The Project Gutenberg EBook of Lettres  Sixtine (1921), by 
Remy de Gourmont  (1858-1916)

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Title: Lettres  Sixtine (1921)

Author: Remy de Gourmont  (1858-1916)

Release Date: January 23, 2006 [EBook #17590]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LETTRES  SIXTINE (1921) ***




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                            LETTRES  SIXTINE


                            REMY DE GOURMONT



                             SIXIME DITION

                                 PARIS
                            MERCVRE DE FRANCE
                        XXVI, RVE DE COND, XXVI

                                 MCMXXI



BALLADE
DE LA ROBE ROUGE

A Mme B. C.


Couleur de sang, couleur de cardinal,
Couleur de feu, couleur de seigneurie,
Couleur de lvre et couleur de fanal,
Couleur de rve et couleur de ferie,
Couleur d'amour: votre Sorcellerie
N'avait besoin de tant pour me charmer;
Mais, sans regret, sans peur, sans fourberie,
En robe rouge, il faut bien vous aimer.
La soie clate ainsi qu'un air royal.
Dans sa gloire et dans sa forfanterie,
Et brle comme un baiser nuptial,
Et brille comme une joaillerie,
Lorsqu'un rayon bleu, gente tricherie,
En l'ombre tide est venu s'allumer:
Vaincu, l'on dit tout bas: Je vous en prie...
En robe rouge, il faut bien vous aimer.
De l'encensoir, l'encens sacerdotal
Monte et fume, odorante rverie:
Approchons du tabernacle augustal
O trne, sous la noble draperie
Et dans la pourpre et dans l'orfvrerie
Le Saint des Saints. Comment? C'est blasphmer?
Mais non, ce n'est rien qu'une allgorie:
En robe rouge, il faut bien vous aimer.

ENVOI

Princesse, un pote, en sa flnerie,
Cisela ce coffret, pour enfermer,
Sous un triple vantail, le coeur qui crie:
En robe rouge, il faut bien vous aimer.

14 janvier 1887.



A GUSTAVE DOR

Sur ton oeuvre penchs tous deux,
Tous deux penchs, et tte  tte,
Passaient feriques sous nos yeux
La femme avec l'homme et la bte.

Tu sais le livre o Francesca
S'arrta ple  telle page?
Telle page o son coeur chanta:
Je n'en lirai pas davantage.

Penchs tous deux,--au vol des doigts
Tournaient les feuilles envoles.--
Fais qu'elle pense une autre fois
Au vol des heures envoles!

B. N., 29 janvier 1887.



Mardi soir, 22 mars.

J'espre, Madame, que vous ne serez pas venue rue de Richelieu
aujourd'hui. J'ai d m'en aller  trois heures crire des adresses sur
des enveloppes bordes de noir, quelqu'un de ma famille tant mort.
Demain encore, absence de toute la journe. Comme la crmonie
dfinitive me laissera libre vers deux heures, je n'aurai pas
l'innocence de me prcipiter vers le collier; irai m'battre au Louvre,
o, en semaine, les Philistins sont en nombre modr: Peut-tre cela
va-t-il vous donner l'ide qu'il y a longtemps que vous n'avez vu la
Victoire,--aux pieds de laquelle je vous attendrai jusqu' trois heures;
plus tard, et jusqu' la fin, je me _rassrnerai_ parmi les primitifs
italiens. Si un mauvais sort veut que vous ayez d'autres projets, je
passerai chez vous demander un peu de musique et un peu de causerie,
vers 7 h.; si absente, je reviendrai  7h.-1/2.--Si, enfin, je ne vous
rencontre pas, je serai trs malheureux.



VITRAIL ROMANTIQUE

Les dalmatiques d'or qu'arrte un lourd fermail,
Les yeux illumins de mystre et de joie,
Les fronts aurols et les chairs du vitrail,
Topazes et grenats o le soleil flamboie

C'est vers ce rve, ayant dpass le portail,
qu'elle s'avance, lente et riante. La soie
blonde de ses cheveux fins, sous le fin tramail,
comme une ardente gloire, irradie et rougeoie:

On pouvait se vtir de pourpres, de soleils,
de flammes, de brocarts, jadis, au temps des reines,
porter des passions rouges, des ors vermeils.

Les corps ne devaient tre, et les esprits, pareils,
ni de neige tremp le sang hautain des veines,
ni les coeurs avec soin enferms dans des gaines.


5 avril 1887.



RONDEL

Honneste mort ne me desplaist.
               FRANOIS VILLON.

Honnte mort ne me dplat,
Si vous raillez encore, madame.
D'amour qui ne va jusqu' l'me,
Mieux que d'aimer mourir me plat.

Hlas! C'est ainsi qu'il lui plat
De s'amuser! Eh bien, madame,
Honnte mort ne me dplat.

Hlas! Non plus ne me dplat
Sa grce  me dchirer l'me.
Faites-moi donc mourir, madame;
Puisque le jeu si fort vous plat,
Honnte mort ne me dplat

7 avril 1887.



NOTE
CRITE LE 14 AVRIL 1887.

De ces minutes d'ineffable et profonde joie, premire caresse rendue,
premiers abandons, premires treintes, doux et crucifiants mois du
dsir; de ces minutes telles que de les avoir senties c'est avoir vcu
et senti la passion; de ces minutes dont il est vain de vouloir rendre
le charme surhumain, la plus pntrante, au souvenir, c'est celle o je
sentis sur mon front pli par le dsir s'appuyer sa main tide...

Les mots sont faibles et plient sous le poids. Rien de tel ne fut
jamais exprim par aucun pote...

Et celle qui me fit sentir cela--qui sans se donner fut  moi de
dsir--celle-l est l'inoubliable, celle qui  jamais sera aime--Tout
s'efface de ce qui faisait le vague intrt de la vie--et un point
reste: elle.

Il semble qu'on puisse prendre tout en patience, pourvu qu'elle vienne.

Tout peut passer, pourvu qu'elle demeure.

Banalit toute criture--La passion s'crit dans le sang, dans la
chair--et quel dieu est en vous quand on aime ainsi!



IN MANUS

Nello man vostra dolce donna mia.
                 CINO DA PISTOIA

En vos mains, chre, je remets
le dernier souffle de ma vie,
afin qu'en ce monde jamais
votre mmoire ne m'oublie.

Je n'avais d'autre volont
que le caprice de ma Reine,
d'autre culte que sa beaut,
ni d'autre crainte que sa peine.

J'avais pour soleil ses cheveux,
son esprit tait mon empire;
j'avais pour infini ses yeux,
et ma gloire tait son sourire.

De peur qu'en la tombe o je vais
Mon amour soit ensevelie,
En vos mains, chre, je remets,
Le dernier souffle de ma vie.

21 avril 1887.



LITANIES

Janua coeli.

Porte du jardin royal,
                      Porte du ciel, ouvre-toi.
Fleur de l'arbre nuptial,
                      Porte du ciel, ouvre-toi.
Fleur du rameau lilial,
                      Porte du ciel, ouvre-toi.
Aube au regard sidral,
                      Porte du ciel, ouvre-toi.
Ironie impriale,
                      Porte du ciel, ouvre-toi.
Rayon de joie aurorale,
                      Porte du ciel, ouvre-toi.
Secret du rire augural,
                      Porte du ciel, ouvre-toi.
Gloire du sourire astral,
                      Porte du ciel, ouvre-toi.
Gloire du parfum vital,
                      Porte du ciel, ouvre-toi.
Harmonie empyrale,
                      Porte du ciel, ouvre-toi.
Mystique senteur florale,
                      Porte du ciel, ouvre-toi.



LES JACYNTHES

                      L'odeur des jacynthes
                      vibrait dans l'encens,
                      l'orgue avait des plaintes
                       troubler les saintes,
                      l'odeur des jacynthes
                      vibrait dans l'encens.
L'glise ancienne s'endormait dans un mystre,
Crypte o d'obscurs martyrs reposent en poussire,
                      Salle de manoir fodal:

Nous tions l, dans l'ombre, assis tous deux, les plinthes
d'un pilier nous cachaient; vous aviez des jacynthes,
                      fleur au parfum imprial.
                      L'odeur des jacynthes
                      vibrait dans l'encens,
                      l'orgue avait des plaintes
                       troubler les saintes,
                      l'odeur des jacynthes
                      vibrait dans l'encens.

Un peu de ta main brlait dans ma main,
par nos doigts ardents le fluide humain
passait en nos chairs, noyait nos penses,
et, coeurs galopants, gorges oppresses,
nos dsirs prenaient le mme chemin.

Ils allaient, dpassant la vote,
vers la rive o jamais le doute
en sa frle nef n'aborda,
mais,  lamentable droute!
ils se sont querells en route
et la raison les rencontra.

L'odeur des jacynthes
vibrait dans l'encens,
l'orgue avait des plaintes
 troubler les saintes,
l'odeur des jacynthes
vibrait dans l'encens.

Et je songeais: Comment tenir  la tempte
Sans ce bras pour gouvernail; et sans cette tte
pour toile, comment tenir  la tempte
                  sans elle?

Et je songeais encore: Quel serait mon soleil
sans la caresse, et la splendeur, et le vermeil
clat de ses cheveux, quel serait mon soleil
                  sans elle?

Il ferait nuit sans la clart de ses yeux bleus;
la pourpre des matins plirait dans mes cieux,
plus de midis, sans la clart de ses yeux bleus,
                   sans elle.

Avec elle, la vie est un puissant parfum
dont l'manation berce et ranime l'un
et l'autre de mes jours: quel serait leur parfum,
                    sans elle?

Pour elle, il n'est ni mal, ni souffrance, ni deuil
qu'on ne porte avec joie, ayant pass le seuil
de sa maison: il n'est que souffrance et que deuil,
                    sans elle.

Par elle, je veux vivre, et par elle mourir:
ma force est le baiser qui me fait dfaillir
et me marque au fer chaud, car il faudrait mourir,
                    sans elle.

En elle, j'ai mis tout, jusqu' mon infini:
l'univers est  moi, quand sa bouche a souri,
et Dieu n'est qu'un fantme, il n'est pas d'infini,
                    sans elle.

L'odeur des jacynthes
vibrait dans l'encens,
l'orgue avait des plaintes
 troubler les saintes,
l'odeur des jacynthes
vibrait dans l'encens.

Un peu de ta main brlait dans ma main,
par nos doigts ardents le fluide humain
passait en nos chairs, noyait nos penses
et coeurs galopants, gorges oppresses,
nos dsirs prenaient le mme chemin.
Ainsi, chre, ta vie a pass dans la mienne,
Plus rien ne demeure en moi qui ne t'appartienne:
Je voudrais le graver en toi, qu'il t'en souvienne,
Ainsi, chre, ma vie a pass dans la tienne.

L'odeur des jacynthes
vibrait dans l'encens,
l'orgue avait des plaintes
 troubler les saintes,
l'odeur des jacynthes
vibrait dans l'encens.

1er mai 1887.



VAINS BAISERS

Qu'importe, s'ils sont vains, puisque j'y bois ton me.

Quel parfum mets-tu sur ta bouche?



Si dans un tel baiser tu ne fus pas  moi,
Si quelque volont te retenait encore,
Si, madone de chair, tu veux que l'on t'adore
           Et qu'on souffre-de toi
Si l'heure diffre tait l'heure impossible,
L'heure chimrique et qui ne sonnera pas
Si l'instant doit venir, o, statue impassible,
          Tu me ddaigneras
Si ces mains repoussaient les miennes
Si ces yeux se faisaient cruels
Si le gouffre noir o vont les choses anciennes
Dvorait ces amours faits pour tre ternels.

Conserver comme note.
2 mai 1887, matin.



2 mai (suite).

Quels seraient les obstacles? Illusions nes des promesses de la
vie?--Si mortes. Devoir?--Lire J. Simon pour s'en dgoter. Deuils
laisss?--Cela passe. {~<control>~}uvre  faire?--Duperie.
Lchet?--Zut! cela me regarde.



Dimanche, 15 mai 1887, 10 h.

Je suis parti, j'ai march, dn, caus comme un hallucin et pendant
deux jours, chre, jusqu' ce que je vous revoie, j'aurai devant les
yeux cette figure adore voile par la contrarit dont je suis la
cause. Je sors et je me rfugie dans un caf o je vous cris ceci sans
tre bien sr que je vous l'enverrai, ni mme que vous le lirez demain
matin, puisque votre systme m'est connu de n'ouvrir vos lettres qu' de
certains moments.

Voil cette sottise et cette brutalit des hommes, de ceux qui ne sont
pas mme des plus indlicats, de ne pas prvoir l'effet d'une soudaine
dception. Comme elle m'est pnible, trois fois chre adore, cette
pense que je vous ai t cruel, mme involontairement, car
volontairement je ne le pourrais. A peine sorti, j'eus cette ide
d'envoyer une dpche, de rentrer, mais l'impression tait cause,
hlas! et rien sur le moment n'aurait pu l'effacer. Et ce recul, cet
loignement instantan que vous avez senti et manifest contre moi! Vous
n'avez rien dit, mais est-ce que je ne lis pas en vous, est-ce qu'un
seul des traits de votre visage peut se contracter sans que j'en subisse
l'impression? J'ai beau faire, je vous vois toujours telle que je vous
ai quitte, et c'est irrparable. Oh! de vous avoir caus un chagrin je
m'en veux et je ne puis rien que d'en souffrir, moi aussi. Je souffre de
cela plus que de tous les doutes, de toutes les scheresses que j'ai pu
prouver depuis que vous m'tes clmente. Peut-il tre rien de plus dur
que de faire natre mme une lgre contrarit dans une femme que l'on
aime si intimement que la moindre de ses souffrances se rpercute au
centuple en soi-mme?

Et tout cela pour une si petite cause? Il n'est pas de petites causes,
il n'est que de petits effets, et comment aurai-je pu supporter
lgrement votre attitude froisse? Tous les reproches, soyez-en bien
sre, sont pour moi, je ne me pardonne pas, toute autre impression 
part, d'avoir commis cette faute. Demain, peut-tre, quand vous aurez
ces phrases, tout cela ne vous semblera que phrases et j'aurai manqu au
principe de n'voquer que les impressions qui se peuvent instantanment
partager. Si tout cela demain est absurde, du moins vous en dgagerez le
sentiment et vous aurez de mon criture comme amende honorable. crire
ce qu'on sent, le dire est galement impossible, peut-tre  un certain
degr, quand les sensations dpassent les mots, quand rien, il semble,
ne les rend, tant elles sont profondes, ni les gestes, ni les abandons,
ni les treintes. Voyez comme je suis imprudent; non pas seulement
j'essaie de dire, mais j'ose crire avec sincrit, et si je parais fou,
qu'importe? je ne suis pas faux. Aprs tout c'est un extrme plaisir que
d'tre sincre, mme en tant incohrent. Croyez-vous que je le sois,
sincre, en ce moment? Peut-tre que non, car je reste en de, et je ne
puis dire tout ce que je pense qu'en disant: je ne dis pas tout.
Peut-tre vaut-il mieux, comme vous, se taire tout  fait que de
n'arriver qu' un  peu prs.

Enfin, je suis bien puni de ma sottise et j'y reviens toujours, puisque
je vous ai toujours devant les yeux telle que je vous ai quitte. Que je
ne vous fasse pas une nouvelle peine en vous crivant ceci, je n'ai que
ce que je mrite et je voudrais souffrir cent fois plus, comme
chtiment.

Avoir mis une tristesse dans vos yeux, une duret dans votre regard, une
contraction dans vos lvres, de l'ironie dans vos paroles, de la raideur
dans vos gestes, de la froideur dans vos mains chres! Ainsi je vous ai
t odieux, hassable pendant un instant, au moins? Peut-tre, pourtant,
avez-vous t un peu dure, ma chre me, peut-tre auriez-vous pu me
laisser partir sous une impression moins dprimante, je m'exagre si
facilement les cts attristants des choses. Mais je sais aussi que cela
a t tout  fait spontan chez vous et involontaire. Vous pouviez
dissimuler, vous en avez la force, je prfre que vous vous laissiez
aller  vos impressions, duss-je en souffrir, et, si vous le
permettiez, orgueilleuse, je vous en saurais gr.

Je ne vous reverrai donc pas d'ici deux jours, et dans deux jours, je
ne vous aurai qu'au vol. Au moins, aurez-vous surmont votre impression?
Je ne vous reverrai pas sans crainte, tellement vous avez le
pouvoir, comme Zeus dans l'Olympe, de faire en moi le calme et la
tempte, la nuit et le jour d'un froncement de vos sourcils ou d'un
sourire de vos lvres. Oh! il y a une telle intonation de votre voix
d'une si pntrante et si infinie douceur qu'on irait dans les supplices
pour l'entendre. C'est ainsi et riante que je veux, en imagination, vous
voir et vous entendre ces deux jours, que je le voudrais si j'avais la
lgret d'oublier que je ne l'ai pas mrit.

Adieu, ma chre vie.
10 h.-3/4.



