celui qui l'escortait. Elle pouvait avoir deux ou trois ans de moins que
Wemmick, et,  juger par l'apparence, elle paraissait assez  son aise;
la coupe de ses vtements, depuis le haut de la taille, par derrire et
par devant, la faisait ressembler beaucoup  un cerf-volant, et j'aurais
pu trouver sa robe d'un orange un peu trop dcid et ses gants d'un vert
un peu trop intense, mais elle paraissait tre une excellente personne,
et montrait les plus grands gards pour le vieux. Je ne fus pas
longtemps  dcouvrir qu'elle rendait de frquentes visites au chteau,
car lorsque nous entrmes, et que je complimentai Wemmick sur son
ingnieux moyen de s'annoncer  son pre, il me pria de fixer, pour un
instant, mon attention de l'autre ct de la chemine, et disparut.
Bientt on entendit un autre clic-clac, et un autre petit carr
s'ouvrit, sur lequel on lisait:

MISS SKIFFINS.

Alors, le carr de miss Skiffins se ferma et celui de John s'ouvrit.
Ensuite, miss Skiffins et John s'ouvrirent ensemble, et finalement ils
se fermrent ensemble. Lorsque Wemmick revint de faire manoeuvrer ces
petites mcaniques, j'exprimai toute l'admiration qu'elles
m'inspiraient, et il me dit:

Vous savez, elles sont toutes deux agrables et utiles au pre, et par
saint Georges, monsieur, c'est une chose digne de remarque, que de tous
les gens qui viennent  cette porte, le secret de ces ressorts n'est
connu que du vieux, de miss Skiffins et de moi!

--Et c'est M. Wemmick qui les a faits, ajouta miss Skiffins, de son
imagination et de sa propre main.

Miss Skiffins ta son chapeau, mais elle garda ses gants verts pendant
toute la soire, comme un signe visible et extrieur qu'il y avait
compagnie. Wemmick m'invita  aller faire un tour dans la proprit pour
jouir de l'effet de l'le pendant l'hiver. Pensant qu'il agissait ainsi
pour me fournir l'occasion de prendre ses sentiments de Walworth, j'en
profitai aussitt que nous fmes sortis du chteau.

Ayant bien rflchi  ce sujet, je l'abordai, comme s'il n'en avait
jamais t question auparavant. J'appris  Wemmick que j'tais inquiet
sur le compte d'Herbert Pocket, et je lui dis comment nous nous tions
d'abord rencontrs, et comment nous nous tions battus. Je dis quelques
mots en passant de la famille d'Herbert, de son caractre, de son peu de
ressources personnelles, et de la pension inexacte et insuffisante qu'il
recevait de son pre. Je fis allusion aux avantages que j'avais tirs de
sa socit dans mon ignorance primitive et mon peu d'usage du monde, et
j'avouai que je craignais de ne l'avoir que fort mal pay de retour, et
qu'il aurait mieux russi sans moi et mes esprances. Tenant miss
Havisham  un plan trs loign, je laissai entrevoir que j'aurais
dsir prendre des arrangements avec lui pour son avenir, ayant la
certitude qu'il possdait une me gnreuse, et qu'il tait au-dessus de
tout soupon d'ingratitude ou de mauvais desseins.

Pour toutes ces raisons, dis-je  Wemmick, et parce qu'il est mon
compagnon et mon ami, et parce que j'ai une grande affection pour lui,
je souhaiterais de faire reflter sur lui quelques rayons de ma bonne
fortune, et, en consquence, je viens demander conseil  votre
exprience et  votre connaissance des hommes et des affaires, et savoir
de vous comment, avec mes ressources, je pourrais assurer  Herbert un
revenu rel, une centaine de livres par an, par exemple, pour le tenir
en bon espoir et bon courage, et graduellement lui acheter une petite
part dans quelque association.

En concluant, je priai Wemmick de bien comprendre que je dsirais tenir
ce service secret, sans qu'Herbert en et connaissance ou soupon, et
qu'il n'y avait personne autre au monde  qui je pusse demander conseil.
Je terminai en posant ma main sur son paule, et en disant:

Je ne puis m'empcher de me fier  vous, bien que je sache que cela
vous embarrasse; mais c'est votre faute, puisque vous m'avez vous-mme
amen ici.

Wemmick garda le silence pendant un moment, puis il dit avec une sorte
d'lan:

Sachez-le, monsieur Pip, je dois vous dire une chose, c'est que cela
est diablement bien  vous!

--Dites que vous m'aiderez  faire le bien alors.

--Diable! rpliqua Wemmick en secouant la tte, a n'est pas mon
affaire.

--Ce n'est pas non plus ici votre maison d'affaires, dis-je.

--Vous avez raison, rpondit-il; vous frappez le clou sur la tte,
monsieur Pip; je vais y rflchir, si vous le voulez bien, et je pense
que tout ce que vous voulez faire peut tre fait petit  petit. Skiffins
(c'est le frre de mademoiselle) est un comptable; je le verrai et lui
dirai votre projet.

--Je vous remercie dix mille fois.

--Au contraire, dit-il, c'est  moi de vous remercier; car, bien que
nous agissions strictement sous notre responsabilit prive et
personnelle, on peut dire cependant qu'il reste toujours autour de nous
quelques toiles d'araigne de Newgate, et cela les enlve.

Aprs avoir caus quelques moments de plus, nous rentrmes au chteau,
o nous trouvmes miss Skiffins en train de prparer le th. La
responsabilit du pain rti tait laisse au vieux, et cet excellent
homme y mettait une telle ardeur, que ses yeux me semblaient tre en
danger de fondre.

Le repas que nous allions faire n'tait pas seulement nominal, c'tait
une vigoureuse ralit. Le vieillard avait prpar une telle pyramide de
rties bourres, que c'est  peine si je pouvais le voir par-dessus,
tandis qu'il accrochait le gril au sommet de la barre suprieure de la
grille  charbon de terre aprs les avoir enleves et les avoir
remplaces par d'autres qui commenaient  fumer. De son ct miss
Skiffins brassait une telle quantit de th que le cochon relgu dans
un endroit retir en fut fortement excit et qu'il manifesta  plusieurs
reprises son dsir de prendre part  la fte.

Le pavillon avait t baiss, le canon tir  l'heure dite et je me
sentais aussi spar du reste du monde, qui n'tait pas Walworth, que si
le foss avait eu trente pieds de largeur et autant de profondeur. Rien
ne troublait la tranquillit du chteau, si ce n'est le bruit que
faisaient en s'ouvrant de temps  autre _John_ et _miss Skiffins_, ces
petites portes semblaient en proie  quelque infirmit spasmodique et
sympathique, et je me sentis mal  l'aise jusqu' ce que j'y fusse
habitu. D'aprs la nature mthodique des arrangements de miss Skiffins,
je conclus qu'elle faisait le th tous les dimanches soir, et je
souponnai certaine broche classique qu'elle portait, reprsentant le
profil d'une femme peu sduisante, avec un nez aussi mince que le
premier quartier de la lune, d'tre un cadeau de Wemmick.

Nous mangemes toutes les rties et bmes du th en proportion, et il
tait rjouissant de voir combien aprs le repas nous tions tous chauds
et graisseux. Le vieux surtout aurait pu passer pour un vieux chef de
tribu sauvage nouvellement huil; aprs un moment de repos, miss
Skiffins, en l'absence de la petite servante, qui,  ce qu'il parat, se
retirait dans le sein de sa famille les aprs-midi du dimanche, lava les
tasses  th, comme une dame qui le fait pour s'amuser, et de manire 
ne pas se compromettre vis--vis d'aucun de nous; puis elle remit ses
gants verts, et nous nous groupmes autour du feu. Alors Wemmick dit:

Maintenant, vieux pre, lisez-nous le journal.

Wemmick m'expliqua, pendant que le vieux tirait ses lunettes, que
c'tait une vieille habitude, et que le vieillard prouvait une
satisfaction infinie  lire le journal  haute voix.

Je ne chercherai pas de prtexte pour l'en empcher, dit Wemmick; car
il a si peu de plaisir.... Y tes-vous, vieux pre?

--J'y suis, John, j'y suis! rpondit le vieillard, en voyant qu'on lui
parlait.

--Faites-lui seulement un signe de tte de temps en temps, quand il
quittera le journal des yeux, dit Wemmick, et il sera heureux comme un
roi. Nous coutons, vieux pre.

--Trs bien, John, trs bien! repartit le joyeux vieillard, si content
et si affair, que c'tait vraiment charmant de le voir.

Le vieillard, en lisant, me rappela la classe de la grand'tante de M.
Wopsle, avec cette plaisante particularit, que sa voix semblait sortir
par le trou de la serrure. Comme il avait besoin que les chandelles
fussent prs de lui, et comme il tait toujours sur le point de brler,
soit sa tte, soit le journal, il demandait autant de surveillance qu'un
moulin  poudre. Mais Wemmick tait galement infatigable dans sa
douceur et dans sa vigilance, et le vieux continuait  lire, sans se
douter des nombreux dangers dont on le sauvait  tout moment. Toutes les
fois qu'il levait les yeux sur nous, nous exprimions tous le plus grand
intrt et la plus grande attention, et nous lui faisions des signes de
tte jusqu' ce qu'il continut.

Comme Wemmick et miss Skiffins taient assis l'un  ct de l'autre, et
comme j'tais, moi, dans un coin obscur, j'observai une extension longue
et graduelle de la bouche de M. Wemmick, en mme temps que son bras se
glissait lentement et graduellement autour de la taille de miss
Skiffins. Avec le temps, je vis paratre sa main de l'autre ct de miss
Skiffins; mais,  ce moment, miss Skiffins l'arrta doucement avec son
gant vert, ta son bras, comme si c'et t une partie de son propre
vtement, et, avec le plus grand sang-froid, le dposa sur la table
devant elle. Le calme de miss Skiffins, pendant cette opration, tait
un des spectacles les plus remarquables que j'eusse encore vus, et on
aurait presque pu croire qu'elle le faisait machinalement.

Bientt je vis le bras de Wemmick qui recommenait  disparatre, et
graduellement je le perdis de vue. Un peu aprs, sa bouche commena 
s'largir de nouveau. Aprs un intervalle d'incertitude qui, pour moi du
moins, fut tout  fait fatigant et presque pnible, je vis sa main
paratre de l'autre ct de miss Skiffins. Aussitt miss Skiffins
l'arrta avec le calme d'un placide boxeur, ta cette ceinture ou ceste,
comme la premire fois, et la posa sur la table. Supposant que la table
tait l'image du sentier de la vertu, je dois dclarer que, pendant tout
le temps que dura la lecture du vieux, le bras de Wemmick s'loigna
continuellement de ce sentier, et y fut non moins continuellement ramen
par miss Skiffins.

 la fin, le vieillard tomba dans un lger assoupissement. Ce fut le
moment pour Wemmick de produire une petite bouilloire, un plateau et des
verres, ainsi qu'une bouteille noire  bouchon de porcelaine,
reprsentant quelque dignitaire clrical,  l'aspect rubicond et
gaillard.  l'aide de tous ces ustensiles, nous emes tous quelque chose
de chaud  boire, sans excepter le vieux, qui ne tarda pas  se
rveiller. Miss Skiffins composait le mlange, et je remarquai qu'elle
et Wemmick burent dans le mme verre. J'tais sans doute trop bien lev
pour offrir de reconduire miss Skiffins jusque chez elle; et dans ces
circonstances, je pensai que je ferais mieux de partir le premier. C'est
ce que je fis, aprs avoir pris cordialement cong du vieillard, et
pass une soire extrmement agrable.

Avant qu'une semaine ft coule, je reus un mot de Wemmick, dat de
Walworth, et m'informant qu'il esprait avoir avanc l'affaire dont nous
nous tions occups, et qu'il serait bien aise de me voir  ce sujet. Je
me rendis donc de nouveau plusieurs fois  Walworth, et cependant je
l'avais souvent vu et revu dans la Cit; mais nous n'ouvrions jamais la
bouche sur ce sujet dans la Petite Bretagne ou ses environs. Le fait est
que nous trouvmes un jeune et honorable ngociant ou courtier maritime,
tabli depuis peu, et qui demandait un aide intelligent, en mme temps
qu'un capital, et qui, dans un temps dtermin, aurait besoin d'un
associ. Un trait secret fut sign entre lui et moi au sujet d'Herbert;
je lui versai comptant la moiti de mes cinq cents livres, et je pris
l'engagement de lui faire divers autres versements, les uns  certaines
chances sur mon revenu, les autres  l'poque o j'entrerais en
possession de ma fortune. Le frre de miss Skiffins dirigea la
ngociation; Wemmick s'en occupa tout le temps, mais ne parut jamais.

Toute cette affaire fut si habilement conduite, que Herbert ne souponna
pas un instant que j'y fusse pour quelque chose. Jamais je n'oublierai
le visage radieux avec lequel il rentra  la maison, une certaine
aprs-midi, et me dit comme une grande nouvelle qu'il s'tait abouch
avec un certain Claricker, c'tait le nom du jeune marchand, et que
Claricker lui avait tmoign  premire vue une sympathie
extraordinaire, et qu'il croyait que la chance de russir tait enfin
venue.  mesure que ses esprances prenaient plus de consistance et que
son visage devenait plus radieux, il dut voir en moi un ami de plus en
plus affectueux; car j'eus l la plus grande difficult  retenir des
larmes de bonheur et de triomphe en le voyant si heureux.  la fin, la
chose se fit, et le jour qu'il entra dans la maison Claricker, il me
parla pendant toute la soire avec l'animation du plaisir et du succs.
Je pleurai alors rellement et abondamment, en allant me coucher, et en
pensant que mes esprances avaient fait au moins un peu de bien 
quelqu'un.

Maintenant commence  poindre un grand vnement dans ma vie, et qui la
fit dvier de sa route. Mais avant que je raconte, et que je passe 
tous les changements qui s'ensuivirent, je dois consacrer un chapitre 
Estelle. C'est bien peu accorder au sujet qui, depuis si longtemps,
remplissait mon coeur.




CHAPITRE IX.


Si la vieille maison sombre qui se trouve prs de la pelouse  Richmond
est jamais hante aprs ma mort, assurment ce sera par mon esprit. Oh!
combien de fois... combien de nuits... combien de jours... mon esprit
inquiet a-t-il visit cette maison quand Estelle y demeurait! Que mon
corps ft n'importe o, mon me errait, errait, errait sans cesse dans
cette maison.

La dame chez laquelle on avait plac Estelle s'appelait Mrs Brandley;
elle tait veuve et avait une fille de quelques annes plus ge
qu'Estelle. La mre paraissait jeune et la fille vieille. Le teint de la
mre tait ros, celui de la jeune fille tait jaune. La mre donnait
dans la frivolit, la fille dans la thologie. Elles taient dans ce
qu'on appelle une bonne position; elles faisaient frquemment des
visites et recevaient un grand nombre de personnes. Je ne sais s'il
subsistait entre ces dames et Estelle la moindre communaut de
sentiments; mais il tait convenu qu'elles lui taient ncessaires, et
qu'elle leur tait ncessaire. Mrs Brandley avait t l'amie de miss
Havisham, avant l'poque o cette dernire s'tait retire du monde.

Dans la maison de Mrs Brandley, comme au dehors, je souffris toutes les
espces de torture de la part d'Estelle, et  tous les degrs
inimaginables. La nature de mes relations avec elle, qui me mettait dans
des termes de familiarit sans me mettre dans ceux de la faveur,
contribuait  me rendre fou. Elle se servait de moi pour tourmenter ses
autres admirateurs; et elle usait de cette mme familiarit, entre elle
et moi, pour traiter avec un mpris incessant mon dvouement pour elle.
Si j'avais t son secrtaire, son intendant, son frre de lait, un
parent pauvre; si j'avais t son plus jeune frre ou son futur mari, je
n'aurais pu me croire plus loin de mes esprances que je l'tais, si
prs d'elle. Le privilge de l'appeler par son nom et de l'entendre
m'appeler par le mien, devint dans plus d'une occasion une aggravation
de mes tourments; il rendait presque fous de dpit ses autres amants,
mais je ne savais que trop qu'il me rendait presque fou moi-mme.

Elle avait des admirateurs sans nombre; sans doute ma jalousie voyait un
admirateur dans chacun de ceux qui l'approchaient; mais il y en avait
encore beaucoup trop, sans compter ceux-l.

Je la voyais souvent  Richmond, j'entendais souvent parler d'elle en
ville, et j'avais coutume de la promener souvent sur l'eau avec les
Brandleys. Il y avait des pique-niques, des ftes de jour, des
spectacles, des opras, des concerts, des soires et toutes sortes de
plaisirs, auxquels je l'accompagnais toujours, et qui taient autant de
douleurs pour moi. Jamais je n'eus une heure de bonheur dans sa socit,
et pourtant, pendant tout le temps que duraient les vingt-quatre heures,
mon esprit se rjouissait du bonheur de rester avec elle jusqu' la
mort.

Pendant toute cette partie de notre existence, et elle dura, comme on
le verra tout  l'heure, ce que je croyais alors tre un long espace de
temps, elle ne quitta pas ce ton froid qui dnotait que notre liaison
nous tait impose; par moments seulement il y avait un soudain
adoucissement dans ses paroles, ainsi que dans mes manires, et elle
semblait me plaindre.

Pip!... Pip!... dit-elle un soir en s'adoucissant un peu, pendant que
nous tions retirs dans l'embrasure d'une fentre de la maison de
Richmond, ne voudrez-vous donc jamais vous tenir pour averti?

--De quoi?...

--De moi.

--Averti de ne pas me laisser attirer par vous, est-ce l ce que vous
voulez dire, Estelle?

--Ce que je veux dire? Si vous ne savez pas ce que je veux dire, vous
tes aveugle.

J'aurais pu rpliquer que l'amour avait la rputation d'tre aveugle;
mais par la raison que j'avais d'tre toujours retenu, et ce n'tait pas
l la moindre de mes misres, par un sentiment qu'il n'tait pas
gnreux  elle de m'imposer quand elle savait qu'elle ne pouvait se
dispenser d'obir  miss Havisham, je craignais toujours que cette
certitude de sa part ne me plat d'une faon dsavantageuse vis--vis
de son orgueil et que je ne fusse cause d'une secrte rbellion dans son
coeur.

Dans tous les cas, dis-je, je n'ai reu d'autre avertissement que
celui-ci; car vous-mme m'avez crit de me rendre prs de vous.

--C'est vrai, dit Estelle avec ce sourire indiffrent et froid qui me
glaait toujours.

Aprs avoir regard un instant au dehors dans le crpuscule, elle
continua:

Miss Havisham dsire m'avoir une journe  Satis House; vous pouvez m'y
conduire et me ramener si vous le voulez. Elle prfrerait que je ne
voyageasse pas seule, et elle refuse de recevoir ma femme de chambre,
car elle a horreur de s'entendre adresser la parole par de telles gens.
Pouvez-vous me conduire?

--Si je puis vous conduire, Estelle!...

--Vous le pouvez?... Alors, ce sera pour aprs-demain, si vous le voulez
bien; vous payerez tous les frais de ma bourse. Voil les conditions de
votre voyage avec moi.

--Et je dois obir? dis-je.

Ce fut la seule invitation que je reus pour cette visite, de mme que
pour toutes les autres. Miss Havisham ne m'crivait jamais, et je
n'avais seulement jamais vu son criture. Nous partmes le surlendemain,
et nous la trouvmes dans la chambre o je l'avais vue la premire fois.
Il est inutile d'ajouter qu'il n'y avait aucun changement  Satis House.

Miss Havisham fut encore plus terriblement affectueuse avec Estelle
qu'elle ne l'avait t la dernire fois que je les avais vues ensemble.
Je dis le mot avec intention, car il y avait positivement quelque chose
de terrible dans l'nergie de ses regards et de ses embrassements. Elle
mangeait des yeux la beaut d'Estelle, elle mangeait ses paroles, elle
mangeait ses gestes, elle mordait ses doigts tremblants, comme si elle
et dvor la belle crature qu'elle avait leve.

Puis d'Estelle, elle reportait les yeux sur moi avec un regard
inquisiteur, qui semblait fouiller dans mon coeur et sonder ses
blessures.

Comment agit-elle avec vous, Pip?... Comment agit-elle avec vous?...
me demanda-t-elle encore avec son ton brusque et sec de sorcire, mme
en prsence d'Estelle.

Quand, le soir, nous fmes assis devant son feu brillant, elle fut
encore plus pressante. Alors, tenant la main d'Estelle, passive sous son
bras et serre dans la sienne, elle lui arracha,  force de lui rappeler
le contenu de ses lettres, les noms et les conditions des hommes qu'elle
avait fascins; et tout en s'tendant sur ce sujet, avec l'ardeur d'un
esprit malade et mortellement bless, miss Havisham posa son autre main
sur sa canne, appuya son menton dessus, et me dvisagea avec ses yeux
ples et brillants. C'tait un vritable spectre.

Je vis par tout cela, tout malheureux que j'en tais, et malgr le sens
amer de dpendance et mme de dgradation que cela veillait en moi,
qu'Estelle tait destine  assouvir la vengeance de miss Havisham sur
les hommes, et qu'elle ne me serait pas donne avant qu'elle ne l'et
satisfaite pendant un certain temps. Je voyais en cela la raison pour
laquelle elle m'avait t destine d'avance. En l'envoyant pour sduire,
tourmenter et faire le mal, miss Havisham avait la maligne assurance
qu'elle tait hors de l'atteinte de tous les admirateurs, et que tous
ceux qui parieraient sur ce coup taient srs de perdre. Je vis en cela
que moi aussi j'tais tourment par une perversion d'ingnuit, quoique
le prix me ft rserv. Je vis en cela la raison pour laquelle on me
tenait  distance si longtemps, et la raison pour laquelle on me tenait
 distance si longtemps, et la raison pour laquelle mon tuteur refusait
de se compromettre par la connaissance formelle d'un tel plan. En un
mot, je vis en cela miss Havisham telle que je l'avais vue la premire
fois, et telle que je la voyais devant mes yeux, et je vis en tout cela
comme l'ombre de la sombre et malsaine maison dans laquelle sa vie tait
cache au soleil.

Les bougies qui clairaient cette chambre taient places dans les
branches de candlabres fixes au mur; elles taient trs leves et
brlaient avec cette tristesse calme d'une lumire artificielle, dans un
air rarement renouvel. En regardant la ple lueur qu'elles rpandaient,
en voyant la pendule arrte et les vtements de noces de miss Havisham
fltris, pars sur la table et  terre; en voyant l'horrible figure de
miss Havisham, avec son ombre fantastique, que le feu projetait agrandie
sur le mur et sur le plafond, je reconnus en toute chose la confirmation
de l'explication  laquelle mon esprit s'tait arrt, rpte de mille
manires et retombant sur moi. Mes penses pntrrent dans la grande
chambre, de l'autre ct du palier, o la table tait servie; et je vis
la mme explication crite dans les toiles d'araigne amonceles sur
tout, dans la marche des araignes sur la nappe, dans les traces des
souris qui rentraient, leurs petits coeurs tout en moi, derrire les
panneaux, et dans les groupes des insectes sur le plancher, aussi bien
que dans leur manire d'avancer ou de s'arrter.

Il arriva,  l'occasion de cette visite, que quelques mots piquants
s'levrent entre Estelle et miss Havisham. C'tait la premire fois que
je voyais une discussion entre elles.

Nous tions assis prs du feu, comme je l'ai dit tout  l'heure. Miss
Havisham tenait encore le bras d'Estelle pass sous le sien, et elle
serrait encore la main d'Estelle dans la sienne, quand Estelle essaya
peu  peu de se dgager. Elle avait montr plus d'une fois une
impatience hautaine, et avait plutt endur cette furieuse affection
qu'elle ne l'avait accepte ou rendue.

Comment! dit miss Havisham en jetant sur elle ses yeux tincelants,
vous tes fatigue de moi?

--Je ne suis qu'un peu fatigue de moi-mme, rpondit Estelle en
dgageant son bras, et en s'approchant de la grande chemine, o elle
resta les yeux fixs sur le feu.

--Dites la vrit, ingrate que vous tes! s'cria miss Havisham en
frappant avec colre le plancher de sa canne; vous tes fatigue de
moi!

Estelle, avec un grand calme, leva les yeux sur elle, puis elle les
rabaissa sur le feu; son corps gracieux et son charmant visage
exprimaient une froide impassibilit devant la colre de l'autre, qui
tait presque cruelle.

Coeur de pierre! s'cria miss Havisham, coeur froid!... froid!...

--Quoi!... dit Estelle en conservant son attitude d'indiffrence pendant
qu'elle s'appuyait contre la chemine, et en ne remuant que les yeux,
vous me reprochez d'tre froide?... vous!...

--Ne l'tes-vous pas? repartit firement miss Havisham.

--Vous devriez savoir, dit Estelle, que je suis ce que vous m'avez
faite; prenez-en toutes les louanges et tout le blme; prenez-en tout le
succs et tout l'insuccs: en un mot, prenez-moi.

--Oh! regardez-la! regardez-la!... s'cria miss Havisham avec amertume;
regardez-la! si dure, si ingrate, dans la maison mme o elle a t
leve... o je l'ai presse sur cette poitrine brise, alors qu'elle
saignait encore, et o je lui ai prodigu des annes de tendresse!

--Du moins je n'ai pas pris part au contrat, dit Estelle, car si je
savais marcher et parler quand on le fit, c'tait tout ce que je pouvais
faire. Mais que voulez-vous dire? Vous avez t trs bonne pour moi, et
je vous dois tout.... Que voudriez-vous?

--Votre affection, rpliqua l'autre.

--Vous l'avez.

--Je ne l'ai pas, dit miss Havisham.

--Ma mre adoptive, rpliqua Estelle sans perdre la grce aise de son
attitude, sans lever la voix comme faisait l'autre, sans cder jamais
ni  la tendresse, ni  la colre; ma mre adoptive, je vous ai dit que
je vous dois tout.... Tout ce que je possde est  vous, tout ce que
vous m'avez donn, vous pouvez le reprendre. Au del je n'ai rien, et si
vous me demandez de vous rendre ce que vous ne m'avez jamais donn, mon
devoir et ma reconnaissance ne peuvent faire l'impossible.

--Ne lui ai-je jamais donn d'affection? s'cria miss Havisham en se
tournant vers moi avec fureur. Ne lui ai-je jamais donn une affection
brlante, pleine de jalousie en tout temps, et de douleur cuisante,
quand elle me parle ainsi! Qu'elle dise que je suis folle!... qu'elle
dise que je suis folle....

--Pourquoi vous appellerai-je folle, repartit Estelle, moi plus que les
autres? Est-il quelqu'un au monde qui sache vos projets  moiti aussi
bien que moi?... est-il quelqu'un au monde qui sache  moiti aussi bien
que moi quelle mmoire nette vous avez?... Moi qui suis reste au mme
foyer, sur ce petit tabouret qui est encore  ct de vous,  apprendre
vos leons et  lire dans vos yeux, quand votre visage m'tonnait et
m'effrayait.

--Leons et moments bientt oublis!... gmit miss Havisham, leons et
moments bien oublis!...

--Non pas oublis, repartit Estelle, non pas oublis, mais recueillis
dans ma mmoire.... Quand m'avez-vous trouve sourde  vos
enseignements? quand m'avez-vous trouve inattentive  vos leons?...
quand m'avez-vous vue laisser pntrer ici, dit-elle, en appuyant la
main sur son coeur, quelque chose que vous en aviez exclu?... Soyez
juste envers moi.

--Si fire!... si fire!... gmit miss Havisham en rejetant ses cheveux
gris  l'aide de ses deux mains.

--Qui m'a appris  tre fire? rpondit Estelle, qui me vantait quand
j'apprenais ma leon?...

--Si dure!... si dure!... gmit miss Havisham avec le mme mouvement.

--Qui m'a appris  tre dure? repartit Estelle; qui me comblait d'loges
quand j'apprenais ma leon?...

--Mais tre fire et dure envers moi!... cria miss Havisham en tendant
ses bras, Estelle!... Estelle!... Estelle!... tre fire et dure envers
moi!...

Estelle la considra pendant un moment avec une sorte d'tonnement
calme, mais sans tre autrement trouble. Quand ce moment fut pass,
elle reporta ses yeux sur le feu.

Je ne puis comprendre, dit-elle en levant les yeux aprs un silence,
pourquoi vous tes si peu raisonnable quand je viens vous voir aprs une
aussi longue sparation. Je n'ai jamais oubli vos malheurs et leurs
causes; je ne vous ai jamais t infidle, ni  vos enseignements non
plus; je n'ai jamais montr de faiblesse dont je puisse me repentir.

--Serait-ce donc de la faiblesse que de me rendre mon amour? s'cria
miss Havisham; mais oui... oui... elle l'appellerait ainsi!

--Je commence  comprendre, dit Estelle comme en se parlant  elle-mme,
aprs une seconde minute d'tonnement calme, et  deviner presque
comment cela s'est fait: si vous eussiez lev votre fille adoptive,
dans la sombre retraite de cet appartement, sans jamais lui laisser voir
qu'il existait quelque chose comme la lumire du soleil,  laquelle elle
n'avait jamais vu une seule fois votre visage; si vous eussiez fait cela
et qu'ensuite, dans un but quelconque, vous eussiez voulu lui faire
comprendre la lumire et tout ce qui s'y rattache, vous eussiez t
dsappointe et mcontente...

Miss Havisham, sa tte dans sa main, faisait entendre des gmissements
touffs et se balanait sur sa chaise, mais ne faisait pas de rponse.

Ou, dit Estelle, ce qui et t plus naturel, si vous lui eussiez
appris, ds que vous avez vu poindre son intelligence, avec votre
extrme nergie et votre puissance, qu'il existait quelque chose comme
la lumire, mais que cette chose devait tre son ennemie, sa
destructrice, et qu'elle devait toujours se dtourner d'elle, car
puisqu'elle vous avait fltrie elle ne manquerait pas de la fltrir
aussi... si vous eussiez fait cela, et qu'aprs, dans un but quelconque,
vous eussiez voulu l'exposer naturellement  la lumire et qu'elle n'et
pu la supporter, vous eussiez t dsappointe et mcontente?...

Miss Havisham coutait ou semblait couter, car je ne pouvais voir son
visage; mais elle ne fit pas encore de rponse.

Ainsi, dit Estelle, il faut me prendre telle qu'on m'a faite.... Les
qualits ne sont pas les miennes et les dfauts ne sont pas davantage
les miens, mais les deux runis font un ensemble qui est moi.

Miss Havisham gisait sur le plancher, je sais  peine comment, au milieu
des dbris fans de ses habits de fiance qui le jonchaient. Je profitai
de ce moment--j'en avais cherch un ds le dbut--pour quitter
l'appartement, aprs avoir recommand par un geste  Estelle de prendre
soin de miss Havisham. Quand je sortis, Estelle tait encore debout
devant la grande chemine, exactement comme elle tait reste pendant
toute cette scne.

Les cheveux de miss Havisham taient pars sur le plancher, parmi les
restes de ses vtements de marie. C'tait un spectacle navrant 
contempler.

Aussi est-ce le coeur oppress que je marchai pendant une heure et plus
 la lueur des toiles, dans la cour, dans la brasserie et dans le
jardin en ruines. Quand  la fin j'eus le courage de revenir dans la
chambre, je trouvai Estelle assise aux genoux de miss Havisham, faisant
quelques points  l'un de ces vieux objets de toilette qui tombaient en
pices, et qui m'ont souvent rappel depuis les guenilles fanes des
vieilles bannires que j'ai vues pendues dans les cathdrales. Ensuite,
Estelle et moi nous joumes aux cartes comme autrefois; seulement, nous
tions forts maintenant, et nous jouions aux jeux franais. La soire se
passa ainsi, et je gagnai mon lit.

Je couchai dans le btiment spar, de l'autre ct de la cour. C'tait
la premire fois que je couchais  Satis Hous, et le sommeil refusa de
venir me visiter. Mille fois je vis miss Havisham. Elle tait tantt
d'un ct de mon oreiller, tantt de l'autre, au pied du lit,  la tte,
derrire la porte entr'ouverte du cabinet de toilette, dans le cabinet
de toilette, dans la chambre au-dessus, dans la chambre au-dessous...
partout.  la fin, quand la nuit lente  passer, atteignit deux heures,
je sentis que je ne pouvais plus absolument supporter de rester couch
en ce lieu et qu'il valait mieux me lever. Je me levai donc, je
m'habillai, et, traversant la cour, je passai par le long couloir en
pierres, avec l'intention de gagner la cour extrieure et de m'y
promener pour tcher de soulager mon esprit. Mais je ne fus pas plutt
dans le couloir que j'teignis ma lumire, car je vis miss Havisham s'y
promener comme un fantme, en faisant entendre un faible cri. Je la
suivis  distance, et je la vis monter l'escalier. Elle tenait  la main
une chandelle qu'elle avait sans doute prise dans l'un des candlabres
de sa chambre. C'tait vraiment fantastique  contempler  la lumire.
tant rest au bas de l'escalier, je sentais l'air renferm de la salle
du festin, sans pouvoir voir miss Havisham ouvrir la porte, et je
l'entendais marcher l, puis retourner  sa chambre, et revenir dans la
premire pice sans jamais cesser son petit cri. Un moment aprs,
j'essayai dans l'obscurit de sortir ou de retourner sur mes pas, mais
je ne pus faire ni l'un ni l'autre, jusqu' ce que quelques rayons de
lumire pntrant  l'intrieur me permissent de voir o je posais les
mains. Pendant tout le temps que je mis  descendre l'escalier,
j'entendais ses pas, je voyais la lumire passer au-dessus, et
j'entendais sans cesse son petit cri.

Avant notre dpart, le lendemain, il ne fut plus question du diffrend
qui s'tait lev entre elle et Estelle, et il n'en fut plus jamais
question dans aucune autre occasion. Il y eut cependant quatre occasions
semblables, si je m'en souviens bien. Je n'ai jamais non plus remarqu
le moindre changement dans les manires de miss Havisham vis--vis
d'Estelle, si ce n'est qu'il y avait quelque chose comme de la crainte
mle  sa tendresse emporte.

Il m'est impossible de tourner cette premire page de ma vie, sans y
mettre le nom de Bentley Drummle; sans cela, c'est avec joie que je n'en
parlerais pas.

En une certaine occasion, le club des Pinsons tait runi en grand
nombre; les bons sentiments roulaient comme de coutume, c'est--dire que
personne ne s'accordait; le pinson-prsident rappelait le Bocage 
l'ordre. Drummle n'avait pas encore port de toast  une dame, ainsi que
le voulait la constitution de la socit, et c'tait le tour de cette
brute ce jour-l. Il m'avait sembl le voir me narguer de son vilain
rire, pendant que les carafes circulaient; comme il n'y avait aucune
sympathie entre nous, cela pouvait bien tre et ne m'tonnait pas: mais
quelle fut ma surprise et mon indignation quand il invita la compagnie 
porter un toast  Estelle!

Estelle, qui? dis-je.

--Qu'est-ce que cela vous fait? repartit Drummle.

--Estelle, d'o? dis-je. Vous tes oblig de le dire.

Et, de fait, il tait oblig de le dire, en sa qualit de Pinson.

De Richmond, messieurs, dit Drummle, et c'est une beaut sans gale.

--Est-ce qu'il sait ce que c'est qu'une beaut sans gale, ce misrable
idiot? dis-je  l'oreille d'Herbert.

--Je connais cette dame, dit Herbert par-dessus la table, quand on eut
fait honneur au toast.

--Vraiment? dit Drummle,  Seigneur!

C'tait la seule rplique,  l'exception du bruit des verres et des
assiettes que cette paisse crature tait capable de faire, mais j'en
fus tout aussi irrit que si elle et t ptrie d'esprit. Je me levai
aussitt de ma place, et dis que je ne pouvais m'empcher de regarder
comme une impudence de la part de l'honorable pinson de venir devant le
Bocage,--nous nous servions frquemment de cette expression, venir
devant le Bocage comme d'une tournure parlementaire convenable;--devant
le Bocage, proposer la sant d'une dame sur le compte de laquelle il ne
savait rien du tout. L-dessus, M. Drummle se leva et demanda ce que je
voulais dire par ces paroles. Ce  quoi je rpondis, sans plus
d'explications, que sans doute il savait o l'on me trouvait.

Si aprs cela il tait possible, dans un pays chrtien, de se passer de
sang, tait une question sur laquelle les pinsons n'taient pas d'accord
le dbat devint mme si vif, qu'au moins six des plus honorables membres
dirent  six autres, pendant la discussion, que sans doute ils savaient
o on les trouvait. Cependant il fut dcid  la fin, le Bocage tait
une cour d'honneur, que si M. Drummle apportait le plus lger certificat
de la dame, constatant qu'il avait l'honneur de la connatre, M. Pip
exprimerait ses regrets comme gentleman et comme pinson, de s'tre
laiss emporter  une ardeur qui.... On convint que la pice devait tre
produite le lendemain, dans la crainte que notre honneur se refroidt
pendant le dlai; et, le lendemain, Drummle arriva avec un petit mot
poli de la main d'Estelle, dans lequel elle avouait qu'elle avait eu
l'honneur de danser plusieurs fois avec lui. Cela ne me laissait d'autre
ressource que de regretter de m'tre laiss emporter par une ardeur
qui... et surtout de rpudier comme insoutenable l'ide qu'on pouvait me
trouver quelque part. Drummle et moi, nous restmes  nous regarder l'un
l'autre, sans rien dire pendant l'heure que dura la contestation dans
laquelle le Bocage tait engag. Finalement, on dclara que la motion
tendant  la reprise du bon accord tait vote  une immense majorit.

J'en parle ici lgrement, mais ce ne fut pas une petite affaire pour
moi, car je ne puis exprimer exactement quelle peine je ressentis en
pensant qu'Estelle montrt la moindre faveur  un individu si
mprisable, si lourd, si maladroit, si stupide et si infrieur. 
l'heure qu'il est, je crois pouvoir attribuer  quelque pur sentiment de
gnrosit et de dsintressement, qui se mlait  mon amour pour elle,
d'avoir pu endurer l'ide qu'elle s'appuyait sur cet animal. Sans doute,
j'aurais souffert de n'importe quelle prfrence, mais un objet plus
digne m'aurait caus une autre espce de tristesse et un degr de
chagrin diffrent.

Il me fut facile de dcouvrir, et je dcouvris bientt que Drummle avait
commenc ses assiduits auprs d'elle, et qu'elle lui avait permis
d'agir ainsi. Pendant un certain temps, il fut toujours  sa poursuite,
et lui et moi, nous nous rencontrions chaque jour, et il s'obstinait
d'une faon stupide, et Estelle le retenait, soit en l'encourageant,
soit en le dcourageant, tantt le flattant presque, tantt le mprisant
ouvertement, quelquefois ayant l'air de le connatre trs bien, d'autres
fois se souvenant  peine qui il tait.

L'araigne, comme l'appelait M. Jaggers, tait accoutume  attendre, et
elle avait la patience de sa race. Ajoutez  cela qu'il avait une
confiance stupide dans son argent et dans la haute position de sa
famille qui, quelquefois, lui tait d'un grand secours, en lui tenant
lieu de concentration et de but dtermin. Ainsi l'araigne, tout en
piant de prs Estelle, piait plusieurs insectes plus brillants, et
souvent elle se dtortillait et tombait  propos sur une autre proie.

 un certain bal,  Richmond, il y avait alors des bals presque partout,
o Estelle avait clips toutes les autres beauts, cet absurde Drummle
s'attacha tellement  elle, et avec tant de tolrance de sa part, que je
rsolus d'en dire quelques mots  Estelle. Je saisis la premire
occasion qui se prsenta. Ce fut pendant qu'elle attendait Mrs Brandley
pour s'en aller. Elle tait assise seule au milieu des fleurs, prte 
partir. J'tais avec elle, car presque toujours je les conduisais dans
ces runions, et je les ramenais jusque chez elles.

tes-vous fatigue, Estelle?

--Assez, Pip.

--Vous devez l'tre.

--Dites plutt que je ne devrais pas l'tre, car j'ai  crire ma lettre
pour Satis House avant de me coucher.

--Pour en revenir  votre triomphe de ce soir, dis-je, c'est assurment
un trs pauvre triomphe, Estelle.

--Que voulez-vous dire?... Je ne sais pas s'il y a eu quelque triomphe
ce soir.

--Estelle, dis-je, jetez les yeux sur cet individu qui nous regarde dans
le coin l-bas.

--Pourquoi le regarderais-je? rpondit Estelle en fixant les yeux sur
moi au lieu de le regarder. Qu'y a-t-il dans cet individu du coin
l-bas, pour me servir de vos paroles, que j'aie besoin de voir?

--En effet, c'est justement la question que je voulais vous faire, car
il a voltig autour de vous pendant toute la soire.

--Les papillons de nuit et toutes sortes de vilaines btes, rpondit
Estelle en jetant un regard de son ct, voltigent autour d'une
chandelle allume: la chandelle peut-elle l'empcher?

--Non, dis-je; mais Estelle ne peut-elle l'empcher, elle?...

--Eh bien, dit-elle en riant, aprs un moment, peut-tre... oui... comme
vous voudrez....

--Mais, Estelle, laissez-moi parler. Cela me rend malheureux de vous
voir encourager un homme aussi gnralement mpris que Drummle.... Vous
savez qu'il est mpris?

--Eh bien? dit-elle.

--Vous savez qu'il est commun au dedans comme au dehors; que c'est un
individu d'un mauvais caractre, bas et stupide.

--Eh bien? dit-elle.

--Vous savez qu'il n'a d'autre recommandation que son argent et une
ridicule ligne d'anctres insignifiants, n'est-ce pas?

--Eh bien? dit-elle encore.

Et chaque fois qu'elle disait ce mot, elle ouvrait ses jolis yeux plus
grands.

Afin de vaincre la difficult et de me dbarrasser de ce monosyllabe, je
m'en emparai et dis avec chaleur:

Eh bien! cela me rend malheureux.

En ce moment, si j'avais pu croire qu'elle favorist Drummle avec l'ide
de me rendre malheureux, moi, j'aurais eu le coeur moins navr; mais,
selon sa manire habituelle, elle me mit si entirement hors de la
question, que je ne pouvais rien croire de la sorte.

Pip, dit Estelle en promenant ses yeux autour de la chambre, ne vous
effrayez pas de cet effet sur vous, cela peut avoir le mme effet sur
d'autres, et peut-tre faut-il que ce soit ainsi, cela ne vaut pas la
peine de discuter.

--Oui, dis-je, parce que je ne peux pas supporter qu'on dise: Elle
rpand ses grces et ses charmes sur un rustre, le plus vil de tous.

--Je puis bien le supporter, moi, dit Estelle.

--Oh! ne soyez pas si fire, Estelle et si inflexible.

--Il m'appelle fire et inflexible, dit Estelle en ouvrant ses mains, et
il me reproche de m'abaisser pour un rustre!

--Sans doute vous le faites! dis-je un peu vivement; car je vous ai vue
lui adresser des regards et des sourires, ce soir mme, comme jamais
vous ne m'en adressez  moi.

--Voulez-vous donc, dit Estelle, en se tournant tout  coup avec un
regard fixe et srieux, sinon fch, que je vous trompe et que je vous
tende des piges!

--Le trompez-vous et lui tendez-vous des piges, Estelle?

--Oui,  lui et  beaucoup d'autres,  tous, except  vous. Voici Mrs
Brandley, je n'en dirai pas davantage...

       *       *       *       *       *

Et maintenant que j'ai rempli ce chapitre du sujet qui remplissait aussi
mon coeur et le fait souffrir encore, je passe  l'vnement qui me
menaait depuis longtemps, vnement qui avait commenc  se prparer
avant que je susse qu'il y avait une Estelle au monde, et dans les jours
o son intelligence de baby commenait  tre fausse par les principes
destructifs de miss Havisham.

Dans le conte oriental, la lourde dalle qui doit un jour tomber sur le
trne dans l'enivrement de la victoire, est lentement extraite de la
carrire; le souterrain que doit traverser la corde pour amener ce gros
bloc  sa place est lentement creus  travers plusieurs lieues de roc;
la pierre est lentement souleve et fixe  la vote; la corde y est
passe et tire lentement  travers la voie creuse jusqu'au grand
anneau de fer. Tout est prt aprs des peines infinies, et, l'heure
arrive, le sultan est veill dans le silence de la nuit, et la hache
aiguise qui doit sparer la corde du grand anneau de fer est dans sa
main, il en frappe un coup, la corde est coupe, s'en va au loin, et la
vote tombe. De mme pour moi: tout ce qui de prs ou de loin devait
concourir au dnoment invitable, avait t accompli. En un instant le
coup fut frapp, et le fate de mes belles illusions s'croula sur moi!




CHAPITRE X.


J'avais vingt-trois ans, et pas un seul mot n'tait venu m'clairer sur
mes esprances, et mon vingt-troisime anniversaire tait pass depuis
une semaine. Il y avait plus d'un an que nous avions quitt l'Htel
Barnard. Nous habitions dans le quartier du Temple, nos chambres
donnaient sur la rivire.

M. Pocket et moi nous avions depuis quelque temps cess nos relations
primitives, bien que nous continuassions  tre dans les meilleurs
termes. Malgr mon inhabilet  m'occuper de quelque chose, inhabilet
qui venait, je l'espre, de la manire incomplte et irrgulire avec
laquelle je disposais de mes ressources, j'avais du got pour la
lecture, et je lisais rgulirement un certain nombre d'heures par jour.
L'affaire d'Herbert allait de mieux en mieux, et tout continuait 
marcher pour moi, comme je l'ai dit  la fin du dernier chapitre.

Les affaires d'Herbert l'avaient envoy  Marseille. J'tais seul, et je
me trouvais tout triste d'tre seul. Dcourag et inquiet, esprant
depuis longtemps que le lendemain ou la semaine suivante clairerait ma
route, et depuis longtemps toujours dsappoint, je ressentais avec
tristesse l'absence du joyeux visage et de la rplique toujours prte de
mon ami.

Il faisait un temps affreux, orageux et humide, et la boue, la boue,
l'affreuse boue tait paisse dans toutes les rues. Depuis plusieurs
jours, un immense voile de plomb s'tait appesanti sur Londres, venant
de l'Est, et il s'tendait sans cesse, comme si dans l'Est il y avait
une ternit de nuages et de vents. Si furieuses avaient t les
bouffes de la tempte, que les hautes constructions de la ville avaient
eu le plomb arrach de leurs toitures. Dans la campagne, des arbres
avaient t dracins et des ailes de moulin emportes. De tristes
nouvelles arrivaient de la cte, on annonait des naufrages et des
morts. De violentes pluies avaient accompagn ces rafales de vent. Le
jour qui finissait, au moment o je m'asseyais pour lire, avait t le
plus terrible de tous.

Des changements ont t faits dans cette partie du Temple depuis cette
poque, et il ne prsente pas aujourd'hui l'aspect isol qu'il avait
alors, il n'est pas non plus aussi expos  la rivire. Nous demeurions
au dernier tage, et le vent, en remontant la rivire, faisait trembler
notre maison cette nuit-l, comme des dcharges de canon ou les brisants
de la mer. Quand la pluie s'en mla et vint fouetter contre les
fentres, je pensai, en levant les yeux et en les voyant remuer, que
j'aurais pu facilement me figurer tre dans un phare battu par l'orage.
Par moments, la fume retombait dans la chemine, comme si elle ne
pouvait se dcider  sortir par un temps pareil, et quand j'ouvris les
portes pour regarder dans l'escalier, je vis que les lampes taient
teintes, et quand je reformais un abat-jour de mes mains pour regarder
 travers les fentres noires (il tait impossible de les ouvrir si peu
que ce ft), je vis que les lampes de la cour l'taient galement, et
les rverbres, sur les ponts et sur les quais, vacillaient, et les feux
de charbon dans les bateaux, sur la rivire, taient emports par le
vent, comme des clats de fer rouge dans la pluie.

Je lisais, ayant ma montre pose devant moi sur la table, et m'tais
propos de fermer mon livre  onze heures, comme d'habitude. J'entendis
Saint-Paul et toutes les glises de la Cit, les unes avant, les unes en
mme temps, les autres aprs, sonner cette heure. Le son luttait contre
le vent, qui l'entrecoupait, et j'coutais cette lutte, quand soudain
j'entendis des pas dans l'escalier.

Je ne sais quel mouvement d'inexplicable folie me fit tressaillir, et
trouver un affreux rapport entre ces pas et celui de ma soeur morte...
mais, peu importe: cela se passa aussitt. J'coutai de nouveau, et
j'entendis le bruit des pas qui se rapprochait. Me souvenant alors que
les lampes de l'escalier taient teintes, je pris la mienne et sortis
sur le carr. Celui qui montait s'tait arrt en voyant ma lampe, car
tout tait tranquille.

Il y a quelqu'un en bas, n'est-ce pas? criai-je en cherchant  voir.

--Oui, rpondit une voix sortant de l'obscurit.

-- quel tage allez-vous?

--Au dernier, chez M. Pip.

--C'est mon nom.... Vous ne m'apportez pas de mauvaises nouvelles?

--Non, aucune mauvaise nouvelle, rpondit la voix.

Et l'homme continua  monter.

Je me tenais sur l'escalier avec ma lampe au dehors de la rampe, et il
passa bientt sous sa lumire. C'tait une lampe  abat-jour, faite pour
n'clairer que le livre, et son cercle de lumire tait trs restreint,
de sorte que l'homme qui montait l'escalier ne fit qu'y apparatre un
moment et rentrer aussitt dans l'obscurit. Mais ce moment m'avait
suffi pour voir un visage qui m'tait tranger, et qui me regardait d'un
air satisfait et heureux de me voir.

Changeant la lampe de place  mesure que l'homme avanait, je vis qu'il
tait chaudement, mais grossirement vtu, comme quelqu'un qui a
l'habitude de voyager sur mer; qu'il avait de long cheveux gris, qu'il
pouvait avoir environ soixante ans, que c'tait un homme robuste et
solide sur ses jambes, et qu'il tait bruni et endurci par les injures
du temps. Lorsqu'il arriva  l'avant-dernire marche, et que la lumire
de ma lampe nous claira tous les deux, je vis avec une sorte
d'tonnement stupide qu'il me tendait ses deux mains.

Que voulez-vous, je vous prie? lui demandai-je.

--Ce que je veux, reprit-il. Ah! oui... je vais vous le dire, si vous le
permettez.

--Voulez-vous entrer?...

--Oui, rpondit-il; je dsire entrer, monsieur.

Je lui avais fait cette question d'une faon peu hospitalire, car
j'tais encore sous l'impression de la joie et de la satisfaction qui
brillaient sur son visage lorsqu'il m'avait reconnu, et je m'imaginais
que cela semblait impliquer qu'il s'attendait  m'y voir rpondre. Je le
conduisis dans la chambre que je venais de quitter, et, ayant pos la
lampe sur la table, je lui demandai le plus poliment possible de vouloir
bien s'expliquer.

Il regarda autour de lui d'un air vraiment trange, d'un air de plaisir
extrme, comme s'il avait quelque raison de s'intresser aux choses
qu'il admirait; puis il ta son chapeau et un pardessus d'toffe
grossire. Alors, je vis que sa tte tait chauve et ride, et que ses
longs cheveux gris poussaient seulement sur les cts; mais je ne voyais
rien qui me l'expliqut le moins du monde, au contraire. Un moment
aprs, je le vis qui me tendait encore une fois ses deux mains.

Que voulez-vous dire? demandai-je, supposant que c'tait un fou.

Il cessa un instant de me regarder, et passa lentement sa main droite
sur sa tte.

C'est un grand dsappointement pour un homme, dit-il d'une voix rude et
casse, qui a dsir si longtemps ce moment et qui est venu de si
loin.... Mais il ne faut pas vous blmer pour cela, ni blmer personne
de nous. Je vais parler dans une demi-minute.... Donnez-moi une
demi-minute, s'il vous plat.

Il s'assit dans une chaise place devant le feu, et se couvrit le front
de sa large main calleuse. Je le regardais avec attention, et je me
reculais un peu pour le voir  distance; mais je ne le reconnaissais
pas.

Il n'y a personne ici, n'est-ce pas? dit-il en regardant par-dessus son
paule, n'est-ce pas?

--Pourquoi, vous qui m'tes tranger et qui entrez pour la premire fois
chez moi,  pareille heure, pourquoi me faites-vous cette question? lui
dis-je.

--Vous tes un malin, rpondit-il en secouant la tte avec un ton
d'affection que je ne pouvais comprendre et qui m'exasprait. Je suis
bien aise que vous soyez devenu malin! Mais n'essayez pas de me tromper,
vous seriez fch de l'avoir fait.

J'abandonnai l'intention qu'il avait devine, car je venais  ce moment
de le reconnatre! Je ne pouvais me rappeler aucun de ses traits, et
pourtant je le reconnaissais! Car si le vent et la pluie avaient chass
les annes qui s'taient coules depuis et dispers tous les objets qui
nous entouraient lors de notre rencontre, pour nous ramener au cimetire
o nous nous tions rencontrs, dans des situations bien diffrentes, je
n'aurais pas pu reconnatre mon forat plus distinctement que je le
reconnaissais, en le voyant assis dans le fauteuil prs du feu. Il
n'tait pas ncessaire qu'il tirt une lime de sa poche et qu'il me la
montrt... qu'il tt le mouchoir de son cou pour le rouler autour de sa
tte... il n'tait pas ncessaire qu'il se serrt avec ses deux bras et
qu'il ft en frissonnant le tour de la chambre, en se retournant vers
moi pour tcher de se faire reconnatre.... Je l'avais reconnu avant
qu'il ne m'aidt par aucun de ces signes, bien qu'un instant auparavant
je n'eusse pas le moindre soupon sur son identit.

Il revint  l'endroit o je me trouvais, et il me tendit encore ses deux
mains. Ne sachant que faire, car dans mon tonnement j'avais perdu mon
sang-froid, je lui abandonnai mes mains avec rpugnance. Il les serra
cordialement, les porta  ses lvres, les baisa et les retint encore.

Vous avez noblement agi, mon cher ami, dit-il; brave Pip!... Et je ne
l'ai jamais oubli!

Il fit un mouvement comme s'il allait m'embrasser, mais je posai une
main sur sa poitrine et je le repoussai.

Arrtez! dis-je, modrez-vous! Si vous tes reconnaissant de ce que
j'ai fait pour vous quand je n'tais qu'un enfant, j'espre que, pour me
montrer votre reconnaissance, vous avez modifi votre genre de vie. Si
vous tes venu ici pour me remercier, cela n'tait pas ncessaire.
Cependant vous m'avez dcouvert, il doit y avoir quelque chose de bon
dans le sentiment qui vous a conduit ici, et je ne vous repousserai pas,
mais assurment vous devez comprendre que je...

Mon attention tait tellement veille par la singularit de ses regards
fixs sur moi, que les mots moururent sur mes lvres.

Vous disiez, fit-il observer quand nous nous fmes toiss en silence,
qu'assurment je dois comprendre... que dois-je assurment comprendre?

--Que je ne puis dsirer renouveler connaissance avec vous, dans les
circonstances diffrentes dans lesquelles je me trouve. Je suis aise de
croire que vous vous tes repenti, et que vous tes devenu meilleur...
je suis aise de vous le dire... je suis aise que vous ayez pens que je
mritais d'tre remerci et que vous soyez venu me remercier; mais nos
routes dans la vie sont diffrentes. Cependant vous tes mouill et vous
paraissez fatigu, voulez-vous boire quelque chose avant de partir?

Il avait replac son mouchoir  son cou, et n'avait cess de m'observer
en en mordant un long bout.

Je pense, rpondit-il en conservant le bout du mouchoir dans sa bouche,
et sans cesser de m'observer, que je veux bien boire, merci, avant de
m'en aller.

Il y avait un plateau tout prt sur un des bouts de la table; je
l'approchai du feu et lui demandai ce qu'il voulait boire. Il toucha
l'une des bouteilles, sans regarder ni parler, et je lui fis un grog
chaud au rhum. J'essayai, en le prparant, d'empcher ma main de
trembler; mais je ne cessais de le voir, appuy sur le dos de sa chaise,
avec le long bout de son mouchoir videmment oubli entre ses dents, et
son regard m'empchait de matriser ma main. Quand enfin je lui tendis
le verre, je vis avec un nouvel tonnement que ses yeux taient remplis
de larmes.

Jusqu' ce moment, je n'avais pas cherch  cacher mon dsir de le voir
partir; mais je fus attendri pas son motion, et j'eus un moment de
remords.

J'espre, dis-je en versant vivement quelque chose pour moi dans un
verre, et en approchant une chaise de la table, que vous ne pensez plus
que je vous ai parl rudement tout  l'heure; je n'en avais pas
l'intention, et je le regrette si je l'ai fait. Je veux vous savoir
content et heureux.

Comme je portais le verre  mes lvres, il regarda avec surprise le bout
de son mouchoir, qui tomba de sa bouche quand il l'ouvrit et me tendit
les mains. Je lui donnai les miennes. Alors il but et passa sa main sur
ses yeux et sur son front.

Comment vivez-vous? demandai-je.

--J'ai t fermier, leveur de moutons, et j'ai fait beaucoup d'autres
commerces dans le Nouveau-Monde, dit-il, bien loin d'ici... au del des
mers.

--J'espre que vous avez russi?

--J'ai merveilleusement russi. Bien d'autres, de ceux qui sont partis
avec moi ont russi galement bien; mais aucun n'a russi comme moi, je
suis connu pour cela.

--Je suis aise de l'apprendre.

--J'esprais vous entendre parler ainsi, mon cher ami.

Sans m'arrter  chercher  comprendre le sens de ces paroles, ni le ton
avec lequel il les disait, je passai  un sujet qui venait de se
prsenter  mon esprit.

