The Project Gutenberg EBook of Histoire d'un baiser, by Albert Cim

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Title: Histoire d'un baiser

Author: Albert Cim

Release Date: January 29, 2006 [EBook #17631]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK HISTOIRE D'UN BAISER ***




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                             HISTOIRE D'UN BAISER

                                     PAR

                                  ALBERT CIM

[Illustration]

                            Ancienne Maison F. ROY
                                    DITEUR
                            H. GEFFROY, Successeur
                      222, BOULEVARD SAINT-GERMAIN, 222
                                     PARIS



[Illustration]



    _A Henri Demesse_.

Ce fut un beau tapage, ce soir-l, dans tous les cercles, cafs et
salons de Saint-Servin-sur-Garonne, quand on apprit ce qui s'tait
pass quelques heures auparavant chez M. Hector Sdeillant, le plus gros
banquier de la contre.

A l'issue d'un copieux djeuner fait avec deux de ses correspondants
et qui s'tait prolong jusqu' trois heures de l'aprs-midi, M.
Sdeillant, pris de je ne sais quelle lubie, tait all trouver, dans
le recoin voisin de l'office, o elle travaillait d'ordinaire, la petite
Jeandin, Mlle Colette, une ouvrire  la journe, que Mme Sdeillant
faisait venir trois jours par semaine. Juste au moment o il saisissait
par derrire la taille de Colette et lui appliquait un savoureux baiser
dans les frisons de sa blanche nuque, Mme Palmyre Sdeillant, l'austre
et vigoureuse pouse, tait entre, et... clic! clac! avait administr 
monsieur une superbe paire de soufflets, puis empoign mademoiselle par
le bras et jet  la rue cette effronte.

--Ah! petite drlesse! c'est ainsi que vous vous comportez! Et chez
moi encore! Chez moi! Allez, vilaine! Allez! Je me charge de vous
recommander. Oui! Une belle rputation que vous tes en train de vous
faire, mademoiselle!

C'est en vain que la pauvre petite Colette protestait et sanglotait 
coeur fendre:

--Madame! Mais je vous jure!... Mais, madame... Oh! comment pouvez-vous
croire, madame!...

Madame, enfivre d'indignation, affole de colre, ne voulait rien
entendre et continuait  clabauder et vocifrer dans la cour de
l'htel, en pleine rue autant dire, et pendant que voisins et passants
s'attroupaient.

Aussi la nouvelle de cette msaventure conjugale s'tait-elle
promptement rpandue  travers la ville et faisait-elle, le soir mme,
l'objet de tous les entretiens.

Bien entendu, on ne manquait pas d'amplifier les choses, d'enjoliver le
rcit, le festonner et le broder  profusion.

L'intrigue durait depuis longtemps dj, affirmait-on; les mieux
renseigns, ou du moins ceux qui se piquaient d'avoir surpris quelques
particularits probantes et de possder des dtails indits,--et tout le
monde voulait en tre de ceux-l,--racontaient que si la petite Jeandin
portait d'aussi jolies boucles d'oreilles,--des perles fines, s. v.
p.! vous n'avez qu' regarder quand elle passe!--c'tait grce  la
gnreuse gratitude de M. Sdeillant. Le bijoutier Lacassagne, du quai
des Vergnes, les lui avait vendues, vendues  lui-mme, et les avait
reconnues ensuite aux oreilles de la donzelle. Il lui avait encore fait
prsent, cet amant aussi pris que prodigue, d'une bague achete chez
le mme bijoutier, d'une bague magnifique: une turquoise entoure de
brillants, ne vous dplaise!

Oui, plus que a de luxe, et pour une morveuse qui habitait dans un
galetas du faubourg Roucayrolles et battait la dche avec son vieil
ivrogne de pre, le rempailleur de chaises. Si ce n'est pas une honte!

Et comprend-on a? Quand on a une femme d'aussi gentil visage et d'aussi
riche corsage que Mme Sdeillant, la belle Mme Sdeillant, imposante
comme Junon, charmante, captivante, adorable comme Vnus! Tandis que
cette petite mauviette de Colette... Je ne sais pas si vous tes comme
moi, je ne peux pas souffrir les femmes maigres. a ne me dit rien du
tout. Ni  vous non plus, n'est-ce pas?

Par sa conduite, aprs l'avanie qu'elle avait inflige  Colette, et ds
le soir mme de ce dplorable esclandre, Mme Sdeillant semblait
encore sanctionner ces perfides racontars, donner pleine raison  la
malveillance et  la calomnie. Ne s'tait-elle pas avise, dans sa
rageuse rancune, de quitter le domicile conjugal et d'aller demander
asile et protection  son pre, M. Cyprien Ladevze, le prsident du
cercle agricole de l'arrondissement, le chtelain et grand leveur du
Mas-d'Artigues,  deux lieues de Saint-Servin?

Et cette rupture, et tout ce bruit, tout ce vacarme pour rien! Rien que
ce pauvre petit bcot dans le cou de la lingre! C'tait tout ce que
le banquier lui avait jamais donn. Jamais il ne lui avait pris autre
chose,--ce jour-l, aprs cet moustillant djeuner, comme auparavant et
de toute ternit,--autre chose qu'un brin de taille. Et si Mlle
Colette Jeandin avait aux oreilles de chtifs pendants en chrysocale
et imitation de perles, au doigt une misrable bague en toc, c'tait
elle-mme, la pauvrette, avec quelques gains supplmentaires, qui
avait achet ces pitres bijoux chez Lacassagne, l'orfvre du quai des
Vergnes.

       *       *       *       *       *

De la ville, la rumeur gagna bientt la campagne environnante.

--Vous savez, M. Hector Sdeillant, le banquier de Saint-Servin? Parat
qu'il en mne une drle de vie! Ce n'est rien que de le dire! Il a des
matresses  tous les coins de rue, des filles qu'il couvre d'or! Sans
compter une actrice de Bordeaux qu'il a fait venir, qu'il entretient,
qui lui cote les yeux de la tte! Il se ruine en diamants et en
falbalas pour ces pronnelles, tout ce srail! C'est au point que sa
femme s'est spare de lui...

--Ah! diable! Ah! diable! Mais... Oh! mais... vous faites bien de me
dire a!

--Vous avez des fonds?...

--Chez lui? Oui, queuques p'tiotes choses! Et tous ces prudentissimes
et architaffeurs villageois de courir bien vite  Saint-Servin et de
retirer sur-le-champ les dpts qu'ils avaient pu effectuer, qu'ils
effectuaient de temps immmorial  la banque Sdeillant, jadis
Sdeillant et Peyreholade, puis Sdeillant et neveu, et enfin Sdeillant
tout court.

Ce fut au tour du banquier de crier: Diable! Ah! diable! et aussi:
Gare! gare! Casse-cou!

Et le voil qui donne l'ordre d'atteler et file grand'erre chez son
beau-pre, au Mas-d'Artigues.

M. Ladevze n'avait pas attendu l'arrive de son gendre pour essayer de
calmer l'irascible Palmyre et lui faire reprendre sa place auprs de son
poux.

--Alors il te trompe, ce gredin d'Hector?

--Oui, papa! Je l'ai surpris.... Oh! il ne peut pas nier!

--Et tu ne l'as pas vitriol, lui et sa complice? Tu n'es pas dans le
train, mon enfant!

--Mais, papa....

--Bien entendu, il n'y avait rien de trop beau pour ta rivale. Il lui
avait pay htel et domestiques, chevaux et voitures, bijoux, dentelles,
tout le tralala! Il a mang ta dot avec cette gourgandine, et....

--Mais non, papa, il ne lui donnait pas un sou. C'tait ma lingre, une
petite meurt-de-faim qui venait travailler  la maison....

--Et tu te plains?

--Mais, papa, tu ne comprends pas!

--Je comprends, ma chre Palmyre, que tu voudrais changer l'espce
humaine, faire que l'homme n'prouve pas de dsirs pour une autre femme
que la sienne, et ne cherche pas fatalement  les contenter, ces dsirs,
et cela me peine de te voir ainsi perdre ton temps. Certes, tu es, j'en
suis convaincu d'avance, mille fois mieux, mille fois plus avenante et
apptissante que ta... lingre; mais tu as le tort irrmdiable d'tre
l'pouse, c'est--dire le devoir, la rgle et l'habitude: ta lingre, si
laide qu'elle soit, a l'inestimable avantage d'tre, elle, la nouveaut,
l'inconnu; le fruit dfendu, pour comble! Voil pourquoi ton coquin de
mari se sent attir vers elle. Hlas! oui, ma fille, c'est dsolant,
mais c'est comme a. Depuis que le monde est monde, changement d'herbage
a rjoui les boeufs!

--Oh! papa.

--Oui, ma poulette! repartit l'minent agronome. Sois donc raisonnable,
et dpche-toi vite de retourner auprs d'Hector, un excellent mari, au
total, un poux modle, crois-moi, puisque, tu l'avoues toi-mme, il ne
dtourne pas un maravdis de la communaut et ne te fait pas tort d'un
fifrelin.

--Il me faut des excuses! Je ne rentrerai que lorsqu'il m'aura demand
pardon de l'outrage qu'il a inflig  ma dignit et  mon honneur!
s'cria premptoirement Palmyre.

Pour toute rponse, M. Ladevze se mit  siffler l'air de la Casquette
du pre Bugeaud, sa ritournelle favorite.

       *       *       *       *       *

Mais, quand M. Sdeillant arriva et qu'il eut racont ce qui se passait
aux guichets de ses bureaux, le philosophe et sceptique beau-pre vit
tout de suite qu'il n'tait plus temps de badiner, et, joignant ses
instances  celles du mari, ordonna  Palmyre de mettre sance tenante
son chapeau et son manteau, prendre ses cliques et ses claques, et
regagner Saint-Servin.

Palmyre elle-mme, d'ailleurs, en sentait la ncessit, et si bien
qu'elle ne parlait plus d'excuses, ne songeait plus  faire agenouiller
devant elle, un cierge  la main, son criminel poux.

On dcida que, pour combattre et rduire  nant les terribles propos
qui circulaient, il fallait que le mnage se montrt partout, fit bien
voir _urbi et orbi_ combien il tait uni, paisible et heureux.

En consquence, M. et Mme Sdeillant ne cessrent plus de se promener du
matin au soir dans Saint-Servin et sa banlieue bras dessus bras dessous,
gentiment presss l'un contre l'autre, comme d'impatients amoureux, de
nouveaux maris en pleine lune de miel.

Ils imaginaient des achats pour pntrer dans les magasins, des visites
pour s'exhiber cte  cte dans tous les salons de l'aristocratie, de la
haute, moyenne et petite bourgeoisie de l'endroit.

Rien n'y fit. Le mouvement tait donn; le retrait des fonds se
continuait.

Anxieux, boulevers, perdant la tte, M. Sdeillant convoqua un matin
tout le personnel de ses bureaux, dans l'unique intention de protester
contre les odieuses calomnies dont il tait l'objet.

--Vous me connaissez, messieurs; vous savez combien rgulire, range et
laborieuse a toujours t ma vie! Le travail! Le travail! Tel a toujours
t mon seul rconfort, ma suprme joie! Vous le savez, vous tous, mes
chers collaborateurs, etc.

Tous, en effet, le savaient et tenaient M. Hector Sdeillant pour
le plus bienveillant des patrons, le plus quitable et le plus
consciencieux des hommes. Tous l'aimaient, le vnraient malgr sa
jeunesse, ses trente-trois ans; tous s'vertuaient  le dfendre au
dehors,  disculper sa moralit et rtablir sa rputation.

Bien mieux, le banquier crut de son devoir et de son intrt d'aller
trouver le pre Jeandin, pour lui prsenter  la fois des excuses et des
explications.

--Je t'accompagnerai, cela fera encore meilleur effet, lui dclara
spontanment la fire Palmyre. Je verrai cette petite, je causerai
avec elle et russirai bien  lui faire oublier la... cette... le...
malentendu, et  obtenir d'elle qu'elle revienne chez nous.

Ah! oui, elle en avait rabattu, la jalouse tigresse! Elle filait doux,
 prsent, tait tout sucre et tout miel. Il le fallait bien. Il fallait
bien lutter contre ce flot qui montait, montait, toujours et menaait de
tout submerger. Ncessit fait loi.

Le pre Jeandin, selon son rituel de chaque jour, pass neuf heures du
matin, tait entre deux vins, quand M. et Mme Sdeillant heurtrent  la
porte de son taudis.

--Ah! c'est pour a que vous venez, mon bon monsieur, et vous aussi, ma
belle dame? Oh! fallait pas vous dranger pour si peu!... Certainement
que je suis au courant.... Il ne se passe pas de jour que je ne reoive
des lettres, o on me raconte un tas de vilaines choses sur vous et not'
Collette.... Des lettres de je ne sais qui!... Des btises! Tenez, v'l
le cas que j'en fais de tous ces papiers-l!

Et il ponctua sa phrase par un geste tout  fait familier.

--N'empche, reprit-il, que ces cancans-l ont caus bien du tort 
not' Collette, un tort considrable! Oui, ma belle dame! Vous n'avez pas
ide.... Elle ne travaille plus nulle part, on ne la demande plus comme
avant, qu'elle avait tant de pratiques qu'elle ne savait comment s'y
prendre pour les contenter. Elle ne pouvait pas aller chez toutes  la
fois, pas vrai? Maintenant.... Ah! maintenant!... Je suis tout de mme
heureux de vous voir, parce que si... si c'tait un effet de votre
bont... si vous pouviez... si peu que ce soit, mon bon monsieur! Ah!
oui, les temps sont durs, allez!

       *       *       *       *       *

Collette, qui n'avait rien os dire  son pre de l'algarade de Mme
Sdeillant, mais n'avait pu lui cacher son renvoi de la maison du
banquier, ni empcher les lettres anonymes de lui parvenir, se trouvait,
en effet, dans la plus prcaire situation. Les paysans d'alentour
n'taient pas accourus, tous en foule, comme chez le banquier, lui
rclamer l'argent qu'ils lui avaient confi, non; mais toutes les
familles qui l'employaient, qui lui faisaient gagner son pain, lui
avaient du jour au lendemain ferm leurs portes.

Pensez donc! Une fille qui dbauche les hommes maris!

Aussi accueillit-elle avec joie les bonnes paroles que lui adressa Mme
Sdeillant, et c'est avec ravissement qu'elle consentit  reprendre ses
journes  l'htel.

Toujours afin de combattre la calomnie et dtruire la lgende qu'elle
avait si inconsidrment fait natre, Mme Sdeillant installa en quelque
sorte la jeune lingre  demeure auprs d'elle, en fit sa compagne,
l'emmena chez ses fournisseurs, l'interrogeant devant eux, la consultant
sur telle toffe, telle coupe de robe, telle forme de chapeau... de
sorte qu'on vit bien qu'elle n'avait aucune jalousie contre elle, nulle
rancune  son endroit,--qu'il ne s'tait rien pass.

Hlas! hlas! L'hroque Palmyre en fut pour ses frais. Rien ne put
endiguer la houle, mater et repousser le courant. Pourquoi toujours
croire si volontiers au mal, si difficilement au bien?

Quinze mois jour pour jour aprs le chtif et misrable baiser dont M.
Hector Sdeillant avait effleur le cou de Colette, quinze mois aprs
la scandaleuse sortie de la belle Mme Palmyre, le banquier dposait son
bilan.

Quant  Mlle Colette, elle n'avait pas attendu si longtemps sa mise en
faillite: il y avait huit mois dj que la gentille petite avait fauss
compagnie  son ivrogne de pre et s'tait fait enlever par un commis
voyageur.




                                DUEL A MORT

    _A Pontsevrez._

Il y avait quinze jours que Flix-Sraphin Cabrillat tait entr,
en qualit de troisime lve,  la pharmacie Pichancourt, la plus
importante de Chvremont-en-Bresse, quand, un soir d'octobre, le timbre
de la porte retentit, et une jeune fille, une mignonne petite blonde aux
yeux bleus et aux joues roses, apparut tout essouffle sur le seuil de
l'officine. Cabrillat, qui tait en train de dcouper des tiquettes,
s'lana, comme c'tait son devoir,  la rencontre de cette cliente.
Mais le premier lve, Nestor Richefeu, qui, en principe, ne se
drangeait jamais,  moins qu'il ne s'agt, comme  prsent, de quelque
frais minois, avait dj plant l le trait de chimie organique dans
lequel il paraissait plong, et s'inclinait le plus galamment du monde
devant la jeune personne.

--Mademoiselle! Vous dsirez, mademoiselle?

--Monsieur... Je viens... C'est pour mon pre, monsieur... Il a pris
froid... Il tait parti ds le matin pour la chasse, et il est revenu
avec une douleur  l'paule..., une douleur trs vive, qui le tient
l, comme cela, dans le haut du dos, dans tout le bras... Il ne peut se
remuer, et il souffre, il crie...

--Rhumatisme aigu, insinua Richefeu.

--Nous l'avons frictionn avec de l'alcool camphr...

--Pas mauvais... oui..., opina l'aspirant apothicaire.

--Mais cela n'a rien fait, monsieur, rien du tout. Alors j'ai couru chez
le docteur Morel, notre mdecin... Par malheur, il n'est pas chez lui.
Et comme j'allais rentrer, j'ai pens que... peut-tre... vous pourriez
me..., me donner quelque chose qui soulagerait mon pauvre papa.

--Certainement, mademoiselle! Rien de plus facile! Je vais vous prparer
ce que le docteur Morel lui-mme aurait ordonn. C'est tout comme si
vous l'aviez vu... Une lotion infaillible, un baume souverain!

--Combien je vous remercie!

--Dans une petite demi-heure ce sera prt, mademoiselle. Je vous
enverrai cette lotion... A moins que vous ne prfriez attendre?

--Oh! non, monsieur! J'ai hte d'tre de retour. Ne manquez pas surtout,
n'est-ce pas, monsieur?

--Oh! n'ayez crainte!... Mademoiselle, j'ai bien l'honneur...

Et Nestor Richefeu, qui avait reconduit la jeune fille jusque sur le
trottoir, referma la porte.

Soudain il se frappa le front.

--Imbcile que je suis! Triple brute!

--Quoi donc? _Keski_ te prend? demanda le deuxime lve, Thodule
Lardenois, qui, retenu dans le laboratoire attenant  la pharmacie,
n'tait arriv qu'au milieu de l'entretien.

--Son adresse? O demeure-t-elle, cette petite? Cabrillat! Vite, nom
d'un chien, cours aprs!

--Pas la peine, Cabrillat. Voil ce que c'est, mon vieux, tu perds la
tte ds qu'un cotillon entre ici! rpliqua Lardenois. Comment, tu ne la
connais pas? Et tu avais l'air si  l'aise avec elle, tu la couvais d'un
oeil si...

--Enfin, qui est-ce, cette jeune fille? interrompit Richefeu avec
impatience. O habite-t-elle?

--C'est la petite Desormeaux, Mlle Adrienne Desormeaux, dont le pre,
un veuf encore vert, malgr son rhumatisme, possde un grand chantier de
bois et une scierie  l'extrmit du faubourg Saint-tienne;--ce qui ne
l'empche pas d'habiter tout prs de nous, rue Haute..., cette longue
maison basse, prcde d'une cour avec grille...

--Ah! comment! C'est l?

--Oui, c'est l. Je m'tonne qu'il faille te l'apprendre. Je croyais
bien que...

--Mais toi-mme, comment es-tu si bien renseign?

--Belle malice! exclama Lardenois. Mlle Desormeaux passe tous les matins
avec sa bonne...; oui, tous les matins!... depuis deux mois au moins,
poque de sa sortie du couvent, j'imagine..., entre huit et neuf heures,
l, devant la pharmacie, pour se rendre  la messe. Alors, l'ayant
aperue, je me suis inform; j'ai interrog la femme de chambre de la
patronne, entre autres, cette grande bringue d'Ernestine... Et voil
tout le mystre!

--C'est tonnant! s'cria navement Richefeu. Je ne l'avais pas encore
remarque, moi!

--Il y a commencement  tout, ma vieille! repartit le jeune Lardenois
dans sa profonde sagesse.

--Et... inutile de te demander si... si tu en tiens pour elle?

--Oui, inutile, parce que je ne le sais pas encore bien moi-mme. Cela
viendra peut-tre! conclut avec la mme remarquable judiciaire Thodule
Lardenois.

Tout en coutant son compagnon et discourant avec lui, Nestor Richefeu
s'tait mis en devoir de confectionner le plus efficace des liniments,
l'irrsistible baume annonc. Quand la besogne fut termine, le goulot
du flacon dment entour de sa coiffe verte, soigneusement ficele et
cachete, le flacon lui-mme envelopp d'un papier blanc comme neige,
Nestor, au lieu de le confier au garon de peine,  ce satan petit
flandrin de Vincent, si pertinemment baptis l'Endormi, glissa la
bouteille dans sa poche, s'esquiva sans mot dire du laboratoire par la
porte ouvrant sur le corridor, et gagna la rue.

--Dis donc, Cabrillat! fit Lardenois,  qui ce mange n'avait pas
chapp,--tu n'as pas vu?

--Quoi donc?

--Tu ne te demandes pas o est pass cet animal de Richefeu?

--Non. Pourquoi?

--Parce que monsieur, le joli coeur, au lieu d'envoyer Vincent chez les
Desormeaux, n'a pu rsister au dsir d'y aller lui-mme. Voil! J'en
suis certain: j'ai entendu grincer la porte du couloir.

       *       *       *       *       *

Situe dans le plus riche quartier de Chvremont, au coin de la place
de la Mairie et de la Grand'Rue, la pharmacie Pichancourt, avec ses deux
longues faades garnies, selon la coutume, de gigantesques bocaux rouges
et bleus, jaune de chrome et vert d'meraude, sa double plinthe de
marbre noir et sa double enseigne en lettres d'or: _Pichancourt,
ex-interne des hpitaux de Paris_, avait tout  fait belle apparence.
Elle n'aurait pas dpar les boulevards de la capitale, on tait
unanime  le reconnatre  Chvremont-en-Bresse, et  la proclamer mme
le plus lgant et le plus cossu des magasins de la ville.

Sur chacune des deux immenses glaces de la devanture, une inscription se
dtachait en lgende: _Anticoryza,--marque dpose--premires mdailles
d'or_. C'tait cette spcialit prcisment qui obligeait M.
Pichancourt  se pourvoir de trois aides ou lves, tandis que les
autres pharmaciens de la localit se contentaient gnralement d'un
seul, qui jouissait mme de nombreux loisirs.

Fanfar par toutes les trompettes de la rclame, rpandu  profusion
dans toutes les officines de France et de Navarre, universellement connu
et employ, sans pour cela, j'en ai une vague crainte, que sa rputation
ft des plus mrites, l'anticoryza tait, pour son inventeur tout au
moins, une excellente affaire. M. Pichancourt avait d construire,
pour la fabrication de ce remde, un laboratoire spcial, une vritable
usine,  cinq kilomtres de la ville, au Val d'Ambly, prs de
la frontire suisse. Toutes ses journes se passaient dans cet
tablissement,  surveiller ouvriers et ouvrires, comptables et
expditionnaires, camionneurs et garons de peine; et comme le
contre-choc de cette lourde charge se faisait invitablement ressentir
jusqu' la boutique de la place de la Mairie, jusqu' la maison mre,
le pharmacien avait t contraint d'abord d'obvier  son absence et
se faire remplacer, ensuite de prendre un second lve; total: trois
potards.

Nestor Richefeu, le plus ancien, celui  qui M. Pichancourt avait
dlgu ses pleins pouvoirs, tait un solide gaillard de vingt-quatre
ans, trapu, courtaud, largement rbl, joufflu et rubicond comme une
pomme d'api.

Le second, Thodule-Alcide Lardenois, qui avait un an de moins, tait
tout aussi solidement toff et  peu prs aussi mafflu et rougeaud
que son suprieur. Comme lui, il appartenait  une famille de paysans
bressans.

Le troisime, Flix Cabrillat, entrait dans sa vingt-deuxime anne
et avait pour pre un matre d'armes de Besanon. Il tait de taille
moyenne, plot et maigrelet, avait l'air doux, rserv, distingu, somme
toute, et, depuis deux semaines qu'il faisait partie du personnel de
la pharmacie Pichancourt, ne s'tait pas encore regimb contre les
invitables exigences de ses deux ans.

Il y avait prs d'une anne que ceux-ci vivaient cte  cte, et,
jusqu' cette soire d'octobre,  part quelques piques insignifiantes,
la meilleure intelligence n'avait cess de rgner entre eux. Mais,
comme, la poule du fabuliste, Mlle Adrienne Desormeaux survint,

  Et voil la guerre allume

entre nos deux coqs, Nestor Richefeu et Thodule-Alcide Lardenois.

       *       *       *       *       *

Le lendemain matin, sur les neuf heures,  son retour de la messe, Mlle
Desormeaux, escorte de sa gouvernante, pntrait de nouveau dans la
pharmacie. Il faut croire que le baume souverain n'avait produit que
fort peu d'effet, car la jeune fille tenait, plie dans son livre de
prires, une ordonnance du docteur Morel.

Cette fois, ce fut Thodule Lardenois qui s'avana. Nestor Richefeu,
monsieur le joli coeur, tait  son tour absent de la boutique et
occup dans le laboratoire.

--Monsieur votre pre ne va donc pas mieux, mademoiselle?

--Non, monsieur, hlas! Il n'a pu fermer l'oeil de la nuit. Toujours
son rhumatisme dans l'paule! Et puis la fivre qui s'est dclare, une
grosse fivre... M. Morel est venu ds le matin...

--Heureusement que c'est sans gravit! crut devoir allguer Lardenois
pour la tranquilliser.

--C'est ce qu'assure aussi M. Morel. Il n'y a aucun danger, rien de
srieux  redouter. N'empche que papa souffre bien... Nous avons eu
beau le frictionner, Nas et moi, avec ce que le... ce que votre... le
monsieur qui tait l, nous a apport hier soir, rien n'y a fait. M.
Morel a mme dclar qu'il aurait mieux valu ne rien faire du tout et
attendre sa visite. Aussi vous serai-je infiniment reconnaissante de
prparer l'ordonnance sans tarder...

--Mais tout de suite, mademoiselle,  l'instant mme! Et je vous la
porterai moi-mme aussitt!

--Vous serez bien aimable, monsieur.

Juste au moment o Adrienne et sa gouvernante Nas quittaient la
pharmacie, Richefeu y entrait par la porte oppose  celle de la rue, la
porte du laboratoire.

--Tiens, mais... c'est Mlle Desormeaux qui tait ici?... Ah! veinard!

--Oui, elle-mme, avoua Lardenois, qui tait dj en train d'excuter
l'ordonnance du docteur Morel.

Lorsqu'il eut fini, il mit la fiole et les deux petits paquets de
drogues dans sa poche, et, comme avait fait Richefeu la veille,
s'apprta  sortir, mais ostensiblement, par la porte du magasin et non
par celle du corridor.

--O vas-tu donc? demanda le remplaant de M. Pichancourt.

--Porter l'ordonnance Desormeaux.

--Et Vincent,  quoi sert-il alors? C'est la besogne du garon de
laboratoire, et non celle des lves, de porter les ordonnances 
domicile.

--Tu y es bien all hier, toi, porter celle de Mlle Desormeaux!

--Moi, je suis all? Qu'en sais-tu? a n'est pas vrai d'abord!