Lundi, 16 mai 1887, 7 h.-1 /2.

O mon amie, nos esprits sont bien frres. Tous deux, nous sentons si
vivement qu'un coup d'pingle nous est un coup de poignard; dans ce qui
vous est arriv hier je me reconnais, combien de fois une de vos ironies
m'a mis dans cet tat o l'on voit tout s'effondrer, o l'on a la
sensation d'tre descendu soudain dans un abme de tnbres. Je rponds,
non pas  votre mot, o j'ai vu un sourire, mais  vos pages, o j'ai vu
une ombre. Plus qu'hier, aprs les avoir lues, j'ai eu l'impression d'un
dsastre; j'ai referm le coffret qui s'entr'ouvrait et si
maladroitement qu'il ne se rouvrira peut-tre plus. Et j'ai pitin
dessus, car il s'agit de votre coeur,--et vous dites cela, et vous le
croyez, vous me le faites croire. Je suis comme Dante, dans la fort
mystique et terrible, qui n'ose se reporter  son impression, tant elle
lui est dure; et moi je dois m'y replonger, vos lignes que je relis
depuis que je les ai, la perptuent en moi. Ainsi les devoirs et les
obligations sociales que je subis une fois tous les deux mois vous
semblent mettre une barrire entre nous. Il est vrai, je n'ai pas une
certaine indpendance qui me serait prcieuse, on ne dfait pas en un
instant les conditions d'une vie qui n'tait pas destine  Celle qui
est venue, puisqu'Elle n'tait pas attendue, puisqu'on la fuyait. Je ne
prtendais qu' faire ma tche, qu' mettre lentement en oeuvre mon
talent, sans autre but qu'une lointaine et chimrique satisfaction.
Pratique, je ne l'ai pas t, je n'ai pas su faire deux parts de ma
vie, l'une au rien qui en tait le fond, l'autre au peut-tre qui aurait
d en tre l'esprance. Je sens l'amertume de mon imprvoyance, mais
pourquoi faut-il que vous la sentiez aussi?--Il y a des minutes, vous
l'avez prouv--vis--vis de vous je ne sais ce que c'est--o la
cristallisation s'arrte, o reparaissent les parties noires et frustes
du rameau. Vous l'avez crit, il m'a fallu le comprendre. Ainsi vous
savez que je ne suis qu'une illusion pour vous? Vous voyez ce que je
serai; c'est tre bien prs de voir ce que je suis. Ds qu'on s'arrte,
en gravissant certaines montagnes  pic, on redescend; et voudriez-vous
redescendre avant d'avoir atteint le fate? Dites, voudriez-vous
redescendre jamais? O mon amie, vous tes trop exigeante. Vous cherchez
l'introuvable et vous vous tonnez de ne le point rencontrer. Pourtant
dj vous en avez souffert, voulez-vous donc souffrir toujours et
n'tre jamais heureuse. Seriez-vous comme ceux dont vous me parliez hier
qui n'aiment que ce qu'ils cherchent, qui ne peuvent ou ne veulent plus
aimer ce qu'ils ont rencontr?

Vous interrogez l'avenir, question inutile; l'avenir, avec de certaines
mes, est semblable au prsent. Pour moi, avec vous, marcher vers
l'avenir me semblerait une ascension vers un bonheur toujours plus
grand; je ne vous ai jamais pntre un peu plus sans vous aimer
davantage, ou, s'il ne m'est pas possible de vous aimer plus, sans
trouver  chaque pas nouveau de nouveaux motifs de m'attacher  vous.
Oh! non, le prsent ne me suffit pas. Le prsent passe et l'avenir
demeure. Mais comment vous prendre quand vous vous faites insaisissable,
quand vous glissez dans les bras du lutteur, comme ces athltes grecs
frotts d'essences pour laisser moins de prise  l'adversaire. Vous ne
vous donnez pas, et si je vous prends vous vous reprendrez. Je sais
cela, je puis en souffrir  mourir, mais cela ne m'arrte pas, et si
j'tais seul  souffrir, la souffrance me serait indiffrente et mme
chre.

Le navire a mis  la voile, le vent souffle, il faut lui cder ou faire
naufrage. Dj vous me voyez sur les brisants; vous me pardonnez
d'avance ce que je ne serai pas. Savez-vous ce que je suis pour savoir
ce que je ne serai pas! Cruelle analyste, ne me reprochez pas mon
analyse; la vtre est plus impitoyable, car elle est moins volontaire.
Oui, je vous ai analyse, sous les jours les plus dfavorables; et
toujours vous tes ressortie victorieuse du creuset. L'indulgence, vous
n'en avez pas besoin; faut-il que j'aie la perspective d'avoir besoin de
la vtre?

Compagnon de route,--dj de cette association, vous parlez comme d'un
rve, et c'est cela pourtant que je veux tre, tout ou rien. Non, mon
amie, pas d'abngation, c'est trop amer. Ne pardonnez pas, Reine, aux
Normands qui pilleront votre royaume; exterminez-les ou faites alliance
avec eux. Aimez-moi ou dtestez-moi. Soyez ma vie ou soyez ma mort.

8 h.-1/2.

P. S. Mais, ma chre me, ce n'est pas une mise en demeure. Soyons ce
que nous n'avons jamais cess d'tre. Dites, que tout cela ne serve qu'
nous attacher davantage. Oh! vous tes, vraiment toute ma vie. Demain.



Mercredi matin, 9 h., 18 mai 1887.

Pourquoi ne pas vous crire un peu, mon amie, quand je ne puis
vous voir. C'est encore un moyen de me rapprocher de vous, de passer des
minutes avec vous, et aprs pourquoi ne pas vous envoyer mon criture
qui vous forcera de passer avec moi l'instant que votre sagesse me
refuse?

Ce que vous avez dit hier soir, il m'a bien fallu le comprendre, sinon
l'admettre. Certainement cela me fera des intermittences pnibles, mais
j'ai trop foi en vous pour m'abandonner  en souffrir sans cesse.

Si l'avenir ne m'appartient pas, je m'en apercevrai toujours trop tt,
si je dois tre replong dans les tnbres, je n'y veux pas plus songer
qu' la mort inluctable dont la ncessit ne saurait gter nos joies
prsentes.

Et l, n'est-ce pas, il n'est point question d'inluctable? C'est une
bataille  gagner ou  perdre, je veux la gagner et je suis sr que vous
m'aimez assez pour m'y aider. J'aurais pu vous avoir comme adversaire,
car enfin, si je vous tais demeur indiffrent, je ne vous aimerais pas
moins et ce serait tre vaincu d'avance; je vous ai pour allie, votre
sincrit m'en assure et je me sens trs fort. Vous ne me dsesprez
pas, et, quoi que vous fassiez; vous ne me dsesprerez pas, car vous ne
pouvez faire que je ne vous aime plus et mon point d'appui est l.
prouvez-moi, vous jugerez de ma rsistance et vous prendrez confiance
en moi.

Quand mme il ne s'agirait que d'un peut-tre, je m'y attacherais
encore dsesprment, parce que j'ai mis ma vie l et que je ne veux pas
et que je ne peux pas la reprendre.

Laissez-moi donc marcher avec confiance, ne me montrez pas le prcipice.
Je ne vous questionnerai plus, j'en sais assez. Il me sufft des minutes
sombres que je passe loin de vous, qu'au moins rien ne voile les minutes
radieuses que me fait votre prsence; je n'admets pas que la peur de
l'avenir me gte le prsent.

Les joies que vous me donnez font de moi un privilgi; mesurez-les,
mais ne les supprimez pas.

A demain, puisqu'il faut attendre jusque-l, ma trs chre princesse.

Addio, carissima vita mia.

Samedi 21 mai, 11 h. du soir.



Je retrouve sur un carnet cette note:

Samedi, 2 avril

Journe dcisive. La passion l'emporte. Analyse, raisonnement, etc.,
finis. Moment heureux. Pourquoi aujourd'hui seulement, puisque depuis
des semaines, je l'aimais!

Et en une rverie extrmement douce me reviennent prsents les
commencements et les hsitations premires de cette passion qui m'a pris
ma vie.

D'abord, ce ne fut rien. Je la vis sans trouble. Puis je pensais  des
causeries avec elle et jamais l'occasion ne s'en prsentait. Nulle ide
de lui plaire; seulement un agrment quand je la trouvais.

Je la perds de vue. Elle est quelque part dans le Midi. Un jour Mme V...
me dit qu'en lui crivant elle a mis un mot pour moi. Je suis plus
flatt que touch. Alors je songe  lui plaire intellectuellement. Mme
je commence  parfois m'intresser  elle. Son retour annonc m'est
comme une fte. Elle arrive, s'assied agite, me jette son manchon,
privilge, m'blouit: je sens quelque chose. Ce manchon est un peu
d'elle que je tiens et que je ptris; mouvement nerveux.

Un soir elle sort avec R... Mouvement de jalousie. Une histoire
singulire qui me laisse froid; je ne devais m'en inquiter que plus
tard.

Une fois je la reconduis. Rien. Je vais chez elle. blouissement. J'ai
senti la coquetterie de me plaire et j'y rponds: Il y a quelque chose.

Les samedis me deviennent prcieux. J'y songe toute la semaine.

Deux mois passent. Musique. Causeries. Je ne pense  rien qu'au plaisir
du moment.

Ce doit tre vers la fin de fvrier. Je me trouve perplexe. Sentirais-je
autre chose qu'un plaisir de sympathie? Je m'observe. Je dois paratre
extrmement froid. J'exagre la rserve, j'ai des mots de dtachement 
glacer toute vellit. Je me mens  moi-mme.

Aprs le dernier tonnement je m'tais laiss aller  des vers, Ballade,
A G. Dor. Ceux-ci furent mal reus; l'ironie m'avait but. Je la crois
absolument rebelle mme  une fantaisie.

But  cela, je m'observe mal, je me figure plus insensible
qu'elle-mme.

Dcidment je ne sens rien.

Puis, brusquement, un soir, je vois clair. Elle me joue du Beethoven et
je me cramponne au fauteuil pour ne pas la saisir et la baiser  pleine
bouche. Je souffre, il n'y parat rien.

C'est fini. Je l'aime. Le dirai-je jamais? Je dcide que non, persuad
d'tre reu froidement, avec cette ironie qui me glace.

Un soir, comme je la quitte, sa main reste dans la mienne. Il y a un pas
de fait, j'irai jusqu'au bout.

Trouv le Vigny.

Quelles heures douces  l'couter me lire ces vers. Sa voix n'a aucune
motion, je doute. Cela n'a t qu'un abandon momentan.

Je parle. Un mot. On ne me repousse pas..

Le lendemain, nos ttes se frlent. Je ne pense qu' un baiser avant de
partir. Le livre tombe. Elle est dans mes bras. C'est une sensation de
bonheur telle que j'aurais pu m'en vanouir. Elle m'aime.

23 mai 1887, lundi, 11 h. soir.



Je sors de chez ces bourgeois, ma trs chre amie, et je sens le besoin
de me plonger, d'imagination, dans un ocan de parfums, vos cheveux, vos
yeux, vos lvres, les toffes de votre corsage. Si vous trouvez cela
excessif, dj crit, du moins vous l'aurez lu, si vous le dtruisez.

De vous comparer  ce milieu ce serait ridicule, mais combien ce monde
me fait plus encore sentir tout votre prix, et l'impossibilit de vivre
sans vous et parmi eux.

Pourtant, qu'ils me reoivent d'une faon engageante, mais combien je
les ddaigne et que je m'y ennuie!

Je ne puis gure vous dire de longues phrases, tant cramponn par X...,
l'homme pratique, mais c'est une satisfaction d'crire en face de lui
des choses qu'il ne saurait comprendre.

Tel est l'effet d'un jour sans vous voir, et il faut se mettre, mme
illusoirement, en communication avec vous et vous dire ce que je
sentirais si j'tais prs de vous.

Il me semble, aprs vingt-quatre heures d'absence, que je suis loin,
trs loin, dans un autre pays, dans un autre monde, et je ne me retrouve
qu'en m'panchant vers vous.

Inutiles peuvent vous paratre ces quelques lignes incohrentes; il me
les faut.

A demain, ma trs chre amie et trs chre reine, je vous aime
uniquement.

Vendredi 27 mai 87, 9 h. 1 /2 du matin.

Prends-moi tout ou rends-moi ma libert. Dis-moi oui, ou
dis-moi non. Laisse-moi t'aimer ou laisse-moi te har? Que veux-tu faire
de cette moiti de moi-mme que tu t'es asservie? Hier, je le disais,
encore je le pense aujourd'hui; il y a des instants o je voudrais te
faire souffrir. Et je ne sais. D'un bout la passion touche  l'extrme
sagesse qui est de vouloir tre heureux, de l'autre  l'extrme folie
qui est de se vouloir damner avec ce que l'on aime.

Bientt je ne saurai plus o j'en suis. De ce rsultat, si vous ne
m'aimiez pas, vous pourriez tre trs fire, _peut-tre_. Il n'est point
donn  toutes de troubler  cette profondeur un organisme intelligent.
_Peut-tre_, car cela dpend, _peut-tre_, de l'organisme mme et de son
pouvoir de sensation.

Sentez-vous que la phase fatale viendra o, sans avoir atteint le fate,
lasss, nous retomberons. Vous l'ai-je crit dj, ou dit? Cela me
hante. Il vaudrait mieux s'empoisonner et mourir avec une illusion
d'ternit. Si ce qui vous reste de raison et de raisonnement doit
encore demeurer longtemps ferme sur la brche, en vrit cela vaudrait
mieux.

D'implorer votre abngation, non.

Ce mot a suffi pour m'arrter.

Je donnerais librement et joyeusement ma vie et tu marcherais au
sacrifice. pargne-moi cette ironie: attendons que les convenances
sociales descellent tes lvres. Attendons, orgueilleuse, car tu m'aimes
et c'est l'orgueil qui te roidit. Peut-tre aussi que je parle comme un
homme et toi comme une femme. Sois considre, il le faut.

Et pendant ce temps, l'heure divine a peut-tre sonn. Nous le saurons
un jour. O la plus amre des misres, avoir touch cette joie et,
aveugle, l'avoir laisse fuir. Mais il doit en tre ainsi. Le bonheur
est un illogisme dont la vie ne souffre pas l'accomplissement. Et, au
fond, ce n'est qu'un rve gros d'une dsillusion; l'heure divine, un
rveil.

Sais-tu que je n'ai presque plus de plaisir  te voir, que bientt je te
redouterai comme une douleur.

C'est comme si j'tais amoureux de la Madone de Botticelli et que je la
voulusse emporter. Le dsir, d'abord pnible, doux quand est venue
l'esprance, s'exacerbe en une torture quand l'impossible s'est dress
devant lui.

Oh! tu n'as pas dit impossible. Il y a des conditions qui se peuvent
raliser, des obstacles qui se peuvent aplanir. Soit, mais le tout est
de savoir si d'ici l je ne te harai pas.

Pourquoi ton baiser, hier soir, m'a-t-il brl ainsi? C'tait bien le
fer chaud qui me marque  ton servage, mais si l'esclave se rvoltait?

Oh! ce baiser, il y avait de quoi te coucher sur le sol, la terre nue,
ou sur l'herbe mouille qui me tentait. Comme j'ai t raisonnable! J'ai
t raisonnable comme une femme qui s'aime davantage que celui qu'elle
aime.

Et aprs m'tre vaincu, comme je faiblissais, ma tte s'appuyant  ton
paule, tu m'as relev impatiente.

A la bonne heure. C'tait me dire qu'il faut tre fort; et aussi, toutes
ces critures sont de la faiblesse.

2 mai, midi 1/2.

Relu cette explosion d'invectives que je ne renie ni ne
regrette. Seulement, aujourd'hui, je suis moins noir, mme pas noir du
tout; mais demain je le puis tre autant et davantage.--La partie
est-elle gale? Moi, _je l'aime sans conditions_. C'est sagesse que d'en
mettre, et preuve d'exprience. Se fier  elle.

Et en tout, aucune certitude.

Oh! la charmante, fine, longue et acre pingle avec laquelle je jouais
hier: un jour, qui sait? une arme pareille ou toute autre me sera une
grande tentation. Finis.

Vendredi, 27 mai 87, 4 h.

Je travaille et voil que soudainement, sans  propos, son
image me vient aux yeux;--et comme un tre en qui la volont est domine
par une matrisante ide, je me sens dire des lvres: Dieu, que j'aime
cette femme.

Samedi matin, mai 87.

Copie de notes indchiffrables que j'crivis hier soir, 
minuit, en rentrant.

--Que d'amertume, mon amie, ce soir, et entre deux tres qui s'aiment,
car si j'aime  l'excs, vous aimez assez pour comprendre mon affection,
en sentir le prix.

Ne croyez pas m'avoir puis ni avoir trouv en moi tout ce qui s'y
trouve. Que ne puis-je avec vous et pour vous? De l'ambition, celle qui
est compatible avec mes facults et mon esprit, je l'ai  un trs haut
degr; et les moyens de parvenir, vous m'aiderez  les trouver.