Avez-vous revu un messager que vous m'avez envoy? demandai-je, depuis
qu'il a rempli votre commission?

--Jamais.... Je n'y tiens pas.

--Il m'a fidlement apport les deux billets d'une livre; j'tais un
pauvre enfant alors, comme vous savez, et pour un pauvre enfant, c'tait
une petite fortune. Mais, comme vous, j'ai russi depuis ce temps-l.
Laissez-moi vous les rendre; vous pourrez les donner  quelque autre
enfant.

Je tirai ma bourse de ma poche.

Il suivit mes mouvements, pendant que je mettais ma bourse sur la table
et que je tirais les deux billets d'une livre qu'elle contenait. Ils
taient neufs et propres. Je les dpliai et les lui tendis. Tout en
continuant  me regarder, il les plaa l'un sur l'autre, les plia
pendant longtemps, les tordit, les alluma  la lampe, et en laissa
tomber les cendres sur le plateau.

Puis-je m'enhardir, dit-il alors, avec un sourire qui ressemblait  une
grimace, et une grimace qui ressemblait  un sourire,  vous demander
comment vous avez russi depuis que nous nous sommes rencontrs dans les
marais glacs de l-bas.

--Comment?...

--Ah!

Il vida son verre, se leva, et se tint debout auprs du feu, avec sa
lourde main brunie, pose sur le manteau de la chemine. Il mit un pied
sur les barres de la grille, pour le chauffer et le scher, et le
soulier humide commena  fumer; mais il n'y fit pas plus d'attention
qu'au feu, et ne cessa pas de me regarder fixement. C'est alors
seulement que je commenais  trembler.

Quand mes lvres s'ouvrirent pour former quelques mots, le son ne put
sortir, et je fis un effort pour lui dire, bien que je ne pusse le faire
distinctement, que j'avais t choisi pour hriter de quelque bien.

Une simple vermine comme moi peut-elle demander quel genre de bien?
dit-il.

--Je ne sais pas, balbutiai-je.

--Une simple vermine peut-elle demander  qui est ce bien? dit-il.

--Je ne sais pas, balbutiai-je encore.

--Pourrais-je deviner? dit le forat. Voyons... sur votre revenu depuis
que vous avez atteint votre majorit, mettons comme premier chiffre
cinq?

Mon coeur battait ingalement comme un lourd marteau. Je me levai de ma
chaise et posai ma main sur son dossier, en le regardant avec avidit.

Venons au tuteur, continua-t-il; il doit y avoir eu un tuteur, ou
quelque chose d'approchant, pendant votre minorit, quelque homme de loi
peut-tre. La premire lettre du nom de cet homme de loi ne serait-elle
pas un J?

Toute la vrit de ma position fondit sur moi comme la foudre; et ses
dceptions, ses dangers, ses hontes et ses consquences de toutes
sortes, arrivrent en si grand nombre, que j'en fus renvers, et que je
fus oblig de faire des efforts inous pour retrouver ma respiration.

Mettons, reprit-il, que celui qui emploie l'homme de loi, dont le nom
commence par un J, et pourrait bien tre Jaggers, mettons, dis-je, qu'il
soit arriv  Portsmouth, qu'il y ait dbarqu, et qu'il ait voulu venir
vous voir.... Vous me demandiez tout  l'heure comment je vous avais
dcouvert.... Voil comment je vous ai dcouvert.... J'ai crit de
Portsmouth  une personne de Londres pour avoir votre adresse; le nom de
cette personne, disons-le, est Wemmick.

Je n'aurais pu prononcer un seul mot, quand il se ft agi de sauver ma
vie. Je me tenais debout, une main sur le dos de la chaise, et l'autre
sur ma poitrine; il me semblait que je suffoquais. Je le regardais avec
terreur. Bientt je me cramponnai  la chaise, car la chambre commenait
 danser et  tourner. Il me prit, me porta sur le sofa, m'tendit sur
les coussins et plia un genou devant moi, approchant le visage que je
reconnaissais bien maintenant, et qui me faisait trembler, tout prs du
mien.

--Oui, Pip, mon cher ami, j'ai fait de vous un gentleman!... C'est moi
qui ai tout fait! J'ai jur ce jour-l que lorsque je gagnerais une
guine, cette guine serait  vous.... J'ai jur plus tard que si, en
spculant, je devenais riche, vous seriez riche.... J'ai men la vie
dure afin qu'elle soit douce pour vous.... J'ai travaill ferme, afin
que vous n'eussiez pas besoin de travailler.... Je ne vous dis pas cela
pour que vous m'ayez de l'obligation.... Non, pas le moins du monde....
Je le dis pour que vous sachiez que ce chien mprisable et pourchass
qui vous doit la vie s'est lev au point de pouvoir faire un gentleman.
Oui, un gentleman, car vous l'tes, mon cher Pip!...

L'horreur que j'prouvais pour cet homme, la terreur que j'prouvais 
sa vue, la rpugnance avec laquelle je m'loignais de lui n'auraient pas
t plus grandes, si c'et t une bte froce.

Voyez, Pip, je suis votre second pre... vous tes mon fils... plus
qu'un fils pour moi!... Je n'ai mis de l'argent de ct que pour que
vous le dpensiez.... Quand je gardais les moutons dans une hutte
solitaire, ne voyant d'autres visages que des visages de moutons, si
bien que j'oubliais comment taient faits les visages d'hommes ou de
femmes; je voyais le vtre.... Souvent je laissais tomber mon couteau en
mangeant dans ma hutte, et je disais: Voil encore le garon qui me
regarde pendant que je bois et mange. Je vous ai souvent vu l, aussi
clairement que je vous ai vu jadis dans les marais brumeux. Que Dieu me
fasse mourir! disais-je chaque fois; et je sortais en plein air pour le
dire  ciel ouvert, si je ne fais pas un gentleman de ce garon, le
jour o j'aurai ma libert et de l'argent! Voyez, l'appartement que
vous habitez n'est-il pas meubl comme pour un lord? Ah! les lords!...
Vous pouvez parier de l'argent avec eux car vous en avez plus qu'eux!

Dans sa chaleur et son triomphe, malgr qu'il st que je m'tais presque
trouv mal, il ne remarqua pas quel accueil je faisais  ses discours.
C'tait la seule consolation que j'eusse.

Voyez, continua-t-il en prenant ma montre dans ma poche, et examinant
une des bagues que j'avais aux doigts, pendant que je fuyais son contact
comme s'il et t un serpent; une montre en or, et une belle encore!
Voil qui est d'un gentleman, j'espre! Un diamant entour de rubis;
voil qui est d'un gentleman, j'espre!... Voyez quel linge beau et
fin!... Quels habits!... Il n'y a pas mieux!... Et des livres aussi,
dit-il en promenant ses yeux autour de la chambre, par centaines sur des
rayons!... Et vous les lisez, n'est-ce pas? J'ai vu que vous aviez lu
quand je suis entr, ha!... ha!... ha!... Vous me les lirez, cher ami,
vous me les lirez! Et s'ils sont crits en langue trangre que je ne
comprenne pas, j'en serai tout aussi fier que si je les comprenais.

Il prit encore une fois mes mains et les porta  ses lvres pendant que
mon sang se glaait dans mes veines.

Est-ce que cela vous gne que je parle, Pip? dit-il aprs avoir pass
encore une fois sa manche sur ses yeux et sur son front pendant qu'il se
faisait dans sa gorge ce bruit d'horloge dont je me souvenais si bien.
Et il me paraissait encore plus horrible dans cet tat de surexcitation.
Vous ne pouvez mieux faire que de vous tenir tranquille, mon cher ami,
vous n'avez pas souhait ce moment, comme moi je l'ai souhait, vous n'y
tiez pas prpar comme j'y tais. Mais n'avez-vous jamais pens que ce
pouvait tre moi?

--Oh! non! non! rpondis-je. Jamais!... jamais!...

--Eh bien! vous le voyez, c'est moi et moi seul qui ai tout fait;
personne ne s'en est ml que moi et M. Jaggers.

--Personne autre? demandai-je.

--Non, dit-il d'un air surpris, qui donc cela serait-il? Eh! mon cher
enfant, comme vous avez bon air! Il y a de beaux yeux quelque part....
Eh! n'est-ce pas qu'il y a quelque part de beaux yeux auxquels vous
aimez  penser?

 Estelle!... Estelle!...

Ils seront  vous, mon cher enfant, si l'argent peut vous les procurer.
Non qu'un gentleman comme vous, pos comme vous, ne puisse les obtenir
par lui-mme, mais l'argent vous aidera! Il faut que je finisse ce que
j'tais en train de vous dire, cher garon. Dans cette hutte et par mon
travail, j'eus de l'argent que mon matre me laissa (il avait t comme
moi, et il mourut); j'eus ma libert et je travaillai pour mon compte.
Tout ce que je tentai, je le tentai pour vous.... Que Dieu me dtruise
si ce que je tentais n'tait pas pour vous! Tout russit
merveilleusement. Comme je vous l'ai dit tout  l'heure, je suis renomm
pour cela. C'est l'argent qu'on m'avait laiss et les gains de la
premire anne que j'envoyais  M. Jaggers, le tout pour vous, quand,
d'aprs les instructions contenues dans ma lettre, il est all vous
chercher.

Oh! mieux et valu qu'il ne ft jamais venu! qu'il m'et laiss  la
forge. J'tais loin d'tre content, et pourtant, comparativement,
j'tais heureux!

Et alors, mon cher ami, ce fut une rcompense pour moi de savoir en
secret que je faisais un gentleman. Les maudits chevaux des colons
pouvaient lancer la poussire sur moi pendant que je marchais. Que me
disais-je? Je me disais: Je fais un gentleman meilleur que vous ne le
serez jamais! Quand l'un d'eux disait  un autre: C'tait un forat il
y a quelques annes, et c'est aujourd'hui un individu aussi grossier et
ignorant qu'il est heureux. Que disais-je? Je me disais: Si je ne suis
pas un gentleman, et si je n'ai pas d'instruction, je possde quelqu'un
qui l'est et qui en a. Vous tous, vous possdez des troupeaux et de la
terre. Qui de vous possde un gentleman lev  Londres?... Voil comme
je me suis soutenu, et voil comme je me suis mis dans l'ide que je
viendrais certainement un jour voir mon cher enfant, et me faire
connatre  lui, devant son propre foyer.

Il appuya ses mains sur mon paule.... Je tremblais  la pense que
peut-tre sa main tait tache de sang.

Cela n'tait pas chose facile pour moi, Pip, de quitter ces pays
l-bas, et cela n'tait pas sr non plus, mais je tins bon; et plus
c'tait difficile, plus je tins bon, car j'tais rsolu, et je l'avais
dans l'esprit. Enfin j'ai russi, mon cher enfant, j'ai russi!

J'essayai de mettre de l'ordre dans mes ides, mais j'tais comme
foudroy. Pendant toute cette scne j'avais cru entendre plutt le vent
et la pluie que mon interlocuteur; maintenant encore je ne pouvais
sparer sa voix de leurs voix, quoique celles-ci se fissent entendre et
que la sienne gardt le silence.

O allez-vous me mettre? demanda-t-il bientt; il faut me mettre
quelque part, mon cher garon.

--Pour dormir? dis-je.

--Oui, pour dormir longtemps et profondment, rpondit-il, car j'ai t
tremp et secou par la mer depuis des mois.

--Mon ami et mon camarade, dis-je, est absent, vous prendrez sa place.

--Il ne va pas revenir demain, n'est-ce pas?

--Non, dis-je en rpondant machinalement malgr les efforts extrmes que
je faisais, non, pas demain.

--Parce que, voyez-vous, mon cher enfant, dit-il en baissant la voix et
posant un long doigt sur ma poitrine pour mieux m'impressionner, il faut
de la prudence....

--Comment dites-vous?... de la prudence?...

--Par Dieu! c'est la mort!

--Comment, la mort?

--J'ai t envoy l-bas pour la vie, c'est la mort quand on en revient;
il en est revenu beaucoup depuis quelques annes, et je serais
certainement pendu si j'tais pris.

Cela suffisait... le malheureux homme, aprs m'avoir charg de ses
chanes d'or et d'argent pendant des annes, avait risqu sa vie pour me
venir voir, et je le tenais maintenant dans mes mains! Si je l'eusse
aim au lieu de le har, si j'eusse t attir  lui par la plus forte
admiration et par une affection sans bornes, au lieu de me reculer de
lui avec rpugnance, cela n'et pas t si malheureux, son salut et t
la tendre et naturelle proccupation de mon coeur.

Mon premier soin fut de fermer les volets, de faon  ce que l'on ne vt
pas la lumire du dehors, et ensuite de fermer et de verrouiller la
porte. Pendant que j'tais occup de cette manire, il s'tait remis 
table, buvait du rhum et mangeait des biscuits. En le voyant ainsi, il
me semblait voir mon forat des marais prendre son repas; il me semblait
presque que tout  l'heure il allait se baisser pour limer sa chane....

Aprs avoir t dans la chambre d'Herbert fermer toute communication
entre elle et l'escalier qui sparait la chambre o nous avions eu cette
conversation, je lui demandai s'il voulait se coucher. Il me rpondit
que oui, et me pria de lui donner un peu de mon linge de gentleman pour
mettre le lendemain matin. Je lui en apportai et le lui prparai, et mon
sang se glaa encore une fois dans mes veines, quand il me prit les deux
mains pour me dire:

Bonsoir.

Je le quittai sans savoir comment. Je refis du feu dans la pice o nous
avions caus, et je m'assis auprs, craignant de me remettre au lit.
Pendant une heure encore, je restai trop tonn pour pouvoir penser, et
ce ne fut que lorsque je commenai  penser, que je sentis combien
j'tais malheureux, et jusqu' quel point le vaisseau sur lequel j'avais
navigu tait en pices.

Les intentions de miss Havisham  mon gard taient un simple rve.
Estelle ne m'tait pas destine; on ne me souffrait  Satis House que
comme une utilit, et pour servir d'aiguillon pour les parents avides;
comme une espce de mannequin, au coeur mcanique, sur lequel on
s'exerait quand on n'avait pas d'autre sujet sous la main. Ce furent l
mes premires souffrances. Mais la douleur la plus aigu et la plus
profonde de toutes, c'tait que ce forat, coupable d'un crime que
j'ignorais, tait expos  tre arrt dans cette mme chambre o je me
trouvais plong dans mes rflexions, et pendu  la porte d'Old Bailey,
et que j'avais abandonn Joe.

Je ne serais pas retourn alors auprs de Joe, je ne serais pas retourn
alors auprs de Biddy pour aucune considration que ce ft, simplement
je suppose, parce que le sentiment de mon indigne conduite envers eux
tait plus fort que toute autre considration. Aucune sagesse sur terre
n'aurait pu me donner le contentement que j'aurais trouv dans leur
simplicit et leur constante amiti. Mais jamais... jamais... jamais je
ne pourrais revenir sur ce qui tait fait.

Dans chaque rafale de vent et  chaque redoublement de pluie,
j'entendais les agents de police. Deux fois, j'aurais jur qu'on
frappait et que l'on parlait bas  la porte. Sous l'impression de ces
craintes, je commenai  m'imaginer et  me rappeler que j'avais eu de
mystrieux avis sur l'arrive de cet homme. Que, pendant des semaines,
j'avais rencontr dans les rues des visages que je pensais ressembler au
sien. Que ces ressemblances taient devenues de plus en plus nombreuses
 mesure que son voyage sur mer approchait de son terme. Que son mauvais
esprit avait envoy ces messagers au mien, et que maintenant par cette
nuit orageuse, il tait aussi bon qu'il le disait, et avec moi.

Avec cette foule de rflexions, vint celle qu'avec mes yeux d'enfant,
j'avais vu en lui un homme d'une violence dsespre; que j'avais
entendu l'autre forat dire,  plusieurs reprises, qu'il avait essay de
l'assassiner; que je l'avais vu dans le foss le battre et le dchirer
comme un bte froce. Rempli de ces souvenirs, tout me faisait peur,
jusqu'au mouvement de la flamme, et tout me semblait dire que je n'tais
pas en sret, enferm l avec le dport dans le silence de cette nuit
furieuse et solitaire. Je sentis comme une terreur palpable, qui se
dilata jusqu' remplir la chambre, et me poussa  prendre la chandelle
pour aller voir mon terrible fardeau.

Il avait roul un mouchoir autour de sa tte, et son visage paraissait
abattu dans son sommeil; mais il dormait tranquillement, bien qu'il et
un pistolet pos sur son oreiller. Assur de son sommeil, je retirai
doucement la clef, pour la mettre en dehors, et je lui donnai un tour
avant de me rasseoir auprs du feu. Peu  peu, je glissai de la chaise
sur le plancher. Quand je m'veillai, sans avoir perdu pendant mon
sommeil la perception de mon malheur, les horloges des glises de l'Est
de Londres sonnaient cinq heures. Les chandelles taient uses, le feu
tait mort, et le vent et la pluie rendaient plus intense encore
l'paisse obscurit de la nuit.

FIN DE LA DEUXIME PRIODE DES ESPRANCES DE PIP.




CHAPITRE XI.


Ce fut heureux pour moi d'avoir  prendre des prcautions pour assurer
(autant que possible) la scurit de mon terrible visiteur; car cette
pense, en occupant mon esprit ds mon rveil, carta toutes les autres
et les tint confusment  distance.

L'impossibilit de le tenir cach dans l'appartement tait vidente: et
en essayant de le faire, on aurait videmment pro-voqu les soupons. Il
est vrai que je n'avais plus mon groom  mon service; mais j'tais
espionn par une vieille femelle, assiste d'un sac  haillons vivant,
qu'elle appelait sa nice; et vouloir les tenir loignes d'une des
chambres c'et t donner naissance  leur curiosit et  leurs
soupons. Elles avaient toutes les deux la vue faible, ce que j'avais
longtemps attribu  leur manire de regarder par le trou des serrures,
et elles taient toujours sur mon dos, quand je ne le demandais pas;
c'tait mme, en outre de l'habitude de voler, l'unique qualit qu'elles
possdaient. Pour ne pas avoir l'air de faire de mystre avec ces
gens-l, je rsolus d'annoncer dans la matine que mon oncle tait
arriv inopinment de la province.

Je pris cette rsolution, tout en cherchant dans l'obscurit les moyens
de me procurer de la lumire. N'en finissant pas, je fus oblig de
descendre  la loge pour prier le concierge de venir avec sa lanterne.
En descendant  ttons l'escalier obscur, je tombai sur quelque chose,
et ce quelque chose tait un homme accroupi dans un coin.

L'homme ne rpondit pas quand je lui demandai ce qu'il faisait l; il se
droba au contact de ma main, sans prononcer une parole: je courus  la
loge du concierge du Temple et criai au portier d'accourir promptement,
lui disant ce qui venait de m'arriver. Le vent soufflant avec plus de
force que jamais, nous n'osmes pas risquer la lumire de la lanterne
pour allumer les lampes de l'escalier, mais nous examinmes l'escalier
du bas en haut, sans trouver personne. Il me vint alors  l'ide que cet
homme avait pu se glisser dans mon appartement. J'allumai ma chandelle 
celle du portier, et, le laissant  la porte, je visitai avec soin
toutes nos chambres, sans oublier celle o dormait mon terrible
visiteur. Tout tait tranquille, et, assurment, il n'y avait personne
que lui dans l'appartement.

Je craignais qu'il n'y et quelque guet-apens sur l'escalier dans cette
nuit terrible, et je demandai au portier, dans l'espoir d'en tirer
quelque explication, tout en lui versant  la porte un verre
d'eau-de-vie, s'il n'avait pas ouvert  plusieurs individus ayant
visiblement bien dn.

Oui, dit-il,  trois reprises diffrentes: l'un demeure dans la Cour de
la Fontaine, les deux autres dans la rue Basse, et je les ai vus tous
sortir.

Le seul homme qui habitt la maison dont mon appartement faisait partie
tait  la campagne depuis plusieurs semaines, et il n'tait
certainement pas rentr pendant la nuit, car nous avions vu son cadenas
 sa porte en montant.

La nuit est si mauvaise, monsieur, dit le portier en me rendant le
verre, qu'il est venu peu de monde  ma porte; en outre des trois
individus dont je vous ai parl je ne me souviens pas qu'il soit entr
personne depuis environ onze heures; un tranger vous a demand  cette
heure-l.

--Oui, mon oncle, murmurai-je.

--Vous l'avez vu, monsieur?

--Oui!... oh! oui....

--Ainsi que la personne qui tait avec lui?

--La personne qui tait avec lui? rptai-je.

--J'ai jug que la personne tait avec lui, repartit le portier, car
elle s'est arrte en mme temps que lui quand il m'a parl, et l'a
suivi lorsqu'il a continu son chemin.

--Quel genre d'homme tait-ce?

Le portier ne l'avait pas particulirement remarqu; il pensait que
c'tait un ouvrier, autant qu'il pouvait se le rappeler: il avait une
sorte de vtement couleur poussire et par-dessus un habit noir. Le
portier faisait moins d'attention  cette circonstance que je n'en
faisais moi-mme, et cela tout naturellement, car il n'avait pas les
mmes raisons que moi pour y attacher de l'importance.

Quand je me fus dbarrass de lui, ce que je crus bon de faire sans
prolonger davantage ces explications, j'eus l'esprit fort troubl par
ces deux circonstances concidant ensemble, bien qu'on pt leur donner
sparment une innocente solution: l'inconnu de l'escalier pouvait tre
quelque dneur en ville attard, qui s'tait tromp de maison et qui
pouvait tre mont jusque sur mon escalier et l s'tre assoupi;
peut-tre aussi mon visiteur sans nom avait-il amen quelqu'un avec lui
pour lui montrer le chemin. Cependant tout cela avait un vilain air pour
moi, port  la mfiance et  la crainte comme je l'tais depuis les
vnements survenus pendant ces dernires heures.

J'activai mon feu, qui brlait avec un faible clat  cette heure
matinale, et je m'assoupis devant la chemine. Il me semblait avoir
sommeill toute une nuit, quand les horloges sonnrent six heures. Comme
l'aurore ne devait paratre que dans une grande heure et demie, je
m'assoupis de nouveau, tantt m'veillant accabl, entendant des
conversations diffuses sur des riens, tantt prenant pour le tonnerre le
vent qui grondait dans la chemine, et finissant enfin par tomber dans
un profond sommeil, dont je fus rveill en sursaut par le grand jour.

Pendant tout ce temps, il m'avait t impossible de bien considrer ma
situation, et je ne pouvais encore le faire. Je n'avais pas encore la
facult de fixer mon attention, ou je ne le faisais que d'une faon tout
 fait incohrente. Quant  former un plan pour l'avenir, j'aurais
plutt form un lphant. En ouvrant les volets, en voyant la triste et
humide matine, le ciel gris de plomb, en passant d'une chambre 
l'autre, en me rasseyant ensuite en grelottant devant le feu pour
attendre ma servante, je songeais bien combien j'tais malheureux, mais
je me rendais  peine compte pourquoi, ni depuis combien de temps je
l'tais, ni  quel jour de la semaine je faisais cette rflexion, ni
mme qui j'tais, moi qui la faisais.

 la fin, la vieille femme et sa nice arrivrent. Cette dernire avait
une tte assez difficile  distinguer du plumeau qu'elle tenait  la
main. Elles parurent surprises de me voir dj lev et auprs du feu. Je
leur dis que mon oncle tait arriv pendant la nuit, qu'il dormait
encore, et que le menu du djeuner devait tre modifi en consquence.
Puis je me lavai et m'habillai pendant qu'elles roulaient les meubles 
et l en faisant de la poussire, et c'est ainsi que, dans une sorte de
rve ou de demi-sommeil, je me retrouvai assis devant le feu,
l'attendant, lui, pour djeuner.

Bientt sa porte s'ouvrit et il parut. Je ne pouvais prendre sur moi de
le regarder, et je trouvais qu'il avait encore plus mauvais air au grand
jour.

Je ne sais mme pas, dis-je  voix basse pendant qu'il prenait place 
table, de quel nom vous appeler. J'ai dit que vous tiez mon oncle.

--C'est cela, mon cher enfant, appelez-moi votre oncle.

--Vous aviez sans doute pris un nom  bord du vaisseau?

--Oui, mon cher ami, j'avais pris le nom de Provis.

--Avez-vous l'intention de conserver ce nom?

--Mais, oui, mon cher enfant, il est aussi bon qu'un autre,  moins que
vous n'en prfriez un plus convenable.

--Quel est votre vrai nom? lui demandai-je  voix basse.

--Magwitch, me rpondit-il sur le mme ton, et Abel est mon nom de
baptme.

--Pour quel tat avez-vous t lev?

--Pour l'tat de vermine, mon cher enfant.

Il rpondait tout  fait srieusement en se servant de ce mot comme s'il
indiquait une profession.

En venant dans le Temple, hier soir... dis-je m'arrtant soudain pour
me demander intrieurement si c'tait bien la soire prcdente, car
cela me semblait bien loign.

--Oui, mon cher enfant....

--Quand vous vous tes arrt  la porte pour demander au portier o je
restais, y avait-il quelqu'un avec vous?

--Avec moi?... Non, mon cher ami.

--Mais y avait-il quelqu'un  la porte?... dis-je.

--Je ne l'ai pas remarqu, rpliqua-t-il d'un air quivoque, ne
connaissant pas les tres de la maison; mais je pense qu'il est entr
quelqu'un en mme temps que moi.

--tes-vous connu dans Londres?

--J'espre que non, dit-il en traant sur son cou une ligne avec son
doigt.

--Ce geste me fit prouver une chaleur et un malaise indicibles.

--tiez-vous connu dans Londres autrefois?

--Pas normment, mon cher ami, j'tais presque toujours en province.

--Avez-vous t... jug...  Londres?

--Quelle fois? dit-il avec un regard rus.

--La dernire fois?

Il fit un signe de tte affirmatif et ajouta:

C'est comme cela que j'ai fait connaissance avec Jaggers: Jaggers tait
pour moi.

J'allais lui demander pour quel crime il avait t condamn; mais il
prit un couteau, lui fit faire le moulinet en disant:

Mais peu importe ce que j'ai pu faire; c'est rgl et pay.

Il se mit  djeuner.

Il mangeait avec une avidit tout  fait dsagrable, et, dans toutes
ses actions, il se montrait grossier, bruyant et insatiable. Il avait
perdu quelques-unes de ses dents depuis que je l'avais vu manger dans
les marais; et en retournant ses aliments dans sa bouche et mettant sa
tte de ct pour les faire passer sous les dents les plus fortes, il
ressemblait terriblement en ce moment  un vieux chien affam. Si
j'avais eu de l'apptit en me mettant  table, il me l'aurait
certainement enlev, et je serais rest loin de lui comme je l'tais
alors, retenu par une aversion insurmontable et les yeux tristement
fixs sur la nappe.

Je suis un fort mangeur, mon cher ami, dit-il en manire d'excuse
polie, quand il eut fini son repas, mais je l'ai toujours t; s'il et
t dans ma constitution d'tre moins fort mangeur j'aurais prouv
moins d'embarras. Pareillement, il me faut ma pipe. Quand je me suis mis
 garder les moutons de l'autre ct du monde, je crois que je serais
devenu moi-mme un mouton fou de tristesse si je n'avais pas eu ma
pipe.

En disant cela, il se leva de table, et, mettant sa main dans la poche
de ct de son vtement, il en tira une pipe courte et noire, et une
poigne de ce tabac appel _tte de ngre_. Ayant bourr sa pipe, il
remit le surplus du tabac dans sa poche, comme si c'et t un tiroir.
Alors il prit avec les pincettes un charbon ardent et y alluma sa pipe,
puis il tourna le dos  la chemine, en renouvelant son mouvement favori
de tendre ses deux mains en avant pour prendre les miennes.

Et voil, dit-il, en levant et abaissant alternativement mes mains
prises dans les siennes, tout en fumant sa pipe, et voil le gentleman
que j'ai fait! C'est bien lui-mme! Cela me fait du bien de vous
regarder, Pip. Tout ce que je demande, c'est d'tre prs de vous et de
vous regarder, mon cher enfant!

Je dgageai mes mains ds que cela me fut possible, et je dcouvris que
je commenais tout doucement  me familiariser avec l'ide de ma
situation. Je compris  qui j'tais enchan, et combien fortement je
l'tais, en entendant sa voix rude, et en voyant sa tte chauve et
ride, avec ses touffes de cheveux gris fer de chaque ct.

Je ne veux pas voir mon gentleman  pied dans la boue des rues, il ne
faut pas qu'il y ait de boue  ses souliers. Mon gentleman doit avoir
des chevaux, Pip, des chevaux de selle et des chevaux d'attelage, des
chevaux de tout genre pour que son domestique monte et conduise tour 
tour! Bon Dieu! des colons auraient des chevaux, et des chevaux
pur-sang, s'il vous plat, et mon gentleman,  Londres, n'en aurait pas!
Non, non; nous leur montrerons ce que nous savons faire!... N'est-ce
pas, Pip?

Il sortit de sa poche un grand et pais portefeuille tout gonfl de
papiers et le jeta sur la table.

Il y a dans ce portefeuille quelque chose qui vaut la peine d'tre
dpens, mon cher enfant; c'est  vous; tout ce que j'ai n'est pas 
moi, mais bien  vous, usez-en sans crainte: il y en a encore au lieu
d'o vient celui-ci. Je suis venu du pays l-bas pour voir mon gentleman
dpenser son argent en vritable gentleman; ce sera mon seul plaisir;
mais il sera grand, et malheur  vous tous! continua-t-il en faisant
claquer ses doigts avec bruit. Malheur  vous tous, depuis le juge avec
sa grande perruque, jusqu'au colon faisant voler la poussire au nez des
passants; je vous ferai voir un plus parfait gentleman que vous tous
ensemble!

--Arrtez, dis-je, presque dans un accs de crainte et de dgot. J'ai
besoin de vous parler; j'ai besoin de savoir ce qu'il faut faire; j'ai
besoin de savoir comment vous viterez le danger, combien de temps vous
allez rester, et quels sont vos projets.

--Tenez, Pip, dit-il en mettant tout  coup sa main sur mon bras d'une
manire attriste et soumise; d'abord, tenez, je me suis oubli il y a
une demi-minute. Ce que j'ai dit tait petit, oui, c'tait petit, trs
petit. Tenez, Pip, voyez, je ne veux plus tre si petit.

--D'abord, repris-je en soupirant, quelles prcautions peut-on prendre
pour vous empcher d'tre reconnu et arrt?

--Non, mon cher enfant, dit-il du mme ton que prcdemment, cela ne
peut pas passer; c'est de la petitesse; je n'ai pas mis tant d'annes 
faire un gentleman sans savoir ce qui lui est d. Tenez, Pip, j'ai t
petit; voil ce que j'ai t, trs petit, voyez-vous, mon cher enfant.

J'tais sur le point de cder  un rire nerveux et irrit, en
rpliquant:

J'ai tout vu. Au nom du ciel, ne vous arrtez pas  cela.

--Oui; mais, tenez, continua-t-il; mon cher enfant, je ne suis pas venu
de si loin pour me montrer petit. Voyons, continuez, mon cher ami: vous
disiez....

--Comment vous prserver du danger qui vous menace?

--Mais, mon cher enfant, le danger n'est pas si grand que vous le
croyez. Si l'on ne m'a pas encore reconnu, le danger est insignifiant.
Il y a Jaggers, il y a Wemmick, il y a vous: quel autre pourrait me
dnoncer?

--Ne risquez-vous pas qu'on vous reconnaisse dans la rue? dis-je.

--Mais, rpondit-il, ce n'est pas trop  craindre. Je n'ai pas
l'intention de me faire mettre dans les journaux sous le nom de A. M...,
revenu de Botany Bay. Les annes ont pass, et quel est celui qui y
gagne? Cependant, voyez-vous, Pip, quand mme le danger aurait t
cinquante fois plus grand, je serais venu vous voir tout de mme,
voyez-vous, Pip.

--Et combien de temps comptez-vous rester?

--Combien de temps? fit-il en tant sa pipe noire de sa bouche et en
laissant retomber sa mchoire pendant qu'il me regardait; je ne m'en
retournerai pas, je suis venu pour toujours.

--O allez-vous demeurer? dis-je. Que faut-il faire de vous?... O
serez-vous en sret?

--Mon cher ami, rpondit-il, il y a des perruques qu'on peut se procurer
pour de l'argent, et qui vous changent totalement; il y a la poudre, les
lunettes et les habits noirs, et mille autres choses. D'autres l'ont
fait dj avec succs, et ce que d'autres ont fait, d'autres peuvent le
faire encore. Quant  mon logement et  ma manire de vivre, mon cher
enfant, donnez-moi votre opinion.

--Vous voyez les choses d'une manire plus calme, aujourd'hui, dis-je;
mais vous tiez plus srieux hier, en jurant qu'il y allait de votre
mort.

--Et je le jure encore, dit-il en remettant sa pipe dans sa bouche; et
la mort par la corde, en pleine rue, pas bien loin d'ici, et il est
ncessaire que vous compreniez parfaitement qu'il en est ainsi. Eh!
quoi? quand on en est o j'en suis, retourner serait aussi mauvais que
de rester, pire mme; sans compter, Pip, que je suis ici, parce que
depuis des annes, je dsire tre prs de vous. Quant  ce que je
risque, je suis un vieil oiseau maintenant, qui a vu en face toutes
sortes de piges, depuis qu'il a des plumes, et qui ne craint pas de
percher sur un pouvantail. Si la mort se cache dedans, qu'elle se
montre, et je la regarderai en face, et alors seulement j'y croirai,
mais pas avant. Et maintenant, laissez-moi regarder encore une fois mon
gentleman!

Il me prit de nouveau par les deux mains, et m'examina de l'air
admirateur d'un propritaire, en fumant tout le temps avec complaisance.

Il me sembla que je n'avais rien de mieux  faire que de lui retenir
dans les environs un logement tranquille, dont il pourrait prendre
possession au retour d'Herbert, que j'attendais sous deux ou trois
jours. Je jugeai que, de toute ncessit, je devais confier ce secret 
Herbert. En laissant mme de ct l'immense consolation que je devais
prouver en le partageant avec lui, cela me paraissait tout simple. Mais
cela ne paraissait pas simple  M. Provis (j'avais rsolu de lui donner
ce nom) et il ne voulut consentir  ce que j'avertisse Herbert qu'aprs
l'avoir vu et avoir jug favorablement de sa physionomie.

Et encore, alors, mon cher enfant, dit-il en tirant de sa poche une
graisseuse petite Bible noire  fermoir, nous lui ferons prter
serment.

Dclarer que mon terrible protecteur portait ce petit livre noir partout
avec lui dans le seul but de faire jurer les gens dans les circonstances
importantes, ce serait dclarer ce dont je n'ai jamais t parfaitement
sr; mais ce que je puis dire, c'est que je ne l'en ai jamais vu en
faire un autre usage. Le livre lui-mme semblait avoir t drob 
quelque cour de justice, et peut-tre la connaissance de cette origine,
combine avec la propre exprience de Provis en cette matire, le
faisait-il compter sur le pouvoir de sa Bible, comme sur une sorte de
charme ou de sortilge lgal. En le voyant tirer ce livre de sa poche,
je me souvins comment il m'avait fait jurer fidlit dans le cimetire,
il y avait longtemps, et comment il s'tait reprsent lui-mme, la
veille au soir, jurant sans cesse, dans sa solitude, qu'il accomplirait
ses rsolutions.

Comme il portait pour le moment une espce de vareuse de marin, qui lui
donnait l'air d'un marchand de perroquets ou de cigares, je discutai
ensuite avec lui le vtement qu'il pourrait mettre le plus
convenablement. Il avait une foi extraordinaire dans la vertu des
culottes courtes comme dguisement, et il avait, dans son ide, esquiss
un costume qui devait faire de lui quelque chose tenant le milieu entre
un doyen et un dentiste. Ce fut aprs des difficults extrmes que je
l'amenai  prendre des habits qui lui donnrent l'air d'un fermier ais;
et il fut convenu qu'il se ferait couper les cheveux courts, et qu'il se
mettrait un peu de poudre. Enfin, comme il n'avait encore t vu, ni de
ma femme de mnage ni de sa nice, nous conclmes qu'il devait se
drober  leurs regards, jusqu' ce que son changement de costume ft
complet.

Il semblait qu'il tait bien simple de prendre une dcision sur ces
prcautions; mais dans l'tat d'blouissement, pour ne pas dire de folie
o je me trouvais, je n'en vins  bout que vers deux ou trois heures de
l'aprs-midi. Il devait rester enferm dans l'appartement pendant que je
serais sorti, et n'ouvrir la porte sous aucun prtexte.

Il y avait  ma connaissance, dans Essex Street, une maison meuble
convenable, dont les derrires donnaient sur le Temple, et taient
presque  porte de voix de ma fentre. C'est  cette maison que je me
rendis tout d'abord, et je fus assez heureux pour retenir le second
tage pour mon oncle, M. Provis. Je fus ensuite de boutique en boutique
pour les achats ncessaires  son dguisement. La chose faite, je me
rendis pour mon propre compte  la Petite Bretagne. M. Jaggers tait 
son bureau; mais, en me voyant entrer, il se leva immdiatement et se
fut mettre auprs du feu.

Maintenant, Pip, dit-il, soyez circonspect.

--Je le serai, monsieur, rpondis-je, car j'avais bien song pendant la
route  ce que j'allais dire.

--Ne vous compromettez pas, dit M. Jaggers, et ne compromettez
personne.... Vous entendez... personne.... Ne me dites rien... je n'ai
besoin de rien savoir... je ne suis pas curieux...

Tout de suite, je m'aperus qu'il savait que l'homme tait venu.

J'ai simplement besoin, monsieur Jaggers, dis-je, de m'assurer que ce
qu'on m'a dit est vrai. Je n'ai pas le moindre espoir que ce ne soit pas
vrai, mais je puis au moins tcher de le vrifier.

M. Jaggers fit un signe d'assentiment.

Mais n'avez-vous pas dit: On m'a dit ou on m'a inform? me
demanda-t-il en tournant la tte de l'autre ct sans me regarder, et en
fixant le plancher comme quelqu'un qui coute. Dit impliquerait une
communication verbale. Vous ne pouvez pas avoir eu, vous le savez, de
communication verbale avec un homme qui se trouve dans la
Nouvelle-Galles du Sud.

--Je dirai alors: on m'a inform, monsieur Jaggers.

--Bien.

--J'ai t inform, par un homme du nom d'Abel Magwitch, qu'il est le
bienfaiteur rest si longtemps inconnu.

--C'est bien l'homme, dit M. Jaggers, de la Nouvelle-Galles du Sud.

--Et lui seul? dis-je.

--Et lui seul, dit M. Jaggers.

--Je ne suis pas assez draisonnable, monsieur, pour vous rendre le
moins du monde responsable de mes erreurs et de mes suppositions
errones, mais j'ai toujours suppos que c'tait miss Havisham.

--Comme vous le dites, Pip, repartit M. Jaggers, en tournant froidement
les yeux vers moi et en mordant son index, je n'en suis pas du tout
responsable.

--Et cependant cela paraissait si probable, dis-je, le coeur bris.

--Il n'y avait pas la moindre preuve, Pip, dit M. Jaggers en secouant la
tte et en rassemblant les basques de son habit, ne jugez pas sur
l'apparence, ne jugez jamais que sur des preuves. Il n'y a pas de
meilleure rgle.

--Je n'ai plus rien  dire, fis-je avec un soupir, aprs avoir gard un
moment le silence. J'ai vrifi les informations que j'avais reues, et
c'est tout.

--Et Magwitch de la Nouvelle-Galles du Sud s'tant enfin fait connatre,
dit M. Jaggers, vous devez comprendre, Pip, avec quelle rigidit, dans
mes rapports avec vous, j'ai toujours gard la stricte ligne du fait....
Je n'ai jamais dvi, si peu que ce soit, de la stricte ligne du fait...
vous le savez parfaitement.

--Parfaitement, monsieur.

--Je communiquai  Magwitch... de la Nouvelle-Galles du Sud... la
premire fois qu'il m'crivit... de la Nouvelle-Galles du Sud... l'avis
qu'il ne devait pas s'attendre  me voir jamais dvier de la stricte
ligne du fait. Je lui communiquai aussi un autre avis. Il me paraissait
avoir fait une vague allusion dans sa lettre  quelque espoir lointain
de venir vous visiter en Angleterre. Je le prvins que je ne voulais
plus entendre parler de cela; qu'il n'tait pas probable qu'il obtnt sa
grce, qu'il tait expatri pour le reste de sa vie, et qu'en se
prsentant en ce pays il commettait un acte de flonie, qui le mettait
sous le coup du maximum de la peine prononce par la loi. Je donnai cet
avis  Magwitch, dit M. Jaggers en me regardant svrement. Je lui
crivis  la Nouvelle-Galles du Sud, et, sans doute, il aura rgl sa
conduite l-dessus.

--Sans doute, dis-je.

--J'ai appris par Wemmick, continua M. Jaggers, sans cesser de me
regarder svrement, qu'il a reu une lettre, date de Portsmouth, d'un
colon du nom de Parvis ou....

--Ou Provis, dis-je.

--Ou Provis.... Merci, Pip... peut-tre est-ce Provis... peut-tre
savez-vous ce qu'est Provis?

--Oui, dis-je.

--Vous savez que c'est Provis; il a reu, disais-je, une lettre date de
Portsmouth, d'un colon du nom de Provis qui demandait quelques
renseignements sur votre adresse, pour le compte de Magwitch. Wemmick
lui a envoy ces dtails,  ce que je pense, par le retour du courrier.
C'est probablement par Provis que vous avez reu les explications de
Magwitch... de la Nouvelle-Galles du Sud?

--C'est par Provis, rpondis-je.

--Adieu, Pip, dit M. Jaggers en me tendant la main; je suis bien aise de
vous avoir vu. En crivant par la poste  Magwitch... de la
Nouvelle-Galles du Sud... ou en communiquant avec lui par le canal de
Provis, ayez la bont de lui dire que les dtails et les pices
justificatives de notre long compte vous seront envoys en mme temps
que la balance de compte, car il existe encore une balance. Adieu, Pip!

Nous changemes une poigne de main, et il me regarda svrement, aussi
longtemps qu'il put me voir. En arrivant  la porte, je tournai la tte:
il continuait  me regarder svrement pendant que les deux affreux
bustes de la tablette semblaient essayer d'ouvrir leurs paupires, et de
faire sortir de leur gosier ces mots:

Oh! quel homme!

Wemmick tait sorti, mais et-il t  son pupitre, il n'aurait rien pu
faire pour moi.

Je rentrai tout droit au Temple, o je trouvai le terrible Provis en
train de boire du grog au rhum et de fumer tranquillement sa tte de
ngre.

Le lendemain, on apporta les habits que j'avais commands. Il me sembla
(et j'en prouvais un grand dsappointement), que tout ce qu'il mettait
lui allait moins bien que tout ce qu'il tait. Selon moi, il y avait en
lui quelque chose qui enlevait tout espoir de le pouvoir dguiser. Plus
je l'habillais, mieux je l'habillais, et plus il ressemblait au fugitif
 la dmarche lourde que j'avais vu dans nos marais. L'effet qu'il
produisait sur mon imagination inquite tait sans doute d  son vieux
visage et  ses manires qui me devenaient plus familires, mais je
crois aussi qu'il tranait une de ses jambes comme si le poids des fers
y et t encore; je crois que, des pieds  la tte, il y avait du
forat jusque dans les veines de cet homme.

Les influences de la vie solitaire, sous la hutte, se voyaient aussi
dans tout son extrieur et lui donnaient un air sauvage qu'aucun
vtement ne pouvait attnuer. Ajoutez-y les traces de la vie fltrie
qu'il avait mene parmi les hommes, et par-dessus tout le sentiment
intime qui le possdait d'tre pi et d'tre oblig de se cacher. Dans
toutes ses faons de s'asseoir et de se tenir debout, de manger et de
boire, d'aller et de venir en haussant les paules malgr lui, de
prendre son grand coutelas  manche de corne, de l'essuyer sur ses
jambes et de couper son pain, de lever  ses lvres des verres lgers et
des tasses lgres avec le mme effort de la main que si c'eussent t
de grossiers gobelets, de couper un morceau de son pain et d'essuyer
avec le peu de sauce qui restait sur son assiette comme pour ne rien
perdre de sa portion, puis d'essuyer avec ce mme pain le bout de ses
doigts, ensuite d'avaler le tout; dans ces manires et dans une foule
d'autres petites circonstances sans nom, qui se prsentaient  toute
minute de la journe, on devinait trs clairement le prisonnier, le
criminel, l'homme qui ne s'appartient pas!

C'est lui qui avait eu l'ide de mettre un peu de poudre, et j'avais
cd la poudre aprs l'avoir emport pour les culottes courtes; mais je
n'en puis mieux comparer l'effet qu' celui du rouge sur un mort, tant
ce qui avait le plus besoin d'tre attnu reparaissait horriblement 
travers cette lgre couche d'emprunt. Cela fut abandonn aussitt
qu'essay, et il garda ses cheveux gris et courts. Outre cette
impression, les mots ne peuvent rendre ce que me faisait ressentir, en
mme temps, le terrible mystre de sa vie, encore scell pour moi. Quand
il s'endormait, treignant de ses mains nerveuses les bras de son
fauteuil, et que sa tte chauve, sillonne de rides profondes, retombait
sur sa poitrine, je le regardais, je me demandais ce qu'il avait fait,
je l'accusais de tous les crimes connus jusqu' ce que ma terreur ft au
comble; alors, je me levais pour le fuir. Chaque heure augmentait
l'horreur que j'avais de lui, et je crois que, malgr tout ce qu'il
avait fait pour moi et malgr les risques qu'il pouvait courir, j'aurais
cd  l'impulsion qui m'loignait de lui sans retour, si je n'avais eu
la certitude qu'Herbert devait revenir bientt.

Une fois, pendant la nuit, je sautai positivement  bas de mon lit, et
je commenai  mettre mes plus mauvais habits avec l'intention de
l'abandonner prcipitamment, en lui laissant tout ce que je possdais,
et de m'enrler comme simple soldat dans un des rgiments partant pour
les Indes. Nul fantme ne m'et caus plus de terreur dans ces chambres
isoles, pendant ces longues soires et ces nuits sans fin, avec le vent
qui soufflait et la pluie qui battait sans relche la fentre. Un
fantme d'ailleurs n'aurait pu tre arrt et pendu  cause de moi, et
la considration que cet homme pouvait l'tre et la crainte qu'il le
ft, n'ajoutaient pas peu  mes terreurs.

Quand il ne dormait pas, il jouait le plus souvent  une espce de
Patience trs complique avec un paquet de cartes toutes dchires, qui
tait sa proprit, jeu que je n'avais jamais vu jusqu'alors et que je
n'ai jamais revu depuis, et il marquait ses coups en fichant son
coutelas dans la table; quand il ne jouait pas, il me disait:

Lisez-moi quelque chose... dans une langue trangre... mon cher
enfant!

Il ne comprenait pas un seul mot de ce que je lisais, mais il se tenait
devant le feu en m'examinant de l'air d'un homme qui montre un prodige,
et le suivant de l'oeil entre les doigts de la main avec laquelle je
garantissais mon visage de l'clat de la lumire, je le voyais faire un
appel muet aux meubles et les inviter  prendre note des progrs que
j'avais faits. Le savant de la lgende, poursuivi par la crature
difforme qu'il a eu l'impit de crer, n'tait pas plus malheureux que
moi, poursuivi par la crature qui m'avait fait, et je me reculais de
lui avec une rpulsion d'autant plus forte qu'il m'admirait davantage et
tait plus pris de moi. J'insiste sur ces dtails; je le sens comme si
cela avait dur une anne, et cela ne dura environ que cinq jours.

J'attendais Herbert  tout moment, et je n'osais pas sortir, si ce n'est
pour faire prendre l'air  Provis quand la nuit tait venue. Enfin, un
soir aprs dner que j'tais trs fatigu et que je m'tais laiss aller
 un demi-sommeil, car mes nuits avaient t agites et mon repos
troubl par des rves affreux, je fus rveill par le pas tant dsir
qui montait l'escalier. Provis, qui, lui aussi, avait dormi, se leva au
bruit que je fis, et en un moment je vis son coutelas briller dans sa
main.

Ne craignez rien, c'est Herbert, dis-je.

Et Herbert entra aussitt, portant sur lui la vive fracheur de deux
cents lieues de France.

Haendel, mon cher ami, comment allez-vous? comment allez-vous? et
encore une fois comment allez-vous? Il me semble qu'il y a douze mois
que je suis parti! Mais j'ai d tre longtemps absent, en effet, car
vous tes devenu tout maigre et tout ple. Haendel, mon.... Oh! je vous
demande pardon!

Il fut arrt dans son babil et dans son effusion de poignes de mains
par la vue de Provis, qui le regardait fixement et qui prparait son
coutelas tout en cherchant autre chose dans une autre poche.

Herbert, mon ami, dis-je en fermant les portes pendant qu'Herbert
restait tonn et immobile; il est arriv quelque chose de bien trange,
c'est une visite pour moi.

--C'est bien, mon cher enfant, dit Provis en s'avanant avec son petit
livre noir  fermoir. Et alors, s'adressant  Herbert: Prenez-le dans
votre main droite, et que Dieu vous frappe de mort sur place si jamais
dans aucun cas vous vous parjurez. Baisez-le!

--Faites ce qu'il dsire, dis-je  Herbert.

Herbert me regardait avec tonnement et paraissait trs mal  l'aise;
nanmoins, il fit ce que je lui demandais, et Provis lui dit en lui
serrant aussitt les mains:

Maintenant vous tes li par votre serment, vous savez, et ne croyez
jamais au mien si Pip ne fait pas de vous un gentleman.




CHAPITRE XII.


C'est en vain que j'essayerais de dcrire l'tonnement et l'inquitude
d'Herbert quand lui, moi et Provis nous nous assmes devant le feu et
que je lui confiai le secret tout entier. Je voyais mes propres
sentiments se reflter sur ses traits, et surtout ma rpugnance envers
l'homme qui avait tant fait pour moi.

Mais ce qui et suffi pour creuser un abme entre cet homme et nous,
s'il n'y avait eu rien d'autre pour nous diviser, c'et t son triomphe
pendant mon rcit.  part le regret profond qu'il avait de s'tre montr
petit dans une certaine occasion, depuis son retour, point sur lequel il
se mit  fatiguer Herbert, ds que ma rvlation fut termine, il
n'avait pas la moindre ide qu'il me ft possible de trouver quelque
chose  reprendre dans ma bonne fortune. Il se vantait d'avoir fait de
moi un gentleman et d'tre venu pour me voir soutenir ce rle avec ses
grandes ressources, tout autant pour moi que pour lui-mme; que c'tait
une vanit fort agrable pour tous deux, et que, tous deux, nous devions
en tre trs fiers. Telle tait la conclusion parfaitement tablie dans
son esprit.

Car, voyez-vous, vous qui tes l'ami de Pip, dit-il  Herbert aprs
avoir discouru pendant un moment, je sais trs bien qu'une fois, depuis
mon retour, j'ai t petit pendant une demi-minute. J'ai dit  Pip que
je savais que j'avais t petit; mais ne vous inquitez pas de cela, je
n'ai pas fait de Pip un gentleman, et Pip ne fera pas un gentleman de
vous, sans que je sache ce qui vous est d  tous les deux. Vous, mon
cher enfant, et vous, l'ami de Pip; vous pouvez tous deux compter me
voir toujours gentiment musel.  dater de cette demi-minute, o je me
suis laiss entraner  une petitesse, je suis musel; je suis musel
maintenant, et je serai toujours musel.

--Certainement, dit Herbert.

Mais il paraissait ne pas trouver en cela de consolation suffisante, et
restait embarrass et troubl.

Nous avions hte de voir arriver l'instant o il irait prendre
possession de son logement et de rester ensemble, mais il prouvait
videmment une certaine crainte  nous laisser seuls, et il ne partit
que tard. Il tait plus de minuit quand je le conduisis par Essex Street
 sa sombre porte, o je le laissai sain et sauf. Quand elle se referma
sur lui, j'prouvais le premier moment de tranquillit que j'eusse
prouv depuis le soir de son arrive.

Cependant, je n'avais pas entirement perdu le souvenir de l'homme que
j'avais trouv sur l'escalier; j'avais toujours regard autour de moi,
lorsque le soir je menais mon hte prendre l'air, et en le ramenant; et
maintenant encore, je regardais tout autour de moi. Il est difficile,
dans une grande ville, de ne pas souponner qu'on vous pie quand on a
conscience de courir quelque danger en tant suivi; je ne pouvais
cependant me persuader que les gens auprs desquels je passais
s'occupassent de mes mouvements. Les quelques personnes qui passaient
suivaient leurs diffrents chemins, et les rues taient dsertes quand
je rentrai dans le Temple. Personne n'tait sorti par la porte en mme
temps que nous. Personne ne rentra par la porte en mme temps que moi.
En passant prs de la fontaine, je vis les fentres de derrire
claires; elles paraissaient brillantes et calmes, et en restant
quelques moments sous la porte de la maison o je demeurais, avant de
monter, je pus remarquer que la cour du Jardin tait aussi tranquille et
silencieuse que l'escalier, quand je le montai.

Herbert me reut les bras ouverts, et jamais je n'avais encore senti si
compltement la douceur d'avoir un ami. Aprs qu'il m'et adress
quelques paroles de sympathie et d'encouragement, nous nous assmes pour
examiner la situation et voir ce qu'il fallait faire.

La chaise que Provis avait occupe tait encore  la place o elle avait
t pendant toute la soire; car il avait une manire  lui de s'emparer
d'un endroit, de s'y tablir en remuant sans cesse, et en se mouvant par
le mme cercle de petits mouvements habituels, avec sa pipe, son tabac
tte de ngre, son coutelas, son paquet de cartes et je ne sais quoi
encore, comme si tout cela tait inscrit d'avance sur une ardoise. Sa
chaise tait, dis-je, reste o il l'avait laisse. Herbert la prit sans
y faire attention; mais un instant aprs, il la quitta brusquement, la
mit de ct et en prit une autre. Il n'est pas besoin de dire aprs
cela, qu'il avait conu une aversion profonde pour mon protecteur, et je
n'eus pas besoin non plus d'avouer la mienne. Nous changemes cette
confidence sans profrer une seule syllabe.

Eh! bien, dis-je  Herbert, quand je le vis tabli sur une autre
chaise, que faut-il faire?

--Mon pauvre cher Haendel, rpondit-il en se tenant la tte dans les
mains, je suis trop abasourdi pour rflchir  quoi que ce soit.

--Et moi aussi, j'ai t abasourdi quand ce coup est venu fondre sur
moi. Cependant il faut faire quelque chose. Il veut faire de nouvelles
dpenses, avoir des chevaux, des voitures, et afficher des dehors de
prodigalit de toute espce. Il faut l'arrter d'une manire ou d'une
autre.

--Vous voulez dire que vous ne pouvez accepter....

--Comment le pourrais-je? dis-je, comme Herbert s'arrtait. Pensez-y
donc!... Regardez-le!

Un frisson involontaire nous parcourut tout le corps.

Cependant, Herbert, j'entrevois l'affreuse vrit. Il m'est attach,
trs fortement attach. Vit-on jamais une destine semblable!

--Mon pauvre cher Haendel! rpta Herbert.

--Et puis, dis-je en coupant court  ses bienfaits, en ne recevant pas
de lui un seul penny de plus, songez  ce que je lui dois dj! et puis,
je suis couvert de dettes, trs lourdes pour moi qui n'ai plus aucune
esprance, qui n'ai pas appris d'tat et qui ne suis bon  rien.

--Allons!... allons!... allons!... fit Herbert, ne dites pas bon  rien.

-- quoi suis-je bon? Je ne sais qu'une chose  laquelle je sois bon, et
cette chose est de me faire soldat, et je le serais dj, cher Herbert,
si je n'avais voulu d'abord prendre conseil de votre amiti et de votre
affection.

Ici je m'attendris, bien entendu, et bien entendu aussi Herbert, aprs
avoir saisi chaleureusement ma main, prtendit ne pas s'en apercevoir.

Mon cher Haendel, dit-il aprs un moment de rflexion, l'tat de soldat
ne fera pas l'affaire.... Si vous tiez dcid  renoncer  sa
protection et  ses faveurs, je suppose que vous ne le feriez qu'avec
l'espoir vague de lui rendre un jour ce que vous en avez dj reu. Cet
espoir ne serait pas grand, si vous vous faisiez soldat! sans compter
que c'est absurde. Vous seriez bien mieux dans la maison de Clarricker,
toute petite qu'elle soit; je suis sur le point de m'y associer, vous
savez.

Pauvre garon! il ne souponnait pas avec quel argent.

Mais il y a une autre question, dit Herbert; Provis est un homme
ignorant et rsolu qui a eu longtemps une ide fixe. Plus que cela, il
me parat (je puis me tromper sur son compte), tre un homme dsespr
et d'un caractre trs violent.

--Je le sais, rpondis-je; laissez-moi vous raconter quelle preuve j'en
ai eue.

Et je lui dis, ce que j'avais pass sous silence dans mon rcit, la
rencontre avec l'autre forat.

Voyez alors, dit Herbert; pensez qu'il vient ici au pril de sa vie
pour la ralisation de son ide fixe. Au moment de cette ralisation,
aprs toutes ses peines et son espoir, vous minez le terrain sous ses
pieds, vous dtruisez ses projets, et vous lui enlevez le fruit de ses
labeurs. Ne voyez-vous rien qu'il puisse faire sous le coup d'un tel
dsappointement?