--Tu as un fier toupet! s'cria Lardenois. Nous t'avons vu, Cabrillat
et moi, te faufiler... Et puis Mlle Desormeaux vient encore de me le
confirmer  l'instant!... Mme que le docteur Morel a trouv que tu
aurais mieux fait de te tenir tranquille plutt que de te mler de
soigner ses malades!...

--Je te dis que tu ne sortiras pas! rugit Richefeu.

--Je te dis que je sortirai!

--Je te dis que non, moi!

--Je te dis... Au revoir, Nestor! A tout  l'heure, ma vieille!

       *       *       *       *       *

Pour rien au monde, Nestor Richefeu n'et omis de se trouver  la
pharmacie le lendemain,  l'heure de la messe. Calculant que Mlle
Desormeaux profiterait trs probablement de sa sortie matutinale pour
apporter, comme la veille, une nouvelle ordonnance du docteur, il
s'tait embusqu derrire les bocaux de la montre, et il piait sa
venue, son passage tout au moins. Mais Thodule Lardenois, lui aussi,
tait fidle au poste et guettait sa proie. Lorsqu'il la vit entrer, il
se prcipita...

--Monsieur Lardenois, faites-moi donc le plaisir d'aller au laboratoire
surveiller votre dcoction de salsepareille. Voil trois quarts d'heure
qu'elle est sur le rchaud.

--Monsieur, je n'ai pas d'ordres  recevoir de vous!

--Je vous demande mille pardons, monsieur, vous avez des ordres 
recevoir de moi. M. Pichancourt vous l'a dj dit; il vous le rptera,
s'il le faut. Et puis, pas de discussion devant les clients, n'est-ce
pas, je vous prie: filez au laboratoire, allons! acheva Richefeu.

Comme Nestor Richefeu l'avait devanc auprs de Mlle Desormeaux et
s'tait empar dj du carr de papier--l'ordonnance--qu'elle tenait 
la main, l'infortun Lardenois n'avait plus qu' se soumettre  cette
humiliante injonction,-- cder la place  son rival, et c'est ce qu'il
fit rageusement, tout furibond et fulminant.

Mais, aussitt la jeune fille partie, il se rua du laboratoire dans la
pharmacie, apostropha Richefeu, l'accabla d'insultes, donna libre cours
 tout son dpit et son exaspration.

Richefeu ne manqua pas de se rebiffer, comme bien on pense. Les gros
mots, ainsi que des volants de raquettes, rebondirent de part et
d'autre; de part et d'autre, les menaces retentirent, les provocations,
cries  tue-tte, firent trembler tous les bocaux de l'officine et se
rpercutrent jusqu' l'extrmit de la place de la Mairie.

Je t'apprendrai, moi!--Ah! je le montrerai, moi!...--Oui, tu
sauras!...--Voyez donc le joli merle!--Regardez donc ce grand
serin!...--Ne m'chauffe pas les oreilles plus longtemps, ou
bien!...--N'achve pas, sinon!...--Je ne rponds plus de moi, Lardenois,
je t'en avertis!...--J'en ai assez, Richefeu, je te prviens!...

Bref, ils faillirent en venir aux mains, et, sans l'intervention de leur
collgue Cabrillat, ils eussent trs certainement pass des paroles aux
actes et transform la pharmacie en champ d'honneur.

Cabrillat leur fit comprendre tout le danger et tout le ridicule de leur
conduite. Mme Pichancourt, dont l'appartement tait situ au premier
tage, au-dessus mme du magasin, pouvait les entendre. Alexandrine,
la cuisinire, attire par le bruit, venait de se glisser dans le
laboratoire, pour couter tout  son aise.

--Oui, messieurs, elle tait l il y a un instant. Que le patron ait
vent de l'affaire, et... vous devinez ce qui en rsultera pour vous
deux? Et tenez, tous ces gamins rassembls devant la porte... C'est 
vous qu'ils en ont, c'est pour assister au spectacle... Quel scandale!

La querelle s'apaisa donc ce jour-la, mais pour reprendre de plus belle
le lendemain et se continuer de plus belle encore les jours suivants.
En vain Richefeu invoquait-il ses pouvoirs et s'efforait-il d'imposer
silence  son rival: celui-ci haussait les paules, l'envoyait promener,
lui et son autorit, le narguait, le dfiait, lui montrait le poing.

--Approche donc!... Viens donc un peu ici, que je te rabatte le caquet!

--Monsieur Lardenois, vous ferez tant que je me verrai dans la ncessit
de...

--D'aller moucharder auprs du patron, n'est-ce pas?

--De l'instruire de ce qui se passe et de le mettre en demeure de
choisir entre vous et moi, monsieur Lardenois!

--Et moi, je lui raconterai, au patron, de quelle jolie manire vous
justifiez la confiance qu'il a en vous, et  quoi vous employez
votre temps et consacrez vos prrogatives. Quand il saura que c'est 
courtiser et accaparer toutes les clientes de la maison, nous verrons la
mine qu'il fera et s'il tiendra tant que a  ne pas se priver de votre
prcieux concours, monsieur Nestor Richefeu!

Le fait est que Nestor Richefeu, ne se sentant pas la conscience
absolument nette, tait peu dispos  porter plainte contre son
subordonn. Comme, malgr tous les baumes, lotions et frictions,
le rhumatisme de M. Desormeaux s'obstinait  ne pas dguerpir, Mlle
Adrienne continuait ses visites  la pharmacie avec la mme frquence
et la mme rgularit, et il ne se passait pas de jour, pas d'heure mme
pour ainsi dire, que Flix Cabrillat ne se trouvt contraint de rappeler
ses collgues, ses anciens,  l'ordre et au calme, voire d'arrter les
mains et mettre le hol entre eux.

--Battez-vous une bonne fois, finit-il par leur conseiller en sa qualit
de fils de matre d'armes; dcidez-vous pour le fleuret, l'pe ou le
pistolet; mais, de grce, plus de disputes, plus de criailleries,--la
paix!

--Eh bien, c'est cela! Oui, Cabrillat a raison; battons-nous! clama
Lardenois.

--Battons-nous! Oui, il le faut! Un de nous est de trop sur terre!
Battons-nous! glapit  son tour Richefeu, qui, en prsence du zle et de
la fougue de son adversaire, ne pouvait dcemment paratre reculer.

Mais ni l'un ni l'autre n'avait jamais tenu un pistolet, jamais mani
fleuret, sabre ou pe.

--A coups de poing! La boxe! vocifra Lardenois tout enflamm.

--Comme des goujats, des ivrognes?... Fi donc! repartit Cabrillat. C'est
pour le coup que M. Pichancourt trouverait que vous causez prjudice 
son tablissement, que vous dshonorez la corporation tout entire! Non,
pas de pugilat, mes amis!

--Cependant...

--Mais alors?...

--Eh! mordienne, pas n'est besoin d'avoir hant les salles d'escrime
ni les tirs pour tre  mme d'appuyer le doigt sur la gchette d'un
pistolet!

--Sans doute, mais...

--Il s'agit de viser! objecta Richefeu. Il ne put les convaincre.

Le soir mme une nouvelle altercation ayant clat, Cabrillat revint
 la charge et somma les deux adversaires d'en finir, une fois pour
toutes.

--Ou sinon c'est moi qui aviserai le patron! C'est insoutenable, cette
vie-l, c'est  devenir fou, ma parole! Si vous ne voulez pas vous
aligner sur le terrain, tirez au sort celui de vous deux qui devra
disparatre, se loger une balle sous le menton, avaler une pilule de
cyanure ou de strychnine, ou s'ouvrir le ventre  la japonaise! Comme
bon vous semblera! Mais pour Dieu! terminons-en!

--Tiens, mais...

--C'est une ide! acheva Richefeu.

--Oui, nous tirerons au sort, reprit Lardenois. Tu nous prpareras deux
pilules, Cabrillat...

--Ah! vous vous dcidez pour les pilules?

--Oui! Il y en aura une d'inoffensive; l'autre renfermera un poison
des plus nergiques et dont tu nous tairas le nom, afin que nous ne
puissions dcouvrir sur-le-champ l'antidote, tu comprends?

--Parfaitement, rpondit Cabrillat. Quoique... Vilaine besogne dont vous
me chargez l! C'est  moi que la justice s'en prendra, moi qui serai
responsable...

--Ne t'inquite pas, interrompit l'enrag Lardenois. Nous aurons soin de
mentionner par crit que c'est volontairement que nous nous donnons la
mort. Tant mieux pour celui qui survivra!

--Alors, comme a, soit! Nanmoins, ajouta Gabrillat, je crois, qu'il
serait bon..., afin d'viter les commrages et d'empcher que le nom de
Mlle Desormeaux ne ft ml l-dedans..., qu'il serait prfrable que
l'affaire et lieu hors de la ville, ou mme de l'autre ct de la
frontire...

--En effet! rpliqua Richefeu.

--Je ne demande pas mieux, dit Lardenois.

--L'un de vous pourrait, par exemple, se rendre  Genve, l'autre 
Berne ou  Lausanne... De cette faon, le rsultat de... du duel causera
moins de rumeur ici; l'origine, le rel motif, en sera moins facile 
dmler...

--Il a raison! s'crirent ensemble les deux prtendants.

--Tu n'as plus maintenant qu' confectionner les pilules: je suis prt!
clama Lardenois.

--Et  nous faire tirer au sort: j'en grille d'impatience! acheva
Richefeu.

[Illustration: L'austre et vigoureuse pouse tait entre, et... clic!
clac! avait administr  monsieur une superbe paire de soufflets. (Page
6.)]

Le dimanche suivant, qui tait prcisment le jour de sortie de MM.
Nestor Richefeu et Thodule Lardenois, nos deux potards montaient en
wagon  une demi-heure d'intervalle et se dirigeaient le premier sur
Genve, l'autre sur Berne. Tous deux emportaient, soigneusement enfouie
dans une poche de leur portefeuille ou au fond de leur porte-monnaie,
une microscopique bote ronde contenant la susdite pilule,--la vie ou la
mort.

A Genve, aussitt hors de la gare, Richefeu, qui, malgr ses trs
lgitimes apprhensions, se sentait un imprieux apptit, s'achemina
vers un des plus confortables htels de la rue du Mont-Blanc, y retint
une chambre et s'assit  la table d'hte, o il fit amplement et
magnifiquement honneur au djeuner. Il alluma un cigare ensuite, un pur
havane, et alla s'installer sur la terrasse d'un caf du Grand-Quai.

Aprs s'tre d'abord dit, s'tre fermement et irrvocablement promis,
qu'aussitt descendu du train, il se dbarrasserait de sa terrible
incertitude et liquiderait son sort, il s'efforait  prsent de chasser
cette anxieuse ide, de se donner le change et s'tourdir: il tait
rsolu de reculer le plus possible l'pouvantable chance.

Il faisait un temps inespr, un clair et gai soleil de l't de la
Saint-Martin. Rconfort, malgr lui pour ainsi dire, et ragaillardi
par la fine bouteille de pomard dont il avait arros son dessert, par
la tasse de moka et les petits verres de chartreuse qu'il venait
d'absorber, aussi bien que par cette radieuse aprs-midi, ces pimpantes
toilettes qui dfilaient sous ses yeux, ces sveltes tailles, ces minois
provocants, par ce lac superbe, cette immense nappe d'azur et d'argent
qui miroitait en face de lui, par tout ce rjouissant spectacle et ce
ferique panorama, Nestor Richefeu s'abandonnait  une sorte d'ivresse
guillerette et fringante, savourait tout le bonheur de vivre.

De temps  autre pourtant, ses sourcils se fronaient soudain, un
frisson le secouait: l'horrible pense lui tait brusquement revenue 
l'esprit, lui avait travers le coeur comme un coup de poignard.

--Baste! nous verrons ce soir, aprs le dner... J'ai encore le
temps!... A quoi bon se tourmenter d'avance?... C'est stupide!... N'y
songeons plus... Voyons, secouons-nous! Hop!

Et, pour faire diversion, il se leva, se mla  la foule des promeneurs
et erra, le cigare aux lvres, le long des quais.

Vers les sept heures il regagna l'htel, et, bien qu'il ne se sentit pas
grand'faim, prit plac  table, et, toujours pour se remonter le moral,
se donner des forces, se contraignit  manger et fta de son mieux les
plats et les vins.

Il quitta le dernier la salle  manger, se disant que cette fois il n'y
avait plus  barguigner, que le moment tait venu de s'enfermer dans sa
chambre et de...

Mais, tout en dlibrant de la sorte, il avait franchi le seuil de
l'htel et se trouvait dj de l'autre ct de la rue.

Une affiche de spectacle frappa ses regards. _Par extraordinaire_...
LA VIE PARISIENNE... _joue par les acteurs du thtre des Varits, de
Paris_...

--Si j'y allais? Je puis bien encore attendre jusqu' ce soir... Voil
tout, j'en serai quitte pour ne rentrer  Chvremont que par un train
du matin... Pour une fois, le pre Pichancourt n'aura rien  dire... A
moins que... que ce ne soit moi qui... ai la dveine? Brrr!...

Au thtre, il fit la connaissance de deux aimables dames,  qui
il offrit des grogs durant un entr'acte, et qui,  la fin de la
reprsentation, lui proposrent d'aller souper avec lui.

Il ne rentra  son htel que trs tard, ou trs bonne heure pour
mieux dire, puisque les premires blancheurs de l'aube moutonnaient 
l'horizon.

Il avait la tte lourde, le cerveau congestionn, fivreux, tout
brlant, comme si on lui et vers dans le crne du plomb en bullition.
Cependant il se souvenait... La petite bote tait l, dans une pochette
de son portefeuille. Il fallait s'excuter... Autrement, que penseraient
de lui ses collgues Lardenois et Cabrillat? Il avait jur d'ailleurs...
Il devait tenir son serment, montrer qu'il n'tait pas un lche!

Non, il n'avait pas peur, et la preuve!...

Il saisit la pilule et l'avala.

       *       *       *       *       *

Une heure plus tard, Nestor Richefeu, qui s'tait jet tout habill sur
son lit et n'avait pas tard  succomber au sommeil, fut rveill par
des crampes affreuses, d'atroces douleurs d'entrailles.

Aussitt la mmoire lui revint... La vrit surgit brusquement...

--Ah! mon Dieu! C'est moi! Empoisonn! Fichu! Ah! mon Dieu!

Et il se mit  hurler comme un possd.

Les gens de l'htel accoururent. Vite on envoya qurir un mdecin.

Les souffrances du malade paraissaient augmenter, son tat empirer
rapidement. Quand le docteur arriva, Nestor Richefeu gisait presque sans
connaissance, secou de moments en moments par de violents soubresauts,
les lvres spumeuses, la respiration saccade, le front et le visage et
tout le corps tremp de sueur.

Un des garons raconta que ce voyageur tait rentr au petit jour,
qu'il l'avait entendu trbucher dans l'escalier, comme quelqu'un qui n'a
ni les jambes ni la tte bien solides, que c'tait simplement une... une
indigestion.

--Une forte indigestion, oui, ajouta le docteur; mais complique
d'intoxication, certainement!

Et, jugeant  divers symptmes que ce toxique devait tre l'opium, il
prescrivit les rvulsifs et antidotes indiqus.

Une insurmontable torpeur s'tait empare de Richefeu, et ce n'est
que dans l'aprs-midi du lendemain qu'il commena  sortir de cet tat
comateux et  recouvrer ses esprits.

Il tait dans une chambre d'htel...  Genve...  cause de... du
duel... pour Mlle Desormeaux... de la pilule prpare par Cabrillat...
Oui! C'tait lui qui avait eu la malchance, sans aucun doute... Il
n'tait pas mort pourtant!...

Il garda le lit ou la chambre trois jours encore; puis, le samedi matin,
le docteur lui ayant rendu sa libert, il s'achemina, encore flageolant,
vers la gare, et reprit la route de Chvremont-en-Bresse.

       *       *       *       *       *

M. Pichancourt tait debout sur le seuil de sa porte, discutant, clamant
et gesticulant, le dos tourn vers la rue, au moment o Nestor Richefeu
arrivait devant la pharmacie et se prparait  rintgrer le bercail.

Involontairement,  la vue de son patron, il fit mine de se drober,
voulut rebrousser chemin; mais le pre Pichancourt l'avait aperu.

--Ah bon! Voil l'autre,  prsent! Quand je vous disais qu'ils
s'taient donn le mot! J'avais bien devin: mes gaillards ont dcamp
tous deux ensemble, s'en sont alls de conserve tirer une borde, et les
voici qui nous reviennent, toujours de compagnie! Entrez donc, Richefeu,
ne restez pas sur le trottoir, mon garon!

Richefeu obit, et aperut dans la boutique, non seulement son
pseudo-complice Lardenois, mais Flix Cabrillat et _trois_ autres
potards dj installs derrire les comptoirs et introniss dans leurs
fonctions.

M. Pichancourt continua:

--Vous auriez d m'avertir au moins, que diantre!... C'est ce que
j'tais justement en train de dire  Lardenois... J'aurais pris mes
dispositions en consquence. Je ne vous ai jamais refus de cong: au
besoin je serais venu moi-mme vous suppler... Mais dguerpir
ainsi, laisser ainsi une maison en plan! Ce sont des procds! des
procds!!... inqualifiables!!! Aucun de mes confrres, personne au
monde ne tolrera jamais de pareilles escapades. Toute une semaine! huit
jours de bamboche! Ah! vous allez bien, vous, quand vous vous y mettez!

--Pardon, monsieur, mais je... je vous vous assure, monsieur..., bgaya
Richefeu.

--Permettez-moi, monsieur, de....de vous... Monsieur, je... je vous
certifie... bredouilla Lardenois.

--Quoi? Que pouvez-vous invoquer pour votre dfense? Je me le demande!
Il y a un fait, un fait incontestable: c'est que vous avez tous les
deux, simultanment, sans me prvenir, plant l le magasin, et que
votre absence  tous les deux a dur huit jours. Vous n'allez pas me
rpondre que vous tes tombs malades l'un et l'autre...

--Si, monsieur! J'ai t malade, bien malade..., interrompit Lardenois.

--Moi aussi, monsieur! ajouta Richefeu.

--Ah! vous aussi? En mme temps? Comme a? Faudrait cependant mettre un
peu de varit dans vos... vos contes en l'air, mes bons amis. Je n'aime
pas qu'on se moque de moi! Puisque vous me quittiez, j'ai d pourvoir 
votre remplacement. Voil vos successeurs, reprit le pre Pichancourt en
indiquant  MM. Lardenois et Richefeu les nouveaux potards. Ah! oui, ils
sont trois, continua-t-il. C'est que Cabrillat, lui aussi, s'en va...
Lui, c'est autre chose!... Je ne le congdie pas... C'est lui qui se
retire,--pour se marier. Il pouse Mlle Desormeaux et devient l'associ
de son beau-pre, le marchand de bois... Vous avez joliment raison,
allez, Cabrillat, fichu mtier que la pharmacie! En voil la preuve! On
n'est jamais tranquille, on n'est jamais sr de... ce qui se passe chez
vous quand vous n'y tes pas... Toujours esclave,  l'attache!

       *       *       *       *       *

Lorsque Nestor Richefeu et Thodule Lardenois se retrouvrent dans la
rue et purent librement changer leurs impressions, ils reconnurent,
mais non sans indignation ni fureur, que les motions et les
msaventures survenues  Genve  l'un d'eux, l'autre les avait  peu
prs identiquement prouves  Berne. En d'autres termes, ils avaient
t tous les deux abominablement jous par leur jeune collgue
Cabrillat, qui s'tait empress de mettre  profit leur absence pour
faire avec Mlle Adrienne plus ample connaissance, gagner les bonnes
grces du papa Desormeaux en le gurissant de son rhumatisme,--en un
mot, pour leur couper l'herbe sous le pied.

Ils jurrent de se venger; et, le soir venu, comme le garon de peine
achevait de boulonner les volets de la devanture, et que Cabrillat,
avant de monter se coucher, allait, selon son habitude, fumer un cigare
et boire une chope au caf de la Mairie, ils surgirent devant lui, arms
de cannes, et tout disposs  lui faire un mauvais parti.

Cabrillat eut le temps de rtrograder et de saisir un norme gourdin
oubli dans le porte-parapluie par quelque paysan des environs. Alors
dcrivant un artistique moulinet:

--Attention, mes braves! mfiez-vous!... Ce ne sera pas _ la pilule_
avec moi... Je suis fils de matre d'armes, n'oubliez pas!

Et l'extrmit du gourdin passa si prs du nez de Lardenois que ce
dernier se hta de battre en retraite et de gagner le large, entranant
avec lui l'autre assaillant, le bouillant Nestor.

Tous deux songrent ensuite  intenter un procs  leur mystificateur
pour prparation et distribution de substances mdicamenteuses,
sans prescription ni formule manant d'un docteur en mdecine ou d'un
officier de sant; mais Nestor Richefeu ayant retrouv une place
de premier lve dans une pharmacie de Lyon, et Thodule Lardenois
dcouvert pareille aubaine  Dijon, ils se dsistrent de leurs
vindicatifs desseins et abandonnrent le tratre Cabrillat  ses remords
et  son bonheur.




                            LE MARIAGE D'HERMANCE

_A Daniel Riche_.


Ce fut surtout aprs avoir perdu sa mre qu'Hermance Desrigny sentit
s'accrotre son dsir de se marier et se jura de ne pas mourir vieille
fille. Elle avait vingt-neuf ans dj, et si son pre, ancien agent
voyer cantonal, dcd sept ou huit ans auparavant, si Mme Desrigny,
avec sa prvoyance et sa tendre sollicitude, n'avaient pas russi 
l'tablir, malgr leur modeste aisance et la dot qu'ils taient tout
disposs  lui servir, c'est que la pauvre Hermance n'tait pas btie
comme tout le monde et d'un placement facile: elle tait bossue. Mais
cette difformit ne l'empchait pas d'avoir un petit coeur rempli de
gnreuses aspirations, gonfl de sve, embras de juvniles ardeurs et
de lgitimes convoitises,--des trsors d'affection et de dvouement 
prodiguer. Et sur qui verser ce baume, pandre cette lave?

Seule, dans sa jolie et quite maison de la rue des Remparts, au chevet
de Saint-Alban, l'lgante glise romane qui forme la principale ou plus
justement l'unique curiosit de Chtillon-sur-Meurthe, elle songeait
mlancoliquement  l'avenir qui l'attendait, s'pouvantait de ce
perptuel isolement.

Depuis la mort de Mme Desrigny, elle avait pris  demeure la femme de
mnage qui venait prcdemment chaque matin vaquer aux grosses besognes
de la maison; mais, si obligeante, probe et fidle qu'elle ft, la mre
Toinette, avec ses soixante-six ans et malgr les fines moustaches qui
lui taient pousses, ne pouvait gure lui tenir lieu de mari, tout au
plus lui servait-elle de chaperon et de porte-respect.

O le trouver, cet poux si secrtement mais si instamment appel? A qui
recourir, oser s'adresser?

Hermance savait bien qu'elle ne possdait pas la taille lance d'une
Diane chasseresse, pas plus que l'ampleur et l'imposante prestance de
Junon; mais de l  se croire contrefaite,  s'avouer qu'elle tait
bossue! Elle se reconnaissait un peu trop petite, dans son for
intrieur, toute mince, fluette et mignonne, avec une paule, oui,
l'paule droite, peut-tre un peu... un peu diffrente de l'autre:--il
n'y avait pas  en douter, pas moyen! et certaines phrases chuchotes
parfois derrire elle le lui avaient appris,--un peu plus haute
et trop... anguleuse. Voil ce que c'est que de ne pas surveiller le
maintien des enfants lorsqu'ils sont encore au berceau et  la lisire,
de leur laisser prendre de mauvaises postures! Et puis d'ailleurs s'il
n'y avait pour convoler que les Vnus ou les femmes colosses, il y a bel
ge que le monde aurait cess de se recruter.

       *       *       *       *       *

Un soir qu'elle parcourait son journal habituel, _Le Petit Lorrain_,
journal de Meurthe-et-Meuse et des dpartements limitrophes, Hermance
Desrigny rencontra, au bas d'une colonne de la troisime page, l'annonce
suivante:

INSTITUT MATRIMONIAL DE FRANCE, fond par Mme DE SAINT-ELME, pour
faciliter, entre les familles honorables les alliances les mieux
assorties au point de vue physiologique et social.--Dots de 10,000
francs  plusieurs millions.--Rue de la Chausse d'Antin, 65, Paris.--De
une heure  cinq.--Correspondance.

Le lendemain le regard d'Hermance tomba encore sur cette annonce, le
surlendemain encore....

Si j'crivais  cette dame? finit par se dire Mlle Desrigny.

Et elle lui crivit.

Par retour du courrier elle reut un mirifique prospectus, lithographi
sur papier rose, et destin  expliquer, prner et clbrer le but
moral de l'Institut matrimonial de France.

L'Institut Matrimonial de France n'est point une agence, dclarait
catgoriquement et ddaigneusement Mme de Saint-Elme, en tte de son
ptre.

En le fondant, je me suis propos d'offrir aux familles mon concours
maternel et dvou; d'tre pour elles plus et mieux qu'un intermdiaire
et un trait d'union:--une mre! une mre vigilante, prvoyante, doue
d'un flair providentiel, d'une exprience consomme, d'un tact accompli,
avant tout d'une inviolable discrtion, et n'ayant en un mot d'autre
souci que d'assurer le bonheur de ses enfants.

Je crois remplir ainsi une vritable mission, un devoir impos par les
circonstances prsentes, aujourd'hui que notre socit, branle dans
sa base, a besoin de se reconstituer et de trouver des coeurs gnreux
prts  aider  ce mouvement de rgnration qui s'accomplit, etc.

Comme conclusion, Mme de Saint-Elme invitait ses correspondants  lui
adresser la modique somme de vingt francs, prix d'abonnement au _Voile
nuptial_, moniteur officiel de l'INSTITUT MATRIMONIAL DE FRANCE, o,
chaque mois, une nombreuse liste de beaux et brillants partis, tous
garantis bon teint, tait rgulirement enregistre et soumise au
choix clair, offerte  la juste et sainte impatience des lecteurs
et lectrices. Pour figurer sur cette liste, mriter d'tre admis
parmi cette lite, il suffisait d'ajouter cinquante francs au prix de
l'abonnement.

Hermance acquitta cette double taxe et expdia en outre  Mme de
Saint-Elme, conformment  une recommandation insre dans l'loquent
prospectus, une de ses photographies,--un petit portrait-carte
excut l'an pass et o apparaissait seulement sa fine tte, pleine
d'expression et de grce, et son cou, jusqu' la naissance des paules.

Mais, au milieu de tous ces futurs conjoints, dans cette longue et
interminable squelle de brves annonces qui remplissait _Le Voile
nuptial_, qui choisir, o se fixer?

Grand tait l'embarras d'Hermance.

Aprs avoir point au crayon d'abord une vingtaine de ces courts
entrefilets, puis rduit ce nombre  quinze, puis  dix, puis  huit, et
s'tre alors demand s'il ne valait pas mieux s'en rfrer au jugement
de Dieu et tirer au sort parmi ces huit postulants, elle finit, de
guerre lasse, par s'arrter au numro 12,818, ainsi libell:

Employ d'administr. habit. province, appointem. 3,500, avec chances
d'avanc. assur. 38 ans, bonne sant, gots simples, dsire pouser
demois. ou veuve, ayant ge, fortune et caract. en rapport.

Gots simples, il se pourrait bien que ce fussent ces deux petits
mots qui, au milieu de son inextricable perplexit et en fin de compte,
avaient dtermin Hermance.