Ce n'est pas cela qu'il vous faut?--Je ne puis ni ne voudrais me
changer. Aimez-moi tel que je suis.

Amre misre d'avoir rencontr la femme  aimer, celle qui vous prend
tout et ne pouvoir raliser son rve; et comprendre qu'en ses abandons
mme, ce rve murmure: ce n'est pas cela, ce n'est pas toi, tu n'es
qu'une moiti! Tu dpends de trop de choses, de trop de personnes. Ce
qu'il me faut, tu ne peux me le donner.

Penser que ces impressions, ces abandons, ces heures d'union, tout, tout
cela ne reviendrait plus, que cette femme qui est ma vie, un autre
l'aurait en rcompense d'une ambition heureuse.

Allez  ces joies de l'orgueil, vous y trouverez encore autre chose,
l'amertume d'avoir senti la passion vraie vous frler le coeur et de
n'avoir pas su lui attacher les ailes.

Vous dominerez, vous irez  vos gots, vous rendrez des services  des
vaniteux, vous ferez des satisfaits,--et pas un heureux.

Va, passe, tu ne sauras peut-tre pas ce que tu perds, car est-ce un
bien, est-ce un mal, la passion qu'on ne partage que jusqu' la
sympathie?

Va, passe, monte, et quand tu serais au pouvoir, quand tu serais le
pouvoir, tu pleurerais, si tu as des larmes, les baisers o il y avait
une me, o un tre digne de toi se livrait tout entier.

Tu cherchais cela,  ma trop chre Fragilit, et l'ayant trouv, tu le
laisserais!

Oh! dans cette amertume tu aurais un souvenir trs doux.

    Souvent le souvenir de la chose passe,
    Quand on le renouvelle est doux  la pense.

Tu aurais le souvenir d'avoir t aime comme plus on ne peut l'tre.

Et tu ne serais pas appele parjure. Tu ne m'as rien promis  moi,
rien, ni par les mots, ni par de l'criture; rien, je n'ai eu que tes
baisers et tes treintes, que tes lvres colles  mes lvres, que tes
bras autour de mon cou, que tout le contact abandonn de tout toi;--oh!
pas tout, eh bien! j'ai eu ton dsir et ta volont, et ton me.

M'aimais-tu pas, ces heures, ce jour?

Je ne t'appellerai pas parjure, parce que je ne te perdrai pas.

Ralisons le possible, attendons; ne te sacrifie pas, mais ne me
sacrifie pas non plus.

Ai-je dit, crit des choses qui te peinent; efface, brle ces pages o
brutalement s'tale un matin d'observations.

Est-ce que ma passion te fait peur? Pourquoi cesserais-tu de m'aimer?

Dis que ce n'est pas vrai. Tu es  moi. Tu seras  moi. Moi seul puis
t'aimer.

Mais vois donc clair, lis donc en toi, tu m'aimes.

Et dire qu'il n'y a pas en tout cela le quart de ce que je sens--que moi
qui me vante d'crire exactement ce que je veux crire--quand il s'agit
de moi-mme les mots me manquent.

3 juin 1887.

Pas deux jours de suite, ni deux jours diffrents, mme, je
n'prouve des sensations pareilles. Instrument sur lequel on peut jouer
 l'infini des mlodies diverses. Je souffre ou je jouis de ma vie
perptuellement et jamais sur le mme mode: varit de rythmes.

--Il est assur que de telles alternatives peuvent amener aprs
d'tranges excitations des phases de lourde dpression.

--Est-ce ma vie que je joue aprs tout? Assez invraisemblable. Aussi,
et dans le fond, je sais o je vais. L'alternative est entre un absolu
de joies et le nant. C'est avoir la partie belle.

Lundi matin, 6 juin 1887.

Je m'veille et prends conscience de moi, ce matin, ma chre
me, dans une joie extrmement douce. Vous tes habile en l'art des
compensations et celles d'hier furent des heures divines encore que
parfois torturantes, encore qu'incompltes. Mais l'abandon suprme tait
dans votre dsir et dans votre volont; ainsi, et en dpit des
momentans obstacles, vous tes  moi pour jamais. Ce n'est pas par
l'abngation, mais la libre passion qui sans cesse rejoignait nos
lvres, livrait sur les vtres votre me et votre vie; et, en change,
n'avez-vous pas bu, aussi, sur les miennes, jusqu' la dernire goutte,
toute ma vie pandue vers vous?

De tels moments, adoucis encore  distance, dans le souvenir, par
l'apaisement de la chair, suffiraient pour effacer de l'existence les
douleurs passes, les amertumes futures. Si nous n'avions que cela, mon
amie, notre part serait belle encore et privilgie.--Comme vous avez
bien dompt mon orgueil d'homme, de me faire trouver douce l'abdication
des droits que me donne votre tendresse. Me suis-je pas remis entre vos
mains, disant que vous seriez juge de l'heure, que je ne veux rien tenir
que de votre absolue libert. C'est  cela, et cela seul, que je dois
tendre; carter tout ce qui, de mon ct, nous spare, comme vous,
puisque le but est unique et que nous ne pouvons souffrir que de vils
obstacles entravent notre bonheur et notre dfinitive union. L'immense
joie ce me sera de sentir votre vie lie  ma vie par le ferme lien de
nos volonts, de pouvoir vous nommer: Celle qui jamais ne sera spare
de moi,--_questa, che mai da me non fia divisa_.

Tant voudraient boire  la source o l'on oublie,--moi j'ai bu  la
source qui fait qu'on n'oublie pas. En chaque parcelle de mon tre, il y
a un peu de vous, et tout entire, tu es en moi dans une intime
pntration. Pour t'arracher de moi, il faudrait me dissoudre et
m'annihiler.--Et je me laisse aller  cette pense, qui se prolonge en
une rverie, que sans toi je ne pourrais vivre, et que je veux vivre
pour toi. Ame, esprit, sensibilit, tendresse,--intelligence, charme,
perfection physique,--chef-d'oeuvre, comment ne pas t'aimer, comment ne
pas t'adorer, mon impriale beaut, chre dominatrice de mes penses?

Lundi, 10 h.--et de toutes les heures de ma vie.



Lundi, 6 juin, soir, 9 h.

ENVOI

Je rvais  ces lignes, comme je me levais, ce matin, et un peu
plus tard--plus tard pour les penser plus longtemps,--je les crivis.

J'ai du plaisir  crire de vous, compensation que je me donne quand
m'assige l'ide que je ne vous verrai de la journe.

Puis, quand c'est fait, je me demande: faut-il mettre cela  la poste?
A quoi bon? Sait-elle pas ce que je pense? Si je ne suis pas un livre
ouvert, suis-je pas, au moins, un livre entr'ouvert?

Mais je pense au plaisir que j'aurais  lire un peu de votre me mise en
des mots, avec de l'encre indlbile, sur du beau papier, et j'envoie.
--Ainsi soit-il!



13 Juin 1887.
{~GREEK CAPITAL LETTER PI~}{~GREEK SMALL LETTER EPSILON WITH
TONOS~}{~GREEK SMALL LETTER MU~}{~GREEK SMALL LETTER PI~}{~GREEK SMALL
LETTER OMEGA WITH TONOS~} {~GREEK SMALL LETTER SIGMA~}{~GREEK SMALL
LETTER OMICRON~}{~GREEK SMALL LETTER IOTA~} {~GREEK SMALL LETTER
MU~}{~GREEK SMALL LETTER UPSILON WITH TONOS~}{~GREEK SMALL LETTER
RHO~}{~GREEK SMALL LETTER OMICRON~}{~GREEK SMALL LETTER NU~} {~GREEK
SMALL LETTER ETA WITH TONOS~}{~GREEK SMALL LETTER DELTA~}{~GREEK SMALL
LETTER UPSILON WITH TONOS~}, {~GREEK SMALL LETTER MU~}{~GREEK SMALL
LETTER UPSILON WITH TONOS~}{~GREEK SMALL LETTER RHO~}{~GREEK SMALL
LETTER OMEGA~} {~GREEK SMALL LETTER PI~}{~GREEK SMALL LETTER
ALPHA~}{~GREEK SMALL LETTER RHO~}{~GREEK SMALL LETTER EPSILON WITH
TONOS~}{~GREEK SMALL LETTER CHI~}{~GREEK SMALL LETTER OMEGA~}{~GREEK
SMALL LETTER NU~} {~GREEK SMALL LETTER CHI~}{~GREEK SMALL LETTER ALPHA
WITH TONOS~}{~GREEK SMALL LETTER RHO~}{~GREEK SMALL LETTER IOTA~}{~GREEK
SMALL LETTER NU~}, {~GREEK SMALL LETTER OMICRON~}{~GREEK SMALL LETTER
UPSILON WITH TONOS~} {~GREEK SMALL LETTER SIGMA~}{~GREEK SMALL LETTER
OMICRON~}{~GREEK SMALL LETTER IOTA~} {~GREEK SMALL LETTER ALPHA~}{~GREEK
SMALL LETTER UPSILON WITH TONOS~}{~GREEK SMALL LETTER TAU~}{~GREEK SMALL
LETTER ETA WITH TONOS~} {~GREEK SMALL LETTER GAMMA~}{~GREEK SMALL LETTER
ALPHA WITH TONOS~}{~GREEK SMALL LETTER RHO~} {~GREEK SMALL LETTER
MU~}{~GREEK SMALL LETTER UPSILON~}{~GREEK SMALL LETTER RHO~}{~GREEK
SMALL LETTER IOTA WITH TONOS~}{~GREEK SMALL LETTER SIGMA~}{~GREEK SMALL
LETTER ALPHA~}{~GREEK SMALL LETTER IOTA~} {~GREEK SMALL LETTER
KAPPA~}{~GREEK SMALL LETTER ALPHA~}{~GREEK SMALL LETTER IOTA WITH
TONOS~} {~GREEK SMALL LETTER TAU~}{~GREEK SMALL LETTER OMICRON WITH
TONOS~} {~GREEK SMALL LETTER MU~}{~GREEK SMALL LETTER UPSILON WITH
TONOS~}{~GREEK SMALL LETTER RHO~}{~GREEK SMALL LETTER OMICRON~}{~GREEK
SMALL LETTER NU~} {~GREEK SMALL LETTER DELTA~}{~GREEK SMALL LETTER
UPSILON WITH TONOS~}{~GREEK SMALL LETTER NU~}{~GREEK SMALL LETTER
ALPHA~}{~GREEK SMALL LETTER SIGMA~}{~GREEK SMALL LETTER ALPHA~}{~GREEK
SMALL LETTER IOTA~}. (Anthol., v, amator 91.)

Je t'envoie ces parfums--ces vers pleins de parfums--;  toi qui
parfumes les parfums.

'{~GREEK CAPITAL LETTER ETA~}{~GREEK SMALL LETTER MU~}{~GREEK SMALL
LETTER IOTA WITH TONOS~}{~GREEK SMALL LETTER THETA~}{~GREEK SMALL LETTER
EPSILON~}{~GREEK SMALL LETTER OMICRON~}{~GREEK SMALL LETTER FINAL
SIGMA~} {~GREEK SMALL LETTER DELTA~}'{~GREEK SMALL LETTER OMICRON WITH
TONOS~} {~GREEK SMALL LETTER PHI~}{~GREEK SMALL LETTER IOTA~}{~GREEK
SMALL LETTER LAMDA~}{~GREEK SMALL LETTER OMEGA WITH TONOS~}{~GREEK SMALL
LETTER NU~} {~GREEK SMALL LETTER ALPHA WITH TONOS~}{~GREEK SMALL LETTER
THETA~}{~GREEK SMALL LETTER ALPHA WITH TONOS~}{~GREEK SMALL LETTER
NU~}{~GREEK SMALL LETTER ALPHA~}{~GREEK SMALL LETTER TAU~}{~GREEK SMALL
LETTER OMICRON~}{~GREEK SMALL LETTER FINAL SIGMA~} {~GREEK SMALL LETTER
DELTA~}'{~GREEK SMALL LETTER OMICRON WITH TONOS~} {~GREEK SMALL LETTER
PHI~}{~GREEK SMALL LETTER ALPHA~}{~GREEK SMALL LETTER MU~}{~GREEK SMALL
LETTER OMEGA WITH TONOS~}{~GREEK SMALL LETTER NU~}. (IB., 94.)

Demi-Dieu celui qui te donne un baiser; Dieu celui auquel tu le rends.




                               CONCORDANCES

I

Un reflet rose tombe des rideaux cramoisis;
D'un lent baiser d'amour troublant la nuit naissante,
La lumire alanguie meurt pleine de tendresse;
Un reflet rose tombe des rideaux cramoisis.

Le bruit des rues fait grce  leurs oreilles lasses;
Ils chappent enfin au flot vain des paroles.
Le silence est trs doux dans l'ombre cramoisie,
Le bruit des rues fait grce  leurs oreilles lasses.

Sur les coussins, sur la fourrure qui caresse,
Vtue des plis tranges d'une soie japonaise,
Elle s'assied, souriante, et s'tend un peu lasse
Sur les coussins, sur la fourrure qui caresse.

II

De ses doigts s'exhalait une odeur dlicate,
Comme l'assemblage exquis de fleurs sobres et rares
Ou l'effluve des prs qu'un vent d't caresse;
De ses doigts s'exhalait une odeur dlicate.

O pntrante odeur dont mane un dsir,
Odeur moins dsirable, pleine de moins d'ivresse
Que celle que drobe la robe,  dlicate
Et pntrante odeur dont mane un dsir.

Aux parfums de la chair en leur loyale essence
Cdent les lixirs, toutes les quintessences:
Un seul effleurement l'exalta au dsir
Des parfums de la chair en leur loyale essence.

O chair faite de fleurs roses, blanches et bleues,
Dont la sve circule avec le sang des veines,
Sa peau moite en distille la plus subtile essence,
O chair faite de fleurs roses, blanches et bleues.

III

Sur le bras, il posa d'abord ses lvres chaudes,
Au poignet o la vie passe et bat plus sensible,
O la peau est trs blanche et les veines trs bleues;
Sur le bras, il posa d'abord ses lvres chaudes.

Sur la tempe o plus blonds s'brouent les cheveux fins
A deux bras enlaant le cou d'un cercle troit,
Il posa, il laissa longtemps ses lvres chaudes
Sur la tempe o plus blonds s'brouent les cheveux fins.

Pour les yeux, les grands yeux dont il sait le pouvoir,
Diamants bleus ayant les paupires pour crin
Il trouva des caresses plus douces, peut-tre afin
De capter les grands yeux dont il sait le pouvoir.

IV

Puis il parla, disant des mots longtemps penss
O, tel qu'un faucon, l'aile alourdie par l'orage,
Son me luttait, voulant dompter l'amer pouvoir.
Il parla, murmurant des mots longtemps penss:

--C'est l'amer pouvoir dont tu m'ensorcelles,
Pliant mon vouloir  ta volont,
Qui rgit les rves de mon lourd sommeil,
Et les heures brves des brves journes,
Toutes les minutes de mes heures brves
Et l'insaisissable instant, trpass;
Amer et pourtant d'une douceur telle
Que rien n'en rappelle la suavit,
Car les forts anneaux de la double chane,
Ce sont les baisers que ta bouche martle.

V

Et ses yeux dvoraient dj les larges lvres
Qu'un Dieu semble avoir faites exprs pour le baiser;
Il se plut  redire tout haut cette pense,
Et ses yeux dvoraient dj les larges lvres.

La divine harmonie de leurs dsirs unis
Absorba le murmure mourant des autres phrases;
A peine songeaient-ils, buvant  pleines lvres
La divine harmonie de leurs dsirs unis.

14 juin 1887.



16 juin 1887, jeudi matin.

Vous devez trouver, mon amie, que je me suis conduit comme une
femme, hier soir, en me laissant aller  manifester trs visiblement une
impression dsagrable. Pourtant je n'attache aux mots qu'une importance
relative, en tant que mot; tout dpend de l'accent, du sous-entendu, de
l'tat d'esprit de la personne qui les articule; mais j'ai beau ne pas
vouloir tre nerveux, je ne me puis dfendre d'tre extrmement
impressionnable: au moindre appel, d'interminables imaginations se
droulent devant moi jusqu'aux consquences dernires. Je m'accuse de
mon impression d'hier, non comme d'un crime, mais comme d'une ridicule
aberration.

Voil donc que ce mot, Ragis, sort de vos lvres,--et aussitt je me
figure deux tres, qui, aprs tre joyeusement et librement monts au
sommet, prs d'atteindre la cime, se mettent  redescendre pniblement.
Ni vous ni moi ne sommes capables de cette cruelle interprtation; c'est
quelque mauvais esprit qui passait.

Est-il pas aussi permis de manquer parfois de sang-froid lorsque la vie
mme est en jeu, la vie, ou tout au moins ce qui en fait l'unique
intrt, et c'est la mme chose. Celui qui aurait toute sa fortune sur
un navire et croirait le voir s'enfoncer et couler serait-il pas
pardonnable d'avoir de l'angoisse et d'en laisser souponner un peu?