--Oui, Herbert, j'y ai song et j'en ai rv; depuis la fatale soire de
son arrive, rien n'a t plus prsent  mon esprit que la crainte de le
voir se faire arrter lui-mme.

--Alors, vous pouvez compter, dit Herbert, qu'il y aurait grand danger 
ce qu'il s'y expost; c'est l le pouvoir qu'il exercera sur vous tant
qu'il sera en Angleterre, et ce serait le plan qu'il adopterait
infailliblement si vous l'abandonniez.

Je fus tellement frapp d'horreur  cette ide, qui s'tait tout d'abord
prsente  mon esprit, que je me regardais en quelque sorte dj comme
son meurtrier. Je ne pus rester en place sur ma chaise, et je me mis 
marcher  et l  travers la chambre, en disant  Herbert que, mme si
Provis tait reconnu et arrt malgr lui, je n'en serais pas moins
malheureux, bien qu'innocent. Oui, et j'tais si malheureux, en l'ayant
loin ou prs de moi, que j'eusse de beaucoup prfr travailler  la
forge tous les jours de ma vie, que d'en arriver l! Mais il n'y avait
pas  sortir de cette question: Que fallait-il faire?

La premire et la principale chose  faire, dit Herbert, c'est de
l'obliger  quitter l'Angleterre. Dans ce cas, vous partiriez avec lui,
et alors il ne demanderait pas mieux que de s'en aller.

--Mais en le conduisant n'importe o, pourrai-je l'empcher de revenir?

--Mon bon Haendel, n'est-il pas vident qu'avec Newgate dans la rue
voisine, il y a plus de chances ici que partout ailleurs  ce que vous
lui fassiez adopter votre ide et le rendiez plus docile. Si l'on
pouvait se servir de l'autre forat ou de n'importe quel vnement de sa
vie pour trouver le prtexte de le faire partir....

--L, encore! dis-je en m'arrtant devant Herbert, et tenant en avant
mes mains ouvertes, comme si elles contenaient le dsespoir de la cause;
je ne connais rien de sa vie, je suis devenu presque fou l'autre soir,
lorsqu'tant assis, je l'ai vu devant moi, si li  mon bonheur et  mon
malheur, et pourtant je le connais  peine, si ce n'est pour tre
l'affreux misrable qui m'a terrifi pendant deux jours de mon enfance!

Herbert se leva et passa son bras sous le mien; nous marchmes
lentement, de long en large, en paraissant tudier le tapis.

Haendel! dit Herbert en s'arrtant, vous tes bien convaincu que vous
ne pouvez plus accepter d'autres bienfaits de lui, n'est-ce pas?

--Parfaitement.... Assurment, vous le seriez aussi, si vous tiez  ma
place.

--Et vous tes convaincu que vous devez rompre avec lui?

--Herbert, pouvez-vous me le demander?

--Et vous avez et tes oblig d'avoir assez de tendresse pour la vie
qu'il a risque pour vous, pour comprendre que vous devez l'empcher,
s'il est possible, de la risquer en pure perte.... Alors, vous devez le
faire sortir d'Angleterre avant de bouger un doigt pour vous tirer
vous-mme d'embarras. Une fois cela fait, au nom du ciel! tchez de vous
tirer d'affaire, et nous verrons cela ensemble, mon cher et bon
camarade.

Ce fut une consolation de se serrer les mains l-dessus, et de marcher
encore de long en large n'ayant que cela de fait.

Maintenant, Herbert, dis-je, pour tcher d'apprendre quelque chose de
son histoire, je ne connais qu'un moyen: c'est de la lui demander de but
en blanc.

--Oui... demandez-la-lui, dit Herbert, quand nous serons runis 
djeuner demain matin.

En effet, il avait dit, en quittant Herbert, qu'il viendrait djeuner
avec nous.

Aprs avoir arrt ce projet, nous allmes nous coucher. J'eus les rves
les plus tranges, et je m'veillai sans m'tre repos. En m'veillant,
je repris aussi la crainte que j'avais perdue pendant la nuit, de le
voir dcouvert et arrt pour rupture de ban. Une fois veill, cette
crainte ne me quitta plus.

Provis arriva  l'heure convenue, tira son coutelas et se mit  table.
Il avait fait les plus beaux projets pour que son gentleman se montrt
le plus magnifiquement et agt en vritable gentleman, et il m'excitait
 entamer promptement le portefeuille qu'il avait laiss en ma
possession. Il considrait nos chambres et son logement comme des
rsidences provisoires, et me conseillait de chercher tout de suite une
maisonnette lgante, dans laquelle il pourrait avoir un pied--terre,
prs de Hyde Park. Quand il eut fini de djeuner, et pendant qu'il
essuyait son couteau sur son pantalon, je lui dis sans aucun prambule:

Hier soir, aprs que vous ftes parti, j'ai parl  mon ami de la lutte
dans laquelle les soldats vous avaient trouv engag dans les marais, au
moment o nous sommes arrivs; vous en souvenez-vous?

--Si je m'en souviens! dit-il, je crois bien!

--Nous dsirons savoir quelque chose sur cet homme et sur vous. Il est
trange de savoir si peu sur votre compte  tous deux, et
particulirement sur vous, que ce que j'en ai pu dire  mon ami la nuit
dernire. Ce moment n'est-il pas aussi bien choisi qu'un autre pour en
apprendre davantage?

--Eh bien, dit-il aprs avoir rflchi, vous tes engag par serment,
vous savez, vous, l'ami de Pip.

--Assurment! rpondit Herbert.

--Pour tout ce que je dis, vous savez, dit-il en insistant, le serment
s'applique  tout.

--C'est ainsi que je le comprends.

--Et voyez-vous, tout ce que j'ai fait est fini et pay.

Il insista de nouveau.

Comme vous voudrez.

Il sortit sa pipe noire et allait la remplir de tte de ngre, quand,
jetant les yeux sur le paquet de tabac qu'il tenait  la main, il parut
rflchir que cela pourrait embrouiller le fil de son rcit. Il le
rentra, ficha sa pipe dans une des boutonnires de son habit, tendit
une main sur chaque genou, et, aprs avoir considr le feu d'un oeil
irrit pendant quelques moments, il se tourna vers nous et raconta ce
qui suit.




CHAPITRE XIII.


Cher garon, et vous, ami de Pip, je ne vais pas aller par quatre
chemins pour vous dire ma vie, comme une chanson ou un livre d'histoire,
mais je vais vous la dire courte et facile  saisir; je vais vous la
raconter tout de suite en deux phrases d'anglais.

En prison et hors de prison, en prison et hors de prison, en prison et
hors de prison.

Vous en savez tout ce qu'il y a  en savoir.

Voil ma vie en grande partie, jusqu'au jour o l'on m'embarqua, peu
aprs que j'eusse fait la connaissance de Pip.

On a fait de moi tout ce qu'il est possible, except qu'on ne m'a pas
pendu.

J'ai t enferm aussi soigneusement qu'une thire d'argent.

J'ai t transport par-ci, transport par-l.

J'ai t mis  la porte de cette ville-ci; j'ai t mis  la porte de
cette ville-l.

On m'a attach  un chantier.

On m'a fouett, tourment et rduit au dsespoir.

Je n'ai pas plus d'ide de l'endroit o je suis n que vous, si j'en ai
autant.

D'aussi loin que je me souvienne, je me vois dans le comt d'Essex,
volant des navets pour me nourrir.

Quelqu'un m'avait abandonn, un homme, un chaudronnier. Il avait
emport le feu avec lui, et j'avais trs froid.

J'ai su que mon nom tait Magwitch, et mon nom de baptme Abel.

Comment l'ai-je su?

De mme, sans doute, que j'ai appris que les oiseaux dans les haies
s'appelaient pinsons, pierrots, grives.

J'aurais pu supposer que ce n'taient que des mensonges; seulement,
comme il arriva que les noms des oiseaux taient vrais, j'ai suppos que
le mien l'tait aussi.

Je ne brillais ni par le dehors ni par le dedans; et, de si loin que je
puisse me souvenir, il n'y avait pas une me qui supportt la vue du
petit Abel Magwitch, sans en tre effraye, sans le repousser ou sans le
faire prendre et arrter.

Je fus pris, pris et repris, au point que j'ai grandi en prison.

On me fit la rputation d'tre incorrigible.

--Voil un incorrigible mauvais sujet, disait-on aux visiteurs de la
prison, en me montrant du doigt. Ce garon-l, on peut le dire, est
fait pour les prisons.

Alors ils me regardaient et je les regardais, et quelques uns d'entre
eux mesuraient ma tte: ils auraient mieux fait de mesurer mon estomac.

D'autres me donnaient de petits livres religieux, que je ne pouvais
lire, et me tenaient des discours que je ne pouvais comprendre.

Ils parlaient sans cesse du diable, mais qu'est-ce que j'avais  faire
avec le diable?

Il fallait bien mettre quelque chose dans mon estomac, n'est-ce pas?

Mais voil que je deviens petit, et je sais ce qui vous est d, mon
cher enfant, et  vous aussi, cher ami de Pip, n'ayez aucune crainte que
je sois petit.

Tout en errant, mendiant, volant, travaillant quelquefois, quand je le
pouvais, pas aussi souvent que vous pourriez le croire,  moins que vous
ne vous demandiez  vous-mmes si vous auriez t bien disposs  me
donner de l'ouvrage. Un peu braconnier, un peu laboureur, un peu
roulier, un peu moissonneur, un peu colporteur et un peu de toutes ces
choses qui ne rapportent rien et vous mettent dans la peine, je devins
homme.

Un soldat dserteur, qui se tenait cach jusqu'au menton sous un tas de
pommes de terre, m'apprit  lire, et un gant ambulant qui, chaque fois
qu'il signait son nom, gagnait un sou, m'apprit  crire.

Je n'tais plus enferm aussi souvent qu'autrefois, mais j'usais encore
ma bonne part de clefs et de verrous.

Aux courses d'Epson, il y a quelque chose comme vingt ans, je fis la
connaissance d'un homme, auquel j'aurais fendu le crne avec ce
coutelas, aussi facilement qu'une patte de homard, si je n'avais craint
d'en faire sortir le diable.

Compeyson tait son vrai nom, et c'est l'homme, mon cher enfant, que
vous m'avez vu assommer dans le foss, ainsi que vous l'avez racont 
votre camarade hier soir quand j'ai t parti.

Il se posait en gentleman, ce Compeyson: il avait t au collge et
avait de l'instruction. C'tait un homme au doux langage, et qui tait
initi aux manires des gens comme il faut. Il avait bonne tournure et
bon air.

La veille de la grande course, je le trouvai sur la bruyre, dans une
baraque que je connaissais dj. Il tait, ainsi que plusieurs autres
personnes, assis autour des tables, quand j'arrivai, et le matre de la
baraque, qui me connaissait et aimait  plaisanter, l'interpella pour
lui dire en me montrant:

--Je crois que voil un homme qui fera votre affaire.

Compeyson m'examina avec attention, et je l'examinai aussi.

Il avait une montre et une chane, une bague, une pingle de cravate et
de beaux habits.

-- en juger sur les apparences, vous n'tes pas dans une bonne passe?
me dit Compeyson.

--Non, monsieur, et je n'y ai jamais t beaucoup.

Je sortais en effet de la prison de Kingston pour vagabondage; j'aurais
pu y tre pour quelque chose de plus, mais ce n'tait pas.

--La fortune peut changer; peut-tre la vtre va-t-elle tourner, dit
Compeyson.

--J'espre que cela se peut. Il y a de la place, dis-je.

--Que savez-vous faire? dit Compeyson.

--Manger et boire, dis-je, si vous voulez me trouver les choses
ncessaires.

Compeyson se mit  rire, et m'examina scrupuleusement, il me donna cinq
shillings, et prit rendez-vous pour le lendemain soir au mme endroit.

Je vins trouver Compeyson le lendemain soir au mme endroit, et
Compeyson me proposa d'tre son homme et son associ.

Et quelles taient les affaires de Compeyson dans lesquelles nous
devions tre associs?

Les affaires de Compeyson, c'tait d'escroquer, de faire des faux, de
passer des billets de banque vols, et ainsi de suite. Tous les tours
que Compeyson pouvait trouver dans sa cervelle, sans compromettre sa
peau, et dont il pouvait tirer profit, et laisser toute la
responsabilit  un autre: telles taient les affaires de Compeyson.

Il n'avait pas plus de coeur qu'une lime de fer. Il tait froid comme
un mort. Et il avait la tte de diable dont j'ai parl plus haut. Il y
avait avec Compeyson un autre homme qu'on appelait Arthur. Ce n'tait
pas un nom de baptme, mais un surnom. Il tait  son dclin; on aurait
cru voir une ombre.

Quelques annes auparavant, lui et Compeyson avaient eu une mauvaise
affaire avec une dame riche, et ils en avaient tir pas mal d'argent;
mais Compeyson jouait et pariait, et il avait tout perdu. Arthur se
mourait dans une horrible misre, et la femme de Compeyson (que
Compeyson battait constamment), prenait piti de lui quand elle pouvait,
mais Compeyson n'avait piti de rien, ni de personne.

J'aurais pu prendre conseil d'Arthur; mais je n'en fis rien, et je ne
prtends pas que ce ft par scrupule; mais  quoi cela m'aurait-il
servi, mon cher enfant, et vous, cher camarade de Pip?

Je commenai donc avec Compeyson, et je fus un faible outil dans ses
mains.

Arthur demeurait dans le grenier de la maison de Compeyson (qui tait
prs de Bentford), et Compeyson tenait un compte exact de son logement
et de sa pension, pour le jour o il trouverait plus d'avantages  le
trahir.

Mais Arthur eut bientt rgl lui-mme son compte.

La deuxime ou la troisime fois que je le vis, il arriva tout hors de
lui, et avec toutes les allures de la folie, dans le parloir de
Compeyson,  une heure trs avance de la soire, n'ayant sur lui qu'une
chemise de flanelle et ses cheveux tout mouills, il dit  la femme de
Compeyson:

--Sally, _Elle_ est actuellement prs de moi l-haut, et je ne puis me
dbarrasser d'elle; elle est tout en blanc, avec des fleurs blanches
dans les cheveux, et elle est horriblement folle, et elle tient un
linceul dans ses bras, et elle dit qu'elle le jettera sur moi  cinq
heures du matin.

--Mais fou que vous tes, dit Compeyson, ne savez-vous pas que celle
dont vous voulez parler a une forme humaine? et comment pourrait-elle
tre entre l-haut sans passer par la porte, par la fentre ou par
l'escalier?

--Je ne sais pas comment elle y est venue, dit Arthur en frissonnant
d'horreur, mais elle est dans le coin au pied du lit, horriblement
folle, et  l'endroit o son coeur est bris, o vous l'avez bris, il y
a des gouttes de sang.

Compeyson parlait haut, mais en ralit il tait lche.

--Monte avec ce radoteur malade, dit-il  sa femme; et, vous, Magwitch,
donnez-lui un coup de main, voulez-vous?

Mais, quant  lui, il ne bougea pas.

La femme de Compeyson et moi, nous reconduismes Arthur pour le
remettre au lit, et il divagua d'une manire horrible.

--Regardez-la donc!... criait-il, en montrant un endroit o nous
n'apercevions absolument rien, elle secoue le linceul sur moi!... Ne la
voyez-vous pas?... Voyez ses yeux!... N'est-ce pas horrible de la voir
toujours folle?

Puis il s'cria:

--Elle va l'tendre sur moi!... Ah! c'en est fait de moi!...
Enlevez-le-lui! enlevez-le-lui!...

Puis, tout en s'attachant  nous, il continuait  parler au fantme et
 lui rpondre, jusqu' ce que je crus  moiti le voir moi-mme.

La femme de Compeyson, qui tait habitue  ces crises, lui donna un
peu de liqueur pour calmer ses visions, et bientt il devint plus
tranquille.

--Oh! elle est partie, son gardien est-il venu la chercher? dit-il.

--Oui, rpondit la femme de Compeyson.

--Lui avez-vous dit de l'enfermer au verrou?

--Oui.

--Et de lui enlever cette vilaine chose?

--Oui... oui... c'est fait.

--Vous tes une bonne crature, dit-il, ne me quittez pas, et quoi que
vous fassiez, je vous remercie.

Il demeura assez tranquille, jusqu' cinq heures moins cinq minutes.

Alors il s'lana en criant, en criant trs fort:

--La voil! Elle a encore le linceul.... Elle le dploie!... Elle sort
du coin!... Elle approche du lit.... Tenez-moi tous les deux, chacun
d'un ct.... Ne la laissez pas me toucher.... Ah!... elle m'a manqu
cette fois.... Empchez-la de me le jeter sur les paules!... Ne la
laissez pas me soulever pour le passer autour de moi.... Elle me
soulve... tenez-moi ferme.

Puis il se souleva lui-mme avec effort, et nous dcouvrmes qu'il
tait mort.

Compeyson vit dans ce fait un bon dbarras pour tous deux.

Lui et moi, nous commenmes bientt les affaires, et il dbuta par me
faire un serment (tant toujours trs rus) sur mon livre, ce petit
livre noir, mon cher enfant, sur lequel j'ai fait jurer votre camarade.

Pour ne pas entrer dans le dtail des choses que Compeyson conut et
que j'excutai, ce qui demanderait une semaine, je vous dirai
simplement, mon cher enfant, et vous, le camarade de Pip, que cet homme
m'enveloppa dans de tels filets, qu'il fit de moi son ngre et son
esclave.

J'tais toujours endett vis--vis de lui, toujours  ses ordres,
toujours travaillant, toujours courant des dangers.

Il tait plus jeune que moi, mais il tait rus et instruit, et il
tait, sans exagration, cinq cents fois plus fort que moi.

Ma matresse, pendant ces rudes temps... mais je m'arrte, je n'en ai
pas encore parl.

Il chercha autour de lui d'une manire confuse, comme s'il avait perdu
le fil de ses souvenirs, et tourna son visage vers le feu, et tendit
ses mains dans toute leur largeur sur ses genoux, les leva et les remit
en place:

Il n'est pas ncessaire d'aborder ce sujet, dit-il.

Et, regardant encore une fois autour de lui:

Le temps que je passai avec Compeyson fut presque aussi dur que celui
qui l'avait prcd. Cela dit, tout est dit.

Vous ai-je dit comment je fus jug seul pour les mfaits que j'avais
commis pendant que j'tais avec Compeyson?

Je rpondis ngativement.

Eh bien! dit-il, j'ai t jug et condamn. J'avais dj t arrt sur
des soupons, deux ou trois fois pendant les trois ou quatre ans que
cela dura; mais les preuves manquaient;  la fin, Compeyson et moi, nous
fmes tous deux mis en jugement sous l'inculpation d'avoir mis en
circulation des billets vols, et il y avait encore d'autres charges
derrire.

--Dfendons-nous chacun de notre ct, et n'ayons aucune
communication, me dit Compeyson.

Et ce fut tout.

J'tais si pauvre, que je vendis tout ce que je possdais, except ce
que j'avais sur le dos, afin d'avoir Jaggers pour moi.

Quand on nous amena au banc des accuss, je remarquai tout d'abord
combien Compeyson avait bonne tournure et l'air d'un gentleman, avec ses
cheveux friss et ses habits noirs et son mouchoir blanc, et combien,
moi, j'avais l'air d'un misrable tout  fait vulgaire.

Quand on lut l'acte d'accusation, et qu'on chercha  prouver notre
culpabilit, je remarquai combien on pesait lourdement sur moi et
lgrement sur lui.

Quand les tmoins furent appels, je remarquai comment on pouvait jurer
que c'tait toujours moi qui m'tais prsent--comment c'tait toujours
 moi que l'argent avait t pay--comment c'tait toujours moi qui
semblais avoir fait la chose et profit du gain.

Mais quand ce fut le tour de la dfense, je vis plus distinctement
encore quel tait le plan de Compeyson; car son avocat avait dit:

--Milord et Messieurs, vous avez devant vous, cte  cte sur le mme
banc, deux individus que vous ne devez pas confondre: l'un, le plus
jeune, bien lev, dont on parlera comme il convient; l'autre, mal
lev, auquel on parlera comme il convient. L'un, le plus jeune, qu'on
voit rarement apparatre dans les affaires de la cause, si jamais on l'y
voit, est seulement souponn; l'autre, le plus g, qu'on voit toujours
agir dans ces mmes affaires, mne le crime au logis. Pouvez-vous
balancer, s'il n'y a qu'un coupable dans cette affaire,  dire lequel ce
doit tre? et, s'il y en a deux, lequel est pire que l'autre?

Et ainsi de suite, et quand on arriva aux antcdents, il se trouva que
Compeyson avait t en pension, que ses camarades de pension taient
dans telle ou telle position; plusieurs tmoins l'avaient connu au club
et dans le monde, et n'avaient que de bons renseignements  donner sur
lui.

Quant  moi, j'tais en rcidive et l'on m'avait vu constamment par
voies et chemins, dans les maisons de correction et sous clef.

Quand vint le moment de parler aux juges, qui donc, sinon Compeyson,
leur parla, en laissant retomber de temps en temps son visage dans son
mouchoir blanc, et avec des vers dans son discours encore! Moi, je pus
seulement dire:

--Messieurs, cet homme, qui est  ct de moi, est le plus fameux
sclrat...

Quand vint le verdict, ce fut pour Compeyson qu'on rclama
l'indulgence, en consquence de ses bons antcdents, de la mauvaise
compagnie qu'il avait frquente, et aussi en considration de toutes
les informations qu'il avait donnes contre moi.

Moi je n'entendis d'autre mot que le mot: _coupable!_

Et quand je dis  Compeyson:

--Une fois sorti du tribunal, je t'craserai le visage, misrable!

Ce fut Compeyson qui demanda protection au juge et l'on mit deux
geliers entre nous.

Il en eut pour sept ans, et moi pour quatorze, et encore le juge, en le
condamnant, ajouta qu'il le regrettait, parce qu'il aurait pu bien
tourner.

Quant  moi, le juge voyait bien que j'tais un vieux pcheur, aux
passions violentes, ayant tout ce qu'il fallait pour devenir pire...

Provis tait petit  petit arriv  un grand tat de surexcitation; mais
il se retint, poussa deux ou trois soupirs, avala sa salive un nombre de
fois gal, et, tendant vers moi sa main comme pour me rassurer:

Je ne vais pas me montrer petit, cher enfant, dit-il.

Il s'tait chauff  tel point, qu'il tira son mouchoir et s'essuya la
figure, la tte, le cou et les mains avant de pouvoir continuer.

Je dis  Compeyson que je jurais de lui craser le visage, et je
m'criai:

--Que Dieu crase le mien, si je ne le fais pas!

Nous tions tous deux sur le mme ponton, mais je ne pus l'approcher de
longtemps, malgr tous mes efforts. Enfin, j'arrivai derrire lui, et je
lui frappai sur l'paule pour le faire retourner et le souffleter; on
nous aperut et on me saisit. Le cachot noir du ponton n'tait pas des
plus solides pour un habitu des cachots, qui savait nager et plonger.
Je gagnai le rivage, et me cachai au milieu des tombeaux, enviant ceux
qui y taient couchs. C'est alors que je vous vis pour la premire
fois, mon cher enfant!

Il me regardait d'un oeil affectueux, qui le rendait encore plus
horrible  mes yeux, quoique j'eusse ressenti une grande piti pour lui.

C'est par vous, mon cher enfant, que j'appris que Compeyson se trouvait
aussi dans les marais. Sur mon me, je crois presque qu'il s'tait sauv
par frayeur et pour s'loigner de moi, ignorant que c'tait moi qui
avais gagn le rivage. Je le poursuivis, je le souffletai.

--Et maintenant, lui dis-je, comme il ne peut rien m'arriver de pire,
et que je ne crains rien pour moi-mme, je vais vous ramener au ponton.

Et je l'aurais tran par les cheveux, en nageant, si j'en avais eu le
temps, et certainement, je l'aurais ramen  bord sans les soldats, qui
nous arrtrent tous les deux.

Malgr tout, il finit par s'en tirer; il avait de si bons antcdents!
Il ne s'tait vad que rendu  moiti fou par moi et par mes mauvais
traitements. Il fut puni lgrement; moi, je fus mis aux fers; puis on
me ramena devant le tribunal, et je fus condamn  vie. Je n'ai pas
attendu la fin de ma peine, mon cher enfant, et vous, le camarade de
Pip, puisque me voici.

Il s'essuya encore, comme il l'avait fait auparavant, puis il tira
lentement de sa poche son paquet de tabac; il ta sa pipe de sa
boutonnire, la remplit lentement, et se mit  fumer.

Il est mort? demandai-je aprs un moment de silence.

--Qui cela, mon cher enfant?

--Compeyson.

--Il espre que je le suis, s'il est vivant, soyez-en sr, dit-il avec
un regard froce. Je n'ai plus jamais entendu parler de lui.

Pendant ce temps, Herbert avait crit quelques mots au crayon sur
l'intrieur de la couverture d'un livre.

Il me passa doucement le livre, pendant que Provis fumait sa pipe, les
yeux tourns vers le feu, et je lus:

LE JEUNE HAVISHAM S'APPELAIT ARTHUR; COMPEYSON EST L'HOMME QUI A
PRTENDU AIMER MISS HAVISHAM.

Je fermai le livre en faisant un lger signe de tte  Herbert, et je
mis le livre de ct; et sans rien dire, ni l'un ni l'autre, nous
regardmes tous les deux Provis, pendant qu'il fumait sa pipe auprs du
feu.




CHAPITRE XIV.


Pourquoi m'arrtais-je pour chercher combien, parmi les craintes
suscites par Provis, il y en avait qui se rapportaient  Estelle?
Pourquoi ralentirais-je ma course pour comparer l'tat d'esprit dans
lequel j'tais lorsque j'ai essay de me dbarrasser de la souillure de
la prison avant de la rencontrer au bureau des voitures, avec l'tat
d'esprit dans lequel j'tais alors en rflchissant  l'abme qu'il y
avait entre Estelle, dans tout l'orgueil de sa beaut, et le forat
vad que je cachais. La route n'en serait pas plus douce, le but n'en
serait pas meilleur; il ne serait pas plus vite atteint, ni moi moins
extnu.

Le rcit de Provis avait fait natre une nouvelle crainte dans mon
esprit, ou plutt il avait donn une forme et une direction plus
prcises  la crainte qu'il y avait dj. Si Compeyson tait vivant et
dcouvrait que Provis tait de retour, la consquence n'tait pas
douteuse pour moi. Que Compeyson et une crainte mortelle de lui,
personne ne pouvait le savoir mieux que moi, et l'on avait peine 
s'imaginer qu'un homme comme celui qu'il nous avait dpeint hsiterait 
se dbarrasser d'un ennemi redout par le moyen le plus sr,
c'est--dire en se faisant son dnonciateur.

Je n'avais jamais souffl ni ne voulais jamais souffler un mot d'Estelle
 Provis; du moins, j'en prenais la rsolution: mais je dis  Herbert
qu'avant de partir, je croyais devoir aller voir miss Havisham et
Estelle. Cette ide me vint quand nous nous retrouvmes seuls, le soir
du jour o Provis nous avait racont son histoire. Je rsolus d'aller 
Richmond le lendemain, et j'y allai.

Quand j'arrivai chez Mrs Brandley, la femme de chambre d'Estelle vint me
dire qu'Estelle tait alle  la campagne.

O?

-- Satis House, comme de coutume.

--Non pas comme de coutume, dis-je, car elle n'y est jamais alle sans
moi. Quand doit-elle revenir?

Il y avait dans la rponse qu'on me fit un air de rserve qui augmenta
ma perplexit. Cette rponse fut que la femme de chambre croyait
qu'Estelle ne reviendrait que pour peu de temps. Je ne pouvais rien
tirer de cela, si ce n'est qu'on avait voulu que je n'en tirasse rien,
et je rentrai chez moi dans un inconcevable tat de contrarit.

J'eus une autre consultation de nuit avec Herbert, aprs que Provis fut
rentr chez lui (je le reconduisais toujours, et j'avais toujours soin
de bien regarder autour de moi), et nous rsolmes de ne rien dire de
mes projets de dpart, jusqu' mon retour de chez miss Havisham. En mme
temps, Herbert et moi nous devions rflchir sparment  ce qu'il
conviendrait le mieux de dire  Provis, pour le dterminer  quitter
l'Angleterre avec moi. Ferions-nous semblant de craindre qu'il ne ft
sous le coup d'une surveillance suspecte, ou moi, qui n'tais jamais
sorti de notre pays, proposerais-je un voyage sur le continent? Nous
savions tous les deux que je n'avais qu' proposer et qu'il consentirait
 tout ce que je voudrais, et nous tions pleinement convaincus que nous
ne pouvions courir plus longtemps les chances de la situation prsente.

Le lendemain j'eus la bassesse de feindre que j'tais tenu, selon ma
promesse, d'aller voir Joe; mais j'tais capable de toutes les bassesses
envers Joe ou en son nom. Provis devait se montrer extrmement prudent
pendant mon absence, et Herbert devait se charger de veiller sur lui 
ma place. Je ne devais rester absent qu'une seule nuit, et,  mon
retour, je promettais de donner satisfaction  son impatience de me voir
commencer sur une grande chelle la vie de gentleman. Il me vint mme 
l'ide, comme  Herbert, qu'il serait ais de le dterminer  passer sur
le continent, sous prtexte de faire des achats pour monter notre
maison.

Ayant ainsi dblay le chemin pour mon expdition chez miss Havisham, je
partis par la voiture du matin, avant le jour, et j'tais dj en pleine
campagne quand le soleil se leva, boitant et grelottant, envelopp dans
des lambeaux de nuages et des haillons de brouillard, comme un mendiant.
Quand nous arrivmes au _Cochon bleu_, aprs un trajet humide, qui
rencontrai-je sous la porte, un cure-dent en main, regardant la voiture,
sinon Bentley Drummle?

De mme qu'il faisait semblant de ne pas me voir, je fis semblant, moi
aussi, de ne pas le reconnatre. C'tait un bien pauvre semblant pour
tous deux, d'autant plus pauvre que nous rentrmes tous les deux dans
l'auberge, o il venait de terminer son djeuner et o je commandai le
mien. Ce fut comme du poison pour moi de le trouver en ville, car je
savais trs bien pourquoi il tait venu.

Faisant semblant de lire un vieux journal graisseux, qui n'avait rien
d' moiti aussi lisible dans ses nouvelles locales que les nouvelles
trangres, sur les cafs, les conserves, les sauces  poisson, le
beurre fondu et les vins dont il tait couvert, comme s'il avait gagn
la rougeole d'une manire tout  fait irrgulire, je m'assis  ma table
pendant qu'il se tenait devant le feu. Par degrs, je vis une insulte
grave dans sa persistance  rester devant le feu et je me levai,
dtermin  me chauffer  ses cts. Il me fallut passer ma main
derrire ses jambes pour prendre le poker afin de tisonner le feu, mais
j'eus encore l'air de ne pas le connatre.

Est-ce exprs? dit M. Drummle.

Oh! dis-je, le poker en main, est-ce vous... est-ce possible?... Comment
vous portez-vous? Je me demandais qui pouvait ainsi masquer le feu...

Sur ce, je me mis  tisonner avec ardeur. Aprs cela, je me plantai cte
 cte de M. Drummle, les paules rejetes en arrire et le dos au feu.

Vous venez d'arriver? dit M. Drummle en me poussant un peu avec son
paule.

--Oui, dis-je en le poussant de la mme manire.

--Quel sale et vilain endroit! dit Drummle; n'est-ce pas votre pays?

--Oui, rpondis-je; on m'a dit qu'il ressemblait beaucoup  votre
Shrosphire.

--Pas le moins du monde, dit Drummle.

Alors M. Drummle regarda ses bottes, et je regardai les miennes; puis il
regarda les miennes et je regardai les siennes.

Y a-t-il longtemps que vous tes ici? demandai-je, rsolu  ne pas
cder un pouce du feu.

--Assez longtemps pour en tre fatigu, rpondit Drummle en faisant
semblant de biller, mais galement rsolu  ne pas bouger.

--Restez-vous longtemps ici?

--Je ne puis vous dire, rpondit Drummle. Et vous?

--Je ne puis vous dire, rpondis-je.

Je sentis en ce moment, au frmissement de mon sang, que si l'paule de
M. Drummle avait empit d'une paisseur de cheveu de plus sur ma place,
je l'aurais jet par la fentre. Je sentis en mme temps que si mon
paule montrait une semblable prtention, M. Drummle m'aurait jet par
la premire ouverture venue. Il se mit  siffler un peu, je fis comme
lui.

N'y a-t-il pas une grande tendue de marais par l? dit Drummle.

--Oui. Eh bien, aprs? dis-je.

M. Drummle me regarda, puis aprs il regarda mes bottes, puis enfin il
dit:

Oh!

Et il se mit  rire.

Vous vous amusez, monsieur Drummle?

--Non, dit-il, pas particulirement; je vais faire une promenade 
cheval, je veux explorer ces marais pour mon plaisir. Il y a dans les
villages environnants,  ce qu'on m'a dit, de curieuses petites auberges
et de jolies petites forges. Est-ce vrai? Garon!

--Monsieur?

--Mon cheval est-il prt?

--Il est devant la porte, monsieur.

--coutez-moi bien  prsent: la dame ne montera pas  cheval
aujourd'hui, le temps est trop mauvais.

--Trs bien, monsieur.

--Et je ne rentrerai pas, parce que je dne chez cette dame.

--Trs bien, monsieur.

Alors Drummle me regarda. Il y avait sur son grand visage en hure de
brochet un air de triomphe insolent qui me fendit le coeur. Triste comme
je l'tais, cela m'exaspra au point que je me sentis port  le prendre
dans mes bras et  l'asseoir sur le feu.

Une chose tait vidente pour tous les deux: c'est que, jusqu' ce qu'on
vnt  notre secours, ni l'un ni l'autre ne pouvait quitter le feu. Nous
tions donc devant le feu, paule contre paule, pied contre-pied, avec
nos mains derrire le dos, sans bouger d'un pouce. Malgr le brouillard,
le cheval se voyait en dehors de la porte. Mon djeuner tait sur la
table; celui de Drummle tait enlev; le garon m'invita  commencer; je
fis un signe de tte, et tous deux nous restmes  nos places.

tes-vous all au Bocage depuis la dernire fois? dit Drummle.

--Non, dis-je, j'ai eu bien assez des Pinsons la dernire fois que j'y
suis all.

--Est-ce le jour o nous avons diffr d'opinion?

--Oui, rpondis-je trs schement.

--Allons! allons! on vous a laiss assez tranquille, dit Drummle d'un
ton moqueur; vous n'auriez pas d vous laisser emporter.

--M. Drummle, dis-je, vous n'tes pas comptent pour donner un avis sur
ce sujet. Quand je me laisse emporter (non pas que j'admette l'avoir
fait  cette occasion), je ne lance pas de verres  la tte des gens.

--Moi, j'en lance, dit Drummle.

Aprs l'avoir regard deux ou trois fois, en examinant son tat
d'excitation et de fureur croissantes, je dis:

Monsieur Drummle, je n'ai pas cherch cette conversation, et je ne la
trouve pas agrable.

--Assurment, elle ne l'est pas, dit-il avec ddain et par-dessus son
paule, mais cela m'est absolument gal.

--Et, en consquence, continuai-je, avec votre permission, j'insinuerai
que nous n'ayons  l'avenir aucune espce de rapports.

--C'est tout  fait mon opinion, dit Drummle, et c'est ce que j'aurais
insinu moi-mme ou plutt fait sans insinuation; mais, ne perdez pas
votre calme, n'avez-vous pas assez perdu sans cela?

--Que voulez-vous dire, monsieur?

--Garon! dit Drummle, en manire de rponse.

Le garon reparut.

Par ici!... coutez et comprenez bien: la jeune dame ne sort pas
aujourd'hui, et je dne chez la jeune dame.

--Parfaitement, monsieur.

Aprs que le garon et touch de la paume de sa main ma thire qui se
refroidissait rapidement; qu'il m'et regard d'un air suppliant et
qu'il et quitt la pice, Drummle, tout en ayant pris soin de ne pas
bouger l'paule qui me touchait, prit un cigare de sa poche, en mordit
le bout, mais ne fit pas mine de bouger. Je bouillais, j'touffais, je
sentais que nous ne pourrions pas dire un seul mot de plus sans faire
intervenir le nom d'Estelle, et que je ne pourrais supporter de le lui
entendre prononcer. En consquence, je tournai froidement les yeux de
l'autre ct du mur, comme s'il n'y avait personne dans la chambre, et
je me forai au silence. Il est impossible de dire combien de temps nous
aurions pu rester dans cette position ridicule, sans l'arrive de trois
fermiers aiss, amens, je pense, par le garon; ils entrrent dans la
salle en dboutonnant leurs paletots et en se frottant les mains, et
comme ils s'avanaient vers le feu, nous fmes obligs de leur cder la
place.

Je vis Drummle, par la fentre, saisir les rnes de son cheval et se
mettre en selle, avec sa manire maladroite et brutale, en chancelant 
droite,  gauche, en avant et en arrire. Je croyais qu'il tait parti,
quand il revint demander du feu pour le cigare qu'il tenait  la bouche,
et qu'il avait oubli d'allumer. Un homme, dont les vtements taient
couverts de poussire, apporta ce qu'il rclamait. Je ne pourrais pas
dire d'o il sortait, tait-ce de la cour intrieure, de la rue ou
d'autre part? Et comme Drummle se penchait sur sa selle en allumant son
cigare, en riant et en tournant la tte du ct des fentres de
l'auberge, le balancement d'paules et le dsordre des cheveux de cet
homme me fit souvenir d'Orlick.

Trop compltement hors de moi pour m'inquiter si c'tait lui ou non ou
pour toucher au djeuner, je lavai ma figure et mes mains salies par le
voyage, et je me rendis  la mmorable vieille maison, qu'il et t
beaucoup plus heureux pour moi de n'avoir jamais vue, et dans laquelle
jamais je n'aurais d entrer.




CHAPITRE XV.


Dans la chambre o tait la table de toilette et o les bougies
brlaient accroches  la muraille, je trouvai miss Havisham et Estelle.
Miss Havisham, assise sur un sofa prs du feu, et Estelle sur un coussin
 ses pieds. Estelle tricotait et miss Havisham la regardait. Toutes
deux levrent les yeux quand j'entrai, et toutes deux remarqurent du
changement en moi. Je vis cela au regard qu'elles changrent.

Et quel vent, dit miss Havisham, vous pousse ici, Pip?

Bien qu'elle me regardt fixement, je vis qu'elle tait quelque peu
confuse. Estelle posa son ouvrage sur ses genoux, leva les yeux sur
nous, puis se remit  travailler. Je m'imaginai lire dans le mouvement
de ses doigts, aussi clairement que si elle me l'et dit dans l'alphabet
des sourds-muets, qu'elle s'apercevait que j'avais dcouvert mon
bienfaiteur.

Miss Havisham, dis-je, je suis all  Richmond pour parler  Estelle,
et, trouvant que le vent l'avait pousse ici, je l'ai suivie.

Miss Havisham me faisant signe pour la troisime ou quatrime fois de
m'asseoir, je pris la chaise place auprs de la table de toilette que
j'avais vue si souvent occupe par elle. Avec toutes ces ruines  mes
pieds et autour de moi, il me semblait que c'tait bien en ce jour la
place qui me convenait.

Ce que j'ai  dire  miss Estelle, miss Havisham, je le dirai devant
vous dans quelques moments. Cela ne vous surprendra pas, cela ne vous
dplaira pas. Je suis aussi malheureux que vous ayez jamais pu dsirer
me voir.

Miss Havisham continuait  me regarder fixement. Je voyais au mouvement
des doigts d'Estelle pendant qu'ils travaillaient qu'elle tait
attentive  ce que je disais, mais elle ne levait pas les yeux.

J'ai dcouvert quel est mon protecteur. Ce n'est pas une heureuse
dcouverte, et il n'est pas probable qu'elle lve jamais ni ma
rputation, ni ma position, ni ma fortune, ou quoi que ce soit. Il y a
des raisons qui m'empchent d'en dire davantage: ce n'est pas mon
secret, mais celui d'un autre.

Comme je gardais le silence pendant un moment, regardant Estelle et
cherchant comment continuer, miss Havisham rpta:

Ce n'est pas votre secret, mais celui d'un autre, eh bien?...

--Quand pour la premire fois vous m'avez fait venir ici, miss Havisham,
quand j'appartenais au village l-bas, que je voudrais bien n'avoir
jamais quitt, je suppose que je vins rellement ici comme tout autre
enfant aurait pu y venir, comme une espce de domestique, pour
satisfaire vos caprices et en tre pay.

--Ah! Pip! rpliqua miss Havisham en secouant la tte avec calme, vous
croyez....

--Est-ce que M. Jaggers?...

--M. Jaggers, dit miss Havisham en me rpondant d'une voix ferme,
n'avait rien  faire l-dedans et n'en savait rien. S'il est mon avou
et s'il est celui de votre bienfaiteur, c'est une concidence. Il a de
semblables relations avec un assez grand nombre de personnes, et cela a
pu arriver naturellement; mais, n'importe comment cette concidence est
arrive, soyez convaincu qu'elle n'a t amene par personne.

Tout le monde aurait pu voir dans son visage hagard qu'il n'y avait
jusqu'ici ni subterfuge ni dissimulation dans ce qu'elle venait de dire.

Mais lorsque je suis tomb dans l'erreur o je suis rest si longtemps,
du moins vous m'y avez entretenu? dis-je.

--Oui, rpondit-elle en faisant encore un signe, je vous ai laiss
aller.

--tait-ce de la bont?

--Qui suis-je? s'cria miss Havisham en frappant sa canne sur le
plancher et se laissant emporter par une colre si subite qu'Estelle
leva sur elle des yeux surpris, qui suis-je, pour l'amour de Dieu, pour
avoir de la bont?

J'avais lev une bien faible plainte et je n'avais mme pas eu
l'intention de le faire. Je le lui dis lorsqu'elle se rassit plus calme
aprs cet clat.

Eh bien!... eh bien!... eh bien!... dit-elle, aprs?...

--J'ai t gnreusement pay ici pour mes anciens services, dis-je pour
la calmer, en tant mis en apprentissage, et je n'ai fait ces questions
que pour me renseigner personnellement. Ce qui suit a un but diffrent,
et, je l'espre, plus dsintress. En entretenant mon erreur, miss
Havisham, vous avez voulu punir et contrarier--peut-tre sauriez-vous
trouver mieux que moi les termes qui pourraient exprimer votre intention
sans vous offenser--vos gostes parents.

--Je l'ai fait, dit-elle, mais ils l'ont voulu, et vous aussi. Quelle a
t mon histoire pour que je me donne la peine de les avertir ou de les
supplier, eux ou vous, pour qu'il en soit autrement? Vous vous tes
tendu vos propres piges, et ce n'est pas moi qui les ai tendus...

Aprs avoir attendu qu'elle redevnt calme, car ses paroles clataient
en cascades sauvages et inattendues, je continuai:

J'ai t jet dans une famille de vos parents, miss Havisham, et je
suis rest constamment au milieu d'eux depuis mon arrive  Londres. Je
sais qu'ils ont t de bonne foi et tromps sur mon compte comme je l'ai
t moi-mme, et je serais faux et bas si je ne vous disais pas, que
cela vous soit agrable ou non, que vous faites srieusement injure  M.
Mathieu Pocket et  son fils Herbert si vous supposez qu'ils sont autre
chose que gnreux, droits, ouverts, et incapables de quoi que ce soit
de vil ou de lche.

--Ce sont vos amis? dit miss Havisham.

--Ils se sont faits mes amis, dis-je, quand ils supposaient que j'avais
pris leur place et quand Sarah Pocket, miss Georgina et mistress Camille
n'taient pas mes amis, je pense.

Le contraste de mes amis avec le reste de sa famille semblait, j'tais
bien aise de le voir, les mettre bien avec elle. Elle me regarda avec
des yeux perants pendant un moment, puis elle dit avec calme:

Que demandez-vous pour eux?

--Rien, dis-je, si ce n'est que vous ne les confondiez pas avec les
autres. Il se peut qu'ils soient du mme sang, mais, croyez-moi, ils ne
sont pas de la mme nature.

Miss Havisham rpta, en continuant  me regarder avec avidit:

Que demandez-vous pour eux?

--Je ne suis pas assez rus, vous le voyez, rpondis-je sentant bien que
je rougissais un peu, pour pouvoir vous cacher, quand bien mme je le
dsirerais, que j'ai quelque chose  vous demander, miss Havisham: si
vous pouviez disposer de quelque argent pour rendre  mon ami Herbert un
service pour le reste de ses jours... mais ce service, par sa nature,
doit tre rendu sans qu'il s'en doute, je vous dirai comment.

--Pourquoi faut-il que cela se fasse sans qu'il s'en doute?
demanda-t-elle en appuyant sa main sur sa canne afin de me regarder plus
attentivement.

--Parce que, dis-je, j'ai commenc moi-mme  lui rendre service il y a
plus de deux ans sans qu'il le sache, et que je ne veux pas tre trahi.
Par quelles raisons suis-je incapable de continuer? Je ne puis vous le
dire. C'est une partie du secret d'un autre et non pas le mien.

Elle dtourna peu  peu les yeux de moi et les porta sur le feu. Aprs
l'avoir contempl pendant un temps qui, dans le silence,  la lumire
des bougies qui brlaient lentement, me parut bien long, elle fut
rveille par l'croulement de quelques charbons enflamms, et regarda
de nouveau de mon ct, d'abord d'une manire vague, puis avec une
attention graduellement concentre. Pendant tout ce temps Estelle
tricotait toujours. Quand miss Havisham eut arrt son attention sur
moi, elle dit, en parlant comme s'il n'y avait pas eu d'interruption
dans notre conversation:

Ensuite?...

--Estelle, dis-je en me tournant vers elle en essayant de matriser ma
voix tremblante, vous savez que je vous aime, vous savez que je vous
aime depuis longtemps, et que je vous aime tendrement...

Ainsi interpelle, Estelle leva les yeux sur mon visage, et ses doigts
continurent leur travail, et elle me regarda sans changer de
contenance. Je vis que miss Havisham portait les yeux tantt de moi 
elle, tantt d'elle  moi.

J'aurais dit cela plus tt sans ma longue erreur. Cette erreur m'avait
fait esprer que miss Havisham nous destinait l'un  l'autre, et,
pensant que vous ne pouviez rien y faire vous-mme, quelles que fussent
vos intentions, je me suis retenu de le dire, mais je dois l'avouer
maintenant.

Sans rien perdre de sa contenance impassible et ses doigts allant
toujours, Estelle secoua la tte.

Je sais, dis-je en rponse  ce mouvement, je sais que je n'ai pas
l'espoir de pouvoir jamais vous appeler ma femme, Estelle. J'ignore ce
que je vais devenir, combien malheureux je serai, o j'irai. Cependant,
je vous aime, je vous ai aime depuis la premire fois que je vous ai
vue dans cette maison.

En me regardant, parfaitement impassible et les doigts toujours occups,
elle secoua de nouveau la tte. Je repris:

Il et t bien cruel, horriblement cruel  miss Havisham de jouer avec
la sensibilit et la candeur d'un pauvre garon, de me torturer pendant
toutes ces annes dans un vain espoir et pour un but inutile si elle
avait song  la gravit de ce qu'elle faisait; mais je pense qu'elle
n'en avait pas conscience. Je crois qu'en endurant ses propres
souffrances elle a oubli les miennes, Estelle.

Je vis miss Havisham porter la main  son coeur et l'y retenir pendant
qu'elle continuait  me regarder, ainsi qu'Estelle, tour  tour.

Il me semble, dit Estelle avec un grand calme, qu'il y a des
sentiments, des fantaisies, je ne sais pas comment les appeler, que je
suis incapable de comprendre. Quand vous dites que vous m'aimez, je sais
ce que vous voulez dire quant  la formation des mots, mais rien de
plus. Vous ne dites rien  mon coeur... vous ne touchez rien l... Je
m'inquite peu de ce que vous pouvez dire... j'ai essay de vous en
avertir.... Dites, ne l'ai-je pas fait?

--Oui, rpondis-je d'un ton lamentable.

--Oui, mais vous n'avez pas voulu vous tenir pour averti, car vous avez
cru que je ne le pensais pas. Ne l'avez-vous pas cru?

--J'ai cru et espr que vous ne le pensiez pas, vous si jeune, si peu
prouve et si belle, Estelle. Assurment ce n'est pas dans la nature.

--C'est dans _ma_ nature, rpondit-elle; puis elle ajouta en appuyant
sur les mots: C'est dans mon for intrieur. Je fais une grande
diffrence entre vous et les autres en vous en disant autant. Je ne puis
faire davantage.

--N'est-il pas vrai, dis-je, que Bentley Drummle est ici en ville et
qu'il vous recherche?

--C'est parfaitement vrai, rpondit-elle en parlant de lui avec
l'indiffrence du plus entier mpris.

--N'est-il pas vrai que vous l'encouragez, que vous sortez  cheval avec
lui, et qu'il dne avec vous aujourd'hui mme?

Elle parut un peu surprise de voir que je connaissais tous ces dtails,
mais elle rpondit encore:

C'est parfaitement vrai!

--Vous pouvez l'aimer, Estelle!

Ses doigts s'arrtrent pour la premire fois quand elle rpliqua avec
un peu de colre:

Que vous ai-je dit? Croyez-vous encore aprs cela que je ne sois pas
telle que je le dis?

--Vous ne l'pouserez jamais Estelle?

Elle se tourna vers miss Havisham et rflchit un instant en tenant son
ouvrage dans ses mains, puis elle dit:

Pourquoi ne vous dirais-je pas la vrit? On va me marier avec lui.

Je laissai tomber ma tte dans mes mains; mais je pus me contenir mieux
que je ne pouvais l'esprer, eu gard  la douleur que j'prouvai en lui
entendant prononcer ces paroles. Quand je relevai la tte, miss Havisham
avait un air si horrible, que j'en fus impressionn, mme dans le
bouleversement extrme de ma douleur.

Estelle, chre, trs chre Estelle, ne permettez pas  miss Havisham de
vous prcipiter dans cet abme. Mettez-moi de ct pour toujours. Vous
l'avez fait, je le sais bien, mais donnez votre main  quelque personne
plus digne que Drummle. Miss Havisham vous donne  lui comme pour
tmoigner le plus profond mpris, et faire la plus grande injure qu'on
puisse faire  tous les hommes beaucoup meilleurs qui vous admirent, et
aux quelques-uns qui vous aiment vraiment. Parmi ces quelques-uns il
peut y en avoir un qui vous aime aussi tendrement, bien qu'il ne vous
ait pas aim aussi longtemps que moi. Prenez-le et je le supporterai
avec courage pour l'amour de vous!

Mon ardeur veilla en elle un tonnement qui me fit supposer qu'elle
tait touche de compassion, et que tout  coup j'tais devenu
intelligible  son esprit.

Je vais, dit-elle encore d'un ton plus doux, l'pouser. On s'occupe des
prparatifs de mon mariage, et je serai bientt marie. Pourquoi
mlez-vous ici injustement le nom de ma mre adoptive? C'est par ma
propre volont que tout se fait.

--C'est par votre propre volont, Estelle, que vous vous jetez dans les
bras d'une brute?

--Dans les bras de qui devrais-je me jeter? repartit-elle avec un
sourire. Devrais-je me jeter dans les bras de l'homme qui sentirait le
mieux (s'il y a des gens qui sentent de pareilles choses) que je n'ai
rien pour lui?... L!... c'en est fait, je ferai assez bien et mon mari
aussi. Quant  me prcipiter dans ce que vous appelez un abme, miss
Havisham voulait me faire attendre et ne pas me marier encore; mais je
suis fatigue de la vie que j'ai mene; elle n'a que trs peu de charmes
pour moi, et je suis d'avis d'en changer. N'en dites pas davantage. Nous
ne nous comprendrons jamais l'un l'autre.

--Une vile brute! une telle stupide brute! criai-je dsespr.

--Ne craignez pas que je sois un ange pour lui, dit Estelle; je ne le
serai pas. Allons, voici ma main. Sparons-nous l-dessus, enfant et
homme romanesque.

-- Estelle, rpondis-je, pendant que mes larmes tombaient en abondance
sur sa main, malgr tous mes efforts pour les retenir, quand mme je
resterais en Angleterre et que je pourrais me tenir la tte haute devant
les autres, comment pourrais-je voir en vous la femme de Drummle!

--Enfantillage!... enfantillage!... dit-elle, cela passera avec le
temps.

--Jamais, Estelle!

--Vous ne penserez plus  moi dans une semaine.

--Ne plus penser  vous! Vous faites partie de mon existence, partie de
moi-mme. Vous avez t dans chaque ligne que j'ai lue depuis la
premire fois que je suis venu ici, n'tant encore qu'un pauvre enfant
bien grossier et bien vulgaire, dont, mme alors, vous avez bless le
coeur. Vous avez t dans tous les rves d'avenir que j'ai faits depuis.
Sur la rivire, sur les voiles des vaisseaux, sur les marais, dans les
nuages, dans la lumire, dans l'obscurit, dans le vent, dans la mer,
dans les bois, dans les rues, vous avez t la personnification de
toutes les fantaisies gracieuses que mon esprit ait jamais conues. Les
pierres avec lesquelles sont bties les plus solides constructions de
Londres ne sont pas plus relles ou plus impossibles  dplacer par vos
mains, que votre prsence et votre influence l'ont t et le seront
toujours pour moi, ici et partout. Estelle, jusqu' la dernire heure de
ma vie, il faut que vous restiez une partie de ma nature, une partie du
peu de bien et une partie du mal qui est en moi. Mais pendant notre
sparation, je vous associerai seulement au bien, et je vous y
maintiendrai toujours fidlement, car vous devez m'avoir fait beaucoup
plus de bien que de mal. Quelle que soit la douleur aigu que je
ressente maintenant... oh! Dieu vous garde! Dieu vous pardonne!

Dans quelle angoisse de malheur j'arrachai de mon coeur ces paroles
entrecoupes? je ne le sais. Elles montrent  mes lvres comme le sang
d'une blessure interne. Je tins sa main sur mes lvres pendant un
moment, et je la quittai. Mais toujours dans la suite, je me suis
souvenu, et bientt aprs  plus forte raison, que, tandis qu'Estelle me
regardait seulement avec un tonnement ml d'incrdulit, la figure de
spectre de miss Havisham, dont la main couvrait encore son coeur,
semblait trahir, dans un terrible regard, la piti et le remords.

Tout est dit, tout est fini! Tout tait si bien dit et si bien fini,
que, lorsque je franchis la porte, la lumire du jour paraissait d'une
couleur plus sombre que lorsque j'tais entr. Pendant un instant, je me
cachai parmi les ruelles et les passages, et ensuite je partis pour
faire  pied toute la route jusqu' Londres. Car j'avais  ce moment
tellement repris mes esprits, que je rflchis que je ne pouvais pas
retourner  l'htel et y voir Drummle; que je ne pourrais pas supporter
d'tre assis dans la voiture et m'entendre adresser la parole; que je ne
pouvais rien faire de mieux pour moi-mme que de me fatiguer.

Il tait plus de minuit quand je traversai le pont de Londres. Passant
par les troits labyrinthes des rues qui,  cette poque, longeaient 
l'ouest la rive du fleuve qui faisait partie du comt de Middlesex, mon
plus court chemin pour gagner le Temple tait de suivre la rivire par
Whitefriars. On ne m'attendait que le lendemain, mais j'avais mes clefs,
et si Herbert tait couch, je pouvais gagner mon lit sans le dranger.

Comme il arrivait rarement que j'entrasse par la porte de Whitefriars,
quand le Temple tait ferm, et que j'tais trs crott et trs fatigu,
je ne me formalisai pas, en voyant le portier m'examiner avec beaucoup
d'attention en tenant la porte entr'ouverte pour me laisser passer. Pour
aider sa mmoire je lui dis mon nom.

Je n'en tais pas bien certain, monsieur, mais je le pensais. Voici une
lettre, monsieur; la personne qui l'a apporte a dit que vous soyez
assez bon pour la lire  la lanterne.

Trs surpris de cette recommandation, je pris la lettre. Elle tait
adresse  Philip Pip, Esquire, et au haut de l'enveloppe taient ces
mots: VEUILLEZ LIRE CETTE LETTRE ICI MME. Je l'ouvris, le portier
m'clairait, et je lus de la main de Wemmick:

NE RENTREZ PAS CHEZ VOUS!

Toutes les fantaisies et les bruits de la nuit qui m'assigeaient
disaient le mme refrain: NE RENTREZ PAS CHEZ VOUS! Cette phrase
s'insinuait dans tout ce que je pensais, comme l'aurait fait une douleur
physique. Il n'y avait pas longtemps, j'avais lu dans les journaux qu'un
inconnu tait venu aux Hummums dans la nuit, s'tait mis au lit, s'tait
suicid, et que le lendemain matin on l'avait trouv baign dans son
sang. Il me vint dans l'ide que cet inconnu avait d occuper cette mme
vote, et je me levai pour m'assurer qu'il n'y avait pas de traces
rouges. Alors j'ouvris la porte pour regarder dans les couloirs et me
ranimer un peu  la vue d'une lumire lointaine, prs de laquelle je
savais que le garon de service dormait. Mais pendant tout ce temps, je
me demandais: Pourquoi ne dois-je pas rentrer chez moi?... Que peut-il
tre arriv  la maison?... Si j'y rentrais, y trouverais-je Provis en
sret?... Ces questions occupaient  tel point mon esprit, qu'on
aurait pu supposer qu'il n'y avait plus de place pour d'autres
rflexions. Mme lorsque je pensais  Estelle, et  la manire dont nous
nous tions quitts ce jour-l pour toujours, et quand je me rappelais
les circonstances de notre sparation, et tous ses regards, et toutes
ses intonations, et le mouvement de ses doigts pendant qu'elle
tricotait, mme alors j'tais poursuivi ici, l et partout par cet
avertissement: NE RENTREZ PAS CHEZ VOUS! Quand  la fin je m'assoupis, 
force d'puisement d'esprit et de corps, cela devint un immense verbe
imaginaire, qu'il me fallut conjuguer  l'impratif prsent: Ne rentre
pas chez toi; qu'il ne rentre pas chez lui; ne rentrons pas chez nous;
qu'ils ne rentrent pas chez eux; et puis virtuellement: Je ne puis pas
et je ne dois pas rentrer chez moi; je ne pouvais pas, ne voulais pas et
ne devais pas rentrer chez moi, jusqu' ce que je sentisse que j'allais
devenir fou. Je me roulai sur l'oreiller et regardai les grands ronds
fixes sur la muraille.