Elle fit part de ce rsultat  la maternelle directrice de l'Institut
matrimonial, et, moyennant un nouveau versement de cinquante francs,
elle reut communication de la photographie du numro 12,818,
accompagne d'une fiche relatant les nom, prnom, qualit, rsidence,
etc., du candidat.

Il se nommait Adrien Bastide et tait receveur de l'enregistrement
au fond de la Bretagne, dans le petit bourg de Kernorven. Il tait
reprsent en pied sur son portrait-carte, et, malgr l'paisse barbe
qui s'talait en ventail et frisottait sur sa large poitrine, il
n'avait pas du tout l'air terrible; sa physionomie souriait au contraire
et tait empreinte d'amnit et d'accortise.

Mais quelle taille, mon Dieu! quelle gigantesque taille!

On et dit d'un tambour-major en civil, ou d'un matre sapeur sans sa
hache, son tablier et son bonnet  poil. Quel contraste  ct de la
pauvre petite maigrichonne d'Hermance!

--Ah! il est bien trop bel homme pour moi! murmura-t-elle en soupirant.

Mais il n'y avait plus  reculer. En mme temps qu'elle transmettait
 Hermance cette carte photographique et ces indications, Mme
de Saint-Elme, toujours attentive aux intrts de sa clientle,
c'est--dire aux siens propres, et presse de toucher des deux cts
 la fois, avisait le numro 12,818 de la distinction dont il tait
l'objet, lui expdiait la note signaltique et le portrait de Mlle
Desrigny, et celle-ci recevait le lendemain mme une lettre signe
Adrien Bastide et ainsi conue:

Mademoiselle,

Bien que n'ayant pas l'honneur d'tre connu de vous, j'ose prendre la
libert de vous adresser ces lignes: je ne puis rsister au besoin de
vous exprimer la profonde motion qui m'a saisi au seul aspect de votre
image, et par quelle toute-puissante, quelle providentielle sympathie,
je me sens attir vers vous. Oui, il me semble que j'obis  une voix
du ciel, qu'une inspiration surnaturelle me guide et me pousse... Il est
impossible qu'avec un regard si pur, si ouvert, si franc, des yeux 
la fois si ptillants d'esprit et si remplis de mansutude et de bont,
vous n'ayez pas un coeur gnreux, compatissant et aimant.

Mademoiselle, voulez-vous, avant que je prenne les dispositions
ncessaires pour vous aller voir, voulez-vous m'autoriser  vous crire,
et consentiriez-vous  rpondre  mes lettres? Ce serait, me parat-il,
un moyen tout simple de faire connaissance ensemble, une connaissance
pralable.

C'est du fond de l'me, de toutes mes forces, que je vous conjure de
m'accorder cette grce, vous ne repousserez pas ma prire, non! Vous
tes bonne: je l'ai vu dans vos yeux, j'en ai la certitude, et c'est en
attendant le bonheur de vous lire que j'ose me dire, Mademoiselle, Votre
trs humble et trs respectueux serviteur,

ADRIEN BASTIDE, Receveur de l'enregistrement,  Kernorven (Finistre).

[Illustration]

En fille avise et bien leve, Mlle Desrigny estima convenable, avant
d'aquiescer  cette proposition, de complter les renseignements que lui
avait fournis Mme de Saint-Elme, et elle pensa qu'elle ne pouvait mieux
s'adresser pour cela qu' M. le cur de Kernorven.

Sauf certain paragraphe, la rponse qui lui parvint tait entirement
rassurante. M. Adrien Bastide jouissait dans tout le canton d'une
excellente rputation; il tait sobre, rang, plein d'exactitude et
de courtoisie dans l'exercice de ses fonctions, d'une probit et d'une
moralit au-dessus de tout soupon. Il sortait peu, principalement
depuis le dcs de sa mre, survenu l'an pass, ne voyait pour ainsi
dire personne en dehors de ses heures de bureau, et occupait ses loisirs
 jardiner et  pcher  la ligne.

Le seul reproche que je me permettrai de formuler contre lui, ajoutait
le consciencieux pasteur, c'est qu'il ne tmoigne pas assez de zle dans
l'accomplissement de ses devoirs religieux. M. B. n'assiste gure  la
sainte messe que trois ou quatre fois l'an, aux grandes ftes, et je ne
l'ai jamais vu s'approcher des sacrements.

Cette restrictive considration n'alarma pas Hermance outre mesure.
Baste! une fois maris, je le convertirai! songea-t-elle sans doute;
et elle manda  M. Adrien Bastide qu'elle agrait volontiers son offre,
que cette ide de correspondre ensemble, en attendant leur entrevue
prochaine, de s'tudier d'abord  distance et se rvler l'un  l'autre,
lui paraissait trs judicieuse et d'autant plus acceptable qu'ils
n'taient plus des enfants, qu'ils se trouvaient tous les deux en pleine
maturit d'ge et de raison.

Un commerce de lettres, de plus en plus actif, se noua donc entre eux.
Ils se contrent, avec des dtails chaque jour plus abondants et plus
intimes, ce qu'ils avaient fait jusqu'ici, quelles avaient t leur
enfance et leur jeunesse, quels leurs rves d'avenir, et comment
et pourquoi tous deux avaient eu recours  l'entremise de Mme de
Saint-Elme.

Le mme motif les y avait pousss: le manque de relations, l'isolement
o ils vivaient l'un et l'autre.

Une entire confiance, un charmant abandon, s'tablit ainsi entre eux
par degrs. Bientt Adrien fit emplette d'une bague qu'il adressa 
Hermance comme gage de fianailles; Hermance alors de lui broder bien
vite un lgant porte-cigares pour le jour de sa fte, le 5 mars.

L'entrevue des deux soupirants ne devait plus d'ailleurs tre longtemps
retarde. Adrien Bastide avait annonc son intention de profiter de
la semaine de Pques pour solliciter un cong auprs de son directeur
dpartemental et se rendre  Chtillon.

Bref, l'affaire tait en si bonne voie, les choses s'emmanchaient si
bien, que Mlle Desrigny s'avisa qu'il tait temps de prvenir deux amis
de son pre, M. Maucourt, le pharmacien, et M. le capitaine en retraite
Larsonnier, afin qu'ils voulussent bien lui servir de tmoins; et si,
aprs rflexion, elle diffra cette dmarche, ce fut simplement par
excs de rserve. Que risquait-elle d'attendre quelques jours encore,
jusqu' l'arrive de son fianc?--Son fianc! Ah! comme ce mot lui tait
doux  prononcer, faisait dlicieusement battre son coeur!--De la sorte,
elle n'irait pas seule chez ces messieurs; son Adrien l'accompagnerait;
et quelle joie de l'avoir  son bras, quel triomphe et quelle ivresse de
l'exhiber!

       *       *       *       *       *

Enfin le grand jour se leva. C'tait le matin mme du dimanche de
Pques qu'Adrien Bastide devait dbarquer  Chtillon, et Hermance tait
avertie qu'il se prsenterait chez elle aussitt aprs, sur les deux
heures de l'aprs-midi.

La coquette petite maison de la rue des Remparts avait t nettoye de
fond en comble,  l'occasion de cet vnement, le corridor lav  grande
eau, le parquet du salon nergiquement cir et frott, transform en
miroir, les alles du jardin minutieusement dsherbes, et ratisses et
peignes comme l'arne d'un cirque.

--J'attends quelqu'un, Toinette!

--Mademoiselle me l'a dj assez dit! Ce n'est pas pour le lui
reprocher!...

--Vous aurez soin de ne pas faire languir  la porte, comme cela vous
arrive souvent...

--Oh! peut-on...

--... et d'introduire aussitt ce... cette personne dans le salon,
acheva Hermance.

--Bien sr, mademoiselle! O voudriez-vous?... N'ayez crainte: je
m'embusque dans le corridor, et, au premier coup de sonnette...

Il retentit, ce coup de sonnette. Hermance, assise devant la chemine
du salon, tenait un livre  la main, par contenance, et tremblait,
tremblait...

La porte s'ouvrit; le bel homme, le tambour-major  longue barbe
apparut, mais tranant la patte, arm d'une forte canne ressemblant 
une bquille; il boitait, le bon gant.

--Mademoiselle Desrigny? fit-il.

--C'est moi, monsieur...? monsieur Bastide? balbutia la petite bossue,
en laissant chapper son livre.

--Vous?... Mais... Mademoiselle Hermance Desrigny?... qui m'criviez?...

--Oui...

Et ils demeuraient plants l'un devant l'autre, lui boiteux, elle avec
sa bosse, tous deux baubis, interdits, bouche be, et se considraient
stupidement.

--Mais, mademoiselle, vous ne m'aviez pas... vous auriez d me...
m'avouer que...

--Comment, monsieur!

--Il fallait me... Non, mademoiselle, non, ce n'est pas ainsi que
l'on... Si j'avais su...

--Si vous... vous m'aviez dit, monsieur...

Et Hermance, les joues empourpres, tremblait de plus en plus, se
sentait prs de dfaillir.

--Oui, j'aurais d... c'est vrai, mademoiselle! Mais vous, vous aussi...

--Monsieur, je ne... Moi? Oh!... Non... Adieu, monsieur!...

Et la pauvre petite bossue, toute confuse, dsoriente, affole, les
yeux remplis de larmes, et sur le point d'clater en sanglots, s'enfuit
brusquement, abandonnant la place  son visiteur,--son ex-fianc.

Le bon gant boiteux patienta quelques instants, trois ou quatre
minutes; puis--que faire?--il ouvrit la porte du salon, celle du
corridor ensuite, et s'en retourna clopin-clopant vers l'htel o il
tait descendu, l'htel du Cygne.

Sur son chemin, il rencontra la pittoresque promenade des Quinconces,
qui se droule au pied d'un contrefort des Vosges, surplombe la rivire,
et commande une immense et agreste valle.

Un ple soleil voluait dans l'azur sans nuage, et, malgr la saison
peu avance, l'air avait tidi dj, et l'on pressentait l'veil des
bourgeons et l'closion du renouveau.

Sous les arbres des Quinconces, de nombreux promeneurs vaguaient par
couples ou par groupes,  petits pas, douillettement, paresseusement, et
savouraient de leur mieux cette premire belle journe.

Adrien Bastide s'assit  l'cart, sur un des lourds bancs de pierre,
et, les yeux machinalement fixs au loin, le regard perdu dans les
sinuosits de la valle ou les brumes de l'horizon, se prit  mditer
sur son aventure, sa msaventure plutt, et s'abandonna  toutes les
rflexions qu'elle lui suggrait.

Bossue! Elle tait bossue, cette demoiselle Hermance Desrigny, et elle
ne lui en avait rien dit! Ah! ce n'tait pas de jeu, cela, c'tait de la
fourberie, une indigne tricherie! Et Mme de Saint-Elme, la maternelle
directrice de l'Institut matrimonial de France, est-ce qu'elle n'aurait
pas d mieux connatre ses enfants, et les avertir?... Voil ce que
c'est que de s'adresser  ces charlatans et ces filous!

Mais lui-mme, est-ce qu'il n'avait pas sa... son infirmit? Il s'tait
bien gard d'en parler cependant! Il avait donc voulu tricher, lui
aussi? Non, ce n'tait pas tout  fait ce motif. Il n'avait pas os.
C'tait une sorte de... de honte, qui l'avait retenu. Mais pourquoi
Mlle Desrigny n'aurait-elle pas obi aux mmes scrupules que lui? Oui,
c'tait sans doute aussi la timidit, la honte, qui l'avait empche...

--A moins que...  moins qu'elle n'ignort son tat, sa bosse? Il y
en a, des bossus, qui ne se doutent pas de leur conformation, qui, par
consquent, ne peuvent jamais avouer... Ah! n'importe! Bossue! Elle que,
d'aprs son portrait, j'avais crue si sduisante! une perfection!
Non, a ne se fait pas! J'ai beau boiter, moi... Si elle n'tait que
boiteuse, passe encore! Mais bossue! bossue!

       *       *       *       *       *

Adrien Bastide avait eu le malheur d'tre lev par une mre tellement
idoltre de lui qu'elle l'avait toujours gard sous sa coupe, tenu
accroch  ses jupes,--jalouse de toutes les femmes qui pouvaient
approcher de ce _fieu_ chri et le ravir  sa folle tendresse.

Quand,  l'ge de vingt-deux ans, par suite d'une grive chute de
cheval, il perdit le libre usage de sa jambe gauche, cette incomparable
maman, au milieu de ses larmes et de son dsespoir, fut presque tente
de se rjouir. Oui! Au moins son Adrien ne la quitterait plus, se
trouverait riv prs d'elle... Oh! elle avait bien l'intention de le
marier, certainement! Elle saurait bien, tt ou tard, lui dcouvrir
une avenante petite femme, bien douce, bien docile, grassement dote
surtout. C'tait son devoir de mre, et elle n'y faillirait point,
bien sr! En attendant les mois et les annes s'coulaient, et elle
ne dcouvrait rien. Elle mourut sans avoir mis la main sur cette perle
fine.

Cependant Adrien se voyait monter en graine et songeait qu'il tait
temps, grand temps de se dcider, de faire choix d'une compagne qui
remplat cette chre et inapprciable maman. Mais o choisir? De quel
ct se tourner? Sa timidit naturelle, encore dveloppe et aggrave
par l'ducation qu'il avait reue; l'apprhension, le trouble, la
douloureuse gne que sa claudication lui causait, l'empchaient de
chercher autour de lui; et une rclame de journal lui ayant rvl
l'existence de Mme de Sainte-Elme et du providentiel et patriotique
tablissement qu'elle avait cr, il s'enhardit,--il est si ais d'tre
brave  distance et plume en main!--et demanda  prendre rang dans la
brillante et blouissante phalange du _Voile nuptial_:--cot cinquante
francs d'insertion, plus vingt francs d'abonnement.

Lorsqu'il reut avis du dsir exprim par Hermance, avec communication
de son portrait, et apprit qu'elle figurait dans le susdit livre d'or
sous le numro 19,724: Orpheline, 29 ans, physiq. agrab., bien leve,
disting. musicien. 40,000 fr., habitant province, jolie maison avec
jardin et cours d'eau, pous. monsieur honor. de prfrence empl.
d'administr. il fut  son tour immdiatement sduit, d'abord par la
dlicate et ravissante expression de sa physionomie, ainsi qu'il s'tait
ht de le lui mander; puis, il faut bien le dire aussi, par les 40,000
francs et par cette jolie maison avec jardin et cours d'eau, o ses
gots d'horticulteur et de pcheur  la ligne trouveraient  s'exercer
librement, sans drangement,  son aise et  ses heures.

Et de mme qu'Hermance avait consult M. le cur de Kernorven, il jugea
prudent de se renseigner, lui aussi, d'crire  son collgue,  M. le
receveur d'enregistrement de Chtillon-sur-Meurthe. Celui-ci comprit,
sans doute, qu'il s'agissait d'un prt  faire, ou d'une hypothque 
prendre sur la jolie maison avec jardin; et il fournit sans retard
les attestations les plus circonstancies et les plus favorables sur
l'honorabilit et la solvabilit de Mlle Desrigny (Hermance).

Tout tait donc pour le mieux, c'tait parfait, et l'on pouvait sans
risque aller de l'avant.

Hlas! il n'y avait qu'un point d'omis dans l'annonce du _Voile
nuptial_, aussi bien que dans la lettre de Mme de Saint-Elme et dans
celle du collgue de Chtillon: c'est qu'elle tait contrefaite, qu'elle
tait bossue, cette orpheline.

Mais lui, est-ce qu'il ne diffrait pas aussi quelque peu du commun des
mortels, est-ce qu'il n'avait pas aussi sa tare? Et puis, elle semblait
si affectueuse, si prvenante, dvoue, remplie de gnreux sentiments,
cette petite Hermance; elle lui crivait de si gentilles lettres, si
cordiales, bien tournes, spirituelles... On devait tre si heureux
dans la pimpante et proprette maison de la rue des Remparts, le jardin
paraissait si bien expos, le petit cours d'eau si poissonneux!

En tous cas, il ne fallait pas tourner bride et dtaler sans se revoir
et se mieux expliquer. Que diantre! on ne fait pas deux cents lieues
pour toucher barre simplement et rebrousser chemin au galop.

--Ce ne serait pas raisonnable! Maintenant que le premier moment de
surprise est pass, que la glace est rompue, il faut deviser un brin...

Hermance, pendant ce temps, tait en train de se tenir un langage
analogue.

Ce n'tait pas si facile d'agripper un mari; elle en savait quelque
chose avec ses vingt-neuf ans! Raison de plus pour ne pas laisser
s'envoler celui qu'elle avait trouv, qu'elle tait sur le point de
saisir.

Il tait boiteux; mais enfin, elle, elle avait bien l'paule un peu...
un peu pointue?

--Rien, songeait-elle avec tristesse et aussi avec toute apparence de
justesse, rien ne retient plus M. Bastide ici. Il va se hter de partir,
et comme il n'y a que trois trains par jour pour Paris, deux dans la
matine et un le soir, il n'attendra pas jusqu' demain; c'est ce soir
mme, par l'express de quatre heures, qu'il s'en ira... Je devrais bien
tout au moins tcher de l'apercevoir, de me trouver sur le chemin de la
gare, comme par hasard...

Et vite, elle mit son chapeau, s'enveloppa de sa mante, et sortit. Mais,
 deux pas de chez elle,--il est vrai que la rue des Remparts conduisait
directement  la station,--elle se jeta dans le bon gant, le colosse
boiteux.

--Monsieur Adrien... Vous partez?

Et elle avait la mine si contrite, les yeux encore si rouges, si prts
 se mouiller derechef... que le gant s'inclina vers elle, lui prit la
main timidement et respectueusement.

--Je vous demande pardon, mademoiselle Hermance... pardon de... de tout
 l'heure... Vous tiez si mue... Moi aussi... Mais je ne voudrais pas
m'en retourner comme a... Me permettez-vous de rentrer avec vous? A
prsent que nous nous connaissons, nous causerons plus posment...

       *       *       *       *       *

Il y a deux heureux maintenant dans la petite maison de la rue des
Remparts.

Sur l'un des vantaux de la porte, est fix un cusson en zinc verni
et de forme ovale, o se dtache, en lettres noires cette inscription:
_Bureau de l'Enregistrement_. Quelques mois aprs son mariage, Adrien
Bastide a obtenu, en effet, de permuter avec son collgue de Chtillon.

Et ils sont heureux, les deux disgracis, bien heureux, dans leur
paisible et gaie solitude.

Mais quelle drle de noce que la leur! Cette naine et ce gant, ce
boiteux et cette boscotte! On s'en souviendra longtemps, de cette
crmonie,  Chtillon-sur-Meurthe.

[Illustration: Et ils demeuraient plants l'un devant l'autre, lui
boiteux, elle avec sa bosse... (Page 56.)]




                                 LE BRACELET

_A Alexandre Boutique_.


Bien que mari  une jeune et charmante femme, Paul Holger, le matre
verrier des Islettes, ne manquait jamais, chaque fois que ses affaires
l'appelaient  Paris, c'est--dire tous les quatre ou cinq mois, d'aller
offrir ses hommages  Mme La de Mortagne, une mre et hospitalire
habitante de la rue de Moscou. Et chaque fois, en reconnaissance du bon
accueil qui lui tait fait, il avait soin de laisser  la noble dame
quelque gentil souvenir, pendants d'oreilles, boutons de diamant, bague
ou mdaillon.

Mme de Mortagne se montrait d'autant plus sensible  ces gracieusets
qu'elle raffolait de tous les bijoux et professait pour tout ce qui est
lucre et bnfice en gnral un culte incomparablement plus ardent que
celui qu'elle rendait  la vertu. Elle tait mme clbre dans son monde
par sa rapacit, si clbre que plusieurs de ses bonnes amies, la
voyant presque chaque soir rder aux alentours de la petite Bourse,
prtendaient qu'elle tait de race juive et le soutenaient avec
obstination. Il n'en tait rien. La avait t solennellement baptise,
trente-huit ans auparavant, dans l'glise de Mortagne, sa ville natale,
et s'appelait de son vrai nom Mlanie Cochenard.

A diffrentes reprises, La avait remarqu, dans la vitrine d'un
bijoutier du boulevard des Italiens, un bracelet en or mat garni de
trois superbes saphirs sertis de brillants, et peu  peu elle s'tait
laiss fasciner par ce bijou, s'en tait entiche.

Comment l'avoir?

--Lorsque Paul viendra, rumina-t-elle, il faudra que je tche de me
faire payer a!

Paul Holger arriva, et La n'eut rien de plus press que de l'amener
devant la montre du bijoutier et de le convier  partager son
admiration.

--Trs beau, en effet! D'un got, d'une lgance!...

--Et les saphirs, quel clat! Vois, le joli bleu! Un bleu pas trop
fonc,  la fois limpide et velout...

--Un bleu magnifique! Oh! certes! s'cria Paul. Seulement...

--Oui, c'est le prix!

Une microscopique tiquette, fiche dans l'crin o reposait le bijou,
portait le chiffre 3,200, et Paul Holger ne mettait gure d'habitude
plus de douze ou quinze cents francs  ses tmoignages de reconnaissance
envers Mme de Mortagne. On tait donc loin de compte.

--Nous pourrions toujours entrer, insinua La, examiner de prs... Il
est ravissant! Vois donc, quels feux! Nous causerions avec le commis ou
le patron. Quelquefois les prix annoncs ne sont pas exacts. Peut-tre
aussi consentirait-on  un rabais.

--Soit, entrons, dit Paul.

Le prix marqu tait toujours un prix fixe. Impossible de rien rabattre:
l'usage de la maison s'y opposait. Cependant, pour tre agrable 
madame, ne pas refuser une affaire, et  titre tout  fait exceptionnel,
on laisserait le bracelet  trois mille francs, chiffre rond.

C'tait encore bien plus que ne voulait payer Paul.

--Nous verrons... Nous rflchirons... murmura-t-il en faisant mine de
s'en aller.

--Mais monsieur pourrait voir d'autres bracelets... Nous en avons
d'autres, trs avantageux.. des modles tout nouveaux... Combien
monsieur pensait-il mettre? Dans quels prix?...

--Je ne pensais pas dpasser dix-huit cents, deux mille francs.

--J'ai quelque chose qui plairait srement...

--Mais c'est ce bracelet que nous dsirions et non un autre. Du moment
que vous ne pouvez pas...

Le marchandage se prolongea encore quelques instants; puis, devant
l'obstination du ngociant et persuads de l'inutilit de leurs efforts,
Paul et sa compagne se retirrent.

       *       *       *       *       *

Deux heures plus tard, La rapparaissait dans le magasin.

--Il vous serait gal, n'est-ce pas, dit-elle au bijoutier, de laisser
le bracelet  deux mille francs, du moment o la diffrence vous serait
pralablement paye? Tenez, la voici, voici mille francs, fit-elle en
lui remettant un billet de banque. La personne reviendra ce soir ou
demain.

--Dans ces conditions, madame, parfaitement! a va tout seul. Ds
qu'on se prsentera, qu'on reparlera du prix, au lieu de maintenir mon
chiffre, je le baisserai peu  peu... Vous pouvez vous en rapporter 
moi, madame.

--J'y tiens,  ce bracelet, mais beaucoup, beaucoup! Je serais
dsespre de le laisser chapper!

--Le fait est qu'il est vraiment...

--Ravissant!

--N'ayez crainte, madame. Je vais le mettre de ct... Madame est
certaine qu'on reviendra bientt?

--Ce soir mme, demain au plus tard. Absolument certaine!

Effectivement, La y mit une telle insistance, tant d'adresse et
d'astuce, elle sut si bien manoeuvrer, que Paul Holger lui promit de
retourner chez le bijoutier et d'essayer de le rendre plus accommodant.

C'est tout ce qu'elle demandait.

La soire tait trop avance pour que Paul remplt sur-le-champ sa
promesse.

--Le magasin doit tre ferm  cette heure-ci... Mais demain matin, sans
faute, j'y passerai, ma chatte.

       *       *       *       *       *

Le lendemain, la matine s'coula sans que La vt rien arriver. A
trois heures de l'aprs-midi, elle n'avait encore rien reu.
Dvore d'impatience, saisie peut-tre bien aussi d'un commencement
d'inquitude, d'une naissante panique, elle courut chez le bijoutier.

--Madame est au comble de ses voeux?

--On est venu?

--Ce matin mme, oui, madame, et l'affaire a t conclue, ainsi que vous
le prsumiez, moyennant deux mille francs.

La poussa un soupir d'allgement et de joie et regagna bien vite
sa demeure, convaincue que Paul, ou tout au moins le bracelet, l'y
attendait.

Personne. Rien.

L'impatience et l'anxit la reprirent et l'aiguillonnrent de plus
belle. Non, impossible d'y rsister! C'tait trop languir.

L'htel o Paul Holger descendait d'ordinaire tait situ sur la place
de la Madeleine; c'tait une espce de maison de famille, _family
hotel_, frquente par de paisibles provinciaux et des trangers
conomes. La y tait alle une fois dj, et, avec sa mise simple,
sa toilette srieuse et sombre, pouvait s'y prsenter de nouveau sans
crainte de froisser Paul, sans inconvnient aucun.

--M. Holger? demanda-t-elle  la caissire ou grante, une quadragnaire
haute en couleur, la mine dlure et joviale, qui tait assise devant un
petit bureau d'acajou et en train de compulser des factures.

--M. Holger est parti, madame.

--A quelle heure pensez-vous qu'il rentre?

--Mais, madame, puisqu'il n'est plus ici...

--S'il est absent, sorti...

--Parti, madame. M. Holger a quitt Paris ce matin.

--Ce matin?

--Il a d prendre un train vers midi.

--Et pour retourner chez lui, aux Islettes?

--Oui, madame, c'est cela mme, aux Islettes.

--tes-vous sre? fit La, qui se refusait encore  croire  une telle
catastrophe.

--C'est M. Holger qui me l'a annonc de sa propre bouche, rpliqua la
caissire. Pendant que le garon lui descendait sa valise, il m'a mme
montr un bracelet qu'il venait d'acheter, un trs joli bracelet orn
de saphirs, m'a demand comment je le trouvais. Je me rjouis de la
surprise que je vais faire ce soir  ma femme! s'est-il cri. Mme
Holger vient justement de me rendre pre: ce sera son cadeau de
relevailles! Je l'avais dj aperu, ce bracelet, je le guignais. Et
puis pas cher, vous savez, pas cher du tout! Il y a des maris, a-t-il
ajout avec son enjouement habituel, assez pervers pour offrir de
pareils prsents aux petites dames; mais nous autres, nafs provinciaux,
gens de moeurs simples et au coeur pur...



LES DBUTS DE BRIGODIN

_A Georges Haas_.


Depuis dix mois qu'il avait abandonn son emploi de garon de magasin,
dans la maison de laines et tissus de Peulvier-Royon, une des meilleures
de la place de Reims, Isidore Brigodin ne s'tait recas nulle part. Non
pas qu'il lui ft chu quelque bon gros ou mme bon petit hritage et
qu'il juget plus simple et plus agrable de manger ses rentes que de
besogner et trimer: Brigodin ne roulait pas sur l'or et l'argent, hlas
non! tant s'en faut! Mais il ne se sentait plus de got au travail,
il tait devenu paresseux, musard et flemmard au possible; et puis,
surtout, il avait une diabolique habitude, qui s'aggravait et empirait
de jour en jour, sans qu'il ft rien pour l'entraver et s'en dlivrer,
au contraire! Il buvait comme une ponge. C'tait mme  cause de ce
terrible dfaut qu'il tait sorti, qu'il avait t congdi, pour mieux
dire, de la maison Peulvier-Royon.