J'ai mis ma vie en viager sur votre coeur: je puis bien craindre la
tempte. Vous ne voudriez pas me voir dans une absolue scurit; s'il
en tait ainsi, c'est que je ne vous aimerais pas comme je vous aime;
tant donn mon caractre, ce serait un mauvais signe, signe que je
laisse aller les choses en fataliste. J'y suis naturellement port, mais
quand il s'agit de vous, c'est trs diffrent: ma volont trs nette
s'affirme de ne vous perdre jamais. Je ne me vois pas sans vous et mon
imagination ne va pas jusque-l,  moins d'une momentane aberration,
vite dissipe.

Aime-moi, ma chre vie, aime-moi comme je t'aime et nous serons heureux.



                              COMMUNION


Avant d'avoir aim, voudrais-tu donc har?
Pourquoi par de tels mots nous crer des tristesses,
Perptuer en nos coeurs l'amer souvenir
O le Doute se fait un lit pour ses faiblesses?

Voudrais-tu donc har avant d'avoir aim?
Voudrais-tu que, manquant aux divines promesses,
L'crin mystrieux des sens restt ferm?
Donne-moi, chre, les joyaux de tes caresses,

Rpands tous les saphirs et tous les diamants
Sans les compter, comme un fleuve ardent de tendresse
Afin que sur la nef des purs enchantements,
S'embarquent radieux nos jours et nos jeunesses.

Mais l'heure t'appartient:  toi de l'voquer;
C'est  toi de cder au baiser qui te presse,
Ou de roidir ton corps; c'est  toi d'abdiquer
Ou de barder ton coeur d'une triple sagesse.

Qu'elle sonne aujourd'hui, qu'elle sonne demain
Cette heure que parfois j'attends avec dtresse,
Je ne faiblirai pas; ma vie est en tes mains:
Seule, de nos bonheurs tu restes la matresse.

O chre, gardons-nous des doutes, qui sont vils;
Que rien de nos amours n'entame la noblesse;,
Les arguments du coeur ne sont jamais subtils:
On aime et sans rserve on rpand sa richesse.

Chre, je crois en toi, je crois en tes yeux bleus,
En ton coeur droit, en ta voix douce, en tes caresses;
Je crois en ton sourire, en l'clat radieux
De ton corps, en ton me,  chre, en ta tendresse.

Nous, har? O blasphme! Et les baisers promis?
Non, l'me veut sa joie, et la chair, ses ivresses,
Des plaisirs o les sens vibrent sans compromis,
Et la communion sous les doubles espces.

Mardi 28 juin 1887.



Color, che son sospesi.
DANTE INF. 11 53.

Les tortures sont douces aux pieds de mon amie:
le plaisir, appel tout bas, sommeille encore,
la peine, avec le doute, enfin s'est endormie.

L'Alighier de Florence, descendu chez les morts,
vit des mes semes parmi les airs, lgres
comme feuilles d'automne au cruel vent du nord:

ces mes flottaient du paradis  l'enfer,
pareilles, en leur vol,  la troupe des nues
qui va frivolant sans cesse entre ciel et terre:

elles ne sont pas lues et ne sont pas damnes:
la ghenne ternelle les ignore; pourtant
les joies de l'ternel amour leur sont fermes.

Ainsi je vais, les yeux tristes et souriants,
les pieds clous au sol, le front dans l'infini,
presque vivant, prt  la vie, prt au nant:
les tortures sont douces aux pieds de mon amie.

30 juin 1887.



                               SYMBOLES

Les ors, les violets, les verts, les pourpres fiers
clatent dans le bleu naissant de l'orient.

Les doutes, les dsirs, les ardeurs, les colres
Troublent l'ocan bleu de l'me qui m'est chre.

Pourpres et violets s'entremlent, arrtant
Au seuil le Dieu Soleil qui revient des enfers.

Les doutes, les colres closent pour un moment
Cette me sans laquelle mon me est un nant.

a et l, des ors, tels que des flammes lgres;
Plus haut planent les verts ardents et transparents.

Les dsirs s'envolant sur le dos des chimres
Montent vers l'infini, vers l'infinie lumire.

Il apparat, soleil, amour, tout fulgurant,
Brle de ses baisers le sein nu de la terre.

Ame, livre ta grce, Beaut, livre tes sens
Aux profondes caresses qui sont des talismans.

10-12 juillet 1887.



18 juillet 1887, 4 h. 1/2.

Tu aurais voulu, mon amie, ne pas me voir aujourd'hui pour que je
t'crive. Ne sais-tu pas qu'il y a des choses qui ne s'crivent gure et
que celui qui est heureux est moins expansif que celui qui souffre. Il
aurait fallu m'tre dure ce matin pour recevoir ce soir des phrases
amres, loquentes aussi. Est-ce que tu aurais aim me faire souffrir
sitt aprs m'avoir rendu aussi heureux que peut l'tre une humaine
crature! Nous avons eu, en ces mois passs, des heures noires, des
angoisses, des dfaillances qui plus d'une fois nous firent douter de
nous-mmes, du bonheur possible; pourtant nous l'avons atteint.
Garde-le-moi; tu tiens ma vie. Comme je t'aime et comme je vais t'aimer,
non pas davantage, serait-ce possible, que je ne l'ai fait jusqu'ici,
mais autrement, il me semble, sans plus de doutes, car je ne douterai
jamais de toi. Il y a si longtemps que je t'aime; et comme la joie
suprme, toujours attendue, toujours fuyante, a t radieuse! Toute tu
m'appartiens, et moi aussi je suis  toi sans restriction aucune. Et
sans cet abandon absolu, sans ce don mutuel, nous ne pouvions que vivre
inquiets, incomplets, torturs par cette sensation du dsir jamais
dsaltr.

Et peut-tre aura-t-il t bon que nous ayons attendu ainsi; cela donne
 ton abandon un prix plus rare encore. Mais songe, maintenant que nous
nous aimons sans craindre le lendemain, songe que nous aurions pu nous
har! Et j'en souris aujourd'hui, tant cela me parat absurde, de cette
ide, qui hier encore me torturait.



                         CHANT ROYAL DE L'DEN

JSUS, le chimrique empire,
o tu rgnes en doux Seigneur,
n'est pas l'oasis o j'aspire
ni l'idal de mon bonheur.
Ce monde dsol, que blesse
un coeur hautain, en sa noblesse,
m'a fait un gnie amer, noir,
fait de ddain et de savoir:
je ne crains le gel ni la flamme,
Jsus, il n'est en ton pouvoir,
l'den que je veux pour mon me.

L'den que je prtends lire
n'est pas plus vaste que mon coeur:
j'y vois des lacs bleus o se mire
mon regard, en joie ou douleur,
soit que la brume ou la liesse
avive ou voile leur tendresse,
lacs si profonds qu'on y peut voir
le jour, le matin et le soir,
ciel qui s'teint, ciel qui s'enflamme:
et je contemple en ce miroir
l'den que je veux pour mon me.

Mousses dont la blondeur attire
vers le charme de leur fracheur;
Source o tout deuil et tout martyre
n'est plus que joie et que douceur,
fontaine d'extase et d'ivresse,
 rconfort de la dtresse,
apaisement du dsespoir,
permets que, plein de nonchaloir,
dsaltr par ton dictame
je trouve en toi, sans plus douloir,
l'den que je veux pour mon me.

Harmonieux et fier navire
au rythme indolent et vainqueur,
 nef, qui jamais ne chavires,
berce ma peine et ma langueur:
double voile qu'un souffle presse
et qu'une me parfois oppresse,
prends pour passager mon espoir,
vogue,  nef qui sais m'mouvoir!
O nef  la rose oriflamme,
ton vol blanc me fait entrevoir
l'den que je veux pour mon me.

Autel aux piliers de porphyre
o s'vapore la douleur,
c'est sur ton marbre que j'aspire
 l'holocauste de mon coeur:
autel tout rempli d'amour, laisse
qu'aprs le sacrifice, ivresse,
alors que se meurt l'encensoir,
je me fasse,  doux reposoir,
pendant que ton encens me pme,
 genoux devant l'ostensoir,
l'den que je veux pour mon me.

ENVOI

Roi des Cieux, je sais mon devoir,
mais tu ne voudrais recevoir
ce chant o des grces de femmes
montrent en un secret miroir
l'den que je veux pour mon me.

CONTRE-ENVOI

Reine dont j'aime le pouvoir,
daigne de mes mains recevoir
ce chant o ta grce de femme
rvle en un secret miroir
l'den que je veux pour mon me

19-21 juillet 1887



On n'aime qu'une fois, mais comme il y a les apprentissages de
la pense, il y a les apprentissages du sentiment.

Pour sentir comme pour penser profondment, il faut une force de coeur ou
une force d'esprit qui n'est acquise qu' celui qui a vcu.

31 juillet 87.

                          JEUNESSE DE NOTRE JOIE

                                 PROSE

La jeunesse de notre joie a pouss verdoyante.

Elle a des feuilles, plante robuste et bien venue, des feuilles vertes,
pareilles  des fers de lance, pour darder nos coeurs.

Des fers de lance pour darder nos coeurs et leur faire saigner des larmes
d'amour.

Elle a des fleurs qui s'ouvrent rouges, toutes rouges, pour que le sang
de nos coeurs n'y fasse point de taches.

Des fleurs toutes rouges, toutes parfumes, pour que l'essence de leur
odeur nous grise en des rves d'amour.

Elle a des gouttes blondes, distilles au long de sa tige, des gouttes
blondes dont le baume cicatrise les blessures de nos coeurs.

Notre joie, nous l'avons plante en un coin drob du monde, et arrose
de nos larmes d'amour, et ensoleille de nos sourires d'amour.

La jeunesse de notre joie a pouss verdoyante.

Ses feuilles pendant le jour ont pouss, et pendant la nuit, ses fleurs.

Longtemps, chtive, et douteuse  la vie, elle lutta, guette par la
mort.

La mort qui dessche les plantes et les coeurs, les rves et les
feuilles, les mes et les fleurs.

Guette par la mort, elle est entre dans la vie, car nous l'avons
arrose de nos larmes d'amour, et ensoleille de nos sourires d'amour.

Tu sais quel soir elle prit racine et parmi quelles effusions.

Nos mes, l'une vers l'autre, se rpondaient, dbordantes, comme des
vases mystiques, pleins de ciel.

Nos mes dbordantes de ciel, et nos coeurs dbordants d'amour.

Tu sais quel soir elle prit racine, la jeunesse de notre joie.

14-15 aot 1887.

Dimanche, 21 aot 1887, 8 h. 1/2, 9 h.

Il me semble, mon adore chrie, que je t'ai aime et que je t'aime
aujourd'hui, plus que jamais. C'est comme si une fleur nouvelle avait
fleuri, donnant une nuance nouvelle et un nouveau parfum; je ne sais
quoi.

La peine est loquente, l'excs du bonheur l'est aussi, loquent,
c'est--dire qu'il lui faut se dpenser au dehors en phrases;--et je
suis de ceux qui crivent mieux qu'ils ne parlent.

A te sentir si charmante, si tendre, _si donne  moi_, j'prouvais
comme une sensation neuve, une plnitude d'amour. D'autres fois,
peut-tre, tu as t ainsi, oui, tu l'as t, mais je ne l'avais pas
senti de mme; nous n'avions pas encore correspondu si profondment.

Le sentiment et la sensation vraies s'avivent  se rpter, au lieu de
s'mousser; on se pntre plus intimement; on comprend mieux tout, les
moindres gestes, les regards, les mouvements des lvres o l'me
s'panouit en floraison de baisers. Chaque fois c'est une plus complte
prise de possession mutuelle, et tu es difficile  conqurir; en toi, en
moi aussi, peut-tre, il y a des instants qui droutent, quand nos
fierts se rencontrent front  front.

Mais comme au fond de nos tres nous nous aimons et quelle joie de le
penser et de le repenser!

Je suis heureux par toi, ma chre me, et je ne l'avais jamais t. Tu
me fais vivre comme je ne croyais pas pouvoir vivre, avec une nergie
de sensation que je n'prouvai jamais.

Comme tu es bien toute ma vie, comme tu me tiens de partout, comme tu
m'enveloppes de toi.

Il y a plus dans le ciel et sur la terre que dans toute la philosophie,
comme il est dit dans Hamlet, il y a plus de joies dans tes baisers,
dans tes sourires, dans tes paroles, dans tes treintes, plus de joies
que n'en a promis jamais le plus fou des rves.

Je t'aime, je t'aime, je t'aime, et j'crirais cela toute la nuit que je
n'aurais pas dit encore combien je t'aime.

Raffinement ou profanation: ayant crit cela je vais rue d'U.

Journal de voyage, 2 septembre.



Svres.--Toutes ces mmes choses vues ensemble hier. Est-ce
possible que nous nous soyons quitts et que nous ne nous retrouvions
pas ce soir!

Je t'ai vue suivant le train des yeux, gotant l'amertume de
l'loignement graduel... Et dj il y a des lieues entre nous et une
tristesse m'envahit-elle.

_Versailles_.--Une famille monte--des Allemands,--cinq enfants.--Je
change de compartiment--je suis trs mal.--L'ennui va
s'aggraver.--Seul c'tait possible.--Cela devient horrible.--Pourtant
je me fais  mon voisinage qui est convenable et ne pouvant gure crire
qu'aux arrts du train, je lis. Je pense  toi et je te vois, mais je ne
veux pas trop appuyer, que le voyage ne soit pas trop pnible.

Avec cela, je ne suis pas sans inquitude de toi. Si je ne te laissais
pas, j'aurais un certain plaisir  ce voyage--c'est bien diffrent. Je
sens que je n'ai besoin que de toi et que la vie, mme momentane, n'est
possible qu'avec toi.

Ces quinze jours qu'on nous vole, c'est trop, mais nous les
rattraperons. En pensant constamment au retour, cela ira peut-tre.

10 _h_. 45.--Je me retrouve presque seul--un jeune mdecin militaire qui
admire le paysage, les glises et ressemble au Comte de Paris.--Plus de
femmes, on peut fumer une cigarette, et, il semble, respirer.

Que fait-elle,  cette heure?

Il me faudrait un horaire de ta vie, d'avance, savoir o tu es  chaque
instant, quels gestes, quel regard; si tu marches, si tu es assise,
quelle robe; il me faudrait l'impossible, t'avoir.

Cela va tre trs dur.--Des lettres de toi--Une aujourd'hui--samedi--que
je l'aie dimanche.

Je respire le parfum de tes gants et de ton sachet.

Je lis un peu de l'_ducation sentimentale_: Le bateau pouvait
s'arrter, ils n'avaient qu' descendre et cette chose, si simple,
n'tait pas plus facile cependant que de remuer le soleil.

Je pourrais reprendre le train de Paris, revenir, retrouver ses lvres,
ce soir, ce soir mme--et cette chose si simple...

J'ai eu la facult de me rsigner. M'aurait-elle communiqu son esprit
de rvolte?--ou bien y aurait-il des possessions si absolues qu'elles
ne souffrent pas d'intermittence. C'est comme si on vous coupait en deux
moitis. Je me trouve fort dsempar, faisant avec ces mots trembls
comme autant d'efforts vains vers l'union dont chaque tour de roues
m'loigne.

L'analyse de mes impressions te mettra au moins un peu de moi sous les
yeux.

Quelles heures divines hier et quelle journe pour lendemain.

Sens-tu que Versailles nous a encore serrs l'un  l'autre d'un noeud
nouveau? Et je crois que nous irons toujours ainsi nous unissant
davantage.

_1 h_.--L'uniforme russit--ce qui est difficile-- lier
conversation--je le renseigne vaguement sur le paysage, puis je reprends
mon crayon. Je suis devenu assez expert  crire au roulis et cela seul
me rveille. Dormir aujourd'hui, tout seul, ne me dit rien; penser ne me
va gure mieux. C'est une rverie vague et triste avec des ressauts
douloureux.

Et je me sens moins abandonn que toi--je serai forcment un peu
distrait; celui qui part a encore le moins mauvais lot.

2 _h_.--Je sens,  mesure que j'approche, une tristesse me poigner, plus
vive. Comme tu as pntr ma vie, comme tu l'as ptrie, comme tu l'as
faite tienne. Jamais, srement, je ne croyais prouver, pour qui que ce
soit, une tendresse pareille. Je croyais _en avoir t_ capable, mais
que le temps tait pass.

Celle qui m'est chre a trouv une belle rserve de passion, et c'est
elle qui l'a dcouverte. Lui, il ne s'en doutait pas, se jugeant
_scepticis_, regrettant parfois amrement une facult qui dormait
seulement.

Tu m'as fait une belle vie, et si je ne t'aimais pas, je t'adorerais.