J'avais recommand que l'on m'veillt  sept heures, car il tait clair
que je devais voir Wemmick avant tout autre personne, et galement clair
que c'tait l une circonstance pour laquelle il ne fallait lui demander
que ses sentiments de Walmorth. Ce fut pour moi un grand soulagement de
sortir de la chambre o j'avais pass la nuit si misrablement, et il ne
fut pas ncessaire de frapper deux fois  la porte pour me faire sauter
de ce lit d'inquitudes.

 huit heures, j'tais en vue des murs du chteau. La petite servante
entrait justement dans la forteresse avec deux petits pains chauds. Je
passai la poterne et franchis le pont-levis, en mme temps qu'elle.
J'arrivai ainsi sans tre annonc, pendant que Wemmick prparait le th
pour lui et pour son pre. Une porte ouverte m'offrait en perspective le
vieux au lit.

Tiens! monsieur Pip, dit Wemmick, vous tes donc revenu?

--Oui, rpondis-je, mais je ne suis pas rentr chez moi.

--C'est trs bien! dit-il en se frottant les mains, j'ai laiss un mot
pour vous  chacune des portes du Temple,  tout hasard. Par quelle
porte tes-vous entr?

Je le lui dis:

J'irai  toutes les autres dans la journe, dit Wemmick, et je
dtruirai les lettres. C'est une bonne rgle de ne jamais laisser de
preuves crites, quand on peut l'viter, parce qu'on ne sait jamais si
cela ne servira pas contre soi un jour. Je vais prendre une libert avec
vous. Vous est-il gal de faire cuire cette saucisse pour le vieux?

Je rpondis que je serais enchant de le faire.

Alors, vous pouvez aller  votre ouvrage, Mary Anne, dit Wemmick  la
petite servante, ce qui nous laisse seuls, vous voyez, monsieur Pip,
ajouta-t-il en clignant de l'oeil pendant qu'elle s'loignait.

Je le remerciai de son amiti et de sa prudence, et nous continumes 
causer  voix basse, pendant que je faisais griller la saucisse et qu'il
beurrait la mie du petit pain de son pre.

Maintenant, monsieur Pip, vous savez, nous nous comprenons. Nous sommes
dans nos capacits personnelles et prives, et ce n'est pas
d'aujourd'hui que nous sommes engags dans une transaction
confidentielle. Les sentiments officiels sont une chose; mais nous
sommes extra-officiels pour le moment.

Je fis un signe d'assentiment cordial. J'tais tellement surexcit, que
j'avais dj enflamm la saucisse du vieux comme une torche et que
j'avais t oblig de l'teindre.

J'ai accidentellement appris hier matin, me trouvant dans un certain
lieu, o je vous ai conduit une fois... mme entre vous et moi, il vaut
mieux ne pas dire les noms, quand on peut l'viter....

--Beaucoup mieux, dis-je; je vous comprends.

--J'ai appris l, par hasard, hier matin, dit Wemmick, qu'une certaine
personne, qui n'est pas entirement trangre aux colonies et qui n'est
pas non plus dnue d'un certain avoir... je ne sais pas qui cela peut
tre rellement, nous ne nommerons pas cette personne....

--C'est inutile, dis-je.

--...avait fait quelques petits tours dans certaine partie du monde o
vont bien des gens, pas toujours pour satisfaire leurs inclinations
personnelles, et qui n'est pas tout  fait sans rapports avec les
dpenses du gouvernement.

En regardant sa figure je fis un vritable feu d'artifice de la saucisse
du vieux, et cela apporta une grande distraction dans mon attention et
dans celle de Wemmick. Je lui fis mes excuses.

Cette personne disparaissant de cet endroit, et personne n'entendant
plus parler d'elle dans les environs, dit Wemmick, on a form des
conjectures et soulev des thories: j'ai aussi appris que vous aviez
t surveill dans votre appartement de la Cour du Jardin au Temple, et
que vous pourriez l'tre encore.

--Par qui? dis-je.

--Je ne voudrais pas entrer dans ces dtails, dit Wemmick vasivement,
cela pourrait empiter sur ma responsabilit offi-cielle. J'ai appris
cela comme j'ai appris bien d'autres choses curieuses en d'autres temps,
dans le mme lieu. Je ne vous dis pas cela sur des informations reues,
je l'ai entendu.

Il me prit des mains la fourchette  rtir et la saucisse tout en
parlant, et disposa convenablement sur un petit plateau le djeuner de
son pre. Avant de le lui servir, il entra dans sa chambre avec une
serviette propre, qu'il attacha sous le menton du vieillard. Il le
souleva, mit son bonnet de nuit de ct, et lui donna un air tout  fait
crne. Ensuite il plaa son djeuner devant lui avec grand soin, et dit:

C'est bien, n'est-ce pas, vieux pre?

Ce  quoi le joyeux vieillard rpondit:

Trs bien! John, mon garon, trs bien!

Comme il paraissait tacitement entendu que le vieux n'tait pas dans un
tat prsentable, je pensais qu'en consquence il fallait le regarder
comme invisible, et je fis semblant d'ignorer compltement tout ce qui
se passait.

Cette surveillance exerce sur moi dans mon appartement, surveillance
que j'avais dj eu quelque raison de souponner, dis-je  Wemmick quand
il revint, est insparable de la personne  laquelle vous avez fait
allusion, n'est-ce pas?

Wemmick prit un air trs srieux:

Je ne puis pas vous assurer cela d'aprs ce que j'en sais. Je veux dire
que je ne puis pas vous affirmer qu'il en a t ainsi d'abord; mais, ou
cela est, ou sera, ou est en grand danger d'tre.

Comme je voyais que sa position  la Petite Bretagne l'empchait d'en
dire davantage, et que je savais (et je lui en tais trs reconnaissant)
combien il sortait de sa voie ordinaire, en me disant ce qu'il me
disait, je ne pus pas le presser; mais je lui dis, aprs un moment de
mditation, que j'aimerais bien lui faire une question, le laissant juge
d'y rpondre ou de n'y pas rpondre, comme il le voudrait, certain que
j'tais que ce qu'il ferait serait bien. Il posa son djeuner et
croisant les bras et pinant ses manches de chemise (il trouvait commode
de rester chez lui sans habit), il me fit signe aussitt de faire ma
question.

Vous avez entendu parler d'un homme de mauvaise conduite, dont le vrai
nom est Compeyson?

Il me rpondit par un autre signe.

Vit-il encore?

Un autre signe.

Est-il  Londres?

Il me fit encore un signe, comprima excessivement sa boite aux lettres,
me fit un dernier signe, et continua son djeuner.

Maintenant, dit Wemmick, que les questions sont faites, ce qu'il dit
avec emphase et rpta pour ma gouverne, j'arrive  ce que je fis aprs
avoir entendu ce que j'avais entendu. Je me rendis  la Cour du Jardin
pour vous trouver. Ne vous trouvant pas, je fus chez Clarricker, pour
trouver M. Herbert.

--Et vous l'avez trouv? fis-je avec inquitude.

--Et je l'ai trouv. Sans prononcer un seul nom, sans entrer dans aucun
dtail, je lui ai fait entendre que s'il avait connaissance qu'il y ait
quelqu'un.... Tom, Jack, ou Richard dans votre appartement, ou dans le
voisinage immdiat, il ferait mieux d'loigner Tom, Jack, ou Richard,
pendant que vous tiez absent.

--Il a d tre bien embarrass?

--Bien embarrass?... Pas le moins du monde, parce que je lui ai fait
entendre qu'il n'tait pas prudent d'essayer de trop loigner Tom, Jack,
ou Richard, pour le prsent. Monsieur Pip, je vais vous dire quelque
chose. Dans les circonstances prsentes, il n'y a rien de tel qu'une
grande ville, quand une fois l'on y est. N'ouvrez pas trop tt la porte,
restez tranquille, laissez les choses se remettre un peu avant d'essayer
d'ouvrir, mme pour laisser entrer l'air du dehors.

Je le remerciai de ses bons avis, et je lui demandai ce qu'avait fait
Herbert.

M. Herbert, dit Wemmick, aprs tre rest immobile pendant une
demi-heure, a trouv un moyen. Il m'a confi sous le sceau du secret,
qu'il recherchait une jeune dame, qui a, comme vous le savez sans doute,
un pre alit, lequel pre ayant t quelque chose comme _purser_,
couche dans un lit d'o il peut voir les vaisseaux monter et descendre
le fleuve. Vous connaissez probablement cette jeune dame?...

--Pas personnellement, dis-je.

La vrit est que la jeune dame en question avait vu en moi un camarade
dpensier, qui ne pouvait que nuire  Herbert, et que, lorsque Herbert
avait propos de me prsenter  elle, elle avait accueilli sa
proposition avec un empressement si modr, que Herbert avait t oblig
de me confier l'tat des choses, en me disant qu'il fallait laisser
s'couler quelque temps avant de faire sa connaissance. Quand j'avais
entrepris de faire la carrire d'Herbert  son insu, j'avais support
l'indiffrence de sa fiance avec une joyeuse philosophie. Lui et elle,
de leur ct, n'avaient pas t trs dsireux d'introduire une troisime
personne dans leurs entrevues, et, bien que j'eusse l'assurance de
m'tre depuis lev dans l'estime de Clara, et que la jeune dame et moi
changions depuis quelque temps des messages et des souvenirs, par
l'entremise d'Herbert, je ne l'avais nanmoins jamais vue. Quoi qu'il en
soit, je ne fatiguais pas Wemmick avec ces dtails.

M. Herbert me demanda, dit Wemmick, si la maison aux fentres cintres
qui se trouve  ct de la rivire, dans l'espace compris entre
Limehouse et Greenwich, et qui est tenue,  ce qu'il parat, par une
trs respectable veuve, qui a un des tages suprieurs  louer, ne
pourrait pas, selon moi, servir de retraite momentane  Tom, Jack, ou
Richard? Je trouvai cela trs convenable pour trois raisons que je vais
vous donner: _primo_, c'est loin de votre quartier et loin de
l'agglomration ordinaire des rues grandes ou petites; _secundo_, sans
en approcher vous-mme, vous pourriez toujours tre  porte d'avoir de
nouvelles de Tom, Jack ou Richard, par M. Herbert; _tertio_, aprs un
certain temps, et quand cela sera prudent, si vous voulez glisser Tom,
Jack, ou Richard  bord de quelque paquebot tranger, c'est tout prs.

Rconfort par ces considrations, je remerciai Wemmick  plusieurs
reprises, et je le priai de continuer.

Eh bien! monsieur, M. Herbert se jeta dans l'affaire avec une ferme
volont, et vers neuf heures, hier soir, il installait Tom, Jack, ou
Richard, n'importe lequel, ni vous ni moi n'avons besoin de le savoir,
dans la maison avec le plus grand succs.  l'ancien logement, on laissa
entendre qu'il tait appel  Douvres; et de fait, il prit la route de
Douvres, et fit un coude pour revenir. Maintenant, un autre grand
avantage de tout cela, c'est que tout a t fait sans vous, et que si
quelqu'un a pi vos mouvements, on saura que vous tiez loin, 
plusieurs milles, et occup de tout autre chose. Cela dtournera les
soupons et les embrouillera, et c'est pour la mme raison que je vous
ai recommand, quand mme vous reviendriez hier soir, de ne pas rentrer
chez vous. Cela apportera encore plus de confusion, c'est tout ce qu'il
faut.

Wemmick ayant termin son djeuner, regarda sa montre et commena 
mette son paletot.

Et maintenant, monsieur Pip, dit-il, les mains encore dans ses manches,
j'ai probablement fait tout ce que je pouvais faire; mais si je puis
faire davantage au point de vue de Walworth et dans ma capacit
strictement personnelle et prive, je serai aise de le faire. Voici
l'adresse. Il ne peut y avoir d'inconvnient  ce que vous alliez ce
soir voir par vous-mme que tout est bien pour Tom, Jack ou Richard,
avant de rentrer chez vous. Mais quand une fois vous serez retourn chez
vous, ce qui est une autre raison pour que vous n'y soyez pas rentr
hier soir, ne revenez pas ici. Vous y tes le bien venu, c'est certain,
monsieur Pip...

Ses mains n'taient pas encore tout  fait sorties des manches de son
habit, je les pris et les secouai.

Et... laissez-moi finalement appuyer sur un point important pour vous.

En disant cela, il mit ses mains sur mes paules, et il ajouta d'une
voix basse et solennelle tout  la fois:

Tchez ce soir de vous emparer de ses valeurs portatives; vous ne savez
pas ce qui peut lui arriver.

Ayez soin qu'il n'arrive rien  ses valeurs portatives.

Dsesprant tout  fait de bien faire comprendre  Wemmick mes
intentions sur ce point, je lui dis que j'essayerais.

Il est l'heure, dit Wemmick, et il faut que je parte. Si vous n'aviez
rien de mieux  faire jusqu' la nuit, voil ce que je vous
conseillerais de faire. Vous semblez trs fatigu, et cela vous ferait
beaucoup de bien de passer une journe tranquille avec le vieux; il va
se lever tout  l'heure, et vous mangerez un petit morceau de... vous
vous rappelez le cochon?...

--Sans doute, dis-je.

--Eh bien! un petit morceau de cette pauvre petite bte. Cette saucisse
que vous avez grille en tait. C'tait sous tous les rapports, un
cochon de premire qualit. Gotez-le, quand ce ne serait que parce que
c'est une vieille connaissance. Adieu, pre! dit-il avec un air joyeux.

--Adieu, John, adieu mon garon! cria le vieillard, de l'intrieur de
la maison.

Je m'endormis bientt devant le feu de Wemmick, et le vieux et moi nous
gotmes la socit l'un de l'autre, en dormant plus ou moins pendant
toute la journe. Nous emes pour dner une queue de porc et des lgumes
rcolts sur la proprit, et je faisais des signes de tte au vieux,
avec une bonne intention, toutes les fois que je manquais de le faire
accidentellement. Quand il fit tout  fait nuit, je laissai le vieillard
prparer le feu pour faire rtir le pain, et je jugeai, au nombre de
tasses  th, aussi bien qu'aux regards qu'il lanait aux deux petites
portes de la muraille, que miss Skiffins tait attendue.




CHAPITRE XVI.


Huit heures avaient sonn avant que je fusse arriv  l'endroit o l'air
commence  se parfumer de l'odeur des copeaux et de la sciure de bois
provenant des chantiers de construction de bateaux, et des fabricants de
mts, de rames et de poulies qui se trouvent au bord de l'eau. Toute
cette partie des rives du fleuve, en aval du pont, m'tait inconnue, et
quand je me trouvai prs de la Tamise, je vis que l'endroit que je
cherchais n'tait pas o je l'avais suppos, et qu'il n'tait rien moins
que facile  trouver. On l'appelait le Moulin du Bord de l'Eau, prs du
Bassin aux cus (Mill Pond Bank, Chinks's Basin), et je n'avais d'autre
indication pour arriver prs du Bassin au cus, que de savoir qu'il se
trouvait dans les environs de la Vieille Corderie de Cuivre Vert (Old
Green Copper Rope Walk).

Il est bien inutile de dire combien je vis de vaisseaux en rparation
dans les bassins d'chouage, combien de vieilles carcasses de navires en
train d'tre dmolies, quel amas de limon et d'autres lies, laisses par
la mare; quels chantiers de construction et de dmolition de bateaux;
quelles ancres rouilles, mordant aveuglment dans la terre, quoique
hors de service depuis des annes; quel amas incommensurable de tonneaux
et de madriers accumuls, et dans combien de champs de cordes, qui
n'taient pas la Vieille Corderie que je cherchais, je faillis maintes
fois me perdre. Aprs avoir plusieurs fois touch  ma destination, et
m'en tre autant de fois loign, j'arrivai inopinment, par un dtour,
au Moulin du Bord de l'Eau. C'tait une sorte de lieu assez frais, tout
bien considr, o le vent de la rivire avait assez de place pour se
retourner, et o il y avait deux ou trois arches et un tronon de vieux
moulin en ruines; et puis il y avait la _Vieille Corderie_, dont je
pouvais distinguer l'troite et longue perspective au clair de lune, le
long d'une srie de poteaux en bois plants en terre, qui ressemblaient
 de vieux rteaux  glaner, et qui, en vieillissant, avaient perdu
presque toutes leurs dents.

Choisissant parmi les quelques habitations tranges qui entourent le
Moulin du Bord de l'Eau, une maison  faade en bois  trois tages de
fentres cintres, pas  traves, ce qui n'est pas du tout la mme
chose, j'examinai la plaque de la porte, et j'y lus: Mrs WHIMPLE.
C'tait le nom que je cherchais. Je frappai, et une femme ge,  l'air
aimable et ais, vint m'ouvrir. Elle fut immdiatement remplace par
Herbert, qui me conduisit en silence dans le parloir et ferma la porte.
Il me semblait trange de voir son visage, qui m'tait familier, tout 
fait chez lui dans ce quartier et dans cette chambre, qui m'taient si
peu familiers, et je me surpris le regardant, avec autant d'tonnement
que je regardais le buffet du coin avec ses verres et ses porcelaines de
Chine, les coquillages sur la chemine et les gravures colories sur la
muraille, reprsentant la mort du capitane Cook, le lancement d'un
vaisseau, et Sa Majest le roi George III en perruque de cocher en
grande tenue, en culottes de peau et en bottes  revers, sur la terrasse
de Windsor.

Tout va bien, Haendel, dit Herbert, et il est trs content, quoique
trs dsireux de vous voir. Ma chre Clara est avec son pre; et, si
vous voulez attendre jusqu' ce qu'elle descende, je vous la
prsenterai; puis, ensuite, nous monterons l-haut.... C'est son pre!

J'avais entendu un grognement plaintif au-dessus de ma tte, et
probablement mon visage avait exprim une muette interrogation.

Je crains que ce ne soit un triste et vieux routier, dit Herbert en
souriant. Mais je ne l'ai jamais vu. Ne sentez-vous pas le rhum? Il ne
le quitte pas.

--Le rhum? dis-je.

--Oui, repartit Herbert, et vous pouvez vous imaginer comment il calme
sa goutte. Il persiste aussi  garder toutes les provisions l-haut dans
sa chambre et  les distribuer. Il les entasse sur des planches
au-dessus de sa tte, et il pse tout; sa chambre doit avoir l'air de la
boutique d'un picier.

Pendant qu'il parlait ainsi, le grognement de tout  l'heure tait
devenu un rugissement prolong, puis il s'teignit.

Quelle autre consquence pouvait-il en rsulter, dit Herbert en manire
d'explication, s'il a voulu couper le fromage? Un homme qui a la goutte
dans la main droite, et partout ailleurs, peut-il s'attendre  trancher
un double Gloucester sans se faire mal?

Il paraissait s'tre fait trs mal, car il fit entendre un autre
rugissement, rugissement furieux cette fois-ci.

Avoir Provis pour locataire de l'tage suprieur est une vritable
aubaine pour Mrs Whimple, dit Herbert, car il est certain qu'en gnral
personne ne supporterait ce bruit. C'est une curieuse maison, Haendel,
n'est-ce pas?

C'tait une curieuse maison, en vrit, mais elle tait remarquablement
propre et bien tenue.

Mrs Whimple, dit Herbert, quand je lui fis cette remarque, est le
modle des mnagres, et je ne sais rellement pas ce que ferait ma
Clara sans son aide maternelle, car Clara n'a plus sa mre, Haendel, ni
aucun parent dans le monde, aprs le vieux _Gruff and Grim_[13].

     [Note 13: _Gruff_, repoussant, rude, aigre; _Grim_, affreux, cruel,
     renfrogn. Plaisanterie impossible  rendre et trs habituelle en
     anglais, o l'on donne aux individus des surnoms en rapport avec leur
     caractre.]

--Assurment ce n'est pas son nom, Herbert?

--Non, non, dit Herbert, c'est le nom que je lui ai donn. Son nom est
M. Barley. Mais quelle bndiction pour le fils de mon pre et de ma
mre d'aimer une fille qui n'a pas de parents, et qui ne peut jamais se
tracasser elle-mme, ni tracasser les autres  propos de sa famille.

Herbert m'avait dit, dans une premire occasion, et me rappela alors,
qu'il avait d'abord connu miss Clara Barley quand elle terminait son
ducation dans une pension d'Hammersmith, et que, lorsqu'elle avait t
rappele  la maison pour soigner son pre, lui et elle avaient confi
leur affection  la maternelle Mrs Whimple, par laquelle elle avait
toujours t protge depuis avec une bont et une discrtion sans
gales. Il tait entendu que quoi que ce ft d'une nature tendre ne
pouvait tre confi au vieux Barley, par la raison qu'il n'entendait
absolument rien aux sujets plus psychologiques que la goutte, le rhum et
les fournitures de vivres.

Pendant que nous causions ainsi  voix basse, et que le grognement
soutenu du vieux Barley vibrait dans la poutre qui traversait le
plafond, la porte du parloir s'ouvrit, et une trs jolie fille, lance,
aux yeux bleus, ge d'environ vingt ans, entra, tenant un panier  la
main. Herbert la dbarrassa tendrement du panier, et me la prsenta en
rougissant:

Clara, me dit-il.

C'tait rellement une personne bien charmante, et elle aurait pu passer
pour une fe captive que cet ogre brutal de vieux Barley avait force 
le servir.

Tenez, dit Herbert, en me montrant le panier, avec un sourire tendre et
compatissant; voici le souper de la pauvre Clara, qu'on lui sert tous
les soirs. Voici sa ration de pain et sa tranche de fromage, et voici
son rhum que je bois. Voici le djeuner de M. Barley pour demain, il est
tout prt  cuire: deux ctelettes de mouton, trois pommes de terre, un
peu de pois casss, un peu de farine, deux onces de beurre, une pince
de sel et tout ce poivre noir. Tout cela est cuit ensemble et servi
chaud. Qu'on me pende, si ce n'est pas une excellente chose pour la
goutte!

Il y avait quelque chose de si naturel et de si charmant dans la manire
rsigne avec laquelle Clara regardait ces provisions une  une, 
mesure que Herbert en faisait l'numration, et quelque chose de si
confiant, de si aimant et de si innocent dans la manire modeste avec
laquelle elle s'abandonnait au bras d'Herbert, qui l'enlaait, et
quelque chose de si doux en elle, qui avait tant besoin de protection au
Moulin du Bord de l'Eau, prs du Bassin aux cus et de la Vieille
Corderie de Cuivre Vert, avec le vieux Barley grognant dans la poutre,
que je n'aurais pas voulu dfaire l'engagement qui existait entre elle
et Herbert pour tout l'argent contenu dans le portefeuille que je
n'avais jamais ouvert.

Je la regardai avec plaisir et admiration, quand tout  coup le
grognement redevint un rugissement, et on entendit  l'tage au-dessus
un effroyable bruit, comme si un gant  jambe de bois essayait de
percer le plafond pour venir  nous. Sur ce, Clara dit  Herbert:

Papa me demande, mon ami!

Et elle se sauva.

Voil un vieux gueux que vous aurez de la peine  comprendre, dit
Herbert. Que croyez-vous qu'il demande, Haendel?

--Je ne sais pas, dis-je, quelque chose  boire.

--C'est cela mme! s'cria Herbert, comme si j'avais devin quelque
chose de trs difficile. Il a son grog prpar dans un petit baril, sur
sa table. Attendez un moment, et vous allez entendre Clara le soulever
pour lui en faire prendre. L! la voil!

On entendit alors un autre rugissement, avec une secousse prolonge  la
fin.

Maintenant, dit Herbert, le silence s'tant rtabli, il boit.... Puis
le grognement ayant encore raisonn dans la poutre, il est recouch,
ajouta Herbert.

Clara revint bientt aprs, et Herbert m'accompagna en haut pour voir
l'objet de nos soins. En passant devant la porte de M. Barley, nous
l'entendmes murmurer d'une voix enroue, dans un ton qui s'levait et
s'abaissait comme le vent, le refrain suivant, dans lequel je substitue
un bon souhait  quelque chose de tout  fait oppos.

Oh! soyez tous bnis!... Voici le vieux Bill Barley... le vieux Bill
Barley.... Soyez tous bnis... Voici le vieux Bill Barley  plat sur le
dos, mordieu!... couch  plat sur le dos, comme une vieille limande
blesse. Voici votre vieux Bill Barley.... Soyez tous bnis... oh! soyez
tous bnis!...

Herbert m'apprit que l'invisible Barley conversait avec lui-mme jour et
nuit, en manire de consolation, ayant souvent, quand il faisait jour,
l'oeil sur un tlescope, qui tait ajust sur son lit, pour lui
permettre de surveiller le fleuve.

Je trouvai Provis, confortablement install dans ses deux petites
chambres, en haut de la maison; elles taient fraches et bien ares,
et on y entendait beaucoup moins M. Barley qu'au-dessous. Il n'exprima
nulle alarme, et parut n'en ressentir aucune qui valt la peine d'tre
mentionne; mais je fus frapp de son adoucissement indfinissable; je
n'aurais pu dire alors comment ce changement s'tait opr, et dans la
suite, quand je l'ai essay, je n'ai jamais pu me rappeler comment cela
avait pu se faire; mais c'tait un fait certain.

Les rflexions que m'avait permis de faire un jour de repos avaient eu
pour rsultat ma dtermination bien arrte de ne rien lui dire 
l'gard de Compeyson; car d'aprs ce que je savais, son animosit contre
cet homme pouvait le conduire  le chercher, et  prcipiter ainsi sa
propre perte. En consquence, quand Herbert et moi fmes assis avec lui
devant le feu, je lui demandai avant tout s'il s'en rapportait au
jugement et aux sources d'information de Wemmick.

Ah! Ah! mon cher ami, rpondit-il, avec un grave signe de tte, Jaggers
le connat.

--Alors j'ai caus avec Wemmick, dis-je, et je suis venu pour vous dire
quelle prudence il m'a recommande et quels conseils il m'a donns.

Je le fis exactement, avec la rserve que je viens de dire, et je lui
appris comment Wemmick avait entendu dire  Newgate (tait-ce des
employs ou des prisonniers, je ne pouvais le dire) qu'il tait sous le
coup de soupons, et que mon logement avait t surveill, comment
Wemmick avait recommand qu'il restt cach pendant quelque temps, et
que moi je restasse loign de lui, et ce que Wemmick avait dit  propos
de son loignement. J'ajoutai que, bien entendu, quand il serait temps,
je partirais avec lui, ou que je le suivrais de prs, selon ce qui
paratrait plus prudent au jugement de Wemmick. Je ne touchai pas  ce
qui devait suivre; car, en vrit, je n'tais pas du tout tranquille, et
ce n'tait pas trs clair dans mon propre esprit, maintenant que je
voyais Provis dans cette condition plus douce, et cependant dans un
pril imminent,  cause de moi. Quant  changer ma manire de vivre, en
augmentant mes dpenses, je lui demandai si dans les circonstances
prsentes, difficiles et peu viables, cela ne serait pas simplement
ridicule, sinon pire.

Il ne put nier ceci et mme il se montra trs raisonnable. Son retour
tait une entreprise trs aventureuse; il l'avait toujours considre
ainsi, disait-il. Il ne ferait rien pour la rendre dsespre et il
avait peu  craindre pour sa sret avec de si bons soutiens.

Herbert, qui avait tenu les yeux fixs sur le feu en rflchissant, dit
alors:

D'aprs les suggestions de Wemmick, il m'est venu  l'ide une chose
qui pourra tre de quelque utilit. Nous sommes tous les deux bons
canotiers, Haendel, et nous pourrions lui faire descendre nous-mmes la
rivire, quand le moment sera venu. De cette manire, il n'y aurait 
louer ni bateau, ni bateliers, et cela nous pargnerait au moins le
risque d'tre souponns; et tous risques sont bons  viter. Sans nous
inquiter de la saison, ne pensez-vous pas que ce serait une bonne chose
si vous commenciez ds  prsent  avoir un bateau  l'escalier du
Temple, et si vous preniez l'habitude de monter et de descendre la
rivire de temps en temps? Une fois que vous en auriez pris l'habitude,
personne n'y fera attention et ne s'en inquitera. Faites-le vingt fois
ou cinquante fois, et il n'y aura rien d'tonnant  ce que vous le
fassiez une vingt et unime ou une cinquante et unime fois.

Ce plan me plut, et Provis en fut tout  fait enthousiasm. Nous
convnmes qu'il serait mis  excution, et que Provis ne nous
reconnatrait jamais, si nous venions  descendre au del du pont, pass
le Moulin du Bord de l'Eau. Mais nous dcidmes ensuite qu'il baisserait
le store de la partie orientale de sa fentre toutes les fois qu'il nous
verrait et que tout serait pour le mieux.

Notre confrence tant alors termine, et tout tant arrang, je me
levai pour partir, faisant observer  Herbert que lui et moi nous
ferions mieux de ne pas rentrer ensemble, et que j'allais prendre une
demi-heure d'avance sur lui.

Je n'aime pas  vous laisser ici, dis-je  Provis, bien que je ne doute
pas que vous ne soyez plus en sret ici que prs de moi. Adieu!

--Cher enfant, rpondit-il, en me serrant les mains, je ne sais pas
quand nous nous reverrons et je n'aime pas le mot: adieu! dites-moi
bonsoir!

--Bonsoir! Herbert nous servira d'intermdiaire, et quand le moment
arrivera, soyez certain que je serai prt. Bonsoir! bonsoir!

Comme nous pensions qu'il valait mieux qu'il restt dans son
appartement, nous le quittmes sur le palier devant sa porte, tenant une
lumire par-dessus la rampe pour nous clairer. En me retournant vers
lui, je pensais  la premire nuit de son retour, o nos positions
taient renverses, et o je supposais peu que j'aurais jamais le coeur
gros et inquiet en me sparant de lui, comme je l'avais en ce moment.

Le vieux Barley grognait et jurait quand nous repassmes devant sa
porte; il paraissait n'avoir pas cess, et n'avoir pas l'intention de
cesser. Quand nous arrivmes au pied de l'escalier, je demandai 
Herbert si Provis avait conserv son nom. Il rpondit que bien
certainement non, et que le locataire tait M. Campbell. Il m'expliqua
aussi que tout ce qu'on savait en ce lieu de ce M. Campbell, c'tait
qu'on le lui avait recommand,  lui Herbert, et qu'il avait un grand
intrt personnel  ce qu'on et bien soin de lui, et qu'il vcut d'une
vie retire. Ainsi quand nous entrmes dans le salon o Mrs Whimple et
Clara travaillaient, je ne dis rien de l'intrt que je portais  M.
Campbell, mais je le gardai pour moi.

Quand j'eus pris cong de la jolie et charmante fille aux yeux noirs, et
de la bonne femme qui avait vou une honnte sympathie  une petite
affaire d'amour vritable, je fus impressionn en remarquant combien la
Vieille Corderie de Cuivre Vert tait devenue un lieu tout  fait
diffrent. Le vieux Barley pouvait tre vieux comme les montagnes et
jurer comme un rgiment tout entier. Mais il y avait compensation de
jeunesse, de foi et d'esprance dans le Bassin aux cus, en quantit
suffisante pour dborder. Je pensai ensuite  Estelle et  notre
sparation, et je rentrai chez moi bien triste.

Tout tait aussi tranquille que jamais dans le Temple; les fentres des
chambres rcemment occupes par Provis, taient sombres et tranquilles,
et il n'y avait personne dans la Cour du Jardin. Je passai deux ou trois
fois devant la fontaine, avant de descendre les marches qui me
sparaient de mon appartement, mais j'tais tout  fait seul. Dcourag
et fatigu comme je l'tais, je m'tais couch aussitt arriv. En
rentrant, Herbert vint prs de mon lit et me fit le mme rapport.
Ouvrant ensuite une des fentres, il regarda dehors  la lueur du clair
de lune, et me dit que le pav tait aussi solennellement solitaire que
celui d'une cathdrale  la mme heure.

Le lendemain, je m'occupai  la recherche du bateau, et je ne fus pas
long  trouver ce que je cherchais. J'amenai mon embarcation devant
l'escalier du Temple, et l'attachai  un endroit o je pouvais
l'atteindre en une ou deux minutes, puis je commenai  me promener
dedans comme pour m'exercer, quelquefois seul, quelquefois avec Herbert.
Je sortais souvent, malgr le froid, la pluie et le grsil, et quand je
fus sorti ainsi un certain nombre de fois, personne ne fit plus
attention  moi. Je me tins d'abord au-dessus du pont de Black-Friars,
mais,  mesure que les heures de la mare changrent, j'avanai vers le
pont de Londres. C'tait le vieux pont de Londres en ce temps-l, et 
certaines mares, il y avait l un courant de mare et un remous qui lui
donnaient une mauvaise rputation. La premire fois que je passai le
Moulin du Bord de l'Eau, Herbert et moi nous tenions une paire de rames,
et, en allant comme en revenant, nous vmes le store du ct de l'est se
baisser. Herbert allait rarement moins de trois fois par semaine au
Moulin, et jamais il ne m'apportait un mot de nouvelles qui ft le moins
du monde alarmant. Cependant je savais qu'il y avait des motifs de
s'alarmer, et je ne pouvais me dbarrasser de l'ide que j'tais
surveill. Une fois cette ide adopte, elle ne me quitta plus, et il
serait difficile de calculer combien de personnes innocentes je
souponnais de m'pier.

En un mot, j'tais toujours rempli de craintes pour l'homme hardi qui se
cachait. Herbert m'avait dit quelquefois qu'il trouvait du plaisir  se
tenir  l'une de nos fentres quand la nuit tait venue, et, quand la
mare descendait, de penser qu'elle coulait avec tout ce qu'elle portait
vers Clara. Mais je pensais avec horreur qu'elle coulait vers Magwitch,
et que toute marque noire  sa surface pouvait tre des gens  sa
poursuite, s'en allant doucement, silencieusement, et srement pour
l'arrter.




CHAPITRE XVII.


Quelques semaines se passrent sans apporter aucun changement. Nous
attendions Wemmick, et il ne donnait aucun signe de vie. Si je ne
l'avais pas connu hors de la Petite Bretagne, et si je n'avais jamais
joui du privilge d'tre sur un pied d'intimit au chteau, j'aurais pu
douter de lui, mais le connaissant comme je le connaissais, je n'en
doutai pas un seul instant.

Mes affaires positives prenaient un triste aspect, et plus d'un
crancier me pressait pour de l'argent. Je commenais, moi-mme, 
connatre le besoin d'argent (je veux dire d'argent comptant dans ma
poche), et j'attnuai ce besoin en vendant quelques objets de
bijouterie, dont on se passe facilement; mais j'avais dcid que ce
serait une action lche de continuer  prendre de l'argent de mon
bienfaiteur, dans l'tat d'incertitude de penses et de projets o
j'tais. En consquence, je lui renvoyai, par Herbert, le portefeuille
intact, pour qu'il le gardt, et je sentis une sorte de
satisfaction--tait-elle relle ou fausse? je le sais  peine--de
n'avoir pas profit de sa gnrosit, depuis qu'il s'tait rvl  moi.

Comme le temps s'coulait, l'ide qu'Estelle tait marie s'empara de
moi. Craignant de la voir confirme, bien que ce ne ft rien moins
qu'une conviction, j'vitais de lire les journaux, et je priai Herbert
(auquel j'avais confi cette circonstance, lors de notre dernire
entrevue) de ne jamais m'en parler. Pourquoi gardais-je avec soin ce
misrable et dernier lambeau de la robe de l'Esprance, dchire et
emporte par le vent? Pourquoi, vous qui lisez ceci, avez-vous commis la
mme inconsquence, l'an dernier, le mois dernier, la semaine dernire?

C'tait une vie malheureuse que celle que je menais, et son anxit
dominante dpassait toutes les autres anxits comme une haute montagne
s'lve au-dessus d'une chane de montagnes, et ne disparaissait jamais
de ma vue. Cependant aucune nouvelle cause de terreur ne s'levait que
je ne sautasse  bas de mon lit avec la nouvelle crainte qu'il tait
dcouvert, et que j'coutasse avec anxit les pas d'Herbert rentrant le
soir de peur qu'il ft plus lger que de coutume et charg de mauvaises
nouvelles: malgr tout cela ou plutt  cause de tout cela les choses
allaient leur train. Condamn  l'inaction,  une inquitude et  un
doute continuels, je ramais  et l dans mon bateau, et j'attendais...
j'attendais... j'attendais... du mieux que je le pouvais.

Il y avait des mares o, aprs avoir descendu la rivire, je ne pouvais
remonter son remous furieux  l'endroit des arches et de l'peron du
vieux pont de Londres. Alors je laissais mon bateau  un wharf prs de
la Douane, pour qu'on l'ament ensuite aux escaliers du Temple. Je le
faisais assez volontiers, car cela servait  me faire connatre, ainsi
que mon bateau, des gens de ce ct de l'eau. Cette circonstance
insignifiante amena deux rencontres dont je vais dire quelques mots.

Une aprs-midi, vers la fin du mois de fvrier, j'abordai au wharf  la
nuit tombante. J'tais descendu jusqu' Greenwich avec la mare, et je
remontais avec la mare. La journe avait t superbe, mais le
brouillard s'tait lev aprs le coucher du soleil, et j'avais eu
beaucoup de peine  me frayer un chemin parmi les navires. En
descendant, comme en remontant, j'avais vu le signal  la fentre: tout
allait bien.

Comme la soire tait pre, et que j'avais trs froid, je pensais  me
rconforter, en dnant tout de suite; et comme j'avais des heures de
tristesse et de solitude devant moi avant de rentrer au Temple, je me
promis, aprs le dner d'aller au thtre. Le thtre o M. Wopsle avait
remport son incontestable triomphe tait de ce ct de l'eau (il
n'existe plus nulle part aujourd'hui), et c'est  ce thtre que je
rsolus d'aller. Je savais que M. Wopsle n'avait pas russi  faire
revivre le drame, mais qu'il avait au contraire aid  sa dcadence. On
l'avait vu annonc modestement sur les affiches comme un ngre fidle 
ct d'une petite fille de noble naissance et d'un singe. Herbert
l'avait vu remplir le rle d'un Tartare rapace et factieux, avec une
tte rouge comme une brique et un chapeau impossible tout couvert de
sonnettes.

Je dnai  l'endroit qu'Herbert et moi nous appelions la gargote
gographique, o il y avait une mappemonde sur les rebords des pots 
bire et sur chaque demi-mtre de la nappe, et des cartes traces avec
le jus sur chaque couteau,--aujourd'hui, c'est  peine s'il y a une
seule gargote dans le domaine du Lord Maire qui ne soit pas
gographique,--et je passai le temps  faire des boulettes de mie de
pain,  regarder les becs de gaz, et  cuire dans la chaude atmosphre
des dners. Bientt je me levai pour me rendre au thtre.

L je vis un vertueux matre d'quipage au service de Sa Majest,
excellent homme, bien que j'eusse pu lui dsirer un pantalon moins serr
dans certains endroits et plus serr dans d'autres, qui enfonait tous
les petits chapeaux des hommes sur leurs yeux, quoiqu'il ft trs
gnreux et brave, et qu'il et dsir que personne ne payt d'impts,
et qu'il ft trs patriote. Ce matre d'quipage avait un sac d'argent
dans sa poche, qui faisait l'effet d'un pudding dans son linge[14], et
avec cet avoir, il pousait une jeune personne verse dans les
fournitures de literie, au milieu de grandes rjouissances; toute la
population de Portsmouth (au nombre de neuf au dernier recensement) se
tournait vers la plage pour se frotter les mains, changer des poignes
de mains avec les autres et chanter  tue-tte: _Remplissez nos verres!
Remplissez nos verres!_ Un certain balayeur de navires, au teint fonc,
qui ne voulait ni boire ni rien faire de ce qu'on lui proposait, et dont
le coeur, disait ouvertement le matre d'quipage, devait tre aussi
noir que la figure, proposa  deux autres de ses camarades de mettre
dans l'embarras tous ceux qui taient l, ce qui fut si bien excut (la
famille du balayeur ayant une influence politique considrable), qu'il
fallut une demi-soire pour arranger les choses, et alors tout fut men
par l'intermdiaire d'un petit picier avec un chapeau blanc, des
gutres noires, un nez rouge, qui entra dans une horloge avec un gril 
la main pour couter, sortir et frapper par derrire avec son gril ceux
qu'il ne pouvait pas convaincre de ce qu'il avait entendu. Ceci amena M.
Wopsle (dont on n'avait pas encore entendu parler); il entra portant une
toile et une jarretire, comme grand plnipotentiaire envoy par
l'amiraut, pour dire que les balayeurs devaient aller en prison sur le
champ, et qu'il apportait le pavillon anglais au matre d'quipage,
comme un faible tmoignage des services publics qu'il avait rendus. Le
matre d'quipage, mu pour la premire fois, essuya respectueusement
son oeil avec le pavillon; puis, clatant de joie, et s'adressant  M.
Wopsle:

Avec la permission de Votre Honneur, dit-il, je sollicite
l'autorisation de lui offrir la main.

     [Note 14: Les _puddings_ srieux doivent cuire dans un torchon; une
     serviette les modifie en mal, dit le _Cuisinier royal britannique_.]

M. Wopsle le lui permit avec une dignit gracieuse et fut immdiatement
conduit dans un coin poussireux, pendant que tout le monde dansait une
gigue. C'est de ce coin, et en promenant sur le public un oeil mcontent
qu'il m'aperut.

La seconde pice tait la dernire nouvelle grande pantomime de Nol,
dans la premire scne de laquelle je fus pein de dcouvrir M. Wopsle.
Il entra en scne en grands bas de laine rouge, avec un visage
phosphorescent et une masse de franges carlates en guise de cheveux.
Puis le gnie de l'Amour ayant besoin d'un aide,  cause de la brutalit
paternelle d'un fermier ignorant, qui s'opposait au choix de sa fille,
voqua un enchanteur sentencieux et arrivant des Antipodes, quelque peu
secou, aprs un voyage apparemment rude. M. Wopsle parut dans ce
nouveau rle avec un chapeau pointu et un ouvrage de ncromancie en un
volume sous le bras. Le but du voyage de cet enchanteur tant
principalement d'couter ce qu'on lui disait, ce qu'on lui chantait, ce
qu'on lui criait, de voir ce qu'on lui dansait et lui montrait, avec des
feux de diverses couleurs, il avait pas mal de temps  lui, et je
remarquai, avec une grande surprise qu'il passait ce temps  regarder de
mon ct, comme s'il se perdait en tonnement.

Il y avait quelque chose de si remarquable dans l'tat croissant de
l'oeil de M. Wopsle, et tant de choses semblaient tourbillonner dans son
esprit et y devenir confuses, que je n'y comprenais plus rien. J'y
pensais encore en sortant du thtre, une heure aprs, et en le trouvant
qui m'attendait prs de la porte.

Comment vous portez-vous? dis-je en lui donnant une poigne de mains,
pendant que nous descendions dans la rue. Je me suis aperu que vous me
voyiez.

--Si je vous voyais, monsieur Pip! rpondit-il; mais oui, je vous
voyais. Mais qui donc tait l aussi?

--Qui?

--C'est trange, dit M. Wopsle, retombant dans son regard perdu. Et
cependant je jurerais que c'est lui.

Prenant l'alarme, je suppliai M. Wopsle de s'expliquer.

Je ne sais pas si je l'aurais remarqu d'abord, si vous n'eussiez pas
t l, dit M. Wopsle, continuant du mme ton vague; ce n'est pas
certain, pourtant je le crois.

Involontairement, je regardai autour de moi, comme j'avais l'habitude de
le faire, en rentrant au logis, car ces paroles mystrieuses me
donnaient le frisson.

Oh! on ne peut plus le voir, dit M. Wopsle, il est sorti avant moi; je
l'ai vu partir.

Avec les raisons que j'avais d'tre mfiant, j'allai jusqu' souponner
ce pauvre acteur. J'entrevoyais un dessein de m'arracher quelque aveu
par surprise. Je le regardai donc en marchant, mais je ne disais rien.

Je me figurais follement qu'il devait tre avec vous, monsieur Pip,
jusqu' ce que je m'aperusse que vous ne saviez pas qu'il tait l,
assis derrire vous comme un fantme.

Mon premier frisson me reprit, mais j'tais rsolu  ne pas parler
encore, car j'tais tout  fait convaincu, d'aprs les paroles de
Wopsle, qu'il devait avoir t choisi pour m'amener  parler de ce qui
concernait Provis. J'tais, bien entendu, parfaitement assur que Provis
n'tait pas l.

Je vois que je vous tonne, monsieur Pip, je le vois bien; mais c'est
bien trange. Vous aurez peine  croire ce que je vais vous dire; je
pourrais  peine le croire moi-mme, si vous me le disiez.

--Vraiment! dis-je.

--Non, vraiment, monsieur Pip. Vous vous souvenez d'un certain jour de
Nol, alors que vous n'tiez encore qu'un enfant; je dnais chez
Gargery, et des soldats vinrent frapper  la porte pour faire rparer
une paire de menottes.

--Je m'en souviens trs bien.

--Et vous vous souvenez qu'ils poursuivaient deux forats; que nous y
allmes avec eux; que Gargery vous portait sur son dos, et que je me mis
 la tte, et que vous vous teniez aussi prs de moi que possible?

--Je me souviens trs bien de tout cela.

Mieux qu'il ne le croit, pensai-je, except ce dernier dtail.

Et vous vous souvenez que nous les trouvmes tous les deux dans un
foss, et qu'ils se battaient, et que l'un avait t rudement frapp et
bless au visage par l'autre?

--Je les vois encore.

--Et que les soldats allumrent des torches et mirent les deux forats
au milieu d'eux, et que nous avons t les voir emmener au-del des
marais; que la lumire des torches clairait leurs visages; j'insiste
sur ce dtail, que la lumire des torches clairait leurs visages, parce
que tout tait nuit noire autour de nous.

--Oui, dis-je, je me souviens de tout cela.

--Eh bien! monsieur Pip, un de ces deux prisonniers tait derrire vous
ce soir; je le voyais par-dessus votre paule.

--Attention! pensai-je. Lequel des deux supposiez-vous que c'tait? lui
demandai-je.

--Celui qui a t maltrait, rpondit-il aussitt; et je jurerais que je
l'ai vu. Plus j'y pense, plus je suis certain que c'est lui.

--C'est trs curieux, dis-je en prenant le meilleur air que je pus pour
lui faire croire que cela ne me faisait rien. C'est trs curieux, en
vrit!

Je ne puis exagrer l'inquitude extraordinaire dans laquelle cette
conversation me jeta, ni la terreur trange que je ressentais en
songeant que Compeyson avait t derrire moi comme un fantme. Car s'il
tait sorti un moment de ma pense depuis que Provis tait en sret,
c'tait dans le moment mme qu'il avait t le plus prs de moi; et
penser que je m'en doutais si peu, que j'tais si peu sur mes gardes
aprs toutes les prcautions que j'avais prises, c'tait comme si, aprs
avoir ferm une enfilade de cent portes pour l'loigner, je l'eusse
retrouv  mon bras! Je ne pouvais pas douter non plus qu'il n'et pas
t l, et que si lgre que ft une apparence de danger autour de nous,
le danger tait toujours proche et menaant.

Je demandai  M. Wopsle  quel moment l'homme tait entr.

Je ne puis vous le dire. Je vous ai vu, et par-dessus votre paule j'ai
vu l'homme. Ce n'est qu'aprs l'avoir vu pendant quelque temps que j'ai
commenc  le reconnatre; mais je l'ai tout de suite, vaguement,
associ  vous, et j'ai su qu'il avait, d'une manire ou d'une autre,
quelque rapport avec vous, au temps o vous habitiez notre village.

--Comment tait-il vtu?

--Convenablement, mais sans rien de particulier; en noir,  ce que je
pense.

--Son visage tait-il dfigur?

--Non, je ne crois pas.

Je ne le croyais pas non plus, bien que dans mon tat de proccupation
je n'eusse pas fait beaucoup attention aux gens placs derrire moi; je
pensais cependant qu'il tait probable qu'un visage dfigur aurait
attir mon attention.

Quand M. Wopsle m'eut fait part de tout ce qu'il pouvait se rappeler ou
de tout ce que je pouvais lui arracher, et quand je lui eus offert un
lger rafrachissement, pour le remettre de ses fatigues de la soire,
nous nous sparmes. Il tait entre minuit et une heure quand j'arrivai
au Temple, et les portes taient fermes. Il n'y avait personne prs de
moi, ni sur ma route, ni quand j'arrivai  la maison.

Herbert tait rentr, et nous tnmes un conseil trs srieux auprs du
feu. Mais il n'y avait rien  faire, si ce n'est de communiquer 
Wemmick ce que j'avais dcouvert ce soir-l, et de lui rappeler que nous
attendions sa dcision. Comme je pensais que je pourrais le compromettre
si j'allais trop souvent  son chteau, je lui fis cette communication
par lettre. Je l'crivis avant de me mettre au lit, et je sortis pour la
mettre  la poste. Personne encore n'tait derrire moi. Herbert et moi
nous convnmes que nous n'avions rien  faire que d'tre trs prudents,
et nous fmes rellement trs prudents, plus que prudents mme si c'est
possible; et pour ma part je n'approchais jamais du Bassin aux cus,
except quand j'y passais en bateau, et alors je ne regardais le Moulin
du Bord de l'Eau que comme j'aurais regard tout autre chose.




CHAPITRE XVIII.


La seconde des deux rencontres dont j'ai parl dans le chapitre
prcdent arriva une semaine environ aprs celle-ci. J'avais encore
laiss mon bateau au wharf, en aval du pont. L'aprs-midi n'tait pas
encore avance; je n'avais pas dcid o je dnerais; j'avais fln dans
Cheapside et j'y flnais encore, le plus inoccup de tous ceux qui
allaient et venaient autour de moi, quand la large main de quelqu'un qui
venait derrire moi tomba sur mon paule. C'tait la main de M. Jaggers,
et il la passa sous mon bras.

Puisque nous allons du mme ct, Pip, nous pouvons causer ensemble. O
allez-vous?

--Au Temple, je crois, dis-je.

--Vous ne le savez pas exactement? dit M. Jaggers.

--Mais, repris-je, heureux pour une fois de pouvoir le forcer 
m'interroger, je ne crois pas, car je suis encore indcis.

--Vous allez dner, dit M. Jaggers, vous ne craignez pas d'admettre
cela, je suppose?

--Non, rpondis-je, je ne crains pas d'admettre cela.

--Et vous n'tes pas invit?

--Je ne crains pas d'admettre non plus que je ne suis pas invit.

--Alors, dit M. Jaggers, venez dner avec moi.

J'allais m'excuser quand il ajouta:

Wemmick y sera.

Je changeai donc mon refus en acceptation, les quelques mots que j'avais
prononcs pouvant servir de commencement  l'une comme  l'autre phrase.
Nous longemes Cheapside et nous gagnmes la Petite Bretagne pendant que
les lumires commenaient  jaillir brillamment des devantures des
boutiques, et que les allumeurs de rverbres, trouvant  peine assez de
place pour poser leurs chelles dans la foule qui montait et descendait
continuellement, ouvraient plus d'yeux rouges dans le brouillard qui
s'levait que ma tour, servant de veilleuse, n'avait ouvert d'yeux
blancs sur la muraille fantastique des Hummums.

 l'tude de la Petite Bretagne, il y eut le courrier ordinaire, le
lavage des mains, le mouchage des chandelles, et la fermeture de la
caisse qui terminait les occupations de la journe. Pendant que je me
tenais devant le feu de M. Jaggers, sa flamme, en s'levant et en
s'abaissant, donnait aux deux bustes de la tablette la mme apparence
que s'ils avaient jou avec moi un jeu diabolique et  qui baisserait
les yeux le premier. Quand  la paire de grasses et communes chandelles
du bureau, elles clairaient tristement M. Jaggers, qui crivait dans
son coin, et elles taient dcores de sales feuilles de papier, qui les
entouraient comme un linceul en souvenir d'une quantit de clients
pendus.

Nous nous rendmes tous trois ensemble  Gerrard Street dans une voiture
de place. Ds que nous y arrivmes, on servit le dner. Bien que je
n'eusse pas d songer  faire dans cette maison la moindre allusion aux
sentiments que Wemmick professait chez lui, cependant je n'aurais eu
aucune objection  rencontrer de temps en temps un coup d'oeil amical de
sa part mais il n'en devait pas tre ainsi. Toutes les fois qu'il levait
les yeux de dessus la table, c'tait pour les porter sur M. Jaggers, et
il tait sec et froid avec moi comme s'il y et eu deux Wemmick, et que
celui qui tait devant moi et t le mauvais.

Avez-vous envoy la lettre de miss Havisham  M. Pip, Wemmick? demanda
M. Jaggers quand nous emes commenc  dner.

--Non, monsieur, rpondit Wemmick; elle allait partir par la poste quand
vous tes entr avec M. Pip dans l'tude, la voici.

Il la tendit  son patron au lieu de me la donner.

C'est une lettre de deux lignes, Pip, dit M. Jaggers en me la passant,
que m'a envoye miss Havisham parce qu'elle n'tait pas sre de votre
adresse. Elle me dit qu'elle dsire vous voir pour une petite affaire
dont vous lui aviez parl. Irez-vous?...

--Oui, dis-je en jetant les yeux sur la lettre qui tait conue
exactement en ces termes.

--Quand croyez-vous pouvoir y aller?

--J'ai une affaire urgente  terminer, dis-je en regardant Wemmick qui
mangeait du poisson, cela m'empche de pouvoir prciser l'poque, mais
peut-tre irai-je de suite.

--Si M. Pip a l'intention d'y aller tout de suite, dit Wemmick  M.
Jaggers, il n'est pas ncessaire qu'il fasse une rponse, n'est-ce pas?

Recevant ceci comme un avertissement qu'il valait mieux ne pas mettre de
retard, je dcidai que j'irais le lendemain, et je le dis. Wemmick but
un verre de vin et regarda M. Jaggers d'un air  la fois boudeur et
satisfait, mais il ne me regarda pas.

Ainsi, Pip, dit M. Jaggers, notre ami Drummle a jou ses cartes et il a
gagn la partie.

Tout ce que je pus faire ce fut d'baucher un signe d'assentiment.

Ah! c'est un garon qui promet, dans son genre; mais il pourrait bien
ne pas pouvoir suivre ses inclinations. Le plus fort finira par
l'emporter; mais le plus fort est encore  trouver. S'il allait l'tre,
et s'il la battait....

--Assurment, interrompis-je la tte et le coeur en feu, vous ne pensez
pas qu'il soit assez sclrat pour agir ainsi, monsieur Jaggers?

--Je n'ai pas dit cela, Pip, je fais une supposition. S'il arrivait  la
battre, il se peut qu'il ait la force pour lui; si c'tait une question
d'intelligence, il ne le ferait certainement pas. Il serait bien
difficile de donner une opinion sur ce qu'un individu de cette espce
peut devenir dans telle circonstance, parce qu'il y a autant de chance
pour l'un comme pour l'autre de ces deux rsultats.

--Expliquez-moi donc cela.

--Un garon comme notre ami Drummle, rpondit M. Jaggers, ou bat ou
rampe. Il peut ramper et se plaindre, ou ramper et ne pas se plaindre,
mais il bat ou il rampe. Demandez  Wemmick ce qu'il en pense.

--Il bat ou il rampe, dit Wemmick sans s'adresser  moi le moins du
monde.

--Ainsi, voici pour Mrs Bentley Drummle, dit M. Jaggers en prenant une
carafe de vin de choix sur son buffet, et remplissant nos verres et le
sien, et puisse la question de suprmatie se terminer  la satisfaction
de madame! ce ne sera jamais  la satisfaction de madame et de monsieur.
Voyons donc, Molly, Molly, Molly, comme vous tes lente aujourd'hui!

Molly tait  ct de lui quand il lui adressa la parole, et elle
mettait un plat sur la table. Quand elle retira ses mains, elle recula
d'un pas ou deux, murmura d'un ton agit quelques mots d'excuse, et un
certain mouvement de ses doigts, pendant qu'elle parlait, attira mon
attention.

Qu'y a-t-il? demanda M. Jaggers.

--Rien, seulement le sujet de votre conversation m'tait quelque peu
pnible.

Les doigts de Molly s'agitaient comme lorsque l'on tricote; elle
regardait son matre, ne sachant pas si elle pouvait se retirer, ou s'il
avait quelque chose de plus  lui dire, et s'il n'allait pas la rappeler
si elle partait. Son regard tait trs perant; bien certainement
j'avais vu de tels yeux et de telles mains tout rcemment, en une
occasion mmorable!