Comment avait-il vcu durant ces dix mois? Quelques pices de vingt sous
gagnes  porter de la gare  domicile ou rciproquement des colis de
voyageurs, de chtives aumnes soutires de droite et de gauche,  des
trangers principalement, sur le parvis de la cathdrale ou sous les
Loges, tel avait t le plus clair de ses revenus.

Un soir, lass de coucher  la belle toile et n'ayant rien mang--ni
rien bu, misre!--depuis la veille au matin, il s'tait avis de lancer
une grle de cailloux dans un rverbre voisin d'un poste de police, et,
grce  ce bel exploit, avait russi  se faire allouer sur-le-champ
un gte au susdit poste, plus un demi-pain de munition et une cruche
d'eau,--pouah!!

Un autre soir, ayant encore le ventre dplorablement creux, il tait
entr dans une auberge du faubourg de Laon, s'tait fait servir un
copieux festin qu'il avait arros de trois bouteilles de vin du pays,
et, le quart d'heure de Rabelais venu, avait effrontment dclar au
patron qu'il ne possdait pas un centime:

--Pas un rouge liard, mon bel ami, pas un radis, je vous le jure!
Vous pouvez me fouiller, si vous ne me croyez pas... et vous fouiller
surtout! Vous n'avez qu' envoyer chercher les agents, ils me fourreront
au bloc!

Oui, Brigodin esprait obtenir encore le gte aprs le souper; mais son
attente fut due. L'aubergiste, homme prudent et d'exprience, se
dit que s'il appelait la police  son aide, il lui faudrait aller le
lendemain faire sa dposition dans le bureau du commissaire et perdre
ainsi une matine presque entire; qu'il serait oblig d'aller ensuite
renouveler cette dposition devant le tribunal, ce qui ferait encore
une matine de perdue; et qu'il tait bien plus conomique de passer
les frais de ce repas au compte de profits et pertes. Il administra en
consquence un vigoureux coup de pied dans le fond de culotte de matre
Brigodin, et invita ce sacr filou  aller se faire pendre ailleurs.

Restaient donc les becs de gaz  dmolir et les rverbres  fracasser,
et c'tait en effet l'expdient auquel Brigodin avait le plus
ordinairement recours pour mriter d'tre log  l'oeil et hberg
gratis.

Il avait ainsi rcolt, durant ces dix mois, et par priodes toujours
croissantes, un total de six mois de prison.

Le vol n'avait eu nanmoins aucune part dans ces multiples
condamnations; il n'y tait question que de vagabondage, ivresse, tapage
nocturne, dgradation d'objets destins  l'utilit publique,--des
peccadilles; mais notre triste sire tait en trop beau chemin pour
s'arrter l et ne pas ajouter bientt  son casier judiciaire cette
indispensable mention.

La premire tentative entreprise dans cette voie par Isidore Brigodin
ne fut cependant pas des plus heureuses, comme vous allez en juger, et
aurait bien d lui servir de leon,--de providentiel avertissement.

       *       *       *       *       *

C'tait durant, le rigoureux hiver de 1879-1880; le nombre des mendiants
et malandrins avait plus que doubl dans la ville et les faubourgs, et
justement le malchanceux Zidore venait de quitter ce qu'il nommait sa
maison de campagne et d'tre rendu  la libert, c'est--dire au froid
et  la faim,  la fainantise,  l'ivrognerie,  tous les tourments et
 toutes les hontes de la misre.

Aprs avoir dpens, bu, en moins de quarante-huit heures et histoire de
rattraper le temps perdu, l'humble pcule qu'il avait gagn en tressant
de grossires corbeilles d'osier, les sept francs qui lui avaient
t remis  sa sortie de prison, il se trouvait dans le plus complet
dnment et tait venu s'affaler tout grelottant sur un banc des
Promenades.

Que faire? La faim, l'horrible conseillre, le tenaillait.

--Si je pouvais chaparder quelque chose? Mais o? Quoi?

Et bientt il se rappela certaine chambre mansarde, situe en face
de celle qu'il occupait l'an dernier, lorsqu'il travaillait chez
Peulvier-Royon: une simple mais proprette petite chambre loue  un
jeune homme, un employ de commerce, qui partait le matin et ne rentrait
qu' la nuit, et avait coutume de toujours laisser sa fentre ouverte,
afin sans doute que l'odeur du tabac--c'tait un fumeur enrag, ce
jeune homme--se dissipt plus aisment et que l'air s'purt le mieux
possible, pendant son absence.

--Si j'y allais? Il doit avoir de l'argent, ce garon-l, des conomies
caches dans ses tiroirs..., un petit saint-frusquin!

Et voil Brigodin s'acheminant vers la rue de Mars, o il avait demeur
nagure et o habitait trs probablement encore cet employ. Il se
faufila dans le corridor de son ancienne maison et grimpa jusqu'au
sommet de l'escalier sans attirer l'attention, sans rencontrer personne.

Ce dernier palier tait clair par une large lucarne donnant sur une
terrasse contigu  une cour intrieure, la mme cour o la chambre
de l'employ prenait jour. La fentre de cette chambre tait grande
ouverte, ainsi que Brigodin l'avait conjectur; selon toute apparence,
le locataire tait donc toujours ce mme jeune homme, mrite culotteur
de pipes, qu'il avait entrevu plus d'une fois jadis.

Le difficile tait de se rendre du palier  ladite chambre. Il fallait
d'abord franchir la lucarne, puis descendre sur la terrasse, ce qui
exigeait un saut de deux mtres; de la terrasse, se laisser ensuite
glisser  trois mtres plus bas, sur un petit toit qui se trouvait
presque de plain-pied avec la mansarde en question.

Brigodin effectua sans encombre ce prilleux trajet.

Aussitt entr dans la place, il s'empressa d'ouvrir les tiroirs de la
commode--la clef tait  la serrure de l'un d'eux--et fouilla partout
rapidement, fivreusement, pour dcouvrir la rserve, les conomies du
locataire.

Rien dans la commode. Dans l'armoire  glace, rien non plus, sauf une
demi-douzaine de chemises, une bote de faux cols, des chaussettes, et
une ou deux piles de mouchoirs, ranges sur les rayons. Dans les deux
troits placards dissimuls de chaque ct de la chemine, rien encore.
Dans le cabinet de toilette, o quelques vtements taient appendus,
rien, toujours pas de magot, pas de saint-frusquin.

--Je ne me doutais gure qu'il tait si pann que a! maugra
mentalement Brigodin. Vrai, si j'avais su!... Moi qui me suis donn tant
de peine!...

Au moins fallait-il que cette peine ne ft pas totalement perdue. Et, 
dfaut d'argent, il songea  se rabattre sur le linge et les vtements,
 se faire un bon paquet qu'il emporterait... Mais comment l'emporter?
Comment remonter du toit sur la terrasse, puis de la terrasse jusqu' la
lucarne du palier avec un tel fardeau?

--Pas moyen! Faut y renoncer! A moins que j'endosse cette dfroque?...
C'est a! Et je lui laisserai la mienne en change!... Une bonne farce!
Il en fera une tte, quand il trouvera mes guenilles  la place de ses
meilleurs effets!... Ah! je voudrais le voir!...

Et vite, vite, de se dshabiller, tout en ratiocinant de la sorte, de
dcrocher gilet, paletot, pantalon, pardessus... vite, vite, d'aveindre
chemises et chaussures.

       *       *       *       *       *

Mais, juste au moment o Isidore Brigodin tait quasiment nu et se
disposait  enfiler un pantalon de drap noir tout battant neuf, un pas
se fit entendre de l'autre ct de la cloison, dans un corridor sans
doute, une clef grina dans la serrure.

Brigodin de se baisser aussitt et se couler sous le lit. Et maintenant,
ne bougeons plus!

La porte s'tait ouverte, puis referme, et l'on allait et venait dans
la pice.

--S'il me faut passer la nuit l, me voil propre! se dit Brigodin, qui
sentait dj le froid le pntrer et lui ankyloser les membres.

On continuait  marcher tout contre lui; il entendait manoeuvrer
les tiroirs de la commode, grincer la porte de l'armoire et celle du
cabinet. Le froid le gagnait de plus en plus.

--Mon Dieu! mon Dieu! Pourvu que je n'aille pas ternuer!... Et s'_il_
aperoit mes nippes sur son lit? S'il voit qu'on a drang...
Ah! malheur! Est-ce qu'il va demeurer l? Est-ce qu'il ne va pas
ressortir?...

Si! Il lui semble qu'on se rapproche de la porte... Oui! On l'ouvre...
On s'en va!

--Ah! enfin! quelle chance!

Maintenant plus de temps  perdre. Il s'agit de se rhabiller presto et
de filer grand'erre. Mais...

--... O donc sont les vtements? Le pantalon, la chemise, les bottines,
le paletot, que j'avais prpars?... Disparus! Et mes loques que j'avais
laisses l, sur le lit? O les a-t-il fourres?

Derechef, Brigodin explora l'armoire, la commode, le cabinet de
toilette... Toute la garde-robe avait t emporte! Tout le linge
enlev!

Et ses pauvres frusques avaient t, elles aussi, comprises dans la
rafle!

--Oh! Mais ce n'est donc pas le locataire, l'employ de commerce qui
vient de venir? C'est un voleur, un confrre! Eh bien, merci! En v'l
un! Ah! je le retiens, c't animal-l! Si je le connaissais!...

Oui, c'tait un deuxime larron--il y avait tant de misrables 
Reims cet hiver-l!--qui, n'ayant pas, comme Brigodin, la ressource de
s'introduire dans cette chambre par la fentre, y avait pntr par
la porte,  l'aide d'un rossignol; et, pendant que son confrre se
morfondait sous le lit, avait fait main basse sur tout ce qu'il avait
trouv, mis toute la pice au pillage.

--Que devenir? Comment me carapater de l? ruminait Brigodin, transi et
glac de la tte aux pieds. Je ne peux pourtant pas me sauver tout nu,
courir sur les toits comme un singe... Ah! misricorde! En voil une
dveine! Oh!!!

Se sauver tel quel, il n'tait mme plus temps. Un bruit de pas
retentissait et s'approchait, une voix jeune, pleine et tapageuse,
lanait ses clats  tous les chos et claironnait des fragments d'une
romance alors en vogue:

  Non, tu n'es plus ma Pquerette,
  Ma Pquerette  l'oeil si doux!...

C'tait le jeune homme, le vrai locataire cette fois, qui, leste et
joyeux, grimpait son escalier et rintgrait le logis.

Il cessa net sa chanson, comme bien on pense, et poussa un cri de
stupeur et d'effarement  l'aspect de cet individu plant au milieu de
sa chambre et dpouill de tout voile.

--Eh! monsieur Barbier! monsieur Barbier! appela-t-il  tue-tte.

Isidore Brigodin le connaissait, ce M. Barbier: c'tait le principal
locataire de la maison, un peintre en btiments qui sous-louait  des
jeunes gens les mansardes du dernier tage.

M. Barbier accourut, et ce fut lui--lorsque l'infortun Brigodin eut
piteusement, tout tremblant de froid et claquant des dents, confess sa
msaventure--qui alla chercher dans sa dfroque et parmi ses mises-bas
de quoi couvrir la nudit de notre apprenti cambrioleur et permettre de
le conduire au poste.

--En v'l d'une roide, tout d'mme! clamait Isidore Brigodin chemin
faisant. C'est moi qu'est le vol... Oui, mossieu, tout aussi bien que
vous! et c'est moi qu'on pige! Enfin, je serai du moins log et nourri
pour rien tout mon hiver! C'est toujours a de gagn, n'est-ce pas, pre
Barbier?




                             LE PRE DE MADAME

_A Frantz Jourdain_.


Surtout, Annette, ayez bien soin de mon pre!

C'est ce que ne manquait jamais de dire Mme de Lautry  sa domestique,
chaque fois que celle-ci sortait, poussant devant elle la petite voiture
o le pauvre M. Buvignires gisait impotent et inconscient.

Ancien haut fonctionnaire, inspecteur des Finances en retraite,
commandeur de la Lgion d'honneur et dcor d'une multitude d'ordres
exotiques, M. Buvignires, aux abords de ses soixante-dix ans, avait t
frapp de paralysie. Il tait veuf et n'avait qu'un enfant, une fille,
veuve elle-mme depuis peu, et qui s'empressa de le recueillir chez elle
et de l'entourer de sa plus tendre sollicitude. Mre d'un garonnet de
six ou sept ans et d'une petite fille qui atteignait  peine ses vingt
mois, Mme de Lautry partageait ainsi son affection et tous les trsors
de son excellent coeur entre ses bbs et son infortun pre.

Elle habitait,  Passy, un modeste et paisible pavillon de la rue du
Ranelagh, et chaque aprs-midi, quand le temps le permettait et qu'elle
en avait le loisir, elle s'en allait, accompagne de ses enfants et de
sa femme de chambre qui voiturait M. Buvignires, faire une promenade
dans le bois de Boulogne, aux alentours de la Muette. Lorsque Mme de
Lautry se trouvait retenue par quelque visite  rendre ou  recevoir,
empche par quelque urgente course, Annette partait seule, avec le
malade dans sa chaise roulante, et alors:

--Surtout, ayez bien soin de mon pre! Vous entendez, Annette?

--Madame peut tre sans inquitude!

En effet, quel danger pouvait-il y avoir? Les voitures taient rares
dans ces parages, et c'tait sitt fait de gagner le Bois, d'arriver 
une contre-alle ou de s'engager dans un des petits chemins interdits
aux cavaliers!

Or, il advint qu'une aprs-midi de juin, Annette qui, ce jour-l, tait
seule avec son malade, fit la rencontre d'une de ses payses, de la
grosse lisa, son ancienne camarade de premire communion  Saint-Bonnet
de Bourges, devenue, par le hasard des temps, bonne comme elle chez des
bourgeois de Passy. Deux militaires, deux superbes _train-glots_, tout
luisants et battants neufs, escortaient lisa, et, comme eux aussi
taient originaires de la ville de Jacques Coeur, voil nos quatre
Berrichons bientt rassembls cte  cte sur un banc, le long d'une
pelouse avoisinant la porte de la Muette, et dgoisant  coeur joie et
 bouche que veux-tu de tous leurs souvenirs du pays natal. Prs de ce
banc, en bordure de la pelouse, se dressait un pais bouquet de bois
devant lequel Annette avait eu soin de placer la petite voiture, de
faon que le malade ft abrit le mieux possible contre le soleil et
contre le vent. Il n'y avait du reste aucune indiscrtion  redouter de
sa part, puisqu'il n'articulait que des sons incomprhensibles, semblait
ne plus entendre, ne rien voir presque, ne s'intresser  rien et ne
vivre que pour manger, mais avec quel apptit!

L'entretien tait si intressant, si passionnant, qu'il se prolongea
toute une grande heure. Quand enfin Annette se dcida  prendre cong
de ses pays pour regagner la maison et tourna la tte...  stupeur!
misricorde divine! le pre de madame avait disparu. Plus de voiture,
plus rien!

Annette n'en croyait pas ses yeux. Elle se mit en qute, courut d'un
ct, d'un autre, revint sur ses pas, rebroussa chemin de nouveau,
arrtant les passants, les interrogeant, tout anxieuse, haletante,
perdue...

Non, on n'avait pas vu de malade... Non, pas de petite voiture!...

Il fallait rentrer pourtant! Et comment oser?... Que rpondre  madame?
Ah! mon Dieu! mon Dieu!

Dans son saisissement et son affolement, la pauvre fille en vint  se
dire que M. Buvignires tait peut-tre reparti tout seul, qu'il avait
pu marcher, oui, tout d'un coup, comme a, par miracle; qu'il s'en tait
retourn de lui-mme, sans la prvenir,  la drobe, sans doute pour
lui jouer une farce, ramenant sa roulotte avec lui, et qu'elle allait le
retrouver  la maison...

Hlas! non, il n'y tait pas! Et l'on peut juger avec quelle dsolation
et quelle indignation Mme de Lautry accueillit les aveux de sa
domestique.

--Malheureuse! Je vous le disais bien de faire attention! Je vous
le recommandais bien chaque fois! Est-ce vrai? Et vous me rpliquiez
toujours qu'il n'y avait rien  craindre, aucun danger... Vous voyez,
n'est-ce pas? Vous voyez!

       *       *       *       *       *

Des jours et des semaines s'coulrent: malgr les dclarations faites
 la police, les dmarches de toute sorte et les recherches sans nombre,
M. Buvignires demeurait introuvable.

Mme de Lautry, dont la foi tait des plus vives, la pit ardente et
profonde, avait fini par ne plus rien attendre du secours des hommes
et s'en remettre entirement  Dieu. Elle ne cessait de le prier,
d'implorer sa misricorde et sa clmence, pour qu'il protget
l'infortun vieillard et le lui rendt... s'il tait encore de ce monde!

Un jour qu'elle tait alle voir une de ses amies de pension, sa
plus intime amie, Berthe Lefillol, perche dans le haut du boulevard
Saint-Michel, et qu'elle s'en revenait le long de la grille du
Luxembourg, en compagnie de son petit garon et de Mlle Suzanne,
qu'Annette portait dans ses bras, elle fut accoste par une vieille
femme, une mendiante, qui psalmodiait plaintivement:

--N'oubliez pas un pauv' paralytique, si vous plat!

Elle fouilla dans sa poche, en tira une pice de menue monnaie; mais 
l'instant o elle la glissait dans la main de la mendiante, Annette jeta
un cri.

--Oh! madame! madame!

Le regard de Mme de Lautry suivit celui de sa bonne... L,  deux pas
d'elle, contre le mur de soubassement de la grille, M. Buvignires
tait install dans une petite voiture,--pas celle qu'il avait rue du
Ranelagh, une autre moins lgante et moins cossue, plus fatigue et
dfrachie, mais proprette cependant. Oh! c'tait bien lui! Sans
le moindre doute! Du premier coup il tait reconnaissable, quoique
paraissant mieux portant, moins sanguin. Il n'y avait que sa rosette de
la Lgion d'honneur, qu'on avait prudemment enleve.

--Mon pre! Mon pre! Toi! s'exclamait Mme de Lautry.

Et une sorte d'panouissement, de vague sourire, comme un rayon d'intime
joie et de suprme allgresse, illumina la face du paralytique, toujours
immobile, muet, affal.

--Comment ce malade est-il l, madame? O l'avez-vous trouv? Comment
osez-vous le...

Mais la mendiante, jugeant ces questions trop indiscrtes et la
situation quelque peu gnante, s'tait empresse de gagner le large.

--Annette, passez-moi Suzanne, et prenez cette voiture!... Ramenez
monsieur!...

       *       *       *       *       *

Eh bien! ce retour ne profita pas, ainsi qu'on aurait pu le croire,  M.
Buvignires.

La mendiante, la vieille mre Pellegrin, qui, durant prs de dix ans,
avait soign deux paralytiques, son mari d'abord, puis un beau-frre de
celui-ci, et avait vcu d'eux et bien vcu, copieusement exploit avec
ces infirmes la charit publique, s'entendait comme personne  les
traiter et  les gouverner.

Ils avaient beau se fcher ou implorer, beau geindre ou vocifrer, elle
ne se laissait pas imposer ni attendrir, elle tenait bon et ferme: pas
de vin pur, pas de viandes noires, pas de salaisons, aucun excitant,
rien que de l'eau rougie et des lgumes, du vgtalisme.

Il est probable que Mme de Lautry, dans sa filiale tendresse, se montra
moins prudente. Elle se fit une fte sans doute d'indemniser son pre
des jenes et privations qu'il avait endures. Tant il y a que, ds le
lendemain de sa rentre au bercail, M. Buvignires commena  perdre
sa bonne mine et ce regard dont la vivacit et l'clat attestaient
certainement des rapparitions de l'intelligence. Il semblait toujours
fatigu  prsent, toujours alourdi et ensommeill; il avait comme peine
 soulever les paupires, et, lorsqu'il regardait, c'tait d'un oeil
terne et fixe, atone et vitreux, inconscient, sans expression, sans vie.

Annette remarqua vite ce changement et crut devoir le signaler  sa
matresse.

--Voyez donc, madame, comme monsieur a le teint rouge, empourpr,
tout le visage congestionn... Et puis il dort tout le temps... a
m'inquite, madame, je vous assure.

--Mais moi galement, ma fille. Oui, je me suis bien aperue aussi de
ces somnolences continuelles et de cette congestion... Je suis passe
hier chez le docteur Vallier pour lui en parler et le prier de venir le
plus tt possible; je l'attends ce matin...

--coutez, madame, ce n'est pas pour vous commander, mais...  la place
de madame, j'aurais plus de confiance dans la femme... vous savez, cette
vieille femme, la mendiante qui avait emport monsieur. Oui, elle doit
certainement possder quelque secret pour ravigoter ces malades-l!

--Annette! A quoi pensez-vous!

--Que madame veuille seulement se rappeler comment tait monsieur quand
nous l'avons repris, comme il avait l'air veill et florissant... et
comparer!

--C'est vrai... Il n'y a pas  nier..., balbutia Mme de Lautry.

--Eh bien! si j'tais que de madame, je tcherais de la retrouver, cette
sorcire-l, et--je ne lui rendrais pas monsieur, non!--mais je lui
demanderais comment elle faisait pour le si bien soigner.

On n'eut pas le temps d'entreprendre cette recherche et tenter cette
exprience: ce jour-l mme, un quart d'heure aprs le dpart du docteur
Vallier, M. Buvignires tait frapp d'une nouvelle attaque et enlev
par une mort foudroyante.

       *       *       *       *       *

                                     LA
                          JARRETIRE DE LA MARIE

_A Auguste Aubry_.


Roger De Vigneules vit arriver chez lui, ce matin-l, son principal
crancier, le pre Salom, encore plus revche et plus intraitable que
de coutume.

--Non, monsieur le comte, je ne veux plus attendre! Assez comme a! Vous
vous moquez de moi, c'est clair comme le jour! Eh bien, je n'aime pas
qu'on se moque de moi!

--Je vous assure bien, monsieur Salom, que telle n'a jamais t mon
intention, jamais!

--Allons donc! Enfin j'ai besoin d'argent: vous ne pouvez pas m'en
donner, n'est-ce pas?

--Je ne le puis pas, effectivement.--Alors d'ici mme je m'en vais chez
l'huissier! Je m'en vais vous poursuivre, faire vendre... Il faut en
finir,  la fin des fins!

--Faites! conclut Roger en touffant un billement et d'un ton qui ne
laissait aucun doute sur la complte inefficacit de cette menace.

--Je vous avais cependant propos un moyen..., un moyen bien simple
de vous librer, reprit le vieux Salom, agac et dmont par
l'imperturbable calme de son interlocuteur... Oui, si vous m'aviez
cout...

--Quoi donc?

--Vous seriez mari!

--Grand merci! J'aime mieux vous devoir!

--C'est a! Toute la vie! Quand je vous disais que vous vous gaussiez de
moi!

--Mari! Mari par vous! Moi! Vous n'y songez pas, monsieur Salom!

--Je vous demande bien pardon, j'y songe, monsieur le comte. Ou plutt,
j'y songeais! Et permettez-moi d'ajouter que vous pourriez l'tre plus
mal que par moi, mari! Oui, ne vous en dplaise! J'avais justement si
bien votre affaire!

--Votre petite paysanne? Votre vigneronne de la Champagne? Encore!

--Oui, monsieur le comte, encore! Ma petite vigneronne, comme vous
dites! Une jeune personne tout  fait digne de vous... Six cent mille
francs de dot, plus un million  la mort du pre, sans compter le
reste, les oncles, les tantes... Avec cela, belle  ravir, gracieuse
et distingue comme une petite reine; instruite, mais sans exagration;
excellente musicienne... Elle sort du couvent, et son rve serait
d'habiter Paris et de s'entendre appeler Mme la comtesse...

--Voyez-vous a!

--Quelle aubaine! Nous serions illico, vous tir d'embarras, moi pay,
et il vous resterait une perle, monsieur le comte, une vritable perle!
Je ne lui connais qu'un dfaut, un seul...

--Vous devez vous tromper, monsieur Salom. Elle est absolument intacte
et parfaite, votre perle, interrompit Roger, toujours avec son ironique
placidit.

--Non, malheureusement! Elle... elle boite.

--Vous avez dit?

--Elle boite, cette jeune personne. Elle est atteinte de...
claudication. Oh! trs lgrement! C'est  peine visible!

--Ah , vous plaisantez? C'est vous qui vous moquez de moi, monsieur
Salom!

--Pas le moins du monde! Je ne dois rien vous cacher, monsieur le comte.
Je vous ai fait voir les avantages de l'affaire, le beau ct de la
mdaille;  prsent, je vous en dvoile le revers, car il y a un revers,
il y en, a toujours un...

--Au dire mme de M. de la Palisse!

       *       *       *       *       *

Cependant M. Justius Salom insista si vigoureusement cette fois, se
montra si loquent et si persuasif, que Roger de Vigneules, malgr son
scepticisme et son indiffrence, consentit  se laisser conduire  une
partie de chasse au chteau de Blerzy-lez-Reims, chez M. Martelot, le
grand fabricant de vin de Champagne, et  entrevoir Mlle Clotilde, la
jeune vigneronne. Il en revint tout surpris et enthousiasm.

--Mais il a raison, ce diable de Salom! Elle est charmante, ravissante,
cette petite! On la prendrait sans dot, et six cent mille francs, plus
le million du papa, les esprances... Tiens, tiens, mais!... Ce ne
serait pas si bte...

Son infirmit? Mais elle n'avait rien de pnible pour autrui, rien de
dsagrable...

--Au contraire! tait mme presque tent d'ajouter Roger. Elle lui donne
presque un attrait de plus, un surcrot de grce, comme  Mlle de la
Vallire!

Bref, Clotilde lui plut si fort qu'il n'hsita pas  continuer ses
dmarches et bientt  solliciter sa main.

Si Roger avait t sduit par la beaut, les charmes physiques et la dot
de Mlle Martelot, celle-ci, de son ct, n'tait pas demeure insensible
aux qualits du jeune comte,  ses lgantes manires, son cachet
aristocratique et son chic parisien, surtout au prestige de son nom et
de son titre. Aussi fut-il agr d'emble.

--Puisque vous vous convenez, mes enfants, et que la chose est dcide,
le mieux est d'en terminer tout de suite, dclara le brave M. Martelot.
Nous approchons de Pques... Le mariage pourrait avoir lieu dans la
semaine de la Quasimodo.

--Parfaitement, mon cher beau-pre. Les dlais lgaux seront expirs,
et votre avis, votre proposition, s'accorde pleinement, d'ailleurs, avec
mes plus vifs dsirs: le plus tt sera le mieux!

Le soir mme de la crmonie, comme tous les invits, au nombre d'une
trentaine, taient rassembls autour d'une longue table dresse, vu la
circonstance, dans le salon d't du chteau, et qu'on venait, fltes
en mains, de boire  la prosprit du nouveau couple, un petit-cousin de
Roger, Saturnin d'Hattonville, un jouvenceau de quinze ou seize ans,
se glissa mystrieusement sous la table pour aller, selon l'antique
coutume, dnouer et cueillir la jarretire de la marie.

Mais soudain, en mme temps que Clotilde se reculait en jetant un cri
strident, Saturnin surgit tout dfait, blme, effar.

--Oh! oh!... Mais c'est que... elle a une jambe de bois!