Les choses que je revois me semblent diffrentes et indiffrentes. J'ai
laiss  tes doigts, dans le dernier contact, toute mon
impressionnabilit. Tout va glisser sur moi; pour aller jusqu'au coeur,
toi seule, maintenant, sais le chemin.

Adieu, carissima, je t'envoie toutes mes penses, tous mes baisers, bien
vains, hlas.

Manoir de Mesnil-Villeman Gavray (Manche).

Bonjour, ma chre adore, je me suis lev assez tard. Vaguer
par les jardins, me refamiliariser avec les choses, me reposer les yeux
aux verts, aux pourpres, aux violets des feuilles, me mne jusqu' 10 h.
et je remonte vivre un peu avec toi, en cette chambre, au second tage,
avec une vue de htres, de marronniers, de toutes sortes d'arbres qui
sont mon horizon, o j'ai rv jadis, o je me retrouve comme tranger.

Hier,  la gare, une grande victoria m'attendait et, demi couch sur les
coussins de vieille soie broche, un peu use et fane, je songeais
comme Berthe serait bien et ferait bien  ct de moi. J'arrive et c'est
une sensation de dpaysement; la maison, peuple pourtant, a des airs de
chose vide; au sortir du bruit, elle semble muette.

Les objets, les personnes, la nature, le monde sont vraiment ce que nous
les faisons, ce que nous les voyons, et je me demande, plus que jamais,
si les choses existent ailleurs que dans notre cerveau, si elles ont une
ralit en dehors de notre pense et de notre conscience. Ce qui vit, ce
qui est pour moi, en ce moment, ce sont les deux petits coins de Paris,
o elle se meut, o elle respire; chez toi et chez moi c'est l que je
suis rest.

Srement il m'est agrable de voir ma famille, que j'aime beaucoup pour
mille raisons, sans nombrer les autres, mais ce n'est pas la mme case;
je manque de tes baisers. Si seulement, par-ci, par-l, j'avais le bout
de tes doigts que j'aime tant  sentir  mes lvres! Comme consolation,
je me repose, je suis au vert, je vais accumuler de la tendresse, de la
force, comme une machine que l'on maintiendrait jour et nuit sous
pression.

Elle sera bien aise de savoir qu'on m'a trouv _bonne mine_; si les
mauvaises langues savaient cela, seraient-elles vexes. De fait, je sens
que je me porte fort bien. L'action, surtout une certaine action, m'est
ncessaire; autrement, l'imagination fait des siennes et le systme
nerveux s'en ressent avec le reste.

Je ne me fais pas  cette ide que nous sommes spars, et hier soir,
montant me coucher, j'eus un moment de spleen tel que la tte me
tournait presque. La fatigue du voyage l'emporta et ce matin les rves
sont moins noirs. Il y aura encore des moments durs, ceux o je me
trouve seul. Toi aussi, tu vas souffrir, ma toute aime, et c'est cela
surtout qui m'est pnible. Voil que je m'attendris. Non, soyons forts,
comme nous le fmes hier, sur le quai, nous souriant le coeur, plein
d'amertume.

Quelles heures divines j'ai eues avec toi, comme tu as ensoleill ma
vie! Ton coeur me tient chaud, tes baisers me rafrachissent, tes yeux
m'clairent. Fais-toi de belles robes pour me rjouir encore plus; mets
ta volont  bien dormir, bien calmer tes nerfs; je t'en prie, sors
beaucoup, fais des courses, fussent-elles inutiles. Tu ne sais pas comme
ce que tu m'as dit l'autre jour me fait peur: rassure-moi.

Adieu et  demain, ma chre posie, ma chre me, ma chre chair. Un
jour de pass, bientt deux. Lundi, il y aura une lettre  la
Bibliothque, si je ne puis l'envoyer rue de Var. Mardi chez toi.

P.S. Le voyage de ma soeur est remis  plus tard. De mme celui de mon
frre.

Manoir de Mesnil-Villeman Samedi, 3 septembre 1887



6 _h_.--Dcidment, non, il ne sera gure distrait, la vie est trop
lente; entre chaque phrase il y a place pour une pense vers elle. Sorti
un peu par une des avenues, all jusqu'au village: peu rcratif. Me
voyez-vous, mon amie, dans ce cadre champtre. Non, puisque vous ignorez
le cadre. Pourtant toutes les campagnes se ressemblent par un point: le
fond du tableau est vert. Que de vert! J'en tais dshabitu  ce point.
Les chemins eux-mmes sont verts et aussi verts les troncs des arbres
habills de mousses.

Aprs la secousse que j'ai prouve--secousse, est-ce le mot?--quelque
chose d'approchant--aprs le don de moi-mme, je ne retrouve pas ici ce
que je croyais y avoir laiss. Puis, pour presque une semaine encore, ma
soeur est absente et c'est une contrarit; sa prsence m'et t plus
agrable que jamais, elle seule pouvait faire passer un peu plus vite
les heures.

10 _h_.-1/2.--Je monte  ma chambre, las de n'avoir rien fait, sans
courage mme  crire des mots pour elle.

L'toffe raye dont il est question se fait encore dans le pays. On en
trouve  raies violettes ou bleues sur fond noir; on en peut commander
de tel dessin et couleur que l'on veut. L'idal en ce genre c'est, je
crois, rouge et orange par bandes d'ingale largeur. Ce que l'on obtient
maintenant est, parat-il, de moins beau tissu. La largeur est de un
mtre. Je tcherai d'en trouver d'anciennes.

Il y aura du houx dans mes bagages et beaucoup d'autres verdures. Je
tcherai de lui en envoyer des spcimens dans des lettres et elle dira
ce qui lui plat. Je ne pense qu' elle et m'ingnie  puiser la liste
de ce qu'elle a demand.

Pourquoi faire, me dit-on, cette toffe?--Couvrir un fauteuil, faire un
tapis de table, une tenture. Prendre un air innocent et dtach est
amusant.

J'aimerais beaucoup tre  demain. J'aurais une lettre d'elle. Si je ne
l'avais pas ce serait une grosse dception. Sa belle grande criture sur
l'enveloppe; l'adresse sur le ct gomm, le timbre de travers;  moins
qu'on n'ait dissimul son originalit par prudence.

_Dimanche matin, 4 septembre_.--J'ai rv de la lettre que j'attends et
j'y pense tout d'abord en me levant. Je n'ai jamais lu beaucoup de son
criture, elle ne m'a pas gt d'panchements crits. Son caractre est
ainsi. Mais je sais lire dans ses yeux, sur ses lvres fermes et je
comprends les hiroglyphes de ses gestes, de sa dmarche, les mouvements
de ses membres chers, le rythme de sa respiration.

Il fait un affreux temps gris. Pourtant devant moi, le soleil, de temps
en temps, entre deux nuages, illumine un grand laurier-palme aux
feuilles vernies.

J'essaie de m'amuser un peu par les yeux, mais sans conviction; rien ne
me rveille.

Ce matin la sensation de l'absence s'exacerbe, devient une souffrance.
Nous avons dj subi bien des cruelles ncessits, mais celle-ci est
vraiment trop amre.

A demain, ma Berthe chre, ma chre femme. J'ai au doigt un des anneaux
de la chane, tu as l'autre et notre pense, du moins, nous tient
magntiquement unis.

Manoir de Mesnil-Villeman Lundi, 5 septembre 1887.



_Lundi, 3 h_.--Je viens seulement de recevoir ta lettre, que j'attendais
hier, et qui me parvient un jour en retard par suite d'une stupide
erreur de la poste. Quelle dception hier, et quelles heures, quelles
lignes noires j'ai crites (que je n'envoie pas). La contrarit a t
telle que j'ai t malade toute la soire, toute la nuit, jusqu' ce
matin, o j'ai repris vie en attendant le facteur. J'ai parcouru les
pages en attendant de les pouvoir lire seul et je les tiens dans ma main
toute pleine de toi et de ton coeur. Ce sont de singulires vacances, un
singulier repos que je prends, toujours en une perptuelle tension de
penses, les yeux vers toi. Je te voyais reste debout sur le quai,
maintenant je te vois sur ce banc o nous avons fait, plus d'une fois,
de longues poses tristes  l'ide de nous quitter pour douze heures, et
maintenant ce sont des jours.

J'avais bien peur de la crise que tu as prouve; pleurer, tu as pleur
et c'est moi qui... Ne te fais pas d'ides si noires,  ma chre femme,
pense au retour. Quand tu auras cette lettre, huit jours bientt seront
passs et il s'en faudra d'une semaine que nous nous retrouvions. La
sparation est ce qu'il y a de plus cruel au monde; si elle tait
irrparable, ternelle, celui de nous qui demeurerait ne demeurerait pas
longtemps. Partir avec toi, s'endormir avec toi pour toujours, ce ne
serait rien, et au contraire ce serait peut-tre l'infini.

Quoique nous souffrions, nous avons la bonne part, ma chre reine, nous
nous aimons uniquement, nous ne vivons que de la vie l'un de l'autre,
c'est la plus grande somme de dlices qu'il soit donn  une crature
humaine d'prouver. Tu m'as fait cette joie, je te dois tout; il me
semble que c'est de toi que je tiens l'existence et hors de toi je n'en
voudrais pas. C'est bien la Vie Nouvelle, la _Vita Nuova_, qui a
commenc avec ton amour. Je puis crire comme Dante,  cette date: Ici
commence la Vie nouvelle. Et j'aurais pu dire encore comme lui, quand je
te vis, la premire fois, si j'avais eu de justes pressentiments: Voil
un Dieu plus fort que moi, il va me dominer. Comme lente et douce a t
notre mutuelle pntration jusqu'au jour, o, par ma faute peut-tre,
commencrent des luttes douloureuses. N'en regrettons rien. Le prsent
dpend du pass, et qui sait si ce n'est pas cela qui devait faire la
force de notre passion de nous tre tant et si longtemps dsirs? Je
t'ai respecte, je t'ai traite comme une reine de qui on attend le
signal, auquel on ne le donne pas; c'est ainsi que je trouvais en toi
quelque chose que les autres n'ont pas; c'est que je ne voulais pas
forcer l'closion de la fleur, c'est que je te voulais amener  ce point
o en te donnant tu te donnais pour toujours, sachant que c'tait pour
toujours. Je me sens comme forc de le dire encore, tant cela me parat
trange: Tout est chang ici; je ne reconnais rien; l o tu n'es pas,
rien ne m'intresse. La passion que tu cherchais, tu l'as cre, et quel
chef-d'oeuvre tu as fait!

Tu auras t un jour sans lettre. Ce que j'avais crit tait trop noir.
Tu as assez de tes tristesses sans que j'y accumule les rveries d'un
homme malade. Avec ta lettre, au moins, je vais vivre un peu.



Au bois de Montlouvel Mardi 4h., 6 septembre.

Sortant de ce bois sombre touffu comme une chevelure, je m'assieds au
bord d'un ruisseau, entre deux hautes murailles de verdure. Il y a une
odeur de menthe, prs de l'eau, les mouches font un bourdonnement doux,
pareil  un trs lointain chant d'glise, les moucherons tournent en
cercle  la surface du courant, a et l, un  un s'y jettent, font de
petits ronds qui s'entrecroisent, viennent mourir au bord, coups, et
frangs par les brins d'herbe retombant tout du long.--Un frelon passe
avec son rapide vrombissement.

En haut le front des arbres secoue un peu sa chevelure  un lger et
lent coup de vent. Le ciel pommel se reflte dans l'eau trs limpide.

nervant, le silence est domin, des fois, par le mugissement d'un boeuf.

Je pense  peine, un peu en torpeur, avec assez de lucidit, cependant,
pour noter par  peu prs ce que je vois et ce que j'entends.

Quelle amusante dnette on ferait l et quelle amusante baignade dans
cette sorte de petit bassin, Diane dont je serais mieux que l'Acton,
qui ne me ferait pas mordre par ses chiens, qui me mordrait elle-mme de
ses belles dents aigus!

Sur le dessin d'un si vague penser, Amour ourdit la trame de ma vie,
pour le moment, je rve de cela, rve et vain rve! Ah! nous aurons cela
une fois, et depuis les naades et les dryades, les bois ni les eaux
n'en auront tant vu.

Je suis un peu mlancolis de n'avoir pas reu de son criture
aujourd'hui, mais je relis la lettre d'hier et, encore que l'ayant
triste, je l'ai prs de moi, elle, ma si chre dominatrice. Mon chagrin
s'en est aiguis comme dit le bonhomme Homre que j'ai pris avec moi;
chagrin aigu, qui s'enfonce dans la chair comme un coin; c'est assez
cela et la solitude est la meule o il s'appointit encore.

Hier je parlai de mon dpart; ce sera le jeudi. Nous voici  moiti, ma
courageuse amie. On s'est bien tonn d'un si bref sjour, mais il n'y
aura pas d'objection; et nous aurons encore deux jours  nous, sans le
dimanche.

Si elle mettait une lettre  la poste pour moi vendredi, il la faudrait
adresser:

chez Mme de Longueval
 Geffosses,
par Gouville (Manche).

Sauf cela, je ne bougerai pas, serai de retour chez moi lundi. Pour
l'endroit ci-dessus, les lettres mettent parfois deux jours. Il en est
de mme chez moi quelquefois.



Mercredi matin, 7 septembre.

Bonjour, ma toute charmante. Je viens de passer la nuit la plus agite,
dj, en rve, dans les joies du retour. Au rveil, c'est une tristesse.
Lu un peu. Il y a quelque chose de moi dans le Frdric de l'_Education
sentimentale_: Il tremblait de perdre par un mot tout ce qu'il croyait
avoir gagn, se disant qu'on peut ressaisir une occasion et qu'on ne
rattrape jamais une sottise. Il voulait qu'elle se donnt et non la
prendre. L'assurance de son amour le dlectait comme un avant-got de
la possession, et puis le charme de sa personne lui troublait le coeur
plus que les sens. C'tait une batitude infinie, un tel enivrement
qu'il en oubliait jusqu' la possibilit d'un bonheur absolu.

Il est venu, le bonheur, et je te le dois. Une autre ne m'et rien donn
de ce qui dore maintenant ma vie. Oh! comme je t'aime! quelle ternelle
soif de tes baisers, de tes treintes!

Adieu, mon orgueilleuse, envoie-moi beaucoup de ton criture. Tu n'as
qu' te laisser aller  ta sincrit pour me dire des choses, pour
trouver de ces mots qui me bouleversent de joie. Ton anneau me fait bien
plaisir: je veux le porter toujours.

Jeudi, 1 h., 8 septembre.



Beaucoup de pages de toi, ma si chre amie, quelle joie! Je
n'avais pas eu un moment  moi hier ni ce matin, et je me lve de table
--nous djeunons--pour que tu aies un mot de moi demain. Mardi sans
lettre t'a caus une dception: ce n'est pas que je voulusse t'infliger
la peine du talion, mais j'ai eu bien des jours vides, aussi, moi. La
famille, de vagues distractions, tout cela ne me cache pas la vision de
toi.

D'avoir reu ta lettre je me sens comme gris; je sens qu'il y a dedans
des heures de rveries, des heures  vivre, avec toi, du moins avec un
reflet de toi.

Je ne rponds pas  tes pages,  peine les ai-je regardes, d'un oeil
gourmand, qui aurait voulu tout absorber d'un trait, mais qui, trop
prcipit, n'a rien lu;--seulement vu ton criture qui est quelque chose
de toi et ce papier o tu t'es penche, sur lequel tu as respir.

L'enveloppe est de bon augure. Songe que nous poursuivons non seulement
un succs, mais une vengeance. Je veux que cette femme qui a essay de
te salir soit humilie, avilie aux yeux de tous, je la veux misrable,
me rservant d'avoir pour elle la piti la plus insultante.

C'est tant pis pour ceux qui touchent  toi. Ils en seront chtis si
les circonstances servent mes plans.

Ils ont voulu nous sparer. Est-ce bien amusant? Que de jouissances il y
aurait dans une revanche. Je suis froce comme un Peau Rouge, quand il
s'agit de toi.

Samedi tu auras une lettre  la Bibliothque et Dimanche une autre chez
toi. Puis tous les jours jusqu' mon retour.

J'ai envie de pleurer de ne pas t'avoir. Adieu.

J'ai rpondu au Cazajeux. Il y aura peut-tre un second voyage  faire
rue de Rome.

Manoir de Mesnil-Villeman. Jeudi soir, 11 h., 8 septembre 87.

Enfin, je les relis ces pages. D'abord, les parcourir  peine
c'est tout ce que je pus faire. Pas un moment de solitude et je viens
seulement d'tre libre. Toute la journe, un mot m'tait rest dans la
tte sur lequel je veux un commentaire. Insurge! Je le comprends bien
un peu, mais il y a l-dedans beaucoup de choses que je voudrais voir
crites.