Il la renvoya, et elle sortit vivement de la chambre; mais elle resta
devant moi aussi distinctement que si elle et t encore l. Je
regardais ces yeux, je regardais ces mains, je regardais ces cheveux
flottants, et je les comparais  d'autres yeux,  d'autres mains, 
d'autres cheveux que je connaissais, et je pensais  ce que tout cela
pourrait tre aprs vingt annes d'une vie orageuse avec un mari brutal.
Je regardai encore les yeux et les mains de la gouvernante, et je pensai
 l'inexplicable sentiment qui s'tait empar de moi la dernire fois
que je m'tais promen avec quelqu'un dans le jardin abandonn et 
travers la brasserie en ruines, je pensais comment le mme sentiment
m'tait revenu quand j'avais vu un visage me regarder et une main me
faire des signes par la portire de la voiture; et comment il tait
revenu encore une fois, et m'avait travers comme l'clair quand j'avais
pass dans une voiture, n'tant pas seul,  travers l'clat soudain
d'une lumire dans une rue obscure, je pensais comment un anneau
d'affinit qui manquait m'avait empch de reconnatre cette identit au
thtre, et comment cet anneau qui manquait auparavant, avait t riv
par moi maintenant que je passais par hasard du nom d'Estelle aux doigts
qui remuaient comme s'ils tricotaient et aux yeux attentifs, et je fus
parfaitement convaincu que cette femme tait la mre d'Estelle.

M. Jaggers m'avait vu avec Estelle, et il n'tait pas probable que des
sentiments que je ne m'tais pas donn la peine de cacher lui eussent
chapp. Il fit un signe d'assentiment quand je dis que ce sujet m'tait
pnible, me frappa sur l'paule, fit circuler le vin encore une fois, et
continua son dner.

Seulement deux fois encore la gouvernante reparut, et alors son sjour
dans la salle fut trs court, et M. Jaggers se montra avec elle. Mais
ses mains taient les mains d'Estelle, et ses yeux taient les yeux
d'Estelle, et, quand elle aurait reparu cent fois je n'aurais t ni
plus ni moins certain que ma conviction tait la vrit.

Ce fut une soire bien triste, car Wemmick buvait son vin quand la
carafe passait devant lui comme s'il et rempli un devoir, juste comme
il aurait pu prendre son salaire, le premier du mois, et, les yeux sur
son chef, il se tenait perptuellement prt  subir un
contre-interrogatoire. Quand  la quantit de vin, sa bouche tait aussi
indiffrente et prte que toute autre boite aux lettres  recevoir sa
quantit de lettres.  mon point de vue, il fut tout le temps le mauvais
Wemmick, et du Wemmick de Walworth, il n'avait que l'enveloppe.

Wemmick et moi nous prmes cong de bonne heure et nous partmes
ensemble. Mme en cherchant  ttons nos chapeaux parmi la provision de
bottes de M. Jaggers, je sentis que le vrai Wemmick tait en train de
revenir; et nous n'emes pas parcouru douze mtres de Gerrard Street,
dans la direction de Walworth, que je me trouvai marchant bras dessus
bras dessous avec le bon Wemmick, et que le mauvais s'tait vapor dans
l'air du soir.

Eh bien! dit Wemmick, c'est fini. C'est un homme surprenant qui n'a pas
son pareil au monde; mais il faut se serrer quand on dne avec lui, et
je dne bien mieux quand je ne suis pas serr.

Je sentais que c'tait bien l le cas, et je le lui dis.

Je ne le dirais pas  d'autre qu' vous, rpondit-il, mais je sais que
ce qui se dit entre vous et moi ne va pas plus loin.

--Avez-vous jamais vu la fille adoptive de miss Havisham, Mrs Bentley
Drummle? lui demandai-je.

--Non, me rpondit-il.

Pour viter de paratre trop brusque, je lui parlai de son pre et de
miss Skiffins. Il prit un air fin quand je prononai le nom de miss
Skiffins, et s'arrta dans la rue pour se moucher, avec un mouvement de
tte et un geste qui n'taient pas tout  fait exempts d'une secrte
fatuit.

Wemmick, dis-je, vous souvenez-vous de m'avoir dit, avant que j'allasse
pour la premire fois au domicile priv de M. Jaggers, de faire
attention  sa gouvernante?

--Vous l'ai-je dit, rpliqua-t-il; ma foi, je crois que oui; le diable
m'emporte ajouta-t-il tout  coup, je crois que je l'ai dit! Il me
semble que je ne suis pas encore tout  fait desserr.

--Vous l'avez appele une bte froce apprivoise, dis-je.

--Et vous, comment l'appelez-vous? dit-il.

--La mme chose. Comment M. Jaggers l'a-t-il apprivoise, Wemmick?

--C'est son secret; il y a de longues annes qu'elle est avec lui.

--Je voudrais que vous me disiez son histoire: j'ai un intrt tout
particulier  la connatre. Vous savez que ce qui se dit entre nous ne
va pas plus loin.

--Eh bien! rpliqua Wemmick, je ne sais pas son histoire, c'est--dire
que je n'en sais pas tous les dtails; mais ce que j'en sais, je vais
vous le dire. Nous sommes toujours dans nos capacits prives et
personnelles.

--Bien entendu.

--Il y a une vingtaine d'annes, cette femme fut juge  Old Bailey pour
meurtre et fut acquitte. C'tait une trs belle jeune femme, et je
crois qu'elle avait un peu de sang bohmien dans les veines. N'importe
comment, il tait assez chaud quand elle tait excite.

--Mais elle fut acquitte.

--M. Jaggers tait pour elle, continua Wemmick avec un regard plein de
signification, et il plaida sa cause d'une manire tout  fait
surprenante. C'tait une cause dsespre. Il n'tait alors
comparativement qu'un commenant, et sa plaidoirie fit l'admiration de
tout le monde; de fait, on peut presque dire que c'est cette affaire qui
l'a pos. Il la plaida lui-mme au bureau de police, jour par jour,
pendant longtemps, luttant mme contre le renvoi devant le tribunal, et
le jour du jugement, o il ne pouvait plaider lui-mme, il se tint prs
de l'avocat, et, chacun le sait, c'est lui qui mit tout le sel et le
poivre. La personne assassine tait une femme, une femme qui avait une
dizaine d'annes de plus que la gouvernante, et qui tait bien plus
grande et bien plus forte. C'tait un cas de jalousie. Toutes deux
avaient men une vie drgle, et cette femme avait t marie trs
jeune sous le manche  balai (comme nous disons)  un coureur, et
c'tait une vraie furie en matire de jalousie. La femme assassine,
mieux assortie  l'homme, certainement par rapport  l'ge, fut trouve
morte dans une grange, prs de Hounslow Heath. Il y avait eu une lutte
violente, un combat peut-tre. Elle tait contusionne, gratigne et
dchire; elle avait t prise  la gorge, et enfin touffe. Or, il n'y
avait aucune preuve pour faire souponner une autre personne que cette
femme, et c'est principalement sur l'impossibilit pour elle d'avoir
commis le meurtre, que M. Jaggers la dfendait. Vous pouvez tre
certain, dit Wemmick en me touchant le bras, qu'il ne fit alors aucune
allusion  la force de ses poignets, bien qu'il en fasse quelquefois
maintenant.

J'avais racont  Wemmick qu'il lui avait fait nous montrer ses poignets
le jour du dner.

Eh bien, monsieur, continua Wemmick, il arriva... il arriva...
devinez-vous? Que cette femme fut habille avec tant d'artifice, depuis
le jour de son arrestation, qu'elle parut bien plus faible qu'elle ne
l'tait rellement; ses manches surtout avaient t si habilement
arranges, que ses bras avaient une apparence tout  fait dlicate. Elle
avait seulement une ou deux contusions sur sa personne, et ne paraissait
pas avoir t frappe  coups de pied, mais le dessus de ses mains tait
gratign, et l'on se demandait si cela avait t fait avec les ongles.
Alors M. Jaggers dmontra qu'elle avait pass au milieu d'une trs
grande quantit d'pines, qui n'taient pas aussi hautes que sa tte,
mais qu'elle ne pouvait les avoir traverses sans qu'elles eussent
dchir ses mains, et l'on trouva des parcelles de ces pines dans sa
peau, et l'on s'en servit comme de preuves, aussi bien que du fait que
les pines en question, aprs examen, avaient t trouves brises pour
avoir t traverses, et qu'elles avaient conserv,  et l quelques
lambeaux de vtements et des petites tches de sang; mais le point le
plus hardi qu'il prsenta fut celui-ci. On avait essay d'tablir comme
preuve de sa jalousie, qu'elle tait fortement souponne d'avoir, vers
cette mme poque, et pour se venger de son amant, fait prir l'enfant
qu'elle avait eu de lui, enfant g de trois ans. Voici de quelle
manire M. Jaggers s'en tira: Nous disons que ce ne sont pas l des
marques d'ongles, mais des marques d'pines, et nous vous montrons les
pines. Vous dites que ce sont des marques d'ongles, et vous avancez
l'hypothse qu'elle a fait prir son enfant. Vous devez accepter toutes
les consquences de cette hypothse. D'aprs ce que nous en savons, elle
peut avoir fait prir son enfant, et l'enfant, en saisissant ses mains,
peut les avoir gratignes. Eh bien! alors, pourquoi ne la jugez-vous
pas pour le meurtre de son enfant? Quant aux gratignures, si vous y
tenez, nous disons que, d'aprs ce que nous savons, vous pouvez vous en
rendre compte, prenant pour sret de votre argument que vous ne l'avez
pas invent. Pour conclure, monsieur dit Wemmick, M. Jaggers tait 
lui seul beaucoup plus fort que tous les jurs ensemble, et ils se
laissrent convaincre.

--A-t-elle toujours t  son service depuis?

--Oui, mais non seulement cela, dit Wemmick, elle est entre  son
service immdiatement aprs son acquittement, aussi calme et aussi
docile qu'elle l'est maintenant. On lui a appris depuis une chose ou une
autre pour faire son service, mais elle fut apprivoise ds le
commencement.

--Vous souvenez-vous du sexe de l'enfant?

--On a dit que c'tait une fille.

--Vous n'avez plus rien  me dire ce soir?

--Rien; j'ai reu votre lettre, et je l'ai dtruite. Rien.

Nous changemes un bonsoir affectueux, et je rentrai chez moi avec un
nouvel aliment pour mes penses, mais sans soulagement des anciennes.




CHAPITRE XIX.


Mettant la lettre de miss Havisham dans ma poche, afin qu'elle pt me
servir de lettre de crance pour reparatre  Satis House dans le cas o
sa mauvaise humeur la conduirait  montrer de la surprise en me voyant
revenir si tt, je repartis le lendemain par la voiture. Je mis pied 
terre  la maison de la Mi-Voie, j'y djeunai et je fis  pied le reste
de la route; car je tenais  entrer en ville tranquillement par les
chemins peu frquents et en sortir de la mme manire.

Le jour commenait  baisser quand je passai dans les petites ruelles
tranquilles o l'cho seul rpte le bruit de la Grande Rue. Les
enfoncements des ruines, o les vieux moines avaient autrefois leurs
rfectoires et leurs jardins, et dont les fortes murailles se prtaient
maintenant  servir d'humbles remises et d'curies, taient presque
aussi silencieux que les vieux moines dans leurs tombeaux. Au moment o
je pressais le pas pour viter d'tre observ, les cloches de la
cathdrale prirent tout d'un coup pour moi un son plus triste et plus
lointain qu'elles n'avaient jamais eu auparavant; de mme, les sons du
vieil orgue arrivaient  mes oreilles comme une musique funbre, et les
oiseaux, en voltigeant autour de la tour grise, et en se balanant dans
les grands arbres dpouills du Prieur, semblaient me crier que la
maison tait change, et qu'Estelle en tait partie pour toujours.

Une vieille femme, que je connaissais dj comme une des servantes qui
habitaient la maison supplmentaire, au del de la cour de derrire,
m'ouvrit la porte. La chandelle allume tait dans le passage sombre.
Comme autrefois, je la pris et montai seul l'escalier. Miss Havisham
n'tait pas dans sa chambre, mais dans l'autre grande chambre, de
l'autre ct du palier. Regardant  l'intrieur, aprs avoir frapp en
vain, je la vis tout prs du foyer, assise sur une chaise tout use, et
perdue dans la contemplation du feu couvert de cendres.

Faisant comme j'avais fait souvent, j'entrai et me tins debout prs de
la vieille chemine o elle pouvait me voir lorsqu'elle lverait les
yeux. Il y avait dans toute sa personne un air d'affaissement extrme
qui m'mut jusqu' la compassion, quoiqu'elle m'et fait plus de mal que
je ne pouvais dire. Comme j'tais l, la plaignant et pensant qu'avec le
temps, j'tais aussi devenu partie de la ruine de cette maison, ses yeux
se portrent sur moi. Elle me regarda fixement et dit  voix basse:

Est-ce possible?

--C'est moi, Pip. M. Jaggers m'a remis votre lettre hier, et je n'ai pas
perdu de temps.

--Merci!... merci!...

Approchant du feu une des autres chaises dgarnies, et m'asseyant, je
remarquai sur son visage une expression nouvelle, comme si elle avait
peur de moi.

J'ai besoin, dit-elle, de continuer le sujet dont vous m'avez parl la
dernire fois que vous tes venu ici, et de vous montrer que je ne suis
pas de marbre.... Mais peut-tre vous ne croirez jamais maintenant qu'il
y ait quelque chose d'humain dans mon coeur?

Quand j'eus dit quelques paroles pour la rassurer, elle tendit sa main
droite toute tremblante, comme si elle allait me toucher, mais elle la
retira avant que j'eusse compris son mouvement ou su comment
l'accueillir.

Vous avez dit, en parlant de votre ami, qu'il vous tait possible de me
dire comment je pourrais faire quelque chose d'utile et de bon, quelque
chose que vous dsirez qui soit fait, n'est-ce pas?

--Quelque chose que j'aimerais beaucoup voir faire, oh! oui! beaucoup!
beaucoup!

--Qu'est-ce que c'est?

Je commenai  lui expliquer l'histoire secrte de la position
commerciale que j'avais voulu crer  Herbert. Mais je n'tais pas
encore bien avanc quand je jugeai,  son air, qu'elle pensait  moi
d'une manire vague, plutt qu' ce que je disais. Cela me parut ainsi;
car lorsque je cessai de parler, il se passa bien des moments avant
qu'elle tmoignt qu'elle s'en tait aperue.

Vous arrtez-vous, me demanda-t-elle enfin, en ayant l'air d'avoir peur
de moi, parce que vous me hassez trop pour supporter de me parler?

--Non, non, rpondis-je, comment pouvez-vous penser cela, miss Havisham?
Je me suis arrt parce que j'ai suppos que vous n'coutiez pas ce que
je disais.

--C'est peut-tre vrai, rpondit-elle, en portant une main  sa tte.
Recommencez, je vais regarder autre chose, attendez! Dites maintenant.

Elle posa ses mains sur sa canne, de la manire rsolue qu'elle prenait
quelquefois et regarda le feu; son visage exprimait fortement l'effort
qu'elle faisait pour tre attentive. Je continuai mon explication, et je
lui dis comment j'avais espr pouvoir arriver  tablir Herbert avec
mes propres ressources, mais comment j'avais t dsappoint. Cette
partie du sujet (je le lui rappelai) contenait des matires qui ne
pouvaient faire partie de mes explications; car elles se liaient aux
secrets importants d'une autre.

Ah! dit-elle en faisant un signe d'assentiment, mais sans me regarder.
Et combien d'argent faut-il pour complter ce que vous dsirez?

J'tais un peu effray de fixer le chiffre, car il sonnait assez
rondement.

Neuf cents livres, dis-je cependant.

--Si je vous donne l'argent pour votre projet, garderez-vous mon secret
comme vous avez gard le vtre?

--Tout aussi fidlement.

--Et votre esprit sera plus calme?

--Beaucoup plus calme?

--tes-vous bien malheureux maintenant?

Elle me fit encore cette question sans me regarder, mais avec un ton de
sympathie peu ordinaire. Il me fut impossible de rpondre  ce moment,
car la voix me manquait. Elle passa son bras gauche sous la tte
recourbe de sa canne, et y appuya doucement son front.

Je suis loin d'tre heureux, miss Havisham; mais j'ai d'autres causes
d'inquitudes que toutes celles que vous connaissez: ce sont les secrets
dont je vous ai parl.

Peu d'instants aprs, elle leva la tte et regarda de nouveau le feu.

C'est gnreux  vous de me dire que vous avez d'autres causes
d'inquitudes, mais est-ce vrai?

--Trop vrai.

--Pip, ne puis-je donc vous servir qu'en rendant service  votre ami? En
considrant cela comme fait, n'y a-t-il rien que je puisse faire pour
vous?

--Rien. Je vous remercie pour cette question, et je vous remercie
davantage encore pour la manire dont vous me la faites, mais il n'y a
rien que vous puissiez faire pour moi.

Alors elle se leva de sa chaise et chercha, dans la chambre dlabre, ce
qu'il fallait pour crire. Ne trouvant rien, elle tira de sa poche
plusieurs tablettes d'ivoire jaune, montes sur or terni, et crivit
dessus avec un crayon qu'elle prit dans un tui en or terni qui pendait
 son cou.

Vous tes toujours dans de bons termes avec M. Jaggers?

--Trs bons, j'ai dn avec lui hier.

--Ceci est une autorisation pour qu'il vous paye cet argent que vous
dpenserez pour votre ami comme vous l'entendrez, sans en tre
responsable. Je ne garde pas d'argent ici; mais si vous prfrez que
Jaggers ne sache rien de l'affaire, je vous l'enverrai.

--Je vous remercie, miss Havisham, je n'ai pas la moindre objection 
recevoir cet argent des mains de M. Jaggers.

Elle me lut ce qu'elle avait crit. C'tait clair et prcis, et
videmment rdig de manire  empcher tout soupon que je voulais
tirer profit de l'argent que je recevais. Je pris les tablettes de sa
main. Elle tremblait encore, et elle trembla encore davantage
lorsqu'elle ta la chane  laquelle le crayon tait attach et la mit
dans la mienne, le tout sans me regarder.

Mon nom est sur la premire feuille. Si vous pouvez jamais crire sous
mon nom: Je lui pardonne, bien que depuis longtemps mon coeur bris ne
soit plus que poussire, je vous en prie, faites-le.

-- miss Havisham! dis-je, je le puis maintenant. Il y a eu de fatales
mprises, et ma vie a t une vie ingrate et aveugle, et j'ai trop
besoin de pardon et de conseils pour agir durement avec vous.

Elle leva pour la premire fois la tte sur moi depuis qu'elle l'avait
dtourne, et,  mon grand tonnement, je puis mme ajouter  ma terreur
extrme, elle tomba  genoux  mes pieds, les mains jointes leves vers
moi, comme elle avait d les lever vers le ciel  ct de sa mre,
lorsque son pauvre coeur tait encore tout jeune et tout naf.

En la voyant avec ses cheveux blancs et sa figure fltrie, agenouille 
mes pieds, je ressentis une secousse dans tout le corps. Je la suppliai
de se lever et je la pris dans mes bras pour l'aider, mais elle ne fit
que presser celle de mes mains qu'elle put saisir le plus facilement;
elle y appuya sa tte et pleura. Jamais jusqu' ce moment je ne l'avais
vue verser une larme, et dans l'espoir que quelque consolation lui
ferait du bien, je me penchai sur elle sans parler. Elle n'tait plus
agenouille alors, mais tout affaisse sur le plancher.

Oh! criait-elle dsespre, qu'ai-je fait?... qu'ai-je fait?...

--Si vous voulez parler, miss Havisham, du mal que vous m'avez fait,
laissez-moi vous rpondre: trs peu.... Je l'aurais aime dans n'importe
quelle circonstance.... Est-elle marie?...

--Oui.

C'tait une question inutile, car une dsolation nouvelle dans cette
maison me l'avait appris.

Qu'ai-je fait!... qu'ai-je fait!...

Elle se tordait les mains, elle arrachait ses cheveux blancs et elle
rptait ce cri sans cesse et toujours:

Qu'ai-je fait!... qu'ai-je fait!...

Je ne savais que lui rpondre ni comment la consoler. Qu'elle et fait
une chose horrible en prenant une enfant impressionnable pour la former
dans le moule o son furieux ressentiment, son amour ddaign et son
orgueil bless trouvaient une vengeance, je le savais parfaitement;
qu'en repoussant la lumire du soleil, elle avait repouss infiniment
plus; que, dans la retraite o elle s'tait confine, elle s'tait
prive de mille influences naturelles et salutaires; que son esprit,
entretenu dans la solitude, ft devenu affect comme le sont et doivent
l'tre et le seront tous les esprits qui renversent l'ordre indiqu par
leur Crateur: je le savais galement bien. Et cependant pouvais-je la
regarder sans compassion, en voyant son chtiment et le malheur dans
lequel elle se trouvait, et sa profonde incapacit de vivre sur cette
terre o elle tait place, dans la vanit de la douleur qui tait
devenue chez elle une monomanie, comme la vanit de la pnitence, la
vanit du remords, la vanit de l'indignit et tant d'autres
monstrueuses vanits qui ont t des maldictions en ce monde?

Jusqu'au moment o vous lui avez parl l'autre jour, et o j'ai vu en
vous, dans une glace qui me montrait ce que j'avais autrefois souffert
moi-mme, je ne sais pas ce que j'ai fait.... Qu'ai-je fait!... Qu'ai-je
fait!...

Et elle rpta ces mots vingt fois, cinquante fois de suite.

Miss Havisham, dis-je, quand son cri s'teignit, vous pouvez m'loigner
de votre esprit et de votre conscience; mais pour Estelle c'est tout
diffrent, et si vous pouvez diminuer un peu le mal que vous lui avez
fait, en changeant une partie de sa vritable nature, il vaut mieux le
faire que de vous lamenter sur le pass pendant cent ans.

--Oui! oui! je le sais; mais Pip... mon cher Pip!...--Il y avait un lan
de compassion toute fminine dans sa nouvelle affection pour moi--Mon
cher Pip, croyez bien que lorsqu'elle est venue  moi, je voulais la
sauver d'un malheur semblable au mien. D'abord, je ne voulais rien de
plus.

--Bien! bien! dis-je, je l'espre.

--Mais lorsqu'elle a grandi en promettant d'tre belle, j'ai peu  peu
fait pire, et avec mes louanges, avec mes bijoux, avec mes leons et
avec ce fantme de moi-mme, toujours devant elle pour l'avertir de bien
profiter de mes leons, je lui drobai son coeur et mis de la glace  sa
place.

--Mieux et valu, ne pus-je m'empcher de dire, lui laisser son coeur
naturel, quand il aurait d tre meurtri et bris.

Sur ce, miss Havisham me regarda d'un air distrait pendant un moment,
puis elle reprit encore:

Qu'ai-je fait!... qu'ai-je fait!... Si vous saviez mon histoire,
dit-elle, vous auriez un peu piti de moi et vous me comprendriez mieux.

Miss Havisham, rpondis-je aussi dlicatement que je pus le faire, je
crois pouvoir dire que je pense connatre votre histoire, et je l'ai
connue depuis la premire fois que j'ai quitt ce pays. Elle m'a inspir
une grande compassion, et je crois la comprendre, ainsi que ses
influences. Ce qui s'est pass entre nous m'autorise-t-il  vous
adresser une question relative  Estelle, non sur ce qu'elle est, mais
sur ce qu'elle tait, quand elle vint ici pour la premire fois?

Miss Havisham tait assise  terre, les bras sur la chaise en lambeaux,
et la tte appuye sur ses bras; elle me regarda en plein quand je dis
ceci, puis elle rpondit:

Continuez.

--De qui Estelle tait-elle fille?

Elle secoua la tte.

Vous ne savez pas?

Elle secoua de nouveau la tte.

Mais M. Jaggers l'a-t-il amene ou envoye ici?

Il l'a amene ici.

Voulez-vous me dire comment cela s'est fait?

Elle rpondit  voix basse et avec beaucoup de prcaution:

Il y avait longtemps que j'tais renferme dans ces chambres (je ne
sais pas combien il y avait de temps), quand je lui dis que je dsirais
avoir une jeune fille que je pusse lever, aimer et sauver de mon
malheureux sort. Je l'avais vu pour la premire fois lorsque je l'avais
fait demander pour rendre cette maison solitaire, ayant lu son nom dans
les journaux avant que le monde et moi ne nous fussions spars. Il me
dit qu'il chercherait dans ses connaissances une petite orpheline. Un
soir, il l'amena ici endormie, et je l'appelai Estelle.

--Puis-je vous demander quel ge elle avait alors?

--Deux ou trois ans; elle-mme ne sait rien, si ce n'est qu'elle tait
orpheline, et que je l'adoptai.

J'tais si convaincu que la femme que j'avais vue tait sa mre, que je
ne demandai aucune preuve pour bien tablir le fait dans mon esprit.
Mais, pour tout le monde, je le pensais du moins, la parent tait
claire et vidente.

Que pouvais-je esprer faire de plus en prolongeant cette entrevue:
j'avais russi en ce qui concernait Herbert; miss Havisham m'avait dit
tout ce qu'elle savait d'Estelle; j'avais fait et dit tout ce que je
pouvais pour calmer son esprit: peu importe ce que nous ajoutmes en
nous sparant; nous nous sparmes.

Le jour touchait  sa fin quand je descendis l'escalier et me retrouvai
 l'air naturel. Je dis  la femme qui m'avait ouvert la porte lorsque
j'tais entr, que je ne voulais pas la dranger en ce moment, mais que
j'allais faire un tour dans la maison avant de partir, car j'avais le
pressentiment que je n'y reviendrais jamais, et je sentis que le jour
qui s'teignait convenait  ma dernire visite.

 travers l'amas de fts sur lesquels j'avais couru, il y avait si
longtemps, et sur lesquels la pluie de plusieurs annes tait tombe
depuis, les pourrissant en beaucoup d'endroits et laissant des marais et
des tangs en miniature sur ceux qui se trouvaient encore debout, je
gagnai le jardin dvast. J'en fis le tour, je passai par le coin o
Herbert et moi nous nous tions battus; par les alles o Estelle et moi
nous avions march. Tout tait bien froid... bien solitaire... bien
triste!...

Prenant pour revenir par la brasserie, je levai le loquet rouill d'une
petite porte donnant sur le jardin, et je le traversai. J'allais sortir
par la porte oppose, difficile  ouvrir maintenant, car le bois humide
avait jou et gonfl; les gonds ne tenaient plus, et le seuil tait
encombr par une norme crue de champignons. Quand je tournai la tte
pour regarder derrire moi, un souvenir d'enfance revint avec une force
remarquable, au moment mme de ce lger mouvement, et je m'imaginai voir
miss Havisham pendue  la poutre. Si forte fut cette impression, que je
restai sous la poutre, tremblant des pieds  la tte, avant de voir que
c'tait une hallucination, quoique certainement je me trouvasse l
depuis un instant.

La tristesse du lieu et de l'heure et la grande terreur cause par cette
illusion, bien que momentane, me causrent une crainte indescriptible
quand je passai entre les deux portes en bois o autrefois je m'tais
arrach les cheveux, aprs qu'Estelle eut dchir mon coeur. Passant
alors dans la premire cour, j'hsitai si j'appellerais la femme pour me
faire sortir par la porte ferme dont elle avait la clef, ou si je
monterais d'abord pour m'assurer si miss Havisham tait aussi tranquille
que lorsque je l'avais quitte. Je pris cette dernire rsolution, et je
montai.

Je regardai dans la chambre o je l'avais laisse, et je la vis assise
dans le fauteuil dchir, sur le foyer, tout prs du feu, et me tournant
le dos. Au moment o je retirais ma tte pour m'loigner tranquillement,
je vis une grande flamme s'lever. Au mme instant, je la vis accourir
vers moi en criant, enveloppe d'un tourbillon de flammes qui s'levait
au-dessus de sa tte au moins d'autant de pieds qu'elle tait haute.

J'avais un manteau  double collet, et sur mon bras un autre paletot
pais. Je les saisis, je l'en entourai, je la jetai  terre et eux
par-dessus; puis je tirai la grande nappe qui tait sur la table dans le
mme but, et avec elle tout le tas de moisissures du milieu, et toutes
les vilaines choses qui s'y abritaient. Nous tions tous deux  terre,
luttant comme des ennemis acharns, et plus je la couvrais, plus elle
criait et essayait de se dbarrasser de moi. Comment le feu avait-il
pris chez miss Havisham? Je le sais par ce qui en rsulta, mais non par
ce que j'en sentis, ou pensai, ou sus, ou fis.... Je ne sus rien
jusqu'au moment o j'appris que nous tions sur le plancher, prs de la
grande table, et que je vis voler dans l'air enfum des flammches et
des morceaux encore allums, qui un moment auparavant, avaient t sa
robe de noce fane.

Alors je regardai autour de moi, et je vis les perce-oreilles et les
araignes courant en dsordre sur le plancher, et les domestiques qui
arrivaient hors d'haleine en poussant des cris  la porte. Je tenais
miss Havisham de toutes mes forces, malgr elle, comme un prisonnier qui
pouvait s'chapper, et je ne suis pas certain si je savais qui elle
tait, pourquoi nous luttions, qu'elle avait t en flammes et que les
flammes taient teintes, jusqu'au moment o je vis que les flammches
qui avaient t sur ses vtements n'taient plus allumes mais tombaient
en pluie noire autour de nous.

Elle tait insensible, et je craignais de la remuer ou mme de la
toucher. On envoya chercher des secours et je la tins jusqu' ce qu'il
arrivt, comme si je m'imaginais follement (je crois que je le fis) que
si je la laissais aller le feu allait reparatre et la consumer. Quand
je me levai,  l'arrive du mdecin et de son aide, je fus surpris de
voir que j'avais les deux mains brles, car je n'avais senti aucune
douleur.

L'examen montra qu'elle avait reu des blessures srieuses, mais qui,
par elles-mmes, taient loin d'ter tout espoir. Le danger rsidait
surtout dans la violence de la secousse morale. D'aprs l'ordre du
mdecin, on tablit miss Havisham sur la grande table qui justement
convenait parfaitement pour le pansement de ses blessures. Quand je la
revis, une heure aprs, elle tait rellement couche o je l'avais vue
frapper avec sa canne, et o je lui avais entendu dire qu'elle serait
couche un jour.

Bien que tous les vestiges de ses vtements de fte fussent brls,  ce
qu'on me dit, elle avait encore quelque chose de son vieil air de
fiance, car on l'avait couverte jusqu' la gorge avec de la ouate
blanche, et couche sous un drap blanc qui recouvrait le tout, et elle
conservait encore l'air du fantme de quelque chose qui a t et qui
n'est plus.

J'appris, en questionnant les domestiques, qu'Estelle tait  Paris, et
je fis promettre au mdecin qu'il lui crirait par le prochain courrier.
Quand  la famille de miss Havisham, je pris sur moi, ne voulant
communiquer qu'avec M. Mathieu Pocket, de laisser celui-ci s'arranger
comme il le jugeait convenable pour informer les autres parents. Je lui
crivis le lendemain par l'entremise d'Herbert, aussitt que je rentrai
en ville.

Il y eut du mieux ce soir l quand elle parla  tous de ce qui tait
arriv quoiqu'avec une certaine vivacit fbrile. Vers minuit, miss
Havisham commena  draisonner, et aprs cela elle arriva graduellement
 rpter un nombre de fois indfini, d'une voix basse et solennelle:
Qu'ai-je fait! Puis: Quand elle vint prs de moi, je voulais la
sauver d'un malheur semblable au mien; ensuite: Prenez ce crayon et
crivez sous mon nom: Je lui pardonne! Elle ne changeait jamais l'ordre
de ces phrases, mais quelquefois elle oubliait un mot de l'une d'elles;
elle n'ajoutait jamais un autre mot, mais elle laissait une interruption
et passait au mot suivant.

Comme je n'avais rien  faire l, et que j'avais  Londres une raison
pressante d'inquitude et de crainte, que ses divagations mme ne
pouvaient chasser de mon esprit, je dcidai pendant la nuit que je m'en
irais par la voiture du lendemain matin, mais que je marcherais un mille
ou deux, et que je serais recueilli par la voiture, en dehors de la
ville. Donc, vers six heures du matin, je me penchai sur miss Havisham,
touchai son front de mes lvres, au moment mme o elles disaient, sans
prendre garde  mon baiser:

Prenez le crayon, et crivez sous mon nom: Je lui pardonne!

C'tait la premire et la dernire fois que je l'embrassai ainsi. Et
jamais plus je ne la revis.




CHAPITRE XX.


Mes mains avaient t panses deux ou trois fois pendant la nuit, et
encore dans la matine; mon bras gauche tait brl jusqu'au coude, et
moins fortement jusqu' l'paule; c'tait trs douloureux, mais les
flammes avaient port dans cette direction, et je rendais grce au ciel
que cela ne ft pas plus grave. Ma main droite n'tait pas assez
srieusement brle pour m'empcher de remuer les doigts; elle tait
bande, bien entendu, mais d'une manire moins gnante que ma main et
mon bras gauches. Je portais ceux-ci en charpe, et je ne pouvais mettre
mon paletot que comme un manteau libre sur mes paules, et fix au cou;
mes cheveux avaient souffert du feu, mais ma tte et mon visage taient
saufs.

Quand Herbert fut all  Hammersmith et eut vu son pre, il revint me
voir, et passa la journe  me soigner. C'tait le plus tendre des
garde-malades;  certains moments, il m'enlevait mes bandages, les
trempait dans un liquide rfrigrant qui tait tout prt, et les
replaait avec une tendresse patiente, dont je lui tais profondment
reconnaissant.

D'abord en me tenant tranquillement tendu sur le sofa, je trouvai
extrmement difficile je pourrais dire impossible de me dbarrasser de
l'impression de l'clat des flammes, de leur vivacit, de leur bruit et
de l'horrible odeur de brl. Si je m'assoupissais une minute, j'tais
rveill par les cris de miss Havisham, je la voyais courir vers moi
avec ses hautes flammes au-dessus de sa tte. Cette souffrance de
l'esprit tait bien plus dure  supporter que toutes les douleurs
corporelles que j'endurais, et Herbert, voyant cela, fit tout ce qu'il
put pour tenir mon attention occupe.

Nous ne parlions ni l'un ni l'autre du bateau, mais tous deux nous y
pensions; cela se voyait  l'empressement que nous mettions  viter ce
sujet, et par notre convention--convention tacite--de faire du
rtablissement de mes mains une question, non pas de semaines, mais
d'heures.

Ma premire question, quand je sentis qu'Herbert avait t aux
nouvelles, fut, bien entendu, de lui demander si tout allait bien en
aval du fleuve? Comme il me rpondit affirmativement, avec une gaiet et
une confiance parfaites, nous ne reprmes ce sujet que lorsque le jour
commena  baisser. Mais alors, comme Herbert changeait les bandages,
plutt  la lueur du feu, qu' la lueur du dehors, il y revint
spontanment.

Hier soir, je suis rest avec Provis, deux bonnes heures, Haendel.

--O tait Clara?

--Chre petite crature! dit Herbert. Elle est monte et descendue
allant et venant chez son pre toute la soire. Il frappait
perptuellement au plancher, ds qu'il la perdait de vue un instant. Je
doute cependant qu'il puisse tenir longtemps. Que voulez-vous: avec du
rhum et du poivre, du poivre et du rhum? Je crois que bientt il ne
frappera plus.

--Et alors, vous vous marierez, Herbert?

--Comment pourrai-je prendre soin de cette chre enfant autrement?
tendez votre bras sur le dos du sofa, mon cher ami, je vais m'asseoir
l, et ter le bandage si graduellement et si doucement, que vous ne
saurez pas quand il sera enlev. Je parlais de Provis: savez-vous,
Haendel, qu'il gagne?

--Je vous ai dit que je le croyais plus doux, la dernire fois que je
l'ai vu.

--Vous me l'avez dit, et c'est la vrit. Il s'est montr trs
communicatif hier soir, et il m'en a plus dit qu'il ne m'en avait dit de
sa vie. Vous vous souvenez qu'il a parl ici d'une femme avec laquelle
il a eu bien des tracas?... Est-ce que je vous ai fait mal?

J'avais fait un mouvement, non  son toucher, mais  ses paroles, qui
m'avaient fait tressaillir.

J'avais oubli cela, Herbert, mais je m'en souviens, maintenant que
vous en parlez.

--Eh bien! il est entr dans cette phase de sa vie, et c'est une phase
bien sombre et bien affreuse. Vous la dirai-je? Cela ne vous
fatiguera-t-il pas maintenant?

--Dites-moi tout, quand mme; rptez-moi chaque mot!

Herbert se pencha en avant pour regarder de plus prs, comme si ma
rponse avait t plus prompte et plus vive qu'il ne s'y tait attendu.

Votre tte est-elle calme? dit-il en la touchant.

--Parfaitement, dis-je, racontez-moi ce qu'a dit Provis, mon cher
Herbert.

--Il parat... dit Herbert.--voil ce qui s'appelle ter dlicatement un
bandage, et maintenant voici la blessure  l'air: a vous fait
frissonner d'abord, mon cher ami, n'est-ce pas? mais cela vous fera du
bien tout  l'heure.--Il parat que la femme tait une jeune femme et
une femme jalouse, et une femme vindicative... vindicative, Herbert, au
dernier degr.

--Quel dernier degr?

--Jusqu'au meurtre!--Est-ce que c'est trop froid sur la partie sensible?

--Je ne le sens pas. Comment a-t-elle tu?... Qui a-t-elle tu?...

--Son action ne mrite peut-tre pas un nom aussi terrible, dit Herbert;
mais elle a t juge pour cela, et c'est M. Jaggers qui l'a dfendue,
et le bruit de cette dfense fit connatre son nom  Provis. La victime
tait une autre femme, plus forte, et il y avait eu lutte dans une
grange. Qui avait commenc? Qui avait tort ou raison? Il y avait doute.
Mais comment cela avait fini, ce n'tait pas douteux; car on trouva la
victime trangle.

--La femme fut-elle dclare coupable?

--Non; elle fut acquitte.--Mon pauvre Haendel, je vous fais mal?

--Il est impossible d'tre plus doux, Herbert; oui.--Et ensuite....

--Cette jeune femme acquitte et Provis, dit Herbert, avaient un petit
enfant, un petit enfant que Provis aimait excessivement. Le soir de la
mme nuit o l'objet de sa jalousie fut trangle, comme je vous l'ai
dit, la jeune femme se prsenta devant Provis un seul moment, et jura
qu'elle ferait mourir l'enfant (lequel tait en sa possession), et qu'il
ne le reverrait jamais, puis elle disparut.... L, voici votre plus
mauvais bras confortablement arrang dans son charpe encore une fois;
et, maintenant, il ne reste plus que la main droite, ce qui est chose
bien plus facile. Je puis mieux faire par cette lumire que par une plus
forte, car ma main est plus sre quand je ne vois pas trop distinctement
ces pauvres brlures. Ne croyez-vous pas que votre respiration est
affecte, mon pauvre ami, vous semblez respirer trop vite?

--C'est possible, Herbert.--Cette femme a-t-elle tenu son serment?

--Voil la partie la plus sombre de la vie de Provis. Oui.

--C'est--dire que c'est lui qui dit: Oui.

--Mais certainement, mon cher ami, rpondit Herbert d'un ton surpris, et
en se penchant pour mieux voir. Il dit tout cela; je n'en sais pas
davantage.

--Non, ce n'est pas sr.

--Maintenant, continua Herbert, avait-il maltrait la mre de l'enfant,
ou bien avait-il bien trait la mre de l'enfant? Provis ne le dit pas;
mais elle avait partag quelque chose comme quatre ou cinq ans de la
malheureuse vie qu'il nous a dcrite au coin de ce feu, et il semble
avoir ressenti de la piti et de l'indulgence pour elle. Donc, craignant
d'tre appel  dposer sur la disparition de l'enfant, et peut-tre sur
la cause de sa mort, il se cacha, se tint dans l'ombre, comme il dit,
loign de tout, loign de la justice. On parla vaguement d'un certain
homme du nom d'Abel,  propos duquel la jalousie s'tait leve. Aprs
l'acquittement elle disparut, et il perdit ainsi l'enfant et la mre de
l'enfant.

--Je voudrais demander....

--Un moment, cher ami, dit Herbert, et j'ai fini. Ce mauvais gnie, ce
Compeyson, le pire des sclrats parmi beaucoup de sclrats, sachant
qu'il se tenait cach  cette poque, et connaissant les raisons qui le
faisaient agir ainsi, se servit, dans la suite, de ce qu'il savait pour
le faire rester pauvre et le faire travailler plus dur. Il m'a t
dmontr, hier soir, que c'est l le point de dpart de la haine de
Provis.

--J'ai besoin de savoir, dis-je, et particulirement, Herbert, s'il vous
a dit quand cela est arriv.

--Particulirement? Attendez, alors que je me souvienne de ce qu'il a
dit  ce sujet. L'expression dont il s'est servi tait: Il y a un
nombre d'annes assez rond, et presque aussitt aprs j'entrai en
relations avec Compeyson. Quel ge aviez-vous, quand vous l'avez
rencontr dans le petit cimetire?

--Je crois que j'avais sept ans.

--Eh! cela tait arriv depuis trois ou quatre ans, alors, dit-il. Et
vous lui avez rappel la petite fille si tragiquement perdue, qui aurait
eu  peu prs votre ge.

--Herbert, dis-je aprs un court silence et d'un ton prcipit, me
voyez-vous mieux  la lueur de la fentre ou  la lueur du feu?

-- la lueur du feu, rpondit Herbert, en se rapprochant encore.

--Regardez-moi.

--Je vous regarde, mon cher ami.

--Prenez-moi la main.

--Je la tiens, mon cher ami.

--Ne craignez-vous pas que j'aie un peu de fivre, ou que ma tte ne
soit un peu drange par l'accident de la nuit dernire?

--Non, mon cher ami, dit Herbert, aprs avoir pris le temps de
m'examiner. Vous tes un peu agit, mais vous tes tout  fait
vous-mme.

--Je sais que je suis bien moi-mme, et l'homme que nous cachons prs de
la rivire l-bas est le pre d'Estelle.




CHAPITRE XXI.


Quel tait mon but, en montrant tant de chaleur  chercher et  prouver
la parent d'Estelle? Je ne saurais le dire. On verra tout  l'heure que
la question ne se prsentait pas  moi sous une forme bien distincte,
jusqu' ce qu'elle me ft formule par une tte plus sage que la mienne.

Mais quand Herbert et moi emes termin notre conversation, je fus saisi
de la conviction fivreuse, que je ne devais pas me reposer un instant,
mais que je devais voir M. Jaggers, et arriver  apprendre l'entire
vrit. Je ne sais rellement pas si je sentais que je faisais cela pour
Estelle, ou si j'tais bien aise de reporter sur l'homme  la
conservation duquel j'tais intress, quelques rayons de l'intrt
romanesque qui l'avait si longtemps enveloppe. Peut-tre cette dernire
supposition est-elle plus prs de la vrit.

Quoi qu'il en soit, j'eus bien de la peine  me retenir d'aller dans
Gerrard Street ce soir-l. Herbert me reprsenta que si je le faisais,
je serais probablement oblig de garder le lit, et par consquent
incapable d'tre utile lorsque la sret de notre fugitif dpendrait de
moi. Ces sages conseils parvinrent seuls  calmer mon impatience. En
rptant plusieurs fois que, quoi qu'il pt arriver, je devais aller
chez M. Jaggers le lendemain, je consentis enfin  rester tranquille, 
laisser panser mes blessures et  rester  la maison. De grand matin, le
lendemain, nous sortmes ensemble, et, au coin de Giltspur Street, prs
de Smithfield, je laissai Herbert prendre le chemin de la Cit, et je me
dirigeai vers la Petite Bretagne.

Il y avait des jours priodiques o M. Jaggers et Wemmick passaient en
revue les comptes de l'tude, arrtaient les balances et mettaient tout
en ordre. Dans ces occasions, Wemmick portait ses livres et papiers dans
le cabinet de M. Jaggers, et un des clercs du premier tage descendait
dans le premier bureau. En voyant ce clerc  la place de Wemmick, ce
matin-l, j'appris que c'tait le jour des balances; mais je n'tais pas
fch de trouver M. Jaggers et Wemmick ensemble; car Wemmick verrait
alors par lui-mme que je ne disais rien qui pouvait le compromettre.

Mon apparition, avec mon bras en charpe et mon paletot jet sur mes
paules, favorisa mon projet. Quoique j'eusse adress  M. Jaggers un
rcit succinct de l'accident, aussitt que j'tais arriv en ville, il
me restait maintenant  lui donner tous les dtails; et la singularit
de la circonstance rendit notre conversation moins sche, moins roide,
et moins strictement judiciaire qu'elle ne l'tait habituellement.
Pendant que je narrais le dsastre, M. Jaggers, selon son habitude, se
tenait devant le feu. Wemmick se penchait sur le dos de sa chaise en me
regardant fixement, les mains dans les poches de son paletot, et sa
plume horizontalement place dans la bouche. Les deux ignobles bustes,
toujours insparables dans mon esprit des dbats officiels, paraissaient
se demander en eux-mmes s'ils ne sentaient pas le feu en ce moment.

Mon rcit termin et les questions puises, je produisis l'autorisation
de miss Havisham de recevoir les neuf cents livres pour Herbert. Les
yeux de M. Jaggers rentrrent un peu plus profondment dans sa tte
quand je lui tendis les tablettes; mais bientt, il les fit passer 
Wemmick en lui recommandant de prparer le bon sur le banquier pour
qu'il y appost sa signature. Pendant que cela s'excutait, je regardais
Wemmick qui crivait, et M. Jaggers qui me regardait, en s'appuyant et
en s'inclinant sur ses bottes bien cires.

Je suis fch, Pip, dit-il en mettant le bon dans ma poche quand il
l'eut sign, que nous n'ayons rien  faire pour vous.

--Miss Havisham a eu la bont de me demander, rpondis-je, si elle
pouvait faire quelque chose pour moi, et je lui ai dit que non.

--Chacun doit connatre ses affaires, dit M. Jaggers.

Et je vis les lvres de Wemmick former les mots: Valeurs portatives.

Je ne lui aurais pas dit non, si j'avais t  votre place, dit M.
Jaggers; mais chacun doit connatre ses affaires.

--Les affaires de chacun, dit Wemmick en me lanant un regard de
reproche, ce sont les valeurs portatives.

Croyant le moment venu de continuer le thme que j'avais  coeur, je
dis, en me tournant vers M. Jaggers:

J'ai cependant demand quelque chose  miss Havisham, monsieur. Je l'ai
prie de me donner quelques renseignements sur sa fille adoptive, et
elle m'a dit tout ce qu'elle savait.

--Vraiment, fit M. Jaggers en se penchant pour regarder ses bottes.

Puis en se redressant:

Ah! je ne pense pas que j'aurais fait cela, si j'avais t  la place
de miss Havisham. Mais elle doit mieux connatre ses affaires que moi.

--J'en sais plus sur l'histoire de l'enfant adopt par miss Havisham que
miss Havisham n'en sait elle-mme. Je connais sa mre.

M. Jaggers m'interrogea du regard et rpta:

Sa mre?...

--Il n'y a pas trois jours que j'ai vu sa mre.

--Ah! dit M. Jaggers.

--Et vous aussi, vous l'avez vue, monsieur, et plus rcemment encore.

--Ah! dit M. Jaggers.

--Peut-tre en sais-je plus de l'histoire d'Estelle que vous n'en savez
vous-mme, dis-je: je connais aussi son pre.

Il y eut un certain temps d'arrt dans les manires de M. Jaggers; il
tait trop matre de lui-mme pour les changer; mais il ne put
s'empcher de faire un indfinissable mouvement d'attention; puis il
m'assura qu'il ne savait pas qui tait son pre. J'avais souponn que
Provis n'tait devenu le client de M. Jaggers qu'environ quatre ans plus
tard, et qu'il n'avait plus alors aucune raison de faire valoir son
identit. Mais je n'avais pu tre certain de cette ignorance de M.
Jaggers auparavant, bien que j'en fusse parfaitement certain alors.

Ainsi, vous connaissez le pre de la jeune dame, Pip? dit M. Jaggers.

--Oui, rpondis-je, et il s'appellde la Nouvelle Galles du Sud.

M. Jaggers lui-mme tressaillit quand je dis ces mots. C'tait le plus
lger tressaillement qui pt chapper  un homme, le plus soigneusement
rprim et le plus vite touff, mais il eut un tressaillement, bien
qu'il le cacht en partie en le confondant avec le mouvement qu'il fit
pour prendre son mouchoir dans sa poche. Il me serait impossible de dire
comment Wemmick reut cette nouvelle. J'vitai de le regarder en ce
moment, de peur que la finesse de M. Jaggers ne dcouvrt qu'il y avait
eu entre nous quelque communication qu'il ignorerait.

Et les preuves, Pip? demanda M. Jaggers d'une manire calme, en
arrtant son mouchoir  mi-chemin de son nez. Est-ce Provis qui prtend
cela?

--Il ne le dit pas, dis-je, il ne l'a jamais dit, il ne connat rien et
il ne croit pas  l'existence de sa fille.

Pour une fois, le puissant mouchoir de poche manqua son effet. Ma
rponse avait t si inattendue, que M. Jaggers remit le mouchoir dans
sa poche, sans complter l'acte ordinaire, se croisa les bras, et me
regarda avec une froide attention, bien qu'avec un visage impassible.

Je lui dis alors tout ce que je savais et comment je le savais, avec la
seule rserve que je lui laissai croire que je tenais de miss Havisham
ce qu'en ralit je tenais de Wemmick. J'agis mme avec beaucoup de
prudence  cet gard; je ne regardai pas une seule fois du ct de
Wemmick avant d'avoir fini tout ce que j'avais  dire, et j'avais,
pendant un moment, soutenu en silence le regard de M. Jaggers. Quant 
la fin je tournai les yeux du ct de Wemmick, je vis qu'il avait retir
sa plume de sa bouche, et qu'il tait occup au bureau.

Ah! dit enfin M. Jaggers en se rapprochant des papiers qui se
trouvaient sur la table, o tions-nous, Wemmick, quand M. Pip est
entr?

Mais je ne pouvais pas me laisser ainsi mettre de ct, et je lui
adressai un appel passionn, presque indign, pour tre plus franc et
plus gnreux avec moi. Je lui rappelai les fausses esprances par
lesquelles j'avais pass, la longueur du temps qu'elles avaient dur, la
dcouverte que j'avais faite, et je fis allusion au danger qui pesait
sur mon esprit. Je me reprsentai comme tant certainement bien digne
d'un peu de confiance de sa part, en retour de la confidence que je
venais de lui faire. Je dis que je ne le blmais pas, que je ne le
souponnais pas, que je ne me dfiais pas de lui; mais que j'avais
besoin qu'il m'assurt de la vrit, et que s'il me demandait pourquoi
j'en avais besoin, et pourquoi je pensais y avoir des droits, je lui
dirais, quoique ces pauvres rves lui importassent peu: que j'avais aim
Estelle longtemps et tendrement, et que, bien que je l'eusse perdue, et
que je dusse vivre dans l'abandon, tout ce qui la concernait m'tait
encore plus proche et plus cher que tout autre chose au monde. Voyant
que M. Jaggers se tenait immobile et silencieux, et apparemment
insensible  cet appel, je me tournai vers Wemmick et dis:

Wemmick, je vous sais un coeur tendre, j'ai vu votre charmant intrieur
et votre vieux pre, et tous les plaisirs innocents dans lesquels vous
reposez votre vie affaire; je vous supplie de dire un mot  M. Jaggers,
et de lui reprsenter que, tout bien considr, il doit tre plus ouvert
avec moi!

Je n'ai jamais vu deux hommes se regarder d'une manire plus
extraordinaire que M. Jaggers et Wemmick aprs cette apostrophe. D'abord
l'ide que Wemmick allait tre remerci de sa place me traversa
l'esprit, mais elle s'vanouit quand je vis M. Jaggers cder  quelque
chose comme un sourire, et Wemmick devenir plus hardi.

Qu'est-ce que tout cela? dit M. Jaggers, vous avez un vieux pre et
vous vous livrez  des plaisirs innocents?

--Eh bien! je ne les apporte pas ici.

--Pip, dit M. Jaggers en posant sa main sur mon bras et souriant
ouvertement, cet homme doit tre le menteur le plus rus de tout
Londres.

--Pas le moins du monde, rpondit Wemmick s'enhardissant de plus en
plus, je crois que vous en tes un autre.

Ils changrent encore une fois leurs singuliers regards, chacun
paraissant craindre que l'autre ne l'emportt sur lui.

Vous avez un intrieur charmant?

--Puisque cela ne gne pas les affaires, repartit Wemmick, qu'est-ce que
cela vous fait? Maintenant que je vous regarde, monsieur, je ne serai
pas tonn si un de ces jours vous cherchez  avoir un intrieur
agrable quand vous serez fatigu du travail.

M. Jaggers fit deux ou trois signes de tte rtrospectifs et poussa un
soupir.

Pip, dit-il, ne parlons plus de ces pauvres rves, vous en savez sur
ces sortes de choses plus que moi, car vous avez une exprience plus
frache. Mais,  propos de cette autre affaire, je vais vous faire une
supposition, mais faites attention que je n'admets rien.

Il attendit que je dclarasse que je comprenais parfaitement qu'il avait
expressment signifi qu'il n'admettait rien.

Maintenant, Pip, dit M. Jaggers, supposez qu'une femme, dans des
circonstances semblables  celles que vous avez mentionnes, ait tenu
son enfant cach et ait t oblige de communiquer le fait  son conseil
lgal, sur l'observation faite par celui-ci, qu'il doit tout savoir pour
rgler la latitude de sa dfense, tout, mme ce qui concerne l'enfance;
supposez qu' la mme poque le conseil ait eu mission de trouver un
enfant qu'une dame riche et excentrique voulait adopter et lever....

--Je vous suis, monsieur.

--Supposez que le conseil vct dans une atmosphre de mal et que tous
les enfants qu'il voyait taient destins, en grand nombre,  une perte
certaine.... Supposez qu'il voyait souvent des enfants jugs
solennellement par une cour criminelle o il fallait les soulever pour
qu'on les apert.... Supposez qu'il en vt habituellement un grand
nombre emprisonns, fouetts, transports, ngligs, repousss, ayant
toutes les qualits requises par le bourreau, et grandissant pour la
potence... Supposez qu'il avait raison de regarder presque tous les
enfants qu'il voyait dans sa vie d'affaires comme autant de frai qui
devait clore en poissons destins  venir dans ses filets pour tre
poursuivis et dfendus: parjures, orphelins, endiabls d'une manire ou
d'une autre....

--Je vous coute, monsieur.

--Supposez, Pip, que dans le nombre il y avait une jolie petite fille
qu'on pouvait sauver, que son pre croyait morte et pour laquelle il
n'osait faire aucune dmarche, et  la mre de laquelle le conseil lgal
avait le droit de dire: Je sais ce que vous avez fait et comment vous
l'avez fait; vous tes arrive de telle ou telle manire; voil comment
vous avez attaqu, voil comment on s'est dfendu. Vous avez t  et
l. Vous avez fait telle et telle chose pour dtourner les soupons. Je
vous ai suivie  la piste partout, et je puis le dire  vous et  tous,
sparez-vous de l'enfant,  moins qu'il ne soit ncessaire de la
produire pour nous sauver. Si vous tes sauve, votre enfant est sauve
aussi; si vous tes perdue, votre enfant est encore sauve. Supposez
que tout cela ft fait et que la femme ft acquitte?

--Mais si je n'admets rien de tout cela?

--Si vous n'admettez rien de tout cela?

Et Wemmick rpta:

Vous n'admettez rien de tout cela?

--Supposez, Pip, que la passion et la crainte de la mort aient un peu
branl l'intelligence de cette femme, et que lorsqu'elle fut rendue 
la libert elle se soit retire du monde et soit venue demander un asile
 son conseil.... Supposez qu'il l'ait prise et qu'il ait su contenir
l'ancienne nature sauvage et violente de sa cliente toutes les fois
qu'elle faisait mine de reparatre, en conservant sur elle son ancien
pouvoir. Comprenez-vous ce cas imaginaire?

--Parfaitement.

--Supposez que l'enfant grandt et ft un mariage d'argent; que la mre
vct encore, que le pre vct encore, que le pre et la mre, inconnus
l'un  l'autre, demeurassent  des milles de stades ou de mtres, comme
vous voudrez, l'un de l'autre; que le secret ft encore un secret,
except pour vous qui en avez eu vent: gardez-le vous-mme en ce dernier
cas avec beaucoup de soin.

--Je le ferai.

Et je demande  Wemmick de le garder en lui-mme avec beaucoup de soin.

Et Wemmick dit:

Je le ferai.

--En faveur de qui voudriez-vous rvler ce secret?... Pour le pre?...
Je pense qu'il ne serait pas beaucoup meilleur pour lui que pour la
mre.... Pour la mre?... Je pense que si elle a commis un pareil crime,
elle ne serait plus en sret o elle est.... Pour la fille?... Je crois
qu'il ne lui servirait  rien d'tablir sa parent pour l'dification de
son mari, et de retomber dans la honte, aprs y avoir chapp pendant
vingt ans et avec la presque certitude d'y chapper pour le reste de ses
jours.... Mais ajoutez le fait que vous l'avez aime, Pip, et que vous
avez fait de cette jeune fille le sujet de ces pauvres rves qui,  une
poque ou une autre, ont t dans la tte de beaucoup plus d'hommes que
vous ne paraissez le penser: alors je vous dis que vous feriez mieux, et
vous le ferez au plus vite, quand vous y aurez bien song, de couper
votre main gauche avec votre main droite, et ensuite de passer celle qui
a coup l'autre  Wemmick, que voil, pour qu'il la coupe aussi.