--Une jambe de bois? s'cria Roger en se levant d'un bond et en
considrant sa femme avec stupeur. Vous avez une...

Clotilde courba la tte et se plongea le visage dans les mains.

--Me tromper de la sorte! Oh!

--Mais je croyais que vous le saviez! Elle aussi le pensait! interrompit
M. Martelot. Nous n'avons voulu tromper personne! Comment donc!

--Une jambe de bois! Oh! oh!!... rptait Roger tout indign et
constern.

--Allons, calmez-vous, mon ami, reprit M. Martelot, calmez-vous! C'est
un petit malentendu...

--Un petit?... Par exemple! je vous trouve superbe!

--Voyons, Roger!... Pas de scandale, mon enfant!... Remettez-vous!
Voyons!... J'augmenterai la dot de cinquante mille francs, ajouta-t-il 
voix basse et en forant son gendre  se rasseoir.




                            UNE PETITE CHARIT
                                   S.V.P.

_A Albert Rousseau_.


C'est  la suite d'un chec matrimonial que Maurice Chantenay,
professeur d'histoire au collge de Saint-Aubin, sollicita son
changement de rsidence et parvint, grce  ses deux volumes sur les
colonies grecques et les colonies romaines,  se faufiler dans les
bureaux du ministre de l'instruction publique.

M. Baudelot, gros marchand de bois de Saint-Aubin, qui clamait sur tous
les tons et sur tous les toits qu'il donnait cent mille francs de dot
 sa petite-fille Rene,--cent mille francs comptant! recta! pas un
centime de moins!--avait trouv ridicule, irrvrencieux et insultant
mme qu'un simple licenci, gagnant tout au juste deux mille huit cents
francs et ne possdant d'autre avoir que son latin et ses diplmes, ost
se mettre sur les rangs, prtendre  un aussi brillant parti.

--Il a du toupet, vrai, ce petit pion!

Rene, qui tait orpheline et avait t leve par ses grands-parents,
avait d se soumettre et rencogner ses larmes, car elle l'aimait, ce
petit pion. Son unique rconfort avait t de s'pancher auprs de sa
grand'maman, tendre et excellente femme, mais  qui aucune manifestation
de volont n'tait permise, et qui, depuis longtemps, depuis le
lendemain mme de son mariage, avait t assujettie et annihile par son
matre et seigneur.

Arriv  Paris, Maurice s'tait install avec sa mre dans un trs
modeste appartement de la rue Notre-Dame-des-Champs, et avait repris l
sa vie studieuse. Plus que jamais il avait besoin d'occuper et surmener
son esprit, de le contraindre  oublier son rve impossible. Et puis
qui sait? Il avait en tte, sur le chantier mme dj, un grand ouvrage
consacr  la gographie ancienne, et il lui tardait de mener cette
oeuvre  bonne fin. Peut-tre, avec beaucoup de dmarches, beaucoup
de remuements et de protections, russirait-il  dcrocher quelque
rcompense acadmique; un mince rayon de gloire viendrait miroiter sur
son front: on verrait bien alors, l-bas,  Saint-Aubin, qu'il n'tait
pas un ne, et peut-tre alors le pre Baudelot regretterait-il de
l'avoir repouss, de l'avoir mconnu.

Et Maurice, stimul par cet espoir, allch par ce gentil brin de
laurier, vivait confin dans sa retraite, terr comme un bndictin dans
ses livres et ses paperasses. Il ne sortait que pour aller  son
bureau,  dix heures du matin, et, ds que quatre heures avaient sonn,
reprenait ponctuellement la route du logis. Alors, une fois rentr,
aussitt le dner termin en tte  tte avec sa mre, quelle bonne et
longue soire, tout entire remplie par de passionnantes investigations
 travers les crivains latins et leurs interprtes et glossateurs!

       *       *       *       *       *

Pour se rendre  son ministre, Maurice Chantenay suivait invariablement
le mme chemin: rue Saint-Placide, rue da Bac, rue de Varenne et rue de
Bellechasse; pour en revenir, les mmes voies en sens inverse.

Or, il advint qu'un matin,  l'angle de la rue Saint-Placide et de la
rue de Vaugirard, un mendiant l'accosta.

--Un petit sou, m'sieu, si vous plat!... si vous plat, m'sieu!

Maurice se laissa toucher par l'air dolent et minable du pauvre hre, et
lui bailla une modique aumne.

Mais,  dater de ce jour-l, tous les matins, immanquablement,  l'heure
o il dbouchait dans la rue Saint-Placide, notre bureaucrate tait
certain de voir ce mme mendiant surgir de son coin de porte, de son
embuscade habituelle, tomber sur lui, l'escorter en geignant, soupirant
et roulant des yeux dsesprs: M'sieu... je vous en prrrie!...
M'sieu... ayez piti!... J'ai neuf enfants... Ma femme est 
l'hpital... M'sieu!... M'sieu...je vous en prrrie!... s'agripper
frocement  ses grgues, et ne le lcher qu'aprs avoir empoch son
obole.

Maurice finissait par tre impatient de cette poursuite aussi
mthodique et invitable qu'acharne et implacable, et de cet impt
forc.

--Je ne suis plus libre  prsent!... Plus moyen de passer mon chemin
tranquillement... Ah! non, non, il faut que je me dbarrasse de ce
crampon!

Et, cette rsolution prise, il modifia son itinraire, de faon  viter
l'embuscade susdite.

       *       *       *       *       *

A quelque temps de l, comme il sortait de son bureau et venait de
s'engager dans la paisible rue de Varenne, il fut abord par une vieille
femme, une pauvresse, qui vaguait d'un trottoir  l'autre, guignant les
passants bien mis et de physionomie paterne, ainsi que les quipages qui
s'arrtaient devant les portes d'htel.

--Une petite charit, mon bon monsieur, s'il vous plat!

Maurice eut l'air de ne pas entendre, ne broncha point et doubla le pas.

--Je vous en prie, monsieur! Une petite charit!... Je suis bien
malheureuse, mon bon monsieur... a vous portera bonheur!...

Il avait beau ne rien rpondre, filer droit et presto, la pauvresse ne
le quittait pas, trottinait  ses cts, en continuant de moduler ses
larmoyantes implorations.

--Une charit, monsieur!... Une petite charit!... Si peu que ce soit,
monsieur!... Je vous en sssupplie!... Je vous en ssssupplie!...

--Non, ma brave femme, non! rpliqua durement Maurice agac. Parce que,
si je vous donne aujourd'hui, il faudra vous donner encore demain et
tous les jours que Dieu fasse. Je ne pourrai plus passer dans cette
rue sans que vous me poursuiviez... Je ne donne jamais en rue. C'est
un parti pris chez moi. Je ne connais que le bureau de bienfaisance;
adressez-vous  votre mairie...

--Mais, monsieur, je m'y suis adresse. On m'accorde trois livres de
pain par semaine. On ne peut faire plus, qu'ils m'ont dit, ces
messieurs du bureau... Pour lorsss, faut bien que j'aie recours aux mes
charitables... Je suis bien malheureuse, allez, mon bon monsieur! Je
viens d'tre malade...Voil plus d'un mois que je ne sors pas... Je vous
promets, je vous laisserai tranquille quand vous passerez. Je n'abuserai
pas...

--Est-ce bien vrai?... Vous me le promettez?... Vous ne me relancerez
pas?...

--Non, monsieur, non, bien sr!

--Eh bien, tenez!

Et il lui mit quelques gros sous dans la main.

--Merci bien, mon bon monsieur, merci bien! a vous portera bonheur.

Le lendemain,  la mme heure, la pauvresse tait encore au mme
endroit, en train de faire sa chasse. En apercevant de loin un monsieur
en chapeau haut de forme et pardessus, elle courut  lui; mais, ds
qu'elle eut reconnu son bienfaiteur de la veille, elle s'arrta net,
esquissa un timide salut et traversa la chausse pour aller emboter le
pas  une lgante dame accompagne d'une nounou et de son bb.

Les jours suivants, mme jeu de la part de la mendiante, qui dcidment
avait choisi la riche et aristocratique rue de Varenne pour champ
d'oprations: elle se dirigeait d'abord droit vers Maurice, puis, 
trois pas de lui, ayant constat  qui elle allait s'adresser, elle
effectuait une discrte volte-face et partait jeter le grappin de
l'autre ct de la rue.

--Allons, tenez, lui dit Maurice un soir, aprs avoir fouill dans sa
poche et en souriant malgr lui dans sa barbe, puisque vous tes si
fidle  votre parole...

--Je vous remercie bien, monsieur! Que le bon Dieu vous protge!

Et bientt, peu  peu, ce fut l'employ qui, au lieu de laisser la
pauvresse venir au-devant de lui, prit l'habitude d'aller  elle et
de lui donner chaque jour un petit sou. Cet impt, qu'il avait d'abord
esquiv et repouss, parce qu'on voulait l'en frapper sans son aveu et
pour ainsi dire malgr lui, maintenant qu'on ne le lui rclamait plus,
qu'on ne cherchait plus  le lui extorquer ou le lui soutirer  force
d'insistance, d'importunit et d'astuce, il se faisait un devoir et
un plaisir de l'acquitter. Il se serait plutt dtourn de sa route 
prsent, s'il l'et fallu, pour rencontrer sa mendiante et lui verser
son minuscule tribut accoutum.

--Merci bien, merci bien, mon bon monsieur! Le Seigneur tout-puissant
vous le rendra plus tard!...

       *       *       *       *       *

Maurice avait fini par prendre intrt  cette indigente, et un jour que
Mme Chantenay voulait se dbarrasser de quelques dfroques hors d'usage,
il songea  cette vieille femme et lui demanda de pousser jusque chez
lui.

--Venez de bonne heure, entre huit et neuf... Vous n'oublierez pas: n
37, rue Notre-Dame-des-Champs, M. Chantenay?

--Et je monterai directement au troisime?

--Oui, cela vaudra mieux... C'est afin que la concierge ne sache
pas... Elle trouverait peut-tre que ces vieux effets auraient d lui
revenir...

--N'ayez crainte, je ne soufflerai mot... Et puis elle ne verra pas ce
que j'emporte.

Trois semaines environ aprs cette visite matinale, Maurice fut tout
tonn,  sa sortie du ministre, de ne pas voir sa mendiante dans les
parages habituels.

--Tiens! que se passe-t-il donc?

Le lendemain, elle ne s'y trouvait pas non plus.

--Elle a donc chang de quartier?... A moins qu'elle ne soit tombe
malade?...

Mais comment s'en assurer? Il ignorait son nom. Il savait seulement
qu'elle habitait dans la rue du Cherche-Midi, du ct du boulevard
Montparnasse.

Elle paraissait avoir bien dfinitivement dsert son poste.

--Et sans rien dire?... aussi soudainement?... C'est drle!

Il avait nanmoins presque oubli dj cette pauvresse, quand un soir
il reut une lettre signe du commissaire de police de son quartier, par
laquelle ce magistrat l'invitait  passer sans retard  son cabinet.

Il s'y prsenta le lendemain matin, et aussitt le commissaire donna
l'ordre de l'introduire.

--Vous tes bien M. Chantenay?

--Lui-mme, monsieur. Voici la lettre que vous m'avez expdie. Voici
une quittance... des cartes...

--Vous avez connu une dame Tabourin, domicilie rue du Cherche-Midi,
150?

--Tabourin? Non, monsieur, je ne connais personne de ce nom.

--Une vieille femme, une vieille mendiante, qui rdait toujours par
ici...

--Ah! bien! bien! Elle s'appelle Tabourin? Je la rencontrais d'ordinaire
rue de Varenne...

--C'est a! Et vous ne la rencontrez plus maintenant? Elle est dcde,
monsieur.

--Ah!

--Et elle vous a institu son hritier.

--Moi?

--Vous-mme. J'ai d avant-hier pntrer chez elle. Le concierge tait
venu m'informer qu'on la croyait morte dans sa chambre, qu'une odeur de
plus en plus ftide emplissait l'escalier, se rpandait dans toute
la maison. J'ai fait ouvrir sa porte,--une porte de mansarde, de
soupente... un taudis sans nom... Elle gisait,  demi dcompose dj,
sur la paillasse et les hardes qui lui servaient de lit. Il a fallu
enlever le corps immdiatement. Eh bien, monsieur, sous ces hardes, dans
ce tas de guenilles o couchait la mre Tabourin, j'ai dcouvert des
valeurs, des billets de banque, une fortune... Cent douze mille trois
cents francs, monsieur!

--Cent douze mille... Et c'est  moi qu'elle lgue...?

--A vous, oui, monsieur. Son testament, rdig sur une demi-feuille de
papier  lettres, mais en bonne et due forme, tait soigneusement plac
derrire un crucifix pendu au mur. Elle y dclare que, n'ayant plus ni
parents, ni allis, personne au monde, elle nomme hritier de tout ce
qu'elle possde M. Chantenay fils, demeurant rue Notre-Dame-des-Champs,
n 37, qui a toujours t trs bon pour elle...

--Pauvre vieille!

--...Qui lui faisait l'aumne chaque jour, malgr la mfiance et la
terreur que lui inspirent les mendiants des rues...

--C'est vrai!

--Mais je lui disais bien que a lui porterait bonheur! Ce testament,
du reste, est actuellement entre les mains de Me Hurteau de la
Hurteaudire, notaire, boulevard du Palais, qui est charg de vous le
remettre et qui vous attend.

       *       *       *       *       *

Un mois plus tard, Maurice Chantenay tait l'poux de Rene Baudelot.
Le mariage avait t pompeusement et magnifiquement clbr 
Saint-Aubin:--le grand-pre Baudelot n'entendait pas tre accus de
faire chichement les choses, lui qui donnait cent mille francs de dot
 sa petite-fille, cent mille francs comptants, l, recta, rubis sur
l'ongle!

La premire visite des jeunes poux, en arrivant  Paris, fut, on
le devine, pour la tombe de la mre Tabourin. Pas de couronnes trop
grandes, pas de bouquets trop beaux pour elle. Ils lui ont achet une
concession  perptuit, et l'ex-guenilleuse pauvresse de la rue de
Varenne repose, comme une opulente douairire dfunte, dans un caveau
particulier, sous une dalle de marbre blanc surmonte d'une croix
sculpte...

C'est le moins qu'ait pu faire pour elle son hritier improvis.




                                LE JUSTICIER

_A Francisque Sarcey_.


Un collier, diamants et saphirs, quatorze mille francs; deux paires de
pendants d'oreilles, sept mille cinq cents; nous disons...

--Oui, monsieur le commissaire.

--Ce qui, ajout  la valeur approximative des huit bracelets, des
broches, des bagues, etc., forme un total de cinquante-quatre mille six
cents francs.

--Plus l'argent!

--Ah! il vous a pris de l'argent aussi?

--Tout ce qui se trouvait avec mes bijoux dans mon armoire  glace. Il a
tout rafl, monsieur! Quelle calamit! Ah! Seigneur! Et moi, bonne bte,
qui tais  cent lieues de me douter... Un homme si chic!

--Pardon, reprit le commissaire, en voyant que la dposition allait se
perdre en de veines jrmiades. Pardon, madame, quelle somme vous a-t-il
drobe?

--J'avais quatre mille francs en billets de banque dans un coffret, sept
ou huit cents francs en or... Environ cinq mille en tout.

--Total gnral: cinquante-neuf mille six cents; disons, en nombre rond:
soixante mille. C'est assez coquet!

--C'est indigne, abominable! rugit la plaignante, plantureuse
quadragnaire aux traits fatigus et fltris, mais  l'oeil vif encore
et tout  fait dpourvu de timidit. A qui se fier maintenant? Un type
qui avait l'air...

--Si chic, avons-nous dit! Et comment le connaissiez-vous, ce type; o
l'aviez-vous rencontr?

--Au Moulin-Rouge, monsieur le commissaire. Une fois dj, il y a huit
jours... oui, c'est cela, huit jours..., il m'avait aborde, m'avait
dit tout de go et trs poliment: C'est  madame de Mortagne que j'ai
l'honneur..., ce qui n'avait pas laiss de m'interloquer. Je ne l'avais
jamais tant vu, lui! Comment savait il mon nom? Il ne voulut pas me
l'expliquer et me quitta au bout d'un instant. Voil qu'hier soir, il
vient  moi de nouveau...

--Au Moulin-Rouge, toujours?

--Oui..., s'informe de ma sant, m'avoue qi'il m'attendait avec une
anxieuse impatience, se montre trs empress, trs galant, finit par
m'inviter  souper... J'accepte. Nous voil installs en tte--tte
chez Matte, dans un cabinet de l'entresol... Un gentil petit souper au
Champagne frapp, des hutres, un perdreau, des crevisses...
Pardi! pour ce que a lui cotait! Je dois mme vous dire que... oh!
certainement, il avait dj dress son plan! Il me versait des rasades!
J'tais lgrement... paf, en me levant de table...

--Ah! ah!

--Et je ne serais mme pas surprise qu'il m'et fait boire quelque
narcotique... Oui, je me sentais tout alourdie, toute drle... Comme de
juste, il me ramne chez moi. Je te prviens, ma petite chatte, qu'il
me dit comme a, que je serai forc de partir d'assez bonne heure:
j'ai mes occupations.--a ne fait rien, monte tout de mme! Ma bonne
t'veillera  l'heure que tu voudras, que je lui rponds, moi, toujours
nave, confiante... Fallait bien me montrer gentille avec lui, puisqu'il
tait gentil pour moi, et la main large, vous savez... vingt-cinq louis.

--Un gaillard qui ne lsine pas en affaires, quoi! a travaille en
grand!

--Voil qu'en me rveillant  onze heures, aprs avoir dormi d'un
sommeil de plomb, je ne le vois plus l... Je me rappelle alors ce qu'il
m'a dit, qu'il tait oblig de se rendre  sa besogne... Je me lve
un instant aprs, et je dcouvre... Ah! le gredin! M'tre ainsi laiss
jouer! L'avoir moi-mme attir!

Toujours soucieux d'empcher l'entretien de dvier et dgnrer en
striles regrets et maldictions superflues, le commissaire reprit:

--Quel ge peut-il avoir, cet individu?

--Trente-cinq ans... Quarante au plus.

--Ce n'est pas un tranger? Il vous a bien sembl appartenir au monde
parisien?

--Oh! sans nul doute! Il connat son Paris comme vous et moi, monsieur
le commissaire...

Flatt de ce rapprochement, le magistrat esquissa un lger sourire et un
imperceptible salut.

--Il m'a parl de thtre, poursuivit Mme de Mortagne, de pices
nouvelles, d'actrices en vogue, des courses, de tous les endroits o
l'on s'amuse...

--Mais sur lui, sur sa vie prive, lui est-il chapp quelques
particularits?

--Non... rien..., bgaya la donzelle.

--Il n'a prononc aucun nom... aucun nom de femmes de votre
connaissance, par exemple? Cela pourrait nous mettre sur la voie...

--Non, fit-elle, j'ai beau chercher... Il ne doit mme pas avoir
beaucoup de relations de femmes; il ne m'en a cit aucune,  part les
actrices... Il m'a seulement interroge  propos d'un M. d'Hastry... Oh!
un simple mot!

--Qu'est-ce que ce M. d'Hastry?

--Un charmant garon qui s'est tu aprs de grosses pertes  la Bourse.

--Mais  propos de quoi ce filou vous a-t-il parl de ce M. d'Hastry?
Comment ce nom est-il venu dans votre conversation?

--Nous causions des dsesprs, des gens qui se dcident  en finir avec
l'existence. Il me cita alors l'exemple de M. Ren d'Hastry. Peut-tre
vous rappelez-vous cette affaire, vous avez d la lire dans les
journaux? ajouta-t-il. Je crois bien que je me la rappelais! Je lui
rpondis que j'avais beaucoup connu M. d'Hastry. Et vous, vous le
connaissiez aussi?--J'ai eu occasion de le voir, me rpondit-il. Voil
tout.

--Il y a combien de temps que ce M. d'Hastry s'est tu?

--C'est l'anne dernire; il y a dix-huit mois.

--En quels termes tiez-vous avec lui?

--C'tait un de mes amis, rpliqua, sans broncher, Mme de Mortagne.

--C'est  Paris qu'il s'est tu?

--Oui, monsieur, chez lui, 75, rue Tronchet.

--Quelle tait sa profession?

--J'ignore exactement s'il en avait une... Il s'occupait d'affaires de
Bourse. Peut-tre tait-il associ avec un agent de change...

--Bien, madame, a suffit. Si j'ai besoin d'autres renseignements, je
vous ferai mander.

--Ah! monsieur le commissaire, dites-moi que vous le retrouverez, ce
misrable, que je rentrerai en possession de tout ce qu'il m'a emport!
Vous avez bon espoir, n'est-ce pas?...

       *       *       *       *       *

Quelques heures plus tard, M. Desrousseaux, notre commissaire de police,
apprenait par le concierge du numro 75 de la rue Tronchet que M. Ren
d'Hastry,--qui s'tait effectivement donn la mort dans cette maison
l'anne prcdente,--avait laiss une veuve et trois enfants, et que
cette dame, ruine aprs le suicide de son mari... une petite dame bien
courageuse, bien mritante... avait dmnag et habitait maintenant tout
en haut du faubourg Saint-Honor, au numro 297.

Le soir mme, M. Desrousseaux, accompagn de son secrtaire, se
transportait  cette adresse et trouvait dans une mansarde du sixime
tage une jeune femme, frle et maladive, et trois petits enfants, dans
un dnment complet.

Il dclina sa qualit, et, tout en s'excusant auprs de Mme d'Hastry de
raviver sa douleur, lui posa quelques questions au sujet de son mari et
des personnes avec qui il avait t jadis en rapport.

Mais presque aussitt la jeune veuve l'interrompit.

--Oh! monsieur!... Je devine ce qui vous amne... J'ai reu une lettre
tantt, une lettre si trange...

--Quelle lettre? Quoi donc? repartit M. Desrousseaux, qui, lui, ne se
doutait de rien et ne comprenait pas.

--... Avec de l'argent dedans, des billets de banque... Tenez, veuillez
lire, dit-elle en lui prsentant la lettre tout ouverte.

Madame,--lut M. Desrousseaux,--Quelqu'un qui se reconnat pour le
dbiteur de M. d'Hastry d'une somme de soixante mille francs, mais 
qui il n'est pas permis de se nommer, prend l'engagement de vous servir
chaque anne la rente de cette somme. Ds que, sans rompre son incognito
ni se compromettre, il pourra dposer ce capital entre vos mains ou
le placer quelque part en votre nom, il s'empressera de le faire. Vous
trouverez ci-inclus 1,500 francs, montant des deux premiers trimestres
chus.

Veuillez agrer, madame, etc...

--Et rien ne vous fait prsumer quel peut tre ce dbiteur? Vous n'avez
aucun soupon? demanda le commissaire.

--Aucun, monsieur, absolument... Depuis deux heures que j'ai reu cette
lettre, je me creuse la tte...

--Je vous demande encore une fois pardon, madame, pour la question
que je vais vous adresser... J'y suis oblig... M. d'Hastry ne
connaissait-il pas une dame... ou demoiselle Cochenard, dite La de
Mortagne?

A ce nom, Mme d'Hastry fit un brusque haut-le-corps, son visage
s'empourpra:

--Monsieur!... C'est cette femme... balbutia-t-elle, qui est cause...
cause de sa mort... de tout mon malheur!...

Cette fois, le commissaire commenait  voir clair.

--N'ayez crainte, madame, reprit-il comme pour rpondre d'avance  une
interrogation de Mme d'Hastry. La lettre que vous avez reue n'mane pas
de cette femme, je vous le certifie!

--Ah! bien, monsieur! soupira Mme d'Hastry. D'aprs votre question,
j'avais peur, en effet...

--Non, madame, non, rassurez-vous pleinement. Mme de Mortagne n'est pas
de celles qui restituent, non!

       *       *       *       *       *

En quittant Mme d'Hastry, M. Desrousseaux se rendit rue de Moscou, chez
La de Mortagne.

Ds que celle-ci l'aperut, elle poussa un cri de joie.

--Ah! monsieur le commissaire! J'ai quelque chose! Je tiens un fil qui
peut nous guider! Voici la lettre que je viens de recevoir...

Et,  son tour, elle tendit  M. Desrousseaux une lettre dplie, dont
l'criture,--notre commissaire s'en aperut sur-le-champ,--tait la mme
que celle de la lettre adresse  Mme d'Hastry.

       *       *       *       *       *

Ma toute belle,--crivait ce mme correspondant,--Il ne suffit point
de ne pas avoir oubli Ren d'Hastry; il faut tcher, non de rparer,
hlas! mais de soulager le mal que vous avez fait. C'est vous qui, en
moins de deux ans, avez ruin ce pauvre garon; c'est  cause de vous
qu'il s'est tu. Eh bien! j'ai pens qu'il n'tait pas quitable que sa
veuve et ses trois enfants fussent plongs dans la plus profonde misre,
tandis que vous, l'auteur de ce dsastre, prospriez plus que jamais. Je
me suis dit qu'il fallait vous contraindre  restituer un peu--le plus
possible!--des dpouilles de Ren d'Hastry, et comme vous avez d le
constater ce matin, j'y ai russi.

Que le bien que cet argent va faire  vos victimes vous indemnise de
votre perte, ma charmante, et soit un adoucissement  votre douleur!

Sign: UN JUSTICIER.

--Et il me nargue encore! s'cria La, avec son manque habituel et
absolu de sens moral. Vous avez lu la dernire phrase, monsieur le
commissaire?

--Oui, il me semble bien que... qu'il se moque de vous, par dessus le
march, ce... ce Justicier!

--Je puis toujours vous laisser la lettre comme indice... comme spcimen
de son criture? a vous aidera dans vos recherches...


--Parfaitement, madame; donnez!

Et il ajouta en lui-mme:

--Que vous le vouliez ou non, belle dame, nous en resterons l! Encore
plutt que nous irions dfaire ce que la Providence vient de si bien
arranger!




                             LE PRE GALMICHE

_A Paul Sbillot_.


Avec Isidore Brigodin, le pre Galmiche tait, il y a quelque dix ans,
un des plus clbres ivrognes et des plus fieffs malandrins de la ville
de Reims.

Ancien ouvrier trieur de laine, renvoy de tous les triages  cause de
sa fainantise et de son incurable soif, il tait tomb peu  peu
dans la plus noire dbine, au rang d'abord des vagabonds, mendiants
et crve-la-faim, puis des maraudeurs, chapardeurs, flibustiers et
coupe-bourses, dont s'agrmente toute grande cit.

Mais ni l'inclmence des temps, ni les durets du sort et les svrits
des hommes n'avaient pu altrer la bonne humeur du pre Galmiche.

Il avait particulirement le vin gai. Lorsqu'il tait bu, les ides
drlichonnes et falottes germaient en foule dans sa cervelle,
les ripostes narquoises, factieuses et gouailleuses, cocasses et
dconcertantes affluaient sur ses lvres et partaient en fuses.

       *       *       *       *       *

--Combien de condamnations avez-vous attrapes, Galmiche, depuis
que vous ne travaillez plus? lui demandait un jour un de ses anciens
patrons.

--Oh! si vous croyez que je m'amuse  compter a!

--Enfin, vous ne sortez plus de la prison, autant dire! C'est votre
chteau! Vous avez d faire l de jolies connaissances!

--Il y a de la canaille partout, allez, m'sieu!