Au moins aujourd'hui j'ai des nouvelles de la veille; le trou est moins
large. Je sais qu'hier cette feuille tait encore sous ses doigts,
qu'elle y crivait non sans une certaine colre de me voir toujours
mlancolis  la mme place. Mon sjour ici est presque  sa fin; je n'y
passerai plus qu'un jour, entre deux expditions, la semaine prochaine,
mardi; il faut m'y crire  partir de Dimanche. Mercredi matin, j'arrive
chez la Mre grand et jeudi soir--pas avant, hlas!--je prends le train
pour tre  Paris vendredi matin. Vers cinq heures moins le quart, je
mettrai la clef dans la serrure, rue de l'Universit, et tu seras l et
nous serons pays de nos peines; au moins nous auront-elles valu ce
moment du retour.--Si je n'avais pas un volume  t'crire j'en resterais
l ce soir, rvant  ce moment o je nous vois, et il y a encore presque
une semaine. Il m'a t impossible de ngocier un plus prompt retour,
sans tre forc  de trop invraisemblables imaginations, et aussi sans
amener des contrarits. Songe que l'anne passe et d'autres annes, au
lieu de couper huit jours  mon cong, je l'allongeais frauduleusement
de toute une semaine!

Ainsi,  ma chre amie, tu l'as dit, tu l'as crit: Cette littrature on
veut donc bien s'y intresser. C'est la dernire joie que tu pouvais me
donner; tu la tenais en rserve. Maintenant seulement, rien de toi ne
m'chappe; j'aurai ton intelligence, aussi, comme ton me et comme ta
beaut. Il aurait t dur, souvent, trs dur de travailler prs de toi 
des choses auxquelles tu serais demeure trangre. Travailler avec toi,
compris, encourag et aid par toi; c'est le plus complet bonheur que je
pouvais imaginer. Il me semblait que les heures que je donnais au
travail, je te les volais; elles seront  toi comme les autres, et c'est
pour toi que je travaillerai. Arriver pour moi je le voulais, avec une
nergie souterraine, sans en avoir l'air, et d'ailleurs sans me sentir
talonn par une ambition immdiate. Si tu me tends la main, si tu me
dis d'arriver pour toi, comme cela devient diffrent. Sais-tu que pour
bien travailler il faut un but extrieur et qu'une satisfaction goste
est insuffisante pour tel qui n'a pas l'gosme invtr.

Tu me fus bien cruelle, un soir--ou une aprs-midi, un vendredi que je
restai chez moi--en me disant, ou en ayant l'air de me dire qu'il tait
fcheux que j'eusse  travailler. Tu fis que j'eus comme un remords,
comme une honte, de ce qui jusque-l avait t l'unique mobile de ma
vie. Je t'aurais sacrifi tout, mme cela. Mais je savais, au fond de
moi, que tu voulais tout le contraire, que je m'y prenais mal, et que le
moment viendrait o ce dernier lien nous lierait.

(A demain la suite. J'irai  la poste moi-mme et tu auras dimanche
matin un _paquet_ timbr de Coutances.)



Jeudi, minuit, 8 septembre 87.

Que ne pouvons-nous pas faire  nous deux? Encore que nous ayons mille
points communs, nous avons des dons diffrents qui se compltent,
s'embotent. Il et t bien dommage, en vrit, que nous ne nous soyons
pas rencontrs; je crois que nous pouvons nous rpter cela sans errer.
Pour ce qui est de moi, je fusse certainement rest trs dsempar, avec
une moiti de voilure et, comme gouvernail, l'indiffrence. A quoi bon
aurait pu tre ma devise, corrige, il est vrai, par le tout ou rien?
mais aurais-je atteint le Tout? Tu m'as fait sentir d'inaccoutumes
vibrations, en ces six mois o lentement je pntrai ton intimit. Et
voici qu'en crivant ces mots, toute la suite des jours se droule,
clairs ou sombres, marqus de larmes ou marqus de tressaillements, des
jours, aucun pareil, o j'ai vcu la vie de sentiment la plus profonde,
d'une intensit  briser toutes les cordes de l'instrument.

Je t'aime de toutes les joies, aussi de toutes les tortures qui nous
furent communes. Ces jours, celui o je gardai un instant ta main dans
la mienne; nous tions debout, tu me parlais, tu me fixais, je crois, un
rendez-vous, et je n'entendais rien, je ne me souvins que plus tard;
celui o tu ne me repoussas pas, mais encore ironique; ces lectures o
plus de fluide m'entrait par les doigts au contact de ta main que par ta
voix de syllabes dans les oreilles; celui o tu te laissas aller, la
sensation de ta joue contre la mienne, de tes bras qui se joignaient
autour de mes paules: tu m'aimais, tu devenais diffrente de voix, de
regard, de geste, transfigure; et celui o toute abandonne, tu me
donnas la joie de ton corps, heureuse de me faire heureux, et moi qui
aurais rpandu ma dernire force et mon dernier souffle pour te sentir
encore, encore, vibrante entre mes bras!



Vendredi matin.

Rien de toi ne me fait peur, pas plus cette activit crbrale,--ce
tigre endormi, parat-il,--que le reste. Je ne veux pas qu'elle reste en
friche ni qu'il demeure une seule de tes facults sommeillantes. Je sais
tout ce que tu es et tout ce que tu vaux et je serais coupable, pour toi
comme pour moi, de souffrir que la moiti du trsor restt enfouie. Tu
veux me faire arriver le plus tt possible et crois que je vais
reculer. Non pas. Au contraire, je retiens comme un plan de vie
intellectuelle tout ce passage de ta lettre; c'est le but que je voulais
atteindre et tu ne peux te figurer quelle satisfaction cela a t pour
moi de te voir ainsi dcide.

Avoir l'inespr bonheur d'une femme aussi complte et n'en jouir qu'
moiti... ce serait comme si, de mon ct, je cherchais  te drober mes
cts intellectuels. Nous devons nous pntrer de toutes parts et ne
faire qu'un vraiment, d'intelligence, comme d'me et de sensations.

Ne crois pas, ma chre femme, que tu sois si malhabile  l'expression de
tes sentiments. Ils dbordent tes phrases; tu ne dis pas ce que tu sens,
tu le racontes, tu le dcris par le ct extrieur et tu m'en donnes la
vision. Dans tel mot je trouve toute ton me, car maintes fois je l'ai
trouve dans un geste. Et je t'aime comme tu es, et je ne te veux pas
diffrente; j'ai moins besoin des phrases que de la ralit de ton
amour. Et tu m'aimes et je suis ta vie comme tu es la mienne, tous tes
actes ne me l'ont-ils pas dit. Il y a bien des sortes de langage, tous
sont bons, pourvu qu'ils soient sincres. Ne prends pas mme pour un
regret ce que j'ai dit; je t'aime trop pour vouloir que rien de toi soit
chang.

Vendredi, midi, 9 septembre.



Je commence une autre feuille sans espoir de l mener bien loin
avant djeuner. Il y a beaucoup de choses dans les pages d'hier,
auxquelles je veux rpondre trs longuement.

Tout  l'heure, sous les pommiers et sur l'herbe, couch de mon long, un
chien, pas un petit, un pagneul, sa patte sur moi, je sommeillais
lchement, et me disais que le vritable plaisir est encore de faire
plaisir  autrui, un certain autrui, et que le vrai bonheur est celui
que l'on donne  l'tre qu'on aime. Je voudrais te donner tout ce qui
te manque, privations dont tu ne saurais te plaindre, encore que tu en
souffres. Mon amie,  notre ge, la famille est celle que l'on se fait 
soi-mme: un tre suffit  cela; pourtant, comme tu le sens, l'autre
famille, l'hrditaire rpond  un besoin diffrent (comme tu as des
cordes caches que nul n'a su faire vibrer,--aveugles!); eh bien!
pourquoi la mienne te serait-elle ferme? Les prjugs contre lesquels
nous aurions  lutter, tu les connais, il faudrait pouvoir s'imposer.
Pour cela, tre indpendant. Ma mre est trop intelligente pour ne pas
comprendre, et l'un comme l'autre m'aiment trop pour ne pas accepter le
choix que j'aurais fait. On a renonc  chercher  me marier  une
pintade; on sait, tout en ne sachant pas mon avenir fix, que je ne
consulterai jamais que moi-mme et que je veux une collaboratrice d'une
fcondit tout intellectuelle. Tu vois qu'il y a un ordre d'ides auquel
je n'ai renonc qu'en apparence et que, te disant certaines choses, un
soir, dans le petit jardin de la rue de la Planche, je ne parlais pas en
l'air. Ta fiert m'est aussi chre qu' toi et sois sre, quoi que je
fasse, qu'elle n'aura jamais la moindre atteinte  souffrir.

Est-ce que cela ne se peut crire ces ides particulires qui te hantent
et t'attristent encore? Pour moi, je ne vois rien au del de ces quinze
jours, qu'un ennui cette anne, un ennui et annuel. Pourquoi songer  ce
que nous deviendrions l'un sans l'autre? En somme, c'est songer  la
mort, mditation vaine et dangereuse: il faut vivre comme si on ne
devait jamais mourir. Ne sois point indiffrente  ta sant, mon amie;
veille  tes forces, fais-le pour moi et surmonte une rpugnance 
manger seule dont tu finirais par souffrir.

Ayant naturellement l'esprit trs pessimiste, il n'est aucune hypothse
nfaste qu' certains moments je n'ai roule dans ma tte; mais c'tait
pire jadis. Maintenant je me sens une responsabilit, je ne m'appartiens
plus. Je pouvais arranger ma vie de faon bizarre, disposer de mes jours
en prodigue, je ne puis plus me laisser aller vers le Nirvana, le nant,
berc par de noires fantaisies. Que j'aie consenti  ne point faire un
pas vers le bonheur, cela m'tait permis; je n'engageais que moi; c'est
aujourd'hui trs diffrent. Je suis heureux de cet idal bonheur, tout
de sentiment que peu d'tres peuvent atteindre, je crois, et je veux
l'tre pour que tu le sois aussi.

Il y a entre nous, une sorte de mysticisme qui enveloppe, d'un charme
trs doux, notre intimit; a a t une de tes habilets et de tes
dlicatesses de le maintenir toujours; c'est comme un parfum.



_Vendredi, 4 h_.--En effet, il serait amusant de dloger la vieille et
de s'insinuer  sa place. Il y a un grand pas de fait, et sans plus
prjuger que vous ne voulez le faire vous-mme, je crois qu'on tirera un
parti quelconque de cette rencontre. Hasard bien intelligent qui
donnerait du mme coup la vengeance et le succs: il me semble que,
momentanment, s'il tait en mon pouvoir de choisir, je sacrifierais le
succs  la vengeance. Tu ne me croyais pas capable de sentiments
violents? D'autant plus violents, peut-tre, qu'ils se dissimulent
davantage. Si tu m'avais repouss; il y a deux mois, dans le moment le
plus aigu de notre crise, il est probable que j'aurais disparu
tranquillement; j'entends repouss sans motif extrieur; mais s'il y
avait eu une rivale et que je l'eusse dcouvert, j'aurais t capable
d'une colre terrible et de ses suites.

Absurdit, peut-tre, mais si la passion se raisonnait elle-mme, elle
ne serait plus la passion.

Penser que maintes fois j'ai manqu te perdre! Il est donc dangereux
d'aimer trop et pour dpasser la mesure on peut dpasser le but aussi!
C'est l une leon qui ne me servira pas: d'ailleurs, l'exprience en a
t faite et comme elle n'a pas tourn contre moi, je ne sais que
croire. Oui, cela arrive, en effet, qu'une femme, malgr son instinctive
intuition, ne devine pas, mais c'est diffrent et d'aimer trop n'y fait
rien. Il faut aimer trop pour aimer comme il faut et tant pis pour
celles qui ne sentent pas le prix d'une passion absolue.

Comme je te vois le plus souvent, quand la vision de toi me vient, et
c'est  toute heure,--tu es assise chez moi, dans ton fauteuil, je suis
 tes genoux et tu bois du th avec des mouvements d'oiseau. Il n'y a
pas un geste qui me ravisse davantage; srieuse, tu relves la tte avec
une grce fire.

Tu ne m'as pas accompagn ici; c'est moi qui ne t'ai pas quitte! Il me
semble,  de certaines fois, que je suis toujours l-bas, mais, par une
singulire ubiquit, je me vois prs de toi, j'assiste, en spectateur, 
notre intimit.

Je n'ai pas eu de lettre aujourd'hui? En trouverai-je une  Geffosses?
Tu n'avais rien  craindre en m'crivant souvent. On est extrmement
discret  mon gard et tes deux lettres n'auraient t mme vues par
personne, si je n'avais laiss traner exprs l'enveloppe de la seconde.
Il en est de mme de celles que j'envoie, et je ne varie l'adresse que
pour chapper aux curiosits du facteur et des gens. Non plus, on ne me
questionnait jamais, et comme c'est pareil pour toutes choses, que je ne
parle que lorsqu'on m'interroge, il n'y a gure d'panchements intimes.
Je refoule tout  peu prs en la mme manire que toi. Ma mre, seule,
saurait tirer quelque chose de moi par des procds que je ne pntre
pas, qui sont peut-tre trs habiles, ou, tout simplement, maternels.

Toi seule, en somme, a descell mes lvres, et encore, tu le vois, si
j'cris volontiers tout ce que je pense, je le parle difficilement. Le
premier mot me cote: il faut une impulsion extrieure; la volont ne
suffit pas.

Mon sjour aura t bien gt par l'absence de ma soeur et vois comme je
n'tale gure mes sentiments: je n'ai pas fait une seule allusion  ce
regret. Avec ce caractre, il doit tre assez difficile d'arriver  me
connatre, et ni l'un ni l'autre nous ne nous sommes pntrs du premier
coup. Tu t'es rvle trs lentement  moi. Srement que la personne 
qui j'adressais la Ballade de la Robe rouge et celle qui lit cette
criture n'est pas pour moi la mme femme. Ton masque d'ironie a bien
failli me dcourager et cela ft arriv, si parfois d'inconscientes
manifestations ne s'taient fait jour,--presque imperceptibles,  la
vrit, mais suffisantes  montrer qu'il y avait l un coeur et qu'on
pouvait le faire battre.



7 h.-1/2--Dans le Bois (recopi).

Aux heures attristes par la mort du soleil,
Quand la mlancolie avec la nuit s'veille,
veillant le troupeau des ombres qui sommeillent,
avant qu'au bleu obscur du ciel diminu
n'clatent les toiles, ces diamants clous,
clouant les draperies royales de l'Empyre,
 ces heures trs douces aux simples, salutaires,
je me sens submerg soudain par une mer
amre, dont les flots sont des doutes, des mystres...



11 h.

La cloche du dner me coupa les ailes,--du mme coup dissipa l'ocan
dont la mare montait et j'en suis rest l de mes vers rythmiques et de
mes assonances.

Je reprends les pages lues et relues, cherchant s'il y a des choses
demeures sans rponse.

Dieu! que d'criture tu vas recevoir! J'ai rserv cela pour le morne
Dimanche. Puisqu'on les demande j'y aurais bien joint les rvasseries
noires crites l'autre jour et pas envoyes, mais je les ai brles; il
n'y a gure de regret  en avoir; ce n'tait pas de l'insurrection, mais
de la maladie. De fait, je fus malade et cela pourrait tre donn en
exemple, dans les physiologies, comme preuve de l'influence du moral sur
la bte. Cette extrme nervosit fit croire, un jour,  un bonhomme qui
m'observait et se croyait sagace, que j'tais fminin, sensitivement.
Au fait, je suis peut-tre une me tendre!

Quels bavardages j'envoie  mon amie! Mais je sais qu'elle m'coute, et
si la tte ne me bourdonnait pas un peu, je serais capable de remplir
encore un carr de papier.

Pour envoyer le plus mince soupon d'chantillon, il faudrait avoir sous
la main de ces rayures et je n'en ai pas encore. Je tcherai de
circonvenir ma mre qui en a dans un coin, mais sous quel prtexte? S'il
faut en faire faire, ce n'est plus cela; j'espre en trouver 
Coutances. Pour la robe, la Gr. M... est malade et ce sera peut-tre
difficile. Voil des dceptions. Le reste va tout seul, encore que les
cuillers ont manqu rester en route; enfin, il est convenu qu'on me fera
cet avancement d'hoirie.

Il faudrait dpotiser le parfum de la petite feuille pour dire son nom.
J'en sme dans les pages, mais, Psych, tu ne sauras pas son nom. Les
jours maintenant peuvent se dcompter. Bientt,--Enfin--Adieu, ma chre
me. Dimanche je t'crirai du bord de la mer, mais comme l le courrier
est le matin, il n'est pas sr qu'on ait la lettre lundi. Je ferai mon
possible. Je te dois bien cette illusoire compensation d'une lettre
quotidienne. Une lettre, c'est une joie, je le sais bien quand je vois
ton criture.

De cette vieille ville de Coutances, Samedi, 10 septembre, 4 h.

J'esprais trouver ici de l'toffe raye. En voici, dans une
enveloppe spare qui me semble parfaite pour un manteau--le manteau de
nos rves.

Je crois qu'il n'y a qu'ici qu'on trouve cela. C'est fait sur mtier 
la main par les seuls paysans.