Je tournai les yeux vers Wemmick, dont le visage tait devenu trs
srieux. Il posa gravement son index sur ses lvres. Je fis comme lui.
M. Jaggers aussi.

Maintenant Wemmick, dit ce dernier en reprenant son ton habituel, o en
tions-nous quand M. Pip est entr?

Me retirant de ct, pendant qu'ils travaillaient, je remarquai que les
regards singuliers qu'ils avaient changs se re-nouvelrent plusieurs
fois, avec cette diffrence cependant qu'alors chacun d'eux paraissait
souponner, pour ne pas dire paraissait savoir, qu'il s'tait laiss
voir  l'autre sous un jour faible et qui n'tait pas dans l'esprit de
la profession. Pour cette raison, ils se montrrent inflexibles l'un
envers l'autre, M. Jaggers en se posant hautement en matre, et Wemmick
en s'obstinant  se justifier, quand il trouvait la moindre occasion de
le faire. Jamais je ne les avais vu en si mauvais termes, car
gnralement ils s'entendaient bien ensemble.

Mais ils furent heureusement secourus par l'apparition opportune de
Mike, le client  casquette de loutre, qui avait l'habitude d'essuyer
son nez sur sa manche, et que j'avais vu la premire fois que j'tais
entr dans ces murs. Cet individu qui, pour son propre compte, ou pour
celui de quelques membres de sa famille, semblait toujours tre dans
l'embarras (l'embarras ici signifiait Newgate) venait annoncer que sa
fille ane avait t arrte et tait inculpe de vol dans une
boutique. Pendant qu'il faisait part de cette triste circonstance 
Wemmick, M. Jaggers se tenait magistralement devant le feu, sans prendre
part  ce qui se disait. Une larme brilla dans l'oeil de Mike.

Qu'avez-vous encore? demanda Wemmick avec la plus profonde indignation.
Pourquoi venez-vous pleurnicher ici?

--Je ne suis pas venu pour cela, monsieur Wemmick.

--Si fait, dit Wemmick, comment osez-vous?... Vous n'tes pas dans un
tat convenable pour venir ici, si vous ne pouvez venir sans cracher
comme une mauvaise plume. Qu'est-ce que cela signifie?

--On n'est pas matre de ses sentiments, monsieur Wemmick... commena
Mike.

--Ses quoi?... demanda Wemmick tout furieux. Dites-le encore!...

--Voyons, tenez, mon brave homme, dit M. Jaggers en faisant un pas en
avant et en montrant la porte, sortez de mon tude, je ne veux pas de
sentiment ici. Sortez.

--C'est bien fait, dit Wemmick, sortez!

Donc l'infortun Mike se retira trs humblement, et M. Jaggers et
Wemmick semblrent avoir repris leur bonne intelligence et continurent
 travailler avec le mme air de contentement que s'ils venaient de bien
djeuner ensemble.




CHAPITRE XXII.


De la Petite Bretagne je me rendis avec son bon dans ma poche chez le
frre de miss Skiffins le comptable; et le frre de miss Skiffins le
comptable alla tout droit chez Clarriker et me ramena Clarriker. J'eus
donc la grande satisfaction de terminer  mon gr l'affaire d'Herbert.
C'tait la seule bonne chose et la seule chose complte que j'avais
faite depuis le jour o j'avais conu mes grandes esprances.

Clarriker m'apprit en cette occasion que les affaires de sa maison
progressaient rapidement, qu'il pouvait maintenant tablir une petite
succursale en Orient, ce qui tait devenu trs ncessaire pour
l'extension des affaires, et qu'Herbert dans sa nouvelle situation
d'associ, irait la surveiller. Je vis que je devais me prparer  me
sparer de mon ami avant mme que mes propres affaires fussent en
meilleur tat. Et alors je crus rellement sentir que ma dernire ancre
de salut perdait de sa solidit et que j'allais bientt devenir le jouet
des vagues et des vents.

Mais je trouvai une rcompense dans la joie avec laquelle Herbert rentra
le soir et me fit part de son bonheur, s'imaginant peu qu'il ne
m'apprenait rien de nouveau. Il esquissait des tableaux imaginaires: il
se voyait conduisant Clara Barley dans le pays des _Mille et une Nuits_,
et j'allais les rejoindre (avec une caravane de chameaux, je crois), et
nous remontions le Nil en voyant des merveilles. Sans m'exagrer la part
que j'avais dans ces brillants projets, je sentais qu'Herbert tait en
bonne voie de russite et que le vieux Bill Barley n'avait qu' bien
s'attacher  son poivre et  son rhum pour que sa fille ne manqut
bientt plus de rien.

Nous tions maintenant en mars. Mon bras gauche, quoique ne prsentant
pas de mauvais symptmes, fut long  gurir; il m'tait encore
impossible de mettre un habit. Ma main droite tait passablement
rtablie, dforme il est vrai, mais faisant parfaitement son service.

Un lundi matin, pendant que Herbert et moi nous djeunions, je reus par
la poste cette lettre de Wemmick:

Walworth.

Brlez ceci ds que vous l'aurez lu. Au commencement de la semaine,
mercredi, par exemple, vous pourriez faire ce que vous savez, si vous
vous sentiez dispos  l'essayer. Brlez.

Quand j'eus montr cette lettre  Herbert, et que je l'eus mise au feu,
pas avant pourtant de l'avoir tous deux apprise par coeur, nous
songemes  ce qu'il fallait faire, car, bien entendu, on ne pouvait se
dissimuler maintenant que j'tais incapable de rien faire.

J'y ai bien rflchi, dit Herbert, et je pense connatre un meilleur
moyen que de prendre un batelier de la Tamise. Prenons Startop, c'est
une main habile, il nous aime beaucoup, il est honorable et dvou.

--J'y avais song plus d'une fois. Mais que lui direz-vous, Herbert?

--Il n'est pas ncessaire de lui en dire beaucoup. Laissons-le supposer
que c'est une simple fantaisie, mais une fantaisie secrte, jusqu' ce
que le jour arrive; alors vous lui direz qu'il y a d'urgentes raisons
pour embarquer et loigner Provis. Vous partez avec lui?

--Sans doute.

--O cela?

Il m'avait toujours sembl, dans les diffrentes rflexions inquites
que j'avais faites sur ce point, que le port o nous devions nous
diriger importait peu; que ce fut  Hambourg, Rotterdam ou Anvers, la
ville ne signifiait presque rien, pourvu que nous fussions hors
d'Angleterre: tout steamer tranger que nous trouverions sur notre
route, qui consentirait  nous prendre, ferait l'affaire. Je m'tais
toujours propos en moi-mme de lui faire descendre en toute sret le
fleuve dans le bateau; et certainement au del de Gravesend qui tait un
lieu critique pour les recherches et les questions si des soupons
s'taient levs. Comme les steamers trangers quittent Londres vers
l'heure de la mare, notre plan devait tre de descendre le fleuve par
un reflux antrieur et de nous tenir dans quelque endroit tranquille
jusqu' ce que nous puissions en gagner un. L'heure o nous serions
rejoints, n'importe o cela serait, pouvait tre facilement calcule en
se renseignant d'avance.

Hubert consentit  tout cela, et nous sortmes immdiatement aprs
djeuner, pour commencer nos investigations. Nous apprmes qu'un steamer
pour Hambourg remplirait probablement au mieux notre but, et c'est
principalement sur ce vaisseau que nous reportmes nos penses. Mais
nous prmes note que d'autres steamers trangers quitteraient Londres
par la mme mare, et nous nous flicitmes de connatre la forme et la
couleur distinctive de chacun d'eux. Nous nous sparmes alors pour
quelques heures, moi pour me procurer de suite les passeports qui
seraient utiles; Herbert pour aller trouver Startop. Nous fmes tous
deux ce que nous avions  faire, sans aucun empchement, et, quand nous
nous retrouvmes,  une heure, tout tait fait. J'avais, de mon ct,
fait prparer les passeports; Herbert avait vu Startop, et celui-ci
tait plus que prt  se joindre  nous.

Ils devaient manoeuvrer chacun avec une paire de rames, et moi je
tiendrais le gouvernail. L'objet de mes soins devait rester assis et se
tenir tranquille; comme la vitesse n'tait pas notre but nous ferions
assez de chemin. Nous convnmes qu'Herbert ne rentrerait pas dner avant
d'aller au Moulin du Bord de l'Eau, ce soir; qu'il n'irait pas du tout
le lendemain soir mardi; qu'il avertirait Provis de descendre par un
escalier, le plus prs possible de la maison, mercredi, quand il nous
verrait approcher, et pas avant; que tous les arrangements avec lui
seraient termins ce lundi soir, et qu'on ne communiquerait plus avec
lui d'aucune manire, avant de le prendre  bord.

Ces prcautions, bien convenues entre nous deux, je rentrai chez moi.

En ouvrant la porte extrieure de nos chambres, avec ma clef, je trouvai
dans la boite une lettre  mon adresse, une lettre trs sale, bien
qu'elle ne ft pas mal crite. Elle avait t apporte (pendant mon
absence, bien entendu), et voici ce qu'elle contenait:

Si vous ne craignez pas de venir aux vieux Marais, ce soir ou demain
soir  neuf heures, et de venir  la maison de l'clusier, prs du four
 chaux, je vous conseille d'y venir. Si vous voulez des renseignements
sur _votre oncle Provis_, venez, ne dites rien  personne, et ne perdez
pas de temps. _Vous devez venir seul_. Apportez la prsente avec vous.

J'avais dj un assez grand fardeau sur l'esprit avant la rception de
cette trange missive. Que faire aprs? Je ne pouvais le dire. Et, le
pire de tout, c'est qu'il fallait me dcider promptement, ou je
manquerais la voiture de l'aprs-midi, qui me conduirait assez  temps
pour le soir. Je ne pouvais songer  y aller le lendemain soir: c'et
t trop rapproch de l'heure de notre fuite; et puis l'information
promise pouvait avoir quelque importance pour notre fuite elle-mme.

Si j'avais eu plus de temps pour rflchir, je crois que je serais parti
de mme. Ayant  peine le temps de rflchir, car ma montre me disait
que la voiture allait partir dans une demi-heure, je rsolus de quitter
Londres. Je ne serais certainement pas parti sans les mots ayant rapport
 mon oncle Provis; mais cette lettre tant arrive aprs la lettre de
Wemmick et les prparatifs du matin, je me dcidai.

Il est si difficile de comprendre clairement le contenu de n'importe
quelle lettre, quand on est fortement agit, que je dus relire la mienne
deux fois avant que la recommandation de ne rien dire  personne pt
entrer machinalement dans mon esprit. Je laissai un mot au crayon pour
Herbert, o je lui disais que devant partir bientt, et ne sachant pas
pour combien de temps, j'avais dcid d'aller et de revenir en tout
hte, pour m'assurer par moi-mme comment miss Havisham se trouvait.
J'eus, aprs cela, tout juste le temps de mettre mon manteau, de fermer
notre appartement et de gagner le bureau des voitures par le plus court
chemin. Si j'avais pris une voiture de place et pass par les rues
j'aurais manqu mon but; en allant  pied j'arrivai  la voiture au
moment mme o elle sortait de la cour. Quand je revins  moi je me
trouvai le seul voyageur cahot dans l'intrieur, et j'avais de la
paille jusqu'aux genoux.

Je n'avais pas t rellement moi-mme depuis la rception de la lettre,
tant elle m'avait troubl, arrivant aprs la presse et les tracas du
matin qui avaient t normes, car, aprs avoir dsir, et longtemps
attendu Herbert avec inquitude, son avis tait  la fin venu comme une
surprise; et maintenant je commenais  m'tonner de me trouver dans une
voiture, et  douter si j'avais des raisons suffisantes pour m'y
trouver, et  considrer si je n'allais pas descendre et m'en retourner,
et  trouver des arguments pour ne jamais cder  une lettre anonyme; en
un mot,  passer par toutes les alternatives de contradiction et
d'indcision, auxquelles, je le suppose, peu de gens agits sont
trangers. Cependant la mention du nom de Provis l'emporta sur tout. Je
raisonnai comme j'avais dj raisonn, si cela peut s'appeler raisonner,
que, dans le cas o il lui arriverait malheur si je manquais d'y aller,
je ne pourrais jamais me le pardonner.

Nous arrivmes  la nuit close; et le voyage me parut long et fatigant 
moi qui ne pouvais voir que peu de choses de l'intrieur o j'tais, et
qui, vu mon tat impotent, ne pouvais monter  l'extrieur. vitant le
_Cochon Bleu_, je descendis  une auberge de rputation moindre, en bas
de la ville, et je commandai  dner. Pendant qu'on prparait mon repas,
je me rendis  Satis House, et m'informai de miss Havisham. Elle tait
encore trs malade, quoique regarde comme un peu mieux.

Mon auberge avait autrefois fait partie d'un ancien couvent, et je dnai
dans une petite salle commune octogone, comme celle des fonts
baptismaux. Comme il m'tait impossible de couper mes aliments, le vieil
aubergiste le fit pour moi. Cela engagea la conversation entre nous. Il
fut assez bon pour m'entretenir de ma propre histoire, en y ajoutant,
bien entendu, le fait, devenu populaire, que Pumblechook avait t mon
premier bienfaiteur et le fondateur de ma fortune.

Connaissez-vous ce jeune homme? dis-je.

--Si je le connais! rpta l'aubergiste, depuis le temps o il tait
tout petit.

--Revient-il quelquefois dans le pays?

--Oui, il revient, dit l'htelier, chez ses grands amis, de temps en
temps, et il est froid pour l'homme qui l'a fait ce qu'il est.

--Pour quel homme?

--Celui dont je veux parler, dit l'htelier, M. Pumblechook.

--Est-il ingrat pour d'autres?

--Sans doute! il le serait s'il le pouvait, rpondit l'htelier. Mais il
ne le peut pas.... Et pourquoi? Parce que Pumblechook a tout fait pour
lui.

--Est-ce que Pumblechook dit cela?

--S'il dit cela! rpta l'htelier, il n'a pas besoin de le dire.

--Mais le dit-il?

--C'est  faire devenir le sang d'un homme blanc comme du vinaigre, de
l'entendre le raconter, monsieur! dit l'aubergiste.

Et pourtant, pensais-je en moi-mme, Joe, cher Joe, tu n'en parles
jamais, toi! Joe, affectueux et indulgent; tu ne te plains jamais, toi!
Ni toi non plus, charmante et bonne Biddy!

--Votre apptit se ressent de votre accident, dit l'aubergiste en jetant
les yeux sur le bras qui tait band sous mon paletot. Essayez d'un
morceau plus tendre.

--Non, merci, rpondis-je en quittant la table pour m'approcher du feu;
je ne puis manger davantage; veuillez enlever tout cela.

Je n'avais jamais t frapp d'une manire plus sensible de mon
ingratitude envers Joe, que par l'imposture effronte de Pumblechook. Le
faux, c'tait lui; le vrai, c'tait Joe. Le plus vil, c'tait lui; le
plus noble, c'tait toujours Joe.

Je me sentis profondment et trs injustement humili, quand je songeai
devant le feu, pendant une heure et plus. Le bruit de l'horloge me
rveilla, mais non de mon abattement et de mes remords. Je me levai, fis
agrafer mon manteau sous mon cou, et sortis. J'avais d'abord cherch
dans ma poche la lettre, afin de m'y reporter de nouveau, mais je ne pus
la trouver. J'tais contrari de penser qu'elle avait d tomber dans la
paille de la voiture; je savais cependant trs bien que le lieu indiqu
tait la petite maison de l'clusier, prs du four  chaux, dans les
marais, et  neuf heures. C'est donc vers les marais que je me dirigeai
directement, car je n'avais pas de temps  perdre.




CHAPITRE XXIII.


Il faisait nuit noire, quoique la pleine lune comment  se lever, au
moment o je quittais les terrains cultivs pour entrer dans les marais.
Au-del de leur ligne sombre, il y avait un ruban de ciel clair,  peine
assez large pour contenir la pleine lune rouge de feu. En quelques
minutes, la lune avait disparu de ce champ clair, derrire des montagnes
de nuages amoncels les uns sur les autres.

Il soufflait un vent mlancolique, et les marais taient impossibles 
voir. Un tranger les et trouvs horribles, et mme pour moi, ils
taient si navrants, que j'hsitai, et que je me sentis  demi dispos 
retourner sur mes pas. Mais je les connaissais bien, et j'y aurais
trouv mon chemin par une nuit encore plus noire; d'ailleurs, tant venu
jusque l, je n'avais vis--vis de moi-mme nulle excuse pour retourner
sur mes pas. J'tais venu contre mon gr, je continuai mme presque
involontairement.

Le chemin que je pris n'tait pas celui o se trouvait notre ancienne
demeure, ni celui par lequel nous avions poursuivi les forats. En
marchant, je tournais le dos aux pontons lointains, et bien que je pusse
voir les vieilles lumires au loin sur les bancs de sable, je les voyais
par-dessus mon paule. Je connaissais le four  chaux, aussi bien que le
Vieille Batterie, mais ils taient loigns de plusieurs milles l'un de
l'autre; de sorte que, si l'on avait allum une lumire  chacun de ces
points, il y aurait eu un long espace noir entre les deux clarts.

D'abord j'eus  fermer quelques cltures aprs moi, et, de temps 
autre,  m'arrter, pendant que les bestiaux, couchs dans le sentier 
talus, se levaient et se jetaient tout effars parmi les herbes et les
roseaux; mais peu aprs, il me sembla que j'avais toute la plaine  moi
seul.

Il se passa encore une demi-heure avant que j'arrivasse au four  chaux.
La chaux brlait avec une odeur lourde et touffante, mais les feux
taient teints et abandonns, et l'on ne voyait aucun ouvrier. Tout
prs de l tait une petite carrire. Elle se trouvait sur mon chemin;
on y avait travaill dans la journe, ainsi que je le vis aux brouettes
et aux outils dissmins  et l.

En me retrouvant au niveau des marais, hors de cette excavation que le
sentier traversait, je vis une lumire dans la vieille maison de
l'clusier. Je htai le pas, et frappai  la porte. En attendant une
rponse, je regardai autour de moi, et je remarquai que l'cluse avait
t abandonne et brise, et que la maison, qui tait en bois, avec un
toit en tuiles, ne supporterait pas longtemps les injures du temps, si
mme elle les supportait encore, et que la boue et la vase taient
recouvertes de chaux, et que la vapeur touffante du four m'arrivait
sous des formes tranges. Cependant on ne rpondait pas. Je frappai de
nouveau. Pas de rponse.

J'essayai le loquet. Il se baissa sous ma main et la porte cda. En
regardant  l'intrieur, je vis une chandelle allume sur la table, un
banc et un matelas sur un bois de lit  roulettes. Comme il y avait un
grenier au-dessus, j'appelai et je criai:

Y a-t-il quelqu'un ici?

N'obtenant pas encore de rponse, je revins  la porte ne sachant que
faire.

Il commenait  pleuvoir trs fort. Ne voyant rien, que ce que j'avais
dj vu, je rentrai dans la maison, et me tins  l'abri sous la porte,
regardant au dehors, dans l'obscurit. Tandis que je me disais que
quelqu'un avait d venir ici rcemment, et devait bientt y revenir,
sans quoi la chandelle ne brlerait pas, il me vint  l'ide de regarder
si la mche tait longue; je me tournai pour m'en assurer, et j'avais
pris la chandelle dans ma main, quand elle fut teinte par une violente
secousse; et la premire chose que je compris, c'est que j'avais t
pris dans un fort noeud coulant, jet de derrire par-dessus ma tte.

Maintenant, dit en jurant une voix comprime, je le tiens!

--Qu'est-ce! m'criai-je, en me dbattant. Qui est-ce! Au secours!... au
secours!... au secours!...

Non seulement j'avais les bras serrs contre mon corps, mais la pression
sur mon bras malade me causait une douleur infinie. Parfois une forte
main d'homme, d'autre fois une forte poitrine d'homme tait pose contre
ma bouche pour touffer mes cris, et toujours une haleine chaude tait
prs de moi. Je luttai sans succs dans l'obscurit pendant qu'on
m'attachait au mur.

Et maintenant, dit la voix comprime, avec un autre juron, appelle au
secours, et je ne serai pas long  en finir avec toi!

Faible et souffrant de mon bras malade, boulevers par la surprise, et
voyant cependant avec quelle facilit cette menace pouvait tre mise 
excution, je cdai et j'essayai de dgager mon bras, si peu que ce ft,
mais il tait trop serr, il me semblait qu'aprs avoir t brl
d'abord, on le faisait bouillir maintenant.

Des tnbres absolues ayant succd tout  coup  l'obscurit douteuse
de la nuit, m'avertirent que l'homme avait ferm un volet. Aprs avoir
cherch  ttons pendant un instant, il trouva la pierre  fusil et le
fer dont il avait besoin, et il commena  battre le briquet. Je fixai
ma vue sur les tincelles; elles tombaient sur une mche sur laquelle il
soufflait, une allumette  la main; mais je ne pouvais voir que ses
lvres et le point bleu de l'allumette, et encore je me les figurais
plus que je ne les voyais. La mche tait humide, ce qui n'tait pas
tonnant dans cet endroit, et les tincelles s'teignaient les unes
aprs les autres.

L'homme ne semblait pas press, et il continuait de frapper la pierre 
fusil et le fer. Comme les tincelles tombaient en grand nombre autour
de lui, je pus voir ses mains, qui touchaient presque sa figure, et
supposer qu'il tait assis et pench sur la table, mais rien de plus.
Bientt je vis ses lvres bleues souffler de nouveau sur la mche, et
alors un clat de lumire jaillit, et me montra Orlick.

Qui m'tais-je attendu  voir? Je ne sais pas, mais ce n'tait pas lui.
En le voyant, je sentis que j'tais rellement dans une passe dangereuse
et je tins mes yeux fixs sur lui.

Il alluma rsolment la chandelle avec l'allumette enflamme, puis il la
laissa tomber et mit le pied dessus. Ensuite il mit la chandelle  une
certaine distance de lui sur la table, de sorte qu'il pouvait me voir,
et il s'assit sur la table les bras croiss et me regarda. Je dcouvris
que j'tais li  une forte chelle perpendiculaire, place  quelques
pouces de la muraille, et fixe en cet endroit pour aider  monter au
grenier.

Maintenant, dit-il, quand nous nous fmes regards pendant quelque
temps, je te tiens.

--Dliez-moi!... Laissez-moi partir!

--Ah! rpondit-il, je te laisserai partir! Je te laisserai partir  la
lune, je te laisserai partir aux toiles, quand il en sera temps.

--Pourquoi m'avez-vous attir ici?

--Ne le sais-tu pas? dit-il avec un regard effrayant.

--Pourquoi vous tes-vous jet sur moi dans l'ombre?

--Parce que je veux faire tout par moi-mme. Un seul garde mieux un
secret que deux. O mon ennemi!... mon ennemi!...

Sa joie, au spectacle que je lui donnais, pendant qu'il tait assis sur
la table, les bras croiss, secouant la tte et se souriant  lui-mme,
montrait une mchancet qui me faisait trembler. Pendant que je
l'examinais en silence, il porta la main dans un coin  ct de lui, et
prit un fusil  monture de cuivre.

Connais-tu cela? dit-il, en faisant mine de me mettre en joue; sais-tu
o tu l'as dj vu? Parle, loup!

--Oui, rpondis-je.

--Tu m'as pris ma place, tu me l'as prise! Ose donc dire le
contraire!...

--Pouvais-je faire autrement?

--Tu as fait cela, et cela serait assez, sans plus. Comment as-tu os te
mettre entre moi et la jeune femme que j'aimais?

--Quand l'ai-je fait?

--Quand ne l'as-tu pas fait? C'est toi qui, constamment devant elle,
donnais un vilain renom au vieil Orlick.

--C'est vous-mme, vous aviez gagn ce nom vous-mme, je n'aurais pu
vous faire de mal, si vous ne vous en tiez pas fait  vous-mme.

--Tu es un menteur, et tu aurais pris n'importe quelles peines, et
dpens n'importe quel argent, pour me faire quitter ce pays, n'est-ce
pas? dit-il en rptant les paroles que j'avais dites  Biddy la
dernire fois que je l'avais vue. Maintenant, je vais t'apprendre
quelque chose: tu n'aurais jamais pu prendre la peine de me faire
quitter ce pays plus  propos que ce soir. Ah! quand mme cela t'aurait
cot vingt fois l'argent que tu as dit, tout jusqu'au dernier liard!

Comme il agitait vers moi sa lourde main, et qu'il montrait ses dents en
grondant comme un tigre, je sentais qu'il avait raison.

Qu'allez-vous me faire?

--Je vais, dit-il, en frappant un vigoureux coup de poing sur la table,
et se levant pendant que ce coup tombait, je vais t'ter la vie!

Il se pencha en avant en me regardant fixement, desserra lentement son
poing crisp, et le passa en travers de sa bouche comme si elle cumait
pour moi, puis il se rassit.

Tu t'es toujours retrouv sur le chemin du vieil Orlick depuis ton
enfance; tu vas cesser d'y tre ce soir mme. Il ne veut plus entendre
parler de toi: tu es mort!

Je sentais que j'tais sur le bord de ma tombe. Un instant, je cherchai
autour de moi une chance de salut, mais il n'y en avait aucune.

Plus que cela, dit-il en croisant encore une fois ses bras, et restant
assis sur la table; je ne veux pas qu'un seul morceau de ta peau, qu'un
seul de tes os reste sur la terre. Je vais mettre ton corps dans le four
 chaux, je voudrais en porter deux comme cela sur mes paules: l'on
supposera, aprs tout, ce qu'on voudra de toi, on ne saura jamais ce que
tu es devenu.

Mon esprit suivit avec une inconcevable rapidit les consquences d'une
pareille mort: le pre d'Estelle croirait que je l'avais abandonn,
serait pris, et mourrait en m'accusant; Herbert lui-mme douterait de
moi, quand il comparerait la lettre que je lui avais laisse avec le
fait que je n'tais rest qu'un moment  la porte de miss Havisham; Joe
et Biddy ignoreraient toujours quel chagrin j'avais prouv cette
nuit-ci. Personne ne saurait jamais ce que j'avais souffert... combien
j'avais voulu tre sincre... par quelle agonie j'avais pass. La mort
qui se dressait devant moi tait horrible; mais bien plus horrible que
la mort tait la crainte de laisser de mauvais souvenirs aprs ma mort;
mes penses faisaient tant de chemin, que je me croyais mpris par les
gnrations  natre, par les enfants d'Estelle et leurs enfants: tout
cela pendant que les paroles du misrable taient encore sur ses lvres.

Eh bien! loup, dit-il, avant que je te tue comme une bte, ce que j'ai
l'intention de faire, et ce pourquoi je t'ai attach, je veux encore te
bien regarder et bien m'exciter,  mon ennemi!

Il me vint  l'ide de crier encore au secours, bien que personne ne
connt mieux que moi la solitude du lieu, et le peu d'espoir qu'il y
avait d'tre entendu. Mais pendant qu'il se repaissait de ma vue, je me
sentis soutenu par une haine et un mpris de lui, qui scellrent mes
lvres. Tout bien considr, je rsolus de ne pas le menacer, et de
mourir sans faire une dernire et inutile rsistance. Calm par la
pense que le reste des hommes est rduit  cette cruelle extrmit,
demandant pardon au ciel comme je le faisais, attendri comme je l'tais
par la pense que je n'avais pas dit adieu et ne pourrais jamais, jamais
dire adieu  ceux qui m'taient chers et que je ne pourrais jamais leur
donner d'explication ni rclamer leur compassion pour mes misrables
erreurs, et cependant si j'avais pu le tuer, mme en ce moment, je
l'aurais fait.

Il avait bu, et ses yeux taient rouges et sanglants.  son cou pendait
une grande boite en fer-blanc, dans laquelle je l'avais souvent vu
autrefois prendre sa nourriture et sa boisson. Il porta la bouteille 
ses lvres et but un long coup, et je sentais que la liqueur que je
voyais filtrer sous son visage.

Loup! dit-il, en se croisant encore les bras, le vieil Orlick va te
dire quelque chose. C'est toi qui as tu ta mgre de soeur.

De nouveau, mon esprit, avec son inconcevable rapidit de tout 
l'heure, avait puis tout ce qui se rapportait  l'attentat commis sur
ma soeur,  sa maladie et  sa mort, avant que sa parole lente et
hsitante et form ces mots.

C'est vous, sclrat! dis-je.

--Je te dis que c'est toi... je te dis que c'est toi qui as t cause de
tout, rpondit-il, en prenant le fusil et donnant un coup de crosse dans
l'espace vide qui se trouvait entre nous. Je suis arriv sur elle par
derrire, comme je suis arriv sur toi ce soir. Je l'ai frappe! Je l'ai
laisse pour morte, et s'il y avait eu un four  chaux tout prs, comme
il y en a un prs de toi, elle ne serait pas revenue  la vie. Mais ce
n'est pas le vieil Orlick qui a fait tout cela, c'est toi: on t'a
favoris, et on l'a maltrait et battu! Ah! tu vas me le payer. Tu l'as
fait, maintenant tu vas le payer.

Il but encore, et devint plus furieux: je voyais  l'inclinaison qu'il
donnait  la bouteille, qu'il n'y restait presque rien. Je comprenais
distinctement qu'il s'excitait avec son contenu  en finir avec moi. Je
savais que chaque goutte qu'elle contenait tait une goutte de ma vie;
je savais que lorsque je serais chang en une partie de cette vapeur,
qui arrivait peu  peu jusqu' moi comme un dernier avertissement, il
ferait comme il avait fait pour ma soeur; puis il se rendrait en toute
hte  la ville, o on le verrait se dandiner et boire dans les
tavernes. Ma pense rapide le poursuivait jusqu' la ville, et se
formait un tableau des rues o il se promenait, et comparait leurs
lumires et leur animation avec les marais solitaires, et avec la
blanche vapeur dans laquelle j'avais t dissous et qui s'tendait sur
eux.

Non seulement j'aurais pu compter des annes, des annes et des annes
pendant qu'il disait une douzaine de mots; mais ce qu'il me disait me
reprsentait des images et non de simples mots. Dans la surexcitation et
l'exaltation de mon cerveau, je ne pouvais penser  un endroit sans le
voir, ni  n'importe quelles personnes sans les voir. Il est impossible
de peindre la vivacit de ces images, et cependant je suivais Orlick des
yeux avec autant d'attention pendant tout ce temps que le tigre prt 
s'lancer sur sa proie! Je voyais jusqu'aux plus lgers mouvements de
ses doigts.

Quand il eut bu cette seconde fois, il se leva du banc sur lequel il
tait assis, et poussa la table de ct; puis il prit la chandelle, et
se formant un abat-jour avec sa main meurtrire, de manire  renvoyer
la lumire sur moi, il se tint debout devant moi, me regarda, et parut
se repatre de ma vue.

Loup! je vais te dire quelque chose de plus. C'est le vieil Orlick que
tu as heurt sur ton escalier, l'autre nuit, dans le Temple.

Je vis l'escalier avec ses lampes teintes; je vis l'ombre de la massive
rampe projete sur la muraille par la lanterne du veilleur de nuit; je
vis les chambres que je ne devais jamais plus revoir: ici une porte
entr'ouverte, l une porte ferme, tous les meubles  et l.

Et pourquoi le vieil Orlick tait-il l? Je vais te dire quelque chose
de plus, loup. Toi et elle m'avez si bien chass de ce pays, en
m'empchant d'y gagner ma vie, que j'ai choisi de nouveaux compagnons et
de nouveaux matres. Les uns crivent mes lettres quand j'en ai besoin,
entends-tu? crivent mes lettres, loup, crivent cinquante critures! Ce
n'est pas comme ton faquin d'individu, qui n'en sait crire qu'une. J'ai
eu la ferme intention et la ferme volont de t'ter la vie, depuis que
tu es venu ici  l'enterrement de ta soeur; je n'ai pas trouv le moyen
de me saisir de toi, et je t'ai suivi pour connatre tes alles et tes
venues; car, s'est dit le vieil Orlick en lui-mme, d'une manire ou
d'une autre, je l'attraperai! Eh! quoi! en te cherchant, j'ai trouv ton
oncle Provis. H!...

Le Moulin du Bord de l'Eau, le Bassin aux cus et la Vieille Corderie,
le tout si clair et si net! Provis dans sa chambre et le signal convenu,
la jolie Clara, la bonne femme si maternelle, le vieux Bill Barley sur
son dos, le tout passa devant moi comme le cours rapide de ma vie, en
descendant promptement vers la mer!

Mais je te tiens et ton oncle aussi! Quand je t'ai connu chez Gargery,
tu tais un loup si petit que j'aurais d te prendre le cou entre ce
doigt et le pouce, et t'trangler (comme j'ai pens souvent  le faire),
quand je te voyais flner parmi les joncs, le dimanche, et tu n'avais
pas encore trouv d'oncle, toi, dans ce temps-l!... Mais pense  ce que
le vieil Orlick a prouv, lorsqu'il a entendu dire que ton oncle Provis
avait probablement tran le fer que le vieil Orlick avait ramass, lim
en deux dans ces marais, il y a tant d'annes, et qu'il a gard jusqu'au
jour o il s'en est servi pour assommer ta soeur comme un boeuf, et
comme il entend t'assommer.... Hein!... quand il a entendu cela....
Hein?...

Dans sa sauvage raillerie, il approcha la chandelle si prs de moi, que
je tournai la tte de ct pour me garantir de la flamme.

Ah! s'cria-t-il en riant, aprs avoir recommenc cette cruelle
plaisanterie, les enfants brls craignent le feu. Le vieil Orlick a su
que tu avais t brl. Le vieil Orlick a appris que tu voulais faire
partir ton oncle Provis en contrebande, et le vieil Orlick, qui est un
second toi-mme, a su que tu viendrais ce soir! Maintenant je vais te
dire quelque chose de plus, loup! et ce sera tout. Il y a des gens qui
ont t pour ton oncle Provis ce que le vieil Orlick a t pour toi.
Qu'ils prennent donc garde  eux, quand il aura perdu son neveu, quand
personne ne pourra trouver une seule loque des vtements de son cher
parent, ni un seul os de son corps! Il y en a qui ne veulent pas et ne
peuvent pas souffrir que Magwitch--oui, je sais son nom--vive sur la
mme terre qu'eux, et qui l'ont connu quand il vivait dans un autre
pays, qu'il ne devait pas et ne pouvait pas quitter  leur insu sans les
mettre en danger. Peut-tre ce sont eux qui crivent cinquante
critures. Ce n'est pas comme ton faquin d'individu, qui n'en crit
qu'une! Oui, nous connaissons Compeyson, Magwitch et les galres!

Il approcha encore une fois la chandelle sur moi, enfuma mon visage et
mes cheveux, et, pendant un instant, m'aveugla; puis il me tourna son
large dos, et replaa la chandelle sur la table. J'avais fait
mentalement ma prire, et j'tais avec Joe, Biddy et Herbert avant qu'il
se retournt vers moi.

Il y avait un espace vide de quelques pieds entre la table et le mur
oppos. Dans cet espace, il allait et venait continuellement. Sa grande
force semblait redoubler pendant qu'il se mouvait ainsi, avec ses mains
pendantes, lches et lourdes  ses cts, et avec ses yeux furieux fixs
sur moi. Il ne me restait pas le moindre espoir. Malgr la violence de
mon agitation intrieure et la vigueur surprenante des images qui
surgissaient en moi au milieu de penses tumultueuses, je pouvais
cependant comprendre clairement que, s'il n'avait pas t bien rsolu 
me faire prir dans quelques moment,  l'insu de tout tre humain, il ne
m'aurait jamais dit ce qu'il venait de me dire.

Tout  coup, il s'arrta, ta le bouchon de sa bouteille et le jeta au
loin. Tout lger qu'il tait, je l'entendis tomber comme un plomb; il
avala lentement, en soulevant la bouteille par degrs, et alors il ne me
regarda plus; puis il versa les quelques dernires gouttes de liqueur
dans le creux de sa main, et les absorba avec une violence saccade et
en jurant horriblement; il jeta ensuite la bouteille loin de lui, se
baissa, et je vis dans sa main un maillet  manche long et lourd.

La rsolution que j'avais prise ne m'abandonna pas; sans lui adresser un
seul mot d'inutile prire, je me mis  crier de toutes mes forces. Je ne
pouvais remuer que ma tte et mes jambes; mais je me dbattais avec
toute la force que j'avais en moi, et qui m'tait jusque l inconnue. Au
mme instant, j'entendis des cris rpondant aux miens, je vis des
figures et un rayon de lumire se prcipiter par la porte, et je vis
Orlick se dgager du milieu d'un amas d'hommes, franchir la table d'un
bond, comme une trombe, et disparatre dans l'obscurit.

Aprs un certain temps, je revins  moi, et je me trouvai couch, dgag
de mes liens, sur le plancher, la tte appuye sur les genoux de
quelqu'un. Mes yeux taient fixs sur l'chelle dresse contre le mur.
Ainsi en reprenant connaissance, j'appris que j'tais encore  l'endroit
o je l'avais perdue.

Trop indiffrent d'abord, mme pour regarder qui me soutenait, je
restais tendu regardant l'chelle, quand une figure vint se placer
entre elle et moi. C'tait la figure du garon de Trabb.

Je crois qu'il est mieux, dit le garon de Trabb d'une voix douce. Mais
comme il est encore ple, hein!

 ces mots, le visage de celui qui me soutenait vint se placer devant le
mien, et je vis que celui qui me soutenait tait mon ami.

Herbert!... bon Dieu?

--Doucement, dit Herbert, doucement, Haendel, ne vous agitez pas.

--Et notre vieux camarade Startop! m'criai-je, comme lui aussi se
penchait sur moi.

--Souvenez-vous de l'affaire pour laquelle il va nous aider, dit
Herbert, et soyez calme.

Cette allusion me fit redresser; mais la douleur que me causa mon bras
me fit retomber.

Le moment n'est pas pass, Herbert, n'est-ce pas? Quel jour
sommes-nous? Depuis combien de temps suis-je ici?

Car j'avais l'trange et fatal sentiment que j'tais rest tendu l
pendant longtemps: un jour et une nuit, deux jours et deux nuits,
peut-tre plus.

Le moment n'est pas pass, nous sommes encore  lundi soir.

--Dieu soit bni!...

--Et vous avez toute la journe de demain mardi pour vous reposer, dit
Herbert. Mais vous ne cessez pas de gmir, mon cher Haendel, quelle
blessure avez-vous? Pouvez-vous vous tenir debout?

--Oui, oui, dis-je, je puis marcher, je n'ai d'autre blessure que la
douleur que me cause ce bras.

Ils le mirent  nu, et firent tout ce qui tait en leur pouvoir pour me
soulager. Mon bras tait considrablement enfl et enflamm, je pouvais
 peine supporter qu'on y toucht, mais ils dchirrent leurs mouchoirs
pour me faire de nouveaux bandages, et le replacrent soigneusement dans
l'charpe, jusqu' ce que nous puissions gagner la ville et nous
procurer une lotion calmante pour mettre dessus. En peu de temps, nous
emes ferm la porte de la maison de l'cluse, que nous laissions sombre
et dserte, et nous repassions par la carrire pour rentrer en ville. Le
garon de Trabb, maintenant le commis de Trabb, marchait en avant avec
une lanterne. C'tait sa lumire que j'avais vu paratre  la porte,
mais la lune tait beaucoup plus haute que la dernire fois que je
l'avais vue; le ciel et la nuit, bien que pluvieuse, taient beaucoup
plus clairs. La vapeur blanche de la chaux passait devant nous. Pendant
que nous marchions, et comme auparavant j'avais mentalement fait une
prire, je fis alors une action de grces.

Suppliant Herbert de me dire comment il tait venu  mon secours, ce que
d'abord il avait positivement refus de faire en me recommandant de
rester tranquille, j'appris que, dans ma prcipitation, j'avais laiss
tomber la lettre anonyme dans notre appartement, o en rentrant avec
Startop, qu'il avait rencontr dans la rue, il l'avait trouve trs peu
de temps aprs mon dpart. Le ton de la lettre l'avait inquit, surtout
 cause du peu de rapport qu'il y avait entre ce qu'elle disait et les
quelques lignes que je lui avais laisses. Son inquitude croissant, au
lieu de cder aprs un quart d'heure de rflexion, il tait parti pour
le bureau des voitures avec Startop, qui n'avait pas mieux demand que
de l'accompagner pour demander  quelle heure partait la premire
voiture. Voyant que la voiture de l'aprs-midi tait partie et trouvant
que son inquitude se changeait positivement en alarme  mesure qu'il
rencontrait des obstacles, il avait rsolu de partir en poste. Donc
Startop et lui taient arrivs au _Cochon bleu_ comptant m'y trouver, ou
au moins avoir quelques nouvelles de moi. Mais ne trouvant rien du tout,
ils s'taient rendus chez miss Havisham, o ils avaient perdu mes
traces. Aprs cela, ils taient retourns  l'htel (au moment sans
doute o j'coutais la version locale et populaire de mon histoire) pour
prendre quelques rafrachissements, et se procurer quelqu'un qui pt les
guider dans les marais. Parmi les personnes qu'ils trouvrent sous la
porte du _Cochon bleu_ se trouvait justement le garon de Trabb, fidle
 son ancienne coutume de se trouver partout o il n'avait pas besoin
d'tre; et le garon de Trabb m'avait vu partir de chez miss Havisham
dans la direction de mon auberge. Le garon de Trabb s'tait donc fait
leur guide et ils taient partis avec lui pour la maison de l'cluse,
mais par le chemin de la ville aux marais que j'avais vit. Tout en
marchant, Herbert avait rflchi que je pouvais, aprs tout, avoir t
appel l dans un but qui importait  la sret de Provis, et pensant
que, dans ce cas, il ferait peut-tre mal de me dranger, il avait
laiss son guide et Startop au bord de la carrire et s'tait approch
seul et sans bruit de la maison, deux ou trois fois, cherchant 
s'assurer si tout se passait bien  l'intrieur. Comme il ne pouvait
rien entendre que les sons indistincts d'une voix rude (ceci se passait
pendant que mon esprit tait tant occup), il avait mme fini par douter
que je fusse l, quand tout  coup il m'avait entendu crier de toutes
mes forces. Il avait alors rpondu  mes cris, et s'tait prcipit dans
la cabane, suivi de prs par les deux autres.

Quand je dis  Herbert ce qui s'tait pass dans la maison, il voulut
aller immdiatement  la ville trouver un magistrat, malgr l'heure
avance, et obtenir un ordre d'arrestation; mais j'avais dj song
qu'une pareille dmarche, en nous retenant et en nous empchant de
revenir pourrait tre fatale  Provis. Il n'y avait pas  contester
cette difficult, et nous abandonnmes toute pense de poursuivre Orlick
pour le moment. Dans ces circonstances, nous crmes prudent de traiter
lgrement la chose aux yeux du garon de Trabb qui, j'en suis
convaincu, aurait t fortement dsappoint s'il avait appris que son
intervention m'avait sauv du four  chaux; non pas que le garon de
Trabb ft d'une mauvaise nature, mais parce qu'il avait trop de vivacit
non employe, et qu'il tait dans sa constitution de chercher de la
varit et de l'excitation aux dpens des autres.

En le quittant, je lui fis prsent de deux guines (qui semblaient faire
son affaire), et je lui dis que j'tais fch d'avoir jamais eu une
mauvaise opinion de lui (ce qui ne lui fit pas la moindre impression).

Le mercredi tait si prs de nous, nous prmes le parti de retourner 
Londres le soir mme tous les trois dans la chaise de poste, afin d'tre
dj loin si l'aventure de la nuit venait  s'bruiter. Herbert se
procura une bouteille de mixture calmante pour mon bras, et,  force
d'en verser sur ma blessure, pendant toute la nuit, il me fut possible
de supporter la douleur pendant le voyage. Il faisait jour quand nous
arrivmes au Temple; je me mis au lit immdiatement, et j'y restai tout
le jour.

Je tremblais de tomber malade et d'tre impotent pour le lendemain, et
je m'tonne que cette crainte seule ne m'ait pas rendu incapable de rien
faire. Cela ft arriv srement, avec la fatigue et la torture morale
que j'avais endures, sans la force surnaturelle avec laquelle agissait
sur moi l'ide du lendemain de ce jour, considr avec tant
d'inquitudes, charg de telles consquences et de rsultats
impntrables quoique si proches! Aucune prcaution ne pouvait tre plus
utile que d'viter de communiquer avec Provis ce jour-l; cependant cela
augmentait encore mon inquitude. Je tressaillais  chaque pas,  chaque
bruit, croyant que Provis tait dcouvert et arrt, et que c'tait un
messager qui arrivait pour m'en informer. Je me persuadais  moi-mme
que je savais qu'il tait arrt; qu'il y avait sur mon esprit quelque
chose de plus qu'une crainte ou un pressentiment; que le fait tait
arriv, et que j'en avais une mystrieuse certitude. La journe se
passa, et aucune mauvaise nouvelle n'arriva. Comme le jour touchait  sa
fin, et que l'obscurit tombait, ma crainte vague d'tre retenu par ma
maladie le lendemain, s'empara de moi tout  fait; je sentais battre mon
bras brlant et ma tte brlante, et il me semblait que je commenais 
divaguer. Je comptais jusqu' des nombres levs pour m'assurer de
moi-mme, et je rptais des fragments d'ouvrages que je savais, en
prose et en vers. Il arrivait quelquefois que, pendant un court rpit de
mon esprit fatigu, je m'assoupissais quelques instants et que
j'oubliais; alors je me disais en me rveillant en sursaut:

Allons! m'y voil, le dlire s'empare de moi.

On me laissa trs tranquille tout le jour; on tint mon bras constamment
band et l'on me fit prendre des calmants. Toutes les fois que je
m'endormais, je me rveillais avec l'ide que j'avais eue dans la cabane
de l'cluse, qu'un long espace de temps s'tait coul, et que
l'occasion de sauver Provis tait passe. Vers minuit, je me jetai en
bas de mon lit, et fus trouver Herbert avec la conviction que j'avais
dormi pendant vingt-quatre heures, et que le mercredi tait pass.
C'tait le dernier effort de mon excitation puise; aprs cela, je
dormis profondment.

Le mercredi matin commenait  poindre, quand je regardai par la
fentre. Les lumires qui vacillaient sur les ponts avaient dj pli,
le soleil levant tait comme un lac de feu  l'horizon; le fleuve,
encore sombre et mystrieux, tait coup par les ponts, qui prenaient
une teinte grise et froide, et  et l,  la partie suprieure, une
touche chaude renvoye par le ciel en feu. Comme je regardais cet amas
de toits, de tours d'glises et de flches, s'levant dans l'air, plus
clairs que de coutume, le soleil se leva, un voile parut tout  coup
tre enlev de dessus la rivire, et des millions d'tincelles parurent
 sa surface. De moi aussi, il me semblait qu'on avait tir un voile, et
je me sentais vaillant et fort.

Herbert tait endormi dans son lit, et notre vieux camarade d'tudes
tait endormi sur le sofa. Je ne pouvais pas m'habiller sans l'aide de
quelqu'un, mais je ranimai le feu qui brlait encore et je leur prparai
du caf. Bientt mes compagnons se levrent, vaillants et forts aussi;
et nous laissmes entrer par les fentres l'air vif du matin, et nous
regardmes la mare qui montait encore vers nous.

Quand l'aiguille sera sur neuf heures, dit Herbert avec entrain,
attention  nous! et tenez-vous prts, vous, l-bas, au Moulin du Bord
de l'Eau!




CHAPITRE XXIV.


C'tait un des ces jours de mars, o le soleil brille chaud et o le
vent souffle froid, o l'on trouve l't sous le soleil et l'hiver 
l'ombre. Nous avions nos paletots avec nous, et je pris un sac de
voyage. De tout ce que je possdais sur terre, je ne pris que les
quelques objets de premire ncessit qui remplissaient le sac. O
allais-je? qu'allais-je faire? et quand reviendrais-je? taient autant
de questions auxquelles je ne pouvais rpondre. Je n'en troublai pas mon
esprit, car tout cela reposait sur la sret de Provis. Je me demandai
seulement, au moment o je m'arrtai  la porte pour jeter un dernier
regard dans l'appartement, dans quelles circonstances diffrentes je
devais revoir ces chambres, si jamais je les revoyais.

Nous descendmes sans nous presser l'escalier du Temple, et nous y
restmes pendant quelque temps, comme si nous n'tions pas encore tout 
fait dcids  tenter l'aventure. J'avais, bien entendu, veill  ce que
le bateau se trouvt prt et tout en ordre. Aprs avoir montr un peu
d'indcision, dont personne ne fut tmoin, que les deux ou trois
cratures amphibies appartenant  notre escalier du Temple, nous nous
embarqumes et prmes le large, Herbert  l'avant, moi au gouvernail. La
mare tait haute, car alors il tait huit heures et demie.

Voici quel tait notre plan: la mare commenant  baisser  neuf
heures, et nous emmenant jusqu' trois heures, notre intention tait de
continuer quand elle remonterait, et de ramer contre elle jusqu' la
nuit. Nous serions bien alors arrivs dans ces grandes largeurs au-del
de Gravesend, entre Kent et Essex, o la rivire est large et solitaire,
o les habitants riverains sont peu nombreux, et o il y a des auberges
parses,  et l, parmi lesquelles nous pourrions facilement en choisir
une pour nous reposer. Nous avions l'intention d'y rester toute la nuit.
Le paquebot pour Hambourg et celui pour Rotterdam devaient quitter
Londres vers neuf heures, le jeudi matin, nous savions  quelle heure
l'attendre, selon l'endroit o nous serions, et nous hlerions d'abord
le premier, de sorte que si, par hasard, on ne pouvait nous prendre 
bord, nous aurions une seconde chance. Nous connaissions les marques
distinctives de chaque vaisseau.

Le soulagement que j'prouvais en commenant enfin l'excution de notre
entreprise tait si grand, qu'il m'tait difficile de croire  l'tat
dans lequel je m'tais trouv quelques heures auparavant. L'air vif, le
soleil, le mouvement sur la rivire et le mouvement dans la rivire
elle-mme, l'eau qui courait avec nous, paraissant sympathiser avec
nous, nous animer, nous encourager, me rafrachissaient d'un nouvel
espoir. Je me sentais intrieurement humili d'tre si peu utile dans le
bateau, mais il y avait peu de meilleurs rameurs que mes deux amis, et
ils ramaient avec une rgularit qui devait durer tout le jour.

 cette poque, la navigation  vapeur sur la Tamise tait bien loin
d'tre ce qu'elle est aujourd'hui, et les bateaux  rames taient bien
plus nombreux. Il y avait peut-tre autant de barques houillres 
voiles et de bateaux ctiers qu' prsent; mais les vaisseaux  voiles,
grands et petits, n'taient pas la dixime ou la vingtime partie aussi
nombreux. De bonne heure comme il tait, il y avait dj beaucoup de
bateaux  rames allant et venant, beaucoup de barques descendant avec la
mare; la navigation sur la rivire entre les ponts, en bateaux
dcouverts, tait chose plus commode et plus commune dans ce temps-l
qu'aujourd'hui, et nous avancions lentement, au milieu d'un grand nombre
d'esquifs et de pniches.

Nous emes bientt franchi le vieux pont de Londres et le vieux march
de Billingsgate, et la Tour Blanche, et la Porte des Tratres, et nous
passmes entre les ranges de vaisseaux. Voici les bateaux  vapeur de
Leith, d'Aberdeen et de Glascow, chargeant et dchargeant des
marchandises; ils paraissent normment levs au-dessus de l'eau quand
nous passons le long de leurs flancs; voici les houillers par vingtaines
et vingtaines, et les dchargeurs de charbon qui pongent les planches
des ponts des navires, en compensation des mesures de charbon qu'ils
enlvent et qu'ils versent ensuite dans des barques. Ici est amarr le
steamer qui part demain pour Rotterdam, nous en prenons bonne note; et
l, le steamer qui part demain pour Hambourg, sur le beaupr duquel nous
passons; et maintenant, assis  l'arrire, je peux voir, et mon coeur en
bat plus vite, le Moulin et les escaliers du Moulin.

Est-il l? dit Herbert.

--Pas encore.

--C'est juste, il ne devait pas descendre avant de nous voir.
Pouvez-vous voir le signal?

--Pas bien d'ici, mais je crois le voir lui... maintenant je le vois!
Ensemble, doucement, Herbert, rentrez vos rames.

Pendant une seule minute, nous touchons lgrement l'escalier; Provis
saute  bord, et nous reprenons le large. Il avait un manteau de matelot
avec lui, une malle en toile noire, et il ressemblait autant  un pilote
de rivire que mon coeur pouvait le dsirer.

Mon cher ami, dit-il, en mettant son bras sur mon paule pendant qu'il
prenait sa place, cher et fidle enfant, c'est bien, merci, merci!

Nous traversons encore une range de vaisseaux, nous en sortons; nous
vitons les chanes rouilles, les cbles de chanvre, les grelins et les
boues; nous dispersons les copeaux et les clats de bois flottants,
nous fendons les amas de scories de charbon flottantes. Nous passons
sous la figure de la proue du _John_ de Sunderland, adressant un
discours aux vents (comme font bien des Johns), et sous la _Betzy_ de
Yarmouth, avec sa gorge ferme et ses yeux protubrants sortant de deux
pouces hors de sa tte; nous passons devant des marteaux qui
fonctionnent dans les chantiers de construction; devant des scies qui
pntrent dans le bois; devant des machines qui frappent  grand bruit
sur des choses inconnues; des pompes jouent dans les vaisseaux qui
prennent eau, les cabestans tournent, les vaisseaux gagnent la mer, et
des cratures marines changent des jurons impossibles par-dessus les
bords avec des dbardeurs qui leur rpondent; nous passons... nous
passons enfin sur une eau plus claire dans laquelle les mousses
pourraient prendre leurs bats, sans pcher plus longtemps dans les eaux
troubles qui sont de l'autre ct, et o les voiles festonnes peuvent
se gonfler au vent.

 l'escalier o nous avions pris Provis  bord, et, toujours depuis,
j'avais cherch vainement une preuve que nous tions souponns, je n'en
avais pas vu. Certainement nous ne l'avions pas t  ce moment-l, et
certainement nous n'tions ni prcds ni suivis d'aucun bateau. Si nous
avions t surveills par quelque bateau, j'aurais nag vers lui et je
l'aurais oblig  continuer ou  dclarer son projet; mais nous
continumes notre route, sans la moindre apparence d'tre molests.

Provis avait mis son manteau de matelot, et semblait, comme je l'ai dit,
un personnage appropri au milieu dans lequel nous nous trouvions. Il
tait remarquable (mais peut-tre la vie misrable qu'il avait mene
pouvait l'expliquer) qu'il n'tait pas le moins du monde inquiet pour
aucun de nous. Il n'tait pas indiffrent, car il me disait qu'il
esprait vivre pour voir son gentleman devenir un des gentlemen les plus
parfaits en pays tranger; il n'tait pas dispos  tre passif ou
rsign, ainsi que je le compris, mais il ne se doutait aucunement qu'on
pt rencontrer le danger  moiti route. Quand le danger fondait sur
lui, il lui tenait tte, mais il fallait qu'il vnt avant qu'il s'en
occupt.

Si vous saviez, mon cher ami, me dit-il, ce que c'est que d'tre ici, 
ct de mon cher enfant, et de fumer ma pipe aprs avoir pass des jours
entre quatre murailles, vous m'envieriez... mais vous ne savez pas ce
que c'est.

--Je crois connatre les dlices de la libert, rpondis-je.

--Ah! dit-il en secouant gravement la tte, il faut avoir t sous clefs
et verrous, mon cher enfant, pour le savoir comme moi... mais je ne vais
pas montrer de petitesse.

Je ne pouvais concevoir comment, pour une ide fixe comme celle de me
voir gentleman, il avait pu risquer sa libert et mme sa vie. Mais je
rflchis que peut-tre la libert sans danger tait trop en dehors de
toutes les habitudes de sa vie pour tre pour lui ce qu'elle serait pour
un autre homme. Je n'tais pas trop loin du vrai; car il dit, aprs
avoir fum un peu:

coutez-moi, cher ami: quand j'tais l-bas, de l'autre ct du monde,
je regardais toujours de ce ct, et il me devint insipide d'y rester,
car je devenais riche. Tout le monde connaissait Magwitch, et Magwitch
pouvait aller et Magwitch pouvait venir, et personne ne s'occupait de
lui. Ils ne sont pas aussi coulants avec moi, ici, mon cher enfant, ou
du moins ils ne le seraient pas, s'ils savaient o je suis.

--Si tout va bien, dis-je, vous serez, dans quelques heures, tout  fait
libre et en sret.

--Eh bien! reprit-il en poussant un long soupir, je l'espre.

--Et le croyez-vous?

Il trempa sa main dans l'eau, par-dessus le plat bord du bateau, et dit
en souriant de cet air doux, qui n'tait pas nouveau pour moi:

Oui, je suppose que je le crois, cher enfant. Il serait difficile
d'tre plus tranquilles et plus  notre aise que nous ne le sommes
maintenant. Mais... c'est peut-tre cette brise si douce et si agrable
sur l'eau, qui me le fait croire... je songeais tout  l'heure, en
regardant la fume de ma pipe, que nous ne pouvons pas plus voir au-del
de ces quelques heures, que nous ne pouvons voir au fond de cette
rivire dont j'essaye de saisir l'eau; et nous ne pouvons pas retenir
davantage le cours du temps que je ne puis retenir cette eau; et
voyez... elle a pass  travers mes doigts, et est partie! dit-il en
levant sa main mouille.

--Mais  votre visage, j'aurais pens que vous tiez un peu abattu,
dis-je.