Un jour qu'un commis voyageur venait de lui faire l'aumne et lui
reprochait de ne pas seulement soulever sa casquette en le remerciant:

--J'vas vous dire... Faut pas m'en vouloir, lui rpliqua  mi-voix le
pre Galmiche. C'est que j'aperois l-bas, au coin de la rue, le grand
Biaron, l'agent de police, qui nous guette... Il est toujours  l'afft
des pauvres diables comme moi, qui implorent la compassion des mes
charitables, ce gredin-l!

Et pour lorsss, en me voyant causer, comme a avec vous, il ne se doute
de rien, il nous prend pour une paire d'amis!

Il faut croire que, malgr cette judicieuse excuse, le brave Galmiche
n'aimait pas  se dcouvrir l'occiput, car, une autre fois qu'il tait
encore dans les brindezingues et sollicitait la gnrosit des fidles
 la porte de l'glise Saint-Jacques, une pieuse vieille dame lui ayant
gliss une chtive pice de cinq centimes dans la main, en ajoutant
cette malencontreuse rflexion: On salue au moins! On dit merci!
Galmiche la bombarda sur-le-champ d'pithtes malsonnantes et des plus
outrageants quolibets.

--V'l-t-i pas des embarras pour un malheureux sou! A-t-on jamais vu!
Madame voudrait que, pour un sou, un misrable petit sou, je m'expose
 attraper un rhume qui me coterait quatre francs de tisane et de
sirop... sans compter les pastilles Graudel! Si c'est pas une piti! Je
vous laisse juge! Peut-on ainsi se moquer de son prochain! Faut vraiment
pas avoir de coeur! Ah! s'il s'agissait d'une pice blanche, d'une belle
grosse roue de derrire, je comprendrais! Ah! bien alors! On pourrait
risquer... Non seulement je consentirais  ter ma casquette, mais mon
paletot aussi, mais mes escarpins, ma chemise, ma culotte, tout, tout!
pour lui faire plaisir  c'te princesse! Mais pour un sou, un sale petit
sou! Oh!!! oh!!!

C'est encore lui, un jour qu'un des fashionnables de la ville, le fils
de M. Peulvier-Royon, le ngociant en laines, lui refusait l'aumne, qui
ripostait:

--Vous devriez avoir honte de ne rien me donner, pas un pauv'petit sou,
vous, un homme si bien mis!

Et ses conversations avec l'ami Brigodin!

--Tu dis que t'tais sol l'autre nuit, que t'tais tendu sans
connaissance sur le trottoir des Loges, et qu'on t'a ramass, que tu
t'es rveill au poste?... Mais, fiston, tu aurais t tendu avec ta
connaissance, qu'on t'aurait ramass tout de mme et aussi bien fourr
au bloc, va!

--Des boutons de fivre que t'as l, su' l'nez? Tais-toi donc! N' nous
monte donc pas l' coup! Des boutons de culotte, oui,  la bonne heure!
Vl c' que t'as su' l' nez, espce de pochard!

--Tu prtends que j'tais gris hier? Non, ma vieille, non! Pas mme
_aigri_ par le malheur! Seulement j'avais p'-t'tre bien lich un coup
de trop... Oui, c'est possible! Parce que, vois-tu, faut que tu saches,
il n'y a rien qui altre comme de boire, c'est bizarre, mais c'est comme
a! Et alors, tu saisis, mon p'tit? quand on a commenc, p'us moyen
d'enrayer et de s'arrter! On en entonnerait pendant plusieurs
ternits!

Mais c'tait surtout devant le tribunal, lorsqu'on le jugeait pour
quelque maraude avec bris de clture, ou pour ivresse, rixe et tapage
nocturne, qu'il fallait our l'illustre Galmiche!

--Accus, vos nom et prnoms?

--Allons, mon prsident, ne faites donc pas l'enfant! Vous ne voyez que
moi ici!

--Le fait est que... c'est au moins la trentime fois que vous venez
vous asseoir sur ce banc! Vous n'avez pas honte! s'exclamait le
prsident, le digne et paterne M. de Blosselires.

--V'l bien douze ans que je vous aperois assis sur le mme fauteuil,
moi, m'sieu de Blosselires! Est-ce que j'ai jamais song  vous le
reprocher?

--Qu'avez-vous encore fait? Qui vous amne ici?

--Hlas! soupirait Galmiche en montrant les gendarmes; vous le voyez
bien: ce sont ces messieurs!

--Vos antcdents sont dplorables, Galmiche. Votre premire
condamnation remonte  1845... C'tait pour ivresse dj et insultes aux
agents.

--a me rajeunit de vous entendre rappeler ces souvenirs, m'sieu de
Blosselires. J'avais dix-sept ans alors. Ah! c'tait la belle ge!

--Vous avez fait du chemin depuis! Aujourd'hui vous tes accus de
vol. Le garde, champtre de la commune de Cernay vous a surpris dans un
verger clos d'une haie et attenant  une habitation, l'habitation de M.
Houdart. Vous aviez les poches pleines de fruits, de pommes, de poires,
et vous vous apprtiez  dguerpir avec votre butin...

--C'est facile  dire, mon prsident! Pas malin d'attribuer aux gens les
canailleries qu'on a soi-mme dans la cervelle!

--Permettez, accus, je ne vous laisserai pas...

--Mais il ne faut pas juger tout le monde d'aprs soi! Non, m'sieu de
Blosselires! Ces poires et ces pommes, elles taient tombes...

--Ce n'tait pas une raison...

--Je les ai ramasses, mais ce n'tait pas pour les emporter, je vous
en donne ma parole d'honneur, mon prsident! Au contraire, je voulais
essayer de les remettre sur l'arbre.

--Ah! trs bien! trs bien! Et qu'avez-vous  rpondre  la dposition
de l'agent Biarron, qui vous a encore rencontr en train de tendre la
main aux passants?

--Si on peut dire! Pas aux passants, mon prsident! Non, j'avais cru
sentir des gouttes d'eau, et je la tendais, la main, comme vous faites
vous-mme, comme a, tenez, pour m'assurer s'il pleuvait rellement.

--Soit! mais, dans ce cas,  quoi bon cette casquette au bout de votre
bras? Pourquoi la prsenter  cette dame, qui traversait la place des
Marchs?

--Je lui demandais mon chemin,  cette respectable concitoyenne, rien de
plus, mon prsident! Alors, naturellement, par politesse, en homme qui
sait vivre, j'avais retir ma casquette. Moi qu'on accuse de la porter
visse sur ma tte, pour une fois qu'il m'arrive de l'avoir  la main,
pas de chance, nom d'un chien, convenez-en!

--Je suis sr, Galmiche, qu'avant de comparatre devant le tribunal,
vous avez encore pris soin de vous ingurgiter plus de rasades que votre
raison n'en peut supporter?

--Mon prsident, c'est par respect mme pour la justice! Quand on a
l'honneur de parler devant vous, faut dire tout ce qu'on a sur le coeur,
faut que la vrit sorte intacte, de la bouche... Pour lorsss, je
me suis appliqu de mon mieux  l'arroser, afin qu'elle ne soit pas
altre. Ai-je pas bien fait, voyons?

       *       *       *       *       *

Entre autres aventures qui ont popularis  Reims le nom de Galmiche,
le bon tour qu'il joua  certain adjudant d'un rgiment de ligne mrite
d'tre rapport.

Ce rgiment tait casern dans les baraquements voisins du canal et
du boulevard Flchambault et qu'entoure une interminable palissade en
planches peintes. Ledit adjudant se trouvait, une aprs-midi, accoud
sur cette barrire, en dedans des baraquements, et en train de fumer un
superbe et excellent londrs.

Galmiche, qui tait un fumeur enrag et ne possdait pour le moment ni
un seul maravdis ni le moindre cornet de tabac, vint  passer le long
du canal et avisa ce mirifique cigare, dont le parfum dlicieux, exquis,
arrivait jusqu' lui et le faisait soupirer et renifler.

Une furieuse envie le poignit au coeur.

--Mtin! comme ce serait bon!

Il tira son brle-gueule de sa poche, se le planta dans le bec et
s'approcha de l'adjudant.

--Mon gnral, lui dit-il, en esquissant le salut militaire, si c'tait
un effet de votre bont de me donner un peu de feu?

L'adjudant, sans dfiance, lui passe son cigare par-dessus la clture,
et Galmiche de rintgrer bien vite sa pipe dans sa profonde et
d'emboucher le londrs sans faon, en aspirant voluptueusement et coup
sur coup quelques bouffes.

--Merci bien, mon gnral! Il va on ne peut mieux!

Et il tira sa rvrence  l'adjudant, qui, stupfait d'abord et tout
penaud, puis indign, furieux, hors de lui, jurait comme un sacre, sans
pouvoir, hlas! se lancer  la poursuite de l'impudent larron et le
corriger d'importance, puisqu'il tait spar de lui par la palissade,
dont les planches, presque de hauteur d'homme, taient toutes tailles
en pointe  leur extrmit, et que, d'autre part, il se trouvait  trois
cents pas du poste d'entre.

[Illustration: Mon pre! Mon pre! Toi! s'exclamait Mme de Lautry. (Page
90.)]

       *       *       *       *       *

Mais Galmiche n'avait pas tous les jours de pareilles aubaines, et il
lui advenait souvent d'tre encore plus la victime que le hros de ses
prouesses.

C'est ce qui eut lieu notamment lors de l'expdition qu'il entreprit
dans le domicile de M. Majorel, le gros marchand de bouchons du
boulevard Crs, et la visite qu'il fit aux caves de ce ngociant.

Sachant que M. et Mme Majorel s'en allaient passer chaque dimanche de la
belle saison, avec leurs enfants et leurs gens, dans leur proprit
de Rilly, et que leur htel restait ainsi dsert ce jour-l, Galmiche
profita de cette circonstance, un dimanche de septembre, pour
s'introduire ds le matin dans la cour et les communs de l'htel, et
explorer particulirement les caves du bouchonnier.

Elle dura si longtemps, cette exploration, elle fut si consciencieuse,
si experte et si approfondie, que quand matre Galmiche se dcida 
remonter et reparut sur terre, il faisait nuit noire, et notre argonaute
ne put retrouver son chemin, escalader le mur pour partir, comme il
l'avait escalad pour entrer.

Il avait du reste compltement perdu toute notion de temps et de lieu,
si bien qu'il se crut sans doute arriv chez lui et lut domicile dans
la niche des chiens, une haute et large niche adosse  un angle de la
cour.

Lorsque, vers les dix ou onze heures, le propritaire rentra avec tout
son monde et voulut conduire ses deux pagneuls  leur demeure, il la
trouva donc occupe par Galmiche, qui ronflait  lui seul comme tous les
tuyaux des grandes orgues de la cathdrale.

Comme, en mme temps, on venait de constater que la porte de la cave
tait ouverte, il ne fut pas difficile  M. Majorel de deviner ce qui
tait advenu.

Lui aussi, il aimait  rire, M. Cyprien Majorel, et, au lieu d'envoyer
qurir la police, et de crier: A la garde! il prit le collier
qui tait attach  une chane fixe  la niche, le passa au cou de
l'ivrogne et le ferma par un cadenas.

Ce n'est que le lendemain, dans l'aprs-midi, que Galmiche se rveilla
et entreprit de quitter son logement improvis, et tout d'abord de se
dbarrasser de son trange faux col.

--Qu'est-ce que a signifie donc? maugrait-il. Qu'est-il donc arriv?
Comment, me voil chang en chien! Je suis chien maintenant!

Et, tout en se dbattant, la cervelle encore brouille par les fumes de
l'ivresse, il hurlait, jappait et aboyait.

Les habitants de la maison et tous les voisins d'accourir pour
contempler le prisonnier, que M. Majorel ne tarda pas d'ailleurs 
dlivrer.

--Tchez que la leon vous profite!

--N'empche qu'un peu plus je serais devenu enrag! grognait Galmiche en
dtalant, poursuivi par les rires et les moqueries de l'assistance.

Et nanmoins, quelques semaines plus tard, rencontrant le marchand de
bouchons sur l'Esplanade, il l'aborda pour lui dire:

--Vous savez, m'sieu Majorel, si vous voulez me remettre  la place de
vos cabots, j'accepte! Ah! j'ai eu bigrement tort de me sauver l'autre
jour! Au lieu de camper  la belle toile et de crever la faim, j'aurais
eu chez vous la pte et la niche  perpette,--tout ce qu'un chrtien
peut dsirer, quoi!




                                MISS FAUVETTE

Pauvre petite Fauvette!

C'est dans l'ombreux jardin d'un couvent de la rue de Picpus que je l'ai
vue pour la premire fois. Elle avait quinze ans, et, depuis l'ge de
six ans, elle tait enferme l, quasi abandonne. Ses _sorties_ se
passaient, l'hiver, dans la salle de rcration ou la chambrette de
quelque compatissante religieuse; l't, dans le prau ou sur un banc,
 l'ombre d'une de ces minuscules chapelles de bois peint dcores d'une
Vierge en pltre et de chandeliers de plomb, que les soeurs s'taient
plu  riger  et l sous un massif d'arbustes, au centre d'un
rond-point, ou  l'extrmit d'une alle.

De temps  autre cependant, le jeudi, on la demandait au parloir.
C'tait son pre, un homme dj tout grisonnant, frisant la soixantaine,
mais de belle prestance encore, ayant un cachet d'lgance et de
distinction qu'elle savait apprcier dj et dont elle tait fire. Il
l'embrassait, la questionnait un instant sur sa sant, ses jeux et ses
tudes, tirait de sa poche quelque chatterie: sac de chocolat ou de
petits fours, bote de caramels ou de fruits confits, et vite, vite,
s'envolait. Il avait toujours l'air si press, ce pauvre papa!

Une fois par an, une seule fois, et encore pas toujours, vers la fin
d'aot ou le commencement de septembre, tantt une domestique, tantt le
papa en personne venait la prendre et l'emmenait soit aux alentours de
Paris, dans une luxueuse maison de plaisance, soit au bord de la mer,
dans quelque coquette villa.

C'tait l seulement qu'elle voyait, qu'elle entrevoyait sa mre,--une
grande et belle femme, aux yeux de velours, au teint de lis et de
roses, d'une fracheur clatante, au galbe du visage allong, mais
bien rempli, d'un model superbe,  l'allure  la fois imposante et
nonchalante.

Puis, quinze jours aprs, la petite Fauvette tait rintgre dans sa
cage.

Malgr cette sorte d'inaffection ou d'indiffrence, Fauvette tait loin
d'tre triste et n'avait nullement l'aspect d'une victime. Au contraire,
c'tait mme  sa belle humeur,  son rjouissant babil, aussi bien qu'
la mignonne sveltesse de son petit corps toujours en mouvement et 
sa lgret d'oiseau, qu'elle devait d'avoir t dpossde par ses
compagnes de ses nom et prnom d'Andre Vaucamp et baptise de son gai
surnom.

Un soir d'avril,--Fauvette allait entrer dans ses dix-sept ans,--Mme
de Saint-Aldonce, la suprieure, l'ayant fait appeler d'urgence, elle
trouva prs d'elle la femme de chambre de sa mre, Claudine, tout de
noir vtue, et on lui apprit, avec les mnagements et circonlocutions
d'usage, que son pre venait de mourir subitement, frapp d'une
congestion crbrale.

C'tait le premier deuil qui atteignait Andre, et, bien qu'elle n'et
gure vcu dans le cercle de la famille, elle ne laissa pas de ressentir
vivement ce coup et de verser de grosses larmes. N'tait-ce pas lui,
ce cher papa, lui seul, qui lui avait tmoign quelque intrt, donn
quelques parcelles de son temps et quelques rconfortantes caresses?

Le surlendemain de la funbre crmonie, aprs avoir  peine pu
embrasser sa mre, qui s'tait clotre dans sa chambre, miss Fauvette
regagnait le couvent. Elle tait toute dpayse au dehors, toute
berlue, et avait hte, malgr son chagrin, de reprendre sa place
auprs de ses compagnes, sous la tutelle des bonnes soeurs.

Mais son sjour dans cette pieuse retraite n'allait pas tarder  tre
de nouveau et dfinitivement interrompu: trois semaines environ aprs
la mort de son mari, Mme Vaucamp se prsenta au parloir de
l'tablissement,--pour la premire fois,--et annona  sa fille qu'elle
venait la retirer de pension et qu'elle la garderait prs d'elle
dsormais.

       *       *       *       *       *

Mme Vaucamp tait bien change. Soit que la perte qu'elle venait
d'prouver l'et profondment affecte, soit qu'elle et profit de ce
deuil pour abandonner certaines pratiques de toilette propres  rparer
plus ou moins les irrparables outrages, elle n'avait plus ce teint
blouissant et ces cheveux d'un noir si lustr qu'Andre lui avait
toujours connus. Subitement ils taient devenus tout gris, des
cheveux, presque blancs, et de petites rides, toutes fines encore,
mais nombreuses, taient apparues  et l, avaient zbr son front et
s'irradiaient aux commissures des paupires. Elle avait nanmoins fort
belle mine encore et grand air; sa taille tait reste mince et souple,
lance, et, avec son buste opulent, ses sculpturales paules, Mme Nomi
Vaucamp avait conserv sa grce empreinte de dignit et de noblesse,
son port de reine. Mme la teinte argente de sa chevelure, qu'on
aurait dite poudre  frimas, ne lui messeyait nullement et donnait  sa
physionomie une trs piquante et trs originale expression.

M. Vaucamp, qui, de son vivant, dirigeait une importante sucrerie
 Saint-Denis, n'avait pas, surtout dans ses dernires annes, trs
habilement conduit sa barque: la plus grosse part de la fortune qu'il
laissait appartenait  sa veuve. Une cinquantaine de mille francs tout
au plus devaient revenir  Andre du chef de son pre.

Mme Vaucamp, riche encore de trente mille livres de rente, n'apporta que
peu de changements  son train de maison. Le cocher fut congdi, mais
on prit un coup au mois, on conserva le grand appartement de l'avenue
de Villiers, et les trois domestiques, cuisinire, femme de chambre et
valet de chambre.

Cependant la vie, jusqu'alors trs mondaine, dissipe et tapageuse de la
belle Mme Nomi Vaucamp, s'tait sensiblement modifie.

D'abord, pour obir aux conventions, observer le deuil, il fallait bien
laisser de ct thtre, bals, ftes, grands dners. Puis, sous le coup
de cette mort, quelques judicieuses rflexions s'taient fait jour dans
l'esprit de notre veuve. Elle s'tait tout  coup rappele qu'elle
avait une fille, une grande fille, d'ge  tre pourvue--dj!--bonne 
marier, comme on dit, et avait conclu que cette enfant lui serait
d'un grand secours dans la circonstance et l'aiderait  supporter son
isolement obligatoire.

En outre, et pendant qu'elle tait en veine de rflexion, de sagesse et
de hardiesse, Mme Vaucamp avait os supputer le nombre de ses annes,
sans tricher, et avait reconnu tout bas qu'elle venait d'atteindre le
chiffre de quarante-trois; et, tout en rendant hommage  l'clat si
juvnile de son regard,  la toute printanire fracheur de son sourire,
aux purs contours et  la blancheur satine de ses paules, elle n'avait
pas craint d'examiner son visage  nu et sans fard, ses cheveux sans
teinture, et elle avait eu le suprme courage de s'avouer qu'il tait
temps,--peut-tre!--de rentrer au port et de ferler la voile.

Miss Fauvette, transplante du couvent dans le vaste appartement, devenu
soudain silencieux et morne, de l'avenue de Villiers, n'eut d'autre
occupation que de tenir compagnie  sa mre,--de faire connaissance avec
cette hautaine belle dame, qui l'appelait fillette, qu'elle nommait
maman, et avec qui elle n'avait jamais pass jusqu'ici cinq minutes en
tte--tte. Avec sa douceur de caractre, sa gentillesse native, elle
s'appliqua instinctivement  lui plaire,  gagner son affection.

Les deux femmes sortaient peu. Leurs visites se bornaient  quelques
intimes, dont un vieil ami du dfunt, M. Pags, gros entrepreneur de
constructions, qui habitait  proximit de Mme Vaucamp et tait le
subrog tuteur d'Andre.

Mari  une chtive femme, qui, depuis des annes, ne quittait son lit
que pour aller s'tendre sur sa chaise longue, devant son balcon,
M. Pags, tout en cherchant de son mieux  adoucir le sort de cette
malheureuse, n'avait demand de distractions et de consolations qu'au
travail. Son bureau, ses affaires, c'tait sa vie.

Ancien agent secondaire des ponts et chausses, puis dessinateur et
mtreur chez un architecte, il n'tait parvenu  la fortune qu' force
d'nergie et de tnacit. Il se souvenait de ses origines; il avait
conserv ses manires simples, voire communes, sa rondeur, ses brusques
familiarits avec ses ouvriers qu'il tutoyait tous indistinctement;
mais il avait gard aussi son bon coeur, son intelligente gnrosit,
toujours active, en veil, toujours  l'afft d'une misre  soulager,
de quelque effort  soutenir,  encourager. Il savait comme il est
difficile de faire sa troue, petite ou grande, et quel grand bien fait
un peu d'aide.

C'est ainsi qu'il s'tait pris d'affection pour un de ses commis,
un garon de vingt-cinq ans, sans famille, jadis plac par quelque
bienfaiteur anonyme  l'institution de Saint-Nicolas, o il avait t
dot d'une instruction rudimentaire mais pratique.

Par son assiduit au travail, son zle soutenu, ses relles
connaissances, aussi bien que par la rgularit de sa vie et son
irrprochable conduite, Antonin Lefuel justifiait pleinement l'intrt
que lui portait son patron et qu'il avait su capter aussi, il faut
bien le dire, par une excessive souplesse, une obsquiosit qui
allait jusqu' la platitude et que M. Pags prenait pour une marque de
dvouement, mille petites flagorneries qui chatouillaient dlicieusement
son amour-propre.

Antonin tait ambitieux avant tout, et un ambitieux que les scrupules
n'embarrasseraient jamais beaucoup; il se l'tait promis ds qu'il
avait commenc  comprendre la vie. Joli garon, au surplus, de
taille moyenne, mais bien prise, des yeux bleus toujours souriants et
caressants, une superbe barbe noire toute frisottante, dont il tait
trs fier et qu'il soignait avec amour, il tait des mieux arms pour
veiller de prime abord et conqurir les sympathies fminines.

Mme Vaucamp et sa fille, dans leurs visites  Mme Pags, avaient eu
plus d'une fois occasion de rencontrer le protg de l'entrepreneur.
Ces visites,  mesure que le deuil des deux femmes approchait de sa fin,
devenaient plus frquentes, et un jour arriva o, la connaissance tant
dj amplement faite, Mme Vaucamp invita M. Lefuel  venir la voir.

--J'y suis tous les vendredis, dit-elle.

Trs touch de cette faveur, de cet insigne honneur, le jeune commis se
confondit en remerciements et ne tarda pas  profiter de l'invitation.

La conduite de Mme Vaucamp, en cette circonstance, n'avait fait que
rpondre aux intimes dsirs d'Andre.

Souvent, en sortant de chez Mme Pags, la mre et la fille s'taient
entretenues de M. Antonin Lefuel.--Comme il avait l'air bien, ce jeune
homme! Rserv, plein de tact, et de l'esprit, et du got, des faons si
aimables, si distingues, que sais-je!

Miss Fauvette lui trouvait toutes les qualits, et la maman s'empressait
d'acquiescer, d'enchrir mme:

--Oh! certainement! Il est parfait, parfait!...

       *       *       *       *       *

Ce penchant que miss Fauvette prouvait pour Antonin Lefuel, elle le
savait pay de retour,  n'en pas douter: certaines pressions de main un
peu prolonges, certains regards empreints de respectueuse mais franche
cordialit, de confiance, et, par instants, de joie et de gratitude, le
lui avaient insidieusement rvl.

Peu  peu cette flamme naissante s'aviva. Andre se surprit comptant les
jours qu'elle avait  passer sans _le_ voir, piant sa venue, l'appelant
tout bas, avec une fbrile impatience. Sa pense maintenant ne cessait
de l'voquer; elle ne voyait que lui, ne vivait que pour lui.

leve, comme elle l'avait t, dans l'isolement du couvent, subitement
tire de cette solitude et transporte dans l'entourage de sa mre, elle
n'avait jamais connu d'autre cavalier servant, jamais approch d'autre
homme, et du premier coup son coeur s'tait donn.

Antonin ne s'en tenait plus maintenant  ses visites du vendredi.
Parfois, et prcisment les jours o elle s'tait absente, o sa
mre l'avait fait conduire chez quelque ancienne amie de pension, miss
Fauvette le trouvait,  son retour, intimement install auprs de Mme
Vaucamp, dans le petit salon qui lui servait de boudoir. Et elle tait
bien heureuse de la surprise: c'tait pour elle, videmment, pour
attendre sa rentre, qu'il s'tait ainsi attard.

Un soir qu'elle avait eu ce suprme bonheur et qu'Antonin, aprs lui
avoir, comme de coutume, tendrement serr la main, venait de prendre
cong d'elle et de sa mre:

--Tu ne sais pas, fillette? Il faut que je t'annonce une nouvelle, dit
sans plus de prambule Mme Vaucamp. Je vais me remarier.

--Ah!

--Oui, avec M. Antonin.

--Lui! Anton...

La petite Fauvette demeura bouche be, les yeux carquills, hagards,
les bras rompus, tout ahurie, anantie.

--Je devine bien ce qu'on dira, reprit d'une voix hsitante Mme
Vaucamp, qui prouvait le besoin d'expliquer et d'excuser sa folie, et
s'efforait de dissimuler son embarras.--Oui, je me doute bien!.. Il
est trop jeune... Mais pour _deux ou trois_ annes que j'ai de plus
que lui!... D'ailleurs, cela ne regarde personne, n'est-ce pas donc, ma
chrie? Je n'ai de compte  rendre  qui que ce soit... Et puis il est
si pos, si rflchi, si srieux... bien plus srieux que moi! D'emble
on s'en aperoit: j'ai l'air d'une enfant, moi; tandis que lui, avec son
air grave...

Oh! oui, elle l'tait, peu srieuse, l'incorrigible coquette: elle se
rendait justice. Mais, ce qu'elle omettait de rapporter, ce qu'elle
ignorait, c'est que le bel Antonin n'avait tourn ses vues sur elle
qu'aprs s'tre prudemment renseign sur la situation de fortune
respective de la mre et de la fille. Elle et d'ailleurs pu continuer
longtemps  discourir et draisonner de la sorte: la petite Fauvette
n'entendait rien, restait sans voix, sans mouvement, sans pense.

       *       *       *       *       *

Malgr l'nergique dsapprobation de M. Pags et les sourires moqueurs
des bonnes amies, le mariage eut lieu. Mais quelqu'un manqua  la
crmonie,--quelqu'un disparu le matin mme, et dont on trouva le
cadavre, cinq jours aprs, sous un chaland amarr le long du quai de
Grenelle.

Pauvre miss Fauvette!




                            LE BOUQUET DE LILAS


Comme le fiacre, charg d'une valise et d'une malle, venait de tourner
l'angle de la rue de Rivoli et du boulevard Sbastopol, le voyageur, un
jeune homme  la mine dolente et maladive se pencha et ordonna au cocher
de s'arrter. Puis, il ouvrit la portire et se dirigea, en s'aidant de
sa canne, vers un luxueux magasin de fleurs situe vis--vis.

La patronne de l'tablissement, Mme Guillaume, qui trnait dans son
comptoir, accueillit le visiteur par un salut plein de courtoisie, un
sourire des plus gracieux et des plus engageants. A n'en pas douter, le
jeune homme tait un client habituel de la maison.