Je puis en avoir  bon march la quantit qu'il faut. La largeur est de
1 m. 10 environ.

En rpondant avant six heures et en adressant la lettre  _Coutances
(Manche), Poste restante_; j'aurais le temps d'en prendre en revenant
de Geffosses.

Si l'on n'est pas encore dcid, j'ai l'adresse de la bonne femme et on
pourra s'en procurer plus tard.

Trouv ici une _cuvette_ originale, peut-tre impossible:--un vieux
bassin de cuivre--ancien, en bon tat--qui bien cur et nettoy serait
d'un joli ton jaune--Trouv des ciseaux.

Mon criture est-elle lisible--J'cris dans le jardin de la vieille
maison, l'intrieur tant trop mlancolisant avec ses volets clos,
l'odeur de moisi. Une machine dont on hritera peut-tre; bon pour un
conte d'Edgar Poe.

Djeun chez un brave homme de pote, non sans talent, mais un peu
provincialis. Une fte pour lui et pas un moment dsagrable pour moi.

Une petite pluie fine pour voyager; peu rcratif, pas plus que les
chemins de fer de ce pays o l'on est plus secou qu'en un vieil
omnibus.

Singulire ville. Je passe dans les rues, on me regarde, on me signale;
des vieilles gens, des ecclsiastiques me saluent trs bas; un libraire
veut me vendre un vieux christ en ivoire; j'entends mon nom murmur par
les boutiquiers sur leurs portes.

Les corneilles de la Cathdrale ont un cri particulier; il y en a plein
l'air, par moments. Dans les rues un bruit de sabots. Impression funbre
et grotesque.

Geffosses, samedi soir.

Que j'ai une amie prcieuse! Comment, je tenais beaucoup 
avoir cet article sur Carducci dont j'avais vu le titre et elle trouve
moyen de se le procurer! C'est de la sorcellerie pure! Ainsi, sans me le
dire, on savait qu'il faut me tenir au courant de la littrature
italienne. La surprise est charmante, toute utilit  part, et me cause
un plaisir trs vif et trs inattendu. Comment savait-on encore que je
tiens  noter tout ce qui parat sur Leopardi? Les autres nouvelles
littraires sont galement bonnes  savoir. Ceci s'appelle entendre la
collaboration. On peut communiquer l'article du Voltaire. Mon bonhomme
de pote, qui l'a lu le trouve de son got, suprieur aux ordinaires
articles de journaux.--Je trouve trs agrable cette manire _d'agir des
tendresses_; tu as t aussi tendre en lisant et en notant pour moi
qu'en m'crivant de jolies choses. Je le prends ainsi, tu vois, mon
amie, que ce n'est pas dcourageant.--C... a toujours eu l'habitude des
cartes postales; j'en ai de lui toute une collection; je ne crois pas
qu'il en ait autant de moi. C'est un garon qui fait des conomies de
politesse pour sa petite famille. Si mon second article passe au
Voltaire--et si ce n'est l, ce sera ailleurs--il est  prvoir que mon
nom sera rpt plus d'une fois. Bien lanc, ce paradoxe sur la pucelle
pourrait servir de thme aux patriotes pour qui les gloires sacres de
la France, etc..., de thme pour me dauber, ce qui serait rjouissant.
Le Voltaire, pourrait bien avoir eu peur de cela; et pourtant, il y a
celle de son patron! Oui, mais il y a aussi la gloire la plus pure,
etc...--J'apporterai le cachet en question,  moins, ce qui est
invraisemblable, que mon pre ne s'y oppose. A la vrit, il n'y a que
celui-l o ses armes soient seules; les autres ont, accoles aux
siennes, celles de ma mre. Trs juste le passage sur ceci, qu'il faut
penser  se maintenir, une fois arriv. Quant  cette crainte d'arriver
trop vite, je la crois chimrique. Je puis arriver,  mon ge, sans
danger, ne me sentant aucunement dans la voie de la strilit, au
contraire. Puis, une fois arriv, c'est--dire connu, si au lieu d'un
but gnral on a des buts particuliers, telle oeuvre, tel succs spcial,
un genre diffrent de celui dans lequel on s'est fait connatre, une
bataille  gagner sur un terrain neuf, le thtre.--Il y a eu, ai-je
appris aujourd'hui, un article de Marcel Fouquier dans _LE XIXe
SICLE_ (vers mars ou avril), o il notait que j'avais t le premier 
parler en France du pote amricain. Peut-tre qu'avec la complicit de
Paul T... on pourrait feuilleter quelques numros de ce journal;  moins
que le temps manque, et, en ce cas, je le ferai moi-mme  mon retour.

M'adresser les lettres mises  la poste lundi,  _Coutances, poste
restante_; celle mise  la poste mardi, au _Chteau de la Motte,
Bazoches-en-Houlme (Orne)_. Mercredi, elle pourrait arriver trop tard;
ce jour, moi, je t'crirai pour la dernire fois. Jeudi je serai trs,
trs, trs impatient et vendredi matin, heure dite, vers 5 h. moins le
quart (le train arrive  4 h. 15, gare Saint-Lazare, cette fois), enfin
je te retrouverai. Je t'en prie, mentalement--moi je l'efface d'un
trait de plume--retire le mot dont tu qualifies ta lettre. Il n'est pas
vrai, et il est laid. En tout ce que tu m'cris tu me prouves que tout
ce qui m'intresse t'intresse; n'est-ce pas aimer cela, et le dire,
encore que d'une faon dtourne?

Pas de lettres! Gourmande, elle met le mot au pluriel. Eh bien! hier, il
y en eut deux et trois enveloppes, sommes-nous contente? Elle n'a qu'
dire: encore, encore, et on lui obit. Si j'tais en prison, je
t'crirais tout le temps,--il y  tant de manire de dire qu'on l'aime 
celle qu'on aime uniquement!--mais je ne suis qu'un prisonnier en
libert.

Dimanche matin.

Bonjour, mon cher Sphinx, je me rveille non loin de la mer. En
me penchant par la fentre, je l'aperois bleue, clatante. Le beau
temps me permettra de profiter de ces deux jours pour m'y plonger un
peu. Mais voil encore, de cette fois, un plaisir bien incomplet.

Geffosses, Dimanche 11 septembre, 4 h.

Couch dans le sable, dans les dunes,  l'abri du vent. Par une
chancrure, je vois la mer glauque sous le ciel, sous le ciel laiteux; 
l'horizon, aprs une bande sombre, Jersey se dtache dans un bleu de
brume. Le sable chauff par une journe de soleil me brle et m'amollit;
il y a comme des baisers dans l'air, et les vains dsirs se fondent en
une tristesse. Le haltement sourd du reflux engourdit la pense, de
mme que les effluves salines aiguisent les sens. L'hallucination vient:
Tu surgirais tout d'un coup d'entre les grandes herbes des dunes que je
n'en serais pas tonn. C'est aussi que j'ai beaucoup vcu avec toi
aujourd'hui. Je fus  la messe ce matin, il y avait de l'orgue et toute
notre vie dans les glises a surgi devant moi, depuis ce vendredi du
Stabat jusqu'au jour des jacynthes.

Le creux de sable o je suis tendu se peuple de ta forme; tu sors de
l'eau ruisselante, tincelante au soleil, comme Astart, ou tu
t'allonges sur la dune, le vent couvrant de sable menu ta peau ivoire.

Mes sens s'irritent; d'ailleurs, je suis un peu nerv; je dors fort
mal; passant tous mes rves avec toi, ce qui n'est pas calmant du tout.

Cette solitude de la mer est terrible; en deux heures on est las
d'esprit, sans autre lucidit que des sensations lancinantes; toute
l'me est chair. Ceux qui trouvent que a lve l'me  Dieu n'ont pas
le crne fait comme moi;  Trouville, peut-tre,  cause du casino, mais
pas  Geffosses, o je suis la seule nature respirante, en face du flot
bleu. C'est vers toi qu'en un dsir fou elle va, affame de baisers. Oh!
ce creux dans les dunes, encore un endroit o j'ai sem un des petits
cailloux blancs, que j'ai emport, comme le Petit-Poucet, pour retrouver
le chemin de mes dsirs.

De longtemps, d'ailleurs, je fus obsd par cette fantaisie, et je
l'objectivai une fois, mais  l'tat de dsir seulement dans Patrice.
Ainsi ai-je fait souvent; ce que je ne pouvais raliser, je l'crivais.
Et voil pourquoi je n'crirai peut-tre plus de roman d'amour; on
n'crit bien que ce qu'on n'a pas vcu. Ceci n'est pas l'opinion
commune, mais vois, Balzac ne vcut jamais qu'en imagination. Ce sont
deux cases trs diffrentes, la littrature et la vie; on ferait un
chapitre l-dessus s'il y avait des gens pour le lire.

--Voil des cockneys qui arrivent et des femmes d'une esthtique
mdiocre vont apparatre dpouilles de leur corset (il n'est pas donn
 tous d'avoir une femme avec laquelle on peut railler le corset),
spectacle d'un intrt trs ordinaire.

Je me vautre vtu de molleton blanc; j'en apporterai la vareuse qui avec
un liser rouge ou bleu ne lui dplaira peut-tre pas comme vture pour
la maison.

Le soleil baisse, le vent devient frais et cela m'apaise. Je n'ai pas
pris de bain, ne voulant pas aggraver un lger mal de gorge. Puis la mer
est loin, trs basse et je manque un peu d'entrain.

A nous deux nous y serions si bien. Ceci est un rve trs ralisable;
sinon  Geffosses. Il n'y a pas des tantes sur toutes les plages de
France.

On aurait pu, _s'il n'y a pas encore de dcision au sujet de Patrice,
communiquer Merlette. Un volume dj paru peut dcider en montrant qu'on
n'est pas absolument un dbutant_.


Gefosses, lundi soir, 12 septembre.

Vous n'aurez qu'un mot de moi, aujourd'hui, mon amie. D'une longue
course  la mer, de plusieurs heures de contrainte, je me trouve las.
Demain, je n'aurai pas une minute  moi et pour qu'il n'y ait pas un
jour sans correspondance, j'cris ce soir.

En approchant de sa fin le supplice devient intolrable, par moments;
puis, je me proccupe de remplir de mon mieux le programme et je ne sais
si j'y russirai compltement.

Pas de posie dans l'me aujourd'hui; une journe laide, sans lectures,
sans critures, sans solitude; j'ai scrupule d'envoyer  mon amie ce
terne reflet d'une pense obscurcie.

C'est ma faute aussi. Peut-tre si j'avais prvu rester ici aujourd'hui,
aurais-je eu une lettre que je ne trouverai que demain, poste restante,
 Coutances.

Ces trois derniers jours vont se passer en dplacements; j'ai hte
d'tre  la minute attendue et je ne parle pas encore de la minute
suprme, seulement de celle o je monterai dans le train de Paris.

L'autre, celle o je te toucherai, je la pressens d'une joie si aigu
que j'en ai peur, presque. Je te toucherai, oh! j'ai besoin de te
toucher, de te sentir dans mes bras, de t'treindre, de te serrer contre
moi, mes lvres  ta tempe, longtemps, longtemps; et de me mettre  tes
pieds, la tte sur tes genoux; et d'avoir tes bras autour de mon cou.
Je vivrais rien que de ton contact; c'est par l, lvres  lvres, qu'on
se parle et qu'on se dit tout.



Lundi soir, 11 h.

Rentr dans ma chambre, et debout, sur un meuble qui me sert de pupitre,
je veux passer encore un peu de temps avec toi. Je pense qu'en ce moment
tu es joyeuse ou triste  cause de moi, si Patrice a russi ou pas. Te
faire partager des succs, ce serait bien bon, mais les dboires?

Oh! cet loignement m'exaspre, me rendrait fou ou stupide. Je n'en
supporterais pas une heure de plus. Quand je suis parti, je ne savais
vraiment pas  quoi je me condamnais, mais quand je l'aurais su!

Et voici que je te revois sur le quai du dpart, sans mouvement,
droite, comme la statue de l'adieu, et il me semble que tu es reste l,
immobile, depuis le temps et que si je revenais par l, je t'y
retrouverais.

J'ai encore au coeur l'angoisse de cette minute.

Bonsoir, ma chre femme; je m'endors et je m'veille avec toi; la mer
gronde, le vent souffle, la nuit est sans lune, c'est l'heure des
vocations.

Pour racheter la laideur de ma lettre je la parfume de ces trois petites
feuilles que j'ai dcouvertes tantt.



Mardi soir, 13 septembre.

Que d'ironie! que d'ironie! et qui tombe bien  ct, cruelle, car ce
bois d'o sont dats les vers n'est pas du tout l'autre; il touche  la
maison. Puis l'autre je n'y ai jamais associ, dans mes dsirs, personne
de rel que toi. Mais j'ai l'air de me dfendre.

Ironie et sagesse. Que de sagesse! Et aussi que de choses peu
rassurantes! Des cueils, des prcipices! Dieu! quelle navigation
prilleuse!

Puis une onde d'automne sur mon lyrisme!

0 mon cher porte-drapeau, te verrait-on t'arrter; pire, faire un pas
en arrire?

Ainsi je ne te trouverai que, peut-tre, vendredi matin? J'espre tout
de mme, mais puisque je n'en ai plus la certitude--o l'avais-je prise,
cette certitude?--je ne fais plus qu'esprer.

Enfin,  peine y a-t-il des jours entre nous, maintenant, seulement des
heures. Et je n'cris plus, seulement ceci pour tenir ma promesse; je
n'ai plus de mots, je n'ai plus que des baisers.

Ce soir, je suis horriblement las; demain je pars d'assez bonne heure.
Il faut me faire crdit.

S'il y a des dceptions  mon arrive, il y aura aussi des surprises.

On a d trouver bien risque--_alors_! ma lettre du bord de la mer! Tant
pis!

J'apporte ce cachet; d'ailleurs, il n'y en a pas d'autre.

Paris Bazoches 66-38-15-12 h.

Infiniment content Patrice c'est l'autre qui revient pas, l'auteur ne
comprend ni n'admet ce noir aucune raison valable. Il faut tre 
l'Universit Montparnasse 4 H. Remy.



Chteau de la Motte, jeudi matin
15 septembre.

Ainsi cette mme qui m'crivait il y a quinze jours que hors de moi il
n'y avait rien me raille aujourd'hui de ma tendresse, trouve qu'aprs
quinze jours nous sommes physiquement trangers l'un  l'autre--et cela
 l'heure mme o je ne l'ai peut-tre jamais si passionnment dsire.

Il me semble que ma vie croule dans cette chambre mme o je suis n.
Lchement j'ai pleur ce matin, en m'veillant,--dans la sensation que
tout se retirait de moi. Je la voyais s'loigner ironique: Ah! tu
m'aimes! Eh bien, aime!

Pourquoi me torture-t-elle ainsi? Non, elle me fait vraiment trop
souffrir, mon orgueil va reprendre le dessus. C'est la dernire plainte;
on ne me raillera plus.

C'est moi que l'on pitine; cela souffre toujours, cela ne crie plus.

Je me roidis; on ne broira qu'un morceau de marbre.

Ah! tu me railles d'avoir fait de toi ma vie. C'est fini, tu ne sauras
plus ni ce que je pense, ni ce que je sens; j'ai mis un sceau sur mes
lvres.

Quel retour, quelle nuit  passer,--et quelle arrive!

Je serai l, elle n'a qu'un pas  faire et elle ne le fera pas.

Faut-il donc que ce retour soit pire que le dpart!

En la quittant, je la sentais  moi; qui vais-je retrouver?

Mais je ne cde pas ainsi.--Dpche envoye. Infiniment content.
Patrice. C'est l'autre qui revient, pas l'auteur.--Aucune raison
valable. Ce noir ni compris ni admis. Il faut tre  l'Universit.
Retour M.P. 4h.



Vendredi 16 septembre 7h.-1/2.

Je reviens--vous tiez chez vous--vous m'avez entendu, ne m'avez pas
ouvert.

Quelle rponse faire  cela et  vos dernires lettres.

--Quelle?

Je suis mortellement triste, je m'en vais je ne sais o devant moi.

Tu me rends fou ou tu me tues.

Il y a un mystre.

Enfin  1 heure. Vivre jusque-l va m'tre trs dur. Raille, crainte de
l'attendrir.

Qui m'et dit qu'aprs le dchirement du dpart, il y aurait
l'angoisse--ah! pire--du retour?



                            INTRIEUREMENT

                               {~GREEK CAPITAL LETTER TAU~}{~GREEK SMALL LETTER ETA WITH TONOS~} {~GREEK SMALL LETTER PHI~}{~GREEK SMALL LETTER IOTA~}{~GREEK SMALL LETTER LAMDA~}{~GREEK SMALL LETTER ETA WITH TONOS~}

                          12-22 septembre 87.


Ne me demande plus de mots,  mon amie,
des mots doux et choisis, pour leur grce, un  un,
des mots dont le murmure pand comme un parfum,
ne me demande plus de mots,  mon amie.