--Pas le moins du monde, mon cher enfant! Cela vient des flots qui sont
si calmes, et qui murmurent si doucement  l'avant du bateau une espce
de psalmodie du dimanche. Sans compter que peut-tre je deviens un peu
vieux.

Il remit sa pipe dans sa bouche avec une expression impassible et se
tint calme et content, comme si nous eussions t hors d'Angleterre.
Cependant il se soumettait aussi facilement, au moindre mot d'avis, que
s'il et t dans une constante terreur; lorsque nous abordmes pour
nous procurer quelques bouteilles de bire, il allait sauter  terre,
quand je lui fis comprendre que je croyais qu'il serait plus en sret
o il tait, et il dit:

Vous croyez, mon cher enfant?

Et il se rassit tranquillement.

L'air tait froid sur la rivire, mais c'tait une belle journe, et le
soleil nous envoyait des rayons joyeux. La mare descendait vite; je
prenais soin d'en profiter, et nos rames nous menaient bon train.
Imperceptiblement, avec la mare qui se retirait, nous nous loignmes
de plus en plus des bois et des coteaux, et nous nous approchmes des
bancs de vase; mais la mare ne nous avait pas encore quitts quand nous
emes pass Gravesend. Comme l'objet de nos soins tait envelopp dans
son manteau, je passai avec intention,  une ou deux longueurs de bateau
de la douane flottante, et un peu plus loin, pour reprendre le courant,
le long de deux vaisseaux d'migrants, et sous l'avant d'un gros navire
de transport sur le gaillard d'avant duquel il y avait des troupes qui
nous regardaient passer. Bientt le courant se mit  faiblir et les
radeaux  l'ancre  balancer, et bientt tout balana  l'entour; et les
vaisseaux qui voulaient profiter de la nouvelle mare pour remonter le
fleuve commencrent  passer en flottes autour de nous, qui nous
tenions, autant que possible, prs du rivage, hors du courant, vitant
avec soins les bas-fonds et les bancs de vase.

Nos rameurs s'taient si bien reposs, en laissant de temps  autre le
bateau suivre le courant, pendant une minute ou deux, qu'un quart
d'heure de halte leur suffit grandement. Nous nous abritmes au milieu
de pierres limoneuses, pour manger et boire ce que nous avions avec
nous, tout en veillant avec attention. Cet endroit me rappelait mon pays
de marais, plat et monotone, avec son horizon triste et morne; la
rivire, en serpentant, tournait et tournait, et les grandes boues
flottantes tournaient et tournaient, et tout le reste semblait calme et
arrt. Le dernier essaim de vaisseaux avait doubl la dernire basse
pointe que nous avions franchie; la dernire barque verte, charge de
paille, avec une voile brune, l'avait suivie; quelques bateaux de
ballast, construits comme la premire imitation grossire d'un bateau,
faite par un enfant, taient enfoncs profondment dans la vase; le
petit phare trapu construit sur pilotis se montrait dsempar sur ses
chasses et ses supports; les pieux gluants sortaient de la vase, les
bornes rouges sortaient de la vase, les signaux de mare sortaient de la
vase, et une vieille plate-forme et une vieille construction sans toit,
reposaient sur la vase; enfin, tout, autour de nous, n'tait que vase et
stagnation.

Nous reprmes le large, et fmes le plus de chemin qu'il nous fut
possible. C'tait bien plus dur  manoeuvrer maintenant; mais Herbert et
Startop furent persvrants, et ils ramrent, ramrent, ramrent,
jusqu'au coucher du soleil.  ce moment, la rivire nous soulevait un
peu, de sorte que nous pouvions planer au-del des rives. Nous voyions
le soleil rouge au fond de l'horizon, colorant la terre d'un bleu
empourpr qui noircissait  vue d'oeil, et les marais solitaires et
plats, et au loin les montagnes, entre lesquelles et nous il ne semblait
y avoir rien de vivant, si ce n'est  et l, sur le premier plan, une
mouette mlancolique.

Comme la nuit tombait vite et que la pleine lune tant passe, la lune
ne devait pas se lever de bonne heure, nous tnmes un petit conseil: il
fut de courte dure, car il tait clair que ce que nous avions  faire,
c'tait de nous arrter  la premire taverne isole que nous pourrions
trouver. On mit de nouveau les rames en mouvement, et je cherchai au
loin quelque chose comme une maison. Nous continumes ainsi, parlant
peu, pendant quatre ou cinq longs milles. Il faisait trs froid, et un
bateau de charbon, venant sur nous avec son feu brillant et fumant, nous
parut un intrieur confortable. La nuit tait aussi sombre  ce moment
qu'elle devait le rester jusqu'au jour, et le peu de lumire que nous
avions semblait venir plutt de la rivire que du ciel, quand les rames,
en plongeant, refltaient quelques toiles.

 ce moment lugubre, nous nous sentions tous obsds de l'ide qu'on
nous suivait. La mare, en montant, battait lourdement, et  des
intervalles irrguliers, contre le rivage, et toutes les fois que ce
bruit nous arrivait, l'un ou l'autre d'entre nous ne manquait jamais de
faire un mouvement et de regarder dans cette direction.  et l, le
courant avait creus dans la rive une petite crique. Nous redoutions ces
sortes d'endroits, et nous les observions avec anxit. Quelquefois l'un
de nous s'criait  voix basse:

Qu'est-ce que ce bruit?

--Est-ce un bateau que l'on voit l-bas? demandait un autre.

Puis nous retombions dans un silence de mort, et je ne cessais de penser
avec impatience au bruit inaccoutum que les rames faisaient dans les
anneaux o elles taient retenues.

 la fin, nous dcouvrmes une lumire et un toit; bientt aprs, nous
glissions le long d'une petite digue, faite avec des pierres qui avaient
t ramasses tout prs de l. Laissant les autres dans le bateau, je
sautai  terre, et je trouvai que la lumire se voyait  travers la
fentre d'une taverne. C'tait un endroit assez sale et, j'ose le dire,
trs connu des contrebandiers, mais il y avait un bon feu dans la
cuisine, des oeufs et du jambon  manger, et diverses liqueurs  boire.
Il y avait aussi deux chambres  deux lits, telles quelles, comme le dit
le matre de l'tablissement. Il n'y avait personne dans la maison que
le propritaire, sa femme et un individu mle, grisonnant, le
garde-pavillon du petit port, qui tait aussi gluant, aussi limoneux que
s'il avait t enfonc dans l'eau pour en marquer la hauteur.

Avec cet aide, je revins au bateau, et nous retournmes tous  terre,
emportant les rames, le gouvernail, la gaffe et tout ce qu'il contenait.
Nous le tirmes de l'eau pour la nuit. Nous fmes un trs bon repas,
auprs du feu de la cuisine, et nous gagnmes les chambres  coucher.
Herbert et Startop devaient en occuper une, moi et l'objet de nos soins
l'autre. Nous trouvmes l'air aussi soigneusement exclu de l'une que de
l'autre, comme si l'air tait fatal  la vie, et il y avait plus de
linge sale et de cartons sous les lits que je n'aurais cru la famille
capable d'en possder; mais nous nous considrmes cependant comme bien
partags, car il nous et t impossible de trouver un lieu plus
solitaire.

Tandis que nous nous rconfortions prs du feu, aprs notre repas, le
garde, qui se tenait blotti dans un coin et qui avait une norme paire
de souliers qu'il avait exhibe pendant que nous mangions notre omelette
au lard, relique intressant qu'il avait prise il y a quelques jours aux
pieds d'un matelot noy, me demanda si j'avais vu une galiote de
douanier  quatre rames remonter avec la mare? Quand je lui eus rpondu
que non, il me dit:

Ils doivent alors tre descendus, et pourtant ils ont pris par en haut
en quittant d'ici; mais ils auront rflchi que cela valait mieux, pour
une raison ou pour une autre, et ils seront descendus.

--Une galiote  quatre rames, avez-vous dit? demandai-je.

--Oui, monsieur, et il y avait dedans deux hommes assis qui ne ramaient
pas.

--Sont-ils descendus  terre, et sont-ils venus ici?

--Ils sont venus ici avec une cruche en grs de deux gallons, pour
chercher de la bire. J'aurais bien voulu empoisonner la bire, dit le
garde, ou y mettre quelque drogue.

--Pourquoi?

--Je sais bien pourquoi, dit le garde. Il y en avait un qui parlait
d'une voix sourde, comme s'il avait de la vase dans le gosier.

--Il croit, dit l'htelier, homme peu mditatif,  l'oeil ple et qui
semblait compter sur son garde, il pense qu'ils taient ce qu'ils
n'taient pas.

--Je sais ce que je pense, observa le garde.

--Vous pensez que ce sont les douaniers, Jack? dit l'aubergiste.

--Oui, dit le garde.

--Eh bien, vous vous trompez.

--Vraiment!

Dans la signification infinie de sa rplique et sa confiance sans bornes
dans sa perspicacit, le garde ta un de ses normes souliers, regarda
dedans, fit tomber quelques cailloux qui s'y trouvaient sur le pav de
la cuisine et le remit. Il fit ceci de l'air d'un homme qui voit si
juste qu'il peut tout se permettre.

Que croyez-vous donc qu'ils fassent de leurs boutons? demanda le matre
de la maison, en hsitant un peu.

--Avec leurs boutons? rpondit le garde; les semer par-dessus bord, les
avaler, les semer pour rcolter de petites salades. Ce qu'ils font de
leurs boutons!

--Ne vous emportez pas, dit le propritaire d'un ton mlancolique et
pathtique  la fois.

--Un officier de la douane sait ce qu'il doit faire de ses boutons, dit
le garde, en rptant le mot qui l'offusquait avec le plus grand mpris,
quand on passe entre lui et sa lumire. Quatre rameurs et deux hommes
assis ne montent pas avec une mare pour descendre avec une autre, avec
ou contre le courant, sans qu'il y ait de la douane au fond de tout
cela.

L-dessus, il sortit avec un geste de ddain, et l'aubergiste n'ayant
plus personne pour la soutenir, trouva impossible de poursuivre cette
conversation.

Ce dialogue nous donna  tous de l'inquitude.  moi surtout, il m'en
donna beaucoup. Un vent lugubre sifflait autour de la maison, la mare
battait la berge, et j'avais le pressentiment que nous tions pis et
menacs. Une galiote  quatre rames, allant et venant d'une manire
assez inusite pour attirer l'attention, tait une dtestable
circonstance, et je ne pouvais me dbarrasser de l'apprhension qu'elle
me causait. Quand j'eus amen Provis  se coucher, je sortis avec mes
deux compagnons (Startop,  ce moment, connaissait l'tat des choses) et
nous tnmes de nouveau conseil. Resterions-nous dans la maison jusqu'
l'approche du steamer, qui devait passer vers une heure de l'aprs-midi
environ, ou bien partirions-nous de grand matin? Telles taient les
questions que nous discutmes. Nous terminmes, en dcidant qu'il valait
mieux rester o nous tions, et qu'une heure avant le passage du steamer
seulement, nous irions nous placer sur sa route, et descendre doucement
avec la mare. Ayant pris cette rsolution, nous rentrmes dans la
maison et nous nous mmes au lit.

Je me couchai, en conservant la plus grande partie de mes vtements, et
je dormis bien pendant quelques heures. Quand je m'veillai, le vent
s'tait lev, et l'enseigne de la maison (_Le Vaisseau_) se balanait
en grinant avec un bruit qui m'veilla en sursaut. Me levant doucement,
car l'objet de mes soins dormait profondment, je regardai par la
fentre. Elle avait vue sur la digue o nous avions mis  sec notre
bateau, et quand mes yeux se furent habitus  la lumire de la lune,
perant les nuages, je vis deux hommes qui le regardaient. Ils passrent
sous la fentre sans regarder autre chose, et ne descendirent pas au
bord de l'eau, qui, je le voyais, tait  sec, mais ils prirent par les
marais, dans la direction du _Nord_.

Mon premier mouvement fut d'appeler Herbert, et de lui montrer les deux
hommes qui s'loignaient; mais rflchissant, avant d'entrer dans la
chambre, qui tait sur le derrire de la maison et attenant  la mienne,
que lui et Startop avaient eu plus de fatigue que moi, je n'en fis rien.
Retournant  ma fentre, je pus encore voir les deux hommes se mouvoir
dans les marais,  la ple clart de la lune. Cependant je les perdis
bientt de vue, et, sentant que j'avais trs froid, je me couchai pour
penser  cet vnement, et je me rendormis.

Nous tions debout de grand matin, et pendant que nous nous promenions
 et l, avant le djeuner, je crus qu'il fallait faire part  mes
compagnons de ce que j'avais vu. Ce fut encore Provis qui se montra le
moins inquiet:

Il est trs probable que ces hommes appartiennent  la douane, dit-il
tranquillement, et qu'ils ne songent pas  nous.

J'essayai de me persuader qu'il en tait ainsi, comme en effet cela
pouvait se faire. Cependant je lui proposai de se rendre avec moi  une
pointe loigne que nous voyions de l, et o le bateau pourrait nous
prendre  bord, vers midi. La prcaution ayant paru bonne, Provis et moi
nous partmes aussitt aprs le djeuner, sans rien dire  l'auberge.

Il fumait sa pipe en marchant et il s'arrtait parfois pour me toucher
l'paule. On aurait suppos que c'tait moi qui courais des dangers et
non pas lui, et qu'il cherchait  me rassurer. Nous parlions trs peu;
en approchant de la pointe indique, je le priai de rester dans un
endroit abrit, pendant que je pousserais une reconnaissance plus avant,
car c'tait de ce ct que les hommes s'taient dirigs pendant la nuit;
il y consentit, et je continuai seul. Il n'y avait pas de bateau au-del
de la pointe, ni sur la rive. Rien non plus n'indiquait que des hommes
se fussent embarqus l; mais la mare tait haute, et il pouvait y
avoir des empreintes de pas sous l'eau.

Quand il regarda hors de son abri et qu'il vit que j'agitais mon chapeau
pour lui faire signe de venir, il me rejoignit. Nous attendmes, tantt
couchs  terre, envelopps dans nos manteaux, et tantt marchant pour
nous rchauffer, jusqu'au moment o nous vmes arriver notre bateau.
Nous pmes facilement nous embarquer et nous prmes le large dans la
voie du steamer.  ce moment, il n'y avait plus que dix minutes pour
atteindre une heure, et nous commencions  chercher si nous pouvions
apercevoir la fume du bateau  vapeur.

Mais il tait une heure et demie avant que nous l'apermes, et bientt
aprs nous vmes derrire lui la fume d'un autre steamer. Comme ils
arrivaient  toute vapeur, nous apprtmes nos deux malles, et profitant
de l'occasion, nous fmes nos adieux  Herbert et Startop. Nous avions
tous chang de cordiales poignes de main, et ni les yeux d'Herbert ni
les miens n'taient tout  fait secs, quand je vis une galiote  quatre
rames venir tout  coup du bord, un peu en aval de nous, et faire force
de rames dans nos eaux.

Nous avions t jusque-l spars de la fume du bateau  vapeur par une
assez grande tendue de rivage,  cause de la courbe et du tournant de
la rivire; mais alors on le voyait avancer. Je criai  Herbert et 
Startop de se maintenir en avant, dans le courant, afin qu'il vt que
nous l'attendions, et je suppliai Provis de continuer  ne pas bouger,
et de rester envelopp dans son manteau. Il rpondit gaiement:

Fiez-vous  moi, mon cher enfant.

Et il resta immobile comme une statue. Pendant ce temps, la galiote,
trs habilement conduite, nous avait coups et se maintenait  ct de
nous, laissant driver quand nous drivions, et donnant un ou deux coups
d'avirons quand nous les donnions. Des deux hommes assis, l'un tenait le
gouvernail et nous regardait avec attention, comme le faisaient aussi
les rameurs; l'autre tait envelopp aussi bien que Provis: il semblait
trembler et donner quelques instructions  celui qui gouvernait, pendant
qu'il nous regardait. Pas un mot n'tait prononc dans l'un ni dans
l'autre bateau.

Startop put voir, aprs quelques minutes, quel tait le steamer qui
venait le premier; il me passa le mot Hambourg,  voix basse, car nous
tions en face l'un de l'autre. Le bateau  vapeur approchait
rapidement, et le bruit de ses roues devenait de plus en plus distinct.
Je sentais que son ombre tait absolument sur nous;  ce moment, la
galiote nous hla; je rpondis.

Vous avez l un forat en rupture de ban, dit celui qui tenait le
gouvernail, c'est l'homme envelopp dans son manteau. Il s'appelle Abel
Magwitch, autrement dit, Provis. J'arrte cet homme et je lui enjoins de
se rendre, et  vous de nous aider.

 ce moment, sans donner d'ordre  son quipage, il dirigea la galiote
sur nous. Les rameurs avaient donn un coup vigoureux en avant, rentr
leurs avirons et arrivaient sur nous en travers; ils tenaient notre
plat-bord avant que nous eussions pu nous rendre compte de ce qu'ils
voulaient faire. Cet incident produisit une grande confusion  bord du
steamer, et j'entendis l'quipage nous appeler et le capitaine donner
l'ordre d'arrter les roues. Je les entendis s'arrter, mais la galiote
tait lance irrsistiblement sur nous. Au mme instant, je vis l'homme
qui tait au gouvernail de la galiote mettre la main sur l'paule de son
prisonnier; je vis les deux bateaux fortement secous par la force de la
mare, et je vis que toutes les mains  bord du steamer se tendaient en
avant d'une manire tout  fait frntique. Puis, au mme instant, je
vis Provis s'lancer, renverser l'homme qui le tenait, et enlever le
manteau de l'autre homme, assis et tremblant dans la galiote. Et encore
au mme instant, je vis que le visage dcouvert tait le visage de
l'autre forat d'autrefois. Et encore au mme instant je vis ce visage
se reculer avec une expression de terreur que je n'oublierai jamais, et
j'entendis un grand cri  bord du steamer, et le bruit d'un corps lourd
tombant  l'eau, et je sentis le bateau s'enfoncer sous mes pieds.

Pendant un instant, il me sembla lutter avec mille roues de moulin et
mille clats de lumires; l'instant d'aprs j'tais pris  bord de la
galiote. Herbert y tait, Startop y tait; mais notre bateau tait
parti, et les deux forats taient partis.

Au milieu des cris pousss  bord du steamer et des furieux sifflements
de sa vapeur, et de sa drive et de notre drive, je ne pouvais d'abord
distinguer le ciel de l'eau, ni le rivage du rivage. Les hommes de la
galiote regardaient en silence et avec avidit sur l'eau,  l'arrire.
Bientt un sombre objet parut, entran vers nous par le courant;
personne ne parlait; le timonier tenant sa main en l'air, et tous
ramaient doucement en sens contraire et dirigeaient le bateau droit
devant l'objet. Quand il se trouva plus prs, je vis que c'tait
Magwitch; il nageait, mais difficilement. Il fut repris  bord, et
aussitt on lui mit les fers aux mains et aux pieds.

La galiote resta en place, et l'on se mit  regarder sur l'eau en
silence et avec avidit. Le steamer de Rotterdam approchait, et ne
comprenant pas ce qui s'tait pass, arrivait  toute vapeur; mais
lorsque les deux steamers virent que la galiote tait dcidment
arrte, ils s'loignrent de nous, et nous nous balanmes dans leur
sillage agit. On continua  chercher sur l'eau longtemps aprs que tout
fut devenu calme et que les deux steamers eurent disparu; mais chacun
savait que c'tait inutile, et qu'il n'y avait plus aucun espoir 
conserver.

 la fin nous cessmes nos recherches et nous gagnmes le rivage  la
hauteur de la taverne que nous avions quitte, et o l'on nous reut
avec assez de surprise. L il me fut possible de procurer quelques soins
 Magwitch (ce n'tait plus Provis), qui avait reu de trs fortes
contusions sur la poitrine et une profonde blessure  la tte.

Il me dit qu'il croyait avoir pass sous la quille du steamer et s'tre
heurt la tte en remontant. Quand aux coups  la poitrine, qui
rendaient sa respiration extrmement pnible, il croyait les avoir reus
contre le bord de la galiote. Il ajouta qu'il ne prtendait pas dire ce
qu'il pouvait avoir fait ou ne pas avoir fait  Compeyson, mais qu'au
moment o il avait pos la main sur son manteau pour le reconnatre, ce
coquin s'tait recul, et qu'ils taient tombs tous les deux dans
l'eau, quand l'homme qui l'avait arrt, lui Magwitch, en le saisissant
en dehors du bateau pour l'empcher de se sauver, l'avait fait chavirer.
Il me dit tout bas qu'ils taient tombs en se serrant furieusement dans
les bras l'un de l'autre, et qu'il y avait eu lutte sous l'eau, et qu'il
tait parvenu  se dgager, tait remont sur l'eau, et avait nag
jusqu'au moment o nous l'avions rattrap.

Je n'eus jamais la moindre raison de douter de l'exacte vrit de ce
qu'il me disait, l'officier qui dirigeait la galiote m'ayant fait le
mme rcit de leur chute dans l'eau.

Je demandai  l'officier la permission de changer les vtements mouills
du prisonnier contre d'autres habits que je pourrais acheter dans
l'auberge; il me l'accorda aussitt, observant seulement qu'il devait
saisir tout ce que le prisonnier avait sur lui. Ainsi le portefeuille
que j'avais eu quelque temps dans les mains passa dans celles de
l'officier. Celui-ci me donna plus tard la permission d'accompagner le
prisonnier  Londres, mais il refusa cette mme grce  mes deux amis.

On dsigna au garde de l'auberge du _Vaisseau_ l'endroit o l'homme noy
avait disparu, et il entreprit de rechercher le corps aux places o il
avait le plus de chance de venir au bord. Son intrt dans cette
recherche me parut s'accrotre considrablement quand il apprit que le
noy avait des bas aux pieds. Il aurait probablement fallu une douzaine
de noys pour le vtir compltement, et ce devait tre la raison pour
laquelle les diffrents objets qui composaient son costume taient 
divers degrs de dlabrement.

Nous demeurmes  la taverne jusqu' la mare montante, et alors on
porta Magwitch dans la galiote. Herbert et Startop devaient regagner
Londres par terre le plus tt qu'ils pourraient. Notre sparation fut on
ne peut plus triste, et quand je pris place  ct de Magwitch, je
sentis que c'tait l ma place pendant tout le temps qui lui restait 
vivre.

La rpugnance que j'avais prouve pour lui avait tout  fait disparu;
et dans l'tre poursuivi, bless et enchan qui tenait ma main dans la
sienne, je ne voyais plus qu'un homme qui avait voulu tre mon
bienfaiteur, et qui avait t affectueux, reconnaissant et gnreux
envers moi, avec une grande constance, pendant une longue suite
d'annes; je ne voyais plus en lui qu'un homme meilleur pour moi que je
ne l'avais t pour Joe.

Sa respiration devenait plus difficile et plus pnible  mesure que la
nuit avanait, et souvent il ne pouvait rprimer un gmissement.
J'essayais de le soutenir sur le bras dont je pouvais me servir dans une
position facile; mais il tait horrible de penser que je ne pouvais tre
fch, au fond du coeur, de ce qu'il ft grivement bless, puisqu'il
tait incontestable qu'il et mieux valu qu'il mourt. Qu'il y et
encore des gens capables et dsireux de prouver son identit, je ne
pouvais en douter; qu'il ft trait avec douceur, je ne pouvais
l'esprer. Il avait en effet t prsent sous le plus mauvais jour 
son premier jugement. Depuis, il avait rompu son ban, et il avait t
jug de nouveau; il tait revenu de la dportation sous le coup d'une
sentence de mort, et enfin il avait occasionn la mort de l'homme qui
tait la cause de son arrestation.

En revenant vers le soleil couchant, que la veille nous avions laiss
derrire nous, et  mesure que le flot de nos esprances semblait
s'enfuir, je lui dis combien j'tais dsol de penser qu'il tait revenu
pour moi.

Mon cher enfant, rpondit-il, je suis trs content et j'accepte mon
sort. J'ai vu mon cher enfant, et je sais qu'il peut tre gentleman sans
moi.

Non, c'est ce qui n'tait plus possible; j'avais song  cela pendant
que j'tais assis cte  cte avec lui. Non. En dehors de mes
inclinations personnelles, je comprenais alors l'ide de Wemmick. Je
prvoyais que, condamn, ses biens seraient confisqus par la couronne.

Voyez-vous, mon cher enfant, dit-il, il vaut mieux qu'on ne sache pas
maintenant qu'un gentleman dpend de moi et m'appartient. Seulement,
venez me voir comme si vous accompagniez par hasard Wemmick.

--Je ne vous quitterai pas, dis-je, si l'on me permet de rester prs de
vous, et s'il plat  Dieu, je vous serai aussi fidle que vous l'avez
t pour moi.

Je sentis sa main trembler pendant qu'il tenait la mienne, et il
dtourna son visage, en s'tendant au fond du bateau, et j'entendis
l'ancien bruit dans sa gorge, adouci, maintenant, comme tout tait
adouci en lui. Il tait heureux qu'il et touch ce sujet, car cela
m'avertit de ce  quoi je n'aurais autrement pens que trop tard, de
faire en sorte qu'il ne st jamais comment avaient pri ses esprances
de m'enrichir.




CHAPITRE XXV.


On le conduisit au Bureau de Police, et il aurait t immdiatement
renvoy devant la cour criminelle pour tre jug, s'il n'avait t
ncessaire de rechercher auparavant un vieil officier du ponton duquel
il s'tait vad autrefois, pour constater son identit. Personne n'en
doutait, mais Compeyson qui avait eu l'intention d'en tmoigner tait
mort emport par le courant, et il se trouva qu'il n'y avait pas  cette
poque dans Londres un seul employ des prisons qui pt donner la preuve
rclame. Ds mon arrive, je m'tais rendu directement chez M. Jaggers,
 sa maison particulire, pour assurer son assistance  Magwitch; mais
M. Jaggers ne voulut rien admettre en faveur de l'accus. Il me dit que
l'affaire serait termine en cinq minutes, quand le tmoin serait
arriv, et qu'aucun pouvoir sur terre ne pourrait l'empcher d'tre
contre nous.

Je fis part  M. Jaggers de mon dessein de laisser ignorer  Magwitch le
sort de sa fortune. M. Jaggers se fcha contre moi, et me reprocha
d'avoir laiss glisser cette fortune entre mes doigts. Il dit qu'il nous
faudrait bien prsenter une ptition, et essayer dans tous les cas d'en
tirer quelque chose; mais il ne me cacha pas que, bien qu'il pt y avoir
un certain nombre de cas o la confiscation ne serait pas prononce, il
n'y avait dans celui-ci aucune circonstance qui permt qu'il en ft
ainsi. Je compris trs bien cela. Je n'tais pas parent du condamn, ni
son alli par des liens reconnus; il n'avait rien crit, rien prvu en
ma faveur, avant son arrestation, et le faire maintenant serait tout 
fait inutile. Je n'avais donc aucun droit, et je rsolus d'abord, et je
persistai par la suite dans la rsolution que mon coeur ne s'abaisserait
jamais  la tche vaine d'essayer d'en tablir un.

Il parat qu'on avait des raisons pour supposer que le dnonciateur noy
avait espr une rcompense prleve sur cette confiscation, et avait
une connaissance approfondie des affaires de Magwitch. Quand on retrouva
son corps, bien loin de l'endroit o il tait tomb, il tait si
horriblement dfigur qu'on ne put le reconnatre qu'au contenu de ses
poches, dans lesquelles il y avait des notes encore lisibles, plies
dans un portefeuille qu'il portait. Parmi ces notes se trouvaient les
noms d'une certaine maison de banque de la Nouvelle Galles du Sud, o
une grosse somme tait place, et la dsignation de certaines terres
d'une valeur considrable. Ces deux chefs d'information se trouvaient
sur une liste des biens dont il supposait que j'hriterais, et que
Magwitch avait donne  M. Jaggers depuis qu'il tait en prison. Son
ignorance, le pauvre homme, le servait enfin: il ne douta jamais que mon
hritage ne ft parfaitement en sret avec l'assistance de M. Jaggers.

Aprs un dlai de trois jours, pendant lequel la poursuite avait attendu
qu'on produist le tmoin du ponton, ce tmoin arriva et complta
l'instruction. Magwitch fut renvoy pour tre jug  la prochaine
session des assises, qui devait commencer dans un mois.

C'est  cette sombre poque de ma vie qu'Herbert rentra un soir trs
abattu et dit:

Mon cher Haendel, je crains d'tre bientt oblig de vous quitter.

Son associ m'ayant prpar  cette communication, je fus moins surpris
qu'il ne l'avait pens.

Nous perdrons une belle occasion si je refuse d'aller au Caire, et je
crains fort d'tre forc d'y aller, Haendel, au moment o vous aurez le
plus besoin de moi.

--Herbert, j'aurai toujours besoin de vous, parce que je vous aimerai
toujours; mais ce besoin n'est pas plus grand aujourd'hui qu' aucune
autre poque.

--Vous allez tre si isol!

--Je n'ai pas le loisir de penser  cela, dis-je; vous savez que je suis
toujours avec _lui_, tout le temps qu'on me le permet, et que je serais
avec _lui_ toute la journe, si je le pouvais; et quand je m'loigne de
_lui_, vous le savez, mes penses sont avec _lui_.

La terrible situation o se trouvait Magwitch tait si effrayante pour
tous deux que nous ne pouvions en parler plus clairement.

Mon cher ami, dit Herbert, que la perspective de notre sparation, car
elle est trs proche, soit mon excuse pour vous tourmenter sur
vous-mme. Avez-vous pens  votre avenir?

--Non, car j'ai eu peur de penser  n'importe quel avenir.

--Mais il ne faut pas ngliger le vtre. En vrit, mon cher Haendel, il
ne faut pas le ngliger. Je dsirerais vous voir y songer ds  prsent,
faites-le, je vous en prie... si vous avez un peu d'amiti pour moi.

--Je le ferai, dis-je.

--Dans cette nouvelle succursale de notre maison, Haendel, il nous faut
un...

Je vis que sa dlicatesse lui faisait viter le mot propre: aussi je lui
dis:

Un commis?

--Un commis, et j'espre qu'il n'est pas impossible qu'il devienne un
jour (comme l'est devenu un commis de votre connaissance), un associ.
Allons! Haendel, comme si c'tait le grave commencement d'un exorde de
mauvais augure, il avait abandonn ce ton, tendu son honnte main, et
parl comme un colier.

Clara et moi nous avons parl et reparl de tout cela, continua
Herbert, et la chre petite crature m'a encore pri ce soir, avec des
larmes dans les yeux, de vous dire que si vous vouliez venir avec nous,
quand nous partirons ensemble, elle ferait son possible pour vous rendre
heureux et pour convaincre l'ami de son mari qu'il est aussi son ami.
Nous serions si contents, Haendel!...

Je la remerciai de tout mon coeur, et lui aussi; mais je dis que je
n'tais pas encore certain de pouvoir me joindre  eux, comme il me
l'offrait si gnreusement. D'abord, mon esprit tait trop occup pour
pouvoir bien examiner ce projet. En second lieu, oui, en second lieu, il
y avait quelque chose d'hsitant dans ma pense, et qu'on verra  la fin
de ce rcit.

Mais si vous pensez pouvoir, Herbert, sans prjudice pour vos affaires,
laisser la question pendante encore quelque temps....

--Tout le temps que vous voudrez, s'cria Herbert, six mois... un an!

--Pas aussi longtemps que cela, dis-je, deux ou trois mois au plus.

Herbert fut trs enchant quand nous changemes une poigne de mains
sur cet arrangement; il dit qu'il avait maintenant le courage de
m'apprendre qu'il croyait tre oblig de partir  la fin de la semaine.

Et Clara? dis-je.

--La chre petite crature, rpondit Herbert, restera religieusement
prs de son pre tant qu'il vivra; mais il ne vivra pas longtemps; Mrs
Wimple m'a confi que certainement il est en train de s'en aller.

--Sans vouloir dire une chose dure, dis-je, il ne peut mieux faire que
de s'en aller.

--Je suis oblig d'en convenir, dit Herbert. Alors, je reviendrai
chercher la chre petite crature, et, la chre petite crature et moi,
nous nous rendrons tranquillement  l'glise la plus proche.
Rappelez-vous que la chre petite ne vient d'aucune famille, mon cher
Haendel; qu'elle n'a jamais regard dans le livre rouge, et n'a aucune
notion de ce qu'tait son grand pre. Quelle chance pour le fils de ma
mre!

Le samedi de cette mme semaine, je dis adieu  Herbert. Il tait rempli
de brillantes esprances, mais triste et chagrin de me quitter,
lorsqu'il prit place dans une des voitures du service des ports.
J'entrai dans une taverne pour crire un petit mot  Clara, lui disant
qu'il tait parti en lui envoyant son amour et toutes ses tendresses, et
je me rendis ensuite  mon logis solitaire, si je puis parler ainsi, car
ce n'tait pas un chez moi, et je n'avais de chez moi nulle part.

Sur l'escalier, je rencontrai Wemmick, qui redescendait aprs avoir
cogn inutilement avec le dos de son index  ma porte. Je ne l'avais pas
vu seul depuis notre dsastreuse tentative de fuite, et il tait venu
dans sa capacit personnelle et prive, me donner quelques mots
d'explication au sujet de cette absence prolonge.

Feu Compeyson, dit Wemmick, avait petit  petit devin plus de la
moiti de la vrit de l'affaire, maintenant accomplie, et c'est d'aprs
les bavardages de quelques uns de ces gens dans l'embarras (il y a
toujours quelques uns de ces gens dans l'embarras) que j'ai appris ce
que je sais. Je tenais mes oreilles ouvertes, tout en faisant semblant
de les tenir fermes, jusqu' ce que j'eusse entendu dire qu'il tait
absent, et je pensais que c'tait le meilleur moment pour faire votre
tentative. Je commence seulement  souponner maintenant que c'tait une
partie de sa politique, en homme trs adroit qu'il tait, de tromper
habituellement ses propres agents. Vous ne me blmez pas, j'espre,
monsieur Pip; j'ai essay de vous servir, et de tout mon coeur.

--Je suis aussi certain de cela, Wemmick, que vous pouvez l'tre, et je
vous remercie bien vivement de tout l'intrt et de toute l'amiti que
vous me portez.

--Je vous remercie, je vous remercie beaucoup. C'est une mauvaise
besogne, dit Wemmick en se grattant la tte, et je vous assure que je
n'avais pas t jou ainsi depuis longtemps. Ce que je regrette surtout,
c'est le sacrifice de tant de valeurs portatives, mon Dieu!

--Eh moi, Wemmick, je pense au pauvre possesseur de ces valeurs.

--Oui, c'est sr, dit Wemmick. Sans doute, rien ne peut vous empcher de
le regretter, et je mettrais un billet de cinq livres de ma poche pour
le tirer de l. Mais ce que je vois, c'est ceci: feu Compeyson avait t
prvenu d'avance de son retour, et il tait si bien rsolu  le livrer,
que je ne pense pas qu'on et pu le sauver. Cependant les valeurs
portatives auraient certainement pu tre sauves. Voil la diffrence
entre les valeurs et leur possesseur, ne voyez-vous pas?

J'invitai Wemmick  monter et  prendre un verre de grog avant de partir
pour Walworth. Il accepta l'invitation, et, en buvant le peu que
contenait son verre, il me dit, sans aucun prambule, et aprs avoir
paru quelque peu embarrass:

Que pensez-vous de mon intention de prendre un cong lundi, monsieur
Pip?

--Mais je suppose que vous n'avez rien fait de semblable durant les
douze mois qui viennent de s'couler.

--Les douze ans plutt, dit Wemmick. Oui, je vais prendre un jour de
cong; plus que cela, je vais faire une promenade; plus que cela, je
vais vous demander de faire une promenade avec moi.

J'allais m'excuser, comme n'tant qu'un bien pauvre compagnon, quand
Wemmick me prvint.

Je connais vos engagements, dit-il, et je sais que vous tes rebattu de
ces sortes de choses, monsieur Pip; mais, si vous pouviez m'obliger, je
le considrerais comme une grande bont de votre part. a n'est pas une
longue promenade, et c'est une promenade matinale. Cela vous prendrait,
par exemple (en comptant le djeuner, aprs la promenade), de huit
heures  midi. Ne pourriez-vous pas trouver moyen d'arranger cela?

Il avait tant fait pour moi  diffrentes reprises, que c'tait en
vrit bien peu de chose  faire en change pour lui tre agrable. Je
lui dis que j'arrangerais cela, que j'irais; et il fut si enchant de
mon consentement, que moi-mme j'en fus satisfait.  sa demande, je
convins d'aller le prendre  Walworth le lundi  huit heures et demie du
matin, et nous nous sparmes.

Exact au rendez-vous, je sonnai  la porte du chteau le lundi matin, et
je fus reu par Wemmick lui-mme qui me sembla avoir l'air plus pinc
que de coutume et avoir sur la tte un chapeau plus luisant. 
l'intrieur, on avait prpar deux verres de lait au rhum et deux
biscuits. Le pre devait tre sorti ds le matin, car en jetant un coup
d'oeil dans sa chambre, je remarquai qu'elle tait vide.

Aprs nous tre rconforts avec le lait au rhum et les biscuits, et
quand nous fmes prts  sortir pour nous promener, avec cette
bienfaisante prparation dans l'estomac, je fus extrmement surpris de
voir Wemmick prendre une ligne  pcher et la mettre sur son paule.

Mais nous n'allons pas pcher? dis-je.

--Non, rpondit Wemmick; mais j'aime  marcher avec une ligne.

Je trouvai cela singulier; cependant je ne dis rien et nous partmes
dans la direction de Camberwell Green; et, quand nous y arrivmes,
Wemmick me dit tout  coup:

Ah! voici l'glise.

Il n'y avait rien de trs surprenant  cela; mais cependant je fus
quelque peu tonn quand il me dit, comme anim d'une ide lumineuse:

Entrons!

Nous entrmes, Wemmick laissa sa ligne sous le porche et regarda autour
de lui. En mme temps Wemmick plongeait dans les poches de son habit et
en tira quelque chose de pli dans du papier.

Ah! dit-il, voici un couple de paires de gants, mettons-les!

Comme les gants taient des gants de peau blancs, et comme la bouche de
Wemmick avait atteint sa plus grande largeur, je commenai  avoir de
forts soupons. Ils se changrent en certitude, quand je vis son pre
entrer par une porte de ct, escortant une dame.

Ah! dit Wemmick, voici miss Skiffins! Si nous faisions une noce?

Cette discrte demoiselle tait vtue comme de coutume, except qu'elle
tait prsentement occupe  substituer une paire de gants blancs  ses
gants verts. Le vieux tait galement occup  faire un semblable
sacrifice devant l'autel de l'hymne. Le vieux gentleman cependant
prouvait tant de difficults  mettre ses gants, que Wemmick dut lui
faire appuyer le dos contre un des piliers, puis passer lui-mme
derrire le pilier et les tirer pendant que, de mon ct, je tenais le
vieux gentleman par la taille, afin qu'il prsentt une rsistance sre
et gale. Au moyen de ce plan ingnieux, ses gants furent mis dans la
perfection.

Le bedeau et le prtre parurent. On nous rangea en ordre devant la
fatale balustrade. Fidle  son ide de paratre faire tout cela sans
prparatifs, j'entendis Wemmick se dire  lui-mme, en prenant quelque
chose dans la poche de son gilet, avant le commencement du service:

Ah! voici un anneau.

J'assistais le fianc en qualit de tmoin ou de garon d'honneur,
tandis qu'une petite ouvreuse de bancs faisait semblant d'tre l'amie de
coeur de miss Skiffins. La responsabilit de conduire la demoiselle 
l'autel tait chue au vieux, ce qui amena le ministre officiant  tre
involontairement scandalis. Voici ce qui arriva quand le ministre dit:

Qui donne cette femme en mariage  cet homme?

Le vieux gentleman, ne sachant pas le moins du monde  quel point de la
crmonie nous tions arrivs, continua  rpter d'un air aimable et
rayonnant les dix commandements, sur quoi le clergyman rpta:

Qui donne cette femme en mariage  cet homme?

Le vieux gentleman n'ayant pas la moindre ide de ce qu'on lui
demandait, le jeune mari s'cria de sa voix ordinaire:

Allons, vieux pre, vous savez... qui donne?

 quoi le vieux rpliqua avec une grande volubilit, avant de rpondre
que c'tait lui qui donnait:

Trs bien! John, trs bien! mon garon.

Le ministre fit alors une pause de si mauvais augure, que je me demandai
si nous serions compltement maris ce jour-l.

Le mariage fut consomm cependant, et quand nous sortmes de l'glise,
Wemmick ouvrit le couvercle des fonts baptismaux, y dposa ses gants
blancs et le referma. Mrs Wemmick, plus prvoyante, mit ses gants blancs
dans sa poche et remit ses verts.

Maintenant, monsieur Pip, dit Wemmick en plaant triomphalement sa
ligne  pcher sur son paule  la sortie de l'glise, dites-moi si
quelqu'un supposerait en nous voyant que c'est une noce.

On avait command  djeuner  une jolie petite taverne,  un mille ou
deux sur le coteau, au-del de la prairie, et il y avait une table de
jeu dans la chambre, pour le cas o nous aurions voulu nous dlasser
l'esprit aprs la solennit. Il tait amusant de voir que Mrs Wemmick ne
repoussait plus le bras de Wemmick quand il entourait sa taille; elle se
tenait sur une chaise adosse contre la muraille, comme un violoncelle
dans sa caisse, et se soumettait  se laisser embrasser comme aurait pu
le faire ce mlodieux instrument.

Nous emes un excellent djeuner, et toutes les fois que quelqu'un
refusait quelque chose  table, Wemmick disait:

C'est fourni par le contrat, vous savez, il ne faut pas vous effrayer.

Je bus au nouveau couple, au vieux, au chteau; je saluai la marie, et
je me rendis en un mot aussi agrable qu'il me ft possible.

Wemmick me conduisit jusqu' la porte, et je lui serrai la main en lui
souhaitant beaucoup de bonheur.

Merci! dit Wemmick en se frottant les mains. Elle sait si bien lever
les poules! vous n'en avez pas ide. Nous vous enverrons des oeufs, et
vous en jugerez par vous-mme. Dites donc, monsieur Pip, dit-il en me
rappelant et en me parlant  voix basse, ceci est tout  fait un de mes
sentiments de Walworth, je vous prie de le croire.

Je comprends, dis-je, il ne faut pas en parler dans la Petite
Bretagne.

Wemmick fit un signe de tte.

Aprs ce que vous avez laiss chapper l'autre jour, j'aime autant que
M. Jaggers ne le sache pas. Il pourrait croire que mon cerveau se
drange, ou quelque chose de la sorte.




CHAPITRE XXVI.


Magwitch resta en prison trs malade, pendant tout le temps qui s'coula
entre son arrestation et l'ouverture des assises. Il s'tait bris deux
ctes, ce qui avait endommag un de ses poumons. Il respirait avec la
plus grande difficult et une douleur qui augmentait chaque jour.
C'tait par suite de cette blessure qu'il parlait si bas, que c'est 
peine si l'on pouvait l'entendre. Il parlait donc fort peu, mais il
tait toujours prt  m'couter, et ma premire occupation fut dsormais
de lui dire et de lui lire ce que je savais qu'il devait entendre.

tant beaucoup trop malade pour rester dans la prison commune, il fut
transport, aprs deux ou trois jours,  l'infirmerie. Cette
circonstance me permit de rester souvent prs de lui, ce que je n'aurais
jamais pu faire autrement. En effet, sans sa maladie, il et t mis aux
fers, car il tait regard comme pass matre en vasions, et je ne sais
plus quoi encore.

Bien que je le visse chaque jour, ce n'tait jamais que pour quelques
instants. Nos heures de sparation taient assez longues pour que je
pusse m'apercevoir des lgers changements survenus sur son visage et
dans son tat physique. Je ne me rappelle pas y avoir vu le moindre
indice favorable; il s'usait lentement et devenait plus faible et plus
malade de jour en jour, depuis celui o la porte de la prison s'tait
referme sur lui.

L'espce de soumission ou de rsignation qu'il montrait tait celle d'un
homme puis.  ses manires, ou  un ou deux mots qui lui chappaient
tout bas, de temps en temps, je pus souponner qu'il se demandait
souvent s'il aurait pu tre meilleur, plac dans de meilleures
circonstances; mais il n'essayait jamais de se justifier, et de faire du
pass autre chose que ce qu'il avait t.

Il arriva, en deux ou trois occasions, en ma prsence, qu'une des
personnes charges de le garder parla de sa dtestable rputation. Un
sourire passait alors sur son visage, et il tournait les yeux de mon
ct d'un air confiant, comme pour me prendre  tmoin que j'avais
reconnu en lui quelques qualits compensatrices, mme dans le temps o
je n'tais encore qu'un petit garon. Pour tout le reste, il se montra
humble et repentant, et je ne l'entendis jamais se plaindre.

Quand arriva l'poque de la session des assises, M. Jaggers demanda que
son jugement ft remis  la session suivante, ayant l'assurance intime
qu'il ne vivrait pas jusque l, mais on le refusa. Le jour du jugement
arriva, et quand il fut amen  la barre, on l'assit sur une chaise, et
on ne m'empcha pas de me placer derrire lui, et de tenir la main qu'il
me tendait.

Les dbats furent trs courts et trs prcis, tout ce qu'on put dire en
sa faveur fut dit: comment il avait pris got aux habitudes de travail,
et comment il avait russi lgalement et honorablement. Mais rien ne
pouvait attnuer le fait qu'il avait rompu son ban, et qu'il tait l
pour en rpondre devant le juge et le jury. Il tait impossible, une
fois le fait prouv, de faire autrement que de le dclarer coupable.

 cette poque, on avait coutume (ainsi que j'en fis la terrible
exprience dans cette session) de consacrer le dernier jour des assises
au prononc des peines et de faire un dernier effort en formulant les
sentences de mort. Mais sans le spectacle ineffaable que mon souvenir
me reprsente encore aujourd'hui, je croirais  peine, mme en crivant
ces lignes, avoir vu trente-deux hommes et femmes amens devant le juge
pour s'entendre tous condamner ensemble. Magwitch tait le seul, parmi
les trente-deux, qui ft assis, afin qu'il pt respirer suffisamment
pour conserver un peu de vie.

Cette scne m'apparat encore tout entire avec ses vives couleurs: je
vois les gouttes d'une pluie d'avril rouler sur les fentres de la cour
et briller aux rayons du soleil; les trente-deux hommes et femmes
entasss sur le banc des accuss, derrire lequel je me tenais, avec sa
main dans la mienne, les uns arrogants, les autres frapps de terreur,
quelques uns soupirant et pleurant, d'autres se couvrant la face de
leurs mains, la plupart regardant tristement autour d'eux. Il y avait eu
quelques cris pousss par les femmes condamnes, mais on les avait fait
taire, et un grand silence s'tait tabli. Les sheriffs, avec leurs
grandes chanes et leurs bouquets et autres monstrueuses babioles
civiques, les crieurs, les huissiers et cette grande galerie toute
pleine de monde, et cette grande audience thtrale, tous regardaient
attentivement les trente-deux accuss et le juge, mis solennellement en
prsence. Alors le juge leur adressa la parole. Parmi les misrables
amens devant lui, dit-il, auxquels il devait s'adresser spcialement,
il y en avait un qui, ds son enfance, avait brav les lois, et qui,
aprs des condamnations et des emprisonnements rpts, avait enfin t
condamn  la dportation pour un nombre d'annes limit, et qui, avec
des circonstances extrmement audacieuses et coupables, s'tait vad et
avait t repris et condamn  la dportation  vie. Ce misrable avait
sembl, pendant un certain temps, tre revenu de ses erreurs, tant qu'il
avait t loin du thtre de ses anciens forfaits, et il avait vcu
d'une manire honnte et paisible; mais  un moment fatal, cdant aux
inclinations perverses et aux passions violentes qui l'avaient si
longtemps rendu redoutable  la socit, il avait quitt son asile de
repos et de repentir, et tait revenu dans la contre d'o il avait t
proscrit. Dnonc bientt, il avait russi, pendant un certain temps, 
dpister les agents de police; mais il avait t enfin saisi au moment
o il allait fuir; il avait oppos une vive rsistance, et avait caus
la mort de son dnonciateur, auquel toute sa carrire tait connue.
Mieux que personne, il savait si c'est avec dessein et prmditation ou
dans l'aveuglement de la passion. La peine prvue pour la rupture de ban
et la rentre dans le pays d'o il avait t chass tant la peine de
mort, et sa cause prsentant des circonstances aggravantes, il devait se
prparer  mourir.

Le soleil pntrait par les hautes fentres du tribunal,  travers les
brillantes gouttes de pluie qui taient restes sur les carreaux, et
tendait une large ligne de lumire entre les trente-deux coupables et
le juge, et semblait, en les runissant, rappeler  ceux qui taient 
l'audience que juges et accuss taient absolument gaux devant celui
qui sait tout et ne peut se tromper. Se levant un instant et paraissant
comme un point noir dans ce rayon de lumire, le prisonnier dit:

Milord, j'ai reu ma sentence de mort du Tout-Puissant, et je m'incline
devant la vtre.

Puis il se rassit. Il y eut quelques chuts, et le juge se mit 
continuer ce qu'il avait  dire aux autres. Puis ils se trouvrent tous
jugs avec toutes les formalits voulues; et il fallut en soutenir
quelques-uns, tandis que certains autres sortirent du tribunal en
lanant un regard hagard et mprisant. Plusieurs firent des signes  la
galerie; deux ou trois changrent des poignes de main; enfin
quelques-uns sortirent en mchant des fragments d'herbe qu'ils avaient
arrachs  des plantes qui se trouvaient l. Il partit le dernier de
tous, parce qu'il fallut l'aider  se lever et le faire marcher
lentement, et il me tint la main pendant que tous les autres sortaient,
et pendant que l'auditoire se levait et mettait de l'ordre dans ses
vtements, comme on fait  l'glise ou ailleurs, et se montrait du doigt
un criminel ou un autre, et presque toujours lui et moi.

Je souhaitais vivement et je priai qu'il mourt avant que le rapport du
recorder ne ft termin; mais dans la crainte qu'il ne vct, je
commenai  crire cette nuit mme une ptition au secrtaire d'tat de
l'intrieur, lui dclarant ce que je savais de lui, et comment il se
faisait qu'il tait revenu pour moi. Je la rdigeai aussi pathtiquement
et avec autant de ferveur qu'il me fut possible, et quand je l'eus finie
et envoye, j'crivis d'autres ptitions aux hommes sur l'autorit
misricordieuse desquels je comptais. J'en rdigeai mme une pour la
Couronne. Pendant plusieurs des jours et des nuits qui suivirent sa
condamnation, je ne pris aucun repos, except quand je m'endormais
malgr moi sur ma chaise; j'tais compltement absorb par ces
ptitions, et quand je les eus envoyes, je ne pouvais m'loigner des
endroits o elles taient, et je sentais que plus j'en tais prs, moins
je dsesprais et plus j'avais d'espoir qu'elles russiraient.

Dans cette inquitude draisonnable et dans ce trouble d'esprit, je
rdais dans les rues le soir, autour des bureaux et des maisons o
j'avais dpos ces ptitions. Aujourd'hui encore, les rues tumultueuses
de l'ouest de Londres, par une nuit poussireuse du printemps, avec
leurs ranges de svres htels ferms et leurs longues files de
candlabres, me remplissent de tristesse en me rappelant ce souvenir.

Les visites quotidiennes que je pouvais faire  Magwitch taient
maintenant plus courtes, et on le gardait plus strictement. Voyant ou
m'imaginant qu'on me souponnait d'avoir l'intention de lui porter du
poison, je demandai  tre fouill avant de m'asseoir  ct de lui, et
je dis  l'officier qui tait toujours prsent que j'tais dispos 
faire tout ce qui pourrait le convaincre de la sincrit de mes
desseins. Personne ne se montrait dur, ni avec lui, ni avec moi. Il y
avait un devoir  remplir, et on le remplissait, mais sans duret.
L'officier me donnait toujours l'assurance que le condamn tait plus
mal, et quelques prisonniers malades qui taient dans la chambre, et
d'autres prisonniers qui remplissaient auprs d'eux les fonctions
d'infirmiers (c'taient des malfaiteurs, mais qui n'taient pas pour
cela, Dieu merci! incapables de bons sentiments), me faisaient toujours
les mmes rapports.

Plus les jours s'coulaient, et plus je remarquai qu'il restait couch
tranquillement, regardant le plafond blanc, avec un visage sans aucune
animation, jusqu' ce que quelques mots prononcs par moi
l'illuminassent un instant, et alors il revenait  la vie. Quelquefois
il lui tait presque tout  fait impossible de parler; alors il me
rpondait en me pressant lgrement la main, et je commenais 
comprendre trs bien ce langage.

Le nombre de jours couls s'tait lev  dix, quand je remarquai en
lui un changement plus grand que de coutume.  mon entre, ses yeux
taient fixs vers la porte et brillaient.

Mon cher enfant, dit-il quand je fus assis  son chevet, je pensais que
vous tiez en retard, mais je savais que vous ne pouviez pas l'tre.

--Il est juste l'heure, dis-je, j'attendais  la porte.

--Vous attendez toujours  la porte, mon cher enfant, n'est-il pas vrai?

--Oui, pour ne pas perdre une minute.

--Merci, mon cher enfant, merci; Dieu vous bnisse! Vous ne m'avez
jamais abandonn, mon cher enfant.

Je lui serrai la main en silence, car je ne pouvais oublier que j'avais
eu la pense de l'abandonner.

Et ce qu'il y a de mieux, dit-il, c'est que vous avez t meilleur pour
moi depuis que je suis entour d'un sombre nuage que lorsque le soleil
tait brillant; voil le mieux de tout.

Il tait couch sur le dos et respirait avec beaucoup de difficult.
Quoi qu'il pt faire et bien qu'il m'aimt tendrement, la lumire
quittait son visage de plus en plus, un voile tombait sur ses yeux fixs
tranquillement au plafond.

Souffrez-vous beaucoup aujourd'hui?

--Je ne me plains pas, cher enfant!

--Vous ne vous plaignez jamais.

Aprs avoir dit ces derniers mots, il sourit, et je compris  son
toucher qu'il voulait lever ma main et la porter  sa poitrine. Je la
lui donnai, et il sourit encore une fois et la couvrit avec les siennes.

Le temps accord s'coula pendant que nous tions ainsi, mais en
regardant autour de moi, je vis le gouverneur de la prison, et il me dit
tout bas:

Vous pouvez rester encore.

Je le remerciai avec effusion et lui demandai:

Pourrais-je lui parler, s'il peut encore m'entendre?

Le gouverneur s'loigna et renvoya l'officier. Ce changement, quoique
fait sans bruit, souleva le voile qui recouvrait ses yeux, et il me
regarda de la faon la plus affectueuse:

Cher Magwitch, je dois vous dire enfin... vous comprenez, n'est-ce pas,
ce que je dis?...

Et je sentis une douce pression sur ma main.

Vous avez eu une fille autrefois, que vous avez aime et perdue?...

Une pression plus forte sur ma main.

Elle a vcu et trouv de puissants amis; elle vit encore; c'est une
vraie dame; elle est trs belle, et je l'aime!

Avec un dernier effort qui et t insensible, si je ne m'y tais prt
en l'aidant, il porta ma main  ses lvres, puis il la laissa retomber
sur sa poitrine en y appuyant les deux siennes; le regard placide lev
au plafond reparut et disparut, et sa tte retomba doucement sur sa
poitrine.

Me rappelant alors ce que nous avions lu ensemble, je pensais aux deux
hommes qui entrrent dans le Temple pour prier, et je ne trouvai rien de
mieux  dire  son chevet que de rpter ces paroles:

 Seigneur, ayez piti de lui, c'est un pauvre pcheur.




CHAPITRE XXVII.


Maintenant que je restais livr tout  fait  moi-mme, j'annonai mon
intention de quitter l'appartement du Temple aussitt que mon bail
serait termin, et en attendant, de le sous-louer. Je mis aussitt des
criteaux aux fentres, car j'tais endett et je n'avais que trs peu
d'argent. Je commenais mme srieusement  m'alarmer de l'tat de mes
affaires, je devrais dire plutt que j'aurais d m'alarmer, si j'avais
eu assez d'nergie et de calme dans l'esprit pour voir clairement la
vrit au-del de l'impression du moment, et cette impression tait que
je tombais srieusement malade. La dernire secousse que j'avais
prouve avait retard la maladie, mais n'avait pu la chasser
compltement. Je voyais qu'elle me revenait maintenant; en dehors de
cela, je ne savais pas grand'chose, et je ne m'en inquitais mme pas.

Un jour ou deux je restai tendu sur le sofa ou sur le plancher,
n'importe o, selon qu'il m'arrivait de me laisser tomber, la tte
lourde, les jambes affaiblies, sans ide et sans force. Puis arriva une
nuit qui me parut ternelle et peuple d'inquitudes et d'horreurs; et
quand le matin j'essayai de m'asseoir sur mon lit et de penser  mes
rves, je vis qu'il m'tait impossible de le faire.

tais-je rellement descendu dans la Cour du Jardin, au milieu du
silence de la nuit, cherchant  ttons le bateau que je supposais y
tre? tais-je revenu  moi deux ou trois fois sur l'escalier, avec
grande terreur, ne sachant pas comment j'tais sorti de mon lit?
M'tais-je trouv en train d'allumer la lampe, poursuivi par l'ide que
Provis montait l'escalier et que les lumires taient teintes? Avais-je
t nerv d'une manire ou d'une autre, par les discours incohrents,
le rire ou les gmissements de quelqu'un, et avais-je souponn en
partie que ces sons venaient de moi-mme? Y avait-il eu une fournaise en
fer place dans un des coins noirs de la chambre, et une voix avait-elle
cri sans cesse que miss Havisham y brlait? C'tait l autant de choses
que je me demandais et que j'essayais de m'expliquer en mettant un peu
d'ordre dans mes ides tout en restant tendu sur mon lit. Mais il me
semblait que la vapeur d'un four  chaux arrivait entre mes ides et moi
et y mettait le dsordre et la confusion; c'est  travers cette vapeur
qu' la fin je vis deux hommes me regarder.