--Je m'absente pour quelque temps, madame, dit-il. Auriez-vous
l'obligeance de continuer  envoyer, chaque dimanche matin, un bouquet
de lilas blanc  l'adresse de Mlle Dervill?

--Parfaitement, monsieur; soyez sans crainte... Est-ce que votre absence
sera longue? Vous semblez souffrant?

--Un peu de fivre, voil tout; mais je ne puis arriver  me dbarrasser
de ce malaise, aussi je vais me faire soigner chez moi: l'air natal me
remettra.

--Remde souverain, ajouta complaisamment la marchande, qui ne manqua
pas de terminer par les souhaits de rigueur:

--Allons,  bientt, monsieur! Gurissez-vous vite!

Le jeune homme la remercia, prit cong d'elle et regagna sa voiture, qui
le conduisait  la gare de l'Est.

       *       *       *       *       *

Sverin Evrard avait vingt-trois ans. Aprs avoir achev ses classes au
collge de Verdun-sur-Meuse, sa ville natale, il avait travaill quelque
temps dans le bureau de son pre, l'architecte le plus en renom de
l'arrondissement; puis on avait jug ncessaire de l'envoyer  Paris
pour y tudier les grandes constructions et se perfectionner.

Depuis un an, il tait attach, en qualit de dessinateur et
vrificateur, au bureau de M. Aubryon, architecte-expert, quand ce
malaise, cette fivre, l'avait saisi et dcid  aller prendre chez lui
quelques jours de repos.

Durant cette anne, il ne s'tait pas born  accrotre ses
connaissances dans les qualits et la mise en oeuvre des matriaux:
il avait inspir  une de ses parentes,  la fille d'un de ses
arrire-cousins, une sympathie qui s'tait promptement transforme en
affection, en une relle passion.

M. Dervill, le pre de la jeune fille, avait t d'autant plus surpris
de ce changement, qu'Antoinette, leve chez les oblates de la rue de
Vaugirard, avait, depuis sa premire communion, constamment tmoign le
dsir, l'intention formelle, de se faire religieuse. Comme il tait veuf
et n'avait pas d'autre enfant, il avait vu avec peine cette rsolution
et s'tait efforc de la combattre. Mais la victoire tait rserve 
Sverin.

Maintes fois Antoinette avait ou parler de ses parents de Verdun, de
son petit-cousin Sverin Evrard. Il y avait deux mois  peine qu'il
habitait Paris, lorsqu'elle sortit de pension et eut occasion de le
voir. M. Dervill, ancien bureaucrate de ministre, chef de division en
retraite, avait trs cordialement accueilli le jeune homme.

--Cousin, nous nous mettons tous les jours  table  sept heures. Quand
le coeur vous en dira?...

Sverin avait de plus en plus profit de cette invitation, car, de plus
en plus, M. Dervill se montrait affable, affectueux envers lui; de plus
en plus, le petit-cousin se plaisait dans cet intrieur, ce paisible et
confortable appartement de l'avenue Victoria.

Loin de sourire des inexpriences du provincial, de le prendre en piti,
lui et sa simplicit de mise et de ton, voire ses gaucheries, Antoinette
dmlait l des indices de ses qualits morales, de sa franchise, sa
loyaut, du srieux et de la sret de son caractre. Avec son air doux,
presque timide, ses yeux graves et songeurs, son profil maigre, aux
mplats bien accentus, empreints de finesse et de distinction, il
l'avait charme, s'tait insinu dans son coeur.

Heureux de voir sa fille lui revenir, M. Dervill avait de son mieux
tch d'encourager cette passion, et quand le cousin Evrard fit le
voyage de Verdun, tout exprs, afin de solliciter pour son fils la main
d'Antoinette, il fut reu  bras ouverts.

--C'est  Antoinette  vous rpondre, cousin. Moi, je ne suis pas de ces
pres barbares...

Antoinette rougit jusqu'au blanc des yeux, en guise de rponse, et
baissa la tte.

--Allons, qui ne dit mot consent, et puisque la chose est dcide, il
n'y a pas de raison pour la retarder, rpondit M. Dervill, qui avait
hte de voir sa fille dfinitivement engage dans les liens terrestres
du mariage. Le plus tt sera le mieux! Nous sommes malheureusement
en carme. Dans un mois, tout de suite aprs Pques?... L'poque vous
convient-elle?

--Mais, parfaitement, mon cher cousin, c'est cela!

       *       *       *       *       *

Dix jours aprs le dpart de Sverin, un dimanche matin, un fiacre
s'arrtait devant le magasin de fleurs de Mme Guillaume. Une valise
place  ct du cocher indiquait que c'tait encore  une gare que le
vhicule se rendait.

Avant d'ouvrir la portire, M. Dervill se tourna vers Antoinette, qui
tait en grand deuil comme lui.

--Tu ferais mieux de rentrer, chre petite... Ce n'est pas
raisonnable...

--Pre, je t'en prie!... Que je te conduise jusqu'au chemin de fer!...

Ils pntrrent dans le magasin et M. Dervill demanda une botte de
roses blanches... ou de lilas blanc.

Une fillette au minois chiffonn, aux cheveux blonds en broussailles,
lui prsenta un bouquet de lilas, entour de sa haute collerette de
papier blanc, et qui attendait l, tout prpar, sur un comptoir.

--Pas celui-l, mademoiselle Ernestine, intervint Mme Guillaume. C'est
celui de Mlle Der-ville... Le garon va le porter... Excusez-moi,
monsieur, ce bouquet est vendu...

La fillette alla chercher dans le fond du magasin un autre bouquet de
mme sorte et, pendant qu'elle s'occupait de l'habiller de papier blanc,
Antoinette s'approcha de la caisse.

--N'envoyez rien  Mlle Dervill... C'est moi-mme, madame... Plus
rien..., bgaya-t-elle. Nous prendrons ce bouquet avec l'autre..., pour
_sa_ tombe...

Deux ans plus tard,  la mort de M. Dervill, Antoinette rentrait, pour
n'en plus sortir, chez les oblates de la rue de Vaugirard.




                                FEU LAVIGNON

_A Paul Dreyfus_.

Ce soir-l, Philippe Lavignon, cocher du n18,532 de la Mtropolitaine,
dcida de ne pas rentrer chez lui. Trois heures durant il avait, verre
en main, ft la rencontre d'un pays; il se sentait lgrement mu,
oh! trs lgrement, une petite pistache de rien du tout; mais enfin il
n'y avait pas presse d'affronter la colre de la bourgeoise, d'entendre
Mme Sraphine Lavignon clabauder, piauler et piailler  n'en plus
finir. Car elle n'tait pas commode, Sraphine,--ou Proserpine, comme
il l'avait surnomme;--pas endurante, ah! Dieu non! Jamais elle n'avait
voulu le comprendre, lui, jamais! Toujours des reproches, des semonces,
des jrmiades, des bousculades! Et son argent qu'elle lui chipait!

--Non, pas de scne ce soir! Je veux tre tranquille...

Et ce soir-l, ni le lendemain, ni la nuit suivante, le cocher Lavignon
ne rintgra le logis.

Inquite de cette absence insolite, Mme Lavignon s'en fut ds l'aube,
aprs cette seconde nuit d'attente, au dpt de la Mtropolitaine, rue
de Tocqueville, et s'enquit de son mari.

L non plus il n'tait pas rentr.

--Et justement, madame, nous allions envoyer chez vous pour avoir de ses
nouvelles.

Quelques heures plus tard, la Compagnie l'informait qu'on venait de
trouver la voiture de Lavignon abandonne, ainsi que le cheval, sur la
berge de la Seine,  Billancourt.

Il ne s'agissait donc plus seulement, comme elle l'avait pens d'abord,
d'une ripaille plus prolonge que les prcdentes: un malheur--accident
ou crime--tait  redouter, tait probable.

Vite elle courut  la prfecture de police; puis de l  la Morgue.

Le corps de Philippe Lavignon tait tendu sur une dalle. C'tait bien
lui, hlas! Elle le reconnut d'emble, quoiqu'il et le visage marbr
d'ecchymoses et tumfi: c'tait bien ce pauvre Philippe! On l'avait
retir de l'eau le matin mme.

Si altr et gobelotteur qu'il ft,

  La perte d'un poux ne va point sans soupirs,

et Sraphine-Proserpine consacra bien six semaines  soupirer aprs son
dfunt et surtout  se douloir sur son propre sort,  elle, son veuvage
et sa misre. Six semaines, c'tait certainement plus qu'il ne mritait,
l'incorrigible ivrogne!

Au bout de ce temps, elle commena  rechercher quelques secours et
consolations auprs d'un voisin, d'un ouvrier ferblantier dont elle
blanchissait et raccommodait le linge et qui avait t l'ami de feu
Lavignon. A l'oppos de celui-ci, Francis Lucotte tait d'une sobrit
exemplaire. Souvent mme il lui tait arriv de faire la leon 
Lavignon:

--Voyons, Philippe, tu n'es pas raisonnable, mon vieux! Te flanquer dans
des tats pareils! Ta bourgeoise bougonne, a se comprend! Il y a de
quoi, vrai!

Et c'est toujours lui qui s'efforait ensuite d'apaiser le courroux de
Proserpine et de remettre la paix dans le mnage.

Et non seulement Francis Lucotte tait sobre et rang, mais encore
c'tait un travailleur, gagnant de grosses journes, ne chmant presque
jamais, et facile  mener avec cela, ni colre, ni criard, ni brutal,
une bonne pte d'homme tout  fait, plutt mme trop doux, voire un peu
simple. Mais, aux yeux d'une gaillarde comme Proserpine, qui tenait 
garder la bourse et porter la culotte, ce ne sont point l des dfauts,
bien au contraire.

       *       *       *       *       *

Le ciel, qui n'avait pas bni l'union de Philippe Lavignon, se montra
plus clment quand Francis se fut substitu au dfunt et eut hrit de
sa veuve. Dix-huit mois aprs la mise en terre de l'infortun pochard,
Sraphine donnait le jour  un vigoureux petit bonhomme, qui ressemblait
 son papa comme une goutte d'eau microscopique ressemble  une autre
goutte d'eau volumineuse.

Dans leur empressement  se consoler et  se rconforter, Mme veuve
Lavignon et le voisin Francis avaient nglig d'aller, au pralable,
solliciter la permission de M. le maire et implorer la bndiction de M.
le cur de leur paroisse; ils n'en taient pas moins heureux pour
cela, et Francis Lucotte n'en avait pas moins la ferme intention de
reconnatre comme sien le produit de ses oeuvres et de donner son nom 
l'enfant de Sraphine.

Le matin du jour o, sortant des bureaux de la mairie, il venait, en
compagnie de deux camarades d'atelier comme tmoins, et tout fier,
radieux et triomphant, de dclarer la naissance de ce futur citoyen
et de s'en proclamer l'auteur, comme on avait, en l'honneur d'un tel
vnement, vid plusieurs litres dj et que les jambes commenaient 
mollir, qu'en outre l'heure pressait de se rendre au travail, on rsolut
de faire la course en voiture, et Francis avisa un fiacre en station
tout prs de l, le long du boulevard des Batignolles. Il ouvrit la
portire, invita ses tmoins  s'asseoir, et, levant la tte, donna
l'adresse  l'automdon.

Mais soudain sa langue se paralysa, ses yeux s'carquillrent, il
demeura clou sur place, bouche bante.

C'tait Lavignon, Philippe Lavignon en personne, qui se trouvait sur le
sige.

--Bin oui, c'est moi! a t'pate, hein? Pas tant de manires, va,
monte donc, Francis! C'est a!... reprit Lavignon. Nous y sommes! Hue,
Cocotte!

Arriv  destination, comme les trois hommes descendaient de la voiture
et que Francis, encore tout ahuri, tout effar et berlu, fouillait
dans sa poche, cherchant sa monnaie:

--Pas la peine, fiston! Tu vas payer un verre et puis a fera la rue
Michel! Tiens, entrons l, ajouta Philippe; je connais le patron...

Et comme on achevait de trinquer devant le comptoir:

--Alors, tu... tu ne veux plus d'elle? hasarda Francis. Tu ne me la...la
reprendras pas?

--Pourquoi faire? Tu es content comme tu es, n'est-ce pas, Francis?
Moi itou. Eh bin, alors! A quoi bon changer, aller reprendre ma...
ma succession? Non, ma vieille, restons comme a!--Bien des choses 
Proserp-i-i-i-ne! lana-t-il, aprs avoir rassembl ses guides et en
cinglant Cocotte.

       *       *       *       *       *

                            LA RUE DES TROIS BELLES

_A Eugne Pitou_.

La petite ville de Popey-sur-Ornain ou Popey-en-Barrois, dont les
maisons s'tagent sur les hauteurs et le flanc d'un coteau et se
pressent au pied de ce monticule, dans une troite valle qu'arrose la
maigre rivire d'Orne ou Ornain, se trouve tout naturellement divise en
deux parties, ville haute et ville basse. Cette dernire est de beaucoup
la plus peuple, la seule tant soit peu vivante, bruyante, commerante.
L'autre, avec son chteau aux pignons d'ardoise, sa grosse tour, ses
vestiges de remparts, ses restants d'esplanade ou _pquis_, aux ormes
sculaires, ses larges voies bordes de vieux htels bourgeois  faades
artistement ouvres, agrmentes de gargouilles, de tympans et de
mascarons, semble s'tre endormie, il y a deux sicles, enveloppe dans
son riche manteau de pierre comme dans un linceul.

Sans sa placide et pittoresque Ville-Haute, Popey ne diffrerait gure
d'un gros bourg aux rues banales et plates, non paves, et, partant,
tour  tour fangeuses et poudreuses, ayant march couvert, salle de
spectacle, hospice, gare de chemin de fer, temple protestant, statues
de clbrits locales, etc. Aussi est-ce vers la Ville-Haute que se
dirigent d'emble tous les touristes et curieux, de mme que c'est sur
ces pentes agrestes et paisibles que vont se terrer de prfrence les
fonctionnaires retraits, les commerants qui ont fait leur pelote et
vendu leur fonds, tous les rentiers, petits et gros.

Parmi les rues de la Ville-Haute, la rue du Tribel, qui contourne en
partie la crte du plateau et longe d'anciennes fortifications, est
une des plus calmes, des plus discrtes, et aussi l'une des plus
caractristiques, des plus riches en beaux points de vue, en vastes
jardins et hautes terrasses. C'est sur son parcours que se trouve le
parapet des Grangettes, d'o l'on domine presque toute l'tendue de
la ville, le parc, la promenade du canal, le faubourg de Marbot, la
coquette valle du Naveton;--o, de toutes parts, et comme tout prs de
vous, surgissent des massifs de collines: la butte boise de Farmont,
la cte avigne de Sainte-Catherine, les coupeaux de Mastrique avec leur
verdoyant lisr, etc.

[Illustration: Et il tomba aux pieds de Denise, lui saisit la main...
(Page 177.)]

Ce nom de _Tribel_ a longtemps intrigu les rares archologues
et chorographes de l'endroit. Dans son _Historique de la ville de
Popey-en-Barrois_, le trs sagace et disert rudit Cyrille-Eudoxe
Fessecahier fait driver _Tribel_ du grec, _tria_, trois, _lios_,
soleil, rue des Trois-Soleils, parce que, remarque-t-il avec sa
puissante originalit accoutume, la situation de cette rue circulaire,
dite jadis rue de la Tuerie, permet de contempler le roi des astres sous
ses trois aspects: au levant, au midi et au couchant.

Sans mconnatre l'importance d'une telle autorit, j'oserai m'inscrire
en faux contre cette ingnieuse mais trop potique explication. Tribel
signifie trois belles, tout simplement, comme trident est mis pour trois
dents; tricorne, pour trois cornes, etc. En voici la preuve, taye,
ainsi que vous le constaterez, par une srie de faits qui n'ont rien de
surnaturel et dont maint habitant de Popey, parmi les anciens surtout,
peut garantir la scrupuleuse authenticit.

       *       *       *       *       *

Dans les derniers mois de 1815, le docteur Juvigny, qui avait pris part,
en qualit de chirurgien et durant plus de vingt annes,  nos campagnes
militaires, se dcida  postuler sa mise  la retraite et se retira dans
sa ville natale,  Popey-en-Barrois. Rpublicain trs ardent, imbu des
ides du XVIIIe sicle, admirateur du _Contrat social_ et de l'_mile_
aussi bien que de la _Lettre sur les aveugles_ et du _Systme de la
nature_, disciple de Cabanis et de Bichat, li, soit d'amiti, soit
par des tudes et recherches professionnelles, avec Dupuytren, Larrey,
Richerand, Corvisart, Roux, Flaubert, Boyer, Broussais, toute la grande
pliade chirurgicale du premier Empire, il avait bien consenti  servir
Napolon en souvenir de Bonaparte, mais prter serment aux Bourbons, se
rallier aux jsuites, jamais! La patience et la modration n'taient
pas dans son temprament; il se fcha tout rouge  cette insultante
proposition, sacra, tempta et envoya au diable son uniforme, Louis
XVIII et la Congrgation.

Sur les confins de la Ville-Haute, dans la rue de la Tuerie, il trouva 
acheter  bon compte une spacieuse et vieille maison, bien dchue de
sa splendeur, toute lzarde et dlabre,  laquelle attenait un long
jardin qui, grce  une suite de terrasses formant escalier, descendait,
dgringolait jusqu'au fond du vallon de Polval.

Jeune encore relativement,--il n'avait pas atteint la
cinquantaine,--mari, pre de trois filles qu'il faudrait doter bientt,
et ne possdant d'ailleurs, outre sa bicoque et ses quinze cents francs
de pension, qu'un trs chtif capital provenant de l'apport de sa femme,
il aurait d songer  utiliser son diplme de docteur et se crer une
clientle. C'est bien ce qu'il fit, en effet; mais, en vritable adepte
de Jean-Jacques, n'obissant qu' ses croyances dmocratiques et  son
culte humanitaire, il recruta cette clientle dans la basse classe,
parmi tous les porte-guenilles et trane-misre de la localit, si
bien qu'en fait d'honoraires il ne reut jamais que kyrielles de
remerciements, los, actions de grces et bndictions, tous trs
glorieux tmoignages, qu'il pouvait estimer suffisants, voire superflus,
mais qui n'ajoutaient pas un maravdis  la dot de ses filles. Au
contraire, bien souvent le brave docteur y mettait encore du sien et
soldait de sa poche les frais de l'ordonnance qu'il venait de rdiger.

Sollicit par la municipalit et le dpartement, il avait accept, et 
titre gracieux, bien entendu, les fonctions de mdecin de l'hpital
et de la prison; mais ici ce ne fut pas seulement des remerciements et
congratulations qu'il rcolta: en 1820, aprs l'attentat de Louvel,
le docteur Juvigny, dnonc par les ultras de l'endroit comme jacobin,
robespierriste, athe et franc-maon, vit un matin arriver chez lui le
commissaire de police, M. Poustor, qui lui dclara solennellement
qu'il tait suspect  l'autorit et procda en consquence  une
perquisition rigoureuse, de fond en comble. A l'issue de cette visite,
pendant laquelle il avait failli plus d'une fois caresser  coups de
botte l'chine du fonctionnaire, M. Juvigny s'empressa de rompre toute
attache officielle, pour ne plus soigner que ses pauvres,--vignerons
de Polval, _bobineuses_ et tisserands du Jard ou de la rue de Vel, qui
avaient prfr leur galetas  l'assujettissement et  la promiscuit de
l'hpital.

Sa consultation termine, sa tourne faite, le docteur Juvigny
s'occupait de bcher et ensemencer les carreaux de son jardin, de
tailler ses quenouilles, de lier ses espaliers et ses treilles; ou
bien,--besogne rserve pour les jours de mauvais temps,--il s'amusait 
scier et  fendre sa provision de bois de chauffage, ses trois _cordes_
de rondins; ou encore, transform en menuisier, serrurier, charpentier,
etc., il s'ingniait  rajuster et reclouer les montants de ses
fentres, les ais et les gonds de ses contrevents et de ses portes, 
raboter les lames de ses parquets, rafistoler ceci, cela, cela encore...
Tout tait  consolider et  refaire dans cette immense et vtuste
baraque. Sous les tuiles d'un petit grenier, au-dessus de la chambre 
four, il avait install son atelier avec tous ses outils; dans un autre
coin de la maison, il s'tait amnag deux petites chambrettes qu'il
avait meubles d'un bureau de bois noir, d'un antique canap  fond de
paille, d'un fauteuil et de quelques chaises de mme style, et o il
avait rang le long des murs, sur des rayons de sapin par lui-mme
apprts et mis en place, les cinq ou six cents volumes de mdecine,
de philosophie, d'histoire et de littrature qui composaient sa
bibliothque. C'tait l qu'il se retirait chaque jour aprs son second
djeuner,--ce repas de dix heures, onze heures ou midi, appel dner en
Lorraine,--pour y fumer sa pipe, en relisant quelques pages de l'_Essai
sur les moeurs_ ou de la _Gazette mdicale_, et y faire sa sieste.

Ses soires se passaient auprs de sa femme et de ses filles, dans
la vaste pice, haute de plus de quatre mtres, qui servait de salon.
Pendant que Mme Juvigny, qui,  l'ge de quarante ans,  la suite d'une
maladie nerveuse, avait perdu la vue, manoeuvrait les aiguilles de son
tricot,--un invariable bas de coton blanc;--que Mlles Denise, Claire et
Gilberte ourlaient, rebordaient, reprisaient, ravaudaient, le docteur,
assis dans une sorte de bergre recouverte d'une housse, sous le manteau
de pierre sculpte de la chemine, leur faisait la lecture de son
journal, _Le Constitutionnel_. Trs frquemment, un coup de sonnette
ou un brusque toc toc  l'un des contrevents l'interrompait et faisait
tressauter la maman et les fillettes: c'tait un voisin ou quelque
famille amie qui venait--les dames munies de leur sac  ouvrage--tenir
compagnie aux Juvigny.

Il y avait douze ans que l'ex-chirurgien-major avait plant sa tente
 Popey et vivait de cette humble vie, toute seme nanmoins de
bonnes oeuvres, resplendissante de dignit, de charit, d'abngation,
lorsqu'une pidmie typhode ayant clat dans certains misrables
quartiers de la ville, il prodigua ses forces, se multiplia, se dvoua,
si bien qu'il finit par contracter les germes du mal et succomba, frapp
ainsi, ce stocien et ce sage, comme il l'aurait souhait si on lui en
et laiss le choix, au chevet de ses pauvres, sur son champ d'honneur.

       *       *       *       *       *

Mlle Denise, l'ane des filles du docteur Juvigny, avait alors
vingt-sept ans. Quelques mois auparavant elle avait failli se marier: un
aide-major, en garnison  Nancy, et que diverses circonstances avaient
mis en relation avec l'ex-chirurgien, s'tait pris d'elle et avait
charg une dame Huguet, vieille amie des Juvigny, de lui dclarer
ses intentions et de lui demander si elle l'autorisait  solliciter
officiellement sa main. Elle y consentit d'autant plus volontiers
qu'intrieurement, secrtement, elle partageait cet amour. Survint la
catastrophe, la soudaine mort du docteur: la dmarche fut diffre,
le projet interrompu. Quand M. Firmin Vayeur, l'aide-major, rentra en
pourparlers, Denise avait rflchi et elle rpondit par un refus.

Elle avait rflchi et  la situation de sa mre aveugle et  l'avenir
de ses soeurs, dont l'une, Gilberte, sortait  peine de l'enfance,
et dont l'autre, Claire, ge de vingt-deux ans, tait une nature
contemplative et mystique, inapte  la gouverne d'une maison,  toute
besogne et proccupation matrielles. Marie  M. Firmin Vayeur, oblige
de quitter la ville, d'accompagner son mari de garnison en garnison,
qui donc la remplacerait? Qui soignerait sa mre, si habitue  elle,
ne voulant qu'elle pour la servir et la guider? Qui veillerait sur
Gilberte? Qui dfendrait les intrts de la famille et dirigerait la
barque?

Elle resta, s'applaudissant de n'avoir pas alin sa libert, sacrifiant
pour jamais  ce qu'elle jugeait son devoir les aspirations de son
coeur;--seulement, durant prs de quarante annes, jusqu' son dernier
jour, on put voir, suspendu dans son alcve, au chevet de son lit, 
ct d'un petit bnitier en stuc et d'une image de Notre-Dame du Guet,
un mdaillon de pltre, o, dans le fin profil du gnral Bonaparte, la
vieille fille retrouvait une frappante ressemblance de l'aide-major, un
souvenir toujours prsent, mais comprhensible pour elle seule, de son
unique amour.

Les ressources de la maisonne avaient bien diminu depuis la mort de
M. Juvigny. Au lieu des quinze cents francs qui taient allous au
chirurgien-major comme pension de retraite, sa veuve n'en touchait
plus que le tiers, cinq cents francs payables par trimestre. Denise
et Claire, en attendant que la petite Gilberte put se joindre  elles,
s'taient procur de l'ouvrage dans une fabrique de la Ville-Basse,
une fabrique de corsets. Ces corsets, il s'agissait de les border, d'en
fixer les baleines, de les _piquer_ ou _ventailler_; chaque samedi, une
ouvrire qu'elles rmunraient en consquence leur apportait leur tche
 domicile, trois douzaines de corsets bruts, et remportait les trois
douzaines piques et paracheves du samedi prcdent. En outre, mre et
filles s'taient arranges pour n'occuper que le rez-de-chausse de leur
grande bicoque, et avaient, non sans quelque peine et dlai, russi 
en louer le premier tage: encore deux cents francs  ajouter au budget
annuel.

Quant au jardin, Denise s'en tait charge. Elle avait abdiqu toute
coquetterie, toute juvnile prtention, et s'tait hardiment et gaiement
classe au rang des vieilles filles. Sans piti pour la dlicatesse de
ses mains, pour le frais incarnat de ses joues, la laiteuse blancheur
de son cou et de ses bras, elle sarclait les plates-bandes, promenait
la _raclotte_ dans les alles, maniait bche, rteau, hoyau, scateur ou
cisailles, durant des matines entires, alors que le jardin, situ au
levant, n'avait pas un coin d'ombre.

Les exercices virils ne l'avaient d'ailleurs jamais pouvante, au
contraire. Elle avait t leve en garon, habille mme en garon
jusqu' l'poque de sa premire communion: le major, encore en
activit de service en ce temps-l, se plaisait  l'emmener avec lui 
la caserne et dans les marches militaires,  la faire grimper sur son
cheval et galoper  perdre haleine,  lui planter sur l'oreille son
bonnet de police: Voyez mon beau petit enfant de troupe!

Elle tenait de son pre, au moral comme au physique. Elle avait sa
vivacit, ses brusqueries, sa pleine indpendance et sa rude fiert
de caractre, sa brutale franchise, son enthousiasme, ses engouements,
voire ses opinions dmocratiques et sociales, et ce culte d'universelle
tolrance prch par Voltaire,--bien que, selon la commune
contradiction, le mdecin-philosophe et laiss instruire ses trois
filles dans le dogme et les pratiques catholiques. Comme son pre, elle
tait doue d'un admirable instinct d'affectivit et de dvouement, elle
prouvait l'irrsistible besoin de se prodiguer  tout ce qui peine et
souffre,  tout venant. Comme lui aussi, elle avait les traits du visage
vigoureusement dessins, la lvre infrieure un peu saillante, l'oeil
bleu, ptillant de malice et comme humide de bont, le front large,
prominent; et, pour la trouver belle, il fallait,--ce que faisaient
sans doute les familiers de la maison, les vieux amis du docteur rests
fidles  sa veuve et  ses filles, lui tenir compte de ses qualits
morales.