Ne me demande plus de phrases, mon amie,
des phrases sur l'enclume au marteau marteles,
des phrases qui font un bruit d'ailes envoles,
ne me demande plus de phrases, mon amie.


Ne me demande plus de vers,  mon amie,
des vers dont la beaut modele  ton corps
a tremp ses contours dans le rose et les ors,
ne me demande plus de vers,  mon amie.


Ne me demande plus de prose,  mon amie,
de prose dont l'airain vibre et sonne, superbe:
ma tendresse ddaigne et dpasse le verbe,
ne me demande plus de prose,  mon amie.


Demande-moi plutt de l'amour, mon amie,
de l'amour o les coeurs se fondent, profuss,
car je n'ai plus de mots, je n'ai que des baisers,
demande-moi plutt de l'amour, mon amie.



                               {~GREEK CAPITAL LETTER TAU~}{~GREEK SMALL LETTER ETA WITH TONOS~} {~GREEK SMALL LETTER PHI~}{~GREEK SMALL LETTER IOTA~}{~GREEK SMALL LETTER LAMDA~}{~GREEK SMALL LETTER ETA WITH TONOS~}

                           L'AME EN VOYAGE

                               PROSE

24 septembre 1887.

Sous la lampe rose, mes dsirs se sont accomplis contre ses
dsirs:--- et c'tait la mme ombre luciole des mmes reflets, les
mmes toffes aux vagues papillotements; c'tait le mme nid sous la
lampe rose.


Mes dsirs se sont accomplis et pourtant l'amie tait absente: il n'y
avait rien de ce qui fait d'elle l'amie, ni l'enveloppement des gestes
conqurants: ceci est  moi; ni le baiser qui mord; ni le tressaillement
de la moelle qui s'lectrise depuis le cerveau jusqu'aux orteils; ni les
syllabes murmures  peine, le cri doux et un peu fauve qui dit
l'indicible; et pourtant.--oh! tristement!--mes dsirs se sont
accomplis.


L'amie tait absente, je l'ai cherche en vain. En vain j'ai interrog
la chair en ses secrets: les secrets ont gard leur secret. Sous la
lampe rose, la mme lampe rose, ce n' tait plus la mme amie.
L'illusion m'a tendu ses lvres, la chimre m'a livr sa beaut: l'amie
tait absente.


Je l'ai cherche en vain: son me tait en voyage. Et c'tait pareil 
un songe charnel, quand les imaginations viennent rder, fantmes, et
s'offrir, succubes. Qui donc tait l? Qui avait pris sa place, sa
forme, ses membres, sa grce, quelle femme, puisque, elle, je l'ai
cherche en vain?


Son me tait en voyage, quand mes dsirs se sont accomplis. O statue,
je t'offrais la mienne: pour t'animer, tu n'avais qu' ne pas dtourner
la bouche. Une vie, c'est assez pour nous deux qui ne devons pas tre
spars. Mais non: statue sous la lampe rose, son corps s'est donn
seul; son me tait en voyage.



                          LE JOUEUR DE FLTE

                                 PROSE


I.--Leurs amours, sous le ciel d'Athnes se rythmaient  des
accompagnements de flte. Les sept trous de la syringe, en notes aigus
et douces, rptaient la musique des baisers, beraient la langueur des
attitudes et l'inattendu des treintes:

--Quel sera notre joueur de flte?

II.--Elle veut qu'un cho redise l'inexprimable harmonie des baisers qui
tombent sur la chair, comme une pluie tide: vifs et prcipits par le
dsir qui vers le but suprme se hte, sans respirer les parfums
diffuss le long du sentier; lents et ralentis  la volont du plaisir
qui fait l'cole buissonnire par monts et par vaux:--

--Quel sera notre joueur de flte?

III.--L'aveugle dsir a des voies droites; il marche d'un train rapide.
Aux yeux un bandeau qui lui voile le monde rel, il court haletant, le
front en avant, vers l'infini qu'il n'atteindra jamais; ternelle
illusion, ternellement renouvele. Pour noter la course dcevante du
dsir,--

--Quel sera notre joueur de flte?

IV.--Le plaisir est humain et divin; il est spirituel; ce n'est pas un
instinct qui le domine, il a une me. Il n'est pas goste et mme ne
s'panouit qu'en autrui. La chair ne frissonne qu'aux frissons de la
chair; le plaisir ne vit que du plaisir qu'il donne. Pour chanter cette
chanson charmante, cette enivrante chanson, dis, , mon amie.

--Quel sera notre joueur de flte?

V.--Dsir, plaisir, passion, la passion qui en dpit de tout, des hommes
ennuys et envieux, de la socit stupide et borgne, unit deux tres, et
d'une inluctable soudure, rive en une seule deux vies; la passion rare
et qui fait peur; la dvorante passion qui ne s'attaque qu'aux forts et
parfois les dvore; la passion qui ne se nourrit pas seulement de rves
et d'effleurements, mais de chair et de sang, pour dire la passion, une
telle passion,--

--Quel sera notre joueur de flte?

VI.--Et pour rythmer les rires o s'pand la joie de se comprendre,
l'insaisissable accord des yeux, les contacts perptus des doigts, les
appels frquents des lvres, dis-moi, amie.

--Quel sera notre joueur de flte?

VII.--Est-ce que c'est moi? Moi, que m'importe ce que j'ai senti! Je
veux des baisers nouveaux et de nouveaux baisers, encore,--joncher,
comme de roses, ta chair adore. Puisque c'est moi qui t'aime, pourquoi
veux-tu que je sois aussi le joueur de flte?

9-10 octobre 87.

REMY DE GOURMONT

_inv. et scrips._




                               LE SOURIRE

Assonances

_Risus et amic laudes._


Le sourire est un dieu charmant, fait de lumire,
limpide comme un vol subtil de libellules
qui rase l'eau dormante et bleue des tangs clairs.

Frre d'Eros, il a des ailes minuscules,
et les flches d'argent qui peuplent son carquois
ont pour pointe un dsir et pour barbe un scrupule.

Ses yeux sont des saphirs profonds comme une joie
d'amour; mais l'me est si mobile, et la prunelle,
qu'ils ont l'air d'amthystes, parfois, ou de turquoises.

La bouche est rouge: elle a la grce d'un pastel
et le pourpre trs doux, le velours d'un oeillet;
quand elle s'ouvre, il en sort soudain une tincelle.

Le Sourire est un dieu charmant, mais si lger
qu'il ne pose pas plus qu'un oiseau sur la branche:
il voltige et s'envole, il djoue les aguets;

Quand on croit le tenir, il a fui comme un charme;
pas plus qu'une hirondelle on ne le prend au pige,
et s'il tait captif, il mourrait dans sa cage.

Il s'arrte par-ci, par-l, dans un cortge
d'clairs, jase, et d'un seul coup d'aile part en fuse,
revient, s'en va, toujours courant le mme arpge.

Il est rayon, il est parfum, il est rose.
Il a des feux d'toile et des phosphorescences
plus douces que la lune dans la nuit argente:

lueurs comme on en voit prsager la naissance
et les splendeurs encore confuses de l'aurore;
clat tout plein de grces, mlancolies, pimpances.

Il est rayon, il a dans son crin les ors,
les violets, les roses, les bleus, les amthystes,
les sinoples royaux, les vairs de cyclamor;

les couleurs, mais surtout les nuances: les tristes,
ces fleurs dcolores par l'excs des soleils;
les joyeuses, ardeurs dont la gamme s'irise;

les blancs tremps un peu de chair ou de vermeil,
les outre-mer, ces rves, et les glauques divins
dont on faisait les yeux moqueurs des immortels.

Oh! les piquants bitumes sous des yeux libertins!
oh! les piquants cinabres sur des joues de desses!
Diane aux genoux blancs, et toi Vnus aux seins

prdestins! Il est parfum, et les caresses,
des odeurs souveraines picent ses baisers,
tendresses parfumes, affolantes tendresses!

Il est rayon, il est parfum, il est rose:
la gat de ses yeux se voile sous des larmes,
souvent, pour tonner l'me dpayse,

qui ne sait plus, se trouble, hsite et se demande
si c'est la joie qui ment, ou si c'est la douleur,
ou si le Dieu n'est pas triste et gai, tout ensemble.

Le Sourire est un dieu charmant, un Dieu charmeur.

ENVOI

Ah! chre, il t'aime, il vient  toi, en roi.
Il installe son charme et sa grce en ton coeur:
Il adore tes lvres, tes yeux, tes dents, ta voix.

8-14 novembre 1887.

REMY DE GOURMONT

_inv. et scrips._
_tristis incipit; peregit_
_tristissimus_.



Lundi matin, 9 h., 7 novembre 87.

J'ai envie d'crire des choses mlancoliques. Elle vient de
partir.

Nous ne nous tions pas quitts depuis avant-hier soir et il y a un
petit moment trs pnible  la voir traverser la cour.



Vendredi soir, 9 h.-1/2, 26 novembre.

Il ne faut pas, amie, m'en vouloir de ma soire; elle a t
bonne. Comme le Commandeur avait affaire au Figaro, nous y allons; reus
par Magnard, trs bien, auquel je dbite mon document Jeanne d'Arc. Trs
amus de mon ide; me prie de lui envoyer l'article.

Rencontr l St-Cre. Rendez-vous avec lui demain samedi  4 h. 1/2 pour
faire ensemble un article pour le supplment de samedi prochain.

Le Commandeur reste pour faire une confrence. Donc vu Savaria et pass
une heure avec lui.

A demain. Avant 4 h., ou chez moi 7 h., car second rendez-vous avec
Savaria  5 h. 1/2.

_Il tuo_.



Mercredi, 9 h., 15 dcembre 87.

J'ai des remords, amie, d'avoir t, moi aussi, dsagrable, sans aucun
droit. Et en aurais-je le droit que je ne devrais pas le prendre. Mais,
vois-tu, il y a des tres qui rentrent en leur coquille sitt qu'on les
froisse, un peu, si peu, et tous deux nous en sommes. Ce n'est pas
prcisment mauvais caractre, du moins au fond; plutt excs de
sensibilit avec aussi pas mal d'orgueil. Te faire de la peine est tout
ce qui m'en fait le plus  moi-mme et l'instant d'aprs je souffre plus
du trait que j'ai lanc que de celui que j'ai reu.

Puis c'est l'orgueil qui clt la bouche, arrte les gestes, met une
barrire momentane entre deux tres qui ne vivent bien qu'au contact
l'un de l'autre.

Tout cela est ncessit: l o il y a vie, il y a sensibilit, il y a
joie, il y a souffrance et d'autant plus que le tissu vivant est plus
dlicat, plus plein de nerfs.

Et des paroles, encore qu'elles ne soient point penses, encore que
celui qui les reoit sache qu'elles ne sont pas penses, des paroles
peuvent blesser, parce que le mal est fait avant que le raisonnement ait
eu le temps de l'arrter.

Les paroles sont terribles, les paroles sont prcieuses: l'homme
s'attache par la parole. Un mot o se dcle la vivacit d'un sentiment
a beaucoup de pouvoir. L est la force de l'aveu articul, plus fort
mme que les actes, car il implique une plus grande domination subie et
avoue, proclame, une plus complte dfaite de l'orgueil, un plus
absolu dtachement de soi.

Je crois bien que cette traduction du proverbe arabe m'est toute
personnelle. L'autre jour je le lus sans trop le comprendre et il est
probable que je le comprends  ma manire.

Chre, trs chre, il me semble que tu es  cent lieues, n'tant plus
tout prs de moi; et j'cris cela sachant bien que tu le sentiras et que
pour toi ce ne sera pas un enfantillage.

Dcidment je me persuade que beaucoup de ta mauvaise humeur est de ma
faute. Moi aussi je me laisse aller  parler et  agir, comme si tu ne
m'aimais pas, et cela est mal, car je sais que cela fait souffrir.

Il vaudrait mieux abuser de l'tre qui vous aime que de douter de lui.

Si tu te souviens encore de ce que j'ai pu dire d'amer, tu l'oublieras,
car je ne veux rien entre nous qui soit mme l'ombre fuyante.

Souviens-toi plutt que comme un autre toi-mme tes affaires, tes
soucis, tes joies sont mes affaires, mes soucis, mes joies. Je t'assure
qu'en ces temps derniers j'ai partag toutes tes motions; ne t'en es-tu
pas aperue? Quand il s'agit de toi, il ne saurait tre question de
dilettantisme.

A quoi bon aimer, alors, si ce n'est pas pour aimer ainsi? Pourquoi se
donner, si on ne se donne qu' moiti?

Mais tout homme a dans son coeur un _mchant_ qui sommeille.

Ah! ma chre Berthe, si _mon mchant_ se rveille contre toi il faut lui
pardonner, car il ne sait ce qu'il fait.



TABLE



BALLADE DE LA ROBE ROUGE
A GUSTAVE DOR
_J'espre, Madame_
VITRAIL ROMANTIQUE
RONDEL
NOTE (_De ces minutes_...)
IN MANUS
LITANIES
LES JACYNTHES
VAINS BAISERS
_Je suis parti_
_O mon amie_
_Pourquoi ne pas vous crire_
_Je retrouve sur un carnet_
_Je sors de chez ces bourgeois_
_Prends-moi tout_
_Relu cette explosion d'invectives_
_Je travaille et voil que soudainement_
_Copie de notes indchiffrables_
_Pas deux jours de suite_
_Je m'veille et prends conscience de moi_
ENVOI
_Je t'envoie ces parfums_
CONCORDANCES
_Vous devez trouver, mon amie_
COMMUNIONS
_Les tortures sont douces_
SYMBOLES
_Tu aurais voulu, mon amie_
CHANT ROYAL DE L'DEN
_On n'aime qu'une fois_
JEUNESSE DE NOTRE JOIE
_Il me semble, mon adore_
_Svres. Toutes ces mmes choses_
_Bonjour, ma chre adore_
_Sortant de ce bois sombre_
_Bonjour, ma toute charmante_
_Beaucoup de pages de toi_
_Enfin, je les relis ces pages_
_Que ne pouvons-nous pas faire_
_Je commence une autre feuille_
_Aux heures attristes_
_J'esprais trouver ici de l'toffe_
_Que j'ai une amie prcieuse!_
_Bonjour, mon cher Sphinx_
_Couch dans le sable_
_Vous n'aurez qu'un mot de moi_
_Rentr dans ma chambre, et debout_
_Que d'ironie! que d'ironie!_
_Ainsi cette mme qui m'crivait_
_Je reviens. Vous tiez chez vous_
INTRIEUREMENT
L'AME EN VOYAGE, _prose_
LE JOUEUR DE FLTE, _prose_
LE SOURIRE, _assonances_
_J'ai envie d'crire des choses_
_Il ne faut pas, amie, m'en vouloir_
_J'ai des remords, amie_





_ACHEV D'IMPRIMER_

le quinze juin mil neuf cent vingt et un
PAR
Marc TEXIER
A POITIERS
POUR
LE MERCURE DE FRANCE








End of the Project Gutenberg EBook of Lettres  Sixtine (1921), by 
Remy de Gourmont  (1858-1916)

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both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael
Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark.  Contact the
Foundation as set forth in Section 3 below.

1.F.

1.F.1.  Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable
effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread
public domain works in creating the Project Gutenberg-tm
collection.  Despite these efforts, Project Gutenberg-tm electronic
works, and the medium on which they may be stored, may contain
"Defects," such as, but not limited to, incomplete, inaccurate or
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property infringement, a defective or damaged disk or other medium, a
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1.F.4.  Except for the limited right of replacement or refund set forth
in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS' WITH NO OTHER
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1.F.5.  Some states do not allow disclaimers of certain implied
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law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be
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with this agreement, and any volunteers associated with the production,
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or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.


Section  2.  Information about the Mission of Project Gutenberg-tm

Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
electronic works in formats readable by the widest variety of computers
including obsolete, old, middle-aged and new computers.  It exists
because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
people in all walks of life.

Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
remain freely available for generations to come.  In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service.  The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541.  Its 501(c)(3) letter is posted at
http://pglaf.org/fundraising.  Contributions to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
permitted by U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
throughout numerous locations.  Its business office is located at
809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
business@pglaf.org.  Email contact links and up to date contact
information can be found at the Foundation's web site and official
page at http://pglaf.org

For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org


Section 4.  Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment.  Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States.  Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements.  We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance.  To
SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
particular state visit http://pglaf.org

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
any statements concerning tax treatment of donations received from
outside the United States.  U.S. laws alone swamp our small staff.

Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
methods and addresses.  Donations are accepted in a number of other
ways including checks, online payments and credit card donations.
To donate, please visit: http://pglaf.org/donate


Section 5.  General Information About Project Gutenberg-tm electronic
works.

Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
concept of a library of electronic works that could be freely shared
with anyone.  For thirty years, he produced and distributed Project
Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.


Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
unless a copyright notice is included.  Thus, we do not necessarily
keep eBooks in compliance with any particular paper edition.


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