--Que voulez-vous? demandai-je en tressaillant; je ne vous connais pas.

--Mais, monsieur, rpondit l'un d'eux en s'inclinant et en me touchant
l'paule, c'est une affaire qui sans doute sera bientt arrange, mais
vous tes arrt.

--Pour quelle dette?

--Pour cent vingt-trois livres, quinze shillings et six pence. C'est
pour le compte du bijoutier, je crois.

--Que faut-il faire?

--Le mieux serait de venir chez moi, dit l'homme; je tiens une maison
trs convenable.

J'essayai de me lever et de m'habiller; puis, quand je levai les yeux
sur eux, je vis qu'ils se tenaient  quelque distance de mon lit et me
regardaient. Je restai  ma place.

Vous voyez mon tat, dis-je, j'irais avec vous si je le pouvais; mais,
en vrit, j'en suis tout  fait incapable. Si vous m'enlevez d'ici, je
crois que je mourrai en chemin.

Peut-tre rpondirent-ils ou discutrent-ils sur la situation; autant
qu'il m'en souvient, ils essayrent de m'encourager  croire que j'tais
moins mal que je ne pensais; mais je ne sais pas ce qu'ils firent, si ce
n'est qu'ils s'abstinrent de m'emmener.

Ce qui n'tait que trop certain, c'est que j'avais la fivre, que
j'tais ananti, que je souffrais beaucoup, que je perdais souvent la
raison, que le temps me semblait d'une longueur dmesure, que je
confondais des existences impossibles avec la mienne propre, que j'tais
une des briques de la muraille, et que je suppliais qu'on m'tt de la
place gnante o l'on m'avait mis, que j'tais l'arbre d'acier d'une
vaste machine, tournant avec fracas sur un abme, et encore que
j'implorais pour mon compte personnel qu'on arrtt la machine, et qu'
coups de marteau on spart la part que j'y avais. Que j'aie pass par
ces phases de la maladie, je le sais, parce que je m'en souviens et
qu'en quelque sorte je le savais au moment mme. Que j'aie lutt avec
des personnes relles, croyant avoir affaire  des assassins, et que
j'aie compris tout d'un coup qu'elles me voulaient du bien, aprs quoi
je tombais puis dans leurs bras et les laissais me remettre au lit, je
le savais aussi en revenant  la connaissance de moi-mme. Mais,
par-dessus tout, je savais que chez tous ceux qui m'avaient entour
pendant ma maladie, et que j'avais cru voir passer par toutes sortes de
transformations, se dilater dans des proportions infinies, il y avait eu
une tendance extraordinaire  prendre plus ou moins la ressemblance de
Joe.

Aprs avoir pass le plus mauvais moment de ma maladie, je remarquai
que, tandis que tous ses autres signes caractristiques changeaient, ce
seul trait ne changeait pas. Quiconque m'approchait, prenait l'apparence
de Joe. J'ouvrais les yeux dans la nuit, et qui voyais-je dans le grand
fauteuil, au chevet du lit? Joe. J'ouvrais les yeux dans le jour, et,
assis sur l'appui de la fentre, fumant sa pipe  l'ombre de la fentre
ouverte, qui voyais-je encore? Joe. Je demandais une boisson
rafrachissante, et quelle tait la main chrie qui me la donnait? Celle
de Joe. Je retombais sur mon oreiller aprs avoir bu, et quel tait le
visage qui me regardait avec tant d'espoir et de tendresse, si ce n'est
celui de Joe!

Enfin un jour je pris courage et je dis:

Est-ce vous, Joe?

Et la chre et ancienne voix de chez nous rpondit:

Quel autre pourrait-ce tre, mon vieux camarade?

-- Joe! vous me brisez le coeur! Regardez-moi avec colre, Joe....
Frappez-moi, Joe.... Reprochez-moi mon ingratitude... ne soyez pas si
bon pour moi...

Car Joe venait de poser sa tte sur l'oreiller,  ct de la mienne, et
de passer son bras autour de mon cou, dans la joie qu'il prouvait de me
voir le reconnatre.

Mais, oui, mon cher Pip! mon vieux camarade, dit Joe. Vous et moi, nous
avons toujours t bons amis, et quand vous serez assez bien pour sortir
faire un tour de promenade... ah! quel plaisir!...

Aprs quoi Joe se retira  la fentre et se tint le dos tourn vers moi,
en train de s'essuyer les yeux; et comme mon extrme faiblesse
m'empchait de me lever et d'aller  lui, je restai l, murmurant ces
mots de repentir:

 mon Dieu! bnissez-le, bnissez cet excellent homme et ce bon
chrtien!

Les yeux de Joe taient rouges quand il se retourna; mais je tenais sa
main, et nous tions heureux tous les deux.

Combien de temps, cher Joe?

--Vous voulez dire, Pip, combien de temps a dur votre maladie, mon cher
camarade?

--Oui, Joe.

--Nous sommes  la fin de mai, demain c'est le 1er juin.

--tes-vous rest ici tout le temps, cher Joe?

-- peu prs, mon vieux camarade.

--Car comme je le dis  Biddy quand la nouvelle de votre maladie nous
fut apporte par une lettre venue par la poste; il a t longtemps seul;
il est maintenant probablement mari, quoique mal rcompens des pas et
des dmarches qu'il a faites. Mais la richesse n'a jamais t un but
pour lui, et le mariage fut toujours le plus grand dsir de son
coeur....

--Il est bien doux de vous entendre, Joe! mais je vous interromps dans
ce que vous disiez  Biddy....

--C'est que, voyez-vous, vous pouviez tre au milieu d'trangers, et
comme vous et moi avons toujours t amis, une visite dans un pareil
moment pouvait ne pas vous tre dsagrable, et voici les paroles de
Biddy:

Allez le trouver sans perdre de temps. Voil, dit Joe, en prenant un
air grave, quelles furent les paroles de Biddy. Allez le trouver, a dit
Biddy, sans perdre de temps. En un mot, je ne vous tromperais pas
beaucoup, ajouta Joe aprs quelques moments de rflexion, si je vous
assurais que les paroles vridiques de cette jeune femme furent: sans
perdre une seule minute de temps.

Ici, Joe s'arrta court, et m'apprit qu'il ne fallait me parler qu'avec
une grande modration, et que je devais prendre un peu de nourriture 
des intervalles frquents, que j'y fusse ou non dispos, et que je
devais me soumettre  ses ordres. Je lui baisai donc la main, et me tins
tranquille pendant qu'il s'occupait  rdiger une lettre  Biddy, dans
laquelle il lui envoyait mes amitis.

videmment, Biddy avait appris  crire  Joe. Dans l'tat de faiblesse
o je me trouvais, couch dans mon lit et le regardant, cela me fit
encore pleurer de plaisir, de voir avec quel orgueil il se mit  crire
sa lettre. Mon lit, priv de ses rideaux, avait t transport, moi
dedans, dans le salon, comme la pice la plus vaste et la mieux are;
on avait retir le tapis, et la chambre tait maintenue, nuit et jour,
frache et salubre. Joe tait assis devant mon bureau, relgu dans un
coin, et encombr de petites bouteilles, et il tait occup  son grand
travail. Il commena d'abord par choisir une plume sur le porte-plume,
qu'il mania comme si c'tait un coffre  gros outils; puis il releva ses
manches, comme s'il allait manoeuvrer un levier ou un marteau de forge.
Avant de commencer, il se mit en position, c'est--dire qu'il s'appuya
solidement sur la table avec son coude gauche, et tint sa jambe droite
bien en arrire; et quand il commena, il fit des gros jambages, en
descendant si lentement qu'on aurait pu croire qu'il leur donnait six
pieds de longueur, tandis qu' chacun des dlis qu'il faisait en
remontant, j'entendais sa plume cracher normment. Il avait la
singulire ide que l'encrier tait du ct o il n'tait pas, et
trempait constamment sa plume dans l'espace, paraissant trs satisfait
du rsultat. Il commit quelques lourdes fautes d'orthographe, mais, en
somme, il s'acquitta trs bien de tout, et quand il eut sign son nom,
et qu'avec ses deux doigts, il eu transport un pt final du papier sur
le sommet de sa tte, il plana en quelque sorte sur la table pour juger
de l'effet de son oeuvre de points de vue diffrents, avec une
satisfaction sans bornes.

Pour ne pas contrarier Joe en parlant trop, je me serais tu, mme si
j'avais t capable de parler beaucoup. Je remis donc au lendemain pour
lui parler de miss Havisham. Il secoua la tte, quand je lui demandai si
elle tait rtablie:

Elle est morte, Joe?

--Mais c'est que, mon vieux camarade, dit Joe, d'un ton de reproche et
pour y arriver, par degrs, je n'aurais pas voulu dire cela; car ce
n'est pas peu de chose  dire, mais elle n'est pas....

--... Vivante, Joe?

--a c'est plus prs de la vrit, dit Joe; elle n'est pas vivante.

--A-t-elle souffert beaucoup, Joe?

--Aprs que vous tes tomb malade, environ ce que vous pourriez appeler
une semaine.

--Cher Joe, avez-vous entendu dire ce qu'est devenue sa fortune?

--Mais, mon vieux camarade, dit Joe, il me semble qu'elle avait dispos
de la plus grande partie, c'est--dire qu'elle l'avait transmise  miss
Estelle; mais elle avait crit de sa main un petit codicille, un jour o
deux avant l'accident, par lequel elle laissait une froide somme de
quatre mille livres  M. Mathieu Pocket. Et pourquoi supposez-vous,
par-dessus toutes les autres raisons, Pip, qu'elle lui ait laiss ces
froides quatre mille livres?  cause du rapport de Pip sur ledit
Mathieu. Biddy m'a dit que c'tait crit comme a, dit Joe en rptant
la formule lgale: Rapport de Pip sur ledit Mathieu. Quatre froides
mille livres, Pip!

Je n'ai jamais pu dcouvrir sur quoi Joe fondait la temprature qu'il
attribuait  ces quatre mille livres; mais cela lui paraissait augmenter
la somme, et il prouvait un plaisir manifeste  rpter qu'elles
taient froides.

Cette nouvelle me causa une grande joie: elle mettait le sceau sur le
seul bien que j'eusse jamais fait. Je demandai  Joe s'il avait entendu
dire que quelques-uns des autres parents eussent eu des legs.

Miss Sarah, dit Joe, a vingt-cinq livres par an pour acheter des
pilules, parce qu'elle est bilieuse; miss Georgiana a eu vingt livres.

--Mistress.... Comment appelez-vous ces btes sauvages qui ont des
bosses sur le dos, mon vieux camarade?

--_Camels?_[15] dis-je en me demandant  quoi il pouvait vouloir en
venir.

     [Note 15: _Camels_, veut dire chameaux, et en anglais _Camels _et
     _Camille_ ayant  peu prs la mme consonance: il y a l un jeu de mots
     absolument impossible  rendre.]

Joe fit un signe.

Mistress Camels.

Je sus bientt qu'il voulait parler de Camille. Elle a eu vingt livres
pour acheter des veilleuses pour ranimer ses esprits quand elle se
rveille la nuit.

L'exactitude de ces rapports tait suffisamment vidente pour me donner
une grande confiance dans les informations de Joe.

Et maintenant, dit Joe, vous n'tes pas encore assez fort, mon vieux
camarade, pour ramasser plus d'une pellete additionnelle de nouvelles
aujourd'hui. Le vieil Orlick s'est introduit avec effraction dans une
maison habite.

--Chez qui? dis-je.

--Non... mais je vous avoue que ses manires sont devenues trs
bruyantes, dit Joe en forme d'excuses. Cependant la maison d'un Anglais
est son chteau, et les chteaux ne doivent pas tre forcs, except en
temps de guerre; et quels qu'aient t ses dfauts, il tait bon
marchand de bl et de graines.

--C'est donc la maison de Pumblechook qui a t force?

--C'est elle, Pip, dit Joe, et on a pris son tiroir, et on a pris sa
caisse, et on a bu son vin, et on a mang ses provisions, et on l'a
soufflet, et on lui a tir le nez, et on l'a attach  son bois de lit,
et on lui a donn une douzaine de coups de poing, et on lui a rempli la
bouche de graines pour l'empcher de crier; mais il a reconnu Orlick, et
Orlick est dans la prison du comt.

Peu  peu nous pmes causer sans restriction. Je recouvrais mes forces
lentement, mais je les recouvrais, et Joe restait avec moi, et il me
semblait que j'tais encore le petit Pip.

Car la tendresse de Joe tait si admirablement proportionne  mes
besoins, que j'tais comme un enfant entre ses mains. Il lui arrivait de
s'asseoir prs de moi, et de me parler avec son ancienne confiance, son
ancienne simplicit, et son ancienne protection paternelle, de sorte que
j'tais tent de croire que toute ma vie, depuis le temps o j'avais
vcu dans la vieille cuisine, tait une invention de la fivre qui tait
partie. Il faisait tout pour moi, except le mnage, pour lequel il
avait pris une femme trs convenable, aprs avoir rgl le compte de
l'autre, le jour mme de son arrive.

Je vous assure, Pip, disait-il souvent, pour expliquer cette libert de
sa part, que je l'ai trouve en train de percer, comme un tonneau de
bire, le lit de plume du lit inoccup, et occupe  mettre les plumes
dans un panier pour aller les vendre. Elle aurait ensuite perc le
vtre, et elle l'aurait vid, vous dessus, et elle aurait emport le
charbon peu  peu dans la soupire et dans le plat aux lgumes, et le
vin et les liqueurs dans vos bottes  la Wellington.

Nous attendions avec impatience le jour o je sortirais pour faire une
promenade, comme nous avions attendu autrefois le jour o je devais
entrer en apprentissage; et quand ce jour arriva, et qu'on et fait
venir une voiture dcouverte, Joe m'enveloppa, me prit dans ses bras, me
descendit et me mit dans la voiture, comme si j'tais encore la pauvre
crature dbile sur laquelle il avait si abondamment rpandu les
richesses de sa grande nature.

Joe monta  ct de moi, et nous nous dirigemes ensemble vers la
campagne, o la vgtation tait dj luxuriante, et o l'air tait tout
rempli des douces senteurs du printemps. C'tait un dimanche. En
contemplant la belle nature qui m'entourait, je pensais combien elle
tait embellie et change, et combien les petites fleurs des champs
avaient pouss, et combien les voix des oiseaux avaient pris de force
pendant les jours et pendant les nuits, sous le soleil et sous les
toiles, pendant que j'tais rest fivreux et brlant sur mon lit et le
souvenir d'avoir t brlant et fivreux vint tout  coup troubler le
calme que je gotais. Mais, quand j'entendis les cloches du dimanche, et
que je regardai avec plus d'attention les splendeurs tales autour de
moi, je sentis que je n'tais pas assez reconnaissant, et que j'tais
encore trop faible pour prouver mme ce sentiment, et j'appuyai ma tte
sur l'paule de Joe, comme je l'avais appuye autrefois, quand il me
conduisait  la foire ou n'importe o, et que mes impressions taient
trop fortes pour mes jeunes sens.

Aprs un moment je devins plus calme, et nous causmes comme nous avions
coutume de causer autrefois, couchs sur l'herbe de la vieille batterie.
Il n'y avait pas le moindre changement en Joe. Ce qu'il avait t  mes
yeux alors, il l'tait exactement  mes yeux aujourd'hui: aussi
simplement fidle et aussi simplement droit.

Quand nous rentrmes, et qu'il me prit et me porta si facilement 
travers la cour et l'escalier, je pensai  cette soire de Nol, si
fertile en vnements, o il m'avait port  travers les marais. Nous
n'avions pas encore fait la moindre allusion  mon changement de
fortune, et j'ignorais aussi ce qu'il savait de ma vie dans ces derniers
temps. Je doutais tant de moi-mme en ce moment, et j'avais une telle
confiance en lui, que je ne savais pas si je devais lui en parler, quand
il ne le faisait pas.

Avez-vous appris, Joe, lui demandai-je ce soir-l, aprs mre
considration, pendant qu'il fumait sa pipe  la fentre, avez-vous
appris qui tait mon protecteur?

--J'ai entendu dire quelque chose, rpondit Joe, comme si ce n'tait pas
miss Havisham, mon vieux camarade.

--Vous a-t-on dit qui c'tait, Joe?

--Mais j'ai entendu dire quelque chose comme si c'tait la _personne_
qui avait envoy la _personne_ qui vous a donn les banknotes aux _Trois
jolis bateliers_, Pip.

--C'tait bien cela, en effet.

--C'est surprenant! dit Joe du ton le plus placide du monde.

--Avez-vous entendu dire qu'il tait mort, Joe? demandai-je ensuite avec
une dfiance croissante.

--Qui?... Celui qui vous a envoy les banknotes, Pip?...

--Oui.

--Je pense, dit Joe, aprs avoir rflchi longtemps, et en regardant
d'une manire vasive l'appui de la fentre, que j'ai entendu dire d'une
manire ou d'une autre qu'il lui tait arriv quelque chose comme cela.

--Avez-vous appris quelque chose de sa vie, Joe?

--Rien de particulier, Pip.

--S'il vous plaisait d'en apprendre, Joe..., commenai-je  dire, quand
Joe se leva et vint  mon sofa.

Voyez-vous, Pip, mon vieux camarade, dit-il, nous sommes toujours les
meilleurs amis, n'est-ce pas, Pip?

J'tais gn pour lui rpondre.

Trs bien, alors, dit Joe, comme si j'avais rpondu, tout est pour le
mieux, c'est convenu; pourquoi entrer dans des explications qui, entre
deux personnes comme nous, sont des sujets inutiles! Dieu! pensez 
votre pauvre soeur et  ses colres, et ne vous souvenez-vous plus de
son bton?

--Si fait, je m'en souviens, Joe.

--Voyez-vous, Pip, mon vieux camarade, dit Joe, je faisais tout ce que
je pouvais pour mettre une sparation entre vous et le bton; mais mon
pouvoir n'tait pas toujours gal  mes intentions, car lorsque votre
pauvre soeur avait dans la tte l'ide de tomber sur vous, il tait
assez dans son habitude favorite de tomber sur moi, si je faisais de
l'opposition, et de retomber ensuite encore plus lourdement sur vous;
j'ai souvent remarqu cela. Ce n'est pas en tiraillant la barbe d'un
homme, ni en le secouant deux ou trois fois (ce dont votre soeur ne se
privait pas) qu'on empche un homme de se mettre entre un pauvre petit
enfant et un chtiment; mais quand ce pauvre petit enfant n'en est que
plus svrement chti, parce qu'on a secou l'autre et tir sa barbe,
alors cet homme se dit naturellement  lui-mme: O est le bien que tu
as voulu faire? Je t'avoue, se dit l'homme, que je vois le mal, mais que
je ne vois pas le bien, je m'en rapporte  vous, monsieur, pour m'en
montrer le bien.

--L'homme dit cela? observai-je, en voyant que Joe attendait ma rponse.

--Oui, l'homme dit cela, reprit Joe. Et a-t-il raison, cet homme, de
dire cela?

Cher Joe, il a toujours raison.

Bien, mon vieux camarade, dit Joe; alors je m'en rapporte  vos paroles.
S'il a toujours raison (quoiqu'en gnral il ait plutt tort), il a
raison quand il dit ceci:--Supposant que lorsque vous gardiez quelque
petite affaire pour vous seul, alors que vous tiez petit, vous la
gardiez parce que vous saviez que le pouvoir de Gargery  tenir le bton
 distance n'tait pas gal  ses intentions. Donc, qu'il n'en soit plus
question entre gens comme nous, et ne laissons pas chapper de remarques
sur des sujets inutiles. Biddy s'est donn bien de la peine avant mon
dpart (car cela a t horriblement dur  me faire comprendre) pour que
je visse clair dans tout ceci, et que, voyant clair, je lui donne un
coup d'paule. Ces deux choses, tant convenues, un ami vritable vous
dit: N'allez  l'encontre de rien; mangez votre souper, buvez votre eau
rougie, et allez-vous mettre entre vos draps.

La dlicatesse avec laquelle Joe dbita ce discours et le tact charmant
et la bont avec laquelle Biddy, dans sa finesse de femme, m'avait
devin si vite et l'avait prpar  comprendre tout cela, firent une
profonde impression sur mon esprit. Mais Joe connaissait-il combien
j'tais pauvre, et comment mes grandes esprances s'taient toutes
dissipes au soleil comme le brouillard de nos marais, c'est ce que
j'ignorais.

Une autre chose en Joe que je ne pouvais comprendre, mais qui me peinait
beaucoup, tait celle-ci:  mesure que je devenais plus fort et mieux
portant, Joe se montrait moins  l'aise avec moi. Pendant que j'tais
faible et dans son entire dpendance, le cher homme s'tait laiss
aller  ses anciennes habitudes et m'avait donn tous les noms
d'autrefois: cher petit Pip; mon vieux camarade, qui alors taient une
dlicieuse musique  mes oreilles. Moi aussi, je m'tais laiss aller 
nos anciennes manires, heureux et reconnaissant de ce qu'il me laissait
faire; mais imperceptiblement,  mesure que j'y tenais davantage, Joe y
tenait moins, et il commena  s'en dshabituer; tout en m'en tonnant
d'abord, j'arrivai bientt  comprendre que la cause tait en moi, et
que la faute en tait toute  moi.

Ah! n'avais-je donn  Joe aucune raison de douter de ma constance et de
penser que, dans la prosprit, je deviendrais froid avec lui, et que je
le repousserais! N'avais-je donn au coeur innocent de Joe aucun motif
de sentir instinctivement, qu' mesure que je reprenais des forces, son
pouvoir sur moi s'affaiblirait, et qu'il ferait mieux de me lcher 
temps, et de me laisser aller avant que je ne m'affranchisse moi-mme?

C'tait en allant promener dans les jardins du Temple, pour la troisime
ou quatrime fois, appuy sur le bras de Joe, que je vis bien clairement
le changement qui s'tait opr en lui. Nous nous tions assis sous la
chaude lumire du soleil, regardant la rivire, et il m'arriva de dire
au moment o nous nous levions:

Voyez, Joe, je puis trs bien marcher maintenant; vous allez me voir
rentrer seul.

--Il ne faudrait pas vous forcer pour cela, Pip, dit Joe; mais je serais
heureux de vous en voir capable, monsieur.

Le dernier mot me choqua. Pourtant, comment me plaindre? Je n'allai pas
plus loin que la grille du jardin; alors je prtendis tre plus faible
que je ne l'tais rellement, et je demandai  Joe de me donner le bras.
Joe me le donna, mais il tait pensif.

De mon ct, j'tais pensif aussi, car comment arrter ce changement
naissant en Joe? C'tait une grande perplexit pour mes penses
dchires de remords, que j'eusse honte de lui dire exactement dans quel
tat je me trouvais et o j'en tais arriv, je ne cherche pas  le
cacher; mais j'espre que les motifs de mon hsitation n'taient pas
tout  fait indignes. Il aurait voulu m'aider  sortir de tous ces
petits tracas; je le savais, et je savais qu'il ne devait pas m'aider,
et que je ne devais pas souffrir qu'il m'aidt.

Ce fut une triste soire pour tous deux; mais, avant d'aller nous
coucher, j'avais rsolu d'attendre jusqu'au lendemain. Le lendemain
tait un dimanche, je commencerais une nouvelle vie avec la nouvelle
semaine. Le lundi matin, je parlerais  Joe de son changement, je
mettrais de ct ce dernier vestige de rserve, je lui dirais ce que
j'avais dans la pense (ce second point n'tait pas encore tout  fait
rsolu), et pourquoi je ne m'tais pas dcid  aller retrouver Herbert,
et alors la confiance de Joe serait reconquise pour toujours.  mesure
que je me rassrnais, Joe se rassrnait aussi, et il me sembla qu'il
avait pris aussi sympathiquement une rsolution.

Nous passmes tranquillement la journe du dimanche, et nous gagnmes la
campagne en voiture, pour nous promener  pied dans les champs.

Je remercie le ciel d'avoir t malade, Joe, dis-je.

--Cher vieux Pip, mon vieux camarade; vous en tes maintenant presque
revenu, monsieur.

--'a t un temps mmorable pour moi, Joe.

--Comme pour moi, monsieur, rpondit Joe.

--Nous avons pass ensemble un temps que je n'oublierai jamais, Joe. Il
y a eu des jours, je le sais, que j'ai oublis pendant un certain temps,
mais jamais je n'oublierai ceux-ci.

--Pip, dit Joe paraissant un peu mu et troubl, il y a eu quelques bons
moments, et, cher monsieur, ce qui a t entre nous, a t.

Le soir, quand je fus au lit, Joe vint dans ma chambre, comme il y tait
venu pendant tout le temps de ma convalescence. Il me demanda si j'tais
sr d'tre aussi bien portant que le matin.

Oui, cher Joe, parfaitement.

--Et vous vous sentez toujours plus fort, mon vieux camarade?

--Oui, cher Joe, toujours.

Joe mit sur la couverture,  l'endroit de mon paule, sa large et bonne
main, et dit d'une voix qui me sembla touffe:

Bonsoir!

Quand je me levai le lendemain matin, repos et plus fort, j'avais pris
la pleine rsolution de tout dire  Joe sans dlai. Je voulais lui
parler avant djeuner. Je m'habillai aussitt pour me rendre dans sa
chambre et le surprendre; car c'tait le premier jour que je me levais
matin. Je fus  sa chambre. Il n'y tait pas. Non seulement il n'y tait
pas, mais sa malle n'y tait pas non plus.

Je gagnai aussitt la table o le djeuner tait servi, j'y trouvai une
lettre. Voici les quelques mots qu'elle contenait:

Ne voulant pas tre importun, je suis parti; car vous voil bien
rtabli, mon cher Pip, et vous serez beaucoup mieux sans

          JO.

P. S. Toujours les meilleurs amis.

Inclus dans la lettre, je trouvai un reu du montant de la dette et des
frais pour lesquels j'avais t arrt. Jusqu' ce moment, j'avais
suppos que mon crancier avait arrt ou au moins suspendu ses
poursuites pour me permettre de me rtablir compltement. Je n'avais
jamais song que Joe et pay la somme; mais Joe l'avait paye, et le
reu tait  son nom.

Que me restait-il  faire maintenant, si ce n'est de le suivre  la
chre vieille forge, et l de m'ouvrir  lui, de lui montrer mon
repentir, et de soulager mon esprit et mon coeur d'un second point
rserv, qui planait sur ma pense?

Mon ide tait d'aller  Biddy, de lui montrer combien je revenais
humble et repentant, de lui dire comment j'avais perdu tout ce que
j'avais autrefois espr, de lui rappeler mes anciennes confidences dans
les premiers temps o je m'tais trouv malheureux puis de lui dire
enfin:

Biddy, je crois que tu m'aimais bien autrefois, alors mme que mon
coeur vagabond s'cartait de toi. Si tu peux m'aimer seulement la moiti
de ce que tu m'aimais autrefois; si tu peux me prendre avec toutes mes
fautes et toutes les dsillusions qui sont tombes sur ma tte, et si tu
peux me recevoir comme un enfant auquel on pardonne (et vraiment je suis
bien chagrin, Biddy, et j'ai bien besoin d'une voix douce et d'une main
consolatrice), j'espre tre maintenant un peu plus digne de toi que je
ne l'tais alors, pas beaucoup: mais un peu. Biddy, c'est  toi de dire
si je travaillerais  la forge avec Joe, ou si j'essayerai une
occupation diffrente dans ce pays, ou si nous irons dans quelque ville
lointaine, o m'attend une situation que je n'ai point accepte quand on
me l'a offerte, car je voulais auparavant connatre ta rponse. Et
maintenant, Biddy, si tu peux me dire que tu m'accompagneras en ce
monde, tu en feras assurment un meilleur monde pour moi, et de moi un
meilleur homme pour lui, et je ferai tous mes efforts pour en faire un
meilleur monde pour toi.

Tel tait mon projet. Aprs trois jours de plus de convalescence, je
partis pour notre vieil endroit, afin de le mettre  excution. Tout ce
qu'il me reste  dire, c'est comment j'y russis.




CHAPITRE XXVIII.


La nouvelle de la lourde chute que ma haute fortune avait prouve,
tait arrive avant moi dans mon pays natal et dans ses environs. Je
trouvai le _Cochon bleu_ au courant de la nouvelle, et je trouvai mme
qu'il en rsultait un grand changement dans sa conduite  mon gard.
Autant le _Cochon_ avait recherch mon estime avec une chaleureuse
assiduit, quand j'tais en possession de mes esprances, autant le
_Cochon_ tait froid, maintenant que la fortune m'abandonnait.

Il faisait nuit quand j'arrivai trs fatigu de ce voyage, que j'avais
fait si souvent et si facilement autrefois. Le _Cochon bleu_ ne put me
donner ma chambre accoutume, laquelle tait occupe (sans doute par
quelqu'un qui avait des esprances) et ne put m'assigner qu'une retraite
des plus humbles parmi les pigeons et les chaises de poste de la cour;
mais je gotai un aussi profond sommeil dans ce logement que dans le
plus bel appartement que le _Cochon_ aurait pu me donner, et la qualit
de mes rves fut  peu prs la mme qu'elle aurait t dans la meilleure
chambre  coucher.

De grand matin, pendant qu'on prparait mon djeuner, j'allai faire un
tour du ct de Satis House. Il y avait des affiches colles sur la
porte et des morceaux de tapis pendus hors des fentres, annonant la
vente  la crie des articles de mnage, meubles et effets, pour la
semaine suivante. La maison elle-mme devait tre vendue comme vieux
matriaux et abattue. Lot _1er_ tait crit en grosses lettres au blanc
d'Espagne sur la brasserie. Lot _2me_, sur cette partie du btiment
principal qui tait reste ferme si longtemps. D'autres lots taient
marqus sur diffrentes parties des constructions, et le lierre avait
t arrach pour faire place aux criteaux, et il y en avait dj
beaucoup tranant dans la poussire, et tout fltri. Entrant un instant
par la porte ouverte, et regardant autour de moi de l'air maussade d'un
tranger qui n'a rien  faire dans l'endroit o il se trouve, je vis le
commis du commissaire-priseur se promener sur les fts et les dsigner 
haute voix  un rdacteur du catalogue qui, plume en main, se faisait un
pupitre provisoire du fauteuil  roues que j'avais si souvent pouss en
chantant le vieux Clem.

Quand je revins au _Cochon bleu_ pour djeuner, je trouvai Pumblechook
causant avec l'aubergiste. M. Pumblechook (qui ne paraissait pas avoir
gagn depuis sa dernire aventure nocturne) m'attendait, et m'adressa la
parole dans les termes suivants:

Jeune homme, je suis fch de vous voir tomber; mais pouvait-on
s'attendre  autre chose... pouvait-on s'attendre  autre chose...
pouvait-on s'attendre  autre chose?...

Comme il tendait la main avec le geste magnifique d'un homme qui
pardonne, et comme j'tais bris et accabl par la maladie, et peu port
 quereller, je le laissai faire.

William, dit M. Pumblechook au garon, mettez un muffin sur la table.
En sommes-nous vraiment l?... en sommes-nous vraiment arrivs l?...

Je m'assis de mauvaise humeur devant mon djeuner. M. Pumblechook se
tint devant moi, et, avant que je n'eusse eu le temps de toucher la
thire, il me versa du th de l'air d'un bienfaiteur qui avait rsolu
de me rester fidle jusqu'au dernier jour.

William, dit M. Pumblechook avec tristesse, servez le sel; dans des
temps plus heureux, dit-il, en s'adressant  moi, je crois que vous
preniez du sucre? Preniez-vous du lait? Oui, n'est-ce pas? Du sucre et
du lait? William, apportez du cresson.

--Merci! dis-je brivement, mais je ne mange pas de cresson.

--Vous ne mangez pas de cresson! rpondit M. Pumblechook en soupirant et
en agitant sa tte  plusieurs reprises, comme s'il s'y fut attendu, et
comme si cette abstinence de cresson avait le moindre rapport avec ma
chute. Vraiment! les plus simples produits de la terre, vous n'en mangez
pas, dcidment?... N'en apportez pas, William!...

Je continuai mon djeuner, et M. Pumblechook continua  rester prs de
moi avec son regard de poisson et sa respiration bruyante comme
toujours.

Il ne lui reste plus que la peau et les os! pensa Pumblechook  haute
voix; et cependant, quand il partait d'ici (avec ma bndiction, je puis
le dire), quand j'talais devant lui mon humble repas, comme l'abeille,
il tait frais comme une pche.

Cela me fit penser  la diffrence surprenante qu'il y avait entre la
manire servile avec laquelle il m'avait offert sa main dans ma nouvelle
prosprit, en disant: Permettez... permettez... et la clmence
fastueuse avec laquelle il venait d'exhiber ces mmes cinq gros doigts.

Ah! continua-t-il, en me passant le pain et le beurre, allez-vous chez
Joseph?

--Au nom du ciel! dis-je en clatant malgr moi, que vous importe o je
vais? laissez la thire tranquille.

C'tait la plus mauvaise voie que je pouvais prendre, parce que cela
donna  Pumblechook l'occasion qu'il cherchait.

Oui, jeune homme, dit-il en lchant le manche de l'objet en question,
et en se reculant d'un ou deux pas de ma table, parlant de manire 
tre entendu de l'aubergiste et du garon qui taient  la porte; je
laisserai cette thire tranquille, vous avez raison, jeune homme; une
fois par hasard, vous avez raison. Je m'oublie moi-mme quand je prends
intrt  votre djeuner, au point de vouloir rendre des forces  votre
corps puis par les effets dbilitants de la prodigalit, et le
stimuler par la nourriture saine de vos anctres.... Et pourtant, dit
Pumblechook en se tournant vers l'aubergiste et le garon, et en
m'indiquant en allongeant le bras, voil celui que j'ai constamment fait
jouer dans les heureux jours de son enfance. Ne me dites pas que cela ne
se peut pas; je vous assure que c'est lui!

Un murmure touff des deux individus interpells servit de rponse. Le
garon semblait mme particulirement affect.

C'est lui, dit Pumblechook, que j'ai promen dans ma voiture; c'est lui
que j'ai vu _lever  la main_; c'est lui de la soeur duquel j'tais
l'oncle par alliance. Qu'il le nie, s'il le peut!

Le garon semblait convaincu que je ne pouvais pas le nier, et que cela
donnait un mauvais air  l'affaire.

Jeune homme, dit Pumblechook en me jetant sa tte en avant comme
autrefois, vous allez chez Joseph.... Que m'importe, me demandez-vous,
o vous allez? Je vous dis, monsieur, que vous allez chez Joseph.

Le garon toussa comme pour m'inviter modestement  passer l-dessus.

Maintenant, dit Pumblechook, et tout cela avec l'air exaspr d'un
homme qui aurait dfendu la cause de la vertu, et qui tait parfaitement
convaincant et concluant, je vous dirai ce qu'il faut dire  Joseph.
Voici prsent le propritaire du _Cochon bleu_, qui est connu et
respect dans cette ville, et voici William, dont le nom de famille est
Potkins, si je ne me trompe.

--Vous ne vous trompez pas, monsieur, dit William.

En leur prsence, continua Pumblechook, je vais vous dire, jeune homme,
ce que vous direz  Joseph. Vous direz: Joseph, j'ai vu aujourd'hui mon
premier bienfaiteur et le fondateur de ma fortune; je ne dirai pas ses
noms, Joseph, c'est inutile; mais c'est ainsi qu'on veut bien l'appeler
dans la ville, et j'ai vu cet homme.

--Je jure que je ne le vois pas ici, dis-je.

--Dites cela encore! repartit Pumblechook. Dites que vous avez dit cela,
et Joseph lui-mme trahira probablement sa surprise.

--Ici, vous vous mprenez sur son compte, dis-je; je le connais mieux
que vous.

--Dites, continua Pumblechook, Joseph, j'ai vu cet homme; et cet homme
ne vous veut pas de mal et ne me veut pas de mal. Il connat votre
caractre, et il sait combien vous tes brute et ignorant, il connat
mon caractre, et il connat mon ingratitude. Oui, Joseph, direz-vous,
et ici Pumblechook agita sa tte et sa main. Il connat mon manque total
de reconnaissance, il le connat comme personne ne peut le connatre;
vous ne le connaissez pas, vous, Joseph n'tant pas appel  le
connatre, mais cet homme le connat.

Tout en le reconnaissant vain et impudent, j'tais rellement abasourdi
de voir qu'il avait l'aplomb de me parler ainsi.

Joseph, direz-vous, il m'a donn le petit message que je vous rpte
maintenant. C'est que, dans mon abaissement, il a vu le doigt de Dieu;
il a reconnu ce doigt en le voyant, Joseph, il l'a vu distinctement. Le
doigt de Dieu a trac ces lignes: _Il a pay d'ingratitude son premier
bienfaiteur et le fondateur de sa fortune_. Mais cet homme a dit qu'il
ne se repentait pas de ce qu'il avait fait, Joseph, pas du tout; que
c'tait juste, que c'tait bon, que c'tait bienveillant, et que si
c'tait  recommencer il le ferait encore.

--Il est dommage, dis-je d'un ton ddaigneux en terminant mon djeuner
interrompu, que cet homme n'ait pas numr ce qu'il avait fait et ce
qu'il ferait encore.

--Propritaire du _Cochon bleu_! s'cria Pumblechook en s'adressant au
matre de l'auberge et  William, je ne m'oppose pas  ce que vous
disiez par la ville, si tel est votre dsir, qu'il tait juste, bon et
bienveillant, et que je le ferais encore si c'tait encore  faire.

Sur ces mots, l'imposteur leur serra la main  tous deux d'un air
particulier et sortit de la maison, me laissant plus tonn qu'enchant
de cette chose indfinie qu'il soutenait,  savoir, qu'il tait juste,
bon et bienveillant, qu'il avait tout fait et qu'il tait dispos  tout
faire encore. Bientt aprs lui, je quittai aussi la maison, et quand je
descendis la Grand'Rue, je le vis devant sa boutique haranguer, sans
doute sur le mme sujet, un groupe choisi qu'il m'honora de certains
coups d'oeil peu favorables, quand je passai de l'autre ct de la rue.

Mais il ne fut que plus agrable pour moi de me rendre prs de Biddy et
de Joe, dont j'entrevoyais la grande indulgence, qui brillerait plus
clatante que jamais, en opposition avec la rudesse de cet imposteur
hont. Je me dirigeai donc vers eux lentement, car mes jambes taient
encore bien faibles, mais avec un sentiment de contentement toujours
croissant,  mesure que je m'approchais d'eux, et j'avais la conviction
que je laissais l'arrogance et le manque de franchise de plus en plus
loin derrire moi.

La temprature de juin tait dlicieuse, le ciel tait bleu, les
alouettes planaient bien haut sur les bls verts; je trouvais ce pays
bien plus beau que je ne l'avais encore trouv. Bien des images
agrables de la vie que j'aurais voulu y mener et l'ide du changement
avantageux qui s'oprait dans mon caractre, quand j'aurais auprs de
moi un guide dont je connaissais la foi nave et la sagesse simple
m'accompagnaient en chemin. Elles veillaient en moi une douce motion,
car mon coeur tait adouci par mon retour, et il tait survenu de tels
changements que j'tais comme quelqu'un qui reviendrait de lointains
voyages et qui rentrerait nu-pieds dans ses foyers aprs avoir err
pendant plusieurs annes.

La maison d'cole o Biddy tait matresse m'tait inconnue: mais la
petite ruelle dtourne par laquelle j'entrai dans le village me fit
passer devant. Je fus dsappoint de trouver que c'tait jour de cong:
il n'y avait pas d'enfants, et la maison de Biddy tait ferme. J'avais
nourri l'espoir que je la verrais dans l'exercice de ses fonctions
journalires avant qu'elle m'apert, et cet espoir tait du.

Mais la forge n'tait pas loin, et je m'y rendis en passant sous l'alle
verte des beaux tilleuls, coutant le bruit du marteau de Joe. Longtemps
aprs que j'aurais d l'entendre, et longtemps aprs que je m'tais
imagin l'entendre, je vis que ce n'tait qu'une ide: tout tait calme,
les tilleuls taient l comme autrefois, les aubpines et les
chtaigniers y taient aussi, et leurs fouilles faisaient entendre un
harmonieux frmissement quand je m'arrtais pour couter; mais les coups
de marteau de Joe ne se mlaient pas  la brise de l't. Effray sans
savoir pourquoi d'arriver en vue de la forge, je la vis enfin, et je vis
aussi qu'elle tait ferme. Pas de rverbration de feu, pas de pluie
d'tincelles, pas de ronflements des soufflets, tout tait ferm et
tranquille.

Mais la maison n'tait pas dserte et le petit salon semblait tre
occup, car ses rideaux voltigeaient  la fentre, qui tait ouverte et
gaye par les fleurs. Je m'en approchai sans bruit, avec l'intention de
regarder par-dessus les fleurs, quand je vis Joe et Biddy devant moi,
bras dessus bras dessous.

Biddy poussa d'abord un cri comme si elle pensait que c'tait mon
esprit; mais un moment aprs elle tait dans mes bras. Je pleurais de la
voir, et elle pleurait de me voir: moi parce qu'elle avait l'air si
frais et charmant; elle parce que j'avais l'air si fatigu et si ple.

Chre Biddy, comme tu es contente!

--Oui, cher Pip.

--Et Joe, comme vous tes heureux!

--Oui, cher vieux Pip, mon bon camarade!

Je portais mes yeux de l'un  l'autre, et puis....

C'est aujourd'hui le jour de mon mariage! s'cria Biddy dans un
transport de bonheur, et je suis la femme de Joe!...

       *       *       *       *       *

Ils m'avaient port dans la cuisine, et j'avais la tte pose sur la
vieille table de sapin. Biddy tenait une de mes mains sur ses lvres, et
je sentais sur mon paule le contact bienfaisant de Joe.

C'est qu'il n'tait pas assez fort, ma chre, pour supporter la
surprise, dit Joe.

--J'aurais d y penser, cher Joe, dit Biddy, mais j'tais trop
heureuse.

Il taient tous deux si transports et si fiers de me voir, si touchs
que je fusse revenu  eux, si enchants que je fusse arriv par hasard
pour complter la journe!...

Ma premire pense fut de remercier le ciel de n'avoir pas souffl mot 
Joe de ce dernier espoir perdu. Combien de fois, lorsqu'il tait prs de
moi pendant ma maladie, cet aveu tait-il venu sur mes lvres! Combien
la reconnaissance de ce fait et t irrvocable s'il tait rest une
heure de plus avec moi.

Chre Biddy, dis-je, vous avez le meilleur mari qui soit dans le monde
entier, et si vous aviez pu le voir auprs de mon lit, vous l'auriez...
mais non, vous ne pourriez l'aimer plus que vous ne le faites.

--Non, je ne le pourrais point vraiment, dit Biddy.

--Et vous, cher Joe, vous avez la meilleure femme qui soit dans le monde
entier, et elle vous rendra aussi heureux que vous mritez de l'tre,
cher et noble Joe.

Joe me regarda les lvres tremblantes, et tout franchement il porta sa
manche sur ses yeux.

Allons, Joe et Biddy, puisque vous avez t tous deux  l'glise
aujourd'hui, et que vous tes en dispositions charitables et
affectueuses envers le genre humain, recevez mes humbles remerciements
pour tout ce que vous avez fait pour moi, et que j'ai si mal reconnu! Je
vous prviens que je vais vous quitter dans une heure, car je vais
bientt partir, et je vous promets que je ne prendrai pas de repos avant
d'avoir gagn l'argent que vous m'avez donn pour empcher qu'on me
conduist en prison, et avant de vous l'avoir envoy. Ne pensez pas, mon
cher Joe, et vous, ma bonne Biddy, que si je pouvais vous le rendre
mille fois, je pourrais m'imaginer retrancher un seul liard de ce que je
vous dois, ni que je le ferais si je le pouvais.

Ils furent tous deux attendris par ces paroles, et me supplirent de
n'en pas dire davantage.

Mais je dois en dire davantage, mon cher Joe; j'espre que vous aurez
des enfants  aimer, et qu'un jour quelque petit garon s'assoira dans
ce coin de la chemine pendant les soires d'hiver, et vous fera
souvenir d'un autre petit garon qui l'a quitt pour toujours. Ne lui
dites pas, Joe, que j'ai t ingrat; ne lui dites pas, Biddy, que j'ai
t injuste et sans gnrosit. Dites-lui seulement que je vous ai
honors tous deux, parce que vous avez t tous deux bien bons et bien
sincres, et dites-lui que je souhaite qu'il soit un meilleur homme que
je ne l'ai t.

--Je ne lui dirai, fit Joe derrire sa manche, rien de la sorte, Pip, ni
Biddy non plus, ni personne non plus.

--Et maintenant, bien que je sache que vous l'ayez dj fait tous deux,
du fond de vos excellents coeurs, je vous en prie, dites-moi tous les
deux que vous me pardonnez! Je vous en prie, laissez-moi entendre ces
paroles; que je puisse en emporter le son avec moi, et alors je pourrai
croire que vous pourrez avoir confiance en moi, et avoir une meilleure
opinion de moi avec le temps.

-- cher Pip! mon vieux camarade, dit Joe, Dieu sait si je vous
pardonne, et si j'ai quelque chose  vous pardonner!

--Ainsi soit-il! Et Dieu sait que je vous pardonne! rpta Biddy.

--Laissez-moi maintenant monter voir mon ancienne petite chambre et m'y
reposer seul pendant quelques minutes; puis, quand j'aurai mang et bu
avec vous, venez avec moi jusqu'au poteau du chemin, mon cher Joe et ma
chre Biddy, et nous nous dirons adieu!

       *       *       *       *       *

Je vendis tout ce que j'avais, et je mis de ct, autant qu'il me fut
possible, pour faire un arrangement avec mes cranciers, qui me
donnrent un temps convenable pour m'acquitter entirement, et je partis
pour aller rejoindre Herbert. Avant qu'un mois fut coul, j'avais
quitt l'Angleterre; au bout de deux mois, j'tais commis chez
Clarricker et Co; au bout de quatre mois, je me trouvais pour la
premire fois seul charg de toute la responsabilit, car la poutre qui
traversait le plafond du salon du Moulin du Bord de l'Eau avait cess de
trembler sous les imprcations du vieux Bill Barley et tait maintenant
en paix. Herbert tait parti pour pouser Clara, et je restais seul
charg de la maison d'Orient jusqu'au jour o il revint avec elle.

Bien des annes s'coulrent avant que je devinsse associ de la maison,
mais je vcus heureux avec Herbert et sa femme, je vcus modestement et
je payai mes dettes, et j'entretins une correspondance suivie avec Biddy
et Joe; ce ne fut que lorsque mon nom figura en troisime ordre dans la
raison de commerce que Clarricker me trahit  Herbert; mais il dclara
alors que le secret de l'association d'Herbert tait rest assez
longtemps sur sa conscience, et qu'il fallait qu'il le rvlt. C'est ce
qu'il fit, et Herbert en fut aussi touch que surpris, et le cher garon
et moi n'en restmes pas moins amis pour cette longue dissimulation. Je
ne dois pas laisser supposer que nous fmes jamais une grande maison, ou
que nous entassmes des monceaux d'argent. Nos affaires n'taient pas
sur un grand pied, mais notre nom tait honorablement connu, puis nous
travaillions beaucoup, et nous russissions trs bien. Nous devions tout
 l'application et  l'habilet d'Herbert. Je m'tonnais souvent en
moi-mme d'avoir pu concevoir autrefois l'ide de son inaptitude,
jusqu'au jour o je fus illumin par cette rflexion, que peut-tre
l'inaptitude n'avait jamais t en lui, mais en moi.




CHAPITRE XXIX.


Depuis onze ans, je n'avais vu de mes propres yeux ni Joe ni Biddy, bien
qu'ils se fussent souvent prsents  mon imagination, pendant mon
sjour en Orient, quand un soir de dcembre, qu'il faisait nuit depuis
une heure ou deux, je posai doucement la main sur le loquet de la porte
de la vieille cuisine. Je le touchai si doucement, qu'on ne m'entendit
pas et je regardai  l'intrieur sans tre vu. L, fumant sa pipe  son
ancienne place, prs du feu de la cuisine, aussi bien conserv et aussi
fort que jamais, bien qu'un peu gris, tait assis Joe, et, dans le coin,
abrit par la jambe de Joe, et assis sur mon petit tabouret, et
regardant le feu, on voyait qui?... Moi encore!

Nous lui avons donn le nom de Pip en souvenir de vous, mon cher vieux
camarade, dit Joe, rempli de joie, quand il me vit prendre un autre
tabouret  ct de l'enfant,  qui je ne tirai pas les cheveux, et nous
avons espr qu'il grandirait un petit bout comme vous, et nous croyons
que c'est ce qu'il fait.

Je le croyais aussi, et je lui fis faire une longue promenade le
lendemain matin; nous causmes beaucoup, nous comprenant l'un l'autre
parfaitement. Je le conduisis au cimetire; je le menai  une certaine
tombe, et il me montra la pierre qui tait consacre  la mmoire de:

               PHILIP PIRRIP
          DCD DANS CETTE PAROISSE,
                 ET AUSSI
                GEORGIANA,
            POUSE DU CI-DESSUS.

Biddy, dis-je en causant avec elle, aprs le dner, pendant que sa
petite fille jouait sur ses genoux, il faudra que vous me donniez Pip un
de ces jours, ou qu'au moins vous me le prtiez.

--Non, non, dit doucement Biddy, il faut vous marier.

--C'est ce que disent Herbert et Clara; mais je crois que je n'en ferai
rien; je me suis si bien install chez eux, que cela n'est mme pas du
tout probable. Je suis tout  fait un vieux garon.

Biddy baissa les yeux sur son enfant, et porta ses petites mains  ses
lvres; puis elle mit sa bonne main maternelle, avec laquelle elle
l'avait touch, dans la mienne. Il y avait quelque chose dans cette
action et dans la lgre pression de l'anneau de mariage de Biddy, qui
avait en soi une douce loquence.

Cher Pip, dit Biddy, tes-vous bien sr que votre coeur ne bat plus
pour elle?

--Oh! oui!... Je ne le pense pas, du moins, Biddy.

--Dites-moi comme  une vieille... vieille amie, l'avez-vous tout  fait
oublie?

--Ma chre Biddy, je n'ai rien oubli de ce qui a eu dans ma vie une
grande importance, et peu de ce qui y a eu quelque importance. Mais ce
pauvre rve, comme je l'appelais autrefois, est envol, Biddy, tout 
fait envol!

Cependant je savais, tout en disant cela, que j'avais une secrte
intention de visiter seul, ce soir-l, l'emplacement de la vieille
maison, et cela en souvenir d'elle. Oui, en souvenir d'Estelle!

J'avais d'abord entendu dire qu'elle menait une vie des plus
malheureuses, et qu'elle tait spare de son mari, qui l'avait traite
trs brutalement, et qui avait la rputation d'tre un compos
d'orgueil, d'avarice, de mchancet et de petitesse. J'avais appris
ensuite la mort de son mari,  la suite d'un accident caus par ses
mauvais traitements sur un cheval. Il y avait quelque deux ans que ce
bonheur lui tait arriv, et je supposais qu'elle tait remarie.

On dnait de bonne heure, chez Joe, et j'avais largement le temps, sans
presser ma causerie avec Biddy, d'aller au vieil endroit avant la nuit;
mais, tout en flnant sur le chemin, pour regarder les objets
d'autrefois et pour penser au pass, le jour tait tout  fait tomb
quand j'arrivai.

Il n'y avait plus de maison, plus de brasserie, plus de btiments, si ce
n'est le mur du vieux jardin. L'espace vide avait t entour d'une
grossire palissade, et, en regardant par-dessus, je vis que quelques
branches du vieux lierre avaient repris racine, et poussaient
tranquillement en couvrant de leur verdure de petits monceaux de ruines.
Une porte de la palissade se trouvant entr'ouverte, je la poussai et
j'entrai.

Un brouillard froid et argent avait voil l'aprs-midi, et la lune ne
s'tait pas encore leve pour le disperser. Mais les toiles brillaient
au-dessus du brouillard et la lune allait paratre et la soire n'tait
pas sombre. Je pouvais me retracer l'emplacement de chaque partie de la
vieille maison, de la brasserie, des portes et des tonneaux. Je l'avais
fait, et je regardais le long d'une alle du jardin dvast, quand j'y
aperus une ombre solitaire.

Cette ombre montra qu'elle m'avait vu, elle s'tait avance vers moi,
mais elle resta immobile. En approchant, je vis que c'tait l'ombre
d'une femme. Quand j'approchai davantage encore, elle fut sur le point
de s'loigner, alors elle fit un mouvement de surprise, pronona mon
nom, et je m'criai:

Estelle!

--Je suis bien change.... Je m'tonne que vous me reconnaissiez.

La fracheur de sa beaut tait en effet partie, mais sa majest si
indescriptible et son charme indescriptible taient rests. Ces
perfections, je les connaissais. Ce que je n'avais pas encore vu,
c'tait le regard adouci, attrist de ses yeux, autrefois si fiers; ce
que je n'avais pas encore vu, c'tait la pression affectueuse de sa main
autrefois insensible.

Nous nous assmes sur un banc prs de l, et je dis:

Aprs tant d'annes, il est trange que nous nous rencontrions,
Estelle, ici mme, o nous nous sommes vus pour la premire fois. Y
venez-vous souvent?

--Je ne suis jamais revenue ici depuis....

--Ni moi.

La lune commenait  se lever, et je pensai au regard placide dirig
vers le plafond blanc par celui qui n'tait plus. La lune commenait 
se lever, et je pensai  la pression de sa main sur ma main, quand je
lui eus dit les dernires paroles qu'il et entendues sur terre.

Estelle rompit la premire le silence qui s'tait tabli entre nous.

J'ai trs souvent espr et dsir revenir, mais j'ai t empche par
bien des circonstances. Pauvre vieille maison!

Le brouillard argent fut effleur par les premiers rayons de la lune,
et les mmes rayons effleurrent les larmes qui coulaient de ses yeux.
Ignorant que je les voyais, elle dit:

Vous tes-vous demand, en marchant de long en large, comment il se
fait que ce terrain soit dans cet tat?

--Oui, Estelle.

--Le terrain m'appartient. C'est le seul bien que je n'aie pas
abandonn; tout le reste m'a quitt petit  petit, mais j'ai gard ce
terrain. Il a t le sujet de la seule rsistance dcide que j'aie
faite pendant toutes ces annes de malheur.

--Doit-on y construire?

--Oui, on finira par l. Je suis venue ici pour lui faire mes adieux
avant ce changement. Et vous, dit-elle du ton d'intrt touchant avec
lequel on parle  une personne qui va s'loigner, resterez-vous toujours
 l'tranger?

--Toujours.

--Et vous tes heureux, j'en suis sre.

--Je travaille beaucoup pour avoir de quoi vivre. Donc, je suis heureux.

--J'ai souvent pens  vous, dit Estelle.

--Vraiment?

--Tout dernirement, trs souvent. Il y eut un temps long et pnible, o
j'loignai de moi le souvenir de ce que j'avais repouss quand
j'ignorais ce que cela valait. Mais depuis, mon devoir n'a plus t
incompatible avec ce souvenir, et je lui ai donn une place dans mon
coeur.

--Vous avez toujours eu votre place dans mon coeur, dis-je.

Et nous gardmes encore le silence, jusqu'au moment o elle reprit:

J'tais loin de penser que je prendrais cong de vous en quittant cet
endroit; je suis bien aise de le faire.

--Vous tes bien aise de nous sparer encore, Estelle? Pour moi, partir
est une pnible chose; pour moi, le souvenir de notre sparation a
toujours t aussi triste que pnible....

--Mais vous m'avez dit autrefois, repartit Estelle avec animation: Dieu
vous bnisse, Dieu vous pardonne! Et si vous avez pu me dire cela
alors, vous n'hsiterez pas  me le dire maintenant... maintenant que la
souffrance a t plus forte que toutes les autres leons, et m'a appris
 comprendre ce qu'tait votre coeur. J'ai t courbe et brise, mais,
je l'espre, pour prendre une forme meilleure. Soyez aussi discret et
aussi bon pour moi que vous l'tiez, et dites-moi que nous sommes amis.

--Nous sommes amis, dis-je en me levant et me penchant vers elle au
moment o elle se levait de son banc.

--Et continuerons-nous  rester amis sparables? dit Estelle.

Je pris sa main dans la mienne et nous nous rendmes  la maison
dmolie; et, comme les vapeurs du matin s'taient leves depuis
longtemps quand j'avais quitt la forge, de mme les vapeurs du soir
s'levaient maintenant, et dans la vaste tendue de lumire tranquille
qu'elles me laissaient voir, j'entrevis l'esprance de ne plus me
sparer d'Estelle.

FIN DE LA TROISIME ET DERNIRE PRIODE DES ESPRANCES DE PIP.

FIN DU DEUXIME VOLUME.






End of Project Gutenberg's Les grandes esprances, by Charles Dickens

*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LES GRANDES ESPRANCES ***

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including obsolete, old, middle-aged and new computers.  It exists
because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
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Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
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Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
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To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service.  The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541.  Its 501(c)(3) letter is posted at
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Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
permitted by U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
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809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
business@pglaf.org.  Email contact links and up to date contact
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page at http://pglaf.org

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     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org

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