Des annes s'coulrent. C'tait toujours la mme existence quite,
modeste, uniforme; les mmes journes remplies par les mmes serviles
travaux; les mmes soires passes autour du guridon du salon ou sur
le banc de pierre du jardin, en compagnie des mmes habitus, la plupart
hommes d'ge ou dames  cheveux blancs, qui, presque  tour de rle,
venaient, aprs leur souper, sans faon, faire un brin de causette
avec Mme Juvigny et les Trois Belles, ainsi qu'ils avaient fini par
dsigner entre eux Mlles Denise, Claire et Gilberte.

Peu  peu cependant, entre les multiples objets o l'activit et la
gnrosit de Denise avaient sans cesse besoin de s'pandre, une tche
s'imposa, un but prdomina. C'tait assez d'elle pour veiller sur la
maman, vaquer  l'entretien du jardin et aux soins du mnage, assez
d'elle qui gardt le clibat.

Elle avait suffisamment pratiqu le monde, tudi la vie, pour constater
tous les dsavantages, les infriorits sociales, les mille chagrins et
dboires inhrents  la condition de fille, de vieille fille surtout;
et, si elle avait d l'accepter, la subir, cette condition, elle devait
 tout prix l'pargner  ses soeurs.

Claire, la cadette, approchait de la trentaine, et aucun prtendant ne
s'tait encore rvl. Cet oubli,  vrai dire, ne la proccupait gure;
son ardente pit la consolait de toutes les rigueurs du sort, et elle
ne convoitait d'autre amour que l'amour de Dieu. Son royaume n'tait pas
de ce monde. Denise la sermonna, s'effora de l'arracher  ses nuages,
de la ramener sur le terre-plein de la ralit. Son ignorance des
choses du mnage, son peu de got pour ces serviles mais indispensables
besognes, ne devaient pas tre un obstacle; cette science et ce zle,
elle les acquerrait comme par surcrot, les obtiendrait par grce
d'tat, lorsqu'elle serait nantie d'un mari. Oui, il le faudrait
bien!--Claire pourvue, Gilberte aurait son tour.

Tel tait le projet qui s'tait empar de l'esprit de Denise, qu'elle
mditait et ruminait sans trve ni relche. La double entreprise n'tait
pas facile  mener  bonne fin, vu surtout l'absence de dot: l'ane des
Trois Belles ne s'illusionnait point: mais, baste! en se remuant bien,
et avec l'aide de Dieu!

       *       *       *       *       *

Popey-sur-Ornain, dont la situation topographique, l'troit vallon,
resserr comme une gorge, et les pentes abruptes semblaient exclure
toute garnison de cavalerie ou mme d'infanterie, partageait alors avec
la petite ville de Vitr, en Bretagne, le privilge de possder une
compagnie de sous-officiers vtrans. Ces braves, la plupart dcors ou
mdaills, avaient pour caserne une ancienne halle de la Ville-Haute, et
taient particulirement apprcis et choys par les cabaretiers et les
vieilles filles de l'endroit.

Tous ayant dpass la quarantaine se trouvaient mrs pour le mariage,
avides d'avoir en propre un foyer o chauffer leurs tibias rhumatisants,
un _terrain_ de quelque cent verges avec _baraque_ ou tonnelle, o l't
on s'en irait fumer sa pipe, boire sa canette et souper au frais, et
une femme proprette, avenante, indulgente aux faiblesses et manies du
quadragnaire. En outre,--irrsistible appt!--chacun d'eux avait droit
 une pension de retraite, rversible peut-tre sur la tte de l'pouse
survivante! Aussi, pour tout ce qui avait coiff sainte Catherine,
ouvrires, domestiques, vigneronnes, boutiquires mme et petites
bourgeoises, pouser un vtran, c'tait la grande ressource, le
suprme espoir, le rve le plus cher, le plus assidment et ardemment
caress.

Un des officiers de ce corps d'lite, le lieutenant Csaire Debrolle,
avait connu, douze ou quinze ans auparavant, le chirurgien-major
Juvigny, et, ds son arrive  Popey, il tait all prsenter ses
hommages  sa veuve et peu  peu avait pris place parmi les intimes
de la maison. C'tait le plus jeune d'entre eux: il n'avait que
quarante-trois ans. Denise ne tarda pas  voir en lui un parti pour sa
soeur cadette.

--Nous ne pouvons pas rester vieilles filles toutes les trois: c'est
bien assez de moi! rptait-elle sans cesse. Il faut un homme dans une
maison. C'est indispensable! Les femmes ont beau faire... Oui, oui,
Clairette, crois-moi!

Elle manoeuvra si bien, elle se monta si bien la tte, qu'elle finit
par la monter  Clairette et lui persuader que M. Debrolle ne venait au
logis que pour elle, tait amoureux fou d'elle.

--Mais cependant, Denise, il ne me parle pas autrement qu' toi ou 
Gilberte, ne fait pas plus attention  moi qu' vous... Tu exagres, tu
t'abuses?

--Non! non! Il n'ose pas, voil tout! Mais j'ai bien remarqu les coups
d'oeil qu'il te lance  la drobe, quel embarras il prouve lorsqu'il
est assis prs de toi. Tiens, hier soir, il se trouvait entre nous deux:
tu n'as pas vu comme il tait intimid, ne sachant que faire de son
chapeau, rpondant tout de travers?...

--En effet..., oui...

--Je suis certaine qu'il meurt d'envie de te dclarer sa flamme et de te
conduire  l'autel!

--Oh!

--Il n'y a pas de oh! qui tienne. Il faut te sacrifier, ma chatte! C'est
toi que le sort a dsigne. Pour maman, pour moi, pour nous toutes... il
faut te sacrifier!

Claire courba le front et laissa faire son ane.

La semaine suivante, par une chaude aprs-midi de juillet, vers les
quatre heures, Denise ayant  rparer, puis  amidonner et repasser un
jupon, tait demeure seule dans la grande chambre de devant, tandis que
sa mre et ses soeurs s'taient rfugies avec leur ouvrage dans un coin
du jardin, sous un berceau de noisetiers, quand le lieutenant Debrolle
vint  passer. Comme de coutume, il s'approcha de la fentre pour saluer
ces dames et prendre de leurs nouvelles.

--Mais entrez donc! Vous n'allez pas demeurer l, par ce soleil?...

De prime saut, l'occasion lui parut on ne peut plus propice, faite
 souhait pour l'entretien qu'elle voulait avoir avec le lieutenant.
L'amener, le pousser  avouer son amour, se faire de gr ou de force sa
confidente, lui laisser entendre que cette confidente ne demanderait pas
mieux que de lui servir d'intermdiaire, le presser, le stimuler, lui
promettre gain de cause, tel tait le plan de Denise. Quels prodiges
de tactique il lui fallut dployer pour attirer la conversation sur le
chapitre du mariage, les inconvnients du clibat, les tristesses
de l'isolement, le dsolant spectacle d'une vieillesse solitaire! Et
cependant Csaire Debrolle s'y prtait de la meilleure grce du monde,
acquiesait  tout, enchrissait mme parfois. Certes oui, il tait las
de cette vie de vieux garon, de vieux mollusque, surtout depuis qu'il
habitait Popey... oui, depuis qu'il avait l'honneur... d'tre reu
chez Mme Juvigny..., l'inapprciable bonheur de frquenter..., de
contempler...

Il y venait de lui-mme, l'excellent M. Csaire.

--Ah! j'avais bien devin! repartit Denise avec un malicieux et
encourageant sourire. Mais pourquoi n'avez-vous pas eu plus de
confiance? Pourquoi avoir attendu jusqu' prsent? Et encore il a fallu
que je vous arrache cet aveu mot par mot!

--Chre demoiselle Denise! combien je vous sais gr... d'avoir eu
piti... balbutia Csaire, tremblant et rayonnant de joie. C'est depuis
le premier jour... la premire fois que je suis entr ici, que je vous
ai vue... Vous tiez  cette mme place, tenez... et j'ai prouv...
j'ai... je vous ai aime tout de suite!

Et il tomba aux pieds de Denise, lui saisit la main et y appuya
pieusement et passionnment les lvres.

--Moi!... moi! s'exclama-t-elle aussitt en le repoussant avec une
fbrile vivacit. Mais non, non!... Il ne s'agit pas de... C'tait...
Oh!...

Et elle s'enfuit, toute consterne et affole.

       *       *       *       *       *

Claire n'eut pas de peine  abjurer les esprances que sa soeur lui
avait insinues et imposes, et  se rsoudre dfinitivement au clibat.
Elle prolongea les stations qu'elle faisait matin et soir  l'glise
dans la chapelle de Notre-Dame du Guet, puisant dans ses ardentes
effusions toutes ses forces et ses joies, et se consacra entirement
et sans retour  Marie, cette tendre Mre, et  son divin Fils,
l'incomparable poux.

Gilberte, pendant ce temps, la petite Gilberte, la plus jeune des
demoiselles Juvigny, grandissait, vieillissait plutt. Elle touchait
a ses vingt-trois ans, lorsque Denise, de plus en plus convaincue des
dsagrments et crve-coeur rservs aux vieilles filles lui annona
qu'elle lui avait trouv un mari.

--Oui, ma _chourotte_ (un de ses petits noms d'amiti habituels que
lui fournissait le patois local). Car je ne prsume pas que tu aies
l'intention de nous imiter, Claire et moi, n'est-ce pas? Rien ne
remplace un homme dans une famille, vois-tu, et il n'y a plus que toi
sur qui nous puissions compter maintenant. C'est  toi, ma Bberthe,
qu'il tait rserv de nous assurer un protecteur pour nos vieux jours!

Bref, elle lui tint le mme langage qu'elle avait tenu nagure  son
autre soeur, et termina par les mmes chaleureuses exhortations, les
mmes appels  l'abngation et au sacrifice.

Gilberte, comme Claire, se soumit et donna carte blanche  Denise.

--Mais, au moins, apprends-moi qui tu as en vue? Dis-moi le nom de
l'heureux mortel? J'ai beau chercher, me creuser la tte...

C'est qu'en effet les pouseurs n'abondaient pas  Popey,  la
Ville-Haute surtout, malgr mme l'appoint fourni par les braves
vtrans. Les filles du peuple pouvaient,  la rigueur, trouver bague 
leur doigt, petit vigneron, ouvrier tisserand, _trameur_ ou corsetier;
mais les demoiselles de la classe bourgeoise, les maigres hritires
de tel ancien inspecteur des postes, tel ex-contrleur des contributions
ou agent voyer principal, de tel capitaine ou chef de bataillon en
retraite... Ah! ce n'tait pas chose facile de les pourvoir! Les filles
du docteur Juvigny en tait la preuve. Outre qu' Popey comme ailleurs,
le sans dot n'est, auprs de nul galant, un titre de recommandation,
il y avait disette de jeunes gens  la Ville-Haute. Leurs tudes
termines, leur diplme de bachelier en poche, les fils de tous ces
chtifs rentiers, de tous ces officiers et fonctionnaires retraits,
s'en allaient, qui d'un ct, qui de l'autre, chercher leur
gagne-pain, fournir leur carrire,--administrative ou militaire le plus
souvent,--quitte plus tard, au bout de leurs trente ans de service, et
suivant l'exemple paternel,  revenir manger leur pension et finir leurs
jours sous ce mme gai coin de ciel.

Gilberte, quoique n'ayant pas l'embarras du choix, tant s'en faut, tait
bien excusable de ne pas deviner quel poux la tendre prvoyance de
son ane avait russi  dcouvrir et lui tenait en rserve. L'heureux
mortel n'tait  Popey que depuis trois jours, et c'tait le matin
mme, pas davantage, que Denise l'avait aperu pour la premire fois. Il
cheminait devant elle dans la Grand'Rue, comme elle remontait du march,
et elle avait eu tout loisir de remarquer sa prestance, son allure
distingue, l'lgante coupe de ses vtements; elle avait mme pu
entrevoir un instant, lorsqu'il s'tait arrt pour pntrer dans la
maison du receveur de l'enregistrement, les traits de son visage, ses
fines moustaches noires, son intelligente et avenante physionomie.

--Quel est donc ce monsieur? avait-elle aussitt demand  une voisine,
vieille fille comme elle, qui revenait aussi de faire ses provisions. Ce
monsieur qui entre l?...

--C'est le successeur de M. Paradis, le nouveau receveur de
l'enregistrement... M. Raymond Mansuy, qu'on l'appelle... Il prend ses
repas  l'htel du Lion d'Or. Je crois mme qu'il y couche, car il est
garon, faut vous dire...

--Ah!

--Une bonne recrue pour les demoiselles de la Ville-Haute, n'est-ce pas
donc, mam'zelle Denise?

--Pour les jeunes, oui! mais pour les vieilles comme nous, ma pauvre
Sophie!

--Oh! nous, c'est bien fini!

Le fait est, rumina Denise, lorsque sa voisine, Mlle Sophie Camus,
l'eut quitte, le fait est qu'il parat trs convenable, tout  fait
bien, ce monsieur... Raymond Mansuy. Il a je ne sais quoi de doux, de
rserv, de timide presque, qui me plat au del de tout. Comme on
voit tout de suite qu'il sort d'une excellente famille, qu'il a t
parfaitement lev! Si je... Oui, si j'essayais! Gilberte, elle aussi,
est trs bien!

Et, avec son exaltation accoutume, croyant dj le mariage en train,
sinon dcid et conclu, elle s'empressa de faire part  sa jeune soeur
de sa dcouverte et de lui garantir la russite de son dessein. Puis,
sans plus tarder, elle se mit en campagne et prpara les avenues.

Mme de Woimbey, veuve d'un ancien receveur des finances, et qui, malgr
ses soixante-cinq ans et un commencement de surdit, aimait  s'entourer
de jeunesses,  donner  dner et  baller dans son htel de la rue
des Clouyres,  la Ville-Basse, venait de convoquer  une sauterie
son monde habituel. En qualit de dame de charit, Denise avait t
frquemment en rapport avec elle; elle courut la voir, lui expliqua
confidentiellement son plan et la pria d'adresser une invitation  M.
Raymond Mansuy.

Pour la lui remettre, on pourrait, ajouta-t-elle, se servir de M.
Millot, un des pensionnaires du Lion d'Or, trs li dj, m'a-t-on dit,
avec M. Mansuy.

--C'est cela, parfait! repartit l'obligeante Mme de Woimbey. Et je ferai
en sorte--s'il accepte, car enfin!...--de vous le prsenter
moi-mme... Je le placerai  ct de notre charmante petite Gilberte...
Rapportez-vous-en  moi, chre demoiselle.

Ce qui fut dit fut fait. Le samedi suivant,  dix heures clochantes,
Gilberte, chaperonne par Denise, effectuait son entre chez Mme de
Woimbey, tandis que Claire, qui avait pour jamais renonc  Satan et
 ses pompes, tait demeure gardienne du logis en compagnie de Mme
Juvigny.

M. Millot arriva bientt, escort de son nouvel ami, M. Raymond Mansuy,
qui remercia d'autant plus vivement la matresse de la maison d'avoir
bien voulu penser  lui, qu'il tait tranger  la ville, tout
nouvellement dbarqu...

--Et comptez-vous faire un long sjour au milieu de nous? demanda Mme
de Woimbey avec son bon sourire habituel. Ces vilaines administrations
dplacent si capricieusement leur personnel!

--Mon prdcesseur, M. Paradis, est rest deux ans  Popey; je prsume y
tre maintenu pendant ce mme laps de temps, peut-tre davantage...

--Je le souhaite pour nous, monsieur. Popey n'est pas une ville gaie
et bruyante, tant s'en faut! Vous avez d vous en apercevoir dj? Vous
vous y ennuierez, c'est certain... Ne vous rcriez pas!... C'est ce qui
me fait esprer que vous voudrez bien venir me voir de temps en temps...

--Madame!

--Nous ferons de notre mieux pour allger cet ennui. En outre, si vous
tes bon marcheur et aimez les promenades, les distractions ne vous
manqueront pas, durant la belle saison tout au moins. Les bois du
Haut-Jur, les friches de Savonnires, la gorge des Fourches ou de
Misre, l'entonnoir de Resson, les tangs de Sainte-Genevive, la valle
de la Saulx, Jeand'heurs, Trois-Fontaines, que sais-je encore? offrent
de trs agrables buts d'excursion, de ravissants points de vue. Vous
avez t  mme dj d'apprcier ces charmes, les seuls que Popey puisse
lgitimement revendiquer. Vous habitez la Ville-Haute, n'est-ce pas,
dans la maison de M. Paradis? La terrasse qui fait suite au jardin
domine, si mes souvenirs sont exacts, toute la rue de Vel et le versant
de Corotte, et l'on y jouit d'une fort belle vue.

--Fort belle, en effet, madame.

M. Mansuy n'tait pas causeur, dcidment, et affectait, malgr
sa jeunesse, une retenue, une gravit, empreinte, il est vrai, de
courtoisie, de respectueuse condescendance, mais fort gnante nanmoins
pour Mme de Woimbey. Celle-ci, de dpit de se voir si mal seconde,
changea de thse, et, indiquant Denise et Gilberte assises  sa droite,
reprit:

--Ces demoiselles sont vos voisines, prcisment. M. Mansuy, receveur de
l'enregistrement, ma chre demoiselle Denise.--Mlles Denise et Gilberte
Juvigny, filles du docteur Juvigny, dont vous entendrez souvent parler
 Popey, monsieur Mansuy: un savant et un homme de bien, qui tait la
providence de tous les indigents, et qui est mort pour eux. Un affreux
rpublicain, par exemple! acheva la vieille douairire avec un comique
haussement d'paules.

Ainsi retenu par Mme de Woimbey et sur son invitation, M. Mansuy prit
place vis--vis d'elle et des demoiselles Juvigny. Denise dut bientt
soutenir  elle seule tout le poids de la conversation: la matresse du
logis avait  s'occuper de ses htes et le receveur nouveau venu ne se
dpartait pas de sa courtoise circonspection. Oui, mademoiselle.--En
effet!--Sans doute!--Certainement, mademoiselle. La pauvre Denise
s'intriguait, s'ingniait, s'vertuait  lui extirper quelque dtail
personnel, quelque indice sur son pass, sur ses habitudes et ses gots,
et n'obtenait, en rponse, que de brves locutions confirmatives, une
exclamation ou quelque insignifiant lieu commun. Tout ce qu'elle parvint
 savoir, au bout d'une demi-heure d'efforts et de ruses, c'est qu'il
habitait la Flandre prcdemment, qu'il arrivait de Valenciennes,
trouvait Popey charmant et tait sr de s'y plaire.

Comme les sons de l'orchestre retentissaient autour d'eux et que le flot
des danseurs avait envahi la pice, M. Mansuy, arrondissant son bras,
sollicita de son interlocutrice l'honneur de polker avec elle.

--Oh! moi, mon temps est pass! repartit allgrement Denise. Je suis une
vieille femme, et j'aurais honte de ne pas vous pargner cette corve.

En galant cavalier, M. Mansuy protesta et ritra sa demande; mais
Denise tint ferme, et comme il se tournait vers Gilberte:

--Oui, faites danser ma soeur: c'est de son ge,  elle!

Un instant aprs, tandis que les deux jeunes gens tournoyaient,
chastement enlacs l'un  l'autre, Mme de Woimbey rejoignit Denise.

--Eh bien! o en sommes-nous? Il parat trs bien, ce jeune homme, trs
distingu... Un peu srieux cependant, n'est-ce pas? un peu... un peu
froid?

--Oui, trop froid, trop ferm, mais fort bien, oh! fort bien! Gilberte
qui aime les hommes graves!...

--Vous me tiendrez au courant, bien entendu? Ne manquez pas! Bonne
chance! acheva Mme de Woimbey en pressant sournoisement,--muette
attestation de l'ardeur de ses voeux, affectueux tmoignage de
complicit,--la main de Denise.

Gilberte emporta de cette soire un doux et rconfortant souvenir, une
impression ineffaable. Avec sa belle mine, son lgante et imposante
distinction, son accorte et dfrente discrtion qui dcelait la haute
sagacit de son jugement, des trsors d'exprience, et attachait 
chacune de ses rares paroles un prix inestimable, Raymond Mansuy l'avait
comme fascine.

Sa soeur Denise, toujours absorbe par son unique pense, sa mission
matrimoniale, toujours gnreuse, empresse, remuante, ardente et
imprudente aussi, toujours prompte  s'pancher,  s'exalter et 
s'emballer, venait encore aviver cette flamme naissante,, verser de
l'huile sur le feu.

--Sais-tu bien qu'il fait sensation  Popey, _ton_ monsieur Raymond?
D'un bout  l'autre de la ville, c'est  qui le prnera, l'encensera.
Partout on le porte aux nues. Et, de fait, on n'est pas habitu 
rencontrer un jeune homme aussi... aussi accompli! Dpchons nous, ma
petite Gilberte, dpchons-nous: qu'on ne nous le prenne pas!

Peu de jours aprs le bal de Mme de Woimbey, une aprs-midi, Denise
reconduisait un fournisseur et venait d'ouvrir la porte de la rue, quand
elle aperut  trois pas d'elle, cheminant au milieu de la chausse, M.
Raymond Mansuy. En rponse au trs gracieux et respectueux salut qu'il
lui adressa, elle se risqua  l'arrter au passage, lui demanda de ses
nouvelles; puis, d'un air tout souriant, enjou, bon enfant, un air qui
lui tait habituel:

--Entrez donc un instant, sans faon, en qualit de voisin!... Vous
ferez connaissance avec maman...

Il s'inclina en remerciant: Vous tes trop bonne, vraiment,
mademoiselle, et suivit la vieille fille. Aprs l'avoir prsent  Mme
Juvigny et  Claire, elle l'invita  visiter le jardin et le conduisit,
escorte de Gilberte, jusqu' la tonnelle de clmatites et de houblon
qui garnissait la plus haute terrasse.

Quand il se fut rassasi de contempler l'alpestre panorama droul
devant lui, dans la frache et gaie lumire de ce soleil de mai,
Denise fit un signe  Gilberte qui alla qurir une bouteille de bire
mousseuse,--de double bire de mars,--ainsi que trois verres qu'elle
apporta, rangs sur un plateau.

--Mais vous me gtez, mademoiselle! se rcria M. Mansuy.

Et comme il faisait mine de refuser:

--Oh! mais ce n'est pas  votre intention seule: j'en boirai volontiers!
riposta Denise toute guillerette.

Encore une chre et radieuse journe pour Gilberte, que Raymond, au dire
de la vieille fille, n'avait cess de reluquer, de dvorer des yeux!

Le dimanche suivant, c'tait,--d'aprs le roulement tabli par les dames
Juvigny,  l'effet de ne pas laisser la maison seule durant le temps
des offices paroissiaux,--c'tait au tour de Claire et de la maman
d'assister  la grand'messe, tandis que Denise et Gilberte devaient se
contenter de la messe de onze heures. Leur mre et leur soeur revenues
au logis, Gilberte et son ane se dirigrent vers l'glise. Comme elles
longeaient la Grand'Rue, elles aperurent, arrte devant la maison du
receveur de l'enregistrement, une voiture de dmnagement toute charge.

--Ce sont les meubles de M. Mansuy qui viennent d'arriver, sans doute?
remarqua Gilberte.

--Srement, va! De qui voudrais-tu?... En quittant Valenciennes il s'est
fait expdier son mobilier par les messageries...

--C'est cela, videmment!

Le banc des dames Juvigny se trouvait  l'entre de l'glise, sous
les orgues. Les deux soeurs y prirent place, comme le prtre terminait
l'ptre.

--Nous arrivons juste, murmura Denise. Un peu plus!...

Un peu plus, l'vangile tait dit, et pas d'vangile, pas de messe
valable.

L'oeil fix sur leur paroissien ou tourn vers l'officiant, elles ne se
laissaient distraire par aucun bruit, aucun mouvement, et n'avaient 
coeur que l'accomplissement de leurs dvotions.

A l'issue de la crmonie, comme elles venaient de s'engager sous le
porche latral voisin de leur stalle et en descendaient les degrs,
elles se heurtrent  M. Mansuy, qui, lui aussi, sortait de l'glise.
Une dame jeune, svelte, bien prise, vtue avec une lgante simplicit,
s'appuyait sur son bras et donnait l'autre main  un petit garon de
quatre ou cinq ans.

Les deux soeurs se regardrent, muettes de stupeur, bouche be, les yeux
carquills. En ce moment mme, M. Mansuy leur dcochait son plus galant
coup de chapeau.

--Mesdemoiselles, Mme Mansuy, ma femme, qui est arrive hier soir...
Je vous l'amnerai trs prochainement: elle se fera un plaisir... Mlles
Juvigny, dont je t'ai parl, mon amie...

       *       *       *       *       *

Quoique Denise, dans sa constante bonne humeur et son inaltrable
optimisme, n'et pas tard  se moquer elle-mme la premire de sa
msaventure et  se remettre en campagne,  la recherche d'un mari pour
Gilberte, celle-ci suivit les traces de ses anes, et prit rang peu
 peu, illicitement d'abord, douteusement, puis sans conteste, dans le
rgiment des vieilles filles.

Mme Juvigny mourut. Un  un disparurent les anciens habitus de la
maison; d'autres, aussi fidles, les remplacrent, et, quoique les trois
soeurs, plus ou moins courbes sous le poids de l'ge, fussent toutes
grisonnantes, ces derniers venus, conservant la tradition de leurs
prdcesseurs, disaient encore: les Trois Belles, la rue des Trois
Belles, et, par corruption, du Tribel.

Voil comment, n'en dplaise  l'historiographe Cyrille-Eudoxe
Fessecahier, la rue de la Tuerie perdit son nom.




                            TABLE DES MATIRES
                                    DE
                           HISTOIRE D'UN BAISER


Histoire d'un baiser
Duel  mort
Le mariage d'Hermance
Le bracelet
Les dbuts de Brigodin
Le pre de madame
La jarretire de la marie
Une petite charit, s.v.p.
Le justicier
Le pre Galmiche
Miss Fauvette
Le bouquet de lilas
Feu Lavignon
La rue des Trois Belles.

_______________________________
 Sceaux.--Imp. Charaire et Cie.











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Section  2.  Information about the Mission of Project Gutenberg-tm

Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
electronic works in formats readable by the widest variety of computers
including obsolete, old, middle-aged and new computers.  It exists
because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
people in all walks of life.

Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
remain freely available for generations to come.  In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service.  The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541.  Its 501(c)(3) letter is posted at
http://pglaf.org/fundraising.  Contributions to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
permitted by U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
throughout numerous locations.  Its business office is located at
809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
business@pglaf.org.  Email contact links and up to date contact
information can be found at the Foundation's web site and official
page at http://pglaf.org

For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org

Section 4.  Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment.  Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States.  Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements.  We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance.  To
SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
particular state visit http://pglaf.org

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
any statements concerning tax treatment of donations received from
outside the United States.  U.S. laws alone swamp our small staff.

Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
methods and addresses.  Donations are accepted in a number of other
ways including checks, online payments and credit card
donations.  To donate, please visit: http://pglaf.org/donate


Section 5.  General Information About Project Gutenberg-tm electronic
works.

Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
concept of a library of electronic works that could be freely shared
with anyone.  For thirty years, he produced and distributed Project
Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.

Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
unless a copyright notice is included.  Thus, we do not necessarily
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